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Non, salaire minimum et immigration ne font pas augmenter le chômage!
Le 11 octobre, le Canadien David Card et le duo formé par l’Israélo-Américain Joshua Angrist et l’Américano-Néerlandais Guido W. Imbens ont reçu le 53e Prix Nobel d’économie pour leurs travaux dans le domaine de l’économie expérimentale. «Leur approche s’est étendue à d’autres domaines et a révolutionné la recherche empirique», a souligné le jury.
David Card s’est penché sur l’économie du travail. En menant des «expériences naturelles» au début des années 1990, il a analysé les effets du salaire minimum, de l’immigration et de l’éducation sur le marché du travail. Et il faut dire que ses conclusions vont à l’encontre des idées reçues et des théories économiques empiriques communément admises.
Deux études menées aux Etats-Unis
D’abord, David Card, aux côtés de son confrère Alan Krueger décédé en 2019, montre qu’une revalorisation du salaire minimum ne détruit pas l’emploi, à la suite d’une étude comparative menée dans 410 fast-foods du New Jersey et de l’Etat voisin de Pennsylvanie. Alors que le salaire minimum avait augmenté dans le premier et stagné dans le second, aucun effet négatif n’a eu lieu sur l’emploi dans le New Jersey. Au contraire, les travailleurs ont vu leur pouvoir d’achat croître et, le salaire minimum étant plus avantageux, il a incité des chômeurs à réintégrer le marché de l’emploi.
Dans une autre étude intitulée «L’exode de Mariel», les deux économistes de l’Université de Princeton vont montrer que l’immigration, même importante, ne provoque pas forcément une hausse du chômage ou une baisse des revenus. Elle se penche sur la ville de Miami, qui reçoit en 1980 des dizaines de milliers de Cubains exilés politiques, et quatre autres grandes villes américaines, non touchées par cette immigration. Là aussi, les résultats sont sans appel: cet afflux d’immigrés n’a provoqué ni augmentation du chômage ni baisse des salaires à Miami à moyen et long termes. Le nombre de travailleurs a augmenté, oui, mais les consommateurs aussi, et la demande avec.
Ces conclusions vont, à l’époque et encore aujourd’hui, à l’encontre des théories classiques qui veulent que la conséquence logique de l’augmentation du coût du travail soit la destruction d’emplois et la hausse du chômage, tout comme le pensaient 90% des économistes américains en 1978 et encore 46% en 2000.
Idées reçues à déconstruire
Trois questions à Samuel Bendahan, docteur en sciences économiques, conseiller national et vice-président du Parti socialiste
Que vous inspire ce Prix Nobel 2021 d’économie?
C’est très positif, et mérité. Ces études, fondées sur des expériences naturelles, sont d’autant plus valides qu’elles reposent sur de vrais cas et de vraies personnes. En somme, un travail de terrain cohérent qui a beaucoup plus de force que des idéologies véhiculées par des théoriciens qui ne se basent sur rien. Le Prix Nobel d’économie récompense la qualité d’un travail. On peut se demander pourquoi mettre à l’honneur des travaux qui ont 30 ou 40 ans: de fait, on met du temps à reconnaître l’impact d’une étude et le jury doit avoir un certain recul.
En temps de crise sanitaire, économique et aussi migratoire, est-ce que ce genre de prix peut être influent en matière de politique économique et sociale?
Je me suis moi-même déjà appuyé sur ces études, et des dizaines d’autres, pour défendre le salaire minimum. D’ailleurs, il n’existe aucune étude démontrant que le salaire minimum a des retombées négatives. Le fait qu’elles aient reçu le Prix Nobel sera forcément un plus dans notre argumentation, car ces travaux ne font que légitimer nos positions à gauche sur le salaire minimum et l’immigration. Mais soyons honnêtes, cela ne va pas suffire à convaincre. Le problème aujourd’hui, c’est que les forces du progrès ont moins de pouvoir que ceux qui détiennent l’argent, et qui ont des intérêts différents. Le débat public est dominé depuis des décennies par des idéologies de droite, souvent brutales, qui, à force d’être martelées, sont entrées dans les mœurs. C’est là tout notre combat: informer la population, vulgariser l’information et être sur le terrain.
Ce désaveu des théories économiques dites classiques, est-ce l’avènement d’une nouvelle ère?
Dans le monde scientifique de l’économie, nous sommes déjà entrés dans cette nouvelle ère, notamment à travers la méthodologie utilisée par les chercheurs. En outre, on peut noter une certaine ouverture, ces vingt dernières années, du Prix Nobel d’économie qui a récompensé par exemple l’économie du développement, mais aussi d’autres thèmes chers à la gauche. Attention, le jury n’a pas vocation à se positionner politiquement, et d’ailleurs, l’économie n’est ni une science de droite ni une science de gauche, mais doit être fondée sur une méthode scientifique validée par des spécialistes. Finalement, le graal en économie, c’est la quête du bien commun.
Dans le débat public par contre, nous avons encore du pain sur la planche et des idées reçues à déconstruire.
Une théorie "chimérique" qui a fait des dégâts
La Confédération syndicale internationale (CSI), qui représente 200 millions de membres à travers le monde, se réjouit de cette consécration, faisant voler en éclats un «mythe» monté de toutes pièces par des «économistes conservateurs», qui ne repose sur «aucun fait avéré».
«Ces lauréats du Prix Nobel ont mis en pièces la théorie non prouvée, et pourtant influente, qui affirme que la garantie d’un salaire minimum décent pour les travailleurs va de pair avec des pertes d’emplois, s’est exprimée Sharan Burrow, la secrétaire générale de la CSI, dans un communiqué de presse. Les personnes qui propagent depuis des décennies cette théorie chimérique, et les gouvernements et les institutions qui l’imposent sans preuve valable, ou malgré la preuve du contraire, sont responsables de la situation des millions de personnes qui vivent dans la pauvreté.»
Selon elle, à un moment où le monde a besoin de recherches scientifiques fondées sur des données probantes pour lutter contre une pandémie mondiale, l’économie a également besoin de s’appuyer sur une analyse factuelle plutôt que de s’en remettre à des «supputations idéologiques mal informées sous l’apparence de conseils politiques légitimes».
«Il est indispensable de garantir des salaires minimums vitaux, par le biais de processus statutaires ou de la négociation collective, pour mettre fin à la pauvreté, inverser la tendance à la baisse qu’affiche depuis longtemps la part des revenus du travail, accroître la demande et renforcer la base d’une reprise qui repose sur l’emploi, le travail décent et la résilience, dans un monde de plus en plus inégalitaire.»