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De la forme arrondie au dessin en perspective, en passant par le schéma conventionnel, le dessin de la maison de l’enfant sollicite de sa part des capacités de représentation de l’espace et un sens de l’observation. Mais il arrive que le froid espace géométrique soit réchauffé par les émotions du dessinateur. Car la maison occupe toujours une place importante dans l’esprit de l’enfant: quand il en a une et surtout quand il n’en a pas ou n’en a plus.
La maison dessinée par les enfants se caractérise par son architecture géométrique (façade carrée, toit pointu), par le nombre d’éléments qu’elle comporte et par son rapport à la perspective. Dessinée par l’enfant de quatre ans à cinq ans, elle est encore archaïque. Celle d’Elise (dessin 1), par exemple, est en demi-cercle; elle contient cependant déjà une porte et deux petites fenêtres et est intégrée dans un paysage. À partir de quatre ans, l’architecture se précise avec la capacité à tracer un carré. La maison devient alors «conventionnelle», avec une façade rectangulaire, un toit pointu, une porte et deux fenêtres. Celle de Robinson (dessin 2) a aussi une fenêtre de toit et une terrasse.
À chaque enfant, son dessin
Une façon de dépasser ce schéma est d’expérimenter la perspective. Ce n’est pas facile. Les «fausses perspectives» dessinées à partir de 7 ans témoignent de cette intention et de l’incapacité technique d’y parvenir. Ainsi Cécile (dessin 3) trace la base du mur latéral parallèle au bord inférieur de la feuille, prolonge l’arête verticale jusqu’au sommet du toit et intègre la maison dans un paysage organisé en deux dimensions. Sa cheminée penche sur le toit. Elle se redressera à la verticale vers neuf ans, quand le tracé ne sera plus orienté par rapport à la pente du toit mais par rapport aux côtés latéraux de la feuille qui symboliseront alors la verticale graphique.
Il faut en effet attendre neuf ans et plus pour que le dessin de la maison en perspective soit «quasi réussi», tel celui de Rosalia (dessin 4), avec une allée conduisant le spectateur du premier plan à la porte d’entrée. En réalité, à cause d’un apprentissage insuffisant, la réussite «parfaite» de la perspective reste exceptionnelle, même à l’âge adulte.
Avec l’âge aussi, l’architecture s’enrichit de nombreux éléments. La maison dessinée par l’enfant de quatre ou cinq ans compte environ cinq ou six éléments, alors que celle de l’enfant de dix ans près d’une vingtaine. Cette évolution moyenne cache une double variabilité : les enfants d’un âge donné ne produisent pas des dessins de richesse équivalente et, à richesse équivalente, les dessins contiennent des éléments différents. On peut cependant relever quelques tendances. Les carreaux aux fenêtres, les tuiles du toit, la cheminée qui fume apparaissent entre quatre et six ans. À partir de sept ans, les fenêtres avec des volets ouverts se parent de rideaux «bonne femme», le toit porte une antenne de télévision et s’orne d’une lucarne, la porte d’entrée à deux battants possède une poignée. Viennent ensuite des nouveaux éléments de contexte, des bâtiments annexes, un chemin, un jardin clôturé, une voiture, et d’autres détails «minuscules», comme les clips de fixation des volets qui témoignent du développement des capacités d’observation de l’enfant. Certaines transparences, comme la fumée qui sort de la cheminée du dessin de Cécile, indiquent même que la maison est plus qu’une simple façade, qu’il y a de la vie à l’intérieur.
Un langage symbolique
Comme dans la chanson d’Anne Sylvestre, la maison d’Emmanuel (dessin 5) est pour sa part pleine de fenêtres. Comment l’interpréter? Est-ce le dessin d’un immeuble? la manifestation d’un souci décoratif? l’expression d’une ouverture sur le monde extérieur? ou encore la manifestation d’une tendance au remplissage, comme pour les doigts autour de la main, les pattes sous le ventre de l’animal ou les boutons de la veste? Dans le dessin de Nicolas (n° 6), la maison a pris figure humaine, comme c’est souvent le cas avec le soleil. L’enfant joue-t-il symboliquement avec son image? exprime-t-il un fond de pensée animiste? une fibre poétique? ou manifeste-t-il simplement sa joie de vivre? Les enfants en effet produisent ce genre de dessins quand on leur demande de dessiner une maison «heureuse».
