Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07281.jsonl.gz/77

02/10/2013
Il me semble que cette question est extrêmement pertinente aujourd'hui.
J'aimerais pouvoir dire que le socialisme non marxiste pourrait tout aussi bien faire l'affaire, mais ce n'est pas possible. Le socialisme non marxiste existe certes, Castoriadis en est la preuve, mais il n'est pas représenté par un courant suffisamment développé (qu'on me dise si je fais erreur) pour représenter une véritable alternative.
Qui plus est, c'est justement parce qu'ils ont abandonner le marxisme que les partis social-démocrates ont fini par abandonné le socialisme tout court pour embrasser le social-libéralisme et le micro-réformisme minimaliste...
Alors on me dira qu'il y a certes l'anarchisme (le socialisme et le communisme libertaire), mais malheureusement ces courants sont pour le moment assez mal organisés (pas d'organisation politique sur Genève par exemple), et en sus de cela traversés par des tendances quelque peu sectaires ou coupés de la lutte des classes (pas de présence dans les syndicats, ni de formation de syndicats révolutionnaires, obsession autour de questions auxiliaires).
Et puis, il faut savoir saisir le sens de l'histoire.
La quasi-totalité de la jeunesse militante contemporaine radicalisée s'est tournée vers le marxisme, non vers une autre forme de socialisme. Aujourd'hui, c'est Marx et Engels que l'on lit et que l'on redécouvre. Et ce retour aux sources est sûrement nécessaire pour reconstruire les fondements théoriques, culturelles, et in fine politiques, de nos mouvements.
Nous n'avons pas forcément besoin d'être marxistes. Mais nous avons besoin du marxisme. Et d'un marxisme critique qui plus est.
« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » disait l'autre.
05/08/2013
Je crois qu'une des causes qui explique la faiblesse actuelle du socialisme en Europe se trouve dans une certaine interprétation (économiciste) contemporaine du marxisme qui affirme que le socialisme est la solution au capitalisme. Cette affirmation est juste, et c'est là tout le problème...
Cette affirmation est juste, mais elle n'en reste pas moins une réduction problématique du socialisme. Je dis problématique, car du moment où l'on réduit le socialisme à une solution aux crises (ou autres défaillances) du capitalisme, et à ses inégalités créatrices de pauvreté (ce que j'ai fait quand j'ai cherché à mes débuts sur ce blog à trouver une solution à la crise de 2007-2008), on établit une réduction du socialisme à une simple solution à la paupérisation qu'implique le capitalisme.
Le problème que je vois dans cette réduction, c'est qu'elle tue le caractère universel du socialisme. Et si le socialisme n'est pas universel, alors il n'est pas valable dans toutes les situations, mais uniquement comme remède au capitalisme paupérisant (selon l'analyse marxiste précédemment abordée).
Pourtant, il est possible que le capitalisme, grâce (par exemple) au développement scientifique et technologique, puisse accroître (jusqu'aux limites écologiques de la planète évidemment) le niveau de vie de la population, c'est une hypothèse qu'il faut peser (certes avec la crise actuelle du capitalisme en Europe elle semble farfelue, mais c'est justement pourquoi il faut d'autant plus la peser), et dans ce cas il est essentiel de savoir pourquoi nous pouvons malgré tout toujours affirmer : nous souhaitons encore et toujours le socialisme.
Pourquoi en effet ?
Car le capitalisme aura beau nous abreuver d'or et d'argent, de victuailles à foison, le socialisme n'est pas désirable en tant qu'outil technique permettant d'améliorer le niveau de vie, mais parce qu'il est le modèle de société permettant de réaliser la liberté ! (Et là il va falloir que j'écrive sur cette équivalence socialisme = liberté, car je ne l'ai pas encore assez développé.)
A noter que je ne nie ici nullement l'excellence d'une analyse socialiste (ou d'une analyse réalisée par l'économie marxiste) portant sur les bases matérielles de la société, capable d'appréhender sa composition sociale en termes de classe, et apte à comprendre l'antagonisme capital-travail dans le capitalisme et à en tirer les implications qui s'imposent, mais cette analyse ne doit pas se muer en une réduction du socialisme en une simple solution aux crises du capitalisme, ou à un capitalisme paupérisant (et c'est une erreur de lier ce type d'analyse socialiste à cette interprétation du marxisme dont je parlais plus haut).
