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Blocher propose une coupe de 20% du budget de l’Etat
Réflexions: Entretien avec le conseiller national sur l’Etat libéral
Interview dans L’Agefi du 4 avril 2002
Les dépenses étatiques pour la culture et les loisirs devraient être supprimées.
L’entrepreneur et politicien est connu pour son goût de la controverse. L’agefi s’est entretenu avec Christoph Blocher sur les conditions d’un ordre libre et leurs implications pour la politique actuelle. Pour le Zurichois, les sirènes de l’idéologie socialiste exercent encore beaucoup trop d’influence dans notre pays.
Propos recueillis par Pierre Bessard
Il y a vingt ans vous étiez président d’Action Libérale (alors l’Association pour la liberté, le fédéralisme et le droit), un groupe de pression créé dans les années trente pour éviter que la Suisse ne se rallie aux dérives socialistes et fascistes alors à la mode dans le reste de l’Europe. A quand remonte votre adhésion aux idées libérales?
Christoph Blocher: A l’époque de mes études dans les années soixante. Certains d’entre nous étudiaient les économistes de l’école libérale, tandis que d’autres idolâtraient Mao Tsé-toung. Le conseiller fédéral Moritz Leuenberger et le directeur d’Avenir Suisse, Thomas Held, qui a maintenant retourné sa veste, faisaient partie du second groupe. Le socialisme a toujours été une idéologie confortable, car elle crée l’illusion que l’être humain n’a pas besoin d’assumer la responsabilité de ses propres actes, voire de sa propre existence.
Sur quels penseurs appuyez-vous vos convictions?
Blocher: Des économistes tels que Friedrich von Hayek, Ludwig von Mises ou encore Wilhelm Röpke ont montré que l’esprit collectiviste, ou „solidaire“, sert de racine aussi bien au socialisme de gauche qu’au national-socialisme de droite. L’école libérale contemporaine, notamment aux Etats-Unis, continue de bâtir sur les travaux de ces penseurs. Le reste, je l’ai acquis avec l’expérience de la vie.
Quelles sont les implications politiques du libéralisme?
Blocher: Un Etat libéral s’appuie sur la responsabilité et l’initiative individuelles de l’être humain. Un tel ordre politique crée non seulement les conditions pour plus de prospérité matérielle, mais garantit aussi la liberté spirituelle de chacun. Il s’agit là de questions que des philosophes comme Karl Popper ou Hannah Ahrendt ont également mises en évidence.
Quelle est la situation actuelle en Suisse sur ce front?
Blocher: La Suisse n’est évidemment pas un pays socialiste. Mais l’idéologie socialiste exerce beaucoup trop d’influence dans notre pays. On se tourne toujours trop souvent vers l’Etat, comme dans le cas de Swissair. Cet exemple montre parfaitement le socialisme sous-jacent des partis, des banques, de l’économie et d’Economiesuisse. Le socialisme les a séduis parce qu’à court terme, il offre une solution au problème. L’affaire est pourtant claire: si le marché a besoin d’une compagnie aérienne, celle-ci sera forcément rentable. Et dans ce cas, il n’y a pas besoin de l’intervention de l’Etat.
La nouvelle compagnie peut encore s’avérer rentable.
Blocher: Oui, mais cela n’enlève rien au fait que les citoyens ont payé deux milliards de francs. Et cela se répercute sur les finances de la Confédération. Expo 02 est un autre exemple typique: avec l’argent des autres, il est facile de réaliser beaucoup de choses. On oublie que la situation économique du pays est ainsi affaiblie.
Economiesuisse est pourtant censée représenter les intérêts de l’économie.
