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Dans son premier film, God Is a Woman (Dieu est une femme), dévoilé en ouverture de la 38ème Semaine internationale de la Critique durant la 80ème Mostra de Venise, le réalisateur helvético-panaméen Andrés Peyrot revient à ses origines, dans son pays, le Panama, en se plongeant dans la filmographie du réalisateur français oscarisé Pierre-Dominique Gaisseau, arrivé en 1975 au Panama pour tourner un documentaire sur le peuple Kuna, sur la vie de ce village de l’archipel des San Blas, le long de la côte panaméenne, côté mer des Caraïbes et témoigner des cérémonies d’initiation de cette société matriarcale des Kunas, en espagnole Cunas ou Gunas qui sont un groupe ethnique amérindien du Panama et du nord de la Colombie bénéficiant d’un régime d’autonomie territoriale.
Des images d’archives en noir et blanc ouvrent le documentaire et montrent un extrait d’une interview de Pierre-Dominique Gaisseau ainsi que l’annonce de son prix lors de la cérémonie des Oscars en 1962. Puis vient une scène en couleurs et contemporaine qui montre un des anciens de la communauté Kuna qui relate le séjour du journaliste, cinéaste et aventurier français qui, après avoir filmé une année durant les Kunas, leur avait promis de leur apporter une copie de son film :
« Il n’a pas tenu sa promesse ! Il a une dette envers nous ! »
Le passé et le présent, la mémoire et le progrès s’entremêlent dans une harmonieuse symbiose et semblent, par enchantement, partager la même temporalité qui fait songer à Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez.
Dans God Is a Woman, la suspension du temps est recherché, mais devant la caméra d’Andrés Peyrot, trois hommes du peuple Kuna se confient et racontent des anecdotes du tournage de Pierre-Dominique Gaisseau qui, alors qu’il filmait la file des femmes qui portaient des calebasses et, pour certaines d’entre elles, des bouteilles en plastique, s’est écrié : « Que les femmes qui portent des bouteilles en plastiques sortent du champ de la caméra ! ». Le soir venu, l’homme qui servait d’interprète au documentariste lui demanda d’expliquer sa requête et Pierre-Dominique Gaisseau lui dit :
« Si je montre une telle séquence en Europe avec des femmes portant des bouteilles de plastique, personne ne croira en Europe que j’ai séjourné dans une communauté indienne ».
Un des trois hommes qui se livrent à Andrés Peyrot ajoute aussitôt en riant :
« Les Occidentaux croient que tout est resté figé depuis l’arrivée des Conquistadores mais notre société évolue aussi ! ».
Cependant, à travers les anecdotes que révèlent les Kunas à Andrés Peyrot, et à travers les photographies qu’ils ont précieusement conservées du séjour de Pierre-Dominique Gaisseau et qu’ils commentent, on saisit l’inéluctable et perpétuel écoulement du temps sur les mêmes lieux et sur les mêmes traces de ce qui a été et de ce qui est, et de ce qui sera certainement encore après le passage des caméras d’Andrés Peyrot qui cherche à confronter et à comparer l’ancien et le nouveau pour mieux les réunir.
Le documentaire du réalisateur français se concentre sur la figure de la femme, considérée comme sacrée dans la culture indigène. Pierre-Dominique Gaisseau, sa femme et leur jeune fille Akiko ont vécu avec le peuple Kuna pendant plus d’un an, mais le projet a rapidement manqué de fonds et la sanction est tombée tel un couperet : une banque a confisqué les bobines. Cinquante ans plus tard, les Kuna attendent que la promesse faite par le documentariste soit enfin tenue et que le film tant attendu leur soit montré, car ce film « contient leur dignité ». Ces images qui les ont immortalisés sont devenues désormais une légende transmise oralement des anciens aux nouvelles générations. À propos de transmission, le film est majoritairement parlé en Dulegaya – ce qui signifie « la langue du peuple Guna (Kuna) – essentiellement parlé par les anciens, en espagnol, en anglais et français pour les archives audiovisuelles et filmées.
Un jour, une copie cachée est découverte à Paris !
