Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07157.jsonl.gz/709

Souffrir d’une diarrhée devrait être une contre-indication à la baignade en piscine
Si vous allez à la piscine cet été, et qu'un adorable bambin souffre subitement d'une «incontinence fécale passagère», j'espère pour vous qu'il s'agira d'une barre chocolatée plutôt que d'une glace à l'italienne. Car d'une, la diarrhée se répand absolument partout. De deux, elle est pleine des microbes qui ont provoqué son apparition. Et le chlore de la piscine n'est peut-être pas en mesure de tuer ces microbes –notamment si la diarrhée du bambin a été provoquée par des parasites microscopiques: les cryptosporidies, ou «cryptos».
Diarrhées du veau
Aux Etats-Unis, les responsables des Centers for Disease Control (CDC) et des départements sanitaires locaux luttent contre une hausse des épidémies de diarrhée du nageur provoquées par les cryptosporidies. Dans ce pays, les cas de cryptosporidioses ont plus que doublé depuis 2004 avec un peu plus de huit mille cas répertoriés en 2012.
Lorsque nous songeons à la nage et aux infections, nous avons tendance à penser à une infection de l'oreille ou à des éruptions cutanées provoquées par quelque jacuzzi mal entretenu. Les cryptos demeurent quant à elles encore méconnues – et c'est précisément ce qui leur permet de se répandre.
Jusqu'en 1976, les vétérinaires en savaient plus sur les cryptos que la plupart des médecins. Tout simplement parce que ces parasites provoquent des diarrhées chez le veau. Cette réputation «d'exclusivité bovine» a changé lorsqu'on a diagnostiqué la maladie chez un enfant de trois ans originaire du Tennessee ainsi que chez un homme immunodéprimé. Chez les personnes immunodéprimées, la cryptosporidiose (qui se manifeste habituellement par des crises passagères de diarrhées très liquides) génère une diarrhée à la fois chronique et très abondante, si débilitante qu'elle peut même menacer la vie des malades.
Immunodépression
Il y avait bien eu, dans les années 1980, deux petites épidémies provoquées par de l'eau potable et par l'eau d'une piscine mais, pour la plupart des professionnels américains de santé publique, cette maladie demeurait exclusivement réservée aux immunodéprimés. Elle était particulièrement fréquente chez les personnes infectées par le VIH. En 1992, à Los Angeles, près d'un malade du sida sur vingt-cinq était victime de la crypto. La réputation –et les victimes– de ces parasites était toutefois alors sur le point de changer.
C'est en 1993 que la crypto a fait son entrée fracassante sur la scène de la santé publique. A la fin de l'épidémie, la moitié de la ville américaine de Milwaukee était infectée par le parasite –soit près de 403 000 personnes. A l'époque, Paul Biedrzycki faisait partie des responsables de santé publique locaux (il est aujourd'hui directeur du contrôle des maladies et de la santé environnementale à Milwaukee). Il se souvient que ses collègues et lui n'ont entendu parler de tous ces problèmes de diarrhée que lorsqu'un médecin leur a parlé d'un malade souffrant de cryptosporidiose. «C'est bizarre», a-t-il alors pensé. Le malade disposait d'un système immunitaire normal; il ne souffrait pas du sida.
Lorsque Biedrzycki et ses collègues se sont penchés sur l'affaire, ils ont constaté que les taux d'absentéisme grimpaient en flèche chez les employés des commerces locaux, et que l'imodium était presque en rupture de stock chez les pharmaciens de Milwaukee. Il leur a fallu plusieurs semaines pour trouver la source de la crypto: il s'agissait du système municipal d'alimentation en eau potable.
Eaux usées
Comment les parasites de la crypto s'étaient-ils glissés dans l'eau des robinets de la ville? Biedrzycki explique que lui et ses collègues l'ignorent encore. Milwaukee est bâtie au confluent de trois rivières qui viennent se jeter dans le lac Michigan, tout proche. Aussi l'expert estime-t-il que la ville a peut-être été contaminée par le trop-plein des champs et des quartiers résidentiels situés en amont. Les eaux usées se seraient déversées dans le lac et auraient été absorbées dans le centre municipal de traitement des eaux, court-circuitant les mécanismes de protection.
