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La Ballade de Billie et Joe
La grande roue tourne très vite, de plus en plus vite. Elle, tout en haut sur la crête de la route, pousse tout à coup un long cri. De peur et de plaisir. Comme un éclair cette idée lui traverse la tête: se jeter hors de son siège, dans le vide, voler juste voler.
Lui en bas n'est plus qu'un trait, sans tête ni visage. Lui en bas au milieu des lumières qui clignotent nerveusement, les lumières de la ville de baraques foraines. Lui dans l'odeur du sucre brûlé, de graisse de saucisses et de poudre. Il tend le cou, regarde en l'air en plissant les yeux: dans le ciel mouillé de pluie la crête de la roue. Son visage est plat comme une assiette.
Il l'attrape fermement par le bras et la guide au milieu des baraques sur l'herbe mouillée. Elle tremble et sa peau est humide. Le cri est encore à moitié en elle. Elle n'a pas poussé son cri jusqu'au bout. Mais quelle excitation.
Ainsi commence la rencontre de Billie et de Joe et leur longue "quête d'une autre vie, plus vraie ou plus authentique", une mélancolique histoire d'amour moderne, racontée à la manière d'un conte de fées, d'un road-movie, d'un vieux film hollywoodien, envahie par les images et les réminiscences.
Martin R. Dean, né en 1955 en Argovie, d'une mère suisse et d'un père originaire de Trinidad, vit à Bâle, où il enseigne la philosophie et la littérature. Il est l'auteur de plusieurs romans et de nouvelles.
Traduit de l'allemand par Sybille Muller
La traduction littéraire: bénéfices d'une lecture différée
Traduire un livre, ce n'est pas seulement lui permettre d'élargir le cercle de ses lecteurs, c'est aussi l'engager dans une nouvelle rencontre avec ceux et celles qui l'ont lu lors de sa première parution. Cette relecture peut parfois changer profondément la perception première du texte. C'est ce qui m'est arrivé lors de la sortie de la traduction française de l'avant-dernier roman de Martin R. Dean, La Ballade de Billie et Joe.
J'ai lu ce livre en 1997 et j'en ai fait une critique peu élogieuse dans le Tages-Anzeiger. Aujourd'hui, à la relecture, mes objections de l'époque me paraissent injustes. Ma nouvelle appréciation du livre est certes due à mon évolution personnelle, mais aussi à des changements plus généraux survenus au cours de ces six dernières années.
Ce roman est une “ballade” dans tous les sens du terme. C'est une danse (les chaussures en forment un leitmotiv) et c'est une chanson qui raconte une histoire émouvante, une histoire qui finit mal, un peu comme Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et Bonnie and Clyde d'Arthur Penn.
Billie et Joe semblent avoir vu ces films. Ils se donnent des noms de stars américaines. Billie, l'étudiante en mathématiques, porte celui de la chanteuse de jazz Billie Holiday, et Giovanni, le mécano d'origine italienne, celui de tous les Joes américains qu'il a vus à l'écran ou entendus dans des boîtes de jazz. C'est là leur problème: ils s'accrochent aux images véhiculées par les médias et n'ont pas d'identité propre. Seul leur amour qui est authentique, un amour tiraillé entre attachement étroit et indépendance totale.
Cette contradiction pousse le couple au mouvement sur la grande roue de la kermesse, sur la piste de danse, lors d'un voyage au Maroc ou en Italie. Mais où qu'ils aillent, les deux amoureux ne se voient qu'eux-mêmes. C'est pourquoi ils sont d'abord séduits par le projet d'être les vedettes d'un film de Morelli, un producteur italo-américain paralysé, dont la folie n'a d'égal que sa richesse. Mais ils découvrent que le cinéma, au lieu d'assouvir leur narcissisme, risque de les vampiriser. Joe finit même par penser que le cinéma est relié à la mort, ne connaissant, dans l'immédiateté de ses images, “pas d'histoire en dehors de celle qui se lève au moment présent sur l'écran.”
C'est cette observation de Joe que, dans ma critique de 1997, j'ai retourné contre le roman même. Il me semblait reproduire l'immédiateté ahistorique que Joe reproche au cinéma. Le narcissisme de Billie et Joe me paraissait refléter trop directement celui qui était à la mode à l'époque. Que le roman finisse par la mort de Billie et Joe n'y changeait rien. Cette fin ne faisait que renforcer, à mes yeux, le romantisme de la ballade. Un romantisme soutenu par des tournures de langue qui entraînent et envoûtent le lecteur comme une musique de danse.
