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Les « autographes » académiques d’un étudiant de Nietzsche
par Fabien Dubosson
Les occasions sont devenues rares aujourd'hui, à l'université, de satisfaire ce fétichisme méconnu, mais longtemps encouragé par l'institution académique : la récolte de signatures auprès des professeurs, au début et à la fin de chaque semestre. De nos jours, l'inscription informatique aux cours a réduit au silence l'« autographile » caché au fond de chaque étudiant. Rien de tel encore à la fin du XIXe siècle, et l'on possède même des traces particulièrement intéressantes de cette pratique, comme celle que nous avons découverte dans le fonds Georges Redard.
Durant l'année académique 1875/1876, à l'université de Bâle, un certain Jules Gilliéron, jeune étudiant vaudois en philologie classique, fait inscrire sur sa « tabella » (le document attestant du suivi des cours) les paraphes de deux professeurs stars : Jakob Burckhardt et Friedrich Nietzsche. Sans peut-être bien s'en rendre compte, il fait alors partie d'un groupe de privilégiés : les cours de l'auteur de La Naissance de la tragédie ne sont fréquentés que par une petite dizaine d'étudiants. Une situation dont Nietzsche lui-même paraît d'ailleurs plutôt s'accommoder, comme il l'avoue dans sa correspondance : « ...l'on s'habitue également au désagrément de faire cours pour une audience de huit personnes, dans la mesure où ce sont là les effectifs du département de philologie au complet, et qu'il y a même un théologien dans le nombre. » Il y avait là, en tout cas, les conditions qui pouvaient recréer l'idéal pédagogique des philosophes antiques.
C'est aussi une des raisons qui font de cette « tabella » de Gilliéron un document particulièrement rare et précieux. Son apport informatif n'est pas sans intérêt non plus. On y apprend que de Nietzsche, le jeune homme a suivi un séminaire sur Diogène Laërce et, le semestre suivant, un autre sur Hésiode - cours qui d'ailleurs ne reflètent pas les préoccupations qui animent à ce moment-là le philosophe, tout entier plongé dans son culte pour Wagner et dans la publication des Considérations intempestives. Mais l'aspect le plus émouvant de ce document reste bien sûr la signature et les remarques du jeune professeur. De son écriture très caractéristique, mais difficilement déchiffrable, celui-ci y «atteste une participation personnelle et intense» de son étudiant («lebhafte persönliche Betheiligung bezeugt»). Cette participation active n'empêche pas toutefois Gilliéron de douter des compétences du philologue allemand qui, si l'on en croit son témoignage plus tardif, restaient bien en dessous de celles du cher « Köbi » : «...[Jakob Burckhardt], un de mes maîtres, aussi consciencieux dans l'enseignement de l'histoire, que l'était peu son illustre collègue, Nietzsche, dans l'enseignement du grec...»
A vrai dire, le maître véritable de Gilliéron à Bâle, dans ces années-là, est plus obscur que ces deux sommités. Son nom figure, lui aussi, sur la « tabella » : il s'appelle Jules Cornu... C'est lui qui conseille à l'étudiant d'entrer à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, à Paris, d'y suivre les cours de Gaston Paris, et d'entamer une brillante carrière de dialectologue, dont l'œuvre maîtresse - et à mille lieues de Zarathoustra - sera L'Atlas linguistique de la France (1897-1900). Morale : les bons étudiants passent parfois à côté des « grands hommes » ; peut-être est-ce parce qu'ils ne prisent pas toujours la flamboyance professorale, et que les savants plus modestes savent mieux leur découvrir une vocation...