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Expédition suisse II à l'Everest
Avec 4 illustrations ( 31-34Par Gabrfel Chevalley
Grâce à la bienveillance de la Fondation suisse pour Explorations alpines, nous sommes à même de donner la primeur du Journal du DT G. Chevalley, chef de l' expédition. C' est la notation, au jour le jour, des péripéties de la dernière phase de l' assaut. Les cordées ont franchi, après l' avoir aménagée, la formidable barrière de séracs du Glacier de Khumbu et ont installé le camp IV ( 6400 m .) dans la Combe Ouest ( Cwm ). Les tentatives de gravir la dangereuse pente de glace qui conduit à l' Eperon des Genevois ont été abandonnées après l' accident arrivé à une cordée de sherpas; on a cherché et trouvé un itinéraire plus à droite, sur les flancs du Lhotsé où l'on a établi les camps intermédiaires VI ( 7150 ) et VII ( 7500 ). Il s' agit maintenant de pousser jusqu' au Col Sud pour donner de là l' assaut final. Mais les forces de l' expé ne sont déjà plus intactes; la fatigue et la détérioration se font sentir.
Ces notes frustes, sans aucun apprêt littéraire, donnent une image authentique plus immédiate et plus vivante de l' aventure, j' allais écrire du drame, qui s' est joué en novembre dernier sur les flancs sud de l' Everest.
13 novembre 1952. Au camp V.
Le vent, qui s' était calmé pendant la nuit, souffle de nouveau ce matin, mais moins violent. Les porteurs - ils sont neuf - acceptent de monter au camp VI. Ils partent à 11 h. 15 avec tout le solde de l' oxygène; ils sont déjà à l' emplacement de l' ex V du printemps lorsque je me mets en route; en forçant l' allure pour les rejoindre je m' essouffle terriblement: j' oubliais tout à fait l' altitude!
Je constate le beau travail qui a été effectué pour l' aménagement de cette voie du camp VI à travers la partie inférieure du glacier du Lhotsé. De longues cordes fixes facilitent et assurent efficacement la première montée, d' une dénivellation de 200 m ., qui emprunte d' abord une large cheminée très redressée, passe sous un énorme nez de glace, inquiétant mais solide, et poursuit par une trace oblique sur des pentes fortement inclinées. Certes il y a des passages nettement plus raides que la pente du Couloir, mais compensés par des parties plus douces, et ce n' est pas ici cette monotonie tuante et cette longueur inexorable. La « terrasse » de ce camp VI ( alt. 7150 m.est bien plus exiguë et penchée que je l' imaginais. Hélas! la tente est effondrée et endommagée. Nous redescendons très rapidement.
De retour au camp V lorsque l' ombre l' atteint; le vent se lève alors à nouveau. Nous buvons un bienfaisant jus d' orange que Kirken a réchauffé pour nous le servir juste quand nous arrivons. Tensing, venu mettre de l' ordre dans le camp et vérifier son approvisionnement, va redescendre avec Buzio, et remontera demain avec Lambert. Il a obtenu des sherpas qu' ils montent désormais à vide jusqu' au VI, prennent là une charge et la portent jusqu' au VII. Je me calfeutre sous ma tente car le grand froid est survenu. Plus tard, j' entends tousser: c' est Reiss et Spöhel qui sont arrivés; ces accès de toux sèche se déclenchent pendant la marche et durent encore longtemps après l' arrêt. Je suis émerveillé de la santé et de la robustesse de ces neuf sherpas du camp V: ils n' ont pas d' angine ni de bronchites; je n' ai pas entendu ces toux et ces plaintes qui signifient: voilà celui-ci et celui-là qui vont flancher bientôt. Et que peuvent alors les médicaments quand persistent ces causes si violemment et constamment irritatives? J' admire aussi qu' au plus fort de ces tempêtes, quand soi-même on s' est installé sous la tente dans un confort relatif, auquel on veille jalousement et que l'on n' aimerait quitter pour rien au monde, un Ang Namgyal, un Ang Norbu ou un Kirken viennent quand même nous apporter les repas, et chaque fois doivent revenir pour reprendre les assiettes et les tasses, et chaque fois, avec leurs gants, ouvrir et refermer la tente. S' ils ont, parfois, certaines faiblesses, ce sont quand même de rudes types, il faudrait aller bien loin pour en trouver de pareils! C' est une erreur facile que de leur demander qu' ils soient toujours des surhommes, ou la perfection sur toute la ligne, et de se montrer soi-même amer ou fâché lorsqu' ils ne le sont pas. Ne pourraient-ils pas, au cours de ces jours et de ces heures si rudes et d' apparence si désespérée, nous envoyer au diable, plutôt que nous fournir leur collaboration et leur dévouement total?
