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L’interview a été menée par le Dr. méd. Timothy Collen pour la revue spécialisée Schweizerische Zeitschrift für Onkologie. Le rapport a été écrit pour des experts de la profession, mais contient aussi des aspects intéressants pour les laïcs. Dans la mesure du possible, les termes scientifiques ont été vulgarisés. (Réd. Santeweb)
Dr. med. Timothy Collen: Prof. zur Hausen, l’hypothèse selon laquelle des infections virales sont liées avec l’apparition de malignomes (tumeurs malignes) était dans les années 70 une vision novatrice. Comment en êtes vous venu à cette hypothèse pionnière?
Prof. Dr. zur Hausen
Ce lien de causalité est valable pour les cancers humains, mais pas pour les tumeurs animales. En 1900 déjà, il existait des indices comme quoi l’apparition de tumeurs chez les animaux avait quelque chose à voir avec les infections ; cela a été démontré pour la première fois en 1898 pour les verrues chez les chiens. Encore plus intéressante est la découverte dans les années 30 du Papillomavirus de Shope, présent dans les malignomes de lapins domestiques. Les années 50 ont ensuite mis en évidence des virus causant des leucémies chez les souris.
En ce qui concerne l’être humain, aucun virus ni bactérie causant un cancer n’a été découvert avant les années 70, ceci même si le virus d’Epstein-Barr avait été découvert au microscope électronique dans les années soixante par Epstein et ses collègues et que notre propre groupe de travail avait démontré en 1968/1969 que ce virus est capable de modifier des cellules.
Dr. med. Timothy Collen: Quand l’association avec des malignomes (tumeurs malignes) est-elle alors apparue?
Prof. Dr. zur Hausen
Un rapport évident avec les tumeurs a en fait pu être démontré pour la première fois au début des années 70, quand l’ADN d’un virus a été découvert dans des cellules tumorales du lymphome de Burkitt. Le scepticisme quant à l’hypothèse d’un lien entre les infections et les tumeurs été largement répandu jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier.
En 1968/69, j’ai lu à Philadelphie un article de Rowson et Mahy porté sur le virus du papillome humain (VPH). Pour moi, il était alors clair qu’il s’agissait d’un virus qui n’avait pas encore été suffisamment étudié. Les auteurs déclaraient que des verrues génitales pouvaient se transformer en des tumeurs malignes. Au même moment, l’idée est apparue que le virus herpes simplex pouvait avoir quelque chose à voir avec les tumeurs génitales. Il était pour moi clair que cette relation n’était pas correcte, et je me suis donc concentré sur le virus du papillome humain. Dans nos observations, nous avons relativement rapidement remarqué que l’hypothèse d’origine, selon laquelle il n’existe qu’un type de VPH chez l’Homme, devait être rejetée.
Dr. med. Timothy Collen: Nous savons aujourd’hui que d’autres virus et agents infectieux sont associés avec la création de tumeurs. Selon vous, quel rôle jouent en général les infections quant à l’apparition de malignomes?
Prof. Dr. zur Hausen
Vous pouvez en gros le calculer: 21% des malignomes sont associés avec des infections, dont seulement 1% sont causées par des parasites tels que la bilharziose en Egypte ou les trématodes dans le sud de la Chine et dans le sud-est de la Thaïlande.
Vous pouvez donc en déduire que 35% sont dus à des bactéries, par exemple Helicobacter pylori, et que les virus représentent les 64% restants.
Dr. med. Timothy Collen: Pensez-vous que dans 30 ans les infections virales seront décrites comme ayant un encore plus important effet co-carcinogène?
Prof. Dr. zur Hausen
Je crois que cela ira plus vite et qu’il ne faudra même pas 30 ans pour cela. Je crois que les virus seront alors associés avec les leucémies et les lymphomes, ainsi qu’avec le cancer du colon. Dans ce cas, on ne parlera plus de 21%, mais bien de 35%, car le cancer du colon est aussi dans nos latitudes une des tumeurs les plus fréquentes. De ce fait, je crois que le taux sera dans le futur plus élevé. Les infections virales sont les causes de cancer les plus significatives, encore plus que le tabac par exemple.
Dr. med. Timothy Collen: Considérons la relation entre le VPH et le cancer de la gorge. Les tumeurs de la gorge positives liées au VPH semblent avoir un meilleur pronostic pour ce qui est de la chance de survie et des risques de récidives locales. Selon vous, qu’est-ce qui explique ces meilleurs résultats des tumeurs de la gorge lors d’une infection au VPH?
