Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07037.jsonl.gz/136

Jusqu'à la création de l'Etat italien en 1861, le terme I. ne désigna qu'un ensemble géographique dépourvu d'unité politique. A l'époque moderne, tandis que dans le reste de l'Europe la tendance générale était à la naissance des monarchies nationales, la péninsule resta subdivisée en de nombreux Etats. Parmi les principaux, il faut mentionner le duché de Savoie (royaume de Sardaigne dès 1720), le duché de Milan, les Républiques de Venise et de Gênes, le grand-duché de Toscane, les Etats de l' Eglise et le royaume de Naples. Le sentiment national, après les premiers sursauts de l'époque napoléonienne, se développa à partir des années 1820 et 1830 au sein de la bourgeoisie urbaine, plus progressiste. Les classes populaires, surtout dans les campagnes, restèrent à l'écart du mouvement.
Les relations entre les territoires suisses et italiens (Lombardie, Piémont) sont anciennes. Loin d'être une barrière insurmontable, les Alpes représentent plutôt un lien entre la péninsule et l'Europe septentrionale et permettent le transit des marchandises et des voyageurs. Aux XIVe et XVe s., les marchands-banquiers italiens contribuèrent de manière décisive au développement des foires de Genève. Du XVe au début du XVIe s., on assista aussi à un mouvement contraire, de type militaire: les expéditions au sud des Alpes, qui culminèrent dans les guerres d' Italie et la conquête des territoires tessinois. Celle-ci permit aux Confédérés de s'assurer le contrôle des cols qui conduisaient aux marchés lombards. Les militaires suisses au service des Etats italiens furent ensuite nombreux (Service étranger, Mercenaires, Garde suisse pontificale). L'émigration vers l'I., parfois temporaire (Travail saisonnier), ne fut cependant pas seulement militaire. A l'époque moderne, des Tessinois et des Grisons notamment exercèrent de nombreuses activités dans les villes de la péninsule, allant des plus humbles fonctions jusqu'aux métiers techniques et artistiques très spécialisés (Maestranze). Sur le plan religieux les relations étaient également intenses. Les paroisses tessinoises dépendaient du diocèse de Côme ou de l'archidiocèse de Milan. Le Collegium helveticum de Milan, créé au cours de la seconde moitié du XVIe s. lors de la Réforme catholique, joua un rôle important dans la formation théologique du clergé suisse.
Auteur(e): Carlo Moos / PM
On peut distinguer plusieurs phases dans les relations italo-suisses durant le Risorgimento, époque qui vit naître et se consolider le royaume d'I.: la période napoléonienne (1797-1814), celle qui s'étend de 1815 à 1848 et celle de l'unification proprement dite qui comprend la révolution de 1848, la "décennie de préparation", les événements de 1859-1860 et les débuts de l'Etat unifié (dès 1861). Il est difficile d'assigner un terme à cette époque, puisque la Première Guerre mondiale est souvent appelée "dernière guerre du Risorgimento" dans l'historiographie italienne, même si c'est la prise de Rome en 1870 qui en est la conclusion naturelle.
En 1797, Bonaparte décréta que les pays sujets des III Ligues (Valteline, Chiavenna, Bormio) seraient rattachés à la République cisalpine et que les biens appartenant à des propriétaires grisons y seraient confisqués (Confisca). En revanche, la France ne voulut pas enlever à la Suisse le Tessin, qui devint un canton en 1803.
Le royaume d'I., fondé en 1805 et confié à Eugène de Beauharnais, beau-fils de Napoléon, avec le titre de vice-roi, comprenait le nord et une partie du centre de la péninsule, le reste étant soumis de diverses manières à la France. L'entrée en vigueur du Blocus continental (1806) péjora les relations avec la Suisse, en raison de la contrebande passant par le Tessin. De la fin d'octobre 1810 jusqu'à l'automne 1813, des troupes italiennes occupèrent ce canton; cela permettait à Napoléon de lutter contre la contrebande et les désertions, tout en offrant un moyen de pression pour obtenir davantage de soldats suisses. Des quatre régiments capitulés que la Suisse devait mettre à disposition de la France depuis 1803, le premier fut stationné, jusqu'à la campagne de Russie, en Calabre et sur les îles du golfe de Naples.
Auteur(e): Carlo Moos / PM
Le congrès de Vienne exclut les anciens pays sujets grisons de la politique de restitution généralement suivie envers la Suisse et les attribua au nouveau royaume lombard-vénitien. Sous la Restauration, les Lumières lombardes exercèrent une grande influence sur la vie culturelle de la Suisse italienne. De nombreux Tessinois se formèrent à Milan, tel Stefano Franscini (au séminaire archidiocésain de 1815 à 1818); enseignant dans cette ville jusqu'en 1824, il y rencontra le futur économiste et philosophe politique Carlo Cattaneo, avec qui il fit un voyage à Zurich en 1821 et traduisit en italien l'histoire suisse de Heinrich Zschokke. Continuant l'intérêt suscité notamment par Cesare Beccaria à l'époque des Lumières, les relations culturelles et scientifiques avec l'I. se renforcèrent sous la Restauration et la Régénération.
La modernisation de certaines routes (Gothard; Splügen et San Bernardino aux Grisons) dans les années 1820 et 1830 améliora les liaisons nord-sud par les Alpes centrales, mais accentua la rivalité opposant Milan à Gênes et Turin, qui préféraient les cols des Alpes occidentales.
En 1834, Giuseppe Mazzini lança de Suisse une expédition de corps francs contre la Savoie, sous le commandement de Girolamo Ramorino. Elle échoua, mais amena les gouvernements étrangers à intensifier leurs pressions sur la Suisse. Mazzini, condamné à mort par contumace en Savoie, continua de conspirer; il fonda la même année à Berne l'association secrète de la Jeune Europe et plus tard la Jeune Suisse.
Auteur(e): Carlo Moos / PM
La Suisse et surtout le Tessin furent mêlés de plusieurs manières aux luttes politiques qui aboutirent à la création de l'Etat unitaire italien en 1861. A la veille de la guerre du Sonderbund, le feld-maréchal autrichien Radetzky, homme fort de Milan, avait apporté son soutien aux conservateurs catholiques suisses. C'est pourquoi leur chef, Konstantin Siegwart-Müller, s'était tourné vers cet allié potentiel pendant et après la guerre. A l'époque de la révolution milanaise des "Cinq Journées" (18-22 mars 1848), de nombreux volontaires suisses vinrent appuyer le soulèvement anti-autrichien de la Lombardie et de la Vénétie: citons le républicain tessinois Antonio Arcioni et sa troupe, le Bernois Johann Christian Ott qui opéra dans le Trentin et la Valteline à la tête d'une compagnie formée en majorité de Vaudois et de Genevois, le Thurgovien Johannes Debrunner qui emmena une centaine d'hommes à Venise. Un Suisse, le colonel fédéral Michel Napoléon Allemandi, partisan de Mazzini, commanda brièvement les volontaires lombards.
Il y eut, parallèlement à ces actions de corps francs helvétiques, des tentatives de la part des Piémontais de s'allier avec la Suisse. Le 6 avril 1848, le général major Paolo Racchia, chargé d'affaires, fit une démarche en ce sens auprès de la Diète, peut-être de son propre chef. Mais la majorité de la Diète refusa de s'engager, étant donné l'instabilité du pays, à peine sorti de la guerre civile, et par respect pour la neutralité. Au milieu d'avril et au début de juillet 1848, d'autres Piémontais firent demander au général Guillaume-Henri Dufour s'il accepterait de prendre le commandement de la campagne contre les Autrichiens. Mais celui-ci se contenta de rédiger deux mémoires (datés du 25 juillet et du 2 août 1848) à l'intention de Giacinto Provana di Collegno, ministre de la Guerre du royaume de Sardaigne.
Auparavant déjà, des réfugiés italiens avaient trouvé asile en Suisse, surtout à Genève (rattachée à la France entre 1798 et 1813) et au Tessin: Filippo Buonarroti en 1806, Pellegrino Rossi en 1815, Santorre di Santarosa en 1821, Mazzini en plusieurs occasions. Après la prise de Milan par les Autrichiens en août 1848, nombre de révolutionnaires s'enfuirent au Tessin. Leur présence entraîna pour le Conseil fédéral (élu pour la première fois en novembre 1848) des disputes parfois dramatiques avec Milan et Vienne, étant donné que, par exemple, Mazzini réfugié en Suisse continuait de fomenter des actions violentes. Après la sanglante tentative de soulèvement du 6 février 1853 à Milan, l'Autriche bloqua les frontières et expulsa de Lombardie des milliers de Tessinois; le Conseil fédéral ouvrit des négociations avec Vienne et envoya des commissaires au Tessin. Il fit fermer l'imprimerie et maison d'éditions Tipografia elvetica à Capolago, ce qui priva Cattaneo et les fédéralistes italiens de leur principal outil de propagande.
