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Le Dolent par le versant de la Neuvaz
Par Ch. A. Golay.
Le Dolent, de par sa situation écartée des grandes voies d' ascensions, ne recevait que peu de visites. Il est la borne frontière naturelle entre la France, l' Italie et la Suisse — belle borne blanche étincelante dont le sommet de neige et de glace est à 3830 m. d' altitude.
Pendant plusieurs années, les ascensionistes ne connurent qu' un seul itinéraire, la voie dite normale, inaugurée par Whymper et Reilly en 1864, qui remonte la moraine et le glacier de Pré de Bar, puis les pentes neigeuses et faciles qui forment la face sud.
Il y a quelques années, M. Marcel Kurz et 1e professeur Jaquerod firent la première ascension de l' arête est. Ces dernières années, plusieurs cordées françaises réputées, entre autres celle du Dr Couturier et A. Charlet, firent l' ascension du Dolent par le versant d' Argentière. Cette course fut ensuite répétée.
De passage à la cabane Dufour, étendu au soleil sur la terrasse, j' ad la belle paroi nord en face de nous. Maurice Droz, gardien de la cabane, me dit que l' ascension du Dolent n' avait jamais été faite par là. C' est alors que j' eus l' idée de la tenter. Un enneigement exceptionnel semblait faciliter les choses et permettre l' ascension par ce versant.
On a tant parlé de « faces nord » ces dernières années, que je me garderai bien de qualifier le versant Neuvaz du Dolent de « face nord ».
Quoique son orientation... Mais oserais-je, après les faces nord du Cervin, du Triolet, de la Dent Blanche, vouloir comparer à ces ascensions, qui repoussent les limites du possible en matière d' alpinisme, une montée de huit heures à crampons? Après ces performances hors ligne, ces bivouacs sur une vire de quelques centimètres, oserai-je parler de cette ascension qui, quoique difficile, ne comprend pas les difficultés des courses extraordinaires citées plus haut?
Non, ce n' est pas une « face nord », mais seulement un versant nord.
La cabane Dufour ne pouvait pas être le point de départ pour cette course, car elle se trouve très éloignée de la base de la paroi et, pour arriver au point où commence réellement l' ascension, il faudrait redescendre et perdre environ 300 m. d' altitude. D' autre part, contourner le cirque de le Neuvaz par l' ouest en longeant la base des Aiguilles Rouges est une entreprise longue et difficile si l'on considère l' état chaotique de cette partie du glacier.
C' est pour cette raison que les jours précédents je préparai un bivouac — un abri de pierres sèches —, j' y montai du bois et des couvertures. Cet abri se trouve très près du point 2307 A. S.
Le 9 août 1933 à 2 heures, nous sortons de notre abri. Un grand alpiniste a écrit « A grande course départ sans lanterne »; c' est certain, mais quelques courses de neige demandent à être faites avec le froid de la nuit. Le ciel est clair, il fait frais. Nous remontons un couloir de roches moutonnées — puis une langue de névé très dure. La glace apparaît, nous laçons nos crampons. Par des séracs faciles nous reprenons le glacier dans sa partie supérieure.
A la lueur des lampes électriques ( bien supérieures à l' antique lanterne à bougie ), par le jeu des ombres, les crevasses semblent plus larges et plus profondes.
Un pont unique sur une longue crevasse nous évite des détours et des pertes de temps.
Nous montons maintenant dans les débris d' une énorme avalanche, formée par des blocs de glace détachés de la tranche de séracs à gauche, et par de la neige ayant glissé sur les dalles inclinées de l' Amène à droite.
La prudence nous obligerait à quitter ce collecteur, car il n' y a pas d' heure pour les chutes de séracs, mais il est 4 heures et tout paraît bien gelé. C' est d' ailleurs la seule voie praticable. Cette coulée de neige forme un pont sur chaque crevasse; celles-ci sont très larges, 8 à 10 mètres, et la lèvre supérieure surplombe de 3 à 4 mètres.
Il est très probable, et même certain que ces crevasses doivent être infranchissables par une année sèche et, par suite, l' ascension impossible par cette voie.
Nous passons les rochers ( 3071 m. A. S. ) et montons dans la direction d' un gros pain de glace, on ne peut dire pain de sucre. 5 heures — les premiers rayons du soleil viennent roser l' Aiguille de l' Amône. Tandis que tout s' éclaire à notre droite, la paroi que nous devons gravir semble par contraste plus livide et plus hostile. Longue bande de glace glauque et noirâtre — rochers verglacés et cuirassés, et, enfin la barre de séracs, ou plutôt la tranche surplombante de la calotte.
Du pain de sucre, nous montons directement vers les séracs. La pente est de 50 à 55° d' inclinaison moyenne. Cinq centimètres de neige dure recouvrent la glace et les Eckenstein font merveille. Par endroits la neige est comme décollée de la glace et n' y adhère pas; il faut faire attention que la plaque ne se détache pas d' un seul coup. La bonne neige dont la couche s' amincit fait place à une vieille glace noire et très dure. Le piolet fait son travail avec peine.
Un premier éboulis de glace nous renvoie à droite où nous tombons sur des dalles verglacées; heureusement le verglas est épais et on peut y « cramponner ». De nouveau la glace lisse, la pente se redresse encore et la glace devient plus dure.
Quelques petits nuages filant de l' ouest nous donnaient l' impression que la tranche de glace, basculant sur sa base, se renversait sans bruit.
Pour franchir ce rempart, nous dûmes atteindre une faille distante d' une vingtaine de mètres horizontalement. Ces quelques vingt mètres furent les plus difficultueux de toute la course.
Je pars en traversée sur une vire de glace étroite et fuyante — je me colle contre la paroi surplombante qui me rejette vers le vide. Je taille prudemment; il faut quelquefois si peu pour ébranler ces édifices croulants. Après quelques mètres la vire devient inexistante, elle disparaît, se dérobant sous mes pieds, fuyant d' un seul jet jusqu' au pain de sucre.
L' assurage devenant précaire, je tire mon marteau de ma poche et j' en un long piton à glace. Je passe la corde dans le mousqueton.
Ainsi assuré je continue en taillant des marches pour les pieds et des prises pour les mains. Nous n' étions pas très tranquilles sous cette menace constante de voir basculer une de ces tours. Mon travail n' allait pas vite. Après avoir contourné le sérac, nous arrivons sur une pente fortement inclinée, mais de bonne neige dure.
Ma compagne a plus de peine que moi à arracher les pitons, à les planter; il lui faut en effet creuser tout autour avec le piolet pour les dégager.
Nous arrivons sur l' arête, en plein soleil — il est 8 h. 30.
Après le passage d' une rimaye qui trace une ligne sombre de l' arête ouest à l' arête nord-est, nous nous dirigeons vers deux petits îlots rocheux bien visibles de la cabane Dufour.
Nous sommes dans la pente terminale et nous avons à nouveau affaire à la glace vive — un piton par-ci, un piton par-là.
La torsion à laquelle sont soumises les chevilles est très douloureuse.
La douleur, sensible d' abord dans le pied, monte dans la jambe le long des os et se fait plus aiguë de moment en moment.
A cause de cette douleur que l'on ressent surtout pendant l' attente pour l' assurage, nous décidons de marcher ensemble.
Maintenant ce n' est plus de la glace, mais de la neige verglacée et curieusement trouée, dans laquelle les pointes des crampons pénètrent par ces trous d' érosion.
Nous atteignons le sommet à 10 heures.