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Denis de Rougemont, votre assertion que « l’homme est à la fois libre et responsable » constitue le fondement de toute votre œuvre, en particulier de votre ouvrage Penser avec les mains ; peut-on alors conclure qu’il s’agit là d’une attitude ?
Certainement. Penser avec les mains, mon premier ouvrage à la fois philosophique et applicable à la vie publique, à l’existence communautaire, voire à la politique, constituait en fait une critique générale de la culture au xxe siècle, culture que je qualifiais d’irresponsable en ce sens qu’elle se voulait désintéressée, dessaisie de ses conséquences, comme débrayée de toute action dans la cité.
J’ai écrit la partie la plus importante de ce livre à 25 ans, dans toute la révolte de la jeunesse. Je demandais à l’écrivain d’assumer, dans sa vie concrète, la responsabilité de son œuvre, de ses idées, même si cela devait le mener en prison. Je lui rappelais que penser n’est pas seulement soupeser, mais « peser sur » et que la pensée qui agit n’est pas libre, mais bien plutôt libératrice. En même temps, je le disais responsable de maintenir vivants les lieux communs, communs à toutes les sortes d’hommes et à toutes les classes. Faute de quoi, un grand vide social se formerait, d’où monterait l’appel aux dictateurs…
Votre livre a été publié en 1936, c’est-à-dire durant la montée du nazisme. Néanmoins, cet ouvrage nous paraît aujourd’hui très actuel. Comment expliquez-vous cela ?
C’est que, dans ses grandes lignes, la situation n’a guère changé. J’ai d’abord formulé une critique — aussi sympathique que je pouvais m’y obliger par souci de justice — de ce que j’appelais « la commune mesure restaurée » des communistes russes, des nationaux-socialistes allemands et des mouvements totalitaires en général, qui tentaient assez maladroitement, il faut le dire, mais à partir de besoins profonds que je pouvais comprendre, de recréer une « commune mesure » pour l’intellectuel et l’ouvrier, le paysan et le commerçant : somme toute, l’actualisation d’un idéal de communauté. Pour moi, le succès d’hommes comme Mussolini, Staline ou Hitler était inévitable dans une époque où les individus « atomisés » comme disait Marx, se voyaient posés les uns à côté des autres sans plus rien de commun entre eux. Cette « foule solitaire » était prête à suivre le premier meneur venu qui lui offrirait un sens recréateur de communauté, une raison de vivre et d’espérer ensemble. Contre les dictateurs qui apportaient une réponse à l’appel angoisse des masses, nos démocraties libérales ne pourraient pas grand-chose, sinon de répéter que force doit rester au droit. C’est ainsi qu’aux Panzerdivisionen qui venaient de réoccuper la Rhénanie, en 1936, le président du Conseil français d’alors n’opposa qu’une forte page de rhétorique.
Je dois dire tout de suite, Denis de Rougemont, que vos idées ont été reprises par d’autres, tout de suite après la guerre, car l’engagement de l’écrivain, sa liberté liée à sa responsabilité, furent des thèmes à la mode des 1946, me semble-t-il ?
En effet, mais ce n’était plus tout à fait dans le sens où Mounier et moi parlions dès 1935 de « pensée engagée ». À la veille de la guerre, en 1938, alors que cette formule de l’engagement de l’écrivain rencontrait déjà un succès un peu suspect, j’avais été amené à écrire un article intitulé : « Trop d’irresponsables s’engagent ». Je visais ceux qui confondaient l’engagement avec le simple fait de signe des manifestes à gauche ou à droite. Je puis même vous citer le cas d’un philosophe très connu à l’époque qui avait signé deux manifestes absolument contradictoires — l’une pour le négus d’Éthiopie et l’autre contre — et cela sans même s’en apercevoir ! Bien sûr, on en avait un peu ri, mais pour moi, l’incident dénotait un fait grave : il trahissait l’irresponsabilité générale de la classe intellectuelle. À mon retour d’Amérique, après la guerre, j’ai constaté que le thème de l’engagement de l’écrivain était très à la mode. On l’attribuait d’ailleurs à Sartre et à l’existentialisme. Penser avec les mains était bien oublié et d’ailleurs épuisé à cette époque.
Il y a un autre livre de vous que plusieurs générations ont lu : L’Amour et l’Occident et il s’agit là d’un livre clé non seulement sur le plan des idées, mais également sur le plan historique et politique puisque cet ouvrage nous révèle la mentalité occidentale. C’est une prise de conscience. Alors dites-moi, Denis de Rougemont, cette œuvre a-t-elle été écrite avant la guerre ?
Je l’ai écrite en 1938, année extrêmement productive pour moi. En effet, pendant les deux premiers mois j’ai écrit un ouvrage de deux-cents pages intitulé La Vision physiognomique du monde que je n’ai jamais publié. J’étais censé livrer à ce moment-là à un éditeur, L’Amour et l’Occident, dont je n’avais pas encore écrit première ligne. Je l’ai commencé le jour où j’aurais dû le remettre, et je l’ai terminé en trois mois, par je ne sais quel miracle ! J’étais en état de transe. Quatre-cents pages en trois mois, je serais bien incapable de le refaire aujourd’hui !
