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La demande en poissons des consommateurs s’accroît à l’échelle mondiale, ce qui augmente la pression sur les populations piscicoles et intensifie l’élevage. C’est dans ce contexte que la Commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) s’est intéressée aux obligations morales liées à la pêche.
Texte: Lucienne Rey
Nul n'ignore plus aujourd'hui les problèmes écologiques que pose la conversion du rôti dominical en plat quotidien. Une alimentation basée sur une forte consommation de viande est très préjudiciable à l'environnement. En Suisse, environ un tiers de la charge environnementale résultant de la consommation est imputable à la production alimentaire. Et la production de denrées d'origine animale (hamburgers, côtelettes et ragoûts, mais aussi œufs et lait) pèse lourd dans l'écobilan, comme le montrent des études menées à la demande de l'OFEV.
A l'inverse, le poisson paraît constituer une variante plus respectueuse de l'environnement du point de vue de son efficacité alimentaire. La poule, par exemple, transforme 1,6 kilogramme (kg) de fourrage en 1 kg de poids corporel, tandis que, pour la même prise de poids, le porc exige 3 kg de nourriture et le bœuf, 8 kg. En revanche, pour le même rendement, le poisson se contente en moyenne d'à peine 1,2 kg.
Avec la bénédiction de l'Eglise
Par conséquent, le poisson est une protéine animale que beaucoup considèrent comme peu problématique. Il bénéficie en outre de l'appui traditionnel de l'Eglise: en 590 apr. J.-C., le pape Grégoire Ier interdit aux croyants la chair d'« animaux à sang chaud » en période de jeûne. Par contre, la consommation de poisson demeura autorisée. Ce traitement inégal fut notamment expliqué 1100 ans plus tard par le savant Paul Jacob Marperger, selon qui les poissons n'auraient pas de « véritable chair ». Cette opinion persiste encore: l'ouvrage culinaire Das neue Küchenlexikon de 1994, par exemple, range le poisson parmi la « nourriture végétarienne au sens large ».
Considérés comme les plus anciens vertébrés fossiles attestés, les poissons remontent à l'aube de l'évolution. Leur habitat ne les rapproche pas particulièrement de l'être humain, ce qui explique le peu d'attention que nous prêtons à leurs aptitudes et à leurs besoins, et l'importance mineure que nous accordons à leur dignité. La Commission fédérale d'éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) y fait d'ailleurs allusion dans son rapport Utilisation éthique des poissons de décembre 2014. Elle constate que leur statut moral « n'a suscité que peu de discussions » par rapport aux autres vertébrés.
L'analyse de la CENH se fonde sur l'article 120 de la Constitution fédérale, qui stipule le respect de « l'intégrité des organismes vivants ». Il s'ensuit que, dans l'optique de la surpêche et de l'intensification de l'élevage, le souci de protéger l'environnement ne devrait pas être le seul aspect pris en compte par rapport aux animaux. La nécessité de percevoir aussi chaque poisson d'un point de vue éthique figure donc au cœur de l'étude de la CENH. A cet égard, elle s'intéresse à des recherches portant sur la sensation de douleur chez les poissons et examine de surcroît l'opportunité de prendre en considération leur bien-être, même quand ils ne présentent aucune utilité immédiate pour l'être humain.
Les poissons ressentent-ils la douleur?
En vérité, certains spécialistes doutent que ces créatures muettes disposent des prérequis neurologiques pour éprouver la douleur. Face à cette question encore débattue, la CENH a procédé elle-même à une évaluation des études en la matière.
Pour qu'un être vivant puisse éprouver la douleur, il doit disposer de ce que les scientifiques appellent des nocicepteurs, qui transforment les lésions ou blessures tissulaires en signaux électriques, transmis au cerveau par divers types de fibres nerveuses. Chez l'être humain, les fibres à conduction rapide diffusent les douleurs brèves et légères, tandis que les fibres à conduction lente se chargent des douleurs fortes et persistantes. Les poissons possèdent des nocicepteurs, mais ne présentent guère de fibres à conduction lente. Il leur manque également le néocortex (partie du cortex cérébral responsable des perceptions sensorielles chez les mammifères), apparu assez récemment en termes évolutifs. Quelques chercheurs en concluent que les poissons ne seraient pas en mesure de ressentir la douleur. Ils associent principalement à des réflexes leurs réactions aux stimuli éprouvés comme désagréables par d'autres êtres vivants.
Les membres de la CENH n'adhèrent pas à ce raisonnement. Ils font remarquer que la sensation de douleur des poissons ne serait peut-être pas liée aux mêmes structures cérébrales que chez les autres vertébrés. Au vu de la grande biodiversité piscicole, ils estiment plausible que des mécanismes nociceptifs différents se soient développés au cours de l'évolution. Il ne faudrait pas exclure, selon eux, la possibilité que les êtres aquatiques perçoivent autrement que les animaux terrestres.
Protéger aussi l'inutile
Selon le point de vue éthique, l'aptitude à souffrir est un critère important quand il s'agit d'attribuer une valeur intrinsèque à un être vivant et de lui accorder ainsi le statut d'organisme moralement digne d'être pris en considération. A la CENH, les partisans de cette position étaient minoritaires. La plupart des membres de la commission ont allégué que la vie elle-même était un bien précieux et que les poissons, en tant qu'êtres vivants, poursuivaient des objectifs spécifiques. Dans son propre intérêt, l'être humain ne devrait pas l'ignorer sans autre forme de procès.
Certes, cela ne signifie pas pour autant que les intérêts des poissons pèsent le même poids que les préoccupations humaines. Au contraire, selon une majorité des membres de la CENH, il existe une hiérarchie entre les êtres vivants. Plus un organisme est complexe, plus il faut pondérer à la hausse les intérêts éthiquement pertinents qu'il défend, précise le rapport. La commission en déduit des recommandations destinées à la pratique: si, par exemple, la vie (ou la survie) de l'être humain et son besoin de nourriture variée peuvent justifier certaines formes d'activité halieutique, la pêche à vocation purement récréative n'est pas recevable quand il s'agit simplement d'attraper le poisson pour le relâcher par la suite. Ici, l'intérêt de l'être humain ne peut en effet compenser les préjudices causés au poisson. Autre souci de la CENH: les résultats de la recherche éthologique doivent contribuer à un traitement respectueux des poissons dans les aquacultures.
Les constats et les recommandations de la CENH concordent en grande partie avec les préoccupations de la protection de l'environnement. La prise en compte du bien-être de chaque poisson implique forcément l'approbation de mesures de maintien de la qualité des eaux courantes. De l'avis de la CENH, les interventions visant à protéger l'habitat du poisson sont en général aussi pertinentes dans l'optique de son statut moral.
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Dernière modification 12.04.2017