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De la prévision du temps
Par Michel Corlin.
En parcourant une fois de plus ma collection des Alpes — je ne m' en lasse jamais — j' ai relu avec grand plaisir dans les numéros de juillet et d' août 1939 l' article de M. R. Eggimann intitulé « Le temps en montagne ». J' ai toujours porté beaucoup d' intérêt à la question; et c' est pourquoi je voudrais développer ici quelques remarques complémentaires, résultat d' ob que j' ai faites au cours de vingt étés passés à la montagne, et notamment dans la vallée de Lauterbrunnen. Pour M. Eggimann, c' est par l' observation du baromètre, de la direction du vent et des formations nuageuses que l'on peut arriver en la matière à formuler des prévisions assez pertinentes. Cela me paraît incontestable, mais il faut à mon sens y ajouter deux autres bases d' observation; l' hygromètre et la température, ou plutôt les variations de température au cours des 24 heures.
M. Eggimann est loin d' avoir en les indications du baromètre une foi absolue; peut-être suis-je encore plus sceptique que lui à cet égard. Comme il l' indique, il faut savoir interpréter les indications du baromètre, souvent mal réglé pour l' altitude à laquelle il se trouve; et il faut considérer les indications « variable, pluie, beau temps, etc » comme vaine littérature. Ce qui importe, c' est de savoir quelle est la pression moyenne normale à une altitude donnée, correspondant à une pression de 760 millimètres au niveau de la mer, puis de connaître en fait la pression véritable au moment de l' ob, enfin et surtout de suivre la courbe des variations de cette pression dans un laps de temps d' au moins quelques heures.
Certes, on ne peut exiger de tous les alpinistes qu' ils connaissent par cœur la table des pressions normales à toutes les altitudes de 0 à 4000 mètres; mais, l' expérience aidant, on peut avoir quelques points de repère et arriver par exemple à connaître la pression normale aux altitudes des cabanes que l'on fréquente. C' est ainsi qu' à la Rottalhütte, par exemple, à 2755 mètres, la pression normale est tout à fait voisine de 550 millimètres; si le baromètre ( bien réglé, celui-là ) marque 555 par exemple, il y a présomption de beau temps, alors que s' il ne marque que 545 ou 547, il y a présomption de troubles. Les extrêmes que j' y ai notés ont été de 557 et de 542; et dans les deux cas, les faits se sont révélés conformes aux présomptions.
Mais ce qui est le plus important, ce sont les variations de la courbe, et surtout les variations nocturnes: une légère baisse diurne, en effet, se produit bien souvent pendant les chaudes journées d' été, et j' ai toujours refusé de lui reconnaître un caractère alarmant. Mais je préfère, à la veille d' une ascension importante, noter par exemple 546 la veille au soir et 548 le matin du départ, plutôt que 553, puis 551 respectivement.
Mais les prévisions barométriques sont loin d' être infaillibles; en effet, les vents viennent des régions de hautes pressions vers les régions de basses pressions: pour pouvoir prédire le temps par le baromètre avec de plus grandes chances de succès, il faudrait connaître les pressions comparées et réduites à zéro — c'est-à-dire à 760 millimètres, au même moment en plusieurs lieux.
Ainsi, admettons qu' à une altitude supposée de 0 mètre, la pression soit de 758 aux environs de Lyon par exemple, de 766 dans l' Oberland, et de 762 dans le Tyrol; la suite à prévoir est un vent du sud-ouest, donc du mauvais temps — dans la partie orientale de la Suisse. Douze heures après, nos observations donnent par exemple 765, 763, 758; le pronostic mauvais peut être affirmé, et étendu à toute la Suisse; mais si sous l' influence d' un lointain centre de dépression situé à l' ouest, la pression est passée à 759, 762, 764, la dépression maxima située à l' ouest devra être comblée par le vent d' est, et malgré une baisse de 1 millimètre par rapport à l' observation précédente — baisse qui, d' ailleurs, ne tardera pas à faire place à une hausse — le temps dans l' Oberland aura les plus grandes chances de se remettre au beau.
