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Faire perdre du temps au temps
Le référendum lancé par la Grève du Climat (du moins sa part romande) contre la loi fédérale CO2 n'a été déposé lundi qu'avec 7000 signatures, alors qu'il en faut au moins 50'000 pour provoquer un vote populaire. Mais ce vote aura tout de même lieu : l'autre comité référendaire, celui des lobbies du pétrole et de l'automobile, soutenus par l'UDC, a déposé son propre référendum aujourd'hui, avec 110'000 signatures. La disproportion des soutiens à chacun de ces deux référendum dit bien le rapport des forces entre eux, et entre les forces qui les ont lancé. Elle dit donc d'où vient, et ce que signifie, l'opposition réelle à la loi fédérale : maintenir le plus longtemps possible la dépendance de la Suisse au pétrole et des Suisses à la bagnole, pour continuer à en vendre le plus possible. La votation aura lieu en juin. La loi doit entrer en vigueur en 2022. Si elle est refusée en votation populaire, elle n'entrera pas en vigueur. Ni en 2022, ni plus tard. Si elle est acceptée, il nous reviendra ensuite, dès son adoption, de nous mobiliser pour aller plus loin et plus fort qu'elle. Et le plus vite possible. Parce que le temps est compté. Et que le but du référendum pétrolo-bagnolard est précisément celui de nous le faire perdre. Quant à celui des grévistes du climat, il n'était ni criminel, ni irresponsable. Seulement idiot.
On votera "oui" à la loi CO2. Pour aller ensuite plus loin qu'elle
Après trois ans de débats, le parlement fédéral a accouché d'une nouvelle loi sur le CO2, qui va un peu plus loin que le projet initial du Conseil fédéral, et ne satisfait guère que le PDC et le PLR, du moins sa majorité, une minorité estimant qu'elle va trop loin, qu'elle est trop dure, "punitive". Position partagée par le comité référendaire issu du lobby pétrolier et soutenu par l'UDC. Le comité, qui s'est donné pour titre l'injonction "rester raisonnable" et comme slogan "l'innovation plutôt que l'activisme", a publié une annonce pleine page dans plusieurs journaux gratuits, dont à Genève "Tout l'Immobilier", invitant à signer son référendum, et s'ouvrant sur ces trois questions : "Interdire le mazout ? Augmenter le prix de l'essence et du diesel ? Introduire une nouvelle taxe sur les billets d'avions ?"... Trois questions auxquelles nous répondons clairement "oui"... plus clairement que la loi elle-même, mais en acceptant tout de même de la soutenir pour le pas qu'elle propose : plafonnement des émissions de CO2, taxe sur les billets d'avions, financement des trains de nuit. Pour aller plus loin et plus fort que la loi CO2, en direction des banques, des assurances, des multinationales et dans le développement des transports publics -jusqu'à leur gratuité en zone urbaine et dans les régions périphérique, le PS et les Verts sont déjà à la tâche, préparant une ou plusieurs initiatives ciblant (pour à terme les interdire) les investissements des banques, assurances, fondations, caisses de retraite, nuisibles pour le climat et l'environnement, comme ceux dans les énergies fossiles ou la production d'électricité "sale" : la place financière suisse investit en effet quatre fois plus dans la production d'énergie à partir de charbon ou de gaz que dans les sources d'énergie renouvelable.
Dans l'Agora du "Courrier" du 20 octobre, le militant de la Grève du Climat Steven Tamburini en appelait à un changement de système nécessaire pour surmonter la catastrophe prévisible, si rien de suffisant n'est fait pour l'éviter. Il a raison : un changement de système est nécessaire, d'autant que le système actuel permet la poursuite de la croissance tout en réduisant les émissions de CO2 -mais en ne les réduisant que fort insuffisamment, et essentiellement grâce à la tertiarisation de l'économie de nos pays "développés" : les secteurs les plus polluants, l'agriculture et l'industrie, dont la production de CO2 par unité de valeur ajoutée est bien moindre que celle du tertiaire, perdent de leur poids dans "nos" économies... sans que celle-ci change de logique, ni que cette logique change de critères : le profit et la croissance priment toujours sur l'utilité des productions et des services, et les droits des producteurs et des consommateurs. Un changement de système est nécessaire, mais on ne voyait pas en quoi lancer un référendum contre la loi CO2 aux côtés du lobby pétrolier, des importateurs de bagnoles et de l'UDC pouvait amorcer en quoi que ce soit ce changement. Comme tout changement radical, il ne viendra pas de l'intérieur des institutions mais de l'extérieur. De la rue. D'une colère collective. D'un mouvement social. Or un référendum est un instrument institutionnel, conçu et utilisé comme tel. Tout ce qu'il peut faire, c'est annuler une décision parlementaire. Ce qui se justifie pleinement si cette décision, comme ce fut souvent le cas dans le domaine de l'asile, consiste en un recul, une atteinte à des droits fondamentaux, à des conditions de vie, de travail, à des libertés essentielles. Rien de tel ici : on a une évolution insuffisante, trop lente, trop prudente, trop calculatrice, mais une évolution dans la bonne direction, pas une régression : on n'adopte pas encore une véritable politique de transition écologique et sociale, mais on en jette les bases. Cela aussi, si insuffisant que cela soit ("mieux que rien, ce n'est pas assez"...), est nécessaire.
En juin prochain, on votera "oui" à la loi CO2. Pour aller ensuite plus loin qu'elle : là où, précisément, les référendaires craignent qu'on aille.