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Tabagisme et usage des cigarettes électroniques chez les jeunes
Abstract
Dans les pays industriels développés comme la Suisse, le tabagisme est la plus grande cause de mortalité qu’il est possible d’éviter. L’arrivée des cigarettes électroniques sur le marché des produits du tabac, présentées par les fabricants comme une alternative moins nocive que les cigarettes traditionnelles, annonçait la promesse d’une réduction des prévalences tabagiques dans la population. Toutefois, l’utilisation de cigarettes électroniques a également gagné en popularité auprès des adolescent∙es, dont une grande partie n’a encore jamais fumé de cigarettes traditionnelles. Plusieurs risques ont été avancés face à cet engouement : le risque d’une renormalisation du comportement de fumer à cause de la similarité des gestes et de la ressemblance entre l’aspect de la vapeur et la fumée; le risque d’initiation au tabagisme des jeunes non-fumeur∙ses suite à l’utilisation de cigarettes électroniques ; les risques pour la santé liés à l’usage de la cigarette électronique et ceux induits par la présence de nicotine et d’autres substances nocives contenues dans la plupart des e-liquides.
Les comportements d’usage de cigarettes électroniques des adultes et des jeunes se distinguent sur plusieurs points. L’usage de cigarettes électroniques chez les jeunes se fait avant tout de manière expérimentale et dans le but de satisfaire un besoin de curiosité. Les adolescent∙es et jeunes adultes seraient en particulier attiré∙es par la multitude des arômes proposés dans les e-liquides ainsi que par la vapeur importante qu’elles produisent et qui permet de faire des « tricks » de fumée (par ex. des ronds). Les prévalences d’expérimentation sont ainsi particulièrement élevées chez les jeunes, en comparaison des adultes chez qui les usages se font de manière plus régulière et sur le long terme. La quasi-totalité des adultes qui utilisent des cigarettes électroniques sont ou étaient des fumeur∙ses établis, et ils le font principalement dans une stratégie de réduction des risques, pour tenter d’arrêter de fumer ou pour diminuer leur consommation de cigarettes traditionnelles.
Ce rapport a pour but l’étude des comportements de consommation de cigarettes électroniques et des associations potentielles entre l’usage de ce produit et le tabagisme chez les jeunes. Les données analysées sont issues de l’étude longitudinale GenerationFRee qui portait sur la problématique des jeux d’argent et plus largement sur le style de vie des jeunes. Cette étude a été conduite durant les années scolaires 2014-2015/2015-2016 à 2018-2019 auprès de jeunes en éducation post-obligatoire dans le canton de Fribourg, âgé∙es de 15 à 24 ans (moyenne de 16.8 ans) à la première vague. L’échantillon longitudinal est composé de 1705 jeunes qui ont été suivi∙es durant au moins 3 des 4 vagues de l’enquête. Nous avons notamment recouru à l’analyse de séquences afin d’étudier les trajectoires de consommation de cigarettes électroniques et traditionnelles chez les jeunes. Les données manquantes ont été imputées afin d’avoir un échantillon suffisamment large et les analyses pondérées afin d’assurer la représentativité des jeunes en éducation post-obligatoire dans le canton de Fribourg.
Près de la moitié des jeunes ont rapporté avoir essayé des cigarettes électroniques au moins une fois au cours de leur vie, dans des proportions équivalentes chez les fumeur∙ses et les non-fumeur∙ses. Les prévalences d’usage actuel (au cours des 30 derniers jours précédant l’enquête) sont globalement faibles, avec environ un∙e jeune sur 10, mais plus importantes chez les fumeur∙ses et ex-fumeur∙ses que chez les non-fumeur∙ses. Concernant les raisons évoquées par les jeunes pour motiver leur usage de cigarettes électroniques, la majorité affirme l’avoir fait « pour essayer ». Les analyses de séquences ont mis en lumière la multiplicité des trajectoires d’usage de cigarettes électroniques et traditionnelles. Nous avons pu observer que les trajectoires les plus fréquentes et les plus stables dans le temps sont celles concernant le non-usage (c.-à-d. le fait d’être non-fumeur∙se et non-utilisateur∙trice de cigarettes électroniques et de le rester) et l’utilisation exclusive de cigarettes traditionnelles (le fait d’être fumeur∙se et de le rester). En comparaison, l’usage de cigarettes électroniques, qu’il soit exclusif ou dual (co-usage de cigarettes électroniques et traditionnelles), reflétait plus un comportement d’expérimentation (c.-à-d. un usage ponctuel) qu’un comportement pérenne qui s’installe dans la durée.
Nous avons conduit des analyses portant exclusivement sur les jeunes n’ayant jamais fumé afin d’étudier le lien entre les cigarettes électroniques et le tabagisme dans cette population. Nous avons observé une association positive et significative entre l’utilisation de cigarettes électroniques à la première vague et l’initiation au tabagisme à la deuxième vague. Ainsi, celles et ceux qui avaient utilisé des cigarettes électroniques au cours des 30 derniers jours précédant la première enquête avaient une probabilité 4 fois supérieure de devenir fumeur∙se à la deuxième vague par rapport aux jeunes qui ne l’avaient initialement pas fait. Des analyses approfondies ont démontré que l’utilisation de cigarettes électroniques à la première vague était associée à une consommation occasionnelle de cigarettes traditionnelles à la deuxième vague, mais pas à une consommation quotidienne. Finalement, nos résultats ont également mis en avant que cette association concernait celles et ceux qui ne sont pas particulièrement en recherche de sensations et que l’on considère généralement comme étant moins à risque de devenir des fumeur∙ses.
