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Si à 50 ans tu n’as pas ton documentaire en streaming, tu as raté ta vie. De Pelé à Griezmann, de Parker à Jordan, que valent ces œuvres souvent hagiographiques?
Il paraît que Zlatan Ibrahimovic espérait une sortie en salle de son documentaire «Becoming Zlatan», mais cette prétention s'explique assez facilement, en une seule réplique: «Je vaux plus que 24 joueurs réunis», calcule le Suédois dans un passage du film.
Les documentaires sportifs sont devenus le fond de commerce de Netflix et Amazon, où ils donnent une dimension romanesque à des carrières souvent brillantes, parfois sans autre forme d'éclat, jusqu'à des personnalités très effacées (Varane: était-ce bien nécessaire?).
Ils ont leur documentaire
Netflix: Pelé, Nicolas Anelka, Zlatan Ibrahimovic, Antoine Griezmann, Michael Jordan, Tony Parker, Ayrton Senna, Vince Carter, Conor McGregor (etc).
Amazon Prime: Diego Maradona, Raphaël Varane, Sergio Ramos, Steven Gerrard, Andy Murray, Naomi Osaka (en tournage), Tidalium Pelo, Johann Zarco (etc).
Ces documentaires posent question, notamment une: sont-ils une méthode de narration, un outil de communication, ou possiblement les deux? En d'autres termes, du cinéma ou de la propagande? La perception, au final, semble intimement liée au regard que chacun pose sur le sujet, regard de cinéaste, de consommateur ou de fan.
Le regard critique
«The Last Dance», blockbuster de Netflix, est l'exemple même du trouble affectif qui peut surgir à l'angle d'un plan-séquence, entre l'envie de s'engouer pour le héros et le doute sur sa bonne foi. Michael Jordan y apparait très à son avantage, en vieux fumeur de Havane, gagneur obsessionnel et colérique, pas peu fier d'avoir été «un sombre connard», selon les termes plus ou moins affectueux d'un ex-coéquipier.
Durement négocié avec Netflix, le contrat stipule que Jordan a tous les droits: un droit de regard sur les images, un droit de réponse sur les répliques, un droit d'auteur sur les revenus. «The Last Dance» est un hommage aux Chicago Bulls des années nonante mais il devient rapidement une ode à son coproducteur.
«Ce film est divertissant mais nous, ses coéquipiers, savons qu’à peu près 90% de ce qui y est raconté est bidon»
Horace Grant, ex-Chicago Bulls
Comme Jordan, Ibrahimovic ou Varane, les sportifs ont compris les bénéfices qu'ils pouvaient tirer d'un film à leur gloire, fut-il très intrusif: ils y voient un moyen imparable de redorer une image fade, lissée par les codes de la communication institutionnelle, tout en conservant une maîtrise absolue de ladite image.
«Le résultat est toujours incomplet, souvent décevant, parfois mièvre et finalement frustrant»
Le Temps
Varane: destin de champion
Disons-le toutefois: l'oeil critique est vite ébloui par ces images reluisantes, inédites et fascinantes. «The Last Dance» envoie des dunks sur fond de Pearl Jam et de Puff Daddy, totalement entraînant. «Pelé», le dernier documentaire de Netflix, dévoile l'homme derrière le mythe, un homme vieux et affaibli, gentiment vénérable, très différent du marchand de savonnette qu'il a pu devenir un temps.
Le regard neutre
Si l'œuvre reste profondément hagiographique, elle y met donc les formes.
«Une pravda avec du style, du talent et beaucoup de moyens»
Le magazine So Foot
La mauvaise foi s'estompe peu à peu sous les jeux de lumière. Il finit même par s'installer une forme d'indulgence, voire de complicité, entre le spectateur facilement gogo et le producteur forcément mégalo.
L'avis de l'expert
Thierry Jobin, directeur du Festival international du film de Fribourg (Fiff).
