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Quand il s'agit de leur salaire, certains dirigeants d'entreprises de ce pays envoient un bien curieux message. On les croirait adeptes d'un credo marxiste. «A chacun selon ses besoins», disait le grand Karl. «Les miens ne sont pas petits», semblent ajouter Marcel Ospel et quelques autres. Ils oublient que l'un des principes d'une saine rémunération dit au contraire: «à chacun selon ses mérites» et qu'à trop forcer sur l'addition, on en vient à penser que leur appétit dépasse de beaucoup leur valeur ajoutée.
Qu'on ne se méprenne pas. C'est en partisan de la libre entreprise et de l'économie de marché qu'il me paraît nécessaire de retrouver le sens de la mesure. Car au bout du compte, il y a toujours quelqu'un qui paie. L'un des symboles du capitalisme américain, Henry Ford, aimait d'ailleurs le rappeler: «Ce n'est pas l'employeur qui paie le salaire, mais le client».
Si le sportif d'élite et l'artiste célèbre peuvent également gagner des sommes impressionnantes pour le commun des mortels, leur situation est fondamentalement différente de celle d'un dirigeant d'entreprise. L'artiste et le sportif de haut vol doivent, chacun dans leur domaine, fournir une prestation personnelle, visible et appréciable par tous. Pour dire les choses crûment, Roger Federer a certes une équipe qui l'accompagne dans sa préparation à la compétition. Mais il est seul sur le terrain au moment d'affronter la concurrence. Chacun peut constater son talent et ses exploits autrement qu'au travers d'un bilan comptable. M. Ospel et quelques autres ne peuvent pas en dire autant. La différence est souvent plus cruelle encore. On ne remplace pas une étoile, Picasso ou Marylin Monroe, dont les prestations sont uniques, spécifiques, inhérentes à leur personne, comme on remplace un CEO, parfois en quelques heures.
Un dirigeant d'entreprise a en outre une responsabilité sociale. Il ne peut ignorer les conséquences politiques de ses actes ni l'effet de son comportement sur l'opinion. Il est trop évident que des rémunérations manifestement excessives nuisent à la crédibilité des milieux économiques. Quand les montants deviennent inexplicables - sauf à prendre comme référence certains salaires tout aussi injustifiés pratiqués à l'étranger - ils ne peuvent provoquer que le scandale. Pour satisfaire leur ego, quelques dirigeants prennent ainsi le risque d'ouvrir la voie à des réglementations étatiques contraignantes qui s'appliqueraient de manière systématique et indifférenciée à toute l'économie. Ces dispositions légales supplémentaires viendraient encore restreindre la liberté de manuvre dont chaque entreprise a besoin pour s'adapter avec souplesse aux conditions de sa branche d'activité et de la conjoncture du moment.
La plupart des patrons et des dirigeants d'entreprises se battent avec énergie et compétence pour gagner des marchés, sauvegarder les marges bénéficiaires, maintenir la capacité d'investir. Le développement des entreprises, la diversité du tissu économique de notre pays et la création d'emplois en dépendent. Il est donc vital que la volonté d'entreprendre, le courage de prendre des risques et des responsabilités soient correctement rémunérés et que cette rétribution tienne compte des résultats obtenus. C'est une condition de notre prospérité à tous. Mais la liberté d'entreprendre ne doit pas être confondue par quelques-uns avec le mépris du bon sens.
Olivier Feller
Député radical au Grand Conseil
Article publié dans 24 Heures du 12 juin 2006