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Les descriptions européennes de la ville américaine souffrent ordinairement de trois défauts rédhibitoires : elles visent un objet présumé; elles lui appliquent des critères non pertinents; elles sont apologétiques. On sait donc d'emblée comment l'analyse finira: par une condamnation. La ville américaine serait illimitée, sa trame indifférenciée, son tissu monotone, son apparence chaotique. Les auteurs, de Camillo Sitte à Léon Krier, en passant par Lavedan ou Le Corbusier, juchés sur des observatoires différents, aperçoivent des agglomérats urbains divers, mais tous absurdes. Ils ne s'intéressent guère aux mécanismes économiques et sociaux qui déterminent tant d'uniformité fastidieuse, car il leur suffit d'en désigner le résultat au sarcasme. C'est tout juste s'ils n'estiment pas que les Américains devraient numéroter leurs villes comme ils font avec leurs rues, puisqu'elles sont interchangeables. La plupart d'entre eux vous corrigeraient d'ailleurs tout cela en un tournemain, pour peu qu'on veuille bien leur passer les commandes.
Paradoxalement, ce refus s'accommode fort bien d'une attitude toute différente à l'égard des États-Unis en général, qui les crédite d'un «irrattrapable effort» alors que «notre culture nous inhibe». Elle s'exprime par de multiples figures qui s'échelonnent de l'autoflagellation jusqu'au sacrificium intellectus (puisque, paraît-il, ce qu'il faudrait rattraper, ce serait le fast food, les suburbs, les majorettes, l'indifférence). Ce sentiment d'infériorité de l'Européen est parfois si formidable qu'il se transforme en un sentiment de culpabilité, encore que l'immolation rituelle relève aussi de l'exercice littéraire: au début du siècle, observant d'autres modes, tel auteur aurait passé quinze jours au Tessin pour en revenir avec deux douzaines de sonnets.
Le premier acte qu'il convient d'accomplir si l'on veut se mettre en condition d'y voir clair consiste donc à retirer ses projections. Car il n'existe pas plus de «ville américaine» qu'asiatique ou européenne, mais seulement des représentations conventionnelles qui la résument, pour permettre de s'en débarrasser. De toute façon, il n'y a même pas de définition de la ville tout court en tant que phénomène contemporain, historique et transculturel. Ou, ce qui revient au même, il y en a autant que de disciplines intéressées, et aucune n'est rigoureuse.
Dans la première moitié du siècle, ces représentations se nommaient presque toutes «New York»; aujourd'hui, «Los Angeles» semble l'emporter. Mais quelle que soit leur appellation emblématique, elles résistent d'autant plus mal à leur confrontation avec la réalité urbaine dont elles sont censées rendre compte que les critères appliqués sont impropres; en somme, ce qu'on reproche à «Los Angeles», c'est de ne pas être une ville à l'européenne. Les Américains eux-mêmes n'ont d'ailleurs guère contribué à faire connaître de quoi les structures formelles de leurs agglomérations sont faites. Leurs deux ouvrages les plus fameux se contentent de jouer avec quelques reflets: Learning from Las Vegas (Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, 1977) se borne à extrapoler le plus frivole des épiphénomènes, celui du support publicitaire, et Collage-City (Colin Rowe, Fred Koetter, 1978) manipule les trames urbaines avec une irresponsabilité dadaïste, quoique stimulante. En revanche, tout porte à croire que The Order of the American City, livre que Mario Gandelsonas publiera cette année encore, assiéra enfin l'analyse de la morphologie urbaine sur des bases sérieuses.
À vrai dire, il y a au moins un auteur, et de premier plan, qui a déjà renversé les critères d'évaluation: Reyner Banham. Son Los Angeles, The Architecture of Four Ecologies (Harmondsworth, 1971) décrit l'agglomération informe par excellence avec autant d'intelligence que de sympathie amusée («À l'instar des générations précédentes d'intellectuels anglais qui apprirent l'italien afin de lire Dante dans le texte, j'ai appris à conduire pour lire Los Angeles dans l'original»). Il serait toutefois excessif d'affirmer que son ouvrage a détruit les préjugés, particulièrement dans les pays francophones, où il n'a pas été traduit. Libre à chacun de détester «la ville américaine». Encore faudrait-il, d'abord, chercher à la comprendre. L'utilité d'un avocat du diable reste donc entière.
Ce qu'est une ville va tellement de soi pour la plupart des Européens qu'ils ne songent pas un instant à en distinguer les éléments constitutifs, ce qui leur permettrait de modifier leur perception. Tous n'ont pas eu la chance d'une expérience, même fortuite, qui leur fit relativiser une conception tenue pour naturelle.
