Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07082.jsonl.gz/223

Les bisses du Valais ont suscité depuis longtemps l’intérêt des historiens. Les bisses sont des canaux en bois serpentant le long des chemins et parfois des falaises. Ils sont destinés à transporter l’eau puisée dans des sources d’altitude pour irriguer des prairies en contrebas. L’existence des bisses et l’union des WaldstŠtten répondent à la même logique comme le montre un article récent de Denis Reynard1. Le contrôle des cols alpins est à l’origine du pacte des cantons primitifs pour faciliter l’exportation du bétail sur pied dans la plaine lombarde. Les bisses du Valais étaient destinés à favoriser l’approvisionnement en fourrage du bétail lui aussi destiné à être vendu au loin.
Lorsque l’eau est rare, sa gestion est toujours au cœur des enjeux politiques. Il en va de même en Valais. Il existe bien au xve siècle une administration seigneuriale, mais ce sont des structures communautaires qui construisent et entretiennent les bisses. Ces groupements de paysans sont appelés aujourd’hui des consortages. Le mot latin consortes était en usage à l’aube de la Renaissance. Les documents les plus anciens datent de cette époque et du besoin de clarifier par écrit les droits et les devoirs réciproques.
Les biens communs, alpages, forêts, torrents sont concédés par les seigneurs aux villages de montagnes qui les exploitent et se comportent en propriétaires de fait. Les consortages fonctionnent un peu comme des sociétés par action où le papier valeur est remplacé par une «part d’eau» qui parfois peut être vendue. Denis Reynard est frappé par l’aspect très égalitaire de ces groupements dans lesquels aucune hiérarchie ne se distingue clairement, même si à l’évidence, les gros propriétaires y sont prépondérants.
Une comparaison avec la vallée d’Aoste montre que les «rus», nom des canaux d’irrigation dans la grande vallée du sud, restent fermement en main des seigneurs, alors que les communautés rurales font à peu près ce qu’elles veulent dans le Valais épiscopal et sont très autonomes dans l’Ouest et le Chablais dominé par des seigneurs.
Loin de l’image folklorique d’aujourd’hui, le bisse d’autrefois est un gros investissement à risque qui s’insert dans un univers de grand commerce soumis à de nombreuses fluctuations. C’est une forme originale de capitalisme communautaire, avec un esprit d’entreprise qui a peut-être perduré à travers les siècles, jusqu’aux réalisations touristiques du xxe siècle, hélas, beaucoup moins discrètes que les bisses dans le paysage valaisan.
1Denis Reynard, «Histoires d’eau, bisses et irrigation en Valais au xve siècle», Cahiers lausannois d’histoire médiévale n° 4, Université de Lausanne, 2002.