Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06977.jsonl.gz/272

Les maladies cardiovasculaires, leurs facteurs de risque ainsi que les troubles psychiatriques sont fréquemment associés. Cependant, les mécanismes qui sous-tendent cette comorbidité ne sont pas encore élucidés. Les trois questions principales de PsyCoLaus, le bras psychiatrique de CoLaus, sont : 1) Les troubles psychiatriques augmentent-ils la vulnérabilité aux maladies cardiovasculaires et à leurs facteurs de risque associés ? 2) Les maladies cardiovasculaires augmentent-elles le risque de développer des troubles psychiatriques ? 3) Les maladies cardiovasculaires, leurs facteurs de risque et les troubles psychiatriques ont-ils une prédisposition génétique commune ? Ce projet de suivi ajoute à l’investigation somatique de CoLaus une investigation psychiatrique. Une meilleure compréhension des mécanismes impliqués dans la comorbidité entre ces maladies devrait permettre de développer des stratégies plus efficaces pour leur prévention et leur traitement.
Les maladies cardiovasculaires et leurs facteurs de risque ainsi que les problèmes de santé mentale représentent des défis majeurs pour la santé publique dans les pays occidentaux. Selon une projection de l’OMS, la maladie cardiaque ischémique et la dépression unipolaire seront les deux maladies qui auront la plus grande charge de morbidité dans les pays développés en 2030.1 Les maladies cardiovasculaires sont la cause de décès la plus fréquente sur le plan mondial. Quant aux troubles psychiatriques, une vaste étude épidémiologique basée sur un échantillon aléatoire aux Etats-Unis a mis en évidence que 49% de la population remplissaient les critères pour au moins un trouble psychiatrique.2 Les troubles psychiatriques les plus fréquents sont l’abus et la dépendance aux substances psycho-actives (35,4%), les troubles anxieux (19,2%) et les troubles de l’humeur (14,7%). Des études menées en Europe et en Suisse ont mis en évidence des taux de prévalence similaires.
Les maladies cardiovasculaires et les troubles psychiatriques apparaissent souvent de façon concomitante.3 En effet, des études portant sur les patients souffrant d’une maladie ischémique du cœur ont mis en évidence des taux élevés de dépression. Chez ces patients, la présence d’une symptomatologie dépressive s’accompagne d’un risque de mortalité élevé. De façon similaire, des études menées dans la population générale ont montré que les personnes atteintes d’une dépression présentaient un risque élevé de développer des maladies cardiovasculaires. Plusieurs études ont également montré que les troubles anxieux, certains traits de la personnalité, ainsi que la consommation d’alcool pouvaient prédisposer aux maladies cardiovasculaires ou avoir un impact défavorable sur l’évolution de ces maladies. Cependant, les mécanismes qui sous-tendent la comorbidité entre les troubles psychiatriques, les maladies cardiovasculaires et les maladies qui y prédisposent ne sont guère identifiés. Plusieurs hypothèses ont été évoquées pour expliquer cette comorbidité : 1) les troubles psychiatriques pourraient augmenter la vulnérabilité aux maladies cardiovasculaires ; 2) les maladies cardiovasculaires ou le traitement de ces maladies pourraient favoriser le développement de troubles psychiatriques ; 3) les maladies cardiovasculaires ou leurs facteurs de risque pourraient avoir une prédisposition génétique commune. Ces trois hypothèses ne sont pas exclusives. Parmi les mécanismes qui pourraient expliquer la vulnérabilité augmentée aux maladies cardiovasculaires chez les patients psychiatriques, figurent l’hygiène de vie (tabagisme, mauvaise alimentation), la dysrégulation de l’axe hypothalamo-corticosurrénalien, le manque d’adhésion au traitement, ainsi que l’effet de médicaments psychotropes (antidépresseurs, neuroleptiques atypiques, stabilisateurs de l’humeur). Inversement, on peut imaginer que les facteurs de risque des maladies cardiovasculaires tels que l’hypertension, le tabagisme, l’hypercholestérolémie et le diabète favorisent l’apparition de troubles psychiatriques, telle la dépression tardive, qui pourrait être une conséquence directe de lésions de petits vaisseaux cérébraux.
Alternativement, une série de facteurs pourraient prédisposer autant aux maladies cardiovasculaires qu’aux troubles psychiatriques.4 Parmi ces facteurs, figure l’activité pro-inflammatoire. En effet, plusieurs études ont documenté un lien entre la protéine C réactive (CRP) ou les cytokines telles que le facteur de nécrose tumorale alpha (TNF-α) et l’interleukine 6 (IL-6) et les maladies cardiovasculaires ainsi que la dépression.5 Un autre processus qui pourrait sous-tendre la comorbidité entre les maladies cardiovasculaires et les troubles psychiatriques est l’axe hypothalamo-corticosurrénalien (axe de stress). Un dysfonctionnement de cet axe impliquant une mauvaise gestion du stress pourrait à la fois augmenter la vulnérabilité aux maladies cardiovasculaires et aux troubles psychiatriques. D’autres mécanismes pouvant également sous-tendre l’association entre les maladies cardiovasculaires et les troubles psychiatriques sont des gènes en commun, des événements de vie, des facteurs nutritionnels, les troubles du sommeil et la douleur persistante.
