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Date du crime: 24 novembre 1886. Lieu du crime: Tribunal de district de Zurich. Les faits: une femme au tribunal. Le scandale est parfait. Car Emilie Kempin-Spyri, nièce de la célèbre Johanna Spyri, n’est pas convoquée comme témoin ou comme accusée ; elle est la première femme suisse à plaider en propre un cas, un litige de loyer. Mais le tribunal de district se rebelle (une femme!) et rejette sa requête. En tant que femme, elle ne peut pas plaider en justice, car elle n’a le droit de citoyenneté active. Emilie Kempin-Spyri a encore l’esprit de lutte: elle porte son cas au Tribunal fédéral. En vain. Le principe de l’égalité de traitement n’impliquerait aucunement que les sexes soient égaux en droits, telle est la justification du refus. Toute autre interprétation serait en contradiction avec toutes les analyses historiques et serait « aussi osée que nouvelle ». Mais qui donc est cette femme intrépide?
Emilie Kempin-Spyri est née le 18 mars 1853 à Altstetten (ZH), fille d’un pasteur. Lorsque, suite à des circonstances imprévues, elle doit supporter de manière inattendue la charge financière des cinq membres de sa famille, elle fait un choix de carrière peu conventionnel, qui provoque la rupture avec son père. Elle, la mère de trois petits enfants, déjà âgée de 30 ans, passe son examen de maturité et entame des études de droit à l’Université de Zurich. Elle obtient son diplôme seulement deux ans plus tard, en 1887, l’une une des premières femmes juristes en Europe. En revanche, sa première soutenance de doctorat déposée en avril 1891 est refusée au motif que les thèses d’habilitation sont réservées aux hommes.
Après que l’Université de Zürich ait refusé de la nommer en tant que chargée d’enseignement, la juriste émigre avec sa famille à New York où elle fonde le «Women Law College». Le nouveau chapitre qui commence sera court. Elle réussit à s’établir mais son mari retourne en Suisse. Il ne peut pas s’acclimater aux États-Unis. Elle le suit une année plus tard ; à partir de là, tout va se dégrader.
Elle fonde sa propre école privée de droit à Zurich et donne des cours. Mais l’école rencontre des difficultés, et les soucis financiers augmentent. Emilie Kempin-Spyri n’abandonne pas encore. Par dérogation, elle obtient finalement le droit d’enseigner à l’Université de Zurich, mais ses cours sont boycottés par la plupart des étudiants. Idéaliste, Kempin-Spyri crée le journal « Frauenrecht » (Droit des femmes) dans lequel elle propose des réformes du droit suisse. Elle fonde également le «Frauenschutzverein» (Association pour la protection des femmes) pour améliorer la position des femmes dans la société.
Après que l’Université lui ait à nouveau refusé son diplôme en raison de son statut de femme, elle met fin à son difficile mariage en se séparant de son mari en 1896, place ses enfants et déménage à Berlin. Elle s’y sent bientôt mal: «Je suis complètement démunie et seule; séparée de mon mari depuis des années, mes enfants sont dispersés dans le monde, les contacts avec mes amis et ma famille rompus… Ma famille s’est… détournée de moi.» Elle subit une crise des nerfs et est transférée par la suite à la maison de santé Berolinum à Berlin-Lankwitz. En 1898, elle est placée sous tutelle. Une année plus tard, elle est transférée à la clinique psychiatrique Friedmatt à Bâle. C’est ici qu’elle meurt, appauvrie et seule, en 1901 suite à un cancer du col de l’utérus. La question de savoir si elle était vraiment psychiquement malade est encore aujourd’hui l’objet de controverses. Mais c’est en vain qu’elle lutta pour sa réhabilitation.
L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse, les Editions Slatkine et Le Temps. A précommander ici