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Clostridium difficile (Cd) a été décrit pour la première fois en 1935 par Hall et O’Toole et sa responsabilité dans les colites pseudo-membraneuses a été démontrée en 1978.1 L’intérêt qu’il suscite est croissant au vu de son rôle dans les diarrhées infectieuses nosocomiales et l’émergence de clones virulents (ribotype 027). La population gériatrique est la plus touchée par cette infection en raison de sa vulnérabilité avec une morbi-mortalité considérable. Les recommandations thérapeutiques mettent le métronidazole et la vancomycine en première ligne mais de nouveaux traitements prometteurs sont en cours d’évaluation.
Un patient de 80 ans est hospitalisé suite à un accident vasculaire cérébral. L’évolution est marquée par l’apparition d’un état fébrile d’origine indéterminée. En raison de fausses routes à répétition, une antibiothérapie par co-amoxicilline est introduite. Par ailleurs, une alimentation entérale est débutée. Le patient développe des diarrhées abondantes sans douleur abdominale ni état fébrile. Le débit de l’alimentation entérale est ralenti, mais les diarrhées persistent. Une colite à Cd est suspectée et on se pose la question de la meilleure prise en charge.
Cd est un bacille Gram positif anaérobe, sporulé et producteur de toxines. Les spores sont sécrétées dans les selles d’un individu infecté (mais aussi dans une moindre mesure via un patient asymptomatique)2 et se transmettent par voie féco-orale. Elles sont très résistantes et peuvent survivre longtemps dans l’environnement.
La pathogenèse peut être divisée en deux étapes :
1. une perturbation de la flore digestive souvent liée à une antibiothérapie qui va permettre au Cd de coloniser le tube digestif, et ce jusqu’à trois mois après l’arrêt des antibiotiques.
2. La production de toxines A et B qui sont dotées de propriétés entéro et cytotoxiques. Celles-ci détruisent les jonctions serrées des entérocytes aboutissant à leur nécrose.3,4 6 à 10% des souches possèdent une autre toxine dite binaire qui augmente les effets des deux premières et serait associée à des formes sévères.3
Des facteurs liés à l’hôte jouent également un rôle dans la pathogenèse car les patients porteurs de faibles taux d’anticorps sériques antitoxines A sont plus à risque de développer une infection.3
On retrouve des souches de Cd non toxinogènes dans la flore normale des nouveau-nés et chez 2% de la population saine. Cette proportion s’élève à 20% des personnes hospitalisées et 50% des patients en long séjour.2 La colite à Cd (cCd) est l’infection nosocomiale la plus fréquente avec plus de 25 000 cas par an en Angleterre. Elle est en constante augmentation avec une incidence qui a quintuplé en dix ans au Québec, avec une augmentation des cas sévères (de 7 à 18%) et des décès (de 4,7 à 13,8%),5 en lien avec l’apparition de clones hypervirulents.6 Cette infection, qui était principalement intrahospitalière, commence à se répandre dans les milieux communautaires, en particulier en long séjour (EMS).7 Sa dispersion facile s’explique par la résistance des spores dans l’environnement (jusqu’à 40 jours), la promiscuité et la fréquence du manuportage. Néanmoins, la typisation moléculaire a mis en évidence que la transmission était souvent imprévisible ou pouvait impliquer des porteurs sains non identifiés.8
Les principaux facteurs de risque de la cCd sont l’âge supérieur à 65 ans, la prescription d’une antibiothérapie et les antécédents d’hospitalisation (tableau 1).9,10 La classe, le nombre et la durée de l’antibiothérapie sont importants mais une simple antibioprophylaxie peut aussi amener à une cCd.
