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Méthodes pour déterminer les variations des glaciers au cours des siècles
Méthodes pour déterminer les variations des glaciers au cours des siècles
Hanspeter Holzhauser, Zurich
Alpes bernoises et valai-iannes où l'on distingue les glaciers dont il est question dans cette étude. Prise de vue d' un .atellite d' exploration de la terre, en juillet 1984 Landsat 5 ). Fausses couleurs dues à la transmission par les canaux 2, 3, 4 du satellite. Altitude de vol: 716 km Résolution: 30 mètres 1. Méthodes en glaciologie II existe différentes manières d' étudier les variations glaciaires ( cf. fig. 1, p. 141 ). Pour ce qui concerne l' étude des oscillations actuelles, on applique les trois méthodes suivantes ( d' après HOINKES 1970 ):
- La méthode géodésique. Les variations de longueur, de surface et de volume sont mesurées à l' aide de relevés topographiques ( cartes ) et de photogrammétrie aérienne ( exploitation des photos aériennes ).
- La méthode hydrologique et météorologique. Elle consiste à établir le bilan de masse1 d' un glacier en prenant en compte toute une série de paramètres mesurables: réserve de neige de l' année en cours ( pour les bilans, l' année part du 1er octobre et finit le 30 septembre ), fonte et evaporation de la vieille neige et de la glace, et enfin, précipitations, evaporation et écoulement observés dans la région considérée.
- La méthode d' observation directe. On calcule le bilan du glacier en faisant la différence entre l' accumulation et l' ablation. Les mesures sont faites directement sur la surface du glacier.
Ces méthodes ne permettent pas de reconstituer les variations anciennes des glaciers: les bilans de masse ne sont en effet étudiés que depuis quelques décennies. Seules les mesures des langues glaciaires ( dont les oscillations sont facilement observables à l' œil ) sont un peu plus anciennes: pour le glacier du Rhône, elles ont déjà commencé en 1874. Dès l' année 1880, la mesure annuelle d' autres glaciers a été entreprise sous la direction de F.A. Forel ( cf. VARIATIONS PÉRIODIQUES ). Actuellement, ces observations systématiques concernent 120 glaciers alpins.
Pour connaître les variations glaciaires survenues dans la première moitié du XIXe siècle et au cours des siècles précédents, d' autres méthodes doivent donc être utilisées. Nous en examinerons trois:
- la méthode historique, la méthode archéologique, la méthode glacio-morphologique.
2. La méthode historique Grâce à l' étude critique des sources historiques ( sources écrites, iconographiques et cartographiques ), on a pu obtenir une image détaillée des variations glaciaires survenues du- rant les 400-450 dernières années. Pour quelques glaciers, il est ainsi possible de tracer une courbe plus ou moins complète de leurs variations de longueur: dans le cas du glacier inférieur de Grindelwald, on est remonté jusqu' à 1535 ( ZUMBÜHL et al. 1983 et fig. 7 du dépliant ). Bien entendu, on ne dispose d' un matériel historique abondant que pour les glaciers qui ont joui assez tôt déjà d' une notoriété suffisante pour attirer les voyageurs, les scientifiques et les artistes. Par la force des choses, il s' agit uniquement de glaciers facilement accessibles dont la langue s' avançait de manière évidente jusqu' à proximité immédiate des zones habitées. On peut citer notamment les deux glaciers de Grindelwald, les glaciers du Rhône et de Rosenlaui ainsi que ceux de la région de Chamonix.
2.1 Les sources écrites Pour quelques rares glaciers, nous disposons d' indications écrites qui remontent jusqu' au Moyen Age tardif, mais elles sont très isolées et difficilement interprétables: il faut toujours recourir à d' autres méthodes pour les vérifier et les compléter. La majorité des sources écrites utilisables datent de l' épo moderne ( depuis le XVIe siècle ). On peut citer notamment les chroniques, les relevés cadastraux, les contrats d' amodiation pour les alpages, différents actes concernant la propriété foncière ( contrats de vente ou d' échange ), des notes de voyages ( manuscrites ou éditées ) prises par des naturalistes ou par de simples amateurs, et enfin les anciens ouvrages scientifiques traitant des Alpes et des glaciers. Pour les documents manuscrits, on distingue deux catégories. Certains se rapportent directement un glacier ( mentions des effets destructeurs d' une avance glaciaire sur les terres cultivées et sur diverses constructions comme les maisons, les chemins ou les bisses; mentions de processions religieuses visant à conjurer une avance glaciaire ). D' autres en revanche permettent seulement de tirer des conclusions indirectes sur les variations d' un glacier ( par exemple, contrats d' amodiation pour les alpages ).
