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Dans la mine de Walser
par Mathieu Lindon (Libération)
Publié le 27/02/2003
"Je dois au système du crayon, qui va de pair avec un système de copie parfaitement conséquent, et comme bureaucratique, de véritables tourments, mais cette torture m'a enseigné la patience, en sorte que je suis devenu un artiste dans l'art de patienter. (...) En ce qui concerne l'auteur de ces lignes, il y eut un certain moment, en effet, où il se trouva pris d'une terrible, d'une effroyable aversion pour la plume, un moment où il en fut fatigué à un point que je peux à peine vous décrire, où il devenait tout stupide pour peu qu'il commence seulement à s'en servir, et pour se libérer de ce dégoût de la plume, il se mit à crayonner, à esquisser, à batifoler. (...) Une impuissance, une crampe, un étouffement sont toujours quelque chose de physique et de mental à la fois. Je passai donc par une période de délabrement qui en un sens se refléta dans l'écriture, dans la dissolution de celle-ci, et c'est en recopiant ce que j'avais écrit au crayon que j'ai pu réapprendre à écrire, comme un gosse."
Dans sa postface au Territoire du crayon, sous-titre Proses des microgrammes, Peter Utz cite cette lettre de 1927. Robert Walser, écrivain suisse allemand, né en 1878 et mort dans la neige le jour de Noël 1955 après avoir été interné depuis 1929, remit à sa sœur en 1937 des textes qu'elle remit elle-même à des exégètes qui n'y attachèrent guère d'importance. Il s'agissait de 526 feuillets divers (enveloppes, cartes de visite...) couverts d'une écriture minuscule qu'on crut d'abord être un langage secret, jusqu'à ce qu'il s'avère que ces "microgrammes" étaient "écrits dans une forme miniaturisée à l'extrême de l'ancienne écriture allemande courante". Le déchiffrement fut difficile. "Les caractères ne mesurent souvent guère plus d'un millimètre de hauteur, et des syllabes entières sont amalgamées dans des abréviations rappelant des signes sténographiques", le tout donnant 4000 pages imprimées dont un choix est aujourd'hui traduit. "Pourquoi n'avons-nous pas le courage de croire en l'époque dans laquelle nous vivons? Tout ce que nous exhumons, béants d'admiration, chez les grands créateurs d'antan, il me semble que cela nous fait du tort. Et si maintenant notre époque était devenue plus petite, ne ferions-nous pas mieux de nous résoudre à ces choses minuscules?" écrit Walser dans une des 77 brefs textes traduits.
Ces textes magnifiques sont fidèles au ton si particulier de Walser, son obéissance paresseuse, son respect négligent, sa désinvolture exaltée, sa grandeur minuscule et sa vive lenteur. Ils passent du coq à l'âne au hasard d'un mot. "Une place reste-t-elle libre sur le papier, aussitôt, le vide semble enflammer l'imagination de Walser", écrit Peter Utz. "Essentiel, dans cette musique, le contraste entre un vocabulaire très répétitif, presque plat (des adjectifs comme 'beau', 'délicat', 'fin', 'élégant', 'distingué' reviennent presque à chaque page), et des flamboyants néologismes", écrit pour sa part dans une note en fin de volume Marion Graf (qui a reçu le prix André Gide pour cette traduction). Extrait d'un des textes: "Mais enfin, ces poètes, ils ne vivent pas seulement de leur enthousiasme, tout de même, tout comme les amoureux ne vivent pas seulement de leur amour, ni les bons et loyaux de leur bonté et loyauté, et si les bien-pensants n'avaient pour subsistance que leurs bonnes pensées, ils n'auraient plus qu'à mourir, vous le comprenez aussi bien que moi." "Ce qui, peut-être, caractérise le mieux notre époque, c'est le mépris de soi que l'on a inspiré au travailleur. Il n'accorde pas une once de valeur à ce qu'il fait, et ne cesse en revanche de béer d'envie et d'admiration devant le farniente, les fêtes et la belle vie. À ses yeux, celui-là seul est véritablement digne du nom d'homme qui peut se permettre une oisiveté illimitée. Qui sont-ils donc, ceux qui ont cherché à persuader l'ouvrier que le travail n'est jamais un plaisir? (...) L'ouvrier d'aujourd'hui, dans sa structure, est un parvenu qui pas vraiment réussi à parvenir. (...) On n'a pas le droit de l'accuser. Il est le bouffon des conjonctures, l'esclave du marché mondial travaillant à des millions d'exemplaires. Qu'est-ce qu'on lui chante, depuis des dizaines d'années, sinon la rengaine de l'esclavage du salaire. (...) Je ne parle pas de personnes, ici, je parle plutôt d'une condition générale qui, si elle s'est assainie d'un point de vue matériel, apparaît cependant, au fil du temps, de plus en plus malade d'un point de vue matériel."
L'essai de Peter Utz sur Walser (traduit chez Zoé) s'intitule Danser dans les marges parce que la caractéristique de l'auteur des Enfants Tanner et de l'Institut Benjamenta semble être d'avancer sur la pointe des pieds dans des territoires, celui du crayon et de l'écriture la plus légère qui soit, celui du quotidien et du conte de fées, où personne ne s'était encore introduit. On cite toujours à son propos les phrases que Walter Benjamin lui a consacrées, s'interrogeant sur la provenance de ses héros, parce que rarement un écrivain a aussi bien parlé d'un autre. Ses personnages "viennent de la nuit la plus noire, d'une nuit vénitienne, si on veut, faiblement éclairée des lampions de l'espoir, l'éclat des fêtes dans les yeux, mais chavirés et tristes à pleurer. Ce qu'ils pleurent, c'est de la prose. Car le sanglot est la mélodie du bavardage de Walser. Il dévoile l'origine de ses préférés. Ils viennent de la démence, de nulle autre part. Ce sont des personnages qui ont passé par la démence, et c'est pourquoi ils restent d'une superficialité aussi déchirante, inhumaine, inébranlable. Si l'on veut nommer d'un mot ce qu'ils ont de réjouissant et d'inquiétant, on peut dire: ils sont tous guéris."
Mathieu Lindon, Libération, 27.02.2003