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En période de guerre ou d’épidémie, le bonheur consiste à se savoir chaque jour vivant et d’avoir de quoi subsister. En temps normal, même s’il varie en fonction des circonstances, on peut admettre la définition qu’en donne Aristote[1], qui mentionne pêle-mêle la noble naissance, le grand nombre et l’honnêteté des amis, la richesse, le mérite et le grand nombre d’enfants, la belle vieillesse, la santé, la beauté, la vigueur, la grandeur, l’aptitude agonistique, la réputation, les honneurs, la chance, les vertus cardinales. On pourrait d’ailleurs relever les 45 emplois du mot asher’, «heureux», dans la Bible (dont 26 fois dans les Ps; 7 fois dans Pr et 3 fois dans Is) ou de synonymes qui confirment le diagnostic d’Aristote. L’originalité de la Bible est sans doute ailleurs, à la fois dans la source du bonheur qu’elle indique et dans la transformation de l’objet du désir.
Bénédiction et sagesse
Selon la Thora, la source du bonheur est dans la bénédiction que Dieu accorde à ses élus. Mais qu’est-ce que la bénédiction? Claus Westermann[2] remarque avec finesse que «la bénédiction équivaut à ce que de nos jours nous appelons le succès. C’est une notion insaisissable... L’un réussit, l’autre non, et toutes les méthodes pour réussir ne changent rien à cela. La bénédiction dans la Bible est une force dont l’homme ne dispose en aucune manière, qui descend sur lui. Elle agit non seulement sur l’homme, mais sur tout être vivant et même sur toute créature.
La bénédiction est une source de croissance. Elle est efficace dans la fécondité sous trois formes: la fécondité du sein maternel, des troupeaux et de la terre. Cette triple fécondité est nette dans Dt 7,13: ‹Il t’aimera, te bénira, te rendra nombreux et il bénira le fruit de ton sein et le fruit de ton sol, ton blé, ton vin nouveau et ton huile, tes vaches pleines et tes brebis mères, sur la terre qu’il a juré à tes pères de te donner.»
Selon les Sages, ce qui procure le bonheur … c’est la sagesse. Salomon obtient tout ce qu’il désire parce qu’il ne l’a pas demandé mais qu’il a demandé la sagesse; grâce à elle, il a eu tout le reste, la chance lui a souri. Le songe de Salomon à Gabaon est programmatique sur ce point (1 R 3,9-13): «Il te faudra donner à ton serviteur un cœur qui ait de l’entendement pour gouverner ton peuple, pour discerner le bien du mal; qui, en effet, serait capable de gouverner ton peuple, ce peuple si important?» Cette demande de Salomon plut au Seigneur. Dieu lui dit: «Puisque tu as demandé cela et que tu n’as pas demandé pour toi une longue vie, que tu n’as pas demandé pour toi la richesse, que tu n’as pas demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé le discernement pour gouverner avec droiture, voici, j’agis selon tes paroles: je te donne un cœur sage et perspicace, de telle sorte qu’il n’y a eu personne comme toi avant toi, et qu’après toi, il n’y aura personne comme toi. Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne: et la richesse, et la gloire, de telle sorte que, durant toute ta vie, il n’y aura personne comme toi parmi les rois.»
La bénédiction dans la Bible est une force dont l’homme ne dispose en aucune manière, qui descend sur lui. Elle est une source de croissance.
Promesses et démentis
Tous les biens qui contribuent au bonheur sont, dans la Bible, de l’ordre de la promesse et soumis à l’attente et aux aléas de l’histoire. Ce qui va contribuer à affiner le désir du peuple d’Israël. Dieu promet le bonheur, mais les biens qui y contribuent se font attendre.
Abraham sera le père d’une multitude, mais l’enfant de la promesse ne viendra qu’au terme d’un long parcours. Au peuple sorti d’Égypte, Dieu promet une terre, mais il faudra quarante ans de migration et d’attente dans le désert avant de la posséder. Les promesses annoncent des cieux nouveaux et une terre nouvelle, voire un Messie, mais les signes annonciateurs sont maigres. Ce mode de fonctionnement ouvre sur un à venir plutôt incertain, qui conduit à remettre le bonheur à la fin des temps et à faire désirer, en attendant, un bonheur moins matériel.
