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Les interventions de Peter von Matt, professeur honoraire de littérature allemande, essayiste et critique, sont toujours un régal pour l’intelligence. Ainsi de l’exposé qu’il a présenté à l’occasion des festivités du 225e anniversaire de la Neue Zürcher Zeitung sur le thème de «La vérité et la langue dans la démocratie».
La démocratie moderne, rappelle von Matt, fut rendue possible grâce à une nouvelle compréhension de la vérité. La vérité n’est plus imposée d’en haut, mais conquise en commun, à travers un processus. Ce processus se déroule dans la sphère publique (…ffentlichkeit), un processus qui n’est jamais terminé. La naissance de la NZZ est contemporaine de l’émergence de cette sphère publique, elle en fut même un élément important, tout comme les 200 journaux et les 450 clubs qui naissent à Paris au moment de la révolution de 1789. Pour reprendre une formule de Lessing, la dignité humaine réside dans la capacité à participer à la recherche de la vérité au travers d’un processus public, en lisant, en écrivant, en pensant et en débattant.
Processus contre donné
La qualité de la sphère publique se mesure à la place qu’elle laisse à la vérité comme processus. A cette vérité comme processus, les pouvoirs préfèrent la vérité donnée : c’est pourquoi aujourd’hui encore des journalistes disparaissent, sont emprisonnés ou censurés. Mais la sphère publique peut elle-même contribuer à sa ruine lorsqu’elle succombe à la séduction de la vérité donnée. C’est le cas quand elle privilégie l’indignation et alimente les sentiments au détriment de la réflexion.
La curiosité et le doute
La vérité comprise comme un processus exige certaines vertus : le respect de l’adversaire et de ses arguments comme la conscience de ses propres erreurs. Une sphère publique de qualité est à la politique ce que l’expérience est à la science : toutes deux se nourrissent de la curiosité et du doute.
Ces vertus transparaissent de deux manières : dans le rapport avec l’adversaire et dans le rapport avec la langue. Celui qui inflige son point de vue comme on donne une gifle nie ce à quoi il prétend participer, la formation démocratique de l’opinion. Et s’il prétend être populaire, il ne fait que trahir le peu d’estime dans lequel il tient le peuple. La vérité comme donnée flirte toujours avec la violence. Alors que la vérité comme processus recherche le débat, la dispute, le discours. C’est pourquoi une culture de la langue est si importante pour le processus de recherche de la vérité. Le vocabulaire et la syntaxe sont là pour refléter la complexité du monde. Si les journalistes et les politiciens ne maîtrisent plus la langue, s’ils ne disposent plus des mots pour dire et de la syntaxe pour articuler la pensée, ils perdent le contact avec une partie de la réalité. jd
Le texte intégral de l’exposé de Peter von Matt a paru dans la NZZ du 13 janvier 2005.