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La vraie vie est ailleurs - Frédéric Choffat
De Genève à Marseille
Frédéric Choffat réalisait, il y a deux ans, un moyen-métrage de quarante minutes, Genève-Marseille, en petite équipe. Une jeune femme (Sandra Amodio) prend le TGV à Genève pour Marseille où elle doit tenir conférence scientifique suffisamment convaincante afin d'obtenir les crédits qui lui permettront de poursuivre ses recherches. En face d'elle prend place un jeune homme (Vincent Bonillo) qui n'a pas de billet. Elle réglera auprès du contrôleur le prix du voyage et finira par prendre en charge son nouveau compagnon jusqu'au lendemain matin à Marseille. Le film dure quarante minutes. Mais où donc montrer, sur grand écran, en salle, un film d'une telle durée ? Nulle part ! Il reste la télévision ! Mais le grand écran continue d'exercer son attrait.
Prise de risque
Satisfait de sa première expérience où les comédiens étaient libres d'improviser des dialogues pour faire progresser une intrigue dans une ligne établie avec netteté, Choffat se lance dans une belle prise de risque. Il va tourner deux autres films pendant deux autres voyages avec deux autres duos de comédiens qui permettront de rencontrer d'autres vies, ailleurs...
De Genève à Naples
Ce sera Genève-Naples : une jeune femme d'origine italienne (Antonella Vitali), de seconde génération née en Suisse, décide de retourner au pays de ses parents, à Naples, encombrée de bagages, dont son chat dans une cage d'osier. Dans le train de nuit, elle occupe seule un compartiment. Le contrôleur (Roberto Molo)
applique les « directives » de l'entreprise ou les invente : il ne laissera pas une jeune femme voyager seule la nuit dans un train où vols et agressions peuvent se produire ! Il s'incruste. Au matin, renonçant probablement à devenir étrangère au pays de ses parents, la jeune femme lui fait un cadeau somptueux.
De Genève à Berlin
Un jeune homme fébrile (Dorian Rossel) veut se rendre le plus rapidement possible à Berlin, où sa compagne vient d'accoucher. Mais un problème de correspondance le bloque à Dortmund où il fera connaissance d'une délirante jeune tchéque (Jana Kohoutva), coincée comme lui. Ainsi se présente Genève-Berlin.
Excellents duos de comédiens romands
Les comédiens amorcent ou font tous carrière dans des lieux de théâtre romand. Ils ne sont pour autant pas connus du public des salles de cinéma. Ils sont tous excellents. Les duos fonctionnent si bien que Choffat peut appliquer la même méthode de dialogues improvisés sur des canevas rigoureux. Ces textes denses même avec des mots surgis de la banalité du quotidien bénéficient de la force des mots d'un Harold Pinter quand il collaborait avec Losey.
Une même histoire d'amour
Trois courts métrages : trois réussites. On ne sait pas beaucoup de choses des compagnons de rail, mais on devine leur richesse potentielle. Chaque rencontre permet de mieux cerner le personnage qui en est le moteur. Et c'est un peu la même histoire d'amour, qui commence, se termine, sans que le passage à l'acte, sauf pour Genève-Berlin, soit montré. S'est-il vraiment produit : la vraie vie est peut-être encore ailleurs qu'en de brèves rencontres.
Brillante séquence d'ouverture
La séquence d'ouverture est formellement brillante, avec une caméra qui parcourt une partie de la gare de Cornavin, laissant apparaître ceux avec lesquels nous allons ensuite passer d'agréables moments lors de trois voyages, sans savoir qui ils sont.
Une seconde naissance au montage
Aligner trois courts-métrages l'un après l'autre était une solution pas très intéressante. Il fallait prendre un nouveau risque : faire naître le film une seconde fois au montage en passant d'un voyage à l'autre, par des gares, dans des trains en mouvement, de telle sorte que chaque récit reste intact mais qu'en même temps un nouvel objet apparaisse de ces trois histoires d'amour pour n'en faire qu'une même. On peut certes se demander si par l'image, la lumière, le cadre, il existe une « couleur » pour chaque histoire. La réponse est plutôt négative : on atteint ainsi la limite d'une expérience réalisée sans grands moyens financiers.
Un bon montage est un montage juste
Un montage réussi est souvent le fruit d'un long travail de gestation presque solitaire. S'il est bon, fluide, il assure l'intérêt du spectateur par la cohérence de ses passages d'un sujet à l'autre, en une sorte de « dialogue » tout en finesse. Mais le montage doit aussi être juste, par cette sorte de mystère qu'est l'équilibre de la durée des plans et du jeu qui se déroule entre eux. Laisser une seconde de trop, parfois, casse le rythme. Couper trop vite en fait autant. La coupe au bon moment, qui laisse alors la place à l'émotion, conduit au montage juste.
Le charme puissant d'un film intimiste
Alors, un film parfait ? Un défaut apparaît parfois à l'intérieur de quelques plans, une certaine lenteur qui devient langueur et risque de se prolonger en donnant un sentiment de longueur. Là aussi, le manque de moyens doit jouer un rôle, sans nuire gravement à la réussite d'une expérience à risques. Intimiste, discret, ce film dégage un charme réel et puissant.
Freddy Landry