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Qu’est-ce que l’instinct ? Les oiseaux semblent savoir qu’ils doivent migrer en hiver vers le sud, et comment faire un nid, les abeilles dansent pour indiquer à leurs congénères la direction d’une source de nourriture, les mammifères fuient face à des prédateurs ou certaines de leurs traces : comment savent-ils spontanément ce qu’il faut faire, et si c’est inné, comment cette information est-elle codée ? Des centaines de comportements sont ainsi décrits comme instinctifs sans que le mécanisme fondamental qui les sous-tende n’ait encore été décrypté.
Pour tenter de mieux comprendre si l’apprentissage était sous-jacent à l’instinct, une expérience extraordinaire1 sur les singes verts de la Barbade a été effectuée. Les chercheurs ont entrepris d’exposer ces singes à des images de prédateurs africains, les léopards, auxquels ils ne sont plus exposés. A l’origine, les singes verts proviennent d’Afrique, et dans le milieu actuel de la Barbade où ces animaux ont été introduits, il y a environ 350 ans, il n’y a pas de léopards. Il s’agissait justement de voir si ces singes manifestaient une réaction de crainte et de fuite à ce prédateur ancestral. Des singes verts de différents âges et des deux sexes ont ainsi été exposés à des représentations visuelles de léopards et leurs réactions comportementales méthodiquement enregistrées. Ils ont aussi été exposés à des représentations d’un autre animal africain (le buffle), qui n’est pas un prédateur mais auquel ils ne sont également plus exposés depuis 350 ans.
Malgré la non-exposition à ce prédateur ancestral depuis plus de 50 générations, la réaction classique « anti-prédateur » de stress et de fuite de ces singes verts a bien été observée en présence des images de léopards, et ce n’était pas le cas en présence des représentations de buffles. L’information est donc bien là, sans contact et apprentissage préalable.
S’agit-il d’une variation génétique, sélectionnée par l’évolution, car favorable, dans chaque espèce concernée et pour chaque comportement instinctif ? Possible, bien que difficile de concevoir que tous ces comportements complexes puissent avoir une complète détermination génétique, même si sur des modèles animaux, on peut lier certaines mutations à des comportements particuliers. Des scientifiques pensaient justement qu’un certain apprentissage devait être de près ou de loin lié à l’instinct.
Des expériences de conditionnement à la peur ont été effectuées chez des souris, par l’exposition à une odeur spécifique que les expérimentateurs ont associée à un stress intense. Ils ont observé la réaction de stress lors de l’exposition des descendants à cette odeur seule, sur les deux générations suivantes,2 en l’absence des géniteurs. Cela montre que ce comportement acquis a été transmis, car il ne peut y avoir de mutation si rapidement apparue et sélectionnée, et que l’apprentissage a joué un rôle.
Des chercheurs ont justement émis l’hypothèse que l’instinct correspondait à une forme de plasticité comportementale, permettant une réponse adaptative à l’environnement et à ses stimulations. De là, se serait exercée une sélection naturelle sur les individus montrant cette réponse (favorable pour l’espèce), au cours de l’évolution. Pour permettre cette plasticité comportementale, en réponse à des stimuli extérieurs : des changements d’expression génique via des mécanismes épigénétiques. Ces mécanismes sont essentiels au développement du système nerveux et à la plasticité en réponse à l’apprentissage. Du fait que certaines modifications épigénétiques sont héritables, il y aurait alors une possible transmission de ces comportements acquis au départ par apprentissage, sous une forme en quelque sorte stabilisée.
Chez les souris conditionnées à la peur par une odeur,2 des modifications épigénétiques, dans un gène lié à l’olfaction, ont bien été démontrées dans l’ADN des gamètes parentaux. Un type de mémoire ancestrale de certains comportements passe ainsi de l’acquis au transmis, l’apprentissage initial devenant inné dans les générations suivantes.
Cette hypothèse des bases épigénétiques de l’instinct, discutée tout récemment dans la revue Science3 fait réfléchir sur les notions d’inné, d’apprentissage, et de transmission d’un savoir acquis.