Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07143.jsonl.gz/256

Auteure
Sabine Simkhovitch-Dreyfus est avocate et vice-présidente de la Commission fédérale contre le racisme (CFR) et de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI).
<email-pii>
Face à la montée des actes antisémites, force est de constater que la politique de prévention actuelle ne porte pas ses fruits. Des mesures au niveau national s’imposent, qui prennent davantage en compte les particularités des groupes visés.
En réaction à la recrudescence des manifestations antisémites au moment du débat sur les fonds en déshérence, la CFR avait publié en 1998 un rapport sur l’antisémitisme en Suisse. La prévention occupait une part importante dans le long catalogue des recommandations adressées au monde politique, à l’administration, aux mondes de l’éducation et du travail, de la science et de la recherche, des médias, de l’art, des Églises, de l’armée, de l’économie et de l’ensemble des associations. Bon nombre de ces recommandations portaient aussi sur des mesures propres à combattre les autres formes de préjugés et de discrimination. Force est de constater aujourd’hui que ces recommandations sont toujours d’actualité.
Quelques exemples :
L’État s’est-il donné les moyens financiers nécessaires pour lutter durablement contre le racisme et l’antisémitisme ?
A la fin du XXe siècle, les revendications des juifs en relation avec les fonds en déshérence ont eu un impact sur les attitudes antisémites et contribué à une augmentation des actes antijuifs. De tels actes étaient devenus très rares après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, on estime que 10% de la population suisse s’exprime de façon négative sur les juifs et que 11 à 15% des Suisses ont des réactions négatives stéréotypées à l’égard des juifs (étude « Vivre ensemble en Suisse 2010-2014). L’antisémitisme sévit au sein de la gauche et de la droite politique et dans certains milieux musulmans. Il se manifeste souvent en lien avec le conflit qui oppose Israël et ses voisins et, plus récemment, avec la recrudescence du populisme, dans une Europe qui peine à affirmer les valeurs qui ont présidé à sa fondation.
La majorité des manifestations antisémites se traduisent par des insultes, lesquelles sont le plus souvent diffusées sur Internet et les réseaux sociaux (rapports sur l’antisémitisme 2016 FSCI/GRA et CICAD). Ces canaux agissent comme caisse de résonnance pour des provocations de tout genre et provenant de courants minoritaires. Pour les prévenir et les combattre, il est indispensable de mettre en place des moyens appropriés à tous les niveaux, ce qui nécessite une véritable volonté politique.
La politique d’intégration mise en place dans les années 1990 sur la base de l’art. 121,
al. 1, de la Constitution fédérale constitue le socle de la politique suisse en matière de prévention. C’est dans la loi fédérale sur les étrangers que l’on retrouve les principes de cette politique, qui « suppose d’une part que les étrangers sont disposés à s’intégrer, d’autre part que la population suisse fait preuve d’ouverture à leur égard. » (art. 4, al. 3).
Il s’agit d’une tâche transversale « que la Confédération, les cantons, les communes, les partenaires sociaux, les organisations non gouvernementales et les organisations d'étrangers se doivent d’accomplir en commun» (art. 53, al. 5).
En matière de mesures contre la discrimination, le Service de lutte contre le racisme (SLR) se réfère essentiellement aux programmes d'intégration cantonaux (PIC) entrés en vigueur en 2014. Or, si la promotion de l’intégration des étrangers est effectivement une tâche importante, elle est en grande partie mal adaptée à la prévention de l’antisémitisme.
En effet, les près de 18 000 juifs de Suisse sont nés dans notre pays, souvent de parents suisses, et y ont fait leur scolarité. Ils n’ont donc pas besoin d’être intégrés. Tout en se sentant profondément suisses, ils tiennent simplement à conserver leurs particularités religieuses et culturelles. Cent cinquante ans après que les juifs ont accédé aux mêmes droits civiques que les autres citoyens suisses, il n’est pas normal que les mesures de prévention de l’antisémitisme passent par la politique d’intégration.
Sans nier les efforts des délégués à l’intégration, force est donc de constater que le cadre actuel est inadapté aux besoins d’une Suisse dont la population autochtone comporte de plus en plus de minorités de cultures et de religions différentes.
L’autre point faible de la politique actuelle tient aux restrictions budgétaires grandissantes qui affectent les politiques de prévention en général. Cette politique financière qui favorise souvent les besoins immédiats au détriment d’une vision durable relève d’une myopie regrettable. À terme, elle va nous coûter cher.
