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Dans son célèbre ouvrage intitulé Le Prophète (édit. Castermannn, 1956, p.32), l'écrivain libanais Khalil Gibran (1883-1931) écrivait ceci: «Ô si je pouvais cueillir vos maisons et, comme un semeur, les éparpiller dans les forêts et les prés!»
Quelques pages plus loin, il ajoute ces recommandations essentielles, vibrantes de ce lyrisme avec lequel il s'exprimait:
«Vous n'habiterez pas des tombes construites par des morts pour des vivants.
Même faite avec magnificence et splendeur, votre maison ne saurait contenir
votre secret, ni abriter votre désir. Car ce qui est infini en vous habite le château du ciel,
dont la porte est la brume du matin, et dont les fenêtres sont
les chants et les silences de la nuit.»
En effet, malgré l'enracinement légitime d'essence terrienne que la plupart d'entre nous développent et ressentent dans les différentes maisons successives où nous avons résidé (ou résidons actuellement), que cela soit en Suisse ou dans un pays voisin, voire dans un autre continent, elles ne nous appartiennent jamais, étant finalement que prêtées durant notre brève existence. Petites ou grandes, louées, construites ou acquises à grands frais, en pierre, en béton, en briques ou en bois, au centre d'un domaine agricole, d'un village, ou encore réduites à une simple chambre mansardée ou un studio dans un immeuble locatif d'une ville de Suisse centrale, situées au bord d'un lac ou à plus de mille mètres d'altitude, ces demeures terrestres et temporaires sont et seront toutes à "éparpiller" un jour. Ce jour sera celui où ne parviendrons plus à assumer leur entretien, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, ou pour d'autres raisons familiales ou professionnelles.
Cet enracinement a d'ailleurs fait l'objet d'un long essai de Simone Weil (1909-1943) en guise de Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, écrit à Londres en été 1943, peu de temps avant sa mort (éditions Gallimard, 1949):
«Chaque être vivant a besoin d'avoir de multiples racines.
Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle et spirituelle
par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.» (Op. cit.p.61)
Après ce bref préambule, dont ses généralités me semblaient nécessaires, il est temps d'évoquer maintenant trois maisons qui, dès ma naissance et jusqu'à mon adolescence, ont ainsi contribué à cet enracinement. Pas nécessairement avec des racines multiples ou exceptionnelles, mais cependant assez profondes et solides pour que se développe harmonieusement un arbrisseau de mon espèce.
La maison isolée des Douanes-Suisses aux Charbonnières, à la Vallée de Joux, sur la route conduisant à Mouthe, a été ma première demeure, ceci dès l'automne de l'année 1938 et jusqu'au terme de la seconde guerre mondiale, en mai 1945.
Le paysage linéaire de cette contrée frontière, à la lisière des profondes forêts du Risoud, par son silence vertigineux et l'austérité de son climat, m'a durablement marqué. Quelques peintres ont certes tenté d'exprimer cette sorte de lumière, cette éternité tranquille que des mots sont bien incapables de restituer: Susy Audemars, Léopold Golay et Pierre Cotting, le graveur Pierre Aubert aux Mollards, sur les pentes du Marchairuz, ainsi que Michel Chaperon et Tell Rochat, pour n'en citer ici que quelques-uns.
Au sujet de la neige, présente presque six mois sur douze dans cette région et à cette époque, je dois préciser d'emblée que c'est bien d'une présence dont il s'agissait, à la manière d'un véritable personnage. Ces lignes de Jean-Pierre Monnier (1921-1997) expriment parfaitement -dans Écrire en Suisse romande entre le ciel et la nuit (éditions Castella, Albeuve, 1986, p.95, réimpression anastatique des éditions Galland en 1979)- cette étrange emprise:
«La neige a des pouvoirs si péremptoires qu'elle semble rejeter au loin ceux qui s'en accommodent et ceux qui la subissent.
Pour les uns, elle agrandit l'espace de leur champ de lecture, et comme pour toute étendue soudain plus vaste et plus dépouillée,
mais aussi plus hostile, elle oblige à plus d'efforts dans l'attention, à une écoute plus appliquée, à plus de patience.
Pour les autres, elle recouvre des profondeurs impensables où le temps s'est englouti.
Elle ranime les images redoutées, celle de l'absence, de l'oubli, du dénuement.
En limitant le regard à presque rien, elle prive l'être de toute faculté, et même de toute parole.»
