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Cinéma
liam
call to action 2021-10-04
Rencontre avec Liam White
Dans le cadre du cycle Holy Laugh!, le comité du Ciné-club a eu le plaisir d’échanger avec le scénariste et réalisateur britannique Liam White. Son premier court-métrage, co-réalisé avec Larry Ketang, a remporté le prix de la meilleure comédie au Sunderland Short Film Festival en 2021. Pour leur deuxième opus, Doughnut, le duo de cinéastes met en scène une troupe amateure d'improvisation qui, pour apprendre à se connaître, se lance dans un jeu de «deux vérités, un mensonge». Lorsque l’un des membres s'investit un peu trop dans l’activité, la rencontre part en vrille. Cela vous tente? Alors, attendez de voir le court-métrage pour lire la suite! Spoilers ahead.
L’interview est donné ici dans sa version traduite. La version originale est disponible dans la revue du cycle.
RC: Pourquoi avez-vous conçu votre court-métrage Doughnut comme une comédie noire?
C'est intéressant que vous le qualifiez de comédie. J'ai écrit des sketchs et des courts métrages comiques, donc je voulais aussi qu'il y ait de l'humour dans Doughnut, mais certaines personnes ne l’ont pas trouvé drôle. Elles l'ont trouvé extrêmement malaisant et inconfortable — et c'est très bien comme ça. Lorsque j'écris une comédie, mon objectif numéro un est de faire rire les gens. Tout le reste est secondaire. J'ai écrit des scripts où, si le public ne rit pas, j'ai échoué. Avec Doughnut, certaines personnes rient, et d'autres ne savent pas quoi ressentir. Puisque je l'ai vu des centaines de fois, je ne le trouve plus drôle. Je suppose que c'est une comédie, mais c'est une comédie où il importe peu que le public rie ou pas, parce que ce n'est pas la seule chose que j'attends d'elle.
RC: La comédie est un genre difficile. Je dirais même que les meilleures comédies frôlent la tragédie. Dans Doughnut, j'adore le malaise qui s'installe lorsque le protagoniste avoue qu'il a poussé une femme devant un bus. C'est tellement inconfortable que je ne peux pas m'empêcher de rire.
Vous avez eu la réaction parfaite! C’est la même chose qui se produit avec Linda, celle du groupe qui ne parvient jamais à terminer ses phrases. Les gens qui regardent le film supposent toujours qu'elle est sur le point de parler d’abus sexuel, mais en réalité, elle ne dit jamais rien. L'idée est présente, et en même temps, elle ne l’est pas. Pour que son personnage soit drôle, il fallait que sa confession soit très sombre. La comédie, c’est délicat. En tant que scénariste, je me fie à mon instinct et j'espère que le public sera d'accord de trouver que quelque chose est drôle.
NGG: Au cinéma, les frontières entre les genres sont souvent assez floues, il est donc très difficile de définir ce qui fait une comédie. Pourquoi pensez-vous que nous sommes capables de rire de situations graves et sérieuses, comme celles que vous abordez dans votre court-métrage?
Si quelqu'un avait poussé ma grand-mère devant un bus, je n’aurais probablement pas utilisé ça dans le film. Je n'aurais pas trouvé ça drôle. Mais il ne s'agit pas de rire de la violence ou de l'horreur. Le jour du tournage, le caméraman m'a dit que je devais changer le passage où Linda semble insinuer que son père a abusé d'elle. J'ai refusé. Il pensait que cela pouvait raviver des traumatismes pour certaines personnes, mais j'ai insisté sur le fait qu'elle ne parlait jamais d'abus. C'est l'imagination du public qui comble le vide. Un homme qui avoue un meurtre peut aussi raviver des traumatismes. Si on enlevait aux films tout ce qui peut évoquer des traumatismes, il n'y aurait plus de films. La comédie est un moyen d'amener les gens à parler de situations graves. En Grande-Bretagne, les gens ont un bon sens de l'humour. La météo et la vie en Grande-Bretagne sont tellement horribles... Que pouvez-vous faire d'autre que rire? Plus la situation est grave, meilleure est l'anecdote. Par exemple, à l'adolescence, je me suis fait voler sous la menace d'un couteau, mais je raconte toujours cette histoire sur le mode de l’humour. J'ai également assisté à des funérailles, qui sont évidemment des moments très tristes, où il se passe soudain quelque chose dans l'église, par exemple quelqu'un qui marche sur un jouet d'enfant qui couine, et tout le monde se met à rire. Cela permet de relâcher la tension.
RC: En fin de compte, un scénariste ne peut pas maîtriser la réaction du public, ou ce qu'il va ressentir. Je suppose que cela vaut la peine de prendre des risques et d'essayer des choses.
