Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07065.jsonl.gz/540

Dans tout ce qu'il dit et fait, notre monde moderne reste essentiellement limité à l'idée d'un espace, homogène et étendu, qui se répande jusqu'à des distances inouïes dans l'univers. Ces distances sont si impressionnantes, que, dans le cas de la naissance d'une nouvelle étoile éclatante, cela peut durer des années avant que sa lumière nous atteigne. Evidemment, cette notion d'espace pour un univers gigantesque, dans lequel notre monde est une petite sphère minuscule, est à la base de notre compréhension moderne dans différentes disciplines. Cette notion, qui d'ailleurs est d'origine assez récente, c'est-à-dire des temps des découvertes et des instruments modernes, est devenue tellement "naturelle" qu'il nous est difficile de penser qu'il n'en a pas toujours été ainsi.
Mais, cet oubli collectif se présente d'une facon très problématique lorsque nous traduisons des textes qui nous sont parvenus de l'antiquité. Le même problème se pose dans l'ethnologie lorsqu'on s'entretient avec des gens qui, aux frontières du monde moderne, ne disposent pas encore de notre connaissance moderne de l'espace. C'est-à-dire que nous traduisons des textes ou des questionnaires comme si ces sociétés traditionnelles avaient les mêmes perceptions de l'espace que nous dans nos sociétés modernes et industrialisées. Si de telles traductions devaient nous servir à la manière de l'art pour l'art, on n'opposerait aucune d'objection. Mais dans différentes disciplines, elles forment la base de certaines théories qui influencent fondamentalement notre existence sociale; par exemple dans la religion lorsqu'on parle de création, ou dans la philosophie quand on discute la métaphysique. La même remarque peut s'exprimer dans l'art quand on parle de l'esthétique, de ce qui est beau, ou en architecture si on parle du design de maisons, de la planification de l'habitat rural ou urbain. Dans tous ces thèmes l'espace est une catégorie fondamentale. Il existe une différence énorme si on traduit des mythes antiques et de l'histoire de la création en les reliant à la notion moderne de l'univers, ou si on les considère en rapport aux conditions de l'habitat pré- et prothistorique. De même, une différence énorme apparaît si on discute la métaphysique dans un contexte d'idéalisme philosophique dans les dimensions cosmiques ou si on découvre la structure de la 'méta'-physique dans le culte de villages neo-lithiques. C'est aussi une différence considérable qui demeure si on mesure des oeuvres d'art avec une esthétique cosmo-platonique ou qu'on essaye de comprendre les principes de la beauté sur la base de traditions objectives dans un sens anthropologique. Le pire se découvre dans l'architecture: l'homme d'aujourd'hui est forcé de vivre dans un concept d'espace mal construit.
C'est le livre 'Homme et espace' de O. F. Bollnow qui nous procure la base de telles vues nouvelles en mettant en contraste la notion physico-mathématique de l'espace avec celle de l'anthropologie. Si on utilise cette nouvelle notion anthropologique de l'espace d'une manière générale dans les sciences humaines, c'est-à-dire d'une façon ethno-(pré-)historique, la plupart de ce qui s'est accumulé à travers des centaines d'années dans les sciences humaines devrait être ré-interpreté d'une manière moderne.
Une chose apparaît alors importante dans le sens méthodologique et scientifique, ceci: si, selon la vue de Bollnow, l'espace dans le sens primaire n'est plus interprété comme un vide homogène et sans fin, mais doit être considéré d'une façon humaine et écologique, c'est-à-dire comme une implantation dans ce que nous appelons l'espace, dans le sens de la physique, alors l'espace dans ce sens devient conséquemment aussi pluralistique et relié d'une manière qualitative à l'expérience humaine et au comportement de l'homme. Ce qui veut dire aussi que ses structures peuvent être étudiées d'une façon inductive. Les termes métaphysiques viennent sur terre, se mêlent concrètement et objectivement avec la tradition humaine de la culture. Evidemment, ce qu'écrit Bollnow implique non seulement une révolution individuelle mais aussi scientifique. Dans le sens que Thomas Kuhn Bollnow introduit un nouveau paradigme, qui ne touchera pourtant pas seulement l'une ou l'autre branche d'une ou d'autres des disciplines humaines, mais plutôt, c'est un nouveau paradigme qui touchera notre arbre moderne de cognition dans ses racines et le révolutionnera.
L'espace est l'une des catégories primaires de la culture humaine à la base de toute discussion architecturale, que ce soit dans le domaine du design architectural pratique ou dans la recherche architecturale. En 1971, dans son article 'L'espace existentiel et l'architecture', Christian Norberg-Schulz proposa son concept d'espace existentiel qui, d'une part, était basé sur les études de Jean Piaget sur le concept de l'enfant vis-à-vis de l'espace (à savoir les aspects ontogénétiques de la conception de l'espace), et qui fut également stimulé dans ses aspects socio-culturels par maintes études antérieures (sur le problème philogénétique de la conception de l'espace), mais principalement et essentiellement par l'historien des religions Mircea Eliade, par l' historien de l'art Dagobert Frey, et par le philosophe phénoménologue Otto Friedrich Bollnow.
La position existentielle de Norberg-Schulz vis-à-vis du concept euclidien de l'espace n'eut pas une influence réelle sur le design architectural; ceci principalement pour deux raisons: premièrement, il soumit plutôt arbitrairement les documents à son propre concept d'espace architectural et, deuxièmement, la discussion fut embrouillée dans les fils de la rhétorique du post-modernisme.