14 novembre:
Je dormais quand je reçus un coup brutal. La mâture métallique de ma Wico s' est brisée sous la force du vent et, à 23 h. 20, je suis dans une tente couchée au sol, plaquée sur moi. Je sens le vent qui continue d' appuyer et de pousser. A travers la toile je m' applique à résister à la poussée du vent avec mes deux mains sur un rebord de neige dure. Que faire? J' appelle plusieurs fois, mais personne ne peut m' entendre. Sortir? Non, je peux me maintenir, je peux souffler, je préfère rester là. Cependant j' ai une certaine angoisse à la pensée que cette situation va durer de longues heures, jusqu' au matin. Je ne sais pas quand la tempête s' est calmée; je me suis endormi finalement. Mais je me réveille assez tôt pour voir le lever du soleil sur le Nuptsé! Je vois aussi que le trépied de la grosse caméra qui était dans l' abside se trouve à 200 mètres de là. Si j' avais quitté la tente, celle-ci aurait été emportée et toutes mes affaires dispersées. Maintenant je suis content de les retrouver.
Ce matin comme le temps est calme, nous allons monter jusqu' au VII avec les porteurs. Reiss est décidé de coucher avec moi à ce camp. Je m' en réjouis car cela correspond au projet que j' aimerais exécuter, d' aller reconnaître moi-même la voie jusqu' au Col Sud. Lambert et Tensing économiseraient leurs forces; les autres ne connaissent pas encore l' accès du Col Sud et ses problèmes, et plusieurs n' ont actuellement plus le mordant qu' exigent les prochaines opérations. Cette aventure se prolonge tellement, et ce climat hivernal use les forces. Le vacarme infernal, assourdissant, du vent pendant des séries de nuits entières empêche le sommeil et éreinte les nerfs. Même au camp IV, lorsqu' on s' attarde dans la tente-mess, le froid nous engourdit dès le soleil disparu, à 13 h. déjà. Malgré notre garde-manger abondant, l' alimentation est restreinte: le beurre, la confiture, le miel, le fromage, toujours glacés, ne peuvent pas être consommés largement comme -ce printemps. Il y a de la démoralisation, de l' anxiété, une grosse lassitude, une perte très sensible de la confiance dans le succès, particulièrement chez ceux qui n' avaient pas pu se représenter sous un jour suffisamment exact la dureté de cette entreprise et sa longueur. Dans ces conditions, il faut autant que possible écarter les points noirs de la conversation, et même de sa conscience. Gross est diminué par l' insomnie, anxieux. Buzio est trop euphorique; Dyhrenfurth est malade; Spöhel est déprimé; Reiss est énigmatique.
