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Introduction
La première fois que j'ai entendu parler de cette femme, c'est quand elle a été nommée à la tête d'HP. C'était en 1999 et j'étais assez étonné de ce choix car généralement, dans le milieu de l'informatique, il est rare qu'une femme (blonde de surcroît!) prenne les plus hautes fonctions.
Plus tard, elle fut encore plusieurs fois sous les feux de la rampe puisqu'elle annonça la fusion avec Compaq qui était en fait un rachat. Puis, elle présenta la version iPod estampillée HP et enfin, quand elle fut limogée.
À l'époque, j'en avais même parlé à quelques reprises dans mes analyses sur les résultats financiers d'Apple et j'avais dit tout le bien que je pensais de cette collaboration.
Aujourd'hui, après avoir lu son livre "J'ai pris des décisions difficiles", je ne peux m'empêcher de venir vous parler de cette femme que je trouve exceptionnelle.
Mais qui est Carly?
Née en 1954 au sein d'une famille modeste, Cara Carleton (son vrai prénom qui a aussi une histoire originale) a toujours eu des parents très attentionnés, qui ont toujours demandé le meilleur de leurs enfants.
Comme elle le dit elle-même, ses parents ne voulaient rien de moins que la perfection de la part des enfants.
La cellule familiale était classique et seul le père travaillait. Il gravit tous les échelons de la justice et fut tour à tour avocat, assistant, professeur de droit et enfin, en 1973, il fut nommé par le président des États-Unis de l'époque, Richard Nixon, comme juge fédéral à la cour suprême.
Pour ceux qui ne connaissent pas, c'est l'équivalent du Tribunal Fédéral en Suisse.
D'une façon générale, pour être nommé, il faut être reconnu par ses pairs mais surtout, avoir de bons liens politiques puisque chaque juge est nommé par le président en place.
Carly a donc grandi dans un environnement intimement lié aux règles et a dû s'adapter à des situations extrêmement différentes puisque toute la famille a dû suivre le père lors de ces nombreux déplacements géographiques que lui imposait sa carrière.
En tout, ce n'est pas moins de 6 déménagements auxquels elle a dû faire face d'un bout à l'autre des USA durant son enfance et adolescence, y compris l'Afrique (à 14 ans).
Ça peut sembler anecdotique, mais le fait d'avoir un père qui soit un expert du droit, une famille soudée et attentive ainsi que des changements fréquents ont profondément façonné Carly.
Tout au long du livre, on retrouvera ces différentes expériences sous des traits de caractère comme la rigueur, la loyauté, la franchise et la dévotion ainsi que la détermination.
Un parcours atypique
Ses parents, toujours très préoccupés par l'éducation des enfants, inscrivirent Carly à des cours de français et de piano dès l'âge de 4 et 7 ans.
Alors que la plupart des enfants se rebellent contre l'autorité parentale, Carly fera tout pour satisfaire ses parents. Elle ira même au-delà de ce qu'on lui demande puisque très souvent, ses objectifs se situent bien plus haut.
Après avoir eu une scolarité exemplaire avec des A dans pratiquement toutes les branches (c'est la meilleure note aux USA), Carly s'orienta dans deux domaines qui lui plaisaient, à elle et bien sûr, aussi à son père: l'histoire et la philosophie.
Dans le but de tirer la substantifique moelle de la littérature et de la philosophie, elle apprit tour à tour le français de 4 à 22 ans (livre préféré: L'Étranger de Camus), le grec classique (pour lire Platon et Aristote), le latin, l'allemand et pour rire, l'italien.
Carly finit par obtenir à 22 ans une licence en Philosophie et Histoire Mediévale à la prestigieuse Stanford University.
Alors qu'elle travaillait 3 fois par semaine dans un salon de coiffure en tant que réceptionniste pour subvenir à ses besoins, elle savait que la philosophie et l'histoire étaient des sujets passionnants, mais qu'elle n'en ferait pas un travail.
La carrière de "pianiste professionnelle" lui parut être une option mais la vie qui était liée à cette discipline – la solitude – ne l'enchantait pas.
À nouveau, Carly prit une direction qui était plus liée à la volonté de suivre les traces de son père qu'à suivre ses propres envies: la faculté de droit. Le père fut évidemment charmé par le choix de sa fille qui suivait ses pas.
