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La plus grande économie européenne devrait entrer en récession technique, tandis que ses infrastructures nécessitent des investissements.
Les pressions exercées sur l’Allemagne pour qu’elle surmonte son aversion culturelle à l’égard de la dette et se mette à dépenser pour soutenir la croissance ne cessent d’augmenter, alors que la plus grande économie d’Europe flirte avec la récession. La Bundesbank a déclaré ce mois-ci que la baisse de la demande d’automobiles et de machines industrielles enregistrée au deuxième trimestre se poursuivrait au troisième. Ce qui signerait l’entrée de l'Allemagne dans une période de récession technique.
Si un soutien décisif à la croissance est vital pour l’Allemagne, la zone euro voisine et l'économie mondiale dans son ensemble y gagneraient aussi. Le Fonds monétaire international, la Commission européenne et les États-Unis souhaitent tous que l’Allemagne utilise son excédent budgétaire pour accroître ses investissements et pour favoriser la hausse des salaires. La zone euro exerce également une pression politique pour que le pays augmente ses dépenses. «Nous demeurons convaincus que les pays de la zone euro qui disposent d'un excédent budgétaire, comme l'Allemagne, doivent augmenter leurs dépenses ou réduire leurs impôts afin de contribuer à la croissance potentielle», a déclaré en avril Poul Thomsen, le directeur du département Europe du FMI. Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a été pour sa part plus direct: «Ceux qui en ont les moyens ne devraient pas accumuler leur argent pendant des années et des années, faisant de fait du tort à la croissance».
Une augmentation des dépenses rendrait l’économie allemande moins dépendante de ses exportations et stimulerait ses importations, ainsi que la croissance dans la zone euro et au-delà. De par sa puissance économique, la performance de l’Allemagne en tant que pays exportateur est d’une importance majeure pour le reste du monde ; dans une moindre mesure, cela est également vrai du pays en tant que marché de consommation. En outre, comme l’indiquent les rendements des emprunts d’État allemands aujourd’hui négatifs sur l’ensemble de leurs maturités (de 3 mois à 30 ans), les investisseurs sont disposés à payer au gouvernement fédéral allemand le privilège de lui prêter de l'argent.
L'Allemagne a cependant fait vœu officiel d’orthodoxie budgétaire. Les pressions pour que le pays augmente ses dépenses publiques constituent une attaque frontale à sa règle constitutionnelle, adoptée il y a dix ans, qui lui impose un budget équilibré. Connue sous le nom de «Schwarze Null», ou de «zéro noir», cette politique vise à garantir l’équilibre budgétaire. Depuis 2012, l’Allemagne a dégagé un excédent budgétaire qui frôle désormais les 2% grâce à une période, du moins jusqu’à il y a peu, de saine expansion (voir le graphique 1). Les rentrées d’impôt sur le revenu et le produit total des impôts ont augmenté et le ratio dette / PIB du pays est passé de 81,8% en 2010 à 60,9% l’an dernier. L’Allemagne affiche également, en termes absolus, l’excédent courant le plus élevé au monde (balance commerciale et revenus primaires), qui s’élève à près de 8% de son PIB, et bénéficie aussi d’une monnaie faible, favorable aux exportations.
Cette règle d’équilibre a sans doute eu du sens au lendemain de la crise financière mais les infrastructures allemandes, de son réseau routier à son réseau à haut débit, sont délabrées. Alors que l’économie allemande occupe la troisième place mondiale dans le classement de compétitivité du Forum économique mondial, elle n’apparaît qu’au 31e rang pour son infrastructure digitale et est tombée l’année dernière au 19e pour son réseau routier. A contrario, le Forum économique mondial classe la « dynamique de dette » du pays à la première place.
Le gouvernement allemand affirme qu'il investit déjà davantage dans ses infrastructures physiques et digitales et qu’il envisage un programme de dépenses. La dernière fois qu’il en a été ainsi, c'était en 2008 / 2009, avec un plan de 50 Md EUR.
Dans les faits, l’Allemagne peut à la fois augmenter sa dépense publique et respecter sa règle d’équilibre budgétaire. Selon nos estimations, si l’Allemagne engageait maintenant un nouveau train de mesures de 50 Md EUR, et en supposant un multiplicateur budgétaire de la dépense gouvernementale de 0,8 (soit une augmentation relativement efficace du PIB de 80 centimes par euro dépensé, comme le suggère un document du FMI daté de 2014), la croissance se trouverait alors stimulée de 1,1% (voir le graphique 2). Ce qui n’empêcherait par ailleurs pas le budget allemand de demeurer excédentaire, et aurait également un effet positif sur la zone euro dans son ensemble, avec une hausse d’environ 0,3% de son PIB.
