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Nous accueillons pour ce Grand Salon d’automne la conservatrice nouvellement nommée de la Bibliothèque de Voltaire à Saint-Pétersbourg, Natalia Speranskaia.
Pouvez-nous nous dire en quelques mots quel a été votre parcours ? Comment en êtes-vous venue à étudier la langue et la littérature françaises ?
J’ai fait mes études à la faculté des Lettres de l’Université de St.-Pétersbourg, à l’époque encore Leningrad. Au début des années 1990 j’ai travaillé à l’Institut de la littérature russe (Maison Pouchkine) de l’Académie des sciences, au sein de l’équipe qui préparait l’édition critique de Pouchkine. On peut penser que telle devrait être la mission principale de cet institut, en raison de son nom : tel n’est toutefois pas le cas. La Maison Pouchkine réunit, autour des archives des écrivains russes, plusieurs équipes de chercheurs travaillant sur différents auteurs. J’ai eu le privilège de faire partie de l’équipe-titre, que j’ai quittée, ne me sentant pas au niveau de la tâche de commenter l’auteur à qui des centaines de volumes ont été consacrés. Mais sur son parcours retourne le vent, et me voilà dans le domaine de celui qui à fait objet de recherches plus nombreuses encore – et en plus, dans des langues qui me sont étrangères!
Entre temps, j’ai publié quelques traductions du français et de l’anglais et soutenu une thèse relative à un journal qui paraissait en français à St.-Pétersbourg au début des années 1830 (une feuille de salon, « Le Furet, journal de littérature et des théâtres »).
La Bibliothèque nationale de Russie abrite la Bibliothèque de Voltaire depuis longtemps déjà. Vous avez d’illustres prédécesseurs. Pourriez-vous nous rappeler quelques éléments de cette tradition ?
Je rappellerai d’abord les dates essentielles. La Bibliothèque de Voltaire a été acquise par Catherine II après la mort du philosophe et transportée à Pétersbourg en 1779, pour être installée à son palais de l’Ermitage. En 1861, elle est transférée à la Bibliothèque impériale publique, aujourd’hui Bibliothèque nationale de Russie. Au XXe siècle la Bibliothèque de Voltaire a été dirigée par d’éminents spécialistes, à commencer par Vladimir Liublinsky. Connaisseur des livres anciens, il à effectué des études sur les incunables, mais ses contributions scientifiques les plus importantes concernaient Voltaire. Explorateur des archives soviétiques pour les matériaux relatifs au philosophe, il a fait paraître deux volumes (le premier en 1956 et le second après sa mort, en 1970) – les « Nouveaux textes », lettres de et à Voltaire. Le catalogue de la Bibliothèque de Voltaire, édité en 1961, exactement cent ans après le transfert de la collection de l’Ermitage à la Bibliothèque publique, est aussi en large partie le fruit de ses travaux.
Comme un tiers des livres de la bibliothèque – plus de deux mille sur un total de sept mille – contiennent des annotations de la main de Voltaire, la question a été posée, à partir des années 1920, de la façon de publier ces marginalia. Dans les années 1930, Liublinsky proposait de les faire paraître par livraisons thématiques (« Voltaire lecteur des dramaturges », « ...des historiens », « ...des ouvrages athéistes », etc.). Plus tard, on a renoncé à cette idée en faveur d’un corpus, c’est-à-dire d’un répertoire complet de toutes les traces de lectures. Un groupe de treize spécialistes était alors créé, et sa force motrice fut Larissa Albina, conservatrice de la Bibliothèque de Voltaire de 1970 à 1993. Les cinq premiers volumes du Corpus des notes marginales ont vu le jour à Berlin de 1979 à 1994. À cette date, la publication s’est arrêtée, et fut reprise par la Voltaire Foundation à Oxford, à partir de 2006, dans le cadre des Œuvres complètes de Voltaire. Le neuvième et dernier volume, sous la rédaction de Natalia Elaguina, est en ce moment sous presse.
Les efforts de Nikolay Kopanev, historien du livre, commencés à la fin des années 1990, ont abouti à la création, en 2003 – au tricentenaire de St.-Pétersbourg – d ’un Centre d’étude du siècle des Lumières, avec pour base la Bibliothèque de Voltaire, qui à cette occasion a reçu un nouveau local, décoré par une copie en bronze de la statue de Voltaire par Houdon.
Quelle a été votre première impression en arrivant à la tête de la Bibliothèque de Voltaire ? Quels défis vous semblent les plus importants pour l’avenir ?
Première impression – j’étais depassée pas l’éclat du lieu, sa valeur historique et intellectuelle, combinée avec la splendeur extérieure – ou devons-nous parler de l’intérieur de la Bibliothèque de Voltaire ?
Quand nos visiteurs expriment leur enthousiasme, je leur fais remarquer que l’inauguration de cette salle a été, en un certain sens, injuste par rapport aux autres collections de la Réserve des livres rares, qui restent coincées dans la salle voisine, le « cabinet de Faust ». Mais cette salle-ci n’était-elle pas destinée à abriter les livres venant de Ferney, avec ses fenêtres donnant sur la statue de Catherine II ?