Prof. Dr. zur Hausen
Il est difficile d’y répondre clairement, sans compter qu’il en va à peu près de même pour les cancers du pénis et des lèvres vaginales. Pour le moment, ma spéculation serait que l’immunogénicité relativement identique des antigènes viraux avec ce type de tumeurs permet une interférence immune supplémentaire, expliquant éventuellement ce meilleur pronostic. Mais je ne peux pas le prouver.
Dr. med. Timothy Collen: Divers pays européens ont recommandé la vaccination contre le VPH. En Suisse, il existe une controverse dans plusieurs cantons quant à la vaccination des jeunes entre 11 et 14 ans. De nombreux parents sont prudents en ce qui concerne la vaccination des enfants. Quels sont vos conseils pour ces parents au sujet de la vaccination contre le VPH?
Prof. Dr. zur Hausen
Il est vrai que la population des pays surtout germanophones est relativement peu encline à se faire vacciner. Les causes en sont multiples, mais surtout dues aux journaux germanophones qui mettent l’accent sur les effets indésirables. Depuis l’introduction de la vaccination, plus de 50 millions de filles ont ainsi été prises en charge.
Les données qui sont à notre disposition montrent qu’il n’existe pas un risque plus élevé d’effets indésirables. Il s’agit d’un vaccin sûr et extrêmement efficace. Dans quasiment tous les cas, des anticorps contre le vaccin sont ainsi créés et permettent une protection contre une infection au VPH. De plus, l’effet protecteur visible après les premières observations cliniques est maintenu durant 7 à 8 ans, et est même suffisamment efficace pour une période encore plus longue.
Dr. med. Timothy Collen: Conseillez-vous aussi la vaccination des jeunes hommes?
Prof. Dr. zur Hausen
A la question si on devrait aussi vacciner les garçons, ma réponse est claire: oui!
On devrait le faire pour plusieurs raisons: tout d’abord, la vaccination du garçon protège aussi sa future partenaire. Ensuite, la vaccination est importante car le cancer de la gorge et de l’anus sont plus fréquents chez l’homme que chez la femme. Un des vaccins protège aussi des verrues génitales, une maladie très désagréable.
Le point décisif est le suivant: si nous voulons réellement combattre efficacement cette infection virale – et nous avons une chance réaliste -, alors nous pouvons le faire seulement dans une période d’âge prévisible. Pour cela, nous devons vacciner les deux sexes! Je conseille donc aux parents sceptiques de s’informer grâce à nos données relatives au VPH.
L’OMS a écrit un exposé, il existe des rapports de tous les pays dans ce sens, déclarant que ce vaccin est associé à de très faibles effets indésirables. J’aimerais donc dire aux parents qu’ils devraient sans autre garantir la protection de leurs enfants.
Dr. med. Timothy Collen: Quelle importance les cellules ont-elles lors du stade préliminaire du cancer du col de l’utérus??
Prof. Dr. zur Hausen
Dans de nombreux pays, des conisations (résection de tissus de l’utérus) sont effectuées en cas de stades préliminaires avancés du cancer du col de l’utérus. L’Allemagne effectue 140'000 conisations par an, dont 2 à 7% favorisent des fausses couches ou des accouchements prématurés; de plus, nous observons une légère augmentation de la mortalité infantile. Rien que pour éviter un stade préliminaire du cancer du col de l’utérus, nous devrions sans autre effectuer ce vaccin.
Dr. med. Timothy Collen: Combien d’années se sont écoulées entre l’idée que le virus du papillome humain est associé au cancer du col de l’utérus et l’instauration du vaccin?
Prof. Dr. zur Hausen
La vaccination ayant été introduite en 2007, 37 ans se sont donc écoulés. C’est un grand laps de temps qui est pour moi aussi éprouvant, car cela a pris bien longtemps avant de pouvoir développer un vaccin, ayant fait la demande en ce sens pour la première fois en 1984.
Dr. med. Timothy Collen: Pour finir, j’aimerais savoir de quel virus lié à l’apparition de tumeurs malignes devra-t-on selon vous le plus se méfier dans le futur.
Prof. Dr. zur Hausen
Il y a plusieurs "candidats", mais je pense en priorité à deux virus. Tout d’abord les anellovirus qui ont un cycle de vie très caractéristique et qui infectent presque 100% des humains. Ensuite les polyomavirus qui sont potentiellement carcinogènes et qui sont probablement associés avec le cancer à cellules de Merkel (une tumeur de la peau très rare mais très maligne).
Remarque de l’intervieweur
J’aimerais mentionner que je n’ai à aucun moment eu l’impression que le Professeur zur Hausen était en conflit d’intérêts avec les entreprises produisant les deux vaccins. Durant l’ensemble de la discussion, il s’est cristallisé l’idée que le chercheur et médecin zur Hausen cherchait seulement à proposer une protection nécessaire contre un virus dangereux et basée selon ses connaissances sur la vaccination.
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