Demeure une caractéristique commune: toutes ces productions ne sont pas réalistes. Les vrais immeubles, villas, maisons mitoyennes présentent des apparences visuelles dont la diversité échappe longtemps au regard de l’enfant. La maison que celui-ci dessine se réduit à un schéma conventionnel, exprimant une idée générale de l’objet: une façade, un toit, deux fenêtres et une porte. Le dessin en perspective est souvent initié par l’ajout de fuyantes: une croix pour dessiner le clocher du village, des ailes pour le moulin ou le mot école écrit sur la façade.
Ce schéma est présent, dans des proportions variables, dans tous les pays, tous les contextes et à tous les âges. Un adulte sur deux à qui on demande de dessiner une maison suit ce schéma. C’est que la maison est devenue un symbole quasi universel, ancré dans la mémoire collective, comme l’indique ce sigle ⌂ inclus dans mon logiciel de traitement de textes. Les enfants ne dessinent donc pas les maisons telles qu’ils les voient, mais telles qu’ils les découvrent dans les modèles graphiques diffusés par la culture (livres, affiches, dessins des autres enfants, etc.).
Le dessin enfantin peut dès lors être considéré comme un langage de formes graphiques que l’enfant acquiert en copiant les modèles présents autour de lui. Un rond et quelques traits rayonnants font un soleil, deux ronds superposés et quatre traits font un bonhomme, un grand rectangle surmonté d’un angle fait une maison. Il n’est pas nécessaire que ces combinaisons de formes ressemblent à la réalité pour signifier ce qu’elles signifient.
De fait, le dessin de la maison sollicite les représentations conscientes mais aussi l’inconscient. Ses propriétés (éléments présents ou absents, position, dimensions, couleurs, qualité du tracé) peuvent être interprétées selon la grille symbolique de la psychanalyse comme une projection de la personnalité du dessinateur. Celui-ci s’identifie à ce qu’il dessine… et en fin de compte se dessine.
Dans le dessin de la maison, les ouvertures par exemple (nombreuses ou pas, petites ou grandes, etc.) seront considérées comme des symboles interprétables en termes de traits de personnalité et de rapport au monde extérieur. Cette approche projective, que les travaux expérimentaux peinent à valider, fait parti de la psychologie populaire. Il suffit de taper «interprétation du dessin de la maison» sur un moteur de recherche pour consulter des centaines de sites.
Un « activateur » d’émotions
Dans son livre La poétique de l’espace,[2] Bachelard s’inspire de cette symbolique pour parler de la maison avec beaucoup de poésie. Il rappelle que nos souvenirs sont localisés dans le temps mais aussi dans l’espace, et que beaucoup sont logés dans une maison. Les maisons qu’il imagine ont un grenier qui invite à la rêverie et une cave qui cache des secrets. Et ses mots résonnent dans l’esprit de ceux qui ont eu à vider une maison de famille.
Mais, justement, Bachelard parle de la maison en adulte qui se souvient des maisons où il a vécu. La maison dessinée par l’enfant n’est pas encore cette sédimentation du temps passé; elle est vécue comme refuge. Le petit enfant fatigué veut «rentrer à la maison». Voir sa maison détruite par des bombardements ou une catastrophe naturelle, être obligé de la quitter ou ne pas en avoir est une situation traumatisante vécue par nombre de jeunes enfants. Que dessinent-ils dans de telles situations? Et que signifient leurs dessins? Quelques exemples permettent d’apporter des éléments de réponses à ces questions.
Le dessin 7, réalisé lors de la guerre en ex-Yougoslavie, fait partie d’une collection relative à l’expérience enfantine de la guerre. Il montre une bataille de blindés de part et d’autre d’une rivière à la frontière Krahina-Bosnie. D’un côté, l’enfant représente les destructions en Bosnie (maison et mosquée en flammes), son pays, et de l’autre, les pertes infligées à l’ennemi dans la Krahina (tanks détruits). Les maisons sont petites et sans porte.
