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La linguistique à UniGe
Les orientations actuelles du Département de linguistique se situent dans le prolongement du travail de Saussure, c’est-à-dire dans l’étude du système linguistique (ce que Saussure appelait la langue) - plus précisément dans la composante syntaxique de la langue - et dans l’étude de l’emploi du système (la parole pour Saussure).
Les recherches du département sont à l’heure actuelles au centre des questions qui agitent la communauté des sciences du langage et des sciences cognitives. Un certain nombre de questions traditionnelles sont en effet redevenues d’actualité parce que les méthodes d’observation ont permis de poser des questions nouvelles aux scientifiques du langage.
On admet aujourd’hui, surtout sous l’influence du linguiste Noam Chomsky, que les sciences du langage ont pour horizon la réponse aux quatre questions suivantes:
- Comment caractériser le savoir linguistique des locuteurs adultes, ce que les linguistes appellent leur langue interne (LI)?
- Comment la langue interne se développe-t-elle chez les locuteurs, comment l’acquièrent-ils?
- Comment la langue interne est-elle mise en oeuvre dans la pratique langagière effective des locuteurs, dans leurs performances?
- Quels sont les mécanismes physiques et neurologiques sur lesquels reposent la langue interne et sa mise en oeuvre?
L’une des conséquences passionnantes des approches nouvelles sur l’acquisition du langage réside en ceci que ce que nous pouvons observer sur le développement de l’acquisition du langage peut nous fournir des indications pertinentes sur l’origine et l’évolution du langage. La question de l’origine du langage est maintenant au centre des réflexions des linguistes, non seulement parce que des langues de contact, les pidgins, constituent une image possible de ce que pouvait être un protolangage (langue de homo erectus), mais aussi parce que ce que nous montre l’acquisition du langage par les enfants (ontogénèse) illustre un scénario possible de l’émergence du langage chez homo sapiens (phylogenèse) - le langage n’ayant laissé aucun fossile avant l’apparition de l’écriture.
La réponse à la 3e question (celle de l’utilisation par les locuteurs de leur langue interne) correspond au domaine de la pragmatique, qui constitue avec l’étude de la syntaxe un domaine de recherche du Département de linguistique. L’une des questions centrales qui intéressent les pragmaticiens est de comprendre comment les locuteurs arrivent, dans la communication verbale, à comprendre plus que ce que les mots et phrases qu’ils emploient signifient. La nécessité de comprendre plus ne s’explique pas par la paresse des locuteurs ou l’économie du langage, mais par l’hypothèse que locuteurs et auditeurs sont guidés dans la communication verbale par la recherche d’informations pertinentes, motivées tant du point de vue du fonctionnement de la communication que de celui de la cognition humaine.
Enfin, la 4e question, qui sera certainement au centre des recherches futures en sciences du langage, concerne davantage les sciences cognitives (et plus spécialement les neurosciences cognitives), mais implique de plus en plus l’intervention des linguistes dans des projets de recherches interdisciplinaires, dans des domaines aussi variés que la syntaxe, le lexique ou encore la pragmatique. On constate ainsi que la linguistique a pris une orientation parallèle à celle des sciences cognitives, ce qui ne fait que confirmer l’hypothèse de Chomsky selon laquelle la linguistique est une branche des sciences cognitives.
Ce tableau est bien évidemment réducteur, et il ne pourrait être complet, dans la présentation des intérêts et des recherches du Département de linguistique, s’il n’était complété par deux disciplines importantes. La première de ces orientations est déjà assez ancienne, et concerne les aspects mathématiques et computationnels du langage. La linguistique informatique étudie les aspects formell des grammaires, leur complexité et leur simplicité d'apprentissage, ainsi que leurs propriétés probabilistes. La linguistique informatique présente aussi une facette appliquée, qu'on appelle traitement automatique des langues naturelles. Depuis l’émergence des sciences informatiques vers le milieu des années cinquante, des projets de traitement automatique du langage, visant par exemple l’analyse des textes, la traduction automatique, la synthèse de la parole, la génération automatique de textes, le dialogue humain-machine, a permis de développer des connaissances sur le langage et des outils très utiles (correcteurs, traducteurs). Le Département de linguistique accueille, depuis plus de 15 ans, un important laboratoire d’analyse automatique du langage, impliqué notamment dans l’analyse syntaxique et sémantique des langues naturelles.
Enfin, alors que la linguistique, essentiellement historique à l’époque de Saussure, s’est convertie au 20e siècle à l’analyse des faits synchroniques de langue, des travaux nouveaux s’intéressent au changement linguistique, et notamment aux phases spectaculaires de transformation d’un état de langue à un autre (par exemple, en ancien anglais, le changement rapide de l’ordre des mots, en ancien français, la disparition des cas du latin). Ici encore, les linguistes tentent de comprendre les mécanismes du changement, soit en essayant de comprendre comment les enfants changent de grammaire dans leur apprentissage, mais aussi comment s’opèrent, dans le cours de l’Histoire, les changements brusques de civilisations ou de systèmes politiques.
Les questions qui intéressent la communauté de chercheurs en sciences du langage peuvent paraître bien abstraites et éloignées des préoccupations de la société civile. Nous aimerions, en guise de conclusion, montrer en quoi une formation universitaire en linguistique peut être intéressante professionnellement.
Outre la recherche universitaire, la linguistique ouvre des voies intéressantes dans différents domaines professionnels. L’enseignement des langues, public ou privé, est l’un des débouchés naturels de la formation en linguistique. En plus de l’enseignement des langues, la linguistique est une formation pertinente pour toute profession impliquée par la communication, mais aussi par le traitement informatique du langage, domaine en plein essort depuis l'avènement du Web, des moteur de recherche et de la traduction en ligne. Enfin, le secteur des médias (presse écrite, radiophonique et audio-visuelle) ainsi que celui de l’édition peuvent être intéressés par des étudiants formés aux techniques d’analyse linguistique.
La linguistique, de même que sa formation, ne relève plus du domaine de la spéculation intellectuelle. Nous avons de bonnes raisons de penser que des développements scientifiques importants se feront dans le domaine des connaissances sur le langage. Certains sont déjà en cours. Pensons à ce que seraient des interfaces avec l’ordinateur utilisant comme moyen de communication la langue (écrite ou orale). Pensons aux implications de nos connaissances en neurosciences cognitives sur le fonctionnement du langage pour intervenir dans le domaine des troubles langagiers, qu’ils soient liés à des lésions cérébrales (grands accidentés), à des lésions liées à l’âge (allongement de l’espérance de vie) ou encore à des pathologies liées à des accidents de naissance (lésions cérébrales) ou à des incidents génétiques (autisme, severe language impairment). Dans tous ces cas de figure, qui risquent de se développer dans les décennies à venir, des connaissances en linguistique seront indispensables pour apporter une amélioration des conditions de vie.