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Je le sentis quelque peu embarrassé par la question et cherchant une réponse éclairante. Pour m'expliquer la chose, il utilisa une sympathique et surprenante analogie avec le punk, musique que j'écoutais assidument. La comparaison m'arracha un large sourire, et je compris que si Bob Marley était bien ce pionnier, cette immense inspiration sans laquelle le reggae ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui, il n'en était toutefois pas toute l'essence, qu'il constituait seulement la partie immergée d'un univers musical que j'allais plus tard apprendre à apprécier.
Le reggae, loin d'être une entité figée, relève d'une dynamique en constante évolution et aussi, nous le verrons plus tard, d'un art de vivre. Il est lui-même issu, à la fin des années 1960, de la rencontre de styles traditionnels de la Jamaïque, tel que le mento et le calypso, et du rhythm and blues importé des États-Unis. Se caractérisant par une accentuation du contretemps, il offre une place prédominante à la section rythmique –basse, batterie, percussions–, ce qui lui confère ce thème balancé reconnaissable parmi tous. Mais ce sont les paroles, ou plutôt les thématiques dont elles se nourrissent, qui donnent au reggae ses plus belles lettres de noblesse. En effet, celles-ci sont intimement liées au rastafarisme, ce mouvement social, culturel et religieux, né dans les années 1930 et qui propose une tentative pour préserver l'identité des Afro-Caribbéens dans leur résistance face à l'esclavage et au colonialisme. L'oppression, la souffrance de tout un peuple s'exprime dans le rejet des valeurs incarnées par les Blancs, et cette prise de conscience se réalise avec l'avènement de Ras Tafari Makonnen, titre porté par Haïlé Sélassié I, dernier empereur d'Éthiopie. Selon la prophétie, ce dernier serait l'élu de Dieu –nommé Jah–, et celui qui devait conduire à la délivrance les filles et fils de l'Afrique, si brutalement arrachés à leur terre natale. Ce besoin d'un retour aux sources n'a par la suite cessé de grandir, car l'exploitation et la domination n'ont pas disparu avec l'abolition de l'esclavage, bien au contraire. La lutte devait alors se trouver une voix; et c'est ainsi que naquit le reggae.
Un esprit contestataire effrité
Depuis lors, la musique emblématique de la Jamaïque a fait le tour du monde. Force est de constater cependant que cette appropriation, cette entrée au panthéon de la musique populaire s'est faite en grande partie au profit d'un malentendu culturel. Associé au soleil et à la plage, le reggae est bien souvent perçu comme une musique légère, à l'ambiance bonne enfant, que l'on diffuse volontiers dans les buvettes de bord de mer pour appâter les amateurs de piña colada et autres cocktails colorés. Or ce stéréotype, qui doit beaucoup à certaines chansons phares de Bob Marley, aux textes largement édulcorés, a contribué à effriter l'esprit contestataire du reggae. Basé sur la solidarité, la tolérance et la compassion, celui-ci demeure pourtant essentiel à tout auditeur attentif, désireux d'en appréhender toute la profondeur.
Dans le même temps, en Jamaïque, le reggae amorçait une transformation, une progression vers moins d'instrumentation et une présence encore plus marquée des basses. Avec l'apparition des tables de mixage et des boîtes à rythmes émergèrent de nombreux sous-genres tels que le dub ou le dancehall. Mais ce sont les influences américaines, en particulier celles issues des ghettos noirs, qui ont bouleversé durablement le paysage musical de l'île tout au long des dernières décennies. Investissant les quartiers difficiles de Kingston, elles n'ont pas tardé à séduire des artistes en mal de considération, de gloire et de succès immédiat. On retrouve ainsi une rhétorique bien connue, aux propos agressifs, sexistes, voire misogynes, glorifiant les voitures aux calandres rutilantes, faisant l'apologie de l'argent facile: un état d'esprit à mille lieues de l'amour de Jah et de la terre promise de Zion.
