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Sans Jean Piaget (1896-1980), l’histoire de la psychologie et de la pédagogie au 20e siècle aurait pris un autre cours. Ses théories du développement cognitif et moral ont exercé une influence durable sur la recherche en psychologie et sur le discours pédagogique. Cependant, si Piaget fut un psychologue de l’enfant, ce n’était pas parce que les enfants l’intéressaient particulièrement : son but fut d’élaborer une théorie globale de la connaissance, de la pensée et du savoir. C’est pourquoi il écrivit et enseigna dans les domaines de la zoologie, de la théorie de l’évolution, de la philosophie, de la théologie, de la psychologie, de la sociologie, de la pédagogie, des mathématiques, de la logique, de la théorie de la connaissance et de l’histoire des sciences. Ces contributions, qui couvrent près de 30 000 pages, constituent un système complet, qui prend place dans la tradition universaliste des Lumières, et qui entend contribuer non seulement à expliquer le monde, mais encore à l’améliorer. Ce projet a fasciné beaucoup de ses contemporains et suggéré d’établir des ponts entre diverses sciences.
Cependant, peu de scientifiques ont été l’objet de jugements aussi contradictoires que Piaget. On a pu le qualifier de génie; mais d’un autre côté, on l’a soumis à des critiques d’une violence rare. Il n’y a pas un concept-clé, pas une affirmation centrale de son œuvre qui n’aient été mis en question de manière radicale. Simultanément, des centaines de ses élèves utilisaient, enseignaient ou défendaient sa théorie comme s’il s’agissait de la vérité la mieux établie. C’est pourquoi Piaget est un exemple captivant pour l’analyse historiographique: comment naît une école ?
Particulièrement instructive est à cet égard l’influence qu’exercèrent son autobiographie (Piaget 1966/1) et ses quelques interviews (Piaget 1977). A coup de constructions subtiles et d’omissions délibérées (du côté des institutions qui l’ont formé, de ses mentors ou de ses sources), Piaget a contribué habilement à passer pour un pionnier et un génie. Ainsi, presque toutes ses biographies ont repris la légende d’une publication « scientifique » précoce sur le moineau albinos, qu’elles donnèrent pour le signe précurseur d’une œuvre monumentale. Pour bâtir une légende, il faut un miracle: aux yeux des petits enfants, un liquide qui passe d’un récipient dans un autre récipient plus effilé devient plus abondant. Ce phénomène a joué un rôle important dans la perception des recherches piagétiennes. De même la cohérence de l’œuvre, et la large reconnaissance dont elle bénéficia (Piaget fut nommé membre ou président de commissions spécialisées, obtint des postes directoriaux, 35 doctorats honoris causa et diverses autres distinctions honorifiques). Tout cela passa pour la preuve d’une originalité incomparable. Rien d’objectif là-dedans, mais Piaget s’entendait manifestement mieux que d’autres à se mettre en scène, afin d’entrer dans l’histoire comme le plus important des psychologues de l’enfance et du développement.
En psychologie, son influence fut considérable. En 1969, dans la littérature consacrée à la psychologie du développement, c’est son nom qui est le plus souvent mentionné. En 1975, il est le psychologue le plus cité du monde, et en 2002, il occupe encore la quatrième place, après Burrhus F. Skinner, Sigmund Freud et Albert Bandura. Au titre de théoricien des étapes du développement, et de psychologue de la cognition, Piaget est entré dans presque tous les manuels de psychologie. Etonnamment, il occupe aussi, très souvent, une place éminente dans les théories de l’apprentissage, et il est enseigné dans la plupart des instituts de formation des maîtres. En outre, sa théorie sur le jugement moral a eu une influence durable, même si elle doit beaucoup à la contribution de Lawrence Kohlberg (1927-1987). La théorie de Piaget trouva des applications dans la psychologie des tests, la psychologie sociale, la psychologie de la perception, de la personnalité et de la religion. Mais elle influença aussi les théories du développement continu (le concept de life-span), ainsi que la theory of mind, selon laquelle le savoir intuitif quotidien correspond à un cadre interprétatif cohérent, «empiriquement» construit.
Cependant, les controverses suscitées par ses hypothèses, ses méthodes et ses résultats ne furent pas la moindre raison de son énorme influence. A partir du milieu des années vingt du siècle dernier, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis derechef à partir du milieu des années cinquante, des centaines de scientifiques ont discuté ses concepts et reproduit ses expériences. La masse de la littérature secondaire consacrée à Piaget dépasse désormais les limites de ce que l’on peut embrasser.