C’est ainsi que près de cinquante ans plus tard Andrés Peyrot part sur les traces des Kunas et se lance le défi de tisser un fil susceptible de relier ce passé cristallisé dans les images de Pierre-Dominique Gaisseau au présent qui témoigne des changements sociaux et des influences culturelles qui ont touché les Kunas. Les Kunas qu’Andrés Peyrot rencontre et filme aujourd’hui sont bien différents du groupe ethnique amérindien que Gaisseau a rencontré en 1975, mais les formes portent toujours des robes bariolées aux couleurs vives et les anciennes ont toutes un foulard rouge attaché autour de tête. Les anciennes et les anciennes n’ont rien oublié de leur expérience avec Pierre comme ils l’appellent avec tendresse. Quant aux jeunes générations, elles mythifient une œuvre qui contient des chapitres entiers de leur culture et de leur histoire. L’arrivée d’Andrés Peyrot tel un messager porteur d’espérance paraît incarner la réalisation de l’ancienne promesse.
Comme on le constate en visionnant le documentaire, depuis de nombreuses années, et tout particulièrement ces dernières années, les anciens Kuna se sont efforcés de réaliser cette promesse. L’un des plus motivés est Arysteides Turpana, qui a étudié en France et poursuit obstinément le parcours du film à travers la bureaucratie des ministères. Turpana, ce natif d’Ustupu a renoncé à son statut local de « nele » (clairvoyant) pour devenir un psycholinguiste émérite du Panama, se lance dans la quête de ces bobines qui semble aussi ardue que celle du Graal. Andrés Peyrot suit Turpana dans cette quête fondatrice et le filme dans une rencontre émouvante avec le ministre de la Culture de Panama qui lui révèle, en langue des signes et avec une interprète, que lorsqu’il a pris ses fonctions, il a découvert dans son bureau des bobines de films. Turpana s’exclame : « Depuis le temps que je cherche, ces bobines étaient ici, au Ministère de la Culture ! ». Mais la joie de Turpana est aussitôt estompée par la déconvenue et la tristesse qui se lisent dans son regard quand il découvre que les pellicules sont très endommagées et « que ceux qui les avaient n’ont pas su les conserver. ». Mais Turpana se ressaisit aussitôt et se met à couper les bouts hors d’usage pour recoller les morceaux susceptibles d’être projetés … Et le miracle a lieu ! Partiellement…
Un second miracle se produit quand on découvre que Gaisseau avait caché la copie originale de son film dans une cave parisienne et que le Centre national de cinéma français l’a restaurée.
Dans une sorte de mise en abime du documentaire de Gaisseau, le documentaire de Peyrot révèle que de nombreux membres Kunas des années septante conservent d’intenses souvenirs de Gaisseau, de son épouse Kyoko et de leur jeune fille Akiko. Leurs souvenirs mettent en relief des divergences, voire des discrépances, entre la façon dont Gaisseau voyait les Kunas et la façon dont ils se voyaient eux-mêmes. Mais l’impatience des anciens de découvrir ce film est palpable. Peyrot interroge non seulement l’Histoire en rappelant, en reconstitution et accompagnée d’une chanson traditionnelle à la mémoire des révolutionnaires, les luttes sanglantes du peuple contre le pouvoir central et les militaires aussi Peyrot la jeune génération Kuna et sa manière de créer ses propres médias en tournant des clips en chantant du rap ou du reggaetón. L’un de ces talents émergents est le cinéaste panaméen Orgun Wagua, qui a suivi l’Escuela Internacional de Cine y Televisión de San Antonio de los Baños de Cuba où il s’est formé à la réalisation de documentaires et qui collabore avec Peyrot en tant que caméraman et producteur associé.
Grâce à l’excellent montage de Sabine Emiliani, Andrés Peyrot livre un travail de recherche cinématographique, sociologique, anthropologique et ethnologique captivant et réussit à provoquer la rencontre des images d’hier avec d’aujourd’hui et les ponctue de vues aériennes de la région, ou des vues saisissantes des vagues qui se fracassent sur le littoral ou encore des feuillages denses et inextricables de la forêt tropicale qui jouxte le village. Le périple auquel Andrès Peyrot invite le public soulève des questions sur les motivations, la forme et le fond des comment documentaires. Le cinéaste poursuit sa réflexion en convoquant mythes et mysticisme et en interrogeant sur l’expérience de se voir sur grand écran.
God Is a Woman sera aussi présenté au TIFF 2023.
Firouz E. Pillet, Venise
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