C' est ainsi que nous en arrivons à un deuxième facteur: la direction du vent, qui, en cas de contradiction momentanée avec le baromètre, mérite à mon avis qu' on lui donne la préférence. Ce n' est point ici le lieu de se livrer à une étude des vents; mais enfin, il faut savoir que dans les Alpes suisses, on peut dire d' une façon générale que les vents du nord et de l' est apportent le beau temps — avec mention spéciale à la bise — tandis que les vents sud, sud-ouest et ouest et le fœhn en particulier apportent le mauvais temps à échéance plus ou moins rapide suivant les régions, l' échéance étant plus rapide dans l' Oberland que dans le Valais par exemple.
Le rôle de l' observation des nuages est également considérable; la présence de stratus en « coups de balai » par un beau matin chaud d' été est annonciatrice de fœhn, donc de mauvais temps; toutefois, avec de la chance, l' alpi en partance pour le refuge peut encore espérer qu' une dernière belle matinée lui permettra le lendemain de conquérir rapidement le sommet convoité, mais les chances d' une course longue sont bien compromises. Quant à la formation de cumulus à une altitude moyenne ( 2 à 3000 mètres ), elle annonce l' orage à brève échéance.
Die Alpen — 1942 — Les Alpes.32 DE LA PRÉVISION DU TEMPS.
Mais plus encore peut-être que leur nature, l' emplacement et les mouvements des nuages sont parmi les plus sûrs indices révélateurs; c' est alors affaire de savoir local.
C' est ainsi que dans le Lauterbrunnental, il est connu que, dans la première partie de l' été, la formation de nuages sur la Schynige Platte ne présage rien de bon, tandis qu' à partir du mois d' août, c' est par la Wetterlücke et le Gspaltenhorn qu' arrivent les formations de nuages menaçantes, cependant que l' orage en particulier est presque toujours annoncé par la formation d' un gros cumulus sur le Schilthorn. Plus d' une fois, ce cumulus m' a incite à redescendre de la Rottalhütte plus tôt que je n' en avais l' in; et chaque fois, j' ai eu à m' en féliciter!
L' heure de l' arrivée des nuages doit aussi être considérée avec attention: un ciel très pur à l' aube, mais se chargeant, même légèrement, des la matinée, est un mauvais indice, plus mauvais que s' il avait été couvert dès le début; mais lorsque c' est seulement dans l' après que quelques nuages s' élèvent dans un ciel qui était resté parfaitement pur jusque-là, il n' y a pas lieu de s' inquiéter, en l' absence d' autres signes défavorables. Enfin, il est un fait qui, à mon sens, peut être érigé en dogme: « Le temps qui s' arrange la nuit ne tient jamais. » Il est curieux d' observer jour après jour, année après année, que certaines formations de nuages en viennent toujours, en un endroit donne, à se produire de façon presque identique. Ainsi, par les journées de chaud soleil d' été, la neige fondante donne naissance à un excès de vapeurs d' eau, qui se condense ensuite dans l' air froid: d' où formation de nuages: c' est ainsi que par les plus belles après-midi d' été, on peut voir presque toujours, de la haute vallée de Lauterbrunnen, un nuage se former contre la paroi ouest de la Jungfrau, et un autre sur l' Ebnefluh. Si ces deux nuages ne parviennent pas à se souder au-dessus du Rottalgletscher, c' est un signe presque certain de beau temps; mais dans le cas contraire, on peut tout redouter. En effet, si le vent vient de l' est, le nuage de l' Ebnefluh tend à s' éloigner vers l' ouest; et l' autre, abrité du vent par la Jungfrau, ne peut courir après lui. Mais par vent d' ouest, c' est le nuage de la Jungfrau qui se trouve rejeté contre elle, et il ne peut s' enfuir à temps pour éviter d' être absorbé par son voisin qui accourt sur lui. Les teintes de l' atmosphère, qui varient avec sa teneur en vapeur d' eau, vont nous amener à traiter la question de l' hygromètre: en général, comme I' avait déjà remarqué G. W. Young, l' absence de teintes bleuâtres est un bon indice; et là encore, la paroi ouest de la Jungfrau fournit un excellent critérium. On sait que jusqu' à 3600 mètres environ elle est constituée par du schiste gris; au-dessus, elle est formée de gneiss brun. Si la ligne de démarcation entre les deux couches rocheuses apparaît bien nette, si la couche supérieure apparaît d' un beau brun rouge, c' est là un signe de beau; mais si l' ensemble de la paroi apparaît presque uniformément grisâtre, alors, rentrez les piolets et préparez les parapluies!
