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Dans la région du Forno
Par A. Pedrett.
I.
Un alpiniste germano-autrichien très expert, qui, à plusieurs reprises, a fait les ascensions les plus difficiles des Dolomites et connaît aussi à fond les montagnes de son pays, me déclarait un jour: « Voyez-vous, les plus belles montagnes à escalader que je connaisse ne sont pas les Dolomites; plus belle encore est votre région du Forno! » Ainsi s' exprima cet étranger, sans y être invité.
En Suisse, il n' y a pas longtemps on ne connaissait pas encore cet Eldorado des varappeurs. Ce sont seulement MM. Chr. Klucker, Curtius, v. Rydzewski, Eggenberger, H. Tanner et quelques autres encore qui ont attiré l' attention des alpinistes sur ce groupe de montagnes. Les parties exposées du Bacone, du Largo, du Torrone, de la Punta Rasica, etc... sont d' une riche variété, sur granit sain et solide, avec des prises rares, mais sûres; l' équi n' existe guère dans toute la chaîne des Alpes.
La cabane de Forno du C.A.S. est la meilleure voie, relativement courte, pour atteindre ces cimes et ces arêtes délicieuses. Aussi ne puis-je que me déclarer enchanté qu' elle ait été si bien reconstruite l' an passé et certainement tous ceux qui connaissent tant soit peu la région du Forno pour y avoir fait des courses en été ou en hiver, seront d' accord avec moi. Le groupe du Forno a certainement, au point de vue touristique, un grand avenir devant lui. L' alpiniste qui a fait une fois l' ascension de ses sommets y revient à coup sûr et, le plus souvent, y amène d' autres personnes, les groupes s' agrandissent; déjà des sections entières y transfèrent leurs cours d' exercices et de varappe. Pour des courses de printemps à skis, la région est tout à fait remarquable.
En ma qualité d' amateur enthousiaste des montagnes du Forno, j' ai été invité à écrire pour Les Alpes quelques descriptions accompagnées d' illustrations afin d' en faire ressortir la majesté. Or, je préfère donner ici la parole à mon cher camarade clubiste, A. Pedrett, en compagnie duquel j' ai varappe à la Cima del Largo et au Bacone; c' est lui qui est le vrai connaisseur du groupe tout entier. Je suis bien certain que ses lignes et ses illustrations remporteront le succès désiré.Dr. R. Campell, Pontresina, C.A.S. Bernina.
II.
Tandis que pour le touriste occasionnel il importe peu d' avoir « fait » le Piz Palü ou la Cima del Largo, l' alpiniste passionné donnera la préférence à l' un ou l' autre genre de ces montagnes. Cette remarque ne s' applique pas seulement au spécialiste de la glace ou des rochers, mais aussi à bon nombre de montagnards qui sont expérimentés dans les deux domaines: malgré tout ils témoignent d' une affection marquée pour l' un ou l' autre genre de course, pour l' une ou l' autre formation alpine.
Il y a quelques années, alors que nous traversions une des plus belles arêtes glaciaires des Alpes, l' arête du Bianco au Piz Bernina, je me sentis poussé à exprimer mon enthousiasme en paroles sonores. Alors mon ami et guide Wieland, qui m' avait conduit dans presque toutes mes courses, me jeta un regard de reproche en disant: « As-tu oublié le Forno? » — « Oui, la région du Fornoje n' eus pas à réfléchir longtemps avant de me prononcer en sa faveur. Or, nous allons maintenant vouer quelques instants à ce paradis du varappeur et je vais essayer de faire passer devant les yeux du lecteur, à l' aide de quelques illustrations, un tableau général de ce district.
La cabane de Forno est accessible en 4 heures lorsqu' on part de Maloja. Après une marche de 3/4 d' heure déjà, la première beauté naturelle, pleine de promesses, se présente à la vue du touriste: le lac Cavloccio. Plus d' un alpiniste qui avait pour but la cabane de Forno a modifié son plan en arrivant auprès de ce lac de montagne, le plus charmant de tous; on ne saurait passer outre. L' eau calme, d' un bleu foncé, encadrée de vert gazon, de petits groupes de rochers et d' arolles d' espèces rares, pourrait être le symbole du repos et de la paix. Tandis que l' excursionniste fait là une sieste, que le peintre, le poète et le romantique cherchent un endroit qui leur convienne, l' alpiniste ne continue son chemin qu' après un moment d' admiration silencieuse; mais il se retourne quelques fois encore et grave dans son souvenir ce tableau d' une rare beauté.
Au bout de 20 minutes nous atteignons la petite cabane militaire ( Pian-canin ) et apercevons devant nous le Col de Muretto qui relie les Grisons au Val Malenco et à la Valteline. Anciennement, surtout pendant les guerres de l' indépendance grisonne, ce col était le passage le plus fréquenté pour se rendre dans la Valteline. Aujourd'hui on n' y rencontre plus guère que par-ci par-là un maçon qui, ayant travaillé dans l' Engadine, retourne dans son pays avec les quelques francs épargnés et sa garde-robe sur le dos.
