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Benjamin R.Barber : « La mort de la liberté communale : Une histoire de la liberté dans un canton suisse montagnard » (1974)
On peine souvent à croire au fonctionnement réel de la démocratie directe. Pourtant plusieurs exemples historiques se sont montrés très fonctionnels, parfois même pendant une très longue période. Si Bookchin a souvent fait mention des cas de la Grèce antique, de la Nouvelle Angleterre, voire de la Commune de Paris comme exemple concrets du communalisme, Benjamin Barber s’est intéressé à un exemple concret, celui du canton des Grisons (anciennement province romaine de Rhétie), du Moyen-Age jusqu’à son intégration à la confédération suisse en 1803. Il donne également un aperçu des Grisons modernes et de l’évolution de la démocratie directe dans la Suisse moderne.
L’auteur revient en particulier sur l’expérience de la République de Trois Ligues qui a véritablement accédé à une certaine indépendance politique. Barber questionne ce modèle, cherchant à savoir pourquoi il a émergé et comment il a été rendu possible dans cette région éloignée mais stratégique au niveau des routes commerciales. Son but est de faire un parallèle par rapport au fédéralisme américain, afin de voir si ce modèle propose une alternative à celui-ci dans le sens d’un approfondissement de la démocratie directe.
Les trois derniers chapitres se montrent les plus intéressants, avec le questionnement de cette forme de démocratie dans un monde rural et sa confrontation avec la modernité. Mais le titre de l’ouvrage est bien « La mort de la liberté communale » et l’auteur va effectivement montrer qu’avec le dépeuplement des villages et leur « dés-isolement » avec le développement des moyens de transports, l’activité politique va se perdre et les conditions requises pour une démocratie communales ne seront plus réunies. Un changement et donc une perte qui, pour l’auteur, ne pouvait pas être évitée. Plus les conditions de vie augmentent, plus la démocratie diminue. Au final, la démocratie suisse moderne est même devenu conservatrice (par l’usage du référendum populaire notamment tant il permet de bloquer les décisions)
Une étude et des conclusions intéressantes qui devraient interroger les écologistes sociaux et tous les tenant de la démocratie directe. En effet, dans la promotion d’une confédération de communes locales à notre ère d’atomisation des individus et de mobilité, et comme le disait Brian Tokar dans The Green Alternative, il est devenu très difficile de recréer un sens de communauté. Ce sens d’attachement qui, d’après Barber, faisait justement vivre et donnait tout son sens à la démocratie des Grisons.
Traduction pp 273-274 :
« Nous avons ainsi une certains explication pour expliquer le conservatisme particulier de la démocratie directe dans la Suisse moderne: les conditions communales qui la nourrissaient et la soutenaient sont parties ou en passe de l’être. C’est un anachronisme institutionnel de vivre dans une époque qui ne peut la maintenir, de se battre pour utiliser ces pouvoirs ancestraux pour recréer l’environnement qu’elle nécessitait pour survivre. Et ainsi, les gens rejètent des législations progressistes qui, en améliorant leurs conditions de vie, continueraient le déclin des conditions qui, elles seules, rend leur vote significatif. Ils marchandent futilement pour maintenir l’autonomie des communes et cette existence réelle qui est remise en question. Ils mettent la faute sur les étrangers pour la perte de ce côté rustique alors que, en fait, ils ont à travers eux recherché leur propre aisance. Ils ont essayé d’interdire le vote des femmes car il avait perdu son sens pour les hommes. Ils défendent leur passé de façon désespérée, découragée et malheureuse, contre une vague inévitable de bureaucratie progressiste, tout en sentant que ce passé communal ne peut déjà plus être retrouvé.
Cependant, leur résistance futile n’est pas complètement vaine. Le long combat des communautés alpines des Grisons pour maintenir une autonomie gouvernementale vitale contre une succession d’ennemis, dont on pourrait dire qu’elles constituent les forces majeures de l’histoire européenne, met en lumières un certain nombre de valeurs trop rarement observées dans notre monde moderne. Cela suggère que la liberté n’est pas forcément incompatible avec le collectivisme communal; que la politique n’est pas forcément toujours définies par l’intérêt individuel mais peut aussi définir elle-même l’intérêt public; et que la citoyenneté peut aider à donner du sens et un but à la vie humaine. Enfin, cela indique que si ce monde produit pour nous par la modernisation — un monde riche de matérialisme privatisé, sécurisé par le pouvoir, guidé par l’intérêt personnel compétitif et protégé par la loi — est inhospitalier à de telles valeurs, il se peut qu’il soit, même à son plus haut niveau, un monde qui requière une refonte radicale [radical remaking]. »