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Journal d'Architecture
Inès Lamunière, Martin Steinmann
Densité
Dans les années 70, nous avons assisté à des débats acharnés concernant les formes urbaines qui ont confronté en fait la tradition de la ville verte - celles des «Siedlungen» - et la tradition de la ville qu'on peut appeler grise. Le livre de Castex, Depaule et Pannerai de 1977, Formes urbaines - De l'îlot à la barre,a présenté l'évolution de l'urbanisme tracée dans son titre comme dissolution de la ville ou mieux, de l'idée de la ville que ses auteurs identifient à l'opposition entre rue et cour. 50 ans auparavant, Bernoulli a déjà décrit cette opposition qui est d'ordre social, comme fondement de la ville. Mais il a aussi démontré, dans ses propres «Siedlungen» comme les Bernoulli-Häuser à Zurich, que la ville grise ne constitue pas la seule manière de mettre en équilibre les termes opposés.
Nous ne devons pas partager les conclusions des auteurs de Formes urbainespour reconnaître leurs mérites. Ils consistent dans le fait que ce livre présente en quelque sorte les règles du jeu appelé ville. Mais les temps du préfet Haussmann sont passés, comme ceux du Stadtbaurat Wagner. Aujourd'hui, ce jeu n'a pas lieu sur des terrains suffisamment grands et libres pour permettre une application pure de ces règles. Ce n'est pas là la normalité, et ce n'est surtout pas la normalité en Suisse où «la ville est construite» comme le dit un mot d'ordre des années 80. Aujourd'hui, il s'agit de construire dans cette ville qui est construite: en densifiant.
Les lieux privilégiés de ce nouvel urbanisme sont les aires industrielles du XIXe siècle, désaffectées, situées près des centres. Ces aires sont regardées avec convoitise par toute sorte d'investisseurs. S'il n'est peut-être pas possible de construire seulement des appartements, pour des raisons économiques, il n'est pas possible non plus de construire seulement des bureaux. Il s'ensuit un mélange d'affectations aussi bien que des espaces correspondant à des affectations et il s'ensuit une nouvelle spatialité caractérisée par la densité des expériences que nous pouvons faire.
En plus, nous trouvons souvent des bâtiments sur ces aires industrielles qu'il n'est pas possible de détruire parce qu'ils sont des témoins du premier âge de l'industrie, et pour lesquels il faut trouver d'autres affectations encore. Par conséquent, les formes urbaines fondamentales - de l'îlot à la barre, précisément - ne s'appliquent pas telles quelles: elles doivent intégrer dans leurs règles les éléments existants, et elles doivent se modifier afin de les intégrer, cela pour correspondre à un urbanisme que nous pouvons appeler pragmatique, pour l'opposer à un urbanisme dogmatique. Il s'agit d'un urbanisme qui sait répondre à l'état souvent fragmenté de la ville construite, sans pour autant célébrer la fragmentation de cette ville. Il s'agit d'un urbanisme par architectures, et non par règlements prescrivant des formes urbaines fondamentales.
Les deux immeubles construits par Diener & Diener sur le terrain de l'ancienne brasserie Warteck à Bâle sont exemplaires d'une recherche d'autres formes urbaines. Ensemble avec quelques constructions de la brasserie, sauvegardées comme signes de ce quartier, ils occupent ce terrain délimité de rues, de manière libre et précise en même temps. L'immeuble d'habitation, légèrement en retrait des rues, relie la forme d'un immeuble à cour et une orientation des appartements qui suit les règles du «Zeilenbau»: chambres individuelles à l'est, salles communes à l'ouest. La relation traditionnelle entre typologie de l'habitation et morphologie de la ville est ainsi modifiée et avec elle le caractère de l'espace entre les constructions: il se situe quelque part entre rue et cour; il est les deux à la fois et il parle ainsi de la ville d'aujourd'hui et de la densité d'expériences que celle-ci offre.
Disposer de 24 ou 36 stations de TV est aussi une forme de densité! Il s'agit d'un problème général de notre temps. Le problème de la densité ne se limite de ce fait pas aux quartiers centraux de la ville. Ainsi, Märkli a proposé un ensemble de petits immeubles d'habitation dans un quartier en marge de Zurich qui reconnaît ce problème en montrant la forêt qui les entoure par «morceaux» entre ces immeubles. La nécessité d'inventer de nouvelles formes urbaines se confirme précisément là où l'on construirait une «Siedlung» normalement puisque le terrain est à disposition. Faut-il le dire pourtant que les investisseurs n'ont pas vu une telle nécessité?
