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Adam qui, nous dit l’Ecriture, était jardinier de son état, eut deux fils: Abel qui gardait les moutons et Caïn qui labourait la terre. Le sacrifice que Caïn offrit au Seigneur déplut à Dieu sans que l’on sache pourquoi. Tous les dieux sont capricieux et celui de la Bible ne fait pas exception. Après la faute de ses parents et le meurtre de son frère, Caïn dut donc travailler la terre à la sueur de son front. C’est de ce malheureux proscrit que descend l’infortunée race humaine. L’homme fut donc dès l’origine laboureur et berger. Il débroussaillait la forêt et apprivoisait les bêtes que le Seigneur avait créées fières et sauvages, comme le tigre de William Blake et du douanier Rousseau qui broie la gazelle dans ses puissantes mâchoires avant de la dévorer.
Le poète John Keats disait: «Ce qui choque et scandalise le vertueux philosophe comble d’aise le poète-caméléon.» On peut se demander si le courant moderniste ou post-moderniste de la philosophie occidentale n’a pas fait sienne, en la prenant dogmatiquement au sérieux, l’assertion d’un poète qui n’était lui-même, comme il le dit, qu’un caméléon. Car il s’agit bien là d’une contestation radicale de l’esprit de sérieux, de fixité et de certitude, par des philosophes qui se posent comme des antiphilosophes, des contre-philosophes, sans pour autant être des poètes. Des poètes de la philosophie.
Des goûts et des couleurs en littérature, de leur bien-fondé ou de l’inanité ou de l’inutilité des jugements littéraires. Sur quel critère sont-ils fondés? Le goût change, l’homme aussi. Ce que l’on aimait hier, l’aimera-t-on aujourd’hui ? Relit-on ce qu’on a aimé enfant? Finit-on toujours les lectures commencées? Se souvient-on même de ce que l’on a lu? Où finit le bavardage? Où commence la littérature L’enfant distingue-t-il entre la grande et la moins grande littérature? Ces distinctions ne sont-elles pas le fait d’adultes rassis, de dégustateurs un peu blasés qui n’ont plus grand appétit.
«A ce moment l’aube se leva; sachant que Shéhérazade ne commencerait à parler qu’à la nuit, le préfacier en profita et, baisant le sol devant le roi lecteur, il dit...» (Mille et une nuits.)
Spécialiste de littérature anglaise, Gérard Joulié a traduit de nombreuses œuvres pour les éditions l’Âge d’homme, notamment de Chesterton et Saki. Il participe depuis 1984 à la rubrique lettres de choisir. Il publie des recueils de poèmes et de prose sous le pseudonyme Sylvoisal.
Pascal Quignard,
Critique du jugement,
Paris, Galilée 2015,
264 p.
Les mystiques sont hérétiques car leur affaire est de trouver Dieu par des voies singulières. Leur démarche n’est pas en accord avec l’intention simple et somme toute assez démocratique qui est visible dans l’Evangile : le même Dieu pour tous. Les mystiques se posent en aristos, en spécialistes, en connaisseurs de Dieu - eux qui se méfient tant du savoir et qui prétendent que Dieu est inconnaissable et qu’il ne se connaît même pas lui-même - et se réservent une grâce choisie, trouvée par une voie savante et ardue - fût-elle celle du blâme, fût-elle contraire à tout savoir, qu’il soit philosophique ou théologique.
Pascal Quignard s’inscrit indéniablement dans cette lignée de mystiques plus ou moins sauvages dont l’Eglise a gardé certains dans son giron et dont elle a excommunié beaucoup d’autres. Dans le cas de Quignard elle n’aura pas d’excommunication à prononcer, ce dernier s’étant, si j’ose dire, excommunié lui-même depuis longtemps en déclarant sinon haut et fort, du moins dans chaque ligne de ce qu’il écrit, son athéisme.