Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06967.jsonl.gz/220

Les mauvais démons ont imité cette institution [l'eucharistie]
dans les mystères de Mithra : on présente du pain et une
coupe d'eau dans les cérémonies de l'initiation et on prononce
certaines formules que vous pouvez savoir.|
Justin, Première Apologie,
66, 4, trad. L. Pautigny.
Depuis le IIIe s. av.
J.-C., des cultes de provenance orientale (Anatolie, Égypte, Syrie, Perse)
comme ceux de la Mère des Dieux, de Mithra, d'Isis, de Sarapis, de Dolichenus,
etc., se diffusent dans le monde romain et s'y établissent à côté
des cultes traditionnels. La diffusion de ces cultes a été considérée
par certains chercheurs comme une réponse à un besoin de spiritualité
que la religion traditionnelle romaine n'était pas capable de satisfaire.
Dans cette optique, ces cultes étaient vus comme une anticipation du
christianisme, venu lui aussi de l'Orient : leur caractère sotériologique
aurait comblé un vide de spiritualité dans les âmes des
Romains et les aurait préparées à accueillir le message
de salut apporté par le Christ. L'idée que les cultes de provenance
orientale avaient des caractères en commun avec le christianisme était
déjà présente chez les pères de l'Église.
Dans le passage ci-dessus par exemple, l'écrivain chrétien Justin
(moitié du IIe s. ap. J.-C.) affirme que la liturgie du culte de Mithra,
dans laquelle apparaissent le pain et l'eau, est tellement proche de l'eucharistie
chrétienne, où l'on utilise le pain et le vin, qu'elle semble
avoir été créée par inspiration diabolique : la
similitude trompe les esprits des fidèles qui ne peuvent plus distinguer
l'unique bonne religion de ses imitations maléfiques.
Or, cette vision "christocentrique"
a été, avec raison, remise en cause par les chercheurs, selon
les critères suivants :
1. Au contraire du christianisme,
les cultes de provenance orientale ne sont pas des religions exclusives, c'est-à-dire
qu'ils n'affirment pas l'existence d'un seul dieu. Ces cultes, en effet, peuvent
cohabiter avec d'autres cultes, et notamment ceux de la religion traditionnelle
("païenne").
2. Ces cultes créent
un contact plus étroit avec la divinité que les cultes de la religion
traditionnelle. Mais cela ne doit pas faire penser que leurs enjeux sont identiques
à ceux du christianisme. Dans ces cultes "orientaux", en effet,
les adeptes cherchent surtout des meilleures conditions de vie dans ce monde-ci
et non pas la vie éternelle dans l'au-delà. L'aspect sotériologique
est moins important que dans le christianisme.
3. Si la religion romaine
publique était une religion collective, elle laissait la place à
une religiosité individuelle qui s'exprimait surtout par des prières
et des offrandes. L'exemple de Scipion l'Africain est significatif. Il se rendait
la nuit pour prier dans le temple sur le Capitole. Évidemment le contact
individuel avec le divin avait sa place même dans la vie de cet homme
qui remplissait les plus importantes charges publiques. Malheureusement les
œuvres littéraires anciennes parlent rarement de ces expériences.
Cela a contribué à créer l'idée fausse d'un vide
dans la vie spirituelle des individus. Sur la base de ces considérations,
on ne peut plus affirmer que les cultes de provenance orientale servent d'anticipation
à une religiosité différente qui a connu son apogée
avec le christianisme.
Cette nouvelle évaluation permet de se rendre compte que les cultes de
provenance orientale occupent une place particulière dans le polythéisme
ancien, tout en restant plus liés à ce système de pensée
qu'à celui du monothéisme promu par le christianisme.