Mais cette option ne fit pas long feux. La mort dans l'âme, après quelques mois de cours et une santé qui se détériorait à cause de ce choix "contre-nature", elle s'apprêtait à dire à son père que le droit n'était pas une matière pour elle.
Bien entendu, les parents furent très déçus, tout particulièrement son père.
Il fallait que Carly se trouve une voie à elle et non liée à l'ambition ou l'envie de ses parents et proches!
Elle se mit à chercher un emploi dans l'espoir que cette entrée dans la vie active lui donnerait des idées pour mieux imaginer son futur.
Après s'être rendue à tous les entretiens qu'elle avait pu obtenir comme secrétaire ou réceptionniste, ce fut Marcus & Millichap, une entreprise active dans les surfaces commerciales immobilières, qui lui donna sa chance.
Si elle a obtenu ce job, c'est grâce à son certificat de dactylo que Carly avait acquis pendant son lycée et sur insistance de sa mère...
À la base, ce travail n'avait rien de glorieux mais pour une jeune femme qui n'avait jamais vraiment dû faire ses propres choix, c'était une première victoire de s'émanciper de la sorte alors que les parents affichaient leur inquiétude sur ce choix.
À force de travail acharné, Carly s'est vite rendue indispensable dans cette petite entreprise et très rapidement, les patrons lui ont donné plus de responsabilités.
En 1977, elle se maria et partit en Italie avec son mari qui avait trouvé un poste à Bologne.
Dès l'année suivante, elle entreprit de réaliser un MBA qu'elle obtint en 1980 à l'université du Maryland (encore un déménagement).
Alors qu'on lui conseillait de réaliser un doctorat, elle voulut se confronter à la vie active et profita des forums qui étaient organisés sur le campus pour rencontrer toutes les grandes entreprises dans un nouveau tailleur qui lui avait coûté toutes ses économies.
Tout le monde déconseilla Bell System et c'est pourtant cette entreprise qu'elle choisit pour faire ses armes.
Avec plus d'un million d'employés et une réputation digne des pires administrations publiques, personne ne voulait s'engager. Toutefois, pour Carly, ces aspects et les rumeurs de libéralisation lui laissèrent penser que cette entreprise vivrait des bouleversements importants dans les années à venir et qu'elle voulait en faire partie.
Après une formation "générale" de neuf semaines qui lui apprirent beaucoup, elle choisit d'aller dans la vente, le cœur des activités commerciales.
L'apogée
Je vous fais grâce des 19 ans qui ont suivi entre divorce, nouveaux postes, mariage, nouvelles responsabilités, la mort de sa mère, etc. Non pas parce que ce n'est pas intéressant (au contraire), mais parce que si elle a écrit un livre, ce n'est pas pour que je vous le résume.
En 1999, comme le couronnement de sa carrière, un chasseur de tête contacte Carly pour lui proposer la place de directeur général (CEO) de Hewlett-Packard.
Après des mois de négociations secrètes et une fois que Carly était bien certaine que HP et son conseil d'administration étaient sûrs qu'ils voulaient bien d'elle, elle dit "oui".
Ce faisant, ce que beaucoup oublieront de mentionner, Carly renoncera à 85 millions de dollars chez Lucent car moins de deux mois plus tard, elle aurait pu transformer ses options.
Bien sûr, HP lui fit une jolie proposition sous la forme d'un salaire annuel de 1 million de dollars par an et 65 millions de dollars en options. Mais elle était en deçà de ce qu'elle pouvait toucher chez Lucent et ce n'est donc pas l'argent qui la motivait, mais les défis qu'il fallait relever.
Carly en 2002
Dès le départ, les objectifs à relever sont immenses et totalement sous-évalués par l'équipe dirigeante en place et, plus inquiétant, par le conseil d'administration lui-même.
À la lecture de ce livre, je me rends compte que même dans les très grandes boîtes qui publient de très bons résultats, tout ne coule pas de source.
Une équipe de direction, tout comme un conseil d'administration, sont avant tout composés de femmes et d'hommes. Ceux-ci, à différentes échelles, sont géniaux, cupides, incompétents, nonchalants, intelligents, opportunistes, etc.
