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Homère
Tirésias apparaît pour la première fois dans la littérature grecque dans l'Odyssée d'Homère. Sur l'injonction de la magicienne Circé, Ulysse doit aller consulter dans les Enfers l'âme du devin Tirésias avant de pouvoir rentrer à Ithaque[1]:
Mais voici le premier des voyages à faire: c'est chez Hadès et la terrible Perséphone, pour demander conseil à l'ombre du devin Tirésias de Thèbes, l'aveugle qui n'a rien perdu de sa sagesse, car, jusque dans la mort, Perséphone a voulu que, seul, il conservât le sens et la raison, parmi le vol des ombres.
Ulysse se rend au pays des Cimmériens. Là, après avoir creusé une fosse sacrificielle (bothros), il procède aux libations et sacrifices. Les morts défilent. Tirésias apparaît, tenant un sceptre d'or à la main [2]:
Mais son ombre survient, tenant le sceptre d'or, et, me reconnaissant, Tirésias de Thèbes m'adresse la parole.
Il annonce à Ulysse ses prochains malheurs, son retour à Ithaque, sa fin. Il lui apprend ensuite comment entrer en contact avec les âmes des morts.
Dans la tradition la plus ancienne, Tirésias a déjà ses principales caractéristiques: c'est un devin originaire de la cité de Thèbes. Perséphone lui a accordé de conserver son esprit dans l'Hadès. Il a pour attribut un sceptre d'or et est aveugle. Tous ces traits se retrouveront dans la tradition ultérieure. Il n'y a, en revanche, aucune allusion à sa double tranformation sexuelle.
Epoque archaïque
On n'a pas, dans les oeuvres conservées d'Hésiode, de traces de Tirésias. En revanche, on le retrouve dans une oeuvre perdue qui lui est attribuée, la Mélampodie [3]. Ce texte est aujourd'hui considéré comme n'étant pas d'Hésiode. Sa date est postérieure à la fondation de la colonie corinthienne sur le golfe d'Ambrakia, par le tyran Cypsélos (613-583). On pourrait même descendre sa date au-delà de la moitié du VIème s.av.J.-C., si on pouvait prouver qu'elle intègre l'Alkeionis, autre oeuvre basée sur la geste des devins. La Mélampodie appartient à l'aire corinthienne. C'est à la fois de la poésie généalogique et des récits de combats, qu'ils soient guerriers ou verbaux, et des concours d'énigmes. Les devins constituent le fil conducteur de l'oeuvre. Le poète de la Mélampodie évoque la dispute entre Zeus et Héra sur le plaisir amoureux et nous avons conservé la réponse que fit Tirésias aux dieux, dans plusieurs témoignages. Voici celui que nous a conservé la Bibliothèque d'Apollodore [4]:
Hésiode dit que Tirésias, ayant vu, sur le mont Cyllène, des serpents en train de copuler, les blessa et, d'homme, devint femme. Ayant, de nouveau, observé les mêmes serpents en train de copuler, il redevint homme. Voilà pourquoi, lorsqu'une dispute éclata entre Héra et Zeus sur la question de savoir si c'étaient les femmes ou les hommes qui se trouvaient éprouver le plus de plaisir dans l'acte sexuel, ils lui posèrent la question. Celui-ci répondit que s'il y avait dix-neuf parts (de plaisir) dans l'acte sexuel, les hommes en éprouvaient neuf et les femmes dix. A cause de cette réponse, Héra l'aveugla. Mais Zeus lui fit don de la divination. Ce que dit Tirésias à Zeus et Héra: Sur dix parts, l'homme jouit d'une seule, Mais la femme se voit rassasiée en jouissant des dix parts en son coeur .
Les principaux éléments qu'on peut tirer de ces textes sont : le motif des serpents, les transformations du sexe qui s'en suivent, le différend entre Zeus et Héra à propos du plaisir amoureux, l'aveuglement de Tirésias par Héra et le don de la divination et de la longue vie par Zeus. La réponse suppose le double changement de sexe et la dispute d'Héra et de Zeus à propos du plaisir amoureux; de ces deux épisodes découlent la perte de la vue et le don prophétique. Cette version du mythe de Tirésias date donc au moins de la période archaïque.
