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Fesser n’est plus jouer
Sur une vidéo récemment diffusée, on peut voir un juge du Texas rouer sa fille adolescente de coups de ceinture. Dans le Tennessee, de jeunes enfants adoptés ont été tués à coup de tuyaux flexibles – une méthode recommandée par un ouvrage à succès destiné aux jeunes parents. Autant de faits qui soulèvent une question : où en est la discipline dans l’Amérique d’aujourd’hui ? Les données les plus récentes des National Institutes of Mental Health, obtenues via un sondage téléphonique Gallup, sont relativement encourageantes. La quasi-totalité des parents tentent de raisonner les enfants turbulents, et près de trois quarts d’entre eux redirigent les chenapans vers une autre activité - ou ils les mettent au coin.
Mais de nombreux parents battent leurs enfants fréquemment. La moitié des sondés ont ainsi déclaré donner des «fessée avec la main»; une personne sur cinq a dit faire de même «avec une ceinture, une brosse à cheveux, un bâton ou tout autre objet contondant»; et 5% d’entre elles déclarent donner des claques – une fois par mois en moyenne. Environ 1% des parents expliquent avoir déjà «battu» leurs enfants, les avoir déjà «mis à terre en les jetant ou en les frappant», ou les avoir déjà «violemment frappé à coup de poing ou de pied» – et ce tous les deux ou trois mois. (Les petits enfants étaient la première cible des fessées, mais un adolescent sur cinq subissait encore des coups). Dans une autre étude datant de 2009, 14% des mères admettaient avoir fessé leurs enfants de moins d’un an.
Les médecins de premier recours approuvent implicitement les châtiments corporels. Des sondages bien conçus ont montré que 70% des médecins de famille et (60% des pédiatres) américains estiment qu’il est normal de «frapper le derrière ou les mains d’un enfant avec le plat de la main (…) sans laisser de trace, sinon une rougeur passagère». Face à un cas hypothétique donné (un enfant de 8 ans refusant d’aller de se coucher à l’heure habituelle), un médecin de famille sur cinq préconisaient la fessée. On apprend même que 40% des chercheurs spécialistes des violences faites aux enfants estiment que «la fessée peut être appropriée dans certains cas». Une importante commission de l’American Academy of Pediatrics (AAP) a débattu dix ans durant sur la fessée avant de conclure qu’elle ne pouvait pas la réprouver catégoriquement. (Daniel Armstrong, directeur du Mailman Center for Child Development de Miami et principale plume de l’AAP, m’a expliqué qu’il y avait eu un «conflit de principes», et qu’au final, la commission avait réprouvé les coups donnés avec un objet, ou sur le visage, tout en estimant que la fessée était acceptable).
A l’inverse (et c’est tout à fait remarquable), on observe à travers le monde une forte tendance à l’abandon total des châtiments corporels. Leur usage a très nettement reculé au cours des deux dernières générations – une évolution sans précédent pour une pratique ancrée dans nos cultures depuis plusieurs millénaires. Aux Etats-Unis, par exemple, 94% des parents estimaient qu’il était normal de frapper son enfant en 1968; proportion réduite à 50% en 1999. On a observé des reculs similaires en Autriche, en Suède, au Koweït, en Allemagne et en Nouvelle-Zélande. (en Suède, le recul a précédé la loi interdisant de frapper les enfants.)
Murray Straus, sociologue à l’Université du New Hampshire, a consacré sa carrière à l’étude des châtiments corporels. Il estime aujourd’hui que ce recul est «en partie dû au processus civilisateur à long terme de la société»; voilà plusieurs siècles que la violence sociale s’y fait de plus en plus rare. Lorsque je lui demande pourquoi le recul des châtiments corporels est si récent, il m’explique que les niveaux d’éducations sont à la hausse. (A quelques exceptions près, les études montrent que les familles cultivées et aisées frappent moins souvent leurs enfants). Mais qu’est-ce que ça signifie? Quel facteur nouveau a bien pu pousser les parents à élever leurs enfants sans avoir recours aux châtiments corporels?
Les théories ne manquent pas. J’en ai discuté avec des experts ; plusieurs d’entre eux attribuent ce recul au durcissement des lois contre la maltraitance des enfants (et donc à la peur du système judiciaire); à la démocratisation des crèches et des nounous qui (chez les couples ayant deux emplois) refusent d’avoir recours à la fessée; ou encore à la diffusion de l’idée selon laquelle la fessée provoquerait des séquelles psychologiques à long terme. Mais ces explications ne correspondent pas forcément à l’expérience personnelle de nombreux parents. Dans mon centre hospitalier, j’ai récemment interviewé des dizaines de pédiatres et de spécialistes surdiplômés à propos de leur propre expérience; un grand nombre d’entre eux m’ont dit avoir, enfants, été fouettés à coups de ceinture, giflés, ou frappés de différente manière. (Je me souviens pour ma part être allé à l’école maternelle avec une joue meurtrie par un coup). Pour autant, aucun d’entre eux n’a aujourd’hui recours à la violence pour éduquer ses enfants. Et ils ne se retrouvent dans aucune des explications susmentionnées. S’ils ont dit non à la fessée, c’est pour une autre raison: il existerait selon eux des méthodes de discipline plus efficaces.
