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Ou comment mon camping-car a été acheminé en conteneur en Suisse; alors qu'il avait été chargé sur un cargo en Namibie pour le Sénégal.
Arrivé fin janvier dernier à Swakopmund (Namibie), la suite de mon périple africain se présentait au mieux, s'agissant de remonter de Dakar (Sénégal) à Tanger (Maroc) avant les grandes chaleurs. J'ai aussitôt adressé un courriel au bureau namibien de l'affréteur m'ayant informé quelques semaines plus tôt qu'il était à même de me proposer un transport du camping-car par conteneur de Walvis Bay à Dakar. J'étais bien content d'avoir trouvé une solution après que l'affréteur qui avait transporté le véhicule en ro-ro de Mumbai à Durban venait de me faire savoir qu'il avait interrompu toutes les dessertes des ports d'Afrique de l'Ouest. Trop de véhicules vandalisés ou dévalisés dans les ports.
Rendez-vous est pris de bon matin avec l'entreprise de logistique qui s'occupera des formalités douanières et portuaires ainsi que du chargement du conteneur. Je me présente à la porte de son parc logistique. Un colonne de camions attendant d'être chargés ou déchargés occupe la moitié de la rue. Deux portes-conteneurs automobiles déplacent des conteneurs de vingt à quarante-cinq pouces en décrivant une chorégraphie endiablée au centimètre près. Le maître des lieux me tend un casque et un gilet jaune. Il interrompt le bal des conteneurs et me fait entrer pour aller me parquer derrière un conteneur rouge. Il me demande de rester assis au volant de mon véhicule, pour que le bal des conteneurs puisse reprendre sans me mettre en danger. Je peine à croire que je pourrai introduire le camping-car dans le conteneur sans retirer la roue de secours, le coffre de pièces de rechange et le bidon de diesel fixés sur la galerie. Je sais que le cadre d'entrée du conteneur mesure 2'585 mm de hauteur et que le camping-car, avec son chargement de toit, s'élève à 2'550 mm. En dégonflant un peu les pneus, ça augmentera la marge; ce que je fais par prudence en arrivant au port. Un chariot-élévateur vient déposer deux rampes d'accès entre le conteneur et le véhicule. Le chauffeur pose deux robustes sangles d'arrimage toutes neuves au sol, il ouvre la porte du conteneur et me fait signe d'entrer. Je lui demande si je dois préparer mes propres sangles d'arrimage. Il me fait savoir que je peux arrimer moi-même mon véhicule ou le laisser faire. Ce n'est pas le premier véhicule qu'il charge dans un conteneur, moi c'est ma première expérience. Je le laisse faire; mais j'aurais pu le regretter, je m'en rendrai plus tard compte. Je conduis le camping-car en première vitesse réduite le plus au centre du conteneur. Ce n'est pas seulement une question d'équilibre pour la manutention, c'est aussi pour éloigner le plus possible les côtés de la carrosserie de la paroi du conteneur. Il faut éviter que le véhicule ne frotte contre le conteneur lors des transbordements ou, en mer, par gros temps. Une fois les rétroviseurs extérieurs repliés, il reste quelque dix centimètres de chaque côté. Comme j'ai perdu quinze kilogrammes depuis mon départ de Suisse, je peux me glisser à l'avant du véhicule pour découpler la batterie du moteur sans ramper sous le moteur. Un interrupteur à l'intérieur de l'habitacle permet de débrancher celle de la cellule. Je quitte ma casa rodante par la porte arrière et je confie l'arrimage aux spécialistes. Un carrelet contre les roues et une sangle passant par les oeillets de remorquage à l'avant et à l'arrière. C'est exactement ce que j'ai appris à ne pas faire. Un véhicule doit être arrimé par les roues ou par une autre partie pas suspendue. Les mouvements de la carrosserie sur les suspensions provoquent une tension et une détente qui menacent de rupture les sangles arrimées à une partie suspendue du véhicule. La porte du conteneur est refermée et plombée sur mon inquiétude. Je photographie l'immatriculation du conteneur et le plomb. Rendez-vous à Dakar. Je m'envolerai le lendemain pour la Suisse, via Le Cap et Doha. Six semaines de convoyage entre Walvis Bay et Dakar et déjà sept mois de voyage justifient que je fasse escale à la maison.