L' hygromètre est un instrument capital, car il nous renseigne sur le degré d' humidité de l' atmosphère; or, celle-ci ne peut contenir plus d' une certaine quantité de vapeur d' eau, au delà de laquelle elle est dite saturée:
c' est ce qui donne naissance à la condensation, puis aux précipitations. Mais cette quantité x est variable suivant la température; plus l' air est chaud, plus son point de saturation est bas; c' est donc la lecture combinée de l' hygro et du thermomètre qui permet de savoir si l'on s' éloigne du point de saturation ou si l'on s' en rapproche. Point n' est besoin d' ailleurs d' un hygromètre savant; c' est ainsi que, dans la maison de notre famille dans la vallée de Lauterbrunnen, nous avons appris à observer le meilleur hygromètre, le tuyau d' arrivée d' eau au robinet du bassin: s' il se garnit spontanément de gouttelettes d' eau, le point de saturation est proche.
Le rôle du thermomètre est clair, à la lumière de ce qui précède: pour un degré fixe d' humidité de l' air, il permettra de savoir si l'on approche ou non de la saturation.
Mais en outre, à l' expérience, la lecture du thermomètre seul permet des prévisions correctes, si l'on sait en interpréter les résultats; c' est ainsi que, si après le coucher du soleil, la température ne marque pas une baisse assez brusque de plusieurs degrés, ou si elle ne s' abaisse presque pas entre minuit et l' aube, les perspectives ne sont pas fameuses.
Depuis mon adolescence, j' ai pris l' habitude d' observer ces divers signes, j' en ai tiré profit lorsque je m' apprêtais à partir en montagne, et je m' en suis fort bien trouvé. En voici quelques exemples.
Au début d' août 1929 j' avais « raté » la Jungfrau par le Rottal; à la suite de cet échec j' étais reparti dans la région du Lac Léman où j' avais, après trois semaines de temps médiocre, abandonné presque tout espoir, lorsqu' un matin, je m' éveillai sous un ciel encore lourd de nuages, mais par une température très rafraîchie; sur les montagnes de Savoie, de l' autre côté du lac, j' aperçus de la neige fraîche. Enfin, je remarquai que pour la première fois depuis de longs jours, le vent venait du nord-est!
Coup de téléphone à Trachsellauenen, à mon guide H. Brunner, rapides préparatifs, et départ à toute vitesse. Pendant mon voyage, le temps s' éclair rapidement, et deux jours plus tard nous foulions, victorieux, le sommet de la Jungfrau!
