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Longtemps, les deux campus voisins de l’Ecole polytechnique et de l’Université de Lausanne ont donné à lire une organisation urbaine qui pouvait s’interpréter selon une métaphore simpliste. L’un, dédiée aux sciences techniques, se développait selon une trame strictement orthogonale, qui exprimerait la rationalité propre à l’ingénieur ; l’autre, voué aux sciences dites naturelles et humaines, disséminait dans un grand parc des bâtiments dont la variété formelle paraissait traduire la diversité épistémologique de ses facultés.
Cette dualité, causée par le voisinage de deux maîtres d’ouvrage distincts, la Confédération et le Canton, s’est estompée au gré de la construction de plusieurs bâtiments, dont l’identité s’est avérée à la fois rétive à une assignation obviée et marquée par les incertitudes planant sur l’évolution de sa programmation.
Le premier, le centre de radiocommunications Swisscom, s’en affranchissait pour des raisons évidentes, le maître de l’ouvrage étant indépendant des deux institutions académiques. Prévu pour porter de lourdes antennes relais, une technologie devenue obsolète avant même sa mise en service, son édification coïncida de manière paradoxale avec l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Cependant, sa forme élancée, dynamique et monumentale, en firent la figure emblématique du campus, visible de très loin à la ronde : il suffirait de cligner un peu des yeux pour y deviner une allégorie du progrès guidant le peuple, mi monument célébrant une énigmatique victoire, mi ode au constructivisme.
Le second, le Rolex Learning Center, trouve son origine dans un programme ouvert et futuriste – un centre de connaissances, une bibliothèque dématérialisée et un lieu de vie –, lequel a donné lieu à une forme architecturale autonome. Tant par son implantation que par son succès d’usage, il est rapidement devenu le centre de gravité du système urbain formé par les deux campus, qu’il contribue ainsi à relier fonctionnellement.
Depuis sont sorties de terre plusieurs constructions dont les programmes – hôtel, logements, commerces ou centre de congrès – ne sont plus spécifiquement voués aux activités d’enseignement et de recherche. Elles répondent à la volonté de « faire ville », en offrant toute une gamme de services qui faisaient défaut dans la planification d’origine. C’est dans cette perspective historique que s’inscrit, sans doute, le choix d’implanter le futur bâtiment de la Radio Télévision suisse (RTS) au cœur d’un ensemble devenu au fil du temps une « cité du savoir raquo;, se voulant ouverte sur le monde.
Le site retenu, situé entre les deux bâtiments précédemment cités du Rolex Learning center et de l’ex Swisscom, paraît judicieusement choisi. Il appartient à un plateau appelé à devenir à la fois l’interface entre les deux campus, polytechnique et universitaire, et la vitrine de ceux-ci, sur le front de la route cantonale.
Intitulé « campus& RTS », comme s’il s’agissait de favoriser son intégration future dans ce tissu académique, le programme répond à une « stratégie de convergence des médias » comprenant plusieurs vecteurs, chaines de radio et de télévision, plateformes web et mobile, réseaux sociaux, etc … Cette stratégie de concentration, doublée de la volonté de soutenir la visibilité de l’entreprise en l’insérant dans une institution comme l’EPFL, nimbée d’une aura d’innovation et bénéficiant d’une forte notoriété internationale, apparaît comme une tentative de résister à la fragmentation croissante des modes de diffusion et de consommation de l’information. On peut toutefois s’interroger : est-il vraiment pertinent de cristalliser dans une construction iconique une institution dont le caractère national, s’il correspond à la mission qui lui a été conférée par la loi, est aujourd’hui mis en crise par la globalisation et la multiplication des canaux d’information ?
Si le choix d’une procédure en mandat d’études parallèle répondait aux souhaits du maître de l’ouvrage, qui tenait à pouvoir bénéficier de plusieurs phases d’échanges avec les concurrents, le président du collège d’experts, Luca Ortelli, a obtenu que la sélection des équipes s’opère selon un processus particulier. En plus des références habituellement requises, les candidats devaient en effet produire une planche présentant, sous une forme libre, leurs intentions de projet. Ainsi, parmi les équipes retenues (1) se trouvèrent aussi bien des équipes au pedigree prestigieux que des bureaux à la notoriété plus discrète. C’est du reste l’un d’entre eux, Office Kersten Geers David Van Severen, qui l’a finalement emporté.
