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Le premier refuge alpin
Avec 1 illustration ( 63Par Claire-Eliane Engel
On sait quelle attraction la Mer de Glace a toujours exercée sur les voyageurs. En 1741, William Windham la traverse, la décrit, en vante les beautés et ignore le Mont Blanc. L' immense majorité des touristes qui vont à Chamonix au XVIIIe siècle consacrent une journée à peiner sur l' horrible piste qui conduit à l' un des plus merveilleux points de vue des Alpes. Puis, dès 1775, ce but d' ascension devient un point de départ. On commence à visiter le Jardin de Talèfre — le Courtil —, le Lac du Tacul, on explore les abords du Glacier du Géant, la prairie située au pied de la cascade du Nant Blanc. Si bien que, en 1779, un voyageur anglais, Blair, donne quatre guinées pour édifier une cahute qui servira d' abri et de gîte. La construction résista qu' en 1812. Il est vrai qu' elle était en granit, la seule roche qu' on trouve au Montenvers.
Puis l' afflux croissant des touristes la rend insuffisante et le problème insoluble des refuges se pose pour la première fois: agrandir, transformer et entretenir. Bien des événements se sont produits depuis que Blair a accompli l' acte unique qui l' a rendu immortel. Désormais, ce seront de hauts fonctionnaires français qui vont veiller sur les destinées du Montenvers.
; En 1792, M. de Sémonville passe par Chamonix en se rendant en ambassade à Constantinople. La vallée et la Mer de Glace suscitent en lui un enthousiasme actif. Au cours d' une nouvelle mission diplomatique, il repasse par Genève, où il rencontre Bourrit. L' historiographe des Alpes, agent de publicité du Mont Blanc, ne cesse de visiter la vallée, de haranguer les touristes, de leur vanter les sites et ses propres livres. Sémonville tombe sous son ascendant. Si bien que, de Coire le 10 juillet 1793, il lui écrit pour le prier de s' occuper de l' érection d' un nouvel abri au Montenvers, dont il assumera les frais1. Le projet est dans l' air. Mais, peu de temps après, au mépris des conventions diplomatiques, les troupes autrichiennes arrêtent Sémonville et d' autres envoyés français. Ils vont passer deux ans dans la citadelle de Mantoue, qu' ils ne quitteront que pour être échangés contre Madame Royale, fille de Louis XVI.
Privé de cet appui diplomatique, Bourrit cherche un nouveau protecteur pour le refuge. Il le trouve en la personne du résident de France à Genève, Félix Desportes, qui est arrivé le 11 février 1794. Quel qu' ait pu être son rôle politique, Desportes, petit-neveu du poète du XVIIe siècle, est un homme cultivé et artiste, qui se lie avec de Saussure et Pictet. Lui aussi est transporté d' admiration à la vue de la Mer de Glace, et il accepte le parrainage de la nouvelle construction. Il donne deux cents francs à Bourrit — une grosse somme — et précise qu' il faudra élever un « Temple de la Nature » où huit médaillons seront gravés aux noms de grands naturalistes.
Bourrit se met en devoir d' obtenir la concession du terrain en son propre nom. Le 10 Floréal An III ( 29 avril 1795 ), le Conseil municipal de Chamonix vote la résolution suivante:
« Considérant que le citoyen Bourrit est un amateur distingué des montagnes glacées du Mont Blanc, connu depuis plusieurs années par ses descriptions et par ses sollicitations pour donner à ce pays toute la célébrité qu' il mérite...; considérant que les explications qu' a données cet auteur... ne laissent pas douter que cet établissement ne soit une bienfaisance pour la commune et pour les amateurs et les savants qu' elle attirera en leur présentant à la fois un hospice et un observatoire... avons arrêté et arrêtons que le citoyen Bourrit... est félicité sur son objet, sur ses sentiments de bienfaisance pour la commune et que notre approbation est donnée à ses demandes en l' autorisant à construire un hospice et observatoire sur la montagne du Montenvers autant qu' il est en notre pouvoir...
Signé: Michel Gabriel Paccard, maire...