Une autre fois, il y a cinq ans, je projetais de faire la Jungfrau par le Silberhorn depuis la Rotbrettlücke, ascension longue et sérieuse; mais nous traversions une période de mauvais temps, dont je profitai pour faire de délicieuses promenades. Un jour, je remarquai une coloration plus franche des rochers de la Jungfrau, cependant que le temps, mauvais jusqu' à midi, allait ensuite en s' éclaircissant. Le soir, ciel pur; après le coucher du soleil, chute du thermomètre de cinq degrés en une heure. Quant au baromètre, il était stationnaire. Nous décidâmes donc que l' occasion était à notre portée et résolûmes de partir le lendemain dans la matinée pour la Silberhorn-hutte. Le lendemain matin, ciel pur, mais baisse du baromètre de 2 millimètres, ce qui nous valut des conseils de prudence; nous en tenant aux signes de la veille, nous résolûmes de partir néanmoins. A partir de 2 heures de l' après, quelques nuages se formèrent, puis envahirent la vallée, mais la Wetterlücke, 1e Gspaltcnhorn et le Schilthorn demeurèrent libres; quant au vent, un moment indécis, il semblait se maintenir de l' est, tout au moins: »: .'dans les régions supérieures. La nébulosité atteignit son maximum vers 5 heures, puis tendit ensuite à diminuer; quelques minutes après le coucher du soleil, les nuages s' écroulèrent dans les bas-fonds, puis s' évanouirent: le lendemain, nous fîmes notre ascension par un temps superbe.
L' année suivante, l' un de nos buts était une fois de plus la Jungfrau, par le Guggi cette fois; nous partîmes pour la Guggihütte dans l' après du 15 août. Le baromètre était en hausse, et l' aspect des quelques nuages était innocent; mais le vent était d' ouest, ce qui m' inquiétait quelque peu. Au coucher du soleil, le ciel était pur; mais la température, alors de 8° à la Guggihütte ( 2800 m .), n' avait pas baissé une heure après; à notre départ, à 2 h. 30 du matin, elle était de 6°; malgré un ciel sans nuages, nous n' étions pas sans inquiétude. De fait, vers midi, comme nous arrivions à la Silberlücke, nous remarquâmes au-dessus de la vallée de Lauterbrunnen des stries blanchâtres de mauvais augure. Alors que nous terminions le parcours du Silbergrätli, deux heures plus tard, des cumulus se formèrent en direction du Gspaltenhorn, cependant que la Wetterlücke livrait passage à l' in; bientôt des grondements de tonnerre se firent entendre au loin et nous terminâmes l' ascension dans les nuages; un coup de tonnerre un peu plus fort que les précédents salua notre arrivée au sommet: toutefois, les cumulus chargés d' électricité semblaient s' être stabilisés au-dessous du Silberhorn. De fait, nous n' eûmes ni un flocon de neige ni une goutte de pluie; mais nous apprîmes le lendemain à Lauterbrunnen qu' une pluie diluvienne y était tombée, cependant que l' orage avait fait de gros dégâts dans la région du Lœtschberg, et plus loin encore dans celle du Lac Léman.
Je n' ai cité ces deux exemples que pour illustrer le bien-fondé de la théorie en vertu de laquelle il est possible de prédire le temps en montagne de façon non pas infaillible, mais néanmoins assez exacte en général pour une période de 24 à 36 heures, à l' aide en partie d' observations météorologiques simples, par l' intermédiaire des instruments appropriés: baromètre, thermomètre, hygromètre, à condition de savoir interpréter leurs indications, mais surtout à l' aide de l' observation minutieuse des multiples signes locaux, ce qui implique une connaissance intime des lieux: et c' est la raison pour laquelle les prévisions des montagnards méritent, localement tout au moins, un crédit plus grand que celles des météorologistes, et à plus forte raison que celles du touriste moyen faites d' après une simple lecture des appareils enregistreurs, sans aucun travail de coordination ni d' interprétation. En somme, cette conclusion rejoint celle de M. Eggimann sur la plupart des points; si j' ai cru devoir y revenir, la raison en est au désir que j' ai eu d' ap le résultat de mes observations personnelles à nos camarades clubistes.
Puissent quelques-uns d' entre eux, habitués d' une vallée de nos Alpes belle entre toutes, lire ces lignes avec quelque intérêt et les vérifier sur place; et alors j' aurai atteint le but que je me suis proposé en les confiant aux Alpes.