Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07161.jsonl.gz/1243

L'homme qui décrochait
la lune
Alain Maury a une mission. Au beau milieu du désert d'Atacama, au Chili, il construit le plus grand télescope privé de l'hémisphère sud. La pièce maîtresse est un miroir de 120 kilos d'un satellite espion. Il nous raconte d'où lui est venue cette passion, comment il construit et finance ce gigantesque projet
Texte: Laslo Seyda | Photos: Niklas Marc Heinecke
Alain, tu veux construire le plus grand télescope privé de l’hémisphère sud. Comment on en vient à une telle idée?
Alain Maury: En 2014, j’ai acheté sur eBay un miroir spécial: 1,15 mètre de diamètre, 17 centimètres d’épaisseur et 120 kilos. La particularité de ce miroir: ce modèle Gambit 7 a été fabriqué dans les années 1970 et faisait partie d’un satellite espion inutilisé de l’US Air Force. C’est à partir de ce satellite que le télescope spatial Hubble a été conçu plus tard et avec lequel on pouvait mesurer la taille des galaxies, découvrir les trous noirs et suivre les explosions d’étoiles. J’ai dû dépenser 45000 dollars pour ce miroir, plus les frais de transport, de douane et les taxes. Mais ça restait une bonne affaire pour un miroir aussi grand.
Certes, mais comment toute l’histoire a commencé? On ne construit pas un télescope au pied levé. D’où vient cette fascination?
Les étoiles m’ont accompagné presque toute ma vie. À huit ans, j’ai regardé pour la première fois dans un télescope et vu Jupiter, brune, bleue et blanche et incroyablement proche. Tout simplement incroyable! Quelques années plus tard, pendant l’été 1973, c’était le dernier jour d’école et il y a eu une grande éclipse solaire. J’ai regardé le ciel avec le casque de soudeur de mon père. Ensuite, j’ai acheté mon premier télescope, fait laminer la carte du ciel qui était dans l’encyclopédie «Tout l’Univers», et j’arrivais souvent en retard à l’école parce que je regardais des comètes jusqu’à trois heures du matin. Quand j’étais étudiant en photographie, j’ai trouvé par le biais d’un stage mon premier boulot à l’Observatoire de la Côte d’Azur. Plus tard, j’ai travaillé comme photographe scientifique à l’Observatoire du mont Palomar en Californie et comme ingénieur et collaborateur scientifique pour l’Observatoire Européen Austral au Chili.
Mais tu n’es pas resté. Au lieu de cela, tu as construit ton propre observatoire en 2003. Pourquoi?
Ne vous m’éprenez pas sur mes propos: les collègues dans les grands observatoires font un travail fantastique. Mais ils n’ont pas le temps de faire leurs propres recherches, ils doivent remplir des formulaires toute la journée, écrire des rapports et participer à des réunions en tout genre. À cela s’ajoute le travail posté, c’est-à-dire passer une semaine parqué dans une station tout en haut des montagnes. Ce n’est pas pour les esprits libres comme moi. Je préfère faire les choses à ma façon, et tout faire tout seul: optique, mécanique, électronique et programmation…
Il y a encore tant à découvrir là-haut»
N’est-ce pas compliqué de construire un télescope?
Chez les astronomes amateurs, c’est presque une tradition de construire son propre télescope. À 17 ans, quand j’ai commencé à m’y intéresser, il n’y avait pas autant de livres ni toutes les informations faciles d’accès grâce à Internet. Mais le principe de base reste toujours le même: un grand miroir primaire à l’extrémité d’un tube renvoie la lumière incidente sur un miroir secondaire. Celui-ci réfléchit le faisceau lumineux sur l’oculaire. Après avoir construit plus de vingt modèles, je commence à connaître toutes les astuces.
N’est-ce pas compliqué?
