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Comment se fait-il donc qu’Erasme, intellectuel alors reconnu et éternel arpenteur du continent européen, ait posé ses valises à cet endroit précis? «Il faut savoir que Bâle était un “hub” de l’imprimerie», explique Marcel Henry, curateur de l’exposition «Erasmus MMXVI, des écrits explosifs» au musée historique de Bâle. «Ce secteur demandait beaucoup de fonds et de matériel technique, et Bâle était en lien avec les grands centres de l’imprimerie, comme Nuremberg. Aussi, cette ville avait un statut plus libre que d’autres villes de l’Empire, la censure y était moins forte et l’on pouvait y publier davantage. Cela a attiré beaucoup d’intellectuels.»
Erasme était à Cambridge, où il travaillait avec son ami Thomas More, lorsqu’il est tombé sur l’un de ses propres ouvrages, les «Adages», édité par Johann Froben: il en a tout de suite apprécié la qualité. «Les imprimeurs bâlois étaient à la pointe de l’esthétique de l’époque», ajoute Marcel Henry. «Froben possédait aussi une série de lettres qu’Erasme appréciait: le lien de ce dernier avec le papier et l’esthétique était très fort, et cela l’a toujours poussé à trouver des imprimeurs humanistes.»
Un nouveau Nouveau Testament
En arrivant à Bâle, Erasme avait en tête une idée bien précise: publier un Nouveau Testament en grec. Mais pas question de s’y prendre n’importe comment! Erasme avait découvert à Venise, avec Alde Manuce, le dégagement du texte et la lecture pure. Il fallait donc permettre au lecteur de lire le Nouveau Testament en continu, pour qu’il soit en directement contact avec le texte et ne se noie pas dans les commentaires scolastiques. L’ouvrage a donc été divisé en deux parties: d’abord, le texte du Nouveau Testament en grec et en latin, puis, dans une section bien distincte, les annotations.
L’aspect formel n’est pas la seule innovation de cette entreprise. Erasme a fait œuvre de pionnier en établissant une édition critique du Nouveau Testament, c’est-à-dire en prenant en compte les manuscrits parfois divergents ramenés à Bâle à l’occasion du concile. Selon Marcel Henry, «Erasme était un philologue, et il s’agit là d’une nouveauté du 16e siècle: son approche de la Bible n’était pas seulement théologique, mais aussi scientifique.»
Du fait de son intérêt particulier pour la langue, Erasme a également révisé la traduction latine, probablement sur le conseil de son imprimeur. A l’époque où la Vulgate faisait autorité, c’était une véritable révolution. «La traduction latine de la Vulgate, datant du 4e siècle, était finalement devenue la Bible elle-même, alors que ce n’était que la traduction de l’original», explique Marcel Henry. «Erasme avait des doutes sur certains passages, et c’est cela qui l’a conduit à revenir au texte grec pour établir sa propre traduction.» La plupart des gens savaient la Bible latine par cœur. Les changements proposés par Erasme allaient donc heurter ses contemporains et les obliger à réfléchir.
Peut-on dire qu’il s’agit là d’une première ébauche de la sola scriptura luthérienne? «Le but d’Erasme était que le Nouveau Testament puisse être lu par le plus grand nombre», précise Marcel Henry. «Mais Erasme n’a jamais soutenu la Réforme, même si Luther l’admirait beaucoup et a utilisé son édition du Nouveau Testament pour traduire la Bible en allemand.» Néanmoins, dans la page de titre de son ouvrage, Erasme a écrit: «Si donc tu aimes la vraie théologie, lis, prends connaissance et juge ensuite.» Nul doute que le célèbre humaniste, en permettant au lecteur de prendre sa place, a ouvert la voie à tous ceux qui voulaient revaloriser le lien direct avec la Bible.