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Que voilà un titre rassurant. Si la normalité a été, une fois, associée à un abîme (cf. précédente chronique Médecine et Hygiène no 2369 du 21 novembre 2001), autant qu'elle ne dure pas longtemps. Plutôt que de céder à une conclusion hâtive, voyons plutôt les faits.Ces derniers sont rapportés dans un article du Lancet du mois de novembre.1 Le message est simple : que vous soyez jeune ou vieux, femme ou homme, l'un et l'autre, l'un ou l'autre, si votre tension artérielle est normale au moment où on vous la mesure, quatre ans plus tard, vous avez de fortes chances d'être hypertendu. Si vous êtes jeune, et la définition de la jeunesse est ici d'une réjouissante générosité, car englobant les sujets de moins de 65 ans, les taux de progression sont quelque peu inférieurs à ceux observés chez les sujets vraiment âgés (c'est-à-dire de plus de 65 ans).Un tel message d'une ascétique simplicité ne peut se concevoir dans notre monde féru de complexité. Il se doit, ne serait-ce que pour être respecté, d'être un peu plus compliqué. C'est ainsi que la tension artérielle dite normale (systolique inférieure à 140 mmHg ou diastolique plus basse que 90 mmHg) est maintenant divisée en trois catégories :I la normale haute ( systolique de 130 à 139 mmHg ou diastolique de 85 à 89 mmHg) ;I la normale (systolique comprise entre 120 et 129 mmHg ou diastolique entre 80 et 84 mm Hg) etI l'optimale (systolique
Comme le monde, et la médecine aussi, a une certaine logique, les sujets normaux hauts passent plus volontiers à la catégorie de l'hypertension (taux de passage de 37% et 49,5% selon la catégorie d'âge) que les sujets normaux tout court (je n'ose plus, maintenant, les appeler normalement normaux), chez lesquels la conversion à l'hypertension ne s'observe «que» dans 17,6 à 25,5% des cas. Les bienheureux qui se trouvent dans la classe de la tension artérielle optimale (68% au départ chez les non-vieux, mais seulement 38% chez les vieux) ne deviennent hypertendus que dans 5,3 et 16% des cas, respectivement, toujours dans un laps de temps de quatre années.Pour couronner le tout, comme pour plaire à notre société où le filiforme tient lieu de standard esthétique, un misérable gain de poids de 5% seulement augmente vos chances de rejoindre la classe des hypertendus.Ces données épidémiologiques, qu'il est vain de vouloir dénigrer plus de 9000 sujets étudiés, cela dans la communauté de Framingham la mieux analysée du monde par les spécialistes bostoniens les plus éminents suscitent chez votre serviteur deux remarques, désabusées. Le normal ne devient en effet qu'un moment, une transition, menant inéluctablement2 au pathologique avec tout ce que ce qualificatif recèle de menaçant. L'état normal ferait donc mieux de s'appeler «pré-pathologique», ce qui permettrait à chacun de s'accoutumer à la précarité de cette condition et de ne pas trop souffrir du choc de l'annonce de son hypertension fraîchement diagnostiquée par un médecin à la rayonnante bonne foi. Une alternative serait de bannir l'adjectif «pathologique» de notre vocabulaire en nommant «post-normal», par exemple, tout ce qui sort du normal. Ce néologisme aurait l'avantage de conserver l'essentiel de la confortable sonorité du mot «normal», le «post» qui le précède (jeu de mots involontaire) pouvant être seulement esquissé sous forme de borborygme indistinct.L'autre alarmante dérive que cette étude illustre est l'émergence de l'optimal aux dépens du normal, comme si le normal n'était plus l'unique objet de nos préoccupations. En santé, comme en tout maintenant, il ne suffit plus d'assurer un niveau standard de performances, il faut être au top. Même si, comme l'étude mentionnée ci-dessus le suggère, l'optimum ne parvient pas toujours à vous préserver longtemps de l'humiliant passage à la normalité.Or donc, médecin de premier recours ou spécialiste, lorsque vous mesurez la tension artérielle chez un de vos patients, que vous la trouvez normale, et que vous le lui dites, réprimez désormais le sourire jubilant que vous avez si souvent arboré en pareille occasion. Apprêtez-vous plutôt à le préparer, délicatement, avec toute l'empathie dont vous êtes capable, au caractère fallacieusement rassurant de cette annonce.1 Vasan RS, Larson MG, Leip EP, et al. Assessment of progression to hypertension in non-hypertensive participants in the Framingham Heart Study : A cohort study. Lancet 2001 ; 358 : 1682-6.2 Si la conversion à l'hypertension est en effet de 17 à 25% en 4 ans, quelle serait-elle en 15 ans ?