Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07196.jsonl.gz/1084

Pierre Rabhi s'en est allé, et nous ne le méritions pas, serais-je tenté de dire. La pluie de reproches tombée sur lui à sa mort est impressionnante, et signifie quelque chose, à la fois de la maladie qui s'est emparée de la société française, et du caractère exceptionnel du personnage. Que s'est-il passé?
Pierre Rabhi est né il y a quatre-vingt-trois ans en Algérie, aux confins du Sahara. Il a reçu une éducation catholique en plus de la musulmane dont il était issu, et cela a ouvert en lui quelque chose, comme précédemment en Léopold Sédar Senghor, ou en Jean-Martin Tchaptchet, qui n'étaient pas musulmans de naissance, pour ainsi dire, mais qui ont pu allier la culture européenne et la culture africaine par le biais de l'universalisme chrétien. Il évoque en français l'atmosphère spirituelle du village de son enfance dans Le Gardien du feu, un des plus beaux livres écrits en français depuis 1950. On entre, à travers les coutumes et les croyances locales, les valeurs et les symboles, dans un monde autre, dominé par les anges, scintillant dans le ciel étoilé du désert. En un sens, c'est proche du Dune de Frank Herbert; mais Pierre Rabhi parlait de lui, et donnait l'occasion aux Français de s'arracher à leur rationalisme étriqué pour découvrir un nouvel horizon, et c'est justement ce dont certains ne veulent pas.
Qui? Peut-être ceux qui, ayant fait des études et gravi des échelons, ont eu l'impression, à tort ou à raison, qu'il fallait se soumettre philosophiquement à une ligne préétablie pour réussir. Et qui l'ont fait. Cette ligne, elle n'est pas difficile à définir. Nous la connaissons. André Breton déjà la dénonçait. Même si, en se liant au marxisme, il s'en est lui-même rendu complice. Et le vieux colonialisme plus ou moins raciste de Jules Ferry, de Jean Macé, d'Ernest Renan se réveillait à cette pression exercée sur l'âme, d'une spiritualité africaine et, qui peut-être plus est encore, maghrébine, c'est à dire islamique, cherchant à s'insérer, à déposer des germes, même paisibles, même bienveillants, même pleins d'amour. On se regimbait là-contre, comme s'il y avait une sorte de poison. Cependant, Rabhi restait inconnu, juste un Algérien arabe devenu Français chrétien.
Les choses ont changé avec son engagement écologique mêlé d'une spiritualité dominée par Krishnamurti mais surtout, suprême offense au dogme rationaliste à la française, teintée de l'anthroposophie de Rudolf Steiner, notamment lorsqu'il s'agissait d'agriculture: il pratiquait la biodynamie. Les choses ont changé, car il est devenu une figure rayonnante, pleine d'autorité et de charisme, faisant pièce à tous les philosophes approuvés par les jurys de l'École Normale Supérieure et d'Agrégation dont la presse subventionnée se croit obligée de commenter les livres même quand elle ne les aime pas, faisant même pièce à Michel Onfray qui, sans être normalien ni agrégé, était quand même professeur fonctionnaire et docteur de l'Université, c'est toujours quelque chose. Pierre Rabhi n'avait rien de tout cela, mais il rayonnait quand même, et c'était déjà offensant pour tous les philosophes professionnels dont la subsistance dépend finalement de l'État, ou en a dépendu tant qu'ils n'avaient pas de succès public.
Car il est possible, en effet, qu'il faille se soumettre à une certaine ligne si on veut réussir. Sans que rien ne soit écrit à cet égard dans les lois, les pratiques tendent bien à l'exiger. Combien de penseurs officiels n'a-t-on pas vu répéter par exemple ce que disait Rudolf Steiner sans jamais le citer! C'était le cas de Henry Corbin; probablement de Heidegger. Il est le penseur le plus connu parmi tous ceux qu'on ne cite pas. Et Rabhi le popularisait, et le disait, il disait qu'il l'avait lu. Quel scandale, quand un magazine célèbre racontant sa vie après sa mort répétait qu'il était arrivé en France avec dans sa valise des livres de Platon et de Rudolf Steiner! S'il avait des livres de Steiner chez lui, au moins qu'il ne le dise pas; s'il l'a dit, au moins qu'on ne le répète pas. Steiner est le penseur dont il faut détourner le peuple de la lecture.
Il a à cet égard un statut comparable à celui de Joseph de Maistre. Un chroniqueur s'est amusé à dire que Rabhi était entre Jean-Jacques Rousseau et Joseph de Maistre. C'était sans doute bien vu. Et quel scandale, encore! Quand Philippe Sollers a consacré un numéro de sa revue à de Maistre, il a été traîné aussi dans la boue; dans l'Humanité, on a déclaré que de de Maistre, il ne fallait pas parler. Cela explique sans doute qu'il ne soit pas à La Pléiade, ou qu'aucune édition de poche n'existe, pour ses œuvres; il est frappé d'ostracisme. Franc-maçon devenu jésuite, prophète du Christ et de la contre-Révolution, il démontre avec assez de force les illusions du rationalisme éternel pour qu'on sente le danger. Comme la monarchie héréditaire avait senti le danger, quand Rousseau avait publié le Contrat social et l'Émile.
Une république incapable d'intégrer libéralement des courants de pensée aussi importants au sein de l'humanité, obligée pour se légitimer de nier leur importance, est-elle vraiment universelle dans ses principes? Rabhi a fait les frais d'une position arc-boutée sur de vieux acquis, qui peut-être n'a même pas pu intégrer le Romantisme, est souvent obligée d'édulcorer jusqu'à Hugo pour soutenir sa ligne. Mais la république française est trop grande, a un territoire trop large, pour vivre culturellement de cette façon. Joseph de Maistre a sa statue à Chambéry, les liens avec le Maghreb devenu indépendant, nous le savons, restent forts, et, comme l'a dit un professeur alsacien récemment, le couloir rhénan intègre assez libéralement, lui, la pensée de Rudolf Steiner. Si l'on veut pouvoir vivre fraternellement en France, il faut pouvoir respecter les choix personnels de Rabhi, et de ceux qui l'aiment, je pense. Les lois doivent s'appliquer; mais ce qui n'est pas écrit comme loi n'en est pas une. Chacun fait, pense, et dit ce qu'il veut.
Paix, quoi qu'il en soit, à l'âme du Colibri.