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Dans le film Drunk (2020) de Thomas Vinterberg, qui a remporté l’Oscar du meilleur film étranger, quatre hommes décident de suivre le précepte d’un psychiatre norvégien selon lequel, pour voir la vie en rose, il faut maintenir dans son corps un taux d’alcool constant de 0,5 g. Lors d’une interview, Vinterberg dit se souvenir parfaitement de son premier verre de vin, enfant. Un jour qu’il était en vacances en Grèce avec ses parents, ceux-ci l’ont autorisé à boire du résiné (un vin blanc sec local). «Peu à peu, je suis devenu saoul.» Si j’ignore quel est le rapport du réalisateur danois à l’alcool, il est connu que la plupart des cinéastes qui ont traité de l’ivresse alcoolique étaient eux-mêmes de sacrés buveurs! Yasujiro Ozu par exemple, le réalisateur japonais du fameux Goût du saké (1962), était un grand amateur d’alcool fort. Et si l’on regarde du côté des États-Unis, on ne peut occulter le fait que les œuvres de certains cinéastes ont été marquées par leur propre rapport à l’alcool.
Blake Edwards, par exemple. Dans son film Days of Wine and Roses (1962), Jack Lemmon joue un attaché de presse, alcoolique mondain. L’ivresse l’aide à supporter ses déceptions professionnelles et affectives. Le premier rendez-vous avec sa future femme est vécu dans un état d’ébriété qui devient vite nécessaire pour maintenir la relation amoureuse; le couple va peu à peu sombrer dans l’alcoolisme dur. Dans Blind Date (1987), un jeune cadre sérieux cherche une compagnie féminine pour l’escorter à un dîner d’affaires. Il y emmène une jeune femme (Kim Basinger), bien sous tous rapports mais particulièrement sensible à la moindre goutte d’alcool. Entraîné dans une folle nuit d’ivresse avec la belle, le cadre se retrouve au chômage.
Mais si pour Blake Edwards l’ivresse provoque des catastrophes, elle rend aussi l’existence plus festive. Dans sa comédie The Party (1968), une soirée chez un producteur de Hollywood est dynamitée par un figurant indien invité par erreur (Peter Sellers), mais aussi par un sommelier qui s’alcoolise progressivement et finit par ne plus contrôler ses gestes. À la fin, les domestiques dansent et s’enivrent avec les invités: les fêtards se libèrent, les alcooliques restent aliénés, mus par leurs réflexes de dépendance alors qu’ils titubent dans la mousse débordant de la piscine.
Un état difficile à saisir
L’alcool est aussi au cœur du cinéma de John Cassavetes. Non seulement parce qu’il a lui-même bu, jusqu’à probablement en mourir, mais surtout parce qu’il est un des rares cinéastes à avoir su saisir de l’intérieur les effets de l’alcool et à introduire le flux de l’ivresse comme moteur de cinéma. À cet égard, le film central est Husbands (1970), avec une longue scène dans un pub où, après l’enterrement de leur ami, trois copains s’enfilent bière sur bière jusqu’à basculer dans une ivresse invraisemblable. Bars, pubs, boîtes de nuit peuplent les films de Cassavetes: des lieux où la chaleur, le décor, la lumière participent intégralement de l’ivresse, avec la fumée, les halos, les lignes imprécises, la perception chaloupée, les conversations qui se mêlent, les bribes de paroles saisies au vol, les clients qui s’entrechoquent, se touchent. Dans Faces (1968), l’alcool développe la paranoïa, accroît l’agressivité et souligne la pente catastrophique de chaque instant, pour le groupe de femmes comme pour celui des hommes d’affaires en goguette. À l’inverse, dans Opening Night (1977), il préserve de la folie l’actrice de théâtre (Gina Rowlands) en lui permettant d’accepter la souffrance, de supporter les chocs existentiels… Chez ce cinéaste franc-tireur, l’ivresse est plutôt considérée comme une puissance de libération aux effets multiples.