Une âme intacte? Celle de Jah9
Les nouvelles tendances auraient-elles eu raison du reggae originel et de sa vision d'un monde plus juste, plus harmonieux? Nullement. Après avoir connu un bref passage à vide au tournant du siècle, ce dernier continue aujourd'hui de se renouveler à travers des jeunes musiciens, hommes et femmes pétris de talent et déterminés à s'affirmer, à tracer un chemin d'espoir en dehors du diktat de l'industrie musicale. Parmi eux Jah9, l'une des plus belles étoiles au firmament vert, jaune et noir. Née à Montego Bay en 1983, Janine Elizabeth Cunningham grandit à Falmouth, une petite ville au style colonial remarquable, dans un environnement paisible, préservé de l'agitation et de l'insécurité des grandes cités. Dès son plus tendre âge, cette fille d'un pasteur et d'une travailleuse sociale baigna dans un univers musical et spirituel d'une grande richesse, ce qui contribua à faire naître en elle un sens moral élevé et un profond sentiment d'empathie. Aussi, en arrivant à Kingston pour y faire des études, elle devient une anonyme parmi les anonymes et se retrouve confrontée à un milieu si différent de celui qu'elle connaissait jusqu'alors. Très vite, elle prend conscience que l'individualisme et les injustices sociales y sont le pain quotidien de nombreux habitants. Désireuse de combattre ce mal à sa façon tout en cherchant sa propre voie, elle choisit l'écriture, la force et la magie des mots comme moyen d'exprimer ce qui lui tient à cœur. La jeune femme découvre alors le rastafarisme, ses vertus et son héritage africain, qu'elle intègre aussitôt à sa quête spirituelle personnelle. De ce cheminement –un long processus de réflexion sur le monde et sur elle-même–, elle composera plus tard une œuvre musicale d'une rare énergie poétique.
Et, en effet, c'est en poésie que Janine Cunningham effectue ses premiers pas en tant qu'artiste. Ses textes, inspirés par sa révérence pour les enseignements pacifiques d'Haïlé Sélassié et le reggae roots des années 1970, possèdent un caractère très personnel et se marient idéalement au dub instrumental. Rapidement, ils éveillent l'intérêt de musiciens et producteurs chevronnés, qui lui offrent l'opportunité d'enregistrer ses toutes premières chansons et qui l'encouragent à poursuivre dans sa voie. C'est également à cette époque qu'elle décide d'adopter le pseudonyme de Jah9 qui, dans la langue de Shakespeare, constitue un homophone au prénom Janine associant le mot «Jah» et le nombre 9. Ces deux termes ont, pour elle, une importance particulière: le premier symbolise le créateur, la lumière suprême, tandis que le deuxième est, en numérologie, synonyme de tolérance, d'ouverture d'esprit et de sagesse féminine; il est aussi souvent mis en lien avec une récolte et peut se traduire par les conséquences qui découlent des actes de chacune et chacun, à l'instar du karma dans les religions orientales.
New Name, en hommage aux racines du rastafarisme
En rompant avec les conventions, en abordant des thèmes à la portée tant locale qu'universelle, Jah9 s'efforce de rester authentique, fidèle à elle-même. Son approche, sa façon de faire de la musique relève d'une harmonie entre le corps, l'esprit et l'éveil des sens. Fondamental, cet équilibre intérieur lui ouvre les portes d'une création artistique faite de lenteur et d'introspection; chaque rythme, chaque note, chaque mot est soupesé, choisi avec le plus grand soin pour former l'expression de son vécu, de ses aspirations. Et c'est ainsi qu'en 2013, après une longue période de maturation, sort son premier album studio, intitulé New Name. Se dégustant comme un bon cru, celui-ci traite avec finesse et engagement des grandes questions de notre époque, tout en rendant hommage aux racines du rastafarisme.
