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par Emmanuèle RUEGGER
Sous le titre Rivoluzione ! le musée des beaux-arts de Zurich présente
jusqu’au 11 janvier 2009 des peintres italiens et suisses, de Segantini à Balla, qui se prévalent du Divisionisme.
Révolution en lumière
Comme les néo-impressionnistes français (Seurat, Signac), les divisionnistes italiens ont développé leur style en se basant sur les recherches des opticiens Michel-Eugène Chevreuil et Ogden N. Rood, selon lesquels les couleurs complémentaires juxtaposées en petites quantités produiraient de la lumière, si on les regarde de loin. Contrairement aux pointillistes français, les Italiens utilisent le trait, un trait plus fin et plus long que celui de Van Gogh.
L’un des divisionnistes qui connut le plus de succès est Giovanni Segantini (1858 – 1899). Formé à l’Academia delle Belle Arti di Brera, à Milan, comme la plupart des divisionnistes, c’est dans nos montagnes suisses, dans l’Engadine, qu’il trouva le plus d’inspiration. Il fut encouragé et exposé par Vittore Grubicy de Dragon (1851 – 1920), peintre lui-même, qui avait une galerie à Milan.
Vision sociale
Dans les années 1890, la pauvreté des simples gens avait augmenté au point que se forma une révolte. De nombreuses émeutes eurent lieu. Emilio Longoni (1859 – 1932) s’est servi du style divisionniste pour exprimer la colère du peuple, notamment dans la célèbre peinture de « l’orateur de la grève » (L’oratore dello sciopero). On voit au premier plan un ouvrier haranguer la foule, alors qu’au deuxième plan la police repousse avec violence la foule des manifestants. Trois ans plus tard, il peignit une œuvre encore plus forte, les « réflexions d’un affamé » (Riflessioni di un affamato). Un jeune homme pauvre regarde à travers une vitre à l’intérieur d’un restaurant où sont attablés des gens aisés. Ce tableau est d’une grande force d’expression, peut-être d’autant plus que le pauvre n’est pas un misérable et que les gens mangent dans un restaurant assez simple. Il manque peu et pourtant la frontière est infranchissable. La fenêtre est remarquable, transparente, faite de petits traits bleus et gris.
Un autre divisionniste qui traita des sujets sociaux est Angelo Morbelli (1853 – 1919). Il dénonça par exemple dans plusieurs peintures le travail dur des femmes qui récoltaient le riz en tant que simples journalières. Si les petites plantes brillent autant sous le soleil, c’est parce qu’elles ont été peintes avec la technique du divisionnisme. Dans une série de cinq tableaux, il dénonça aussi l’isolement des personnes âgées comme dans Il natale dei rimasti. Là aussi se rencontrent vision sociale et travail sur la lumière dans un contraste saisissant.
Allégorie
Il y eut ensuite une génération plus jeune de divisionnistes, menés par le génial Giacomo Balla (1871 – 1958). Au début, il partagea les préoccupations sociales des aînés, par exemple dans sa toile d’un grand modernisme, « la faillite » (Fallimento). Il limite l’espace du tableau au bas de la porte fermée de l’entreprise qui a fait faillite. L’homme est absent du tableau, mais sa trace est omniprésente : il y a les graffitis faits à la craie sur la porte de bois sombre. Trace écrite : le message coincé dans la fermeture de la porte. Jusqu’au crachat sur la route. Les murs et le trottoir peints en style divisionniste sont rendus à partir de traits bleus et jaunes.
En 1910, Balla et ses acolytes Boccioni (1882 – 1916), à qui l’on doit des champs divisionnistes d’une grande modernité, et Carrà (1881 – 1966) auteur de scènes peuplées dans les villes, publient le Manifeste de la peinture futuriste. Effectivement, les villes en construction remplacent les champs chez Boccioni et Balla peint l’œuvre emblématique Lampada. Les traits qui redonnent la lumière sont divisionnistes mais le sujet est bel et bien futuriste : la lumière électrique d’une lanterne l’emporte sur la lumière naturelle.
Les peintres tessinois qui ont fait leur formation à l’Academia delle Belle Arti di Brera, Eduardo Berta (1867 – 1931) et Luigi Rossi (1853 – 1913) ont également été influencé par le divisionisme. Berta se rendit célèbre par un très bel enterrement en blanc, Funerale in bianco, dans la neige. Luigi Rossi se préoccupa des conditions de travail des paysans notamment dans Il lavoro, grande fresque de faneurs, mais ses peintures pouvaient aussi être allégoriques (Il canto dell’aurora). Giovanni Giacometti (le père d’Alberto) tient une place particulière parmi les divisionnistes. D’une part il fit sa formation à Munich, d’autre part son pinceau oscille entre le trait et la tache. Nous lui devons néanmoins des tableaux pleins de lumière.
L’année prochaine à la même date (en 2009 – 2010), le Kunsthaus de Zurich proposera une exposition des toiles de Georges Seurat. Forts de la découverte des divisionnistes, nous pourrons les comparer au pointilliste…
Emmanuèle Rüegger
Jusqu’au 11 janvier.