S'il est incapable de mettre le doigt sur la source première de la crypto, Biedrzycki est certain que ni lui ni son équipe n’ont commis de faute. L'état du centre de traitement de l'eau était selon lui parfaitement conforme au règlement en vigueur (Safe Drinking Water Act). Lorsque le centre a absorbé l'eau usée du lac Michigan, il en a extrait les plus gros déchets, a filtré les plus petits, et a traité le reste au chlore. Un processus qui a raison de la plupart des microbes – mais pas des cryptos.
Cent millions d’oocystes
Contrairement aux bactéries de type E. coli ou des parasites comme les Giardia, les cryptos peuvent survivre des jours durant dans l'eau chlorée. Ils adoptent alors une forme protectrice – l'oocyste. Lorsqu'un nageur avale ces oocystes, le parasite en sort et se faufile dans les cellules de son intestin, où il se multiplie. Ces nouveaux parasites s'empressent de sortir du malade par l'autre extrémité; il libère alors cent millions d'oocystes à chaque fois qu'il court à la selle.
En 1997, dans le Minnesota, 73 personnes ont contracté la crypto après avoir joué dans le jet d'une fontaine; deux ans plus tard, en Floride, 38 autres sont tombées malades après un passage dans une piscine à jeux d'eau mal entretenue. En 2000, ce fut le cas de plus de 200 nageurs en Ohio et au Nebraska. En 2005, plus de 1700 personnes ont été infectées dans un parc à jeux d'eau de New York –une épidémie massive qui fut suivie d'une action en justice collective. En 2007, les parasites infectèrent au moins 1900 personnes en Utah –conduisant les autorités à interdire l'entrée des piscines publiques aux enfants de moins de cinq ans.
Ajout d’ozone
Comment expliquer l'envergure grandissante de ces épidémies? Deux raisons principales. D'une, les personnes qui assurent la maintenance des piscines ne disposent souvent pas du matériel adéquat. Ils utilisent du chlore pour tuer la plupart des bactéries, et il est à la fois difficile et onéreux de réaménager un bassin de manière à ce que son système puisse irradier ou ajouter de l'ozone à l'eau – une méthode qui tue les cryptos, et qui est utilisée par les centres de traitement de l'eau potable.
De deux, tous les responsables ne savent pas comment assurer la maintenance des piscines ou prendre en charge des selles accidentelles. Seule la moitié des Etats américains exigent des gérants de piscine qu'ils suivent une formation certifiante de deux jours; c'est Tom Lachocki, PDG de l'organisation à but non lucratif National Swimming Pool Foundation, qui l'explique. Ce manque de formation et cette absence de réglementation ne sont pas sans conséquences: en 2008, les CDC ont constaté des infractions menaçant la santé publique dans une piscine sur huit.
Elémentaire politesse
Mais ces épidémies ne sont pas uniquement le fait des lacunes des gérants de piscines et du manque d'envergure des efforts de supervision. Elles sont également le fait de notre ignorance à nous, les nageurs. De notre ignorance et, parfois, de nos… écarts de conduite.
«Tout se résume à la politesse élémentaire, explique Michael Beach, directeur adjoint du service "eau saine" aux CDC. On nage dans la piscine. On fait pipi et caca aux toilettes». Notamment chez les enfants. Selon Beach, les piscines pour enfants comptent parmi les premières sources d'épidémie. Ce qui ne disculpe pas les adultes pour autant: l'anus de l'Américain moyen est maculé de 0,14 gramme d'excréments, soit le tiers du poids d'un bonbon «Tic-tac». Autrement dit, la crypto n'est pas uniquement transmise par les enfants.
Mais au final, notre ignorance donne de l'espoir aux CDC: l'organisation espère qu'une diffusion de l'information à grande échelle permettra de mettre un frein à la propagation de ces parasites dans les piscines traitées au chlore. «La sensibilisation de la population, voilà la clé», affirme Beach: il faut expliquer aux gens que l'eau des piscines n'est pas stérile, et il qu'il est important de ne pas nager lorsqu'on est malade. Leur expliquer qu'il faut prendre une douche (et en faire prendre une à ses enfants) avant d'aller nager. Et leur expliquer qu'il est important de faire sortir ses enfants du bassin une fois par heure pour les emmener au petit coin. «Si vous avez la diarrhée, vous n'avez rien à faire dans une piscine. Trouvez autre chose à faire», résume Beach.
Autrement dit, sortez cet adorable bambin diarrhéique du bassin, et emmenez-le dans un endroit où une «incontinence fécale passagère» ne sera pas synonyme de menace pour la santé publique.