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L’Afrique revêt un grand potentiel, mais elle ne parvient pas à prendre son envol économique.
Je rédige cette lettre hebdomadaire sur les rives du lac Victoria, en Ouganda. Ce pays intérieur d’Afrique de l’est est représentatif du continent par divers aspects: économiquement pauvre, mais riche à bien des égards et gâté par la nature. À l’instar de la Suisse, il est plurilingue, doté de montagnes et de glaciers, de régions fertiles et d’un immense réservoir d’eau. Mais les parallèles s’arrêtent là. En réalité, l’Afrique revêt un grand potentiel, mais elle ne parvient pas à prendre son envol économique. Nous exposons les problèmes et en expliquons les raisons. En outre, nous redécouvrons l’écrivain le plus important d’Afrique.
Winston Churchill avait qualifié l’Ouganda de «perle de l’Afrique», une belle métaphore. Il y a vingt ans, j’y ai fondé l’oeuvre caritative «Kids of Africa», qui constitue une famille pour de nombreux orphelins. Elle les protège, les aide à avoir confiance en eux et veille à leur santé ainsi qu’à leur éducation. Ces vingt années d’activité dans le domaine du développement ont changé mon regard sur l’Afrique. J’aime ce continent. Je vois l’espoir qui habite sa jeunesse ainsi que son vaste potentiel, mais je suis désolé que celui-ci ne soit pas exploité. Pourquoi? En fait, l’Afrique pourrait nourrir le monde entier, comme le répétait sans cesse Kanayo Nwanze, ex-président du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence spécialisée des Nations Unies. Mais en réalité, elle ne parvient même pas à nourrir sa propre population. Or, ses famines et sa dépendance vis-à-vis des importations de denrées alimentaires sont des tragédies que l’on pourrait éviter.
Paradoxe: le monde a peut-être davantage besoin de l’Afrique que celle-ci n’a besoin du monde. Le continent possède de vastes trésors, dont les trois principaux sont le capital humain, les forêts tropicales et l’agriculture (trop peu exploitée). Voici brièvement quelques facteurs expliquant pourquoi l’Afrique pourrait être riche et pourquoi je crois en ses jeunes espoirs malgré les obstacles.
1,4 milliard de jeunes espoirs
Continent jeune à la population sous-employée, l’Afrique affiche la plus forte croissance démographique. Aujourd’hui, la plupart de ses habitants ont moins de 19 ans, alors que dans le monde industrialisé, l’âge médian est de 42 ans, soit plus du double. D’un point de vue démographique, des pays comme l’Éthiopie, le Congo, le Nigeria, le Sénégal ou encore l’Ouganda sont en fait des «sociétés d’enfants», la majorité de la population ayant moins de 18 ans.
Les Africains ont des niveaux de formation très divers. Ils sont dynamiques et créatifs par la force des choses. Dans des métropoles comme Abidjan, Brazzaville, Dar es Salaam, Le Caire, Kampala, Khartoum, Kinshasa, Lagos ou Nairobi, la concentration de jeunes entrepreneurs dans un espace aussi restreint est inégalée. Néanmoins, ce phénomène ne relève pas d’un choix, mais de la nécessité. Car les emplois salariés sont rares. Et l’émigration n’est pas la réponse au problème. Une solution plus durable serait la création d’emplois sur place et une intégration dans l’économie mondiale, un modèle qu’a suivi l’Asie ces 40 dernières années pour opérer sa transformation. En Afrique, comme dans le reste du monde, la plupart des gens veulent vivre et travailler là où ils ont grandi. Les protégés de Kids of Africa, qui sont au nombre des plus vulnérables parmi les pauvres, n’envisagent absolument pas d’émigrer. Ils ont trop d’espoir pour cela, car ils croient en eux et dans le fait qu’ils constituent l’avenir de l’Afrique. Un voeu pieux? On pourrait le penser au vu des chiffres. Mais je préfère ce que disait la sociologue américaine Margaret Mead (1901-1978): «Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés puisse changer le monde. Car il en a toujours été ainsi».
