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Il existe des lieux sacralisés, par la géographie, la religion ou l’histoire. Ils occupent des espaces particuliers, souvent sur des lignes de crêtes. Ayant, pour un temps, été gouvernés par des rois-prêtres, chacun est tenu pour le centre du monde, et les plus importants d’entre eux revêtent une dimension symbolique qui cimente l’identification d’un peuple.
Certains scientifiques ésotériques y voient également l’énergie d’ondes telluriques, voire d’effets cosmologiques. La sanctification d’un lieu renforce l’attachement à son égard et attire d’autres croyances, mystiques ou légendaires, qui se greffent sur celles qui les ont précédées. Le phénomène est multiplié, lorsque des conquêtes militaires s’appuient sur des religions concurrentielles, prétendant à l’universalité. Jérusalem en représente l’illustration. Ainsi son destin fut-il riche, brillant et douloureux.
La place de Jérusalem dans la conscience des trois monothéismes est spécifique. Les origines mythiques ou historiques de son caractère sacré ont développé des forces symboliques qui ont, malheureusement, engendré, dans l’histoire, plus de violence que de coexistence. Elles n’ont cessé d’être instrumentalisées par des politiques partisanes, jusqu’au niveau international. En bref et dans l’ordre chronologique inverse des révélations abrahamiques, un résumé profane peut être esquissé. Pendant la courte période initiale de la mission de Mohammed précédant l’hégire (l'émigration avec ses disciples vers la ville de Médine en 622, qui inaugure l'ère musulmane), soit environ un an et demi, les musulmans prièrent en direction de Jérusalem. Ils furent ensuite instruits de se tourner vers La Mecque et le nombre de prières quotidiennes fut fixé à cinq. Pour les croyants, cette injonction est l’expression de la volonté divine, inscrite dans le Coran. Pour les historiens, il s’agirait d’une marque d’identification et de séparation d’avec l’héritage hébraïque. La ville apparaît dans le Coran lors l’évocation du «Voyage nocturne». Le Prophète aurait été transporté de La Mecque à Jérusalem et, de là, vers Dieu lors d’une ascension céleste. Les successeurs du grand khalife Omar construisirent, sur l’emplacement d’où le cheval ailé, qu’aurait monté Mohammed, quitta censément la terre, une mosquée qui demeure l’un des joyaux de l’architecture mondiale. Cette esplanade du «Noble Sanctuaire» (Haram el-Sharif) représente le troisième lieu saint de l’Islam.
Si les musulmans vénèrent un emplacement saint, les chrétiens sont attachés à plusieurs lieux, voire à une Terre sainte. Le concept même de Jérusalem est cependant très ambigu, selon qu’il est placé dans une perspective de spiritualité ou de territorialité. La Jérusalem céleste est une approche mystique de tout endroit où la vie chrétienne est vécue. Elle peut même être individualisée: «le Royaume de Dieu est en vous». La Jérusalem terrestre, quant à elle, représente concrètement la terre où Jésus est né, a prêché, est mort, est ressuscité, puis monté aux cieux. Elle a servi de prétexte aux Croisades et demeure vénérée par des millions de pèlerins qui s’y rendent. Les manifestations de piété sont vives, parfois exaltées. Le protestantisme reste plutôt à l’écart de ces rassemblements religieux. Il est piquant de relever que, depuis le XIIIe siècle, les clefs du Saint-Sépulcre sont confiées à deux familles palestiniennes musulmanes, pour éviter les troubles et échauffourées entre les dénominations chrétiennes, catholiques et les diverses églises orthodoxes, qui se les disputaient surtout à l’occasion des fêtes de Pâques.
Enfin, dans la conscience juive, Jérusalem paraît être une réalité concrète qui a traversé les siècles. Le roi David en fit un centre d’identification «nationale». Elle devint le symbole d’une entité humaine séculaire et spécifique, qui se maintint malgré les vicissitudes de l’histoire. Sous son autre appellation, Sion, elle se prétend lieu de rassemblement de la diaspora. Elle n’est pas une ville de relique, même si le Mur occidental, dit des Lamentations, vestige du temple détruit par les Romains en 70 de notre ère, est sanctifié car il se trouverait dans la proximité immédiate de la présence divine. Jérusalem reste, d’abord, la symbolisation d’un peuple et, en cette qualité, est vénérée avec émotion par tout juif, religieux ou laïc, voire athée, et même non sioniste. Ces différentes formes de sacralisation d’une ville ou de certains de ses endroits ne facilitent pas la compréhension mutuelle, parce qu’elles sont foncièrement irrationnelles.