L'appartement de cette grande maison, où logeaient deux autres familles de jeunes garde-frontières, situé au rez supérieur, était assez vaste et clair. Par son escalier, sur la façade qui semblait veiller aux rares passages qui se dirigeaient ou venaient du village français de Mouthe, on entrait dans un long corridor, puis, à droite, dans la cuisine et les pièces de séjour. Les fenêtres donnaient sur les grands pâturages et les lisières des forêts de sapins qui s'étendaient, comme des mains protectrices, de l'est à l'ouest, jusqu'au hameau de La Frasse.
Au pied du Jura
La seconde étape de mon enfance, puis de mon adolescence, au lendemain de la seconde guerre mondiale, s'est déroulée au pied du Jura, dans le village frontière de La Rippe, en dessus de Crassier. Ce furent-là les années du début de ma scolarité, celles aussi d'une première «découverte du monde» à la manière de Ramuz. Une région certes moins austère que celle des Charbonnières, à la Vallée de Joux, mais souvent visitée par un vent séchard, le Joran. Un paysage de pâturages, de haies vives et de cultures céréalières, de fermes cossues et de grands troupeaux appartenant à cette caste d'agriculteurs appelés «amodiateurs» dont l'un des grands représentants, à cette époque, était Armand Melly (1882-1986). Il venait de prendre sa retraite au Conseil national après deux législatures.
L'appartement dévolu à notre famille, sans qu'un choix ne soit possible, était situé au centre du village, dans une ferme restaurée où logeaient, au levant, les parents âgés du propriétaire. Notre logement possédait un vaste galetas où mon père avait aussitôt rangé le bois de hêtre pour le chauffage. Devant l'appartement, à l'ouest, s'étendait un vaste jardin potager avec, un peu plus loin et derrière une clôture, le verger du propriétaire, ainsi qu'un imposant poirier qui donnait à chaque fin de l'automne d'énormes poires jaunes, presque rondes et farineuses. En face du verger, sur la «Rue de la Scie», où se trouvait aussi la «Petite école», se dresse aujourd'hui encore une étrange et haute tour carrée, appelée «Le Clocher», surmontée d'une horloge.
Cette étape à La Rippe s'est achevée en décembre 1951, soit six années plus tard, suite au déplacement temporaire de mon père à un autre poste frontière dans le Chablais, mais sans y entraîner sa famille. Certaines circonstances de la vie, motivèrent cette importante décision parentale. Mon frère et moi-même, ainsi que ma mère, nous nous retrouvions dès lors au Mont-sur-Lausanne, où mon père possédait une modeste maison d'habitation héritée de ses parents. Celle que, plus tard, nous avions améliorée, déjà sur le plan prioritaire de l'équipement sanitaire et du chauffage. C'est au Mont-sur-Lausanne où j'ai terminé ma scolarité, puis vécu durant mon apprentissage de quatre années auprès d'une École technique lausannoise.
«La Caroline»
La troisième maison qui, durant ma jeunesse, a été temporairement et régulièrement favorable à cet enracinement, c'est cette ferme dite de «La Caroline», située sur le territoire de la commune de Tolochenaz, non loin de Morges, où la famille de ma mère exploitait un domaine à la fois agricole, maraîcher et viticole, admirablement situé au bord du lac Léman. Cette maison représente en effet pour moi un élément absolument central dans cette Découverte du monde selon la belle expression ramuzienne, et cela même si ce «monde» n'était finalement pas très éloigné de celui où je vivais habituellement. Une découverte, non seulement en octobre lors de la période des vendanges, mais à toutes les saisons de l'année. Au printemps tout d'abord, qui débutait avec les vacances scolaires de Pâques qui nous sortaient des neiges tardives de la Vallée de Joux pour nous combler de prairies verdissantes et de fleurs. En été, durant les foins, puis les moissons, avec le clapotis régulier des vagues sous le ponton de bois, à «Caroline-Plage» et ses grands saules dont le feuillage s'argente avec la brise du large. Mon grand-père possédait une barque de six places, avec deux paires de longues rames. En dessus de ces lieux , il y avait aussi le ciel, d'un autre bleu que celui de la Vallée de Joux, ainsi qu'un grand jardin potager en terrasses où, maraîcher en ses dernières années et jusqu'à sa mort, ce même grand-père cultivait des tomates, des carottes, des haricots nains, du fenouil qui sent l'anis, des brocolis et autres légumes qu'il vendait deux fois par semaine sur le marché de Morges. Son fils, qui était mon oncle, avait repris le domaine. Il était admirablement secondé par sa femme, ainsi que par un fidèle employé prénommé Ognjan, comme l'ancien footballeur et gardien de buts serbe Ognjan Petrović (1948-2000). Ognjan avait déserté sa lointaine Yougoslavie sous le régime communiste du Maréchal Tito et faisait presque partie de la famille.
