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Supposons maintenant que la boulangère vous reproche votre comportement et que vous rétorquiez : « mais je ne savais pas que ce n’était pas mon tour». Admettons également que vous ignoriez sincèrement cela. Votre ignorance suffit-elle à vous excuser? Cela dépend des cas. La réponse n’est intuitivement pas la même selon que le lycéen en question soit à peine remarquable ou qu’il manifeste clairement son intention d’acheter quelque chose. Dans le premier cas, vous n’étiez pas en mesure de considérer que ce n’était pas votre tour. Dans le second cas, au contraire, vous auriez dû le considérer et votre ignorance ne vous excuse pas.
Cet exemple illustre un fait assez simple. Nous ne sommes pas uniquement soumis à des devoirs d’agir comme celui de laisser sa place aux personnes âgées dans le bus et de manger moins salé. Nous sommes également soumis à des devoirs d’un tout autre ordre : des devoirs de considérer certaines choses comme vraies ou de ne pas les ignorer. Cela est, par ailleurs, présupposé par la pratique juridique. Vous n’échapperez pas à l’amende en expliquant que vous ignorez l’interdiction de passer au rouge. Les automobilistes n’ont pas le droit d’ignorer cette règle. De manière similaire, si un pharmacien empoisonne votre fille de quatre ans en vous vendant une préparation qui n’est pas adaptée aux jeunes enfants, le fait qu’il ignore ces contre-indications ne suffit pas à lui éviter d’être puni. Le pharmacien n’est, en effet, pas en droit de l’ignorer.
L’intuition selon laquelle il existe des devoirs de considérer certaines choses comme vraies, de ne pas les ignorer est donc solidement confortée par la pratique. Pourtant, cette intuition pose un problème sérieux. En philosophie contemporaine, le problème en question porte le nom, pas franchement enchanteur, de « problème de l’involontarisme doxastique ». D’un côté, il semble que nous ne contrôlons pas ce que nous considérons comme vrai ou ce que nous ignorons. De l’autre, nous ne méritons jamais d’être punis pour les choses sur lesquelles nous n’exerçons aucun contrôle. De ce fait, nous ne méritons apparemment jamais d’être punis pour ce que nous considérons comme vrai ou pour ce que nous ignorons, contrairement à ce qui nous semble clairement le cas dans les exemples discutés précédemment.
Chacun des éléments qui composent ce raisonnement est, au moins à première vue, correct. Voyons cela en détails. Pour tester la première partie, comparons notre capacité à considérer quelque chose comme vrai avec notre capacité à accomplir un mouvement corporel. Nous pouvons contrôler nos mouvements corporels, mais nous ne contrôlons pas ce que nous considérons vrai. Demandez-vous si, au moment où vous lisez ces lignes, vous pouvez accomplir un geste simple, par exemple, celui de tourner la tête vers la gauche si vous le désirez. Maintenant, posez-vous la même question en ce qui concerne, cette fois, ce que vous considérez comme vrai. Pouvez-vous sincèrement considérer n’importe quelle chose comme vraie simplement parce que vous désirez croire qu’elle est vraie? Par exemple, pouvez-vous croire, au moment où vous lisez ces lignes, que vous avez 10 ans de moins ou que vous avez gagné au loto, juste parce que vous désirez le croire ? C’est (malheureusement) impossible. Alors que nous sommes capables de mouvoir notre tête si nous le désirons, nous ne pouvons pas croire ce que bon nous semble (et ceci peu importe la force avec laquelle nous désirons le croire). La première partie du raisonnement ci-dessus est donc apparemment correcte.
Quant à sa deuxième partie, elle affirme qu’un certain contrôle, de votre part, sur ce que vous considérez comme vrai est nécessaire pour qu’il soit légitime de vous punir pour cela. En d’autres mots, pas de punition sans contrôle. Supposons qu’un ballon brise la vitre de votre voisin d’en face, à la Chaux-de-Fonds, alors que vos enfants sont en voyage de classe dans l’Emmental et que votre voisin accuse, néanmoins, vos enfants d’avoir fait le coup. Son accusation semble évidemment infondée. Et la raison est précisément que vos enfants ne sont pas en mesure de contrôler le ballon en question depuis l’Emmental.
Tout cela nous met, il est important de le comprendre, dans de très sales draps. Nous sommes confrontés à un raisonnement dont toutes les parties sont apparemment correctes, mais dont la conclusion est inacceptable. Si nous ne méritons jamais d’être punis pour ce que nous ignorons, alors nous sommes contraints d’excuser tous les délits qui résultent de l’ignorance. L’empoisonnement par le pharmacien de la fillette de quatre ans devra, par exemple, être excusé en vertu de l’ignorance sincère du protagoniste. Par ailleurs, si nous ne méritons jamais d’être punis pour ce que nous ignorons, nous aurons tout intérêt à ne pas trop réfléchir aux conséquences de nos actions afin de « conserver notre ignorance ». Nous ne pouvons pas accepter cela. Heureusement, les philosophes n’ont pas seulement l’art de formuler des problèmes, ils ont également proposé des solutions pour nous sortir de ce mauvais pas. Selon la plus intuitive d’entre elles, tout est question du soin que nous consacrons à l’investigation du monde. Même si nous ne sommes pas en mesure de contrôler directement ce que nous considérons comme vrai ou ignorons, nous sommes au moins capables d’exercer un contrôle indirect. Autrement dit, nous sommes au moins capables de scruter, d’examiner, de raisonner et, par ce biais, souvent, nous évitons l’ignorance.