Plus grand réservoir de carbone du monde
La forêt tropicale africaine est le plus grand réservoir de carbone du monde.1 Certes, sa superficie est inférieure à celle de la forêt amazonienne, mais ses arbres géants stockent nettement plus de CO2. Peut-on la protéger? Bien entendu. Sa disparition progressive ne relève pas seulement d’une impuissance honteuse des États, mais aussi d’une défaillance générale des marchés. Si la communauté mondiale avait accordé une véritable importance à ces forêts et si les gouvernements avaient mieux réglementé leur gestion, la situation y serait certainement différente aujourd’hui. Bien sûr, l’Afrique ne manque pas de lois bien intentionnées, mais c’est leur mise en oeuvre qui pose problème. Alors que les forêts tropicales du Brésil et d’Indonésie sont avant tout sacrifiées au profit des matières premières, celles d’Afrique souffrent en premier lieu de l’agriculture traditionnelle de subsistance. Auparavant, il était fréquent que les familles remplacent les arbres par des champs destinés à garantir l’autosuffisance alimentaire. Mais ce qui fonctionnait pour une population totale de 140 millions d’habitants autour de 1900, est désormais insignifiant au regard du nombre actuel de 1,4 milliard. Autrefois, toute la ceinture équatoriale du continent était couverte d’une immense forêt tropicale. Il n’en reste qu’un patchwork à présent.
Pourtant, la forêt tropicale africaine constitue toujours la plus grande «protection climatique» singulière du monde. Plus encore, elle revêt un potentiel inégalé en termes de développement durable et de gestion forestière.
L’Afrique et le monde pourraient et devraient mieux la développer.
Potentiel agricole inexploité
Selon la Banque africaine de développement, l’Afrique possède environ 65% des terres agricoles non cultivées restantes dans le monde, ainsi que de l’eau et une main-d’oeuvre bon marché. Sa taille est souvent sous-estimée en raison de sa position sur la ceinture équatoriale, comme en témoigne la «projection de Mercator». En réalité, le continent a une superficie correspondant à celle des États-Unis, de la Chine, de l’Inde et de l’Europe réunis, et la plus grande partie de son territoire pourrait servir l’agriculture.
En fait, l’Afrique pourrait nourrir le monde entier. Mais en réalité, elle ne parvient même pas à alimenter sa propre population. Des pays à forte densité démographique comme le Nigeria, le Congo, l’Angola et la Somalie dépendent en grande partie des importations de denrées alimentaires. Il s’agit d’un cercle vicieux typique: lorsque les capitaux ou le savoir-faire nécessaires pour une agriculture durable font défaut, la nature est trop souvent surexploitée dans une optique à court terme. La mauvaise gestion de l’eau et de l’électricité ainsi que le manque de sécurité juridique effraient les bailleurs de fonds. Or, les gouvernements seraient en mesure de rompre ce cercle vicieux. Une amélioration de la productivité agricole permettrait de créer des emplois, d’augmenter les revenus tirés des exportations, d’assurer l’approvisionnement en denrées alimentaires et de lutter contre le réchauffement climatique. Certaines grandes exploitations en Afrique du Sud, au Kenya, au Nigeria ou dans le nord du continent démontrent d’ailleurs qu’il existe des solutions alternatives au statu quo.
En Afrique, le fossé qui sépare les souhaits de la réalité est extrêmement profond. D’aucuns prétendent que les raisons pour lesquelles le potentiel n’est pas exploité sont multiples et compliquées. Mais ce n’est pas le cas. Trois facteurs en particulier sont à l’origine de cercles vicieux socio-économiques: i) la mauvaise gouvernance, ii) le manque de capitaux et iii) la géographie.
