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Mémoire arménité
«Certains voyages ne peuvent se faire qu’avec une paix intérieure, une mémoire d’enfant meurtrie ne se cicatrise parfois jamais»
Sous les ordres du gouvernement jeune-turc et selon le plan établi en haut lieu, l’enfer allait s’abattre cette fois sur la population arménienne de la ville de Marash.
Au milieu de la tourmente, une petite fille nommée Sirvart alors âgée de 4 ans perdue et ne sachant où aller, fut enlevée, mise dans un sac et transportée à cheval par un homme compatissant pour la sauver. C’était un hiver glacial et son pied dépassant du sac gela.
Pendant de longues années, elle fut transférée d’orphelinat en orphelinat pour finalement arriver en France dans la ville de Raincy près de Paris à l’École Tebrotzassère[1]. Elle pleura pendant toute son enfance, sa jeunesse et sa vie entière la disparition de ses parents. A l’école, il n’y avait à manger que quelques olives et un peu de pain mais là n’était pas le plus important. L’école assurait la transmission et la préservation de la culture arménienne à travers l’enseignement de la langue et de l’histoire à ces enfants qui allaient être adoptés. A l’adolescence, une famille bienfaitrice anglaise voulut l’adopter mais elle refusa. Au fil des saisons, d’autres opportunités d’être
placée se présentèrent à la jeune fille qui les refusa toutes. La France était devenue à ses yeux son unique terre d’adoption. Elle fut ensuite présentée à un jeune homme humble, prévenant et soucieux de fonder un foyer arménien et elle accepta de devenir l’épouse d’Édouard Margossian. Il était originaire de Sivrihisar[2]. Le jeune homme avait lui aussi souffert. Il avait été témoin des scènes de déportation des Arméniens. Cependant, sa famille avait été épargnée car son père travaillait pour le compte d’une compagnie de chemin de fer allemande qui protégeait ses salariés et leurs familles. Comme il était parfois envoyé en mission dans différentes villes, le petit Édouard patientait alors sur le banc du quai de la gare le retour de son père. Un jour, il l’attendit jusqu’à l’aube mais son père ne revint jamais. Il apprit plus tard qu’il avait péri dans l’explosion du train qui devait le ramener à la gare d’Eskisehir. Des soldats turcs l’avaient fait exploser par erreur pensant qu’il transportait des soldats grecs alors qu’il ne comportait que des civils et des soldats turcs.
Au crépuscule du Génocide en 1923, la famille Margossian débarqua en France. Edouard alors âgé de 13 ans reçut le matricule n°2350 au camp Oddo à Marseille où les autorités françaises apposèrent la mention «Apatride» sur son passeport Nansen. Là-bas et comme beaucoup d’Arméniens qui en moururent, il attrapa la tuberculose mais il en réchappa miraculeusement. Comme nombre de rescapés de son village, il rêvait inlassablement de retourner à Eskisehir et ne pouvait échapper à la nostalgie de s’asseoir à nouveau sur le banc de la gare ou il avait attendu son père, revoir la maison où il avait grandi et joué mais il n’y retourna jamais. Le traumatisme était trop grand. Certains voyages ne peuvent se faire qu’avec une paix intérieure, une mémoire d’enfant meurtrie ne se cicatrise parfois jamais.
Mes grands parents paternels fondèrent une famille et s’établirent à Bron tout près de Lyon. Moi, petite fille de rescapés, je naquis, bercée tout au long de ma joyeuse et tendre enfance par cette culture qui m’a été transmise sur les riches valeurs d’un peuple aujourd’hui en diaspora, et sur mon devoir de ne jamais oublier que des enfants deux générations plus tôt étaient massacrés.
Enfant, j’ai le souvenir des récits qui m’étaient relatés et de l’immense cruauté dont le peuple arménien avait été victime. J’entends encore ma grand-mère Sirvart nous relater les faits sordides dont elle avait été témoin: « Avant d’être pendues par les cheveux, les femmes arméniennes avaient eu les seins tranchés avec lesquels les Turcs avaient fait des colliers dont leurs femmes se paraient en les arborant fièrement ».
A 6 ans, je me souviens des larmes qui coulèrent sur les joues de mes grands-parents lorsque Charles Aznavour chanta pour la première fois « Ils sont tombés ». Trop d’émotions à vif et trop de souvenirs terrifiants remontaient à la surface.
Quelques années plus tard, le maître d’école nous demanda de réaliser notre arbre généalogique. A l’inverse de mes camarades français qui avaient des arbres aux longues ramifications et à mon grand désespoir, je n’ai pu remonter plus haut que mes grands-parents sans pour autant comprendre la cause de ce vide en m’exaspérant contre ma mère incapable de me fournir les précieuses informations.
A l’adolescence, ma mère m’exhorta à lire «Un poignard dans mon jardin» de Vahé Katcha puis «Les 40 jours de Musa Dagh» de Franz Werfel. Il fallait parcourir ces longues pages d’humiliations et d’atrocités infligées au peuple arménien. La condition de la femme me révolta tout particulièrement: Humiliation, enlèvement, viol. Par ces livres, ma mère réveilla mon arménité et joua un rôle fondamental dans la transmission de la mémoire et de l’identité. Parallèlement à ma culture française, je me réappropriais l’histoire et la culture d’origine.
