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Le jour de l'élection de Richard Nixon, en novembre 1968, Herblock, le caricaturiste du Washington Post, qui pourtant l'abhorrait et le représentait toujours mal rasé, avait fait un dessin montrant une boutique de barbier avec ces mots: "Aujourd'hui, on rase gratis". Une manière de laisser le bénéfice du doute au nouveau président. Un état de grâce accordé à son tour à Boris Johnson après son élection triomphale ?
La page du Brexit, dont il fut le champion, est désormais tournée, mais je persiste à penser qu'il constitue une erreur monumentale, un acte d'auto-destruction. Loin de "rendre au Royaume-Uni son indépendance", comme le clament ses fanatiques partisans, il la fragilise. A l'intérieur de l'Union européenne, la Grande-Bretagne, servie par des diplomates de haut calibre, pouvait peser de tout son poids sur les décisions communautaires, au point de fortement influencer le fonctionnement actuel de l'Union. Désormais séparée de son principal marché commercial, elle devra se soumettre à des décisions sur lesquelles elle n'aura plus aucune prise.
La victoire écrasante des Tories, amplifiée par le scrutin majoritaire à un tour, ne doit pas occulter l'image d'un pays profondément divisé, voire désuni. De fait, si l'on ajoute les suffrages des partis anti-Brexit, les partisans de maintien dans l'UE restent majoritaires. C'est particulièrement le cas dans les deux régions qui ont confirmé leur rejet du Brexit lors du référendum de 2016: l'Ecosse et l'Ulster. Du coup, voici relancée à Edimbourg la revendication d'un nouveau référendum d'indépendance, tandis qu'à Belfast la perspective d'une réunification de l'Irlande ne tient plus de la chimère.
C'est donc une équation à plusieurs inconnues à laquelle est confronté Boris Johnson, considéré souvent comme un "Trump européen". Mais la comparaison est trompeuse. A la différence du président américain, le premier ministre britannique a suivi un cursus politique plutôt conventionnel: député, ministre, après avoir été élu et réélu maire de Londres, l'une des métropoles mondiales les plus cosmopolites et multiculturelles. (On a peine à imaginer Trump devenir maire de la toute aussi cosmopolite et multiculturelle New York !)
En réalité, Boris Johnson n'a pas de convictions très affirmées, sinon celle d'accéder au pouvoir par tous les moyens, quitte à changer radicalement d'opinion, tel un caméléon. Pour cela, il a un rapport plutôt élastique avec la vérité et n'hésite pas à recourir aux fake-news. En 2016, il avait longtemps balancé entre le Remain et le Leave sur la base de son seul intérêt. Entré à Downing Street en prônant un no deal, il a fini par signer avec l'UE un accord de sortie quasiment identique au texte négocié par Theresa May, qu'il s'était acharné à saborder. Il aime tracer des lignes rouges… pour ensuite les franchir !
Cette démarche, opportuniste ou pragmatique - chacun jugera -, a ses avantages: disposant d'une majorité confortable au Parlement, Boris le caméléon peut se passer du soutien des Brexiters durs qui l'ont porté au pouvoir et qui rêvent de transformer leur pays en un paradis fiscal, une sorte de Singapour européen. Sera-t-il au contraire capable de nouer avec l'UE une relation bénéficiaire pour les deux parties, préservant à son industrie l'accès à ce qui représente de loin son principal marché, en résistant au mirage de l'accord commercial "mirifique" évoqué par Trump ?
Il est présomptueux et prématuré de spéculer sur l'avenir. Pour l'heure, contentons-nous de raser gratis !