Un deuxième passage de la Mélampodie concerne la fin de Tirésias. A la suite de l'expédition des Epigones, Tirésias aurait fuit la ville de Thèbes, ou bien aurait accompagné sa fille Mantô à Delphes, car les Argiens l'avaient consacrée comme part de butin à Apollon. Pris d'une grande soif, il se désaltéra dans la source Tilphousa, dans les environs d'Haliarte, en Béotie, et mourut. On a conservé la plainte qu'il adressa à Zeus [5]. Il y évoquait son savoir, sa vie s'étendant sur sept générations. Le nombre sept est intéressant car il lie Tirésias à la ville de Thèbes : les sept portes, les Sept contre Thèbes, les Epigones. Son destin commence et se termine avec Thèbes car il vit sous les règnes de Cadmos, Polydoros, Labdacos, Laios, Oedipe, Etéocle et Laodamas.
Tragédie attique
Tirésias apparaît dans la tragédie grecque, lié au cycle thébain. Eschyle l'évoque dans les Sept contre Thèbes. Chez Sophocle, on le trouve dans Oedipe-Roi et dans Antigone. Il révèle à Oedipe qu'il est le meurtrier de Laïos et l'époux de sa propre mère. Il prédit à Créon la mort de son fils et de sa femme en représailles des traitements infligés à Polynice, mort à la surface de la terre, et à Antigone, enterrée vivante. Il est toujours présenté comme un vieillard aveugle guidé par un enfant. Il pratique l'ornithomancie, cherchant des présages dans les cris des oiseaux. Ce qu'il ne peut pas voir lui est révélé par le jeune garçon qui l'accompagne. Dans les deux cas, il donne des oracles et des conseils déplaisants pour le roi et, chaque fois, il se fait traiter de devin cupide.
Il apparaît également chez Euripide. Dans les Bacchantes, c'est aussi un vieillard qui vient chercher Cadmos pour célébrer le dieu nouveau, Dionysos. Il porte un thyrse et une nébride. Il s'oppose à Penthée qui refuse le nouveau culte. Dans les Phéniciennes il est conduit par sa fille Mantô devant Créon. Il annonce à celui-ci que pour sauver Thèbes, il lui faut sacrifier son fils Ménécée. Il a toujours sur la scène l'aspect du vieillard aveugle, guidé par un jeune garçon ou par sa fille. Il n'y a dans ce répertoire nulle trace d'un Tirésias androgyne.
Callimaque
Dans l'Hymne à Pallas, Callimaque raconte l'histoire de l'aveuglement et de l'acquisition de la divination de Tirésias dans une version différente de celle que nous avons vue jusqu'à maintenant. Tirésias surprend, au cours d'une chasse, la déesse Athéna dans son bain. Il perd la vue, mais sous les supplications de la mère de Tirésias, Chariclô, une nymphe compagne de la déesse, cette dernière lui accorde le don de divination ainsi qu'un bâton.
On n'a pas de traces antérieures à l'époque hellénistique de cette légende. Callimaque semble cependant connaître l'autre version puisqu'on a conservé un témoignage selon lequel il disait que Tirésias, après avoir vu et séparé deux serpents qui s'accouplaient, avait subi une double transformation en femme puis en homme et qu'ensuite il avait fonctionné comme arbitre dans un conflit qui opposait Héra et Zeus [6]. Malheureusement on ignore dans quelle oeuvre cette légende apparaissait.
On peut se poser des questions sur cette seconde version de la légende. Callimaque lui-même souligne le parallélisme qu'elle entretient avec celle d'Actéon. On sait que la légende d'Actéon a deux versions. Celle qui semble la plus ancienne montre le jeune homme puni par Zeus pour une faute commise contre Sémélé [7]. On peut se demander dans quelle mesure ces deux légendes n'ont pas subi la même évolution.
Dans le cadre de ce travail, nous nous bornerons à chercher une certaine cohérence entre les deux versions de la légende de Tirésias dont les éléments divergents peuvent éclairer la personnalité du devin.
