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Escalades dans les Préalpes françaises
Par René Néplaz, guide
L' alpinisme, on le sait, a considérablement évolué ces dernières années grâce à l' emploi du matériel moderne d' escalade ( pitons, étriers, mousquetons, etc. ). On s' attaque d' hui à des voies toujours plus difficiles; des faces et des arêtes réputées jusqu' il y a très peu de temps impossibles, puis extrêmement difficiles, sont gravies chaque année. Citons cette phrase de Jacques de Lépinay qui fut l' un des meilleurs grimpeurs français de l' époque: « Ne sommes-nous pas venus chercher ici la grande interdiction? tel est en effet le paradoxe de l' alpinisme moderne qui pousse le grimpeur à la poursuite des itinéraires vierges où tout le problème en définitive, consiste à rechercher dans une zone d' apparence aussi hostile et infranchissable que possible, la ligne de points faibles qui permettra de la vaincre, en d' autres termes, à découvrir dans le fouillis du plus difficile complexe une voie praticable. » En France, ces dernières années, on a beaucoup fait pour développer la pratique des sports alpins. Au lendemain même de la guerre, avec des moyens matériels parfois très restreints, on a organisé des camps, créé des cours d' alpinisme et de ski permettant aux néophytes de s' initier aux secrets de l' escalade ou à la technique du ski, et aux meilleurs de se perfectionner sous l' œil vigilant de moniteurs qualifiés. Ceci a permis à nombre de jeunes de se révéler et nombre de ceux-ci en effet sont devenus skieurs ou grimpeurs de classe.
« Jeunesse et Montagne » fut l' une des premières organisations de ce genre. « L' Union Nationale des Camps de Montagne » et le « Collège National d' alpinisme » des Praz de Chamonix ont repris l' œuvre commencée par « Jeunesse et Montagne » et ont permis aux jeunes, de conditions parfois très modestes, de pratiquer l' alpinisme.
Dans d' autres pays, notamment en Italie et en Allemagne, des camps de ce genre existaient déjà bien avant la guerre. En France, on a compris l' utilité de ces centres, et des associations telles que le Club Alpin Français, les « Amis de la Nature » organisent également des stages. Il est indéniable que ceux-ci sont nettement profitables et les jeunes d' à présent acquièrent en quelques mois, voire en quelques semaines, ce que les anciens ont mis des années à apprendre par eux-mêmes et avec plus ou moins de risques; les résultats sont là pour le prouver, mais il se peut pourtant que l'on brûle peut-être un peu trop les étapes et il en résulte quelques accidents causes par le manque d' expérience 1.
Actuellement le « Terrain de jeu de l' Europe » paraît être complètement exploré et pratiquement il ne reste en effet plus guère de voies nouvelles à ouvrir dans les Alpes. La répétition, dans celles-ci, des grands itinéraires, reste cependant suffisamment ardue pour contenter les plus exigeants. Ceux qui désirent absolument des faces ou des arêtes inexplorées doivent aller chercher dans des massifs extraeuropéens, un terrain pratiquement vierge encore. Il ne faudrait pas cependant inviter par trop de jeunes grimpeurs à tenter des courses au-dessus de leurs forces; il est bon de se souvenir qu' avant de se lancer dans une grande course il convient d' avoir tous les atouts dans ses mains. Il s' agit avant tout de bien se connaître. La difficulté des courses que l'on veut entreprendre doit être modérée par la con- 1 Citons à ce propos l' allocution prononcée par Roger Frizon Roche à la fête des guides à Chamonix en 1953: « Je ne suis pas certain, a-t-il déclaré, que la formation accélérée de guides de montagne à laquelle on procède aujourd'hui en brûlant les étapes soit une bonne chose. C' est finalement l' expérience qui compte et l' expérience est longue à acquérir. En quatre semaines de stage on peut sans doute former un excellent grimpeur. Il faut des années et toute une tradition pour former un guide de montagne qui soit capable de conduire sa cordée au sommet et de la ramener intacte dans la vallée. » Die Alpen - 1954 - Les Alpes19 naissance de ses capacités personnelles et aussi par celles des autres membres de la cordée. C' est une question très délicate et très importante que de savoir ce que l'on peut raisonnablement tenter, et il est très difficile de faire la différence entre témérité et audace. L' exploit chez un jeune débutant, d' une traversée du Grépon ou de la Meije ne prouve pas forcément que celui-ci possède toutes les connaissances de la montagne. Très fort en rocher, il peut être nul en glace. La montagne, si elle exige quelques fois de la chance, demande de celui qui l' aborde une grande expérience.