Je me débrouille jusqu’à un certain ordre de grandeur. Je fais les plans de constructions sur un logiciel 3D et je commande les pièces dans une fonderie. Je soude les tubes, les cadres et les charnières des télescopes, mais aussi les branchements pour les caméras, spectrographes et toute l’électronique. À l’aide de grands moules et de fibre de verre, je fabrique également les coupoles blanches qui servent à protéger certains instruments des intempéries. Mais j’ai besoin d’aide pour le télescope géant: le cadre métallique de cinq mètres est un peu trop grand, même pour mon atelier de 100 mètres carrés. Mes machines et outils ne sont pas faits pour fabriquer des pièces de cette taille.
Comment vas-tu réaliser ce projet colossal?
Une connaissance à Santiago va me procurer le cadre métallique. Il est ingénieur à l’Observatoire du Cerro Paranal dans l’Atacama et a de bons contacts avec des entreprises qui produisent des pièces d’engins miniers. J’ai acheté en Chine le roulement à billes géant sur lequel tourne le télescope, il m’a coûté plus que certains modèles amateurs. Un ami français me fournit un moteur d’axe adéquat: chercher des étoiles en faisant bouger un télescope de trois tonnes de manière précise et sans vibration reste un véritable défi.
Ça semble coûter très cher. Comment finances-tu tout ça?
Chaque année, de plus en plus de touristes viennent ici et je peux leur montrer le Nuage de Magellan et ses 20 milliards de corps célestes, Saturne et ses anneaux ou la plaine sur laquelle Apollo 11 a aluni en 1969. Sans les nombreuses visites et les télescopes automatiques télécommandés installés sur le ferme et que je supervise et répare pour les clients venus de Russie, d’Allemagne, de Belgique, des États-Unis et de Pologne, je ne pourrais jamais me permettre un tel projet. Mais au bout du compte, 150000 euros ne représentent qu’un dixième des coûts réels pour un télescope professionnel de cette taille.
Que pensent les grands instituts de recherche de ta station privée?
En astronomie, la collaboration entre amateurs et professionnels est une longue tradition: les amateurs ne peuvent certes pas découvrir des univers très éloignés, mais ils peuvent observer des exoplanètes, suivre des astéroïdes et surveiller des étoiles variables dont la luminosité varie. Dans les grands observatoires, ce n’est pas possible car même avec beaucoup de chance seulement quelques nuits par an sont accordées aux chercheurs. Il y a quelques années, avec des collègues, nous avons observé pour la NASA une comète qui devait passer tout près de Mars. Nous avons effectué plus de 400 mesures pendant trois mois avant de pouvoir affirmer qu’il n’y aurait pas de collision entre la comète et les vaisseaux spatiaux de la NASA qui tournaient autour de Mars. En 2011, nous avons pu déterminer très précisément le diamètre de l’astéroïde Éris, dont certains spécialistes pensaient qu’il était aussi grand que Pluton. Nous travaillons donc très bien ensemble.
Nous sommes au beau milieu du désert d’Atacama. Pourquoi vis-tu et travailles-tu ici, en ce lieu si particulier?
Justement pour cette raison. Au pied des Andes, l’air est sec, pur et propre comme nulle part ailleurs sur terre. C’est rare que des nuages bouchent la vue sur les étoiles. En 2013, nous avons eu 345 nuits claires. Et surtout, il n’y a aucune pollution lumineuse créée par des lanternes, enseignes lumineuses et phares de voitures qui illuminent le firmament. Pour les astronomes, il n’existe presque pas de meilleur endroit.
C’est donc le paradis pour ceux qui aiment regarder les astres… mais un peu isolé, non?
Mes enfants vivent en France, ils sont très loin, c’est vrai. Mais nous nous rendons visite deux fois par an. Et ma femme est à mes côtés.
Est-ce que ton super télescope pourrait servir à réaliser le rêve d’un scientifique?
Il faut voir. L’été, nous l’assemblons à Santiago, nous le transportons ici dans le désert et nous le mettons en marche. Ensuite, j’utiliserai le télescope pour les visites guidées, et sinon je le mettrai en mode automatique. Il y a encore tant à découvrir là-haut! J’ai aussi un autre miroir, encore plus grand: 1,50 mètre de diamètre et 800 kilos. Mais c’est un projet pour ma retraite…