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Valéry ajoute ce qui pourrait constituer une forme littéraire de la définition de l’emmerdement. Evoquant ceux qui pratiquent ces professions délirantes,
voici ce qu’il note: Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l’illusion d’être seuls. Ils fondent chacun son existence sur l’inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leurs consentements
qu’ils n’existent pas.
Plutôt que d’évoquer l’envie d’emmerder, il serait en effet plus
élégant de suggérer qu’il s’agit de fonder son existence sur l’inexistence des autres auxquels on arrache leur consentement qu’ils n’existent pas. Il en résulte que l’emmerdement politique suppose un emmerdeur et des
emmerdés qui, contraints et forcés, finissent par consentir à l’être.
Nous l’avons déjà relevé: les personnes capables d’une autorité féconde
et équilibrée sont extrêmement rares, surtout en démocratie où plaire fait la durée du contrat. Pour la plupart des princes et des rois, des dirigeants, des présidents élus ou auto-proclamés, mais aussi pour le CEO et les autres petits chefs, il n’y
a d’autre moyen de régner que par l’emmerdement de tout ou partie des administrés. Et il est une entité commise – presque par nature – au badigeonnage fécal du citoyen: la bureaucratie, cet outil d’enchevêtrement qui tisse
sa toile sur l’ensemble de la société ou de l’entreprise pour en limiter les mouvements de pensée et d’action. Toute administration tend vers la bureaucratie, avec la visée de convaincre l’administré de son inexistence.
Voilà qui devrait, à tout le moins, nous rendre circonspects à l’égard des pouvoirs et des institutions qui gravent dans le marbre de la loi le principe de l’emmerdement
universel. Ivan Illich fut sans doute l’un des premiers à montrer que la santé et l’éducation, une fois enchâssées dans des structures de pouvoir, devenaient contre productives. Tout prêtre qu’il
était, il risquait la même analyse à propos de la religion. Entre contre productivité et emmerdement, il n’y a sans doute que d’infimes nuances.
On peut
sans doute généraliser le propos: il existe un virus omicronien, – omacronien en l’occurence – extraordinairement transmissible, qui sans cesse échappe à
notre vigilance, infectant toutes nos relations humaines d’un délétère pouvoir d’emmerdement.
C’est peu dire que nous ne nous en avisons que rarement.
On peut noter, par exemple, que nous avons spontanément tendance à vénérer ou révérer ceux qui nous dominent. Ils exercent sur nous comme une fascination. On les peut parfois conspuer ou critiquer. Mais qu’une circonstance nous les fasse rencontrer
en chair et en os – rien de tel qu’un selfie pour transmuer l’odeur fécale en un parfum délicieux - ou qu’en une singulière occasion ils se mettent à tenir des propos qui nous vont bien, et voilà qu’ils revêtent une aura nouvelle qui vaut absolution de tout ce que jusqu’alors on leur reprochait. C’est ainsi que l’on consent – mais ce
peut être aussi par paresse ou lassitude – à ne plus exister.
Ainsi, le pouvoir paraît délétère par nature. Il ne devient service d’autrui que par un
long chemin d’ajustement intérieur de la part de celui qui l’exerce.
Il n’est qu’observer à la loupe – et nul besoin ici d’un coefficient
important d’agrandissement – les multiples tentations de pouvoir qui infectent nos relations humaines. Il y a cette pulsion constante qui nous incite à nous comparer à l’autre et parfois à n’exister que par cette comparaison. Se
vouloir meilleur que l’autre est une manière d’instaurer sur lui un pouvoir. Se résigner à lui être inférieur c’est lui reprocher de s’être revêtu d’un pouvoir qui appelle une revanche. Oh! Ce sont là de tout petits pouvoirs,
souvent incapables de faire un acte d’autorité bien structuré. Mais ils viennent, comme d’infimes virus capables de déclencher parfois de graves maladies, teinter d’une nuance de force une relation qui ne vaut que par le don.