Les tensions subsistèrent pendant les années 1850, d'autant que s'y ajoutèrent des tensions religieuses avec l'expulsion hors du Tessin de la majorité des capucins lombards en 1852 et la séparation, décidée par l'Assemblée fédérale en 1859, entre le canton du Tessin et ses autorités ecclésiastiques traditionnelles (diocèse de Côme et archidiocèse de Milan).
Des Suisses prirent part aux campagnes italiennes de 1859-1860. Lors de la guerre franco-piémontaise contre l'Autriche, qui se termina par le traité de Zurich du 10 novembre 1859, Henry Dunant fut témoin des conséquences de la bataille de Solférino; le récit qu'il publia en 1862 est à l'origine de la fondation de la Croix-Rouge. A la suite des événements de Pérouse (intervention brutale de la Garde suisse pontificale contre la ville insurgée en 1859), le Parlement interdit le service étranger sauf autorisation du Conseil fédéral; néanmoins, quelques volontaires suisses participèrent aux combats et surtout à l'expédition de Giuseppe Garibaldi en I. du Sud en 1860; notamment Wilhelm Rüstow, chef d'état-major d'une division, commandant de la réserve à la bataille du Volturne le 1er octobre 1860.
La personnalité de Garibaldi éveilla en Suisse un intérêt que les affaires italiennes n'avaient jusqu'alors guère suscité, sinon au Tessin. Si les uns admiraient le révolutionnaire (entourage d'Emma et Georg Herwegh à Zurich), d'autres le détestaient, du côté des conservateurs catholiques, à cause de ses attaques contre les Etats de l'Eglise.
Auteur(e): Carlo Moos / PM
Le nouvel Etat italien s'avéra un voisin potentiellement plus dangereux que l'Autriche, à cause de son nationalisme de plus en plus agressif. D'emblée, il éleva des prétentions sur les territoires italophones de la Suisse. Même Cavour émit en 1861 l'opinion, face au chargé d'affaires suisse Abraham Louis Tourte, que l'on pourrait envisager une réunification du Tessin avec l'I., au cas où la Suisse recevrait le Vorarlberg et le Tyrol. Le garibaldien Nino Bixio alla encore plus loin en 1862, dans un discours à la Chambre des députés, en disant que les Italiens avaient toujours été les maîtres de la Méditerranée et que le Tessin leur appartiendrait bientôt, tout comme l'Adriatique, la Corse et Malte. Cette déclaration annonçait les vibrants appels de l'irrédentisme.
On peut citer, en dehors des réfugiés politiques, plusieurs hommes d'Etat italiens ayant alors des liens personnels avec la Suisse. Les relations familiales de Cavour avec Genève illustrent une sorte de tradition cultivée dans le milieu des réformateurs toscans autour de Raffaello Lambruschini, Gino Capponi et Jean Pierre Vieusseux. Ces contacts se poursuivirent avec Bettino Ricasoli, successeur de Cavour, lié d'amitié avec la famille de l'écrivain zurichois Conrad Ferdinand Meyer, puis avec Francesco De Sanctis, critique littéraire et futur ministre de l'Instruction publique, qui avait enseigné la littérature italienne à l'EPF de Zurich en 1856-1860.
Auteur(e): Carlo Moos / PM
Après avoir été conquise par les troupes italiennes en 1870, Rome, succédant à Turin et à Florence, devint l'année suivante la nouvelle capitale du royaume d'I., qui comprenait aussi la Vénétie depuis 1866.
Comme par le passé, les rapports bilatéraux souffrirent de la présence, en Suisse et surtout au Tessin, d'exilés politiques italiens de diverses tendances (républicains, radicaux, socialistes, anarchistes), tels Andrea Costa, anarchiste qui sera par la suite le premier député socialiste élu en I., Anna Kuliscioff et Errico Malatesta. C'est au tournant du siècle que les tensions se firent particulièrement vives. En mai 1898, suite aux "émeutes du pain" qui avaient éclaté dans la péninsule et atteint leur paroxisme à Milan, beaucoup de militants républicains, socialistes et anarchistes se réfugièrent au Tessin, tandis que plus de 1500 immigrés italiens formèrent les bande svizzere. Ces colonnes d'ouvriers parties de Lausanne et d'autres villes, essayèrent de rejoindre l'I. pour protester contre la répression menée par le général Fiorenzo Bava Beccaris et pour participer à une révolution qui n'éclata pas. La plupart furent bloquées au Tessin par les autorités suisses; 200 personnes environ furent extradées en I. Quelques mois plus tard, à la suite de l'assassinat à Genève de l'impératrice Elisabeth d'Autriche par l'anarchiste italien Luigi Luccheni (10 septembre 1898), le gouvernement italien tenta d'abord, mais sans succès, de convaincre les autres puissances d'adresser une protestation collective au Conseil fédéral; il organisa ensuite à Rome une conférence internationale pour la défense sociale contre les anarchistes. La Suisse y participa et souscrivit à presque toutes les dispositions parmi lesquelles figurait l'échange de renseignements sur les déplacements des militants anarchistes. Ces réfugiés et les accusations italiennes concernant le présumé laxisme des autorités suisses furent aussi à l'origine de l'affaire Silvestrelli, du nom du ministre à Berne. Elle aboutit à la suspension provisoire des relations diplomatiques entre les deux Etats.
La question des réfugiés politiques n'était d'ailleurs pas la seule à troubler les relations bilatérales. Alors que du côté suisse on continuait à observer avec inquiétude les visées irrédentistes sur la Suisse italienne (pour cette raison en 1884 le Conseil fédéral exigea le départ du consul italien à Lugano, Francesco Grecchi), du côté italien l'opinion publique voyait avec méfiance la construction de nouvelles fortifications au sud du Gothard et la germanisation présumée de cette région. En 1907, à l'insu du gouvernement fédéral, le nouveau chef de l'état-major général, Theophil Sprecher von Bernegg, qui craignait vivement l'irrédentisme italien, eut des entretiens confidentiels avec les chefs militaires allemands et autrichiens; ils avaient pour objet l'hypothèse d'une action commune contre l'I. en cas de violation du territoire suisse. Ces contacts furent à l'origine de rumeurs incontrôlées. En 1911, quelques journaux italiens n'hésitèrent pas à parler d'alliance secrète austro-suisse contre l'I. En août de la même année, lors d'une rencontre à Berne avec le conseiller fédéral Ludwig Forrer, Luigi Luzzatti (président du Conseil de mars 1910 à mars 1911) se dit convaincu de l'existence d'une telle alliance, malgré le net démenti de son interlocuteur.
La guerre de Libye contre l'Empire ottoman, déclarée par l'I. en septembre 1911, préoccupa l'opinion publique suisse qui s'inquiétait de la montée du nationalisme italien. L'élection au Conseil fédéral, en décembre 1911, du Tessinois Giuseppe Motta, bon connaisseur de l'I., contribua à calmer les esprits en Suisse italienne et à rassurer les autorités romaines. Mais ce fut surtout un discours, prononcé en décembre 1912 par Forrer, président de la Confédération, qui eut des effets très positifs sur l'opinion publique et le gouvernement italiens et qui contribua à détendre les relations entre les deux pays.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
L'ouverture du tunnel ferroviaire du Gothard (1882) et l'importance du port de Gênes pour l'approvisionnement de la Suisse, tout autant que la proximité géographique, favorisèrent les rapports commerciaux entre les deux pays, appartenant tous deux à l'Union monétaire latine. Leur développement ultérieur fut freiné par la tournure protectionniste prise en 1870-1880 par la politique commerciale italienne; le tarif douanier de 1887 marqua le point extrême de cette évolution. Le traité commercial de 1892 eut pour seul effet d'accroître les exportations du royaume vers la Suisse (140 millions de francs en 1892, 181 millions en 1903) et amena les autorités suisses à le dénoncer en 1903. Résultat de longues négociations, le nouveau traité de 1904 prévoyait d'importantes concessions faites à la Confédération, comme la nette diminution des droits sur les principaux produits exportés vers la péninsule (fromages, machines, soieries) et une sensible augmentation des tarifs douaniers suisses sur les vins italiens. En dépit de ces améliorations, la balance commerciale resta nettement favorable à l'I. Jusqu'en 1914, la péninsule occupa le deuxième ou troisième rang des importations suisses et le cinquième ou sixième rang des exportations.