«Fondée par le dieu Shalem»
Apparue il y a quelque quatre millénaires, la ville semble avoir été gouvernée par des chefs, jouissant de fonctions politiques et sacerdotales, vassaux du Pharaon égyptien. Son nom initial, Urushalem, aurait signifié «fondée par le dieu Shalem». Il fut ultérieurement hébraïsé en Yérushalayim, soit «fondement de la double paix». Mille ans avant l’ère chrétienne, elle fut prise par le roi David, puis gouvernée pendant cinq siècles par ses successeurs. dont Salomon qui l’embellit. Elle n’a pas toujours été une capitale, mais souvent une cité autonome et sans cesse un centre religieux éminent. Les grands conquérants de l’Antiquité s’en emparèrent, Nabuchodonosor, le Babylonien, en chassa les Assyriens. Les populations furent déportées. De cette époque remonte la mélancolie obsessionnelle et très violente du peuple juif: «Si je t’oublie, Jérusalem…». De plus, lors de leur retour dans la Ville sainte, les populations exilées de force avaient adopté la langue de leurs oppresseurs et continuèrent de la pratiquer. Ainsi Jésus, des siècles plus tard, s’est-il adressé au peuple peu lettré de Judée non pas en hébreux, mais dans un idiome sémitique proche, l’araméen. Les troupes de Darius le Perse, puis d’Alexandre le Grand s’imposèrent. À la période hellénistique suivirent Hérode et l’Empire romain, pendant plus de 600 ans. La majorité de la ville était chrétienne, mais elle s’affirmait aussi comme un centre culturel vibrant de la diaspora juive. Depuis cette époque romaine, dès le début de l’ère chrétienne, ce territoire stratégique, s’étendant de la rive méditerranéenne au fleuve Jourdain, et de l’Égypte à la Syrie, fut appelé Palestine. Au VIIe siècle, les armées musulmanes s’en emparèrent et donnèrent, à Jérusalem, une appellation arabe Bait al-Maqdis, ou Al-Quds, «la sanctuarisée» ou «sanctifiée». Diverses dynasties musulmanes s’y succédèrent, avec une interruption de près de deux siècles, lors du Royaume franc autour des «Lieux Saints» chrétiens, dès le milieu du XIe siècle durant les Croisades. En 1517, la Palestine fut incorporée à l’Empire ottoman, dont elle fit partie jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle passa alors sous un mandat que la Société des Nations avait confié aux Britanniques.
«Objectifs contradictoires»
La terrible méprise ou l’abominable double jeu de l’Europe sont connus. En 1915, un Royaume arabe fut promis au Chérif Hussein de La Mecque s’il participait à la guerre contre les Ottomans. En 1916, un accord franco-anglais secret divisa le Moyen-Orient au profit des deux signataires. En 1917, la Déclaration Balfour s’engagea en faveur d’un «foyer national» pour le peuple juif. En 1919 enfin, le Traité de Versailles institua le système des mandats, entre autres sur les provinces arabes retirées aux Ottomans vaincus. La gestion du mandat palestinien s’avéra vite impossible car il visait deux objectifs contradictoires: conduire la population arabe à l’indépendance et constituer, contre la volonté des autochtones, un foyer national pour des étrangers persécutés en d’autres lieux. Le flux migratoire juif, créé par les persécutions en Europe, dont le paroxysme fut la tentative de génocide lors de la Seconde Guerre mondiale, ne pouvait être contrôlé. La violence était inévitable. L’État mandataire souhaitait vivement se retirer d’un bourbier que sa politique antérieure avait largement généré.