Blocher: On ne peut pas partir du principe que l’entrepreneur ou le manager défend d’emblée une économie de marché libérale. Si le socialisme lui rend service, il vit aussi très bien avec le socialisme. Economiesuisse a soutenu l’intervention de l’Etat pour Swissair et en échange, son président, qui était aussi administrateur de Swissair, a proposé de renvoyer à plus tard une diminution d’impôts prévue pour toutes les entreprises. Economiesuisse avait aussi clairement indiqué dans le passé qu’une seule transversale ferroviaire à travers la Suisse suffisait. Ensuite, elle a financé la propagande pour deux voies pour obtenir quelque chose d’autre en retour. Economiesuisse a perdu sa crédibilité car elle soutient toujours des intérêts particuliers quand cela arrange momentanément l’un de ses membres, selon le principe „Du gibst mir die Wurst, und ich lösche dir den Durst“ („Tu me donnes à manger et je t’étanche la soif“). On augmente ainsi constamment la quote-part de l’Etat et on affaiblit l’économie dans son ensemble.
Y a-t-il un espoir pour que la tendance s’inverse?
Blocher: Actuellement, la situation ne se développe pas dans le bon sens. Les bonnes années économiques que nous avons eues réduisent la pression de mener une bonne politique économique libérale. Au début des années nonante, en revanche, la pression avait augmenté en raison des difficultés d’alors. C’est un phénomène que les économistes ont aussi observé. Prenez l’exemple des Etats-Unis après la guerre du Vietnam, lorsqu’ils se trouvaient à terre. Les économistes libéraux ont alors conseillé à Reagan une baisse d’impôts radicale et douze ans de haute conjoncture ont suivi. Mais une fois que les caisses sont remplies, on se laisse à nouveau séduire par les sirènes du socialisme, y compris aux Etats-Unis.
Quelles économies favoriseriez-vous pour diminuer la quote-part de l’Etat?
Blocher: Le mieux serait vraisemblablement de réaliser des coupes linéaires de l’ordre de 20%. Lorsque vous observez ce que dépense l’Administration fédérale, par exemple pour les agences de relations publiques, vous vous rendez vite compte que les coûts sont surélevés d’au moins 20%. C’est ce que je préconiserais dans l’une de mes entreprises si j’observais une utilisation des fonds aussi légère.
Quel serait selon vous la limite acceptable de la quote-part de l’Etat?
Blocher: La quote-part de l’Etat se monte aujourd’hui à 50% du PIB si vous incluez toutes les assurances obligatoires. A mon avis, la quote-part totale devrait être limitée à 30% du PIB pour être supportable, ce qui est déjà beaucoup. Car il faut aussi analyser la contre-partie. Que recevons-nous en échange de l’Etat? De tout ce que je reçois, il y a peu de choses qui me servent. L’Etat m’oblige à contracter une assurance maladie, par exemple, mais je peux très bien décider moi-même si j’en veux une. En plus des impôts que nous payons, l’Etat encaisse en plus des taxes et des droits pour un très grand nombre de prestations. Même la police facture certains services. Ce qui reste financé par les impôts, c’est la sécurité nationale, les écoles et les routes régionales. Mais l’Etat encaisse aussi beaucoup d’argent pour des choses que d’autres feraient tout aussi bien, sinon mieux.
Qu’en est-il des dépenses pour la culture et les loisirs?
Blocher: Ces dépenses devraient être complètement supprimées. Le secteur privé peut très bien s’en charger. Dans le domaine de la culture, la situation est critique, car l’Etat décide de ce qui est une „bonne“ culture. Pro Helvetia, par exemple, a ses propres artistes. Et ceux qui n’en font pas partie n’ont plus aucun espoir, car les mécènes privés n’arrivent plus à les soutenir en raison des impôts élevés qu’ils doivent payer. L’activité culturelle de l’Etat est extrêmement problématique.
L’économie libre est souvent défendue pour des raisons altruistes, pour sa capacité de financer l’Etat „social“. N’y a-t-il pas là aussi un danger?
