Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07060.jsonl.gz/1018

La cave de l’école de Niederweningen fut à une époque utilisée comme prison.
Katrin Brunner
Un drôle de cachot
À Niederweningen, dans le canton de Zurich, la cave de l’école fut un temps utilisée comme cachot. Une pratique qui n’était pas au goût de tous les contemporains…
Criminalité et désordre sévissent jusque dans les villages. Dès lors, que faire des maris violents, des voleurs patentés et des soldats qui négligent leurs devoirs? En 1850, alors que l’école primaire était achevée depuis six ans, la commune de Niederweningen, dans le canton de Zurich, eut l’idée d’en utiliser les caves de manière peu conventionnelle en les transformant en prison municipale. Le locataire de l’époque, Müllerüeli, ne se montra pas particulièrement enchanté par cette initiative. Il faut dire qu’il venait juste d’y entreposer un tonneau de son meilleur vin, un millésime de 1834. Les deux parties s’accordèrent donc pour faire construire un solide mur de planches destiné à tenir les mauvais sujets à distance du grand cru.
Les motifs d’emprisonnement nous paraissent aujourd’hui bien dérisoires. Un jeune garçon fut condamné à passer un jour de cachot et huit jours sur le banc des punis pour avoir volé dix francs. Un autre élève écopa de quatre jours de détention pour avoir fait l’école buissonnière et pratiqué la mendicité. Après un court séjour dans la cave, un père violent et peu coopératif fut déféré devant le lieutenant, comme d’ailleurs la plupart des inculpés. La prison municipale n’abrita jamais de prisonnier de longue durée. Au bout de 41 ans, la commune souhaita également utiliser la cave comme entrepôt pour ses corbillards. Une fois encore, Müllerüeli, qui y avait toujours son vin – l’histoire ne nous dit pas s’il s’agissait toujours du cru de 1834 – ne fut pas très enthousiaste.
Durant la Seconde Guerre mondiale, l’école abrita des soldats suisses au moment des vacances scolaires. Des siestes en plein tour de garde, des sorties qui dégénérèrent en beuveries et d’autres incartades entraînèrent des peines disciplinaires. La petite pièce pourvue d’une unique fenêtre pour dispenser de l’air et de la lumière, d’ailleurs plus une trappe qu’une réelle ouverture, poursuivit son rôle carcéral. Les soldats qu’elle accueillit eurent tout le loisir d’en décorer les murs de manière plutôt originale.
«... et si mon amour demain m’est favorable, si elle veut être heureuse avec moi, eh bien… en moi le sang viennois et j’en reprends pour trois jours…»
«...que pourrait bien en dire un Suisse? S’il pouvait seulement sentir ce qui se passe en nous. Qu’il aille lui-même au trou…»
Voilà le genre de prose, rédigée en 1945 par une main inconnue, que l’on peut encore déchiffrer aujourd’hui. Dans cette pièce sombre d’à peine sept mètres carrés, les occupants, en plus de composer poèmes et portraits, couvrirent les murs de dessins de femmes (fantasmées). Mais les distractions s’arrêtaient là.
«Nous autres, enfants, ne savions pas exactement qui était là-dessous, se remémore Rudolf Hauser qui fréquenta l’école primaire entre 1943 et 1949. Mais ils nous demandaient souvent de leur procurer des cigarettes, du chocolat ou des friandises.» L’aigle du deuxième régiment d’infanterie polonais griffonné sur un mur laisse penser que des troupes sont également passées par l’établissement à un moment ou un autre. Comparés à l’horreur qu’ils avaient connue, ces séjours devaient presque faire figure de vacances pour les cinquante à cent soldats de cette nationalité internés à Niederweningen entre 1942 et 1946. En fait, les Polonais formaient le gros des troupes qui se réfugiaient en Suisse depuis que le général Bourbaki et 90 000 soldats fuyant les troupes prussiennes dans le Jura l’avaient eux-mêmes franchie en 1871.
En juin 1940, le Conseil fédéral permit à 30 000 soldats français et 12 500 soldats polonais, ainsi qu’à 7000 civils de pénétrer sur le territoire suisse pour fuir le régime nazi. Cet afflux massif de réfugiés fut réparti entre plusieurs camps d’internement, dont Niederweningen. Si les Français repartirent peu après, les Polonais, eux, restèrent jusqu’à la fin de la guerre.
Le sort du sang viennois demeure, lui, inconnu. A-t-il retrouvé celle qu’il aimait, à Niederweningen, en Pologne ou ailleurs? Le temps a englouti la réponse à jamais.
Votre commentaire