Avant l'unité italienne déjà, mais surtout à partir des dernières décennies du XIXe s., les Suisses établis en I. et les entreprises suisses donnèrent une impulsion remarquable au développement économique de la péninsule. Vers la fin du XIXe s., quelque soixante-cinq filatures de coton, situées surtout en Lombardie et au Piémont, appartenaient à des Suisses. Administrant une cinquantaine de grands hôtels, construits souvent avec l'aide de banques helvétiques, les Suisses occupèrent jusqu'en 1914 une place de première importance dans l'industrie hôtelière italienne. Les établissements bancaires suisses travaillant en I. étaient nombreux, ainsi, Vonwiller, fondé à Milan en 1819, et Steinhäuslin, créé à Florence en 1868. Des capitaux helvétiques participèrent en outre à la constitution de la Banque commerciale italienne et du Crédit italien, qui furent plus tard parmi les établissements les plus importants du pays. Diverses sociétés financières suisses détinrent d'importantes participations dans l'industrie électrique italienne, notamment la Société financière italo-suisse, principal actionnaire de la Société méridionale d'électricité, qui, jusqu'à la nationalisation de l'industrie électrique italienne en 1962, jouit pratiquement du monopole de la distribution de l'énergie électrique dans le sud de l'I. (à l'exclusion de la Sicile). Dans la mécanique, Brown Boveri acquit en 1903 une maison italienne qui, par la suite, prit le nom de Tecnomasio Italiano Brown Boveri et devint l'une des plus grandes entreprises du secteur en I.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Entre 1870 et 1914, la Suisse connut un important afflux d'immigrés italiens (Immigration), dont le nombre passa de 41 000 en 1880 à 203 000 en 1910 (chiffre qui n'inclut pas les saisonniers, estimés à 60 000). Cette évolution fut favorisée par la convention d'établissement et consulaire de 1868 qui assura aux Suisses et aux Italiens la liberté d'accès et de domicile dans chacun des deux pays. A la veille de la Première Guerre mondiale, les Italiens représentaient plus d'un tiers de tous les étrangers présents en Suisse et formaient, après les Allemands, la deuxième colonie étrangère du pays. Il s'agissait pour l'essentiel d'une main-d'œuvre non qualifiée, employée surtout dans le bâtiment et la construction du réseau ferroviaire. La crainte d'éventuelles répercussions négatives sur les salaires des travailleurs suisses ainsi qu'une xénophobie diffuse furent à l'origine d'incidents à Berne (émeutes de la Käfigturm, 1893) et à Zurich (Italienerkrawall, 1896). Les socialistes italiens essayèrent d'encadrer les émigrés en créant, en 1895, l'Union socialiste italienne en Suisse (devenue ensuite Union socialiste de langue italienne); son principal animateur, Antonio Vergnanini, tenta de convaincre le mouvement de collaborer avec les syndicats suisses. Depuis 1899, la section suisse du parti socialiste italien possédait à Zurich le restaurant Cooperativo et le journal L'Avvenire del Lavoratore.
Les Suisses, résidant surtout en I. du Nord, étaient environ 10 000 et formaient avant 1914 la deuxième colonie étrangère de la péninsule, constituée essentiellement d'entrepreneurs, de commerçants, de techniciens et de cadres. Très active dans le domaine associatif, elle créa des sociétés de secours mutuel, des écoles, des hôpitaux, des cercles, de même que des églises et des cimetières réformés.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Après l'unité italienne, la question des tunnels ferroviaires alpins revêtit rapidement une importance majeure. A la suite de longs débats au sujet des différents tracés (Splügen, Lukmanier, Saint-Gothard), le gouvernement italien opta en 1865-1866 pour la variante du Gothard, qui fut ensuite adoptée sur le plan international lors d'une conférence à Berne en 1869. Il en résulta une convention signée par la Suisse, l'I. et l'Allemagne (1870-1871). Le montant total de l'apport financier de la péninsule à la construction de la ligne, inaugurée en 1882, fut de 55 millions de francs. La contribution des ouvriers italiens à la réalisation du tunnel et du tracé fut importante; la galerie principale, à elle seule, coûta la vie à 180 d'entre eux. Après l'acceptation par le peuple suisse de la nationalisation des chemins de fer (1898), le Conseil fédéral décida en 1904 le rachat du chemin de fer du Gothard. Les contributions à fonds perdu versées par l'I. et l'Allemagne ne furent pas remboursées, mais les deux pays reçurent en contrepartie des avantages tarifaires (réduction de 20% des surtaxes de montagne). La convention du Gothard de 1909 formula, entre autres, les termes de cette concession. La Suisse y réaffirma son droit de prendre toute mesure garantissant sa neutralité et son intégrité territoriale, tout en s'engageant à garantir le fonctionnement de la ligne.
La Suisse et l'I. s'attachèrent ensuite à un autre projet de transversale alpine: le tunnel du Simplon. Un premier accord bilatéral en 1895 (conventions du Simplon) confia la réalisation et l'exploitation de la ligne à la compagnie privée du Jura-Simplon. Commencés en 1898, les travaux furent achevés en 1906 par les CFF, qui avaient succédé en 1903, après sa nationalisation, au chemin de fer du Jura-Simplon. L'I. se réserva cependant le droit de faire circuler des trains militaires entre Domodossola et la frontière. En mai 1906, l'inauguration de la ligne du Simplon fut l'occasion d'une rencontre à Brigue entre le Conseil fédéral et le roi Victor Emmanuel III.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Dans les domaines culturel et scientifique, l'I. exerça pendant tout le XIXe s. une profonde attraction sur de nombreux Suisses, depuis le Genevois Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi jusqu'au Bâlois Jacob Burckhardt, grand spécialiste de la civilisation et de l'art italiens. Les liens culturels étroits entre les deux pays sont confirmés par des artistes tels que le sculpteur tessinois Vincenzo Vela, qui se forma en I. et y exerça une partie de son activité ou le peintre Giovanni Segantini, né dans le Trentin, mais qui passa les dernières années de sa vie entre le val Bregaglia et l'Engadine, où il réalisa ses fameux paysages. Libraire et éditeur d'origine suisse, Ulrico Hoepli joua un rôle de première importance en publiant en I. des textes à caractère scientifique et technique. En revanche, à la suite de la création, entre autres, de l'EPF à Zurich (1855) et de l'université de Fribourg (1889), les étudiants tessinois ne se rendirent plus aussi nombreux à l'université de Pavie, longtemps leur préférée. Beaucoup d'artistes suisses de langue italienne se formèrent à l'académie de Brera à Milan.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
En septembre 1914, le gouvernement italien s'engagea à respecter la neutralité perpétuelle de la Suisse (Première Guerre mondiale). A la fin du même mois, les socialistes suisses et italiens organisèrent une conférence à Lugano pour réitérer leur engagement internationaliste et pacifiste. Au-delà de la valeur symbolique de la rencontre, la gauche suisse voulait soutenir l'effort des camarades italiens qui cherchaient à empêcher leur pays d'intervenir dans le conflit. En mai 1915, l'entrée en guerre de l'I. aux côtés de l'Entente suscita les commentaires acerbes du chef de l'état-major Sprecher von Bernegg, qui écrivit au général Ulrich Wille qu'un tel gouvernement, coupable d'avoir rompu son alliance avec les empires centraux, ne méritait aucune confiance. Une division suisse alémanique fut immédiatement envoyée au sud du Gothard pour protéger la frontière méridionale, ce qui ne manqua pas d'enflammer les esprits des Tessinois, dont la majorité soutenait la cause de l'I. et de l'Entente. Après la rupture des relations diplomatiques entre Rome et Berlin, la Suisse représenta les intérêts italiens en Allemagne et, plus tard, en Autriche-Hongrie (ainsi que les intérêts allemands en I.).