2.2 Les témoins cartographiques et les reliefs Les premières représentations cartographiques de certaines portions plus ou moins importantes de la Suisse datent de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Ces premiers es- sais ( comme d' ailleurs les cartes des XVIIe et XVIIIe siècles ) n' étaient encore que des esquisses très imprécises. Les glaciers étaient alors perçus comme des régions effrayantes et mythiques qu' on évitait donc soigneusement. En conséquence, ils n' étaient que très vaguement esquissés sur les cartes, ou même tout simplement absents. Les spécialistes des glaciers trouvent heureusement quelques plans qui font exception à la règle, comme cette carte de la région d' Aletsch datant du XVIIIe siècle ( AL 02.1 et AL 02.2* pp. 148/149 ).
Les premières indications précises sur l' ex réelle des glaciers nous sont fournies par les relevés topographiques originaux au 1:50000 qui ont servi de matériau pour l' Atlas Dufour: ils ont été réalisés autour de 1850, durant la dernière extension glaciaire maximale. A dire vrai, la qualité de ces levés qui n' exis ( chacun ) qu' à un seul exemplaire varie selon les cartographes, et certains comportent même d' assez grosses imprécisions. Les cartes Siegfried publiées ultérieurement ( également au 1:50000 ) permettent de bien observer le retrait des glaciers durant les quelques dizaines d' années qui ont suivi la dernière extension maximale du glacier.
Certains reliefs sont aussi utilisables pour l' étude historique des glaciers, notamment celui de J. E. Müller sur la région d' Engelberg établi entre 1812/1819 ( AL 09, RO 28)2.
2.3 Les sources iconographiques: peintures, gravures, photographies Quelques représentations picturales de glaciers remontent déjà au XVIIe siècle, mais c' est surtout au XVIIIe siècle qu' elles vont se multiplier, avec l' engouement naissant pour les voyages en Suisse.
Si l'on veut observer valablement l' évolution d' un glacier en se fondant sur différents tableaux étalés dans le temps, il faut ( il faudrait du moins !) que trois conditions soient remplies ( cf. ZUMBÜHL 1980, pp. 13 et 14 ).
1. Il faut connaître avec précision la date à laquelle telle illustration a été réalisée. Cette condition est notamment remplie lorsqu' on dispose d' études datées ou d' esquisses intégrées dans un journal de voyage. Pour les huiles, la date de réalisation ne correspond souvent pas à celle des esquisses faites sur le terrain.
2. D' un point de vue topographique, le glacier et ses environs doivent être représentés correctement. En règle générale, la précision topographique augmente avec la qualité esthétique de l' œuvre, mais cette règle souffre pourtant quelques exceptions.
3. On doit enfin pouvoir déterminer l' endroit précis où se trouvait l' artiste. Cette condition n' est souvent pas remplie: les artistes aimaient rajouter au premier plan des motifs décoratifs, et ils avaient aussi tendance à gommer certaines formes inesthétiques ( notamment les moraines ) pour mieux faire ressortir le glacier lui-même.
L' utilisation des sources iconographiques se trouve grandement facilitée si le terrain précédant le glacier est doté de bons points de repère topographiques ( collines, ressauts rocheux, etc. ), qui permettent de reconstituer les limites successives du glacier. Lorsque de tels repères sont inexistants ( comme c' est le cas notamment pour le glacier de l' Unteraar et, dans une moindre mesure, pour le glacier du Rhône ), il devient très difficile de déterminer les dimensions exactes d' un glacier à l' aide d' une représentation picturale.
Les photographies sont évidemment des documents d' une valeur inestimable. La plus ancienne photo d' un glacier connue à ce jour date de 1849 et nous montre le glacier du Rhône ( RO 62* p. 217 ). Grâce à leurs grands formats ( daguerréotypes, talbotypes ), les prises de vue de cette époque sont d' une remarquable qualité et donc fort utiles pour l' étude historique des glaciers.
3. La méthode archéologique Là où les terrains cultivés sont dans le voisinage immédiat d' un glacier, il est souvent possible de mettre à jour des vestiges d' activi humaines ( tels que des fondations de maisons ou des chemins tombés en désuétude ), qui permettent de faire d' utiles déductions sur les oscillations glaciaires. Lorsqu' un chemin ne passe sur la glace qu' aux époques de grande extension du glacier, il est délaissé durant les périodes de retrait. A l' inverse, un chemin peut devenir impraticable en cas de crue glaciaire, comme ce fut le cas parfois pour certains cols au cours des temps historiques. Et le souvenir d' anciens passages interdits par la suite persiste souvent dans les lé- gendes de la Blümlisalp ( cf. RÖTHLISBERGER F. 1976 ).
