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10/10/2012
Lovecraft face à ses visions
Lovecraft, on le sait, se nourrissait, dans ses écrits, de ses rêves. Mais il tendait à les interpréter essentiellement de façon négative, comme des intrusions de l’irrationnel, des facteurs de chaos. Cela venait de son matérialisme, qui l’amenait à considérer spontanément ces images du rêve comme démoniaques: sa culture protestante avait pu l’y amener, le diable y créant les illusions, incitant à imaginer des choses fabuleuses, des figures fantastiques - et c’était l’essence du paganisme, pour Calvin. La raison, au contraire, était assumée par Dieu, dans cette tradition. On en voit des traces chez Shakespeare et dans les questions que se pose Hamlet sur le fantôme de son père: est-il une tromperie du Malin, ou une communication céleste?
Il est un penseur bien connu qui allait dans le même sens que Calvin: Jean-Jacques Rousseau. Mais alors que celui-ci s’empêchait de créer des figures mythologiques, ou même d’en évoquer, Lovecraft ne se privait pas de nommer et de décrire des monstres abominables. D’où cela vient-il, puisque leur philosophie à cet égard était la même?
Il faut remarquer que Rousseau disait rejeter le merveilleux, mais que, en réalité, dans La Nouvelle Héloïse, il a réellement fait le portrait idéal d’une femme dont il annonce qu’elle continuera après sa mort à peupler les lieux qu’elle a fréquentés durant sa vie, et qu’on pourra l’imaginer auprès de soi, que ce sera une imagination vraie. De même, Lovecraft fait de ses imaginations des abominations, mais il les met en scène en abondance dans ses récits, il crée une mythologie. Il cherchait, d’ailleurs, une justification scientifique à ses monstres: il les aimait tellement, il avait pour ses rêves une telle passion qu’il s’efforçait de les interpréter en conformité avec ses conceptions matérialistes. Il disait, donc, qu’ils étaient des êtres organiques d’autres planètes. Rousseau, de son côté, se justifiait par des considérations morales: la famille pour lui était tellement sacrée, et aussi l’amour, que cela excusait le merveilleux, lorsqu’il s’agissait de Julie d’Étanges.
Lovecraft n’assuma jamais pleinement ses imaginations, contrairement à Tolkien, qui pensait qu’elles avaient vocation à refléter le monde divin, qu’elles pouvaient le faire. Lovecraft ne croyait pas, en principe, au monde divin! Et il avoua n’écrire des contes fantastiques que poussé par une impulsion spontanée, sans pouvoir affirmer qu’en soi ce fût le meilleur des genres.
Pourtant, il tendit à s’habituer à ses visions, et, peu à peu, à évoquer des Grands Anciens qui avaient une forme de beauté morale. On se souvient que dans At The Mountains of Madness, des Grands Anciens bons et créatifs avaient été supplantés par leurs créatures, des êtres hideux qui leur avaient d’abord servi d’esclaves, et qui étaient à mi-chemin entre l’animal et la machine; la civilisation d’origine extraterrestre que ces êtres représentaient entra ainsi en décadence. Dans The Shadow out of Time, Lovecraft disait que ses Grands Anciens, quoique repoussants extérieurement, possédaient une sagesse profonde, et qu’ils allaient de corps en corps, à travers le temps et l’espace, et qu’ainsi, ils inspiraient des images mystérieuses à leurs élus - à ceux qu’ils voulaient initier à leurs mystères suprêmes! La proximité de ces pensées avec celles de Cyrano de Bergerac dans son récit de voyage sur la Lune est remarquable: Cyrano dit aussi que les êtres de la Lune, à l’apparence bestiale et repoussante, voyagent de corps en corps et inspirent les consciences en secret, au travers des rêves - plaçant, parmi eux, le démon de Socrate!
Inconsciemment, Lovecraft chercha à surmonter sa peur, face à ses cauchemars, et à en faire des visions célestes. Il les regardait, les affrontait courageusement, et les retournait, pour ainsi dire.
Sa vertu fut de ne pas s’appuyer sur des images creuses: il refusait celles de la tradition; Jésus, tel que le christianisme le représentait, lui semblait inintéressant. Il ne s’appuya que sur lui-même, son courage propre, pour surmonter ses terreurs et distinguer de la lumière dans les formes qu’il voyait. Il la pressentait, quoiqu’il ne voulût pas directement la nommer. C’est la source de l’incroyable vitalité de ses imaginations, qui ont toujours un fond authentique, même si les explications qu’il donne à leur sujet ne convainquent pas toujours. Il n’a, au demeurant, pas forcé le trait, laissant à ses visions leur part de mystère. Il était conscient qu’elles dépassaient l’entendement, que les pensées humaines ne les restituaient pas complètement. Elles fascinent donc encore.