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Cet ouvrage pouvait susciter des craintes chez un lecteur indifférent à la religion (sinon pour son intérêt historique et sociologique) et étranger à toute métaphysique. Or il s’est révélé fort intéressant. Matthias Preiswerk a cherché à montrer le cheminement qui l’a conduit d’un fort engagement dans le protestantisme sur la Riviera vaudoise à quarante années de vie et d’action en Amérique latine. Il opère ainsi une réflexion sur les rapports entre foi et politique. L’auteur écrit: «Ma conscience sociale naît avec mon éducation chrétienne et commence par une sensibilité aiguë à la faim dans le monde et aux mécanismes de l’injustice.»
Les premiers chapitres sont fort originaux. Ils explorent un domaine peu connu et peu étudié par les historiens: le milieu du protestantisme critique et engagé de l’époque post-soixante-huitarde. On apprendra beaucoup sur le rôle des Unions chrétiennes de jeunes gens, sur l’influence de Taizé et de la Déclaration de Berne, née précisément en 1968 de l’initiative de théologiens, sur l’aspiration à un «œcuménisme de base», rejeté par les autorités religieuses tant catholiques que protestantes. En 1969 naît le mouvement de la Paroisse critique, qui a une dimension politique.
Puis l’auteur évoque son passage par l’école de recrues sanitaire 239, à la caserne de Lausanne …avant que les deux compagnies romandes ne soient «déportées» dans le canton de Glaris. Car il y règne une atmosphère d’antimilitarisme et de contestation permanente, qui s’exprime par une série d’actes de rébellion tels que le boycott de la cantine et l’affichage de petits autocollants. Matthias Preiswerk se démarque cependant d’une option strictement pacifiste, au nom de la violence «révolutionnaire» parfois légitime à ses yeux.
Il entreprend des études de théologie, dans une Faculté qui comporte des conservateurs et des progressistes. Il participe aux grèves contre les examens préalables de latin et de grec classique (moins utile aux théologiens que le grec post-classique du Nouveau Testament). Mais il ne se contente pas de raconter ces luttes passées. A chaque fois, il mène une réflexion critique sur celles-ci.
Il narre en détail son vécu dans la communauté de Granges, dans le contexte général des communautés des années 1970, dont celle de Préverenges, magnifiquement racontée par Claude Muret dans son livre Mao-Cosmique, ou celle de Val-Vert, dont Ursula Gaillard a tiré un beau roman, Le rouge-gorge. Il en résume parfaitement l’esprit: «En arrière-fond se dessine l’utopie d’une société au sein de laquelle les biens, le travail, le plaisir, la sexualité, l’éducation, la santé et l’alimentation seraient inspirés par le partage et la solidarité plutôt que par le profit, le succès ou la rentabilité.» Sur le plan des actions politiques, un certain nombre de nos lecteurs se rappelleront la fameuse manifestation lausannoise contre la présence du Portugal salazariste au Comptoir suisse, le samedi 8 septembre 1973! Au terme de son cursus universitaire, Matthias Preiswerk consacre sa licence à la théologie de la libération, qui fleurit alors en Amérique latine, avant d’être écrasée dans plusieurs pays par les dictatures militaires.
En 1975, il part poursuivre ses études de théologie à Buenos Aires. Le séjour devait durer un an, mais il en passera quarante en Amérique latine. Paradoxalement, le chapitre qui leur est dévolu, et dont on attendait beaucoup, occupe un espace assez restreint dans le livre et, avouons-le, déçoit un peu. Car si Matthias Preiswerk y conduit de nombreuses actions théologiques et pédagogiques, souvent liées à la politique, tant en Bolivie qu’au Pérou, il en donne un aperçu assez institutionnel et impersonnel. On souhaiterait davantage de concret et de vécu. C’est dommage car, après la lecture des trois-quarts du livre qui racontent sa formation et ses luttes militantes en Suisse, on espérait davantage de celui qui fut «étudiant, militant, éducateur, père de famille, pasteur, théologien, professeur, recteur, pédagogue, missionnaire, fondateur et coordinateur d’institutions novatrices», et qui a mené une vie aussi riche que variée et passionnante. Souhaitons qu’il nous donne un deuxième livre centré sur ses expériences sud-américaines.
Matthias Preiswerk, Partir pour apprendre, Vevey, Editions de L’Aire, 2019, 323 p.