Un deuxième facteur joue dans ce sens. L’histoire apporte trop de démentis à ces promesses. Israël a pu croire qu’avec la conquête de la terre promise et l’avènement de la royauté, un mouvement irréversible était impulsé et que désormais les promesses s’accomplissaient. Il ne pouvait nier que la descendance nombreuse promise aux patriarches et la promesse d’une terre s’étaient en partie réalisées avec Josué et la conquête. Mais à l’époque des Juges, le peuple est retombé sous la domination de tribus plus puissantes, en l’occurrence celles des Philistins.
Puis est revenue une ère d’expansion et de paix avec David et Salomon, et l’impression que les promesses se réalisent et que l’attente est à son terme. Mais de nouveau, c’est la désillusion. Les années qui suivent le règne de Salomon se présentent un peu comme une descente inéluctable vers la perte de tous les biens acquis. Avec l’exil, plus rien ne subsiste: le temple est détruit, le pays est occupé, l’indépendance nationale perdue et le peuple retombe dans une situation qui semble bien s’apparenter à la captivité égyptienne.
De nouveau, au retour d’exil, Israël s’imagine revenir à la situation antérieure, mais il doit très vite déchanter car l’histoire lui inflige un cuisant démenti… jusqu’au jour où le Christ vient accomplir les promesses, mais de façon déconcertante et quelque peu en dehors des schèmes que le peuple s’était forgés.
Quintessence du bonheur
Deux facteurs vont faire émerger une nouvelle conception du bonheur en Israël. Les énumérations du Deutéronome revenaient à ceci: «Tout ce que votre cœur désire (richesse, enfants, terre, prospérité), vous l’obtiendrez, mais vous ne serez pas pour autant rassasié, car le bonheur est d’un autre ordre. Les biens matériels montrent leurs limites à rassasier le cœur de l’homme.»
Qohélet d’ailleurs a possédé tout ce que l’on peut désirer, il a réalisé tous ses rêves; cependant, face à la mort qui ravit tout cela, il déclare vain toute forme d’avoir; ce n’est que du vent. Plus positivement, des gens -qu’on désignera plus tard comme les pauvres (anawim) de YHWH- découvrent dans les moments de détresse que le vrai bonheur consiste à vivre en présence de YHWH. Le désir de Dieu devient la quête ultime. Un certain nombre de psaumes mentionnent ce thème, mais c’est sans doute le psaume 73 qui le développe le plus longuement (voir p. 12).
Profondeur des béatitudes
Cette notion du bonheur est développée avec le Christ sous la forme des béatitudes. Le Nouveau Testament en dénombre trente-sept, mais celles du Discours sur la montagne (Mt 5,3-12) et du Discours dans la plaine (Lc 6,20-26) tranchent avec toutes les autres à la fois par leur contenu et par leur présentation.
Les neuf béatitudes de Matthieu et les quatre de Luc se distinguent par leur structure bien typée: heureux + ceux qui + ils seront. Les biblistes ont longtemps interprété cette construction comme énonçant une condition pour obtenir une récompense: «Si tu es pauvre, alors tu auras le royaume de Dieu », ou comme un renversement de la situation actuelle dans le monde à venir: «Heureux êtes-vous d’être pauvres maintenant, car vous serez comblés dans le Royaume, voire dans l’au-delà.» Mais on peut comprendre cette structure comme une déclaration faisant office de promesse, et donc de motivation. C’est justement parce que le bonheur promis est paradoxal qu’il faut le motiver: «à ceux qui souffrent est promise la joie».
En général, on répartit les béatitudes de Matthieu en deux groupes de quatre béatitudes, le premier concernant l’amour de Dieu et le deuxième l’amour du prochain. Mais cet arrangement laisse de côté la neuvième béatitude et offre une classification qui ne rend pas compte de l’originalité de l’évangéliste.
