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« Aimer son temps » : tel est le titre du premier article, en guise d'éditorial, que Ramuz publie dans la revue culturelle hebdomadaire Aujourd'hui. Cette espèce de maxime convient bien à l'ensemble des textes réflexifs de Ramuz : les deux derniers tomes d'Articles et chroniques ont paru (tomes 3 et 4), et deux des trois tomes d'Essais. Ce seront au final sept volumes qui montrent l'écrivain en prise avec son époque, non sans partis-pris bien affirmés... Jamais Ramuz ne quitte sa position d'artiste et de poète, ce qui fait l'intérêt de ses réflexions et de ses questions, tout en en indiquant d'emblée les limites.
L'essentiel du volume est constitué de la soixantaine de contributions de Ramuz aux cent-neuf numéros d'Aujourd'hui qui
paraît, grâce au mécène Henry-Louis Mermod, du 5 décembre 1929 au 31 décembre 1931. Dix autres textes (articles, lettres, enquêtes et interviews) témoignent du nouveau statut de l'écrivain en France, dès lors qu'il est devenu un auteur de chez Grasset, en 1924 : ce volume s'ouvre sur la fameuse interview de Frédéric Lefèvre, « Une heure avec M. C. F. Ramuz », publiée le 17 mai 1924 dans les prestigieuses Nouvelles littéraires. Par cet entretien, Ramuz renoue avec une pratique journalistique qu'il avait abandonnée en 1919.
Dans son introduction, Laura Saggiorato décrit en détails la nature et le fonctionnement d'Aujourd'hui ; avant de rencontrer Mermod, qui le soutiendra financièrement, Ramuz a hésité à retourner s'installer à Paris, où il a envisagé de créer une revue avec Henry Poulaille. C'est finalement à Lausanne, avec Gustave Roud, que Ramuz va mener son travail de « rédacteur en chef », montrant une fois de plus son goût et son talent pour les activités éditoriales Aujourd'hui n'a pas soulevé l'enthousiasme du grand public (à qui, d'ailleurs, le journal n'était pas destiné), l'hebdomadaire n'ayant jamais dépassé, semble-t-il, les trois cents abonnés environ. Ramuz aborde, avec indépendance, les questions de l'époque, touchant aussi bien au progrès scientifique qu'à la crise économique et politique ; il publie aussi quelques textes polémiques, comme « Sur une ville qui a mal tourné » ou « Conformisme ». La suite des « Remarques » et plusieurs textes à propos du paysan sont comme un laboratoire où se testent les idées que l'écrivain reprendra, entre autres, dans ses essais des années trente.
Les textes de ce volume montrent un changement de statut de l'écrivain : il publie désormais dans La Nouvelle Revue française ou Le Figaro, il reçoit en 1936 le Grand Prix de la Fondation Schiller et surtout ses propos sont l'objet d'une plus grande attention ; répondant à l'invitation de Denis de Rougemont, il participe à un numéro de la revue Esprit consacré à la Suisse et provoque un tollé en affirmant que la Suisse, au point de vue culturel, n'a pas d'unité. Cette idée n'est pourtant pas nouvelle en 1937, mais dans le contexte de l'époque et vu la place que Ramuz a acquise, l'affirmation n'est plus acceptable. Autre signe de l'évolution de son statut : les préfaces qu'il rédige et par lesquelles il fait briller son aura sur d'autres publications.
Vincent Verselle montre dans sa préface, « "... que dire ? une seule chose, celle à laquelle je crois" », comment fonctionne la polémique ramuzienne. Tout d'abord, Ramuz aime adopter une posture de modestie, que l'usage de la lettre, en lieu et place de préface ou d'introduction, souligne, tout en permettant à l'auteur une subjectivité que l'article réflexif ne permettrait pas. En effet, dans bien des articles des années 1930 et 1940, la composante autobiographique domine. Elle est très souvent évoquée au nom d'une expérience soi-disant commune à l'auteur et à son allocutaire. Quand Ramuz use d'un raisonnement articulé, ce qui est rare, il joue volontiers sur l'implicite, par exemple de la prémisse « majeur » d'un syllogisme, que le destinataire est alors obligé de reconstruire. Ce dispositif amène le destinataire à devoir adopter le point de vue proposé sans pouvoir véritablement le réfuter. En privilégiant les connecteurs car et puisque, au détriment de parce que, en utilisant la progression par accumulation et parallélisme, ou encore par la question rhétorique, fréquemment sous forme d'interrogation négative, Ramuz construit son discours non seulement avec son destinataire mais également contre d'autres discours.
La dimension polémique est liée au rôle que l'écrivain entend jouer dans l'espace public des médias : il est celui qui, sous une réalité apparente et de surface, montre une vérité plus essentielle, celle du permanent, que brouillent les remous de l'actualité. Il en va également de son statut d'artiste, de sa sensibilité et de sa différence, à l'opposé de l'« homme moyen » et de son être social.