On parle de récidive lorsque les symptômes de la première cCd ont totalement disparu et que de nouveaux symptômes apparaissent jusqu’à un mois après le traitement.1 Le risque de récidive s’élève à 10-25% en raison de la persistance de spores dans les diverticules intestinaux ou d’une infection par une nouvelle souche.11 De plus, l’utilisation d’inhibiteurs de la pompe à protons empêche la destruction des spores par le suc gastrique et augmente le risque de récidive (tableau 2).12
Les symptômes liés à l’infection par Cd sont variés. Les diarrhées aqueuses sont les plus fréquentes, associées ou pas à des douleurs abdominales, une leucocytose et un état subfébrile. La colite pseudomembraneuse avec mise en évidence de pseudomembranes à l’endoscopie (plaques jaunes, friables au niveau du côlon) est plus grave. Le mégacôlon toxique (1-5% des cas) est considéré comme une urgence chirurgicale en raison d’un taux de mortalité très élevé (32 à 50%).11 Il se manifeste par une distension colique majeure, associée à des diarrhées ou à un iléus, pouvant se compliquer d’un choc septique et d’une perforation colique. D’autres formes plus rares sont également décrites, comme des bactériémies, des abcès ou des arthrites réactionnelles. Le risque de développer une colite inflammatoire ou un côlon irritable après avoir eu une cCd augmente en raison de l’altération de la flore microbienne et de l’immunité innée.13
Les récidives de cCd sont fréquentes et surviennent généralement dans les deux mois suivant la guérison (20% après un premier épisode et 60% après une première récidive) (tableau 2).
La cCd, dont le diagnostic est microbiologique, devrait être suspectée chez tout adulte présentant des diarrhées persistantes, associées à une prise d’antibiotiques (active ou récente). Actuellement, le gold standard reste la coproculture, qui met en évidence l’effet cytopathogène du Cd sur des cultures cellulaires. Néanmoins, en raison du délai des résultats, le diagnostic repose sur l’identification de toxines ou d’une souche toxinogène de Cd dans les selles. Il est plus fréquent d’utiliser la PCR à la recherche des toxines A et B dans les selles avec une réponse rapide et de bonnes sensibilité et spécificité.14,15 L’examen endoscopique permet également de poser le diagnostic de colite pseudomembraneuse mais est rarement utilisé en première intention car peu sensible et invasif.
L’objectif est d’éradiquer le Cd et ses toxines, restaurer la flore intestinale et stimuler l’immunité spécifique anti-Cd si nécessaire. La réhydratation, la rééquilibration hydro-électrolytique et au mieux l’arrêt du traitement antibiotique, voire son remplacement par un antibiotique moins sélectif, sont les premières mesures à prendre. Il est recommandé d’initier un traitement en attendant la confirmation par les examens complémentaires et d’éviter l’utilisation de lopéramide et d’opiacés qui augmentent le risque de complications comme le mégacôlon.11 Le traitement initial de la cCd est une antibiothérapie orale pendant dix à quatorze jours par métronidazole ou vancomycine. La résistance in vitro à ces deux antibiotiques reste actuellement exceptionnelle en Suisse. Une efficacité identique a été démontrée pour les deux molécules mais on privilégie le métronidazole en première intention (faible coût et moindres risques d’apparition d’entérocoques résistant aux glycopeptides). Néanmoins, certaines études ont démontré que le risque de récidive était diminué lors de l’utilisation de vancomycine, offrant un taux de réussites supérieur dans les formes sévères.16,17
Il existe un score qui permet de coter la gravité de la colite16 et d’orienter la prescription thérapeutique (tableau 3, figure 1). Une colectomie subtotale peut être nécessaire en cas d’aggravation malgré un traitement médical bien conduit. Seule l’amélioration des signes cliniques rend compte de l’efficacité du traitement avec résolution des diarrhées dans les 3-4 jours. La coproculture de contrôle pour vérifier la disparition de Cd est inutile.
De nombreux autres antibiotiques ont été testés avec un succès variable ou sont à l’essai (nitazoxanide, rifaximine). La fidaxomicine a prouvé son efficacité dans différentes études et vient d’être approuvée aux Etats-Unis et en Europe pour le traitement de la cCd récidivante selon le schéma suivant : 200 mg 2 ×/jour pendant dix jours.17 Néanmoins, elle n’est pas encore disponible en Suisse (autorisation prévue au printemps 2014 selon le fabricant).
