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Pourquoi consacrer aujourd'hui un numéro de Nouvelles questions féministes au plaisir sexuel féminin? Il apparaît, au regard des productions scientifiques et militantes des dernières décennies, que 30 années après la publication du célèbre article d'Ann Koedt "Le mythe de l'orgasme vaginal", qui fut l'une des premières féministes à mettre en cause la pensée dominante sur la sexualité des femmes, que la question du plaisir sexuel féminin dans l'hétérosexualité reste particulièrement pertinente pour l'étude des inégalités entre femmes et hommes d'une part et pour l'étude des rapports sociaux de sexe d'autre part. Le mouvement des femmes s'est beaucoup intéressé à cette question, alors que la recherche scientifique s'est montrée nettement plus frileuse.
Ce numéro met à la disposition du lectorat francophone quatre articles importants issus de l'espace anglo-américain, publiés entre 1987 et 2001. Trois d'entre eux s'attachent à définir le genre et à mettre au jour ses implications pour la théorie et la pratique féministes, tandis que le quatrième décrypte son impact dans la vie quotidienne, dans des situations où les règles et les attentes régissant le comportement des femmes et des hommes sont enfreintes. Bien que ces quatre articles poursuivent des objectifs précis et distincts, discutent d'auteur·e·s différent·e·s pour une large part et recourent chacun à une terminologie spécifique, ils se rejoignent sur plusieurs points, soulevant les mêmes questions fondamentales pour la théorie et la stratégie féministes. Qu'est-ce que le genre? Comment intervient-il dans nos représentations et nos pratiques quotidiennes? Quels sont ses liens avec la sexualité? Comment les catégories "femmes" et "hommes" sont-elles produites par le système de genre? Quel rôle cette construction sociale fait-elle jouer à la biologie? Comment établir des alliances féministes sans qu'une définition forcément située mais néanmoins dominante des "femmes" n'opprime une part d'entre elles? Lire ensemble et faire dialoguer ces textes nous permet d'avancer, sinon vers une réponse définitive à ces questions cruciales, du moins vers une compréhension approfondie des enjeux qu'elles charrient ainsi que des niveaux d'analyse et d'action auxquels elles nous confrontent.
Depuis quelques années, plus précisément depuis l'ouverture des centres de prise en charge des douleurs chroniques, les médias se sont emparés de la souffrance physique. Ils la dépeignent comme une malédiction à combattre à l'aide de tous les moyens offerts par les sciences médicale et pharmaceutique, n'hésitant pas à la qualifier de "scandale". Toutefois, certains domaines cèdent avec difficulté à cette mutation culturelle; l'obstétrique en constitue un cas exemplaire. En effet, les douleurs de l'accouchement, bien que rangées par les spécialistes parmi les plus intenses qui se puissent éprouver, bénéficient encore d'une forte acceptabilité sociale.
Dans les années 70, plusieurs des revendications des mouvements féministes touchaient à la santé. Le slogan "Mon corps m'appartient" impliquait pour les femmes de pouvoir disposer librement de leur corps, en particulier d'avoir accès à des moyens de contraception fiables et à l'avortement. Cette revendication partagée au sein des pays occidentaux n'a toutefois pas abouti partout à des pratiques féministes alternatives dans le domaine de la santé. Cette évolution des préoccupations féministes, ainsi que des éléments permettant d'en reconstituer la chronologie, sont présents en filigrane dans ce numéro et constituent le contexte auquel les articles se réfèrent. A parcourir le sommaire du dossier thématique, il est loisible de croire qu'il n'y est question que de la santé-ou de la non-santé-des femmes (cancer du sein, troubles et traitements de la ménopause, santé mentale des femmes, pratiques gynécologiques alternatives, etc.). Or le propos du numéro est bien plus large, car il s'agit de mettre en évidence que les rapports sociaux de sexe croisent la santé à plusieurs titres: la définition même de la maladie et l'élaboration des traitements sont tributaires de connaissances et d'un pouvoir inégalement distribués, le travail de soins ne reposent pas de la même manière sur les hommes et sur les femmes, le champ de la santé crée et reproduit des stéréotypes de sexe, la domination masculine (dont les violences sont l'expression la plus crue) affecte l'état de santé des individu·e·s.
Après deux ans de suspension, la revue Nouvelles Questions Féministes reprend cette année avec de nouvelles forces. Fondée notamment par Simone de Beauvoir et Christine Delphy, d'abord sous le nom de Questions Féministes en 1977, puis sous celui de Nouvelles Questions Féministes, cette revue francophone de portée internationale constitue une ressource importante pour la réflexion des militantes, des chercheuses et des enseignantes féministes. NQF se dote désormais d'un comité de rédaction franco-suisse, sous la responsabilité de Christine Delphy (CNRS, Paris) et Patricia Roux (Université de Lausanne, Suisse). Incluant près de cinquante femmes, celui-ci veut être le carrefour d'expériences multiples: par les ancrages disciplinaires de ses membres (sociologie, histoire, littérature, sciences politiques, anthropologie, philosophie, droit), par sa composante intergénérationnelle (plus de la moitié n'ont pas la trentaine ou à peine), par la diversité des formes d'engagement dans lesquelles les membres sont investies. La revue demeure fidèle à sa ligne théorique et politique, et continue à se consacrer au développement et à la diffusion de réflexions ancrées dans les mouvements et les actions féministes. Par ailleurs, elle se donne également pour objectif de renforcer la légitimité scientifique des Etudes Genre et de contribuer à leur reconnaissance.