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La face nord de l'Aiguille d'Argentière
( 3902 m. )
Par Robert Gréloz.
Le problème de l' alpiniste avide de voies nouvelles devient de plus en plus complexe. Les faces nord restées vierges le plus longtemps ont presque toutes capitulé devant les plus audacieux; il ne restera bientôt plus à ces derniers que la tâche de tracer des itinéraires plus ou moins baroques qui ne se justifient pas toujours et qui couvriront sous peu chaque montagne d' un véritable réseau.
Il reste pourtant quelques rares faces inexplorées; ce sont celles que l'on dénomme à juste titre « les grands problèmes alpins ». Jusqu' à ces dernières années, elles étaient classées comme destinées à rester inviolées; mais en ce moment, eu égard au niveau actuel de l' alpinisme, il semble que leur chute n' est plus qu' une question de temps et de conditions, bien qu' à vrai dire tenter de les parcourir soit presque équivalent à un suicide.
A côté de ces terribles faces, il en reste d' autres de moindre importance, très rares aussi, que l'on s' étonne de trouver encore inexplorées et qui procurent quand même à l' alpiniste l' avantage de travailler en terrain neuf, car il est indéniable qu' ouvrir un nouvel itinéraire rehausse considérablement l' intérêt d' une ascension.
Parmi ces dernières survivantes figurait la face nord de l' Aiguille d' Ar, c'est-à-dire la grande pente glacée qui descend d' un jet du sommet sur le glacier de Saleinaz.
Le 2 août 1926, MM. Jaques Lagarde et Henry de Ségogne l' avaient déjà parcourue en partie x ). Parvenus au-dessus des premiers ressauts de glace dans de très mauvaises conditions, les alpinistes durent traverser la face et rallier une côte rocheuse pour enfin se rabattre sur le chemin ordinaire par lequel ils terminèrent l' ascension.
Il restait donc à reprendre cet itinéraire à sa base et à le compléter par l' ascension directe de la paroi de glace jusqu' au sommet. C' est à cette tâche que s' était astreint mon ami Bobi Arsandaux. Une première fois en 1929 il avait échoué, deux fois encore cette année il connut la défaite. Ce n' est que Aiguille d' Argentière. Face nord.
la quatrième tentative, celle que nous entreprîmes ensemble le 10 août 1930, qui fut couronnée de succès.
Pour un succès, c' en fut un; cependant les conditions ce jour-là ne nous furent pas très favorables, car la neige tombée durant de nombreux jours, et qui n' avait pas encore pu fondre, maintenait la pente dans un état assez médiocre.
Notre point de départ étant Lognan, nous gagnons le glacier de Saleinaz par le col du Chardonnet dans une neige poudreuse où nous enfonçons jusqu' à la ceinture.
Nous traversons la partie supérieure du glacier en utilisant le mieux possible les débris d' une avalanche qui rendent le sol plus ferme, puis, ayant atteint à peu près l' axe de la face, nous obliquons dans celle-ci. Il ne s' agit pas de façonner des marches pour gagner de la hauteur, mais bien d' établir une véritable tranchée dans une neige abondante et sans consistance; c' est à quoi s' applique Bobi.
Un vent violent souffle en rafales et chasse en paquets la neige très fine qui s' infiltre par tous les interstices de nos vêtements et qui nous glace mains et visages. Par instants, nous nous cramponnons à nos piolets pour résister à la violence du vent qui menace de nous déséquilibrer.
Le froid est si intense qu' il nous oblige à nous mouvoir rapidement et Bobi qui, dans cette neige, semble très à son aise, monte inlassablement, piétinant sans cesse sa tranchée qui est aussitôt comblée par la neige que le vent fait descendre en petites avalanches.
Au-dessus de la rimaye, la neige s' améliore, la tranchée se transforme en degrés très profonds. Nous passons à gauche d' un premier banc de séracs, puis de quelques petits îlots rocheux. Plus haut, alors que la pente s' accentue, nous sommes heureux de trouver de la neige croûtée dans laquelle il suffit de frapper du soulier pour établir une marche convenable. Nous en profitons pour suivre une arête qui se fond à l' aplomb d' un nouveau ressaut de glace.
Sous ce sérac Bobi, qui jusqu' alors était à la peine, me prie de bien vouloir en prendre ma part. La neige est maintenant très dure et l' inclinaison très rapide; il est nécessaire de tailler des marches au piolet. Cela ne nous retarde pas trop, car la taille est facile, mais n' empêche pas mon camarade de « pester » contre l' écartement de mes degrés qui l' obligent, paraît-il, à des enjambées de géant. Sur cent mètres encore, la neige nous évite de tailler, mais près d' un pointement rocheux la pente est en glace vive, le piolet reprend alors son mouvement saccadé. La dernière partie de la pente, constituée par de la neige « pourrie » sur de la glace, commande une grande prudence, car l' inch reste sérieuse et l' assurage des plus délicats. Néanmoins c' est sans trop de mal et assez surpris d' en avoir si vite fini que nous nous trouvons sur l' arête faîtière entre les deux sommets de l' Aiguille.
L' ascension de la face proprement dite, qui présente une dénivellation de près de 800 mètres, nous a donc demandé 4 heures sans aucun arrêt. Compte tenu de la partie inférieure où l' abondance de neige fraîche entrava notre marche, nous avons progressé à raison de 200 mètres à l' heure, ce qui représente une allure très normale. Cet itinéraire, un des plus directs qui existent pour l' ascension de l' Aiguille d' Argentière, présente pour les glaciéristes un grand intérêt, car il a l' avantage d' être dénué de tout danger, chutes de pierres ou autres.
Après avoir suivi l' arête du sommet, nous descendons par les pentes du glacier supérieur d' Argentière.
A Lognan, notre apparition rassure nos amis qu' avaient inquiétés les paroles d' un guide valaisan, lequel, nous ayant vus dans la face alors qu' il remontait le glacier de Saleinaz, jurait que nous allions à notre perte et qu' il serait bien étonnant qu' une avalanche ne nous emportât point. Le plus curieux est que, durant tout le parcours, nous n' avons pas trouvé le moindre terrain susceptible d' être avalancheux.
Horaire: Lognan300 h.Arête faitière... 1050 h.
Col du Ghardonnet 630 »SommetI100 » Base, face nord.. 650 »Lognan1416 »