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"En mars dernier, William Gammuto et moi nous sommes beaucoup interrogés sur la manière de parler de ce monde vidé. Nous avons pris le parti de sortir et d'explorer ce qu'il restait quand le monde a été décharné" raconte Thierry Raboud, rencontré dans son bureau personnel car contraint au télétravail. Le journaliste et poète raconte comment lui et son ami d'enfance sont allés à l'encontre de l'injonction des autorités et ont arpenté, chacun de son côté, des paysages désertés.
L'un compose des éclats poétiques, brefs poèmes à la narration imagée, alors que l'autre réalise des clichés argentiques de façon artisanale. Dans un second temps, le poète et le photographe confrontent leur travail respectif en agençant leur production sur un fil narratif commun. C'est ainsi qu'est né ce petit livre précieux, à la symétrie parfaite.
Tout peut advenir. Sur le seuil en attendant,
incrédule, tu hésites. Dans ton dos,
la radio décrète l’exil intérieur.
Les sages invoquent la catastrophe,
les fous regardent le ciel. Tu sors.
Thierry Raboud, "(dehors)"
Thierry Raboud et William Gammuto, "(dehors)". [Editions Favre]
A l'extérieur le soleil
A ce poème initial correspond une photographie représentant le seuil d'une ancienne porte, entrouverte. L'intérieur est plongé dans l'obscurité alors que l'extérieur est baigné de soleil. "C'est un soleil aveuglant, renchérit Thierry Raboud, et en sortant dans ce monde vidé de toute chair, j'ai ressenti une forme d'aveuglement des possibles avec toute l'angoisse que cela peut générer. L'écriture est née de cette angoisse."
Tu flottes dans
l’entre-temps, sur la crête
d’un passé à venir.
Où plus rien ne te heurte.
Thierry Raboud, "(dehors)"
Dans un précédent recueil intitulé "Crever l'écran", l'auteur tentait d'exprimer l'abstraction du monde dans laquelle nous ont plongés la multiplication des écrans et l'avènement du virtuel. Avec pour conséquence la superposition des strates temporelles, l'indistinction entre passé, présent et avenir. Un tel bouleversement de la concordance des temps est à nouveau très lisible dans "(dehors)". Le poète semble flotter dans une irréalité temporelle et spatiale, alors que "suspendu aux ceintres équivoques, le monde s'efforce d'avoir lieu", comme un simulacre.
>> A voir, une sélection de quelques photographies de William Gammuto à découvrir dans le livre de Thierry Raboud:
Un recueil en deux parties
Quarante poèmes, quarante photos (comme une métaphore de la quarantaine sanitaire), le recueil est divisé en deux parties avec en son centre deux textes un peu plus longs, tous deux intitulés "Être". Dès lors, apparaît l'idée d'un nous collectif à reconquérir.
Alors tu reviens à toi. Sur tes pas inverses
tu t’accompagnes. Nul n’existe sans coexister.
Le pluriel est à reconquérir.
Thierry Raboud, "(dehors)"
Après une errance solitaire, le poète revient sur ses pas en quête d'une communauté mise à mal par la virtualisation du monde et les injonctions à la distance sociale. En cela, il s'inscrit dans les pas de Charles Ferdinand Ramuz dont il cite en début d'ouvrage une phrase tirée d'un roman:
Les hommes sont posés les uns à côté des autres: le poète voudrait faire que les hommes ne soient plus posés les uns à côté des autres et pour cela il sculpte, il peint ou il écrit.
Voilà un programme poétique qui se précise au fil des parutions. Thierry Raboud, résistant au découragement ou à la résignation, soutient que la poésie peut rendre le monde acceptable et ouvrir tous les possibles. Il faut croire ce jeune père de 33 ans qui, par ses vers, tente de dessiner un avenir à sa petite fille, et par là-même, à tous "ceux qui viennent".
Jean-Marie Félix/mh
Thierry Raboud,, Ed. Favre
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