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AVANT-PROPOS
Les Institutions de Cassien sont moins célèbres que ses Conférences : elles n'en ont pas l'étendue, la variété, ni cette mise en scène qui nous initie à la vie des anciens solitaires et nous fait assister à leurs entretiens. Elles offrent cependant aussi un grand intérêt à tous ceux qui désirent acquérir la perfection chrétienne; elles conviennent même peut-être à un plus grand nombre par le caractère plus général de leur enseignement , et nous connaissons des directeurs qui les préfèrent aux Conférences, qui n'en sont que le développement.
Ce premier ouvrage de Cassien fut écrit vers l'année 416. Son but est clairement expliqué dans la préface. L'évêque d'Apt voulait établir un monastère dans sa province, et il réclame de Cassien les conseils et les traditions nécessaires pour former ses religieux. Cassien obéit et résume dans son travail tout ce que lui ont appris ses voyages et son expérience. Il profite des règles anciennes, des écrits de saint Basile et de saint Jérôme, il ajoute ce que ses devanciers ont passé sous silence, et il le fait simplement, renonçant aux choses extraordinaires qu'il pourrait raconter , pour se borner à ce qui lui semble le plus utile et le plus pratique. Il admire ce qu'il a vu observer en Égypte et en Palestine; mais il propose les adoucissements que nécessite la différence de nos climats.
Les Institutions de Cassien se divisent en douze livres et en deux parties très-distinctes. Les quatre premiers livres sont très-intéressants au point de vue des origines monastiques. Ils nous font connaître les règlements primitifs des monastères, et nous montrent d'abord la vie extérieure des religieux, la simplicité et le symbolisme de leurs vêtements (I), puis les offices du jour et de la nuit, le nombre des psaumes et la manière de les réciter, les différentes heures pendant la semaine et le dimanche, les veilles et les jeûnes en usage en Orient et à Rome (II, III). Enfin le quatrième livre nous apprend la vie intérieure des monastères, les conditions et les épreuves de l'admission des religieux, l'organisation du travail, les devoirs de l'obéissance, les pénitences qui punissent les fautes, les degrés d'humilité qu'il faut parcourir pour arriver à la perfection.
C'est sur ce livre principalement que fut rédigée la règle de Cassien que nous possédons, et qui fut suivie par un grand nombre de religieux dans les Gaules1.
Les huit derniers livres des Institutions traitent des vices principaux que les athlètes du Christ ont à combattre2. On y retrouve toutes les qualités si justement admirées dans les Conférences: une étude profonde du coeur humain, une finesse d'observation admirable, une logique victorieuse et les conseils les plus solides pour vaincre les ennemis du salut. Il y a çà et là des pages qu'on pourrait comparer aux passages les plus cités de Théophraste et de la Bruyère. Mais ce n'est pas le philosophe spirituel qui se moque des travers de l'espèce humaine; c'est le médecin compatissant qui étudie les maladies de nos âmes, et nous indique les meilleurs remèdes pour les guérir. Il y a, par exemple, sur les excuses de l'avare et sur les moyens que prend le paresseux pour tuer le temps, des remarques d'une vérité étonnante et qui pourraient profiter à bien des gens du monde. Du temps de Cassien, les monastères étaient souvent envahis et troublés par des gens grossiers qui rendaient nécessaires des avertissements que personne ne songerait à adresser aux religieux de notre époque3.
Nous avons dit, dans l'avant-propos des Conférences, ce que nous connaissions de la vie et des voyages de Cassien. Nous insisterons , en donnant au public les Institutions, sur le principal mérite de leur auteur : celui d'avoir résumé les enseignements et les traditions des anciens solitaires, d'avoir servi de trait d'union entre l'Orient et l'Occident; enfin et surtout d'avoir été, par ses ouvrages, le principal inspirateur de la règle de saint Benoît, qui fut le véritable fondateur de la vie monastique en Europe.
La vie religieuse est la pratique régulière et complète des conseils évangéliques, et nous la voyons fleurir dès les premiers temps de l'Église, lorsque les fidèles apportaient leurs biens aux pieds des Apôtres, et n'avaient, sous leur direction, qu'un coeur et qu'une âme4. Cassien cite l'évangéliste saint Marc, envoyé par saint Pierre à Alexandrie, comme le premier législateur de la vie religieuse en Orient5. Les déserts de la Thébaïde et de la Palestine se peuplèrent rapidement. Saint Antoine, saint Pacôme, saint Basile, enfantèrent des légions de solitaires dont les vertus étonnèrent le monde autant qu'avait pu le faire la constance des martyrs.
