Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07267.jsonl.gz/378

Face au défi de l’emploi du plan libre, permettant à de futures générations de s’approprier l’espace domestique à travers des visions culturelles et sociales aujourd’hui impossible à prévoir, l’auto-construction semble être une des visions adaptées dans ce cas de figure.
Pour Yona Friedmann, le futur de l’architecture se trouve dans l’habitant lui-même. L’architecte deviendrait un conseiller technique et créerait des opportunités pour faire naître l’architecture à partir de la vision des habitants.
« In our time, architecture and urban planning are in full transformation. The architect is losing (or must lose) importance in order to leave more initiative to the inhabitants. Architects no longer have to make houses for the average man because the average man does not exist. Architects cannot make houses for millions of people because they don’t know them. The only thing that architects can do are structures that leave maximum freedom to each individual personality to use them as they wish and according to their will. […] It is a necessary abdication of the architect regarding the inhabitant. »
Un des principaux partisans de l’architecture participative, Giancarlo de Carlo va remettre en question l’architecte de plusieurs manières :
« Power has always been the artist’s true client. He has always been looking for a “prince”. He looks for it in the capitalist, or bureaucratic organization, in the parties of the right or the left, because he cannot deal without the idea that architecture must aim at exceptional events that only a powerful authority is capable of organizing. »
« A building is not a building. A building, in the sense of walls, floors, empty spaces, rooms, materials, etc., is only the outline of a potential: it is only made relevant by the group of people it is intended for.”
Giancarlo de Carlo parle de révolution permanente, terme initié par Karl Marx et repris par le mouvement trotskiste, pour parler d’architecture. Cette révolution a pour acteurs les habitants, la classe opprimée, aliénée, la multitude. L’architecte doit les aider à être acteur de leur propre condition, les pousser à sortir de leur aliénation pour développer un mode de vie propre à eux, indépendant de toute manipulation des médias de masse. Le mouvement situationiste avait pour but de redonner une dimension poétique au quotidien, de le bouleverser, le sortir de l’aliénation et des contraintes financières et sociales engendrée par la dictature de la marchandise qui nous a rendu passif. Pour Piet Blom, l’autoconstruction serait une manière de bouleverser la perception du quotidien pour pousser l’habitant a imaginer la domesticité d’une manière nouvelle, une fois libéré de la vision domestique bourgeoise diffusée par les médias.
« The best thing would be to lay gas pipes in the fields, people would bring their beds, then their tents, and could cook for themselves. Everyone would be a carpenter, a joiner, and build their own house. Architects and town planners should only provide the infrastructure. Thus equipped (gas, electricity, load-bearing structures, streets), the land would be given over to self-construction with the control of collective interests over individual interests and vice versa as a regulator. »
Aujourd’hui encore de nombreuses personnes construisent leur propre habitation, notamment dans les anciennement appelés « pays du tiers-monde ». Les législations visant à contrôler l’habitant, sa façon de vivre ainsi que sa capacité à consommer y étant moins prononcée, la multitude accède au droit de construire, droit perdu à partir du début de la révolution industrielle, qui a retiré à l’homme et la femme occidental-le sa capacité à construire. Le squat encore présent en occident montre aussi cette capacité non pas à construire, mais à transformer des espaces existants. La création architecturale spontanée fonctionne à l’échelle de l’individu. Cependant les sociétés auto-construites se heurtent à un manque d’infrastructure dont on ne peut se passer dans notre vie contemporaine consumériste et connectée. Giancarlo de Carlo prend comme métaphore celle de l’arbre, composé d’un tronc et de branches, réalisés par l’architecte, sur lesquels peuvent pousser librement les feuilles de chacun des habitants. L’habitant peut édifier, guidé par l’architecte.
Aujourd’hui, dans les pays occidentaux, l’autoconstruction prend la forme d’une menace pour le pouvoir central, comme dans les ZAD en France. Une ZAD (zone à défendre) est une forme de squat s’opposant à un projet d’aménagement. En France, elles apparaissent souvent sur les sites de futurs aéroports ou d’autoroutes. Elles ont souvent un lien avec la défense environnementale et se base sur la permaculture pour arriver à une autarcie. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes montrent la puissance de la multitude qui s’oppose à la construction d’un aéroport. Initiée en 2014, ce site de 1600 hectares regorgeait de techniques d’autoconstruction et de modes de vie auto-suffisants, pensés par des philosophes, artistes, scientifiques, architectes etc… venant de nombreux horizons politiques. En 2018, la France procèdera à l’évacuation et à la destruction des infrastructures de la ZAD Notre-Dame-des-Landes, une perte architecturale, sociale et scientifique, qui aurait pu inspirer au delà de ses frontières.
Can Masdeu est un ancien hôpital de Barcelone ayant été occupé par des squatteur depuis 2001. Le gouvernement catalan a tenté, en vain, de les déloger en 2002. Depuis, le bâtiment est occupé par une vingtaine de personnes formant une société autarcique basée sur la permaculture et l’architecture autoconstruite (pisé, surfaces réglées, géométries complexes, matériaux de récupération). Le gouvernement a récemment engagé un dialogue avec Can Masdeu afin de mener des études sur l’agriculture et la construction.
L’autoconstruction pourrait devenir une manière d’habiter le plan libre. Le chaos de la multitude régulé par la grille. Une coopération sur les modes de vie, un échange sur le savoir-faire constructif, un recyclage des matériaux. Elle permet de s’affranchir du concept « d’homme standard » développé pour la réalisation des grands ensembles. Une structure rationnelle dans laquelle se loge l’individualité.
Sources:
Yona Friendmann, L’Architecture mobile, vers une cité conçue par ses habitants, 1970
Michel Ragon, L’architecte, le prince et la démocratie; vers une démocratisation de l’architecture, 1977
Can Masdeu
J.F.C Turner, Autoconstrucción y políticas de alojamiento en las sociedades capitalistas no industrializadas, Las Palmas, 1978