Enfin, le capitalisme est inégalitaire, inéquitable, c'est un fait. Et cette simple constatation (et évidemment les implications qui en découlent) peut certes suffire à proposer un modèle alternatif. Toutefois, c'est formuler le problème par son mauvais bout (l'égalité n'étant en effet selon moi qu'un moyen pour atteindre la liberté).
Ce qui compte c'est que le socialisme réalise la liberté.
28/01/2013
« Qu'est ce qu'une société autonome ?
J'avais d'abord donné au concept d'autonomie, étendu à la société, le sens de « gestion collective ».
Je suis maintenant amené à lui donner un contenu plus radical, qui n'est plus simplement la gestion collective (l'autogestion) mais l'auto-institution permanente et explicite de la société ; c'est à dire un état où la collectivité sait que ses institutions sont sa propre création et est devenue capable de les regarder comme telles, de les reprendre et de les transformer.
Si on accepte cette idée, elle définit une unité du projet révolutionnaire. »
Cornelius Castoriadis, après avoir critiqué dans sa jeunesse (années 40) le stalinisme (pour son totalitarisme), puis démontré les faiblesses du trotkysme (incapable de dépasser le projet d'une économie étatisée bureaucratique et centralement planifiée), finit par abandonner le marxisme (fin des années 60).
Sa critique du marxisme s'articule autour de plusieurs axes, dont deux prépondérants : Marx n'a pas tenu compte du progrès technologique, ni de la lutte des classes dans sa théorie de la valeur.
En résumé, selon Castoriadis, il est impossible de calculer la valeur de la force de travail car celle-ci dépend de la lutte des classes (le rendement du travail dépend entres autres de la résistance du travail à son exploitation).
Cette critique a beau affaiblir la théorie de la valeur (en la rendant non quantifiable), elle ne la vide pas de son contenu conceptuel selon moi : la théorie de la valeur permet en effet toujours d'exprimer clairement le phénomène de l'exploitation capitaliste.
Mais cette critique explique les erreurs de prédiction de Marx en ce qui concerne la paupérisation croissante qu'il prévoyait.
Une deuxième critique de Castoriadis consiste à remettre en question la loi de la composition organique du capital, et une autre à attaquer la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. Sur ces deux points, on notera que les marxistes ont contre-attaqué par la suite (cf. Notamment « Ca-pi-tal » de Ben Fine et Alfredo Saad-Filho).
Enfin, Marx aurait oublié le progrès technologique dans sa théorie de la valeur.
Mais bref, comme dirait Popper, l'économie marxiste est falsifiée selon Castoriadis.
Toutefois, il est très important, et même essentiel, de noter que si Castoriadis renonce au marxisme, il ne renonce nullement au projet socialiste ou au projet révolutionnaire :
« Ce que nous appelons le projet révolutionnaire a été engendré dans et par les luttes des ouvriers, et cela avant Marx (entre 1790 et 1840 en Angleterre et en France). Toutes les idées pertinentes sont formées et formulées pendant cette période : le fait de l'exploitation et de ses conditions, le projet d'une transformation radicale de la société, celui d'un gouvernement par les producteurs et pour les producteurs, la suppression du salariat. »
Le marxisme n'est pas le début du projet socialiste. Le projet socialiste voit le jour en réaction au capitalisme, et il est son possible (et souhaitable) dépassement. Et surtout, le projet socialiste voit le jour de manière spontanée.
Libérer le socialisme du carcan marxiste (ou marxien) est un point nécessaire, à mon sens, à une pensée libre et indépendante, apte à penser et repenser le monde en fonction de son évolution constante.
Ainsi le socialisme peut-il se refonder sur ses fondamentaux : le projet d'autonomie qui agrège en lui-même liberté positive et négative, et implique l'égalité, la solidarité, et la justice, ainsi qu'une forme de démocratie radicale à développer.
« Aujourd'hui, les individus sont conformes au système et le système aux individus. Pour que la société change, il faut un changement radical dans les intérêts et les attitudes des êtres humains. La passion pour les objets de consommation doit être remplacée par la passion pour les affaires communes. »
PS : J'ajoute quelques lignes pour rappeler que je considère quand même que le marxisme offre de bons outils analytiques et de bonnes lunnettes pour comprendre et agir sur le monde. Toutefois, j'affirme que le socialisme se suffit à lui-même. Et c'est pourquoi je me considère comme socialiste, mais non marxiste, bien que j'emploie régulièrement des concepts développés par Marx.