Pour extrait conforme: C. F. X. Charlet, secrétaire2. » Le maire est le vainqueur du Mont Blanc, dont Bourrit avait étouffé le Uvre en 1786. Il est probable qu' il ne devait pas être en bien meilleurs termes avec l' historiographe en 1795 que neuf ans plus tôt, mais il comprenait l' in 1 Voici un extrait de la lettre de Sémonville:
... « Pourquoi ne pas remplir le cadre qu' a tracé imparfaitement le lord Blair, vous savez combien la cabane qu' il a fait construire est insuffisante pour garantir des plus légères intempéries. Une autre maison pourrait être élevée aux environs de la sienne; ne la détruisons point, laissons subsister ces moindres monuments de bienfaisance, mais ayons le mérite d' exécuter ce que le lord Blair a eu celui de concevoir; que notre nouvelle habitation offre aux savants, aux naturalistes, aux peintres, aux voyageurs de toutes classes, de toutes les nations, un asile assuré; qu' elle renferme dans une armoire dont les deux aubergistes de Chamonix auront la clef, quelques ustensiles de cuisine, ceux nécessaires pour se procurer et se conserver du feu, une lampe, des hamacs, une hache, des bâtons ferrés, un thermomètre, un baromètre, de la charpie, quelques bandages, enfin les premiers objets indispensables pour se soustraire à la rigueur des saisons, ou pour prévenir les suites fâcheuses d' un accident. Une partie de ces objets sont susceptibles d' une assez longue durée; l' autre, lorsqu' elle touchera à sa fin, sera sans doute renouvelée par l' attention bienveillante des personnes qui visiteront cette retraite... » Comme on le voit, c' est tout le programme d' une cabane alpine moderne qu' avait conçu M. de Sémonville.i. 5.
2 Archives de M. Jean Bourrit.
térêt réel de cette initiative. Charlet est le gendre de Mme Couteran, l' auber, l' un des personnages cultivés et intelligents de la vallée. La délibération est transmise à la sous-préfecture de Cluses qui, le 19 Floréal ( 8 mai ) suivant, approuve la demande de concession 1. Charlet envoie les copies à Bourrit et, le 11 Prairial ( 30 mai ), Desportes remercie ce dernier:
« Je vous remercie bien sincèrement, mon cher concitoyen, de toutes les peines que vous avez la bonté de prendre pour conduire à perfection notre petit ermitage. M. Jaquet va faire remettre une somme quelconque au guide que vous m' avez envoyé: il portera dans dix jours le surplus de ce qui sera à payer. Agréez, etc. 1 ».
Jaquet est le sculpteur Jean Jaquet, l' auteur des délicieux travaux sur bois qui font la gloire de tant d' hôtels de Genève. Bourrit, l' été venu, monte à Chamonix et se met à l' ouvrage avec l' ardeur qui le caractérise. Il fait même travailler sa fille. La petite construction, vaguement octogonale, s' élève peu à peu au milieu du tapis des rhododendrons. Un toit de lames de pierres la recouvre. Au-dessus de la porte, une dalle de marbre noir scellée dans le plâtre porte l' inscription A LA NATURE.
L' effet est assez heureux. Bourrit est enchanté de son édifice et en fait les honneurs aux hôtes de passage.
Mais l' érosion qui sape les montagnes, sape aussi le temple. Les clés de celui-ci étaient déposées chez les deux aubergistes de Chamonix; mais des voyageurs qui avaient omis de les demander pénétraient par effraction dans la cahute. En 1803, on casse la glace qui domine la cheminée; les vitres sont brisées, tout ce qui peut être volé a disparu, la porte claque, sa serrure arrachée, et c' est de nouveau une ruine qui domine la Mer de Glace. Desportes a quitté Genève pour Colmar, où il est préfet. Sémonville, libéré, est à La Haye, et Bourrit cherche un troisième bienfaiteur pour son malheureux refuge. Et, de nouveau, il le trouve: Doulcet de Pontécoulant, haut fonctionnaire qui n' a pas de poste dans les nouveaux départements, mais qui vient tous les deux ans en Suisse ou en Savoie. Ancien officier de la garde écossaise de Louis XVI, puis membre de la Législative et de la Convention, il a été proscrit avec les Girondins et n' a échappé que de justesse à l' échafaud, tout comme Desportes qui, lui, avait été arrêté avec Danton. Pontécoulant rentre à la Convention après Thermidor et poursuit sa carrière mouvementée. Il avait découvert la Suisse et les montagnes en 1794, lorsqu' il avait pris la fuite après sa mise hors la loi. Il avait aperçu la chaîne des Alpes depuis Neuchâtel, en avait donné une description des plus fantaisistes et s' était mis à parcourir le pays 2. Lors du coup d' Etat de Fructidor An V, il se trouve de nouveau en Suisse, membre des Cinq Cents et chargé de mission. Il apprend qu' il est de nouveau sur la liste des proscrits. Il reste en Suisse! se promène, visite le Valais, traverse le Simplon, « ascension périlleuse » et, en Italie, rencontre Lavalette, aide de camp de Bonaparte, qui le met en rapports avec le général en chef de l' armée d' Italie. Désormais, c' est à lui que s' attache Doulcet de Pontécoulant. Il a alors trente-cinq ans. Après Brumaire, comme il est trop jeune 1 Archives de M. Jean Bourrit.