Christine, 10 ans, un matin d'été avec son père dans les rues anciennes d'une ville haute entre Milan et Paris; le père, après des années d'Amérique, heureux de retrouver la compacité et l'enveloppement d'un vrai lieu, demande à sa fille, certain de sa réponse, si cela lui plaît: «Non, il y a trop de maisons.» En termes techniques, l'unité du gabarit et l'ordre contigu, qui pour l'Européen définissent comme instinctivement le caractère urbain, venaient d'être récusés par une enfant grandie dans une métropole dispersée, où les angles des rues sont systématiquement cassés par des stations-service, où des logements isolés jouxtent de trop vastes parkings, où les tours voisinent avec des stands de frites. Ce qui pour le père formait l'essence même de l'urbanité, la fille le trouvait oppressant. La ville, pour elle, c'était un espace éclaté. Devant cette réaction, toute une suffisance ethnocentrique bascula.
Malgré les transformations qui ont irréversiblement affecté le paysage urbain de l'Europe occidentale depuis quarante ans, l'aborigène milanais, londonien ou francfortois continue à se référer à la notion de centre. Il éprouve une difficulté considérable, voire de la répugnance, à percevoir que les anciennes cités sont devenues des entités régionales multinucléaires et que les divisions communales ne répondent plus à la réalité; pire, l'idée même qu'il puisse ne pas y avoir de centre au sens traditionnel lui paraît perverse. Le phénomène se révèle pourtant fréquent aux Etats-Unis. Porterville, Californie? «Remonter, redescendre toutes les rues sans pouvoir déterminer quoi que ce soit qui ressemblerait à un point central. Même pas de banques, de bâtiments administratifs, de mairie. La ville n'a pas de coordonnées (…)», note un passant traumatisé1. Or, Porterville n'est pas l'exception, mais plutôt la règle dès que l'on sort des établissements coloniaux anglais ou espagnols (dont les noyaux, d'ailleurs, sont souvent marginalisés).
Ce phénomène pourrait exprimer l'égalité (mythique) dans la société américaine au travers de ses établissements humains, ou pour le moins un individualisme qui croit pouvoir se passer de l'État. Mais la donnée décisive est psychologique, quelles que soient les causes qui l'ont déterminée: la quasi-totalité des Américains a horreur du centre-ville, auquel elle oppose l'idéal d'une espèce de cité-jardin épurée de sa structure howardienne et répandue sur le territoire; ils ne s'y rendent que par nécessité. Le Downtown de Los Angeles, bâti entre 1880 et 1914 et comparable en moins étendu à ce qui s'élevait alors à New York ou à Chicago, ce Downtown est censuré, il n'en existe aucune carte postale et il n'est jamais cadré comme tel dans les photographies aériennes disponibles sur le marché; il n'est donc pas tenu pour un ensemble architectural et urbanistique exceptionnel, mais comme une zone honteuse, livrée aux immigrés mexicains. La raison n'est pas d'abord qu'il est dégradé ou démodé, mais qu'il ne répond pas à l'image admise de «L.A.», ville-rez-de-chaussée dans la verdure.
Pourtant, si cette agglomération (que nous ne définirons pas de plus près) est dépourvue de centre, elle connaît des secteurs de concentration; ils n'en tiennent toutefois pas lieu, parce qu'ils ne déterminent pas, ou pas encore, une relation affective propre à susciter ou seulement renforcer le sens de l'identité urbaine; ils n'en constituent pas moins des émergences dans le tissu et des articulations qui le diversifient.
Pour que ces points de repère se muent en noyaux, il faudrait que la mentalité change. C'est ce qui est en train de se produire, du moins chez certaines minorités privilégiées. Dans plusieurs grandes villes (New York, San Francisco, Los Angeles) se forment, à côté d'anciennes zones de tours des années vingt ou cinquante, de nouvelles «cités verticales», les 24 hours communities; il ne s'agit nullement d'un retour nostalgique au cœur des vieilles Downtowns décrépites, mais d'unités nouvelles qui se suffisent à elles-mêmes parce qu'elles offrent, intégrés sur une petite surface, logements de grand luxe, bureaux, centres d'achats et divertissements. Encouragés par les municipalités pour des raisons fiscales, ces projets ont la spéculation immobilière pour moteur et sont destinés à une couche choisie de la population. Leurs amateurs se recrutent parmi les cadres supérieurs, d'où le terme de gentrification qui qualifie la mutation sociale visée par ces entreprises; il confirme aussi que ces «développements», quoique centraux, ne jouent pas le rôle d'un vrai centre: ce sont plutôt des îles où des groupes privilégiés se rencontrent, sans souci d'une relation fonctionnelle avec le reste de l'agglomération2; l'ancien centre continue à pourrir à deux pas de là, jusqu'au moment où la manipulation de la rente foncière rendra sa «réhabilitation» rentable; le projet de Paul Rudolph pour le Graphic Art Center (New York, 1967), une mégastructure à fonctions multiples, fut l'avant-courrier de cette tendance. En d'autres termes, cet engouement pour l'ex-cœur de la ville ne met pas en péril notre proposition selon laquelle la notion de centre n'est pas déterminante dans la culture urbaine américaine.
