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À la fin de son passionnant livre d'érudition sur le Légendaire au dix-neuvième siècle paru en 1997, le docteur Claude Millet propose comme perspective le morcellement à l'infini du légendaire – et son intériorisation: ce qu'on pourrait nommer sa psychologisation. Et de s'appuyer surtout à cet égard sur Émile Zola, parfois ambigu d'une manière réellement intéressante.
Mais j'ai été surpris qu'elle n'ait pas projeté une autre possibilité pour le vingtième siècle, comme si cette ligne de Zola était devenue la seule possible ensuite, ce que je ne crois absolument pas. André Breton a clairement dit qu'il voulait créer des mythes nouveaux – en s'appuyant sur le peuple, donc ayant une valeur collective. Et rebondissant sur le thème de la sorcière chère à Jules Michelet – de la femme comme contenant en elle l'âme nationale, l'âme du peuple au sens élémentaire –, il a donné corps, en quelque sorte, à l'allégorie de Marianne en brodant sur Mélusine – et en la liant à l'âme de Paris, et de son peuple ouvrier. Mieux encore, il s'est lié à De Gaulle à l'époque où il vivait à New York – je veux dire qu'il s'est rallié aux gaullistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Or, Arcane 17, où il évoque Mélusine, a précisément été écrit en Amérique du Nord.
C'est à New York, encore, qu'il a rencontré son futur disciple Charles Duits, effectivement citoyen américain, quoique francophone: il avait passé son enfance à Neuilly-sur-Seine. Or, Duits a prolongé la réflexion de Breton sur la France comme Maison Animique, et a justement glorifié De Gaulle, qui selon lui en était l'émanation, et l'incarnation. Il y a bien eu retour de l'idée nationale fondée dans le monde spirituel divin, et dans ses mémoires De Gaulle l'a confirmé, en invoquant la madone des églises et la princesse des contes – finalement autres mélusines, quoique plus classiques – comme signifiant pour lui la personne de la France.
Pourquoi insister sur le lien avec l'Amérique du Nord, demandera-t-on? Soyons réalistes. L'idée nationale, De Gaulle l'a suscitée, sans doute, contre un mouvement d'uniformisation venu des États-Unis. Mais il l'a suscitée grâce à la puissance américaine, qu'il a invoquée dès le lendemain de l'Armistice pour reprocher à Pétain de l'avoir signé: dans un discours diffusé depuis Londres, il a annoncé l'entrée en guerre des États-Unis, qui grâce à leurs ressources mécaniques, disait-il, vaincraient bientôt l'Allemagne. Seuls les Français obstinés dans leur idée de prééminence face aux Anglais ont pu se soumettre à Hitler. De Gaulle était pragmatique, et il ne faut pas, naïvement, surévaluer l'importance de son indépendance d'esprit face aux Américains (qui l'acceptent aussi du Texas), ou face aux Anglais (qui l'acceptent aussi de l'Écosse). La France fait bien partie de l'ensemble occidental, et De Gaulle même rappelait constamment que les Américains étaient ses alliés.
Je reviendrai ultérieurement sur ce que cela signifie culturellement – et, au-delà du surréalisme d'André Breton, encore très marqué par la Troisième République, comment, après la Seconde Guerre mondiale, la science-fiction, en France, s'est durablement américanisée.