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“Ainsi, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’introduction du taylorisme et d’une nouvelle discipline du processus de travail s’est accompagnée d’une réforme de la famille prolétaire centrée sur la construction d’un nouveau rôle domestique pour la femme qui devait faire d’elle le garant de la production d’une main-d’oeuvre plus qualifiée. Cela supposait d’inciter les femmes non seulement à procréer pour garnir les rangs de la main-d’oeuvre, mais à garantir la reproduction quotidienne des travailleurs, en fournissant les services physiques, affectifs et sexuels nécessaires à la restauration de leur capacité de travail.
Comme je l’ai dit, la réorganisation du travail qui s’est opérée en Angleterre entre 1850 et 1880 était dictée par la nécessité de garantir une main-d’oeuvre en meilleure santé, plus disciplinée et plus productive, et surtout de briser la montée en puissance du mouvement ouvrier. Mais un autre motif était la prise de conscience que le recrutement des femmes dans les usines avait détruit leur consentement et leur aptitude au travail reproductif dans des proportions telles que si l’on n’y portait pas remède, la reproduction de la classe travailleuse anglaise serait sérieusement compromise. Il suffit de lire les rapports rédigés régulièrement par les inspecteurs d’usines nommés par le gouvernement britannique entre 1840 et 1880 sur la conduite des ouvrières pour comprendre que l’enjeu de la transformation du régime reproductif qu’ils défendaient dépassait la simple inquiétude pour la santé et l’aptitude au combat de la classe travailleuse masculine.
Indisciplinées, indifférentes au travail ménager, à la famille et à la morale, déterminées à prendre du bon temps dans les quelques heures où elles n’avaient pas à travailler, prêtes à quitter le foyer pour la rue, le bar, où elles buvaient et fumaient comme des hommes, étrangères à leurs enfants, les ouvrières mariées ou célibataires étaient, dans l’imagination bourgeoise, une menace pour la production d’une main-d’oeuvre solide et elles devaient être domestiquées. C’est dans ce contexte que la “domestication” de la famille prolétaire et la création de la ménagère prolétaire à temps plein sont devenues une politique publique, inaugurant également une nouvelle forme d’accumulation du capital.”
Tiré de:
Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris: La Fabrique éditions, 2019, pp. 146-147