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Les discussions précédentes de quelques théories et modèles de textes narratifs, ainsi que celles des techniques d'analyses y associées, nous permettent maintenant de tirer un premier bilan ("outlook") superficiel sur les perspectives de l'analyse du récit un science politique. Tout d'abord nous avons pu constater que la notion générale de texte narratif et surtout celle du récit ont commencé à se préciser et même à se solidifier un peu ces dernières années. Par contre, les travaux sur l'analyse concrète du récit ou encore sur l'analyse de la production et de la réception du récit sont encore loin d'avoir atteint un niveau satisfaisant, malgré des progrès intéressants. Tout d'abord la plupart de ces modèles ne sont pas vraiment utilisables. J'ai eu l'impression que j'étais parfois la seule personne à les avoir appliqués (à part leurs auteurs). Parfois certains détails sont mal concus, et en règle générale il leur manque un "mode d'emploi". Sur un plan plus général il faut constater que les modèles sont ou bien ne pas assez puissants, ou qu'ils ne s'appliquent qu'à des classes de récits très limitées, ou encore qu'ils effectuent des analyses trop exotiques. Toutefois les débuts sont prometteurs, et les analyses-test de notre petit récit I donnaient quand-même des résultats intéressants.
Il existe deux questions que j'ai volontairement écarté de ce travail. Il est possible de se demander si les analyses formelles (au sens large du terme) servent vraiment à quelquechose dans ce cadre. Comme je pense que c'est une question épistémologique plus générale et que ce travail n'est qu'une exploration première de modèles d'analyse du récit, je réponds simple par l'affirmative sans la justifier. La question de ce qu'est le texte narratif du domaine politique n'a pas non plus été abordé. Ceci devrait être changé lors d'une majeure révision prochaine de ce travail. Comme seulement certains éléments d'un modèle complexe du texte narratif sont universels, le politologue (connaissant mieux le domaine politique) doit directement participer à l'élaboration de modèles qui permettront l'analyse du texte narratif politique. Un complément de ce travail serait une étude plus approfondie d'un domaine empirique qui permettrait mieux de savoir ce qu'on veut faire dans le cas concrèt. Tout ce que ce travail a fait était de montrer comment le récit est en fait compris et analysé dans la littérature contemporaine. J'aimerais toutefois terminer ce travail par une petite discussion de quelques problèmes d'analyse du récit qui peuvent se poser en science poltique. Cette discussion n'est pas très ambitieuse; comme l'introduction, elle a juste pour but de montrer à quoi au fonds ce travail servait, sans discuter les problèmes de science politique proprement dite.
a) L'extraction du sommaire et de l'essence du texte narratif est une tâche d'analyse souvent auxiliaire à une autre, mais elle peut avoir sa propre raison d'être. Constatons tout d'abord que les notions de sommaire et d'essence ont déjà des multiples significations dans nos modèles discutés. La prétention théorique de Brémond (la définition universelle du raconté fonctionel) et celle de l'AI (un modèle du traitement du texte par un récepteur) n'ont pas grande chose en commun sur un plan général. Toutefois sur un plan plus abstrait, ils se posent la question de ce qui est important dans un récit. En règle générale on peut admettre d'abord que l'essence du récit est déterminée par les éléments importants et leurs relations. La signification des eléments importants et de leur relations est en retour une fonction de leur importance pour la structure générale (intrigue) du texte. Chaque type d'analyse propose maintenant une méthode d'extraire les éléments importants et leur relations du texte. Tout d'abord nous possédons l'approche de Lehnert qui permet de faire des résumés de longueur variable de textes d'une longueur considérable. Sa méthode n'est pas encore complètement développée, mais elle a déjà été utilisée avec succès. Les multiples grammaires génératrices (parmis lesquelles j'ai discuté celles de Thorndyke et celle de Johnson et Mandler) offrent également des possibilités intéressantes. Comme ces grammaires sont aussi des modèles de mémorisation du récit, elles donnent une structure hierarchique au récit (où les éléments importants se trouvent en haut de l'hiérarchie). Il suffit ainsi de résumer le contenu des éléments non-terminaux majeurs et de verbaliser leur fonction assignée par la grammaire. Une possibilité toute à fait différente est d'associer le contenu d'un récit à un ou plusieurs scripts ou scénarios, tel qu'ils sont concus par l'intelligence artificielle. Enfin l'approche de Bremond permet de saisir l'enchaînement des rôles d'acteurs qui sont fonctionels pour l'intrigue. Une fois qu'on aura systématisé une méthode pour faire un résumé avant d'appliquer une grammaire (comme celle de Bremond) on pourrait aussi l'utiliser pour faire des résumés à des buts plus généraux. Finalement même le modèle de DeBeaugrande permet d'effectuer une sorte de résumé. En effet son graphe montre les majeurs processus de résolution de problème. Pour extraire l'essence du récit, il suffit d'isoler quelques noeuds choisis du graphe comme le problèmes, la (non)réussite des buts, les tournants, etc. et les connecter, et de verbaliser ces noeuds et leur relations.