Blocher: Je suis convaincu que si nous ne plaçons pas la responsabilité individuelle au centre de nos préoccupations, il sera difficile de maintenir les conditions pour créer le plus de prospérité possible pour chacun. Contrairement au collectivisme, l’ordre libéral correspond à la réalité humaine et dans ce sens, c’est un système éthique. Une personne démunie ne rêve pas d’émigrer à Cuba ou dans un pays africain, mais aux Etats-Unis ou en Suisse, c’est-à-dire dans des juridictions où chacun a la possibilité de prospérer.
On parle aujourd’hui beaucoup de „solidarité“. Quelle signification attribuez-vous à ce mot?
Blocher: On commet beaucoup d’abus avec ce mot. Pour moi, la solidarité signifie que je m’engage personnellement pour une personne démunie, avec mon argent et mon revenu, ou avec ma force et mes capacités. Aujourd’hui, les politiciens sont „solidaires“ avec de l’argent qui ne leur appartient pas. Ils distribuent l’argent des impôts, que d’autres paient, et s’affichent ensuite en bienfaiteurs. Nous pourrions cependant tout aussi bien considérer ces politiciens comme des voleurs: ils distribuent l’argent des contribuables pour ne pas avoir à puiser dans leurs propres poches et prétendent en plus faire le bien. Je suis dur sur cette question, car c’est une pratique hypocrite. Les gens que je connais qui sont vraiment solidaires n’en parlent généralement pas, ils font tout simplement ce qu’ils estiment juste.
Le Conseil fédéral parle d’une „fondation de solidarité“.
Blocher: Oui, c’est typique!
Kaspar Villiger affirme qu’il y a d’autres valeurs que les francs et les centimes et qu’il serait égoïste de garder tout l’or de la BNS pour nous.
Blocher: Si Villiger décidait de distribuer sa propre fortune, je ne l’en empêcherais pas. Villiger est le chef suprême des finances publiques et il sait très bien qu’on pourrait justifier n’importe quelle tâche de l’Etat en argumentant de cette manière. Mais il doit aussi savoir que si l’argent est distribué ainsi, la prospérité de la Suisse est mise en péril. Nous voulons attribuer cet or à l’AVS pour éviter une augmentation de la TVA au moins jusqu’en 2010. En supposant un rendement de 5%, cela représenterait une source de revenu annuel d’environ un milliard de francs pour l’AVS. C’est aussi une solution solidaire, mais avec les gens de ce pays, à qui cet or appartient.
Certains reprochent à votre initiative sur l’or de ne pas conserver le capital.
Blocher: Ceux qui le disent n’ont pas lu l’initiative, qui prévoit les deux options: l’attribution à l’AVS du capital ou de ses revenus, ce que la loi fixera ensuite. Mais vous remarquez ici une erreur de raisonnement flagrante: une fortune ne vaut que ce qu’elle rapporte en revenus. Si les revenus sont versés à quelqu’un d’autre, cette fortune ne vaut plus rien. Si vous possédiez un immeuble dont les loyers étaient attribués à des causes „solidaires“, le titre de propriété sur cet immeuble ne vous servirait à rien.
L’initiative sur l’or ne retarde-t-elle pas une privatisation de l’AVS?
Blocher: Vous devez placer l’initiative dans son contexte. La plupart des politiciens, y compris Economiesuisse et le Conseil fédéral, veulent une augmentation de la TVA pour financer l’AVS. Nous, en revanche, nous opposons à toute augmentation d’impôts. Si le Conseil fédéral proposait une autre solution, nous n’aurions pas lancé cette initiative. Le gouvernement propose cependant d’attribuer l’or au budget de l’Etat et d’augmenter en plus les impôts pour l’AVS. Cela signifie deux fois une augmentation de la quote-part de l’Etat!
On parle aussi de rembourser une partie des dettes avec cet or.
Blocher: Des voix d’Economiesuisse et du Parti radical se sont récemment exprimées dans ce sens. Mais il y a là aussi un danger: en remboursant une partie des dettes, on en abaisse le plafond, ce qui ouvre la voie pour contracter de nouvelles dettes. C’est d’ailleurs pour ça que l’on propose cette solution. On pourrait aussi discuter d’une diminution des impôts, mais personne n’a retenu cette possibilité.
