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Vaste débat qui agite les esprits depuis des siècles. Naturellement bon signifierait spontanément bienveillant, porté à rendre service et à faire du bien plutôt que du mal. Jean-Jacques Rousseau avait lui-même écrit: «L'homme est naturellement bon, c'est la société qui le corrompt.» Je ne compte pas analyser la pensée du philosophe, mais poser quelques questions autour de ce thème de «l’Homme bon naturellement».
L’humain «bon» est insupportable pour la société.
Est-ce bien raisonnable de penser que l’humain est bon par défaut mais que des «virus» mentaux le rendent moins bon voire carrément corrompu, pour parler en langage informatique?
Dans mon récent billet sur le bouc émissaire, je citais René Girard et sa thèse sur la manière dont les groupes humains gèrent leur violence. On voyait que la société produit une victime (réelle ou innocente) pour expier les fautes du groupe (ex: Jésus rachetant les péchés du monde) et pour définir les contours de la morale du bien et du mal.
L’idée que l’Homme est naturellement bon fabrique une autre forme de victimisation. La victime forcément innocente serait corrompue par une société mauvaise. Si la société est mauvaise, on comprend qu’elle ne peut supporter la présence de personnes «bonnes» en son sein car, par effet de contraste, leur seule existence mettrait en évidence de manière trop crue tout ce que cette société porte de mauvais. Si donc les humains sont naturellement bons ce ne saurait être qu’à la naissance et pendant quelques années. Le temps qu’il faut pour les rendre mauvais.
Cette théorie a ceci de séduisant qu’elle évite un questionnement plus ontologique, plus essentiel, sur l’origine du mal et de la violence qui en est le signe le plus manifeste. Au fond c’est simple: on naît bon, on devient mauvais.
D’où vient le mal?
Mais est-ce vraiment si simple? Cette théorie amène à se poser quelques questions dérangeantes.
Par exemple: comment est-il possible qu’un être mauvais engendre un être initialement bon? Ou encore: à quel moment le passage du bon au mauvais se fait-il et par quels moyens? Et plus: quelles failles préexistent dans cet être naturellement bon pour qu’il puisse se laisser corrompre? Comment peut-il être si bon et si peu durable dans sa bonté? Si l’Homme était naturellement bon, il ne changerait pas. La bonté, si elle est naturelle, devrait être une qualité presque indélébile, qui ne changerait pas plus vite que le génome.
Si l’on veut maintenir l’idée exprimée par Rousseau il faudrait y ajouter une remarque: «L’Homme est naturellement bon, mais il est si fragile, si incomplet, si vulnérable, si peu ancré naturellement dans la bonté, si peu fini en tant qu’être bon, qu’il est facilement corruptible par la société.»
Tout n’est cependant pas encore dit. Car pourquoi la société deviendrait-elle mauvaise? Quelle serait la raison originelle qui aurait créé les premiers adultes mauvais, qui auraient ensuite corrompu toutes les générations suivantes? D’où vient donc le mal? Ici beaucoup de théories interviennent. Aucune ne donne de réponse définitive. Même pas la bible. Le christianisme fait référence à Lucifer, ange initialement bon qui aurait été déchu à cause de sa désobéissance et de sa rébellion contre Dieu.
Mais qu’est-ce donc qui lui a donné envie de désobéir et de se rebeller? On n’en sait pas plus. Il aurait pu rester sage et obéissant, cela aurait été si simple: pas de péché, pas de souffrance! L’ordre aurait régné: le plus fort aurait gardé le pouvoir (Dieu omnipotent) et les autres ne lui auraient jamais contesté ce pouvoir. Mais non, il a fallu que Lucifer fasse des siennes et titille l’orgueil divin qui ne laisse pas de place à la contestation.
Sans explication causale sur le mal et sur la société qui corromprait l’humain bon, il faut ajouter une autre précision à la phrase de Rousseau: «L’Homme est naturellement bon, mais il est si fragile, si incomplet, si vulnérable, si peu ancré naturellement dans la bonté, si peu fini en tant qu’être bon, qu’il est facilement corruptible par la société dont on ne sait pas pourquoi elle est mauvaise, ni comment et par qui cela a été initié.»
La société, un ensemble d’individus
La société n’étant pas une masse abstraite mais un ensemble d’individus, il y aurait eu à un moment des premiers individus qui auraient passé de bons à mauvais. Ou alors on doit considérer que le bien et le mal cohabitent dans l’humain.
D’autres questions viennent encore: si l’humain était naturellement bon pourquoi aurait-on eu besoin de définir des règles morales? Et pourquoi les enseigner aux enfants qui ne seraient pas encore corrompus donc qui théoriquement ne devraient pas en avoir besoin? Et pourquoi avoir établi des lois et une justice pour poser les limites au comportement quand celui-ci n’est plus dans le bien naturel ou dans l’égoïsme neutre?
On trouve dans la bible une illustration de la violence et du mal. Une histoire qui rejoint la thèse de René Girard sur le désir mimétique. C’est l’histoire des deux frères Caïn et Abel. L’offrande d’Abel est agréée par Dieu, pas celle de Caïn. Celui-ci voudrait ressembler à Abel et voir son offrande acceptée. Mais Dieu ne porte pas de regard bienveillant sur Caïn.
«Au bout de quelque temps, Caïn fit à l'Éternel une offrande des fruits de la terre; et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L'Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.»
Après quoi, pris de jalousie, il tua son frère Abel. L’origine du mal est située ici non dans la société mais dans le coeur de l’individu. Le désir mimétique insatisfait (ressembler à Abel) produit une haine et pousse au meurtre. C’est la première violence, le mal étant toujours une forme de violence contre les biens ou contre l’intégrité de l’autre. On constate qu’Abel n’est pas responsable d’être une victime. La société n’est pas non plus rendue collectivement responsable du mal. La responsabilité de l’acte incombe à celui qui le commet, pas à celui qui le subit ni au groupe auquel il appartient. Cette vision de l’humain conduit à développer la notion de responsabilité individuelle, base de la société moderne: pas de contrat, pas de justice, pas de mariage, sans responsabilité individuelle. Dans cette perspective, la société ne corrompt pas l’humain: c’est l’humain qui est corruptible.