Ces nouvelles techniques ne leur ont pas été inculquées par leur médecin. On ne m’a jamais parlé des aspects pratiques de l’éducation des enfants pendant mon internat de pédiatrie, et je ne suis loin d’être le seul dans ce cas. Des études montrent que la question de la discipline n’est évoquée que pendant quelques secondes lors des examens médicaux de pédiatrie. Les méthodes d’éducation sont aujourd’hui relayées par les livres et les émissions télévisées – entre autres formes de culture populaire ayant contribué à faire évoluer les normes. Lorsque ma femme était enceinte de notre premier enfant, nous nous plongions dans des ouvrages spécialisés («Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent», par exemple) inspirés du courant créé par Benjamin Spock et T. Berry Brazelton. Les guides pratiques commercialisés en masse et les émissions à succès (comme le Supernanny américain, diffusé sur la chaîne ABC, applaudi jusque dans les augustes pages de la revue Pediatrics) ont fourni un programme d’étude des plus immersifs aux parents désirant éduquer sans violence.
Nous nous sommes ainsi progressivement centrés, sans en prendre véritablement conscience, sur un style d’éducation bien particulier – la sociologue Annette Lareau parle d’«éducation concertée». C’est selon moi ce qui sépare ceux qui frappent leurs enfants de ceux qui le les frappent pas; une division qui suit souvent les lignes de faille socio-économiques. Lareau – dont la méthode a été popularisée par le best-seller de Malcolm Gladwell, «Outliers» – a essayé de découvrir l’origine de ces différences. Ce n’était pas une question de tolérance plus ou moins importante face aux mauvais comportements. Elle a découvert que les parents des classes moyenne et supérieure avaient tendance à traiter les enfants comme des égaux; comme des êtres capables de faire des choix, de raisonner et de ressentir des émotions véritables – à leur échelle. On peut dès lors presque parler de l’émergence de droits civiques propres aux enfants – droits qui seraient directement opposés aux châtiments corporels traditionnels.
C’est cette opinion qui est à la base de l’approche de «Supernanny» ou de «Comment parler». On y voit des parents recenser les comportements des enfants sur des tableaux, instaurer des systèmes de jetons pour les récompenser, répondre aux questions par des explications, et encourager les bambins à accepter et à exprimer leurs émotions. Selon Lareau, ces méthodes mènent au renforcement personnel, et font partie d’un environnement éducatif plus étendu. Les enfants qui en font l’expérience développeraient une «conviction naissante selon laquelle tout leur est dû» – caractéristique porteuse de quelques connotations négatives, mais qui est souvent associée à de meilleures aptitudes verbales, à de meilleurs résultats scolaires, et au sentiment de pouvoir directement influencer le monde qui les entoure.
Les enfants de l’autre groupe (qui sont considérés comme inférieurs à leurs parents) doivent obéir aux ordres ; on ne les encourage pas à négocier avec les adultes. (Lareau a ainsi vu une mère fouetter son fils de deux coups de ceinture pour qu’il aille se coucher). «De façon implicite et explicite», écrit-elle, ces enfants ont appris à «se méfier des autorités» et à «absorber le sentiment d’impuissance des adultes qu’ils côtoient» lorsqu’ils sont confrontés à une institution – l’école, par exemple. De nombreux enfants victimes de fessées sont tout à fait équilibrés à l’âge adulte, mais ces informations nous permettent de comprendre pourquoi les châtiments corporels sont, en moyenne, associés à des capacités cognitives plus faibles (selon diverses évaluations, comme les tests de QI). Dans ces foyers, les parents considéraient que leur rôle était d’abriter et de fournir un soutien de base aux enfants; leur développement personnel était sensé «s’opérer spontanément», sans que les adultes n’aient à fournir d’efforts soutenus.
Les résultats fournis par les outils de mesure (le QI, par exemple) sont certes biaisés par de nombreuses variables, mais les avantages d’un statut socio-économique supérieur sont certainement dus aux méthodes d’éducation – plutôt qu’à une mutation génétique provoquée par la proximité d’un compte en banque bien fourni. Lareau ne se prononce pour aucun style d’éducation particulier, mais toutes ses données semblent indiquer que l’éducation concertée est la meilleure approche. Elle m’explique que cette méthode demande «d’énormes efforts», et qu’un style d’éducation dénué de toute violence physique pourrait comporter quelques travers cachés. Les parents peuvent se transformer en «père ou en mère poule» obsessionnels. Privés de l’exutoire du châtiment corporel, certains parents peuvent par ailleurs infliger des souffrances émotionnelles tout aussi douloureuses à l’enfant. (Le sondage Gallup à montré qu’un quart des parents interrogés rabrouaient leurs enfant, et que 16% d’entre eux les traitaient d’ «abrutis», entre autres adjectifs similaires). Observations qui sont, selon moi, autant d’arguments en faveur d’un effort redoublé pour éduquer et venir en aide aux parents; ils auraient tous à y gagner. C’est là la stratégie de plusieurs innovateurs, comme Geoffrey Canada (créateur du «Baby College» au sein de l’organisation Harlem Children’s Zone), ou David Olds et son Nurse Home Visiting Program. Etre parent, ça s’apprend – tout comme la conduite automobile ou la maîtrise d’une langue. Autrement dit, l’éducation concertée pourrait également bénéficier aux parents eux-mêmes; cela vaudrait bien mieux que la négligence bienveillante dont font aujourd’hui preuve une bonne partie de leurs médecins lorsqu’on leur parle de discipline.
Ma mère m’a appelé, il y a peu, à l’occasion de Micchami Dukkadam, une fête indienne qui veut que nous demandions pardon à ceux que l’on a pu blesser. Elle m’a reparlé, en pleurant, des coups qu’elle nous donnait, à ma sœur et à moi, quand nous étions enfants. «A l’époque, on ne savait pas que c’était mal», m’a-t-elle dit. De nos jours, les parents qui le savent sont plus nombreux qu’hier; et c’est une très bonne chose.