Le plus grand des maux: la mauvaise gouvernance
La mauvaise gestion des pays et la faiblesse des institutions constituent des obstacles à l’injection de capitaux et à l’implantation de technologies. Le récent sommet de l’Union africaine (UA) a mis en évidence la distance qui sépare les anciennes élites et la grande masse des jeunes. Inspirée à l’origine par le modèle de l’Union européenne et des Nations Unies, l’UA devait favoriser l’intégration des marchés d’Afrique, prévenir les conflits militaires et promouvoir un développement durable pour tous. Or, elle n’a réalisé aucun de ces objectifs depuis sa création il y a vingt ans. Érigée à contrecoeur, elle ne possède aucun pouvoir législatif et ne peut pas imposer de sanctions. Il n’est donc pas surprenant qu’au sommet de février tenu à Addis Abeba pour son anniversaire, pas un mot n’ait été soufflé sur la guerre civile et la famine qui affectent le pays organisateur, ni sur les problèmes et les conflits en Somalie, au Congo et au Nigeria.
Mauvaise gestion de l’électricité, de l’eau et des infrastructures
Les défaillances de gestion freinent également la production d’électricité en Afrique. L’Association internationale de l’hydroélectricité (IHA) estime que les puissants fleuves du continent présentent le plus grand potentiel inexploité au monde dans ce domaine: environ 474 gigawatts.2 Mais là encore, le succès n’est pas au rendez-vous du fait des mauvaises structures de gouvernance. Et sans électricité, il n’est pas possible de promouvoir l’industrialisation, laquelle serait pourtant susceptible de créer un nombre suffisant d’emplois.
Le Nigeria et l’Afrique du Sud, les deux plus grandes économies de ce continent, illustrent très bien ce problème. Le fournisseur public d’électricité sud-africain est gangréné par la corruption depuis plusieurs années. Le gouvernement Ramaphosa a promis des réformes, mais rien de concret n’en est ressorti. Le nombre de jours de coupures de courant à l’échelle nationale a doublé en 2022 pour atteindre un total de 205. À la mauvaise gestion de la politique énergétique s’ajoutent des problèmes similaires dans l’approvisionnement en eau et le transport de marchandises, autant de facteurs qui affectent l’économie sud-africaine, créent du chômage et font fuir les capitaux. L’État a annoncé qu’il voulait reprendre environ 60% des dettes du fournisseur d’électricité, mais cette mesure ne mettra pas fin aux coupures de courant tant que la gestion restera mauvaise. Trop souvent, les intérêts propres aux élites locales sapent le développement économique général.
Le Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique, a récemment enregistré une augmentation rapide de la violence liée au terrorisme et à la criminalité. Bien qu’il possède les plus grandes réserves de pétrole du continent, les recettes publiques issues de l’exploitation de ce combustible fossile ont chuté à zéro l’année dernière. La corruption et le vol en sont responsables, tous en conviennent au Nigeria. Et comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement a tenté de s’attirer les bonnes grâces des électeurs en accordant d’onéreuses subventions sur l’essence. Mais lorsque le coût de cette mesure a dépassé 2% de la performance économique nationale en 2022, la banque centrale a dû combler les déficits, une intervention qui s’est retournée contre elle. Une réforme monétaire ratée, l’interruption de l’approvisionnement en monnaie et une devise chancelante ont nui à beaucoup de monde et alimenté l’inflation.
Géographie
La géographie de l’Afrique pose des obstacles à la fois internes et externes au développement. Les magnifiques plages de sable se prêtent mal à l’aménagement de grands ports en eau profonde. Les puissants fleuves ne sont guère navigables en raison des nombreuses chutes d’eau. Et bien que l’ensemble du continent ne soit responsable que d’une faible partie des émissions mondiales de CO2, il est plus affecté que la moyenne par le changement climatique. L’absence totale de saison des pluies quatre fois consécutives est à l’origine d’une grande famine pour des millions de personnes. En résumé, derrière la beauté des paysages africains se cachent des obstacles géographiques au développement. Ceux-ci pourraient être atténués par les technologies applicables à l’eau et à l’agriculture, ainsi que par des routes, des voies ferrées, des ports ou des aéroports. Mais les capitaux font défaut. Alors que l’Occident a souvent la réputation, en Afrique, de préférer donner des leçons plutôt que de l’argent, la Chine investit depuis 2001 environ dans les infrastructures, la mobilité, l’énergie, les matières premières et l’agriculture dans de nombreuses régions du continent. Je pense que l’utilité de ces investissements pour la population est plus grande que ce que les médias occidentaux veulent bien dire. Souvent, la Chine et l’Afrique ont des intérêts complémentaires.
