Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07010.jsonl.gz/408

L'article a été mis à jour. Afficher les dernières informations
"The Historians", décryptage des séries historiques
Publié
"Rome", série sur la splendeur et la misère de la République
> Véritable phénomène de société, les séries historiques ont la cote. Les meilleures d'entre elles ont été décryptées par un panel d'experts de l'Université de Genève, dans le cadre d'un programme visant à interroger notre rapport à l'histoire. Ce travail a donné lieu à un cycle de conférences intitulé "The Historians" et à une mise en image de certaines d'entre elles par la société de vidéo La Souris Verte, en coproduction avec RTS Découverte et RTS Culture, sous forme de cinq capsules de trois minutes environ.
> "Rome" est une série télévisée américaine, britannique et italienne créée par John Milius, William J. MacDonald et Bruno Heller. Composée de 22 épisodes répartis en deux saisons, Rome a été initialement diffusée entre 2005 et 2007 sur la chaîne HBO.
> La série raconte l'histoire des dernières années de la République romaine, de la fin de la guerre des Gaules jusqu'à l’avènement de l’Empereur Auguste. Le décryptage de Pierre Sánchez, professeur d’histoire ancienne au Département des Sciences de l'Antiquité de l'Université de Genève.
Saluée pour son esthétique soignée et réaliste, la série "Rome" revisite l’histoire des dernières années de la République romaine, de la fin de la guerre des Gaules jusqu’à l’avènement de l’Empereur Auguste.
La production de la première saison ayant engendré des surcoûts considérables, les producteurs ont été contraints de revoir leur scénario initial et jouer avec le cadre temporel de leur narration.
La série "Rome" comprend deux saisons qui racontent la période des guerres civiles de 52 à 29 avant Jésus-Christ, année qui marque le triomphe d'Octave après sa victoire sur Antoine et Cléopâtre.
Une des caractéristiques principales de cette série est d'avoir donné la voix au petit peuple en introduisant une intrigue parallèle. Un autre aspect intéressant est la place prépondérante occupée par les femmes.
Une foule de détails réalistes
En tournant cette série, les scénaristes ont voulu faire preuve de réalisme. Ils ont notamment énormément travaillé les décors, les costumes, les détails de la vie quotidienne. La représentation de la ville de Rome, colorée, grouillante et sale, est particulièrement réussie et tranche avec la vision rutilante des peplums des années '60.
Mais la série ne raconte pas les événements tels qu'ils se sont passés. La trame globale est respectée mais le détail des relations entre individus est modifié en fonction du scénario.
Les femmes et la société romaine
Un rôle essentiel
Dans la littérature classique et les sources antiques, les femmes sont des figures discrètes dont l’histoire et la vie sont généralement peu documentées.
La série "Rome" répare cette injustice et accorde aux personnages féminins une place de choix, quitte parfois à trahir la réalité historique.
Sous la République, les auteurs antiques ne s'intéressent pas aux figures féminines. Pourtant, les matrones romaines jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement de la société. Les hommes sont très souvent absents et les femmes ont la capacité d'exercer une forme d'influence efficace et discrète, notamment dans les périodes de guerre civile.
Des libertés avec la réalité
Mais pour décrire ces femmes, les scénaristes prennent une nouvelle fois des libertés avec la réalité. Le personnage d'Atia, mère d'Octave, par exemple, est présenté dans les sources antiques comme essentiellement positif. Les scénaristes de "Rome" la dépeignent au contraire comme une femme machiavélique, ambitieuse, corrompue, obsédée par le sexe et manipulatrice. D'un point de vue commercial, l'Atia historique n'était en effet pas vendable.
Cléopâtre, une icône culturelle
Reine légendaire
Reine légendaire dont l’image a traversé les siècles, Cléopâtre a abondamment alimenté l’imaginaire collectif de l’Occident.
La série "Rome" s’inscrit dans cette filiation culturelle et propose sa propre version de la souveraine égyptienne, prenant quelques libertés avec ce que les sources antiques disaient d’elle.
Dans la série, Cléopâtre est toujours présentée comme une reine égyptienne, vêtue à l'égyptienne avec un long vêtement en lin, un caractère bien trempé, femme autoritaire et capricieuse au charme vénéneux, qui fait craquer tous les hommes.
Pourtant, les sources antiques produites par la cour d'Alexandrie précisent que Cléopâtre était une reine gréco-macédonienne qui parlait le grec, s'habillait à la grecque et portait vraisemblablement un chignon avec ses cheveux clairs et ses yeux bleus.
