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Zazen 1. Vendredi
Depuis Bouddha, la doctrine a beaucoup évolué si bien que les interprétations varient. La Voie, le Tao, est unique en lui-même, mais des hommes l’ont exprimée de différentes façons. Il y a eu l’extension universelle apportée par le bouddhisme mahayana, ensuite les Chinois ont porté l’accent sur l’instant présent, abrupt, et la vie de tous les jours, le mysticisme de Dogen, les règles de Keisan et maintenant la civilisation moderne. Tous les enseignements, tous les sutras, l’ont été par des hommes normaux, vivants dans certaines conditions et bien sûr mortels. Rien ne les a empêché de traduire le message originel du bouddhisme dans leur société et de le voir comme ils pensaient. Tout cet enseignement est humain et aucun n’est sacré. Il a bien fallu que quelqu’un l’invente, aussi universel puisse-t-il être, il a bien fallu qu’il passe par une personne, par exemple un patriarche, Eno, Lin-Chi, Fuyo Dokai, qui furent de grands maîtres, mais non des Saints de l’Eglise.
Au stade très préliminaire de notre univers, juste après le big-bang, il apparaît qu’il subit une inflation immense, une explosion instantanée de l’espace, ce qui explique qu’il soit en fait aussi uniforme. Le bouddhisme aussi a connu une telle inflation par l’apparition de la pensée du mahayana, comparé à la dimension plus personnelle du bouddhisme hinayana. Il ne faudrait pas à ce propos négliger les enseignements originaux du Petit Véhicule, car ils contiennent toutes les bonnes pratiques, la moralité, la concentration et la sagesse. Acquérir ces qualités est déjà une Voie de haute dimension personnelle, la mise au service de tous les êtres de ces qualités est la Voie du Grand Véhicule. A la fin il n’y en a qu’un.
La théorie de la relativité générale d’Einstein n’a pas contredit celle de la gravitation universelle de Newton, mais l’a étendue à toutes conditions. Celle de Newton est donc toujours valable dans des conditions normales où les effets relativistes n’entrent pas en compte. De même le mahayana a généralisé l’idéal du hinayana en affirmant une nouvelle vision de la Voie de la délivrance, la carrière du Bodhisattva, c’est à dire des Bouddhas en devenir. C’est une vision différente de celle des Sravākas, qui eux aspiraient à devenir des Arhats possédant une sainteté personnelle.
Un tel idéal de sainteté défini originellement par le Bouddha et ses disciples pouvait peut-être convenir à des moines solitaires ou confinés dans des monastères, mais était hors de portée pour les laïcs vivant dans le monde régulier en contact avec chacun et les soucis de la société de cette époque. On peut donc bien penser nous-mêmes que cette forme de recherche de la perfection, de la sainteté personnelle, n’est guère en phase avec les actions auxquelles nous devons faire face chaque jour. Les exigences des règles morales, de concentration et de sagesse du Petit Véhicule, si on veut les appliquer à la lettre, sont trop contraignantes pour l’Occident du 21ème siècle, à moins de s’isoler comme un ermite dans une caverne sans contact réel avec le monde extérieur. Ceci n’a rien à voir avec l’idéal du Bodhisattva. Celui-ci est d’assurer le bien et le bonheur de tous êtres. Bien sûr pour cela il faut faire preuve de moralité, de concentration et de sagesse, mais l‘obtention de ces vertus dans le but d’acquérir un état personnel de délivrance par rapport à nos souffrances passe bien après et derrière la motivation fondamentale d’un Bodhisattva qui est de sauver tous les êtres.
Dans les sutras du mahayana on parle donc de deux assemblées, l’assemblée des Sravākas, les auditeurs, qui cherchent à devenir des Arhats et celle des Bodhisattvas. « Chez les Arhat, la sagesse est petite, mais ils sont déjà muris ; chez les Bodhisattvas, la sagesse est riche, mais ils n’ont pas détruit leurs passions », dit Nagarjuna.
