Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07230.jsonl.gz/627

Cette conjonction des «accusations» du XIXe siècle (pour Dreyfus) et du XXIe siècle (pour Polanski), n’est peut-être pas tout-à-fait fortuite, et pose à certain∙e∙s un dilemme éthique. Ce dilemme est souligné par le fait que dans son film Polanski traite le capitaine Dreyfus comme la victime à laquelle il se compare dans une interview récente. L’injuste condamnation du capitaine Dreyfus -finalement réhabilité- fut le fruit gâté d’un système judiciaire militaire baigné dans un environnement culturel où se mélangeaient antisémitisme et patriotisme. L’affaire Polanski est plus incertaine, mais pose les trois questions suivantes aux âmes sensibles à la morale:
- Le jugement de valeur porté sur l’œuvre peut-il tirer argument du jugement de valeur porter sur l’auteur?
- N’y a-t-il pas danger d’injustice quand la notoriété de l’œuvre affaiblit l’accusation portée contre l’auteur?
- Faut-il se garder d’aller cautionner par sa présence une œuvre dont l’auteur est suspecté de crime?
À ces trois questions, la morale ne peut donner de réponses tranchées, tout en balisant le discernement éthique de chacun.
Séparer le vers du fruit
La première question (peut-on séparer l’œuvre de l’auteur) a usé bien des plumes de critiques littéraires. La tradition matérialiste voudrait que l’œuvre soit le prolongement quasi mécanique des conditions de vie et de travail de l’auteur. Jean-Paul Sartre disait, en substance, que le monde s’était servi de lui pour s’exprimer. Parmi les conditions d’émergence du film J’accuse, on voit mal comment faire abstraction du milieu social et moral, tout comme de l’itinéraire singulier du metteur en scène. Pareillement, -puisque les propos de Polanski appellent ce rapprochement- aux dires des historiens, le milieu socioculturel de Dreyfus, son style de vie, ses consommations ostentatoires, autant que sa judéité, auraient ancré dans l’esprit des juges un préjugé négatif contre le capitaine. Cependant, même si considérer les influences du milieu reste le pain quotidien des critiques, il n’est pas moins de bonne méthode -justifiée autant par le droit que par l’esthétique- de séparer l’œuvre et son auteur. Bien des artistes ont trainé derrière eux l’image de la folie; les biographies sont remplies des frasques parfois sanglantes d’auteurs dont les œuvres ne laissaient rien soupçonner. Argument plus fondamental, aucune œuvre, surtout de qualité, ne peut se réduire à ses conditions d’émergence, d’ailleurs potentiellement infinies. Sans avoir à se cacher derrière l’autorité de Marcel Proust (Contre Sainte-Beuve), le geste créateur ne consiste-t-il pas à faire jaillir une singularité dans le réseau du déterminisme?!
Célébrité protectrice
La réponse à la seconde question (l’aura dont l’œuvre bénéficie n’édulcore-t-elle pas le jugement porté sur l’auteur) relève de la psychosociologie. L’éthique doit en tenir compte, de la même façon qu’elle doit se soucier de toutes les contraintes notifiées par les sciences, tant physiques que sociales. Il est certain que la réputation -argumentée ou usurpée- d’une œuvre obère le jugement que le public porte sur un auteur. On le remarque dans bien des domaines. En matière politique notamment, on est toujours surpris de voir réélus des candidats qui furent condamnés par la justice pour quelque malversation; et l’indignation n’est pas moindre devant la clémence -réelle ou supposée- des juges envers les délits ou les crimes de notables. C’est d’ailleurs un refrain lancinant des délinquants épinglés: «Tel personnage bien en vue a fait autant, ou pire, que moi; et il n’a écopé que d’une peine légère!» Cette attitude, qui gomme la culpabilité des crimes ou délits commis par des célébrités médiatiques, procède, elle aussi, d’une posture matérialiste qui ne veut pas admettre que doivent être distinguées les qualités esthétiques de l’œuvre et les qualités morales de son auteur. Les critères moraux propre à la société doivent servir de balise à l’éthique de chacun; en revanche, l’éthique ne saurait s’y identifier.
L’enjeu ici est celui de l’autonomie de l’esprit. Qu’il s’agisse de l’esprit d’un texte ou de l’esprit d’équipe, l’esprit est toujours la force qui unit ce qu’elle a, dans le même mouvement, d’abord distingué. Cette vie de l’esprit repose sur l’expérience de l’altérité, c’est-à-dire d’un no-bridge (littéralement aucun pont), une séparation radicale, entre l’œuvre contemplée et les yeux qui la crée ou la recrée en la contemplant, avant même que cette séparation ne soit comblée par une sorte de magie, une grâce (avec ou sans majuscule).
Un dilemme à discerner
La troisième question (faut-il aller voir le film au risque de cautionner les pratiques personnelles de son auteur) relève plus directement encore du discernement personnel de chacun. Le discernement, ici, ne porte pas sur le fait que le film porterait en lui-même une porte ouverte sur la perversion supposée de Roman Polanski. Une critique historique peut légitimement juger que le metteur en scène biffe un aspect de la personnalité du capitaine Dreyfus, et considérer que le film, à ce titre particulier, ne mérite pas d’être vu. Au contraire, une critique cinématographique peut souligner la valeur esthétique de J’accuse et inciter le spectateur à entrer dans la salle obscure. Le discernement personnel peut en outre porter sur l’idée que, inconsciemment, Polanski a mis un peu de lui-même, et de ses penchants supposés, dans le film, ou encore l’utilise comme un plaidoyer pro domo. Ou encore, à la manière de ceux qui n’achètent pas un journal opposé à leur conviction, pour ne pas favoriser sa diffusion -tout en cherchant parfois à le lire gratuitement pour connaître les arguments de «l’adversaire»- le discernement peut porter sur le fait qu’aller voir le film, c’est indirectement cautionner l’attitude suspectée du metteur en scène.
Quel que soit le point où il s’applique (historique, esthétique, moral ou politique), le discernement mobilise les affects, l’imaginaire et les valeurs propres de chacun. J’admets volontiers que ces trois éléments subjectifs reflètent l’état actuel de la culture moderne, culture individualiste baignée dans le capitalisme libéral, bref que ce qui est vécu comme le discernement le plus singulier est l’effet d’un système localisé et d’une éducation particulière. Mais qu’importe! Spinoza ne faisait-il pas remarquer que la liberté ne niche pas dans l’absence de conditionnement, mais dans les nécessités personnellement assumées, y compris les nécessités intérieures dictées par la conscience!?