Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06874.jsonl.gz/1047

Au pays imaginaire
Parution 28.01.2008 - Lettre 18
Il était une fois... trois publications très similaires parues à un an d’écart, les deux premières ayant deux auteurs, la troisième un seul des deux auteurs. Sur le dernier article, paru dans une revue scientifique prestigieuse aucune mention n’était faite au travail antérieur du work-in-progress (déposé) et de l’article des actes d’une conférence qui l’ont précédé. Aucune mention du second auteur dans la bibliographie ou même dans les remerciements n’apparaît.
L'auteur de cet article publié dans une revue de renom s'est vu récompensé par la réussite au concours d'agrégation, ce qui en France est le sésame d'une carrière sûre. Disons-le de suite, les membres du jury d'agrégation de cette année-là doivent encore avoir une conscience qui les titille.
Ce pays imaginaire est le nôtre.
Pour que vous puissiez répondre à l'analyse de ce cas, nous vous racontons la manière très subjective dont les auteurs ont vécu la situation.
Attention, nous disons bien qu'il s'agit de versions *subjectives" car il s'agit là de propos rapportés.
Les résultas de l'analyse sont disponibles sur ce lien.
La mauvaise surprise du chevalier vert
Notre jeune chercheur, le chevalier vert, découvre un jour, brusquement, qu’un co-auteur, le chevalier bleu, avec lequel il avait publié un papier de recherche et un article de conférence venait de publier, tout seul, sans lui dire et sans citer leurs travaux antérieurs, un article issu de leurs recherches dans une revue prestigieuse. Stupeur !
Certes une dispute avait eu lieu, car il considérait que le chevalier bleu ne lui donnait pas accès à toutes les données. Violente. Il avait alors décidé, pour retrouver sa sérénité de ne même plus ouvrir les courriels venant du chevalier bleu. Mais, jamais le jeune chevalier n’avait pensé qu’il y aurait publication d’un article sur leurs travaux sans qu’il soit même remercié. Rien, le vide. Son nom n’existait plus dans cet article.
Que faire ? Vers qui se tourner ? Quelles étaient ses chances de gagner s’il déposait plainte ? Et plainte pour quoi ? Pour pillage de ses idées, de son travail ? Rien n’est écrit nulle part. Il n’y a pas de mode d’emploi au pays imaginaire.
Il en parla à des seniors qui lui dirent que l’article était publié et qu’à aucun moment les reviewers n’auraient pu penser qu’il y avait un problème d’auteurs… puisque de toutes les manières le processus est en double aveugle. Ainsi, même si les travaux antérieurs co-signés étaient sur le Web, donc disponibles, ils n’auraient pas pu deviner un quelconque problème. Ensuite, ce n’était plus un problème d’auteurs ou de reviewers, mais de réputation de la revue, puisqu’elle était propriétaire du copyright. Il lui fut conseillé d’oublier, puisque le sujet de la recherche était marginal par rapport à son champ d’expertise.
Le chevalier vert se sentit coupable d’avoir cru qu’il y avait des règles du jeu et que tous devaient les suivre. Celles de la reconnaissance du travail de chacun, celles du respect de la personne, entre autres. Coupable de n’avoir pas eu la force de deviner ce qui risquait de se passer et bloquer son co-auteur. Coupable d’avoir une personnalité trop pondérée. Coupable de se taire.
Alors, il travailla lentement et sûrement. Pendant que son ex-coauteur volait de succès en succès, très actif au sein d’associations prestigieuses, de plus en plus visible.
Jamais ne s’effaça ce goût d’amertume de celui qui n’a pas su ou pas pu défendre assez bien sa quête d’authenticité et de légitimation. Ainsi, quand il fut interrogé parce qu’un logiciel de détection de similarité avait relevé des points communs entre plusieurs articles, il parla.
La mauvaise surprise du chevalier bleu
Le chevalier bleu, qui avait déjà publié deux articles dans des revues de rang 2 avec chaque fois un co-auteur de renom, s’était allié pour une recherche le chevalier vert qu’il supposait spécialiste du domaine. Rapidement, il trouva sa contribution insuffisante, le chevalier vert ne faisant pas, selon lui, assez rapidement sa part du travail.
En fait, il se sentait floué, ayant écrit la quasi-totalité de la communication, et jugeant les calculs du chevalier vert faux. Il s’était disputé violemment avec son co-auteur. Ainsi, après un papier de recherche en commun déposé dans leur institution commune, et un article publié dans les actes d’une conférence, il décida de cesser cette collaboration.
Que faire ? Comment reprendre son indépendance ? Vers qui se tourner ? Comment ne pas perdre le crédit d’un travail déjà réalisé et que l’on ne veut pas poursuivre avec un co-auteur ? Rien n’est écrit nulle part. Il n’y a pas de mode d’emploi au pays imaginaire.
Alors, il décida de soumettre la publication de la conférence à un journal prestigieux. Il envoya des courriels au chevalier vert pour l’en informer et ne reçut aucune réponse. Il répondit point par point aux requêtes des reviewers avec ténacité et courage, ajouta quelques données, il retravailla les calculs. Comme il était encore en colère, il décida de faire disparaître toute trace du travail antérieur avec ce co-auteur dans la bibliographie ou dans le corps du texte et de tirer ainsi un trait sur le passé.
L’article fut publié. Notre chercheur se sentit en paix avec lui-même considérant que l’on n’abandonne pas une recherche simplement parce qu’un co-auteur n’apporte pas (ou plus) sa contribution.
Puis, avec énergie et force, il s’impliqua dans les associations scientifiques de son domaine, bien décidé à prendre avec détermination la place qu’il jugeait authentique et légitime dans le système.
En fait il n’entendit plus parler de cet article qui était assez marginal par rapport à son champ d’expertise.
Quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre, quelques années après, que des chercheurs avaient découvert par une recherche sur le Web la similarité des travaux et s’interrogeaient sur la non-référence aux travaux antérieurs à la publication dans la revue scientifique. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de s’apercevoir que, le chevalier vert consulté, n’avait en fait rien pardonné…
Merci de votre contribution à la réflexion...
Nos questions :
Selon vous, avez-vous assez d’éléments dans les deux cas mentionnés ici pour poser un jugement? Sinon que vous manquerait-il? Y a-t-il eu faute, si oui de la part de qui?
Y a-t-il moyen de se prémunir contre de telles embûches?
- Qu’aurait dû faire le chevalier vert et qu’il n’a pas fait ; ou que n’aurait-il pas dû faire?
- Qu’aurait dû faire le chevalier bleu et qu’il n’a pas fait ; ou que n’aurait-il pas dû faire? - Quelles précautions prendre si l’on veut reprendre sa liberté vis-à-vis de co-auteurs?
- Vers qui, et quelle instance, le chevalier vert et le chevalier bleu, auraient-ils pu se tourner?
- Comment être éthique? Y a-t-il des règles légales pour de tels cas? Que proposez-vous pour améliorer le système?