Dans un article stimulant, auquel je joins des réflexions échangées par courriel, Michel Gourgues[3] offre un autre découpage qui tient compte à la fois du contenu des béatitudes et de leur vocabulaire. Elles se répartissent ainsi en trois catégories et non en deux. Et à chaque fois, leur niveau de profondeur augmente. Dans les deux premières séries, il s’agit d’attitudes à adopter ou de buts à atteindre, tandis que dans la dernière, il s’agit d’expériences malheureuses dont nous sommes victimes.
Trois d’entre elles concernent l’amour pour Dieu. La pauvreté en esprit est ce qui permet d’instaurer une relation avec Dieu, de nous désencombrer de nous-mêmes pour nous ouvrir à lui; c’est exactement l’attitude des pauvres de YHWH.
Avoir faim et soif de justice permet à notre relation de durer dans le temps. Matthieu affectionne ce mot de justice -il l’emploie une vingtaine de fois-, et sa sémantique, en chaque cas, connote la conformité à la volonté de Dieu : par exemple quand Jésus dénonce les exactions des Pharisiens qui ont versé «le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel» (Mt 23,35).
Puis vient la pureté de cœur -exact pendant de la pauvreté en esprit- qui ouvre à la plénitude de cette relation, c’est-à-dire que Dieu prend toute la place dans nos vies. Nous trouvons la même formulation dans le grec du psaume 23,4: «L’homme pur de cœur est celui qui ne commet pas le mal.»
Trois autres béatitudes concernent l’amour de l’autre. Les doux sont ceux qui n’agressent pas leur prochain. On pourrait penser que cette béatitude est un doublet de la première, car le mot hébreu (anawim) est souvent rendu en grec par doux comme dans le psaume 36,11: «Les doux auront la terre en héritage et jouiront d’une paix totale.» Mais de fait elle décrit une attitude à l’égard du prochain, si l’on tient compte des autres emplois dans la Bible grecque où ce mot a souvent pour antonyme la violence. Moïse est qualifié de doux, car il refuse de s’emporter contre Myriam (Nb 12,3). Dans les deux autres emplois matthéens, il renvoie à l’attitude non violente de Jésus (Mt 11,29 et 21,5). Ailleurs dans le Nouveau Testament, cette racine indique bien un rapport à autrui non violent.
Viennent ensuite les miséricordieux, ceux qui sont agressés mais qui, au lieu de rendre le mal pour le mal, pardonnent à leur agresseur (Mt 6,14-15), et les artisans de paix, qui vont jusqu’à aimer leurs ennemis. Chez Matthieu, cela concerne l’amour des ennemis: «Aimez vos ennemis pour devenir les fils de votre Père.»
Enfin, la troisième catégorie des béatitudes vise des situations malheureuses. Ce groupe ne propose pas un idéal à atteindre, mais reflète des expériences dont nous sommes victimes. Les affligés sont ceux qui subissent les blessures de la vie et qui n’ont que leurs larmes pour pleurer, mais qui seront consolés. Les deux autres parlent de persécution pour la justice ou «à cause du Christ», ce qui permet de les considérer comme une marque de Dieu, mais subie, non choisie.
L’intimité avec Dieu
Force est de constater que l’Ancien et le Nouveau Testaments auront contribué à transformer la notion de bonheur! Celui-ci ne peut jamais se ramener à des biens matériels ou psychologiques, mais trouve sa source dans l’intimité avec Dieu qui seule rend possible d’affronter le malheur.
Jésus ne se contenta pas de proclamer les béatitudes, il les a lui-même vécues. En effet, on peut voir dans les béatitudes le portrait de Jésus et relire le message évangélique en les prenant comme clés de lecture. Le bonheur promis par le Christ est aussi paradoxal que le Christ l’est lui-même.
[1] Aristote, Rhétorique, 1360b-1362a, 329-323 av. J.-C.
[2] Claus Westermann, Mille ans et un jour, Paris, Cerf 1975, pp. 45-46.
[3] Michel Gourgues, «Sur l’articulation des Béatitudes matthéennes (Mt 5.3-12): une proposition», in New Testament Studies 44,1998, 340-356.