Nous nous dirigeons ensuite vers la droite et bientôt s' offre à notre vue le glacier du Forno. Au cours de notre première heure de marche sur le glacier, le secret du Forno nous est encore dissimulé. Nous n' apercevons rien, si ce n' est le puissant dos du glacier; mais à peine l' avons atteint que le rideau se lève, ou plutôt s' abaisse, le glacier s' enfonce et nous permet de jeter un coup d' oeil rapide, très rapide sur le groupe du Torrone: en une ligne harmonieuse d' une beauté exceptionnelle, ce groupe constitue l' horizon et ferme le glacier du Forno. Le Torrone Oriental ne tolère pas que nous contemplions trop longtemps les autres parties. Sa fière Cléopâtre ( Aiguille du Torrone ) se présente de façon quelque peu arrogante; elle veut être l' objet d' une attention spéciale. Tout autrement se comporte la Punta Rasica qui limite notre illustration à droite. Elle se retire modestement dans l' angle droit et permet à peine de soupçonner que c' est précisément elle qui peut offrir au varappeur les plus grandes joies.
Bientôt nous quittons le glacier et franchissons la dernière montée abrupte qui conduit à la cabane du Forno. Munk, le célèbre surveillant de la cabane, nous accueille avec sa politesse coutumière un peu réservée. Qui donc serait mieux qualifié que lui pour présider à la cabane de Forno, lui qui — à l' instar de la Rasica — ne fait pas étalage de ses qualités mal à propos et à toute occasion. En réalité, son nom est Krause, mais ses nombreux amis l' appellent Munk et laissent ainsi deviner qu' ils l' aiment.
Nous ne voulons pas faire exception et, de même que la plupart des visiteurs du Forno, nous voulons honorer la Cima del Largo de notre première visite. A 6 heures nous quittons la cabane, traversons le glacier et, après une montée assez monotone de 2 heures et demie, nous nous trouvons sur la Fuorcla Bacone. Nos regards restent suspendus à droite sur un imposant gendarme de rocher gris-brun. Les parois sud de la Cima del Largo se présentent et permettent de supposer que le varappeur est largement récompensé de sa peine. Nous laissons nos sacs à la Fuorcla Bacone, et nous nous mettons à grimper vers le sommet. Notre attente se réalise intégralement. Nous sommes absolument enchantés de cette varappe stimulante et variée. Pour qui est entraîné normalement, cette performance ne saurait être taxée de très difficile. Le danger de chutes de pierres est pour ainsi dire inexistant, la roche est bonne et les plaques présentent des fissures et des prises en quantité suffisante. Un puissant bloc de granit occupe la meilleure place de la cime et masque un peu la vue vers le sud, mais le coup d' œil n' en est pas moins très captivant.
De retour à la Fuorcla, après une courte halte pour le repas de midi, nous nous dirigeons vers le Bacone. En passant par l' arête est, c' est sans grande difficulté que nous atteignons le sommet après une superbe varappée de 1 heure et demie. Le panorama est encore plus splendide que celui du Largo. Il faudrait recommander à quiconque fait l' ascension du Largo de ne pas manquer de faire figurer aussi sur son programme le Pizzo di Bacone. Nous choisissons pour la descente une route facile, un peu à droite de l' arête est; à peine 3 heures plus tard nous sommes de nouveau chez Munk.
Le deuxième jour nous amène dans la direction de la Cima del Cantone. Nous commençons à grimper un peu à gauche du glacier de Casnile et, après avoir franchi une belle pente glacée, nous varappons sur l' arête rocheuse, côté est: une merveilleuse grimpée, assez longue, sur des gendarmes, des arêtes et des rebords nous conduit finalement à la crête glacée du Cantone; elle rappelle beaucoup la deuxième arête de Palü, mais elle est d' un accès bien plus facile. Notre tentative d' arriver du Cantone à la Fuorcla Castello directement par l' arête ne nous réussit que moyennant beaucoup de peine et de temps. La descente par la pente de glace jusqu' au glacier du Forno est certainement préférable et moins longue.
Tandis que nous nous dirigeons paisiblement vers la cabane, je puis constater avec joie et satisfaction — à en juger par l' échange de vues entre mes camarades — que nous avons réussi à gagner en faveur de la région du Forno de nouveaux amis enthousiasmés. L' air satisfait de Wieland me révèle des pensées du même genre. Toutefois, il a encore maint projet à notre égard. Nous remarquons bien qu' il dirige souvent ses regards vers la rimaie du Torrone Oriental. Nous savons que ce sera là notre prochain but.
