Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06965.jsonl.gz/1381

Dans un article intitulé “Pertes hivernales à nouveau faibles en 2014-2015” publié dans la Revue suisse d’Apiculture, R. Sieber (de la revue d’apiculture suisse alémanique Bienenzeitung) et J.-D. Charrière (directeur du Centre de recherches apicoles, d’Agroscope-Liebefeld) se réjouissent des faibles pertes d’abeilles durant l’hiver dernier (16.5%). Un tableau récapitulatif des 8 années de l’étude (hivers 2007/08 à 2014/15) montre que ces pertes ont fluctué entre 12% (hiver 2008/09) et 26,3% (2011-12). Elles furent en moyenne de 17,7% par hiver, soit un peu moins d’une colonie sur cinq chaque année durant ces huit hivers.
… mais combien reste-il de colonies d’abeilles en Suisse?
On peut se réjouir avec les auteurs de ces chiffres situés en dessous du seuil de 20%, considéré comme un niveau de pertes “acceptable” ou “normal”. La question qui se pose ensuite est de savoir à quel niveau les populations de colonies d’abeilles se situent actuellement. Quels sont leurs effectifs? Ou encore, combien de colonies ont disparu? Combien en reste-t-il?
Est-ce que cette étude et ces chiffres permettent de le savoir? Malheureusement, non. On peut calculer qu’en l’absence de renouvellement, une population de 100 en automne 2007 aurait été réduite à seulement 21 au printemps 2015 (Graphe1, courbe bleue). Mais c’est sans prendre en compte la reproduction naturelle des colonies par essaimage et la multiplication artificielle par les apiculteurs. En supposant, que chaque année, une colonie survivante sur 4 s’est dédoublée, l’effectif attendu au printemps 2015 serait alors de 99, soit une population globalement stable sur l’ensemble de la période (courbe rouge). On atteindrait même un effectif de 153 avec le dédoublement d’une colonie sur trois, soit une augmentation de plus de 50% de la population (courbe verte)
Personne n’en sait rien!
A cette simple question sur le nombre de colonies restantes, personne n’est capable de répondre. Les statistiques officielles les plus récentes remontent à la fin du 20ème siècle, alors que le phénomène de déclin était déjà probablement engagé depuis plusieurs années et que ce thème n’avait pas encore atteint une notoriété planétaire. Ainsi, personne n’est actuellement en mesure de dire combien il reste de colonies d’abeilles, ni si leur nombre a réellement diminué au cours des 10 ou 20 dernières années dans notre beau pays…
Comment en est-on arrivé là?
Alors que les colonies d’abeilles et leurs détenteurs ont été soigneusement recensés depuis 1876 (à intervalles de quelques années lors des recensements agricoles de l’Office fédéral de la statistique), cette instance a décidé de renoncer au dénombrement des colonies d’abeilles depuis 1996, soit après avoir régulièrement collecté ces informations durant 120 ans!
Que de quolibets n’a-t-on entendu vers la fin des années 90 : “imaginez-vous donc: les fonctionnaires fédéraux comptent toutes les abeilles du pays. Ils sont si pointilleux, qu’ils comptent chaque abeille individuellement et s’y reprennent généralement à plusieurs fois, pour être certains de leurs chiffres”. Comme les vieilles blagues font toujours recette, Jean-Pierre Béguelin, blogeur de la première heure au Temps, embouche encore la même trompette dans un post récent : “ils (=les statisticiens) se lancent dans des enquêtes hyper-détaillées – du genre recenser le nombre d’abeilles indigènes aux yeux bleus en Appenzell Rhodes extérieures –”, alors que les recensements d’abeilles ont été abandonnés depuis près de 20 ans.