Alors que la première, pauvre en eau, dispose de capitaux et de technologies, la seconde possède un grand potentiel agricole, des matières premières et une main-d’oeuvre bon marché. Seul l’avenir révélera si ces coûteux investissements seront bénéfiques pour la République populaire. En attendant, celle-ci construit des infrastructures, transfère des connaissances et des technologies et crée des emplois.
Peut-on investir en Afrique?
Très certainement. Je le fais depuis vingt ans. Personnellement, je préfère investir dans un pays et ses habitants, dans l’éducation et l’entrepreneuriat, ainsi que dans la jeunesse. Il faut bien admettre qu’il s’agit plutôt d’un travail de développement à long terme, qui n’est pas source d’argent facile, mais il porte les plus beaux fruits. J’en suis absolument convaincu après plus de vingt ans d’expérience.
Bien sûr, il y a aussi beaucoup d’entrepreneurs performants en Afrique. J’en connais quelques-uns, dont certains viennent de Suisse. Beaucoup d’entre eux rencontrent du succès dans les «Fast moving consumer goods» (produits de grande consommation). D’autres créent des emplois et tirent des revenus de l’agriculture. J’ai fait quelques investissements dans des entreprises çà et là, mais elles sont rarement cotées en bourse. De toute façon, le marché sud-africain représente quelque 80% de la capitalisation boursière du continent. En bref: je recommande à quiconque souhaite investir pour la première fois en Afrique de se rendre d’abord sur place. Le voyage en vaut la peine.
«Things fall apart» («Le Monde s’effondre» en français), tel est le titre d’un roman africain de 1958, inspiré d’un poème de William Yeats. À ce jour, il s’agit de la plus importante contribution de ce continent à la littérature mondiale.3 Et il est toujours aussi brûlant d’actualité. Lorsque j’ai découvert, il y a près de 40 ans, ce premier roman de Chinua Achebe imprimé en filigrane, j’ai été comme foudroyé. Il réunit tous les ingrédients d’une grande oeuvre littéraire. Bien que très concise, cette épopée imagée a une portée universelle. Avec plus de dix millions d’exemplaires vendus en 50 langues, c’est de loin l’ouvrage le plus lu d’un auteur africain.
Ce roman dépeint une société traditionnelle qui est bouleversée par les puissances coloniales étrangères vers 1890. Nous découvrons un ordre social régi par les cycles de la nature, la pluie et les récoltes, dans lequel la narration d’histoires joue un grand rôle, tout comme une disposition déconcertante à la violence et au sacrifice. Alors que l’intrigue, facile à suivre, résume habilement une période de sept ans en quelque 240 pages, Achebe relate, sans sentimentalisme ni polémique, une tragédie résultant de l’impuissance, de l’humiliation et de l’aveuglement, mais dans laquelle la curiosité et le réconfort ont aussi leur place.
Certes, la notion d’un monde qui s’effondre n’est pas nouvelle en littérature, mais Achebe a réalisé un tour de force en mettant en roman une parabole intemporelle, que l’on comprend dans le monde entier aujourd’hui encore. Sur le plan littéraire, cette oeuvre se situe au même niveau que les tragédies grecques ou «Guerre et Paix» de Tolstoï, avec son récit simple, extrêmement bien amené, d’inspiration humaniste et d’une portée existentielle. Selon le prix Nobel de la paix Nelson Mandela, Achebe «a apporté l’Afrique au monde». C’est vrai à double titre, car l’auteur a tiré parti du succès de son roman pour créer, avec sa maison d’édition londonienne, la «Heinemann African Writers Series», qui est aujourd’hui encore la plus importante collection d’oeuvres littéraires d’Afrique. Achebe a ainsi ouvert à la littérature de ce continent une fenêtre sur le monde.