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Freins du développement

Résidant depuis bientôt deux ans en Albanie, Marie France Darcheville a eu tout loisir d'observer les comportements d'autant plus finement que elle est psychologue de métier
L'Albanie a choisi, il y a 50 ans, un régime communiste persuadée que c'était la voie de développement la plus intéressante pour elle.
Ici, dans ce pays, le développement s'est effectué vers le bas. Il s'agissait de mettre tout le monde au même niveau. Dans un premier temps, cela a bien marché dans la mesure où l'intelligensia était soit décapitée, soit exilée.
Bien entendu, il était interdit d'avoir des idées personnelles car il était interdit de se démarquer de la masse. Les individues ont perdu peu à peu toute liberté et, à part quelques-uns, même la notion de liberté. Tout le monde était regroupé dans des clubs de travail, dans des cercles communistes, dans des clubs sportifs, dans des groupes d'entraînement militaire. Plus personne n'avait de bien personnel. Tout était propriété de l'état, de la maison construite pourtant avant la guerre et qui était réquisitionnée par et pour l'état, de la poule courant dans le jardin jusqu'aux légumes dans les champs et aux grappes de raisin dans les vignes. L'argent n'avait plus cours que très rarement et n'était pas à la portée de tout le monde. Tout était gratuit: les soins médicaux, les transports, la nourriture distribuée par tickets et avec parcimonie. Bref, les individus étaient récompensés par un paquet de cigarette, un stylo à bille, etc.
Sur le plan psychologique, il est facile de faire l'analyse de la situation actuelle. Le groupe est une formation typique de l'adolescent en quête de son identité. Il y prend ses points de repère, se mesure à ses pairs. Le groupe le rassure, le protège et lui permet de trouver son identité en lâchant les points de repères parentaux. Il profite de l'argent de poche, du confort proposé par le foyer parental tout en se révoltant contre les règles qui ont étayé sa vie jusque là. Puis, la personnalité se construisant, le jeune lâche petit à petit le groupe pour aller vers l'autre sex. Mais, surtout, l'individue prend sa place dans la société en s'affirmant dans son travail, en gagnant de l'argent qui est enfin bien à lui et que certains s'empressent de dépenser sans compter, avec un plaisir évident.
C'est ce qui se passe actuellement en Albanie. Après avoir été pendant plus de 45 ans maintenus au niveau de l'adolescent protégés par un état paternaliste et sans pouvoir se révolter contre ce paternalisme, les individus rejettent tout ce qui peut ressembler à un groupe et veulent s'affirmer par eux-mêmes. Ils font leur révolte aujourd'hui contre l'autorité gouvernementale, refusent de respecter des lois que personne ne respecte, pas même l'état, des lois qui sont créés en fonction des besoins immédiats de quelques uns et non en fonction des besoins de la masse. Et il arrive actuellement sur le marché une masse de nouvelles lois que nul ne doit ignorer et que personne ne connait. l'individualisme, ici, domine ainsi que l'égocentrisme. l'affirmation de soi passe par un gain rapide en travaillant le moins possible et une dépense aussi rapide. Le régime communiste les ayant privés d'avenir pendant 45 ans, la grande masse des albanais ne vivent que dans l'instant présent, ignorent le sens des mots économie, thésaurisation, la spéculation leur apparaît comme un péché. Ils ne voient pas l'utilité de prévisions à long terme car ils vivent au jour le jour, ne comprennent pas la nécessité pour eux d'emprunter pour avoir des choses qui leur semblent dues leur parait idiot. Fatalistes, ils se disent: »si ça marche, c'est bien, si ça ne marche pas, ça ne fait rien«. Vivant dans la peur du communisme pendant tant d'années, ils ont pris l'habitude de craindre l'arrivée de catastrophes. Alors ils ont perdu toute ambition et il semblerait que plus rien ne les touche, ne les concerne mis à part leur petit confort personnel.
