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Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) // Université de Lausanne
-- Karolina STRANSKY : L'invention de la langue tchèque et les paradoxes de l'identité, Travaux d'étudiants, J.-M. ADAM (éd.). Cahiers de l'ILSL, n°4, (Lausanne), 1993, p. 5-20.
La réforme de la langue tchèque, entreprise au début du XIXème siècle par les "éveilleurs"(1), pose le problème du lien entre la langue et l'identité collective. En effet cette réforme concerne la "langue littéraire", qui est loin de correspondre à la langue effectivement parlée par la population tchécophone de Bohème. L'adoption par les tchécophones de la nouvelle langue "réformée" ne peut se faire que s'ils peuvent s'identifier à elle.
La réflexion métalinguistique permet d'appréhender la langue non plus seulement comme un objet d'étude, mais aussi comme un outil et surtout un symbole. Les deux "générations" d'éveilleurs ont eu chacune un rapport différent à la langue, modifiant peu à peu la vision qu'avait la population tchécophone de la relation entre la langue et l'identité nationale.
L'"idéologie" de la langue qui est derrière les réformes est liée au panslavisme, au nationalisme et s'appuie sur des notions comme la transparence ou "l'âme" (génie). Elle n'est pas le fruit d'une théorie élaborée, elle reflète un mélange de motivations issues de divers courants d'idées, qui peuvent en apparence sembler contradictoires et donner l'impression d'être issues du monde de l'irrationnel. En effet, la première génération d'éveilleurs (2), à la fin du XVIIIème siècle, est encore sous l'influence des Lumières et la seconde (3) a déjà assimilé les idées de Herder et s'incrit déjà complètement dans le mouvement romantique.
* La métalangue est une langue autre
Le rationalisme issu du mouvement des Lumières en Europe se préoccupait d'établir des normes et des codes, ce qui a conduit la première génération d'éveilleurs à s'intéresser à la grammaire plutôt qu'au vocabulaire. C'est aussi dans l'effort pour se libérer de structures et d'institutions inadéquates pour l'individu que l'on peut voir l'influence des Lumières. Ainsi la volonté de purifier la langue peut être vue comme une façon de libérer la langue d'éléments de la structure politique en place dont elle porte la marque au travers des germanismes (4). A la fin du XVIIIème siècle sous l'influence des premières idées panslaves, les intellectuels tchèques se rapprochent des "frères" slaves et russes, plus particulièrement, qui sont le seul contre-poids d'importance au monde germanique, suivant ainsi un penchant naturel. D'une certaine façon, la langue est utilisée pour s'opposer à un pouvoir, et même à une langue, l'allemand, qui représente ce pouvoir, et en cela elle est déjà un symbole.
Pour appliquer les idéaux du XVIIIème siècle, c'est vers les XVème-XVIème siècles qu'on va se tourner. Les idées de démocratie et de liberté apportées par les Lumières prédisposent les éveilleurs de la premières génération à se pencher sur la langue réformée et codifiée par Jan Hus (1369-1415), et ainsi à se référer aussi à une époque associée dans leur esprit à la lutte pour la liberté de la nation tchèque. Ils créent ainsi une pseudo-continuité historique au niveau linguistique. En effet, la langue reprise pour la codification de la grammaire par la première génération d'éveilleurs est celle de la Bible de Kralice (1579-1594), l'ouvrage religieux de référence pour l'Unitas Fratrum (5). Ainsi la langue est associée à une variante de la religion protestante dérivée des réformes de Jan Hus et à l'esprit humaniste de Jan Amos Komensky (1592-1670) plutôt qu'à la religion officielle catholique romaine. Les éveilleurs donnent des racines au mouvement nationaliste du XIXème en lui donnant une mémoire dont est porteuse la langue. Ils légitiment aussi ce mouvement en lui donnant des fondations qui se veulent fondées sur la justice, l'égalité (Taboristes (6) ) et l'unité d'un peuple derrière ses valeurs et la langue qui en est l'incamation. Cette unité et cette langue qui délimite le groupe (7) vont être les fondements de la nation et ce par quoi elle va se distinguer des autres, notamment des Allemands vivant sur le même territoire. Une équation s'opère entre la langue et le groupe qui la parle. Cette équation constitue la base d'une identité collective qu'elle soit d'ordre religieux (Hussites) ou national (Renouveau national au XIXème siècle).