[p. 55] Tout le livre est bâti sur l’opposition entre d’une part l’amour vrai, « l’amour-action », celui qui peut répondre à l’injonction évangélique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et qui conduit au mariage, et d’autre part « l’amour-passion », au sens étymologique du terme « passion », c’est-à-dire « pâtir, subir » (pati en latin), qui conduit à la grande aventure romanesque, illustrée au départ c’est-à-dire au xiie siècle, par le mythe de Tristan et Iseut.
L’amour qui unit ces deux héros, je l’ai défini comme se nourrissant d’obstacle, lesquels font figure de nécessité, de principe dynamique. Cette passion n’implique pas, comme finalité, le bien de l’autre, mais seulement le sentiment d’être amoureux. Je me suis plongé dans cette analyse avec un enthousiasme très sensible ce qui a amené des critiques à prétendre que, finalement, j’étais plus ému par « l’amour-passion » que par « l’amour-action ».
Oui, mais cet « amour-action », il est en vous, car il y a chez vous un croyant, un protestant, et entre l’amour des évangiles, votre « amour-action » et l’« amour-passion », il y a mille ans. Et sans doute là, y a-t-il une notion d’histoire que l’on pourrait lire ?
Disons qu’il y avait une très forte tension en moi, une tension qui a duré tout au long de ma vie. Les critiques qui sentaient que j’avais parlé avec plus de chaleur de Tristan que du mariage n’avaient pas tout à fait tort.
Aujourd’hui encore, je me ferai honte le jour où je ne pleurerai pas au grand duo d’amour du deuxième acte de Tristan, surtout au moment sublime où Brangaine du haut de la tour avertit les amants : « Prenez garde ! Prenez garde ! Voici que la nuit cède au jour. » Au moment où la loi du jour, de la réalité, revient détruire l’univers enchanté.
Nous vous comprenons…
Néanmoins, dans ma vie réelle, j’ai finalement opté, non sans drames, pour ce que j’ai appelé « l’amour-action ».
Je vois tout de même une indication historique dans le lien qui existe entre le Tristan de Wagner et le nazisme, ce d’autant plus que votre livre a été écrit en 1938. Il s’agit donc encore d’un ouvrage de mise en garde où vous fouillez nos origines et où, finalement, vous attaquez la guerre ?
Certes, j’étais pleinement conscient du parallèle entre les grandes passions totalitaires et la passion tristanienne, illustré d’ailleurs par le fait que Hitler était fasciné par les personnages et les thèmes wagnériens, et qu’il pressentait que son aventure s’achèverait comme les opéras de Wagner : dans une mort théâtrale et triomphale. Et j’ai longuement développé cette relation entre « l’amour-passion » et la guerre, cet élément d’actualité profonde qui a progressivement éveillé mon intérêt pour la culture européenne en tant que telle. Le résultat de mes recherches historiques m’a permis de conclure que « l’amour-passion » était en fait une création des Européens au Moyen Âge, au xiie siècle, plus précisément, avec à l’origine la légende de Tristan et la poésie des troubadours. Ceci m’a amené à formuler des considérations générales sur le développement de la culture européenne, considérations pas seulement morales, philosophiques, religieuses et littéraires, mais politiques, dans lesquelles se fonde ce qui deviendra, après la guerre, mon action européenne. Donc une réflexion qui a pour point de départ l’intime, l’intériorité de l’individu et pour finalité l’organisation politique de la cité ou mieux : l’arrangement des relations humaines dans la communauté, cette communauté que je veux régir par le même principe que celui du couple, à savoir l’union des deux êtres dans leur différence et non dans l’uniformité.
Vous êtes un visionnaire, Denis de Rougemont. Dans tous vos livres, il y a une préfiguration de l’avenir, cet avenir qui vous a toujours préoccupé et dont vous construisez l’image en vous référant sans cesse à nos origines. Dans L’Amour et l’Occident,vous nous parlez des cathares et des Arabes, n’est-ce pas ? Alors comment aimer cette Europe-là ?
On peut l’aimer, et je le démontre dans les deux premiers livres de L’Amour et l’Occident, qui est composé de sept livres différents dont chacun aurait pu être à l’origine d’un travail de trois-cents pages. J’ai écrit cet ouvrage très rapidement, si rapidement que j’ai dû le condenser. J’ai souvent ressenti la sensation très nette de mon ignorance devant certains des thèmes que j’abordais avec la hardiesse du jeune homme horrifié qui ne recule devant rien.
