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De la Fontaine (Jean) reviens, nous allons devenir fous ! Comment ne pas en appeler à ceux qui aussi loin soient-ils dans le temps et dans l'espace nous servent de guides, nous offrent des points essentiels d'ancrage ? Et comment dans cette dérive perpétuelle de nos sens et de nos valeurs ne pas en appeler à celui qui, pour les francophones, demeure le plus grand des fabulistes ? Résumons notre trouble avec les dernières informations en provenance des fronts mouvants de la maîtrise, sinon toujours de la compréhension, du vivant. Au lendemain du 1er mai, sous le titre «Rats téléguidés pour opérations de secours et de déminage», le bureau de Londres de l'agence de presse Reuters tente de nous alerter.
«Des rats "télécommandés" pourraient assister des sauveteurs lors d'un tremblement de terre ou des démineurs dans des opérations délicates, une expérience scientifique ayant démontré que ces animaux répondent correctement à des signaux électriques envoyés à leur cerveau. Téléguidés jusqu'à 500 mètres de distance, ces rongeurs peuvent accélérer, grimper, sauter, tourner à droite ou à gauche en répondant aux signaux d'une sonde électrique implantée dans leur cerveau, nous explique-t-on. Les signaux de mouvement sont envoyés par un ordinateur à un récepteur radio installé sur le dos du rongeur. Une électrode stimule le centre cérébral commandant le bien-être du rat, tandis que deux autres agissent sur les régions du cerveau qui diffusent les signaux provenant des moustaches droite et gauche. Des scientifiques d'une université de l'Etat de New York ont expliqué dans la revue britannique Nature avoir entraîné les rats "électriques" à tourner à gauche et à droite en fonction d'une stimulation artificielle des moustaches. Petits, agiles et dotés d'un odorat développé, les rats peuvent être repérés par satellite et guidés pour rechercher des explosifs ou des corps humains ensevelis sous les décombres, ce qui leur donnerait un rôle important dans les opérations de sécurité ou de sauvetage».
Pour Sanjiv Talwar qui a dirigé ces recherches, la manipulation des cerveaux des rongeurs soulève des interrogations «éthiques». Pour autant, il souligne que ces rats vivent une vie normale en dehors des moments où ils ont leur appareillage sur leur dos. Et d'ajouter : «ce ne sont pas des zombies, ils travaillent avec leur instinct». «Zombies» ? «Instinct» ? La belle et troublante affaire qui impose aux servants de la science le recours à peine voilé aux vieux démons de l'anthropomorphisme.
Problèmes éthiques ? Sans nul doute et pas simplement à propos des rats. L'un des auteurs de cette manipulation évoque les difficultés que pourrait soulever une telle procédure dès lors qu'elle serait mise en uvre chez des animaux «plus gros». A quels animaux pense-t-il ? Des chats ? Des chiens ? Des porcs ? Et pourquoi ne pas sauter quelques branches dans le grand arbre de l'évolution et parler directement des singes, des grands singes anthropoïdes ? Et pourquoi pas de l'homme, tout simplement ?
Chacun fantasmera à sa manière quant à l'usage des animaux ainsi stimulés et dirigés à distance. Chacun s'amusera ou se fera peur de ces robots qui ont pour propriété d'être vivants et de pouvoir se reproduire. On s'indignera ou pas, on aura confiance en la science et la responsabilité des hommes...
Dans l'attente de nouvelles et formidables prouesses qui ne sauraient tarder, force est de voir l'essentiel de la publication de Nature : la localisation et la stimulation du «centre du plaisir» des mammifères. Dans leur publication, les auteurs ne sont guère diserts sur ce point, évoquant l'implantation de leur électrode au niveau du «median forebrain bundle» (MFB). Pour en savoir un peu plus il faut se reporter à l'étrange volume que vient de signer, sous le titre L'Ultime Secret, Bernard Werber (Albin Michel). Auteur à succès, M. Werber entraîne depuis quelques mois quelques centaines de milliers de lecteurs dans les méandres cérébraux du plaisir. Il parle de l'expérience menée dans les années 1950 par le neurophysiologiste James Olds qui aurait découvert l'existence et la localisation d'un centre du plaisir au sein du MFB.
«Une électrode placée dans le centre de plaisir d'un rat et reliée à un dispositif permettant à l'animal de déclencher lui-même la stimulation peut être actionnée jusqu'à huit mille fois par heure ! L'animal en oublie la nourriture, le sexe et le sommeil» fait dire Werber à l'un de ses héros ? A ce stade que dire de plus ? Faut-il laisser faire, ne voir là que le prolongement des pratiques séculaires du dressage la carotte et le bâton ou une profonde rupture imposant, au nom de l'éthique, de nouvelles interdictions ?
«Après le déchiffrage du génome humain, la recherche scientifique nous permet aujourd'hui d'espérer mieux comprendre le cerveau et ses fonctions, aussi bien au niveau de l'individu qu'à celui de la société. Tout ce qui appartenait traditionnellement au domaine du spirituel, du transcendant et de l'immatériel est en voie d'être matérialisé, naturalisé et, disons-le, tout simplement humanisé», écrit le Pr Jean-Pierre Changeux (Collège de France) en conclusion de son dernier et foisonnant ouvrage (L'Homme de vérité, Editions Odile Jacob). Mais qui, demain, du rat, du robot ou de l'homme l'emportera ?