Néanmoins, de par la connaissance que les éveilleurs de la première génération ont de la langue tchèque, leur but reste limité. En effet, leur connaissance de la langue est acquise par la lecture et l'étude de vieux textes, elle est théorique et passive. La plupart d'entre eux ne parlent que très mal le tchèque et, qui plus est, un tchèque simple, que parle la population non éduquée. Ils l'étudient certes, mais ils ne récrivent pas, et lorsqu'ils communiquent le résultat de leurs études, ils le font en allemand. Ils utilisent l'allemand parce que le tchèque est une langue pauvre qui n'offre pas suffisamment de moyens d'expression, n'ayant pas évolué avec les sciences qu'il faudrait qu'elle décrive. De plus l'allemand est la langue officielle et internationale dans cette région du monde. Il y a donc beaucoup de chances qu'un texte en allemand soit plus lu qu'un texte en tchèque. Là, les éveilleurs de la première génération sont tributaires d'une tradition qui existe encore aujourd'hui : pour être entendu des siens, il faut utiliser une langue reconnue par les autres...
La langue tchèque reste un objet d'étude sans vie propre, car elle n'est pas vécue par les éveilleurs de cette première génération, elle n'est qu'observée. Il y a une réflexion métalinguistique de l'extérieur qui a pour résultat qu'ils posent sur le tchèque le canevas de l'allemand, tout en essayant de faire ressortir sa spécificité. Il ne peut ainsi y avoir développement dans le sens d'une utilisation active de la langue, car le besoin n'en est pas ressenti. La codification est l'octroi d'un statut. La langue existe en tant que langue littéraire, même si c'est une langue archaïque, une langue "morte" sur le plan de récriture puisqu'elle n'a notamment pas un alphabet propre (8). La mauvaise connaissance du tchèque est peut-être aussi à la base du choix de la langue du XVIème siècle comme langue de réféférence. En effet, ils introduisent cette langue alors qu'ils en ont une vivante et parlée à proximité (9). Ce choix est fondamental, car c'est en fait la réintroduction d'une langue morte qui va devenir vivante tout en restant différente de la langue parlée. H y a coexistence de deux variantes de langue.
En adoptant te langue du XVIème siècle les éveilleurs réinterprètent cette période par le biais des idées du XIXème siècle et donnent aussi à la langue tchèque, à côté d'un statut, une signification symbolique nouvelle, et ceci sans vraiment le vouloir, puisque Dobrovsky (1753-1819), par exemple, ne croit pas à une réintroduction du tchèque. La langue devient le symbole d'un groupe et de son affranchissement, comme l'affranchissement des Hussites, regroupés derrière la langue tchèque. C'est en associant la langue à ces références qu'ils établissent un lien entre elle et les êtres qui la parlent, qu'ils lui donnent implicitement l'aspect du reflet de "l'âme" tchèque. Ils amorcent le processus de prise de conscience par les tchécophones de l'existence d'une langue qui leur est propre et qui peut avoir le même statut que les autres, statut que peut alors aussi revendiquer la nation qui la parle.
* La métalangue est la langue-objet
Cette démarche de la première génération d'éveilleurs n'est pas en contradiction avec ce que fera la deuxième sous l'influence du mouvement romantique. Au contraire, cette dernière va utiliser toute les associations historico-patriotiques qu'aura fait ressurgir la première. Néanmoins la deuxième génération d'éveilleurs rompt avec la pseudo-continuité historico-linguistique établie par la première. Elle n'a plus besoin du passé pour exister, elle puise son existence dans le présent et dans l'actualisation de la langue elle tente de la mettre au même niveau que les autres dans sa capacité à communiquer et ainsi de stimuler son usage. Ce n'est plus dans le repli sur soi et son histoire qu'elle trouve sa légitimité, mais dans la comparaison avec les autres. Elle veut imposer le droit de la langue à son existence et par son intermédiaire faire participer la nation au mouvement des idées européennes.
La pensée des éveilleurs de la deuxième génération a pour base une réflexion métalinguistique de l'intérieur. En effet, ils ont une connaissance active du tchèque, ils le parlent et récrivent. Pourtant dans leur pratique, ils se trouvent confrontés à une langue certes codifiée, mais pauvre et essentiellement religieuse. Ils éprouvent dès lors le besoin de l'enrichir sur le plan du vocabulaire. Ainsi, la réforme, de grammaticale, devient lexicale. Ceci crée en soi une attitude différente et nouvelle par rapport à la langue et au rôle qu'elle peut et doit tenir. Elle devient nécessaire, du moins pour les quelques intellectuels qui forment la deuxième génération d'éveilleurs, car elle est la seule qui peut donner une forme naturelle à leurs idées. Le travail sur le lexique va permettre d'exploiter l'aspect de "reflet" que peut avoir la langue, et faire d'elle, consciemment, un symbole et un outil pour acquérir le pouvoir au niveau culturel et politique.
