Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06942.jsonl.gz/874

SOFT POWER · Le lien entre sport et politique existe depuis des siècles. De nos jours, il semble que les grandes manifestations sportives internationales, telles que les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football, soient mobilisées comme un instrument diplomatique.
«Du pain et des jeux!» C’est par ce vieil adage devenu maintenant célèbre, que Juvénal, poète satirique romain, se moquait de la plèbe, trop obnubilée par les divertissements sportifs offerts alors par l’empereur pour se soucier de la politique. À l’ère des Jeux Olympiques modernes, restaurés en 1894 à l’initiative de Pierre de Coubertin, la question du lien entre le sport et la politique demeure d’actualité. Aujourd’hui, il semble que les manifestations sportives internationales soient mobilisées par les États comme outil diplomatique.
Rivalités sous les drapeaux
Nul ne peut nier le sentiment d’identité nationale qui se dégage de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, lorsqu’il est question d’admirer le cortège des drapeaux. Toutefois, concourir aux couleurs de sa patrie semble être l’héritage d’un contexte géopolitique mondial particulier: celui de la montée des nationalismes à la veille de la Grande Guerre et de la rivalité sportive du début du XXe siècle, particulièrement marquée entre l’Empire britannique et les États-Unis. «À ce moment-là, l’idée s’impose dans la presse internationale que la victoire sportive nationale exprime la supériorité d’un système sociopolitique. Cela d’autant plus qu’aux Jeux de Londres en 1908, c’est la première fois que des équipes concourent sous leur maillot national», explique Patrick Clastres, professeur spécialiste de l’histoire du sport à l’Unil. En quelque sorte, la réussite sportive serait le reflet de la réussite d’un État. Par ailleurs, la compétition sportive entre l’URSS et les États-Unis, durant la Guerre froide, symboliserait également la volonté d’établir la dominance d’un régime politique, économique et social.
Capacité d’organisation
Cela dit, Patrick Clastres rappelle que «depuis les années 1970, les États-Unis et l’Union soviétique rivalisent également pour avoir les Jeux». Il s’agit là de tout l’enjeu géopolitique autour de la capacité à organiser un événement sportif international. «À l’ère de la télévision de masse, les Jeux Olympiques, dans le contexte de la Guerre froide, sont un outil de diplomatie culturelle considérable. Les pays se saisissent de l’organisation des Jeux pour produire un grand récit national qui est adressé à l’ensemble de l’humanité, ce qu’on appelle le countrytelling», continue le professeur. De nos jour, la concurrence reste féroce afin d’obtenir l’organisation d’une manifestation sportive majeure, telle que les JO ou la Coupe du monde de football. Il s’agit d’une opportunité pour des pays émergents, comme le Brésil, qui souhaitent mobiliser cette capacité d’organisation pour s’imposer sur la scène internationale. Néanmoins, si la victoire sportive paraît dès lors moins importante dans les relations internationales, elle reste un vecteur de visibilité à l’échelle mondiale, favorable à de petits pays qui n’hésitent pas à investir massivement dans le sport, notamment en nationalisant des athlètes étrangers.
Importance stratégique
De ce fait, loin d’être uniquement un divertissement, une compétition ou encore un business, le sport paraît comme un véritable soft power et revêt une importance stratégique, autant au niveau mondial que national. À ce propos, Patrick Clastres précise que «les compétitions olympiques sont un outil diplomatique assez puissant pour s’adresser aux nations du monde, ainsi qu’une manière de convaincre la population à l’intérieur du pays de la qualité du gouvernement et du régime mis en place». Le revers de la médaille serait peut-être d’être discrédité sur le plan international; une situation vécue actuellement par la Russie, incriminée pour dopage d’Etat. «Finalement, la capacité d’un pays à l’emporter en respectant le code d’honneur du sport, qui s’exprime dans le code antidopage adopté au sein de l’Unesco, est devenu un outil diplomatique encore plus puissant que la victoire sportive ou que la démonstration de la capacité d’un pays à organiser un grand événement. Il en va de l’honorabilité et de la moralité du gouvernement au pouvoir», conclut le professeur.
Mathilde de Aragao