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A l’origine, les Citées-Franches appartenaient au Saint Royaume de Reinheim. Mais étant séparées du reste du pays par une chaîne de montagnes, la gestion de ces provinces côtières a toujours posé problème pour la Main du Pentagode.
Les membres de la noblesse des Cités se disputaient depuis longtemps les ressources et le pouvoir disponible de ce côté-là des montagnes. Une longue tradition de coups bas et de traîtrises organisées se perpétuait afin de mettre à la tête des villes tel ou tel personnalité, tant et si bien que l’autorité religieuse, toujours présente, se fit lentement mais sûrement reléguée au second plan. La plupart des membres du Pentagode restaient bien entendu en fonction, mais soit c’était des hommes de paille, soit ils étaient corrompus jusqu’à l’os.
La grande force de ces provinces était leur accès à la mer. De nombreux petits navires permettaient déjà à l’époque le transport des marchandises dans les différents ports de la province.
Le projet de construction d’une grande flotte avait tout d’abord été décidé en 1520 par le clergé lui-même, afin de permettre à la province de communiquer plus facilement avec le reste du Royaume et du continent, étant donné que la voie terrestre disponible se retrouvait sur les terres d’Aadleron. Il fallut une douzaine d’année pour achever le chantier, et les dirigeants des cités s’empressèrent de rentabiliser les coûts de construction en faisant largement commerce avec leurs voisins et leurs ennemis du passé. Bien entendu, une petite partie des recettes était reversée au clergé, mais les bénéfices remplirent surtout les poches des nobles et leur permirent encore plus de corrompre les prêtres en place dans la province.
La Main du Pentagode s’interrogea sur le peu de finances qui lui revenait de cette campagne maritime. Elle envoya des représentants de l’autre côté des montagnes pour enquêter. Les représentants de la Main furent choqués de voir à quel point les Cinq Préceptes étaient pris à la légère dans la région côtière, et surtout de la part des représentants du clergé eux-mêmes. En effet, à force de luxe et de responsabilités déléguées, les prêtres de la province avaient perdu tout intérêt pour la gestion du pays.
S’inquiétant des réactions du pouvoir central, les nobles prirent les devant et envoyèrent en retour des négociateurs au Saint Siège afin de gagner leur indépendance. A l’aide de la fortune colossale qu’ils avaient emmagasinée en peu de temps, ils parvinrent à signer un traité avec le Pentagode en 1568, rachetèrent la majorité de la flotte du Saint Royaume. La Chaîne des Cités-Franches était née.
Ce fut une grande célébration dans tout le pays, car les artisans et les artistes de cette province se sentaient bien trop limités par les principes rigides de la religion du Pentagode. Mais les nobles ne parvinrent pas à s’entendre sur le nouveau mode de gouvernement à adopter pour diriger la jeune nation. S’en suivit une guerre civile entre les villes principales. Le conflit pris fin en 1570, les dirigeants réussirent à se mettre d’accord ; chaque grande cité serait gouvernée de façon autonome, et les maîtres de chaque cité se réuniraient quatre fois dans l’année afin de prendre les décisions concernant l’ensemble du pays. Ainsi chaque noble avait les mains libres pour administrer son duché comme il l’entendait, et cela permettait ainsi de stimuler l’économie grâce à une farouche mais saine concurrence entre les grandes cités.
La Chaîne put donc reprendre son commerce florissant. Privé des ressources de Reinheim, les marchands durent compenser et aller chercher celles-ci dans les autres pays. Ils devinrent vite les indispensables intermédiaires et convoyeurs de marchandises entre les pays qui ne s’entendaient pas – Aadleron et Reinheim pour ne citer qu’eux – et ceux trop éloignés les uns des autres, comme les Isles Indépendantes et Ursia.
Les marins des Cités-Franches gagnèrent en expérience. En 1623, le navigateur Marco Stretto entreprit de traverser la mer et d’explorer le méconnu continent voisin. Il y rencontra les sauvages populations à la peau sombre qui y vivent et fit commerce avec elles. Malheureusement il ramena dans ses soutes une maladie alors inconnue, la decreptia, qui marquera un tournant dans la culture de la Chaîne.
Le vecteur que ramena Marco Stretto avec lui était un fruit exotique. Certains de ces fruits abritaient les larves minuscules d’un insecte parasite. Le délicieux fruit fut d’abord présenté à la noblesse qui s’en régala, avant d’être distribué à la populace. Cela pris un certain temps avant que les parasites n’atteignent un certain stade de leur croissance et que le résultat devienne visible. En fait, la larve de la decreptia, une fois absorbé par un organisme, va se loger dans l’épiderme de son porteur. Une fois qu’elle s’est suffisamment nourrie, elle engendre un vieillissement prématuré de la peau, qui se met à se flétrir et à pendre, avant de tomber en lambeaux purulents. Les larves tombent avec ces morceaux de peau et poursuivent leur développement en dehors de l’organisme parasité pour donner naissance à une sorte de frêle et minuscule mouche, qui va pondre dans un nouveau fruit après s’être reproduite avec une congénère. La peau du parasité se reforme au bout d’un certain temps, mais pendant une période de plusieurs mois la victime est défigurée et souffre atrocement de ces mutilations.