b) L'analyse de la structure causale et temporelle a également été rendu possible par plusieurs modèles. Comme la séquence des événements est une des constituantes majeures du récit, et comme on s'intéresse souvent à savoir comment les événements s'enchaînent en réalité et dans la perception, ce type d'analyse est également crucial en science politique. Les deux modèles de DeBeaugrande et de Lehnert offrent des langages simples qui fonctionnent assez bien pour la représentation des connections entre évènements et états. Toutefois (comme je l'ai déjà constaté) au niveau de leur "mode d'emploi" il y a des progrès à faire. Comme ces modèles sont censés être utilisés dans le cadre général d'une théorie de traitement de récit, l'utilisateur doit en effet établir un "code" de codage assez élaboré s'il veut obtenir des résultats non aléatoires. Ce problème n'est pas trop grave à un niveau théorique; cette exigeance méthodologique lui permet même d'adapter la fonction (cognitiviste) de ces modèles à ses propres besoins; c'est-à-dire il peut transformer un modèle (théorique) psychologique en un modèle d'analyse simple de contenu, s'il le désire. En outre, les connecteurs que les différents auteurs utilisent, ainsi que les possibles combinaisons entre éléments méritent d'être mieux explorés. Il est sans doute possible d'adapter ces connecteurs au langage politique (si c'est nécessaire). On peut faire les mêmes rélexions sur la classification des noeuds des réseaux de transition en actions et états, des états en buts, problèmes, etc. Certaines distinctions de Beaugrande ou de Lehnert peuvent être modifiées facilement si cela s'avère nécessaire. Toutefois le modèle de Lehnert dont l'analyse des unités d'intrigue est programmé est extrèmement fragile si on ne dispose pas des capacités pour transformer le programme. Le modèle de Bremond pourrait bénéficier par exemple de l'établissement d'une grammaire de connecteurs possibles entre deux noeuds en fonction de la classe (ou du contenu) des noeuds. Finalement il faut trouver des moyens pour relier cette micro-structure causale à d'autres niveaux d'analyse. J'ai déjà montré ailleurs qu'il existe de formes supérieures qu'on désire identifier dans l'analyse d'un récit.
