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Hermann Graber a été l’un des carrossiers suisses les plus en vue. Entre 1925 et 1970, il a réalisé environ 800 carrosseries sur des châssis en provenance de tous les grands constructeurs de l’époque. Toutefois, le carrossier de Wichtracht (Berne) s’est surtout fait un nom en habillant des Alvis, dont il était le représentant en Suisse.
La Seconde guerre mondiale a été un moment charnière pour les carrossiers suisses. Comme il n’y avait pas de voitures neuves à livrer, le travail consistait surtout, outre les travaux de réparation habituels, à transformer d’anciennes berlines en camionnette ou à intégrer un gazogène sous une carrosserie. Le rationnement des carburants avait largement paralysé le trafic motorisé, et il n’était plus question d’organiser une manifestation comme le Salon de l’auto de Genève durant ces années noires. La situation changea en 1946, première année du retour à la paix. La Suisse, dont les infrastructures et le tissu économique ont été largement préservés, était avide de nouvelles voitures. Il était néanmoins difficile de se procurer des autos, à l’heure où l’industrie des pays producteurs était – littéralement – en ruines, et où les matières premières manquaient.
Pour pallier le manque de voitures neuves, les carrossiers ont commencé à reconditionner des automobiles non réquisitionnées pendant la guerre, pour la plupart laissées à l’abandon. Hermann Graber a ainsi redonné une seconde vie à une Peugeot 402 B Légère. Cette berline était presque sportive pour l’époque: elle combinait un «gros» moteur de 60 ch, à une carrosserie compacte de la 202. Graber a vu dans la française la base idéale pour en faire une découvrable; elle combinait un empattement court avec une partie avant allongée. Il en tirera une voiture ultramoderne et racée pour l’époque. Le carrossier bernois n’avait pas seulement le sens des formes harmonieuses et des proportions équilibrées, il avait aussi du goût avec les inserts décoratifs. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’il mettait les mains sur une 402, deux autres avaient subi uniquement des modifications au niveau du tablier avant. Cette troisième figurait dans le carnet de commande sous le n°559, avec la mention «propre», ce qui signifiait qu’elle devait être remise sur roues. Graber commença les travaux le 12 décembre 1945, et il profita de ce projet pour se remettre en selle, avec l’appui de ses employés. L’optimisme était de mise, et on pensait que la demande pour ce type de véhicules allait renaître; le Bernois s’attela à la tâche sans même avoir de client. L’avenir lui donnera raison: en juillet 1946, Graber établit une facture de 13 750 francs à l’adresse du garage Epper de Lucerne.
Transition et nouveau départ
Dans la chaîne de l’évolution, les maillons qui unissent des éléments de deux époques sont considérés comme des animaux de transition. La Peugeot en est un. Techniquement, avec ses freins à câble, elle n’était plus tout à fait à la pointe. En revanche, sa calandre plate horizontale avec deux phares intégrés faisait sensation. Aucune Peugeot ne ressemblait à cela jusqu’alors; même les créations spectaculaires de Darl’mat semblaient encore ancrées dans l’avant-guerre. La voiture de Hermann Graber, exposée au Salon de Genève de 1947, soufflait un vent de renouveau sur la grand-messe. Pour annoncer sa présence à ce premier salon international de l’automobile de l’après-guerre, le carrossier avait fait les démarches pour figurer sur la page de couverture du catalogue de la Revue Automobile 1947. Il captait ainsi l’attention sur son retour aux affaires, et la qualité de son travail.
Le catalogue existait déjà avant le conflit mondial, publié une fois par an comme numéro de catalogue de l’illustré RA, en marge de l’hebdomadaire. Le catalogue de 1947, vendu au prix de 2,50 francs, marquait pour sa part le début d’une série qui allait s’étoffer au fil des ans, devenant une référence internationale. Il donnait un aperçu complet du marché automobile international, sous une forme unique. Les possibilités offertes par Internet, avec l’accès direct aux présentations de tous les constructeurs y compris des marques les plus exotiques, ainsi que les annulations consécutives du Salon de l’auto, ont malheureusement sonné le glas de cette publication en 2021.
Dans une grange
Heinz Luder n’est pas le premier venu. Cet entrepreneur et ancien président de l’Oldtimer Club Bern (OCB) possède une collection très exclusive d’automobiles classiques, dont plusieurs carrossées par Graber. On savait déjà, dans les années 80, que la Peugeot 402 de Graber avait survécu. En 1946, le premier acquéreur de la Peugeot-Graber, Ernst Epper – agent Peugeot depuis 1937 et deuxième concessionnaire Jaguar du pays – avait vendu la voiture à Zurich. La Peugeot est partie en 1948 chez un postier de Brenzikofen (BE). Ce dernier l’a fait repeindre en blanc dans les années 1960, probablement après une révision importante. Finalement, en 1971, la voiture a atterri dans la grange d’un neveu du postier, le moteur en rade. La vedette du catalogue 1947 était partie pour un long sommeil, qui durera plus de 30 ans.
En 2009, Heinz Luder estima la valeur d’un cabriolet Graber, à la demande d’un horloger de l’Emmental. En découvrant la voiture, il réalisait qu’il s’agissait de la fameuse Peugeot de 1947. Le propriétaire se refusait toutefois à la vendre, quel qu’en soit le prix et quand bien même elle n’était plus en état de rouler depuis longtemps. Dans la grange, la voiture avait subi les affres du temps. Le propriétaire a compris en 2017 que la Peugeot ne reprendrait jamais la route de son vivant et il s’est résigné enfin à s’en séparer.
Une originalité sans compromis
Le constat d’Heinz Luder fut sans équivoque: une révision du moteur et une nouvelle peinture n’allaient pas suffire à redonner son lustre à la Peugeot. Graber avait pour habitude de réaliser ses carrosseries selon des méthodes traditionnelles, avec un cadre en bois et des tôles martelées à la main. Il était déjà très exigeant sur la qualité de fabrication. La voiture était certes complète et le cuir de l’intérieur récupérable, mais la mécanique était à bout de souffle. Avec son équipe de spécialistes, Heinz Luder a entrepris le démontage complet de la voiture. Une fois sablée, revernie et après révision de tous les composants, elle devait connaître l’apogée de sa vie de voiture de collection.
Aujourd’hui, la voiture, avec sa boîte de vitesses Cotal à commande électromagnétique, roule comme elle faisait en juillet 1946. La qualité de finition, la manipulation aisée de la capote et la forme racée de la carrosserie peuvent à nouveau être appréciéés à leur juste valeur. Sur la couverture du catalogue en 1947, Graber avait fait ajouter à la photo de sa voiture un slogan tout aussi riche de sens: «Graber-Cabriolets immer noch ein Begriff» – Les cabriolets Graber: toujours un concept».