Il existe plusieurs approches non antibiotiques : des souches de Saccharomyces boulardii visent à éviter la survie des spores dans la flore intestinale mais les études manquent chez les patients immunodéprimés et très âgés. La transplantation fécale, qui consiste en l’instillation de matières fécales par voie naso-duodénale après un court traitement par vancomycine, afin de restaurer la flore fécale, a montré une efficacité supérieure à la vancomycine seule dans une étude randomisée récente.18 Néanmoins, des études supplémentaires, en particulier chez les patients fragiles, sont nécessaires et la fécalothérapie n’est pas réalisée de routine en Suisse. L’immunothérapie et les anticorps monoclonaux sont en cours d’étude.
En ce qui concerne les récidives, il n’existe actuellement aucun consensus. Lors de la réapparition de symptômes digestifs après un épisode de cCd, il est recommandé de rechercher à nouveau le Cd dans les selles. Lors de la première récidive, il est recommandé de traiter comme un premier épisode. A la deuxième récidive, on essaiera un traitement par vancomycine à doses régressives afin d’atteindre les spores «cachées» dans les diverticules intestinaux (figure 2).19 La place des autres moyens thérapeutiques est à l’étude. La fidaxomicine pourrait être une bonne alternative car elle serait associée à un moindre risque de récidive que la vancomycine dans une étude randomisée.20
Les premières mesures sont directement liées au bon usage des antibiotiques. Il est recommandé de ne pas prescrire des antibiotiques inutilement ou trop longtemps, et de favoriser une antibiothérapie moins sujette à sélectionner le Cd (aminoglycosides, sulfonamides, macrolides, vancomycine ou tétracyclines).21 Les mesures d’hygiène sont capitales pour prévenir la transmission du germe : nettoyage de l’environnement à l’eau de Javel, isolement géographique du patient jusqu’à 48-72 heures après la fin des symptômes. De plus, l’utilisation de gants, blouse et matériel à usage unique et le lavage des mains à l’eau et au savon sont également obligatoires. Il est également déconseillé d’utiliser des thermomètres intrarectaux. Enfin, il faut informer les patients et éduquer le personnel.
Soixante-neuf pour cent des personnes de plus de 65 ans sont colonisées par des souches de Cd non toxinogènes.2 Tout comme pour les sujets jeunes, le nombre d’infections chez la personne âgée est en constante augmentation.22 Les personnes de plus de 65 ans ont plus de risque de développer une cCd (risque deux fois plus élevé dès 65 ans et six fois plus élevé dès 80 ans), avec une forme souvent plus sévère, un risque de récidive plus élevé2,20 et une mortalité multipliée par quatre (93% des personnes décédées ont plus de 65 ans). Leur sensibilité accrue s’explique par leurs nombreux passages en milieu hospitalier (moyen et long séjours) ainsi que leurs nombreuses expositions aux antibiotiques. Les autres facteurs de risque sont décrits dans le tableau 1.22 Le diagnostic est souvent difficile car la présentation clinique peut être plus frustre : fièvre absente, état confusionnel, chute, baisse de l’état général ou anorexie.
Il n’existe aucune recommandation thérapeutique spécifique pour les personnes âgées, néanmoins certains auteurs préconisent l’utilisation en première intention de la vancomycine dès l’âge de 80 ans en cas de critères de sévérité, tels que l’hyperleucocytose supérieure à 15 000, voire 20 000/mm3.5,16,23,24 Par ailleurs, la prévention de la maladie passe également par un meilleur usage des antibiotiques et une hygiène irréprochable.
La cCd est une infection fréquente et potentiellement sévère, à l’origine de nombreuses épidémies nosocomiales, notamment dans la population gériatrique. Il faut y penser constamment devant une diarrhée survenant sous antibiotiques. La confirmation microbiologique est aisée à obtenir par PCR. Le métronidazole et la vancomycine sont utilisés en première intention mais il n’y a pas de consensus en cas de récidives multiples. Néanmoins, de nombreux traitements sont en cours d’évaluation. La prévention reste primordiale avec l’utilisation judicieuse des antibiotiques et l’éducation à l’hygiène.
> La colite à Clostridium difficile est potentiellement mortelle, surtout chez les sujets âgés, raison pour laquelle elle doit être recherchée et traitée rapidement
> Une seule dose d’antibiotique peut conduire à une colite à Clostridium difficile
> Un patient avec de multiples récidives de colites à Clostridium difficile doit être traité de manière différente, comparé à un premier épisode