«Nous avons le même problème avec les documentaires sportifs qu'avec les deux films consacrés à DSK: celui qui a été réalisé avec lui et celui qui a été réalisé sans lui ne disent pas du tout la même chose. Lequel croire?»
«Ces documentaires sont l'héritage de la télé-réalité, dans la veine des Kardashian qui s'auto-filment. Ils restent relativement intéressants. Les images sont souvent sublimes, les récits captivants. Au départ, si une personne porte de l'intérêt à un tel sujet, elle n'a pas spécialement vocation de poser un regard critique.»
Thierry Jobin.
«Il y a un certain plaisir, ici, à gober tout ce qu'on nous raconte. On sait ce que l'on ''manger''. Pareil quand on regarde ''La dernière tentation du Christ'' par Mel Gibson: on ne s'attend pas nécessairement à de la modestie. Ces films sont là pour faire rêver les gens et donner du bonheur... aux sponsors. Dans ''The Last Dance'', on veut voir le Michael Jordan légendaire, pas celui qui va aux toilettes. Personne n'est dupe de l'objectif recherché.»
Il y a tout lieu de croire que ces documentaires continueront de se multiplier, pour les besoins de la propagande et pour la joie du peuple dévot. Plus fondamentalement, ils marquent un changement de paradigme dans la diffusion de l'information sportive, quelle qu'en soit la forme, pour opérer une transition lente, inexorable, du monde journalistique à la production indépendante.
«Chaque sportif se tranformera bientôt en média. Le documentaire n'est qu'un vecteur parmi d'autres»
Elio Sabo, agent en communication pour sportifs
Parce que derrière Netflix et Amazon Prime, derrière les blockbusters, il existe des centaines de mini-documentaires sur Youtube...
Le regard malin
Le phénomène s'est étendu à des sportifs de réputation modeste, essentiellement connus de leur propres mères, ou à de simples projets personnels. Raphaël Varane ne prétend pas le contraire: il a réalisé «Destin de champion» pour son fils. D'autres (beaucoup d'autres) l'ont fait pour leurs sponsors.
L'avis de l'agent
Elio Sabo, fondateur et directeur de Stax Sports, spécialiste de la communication pour sportifs, producteur de nombreux documentaires et podcasts, classé par Forbes dans le top 30 des «moins de 30 ans» les plus influents de Suisse.
«Les algorithmes ont poussé les sportifs vers ce type de démarche. Face aux médias traditionnels, ces mêmes sportifs ne disent que des banalités car ils ont peur d'être mal compris. Ils ne prennent pas position, ils n'expriment jamais rien de personnel. Du coup, une fausse distance se crée avec leur public, où ils apparaissent comme des corps sans âme.»
Un scoop mondial
Pour la première fois, le footballeur anglais Jack Wilshere révèle les raisons de ses absences répétées à Arsenal. Un documentaire produit par l'équipe d'Elio Sabo.Vidéo: YouTube/Athlete's Stance
«Les documentaires permettent de rétablir une certaine connexion. Ils ouvrent les rideaux de la maison et donnent accès à l'intime, à l'humain. L'athlète crée une proximité avec le public mais en gardant le contrôle de son message, sans intermédiaire.»
«Ces documentaires ne sont pas forcément objectifs. Mais les médias non plus... Je pense que, peu à peu, la pratique va se démocratiser. Les athlètes seront tous des petites entreprises de médias à part entière, des youtubeurs et des blogueurs, caméras à la main. Ils produiront du contenu totalement exclusif pour leurs milliers de followers, sans passer par les médias... qui les relaieront.»
Et pour finir, une sélection subjective de docus
«Diego Maradona»
Un film troublant sur les années napolitaines du «Pibe de Oro», réalisé par Asif Kapadia. Des images d’archives jamais exploitées, sobrement accompagnées de témoignages «off» de Maradona et son entourage.
«Senna»
Signé du même Asif Kapadia, avec la même démarche artistique et la même élégance de s'effacer derrière le sujet.
«When we were kings»
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