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07/02/2015
Qu'est ce que la justice pour un libertarien ?
La justice est quelque chose d'essentiel pour tout libertarien. En effet, le libertarianisme se présente volontiers non seulement comme une théorie de la liberté, mais surtout comme une théorie de la justice (qui serait meilleure, soit plus valable, que les théories concurrentes, comme celle de Rawls par exemple). En vérité, il y a débat parmi les théoriciens libertariens sur ce qui est juste et sur ce qui ne l'est pas. J'aimerais ici revenir quelque peu sur ce débat, exposer les différentes positions, et défendre celle à laquelle j'adhère.
Avant toute chose, je souhaiterais rappeler que le libertarianisme propose deux types de règles éthiques différentes, un impératif catégorique (au sens kantien de l'expression) et un ensemble de règles morales laissées au libre choix des individus.
L'impératif catégorique libertarien est : chacun doit respecter les droits de propriété légitimes de chacun (principe de non agression). Le grand débat porte sur la définition de ce qu'est une propriété légitime (et donc sur ce qu'est une agression).
Il existe un second débat qui porte sur quelles devraient être les règles morales à adopter en sus de l'impératif catégorique (le respect du principe de non agression). Par exemple, un libertarien de gauche pourrait avoir envie d'affirmer l'importance du partage volontaire ou de la solidarité, tandis qu'un libertarien de droite pourrait préférer mettre l'accent sur le refus volontaire des drogues ou de l'avortement. A noter enfin qu'il existe une défense très variée en éthique normative du principe de non agression comme fondement organisationnel d'une société (une défense conséquentialiste par David Friedman, une défense par la théorie de la loi naturelle par Rothbard, une défense par l'éthique des vertus par Ayn Rand, et une défense déontologiste par Nozick).
Mais revenons à la question principale : comment définir ce qu'est un droit de propriété légitime ?
Pour Rothbard, x est propriétaire de son corps, et tout ce qu'il obtient par l'usage pacifique de son corps est sa propriété légitime. Toute personne ne respectant pas la propriété d'autrui sur son corps et sur ce qu'il a obtenu par l'usage pacifique de son corps est un agresseur. Évidemment, un éventuel problème réside ici dans la définition de ce qu'est un usage pacifique (= non agressif) de son corps. Pour les marxistes, l'employeur viole les droits de propriété de ses salariés sur leur corps en ne les payant pas l'entier de la valeur de leur travail. Mais on peut infirmer cette hypothèse soit en démontrant la subjectivité de la valeur, soit en rappelant que sur un marché libre tout travail est payé à sa juste valeur car un employeur a toujours intérêt à surenchérir sur un employeur payant ses salariés en dessous de leur productivité.
Selon Rothbard, il convient en outre de mener des enquêtes pour retracer la généalogie des propriétés de chacun afin de déterminer si elles ont été acquises avec ou sans agression. Bien entendu, dans le cas où une propriété a été acquise par l'usage de l'agression, alors elle doit être rendue à son juste propriétaire. On peut qualifier la position de Rothbard de position minimale libertarienne sur la justice (autrement dit, tous les libertariens sont au moins d'accord avec Rothbard, mais certains pensent qu'il ne va pas assez loin).
Rothbard, certes fort habile dans ses définitions, se heurte à un problème : les ressources naturelles. Selon lui, à l'origine les ressources naturelles ne sont à personne et les premiers individus à se les approprier par leur travail (en mélangeant à ces ressources leur travail) en deviennent les propriétaires légitimes. Locke, et Nozick à sa suite, contestent qu'il soit juste que certains s'approprient des ressources naturelles au détriment d'autrui et toute appropriation est donc soumise à une clause (un proviso) interdisant de s'approprier une ressource si cela nuit à autrui. Évidemment, il est relativement difficile d'en impliquer des applications pratiques (autre qu'un système collectiviste). S'engouffrant dans la brèche ouverte par Locke, l'ancêtre des libertariens, Henry George et les géolibertariens vont impliquer d'une appropriation originelle des ressources naturelles injustes un droit des individus spoliés à toucher une part de ces ressources ou des revenus qui en proviennent. Les marxistes analytiques, dont l'éminent Gerald Cohen, utiliseront aussi cet argument pour justifier la nécessité d'une propriété commune des ressources naturelles.
Toutefois, comme je l'ai expliqué dans un billet précédent, toutes ces positions sont fausses, car A n'est une ressource pour x que du moment que x a trouvé comment faire un usage productif de A. Autrement dit, rien n'est une ressource en lui-même, mais ce sont les individus qui créent les ressources en trouvant un usage utile et productif à ces ressources.
Mais Rothbard se trompe tout de même sur un point : son système d'enquête généalogique ne peut permettre de rétablir une répartition juste de la propriété tant les derniers siècles ont été soumis à l'agression systématique et systématisée (l’État). Jamais nous ne pourrons rétablir une répartition juste de la propriété ainsi. Par conséquent, la seule chose qui est juste est, comme le défendait d'une certaine manière le socialiste libéral Oppenheimer, de répartir de manière égalitaire l'ensemble de la propriété une bonne fois pour toute, puis de laisser un marché libre (sans État) répartir à l'infini la propriété en fonction des échanges libres entre individus.
Ceci étant dit, je ne suis pas de ceux qui défendent une expropriation généralisée par l’État et une redistribution égalitaire par ce dernier avant sa suppression, et ce pour deux raisons. D'une part, parce que donner ce pouvoir à l’État c'est rendre fortement improbable sa suppression ultérieure (au contraire, c'est mettre en place les racines de la tyrannie d'un étatisme total). D'autre part, il suffit qu'une seule personne ait réussi à transmettre sa propriété à ses descendants de manière pacifique pour que ces descendants innocents soient victimes d'un acte injuste, et cela n'est pas acceptable.
Par conséquent, ce qui est juste c'est que les individus répartissent volontairement la propriété de manière égalitaire. Pour ce faire, on peut imaginer une entreprise proposant à chaque individu sur Terre de signer un contrat de cession de biens soumis à la condition que chaque individu du globe le signe aussi. Avec une campagne médiatique d'importance et un fort mouvement social en sa faveur, une telle démarche pourrait amener un jour l'ensemble de l'humanité à s'engager pour rétablir la justice.