Cassien fut le témoin de toutes ces merveilles. La Providence le conduisit dans les plus célèbres monastères de l'Orient pour qu'il en étudiât les règles et nous en rapportât les traditions. Ce fut après avoir séjourné à Constantinople et à Rome, qu'il vint se fixer en Provence; et non-seulement il y écrivit ses Institutions et ses Conférences, mais il y fonda de nombreux monastères. Celui de Saint-Victor de Marseille réunit jusqu'à cinq mille religieux.
La règle de Cassien fut un résumé, une amélioration des règles antérieures; elle en adoucit les sévérités trop grandes ; elle en précisa les dispositions trop vagues; mais ce fut près d'un siècle plus tard que saint Benoît la compléta et fit cette règle sainte et parfaite qui fut si féconde pour l'Église, et que les conciles imposèrent longtemps à tous ceux qui se vouaient à la vie religieuse.
Saint Benoît déclare avoir écrit sa règle pour les commençants, et il indique à ceux qui tendent à une vie plus parfaite, non-seulement l'étude des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais encore la lecture des Conférences et des Institutions, comme le droit chemin pour parvenir au Créateur. Sa règle, dit-il, n'est qu'une faible ébauche; mais, en l'accomplissant d'abord avec l'aide du Christ, on arrive à ces hauteurs sublimes de doctrine et de vertu qu'il vient d'indiquer6.
Lors même que le saint patriarche n'eût pas rendu à Cassien ce glorieux témoignage, il serait facile de montrer par le rapprochement des textes combien il a puisé lui-même aux sources qu'il re-commande. I1 n'y a pas un article de sa règle qu'on ne puisse expliquer ou confirmer par un passage des Institutions ou des Conférences. Les rapports sont si évidents, que les citations deviennent inutiles. Qu'il suffise d'indiquer, dans les règlements des monastères, ce qui concerne le nombre des psaumes et les heures de l'office7, le silence, la prière8, la lecture au réfectoire9, le service de la cuisine10 , les pénitences publiques des fautes11, les épreuves de l'admission12, le travail des mains et la promptitude de l'obéissance13.
L'évidence est encore plus grande pour tout ce qui regarde les vertus de la vie religieuse, l'obéissance, la soumission aux supérieurs, même dans les choses qui paraissent impossibles14, les différents degrés d'humilité15, le détachement des biens du monde16, les devoirs de l'hospitalité17, cette vertu antique qu'on ne retrouve plus guère qu'en Orient, mais qui fleurit encore dans les monastères de l'ordre comme au temps du saint patriarche, cette hospitalité qui fait recevoir l'étranger comme Jésus-Christ lui-même et suspendre, pour le mieux accueillir, les règles de l'abstinence.
Mais la vertu que saint Benoît semble avoir le plus goûté dans les oeuvres de Cassien, est sans contredit la discrétion. Cette vertu, que Cassien appelle la source et la racine des autres vertus, saint Benoît la nomme la mère des vertus18, et il puise dans la seconde conférence, qui lui est consacrée, l'esprit de toute sa règle. Cette règle en est tellement imprégnée, saturée, que saint Grégoire le Grand, dans l'éloge magnifique qu'il en fait, la proclame admirable surtout par sa discrétion : discretione praecipuam. La discrétion est, en effet, la base de la vie religieuse : elle est à la sainteté ce que la mesure, le modus, est au beau dans les oeuvres d'art. Dieu a tout fait avec discrétion dans la création, puisqu'il a tout fait avec nombre, poids et mesure, et c'est parce que saint Benoît a tout ordonné avec discrétion qu'il a mérité d'être considéré comme le fondateur de la vie monastique en Occident. Il a suivi les conseils et les exemples de Cassien, en adoucissant les rigueurs des règles anciennes. Ces rigueurs pouvaient être utiles pour vaincre les natures ardentes de l'Orient, et réagir contre certaines corruptions du monde; mais ce qui est violent ne dure pas: l'effort qui ne peut se soutenir, augmente la faiblesse et précipite la décadence.
