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Qui de vous n'a pas été le témoin de la scène suivante ou d'une scène de même ordre: dans la queue aux caisses d'un supermarché, un enfant prend une boite de friandises savamment disposée à l'endroit stratégique, la mère (ou qui que ce soit d'autre) refusant l'achat et prononce LA phrase: "va remettre ça à sa place, dépêche toi". Vous avez bien lu, oui:
d-é-p-ê-c-h-e t-o-i
Quelquefois, "on" en remet une couche, d'un monstrueux, oui, monstrueux
d'accord, d'accord
J'imagine ce qui se passe dans le mental de l'enfant. Il voit surgir avec une soudaineté que l'urgence et, donc la compression du temps, lui font percevoir comme une brutalité, cet ordre qui claque violemment. Le temps, dont l'enfant n'a habituellement pas conscience, fait intrusion dans son esprit aussi fort qu'une gifle et va se pérenniser.
Comment ? par la génération d'une pression psychologique que nous allons rencontrer souvent au cours de notre existence. D'ores et déjà, j'estime, pour ne pas dire plus, que le sentiment de peur est proche: l'enfant perçoit l'Adulte comme un être tout puissant et ne fait pas la différence entre puissance et pouvoir.
Bien entendu, l'exemple de la queue aux caisses d'un supermarché se répétera sous d'autres formes, tant durant l'enfance que plus tard.
Afin que vous compreniez bien quel chemin je vais parcourir, laissez moi vous rapporter une histoire dont j'ai été l'acteur involontaire, de second rôle, et le témoin.
Une après-midi de printemps, superbe où tout porte à humer l'air, pour une fois peu pollué, la lumière rendait belle la banlieue ouest de Paris où je travaille.
Je dois me rendre à Paris 14 ème. Je retrouve sur le quai du RER, une amie et collègue J.
- Où vas-tu ?
- Je vais prendre le TGV à Montparnasse afin de rejoindre F. mon mari à Bordeaux
- Je vais 2 stations plus loin
A ce moment, un haut parleur hurle que le trafic vers Paris est interrompu en raison d'un très grave accident.
Le visage de J, jusque là souriant, change du tout au tout, elle s'anime d'une véritable agitation physique, et débute une logorrhée qui ne cessera qu'environ une heure plus tard.
- Je vais rater mon TGV, F. m'attend, nous devons ...... et blablabla ....
Je ne l'écoute plus et lui propose de l'emmener en voiture. Il est 13h15, le TGV est à 14h25.
- et tu crois qu'on arrivera à temps ? Parce que sinon blablabla .....
Dix fois au moins elle répètera cette question, je vous fais grâce des autres commentaires hors de propos....sauf le très classique
- et pourquoi passes tu par là, par ici ça va plus vite et ....
J'étais serein lorsque nous arrivons Gare Montparnasse à 14h05. Mais pas J. qui saute de la voiture, sans un mot et se met à courir, .... pourtant, elle avait ...et réservation et billet en main, elle n'avait qu'à monter dans le train. Avait-elle une nécessité objective de courir ?
Est-ce que J. a été contaminée étant enfant par un "dépêche toi" répété à l'envi selon les circonstances avec génération de pression à la clé ? Si on en croit Fitzhugh Dodson qui écrit qu'à 6 ans, tout est joué, j'aurais tendance à penser que pour J. oui, si je l'ai bien observée: nous avons travaillé presque 25 ans ensemble. J ne sait pas gérer la pression et se laisse envahir par l'émotion.
Sur quel modèle vit-on dans nos sociétés occidentales ? Je choisis l'exemple d'une famille avec enfants scolarisés, qu'il faut emmener à l'école.
Les parents pensent souvent, à juste titre d'ailleurs, que le sommeil des enfants est plus qu'important, calculent un horaire de lever "ric-rac" qui nécessite de caler pile-poil le petit déjeuner, la douche, l'habillage, le trajet vers l'école. La noria des voitures pilotées par des excité(e)s aux alentours de l'école proche de mon domicile témoigne d'un état d'esprit déjà en état de surchauffe vers 8h15.
L'enfant, sans cesse soumis à cette contrainte, non de penser au temps mais de le vivre, et avec un temps compressé, finit par en faire un système de fonctionnement, non, pas de pensée ... mais un comportement automatique. Je fais encore référence ici à Fitzhugh Dodson cité plus haut.
Combien d'utilisateurs des transports en commun courent et le matin et le soir pour pouvoir monter dans le "bon" bus-train-RER-métro-car afin de pouvoir arriver à temps, qui pour aller chercher le petit chez la nounou, qui pour faire les courses, qui pour préparer le dîner et obéir à Patrick Lelay en se dépêchant de rendre son cerveau disponible à la publicité. Quelle calamité, là aussi, il faut se dépêcher.
Là encore, dans la pub, il faut se dépêcher afin d'obtenir la dernière faveur que vous fera le publicitaire .... (Ah ... L'urgence à obtenir 100 SMS gratuits me laisse rêveur et me plonge dans un état de désolation ... très avancée).
Combien de tâches sont accomplies dans le travail ou ailleurs dans la précipitation sous la pression. Manger un sandwich en lieu et place d'un vrai déjeuner afin de soi-disant gagner du temps: Si quelqu'un connaît un gagneur de temps, il faut présenter cette personne au juré Nobel de physique. Ici, encore, on obéit à la dictature du "dépêche toi".