« Mais qu’est-ce que vous faites là, dans votre bibliothèque de Voltaire ? » me demandent mes amis enseignants de lettres et d’histoire à Moscou (où j’ai vécu les quinze dernières années et d’où je suis précisément revenue pour présenter ma candidature à la Bibliothèque de Voltaire à Pétersbourg). « Le Corpus des notes marginales a déjà été achevé. » Cela est vrai, et je regrette que le déchiffrement des notes autographes, le travail que j’aime tant, ait déjà été accompli. Les tâches qui s’imposent maintenant sont, pour certaines – plus fastidieuses et pour d’autres, effrayantes par leur dimension.
La première tâche est la réédition du catalogue de la bibliothèque avec les corrections accumulées pendant un demi-siècle. La Voltaire Foundation nous a proposé de faire paraître une version corrigée du catalogue parmi les derniers volumes des Œuvres complètes, mais les délais exigés par un tel projet ne sont pas réalisables (nous ne sommes que trois à la Bibliothèque de Voltaire, avec Alla Zlatopolskaia, PhD en philosophie et spécialiste de la réception russe de Rousseau, et la bibliothécaire Olga Simbirtseva).
Le projet de la réédition du catalogue, qu’il soit papier ou électronique, doit être suivi par un autre, à une échelle beaucoup plus importante : un catalogue des manuscrits. Il s’agit des papiers de Voltaire, classés par son secrétaire Jean-Louis Wagnière, arrivés avec la bibliothèque et reliés ici, à St.-Pétersbourg, pour former pas moins de dix-neuf volumes. Les six volumes de matériaux, partiellement envoyés à Ferney par l’Académie russe des sciences pour la rédaction de l’Histoire de la Russie sous Pierre le Grand, ont été répertoriés par Ulla Kölving and Andrew Brown dans le 47e volume des OCV. Mais pour les treize autres volumes les voltairistes ne possèdent que l’inventaire de Fernand Caussy, datant de 1913, très sommaire et souvent imprécis. La plupart des documents rassemblés dans ces volumes ont été publiés (les lettres de et à Voltaire, ses propres écrits, ainsi que les documents se rapportant aux affaires publiques qui l’occupaient), mais pas tous. Il y a des variantes, des pièces de vers et de théâtre non publiées, etc. Le seul moyen d’effectuer ce travail serait de rassembler une équipe internationale de chercheurs.
Vous développez vous-même une recherche sur les armoiries de Voltaire. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? En quoi cette recherche est-elle importante aujourd’hui pour la communauté des chercheurs ?
Cette recherche est particulièrement intéressante du point de vue russe, parce qu’il s’agit d’une réalité sociale qui n’existait pas dans notre pays. En Russie personne, n’étant noble, ne pouvait prendre d’armoiries. Un autre phénomène tout à fait passionnant, c’est que les héraldistes français du XXe siècle ne sont pas d’accord sur l’usage d’armoiries, en France, par des bourgeois -usage qui a pourtant été la source des armes de Voltaire (son père, François Arouet, a fait enregistrer son blason à l’Armorial général, dans les dernières années du XVIIe siècle). La réalité est double : il est vrai que les non-nobles se faisaient des armoiries à partir du XIIIe siècle, mais celles-ci ont toujours été considérées comme « non vraies » ou « usurpées ». En 1760, le Parlement de Paris refuse d’enregistrer l’édit de Louis XV qui voulait interdire l’usage des armoiries aux roturiers. Le Parlement affirme que ce serait « contraire aux usages du royaume ». Cela semble confirmer que les armes non-nobles étaient légion –la Révolution abolira pourtant les armoiries parce qu’elles sont des signes de noblesse.
Pourquoi cette recherche semble-t-elle d’actualité ? À ma connaissance, aucun voltairiste ne s’est occupé de cette question, qui est liée à celle du statut nobiliaire de Voltaire – sujet qui, à son tour, a été passé sous silence.
Les « Lectures voltairiennes » semblent un moment important de l’activité de la Bibliothèque. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Les « Lectures voltairiennes » ont été initiées par Nikolay Kopanev, dès la création du Centre. Son idée était de réunir, chaque année, à la Bibliothèque nationale de Russie, les spécialistes non seulement de Voltaire, mais plus largement des Lumières. L’accent sur les relations avec la Russie était bien entendu prioritaire, mais non obligatoire. Le colloque a été tenu onze fois, de 2004 à 2015, et chaque fois consacré à différents sujets ou dates marquantes – 250e anniversaire de Candide, tricentenaire de Rousseau et de Diderot. L’année passée, il était dédié à la mémoire de Nikolay Aleksandrovitch, décédé subitement en 2013, et a permis d’accueillir quarante intervenants. Cette année, à l’occasion de l’année de la littérature en Russie, le thème était Voltaire et la Russie, avec un accent sur le théâtre, où nous avons eu le plaisir de voir, sur la scène de la salle des réunions de notre nouveau batiment, votre Voltaire aux Délices.
Les matériaux des « Lectures voltairiennes » ont paru dans trois recueils d’articles portant le même titre. Les textes y sont publiés en langue originale, c’est-à-dire en russe et en français. Dès à présent, nous espérons les faire paraître tous les deux ans.
Merci beaucoup !
Et à présent quelques liens, pour nos lecteurs :
La Bibliothèque Nationale de Russie (version anglaise)
La Bibliothèque de Voltaire à Saint-Pétersbourg