Le premier tome de l'édition des essais, réalisé par Reynald Freudiger, est tout entier consacré à la période des Cahiers vaudois. Il s'ouvre sur Raison d'être (1914), reprend « L'Exemple de Cézanne » (1914) et Le Grand printemps (1917) ; deux essais inédits s'y ajoutent, Les Messieurs de Vaucherens (1915) et Besoin de grandeur (1917-1918 ; ce texte n'a que le titre en commun avec l'essai publié en 1937). Dans une deuxième partie sont publiés les textes des conférences que Ramuz a données en 1915 et 1916, sous le titre général Les Grands Moments de l'Art français au XIXe siècle. Le volume se termine par une bibliographie complète des Cahiers vaudois.
La préface présente minutieusement l'activité des Cahiers vaudois, après avoir évoqué la situation éditoriale de Ramuz au moment où il se réinstalle en Suisse : bien que ses romans aient été édités à Paris, au contraire de ses proses brèves pratiquement toutes publiées en Suisse romande, il a bien du mal à se faire une place dans le monde littéraire parisien, alors qu'il s'est déjà fait un nom chez lui. C'est donc assez normalement qu'il sera la figure de proue des Cahiers vaudois, où il publie tous ses livres de 1914 à 1920, à une exception près. Dès Raison d'être, la pratique ramuzienne de l'essai se caractérise par la forte implication du sujet, qui s'interroge et interroge le monde. Récit d'un cheminement intellectuel, plutôt que démonstration par la raison, l'essai veut se fonder sur un savoir vécu plutôt que sur un savoir livresque. Comme le souligne R. Freudiger, les essais de cette période tendent au « poème intellectuel », selon l'expression de Schlegel. Ramuz s'y explique, développe ses intentions, affirme sa francophilie et sa germanophobie et, de par sa conception de la race et de l'enraciment, flirte avec l'idéologie réactionnaire, avec le refus de la modernité et la critique du monde contemporain qui l'accompagnent ; il ne goûte guère le cosmopolitisme lausannois, ni l'architecture de sa ville natale. Et si Ramuz trouve parfois des accents prophétiques et rêve d'un peuple nouveau, le déroulement de la Première Guerre brisera son élan. Il aura gagné pourtant d'être bien « Un prophète en son pays », titre de la préface.
Ce volume, préparé par Jérôme Meizoz et Reynald Freudiger, présente deux axes importants de la production ramuzienne : d'un côté, les textes dans lesquels il défend son style et son droit de le forger à l'intérieur de la littérature française (« Lettre à un éditeur », dans Six Cahiers, 1928, « Lettre à Bernard Grasset », 1929, et « Seconde lettre », à Mermod, 1929), de l'autre les essais 1930 et étudie la nature du marxisme et du fascisme (Taille de l'homme, 1933, et Questions, 1935). Ce deuxième tome s'ouvre sur un essai inédit, Ressources de la France (1927), dans lequel Ramuz fait à sa manière le portrait de la France, en partant de sa géographie, qui, liée au sol et au climat, lui donne son identité, développée par la vieille civilisation paysanne. Il constate que la primauté spirituelle de la France est ébranlée par le développement des relations commerciales mondialisées. Pour l'écrivain, le critère dominant n'est pas économique mais poétique : la valeur d'un pays tient à sa capacité à s'exprimer. Ramuz reprendra dans ses essais ultérieurs bon nombre de ces réflexions, sous d'autres angles, avec une base identique, à savoir le rejet du machinisme et du travail taylorisé et la défense de l'artisan et du paysan qui, eux, sont encore en contact avec la nature, et avec leur propre nature profonde, qui est, justement, de s'exprimer.
Dans sa préface, Jérôme Meizoz replace la production essayistique de Ramuz dans le contexte de l'entre-deux-guerres, à un moment où l'essai se déploie en tant que « genre » spécifique. D'un point de vue typologique, la plupart des textes de Ramuz relèvent plus de l'« essai-méditation » que de l'« essai-diagnostic ». L'écrivain, plutôt que d'affirmer ou que de s'inscrire dans une doctrine toute faite, pratique « l'attitude interrogative », examine les faits et discute la doxa de l'époque, en se situant à sa marge. Il renvoie dos à dos la bourgeoisie et le communisme, ou le fascisme. Et entre les lignes de ces essais transparaissent deux craintes pesant sur la fonction du poète : d'un côté la perte du sens du sacré et le désenchantement du monde, signant la disparition du poète comme célébrant la grandeur spirituelle de l'homme ; de l'autre, l'enrôlement politique de l'écrivain, poussé à renier sa vision personnelle. Cette anxiété s'exprimera nettement dans Besoin de grandeur (1937), qui sera publié dans le tome 3 des Essais.
Alain Rochat