N’en demeure-t-il pas moins que l’AVS devrait être privatisée, c’est-à-dire intégrée au deuxième pilier?
Blocher: Une privatisation aurait l’avantage d’amener de la concurrence dans le système et de faire en sorte que chacun s’occupe de son propre avenir. Je pense que cette question va gagner en importance si les difficultés de financement s’aggravent. Mais pour l’instant, il faut reconnaître que l’AVS est un système bon marché et plutôt bien géré.
Votre entreprise réalise plus de 90% de son chiffre d’affaires à l’étranger. En même temps, vous présidez un lobby de politique étrangère, l’Action pour une Suisse indépendante et neutre, que de nombreux observateurs qualifient d'“isolationniste“. Se trompent-ils de prémisse ou vous contrariez-vous?
Blocher: On ne peut pas considérer comme isolationniste un pays qui veut déterminer librement son sort. Je suis en faveur de l’ouverture sur le monde et du libre-échange. Cela signifie que nous cultivons des échanges avec le monde entier non seulement au niveau commercial, mais aussi sur les plans culturel et politique. En même temps, j’estime que chaque pays doit pouvoir déterminer sa propre politique. Il n’y a là aucune contradiction, au contraire: la décentralisation du pouvoir politique est une pré-condition pour un ordre libéral. A défaut, vous obtenez une situation où un petit groupe d’individus détient le pouvoir sur tous les autres. C’est ce que nous voulons éviter.
A quel point les activistes „anti-globalisation“ doivent-ils être pris au sérieux?
Blocher: Mon entreprise vend aux quatre coins du globe des produits fabriqués essentiellement en Suisse, mais je n’ai jamais remarqué que je dirigeais une entreprise „globalisée“. Le libre-échange mondial permet aux pays pauvres de s’enrichir, pour autant qu’ils puissent produire des biens qui sont commercialisables. Mais de nombreux pays veulent atteindre le niveau de prospérité de l’Occident sans la culture d’initiative individuelle nécessaire. C’est pourquoi je pense que chaque pays doit pouvoir établir ses propres règles et déterminer sa politique en la matière. En Suisse, je m’engage pour le libre-échange, mais je suis contre un gouvernement mondial qui dicterait à tout le monde les règles du jeu.
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Du tac au tac
Tyler Brûlé
Beaucoup de vent.
Friedrich von Hayek
Un grand penseur, qui montre le chemin à suivre.
Silvio Berlusconi
Pas un mauvais président, mais la justice doit rester indépendante.
Jacques Chirac
Un homme très emmêlé.
New economy
Les visions ne se vendent pas, les produits oui.
Stock-options
Un bon instrument, à condition de ne pas en changer les termes quand ça va mal.
WEF Davos
Je n’ai rien contre, mais n’y ai jamais participé.
Expo 02
Un affront envers le contribuable.
Swiss
Qu’une compagnie aérienne s’affuble de ce nom est problématique, car si elle tourne mal, la réputation de la qualité suisse est touchée.
L’indice SMI fin 2002
Sera plus haut qu’en début d’année
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Christoph Blocher
Christoph Blocher, docteur en droit, est CEO et président du conseil d’administration du groupe Ems, une entreprise multinationale spécialisée dans les matériaux polymères, les spécialités chimiques et l’ingénierie. L’entrepreneur détient deux tiers du capital de la société, rachetée en 1983. En moins de vingt ans, la capitalisation d’Ems a passé de 40 à 3.350 millions de francs, ce qui équivaut à un quadruplement annuel de la valeur de l’entreprise. Depuis 1979, Christoph Blocher siège au Conseil national, où il s’est profilé avant tout en politique étrangère et en politique économique. Le magazine économique Bilanz vient de le nommer l’homme le plus puissant de Suisse. (PB)← Zurück zu: Artikel