Les études actuelles, qui portent sur les mécanismes qui sous-tendent la comorbidité entre les maladies cardiovasculaires et les troubles psychiatriques, sont sujettes à des limitations méthodologiques importantes, tels le plan d’étude transversale, la récolte de données somatiques par l’anamnèse et l’application d’échelles psychiatriques au lieu de la conduite d’entretiens diagnostiques standardisés.
A ce jour, il n’existe dans ce domaine de recherche qu’un nombre très limité d’études prospectives basées sur des entretiens diagnostiques en psychiatrie. Quatre études menées en Finlande,6 aux Pays-Bas 7 et aux Etats-Unis,8 ont mis en évidence que les sujets dépressifs ont un risque deux fois plus élevé d’incidence ou de décès d’une maladie cardiaque ischémique. Une étude similaire, effectuée aux Etats-Unis,9 a également montré un risque élevé de maladie cérébrovasculaire chez les sujets dépressifs.
PsyCoLaus, le bras psychiatrique de CoLaus, vise à surmonter les limitations des études précédentes en utilisant et en combinant un plan d’étude longitudinale avec des entretiens psychiatriques standardisés et des autoquestionnaires validés. PsyCoLaus se réalise en étroite collaboration avec les investigateurs de CoLaus et bénéficie ainsi de toutes les données récoltées dans le cadre des investigations somatiques et génétiques, ainsi que des différentes sous-études de CoLaus. Le projet, soutenu par plusieurs subsides du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et un subside privé, est multicentrique par l’implication de quatre centres universitaires suisses ainsi que plusieurs centres internationaux dans l’analyse des données. Son but principal consiste à répondre aux trois questions suivantes :
les troubles psychiatriques augmentent-ils la vulnérabilité aux maladies cardiovasculaires et à leurs facteurs de risque associés ?
Les maladies cardiovasculaires, leurs facteurs de risque ou leurs traitements augmentent-ils le risque de développer des troubles psychiatriques ?
Les maladies cardiovasculaires, leurs facteurs de risque et les troubles psychiatriques ont-ils des facteurs pathogéniques en commun ?
Sur le plan spécifiquement psychiatrique, le projet vise également à :
mesurer la prévalence des troubles psychiatriques dans la population générale ;
identifier les gènes et d’autres facteurs biologiques et environnementaux potentiellement liés avec la pathogenèse des troubles psychiatriques ;
déterminer l’évolution des troubles psychiatriques et les facteurs qui influencent cette évolution.
A l’examen de base, tous les participants de la partie somatique âgés de 35 à 66 ans ont été sollicités pour participer également à l’examen psychiatrique. Deux tiers d’entre eux ont accepté cette investigation complémentaire, ce qui donne un échantillon de 3717 sujets qui ont été évalués entre les années 2004 et 2007. De plus, 1400 parents de premier degré (parent biologique, frère ou sœur) ont participé à l’investigation psychiatrique. Grâce au soutien du FNS en tant que projet cohorte, le premier suivi psychiatrique a pu commencer en début 2010. Outre les troubles psychiatriques, l’entretien porte également sur la migraine, souvent associée aux troubles psychiatriques, ainsi que les événements de vie.
Lors des investigations de base et de l’entretien de suivi, des variables psychologiques complémentaires sont évaluées par l’utilisation d’autoquestionnaires. Ces variables incluent une évaluation de la personnalité, du tempérament, du fonctionnement familial, de la capacité de coping, du soutien social et de la qualité de vie.
Chez les sujets âgés de 65 ans et plus, le follow-up psychiatrique comporte un dépistage des maladies cognitives en utilisant une série de tests standardisés. A la fin de l’interview, nous mesurons le profil de cortisol diurne en prélevant quatre échantillons de salive afin de tester l’axe de stress.
Chaque participant peut obtenir une appréciation du résultat de l’entretien psychiatrique et des tests neurocognitifs auprès du responsable de l’étude.
Les premières analyses montrent des taux élevés des troubles de l’humeur dans la population de Lausanne. Environ une personne sur deux reconnaît avoir vécu un épisode dépressif d’au moins deux semaines de durée remplissant les critères d’une dépression selon les manuels diagnostiques contemporains. Les premières publications concernant le bras psychiatrique portaient sur la méthodologie du projet ainsi que sur la génétique de la dépression récurrente.10,11 Une analyse montre que certains gènes augmentent le risque de surpoids seulement chez les dépressifs.12 Si les dépressifs en général présentent typiquement une diminution de l’appétit, seuls les porteurs de gènes à risque semblent être exposés à une augmentation de l’appétit durant les épisodes dépressifs.
En étudiant de manière prospective l’association des maladies cardiovasculaires et des troubles mentaux, CoLaus/PsyCoLaus devrait contribuer à mieux comprendre les mécanismes complexes qui sous-tendent la comorbidité significative entre ces maladies. Ces résultats devraient permettre de développer des stratégies plus efficaces pour leur prévention et éventuellement leur traitement. De plus, une meilleure connaissance de l’évolution de ces maladies permettra d’améliorer le pronostic des personnes atteintes. L’étude des profils d’utilisation des soins médicaux par les participants devrait également aider à mieux planifier les besoins en santé publique.