En Valais tout particulièrement, les vestiges de bisses peuvent fournir de précieuses indications sur l' histoire d' un glacier. C' est le cas notamment lorsque les eaux étaient captées dans sa proximité immédiate: le fonctionnement du bisse dépendait alors de l' extension momentanée du glacier. Si l'on peut reconstituer l' ancien tracé d' un bisse ( grâce à des restes de murs par exemple ), il est possible d' en déduire l' extension du glacier durant l' époque où le bisse était en activité. La méthode archéologique présuppose naturellement un travail sur le terrain, mais intègre également la recherche de documents écrits. Pour être dignes de foi, les indices trouvés sur place doivent pouvoir être comparés avec des documents ou datés au carbone 14. Sans ces vérifications indispensables, l' interprétation des vestiges archéologiques laisserait trop de place à la spéculation.
4. La méthode glacio-morphologique Les méthodes historique et archéologique ne sont applicables que pour le Moyen Age tardif et l' époque moderne. L' étude des oscillations glaciaires des siècles et des millénaires précédents exige donc d' autres méthodes.
Lors de leur progression, les glaciers alpins s' avancent souvent sur des terrains recouverts de végétation. Certaines langues ont même pénétré la forêt, bousculant les arbres, pour finir par la recouvrir complètement.
Durant la période de retrait qui a fait suite à la dernière extension maximale du glacier ( milieu du XIXe siècle ), de vastes régions se sont trouvées libres de glace, laissant apparaître des restes d' arbres et des sols anciennement recouverts par le glacier. Dans ce contexte, on parle alors d' arbres et de sols fossiles3.
Il était jadis impossible de déterminer l' âge d' un matériel fossile organique ( bois, charbon, tourbe, humus, etc. ) mis à jour par des fouilles archéologiques ou par le retrait d' un glacier. Le progrès décisif en la matière a été réalisé par LlBBY ( 1952 ), qui mit au point la méthode de datation au carbone 14 ( 14C ).
Les âges radiométriques ainsi obtenus sont donnés en « années avant le présent » ( yBP: years before present ). Le « présent » a été fixé à l' année 1950 après Jésus-Christ. La date est suivie de l' abréviation du laboratoire qui a réalisé l' analyse au 74C et du numéro de l' échan ( UZ-962 signifie par exemple: Institut de Géographie de l' Université de Zurich, échantillon 962 ). La date est en outre donnée avec une certaine marge d' erreurX années ). Un matériel jeune ne peut souvent pas être daté avec une précision suffisante: on dira alors simplement qu' il est moderne ( moins de 200 ans ). D' une manière générale, les datations au carbone 14 ont une marge d' erreur trop grande pour être utilisables dans les recherches sur l' époque moderne, où il s' agit de distinguer des oscillations glaciaires très rapprochées dans le temps4.
Mais les recherches glacio-morphologiques reposent avant tout sur des relevés cartographiques précis des terrains en aval du glacier et de leurs vallums morainiques. Seule la connaissance de cette zone permet de replacer l' endroit où l'on a trouvé du bois ou des sols fossiles dans le contexte du glacier, tel qu' il apparaissait à l' époque.
4.1 Les sols fossiles Les sols fossiles nous sont accessibles soit par le processus naturel d' érosion qui les fait affleurer, soit par des fouilles artificielles. Des horizons sombres de sols fossiles se rencontrent dans les parties érodées des moraines latérales très escarpées. On trouve aussi des sols fossiles ensevelis sous des séries de moraines latérales emboîtées ou sous des moraines frontales ( cf. SCHNEEBELI 1976 et RÖTHLISBERGER 1976, 1986 ). La datation de tels horizons permet de déterminer l' époque de l' ex maximale du glacier. Mais des affleurements de sols fossiles apparaissent aussi sur de larges surfaces en-deçà des anciennes limites morainiques ( cf. Le glacier de l' Unter, p. 288 ). Dans ce cas, l' affleurement révèle en revanche l' extension du glacier à l' époque où ce sol a été recouvert. Mais on ne peut pas savoir de manière sûre si le glacier a continué par la suite à s' élargir.
