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07/08/2012
De mon point de vue, l'homme est lié aux forces terrestres, la femme aux grâces célestes: j'en ai déjà parlé. Ce n'est pas, naturellement, qu'en soi la femme soit sans force et l'homme sans beauté; mais que, si on compare les deux sexes, on peut les regarder comme s'opposant de cette façon; que là est leur différence.
Les traditions religieuses ont constamment cherché à établir ce qui dans leur union charnelle pouvait renvoyer à cette opposition de nature. On le sait, elles ont généralement estimé que la position préférable était celle qui voyait l'homme se tenir sur la femme, lui faisant face, elle-même couchée sur le dos, lui s'appuyant de ses mains sur le sol. Vâtsyâyana, l'auteur du Kâma Sutra, rapporte que dans les Védas, cette position est considérée comme obligatoire pour les brahmanes. Les variations sont en principe déconseillées, mais non interdites, surtout si elles sont courantes dans le lieu où l'on vit.
On pourrait s'en tenir au sentiment qu'on a dans les diverses positions et considérer comme plus marquée par l'union des âmes la position obligatoire des brahmanes simplement par la position en vis-à-vis des visages, qui sont les marques de l'identité, de l'humanité. Si on ne voit pas le visage, on ne saisit pas la pensée de l'autre, et les partenaires deviennent comme anonymes: les corps se ressemblent davantage que les visages.
Du point de vue de l'homme regardé comme lié à la Terre et de la femme regardée comme liée au Ciel, on pourrait cependant être surpris que la position de la femme sur l'homme soit également déconseillée par Vâtsyâyana. Ce serait, néanmoins, raisonner de manière simpliste. L'amour n'a pas pour objet de faire rester chacun dans sa nature propre: ce n'est pas comme disait Jean-Jacques Rousseau, qui prétendait que la nature avait d'emblée fait tout bien, et que les tempéraments devaient s'assumer et ne pas chercher à changer, puisqu'ils s'enracinaient dans les temps qui avaient précédé la naissance. Le but de l'amour n'est pas un plaisir égoïste et ne renvoyant qu'à soi, mais l'union intime, qui n'existe pas au départ. Les commentateurs traditionnels du Kâma Sutra font de l'amour une forme de yoga, c'est-à-dire d'union. Et s'il faut évoquer la nature, il ne s'agit en aucun cas de celle qui existe après que l'homme et la femme se sont séparés dans l'ordre corporel, mais de celle du temps où ils étaient mêlés, et qui doit réapparaître à l'avenir, comme la nature double de Shiva le montre: car il est souvent représenté en androgyne, et on sait qu'il est le dieu de la fin des temps. Rousseau ne voit pas la nature de façon dynamique, mais statique: c'est une erreur.
Il s'agit donc, pour l'homme, de conquérir la grâce de la femme et, pour la femme, de conquérir la vigueur de l'homme - en passant par l'amour. Ce dernier consiste au fond à placer sur Terre la beauté du Ciel et à offrir au Ciel la force de la Terre. Ainsi seulement les deux se trouvent mêlés: force et beauté. Il s'agit donc de mettre ce qui est beau sous ce qui est vigoureux, paradoxalement. Cela correspond bien sûr aussi aux nécessités d'ordre pratique, car les membres de l'homme gagnent à être libres, et le corps de la femme à rester accueillant. Les principes abstraits ne doivent pas se matérialiser directement, mais se comprendre, souvent, par opposition à la matière en tant qu'elle est inerte, et en conformité avec la matière seulement quand elle est en mouvement: car en rien le mouvement ne se contente de prolonger les formes données au départ; il semble au contraire qu'il cherche constamment à les dépasser. On s'aperçoit alors qu'en rien la vie pratique, ou ordinaire, n'est dénuée de poésie - n'est coupée des principes abstraits, ou de la vie cosmique. La forme globale obtenue par les amants se comprend pleinement par rapport à la nature secrète de l'homme et de la femme, et par le jeu de ce qui est courbe avec ce qui est droit, mais aussi en relation avec les lois de l'espace, qui sont les lois terrestres de pesanteur. L'aspiration étant de ne former qu'un seul être, du reste, il n'est pas possible de sacrifier la rencontre des pensées et du cœur, à côté de celle du désir. Il devrait être regardé comme important de se représenter sous forme d'image unitaire l'être global obtenu dans l'acte d'amour, et d'en mesurer la force et la grâce internes. Là où les cœurs se rencontrent, une flamme d'or naît, et unit les amants au-delà des apparences. Mais elle est nourrie par tout l'être, du haut en bas, de la tête aux membres.
07/03/2012
Les rondeurs du corps des femmes sont une grâce de la nature, et comme toutes les grâces, elles viennent du Ciel. Les sphères célestes leur donnent cet aspect. L'homme, à comparer de la femme, a un corps qui est davantage en lignes perpendiculaires, notamment droites: signe qu'il est lié à la Terre, car même si celle-ci est ronde, à l'échelle de l'être humain, cela ne signifie rien.