On peut tenir sur les places un discours analogue. Sauf exceptions improbables, elles sont aménagées en squares plus ou moins plantés d'arbres, généralement sur un parking enterré; celles que L'Enfant avait prévues dans son plan de Washington sont devenues de simples carrefours; celles qui relèvent du mouvement City Beautiful3 ont subi le même sort ou sont désertes; après la dernière guerre, en partie sous l'influence de théories et d'expériences européennes, d'innombrables plazas furent aménagées, le plus souvent comme le design industriel, pour «faire sonner le tiroir-caisse»; lors de grandes opérations de rénovation urbaine, on a cru créer de vraies places, comme à côté du nouvel hôtel de ville de Boston: espaces vides, jugés dangereux à traverser.
Une population qui, même dans les États du Sud, n'est pas accoutumée à se rassembler à l'air libre, ni pour le plaisir d'y être ni pour des motifs civiques (il y a des salles ad hoc), ne sait que faire de telles surfaces. Aux États-Unis, s'il y a un espace public animé, c'est la rue, du moins certaines rues – en vérité, un tout petit nombre d'entre elles, et à certaines heures seulement. La perpétuelle cohue de Manhattan en semaine n'est nullement paradigmatique. Plus que partout ailleurs, le piéton yankee4 est avant tout un automobiliste démonté. Même s'il pratique le jogging, son autonomie est faible.
Après avoir constaté l'absence de places, la rareté des zones piétonnières et la difficulté du déplacement pédestre, le critique européen se plaint de l'excès des voitures. Banham lui-même, décrivant ce qu'il nomme plaisamment l'autopia, propose l'image du mouvement brownien pour rendre compte du flux ininterrompu de véhicules emplissant les quatre à six pistes des autoroutes urbaines de Los Angeles. Un autre auteur, souffrant peut-être d'hallucinations, perçoit même «ces milliers de voitures circulant à vitesse égale, dans les deux sens, tous phares allumés en plein soleil» comme «ne revenant de nulle part, n'allant nulle part5»; pure rumeur sémantique, puisqu'il n'est pas informé sur les itinéraires et les mobiles des conducteurs, sans nul doute aussi rationnels que les nôtres, et qu'en outre le raccordo anulare ou le boulevard périphérique permettent une interprétation de même farine.
Une autre critique s'adresse à l'immensité répétitive des banlieues, qui seraient partout identiques, donc indifférenciées. Ce qu'il convient de rétorquer sur ce point, c'est que ces étendues faites de pavillons ou de petits immeubles ne sont pas des banlieues, mais la ville même, puisqu'il n'y a pas de centre auquel cette périphérie se référerait à l'intérieur d'un système urbain général. Le refus du centre a comme corollaire l'attrait des quartiers arborisés, aux artères larges comme des boulevards, et s'explique par lui. L'idéal de la maison individuelle est aussi petit-bourgeois qu'on le voudra et engendre des coûts d'équipement excessifs. Mais ce qu'il importe de souligner ici, c'est que cet idéal exécrable motive le plus clair de la population dans ses projets sociaux; il y a une vingtaine d'années, l'Américain aurait été, pour cette raison, qualifié d'aliéné. Deux cent cinquante millions d'aliénés sur un même territoire, cela ne laisse pas d'être problématique.
Le mot de quartier dans ce contexte paraîtra sans doute impropre, puisqu'il désigne un sous-ensemble urbain doté d'une certaine autonomie ou du moins d'une certaine unité à l'intérieur de limites perceptibles – soit tout le contraire d'une vastitude amorphe. Pourtant, un regard tant soit peu exercé reconnaît aussitôt que la prétendue banlieue se découpe en une multitude de sous-unités, chacune ayant son caractère propre, de nature sociale. La «ville américaine» est zonée en fonction des revenus; en se modifiant, ce zonage social produit, comme dans son sillage, un zonage «historique». Le plus surprenant, ce sont les lignes de contact (ou de séparation), les face-à-face qui s'ignorent: entre eux beaucoup de seuils, mais aussi des barrières véritables. Avec un brin d'entraînement, les signes particuliers qui affichent le caractère d'un secteur et le distinguent des secteurs adjacents deviennent aussi évidents qu'en Europe; les Américains eux-mêmes les identifient sans hésiter. Ce n'est pas d'abord la qualité architecturale qui marque le passage d'un milieu à l'autre, c'est plutôt le rapport à la rue, les distances entre les constructions, le type de plantation, l'entretien.
