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Matteo Campagnolo
C’est ainsi que Constantin le Grand voulut passer à la postérité. A l’église des Douze Apôtres, qu’il avait fait construire lors de la fondation de Constantinople, il y avait douze sarcophages vides, représentant les tombeaux des Apôtres, et le sien au milieu des douze. Selon Eusèbe, évêque de Césarée et son proche conseiller,
L’empereur consacra tous ces édifices pour conserver éternellement la mémoire des Apôtres du Sauveur dans le monde. Mais il poursuivait aussi un autre but qui, s’il passa inobservé au début, devint ensuite manifeste à tous. […] il fit ériger dans ce même lieu douze sarcophages […] en honneur et mémoire des apôtres, et au centre il fit placer son propre tombeau, de chaque côté duquel étaient placés, six et six, ceux des apôtres. (Vie de Constantin IV 60)
Vers la fin de sa vie, il avait aussi fait ériger une colonne de porphyre sur le forum (fig. 1) surmontée d’une statue de lui coiffé de la couronne solaire. Que cela ne fut pas un malentendu est montré par une monnaie représentant Constantin en train de guider le char du soleil vers le ciel1. Une main vient à sa rencontre : c’est la main de Dieu qui l’accueille, toujours selon la biographie hagiographique de l’évêque de Césarée (fig. 2)2.
Fig. 1
Fig. 2
Constantin fut, de l’aveu général, une des personnalités marquantes de l’histoire humaine, à l’instar d’Alexandre le Grand, Jules César, Napoléon et quelques autres. Il fut celui qui réforma l’empire romain après Auguste ; il fit si bien, qu’après lui l’Empire eut une durée de plus de mille ans, sans s’écarter jamais des fondements que Constantin lui avait donnés. Il fut celui qui hérita d’un empire où les chrétiens étaient une minorité persécutée, numériquement peu importante, et qui confia à ses fils un empire largement christianisé : non seulement les chrétiens n’y avaient plus rien à craindre, mais toutes les volontés contraires n’auraient pu rétablir le paganisme – comme le prouve le règne de son neveu Julien, dit l’Apostat (361-363) – ni enrayer la marche vers une christianisation totale et exclusive. Il fut donc un homme du destin.
En tant que saint de l’Église, Constantin est représenté le plus souvent avec sa mère Hélène dans l’acte de présenter aux fidèles, ses sujets, la croix du Christ (fig. 3). A l’âge de près de quatre-vingts ans, en pèlerinage en Terre Sainte, Hélène accomplit le miracle de retrouver sur le Golgotha la croix du Christ. C’est alors que Constantin fit édifier le martyrium et l’église de la Résurrection.
Fig. 3
A l’école, on apprenait que Constantin fut l’empereur qui fit cesser le martyre des chrétiens et qu’à la veille de la bataille au pont Milvius, en 312, contre l’usurpateur Maxence, persécuteur des chrétiens, le Christ lui apparut en songe pour lui donner le chrisme, en l’assurant que Ἐν τούτῳ νίκα , « en ce signe tu seras vainqueur », s’il le plaçait sur l’étendard à la tête des troupes et s’il le faisait reproduire sur les boucliers de ses soldats. A la suite de cette victoire miraculeuse, Constantin avait abjuré ses anciennes croyances et il s’était converti. Ce récit trop simpliste est celui d’un chroniqueur qui écrivit environ trois générations après la mort de Constantin3. Il convenait à un empire désormais christianisé et il avait l’avantage de la netteté et de la concision.
Toutefois, si la curiosité nous prend d’aller voir ce que Constantin lui-même fit et dit au cours de sa vie en relation avec la religion, on se rend compte qu’en trente ans de règne son évolution fut lente et complexe. On connaît des lois et des discours de lui, alors que les monnaies qu’il fit frapper sont porteuses de messages qu’il faut mettre en relation aussi avec la foi religieuse du prince. Depuis ses origines, en effet, la monnaie romaine faisait une part importante au divin, comme le message le plus apte à susciter la ferveur unanime des citoyens et des sujets de l’Empire pour l’État.
Alors, que voit-on sur la monnaie de Constantin ? Ou plutôt, que ne voit-on pas ?
