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Les éoliennes peuvent-elles nous rendre malades?
Nous savons tous que les environnements bruyants peuvent nous mettre sur les nerfs ou perturber notre sommeil. Toutefois, les militants estimant souffrir de ce nouveau syndrome (qui n'est pas reconnu par la médecine) affirment que les éoliennes nous font courir des risques bien particuliers. A les en croire, l'exposition aux sons à basses fréquences (et même aux vibrations trop graves pour être perçues par l'oreille humaine) générés par les parcs éoliens a de dangereuses répercussions physiologiques.
Plusieurs études récentes pourraient bien nous permettre de tirer les choses au clair. L'une d'entre elle – parue dans la revue Health Psychology – a constaté que le pouvoir de suggestion pouvait induire des symptômes associés à ceux retrouvés dans le "syndrome éolien". Pendant dix minutes, les chercheurs ont exposé soixante participants à des infrasons (vibrations de faibles fréquences inaudibles par l'homme) et à de faux infrasons (autrement dit, au silence). Avant les séances d'écoute, la moitié du groupe a visionné des interviews de riverains de parcs éoliens; ces derniers y racontaient les problèmes qu'ils attribuaient aux sons générés par les pales rotatives. Les chercheurs ont également procédé à des tests pour mesurer l'anxiété des membres de ce même groupe; face au silence comme aux infrasons, les personnes les plus anxieuses ont évoqué les mêmes symptômes.
Comme le fait remarquer l'un des auteurs de cette étude, il s'agit visiblement d'un cas typique d'effet nocebo. C'est là le double maléfique de l'effet placebo (qui prend souvent la forme d'un soulagement suscité par l'administration d'un médicament ne comportant aucun principe chimique actif). Les effets nocebo sont des symptômes néfastes provoqués par des informations négatives. Ainsi, si, lors d'une étude médicale, on communique la liste des effets indésirables d'un traitement aux participants, certains d'entre eux souffriront précisément de ces effets - sans savoir qu'on ne leur a pas administré le véritable traitement. L'effet nocebo est psychogène: c'est l'esprit qui empoisonne le corps.
Plusieurs facteurs semblent contribuer à l'apparition soudaine des pathologies attribuées aux éoliennes. Une récente étude de l'Université de Sydney a constaté que la région d'Australie où les gens se plaignent le plus des effets néfastes des éoliennes avait été sensibilisée à ces fameux problèmes de santé par un mouvement anti-éolien, et ce depuis l'année 2009. (L'invention du terme "syndrome éolien" date d'ailleurs de 2009; c'est le titre d'un livre publié à compte d'auteur cette même année). "Avant que ces prophètes de malheur ne se mettent à hurler leurs messages apocalyptiques et effrayants dans ces régions rurales, les plaintes associées aux effets néfastes des éoliennes étaient aussi rares que du crottin de cheval à bascule, si vous me passez l'expression", explique Simon Chapman, l'un des auteurs de l'étude. Il s'en est ouvert dans les colonnes du Guardian: "Si les parcs éoliens étaient intrinsèquement néfastes à notre santé, ou s'ils représentaient un danger quelconque, on s’attendrait à ce que tous fassent l’objet de plaintes – or dans bien des cas, personne ne se plaint.»
Et pourtant, selon Chapman, le nombre de problèmes de santé attribués aux éoliennes semble se multiplier de jour en jour; le chercheur les recense. Sa liste comporte désormais plus de deux cent pathologies, ce qui l’amène à se demander, sur un ton des plus ironiques, si l’humanité a jamais connu pire menace.
Cette épidémie témoigne d'autre part de la puissance des médias modernes – et notamment des organes de presse qui ont monté en épingle le syndrome éolien à partir d’allégations purement anecdotiques. Une étude publiée à la fin de l’année dernière dans la revue Health, Risk & Societya donné un nom au phénomène: le «facteur angoisse». Des chercheurs ont passé en revue la couverture médiatique de l’énergie éolienne dans les journaux de l’Ontario (Canada) entre 2007 et 2011. Ils ont constaté que beaucoup d’articles se focalisaient sur les «risques environnementaux» et sur les préoccupations quant à la «santé humaine». Ce serait donc les médias, autant que les militants anti-éoliens, qui auraient donné naissance à cet effet nocebo chez les personnes qui attribuent aux éoliennes leurs manifestations symptomatiques douloureuses.
