Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06856.jsonl.gz/757

Les jours paressent déjà dans cette moiteur qui vient du sud. On dirait l’été. C’est l’été: en météo il débute le 1er juin. Pourtant juin n’est pas toujours si chaud, ni ensoleillé. En fin d’après-midi la terre remercie le ciel, laissant monter ses multiples odeurs dans une brise thermique agréable.
Vers vingt heures les merles annoncent le retour au nid pour la nuit, à coups de chants tonitruants qui résonnent dans la cathédrale du ciel.
Je me demande comment les oiseaux voient le monde. Voir globalement et physiquement. Comment apprécient-ils l’espace en vol? Comment se représentent-ils les ordres de grandeurs des autres animaux et leur dangerosité, afin de préserver une distance de sécurité?
Il doivent avoir des critères pour apprécier la dangerosité. Un chien qui court et aboie les fait fuir, mais pas un écureuil. Ils savent que l’écureuil ne les menace pas. Comment le savent-ils? Une mémoire? Quelle mémoire: apprise de leurs parents à chaque génération, ou plus lointaine?
Ils évoluent. Par exemple certains moineaux ont pris de l’audace et viennent manger sur les tables aux terrasses de certains restaurants. Ils ont compris que les clients ne sont pas des menaces. Pour comprendre cela ils doivent disposer d’une faculté d’évaluation, donc de comparaison avec d’autres menaces, et de discrimination dans les situations de danger.
La littérature s’intéresse aux oiseaux selon trois modes. Le premier mode est scientifique et porte sur la biologie, l’étude des comportements et celle des relations à l’environnement. Gaston Bachelard, philosophe des sciences, écrivait: « L’oiseau construirait-il son nid s’il n’avait son instinct de confiance au monde? »
En feuilletant le net je découvre que les oiseaux ont une vision en quadrichromie. Ils voient plus de nuances de couleurs que nous, dont la vision est trichromique. Leur vue est très précise dans un champ de vision large.
Le deuxième mode est une description littéraire; je pense aux Conquérants de José-Maria de Heredia: « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal ». Ici les oiseaux n’ont pas de personnalité particulière sinon celles de leur espèces dont le nid contient les traces de leurs bombances sanglantes. Ils installent dans le texte une image de tension. Leur invocation contextualise de manière poétique, métaphorique, l’ambiance dans laquelle l’auteur nous fait pénétrer: celle de chercheurs d’or, « ivres d’un rêve héroïque et brutal ».
Le troisième mode est symbolique, poétique ou anthropocentrique. Les contes et les fables sont peuplés d’oiseaux parfois mythiques, comme le phoenix qui meurt dans le feu et renaît de ses cendres. On leur fait même jouer des rôles quasiment humains en projetant sur eux des comportements propres à notre espèce. « Le corbeau n’est pas prêteur » écrivait Jean de La Fontaine.
Mais comment les corneilles vivent-elles leur couple? En fidélité. Enfin presque. J’ai vu sur l’herbe d’un parc deux corneilles qui se préparaient à l’accouplement. Le comportement de l’une montre le mâle: ailes gonflées, crinière hérissée, pas décidés. Après les préliminaires il monte sur la femelle.
Mais il n’est pas seul. Un autre mâle rejoint le couple et l’observe de très près. Quand le premier mâle, pas gêné d’être observé, descend du dos de la femelle, l’autre mâle y va et la couvre à son tour. Ils ne semble y avoir ni pudeur ni jalousie.
Avec La conférence des oiseaux le poète soufi Farid Al-Din Attar publie un recueil de poèmes dans lesquels les oiseaux tiennent débat sur la vie et les grandes questions philosophiques qui conduisent à l’illumination.
« C’est l’histoire d’une bande de trente mille oiseaux pèlerins partant sous la conduite d’une huppe fasciée à la recherche du Simurgh, leur roi. Le texte relate les hésitations, incertitudes des oiseaux. À l’instar d’autres récits orientaux, le récit est émaillé de contes, d’anecdotes, de paroles de saints et de fous qui les accompagnent. Un à un, ils abandonnent le voyage, chacun offrant une excuse, incapable de supporter le voyage.
Chaque oiseau symbolise un comportement ou une faute. La tête de file est la huppe, le rossignol symbolise l’amant. Le perroquet est à la recherche de la fontaine de l’immortalité, et non pas de Dieu. Le paon symbolise les « âmes perdues » qui ont fait alliance avec Satan. Les oiseaux doivent traverser sept vallées pour trouver Simurgh. Ce sont les étapes par lesquelles les soufis peuvent atteindre la vraie nature de Dieu. » (Wiki)
Dans Jonathan Livingstone le Goéland, métaphore à succès post New-Age, l’auteur Richard Bach transpose la société humaine sur celle des oiseaux. Il y est question d’un individu qui se soustrait aux pressions limitantes de la communauté et prend son essor seul en transgressant des règles. Le mythe d’Icare et les mythes de libération modernes résumés et transposés chez les oiseaux!
Les oiseaux dans l’art? Je mentionne encore la recherche du compositeur-ornithologue Olivier Maessien. Son maître Paul Dukas, auteur de l’Apprenti-sorcier, recommandait à ses élèves l’écoute des oiseaux. Selon Canalacademie « l’oiseau incarne la liberté totale dans la pulsation métrique, la sûreté absolue dans l’improvisation. » Olivier Maessien a enregistré des chants d’oiseaux, ces premiers musiciens du monde comme il les qualifiait. Puis il les a transcrits à sa manière pour instruments classiques.
Bon. Je ne sais toujours pas comment les oiseaux nous voient: ont-il une forme de culture sociale qui leur permet de catégoriser, et si oui comment nous catégorisent-ils?