L'Ecole péripatéticienne
Dicéarque est un philosophe péripatéticien, né à Messène, en Sicile, vers 376. Il fut l'élève d'Aristote et de Théophraste. Il a évoqué Tirésias, sa double métamorphose sexuelle et l'épisode de la dispute de Zeus et Héra, dans un texte que Phlégon nous a conservé [8]. Il a également parlé de Kaineus et de son changement de sexe; ce fragment nous est aussi conservé par Phlégon [9]. Dicéarque s'est beaucoup intéressé à l'âme, qu'il voit, non comme une substance propre, mais comme une harmonia , le résultat du mélange des quatre éléments qui forment le corps [10]. L'âme est, selon lui, mortelle [11]. Il a consacré à cette question un traité, peri psychès . Il s'est intéressé à la divination, dans son ouvrage eis Trophoniou katabasis. Trophonios est, comme Tirésias, un Béotien, il vient de Lébadée, où se trouvait une grotte oraculaire. Dicéarque a une attitude sceptique envers la divination [12]. Cette opinion est compatible avec sa conception de l'âme. On lui doit également quelques lignes sur Pythagore, dans ses Formes de vie , dans lesquelles il parle de ses différentes vies : il avait vécu une première fois sous le nom d'Euphorbe, puis il fut Pysandre, Calliclée et enfin une courtisane appelée Alco [13]. C'est peut-être dans ce contexte de métempsychose qu'il faut trouver la place des passages consacrés à Tirésias et Kaineus. Selon F.Wehrli, Tirésias et Kaineus sont en quelque sorte, dans l'esprit de Dicéarque, le pendant de Pythagore [14]. La mention de Tirésias dans le contexte de la divination ou de la nature de l'âme n'est cependant pas à exclure.
Le texte de Phlégon ne figure pas dans le recueil des fragments du philosophe Cléarque de F.Wehrli [15], parce qu'il admet le texte du manuscrit : Kleitarchos . Il n'admet pas une correction faite par C.Müller qui met Klearchos [16]. Nous pouvons cependant nous demander si ce texte peut tout de même s'intégrer dans l'oeuvre du philosophe péripatéticien.
Cléarque est né à Soles, sur l'île de Chypre, au plus tard vers la moitié du IVème s.av.J.-C. [17]. Il fut également un élève d'Aristote. Parmi les oeuvres dont on a gardé des traces, deux nous intéressent de près : le peri hypnou et les Erotika . Les fragments conservés du peri hypnou nous donnent des indications sur sa conception de l'âme. Chez lui, elle est immortelle. Il en tire une preuve d'une scène qu'on pourrait qualifier de chamanique où l'âme parvient à se détacher du corps [18], ce qui convainc Aristote, qui figure comme participant au dialogue. Il mentionne également un voyage dans l'au-delà [19]. Ces deux thèmes, l'extase, au cours de laquelle l'âme se détache du corps, et le voyage dans l'autre monde, sont très proches de l'idéologie du chamanisme. On peut aussi rattacher ces descriptions à des pratiques hindouistes.
Cléarque a beaucoup voyagé. On en a une preuve directe: il a fait graver à Aï Khanoum, où se trouvait une colonie grecque, sur le fleuve Oxus, sur une base, des maximes delphiques ainsi qu'une épigramme [20]:
Ces sages paroles des hommes d'autrefois sont consacrées, dits des hommes célèbres, dans la saine Pythô. Là les a prises Cléarque, en les copiant soigneusement, pour les dresser, brillant au loin, dans le téménos de Kinéas.
On reconnaît l'intérêt de Cléarque pour Delphes et la divination, puisqu'il désire transmettre les maximes dans les lointaines colonies. Ce témoignage épigraphique permet également de penser que Cléarque n'a pas seulement une connaissance livresque des phénomènes qu'il décrit, mais qu'il a pu voir des brahmanes ou même des chamanes.
Cléarque a également consacré un ouvrage à l'amour où il donne plusieurs anecdotes et récits. L'épisode de la dispute de Zeus et d'Héra pourrait fort bien avoir sa place dans ce livre.
Phlégon a fait une recension de plusieurs textes sur le devin thébain et qu'il en donne en quelque sorte un condensé. A partir de là, on peut envisager deux hypothèses principales. La première est que le thème de Tirésias apparaît chez Dicéarque dans un discours sur la divination et, chez Cléarque, dans un discours sur l'amour.
Une seconde possibilité ouvre des perspectives plus intéressantes : on pense qu'il y a eu entre Dicéarque et Cléarque une polémique sur la nature de l'âme, l'un l'imaginant mortelle et l'autre immortelle. Dans ce type de discours, la divination a sa place, et Tirésias aurait pu y figurer à ce titre. Il ne faut pas oublier cependant que déjà chez Homère, Tirésias a une âme d'une nature particulière. Cela était encore connu à l'époque hellénistique puisque Callimaque le mentionne dans son Hymne à Pallas [21]. Cette âme, qui dans la mort garde toute ses facultés, a pu faire partie de l'argumentation de cette polémique. Le seul problème est que Phlégon ne mentionne pas ce trait précis. Il cite la légende de Tirésias probablement dans un contexte de changement de sexe [22]. Il n'est pas impossible qu'il se soit intéressé particulièrement aux changements de sexe puisqu'il tire une autre citation de Dicéarque où ce dernier évoque Kaineus [23].