Ouvrant le bal, le titre éponyme s'inscrit dans la pure tradition reggae. Accompagnée d'une section de cuivres, Jah9 y déclame, avec une intensité vocale qui n'est pas sans rappeler celle de Dennis Brown, sa flamme pour «la Puissance de la Trinité» –sens donné au nom Ras Tafari. Le second morceau, Intention, permet à la jeune poétesse d'exploiter son large spectre musical et d'offrir une perspective féminine des préoccupations d'une partie de la population de l'île. Elle y marque sa défiance à l'égard des hommes et des femmes de pouvoir, qui se désintéressent du sort de la jeunesse. On ressent dans ce texte si chargé d'émotion toute l'ardeur, tout l'engagement social de la Jamaïcaine, qui culmine lorsqu'elle proclame avec force: «My voice will still be there», répétant la formule comme un mantra. Musicalement, elle fait ici une incursion naturelle dans le vaste univers du jazz, aidée en cela par la présence d'un ensemble de cordes et de l'esprit de Nina Simone et Billie Holiday, ses inspirations de toujours. Cette fusion unique deviendra dès lors son style propre, qu'elle qualifie elle-même de «Jazz on dub».
Pour l'unité panafricaine
Avec Avocado, on retrouve ensuite une Jah9 apaisée, explorant le thème de la Nature et de ses ressources. Chez cette fille de la campagne, nous l'avons vu, la musique, la spiritualité, le bien-être intérieur forment une entité associable à un art de vivre, –et la nourriture que l'on donne au corps n'échappe point à cette quête de sens dans laquelle elle s'est engagée, car cette nourriture n'est-elle pas aussi, dans le fond, une nourriture de l'esprit? Pour celle qui est également professeur de yoga, les dons précieux de la Nature constituent des remèdes aux maux qui peuvent frapper l'être humain, et ainsi un excellent rempart contre les poisons de l'industrie agro-alimentaire. Fruit climatérique, abondant en nutriments de toutes sortes, à la large palette de couleurs, allant du vert clair au noir, l'avocat symbolise donc ici la richesse, la diversité des essences, des cultures et des peuples qui habitent la Terre.
Cette chanson, à l'instar de nombreux de ses poèmes, est aussi un appel à l'unité panafricaine, un encouragement aux populations africaines à travers le monde: « Soyez fières de votre couleur de peau, de vos origines, de vos traditions». Cette conviction, cet engagement vont d'ailleurs bien au-delà de la seule musique, puisque Jah9 a récemment fait une tournée sur le continent originel, en y donnant des conférences sur le sujet et en diffusant un message d'espoir et de paix. Une expérience qui, selon ses propres termes, lui a ouvert les yeux: «Ayant été témoin de ce qui s'y passe, je peux affirmer que les gens, contrairement à ce qu'on dit bien souvent, ne se mettent pas en route dans le but de trouver une vie meilleure ailleurs. Et lorsqu'ils sont néanmoins contraints de partir, les raisons sont précisément imputables à la course aux ressources engagée par les pays riches. Ce qu'ils souhaitent en vérité, c'est de pouvoir décider eux-mêmes de leur destin». Consciente que ceci ne peut se faire qu'à la faveur d'une réappropriation de la culture africaine, elle tire ainsi un parallèle avec la philosophie du rastafarisme, en évoquant l'idée de réunir les communautés autour de valeurs communes et de contribuer à résoudre les conflits responsables de ce nouveau déracinement.
Mue par un élan d'humilité et de bienveillance, Jah9 conclue cette visite en allant à la rencontre d'hommes et de femmes réfugiés sur l'île de Malte et en Italie. Percevant le stress et les traumatismes causés par la nécessité d'abandonner leur foyer, elle décide spontanément de leur dispenser un cours de yoga pour les aider à calmer leurs angoisses. Elle décrit ce moment fort comme quelque chose de spirituel, comme une inspiration collective, comme une respiration de la terre elle-même.
Humble Mi
L'humilité, justement, demeure le fil rouge de son second disque, simplement intitulé 9. La bardesse aux dreadlocks cascadants, une fois de plus, joue allègrement avec les références à la numérologie. L'album, en effet, contient neuf morceaux et sort le 9 septembre 2016 (2+0+1+6), date universelle du nombre 9. Plus abouti, plus cohérent, mais surtout plus intime et plus féminin, celui-ci est immédiatement devenu un coup de cœur personnel. Tout en affirmant ses valeurs spirituelles et son identité anticonformiste, Jah9 y fait démonstration de son immense talent, de son large registre vocal et de son aisance à incorporer des influences aussi variées que diverses. Et elle nous convie avec ce magnifique effort à un cheminement initiatique, à un voyage mystique, dont on ressort transformé.
