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J’avais invité à ma table un savant connu pour ses dons de vulgarisateur et ses positions humanistes. Le bord du lac éclatait de lumière. Des mouettes jouaient mollement avec une croûte de pain. Un panache de vapeur annonçait l’accostage d’estivants colorés. Le sifflement était arrivé après quelques secondes. Dans la coupe à fruits deux pommes aux couleurs vives brillaient au soleil. L’une légèrement tavelée, l’autre parfaite.
Mon ami m’expliquait que l’idée de compétition était délétère pour tous. Il prônait une société sans rivalité, une école sans note, un sport sans gagnant, des jeux olympiques sans médailles, des entreprises sans salaire au mérite, une économie libérée de l’offre et de la demande, des couples sans jalousie, des successions sans héritages, des cimetières sans orientation. Il poursuivit naturellement sur l’absurdité des religions qui contribuent aux différences, aux inégalités et aux dominations. Il ajouta que tout ce qui est utile devait être gratuit (comme lorsqu’il était petit enfant). Tout devait aussi être écologique et durable afin que les humains délivrés de leur égoïsme jouissent d’une liberté sans limites. Quand je lui citai de mémoire la phrase d’un grand syndicaliste : «Si l’eau est gratuite, il ne sert plus à rien de fermer le robinet», il eut l’air surpris puis fit comme s’il n’avait pas entendu et retourna dans ses pensées comme s’il se recroquevillait dans son duvet lorsqu’au petit matin un souffle frisquet rend le sommeil plus léger. Je lui tendis la coupe à fruits. Il continuait de parler et saisit la pomme parfaite comme s’il ne s’en rendait pas compte en laissant dans la coupe la pomme tavelée.
Maintenant, plaçons-nous du point de vue des pommes ! Celle qui restait s’exprima : «Les "bonnes idées" nous troublent au présent et lâchent leur venin quand elles nous peignent un monde qui n’existe pas. Leurs auteurs sont trahis par leurs gestes. Manifestement, ils montrent le contraire de ce qu’ils disent, car exprimer une préférence, ne serait-ce que pour une pomme, c’est déjà participer à une compétition entre pommes. L’une est choisie, l’autre laissée. Je le sais par expérience pour en avoir bénéficié. L’attente d’un monde sans compétition est une supercherie et suscite un "syndrome d’utopie", c’est-à-dire un sentiment d’insatisfaction chronique vague, d’injustice permanente et d’amertume. Par ailleurs, on se sent consterné et coupable d’impuissance face à la réalité que l’on compare à un idéal inatteignable. Enfin, si le moins bien n’existe pas alors le mieux n’existe pas non plus et toute réussite est impossible. Le "syndrome d’utopie" est donc l’une des pires maladies qui soit. Elle s’apparente à la déprime. Par contraste, certains humains voient le monde lucidement. Ils arrivent cependant à s’y sentir libres et heureux simplement parce qu’ils ont décidé de choisir d’y vivre et ont préservé par leur décision leur aptitude à la joie.»
Intelligent comme remarque pour une pomme tavelée d’allure un peu «bio» ! Elle poursuivit : «Quant à moi, je m’en tire bien cette fois. Une chance, car si celui qui s’est approché de la coupe avait été une vache privilégiant l’odeur, elle ne m’aurait certainement pas épargnée. Soyons clair, on finit quand même toujours par être mangé !»
Cher lecteur, il ne faut pas confondre le philosophe et le sage. En y réfléchissant bien, quand on est tavelée et soumise au bon plaisir des gens qui quêtent la perfection et veulent nous l’imposer, je crois qu’il vaut mieux avoir affaire à un sage, un peu «bicle» qui se sait ambivalent et se tolère imparfait qu’à un philosophe (ou à un idéologue) qui se croit bon et propose un monde à son image.