18/08/2012
A l'attention des marxologues : il s'agit ici de l'entame d'une réflexion, sans prétention d'aucune sorte d'exhaustivité.
***
Le marxisme est la grande philosophie politique (englobant tous les champs de l'activité humaine) qui a marqué ces deux derniers siècles.
Bien entendu, sa puissance continue de rayonner jusqu'à notre époque contemporaine, alors que les errements du capitalisme ont boosté les ventes du Capital, et que la gauche européenne cherche à se réinventer.
A travers ces quelques lignes, je souhaite simplement revenir sur quelques éléments de l'analyse marxiste (ou néo-marxiste), afin de tenter de les actualiser à ma façon.
A noter que je ne prétends nullement être marxiste (il est d'ailleurs très clair que je suis bien trop étatiste et modéré pour être qualifié comme tel), même si j'adhère à bon nombre de concepts marxistes.
***
Tout d'abord, que reste-il de nos jours de l'analyse en termes de classes sociales ?
La société west-européenne est-elle encore composée de classes ?
Selon moi, on peut affirmer que les classes sociales existent toujours bel et bien, mais qu'elles existent surtout objectivement, et bien moins subjectivement.
Ainsi, si la division du travail est un fait avéré (la classe en soi), son développement à notre époque a pris des proportions si immenses (ultra-spécialisation de chaque corps disciplinaire) que l'affaiblissement de la culture de classe (la classe pour soi) a réduit passablement la conscience de classe.
Cet argument économique est de plus renforcé par un argument culturel avec la montée de l'individualisme dans nos sociétés européennes.
Les membres d'une classe sociale ne sont donc plus forcément conscient de leur appartenance, même si l'existence de la classe est une réalité sociale et économique, sans qu'on puisse découper avec facilité et nominalement des classes clairement homogènes.
On notera que la presse et les sciences sociales (sauf les adeptes de l'individualisme méthodologiques) utilisent volontiers le concept de classe sociale.
C'est en réfléchissant à la lutte des classes qu'on comprend l'évolution de l'opposition entre classes sociales.
Ainsi, les classes les plus précaires aujourd'hui en Europe de l'ouest vivent très majoritairement dans une pauvreté relative, et rarement dans une pauvreté absolue.
De même, la frange de la classe moyenne supérieure vit certainement aussi bien que la grande bourgeoisie de l'époque de Marx.
Quant à la classe des plus aisés, on trouve dans ses membres une couche supérieure d'ultra-riches qui possèdent des fortunes si immenses qu'elles équivalent à l'addition de plusieurs populations entières de pays pauvres (les 3 personnes les plus riches au monde ont un revenu annuel équivalent à celui des 150 millions les plus pauvres).
L'inégalité du mode de production capitaliste est donc bien moins ressentie dans les pays européens, puisque la lutte des classes a pris un caractère mondialisé et que ce sont les plus pauvres qui sont les premiers à être exploités pour que les pauvres des pays où vivent les plus riches puissent vivre dans de meilleures conditions (bien évidemment ceci n'est pas du tout une fatalité, mais une conséquence logique de l'organisation capitaliste du travail).
Néanmoins, dans les faits, il y a bel et bien une classe dominante qui possède la majeure partie des capitaux (puisque 0,2% de la population mondiale possède 50% de l'ensemble des capitaux côtés en bourse), ce qui correspond à une terrifiante accumulation du capital dans quelques mains.
L'illusion est donc de croire que parce qu'il y a une foultitude de petits, moyens, et minuscules actionnaires, cela signifierait que nous sommes tous devenus des capitalistes, alors que dans les faits, le capital est majoritairement dans les mains des (grands) capitalistes qui se rient de cette illusion de propriété, travestie sous la forme de micro-dividendes.
Du moment qu'on a établi (par une simple constatation statistique) l'existence de la classe dominante, il coule de source qu'il y a par conséquent un certain nombre de classes dominées.
Mais comment démontrer le phénomène de domination des classes dominantes sur les classes dominées, autrement qu'en constatant l'accumulation du capital que ce mode de production et d'organisation induit ?
Premièrement, en observant que l'existence même du salariat est fondée sur un rapport de domination.