La conséquence de faire vite est de générer une pression mentale permanente qui donne l'illusion d'être efficace, alors qu'on peut faire, réaliser, accomplir sans se dépêcher, sans pression tout en parvenant au même but, bref, être tout aussi performant (si nécessaire).
J'ai lu (sous la plume de quelqu'un que nous connaissons tous ici) que ...
"pour avoir de la patience, il faut avoir du temps".
C'est là le noyau dur du problème évoqué ici. Nos fonctionnements sont régis par un raccourcissement du temps dont nous héritons de nos parents et autres intervenants, et tout ce qui en découle, y compris la mise sous pression de "l'autre" qui est et a été, de tout temps, utilisée dans toutes les catégories de la société. Quand je vous disais que c'est un système de fonctionnement.
Vous voyez une différence, vous, entre le tableau brossé aux caisses d'un supermarché et ce dessin de Plantu paru dans Le Monde du 10 octobre 2009 ?
Vous percevez sans aucun doute la part de cette pression permanente dans le stress - on n'est pas à l'endroit approprié pour en parler -mais vous m'accordez la parenté ?
La pression, faire vite, me parait être, je ne prétends aucunement à l'originalité, une caractéristique de notre époque:
- on voyage en TGV/avion
- nos automobiles peuvent pour certaines d'entre elles atteindre et même dépasser 200 km/h , et j'ai longtemps piloté de très grosses motos aux capacités monstrueuses .... avec une tension et une fatigue importantes :-(((((
- nos ordinateurs vont de plus en plus vite, (un Apple II 1 mHz; aujourd'hui, 4 coeurs à 3GHz est la progression en 32 ans)
- nos disques durs ont couramment des temps d'accès de 10 ms ou moins pour une bouchée de pain,
- on achète n'importe quoi sur Internet en un clic de souris: ça dure combien de temps déjà une clic de souris ? hep vous, le gagneur de temps, vous avez la réponse ?
Notre vie nous conduit à caser des tâches à accomplir, en nombre imprévisible et en temps d'exécution variable (normalement) dans un laps de temps fixe. Je vous cite un exemple que je connais assez bien: l'organisation des programmes des blocs opératoires qui illustre parfaitement mon propos. Et ça ne génère pas de pression ça ? Demandez aux infirmières de bloc et à mes collègues !!!
Un dernier exemple qui nous a bien mis dans cette crise financière effroyable: les banquiers et autres "traders", sous la pression du gain, encore la pression du temps, (je rappelle qu'un des credos du capitalisme, pas le plus intelligent, je vous l'accorde, est le gain d'argent le plus rapide possible) n'ont rien vu venir en titrisant du vent: des dettes. Aux dernières nouvelles (Le Monde du 4 octobre), on voit à nouveau les mêmes pratiques.
Encore une fois "dépêche toi" est un système, un mode d'action, irréfléchi, sans recul, imposant de toujours céder à la pression afin de ne plus la ressentir tant elle est violente, sans oublier le corollaire "d'accord, d'accord ?" qui surimpose le pouvoir à la puissance déjà évoquée.
Cette pression monopolise la pensée sur "Maman a dit vite", c'est insupportable. Je vais tout faire pour me débarrasser de .... et ... faire plaisir à Maman. En passant, vous voyez que la machine s'auto-entretient.
Pour pallier à ces "désagréments", nos chers laboratoires pharmaceutiques ont découvert et nous vendent qui du Lexomil, qui du Temesta, ou du Valium censés faire baisser la pression d'ordre psychologique ou le stress, ça dépend des molécules et des labos. En fait, par un mécanisme d'abrutissement, ces "drogues" diminuent la perception de la pression ... Quant au reste, je vous laisse y réfléchir et je (ne) vous parle (pas) de la dépendance à ces substances engendrée, bien sûr.
Je termine sur un corollaire. Nous sommes d'accord que derrière tout ça, apparaît une certaine peur, ne serait-ce que celle de ne pas faire plaisir à Maman, ou bien qu'elle augmente encore la pression jusqu'à ce que ... Rappelez vous la toute puissance de l'adulte.
Les éléments de base de la psychologie stipulent qu'il existe un trio infernal d'inséparables:
Et vous parvenez à vivre avec ça vous ?
P.S.#1 Paul Morand a écrit "l'Homme Pressé" dont j'ai trouvé une assez jolie synthèse
Pierre gâche tout, l'amitié, l'amour, la paternité, par sa hâte fébrile à précipiter le temps. A cette allure vertigineuse, il ne goûte plus ce qui fait le prix de la vie, ni les moments d'intimité que sa femme Hedwige lui ménage, ni la poésie des choses. Il se consume et consume les siens en fonçant vers un but qu'il renouvelle, chaque fois qu'il l'atteint.
P.S.#2 Derrière tout ce dont je viens de vous parler, vous avez bien compris que se profile le concept de liberté, liberté de choix de vie, liberté mentale .... L'école de Summerhill a tenté l'expérience de la liberté depuis longtemps, et à ce que j'en sais, les résultats obtenus, "plus tard dans la vie" sont loin d'être mauvais.