Au lendemain même de la naissance de l’Organisation des Nations Unies, l’Assemblée générale fut saisie, par le Royaume-Uni, de la question de la Palestine. Une commission fut établie qui proposa la partition entre un État juif et un État arabe, plus Jérusalem et sa banlieue placées sous l’autorité des Nations Unies. L’Assemblée générale accepta cette proposition par la résolution 181 (II), du 29 novembre 1947. Le texte prévoyait encore une union économique, la garantie d’accès aux Lieux saints et le retrait des forces britanniques. Le Conseil de sécurité fut instruit de la mettre en œuvre. Bien que peu satisfaite des lignes de démarcation, l’Agence juive accepta. Les Palestiniens et les États arabes refusèrent en revanche, au motif que la décision violait un principe essentiel du droit international et de la Charte elle-même, à savoir le droit des peuples à décider de leur destin.
L’adoption de la résolution entraîna de violents troubles, puis la guerre, dès le printemps 1948. Les Anglais mirent fin à leur mandat et retirèrent leurs troupes. Israël déclara son indépendance dans la foulée, avec Tel-Aviv comme capitale, le 14 mai. Les diverses trêves imposées par les Nations Unies furent brisées. Quelque 750 000 civils palestiniens durent fuir. Le Comte suédois Bernadotte, nommé médiateur, fut assassiné. Au cours du premier semestre 1949, des accords d’armistice furent signés, séparément, entre Israël et les États arabes limitrophes. Ils devaient être temporaires et ne reconnaissaient aucune des revendications des parties au conflit. Israël avait conquis davantage de territoire que ne lui conférait le plan de partage, y compris la partie occidentale de Jérusalem. Les lignes d’armistice devinrent frontières. Gaza était sous autorité égyptienne et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est passèrent sous la juridiction de la Jordanie en 1950, dans l’attente d’une solution définitive. Une conférence entre les protagonistes, tenue à Lausanne et de nombreuses réunions ne permirent pas de trouver solution aux trois problèmes principaux: le sort des réfugiés, prioritaire pour les Arabes, la délimitation des frontières, essentielle pour les Israéliens, et le statut de Jérusalem. Le peuple palestinien semblait avoir disparu de l’histoire. La situation sur le terrain trouva une forme de pérennité, jusqu’au conflit armé de juin 1967, connu sous le nom de Guerre des Six-jours.
Sans statut définitif
Au cours des difficiles tractations relatives à la partition du territoire, la diplomatie vaticane fut très active. Pie XII lui-même publia plusieurs encycliques, dont In multipliabus curis, émise en octobre 1948, à l’occasion du dixième anniversaire de son pontificat, alors que les combats faisaient rage, puis Redemptoris nostri cruciatus, en avril 1949 après la signature des armistices. Il y exprimait sa compassion pour les victimes du conflit et son souci quant aux possibles destructions de bâtiments sacrés et d’œuvres caritatives. Le pape préconisait surtout la recherche de la paix dans la justice pour tous, sur les Lieux saints de Palestine. L’Église catholique et divers patriarcats orthodoxes possèdent des biens fonciers et immobiliers importants, constamment protégés par les gouvernements musulmans successifs. Ce sont, d’une part, des lieux de cultes et, d’autre part, des terrains et bâtisses dont les revenus participent à entretenir les premiers. Israël envisage de lever l’immunité fiscale dont ils jouissent. Ainsi par exemple, le Saint-Sépulcre a-t-il été fermé aux visiteurs le dimanche 25 février 2018, à titre de protestation.
Chère aux croyants des trois monothéismes, Jérusalem devait constituer une zone démilitarisée et jouir d’un statut international particulier, afin de garantir le respect des traditions acquises, la protection des sanctuaires et le libre accès de tous à leurs lieux sacrés. 1) L’influence catholique dans le débat fut telle que le statut spécial proposé passa dans le langage diplomatique de New York sous la forme latine de Corpus separatum! Cette position fut sans cesse rappelée, entre autres par Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II. Aussi récemment que juillet 2017, le représentant du Saint-Siège rappelait, devant le Conseil de sécurité, la position traditionnelle: garantie internationale, liberté religieuse et accès libre et sûr aux lieux saints de toutes les religions et nationalités. Quelques mois plus tard, après la décision du président Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, à laquelle il était hostile, le pape François réaffirma «sa position sur le caractère singulier de la Ville sainte et l’essentiel du respect du status quo, en conformité avec les délibération de la communauté internationale…». Ces paroles ont pu être parfois interprétées comme un acquiescement implicite à la déclaration du Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, prônant la reconnaissance de deux capitales dans la perspective d’une «solution à deux États». Légalement, le statut définitif de la ville devrait encore être fixé à la conclusion d’accords de paix. Formellement, la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies de novembre 1947, qui établissait la partition du territoire n’a pas été remplacée.
