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22/08/2015
J'ai lu récemment le roman le plus célèbre de Robert A. Heinlein (1907-1988): Stranger in a Strange Land. Il faut savoir que Heinlein était un des trois grands auteurs de science-fiction, avec Isaac Asimov et Arthur C. Clarke, qui dominaient les années 1960, la grande époque du genre. Et il faut aussi savoir que son livre, paru en 1961, a été un phénomène de société, qu'il a inspiré toute une génération, notamment celle qu'on nomme hippie. David Bowie a été profondément influencé par lui, et c'est en partie pour cela que je l'ai lu - du reste dans la version complète, parue en 1991. L'éditeur l'avait trouvée trop longue, et raccourcie; certains, à la sortie de la vraie version, ont dit qu'il avait eu raison...
Ce roman raconte, située dans un futur proche, une histoire plaisante. Un homme élevé sur Mars arrive sur Terre. Il dispose de pouvoirs formidables, et est en lien constant avec des êtres désincarnés, les Old Ones, qui lui donnent de la vie une vision bien différente de celles qui dominent l'humanité. Il va fonder une église fondée non sur la foi mais sur la réalité des pouvoirs qu'a l'esprit sur la matière. On y communie charnellement, et tout le monde y est Dieu. Chaque acte sexuel est perçu comme un moyen de se rapprocher spirituellement et les limites qui lui sont imposées par la morale sont détruites.
Les adeptes apprennent le martien et donc à se lier à l'esprit des Anciens, à développer leurs pouvoirs et leurs facultés de communier avec les autres hommes. Finalement l'homme de Mars est attaqué par des fanatiques religieux et subit le martyre. Il le subit joyeusement, en offrant sa vie et en restant indifférent à son sort terrestre.
Comme le livre suit une trame qui doit aux mythes et à l'hagiographie, j'ai admiré la hardiesse de son auteur; car en Europe, les écrivains sont frileux, dès qu'il s'agit de motifs mythologiques, de pouvoirs fabuleux ou de contacts avec les êtres spirituels. En Amérique, à cet égard, une grande liberté règne, et l'art y gagne. Je dois avouer que parmi les artistes vivants connus, ceux que je préfère sont américains: David Lynch, Philip Glass, Stephen R. Donaldson.
Mais j'ai été surpris par la ferveur qui entoure toujours ce noble roman. Car ayant communiqué mes impressions de lecture, la séculaire polémique sur la question de savoir si Heinlein était militariste ou non s'est déclenchée une nouvelle fois. De fait, il a bien déclaré son affection pour les soldats du rang et les sous-officiers. Le film Starship Troopers, adapté d'un de ses romans, semblait montrer à quel point ils étaient stupides; mais cela venait de Paul Verhoeven, le cinéaste, qui a créé une ironie surprenante - d'autant plus inattendue qu'elle n'empêchait pas l'histoire de se dérouler selon les schémas impérialistes que Heinlein avouait partager aussi: il défendait l'idée d'un gouvernement mondial américain pour veiller à ce que la bombe atomique ne soit pas lancée à tort et à travers; il a œuvré pour que Ronald Reagan réussisse son programme de guerre des étoiles...
Or cela ne correspond pas tellement à la philosophie hippie. Mais le fait est que par ailleurs Heinlein était agnostique, trouvait les religions dérisoires, et croyait à l'émancipation sexuelle: dans le film Starship Troopers, les soldats, hommes et femmes, prennent leurs douches dans le même espace...
Bref, il n'était pas tout d'une pièce. Mais en présentant ce que je pensais être à cet égard la vérité, j'ai été étonné de constater que Heinlein était encore une référence philosophique pour beaucoup de gens. Le sympathique écrivain de science-fiction suisse Georges Bormand, par exemple, m'a reproché de ne pas avoir bien compris sa philosophie, parce que je ne m'exprimais pas conformément à ses idées.