Comme pour tous les sommets du massif du Torrone, une paroi escarpée, couverte de glace, mène au rocher du Torrone Oriental. Jusqu' à la rimaie tout va très bien, un nombre relativement restreint de marches nous y conduit sans difficulté; mais une fois là, il me semble qu' il n' est guère possible d' avancer. Wieland regarde un instant à droite, puis à gauche, et, ne trouvant pas d' autre moyen, il grimpe sur une langue « rongée » de manière inquiétante par le soleil, pour passer à la paroi abrupte de la crevasse. Il taille quelques prises pour les mains et les pieds, puis, en quelques minutes, le voilà en haut. Il nous est alors facile, encordés, de suivre ses traces. Cependant, nous sommes bien persuadés que dans quelques jours — même si cette langue avait alors disparu — il n' y aurait plus moyen de traverser cette rimaie. La varappe sur le Torrone Oriental est courte, mais très belle; elle ne présente pas de difficultés notables. La vue est splendide! La Disgrazia, que l'on appelle à juste raison la plus belle montagne d' Italie, semble particulièrement grandiose. Depuis longtemps déjà nous avions remarqué que notre guide « faisait de l' œil » à la fière Cléopâtre ( Aiguille de Torrone ) et, à la descente, nous ne sommes nullement surpris de le voir quitter la route habituelle pour tirer vers la gauche. Effectivement, de là nous pouvons contempler l' aiguille d' assez près. C' est elle qui, dès notre entrée dans la région du Forno, nous a salués de façon si accueillante. Elle symbolise en quelque sorte toute la région, mais... en ce qui me concerne, je me contente de l' avoir vue de près. qu' enfin mes camarades se détournent de cette Cléopâtre, nous commençons la descente et prenons la décision d' aller bientôt à la Punta Rasica.
Peu de temps après, nous nous retrouvons dans la cabane de Forno et sommes indécis. Les rochers sont encore recouverts de neige fraîche et cela ne cadre guère avec nos projets. Nous réfléchissons et finalement le sommeil nous gagne sans que nous ayons fait nos plans pour le lendemain. Un radieux matin sans nuages met un terme à notre indécision et, après un bon déjeuner, nous nous mettons en route pour la Rasica. La rimaie est facile à franchir et la paroi de glace est taillée avec soin. La grimpée jusqu' au bloc de la cime nous impose un travail extraordinaire, étant donné que toutes les prises doivent être cherchées sous la neige. Par moments nos doigts sont raidis par le froid et font l' objet de soins répétés pour les empêcher de geler. A vrai dire ce passage aurait été bien plus facile plus tard, une fois le rocher sec.
Enfin, nous voici devant le bloc de la cime. C' est avec des sentiments très mélangés que je regarde ce rebord rocheux, presque tranchant, très abrupt et même surplombant à sa partie inférieure. Nous suivons avec grande attention chaque mouvement de Wieland pour en tirer quelque avantage. Il se passe très peu de temps puis je grimpe aussi sur le rebord, mais déjà après cinq à six minutes la force de mes bras est presque épuisée; je suis content de pouvoir mettre le pied sur une petite aspérité pour me reposer un instant. Encore cinq minutes de sérieux efforts et j' arrive au sommet de la Rasica en soufflant de toute la force de mes poumons. Notre joie dépasse l' ordinaire. Walter Risch en personne nous avait désigné la Rasica comme étant la plus belle partie du Forno pour y faire de la varappe. Aujourd'hui il me semble que l'on ne saurait quitter la région sans avoir fait l' ascension de la Rasica, pas plus que l'on ne saurait quitter Vienne sans avoir vu le Prater.
Nos regards vont de la région de l' Albigna et du Sciora jusqu' au Torrone Central, en passant par Sissone, Cima di Rosso, Cima di Vazzeda au Monte Rosso. Au nord-ouest nous voyons une quantité de gendarmes et de dents qui relient la Rasica au Castello. Un vieil adage dit: « Il n' y a pas d' heure pour les heureux. » Il y a là une part de vérité, car aucun de nous n' a songé à regarder une seule fois sa montre! Arrivés au pied du bloc de rocher, nous constatons avec terreur que le soleil va nous quitter dans quelques minutes. Or, la plus grande hâte est de rigueur et c' est à grand' peine que dans la pénombre nous réussissons à atteindre la rimaie, après quoi nous ne sommes plus guère pressés d' arriver à la cabane; nous nous installons donc commodément pour pique-niquer. Entre temps la nuit tombe, une nuit telle que nous en avons rarement vu de pareille. Nous nous entendions bien mais ne pouvions plus rien voir. Ainsi nous marchions à l' aveuglette dans la direction de la cabane de Forno, allumant de temps à autre une allumette pour consulter la montre et constater combien de temps nous avions suivi cette direction. Enfin, sans avoir perdu beaucoup de temps, nous retrouvons la cabane.
Le lendemain, dernier jour de notre tournée d' excursions dans la région du Forno, nous nous trouvons au Monte Sissone et à la Cima di Rosso. Une fois de plus nous admirons la Disgrazia. Le district de la Sella et du Bernina est également bien visible. Nous unissons à cette excursion, facile mais digne d' être faite, le voyage qui doit nous ramener à nos pénates et quittons ainsi le délicieux Forno; nous en prenons congé en disant: Au revoir!