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On ne sait pas vraiment où elle est mais depuis ce week-end, on peut la voir partout. Peng Shuai était à table samedi, devant un verre de rouge et des amis très gentils (dont un a tout filmé), Peng Shuai était à un tournoi de tennis dimanche, à lancer des balles aux enfants et des sourires aux puissants (dont un a tout photographié), puis elle était en visio avec le président du CIO, dimanche soir, pour une autre rencontre improvisée:
On ne sait pas vraiment où elle est, encore moins ce qu’elle fait, et pour tout dire, on ne sait pas qui elle est. A travers elle, c’est une vérité que le monde entier recherche. La vérité sur un viol attribué à un ex-ministre en activité, aujourd’hui septuagénaire, et sur les conclusions que pourrait en tirer, au XXIe siècle et à l’ère de l'homme bon, le régime politique chinois - qui se contente pour l'heure de nier la disparition de Peng Shuai, ou toute autre mesure de rétorsion.
Peng Shuai n’est peut-être pas le sujet ici, mais au moins est-elle l’objet d’une attention que les foules lui avaient injustement refusée, au temps de sa grandeur (demi-finale de l’US Open 2014), au prétexte de prévenir un péril jaune.
Nous l’avions interviewée le 18 janvier 2007 à Melbourne, dans une pièce de trois mètres sur quatre (à vue de nez pointu) où la première rangée de chaises servait de pare-feu contre la chaleur humaine. Peng Shuai n’avait que 21 ans, elle cognait de toutes ses forces, enchaînements inlassables de gauche-droite, et venait de perdre contre Patty Schnyder. Elle frappait à deux mains, toujours, comme si elle se refusait à lâcher prise. Elle semblait portée par une envie de réussir mais, en public, elle s’en ouvrait peu, poings fermés et mâchoire serrée, colères rentrées.
Ce jour-là, elle était accompagnée de Zheng Jie, première Chinoise à atteindre une demi-finale de Grand Chelem, et d’une traductrice de peu de mots, chiche en simagrées, cinquante kilos de sang-froid sous des raideurs de mère supérieure, à exiger que les questions portent exclusivement sur le tennis - on obtiendra tout de même de Zheng Jie qu’elle est la fille unique «d'un restaurateur et d'une maman».
Peng Shuai, sous des airs un peu timides, semblait plus causante. Les commérages de machine à café la disaient déjà insoumise. Timea Bacsinszky, qui l’a affrontée trois fois (autant de défaites), confirme:
On l’a dite endoctrinée par un coach taïwanais anticommuniste à l'âge de 18 ans, le temps d'un stage en Floride - une première pour une Chinoise. A peine rapatriée, Peng Shuai a menacé de quitter la grande armée des cogneuses en jupettes et a créé un esclandre en conférence de presse:
Sans doute avait-elle payé cette audace de quelque privation. «Elle était souvent blessée», fait remarquer Timea Bacsinszky. Longtemps absente, déjà. Mais à l’époque, personne ne cherchait la vérité.
Issues de la filière académique, les joueuses chinoises partageaient tout: leur temps, leur argent et leurs secrets. Elles vivaient ensemble, deux par chambre, murées dans le silence. Pour sortir de cette monotonie, Na Li a fini par épouser son coach, ce qui lui a donné le droit de partager sa couche. Zheng Jie l’a imitée un an plus tard. Pas Peng Shuai.
Les Chinoises faisaient du tennis, à défaut d'en jouer - car ce n'était pas une partie de plaisir, même si l'intention y était. Elles reversaient leurs gains au gouvernement qui, en échange, s’acquittait des frais - beaucoup d’argent pour des chambres à deux lits et des repas précuits à la cantine. «Mais le gouvernement nous verse une prime en cas de bonnes performances», avait précisé Zheng Jie, dont la donation «spontanée» aux victimes du tremblement de terre du Sichuan, quelques années plus tard, fut accueillie comme la preuve manifeste d’une générosité folle, totalement folle...
Na Li, 1,4 million de dollars de gains, n’avait pas encore accumulé assez de primes pour acheter «un joli sac à main».
Bon gré mal gré, les Chinoises étaient des fonctionnaires de la rixe sportive auquel le régime promettait un avenir glorieux, une emprise sur le tennis moderne et ses starlettes de colifichet, juste bonnes à couiner leur souffrance au monde entier. De son amie Zheng Jie à sa grande rivale Na Li, dont elle rejetait la domination autant que l’extravagance, Peng Shuai fut la première à prendre des libertés. Peut-être parce que rien ne lui fut donné: opérée du cœur à 12 ans et proche de devoir arrêter; enfermée dans un rôle de prodige à 20 ans et pas loin de fuir. «Son manager la désignait comme la prochaine Sharapova», se souvient Timea Baczinszky.
Fille unique d’un policier et d’une maman, mais après? Timea Baczinszky est inquiète: «Je ne sais pas ce qu’elle est devenue mais je l’ai suffisamment côtoyée, je l'ai connue assez sincère et vraie, pour penser que son histoire n’est pas du pipeau. Oui, je voudrais bien savoir où elle est en ce moment. Je rencontre Thomas Bach vendredi et je me réjouis de lui demander des nouvelles.»
Le Conseil fédéral a tranché: il n'enverra aucun de ses représentants aux Jeux olympiques de Pékin. Comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, pour ne citer qu'eux. Mais la raison, officielle du moins, n'est pas la même que celle de ces deux pays qui boycottent le gouvernement chinois pour sa politique envers les minorités, ouïghoure notamment.