Or, si je dois entrer dans la chose, je dirai que je ne crois pas que l'émancipation sexuelle puisse développer la spiritualité; pour moi c'est un leurre. Car avant qu'effectivement un aspect spirituel apparaisse dans l'acte d'amour, il faut beaucoup travailler, et comme chaque personne est différente, le travail n'est efficace que si le nombre de personnes impliquées est restreint. Deux, c'est l'idéal - pratiqué par les oiseaux qui volent dans le ciel, et les âmes pures.
Heinlein présente les choses de manière théorique, comme si entre l'Homme et Dieu il n'y avait rien. Mais combien de degrés, au contraire! Un nombre infini sépare le bas du haut, et rien d'absolu n'existe. Les pouvoirs magiques sont forcément relatifs - la sagesse aussi, jusque chez les Anciens désincarnés. Dans le livre, l'homme de Mars se permet d'éradiquer les hommes dont il a vu qu'ils étaient mauvais. Mais ne sont-ils pas sur Terre pour se donner une chance de s'améliorer?
Faute de nuance dans l'appréhension du monde spirituel, Heinlein feint de croire que la Terre peut être un lieu divin. Par excès de spiritualisme il devient matérialiste.
C'est propre à exalter les lecteurs, et je trouve que cela possède un rapport avec l'atmosphère du Contrat social de Rousseau: on y a l'impression que transformer le monde et le faire devenir angélique est à portée de main. Rousseau et Heinlein s'en défendent; mais ils n'en montrent pas moins des exemples isolés où cela est arrivé: l'ancienne Sparte pour le Genevois, l'Église martienne pour l'Américain. Cela ne manque pas de poésie, mais je n'y crois pas. Le livre de Rousseau a provoqué, en suscitant des sentiments forts chez les Parisiens, une révolution; peut-être que Heinlein y parviendra aussi, ou que les grands mouvements des années 1960 en furent l'expression. Mais pour quels résultats?
Pour moi Heinlein était un écrivain hardi et inventif, mais je ne partage pas sa philosophie.
27/06/2015
Sur mon blog genevois, j'ai publié récemment un article sur le récit affaibli en France et en Europe par l'absence de philosophie morale nette. Des voix m'ont alors rappelé que beaucoup de romans de science-fiction américains avaient défendu le colonialisme, le militarisme, la suprématie de l'Occident. On connaît à cet égard l'œuvre d'Edgar Rice Burroughs, ou le Starship Troopers de Robert Heinlein. Mais le fait est que ces romans sont bien composés, qu'ils ont une intrigue claire et une action dynamique.
On m'a aussi rappelé que la science-fiction n'était pas trop religieuse, comme si on s'en réjouissait: mais il est difficile de prétendre que Dune, de Frank Herbert, soit sans religiosité, ses Fremen faisant allusion constamment à l'Islam, et le christianisme est explicite chez C. S. Lewis ou Olaf Stapledon.
Ces réactions montrent qu'au fond on préfère que les récits soient mal composés plutôt que de les voir aller vers un point qui manifeste une philosophie morale désapprouvée par la morale publique, orientée en France vers ce qu'on pourrait appeler un humanisme agnostique.
Et je ne veux pas dire que cette philosophie de l'humanisme agnostique n'est pas la meilleure, qu'il faut l'abandonner: je n'en sais rien. Et je m'en moque un peu. Mais d'un point de vue artistique, il me paraît aberrant qu'on préfère un récit raté à un récit réussi qui n'irait pas dans le sens de cette philosophie autorisée. Cela conduit forcément à une forme d'interdiction, à un rejet des récits qui n'iraient pas dans le sens prévu. Cela mène à une sorte de censure.
Or, sur le long terme, cela crée une situation dans laquelle les écrivains n'osent plus s'engager.
De fait, un humanisme agnostique qui s'engage avec force pourra se voir reprocher un culte de l'être humain qui confine au mysticisme. On pourrait le dire d'Isaac Asimov.