La matière organique d' un sol fossile est fractionnée lors de la datation au 14C en acide humique et en substance organique résiduelle. On date alors ces deux échantillons. Par cette datation séparée, on cherche à savoir la durée de vie du sol en question et à déterminer plus précisément l' époque du recouvrement; on peut aussi découvrir ainsi d' éven tuelles impuretés dues à l' infiltration d' acide humique plus jeune provenant du sol actuel ( cf. GAMPER 1985 ).
4.2 Les bois fossiles Les restes d' arbres fossiles se retrouvent aussi bien dans les moraines latérales ou frontales qu' à l' intérieur des anciennes limites morainiques.
Seuls les restes d' arbres fossiles trouvés sur le lieu même de croissance ( in situ ) sont utilisables pour la reconstitution des oscillations glaciaires. A l' abri de gros blocs rocheux, on rencontre souvent des racines fermement ancrées dans le sol, avec encore parfois des portions du tronc: le glacier n' a pu ici qu' arracher les parties de l' arbre qui dépassaient les blocs.
Les bois fossiles sont des témoins très précieux des oscillations glaciaires. Ils permettent de déterminer avec une grande précision la limite des glaces au moment où l' arbre a été renversé. Lorsque des restes de tronc sont encore en place, on peut savoir combien de temps au moins cet endroit est resté libre de glace avant l' avancée du glacier, en comptant les cernes annuels de croissance. En datant au carbone 14 les cernes extérieurs, on peut enfin déterminer approximativement l' époque de la mort de l' arbre et, partant, de la poussée du glacier.
La découverte de rhizomes ou de racines juste à l' aval de la langue actuelle d' un glacier démontre qu' il était à l' époque plus petit qu' aujourd: on peut alors en déduire son extension minimale.
La prudence s' impose lorsqu' il s' agit d' in des branchages épars à la surface du sol, car ils peuvent avoir été déposés là par des avalanches. Ils peuvent pourtant donner des indications utiles et fiables, mais seulement dans la mesure où ils sont du même âge que les sols ou les bois fossiles retrouvés in situ.
Pour dater les restes de bois fossiles, on dispose aujourd'hui d' une méthode beaucoup plus précise que celle du carbone 14. Il s' agit de la dendrochronologie ( analyse des cernes annuels de croissance ). Dans les cas les plus favorables, cette méthode permet de dater un bois à l' année près. Elle n' est applicable que si l'on possède une tranche complète ou par- tielle du tronc. Grâce à la dendrochronologie, l' histoire d' un glacier peut être retracée avec une extrême précision, comparable à celle qu' autorise l' étude des sources historiques5.
5. La notion de « Petit âge glaciaire » Du point de vue de l' histoire des glaciers, l' expression courante de Petit âge glaciaire ( le Little Ice Age ou little ice-age des Anglo-Saxons ) n' est pas très heureuse; elle ne correspond d' ailleurs plus aux connaissances les plus récentes.
Par Petit âge glaciaire, on entend généralement la période qui va de la fin du XVIe siècle jusqu' aux années 1850-1860, période caractérisée par une forte crue des glaciers alpins6, avec quelques maxima autour de 1600, au cours du XVIIIe siècle, vers 1820 et enfin dans les années 1850. En un mot, le Petit âge glaciaire désignerait la période d' extension maximale des glaciers à l' époque moderne.
La fin du Petit âge glaciaire coïncide avec la phase de retrait général qui a suivi le maximum glaciaire au milieu du XIXe siècle ( autour de 1850/1860 ): tout le monde s' accorde sur ce point. Le début du Petit âge glaciaire est en revanche plus délicat à préciser: sur la base des plus récents travaux, on le fixe de manière assez vague au Moyen Age tardif7.
A l' origine, le Petit âge glaciaire désignait une période beaucoup plus vaste que les quelques siècles derniers. Pour mieux comprendre cette notion, il nous faut donc remonter quelque peu dans le temps.
La dernière crue glaciaire significative du Wurm ( il y a environ 18000-20000 ans ) a été suivie d' une période de fonte progressive des grands glaciers, qui recouvraient alors de larges portions du Moyen-Pays. Cette période de retrait général fut entrecoupée de phases de progression dues à des changements climatiques ( on parle alors de stades: ainsi le stade Zurich du glacier de la Linth ou le stade Berne du glacier de l' Aar ). Au cours de cette période de retrait par étapes ( que l'on nomme le Tardiglaciaire ), le vaste fleuve de glace qui recouvrait notre pays s' est peu à peu fragmenté en glaciers de vallées individualisés, assez puissants pourtant pour remplir encore complètement les vallées alpines. Ces glaciers ainsi réduits de manière significative n' ont pourtant pas fondu de façon continue: ils ont connu de nombreuses phases de progression, dues à des péjorations climatiques, et ces stades de progression tardiglaciaire ont laissé des traces sous la forme de vallums moraini- ques parfois imposants, comme près de Bellwald au-dessus de Fiesch ou à Obergesteln pour le glacier du Rhône, dans la région de Brigue pour le glacier d' Aletsch, près des Reichenbachfällen pour le glacier de Rosenlaui ou enfin dans la région de Meiringen pour le glacier de l' Aar8.