On ne peut nier toutefois que les jeunes d' à présent possèdent dès le début des connaissances et une technique qu' on ne pouvait acquérir autrefois qu' à la longue, et c' est ce qui justifie certainement la valeur des exploits réalisés ces dernières années, parfois par de très jeunes grimpeurs. En alpinisme cependant, plus qu' ailleurs peut-être puisqu' il y va de sa vie, rien ne vaut le fruit d' une bonne expérience et l'on a beaucoup à gagner en agissant ainsi; la confiance vient, et confiance ici signifie sécurité. Une liste de courses « à vache » peut être très profitable à un débutant; outre qu' elle lui apprendra à connaître et à aimer la montagne sous tous ses aspects, elle lui permettra d' obtenir peu à peu cette confiance qui peut faire défaut autrement. Après et ensuite seulement, il peut se mettre en quête de courses d' entraînement graduellement plus difficiles et suivre si possible un ou plusieurs cours organisés.
En raison du coût élevé de la vie, nombre de jeunes sont dans l' impossibilité de pratiquer l' alpinisme. Dans nos régions des Alpes même, pourtant favorisées, beaucoup ne peuvent se permettre des déplacements souvent assez onéreux. Peut-être serait-ce pour eux l' occasion de faire connaissance avec les massifs secondaires de leur région. Où trouve-t-on alors chez nous des parois ou des arêtes susceptibles de parfaire l' entraînement?
Grenoble, cité universitaire, plaque tournante des Alpes occidentales, est favorisée par sa situation à proximité de massifs calcaires d' entraînement variés. Elle possède son école d' escalade de la Bastille aux portes de la ville. Les escalades du Casque de Néron et des Trois Pucelles au-dessus de St-Nizier sont les terrains favoris des grimpeurs grenoblois. On trouve aussi à quelque distance le fameux Mt Aiguille, Chamechaude, et les trois Pics de Belledonne d' altitude plus élevée où se sont formes de nombreux et excellents varappeurs grenoblois.
En remontant vers le nord, la région de Chambéry et d' Aix, pour être moins favorisée, offre malgré tout des possibilités nombreuses. Outre l' école d' escalade de Chambéry à proximité de la ville, cette région présente toute une gamme d' escalades, Dent de Crolles, Dent du Chat, etc., et en raison de sa proximité des régions de Grenoble et d' Annecy, permet à ses fervents de varier facilement de terrain. Le noyau de grimpeurs ne semble pas toutefois atteindre ce qu' il devrait être dans cette région.
C' est à Annecy que revient l' honneur de compter le plus grand nombre d' adeptes de l' alpinisme, tout au moins parmi les ancien. Annecy a aussi depuis bien avant la guerre son école d' escalade du « Biclepe », utilisée aussi par les alpins du 27e chasseurs tenant garnison dans cette ville. Les Tours St-Jacques sur Allèves, le Mt Veyrier, le Parmelan, la Pointe Percée avec son arête du Doigt, sont autant d' escalades aussi variées que difficiles. Les plus belles voies cependant sont groupées dans le massif des Dents de Lanfon, très souvent gravies. D' autres voies certainement très ardues y seront encore ouvertes, et c' est dans ce massif que se sont formes des grimpeurs de première force; il suffit de citer mon camarade le guide Louis Lachenal.
Plus au nord encore, la région de La Roche-Annemasse-St-Julien peut prétendre posséder la plus magnifique école d' escalade de nos régions: le Salève. C' est sur ses flancs que s' est d' ailleurs formée toute une célèbre lignée de grimpeurs suisses ( Tricouni, Lambert, Roch, Dittert, etc. ). Les voies découvertes sur ces parois sont extrêmement diverses, et il en existe plus de 150. Certaines sont très ardues et peuvent être qualifiées de très difficiles ( Arête Jaune, Grande Arête, Tricouni, etc. ). Celui qui y va pour la première fois en tête de cordée ne manquera pas d' y voir de sérieuses entreprises. Quant à l' amateur d' artificiel, il trouvera la pleine réalisation de ses désirs en parcourant les voies Paillard, de la Prairie, la voie Morgan-Perrot de la face W ainsi que celle du Grand Dièdre des Etiollets ou Itinéraire Asper-Bron qui est le nec plus ultra de ces escalades aériennes. Le grimpeur qui fait en tête tous les passages du Salève peut prétendre passer presque partout. N' oublions pas cependant que c' est l' une des montagnes les plus meurtrières. Bien que favorisés par la proximité de cette montagne, les grimpeurs ne sont pas nombreux dans cette région, et le Salève est surtout visite par les Genevois; en toutes raisons il n' est pas rare de trouver des familles suisses entières excursionner et varapper au Salève.
