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Les mares et les canaux
Les zones naturelles des Grangettes comptent près de deux cents mares et étangs disséminés dans l’ensemble des réserves. Ils sont d’une grande diversité de formes et de dimensions, des minuscules mares créées par des impacts d’obus au début des années quarante, aux grandes étendues d’eau comme l’étang de la Muraz, celui du Cercle* ou celui de l’Ecu d’Or*.
Plusieurs canaux ont été creusés dans la zone des Saviez pour drainer les eaux des cultures. Ils forment un réseau aquatique au courant faible, voire nul, dont une partie s’assèche lorsque le niveau du lac est bas. S’ils n’abritent pas une faune spécifique, ils sont un lieu de vie et de reproduction important pour les animaux aquatiques. Ils jouent en outre, pour eux, un rôle primordial de trait de liaison et de déplacement – on parle de pont biologique – entre les différentes mares.
Dix espèces de batraciens, sur les dix-huit de Suisse, fréquentent les Grangettes. Ce sont les occupants les plus visibles et, pour certains, les plus bruyants des mares et des canaux.
Le crapaud commun et la grenouille rousse viennent y pondre en mars - avril. Ils les quittent sitôt après, pour reprendre leur vie terrestre dans les champs et les bois avoisinants. En revanche, la grenouille verte y coasse et le crapaud sonneur y fait retentir ses doux appels durant tout l’été. Quant à la grenouille de Lessona ou la rainette verte, elles supportent mal la concurrence des autres batraciens aux lieux de ponte. Elles se retranchent donc souvent dans les flaques temporaires pour s’y reproduire.
Les mares et les canaux abritent également des tritons, nettement plus discrets. Le triton alpestre et le palmé s’éloignent parfois des eaux. Le triton lobé, lui, leur est plus strictement inféodé et ne vit que dans les gouilles du Gros Brasset et dans le canal de la Muraz. Tous trois sont la proie de la couleuvre à collier, le seul reptile qui fréquente ces milieux et chasse de préférence la nuit lors des grandes chaleurs estivales. On peut alors en rencontrer plusieurs dans le même plan d’eau à l’affût des grenouilles et des petits poissons.
Parmi les mammifères fréquentant les eaux calmes, le plus singulier est sans doute la musaraigne aquatique, petit insectivore de quinze à vingt grammes, dont le dos noir contraste avec un ventre blanc. Inlassablement, elle plonge pour fouiller le fond des canaux à la recherche de petits invertébrés. Bien que ses plongées ne durent qu’une dizaine de secondes, les capacités natatoires de la musaraigne aquatique sont étonnantes, grâce à des franges de poils garnissant les pattes postérieures et la queue. Son pelage reste sec même après de nombreuses plongées, ce qui évite des pertes de chaleur trop importantes. Les activités de ce petit mammifère se concentrent au voisinage immédiat de l’eau et se déroulent en toutes saisons, de jour ou de nuit, indifféremment.
On ne peut évoquer les animaux des canaux et des mares sans citer le martin-pêcheur, l’oiseau emblématique de la «Fondation des Grangettes»*. Long bec effilé, couleurs vives orange et bleu électrique, il peut rester longtemps perché sur une branche au-dessus de l’eau à attendre une proie : poissons, batraciens, insectes parfois. Ils ne manquent pas, ni les lieux d’affûts le long des canaux et au bord du lac. Les rives abruptes et sablonneuses sont en revanche plus rares, or c’est dans de tels talus qu’il creuse une galerie terminée par une chambre où il fait son nid.
Mais les eaux calmes n’abritent pas que des amphibiens, des reptiles ou des mammifères spécialisés. En les observant, on s’aperçoit qu’elles foisonnent de vie : escargots, dytiques, larves d’éphémères, de trichoptères et de libellules. Plus de 160 espèces d’invertébrés aquatiques ont été recensées à ce jour aux Grangettes. Certaines d’entre elles, comme les moucherons et les libellules, doivent émerger, c’est-à-dire sortir de l’eau au terme de leur vie larvaire, puis muer avant de devenir des adultes. D’autres passent toute leur vie dans l’eau.
En dépit de l’apparente tranquillité de ces eaux dormantes, la lutte pour la nourriture est acharnée. C’est parmi les coléoptères que se trouve un des plus féroce chasseur de l’étang : le dytique. Le corps de celui-ci, en forme d’amande, noir bordé d’un liseré jaune, peut dépasser 4 cm, ce qui en fait le plus grand coléoptère d’Europe. Larves de moustiques ou d’éphémères, mais aussi têtards et alevins, tout ce qui passe à portée de ses mandibules acérées devient une proie potentielle. D’étranges insectes glissant à la surface des eaux calmes, sans jamais s’enfoncer, semblent braver les lois de la physique ; on les appelle ciseaux, patineurs ou punaises d’eau (et souvent, à tort, araignées d’eau). Ils sont eux aussi en quête de nourriture : des insectes de petite taille tombés à l’eau. Le groupe des punaises aquatiques comprend d’autres représentants vivant entièrement dans l’eau comme la redoutable nèpe ou scorpion d’eau – son nom suggère bien quelles sont ses mœurs ! – et la notonecte qui se déplace toujours le ventre en l’air, propulsée par deux pattes transformées en «rames». Mais ces insectes se sont raréfiés dans la plaine du Rhône, car les eaux propres bordées de roseaux et de massettes qui constituent leur habitat de prédilection ont presque entièrement disparu.
L’intérêt des canaux et des mares ne se limite pas aux seuls animaux. Ils sont également un milieu privilégié pour de nombreuses plantes liées aux eaux calmes, riches en matière organique et pouvant supporter d’importantes différences de température. La répartition des espèces le long des canaux est surtout influencée par l’ensoleillement et la vitesse du courant. Ainsi le nénuphar jaune est remplacé par le nénuphar blanc lorsque le courant ralentit ou s’immobilise. La lentille d’eau, espèce flottante typique de ce milieu, colonise une partie des mares et des canaux et, malgré sa petite taille, peut recouvrir de grandes surfaces. Sur les bords des canaux d’évacuation des eaux de drainage (canaux de la Muraz et des Grangettes) se développe une flore de milieu relativement eutrophe, mais qui ne manque pas d’intérêt puisqu’elle inclut notamment la grande ciguë et la renoncule grande douve.
D’autres espèces préfèrent les eaux stagnantes des mares. On trouve ainsi, dans la «Gouille aux chevaux» de la Praille la riccie flottante, une hépatique* dont l’adaptation à la vie aquatique constitue une exception chez ce type de mousse. Elle est en compagnie d’espèces très rares comme la morène des grenouilles et l’acore odorant, dont la présence récente pourrait bien être due à une introduction «sauvage».