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«Le spectre de la rose», c'est lui ou du moins en partie. Si Léon Bakst en a conçu les décors et les costumes, le légendaire spectacle des Ballets russes n'aurait pas existé à Monte-Carlo, en 1911, sans la chorégraphie de Michel Fokine et la présence de Vaslav Nijinski. C'est d'ailleurs ce dernier qui fit sensation. Pour la première fois, un danseur cessait de se contenter du rôle de faire-valoir des ballerines (un simple porteur) pour occuper la première place. Le public faisait ainsi des «oh» et des «ah» lorsque la star lancée par le directeur de la compagnie Serge Diaghilev entrait sur scène avec un bond prodigieux.
Qu’importe ! C'est bien Léon Bakst l'objet de l'actuelle exposition de l'Opéra de Paris se terminant ces jours. La manifestation, qui célèbre les 150 ans de sa naissance, se déroule dans le pavillon impérial accolé au Palais Garnier, sur le côté gauche. Réservé au départ à Napoléon III et à Eugénie, dont les initiales dorées brillent à nouveau sur la façade, il restait inachevé à la chute de l'Empire en 1870, d'où son aspect un peu brut de coffrage à l'intérieur. La République en fit une bibliothèque musicale, tout en laissant un grand vide en dessous. Une place idéale pour les expositions, si ce n'est que ces dernières doivent se loger dans un espace plein d'escaliers, de coins et de recoins. Je plains Adeline Caron et Loïc Le Gall qui ont dû mettre en place «Léon Bakst, Des ballets russes à la haute couture».
Une existence trépidante et compliquée
Je ne vais pas ici vous refaire l'histoire des Ballets Russes, qui électrisèrent Paris à partir de 1909, quand Diaghilev s'installa en France, d'où partaient ses nombreuses tournées. (La compagnie vint à Genève en 1915, 1921, 1922 et 1923. Elle alla aussi à Lausanne en 1923.) Elle dure en effet jusqu'en 1929, date de la mort à Venise du maître, avant de se voir remplacée par celle des Ballets de Monte-Carlo. Moins prestigieuse cette dernière, il est vrai. En 1929, Bakst était mort depuis cinq ans. Il avait rompu depuis 1921 avec Diaghilev, un tyran mettant ses sujets sans cesse en rivalité entre eux. Si Bakst lui convenait vers 1910 avec ses ambiances orientales saturées de couleurs («Shéhérazade») ou son néo-classicisme dépouillé («Daphnis et Chloé»), le directeur de la compagnie lui préféra vite des peintres modernes. Plus actuels. Davantage dans le goût d'après-guerre. Picasso, Chanel, Delaunay, Braque ou Miró.
Il a donc bien fallu que Lev Rosenberg dit Léon Bakst, né à Grodo en 1866, se recycle. Une fois de plus. Issu d'une famille bourgeoise juive, formé à Paris, il avait déjà été peintre et illustrateur à Moscou et Saint-Pétersbourg. Marié à la fille de Pavel Tretiakov (le fondateur de la galerie éponyme), il avait changé de religion, puis de pays. Emigré de luxe au départ, il s'était retrouvé exilé par le régime communiste. Il lui faudra désormais vivre d'autre commandes. Il travaillera pour les revues de Rip. Pour l'Opéra de Paris, les Ballets Russes n'ayant jamais occupé que le Châtelet. Pour Ida Rubinstein enfin, une compatriote excentrique dont Gabrielle d'Annunzio avait fait son saint Sébastien, lors d'un spectacle fracassant de 1911. Il reviendra un peu à la peinture, lui qui avait déjà formé Marc Chagall. Il tâtera enfin de la haute couture, d'où le titre de l'actuelle présentation de l'Opéra de Paris, montée par Mathias Auclair, Sarah Barbedette et Stéphane Barsacq.
Tableaux, aquarelles et costumes
Il fallait aux commissaires faire défiler toute une vie, dont les débauches de luxe masquent la difficulté des temps. Bakst a laissé derrière lui les siens. Les Ballets russes étaient sans cesse au bord de la faillite. Il y régnait une atmosphère de sérail, avec ce que cela suppose d'intrigues. Bakst devra par la suite sans cesse faire jouer ses relations, Dieu merci fort nombreuses. Une vitrine montre son carnet d'adresses de 1929 à la lettre «R». Maurice Ravel s'y trouve entre plusieurs Rothschild, Ida Rubinstein et le grand ébéniste Jacques-Emile Ruhlmann, connu pour ses prix élevés. C'est d'ailleurs par relations personnelles qu'André Bakst, son fils, sortira d'un pays devenu celui de Lénine. Une amie américaine de Léon connaît bien le président Warren G. Harding, qui interviendra personnellement...
On comprend qu'y ait été difficile de réussir ici une mise en scène, même si nous nous trouvons après tout dans la dépendance d'un théâtre. Les décorateurs s'en sortent comme ils peuvent, alors qu'un itinéraire se révèle impossible. Il y a là des tableaux des débuts, comme «L'inconnue» de 1903-1906. Des aquarelles marquant sans doute le sommet de l’œuvre, avec leurs courbes orfévrées et leurs couleurs de pierres précieuses. Mais le visiteur trouve aussi des documents. Des costumes, pas conçus pour être admirés d'aussi près. La tiare d'Ida Rubinstein devait produire tout son effet aperçue de loin, sous le feu des projecteurs. Les trois commissaires ont même eu la bonne idée d'introduire des exemples d'imitations que Bakst a subi. Avec lui, c'est toute la fantaisie d'un premier Art Déco, celui de 1915-1920, qui a vu naissance. Et des plagiaires l'ont copié sans vergogne.
Danse sur écran
Il fallait enfin un peu de musique et de danse. Ménagée entre un escalier et un rideau noir, une salle avec sièges et écran donne à voir les reconstitutions des plus célèbres ballets mis en images par Bakst. Tout cela est bien sûr devenu très historique, comme cela devient aujourd'hui le cas pour Maurice Béjart. Mais cela restitue bien l'époque où brillèrent ceux et celles qui admirèrent ces ballets et qui restent aujourd'hui des noms. Je pense notamment à Robert de Montesquiou, à la comtesse Greffulhe ou à Misia Sert qui bénéficient encore d'une abondante littérature.
Pratique
«Léon Bakst, Des Ballets Russes à la haute couture», Opéra de Paris, entrée angle rues Scribe et Auber, jusqu'au 4 mars. Site www.operadeparis.fr La visite est comprise dans celle du Palais Garnier. Elle donne donc droit à voir la salle, la bibliothèque ou les foyers. Ouvert tous les jours de 10h à 17h. Attention! La signalisation n'est pas claire. Il faut prendre la file simple, et non celle des visites guidées.
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