Ici il faut noter que filmer l’ivresse, cette sensation complexe et difficilement transmissible, n’est pas équivalent à filmer les effets de la drogue. Alors que celle-ci introduit généralement un autre monde qui se substitue au réel, l’alcool agit comme un prisme par lequel les personnages voient autrement le monde réel. Parce qu’elles sont ainsi ancrées dans la réalité, les séquences d’ivresse jettent un trouble chez le spectateur. Et quand le réalisateur ne se contente pas de restituer l’état d’ébriété par le seul jeu du comédien, ces scènes peuvent requérir une mise en scène complexe (cadrages, mouvements de caméra, flous…). Dans The Lost Week-end (1945), Billy Wilder restitue un delirium tremens vécu par Don (Ray Milland, qui avait lui aussi des problèmes avec l’alcool) dans son appartement new new-yorkais: l’écrivain alcoolique croit être attaqué par des chauve-souris.
Des séquences révélatrices d’une nation
Ces cas de filmographies éthyliques mis à part, quelle a été l’évolution du traitement de l’ivresse dans le cinéma américain? L’alcool a participé à une certaine histoire des États-Unis représentée dans leur cinéma. Dans les westerns, le saloon est le lieu où les virilités s’échauffent. C’est le décor de la scène d’ouverture de Rio Bravo (1959) de Howard Hawks: le shérif adjoint Dude (Dean Martin, alcoolique notoire), surnommé borrachón («poivrot»), entre dans un saloon pour boire un verre. Dude était un tireur de premier ordre jusqu’à ce qu’il rencontre une danseuse de mauvaise vie et quitte le Texas avec elle… pour revenir six mois plus tard, seul et ivrogne. S’ensuit une altercation avec Joe Burdette, le frère d’un riche éleveur, qui finit par tuer un passant. C’est le début de la confrontation entre les représentants de la loi, dont le shérif (John Wayne) qui lui sait boire sans excès, et la bande des Burdette.
Les films de gangsters ont été marqués par la période de la prohibition, qui s’étend de 1919 à 1933. Les alcools forts y dominent sans conteste. Au-delà de celles qui traitent du trafic et de la vente illicites d’alcool par la pègre, comme Les Incorruptibles (1987) de Brian de Palma, de nombreuses œuvres présentent un personnage de flic ou de détective privé, anti-héros typiques du film noir, qui recoure facilement à l’alcool dans son enquête, comme par exemple dans En quatrième vitesse (1955) de Robert Aldrich, où le privé entre dans un bar en disant: «Donnez-moi un double bourbon, et laissez la bouteille.»
Autre phénomène typiquement américain qui a donné lieu à quelques films: le Spring Break. Pendant les vacances de Pâques, des milliers d’étudiants américains partent vers une destination ensoleillée dans l’unique but de se lâcher et de faire la fête. Dans Spring Breakers (2013), d’Harmony Korine, quatre jeunes filles se rendent en Floride où, au fil des orgies alcoolisées, elles vont se retrouver dans les griffes d’un trafiquant de drogues. Le film donne une image déprimante et glaçante de la jeunesse américaine, qui a exporté la pratique du binge drinking, devenu un problème de santé publique dans nos pays européens. À ce propos, en 2017, les chercheurs de la Geisel School of Medicine de Dartmouth ont présenté une étude analysant la place de l’alcool au cinéma et en particulier dans la programmation jeunesse. Ils ont étudié les 100 films américains les plus populaires distribués depuis deux décennies: le placement de marques d’alcool a augmenté tous les ans, et de 92% au total.
Les marques d’alcool -en particulier de bières- étaient présentes dans 41% des films classés pour enfants! Budweiser apparaît dans près d’un film pour enfant sur six!