En août 1914, le gouvernement italien assura qu'il garantirait le transit des marchandises du port de Gênes vers la Suisse; leur volume doubla entre 1913 et 1915 et s'éleva à 330 000 tonnes. Les pays de l'Entente, en premier lieu l'Angleterre, surveillèrent cependant de très près ces flux commerciaux, car ils craignaient que les matières premières et les denrées alimentaires provenant de leur zone d'influence ne soient transformées en Suisse et réexportées vers les empires centraux. En 1915, afin de calmer ces inquiétudes, le Conseil fédéral approuva la création de la Société suisse de surveillance économique (SSS). Lorsque l'I. abandonna sa neutralité, le trafic sur la ligne du Gothard subit une très forte diminution. Durant les hostilités, malgré la baisse, surtout dès 1917, de la circulation maritime causée par la guerre sous-marine à outrance menée par les Allemands, plus d'un tiers des importations suisses passa par le port de Gênes.
Bien qu'en automne 1914 l'I. fût encore neutre, le début des hostilités incita beaucoup d'émigrés italiens en Suisse à retourner dans leur patrie. En 1920, leur nombre n'était plus que de 134 000, soit environ un tiers de moins que dix ans auparavant. Le conflit provoqua aussi le rapatriement de quelque 3000 Suisses; en 1918, la colonie suisse en I. ne comptait plus que 8000 personnes environ. La montée du nationalisme généré par la guerre frappa surtout les industries textiles du sud de la péninsule qui passèrent sous contrôle italien et les membres Suisses alémaniques de la colonie, assimilés aux Allemands et aux Autrichiens.
Parce que le gouvernement suisse tolérait sur son territoire la présence d'une mission soviétique (1918) et celle de nombreux déserteurs et réfractaires (parmi lesquels beaucoup d'Italiens), les pays de l'Entente exercèrent des pressions diplomatiques. Ainsi le 7 novembre 1918, Sidney Sonnino, ministre des Affaires étrangères, déclara à Georges Wagnière, ministre suisse à Rome, que les Alliés ne toléreraient pas que la Confédération devienne un foyer d'agitation révolutionnaire. Cette déclaration contribua certainement à la décision prise par le Conseil fédéral d'expulser la mission bolchevique lorsque la grève générale éclata. Celle-ci conduisit le gouvernement à durcir sa politique envers les étrangers et à expulser de nombreux militants italiens. La conférence de Versailles, à laquelle l'I. participa en tant que puissance victorieuse, ratifia la création de la Société des Nations (SdN). La Suisse y ayant adhéré, le gouvernement italien soutint la désignation de Genève comme siège de la nouvelle institution.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Sur le plan diplomatique, Benito Mussolini, après son arrivée au gouvernement (octobre 1922), chercha à rassurer le chef du Département politique Motta qui nourrissait une grande admiration pour l'I. mais craignait aussi fortement le danger irrédentiste. A ce sujet, le discours tenu à la Chambre en juin 1921 par Mussolini, alors député, qui faisait une allusion inquiétante à la "frontière" du Gothard, n'avait pas contribué à rassurer les esprits. En Suisse alémanique surtout, le fascisme fut presque immédiatement assimilé à l'irrédentisme. Les soupçons s'accentuèrent en 1924, lorsqu'un mystérieux groupe, les Jeunes Tessinois, publia à Milan un opuscule aux accents incontestablement irrédentistes (La questione ticinese). Officiellement pourtant, les rapports bilatéraux n'eurent pas à souffrir de l'arrivée au pouvoir du fascisme, grâce à la conclusion d'un nouveau traité de commerce (1923) et d'un traité de conciliation et de règlement judiciaire (1924).
Parmi les émigrés, le prosélytisme fasciste se manifesta en Suisse avant même la marche sur Rome: en mai 1921 naissait à Lugano le premier faisceau (fascio) italien à l'étranger. Après l'accession au pouvoir de Mussolini, le mouvement, avec le soutien du réseau consulaire, se répandit dans le reste du Tessin et en Suisse pour encadrer les ressortissants italiens. Ses représentants réussirent à prendre le contrôle d'une grande partie des organisations italiennes en Suisse, parmi lesquelles l'hôpital italien de Lugano, fondé en 1902. L'organe des faisceaux en Suisse, l'hebdomadaire Squilla italica (la cloche italienne), créé à Lugano en 1923, était subventionné par Rome.
La présence de réfugiés politiques italiens (fuoriusciti) contrebalança la pénétration fasciste dans la Confédération. Bien que leur nombre ait été très limité (quelques dizaines en tout), l'activité antifasciste (Antifascisme) eut un écho important dans le pays grâce à l'appui d'immigrés italiens, parfois naturalisés et arrivés avant la Première Guerre mondiale déjà, et à l'aide fournie par des citoyens suisses, simples militants ou hommes politiques. L'exemple le plus connu est celui de Guglielmo Canevascini, leader des socialistes tessinois, membre du gouvernement cantonal depuis 1922 et fondateur de Libera Stampa; interdit en I. dès 1923, ce journal fut pendant la durée du régime l'unique quotidien antifasciste de langue italienne en Europe. Des exilés politiques importants bénéficièrent du soutien de Canevascini, notamment le républicain Randolfo Pacciardi (expulsé par les autorités fédérales en 1933) qui mena une intense activité clandestine en collaboration avec le mouvement Justice et Liberté. C'est grâce à l'aide discrète du conseiller d'Etat socialiste que put être organisé le célèbre vol de propagande de Giovanni Bassanesi au-dessus de Milan (juillet 1930). Le Centre étranger du parti communiste italien (futur PCI) siégea aussi clandestinement en Suisse de 1927 à 1929, année où ses dirigeants, parmi lesquels Palmiro Togliatti, furent expulsés. Rome réagit à l'activisme antifasciste en introduisant en Suisse plusieurs informateurs de la police politique. Cette dernière n'hésita pas, en 1928, à enlever, dans l'enclave de Campione d'Italia, Cesare Rossi, ancien directeur du service de presse du Duce, devenu un adversaire du régime. L'incident fut à l'origine d'une des crises les plus sérieuses entre Rome et Berne; à cette occasion le Conseil fédéral renonça cependant à se référer au traité de conciliation et de règlement judiciaire qui prévoyait, en seconde instance, de faire appel à la Cour permanente de justice internationale de La Haye. En général, la politique du Conseil fédéral consista à soumettre les fuoriusciti à une étroite surveillance, tout en refusant de coopérer avec les autorités italiennes. L'objectif principal était d'éviter des incidents pouvant nuire aux relations avec la péninsule.
Mussolini chercha aussi à exercer une influence sur la politique intérieure suisse en soutenant financièrement des hommes politiques. En 1930, par exemple, il accorda 80 000 francs à Angiolo Martignoni, membre conservateur du gouvernement tessinois, dans l'espoir de contribuer à la défaite électorale de Canevascini. Grâce à son aide, le colonel vaudois Arthur Fonjallaz put créer en 1933 la Fédération fasciste suisse qui resta cependant une imitation caricaturale du modèle italien et n'eut un certain succès qu'au Tessin (500 adhérents environ). Les subsides accordés à Fonjallaz par le Duce (600 000 francs) servirent aussi à financer l'initiative populaire antimaçonnique (repoussée par le peuple en 1937). Georges Oltramare, chef de l'Union nationale de Genève, bénéficia également de soutiens considérables et fut reçu en 1937 par Mussolini à Rome avec de nombreux partisans.