En Europe, les lignes de partage internes d'une ville coïncident souvent avec le tracé qui suture deux phases historiques (tel boulevard ayant remplacé une fortification, telle rangée d'arbres, tel cours d'eau servi de frontière communale maintenant abolie, etc.); ici, elles se sont fréquemment constituées à l'intérieur d'une trame préétablie et en fonction d'un choix initial opéré par les fondateurs ou les premiers occupants: ces emplacements jugés les meilleurs ont bénéficié du meilleur traitement6.
En dépit des propositions du mouvement créé en 1893 sous le nom de City Beautiful pour améliorer la morphologie urbaine grâce à des critères esthétiques d'ascendance baroque, l'urbanisme américain, où que ce soit, n'a jamais été un urbanisme de figures. Il se fonde presque exclusivement sur des réseaux de mailles orthogonales.
C'est là son aspect le plus flagrant, celui auquel ses détracteurs le réduisent. S'il s'écarte parfois de cette règle, c'est que la topographie l'impose (ainsi, dans les collines au nord de Sunset Boulevard, à Los Angeles); il y faut toutefois des conditions particulièrement difficiles, comme l'exemple du Divisadero, à San Francisco, le montre, où le réseau franchit, rigide, une pente de 25%. Mais des motifs culturels ont aussi produit quelques exceptions: Radburn et d'autres cités-jardins selon la leçon d'Unwin, ou les Greenbelt Cities du New Deal. Elles n'ont pas permis de renverser la tendance.
Affirmer que la grille orthogonale constitue le mode le plus expéditif de distribuer l'étendue et qu'il facilite au mieux la spéculation foncière, les attendus du plan directeur de New York le spécifiaient déjà en 1811. Ce n'est donc pas faux, mais trop court. Car la trame urbaine se révèle aussi différenciée que la topographie sociale, quoique sans se confondre avec elle.
Il n'y en a d'ailleurs pas qu'une, mais plusieurs, qui font de toute ville au moins centenaire un assemblage de fragments: ces réseaux sont maillés diversement, obéissent à des orientations différentes, présentent des étendues inégales et se rencontrent selon des modalités chaque fois nouvelles. Il est rare que la mise en place d'une nouvelle grille s'accompagne de décisions qui garantissent un minimum d'unité architecturale; simplement, la grille s'offre au remplissage à la faveur des règlements locaux, le plus souvent peu contraignants. Ce qui prime, c'est la voirie, avec l'unité de base qu'est le «bloc», ou quadrilatère déterminé par quatre rues. On ne le répétera donc jamais assez, la trame de la «ville américaine» n'est pas indifférenciée, mais articulée, ni illimitée, mais fragmentaire, et la ville entière moins inachevée qu'ouverte.
Ce constat s'assortit de deux remarques au moins. La première est d'ordre historique et touche les origines de cette morphologie; l'autre a trait à l'évaluation esthétique de ses conséquences sur le domaine bâti.
Comme pour bien des traits typiques de ce pays, il faut remonter à Jefferson pour comprendre dans quelle conception générale du territoire la persistance de la grille orthogonale s'inscrit. Républicain à la Caton, il critiquait le comportement «monarchique» de Washington et proposa, sans doute à l'image de la centuriation romaine, un réseau destiné à couvrir avec la plus grande régularité l'ensemble des États de l'Union: ainsi se formulerait spatialement l'égalitarisme de la société américaine. Cette unification territoriale devait s'accomplir par le truchement d'une trame aux mailles d'un mille. Le principe passa en force dans la LandOrdinance de 1785 et servit à distribuer l'étendue des États situés dans la plaine centrale, comme l'Ohio en 1787 déjà7. D'avion, cette trame parfaitement lisible révèle toujours la structure portante du territoire, du Texas à l'Illinois.
On peut rapprocher cette conception géométrique absolument rationnelle de diverses propositions vertigineuses publiées en 1789 pour remplacer les provinces françaises par des départements: l'une, par exemple, se fondait sur les multiples et sous-multiples d'une unité de base symbolique, permettant d'organiser systématiquement les unités administratives, de la commune à l'ensemble du pays. La planification jeffersonienne procédait d'une conception physiocratique des rapports ville-campagne et avait l'avantage d'affecter des régions vides; dans l'Amérique agraire de la fin du 18e siècle, les points de peuplement étaient totalement subordonnés au territoire productif.