Dans le prologue de sa règle, saint Benoît dit qu'il « veut constituer une école où on apprenne le service du Seigneur; il espère bien n'y rien établir de trop rigoureux ni de trop pénible; si cependant il allait jusqu'à un peu de rigueur, qu'on se garde de fuir, par crainte, la voie du salut dont l'entrée est toujours étroite; car, à mesure qu'on avance dans la bonne voie et dans la foi, le coeur se dilate et se met à courir la voie des préceptes de Dieu avec une ineffable douceur d'amour. »
En effet, toutes les prescriptions de sa règle sont tempérées par la plus tendre discrétion. Il veille sur les besoins de tous, proportionne le travail aux forces de chacun , et recommande d'éviter tout excès dans la joie comme dans la peine. Lorsqu'il est obligé de punir, il fait soutenir et consoler en secret ceux qu'il frappe. Il veut que l'abbé use de son autorité avec discernement et modération, se rappelant la discrétion du patriarche Jacob qui disait : « Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour. » Il faut qu'à son exemple la discrétion, qui est la mère des vertus, tempère tellement toutes choses , que les forts désirent faire davantage, et que les faibles ne se découragent pas19.
Saint Benoît non-seulement perfectionna les règles anciennes en les adoucissant par la discrétion, mais il les compléta en y ajoutant un élément nouveau. La vie religieuse existait certainement avant lui; les conseils évangéliques qui en étaient l'inspiration lui avaient fait produire de grands saints. Elle n'avait pas encore cependant sa forme définitive et régulière. Les vertus de pauvreté et de chasteté, qui en sont l'essence, n'étaient pas soutenues par une obéissance absolue et irrévocable. On revêtait l'habit religieux comme autrefois le manteau de philosophe; on s'attachait pour un temps à une communauté, qu'on pouvait quitter par inconstance ou par désir d'une plus haute perfection.
Cassien, dans sa dix-huitième Conférence, comme saint Benoît dans le premier chapitre de sa règle, parle de quatre différentes sortes de religieux : les cénobites, vivant en communauté dans un monastère sous la règle et l'autorité d'un abbé; les anachorètes, qui, après s'être formés dans un monastère, s'enfonçaient dans la solitude pour y vivre d'une vie plus parfaite et se livrer à une contemplation plus élevée; les sarabaïdes, qui s'associaient en petit nombre pour vivre ensemble, mais dans l'indépendance, sans renoncer au produit de leur travail et au bien-être qu'ils pouvaient en retirer ; les gyrovagues enfin, sortes de religieux vagabonds, choisissant la liberté des solitaires pour suivre en tout leurs caprices, et aller sans cesse , de monastère en monastère , abuser du bienfait de l'hospitalité.
Cet état de choses était nuisible aux vrais religieux qui vivaient en communauté; car il était une tentation pour les faibles qui pensaient trouver ailleurs une vie plus facile ou plus sainte. Il était aussi une cause d'affaiblissement pour les monastères, en permettant aux plus parfaits d'aller cacher leurs vertus dans la solitude.
La vie religieuse était une ville ouverte où tout le monde pouvait entrer et sortir, et dont l'ennemi, par conséquent, pouvait entraîner facilement la décadence et la ruine. Saint Benoît en fit une ville fortifiée, une citadelle, en la défendant au dedans et au dehors par le voeu de stabilité et par certaines dispositions qui empêchait les fâcheuses influences. Le religieux, pour être admis, doit s'engager, en présence de Dieu et des saints, à la stabilité, en même temps qu'à la conversion des moeurs et à l'obéissance. Les religieux étrangers venus des contrées lointaines peuvent être reçus comme hôtes, s'ils ne sont pas exigeants; mais s'ils viennent d'un monastère connu, ils doivent être munis du consentement de l'abbé ou de lettres de recommandation , car il est écrit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'il soit fait à toi même20. » Ces prescriptions de la règle de Saint-Benoît sont capitales, et marquent vraiment une ère nouvelle dans la vie religieuse.
