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Ex libris : The New York Public Library ( critique lors de sa présentation à la Mostra, ndlr.), le denier documentaire du cinéaste américain Frederick Wiseman est projeté aux Cinémas du Grütli, en présence du réalisateur.
Frederick Wiseman, qui affiche avec sérénité une fringante et infatigable curiosité d’esprit pour l’humanité, nous a accueillis dans un hôtel de la rade pour un entretien qu’il a tenu à réaliser en français.
Au fil des ans et de sa filmographie, Frederick Wiseman s’est affirmé comme le documentariste de l’être humain et de ses institutions, qu’elles soient culturelles, artistiques, scientifiques ou médicales. Pourtant, il fait des études de droit à la célèbre Yale Law School, dont il sort diplômé en 1954, et après son service militaire en 1955/1956, il est nommé professeur de droit à l’université de Boston, puis à l’université Brandeis et enfin à l’université Harvard entre 1959 et 1961. Frederick Wiseman témoignera souvent du peu de conviction qu’il a connu dans l’exercice de ce métier. En 1963, il entreprend de produire la réalisatrice Shirley Clarke, qui a décidé de tourner The Cool World, adapté d’un roman de Warren Miller.
La production du film de Shirley Clarke le décide à produire et monter ses propres films. Il tourne ainsi son premier documentaire : Titicut Follies (1967), regard critique sur un hôpital pour aliénés criminels, qui sera suivi d’environ un film par an, jusqu’à aujourd’hui, notamment grâce au réseau de télévision de service public Public Broadcasting Service, de la région de New York.
Cependant, dès 1970, afin de se garantir une indépendance de création, il crée sa propre société de production Zipporah Films. À partir de 1980, Frederick Wiseman travaille beaucoup à l’étrange, tout particulièrement en France, d’où l’entretien dans la langue de Molière. C’est ainsi que le cinéaste s’introduit en 1995 dans les coulisses du Théâtre-Français pour y tourner La Comédie-Française ou l’Amour joué.
Bien que Frederick Wiseman se défende de toute ambition sociologique, sa démarche se rapproche assez clairement des principes théoriques et des méthodes de la deuxième École de Chicago, en particulier ceux d’Erving Goffman. Les sociologues universitaires ont d’ailleurs souvent recours à ses films dans leur enseignement. Son œuvre implique les spectateurs, les mettant en immersion dans le lieu filmé comme Pierre Bourdieu aimait le faire dans ses travaux de recherche.
L’ambition de Frederick Wiseman est de dresser un portrait critique des États-Unis dont, comme il l’affirme, le résultat est « un seul et très long film qui durerait quatre-vingts heures ». Ses documentaires aux titres évocateurs constituent les chapitres de cette encyclopédie humaine et donnent une vision très critique sur les grandes institutions : High School et Law and Order en 1969, Hospital en 1970, Juvenile Court en 1973, et Welfare (Aide sociale) en 1975.
Sa méthode se démarque par ces principes: l’absence d’interviews et de commentaires en voix off, aucune musique additionnelle pour privilégier un lien progressif avec les personnes devant la caméra jusqu’à ce qu’elles ne la remarquent plus. Cette méthodologie débouche sur une beauté formelle non académique et toujours très chargées d’émotions et d’intentions de sens. Ces éléments se retrouvent dans Ex libris : The New York Public Library.
Frederick Wiseman a investi cette immense institution du savoir et la révèle comme un lieu d’apprentissage, d’accueil et d’échanges mais aussi de solidarité. Alors que le ouvertement actuel veut couper le financement de la culture, le documentaire de Frederick Wiseman souligne le rôle que joue la troisième plus grande bibliothèque du monde qui rayonne dans trois arrondissements de la ville et participe à la cohésion sociale grâce à ses nonante-deux sites.
A l’orée de ses quatre-vingt-huit ans que Frederick Wiseman fêtera le 1er janvier 2018, il nous a confié son secret de jouvence : « Depuis quarante-quatre ans, je viens skier chaque hiver à Bettenalp, dans le Haut-Valais. »
Avis aux amateurs !
Firouz E. Pillet
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