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ENQUÊTES
L'atrazine de Syngenta, un herbicide qui vous les coupe
Commercialisé par la firme bâloise Syngenta, l'herbicide atrazine fait l'objet de nouvelles plaintes en Amérique: il est tenu pour responsable de perturbations hormonales et du développement anormalement élevé de cancers. Interdit par l'Union européenne, il représente aussi l'une des principales causes de pollution des eaux souterraines en Suisse
Gilles Labarthe / DATAS
Quel rapport entre des grenouilles homosexuelles et des ouvriers atteints du cancer de la prostate? "L'atrazine", affirment depuis plusieurs décennies des chercheurs du monde entier. Ce puissant herbicide, mis au point et commercialisé par la firme bâloise, avait fait parler de lui en été 2004: une enquête du "Washington Post" revenait sur les effets cancérigènes de l'atrazine dans l'usine de Syngenta en Louisiane.
Eté 2005, rebelote. Les organisations de protection de la nature au Texas viennent de demander fin août à l'Environmental Protection Agency (EPA) de réévaluer l'impact de l'atrazine. Les journalistes du célèbre quotidien reviennent eux aussi à la charge. Ils accusent en particulier le géant suisse de l'agrochimie non seulement de nier les effets ravageurs de leur produit sur la santé, mais aussi, de semer le doute dans l'administration US en finançant d'habiles contre-expertises.
A ce jeu-là, la multinationale suisse serait très forte. Environ 35 000 tonnes d'atrazine seraient déversées chaque année dans la nature aux USA. "Syngenta - la firme suisse qui encaisse des centaines de millions de dollars en vendant chaque année son atrazine - a semé le doute avec succès. Syngenta argue que les effets de l'atrazine sur les animaux n'existent pas pour les humains, et que ses ouvriers ont un taux de cancer de la prostate élevé uniquement parce que la compagnie se montre très attentive à déceler les cancers chez ses employés", note Peter Montague, responsable de l'Environmental Research Foundation (New Jersey).
Plusieurs fois vérifié par des chercheurs, toujours contredit par Syngenta, le problème des grenouilles à l'étrange comportement hermaphrodite échauffe les esprits. La multinationale agrochimique avait fait appel à un célèbre biologiste de l'Université de Californie, Tyrone B. Hayes, pour se défendre. Hayes a fini par confirmer le phénomène. Il a depuis mené ses propres recherches sur les batraciens, parues dans des revues prestigieuses comme "Nature". Verdict: "Ces animaux ont été chimiquement castrés."
Déjà, la presse australienne, mais aussi sud-coréenne, n'hésite pas à faire le lien: la première s'inquiète du nombre élevé de ses cancéreux, la seconde d'homosexuels parmi ses habitants. Au Canada, l'agence Science-Presse précise que l'atrazine est utilisée dans 80 pays, et envisage les conséquences: "On a découvert que l'atrazine avait la capacité - théorique, à défaut d'études plus poussées - de perturber les hormones sexuelles. Et l'on sait par ailleurs qu'il en subsiste des traces dans l'eau potable, ce qui n'a rien pour rassurer."
Le produit a été interdit depuis octobre 2003 par l'Union européenne. Et en Suisse? A Berne, Christian Pillonel, biochimiste de l'Office fédéral de l'environnement et du paysage (OFEFP), nous dit que le produit est "toujours utilisé pour les grandes cultures, par exemple de maïs". Avec des quantités et des fréquences limitées: "Un à deux litres par hectare, et un seul traitement annuel". L'atrazine ne peut désormais être utilisée qu'à certaines conditions (ordonnance de juin 1999 sur l'homologation de produits phytosanitaires).
Malgré 20 ans d'interventions devant le Parlement fédéral pour réclamer son interdiction totale, des centaines de tonnes de ce puissant herbicide ont été lâchées chaque année dans la nature jusque dans les années 1990, y compris pour désherber les voies de chemin de fer. Le dernier rapport de l'OFEFP et de l'Office fédéral des eaux et de la géologie (OFEG) juge la qualité des eaux suisses "préoccupante". Il signale aussi l'atrazine comme pesticide le plus répandu.