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Amin Maalouf
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1999, pour
Les Identités meurtrières, Paris, Grasset & Fasquelle, 1998
Né au Liban en 1949, d'ascendance melkite et protestante, de langue arabe et de culture française à la fois, Amin Maalouf fait à Beyrouth des études en économie et en sociologie avant de se lancer dans le journalisme, profession dans laquelle il débute en écrivant divers articles de politique internationale dans les colonnes du quotidien Al-Nahar. En 1976, alors que la guerre civile déchire son pays, il part pour la France où, poursuivant sa carrière de journaliste, il devient rédacteur en chef de Jeune Afrique – ce qui l'amène à couvrir de nombreux événements, de la guerre du Vietnam à la révolution iranienne, et à parcourir pour des reportages une soixantaine de pays. En 1983, il publie un ouvrage qui va bénéficier d'un large écho et être traduit en plusieurs langues, Les Croisades vues par les Arabes. Ce succès le conduira à se consacrer entièrement à l'écriture dès 1985.
Six romans le font ensuite connaître d'un large public, en France comme ailleurs – ses ouvrages ayant été traduits dans plus de 25 langues: en 1986, il publie donc Léon l'Africain, qui retrace la vie d'un voyageur du seizième siècle; en 1988, il reçoit le Prix des Maisons de la presse pour Samarcande, livre qui s'inspire de la vie d'Omar Khayyam, le poète et astronome persan mort au début du Xlle siècle; en 1991, il fait paraître Les Jardins de Lumière, s'intéressant à la vie de Mani, le prophète fondateur du manichéisme; l'année suivante, il sort Le premier siècle après Béatrice avant de publier la chronique d'un village de la montagne libanaise au XIXe siècle qu'il intitule Le Rocher de Tanios, texte qui lui vaudra le Prix Goncourt en 1993. En 1996, il fait paraître Les Échelles du Levant, un plaidoyer vibrant pour la réconciliation des Juifs et des Arabes au XXe siècle.
En 1998, paraît chez Grasset un livre témoignage relevant davantage de l'essai, Les identités meurtrières, ouvrage que la Fondation Charles Veillon décide en 1999 de couronner Prix Européen de l'Essai.
L’ouvrage: Les identités meurtrières
Ce texte représente pour Amin Maalouf un moment de réflexion où il livre sans détour la vision du monde qui donne forme et couleur aux personnages de ses romans et à leurs itinéraires de vie axés sur la tolérance et le respect de l'autre – ce qui a fait de l'auteur un intermédiaire privilégié entre l'Orient et l'Occident, deux mondes dont l'histoire s'entrecroise et se féconde sans toujours que les deux parties se connaissent ou se reconnaissent. Aujourd'hui, la question identitaire est de tous les moments, de partout et à tous les niveaux. De manière semble-t-il croissante même, en particulier après la disparition il y a dix ans du monde bipolaire qui avait façonné l'après-guerre.
"Depuis que j'ai quitté le Liban pour m'installer en France, que de fois ne m'a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais plutôt français ou plutôt libanais. Je réponds invariablement : l'un et l'autre ! Non par quelque souci d'équilibre ou d'équité, mais parce qu'en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas l'autre, c'est que je suis aussi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C'est cela mon identité..."
En fait, le "qui suis-je" est une question que chacun doit se poser à nouveau, quelles que soient ses origines culturelles, linguistiques ou religieuses. Dans la cacophonie des affirmations accusant autrui de tous les maux, au risque de vouloir la disparition de tout prochain menaçant ce que l'on croit sa raison d'être, Amin Maalouf s'attaque aux idées reçues et aux préjugés qui projettent en creux sur l'autre les peurs et les craintes qui nous déstabilisent. Si notre monde vit d'extraordinaires transformations technologiques et scientifiques, il ne sait guère gérer les différences qui font la diversité de nos sociétés. La tentation identitaire fige trop souvent les individus dans des systèmes d'exclusion mutuelle: pourtant, les identités elles-mêmes ne sont jamais données une fois pour toutes puisqu'elles se construisent et se transforment tout au long de l'existence.
À la veille du troisième millénaire, notre humanité se retrouve ainsi entre le choix d'une affirmation outrancière des identités – surtout celles qui ont été bafouées et méprisées par l'histoire – et l'arasement des particularités linguistiques, confessionnelles ou ethniques que balaye une mondialisation portée par la transformation des techniques et l'ouverture des économies. Pour Maalouf, il faut sortir de ce dilemme en apprenant à vivre une identité plurielle permettant de combiner et hiérarchiser des traits multiples en une spécificité individuelle qui peut seule désarmer les fanatismes et les intégrismes nourris, eux, par une identité réduite à un seul trait dominant, ethnique, géographique ou religieux. "À cause – dit-il – de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste – qui réduit l'identité entière à une prétendue appartenance fondamentale, proclamée avec rage – on fabrique des massacreurs."
S'il ne faut pas renier l'héritage vertical qui nous fait rechercher nos ancêtres et nos origines, il ne faut pas non plus les magnifier à l'excès. Il y a aussi un héritage horizontal qui nous rend solidaires de nos contemporains davantage que de nos lointains ancêtres. Ainsi, pour Amin Maalouf, l'identité, c'est la somme des appartenances que nous nous reconnaissons. Dans cette optique, l'Europe nouvelle représente l'occasion de forger de nouvelles formes d'individualité sociale – même si on parle de monnaie unique, d'économie ouverte en passant trop sous silence la question de l'identité européenne. "Or – dit l'auteur, – chaque fois que des sociétés différentes sont amenées à se côtoyer, il faut fixer un code de conduite avec l'autre." Explicite.
Dans ce code de bonne conduite, la place de la langue est prépondérante et Amin Maalouf lui consacre un grand chapitre. "Je suis – dit-il – pour que chaque Européen ait au moins trois langues, sa langue maternelle, identitaire, puis une langue de son choix qui lui permettrait de s'épanouir et de communiquer avec des gens de même affinité, enfin une langue de communication globale – qui est aujourd'hui forcément l'anglais."
La clarté de l'expression utilisée pour un sujet grave fait de cet essai un ouvrage de lecture aisée où l'auteur se méfie de la brillance des mots pour s'en tenir à des démonstrations d'évidence, jamais simplistes cependant. Ce témoignage traduit parfaitement les objectifs européens, la volonté fédéraliste et l'inspiration humaniste de la Fondation Charles Veillon et motive ainsi sa décision de couronner du Prix européen de l'Essai 1999 Les identités meurtrières d'Amin Maalouf.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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