Ce postulat est en accord avec les constatations d’une récente étude parue dans le Journal of Psychosomatic Research – étude au titre interrogatif: «Les mises en garde des médias quant aux effets indésirables de la vie moderne sont elles auto-réalisatrices?» . L’étude s’intéresse à un autre danger supposé (les champs électromagnétiques des signaux Wi-Fi) qui peut lui aussi provoquer un effet nocebo. A la manière de l’étude consacrée aux éoliennes, les chercheurs ont montré aux participants des interviews de personnes affirmant être tombées malades à cause des signaux Wi-Fi. Les chercheurs ont fait croire aux participants qu’ils étaient exposés à des signaux Wi-Fi. Une partie d’entre eux ont présenté divers symptômes (douleurs d’estomac, maux de tête…). Là encore, il s'agissait de personnes de nature anxieuse et identifiées comme telles par les chercheurs.
Les rapports consacrés aux dangers supposés des champs électromagnétiques générés par les antennes relais et les lignes électriques aériennes circulent dans les médias depuis plusieurs années. Pour comprendre l’origine de la psychose des champs électromagnétiques, il faut revenir dans les années 1980 et 1990 et se pencher sur l’œuvre d’un journaliste des plus engagés, qui signait une chronique dans le New Yorker sous ce titre: "Annales de la radiation". Une myriade de pathologies ont été attribuées aux champs électromagnétiques; notamment des troubles neurologiques et des tumeurs du cerveau. Mais après plusieurs décennies – et bien des millions de dollars – de recherches contrôlées par des pairs, aucune preuve scientifique tangible n’est venue corroborer ces allégations.
Malgré ces éléments, force est de constater que les préoccupations sont des plus persistantes de par le monde. Si persistantes que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé d’examiner la question en détail. Voici ses conclusions: "En dépit de l’avis de certaines personnes, qui appellent de leurs vœux des recherches complémentaires, la communauté scientifique en sait désormais plus sur la question que sur la plupart des produits chimiques. En se basant sur un récent examen approfondi des publications scientifiques consacrées à ce sujet, l’OMS a conclu qu’au vu des éléments de preuve, il est impossible d’affirmer que l’exposition à des champs électromagnétiques à faible puissance ait une quelconque incidence sur la santé humaine".
Aux Etats-Unis, la paranoïa entourant les champs électromagnétiques s’est atténuée au cours des dernières années; un grand nombre de jusqu’au-boutistes continuent toutefois de défendre leurs convictions avec acharnement. Une partie de ceux qui s’inquiétaient naguère des effets néfastes des lignes à haute tension auraient reporté leurs frayeurs sur leurs téléphones portables. (Ce sous-ensemble des angoissés chroniques devrait pourtant savoir une chose: tout – oui, tout – peut vous donner le cancer.)
Pendant ce temps, les riverains des parcs éoliens – et, parmi eux, plusieurs membres d’une communauté du Massachusetts – déclarent souffrir de maux de tête, d’insomnies et de bourdonnements dans les oreilles, entre autres symptômes. Sont-ils particulièrement sensibles aux infrasons? Auraient-ils tout de même souffert d’insomnies et de céphalées s’ils avaient habité ailleurs? Ces symptômes sont-ils le fait d’une prédisposition psychologique – les informations négatives dénigrant les éoliennes provoquant une réaction douloureuse? Impossible d’en avoir le cœur net. En évoquant le sujet, l’humoriste Stephen Colbert a déclaré que le syndrome éolien était une «maladie textuellement transmissible». Pour l’heure, j’estime que c’est la meilleure explication. Et j’espère que la lecture de cet article ne sera pas à l'origine de nouveaux cas de syndrome éolien.