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E.-R. Blanchet, athlète du clavier et de la grimpe
Si le nom d’Emile-Robert Blanchet évoque encore quelque chose pour certains mélomanes, c’est assurément au titre de pianiste. Né en 1877 à Lausanne, il reçoit ses premières leçons de ses parents (sa mère était elle-même pianiste, son père organiste à l’église Saint-François). Pour poursuivre sa formation, il se rend en 1895 en Allemagne, au Conservatoire de Cologne, où, en plus du piano, il étudie l’harmonie et le contrepoint. En 1898 à Berlin, il fait une rencontre décisive: celle du célèbre pianiste et compositeur Ferruccio Busoni. Il entame alors une carrière de soliste, mais, en 1904, revient s’installer définitivement à Lausanne où il est titulaire d’une classe de piano au Conservatoire jusqu’en 1917, établissement qu’il dirigera même de 1905 à 1908 avant de se tourner vers une carrière de soliste en Europe et aux Etats-Unis. Blanchet fut également un remarquable pédagogue, publiant en 1935 un ouvrage, Technique moderne du piano, qui lui valut la reconnaissance de ses pairs: ainsi le pianiste français Robert Casadesus n’hésite pas à écrire dans la préface que «Blanchet traverse le XXe siècle comme Scarlatti le XVIIIe et Chopin le XIXe», pas moins!
Blanchet ne fut pas seulement un grand musicien, capable de surmonter les difficultés techniques de maintes partitions, il fut aussi un alpiniste chevronné: membre du Club Alpin Suisse, il a gravi tous les 4000 du pays. On lui doit une douzaine de premières ascensions, par exemple la face nord du Rimpfischhorn (4199m) ou la face nord du Liskamm occidental, massif surnommé «le mangeur d’hommes» (4479m). Plus près de nous, c’est lui encore qui a ouvert la voie ouest vers le sommet du Grand Combin (4314m). La plus haute des Aiguilles du Diable dans le massif du Mont-Blanc porte son nom: pointe Blanchet (4114m), en hommage à une première de 1925. Pas mal pour un prof de piano qui porte un nom de vieil oncle débonnaire. Pour témoigner de son expérience des hauteurs, il rédigea deux livres dont l’un, Hors des chemins battus, fut primé par l’Académie française, l’autre traduit en allemand. Pour lui, musique et alpinisme sont liés, ainsi qu’il le note dans son Traité du doigté: «Les touches noires: des arêtes entre des précipices […]. Glisser d’une arête est une catastrophe. Glisser d’une touche noire en est une aussi. Combien de chefs-d’œuvre ont e?te? tue?s comme des grimpeurs par des sauts mal calculés.» On se demande bien comment Blanchet a pu préserver ses mains (son instrument de travail!) de blessures ou fractures après tant d’ascensions vertigineuses.
Né une année avant Ramuz, avec lequel il partage cette fascination de la montagne, il décède en 1943 et est enterré à Pully où s’éteint l’écrivain vaudois quatre ans plus tard.
Blanchet fut aussi un compositeur prolifique, son catalogue se monte à 113 numéros d’opus, sans compter plusieurs œuvres sans opus; comme Chopin, il a écrit presque exclusivement pour le piano. Hélas, sa musique est presque complètement tombée dans l’oubli; c’est pourquoi il faut savoir gré au pianiste zurichois Karl-Andreas Kolly de nous proposer, dans un enregistrement récent1, un échantillon d’œuvres écrites entre 1908 et 1940. Comment caractériser le langage musical de Blanchet? D’abord, il est tonal, mais d’une tonalité parfois élargie et ne rechignant pas à des recherches de timbres originaux; il y a chez Blanchet un souci de structures claires et solides; l’influence de Busoni (et par celui-ci de Bach) y est particulièrement sensible, ce qui ne surprend guère étant donné son admiration pour le pianiste-compositeur italien; si on y entend quelques réminiscences de Chopin, en revanche l’influence française (Debussy, Ravel,…) est quasi nulle, ou peut-être seulement dans la brièveté du propos et le refus de l’insistance, du moins dans les œuvres présentées ici. Les difficultés techniques sont parfois immenses, mais en fin de compte pas plus que chez Liszt ou Chopin. Elles ne sont pas une fin en soi, comme le souligne Paderewski: «Le compositeur-poète, épris du beau, ne se laisse point dominer par le virtuose-pédagogue, soucieux de l’utile… Son œuvre, originale, personnelle, audacieuse, se distingue pourtant par une qualité inestimable: la sincérité. Ses harmonies, les plus hardies, sont subordonnées à la logique, son contrepoint, quelque libre qu’il soit, est toujours marqué au coin de l’art, non de l’artifice.»
De ce panel de pièces choisies par le pianiste zurichois, nous retiendrons un émouvant, sombre et prémonitoire Tocsin daté du 3 août 1914, ainsi que les magnifiques Thème et Variations op. 13, qui valurent à Blanchet de remporter en 1909 le premier prix d’un concours de pièces pour piano organisé par une revue berlinoise, et ceci devant 874 compositions! Nul doute que bien des œuvres de Blanchet feraient bonne figure dans des récitals, mais pour cela il faudrait que les pianistes se montrent davantage curieux d’un répertoire qui les mettrait pourtant en valeur.
Notes:
1 Emile-Robert Blanchet, ?'uvres pour piano, Karl-Andreas Kolly. Disque MDG 904 2205-6.