La guerre de juin 1967 changea la donne. Les territoires palestiniens sont sous occupation israélienne depuis plus d’un demi-siècle. La partie orientale de Jérusalem a été annexée, en violation du droit international public et la ville fut unilatéralement déclarée, en 1980, capitale «unie et indivisible» de l’État d’Israël. Une politique de faits accomplis est menée avec une constance systématique. La question de Jérusalem, et plus largement de la Palestine, est illustrative de l’impuissance de l’ONU. Ce fut le premier cas soumis à l’Assemblée générale de l’organisation naissante. Il n’a pas été résolu, mais s’est au contraire aggravé.
La Charte des Nations Unies apparaît anachronique
L’Organisation des Nations Unies fut créée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cinquante pays signèrent la Charte de San Francisco, dont l’objectif est triple: la paix et la sécurité, la coopération économique et le respect des droits de l’homme. Un système regroupant de nombreuses et diverses institutions s’est développé autour de ce noyau. Le nombre des États membres a quadruplé, surtout suite au processus de la décolonisation. Ils sont actuellement 193. L’universalisation institutionnelle a entraîné une très grande diversification culturelle. Les conflits armés n’ont pas cessé, même s’ils furent contenus.
La Charte des Nations Unies apparaît anachronique.2 Le Conseil de sécurité, dont cinq membres permanents ont droit de véto, ne correspond plus à l’état du monde. L’Assemblée générale ne saurait représenter un organe législatif crédible. Ses résolutions n’ont pas force obligatoire. Elles furent très nombreuses concernant la Palestine, sans être suivies d’effets. Seul le Conseil de sécurité peut légitiment forcer un État membre à appliquer une décision. En l’occurrence, les États-Unis imposent presque toujours leur véto, pour la protection des intérêts israéliens. Ironiquement, trois exceptions peuvent être citées, dont deux concernent Jérusalem, précisément!
En novembre 1967, après la victoire israélienne et sa décision d’annexer la partie orientale de la ville, une résolution (252) demanda le retrait des troupes des territoires occupés suite au conflit armé. Toutefois, le texte anglais, contrairement à ceux des cinq autres langues officielles, est ambigu. Il n’indique pas clairement si tous les territoires, ou seulement certains d’entre eux, sont concernés. Elle a donc fait l’objet de polémiques sans fin et n’a jamais été mise en œuvre. À l’été 1980, suite à la déclaration que Jérusalem était devenue la capitale «une et indivisible» de l’État, deux nouvelles résolutions (476 et 478) sont acceptée. Leurs termes sont sévères. Elles se réfèrent, à nouveau, au «statut particulier» de la ville. Elles dénoncent une violation du droit international et exigent de mettre fin à toute modifications juridiques ou géographique des lieux. Les ambassades étrangères qui s’y seraient trouvées devaient déménager vers Tel Aviv! Les États-Unis s’abstinrent. Quinze ans plus tard néanmoins, le Congrès américain vota une loi demandant que Jérusalem fût reconnue comme la capitale et que l’ambassade y soit transférée d’ici 1999, au plus tard. Le président Trump s’en est saisi pour annoncer sa décision du transfert, en décembre 2017, au mépris de toutes les résolutions des Nations Unies. La réprobation fut unanime. Les États membres demandèrent son annulation par 14 voix contre une au Conseil de sécurité et 128 voix contre 9 à l’Assemblée générale, nonobstant les menaces de représailles émises par Washington. Vexé de son relatif isolement, le président américain ordonna que ses mises en garde soient immédiatement appliquées. La contribution financière obligatoire des États-Unis au budget ordinaire de l’Organisation fut unilatéralement amputée de près de 300 millions de dollars, entraînant de très sérieux problèmes de gestion. D’autres programmes sont encore plus durement touchés, comme, bien sûr, l’«Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient» (UNRWA). Ce dernier apporte assistance alimentaire, sanitaire et éducative à près de six millions de réfugiés. Avec une diminution de plus de 50% (de 125 à 60 millions de dollars) de la participation financière américaine, son arrêt de mort presque immédiate a été signé, sans projet humanitaire alternatif.