Relativement plus éloignée des sommets, la région du Léman ne connaît guère plus de succès. Peut-être cette défaveur est-elle accentuée par la proximité d' un lac généreux qui attire par sa facilité une grande part de la jeunesse. Il n' existe qu' un noyau assez restreint de grimpeurs. La région du Haut Chablais, surtout celle en bordure de la frontière franco-suisse, offre pourtant toute une gamme d' escalades variées et parfois difficiles ( face nord de la Dent d' Oche, Pointes de Darbon, Dent du Vélan, Aiguille d' Ouzon, face nord du Chauffé \ sans parler du Salève voisin. Il y a donc là un terrain d' entraînement admirable mais, constatons-le, actuellement les jeunes habitant ces régions ont de plus en plus tendance à abandonner les joies de l' alpinisme. Le ski ( ski de piste entendons-nous ) prend une extension de plus en plus grande, tandis que l' alpinisme est en régression, et c' est surtout dans les grandes villes éloignées des montagnes que se recrutent les grimpeurs.
L' a pic calcaire est souvent aussi brutal que celui des massifs granitiques. Les sommets calcaires de nos régions présentent en effet des parois fort abruptes. Ces à pics sont le plus souvent constitués par de grandes dalles lisses et verticales, coupées de terrasses ou de vires plus ou moins herbeuses vu l' altitude peu élevée de ces sommets. Dans certaines zones où la roche est plus compacte, les dalles offrent parfois peu de fentes; elles se prêtent alors assez mal à l' usage des pitons, d' où difficulté de les gravir et parfois difficulté de s' y élever directement, ce qui oblige à d' assez grands détours et explique aussi la complexité de certains itinéraires. Elles sont parfois très difficiles, offrent toute la gamme et la variété des escalades de massifs plus connus. Le rocher étant en général très friable et cassant exige du grimpeur une attention constante, un choix minutieux de chaque prise qui constamment doivent être éprouvées avant leur utilisation.
Certains grimpeurs prétextent qu' elles ne sont pas intéressantes vu la mauvaise qualité du rocher et le danger qu' elles présentent de ce fait. N' est pas plutôt là l' aveu d' une incompétence? Un grimpeur qui s' entraîne dans ces massifs acquerra une plus grande sûreté que celui qui débute dans du rocher plus franc où il montera davantage en force en se fiant à la solidité de la roche. Il est vrai que les massifs granitiques offrent eux aussi, bien souvent, leurs zones de mauvais rocher.
L' escalade de ces parois exige de la force mais elle demande davantage de souplesse encore. Toute la gamme des passages réputés des écoles d' escalade peut s' y retrouver: vires, cheminées, dalles, fissures, etc. et fournit l' occasion de mettre en pratique les divers pro- 1 Pour toutes ces escalades citées, on consultera avec profit l' excellent guide de Felix Germain, « Escalades charies du Léman à la Méditerranée ».
cédés d' escalade enseignés dans ces écoles. Les plus difficiles cependant, ne peuvent être exécutées que par des grimpeurs très avertis.
Ces courses d' entraînement permettront au grimpeur d' affronter avec la plus grande marge de sécurité des escalades plus importantes dans des massifs plus élevés. N' a pas écrit dans un grand périodique alpin que les escalades des Alpes orientales atteignaient la limite des possibilités humaines! Certains itinéraires qui sont ouverts et qui restent encore à ouvrir dans nos régions peuvent sans doute leur être comparés à part peut-être l' altitude. La paroi est des Fys, pour n' en citer qu' une, exigera de celui qui en viendra à bout tout autant d' audace que l' escalade de certaines faces dolomitiques.
Au Salève, nombre de grimpeurs s' entraînent à la descente. Les passages difficiles sont d' abord descendus en rappel, puis les grimpeurs s' exercent à remonter ces passages assurés par l' un des leurs resté en haut. C' est une assez bonne formule. Lorsqu' ils se sentent assez sûrs; ils peuvent alors tenter de monter en tête de cordée.
J' ajoute pour terminer que nos Préalpes calcaires restent mon terrain de prédilection. Elles ont été le témoin de mes premières armes; elles représentent pour moi la lutte avec une nature à la fois farouche et sereine, dans le calme et la tranquillité d' un décor admirable, fait du contraste de sombres forêts, de verts alpages et d' abruptes parois dominant de riants vallons où vient paître le bétail dans une atmosphère de repos pastoral.