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« Il est nécessaire de réconcilier la spiritualité et l'économie. »[1] Ces propos ne sont ni du pape ni d'un moine bénédictin, mais du représentant spécial de la Banque mondiale auprès des Nations Unies à Genève de 1996 à 2003. La Banque mondiale menait alors un dialogue avec diverses institutions religieuses sur les valeurs et l'éthique dans le développement.[2] Et ce représentant était l'économiste chilien Alfredo Sfeir-Younis,[3] considéré aujourd'hui comme un guide religieux maya. Cette revendication participe de tout un courant qui vise à introduire de la spiritualité dans la vie sociale et économique. On voit ainsi apparaître la spiritualité dans des cures de bienêtre, des cours de méditation offerts par des entreprises, des formations au management. Une association Travail et Spiritualité a également vu le jour à Lausanne.[4]
La thématique spirituelle apparaît d'abord dans le domaine de la santé. Face à l'anxiété et à d'autres troubles de l'humeur, prendre de la distance par rapport à l'invasion des sentiments est nécessaire. La méditation le permet. Elle a été développée, d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe, comme vecteur de la thérapie psychique. Il s'agit de la méditation de la pleine conscience. Quand les journaux romands abordent ces démarches, ils parlent d'un « raz-de-marée spirituel » ou « de quête de spiritualité ». Certes, l'esprit peut guérir le corps ; les phénomènes psychosomatiques ont aussi, d'après les neurosciences, des effets bénéfiques. Mais on en reste ici à la conscience de soi, on apprend à se concentrer sur le moment présent, à laisser passer les émotions ou les pensées à travers soi plutôt que d'en devenir prisonnier.
Eviter le réductionnisme
Il ne s'agit pas encore là de spiritualité. La spiritualité dépasse le caractère purement matériel de la réalité humaine, fût-elle psychique. Elle « est finalement ce qui nous relie à la réalité qui dépasse le soi et qui rétablit ces liens sans lesquels nous, en tant qu'individus, serions condamnés à mourir ».[5] Mais des liens à qui, à quoi ? C'est là qu'intervient la grande diversité des religions, des croyances, des approches.
Ce peut être des liens au bien commun de l'ensemble de l'humanité, des liens à Dieu ou à une réalité transcendante ou immanente. Dans tous les cas, on trouve un dépassement de la réalité d'un individu et de sa matérialité, même de son psychisme. Wikipedia, reflet pertinent de l'évolution du sens des mots, puisqu'œuvre collective en constante évolution, le dit bien : « La notion de spiritualité comporte aujourd'hui des acceptions différentes [...] Elle se rattache traditionnellement à la religion [...] Elle se rapporte, d'un point de vue philosophique, à l'opposition de la matière et de l'esprit [...] Elle désigne également la quête de sens, d'espoir ou de libération [...] Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la foi en Dieu, jusqu'à évoquer une 'spiritualité sans dieu'. »[6]
Tenter d'associer la spiritualité au monde de l'économie et du travail est dès lors périlleux. A force de rester en dehors du monde religieux, le risque de réduction est grand. L'association Travail et Spiritualité a tenté de mettre sur pied un congrès sur ce thème à l'Université de Lausanne en septembre. Cet événement a été repoussé à une date ultérieure. Mais symptomatiquement le programme annoncé était focalisé sur la santé au travail, les neurosciences, le stress et le bien-être des travailleurs, réduisant la spiritualité à une simple dimension de la santé humaine. Une telle réduction ouvre la porte à une approche purement utilitaire : non seulement soigner le bienêtre des employés, mais les rendre aussi plus productifs. En bref, la spiritualité réduite à sa dimension psychique peut devenir, dans les mains des employeurs, un outil pour renforcer la profitabilité des entreprises.
