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L’esthétique littéraire de l’auteur de Voyage au bout de la nuit est-elle liée à ses pensées xénophobes ? Jérôme Meizoz, professeur à la Faculté des lettres et écrivain, apporte des éléments de réponse dans son dernier essai, Coulisses du nom propre, consacré à celui qui écrivit aussi des pamphlets antisémites. Interview.
Si Louis Destouches a, au fil de sa carrière littéraire, de plus en plus utilisé son pseudonyme « Louis-Ferdinand Céline », c’était notamment pour se créer un personnage d’enfant pauvre qui réussit et d’écrivain proche du peuple. Selon vous, Jérôme Meizoz, était-ce surtout à des fins marketing pour mieux se vendre, ou y avait-il une autre utilité à ce procédé ?
J.M. : Céline a cherché surtout à imposer une image d’auteur très singulière, correspondant aux attentes du public : « l’enfant pauvre qui réussit », l’écrivain issu du « peuple » sont de puissants modèles d’identification pour les lecteurs et les critiques des années 1930. En se donnant un nom d’auteur, « Céline », qui n’est pas son nom civil (Louis Destouches), il crée en quelque sorte un personnage sur la scène littéraire, que les journalistes remarquent tout de suite et qui intrigue le public.
Le style de Céline, très oral et argotique, saisissant le lecteur « par l’intérieur », cherche à se démarquer de la prose très raffinée d’un Proust par exemple, qui représente selon lui un « français enjuivé ». Son idéologie antisémite influencerait ainsi le style qu’il a choisi…
La théorie du style qu’élabore Céline, dans son pamphlet Bagatelles pour un massacre (1937), est explicitement tirée du racisme biologique, idéologie que d’autres médecins partageaient à l’époque. Il y ajoute un farouche antisémitisme. Pour le lecteur d’aujourd’hui, cette vision est totalement erronée et fantaisiste. Céline pensait sérieusement les « races » en termes hiérarchiques. Selon lui, un auteur juif n’a pas le même tempérament physiologique qu’un auteur français (de souche « franque », et donc, selon lui, « franc » de parole). Il ne peut produire qu’une écriture « tarabiscotée », faussement « raffinée », comme Proust, que Céline critique avec virulence.
Céline est un médecin-qui-écrit : en quoi ce double métier influence-t-il son style, son écriture, son inspiration ?
La formation médicale de Louis Destouches est essentielle pour comprendre la vision du monde de « Céline » : il adhère au racisme biologique et au darwinisme social, il pense la médecine du travail au service de la production, considère les addictions, avant tout l’alcoolisme, comme une dégénérescence, etc. En 1924, il consacre sa thèse de doctorat, piteuse du point de vue méthodologique, au médecin hongrois Semmelweis, qui a prôné l’asepsie (lavage des mains rigoureux pendant cinq minutes, au chlorure de chaux, ndlr) en obstétrique mais que personne n’a cru de son vivant. En 1936, cette thèse contestable devient un texte littéraire signé « Céline ». On la lit aujourd’hui comme un roman fantasmatique sur le thème du génie méconnu.
Céline admirait Ramuz. En dehors d’une prose oralisée et populaire, ont-ils des points communs ?
Céline avait une admiration artistique pour Ramuz, qu’il lisait sans doute dès 1927 lors de son séjour à Genève. C’est surtout l’invention stylistique de Ramuz, la langue parlée de « plein air » qu’il transpose dans le ton de ses romans, qui a frappé Céline. Pour les mêmes raisons, il admirait aussi Henri Barbusse et Paul Morand. Tous trois ont été des modèles et des incitateurs pour élaborer son fameux style oral.
Si Céline vivait à notre époque, pensez-vous qu’il serait un Richard Millet, qui tout comme Céline trouve dans la violence une certaine esthétique (pour Millet, le geste du terroriste norvégien Anders Breivik), déplore la décadence de la France métissée et se présente comme l’écrivain « seul contre tous » ?
Richard Millet me semble réactualiser la posture paranoïaque de Céline, celle du grand artiste qui a raison « seul contre tous ». Il a des obsessions xénophobes, raciales, identitaires qui ne sont pas sans ressembler à celles de Céline. Mais Millet est un esthète, un écrivain savant, familier de la théorie esthétique et fervent défenseur de l’élitisme lettré. Ce qui n’était pas le cas de Céline. De même, Millet n’a pas donné dans les tonitruantes déclarations antisémites, contrairement à Renaud Camus. Son idéologie le porte plutôt à craindre les populations musulmanes.
Gallimard n’a pour l’instant pas réédité ses pamphlets antisémites mais la veuve de Céline a levé cette interdiction. Selon vous, que faut-il faire de cet héritage encombrant ?
La réédition des pamphlets dans la Bibliothèque de la Pléiade, envisagée puis ajournée par Antoine Gallimard suite à diverses protestations, est avant tout une affaire d’argent. Parce que le copyright sur les écrits de Céline prend fin en 2031. Tous les pamphlets ont déjà été réédités au Québec en 2012 et on les trouve sans peine, y compris sur Internet ! Selon moi, ces textes méritent d’être lus de manière historique et scientifique, avec recul, mais il ne faut pas les sacraliser en les intégrant à une collection prestigieuse destinée aux œuvres classiques.
Céline est antisémite et raciste. Cancel culture oblige, faut-il le désinscrire du programme de lecture des gymnases ? Peut-on en tirer encore quelque chose d’intéressant du point de vue stylistique aujourd’hui ?
Du point de vue stylistique, assurément. Il a marqué son époque et influencé l’art du roman. Il ne s’agit pas de le rayer des programmes du lycée, mais de le lire avec plus de recul historique et de lucidité politique. Pour que ses conceptions racistes de la littérature et de la société ne circulent pas comme des modèles, mais comme des symptômes et dérives d’une époque en crise.
Coulisses du nom propre (Louis-Ferdinand Céline), Jérôme Meizoz, BSN Press, collection Verum factum (2021)