Mon oncle possédait des vignes situées sur le territoire de la commune de Tolochenaz, mais aussi et surtout sur le territoire de la commune voisine de Lully. Ces pages décrites autrefois par Ramuz, alors qu'il avait entre dix et douze ans, devenaient ainsi, et a mon tour, une réalité tangible:
"On était alors tout frais dans la vie; pourquoi ne l'aurait-on pas mieux perçue
dans ce qu'elle a d'essentiel ? On touchait encore à sa substance profonde, on n'avait
pas encore été séparé de la vérité. O vendanges ! temps des vendanges ! je vous retrouve
tout ensemble au fond de moi-même et au fond des siècles.
(Vendanges, éd. du Verseau, Lausanne, 1927)
Je logeais dans une petite maison de jardinier, non loin de la route cantonale, à l'entrée de la vaste cour de la ferme elle-même, attenante à la maison des propriétaires, mais séparée de celle de mon oncle et de sa famille, qui était située plus haut. À l'entrée, il y avait une buanderie et une cave pour les pommes, ainsi qu'une modeste chambre de bain, une cuisine et une pièce de séjour. Cela avait été l'habitat de mes grands-parents maternels, puis celui de mon grand-père, lorsqu'il se retrouva seul, en 1945 déjà.
Je dormais à l'étage. La fenêtre s'ouvrait sur l'immensité du lac, d'où l'on pouvait observer ce «miroitement des vagues» que Ramuz, toujours lui, évoque dans le premier poème de son Petit village.
Dans la pièce de séjour, au rez, il y avait un harmonium, surmonté d'une lithographie d'Eugène Burnand, qui représentait des ouvriers vignerons à l'heure de leur rétribution journalière. Cette lithographie m'impressionnait par le regard des protagonistes, sans toutefois que je puisse encore comprendre les enjeux de cette image grise et noire, faute de connaissances bibliques suffisantes à cette époque. Tout à droite, assis sur un siège confortable, le maître de la vigne était à l'écoute de l'un de ses ouvriers, porte-parole de ceux qui avaient travaillé toute la journée. Cet ouvrier du matin protestait avec force, bras grands ouverts, contre l'injustice de ce maître qui rétribuait ainsi, et de la même manière, ceux qui n'avaient travaillé qu'une heure ou deux. À la droite de son patron, l'intendant écoutait avec attention le plaignant, sachant bien que son maître n'avait commis aucune erreur, mais qu'il était libre de disposer de ses biens comme il le voulait, et qu'il était surtout foncièrement généreux. L'un de ces ouvriers tenait ses deux mains croisées sur le manche de son outil et je me retrouvais sur les traits de son visage fatigué, après une journée de sarclage dans les vignes de Lully.
Sur le plan historique et généalogique, l'imposante bâtisse des maîtres de «La Caroline», où mon oncle était fermier, était la propriété de Madame Germaine Nicati de Luze, fille du baron bordelais Maurice Barton de Luze (1843-1919) et de Cécile, sa mère, née Borel. Germaine de Luze avait épousé le pianiste morgien Jules Armand Nicati (1873-1939), celui qui deviendra directeur du Conservatoire de musique de Lausanne dès 1908, et cela jusqu'en 1922. Signalons ici en passant que, par une donation faite en souvenir de son mari, une Fondation Nicati-de Luze a été créée à Tolochenaz le 28 janvier 1965. Cette Fondation est toujours active dans le domaine de la formation musicale par l'attribution de bourses d'études en Suisse et à l'étranger.
Ma tante avait parfois la visite du docteur Oscar Forel, venant de la bourgade proche de Saint-Prex, le fils du célèbre entomologiste, neuro-anatomiste et psychiatre Auguste Forel (1848-1931). Oscar Forel, propriétaire du Manoir de Saint-Prex, était aussi devenu psychiatre et avait fondé la clinique «Les Rives de Prangins». Il organisait des concerts avec le précieux concours de la pianiste Denise Bidal et il avait réalisé une série de macrophotographies d'écorces d'arbres et de lichens, qu'il désignait sous le terme de «synchromies». Toujours chaussé d'élégantes guêtres en cuir clair, il venait surtout auprès de ma tante pour s'informer sur la manière d'élever des pintades, mais sans leur fournir des araignées, ou même des fourmis, celles dont son illustre père avait autrefois étudié les mœurs.
Mais je vais arrêter là ces quelques évocations. Ces maisons «éparpillées» sont, par certains aspects, semblables à ces Maisons fugitives que François Mauriac (1885-1970) décrivait en 1939. Puissent-elles dégager, aujourd'hui encore, un peu de cette même saveur. Une sorte d'éternité inviolable qui rassemble les vivants et les morts dans l'écrin de notre mémoire.