Les premières expériences de l’ivresse chez le spectateur se font ainsi au cinéma dès son plus jeune âge. Dans E.T. (1982), de Steven Spielberg, un montage alterné souligne le lien mystérieux entre le jeune Elliott et l’extraterrestre au travers d’une séquence comique où, piqué par la curiosité, E.T. boit une bière trouvée dans un frigo. Et la séquence éthylique et psychédélique de Dumbo (1941) de Walt Disney: son audace formelle a marqué plus d’une génération de spectateurs!
Un marqueur culturel
Et quid de l’ivresse procurée par la dive bouteille? Dans les années 60, les États-Unis ne sont que le sixième consommateur mondial de vin, loin derrière les pays européens. À part dans certaines communautés, comme les Italo-Américains, la consommation de vin reste réservée à une élite intellectuelle et économique. Les films reflètent cette réalité: qu’il s’agisse d’une fortune liée à l’industrie (Gentlemen Prefer Blondes, 1953), à la terre (Giant, 1956), au monde des affaires (The Great Gatsby, 1974), le vin est la boisson des fortunés et un marqueur culturel de distinction. À la famille originaire du Maryland, dans Giant, la vie policée et les dîners aux chandelles accompagnés de vin; aux Texans, les alcools forts et les barbecues!
On boit aussi plus de vin dans les films se déroulant sur la côte Est, dont l’élite est plus francophile ou anglophile (vins de Madère).
C’est manifeste dans les films de Woody Allen: en 1977, Annie Hall propose à Alvin (Woody) de monter chez elle boire un verre de vin. Boire du vin va rester un signe de sophistication jusqu’à la fin du XXe siècle, comme en témoigne ces aveux d’Hannibal Lecter, le raffiné tueur en série cannibale de The Silence of the Lambs (1991): «J’ai mangé son foie accompagné de fèves et d’un délicieux petit Chianti.»
Depuis le début de notre siècle, la consommation de vin s’est généralisée aux États-Unis, s’enracinant en particulier dans la classe moyenne. Dans les films toutefois, on est encore dans le plaisir raffiné d’une certaine élite et cette consommation prend encore souvent la forme d’une initiation. Boire du vin participe d’un intérêt pour la gastronomie, loin du fast-food et de la bière, comme dans le dessin animé Ratatouille (2007) ou dans Julie and Julia (2009), une comédie inspirée par l’histoire vraie d’une trentenaire new yorkaise qui avait réalisé en une année toutes les recettes d’un livre de cuisine française. Dans Sideways (2004), un acteur suit son ami écrivain (et œnologue amateur) sur la route des vins en Californie. Dans la série des quatre Ocean’s (de Ocean’s Eleven en 2001 à Ocean’s 8 en 2018), un gentleman-braqueur et ses comparses de haut vol partagent régulièrement une bonne bouteille. Et dans The Social Network (2010), quand le personnage de Mark Zuckerberg (le fondateur de Facebook) revoit dans un bar son ancienne petite amie, lui, qui s’est comporté avec elle comme un goujat immature, boit de la bière, tandis que elle, qui fait preuve d’une certaine grandeur d’âme, déguste du vin.
Aujourd’hui, alors que les États-Unis sont devenus le premier consommateur et le quatrième producteur mondial de vin, et que de nombreuses personnalités d’Hollywood sont propriétaires de vignes, la consommation de vin dans les films et les séries concerne toutes les générations et tous les sexes: les hommes boivent autant de vin que les femmes, mais ces dernières ont une préférence pour le vin blanc (très souvent du chardonnay), souvent moins alcoolisé que les vins rouges américains. On est plus dans le contrôle, le souci d’une alimentation équilibrée, et s’il y a ivresse, elle est légère. O tempora, o mores!
Découvrez notre dossier consacré au Culte de l'ivresse, in choisir n° 701, notamment l'article de Lydie Bordenave, Un génie au fond de la bouteille, consacré au rapport entre les écrivains et l'alcool.