Le travailleur n'est jamais libre de choisir son travail, et ses condition de travail, mais il est contraint au travail par la nécessité de vivre (l’État providence assure certes généralement potentiellement de manière à peu près adéquate la survie physique, mais pas la survie psychologique qui comprend des dépenses liées à l'acceptation sociale et culturelle) à se vendre. La liberté contractuelle du travailleur est donc une liberté formelle, et non réelle.
Deuxièmement, le travailleur est dominé (et même aliéné) par l'expropriation de la valeur de sa force (manuelle ou intellectuelle) par le manager et le capitaliste (ou le patron/l'entrepreneur lorsqu'il s'agit d'une petite entreprise).
La rente managériale/patronale correspond au prélèvement effectué sur le dos du travailleur par le manager/patron.
Ce phénomène est encore plus clair avec la rente actionnariale (le prix de l'oisiveté), qui correspond très clairement à un prélèvement de la valeur du travail du travailleur.
Troisièmement, la domination des classes dominantes s'effectuent par le biais de la théorie du reflet de l'économique sur le politique : ainsi les rapports de force de la superstructure (lutte idéologique, politique) sont le reflet des rapports de force de l’infrastructure (la lutte économique).
Plus simplement, le pouvoir des classes dominantes se fait sentir à travers les organes défendant leurs intérêts (les partis de droite notamment), ces derniers disposant en effet des capitaux économiques, sociaux, culturels, et symboliques, des classes qu'ils défendent.
Cette domination des classes dominantes sur la superstructure correspond à la théorie gramscienne de l'hégémonie idéologique, que Marx traduit par son concept d'aliénation idéologique des masses.
Voilà en ce qui concerne les bases théoriques du processus de domination des classes dominées par les classes dominantes.
Un autre élément intéressant que l'on peut actualiser du marxisme, réside dans la concentration du capital.
Marx pensait que la concentration du capital était le résultat inéluctable du jeu de la concurrence entre capitalistes (les plus gros mangeant les plus petits, et la réduction des coûts de production par des économies d'échelle étant avantageuse).
Et aujourd'hui, on peut constater qu'effectivement les multinationales représente un stade très élevé et très prononcé de concentration du capital.
Cette concentration est même si importante que certaines multinationales gèrent des fortunes et des populations (salariées) plus importantes que plusieurs pays.
Enfin, un dernier point que j'aimerais abordé dans la présente note, consiste en la théorie du matérialisme historique selon laquelle l'antagonisme de classe, moteur de l'Histoire, devait amener logiquement l'avènement du socialisme, puis du communisme, stade suprême de l'évolution humaine.
Marx s'est-il trompé ?
Après tout, les classes dominantes, craignant leur renversement par une révolution socialiste, ont fini par lâcher du lest et ont permis la construction de l’État providence.
En réalité, l’État providence a eu une fonction importante pour les classes dominantes : mettre fin aux crises de suproduction.
Ainsi, en redistribuant quelque peu les richesses aux classes dominées alors en sous consommation, les classes dominantes s'assuraient des débouchés nombreux parmi les masses (c'est l'avènement de la société de consommation).
Mais à la longue, l’État providence a commencé à coûter fort cher, et les classes dominantes n'avaient pas très envie de payer davantage pour l'entretenir, et c'est pourquoi elles ont préféré que les Etats s'endettent, tout en essayant de diminuer la taille de l’État social (c'est l'invention du néo-libéralisme).
De nos jours, cette dette a explosé en crise de la dette, et les classes dominantes ont décidé de reprendre la main en formant des gouvernements d'union nationale (des pantins technocrates) ayant comme seul mot d'ordre : austérité.
Avec l'austérité, l’État providence commence à diminuer, et avec sa diminution croît la paupérisation.
Cette paupérisation recrée les anciennes consciences de classe, et de ces anciennes consciences de classe renaissent les esprits révolutionnaires.
Et les esprits révolutionnaires se remettent à penser à la prophétie de Marx.
Et la révolution socialiste reprend forme.
« Un spectre hante le monde. C'est le spectre du monde dans lequel nous voulons vivre, le spectre d'une société possible à laquelle nous voulons participer. »
Luis Sepulveda
« L'être humain n'est jamais libre lorsque son porte-monnaie est vide. »
Lech Walesa
« Surmonter la pauvreté n'est pas un acte de charité, c'est un acte de justice. »
Nelson Mandela