Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07244.jsonl.gz/1013

Le tombeau de Clément Ader (2021)
Paul Clift + Biographie
pour ensemble et électronique
C’est à Clément Ader que l’on doit le mot « avion », qu’il base sur avis, oiseau en latin. Il est aussi le premier à voler avec un engin « plus lourd que l’air », exploitant le moteur à propulsion plutôt que le gaz ou l’air chaud. En 1890, les vols d’Eole et Eole-II sont timides mais prometteurs. Avec le concours du ministère de la Guerre, Ader construit un troisième prototype en 1897. Paré pour se rendre des environs de Versailles à Vincennes, l’Avion-III ne glisse que sur 300 mètres et se conclut sur un échec. Apollinaire résumait l’homme en 1910 : « Français, qu'avez-vous fait d'Ader l'aérien ? / Il lui restait un mot [i.e. avion], il n'en reste plus rien. »
Si les engins volants aux allures de chauve-souris ont valu à Ader l’image d’un inventeur fou et raté, Paul Clift rappelle qu’on lui doit aussi une autre invention primordiale : le « théatrophone », mis au point en 1881. Celui-ci « permettait pour la première fois de capter et diffuser à distance le son stéréophonique – une innovation dont l’importance encore aujourd’hui ne peut guère être surévaluée. »
C’est donc à la mémoire de cette personnalité attachante que Clift compose ce « tombeau ». Dans la continuité des déplorations de la Renaissance, les tombeaux rendent hommage à un prédécesseur illustre, dans une sorte de vénération méditative. Après la Déploration sur la mort d’Ockeghem « Nymphes des Bois » (c. 1497) de Josquin, Marin Marais se prête au genre dans un Tombeau pour Monsieur de Lully (1701), ainsi que Ravel avec Le tombeau de Couperin (1917).
Dans sa pièce, Clift fait entendre des extraits du « Lux Æterna » du Requiem de Fauré (1888), transposé au quart de ton et modifié par une pédale whammy, lui apportant réverbération et vibrato. L’atmosphère méditative et suspendue est renforcée par la clarinette basse dont l’extrême grave de sa tessiture et les sons multiphoniques emplissent avec douceur l’espace par une âme. Les percussions donnent l’illusion d’une profondeur : plaque à tonnerre et timbales entretiennent la résonance nécessaire à l’impression de cathédrale. Et les cordes de tapisser la nef d’un voile d’harmoniques légères : elles plongent le lieu dans la dévotion et le recueillement. Enfin, l’emploi subtil du lasso d’amore fait écho, par son mouvement, aux machines volantes d’Ader.
Texte: Christophe Bitar