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Étudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.
Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.
Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...
Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du merveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.
Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.