Après sa mort, en 1980, sa psychologie du développement a perdu de son attrait. Néanmoins, ses théories ont été prolongées par les néopiagétiens. L’explication des variations individuelles et culturelles, négligées par le maître, y joua un rôle important. Mais malgré ces prolongements, c’est toujours à Piaget qu’on se réfère comme à la théorie de base de la psychologie du développement.
En pédagogie, l’enthousiasme pour Piaget fut encore plus vif qu’en psychologie, tout au moins aux USA. En 1977, c’est Piaget qui est l’auteur le plus souvent mentionné dans la littérature pédagogique américaine; il continue de faire partie, dans cette spécialité, des auteurs les plus cités. C’est étonnant, non seulement parce que Piaget, à la fin de sa vie, a pris explicitement ses distances à l’égard des questions d’enseignement, mais aussi parce que les pédagogues eux-mêmes n’étaient guère au courant de ses écrits pédagogiques. Ils s’appuyaient sur sa psychologie du développement (quelques-uns se fondaient aussi sur ses contributions à la théorie de la connaissance ou à la sociologie), pour la «traduire» dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement. C’est en particulier l’éducation préscolaire, l’enseignement des mathématiques et la didactique des sciences qui subirent durablement l’empreinte de Piaget. Plus que nul autre, il a marqué les représentations que l’on s’est faites de l’apprentissage cognitif et symbolique. L’hypothèse constructiviste de Piaget n’a pas seulement exercé une influence inappréciable sur la didactique: elle est également présente dans la théorie de la connaissance. Dans le débat sur le constructivisme, qui a marqué les années 1980 et 1990, il fut une des références majeures. En outre, il ne faut pas sous-estimer son influence sur la perception du structuralisme, car en l’espace de six ans, son ouvrage intitulé Le structuralisme, paru en 1968, se vendit à 100 000 exemplaires. Mais contrairement à ses espoirs, Piaget n’exerça d’influence décisive ni en philosophie ni en sociologie.
Depuis que Bärbel Inhelder (1913-1987) a fondé les Archives Jean Piaget à Genève en 1974, tous les écrits de l’auteur sont accessibles (88 ouvrages en tout, à quoi s’ajoutent environ 600 contributions et articles). En revanche, mis à part ses échanges épistolaires de jeunesse avec d’autres naturalistes, nous sommes presque entièrement privés de la correspondance de Piaget. Même s’il n’était pas un épistolier très assidu, et répondait souvent aux lettres avec un retard considérable, la connaissance de sa correspondance pourrait combler certaines lacunes de sa biographie. Actuellement, beaucoup de faits liés à ses séjours à Leysin, Zurich et Paris, ainsi qu’en Valais, sont mal éclaircis. De même, sur ses problèmes psychiques, sa deuxième psychanalyse ou ses relations féminines, on ne peut rien dire d’assuré en l’absence de ces sources épistolaires.
Ce sont les études de Fernando Vidal (1994) qui, les premières, ont permis de reconstituer ce que furent les convictions et les thèmes fondamentaux de Piaget. Vidal a enquêté sur le monde social, institutionnel, religieux et scientifique dans lequel a baigné l’enfant et l’adolescent. Il a mis en lumière les réseaux qui ont favorisé la première carrière d’un Piaget naturaliste, philosophe et psychanalyste. Ce qui a fait vaciller l’image du génie solitaire, véhiculée jusqu’alors dans les monographies et les manuels. Auparavant, Jean-Jacques Ducret (1984) avait déjà étudié les philosophes et les scientifiques qui exercèrent sur Piaget une influence majeure. En outre, pour le centième anniversaire de sa naissance, diverses études (Barrelet et al., 1996) ont permis d’enrichir encore le contexte de son œuvre.
Si l’on prend en compte les résultats de ces recherches, et les premiers écrits de Piaget, le plus souvent négligés, on constate qu’une nouvelle interprétation de son œuvre est nécessaire. On sait maintenant que sa genèse n’alla pas sans ruptures, mais il faut aussi tenir compte de questions liées à sa biographie, ainsi que de ses convictions religieuses, qui ont laissé leur trace dans ses théories. Cet ouvrage n’entend donc pas seulement exposer les théories les plus importantes de Piaget, mais aussi la logique et les problèmes spécifiques de son système.
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L'auteur :
Richard Kohler, né en 1962, a été de 1989 à 2000 maître secondaire dans le canton de Zurich, et de 2002 à 2009 collaborateur scientifique en pédagogie à la Haute école pédagogique de Zurich. Depuis 2008, il est privat docent à la Haute école de pédagogie de la Suisse du nord-ouest, où il dirige depuis 2009 les études pratiques.