A 16 ans, je voulais comprendre le monde et le meilleur moyen d’y arriver était, selon mon professeur d’économie M. Boidart, de lire Le Monde Diplomatique. Le premier article sur lequel je tombais fut un article consacré aux holocaustes de notre siècle du prix Nobel de la paix Adolfo Perez Esquivel[3]. A la lecture de cet article, je mis alors des mots juridiques horribles sur l’évocation de la souffrance de mes grands parents: génocide, holocauste, prescription, sanctions internationales, impunité …
Esquivel disait «le génocide est un crime de lèse-humanité et le pire des crimes D’État. Le drame du peuple arménien ne peut être considéré comme un évènement isolé et lointain, il concerne l’humanité toute entière et chaque homme en particulier». Je compris l’entendue du malheur qui avait frappé mon peuple mais dont avait aussi souffert d’autres peuples victimes de la même barbarie. Ce fut le point de départ de ma conscience politique et de mon engagement en faveur de la cause arménienne.
A 25 ans, à l’occasion d’une conférence, je fis une rencontre extraordinaire avec l’un des meilleurs spécialistes de la question arménienne, le Professeur Arthur Beylerian. Au détriment d’une vie confortable, il consacra sa vie à la recherche de la vérité en travaillant sur les archives des bibliothèques du monde entier. Il m’offrit son livre[4] et renforça ma volonté de travailler sur la question arménienne. Il naquit entre nous une grande amitié réciproque et le début d’une collaboration qui allait durer environ une dizaine d’années. M. Beylerian m’initia au travail d’historien et plongée dans les archives, je fis de précieuses découvertes. Malheureusement, M. Beylerian décéda le 29 mars 2005 et je fus indignée de constater qu’il n’y eut que bien peu de monde pour assister aux funérailles d’un des hommes les plus illustres connaisseurs de la Question arménienne, de l’Histoire ottomane, de l’Histoire turque des XIXe et XXe siècles et un des rares connaisseurs de la langue turque ancienne.
Aujourd’hui établie en Suisse et enseignante de profession, je suis infiniment reconnaissante à la République française d’avoir accueilli mes grands-parents.
Je suis infiniment reconnaissante à l’école publique française de m’avoir éduquée et de m’avoir permis de rencontrer d’admirables professeurs sans lesquels je n’aurais pu avancer et travailler sur la question arménienne.
Je suis infiniment reconnaissante à mes grands- parents et mes parents d’avoir voulu fonder un foyer arménien.
Je suis infiniment reconnaissante à ma mère d’avoir joué le rôle de courroie de transmission de l’identité et de la mémoire que toute mère devrait à mon sens jouer.
Je m’adresse maintenant à vous les jeunes: plongez-vous dans la recherche de votre identité et la connaissance de l’histoire. Il n’y a pas de plus noble cause que la défense d’une cause juste: celle de la reconnaissance et de la réparation du Génocide commis sur le peuple arménien. «Le devoir de mémoire est celui de se souvenir: la vie a perdu contre la mort mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant»[5].
A l’instar de ce que dit le philosophe et historien bulgare Tzvetan Todorov, désamorçons la douleur causée par le souvenir et ouvrons ce souvenir à l’analogie et à la généralisation et faisons de la mémoire une mémoire justice car la justice naît de la généralisation de l’offense particulière. «L’essentiel est de rétablir la vérité et la justice. La vérité en elle-même n’est pas une valeur morale mais être prêt à la dire en public est une des plus hautes»[6].
N’est-ce pas le moindre que l’on puisse faire à nos ancêtres et à cette petite fille qui pleurait seule au milieu du chaos?
La vérité est laide disait Nietzche mais ceux qui refusent de la regarder en face et refusent de s’occuper du passé en considérant le Génocide comme un évènement de peu d’importance insultent l’Humanité et collaborent de facto à la politique négationniste de la Turquie.
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[1] L’origine de cette école remonte à 1879 dans la banlieue de Constantinople. Elle avait pour objectif initial de former les institutrices pour enseigner dans les provinces éloignées de Turquie. Elle fut fermée en 1895 sous l’ordre du Sultan rouge Abdul Hamid. Après les massacres de 1894-1896 qui firent 300 000 morts, elle fut réouverte en 1909 pendant l’extermination des Arméniens d’Adana avec la mission supplémentaire d’accueillir les très jeunes orphelins. Pendant le Génocide, les activités de l’école se poursuivirent mais l’école est contrainte à l’exil en 1922 à Salonique en Grèce puis en France. Aujourd’hui, l’école fête ses 135 ans et accueille plus de 200 élèves de la maternelle au collège avec l’ouverture programmée d’un lycée.
[2] Sivrihisar est une ville et un district de la province d’Eskisehir dans la région de l’Anatolie centrale en Turquie.
[3] «Les holocaustes de notre siècle», Adolfo Perez Esquivel, Le Monde Diplomatique, novembre 1986
[4] «Les Grandes puissances, l’Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises: 1914-1918» Arthur BEYLERIAN, publications de la Sorbonne
[5] «Les abus de la mémoire» Tzvetan Todorov, Arléa, 1995
[6] «L’homme dépaysé» Tzvetan Todorov, Seuil, 1996