Comme il paraît normal, jusqu’à la bataille au pont Milvius, c’est en particulier Mars, le dieu romain de la guerre et le père de Romulus, le fondateur de Rome, qui occupe le plus souvent le revers des monnaies. Constantin était jeune et soucieux de se présenter comme un commandant victorieux. Après la proclamation de l’édit de Milan, en 313, autorisant le culte chrétien, on pouvait s’attendre à voir paraître sur la monnaie le chrisme. Or, rien de tout cela. Pendant six ans encore, sur le revers de la monnaie, on a régulièrement représenté le Soleil, sous forme d’un jeune homme nu, portant une couronne radiée, avec la légende SOLI INVICTO COMITI (« au Soleil invincible, compagnon [de l’Empereur] »). Or, on sait que le nerf de l’armée romaine, à l’époque, était composé d’adorateurs du Soleil, dieu qui avait été particulièrement vénéré par certains empereurs guerriers de la fin du IIIe siècle, d’un desquels Constantin prétendait descendre. En 318, il dut se passer quelque chose, car le jeune homme Sol disparut presque totalement des monnaies alors que Constantin s’attribua personnellement l’épithète d’invictus. Ainsi, sur un solidus d’or de 321, on voit le Soleil lui attribuer la couronne du vainqueur (fig. 4) alors que sur un médaillon de 324-325, le Soleil s’efface derrière Constantin. Pourtant, le 3 juillet 321, Constantin avait promulgué une loi qui imposait de chômer le jour du Soleil. Ce jour est resté Sonntag en allemand, Sunday en anglais. Et, comme nous l’avons vu, à la fin de sa vie, Constantin se présentait lui-même comme le soleil à ses sujets.
Fig. 4
Dès lors, comment concilier la tradition chrétienne avec ce que nous apprennent les documents authentiques qui datent du règne même de cet empereur et qui émanent de lui ?
Sans entrer dans une démonstration longue et compliquée, on verra que ce qui semble une contradiction insoluble avait été résolu par Constantin et son entourage chrétien avec un sens politique aigu, qui permit d’éviter tout contraste avec l’armée, et qui, deux générations plus tard, permit à l’empereur Théodose, dit le Grand, de promulguer le christianisme comme religion désormais unique de l’Empire.
Eusèbe put écrire, tout de suite après la mort de Constantin, en 337, que la loi sur le jour du Soleil était destinée à honorer le jour du Seigneur (Κυριακή, dies dominica, dimanche). On sait que depuis longtemps les chrétiens interprétaient ainsi le jour du Soleil, qui, dans la semaine, suivait le sabbat4, et qui, selon les Évangiles, était le jour de la Résurrection. Mais il y avait plus. Des théologiens autant juifs que chrétiens avaient insisté sur le fait qu’en réalité le Soleil n’était pas le soleil visible, ni une divinité qui s’y cachait, mais le Messie lui-même, dont le prophète avait dit qu’il était le « soleil de justice ». En particulier, l’école théologique d’Alexandrie, dont était issu Eusèbe, le proche conseiller de Constantin en affaire religieuses, expliquait ainsi le passage de Malachie depuis le début de l’ère chrétienne. Tout porte à croire que cette façon de voir était partagée par l’empereur lui-même.
Rappelons, pour commencer, que dans l’Hymne Acathiste, composé probablement par Romanos le Mélode du temps de Justinien le Grand, au milieu du VIe siècle, le Christ est désigné à plusieurs reprises comme le « Soleil intelligible », c’est à-dire soleil spirituel, par opposition au soleil sensible, le soleil astronomique. La Vierge est saluée par les fidèles ainsi : « Χαῖρε ὄχημα Ἡλίου τοῦ νοητοῦ. » Et plus loin : « … τὸ γὰρ ἄυλον ἅπτουσα φῶς, ὁδηγεῖ πρὸς γνῶσιν θεϊκὴν ἅπαντας, αὐγῇ τὸν νοῦν φωτίζουσα. » Ce qui signifie : « Salut, toi qui transportes le Soleil spirituel. » ; «… celle qui allume la lumière immatérielle nous conduit tous à la connaissance de Dieu, en éclairant l’esprit de la lumière de l’aube. » A travers le Soleil de justice – τῆς δικαιοσύνης Ἥλιε νοητέ, du grand poète grec contemporain Odysseas Elytis – le soleil était désormais devenu pleinement une image pour nommer le Christ.
En s’adressant aux évêques qu’il avait réunis dans une grande agape, Constantin avait dit : « Vous êtes les évêques des gens du dedans de l’Église, mais comptez que moi, j’ai été désigné par Dieu comme évêque de ceux de l’extérieur. » Qu’entendait-il par cette phrase devenue célèbre, qui a suscité tant d’interprétations différentes, souvent très éloignées les unes des autres ? Un autre discours, qu’il tint aux évêques peu avant le synode de Nicée5 et qu’Eusèbe a estimé bon de joindre à sa Vie de Constantin, laisse inférer, selon nous, ce qu’il voulait dire : « Vous vous occupez du salut de l’âme des chrétiens, mais moi, je dois m’occuper de celui de tous les autres citoyens de l’Empire. » Dans ce même discours, Constantin explique que Platon, le philosophe, avait vu juste en appelant celui qui est Dieu, le Père, le dieu « au-dessus de toutes les essences », le Bien même, dont émane le soleil intelligible, le créateur de l’univers. Le soleil visible, qui fait vivre la nature, n’est que le reflet sensible de ce Soleil spirituel – le Logos, d’après le philosophe juif Philon d’Alexandrie (Ier siècle). En procédant ainsi, Constantin faisait des adeptes de la « bonne » philosophie païenne des chrétiens, qui étaient tout simplement inconscients de l’être6 !
