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Rezension
von Marianne Brun
Publiziert am 30/11/2015
Nous sommes à B. dans le Tessin, au XIXe siècle, un village des Centovalli encaissé entre deux pans de montagne «qui hurle», avec son église «sans cachet» et son cimetière où l'on choisit sa place pour ne pas être en mauvaise compagnie, un «pays d'infortune» délimité par une croix de granit dressée là «comme le rappel d'un pacte obscur auquel le sort du village était lié», mais dont la signification s'est perdue au fil des générations – un lieu en somme qui porte la trace d'un passé mystérieux à qui veut bien regarder.
C'est là que vit Anna Maria. Elle préfère «ne jamais s'interroger plus qu'il n'est indispensable, à vrai dire c'était un penchant presque naturel chez elle, ti che ti pensi mai mal, lui disaient déjà, au faîte de l'adolescence, les trois ou quatre autres filles du village, qui hantaient, elles, les abords de l'église et de l'auberge, toujours à l'affût de ragots». Et les ragots, elle connaît, elle qui craint de passer devant chez Vittoria au risque de se prendre un pot de chambre sur la tête.
Anna Maria est une vieille femme à présent. Elle élève seule Pierino, son petit-fils, ou plus exactement le bâtard de sa belle-fille, jusqu'au jour où un nouveau curé arrive au village et l'embauche à son service.
Cet homme, don Tommasso, est urbain, musicien, mordant. Il sent ici «l'épaisseur de l'exil qui l'engloutit». À première vue, «il fut décontenancé par cette grande femme ascétique, dont le visage blême aux yeux marrons n'était pas [...] tout plissé comme une pomme en décembre, mais émacié et structuré de haut en bas par peu de rides profondes, comme sur des sculptures baroques qu'il avait vues en voyage, songea-t-il. Il se rappela l'avoir aperçue au fond de la nef, près du confessionnal: elle n'avait pas communié, et était sortie à peine le Ite missa est prononcé, tenant par la main un enfant.» Pour se divertir des rigueurs de l'hiver autant que des villageois – des «aïeules marmonnantes», des enfants de chœur «chafouins», des commères ou un sacristain «brûlant d'envie de se vautrer dans la médisance» –, il fait parler Anna Maria. Et le mystère s'étoffe. Don Tommaso consulte les registres de la paroisse et ne trouve aucune mention de l'inhumation de Pietro, du mari d'Anna Maria, ni du décès de son père.
Aussi, au gré de ses recherches personnelles et des confidences de la vieille servante, se met à jour une vaste fresque paysanne. Avec un souci de généalogiste, Daniel Maggetti nous raconte l'histoire des alliances et mésalliances des familles de B. Elles sont parfois cocasses, comme lorsqu'en se mariant avec Pietro, Anna Maria devient la nièce de sa sœur, parfois dramatiques, comme lorsqu'il faut renverser une marâtre despotique afin de remettre la main sur ses terres. Mais elles donnent toujours lieu à des complications inattendues du fait de la pauvreté de tous. Et l'on découvre alors les racines de l'émigration tessinoise. Certains de ces petits paysans n'ont pas hésité à tenter leur chance en partant en Australie. D'autres ont expédié leurs fils à Milan comme ramoneurs. D'autres encore se sont fait oublier en partant à Paris. Et ceux qui restent, à l'image du mari d'Anna Maria, ont pu devenir des bandits de grands chemins.
Le voici, le secret honteux d'Anna Maria. Maintenant qu'elle s'en est ouverte à demi-mots au curé, elle peut mourir en paix. À condition que don Tommaso, rappelé à Novara, prenne son petit-fils avec lui afin de lui offrir une éducation qu'il n'aura jamais sans cela. Alors, elle aura la certitude que «le passé est réglé, le futur aussi, car après elle plus rien ni personne ne subsistera à B. de la race réprouvée de son già decapitato marito.»
Ce récit a des allures de fouilles archéologiques. Avec minutie, don Tommaso écoute, cherche, observe et se questionne. Par strates, au gré de courts chapitres qui nous font pénétrer toujours un peu plus profondément dans l'histoire de ce lieu et de ces gens, pour la plupart bien réels, l'auteur sonde avec lui le paysage, les registres, les souvenirs d'Anna Maria et des autres habitants de la paroisse. Sa langue a la goût de cette terre. Elle est rugueuse, âcre, émaillée de patois qui nous la rend plus étrangère encore, plus confite dans ses secrets.
Cependant, Daniel Maggetti ne nous parle pas seulement du Tessin. Cette histoire, ancrée dans un lieu pas si bien identifié que cela (le village s'appelle B.), pourrait se dérouler ailleurs, dans un autre temps. C'est celle, universelle, de la petite paysannerie enracinée sur une terre pauvre et de sa lutte pour sa survie – d'où les alliances et l'exil, d'où le brigandage aussi. On mesure la violence de ces situations et la fatalité du sort qui s'acharne. L'auteur en fait résonner l'écho sourd dans les non-dits et les haines recuites. Le silence est plein, à l'image de cette montagne qui hurle.
Au-delà de cette fresque paysanne, une autre lecture plus troublante est possible. En effet, le personnage d'Anna Maria offre une incarnation d'une rare délicatesse de la foi et de la figure christique sans que l'auteur entre sur le terrain du religieux ou du mysticisme.
Ici, on va à la messe par habitude, par esprit clanique, par défiance peut-être aussi. Le curé n'est pas là pour ouvrir les voies impénétrables du bon dieu. C'est un guide, un père, un homme parmi les hommes, une figure centrale du village comme le bourgmestre. Mais celui-ci en particulier, c'est aussi un criminel: il a été exilé parce qu'il est tombé follement amoureux d'un jeune garçon. Lui aussi a sa part de secret honteux, c'est un pêcheur comme tous les autres, peut-être même le pire d'entre tous, lira-t-on avec notre crible du XXIe siècle.
Dans cette ambiance, Anna Maria force la bonté d'autrui malgré elle. Sa certitude d'agir avec droiture et bienveillance, quoi qu'il advienne, sans jamais avoir recours à la morale religieuse, lui seront salutaires. Le roman est tendu par cette trajectoire de sacrifice et d'abnégation jusqu'à sa bouleversante résolution traitée par l'auteur avec beaucoup d'économie, à l'image de son personnage qui «refoulait son émotion sous un masque impassible». En effet, Anna Maria offre son petit-fils qu'elle aime plus que tout au curé en gage d'une vie meilleure. C'est un cadeau empoisonné, un cadeau de miséricorde aussi. Don Tommaso accepte en se demandant s'il sera «digne de la confiance que sa servante lui témoignait, si ce legs inattendu était un don de Dieu ou un piège du Malin, s'il saurait éduquer et conseiller l'enfant, s'il résisterait aux séductions qui l'angoissaient déjà. Mais il n'y avait pas de réponse, et don Tommaso se résignait à sa condition d'ignorant: ce qu'il emportait d'ici, n'était-ce pas la conviction qu'il fallait accepter le silence des signes comme l'ambiguïté des apparences?» Une définition de la foi en somme – la foi en lui, dans les hommes, en Dieu enfin. C'est ce qu'Anna Maria lui offre par-dessus tout et en toute innocence.
En face d'Anna Maria, la montagne qui hurle rugissait au soleil naissant; la croix de pierre mal taillée, au bout de la petite plaine et de son damier de champs, lui sembla briller d'une lumière étrange, lorsqu'elle lui jeta un coup d’œil furtif avant de refermer la porte.