Je ne vois pas Spöhel ce matin: il a mal dormi et il a informé Reiss qu' il ne pourrait marcher aujourd'hui. Toutefois il nous rejoindra, seul, un peu plus tard. Nous montons rapidement au camp VI, en une heure et demie. C' est la première fois que je fais le trajet du VI au VII. La piste zigzague, profite des terrasses, tout en appuyant fortement sur la gauche, près du couloir. La pente du tracé est nettement moins raide que sous le camp VI. Mais les « plaques à vent », de neige soufflée, sont dangereuses. Il n' y a qu' une corde fixe d' une vingtaine de mètres. Le vent à nouveau souffle dur. Les porteurs suivent. L' altitude ralentit la marche. Nous devons atteindre un grand sérac en forme de mitre dressé sur la pente, ménageant un corridor derrière lui; c' est là derrière que deux tentes ont déjà été déposées. Une rampe large et facile nous y conduit, allant du bord du couloir vers le centre du glacier où se dresse la mitre. Mais les sherpas, fatigués sans doute, et inquiets, car l' heure s' avance -on est parti assez tard, à 10 h. 15 - et le chemin est nouveau pour eux, récriminent à ce moment. Le vent est très violent; je décide d' arrêter là les frais, juste à l' endroit où Gross et Buzio ont laissé un rouleau de corde et quelques pitons à glace. On va dresser ici une tente qu' amènent les porteurs. Pas agréable. Reiss s' y dépense furieusement, quant à moi, j' y laisse davantage travailler Goundin et Ang Norbu. Arrive Spöhel; il s' assied, ne dit pas un mot, regarde tristement vers le sol. Il s' est mis en route, ce matin, pour ne pas rester en arrière, et il a cheminé seul. Je suis bien surpris de constater cet état d' âme chez lui, et lui donne une accolade amicale pour le ragaillardir. Pendant ce temps la tente finit par être montée, tout contre un mur de glace; les objets apportés par les sherpas sont encore épars dans la neige; le vent chasse contre nous de minuscules aiguilles de glace. Telle est la vitesse de ces particules, que chacune nous pique à travers l' anorak, la veste-duvet, deux pullovers, deux chemises et une camisole! Nous avons encore du soleil; mais la muraille rébarbative, inhumaine, du Nuptsé projette son ombre impitoyable sur la vallée blanche du Cwm. Les deux sherpas nous pressent de redescendre. Qui, de Spöhel et de moi, va resterFinale-ment, je lui laisse ma place, pensant à son effort et à son désir de rester, et surtout, inquiet de la santé de Dyhrenfurth. Ang Norbu descend devant avec la sûreté et la régularité d' un grand guide; Goundin titube de fatigue. Au camp V, Tensing et Lambert sont très étonnés de me voir arriver.
15 novembre:
La nuit n' a pas été très fortement ventée. Je descends au camp IV. La tente-mess est très abimée. Gyalzen Sona malade, fièvre élevée. Dyrenfurth très faible, fébrile aussi, extinction complète de la voix, pharynx très enflammé. Pénicilline aux deux. Le moral de tous est assez bas. A 15 h. 30 je reçois un message de Lambert. Il veut déclencher l' assaut et projette de monter demain au VII avec tous les sherpas du V, et après-demain, avec tous les sherpas, au Col Sud. Le programme de cette deuxième journée m' inquiète. C' est jouer une lourde et dangereuse carte, que se faire suivre de nombreux sherpas chargés, à cette altitude, sur une voie pas encore tracée! Nous l' avons vu ce printemps. Je monte à toute vitesse au camp V pour discuter cette question. En route je croise Spöhel et Reiss qui redescendent, très fatigués, du VII où leur nuit fut très mauvaise. Je puis parler pendant une petite demi-heure avec Lambert et Tensing. Ils sont d' accord avec mon point de vue. Par ailleurs, c' est une belle et bonne décision: le vent c' est calmé; le temps presse, car bien que le beau persiste le froid ne cesse d' augmenter, de même que la lassitude et la détérioration. Mais pour le soutien de l' assaut il sera bien difficile de former une équipe et d' établir un plan, à cause du fléchissement des forces ou du moral et du manque de sherpas.
16 novembre:
Nuit calme. Après un copieux déjeûner, je quitte mes compagnons. Deux d' entre eux, selon leur forme, monteront demain: Dyhrenfurth redescendra au camp I, pour s' y rétablir; Gross l' accompagnera. Je marche aujourd'hui avec peine. Au camp V, je prépare mes affaires, pour si possible le Col Sud; je mets de l' huile spéciale sur cinq magasines1, et trie encore des accessoires pour l' appareil à oxygène M; tout cela qu' il me faudra emporter 1 Chargeur contenant un film que l'on introduit dans la caméra.
demain, ainsi que matelas et sacs de couchage, avec l' aide d' un seul sherpa. Je prends encore un bain de pieds bien chaud, et Ang Namgyal avec beaucoup de gentillesse me les lave et frictionne.