Une approche holistique
L'Organisation internationale du travail (OIT), grâce à la présence d'un jésuite comme conseiller spécial auprès de son directeur général,[7] a lancé un programme de dialogue avec les grandes traditions philosophiques et religieuses dans le cadre de son Agenda pour le travail décent. Ce dialogue a donné lieu à diverses rencontres à travers le monde, dont un séminaire international qui s'est tenu en février 2002. Des intervenants de diverses religions ou philosophies s'y sont exprimés. Tous ont souligné que le travail est au service de l'humain.
Le travailleur ou la travailleuse ne peut pas être réduit à une simple ressource. Ils ont relevé que la spiritualité, comme source des valeurs éthiques qui guident l'agir humain, renvoie à une dimension plus large, à une fin dernière du travail. Celui-ci permet alors de « rejoindre des valeurs universelles » (mouvement Arya Samaj, mouvement réformiste hindou), de contribuer au « bien commun transcendant » (bouddhisme) ; il est « un service animé par une réelle bienveillance conduisant à une élévation spirituelle » (Université spirituelle internationale des Brahma Kumaris).
De ces affirmations, le jésuite Dominique Peccoud, coordinateur du séminaire, a tiré l'idée qu'il faut dépasser le paradigme matériel qui domine notre système économique, pour aller vers un paradigme holistique qui intègre la dimension spirituelle du bien-être de la personne humaine aux nécessités matérielles (un travail doit permettre de vivre dans la dignité) et de justice sociale (absence de discrimination, liberté d'association, interdiction du travail forcé et du travail des enfants). Selon lui, il ne suffit pas de plaquer sur le matérialisme ambiant des correctifs relatifs au respect des droits humains. Il demande un changement en profondeur de la nature du système dominant.[8] Il rejoint ainsi d'autres penseurs[9] qui estiment que la dimension spirituelle, en touchant aux motivations profondes des individus, dispose de la puissance nécessaire pour sortir d'un système économique qui est en train d'étouffer le monde.
L'apport du christianisme
Au-delà de la nécessité pratique - il faut cultiver la terre et transformer ses produits pour se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner -, le travail des hommes est aux yeux des chrétiens une participation au travail de Dieu. « Dans les paroles de la Révélation divine, on trouve très profondément inscrite cette vérité fondamentale que l'homme, créé à l'image de Dieu, participe par son travail à l'œuvre du Créateur, et continue en un certain sens, à la mesure de ses possibilités, à la développer et à la compléter, en progressant toujours davantage dans la découverte des ressources et des valeurs incluses dans l'ensemble du monde créé. »[10]
Bien plus, le travail humain est partie prenante au projet de Dieu de salut pour l'humanité. Comme l'affirmait saint Ambroise, chaque travailleur est la main du Christ qui continue à créer et à faire le bien.[11] Les fruits de la nature et de l'industrie humaine sont présence mystérieuse du Royaume, qui atteindra sa perfection à la fin des temps, souligne le concile Vatican II (Gaudium et Spes 39). C'est ce qu'exprime avec force la liturgie eucharistique, en présentant ce qui devient le corps et le sang du Christ comme « le fruit de la terre et du travail des hommes ». Dès lors, la spiritualité chrétienne pose une question subversive au croyant : en quoi mon travail participe- t-il à l'œuvre créatrice et de salut de Dieu ?
La spiritualité, en tant que dynamique reliant l'humain à un au-delà de lui-même, ouvre ainsi un gouffre d'interrogations. Le travail domestique, les emplois les plus humbles dans la voirie sont concernés, tout comme les plus subtiles recherches scientifiques. La contribution au bien commun de l'humanité (à commencer par celle de sa famille ou de sa municipalité) que représente le nettoyage d'une salle de bain ou d'une rue peut très bien se vivre, par le regard de la foi, comme participation à l'œuvre divine. Mais peut-être que d'autres activités, jugées plus prestigieuses par le sens commun, ouvrent d'autres inquiétudes métaphysiques. Travailler à la fabrication d'OGM ou dans l'industrie nucléaire, l'agrochimie, le monde de la finance, la production d'armements, la mode ou l'électronique, etc. peut-être passionnant, mais cette activité contribue- t-elle à la gloire de Dieu et au salut du monde ? Impossible de répondre à la hâte à cette question. Hormis quelques domaines comme l'armement (et encore, si on pense à la police...), le débat est largement ouvert.
