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La satisfaction notoire que le voyage à Paris a causé au Comte de Romanones est due surtout au fait d’avoir pu réaliser son programme de visiter dans le temps le plus réduit, les personnes qu’il désirait rencontrer, bien que son arrivée à Paris coïncida avec celle du Roi d’Italie. C’est ainsi qu’il put voir le Président de la République, le Roi Victor-Emmanuel, avec lequel il s’entretint pendant une demiheure, principalement des questions de la Méditeranée. En outre, il eut deux entrevues avec le Président Wilson, et plusieurs autres avec Clemenceau, Pichon, Sonnino et Orlando.
La plus importante entrevue fut la première qu’il eut avec le Président Wilson. On ignore exactement le cours et la portée de cette conversation; seulement en prêtant une grande attention aux commentaires que le Comte de Romanones a exposés dans l’intimité sur cet entretien, on en déduit que le Président des Etats-Unis paraît disposé à accorder à l’Espagne le meilleur traitement possible dans tous les traités de commerce à concerter; il va même jusqu’à indiquer la possibilité de concéder des avantages exceptionnels et le Comte de Romanones ne se dissimule pas qu’il faut y voir une grande habileté des Etats-Unis en prévision de la future concurrence anglo-américaine. Il a pu observer de même que les Etats-Unis accorderont des avantages exceptionnels pareils également au Gouvernement italien.
Wilson se montrerait favorablement disposé en ce qui concerne l’indemnité qu’il y aurait lieu d’accorder à l’Espagne pour les préjudices que lui a causés la guerre sous-marine. Il est chose décidée, paraît-il, qu’en dépit de la résistance du Gouvernement italien, les vapeurs allemands récemment saisis en Espagne, commenceront très prochainement à prêter service pour le transport de vivres à destination des ports qu’indiquera le Comité Interallié de Londres. Passé un délai prudentiel de six ou sept mois, ces vapeurs passeront probablement à être de fait et de droit, la propriété de la Marine espagnole. Il sera accordé également à l’Espagne, comme indemnisation, une partie importante du reste du tonnage allemand ancré dans les ports espagnols. Les traités de commerce avec la France et les Etats-Unis sont prorogés et serviront de base aux futurs traités.
Le Président du Conseil croit avoir pu observer chez le Président Wilson une certaine amertume parce qu’on chercherait à tergiverser au sujet des points de son programme. C’est pour les soutenir et les mettre en lumière que le Président se décida à venir en Europe.
Il n’existe pas de doute que les conditions dans lesquelles se réalise la soumission de l’Allemagne, ne s’ajuste pas aux points de son programme, mais la décomposition intérieure de l’Allemagne justifie les mesures adoptées par les Alliés.
Plus que toute autre question, le problème de la Société des Nations a été le principal thème de l’entretien. Le Président Wilson semble être partisan de substituer la Conférence de la Paix de La Haye/77 avec la différence qu’à La Haye on avait plutôt défendu un idéal, peut-être romantique, tandis que les Nations qui feront partie de la Société à créer devront s’engager à accepter le jugement des Puissances, lorsque l’une ou l’autre des nations adhérées, ou même plusieurs ou encore celles qui ne feraient pas partie de la Ligue, se trouveraient en présence d’un conflit qu’on chercherait à régler par le sort des armes. En résumé, la Société des Nations aurait pour but de rendre impossible la guerre.
En ce qui concerne la prochaine Conférence de la Paix, l’opinion unanime dans les pays belligérants serait que les Etats neutres ne doivent pas être admis à y participer. Cependant, on reconnaît à certains pays neutres le droit moral de faire entendre leur voix dans les délibérations, en vue d’éviter certains dissentiments qui pourraient surgir entre les Alliés; il y a tant d’intérêts contraires en jeu, que cette éventualité est à prévoir et pour les harmoniser on a estimé que la meilleure solution serait de célébrer les principales délibérations séparément. On établira un programme comprenant tous les aspects du problème pour fixer les conditions de paix et l’on examinera ensuite chacun de ces aspects, en convoquant exclusivement les Etats belligérants qui y seraient directement intéressés.
Telle paraît être l’idée prédominante du Président Wilson; il n’a cependant encore dévoilé à personne ce qu’il prétend faire, ni quelles sont ses intentions et le Comte de Romanones affirme que personne ne connaît ses plans. Mais en observant bien le Président Wilson, son caractère qui dévoile une volonté inflexible, volonté qui se reflète dans sa physionomie autant que dans la fermeté de ses paroles, il ne serait pas étonnant qu’il maintienne, au cours des prochaines délibérations, son programme de paix universelle, avec une rigueur déconcertante.
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- Rapport politique: E 2300 Madrid, Archiv-Nr. 2.↩