17 novembre:
Nuit calme. Journée calme. Départ tardif. Mon sac s' avère extrêmement lourd, plus de 15 kg. Un peu au-dessous du camp VI, je n' en peux plus. Il y a là une zone d' altitude terrible à passer, et un parcours très raide avec des marches espacées. Je m' arrête là, tandis que Ang Namgyal pousse jusqu' au VI, y dépose les objets qui ne sont pas à ramener, me rejoint et nous rentrons au V, où plus tard arrivent également Reiss et Buzio. Au début de la nuit surviennent, inattendus, Pasang et Pemba Suntar. Pasang apporte le courrier! J' y trouve, enfin! la première lettre de la maison depuis notre départ de Genève. Les six premières lettres ne me sont pas parvenues!
18 novembre:
II y a eu du vent cette nuit.
De nouveau départ tardif, avec Reiss ( Buzio n' est pas encore sorti de sa tente ), Pasang, Ang Namgyal et Pemba Suntar. De nouveau grosse fatigue dans les passages raides à corde fixe. Au camp VI en deux heures. Un peu plus haut, les sherpas ne suivent pas. Reiss descend voir ce qui se passe. Seuls Ang Namgyal et Pemba Suntar viennent enfin. Pasang a une crise de mal d' altitude. Je décide de coucher dans la tente du camp VI et d' y surveiller Pasang. Reiss et les deux autres poursuivent jusqu' au VII. Pasang est à moitié étendu dans la tente du camp VI, les jambes en dehors. Il est somnolent, je ne peux le sortir de sa torpeur que pour l' entendre se plaindre d' une violente douleur dans la région de l' estomac; son pouls est très rapide. Je songe à lui faire inhaler de l' oxygène. Il y a ici des bouteilles et j' ai toutes les pièces M, mais la clef manque. Toutes les clefs sont déjà au camp VII. J' espère que cet état de Pasang va s' améliorer assez rapidement pour qu' il puisse redescendre avec les deux sherpas. Enfin redescendent Kanza et Ang Norbu, qui ne supportent plus le camp VII. Ang Namgyal et Pemba Suntar y sont restés à leur place. Ils me donnent un très bref message de Lambert disant qu' il montera demain au Col Sud avec Reiss et Tensing, sept sherpas, quatre tentes, de l' oxygène, un matelas pour deux, un sac de couchage simple pour chacun; il me dit encore de ne pas m' inquiéter car ils seront prudents. Pasang qui va mieux s' encorde avec Kanza et Ang Norbu et ils s' en vont vers le camp V. Je ne leur donne aucun message, car je ne saurais rien dire de précis à Buzio ni à Spöhel, tous deux pas en forme, et sans sherpas pouvant les accompagner. Nous n' avons pas, dans cet assaut, la possibilité de constituer une équipe de soutien ou de relais. Une forte partie de l' équipe est trop usée ou fatiguée, ou inexpérimentée, pour que l'on puisse compter suffisamment sur elle. C' est une des raisons pour lesquelles Lambert et Tensing ont décidé de livrer l' assaut sans autre, l' autre raison principale étant que le temps presse toujours plus. Le beau temps persiste, mais le froid ne cesse d' augmenter; et le vent fait trêve ces jours-ci.
Bien que j' aie ressenti beaucoup de fatigue, ces deux dernières fois, à me hisser à ce camp VI, j' espère encore que je pourrai rejoindre mes camarades au Col Sud, afin, si possible, de soutenir leur effort; je voudrais être à même de donner des soins très précoces en cas de gelure ( j' emporte des ampoules de novocaine, de percortène et des tubunics ); j' aimerais encore leur apporter des pièces pour l' appareil à oxygène système M ( ils ont l' appareil système D, qui fonctionne très bien et plus sûrement, mais consomme davantage ). Je suis très satisfait que Reiss ait pu rejoindre Lambert et Tensing.