Avec une telle vision, les quatre nobles vérités, le chemin octuple, les paramita sont vues dans une dimension plus large qu’une vision axée sur une quelconque perfection personnelle. Il ne s’agit pas non plus de négliger cette dimension mais il ne faut pas s’y arrêter non plus. C’est un peu marcher sur une lame de rasoir : il faut à la fois s’améliorer, faire preuve de sagesse, de concentration, et pour cela développer beaucoup d’efforts, c’est à dire polir avec énergie sa tuile, connaître ses passions, tous les phénomènes de la vie, son karma, son côté obscur, sans tomber dans le piège d’un perfectionnisme à la fin inhumain ; il faut également relativiser et des fois passer par dessus une certaine rigidité des règles au profit de la connaissance des choses dans tous leurs aspects, car celles-ci sont pratiquées par tous les êtres.
Je vous propose donc de regarder un peu quelles sont les qualités de cœur des Bodhisattvas dans le mahayana, tout en gardant à l’esprit aussi les exigences de morale de vie issues du hinayana. Il n’y a qu’un seul Véhicule à la fin. Là-dessus tout le monde est d’accord.
Zazen 2. Vendredi
Dans nos sangha nous connaissons les ordinations de bodhisattva et de moine ou nonne. Il serait très léger de considérer l’engagement dans la Voie et la vie d’un pratiquant ayant reçu l’ordination de bodhisattva comme une étape intermédiaire, mi cuite, comme une simple entrée dans la sangha, mineure par rapport à l’engagement d’un moine ou d’une nonne. Il faut au contraire voir une telle ordination comme l’engagement réel de vivre selon les principes de vie d’un bodhisattva au sens que ce terme prend dans le bouddhisme mahayana. C’est à dire la grande figure, le grand être humain touché par la pensée de l’éveil et le désir profond de mettre sa compassion au service des êtres. La portée de cette ordination est universelle, les vœux exprimés ainsi que les préceptes le sont face à toute l’humanité, face à notre propre miroir, le miroir de tous les bodhisattvas de l’histoire et du présent.
Personne ne demande à un bodhisattva de vivre d’une façon ou d’une autre. C’est à lui à décider, sincèrement, et surtout ne pas s’échapper. Les gens adorent s’échapper, mais nul ne peut s’échapper du dharma. Si vous essayez vous tombez dans le monde de la souffrance, car vos aspirations les plus profondes, les plus intimes, ne peuvent se réaliser. Lorsque quelqu’un est touché par l’esprit d’éveil, il ne peut l’oublier. Alors le mieux est de suivre cet esprit, à chacun de le reconnaître. Celui-ci ne peut être ni montré, ni donné par quelqu’un d’autre. Personne ne peut se lancer dans la carrière du bodhisattva par procuration, ni simplement suivre une autre personne en pensant que celle-ci va l’amener à la réalisation totale de sa Voie.
Les bodhisattvas se distinguent des auditeurs, les Sravāka, par leur idéal religieux, mais les deux participent d’un idéal et pratiquent le noble chemin octuple décrit par le Bouddha. Il est dit que l’idéal des Srāvaka dans le bouddhisme hinayana est la destruction de toutes passions, d’atteindre l’état d’arhat et ainsi obtenir le nirvana. Il y a donc là un désir assez personnel d’atteindre le nirvana, la cessation de toute souffrance, juste pour soi-même. Ils peuvent donc accumuler de très honorables qualités mais le font dans un but de se sauver eux-mêmes, sans grande conscience des autres êtres. Ce genre de poussée un peu fanatique peut apparaître à des époques de la pratique de zazen. Tout à coup quelqu’un décide de mener une vie hyper hygiénique, de tuer toutes ses passions, ceci avec d’ailleurs des efforts qui à la longue se révèleront vains, parce qu’il est trop difficile de faire partie du monde sans n’en rien partager. En fait c’est impossible si l’on vit en dehors d’un monastère. C’est notre cas, nous ne vivons pas dans un monastère mais dans le monde avec tout ce que cela consiste d’échanges, d’abandons, de difficultés, d’amour partagé également. Vivre aujourd’hui comme un Srāvaka est en fait une illusion, mais des fois certains sont pris par une telle illusion. Le bodhisattva lui reste souple. Pourquoi ?