2 Souvenirs historiques et parlementaires. P. 4 vol., 1865.
LE PREMIER REFUGE ALPIN pour entrer au Sénat, le Premier Consul le nomme préfet de la Dyle, à Bruxelles, poste qu' il occupe pendant cinq ans.
Au cours de l' un de ses voyages en Suisse, il a poussé jusqu' en Savoie. C' est de Bruxelles, par l' intermédiaire de son secrétaire particulier, Gérard, qu' il traite l' affaire du Montenvers. Le 12 novembre 1803, ce dernier écrit à Couteran:
« Le préfet de la Dyle, Monsieur, me charge de vous envoyer une lettre de change de 200 livres pour couvrir les frais qu' occasionnera le rétablissement du pavillon du Montenvers... Il vous prie de ne pas trop économiser, de crainte que cette économie ne détruise en partie l' objet qu' il se propose, qui est d' assurer aux voyageurs un logis on ils puissent se reposer, s' abriter et loger même l. » L' été arrive. Couteran n' a rien fait et, de Barèges, on estive le préfet, Gérard relance l' aubergiste:
« 11 Thermidor An XII ( 30 juillet 1804 ).
M. de Pontécoulant me charge de vous demander si le pavillon du Montenvers est bien restauré et en état de recevoir les voyageurs; vous lui ferez un sensible plaisir... en voulant bien lui faire connaître le résultat des soins que vous avez bien voulu donner à cet établissement si nécessaire aux voyageurs: si la somme qu' il vous a remise n' est pas suffisante, il vous prie de le lui faire savoir et de lui dire combien il devra vous envoyer pour couvrir la dépense... Quelqu'un est-il monté au Mont Blanc? L' année prochaine, nous espérons en atteindre la cime 1. » Le silence persiste. L' aubergiste est absorbé par ses besognes personnelles, et Gérard revient à la charge avec une inaltérable courtoisie: « Bruxelles, 26 Frimaire An XIII ( 17 décembre 1804 ).
... Une personne des connaissances de M. Doulcet qui a été cet été au Montenvers nous a assuré, Monsieur, qu' on n' avait encore rien fait au pavillon. M. Doulcet me charge de vous en demander la raison: si vos occupations ne vous ont pas permis de vous occuper de cet objet auquel M. Doulcet met beaucoup d' importance, je vous prie de nous le faire savoir. Alors nous vous prierions d' en charger quelqu' autre personne.Veuillez, Monsieur, me répondre dans le plus bref délai possible à cette lettre... » Vers cette date, Doulcet de Pontécoulant quitte Bruxelles pour Paris et la préfecture pour le Sénat. Il trouve une nouvelle voie pour relancer le soliveau. Il s' adresse à son collègue de Barante, préfet du Léman, qui écrit à Couteran:
« Pendant mon séjour à Paris, M. de Pontécoulant, ancien préfet de la Dyle, m' a témoigné le désir que le pavillon du Montenvers fût complètement réparé. Il m' a dit que, dans son premier voyage à Chamonix, vous aviez bien voulu prendre l' engagement de faire travailler à cette réparation... Je partage à cet égard le désir de M. de Pontécoulant et du plus grand nombre des voyageurs... Je vous prie en conséquence, M., de vouloir bien, aussitôt lettre reçue, vous concerter avec Jacques Balmat qui fut chargé de vous remettre ( l' argent ) et avec le curé et le maire de Chamonix, afin de me fournir un état exact des dépenses qu' exige cette réparation... Il suffira donc d' y replacer des croisées avec des volets extérieurs en bois solidement ferrés, de remettre des ferrements et une serrure à la porte... de blanchir les murs extérieurs d' une couche de plâtre et de placer pour tout meubles deux lits de sangles ayant chacun un bon matelas et une douzaine de chaises de paille. Il faudrait aussi que le foyer fût garni de pelle, pincettes et soufflet... J' espère, Monsieur, que vous ne négligerez rien pour remplir le plus extrêmement et le plus promptement qu' il vous sera possible la demande que je vous fais. » 1 Toutes les lettres qui suivent viennent des archives du comte de Suzannet, qui a bien voulu me communiquer ces textes.