Bref, ils reflètent notre société, ni plus ni moins.
Carly décrit à merveille tous ces dysfonctionnements et ce qu'il en coûte de les changer, de les corriger pour que tout le monde tire à la corde du même côté!
Tout y passe, du rachat de la maison et du garage (plus de 2.1 millions de dollars) où les fondateurs d'HP ont fait leur début en 1939, à la fusion avec Compaq qui n'est en fait qu'un rachat, à l'effondrement de la bulle Internet et des marchés financiers en général, les licenciements massifs, les investisseurs qui suivent le titre trimestriellement, les projets philanthropiques de la marque qui étaient importants pour elle, etc.
Encore une fois, il faudra lire le livre (la moitié) pour bien comprendre ce qui s'est passé chez HP de 1999 à 2005. Carly y est avide de détails et décrit extrêmement bien la vie d'une entreprise de cette taille qui opère à l'échelle planétaire avec des sommes en jeu considérables.
Personnellement, j'aurais aimé qu'elle parle de la collaboration avec Apple, un avis externe m'aurait bien plu.
Carly et ses détracteurs
Malgré la foison de détails et de noms que Carly donne, ce livre est facile à lire et s'avère divertissant tant on suit avec appétit son raisonnement et les événements narrés.
Mon seul regret, c'est que plus on s'enfonce dans le livre, moins elle parle de sa vie privée à l'exception de la mort de sa mère.
Je ne cherche pas à avoir des détails sordides ou des événements croustillants sur sa vie conjugale, mais plutôt de comprendre à quel point cette dernière entreprise lui a dévoré sa vie car le jour où tout s'est arrêté sans explication (ou presque), j'ai l'impression que quelque chose s'est arrêté en elle.
C'est souvent ainsi quand on se donne entièrement à un projet ou à une cause. Plus rien ne compte et l'on commet, à mon sens, une erreur: on perd de vue le sens des réalités.
Au-delà de l'éveil que je souhaite susciter en vous pour que vous lisiez ce livre, je voulais également rétablir quelques faits au sujet de cette femme et de sa présidence à la tête de HP.
Pourquoi?
Parce que personne ne l'a attaquée en justice, mais beaucoup donnent des interviews anonymes à la presse pour dire tout le mal qu'ils pensent de Carly. Des courageux en somme...
Je ne me sens pas un défenseur investi d'une mission particulière mais depuis la sortie de ce livre aux USA en octobre 2006, aucun procès pour diffamation ou autre n'est venu entacher les écrits de Carly.
Donc, est-ce que tout ce qu'elle a écrit est juste? J'ai tendance à dire oui mais pas tout le monde est de cet avis, évidemment.
Beaucoup essaient de lui mettre sur le dos les faibles performances de la marque, sa perte d'identité suite au rachat de Compaq et la première perte financière historique de la marque depuis 1939.
Vous le savez bien, les chiffres, on leur fait dire n'importe quoi quand ils sont extraits de leurs contextes.
Très brièvement, je vais rétablir une ou deux choses à l'aide de quelques graphiques et chiffres qui sont totalement objectifs.
Ci-dessous, un résumé du chiffre d'affaires de HP de 1988 à 2006:
Comme on peut le voir, alors que toute l'industrie informatique était en pleine croissance avant 2000, HP avait marqué le pas en 1998. Carly prit ses fonctions en 1999 jusqu'au début de l'année 2005 (j'ai mis en exergue cette période).
On remarque également qu'en 2001, la croissance du groupe fut négative mais ce constat n'est pas imputable à Carly en particulier puisque tous les grands constructeurs et vendeurs de services informatiques ou réseaux ont connu ce creux cette année-là.
Comme vous le savez si vous suivez mes analyses financières sur Apple, le chiffre d'affaires ne veut pas dire grand-chose. Vous allez donc tous me demander à l'unisson: et les bénéfices alors?
Encore une fois, je vous invite à observer une autre illustration:
Ce déficit est important pour deux raisons: il est le premier de l'histoire de la marque et il est sérieux puisqu'il indique une perte de 903 millions de dollars.
