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«On a vu trembler un monde qui semblait bétonné»
Dix banques américaines s'apprêtent à rembourser 68 milliards de dollars d'aide publique. Mais cela ne signifie pas la fin d'une crise financière qui laissera une forte empreinte, juge Paul Dembinski, directeur de l'Observatoire de la finance à Genève.
Accouru à la rescousse d'UBS en octobre dernier, l'Etat suisse a décidé de rester pour l'instant créancier de la banque. Mais il confirme son intention de se désengager. Aux Etats-Unis, les choses vont plus vite...
swissinfo.ch: Une partie des banques américaines vont commencer à rembourser l'Etat. Faut-il y voir le début de la fin de la crise financière?
Paul Dembinski: J'y vois le signal que pour les banques, l'atmosphère semble plus respirable. Et qu'elles préfèrent tout faire plutôt que d'avoir un regard de l'Etat sur leurs activités. J'y lis plutôt une priorité mise à fuir l'Etat que la fin de la crise.
Cette volonté de fuir l'Etat a deux raisons. Le contrôle imposé des mécanismes de rémunération, mais aussi la crainte absolue d'une régulation. Une présence forte de l'Etat pourrait lui donner des idées que les banques n'aimeraient pas qu'il nourrisse... L'idée, donc, c'est de couper le lien.
swissinfo.ch: Quel est votre pronostic s'agissant de cette crise financière?
P.D.: La crise financière a initié une crise économique et cette crise économique peut engendrer un approfondissement de la crise financière. Quand les entreprises et les particuliers, grands débiteurs du secteur financier, ne vont pas très bien, leur valeur en tant qu'actifs diminue. Une variation relativement forte de cette valeur – induite par une insolvabilité des ménages ou des PME – serait problématique pour le secteur financier.
Si la situation de l'économie réelle s'améliore ou ne se détériore pas de manière significative, l'avenir peut être fait d'une pente légèrement croissante. Mais je n'ai pas l'impression que l'économie réelle soit en si bonne forme que cela...
swissinfo.ch: Deux ans après le déclenchement de la crise financière, qu'est-ce qui a changé dans le monde de la finance?
P.D.: On observe une cure d'amaigrissement assez considérable. A tous points de vue. Les actifs ont fondu de 30 ou 40%, ce qui implique un réaménagement fondamental des métiers de la finance et de la finance en tant que secteur de l'économie. Un peu comme on a eu des réaménagements dans l'acier ou les chantiers navals.
Autre changement: le niveau des rémunérations. Elles ne se sont pas effondrées, mais elles se sont tassées. C'est clair. Et ce que l'on entend aussi, c'est que pas mal de gens cherchent à quitter le secteur. Non pas forcément parce qu'ils y sont poussés, mais au terme d'un cheminement intérieur, autour de la question de leur utilité. D'autant qu'on a pu voir que certaines activités financières apportent moins à la société qu'on ne le pensait il y a deux ou trois ans.
swissinfo.ch: Des changements s'observent-ils dans les logiques et les manières de travailler dans la finance?
P.D.: Je ne suis pas un observateur quotidien de toute la finance mondiale. La Suisse est tout de même assez peu représentative de cette finance-là, dans le sens où elle travaille dans des activités plus calmes qu'à Londres ou New York.
Mais je vois deux approches chez les acteurs de la finance. La première consiste à dire qu'après une mauvaise période de deux ans, on va maintenant se refaire, tout va repartir comme en quatorze, back to business... Je suis incapable de dire si cette approche est dominante ou uniquement fortement représentée dans la finance.
L'autre approche découle d'un certain nombre de leçons apprises de cette crise. Notamment en termes de perspective temporelle – le long terme prend plus d'importance – et du rapport entre l'activité financière et l'activité réelle.
Pour moi, les effets véritables de la crise se mesureront dans l'écart entre économie de la finance et économie réelle. Si le rapprochement n'a pas lieu après cette crise, c'est qu'il interviendra après la prochaine. L'écart de croissance qu'on a connu dans les années 2000 entre ces deux ensembles est injustifiable économiquement et, par conséquent, intenable à long terme.
swissinfo.ch: Au début de cette crise financière, on parlait beaucoup système à refonder, perspective à changer. Aujourd'hui, on ne parle plus que relance, emploi, PIB. Cela vous surprend-il?
P.D.: Oui et non. On observe un retour de flamme relativement fort sur la pensée financière, sur les modélisations sous-jacentes, le «mindset» de la théorie financière, qui est un des piliers sur lesquels la finance des années 1990-2000 a été construite.
Une réflexion existe aussi sur les valeurs en marche – le terme de cupidité, qui était articulé avec beaucoup de précaution il y a trois ou quatre ans fait aujourd'hui la une des médias. On s'est rendu compte qu'en l'absence d'un «encadrement» du côté des valeurs et, éventuellement, de la réglementation, cette cupidité laissée à elle-même peut faire des dégâts.
Sur ces deux éléments, les leçons ont été, en tout cas, clairement articulées. Suffisamment pour donner lieu à des actions en profondeur? Il est trop tôt pour le dire.
swissinfo.ch: Mais risque-t-on de repartir sur les mêmes logiques qu'avant la crise?
P.D.: Ce qui s'est passé ces deux dernières années a fortement marqué les mentalités. Combien de temps faudra-t-il pour que cela s'efface? C'est une autre question. Mais cette expérience forte va marquer les 30-35 ans – qui n'ont pas vu d'autre crise. Ce sera un point de référence dans leur vie.
On a vu trembler le monde, qui semblait bétonné, et quelques pans de ce monde tomber. L'éventail imaginaire du probable a été étendu, indiscutablement. Est-ce suffisant pour que cela se traduise par des mesures politiques, institutionnelles voire éthiques? Je le souhaite. Mais je suis incapable de le dire.
Pierre-François Besson, swissinfo.ch
Remboursements
Sur la base de tests de résistance sur leur solidité financière, dix banques américaines ayant bénéficié des fonds de l'Etat pour faire face à la crise ont été autorisées à rembourser leur prêt – soit 68 milliards de dollars.
Ces banques, JPMorgan Chase et Goldman Sachs en particulier, pourront ensuite sortir du fonds de sauvetage du système financier américain (TARP) de 700 milliards de dollars mis en place par le gouvernement.
Selon les observateurs, les banques ayant bénéficié de ce programme sont pressées d'en sortir afin d'échapper aux restrictions imposées par l'Etat en échange des fonds, notamment en termes de limitation des rémunérations des cadres.
En Suisse, l'heure de solder les comptes n'a pas encore sonné pour UBS, seule grande banque soutenue par l'Etat. La Confédération a choisi cette semaine de laisser pour l'instant inchangé son engagement financier (emprunt convertible) dans la banque.
A partir du 9 juin, l'Etat peut convertir en actions tout ou partie du prêt de 6 milliards de francs qu'elle a accordé à UBS l'automne passé, dans le cadre du plan de sauvetage monté en octobre avec l'aide de la Banque nationale suisse (BNS). Mais d'ici deux ans, elle devra vendre cet emprunt ou devenir actionnaire de la banque.
Bio expresse
Né en 1955 en Pologne, cet économiste et chercheur travaille sur des thématiques aussi diverses que la finance, la concurrence internationale, l'éthique, la naissance et la mort d'entreprises ou l'économie de la transition.
Paul Dembinski est professeur à la faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Fribourg. Il enseigne aussi à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et dirige à Genève l'Observatoire de la finance.
Cet observatoire se veut un lieu d'échanges et d'étude dont la mission consiste à promouvoir la prise en compte des exigences de bien commun dans et par les activités financières.
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