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Sans son corps d'interprètes multilingues, le travail de l'Organisation des Nations Unies ne serait pas possible. Rencontre avec Rebecca Edgington, qui travaille au siège européen de l’ONU à Genève depuis 2004 et dont le métier doit faciliter les échanges entre Etats, même hostiles.
C'est le matin. Rebecca Edgington traduit à haute voix depuis sa cabine à l'éclairage tamisé surplombant une immense salle de réunion au Palais des Nations à Genève. Son débit est impressionnant. Il n’y a presque pas d'espace entre les mots.
« ... Des préoccupations ont émergés suite aux rapports sur l'augmentation des cas d'incitation à la haine et d'autres manifestations d'intolérance ... »
Rebecca Edgington a le texte du délégué bélarusse en train de s’exprimer dans la salle devant les yeux. Mais elle doit également suivre ses propos en direct. Il vient d’ailleurs de sauter une partie de sa déclaration écrite.
Cette traduction simultanée est la mission de base des interprètes de l'ONU. Ce matin-là, l’interprète travaille dans le cadre d’une réunion du Conseil des droits de l’homme consacrée au bilan de la Norvège en matière de droits de l’homme (UPR/EPU). Chaque délégué n’a que quelques minutes pour s’exprimer. Le rythme des déclarations est donc vertigineux.
Idéalement, l'interprète s’exprime dans le meilleur anglais possible. Mais parfois, «il faut essayer de donner le sens aussi rapidement que possible», témoigne Rebecca Edgington, qui est depuis 18 ans l’une des 101 interprètes engagées au siège de l’ONU à Genève.
Le service d’interprétation de l’ONU
Le personnel du Service d’interprétation a pour mission de veiller à ce que les représentants et tous ceux qui assistent à une séance puissent comprendre ce que disent les autres, et au moment même, ou presque, où ils le disent.
Une séance tenue en six langues nécessite une équipe de 14 interprètes: trois par cabine pour l’arabe et le chinois, étant donné qu’ils travaillent depuis et vers ces langues, et deux par cabine pour l’anglais, l’espagnol, le français et le russe.
Pour donner un exemple de la charge de travail et du dévouement des interprètes, le Service a assuré sans interruption l’interprétation des dernières séances de la session de l’Assemblée générale du jeudi 23 décembre à 10 heures au vendredi 24 décembre 2010 à 4 h 45 du matin.
Les interprètes travaillent dans des cabines fermées d’où ils peuvent à la fois voir et entendre les membres du bureau et les autres participants à la réunion qu’ils couvrent.
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Le travail de terrain
Rebecca Edgington a également officié comme interprète de l'ONU lors des récents pourparlers sur la Syrie entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le Secrétaire d'Etat américain John Kerry et ceux tenus en 2012 avec Hillary Clinton.
Elle a également exercé son travail dans un environnement moins feutré. En 2000, en tant que pigiste pour le Conseil de l’Europe, elle s’est trouvée en Tchétchénie, couverte d'un gilet pare-balles et d’un casque, au milieu d’une petite équipe diplomatique. Et ce après avoir essuyé des tirs lors de leur transport en hélicoptère.
«C’était très tendu», dit-elle, avant de préciser que les missions dans les zones de guerre sont volontaires .Rebecca Edgington, 43 ans, n'a jamais dit non à ce type de mission dans le passé. Mais maintenant qu’elle est mère de deux jeunes filles, elle y réfléchirait à deux fois avant d'accepter un tel mandat.
Des exigences élevées
Le responsable du service d'interprétation à Genève, Alexandre Voitenkov, souligne que les interprètes de l'ONU viennent de nombreux pays. Mais leur nationalité «n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui est primordiale, c’est la compétence et l'adhésion aux idéaux des Nations Unies.»
Les langues officielles de l'ONU sont au nombre de six (anglais, arabe, chinois, anglais, français, russe, espagnol). Originaire de Grande-Bretagne, Rebecca Edgington peut traduire du russe, de l’allemand et du français à l’anglais. Les interprètes de l'ONU doivent maîtriser au moins deux langues, en plus de leur langue maternelle. Rebecca Edgington a commencé à étudier le français à 11 ans, l'allemand et le russe respectivement à 12 et à 17 ans: «J'ai pris connaissance de la perestroïka de Gorbatchev à la télévision et je voulais comprendre ce qu'il disait.» Sa carrière a débuté à Strasbourg, en France, où, en tant que pigiste, elle a travaillé pendant neuf ans comme interprète pour différentes organisations européennes, notamment le Conseil de l’Europe.
C'est là qu'elle a vécu l’une de ses expériences professionnelles les plus émouvantes. Une journaliste algérienne qui avait souvent rapporté des histoires critiques à l’encontre de son gouvernement apportait son propre témoignage: «Elle avait 27 ans, tout comme moi, et elle racontait qu’après avoir publié un article, elle avait été violée. Quand elle est retournée à la maison, blessée, sa famille l'a rejetée.»
Au fur et à mesure du témoignage, Rebecca Edginton a été gagnée par l’émotion, jusqu’aux larmes. Inquiète de ne pas avoir été professionnelle, elle s’est confiée à son collègue interprète qui était à ses côtés. «Tu t’es simplement identifiée à elle», lui a-t-il répondu pour la rassurer. Si les interprètes ne peuvent être réprimandés pour avoir manifesté leurs émotions, ils doivent éviter que leurs opinions personnelles n’influencent leur travail.
Rester neutre et invisible
En tant que chef de la «cabine anglaise» à l'ONU à Genève, Rebecca Edgington invite des étudiants à se familiariser avec sa profession. Les étudiants sélectionnés ont déjà obtenu une maîtrise en interprétation. Ils viennent à Genève pour quelques jours ou quelques semaines pratiquer le métier et se familiariser avec le jargon et les documents publiés par l’ONU.
Neil Cumming, 24 ans, est le plus jeune interprète engagé aux Nations Unies à Genève. Originaire de Grande-Bretagne, il traduit du français et russe à l’anglais. Une des exigences les plus difficiles de son travail est de rester absolument objectif: «Vous avez votre propre opinion, mais vous êtes ici pour faire le travail, dit-il. Et un principe de base à l’ONU est que tout le monde puisse avoir son mot à dire.»
Quelles sont les autres qualités que doit avoir un interprète? Rebecca Edgington dit qu’il est important «d'avoir confiance en soi et d’être un perfectionniste pragmatique.» Alexandre Voitenkov note pour sa part que la gestion du stress est importante, «en particulier lors de conférences qui peuvent durer deux semaines pendant plusieurs heures par jour.» Les interprètes doivent également suivre de près les affaires du monde. Rebecca Edgington ajoute que son métier implique d’être invisible: «L'idée est de ne pas être une partie de l'histoire. »
(Traduction de l’anglais: Frédéric Burnand), swissinfo.ch