Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07235.jsonl.gz/1335

Dans Technics and Civilization (1934), Lewis Mumford développait une vision encore assez optimiste de l’ère néotechnique appelée à succéder à l’ère paléotechnique : grâce à l’électricité, qui devait succéder au règne destructeur de la machine à vapeur et à l’exploitation de l’homme par l’homme, il espérait voir venir une époque où la vie organique reprendrait ses droits et où, après la dureté de l’ère industrielle, l’humanité renouerait avec une croissance harmonieuse.
Par la suite, sa vision devient plus pessimiste, à mesure que se renforce l’emprise des grands systèmes techniques et économiques sur les sociétés modernes. Inspiré par ce qu’il se passe aux Etats-Unis après 1945, Mumford entreprend de dénoncer l’illusion d’une technologie objectivée à des fins de soumission des corps et des esprits. Alors que ses contemporains se laissent séduire par le « miracle » économique des Trente Glorieuses, il ne voit pas dans la croissance de la production de marchandises la promesse d’un avenir radieux, mais au contraire dans le déploiement de la technologie industrielle l’un des principaux obstacle à l’émancipation des individus et à l’avènement d’une communauté démocratique.
Dans The Transformations of Man (1956), Mumford analyse l’avènement progressif du nouveau monde mécanique. Il considère que l’humanité est menacée par la possibilité d’une chute dans la barbarie plus radicale que jamais de par sa confiance excessive dans la technique et l’automatisme. Il estime que sa génération a commencé à perdre le secret d’éduquer l’humanité de l’homme. Selon lui, l’un des problèmes principaux de l’humanité vient de la disparition de toutes limites, du triomphe complet de la démesure et de l’orgueil.
Dans The City in History (1961), Mumford explique que la tâche la plus urgent ne consiste pas à accroître et à perfectionner l’équipement matériel, ni à multiplier le nombre des appareils électroniques pour couvrir toutes les régions suburbaines. A l’heure où les mégalopoles détruisent la société et les milieux naturels, les progrès réels passeront par la réinvention d’une cité où les fonctions nourricières et créatives de la vie, les activités autonomes et les symbioses seront pleinement restaurées. Il en appelle à la remise en culture des terres et à la reconstruction des cités, afin que puissent s’y épanouir les potentialités humaines, la compréhension et l’amitié.
Dans The Myth of the Machine (1967-70) enfin, Mumford rappelle que l’attrait pour la vie mécanisée n’a rien d’universel, contrairement à ce que soutiennent les apologistes de la modernisation, relayés par les discours publicitaires et médiatiques. Il affirme que la tendance des techniques modernes à l’expansion constante et sans limites va à l’encontre de leur perfectionnement, de leur durabilité, de leur efficacité sociale et surtout de la satisfaction humaine. Ces mégatechniques sont une affaire de mode, de consommation et d’obsolescence programmée, ce qui nécessite une relance constante de la stimulation publicitaire. Pour limiter cet emballement, Mumford compte sur l’humanisme organique (« organic humanism ») qui fait que la nature du corps humain pose des limites aux possibilités de l’homme. La technique et le progrès ne peuvent s’emballer aussi longtemps que l’humanisme organique servira de frein et qu’on tiendra compte des ressources en nourriture, de la qualité de l’air et de l’eau, ainsi que du besoin d’espaces. Certes, notre cerveau est hyperactif, ce qui nous a permis de surmonter une bonne partie des menaces naturelles, mais cette capacité peut aussi devenir une mauvaise chose si elle n’est pas orientée et stimulée d’une manière qui fasse sens. C’est donc à partir des caractéristiques de l’être humain, c’est-à-dire de l’humanisme organique, qu’il convient de juger des techniques en général. (Mumford considère d’ailleurs que la notion de technique est plus large que celle de technologie, car elle englobe les relations entre la société et les technologies). En fin de compte, l’idée de Marshall McLuhan que la technologie, et non l’environnement naturel, finira par déterminer la nature de l’homme lui apparaît comme un scénario de cauchemar, même si celui-ci menace de se réaliser.
Référence : François Jarrige, « Lewis Mumford », in Cédric Biagini, David Murray & Pierre Thiesset (éd.), Aux origines de la décroissance – Cinquante penseurs, Paris, L’Echappée ; Vierzon, Le Pas de Côté ; Montréal, Ecosociété, 2017, p. 230-233.
The Myth of the Machine, vol. 1 : Technics and Human Development (1967)
Traduction française: Le mythe de la machine, vol. I : La technologie et le développement humain, Paris, Fayard, 1974.
