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Usurpation d'auctorialité
Au tome II, Ariste effectue la lecture à haute voix d’une pièce (la « Réponse à l’Elégie du soupir »), dont il revendique la paternité alors qu’il n’en est pas l’auteur. Un tel procédé est particulièrement inconvenant de par le mélange de vanité, d’incompétence sociale et d’inaptitude à la création littéraire qu’il révèle.
Plagiat d’un genre particulier, ce type d’usurpation est étroitement lié au fonctionnement de la littérature mondaine, dont les conditions de production permettent aisément à quelqu’un de s’approprier une pièce à l’insu du public :
d’une part, parce que les publications orales se font dans un cadre social circonscrit, dans lequel l’auteur original de la pièce n’est pas forcément connu.
d’autre part, parce que les véritables auteurs ne revendiquent que discrètement leurs oeuvres et que cette revendication est souvent confinée au cercle social à laquelle l’oeuvre était destinée.
Pour l’usurpateur, le larcin est motivé par le gain de prestige immédiat et l’éventuel profit matériel qu’il peut en tirer.
Un topos littéraire
Le personnage du récitateur (souvent importun) qui se vante dans une assemblée mondaine d’une pièce dont il n’est pas l’auteur fait son apparition dans la littérature mondaine à partir de la fin des années 1650.
C’est, par exemple, par le biais d’une telle scène qu’un violent pamphlet, Le Songe du rêveur (1660), vilipende Antoine Baudeau de Somaize, écrivain comparable à Donneau de Visé :
Apprenez donc qu’un misérable [Somaize] / Faisant un jour le raisonnable, / Fut chez des gens de qualité, / Et ceci n’est point inventé, / Ecoutez-le je vous en prie : / Pour y lire une comédie. / Effrontément il se disait / L’auteur de tout ce qu’il lisait ; / On eut autant de patience / Que cet illustre eut d’impudence. / Il lut en repos quelque temps ; / Par bonheur un des assistants, / Crut reconnaître cet ouvrage, / Et se confirma davantage, / Dans la croyance qu’il en eut, / A chaque vers que l’autre lut. / Il perdit enfin patience, / Voyant une telle impudence. / Lorsqu’il ne douta plus de rien / Et même la perdit si bien / Qu’étant las de l’entendre lire, / “Maugré-bleu, dit-il, de ta lyre, / Et du vilain gâte-métier ;” / Et sans regarder son papier, / Lui récita sans nulle peine / Tout ce qui restait de la scène, / Et c’était au moins, ce dit-on, / La pièce de Cléomédon, / Qu’il avait un peu déguisée. / Jugez ici de la risée, / Il ne fut pas jusqu’aux laquais, / Qui ne donnassent leurs paquets, […] (p. 24-25).
Mais l’appât du gain n’est pas toujours la motivation première de l’usurpation, comme dans le cas de Somaize. C’est parfois le désir d’acquérir du prestige qui est à l’origine de ce comportement condamnable, à la manière du personnage de Daphnis, héros de la nouvelle Le Marquis violon ou le Violon marquis (ca. 1656) de René le Pays :
Dans les compagnies il se servait de discours de livres, mais il le faisait si mal qu’on s’en apercevait facilement. Il montrait souvent des pièces de prose ou de poésie, qu’il avait tirées du cabinet de quelque ami, dont il se vantait d’être l’auteur, et enfin il se piquait d’être galant et n’entendait rien dans sa galanterie.” (p. 155)
Larcins mineurs et conséquences majeures
Mais l’usurpation d’Ariste ne correspond pas uniquement à un motif littéraire topique. L’insertion de cette petite scène au sein des Nouvelles Nouvelles s’inscrit plus largement dans le contexte d’une inflation générale, depuis la fin des années 1650, des dénonciations de plagiats divers (imprimés, vol d’argument…). Celles-ci s’inscrivent presque toujours dans le cadre de querelles entre auteurs. Souvent cantonnées au monde de la littérature, ces accusations débouchent parfois sur des procédures judiciaires, dans le cas où un privilège protège le texte. Ainsi, en 1660, l’impression frauduleuse du Cocu imaginaire de Molière par Jean Donneau de Visé donne lieu à une saisie des exemplaires chez le libraire Jean Ribou.
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