Chez le Bodhisattva la pratique des vertus peut atteindre la perfection parce qu’elle est désintéressée. Mais il est appelé par ses vœux à demeurer parmi les êtres. Pour garder ce contact il n’élimine pas complètement ses passions, seulement il n’y est pas attaché. Il pratique la grande sagesse par la méthode du non-attachement, appelée aussi la méthode de non-résidence vu qu’il ne stagne sur rien, il ne se fixe pas sur les phénomènes mais comprend qu’en essence ils sont vides d’eux-mêmes, juste créés par la chaîne des causes et des conséquences. En bref il ne cherche pas la perfection, cette notion n’étant que soumise à son vœu principal, sauver les êtres.
Il se trouve de façon un peu surprenante que dans les sutras le Bouddha demande préférentiellement à Sariputra et Subhuti d’expliquer la Majnaparamita, la grande sagesse. Ceux-ci sont des Ahrats, des adeptes du Petit Véhicule et non du mahayana. Ayant éliminé toutes les passions ils apparaissent donc plus crédibles au vu des profanes et aucune discussion ne peut être soulevée dans leur enseignement concernant les résidus de passions qui eux habitent encore les Bodhisattvas.
Nous sommes d’ailleurs nous-mêmes confrontés à cette problématique : vous n’êtes pas parfaits ! Comment pouvez-vous faire cela alors que vous êtes moines ? Expliquer aux gens que dans la vie quotidienne nous sommes semblables à tous est un point qui nous paraît des fois délicat. Comment vais-je leur expliquer la carrière d’un Bodhisattva, n’ont verront-ils que les aspects superficiels ? Devrais-je les convaincre, mais comment ? Et finalement : je ne suis pas parfait, suis-je réellement un Bodhisattva ou est-ce que je me berce d’illusions ? Et le doute apparaît, la confrontation avec l’absolu nous laisse un arrière-goût et c’est là que certains se jettent à nouveau dans la recherche personnelle de la perfection.
C’est simple, pour un Bodhisattva, les autres passent devant.
Zazen 1. Samedi.
Le Bodhisattva demeure volontairement dans le monde où il rencontre chaque jour des êtres possédés par les poisons. Il s’agit donc aussi d’expliquer aux hommes ce qui différencie la vision d’un bodhisattva d’un être du commun, et ce qui distingue les paramita, les bonnes vertus, les bons chemins, des vertus profanes.
S’il demeure dans le monde pour aider les êtres, il ne lui suffit pas alors de connaître uniquement le chemin qui mène à la délivrance, mais tous les chemins humains bons ou mauvais, que les hommes sont susceptibles d’emprunter. Il doit donc détenir une science double : la science des chemins, des paramita, des bonnes sagesses, des perfections, comme les Srāvaka du Petit Véhicule désirant devenir des Arhats, mais aussi savoir que ces chemins-là sont sans caractéristiques réelles, et donc vides de vérité unilatérale. En ceci il ne s’y attache pas, il se tient aux perfections sans s’y tenir. Là réside une certaine souplesse, à l’opposé du dogmatisme, de la perfection pour elle-même. D’ailleurs le Bodhisattva retarde son accession au nirvana, à la cessation de toute souffrance, à être détaché de tout, car s’il obtient un tel détachement il ne pourra plus rien pour personne ne sentant plus rien. Par empathie le Bodhisattva reste dans le samsara où se trouvent les êtres. Sachant que tous les chemins sont vides de caractéristiques propres, il ne fait aucune différence entre le nirvana et le samsara. C’est dans le samsara qu’il agit, dans la vallée des démons de la montagne noire et ne reste pas assis tranquillement au sommet de sa montagne. Mais la grande différence, je le répète, est qu’il ne s’attache nullement aux phénomènes du samsara, ni à la vision paradisiaque du nirvana. Donc si tout à coup vous avez des accès de perfection, méfiez-vous, il est possible que vous quittiez les chemins multiples et caillouteux du Bodhisattva et preniez la belle route goudronnée de la perfection où il n’y a personne.