Il faut attendre le milieu du 19e siècle pour voir l'idée réapparaître en Europe, chez un Espagnol marginal, Ildefonso Cerdà. Après avoir élaboré en 1859 le plan d'agrandissement de Barcelone, fait d'un réseau de carrés aux coins abattus dont l'ascendance jeffersonienne est d'ailleurs possible8, Cerdà le déclare extensible à l'ensemble de l'Espagne. Toutefois, il pense sa grille territoriale en termes urbains et non plus ruraux. Sous l'invocation du replete Terram, il est le prophète de l'urbanisation généralisée que nous connaissons aujourd'hui. Mais la trame de Jefferson a subi la même mutation, puisqu'elle sert aussi à planifier le développement urbain dans le plan directeur de Long Beach (1931), elle fait office de tissu conjonctif entre les divers fragments tramés, mais non coordonnés, répandus jusqu'à cette date de Santa Monica à Los Angeles et de Pasadena à Santa Ana. Dans le cas tout récent de Palmdale et de Lancaster – établissements situés sur la faille de Saint-André – la même trame n'a plus pour but de combler le vide entre les morceaux pour façonner un ensemble cohérent, elle constitue l'armature même de la future agglomération : lorsqu'on descend du nord, on rencontre d'abord, dès la limite du comté de Los Angeles, des avenues rectilignes et perpendiculaires à l'autoroute, qui s'étirent à perte de vue de part et d'autre dans le désert de Mohave; distantes d'un mille, elles sont identifiées de A à S; plus on approche de la faille, qui correspond à peu près à la lettre S, plus les constructions se multiplient, selon le système maintenant prédominant des ensembles enveloppés d'un mur pour des raisons de sécurité.
Ce n'est pas là le seul trait «médiéval» de l'urbanisme américain. Pour expliquer certains aspects de la grille orthogonale, il importe en effet d'aller en chercher l'origine assez haut dans l'histoire. Les plans directeurs d'Oklahoma City, Oklahoma (1890), de Santa Monica, Californie (1875), d'Elyria, Ohio (vers 1850), de Reading, Pennsylvanie (1748), de Savannah, Géorgie (vers 1740)9, quoique rédigés à des moments et pour des lieux très divers, présentent des caractéristiques communes inattendues: le bloc y est longitudinalement divisé en son milieu par une ruelle qui le traverse de part en part; perpendiculairement aux côtés longs se découpent les parcelles en bandes étroites et allongées; les maisons, séparées les unes des autres, se trouvent en principe à la limite des lots, côté chaussée; à l'extrémité des blocs, les parcelles se disposent selon l'autre direction. Cette organisation du terrain n'est pas une invention américaine et ne découle pas non plus des schémas élaborés par les ingénieurs de la Renaissance; paradoxalement, elle s'avère bien plus ancienne: si l'on rencontre à Londres au 18e siècle, à Amsterdam au 17e, à Genève au 15e, à San Giovanni Val d'Arno au 15e, à Hildesheim au 13e des structures analogues, c'est que la tradition gothique s'est poursuivie sans désemparer à travers les siècles dits «classiques», au moins dans les pays du nord des Alpes.
En Europe, le phénomène de la densification qui s'est exercé pendant longtemps rend très ardue l'appréhension des étapes initiales à travers lesquelles le bâti s'est peu à peu déployé; les parcelles se sont remplies sous la poussée démographique comme par la nécessité de rentabiliser les immeubles; à la fin de ce processus multiséculaire, les maisons, de quatre à six étages, se trouvent au coude à coude; elles se distribuent le long d'un couloir latéral éclairé d'un puits central, incompressible résidu des espaces libres – cour et potager – qui s'étendaient derrière la première bâtisse.
Cette typologie a survécu à toutes les mutations sociales, économiques, esthétiques. Elle a même été reproduite par kilomètres carrés dans les anciennes possessions britanniques des quartiers entiers de Montréal en sont formés, où l'on a d'emblée construit des appartements en partant du point final de l'évolution européenne, c'est-à-dire répartis le long d'un couloir latéral.
À San Francisco, les célèbres painted ladies qualifiées de victoriennes ne sont autres que l'ultime mutation de la demeure type des cités communales et des bastides10. Mais généralement, aux États-Unis, le processus a recommencé de zéro; la densification des parcelles s'est faite rapidement, en trois ou quatre étapes et d'une façon originale: par substitution plutôt que par addition. Au lieu du développement en longueur, on trouve parfois la juxtaposition d'unités indépendantes sur la même parcelle, phase qui précède l'occupation maximale11. La culture américaine, nullement obsédée par la typologie, produit au coup par coup des solutions planimétriques bien moins raides qu'en Europe. Sur une parcelle «médiévale» de Venice, Californie, Frank O. Gehry procède par quantités discrètes et place les trois cubes en file d'Indiana Avenue; pour un lot analogue à New York, il joue en revanche sur la continuité longitudinale. Conclusion nécessaire, si la source de ce parcellement est bien européenne, sa pratique l'a naturalisé américain.
