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La grue vue depuis le trottoir d'en face. En arrière-fond, la Vieille ville de Zurich
A-t-elle fait couler de l’encre, cette grue!
Œuvre d’art ou tas de ferraille? Cette question résume les débats. Tas de ferraille, c’est incontestable. On voit qu’elle a subi les intempéries – elle rouille. Art? Les avis divergent.
Elle est là à la suite d’un concours international pour une «intervention artistique» au bord de la Limmat. L’idée de donner à Zurich un parfum de port maritime a plu au jury, qui défend son choix en termes lyriques.
La grue venue de Rostock est installée sur le quai au bord de la Limmat.
Il y a sept ans que l'idée a surgi au sein d'un petit groupe d'artistes et de fonctionnaires, qui voulaient faire de la ville au bord de la Limmat Zurich transit maritime. Après tout, il y a de nombreux siècles, à l'époque où le transport fluvial et lacustre tenait lieu d'autoroutes, à l'embouchure de la rivière il y avait eu un port. Et l'idée de refaire un port à l'embouchure de la Limmat a ressurgi – et vite été abandonnée – dans la première moitié du XXe siècle. Le port de Rostock, qui se trouvait en Allemagne de l'Est, avait été laissé à l'abandon (comme beaucoup d'autres infrastructures industrielles) et ne retrouve la vie que maintenant. On a considéré qu'il fallait changer les grues – celles qui étaient là auraient certes pu continuer à servir si on les avait entretenues, mais comme on les avait laissées à l'abandon, on a décidé de les changer. Et un petit groupe de Zurichois a eu l'idée de faire d'une de ces grues, avant qu'elle ne finisse au vieux fer, une «intervention artistique».
J'imagine que dans leur esprit, cela devait fonctionner un peu comme l'idée du poète Lautréamont, cela créerait le choc d'une rencontre inattendue – ce serait «comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie.» Ou comme les Readymades de Marcel Duchamp, qui prend un pissoir, un cintre à chapeaux, un porte-bouteilles, une roue de vélo, et ainsi de suite, les signe, les met dans une exposition ou un musée et les déclare oeuvres d'art. Provocation intéressante, qui date cependant d'un siècle. Cela se passait, même, à Zurich – à deux cents mètres de là. Refaire ça, maintenant?
La population a été dès le départ hésitante. Le plus souvent, les gens ne comprenaient pas. Les choses sont devenues encore plus complexes lorsque les partis politiques s'en sont mêlés. Les milieux culturels eux-mêmes sont restés très partagés. Finalement, lorsqu'il s'est agi de prendre une décision ferme, il a fallu soumettre le crédit nécessaire au vote populaire. Une votation assez confuse: personne ne saisissait très bien, et l'enthousiasme des promoteurs passait mal. On a beaucoup dit que les Zurichois était de pauvres médiocres qui ne savaient pas apprécier une intervention artistique qui allait sans doute apporter à la ville célébrité, touristes, commerce. Osez, c'est le moment!, leur disait-on. Je vous avoue que c'était tellement confus que moi aussi, qui suis pourtant historienne de l'art, qui n'ai jamais craint les provocations, ai hésité sur comment voter. Mais pour finir le crédit a été accepté, et le projet s'est mis en route.
De près, on se rend bien compte que le travail, les années et les embruns ont peu à peu rongé ce témoin d'un autre temps - et d'un autre lieu.
Beaucoup de curieux ont assisté au montage de la grue en avril.
Une fois qu'elle a été installée, j'ai voulu savoir ce que pensaient les gens et par un jour de beau temps, je suis allée m'asseoir sous la grue, sûre que je passerais une journée très animée.
Que non. Personne ne passe sur le trottoir, personne, à part moi, ne s'assied sur les bancs. Les passants du trottoir d'en face ne tournent pas la tête, ne lèvent pas les yeux.
Je finis par comprendre que si je veux entendre et solliciter des avis, ce n’est pas sous la grue que je dois me tenir, mais justement sur le trottoir d’en face, où il y a tout de même des gens.
J’y vais. Je fais les cent pas, j’écoute, je sollicite des avis.
Ceux des touristes que j’interroge (on avait assuré que la présence de la grue les ferait arriver par hordes) ignoraient tout de l’attraction. La grue aurait dû exciter les curiosités. Ç’a été vrai pendant qu’on la construisait. Maintenant, il n’est même pas sûr que les gens la voient. Ce n’est en tout cas pas évident.
Ce qui est évident, par contre, c’est que les milieux artistiques dont l’idée est venue ont réussi à faire passer leur discours dans la partie (minoritaire) de la population qui est à l’affût de nouveautés culturelles. Pour eux, la grue serait un catalyseur, le fait qu’on se demande si c’est une œuvre d’art provoquerait une discussion bienvenue; sans la présence de cette grue, prétend-on, le débat n’aurait pas lieu. Le nom du projet, Zurich transit maritime, la transformerait en un de ces objets dont les rêves sont faits.