Pour un Bodhisattva les quatre nobles vérités énoncées par le Bouddha à Bénarès doivent être vus dans une optique nouvelle. Le Bouddha a dit : « La noble vérité de la souffrance. Tous les phénomènes de l’existence sont douloureux. » Mais ces phénomènes n’existent pas en eux-mêmes, si bien que notre souffrance ne peut y prendre sa source, elle n’existe que dans notre esprit et n’a donc pas d’existence réelle bien que nous puissions ressentir cette douleur que nous créons nous-mêmes. Il a dit : « La noble vérité de l’origine de la souffrance. L’origine de la douleur est le désir. » Mais la souffrance ne naît pas. Donc le nirvana est acquis et le samsara, notre vie d’impermanence et de transmigration, se confond avec lui. Ainsi la souffrance étant déjà détruite, vu qu’elle n’a pas d’existence propre, le chemin de la destruction de la souffrance est déjà parcouru. Que reste-t-il ? Justement sauver les êtres.
Bon d’accord au début le Bodhisattva est encore mal éveillé, et donc il va pratiquer les vertus de façon plutôt mondaine. Il se dit qu’il doit faire preuve de patience, de don, de moralité, d’énergie et de compassion volontaire. Il a un long parcours avant de devenir Bouddha. Lorsqu’il a pénétré la vacuité de tout être et de toute chose, rien n’existe purement en lui-même, alors il élève ces vertus à un niveau supra-mondain.
Prenons par exemple le don, la première des paramita. S’il connaît la nature des choses, leur propre vacuité, alors il ne fait plus aucune distinction entre le donateur, le bénéficiaire et la chose donnée. Au contraire un être non éveillé à cette dimension croira qu’il va donner quelque chose qui lui appartient, faire un cadeau, obtenir des remerciements, peut-être même rendre le bénéficiaire dépendant, ou attendre quelque chose en retour. Ce don là n’est pas un don pur. Je vous donne un exemple qui vous aidera à comprendre.
Lorsque nous étions à Cuba, la deuxième fois, la sangha cubaine m’a offert une boîte d’Esplandidos, des Cohibas, des cigares magnifiques, gros, colorés et chatoyants au soleil car encore un peu gras de sève. Bon. Quoi faire, sachant que les Cubains ne peuvent s’offrir de tels cigares et qu’ils n’en fument jamais pour cette raison. D’abord ce ne fut pas poussé par une idée d’absolu comme quoi je devais en donner, non, mais l’idée de leur fumer ces puros sous le nez m’apparut impossible. Pour pouvoir en fumer un avec grand plaisir, il fallait que tout le monde en ait. Je vous laisse faire le rapprochement avec le mahayana vous-même. A leur grande surprise et incompréhension, alors qu’ils s’attendaient à ce que je garde ces cigares pour moi, je les leur offris. Ne tombant pas non plus dans un absolu, je pris soin d’abord d’en prélever un pour moi, on ne sait jamais. Bien m’en a pris d’ailleurs, car les Cubains avec des sourires lumineux et des yeux comme des soucoupes furent enthousiastes et en prirent un, ceux qui fumaient. Il en restait dans la boîte quand j’ai eu l’idée subite d’en offrir aux femmes et là la boîte se vida. Je les entendais dire : mais comment c’est possible, on lui offre des cigares et il nous les offre.
Le don vulgaire consisterait à dire : ces cigares sont à moi, je peux les offrir et eux les acceptent. Le don du bodhisattva pourrait être selon la pensée généralisée suivante : ces cigares sont faits à partir de feuilles de corona qui proviennent de la terre, de l’humidité, du soleil de Cuba. Ensuite ils ont passé pour devenir ces merveilleux puros par les mains expertes des artisans, qui eux ne les possédaient pas du tout. Dans l’absolu ces cigares n’appartiennent à personne, ils ne sont qu’une forme de la terre. Le point de vue limité ou vulgaire croît qu’il est possible d’acheter ou de posséder vraiment soi-même quelque chose, une chose réelle qui existe par elle-même. Le Bodhisattva lui sait que tous les êtres, toutes les choses sont des formes passagères en interdépendance complète avec tout. Dans ce cas, les cigares, les feuilles, la terre, l’humidité et la chaleur de Cuba, moi-même, les Cubains sont un seul et même être. Nous avons partagé les cigares, comme nous partagions le soleil, l’amour, la joie d’être ensemble, le rhum, les rires et la foi. Chacun de nous a reçu ce don supra-mondain, un champ de mérite a été créé, il ne s’agissait plus du tout d’un don vulgaire, toute séparation ou différence était non-née et l’idée même de don avait disparu.