La seconde remarque relève de l'esthétique. L'Européen critiquant l'aspect chaotique de la «ville américaine» le fait généralement au nom d'un concept implicite, celui de l'harmonie. La succession à ses yeux arbitraire des vides et des pleins, l'incompatibilité choquante des éléments banals ou prétentieux juxtaposés sans gêne aucune, l'agressivité de la publicité, en un mot la «laideur», autant d'entorses à une prétendue loi sur laquelle on s'interroge peu, mais dont il importe de déclarer la contingence. Car le «classicisme» - néo-classicisme serait plus juste - n'est pas une donnée, mais un idéal culturel daté, à l'usage d'une société conservatrice, donc éperdument idéaliste. En appeler à l'harmonie comme instance suprême pour exorciser les «bâtissures» yankees, c'est ne pas avoir perçu la coupure de la révolution cubiste, c'est être passé au large du pop art, de l'art minimal, de l'art pauvre et de tout ce que les avant-gardes avaient à dire sur le monde d'aujourd'hui, absolument anticlassique dans son essence.
En rappelant ces vérités premières, je n'ai pas l'intention de faire passer la réalité urbaine américaine pour admirable, mais seulement – faut-il le redire? – de montrer à quel point nos critères spontanés sont impropres. Regretter que Los Angeles ne soit pas Bruges ou Viterbe, c'est vouloir jouer au gin rommy selon les règles de la belote. Avec, en prime, le risque de prendre le Hearst Castle pour l'Escurial.
Il y a erreur sur la ville parce qu'il y a, d'abord, erreur sur la mentalité qui la produit. L'Américain, tel que l'Européen même informé l'imagine, relève trop souvent du mythe. Par exemple, il serait mobile parce que sans racines. «Déplacer une personne du Colorado à la Géorgie ne fait pas problème, parce qu'il n'y a pas de mémoire historique, tandis qu'en Europe, il est déjà difficile de transférer quelqu'un de Milan à Rome, parce qu'on change son milieu de vie», note un grand chef d'entreprise transalpin12. En réalité, l'Américain se sent bel et bien citoyen d'un État déterminé, même d'un lieu précis, et «fier de l'être». S'il accepte de passer du Wyoming au Connecticut, ce n'est pas parce que les milieux sont égaux ou indifférents, mais parce qu'il y a, d'une côte à l'autre, une seule administration nationale et surtout une seule langue. Entre un ressortissant du Rhode Island et un Texan, la différence vaut celle qui court entre un habitant de Stockholm et un Madrilène. Et si l'Américain est réellement plus mobile, c'est à la fois qu'il situe sa profession très haut et qu'il n'est pas encore totalement sédentarisé.
Autre fable, l'amnésie historique. Si c'était le cas, on ne comprendrait pas pourquoi les traces les plus légères ont laissé leur empreinte dans le pays tout entier, du parcours de Paul Revere, une nuit fameuse de 1775, gravé dans les trottoirs de Boston, jusqu'au cheminements fléchés des caravanes vers l'Ouest et aux sentiers du désert, ni le nombre immense des édifices et des sites déclarés historiques, le soin avec lequel on les entretient, les foules respectueuses qu'ils attirent. Il y a tout lieu de parler de fétichisme du patrimoine: aux États-Unis, on adore les traces des ancêtres13.
L'histoire des Américains les rassemble, certains qu'ils sont d'appartenir au même cycle qu'elle. Ce n'est plus le cas en Europe, où tous les cycles qui ont produit les nationalismes du 19e siècle sont révolus. Et pour étoffer cette durée brève, ils sautent les millénaires (et les cultures indiennes) pour tenter de se rattacher directement au temps géologique, puisqu'ils narrent la formation du continent sur le même ton que la bataille de Gettysburg.
La Déclaration d'indépendance de 1776, plus encore que la Constitution de 1787, formule le mythe d'origine des États-Unis. Celui-ci cautionne à son tour le grand mythe unificateur, celui du melting-pot ou propriété que ce pays aurait de transformer rapidement les immigrants en citoyens; grâce à lui, des millions d'Irlandais, d'Italiens, d'Allemands ont débarqué avec la volonté de s'intégrer à la terre promise. Toutefois, rien n'interdit de penser que cette intégration n'a jamais été totale avant la troisième génération (comme partout, la métamorphose s'achève seulement lorsque les petits-fils ne parlent plus la langue des grands-parents). Il est d'ailleurs intéressant de relever que l'idéologie du melting-pot trouve plutôt sa sanction chez Darwin, dont L'Origine des espèces (1859) a fourni à point nommé la morale vers laquelle tendait la bourgeoisie d'affaires à la conquête de la planète. L'individualisme qui règne aujourd'hui n'empêche d'ailleurs pas une étonnante capacité de se rassembler lorsqu'un événement l'exige, qui blesse l'honneur national ou ce que l'on considère comme tel. On l'a vu dans des crises récentes. Pourtant, il s'agit d'un individualisme grégaire: l'individu narcissique, avec son souci de la performance – dernier avatar de la prétendue sélection naturelle – et sa conduite indemne de pathos métaphysique, continue l'une des seules traditions communes à l'Union tout entière, celle de «l'esprit pionnier».