Parmi toutes les nouvelles qu'il avait écrites, sa préférée était The Last Question. Saisissant successivement l'humanité à des moments différents de son évolution future, il y affirme qu'elle créera un jour un être collectif situé au-delà de la matière et de l'énergie, et que quand tous les hommes se seront fondus dans cet être artificiel et en même temps spirituel, ils trouveront la solution de la vie, et créeront un nouvel univers, devenant une sorte de dieu.
L'humanisme laïque poussait le grand écrivain à une sorte de mythologie qui n'était pas sans rapport avec la doctrine de Teilhard de Chardin: on se souvient que celui-ci concevait une évolution de l'être humain vers le Christ cosmique, qu'il appelait point Oméga; le progrès amènerait l'humanité à se fondre dans son Corps mystique. À la rigueur, on pourrait dire qu'Asimov a remplacé les pensées religieuses du jésuite auvergnat par des figures futuristes, une imagination plus précise: il a remplacé les symboles abstraits par des figures originales, inspirées par la science même. Mais le résultat est similaire. Asimov n'était pas matérialiste comme on croit.
Or, un agnostique radical pourrait facilement lui reprocher de s'être trop engagé dans cette mythologie scientifique - de s'être trop confondu avec Teilhard de Chardin et son évolutionnisme mystique. C'est par ce progrès indéfini de l'Homme qu'Asimov pense que l'Entropie sera vaincue et que l'Univers pourra ressusciter - ou du moins resurgir, comme dans la pensée hindouiste: on sait qu'elle postule une succession d'univers au fond desquels agit une puissance absolue - à la fois créatrice et dissolvante, selon les phases de sa respiration.
Pour faire un bon récit, il faut qu'il aille dans une direction claire; et comme tout récit achevé symbolise une conception du monde, on peut dire qu'un récit qui n'avance pas trahit un manque de courage, une conviction qui n'ose pas s'afficher, ou s'affirmer. Tout récit qui assume son fond philosophique devient mythologique par essence, et captive. C'est la force des Américains, des Chinois, d'oser afficher des convictions nettes: cela donne à leurs récits un dynamisme qu'on voit peu en Europe. Ayant renoncé à son christianisme traditionnel, elle ne sait pas vraiment à quels saints se vouer, et ses récits se dissolvent dans l'incertitude - ou du moins tendent à le faire.
Aucune philosophie a priori ne peut lui rendre son ancien dynamisme: c'est là que se trompent les nationalistes, ou les nostalgiques du marxisme et du jacobinisme. C'est de courage et, je dirais, de nourriture saine, que les écrivains ont besoin: d'énergie pour aller dans un sens clair, quel qu'il soit, et résister à la voix des intellectuels qui s'efforcent de le leur interdire en rappelant les dangers de l'engagement trop franc, de l'enthousiasme.
La science-fiction débouche fatalement sur la philosophie de Teilhard de Chardin: non seulement Asimov, mais aussi l'Anglais Arthur C. Clarke l'a montré - lui qui avait, dans The City of the Stars, inventé la figure d'un être spirituel créé par l'humanité et l'attendant au bout de son évolution. Il faut l'assumer: lorsqu'elle va au bout d'elle-même, elle touche au Mythe, parce que d'emblée elle est mythologique. L'imagination ne trouve pas, à l'issue de son élan, la Matière, mais l'Esprit qui la meut.
Il ne suffit pas de spéculer les conditions matérielles de l'avenir: l'être humain scrute aussi son évolution psychique, et tout progrès l'emmène avec lui. Il l'emmène jusqu'au bout de lui-même, c'est à dire à ce qu'il peut concevoir de plus élevé dans l'univers, et qui peu ou prou se recoupe avec l'ancienne définition de la divinité.
11/06/2015
Dans Vingt Mille Lieues sous les mers, la dette de Jules Verne aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo est patente, et d’ailleurs avouée: les poulpes géants sont l’amplification physique de la grosse pieuvre qui attaque Gilliatt.