En octobre 1935, l'intervention militaire italienne en Ethiopie, pays membre de la SdN, obligea les autorités fédérales à chercher un compromis permettant de sauvegarder les bonnes relations avec le régime d'une part, la neutralité et la fidélité aux engagements pris dans le cadre de la SdN d'autre part. A Genève, tout en reconnaissant que l'I. avait violé le pacte, Motta déclara que la Suisse n'était pas obligée d'appliquer les sanctions, puisque celles-ci risquaient de porter préjudice à sa neutralité. La participation helvétique aux sanctions fut purement symbolique. Le Conseil fédéral étendit à l'Ethiopie, pays attaqué, l'embargo sur l'exportation d'armes. En outre, dans le mois qui précéda leur entrée en vigueur, le transit à travers la Suisse de charbon allemand destiné à l'I. augmenta beaucoup. Chez les immigrés italiens, les sanctions accentuèrent les sentiments patriotiques et les adhésions au régime, comme le montre le succès remporté en Suisse, en décembre 1935, par la cérémonie de la remise des alliances à l'I. (oro alla patria). En décembre 1936, sur proposition de Motta, le Conseil fédéral reconnut de jure l'Empire italien et, par conséquent, la nouvelle situation créée en Ethiopie. Si à Rome cette reconnaissance (la première d'un Etat neutre) suscita une vive satisfaction, aux Chambres fédérales elle fut l'objet de critiques très sévères, ne venant pas exclusivement de la gauche; elle révéla le déséquilibre de la position helvétique en faveur du régime italien. Lorsque l'I. quitta définitivement la SdN (décembre 1937), Motta proposa le retour immédiat de la Confédération à la neutralité intégrale. Le Conseil de la SdN l'accepta en mai 1938 et dispensa la Suisse de l'obligation de participer à quelque forme de sanction que ce soit. De même que l'Allemagne, l'I. exprima sa satisfaction de ce que la Suisse se trouvait désormais libérée des liens qui pouvaient compromettre sa neutralité. Pourtant, au lendemain de l'Anschluss, lors d'un entretien avec son beau-fils, le ministre des Affaires étrangères Galeazzo Ciano, Mussolini n'avait pas hésité à qualifier la Suisse d'"anomalie sur la carte européenne", destinée à subir le même sort que l'Autriche.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
En 1919, la création de la Chambre de commerce suisse en I. manifesta la vigueur des échanges bilatéraux qui n'avaient pas souffert dans l'ensemble de la participation italienne à la Première Guerre mondiale. Le nouveau traité de commerce de 1923 donna partiellement satisfaction à l'industrie suisse des machines, touchée précédemment par le tarif douanier italien de 1921. Par rapport à la période précédant 1914, on enregistra dans l'entre-deux-guerres une diminution de l'importance relative des importations suisses alors que, pour l'essentiel, le niveau des exportations vers la péninsule restait stable. Il en résulta une réduction du solde favorable à l'I.; cette tendance se renforça ultérieurement avec l'accord de clearing passé en 1935 par les deux pays.
Comme il ressort d'une enquête menée en 1918 par la légation suisse de Rome, les investissements helvétiques dans la péninsule se concentraient pour l'essentiel dans les régions septentrionales industrialisées (Lombardie, Piémont, Ligurie), où se trouvait d'ailleurs plus de la moitié (348) des 639 entreprises suisses d'une certaine importance. Au cours des années 1920 vinrent s'y ajouter les filiales de quelques grandes sociétés suisses des secteurs alimentaire, chimique et pharmaceutique (Wander, Suchard, Sandoz, Nestlé, Geigy, Hoffmann-La Roche). En 1926, près de Venise, l'AIAG (future Alusuisse) créa la Société anonyme vénitienne aluminium (SAVA) qui devint l'un des plus grands producteurs italiens du secteur. La crise économique mondiale interrompit le flot des nouveaux investissements. D'après une enquête faite en 1936 par l'Association suisse des banquiers, les créances contre l'I., au bénéfice de personnes physiques et morales résidant dans la Confédération, se montaient à 601 millions de francs. Un chiffre important, mais inférieur sans aucun doute à la réalité, étant donné que pour les titres c'était la valeur nominale et non la cotation en bourse qui était prise en considération. De plus, la valeur des établissements industriels et des autres biens que les entreprises possédaient en I. n'entrait pas dans le calcul. L'enquête mit donc en évidence l'intensité des relations entre les deux pays sur le plan industriel et financier comme l'attesta aussi la naissance à Zurich, en 1937, d'une association pour la promotion des relations culturelles et économiques (Associazione svizzera per i rapporti culturali ed economici con l'I.). La personnalité majeure de son comité fut Carl Julius Abegg qui, non seulement, contrôlait d'importantes entreprises textiles en I., mais siégeait également dans le conseil d'administration de Pirelli Holding, fondé à Bâle en 1937. Pour les Italiens, après la guerre d'Ethiopie, les banques de la Confédération remplacèrent les anglaises, françaises et américaines; l'importance de la place financière suisse devint ainsi toujours plus grande pour l'obtention de crédits. Grâce au système de clearing, les créanciers helvétiques purent transférer intégralement en Suisse les profits de leurs investissements en I. jusqu'en juin 1942 malgré le contrôle des changes établi par le régime en 1934-1935.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Pendant l'entre-deux-guerres, les recensements fédéraux révèlent une légère diminution du nombre des Italiens résidant en Suisse, conséquence aussi d'une politique migratoire plus restrictive. De 134 000 en 1920, on descendit à 127 000 en 1930. En 1941, on enregistra une diminution plus nette (96 000), due au départ des mobilisés. Les Italiens continuèrent à constituer plus d'un tiers de la population étrangère et formaient une colonie encore plus nombreuse si l'on prend aussi en considération les saisonniers (qui n'apparaissent pas dans les recensements fédéraux, effectués en décembre). Le nombre de ces derniers augmenta constamment jusqu'au début de la crise économique (35 920 en 1931) pour diminuer nettement ensuite (15 043 en 1933). Dans l'entre-deux-guerres, plus de 20 000 immigrés italiens acquirent la nationalité suisse. La convention d'établissement et consulaire de 1868 resta en vigueur, mais subit une modification en mai 1934: l'obtention d'un permis d'établissement était liée à un séjour ininterrompu de cinq ans en Suisse.
Les Suisses, dont le nombre avait diminué pendant la guerre, retournèrent ensuite nombreux en I. Vers 1930, ils étaient environ 17 000 dont presque la moitié résidait en Lombardie. A Milan, la naissance d'un faisceau suisse, dirigé par l'industriel Otto Bühler, ancien président de la Chambre de commerce suisse en I., divisa profondément la colonie jusqu'en 1939.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Le nouveau régime italien suscita l'intérêt et l'admiration des intellectuels suisses les plus conservateurs, romands surtout (Gonzague de Reynold), qui étaient attirés par la doctrine corporatiste; en outre, la conclusion des accords du Latran (1929) séduisit les milieux catholiques. L'Associazione svizzera per i rapporti culturali ed economici con l'I. organisa des conférences avec la participation de personnalités proches du fascisme comme l'homme d'affaires Giuseppe Volpi et l'historien Gioacchino Volpe. En 1937, l'université de Lausanne conféra un doctorat honoris causa à Mussolini. Au Tessin, les craintes que suscitait l'irrédentisme se manifestèrent dans le débat, déjà esquissé à la veille de la Première Guerre mondiale, sur l'identité de la Suisse italienne, marquée par le dualisme entre l'italianité et l'helvétisme.
Dans l'entre-deux-guerres, le nombre des étudiants suisses dans les universités italiennes fut modeste. Ils étaient moins d'une centaine pendant les années académiques 1926-1927 et 1931-1932 et fréquentaient surtout les universités de l'I. du Nord.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Pendant la Deuxième Guerre mondiale l'I. traversa trois phases distinctes: la période de "non-belligérance", qui dura jusqu'en juin 1940; la participation à la guerre aux côtés du régime nazi, qui prit fin avec la proclamation de l'armistice avec les Alliés (8 septembre 1943); la période de la guerre civile, avec la République sociale italienne, appuyée par les Allemands au nord, et le gouvernement du maréchal Pietro Badoglio, soutenu par les troupes anglo-américaines au sud, qui s'acheva avec la Libération et la reddition allemande (avril 1945).
En septembre 1939, malgré le pacte d'acier conclu en mai avec l'Allemagne, le gouvernement italien n'entra pas en guerre et confirma son respect de la neutralité suisse. Cette reconnaissance remplit d'une vive satisfaction les autorités fédérales et tout particulièrement Motta qui, après les accords de Munich (septembre 1938), avait loué Mussolini, considéré comme le "sauveur de la paix". L'accord sur le transit signé en novembre 1939 fut très favorable à la Confédération: l'I. accordait le libre passage à travers son territoire aux marchandises en provenance et en direction de la Suisse (y compris un maximum annuel de 200 000 tonnes d'hydrocarbures) et mettait à disposition les ports de Gênes (où s'établit un fonctionnaire fédéral), Vado Ligure, Savone, Venise et Trieste.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Dans son discours annonçant l'entrée en guerre de l'I. (10 juin 1940), Mussolini affirma entre autres qu'il ne voulait pas entraîner dans le conflit les Etats voisins non belligérants, comme la Suisse. Entre-temps, cependant, l'état-major italien avait reçu l'ordre de planifier une éventuelle opération militaire contre la Confédération. En fait, ces plans, qui proposaient des solutions plus ou moins radicales au "problème Suisse", essayaient d'élaborer des stratégies dans l'éventualité d'une invasion allemande du pays. En ce cas, quitte à se trouver en désaccord avec son allié, l'I. aurait cherché à obtenir le maximum d'un démembrement du territoire helvétique (c'est-à-dire, conformément à la théorie irrédentiste de la "chaîne moyenne des Alpes", le Valais, le Tessin et les Grisons). Le sort de la Suisse resta incertain pendant quelques mois, comme semble le confirmer, en date du 10 septembre, le journal de l'industriel Alberto Pirelli, selon lequel si Ciano ne semblait pas enthousiaste à l'idée de diviser le pays, Joachim von Ribbentrop paraissait nettement favorable à cette solution. Le 26 septembre, Mussolini ordonna aux responsables militaires de suspendre tous les plans d'opération concernant le territoire helvétique. Le mois suivant, le dictateur, dans une lettre à Hitler, réitéra des menaces à l'égard de la Confédération, dans le but, probablement, de sonder les intentions du Führer. Par la suite, les résultats désastreux de la campagne de Grèce (hiver 1940-1941) obligèrent le Duce à réduire ses ambitions et à renoncer à la "guerre parallèle", menée sans le soutien de son allié, pour se limiter à une "guerre subalterne" plus modeste.
