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C’est au début des années 1970 que furent fondées (en France) les premières banques publiques, hospitalières, de sperme. Elles étaient destinées à pallier des cas de stérilité masculine et ce via la technique de l’insémination artificielle. Quarante ans plus tard, une nouvelle question se pose : va-t-on bientôt observer la création (en France ou ailleurs) des premières banques publiques d’ovocytes ? Et si oui à quelles fins ? On pourrait croire qu’il s’agit là d’une question renvoyant de manière symétrique aux gamètes des deux genres. Tel n’est pas vraiment le cas.
Deux éléments font que la problématique des banques d’ovocytes commence aujourd’hui à émerger. Le premier réside dans la pénurie de cellules sexuelles féminines destinées à être «données». Entendons-nous : pénurie dans les pays ayant adopté des dispositions interdisant la commercialisation (ouverte ou déguisée) des cellules sexuelles féminines utilisées dans le cadre de procédures d’assistance médicale à la procréation (AMP). Le second élément tient aux progrès accomplis dans le maniement de la technique de vitrification ovocytaire. Résumons.
La vitrification (réfrigération au-dessous de 130˚C) des cellules vivantes implique de parvenir à prévenir la formation de cristaux de glace intra- et extracellulaires et d’obtenir la survie des cellules après décongélation. Il faut ici savoir que les agents cryoprotecteurs ont une toxicité potentielle sur les cellules vivantes ; des morts cellulaires peuvent aussi survenir par dommages osmotiques dans la solution de cryopréservation ou lors des processus de congélation/décongélation. Or il semble, à en croire R.-C. Chian (Royal Victoria Hospital, McGill University, Montréal), que ces obstacles peuvent être dépassés (tant pour les ovocytes que pour les embryons) et ce au moyen d’une technique de congélation ultrarapide (mise au point au Japon en 2005) réclamant des vitesses de refroidissement et de réchauffement de plus de 2˚C par minute (Rev Med Suisse 2010;6:1220-1). En moins de cinq ans, cette technique a fait l’objet d’une cinquantaine de publications scientifiques démontrant que les résultats de la vitrification ultrarapide sont supérieurs à ceux, toujours hypothétiques, de la congélation ovocytaire lente.
Selon les chiffres officiels de l’Agence française de la biomédecine, 265 femmes ont, en 2008, effectué un don d’ovocytes ; 469 couples receveurs ont dans le même temps bénéficié d’un tel don ; près de 145 enfants sont nés suite aux démarches de don d’ovocytes et de fécondations in vitro. A la fin 2008, 1639 couples étaient officiellement en attente de don. Selon certaines estimations, ils seraient en réalité aujourd’hui 5000. Cette pénurie chronique va grandissant compte tenu de l’âge moyen, toujours plus avancé, auquel les femmes décident de procréer. Quelles réponses apporter si l’on entend réduire cette pénurie ? En faisant sauter quelques verrous ; à commencer par celui qui interdit aux femmes d’effectuer un tel don si elles n’ont pas encore eu d’enfant. Les spécialistes de l’AMP observent en effet que les taux de succès sont plus élevés (environ 40%) dans les pays acceptant des donneuses de moins de trente ans que dans les autres où les donneuses sont plus âgées (20-25%).
La diffusion de la technique de la vitrification bouleverse ici la donne. Elle laisse espérer une diminution du recours massif à la congélation des embryons conçus in vitro (objet de controverses éthiques). Elle permettrait de préserver la fertilité des femmes jeunes, à commencer par celles qui doivent avoir recours à des traitements stérilisants. Mais elle pourrait aussi faciliter l’accessibilité au don d’ovocytes via la création de banques publiques d’ovocytes congelés surnuméraires et «anonymes» qui seraient sans aucun doute plus facilement offerts à d’autres couples par les femmes ayant réalisé leur propre «projet parental».
La question est désormais ouvertement posée en France où la révision en cours de la loi de bioéthique laisse à la fois entrevoir la fin de l’interdiction de la pratique de la vitrification ovocytaire (jusqu’ici considérée comme une forme de recherche indirecte sur l’embryon) et l’autorisation du don d’ovocyte par des femmes (ou de sperme pour les hommes) n’ayant pas déjà procréé. On reviendrait ainsi sur la disposition législative suivante, en vigueur depuis 1994 : «Le donneur doit faire partie d’un couple ayant procréé. Le consentement du donneur et celui de l’autre membre du couple sont recueillis par écrit. Il en est de même du consentement des deux membres du couple receveur, qui peut être révoqué, avant toute intervention, par l’un ou l’autre des membres du couple.»
Le législateur de 1994 avait retenu, comme argument principal, le risque de perturbation lié à la survenue hypothétique d’une infertilité ultérieure de la donneuse, et ce alors même qu’un enfant avec son patrimoine génétique aurait été conçu dans le cadre d’un don. Cette disposition correspondait à celle retenue lors de la création des banques de sperme, à savoir que le donneur devait avoir l’expérience de la paternité. Dans ce cas de figure, c’était bel et bien un couple qui donnait à un autre couple ; on éloignait ainsi le spectre de l’«adultère biologique».
Et maintenant ? «Qu’il y ait une maturité psychique requise pour faire cet acte, certes, mais est-ce que cela passe forcément par la parentalité, s’interrogeaient dans les colonnes du Monde (daté du 9 février) les Drs Muriel Flis-Treves et Nelly Achour-Frydman ainsi que le Pr René Frydman (Service de gynécologie-obstétrique et médecine de la reproduction, Hôpital Antoine-Béclère, Clamart, Hauts-de-Seine) tous trois partisans de la création de banques publiques d’ovocytes vitrifiés. Des femmes jeunes pourraient, si elles le souhaitent, conserver une partie de leurs ovocytes pour elles-mêmes, mais aussi faire un don d’une partie ou de la totalité de ceux-ci. L’efficacité du don en serait augmentée, sa réalisation facilitée par le découplage de l’offre et de la demande. La création d’une banque publique d’ovocytes cryopréservés (qui n’existe pas ailleurs) permettrait de répondre au désir de grossesse de plus en plus fréquent chez les femmes "d’un certain âge" qui perdent progressivement leur potentiel physiologique, et qui souhaitent cette alternative.»
Ainsi tout serait-il enfin parfait dans le meilleur des mondes possibles ? Ce serait trop simple. Ainsi des voix commencent-elles à s’élever pour s’inquiéter des conséquences pratiques de cette innovation. De telles banques permettraient en effet aux jeunes femmes qui le souhaiteraient de conserver une fraction de leur capital ovocytaire qu’elles pourraient ensuite retirer quand elles le souhaiteraient ; elles pourraient de la sorte programmer leur(s) procréation(s) à partir d’ovocytes ayant conservé toutes leurs qualités fécondantes. «Il n’est pas question que des femmes puissent mettre leurs ovocytes au frigidaire et les utiliser lorsqu’elles en auront envie...» a pour sa part fait valoir le Dr Jean Leonetti, rapporteur du projet de loi devant ses collègues députés français ; un rapporteur oubliant à l’occasion que le terme de congélateur eût été préférable à celui de «frigidaire» à la fois appareil domestique et marque déposée.