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07/07/2014
Je partage cette petite lecture critique que j'ai rédigée pour un cours de philosophie moderne. Il me paraît en effet fort pertinent de mettre en évidence le manque de fond du doute systématique cartésien, que certains considèrent à tort comme la panacée de la méthode philosophique...
Le présent travail écrit consiste en une lecture critique d'un extrait du livre Le réalisme esthétique* du philosophie analytique contemporain français Roger Pouivet. Plus précisément, il s'agit d'une lecture critique de la première partie (de la page 42 à la page 46), intitulée « Croyances irrésistibles ou préjugés ? », du troisième sous-chapitre, « Les croyances irrésistibles », du premier chapitre, « La métaphysique du sens commun », de l'ouvrage. Dans ce passage, Roger Pouivet fait une critique d'une position épistémologique fondamentale de René Descartes : celle de l'utilité, du bien fondé, et de la nécessité, de l'usage du doute systématique.
Dans un premier temps, je commencerai par présenter la position épistémologique incriminée de René Descartes. Puis, dans un second temps, je présenterai la critique de Roger Pouivet. Enfin, dans un troisième et dernier temps, je conclurai en tâchant d'expliquer en quoi je considère que la critique de Roger Pouivet est fondée et pertinente.
C'est dans la Première Méditation** (page 135) que l'on trouve la position de René Descartes sur l'utilité du doute systématique.
Voici un extrait qui illustre bien sa position :
« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues jusqu'alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. »
Dans ce passage, René Descartes affirme que la connaissance que l'on reçoit dès son enfance n'est pas certaine, et que des croyances erronées ont pu se glisser parmi des connaissances véritables. Un tel état de fait amène le philosophe à prôner et à justifier l'usage du doute systématique afin de soumettre l'ensemble de ses croyances au filtre de la critique rationnelle.
Dans un passage de la Seconde Méditation (page 143), il fixe le cadre (les limites) de l'usage du doute systématique :
« Je continuerai toujours dans ce chemin, jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement, qu'il n'y a rien au monde de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point qui fût fixé et assuré. Ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable. »
Comme on peut le constater dans cet extrait, René Descartes ne fixe pas de limite à sa remise en question systématique de ses croyances. Il prétend ne s'arrêter que lorsqu'il aura trouver un fondement certain, indubitable, à la connaissance. On peut voir ici que René Descartes a une position fondationnaliste, ou autrement dit, qu'il considère que la connaissance est comme une pyramide et qu'elle a besoin de s'appuyer sur des fondations certaines pour être valable.
Il ajoute plus loin dans la Seconde Méditation :
« Je trouve ici que la pensée est un attribut qui m'appartient : elle seule ne peut détachée de moi. Je suis, j'existe : cela est certain ; mais combien de temps ? A savoir, autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d'être ou d'exister. »
Dans ce passage, René Descartes trouve la solution à son problème de fondement de la connaissance dans le fait de sa certitude qu'il est un être pensant. En effet, la conscience de sa propre pensée serait un fait certain dont nul (ni malin génie, ni dieu méchant, ni rêve, ni autre tromperie du même acabit) ne pourrait le faire douter. On voit ici que René Descartes est un fondationnaliste internaliste, ou autrement dit, qu'il considère que les fondements de la connaissance doivent provenir de son propre esprit, et non de faits extérieurs, ce qui paraît cohérent avec sa position rationaliste (aprioriste).
Comme on peut le voir, René Descartes justifie sa remise en question de la valeur de nos croyances, par le mal-fondé de ses croyances dont l'absence de fondement certain poserait problème.
A présent, je souhaiterais aborder la critique de cette position par Roger Pouivet.
Pour Roger Pouivet, la démarche cartésienne est avant tout une démarche qui se fonde, non sur la raison, mais sur la morale. René Descartes rechercherait une forme de « dignité morale » (dixit William Clifford, cité par Pouivet) à travers cette recherche d'un fondement de la connaissance. Car René Descartes ne démontrerait nulle part réellement la nécessité d'une telle démarche. Par conséquent, il s'agirait donc davantage d'une « pirouette intellectuelle » et non d'une démarche raisonnable.
En outre, René Descartes n'élimine le doute qui l'assaille sur le bien-fondé de ses croyances qu'en prouvant l'existence de Dieu. Cependant, selon Thomas Reid (invoqué par Pouivet), s'il s'agit de douter de tout, y compris de ses capacités de raisonnement, et si nos facultés cognitives sont elles-mêmes trompeuses, alors il est évident que René Descartes ne peut pas être sûr de sa preuve de l'existence de Dieu. Ne pouvant être sûr de l'existence de Dieu, il ne peut donc être sûr que Ce-dernier garantit la fiabilité de ses capacités de raisonnement.