En fait, à la campagne, les questions sont similaires: là aussi il s'agit de construire «dans la campagne qui est construite». En ce sens aussi l'opposition ville-campagne n'a plus vraiment de raison d'être; les problèmes concernant la densification sont un peu les mêmes. Qu'il s'agisse des maisons de Grabs, de Cugy et de Sainte-Croix ou du groupe de logements à Kilchberg, ou de celui réalisé dans la campagne de l'ex-Berlin-est, les thèmes retenus autour de la notion de «compacité» sont développés avec une même acuité. A travers ces exemples, on observe, de manière encore plus paradigmatique peut-être, que l'altérité serait en soi une qualité. Elle se définirait notamment par la prise en compte d'une spatialité, ici de différente nature et toujours profondément transformée par des inventions perceptives. Sans renoncer à la complexité, essayons de saisir certains traits qui caractériseraient cette approche.
1. L'espace extérieur se construit à partir d'édifices qui se regroupent. Chaque bâtisse, souvent bien «solide», est conçue à partir d'une rationalité qui laisse intactes les lois usuelles de l'hygiénisme et de la fonctionnalité. En effet, les exemples présentés ne sont pas particulièrement révolutionnaires sur le plan de leur typologie ou de leur distribution des espaces intérieurs; la préoccupation est ailleurs et bien dans des nouvelles géométries de regroupement qui laissent intactes les qualités propres des maisons ou des immeubles. Leur addition occupe l'espace et produit des genres de ruelles et des genres de places ou de jardins. Le principe veut que ces projets ne se construisent pas à partir du dessin de l'espace public consacré par l'alignement ou le gabarit, mais au contraire, se sont les bâtiments qui, rassemblés, dessinent les vides, les vis-à-vis, les proximités. Il n'y a pas non plus d'intégration dans un paysage qui tournerait autour des bâtiments, mais, au contraire, des édifices qui construisent par la forme de leur typologie et/ou par la manière d'être mis ensemble, une séquence de vides et de pleins conçus comme paysage.
2. La perception de l'espace extérieur se construit à partir d'une mise en présence simultanée dans le temps et dans l'espace des rapports proche et lointain. Celle-ci englobe tout ce qui est vu: nature, figures, constructions, dans un rapport non hiérarchisé. Que ce soit un jardin et sa clôture, un patio et un mur, une loggia et une fenêtre en bandeau, ou des immeubles proches les uns des autres, brique contre brique, fenêtres proche de fenêtres, les éléments sont mis en présence, l'un par rapport à l'autre. Le contrôle précis des cadrages et des vis-à-vis, des vues en profondeur ou des vues aplaties, construit un espace où des perceptions de nature pourtant bien différente existent simultanément et sans pittoresque. Pas de premier plan et d'arrière-plan, pas d'incrustation de détails comme accessoires dans le paysage; en effet, l'ensemble dissout ces catégories.
3. L'espace extérieur, le «vide», est paradoxalement un peu «solide». Loin des vices implicites de la pure rentabilité foncière, la vertu de l'espace est d'être plus dense dans son essence. L'espace n'est pas entre des volumes «sous» la lumière du soleil, mais entre des masses tactiles «dans» une lumière qui se diffuse par effets de rebondissement sur les sols, les parois, les interstices. Quelque chose qui ne rappellerait plus Le Corbusier dans Vers une architecturemais plutôt qui nous immergerait dans le monde d'Harrison Ford dans Blade Runner? Une atmosphère qui intériorise l'espace extérieur le faisant devenir presque intime.
Enfin, ces réalisations n'ont rien à faire avec le «petit» ou la petite échelle, au contraire; non seulement elles refusent ces catégories, mais elles proposent de faire toujours «grand» même dans le «petit». Longtemps la réflexion sur la compacité ou la densité a cherché, à travers le «bas gabarit-haute densité» d'une part, ou à travers le modèle du village d'autre part, à amoindrir son effet par le pittoresque; un angle arrondi, une arcade ou une hiérarchie de séquences spatiales y contribuaient. C'était une réponse aux formes sociales tout comme aux formes spatiales. Peut-on imaginer aujourd'hui d'autres visions, celles dont le modèle serait la ville, même en pleine campagne dans un déploiement un peu chaotique certes, mais si sûr d'elle-même comme lieu d'échanges et de dialogues.
© Faces, 1996