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Pour la première fois des textes de David Harvey sont accessibles en français. Après un doctorat en géographie à l’Université de Cambridge et un ouvrage intitulé Explanation Geography, une référence du courant anglo-saxon de la géographie dite scientifique, David Harvey quitte la Grande-Bretagne pour les Etats-Unis à la fin des années 60. Il enseigne au département de géographie et d’ingénierie environnementale de l’Université Johns Hopkins du Maryland. Il prend alors une orientation plus critique qui s’exprime dans de nombreuses publications, en particulier Social Justice and the City (1973) et The Limits to Capital (1982). Il devient, avec Edward Soja et Manuel Castells, l’un des représentants les plus emblématiques du courant dit de la «radical geography».
David Harvey s’efforce de construire une territorialisation de la pensée marxiste, partant du constat que Marx et ses nombreux épigones ont, dans leur grande majorité, négligé voire ignoré l’espace au profit du temps. Il élabore une géographie du territoire structuré par le capital. Il développe la notion de rente de monopole appliquée à la ville et, pour cela, s’intéresse à l’exploitation du «capital symbolique» des villes. A l’exemple de Barcelone, il montre que chaque ville met en avant ses biens culturels, ses atouts propres tant sur le plan de l’histoire, de l’architecture que des traditions. Cette politique, menée la plupart du temps par des acteurs locaux, cohabite paradoxalement avec la tendance générale à l’uniformisation planétaire des villes entraînée par la mondialisation, et la contredit.
Harvey s’intéresse aussi aux rentes de monopoles concernant les vins. Selon lui, le discours sur l’harmonie d’un vin et de son terroir est le même partout dans le monde. C’est un discours local, visant à assurer la pérennité d’un monopole, qui contredit les critiques du célèbre et redouté œnologue américain, Robert Parker, dont l’approche du vin est uniforme à l’échelle mondiale, sans considération pour les caractéristiques locales.
Sous le titre «l’art de la rente», David Harvey élargit son propos sur la notion de rente de monopole. Il traite des institutions culturelles promues par une ville pour développer son image ainsi que de l’organisation de la région que cette ville polarise, sous l’angle de l’«espace économique de la concurrence». Dans les deux cas, il fait une place centrale aux acteurs. Il définit leurs activités par le terme d’«entrepreneuralisme urbain», ajoutant que celui-ci a pris ces dernières décennies une place importante aux plans national et international.
Parmi les pratiques de ces acteurs, il s’intéresse particulièrement à ce qu’il appelle des «coalitions de croissance». Ces dernières rassemblent des autorités étatiques (locales, métropolitaines, régionales, nationales ou supranationales), un très large éventail d’organisations issues de la société civile (chambres de commerce, églises, institutions d’éducation et de recherche, groupes communautaires, ONG, etc.), ainsi que des intérêts privés (particuliers ou entreprises) et visent à promouvoir ou conduire le développement urbain, favoriser la compétitivité de leurs villes et soutenir le développement de leurs régions. Les territoires urbains et les régions qu’elles entraînent sont des lieux de compétitions acharnées. Ils abritent la traduction territoriale des tensions et contradictions qui traversent le modèle de développement du capitalisme financier et, pour David Harvey, ce sont les lieux où les conflits, dans notre société mondialisée, sont aujourd’hui les plus aigus. Selon lui, c’est ici que les contradictions auxquelles sont confrontés les capitalistes dans leur quête de rentes de monopole revêtent une importance structurelle. En cherchant à exploiter ces valeurs que sont l’authenticité, le local, l’histoire, la culture, la mémoire collective et la tradition, les capitalistes ouvrent un espace propice à la pensée critique et à l’action contestataire, un espace qui permet de concevoir des alternatives.
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Bibliographie:
David Harvey, Géographie de la domination, Les Prairies Ordinaires, Paris 2008
Edward Soja, Postmodern geographies: the reassertion of space in critical social theory, Verso Press, London 2000.
Edward Soja, Postmetropolis: critical studies of cities and regions, Basil Blackwell, Oxford 2000.
Manuel Castells, La question urbaine, Maspero, Paris 1972