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Se situant à l'intérieur du cadre du film noir, Laura marie deux aspects qui, si la maestria du réalisateur avait été moins grande, auraient pu se nuire et même s'entre-détruire. Laura est en effet à la fois une énigme policière extrêmement originale (…) et un drame psychologique, au ton désabusé et pessimiste, sur l'irrémédiable distance qui sépare les êtres. Le premier aspect repose sur une construction dramatique rigoureuse ; le second sur un ensemble d'harmoniques au lyrisme souterrain favorisant un certain flou et ouvrant sur le mystère insondable des cœurs. Preminger utilise à son profit deux des éléments structuraux du film noir le flash-back et commentaire off non pour apporter, comme c'est souvent le cas, un surcroît d'ambiguïté et d'obscurité à l'intrigue mais pour présenter la narration avec un immense recul. Le film et l'évocation de Laura commencent par la phrase célèbre de Lydecker "Je n'oublierai jamais…". Cette évocation qui ne se situe pas dans le temps réel mais dans une sorte d'éternité, ne finira à vrai dire jamais, puisqu'il n'y a pas de retour net au présent (…). L'intrigue, détachée du temps, est donc pour ainsi dire commentée d'outre-tombe par l'un de ses participants La froideur du ton et l'éloignement infini du personnage narrateur par rapport à ce qu'il raconte, renforce paradoxalement le pathétique, la proximité et le caractère intime de ce qui est montré.
La démultiplication des flash-back permet de présenter le personnage de Laura sous différentes facettes. Lydecker voit Laura dans son évolution et ses métamorphoses successives ; quand il la regarde, c'est un peu son œuvre et lui-même qu'il contemple à travers elle.
Jacques Lourcelles