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En 1903-04, le futur grand philosophe Ludwig Wittgenstein et Adolf Hitler, qui sont nés à quelques jours d’intervalle, ont tous les deux fréquenté la même école, la Realschule de Linz, en Autriche. (Une photo de classe surréaliste les montre à quelques mètres l’un de l’autre, même si des débats existent parmi les chercheurs qui se demandent si le jeune Wittgenstein a été correctement identifié.) Une question intrigante se pose alors : comment est-il possible que l’influence intellectuelle et morale d’un établissement scolaire a pu contribuer à façonner un esprit aussi brillant et essentiellement bienveillant que celui de Wittgenstein et, simultanément, la mentalité tordue et malveillante d’un individu dont le nom, plus que tout autre dans l’histoire de l’humanité, est devenu un synonyme de mal ?
Considérons, dans cette optique, la Boston Latin School, la plus ancienne (et première) école publique aux États-Unis (1635). Il se trouve qu’elle était l’alma mater de l’un des fondateurs de l’Ecolint, Arthur Sweetser – un idéaliste infatigable en matière d’éducation internationale, qui a remué ciel et terre non seulement pour créer notre école en 1924, mais aussi pour la maintenir à flot au cours des décennies suivantes. (Plus tard, il a aussi fondé l’United Nations International School de New York). Après plusieurs années à la Boston Latin School, Sweetser a poursuivi ses études à Harvard, avant de devenir un journaliste intrépide, qui a couvert l’horreur de la Première Guerre mondiale de près, y compris dans les tranchées. Il a ensuite rejoint la Société des Nations à Genève en tant que directeur de la section d’information publique, puis a été membre de la délégation américaine impliquée dans la création des Nations Unies. Aux yeux de tous, Sweetser était une personne exemplaire et remplie de valeurs élevées. Son souvenir est cher à l’Ecolint et quiconque s'est intéressé à lui le reconnaîtra avec un pincement au cœur dans l’image ci-dessous.
Arthur Sweetser (2ème rang, 5ème depuis la gauche)
Joseph Kennedy (à l'arrière, au centre)
(Cette image a été récemment retrouvée à Boston par un autre Ecolintien de renom, qui partage le même statut que Sweetser en tant qu’alumnus de la Boston Latin School, le Dr. Burton Melnick, un chercheur et auteur qui a enseigné l’anglais et la théorie de la connaissance à La Grande Boissière pendant plus de trois décennies.)
Cette photographie de l’équipe de baseball de la Boston Latin School en 1906 montre également, de façon étonnante, Joseph P. Kennedy Sr. – le père de John F. Kennedy, Robert Kennedy et Edward Kennedy. Nous ne pouvions pas trouver un contraste plus frappant en termes de valeurs, d’idéaux et d’éthique que celui qui existait entre Arthur Sweetser et Joseph Kennedy. Affirmer que la fortune de Kennedy Sr. a été amassée grâce à des pratiques commerciales douteuses serait un euphémisme. Pire encore, en tant qu’ambassadeur des États-Unis au Royaume-Uni de 1938 à 1940, il a prôné une politique d’apaisement avec Hitler (en contradiction avec l’avis de son propre président, Franklin D. Roosevelt) et a maintenu des opinions antisémites toute sa vie, estimant que les Juifs d’Europe s’étaient attiré leurs malheurs. Plus tard, il est devenu l’ami et le soutien du sénateur Joseph McCarthy, le célèbre chasseur de sorcières. La vie personnelle de Kennedy a été marquée par les mêmes normes morales et la même absence de scrupule ; il est même allé jusqu’à lobotomiser une de ses filles (sans même consulter sa femme à propos de cette décision) et l’envoyer dans un "institut pour jeunes arriérés", pour finalement ne jamais lui rendre visite.
Nous pouvons raisonnablement nous demander comment la Boston Latin School a pu favoriser la sensibilité humaine et l’altruisme d’Arthur Sweetser, tout en façonnant l’égoïsme impitoyable et l’insensibilité de son contemporain Joseph Kennedy. La même question se pose pour la Realschule de Linz, mentionnée précédemment. Nous pourrions penser qu’au début des années 1900, les deux écoles avaient un enseignement traditionnel du XIXème siècle, mettant l’accent sur la rigueur, la discipline, le conformisme, la conscience de classe et une approche compétitive et égocentrique de la réussite scolaire. Si cette hypothèse est correcte, elle pourrait expliquer comment le potentiel de mégalomanie et de sang-froid chez certains enfants ou adolescents était exacerbé par un système éducatif qui privilégiait la réussite individuelle par rapport à la solidarité et à la compassion – mais il faudrait alors nous demander comment un tel environnement pouvait donner naissance à un Wittgenstein ou à un Sweetser.
Néanmoins, il serait facile de blâmer les écoles de manière rétroactive lorsque certains de leurs alumni finissent par devenir des êtres humains imparfaits – ou pire encore. Indépendamment des préjugés et des idéologies qui prévalaient dans une période historique donnée, il ne fait aucun doute que la grande majorité des enseignants à Linz et à Boston étaient des individus décents qui cherchaient à inculquer des attitudes et des principes que nous reconnaîtrions aujourd’hui comme essentiellement éthiques. Les êtres humains ont la faculté du libre arbitre et – malgré un certain degré de conditionnement – sont en fin de compte responsables des décisions qu’ils prennent. Cependant, les écoles ont également la responsabilité cruciale de maximiser leur influence bénéfique sur un jeune pendant ses années de formation.
L’Ecolint est fière de ses résultats à cet égard. Depuis sa création par des éducateurs et des responsables de la Société des Nations au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans le but inédit d’éduquer en faveur de la paix, sa priorité absolue a été d’élever les enfants et les adolescents avec des valeurs morales essentielles, afin qu’ils deviennent, à terme, des adultes aimables, compatissants et sensibles qui ne perdent jamais de vue l’égalité entre tous les êtres humains. Il serait, bien sûr, imprudent de prétendre que parmi les dizaines de milliers de jeunes qui ont bénéficié de l’éducation de l’Ecolint, il n’y en aurait aucun qui aurait eu une vie moins exemplaire par la suite. L’exercice du libre arbitre peut conduire chacun d’entre nous (pas plus que nous ne l’espérons parfois) à trahir les valeurs avec lesquelles nous avons été élevés.
Toutefois, ce qui ressort particulièrement dans la communauté merveilleusement diversifiée des alumnis de l’Ecolint, ce sont la bienveillance, l’humanité, l’ouverture d’esprit et la cordialité qui caractérisent ses membres. Les anecdotes ne sont peut-être pas convaincantes, mais elles sont tout de même significatives : en tant que bénéficiaire de l’éducation de l’Ecolint moi-même, et en tant qu’enseignant de l’Ecolint durant plus de trente ans, je connais des milliers de nos élèves et je suis régulièrement en contact avec des centaines d’alumnis. De ce point de vue-là, je n’hésite pas une seule seconde lorsque j’affirme qu’un alumnus de l’Ecolint est un être humain décent. Je ne peux penser à aucune revendication plus noble pour aucune école.
Alejandro H. Rodríguez-Giovo
Archiviste de la Fondation