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Si vous vous demandez ce qu’est le spécisme, vous avez probablement manqué un épisode: cette question faisait l’objet du premier billet de ce blog. En revanche, si vous avez fait les choses dans l’ordre, tout va bien, et vous savez dores et déjà que le spécisme est une discrimination. Faut-il en conclure qu’il est injuste ? On pourrait le penser, mais on aurait tort.
Car cette inférence présuppose à tort que toutes les discriminations sont injustes. Contre-exemples. On considère généralement qu’il est légitime d’interdire la consommation d’alcool aux enfants, alors qu’il serait injuste d’en priver les adultes. Dans le même ordre d’idées, certains pensent que les intérêts des innocents méritent plus de considération que ceux des coupables. Il se pourrait bien sûr que ces deux thèses soient fausses, qu’il soit injuste de privilégier de la sorte les adultes et les innocents. Il faudrait néanmoins déployer un solide argument pour le démontrer.
Si le spécisme est injuste, ça n’est donc pas simplement parce qu’il s’agit d’une discrimination.
Vous l’aurez deviné: il tire son nom d’une analogie avec d’autres discriminations. Tandis que les spécistes accordent des droits aux individus et de la considération à leurs intérêts en fonction de l’espèce à laquelle ils appartiennent, les racistes et les sexistes le font respectivement en fonction de leur race (ou de leur couleur de peau, si l’on veut) et de leur sexe. Peut-être le spécisme est-il alors injuste pour la même raison qui nous incite à condamner le racisme et le sexisme.
On oppose souvent à cette idée le constat suivant. Il existe, entre le spécisme et les discriminations intra-humaines, des différences importantes. Par exemple, les Noirs et les femmes sont en mesure de lutter activement contre l’injustice qui leur est faite. À l’inverse, on imagine difficilement des truites et des poulets organiser une manifestation antispéciste ou revendiquer la fin de leur exploitation.
Cette objection repose toutefois sur une confusion. Personne ne prétend que le spécisme est similaire au racisme et au sexisme sous tous ses aspects – une analogie n’est jamais l’affirmation d’une exacte similarité. Ses ennemis sont simplement convaincus qu’il partage avec ces attitudes la caractéristique qui les rend moralement condamnables. Mais alors, quelle est cette caractéristique ?
Le racisme et le sexisme sont injustes en vertu du caractère arbitraire des critères sur lesquels ils s’appuient. Les racistes privilégient (typiquement) les Blancs au détriment des Noirs, alors que la couleur de la peau n’est pas pertinente. Quant aux sexistes, ils négligent (typiquement) les intérêts des femmes en comparaison de ceux des hommes, alors que le sexe n’est pas pertinent. Les frontières de race et de sexe sont moralement arbitraires, et c’est ce qui rend le racisme et le sexisme injustes.
Pourquoi sont-elles arbitraires ? Parce qu’elles ne sont que biologiques, sans connexion avec les intérêts respectifs des Noirs et des Blancs, des hommes et des femmes. Mais voilà: la frontière d’espèce est elle aussi strictement biologique; en soi, elle n’a rien à voir avec les intérêts des individus. (Certes, la plupart des humains ont des intérêts que les animaux n’ont pas. Contrairement à nous, les lapins et les chats s’ennuient quand ils regardent la première saison de True Detective, par exemple. Mais les nouveau-nés et les handicapés mentaux profonds non plus n’affectionnent pas spécialement les séries policières. Si la plupart des humains ont certains intérêts qui font défaut aux animaux, ce n’est donc pas le cas de tous les humains. En soi, l’appartenance d’espèce est sans lien avec les intérêts des individus.) Le spécisme partage donc avec le racisme et le sexisme cette caractéristique qui les rend injustes: il est fondé sur un critère strictement biologique, dénué de pertinence morale.
On peut arriver à la même conclusion par un autre chemin, en recourant à ce que les philosophes appellent une “expérience de pensée”:
À la suite d’une série de mutations génétiques somme toute assez banales, une nouvelle espèce fait son apparition: Homo robustus. Les robustus ne se distinguent pas spécialement de nous par leurs capacités ou par leur apparence. À une exception près, qui n’est pas sans conséquences pour notre condition: plus robustes et mieux organisés, ils s’emparent rapidement du pouvoir. Après s’être découvert un goût prononcé pour notre chair, ils nous élèvent à des fins gastronomiques, dans des conditions qui ressemblent assez ironiquement aux conditions d’élevage actuelles. Les robustus considèrent qu’ils n’ont pas de devoirs à notre égard.
Ce scénario invite la leçon suivante. Puisque les différences de race et de sexe sont arbitraires du point de vue moral, on voit mal comment la différence entre robustus et sapiens pourrait ne pas l’être – après tout, les robustus nous ressemblent au moins autant que les Blancs ressemblent aux Noirs et les hommes aux femmes. Seulement voilà, cette différence n’est autre que l’espèce: c’est parce que nous ne faisons pas partie de leur espèce que les robustus se croient justifiés à nous exploiter.
Tout porte donc à penser que l’appartenance d’espèce n’est pas plus pertinente du point de vue moral que l’appartenance de race ou de sexe et, a fortiori, que le spécisme est moralement condamnable, au même titre que les plus inacceptables des discriminations intra-humaines.