La première personne à être atteinte de la decreptia fut le mécène Don Alfonso diClaro, duc de la Cité de Veniccia, auquel Stretto avait offert les premiers fruits. Pris d’horreur, ne comprenant pas ce qui arrivait à sa peau et surtout son visage, il se cacha derrière un somptueux masque richement décoré. Sa cours fut d’abord étonnée de se comportement, mais très vite ce qu’on prenait pour une lubie devint une mode et les courtisans se mirent eux aussi à porter des masques. Parmi le peuple, certaines personnes contractèrent également la maladie et se couvrirent le visage pour éviter de dégouter ou d’apeurer leurs relations.
On comprit très vite se qui se passait, qu’une nouvelle maladie s’étendait progressivement dans toutes les couches de la population. Parmi le bas peuple, la rumeur courut qu’il s’agissait d’une maladie vénérienne et qu’elle touchait tous les nobles aux mœurs volages, c’était pour cela qu’ils portaient tous des masques depuis peu. Mais comme la maladie se répandait malgré tout, tout le monde en vint à porter un masque, ne serait-ce que pour éviter d’être contaminé par les infectés.
On ne découvrit la mouche de la decreptia qu’une douzaine d’années plus tard. Le fait de porter un masque était entré dans les mœurs et chacun personnalisait le sien en fonction de ses moyens. Certains artisans arboraient les symboles distinctifs de leur profession, diverses formes et matières étaient utilisées pour identifier facilement la personne qui se trouvait derrière le masque et qu’on ne la confonde pas avec quelqu’un d’autre. Il fallut encore une dizaine d’année aux médecins pour trouver un moyen efficace de lutter contre le parasite, qui fut éradiqué du pays. D’ailleurs, la mouche de la decreptia ne migra pas dans les autres pays du continent. Les scientifiques pensent que l’insecte n’y trouvait pas de fruit adéquat pour y pondre ses œufs, où que le climat ne lui convenait pas.
Néanmoins, la tradition de porter le masque constamment se perpétua. C’était devenu un symbole de rang social et de richesse dans un pays hautement dominé par l’argent et le commerce. Personne ne retire son masque en public, cela équivaudrait à se montrer nu devant tout le monde dans une autre culture. Lorsqu’une personne meurt, on conserve désormais son masque qui est accroché dans la demeure de la famille comme une relique, un hommage aux ancêtres. Le corps du défunt est systématiquement brûlé, un autre ancien réflexe dû à la decreptia.
En 1705, Aven mit au point le premier moteur à vapeur. Flairant immédiatement le potentiel d’une telle découverte, les marchands des Cités-Franches rachetèrent pour une petite fortune le prototype à ses deux inventeurs. Les ingénieurs de la Chaîne parvinrent difficilement à reproduire l’appareil, et le résultat était trop volumineux alors pour permettre de construire d’autres véhicules terrestres. Néanmoins ils utilisèrent leurs nouvelles connaissances pour construire de nouveaux navires plus rapides et enfin moins soumis aux caprices du vent. Le premier navire à vapeur à prendre le large fut le célèbre Donna Vincenzina, en 1738.
Le succès des navires à vapeur dopa une fois de plus les recettes des marchands de la Chaîne, qui purent dès lors livrer des marchandises périssables dans des temps record. Néanmoins, certains marchés restaient inaccessibles aux Citées-Franches, n’ayant pas d’accès direct à la mer. Pour remédier au problème, les scientifiques de la Chaîne eurent l’idée de mettre au point un véhicule de grande puissance capable de se déplacer sur terre. N’ayant pas accès aux techniques de miniaturisation des moteurs développées par Aven pour leurs automotives, les ingénieurs francs-citadins durent se contenter des moteurs de bateau qu’ils avaient déjà. L’infrastructure nécessaire pour déplacer ce genre de machine sur terre nécessita de construire une véritable route de fer, une voie constituée de rails passant les obstacles et éliminant l’irrégularité de la route.
Les ducs réussirent à convaincre les différents pays du bienfait qu’apporterait leur voie ferrée à tout le monde. Avec l’accord des gouvernements et une partie de leur financement, la Chaîne des Cités-Franches commença la construction du chemin de fer qui traverse tout le continent et relie définitivement toutes les nations économiquement. La voie fut inaugurée en 1773. Le train qui y circule encore est tellement imposant qu’il transporte avec lui l’équivalent d’une ville entière, avec son comptant d’artisans, marchands, et soldats pour défendre le convoi. Cette ville itinérante, Ferrovia, devint une nouvelle Cité-Franche de la Chaîne.