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En 1976, l’historien britannique Perry Anderson tirait le bilan d’un siècle de développement de la théorie marxiste en Europe occidentale dans son livre Considerations on Western Marxism. On y trouvait notamment une réflexion sur la distance grandissante entre les théoricien·nes et les hommes de parti. Alors que dans la première moitié du XXe siècle plusieurs intellectuel·les avaient combiné une réflexion théorique de haute volée avec un engagement de tous les instants, Anderson faisait le constat que l’après-guerre avait vu les penseurs et penseuses marxistes s’éloigner de plus en plus de la pratique politique. Une tendance qui n’a fait que s’accentuer depuis, et qu’on peut par ailleurs élargir aujourd’hui aux théories critiques de manière plus générale. Parmi les exemples de théoricien·nes liés organiquement aux classes populaires, Anderson cite évidemment de grands noms tels que ceux de Rosa Luxemburg ou Antonio Gramsci. Mais bien d’autres, moins célèbres, répondent également à ces critères: parmi eux, le philosophe communiste Georges Politzer en payait durement le prix il y a 80 ans, fusillé le 23 mai 1942 par les nazis à proximité de Paris.
Le 15 février 1942, il a été arrêté par la police française en compagnie de sa femme, avant d’être remis aux Allemands, en raison de ses activités et de son appartenance au Parti communiste français (PCF). Militant infatigable depuis la fin des années 1920, Politzer s’est distingué en attaquant les théories racialistes d’Alfred Rosenberg dans les journaux du parti, et ce dès l’accession au pouvoir d’Hitler en 1933. Sous l’Occupation, il participe à la création de plusieurs journaux qui cherchent à fédérer la résistance au sein des universités hexagonales, L’Université libre d’abord puis La Pensée libre à partir de 1941. Avant la guerre, professeur de philosophie en lycée, il œuvre en compagnie de ses camarades à la diffusion des savoirs parmi le peuple. Dès les années 1930, il dispense en effet des cours d’introduction à la philosophie marxiste au sein de l’Université ouvrière de Paris, une structure proche du Parti communiste, dont le rôle est de former théoriquement les travailleuses et travailleurs. Un livre reprenant les notes de cours d’un de ses élèves de l’époque sera même publié en 1948 sous le titre de Principes élémentaires de philosophie et connaîtra une longue postérité dans les écoles de cadres de l’organisation.
Homme d’action et de pensée, il est marié à Marie Larcade, elle aussi membre du PCF et résistante au moment de leur arrestation. Ensemble ils ont un enfant, Michel, alors âgé de 7 ans. Ce dernier échappera aux Allemands mais grandira orphelin: sa mère, déportée vers Auschwitz dans le même convoi que l’écrivaine et résistante Charlotte Delbo, y meurt du typhus en 1943. Devenu peintre par la suite, Michel dédie un très beau livre à ses parents en 2013, Les trois morts de Georges Politzer, où il reconstitue notamment les différents jalons de la vie de son père. Car celui-ci a connu une autre vie avant celle de résistant communiste.
Né en 1903 à Navygarad, alors sur le territoire hongrois, Georges Politzer avait en effet participé dès son adolescence à la République des Conseils de Budapest de 1918. Forcé de s’exiler, il s’était installé à Paris après un court passage par Vienne et y avait débuté dès 1921 des études de philosophie. Lié d’amitié à un groupe d’étudiants de la Sorbonne, dont Henri Lefebvre, ils ambitionnaient de chambouler la philosophie française de l’époque. Politzer obtient l’agrégation en 1926 et s’intéresse alors à la psychologie et à la psychanalyse, ce qui le distingue de la majorité de ses camarades philosophes. Son séjour en Autriche a été l’occasion pour lui de se familiariser avec l’œuvre de Freud. En 1928, âgé de 25 ans seulement, il publie ses Critiques des fondements de la psychologie. Dans une France encore peu au fait de ces débats, le texte ne fait pas grand bruit à l’époque. Un oubli encore renforcé par l’adhésion de Politzer au PCF en 1929, année à partir de laquelle il décide de se dédier essentiellement aux combats théorico-politiques de son époque, délaissant quelque peu ses travaux sur la psychanalyse. Après la guerre, son ouvrage sera pourtant loué et discuté par des figures aussi illustres que Merleau-Ponty, Lacan ou Althusser.
Aujourd’hui certains regrettent encore que Politzer ait sacrifié ses réflexions novatrices pour se consacrer corps et âme aux tâches que lui avait confiées son organisation. Qui sait, se demandent-ils, quels sommets théoriques il aurait pu atteindre s’il n’avait pas pris sa carte? A son époque, il y a fort à parier que la question se posait en d’autres termes.
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