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19/10/2011
«Tintin au Tibet», dont la première planche est publiée dans le journal Tintin le 17 septembre 1958, et qui paraîtra en album deux en après chez Casterman, est considéré par d’aucuns comme le plus abouti de la série au plan graphique. Les épisodes les plus importants de l’aventure se déroulant dans des paysages enneigés, il fallait un tour de main et un tour d’imagination exceptionnels pour mettre en relief la couleur blanche qui y prédomine. Et pour cause, c’est celle du papier…
Le blanc était pour Hergé la reine des couleurs – si l’on se réfère au fameux disque de Newton qui les malaxe toutes. Et en même temps une non-couleur, une espèce de néant pictural qui l’obséda intimement au cap des années soixante très personnellement.
Depuis un lustre, le père de Tintin est pris en tenaille par des affaires familiales: «A un certain moment de ma vie, je me suis trouvé dans des circonstances telles que je me suis décidé à faire appel à un psychanalyste, confie-t-il à Numa Sadoul, dans un livre d’entretiens. Jung étant mort, c’est à un de ses élèves, le professeur Ricklin, de Zurich, que je me suis adressé. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué ce qui se passait et aussi quel était mon travail. Je traversais alors une crise morale assez grave: j’étais marié et j’aimais quelqu’un d'autre; la vie ne me semblait plus possible avec mon épouse, mais, d'autre part, j'avais toujours mon idée un peu scoute de la parole donnée une fois pour toutes. Je me trouvais complètement déchiré. J’ai donc été voir Ricklin et je lui ai raconté les rêves que je faisais. C'étaient des rêves de blanc, uniquement de blanc – on retrouve quelque chose de cela dans «Tintin au Tibet» – et m’a dit cette chose qui m’a beaucoup frappée: " Il faut tuer en vous le démon de la pureté! " Pour moi, ça a été un choc! Le démon de la pureté: c’était le renversement complet de mon système de valeurs. La prise de conscience n’a pas été sans mal. Ricklin m’avait d’ailleurs dit que je devais cesser de travailler parce que je ne pourrais pas mener de front mon rééquilibrage et mon travail. Je me suis accroché pourtant toujours comme un bon petit boy-scout - et j’ai terminé «Tintin au Tibet» malgré tout. "
Hergé eut donc l’intelligence de parachever à son gré le 20e album de la série, sans hésiter à le saupoudrer et le resaupoudrer de blanc. Il s’y «humanisa» davantage, conférant à son héros à la houppe une intelligence plus introspective et où il apparaît moins comme un «reporter au long cours» qu’un humaniste, un aventurier doué d’empathie. Les phénomènes paranormaux – qu’on retrouve dans de nombreuses aventures précédentes - prédominent: le songe de Tintin son ami Tchang en danger, le moine tibétain qui lévite, sans oublier la fantastique créature du Yéti! On se souvient de l’importance accordée à l’hypnose dans «Les cigares du pharaon», à l’envoûtement dans «Les sept boules de cristal» et «Le temple du Soleil», quand bien même le surnaturel y est démystifié par un comique de situation. Or Hergé était sérieusement superstitieux Si l’on en croit Benoît Peeters*, il n’aurait pas hésité à rompre avec un vieil ami chez qui «une voyante avait détecté une aura maléfique»…
Et c’est d’un style grave et inquiet qu’il consignait ses fameux rêves de blanc, où le professeur Ricklin avait détecté un «démon de la pureté». En voici le dernier, écrit en juillet 1959:
«Une tête de cheval sortant d’un mur, comme l’enseigne
d’une boucherie chevaline. Ce mur est d’un blanc éclatant de soleil. Il y
avait à ma gauche une femme et je m’approchais du cheval (peut-être pour
lui donner à manger). Et je me faisais rabrouer par l’entraineur (?) qui se
trouvait à droite du cheval et qui me disait: «Non, non, n’approchez pas!
Vous portez une chemise blanche. Il ne faut pas. Il va avoir peur.»
Et je me disais que, s’il avait peur du blanc, tout ce blanc du mur devait
l’effrayer considérablement. Puis je réfléchissais et je me disais que ce
blanc-là, il ne le voyait pas, puisque sa tête sortait du mur. Et je pensais à
aller changer de chemise et je songeais à ma chemisette de laine verte.»
Benoît Peeters: Hergé, fils de Tintin, Flammarion, 2002,
512 p.