Cette règle, que le saint patriarche présente à ses disciples comme une faible ébauche, ne semble pas, en effet, avoir une forme définitive et parfaite. On y trouverait difficilement un plan général, et les chapitres semblent distribués au hasard. Nos législateurs modernes procéderaient sans doute avec plus de méthode. Que doivent cependant penser le philosophe et l'homme d'État en voyant cette petite législation durer tant de siècles et produire de si merveilleux résultats. C'est surtout par l'ordre de Saint-Benoît que l'Église a lutté contre les corruptions du monde ancien, sauvé la civilisation, discipliné les barbares, défriché les forêts et cultivé les intelligences. Cette source bénie, sortie du cloître, arrosa toute la terre et se divisa en grands fleuves comme ceux du paradis de délices, pour fertiliser le royaume du Christ. Ses abbayes innombrables ont été des foyers de science et de vertus; elles ont donné à tous les peuples de l'Occident des saints et de grands hommes.
L'ordre de Saint-Benoît a eu le génie de la colonisation , comme l'avait la puissance romaine. Il ne remporta pas seulement ces victoires de l'apostolat, brillantes et souvent passagères comme celles des conquérants; mais, dès qu'il avait planté quelque part la Croix, il bâtissait un monastère qui devenait une citadelle de la vérité. Les populations, attirées par les enseignements et les vertus de ses religieux, accouraient en foule et lui fournissaient bientôt de nouvelles légions qui allaient fonder au loin d'autres monastères ; et il s'établissait, par ces monastères, des relations, des courants d'idées, qui profitaient grandement à la civilisation et à l'Église.
Une des causes principales des grandeurs de l'ordre de Saint-Benoît est sa constitution essentiellement monarchique. Chaque abbaye est un petit État dont l'abbé est souverain. Il tient la place du Christ, et porte le nom de Père. Eu lui réside la plénitude de l'autorité. Dans les affaires importantes, il doit prendre les conseils de tous; mais la décision suprême lui appartient. Il distribue les charges, et le droit d'élection est très-limité. Il y a, dans l'exercice de ce droit, un élément de trouble et de décadence pour les communautés. Les religieux les plus parfaits peuvent avoir, sur les hommes et les choses, des appréciations bien différentes qui affaiblissent souvent la charité, et celui qui est nommé ne se sent pas appuyé dans ses fonctions par la confiance de tous.
Dans la règle de Saint-Benoît se trouve la vraie théorie du pouvoir. L'abbé le reçoit de Dieu pour le salut des âmes. Il est responsable de ses enseignements et de ses disciples ; il doit prêcher d'exemples et de parole ; reprendre, supplier, menacer, selon les besoins de chacun ; montrer tantôt la sévérité d'un maître, tantôt la tendresse d'un père. Il a la pleine administration du monastère; aucun détail ne doit lui échapper.
Mais il est, avant tout, le juge, le ministre de la discrétion. Il mesure à chacun son travail et son fardeau; il doit faire prévaloir la miséricorde sur la justice, afin d'obtenir pour lui-même un traitement pareil. Qu'il agisse dans ses corrections avec prudence et sans excès, et qu'il craigne de briser le vase, en voulant ôter la rouille21.
L'ordre de Saint-Benoît n'a pas un but spécial; mais il suffit à tout en formant le vrai religieux. Si un frère a un talent, s'il exerce un art, il s'y appliquera sur l'ordre de l'abbé; mais s'il en tire quelque vanité, il cessera de s'en occuper, lors même que le monastère y trouverait son avantage, parce qu'il faut avant tout sauver son âme: L'intérêt ne doit pas être le mobile du travail, et la loyauté doit présider à toutes les transactions. Les religieux seront moins exigeants que les autres22.
La règle organise le travail manuel et intellectuel. Elle recommande qu'il soit établi dans les monastères tout ce qui peut être nécessaire à la vie : un moulin, un jardin, une boulangerie et des ateliers où pourront s'exercer toutes les professions, en sorte que les moines n'aient aucune nécessité de courir au dehors, ce qui n'est aucunement avantageux pour leurs âmes23. Cette recommandation, qui semble avoir seulement pour but de préserver les religieux du contact du monde, a eu sur la civilisation, au moyen âge, une influence immense. Elle a été la cause la plus féconde des progrès de l'agriculture et de l'industrie. Les monastères bénédictins devinrent des fermes-modèles, des écoles professionnelles, où les méthodes se perfectionnèrent par un développement traditionnel et continu, qu'il était impossible de trouver dans la vie privée.