Un important réchauffement climatique s' est produit il y a environ 10000 ans. Il marque la fin du Tardiglaciaire et de la période glaciaire en général et le début d' une nouvelle phase climatique ( le Postglaciaire ou l' Holocène ). Les glaciers ont alors considérablement fondu pour atteindre les dimensions que nous connaissons depuis l' époque moderne. Les nouvelles conditions climatiques ont, en outre, provoqué une importante élévation de la limite des forêts.
On sait aujourd'hui que, au cours du Postglaciaire, les glaciers ont connu maintes avancées suivies de retraits ( mouvement « pendulaire » ). Mais ils n' ont jamais dépassé de manière importante les limites des extensions maximales qu' ils ont atteintes au cours de l' époque moderne ( telles celles de 1850/1860 ). Pour certains glaciers, on trouve des vallums morainiques nettement plus anciens que ceux des extensions maximales de l' époque moderne et situés en aval de ces derniers ( cf. notamment Glacier du Rhône, pp. 226-233 ). Mais les glaciers dont témoignent ces anciennes moraines ne furent pourtant jamais beaucoup plus étendus qu' à l' époque moderne. Pour caractériser ces extensions maximales du Postglaciaire, on utilise ainsi l' expression « crues dont l' ordre de grandeur est comparable avec le maximum de 1850 ».
La marge du terrain situé devant le glacier donne l' image des dimensions atteintes par les glaciers au cours du Postglaciaire: témoins de leurs oscillations, les glaciers ont, en effet, laissé derrière eux des moraines en aval du glacier actuel et qui limitent la marge proglaciaire. Cette dernière est donc l' espace couvert de débris rocheux et faiblement colonisé qui sépare le glacier des anciennes moraines témoins des crues précédentes. Lorsque les glaciers descendent profondément dans la vallée, ces espaces se distinguent nettement des versants de vallée bien colonisés par la végétation et sont bien connus sans doute de la majorité des lecteurs.
Il y a quelques dizaines d' années encore, on considérait que les crues maximales de l' épo moderne témoignaient de la plus importante péjoration climatique du Postglaciaire.
En corollaire, on admettait généralement que la première moitié du Postglaciaire ( en gros 6000 ans ) avait été une période chaude. Durant cet « optimum climatique du Postglaciaire », les glaciers ( à l' exception des plus grands ) auraient tous considérablement fondu. Selon cette ancienne conception, un refroidissement progressif aurait commencé il y a 4000 ans environ. Il aurait entraîné la régénération des glaciers ainsi fortement réduits et même la création de nouveaux fleuves de glace, qui n' auraient pourtant atteint leur dimension maximale que durant l' époque moderne. Les crues qui se sont produites entre 1600 et 1850 ont été établies surtout sur la base de documents iconographiques et scrip-turaires: on les a fortement surévaluées, car on ne disposait pas encore de la méthode de datation au carbone 14 qui aurait permis de démontrer l' existence de crues glaciaires plus anciennes.
Le terme de Petit âge glaciaire est en étroite corrélation avec cette ancienne conception d' une « période chaude postglaciaire ».
L' expression de Petit âge glaciaire apparut pour la première fois chez MATTHES ( 1939: 520 ) et désignait les derniers 4000 ans au cours desquels une régénération des glaciers se serait produites. Conforté par les travaux de Kinzl ( 1929, 1932 ), Matthes caractérisait les vallums morainiques à proximité des glaciers actuels comme des formations déposées au cours des crues de ces derniers siècles; il considérait, en outre, ces crues récentes non seulement comme les points culminants du Petit âge glaciaire ( qui avait commencé pour lui il y a 4000 ans ), mais même comme les plus grandes crues de tout le Postglaciaire. Dans un article plus récent, Matthes caractérisait la phase de progression de l' époque moderne ( qui dura donc 300 ans ) comme un lesser ice age ( plus petit âge glaciaire ) et non comme le little ice-age en généra110.