Le séjour dans la tente à moitié affaissée du camp VI n' est pas agréable. Le soleil s' est caché peu après 3 heures. Je puis heureusement me faire un bon lit. Heureusement aussi, Ang Norbu avait une boîte d' allumettes qu' il m' a donnée, et je puis allumer du méta et me préparer dans une boîte d' aluminium un peu d' ovomaltine pour me désaltérer. A manger: quelques tablettes d' ovo.
19 novembre:
Mal dormi à cause du froid. Le soleil ne vient que vers 10 heures. Les mains sont glacées à tout ce que l'on doit toucher sans gants. Je sors de la tente, pour me montrer à ceux d' en. Je vois Dyhrenfurth et Gross qui quittent le camp IV avec trois sherpas. A 13 h. 45 seulement je me mets en route pour le camp VII. De nouveau me voici très lourdement chargé ( couchage, caméra, magasines, Foca, accessoires d' oxygène, un peu de pharmacie, etc. ). Cette charge m' éprouve terriblement. Les bretelles d' un sac lourd compriment beaucoup la cage thoracique et provoquent l' essoufflement. Les arrêts se font de plus en plus fréquents. L' essoufflement irrite la gorge dans cet air glacé, et aux arrêts éclate une toux très douloureuse. Néanmoins, je veux arriver à ce camp VU, et j' ai du temps car le soleil ne s' y cache qu' à 16 h. 30. Enfin, c' est vers cette heure-là que, débouchant sur le bord du grand couloir, j' aperçois tout en haut de la Combe des Genevois, tellement haut, l' équipe du Col Sud qui approche lentement du point 8000! Un peu plus tard le groupe de tête se silhouette sur la bosse supérieure de l' Eperon et ils vont descendre vers le Col Sud, assez tôt pour y établir leur camp avant la nuit! Ils ont encore du soleil; mais de nouveau que la marge est brève!
Encore une fois, je me remets en route, parviens à l' emplacement de la tente du 14 novembre, remonte encore quelques cordes fixes, et après encore plusieurs arrêts, je découvre enfin derrière le sérac-mitre une tache brune qui m' indique le camp VU. Il comporte trois tentes ( ait. approximative 7500 ). Il est 17 heures et il fait extrêmement froid. Je m' introduis vite dans une tente qui contient quelques provisions et un réchaud à méta. Lentement, je parviens à me rechauffer un peu, et, à la lumière d' une bougie, je me prépare du thé sucré, puis du bouillon, chauffe un peu de confiture. Cela va très long, mais j' ai le temps maintenant, et je suis heureux d' être ici. J' ai trouvé la clef pour l' oxygène et j' en respire avec l' appareil M. Ça fonctionne très bien; à 20 litres à l' heure, je pourrais rester pendant 20 heures en oxygène avec cette petite bouteille.
20 novembre:
Au matin, j' ai un pouls rapide, à 108. Je dois être subfébrile à cause de la violente pharyn-gite-laryngite que j' ai contractée. La nuit a été très froide. 4 mm. de givre recouvre le sac de couchage. Le vent s' est remis à souffler cette nuit, pas d' une extrême violence, mais quand même il a enfoncé l' abside d' une des tentes. Je ne peux pas faire grand' chose. Je me remets à faire fondre de la neige pour me préparer de la boisson... C' est effrayant comme les doigts se refroidissent à tout contact, et cyanoses, demandent d' une demi-heure à une heure pour être réchauffés. Aussi ne puis-je rien faire pendant longtemps. Il est très tard lorsque je sors pour faire un bout de promenade dans cet étrange corridor de glace, aller jusqu' à son extrémité pour apercevoir tout en bas le camp V et, à peine visible, le camp IV reconnaissable à une vague et minuscule tache jaune. Je n' ai pas la vue assez perçante pour distinguer le III. Au matin, la masse rocheuse de l' Everest a un relief magnifique. J' aimerais au moins photographier ( en couleurs ) ces vues: l' Everest; l' enfilade du Cwm, avec le Pumori et derrière celui-ci le glacier occidental de Rongbuk qui s' incurve, beau vert et hérissé de pénitentes, et plus en arrière encore leCho-Oyu; le camp VII, si solitaire entre ce mur de glace et ce curieux sérac, en pleine face du Lhotsé, avec le trait acéré et éclatant de l' arête du Nuptsé - mais comment m' y décider et y parvenir, avec un tel engourdissement des doigts? Je guette un signe de vie vers le Col Sud. L' Eperon des Genevois est effrayant. On est un peu plus haut que le « Dépôt » de ce printemps. La glace affleure tout au long de la bande jaune. Un nuage de neige s' élève de l' arête sud.