Cette communauté et cette perpétuité de travail fut aussi féconde dans l'ordre intellectuel et scientifique.
Les monastères bénédictins recueillirent les épaves de l'antiquité. La patience de leurs copistes nous conserva les chefs-d'oeuvre de la littérature profane , multiplia les écrits des saints Pères, et forma ces bibliothèques incomparables qui fournirent à la Congrégation de Saint-Maur les matériaux de ses immenses publications. Pourquoi louer la science bénédictine, puisqu'elle est devenue proverbiale?
Cette gloire de l'ordre de Saint-Benoît n'est-elle plus qu'un souvenir, et son action est-elle finie dans l'Église? Loin de nous une pareille pensée. Lorsque, sur les ruines faites par la Révolution française, la Providence voulut préparer les germes d'un meilleur avenir et les forces capables de résister aux dernières crises dont l'athéisme et le socialisme nous menacent, il fit renaître parmi nous les ordres religieux. L'ordre de Saint-Benoît reparut au premier rang. Non-seulement les trappistes revinrent arroser notre sol de leurs sueurs et donner à notre société corrompue l'exemple de la pénitence, mais la sainte Règle refleurit dans sa discrétion primitive.
On attribue généralement au Père Lacordaire la résurrection des ordres religieux en France. Lorsque, le 14, février 1841 le grand orateur de Notre-Dame présenta à l'incrédulité du dix-neuvième siècle l'habit détesté de Saint-Dominique, il remporta certainement, pour la liberté religieuse, une audacieuse et brillante victoire; mais depuis bien des années déjà, de généreux champions avaient engagé la lutte. Le 11 juillet 1833 , ils étaient venus s'enfermer à Solesmes et affronter les clameurs des préjugés populaires. En 1837, leurs efforts étaient couronnés de succès. Ils recevaient à Rome la tradition bénédictine et la sanction pontificale. L'ordre de Saint-Benoît reprenait parmi nous ses glorieuses destinées.
Après plus de trente ans d'existence, beaucoup encore ignorent qu'il y a des bénédictins en France; et pourtant les services qu'ils ont déjà rendus ne sont-ils pas assez nombreux, assez éclatants ! Tandis que Sainte Élisabeth plaidait la cause du moyen âge , Sainte Cécile n'éclairait-elle pas de sa gloire les origines de l'Église romaine24? D'où vient cette grande réforme liturgique, si heureusement conquise, cette unité qui nous rattache à Rome par la prière comme par la doctrine? Où la vérité historique a-t-elle trouvé de plus vaillants défenseurs contre les mensonges séculaires, les hérésies cachées, les alliances dangereuses et les perfidies du naturalisme? N'est-ce pas Solesmes qui a fourni à la Monarchie pontificale son plus intrépide chevalier contre les attaques du gallicanisme, au concile du Vatican?
Parmi les services rendus à l'Église et à la France, comment ne pas citer l'Année liturgique? Quel ouvrage pouvait être plus utile pour sauver la piété véritable, au milieu de ce déluge de petits livres et de dévotions individuelles qui rappellent les fantaisies changeantes de la mode? Cette initiation à la prière publique, à la prière de l'Église n'est-elle pas le moyen le plus efficace de renouveler parmi nous la vie chrétienne? La liturgie nourrit vraiment l'âme de doctrine, de lumière et d'amour. Elle l'élève dans ce monde surnaturel dont Notre-Seigneur est le soleil et le centre; elle lui fait parcourir ce cycle tout étincelant de mystères et de fêtes, ces saisons de l'année céleste qui offrent à notre dévotion leurs travaux variés, leurs fleurs et leurs fruits.
L'Année liturgique a fait couler ce fleuve majestueux, sorti des fontaines du Sauveur, ce fleuve qui part de Rome pour féconder toute la terre, qui reçoit les affluents de tous les siècles et de tous les peuples, et qui fait épanouir sur ses rives les trésors de la poésie la plus vraie et la plus pure.