Puisque Constantin lui-même s’est montré dans son discours un adepte de l’émanatisme néo-platonicien, on peut ajouter, sans craindre de forcer l’interprétation, qu’il entendait que l’empereur, à son tour, est un soleil qui fait régner la justice parmi ses sujets en tant que médiateur entre la justice divine et la justice humaine, ce que son neveu Julien aurait plus tard écrit expressément. Cela l’autorisait à s’approprier l’image du soleil qui assure la prospérité des hommes et qui voit tout sur son parcours. Constantin n’est-il pas, du haut de sa colonne de 50 m, celui qui voit tout jusqu’aux frontières de l’Empire, celui qui fait briller les beaux jours sur ses sujets ? Comme le dit Eusèbe de l’empereur défunt, « Où que l’on regarde, d’Orient en Occident, sur toute la Terre, on voit partout ce bienheureux souverain ; il voit ses fils qui, comme des jeunes flambeaux, propagent ses rayons sur toute la terre. » (Vie de Constantin I 1,3). Ainsi que sa dernière volonté – que nous évoquions au début – l’indique clairement, Constantin considère que l’empereur est lui aussi un médiateur : entre Christ et les hommes. C’est la vision théologico-politique sur laquelle se fonde l’idéologie impériale tout au long de l’histoire byzantine (fig. 5).
Littéralement ἰσαπόστολος, l’égal des apôtres, Constantin seul savait, et peut-être ses deux conseillers avec lui, Lactance et Eusèbe, ce qu’il avait vraiment fait pour le triomphe du christianisme pendant son règne plus que trentenaire, le plus long depuis celui d’Auguste !
Fig. 5
Fig. 5
Illustrations
Fig. 1 Représentation de la colonne de Constantin, Tabula Peutingeriana (carte de l’Empire romain au IVe siècle), détail
© domaine public
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Constantinople_on_medieval_copy_of_Tabula_Peutingeriana_02.jpg
Fig. 2
Constantin Ier le Grand divinisé, aes 4, Cyzique, 337 – avril 340
Avers : DV CONSTANTI–NVS PT AVGG. Buste voilé à droite
Revers : Quadrige en course à droite, main de Dieu tendue
Bronze, 1,98 g, 15,6 mm
© Musée d’art et d’histoire, Genève, inv. CdN 13325, Photo : Matteo Campagnolo
Fig. 3
Porte d’iconostase, Nord de la Grèce, XVIIIe siècle. L’iconographie remonte au moins au Xe siècle.
© Ville de Genève, Musée d’art et d’histoire, inv. 1984-93. Photo : Otto Held
Fig. 4
Constantin Ier le Grand, solidus, Sirmium, 321
Avers : CONSTANTI-NVS P F AVG; Buste de Constantin lauré, drapé et cuirassé.
Revers : SOLI INVICTO COMITI; Sol, portant la couronne radiée et la chlamyde, couronnant Constantin tenant la lance dans la main droite et le globe dans la gauche
Or, 4,32 g
© British Museum. Photo : OCRE
Fig. 5
Justinien II, solidus, 692-695
Avers : Buste du Christ
Revers : L’empereur vêtu du loros, tenant la croix
Or, 4,5 g, 18,7 mm
© Ville de Genève, Musée d’art et d’histoire, inv. CdN 2000-37. Photo : Flora Bevilacqua
1 Tertullien, de spectaculis IX 2 ; Isidore de Séville, Origines XVIII 36,1. Les traductions sont de l’auteur.
2 Eusèbe, Vita Constantini IV 73
3 Tyrannius Rufin, Historia ecclesiastica IX 9,2
4 voir, un pour tous, Tertullien, ad nationes I 13 (écrit en 197)
5 Il est intitulé dans les manuscrits Λόγος τῷ τῶν Ἁγίων συλλόγῳ, ce qui est généralement traduit « Discours à l’assemblée des saints » et expliqué comme signifiant « Discours adressé à une assemblée des fidèles » ou « aux chrétiens en général ». Or, nous pensons que τῶν Ἁγίων désigne les évêques, selon un usage toujours en vigueur aujourd’hui dans le grec d’Église.
6 Naturaliter christianus, comme aurait dit au siècle suivant saint Augustin, de civitate Dei VIII 5-10