Le gouvernement allemand prévoit que la croissance économique s’abaissera à 0,6% sur l'ensemble de cette année, contre 1,5% en 2018. Il s’agirait d’un taux inférieur à celui de la zone euro, où le consensus prévoit une croissance qui pourrait atteindre 1,1% en 2019.
Le commerce demeure le principal enjeu économique de 2019 et le ralentissement économique de l’Allemagne coïncide avec les mesures protectionnistes prises par le président américain envers la Chine et les menaces qu’il brandit contre l’Union européenne (UE). L’administration américaine s’est jusqu’à présent abstenue d’appliquer des droits de douane aux biens et aux services importés de l’UE, mais elle continue de souligner son déficit commercial avec le bloc dans son ensemble, et avec l’industrie automobile allemande en particulier. L'Allemagne représentait 55% des exportations de voitures de l'UE en 2018, tandis que le deuxième exportateur de la région, le Royaume-Uni, n’atteignait que 17%.
«Il est très difficile de négocier avec l'Union européenne, ils mettent la barre haut», a déclaré le président Trump à la presse le 20 août. «Nous avons toutes les cartes en main ici aux États-Unis, car tout ce que nous aurions à faire serait de taxer leurs voitures et ils nous accorderaient alors tout ce que nous voulons, étant donné qu’ils nous envoient des millions de Mercedes, des millions de BMW.»
Le président Trump a menacé d'augmenter les droits de douane jusqu'à 25% sur les importations de voitures (soit une multiplication par dix) pour des raisons de sécurité nationale. Les Américains ont acheté 1,34 million de voitures et de camionnettes allemandes l'année dernière, dont 60% ont été construites aux États-Unis (et, bien souvent, exportées ensuite vers la Chine).
Il faut ici rappeler que le commerce entre les États-Unis et l'Union européenne est beaucoup plus important que celui entre les États-Unis et la Chine. En 2018, les États-Unis ont exporté des biens et des services d'une valeur de 574,5 Md USD vers l'Europe, contre 179,2 Md USD vers la Chine. La même année, les États-Unis ont importé 683,9 Md USD en valeur depuis l'UE et 557,9 USD depuis la Chine. Tout obstacle au commerce entre l'UE et les États-Unis, qui viendrait s’ajouter au conflit commercial opposant les États-Unis à la Chine, serait donc extrêmement préjudiciable.
En outre, l’incertitude liée au Brexit fait également redouter un ralentissement plus important. Le Royaume-Uni est le cinquième marché d’exportation de l’Allemagne (avec près de 100 Md EUR de produits allemands achetés en 2018) et toute perturbation qui pourrait survenir, provoquée par la combinaison d’un affaiblissement de la production manufacturière et d’un Brexit sans accord, minerait d’autant plus l’économie allemande.
En termes de politique intérieure, l'Allemagne se trouve dans une phase de transition. Le soutien dont bénéficie l’Union chrétienne-démocrate, le parti de la chancelière Angela Merkel, est en perte de vitesse après la période de presque 14 ans que cette dernière a passée à la tête du pays. Sa protégée Annegret Kramp-Karrenbauer, surnommée AKK, lui a succédé en tant que présidente du parti en décembre dernier. Par une sorte de « coup d'État », AKK a distancé ses rivaux en juillet 2019 en devenant ministre de la Défense à la place de Ursula von der Leyen (qui sera par la suite élue présidente de la Commission européenne). Les chances d’AKK de succéder à Mme Merkel au poste de chancelière en 2021 s’en trouvent de fait accrues.
À la différence de la crise politique italienne actuelle, qui pourrait avoir des implications pour la zone euro en provoquant une nouvelle confrontation budgétaire, les difficultés économiques que l’Allemagne s’auto-inflige ainsi que son modèle économique vieillissant risquent d'avoir pour leur part des conséquences bien plus lourdes. Point positif toutefois, les instruments de dépense publique permettant de résoudre ces problèmes sont d’ores et déjà à la disposition du gouvernement allemand.
Un plan de relance, qui s’appuierait sur l’important excédent budgétaire du pays, serait très utile à l'Allemagne pour les décennies à venir. Il ferait également taire les critiques venant de l’intérieur de l’Europe et d’au-delà.
Dans un environnement commercial de plus en plus protectionniste, il est peut-être temps pour l'Allemagne de remettre en question la logique d’un modèle économique fondé sur la production de biens destinés à l'exportation. Si elle ne le faisait pas, et à moins que la plus grande économie de l’UE ne devienne source de demande, c’est, avec elle, le bloc européen qui en souffrirait dans son ensemble.
À très court terme, la menace d'une récession pourrait bien suffire à libérer l'Allemagne de sa dangereuse obsession pour l'orthodoxie budgétaire et à l’emmener vers une économie plus équilibrée.