Fin d' après, je suis sous la tente, et j' entends des pas. Cette fois-ci, le bruit est plus précis que cette imitation de bruits de pas que fait si bien le vent en remuant des choses sur la neige. Ce ne sont pas les sherpas, mais Lambert, Reiss et Tensing! Les sherpas arrivent ensuite.
Je ne suis pas étonné: le froid et le vent rendent le Col Sud intenable! Mais ce n' est que lentement que je réalise toute la signification de ce retour. Plus précisément, une signification est parfaitement claire d' emblée: c' est pour éviter la mort que ces dix hommes s' en sont retournés aujourd'hui du Col Sud ( après être partis en direction de l' arête pour y mettre le camp IX ). Mais l' autre signification, l' échec de notre tentative d' ascension de l' Everest, celle-ci est si dure à admettre! Longtemps je me plais encore à penser que l'on va simplement recommencer, un peu plus tard. Il y a au Col Sud des tentes, des vivres, de l' oxygène en suffisance pour une tentative sérieuse, trois inhalateurs dont le principe et le mécanisme semblent bien cette fois résoudre le problème physiologique de l' Everest; et encore l' argument rassurant: « vous n' avez pas la mousson qui vous menace, vous pouvez attendre »... Mon imagination s' empare de chacun de ces arguments pour esquisser une réplique à cet échec... Et ma conscience s' agite: n' a pas fait d' énormes sacrifices pour cette expédition, et placé en elle beaucoup de confiance et d' espoir? Je cherche encore les fautes, d' ensemble ou de détail, que nous ayons pu commettre. ( Mais une faute est-elle une faute lorsqu' on ne peut en juger qu' à posterioriAurait-on pu aller plus légère-mentNon, le volume était en proportion du nombre d' hommes. Ce nombre d' hommes, il le fallait pour obtenir le noyau nécessaire de porteurs aptes pour le Col Sud. Le vent a ralenti l' établissement des camps IV et V. Une semaine a été perdue, certes, dans le couloir, mais si ce n' avait pas été le cas, le moment, plus précoce, de l' assaut, serait tombé en pleine période de tempête.
Tout cela remue dans ma tête pendant la nuit; ni Lambert, ni moi ne pouvons dormir beaucoup à cause du froid qui nous pénètre malgré que nous soyons vêtus au maximum, dans nos sacs doubles, sur un matelas bien gonflé, dans une tente « isothermique » bien fermée. J' ai échangé quelques mots avec lui; juste pour connaître en gros traits les faits de ces dernières journées. L' équipe de tête, comprenant Lambert, Reiss, Tensing et sept sherpas, est parvenue l' après du 19 au Col Sud où, harcelée et bousculée par le vent, elle a eu grand' peine à dresser des tentes. Le lendemain, après une nuit très dure, il se sont mis en route pour aller placer le camp IX sur l' arête sud-est; mais il fallut bientôt se rendre à l' évidence: impossible de vivre dans un vent et un froid pareils. Lambert n' est pas équivoque. Qui remonterait? Pas les sherpas; pas lui, ni Reiss, ni Tensing... Plus tard, après s' être retapé, reposéMais il faut redescendre jusqu' au camp I pour cela; ni le V, ni le IV, ni le III, avec leur ombre, leur froid et leur vent ne le permettent. Et peut-on se leurrer désormais sur le climat de ces prochaines semaines, au Col Sud et sur l' Everest? Le froid qui a tellement augmenté d' octobre à novembre et qui s' est nettement accentué encore ces derniers jours, augmentera encore; et le régime du vent, au Col Sud, est au moins semi-constant, pour ne pas dire constant; et quel vent! On l' entend gronder à toute force maintenant sur l' Everest - c' est un bruit familier.
