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Inattendue, subtile, aux antipodes des insignifiances romancées automnales. Ainsi peut-on présenter une biographie remarquable1 qui vient éclairer une vie épatante : celle d’un médecin, né en Suisse, qui choisit Pasteur contre Koch, qui découvrit notamment le bacille de la peste à Hong Kong, qui implanta l’hévéa en Indochine et qui vécut comme un prince solitaire, célibataire, jamais inconsolé. Dr Yersin Alexandre (Morges, 1863 – Dalat, 1943) ; quarante ans dans chaque siècle et plusieurs vies en une seule.
C’était en 1894, soit un peu moins d’un siècle avant la découverte, rue du Dr Roux à Paris, d’un virus sexuel et sanguin. En 1894, l’horreur phylloxérique (venue d’Amérique) atteint le vignoble de Champagne. Et la peste, l’effroyable peste, recommence à descendre de son berceau plurimillénaire – les hauts plateaux de l’Asie centrale, les contreforts himalayens. C’est le début de la troisième pandémie, la première à porter convenablement son nom : de 1894 jusqu’en 1920, la peste touchera tous les peuples du monde. «Atteignant Hong Kong en 1894, Bombay en 1896, la peste y trouve ce qui devait assurer sa fortune définitive : la navigation à vapeur, écrira Henri H. Mollaret. Durant des siècles, la lenteur de la marine à voile avait contraint la peste au cabotage, lui interdisant toute navigation hauturière : la lenteur des traversées excédait la brièveté de la maladie. Nul navire infecté quittant l’Europe ne pouvait espérer atteindre, vivant, le Nouveau Monde et ces voiliers errants, que nul ne dirigeait plus, ont participé à la naissance du mythe du vaisseau fantôme.»
A cheval sur les deux siècles, ivres de vitesse, les steamers dispersent la peste dans tous les ports du monde. En 1920, une péniche de charbon, venue de Londres, débarquera la bête à Paris, au canal de Saint-Ouen. Et pourtant, depuis un quart de siècle, les choses ne sont plus les mêmes. Car en 1894 un homme a identifié la bête.
1894. En cette fin de XIXe triomphant, de part et d’autre du Rhin, deux peuples ne veulent décidément pas se comprendre. Chacun a érigé une statue. L’une à la gloire de Robert Koch (1843-1910) ; l’autre à celle de Louis Pasteur (1822-1895). Le premier, Nobel de médecine 1905, a notamment percé le mystère de la tuberculose (sans apporter le remède). Le second a terrassé la rage et la génération spontanée, décrypté les secrets microscopiques de toutes les fermentations occidentales, donné son nom à une technique salvatrice. Il a décortiqué bien des maux infectieux et commencé à bâtir son propre empire biologique, laïc et médical dont les frontières dépasseront de loin celles de son confrère allemand. Mais aussi celles de l’empire tricolore et colonial.
C’est dans ce paysage qu’apparaît Alexandre Yersin. Et c’est dans ce paysage que le replace une biographie inspirée, signée de Patrick Deville. Cette biographie est un livre lumineux auquel il faudra pardonner le bien mauvais titre. Protestant né dans le canton de Vaud, Yersin n’a que trente ans en 1894. Le gouvernement français (mais surtout Louis Pasteur en son Institut) le réquisitionne : ordre de quitter Saigon pour Hong Kong où règnent les Anglais et où la peste vient d’arriver. Un groupe de chercheurs japonais est déjà présent, dirigé par Shibasaburo Kitasato. Avec son premier assistant, ils ont été les élèves de Koch, à Berlin, durant sept ans. Sous l’œil de l’Anglais qui gouverne, ce sera, aux antipodes, un duel franco-allemand contre la mort infectieuse.
C’est avant tout un duel à armes inégales. Tous les cadavres vont gratuitement au Japonais qui travaille à ses aises. Le Père Vigano, un Italien francophile décoré à Solferino, fait construire pour Yersin une case en bambou recouverte de paille. Aux portes de l’Alice Memorial Hospital, ce sera la résidence-laboratoire de Yersin. Lit de camp et malle-cabine. Microscope Zeiss, lames et éprouvettes. Loin du Vatican, le prêtre connaît les ports et les hommes. Il graisse la patte de marins britanniques chargés de la morgue, obtient quelques cadavres de bonne facture. Ils sont déjà dans leur cercueil recouverts de chaux. Et, comme en 2003 à Paris avec le VIH, le miracle se produit. Les Japonais volent haut, explorent les organes et le sang des morts, refusent de se salir. Yersin n’a pas ces pudeurs. Le pus… tout est là ! Il fonce en piqué sur un ganglion en feu, un beau et gros bubon. Ce trésor attend au riche carrefour de l’aine dans un corps presque tiède.
Ablation-minute au bistouri. Préparation des lames, microscope. «Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables, écrira-t-il bientôt. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies.» C’est fait. Il nettoie, range. Le prêtre fera démonter la case. «Tout est dit, résume Patrick Deville. Nul besoin d’écrire un livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens.» En une semaine, le protestant rédige un article qui paraîtra dès septembre dans les Annales de l’Institut Pasteur. Il n’a pas 31 ans.
Bien sûr, il y aura quelques embrouilles de copaternité avec les confrères japonais de confession allemande ; comme il y en aura, de 1983 à 1985, pour le VIH avec un élégant confrère américain d’origine italienne. Mais dans ces domaines, il arrive que la justice triomphe. C’est bel et bien Yersin, l’auteur de la découverte historique ; le premier à avoir vu ce que la communauté des bactériologistes – honneur suprême dans ce monde – désignera plus tard des noms mêlés du dompteur et de la bête : Yersinia pestis. Pour Yersin, les deux mois d’été à Hong Kong ne seront qu’une étape. Il vient de loin et ira plus loin encore, lui qui aurait tranquillement pu pantoufler jusqu’à la mort dans des charentaises pastoriennes.
A dire vrai, Yersin s’est tôt lassé de la bactériologie, où pourtant il brilla, avec Emile Roux (1853-1933). Il pressent que cette discipline est finie quand il a vingt-cinq ans et qu’on lui octroie – enfin – la nationalité française. La peste ? Ce ne sera qu’un extra de luxe, effectué quelque temps plus tard à la demande du maître. La peste à Hong Kong ? Remuez donc Yersin, c’est un bon et il se prélasse un peu trop en Indochine… dira le grand Louis au soir de sa vie. La suite montrera malheureusement qu’il peut y avoir un monde entre la découverte du germe pathogène et celle du vaccin salvateur. Très précisément comme avec le VIH.
(A suivre)