C'est pourqoi les sociétés d'aide au développement rencontrent ici des résistances fortes et inattendues de la part d'un pays et d'individus qui aspirent au développement. Les individus, tout comme l'état, désirent une aide au développement, mais non quelque chose qui ressemble à de l'argent de poche. Lorsque un organisme paie des hommes pour qu'ils suivent des cours, il s'agit d'argent de poche. Cela ne motive pas les individus pour les cours, et développe uniquement leur intérêt pour l'argent et non pour effectuer le travail qui permettra de le gagner. Certains organisme paient en fonction de leurs propres motivations et non en fonction de la motivation des individus de ce pays. Quand un état-aide fait un projet, il doit non seulement tenir compte de son budget mais également des mentalités du pays concerné. Avant même d'apprendre aux gens à travailler et comment fonctionne le capitalisme, il faut permettre à leur mentalité d'évoluter vers une réelle démocratie. Et pour cela, il faut du temps. Les Etats-aide arrivent avec toute leur bonne volonté mais visiblement dans l'ignorance des mentaliés, ils installent un projet qui risque fort de faire faillite dèe le retrait de l'état-aide, les esprits n'étant pas encore prêts à un changement aussi radical.
Certains albanais se démarquent pourtant de la masse. Ils ont compris qu'ils leur faut travailler dur pour gagner de l'argent. Mais voilà, ils rencontrent les mêmes difficultés que les Aides au Développement: blocage des containeurs en douane (un homme par jour et ce facilement pendant une quinzaine de jours passe son temps à essayer d'obtenir les papiers de dédouanement). Le blocage se situe également au niveau de l'administration par des tracasse-ries divers et chageantes (en effet, à chaque fois, les tracasseries sont différentes). De plus, il n'y a aucune coordination entre les services. C'est chacun pour soi aussi rien n'avance. Si quelqu'un a un projet, il a intérêt à ne rien demander s'il ne veut pas être bloqué par les différentes administrations et s'il a de quoi payer des dessous de table, il peut avancer dans son projet mais en ayant toujours la peur au ventre que l'état lui mette la main dessus. Par exemple, les albanais en masse construisent sans permis mais voilà certaines administrations réagissent brutalement et passent sur certaines maisons neuves déjà habitées avec un bulldozer pour l'exemple, alors que personne n'a réagi pendant la construction.
N'oublions pas que, durant toute la période communiste, les hommes ici ont perdu la motivation pour travailler. L'idée d'un travail qui plait, qui permet de s'affirmer aux yeux de la société et dans le même temps de gagner sa vie honorablement est un concept presque oublié. Comment faire comprendre à ses hommes qui ne travaillent pas 6 heures par jour (le travail étant entrecoupé de pause-repas, de coupures d'électricité, d'absence pour fausse-maladie, pour raison familiale (un décès dans la famille et l'homme ne vient pas au travail pendant 8 jours en laissant les élèves livrés à eux-mêmes s'il est enseignant), et pendant ce temps de travail déjà très limité, les hommes ont appris à faire simplement acte de présence, arrivant avec une demi-heure de retard, dormant pendant le travail, partant plus tôt pour faire des courses, etc...), comment faire comprendre que notre démocratie basée sur l'argent est une véritable jungle oû il faut se battre pour avoir un travail, se battre pour le garder, travailler sans regarder son nombre d'heures pour gagner de l'argent, lutter contre une compétition féroce, à des hommes élevés dans la mentalité communiste dans laquelle les salaires sont très bas, mais oû il y a du travail pour tout le monde, etc... où l'état providence et Allah subviendront à tous les besoins. En fait, la société de consommation présente une façade trompeuse de facilité véhiculée par tous les médias. Donc, la majoritée des individus, en Albanie, pensent que les pays riches qui envoient des aides sont là uniquement pour remplacer l'état-providence et qu'il n'est nul besoin pour eux de faire des efforts et de changer leur habitudes quand beaucoup d'organismes humanitaire pensent les aider en leur apportant tout le nécessaire sur un plateau.
La motivation ne peut venir que d'un besoin pressant. Si ce besoin pressant est satisfait par un organisme extérieur, pourquoi les Albanais devraient-ils changer et travailler plus? Actuellement l'action des organismes humanitaires ne motive pas les Albanais dans le sens d'une progression mais les installe dans une situation d'assistanat qui suit en ligne directe les préceptes de base d'un communisme idéalisé.
Marie France Darcheville

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