Liberté d'action
Cléopâtre est une reine sans mari, son père est mort. Elle n'a pas de garçon et détient un pouvoir et une liberté d'action que ne possèdent pas les femmes de l'aristocratie romaine qui dépendent de leur mari ou de leur père. Le personnage est donc totalement libre de ses mouvements et les réalisateurs en ont joué.
Lorsque le public songe à la relation entre Cléopâtre et Jules César, ou Cléopâtre et Marc-Antoine, il songe à une folle passion amoureuse qui s'est mal terminée. Mais la réalité est autre.
Femme charmante
On ne peut exclure qu'elle ait éprouvé des sentiments pour l'un ou l'autre. Les sources antiques mentionnent que Cléopâtre était une femme charmante, par sa conversation et sa culture, par son humour.
Cléopâtre voulait sauver son royaume et imaginait que le meilleur moyen d'y parvenir était d'avoir un fils avec un représentant de l'aristocratie romaine. Mais elle n'a pas mesuré que cette situation était totalement inacceptable du point de vue de Rome, qui n'aurait jamais accepté de reconnaître la légitimité d'un enfant bâtard conçu avec un des généraux de la République.
La mort de César
"Tu quoque mi fili"
César appartient sans conteste à la lignée des plus célèbres chefs de guerre de l’Histoire. Les auteurs de la série "Rome" ont bien étudié les sources pour proposer leur propre interprétation de sa personnalité. Et revisitent à leur manière l’épisode fameux de sa mort.
Figure de conquérant parmi les plus célèbres, Jules César fascine. Son désir de régner seul jette les premières bases du futur régime du Principat, fondé par son fils adoptif Octave Auguste.
Il se fait nommer dictateur à vie dans les derniers mois de son existence et c'est probablement cette figure charismatique et autoritaire auprès de ses troupes qui a marqué le grand public.
Une mort silencieuse
Tous les auteurs antiques affirment que César est mort en silence, en se voilant la face dans sa toge. L'expression célèbre "Tu quoque mi fili" est une invention du 18e siècle. Brutus n'était ni le fils adoptif de César ni le fils caché qu'il aurait eu avec Servilia.
De toute évidence, les scénaristes de "Rome" sont bien informés puisqu'ils adoptent la version lors de laquelle César meurt en silence et détournent la phrase "Tu quoque mi fili" en une réplique adressée par Brutus à sa mère Servilia.
La représentation du peuple romain
Trois classes sociales
En l’absence de sources précises, les historiens ne connaissent que partiellement les conditions de vie du peuple romain, notamment celles de ses classes les moins favorisées.
S’appuyant sur un travail documentaire fouillé, les auteurs de la série livrent une version particulièrement crédible du mode de vie de ces populations de la Rome antique.
Parallèlement à la grande histoire des guerres civiles, les scénaristes de "Rome" ont imaginé une seconde intrigue. Ils s'appuient sur deux personnages historiques, Pullo et Vorenus, deux centurions mentionnés dans un petit paragraphe de "La Guerre des Gaules" de Jules César. D'eux, on ne sait pratiquement rien, si ce n'est qu'ils étaient amis et constamment en compétition pour savoir qui était le plus courageux.
Les sources littéraires dont nous disposons ne s'intéressent pas à la vie quotidienne des basses classes sociales. Elle donnent également de la ville de Rome une image extrêmement négative.
Du petit peuple à l'aristocratie
A l'époque des guerres civiles, on peut considérer qu'il existe trois classes sociales. Le petit peuple, qui comprend les ouvriers, les artisans, les gens sans emploi. Une sorte de classe moyenne, composée de personnes qui ont fait fortune, possèdent un immeuble ou louent des appartements. Enfin l'aristocratie, sénatoriale et équestre. Il s'agit notamment de tous ceux qui ont la fortune suffisante pour servir dans la cavalerie de l'armée romaine.
Toute l'armée est organisée selon la fortune. Les simples citoyens servent dans l'infanterie. Une fois leur service militaire terminé, beaucoup se tournent vers la politique et deviennent sénateurs.
Politique démagogique
César est le premier à s'intéresser à la question de l'organisation de la ville de Rome, aux distributions de blé, à la promulgation de lois relatives aux loyers. Une politique considérée par ses adversaires comme démagogique, puisqu'elle lui permettait de maintenir sa popularité auprès des citoyens et des armées.
Le mérite de la série est notamment d'être parvenue à donner une vision particulièrement réaliste et nuancée de la population de la ville de Rome.