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On n'était pas certain d'avoir compris le message, alors on a posé la question autrement: «Julien Lyon, ce que vous dites aux spécialistes européens de trail, c'est de se dépêcher de gagner, car ça ne sera bientôt plus possible?» Le Genevois a souri, un peu gêné d'abord, expliquant qu'il y aura «de la place pour tout le monde», avant de reconnaître que la hiérarchie de la discipline pourrait subir un profond bouleversement dans les années à venir. «Les Kényans ont vraiment le potentiel pour figurer parmi les tout meilleurs mondiaux sur des courses de 30-40 kilomètres.»
La remarque interroge. S'ils étaient aussi prédisposés que cela, pourquoi ont-ils dû attendre qu'un ancien marathonien genevois vienne le leur dire (c'était en juillet dernier) pour s'en rendre compte? Julien Lyon ne s'offusque pas de la question. Il explique posément que «la principale raison de leur absence jusqu'ici, c'est l'argent. Le trail étant une discipline assez récente, elle n'est pas rentable. Il n'y a pas si longtemps, le vainqueur repartait avec un trophée et un pot de confiture. Les choses ont un peu changé, mais les récompenses n'ont rien à voir avec ce que perçoivent les meilleurs sur marathon.»
Le Genevois sait que les quelques rares professionnels de la discipline sont Français et Espagnols, et que leur carrière est financée par des équipementiers. Il s'est donc mis en quête d'un sponsor capable de soutenir son équipe de huit coureurs (autant de filles que de garçons), baptisée les «Milimani Runners». Et il en a trouvé un prestigieux: «On running», la marque de Roger Federer.
«Ils ont été d'accord de mettre un peu d'argent pour lancer le projet», relate le Suisse, reconnaissant. Concrètement, l'aide comprend les tenues de course, les chaussures, la location d'un minibus pour se déplacer lors des entraînements, ou encore la participation aux ravitaillements.
Il n'est ainsi pas rare, à Itten, fief des coureurs de fond, d'apercevoir huit traileurs en tenue bleue enchaîner les allers-retours entre le village, perché à 2400 mètres d'altitude, et la vallée du Rift (1000 mètres au-dessus de la mer). Un terrain de jeu que le coach suisse compare à celui de La Réunion et qui est idéal pour progresser dans une discipline qui a ses spécificités.
À première vue, le trail ressemble pourtant à toutes les courses qui se disputent à pied. Il suffit de franchir la ligne d'arrivée le plus rapidement possible. Mais si Kilian Jornet n'a jamais remporté de marathon, c'est bien parce que courses de fond et de montagne nécessitent des qualités différentes. «C'est vrai que ce n'est pas tout à fait le même sport», reconnaît Julien Lyon.
La première question est de savoir si la morphologie des coureurs kényans, redoutables sur plat grâce à leur fine taille et leurs longs segments, peut être exploitée aussi bien sur les sentiers de montagne. Le Genevois, évidemment, pense que oui. «Ils ont couru toute leur jeunesse dans les cailloux, ils ont une musculature adaptée pour les longues distances. Ce qui leur manque, c'est le renforcement musculaire. Car 200 kilomètres par semaine, ils savent faire. Mais 1000 mètres et plus de dénivelé par jour, c'est autre chose.»
Les Milimani Runners découvrent donc un entraînement différent de celui auquel ils ont l'habitude de se soumettre.
La densité des entraînements est différente, le contenu aussi. L'accent est mis sur le travail excentrique: les coureurs enchaînent les descentes très rapides afin de casser les fibres musculaires des cuisses. L'idée, c'est que le muscle se reconstruise ensuite plus solidement. «Il y a tellement de chocs et d'impacts dans les descentes que la musculature doit être la plus solide possible», justifie Julien Lyon, qui soumet ses espoirs à deux entraînements intensifs par semaine.
Ses athlètes découvrent des sentiers qu'ils n'avaient encore jamais empruntés jusqu'ici, et une façon de courir différente de celle qu'ils ont toujours connue. Le Genevois livre une anecdote qui dit toute la nouveauté que représente le trail pour eux:
Déconstruire un mental taillé pour les courses de fond demandera du temps. «Ce sont des coureurs hyper instinctifs, alors que les Européens sont un peu plus calculateurs. Or en trail, il faut gérer son effort. Comment vont-ils s'y prendre? C'est quelque chose que l'on ne peut pas entraîner, qui ne s'apprend qu'en compétition.»
Si la tête suit les jambes, et inversement, on pourrait assister à une révolution dans la discipline. Surtout que les Kényans auront un avantage naturel sur la plupart de leurs adversaires: ils vivent au-dessus des 2000 mètres toute l'année. De quoi prendre le départ de chaque épreuve avec un stock considérable de globules rouges. «Il s'agira indéniablement d'un avantage, surtout sur les trails de haute altitude, observe leur entraîneur genevois. Ils n'auront pas de problème de souffle en passant devant l'hôtel Weisshorn.»
L'un d'eux deviendra peut-être un modèle, et inspirera toute une génération de traileurs kényans. La discipline n'en possède pas encore, elle n'a pas encore son Eliud Kipchoge, idole du marathon à laquelle s'identifie toute une génération.
Un autre moyen de faire connaître la discipline dans ce pays de coureurs de fond serait de faire des Milimani Runners les héros d'un film, façon Rasta Rockett (avec plus de réussite en compétition). On suggère l'idée à Julien Lyon. Il rit, «clairement, on pourrait le faire», et avoue: «J'y ai d'ailleurs pensé.»
«Ce matin en me réveillant, j'étais déjà stressé par le match», s'émeut Alain Rebetez, 66 ans. Le retraité, qui nous attendait dès 18h00 devant le stade de la Blancherie à Delémont, ne tient pas en place.