Ainsi, comme l' autre fois, et plus encore, c' est le dénouement soudain et extrêmement rapide. La retraite n' est pas concertée, elle est imposée, d' un seul coup et complète; nous sommes purgés de l' Everest.
Us sont revenus du Col Sud qui est une souricière terrible, où il est bien à craindre que ne se produise un jour une catastrophe, si d' autres expéditions y parviennent dans l' ave. Ils reviennent tous indemnes à part quelques gelures superficielles des doigts, du nez ou des oreilles. Il a fallu pour monter là-haut dans de pareilles conditions, une décision et une énergie fantastiques. Les sherpas qui sont montés au Col Sud - tous des jeunes! -ont montré un cran extraordinaire. Soulignons encore que le camp Vili a été établi, et que l' équipe partait pour établir le camp IX, avec l' oxygène nécessaire pour un assaut vers le sommet.
21 novembre:
Vent glacé. On lève le camp VII ( les cinq tentes ), dans un froid qui est vraiment la limite pour cette opération, car c' est tout un travail, qui expose longuement les mains à la morsure du vent. Les miennes, avec leurs doigts longs et minces, sont incapables de supporter cela. Je ne peux à peu près rien faire. Et pourtant bien de ces sherpas ont les mains fines aussi, mais leurs vaisseaux sont moins spastiques. L' épaisseur de la peau joue aussi un rôle. Nous sommes tous très éprouvés, et nous sentons en ce moment cette situation si précaire et dangereuse que nous sommes envahis par une angoisse profonde. Quel soulagement, lorsqu' enfin nous partons! La descente s' effectue bien, grâce à toutes les cordes fixes. Quelques sherpas - ils ont une lourde charge - ont de la peine. On laisse la tente du VI. A mesure qu' on descend, le vent diminue et le soleil tempère un peu l' atmosphère. Au camp V vers 14 heures; on peut enfin se restaurer, Kirken nous verse du jus de fruit, du thé, du café; on dévore des biscuits avec du lait condensé. Pasang et Ang Norbu sont aussi là. Le camp V est démonté à son tour, et nous filons vers le camp IV, où Buzio et Spöhel nous attendent. Ils nous expliquent que leur inquiétude a été grande, particulièrement à cause de ma montée solitaire et tardive au camp VII, à cause aussi de leur ignorance de ce qu' ils devaient faire, et qu' ils ont tenté de me rejoindre. Mais eux aussi étaient démunis de sherpas pour les aider; l' équipe d' assaut ayant dû les mobiliser tous pour elle-même. Telles sont les exigences draconiennes et l' étroitesse des chances - si souvent mentionnée - de l' Everest.
De nous retrouver tous ici ( sauf Dyhrenfurth et Gross déjà en bas ), par temps calme et dans un camp sûr, nous procure enfin une détente. Cependant c' est la retraite, avec sa tristesse; mais aussi soulagement; une délivrance! Pas plus que ce printemps, cette retraite n' a dégénéré en déroute; mais seule l' imagination peut encore se plaire à résister. L' instinct des sherpas, avec une puissance d' action extraordinaire, l' a préparée; Pasang, si intelligent et riche d' initiative, a fait monter les sherpas d' en bas pour l' évacuation.
22 novembre:
Le vent s' est relevé vers le matin. Les sherpas, sous la conduite de Tensing et de Pasang, sont au travail avant que le soleil soit sur le camp. C' est un drôle de vent, au bruit sourd, que j' entends sous ma tente. Hargneux, il chasse des rafales de neige par saccades brusques et irrégulières, souvent prolongées. Lorsque je sors, je suis surpris de constater que c' est une grande tempête. Les panaches les plus terribles se lèvent sur le Col Sud et le Lhotsé, et tout le Cwm bouillonne de neige soufflée, qui s' élève en rideaux voilant les trois montagnes. La tente-mess est cette fois-ci démolie complètement. Les sherpas, qui n' ont pas déjeuné, préparent leurs charges énormes. Trois diables rouges arrivent encore à toute allure du camp in pour prendre les trois dernières charges. Dans cette furie j' ai insisté pour qu' on laisse ici une ou deux tentes, mais toutes sont enlevées, sauf la tente-mess démolie. On ne laisse rien que l'on ait à regretter.