Les moqueries s’ajoutant aux déclarations que ces statistiques ne présentaient aucun intérêt général, il a donc été donc décidé de supprimer cette enquête, seule source de données fiables. C’est également à cette époque que l’Etat a drastiquement réduit les moyens mis à disposition de la recherche sur les abeilles. Evidemment, ces données n’ont pas tardé à manquer. Pour tenter d’y remédier, divers cantons et instances apicoles ont lancé leurs propres enquêtes. Le Centre de recherches apicoles (CRA) d’Agroscope-Liebefeld a proposé une statistique de substitution pour les années 2003 et 2010. Ces résultats, fondés sur des sources hétéroclites, laissent parfois songeur… Par exemple, pour 2003, le CRA met en garde l’utilisateur, car lorsque deux sources sont disponibles pour la même région, “les écarts peuvent atteindre 40%, tant pour le nombre de colonies que pour le nombre d’apiculteurs”.
Les données disponibles sur les effectifs
Selon les données historiques de l’OFS, le nombre de colonies a fluctué entre 178’000 en 1876 et près de 350’000 après la seconde guerre mondiale, puis leur nombre a diminué pour se situer à nouveau aux alentours de 200’000 colonies vers la fin du 20ème siècle (Graphe 2, courbe rouge). Durant la même période, le nombre d’apiculteurs-trices a constamment reculé. Si l’on en comptait environ 41’000 en 1876, il n’en restait plus que 19’000 en 1988, soit une diminution de 64% en un siècle (courbe violette). En revanche, le nombre de colonies par apiculteur a augmenté régulièrement durant la même période, de moins de 5 en 1876 à 13 colonies par apiculteur en 1996 (courbe verte; échelle de droite). Les dernières estimations du CRA donnent ensuite environ 192’000 colonies et 19’000 apiculteurs pour 2003 et seulement 146’000 colonies en 2010 (barres bleues verticales).
L’enquête COLOSS sur les pertes hivernales
Dans le but de suivre et de prévenir la mortalité des abeilles à l’échelle internationale, une association à but non lucratif, dont le siège est localisé à Berne, s’est créée sous l’acronyme de COLOSS (Prevention of honey bee COlony LOSSes). Cette association organise chaque année une enquête sur la mortalité hivernale des colonies d’abeilles et c’est dans ce contexte qu’ont été collectées les données citées plus haut pour la Suisse. L’enquête est réalisée sur une base volontaire sur le site internet de la principale association d’apiculteurs de Suisse alémanique (Verein deutschschweizerischer und rätoromanischer Bienenfreunde; VDRB). Plus de 1000 apiculteurs-trices de Suisse et du Liechtenstein ont participé à l’enquête 2014/15.
Malgré le grand nombre de répondants, une première difficulté avec cette enquête réside dans sa représentativité. En effet, les enquêtés ne sont pas choisis de manière aléatoire et peuvent fort bien correspondre à une frange particulière de la population des apiculteurs et apicultrices du pays (utilisation d’internet, personnes particulièrement motivées, etc…). En revanche, on connaît leur âge moyen (56,7 ans), le nombre de colonies avant et après l’hiver et leurs pratiques apicoles de lutte contre les maladies et parasites des abeilles.
Les données sur les pertes hivernales sont-elles utiles pour évaluer les effectifs?
Comme on l’a vu, sagement, les auteurs renoncent à fournir des estimations des populations d’abeilles sur la base des informations collectées durant l’enquête et se concentrent sur les pertes annuelles. Et pourtant, si l’enquête était réalisée sur la base d’un échantillon représentatif, il serait possible d’utiliser cette riche source de données pour produire des estimations fiables des populations à l’entrée et au sortir de l’hiver.
A nouveau des chiffres pour cette année?
Dans la 2ème édition en version française du livre “L’apiculture – une fascination” les auteurs annoncent qu’à partir de 2015, des statistiques précises nous indiqueront à nouveau le nombre d’apiculteurs et de colonies” (vol. 5, p.146). A la bonne heure! Nous attendons ces chiffres avec impatience et grand intérêt…