Le fait de créer une langue au niveau lexical, est comme l'élaboration d'une encyclopédie, une façon de recréer ou de créer un monde (10). Avec la langue, on crée un univers de parole et un monde symbolique. La réforme du vocabulaire est non seulement la création d'un outil, mais aussi et surtout la réalisation, au travers de la langue, d'un monde et de sa propre existence de groupe distinct. Ce monde symbolique est alors porteur de références historiques, religieuse et nationales, comme celles mises en place par la première génération d'éveilleurs. La dénomination est donc un moyen pour que la nation existe, car la langue que celle-d crée lui est propre, la distingue et définit sa spécificité.
Ceci implique que la langue doit refléter une spécificité. Il doit exister une relation entre la langue et l'objet, la chose qu'elle décrit. La langue doit donc être motivée. Néanmoins on peut transposer cette idée et comprendre la motivation comme un rapport entre la langue et son sujet symbolique, le groupe qui la parle. Si ce rapport avec le groupe existe la langue devient transparente, puisqu'à travers elle, on peut appréhender ce groupe. Il y a un effet de miroir, le groupe crée la langue à son image, et on peut connaître sa nature en l'appréhendant par le biais de sa langue. Une identité est ainsi créée entre la langue et ses locuteurs. Cette attitude est une variante de l'idée défendue par les Hussites que toutes les langues sont de nature divine puisqu'elles ont été données aux hommes par Dieu dans l'épisode de la Tour de Babel. Il y a une évolution du divin vers le national. La langue n'est plus à l'image de Dieu, mais à l'image de la nation qui la parle. Cette dernière acquiert ainsi un statut à la limite du divin, la nation est au-dessus de tout et avec elle, sa langue.
Le syndrome de la Tour de Babel continue d'influencer la relation entre les groupes et leur langues. Sans vouloir transposer les préocupations, on peut partir du postulat de Luther que la communication des hommes a été brisée par "la séparation des esprits". Les langues sont les signes palpables de cette séparation, car s'il n'y avait qu'un esprit, il n'y aurait qu'une langue. Ainsi la langue est le reflet d'un seul et unique esprit. L'insistance sur le tchèque est la marque de l'insistance sur un esprit qui se veut différent de l'esprit allemand. Et n'ayant pas d'autre moyen, les éveilleurs s'efforcent de le faire transparaître dans la langue qui par son existence symbolise l'opposidon et la différence. Et c'est en cela que l'opposition à Tallemand est un moteur, même si les romantiques tchèques reprennent dans l'ensemble les idées de Herder.
Ainsi, une pensée spécifique n'est possible qu'au travers d'une langue spécifique. La langue est l'incamation de cette pensée, elle est à son image. Elle reflète l'essence, "l'âme" du groupe qui la parle. Cette notion "d'âme" est une composante importante de l'approche de la langue tchèque du point de vue des locuteurs aussi bien que d'un certain nombre de linguistes. Elle est la clef de voûte de l'identification de la population à sa langue et n'a pas perdu son influence puisqu'elle trouve un écho même au XXème siècle pour expliquer et justifier le droit à l'existence du tchèque comme langue indépendante, littéraire et riche, égale aux autres, et ayant une dimension spirituelle qui transparaît dans sa forme.
Un exemple parlant, où cette approche est développée à l'extrême, est celui de l'analyse du mot "smrt" (la mort) (11) par le linguiste tchèque Pavel Eisner (1889-1958) qui a notamment participé aux travaux du Cercle linguistique de Prague. La forme et la sonorité de "smrt" avec ses quatre consonnes qui se suivent "signifient véritablement la fin définitive de ce qu'on appelle la vie" (12) où il n'y a vraiment rien après. La parenté phonique associe le mot avec d'autres comme "mrak" (nuage), "tma" (obscurité), "smeti" (ordures), "smrst" (cyclone), "snet" (gangrène). D'autre part il est difficile de trouver une rime pour "smrt", il n'y a que "chrt" (lévrier), "skrt" (trait, rature), "zvrt" (3ème pers. sg. du verbe zvrtnouti = se fouler le pied). Ensuite il compare les mots signifiant la mort dans d'autres langues. Et montre dans quelle mesure ce mot est lié déjà par les rimes qui lui sont associables aux choses de ce monde:
mort - don - essor - encore - sort - fort...
Tod - rot - Not - loht - droht - Gebot...
