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Organisatrice : Isabelle Lucas
Participants : Catherine Coquery-Vidrovitch / Mathieu Humbert / Steve Page / Susann Baller / Sandra Bott
Modération : Sébastien Guex
En ayant pour objectif d’« élaborer les lignes directrices d’une première conceptualisation de la notion d’impérialisme suisse », ce panel était ambitieux. Dans son introduction, SEBASTIEN GUEX a rappelé avec à propos que l’impérialisme suisse restait un sujet largement tabou dans l’historiographie, malgré la publication de plusieurs recherches entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1980.[1] Il est significatif de noter que l’ouvrage de référence théorique en la matière reste une étude de Richard Behrendt publiée au début des années 1930.[2]
La première communication du panel a proposé un panorama de l’impérialisme français. CATHERINE COQUERY-VIDROVITCH y a présenté la France comme une puissance coloniale relativement tardive, qui a pris son essor dans le dernier quart du XIXe siècle, dans un contexte de concurrence entre les puissances européennes. Malgré l’existence d’un puissant lobby colonial français, une politique économique protectionniste a nui à la rentabilité des territoires coloniaux. L’apport des colonies – et particulièrement de l’Afrique subsaharienne – à l’économie française a par conséquent été faible.[3] Cela n’empêche pas l’Etat français de glorifier l’Empire, comme lors de l’Exposition coloniale internationale organisée à Paris en 1931. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’idéologie coloniale est portée tant par le gouvernement de Vichy que par la France libre. Au sortir de la guerre, cette unanimité sur la question coloniale débouche sur la création de l’Union française. Contrairement à la classe dirigeante britannique, les élites françaises n’ont pas saisi le tournant de la décolonisation, consécutif à la guerre. La profonde rupture entre la métropole et les territoires colonisés apparaît de façon brutale avec les guerres d’Indochine et d’Algérie, à la suite desquelles la France octroie l’indépendance à la plupart de ses colonies africaines.
Les trois contributions suivantes étaient consacrées à l’expansion économique suisse en Afrique de l’Ouest, de l’époque coloniale à la période qui a suivi l’indépendance. MATHIEU HUMBERT a présenté les premiers résultats d’une étude de l’Union Trading Company (UTC), société suisse active dans le commerce des produits tropicaux, qui s’est spécialisée dans le négoce du cacao de la Côte de l’Or (territoire qui devient le Ghana en 1957, lors de son indépendance). L’UTC, sous le nom de Basler Handelsgesellschaft, y est présente depuis le milieu du XIXe siècle. Mais c’est surtout à partir du début du XXe siècle qu’elle voit ses profits augmenter de façon considérable grâce au cacao. La Côte de l’Or devient alors le plus grand producteur mondial d’« or brun », lequel avait du reste été introduit dans la région par des missionnaires bâlois en 1860. Cette expansion commerciale suisse s’est parfois heurtée à l’impérialisme britannique, comme le démontre la séquestration des avoirs de l’UTC par les autorités coloniales britanniques durant les années 1920.
De son côté, STEVE PAGE s’est attaché à analyser l’implantation de Nestlé au Nigéria dans les années 1960 et 1970. Malgré son instabilité politique, ce pays, riche en ressources pétrolières et très peuplé, paraissait prometteur aux yeux de l’Office suisse de l’expansion commerciale. Après l’indépendance de 1960, les investissements suisses au Nigéria croissent. Nestlé s’y implante du reste en 1961. La filiale nigériane de l’entreprise réalise au cours des deux décennies suivantes des profits considérables, notamment grâce à la réussite commerciale de son cube Maggi. À la suite des décrets de « nigérianisation » de l’économie de 1972 et 1976, Nestlé se voit obligée de céder une partie de son capital. Cependant, dans l’ensemble, la firme parvient à s’adapter à l’évolution du contexte politique nigérian, pas toujours favorable, en s’appuyant notamment sur des relais locaux (les « Nestlé-Men »).
La contribution de SUSANN BALLER s’intéresse pour sa part à la présence suisse en Afrique occidentale française (AOF). L’intérêt que la Confédération porte à cette région se traduit par l’ouverture d’un consulat à Dakar en 1928. Le nombre de Suisses en AOF augmente alors : il passe de 120 en 1926 à 340 en 1934, nombre qui doublera dans les années 1940. La présence suisse est consolidée par la création du « Cercle helvétique » à Dakar, symbole du succès de l’implantation suisse dans la région. Toutefois, cette réussite doit être nuancée. La plupart des ressortissants helvétiques sont en effet employés dans des sociétés commerciales françaises ou britanniques et leur poids économique demeure faible. Si les Suisses bénéficient du système colonial[4], il paraît en revanche infondé, sur la base des sources de l’administration coloniale française, de qualifier la présence suisse d’impérialiste.
Ces trois études révèlent des aspects contrastés des activités économiques suisses en Afrique. On a regretté l’absence, pour cause de maladie, de SANDRA BOTT. Sa contribution aurait sans doute permis de dresser un tableau général de l’expansion économique suisse en Afrique subsaharienne.
Par ailleurs, durant le débat, la question de la définition de l’impérialisme suisse a été posée, sans qu’aucune réponse satisfaisante n’ait été apportée. Alors que la mise en évidence de surprofits générés par les activités des entreprises suisses en Afrique a été convaincante, la collaboration des milieux d’affaires suisses avec les entités politiques aurait pu être approfondie. Dans plusieurs cas, par exemple en AOF, l’existence d’une structure de domination impérialiste reste à démontrer. Ce panel a permis d’éclairer quelques aspects, notamment sur la base de l’étude de cas, et a contribué à identifier des problèmes qui restent à résoudre. S’il est vrai que la conceptualisation de l’impérialisme suisse reste à faire, la pertinence de cette thématique n’est plus à démontrer.
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1 Ce sursaut historiographique s’est notamment opéré dans le cadre du débat provoqué par le livre de Jean Ziegler, Une Suisse au-dessus de tout soupçon, Paris, Seuil, 1976.
2 Richard Behrendt, Die Schweiz und der Imperialismus. Die Volkswirtschaft des hochkapitalistischen Kleinstaates im Zeitalter des politischen und ökonomischen Nationalismus, Zurich, Leipzig [etc.], Rascher, 1932.
3 Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français : histoire d'un divorce, Paris, Albin Michel, 1984.
4 Marc Perrenoud, « Guerres, indépendances, neutralité et opportunités : quelques jalons historiques pour l'analyse des relations économiques de la Suisse avec l'Afrique (des années 1920 aux années 1960) », in Sandra Bott, Thomas David et al. (éd.), Suisse - Afrique (18e-20e siècles) : de la traite des Noirs à la fin du régime de l'apartheid = Schweiz - Afrika (18.-20. Jahrhundert) : vom Sklavenhandel zum Ende des Apartheid-Regimes, Münster, LIT, 2005, pp. 85-104.
Catherine Coquery-Vidrovitch: Enjeux politiques de la colonisation française dans l’Afrique subsaharienne
Mathieu Humbert: Le négoce suisse de cacao en Afrique occidentale dans l’entre-deux-guerres : le cas de l’U.T.C.
Steve Page: Les investisseurs suisses et le « Géant de l’Afrique » au lendemain de l’Indépendance
Susann Baller: L’Afrique occidentale française et la Suisse: voyages et migrations en marge de l’impérialisme suisse
Sandra Bott: L’expansion économique suisse en Afrique subsaharienne dans le contexte du processus de décolonisation et de la Guerre froide : les matières premières au centre des convoitises