En juillet 1940, suivant l'exemple du IIIe Reich, le gouvernement italien demanda avec insistance l'octroi d'un crédit au Conseil fédéral. Le mois suivant, pour des raisons politiques et au regard des concessions italiennes en matière de transit, les autorités fédérales accordèrent 75 millions de francs à l'I., sous forme d'avance dans le cadre du système de clearing, utilisés pour l'achat en Suisse de matériel de guerre. En août toujours, un consortium de banques suisses accorda un prêt de 125 millions de francs, garanti par un dépôt en or à la Banque d'I. à Rome. Par la suite, les crédits de clearing en faveur de l'I. furent augmentés en deux occasions (75 millions en juin 1941, 65 millions en novembre 1942) pour une somme globale de 215 millions de francs. Entre 1940 et 1943, on constate une augmentation en termes relatifs et absolus des exportations suisses vers l'I., qui consistent pour environ 40% en produits nécessaires à la conduite de la guerre (armes, mais aussi appareils de précision, produits horlogers, machines et aluminium).
Après l'entrée en guerre de l'I., la diplomatie helvétique se chargea de la défense des intérêts de la péninsule auprès d'une dizaine d'Etats ennemis, parmi lesquels les Etats-Unis (depuis décembre 1941) et la Grande-Bretagne (Commonwealth inclus). En tant que puissance protectrice, la Suisse organisa le rapatriement d'environ 27 000 colons italiens après l'occupation de l'Afrique orientale italienne par les troupes britanniques (1941). En janvier 1942, des tensions apparurent sur le plan diplomatique à cause des pressions exercées par le régime fasciste afin d'obtenir le rappel de Paul Ruegger, ministre suisse à Rome, considéré comme trop rigide à l'égard des revendications italiennes en matière de crédit. Le Conseil fédéral céda rapidement devant l'intransigeance italienne, mais laissa vacant le poste de ministre à Rome jusqu'en novembre 1942, lorsqu'il nomma Peter Vieli, important représentant du monde bancaire.
Jusqu'à la fin septembre 1943, les chemins de fer suisses (notamment la ligne du Gothard) revêtirent une très grande importance pour le trafic des marchandises entre l'Allemagne et l'I. Indispensable au fonctionnement de l'industrie italienne, environ la moitié du charbon en provenance du IIIe Reich passa par la Suisse. Le Conseil fédéral accorda également la traversée du Gothard aux trains qui transportaient en Allemagne les travailleurs italiens recrutés par les industries locales: d'avril 1941 à juillet 1943, 181 000 ouvriers quittèrent l'I. via la Suisse, alors que 131 000 rentraient au pays. Après l'occupation allemande de l'I. du Nord, les autorités fédérales refusèrent de rétablir ce trafic. De telles prestations (que la Suisse était d'ailleurs tenue de fournir sur la base de la convention du Gothard) favorisèrent l'effort de guerre de l'Axe, mais donnèrent aussi d'importants moyens de négociation à la Confédération et dissuadèrent les deux puissances d'éventuelles attaques. Sur le plan bilatéral, le transit des marchandises italiennes à travers la Suisse trouvait sa contre-partie dans la libre disposition des ports de la péninsule pour l'approvisionnement suisse. De ce point de vue le port de Gênes qui, dans l'entre-deux-guerres, avait perdu une partie de son intérêt pour la Confédération, acquit une importance encore plus grande que pendant la Grande Guerre. En effet, entre 1940 et 1942, presque 85% des importations suisses en provenance d'outre-mer, en majorité des denrées alimentaires (des céréales surtout), indispensables à la subsistance de la population, transitèrent par les ports italiens (70% par Gênes).
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Le 25 juillet 1943, après le débarquement allié en Sicile, Mussolini fut destitué par le Grand Conseil du fascisme. Au début d'août, les nouvelles autorités confièrent une mission délicate à Alberto Pirelli qui, par l'intermédiaire de Charles Albert Nussbaumer (directeur de la Société de banque suisse et président de Pirelli Holding), sonda le Conseil fédéral pour savoir s'il serait disposé à intervenir auprès des Alliés afin qu'ils acceptent de renvoyer le débarquement en I. continentale, ceci pour éviter la réaction du IIIe Reich. Comme il était prévisible, le gouvernement, se référant au statut de neutralité de la Suisse, refusa cette proposition. L'armistice du 8 septembre, conclu entre le gouvernement Badoglio et les Alliés, provoqua l'occupation militaire d'une grande partie de la péninsule par les Allemands et la fuite du roi et du gouvernement à Brindisi, zone sous contrôle allié. Le Conseil fédéral rappela définitivement le ministre Vieli; à Rome, la légation suisse fut confiée à un chargé d'affaires. Avec la création de la République sociale italienne (RSI, dite aussi République de Salò), instaurée le 23 septembre par Mussolini en I. centrale et septentrionale grâce à l'appui allemand, la Suisse se trouva prise entre deux gouvernements italiens qui revendiquaient chacun une légitimité exclusive. Les autorités fédérales choisirent de maintenir des relations officielles avec le seul gouvernement du Sud. Cependant, étant donné les intérêts helvétiques considérables en I. du Nord, le Conseil fédéral accepta la présence en Suisse d'un représentant de la RSI, doté de compétences consulaires. Le projet de socialisation des entreprises (qui n'eut par la suite aucune conséquence pratique importante) et le blocage des fonds helvétiques par la RSI suscitèrent des craintes qui incitèrent les autorités fédérales à envoyer à leur tour un délégué commercial (Max Troendle) auprès du gouvernement de Salò (février 1944). Sur l'initiative de quelques membres influents de la colonie suisse de Milan était née, à la fin de 1942 déjà, une société mutuelle d'assurance pour les dommages de guerre, pour faire front aux pertes causées par les bombardements alliés sur les villes de l'I. du Nord. Grâce à la garantie de la Confédération, la société, qui atteignit à la fin du conflit le nombre maximal de 2000 assurés, permit de liquider environ 400 sinistres.
L'armistice et l'occupation allemande provoquèrent l'effondrement de l'armée italienne, abandonnée sans directives. Une proportion appréciable de soldats dispersés (plus de 20 000, surtout des Lombards) réussit à se réfugier sur le territoire helvétique, en passant le plus souvent par la frontière tessinoise. Considérés comme "réfugiés militaires", ils furent conduits au nord des Alpes dans des camps créés par le commissariat fédéral à l'internement et à l'hospitalisation. Dès le mois de janvier 1944, environ 500 d'entre eux furent admis dans des camps universitaires organisés près des universités romandes, où ils purent suivre des cours donnés par des professeurs suisses ou par d'autres internés italiens. Bien que moins nombreux que les militaires, des civils, qui fuyaient l'I. pour des raisons raciales ou politiques, arrivèrent en Suisse: 3600 juifs italiens au moins y trouvèrent refuge, quelques centaines en revanche furent repoussés. La Confédération accueillit aussi d'anciens hauts responsables fascistes (Dino Alfieri, Giuseppe Bastianini), de grands industriels comme Giuseppe Volpi et la fille de Mussolini, Edda Ciano. En octobre 1944, la chute de la République de l'Ossola, fondée par les partisans à peine un mois plus tôt, provoqua une nouvelle vague de réfugiés (environ 1500 résistants, sans compter les civils) qui, par le Simplon, se répandit dans le Tessin et dans le Valais. Parmi les réfugiés civils arrivés en Suisse pendant toute la durée du conflit, les quelque 15 000 Italiens forment le groupe national le plus nombreux; au total, en comptant aussi quelque 30 000 militaires, la Confédération a accordé l'hospitalité à environ 45 000 réfugiés italiens.