Le Ciel donne la beauté, la Terre donne la force - d'un point de vue corporel. Les femmes sont naturellement - corporellement - des anges. Les anges qui prennent une forme corporelle deviennent des fées: ils changent de sexe. La sainte Vierge est donc légitimement la reine des anges, dans le christianisme ancien.
Au Cambodge, le bon ange qui accompagne chacun et le réalise pleinement dans son âme a une forme féminine. Tous les anges qui gardent les lieux importants apparaissent sous une forme féminine au sein du rêve, et cela explique pourquoi on chérit tant les apsaras, danseuses célestes d'Indra, roi des dieux. Elles sont innombrables, dans les vestiges d'Angkor; elles sont le sel du Ballet Royal khmer, marquant les pensées divines du Prince - les manifestant. Car le Roi se confond avec Indra. Et elles sont dans le même temps les pensées de Bouddha, car dans la légende, c'est justement Indra qui a demandé à l'esprit du futur Gautama, non encore incarné, de descendre sur Terre pour une dernière fois au sein d'un corps de chair. Lorsque les pensées divines atteignent l'atmosphère de la Terre, elles prennent la forme de fées qui dansent gracieusement et majestueusement au fond de l'air!
En amour, l'impulsion sexuelle est d'abord chez l'homme: elle vient de la Terre; mais la rêverie amoureuse, les illusions sublimes du dieu Amour, viennent de la femme, dont le corps représente un idéal, quelque chose qui, pour l'homme, renvoie spontanément à ce qui est vertueux. Lorsqu'une belle femme apparaît, on s'efforce de se rendre digne d'elle par des actions nobles et grandes, parce que la beauté, dans l'ordre moral, prend la forme de la bonté, de la vaillance: la chevalerie, aux temps courtois, le saisissait d'emblée. On aurait tort de réduire l'ancienne chevalerie à un déguisement de désirs purement terrestres: on pensait bien, par l'idéal courtois, se rattacher au Ciel - quoi que disent les universitaires de notre temps, notamment à la Sorbonne! Car ils sont pleins de matérialisme.
Cependant, du point de vue de la femme, l'homme représente une forme de stabilité: la femme est un nuage qui ne parvient pas à se poser, l'homme, un objet qui ne parvient pas à s'envoler; mais par l'union des deux, les problèmes de chacun sont résolus: à l'homme il pousse des ailes, à la femme, une ancre. La complémentarité amoureuse est une réalité.
La rencontre se faisant, il en naît un troisième corps, qui est censé unir les deux précédents: le mystère de la procréation est dans cette union du haut et du bas. Conçue de cette manière, toute génération nouvelle est un progrès, marque l'évolution de l'humanité vers son accomplissement. Les enfants sont par essence supérieurs aux parents.
L'effet sur l'âme de la forme corporelle est une réalité. L'homme est plus terrestre, et cela l'amène à avoir des pensées spontanées plus basses, mais aussi, en vérité, à créer des pensées plus abstraites: car la solidité qui lui est inhérente lui permet en quelque sorte de cristalliser ce qui en principe apparaissait comme insaisissable: lui permet de le capter. Il n'est d'ailleurs pas vrai qu'il y ait des limites à la pensée humaine: les grands moments de la philosophie ont montré qu'on pouvait la repousser toujours plus loin, dans l'exploration de l'inconnu. La philosophie allemande, à l'époque moderne, l'a manifesté d'une façon éclatante. La femme, en principe, a des préoccupations moins basses que l'homme, elle est davantage dans la vie morale: elle veille à ce que la pulsion sexuelle s'accorde avec ce qui est acceptable moralement, viable matériellement; elle veille, aussi, à la moralité des familles, chez les peuples du monde entier. Je ne dis pas cela dans le sens où un sexe serait privé de la faculté propre à l'autre, ou dans le sens où cela créerait des obligations particulières: chacun est libre, et on peut toujours développer des qualités spécifiques; je dirais même qu'on le doit. Mais il existe des tendances naturelles, spontanées, une orientation due à la nature corporelle.
Au départ, la femme est nymphe et l'homme est faune: la fée est désirée par le gnome; mais la rencontre humanise les deux, si elle se fait en profondeur, et non simplement à l'extérieur, par la mécanique de la relation sexuelle. Alors Persée s'unit à Andromède! Il la délivre du Kraken, et lui-même trouve son épanouissement dans l'univers entier. Il devient, avec elle, constellation.