Le principal problème du pionnier, c'est de survivre. Il s'accommode des situations les plus malaisées, bricole, ne compte que sur lui, n'a aucun sens de l'autorité. Ses villes lui ressemblent: elles ont un caractère provisoire et répondent à l'immédiat par le plus court. «Aller de l'avant»: il faut prendre l'expression au pied de la lettre – changer, c'est progresser. Dans un tel milieu, pas d'entité abstraite; le public et le privé s'y confondent, chacun rend sa justice soi-même, la notion de service est absente; l'État trop lointain s'avère relativement faible et n'a guère d'image. Aujourd'hui encore, c'est votre carte de crédit «majeure», mais sans photographie, qui garantit l'authenticité de votre carte d'identité, donc une entreprise privée qui avalise un acte officiel.
Les modes d'occupation du sol qu'une telle mentalité engendre ne sont pas commensurables aux nôtres. Et d'ailleurs, sommes-nous au clair sur nos propres villes? Rien n'est moins sûr, si bien qu'il ne suffit pas d'indiquer en quoi la plupart des critiques de la «ville américaine» manquent leur but, il faut encore faire sentir qu'elles partent d'une idée de la «ville européenne» qui n'a plus de raison d'être. À l'exception de quelques métropoles dont la croissance et l'éclatement datent du 19e siècle, on pourrait croire que les cités implicitement prises comme pierre de touche sont encore celles d'avant la révolution industrielle. Cette exaltation d'une ville qui n'existe plus serait moins mensongère si l'on intégrait à son image les quartiers de manufactures, les cités ouvrières et les ouvrages de génie civil en tant que moments essentiels – et que témoins vigoureux – du devenir urbain.
De ces villes on ne nous vante en outre que le centre; or, ceux qui n'ont pas été détruits par la guerre l'ont été, et bien plus radicalement, par la rénovation: quant aux localités qui ont échappé aux deux fléaux, elles ont le choix entre le tourisme qui les dénature et la crasse qui les dégrade. Ce n'est pas tout: dans d'innombrables cas, ces centres ne sont plus qu'une portion dérisoire de l'agglomération et leur population est négligeable par rapport à la région dans laquelle la ville s'est fondue; fussent-ils intacts qu'ils seraient impropres, en raison de leur structure et de leur surface restreinte, à remplir une fonction directionnelle. On pourrait encore observer que leurs accès n'ont rien à envier aux approches des villes du monde jadis nouveau: entrer à Vicence, à Clermont-Ferrand, à Zurich, à Wurzbourg, à Liège par la route ne procure pas une expérience différente de l'arrivée à Dallas, à Boston ou à San Diego (à ceci près qu'on pénètre plus malaisément dans les villes européennes).
Le paradoxe veut donc que l'Europe se soit alignée sur le pire de ce qu'elle déclare détester de l'autre côté de l'Atlantique. Les formes qui furent spécifiquement les siennes achèvent de se diluer ou subsistent à titre de maquillage. On peut se moquer de Twentynine Palms (Californie), de Bismark (North Dakota), de Saint-Cloud (Minnesota), de Mumfreesboro (Tennessee), de Pocomoke City (Maryland), de Holbroock (Arizona) et de mille autres villes dont Lewis Mumford a déjà dit qu'elles ne sont que des adresses postales, mais uniquement à la condition d'en faire autant devant Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines ou L'Isle-d'Abeau, voire Maubeuge ou Brive-la-Gaillarde.
Sur le point du fétichisme historique, on objectera peut-être – et l'on aura raison – qu'il n'a rien à voir avec le sens historique. Je crains malheureusement qu'il en aille de même du côté des anciens parapets, où l'histoire se conçoit de nouveau comme une « tradition structurée garantissant la continuité du devenir 14» et non plus comme la construction critique du passé. Au lieu de se gausser des références automatiques aux pères de la Constitution, à Lincoln, à Roosevelt ou à Kennedy, on ferait bien de constater que Vercingétorix, Jeanne d'Arc et les rois qui ont fait la France revêtent un caractère bien plus totémique encore.