Si René Descartes est passé outre ce problème, c'est probablement, d'après Thomas Reid, parce qu'il a intuitivement supposé le bien-fondé de ses facultés de raisonnement. Autrement dit, il aurait inconsciemment considéré que la connaissance est quelque chose de fiable, bien qu'en voulant réfuter dans le même temps ce principe, ce qui est fort paradoxal. Cela met en évidence un principe qui est cher à Roger Pouivet : les philosophes cartésiens font semblants de croire qu'il est pertinent de remettre en question la fiabilité de leurs croyances et la valeur de leur connaissance, mais c'est uniquement parce qu'ils jouent le rôle de philosophes et qu'ils considèrent que, d'une manière ou d'une autre, on attend d'eux un tel comportement (pour ne pas dire un tel raisonnement).
A ce propos, je ne peux m'empêcher de citer un extrait sélectionné par Roger Pouivet de Thomas Reid :
« Descartes est comme un homme qui marche sur les mains, un tour que certains hommes peuvent faire à l'occasion, mais aucun homme ne peut faire ainsi un long voyage. Cessez d'admirer sa dextérité, et comme les autres hommes, il se remettra sur ses jambes. »
Cette citation exprime merveilleusement bien je pense ce que Roger Pouivet reproche aux philosophes cartésiens dans leur œuvre de déconsidération du sens commun.
A l'inverse de la position de René Descartes, Roger Pouivet considère que nous avons des certitudes objectives, soit des croyances indubitables. Ces croyances, qui nous paraissent spontanément évidentes, au point que nous ne les remettons jamais en question, ne sont pas justifiées, mais elles ne sont pas non plus injustifiées selon lui. C'est ce type de croyances qu'il faut appeler des « croyances irrésistibles », car nous ne leur résistons pas. Et si nous ne leur résistons pas, c'est parce qu'il n'y a pas de bonne raison pour leur résister, car nos croyances sont fiables du moment qu'elles sont le fruit de processus cognitifs vertueux.
Roger Pouivet affirme enfin que la démarche de René Descartes est déraisonnable, voire dangereuse, car elle donne trop d'importance à la philosophie par rapport au sens commun, qui pourtant nous permet de vivre sans grande déconvenue au niveau de nos croyances : la plupart du temps nos croyances se révèlent justes. Les quelques cas d'illusions de Descartes ne sont donc que des exceptions, et non la norme. Mieux vaut donc se tromper parfois que se perdre dans des enquêtes philosophiques, qui ne se fondent elles-mêmes que sur une rhétorique et non sur la raison.
A noter qu'à travers cette critique du fondationnalisme cartésien, Roger Pouivet vise par ailleurs à affirmer le bien-fondé de sa propre position, le fiabilisme et l'épistémologie des vertus.
Je considère que la position de Roger Pouivet est valable. Sa critique de l'usage du doute systématique par René Descartes met bien en évidence le manque de fond qui motive la démarche cartésienne du doute sans limite de la fiabilité des croyances. Certes, la formation de nos croyances peut ne pas toujours être totalement certaine, mais les cas où nos croyances sont complètement fausses, voire simplement majoritairement fausses, sont des cas très rares. On pourrait imaginer que quelqu'un élevé par des gens complètement fous aurait effectivement des croyances fausses, mais il s'agirait évidemment d'un cas extrême, et donc non généralisable. Ainsi, Roger Pouivet a raison d'affirmer que dans la plupart des cas nos croyances sont fiables, car elles nous permettent de fonctionner admirablement bien. Comment la civilisation humaine aurait-elle pu se hisser à un tel stade de développement si elle les êtres humains n'avaient fait que se tromper ? Refuser le bien-fondé de nos croyances revient à nier la possibilité du progrès humain, et à le restreindre éventuellement à quelques heureux élus pratiquant la philosophie (et la méthode cartésienne), ainsi qu'à nier la réalité empirique et notre expérience de tous les jours. Contre l'élitisme épistémologique de René Descartes, le fiabilisme de Roger Pouivet apparaît donc comme une démonstration que philosophie et sens commun ne sont pas des adversaires, mais bien des parts complémentaires de l'existence humaine.
*POUIVET Roger, Le réalisme esthétique, Presses Universitaires de France, 2006, Paris
**DESCARTES René, Discours de la méthode/Méditations, Union Générale d’Éditions, 1963, Paris