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Le bureau du chef artillerie? Au fond à gauche, à côté des toilettes!
«Dernier argument des rois», l’artillerie a longtemps été déterminante pour beaucoup de grands chefs militaires. Elle peut être définie de manière triviale comme l’ensemble des canons, obusiers, mortiers et missiles fabriqués pour tirer à grande distance. Par métonymie, l’artillerie a fini par désigner aussi l’écosystème complexe de troupes chargées de mettre en œuvre ces armes. Néanmoins, il est plus intéressant de la définir comme un ensemble d’effets. Elle fournit la capacité de combattre l’adversaire dans la profondeur du champ de bataille, souvent par surprise, et sans être directement à son contact. Elle permet de limiter sa liberté de manœuvre en lui interdisant, par le feu ou le minage à distance, l’accès à certaines portions de terrain. L’artillerie réduit la capacité de combat de l’armée adverse en usant tant son matériel que son moral. Son efficacité, contrairement à l’aviation, n’est pas tributaire de la météo ou des contraintes géographiques. Son utilisation est flexible parce que, contrairement à l’infanterie, l’arme des «300 derniers mètres», les canons n’ont pas besoin de se déplacer pour avoir un effet.
Elle peut avoir des effets tactiques, en fournissant un appui à courte distance au profit des formations de combat, ou alors opératifs, en détruisant à plus longue portée des centres de commandement, des points logistiques adverses, etc. Finalement, elle peut avoir des effets stratégiques en attaquant les centres de décision, le moral de la population civile, les infrastructures critiques, etc. L’artillerie nucléaire entre dans cette catégorie.
Pour obtenir ses effets, l’artillerie nécessite qu’on lui attribue un but, et la bonne munition dans la bonne quantité, au bon moment. Son emploi nécessite tout d’abord un renseignement. Elle repose donc en premier lieu sur les observateurs, fantassins, drones, etc. qui sillonnent le champ de bataille, identifient des buts et demandent une contribution de sa part. Le besoin est ensuite transmis à un centre de décision où la pertinence du tir, le risque de dégâts collatéraux, le type de munition nécessaire, etc., seront analysés. L’ordre de tir sera finalement transmis à une batterie. Les observateurs au front devront par la suite transmettre les éventuelles corrections afin d’optimiser la précision des tirs, et la boucle pourra recommencer.
Tout ce processus nécessite des transmissions à même de relayer les informations de manière sûre entre les différents partenaires du système, une logistique complexe comprenant l’acheminement des bonnes munitions aux bons endroits, la construction de moyens de franchissement des obstacles, ou la maintenance des armes. L’artillerie nécessite aussi des spécialistes météo pour l’analyse des contraintes atmosphériques influençant les tirs, des ingénieurs capables de vérifier leur efficacité sur les infrastructures, des spécialistes du droit des conflits armés, une protection contre les menaces terrestres, aériennes ou la contre-batterie de l’artillerie adverse, etc. Tout l’art de l’artillerie moderne est de simplifier et de raccourcir le plus possible cette boucle afin de garantir au maximum la rapidité et la précision du tir. Cette machinerie complexe doit être huilée en permanence afin de fonctionner sans accroc.
Aussi, l’artillerie est devenue la première arme dite savante parce que la complexité de sa mise en œuvre en a fait un système réseau-centré. Cette complexité a engendré la création des premières académies destinées à former des officiers capables de l’utiliser. La portée et le poids des canons augmentant au cours de l’Histoire, l’artillerie a stimulé le développement d’autres armes comme les transmissions, afin de relayer les ordres toujours plus loin, ou du génie, des pontonniers et du train afin d’assurer ses déplacements. Elle a donné naissance aux chars, regroupés à l’origine sous le terme d’artillerie d’assaut, et à l’aviation dont les premiers dirigeables et avions n’étaient rien d’autre que des observatoires d’artillerie. Autour d’elle se développent aussi toutes les spécialités relatives à la fortification et aux sièges. L’artillerie a finalement profondément transformé l’infanterie qui a dû s’adapter pour se protéger de ses effets. Au carré de piquiers ont succédé la ligne, puis le groupe de tirailleurs, moins vulnérables.
L’invasion de l’Ukraine a fait sortir les artilleurs de l’ombre dans laquelle les bataillons cyber, drones, forces spéciales et autres tendances à la mode les avaient relégués. Depuis quelques mois, les médias ne parlent plus que de CESAR ou de HIMARS et on découvre que chenilles et canons arpentent toujours les champs de bataille. Réduite à sa portion congrue dans des armées occidentales vouées depuis trois décennies à la lutte contre le terrorisme, aucune autre arme n’illustre aussi bien que l’artillerie la nécessité d’investir pour l’ensemble des éléments du système global qu’est l’outil militaire. Des spécialités que l’on pensait anachroniques se révèlent en fait toujours décisives sur le terrain.
Le 11 août dernier était présentée la shortlist des armes, une allemande et une suédoise, destinées à remplacer les M109 vieillissants de l’Armée suisse1. Comme d’habitude, le fabricant, le pays d’origine ou l’absence d’autres modèles sur la liste donnent lieu à pléthore de commentaires de spécialistes, avérés ou non. De même que pour l’acquisition des F-35, les lecteurs de La Nation devront rappeler à nos décideurs que ce n’est pas tant le choix du fabricant qui doit être le facteur déterminant, mais les effets apportés par une arme et sa capacité à s’intégrer aux systèmes existants et à venir, avec leurs véhicules, munitions intelligentes, senseurs, etc. Le canon, seul, ne suffit pas à gagner les guerres. Il n’est qu’un des maillons de l’écosystème «artillerie».
Finalement, la Suisse étant neutre, elle n’attaquera jamais un adversaire en premier et le combat se déroulera toujours sur son sol. Il convient donc de rappeler à ceux qui veulent l’enterrer définitivement que l’artillerie est l’un des seuls moyens dont dispose notre armée pour combattre l’adversaire sur son propre terrain.
Notes:
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Pour un nouveau Portrait des Vaudois – Editorial, Félicien Monnier
- Le contrôleur des contrôleurs? – Jean-François Cavin
- Le million – Benoît de Mestral
- Les valeurs, rejetonnes du nihilisme – Jacques Perrin
- Occident express 104 – David Laufer
- L’impossible récit commun – Olivier Delacrétaz
- Au Quartier des Arts – Jean-François Cavin
- Pas de proportionnelle pour l’exécutif – Benoît de Mestral
- Improbable ascension de l’immobilité électrique – Le Coin du Ronchon