Les premières rencontres entre des représentants alliés et les chefs des partisans se déroulèrent en Suisse, à Lugano (novembre 1943) où, dès mars 1944, le Comité de libération nationale de la Haute-I. (CLNAI), organe suprême de la Résistance, eut sa propre délégation. Le 2 mai 1945, la reddition allemande mit fin à la guerre sur le territoire italien; elle fut précédée en Suisse par des négociations secrètes entre l'Américain Allen W. Dulles et le général Karl Wolff, commandant des SS en I., rendues possibles par l'intermédiaire du major suisse Max Waibel. Ces tractations, connues sous le nom d'opération Sunrise, contribuèrent à éviter la destruction, initialement prévue, des infrastructures et des industries de l'I. du Nord par les troupes allemandes et à neutraliser des situations potentiellement explosives dans les zones frontalières.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
En janvier 1947, la désignation d'Egidio Reale comme premier représentant à Berne de la nouvelle I. républicaine eut une grande signification symbolique, puisqu'il s'agissait d'un exilé antifasciste qui avait vécu en Suisse de 1927 à 1945. En 1953, lorsque la légation italienne fut élevée au rang d'ambassade, Reale devint le premier ambassadeur d'I. auprès de la Confédération; c'est en 1957 seulement que le Conseil fédéral transforma en ambassade sa légation à Rome.
Dès les premières années de l'après-guerre, le thème de l'immigration occupa à nouveau une place centrale dans les relations bilatérales car l'économie suisse avait un grand besoin de main-d'œuvre étrangère et il n'était plus possible de recruter autant de travailleurs allemands et autrichiens. Dès 1946, l'Office fédéral de l'industrie, des arts et métiers et du travail (OFIAMT) fut chargé de promouvoir et de coordonner, même par des missions en I., le nouvel afflux de travailleurs employés dans les différents secteurs de l'économie nationale (agriculture, hôtellerie, textile, bâtiment, mais aussi métallurgie et mécanique). Sur l'initiative de l'I., un accord bilatéral relatif à l'immigration en Suisse fut signé en 1948; c'était le premier du genre conclu par la Confédération. Afin d'éviter que les nouveaux immigrés italiens ne s'établissent définitivement dans le pays, les autorités fédérales parvinrent à faire passer de cinq à dix ans le temps de séjour nécessaire pour l'obtention d'un permis d'établissement. De plus, elles encouragèrent une politique tendant à privilégier de manière systématique l'engagement de saisonniers, notamment dans le bâtiment et l'hôtellerie. En 1956, c'est aux saisonniers qu'allaient encore les 46,5% des permis de travail accordés à la main-d'œuvre italienne car leur rapatriement, en cas de conjoncture défavorable, était plus facile. Pour eux, comme pour les travailleurs disposant d'un permis annuel, se posait le grave problème du regroupement familial. Dans ce domaine, la Suisse resta longtemps inflexible, contrevenant ainsi aux recommandations de l'OECE qui, dès 1953, demanda aux pays membres de se montrer plus accueillants aux familles des travailleurs immigrés. La reprise économique difficile de l'I. pendant les années de la reconstruction et, plus tard, la permanence d'un taux de chômage élevé dans le Mezzogiorno assurèrent cependant une abondante offre de main-d'œuvre. Dans l'ensemble, jusqu'au début des années 1970, c'est vers la Suisse que se dirigea principalement l'émigration italienne. De 1950 à 1970, d'après les recensements fédéraux du mois de décembre, la moitié environ des étrangers résidant en Suisse était constituée d'Italiens; de 140 000 (49% du total) en 1950, leur nombre passa à 346 000 (59%) en 1960 et à 584 000 (54%) en 1970. La proportion des Italiens était encore plus élevée selon les statistiques de l'OFIAMT (élaborées dès 1955), se référant au mois d'août, qui prenaient en compte les saisonniers et les frontaliers, mais non les travailleurs étrangers avec un permis d'établissement. En 1961, année record, les Italiens constituaient plus de 70% de la main-d'œuvre étrangère sans permis d'établissement.
Dès 1953, le Conseil fédéral chargea les CFF d'organiser des trains spéciaux pour permettre aux immigrés italiens de retourner chez eux à l'occasion des élections; environ 90 000 (le 36% des ayants droit)) se rendirent en I. pour celles de 1958, 180 000 pour celles de 1963. Ces facilités n'étaient pas dépourvues d'intention politique car le gouvernement espérait que les ouvriers italiens travaillant en Suisse, mieux payés que ceux qui étaient restés au pays, votent pour les partis au pouvoir et non pour le PCI, qui était l'un des partis communistes les plus puissants d'Europe occidentale. Dans le contexte de la guerre froide, on craignait aussi beaucoup une infiltration communiste dans les associations pour la défense des travailleurs, comme la Fédération des colonies libres italiennes, créée en Suisse en novembre 1943 à l'initiative de réfugiés antifascistes et discrètement surveillée par la police fédérale. La peur du "péril rouge" fut à l'origine d'arrestations et d'expulsions: ainsi, en 1955, le Conseil fédéral ordonna l'éloignement d'une vingtaine de communistes italiens, membres de la Fédération de langue italienne du parti suisse du travail.
Face à l'insistance du gouvernement italien, les autorités helvétiques acceptèrent en 1961 d'entamer des négociations pour la révision de l'accord sur l'immigration de 1948 et pour celle de la convention relative aux assurances sociales de 1951. Les pourparlers concernant ce dernier point aboutirent à la convention bilatérale de sécurité sociale (décembre 1962), basée sur le principe de la réciprocité, qui étendit les prestations de l'AVS/AI aux travailleurs italiens. Les négociations touchant à la première question furent interrompues en novembre 1961 déjà à la suite des polémiques engendrées par les critiques que le ministre italien du Travail, Fiorentino Sullo, en visite officielle, avait formulées à propos de la politique migratoire et du système social suisses. Lorsque les discussions reprirent, elles continuèrent à se révéler difficiles et il fallut attendre l'année 1964 pour la signature d'un nouvel accord sur l'immigration. Bien que les concessions en matière de regroupement familial aient été modestes, l'accord sembla contredire la politique engagée l'année précédente par le Conseil fédéral pour freiner l'afflux des immigrés. Ce traité suscita un vaste débat public et parlementaire et fit naître de vives préoccupations dans les milieux ouvriers et syndicaux. Il provoqua le lancement d'une première initiative populaire de caractère xénophobe en 1965, année marquée de surcrôit par la mort de cinquante-sept travailleurs italiens sur le chantier valaisan de Mattmark. Si la première initiative contre la surpopulation étrangère fut retirée, une deuxième suivit (dite aussi initiative Schwarzenbach du nom de son promoteur) et fut repoussée en 1970 par 54% des suffrages et par la majorité des cantons. Le pourcentage élevé des votes favorables à cette initiative obligea cependant le Conseil fédéral à renforcer les mesures de stabilisation et de réduction de la main-d'œuvre étrangère et détermina un tournant dans l'histoire de la politique migratoire suisse. La crise du pétrole qui débuta en 1973 obligea ensuite près de 200 000 travailleurs étrangers, dont beaucoup d'Italiens, à rentrer chez eux. Dès lors, le nombre des Italiens en Suisse, en termes absolus et relatifs, ne cessa de diminuer: de 419 000 résidants en 1980 (44,3% du total des étrangers), il passa à 383 200 en 1990 (31%) et à 322 200 en 2000 (presque 22%). L'importante diminution enregistrée entre 1990 et 2000 a été cependant compensée pour plus des deux tiers par les naturalisations (plus de 42 000). De 1889 à 2000 plus de 150 000 Italiens ont acquis la nationalité suisse; plus de la moitié des naturalisations date des trente dernières années.
En revanche, la colonie suisse en I. s'est constamment renforcée depuis la fin de la guerre, passant de 13 500 personnes en 1945 à 24 500 en 1986 et à 46 327 en 2005 (dont 35 508 doubles-nationaux).