Tirésias dans la littérature grecque
Tirésias apparaît déjà chez Homère dans la littérature grecque, sous la forme d'un devin aveugle, qui a gardé toutes ses facultés dans le monde des morts, et qu'Ulysse va consulter dans l'Hadès à propos de son retour. Il se rapproche par la qualité de son âme du devin Amphiaraos et, par sa cécité, d'un autre devin, Phinée, qui renseigne aussi les Argonautes sur leur voyage en Colchide.
On le retrouve au VIème s. av.J.-C., dans une oeuvre qui fut attribuée à Hésiode de façon erronnée. De nouveaux éléments apparaissent qui ne se trouvaient pas chez Homère, quoiqu'on ne puisse pas supposer que ce qu'Homère tait, il l'ignore. Le fragment qui distribue les parts du plaisir amoureux suppose l'épisode du changement de sexe et celui de la dispute de Zeus et d'Héra. Ces deux épisodes deviennent les causes de sa cécité, de l'acquisition de la divination et de sa vie s'étendant sur sept générations.
La question est de savoir si la légende de Tirésias, sous cette forme-là, est très ancienne en Grèce ou si le personnage de Tirésias a subi des mutations durant le laps de temps qui sépare les épopées homériques de la composition de la Mélampodie. Il est difficile de trancher. Nous pouvons dans l'immédiat apporter deux faits à cette question.
Il existe deux parallèles au motif du plaisir amoureux, considéré comme plus grand chez la femme que chez l'homme. Le premier est indien et se trouve dans le Mahabharata [24]. Bhangasvana était le père de cent fils. Il se baignait dans une source quand Indra, jaloux de lui, le transforma en femme. Bhangasvana se maria alors et devint la mère de cent autres fils. Indra suscita une guerre entre les frères qui périrent tous. Plus tard, cependant, il ressucita les deux cents fils et demanda à Bhangasvana de choisir quel sexe elle désirait avoir. Cette dernière préféra rester femme parce qu'elle avait plus de plaisir dans l'acte amoureux. Le second parallèle se trouve dans le Livre de l'Echelle de Mahomet, dans une traduction latine de l'original arabe, traduction qui date du XIIIème siècle et qui a été faite en Espagne. D'après ce texte, le créateur aurait fait dix parts de plaisirs, neuf destinées aux femmes et une aux hommes [25]:
Postea vero creavit delicias, et decem partes exinde faciens dedit mulieribus ex eis novem, dividens residuum per alium mundum totum.
Comme le texte arabe n'existe plus, il n'est pas impossible qu'il s'agisse d'un ajout du traducteur, sous l'influence du texte des Métamorphoses d'Ovide, ouvrage très lu par les clercs médiévaux, ou d'autres textes latins. Cependant le mot delicias utilisé par le traducteur ne se retrouve dans aucun des textes latins qui ont voluptas pour plaisir [26], ou alors qui parlent de qualitas amoris [27]. En outre, les textes latins ont tendance à transcrire le rapport 1/9 dans le système duodécimal: ainsi l'homme jouit de trois parts de plaisir alors que la femme en obtient neuf. Quant à Ovide, il ne cite aucun rapport [28]. Ce motif apparaît dans un passage où le Créateur fait dix parts de tout ce qu'il crée et les distribue, en donnant neuf parts d'un côté et une de l'autre. Il est difficile de savoir s'il est d'origine orientale ou si le traducteur médiéval l'a inséré sous l'influence du texte d'Ovide. Il a pu aussi arriver en Orient par la Grèce, suivant le même chemin que certains écrits d'Aristote. En l'absence d'autres jalons, il est difficile de tirer parti de ces deux textes pour connaître l'origine du motif du plaisir féminin plus grand que celui de l'homme.
L'évolution de la légende de Tirésias pourrait s'expliquer par une influence directe de peuples connaissant le chamanisme et, en conséquence, la bisexualité rituelle. Les Scythes forment le peuple à idéologie chamanique le plus proche de la Grèce. On connaît bien les Enarées , devins efféminés que décrit Hérodote. E.R.Dodds a montré que cette influence a existé, mais seulement à partir des premiers contacts commerciaux et coloniaux grecs sur les bords de la Mer Noire, c'est-à-dire à partir du VIIème s.av.J.-C [29]. E.R.Dodds veut montrer qu'une nouvelle conception de l'âme émerge. On la trouve illustrée dans un fragment de Pindare [30]:
Le corps de chaque homme subit l'appel de la mort qui a toute notre maîtrise; mais une image de la vie subsiste encore; vivante, car cela seul vient des dieux. Elle sommeille quand les membres sont actifs; mais quand l'homme dort, elle montre souvent, dans des rêves, quelque décision de joie ou d'adversité à venir.
