Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06964.jsonl.gz/126

Deuxième partie: Apparition (ou miracle) de la croix à Constantin
À la fin de l’année 312, les troupes de Constantin se rapprochent de Rome. Progressant le long de la Via Flaminia, elles s’arrêtent sur le site actuel de Malborghetto, près de la Prima Porta, à une vingtaine de kilomètres au nord de la cité éternelle. À la fin du mois d’octobre, Maxence se prépare d’abord à un siège de la ville. Il fait couper tous les ponts traversant le Tibre et accumule les réserves de provisions. Inquiété par l’avancée de l’armée de Constantin, Maxence choisit toutefois de changer de tactique: il dispose ses cohortes prétoriennes autour de la ville et les envoie affronter les troupes de son rival. Une première bataille a lieu sur le site de Saxa Rubra, à une dizaine de kilomètres au nord-est de Rome, qui n’apporte guère de réconfort à Maxence, tandis que Constantin continue à se rapprocher de sa destination finale.
Le rêve de Constantin
C’est à ce moment, quelques heures avant le début de la bataille du pont Milvius, à laquelle est consacrée la tapisserie suivante du Cycle de Constantin conçu par Lefebure, qu’a lieu l’apparition de la croix, selon la tradition. Les sources divergent sur les circonstances de cet événement miraculeux. Selon le polémiste chrétien Lactance, Constantin aurait fait un rêve dans la nuit du 27 au 28 octobre 312. Dans ce songe, Constantin aurait reçu l’ordre divin de «marquer les boucliers des soldats du céleste insigne de Dieu, par le moyen d’une lettre X inclinée et au sommet recourbé».
Ce témoignage est contredit par Eusèbe de Césarée, dont l’Histoire ecclésiastique et la Vie de Constantin constituent les principales références littéraires et historiques du Cycle de Constantin. Dans l’Histoire, Eusèbe se contente d’évoquer le moment où Constantin aurait reçu une aide et une protection divines, sans entrer dans le détail des circonstances. Dans sa Vie de Constantin, en revanche, Eusèbe développe le récit légendaire de l’apparition: alors que Constantin marchait en plein jour, «il vit de ses propres yeux, dans le ciel, le trophée de la Croix s’élever dans la lumière du soleil, et portant ce message: In hoc signo vinces, soit Avec ce signe, tu vaincras.» C’est durant la nuit suivante que Constantin aurait fait un rêve où le Christ lui serait apparu, lui demandant de donner à ses hommes un étendard militaire d’un type particulier, appelé «labarum», marqué d’un monogramme sacré composé de la lettre chi (X) traversée par le caractère rho (P), constituant les deux premières lettres grecques du mot Christos. L’enjeu du labarum, toutefois, est fort secondaire dans la tapisserie de Lefebure. On le reconnaît, à droite, tenu par un soldat. Mais le monogramme christique n’y est pas inscrit et il n’occupe pas la place centrale, et pour cause: ce n’est pas tant l’adoption de cet insigne militaire et religieux que l’entrée symbolique de Constantin dans le monde chrétien qu’il s’agit ici d’exprimer. Ce sont ici les débuts du «chevalier chrétien» (miles christianus) que Lefebure cherche à dépeindre. Le contexte militaire y est central. L’apparition de la croix marque en effet la protection divine dont bénéficient désormais les armées de Constantin, mais aussi les débuts de sa conversion au christianisme.
Constantin dépeint en chef militaire
Cette double dimension de l’événement explique les libertés prises par Lefebure dans le traitement de l’histoire. Contrairement aux versions canoniques de Lactance et d’Eusèbe de Césarée, Constantin n’est pas représenté dans son lit, comme c’est le cas chez Piero Della Francesca, ou debout, ainsi qu’il a été peint par Raphaël ou Rubens, mais à cheval, en chef militaire guidant ses troupes, que l’on voit très distinctement à l’arrière-plan. À la frayeur du cheval qu’un soldat tente de calmer en vain s’oppose le calme stoïque de l’empereur qui, de la main gauche, tente de calmer sa monture en tirant sur les rênes tandis que, dans la main droite, il continue à tenir fermement son bâton de commandement, clairement dirigé vers le lieu de l’apparition. L’enjeu est bien celui d’une justification par l’image de la protection divine des troupes constantiniennes que Lefebure choisit de traduire à travers la figure du soldat qui, dans le fond, est agenouillé au sol pour se protéger de la vision éblouissante et faire acte d’obéissance devant l’apparition divine.
Comme le Couronnement, cette scène met également en évidence la relation privilégiée unissant Constantin et son épouse Fausta, présentée comme l’intermédiaire entre l’empereur et le Ciel (1). S’agit-il de souligner ainsi l’importance de Fausta dans la généalogie des premiers empereurs chrétiens, ses propres enfants – Constantin II (reg. 337-340), Constant Ier (reg. 337-350) et Constance II (reg. 337-361)? Ou faut-il y voir l’image condensée de trois rapports différents et complémentaires à la religion révélée – Hélène, mère de Constantin et chrétienne de longue date; Constantin, le converti; et Fausta, dont l’historien et théologien Jean Zonaras (Annales XIII 1) affirme qu’elle est demeurée fidèle à ses croyances païennes, malgré la conversion de son époux? L’apparition de la croix, en tout état de cause, anticipe la défaite annoncée de Maxence, que Dieu n’a pas choisi de soutenir.
1. Ce qui est paradoxal, car Fausta ne se convertit probablement pas au christianisme (Maraval 2011, p. 23)
Dans le ciel, en haut à gauche, apparaît le signe du Christ sous la forme d’une croix, avec l’indication latine : In hoc [signo] vinces. Fausta (C) attire l’attention de Constantin (A) sur ce miracle, tandis qu’Hélène (D) suit du regard la main de Fausta (C). Le cheval de Constantin (A) fait un écart, mais il est retenu par le porteur du vexillum, à droite. À l’arrière-plan, à droite et à gauche de la scène principale, devant un fond de lances tenues à la verticale, ou devant un pan de la palissade d’un camp, les soldats romains assistent au miracle de la croix, saisis d’épouvante. À l’extrémité gauche figurent deux suivantes de Fausta (F et G). L’une (F) porte un manteau bleu, retenu par une broche. Sa coiffure est ornée d’un tissu et d’une rangée de perles. La seconde (G) revêt une robe rose et verte et porte un rang de perles au cou. Sa coiffure est, elle aussi, ornée d’une rangée de perles. [Matteo Campagnolo]
Ce texte de Jan Blanc est tiré du catalogue (Cinq Continents) accompagnant l’exposition Héros antiques. La tapisserie flamande face à l’archéologie, qui s’est tenue au Musée Rath, à Genève, du 29 novembre 2013 au 2 mars 2014.