Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06890.jsonl.gz/1141

28/06/2012
Le libéralisme « humaniste », une philosophie politique en action
Le libéralisme « humaniste », une philosophie politique en action
Comme c'est les vacances, j'ai enfin le temps de lire quelques livres, activité dont je suis fort tristement généralement privé par la vampirisation temporelle que représente l'étude universitaire.
Ainsi, après avoir lu l'amusante œuvre de Boudon sur les vils schémas explicatifs que le marxisme, folle et délirante théorie du complot selon lui, aurait implanté dans l'esprit des intellectuels organiques, j'ai décidé de me confronter à quelque chose de plus fondamentalement important.
En m'attaquant à « Libéralisme » de Pascal Salin, professeur d'université d'économie, je me suis proposé de confronter sans complaisance mes convictions avec une description de plus de 400 pages de l'idéologie la plus opposée qui soit à la mienne : celle du libéralisme « humaniste ».
C'est par cette appellation que Pascal Salin décrit, en bon disciple de Hayek, le libéralisme qu'il défend. Ce libéralisme se veut un libéralisme « humaniste » car se fondant sur la véritable nature humaine de l'être humain. Cette prétention à la connaissance ontologique véritable fonde sa pensée libérale et s'oppose au consensus idéologique du libéralisme utilitariste qui privilégie une approche pragmatique et non axiologique de l'organisation humaine.
Nos conceptions ontologiques fondent-elles nécessairement nos idéologies ?
Et dans ce cas, comment peut-on prétendre détenir la conception la plus juste ?
On peut en tout cas proposer un schéma d'influences sur la formation de ses conceptions idéologiques :
socialisation & éducation - > valeurs (axiologie) - > conceptions de la nature humaine (ontologie) -> vision du monde -> projet de société - > articulation politique (collectivo-organisatonnelle) - > idéologie politique
Mais ce que fait Pascal Salin, ce n'est pas seulement d'appliquer sa vision de la nature humaine à l'ensemble de l'humanité, mais c'est de généraliser un idéal-type extrapolatoire des comportements individuels économiques à l'action humaine en soi. C'est un raisonnement abusif, car absolutiste.
Pascal Salin prétend donc comme tous les idéologues libéraux n'être qu'un observateur avisé de la nature humaine, alors qu'il formule des fondements politiques (propriété privée des moyens de production, liberté négative absolue, liberté de marché totalisante) qui n'ont rien de naturels.
Il n'y a pas de « droit naturel », seulement une construction sociale et politique d'un système juridique et institutionnel.
On retrouve chez l'auteur toute la dérive libertarienne totalitaire : haine de la démocratie, de l'organisation collective (c'est à dire de l’État), dégoût de l'égalité (et même de l'équité), incompréhension de la solidarité, négation de la justice sociale.
Mais ce qui est beau chez Salin, c'est qu'il a pris position.
Un discours tranché vaut en effet dix discours craintifs et peureux.
Et puis, Salin est conscient que sa philosophie politique est une philosophie en pleine guerre idéologique.
Ce qu'on appelle, à tord ou à raison, l'ultra-libéralisme (ou le néo-libéralisme) est aujourd'hui en phase de confrontation avec les social-libéraux et autres libéraux utilitaristes.
Face à l'expansion de l'influence intellectuelle, morale, culturelle, idéologique, et politique, de ce véritable libéralisme « humaniste », j'ai eu raison de revenir au socialisme, seule idéologie politique capable de construire un contre-modèle réaliste mais offensif au capitalisme, et seule à même de servir de rempart idéologique pour les populations et les classes subissant les conséquences de cette guerre idéologique (dont l'impact se traduit concrètement économiquement).
Je n'ai lu que plus de 200 pages de cette œuvre de Salin, mais je peux d'ores et déjà présenter quelques éléments où l'auteur et moi-même sommes en parfaite opposition.
1. Le caractère minoritaire des investisseurs privés
Croire que le marché, ou les marchés, ou encore la finance, sont des entités comprenant l'ensemble des individus est une absurdité empirique. C'est pourtant une des bases du libéralisme...
En effet, le marché des investisseurs ne représente qu'un ensemble très minoritaire d'investisseurs privés ou institutionnels, et non la majorité de la population. Concrètement, 0,2% de la population mondiale possède 50% de la capitalisation boursière.
2. Le déséquilibre des flux de l'offre et de la demande
L'équilibre entre demande et offre n'est pas la panacée. En réalité c'est la demande la plus rentable qui détermine l'offre. Pourtant, la demande la plus rentable n'est pas forcément la plus souhaitable collectivement. Ainsi les fonds investis dans la recherche sur l'acné sont-ils plus élevé que les fonds investis dans la recherche sur Alzeihmer. De même à Genève la demande en logements de luxe détermine l'offre en construction de logements et péjore de cette manière la construction de logements pour les classes moyennes et précarisées.
Par ailleurs, l'offre futile (donc écologiquement non souhaitables) peut déterminer la demande en la manipulant par la publicité et le marketing. Il y a dans ce cas gaspillage de ressources par mauvaise allocation.
L'économie planifiée permet de déplacer des ressources d'un secteur à un autre secteur et brise ainsi les limites de la loi du profit privé. La collectivisation du profit ouvre la voie au développement des secteurs socialement souhaitables, même si déficitaires.
3. L'efficacité des incitations dans un régime collectivistes
Le libéralisme prétend bêtement et de manière simpliste qu'il est nécessaire de modifier la nature humaine de l'être humain pour que le collectivisme fonctionne.
Mais c'est mécomprendre la variété de collectivismes qui existe. Le socialisme tel que je l'envisage (et c'est une des raisons pour lesquelles certains communistes et anarchistes n'aiment pas tellement ma philosophie politique) maintient les incitations à la production.
Ainsi le coordinateur (aujourd'hui manager) peut perdre sa fonction si son entreprise est déficitaire ou improductive (en regard de la norme productive dans son domaine), ce qui est une incitation suffisante pour remplacer celle du profit résiduel privé.
Quant aux salariés (ET aux coordinateurs), l'incitation réside dans la différence salariale variable, car un écart salarial équitable (1 pour 5) reste une motivation au travail.
Ajoutons que l'autogestion dans l'organisation du travail, c'est à dire la participation des travailleurs à la prise de décision collective concernant une entité économique est un processus de responsabilisation, incitation à s'investir, et non un processus de désengagement.
4. La liberté réelle
Enfin, l'auteur fait les mêmes erreurs faciles que des générations de libéraux avant lui en prétendant que la liberté contractuelle est une liberté réelle, et non pas uniquement une liberté formelle.
Pourtant, il est évident que la nécessité de vivre (ou de vivre bien, selon des normes socialement construites) contraint l'individu au travail non choisi. Le fondement du capitalisme est donc la coercition, alors que le fondement du socialisme est la liberté.