Les analyses de séquences ont également révélé que celles et ceux qui avaient initialement une utilisation duale de cigarettes électroniques et traditionnelles avaient en moyenne seulement une chance sur 10 d’arrêter ces types de consommation à la période suivante. En comparaison, les jeunes qui étaient uniquement consommateur∙trices de cigarettes traditionnelles avaient deux fois plus de chances que les utilisateur∙trices duaux d’arrêter de fumer. Ces résultats descriptifs suggèrent que l’usage de cigarettes électroniques par les fumeur∙ses n’aurait potentiellement pas d’impact bénéfique sur la consommation de cigarettes traditionnelles. Des analyses complémentaires portant exclusivement sur les jeunes qui étaient initialement fumeur∙ses ont effectivement indiqué que celles et ceux qui étaient également consommateur∙trices de cigarettes électroniques n’avaient pas plus de chance d’arrêter de fumer que les jeunes fumeur∙ses qui n’en avaient pas utilisé.
Nos observations sont similaires à la majorité de celles rapportées dans la littérature. Ainsi, les liens entre l’usage de cigarettes électroniques et le tabagisme chez les jeunes semblent robustes au-delà des spécificités méthodologiques des études ainsi que des potentielles différences culturelles entre les pays dont sont issues les publications. Plusieurs points forts de notre étude doivent par ailleurs être soulignés. Elle porte sur une période d’observation plus récente (2014-2019) que la grande majorité des recherches publiées jusqu’ici sur la question. De plus, nous avons utilisé les données de 4 vagues d’observation, alors que la plupart des études n’en utilisent que deux. Enfin, nos analyses ont été pondérées afin de corriger la structure de l’échantillon et de le rendre représentatif des jeunes en éducation post-obligatoire dans le canton de Fribourg. Ce canton représente en outre les deux régions linguistiques les plus communes en Suisse, avec des populations germanophone et francophone. Néanmoins, nos résultats sont à interpréter à la lumière d’un certain nombre de limites. Nous n’avons pas été en mesure d’observer tou∙tes les jeunes en éducation post-obligatoire du canton de Fribourg sur les 4 années d’enquête, il peut donc en résulter un biais. De plus, les données concernent les jeunes d’un canton spécifique et les résultats obtenus ne sont donc pas généralisables à l’entier des jeunes en formation post-obligatoire en Suisse. De manière générale, les données analysées sont des données secondaires issues d’une enquête qui n’avait pas pour but premier l’étude de l’usage de cigarettes électroniques et traditionnelles chez les jeunes. Il nous a manqué ainsi certaines informations importantes sur les contextes et comportements d’usage de ces produits. Nous n’avons par exemple pas pu vérifier si les cigarettes électroniques utilisées par les jeunes contenaient ou non de la nicotine. Un usage avec nicotine peut, en effet, potentiellement plus fortement affecter le risque d’initiation au tabagisme, ainsi que les chances de succès d’un arrêt tabagique. De plus, nous n’avons pas été en mesure d’inclure certaines variables potentiellement confondantes ce qui empêche d’établir des relations causales.
Le marché des produits du tabac et de la nicotine s’est diversifié et a innové ces dernières années, notamment à cause du durcissement des lois concernant les cigarettes traditionnelles, ainsi que de la recherche par les consommateur∙trices d’alternatives moins nocives pour la santé. Cette diversification et ces innovations sont autant de possibilités pour les jeunes d’entrer en contact avec des produits nicotinés, dont le risque de dépendance est grand. Ces innovations sont fréquentes et peuvent grandement impacter les modes de consommation. C’est ce qui a été observé avec l’arrivée des cigarettes électroniques Juul™ aux États-Unis qui a fortement augmenté les prévalence d’usage de ce produit chez les jeunes américain∙es. Nous relevons la nécessité de continuer à monitorer les comportements d’usage des cigarettes électroniques et traditionnelles en Suisse, en particulier dans un design longitudinal, afin de déterminer les associations mutuelles entre ces deux modes de consommation et leurs impacts. De plus, il est nécessaire d’étudier séparément les comportements de consommation des adultes et ceux des jeunes, afin d’estimer et de distinguer les caractéristiques des dispositifs (p. ex. le type de dispositif, le type d’arôme utilisé, si le liquide contient ou non de la nicotine, etc.) et les modes d’usage adaptés pour promouvoir l’arrêt du tabac, de ceux susceptibles d’encourager la consommation tabagique.
Notre étude a mis en avant que l’usage de cigarettes électroniques par les jeunes était avant tout expérimental et se faisait plus de manière complémentaire aux cigarettes traditionnelles que de manière substitutive. De plus, il est possible que l’usage de cigarettes électroniques conduisent certain∙es jeunes non-fumeur∙ses à s’initier ensuite au tabagisme. Nous estimons que l’usage de cigarettes électroniques, s’il ne se substitue pas au moins partiellement aux cigarettes traditionnelles, devrait être découragé. Ainsi, en l’état des connaissances, il est nécessaire de faire valoir le principe de précaution concernant les mesures à mettre en place pour encadrer l’usage des cigarettes électroniques et de fournir ainsi un environnement protecteur pour les non-consommateur∙trices, en particulier pour les plus jeunes. Ces mesures sont les mêmes que celles recommandées pour prévenir le tabagisme et sont adaptées à l’usage des cigarettes électroniques. Nous préconisons : l’augmentation du prix via l’instauration d’une taxe ; l’interdiction de vente et de remise aux mineur∙es ; l’interdiction de toute forme de publicité, de promotion et de sponsoring ; l’interdiction de vapoter dans les lieux publics fermés. Finalement, le travail d’éducation, de communication et de sensibilisation des jeunes destiné à prévenir le tabagisme doit également couvrir l’usage des cigarettes électroniques en mettant en avant les risques pour la santé et ceux de développer une dépendance à la nicotine.