Et au niveau des sonorités, il relève ce "beau o" long et ouvert du français qui en soi sonne déjà comme une Résurrection. Tod résonne aussi d'une façon solennelle et n'exprime pas par son ampleur une véritable fin. Alors que dans le tchèque "smrt", il n'y a pas de croyance dans un "outre-tombe", il n'y a rien de solennel, il n'y a pas de fatalité nordique. C'est un mot sans espoir, sans appel. Si on peut tirer des déductions quant à l'esprit d'une nation, d'un mot aussi essentiel que celui-là, cette nation n'a aucun sens pour la mystique et la métaphysique et elle est principalement préocuppée par la vie terrestre, sans grande curiosité pour un "au-delà".
Avec ce type de réflexion, Eisner dégage la nature d'un peuple à partir de sa langue. Il définit sa façon de penser sur un sujet aussi fondamental que la mort. Il n'invente pas cette attitude, il est l'héritier d'une époque et d'une réflexion qui est notamment celle qui a façonné cette langue. Car, au XXème siècle, Eisner montre ce que les éveilleurs ont tenté de créer: La langue comme reflet de "l'âme" d'une nation, pour que celle-ci l'adopte, se trouve en elle et prenne conscience de son existence. La popularité d'Eisner en Bohême, encore aujourd'hui, dénote que ce type de reflexion correspond encore à un besoin de trouver dans sa langue une justification ou une démonstration de sa propre existence comme groupe spécifique avec un caractère particulier.
* Les frontières de l'identité : être tchèque ou être slave?
L'idée de reflet et le désir d'opposition à l'élément germanique lié au syndrome de petite nation (13) à la recherche de son identité ont apporté avec eux la volonté de s'identifier au groupe des Slaves. Cette volonté d'opposition et d'un autre côté d'identification ont eu des répercussions sur la façon d'aborder la langue, surtout en matière lexicale. L'étymologie sera importante, car les choix des éveilleurs rattachent la langue à un passé. L'étymologie ancre la langue dans un contexte historique, voire mythique et met ainsi en place une continuité. Ainsi les éveilleurs de la deuxième génération s'efforcent de créer un lexique le plus éloigné possible de l'allemand, en se servant notamment de racines slaves, non seulement par besoin d'augmenter le lexique, mais aussi pour marquer leur rapprochement avec les autres Slaves (14). Ainsi au travers de la création d'une pseudo-continuité ils donnent une impulsion à la découverte d'un imaginaire "slave", qui sera un support pour le panslavisme.
La langue comme reflétant "l'âme" d'une nation, par le biais d'associations historico-religieuses a néanmoins ses limites. Celles-ci tiennent au choix de la langue qui a été introduite et au groupe d'intellectuel s qui a travaillé à sa codification et à son développement lexical. La volonté des auteurs et de la population de donner un statut à la langue et ainsi de légitimer en même temps sa propre existence, se manifeste dans l'histoire et le destin des manuscrits de "Kraluv dvor" et "Zelena hora" (15). Ces deux manuscrits en tchèque "ancien", soi-disant découverts en 1818 par Vaclav Hanka, sont en réalité des faux qu'il a lui-même composés. A partir de ces manuscrits plus de cent mots sont passés dans la langue écrite et surtout dans la langue poétique (16). Ce n'étaient certes pas tous des mots d'origine tchèque, mais comme ils étaient associés à des manuscrits sortis des temps anciens et supposés authentiques ils étaient porteurs des valeurs auxquelles on voulait s'identifier. Ainsi le vocabulaire passé dans la langue et le type de valeurs historiques ou la mémoire qu'il est sensé représenter a un destin fort singulier. La notion de langue comme reflet d'une nation montre, dans ce cas, que les bases de l'identité trouvée dans la langue sont falacieuses, ce qui remet ça question l'idée de nation, voire la nation elle-même (17).
* La langue, reflet d'un groupe ou de la nation toute entière?