Nous sommes maintenant mi-juillet. La grue a provoqué deux événements. Il y a d'abord eu un apéro organisé par la dernière épicière de ma rue (puisque la grue est plantée dans mon quartier), la merveilleuse Hélène Faigle, qui résiste à vents et marées dans sa petite boutique, entourée de légumes frais qu'elle va choisir au marché lorsque nous dormons encore tous, de bonne bouteilles, de croissants croustillants, de fromages succulents… et de tout ça, et de tout le reste.
Hélène Faigle, grande organisatrice de fêtes, a essayé de faire revivre l'ambiance du port jusque dans le costume, créé pour l'occasion.
Le quartier s'est retrouvé sous la grue, Hélène a donné un petit concert de mélodies sifflées (c'est une virtuose) accompagnée de l'orphéon du quartier, elle s'était habillée en marin, les musiciens aussi. Elle a offert la bière, nous avons apporté les canapés et les gâteaux.
Et voici l'«intervention artistique» d'Hélène Faigle, virtuose de la mélodie sifflée, et de son orchestre.
Et il y a eu dimanche dernier la fête prévue dès la conception de l'«intervention», avec quelques stands qui vendaient nourritures et gadgets proches et lointains, l'obligatoire orchestre assourdissant, et beaucoup de monde sur le quai dont les trams étaient bannis. Ici et là quelques coins (un pour les enfants, un autre pour qu'on puisse se parler en toute tranquillité, dit Speakers' Corner), quelques promenades en bateau sur la rivière, un tournoi de pétanque (mais en été la pétanque est pratiquée avec acharnement à Zurich, fête ou pas).
En dehors de ces deux événements, je m'avance peut-être, mais… pas grand-chose.
Les initiants restent lyriques et on sent que pour eux cette action est un sommet culturel, ils tissent autour d'elle des descriptions mirobolantes, projettent pour Zurich des conséquences culturelles inouïes de leur initiative. Ils sont vraiment touchants, et je les écoute toujours avec intérêt.
Mais j'ai eu beau faire l'effort, je n'ai jamais réussi à me défaire de la sensation que le roi est nu. J'ai beau cligner des yeux, j'ai beau les fermer et tenter de rêver: lorsque je les rouvre, je ne vois qu'un tas de ferraille, et je ne me sens pas transportée dans un port, même pas celui de Bâle, où de telles grues sont chez elles et où l'on sait que les bateaux qui passent finiront très loin, là-bas, à Rotterdam puis, qui sait, en Amérique ou en Australie. Rien à faire, dans mon esprit la Limmat reste la Limmat.
Voilà pourquoi, une ou deux fois, je suis allée m'asseoir sur un banc pour essayer de comprendre ce que les autres voient que je ne perçois pas. J'ai en tout cas fini par conclure que lorsque l'on sort du cercle finalement limité des partisans, le citoyen ordinaire paraît relativement indifférent. Le débat, artistique ou poétique, ne l’intéresse guère.
Ce qui ne laisse pas indifférent et passe mal, par contre, c’est le coût de l’opération: 600’000 francs (+/- 500'000 euros), pris dans la bourse communale, plus des sommes, dont je n'ai pas trouvé le total, attribuées par divers sponsors, mais il doit probablement s'agir d'encore une fois plus ou moins la même somme.
C'est évidemment là que le bât blesse. Dans une ville où, comme ailleurs, on taille volontiers dans les dépenses sur la culture, et où les sponsors donnent de plus en plus chichement, l'installation d'une vieille grue pour faire contraste était-elle vraiment le meilleur placement possible des deniers publics? Ça tombait d'autant plus mal qu'au même moment, la Commune décidait qu'elle ne pouvait plus financer le petit Musée du Strauhof, un musée de la littérature pourrait-on dire où des expositions merveilleuses (je vous en ai parlé plusieurs fois) sont organisées avec des moyens modestes.
Le week-end dernier, les Zurichois sont venus voir ce qu'on avait fait de la grue, et la manifestation a été bon enfant. Mais en circulant dans la foule, on a entendu vraiment très souvent que si c'était à refaire, on ne revoterait pas 600'000 francs pour ça.
Les organisateurs répondent à ces hochements de tête en s'extasiant sur le magnifique débat qu'ils ont provoqué: nous avons intéressé des Zurichois lambda aux problèmes culturels, roucoulent-ils.
A la question souvent posée: fallait-il vraiment dépenser une telle somme pour provoquer le débat?, le conseiller communal responsable du projet répond avec indignation que ça coûte moins de deux francs par habitant, les Zurichois peuvent bien se payer ça. C’est vrai. On espère simplement qu’il tiendra le même raisonnement lorsqu’il s’agira de pérenniser l'existence du musée du Strauhof: pour l'instant, la Commune a reculé devant les protestations innombrables, mais le Musée de la littérature reste en sursis, et pourrait tout de même disparaître dans trois ans.
La grue sera démontée en décembre, et partira alors véritablement à la ferraille.
Je ne sais pas si on peut se faire une idée de la question à distance, avec les quelques explications et les quelques photos (prises avec mon iPhone 5) que je donne ici. N'empêche, l'avis des cukiens m'intéresse.