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Marc-Claude Marti (1941 - 2001)
Professeur, médecin-chirurgien, licencié en sciences biologiques
Vénérable de la Loge Fidélité et Prudence de 1977 à 1980
Hommage d'Alain Marti à son Frère Marc-Claude
Marc-Claude a été une bénédiction pour ses parents, qui lui en quelque sorte donné deux fois la vie : une première fois à sa naissance et une seconde en l’arrachant à une mort presque certaine.
A sept ans, il s’est trouvé pour de nombreux jours dans le coma, ses parents veillant sur lui jour et nuit en le nourrissant à la cuiller, jusqu’à ce qu’il se réveille. Quand il a enfin repris connaissance, il a voulu se lever et il s’est écroulé, car ses jambes ne le portaient plus. Il a demandé à son père: «est-ce que je ne pourrai plus jamais marcher? » Et pourtant, il a marché, surmontant en quelques années la paralysie dont il avait été atteint.
Il a fait plus tard son école d’officier et marché les cent kilomètres, dont l’épreuve couronnait alors cette école. Il a largement récompensé ses parents en leur offrant le spectacle de sa propre réussite, qui était aussi la leur : il est devenu une personnalité brillante, souvent secondé par la chance et animé d’une confiance en lui-même, telle qu’il ne doutait jamais de ses forces.
Quand Marc-Claude était âgé de douze ans, sa mère a dû aller solliciter une autorisation du directeur du Musée d’Art et d’Histoire pour qu’il puisse aller planter son chevalet devant le tableau d’Adam Tœpffer illustrant la fable du Meunier, son Fils et l’Ane, que Marc-Claude avait déclamée aux cours de dictions de Jean Bart au Conservatoire. Beaucoup de traits de son caractère s’affirmaient déjà dans cette anecdote : un garçon doué, qui ne recule devant rien, parce qu’il sait qu’il a les moyens de réussir.
Précoce comme le petit peintre du Musée, il avait puisé, déjà comme enfant, une incroyable confiance en lui-même dans les tours de prestidigitation avec lesquels il ébaudissait une assistance enfantine, à laquelle des adultes ne dédaignaient pas de se mêler à l'occasion. Il osait se lancer et il ne doutait de rien. Certes, avec le temps, la fougue de la jeunesse a cédé la place à la tranquille assurance fondée sur l’autorité du savoir et de l’expérience. L'appétit de vivre et un goût de la performance ne l’ont cependant jamais quitté, au point que tout récemment encore, il s’est lancé dans un voyage avalant seul des centaines de kilomètres au volant d’une voiture de location pour aller présenter deux conférences dans des villes éloignées et rentrer épuisé de l’effort qu’il avait fait.
Aimant la vérité et menant une vie transparente, il avait ses convictions et il ne reculait pas à l’idée de les exprimer. Son franc-parler ont contribué à bien asseoir sa réputation de sévérité. Il n’était pas l’homme de la complaisance. Il traitait ses patients de la manière la plus propre à les guérir, mais sans faiblesse ne sensiblerie. Ce n’est pas chez lui qu’il fallait espérer des prescriptions pour se faire cajoler dans des séances de rééducation. Exigeant avec lui-même, il l’était avec les autres.
Il était curieux de tout. Il était capable de lire un livre sur l'organisation de l’empire de Charlemagne, de soutenir une conversation sur l’expansion de l’univers, de professer des opinions sur la politique locale ou internationale, de revêtir un tablier de cuisine ou de vous expliquer comment déguster les meilleurs crus. Il illustrait la richesse de sa palette par une phrase provocatrice, imitant un proverbe, comme il aimait à le faire: la curiosité est la mère de toutes les vertus.
Jeune homme, il avait tapissé un mur de sa chambre de photographies des meilleurs représentants de la littérature française moderne. Il s’est toujours exprimé avec aisance, dans un français châtié, mais il était encore beaucoup plus soucieux de la qualité du fond. Jamais il n’a rien laissé au hasard, unissant avec constance la perfection de la forme et celle du fond, avec l’esprit d’exigence propre à faire de lui le bon orateur, qui devait servir en cette qualité sa Loge et l’Aréopage. Le fond, c’était le goût du symbolisme, la recherche d’au-delà des
apparences, l’interrogation sur le sens caché des choses, la méditation sur la vie et la mort. Les germes de la Franc-Maçonnerie étaient déjà présents en lui dès l’adolescence.
Petit-fils et fils de chirurgien, sa voie paraissait toute tracée, mais, sa maturité en poche, il a hésité jusqu’au dernier moment sur la faculté où il irait s’inscrire, affirmant qu’il deviendrait physicien et le soutenant jusqu’au jour de la vérité, c’est-à-dire de l’inscription; il est alors rentré à la maison annoncer au soulagement général qu’il s’était sagement inscrit à la faculté de Médecine. Mais Marc-Claude n’était pas homme à renoncer si facilement: il a quand même fait, en marge de ses études de médecine, une licence à la faculté des Sciences.