Grâce à l’axonométrie territoriale (fig. 1, plan de situation et axonométrie territoriale), on reconnaît d’emblée l’idée forte du projet lauréat : elle consiste à renforcer la continuité horizontale du « champ public » sur lequel se trouvent, successivement, le projet « Under one roof » de Kengo Kuma et le Rolex Learning center (RLC).
Cette idée est renforcée sur le plan architectural par une inversion analogique formelle que le projet instaure avec le bâtiment de SANAA. Au plateau rectangulaire, ondulé et percé de trous ovoïdes du RLC fait écho un plateau ovoïde suspendu, porté et traversé par quatre parallélépipèdes. Tous deux ont en commun de ne pas présenter de façade principale, ce qui permet que l’on peut y accéder de tous côtés. Dernier détail exprimant cette analogie inversée, les panneaux vitrés qui constituent la façade du plateau suspendu d’une dimension semblable à ceux des façades du RLC. Mais au contraire de celui-ci, où ils sont concaves et donnent sur les patios intérieurs, les panneaux du centre RTS sont convexes et donnent sur l’espace extérieur. Ils restent qu’ils poseront les mêmes difficultés géométriques et, partant, économiques, qu’ils ont posées lors de la réalisation de leur illustre voisin.
Au niveau du sol, les quatres volumes « porteurs » sont reliés entre eux par un foyer central qui contrôle l’accès public. Ils contiennent le plateau TV, le plateau radio, le restaurant et la médiathèque (fig. 2, plan de rez). Le plateau principal, suspendu à 7 mètres du sol, héberge les espaces dévolus aux différentes rédactions (fig. 3, plan niv. +1). Modulable, il est divisé par les grandes poutres structurelles transversales, entre lesquelles s’insère une trame orthogonale secondaire (fig. 4, coupes). Dans les niveaux supérieurs se trouvent les surfaces utiles nécessaires à l’administration et à la production.
Parmi les autres propositions, plusieurs partis émergent : l’un privilégiant un système constructif homogène et unitaire (Diller & Scofidio, Designlab), avec une variante recherchant la compacité (EM2N), un autre inscrivant une enveloppe architecturale irrégulière, percée de patios, dans le contexte existant (Lacaton Vassal), un troisième recherchant une certaine perméabilité en décomposant le programme en bandes parallèles (Aeby Perneger) ou superposées (Mangado y Asociados), le dernier en revisitant le principe de la grille orthogonale (Bernard Tschumi Architects).
Le choix du collège d’experts a été guidé par le fait que l’édifice n’offre pas une connotation marquée de son contenu, et qu’il ne cherche pas à exprimer une image symbolique de la fonction médiatique. Selon Luca Ortelli, « paradoxalement, le fait que le projet propose un archétype inhabituel est apparu rassurant pour les représentants du maître de l’ouvrage, probablement parce qu’il s’agit d’utilisateurs avertis et cultivés ».
Malgré son caractère très affirmé, la forme architecturale manifeste donc une certaine indépendance vis-à-vis du programme, une attitude qui l’apparente avec ses deux voisins, le Rolex Learning Center et la tour ex-Swisscom. Comme eux, quel que soit le destin futur de l’intention qui l’aura fondée, l’édifice apportera une contribution forte au système urbain des deux campus.
(1) Diller Scofidio + Renfro, New-York, Lacaton Vassal, Paris, EM2N / Mathias Müller / Daniel Niggli, Zürich, Aeby Perneger & Associés, Genève, Office Kersten Geers David Van Severen, Bruxelles, dl-a, designlab-architecture, Genève, Bernard Tschumi Architects, New-York, Mangado y Asociados, Pampelune.