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Vers 1865, parmi les équipages et les immigrants qui débarquaient régulièrement au port de Buenos Aires se trouvait un marin qui transportait avec lui un drôle d'instrument. L'origine du matelot demeure incertaine, mais nous savons que l'instrument venait d'Allemagne et qu'il portait le nom de bandonéon en l'honneur de son inventeur, un certain M. Band.
Les historiens nous disent que cet instrument servait à accompagner les discours des prédicateurs des églises pauvres. Il avait des sonorités d'orgue et l'immense avantage d'être portatif : on pouvait le suspendre à son cou avec une petite corde et mener ainsi les processions. Sitôt débarqué en Argentine, le bandonéon s'intègre au tango et remplace vite la flûte dans les orchestres. Cet instrument changea complètement la physionomie musicale du tango.
Avec lui, le tango perdit son aspect badin et tapageur pour adopter une attitude sévère et cadencée. Il se libéra de ses fioritures pour ne garder que l'essentiel de son propos. Le bandonéon devint ainsi le conteur officiel de la mélancolie et de l'amertume du portègne, l'habitant de Buenos Aires.
"Dans les plis du bandonéon, le tango apporte des mélodies où coulent une énorme générosité, une manière de vivre au jour le jour, un romanesque enrichissant. Comme les blues des Noirs américains, il exprime l'homme blessé... il dit les difficultés et les déboires de la vie, la protestation de la situation sociale, il est le chant de celui qui ne peut voir le soleil se coucher parce que la femme l'a laissé tomber. Mais il est aussi la parade du coq qui veut conquérir la femelle, l'exhibition du macho, du mâle qui s'impose, commande, écarte ses adversaires..."
(Claude Fléouter, "Le Tango de Buenos Aires", 1979).