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témoignages
J’ai créé une école pour enfants à haut potentiel
J’ai repris des études en psychologie alors que mes trois enfants étaient très jeunes. Au cours de mon cursus universitaire, j’ai été amenée à effectuer des observations et des tests de Q.I. dans une classe d’élèves de 8 ans, l’âge de mon fils aîné à l’époque. Comme il manquait un sujet d’étude, je l’ai intégré au groupe des enfants analysés. Le résultat m’a stupéfiée. Il se situait largement au-dessus de la moyenne. Etait-ce une explication aux problèmes qu’il rencontrait dans sa nouvelle école? Dans l’établissement qu’il fréquentait auparavant, la pédagogie tenait compte de la personnalité de chaque bambin, contrairement à celui où il se trouvait, dont le cadre pédagogique était beaucoup plus strict. Du coup, les enseignants expliquaient qu’Ismael avait tendance à perturber la classe. Les remarques étaient récurrentes dans son carnet. Un comble pour un petit garçon très facile à la maison!
Un comportement différent
Une psychologue spécialisée a confirmé que mon fils était un enfant à haut potentiel intellectuel, une spécificité qui induit un fonctionnement différent, notamment au niveau de l’apprentissage des connaissances. Cette nouvelle a été un choc. J’ai réalisé que mes deux autres enfants, mes frères et sœurs, et sans doute moi-même – et cela expliquait bien des choses par rapport à mon parcours en dents de scie – étions sûrement aussi HP. Le manque de reconnaissance sociale de cette particularité induit souvent une mauvaise estime de soi, de la démotivation, ainsi que d’autres troubles pouvant conduire à la déscolarisation.
La situation scolaire d’Ismael s’est détériorée. Il s’ennuyait souvent pendant les cours et ses notes se sont mises à baisser. Finalement, il a été promu en section générale – un échec au vu de ses capacités. Et puis, lorsqu’il a eu 13 ans, un élève de sa classe a commencé à le harceler. Agressions verbales, puis coups physiques, j’ai été obligée d’intervenir, mais il est resté la cible de dénigrements permanents. Il a fallu qu’il demande à changer de classe pour que sa situation redevienne vivable.
De mon côté, dans le cadre de mes activités et en lien avec une association, j’avais mis sur pied un service d’appui scolaire afin d’aider les enfants connaissant des troubles de l’apprentissage. J’y ai croisé des jeunes à haut potentiel non détectés. A cause d’un système éducatif qui les défavorise, ils étaient en grande souffrance et avaient perdu confiance en eux. Tous étaient convaincus d’être nuls, alors que leur potentiel ne demandait qu’à rayonner.
Une année de rêve
Par la suite, nous sommes partis nous installer en Jordanie. Mes trois enfants ont intégré un établissement américain. Ma fille Jade, alors âgée de 11 ans, a eu de la peine à trouver sa place, car elle ne parlait pas anglais. Mais six mois plus tard, quand elle s’est décidée à ouvrir la bouche, elle était parfaitement bilingue! Nous avons passé une année de rêve à Amman. Le système scolaire y était exemplaire: les classes à effectif réduit permettaient à chaque élève de progresser individuellement et de participer activement aux cours. Stimulée grâce à des enseignants très investis, ma progéniture s’est épanouie.
De leur côté, les parents étaient invités à prendre part à la vie de l’école par le biais d’activités ou d’événements organisés pour toute la famille… Autant dire qu’après une période aussi stimulante, nous avons eu de la peine à revenir en Suisse, mais c’est surtout pour mes trois «kids» que la transition s’est révélée brutale. D’une structure hyper-épanouissante, ils sont passés à un environnement très rigide, où leur rôle se résumait à rester assis et à écouter.
L’école de la dernière chance
Ma fille, comme mon fils, a connu à son tour le rejet social dans son collège. Constamment dévalorisée et insultée, elle s’est repliée sur elle-même. J’ai alerté la direction de l’établissement, en vain. Personne n’était prêt à s’investir pour que Jade retrouve le goût d’aller en cours. Ses problèmes relationnels avec ses camarades étaient considérés comme «des histoires d’enfants». Il ne lui restait plus qu’une année à effectuer pour terminer le troisième cycle quand une amie, directrice d’une crèche, m’a suggéré de créer une structure privée pour enfants HP. Séduite par cette idée et ne voyant pas d’autre solution pour que mon adolescente retrouve le goût de retourner à l’école, j’ai mis sur pied des soirées d’information. Une trentaine de parents vivant des difficultés similaires avec leur progéniture «différente» se sont montrés intéressés à sortir leurs enfants de l’enseignement public pour une structure plus adaptée.
Les choses se sont mises en place rapidement: à la rentrée suivante, soit deux mois plus tard, Hāora (cela signifie oxygène en maori) a ouvert ses portes à Yverdon. Une association a été créée, des mamans, ainsi qu’un papa, ayant manifesté le désir de s’impliquer personnellement, notamment en enseignant certaines matières. Une dizaine d’élèves de 11 à 14 ans, répartis dans deux classes, ont intégré cette nouvelle structure. Quel bonheur de voir peu à peu revenir le sourire sur le visage de ces jeunes au parcours de vie déjà si chamboulé! Grâce à une pédagogie spécifique appliquée dans le cadre d’un groupe à effectif réduit, où le dialogue est privilégié, ma fille a retrouvé son équilibre. Elle a d’ailleurs pu intégrer le gymnase l’année suivante.
A la recherche de subventions
Comme pour tout nouveau projet, il a fallu un peu de temps pour roder le fonctionnement de cet établissement scolaire très spécifique. Mais son but reste clair: nous visons la reconstruction et l’épanouissement des jeunes que nous recevons. Rejetés, marginalisés, ayant parfois effectué des séjours en hôpital psychiatrique pour dépression ou tentative de suicide, certains reviennent de très loin et cette école est pour eux celle de la dernière chance. Je pense, par exemple, à cette ado de 15 ans, déscolarisée et se scarifiant pour extérioriser sa douleur, qui s’est adressée à moi par courriel afin de s’inscrire à Hāora. Seul souci: sa famille n’avait pas les moyens de payer l’écolage. Mais elle a pu bénéficier du soutien d’une fondation et elle fait aujourd’hui partie de nos élèves, remontant doucement la pente.
Mon cheval de bataille, aujourd’hui, consiste à réussir à obtenir des subventions, pour que Hāora soit accessible à tous les HP, sans discrimination sociale. Car chaque enfant, quelles que soient ses caractéristiques, a le droit de s’épanouir et d’être heureux.