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La lutte pour la vie, struggle for life, évoque fureur et violence. Pas toujours ! Ce numéro de choisir en témoigne par l'harmonie de ses trois composantes : le jardin, la maison et la chambre. Le jardin, c'est la nature à respecter. Qu'en est-il lorsque les surfaces vivrières sont réquisitionnées pour produire de l'énergie ou des aliments vendus à l'étranger au détriment des populations rurales locales ? Que devient le jardin planétaire lorsque d'immenses surfaces africaines, malgaches ou latino-américaines sont achetées par la Chine ou par l'Inde incapables d'entretenir chez eux leurs propres terres arables ?[1] La guerre pour la terre, déclarée jadis par quelques pays coloniaux au nom de « l'espace vital », se fait aujourd'hui à coups de milliards. En revanche, symbolique est le mouvement d'achat, par des associations écologiques, de forêts dans les pays tropicaux pour les préserver des mercantiles prédateurs.
En fait, sauf à sombrer dans la technocratie, le jardin planétaire ne peut être laissé entre les mains des seuls maraîchers. Il faut faire jouer les lois de la maison commune avec celles de la nature. Ces lois de la société mettent un peu d'ordre sans lequel les rapports humains se chargent de violence. La nature est déjà souvent violente et l'on ne peut guère s'en protéger que collectivement, par une solidarité qui, aujourd'hui, doit déborder les frontières nationales ; plus fondamentalement, le jardin planétaire ne trouve sa beauté que s'il est habitable, sans exclusion, par tous les membres de la communauté humaine. Les lois de la maison commune, qu'elles soient contraignantes comme le Droit ou « soft » comme les règles morales, sont nécessaires. Elles ne sauraient cependant ignorer les situations personnelles toujours un peu particulières. L'oublier serait juridisme ou moralisme, en un mot inhumain. C'est pourquoi demeure nécessaire la casuistique, cet art d'appliquer les règles générales aux cas particuliers.[2] Encore faut-il que cette casuistique ne dégénère pas en idéologie, comme on l'a trop souvent vu à propos de l'avortement.[3]
Tout comme le jardin planétaire et la maison commune, la chambre, lieu du repos, de la conscience, lieu du discernement individuel, ne peut rester isolée. Comme le rappelle le philosophe Paul Ricoeur, la vie bonne, digne d'être vécue, est le fruit d'un désir singulier, propre à chacun, mais toujours « avec et pour les autres, dans le cadre d'institutions justes ». Résoudre en vase clos - en chambre ou dans sa tête - les problèmes, c'est rater l'infinie complexité du monde et tomber dans l'idéalisme, source de violences, quelle que soit la générosité des intentions. Robespierre en demeure l'emblème. C'est pourquoi le discernement ne consiste pas simplement à laisser fleurir la paix intérieure, indépendamment des conséquences négatives de sa décision pour soi-même, pour les autres et pour les institutions. Les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola devraient y aider.[4]
Finalement l'harmonie entre le jardin, la maison et la chambre, voilà de quoi humaniser la lutte pour la vie. Plutôt que de rechercher d'improbables critères de la « guerre juste », qu'elle soit militaire, économique ou idéologique, parions sur la « juste paix », celle qui ajuste les besoins et les contributions de chacun.[5] C'est une lutte à mener, mais d'abord contre soi-même, comme en témoignent toutes les sagesses du monde. Des êtres fragiles, telle Etty Hillesum, ont montré que cette forme de non-violence n'était pas le monopole des fiers-à-bras.[6]