L'âme et le corps sont opposés et l'homme a un soi occulte d'origine divine. Cette conception sera réinterprétée par la pensée grecque et débouchera sur ce que Dodds appelle le puritanisme. On voit apparaître en Grèce des personnages légendaires qui ont toutes les caractéristiques des chamanes : le jeûne, la solitude, la bilocation, l'extase [31]. On peut mentionner d'abord, parmi ceux que Rohde appelle des voyants extatiques et des prêtres purificateurs [32], Abaris, originaire du pays des Hyperboréens, envoyé par Apollon. Hérodote parle de la flèche qu'il portait avec lui et de son abstention complète de nourriture [33]. Il passait son temps à voyager, prédisait toutes sortes de calamités, comme les tremblements de terre. Aristéas, lui, était originaire de Proconnèse [34]. Il était capable de tomber dans des extases prolongées et son âme voyageait très loin de son corps : Aristéas avait été aperçu à Métaponte où on a élevé une statue de bronze en souvenir de son passage [35]. Hermotime de Clazomène, ensuite, parvenait à quitter son corps pendant plusieurs années et ramenait de ses voyages des visions du futur. Epiménide, enfin, naquit en Crète. Il pratiquait le jeûne et était capable d'entrer en extase. Parcourant le monde, il était guérisseur, révélait l'avenir et le sens caché du passé, éloignait les maux envoyés par les démons, pratiquait des rites expiatoires [36]. Tirésias ne présente pas les mêmes caractéristiques que les personnages que nous venons de citer, comme le voyage de l'âme, la flèche, l'ascèse. Cependant l'influence d'un type de devins comme les Enarées n'est pas à exclure. Un motif exotique, celui de la bisexualité rituelle des Enarées, a pu se superposer à un personnage doué du sens divinatoire. On peut cependant faire l'économie de cette hypothèse diffusionniste.
Il n'est pas nécessaire de penser que la nouvelle notion de l'âme qui apparaît en Grèce proviennent d'influences extérieures. Elle peut être le produit d'une évolution interne. La métempsychose, qui suppose une âme séparée du corps, est un phénomène banal dans les différentes religions archaïques. Elle est même assez naturelle: les peuples de chasseurs-cueilleurs y croient assez généralement.
Au Vème s. av.J.-C., la tragédie grecque garde de Tirésias l'image du devin aveugle, chargé d'ans et guidé par un enfant. Sa fonction semble être celle de la révélation des confusions qui peuvent surgir dans les relations familiales, entre les vivants et les morts, entre les lois divines et celles de l'état. Ses paroles sont toujours mal reçues et on le taxe de cupidité, ce qui semble être un lieu commun pour les devins. L'ambiguité sexuelle n'apparaît pas.
L'époque hellénistique nous apporte une nouvelle version de la légende, celle du bain d'Athéna, qui présente une analogie avec l'histoire d'Actéon qui surprend Artémis au bain [37]. Il faudra essayer cependant de trouver une cohérence entre le récit qui montre Athéna au bain d'une part, et le double épisode du changement de sexe et de la dispute des souverains des dieux d'autre part. L'analogie entre le sort d'Actéon et celui de Tirésias n'est pas complète. Actéon est puni pour avoir commis une faute. Tirésias perd certes la faculté de voir mais gagne le don de divination et une longue vie. C'est donc une espèce de promotion. Il doit donc exister une équivalence entre les deux versions de la légende de Tirésias et la bisexualité aura sa place dans cette problématique.
Les philosophes péripatéticiens semblent s'être intéressés à l'âme de Tirésias. Cléarque a mis en avant dans son oeuvre des éléments chamaniques, ce qui ne doit étonner qu'à moitié puisqu'il a beaucoup voyagé durant son existence, comme le prouve l'inscription trouvée à Aï Khanoum. Dans cette perspective, Tirésias n'est peut-être pas un chamane mais il présente avec eux des analogies qui peuvent intéresser des philosophes qui s'interrogent sur la nature de l'âme humaine.