Indépendamment de cet exemple, pour dégager sur un plan plus théorique la faiblesse de la conception de la langue comme reflet de la nation, il faut revenir sur la dimension de la langue créatrice du monde et monde symbolique à la fois. En effet, on peut entrevoir une notion de séparation entre l'univers réel et l'univers du verbe. Deux remarques de Frantisek Palacky dans son programme culturel de 1837 illustrent ce problème:
"Mais maintenant que nous sommes à égalité avec les autres langues des peuples civilisés, un autre travail et un autre devoir nous attendent. Nous devons tourner maintenant notre principale attention vers les choses elles-mêmes et nous mesurer avec ces nations dans la course aux palmes de la vraie civilisation, de la science, de l'esthétique et de l'essor industriel."(18)
et
"Faire en sorte que la littérature ne soit pas exclusivement destinée ou au peuple ou à quelques érudits, et que les classes moyennes cultivées se penchent sur la littérature tchèque et la prennent sous leur protection et la soignent. Ceci est une question de vie ou de mort pour la littérature."(19)
Avec ces deux remarques Palacky fait un constat d'échec. Il faut trouver une base réelle, alors que la base mythique est créée. La langue est prête (20), mais ni la réalité, ni la population ne le sont. Palacky montre que l'identification au seul verbe ne suffit pas, qu'il faut aussi mettre en place une structure sur laquelle on puisse s'appuyer, c'est-à-dire, se comparer avec les autres en matière scientifique, culturelle et industrielle. Il faut s'ouvrir sur l'extérieur et échanger les idées et les sentiments pour créer avec les autres, bien que dans des langues différentes, une littérature européenne, voire universelle. La littérature reflétera la langue et ses locuteurs et permettra d'exprimer les aspirations d'un peuple. Elle le fera reconnaître par les autres en leur montrant sa spécificité et le conduira vers son indépendance. Elle sera une des réalisations concrètes de la langue, mais elle sera aussi lïntermédiaire entre la langue et la population.
Palacky combine les tendances des deux générations et rend compatible l'ouverture sur l'extérieur et le maintient de l'esprit spécifique du tchèque et du peuple qui le parle. Malgré le contact avec l'extérieur, le tchèque et la nation qu'il représente ne sont pas "corrompus". Dès que la langue, à cause des réalisations de la nation qui la parle, est reconnue et avec elle le statut de cette nation, elle ne peut être dénaturée par les autres, car alors l'intégration d'éléments étrangers est un choix et non une contrainte. Néanmoins, pour être à égalité avec les autres, le niveau culturel et la conscience de cette égalité doivent exister.
Le programme culturel de Palacky expose le grand défaut de la réforme, à savoir que la langue n'est pas encore en rapport avec la réalité, elle existe pour elle-même, par elle-même, ce qui ne favorise pas son utilisation ou son adoption par la population tchécophone. Les réformateurs de la langue ont créé une nouvelle image du monde, une nouvelle symbolique, mais elle n'a pas encore de support réel. Ils ont créé la langue avant que le besoin dans la population n'existe, et avant que que cette population ne se voie ou ne se définisse comme une nation. Ceci remet en question la valeur de reflet de la langue à deux égard. D'une part, la langue est une adaptation de l'image du monde des éveilleurs, ce qui n'est pas forcément représentatif de la population tchécophone. La langue reflète plutôt l'esprit ou "l'âme" d'un petit groupe d'intellectuels. D'autre part, lorsqu'elle sera adoptée par la population tchécophone, elle le sera comme symbole d'opposition à l'allemand, et rien en elle ne reflétera "l'âme" de cette population, d'abord parce que ce n'est pas la langue qu'elle parle, ensuite parce que cette langue vient chronologiquement avant la nation.
Les exhortations de Palacky sont justifiées et nous montrent qu'en 1837, une poignée d'hommes a créé une langue, mais que pour que cette langue soit adoptée et se maintienne, son contenu symbolique ne suffit pas, il faut encore qu'elle soit utilisée, qu'elle corresponde à un besoin réel, donc qu'elle retrouve son rôle d'outil de communication. La langue n'était pas un besoin en 1837. Non seulement à cause de la différence entre la langue écrite et la langue parlée, mais parce que l'on n'avait pas encore besoin que le tchèque ait un statut, l'allemand faisant l'affaire. Ainsi, les Tchèques qui pouvaient avoir accès à l'éducation (21), lorsqu'ils faisaient partie des classes privilégiées, ou lorsqu'ils y accédaient, pour s'y tondre, étaient plutôt tentés d'adopter l'allemand comme marque extérieure de leur succès, et de reléguer le tchèque à la cuisine. La même tendance existait dans les couches basses de la population qui n'avaient pas accès à l'instruction. Leur vocabulaire était un mélange d'allemand et de tchèque, ou simplement l'utilisarion de mots allemands (22) transformés sur le plan phonique ou morphologique de manière à leur donner une sonorité plus tchèque.
