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Le personnage : un homme habillé de peaux de bêtes, chaussé de haillons ficelés, affublé d’un chapeau « tyrolien » piqué de plumes, le teint blanc couleur cire. Le lieu : une île minuscule qui sert de support à un fauteuil rafistolé, trône brinquebalant d’un peintre-roi exotique. Ce dernier ne semble nullement intrigué par l’incongruité de sa situation. Il réserve toute son attention à une petite marine exécutée sur une palette de voyage. Sa position de trois quarts permet aux spectateurs, qui ne l’intéressent pas non plus, de donner à voir ce qu’il peint, un paysage aquatique aussi bleu que son décor. Robinson Crusoé est en fait un autoportrait d’Arroyo, réalisé d’après une photographie de l’artiste dans cet accoutrement.
En 1958, le peintre madrilène fuit l’Espagne de Franco pour s’installer à Paris. Dans les années 1964-1965, il y participe à des expositions autour de la figuration narrative, à contenu souvent politique, et devient, avec Erró, Bernard Rancillac, Hervé Télémaque entre autres, l’un des chefs de file de ce mouvement. Robinson Crusoé date de cette époque. Sur un mode ironique, il montre un peintre qui a choisi l’exil, un artiste isolé du monde, concentré sur son travail et sur l’univers en miniature que montre sa palette.
Arroyo est influencé par le Pop Art britannique, plus proche donc d’un David Hockney que d’un Roy Lichtenstein : principe du collage (réunion sur une même toile de fragments appartenant à différentes réalités), refus de l’illusionnisme (absence de profondeur et de modulation par ombres et lumières, sauf pour certains éléments), traitement pictural par aplats de couleur (le ciel n’est qu’un grand monochrome bleu). Robinson Crusoé se révèle bel et bien un produit de son temps. Le thème de la solitude du créateur place cependant le tableau dans un courant philosophique qui dépasse largement les années 1960, et trouve ses origines dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) du philosophe Friedrich Nietzsche.
Bibliographie
Figuration narrative, Genève, Fondation Gandur pour l’Art, Milan, 5 Continents Editions, 2017.
Eduardo Arroyo, Minutes d’un testament, Paris, Grasset, 2010.
Eduardo Arroyo. Sardines à l’huile, Paris, Plon, 1993.