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Botticelli a inventé aussi l'idéal : il est un enfant des dieux, il ne peut peindre que ce que les dieux veulent bien lui montrer. Il est un des premiers artistes de la Renaissance italienne qui ne s'est pas contenté de peindre ce qu'il avait sous les yeux, mais de peindre au-delà de ce qu'il avait sous les yeux, ce que Platon et les néo-platoniciens, si importants dans sa formation, appellaient eux-mêmes l'idéal.
Il faut remarquer que les visages, peu à peu, se gomment de ce qu'il y a de trop, des rides, des tares, des cicatrices et petit à petit gagnent ce terrain qu'on appelle l'idéal. Botticelli a adopté immédiatement ce parti pris de peindre l'au-delà de la beauté, le reflet derrière la beauté qui se sent admirablement. Ce privilège qu'a l'artiste de peindre au-delà même de la beauté est un privilège qu'exploiteront surtout les peintres de la grande Renaissance, mais le père de ce besoin de l'artiste d'aller derrière le miroir du quotidien est Botticelli, véritablement.
Le plus incroyable, c'est que lorsqu'on lit les oeuvres de celui qui l'a le mieux "connu", c'est-à-dire Vasari dont on sait qu'il a lu les sources directes, nous apprenons ceci : à la fin de sa vie, Botticelli était un homme pauvre, seul, aigri, abandonné et oublié. Naturellement, depuis ce moment-là les historiens d'art se sont jetés sur cette phrase de Vasari pour essayer de la comprendre. On a constaté qu'à la fin de sa vie, Botticelli n'a plus de commande, qu'il ne reçoit plus et ne parle plus, qu'il est très en retrait de toutes choses et on a cherché les raisons.
On a dit que le savonarolisme qui avait été le sien a été une tare pour lui sitôt après la mort de Savonarole. On lui a dit d'abjurer, il a refusé, on l'a donc mis de côté. Première explication qui ne tient pas debout : jamais Botticelli n'a été un savonarolien, il l'a écouté, l'a entendu, il l'a même traduit avec la Nativité mystique, mais il n'a jamais été un savonarolien engagé. Aucun papier de ceux dont on avait à se plaindre en tant que savonarolien ne porte le nom de Botticelli, donc c'est faux.
La deuxième chose retenue, c'est que Sandro Botticelli n'aimait pas beaucoup les dames mais, par contre, assez frénétiquement les jeunes gens. Au début de sa vie, cela allait encore, mais un peu plus tard, les Florentins n'en ont plus voulu à cause de cela. Il faut rappeler qu'il y avait à la même époque un peintre qui était plus frénétique encore, on l'avait surnommé "il sodoma" et cela passait pour un titre de noblesse. Pourquoi Botticelli aurait-il été mis de côté pour cela?. Ce n'est donc pas pour cette raison non plus.
Comme ce sont les deux seules raisons invoquées, nous vous en proposons une troisième, celle de notre conclusion : et si, au fond, Botticelli était arrivé au bout de son cycle? Si ce qu'il avait à dire, ce qu'il avait à montrer, il l'avait dit et montré, ce qu'il avait à peindre, il l'avait peint, ce qu'il avait voulu privilégier comme le dessin, il l'avait privilégié, et si ses dernières années, il se les était données à lui-même pour vivre peut-être plus intensément ce qui, d'après ses contemporains, lui tenait le plus à coeur : le silence. Dans cette Florence désordonnée de la deuxième moitié du 15e siècle à laquelle il était, par métier, associé sans cesse, ce que Botticelli ne supportait pas était le bruit, la passion, ce dont il avait besoin c'était de silence.
C'est pourquoi nous verrons, en conclusion, quelques oeuvres dans lesquelles nous avons l'impression que Botticelli s'était comme incarné. Ce sont toujours des images de personnes qui ont trouvé le silence.