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08/02/2011
Bons baisers de Tirana
(Chronique parue dans le Nouvelliste du 8 février 2011)
Venu une première fois en Albanie en 1992, pour voir tomber la statue d'Enver Hoxha sur la place rebaptisée Skanderbeg et y donner un cours à la faculté, je ne revois Tirana qu'en 2011. A l'occasion d'un procès où j'interviens comme avocat. Vingt ans: des guerres, une Union européenne, le Kossovo, Dick Marty. Cartes postales:
Côté couleur, la Tirana de 1992 avait celle d'une ville bombardée. Gravats. Le jeune Edi Rama, fils de sculpteur officiel, y cultivait sa déprime, à l'Académie des arts. Edi est aujourd'hui le maire de la ville. Il a soigné son spleen en faisant peindre de couleurs ultravives nombre de vilaines façades envéristes. Un vrai tableau de maire. Et une réplique réussie aux jaunes édifices mussoliniens. Jadis les plus gais du lieu. Tout y passe, jusqu'à la mosquée du faubourg: vert fluo. Avec minaret assorti.
Côté symbole, la rue de mon hôtel a été rebaptisée: allée George W. Bush. «Les Américains sont nos amis. Quoi qu'il arrive». Et les Suisses? Un nom, sur toutes les lèvres, courroucées. Dick comment?
Côté justice, un confrère se plaint du manque d'indépendance d'un juge: «Je lui ai offert de l'argent, comme je fais toujours, et il a refusé! C'est vous dire les pressions qu'exerce le ministère sur ce dossier...»
Coté prison, le mandat signé par mon client n'est pas suffisant pour entrer. «Il faut sa signature notariée». L'impossibilité pour un détenu de se rendre chez un notaire n'émeut pas le fonctionnaire. Ni le notaire. Qui apposera son indispensable tampon pour la modique somme de 500 leks.
Côté tradition, l'activité de fin d'après-midi consistait en 1992 à descendre et à remonter un large boulevard. De la place Skanderbeg à l'université. Toute la ville y était. Voir, être vu, papoter: le réseau social d'avant l'internet. Il n'y avait pas de ligne blanche sur les routes, pas de signalisation, peu ou pas d'essence, guère de véhicules privés. En 2011, le trafic automobile règne sur le boulevard. Et des stations d'essence pléthoriques se livrent une concurrence féroce le long d'autoroutes qui ne sont pas celles de l'information.
Côté social, les balayeurs de rue de 1922 avaient tous la peau foncée. Comme les enfants, souvent estropiés, posés pour mendier, seuls, aux carrefours. Acquis social de quarante ans d'égalitarisme socialiste, avais-je pensé. Aujourd'hui, la mendicité et le balayage de rue sont encore et toujours l'affaire des Roms. De nuit, équipés de gilets fluo. Acquis social de vingt ans d'alternance démocratique.