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Un episode du temps des pionniers
Gang &nd,ni er. Berne Le tableau que réalisa l' artiste soleurois Martin Disteli est une œuvre doublement intéressante: d' une part, les voyageurs qui accompagnaient Hugi font partie d' une époque importante de l' histoire de la science; d' autre part, le tableau appartient à un groupe d' oeuvres peu connues de Disteli et illustre un genre peu développé par l' ar.
C' est pendant la première moitié du XIXe siècle, période durant laquelle s' effectuèrent de nombreux changements, que le spécialiste des sciences naturelles Hugi ( 1793-1855 ) et le peintre Disteli ( 1802-1844 ) eurent la plus intense activité. Durant ces quelques dizaines d' années, les naturalistes réunirent les connaissances fondamentales nécessaires à l' élaboration des théories de I' ère glaciaire et de la stratification géologique, alors qu' en politique on en venait également aux formes nouvelles de la Régénération. Le chercheur et le peintre furent tous deux influences, quoique diversement, par ces mutations tant scientifiques que politiques.
Franz Joseph Hugi avait un tempérament changeant, que ce soit dans son activité scientifique ou dans sa façon d' être. Libéral dynamique, il s' enfuit en 1814 de sa ville natale de Soleure et étudia la théologie et les sciences naturelles en Allemagne. En 1819, il fut ordonné prêtre et devint maître de sciences à la Realschule de Soleure. Il consacra alors tout son temps libre à l' étude des Alpes. Il fonda également le Musée d' histoire naturelle et la Société des sciences naturelles de Soleure. Il consigna une partie des résultats de ses vastes recherches dans son célèbre ouvrage Voyages d' histoire naturelle dans les Alpes ( 1830 ) et s' insur avec virulence contre la théorie naissante de l' ère glaciaire que défendaient un Charpentier et un Agassiz, en publiant Les glaciers et les blocs errati- ques. C' est grâce à d' innombrables observations minutieuses et des connaissances qui font date dans le domaine de la physique des glaces que Hugi livra sa contribution au développement de la recherche alpine. En revanche, diverses conclusions furent vite oubliées ou entravèrent le progrès scientifique en cours, en particulier au plan de la théorie de l' époque glaciaire. Hugi alliait à un penchant irrésistible pour les travaux de recherche une admirable capacité physique. Preuve en est la course qu' il effectua en un jour, partant du Lötschental, passant par la Lötschenlücke, la Konkordiaplatz et le Märjelensee pour aboutir à Fiesch ou encore son ascension du Finsteraarhorn en 1829. Si, dans cette dernière course, il ne put gravir la crête qui porte son nom, à cause d' un pied blessé, en revanche deux de ses guides atteignirent tout de même le sommet. Avec l' esprit critique qui lui était particulier, Hugi déclencha par la suite une polémique qui dura des années, au sujet de la première du Finsteraarhorn: il contesta l' ascension qu' avaient réalisée en 1812 les guides des frères Meyer.
Son attitude libérale lui avait déjà valu quelques ennuis avant 1830, mais en 1837 il défraya véritablement la chronique dans la, certes libérale, mais très catholique Soleure, en se convertis-sant d' abord au protestantisme, puis en se mariant. Hugi perdit ainsi sa place de professeur et dut subvenir aux besoins de sa famille grandissante à l' aide du maigre revenu que lui procurait sa nouvelle place de conservateur de musée. Poursuivant pourtant sa voie sans détour, il s' en expliqua un jour en ces mots: « Au cours de ma vie,je m' ha aussi peu à craindre la vaine agitation des hommes qu' à plier devant les obstacles qui entravaient mes recherches. » Ce ne fut sans doute pas le seul hasard qui présida à la rencontre de Hugi et du peintre Martin Disteli. Ce dernier était issu d' une riche famille d' Olten et avait étudié l' histoire et les sciences naturelles en Allemagne. Mais il fut contraint, en raison de son appartenance à l' opposition libérale, à renoncer aux études.
Lorsqu' il revint à Olten en 1824, il put gagner sa vie grâce à ses talents de dessinateur. Les scènes historiques et surtout les caricatures politiques devinrent ses thèmes de choix. Après la révolution libérale, Disteli jouit de l' approbation générale et obtint en 1834 une place de maître de dessin à Soleure. A l' armée, il s' éleva rapidement aux plus hauts échelons, mais sa nature agressive ne lui valut pas que des sympathies.
UAlmanack suisse illustré, appelé populairement Almanach de Disteli, parut entre 1839 et 1847, c'est-à-dire trois ans encore après sa mort. C' est par ce biais précieux que Disteli livra ses dessins humoristiques à ses opposants et ses amis, dessins dont le contenu était généralement politique.
Tous deux libéraux peu conciliants, Hugi et Disteli ne pouvaient manquer de se rencontrer. En 1830, Disteli prit part en tant que dessinateur à l' expédition que conduisait Hugi dans les Alpes. Ce voyage constitua un épisode unique dans l' œu de Disteli. Le portrait de groupe dans le Rottal, les études qui s' y rattachent, ainsi que quelques autres esquisses de paysage, représentent les seuls tableaux du genre que fit le peintre. En outre, le tableau du Rottal fait partie d' un petit groupe ne comprenant que 30 à 40 peintures à l' huile, tandis que l' oeuvre globale regroupe plus de 2000 dessins.
Diverses études se rattachent à ce tableau, apportant un éclairage intéressant sur son élaboration. Le musée d' art d' Olten possède une version peu appuyée des participants de l' expédition, que Disteli exécuta à la plume et au lavis, tandis qu à Soleure, on peut voir une autre version, beaucoup plus marquée, du même tableau. Le décor, comprenant la chaîne de sommets, se trouve quant à lui sur une aquarelle à part, en possession du même musée d' Olten. Des esquisses représentent en outre les divers personnages, pris isolément. Puis, s' inspirant fidèlement du contenu des deux projets, l' artiste réalisa dans son atelier le tableau final. Il devint propriété de la famille Hugi, séjourna tout d' abord chez le prêtre Hugi à Arch, puis revint en 1927 au professeur Emil Hugi de Berne. Il lit ensuite partie de la succession de sa fille et aboutit en 1976 au musée alpin de Berne.
Parmi les pièces qui figurent dans la collection du musée, ce tableau fait partie d' un groupe d œuvres de très grande valeur, quoique d' appa plutôt discrète. Il nous livre de précieuses indications sur une époque que l'on pourrait qualifier sans détour d' héroïque, si l'on considère les problèmes touchant aux sciences naturelles qui se posent aujourd'hui encore et le danger que représentent les tentatives d' accès à des sommets incon-nus.Traduit de l' allemand par Catherine Berger