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Pierre Martinot-Lagarde dépeint pour le Courrier Pastoral de son rôle au Bureau International du Travail (BIT) et parle de l'image du Saint Père au sein du BIT.
« Le Pape François est un lanceur d'alerte » et ses paroles résonnent avec force à l'Organisation Internationale du Travail (OIT) quand il dénonce la « globalisation de l'indifférence » à Lampedusa ou « le travail d'esclave » au Bangladesh. Tel est le sentiment de Pierre Martinot-Lagarde. «Jésuite du BIT» depuis 2008, il porte un regard élargi sur le Saint Père, la doctrine sociale de l'Église et le dialogue interreligieux. Rencontre dans son bureau à Genève.
Depuis 1926, un jésuite est intégré au BIT (Bureau international du Travail, secrétariat permanent de l'OIT). Quelle est votre fonction ?
Je suis un prêtre jésuite, mais ici je ne suis ni un aumônier, ni un chapelain. Je m'occupe des relations avec le Saint-Siège et les organisations catholiques, les différentes confessions religieuses, les organisations internationales non gouvernementales (ONG), les organisations de parlementaires et de gouvernements locaux et universités. En arrivant au BIT, je me suis rendu compte à quel point une personne qui connaît la doctrine sociale de l'Église connaît déjà pas mal de choses du travail et du mandat de l'OIT. Quand la constitution de l'OIT affirme « pas de paix sans justice sociale », cela fait réfléchir. De même, la Déclaration de Philadelphie, qui en 1944 a élargi la portée de la Constitution initiale de l'OIT, insiste que toute politique internationale a pour but le bien-être matériel et le développement spirituel de tous!
La nécessité fondamentale d'une régulation internationale du travail a circulé chez les chrétiens sociaux, c'est-à-dire les protestants, et dans le catholicisme social avant la Première Guerre mondiale et l'institution de l'OIT par le Traité de Versailles, en 1919. L'encyclique de Léon XIII Rerum Novarum est issue de la question sociale posée par la révolution industrielle. Aujourd'hui, l'OIT n'est évidemment pas la propriété exclusive des chrétiens. Beaucoup se retrouvent dans l'OIT et sa démarche de protection de la dignité et de la justice dans le monde du travail.
D'ailleurs, vous vous êtes occupé des convergences sur la question du travail entre traditions religieuses.
Dès mon arrivée, en 2008, le Directeur général de l'organisation qui à l'époque était le Chilien Juan Somavia, m'a dit: «Pierre, vous travaillez avec toutes les religions». Ces dernières années, nous avons organisé des séminaires avec des dignitaires de différentes religions à Addis-Abeba, Dakar, Genève et Santiago sur la question du travail. Nous avons laissé chacun développer sa propre interprétation du sens du travail. Les «convergences sur le travail décent et la justice sociale dans les traditions religieuses», titre par ailleurs d'un manuel que nous avons publié, sont frappantes. L'idée que le travail n'est pas une marchandise est un mot-clé qui appartient à plusieurs traditions et il y a assez de convergences de valeurs entre chrétiens, juifs, musulmans, bouddhiste et autres pour pouvoir marcher ensemble. Des projets interreligieux peuvent prendre forme. Il y a eu des engagements en tel sens et le Conseil Œcuménique des Églises (Coe) va d'ailleurs assurer un suivi. La question du travail apparaît de plus en plus centrale et de plus en plus liée à d'autres questions, sociales, économiques et environnementales en particulier.
Le Pape François s'est beaucoup exprimé sur le travail.
Les déclarations du Pape François ne sont pas passées inaperçues à l'OIT: quand il y a eu le drame au Bangladesh, avec l'effondrement du Rana Plaza et la mort de plus de mille travailleurs du textile, le Pape a dénoncé l'esclavage moderne (voir encadré p. 8) ici, dans la maison, il y eut un grand souffle, de même quand il parlé du travail des enfants ou du chômage des jeunes. Il a des formules très fortes. Le pape François est un lanceur d'alerte. A Lampedusa (bien avant le drame de début octobre), il a dénoncé «la mondialisation de l'indifférence». Il est dans une posture très christique. Le Pape nous dit, «'la position de l'Église vous la connaissez, mais ce n'est pas moi qui vais juger. Il nous dit «'prend tes responsabilités, tiens-toi debout et marche»'. Certains collègues, qui sont très engagés dans leur travail à l'OIT, sentent que ce qui fait le centre de leurs interrogations, de leur travail, est reconnu. Certains pensent que je connais le Pape parce que je suis jésuite comme lui, mais je ne le connais pas. Je le découvre comme de nombreux chrétiens. Il a annoncé une réforme, je m'en réjouis et on verra ce qu'il va faire. Mais ce qui me réjouit avant tout, c'est le souffle que je sens
aujourd'hui l'animer ainsi que les communautés chrétiennes. C'est ce souffle (de l'Esprit) qui transforme les choses, et peut «faire toute chose nouvelle».
Vous travaillez pour une organisation internationale et vous êtes en contact avec les ONG. Dans une récente homélie, le Pape a insisté sur le fait que l'Église n'est pas et ne doit pas être une ONG. Comment avez-vous compris ces paroles?
L'Église est une communauté de foi. Ce qui nous, les chrétiens, nous rassemblent, c'est la foi que Jésus est mort et ressuscité. Ce n'est pas une finalité limitée ou partielle, c'est une vision globale du salut, une vision qui nous vient des Béatitudes. Cela introduit une distance critique par rapport à toutes les formes institutionnelles que l'Église peut utiliser pour accomplir sa mission. L'Église à des ONG, avec des missions partielles. Même pour des objectifs les plus larges comme l'assistance aux plus pauvres, ces objectifs restent partiels par rapport à cette foi qui annonce que la vie est plus forte que la mort. L'Église n'est pas une communauté d'éthique. Quand le Pape nous dit que l'Église doit «être un hôpital de campagne», il nous dit qu'il n'y a pas de misère du monde qui soit étrangère à l'Église. On ne peut pas dire, comme l'ancien premier ministre français, Michel Rocard l'avait dit, que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde!
Chaque chrétien peut faire cette expérience du Christ ressuscité et je pense que la dynamique de l'accueil est fondamentale pour cette expérience. Quand j'étais en paroisse en région parisienne, j'en ai fait l'expérience. La résurrection ne veut pas dire que les blessures disparaissent, mais qu'elles ne font plus mal. Quand vous prenez le temps d'accueillir chaque personne, homme, femme enfant, les blessures de la vie peuvent ouvrir les portes de l'espérance.
Propos recueillis par Silvana Bassetti
Courrier Pastoral n°2013-6 – novembre 2013