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En Floride, j'étais accueilli par un cousin de ma mère qui avait beaucoup à raconter. Et il était un incroyable conteur. J'ai rarement été aussi enthousiasmé par une personne ne faisant que narrer de vive voix, sans avoir écrit sa vie. Peut-être même ne l'ai-je jamais été plus. J'ai pourtant rencontré des romanciers, notamment de science-fiction, les ai fréquentés. Mais, de vive voix, ils narraient peu: leurs discours étaient généralement politiques. Surprenant, et décevant.
Ce n'est pas que mon cousin ne parlât jamais de politique; mais surtout, il avait une fabuleuse faculté à faire de sa vie une légende.
Il faut dire qu'il a eu une existence assez riche. Venu en Amérique tout jeune, mais déjà majeur, il s'est engagé dans l'armée, a été naturalisé, a suivi des études, est devenu ingénieur, a fait l'aviateur civil et a œuvré dans des mines non seulement dans des États industriels de l'Union, mais aussi sur la Cordillère des Andes, dans les pays d'Amérique latine.
C'était l'aventure. Il est un représentant moderne des pionniers, de l'idée qu'en Amérique tout est possible si on se met au travail, si on ose entreprendre.
À l'écouter, mille fois il avait échappé de justesse à la mort. Et c'est là que les rebondissements et les dénouements inattendus s'enchaînaient, reflétant l'art de conter propre aux Américains, et qu'il avait visiblement assimilé.
Au dernier moment, un signe aperçu de lui seul, un concours de circonstances imprévu, une main secourable surgie du néant lui avaient épargné un sort tragique!
En particulier, il admirait la manière dont les femmes incarnent volontiers le salut. Sans raison, elles viennent aider l'homme malheureux laissé pour mort au bord de la route, triste victime d'une violente bagarre. Elles ont ce don, cette faculté de matérialiser la bienveillante providence.
Et elles éclairent sur les mystères du monde. Car elles peuvent dire qu'elles ont prié pour lui dans tel temple, et que c'est ce qui l'a sauvé de la catastrophe, ou au contraire que les dieux ne veulent pas de lui pour une raison ou une autre, et qu'un ange secrètement le protège, pour qu'il ne quitte pas la Terre. Elles ont aussi a capacité de donner un sens religieux à la vie, par leurs paroles. Ce sont elles, les grandes initiatrices!
La femme était toujours la Beatrice de Dante, donnant à la fois la Grâce et le Salut, la Santé et l'Espoir. Sa beauté reflète le ciel, et tourne un regard éclairé vers ses astres. Un souffle donnant le répit s'exhale de sa bouche, où l'ange de de la destinée scintille.
Les chevaliers n'avaient pas d'autre source d'énergie; à travers la Femme, ils voyaient Dieu. Ainsi Chateaubriand a-t-il pu dire que ce sont les femmes qui ont conduit les Francs à la foi chrétienne.
À mon hôte, il était arrivé des malheurs, il avait souvent été trahi, par exemple par des infidèles. Il n'en gardait aucune rancune. Il en parlait avec détachement, sans pincement au cœur, gardant à la gent féminine toute sa foi, croyant jusqu'au bout à leur faculté d'intercession avec les puissances de l'univers.
S'il avait écrit sa vie, c'eût été un beau récit d'aventures.