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Cercle scolaire J.-J. Rousseau
Projecteur sur l’immigration italienne
Mardi, le cercle scolaire Jean-Jacques Rousseau accueillait, à Longereuse, une conférence sur lʼimmigration italienne avec comme intervenant lʼhistorien neuchâtelois, Marc Perrenoud, et le journaliste de la RTS, Massimo Lorenzi. Lʼévénement se tenait dans le cadre dʼune exposition à la bibliothèque du collège réalisée par des élèves du cercle scolaire au sujet de cette thématique.
À la question « qui a une ascendance étrangère proche, un père, une mère, un grand-parent » cʼest une ribambelle de mains qui sʼélèvent alors que seules quelques-unes demeurent sur les genoux. La question posée par le journaliste de la RTS et enfant dʼimmigrés, Massimo Lorenzi, nʼest pas si anodine, car notre société suisse actuelle est façonnée par lʼimmigration. Telle était la question centrale de la conférence donnée conjointement par Marc Perrenoud, historien, spécialiste de lʼimmigration, et par le journaliste Massimo Lorenzi, sur lʼimmigration italienne dans le cadre dʼun travail des élèves de 11FR option italien sur ce sujet et qui a abouti à une petite exposition. Une conférence, proposée en collaboration avec le Service de la cohésion multiculturelle, qui a permis de contextualiser cette thématique et de lʼéclairer dʼun témoignage vibrant.
Devant des élèves de 10e et de 11e année, lʼhistorien Marc Perrenoud a retracé lʼhistoire des différentes vagues de lʼimmigration italienne en Suisse. Dʼabord, il a rappelé que durant la majorité du 19e siècle, la Suisse a été un pays dʼémigration et ce nʼest que vers les années 1880-1890 que le rapport sʼinverse et que notre pays devient un pays dʼimmigration en raison de la nécessité de main-dʼœuvre pour lʼindustrie et lʼagriculture. Cette première phase concerne notamment des personnes dʼorigine italienne et dure jusquʼau début de la Première Guerre mondiale, en 1914, 15% de la population est étrangère. Lʼentre-deux-guerres, période de fluctuation économique, est marquée par des politiques visant à réduire la proportion du nombre dʼétrangers en raison de la priorité à lʼemploi de la population suisse. En 1947, le taux dʼétranges sʼélève uniquement à 5%.
Main-dʼœuvre indispensable mais…
Après-guerre, lʼhistorien a à nouveau expliqué que le besoin de main-dʼœuvre dʼune Suisse préservée des destructions du conflit mondial pousse les acteurs économiques à aller « chercher » celle-ci en Italie, certaines entreprises créant des agences de recrutement dans la botte. Toutefois, Marc Perrenoud a souligné la politique en vigueur durant la décennie des années 50, celle de la rotation des ouvriers et des statuts de saisonnier visant à empêcher une intégration et un établissement de cette population. Cette volonté politique « se heurte », comme le note lʼhistorien, à une réalité de fait : une lente intégration au travers dʼassociations et la présence clandestine des femmes et des enfants, les « enfants du placard » de ces ouvriers immigrés. Ainsi, au milieu des années 1960, des accords entre les gouvernements italien et suisse seront conclus pour favoriser lʼaccueil à long terme de cette population et lʼon parlera alors de processus dʼassimilation.
« Enfant du placard », le journaliste de la RTS, Massimo Lorenzi, lʼa été. Avec émotion, il a témoigné devant le public de son histoire personnelle. Un père saisonnier dans le bâtiment qui fait venir, au début des années 60, son épouse et son fils de six mois clandestinement à Genève.
Ce que lʼon appelle le regroupement familial nʼexistait pas,
a-t-il expliqué en détaillant son arrivée en Suisse « caché sous une couverture dans une voiture ». Au bout du lac, la famille Lorenzi habite dans un appartement avec deux autres familles italiennes. Mère et fils ne sortent presque jamais par peur dʼêtre découverts.
Jʼai appris à marcher dans un appartement,
a avoué Massimo Lorenzi. Ce nʼest quʼaprès 1964 et lʼautorisation pour les travailleurs immigrés de faire venir leurs familles en Suisse que le journaliste et sa mère quittent la clandestinité. « On était tolérés », a expliqué le journaliste, en soulignant avoir souffert dʼune honte dʼêtre « moins que les autres ». Les insultes, Massimo Lorenzi les a toutes subies au point, un jour, de se déclarer « tessinois » pour y mettre fin.
