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SAINT-GERVAIS PITTORESQUE
PAR M. ROBERT CARMONA
Les familles séfarades étaient plutôt réunies dans le même quartier, à une ou deux exceptions. Autrement, elles étaient toutes à Saint-Gervais, un des quartiers les plus anciens. C'est de là qu'est partie la Révolution, quand la ville s'est divisée, à un moment donné, en 1848.
Il était considéré comme un quartier populaire par excellence : c'était le bastion populaire! Pour ma part, j'ai vu beaucoup de choses de la vie genevoise depuis 1910, avant la première guerre, dans ce quartier de Saint-Gervais où j'ai vécu mon enfance. C'était un peu comme dans un village, comme ça se passe aussi en Orient.
A cette époque, les maisons étaient encore primitives : il n'y avait pas d'eau partout, il n'y avait pas d'éclairage électrique, il y avait des lampes à pétrole.
L'éclairage des rues était au gaz. Tous les soirs il y avait un « allumeur » qui allait allumer les lampes. Il y avait des maisons qui n'avaient même pas de WC, c'était un WC pour l'étage, sauf dans les quartiers riches des aristocrates, à Champel par exemple.
A Saint-Gervais il y avait des appartements moins modernes, où le loyer était très bon marché. A l'époque, mes parents payaient un loyer de Fs 60 par mois; il y en avait même à Fs 30 ou 40.
Les conditions étaient très rudimentaires, on se chauffait avec le fourneau, avec un poêle, utilisant du bois et du charbon. Il y avait des bains publics, on payait un franc pour avoir une douche ou pour prendre un bain.
Il y avait par contre une vie plus tranquille, très riche et pittoresque. Les distractions de l'époque étaient très modestes. On ne connaissait ni la télévision ni le téléphone. Il n'y avait pas la radio non plus. Il y avait ce qu'on appelait " les lanternes à projection "; le cinéma muet avait déjà commencé, on pouvait aussi faire chez soi de petites projections.
La musique jouait un rôle important, surtout chantée : à la maison, piano et phonographe à pavillon; au-dehors, cafés-concerts, musiciens ambulants ou chanteurs de rue.
Les dimanches matin, quand il faisait beau, c'étaient les cortèges en fanfare. On entendait alors ces musiciens qui arrivaient, qui traversaient le quartier et qui faisaient le tour de la ville avec leur fanfare. Tout le monde se mettait aux fenêtres, aux balcons, tout le monde était gai!
Au bord du Rhône, il y avait ce qu'on appelait les lavandières : les femmes du quartier, des amateurs et des professionnelles, allaient au bord de la rivière ou dans les fontaines, pour laver le linge. On habitait juste en face de la place Saint-Gervais. li y avait une fontaine là et c'était comme un lieu de réunion, un peu comme les places des villages. Cette fontaine existe encore. Les dames du quartier y venaient, comme on vient dans un salon, parler, autour de la fontaine, Il y avait des conversations sur ce qui se passait dans le quartier. C'est par cette place que tous les jours passaient des troupeaux de chèvres avec leur berger.
On trayait les chèvres et on achetait du lait pour quelques sous. En hiver, on pouvait même faire de la luge, du traîneau dans les rues. Il n'y avait pas d'autos et les transports à cheval n'étaient pas dangereux. Les enfants pouvaient jouer dans la rue avec la balle, les billes et les toupies, en sécurité, et descendre la rue Coutance en luge.
Notre médecin de famille passait dans le quartier avec une petite voiture avec un cheval. Les trams étaient assez primitifs, il n'y en avait pas beaucoup, on utilisait les vélos.
Quand les enfants n'étaient pas sages à l'école, il y avait des punitions corporelles, on recevait des coups sur les mains avec un bâton. A la sortie de l'école, presque tous les jours, les enfants se battaient. Il y avait même des batailles de quartier, d'une école à autre; ils étaient assez combatifs.
A l'époque, le gendarme était un personnage public pour lequel on avait un grand respect. Les gendarmes avaient un costume un peu comme au théâtre, très cérémonial. Ils faisaient régner l'ordre et donnaient des renseignements. On les appelait quand il y avait des ivrognes qui sortaient des cafés ou des cabarets et qui faisaient du désordre dans la rue.
Les gendarmes les amenaient au poste de police, qu'on appelait « violon » Alors, ils passaient la nuit là et le matin ils les laissaient rentrer chez eux. A part cela, il y avait les maisons de tolérance des prostituées. C'était assez pittoresque, à la rue du Temple, on voyait des gens qui s'y rendaient.
Les gens se parlaient davantage. Dans la rue, on rencontrait quelqu'un que l'on ne connaissait même pas et on lui adressait la parole; cela ne paraissait pas du tout bizarre. On se parlait même d'une fenêtre à l'autre, ou alors, avec quelqu'un en bas, qui passait dans la rue. Il y avait des échanges, un contact plus social. On donnait nos impressions sur quelque chose qui se passait dans la rue, on faisait participer la personne, demander ses impressions, parler de choses et d'autres.
Il y avait plus de respect de la femme qu'à présent, plus de pudeur. Les femmes étaient beaucoup plus réservées. Elles travaillaient plutôt dans le ménage. Celles qui n'étaient pas mariées, travaillaient avec leur mère ou leurs parents. Il y en avait quand même qui travaillaient comme vendeuses dans les magasins, ou dans les ateliers. La femme proposait ou donnait des suggestions, mais le plus souvent l'homme décidait ce qu'il fallait faire. Si l'homme était plus autoritaire, il était plus respectueux en même temps. Si le mari était désagréable, la femme acceptait davantage ces désagréments, elle se résignait, et cela empêchait le divorce.Le mariage était extrêmement important à l'époque. On n'improvisait pas à la légère, c'était préparé depuis longtemps.
- De la publication « Acuerdos » par Mme Ida Dery