Dans ce contexte le livre de Bollnow 'Mensch und Raum' (L'Homme et l'espace; 1963) est extrêmement important. Sa recherche peut être considérée comme la première 'anthropologie d'espace', ontologiquement fondée et interculturellement comparative. Clairement, il considère comme secondaires les concepts d'espace métaphysique ou cosmologique étendu, et celui d'espace se développant autour de l'habitat humain comme essentiel et primaire. Bollnow place l'homme, et son besoin de mouvement et de repos, au centre de son concept d'espace. Le concept géométrique homogène est ici rejeté. L'espace en relation à l'homme et à son comportement devient non homogène et est exprimé dans un foisonnement de situations hétérogènes reliées fondamentalement au bâti. "La signification anthropologique de la maison doit être redécouverte" (:137). Il est évident que cette perspective a une conséquence considérable pour la recherche architecturale.
Etonnamment, Bollnow est relativement peu connu de la recherche architecturale. A la différence des travaux de Heidegger concernant le bâti et l'espace qui sont globalement connus et intensément discutés, Bollnow reste rarement cité. Ses recherches systématiques n'ont pas reçu l'importance qu'elles méritent. Il arrive même que des recherches et des publications traitant pratiquement les mêmes thèmes ne le mentionnent pas, bien que son influence soit évidente. Souvent, ses contributions révolutionnaires à la discussion de l'espace sont simplement négligées. Pire encore, son texte n'a, hélas, pas encore été traduit en anglais ou en français.
Afin de clarifier cette situation et pour soutenir une diffusion plus large de ses contributions fondamentales, son travail est résumé ici. <2> Le lecteur devrait se faire ainsi une idée de ses approches principales et de ses résultats géniaux et marquants. La discussion suit essentiellement la structure du livre de Bollnow.
Bollnow justifie le choix de son ontologie et de sa philosophie de l'espace en se basant sur les discours philosophiques de son temps. Bergson, Simmel, Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty et Minkowsky auraient tous débatu au sujet de la temporalité de l'existence humaine en tant que phénomène philosophique central et fondamental. Les dispositions spatiales de l'existence humaine sont restées à l'arrière-plan. Quelques-unes des études faites dans les années trente portaient sur l'espace expérimenté dans le cadre de la psychopathologie et de la psychologie. D'un point de vue philosophique également, Bollnow place ses études dans un cadre plus large, en relation avec Heidegger, Graf, Dürckheim, Minkowsky, Straus, Binswanger, Lassen, Beutendyk, Bachelard et, d'une façon différente, avec Cassirer et sa philosophie des formes symboliques.
Sur le plan de la méthodologie, Bollnow est résolument dans le cadre de la phénoménologie. Norberg-Schulz considère ce livre comme spéculatif et non-scientifique. Manifestement, il ne comprend pas que la phénoménologie ne construit pas ses théories au moyen de la systématique ou de calculs logiques, mais cultive plutôt un regard clair dans un sens philosophique. Comme l'exprime le terme 'phénoménologie', cette science se consacre à la description de phénomènes, convaincue qu'au moyen de réflexions bien fondées, l'objet étudié va révéler son essence pure. Et, effectivement, Bollnow, en décrivant l'espace en relation étroite avec le comportement humain et les conditions d'environnement, semble avoir saisi la structure essentielle de l'espace.Il reste évident que cela peut aussi avoir une valeur dans un sens anthropologique.
En opposition totale avec le concept stérile de Norberg-Schulz, la perspective de Bollnow est profondément humaniste, car il place l'homme et son environnement au centre de tous ses écrits; il arrive ainsi à démontrer une richesse foisonnante de nouvelles découvertes qui font paraître le concept de l'espace utilisé par les architectes comme un outil bien pauvre. En effet, il est tentant de s'imaginer combien l'architecture serait aujourd'hui différente si, à la place du post-modernisme, le concept de Bollnow avait été posé à la base du raisonnement architectural dans les trente dernières années.
Sa méthode est également reflétée dans le contenu du livre qui présente un riche catalogue d'approches et de thèmes. Mais cette complexité ne devrait pas être source de confusion. Bien au contraire, la méthode phénoménologique définit son objet à travers le plus grand nombre de perspectives et, la méthode de Bollnow correspond en fait à la complexité objective de l'espace.
Evidemment, Bollnow a été inspiré par la structure de la langue allemande. Contrairement aux traditions plus rationnalistes des langues romanes, en particulier du français, la langue allemande n'a pas perdu beaucoup de ses racines primitives. Ainsi, cette langue a conservé beaucoup de termes relatifs aux conditions d'origine de l'espace, des mots impliquant des significations très différentes de leurs équivalents romans (p. ex. 'Platz', place, en opposition à 'Ort', 'Stelle', 'Heim' etc.). En conséquence, d'importantes parties des traités de Bollnow sont basées sur l'histoire des mots, du langage et de la pensée tels qu'ils sont exprimés dans la littérature. En ce sens, Bollnow montre clairement que l'étymologie pourrait devenir une source importante de la recherche sur les concepts d'espace humain et sur l'architecture. <3>
Par ailleurs, Bollnow traite de manière étendue les discussions philosophiques de son temps, pour autant qu'elles soient en relation avec son sujet. Dans un contexte plus large, il utilise aussi l'histoire culturelle, principalement européenne, et l'ethnologie. L'histoire structurale de la religion de Mircea Eliade joue un rôle considérable, mais Bollnow reste sceptique quant à son interprétation métaphysique, qui se différencie nettement de l'approche humaniste qui lui est propre.
Le livre est divisé en cinq chapitres principaux qui ont pour titre 'l'articulation élémentaire de l'espace', 'le vaste monde', 'la maison et le sentiment de sécurité', 'aspects de l'espace' et 'la spatialité de la vie humaine'. En essayant de préserver la structure de base du livre de Bollnow, nous voulons donner une brève vue d'ensemble des points les plus importants de sa pensée, pour autant qu'il soit possible de le faire dans un livre de plus de 300 pages.
voir 2ème partie