Le blizzard sévit jusque près du camp III avec grande violence. Je me retourne, et dans cette curieuse lumière blanche de tempête, jamais je n' ai vu le Col Sud, l' Eperon des Genevois, le Glacier du Lhotsé si démesurément hauts. Jamais je n' ai si bien éprouvé la longueur de ce déploiement du Cwm, Féloignement des camps successifs. L' aspect du glacier alentour du camp III est devenu celui des dunes de sable, crêtes arrondies, crevasses comblées par la neige soufflée.Vient la descente des séracs. Le changement est quelque chose d' absolument extraordinaire, d' incroyable. On nous l' avait dit, mais nous ne pouvions l' imaginer à ce point. Pendant les six semaines hivernales vécues là-haut, la zone des séracs subissait comme une sorte d' été... Le mot de Murray ou de Shipton: « bouleversement atomique » est exact. Nous ne reconnaissons plus que des bribes des passages. Les hommes d' en ont accompli un travail magnifique autant que précieux, en maintenant la trace dans ce dédale, et en construisant jusqu' à neuf ponts de poutres. Le glacier est horriblement crevassé, bouleversé, tailladé, déchiré, troué partout, écroulé en avalanches de blocs. Le passage de plusieurs de ces ponts est acrobatique; je préfère généralement les passer à cheval. Mais les porteurs les traversent debout, avec leurs énormes chargements. Pas une chute! C' est admirable.
Rien ne reste au camp II. Et nous sommes tous au camp I avant que le soleil se soit caché. L' appétit réclame, le souper d' Ang Tsering vient à point: des patates, du foie, du mouton, des haricots! Plus tard encore, avec Tensing, Pasang et Ang Nima, nous dévorons des côtelettes de mouton rôties sur le feu. C' est ma fête aujourd'hui. Justement, les sherpas font partir des feux de Bengale et des pétards de ce printemps.
Toute Vexpédition reste trois jours au camp I ( 5250 m .) pour se refaire, achever certaines prises de vue, payer les sherpas, faire les comptes, etc.
27 novembre:
Les coolies arrivent. Ruée vers les charges ( environ 75 ), car il y a beaucoup plus de monde que de charges. Enormément de femmes, et même quelques bébés ( qui ont passé la nuit au camp I !). J' ai vraiment les larmes aux yeux quand je m' en vais. Les pénitentes sont maintenant de couleur émeraude, et luisantes comme du verre; entre elles, estuaires et cascades de glace laiteuse. Du camp de base, je monte avec Gross en direction de l' arête du Pumori, car je désire voir l' Everest, mais c' est trop long de monter jusqu' au point d' où il serait visible avec toute l' arête nord et le Col Nord. Néanmoins, le tableau est prestigieux et nous restons longtemps à le contempler. Je vais quitter ce fantastique coin du monde, et j' en ai le cœur qui se serre. Je dois me répéter que malgré ce ciel toujours bleu, l' hiver vient. Et me rappeler toutes les souffrances du froid, comme on est transi et diminué, au camp, dès que l' ombre arrive, dès que le vent souffle. Mais cette beauté et cette grandeur me resteront. Quant à ce sommet qui s' élève à une hauteur prodigieuse -, tout près de 9000 mètrescône massif de roc noir et fauve qui se dresse si haut par-dessus les glaces brillantes des autres montagnes, vrai Toit du Monde aux pans abrupts, il garde son énigme et maintient son défi; mais je suis heureux et fier de le connaître si bien et d' avoir lutté, pour sa conquête, aussi fort qu' il était humainement possible.