Toutefois, il s'explique assez facilement puisque non seulement le marché informatique et réseaux sont toujours en plein marasme, le groupe doit comptabiliser des frais liés au rachat de Compaq. Ce sont donc plus de 2.2 milliards de dollars qui vont lourdement peser sur les résultats de la compagnie cette année-là.
À raison, certains pourront dire que ce rachat était donc une erreur. À titre personnel, je suis convaincu que non, quoi qu'en pensent les bleus et les rouges de chez HP. (Aujourd'hui encore, l'entreprise est un peu divisée en deux... les anciens de HP qui sont bleus et les anciens Compaq qui sont rouges. C'est ainsi qu'il se nomment).
Si HP est aussi fort aujourd'hui (même chiffre d'affaires qu'IBM, le numéro 1 du secteur), c'est grâce à la synergie et fusion de ces deux groupes qui ont été réalisées sous le règne de Carly.
Enfin, un des derniers arguments des détracteurs de Carly, c'est la valeur du titre pendant toute la durée de son mandat.
Là encore, je soumets à votre sagacité cet avant-dernier graphique:
À première vue, on pourrait dire que ces gens se trompent lourdement puisque depuis juillet 1999, date de son entrée chez HP, et juillet 2000, le titre est grimpé de 30 dollars à plus de 60 dollars!
À raison, certains pointeront du doigt qu'après ça, c'est une chute vertigineuse qui suit le parcours de Carly. C'est vrai, mais est-ce lié aux performances de la compagnie ou à la conjoncture morose d'après 2000 et des attentats du 11 septembre 2001?
Pour avoir une vision claire, je vous propose une superposition du titre avec quelques acteurs majeurs du secteur:
À l'exception d'IBM (et encore), toutes les marques comme Sun ou Dell ont connu un après 2000 difficile.
J'apprécie en particulier l'échec de Sun Microsystems car Scott McNealy, le CEO de Sun pendant 20 ans, est à l'origine des remarques les plus misogynes à l'encontre de Carly. Il a même fait réaliser une parodie du spot publicitaire sur l'épopée de Carly et du rachat du fameux garage d'HP.
Vu les résultats décevant depuis 2002 de Sun, peut-être que cet argent aurait été mieux employé dans la recherche et le développement?
Alors qu'il était à la base de Sun, Scott n'est plus CEO de Sun depuis 2006...
Le succès de HP suite au départ de Carly en 2005 et 2006 est intimement lié aux décisions qu'elle a prise durant sa présidence.
Epilogue
Encore une fois, je vous invite à lire ce livre poignant de sincérité et de vécu.
Connaissant bien la branche dans laquelle elle a évolué pendant 30 ans, j'ai aussi vu la vision qu'elle avait et l'attention particulière qu'elle portait à des détails stratégiques trop souvent délaissés par des managers ou autres CEO.
Que vous soyez un dirigeant ou non, vous serez forcément charmé par cette femme aux pratiques parfois originales, toujours empreinte de profondes réflexions et acharnée de travail.
Si je devais résumer ce livre, je ne citerais que cette phrase: "Nous ne pouvons pas toujours choisir les situations dans lesquelles nous vivons. Néanmoins, il nous appartient de choisir comment réagir à ces situations".
Ça s'appelle faire des choix et dans le fond, c'est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie. Choisir de fumer ou pas alors que tous ceux qui vous entourent le font. Choisir d'étudier au lieu de sortir avec les copains. Choisir l'honnêteté plutôt que le mensonge. Prendre la voiture plutôt qu'aller à pied pour faire 500 mètres.
Nous sommes tous confrontés à ces choix et à bien d'autres au cours de notre vie et c'est à nous qu'incombe la décision de choisir tel chemin ou tel autre.
Ce livre n'est pas un règlement de compte avec la direction de HP. C'est la vérité du point de vue d'une femme qui a dû travailler bien plus dur qu'un homme pour prouver ses qualités et y arriver.
Les rumeurs disent que Carly est libre pour reprendre un poste de CEO et qu'elle réfléchit à un avenir politique.
Je lui souhaite un avenir radieux et la remercie chaleureusement pour ce livre qui m'a convaincu sur plusieurs points importants. Puisse-t-elle trouver sa nouvelle voie et vivre heureuse.