Toute la Sorbonne et la plupart des auteurs considérés comme sérieux m’ont démoli à qui mieux mieux. Mais ces critiques ont été rapidement invalidés par d’indiscutables découvertes confirmant mes thèses comme celle du chanoine Dondaine, trouvant par hasard à la Bibliothèque de Florence le manuscrit en palimpseste du Liber de Duobus principus, doctrine de base des cathares, ouvrage prétendument brûlé pat l’Inquisition. D’autres découvertes ultérieures m’ont également donné raison et les quelques erreurs que j’avais effectivement commises, je les ai corrigées en 1956, une première fois, lorsque mon livre a été à nouveau publié, puis une seconde fois, en 1972, dans ce que l’éditeur a appelé une « édition définitive » et qui, pour moi, ne l’est pas forcément. Ceci m’a permis de répondre de manière exhaustive à mes détracteurs et, à mon tour, de mettre en évidence leurs erreurs et leurs partis pris rationalistes, leur défaut de sens du mythe, pour tout dire, et du tragique d’aimer l’amour et non pas l’autre…
Vous avez influencé — et combien fortement — de nombreux écrivains. Alors il m’intéresserait de savoir quels sont les écrivains qui ont eu une influence sur vous. Et j’aimerais, à ce propos, évoquer un livre qui a pour titre : Les Personnes du drame. L’avez-vous écrit en Amérique ?
Non, il a été publié à New York « par accident », si je puis dire. En réalité, il était terminé en 1938, lui aussi. Gallimard venait de m’envoyer un premier jeu d’épreuves lorsque la guerre a éclaté. Une providence, car l’imprimerie qui travaillait pour Gallimard a été complètement détruite lors de la ruée des Allemands sur le nord de la France, en mai-juin de l’année 1940. Je suis arrivé en Amérique avec le seul jeu d’épreuves subsistant ! Je n’avais même plus de manuscrit.
J’ai donc retravaille ce texte et Jacques Schiffrin l’a publié, en français, à New York. Il a été repris par Gallimard à mon retour en 1946, ainsi que par la Baconnière en Suisse.
Dans ce livre, vous mentionnez des écrivains qui vous ont marqué, des auteurs allemands comme Goethe, le danois Kierkegaard auquel vous consacrez plusieurs chapitres, mais il y a aussi des auteurs français comme Rimbaud, Claudel, Gide et même notre Ramuz…
Tout auteur vit sur un certain nombre de contradictions qui sous-tendent son œuvre. Et la grande contradiction de ma vie pourrait être symbolisée par l’évocation simultanée de Goethe, et de Kierkegaard. Goethe, son influence, l’exemple de sa vie, sa personnalité fascinante tendue vers [p. 56] un équilibre durement conquis et vers l’action. « Au commencement était l’action », a-t-il écrit.
Et puis Kierkegaard qui, lui, est la passion transportée dans le christianisme, au mépris de toute espèce d’action sociale ou politique. C’est un peu le fou de Dieu. Le fou opposé au sage.
Et ces deux auteurs m’ont fortement influencé, non seulement dans mes écrits, dans ma vie, mais encore dans mes pensées les plus secrètes. En fait, la valeur que j’attache à ces « personnes du drame » tient justement au fait que je décris là dans ce livre ce qu’il y a de plus difficile à assumer : mes contradictions.
Les autres chapitres sont peut-être moins importants, hormis celui concernant Ramuz qui m’a permis de me ressourcer, de me ré-enraciner dans la culture suisse, en Suisse romande particulièrement, en relation avec Goethe d’une part, et d’autres auteurs plus proches de nous, d’autre part, comme Claudel par exemple.
J’ai été assez heureux de la manière dont Ramuz a réagi à cet écrit. Malheureusement, j’ai perdu sa lettre qui m’était très précieuse et dans laquelle il me disait : « Enfin on a dit ce qu’il fallait dire de mon œuvre. »
Et enfin, le lecteur découvre un Ramuz tel qu’il l’imagine, un Ramuz débarrassé de l’officialité helvétique !
Débarrassé surtout de ce côté folklorique dont on l’a affublé, en France, qui le travestissait en écrivain régionaliste et paysan, alors qu’il était à l’avant-garde du modernisme : un écrivain d’idées dont tous les romans illustrent une certaine philosophie de l’existence, et même de l’existence dans la communauté. Finalement, je me sentais très proche de lui dans mes réactions au totalitarisme, au capitalisme, à l’individualisme moderne, au gigantisme, à la nécessité de manifester sa pensée. Dans son petit livre Une mainc, il montre qu’une pensée n’est réelle que dans la mesure où elle se manifeste. Et c’est exactement ce sens que j’ai voulu exprimer dans le raccourci : Penser avec les mains.
Ainsi donc, en 1938, vous avez écrit trois ouvrages ?
Non, cinq. En mars, j’ai rédigé d’après les notes prises à Francfort, mon Journal d’Allemagne qui a paru à l’automne chez Gallimard. En décembre, j’ai écrit une pièce de théâtre dont Arthur Honegger a composé la musique : Nicolas de Flue. Tout au long de cette année, je m’en souviens, j’ai regretté profondément que les jours n’aient que 24 heures et qu’il soit nécessaire d’un peu dormir…