C’est certain. Il faut d'abord faire des films pour soi-même. Si vous commencez à enlever ou à ajouter des choses parce que vous avez peur que certaines personnes ne rient pas, vous allez vous planter. J'essaie toujours de créer des choses qui surprendraient une version de moi issue d'un univers parallèle, une version de moi qui ne les aurait pas écrites. Je veux que le public ressente la même chose. Cela dit, Doughnut était à l'origine un peu plus long. Dans la première version, le meneur du groupe parlait pendant quatre minutes et demie avant de passer la parole à Sasha, l’une des femmes du groupe. Personnellement, je trouvais que cela renforçait la dimension naturaliste, et je pensais que cela rendrait encore plus bizarre le moment où Patrick dit avoir poussé une femme sous un bus. Cependant, je me suis rendu compte que les gens ne savent pas qui je suis en tant que cinéaste. Je fais des films pour moi, mais je veux aussi que les gens les regardent et les apprécient, alors j'ai supprimé 45 secondes.
NGG: Est-ce que le script a été retravaillé plusieurs fois ? Était-ce un processus difficile ?
La seule chose qui a changé, c’est les noms des personnages. Au départ, j'avais utilisé les prénoms des acteurs, mais ils m'ont demandé si je pouvais leur en donner d'autres. Peut-être qu’ils ont trouvé que tout cela faisait un peu trop vrai, et qu’ils ont eu peur que certaines personnes puissent penser qu'ils ont réellement poussé quelqu'un sous un bus. Le script lui-même n'a pas changé. Quand on l'a tourné, j'ai juste coupé quelques bouts. Mon précédent court-métrage a mis six ans à se faire, parce que je n'avais pas d'argent et que je ne connaissais personne pour s’occuper de la caméra ou du son. Pour Doughnut, je voulais faire quelque chose en un seul lieu, une idée simple qui pouvait être tournée plus facilement. Et effectivement, on a pu le tourner facilement. Par contre, il faisait très froid dans cette pièce. À l'heure du déjeuner, je regardais l'acteur qui joue le protagoniste et je me suis dit qu'il n'avait pas l'air très bien. Il s'est avéré qu'il était en train de développer une grippe au fil de la journée! Lorsque nous sommes arrivés à ses scènes, il a dû courir aux toilettes plusieurs fois. Et il avait toujours son micro! Je regardais le pauvre gars qui s'occupait du son... Heureusement, je crois qu’à l’écran, rien n’y transparaît. Quand on tourne un film, il y a toujours des choses qui se passent mal.
RC: J'ai remarqué que vous avez collaboré avec Lee Fenwick et Corin Silva à plusieurs reprises. J'aime beaucoup vos acteurs. Comment sont nées ces collaborations ?
Lee Fenwick, qui joue le chef de groupe, est humoriste. Même s'ils n'ont pas l'habitude de jouer dans des films, les humoristes donnent des performances très réalistes. Le premier film que j'ai fait avec lui ne dure que deux minutes, mais il a compris ce que je voulais, et sa performance était incroyable, donc j'ai fait appel à lui plusieurs fois depuis. Pour Doughnut, comme son personnage est le seul à parler au début, il me fallait quelqu'un de charismatique que le public ne rechignerait pas à regarder. Quant à Corin Silva, je l'ai rencontré lorsque j'essayais de faire le casting de Punch-Drunk, mon précédent film. Ce film dure 13 minutes, mais on ne voit son personnage que dans les 20 dernières secondes. J'avais besoin d'un acteur qui avait l'air de pouvoir être violent, un grand type. Il m'a fallu environ deux ans pour trouver le bon acteur, et lorsque je l'ai trouvé et que j'ai réalisé à quel point il était excellent, je lui ai demandé de jouer également dans Doughnut. Et il s'est retrouvé à jouer un autre personnage violent. Un bon script est nécessaire, mais si les acteurs ne sont pas crédibles, cela gâche l'illusion et fait sortir le public du film, donc je peux être assez pointilleux dans le choix de mes acteurs. Si la réalisation d'un court-métrage doit me prendre des siècles, je veux des gens qui soient de très bons acteurs, et je me sens très chanceux d'en avoir trouvé. Dans Doughnut, j'ai failli ne pas avoir assez de figurants pour jouer le reste du groupe. J'ai fait des annonces et écrit à de nombreux groupes de théâtre amateur dans et autour de Manchester, mais j’ai reçu quelque chose comme sept réponses. J'aurais pu demander à mes frères et à mes cousins de participer, mais ce n’était pas ce que je voulais! C'est difficile de convaincre les gens de venir dire une réplique dans un court métrage, sans rémunération à la clé.
NGG : Pour en revenir à l'idée de collaborer avec d'autres personnes, en tant que scénariste, une fois que vous avez écrit un script, est-il difficile de le céder à un autre réalisateur ?
Oui et non. Si quelqu'un me demande d'écrire quelque chose pour lui, je n'ai pas l'impression que c'est mon bébé. J'essaie d'écrire le meilleur script possible, mais il leur appartient. Lorsque j'écris un script, je l'envoie généralement à quelques personnes dont j’ai confiance en l'opinion. Je dirais qu'environ 30% d'entre eux ont été déroutés par Doughnut. Je pense que c’était à cause de la fin, lorsque Patrick, le protagoniste, monte dans la voiture avec sa mère, mais je savais que cette fin faisait sens. Pour un cas comme Doughnut, un film que je veux réaliser moi-même, je ne peux pas céder le contrôle, vraiment pas. J’en ferais des cauchemars et des nuits blanches.