12/01/2012
Dans les antiques commentaires consacrés du Kama Sûtra, le Traité sur l'Amour de Vâtsyâyana, on trouve l'idée que les baisers effectués sur le corps de la femme ne doivent pas, pour être pleinement efficaces, se laisser diriger par le hasard, mais suivre un cheminement précis. Il ne s'agit cependant pas de raisonner, à cet égard, comme le ferait le matérialisme ordinaire, à partir des fonctions reproductives et des parties du corps qui les abritent: de telles pensées, aux yeux des anciens sages de l'Inde, eussent été basses et barbares: tout autre chose est en jeu. Car dans les faits, l'amour tel qu'ils le concevaient est comme l'agriculture biodynamique, ou la médecine antique: le corps est éveillé au désir depuis le Ciel - et il l'est par le dieu de l'amour même - Kama. Le Kama Sûtra est donc d'abord un traité sur la manière dont ce dieu agit et doit être appréhendé: l'amour est un rituel. Il fait partie du yoga au sens large et, bien fait, il amène à l'épanouissement de l'âme et à l'accès aux mondes divins, notamment par le biais de l'union parfaite des cœurs: une flamme en quelque sorte s'allume entre eux, qui les absorbe et les confond, et cela se fait par le dieu de l'amour, qu'on dépeint fréquemment armé d'un arc et de flèches de fleurs.
Les points sensibles que le baiser doit toucher, dont il doit éveiller le feu, varient en particulier selon les phases de la Lune, par laquelle brille sur les hommes le dieu de l'amour: la Lune abrite ce dieu; elle est à l'origine des fonctions reproductives - comme, une fois de plus, dans l'agriculture biodynamique, qui estime que la Lune intervient dans la formation des graines. L'initié - dit Vâtsyâyana - qui connaît ces phases sait comment éveiller le feu érotique chez la femme et rendre ses fonctions reproductives - auxquelles tout son corps participe - maximales dans leurs vertus. La Lune parcourt les douze parties du Ciel, et le corps a douze parties: le baiser, s'il est divinement inspiré, sait toujours laquelle il doit toucher. Loin de ce que le matérialiste occidental eût pu croire, il ne s'agit jamais de l'organe génital lui-même, qu'il est indigne d'embrasser avec la bouche, selon les textes religieux - auxquels Vâtsyâyana se conforme. Selon ceux-ci, en outre, toutes les positions et toutes les pratiques n'ont pas une valeur égale. Toute une hiérarchie existe - et il faut reconnaître qu'elle est exactement la même que celle des religions occidentales. Certaines pratiques sont proscrites, d'autres déconseillées, d'autres regardées comme peu dignes, quoique courantes, et ainsi de suite. Le brahmane - conformément au Véda, qui en parle, et qui est un texte sacré - ne peut pas faire autre chose que de se mettre sur sa femme, les mains appuyées sur le sol, le visage tourné vers le sien. Au-delà du dieu Kama qui enflamme les sens en brillant en particulier sur tel ou tel lieu du corps, c'est le yoga de l'amour qu'il faut pratiquer - l'union parfaite des âmes, à laquelle celle des corps peut mener, ou pas; cela dépend, en profondeur, de la réponse que peut offrir la femme aux menées du mâle.
Face à cette philosophie qui s'efforce, je crois, de faire de l'acte génésique un art, le Romain Ovide était plus pragmatique, voire plus technique - disant par exemple que la femme devait mettre en valeur, par ses positions, les plus jolies parties de sa personne: elle devait être au service du mâle.
J'ajouterai une chose remarquable: le Traité de l'Amour de Vâtsyâyana parle de l'homme idéal comme étant l'homme urbain. On pourrait croire retrouver le citoyen de Rome, ou d'Athènes; et c'est bien cela, mais plus encore, car il s'agit aussi - et surtout - d'être membre de la Cité du Ciel, la conduite devant se régler selon la sagesse des dieux - telle que les astres la manifestent! De là que le baiser doit dépendre de la connaissance du cours de la Lune et de l'effet que celle-ci a sur le corps. Alors seulement l'homme civilisé a pris la mesure du lien entre le corps et le Ciel, entre l'Homme et les Dieux. L'amour se doit, ainsi, d'être continuellement accompagné - ou précédé - de fêtes religieuses et d'hommages rendus aux Immortels, et l'acte même doit être suivi de pensées, effectuées en compagnie de l'aimée, sur les astres: car, dit magnifiquement Vâtsyâyana, le mari, après l'amour et la purification du bain, se rend avec son épouse sur la terrasse de la maison, et il lui montre les étoiles, et à son intention, il les nomme - la femme ne pouvant être initiée aux mystères du Ciel que par le biais de l'homme!
Sans doute, le citoyen d'Athènes se reliait lui aussi aux dieux, à l'origine. L'idée d'une citoyenneté sans rapport avec le divin est née récemment: le matérialisme l'a créée. Même les Romains assimilaient la vie de la cité à une forme de piété religieuse; ils croyaient vraiment qu'Auguste avait été placé parmi les Dieux.