Zazen 2. Samedi.
La deuxième paramita est la moralité. C’est à dire éviter toute action qui puisse nuire à autrui. Il y a la morale générale pour tout le monde, en plus pour les religieux il y a un certain nombre de règles. Il s’agit d’une morale relative, propre à l’état des personnes. La moralité dans le mahayana ne contredit point cette morale mais la dépasse en ce sens que le bodhisattva l’observe mais ne porte pas de jugement sur le péché ou le mérite. Dans le zen le pardon n’existe pas car le péché n’existe pas. Chacun doit juste faire attention lui-même de ne pas faire d’erreurs. D’autre part dans une vision où rien n’existe par lui-même, ni le pêcheur, ni le pêché, ni l’absence de tout pêché, ni les défenses l’interdisant n’ont aucun sens. Le bodhisattva tout en observant la moralité – soyons très clair il n’est aucunement question de penser que le bodhisattva ne devrait pas observer la moralité – identifie le péché au mérite, il n’y a pas de jugement mais une neutralité de sa part. Il ne s’attache pas à a moralité bien qu’il l’observe, donc il ne fait aucune remarque là-dessus, il se l’applique à lui-même. Chacun dans le zen devrait également pratiquer cette bonne morale, sans devenir ni un juge, ni un inquisiteur, ni faire la police de la moralité.
Il y a une jolie histoire relatée dans le sutra de Vimalakirti. Une déesse qui résidait dans la maison de Vimalakirti ayant entendu l’exposé de la loi sur l’inexistence du Moi par les Bodhisattvas fut dans l’étonnement, ravie, l’âme transportée aussi prit-elle forme et éparpilla des fleurs célestes sur les grands Bodhisattvas et sur les grands Srāvakas. Quand elle les eut lancées, les fleurs qui s’étaient posées sur les corps des Bodhisattvas tombèrent à terre, tandis que celles qui s’étaient posées sur les corps des grands Auditeurs y restèrent attachées et ne tombèrent pas à terre. Alors ces grands Auditeurs recoururent à leurs pouvoirs miraculeux pour secouer ces fleurs ; cependant elles ne tombèrent pas.
Alors la déesse demanda au vénérable Sariputra, qui faisait partie des Srāvakas : Révérend Sariputra, pourquoi secouez-vous ces fleurs ? Sariputra répondit : Déesse, les fleurs ne conviennent pas à des religieux ; c’est pourquoi nous les rejetons.
La déesse reprit : Sariputra ne dites pas cela. Ces fleurs sont parfaitement régulières, vous seuls Révérends ne l’êtes pas. Ces fleurs sont dépourvues de significations et dépourvues d’imagination, c’est vous seuls qui les concevez et les imaginez. Sariputra, chez ceux qui ont renoncé au monde pour entrer dans la religion bien prêchée, de tels concepts et de telles imaginations sont inconvenantes ; ce sont ceux qui ne conçoivent ni ces concepts ni ces imaginations qui sont en règle. Regarde donc Sariputra ces Bodhisattvas : ces fleurs ne s’attachent pas à eux parce qu’ils ont tranché les concepts et les imaginations. Regarde maintenant les Auditeurs : les fleurs s’attachent à leurs corps parce qu’ils n’ont pas tranché tous les concepts et toutes les imaginations.
Sur les Bodhisattvas, ne s’attachent ni les conceptions, ni les imaginations de leur esprit.
La déesse ajouta alors : C’est pour les égarés que le Bouddha a dit : « La destruction de l’amour, de la haine et de la sottise, voilà ce qu’on appelle délivrance. » Mais pour ceux qui ne sont pas égarés, les êtres éveillés, il a dit que l’amour, la haine et la sottise sont par eux-mêmes délivrance. De la même façon c’est pour les ignorants que l’on parle de Petit Véhicule et de Grand Véhicule, pour les entraîner. Pour Vimalakirti le Véhicule unique est l’absence de Véhicule.