Le dessin 8, au contraire, contient au centre de la feuille une grande maison exposée à la violence de la guerre. Il fait partie d’une série de dessins de Syriennes âgées de 13 à 16 ans, habitant Jaramana dans la banlieue de Damas, recueillis lors d’activités psychosociales initiées par Caritas. La consigne était: «Dessinez ce dont vous avez peur.» Toutes les filles ont dessiné des scènes de guerre, dont beaucoup comportent une maison.
Le dessin 9 figure des oiseaux noirs qui menacent trois minuscules maisons aussi fragiles que des fleurs;[3] comme dans le tableau de Van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, les oiseaux apportent ici une tonalité angoissante. Il appartient aux dessins de maison réalisés par des enfants israéliens âgés de sept à neuf ans qui ont quitté leur foyer situé dans la bande de Gaza. Bien que l’étude ait été menée deux ans après leur déménagement, beaucoup d’enfants ont dessiné la maison qu’ils ont abandonnée. Celle-ci est souvent vide et placée dans un contexte menaçant.
Le dessin 10 figure une maison solide et imposante, mais qui semble inhabitée et même fermée au monde extérieur. L’absence de porte et de fenêtres est compensée par une combinaison originale de couleurs. Il fait partie d’une série réalisée par des enfants haïtiens de 10 à 18 ans, vivant dans la rue suite au séisme du 12 janvier 2010.[4] Bien qu’ils aient été invités à réaliser un croquis libre, une majorité d’entre eux ont dessiné une maison placée dans un contexte d’insécurité.
Dans toutes ces situations extrêmes, les enfants sont souvent non scolarisés, vivent dans un environnement graphique pauvre et manquent de modèles à imiter. Aussi la maison est-elle généralement dessinée sommairement, selon le schéma conventionnel décrit précédemment, et sans légende écrite. Grande, au centre de la feuille, exposée au danger de destruction, ou aussi petite qu’une fleur comme si le dessinateur voulait la mettre à l’abri des bombes, parfois sans porte, exagérément coloriée, située dans un contexte angoissant où les oiseaux noirs et les balles remplacent le soleil, ces propriétés traduisent le manque de protection physique et psychologique ressenti par ces enfants, tout en révélant les stratégies mises en œuvre pour surmonter leur désarroi. Brauner et Brauner soulignent même que dans les situations de guerre la destruction de la maison «touche les enfants plus que la mort des hommes».[5] Car ce manque concentre alors toute l’intensité du malaise.
J’ai une maison pleine de fenêtres
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long
Et des portes aussi, faut le reconnaître
Et des portes aussi, il faut bien sortir
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long
Et un escalier qui grimpe, qui grimpe
Et un escalier qui fait mal aux pieds
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long
Et un ascenseur qui est toujours en panne
Et un ascenseur qui fait mal au cœur
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long
Et des habitants qui grognent, qui grognent
Et des habitants qui n’ont pas le temps
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long
Et puis moi ça va, je saute, je saute
Et puis moi ça va, je ne m’en fais pas
J’ai une maison pleine de fenêtres
Pleine de fenêtres en large et en long.
Anne Sylvestre
[1] Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, Paris, PUF 1957, p. 35.
[2] Op. cit.
[3] In Orit Nuttman-Shwartz, Ephrat Huss et Avita Altman, «The Experience of Forced Relocation as Expressed in Children’s Drawings», in Clinical Social Work Journal, décembre 2010, n° 38, pp. 397-407.
[4] Amira Karray et al., «The depiction of the house in the free drawings of Haitian street children Dreaming of and recreating a habitat , in PsyArt, janvier 2015, pp. 1-12.
[5] Alfred et Françoise Brauner, J’ai dessiné la guerre. Le dessin de l’enfant dans la guerre, Paris, Expansion scientifique française 1991, p. 40.