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Le commerce suisse avec l’Inde
L’histoire de l’entreprise commerciale Volkart de Winterthour illustre la place prépondérante qu’occupa la Suisse dès le XIXe siècle dans le commerce mondial dominé par l’Europe. Le coton indien rapporta notamment de gros bénéfices aux marchands suisses.
Les fondateurs de la maison de commerce «Gebrüder Volkart» de Winterthour réalisèrent, au milieu du XIXe siècle, ce dont rêvaient beaucoup de jeunes pionniers de l’économie. En 50 ans, leur entreprise réussit à se frayer une place parmi les principaux acteurs commerciaux et fournisseurs de coton. Dans un contexte marqué par une politique économique protectionniste sur les grands marchés européens, certaines sociétés suisses parvinrent ainsi, grâce à une analyse précise du marché, à trouver de nouveaux débouchés en Asie et en Amérique. Voyant leurs possibilités commerciales fortement restreintes en Suisse, de jeunes marchands suisses, en particulier, tentèrent leur chance outre-mer et s’établirent comme intermédiaires entre des marchés très lointains pour vendre, dans le monde entier, des marchandises telles que du coton indien, de la soie japonaise ou encore du cacao d’Afrique de l’Ouest. Dans ce «commerce de transit», les marchandises ne passaient jamais par la Suisse, mais c’est là qu’affluaient les bénéfices. La puissance économique de cette filière reste encore fortement sous-estimée aujourd’hui: peu de gens savaient à quel point les négociants suisses étaient impliqués dans le commerce mondial, comme le décrit de manière saisissante Christof Dejung dans sa thèse d’habilitation intitulée Die Fäden des globalen Marktes.
C’est en 1851 que les frères Johann Georg et Salomon Volkart fondèrent la maison de commerce «Gebrüder Volkart», destinée aux échanges entre l’Europe et l’Inde. Ils commencèrent par importer vers cette dernière des produits tels que des montres, des perles de verre, des textiles et des colorants, et exporter en Europe des épices, du bois, du café et des fibres de coco. Dès les années 1860, l’exportation de coton indien devint le pilier de leur activité commerciale. L’entreprise suisse bénéficia pour cela d’un contexte favorable: les Britanniques mettaient alors tout en œuvre pour que l’Inde fournisse les matières premières à leurs propres usines textiles, notamment à Manchester. Le réseau ferroviaire qu’ils implantèrent à travers le sous-continent était en effet principalement consacré au transport du coton jusqu’à la côte. L’amélioration des infrastructures permit aux exportateurs européens d’installer dans l’intérieur du pays des centrales d’achat et des égreneuses de coton, appelées «gins», et de se passer ainsi des intermédiaires indiens.
Dans les années 1880, les frères Volkart avaient déjà fondé six autres succursales en Inde, dont une à Bombay, ainsi qu’une implantation à Londres. Depuis le siège de Winterthour, centre névralgique de l’industrie textile en Europe continentale, les Volkart pilotaient l’une des plus grandes entreprises commerciales du monde, réalisant jusqu’à 10% de la totalité des exportations indiennes de coton vers l’Europe. Ils collaboraient pour cela étroitement avec les marchands indiens, qui restaient incontournables pour les acheteurs européens malgré la domination coloniale britannique. La maison Volkart eut d’ailleurs toujours à cœur de traiter correctement ses partenaires commerciaux indiens. Et ce, en dépit des règles de conduite en vigueur à l’époque, qui prévoyaient par exemple des salles de pause séparées entre les Européens et les Indiens, ou régentaient les rapports avec les employés indiens à domicile selon des principes proches de l’attitude raciste et paternaliste des colonisateurs.
La culture du coton et la focalisation des petites exploitations sur cet «or blanc» eurent de lourdes conséquences sur l’économie indienne: les premières victimes furent les familles des paysans indiens qui, après avoir abandonné leur agriculture de subsistance au profit du coton, dépendaient entièrement des prix fluctuants de cette matière première sur le marché mondial. De terribles famines ravagèrent ces populations.
À la fin de l’ère coloniale, dans les années 1950, Volkart commença à vendre ses succursales indiennes et à transférer ses activités dans l’hémisphère occidental. L’entreprise se concentra alors sur le commerce du café en Amérique latine et devint à partir de 1950 l’un des plus grands négociants de café vert au monde.
À Winterthour, leur ville d’origine, les frères Volkart utilisèrent les bénéfices engrangés pour créer de généreuses fondations telles que la Collection Oskar Reinhart, la Société suisse du théâtre (qui décerne le célèbre Anneau Hans Reinhart) ou encore le Musée de la photographie de Winterthour. Le nom initial de Volkart est aujourd’hui porté uniquement par la Fondation Volkart, qui accomplit également des missions culturelles et d’utilité publique. Le secteur du café fut vendu en 1989, et l’entreprise se retira également du commerce du coton en 1999.
Indiennes. Un tissu aux mille histoires
Musée national Zurich
30.08.2019 – 19.01.2020
L’exposition au Musée national retrace l’histoire de la production textile, aborde la question de l’héritage colonial et emprunte les routes commerciales qui reliaient l’Inde, l’Europe et la Suisse. Elle présente en particulier un grand nombre d’étoffes somptueuses, dont des prêts exceptionnels provenant de Suisse et de l’étranger.