En 1995, dans le cadre de la coopération transfrontalière, le canton du Tessin et les provinces italiennes de Côme, Varèse et Verbano-Cusio-Ossola ont créé la Regio Insubrica, afin de promouvoir les contacts et l'intégration entre les différentes régions. De plus, en 1998, les deux Etats ont signé des accords relatifs à l'assistance judiciaire en matière pénale (en vigueur depuis 2003) et à la coopération entre les autorités policières et douanières (en vigueur depuis 2000).
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
En août 1945 déjà, les deux pays signèrent un accord commercial: un crédit de 80 millions de francs accordé par la Suisse était lié au rétablissement des liaisons entre le port de Gênes et la frontière suisse, de même qu'à la reconnaissance et à l'amortissement graduel de la dette contractée par le régime fasciste. Les autorités alliées s'opposèrent à ce dernier point si bien que le traité n'entra jamais en vigueur. Les échanges reprirent donc sur la base de compensations privées, un système qui, dans l'ensemble, demeura le même jusqu'en 1950. En juillet 1946, une fois résolu le problème du veto des Alliés, l'attention se concentra à nouveau sur la question de l'extinction de la dette italienne envers la Confédération, qui s'élevait à 310 millions de francs (dont environ 70 millions pour les dépenses liées à l'internement des militaires italiens). L'affaire fut enfin réglée en mai 1949: les deux pays se mirent d'accord sur une indemnité de 145 millions de francs, dont 125 payables jusqu'en 1952 en devises libres. Les 20 millions restants furent investis dans la péninsule et employés pour la construction de navires, la réalisation du nouveau Centre suisse de Milan et le soutien des écoles suisses en I.
En 1950, la conclusion de nouveaux accords de commerce et de paiement bilatéraux ainsi que l'adhésion des deux pays à l'Union européenne des paiements marquèrent une étape essentielle vers la libéralisation progressive des relations économiques entre l'I. et la Suisse. Après une quinzaine d'années d'entraves bureaucratiques causées par le clearing et les compensations privées, elles reprirent ainsi leur cours naturel. Par la suite, les relations commerciales se développèrent favorablement et ni l'entrée en vigueur du Marché commun (1958) ni la participation de la Suisse à l'AELE (1960) n'eurent de répercussions négatives. Pendant la seconde moitié du XXe s., l'I. a été constamment le troisième ou quatrième partenaire commercial de la Suisse par ordre d'importance (env. 10% des importations et env. 8% des exportations). Comme dans les périodes précédentes, et à de rares exceptions près, la balance commerciale est restée favorable à l'I. Entre 1950 et 1960, mais surtout dans la décennie suivante, la contrebande de montres, de café et surtout de cigarettes, tolérée par les autorités douanières suisses, constitua une part importante (jusqu'au 25%) des exportations vers l'I. Bénéficiant de l'imposition sur le tabac, l'AVS obtint elle aussi des rentrées importantes grâce à la contrebande de cigarettes (env. 100 millions de francs annuels à la fin des années 1960). Ce n'est qu'au milieu des années 1970, après la réévaluation du franc suisse par rapport à la lire italienne, que la contrebande, favorisée auparavant par le système de taux de change fixes, connut une forte diminution.
Une fois passée la période difficile des premières années de l'après-guerre, les investissements suisses en I. reprirent de l'élan; de plus, d'importantes entreprises privées et publiques italiennes eurent recours à la place financière helvétique afin d'obtenir des crédits et émettre des obligations. Un premier crédit de 100 millions de francs, accordé en 1954, fut accueilli favorablement, car interprété comme une preuve de la confiance des banques suisses dans la stabilité économique et politique de la péninsule. Il faut encore signaler un prêt de 200 millions de francs que la Confédération (par l'intermédiaire des CFF) accorda en 1955 aux Chemins de fer italiens (Ferrovie dello Stato), afin de développer et d'électrifier les lignes reliant l'I. du Nord à la Suisse. La nationalisation de l'industrie électrique italienne (1962), bien qu'elle ait touché les intérêts de sociétés financières helvétiques détentrices de participations dans le secteur, ne troubla pas ce climat favorable. En fait, entre 1956 et 1970, la Suisse fut le troisième investisseur direct de l'I. (15,7% du total) après les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. D'autres statistiques, prenant aussi en compte les titres, plaçaient même la Confédération au premier rang parmi les investisseurs étrangers en I.; à cet égard, il faut cependant tenir compte du fait qu'il s'agissait souvent de capitaux italiens exportés illégalement en Suisse et réinvestis dans la péninsule comme avoirs suisses pour des raisons fiscales. La fuite de capitaux prit des proportions considérables entre fin 1963 et début 1964 et pendant les années 1968-1969, à cause des craintes que suscitèrent dans les milieux économiques les gouvernements de centre-gauche (auxquels participait le parti socialiste) et l'agitation syndicale. Etant donné que l'argent arrivait surtout au Tessin, Lugano (où se trouvaient beaucoup de filiales de banques italiennes) devint la troisième place financière suisse, après Zurich et Genève. L'afflux de capitaux italiens fut aussi à l'origine de scandales, dont le plus retentissant fut celui qui impliqua en 1977 la succursale du Crédit suisse à Chiasso et qui se solda par une perte de 1,4 milliard de francs. La conclusion des accords bilatéraux I et II entre la Suisse et l'Union européenne a rendu encore plus étroits les liens économiques entre la Confédération et l'I.
Si les tunnels ferroviaires suisses (notamment celui du Gothard) bénéficièrent du développement des échanges commerciaux bilatéraux, ils eurent aussi, jusque vers 1960-1970, une grande importance pour le trafic de transit entre la péninsule et l'Europe centrale et septentrionale. Leur rôle dans le domaine du transport des marchandises diminua cependant à cause de l'évolution négative de l'économie à la suite de la crise du pétrole et à cause de l'augmentation du trafic routier au détriment du rail, notamment après la réalisation du tunnel autoroutier du Gothard (1980). Le financement de la construction du tunnel routier du Grand-Saint- Bernard (inauguré en 1964) fut réglé en 1958, avant le début des travaux, par une convention italo-suisse: il était réparti par moitié entre une société italienne (comprenant aussi FIAT) et une société suisse. La réalisation du tunnel alla de pair avec la pose d'un oléoduc de Gênes à Collombey-Muraz, où fut aussi construite une raffinerie de pétrole. Il s'agissait dans ce cas aussi d'une initiative prise conjointement par les deux pays et soutenue par la société pétrolière nationale italienne (ENI) et la Société financière italo-suisse. L'ouverture, dans le cadre du projet de nouvelles lignes ferroviaires alpines (NLFA), des tunnels de base du Lötschberg (juin 2007) et du Gothard (vers 2016), va permettre de réduire la durée des trajets entre le Plateau et l'I.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW
Après la Deuxième Guerre mondiale, les relations culturelles bilatérales ont bénéficié du soutien d'organismes tels que l'Institut suisse de Rome (1947), le Centre culturel suisse de Milan (1997), l'Espace culturel suisse de Venise (2002) et le Centre d'études italiennes de Zurich (1950). A cela s'ajoute la présence en Suisse de nombreux comités locaux de la société Dante Alighieri. En 1986 fut créée la Commission culturelle consultative italo-suisse, chargée de promouvoir la coopération culturelle bilatérale.
Dans le domaine universitaire, l'accord de reconnaissance réciproque des titres (2000) a favorisé la mobilité des étudiants. A la suite de la création de l'université de la Suisse italienne (1996), si les Tessinois ont continué comme par le passé à fréquenter les universités italiennes, un nombre grandissant d'Italiens viennent étudier au Tessin.
Des écrivains suisses tels que Friedrich Dürrenmatt, Max Frisch et Peter Bichsel ont été traduits en italien. En architecture, c'est surtout le Tessinois Mario Botta, formé d'ailleurs en I., qui jouit d'une grande notoriété dans la péninsule; il a réalisé notamment le siège de Rovereto du Musée d'art moderne et contemporain de Trente et Rovereto (2002) et le réaménagement du théâtre de la Scala de Milan, terminée en 2004.
Sur un plan plus général, alors que dans les années 1960 et 1970 les immigrés italiens et leurs habitudes étaient encore parfois ressentis en Suisse comme une menace, on a assisté dans les dernières décennies à un renversement de situation et à une "italianisation" du style de vie suisse (par exemple dans les domaines de la mode et de la gastronomie), évolution qui est particulièrement sensible dans les villes de tradition protestante. Ce changement a été favorisé aussi par le fait qu'après 1945 l'I. est devenue une destination touristique très prisée par de nombreux Suisses.
Auteur(e): Mauro Cerutti / DW