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L'héritage du christianisme face au XXIe siècle
Francis A. Schaeffer
Editions La Maison de la Bible Genève - Paris
8. La fracture en philosophie et en science
L'histoire de la philosophie, de la science et de la religion nous a permis, dans les pages précédentes, de comprendre la situation actuelle du monde intellectuel, culturel et politique, et comment y évoluer dans notre existence quotidienne. Dans le chapitre que nous ouvrons maintenant avec l'homme moderne et ce que j'appelle «la fracture», arrêtons-nous à la philosophie et à la science, et à leurs relations réciproques.
Alfred North Whitehead a vu dans toute l'histoire de la philosophie européenne une succession de notes marginales sur Platon. C'est probablement excessif, mais Platon a compris un élément capital, non seulement en théorie, dans le domaine de la pensée, mais sur le plan de la vie pratique: sans absolus, les choses individuelles, les particuliers, les détails qui nous entourent n'ont aucune signification. Prises individuellement, les pierres sur une plage sont des particuliers et les molécules qui les composent sont aussi des particuliers. La plage tout entière est un particulier. Je suis composé de molécules, et les molécules sont des particuliers; je suis donc un particulier et vous êtes aussi des particuliers.
Pour Platon, c'est sous l'universel, l'absolu, que tous les particuliers s'assemblent, et cet universel donne à l'ensemble une unité et une signification. Essayons d'appliquer cela au langage. Il existe de nombreuses variétés de pommes, et nous les récapitulons sous le nom générique de pommes, sans toutes les énumérer à chaque fois. Sans désigner non plus toutes les sortes de fruits, nous disons simplement les fruits.
La simple question du langage est dépassée. Il s'agit bien d'une réelle difficulté: comment unifier et donner une signification à tout ce qui existe? La position de Jean-Paul Sartre (1905–1980), qui a insisté sur ce problème, peut être résumée ainsi: un point fini est absurde s'il n'a pas de critère de référence infini. C'est dans le domaine de la morale que l'on comprendra le plus facilement cette conception: sans modèle moral absolu, on ne peut pas dire catégoriquement qu'une chose est bonne ou mauvaise. Nous appelons absolu ce qui s'appliquera toujours, une norme définitive ou suprême. Si l'on veut une morale et des valeurs réelles, un absolu est nécessaire. Sans absolu dépassant les idées des hommes, aucun recours suprême pour prononcer des jugements entre des individus et des groupes dont les critères moraux s'opposent, individus et groupes qui demeureront tout simplement abandonnés à des opinions contradictoires!
Pour que l'existence, la vôtre, la mienne, celle de tous les hommes, ait une signification, nous avons un besoin d'absolus qui ne soit pas limité à la morale ou à l'échelle des valeurs. Dans un sens plus profond, nous avons besoin d'absolus pour disposer d'une épistémologie solide – une théorie de la connaissance: comment savons-nous ou comment savons-nous que nous savons? Comment être sûrs que la connaissance que nous pensons avoir du monde en dehors de nous-mêmes correspond vraiment à ce qui existe? Toutes ces questions sont comme des couches successives plus profondes les unes que les autres; sans absolus, tout est perdu pour nous, la morale, les valeurs, le sens de l'existence et un fondement à la connaissance.