* Etre soi en face de l'Autre
Ce n'est donc pas la naissance de la bourgeoisie tchèque et un bouleversement social qui pouvaient faire changer l'attitude du peuple par rapport à la langue, mais plutôt un événement politique qui aurait pu diviser la population de la Bohême en deux communautés distinctes, non plus par le statut social qu'elles reflétaient, mais par une conscience d'appartenance dont la langue aurait été le reflet. On peut dater cet événement de 1848, où les Allemands de Bohême montrèrent un certain enthousiasme pour l'idée d'une grande Allemagne unifiée (23). Cet enthousiasme et la volonté d'intégrer les Tchèques à la nation allemande ont poussé la population tchécophone vers une attitude d'opposition. Elle se sentit en danger et voulut défendre sa langue et par là son identité tchèque. La langue devenait ainsi le seul moyen d'affirmer cette différence de nationalité au sein d'un même peuple.
La notion de langue comme symbole et reflet ne suffit pas pour que la langue soit adoptée, néanmoins cette notion reste incontournable. En effet, malgré l'aspect fabriqué et irréel de cette conception de la langue, c'est elle qui sous l'impulsion de 1848 et de l'idée de la grande Allemagne dans laquelle les Tchèques auraient dû être intégrés va canaliser l'opposition à l'élément allemand, et par l'affirmation de la différence et de la spécificité tchèque. Ce n'est qu'à ce moment que la langue offre par son rôle d'outil de communication et son contenu symbolique à la fois le moyen et le but. La valeur de symbole de la langue permet à la langue écrite de se développer au côté de la langue orale en l'enrichissant. La population tchécophone lie alors consciemment la langue à la nation, la langue devenant l'élément de base du nationalisme. Ce qui n'est pas sans intérêt pour la "cohabitation" des deux langues et des deux populations sur le même territoire.
Cette démarche du refus de l'allemand va être possible dans tout le cours du XIXème siècle, car ceux qui façonnent la langue ont une bonne connaissance de l'allemand et arrivent à éviter les emprunts. D'un autre côté l'allemand est la langue avec laquelle le tchèque est en contact permanent depuis des siècles , et les deux langues se mettent à coexister, comme langues de culture, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle. Et bien que l'on ne puisse imposer une langue X, marque d'une pensée X, à une pensée Y qui est le fruit d'une évolution, d'une histoire, d'une religion, il n'en demeure pas moins qu'elles sont proches, et que la langue la plus riche a une influence sur celle qui l'est moins (25) . L'allemand est donc à la fois la langue à laquelle les Tchèques s'opposent en parlant le tchèque, mais c'est aussi la langue à laquelle ils puisent car elle est la plus proche. Ainsi malgré tout les efforts possibles, le tchèque reprend des éléments allemands, par exemple sous la forme de calques (26).
D'autre part, bien que le bilinguisme soit une chose admise jusqu'en 1918, il se perd déjà avant notamment à cause de la place que le tchèque a prise dans les études supérieures (27). Ainsi la population tchécophone qui a de plus en plus à coeur de marquer sa différence, devient de moins en moins capable de le faire, car elle perd la capacité à distinguer ce qui lui est vraiment propre de l'allemand. Ne pouvant plus reconnaître l'allemand, elle absorbe bien sûr beaucoup plus de formes qui en sont issues. Ceci montre la relativité de la conception de la langue - reflet du peuple, puisque celle-ci sans être "dégénérée" ne reflète pas seulement l'esprit tchèque, mais aussi l'esprit allemand dont les tchèque voulaient tant se distinguer. Le nationalisme linguistique apparaît donc extrêmement discutable dans le cas des Tchèques. Il n'en demeure pas moins un élément essentiel dans la conception qu'ont les Tchèques de leur propre identité.
Malgré la perte de son rôle privilégié dans les revendications d'identité nationale (28), la langue reste à la base du nationalisme tchèque, ce qui oriente la vision de la nation quant à ses revendications territoriales par exemple, et est en conflit avec la vision allemande. En effet, le nationalisme en Bohême n'est pas homogène. Il ne faut pas oublier que deux populations vivent côte à côte sur un même territoire, deux populations qui y sont pareillement chez elles (29). Pour exposer cette problématique, il faut se référer aux termes allemands et tchèques utilisés pour désigner le pays, ses habitants et sa langue. Le terme allemand ne précise pas l'appartenance linguistique. En effet, est "Bôhme" quiconque habite la "Bôhmen", qu'il soit de langue "Deutsch" ou "Tschechisch". En tchèque au contraire, la langue ne connaît qu'un seul terme pour désigner les habitants de la Bohême, celui qui habite les "Cechy" ne peut être qu'un "Cech" la désignation du territoire est liée à la langue, dans le mot "Cech" apparaît l'appartenance linguistique "Cesky". Les Allemands de Bohême sont appelés simplement Nemi (30)"(31). Ils restent des Allemands vivant en Bohême, mais l'attachement à la Bohême est quelque chose en plus de leur identité d'Allemands. Ils admettent que Böhme peut être quelqu'un de non-allemand (32). Par contre la désignation tchèque n'admet pas cette différence, on est Tchèque du pays tchèque, et seulement tchèque. On ne peut être Tchèque et Allemand. D'après cette terminologie la langue est liée à l'origine. Ce lien est probablement une des composantes essentielles pour l'adoption de cette langue à la fois nouvelle et ancienne qu'est le tchèque au XIXème siècle. Pour être Tchèque, il faut parler le tchèque.
