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Critique
par Françoise Delorme
Publié le 01/02/2016
L'Enfant du bonheur réunit soixante-douze proses, toutes écrites par Robert Walser pour le Berliner Tageblatt de 1907 à 1908 pour quatre d'entre elles et de 1925 à 1933 pour les autres, c'est-à-dire jusqu'à son entrée, contre sa volonté, à l'hôpital de Herisau, où il sera dès l'abord catalogué comme schizophrène. Découvrir ces textes courts, dans un livre qui les rassemble alors qu'ils ont été écrits sous forme de feuilletons pour être lus dans le cours d'une éphémère actualité, fait encore plus apparaître leur puissance littéraire, leur foncière inactualité, leur poésie.
Comme si l'on voyageait de concert avec l'écrivain, on se laisse guider au gré de phrases toujours faussement simples, souvent longues. Elles développent des contes au fur et à mesure de la lecture, grâce à un «dénuement somptueux du décor», des contes nés de rêveries ponctuées de considérations morales apparemment déconcertantes, grâce à ce style digressif qui lui est si particulier. Une émotion tout en retenue peu à peu se propage et prend corps dans des proses par ailleurs très réflexives:
[...] tout en examinant son entourage, il s'abandonna au foisonnement de ses pensées. Celles-ci semblaient tantôt être ses serviteurs, tantôt ses maîtres. Tantôt, elles le rendaient libre, tantôt, elles le subjuguaient, l'asservissaient. Elle étaient à la fois caressantes et blessantes.
Entres larmes et rire, sourires aussi, les textes, souvent sous la forme épistolaire qui implique affectivement le lecteur, s'organisent autour de quelques péripéties à la fois ordinaires et surprenantes. Ils sont tous écrits en je («moi qui ai une veine et un nerf pour tout»), un je labile et proliférant en de multiples avatars, alors personnages imaginaires faits de personnes réelles entrevues et de métamorphoses imprévisibles, hautement signifiants. Il est très difficile de les distinguer tant ils naissent soudainement les uns des autres; et, pourtant, chacun reste résolument singulier dans son dialogue avec les autres, lui aussi inattendu. Ces nombreux personnages semblent à la fois des marionnettes inventées par l'auteur et des facettes de Robert Walser lui-même, manipulées par elles. Par cet artifice exceptionnel, il pose sur sa propre existence, sur le monde et sur l'art de son temps, un œil d'observateur minutieux, acéré même et irréprochable. Il développe une réflexion attentive et perspicace sur les relations que les êtres humains entretiennent entre eux et avec le monde, sur les rapports de pouvoir qui les ligotent (réflexion qui dérange utilement même si certaines propositions peuvent soulever des réserves), sur les concepts qu'ils construisent. Dans «Dissertation sur la liberté», par exemple, il souligne l'irréalité de cette notion en même temps que sa belle évidence écartelée entre d'intenables contradictions jusqu'à cette conclusion ironique, à la fois délicate et douloureuse:
[...]une idée s'exprime par ma bouche que seul pouvait parvenir à formuler un fin connaisseur de la liberté, un gourmet capable de déceler et d'apprécier toutes les non-libertés qui se cachent à l'intérieur de la liberté.
Il crée sans cesse une «gracieuse succession rapide de significations» (qualité qu'il attribue au cinéma), une vitesse qui lui semble propre à doter les images d'une «vie incroyable», débordante. Mais il la court-circuite aussitôt par des arrêts sur image: «comme dans un conte, tout s'immobilise». Et il attend de ces suspens qu'ils donnent à voir «quelque chose de banal et en même temps d'incompréhensible», puisque, pour lui, «l'or du quotidien est l'alpha et l'oméga» et que la plus grande réceptivité à ce qui arrive «joue naturellement le rôle principal». La virtuosité joyeuse avec laquelle Robert Walser joue des diverses modulations temporelles qu'il entrelace et délace est celle d'un musicien, mais aussi celle d'un chorégraphe. La traductrice, Marion Graf, réussit avec élégance le tour de force d'entraîner le lecteur francophone dans cette virevoltante danse des mots, toujours réinventés, inventés parfois et tout neufs, prêts à découvrir une vérité littéraire, modeste et grandiose à la fois, qu'ils offrent à nos yeux surpris, éblouis:
Gaminer, à tout bien prendre, veut simplement dire que l'on se sent, en tant qu'individu, dans un charmant porte-à-faux avec la société. On a l'impression d'être perpétuellement imparfait [...] Pour le dire tout à trac, du fond du cœur, gaminer représente une manière de se réveiller, ou de s'amener soi-même à rayonner.
Le grand rayonnement de l'œuvre de Walser, quelle qu'en soit la forme, romans, poèmes ou feuilletons de facture apparemment plus légère, n'est pas près de s'amoindrir. Chaque publication, chaque nouvelle traduction raniment sa vivacité poétique; elle s'oppose avec feu à «la lumière matérielle qui ne nous préserve pas d'un avenir de chair à canon».
Notabene
Marion Graf publie également un Minizoé intitulé Robert Walser lecteur de petits romans sentimentaux. En plus de trois inédits délicieux et subtils de Robert Walser que Marion Graf a traduits et dans lesquels il décline un point de vue complexe sur la littérature autant sous l’angle de la lecture que de l’écriture, elle livre une analyse claire et documentée du rapport de Robert Walser avec la littérature populaire qu’elle conclut par la genèse du recyclage inventif «au mépris de la chronologie et de la hiérarchie» de l’un d’entre eux: «L’enfant adoptif». Autre nom, peut-être, de l’enfant du bonheur, léger et sans attaches sinon celles de vouloir créer une œuvre littéraire à partir de n’importe quel «matériau», puisque même trivial, «il peut devenir un petit bijou»?