Le sens du travail
Ce débat renvoie nécessairement à l'éthique et au sens du travail. Si le travail est le propre de l'homme, il l'est d'abord par sa dimension personnelle. Toutes les traditions religieuses le soulignent : le travail est au service de l'humain, de son développement, de son épanouissement. « Le but du travail, de n'importe quel travail, demeure toujours l'homme. »[12] C'est pourquoi le travail ne peut pas être réduit à un facteur de production. Il est un droit.
Ce droit au travail, ainsi que les normes fondamentales de l'OIT, qui protègent les droits des travailleurs, participent à ordonner l'activité humaine à sa fin dernière, qui est le bien de tous les hommes et de tout l'homme. Il en va également de la responsabilité de chacun et de chacune : en quoi mon travail contribue-t-il à ma dignité humaine, à celle de mes collègues, subordonnés ou supérieurs, à la dignité des personnes qui bénéficient de mon travail ? Comment suis-je reconnu comme personne humaine sur mon lieu de travail ? Dès lors se pose également une question de nature politique : comment organiser le travail de manière à ce que chaque partie prenante y trouve un bénéfice, à commencer par les plus humbles ?
Mettre en lien travail et spiritualité ouvre bien un large champ de ré flexion. Car il en va du sens de la vie humaine : on touche à la métaphysique, à la religion, à la philosophie. Il en va aussi de l'éthique personnelle et sociale : on doit s'interroger sur l'organisation du travail et du système économique dans son ensemble. Un chantier est en cours. Espérons qu'il ouvre de nouvelles voies pour l'avenir, non seulement de l'homme au travail, mais également de l'humain dans toutes les dimensions de son existence.
J.-C. H.
Mais aussi
En décembre 2012, Entre Lacs proposait une émission sur le même thème « Spiritualité et entreprise »
On peut l'écouter sur rcf.fr/radio/rcf74 en podcast, mais aussi ci-dessous
[1] • Sous la direction de Dominique Peccoud, Le travail décent. Points de vue philosophiques et spirituels, Organisation internationale du travail et Conseil œcuménique des Eglises, Genève, BIT 2004, p. 78.
[2] • « Religion et développement » Revue internationale de politique de développement 2013, n° 4, Genève, IHEID 2013, pp. 63 s.
[3] • Candidat des Verts aux élections présidentielles de 2013 au Chili, Alfredo Sfeir-Younis a fait de l'économie, de l'environnement et de l'écologie ses chevaux de bataille. Il a été directeur du Bureau de la Banque mondiale à Genève, et est président-fondateur de l'Institut Zambuling pour la transformation de l'homme (Washington). (n.d.l.r.)
[4] • www.travail-spiritualite.org.
[5] • Konrad Raiser, Le travail décent, op. cit., p. 16.
[6] • http://fr.wikipedia.org, article « spiritualité », consulté le 09.07.14.
[7] • Le représentant actuel est le français Pierre Martinot-Lagarde sj. (n.d.l.r.)
[8] • Le travail décent, op. cit., pp. 22-29.
[9] • Je pense en particulier à Michel Egger, La Terre comme soi-même. Repères pour une écospiritualité, Genève, Labor et Fides 2012, 322 p. Voir la recension de ce livre par Marie-Thérèse Bouchardy, in choisir, juin 2012, p. 39, ou sur www.choisir.ch, page Home/Revues/2012/Juin.
[10] • Jean Paul II, Lettre encyclique Laborem exercens, Rome 1981, 25.
[11] • Cité par le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise catholique, 265.
[12] • Compendium 272.