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Je me souviens que, tout jeune, j'ai découvert avec plaisir, grâce au programme de l'agrégation de lettres, que je commençais à passer, Les Aventures de Télémaque de Fénelon. Séduit par cet ouvrage, j'ai été rapidement surpris par les ricanements des professeurs de la Sorbonne, qui se plaignaient que cette œuvre profondément chrétienne ait pu être choisie. Pas tous, bien sûr. Il y avait un maître de conférences, nommé Alain Lanavère, qui ne cachait nullement son catholicisme foncier, et qui proclamait son amour de Fénelon – assez justifié, même si par certains aspects son roman est artificiel: comme le faisait remarquer, je pense, Philippe Sellier, le laps de temps dans lequel il situe les faits et gestes de Télémaque, fils d'Ulysse, dans son livre, est impossible chez Homère, et donc appartient à l'utopie. Mais Alain Lanavère maintenait que cela ressortissait au Mythe.
Fénelon a ajouté quelques figures fabuleuses à Homère, en particulier une charmante métamorphose de Mentor en Minerve, et un voyage pédagogique dans le ciel, annonçant la science-fiction. Sinon, le livre est essentiellement allégorique. Il est plein de morale. Mais d'une belle morale, courageuse et hostile à l'impérialisme de Louis XIV. Par la suite, Fénelon sera exilé. Il avait écrit ce livre pour la descendance du Roi, pour l'éduquer. Mais le Roi n'a pas aimé ses critiques: elles l'ont énervé.
Le professeur Lanavère était un homme bon, mais naïf, qui ne voulait pas voir l'étendue du problème des études en France. J'ai eu un entretien privé avec lui, à la suite d'une leçon sur La Fontaine donnée dans son bureau, et qu'il avait aimée – ma seule bonne leçon, à ce jour. Il aimait la littérature religieuse savoyarde et genevoise, la connaissait bien, était persuadé que François de Sales allait bientôt tomber à l'agrégation, et s'intéressait aussi à Jean Calvin et à Théodore de Bèze – regrettait que l'université française les marginalise. Il avait raison, mais je doutais que François de Sales tomberait un jour à l'agrégation – et c'est moi qui avais raison. La libéralité des inspecteurs généraux a ses limites.
Plus grave: un jour, on a mis le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire au bac, et des défenseurs de la République une et indivisible – ou de la France ethnique déguisée en république laïque – ont protesté parce que dedans Césaire les avait traités de nazis. Et le livre a été retiré du programme.
Cette année, certains ont médit du Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand et des Contes des fées de Mme d'Aulnoy, doutant que ce fût de la grande littérature. Ils n'ont rien dit sur Le Mur de Sartre, alors qu'il est évident que, dans la carrière du philosophe, il ne s'agit pas d'une œuvre majeure. Partialité claire. Mais Sartre plaît à une certaine secte, je veux dire à un certain courant philosophique dominant (notamment parmi les fonctionnaires). Le merveilleux de Rostand et Aulnoy, attestant d'une forme de foi naïve en des forces élémentaires ou angéliques terrestres, insérées dans la tradition gauloise et populaire, déplaît souverainement à ce courant, en tout cas à certains de ses importants représentants. Mais pour le peuple, je pense bien qu'il préfère Cyrano de Bergerac au Mur de Sartre. Il n'est pas toujours facile, depuis les hauteurs, de combler le fossé avec le peuple.