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Le transhumanisme, idéologie en grande partie science-fictionnelle, a pourtant suscité un important intérêt de la part des philosophes.
Présentation
Le transhumanisme désigne un courant de pensée qui comporte des variantes. Pour l’essentiel, il affirme la possibilité, par les sciences et les techniques, d’augmenter les capacités physiques et cognitives de l’être humain, de vaincre la maladie, la vieillesse et la mort, de créer des robots pensants… On retrouve ces thématiques dans des films hollywoodiens de science-fiction tels qu’Elysium (2013), Her (2013), Ex Machina (2014), Transcendance (2014), Ghost in the Shell (adaptation cinématographique du manga en 2017), etc.
Parmi les diverses variantes du transhumanisme, certaines insistent surtout sur l’«augmentation» de l’être humain afin d’en faire en quelque sorte un «superman» ou une «superwoman». D’autres sont davantage centrées sur la fusion entre l’humain et la machine, à travers l’idée de «cyborg». Tout un courant est également obnubilé par la question des «IA fortes», selon laquelle l’intelligence artificielle (IA) pourrait devenir une intelligence générale susceptible de dépasser l’intelligence humaine. Cette idée est souvent mise en avant sous le terme de «singularité».
Le transhumanisme mêle des thématiques de science-fiction et les progrès actuels de l’IA. Ce courant de pensée, qui peut sembler relever plus de l’imaginaire que de la réalité, suscite néanmoins l’intérêt d’industriels de la Silicon Valley, comme les fondateurs de Google, ou encore du chef d’entreprise Elon Musk, par exemple. Des travaux de recherche consacrés au transhumanisme soulignent ses liens avec une idéologie politique et économique, le libertarianisme, qui met en avant la liberté individuelle et une forme de libéralisme économique exacerbé.
Transhumanisme et philosophie
L’étonnant, avec le transhumanisme, c’est également le nombre d’ouvrages qu’il a suscités chez des philosophes reconnus comme Francis Fukuyama, Michael Sandel ou Jürgen Habermas. On pourrait également citer Gilbert Hottois, Jean-Michel Besnier ou encore Luc Ferry. La plupart – excepté notamment Ferry – se montrent plutôt inquiets des idées prônées par le transhumanisme et des potentielles conséquences sociales et morales de ces développements technologiques.
L’un des ouvrages les plus cités à ce sujet est L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral? de Jürgen Habermas (2001). Habermas s’inquiète en particulier d’un possible recours aux modifications génétiques pour permettre aux parents de choisir les traits physiques et psychiques de leurs futurs enfants. Ce qui lui paraît problématique sur le plan moral, c’est que cela introduirait une relation parents-enfants semblable à celle d’un consommateur dans un supermarché. Les caractéristiques des enfants seraient des produits que l’on pourrait choisir sur catalogue, réduisant ces derniers à des objets que les parents «customisent» selon leurs désirs. Les parents acquerraient ainsi le pouvoir de changer la nature biologique de leurs enfants. L’«eugénisme libéral» désigne pour Habermas une forme d’eugénisme qui n’est pas décidée de manière autoritaire par un Etat – comme dans le nazisme – mais liée aux désirs et aux choix des individus.
Un problème de nature humaine?
Les partisans du transhumanisme appellent leurs opposants les «bioconservateurs». Cette notion renverrait à deux idées. D’une part, les «bioconservateurs» seraient opposés au progrès. D’autre part, ils tendraient à se référer à l’idée politiquement conservatrice de «nature humaine».
Il est vrai que les mouvements progressistes, comme les études de genre qui ont appuyé le féminisme et les mouvements LGBTI, se réfèrent au constructivisme social et sont plutôt méfiants face à l’idée de «nature humaine». En effet, cette idée est habituellement utilisée pour naturaliser des inégalités sociales ou des discriminations. Néanmoins, on peut se demander si les problèmes posés par le transhumanisme se trouvent au niveau de leur impact sur une supposée «nature humaine».
La philosophe féministe existentialiste Simone de Beauvoir admettait, tout comme son compagnon Jean-Paul Sartre, qu’il n’y a pas de nature humaine: «L’existence précède l’essence»; «on ne naît pas femme, on le devient». Cependant, pour les existentialistes, la liberté infinie de l’être humain n’a de sens que parce que ce dernier est confronté à l’angoisse de la mort. C’est la conscience de notre propre finitude qui nous oblige à donner un sens à notre vie avant qu’il ne soit trop tard.
De ce fait, en voulant abolir la souffrance physique et psychique, la maladie, la vieillesse et la mort, ce n’est pas tant la «nature humaine» que les transhumanistes cherchent à modifier que la condition existentielle de l’être humain. Ce que le philosophe existentialiste Karl Jaspers appelait les «situations-limites» existentielles.
Irène Pereira est sociologue et philosophe, cofondatrice de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com/