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Samedi, le 23 septembre 2023, notre patron aurait eu cent ans. Il s'est endormi paisiblement pour toujours le 13 avril de cette année.
Eberhard Walter Kornfeld, surnommé "Ebi" par son entourage, était un monument. Et il était bien davantage encore. Pendant plus de 70 ans, il fut une instance, une autorité incontournable dans le commerce et le monde de l'art, en Suisse comme sur le plan international. En février 1945, Ebi, âgé d'à peine 22 ans, est entré en stage pour trois années auprès de la célèbre galerie d'art August Klipstein, anciennement Gutekunst & Klipstein, installée à Berne depuis 1920. Pendant les mois d'été, il visitait des cabinets d'estampes, par exemple à Bâle, Paris, Londres ou Amsterdam, et se formait en autodidacte. Comme il était un collaborateur et un élève extrêmement studieux, August Klipstein lui confia de plus en plus de projets et finit par l'engager définitivement.
Après le décès inattendu de leur mentor et patron, en avril 1951, Frieda Schuh et Ebi reprirent l'entreprise avec la famille Klipstein. Après quelques années, Ebi devint le seul gérant et acquit par la suite la majorité – et dirigea finalement l'entreprise en tant que société en commandite, sous son propre nom, à partir de 1972. Si les ventes aux enchères étaient autrefois surtout des réunions aimablement conspiratives de commerçants qui faisaient des achats pour leurs clients ou pour leur stock, le système des ventes aux enchères a radicalement changé après la Seconde Guerre mondiale. De plus en plus d'acheteurs privés sont apparus, les ventes aux enchères sont passées d'une simple "manifestation pour initiés", assis autour d'une table en fer à cheval, à un "événement" public. En Suisse, c'est Ebi qui a identifié les signes du temps et a accueilli dans sa salle des ventes le "who is who" du monde de l'art. Il devint rapidement une légende, ses ventes aux enchères à Berne se firent légendaires. En 1972, il a même fait la une du "New York Times" avec sa première enchère d'un million de dollars – pour un tableau de Paul Cézanne.
Mais Ebi ne s'est jamais intéressé uniquement aux prix record – non, c'est l'art qui l'intéressait en premier lieu. Et c'est ainsi qu'il décrivait une feuille à 1'000 francs avec autant de minutie et de raffinement qu'un tableau à un million de francs. Pendant de nombreuses décennies, c'est exclusivement Ebi qui rédigea en solo les catalogues de vente. Et c'est ainsi que pendant toutes ces décennies, pratiquement chacune des œuvres d'art de notre maison est passée sur sa table de travail. Rares sont les marchands d'art qui ont eu entre les mains autant d'œuvres qu'Ebi au cours de sa longue vie de marchand et de collectionneur. Si l'on additionne ses catalogues de vente, de stock et d'exposition publiés, ainsi que toutes les œuvres qui n'ont pas été retenues pour les ventes aux enchères, ce sont plusieurs centaines de millier s de pièces qu'il a examinées de près pour en déterminer l'importance. Ses connaissances approfondies, si impressionnantes, ont rapidement fait de lui un "Scholar Dealer" respecté loin à la ronde, c'est-à-dire un marchand qui exerçait son métier avec le plus grand savoir, véritable encyclopédie d'art ambulante dotée d'une immense somme de connaissances portées par l'expérience. Son amour profond de l'art se manifestait également dans sa propre collection, qu'il mettait volontiers à la disposition des musées pour des expositions – ou dont il légua même généreusement une partie à diverses institutions.
Il voulait aussi partager ses connaissances avec autrui, ce qui l'a conduit à éditer et à rédiger des catalogues raisonnés qui ont marqué leur époque, établissant de nouveaux critères. C'est ainsi qu'aujourd'hui des experts, des marchands et des collectionneurs du monde entier classent et décrivent les états des estampes de Paul Gauguin, Alberto Giacometti ou Paul Klee selon les numéros "Kornfeld". Son travail scientifique et son activité de marchand d'art ont été récompensés par de nombreuses distinctions, comme le titre de docteur "honoris causa" de l'Université de Berne (1982), la grande croix du Mérite de la République fédérale d'Allemagne (1984), la distinction de "Chevalier dans l'ordre des arts et des lettres" de la République française (1991) ou les citoyennetés d'honneur de la région de Davos (1993) et de la ville de Berne (2011).
Mais il n'était pas seulement commissaire-priseur, il entretenait également, en tant que galeriste et marchand, des contacts étroits, amicaux et économiques avec les créateurs d'art de son époque : Marc Chagall, Sam Francis, Alberto Giacometti, Joan Mitchell, Pablo Picasso, Niki de Saint-Phalle ou Jean Tinguely seront, parmi tant d'autres, cités pour l'exemple. Ebi Kornfeld s'est également toujours préoccupé des questions de politique culturelle et a présidé pendant 37 ans l'Association suisse des marchands d'art.
Il y a tout juste dix ans, une nouvelle génération s'est présentée pour reprendre le destin de l'entreprise vieille de plus de 150 ans et dont Ebi a marqué ou façonné presque la moitié de l'histoire. Ce fut un privilège incroyable que de travailler si intensément avec lui ces dernières années en tant que maître et mentor, d'apprendre chaque jour à son contact et de grandir avec lui. Jusqu'à un âge avancé, il a participé aux activités de l'entreprise. N'a-t-il pas dirigé avec brio sa dernière vente aux enchères en 2017 ! Ebi a travaillé plus de 78 ans pour l'entreprise, dont 66 ans en première ligne au pupitre des ventes. Voici à peine cinq ans, il participa activement à un concours d'architecture visant à rénover et à agrandir notre entreprise.
Nous continuerons dans son esprit. C'est un honneur et un devoir pour nous. Ebi est et restera notre guide et un modèle sans pareil pour nous tous. Nous sommes, avec sa famille et ses amis, infiniment tristes – et reconnaissants, car avec lui, c'est l'un des plus grands "artistes" des XXe et XXIe siècles qui s'en est allé. Il va nous manquer, à nous et à l'art.
Christine Stauffer, Bernhard Bischoff, Christoph Kunz
Pascal Baumgartner, Laura Fellner, Hans-Peter Keller, Yvonne und Paolo Mostaccio, Michaela Muhmenthaler, Lea Raffl, Jan Scharf, Marie-Anne Villars