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La SSR dans le collimateur de la droite populiste
Pendant près d’un quart de siècle, de 1966 à 1990, j’ai collaboré en qualité de rédacteur-présentateur d’abord, de rédacteur en chef ensuite, aux émissions d’actualité de la Télévision Suisse Romande, essentiellement au Téléjournal. À l’époque déjà, nous étions constamment sous le feu de la critique agressive de la droite extrême, xénophobe, inconditionnellement pro-américaine, dénonçant sans cesse nos prétendues sympathies pour la gauche socialiste, encline même à voir en nous des propagandistes communistes.
Pour des raisons économiques et pratiques – les films d’agences anglosaxonnes arrivant par avion à Kloten – nous émettions le Téléjournal en noir et blanc de Zurich. Nous, c’est-à-dire une rédaction alémanique, une autre romande et une troisième italophone. Jusqu’en automne 1966, les émissions des trois régions linguistiques étaient intégralement semblables. Elles étaient diffusées à la même heure dans toute la Suisse en trois langues :l’allemand pour la Suisse alémanique, le français pour la Suisse romande et l’italien pour le Tessin et les vallées italophones des Grisons. Puis, les trois rédactions se sont partagé un petit studio disposant d’une caméra télécommandée. Les trois éditions linguistiques étaient échelonnées entre19h30 et 20h30. En 1974, le Téléjournal quitta ses étroits locaux situés au centre-ville pour s’installer dans le nouveau complexe – et les studios couleur – de la Télévision suisse alémanique à Leutschenbach, dans la banlieue nord de Zurich. Huit ans plus tard, en 1982, le Téléjournal romand déménageait à Genève.Il gagnait du coup en moyens techniques, en coopération avec les émissions d’information de la TSR et, surtout, il devenait plus souple,plus complet, plus présent dans les chaînes romandes.
Néanmoins, conscients de l’importance d’informer le public romand sur les événements marquants de la vie publique des autres régions linguistiques, les dirigeants de la Télévision à Genève décidèrent de maintenir une cellule rédactionnelle à Zurich. L’ayant dirigée pendant huit ans,j’ai acquis la conviction que l’information télévisuelle donnée sur les autres régions linguistiques, y compris la Suisse romanche et la Suisse italienne, contribue à la compréhension réciproque et crée des liens confédéraux d’autant plus nécessaires et précieux que nous vivons dans un monde extrêmement complexe et dans l’instantanéité d’une information mondialisée.En outre, il ne fait aucun doute que seule une entreprise de service public ayant vocation nationale telle que la SSR peut, grâce à ses journalistes-reporters et à des moyens techniques adéquats,grâce aussi à ses rédactions régionales bien implantées dans le terroir,assumer une couverture de l’actualité suisse rapide, honnête et aussi complète que possible.
De la sorte, la contribution de la SSR, jadis et aujourd’hui, à la vitalité du débat démocratique et à la compréhension confédérale ne peut être contestée sans mauvaise foi et sans arrière-pensées de démantèlement de l’audiovisuel de service public. Or,la mission de la SSR a un prix. Il est payé dans une proportion de 70% par la Suisse alémanique en raison de son poids démographique.La clé de répartition favorise les autres régions linguistiques. Si ce cofinancement disparaissait, comme l’exige la pernicieuse initiative faussement appelée« No Billag », l’existence des programmes de Suisse romande et de Suisse italienne serait menacée car le marché publicitaire est, dans ces deux régions, trop petit et trop morcelé, trop accaparé par les chaînes françaises pour « nourrir » la TSR et la TSI.
Cette évidence est contestée par la droite populiste alliée dans un mariage d’argent et de pouvoir à des milieux ultralibéraux et à de grands groupes de presse alémaniques. Ils n’ont pas digéré la défaite d’extrême justesse de leur initiative contre le nouveau système de redevance considéré par eux comme « un impôt contraignant ». Ils imaginent une stratégie tous azimuts pour démanteler la SSR. Eux pourtant si enclins à nous donner des leçons de patriotisme considèrent les minorités linguistiques comme « quantités négligeables ». Ils sont déterminés à imposer la dictature de l’audimat et le nivellement des programmes par le bas. Ils préfèrent en outre prendre le risque de livrer le paysage audiovisuel suisse à de grands groupes étrangers, allemands et français surtout, plutôt que d’assurer un service généraliste national de qualité, perfectible évidemment, mais irremplaçable.