Le Bodhisattva pratique également la patience, l’énergie, la concentration de pensée et les moyens salvifiques. S’il pratique la patience, c’est parce que les souffrances n’ont pas de racines et n’ont pas d’existence. S’il pratique l’énergie, il ne déploie aucun effort, ni du corps, ni de la voix, ni du mental. Il n’a nul besoin de développer une activité fiévreuse basée sur des préjugés, des opinions. Tout le monde sait, du moins je l’espère, que parmi toute l’énergie que nous développons au cours ne serait-ce que d’une journée, il y a l’énergie qui nous coûte, et l’énergie que l’on donne sans en ressentir aucune fatigue. Celle-ci est l’énergie du Bodhisattva. Celle-ci ne s’use d’ailleurs que si l’on ne s’en sert pas. Ainsi le Bodhisattva ne s’épuise-t-il jamais. Si vous vous épuisez, alors regardez en vous-même, vous risquez de vous lancer sur un chemin qui s’éloigne de celui du Bodhisattva.
Le bodhisattva donc tout en pratiquant avec assiduité les qualités des Srāvakas ne recherche rien pour lui-même uniquement mais va au-delà d’une simple démarche de pureté personnelle dans l’intérêt de servir les êtres et de les amener par sa pratique, son rayonnement, sa franchise et son énergie à voir la sortie des souffrances de leur esprit. Tout cela est juste et évident à dire, pour le pratiquer vraiment le Bodhisattva y passera toute son existence sans revenir en arrière et retomber dans les considérations illusoires ou vulgaires.
Zazen 3. Samedi.
Dans le Suramgamasamadhisutra, le sutra de la concentration de la marche héroïque, le Bouddha donne un éclairage lumineux sur la pratique des paramitas par les Bodhisattvas. Il s’adresse à Drdhamati en lui expliquant quelle est l’attitude d’un bodhisattva lorsqu’il possède la concentration de la marche héroïque.
En ce qui concerne le don, il n’a pas besoin de chercher les richesses pour le donner. Tous les objets précieux se trouvant dans les grandes mers, les palais des dieux et le monde des hommes, il en dispose souverainement.
Il ne s’engage pas à la moralité mais ne s’en écarte pas. Pour discipliner les êtres, il semble s’engager à la moralité, en observer les attitudes, confesser ses manquements, s’il en a, et détester ses péchés, mais intérieurement il est pur. Pour mûrir les êtres, il naît dans le monde du désir, mais est toujours établi en concentration, et de moralité pure.
C’est pour détruire la haine et la méchanceté que le bodhisattva fait toujours l’éloge des mérites de la patience, cependant pour lui il n’y a ni méchanceté, ni patience. Alors même qu’il cultive la patience, il n’y a rien qu’il cultive, rien qu’il ne cultive pas.
C’est pour les paresseux qu’il semble exercer l’énergie, mais il ne développe aucune activité. Le Bodhisattva sait que tous es phénomènes reposent éternellement sur un élément fondamental, le dharma, sans arrivée ni départ. Alors il semble activer son énergie mais il ne voit rien à acquérir. Il reste sans faire aucun effort.
Il se montre lui-même en samadhi pour convertir les gens distraits. Jamais il n’abandonne l’état de concentration. S’il paraît exercer les pratiques des profanes, il transcende toutes les pratiques.
Il semble naître dans le monde du désir mais ne s’attache pas au monde du désir. Pour mûrir les êtres, il naît partout où il veut et en tous les lieux de naissance il assume des existences. Depuis longtemps il a abandonné l’attachement au Moi mais il prend les choses dont il a besoin. Comme tout ce qu’il fait est conforme au savoir et à la sagesse, il n’est pas souillé par le fruit de ses actes. Ainsi tous les êtres qui voient le Bodhisattva en Suramgamasamadhi obtiennent tous le salut, il est comme le grand roi des médicaments et connaît par lui-même les six perfections, les six paramitas.
Ok d’accord dit Drdhamati au Bouddha, mais comment doit-il s’entraîner ?
