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Dans un article précédent, j’ai évoqué les imaginations d’Olaf Stapledon dans Star Maker: il fait aller l’âme de son narrateur dans le fond de l’espace, et cela lui fait également remonter le temps. Après avoir parlé des êtres ressemblant à l’être humain et ceux qui sont des outils vivants et doués de conscience propre, sortes de machines se comportant comme des organismes autonomes, on peut s’attarder sur une espèce remarquable qu’il décrit, semblant peut-être parler de certains phénomènes mystérieux de la Terre autant que de ce qui se trouve sur d’autres planètes…
De fait, il imagine une sorte d’être qui vit de façon collective mais immatérielle: sa conscience unitaire pensante se trouve dans l’ensemble constitué par des êtres vivants inférieurs attachés entre eux par des forces magnétiques. La cohérence globale y fait naître une conscience propre, comme au sein d’un cerveau dont seules les forces qui l’ont formé seraient présentes, indépendamment de la matière. Cela rappelle curieusement l’invention d’un grand lecteur d’Olaf Stapledon, Arthur C. Clarke: à la fin de The City and the Stars, il affirme que les hommes de l’avenir pourront créer des âmes conscientes qui ne seront constituées que des forces par lesquelles le cerveau se constitue physiquement et fonctionne: une sorte d’image fantôme maintient ces forces coordonnées entre elles.
On se souvient peut-être que pour Goethe les plantes suivaient, dans leurs formes successives, des types préétablis, n’existant eux aussi qu’à la façon d’ombres, d’images spirituelles. Les animaux même épousaient des archétypes qui modelaient leur substance charnelle. Rudolf Steiner l’a explicité dans Une Théorie de la connaissance de Goethe. Les anciens, au reste, croyaient que le monde était quadruple: des vers d’Ovide le rappellent. Il n’y avait pas pour eux seulement la Terre et le Ciel, mais aussi l’Abîme et l’Ombre. Le monde des ombres planait pour ainsi dire au-dessus de celui de la matière, et y créait les formes. Il était de nature spirituelle sans pour autant être divin: il était de nature élémentaire, ou éthérique. Là se mouvaient les nymphes, les fantômes - et, lorsqu’ils venaient sur Terre, les dieux.
Cela ressemble à ce dont Stapledon parle, sauf qu’il affirme que les forces magnétiques servent de matière à cette conscience unitaire sans pour autant dire par quel truchement elles se maintiennent en équilibre. De fait, dans le système matérialiste, la matière est conçue justement comme assurant cet équilibre, comme créant une polarité suffisante. Stapledon et Clarke rappellent Goethe extérieurement, mais ils entrent moins dans le mystère des images vivantes, hérité de l’antiquité et ayant un rapport clair avec le monde des idées formatrices de Platon. Cela touchait trop à l’ésotérisme et sortait des données de la matière d’une façon qui rebutait, sans doute, nos écrivains de science-fiction nourris de scientisme et de positivisme.
Concevoir un être purement magnétique n’en est pas moins fascinant. La science-fiction est fréquemment l’occasion de dépasser les certitudes acquises au sein de la science officielle, afin de pénétrer des strates de la nature plus secrètes, plus nouvelles, plus inattendues.
Nous reparlerons de Star Maker et de ce qui s’y trouve un jour prochain.