Initialement prévu pour 2019, le transfert du personnel diplomatique américain de Tel Aviv à Jérusalem a, formellement, été avancé au 14 mai 2018, afin de coïncider avec le 70e anniversaire de la création de l’État d’Israël. Le futur bâtiment de l’ambassade sera construit sur un terrain qui, ironiquement, se situe entre deux tracés de la ligne verte de l’armistice de 1949, dans un No man’s land non attribué à Israël, ni à aucun État arabe, lors des accords de cessez-le-feu.
Le fait que l’État actuellement le plus puissant du monde décide unilatéralement et contre l’avis que la quasi-unanimité de tous les autres membres de la communauté internationale d’établir son ambassade en un lieu aussi symbolique et contesté ne simplifie pas la solution du problème israélo-palestinien. Il n’y avait ni urgence sécuritaire, ni aucun intérêt économique pressant. Ce geste politique décrédibilise encore davantage l’Organisation des Nations Unies, incapable de faire entendre sa voix. Le droit international public, comme les institutions qu’il a fait naître, surtout au XXe siècle, sont des instances d’autorité, mais non pas de pouvoir. Ainsi, la force prime-t-elle encore sur le droit, malgré les instances de la diplomatie intergouvernementale. Quand bien même elle ne menace pas directement la paix mondiale, la question de Jérusalem est un cas d’école illustratif. Il faut le regretter et s’en inquiéter.
1 Lire l'article de David Neuhaus sj «Jérusalem après Trump» sur le site de choisir du 18 décembre 2017
2 Marcel A. Boisard développe ces arguments dans son dernier ouvrage: Une si belle illusion. Réécrire la Charte des Nations Unies, Ed. du Panthéon, Paris 2018.
Marcel A. Boisard
Une si belle illusion
Réécrire la Charte des Nations-Unies
Paris, Éditions du Panthéon 2018, 466 p.
Ancien sous-secrétaire général des Nations-Unies, Marcel Boisard nous fait entrer dans une réflexion tout en finesses sur la dimension humaine des relations internationales. L’illusion dont il est question dès le titre, c’est celle d’un ordre juridique surplombant les sociétés et les événements historiques, capable d’assurer définitivement la paix entre les nations. L’auteur passe en revue les «virtualités» qui permettent de penser les relations internationales: le Droit, les États, la souveraineté, l’égalité. Virtualités car il ne s’agit que d’idées régulatrices qu’il ne faut pas rejeter comme inutiles sous prétexte qu’elles ne s’incarneraient jamais totalement dans l’histoire. Chemin faisant, Marcel Boisard montre que le multilatéralisme, auquel l’Europe est restée longtemps attachée, cède peu à peu la place aux accords bilatéraux qui permettent de mieux faire jouer, au profit du plus fort, les avantages comparatifs des uns et des autres. En positif, l’auteur montre l’émergence séculaire de l’horizon moral, bien distingué du Droit, sans lesquels les relations internationales ne seraient qu’un vain mot. La longue expérience de l’auteur lui permet d’incarner ses propos dans des allusions pertinentes aux événements historiques, d’illustrer sa démonstration par l’État-nation. Cet élément central des relations internationales émerge au Moyen Âge occidental, il structure peu à peu l’ensemble des régions du monde, avant d’être rogné tant de l’intérieur que de l’extérieur. L’État-nation demeure cependant la seule base pensable de relations internationales gérables. Loin d’être un manuel un peu sec, l’ouvrage, de lecture agréable, nourrit l’intelligence et la sensibilité du lecteur.
Étienne Perrot sj