Le Bouddha dit alors : c’est comme pour le tir à l’arc. D’abord il s’entraîne à tirer sur un gros tas de terre et apprend à tirer sur un petit tas de terre. Quand il réussit à atteindre le petit tas de terre, il apprend peu à peu à tirer sur une cible. Quand c’est bon il apprend à tirer sur un bâton, ensuite sur une touffe de poils, puis sur un unique poil. Quand il est capable d’atteindre la centième fraction d’un poil, il est réputé bon tireur, alors où qu’il veuille tirer, il ne frappe pas dans le vide. Ne cherchez pas obstinément à atteindre votre cible, mais surtout ne la ratez pas.
Quand donc le bodhisattva a appris tous ces dharmas, il obtient le Suramgamasamadhi et n’a plus aucun dharma à apprendre, car il a conquis toutes les concentrations et tous les mérites. Voilà à le dire cela paraît tout simple, mais il ne s’agit pas simplement de piger il faut vraiment le pratiquer entièrement corps et esprit. Tout cela est la carrière du Bodhisattva. A nouveau personne ne va lui commander ce qu’il doit suivre ou faire, il avance seul avec son enseignement de sa vie, sa foi, et son désir de faire mûrir les êtres, que chacun devienne maître et possède aussi le Suramgamasamadhi, la concentration de la marche héroïque. Il ne faut donc en rien négliger le fait de s’exercer, rien n’arrive tout seul, aucun Saint du paradis ne va vous servir la soupe, il s’agit de la grande étude de votre vie. C’est pourquoi, dit le Bouddha, vous devez chercher à obtenir le Suramgamasamadhi, mais cela sans penser à aucun exercice.
Il faut voir aussi là-dedans un processus naturel. Si vous voulez forcer les choses, vous tombez immédiatement dans le puits des Auditeurs et là pour en sortir c’est difficile, le monde risque de se limiter à vos propres murs, avec juste un peu de ciel inatteignable tout là-haut. Soyez ouvert à l’enseignement de tout, ne vous concentrez pas sur votre ego, acceptez ce que le dharma vous présente, restez humbles et faites ce que vous devez faire sans arrière-pensées ou but de profit. Et surtout continuez, ne vous découragez pas, persévérez. Le chemin, la Voie, est en lui-même le but.
Je peux vous assurer, étant plus âgé que vous et ayant un peu plus d’heures de vol, que ceci prend le temps de votre vie, rien n’est acquis, chaque jour procure une nouvelle dimension, une nouvelle découverte. Le fait de posséder finalement ou non le Suramgamasamadhi n’a pas une importance cosmique, il n’existe pas en lui-même, tout est le Suramgamasamadhi lorsque vous voyez les êtres et les choses à travers l’œil des Bouddhas et du Tao. Il n’y a pas de peur à avoir, tous sont sauvés, le sont déjà et comme on dit : tous les bons seront sauvés, à fortiori les méchants.
Mais comprenez profondément que ceci ne peut être pratiqué, intimement digéré, que par vous-même. Le miroir des Bouddhas et des Patriarches apparaîtra, alors polissez votre tuile mais sans en fait la polir. Vous comprenez ?
Zazen 4. Samedi.
Dans le Mahayana le Bodhisattva est sur le chemin des Bouddhas. Mais il peut choisir entre trois chemins qui mènent à ce stade : celui du bodhisattva roi, celui du passeur ou celui du berger.
Le bodhisattva roi aspire à devenir Bouddha le plus tôt possible et ainsi pouvoir sauver tous les êtres en disposant de tous les moyens salvifiques possibles. Dans la vie de tous les jours, c’est aussi un bodhisattva qui en passant devant motive les êtres qui l’entourent à le suivre sur la Voie. S’il est par hasard maître zen, il verra ses compagnons comme des disciples et considérera qu’ils doivent suivre son enseignement pendant tout le temps qu’il est vivant. Certaines écoles tibétaines considèrent que seule cette Voie du Bodhisattva doit être reconnue, car seuls les Bouddhas peuvent sauver tous les êtres, alors pourquoi attendre de le devenir. Les autres Voies ne sont pas possibles à atteindre car mener les autres à l’éveil n’est possible que si l’on est éveillé soi-même. Ok mais rien n’empêche les bodhisattvas passeurs ou bergers d’être des patriarches éveillés. Il semble que cette Voie-là soit la plus répandue au sein de la sangha créée par Maître Deshimaru. D’autres écoles considèrent au contraire que c’est le niveau spirituel le plus bas, car le Bodhisattva roi chercherait en fait son propre bénéfice.
