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En 1974, le témoignage de ce paysan met à mal une image d'Epinal: la vie à la campagne, proche de la nature, n'est donc pas particulièrement saine. Les produits toxiques utilisés dans l'agriculture paraissent en être la cause.
Comment en est-on arrivé là?
La production d'une pomme dépend de nombreux facteurs. [RTS]Le développement de la chimie organique dans les années 30 et les recherches sur les gaz de combat durant les deux guerres mondiales favorisent le développement des pesticides de synthèse. Leur usage se répand dès 1945.
Avant la guerre même, l'entreprise suisse Maag dispose d'une série de produits phytosanitaires pour faire face aux ravageurs et aux maladies qui contrecarrent la production agricole soumise à de nombreux aléas. Dès lors, une nouvelle ère s'ouvre pour l'agriculture.
Le providentiel DDT
Parmi les pesticides les plus utilisés, une découverte helvétique, le DDT, se positionnera comme l'un des produits miracles de la chimie. Il vaudra en 1948 le prix Nobel de médecine au professeur Paul Müller. Cet employé de la firme Geigy a en effet repéré en 1939 les propriétés insecticides du dichloro-diphényl-trichloroéthane, une molécule synthétisée en 1873 déjà sans soulever alors d'intérêt.
Premier insecticide de contact, le DDT est une arme qui permet d'éradiquer mouches, moustiques et parasites vecteurs de maladies: ce produit contribue ainsi à lutter contre la malaria et le typhus et sauve des dizaines de milliers de vies. Efficace contre les ravageurs de récoltes comme le doryphore, il permet d'augmenter la production agricole. Radio-Genève salue avec enthousiasme cette invention en 1945.
Vendu à un prix dérisoire, le DDT est épandu en quantité industrielle à travers le monde entier.
La chimie fleurit
En 1964, une véritable guerre se livre dans le verger valaisan contre un ennemi des arbres fruitiers. Le pou de San José, une cochenille qui attaque rameaux et branches, provoque de graves dommages aux arbres et fruits. Les arboriculteurs s'unissent pour lutter. Ils pulvérisent des milliers de litres d'insecticide sur les arbres. Dans ce sujet de Carrefour-Soir Information, la métaphore est proprement guerrière mais on notera que les soldats des vergers, sans masques et à mains nues, sont bien peu protégés contre l'arme toxique qu'ils utilisent...
Le rendement de l'agriculture est à ce prix. L'utilisation des pesticides va de pair avec le développement d'une agriculture intensive nécessaire pour nourrir la population mondiale. Un grand nombre d'espèces animales a fait les frais de la disparition d'espaces vierges de toutes cultures, laissant la place à la prolifération de nuisibles qu'il faut éradiquer par la chimie. L'émission Rien n'est plus beau que la terre en 1971 évoque cette mutation.
Dans les années 70, l'usage des pesticides est donc considéré comme inévitable, on se contente d'en appeler à une utilisation raisonnée. Mais quels sont leurs effets sur notre alimentation? Interrogé en 1971 dans Temps présent, le chef du Service diététique de l'Hôpital cantonal de Genève, Michel Demole, se veut rassurant:
Qu’il y ait dans nos aliments des substances étrangères indésirables, personne ne le discute. Mais est-ce que ces substances jouent un rôle nocif, c’est une autre question.
Le doute germe
La loi sur les denrées alimentaires est entrée en vigueur en Suisse dès 1909, avec deux ambitions: assurer la protection de la santé et éviter la tromperie sur les produits. Mais seul le développement des technologies d'analyse des aliments permet de déceler de possibles dangers. En 1969, un responsable du contrôle des denrées alimentaires estime que l'on peut désormais détecter des quantités infimes de pesticides dans les produits analysés. Les normes fixées pour les résidus de produits chimiques sont ainsi rarement dépassées.
Pourtant le consommateur, lui, semble se soucier de plus en plus de sa santé: si au marché les clientes se laissent encore tenter par de beaux fruits et légumes et achètent avant tout avec les yeux, elles s'inquiètent cependant des traitements qu'ont subi les produits maraîchers.
A la même époque, une enquête menée par la Migros dévoile que la majorité des clients aspirent à une agriculture plus saine. Mais la surprise est là : le sondage révèle qu'ils sont même prêts à payer davantage pour cela.
La grande joie pour moi c'était d'avoir obtenu 58% qui disaient: "jusqu'à 5% d'accord" et 42% qui disaient: "même jusqu'à 10%".
En plus des nouvelles attentes des consommateurs, des problèmes majeurs résultent de l'utilisation des pesticides : phénomènes de résistances des ravageurs, pollutions du sol, de l'eau et de l'air, maladies causées par la manipulation de produits toxiques. En 1972, l'effet potentiellement cancérigène du DDT le fait interdire dans la majeure partie du monde. L'utilisation de la chimie à tous crins aboutit à une impasse.
De nouvelles méthodes s'implantent
L'avenir? Une autre agriculture plus durable doit se développer: voici le temps de la lutte intégrée, un concept formulé en 1960 déjà par des entomologistes. Elle respecte mieux l'environnement tout en étant viable économiquement. En 1977, dans les vergers vaudois, le Groupement des arboriculteurs lémaniques pratiquant les techniques intégrées (GALTI) applique en pionnier ces principes. Grâce aux recherches menées en collaboration avec le Centre de recherches agronomiques de Changins, l'arboriculture peut élargir le spectre d'actions contre les maladies et insectes ravageurs.
L'agriculture biologique qui, elle, bannit les pesticides éclôt également et gagne en importance dès les années 90 avec la commercialisation des produits bio par les grands distributeurs et son encouragement par des aides financières de la Confédération.
La graine bio a ainsi été semée dans l'agriculture helvétique, celle-ci a évolué sans pourtant atteindre zéro pesticide. La votation du 13 juin 2021 sur l'initiative "Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse" aura-t-elle le dernier mot?
Marielle Rezzonico pour les archives de la RTS