Au travers de l'atmosphère, de la structure ou de la rythmique de certaines chansons se révèle à l'auditeur le rayonnement, la fascination qu'exerce sur elle la pensée indienne. C'est le cas du premier titre, Humble Mi, et de son chant de sitar. Il se distingue par une mélodie enchanteresse et pure, par la beauté de son texte, véritable ode à la simplicité et à la modestie, ainsi que par un clip vidéo original. Dans ce dernier, Jah9 apparaît en déesse mystérieuse au milieu de cascades et de rivières, entourée de cette nature verdoyante et luxuriante qui tapisse l'intérieur montagneux de l'île; –un petit paradis, souvent méconnu des Jamaïcains eux-mêmes, qu'elle appelle à apprécier, à respecter, à préserver. Elle se balade ainsi, légère, en observant, en écoutant, et on la sent en parfaite harmonie avec les éléments de la nature, semblant partager un secret avec l'infini qui, tel l'écho, lui répond par l'intermédiaire des voix d'un chœur masculin.
Enlevé et funky, Hardcore brosse le tableau critique d'une société patriarcale à bout de souffle, en manque de compassion, et dont l'esprit de compétition se révèle clivant et destructeur. La parolière y invite l'auditeur à s'élever, à purifier son esprit, et à écouter parler son cœur. Son argumentation anti-matérialiste, tout comme son féminisme, fortement présent tout au long de l'album, demeure cependant un concept purement inclusif, basé sur le rapprochement, la compréhension et l'apprentissage, et non sur la confrontation. Le morceau se clôt ensuite de la plus belle des manières sur un texte de «spoken word» au lyrisme prophétique, dont les mots se passent de traduction:
The problems which confront us today are unprecedented
They have no counterparts in human experience
Men search the pages of history for solutions, for precedents, but there are none
This, then, is the ultimate challenge
Where are we to look for our survival?
For the answers to the questions which have never before been posed?
We must look, first, to Almighty
Who has raised man above the animals and endowed him with intelligence and reason
And we must look into ourselves, into the depth of our souls
We must become something we have never been
And for which our education and experience and environment have ill-prepared us
We must become bigger than we have been
More courageous, greater in spirit, larger in outlook
We must become members of a new race, overcoming petty prejudice
Owing our ultimate allegiance not to nations but to our fellow men within the human community
Proche d'un raga, In The Spirit exhale une nouvelle fois une ambiance très indienne. Flute et percussions y renvoient en effet l'image sacrée d'un figuier de Bodhi, conférant ainsi à cette longue méditation un air de sérénité, de félicité. Cerise sur le gâteau, Baptised vient ensuite conclure ce magnifique album. Sur un fond de basse lancinante, Jah9 débute la chanson par une sorte de murmure plaintif. Puis, rejointe par des percussions tribales et le son éthéré d'un synthétiseur, elle se met lentement en chemin, à la recherche de la source du salut. Un voyage musical envoûtant, hypnotique, obsédant, à la fin duquel elle se retrouve elle-même, nouvellement baptisée, purifiée, libérée de tout énergie négative.
Rares sont les artistes qui soient parvenus à créer une œuvre d'une si belle sincérité. Riche de trois albums studio, la discographie de Jah9 témoigne d'une volonté de confondre quête spirituelle et célébration musicale. Son reggae, à l'évidence, n'est pas un reggae de puristes. Mais il est une musique qui transcende les genres, qui dépasse les croyances et les cultures et qui, à l'instar du yoga, se veut vecteur d'harmonie, d'universalité. Prêcheuse de paix, porte-parole des oubliés, Jah9 a su apporter une nouvelle dimension au reggae – ce milieu masculin où les femmes, cantonnées aux chœurs, seront restées trop longtemps dans l'ombre. Son message, exempt de toute vulgarité, est porteur de fraternité, d'humilité et d'espoir. Et elle démontre ainsi, si besoin était, que le rastafarisme, son esprit et sa musique, demeurent inaltérables, et que tant qu'il existera de l'injustice, de la souffrance quelque part en ce monde, le reggae toujours se fera entendre.
Site officiel de Jah9 : www.jah9.com