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19 Le signe et les signes
Husserl commence par dénoncer une confusion: le mot “signe” (Zeichen) recouvre, toujours dans le langage ordinaire et parfois dans le language philosophique, deux concepts hétérogènes: celui d’expression (Ausdruck), qu’on tient souvent à tort pour synonyme de signe en géneéral, et celui d’indice (Anzeichen).
Or, selon Husserl, il ait des signes qui n’expriment rien parceque ils ne transportent – nous le devons encore le dire en allemand – rien qu’on puisse appeler Bedeutung ou Sinn. Tel est l’indice. Certes, l’indice est un signe, comme l’expression. Mais à la différence de cette dernière, il est, en tant qu’indice, privé de Bedeutung ou de Sinn: bedeutungslos, sinnlos.
Ce n’est pas pour autant un signe sans signification. Il ne peut par essence y avoir de signes sans signification, de signifiant sans signifié. C’est pourquoi la traduction traditionelle de Bedeutung par signification, bien qu’elle soit consacrée et presque inévitable, risque de brouiller tout le texte de Husserl et de le rendre inintelligible en son intention axiale, de rendre par suite inintelligible tout ce qui dépendra de ces „premières distinctions essentielles“.
On peut avec Husserl dire en allemand, sans absurdité, qu’un signe (Zeichen) est privé de Bedeutung (est bedeutungslos, n’est pas bedeutsam), on ne peut dire en français, sans contradiction, qu’un signe est privé de signification. On peut en allemand parler de l’expression (Ausdruck) comme bedeutsame Zeichen, ce que fait Husserl; on ne peut sans redondance traduire bedeutsame Zeichen par signe signifiant, ce qui laisse imaginer, contre l’evidence et contre l’intention de Husserl, qu’il pourrait y avoir des signes non signifiant,
20 Il se confirmera ainsi très vite que, pour Husserl, l’expressivité de l’expression – qui suppose toujours l’idéalité de Bedeutung – a un lien irréductible à la possibilité du discours parlé (Rede). L’expression est un signe purement linguistique et c’est précisement ce qui la distingue en première analyse de l’indice.
Bien que le discours parlé soit une structure fort complexe, comportant toujours, en fait, une couche indicative qu’on aura, nous le verrons, la plus grande peine à contenir dans ses limites, Husserl lui reserve, l’exclusivité du droit à l’expression. Et donc à la logicité pure. On pourrait donc peut-être, sans forcer l’intention de Husserl, définir, sinon traduire, bedeuten par vouloir-dire à la fois au sens où un sujet parlant, “s’exprimant”, comme dit Husserl, “sur quelque chose”, veut dire, et où une expression veut dire; et être assuré que la Bedeutung est toujours ce que quelqu’un ou un discours veulent dire: toujours un sens de discours, un contenu discursif.
On sait que, à la différence de Frege, Husserl ne distingue pas, dans les Recherches, entre Sinn et Bedeutung:
„En outre, pour nous, Bedeutung veut dire la même chose que Sinn“ (gilt als gleichbedeutend mit Sinn). D’une part, il est très commode, précisément dans le cas de ce concept, de disposer de termes parallèles, utilisable en alternance; et surtout dans des recherches de ce type où l‘on doit justement pénétrer dans le sens du terme Bedeutung. Mais it est autre chose qu’on doit prendre encore davantage en considération: l’habitude solidement enracinée d’utiliser les deux mots comme voulant dire la même chose. Dans ces conditions, il ne paraît pas qu’il soit sans risque de distinguer entre leur deux Bedeutungen, et (comme l’a proposé Frege), d’utiliser l’une pour la Bedeutung en notre sens et l’autre pour les objets exprimés” (Idées I, § 15).
Dans Idées I, la dissociation qui intervient entre les deux notions n’a pas du tout la même fonction que chez Frege, et elle confirme notre lecture: Bedeutung est réservé au contenu de sens idéal de l’expression verbale, du discours parlé, alors que le sens (Sinn) couvre toute la sphère noématique jusque dans sa couche non expressive.