RC: Ce que j'aime dans votre film, c'est qu'à la fin, on ne sait pas si le personnage principal plaisante ou dit la vérité. Il y a une sorte d'ambiguïté.
C'est exactement la réaction que je souhaitais. Doughnut est né de l'idée de faire avouer un meurtre à quelqu'un au cours d'un jeu de «deux vérités et un mensonge». Je me suis demandé comment on réagirait à cela. Le film devait se dérouler dans un espace sûr, un lieu où celui qui confesse le crime serait entouré d'inconnus, mais aussi un lieu où l'on peut se demander si la personne dit la vérité ou si elle essaie, sans succès, d'être drôle. Cela dit, s'il dit la vérité et qu'il a vraiment tué quelqu'un, il a également fait son temps et a été libéré. La société admet-elle qu'il est maintenant libre de vivre sa vie ? Il parle aussi de santé mentale. S'il n'a pas été diagnostiqué, est-il pleinement responsable du crime qu'il a commis ? Il y a de nombreuses questions pour lesquelles il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.
RC: Ce n'est pas clairement tranché, ce qui rend le film intéressant.
Exactement, ce n'est pas clairement tranché. J'ai commencé avec une idée assez simple, mais j'ai ensuite réalisé qu'il y avait beaucoup de thèmes compliqués que je pouvais facilement intégrer à l'histoire sans la faire s'effondrer. J'ai mis la scène à la fin pour renforcer l'ambiguïté. Pourquoi la mère de cet homme adulte l'attend-elle dans sa voiture comme s'il s'agissait d'un enfant de douze ans? S'attend-elle à ce qu'il parte plus tôt? À vous de décider. Dans ma tête, il a vraiment commis ce crime, et je pense que la plupart des gens pensent qu'il l'a commis. Mais ce que je pense n'a pas vraiment d'importance. Votre réaction est votre réaction. J'ai également parlé à de nombreuses personnes qui ont pensé qu'il plaisantait. J'ai essayé d'écrire le film de manière à ce que les deux versions soient vraies.
NGG: En discutant de votre film, nous avons remarqué qu'il aborde des questions difficiles sans jamais sembler moralisateur. Il ne dit pas au public ce qu'il doit ressentir. C'est à nous de décider.
Quand j’ai peur que mon travail soit trop moralisateur, j'essaie de pencher dans l'autre sens. Je ne veux pas que le public ait l'impression que mon film lui dit quelque chose qu'il sait déjà. J'ai mes propres convictions, évidemment, mais j'essaie d'écrire des personnages qui ont des idées différentes, tout en les rendant aussi convaincants que possible. Pour le public, il est plus satisfaisant de regarder un film et de faire deux plus deux eux-mêmes, plutôt que je leur dise que deux plus deux font quatre. Cela rend le film plus engageant. J'espère que Doughnut est un film que vous pouvez regarder avec vos amis et réaliser ensuite que vous ne l'avez pas tous interprété de la même manière. J'espère que c’est un film qui peut lancer des conversations. C'est mon but, en tout cas.
RC: Et vous avez réussi. Doughnut est vraiment fascinant et engageant. Pourriez-vous nous parler de votre prochain projet ?
Beaucoup de gens ont trouvé Doughnut très inconfortable et Punch-Drunk, mon autre film, très tendu. D’un point de vue de cinéaste, je me suis demandé s'il y avait moyen d'aller encore plus loin, et j'ai eu l'idée d'un nouveau film. Je vais collecter des fonds pour ce film en novembre, et nous espérons pouvoir le tourner au printemps. En raison de la nature du film, j'ai dû montrer le script à davantage de personnes cette fois-ci, notamment à des femmes. Comme je l'ai déjà dit, j'écris des films pour moi et j'espère que les gens les apprécieront, mais je voulais m'assurer que je ne m'appuyais pas sur une forme d'exploitation. Les réactions à ce script ont été encore plus fortes que pour tous ceux que j'ai écrits auparavant. J'ai récemment quitté mon emploi d'enseignant, et j'essaie donc également de développer davantage d'idées pour des longs métrages. En théorie, c'est mon travail maintenant... (rires)
NGG: Nous l'attendrons avec impatience.
Merci beaucoup. Il n'y aura pas autant d'humour dans mon prochain film que dans Doughnut, mais le même type de malaise sera bien présent.
JP: Encore une fois, merci beaucoup d'avoir accepté de faire cette interview. Nous attendons avec impatience vos prochains projets.
Tout le plaisir est pour moi. Je vous encourage à regarder mes autres films, Tick Tick Tick et Punch-Drunk. Si vous avez aimé Doughnut, j’espère que vous aimerez ceux-là !
La revue cinéma
Holy Laugh!