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Il était une fois, en Chine ancienne, un jeune joueur de cithare nommé Shi Wen, qui admirait tant le célèbre musicien Pao Ba dont les accords, disait-on, faisaient danser les oiseaux, qu’il quitta son foyer pour approfondir sa pratique auprès de maître Shi Xiang.
Pendant les trois années qu’il passa sous son enseignement, Shi Wen se contenta de perfectionner sa touche. Lorsque Shi Xiang lui demandait de jouer un air classique, celui-ci refusait ou, ayant entamé les premières notes, s’arrêtait et se déclarait incapable de continuer. Le maître restait désolé et finit par inviter son élève à quitter son école, lui suggérant que la musique n’était sans doute pas sa voie.
Shi Wen, avant de prendre congé, dit à Shi Xiang : « Maître, je ne cherche pas à jouer des airs de musique. Ce qui occupe mon cœur est plus secret, et je ne parviens pas encore à être à la hauteur de ce qui m’habite. Je pars donc en retraite solitaire pour entrer d’avantage dans ma voie. Mais je reviendrai vous voir lorsque j’aurai trouvé et vous entendrez alors la musique qui se joue véritablement en moi. »
Shi Wen disparut et nul ne sut jamais ce qu’il fit en son hermitage caché. Mais, comme il l’avait promis, il revint, quelques temps après, voir Shi Xiang. Ce dernier, curieux, lui demanda s’il avait trouvé ce qu’il cherchait.
Shi Wen ne dit pas un mot et se contenta de sortir sa cithare. Il pinça alors une seule corde et le temps changea brusquement. Nous étions au printemps et, soudain, le vent d’automne se leva et les fruits murirent. Il pinça une autre corde et la neige se mit à tomber et les eaux du lac se figèrent en glace. Il pinça une autre corde et le soleil livra ses rayons d’août et le vert fatigué par l’été gagna toute la région. Enfin, il pinça une dernière corde et le vent du printemps souffla, les fleurs envahirent la plaine et les arbres. En larme, Shi Xiang tomba à genoux et célébra son disciple devenu maître.
Ce conte est tiré du « Lie Zi » qui est le premier ouvrage du Tao signifiant « Vrai classique de la simplicité et de la vacuité de la vertu parfaite ». Il ne s’agit pas d’une histoire où un jeune garçon pince une simple corde et change de saison, il s’agit de la magie qui anime le cœur de chacun, du Silence qui vibre et enchante le jardin des vivants, de la capacité à illuminer l’environnement à travers l’action ordinaire. Shi Wen est devenu le maître de son instrument (corps, émotions et pensées), il tient sa maitrise dans le fait de disparaître intégralement derrière chaque note et laisse ainsi apparaître les mouvements infinis de la nature de laquelle il se sait le souffle merveilleux.
Offrez la lecture de ce conte et apprenez, vous aussi à dispraître derrière l’ordinaire afin de révéler l’immuable beauté.