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Lorsqu’elle débarquait, il fallait faire de la place. Son large corps repoussait les chaises contre les murs, vidait le frigo, remplissait les cendriers, entravait la circulation dans l’espace. Nous partagions des repas qu’elle animait d’une intense conversation ponctuée d’éclats de rire assourdissants. A peine les assiettes étaient-elles terminées qu’elle gesticulait à libérer la table afin de dérouler le calme que lui procurait une partie de bridge sur un tapis feutré. Elle dictait les règles, toujours changeantes, qu’on tâchait de suivre à la lettre, craignant ses soupirs et son regard réprobateur qu’accentuait de grosses lunettes. C’était Graziella la Texane, sempiternellement de retour d’Afrique où elle était allée soigner des enfants dans des camps. Elle lisait parfois le journal avec une loupe, et ne parlait que par anecdotes, des habitudes qui semblaient la maintenir tout entière à juste distance, entre la netteté drôlatique du quotidien et le flou de la gravité des choses. On l’a longtemps crue montagne, avant de découvrir qu’elle était volcan. Le feu qui grondait en elle a explosé d’un coup, et la lave de son chagrin a tout dévasté sur son passage. Refroidie, elle a paqueté, rigide, le peu d’affaire qu’elle possédait dans quelques valises qu’elle est allée poser dans une caravane en banlieue de San Diego. On l’a revue vingt ans plus tard, sombre et diminuée, avant d’apprendre peu après, dans un courrier tardif souffrant des lacunes de vocabulaire d’une cousine hispanophone, qu’elle s’était véritablement éteinte.