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L'Angkar était, dans le Cambodge communiste, l'organisation mystérieuse et secrète que tous les membres de l'administration invoquaient lorsqu'ils dirigeaient, donnaient des ordres, exerçaient leurs fonctions. On a appris peu à peu que cette sorte de comité était dirigée par Pol Pot. Mais pendant un certain temps, il ne s'agissait que d'un nom symbolique renvoyant à une entité inconnue, mystérieuse - quasi sacrée!
Cela me rappelle Charles De Gaulle disant, dans Le Fil de l'épée, que l'autorité doit s'entourer d'une aura mystérieuse, afin qu'on ait le sentiment qu'elle tient ses ordres de Dieu même. Cette pratique, l'Angkar avait pu en prendre conscience au cours des études de ses membres en France. Car, certes, les rois khmers se sont toujours posés comme ayant des liens directs avec le monde d'en haut: la cour d'Indra, roi des dieux; mais pour les Khmers, cela ne relevait pas d'une mise en scène: c'était une réalité. Je suis même persuadé que les rois le concevaient aussi ainsi, et pensaient que leurs lumières leur venaient de leurs heures de recueillement sous la conduite des brahmanes dont ils étaient entourés. Or, De Gaulle, bien qu'il ait souvent proclamé qu'il fût un homme religieux, dit explicitement que l'autorité ne doit pas forcément s'enraciner dans le monde divin, mais donner l'impression qu'elle le fait.
On reconnaît simplement les idées des philosophes du dix-huitième siècle, présentes par exemple dans le Contrat social de Rousseau. Car celui-ci dit que les législateurs antiques assuraient qu'ils tenaient leurs idées des dieux, mais qu'ils s'exprimaient ainsi pour en imposer au peuple, leur intelligence supérieure suffisant en fait à expliquer la sagesse de leurs lois!
Cela peut-il indéfiniment marcher? Je ne le crois pas. Car, en ce qui me concerne, je suis persuadé que l'intelligence humaine ne suffit pas - estimant, comme Joseph de Maistre, qu'en soi, elle ne crée rien, et qu'il s'agit réellement d'avoir des idées qui ne surgissent pas dans le cerveau, mais dans le cœur, lequel je crois en relation avec l'esprit de l'univers. D'une façon pour ainsi dire plus pratique, je considère aussi, cependant, que si les dirigeants qui se disent liés au Mystère ne le croient pas eux-mêmes, leur règne ne dure pas: le peuple s'en aperçoit, et il se désintéresse d'eux. Il n'est pas aussi inepte que Rousseau avait l'air de le penser. Si les Cambodgiens ont espéré le retour du Roi, s'ils ont voté majoritairement pour lui lors des premières élections libres qui ont eu lieu après le départ des Khmers Rouges, c'est bien parce qu'ils estimaient que non seulement il était sage, mais qu'il tenait sa sagesse du monde divin. Or, Norodom Sihanouk était intelligent, tout le monde l'admet, mais également artiste, réalisateur de films souvent remplis de merveilleux - et il restait fidèle à l'idée que la sagesse d'un roi venait de la vie intérieure, des profondeurs du cœur, du mystère de l'âme. Il était dans la lignée de ces anciens rois khmers qui étaient aussi poètes. Cela convainquait davantage le peuple que les théories abstraites de ses opposants.