c) L'extraction de structures "thématiques" est souvent pratiquée dans des études compratives, mais pas très bien exploré à un niveau méthodologique général. En ce qui concerne la caractérisation des acteurs du récit, l'analyse de leurs dispositions d'action (d'utilisation des plans, etc.) et celle de leur structure de buts, il faut à présent travailler avec de méthodes plutôt intuitives. Mais les modèles de Carbonell (82) ou de Winston (82) montrent la direction que des recherches plus formelles pourraient prendre. L'analyse des scripts, scénarios voir même de "thèmes" très généraux suit aussi des principes assez intuitifs. On a déjà montré qu'on essaye rarement de définir une telle structure de sens à partir d'un seul texte. On essaye plutôt de définir des "prototypes" plus généraux à partir de plusieurs textes, ou dans le cas où il existe déjà, de montrer comment l'occurence spécifique "remplit" les variables du prototype. Ainsi les ingrédiants nécessaires d'une structure comme le script sont en règle générale déjà défini avant l'analyse, comme c'est le cas pour les processus narratifs de Bremond. Ainsi le problème méthodologique majeur qui se pose dans une telle analyse est de définir formellement le notion générale d'une telle structure, comme le fait par exemple Schank, ensuite de définir les formes des ingrédiants nécessaires et optionels qui sont contenus dans une structure comme un script ou un plan. Ensuite il faut aussi définir une méthode formelle pour traduire des éléments textuels dans une telle structure thématique de savoir. Leur constitution est même en AI plutôt effectué par l'analyste lui-même, et non formellement à partir d'un corpus de textes. Toutefois dans le futur ce travail serait aussi effectué en partie par la machine.
d) La représentation formelle de l'ensemble du texte est une question très importante pour le développment de modèles complexes. Il existe principalement deux raisons pour formaliser le contenu du récit. Premièrement si on veut travailler d'une facon formelle et détaillée sur le contenu d'un récit, le nombre d'opérations à effecteur peut vite devenir très grand. A ce point il faut travailler avec un programme d'ordinateur qui par définition ne peut travailler qu'avec des formes qui lui sont connues. Ceci nécessite le développement de langages de représentation sophistiquées et d'anlyseurs qui puissent traduire un texte un langage naturel. Deuxièmement, une formalisation dans un programme d'ordinateur force le chercheur de clarifier explicitement tous ce qu'il faut "voir" du récit. Toutefois cette exigence qui a des avantages théoriques est très difficile à réaliser techniquement si on ne veut pas simplifier l'analyse. En face des ces difficultés (surtout en ce qui concerne des longs texts compliqués), la représentation formelle ne serait-ce que d'une partie de l'information peut déjà être d'une grande utilité. Par rapport à ces modèles AI complexes, il faut même avouer que le travail à la main a aussi des avantages. Dans ce cas une grammaire est plus flexible et n'a pas besoin d'être formalisée jusqu'au dernier détail. D'une facon générale il faut dire que les modèles AI de représentation souffrent encore de beaucoup de problèmes, comme le manque d'analyseurs syntaxiques et sémantiques qui peuvent traiter une grande classe de phrases en langage naturel. Toutefois à ce niveau-là on peut faire des nombreux compromis. Pour commencer on ne peut avoir comme but de ne représenter que le texte surface dans une machine. Ceci éviterai une formalisation extensive du savoir sur le monde. Au même titre on peut simplifier l'input à la main pour faciliter une analyse automatique. Finalement il faut rappeler que les modèle AI de représentation peuvent aussi servir de simple métaphores pour le développement de langages de représentation qu'on peut utiliser à la main. Toutefois ils ne sont pas déstinés à permettre le traitement de grandes quantités de texte. Mais les recherches en psychologie cognitive montrent que des notions comme le script, le plan ou même le réseaux sémantiques peuvent être utilisés avec profit dans des travaux qui ne se servent pas de l'ordinateur et de toute la technologie compliquée qui y est associée.