Remarquons néanmoins que Verne n’était pas un poète comme Hugo, car ses monstres ont une nature morale dénuée de profondeur: ce ne sont que de gros animaux. Pour Hugo, l'énorme pieuvre matérialisait l’ombre, et l’ombre contenait le mal. Les tempêtes étaient des colères d’esprits élémentaires. Verne ne va pas si loin. Il n’attribue pas une telle vie morale et spirituelle à la nature ou même aux hommes des temps anciens. Il n'est pas romantique. S'il crée des images chatoyantes, il le fait comme un rhéteur, pour orner son discours.
C'est H. P. Lovecraft qui reprendra cette tradition de la pieuvre géante qui est l'expression d'une force psychique maléfique. Curieusement, il avait lu Verne, mais pas Hugo. Enfant, il avait laissé son imagination déborder, et sans doute l'avait-il mêlée aux concepts religieux dont son éducation puritaine le nourrissait, ne serait-ce qu'au travers de la littérature élisabéthaine, dont il était un grand lecteur. Ce faisant, il retrouvait Hugo, mais sans renoncer à la spéculation vernienne, puisque Cthulhu oscillait constamment entre la créature extraterrestre enfouie dans les abysses et le monstre démoniaque plongeant les hommes dans l'asservissement, en s'emparant de leur conscience. Ce dépassement à la fois de la perspective romantique et réaliste lui permet de créer une mythologie adaptée à notre temps.
Il n'était pas du reste impressionné seulement par les poulpes géants attaquant le Nautilus: la visite par le narrateur et le capitaine Némo des ruines de l'Atlantide a pu l'inspirer davantage: tout ce qui demeure des Atlantes semble être des crustacés et des mollusques à la forme prodigieuse.
J. R. R. Tolkien aussi évoqua l’Atlantide, en essayant de reprendre la tradition des Géants, des hommes puissants et grands, à demi sorciers, à même de déplacer des montagnes et de capter la clarté des étoiles dans des pierres précieuses: il les fait fréquenter les êtres divins qu’il appelle Elfes et qui leur enseignent les secrets des Dieux, étant eux-mêmes originaires du Ciel.
Derrière la Nature qui provoque l’effondrement de l’Atlantide, Tolkien peint également des anges et la colère des Dieux: des nuages ont la forme d’ailes, et des éclairs sont des foudres divins. Il concilie divinement, lui-même, Verne et Hugo, mais en évitant une spéculation trop explicite. Il avait pleinement conscience de l'importance des machines, ou de la technologie, mais il les liait au diable. Sa science-fiction, en fait bien réelle, est masquée par son spiritualisme, qui lui faisait regarder non les objets ou êtres organiques extraordinaires, mais l'esprit qui était en eux. À comparer de Lovecraft, il tendait davantage vers Victor Hugo: il était plus européen. Ses écrits sur l’Atlantide, qu’il appelle Númenor, ou Atalantë, sont sublimes; bouleversants.
Rudolf Steiner, dans La Science de l'occulte, admettait, comme Lovecraft, que les Atlantes, par leurs arts magiques, avaient donné naissance à des monstres; Tolkien dit aussi que les sorciers de Númenor ont créé des abominations, ou en sont devenus eux-mêmes - puisque ses Nazgûls sont justement des rois sorciers de l’Atlantide devenus immortels par le biais de la magie noire et de leur pacte avec Sauron, l’esprit mauvais et corrupteur de l’Atlantide même. Être de nature angélique, apprend-on dans sa correspondance, mais déchu, passé du mauvais côté. Il est donc plus puissant que les Elfes mêmes, mais il cherche à s'emparer du monde et à l'arracher aux Dieux.
Il est remarquable que chez ces auteurs, malgré leurs différences profondes, assez de choses convergent pour qu'on ait le sentiment qu'il s'agit davantage de la même mythologie que peut-être ils l'auraient admis eux-mêmes.