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Qui peut s'enorgueillir, à 65 ans, d'avoir réussi à traverser l'Atlantique pour investir les écrans de télévision américains ?
Le Concours Eurovision de la Chanson ! Créé en 1956, il s'apprête en effet à débarquer aux États-Unis sous le nom d'American Song Contest, dans le sillage d'un accord conclu entre NBC et l'Union Européenne de Radio-Télévision (UER), qui a conçu le format du concours.
Aujourd'hui encore c'est l'UER, dont je suis fière d'être la présidente, qui produit l'Eurovision et qui a surmonté de nombreux obstacles, en raison de la pandémie, pour pouvoir l'organiser ce samedi 22 mai à Rotterdam.
À première vue, le Concours Eurovision possède tous les atouts nécessaires pour faire recette aux États-Unis : il verra s'affronter des artistes venus des 50 États et des 5 territoires américains, ainsi que de Washington, qui donneront à n'en pas douter des prestations étincelantes dans une émission d'excellente facture. Son concept est cependant bien éloigné de ce qui se fait habituellement à la télévision, au pays de l'Oncle Sam.
Car lorsque le concours a vu le jour, c'était surtout pour faire œuvre de pionnier en matière de coopération internationale et pour repousser les limites techniques d'une retransmission en direct. Ce n'est qu'ensuite que l'Eurovision a pris de l'ampleur.
À bien des égards, cette montée en puissance du CEC, qui comptait à peine sept pays participants lors de sa première édition avant d'en réunir 22 en 1989, puis de s'ouvrir aux pays de l'ancien bloc soviétique jusqu'à rassembler aujourd'hui 39 nations, fait écho aux bouleversement politiques du Vieux Continent.
Le Concours Eurovision de la Chanson a en effet toujours été le reflet du visage et des valeurs de l'Europe, ainsi que de leurs évolutions. Au début des années 90, il a permis de mettre en lumière des artistes de l'ex-Yougoslavie, alors même que les combats faisaient encore rage dans les Balkans. Il s'est aussi ouvert à de nouveaux pays comme l'Estonie et la Lettonie, plus de dix ans avant que ceux-ci n'adhèrent à l'UE.
Chaque année, lorsqu'un pays participe au concours c'est sa fierté nationale qui est en jeu. Mais loin d'être d'un simple télé-crochet, l'Eurovision est avant tout un formidable divertissement, dans lequel la dimension lucrative importe peu : le gagnant n'a aucun gros lot à remporter, il se voit simplement remettre un trophée. Il vit cependant un moment de gloire exceptionnel, sans oublier que le radiodiffuseur public qu'il représentait a ensuite une opportunité unique de montrer ce dont il est capable, en organisant l'édition suivante du CEC.
L'Eurovision peut aussi être un formidable tremplin vers la gloire et la fortune, comme en témoignent les parcours du groupe Abba (vainqueur du CEC 1974) et de Céline Dion (couronnée lors de l'édition 1988, à laquelle elle représentait la Suisse). C'est aussi la célébrité qui, à n'en pas douter, attend les participants. Chaque année, le concours rassemble en effet près de 200 millions de téléspectateurs dans la quarantaine de pays où il est diffusé.
Il y a quelque chose dans l'Eurovision qui se rapproche de l'esprit olympique : l'important c'est de participer, pas nécessairement de gagner.
Cette année en particulier, l'esprit de coopération est à son paroxysme. L'UER a en effet mis un point d'honneur à surmonter les problèmes posés par la pandémie car en 2020, pour la première fois de son histoire, l'Eurovision n'avait pas pu avoir lieu.
Notre Union a donc uni ses efforts à ceux de NPO, le radiodiffuseur hôte, pour planifier toutes les éventualités et faire en sorte que le concours puisse se dérouler quoi qu'il arrive.
Nous savons par ailleurs que pour la première fois depuis la création de l'UER, en 1950, un grand nombre de ses Membres, radiodiffuseurs européens de service public, voient leur indépendance menacée. Cette année plus que jamais, nous nous devions par conséquent de montrer ce que soutien mutuel et collaboration internationale veulent dire.
Ces menaces ne sont pas seulement exercées par des partis politiques désireux de réduire à néant les médias indépendants de leur pays pour se maintenir au pouvoir, même si cette question se pose avec une acuité particulière en Pologne, en Hongrie, en République tchèque et ailleurs. Ces menaces proviennent également des grandes plateformes en ligne, qui tirent profit d'un environnement largement dérèglementé pour monter en puissance et concurrencer les médias européens.
Certes, il faut reconnaître qu'elles produisent des programmes de grande qualité, mais de la même manière que l'émission America’s Got Talent a peu en commun avec le Concours Eurovision de la Chanson, ces programmes sont très éloignés des contenus des radiodiffuseurs de service public, lesquels assument une mission culturelle.
Si nous attachons autant d'importance au concours et à sa dimension unique, fédératrice et intemporelle, c'est parce que nous savons que s'il devait être produit par des radiodiffuseurs placés sous la coupe de politiciens populistes ou par des plateformes avides de profits, l'Eurovision ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui, ni même demain.