Par la suite, la notion de Petit âge glaciaire a été utilisée pour caractériser une période beaucoup plus courte, allant de la fin du XVIe siècle jusqu' à 1850, et c' est dans ce sens restreint que cette expression s' est imposée jusqu' à nos jours, tant dans les pays anglo-saxons que dans les pays germanophones. Cette restriction de la formule à l' époque moderne n' est pourtant pas justifiée, puisque nous savons aujourd'hui que le Postglaciaire a connu maintes phases de progression d' une importance telle qu' elles mériteraient tout autant ( si ce n' est même plus ) d' être définies comme Petit âge glaciaire"} PATZELT ( 1980: 16 ) propose ainsi l' expression « Crues glaciaires de l' époque moderne ». On pourrait songer aussi à la notion de « phase d' extension maximale de l' époque moderne ».
L' expression Petit âge glaciaire est malheureuse encore d' un autre point de vue. La notion d' âge glaciaire suggère en effet des fleuves de glace de vaste dimension, recouvrant de larges portions du Moyen-Pays et aux marges desquels vivaient les mammouths. Le seul point commun entre cette représentation de l' âge glaciaire et le prétendu Petit âge glaciaire consiste en ceci que les deux expressions font allusion à des glaciers plus étendus qu' aujourd! Mais ces deux expressions désignent des phénomènes sans commune mesure quant à leur durée et quant à leur importance spatiale et climatique. La confusion avec le Grand âge glaciaire conduit en outre à penser que le Petit âge glaciaire est lié à une période constamment froide, ce qui est contredit par les recherches de Pfister ( 1984; 1 ).
Pourquoi donc avoir conservé l' expression de Petit âge glaciaire dans le titre de cette étude? La raison en est simple: la notion de Petit âge glaciaire s' est à ce point imposée comme synonyme de phase d' extension maximale de l' époque moderne qu' il ne saurait être question aujourd'hui de la remettre en cause. Elle apparaît d' ailleurs fréquemment dans les médias, et la majorité des lecteurs la comprennent sans doute dans ce sens...
6. Abréviations dans le texte On a utilisé les abréviations suivantes, valables aussi bien pour les sources iconographiques que pour les fouilles: AL grand glacier d' Aletsch, RO glacier du Rhône, AU glacier de l' Unteraar, RL glacier de Rosenlaui.
On trouvera par exemple pour les documents iconographiques du glacier du Rhône RO 77 ( non reproduit ) ou RO 18* p ( reproduit à la page... ).
Les coupes naturelles ou artificielles ( fouilles ) sont indiquées par un A, ainsi RO A2 signale une fouille dans la région du glacier du Rhône.
Pour les sols fossiles, OR signifie restes de substance organique et H acide humique.
Traduction de Denis Girardet Fig. 1 Les méthodes permettant de restituer le mouvement des glaciers et les époques pour lesquelles elles peuvent être appliquées Méthode glaciologique Méthode hydrologique Mesure de l' accroissement du névé et météorologiqueaccumulation ) et de la perte de glace Méthode glaciologique ( ablation ). Calcul des bilans de masse, à proprement parler Méthode géodésique Mesure des modifications de longueur, de surface et de volume au moyen de relevés topographiques et de prises de vues aériennes Documents cartographiques anciens ( plans, reliefs et cartes ) Méthode historique Sources imagées ( gravures sur bois, au burin ou à l' eau, aquatintes, lithographies, gravures sur acier, photographies, dessins, aquarelles, tableaux à l' huile ) Sources écritesChroniques, cadastres, contrats d' amo ( référencesdiation, d' échange ou d' achat, récits directes oude voyages manuscrits ou imprimés, indirectestextes scientifiques qui traitent des questions touchant aux Alpes ou aux glaciers Archéologie dans le terrain Anciens chemins de montagne, cols, fondations de constructions démolies, vestiges de conduites d' eau, ( tels que des murs ou des poutres ). La datation de ces divers éléments peut se faire au moyen de textes, par la méthode du carbone 14 ou grâce à la dendrochronologie Méthode glacio- morphologique Cartographie de la marge proglaciaire et de ses vallums morainiques Sols fossiles ( surfaces de végétation qui ont été ensevelies ) Datation par la méthode du carbone 14 Bois fossiles ( troncs, souches, racines, buissons ) La datation se fait au carbone 14 ou par la dendrochronologie Postglaciaire ( Holocène ) 10000 ans 1000 i.i Petit âge glaciaire I50T ) "
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