Le Bodhisattva passeur aspire également à devenir Bouddha pour sauver tous les êtres. Mais il considère qu’il est plus important de faire passer les autres sur l’autre rive avec lui. Il conduit donc la barque, non pas parce qu’il en est le chef, ou parce qu’elle lui appartient, mais pour éveiller les autres passagers. Tout en faisant traverser les êtres, il traverse lui-même. C’est une Voie moyenne, par exemple si j’offre les cigares à la sangha cubaine, j’en prends aussi un pour moi. D’autres, rois, ont gardé la boîte et ainsi les mérites du fusé sont restés entiers. On peut dire que l’idée de partage est bien exprimée par le passeur. Sûrement il fera plusieurs fois le voyage, peut-être ne débarquera-t-il lui-même que lors du dernier passage. Mais à la fin il débarque aussi avec les autres.
Le Bodhisattva berger a une aspiration différente, il désire au contraire retarder son accession à être Bouddha. Cette question ne se pose pour lui que si tous les êtres sont sauvés d’abord. Comme disait Vimalakirti à Mahakashyapa, un Srāvaka, ou un Arhat, comme vous voulez : quand avec cette seule boulette de nourriture tu auras rassasié tous les êtres et tous les dieux, alors tu pourras manger toi-même. Il est appelé berger car dans les passages difficiles, le berger s’assure avant de passer que toutes ses bêtes sont saines et sauves de l’autre côté. Il fait donc passer les êtres avant lui-même.
Chacun peut se voir selon un de ces chemins, ou préférer les Bodhisattvas marchant sur un chemin ou un autre. Tous les maîtres sont différents, certains sont rois, d’autres passeurs, et d’autres encore bergers.
Clairement je vous avoue que pour moi la Voie la plus haute est celle du Bodhisattva berger. Qu’elle est l’essence du berger d’ailleurs : ses moutons ou autres, ce sont eux qui font le berger, comme ce sont ses compagnons de la Voie qui font le maître. Alors vous-même quelle Voie du bodhisattva choisissez-vous ? Préférez-vous la Voie des Bodhisattvas ou pensez-vous que la Voie des Srāvakas est somme toute celle que vous voyez en vous-mêmes ? Aspirez-vous au nirvana ou ne faites-vous aucune différence entre le nirvana et le samsara ? En bref possédez-vous au fond de vous-mêmes la conscience de pratiquer zazen pour le monde entier et non seulement pour vous-mêmes ?
La Voie du Bodhisattva est la Voie la plus haute, celle de zazen, celle de tous les jours, celle de nos actions, de notre liberté. La Voie du Bodhisattva embrasse tous les aspects de notre vie. Tous les textes la décrivant, toutes les explications la détaillant, tous les stades jusqu’à la dixième terre de Bodhisattvas Mahasatvas, toutes les cinquante étapes du Surangama Sutra ne pourront remplacer le désir profond de mener sa vie selon une haute dimension. La plus haute dimension ne peut rester personnelle sinon elle apparaît comme absurde, alors je fais le vœu pour vous et pour moi-même que nous voyions clairement cette Voie, que nous ayons le courage et la détermination de la suivre et de l’inventer tous les jours qui nous restent. Peu importe les définitions, le cœur est là tapis au fond de l’esprit du Bodhisattva.
Celui-ci alors embrasse tout, Bouddha, la tuile, le miroir, la tradition, l’invention journalière du zen, mushotoku, la pratique, les paramitas, la vacuité des paramitas, sa propre vie et la vacuité aussi. Le Bodhisattva est juste vivant, et donc tout est vivant. Le temps file comme une flèche, sans viser ne ratez pas la cible, sinon c’est trop tard. Le courage et l’énergie du Bodhisattva ne s’usent que s’il ne s’en sert pas.