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Le 12 août prochain sera examiné par le Conseil communal de Neuchâtel la pétition (2550 signatures) demandant d’enlever de la place publique la statue du baron David de Pury. Ce commerçant habile, mort en 1786, avait laissé à sa ville natale, Neuchâtel, un legs colossal, pour des buts caritatifs, éducatifs et d’embellissement des bâtiments publics. En 1855, une statue avait salué le bienfaiteur. C’est cette statue que les pétitionnaires veulent déboulonner.
L’immense fortune du baron venait de l’exploitation du bois précieux et du diamant du Brésil. Les pétitionnaires mettent en avant la face sombre de ce généreux donateur, ami du marquis de Pombal et partageant, avec Voltaire et bien d’autre, l’idéologie des Lumières. Dans la foulée des manifestations contre le racisme, l’illustre Neuchâtelois est accusé d’avoir aussi exploité des esclaves dans ses entreprises commerciales, et même d’avoir directement participé à la traite des Africains.
Le Conseil général du canton de Neuchâtel, tout comme les descendants du baron incriminé, ne veulent pas de précipitation, et invitent à examiner l’histoire de plus près. C’est effectivement nécessaire, en mettant au jour non seulement les faits, mais également leur contexte. Contre les atermoiements, les historiens les plus sérieux penchent en faveur des pétitionnaires. Le baron de Pury était actionnaire principal de la Companhia General Pernambuco e Paraíba (CGPP), fortement impliquée dans le «commerce triangulaire», celui qui reliait l’Afrique fournisseur d’esclaves, l’Amérique exploiteur d’esclaves, et l’Europe «humaniste». En tant qu’actionnaire de la CGPP, David de Pury profitait directement du trafic d’esclaves. Les historiens Antonio Carreira et David Eltis estiment que la CGPP a convoyé, de 1760 à 1777, «près de 32'000 personnes réduites en esclavage». Voilà pour les faits.
Oublier l’histoire et son contexte culturel serait cependant pécher non seulement contre le bons sens, mais aussi contre la morale. Dans le XVIIIe siècle brésilien et Nord-américain, l’esclavage constituait une «fait social total» et ne provoquait de scrupules éthiques que dans la conscience de quelques personnes particulièrement vertueuses, dont Montesquieu, ou encore l’évêque Henri Grégoire (dit abbé Grégoire – actuellement au Panthéon) qui fit voter en 1792 la première loi d’abolition de l’esclavage. D’autres lois ont suivi tout au long du XIXe siècle pour lutter contre ce fléau – combat sans fin.
J’ajoute deux sous dans la musique. À ne retenir que les ombres des personnages historiques, on tombe dans un idéalisme naïf; comme si la Révolution française se réduisait aux massacres de septembre et aux pontons de Nantes; comme si l’Église n’était qu’Inquisition et le protestantisme que le bucher de Michel Servet; comme si la politique républicaine de Jules Ferry se réduisait aux expéditions coloniales qu’il a soutenues. L’intelligence plaide également pour conserver en mémoire ces personnages qui partageaient l’idéologie de leur temps; ne serait-ce que pour louer ce qu’ils ont fait de bien dans un siècle qui, comme les siècles qui ont suivi –et comme le nôtre– n’avait rien d’irréprochable.