Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07156.jsonl.gz/847

Les livres de Jean-Michel Olivier sont disponbles sur Internet:
*
et aux librairies:

LE
VOYAGE EN HIVER

ÉCHOS
Jean-Louis
KUFFER.
ENTRETIEN
UVRES
NOUVELLES
POÉSIE
ENTRETIEN
CONTACT
© Félix von Muralt

Avec l'hiver, la peur avait changé de visage. C'était une peur diffuse et sans objet. Ce n'était pas la peur de mourir, mais une peur plus forte et plus sournoise encore.
Chaque matin, c'est elle qui me jetait dans les rues silencieuses alors que tous les magasins étaient fermés, et que la ville étouffait sous la neige. Elle montait dans mon corps comme une fièvre que seul l'alcool parvenait à calmer.
Je marchais comme un somnambule à travers Grünewald ou Schöneberg, arpentant la Potsdammerstrasse, cette rue qui commence par une usine désaffectée ("MACHNOW le plus grand fabricant de bicyclettes depuis 1899 ") pour s'achever, six kilomètres plus loin, sur un terrain vague sablonneux.
Certains jours mes pas me conduisaient jusqu'au lac du Wannsee. Je sortais de la ville et longeais le canal de Tetlow qui se jette dans la Havel, non loin de Potsdam. C'était d'abord un paysage aride, planté de rares peupliers, puis une carrière à l'abandon, et enfin, presque à perte de vue, une forêt de bouleaux, d'aunes et de chênes rouges. Des touffes de bruyère poussaient entre les dunes et les rochers. Je n'avais pas quitté Berlin et pourtant j'étais au bout du monde.
Je grimpais sur une petite colline au-dessus des falaises et je regardais les eaux noires couler sans hâte vers l'horizon. Parfois le courant charriait un tronc d'arbre, parfois une vieille carcasse de vélo. Parfois un chien au poil hérissé surgissait des remous, et l'on voyait les sternes, par nuées, fondre sur lui, le bec grand ouvert, les ailes tournoyantes.
Souvent la nuit me surprenait sur la colline, je m'endormais sans m'en apercevoir, ou peut-être ne dormais-je pas, mais j'étais entraîné, malgré moi, vers d'autres profondeurs, un tourbillon de visages et de voix
C'était à Aix, avant la guerre, j'avais six ou sept ans. Comme elle le faisait parfois au retour d'une tournée ma mère m'avait emmené aux Thermes Nationaux. Nous traversions des grottes naturelles où régnait une chaleur écrasante. Ma mère pressait le pas, cheveux dénoués et pieds nus, et je devais courir pour ne pas la perdre de vue. Comme elle se faufilait avec hardiesse d'une cavité secrète à l'autre, elle se mettait à fredonner une chanson qui résonnait comme dans une chambre d'échos. Au bout d'une minute, une voix au loin lui répondait. Nous traversions alors d'autres pièces, la Trinité, le Renard endormi, l'Enfer (où la touffeur était particulièrement cuisante) puis nous suivions, le dos courbé, un long couloir obscur avant de parvenir dans une grande salle surchauffée, peuplée de messieurs en caleçon et de jeunes femmes à la poitrine nue. C'était là d'ordinaire que se donnaient rendez-vous les coureurs de fortune et ceux qui placent dans la volupté le prix unique de la vie. Ma mère était fébrile, comme à l'affût, elle scrutait anxieusement les visages, puis elle me demandait de l'attendre, une minute ou deux, au bord de l'eau, et elle disparaissait. Devant moi deux hommes à moustache poursuivaient une belle fille ; assis dans l'ombre des rochers des spectateurs applaudissaient ; on ne voyait pas leur visage ; pour montrer leur plaisir, ils jetaient quelques pièces dans le bassin et d'autres filles plongeaient, luttant entre elles pour la possession des piécettes, aux plus belles, aux plus intrépides, d'autres messieurs lançaient alors des fleurs qu'elles piquaient dans leurs cheveux
À cet instant, je sursautai : un homme se tenait derrière moi, silencieux, une carabine en bandoulière. Il ne m'avait pas vu, mais peut-être avait-il entendu un bruissement dans les feuillages, une respiration qui lui avait paru suspecte. Il s'amusait à lancer des cailloux dans l'eau noire. Je retenais mon souffle. J'étais terrorisé.
Après un long moment, il se pencha pour astiquer ses bottes, se mit à siffloter, puis regarda le ciel sans un mot et disparut.
Nouveau déluge de souvenirs
Louise ronchonnait, ma mère errait dans la maison comme une intruse, toujours pressée, légère, absente, elle parcourait son courrier d'une voix morne, puis montait dans sa chambre et criait à Louise de préparer une malle avec ses robes et ses costumes de scène parce qu'elle était attendue, elle répétait plusieurs fois ces mots : on m'attend ailleurs. Elle sautait dans son bain et tout l'étage résonnait de ses vocalises. Quand elle redescendait, enturbannée d'une serviette rouge, ses seins dégoulinaient de mousse et son visage avait repris son masque indifférent. Elle passait alors une robe légère, se parfumait en toute hâte et dévalait l'escalier. Louise suivait à quelques pas en traînant une grosse malle en osier. Ma mère traversait le jardin, enjambait le ponton et sautait dans une barque qui l'attendait sur la jetée. Avant de disparaître, elle avait juste le temps de m'embrasser sur la joue, comme une voleuse
À ce baiser, je m'éveillai plein de fièvre et de rage. La neige tombait sans discontinuer, une neige miraculeuse qui éclairait les arbres comme en plein jour. Le lac aussi brillait tel un miroir.
En me penchant au-dessus de l'eau, j'aperçus un visage, si pâle et d'une douceur si poignante que j'en fus bouleversé.
Aussitôt je voulus le rejoindre, ce visage qui déjà s'effaçait, emporté par l'eau noire, et j'allai sauter de la falaise, quand un long rugissement retentit
Une péniche émergeait du brouillard, chargée de soufre jusqu'au pont. Le pilote, un grand gaillard en vareuse, actionnait sa sirène. Un jet de vapeur blanche sortait de la cabine, comme une traînée de neige, et le cri déchirant gagnait toute la forêt.
À larrière du bateau, emmitouflée dans une canadienne, une femme chantait, on ne voyait pas son visage, elle fredonnait un refrain triste et doux qui commençait comme une berceuse, imprégnée de guimauve, et s'achevait sur une question ouverte.