Sa curiosité scientifique, son habileté manuelle, sa sollicitude devaient faire de lui un grand chirurgien, , inventif, à la recherche de nouvelles techniques opératoires, attentif au bien-être de ses patients. Malgré toutes les occupations qu’il n’a cessé d’accumuler, il a toujours fait preuve d’une incroyable disponibilité, trouvant toujours du temps pour soulager la souffrance des autres et leur venir en aide en toute discrétion. Son bureau à l’Hôpital a été le lieu d’un défilé ininterrompu de personnes qui n’étaient pas ses patients, mais qui venaient solliciter un conseil ou un avis autorisé.
Marc-Claude est devenu une autorité incontestée dans son domaine. Son curriculum vitae l’explique et en témoigne. Il a publié soixante-douze travaux dans des revues à politique éditoriale, cent cinq travaux dans d’autres revues spécialisées, contribué à quinze monographies, présenté trois cent soixante-dix communications à des congrès sur les cinq continents, dirigé vingt-deux thèses et surtout observé scrupuleusement le serment d’Hippocrate et transmis son savoir sans restriction.
On est accouru d’autres continents pour se faire soigner par lui. Il ne faisait aucune distinction entre les gens fortunés d’ailleurs ou les gens modestes d’ici. Reçu à la table de quelques grands de ce monde, il n’a pas été moins à l’aise qu’en partageant le repas des ouvriers qui l’ont aidé à construire sa maison sur le Salève. En toutes circonstances, il est resté fidèle à lui-même.
Marc-Claude avait un sens prodigieux de l’organisation. Déjà comme officier, il aimait préparer des exercices avec tous les moyens disponibles, recherchant dans des règlements de quoi passer les commandes de matériel les plus inattendues pour faire les choses en grand. Lorsqu’il en est parvenu à l’âge des congrès, loin de rechigner à en assumer la responsabilité, il trouvait son plaisir à faire concourir à leur réussite son goût du faste, son sens de la fête et ses talents d’organisateur. De telles dispositions devaient naturellement aussi présider à nos cérémonies quand il dirigeait sa loge bleue ou son atelier de hauts grades, avec le même souci de la perfection.
Conteur né, il captivait son auditoire tant avec des exposés sérieux qu’avec des plaisanteries, qui faisaient de lui un commensal très recherché. Rien de tel pour soutenir son enseignement! Mais s’il aimait la vie sociale, il était restrictif quant à ses amitiés. Ceux qu’il y admettait pouvaient compter sur lui sans aucune défaillance. Quant aux autres, il leur réservait un accueil plein de politesse, sans plus. Mais avec justice, au point qu’un de ses collaborateurs a dit de lui qu’il était le seul homme qu’il ait connu capable d’aimer un adversaire à raison des qualités qu'il lui reconnaissait.
Pensant finir sa carrière autrement qu'en opérant, il a le diplôme en haute administration que la faculté de Sciences économiques et Sociales réserve aux hauts fonctionnaires de l’Etat de Genève, retournant à l’Université à passé cinquante ans, tout en continuant à diriger son service.
Marc-Claude allait jusqu’au bout des choses. Le Centre de Chirurgie Ambulatoire demeurera comme un monument de son goût de la perfection, puisqu’il est sorti de son rôle de médecin pour se charger de celui de maître d’œuvre en créant dans la grande bâtisse un peu terne de l’Hôpital une zone plus gaie pour accueillir des patients dans un cadre plus riant et plus coloré. Pensant depuis quelque temps à se retirer, il avait préparé autant qu’il pouvait dépendre de lui une refonte administrative de son service pour laisser à ses successeurs une situation nette, dans la continuité.
Disons encore qu’il a tant aimé la Franc Maçonnerie qu’il a pris pour elle un risque insensé. Devenu maître en chaire de Fidélité et Prudence le 11juin 1977, il occupait cette fonction à l’époque où devait être célébré le quarantième anniversaire de la victoire sur les forces totalitaires de l’initiative Fonjallaz et Oltramare en 1938. La manifestation qu’il avait organisée dans tous les détails, devait se tenir à l’auditoire Piaget d’Uni II le soir du jour où il a fait un infarctus. Au mépris des risques qu’il prenait, il a encore présidé la cérémonie puis est allé se reposer à l’Hôpital. C’est après cette alerte qu’il a dû renoncer à sa carrière d’officier, véritable crève-cœur pour lui.
Comme chirurgien, comme professeur, comme officier, comme maçon, comme époux, comme père, Marc-Claude a beaucoup donné, beaucoup payé de sa personne. Il laisse derrière lui son épouse Adeline, qu’il a connue comme jeune catéchumène à l’âge de quinze ans, avec laquelle il a tout partagé jusqu’au dernier souffle de vie qu’il a rendu dans ses bras. Il laisse aussi Gilles et Laure, qu’il a tant aimés et qui lui ont offert le plus merveilleux cadeau que puisse recevoir un père: la réussite dans les voies qu’ils ont choisies et une affection mutuelle sans faille. Et son petit frère, qu’il avait aidé dans les heures les plus difficiles de son existence, ce petit frère qui professe pour lui une gratitude immense et une admiration sans borne.
Avant d’écrire ces lignes, je ne savais pas que j'aimais autant mon frère.
Alain MARTI.