Dans le volume Ier, Mumford remonte jusqu’à l’époque préhistorique pour analyser en profondeur les forces qui ont forgé le système technique moderne. Il y discute des progrès de l’exploration de la Terre et des découvertes scientifiques, et il met en lumière les interactions entre les intérêts, les idéologies, les inventions et les motivations personnelles dans l’évolution des sociétés humaines. Par rapport aux arguments développés dans Technics and Civilization (1934), il insiste davantage sur les développements sociaux survenus dans l’intervalle des trois décennies qui séparent les deux publications.
Dans son Prologue, il affirme que c’est la voie erronée des mégatechniques qui l’a amené à s’intéresser aux obsessions et compulsions collectives qui ont dirigé nos énergies dans une fausse voie et ont saboté nos capacités à vivre des vies pleines et spirituellement satisfaisantes. Il explique que son propos est de mettre en question les présupposés sur lesquels se fonde la justification des formes actuelles du progrès scientifique et technique, considéré comme une fin en soi.
Mumford établit donc des parallèles entre le développement des instruments et l’organisation sociale, principalement à travers le langage et les rituels sociaux. Il date l’émergence de la machine de l’époque des pyramides (en Egypte, mais aussi dans d’autres cultures anciennes qui ont produit des structures de génie civil (« engineered structures »). Il utilise le terme de « mégamachine » pour décrire la structure sociale et bureaucratique qui permet à un souverain de coordonner une force de travail considérable pour entreprendre des projets vastes et complexes. Le terme de « mégamachine » s’applique à la structure sociale dans son ensemble. Lorsque les projets analysés relèvent des travaux publics tels que des systèmes d’irrigation et des canaux, ou la construction de cités, Mumford parle de « machine de travail » (« labour machine ») ; lorsqu’ils impliquent une conquête, il utilise l’expression de « machine militaire » (« military machine »). La mégamachine a donc des origines anciennes, qui remontent à l’Egypte ancienne et à l’Empire romain. On la retrouve dans les armées des deux guerres mondiales, dans l’Allemagne nazie, dans la Russie soviétique et dans la Chine communiste, mais aussi dans la puissance nucléaire américaine. Toutes s’appuient sur d’énormes bureaucraties utilisant les êtres humains comme des unités de services (« servo-units ») qui travaillent sans aucune implication éthique. Les améliorations techniques telles que la chaîne d’assemblage, la communication globale et le contrôle à distance peuvent facilement affaiblir les barrières psychologiques qui s’opposent à des actions immorales, comme dans le cas d’Adolf Eichmann, qui a assuré la logistique de l’holocauste à la manière d’un fonctionnaire de la mégamachine nazie.
Aujourd’hui, la notion de mégamachine s’applique à la convergence entre la science, l’économie, la technique et le pouvoir politique, qui constituent une communauté d’interprétation unifiée rendant inutiles et excentriques les valeurs tendant à améliorer la vie. La subversion de cet empire autoritaire commencera à partir du sentiment que l’homme a de sa propre existence, soit à partir de l’unique domaine des relations humaines qui ne peut être contrôlé et réprimé avec succès.
Mumford insiste sur le fait que la fonction ultime des structures sociales, ou de la société, devrait être de soutenir le développement individuel et de promouvoir des modèles de coopération sociale mutuellement bénéfiques. En vivant dans des communautés humaines propices, c’est-à-dire à taille humaine, les individus pourraient développer de multiples aspects de leurs capacités, qu’elles soient morales (empathiques), cognitives ou esthétiques. Les techniques, si elles se limitaient à ces buts et à ces valeurs humaines, pourraient donc améliorer et faire croître un bien-être social de ce genre. Cette position n’est, soit dit en passant, pas celle de la plupart des auteurs technocritiques, à l’exception du sociologue et philosophe des techniques Georges Friedmann (1902-1977), qui se situait lui-même dans une perspective marxiste[1], de Bernard Charbonneau, qui refusait toute étiquette partisane, ou encore du biologiste et homme politique Barry Commoner, qui plaçait ses espoirs dans un socialisme non autoritaire (voir rubriques ci-dessous).
Sans cette perspective de développement de communautés à taille humaine, l’individu assiégé, explique Mumford sera privé de capacités : il sera réduit à n’être qu’un accessoire inerte et trivial de la machine et deviendra ainsi obsolète. La surveillance de la technique et la collecte illimitée de données contrôlera en effet – à la manière d’un Panopticon omniscient – chaque individu sur la planète. Finalement, la technocratie totalitaire, centralisant et augmentant son complexe de pouvoir, ignorant les besoins réels et les valeurs de la vie humaine, risque de produire un monde où seules les machines seront aptes à survivre.
