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Début des années 1980, le capitalisme étasunien en pleine crise tente de se donner un visage attirant. Ses représentants sont les nouveaux entrepreneurs de la Silicon Valley et leurs prouesses technologiques, comme le décrit Anthony Galluzzo dans son dernier ouvrage. Compte rendu.
Au début du 20e siècle, le capitalisme étasunien en expansion rapide avait des noms et des visages. John Rockefeller, Thomas Edison, J.P. Morgan, Andrew Carnegie, puis Henry Ford ont constitué des groupes multinationaux qui allaient dominer leurs domaines durant des décennies. Mais ces compagnies allaient perdre leurs figures fondatrices, remplacées par des personnages plus anonymes, les «managers».
Dans les années 1970, à la suite de la crise pétrolière, les USA redécouvraient le chômage, l’inflation et subissaient la concurrence des industries étrangères.
Avant le «Make America great again» de Trump, l’image du capitalisme étasunien et sa volonté de reprendre la première place face à la concurrence japonaise puis coréenne, a trouvé une nouvelle figure héroïque. Celle de l’entrepreneur génial, à l’origine de découvertes et de machines extraordinaires. Sans aucune aide, à force de travail et de volonté, il était possible de sortir d’un garage et de devenir numéro un mondial. Cette réussite était aussi à porter au bénéfice de l’abandon purement symbolique de l’intervention étatique et des lois entravant ces innovations (lois syndicales, sur l’environnement, sur l’égalité raciale et de genre). Un message complètement libéral: sans obstacle au capital, tout s’améliorerait. Un discours de façade aussi.
En examinant les conditions dans lesquelles ont émergé ces nouvelles compagnies, on constate que le «génie» ne joue aucun rôle. Les individus qui ont développé les sociétés de la tech ont profité de conditions bien particulières.
La Californie et l’industrie de l’armement
Au début des années 60, l’État de Californie concentre 40% des budgets de recherche militaire. L’armée et la NASA sont les clients quasi-exclusifs du nouveau secteur des semi-conducteurs.
L’État de Californie va voir les dépenses publiques, liées au département de la Défense, s’accroître sensiblement. 90% de ces dépenses se font sur trois comtés, qui deviendront plus tard célèbres sous la dénomination de «Silicon Valley». Une forte industrialisation est en marche, répondant aux besoins de la recherche et de la fabrication de nouveaux produits liés à l’aérospatial et à l’armée, ce qui stimulera l’industrie électronique naissante. La population triplera en l’espace de 20 ans.
La deuxième guerre mondiale a accentué la position stratégique de la Californie, qui accueille des installations militaires. Toute une série de nouvelles industries vont croître dans le sillage des commandes militaires et dans la recherche.
L’État fédéral prend en charge la recherche fondamentale et assure les risques dans les premières étapes du processus d’innovation, là où l’incertitude est la plus élevée. L’histoire de la Silicon Valley est intimement liée à celle de la puissance militaire.
La Silicon Valley est donc le résultat d’une politique industrielle financée par des fonds publics. Ce n’est que plus tard que sont arrivés les capitaux privés, lorsque la baisse des prix a intéressé de nouveaux marchés.
Aladin dans un garage ?
La naissance de ces futures multinationales dans des garages participe d’un mythe fondateur pour légitimer la réussite individuelle dans un contexte néolibéral: créer de la valeur à partir de rien. Justement, tous ces «génies» ne sont pas partis de rien. Ce n’est pas dans leur garage que les deux fondateurs d’Apple ont appris l’électronique et l’informatique, mais chez les compagnies électroniques HP (Hewlett-Packard) et Atari.
La présence de capitaux abondants prêts à être investis dans de nouveaux marchés a ouvert la porte à de multiples projets. Outre ce contexte favorable, leur histoire personnelle leur donne des avantages, notamment par le niveau d’éducation de leur famille. C’était un monde essentiellement masculin et blanc, ces hommes ne représentaient par des individus au hasard.
La métamorphose du patron
Le remplacement du terme «patron» par «entrepreneur» efface un facteur essentiel de la production industrielle: les travailleuses et travailleurs. Selon ce mythe social, l’entrepreneur devient le seul acteur de la création de valeur. L’entrepreneur n’est pas synonyme de patron ou d’homme d’affaires. Lui est un créateur, un visionnaire, un inspirateur, bref un «génie», qui se place au-dessus des contingences économiques. C’est l’illustration du mythe du progrès par la technologie libératrice.
Galluzzo conclut : «pour défaire un système économique et social, il ne suffit pas de démystifier les croyances et de réfuter les syllogismes que véhicule son idéologie. Il faut aussi penser simultanément une autre économie et un autre imaginaire, faire prospérer d’autres représentations et incarnations désirables de l’existence humaine.»
José Sanchez