* Une langue pour être soi.
Par le biais de la langue les Tchèques ont pris conscience de leur existence et ont revendiqué le droit à l'imposer. Ils se sont mis à exister comme un ensemble spécifique est unique dont le lien est la langue, fournie par une petit groupe d'intellectuels, les éveilleurs, les buditele. La langue sera un ciment, et cette valeur symbole et lien sera rappelée par Jaroslav Stransky pendant la deuxième guerre mondiale depuis Londres:
Apprenez aux enfants à chanter en tchèque, à penser et sentir tchèque, à prier en tchèque, comme les vôtres vous l'ont appris."(33)
Il y aurait donc une façon particulière de penser et de sentir lorsqu'on est tchèque, et elle s'exprimerait par le biais de la langue. Plus la volonté de voir sa langue se tranformer en un symbole est vivante, plus cette langue va être utilisée dans une littérature qui à son tour va devenir l'incamation d'une identité, d'une particularité formée à partir de la langue, de la culture, de la religion, et sera la marque de l'existence de la nation. Néanmoins la conception de la langue comme reflet de "l'âme" nationale peut être mise en doute, et cela d'autant plus que les bases de ce reflet sont fabriquées et pour certaines infondées et falacieuses. La langue fabriquée et conçue d'abord comme symbole et comme reflet du groupe qui la parle et de "l'âme" de celui-ci est à la fois à la base de l'adoption du tchèque, mais aussi à l'origine de son absence de dimension européenne ou mondiale et du complexe de petite nation (34).
Les éveilleurs ont fourni au peuple un moyen d'existence inestimable et d'une certaine façon inépuisable. Quelle que soit la façon dont la langue évolue (absorption d'éléments étrangers, ou retour vers la purification), tant qu'elle a une variante écrite ou littéraire, elle garde son statut de langue cultivée et apporte au peuple qui la parle la reconnaissance des autres, le statut de nation cultivée et le droit à la parole. Ce statut n'est pas seulement donné par les locuteurs de cette langue, mais aussi et surtout par ceux qui l'entourent. Ceci implique que cette langue doit être utilisée, donc qu'il y ait une production littéraire. C'est dans ce domaine que les Tchèques ont très vite tenté de donner corps à leur présence et à leur différence, mais à force de vouloir créer une identité propre ils n'ont pu attirer l'intérêt du monde environnant (35). Les auteurs ont avant tout dû plaire au public qui devaient adopter leur langue. Ils sont restés enfermés dans la problématique de la petite nation qui n'a pas l'avamage comme la France ou l'Angleterre de ne pas devoir sans cesse justifier et affirmer son existence, comme le disait Milan Kundera en 1967:
"Rien n'a jamais été pour les Tchèques une donnée évidente, ni leur langue, ni leur européanité. Et leur appartenance à l'Europe est leur perpétuel dilemne: ou bien laisser la langue tchèque se stériliser en un simple dialecte européen et sa culture en un simple folklore européen ou bien être l'une des nations européennes avec tout ce que cela signifie. Seule la seconde solution garantit une vie réelle mais elle est vraiment exceptionnellement difficile pour une nation qui pendant tout le XIXème siècle a dû consacrer l'essentiel de son énergie à construire des bases, du lycée jusqu'au dictionnaire scientifique"(36) .
Karolina STRANSKY Section de langues slaves
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MICHEL, Bernard, La mémoire de Prague: conscience nationale et intelligentsia dans l'histoire tchèque et slovaque, Paris, 1986.
MUKAROVSKY, Jan, "Jazyk spisovny a jazyk basnicky". In: Spisovna cestina a jazykova kultura, Praha. 1932, p. 123-156.
PATOCKA, Jan. L'idée de l'Europe en Bohême, Grenoble, 1991.