Cet entrain et cet envoûtement me paraissaient suspects lors de la lecture du roman en allemand. Aujourd'hui, en lisant sa traduction française, je ne ressens plus cet effet. Et pourtant Sybille Muller, la traductrice, a transposé le plus fidèlement possible les tournures particulières de l'original. Est-ce dû au fait que les termes de la proposition changent plus facilement de place en allemand et que les constructions elliptiques y sont plus fréquentes? Là où je me sentais trop vite emporté dans le texte allemand, je rencontre une sorte de questionnement dans le texte français. C'est comme si sous la fébrilité du récit se faisait entendre une voix dubitative.
Cette distanciation inhérente fait du bien au texte. S'y ajoute le fait que j'ai plus de recul par rapport aux phénomènes réels dont le roman s'est fait le reflet en 1997. Le culte du narcissisme, avec, dans son sillage, l'hédonisme aveugle et le rêve de l'argent facile, tout cela n'a pas fait long feu, dans la réalité de l'époque, pas plus que dans le roman. Mais celui-ci tient bon parce qu'il est plus qu'un simple reflet. Avec le recul, je m'aperçois qu'il contient des éléments précurseurs qui m'ont échappé à l'époque. Si aujourd'hui, la thématique des “Secondos”, immigrés de la deuxième génération est largement répercutée dans la littérature et dans les médias, aucune critique, la mienne non plus, n'a relevé en 1997 le fait qu'elle joue un rôle important dans ce roman.
Ce mérite d'autant plus d'être noté, qu'entre-temps Martin R. Dean a publié Meine Väter, un grand roman racontant la recherche de ses origines par le fils d'une Suissesse et d'un ressortissant indien de Trinidad. Ce roman dépasse de loin le cadre d'une simple quête identitaire, c'est une sorte d'épopée post-coloniale. Et pourtant la plupart des critiques n'y ont repéré que la thématique identitaire. Peut-être faudra-t-il que ce roman soit également traduit en français. Une lecture différée peut se révéler bénéfique.
Rothenbühler Daniel
Domaine Public
No 1571 du 15.09.2003
Cet article a paru dans le cadre de la collaboration entre Domaine Public et la revue Feuxcroisés.
C'est l'histoire d'un gars et d'une fille...
[...] Dans La Ballade de Billie et Joe, les deux personnages de Martin R. Dean (dont nous retrouvons ce roman en français longtemps après ses Jardins secrets, typiquement publié par Gallimard en ballon d'essai unique comme d'autres livres d'écrivains alémaniques) – Billie et Joe, cousins de Bonnie et Clyde, se situent dans ce "pli" social, historique et psychologique qui sépare les petits gangsters américains des images hollywoodiennes qu'on en a tiré. Ils sont ici, sans doute mal pris dans notre société mais au moins dotés d'une scolarité à peu près normale. Ils ont cependant la tête enfiévrée constamment par des fantasmes étouffants qui les laissent finalement mal intégrés, habités comme par une sorte de révolte globale qui n'a pas de nom ni d'objet précis.
[...] "Elle est enceinte, et c'est une phrase de trois mots. On peut mettre cette phrase en doute, car aucune fée n'a le pouvoir magique de lui mettre dans la tête une chose aussi impensable." Des phrases qui condensent en quelques lignes une réalité et sa disparition: voilà en somme le projet que Martin R. Dean s'est donné pour ce livre.
[...] une exigence imparable [...]
Le roman, par conséquent, n'est guère fait pour être lu à la plage entre deux pastis: il y faut une concentration certaine, une concentration que la traductrice restitue fidèlement en français. (ML, La Liberté, 17.05.2003)
[...] Avec des phrases courtes résolument ancrée dans le présent, Martin R. Dean, auteur suisse, tisse la passion sur fond de ballade et de road-movie et place ce couple à la fois unique et banal à proximité [...] de Bonnie et Clyde. (P. Dhs., Le Monde, mars 2003)
Martin R. Dean s'inspire du cinéma pour peindre un couple révolté
[...] À l'impression initiale de la "non-appartenance à rien" devant "les visages étrangers et les images jamais vues" succèdent celles de l'insécurité et d'une inquiétude secrète. La conscience de l'étrangeté crée la solitude et la distance: vécues comme du dehors, les étreintes deviennent des scènes de cinéma muet. Entre présent et passé et entre les partenaires, un vide se creuse, que ne peuvent "combler les mots", le doute s'installe quant à leur avenir. Jusqu'à ce que, pour ranimer l'espoir et les énergies vitales, s'impose une action commune, qu'ils accomplissent avec éclat. À la manière de Bonnie et Clyde, dans une apothéose tragique.
Mais plutôt que l'habile référence à un chef-d'œuvre de l'écran, il faut relever la mise en œuvre des thèmes. L'art du motif et du symbole, ce qui dans le roman devient signe. [...] (Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 12.04.2003)