Cette fois, Couteran ne peut plus se dérober, et il est forcé de se mettre en campagne: le préfet de Genève est plus proche que celui de Bruxelles, et son action plus énergique. Mais, la même année, Doulcet de Pontécoulant est envoyé en mission à Constantinople auprès du général Sebastiani, et il ne peut plus veiller à la restauration de son refuge: C' est lui-même qui l' annonce à Couteran:
« 19 juin 1806.
Je me proposais, M., de retourner cet été à Chamonix et de vous porter moi-même les trois louis dont je vous suis resté redevable pour les travaux que vous avez bien voulu faire exécuter au pavillon du Montenvers. Mais j' entreprendrai cette année un voyage beaucoup plus éloigné. Je me propose d' aller en Turquie et en Grèce, de sorte que je n' irai pas à Chamonix avant l' année prochaine, et j' ai prié M. Pictet de vous remettre le montant de ma dette... Veuillez aussi vous charger de remettre à Marie Carrier de ma part un livre de messe qu' il avait demandé à Gérard. » Le 21 août, au moment où il est sur le point de s' embarquer, il écrit à Couteran depuis Aix pour lui recommander Mme de Lisieux et MM. de Caraman, qui viennent à Chamonix: il prie l' aubergiste de mettre à leur disposition « un parapluie et tous autres objets dont ils pourraient avoir besoin. » Couteran a fini par faire le nécessaire au Montenvers. Le Temple de la Nature est restauré. En 1812, l' hospice de Blair a disparu. Et, de nouveau le Temple se dégrade sous l' effet de la pluie et de la neige. Pontécoulant, membre de la Chambre des Pairs, a disparu de la scène, mais un ancien protagoniste reparaît: Desportes. L' Empire est tombé. Député libéral du Haut-Rhin à la Chambre de 1815, l' ancien résident à Genève est proscrit en 1816 et il se réfugie à Francfort. Il avait repris contact avec Chamonix, avec son refuge, avec Couteran, et il chargeait ce dernier d' entreprendre les nouvelles restaurations. Le 6 octobre 1815, il lui écrit de Francfort:
« Vous avez eu tout le temps nécessaire, mon cher Monsieur Couteran, pour faire le devis de la réparation dont l' hospice du Montenvers nous a paru susceptible à ma dernière ascension... L' importance dans des réparations de cette espèce est la solidité; l' agrément ne vient qu' en seconde ligne. Cependant je désire qu' on réunisse l' un et l' autre autant qu' il sera possible. Je veux que mon hospice soit digne en tout des amis de la Nature qui viendront là admirer et s' émerveiller. Vous n' oublierez pas ce qui peut particulièrement être à la convenance des dames. Quand vous irez à Genève, vous ferez l' acquisition de la glace qui doit être placée sur la cheminée. Il faudra vous procurer aussi une paire de chenets, une pelle et une pincette en fer poli, mais d' une grande consistance.... Au-dessus de la glace vous ferez mettre mon nom ( puisque c' est l' intention des habitants de Chamonix ) avec cette inscription yCe Pavillon est offert par Félix Des Portes aux Amis de la Nature.
M. de Pontécoulant s' étant montré le bienfaiteur de cet hospice pendant mon séjour dans les pays étrangers, il faut conserver précieusement son nom: vous le ferez inscrire au-dessus de la porte de cette manière:
Doulcet de Pontécoulant.
Dans toute la ligne qui règne le long du plafond et au-dessus de la croisée à droite on placera les noms des six naturalistes français qui suivent: BUFFON, DE LA LANDE, DOLOMIEU, BERNARDIN DE St-PIERRE, HAUY, BROCHANT.
Sur la ligne au dessus de la croisée de gauche seront inscrits les noms des six naturalistes genevois suivants: SAUSSURE, DE LUC, BOURRIT, SENNEBIER, JURINE, BONNET; Dans les quatre angles et toujours à des égales distances, vous ferez figurer chacun en regard, les noms de SPALLANZANI, HUMBOLDT, WALCKENAER, CAVANILLE.
