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"D'après un vrai mensonge". C'est l'incipit de "The Farewell" ("L'Adieu"), film américain signé de la réalisatrice sino-américaine Lulu Wang qui s'inspire de sa propre histoire pour raconter, de son double point de vue, le choc des cultures. Le film a eu quelque difficulté à trouver du financement aux Etats-Unis car il est essentiellement parlé en chinois et qu'il ne comprend pas de personnage blanc important. Certains, notamment Bong Joon-ho, le réalisateur de "Parasite", a regretté que le film soit sélectionné aux Golden Globe dans la catégorie du meilleur film étranger et non pas du meilleur film.
Comédienne polymorphe
Cela n'a pas empêché la rappeuse Awkwafina, de mère coréenne et de père sino-américain, de rafler le trophée de la meilleure actrice, le premier attribué à une actrice asiatique. Consécration amplement méritée tant son personnage, contraint, massif, est éloigné de l'image qu'elle donne dans ses clips.
>> A écouter et regarder:
Billi, qui a quitté la Chine à six ans pour les Etats-Unis, apprend que sa grand-mère paternelle, à laquelle elle est très attachée, est atteinte d'un cancer et qu'elle n'a plus que quelques semaines à vivre. La famille décide alors d'improviser le mariage d'un des petits-fils pour se réunir autour d'elle, mais en lui cachant la vérité, au nom de ce précepte chinois: "Qui a un cancer, meurt" .
Ce mensonge pèse sur Billi pour qui la vérité est toujours bonne à dire. Cette situation inconfortable la contraint non seulement à mentir, mais à cacher ses émotions, à trafiquer les examens médicaux de sa grand-mère et à se priver d'adieu digne de ce nom.
Lulu Wang met en relief les différences de culture, principalement l'individualisme américain contre l'esprit de groupe chinois, sur des thèmes universels: la mort, la maladie, la famille, l'héritage, et pose cette question à laquelle le film ne répond pas: vaut-il mieux mentir à un malade pour qu'il vive sans l'angoisse de la mort imminente ou dire la vérité afin qu'il puisse être maître de son destin jusqu'à la fin?
Sentiment d'étrangeté
Lulu Wang exprime également le sentiment de beaucoup d’émigrés de n’être chez eux, ni dans leur pays d’adoption, ni dans leur pays d’origine. Ce sentiment d’étrangeté, nous l'éprouvons aussi comme spectateurs quand on s'aperçoit qu'on ne sait pas faire la différence entre une Japonaise et une Chinoise; quand on s'interroge sur ce que mange cette famille – et elle mange beaucoup et souvent! – quand on se rend compte que la Chine de 2020, avec ses tours, son réseau routier et ses barres d’immeubles, n'est plus du tout telle qu'on se l'imaginait ou quand les conversations à table ressemblent à une tour de Babel - coup de chapeau aux traducteurs et sous-titreurs. On est tous l'étranger de quelqu'un.
Awkwafina et Zhao Shuzhen dans "The Farewell". [DCM]
Un film choral
Dans ce chaos des langues et des cultures, on n'est pourtant jamais perdu. D'abord parce que le fil rouge reste Billi, ensuite parce que Lulu Wang sait faire exister en 1h40 chacun des personnages de cette famille nombreuse sans leur offrir de partition soliste. Un vrai film de groupe, à l'image de la séquence des noces où, dans un même plan, notre regard passe du gros plan du petit-fils en larmes à celui de la grand-mère plaisantant avec ses vieux copains de l'armée - on se souvient alors de la Chine de Mao - pour s'arrêter sur un couple qui danse avant de s'apercevoir que la chanteuse de karaoké tout au fond a aussi son importance.
A mi-chemin, la mélancolie
"The Farewell" ne donne raison ni à la raison occidentale, ni à l'esprit asiatique. De même, il se refuse autant au mélodrame - qui permet aux sentiments de s'exprimer jusqu'à l'épuisement - qu'à la stricte comédie qui nous autoriserait à rire de tous les quiproquos qu'engendre le mensonge initial. "The Farewell" reste en deça des deux genres, dans une pudeur mélancolique qui, à défaut de nous émouvoir vraiment, nous invite à ne pas juger.
Marie-Claude Martin