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"Le dictionnaire doit s'alimenter au réel" disait Alain Rey, l'érudit, le gourmand, l'aventurier, le facétieux. Avec ses longs cheveux blancs de vieux rocker ou de mage de BD, sa moustache d'Astérix et ses costumes souvent bariolés, le linguiste et lexicographe français savait nous mettre les mots à la bouche.
L'aventure du Robert
Jeune diplômé en littérature, Alain Rey a animé l'équipe créée en 1951 par l'avocat algérois Paul Robert pour élaborer un nouveau dictionnaire "alphabétique et analogique" de la langue française qui allait donné naissance en 1964 au "Grand Robert" en six volumes, puis en 1967 au "Petit Robert", qui connaîtra encore de nombreuses déclinaisons, comme celui des noms propres.
"Le Petit Robert veut combattre le pessimisme intéressé et passéiste des purismes agressifs comme l'indifférence molle des laxismes. Le français le mérite", notait-il en postface du Petit Robert 2007.
Vive la bravitude
Ardent défenseur de l'évolution de la langue et de sa créativité, il insistait sur la créolisation dont résulte le français (latin parlé, celte, germain) et sur l'apport constant d'éléments extérieurs (italien, espagnol, etc). Il appréciait tout ce qui pouvait bousculer la langue ou la réveiller. C'est ainsi qu'il salua la "bravitude" de Ségolène Royal, y décelant un savoureux italianisme. Lui-même évoquait le "californisme", cet idiome de la Silicon Valley, qui est en train d'envahir toutes les langues du monde.
En 1992, Alain Rey publiait un ouvrage somme, fruit d'une longue carrière. Son "Dictionnaire historique de la langue française", ouvrage unique au monde, est à lire comme un roman puisqu'il traverse dix siècles de voyage dans la langue des idées, des cultures et des sociétés.
>> A écouter, une conférence d'Alain Rey à l'Université de Genève qui rappelle qu'une langue ne sert pas seulement à se comprendre mais aussi à affirmer des valeurs et à créer des mondes possibles:
Lui qui disait que sa meilleure école fut l'école buissonnière avait aussi un autre don: s'adresser à tous les publics. C'est ainsi qu'il a animé une chronique quotidienne consacrée aux mots dans l'édition du matin des journaux de France Inter entre 1993 et 2006. Il a également assuré des chroniques sur France2, dans le Petit Journal sur Canal et dans Le Magazine littéraire.
Il s'est aussi fait connaître et aimer de la jeune génération par une série de vidéos postée sur YouTube où il expliquait l'origine des mots émergents comme "geek" ou "hashtag". Chacune de ses chroniques valait un voyage dans le temps et dans l'espace.
>> A écouter, Alain Rey expliquant l'origine du mot "hashtag":
Une manière pour lui, même à un âge avancé, de continuer d'accompagner dans ses tours et détours celle qu'il a aimée toute sa vie, la langue française.
Les mots, comme les êtres et les groupes humains, voyagent, se déplacent, émigrent et immigrent, avec des fortunes diverses. Cependant, les mots ne sont pas vivants; ils peuvent s'effacer, mais non pas mourir. Ils appartiennent à l'espèce immense des SIGNES, ces réalités physiques qui donnent aux humains accès au réel et à l'imaginaire, au concret et à l'abstrait, à la matière et à l'Esprit.
Lauréat de nombreux prix, Alain Rey a enseigné aux Etats-Unis (dans l'Indiana), à la Sorbonne et a présidé la commission de terminologie (dépendant du ministère de la Culture). Il était notamment favorable à la féminisation des noms de métiers. "Il n'a eu de cesse de représenter les enjeux, les richesses, mais aussi les mystères de la langue française. Toute sa vie, il prit plaisir à la raconter", soulignent dans un communiqué commun son épouse et les éditions Le Robert.
Marie-Claude Martin avec les agences