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Le point commun entre "Cléo de 5 à 7" d’Agnès Varda, "La leçon de piano" de Jane Campion et "Titanic" de James Cameron? Pour Iris Brey, spécialiste des représentations de genre, journaliste et critique de cinéma, ces films proposent un regard féminin, un "female gaze". Dans son ouvrage "Le regard féminin. Une révolution à l’écran" (éd. de L'Olivier, 2020), elle décrit ce "female gaze" comme "un regard qui nous fait ressentir l'expérience d’un corps féminin à l’écran".
Iris Brey s'inspire des lectures de Laura Mulvey, critique britannique de cinéma, féministe, à l'origine du concept de "male gaze". Cette théoricienne a constaté que le public s'identifie au regard de la caméra – elle-même relais du regard du héros –, et qu'il prend donc du plaisir en regardant les personnages féminins montrés comme des objets.
Vivre une expérience incarnée de cinéma où on ne prendrait plus du plaisir en regardant la femme comme objet, mais en la regardant comme sujet.
Ainsi, selon Iris Brey, le regard féminin au cinéma, c'est-à-dire la manière de filmer les personnages, la mise en scène, permet aux spectateurs et spectatrices de partager le ressenti d’une héroïne, d’être dans sa tête et dans son corps.
A l'occasion de son passage au Festival Les Créatives à Genève la semaine dernière pour une table ronde sur le sujet, elle précise ainsi à la RTS: "Le 'female gaze' ne doit pas être mis en opposition au 'male gaze'. L'idée n'est pas de regarder des hommes comme des objets et en prendre du plaisir. Ce qui m’intéresse au cinéma, c’est de pouvoir ressentir ce qu’une héroïne traverse, ressentir les états du corps. C'est une expérience incarnée de cinéma où on ne prendrait plus du plaisir en regardant la femme comme objet, mais en la regardant comme sujet."
L'exemple le plus abouti est peut-être le film de Céline Sciamma, "Portrait de la jeune fille en feu". Iris Brey détaille: "Quand j’ai vu le film à Cannes, j'ai eu un choc. Tout ce que j’essayais de mettre en place théoriquement, je le voyais sous mes yeux. Cela a été un moment d’émotion."
>> A voir, la bande-annonce de "Portrait de la jeune fille en feu":
Le regard féminin des cinéastes masculins
"C’est important de rappeler que des hommes aussi peuvent être porteurs de ce regard féminin. C'est un regard qui nous conduit à percevoir ce que les victimes – hommes ou femmes – peuvent percevoir quand ils et elles sont victimes de violences. C’est cette expérience d’être dans le corps d’une victime qui nous manque trop souvent," explique Iris Brey.
Dans son ouvrage, elle cite des exemples de films réalisés autant par des femmes que par des hommes. Pour elle, le cinéaste Ridley Scott est par exemple porteur de ce regard féminin. C'est le cas dans son avant-dernier film "Le dernier duel" (2021), et dans son film culte "Thelma et Louise", sorti il y a trente ans. "Ce film s'inscrit dans un genre spécifique au cinéma: le viol et la revanche. C'est un film féministe qui montre une révolte féministe que je trouve réjouissante!"
>> A voir, la bande-annonce de "Thelma et Louise":
La représentation des violences sexuelles
Pour Iris Brey, les images ne sont jamais neutres, les films sont tous politiques, et ils forment nos imaginaires. Dans son ouvrage, elle traite en profondeur la délicate question de la représentation à l'écran des violences sexuelles.
"Je pense qu’on est dans une société, dans une culture, où toutes les expériences qui sont liées au corps féminin – comme corps biologique, social, ou comme corps collectif –, sont méprisées. Il est vraiment urgent de valoriser ces expériences-là. La banalisation des violences sexuelles sur nos écrans, et l’érotisation de ces violences sexuelles, ont un impact extrêmement important dans nos sociétés, pour les hommes et pour les femmes. Ouvrir vers d’autres imaginaires où il y a plus d’égalité pourrait vraiment conduire à une révolution du désir."
Propos recueillis par Anne-Laure Gannac
Adaptation web: Pauline Rappaz