NEWTON sera inscrit en grosses lettres au milieu du plafond. Il faut que toutes ces inscriptions soient faites avec goût; vous consulterez pour cela M. Jaquet, sculpteur célèbre à Genève, qui m' a conservé de l' affection et qui se fera un plaisir de vous guider dans ce travail. Il vous dira aussi à qui il faudra vous adresser pour faire refaire la table de marbre noir et les lettres de cuivre qui étaient au-dessus et en dehors de la porte d' entrée, où on lisait cette inscription A LA NATURE. Tout cela devra être rétabli et le berger chargé de la garde de l' hospice en sera responsable comme de tout le mobilier * » L' hiver passe. Couteran, qui a bien reçu la lettre, ne répond pas et ne fait rien, comme d' habitude. Desportes insiste. Cette fois, il fait porter son nouveau billet par un officier anglais qu' il connaît, le capitaine Walcott qui va visiter Chamonix:
« Francfort, 29 juin 1819.
Monsieur, Jusqu' à présent je n' ai point eu de réponse à ma lettre. Est-ce qu' elle ne vous est point parvenue?... Ne pouvant plus me fier à la poste, je profite du départ de M. le capitaine anglais Walcott pour vous faire passer la présente et pour vous inviter à me dire si vous avez bien voulu, ou si vous ne pouvez pas ( à cause de mon malheureux état de proscrit ) vous charger de la commission que je vous ai donnée. Mais mon exil devant bientôt finir, selon ce que l'on m' a fait espérer, je vous engage à me faire connaître par un mot que vous m' adresserez à Paris même rue Taitbout, Chaussée d' Antin N° 241, quelle est la résolution que vous avez prise en conséquence de mon projet. » Couteran a reçu la lettre en mains propres; il lui faut agir. Il rédige un brouillon de réponse assez illisible:
« Je viens de recevoir de M. le capitaine Walcott la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire de Francfort le 29 juin. J' avais déjà reçu votre première... à laquelle je me suis empressé de répondre. J' ai fait porter ma réponse à la poste de Bonneville par un de mes neveux Charlet... Je n' ai pas cru devoir faire commencer les travaux pour la restauration du pavillon avant d' avoir reçu votre réponse, parce que votre première lettre me demandait un aperçu des frais qu' ils occasionneraient... Environ 300 frs. pour le moins... » Enfin, le pavillon est terminé; le maire et le Conseil municipal envoient à l' ancien résident de France une lettre de remerciements dont Couteran fait le brouillon:
Citoyen. Nous avons reçu avec une sensibilité extrême la lettre obligeante que vous nous avez écrite. Le but que vous vous êtes proposé en faisant bâtir un hospice sur le Montenvers est noble et généreux; cet édifice servira sans doute à l' agrandissement des connaissances humaines; les amateurs des sciences qui viendront interroger la nature sur ses secrets y trouveront un asile assuré contre les vicissitudes du temps; en élevant les yeux vers ces pyramides colossales qui porteront leur tête orgueilleuse au-dessus des nues, ils réfléchi-ront à loisir sur les révolutions de la nature. De là, en les abaissant ensuite sur ce vaste réservoir de neiges glacées, ils reconnaîtront qu' elle est son utilité dans l' ordre de la providence. Le contraste frappant de cet éloquent et petit bâtiment avec les masses énormes et sauvages qui l' entourent fera naître des idées neuves. Notre vallée en retirera un grand avantage en ce qu' il attirera une foule de curieux de toute la terre qui y feront de la dépense. » Le style administratif de la commune de Chamonix est aussi fleuri qu' en l' An III. Mais on peut douter qu' il y ait eu une cérémonie d' inauguration.
1 Toutes ces lettres viennent des archives du comte de Suzannet.
Bourrit était mort en 1818, Sémonville mourra en 1839, Desportes en 49, Pontécoulant en 53.
Le Temple de la Nature subsiste, restauré de nouveau en 1840, puis, avec une fantaisie prétentieuse, en 1926. Le grand hôtel a été construit en 1879. Il faut admirer la passion désintéressée, la fougue d' enthousiasme de ces diplomates de la fin du XVIIIe siècle qui, sans réelle connaissance de la montagne, au cours d' années difficiles, troublées, dangereuses, en dépit des difficultés et des dangers de leur propre carrière, ont tout mis en œuvre pour créer cet « hospice » et y sont parvenus.