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« […] nous avions l’habitude de griffonner n’importe quoi, surtout nos rêves, depuis notre âge le plus tendre. Nous le faisions surtout pendant les longues heures où Mlle Elisa, notre gouvernante française, nous faisait la lecture à la maison ou dans le parc, à l’ombre d’un chêne séculaire »
Eugen Gabritscevsky.
Le jeune Eugène Gabritschevsky (1893-1979) se plaît à laisser vagabonder son crayon sur le papier pour donner libre cours à ses impulsions. Une trentaine d’années plus tard, il renoue avec les pratiques ludiques de son enfance, dans une démarche qui fait la part belle au hasard. Il vit alors enfermé dans un hôpital psychiatrique près de Munich. Le brillant généticien russe qui avait été invité à travailler aux Etats-Unis en 1924 par le célèbre embryologiste Thomas Hunt Morgan (futur prix Nobel), puis à l’Institut Pasteur à Paris, est au sommet d’une carrière scientifique internationale ; il doit pourtant mettre fin abruptement à ses recherches. En 1929, il se fait interner pour cause de schizophrénie ; âgé de trente-six ans, il restera enfermé jusqu’à la fin de sa vie, pendant cinquante ans, isolé du monde. La création devient alors l’objet de toutes ses préoccupations, son exutoire, sa chambre noire. Sa table de travail se transforme en un lieu d’expérimentations, en un laboratoire à usage privé.
Sur des supports hétéroclites, des pages de calendrier, des magazines, des circulaires ou des formulaires administratifs récupérés, Gabritschevsky laisse courir son crayon pour laisser surgir tout d’abord des descriptions naturalistes, à la façon entomologique. Très vite, pourtant, il dessine des paysages fantastiques où surgissent des architectures vertigineuses et des êtres fantomatiques, souvent alignés, tantôt formant d’étranges cortèges, tantôt ramassés en foules. Le dessinateur passe d’une expression graphique sobre et elliptique à une manière plus dense et foisonnante, riche de différentes textures graphiques où vibrent volutes et arabesques.
Une exposition de grande envergure, qui réunit 230 œuvres, est présentée actuellement à La Maison rouge, à Paris, jusqu’au 18 septembre. Elle sera proposée ensuite à la Collection de l’Art Brut à Lausanne puis à l’American Folk Art Museum à New York.