Je passe alors au suivi de ma cargaison sur le site internet de l'affréteur, grâce à l'immatriculation du conteneur. C'est ainsi que je connais le nom des cargos qui prennent en charge le conteneur et les ports de transbordement. En suivant la progression des cargos sur un des nombreux sites internet dédiés à cette tâche, je connais l'itinéraire des cargos et, en particulier, leurs escales et leurs programmes. Je peux ainsi définir quand je dois me rendre au port de destination du conteneur de mon véhicule. Récupérer son véhicule aussitôt celui-ci déchargé du cargo, c'est éviter de coûteuses taxes portuaires d'entreposage et de location du conteneur. C'est aussi empêcher les nombreux intéressés vaquants aux affaires plus ou moins recommandables aux alentour des ports de visiter par effraction le véhicule et de le vider de tout ce qui peut être revendu.
Déjà quatre semaines que je suis retourné à l'existence sédentaire d'un grand-papa qui se réjouit de la prochaine garde de sa petite-fille. L'année passée, je lui ai fait découvrir le plaisir des promenades en draisienne. J'espère qu'elle apprendra à se tenir sur la bicyclette que je viens de lui acheter avant mon départ pour le Sénégal. J'ai aussi hâte de retrouver ma casa rodante pour traverser le Sénégal, la Mauritanie, le Sahara Occidental et le Maroc, avant de rentrer en Suisse via l'Espagne, le Portugal et la France. Ca va être un superbe final pour mon dernier voyage au grand cours. Le conteneur de mon camping-car a été embarqué sur un cargo appareillant pour Port Elisabeth, soit à l'opposé de sa destination finale. Il a alors été chargé sur un autre cargo à destination de Las Palmas où un troisième cargo doit l'emporter pour Dakar. C'est le grand chassé-croisé du fret maritime. Sous réserve d'une météo défavorable, le dernier tronçon devrait être franchi en vingt-quatre heures. Je décide de n'acheter mon billet d'avion pour Dakar et de réserver un hôtel que le jour d'arrivée du cargo devant le port de Las Palmas. Date prévue, le 15 mars 2020. La pandémie de covid-19 commence à faire des ravages en Italie. A l'instar de ses voisins, la Suisse se prépare à conférer les pleins pouvoirs à son gouvernement et à prendre des mesures de confinement. L'Afrique ne semble pas encore touchée. A supposer que je puisse voyager du Sénégal au Maroc, est-ce que je pourrai emprunter un ferry pour l'Espagne ou la France? La situation s'aggrave de jour en jour et la pandémie menace la Terre entière. Les hôpitaux sont submergés au Nord de l'Italie et à l'Ouest de la France. Dans la nuit du 14 au 15 mars, j'écris un courriel à l'affréteur de mon véhicule et je lui demande s'il est possible de changer la destination, de charger à Las Palmas le conteneur sur un cargo à destination de Fos-sur-Mer ou de Marseilles plutôt que de Dakar. Je crois bien faire en adressant ma demande au siège de la compagnie qui est à Genève. Elle me répond le matin du 15 mars; alors que le transbordement doit avoir lieu dans la journée, que je dois demander le COD (change of destination) à l'agence du pays où j'ai conclu le transport. J'écris aussitôt à Walvis Bay par e-mail. Une réponse me parvient quelques heures plus tard, alors que le conteneur est à quai, m'indiquant que le chargement pour Dakar a été interrompu et que je recevrai prochainement un devis pour une livraison à Fos-sur-Mer. Ouf! Des sentiments contradictoires se bousculent dans ma tête. Je suis content d'avoir réussi à détourner le transport du camping-car; mais je peine à me faire à l'idée de renoncer à la fin de mon périple africain.