Tirésias apparaît ensuite, comme de nombreux personnages mythologiques, dans les recensions mythographiques comme la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore, dans la poésie, chez Ovide par exemple, ainsi que dans différents types de textes que nous utiliserons également. Comme le laisse à penser un texte de Pausanias, la légende de Tirésias est restée connue durant l'Antiquité et était encore populaire à son époque [38]. Les auteurs tardifs s'appuient souvent sur des sources plus anciennes dont nous pensons avoir brossé l'histoire à grands traits.
1.Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. V.Bérard, Belles Lettres, Paris, 1947(3)
2.Ibid.,XI, 90-91
3.I. Löffler, Die Melampodie. Versuch einer Rekonstruktion des Inhalts, Meisenheim am Glan, 1963 (Beiträge zur klassischen Philologie, Heft 7)
4. Fragmenta Hesiodea, ed.R.Merkelbach, M.L.West, 1967, n°275, p.134-135 (Pseudo-Apollodore, Bibl., 3,6,7), trad. L.Brisson, Le mythe de Tirésias, E.J.Brill, Leiden, 1976, p.15-17
5.Fragmenta Hesiodea, ed.R.Merkelbach, M.L.West, 1967, n°276, p.136 (Tzetzes in Lycophron, Alexandra, 682)
6.R.Pfeiffer, Callimachus, vol.I, Fragmenta, Oxford, 1969, n°576 (Phlégon Mirabilia, IV)
7.Stésichore, frg 86 (Pausanias, IX,2,3)
8.F.Wehrli, Die Schule des Aristoteles, vol.1, ch.Dikaiarchos, Bâle, 1944, frg.37
9. Ibid., frg.38
10.Ibid.,frg.12a
11.Ibid.,frg.9-10
12.Ibid.,frg.16 (Cic, De Divin.,II,48,100). F.Wehrli, in Philosophie des Antike,3, Peripatos, Bâle, Stuttgart, 1983, p.538
13.Ibid.,fgr.36 (Aulu-Gelle, Nuits attiques, IV,11,14)
14.Ibid., p.53
15.F.Wehrli, Die Schule des Aristoteles, vol.3, Bâle, 1948. C.Müller, Fragmenta Historicorum Graecorum, Paris, Didot, vol.2
16.F,Wehrli, Die Schule des Aristoteles, vol.1, Bâle, 1967(2)
17.F.Wehrli, Peripatos, p.547
18.Ibid., frg.7 (voir commentaire in Peripatos, p.548)
19.Ibid, frg.8
20.Trad. L.Robert, De Delphes à l'Oxus. Inscriptions grecques nouvelles de la Bactriane, CRAI, 1968, p.416-457, repris dans Opera minora selecta, t.V, Hakkert, Amsterdam
21.Callimaque, Hymne V, 129-130. Callimaque utilise le même verbe qu'Homère : punthanomai
22.Phlégon, FGrH 256 F36, p.1178-79
23.F.Wehrli, Die Schule des Aristoteles, frg.38, (Phlégon, Mirabilia,V)
24.Mahabharata, 13.12.1-49, cité par W.D.O'Flaherty, Women, Androgynes and Other Mythical Beasts, Chicago, Londres, 1980
25.Le Livre de l'Echelle de Mahomet, texte et trad. de Gisèle Besson et Michèle Brossard-Dandré, Lettres gothiques, Le Livre de Poche,Paris, 1993 ch.LXX
26.Hygin, Fables, 75; Ovide, Métamorphoses, III, 321; Lactance, Commentaire à la Thébaïde de Stace, II, 95, R.Jahnke; , etc...
27.Fulgence, Mitologiarum libri tres, II,5; Scriptores rerum mythicarum latini, 4, 8, G.H.Bode
28.Ovide, Métamorphoses, III, 333
29.E.R.Dodds, Les Grecs et l'irrationnel, trad.fr., Paris, 1965 (éd.originale, 1959)
30.Pindare, frg 116B, cité par E.R.Dodds, op.cit.
31.E.Rohde, Psyche, IX,7, Paris, 1928 (trad.de la 9ème et 10ème éd.allemande, 1925)
32.Ibid.
33.Hérodote, IV, 36
34.J.D.P.Bolton, Aristeas of Proconnesus , Oxford, 1962
35.Hérodote, IV,15
36.E.Rohde, op.cit., p.343
37.Callimaque, Hymne V, 107-116
38.Pausanias,X,33,3