TVARDOVSKY, Frantisek, Palackého kulturni program z roku 1837, Praha, 1937.
NOTES
(1) Eveilleurs ou en tchèque buditelé est le nom communément utilisé pour désigner les intellectuels qui, au XIXème siècle, ont été les artisans du renouveau national tchèque (narodni obrozeni).
(2) Dobrovsky (1753-1819), Vojtech Nejedly (1772-1844), Frantisek Karel Pelcl (1734-1801), Antonin J. Puchmajer (1769-1820), Vaclav Tham (1765-1816).
(3) Ce groupe de disciples de Dobrovsky était principalement composé de Josef Jungmann (1773-1847), Vaclav Hanka (1791-1861), Pavel Josef Safarik (1795-1861) et Frantisek Palacky (1798-1876).
(4) Auty, 1980, p. 172-173; Havranek, 1932, p. 83-84.
(5) Mouvement religieux issu des réformes de Jean Huss. II fut fondé par Petr Chelcicky (1390-1460) et prit son nom en 1467.
(6) Fraction extrémiste des Hussites qui se réunirent dans la région de la montagne de Tabor. Les Taboristes formaient une communauté de "frères et de soeurs" qui avaient pour seule règle la parole divine et refusaient les lois humaines. Ils n'hésitèrent pas après la mort de Hus à imposer leurs idées par la force. Cornej, 1992, p. 163-166.
(7) Cette idée de la délimitation du groupe par la langue est présente dans les réformes des Hussites au travers de leur revendication du droit pour chaque groupe parlant une langue d'utiliser celle-ci en matière de religion à tous les niveaux, du prêche à la doctrine.
(8) On écrira le tchèque en caractères gothiques au début du XIXème siècle en utilisant par exemple le double s pour noter la valeur [s], on en revient presque à l'avant Jean Hus. Ce n'est que plus tyrd que l'on reprendra les diacritiques avec l'alphabet latin.
(9) Les Slovaques ont fait le contraire des Tchèques, ils ont créé une langue littéraire à partir d'un dialecte parlé à l'époque.
(10) FOUCAULT, 1966, p. 346 ssq.
(11) EISNER, 1976, p.292-293.
(12) EISNER, 1976, p.292. La traduction est de moi-même.
(13) MICHEL, 1986. p. 20-26; MASARYK, "The Problem of Small Nations".
(14) HAVRANEK, 1936, p. 90.
(15) LEGER, 1911, p. 42-81.
(16) MUKAROVSKY, 1932, p. 144.
(17) PATOCKA, 1991, p. 98.
(18) TABORSKY, 1937, p. 29. La traduction est de moi-même.
(19) TABORSKY, 1937, p. 25.
(20) TABORSKY, 1937, p. 29.
(21) L'éducation supérieure se fait en allemand jusqu'en 1882, où le tchèque devient la langue officielle à l'Université Charles de Prague.
(22) Cette tendance s'est maintenue jusqu'à la deuxième guerre mondiale, voire même jusqu'à aujourd'hui. La raison en est à la fois la disparition du bilinguisme et la proximité de l'allemand. Aujourd'hui cette façon de parler serait qualifiée de parler pragois. Elle ne correspond pas à un niveau de langue élevé.
(23) MICHEL, 1986, p. 29.
(24) MACEK & MANDROU, 1984, p. 49-56.
(25) JAKOBSON, 1932, p. 117.
(26) Taschentuch <-> Kapesnik (kapsa)
(27) Le tchèque est devenu la langue officielle à l'université Charles en 1882.
(28) Dans la deuxième moitié du siècle, la langue n'est plus le seul moyen d'affirmer son identité. Il y a par exemple le mouvement "Sokol" qui est créé en 1862, c'est un mouvement de gymnastique et de renouveau national, ou les groupements politiques, notamment parmi les étudiants, comme "Omladina" qui était une société secrète radicale-socialiste.
(29) MACEK & MANDROU, 1984, p. 35-56.
(30) II s'agit d'un sobriquet ou d'un diminutif, car Allemand/Allemands se dit Nemec/Nemci.
(31) MICHEL, 1986, p. 27.
(32) Cela ne veut pas dire que ces Allemands chrétiens ou juifs ne se sentent Böhme.
(33) MICHEL, 1986, p. 15.
(34) MICHEL, 1986, P.20-26; MASARYK, "The Problem of the Small Nations".
(35) PATOCKA, 1991, p. 94.
(36) IV Sjezd Svazu Ceskoslovenskych Spisovatelu, 27-29 cervna 1967, Praha, 1968, p. 24.
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