J'accepte le devis qui m'est soumis pour convoyer mon véhicule à Fos-sur-Mer. L'affréteur m'explique que le coût s'explique principalement par un transbordement supplémentaire. Le conteneur ne sera donc pas transporté directement. Quelques jours plus tard j'apprends qu'il est chargé sur un cargo qui monte à Anvers, où un transbordement aura lieu pour être enfin acheminé à Fos-sur-Mer. La France a pris entre-temps des mesures de confinement tellement restrictives que je ne suis pas sûr de franchir les barrages de police qui se dresseront à la frontière et sur la route de Fos-sur-Mer. En plus, tous les hôtels sont fermés. Je ne m'imagine pas passer la journée à sauter d'un train à l'autre pour rejoindre la Côte d'Azur et dormir à la belle étoile, avant de récupérer le lendemain mon véhicule et de reprendre la route pour la Suisse. J'envoie en urgence un courriel au bureau de Walvis Bay de l'affréteur et je demande un nouveau COD. Le conteneur ne sera pas chargé à Anvers sur un cargo pour Fos-sur-Mer; mais sur un train pour Bâle. Il doit arriver le 2 avril 2020 à Bâle. Le temps des formalités douanières, l'affréteur me fait savoir que je peux aller le chercher le lendemain matin. Je me réveille un peu inquiet de l'état dans lequel je vais retrouver mon camping-car, après tous ces miles sur des mers pas toujours d'huile et, surtout, de multiples chargements et déchargements. Pour avoir assisté au bal des portes-conteneurs sur certains ports, je n'ose pas penser au véhicule, mal arrimé, secoué dans un conteneur soulevé, déplacé et reposé sèchement sur un autre conteneur, pour que les fixations automatiques se referment aux quatre coins. En parcourant la presse du matin, j'apprends qu'un train de marchandise venant du Nord de l'Europe a déraillé en Allemagne, peu avant la frontière suisse. Je me rends compte que c'est sur la voie empruntée par le convoi qui doit acheminer mon conteneur. Un élément d'un pont en déconstruction s'est abattu sur la voie ferrée et le train s'est jeté contre. Le conducteur est décédé. Sueur froide. Quid de ma cargaison? Je reçois un courriel quelques minutes plus tard, peu avant de partir pour Bâle. L'affréteur m'annonce que le train transportant mon véhicule suivait un train qui a déraillé et qu'il est bloqué derrière, mais sans dommage. L'arrivée à Bâle est seulement reportée de quarante-huit heures. Ouf!
Je repère aisément le conteneur rouge de mon camping-car dans le parc de l'entreprise de logistique qui l'a déchargé du train et qui l'a dédouané. Les allées et venues de camions et de portes-conteneurs me rappellent l'ambiance au moment du chargement, plus de deux mois plus tôt à Walvis Bay. Le chef du hangar me demande de confirmer que le plomb est bien intact avant de le faire sauter pour ouvrir la porte du conteneur. Je constate aussitôt que les sangles d'arrimage ont cassé. Mes craintes étaient bien fondées; mais le véhicule semble être resté à sa place. Il n'a pas frotté contre les parois. Je me glisse à l'avant et j'ouvre le capot moteur pour accoupler la batterie. Je m'installe au volant, le préchauffage du moteur semble se dérouler parfaitement. Le moteur se met en marche au quart de tour. Toyota LandCruiser HZJ78, bonne mécanique. J'extrais prudemment le camping-car de sa boîte et je prends la route pour rentrer à la maison.
Le ronronnement de sa casa rodante ravit le retired lonesome traveler.
Cernier, le 7 avril 2020 / R. Tripet
Le conteneur erratique
Le blues du chef du village