La prévention des actes antisémites et les manifestations de racisme ne sont évidemment pas seulement une tâche étatique. Elle incombe à tous, parents, enseignants, médias, personnalités politiques, partenaires sociaux et autres acteurs de la société civile.
Le rôle de la Confédération, des cantons et des communes est cependant essentiel lorsqu’il s’agit de mettre en place des mesures et d’encourager les attitudes et les dispositions favorables de la société civile et des particuliers.
Une compétence au niveau fédéral
Aujourd’hui, les appels à la haine et les attaques racistes et antisémites sont souvent diffusés – et rapidement relayés – sur Internet et les réseaux sociaux. Les supports techniques et les formes que prennent ces actes changent rapidement, tout comme leur contenu.
Il s’agit donc de mettre en place des mesures de prévention et des campagnes de sensibilisation au niveau national, et de proposer des instruments pour favoriser le bon usage des réseaux sociaux et des autres moyens de communication comme Internet.
Actuellement, la Confédération subventionne des programmes isolés. Avec la mise en place d’un service spécifique de prévention, flexible et réactif, ciblant essentiellement Internet et les nouveaux moyens de communication, on disposerait d’un centre de compétences commun qui bénéficierait aux cantons et aux communes.
La prévention ne s’improvise pas et doit être adaptée aux différentes formes de discrimination et aux vecteurs utilisés. Pour ce faire, la Confédération doit mettre en place un moyen de recensement fiable qui lui permette de déterminer les cibles prioritaires et l’impact des mesures prises. Laisser tout ceci à la seule compétence des cantons et à l’initiative d’associations, aussi louables soient-elles, ne suffit pas et manque singulièrement d’efficience.
La création d’un centre national permettrait la mise en place de campagnes attractives, notamment par le biais de logos, de teasers, d’images et de sons qui pourraient être relayés sur les sites des cantons et des communes et sur les réseaux sociaux. De telles mesures contribueraient à diffuser un message politique clair de la part de la Confédération.
Sensibilisation dans les écoles
Si les écoles relèvent de la compétence des cantons, il convient aussi de mettre en place, à l’échelle nationale, des moyens pédagogiques qui permettent de sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge et de donner aux enseignants des outils pour faire face à des situations difficiles et prévenir une escalade.
Les incidents portés à la connaissance des organisations juives actives sur le terrain montrent que les enseignants et les directeurs d’écoles sont souvent démunis face à une agression antisémite – verbale ou autre – entre élèves. Certains ont peur d’aborder des sujets touchant à la religion.
Or, les incidents racistes et antisémites sont justement une occasion pour aborder le sujet et favoriser l’échange entre les élèves sur leurs particularités. Apprendre aux enseignants comment communiquer sur le fait religieux sans glisser vers l’enseignement religieux fait partie des mesures qui doivent être généralisées par des politiques spécifiques.
Incitation et soutien pour les initiatives privées
Une bonne politique de prévention passe aussi par un encouragement des initiatives privées émanant des associations et des particuliers. Celui-ci englobe évidemment un soutien financier, mais aussi des mesures qui facilitent ces initiatives et renforcent leur visibilité.
Créer des réseaux, mettre à disposition des espaces, par exemple sur Internet, informer les bénéficiaires potentiels de ces mesures, créer un label sont autant de facilitateurs qui pourraient être mis en place.
Pour une politique fédérale ciblée
Une vraie politique de prévention de l’antisémitisme, mais aussi du racisme et des autres préjugés, implique de mettre en place une stratégie au niveau fédéral.
Celle-ci doit être indépendante de la politique d’intégration actuelle. Il ne s’agit pas d’intégrer des nouveaux venus, ni de demander à ceux qui sont nés ici d’abandonner leurs particularités. La lutte contre les préjugés passe au contraire par une meilleure connaissance de nos particularités respectives et par le respect des différences.
La minorité juive fait partie depuis longtemps de la population suisse ; elle a participé à la construction de notre pays en contribuant à sa vie sociale, politique et économique et continuera à le faire. Le devoir de la Suisse est de la protéger, comme toutes les autres minorités, contre les attaques qui la visent spécifiquement. Investir dans la prévention, c’est investir dans l’avenir de notre Suisse et œuvrer au vivre ensemble !
Quale politica adottare per lottare contro l’antisemitismo?
(version courte)