Les obstacles nés d'une longue occupation du sol empêchent les villes européennes de prévoir ou simplement de réagir à temps; rien de pareil aux États-Unis. Du Pueblo de Nuestra Senora Reina de Los Angeles de Porciuncula qui, il y a deux siècles, était grand comme la place Vendôme, est issue une surface urbaine qui aujourd'hui, comparée au site de Paris, s'étendrait de Mantes à Provins et de Melun à Beauvais. La même observation peut se faire pour Chicago, douze cabanes en 1832, plus de sept millions d'habitants en 1980 – et pour d'autres agglomérations encore15. Cette croissance exponentielle a modifié les relations internes du territoire. Dans le nouveau tissu sans interstices, les anciennes surfaces urbanisées jouent le rôle des villages et des bourgs de jadis dans un petit État; l'irruption des gratte-ciel a elle aussi produit un changement d'ordre de grandeur, ajoutant à l'agglomération une épaisseur qui la fait changer d'échelle, comme jadis les cathédrales massives au-dessus du menu profil des cités romanes. Le San Giminiano des Downtowns, que Tafuri a qualifié de montagne désenchantée, se repique en divers points et multiplie les pôles dans l'immense assemblage qu'est devenue la mégalopole sous sa lentille de smog. Le même phénomène se produit pour la voirie: les autoroutes urbaines expriment la grande dimension en se superposant au réseau local.
Je me suis abstenu d'employer le mot de gaspillage ou d'accuser les populations urbanisées d'analphabétisme politique et leurs managers de carence épistémologique. Peut-être est-il bon de le souligner une dernière fois, mon propos ne cherche pas à démontrer le caractère paradisiaque de Kansas City ou de Tallahassee, mais seulement à attirer l'attention sur une erreur d'évaluation commune. Bien que nous appartenions à une famille culturelle capable, récemment encore, d'analyser les problèmes urbains et de les fonder en théorie, nous sommes frappés de banalisation: «Notre concept de ville est associé à une forme de vie déterminée; mais cette dernière s'est, entre-temps, modifiée à un point tel que le concept qui en est solidaire ne peut plus suivre le mouvement16.» À croire que notre critique de la «ville américaine» est avant tout une projection de notre mauvaise conscience. Nos propres villes ont déjà pris fin comme cités; dans la mesure où elles n'ont pas trouvé leur échelle territoriale, elles flottent entre deux dimensions et sont presque partout devenues le lieu d'un répugnant anthroposage.
Cet article a été publié initialement en 1987 par Gallimard dans l’ouvrage collectif Le Temps de la réflexion, VIII, «La Ville inquiète». Yvette Corboz nous a autorisé à le publier.
Notes
1 Jean Baudrillard, Amérique, Paris, 1986, p. 129.
2 Cf. Domenico Cecchini, Maurizio Marcelloni, « Centro e periferia della nuova città in U.S.A. », Urbanistica, 80, août 1985, p. 50-54.
3 Sa Bible sera Werner Hegemann, Elbert Peets, The American Vitruvius an Architect's Handbook of Civic Art, New York, 1922. En outre Giorgio Ciucci, Francesco Dal Co, Mario Manieri-Elia, Manfredo Tafuri, The American City from the Civil War to the New Deal, Cambridge, Mass., 1979, notamment p. 46 sqq. et, passim, David Schuyler, The New Urban Landscape. The Redefinition of City Form in Nineteenth-Century America, Baltimore et Londres, 1986.
4 Cf. Bernard Rudofsky, Streets for People: A Primer for Americans, Garden City, New York, 1969.
6 Sur ce problème des limites, peu étudié, cf. Franz Oswald, «Phânomen Grenze», ZürcherAlmanach, Zurich, 1972, p. 1-12.
7 7. Cf. Paolo Sica, Storia dell'urbanistica. Il Settecento, Bari, 1976, p. 366 sqq.
8Cf. le plan de Jeffersonville (1802), ibid., p. 365, fig. 694.
9 Cf. John W. Reps, The Making of Urban America. A History of City Planning in the United States, Princeton, 1965.
10 Cf. Anne Vernez Moudon, Built for Change Neigborhood Architecture in San Francisco, Cambridge, Mass., 1986.
11 Cf. Pierre Mouton, «Maisons de ville à Los Angeles. Un nouveau mode d'habitat?», Architecture-Mouvement-Continuité, 13, octobre 1986, p. 10 sqq.
12 Carlo De Benedetti dans L'Espresso du 14 décembre 1986, p. 50.
13 Il existe au Texas un Lyndon B. Johnson National Historical Park, avec le ranch, la Maison-Blanche texane, le cimetière familial, la maison des grands parents et la maison natale du président, reconstruite; le tour en bus dure une heure et demie.
14 Jürgen Habermas, « La modernité, un projet inachevé », Critique, 413, p. 953.
15 Cf. Blake McKelvey, The Urbanization of America 1860-1915, New Brunswick, NJ, 1963, et The Emergence of Metropolitan America 1915-1966, ibid., 1968.
16 Jürgen Habermas, « L'autre tradition », dans le catalogue de l'exposition La Modernité, un projet inachevé, 40 architectes, Paris, 1982, p. 30.