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Dans le canton de Berne, près de Lauterbrunnen, il y avait un redoutable chasseur, un certain David Zwikki. Il avait bien sûr entendu parler du chamois blanc. Mais Zwikki était de tous les chasseurs le plus téméraire et le plus acharné. Véritable force de la nature, il s’aventurait dans tous les terrains, même les plus escarpés. Il pouvait affronter sans broncher les tempêtes et les froids les plus terribles. C’était par ailleurs une fine gâchette; jamais il ne ratait sa cible. Des chamois, il en tuait entre cinq et six par semaine lorsque les conditions le lui permettaient.
La vie des bêtes n’avait que peu de valeur à ses yeux. Enfreignant la loi, il tuait sans distinction les mâles comme les femelles qui avaient des petits, condamnant ces derniers à mourir de faim. Au fil des années, le produit de cette chasse lui avait rapporté une petite fortune.
Le jour où Zwikki eut abattu son neuf cent nonante-neuvième chamois arriva. Après s’être assuré d’avoir le beau temps pour le lendemain, il partit de Stechelberg au fond de la vallée en direction de l’Oberhornsee pour aller passer la première nuit dans une grange sur les alpages.
Son équipement de chasseur consistait en une bonne carabine, des munitions et une longue-vue, un piolet dont il se servait si nécessaire pour tailler des marches dans la glace ou pour s’agripper aux rochers, des crampons à fixer sous ses robustes souliers de cuir, une besace avec une provision de pain et de fromage ainsi qu’une gourde remplie d’eau-de-vie de gentiane, utile pour se réchauffer et se donner du cœur à l’ouvrage.
Le lendemain, avant le lever du soleil, il quitta son gîte. D’un pas ferme et mesuré, il se dirigea par des sentiers rocailleux vers les sommets qu’il savait fréquentés par les chamois.
Tout en progressant, l’œil aux aguets, il veillait constamment à être placé sous le vent afin que les chamois ne perçoivent pas son odeur; la réussite de la chasse en dépendait. Pour cela, il faisait parfois de longs détours pour trouver une meilleure direction.
A mesure qu’il avançait, il prenait de plus en plus de précautions; souvent il s’arrêtait et, caché derrière un rocher pour pouvoir observer sans être vu, il écoutait et regardait de tous les côtés avec la plus grande attention. Grimpant sur les roches avec facilité, il arriva rapidement en haut d’une crête, se glissa à genoux derrière un bloc de rocher, et posant là sa carabine, sa besace et tout ce qui l’encombrait, il s’avança à plat ventre jusqu’à l’extrême bord du précipice. A l’abri derrière de grosses pierres, il examina attentivement tous les environs à l’aide de sa longue-vue.
Soudain, alors que depuis quelques minutes à peine il fouillait du regard les parois en face de lui, il aperçut le chamois blanc. Ce dernier, immobile, magnifique dans sa robe couleur de neige, était comme suspendu entre terre et ciel là-haut sur une arête. Zwikki avait de la chance, la providence l’avait placé à bonne distance de sa proie. De là où il était, il pouvait espérer atteindre l’animal. Le moment tant attendu était arrivé. Son millième chamois serait le chamois blanc. Toujours à plat ventre, Zwikki saisit son arme sans précipitation, l’appuya contre son épaule et visa un instant. Mais il ne tira pas; le chamois blanc avait dressé la tête et regardait dans sa direction. Tous les deux restèrent immobiles. Si Zwikki tirait, il prenait le risque de manquer son coup.
Vif comme l’éclair, le chamois attentif pouvait fuir à la vue de la fumée avant même d’être atteint par la balle. Alors le chasseur resta, absolument immobile, dans la position où il se trouvait. Il s’écoula un bon quart d’heure avant que l’animal ne relâche son attention et se remette à bouger.
Immédiatement, profitant de cet instant, Zwikki, qui n’avait cessé de tenir l’animal en joue, appuya sur la détente. Un éclair jaillit du fusil, une détonation claqua et résonna dans la montagne. La fumée se dissipa, mais le chamois, visiblement indemne, n’avait pas bougé et le regardait. Aussitôt, Zwikki visa de nouveau soigneusement et tira un deuxième coup.
Mais une fois encore, il dut constater son échec. Le chamois immobile le fixait toujours.
Puis, l’animal se mit tranquillement en marche le long de l’arête et, gagnant une nouvelle paroi, se mit à grimper avec une grande aisance.
Zwikki s’élança et grimpa de rocher en rocher avec une ardeur infatigable à la poursuite du gibier qui venait de lui échapper. Rapidement, ce dernier l’entraîna de plus en plus haut sur des pentes verticales. Zwikki dut s’accrocher aux parois, obligé de faire attention de ne pas glisser. La zone était dangereuse, mais il en avait vu d’autres, et surtout il avait la rage, celle qui pousse à vaincre, et qui permet de dépasser ses limites.
Bientôt, il se trouva en équilibre sur une chaîne de rochers où l’ardeur de sa poursuite l’avait conduit. D’un côté, il y avait une mer de glace dont les fentes béantes semblaient prêtes à l’engloutir. Et de l’autre, un abîme ténébreux dont l’œil ne parvenait pas à mesurer la profondeur.
C’est ainsi qu’il se laissa conduire dans des terrains dont il n’avait plus la maîtrise et se retrouva bloqué sur une étroite corniche.
Encombré par son arme, le dos collé à la paroi abrupte avec le vide à ses pieds, il était coincé. Epuisé, soudain pris de panique, il se mit à suer à grosses gouttes. Détournant un instant le regard de ce vide effrayant qui l’attirait, il vit le chamois blanc qui était toujours là, un peu plus haut. Puis il fut pris d’étourdissement et sentit son sang se glacer. Un voile noir obscurcit sa vue, son corps se déroba et il tomba silencieusement en avant dans le vide, telle une masse inerte.
On ne retrouva de David Zwikki que sa carabine, qui gisait au pied des parois rocheuses. Son corps tout entier avait disparu. Le glacier l’avait avalé, pour l’éternité.
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