La liturgie est la sève de l'art chrétien, et nous croyons que Dom Guéranger a plus fait pour sa renaissance en France, que les archéologues dont les travaux ont sans doute glorifié justement le passé, mais n'ont provoqué jusqu'à présent que des imitations plus ou moins intelligentes. Il faut que les artistes se passionnent pour les beautés de la liturgie, s'ils veulent créer des œuvres vraiment originales et chrétiennes.
Non-seulement Dom Guéranger a publié de grands et d'utiles ouvrages , mais il a formé des disciples et préparé ces générations qui renouvelleront les merveilles d'autrefois. L'abbaye de Solesmes reprend la publication des spiciléges et des in-folio, et elle a eu déjà la gloire de donner, dans le cardinal Pitra, un des plus savants princes de l'Église.
Qu'il me soit permis, en terminant, d'acquitter une dette de gratitude envers l'ordre de Saint-Benoît, au nom de tous ceux qui sont attachés à l'ordre de Saisit-Dominique. Il est un fait peu connu et cependant bien constaté par l'historien du Père Lacordaire25 : c'est par l'exemple et les conseils de Dom Guéranger, que Dieu donna au grand orateur la pensée et le courage de rétablir l'ordre des Frères Prêcheurs. Ce fut en 1837 que l'abbé de Solesmes déposa dans le coeur de son ami le premier germe de sa vocation religieuse ; il lui proposa de ressusciter l'ordre de Saint-Dominique en France, et il lui en fit étudier les constitutions. La retraite faite par le Père Lacordaire à Saint-Eusèbe n'eut pour résultat qu'un projet vague que rendit encore plus incertain le succès des prédications de Metz et de Lyon.
A la fin d'avril 1838 cependant, le Père Lacordaire parla de son projet à M. le comte de Montalembert, qui le combattit, tandis que Dom Guéranger, au contraire, le pressait de le réaliser et de partir pour Rome. Au mois de juin, le Père Lacordaire vint faire une retraite sous la direction de l'abbé de Solesmes, et ce fut dans une cellule de l'abbaye que fut décidé le rétablissement de l'ordre des Frères Prêcheurs, pour le salut de tant d'âmes.
Je suis heureux d'en rendre un reconnaissant témoignage.
E. CARTIER.
Amboise, 24 juin 1872.
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Cette règle, que mentionne saint Grégoire de Tours (l. X, Hist., C. XVII), fut rédigée, selon Gennadius, par saint Eucher de Lyon. Cassiani quadam opuscula lato tensa, eloquio angusto, revolvens verbi tramite, in imo coegit volumine. ↩
-
Cassien compte huit vices principaux, parce qu'il distingue la vaine gloire de l'orgueil. Il met aussi la tristesse à la place de l'envie, qu'il range cependant parmi les vices principaux. — Confér., XVIII, 17; Inst., V, 21, 22; VII, 5. ↩
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Inst., VII et X. ↩
-
Conf., XVIII, 5. ↩
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Inst., II, 5. ↩
-
Reg., XLII, LXXIII. ↩
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Reg., VIII, X, XVI; Inst., II, 13, III. ↩
-
Reg., XX, VI; Inst., II, 10. ↩
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Reg., XXXVIII; Inst., IV, 17. ↩
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Reg., XXXV ; Inst., IV, 19. ↩
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Reg., XXIII, XXVI , XXVII ; Inst., 15; IV, 31. ↩
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Reg., LVII ; Inst., IV, 3, 5. ↩
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Reg., V, XLVII; Inst., II,15; IV, 29; X, 14, 22. ↩
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Reg., V, LXVIII; Inst., IV, 25-26. ↩
-
Reg., VII ; Inst., IV, 39, ↩
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Reg., XXXIII ; Inst., IV, 13. ↩
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Reg., LIII; Inst., V, 24, 27. ↩
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Reg., LXIV ; Conf., II, 9. ↩
-
Reg., LXIV. ↩
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Matth., VII; Reg., LXI. ↩
-
Reg., LXIV. ↩
-
Reg., LVII. ↩
-
Reg., LXVI. ↩
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Ce fut à Solesmes, en 4835, que M. le comte de Montalemert écrivit l'histoire de sainte Élisabeth, qui parut en 1836. ↩
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Vie du R. P. Lacordaire, par M. Foisset, t. I, p. 441. ↩