The Myth of the Machine, vol. 2 : The Pentagon of Power (1970)
Traduction française: Le mythe de la machine, vol. II : Le pentagone de la puissance, Paris, Fayard, 1974.
La notion de pentagone renvoie à :
- La politique
- Le pouvoir (au sens d’énergie physique)
- La productivité
- Le profit
- La publicité.
Bien entendu, ce terme est aussi une référence indirect au Pentagone de Washington, une institution qui symbolise l’absolutisme totalitaire, tout aussi bien que le Kremlin, son équivalent soviétique.
Dans ce volume Mumford critique la tendance de la technologie moderne à être dans une expansion constante et illimitée de la production et du remplacement. Il conteste que ces buts travaillent à une plus grande perfection technique, à une durabilité et à une efficacité sociale plus grandes et par-dessus tout à la satisfaction humaine. La technologie moderne, qu’il qualifie de « mégatechnique » (« megatechnics ») ne parvient pas à produire des objets durables et de qualité en utilisant des procédés tels que le crédit à la consommation, l’achat à tempérament, l’obsolescence programmée et le changement continuel des modes. Sans la stimulation constante de la publicité, la production se ralentirait et se situerait au niveau d’une demande normale de remplacement. Beaucoup de produits pourraient sans cela atteindre un plateau d’efficacité qui ne demanderait que des modifications mineures d’année en année. Il prend l’exemple de son réfrigérateur qui a fonctionné 19 ans avec une seule réparation mineure. Si des critères biotechniques étaient pris en compte au lieu des critères du marché, il en irait de même de ce qui est produit à Detroit, avec la même perspective d’un usage prolongé.
La notion de « biotechnique », qui désigne la relation entre la technique et la « bioviabilité » est d’une importance capitale. La bioviabilité désigne un domaine ou une technique capable de soutenir la vie dans toute sa complexité. Avant le développement de la technologie, la plupart des endroits de la planète étaient bioviables à un degré ou à un autre. C’est moins le cas aujourd’hui, alors qu’il serait pourtant concevable de développer des technologies qui fonctionnent d’une manière écologiquement responsable, grâce aux « biotechniques ». Celles-ci doivent servir de remède à l’évolution suicidaire des mégatechniques. La monnaie elle-même, en favorisant le développement d’une conception abstraite de la richesse, a favorisé le développement de la mégatechnique, qui est désormais hors de contrôle (et plus que jamais à l’heure des monnaies électroniques…). La société biotechnique doit viser à la plénitude, c’est-à-dire à établir une relation homéostatique entre ressources et besoins. Dans une société biotechnique, le souci de la qualité de l’air, de l’eau et de la nourriture limiterait les menaces technologiques qui planent sur ces ressources. Une telle société tendrait vers une richesse qualitative plutôt que quantitative. Elle est basée sur la notion d’ « habitabilité » (« livability ») que Mumford a empruntée à son mentor Patrick Geddes. La biotechnique est la forme concrète de la technique qui correspond à l’humanisme organique. C’est la réponse aux problèmes posés par la mégatechnique.
Si la plus grande partie du volume analyse donc l’influence négative sur la condition humaine d’un pouvoir centralisé et d’un comportement orienté vers l’exploitation des ressources et des hommes, la notion de biotechnique, ou de « société biotechnique », permet à Mumford de terminer sur une note positive, voire optimiste. Sa remarque conclusive est en effet :
« Mais pour ceux d’entre nous qui se sont débarrassés du mythe de la machine, le prochain mouvement (« the next move ») leur appartient : car les portes de la prison technocratique s’ouvriront automatiquement, en dépit de leurs vieilles charnières rouillées, dès que nous nous déciderons d’en sortir ».
En fin de compte, Mumford plaide pour une révolte – faite de résistance, de refus et de retraite – à travers laquelle les individus pourront regagner leur autonomie, formuler des désirs et faire des choix proprement humains.
[1] Exactement à la même époque, Gorges Friedmann conclut ses Sept Etudes sur l’Homme et la Technique (1966) en disant qu’il faut dire oui à la technique, mais à une technique maîtrisée. Et la technique ne sera dominée que par une longue et difficile mission d’éducation, tant pour former des dirigeants conscients, responsables et modérateurs, que pour permettre au plus grand nombre des hommes d’affronter la culture de masse omniprésente. Il faut aussi, pour combler le vide de nos sociétés d’abondance, retrouver des buts et des valeurs qui se découvrent à travers la maîtrise des forces de la nature, mais surtout dans notre esprit et dans notre cœur à travers une difficile victoire sur nous-mêmes.