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Critique
par Etienne Decrausaz
Publié le 11/12/2009
Robert Pinget est né 1919 à Genève et mort en 1997 à Tours en France. Son œuvre, si elle demeure méconnue du grand public, ne fut pas ignorée: Pinget gravita dans l'entourage des Nouveaux Romanciers, reçut le prix des Critiques pour son roman L'Inquisitoire en 1962 et le prix Femina pour Quelqu'un en 1965.
La Fissure présente parallèlement, dans une forme peu conventionnelle, deux récits traitant des mêmes thèmes, et dont les personnages portent des noms semblables. Dans une ambiance inquiétante où il est souvent question de cimetières et d'affaires sordides, divers personnages parlent d'un homme longtemps attelé à un travail littéraire dévalué par d'autres. L'écriture est présentée dans La Fissure comme ayant une importance cruciale, existentielle. L'édition de Métispresses comprend une préface qui donne quelques clés de lecture et situe le roman dans l'œuvre de Pinget, ainsi qu'une réédition d'une pièce très peu diffusée, Malicotte-La-Frontière.
On est frappé d'emblée par la structure de La Fissure. Le texte est fragmenté en «blocs», la plupart des pages présentant quatre blocs rectangulaires. Aux dernières pages, la séparation horizontale disparait, laissant le texte s'étaler sur deux colonnes. La typographie du texte étonne aussi, voire dérange: le texte ne contient aucune ponctuation et les noms propres ne sont pas distingués par une majuscule. Ceci rend la lecture relativement ardue. Dans d'autres romans de Pinget, ceux publiés depuis Fable en tout cas, des passages sont imputables à différents narrateurs sans qu'il soit possible de les identifier précisément, le lecteur devant souvent se fier au «ton» employé. La difficulté est encore plus grande dans La Fissure: ici le lecteur doit placer lui-même la ponctuation manquante et découvrir l'organisation du texte, et se rend compte que La Fissure contient en fait deux récits. Les «blocs» situés à la gauche des pages se suivent et forment un récit à première vue indépendant de celui composé par les «blocs» situés à leur droite. Le titre de l'ouvrage entre en résonnance avec sa structure: on peut considérer cette séparation entre les fragments textuels de droite et de gauche comme une fissure.
Le récit composé par les fragments de gauche , écrit pour la plus grande partie en «je», présente un homme réfugié dans un cimetière pour y écrire, près de la tombe d'Alexandre Mortin, qui y fait la rencontre de Théodore, jeune homme protégé du défunt et également occupé par une masse de manuscrits, et échange avec lui des souvenirs concernant Mortin. Le récit composé par les fragments de gauche rassemble des témoignages sur la vie d'un certain Mortin, collectionneur d'extraits de journaux concernant des faits divers, qui s'était très attaché à son jeune neveu, Théodore, qu'il invitait souvent à séjourner dans sa maison. On retrouve les noms de presque tous les personnages dans les deux récits, et leurs rapports sont souvent ressemblants. Le lecteur s'interroge: les deux récits de La Fissure pourraient traiter des mêmes personnages, à des moments différents.
La Fissure est parcourue d'anecdotes sordides. Théodore pourrait bien être un meurtrier, un personnage est représenté vivant comme un sauvage dans un taudis avec sa mère infirme qu'il maltraite, se nourrissant de viande crue. Un assassinat pourrait être lié à des pratiques de sorcellerie païenne. Mortin s'était intéressé à la mort d'une femme peut-être tuée pour des motifs pécuniers. Il est aussi souvent question de cimetières dans le roman. Le cimetière apparait comme lieu de vie et d'écriture de Dieudonné , de sa rencontre et de son dialogue avec Théodore, destination d'un voyage qu'ils entreprennent mais qui s'écroule juste avant qu'ils n'y parviennent, lieu d'assassinat politique dans un pays lointain, lieu où l'on peut découvrir des os de lapin là où devraient se trouver des dépouilles humaines. De même, un puits mystérieux apparait souvent dans le récit, source de «voix obscure», vers lequel Mortin est attiré. Certaines images oniriques (ou cauchemardesques) apparaissent ça et là dans l'œuvre telles les «limaces des souterrains» ou l'encre noire de la «pieuvre de l'angoisse». Ces différents éléments, récurrents, font que La Fissure est par moments un texte inquiétant, macabre, plus que les autres ouvrages de Pinget où ces éléments ont une place (comme Cette voix, L'Apocryphe, L'Ennemi).
Le fait d'écrire est revêtu d'une grande importance dans cet ouvrage, comme dans de nombreux autres ouvrages de Pinget. Les principaux personnages, Mortin, Théodore et Dieudonné, sont occupés par un travail de texte ( que ce soit de rassembler des articles concernant des affaires judiciaires ou autre). On peut trouver souvent dans l'œuvre des fragments de texte à l'infinitif qui passent pour être des consignes d'écriture, et des fragments qui montrent souvent une volonté de progresser vers un idéal inatteignable (on en trouve fréquemment dans les romans depuis Fable ): par exemple, il s'agit de «[...] progresser vers l'inaccessible sans repères sans ratures sans notes d‘aucune sorte insaisissable auquel croire sous peine de ne jamais mourir[...]». L'écriture, en partie faite de notes, de ratures, apparait comme une pratique essentielle. Et le fait qu'elle paraisse telle dans un ouvrage si «difficile» à lire en partie de par sa forme permet de mettre en rapport sa réception avec ses thèmes: le lecteur, devant aussi faire un petit travail de compilation, d'enquête, se retrouve en quelque sorte assimilé aux personnages écrivains. Si on peut appliquer cette observation à plusieurs romans de Pinget, La Fissure demeure unique par sa structure.