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Les « dérives vers l’instinct » ou les limites de l’opérant ?
« The Behavior of Organisms » (le comportement des organismes) est le premier livre de B.F. Skinner publié en 1938.
Fruit de dix ans de recherche en laboratoire, il posait les premiers jalons de l’analyse expérimentale du comportement et, donc, du behaviorisme radical (à ne pas confondre avec le behaviorisme méthodologique de Watson).
A cette époque (lointaine) Skinner semblait proposer le concept d’un apprenant qui serait « façonnable » à volonté, une page blanche sur laquelle l’opérant… opérait 🙂
(ce qu’il a réfuté par la suite d’ailleurs)
Marian Breland et son mari Keller Breland – tous deux étudiants de Skinner à l’Université du Minnesota, ont proposé, en 1961, un papier malicieusement nommé « The Misbehavior of Organisms » (qu’on pourrait traduire par « la mauvaise conduite des organismes »).
Ce papier (<== lien sur l’article évidemment en anglais, désolée), mentionne un terme de leur cru : le « instinct drift » (la dérive vers l’instinct <= la traduction est toujours de moi donc si vous trouvez autre chose ailleurs, c’est normal).
… mais de quoi parle-t-on ?
De la tendance que démontrent les animaux à revenir à des comportements instinctifs, en d’autres termes à à opter pour l’inné en défaveur de l’acquis – ou les limites de l’apprentissage opérant 🙂
Ils reprennent des « Modal Action Patterns » (ce qu’on appelle, en français, des « patron-moteurs »).
Je préfère la version anglophone de MAPs, qui a pris le pas sur la précédente « Fixed Action Patterns » (FAPs) car cette dernière suggère, ou en tous cas n’exclut pas, une certaine variabilité d’un sujet à un autre et une certaine réceptivité à l’apprentissage (en effet, un oiseau n’a pas besoin d’apprendre à construire un nid, toutefois plus il répète ce MAP, plus il sera efficace et plus solide sera son nid et même les araignées semblent tisser des toiles de plus en plus belles avec le temps et, donc, la répétition).
photo Emilie Baudrot
Revenons à nos
moutons cochons 🙂
Les Breland racontent leur « raté » lors d’un show où on avait appris à des cochons à se saisir d’une fausse pièce de monnaie en bois, pour aller la déposer dans une grosse tirelire.
Après quelques essais, les cochons ont commencé à tenter d’enterrer ces pièces dans le sol et à retourner la terre pour les récupérer (typique comportement du cochon quand il cherche de la nourriture).
La « pièce » ayant été associée à la nourriture, elle semble avoir déclenché cette « dérive vers l’instinct ».
Ce qui était, finalement, en totale contradiction avec les lois de l’apprentissage.
En effet, aller déposer les pièces leur valait un renforcement tangible (nourriture) et le cochon reste un des animaux les plus faciles à conditionner (sans même mentionner qu’il est littéralement insatiable) 🙂
Autre exemple de « mauvaise conduite », des poules à qui on avait appris à libérer une capsule et à la pousser de manière à ce qu’elle atterrisse entre les mains d’un spectateur.
Les poules se sont mises à becqueter les capsules furieusement, interrompant le processus, cherchant clairement à les ouvrir afin de se nourrir.
Des ratons laveurs qui avaient parfaitement appris à déposer un ballon dans un panier façon basketball, se sont mis à « frotter » le ballon de manière de plus en plus compulsive.
On ne les appelle pas « laveurs » par hasard : ils frottent leur nourriture entre leurs mains dans l’eau avant de la manger et, si pas d’eau, ils frottent quand même. Il semblerait qu’ils manquent de glandes salivaires et chercheraient donc à rendre la nourriture humide ou alors il s’agirait d’un plaisir tactile, associé au plaisir de manger.
Non seulement tous comportements retardaient considérablement l’arrivée du renforçateur tangible mais ils n’étaient jamais renforcés par leurs «trainers », évidemment.
Pourtant, au lieu de diminuer, ils n’ont fait qu’augmenter, devenant de plus en plus envahissants et élaborés.
Les Breland ont écrit :
« certaines certitudes nous semblent désormais fausses : que l’animal arrive au laboratoire comme une page blanche, que les différences entre les espèces sont insignifiantes et que toutes les réponses comportementales peuvent être conditionnées… Nous devons admettre que le comportement d’une espèce ne peut pas être compris, prédit ni contrôlé si nous ne connaissons pas ses instincts, son histoire dans l’évolution et sa niche écologique »
En quoi cet « instinct drift » (dérive vers l’instinct) nous concerne ?
En à peu près tout, quand on cherche à véhiculer des apprentissages à un animal.
Il est très facile d’apprendre à une poule à gratter le sol sur signal ou encore à picorer une cible (ce qu’on voit très souvent), essayez d’apprendre l’immobilité totale à ladite poule : bonne chance à vous 🙂
Méfiez-vous des antérieurs d’un cheval qui mange dans un seau, forcément immobile puisqu’il ne peut pas emporter son seau… un cheval normalement bouge quand il se nourrit.
Débuter un apprentissage par un MAP inhérent à l’espèce est une excellente stratégie de départ : apprendre à un rat à passer dans un tube vous permettra d’introduire le principe même du renforcement positif.
Ce n’est pas par hasard que Thorndike a choisi d’entreprendre ses expérimentations de sortie de cage avec des chats – leurs collègues chiens avaient souvent tendance à se coucher dans la cage et à attendre patiemment qu’on veuille bien les en faire sortir 🙂
Une fois individualisés, ces MAPs peuvent nous servir à introduire des apprentissages plus aisément et à en éviter d’autres.
Au sujet des cochons, j’ai remarqué que si je « travaille » les miennes juste avant leur repas, ce comportement d’enfouissement est très présent alors que, si je les travaille après leur grosse gamelle, il ne l’est plus.
… et si le MAP de chasse de mon adorable chienne a été sensible à l’apprentissage dans une très large mesure et qu’elle peut observer, en restant accessible à mes signaux, les chevreuils qui paissent devant chez nous à 6 heures du matin, leur course gracieuse restera son signal « clef » pour le restant de ses jours 🙂
Autant le savoir et prendre des mesures adéquates 🙂
Happy Training 🙂