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28/07/2016
La France est une personne (Michelet II)
J'ai écrit un article pour relativiser l'idée de Pierre Albouy que Michelet aurait créé une mythologie; pourtant, je n'ai pas repris son argument principal: Michelet aurait été le premier à dire: La France est une personne.
Peut-être a-t-il voulu dire qu'il est le premier à l'avoir dit avec ces mots. Mais déjà Joseph de Maistre avait affirmé, à propos de la France, que quand on parlait de génie national, ce n'était pas une simple métaphore. À quoi faisait-il allusion?
Le génie, dans l'antiquité, était un être spirituel veillant sur diverses choses, dont les cités et les peuples. Lucain, l'auteur de la Guerre civile (ou Pharsale) évoque la rencontre entre César et le génie de Rome, lorsque le premier veut passer le Rubicon, ce qui déclenchera la guerre civile: il en a la vision, et c'est une femme grande qui a sur sa tête des tours. Elle lui apparaît pour lui interdire de passer, étant du côté de Pompée et du Sénat. Mais lui, assumant seul, et avec l'aide des dieux célestes, son action, décide de ne pas obéir à cette personne.
Que doit-on entendre en effet par l'idée de personne? Chez Boèce, et dans la philosophie latine, une personne est un être pensant, incarné ou pas. Dans le monde physique, seul l'homme est une personne. Dans le monde spirituel, les génies, les démons, les anges sont des personnes - les dieux aussi. Ce sont des êtres réels. Donc Joseph de Maistre voulait bien dire que le génie de la France était une personne.
Mais on peut se demander si Michelet voulait dire une telle chose, ou si lui, justement, ne prenait pas le mot dans un sens métaphorique, et ne l'utilisait pas pour exprimer le lien intime entre l'individu et la nation. En effet, le génie de Rome est bien l'être par lequel tous les Romains ont entre eux, et avec la cité, un lien intime. Mais chez les Anciens, c'est conscient; chez Joseph de Maistre aussi: ailleurs, il dit nettement que les génies des peuples sont des intelligences célestes, des anges, et qu'ils ont présidé à leur naissance, ce qui était la doctrine de Louis-Claude de Saint-Martin, indirectement son maître durant de longues années. C'était aussi la doctrine du christianisme médiéval, exprimée par Jacques de Voragine dans son histoire de Gênes: les anges gardent les individus, dit-il, les archanges président à la destinée des peuples et cités. La question est de savoir si Michelet avait clairement en tête cette authentique mythologie lorsqu'il a dit que la France était une personne, ou s'il ne faisait que la reprendre affectivement, sous la forme d'une figure de style.
Nous savons que les cités et les royaumes étaient considérés, dans le catholicisme médiéval, comme gardés par leurs saints patrons. Certains pourront dire que l'Église a cauteleusement repris à son compte le culte des génies des cités. Mais l'histoire de la théologie montre qu'elle a simplement confirmé l'existence des êtres spirituels gardant les cités et les peuples, mais qu'elle a voulu aussi les christianiser, les soumettre au Christ. Elle a donc créé, elle, une mythologie, établissant que les saints avaient, après leur mort, pris la place laissée vide par les anges déchus, les démons, qui étaient justement les dieux faux qu'adoraient les Anciens. Ainsi, sainte Marie s'était assise sur le trône de Lucifer, prince des archanges. Or, la France avait justement pris pour patronne la sainte Vierge, au temps de Louis XIII. Ce qui revenait à faire de la France la manifestation d'une personne, à la confondre avec une personne céleste.
Dans son ardeur, Michelet a rénové cette idée, perdue par la philosophie des Lumières, mais il ne l'a pas créée; il a pu créer une manière de le dire un peu abstraite, philosophique, et, par cela même, pas si mythologique.
Si on peut feindre qu'il en va différemment, c'est parce qu'on commence par évacuer, de la culture, la mythologie des saints et des anges. On parle comme si elle n'existait pas, et du coup il peut sembler que Michelet est très mythologique. Mais au fond Joseph de Maistre l'était plus.