e) Le but des travaux en intelligence artificielle est la formalisation de la production et du traitement de texte dans son entier. Pour le moment leurs modèles du traitement de récit (qui dépendent beaucoup des techniques de réprésentation discutées plus haut) se limitent à des domaines trop restraints ou sont très partiels comme par exemple le modèle de Lehnert. Toutefois je pense que pour ne modéliser que les majeurs principes de traitement de texte d'un acteur "sociologique", les techniques actuelles sont déjà suffisantes. Un modèle à signification sociologique n'a pas besoin d'être capable de traiter un texte naturel. En outre il peut travailler avec des "primitifs" simplistes d'un point de vue psychologique qui facilitent des calculs symboliques. Finalement un modèle peut être concu juste partiellement programmé, ce perment l'intervention de l'utilisateur dans les "moments difficiles". Parmi les nombreuses difficultés à résoudre se trouve la clarification des principes (ou processus) de traitement de récit tel que les principes de Black et de DeBeaugrande qu'on a discutés dans ce travail. Ils sont encore tellement vagues qu'ils ne permettent pas une programmation. Comme nous l'avons vu dans le dernier paragraphe, le développement d'un langage de représentation est crucial à une telle modélisation. Mais il faudrait en développer un qui permette non seulement la représentation de propositions simples du texte, mais aussi leurs connections, ainsi que les structures cognitives supérieures contenues dans la mémoire. Au niveau empirique ceci veut dire qu'il ne suffit plus de travailler seulement sur des textes, si possible, il faut effecteur des entretiens en profondeur avec les sujets d'analyse pour découvrir plus sur leur facon de traiter un texte et leur utilisation de saisir sur le monde. Finalement un modèle de la production et du traitement du récit doit développer un modèle extensif du monde dans lequel le récit prend place. Ceci inclut par exemple un modèle du savoir-faire que les producteurs et les récepteurs attribuent aux acteurs du récit.
f) L'analyse de l'intertextualité n'a été traité qu'on marge dans ce travail, car l'analyse de relations complexes qui peuvent exister entre récits nécéssiterait en soi un travail de cette envergure. Toutefois, pour commencer, il existe des méthodes simples pour découvrir certaines relations. Si on veut comparer deux textes il suffit par exemple de définir des éléments ou des structures qu'on veut mettre en comparaison. Ensuite on analyse les textes avec une des grammaires présentées qui est capable d'isoler ces éléments. Une manière efficace de définir des éléments comparables est de les définir par rapport à leur fonction qu'ils ont pour l'intrigue. La méthode la plus simple de comparaison est de compter les éléments qui appartiennt à la même classe et de faire des statistiques. Mais comme l'analyse de contenu statistique le montre, cette méthode perd plus que 90 très intéressante. La tâche devient déjà plus difficile si on s'attaque à inclure la comparaison de structures en comparant leurs éléments et les relations entre éléments. Dans ce cas on veut découvrir la (dis)simlilarité entre des structures, et il faut définir des critères d'accomodation ("matching") qui parfois peuvent prendre la forme de programmes d'ordinateur complexes comme l'exemple de Winston (82) le montre.
g) L'extraction des visions politiques du monde à partir de textes narratifs est une problématique qui sort déjà complètement du cadre de ce travail, bien qu'elle soit inextricablement connecté aux problèmes qu'on vient de discuter. L'analyse des visions du monde connait multiples problèmes et facettes. Tout d'abord on peut essayer d'analyser un acteur du récit par le bias de l'examination de la nature de ses actions et de la description de sa personalité. Dans ce cas, le texte est la source qui décrit indirectement la vision du monde de quelqu'un. Cette problématique a été effleurée dans la briève présentation du modèle de Carbonell. Un deuxième type d'analyse essaye de saiser le producteur du récit par la manière dont il réproduit d'autre récits, ou dont il décrit des évènements, etc. Dans ce cas, le récit ne sert comme indice indirecte. Mais en posant des questions au producteur (si c'est possible) on peut découvrir plus en détail comment et pourquoi il constitue un texte. L'analyse du récepteur pose des problèmes voisins, bien qu'il est plus facile de trouver un récepteur à qui on peut poser des questions. Dans les deux cas, les modèles d'analyse qu'on a discuté dans ce travail sont déjà d'une certaine utilité comme elles montrent bien comment un récit est organisé, mais elles nous aident pas vraiment à montrer comment il faut formaliser le traitment de texte proprement dit.