Une histoire personnelle et des ressentiments quʼil a longtemps refoulés et enfouis, et dont il a fait part au public avec sincérité. Après ces intimes et émouvantes confessions, Massimo Lorenzi a tenu à délivrer un message à lʼattention du jeune public de cette conférence. Celui que la différence est propre à lʼhumain et que lʼon peut être désemparé face à cette altérité.
Nous sommes tous, à un moment ou un autre, lʼétranger de quelquʼun,
a-t-il déclaré, en ajoutant quʼil fallait faire lʼeffort dʼaller vers lʼautre, car
cela va vous enrichir et vous transformer.
En guise de conclusion, Marc Perrenoud a tenu à souligner que la richesse de la Suisse ne « se serait jamais faite » sans lʼimmigration quʼelle soit italienne ou autre.
Des mémoires de vie à conserver
Comme écrit précédemment, cette conférence sur lʼimmigration italienne fait écho aux travaux des douze élèves de 11FR, option italien de lʼécole J.-J. Rousseau qui ont entrepris des recherches et recueilli les témoignages des personnes ayant vécu cette immigration au Val-de-Travers. Leur enseignante, Margherita Giovenco explique que cette démarche a pour point de départ la visite, dans le cadre scolaire, dʼune exposition sur cette thématique à Lausanne. à la suite de celle-ci, elle questionne ses élèves sur leur connaissance de cette phase de lʼimmigration à la manière de « pourquoi avons-nous des pizzerias au Val-de-Travers » ou interpelle ceux dʼascendance transalpine sur le récit de leurs origines et suscite un intérêt. Ainsi, chaque élève est parti en quête de témoignages et à la recherche de sources. Le travail nʼa pas toujours été aisé et encore moins la pratique de lʼinterview.
Cela ne sʼimprovise pas,
reconnaît Margherita Giovenco. Pour autant le résultat est dʼune surprenante authenticité.
Au travers de cahiers, les élèves y relatent les vies dʼimmigrés ou dʼenfants dʼimmigrés. Les préjugés, les attentes, les contradictions, les difficultés de lʼintégration surgissent à chaque lecture de feuillets. Des témoignages sont également souvent à cheval entre la Suisse et la botte où très souvent la famille demeure et soulignent aussi un certain racisme latent alors que les initiatives Schwarzenbach sont en cours.
Certes, elles ont existé, mais il faut se souvenir quʼelles ont été rejetées,
souligne Micheline Negri, enseignante de français, dʼallemand et dʼhistoire, dʼorigine italienne du côté paternel et qui sʼest prêtée « au jeu » pour être lʼexemple de cet exercice dʼinterview avec sa collègue. Après sa découverte du travail réalisé par les élèves, elle relève lʼimportant travail de mémoire effectué.
Ce sont des témoignages vivants, des parcours de vie qui sont recueillis et quʼil faut préserver,
souligne-t-elle, en connaissance de cause. Des témoignages parfois peu aisés à récolter tant le ressenti des générations proches est encore puissant. Des pères ou des grands-pères ou des mères ou des grands-mères ont parfois rechigné à parler et à sʼexpliquer ouvertement. En discutant avec Margherita Giovenco, elle-même issue de cette immigration, on perçoit que celle-ci nʼest jamais simple et que derrière se cachent certains non-dits et quelques fois des souffrances du quotidien, comme cette témoin qui avoue nʼavoir été appelée à lʼécole quʼAnnette, alors que son véritable nom est Ana Maria.
À sa manière, lʼexposition des élèves dʼitalien permet dʼexprimer cela, tant par ces divers témoignages, lʼaffichage des différents permis en vigueur, A, B, C, F ou celui, sous forme de bulles de BD suspendues, des insultes traditionnelles liées aux Italiens : « bec à maïs », « rital », « ils ne mangent que des pâtes ou de la pizza » ou des lettres de saisonniers fictives composées par les élèves, dʼune étonnante réalité. Cette petite exposition, mise en place grâce à la collaboration dʼAudrey Huguenin, bibliothécaire, et Michel Bornand, concierge, nʼest malheureusement pas accessible au public mais sera en place jusquʼau 1er juillet pour les élèves et le personnel du collège.
Gabriel Risold