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Les effets de l'accélération du temps sur la vie professionnelle et privée
Les progrès techniques et l'informatisation augmentent la productivité. Nous n'avons pas pour autant plus de temps à disposition. Depuis le XIXème siècle, le temps de travail diminue. Mais il a tendance à impacter les temps sociaux non-travaillés. Analyse.
Photo: iStock
Notion polysémique et abstraite, le temps est un point de repère, une manière d’établir un moment précis par référence à «un avant» et «un après» (selon Le Robert). En entreprise, le temps est souvent compté. Le temps, c’est de l’argent, dit-on dans ces cas-là. Le temps travaillé est aussi un temps rémunéré. Il doit donc être rentable. C’est un temps court. Le temps du client est un temps long, qui s’écoule seconde après seconde et qui met la pression sur celui ou celle qui doit tenir le délai. Si le temps de travail diminue, c’est parce que la productivité augmente. Si le temps passé au bureau se réduit, le temps professionnel a tendance à se déverser dans la vie privée. Analyse.
Accélération technique
Dans un livre célèbre, le philosophe allemand Hartmut Rosa (1) montre comment le temps s’accélère. Il y a d’abord une accélération technique. Grâce à l’automatisation et à l’informatisation, la production de biens et de services s’accélère. Le téléphone, les courriers électroniques et les messageries accélèrent la communication. Elle est aujourd’hui quasi instantanée. Même constat avec les transports. De 15 km/h (la vitesse du cheval au galop), nous sommes passés à 1000 km/h (la vitesse d’un avion de ligne). En conséquence, depuis le XVIIIe siècle, l’espace s’est réduit d’un rapport de 1 à 60.
Changement social
Le changement social s’accélère lui-aussi. Pour que l’invention de la radio atteigne 50 millions d’auditeurs, il a fallu attendre 38 ans. Pour la télévision, cette diffusion a duré 13 ans. Alors qu’Internet a atteint un public de 50 millions d’internautes en 4 ans seulement. L’accélération du changement social se reflète aussi dans les changements de plus en plus rapides des métiers. Une ordonnance de formation professionnelle qui régit les compétences à acquérir en Suisse avait une durée de 25 ans. Aujourd’hui, dans certains métiers, ces ordonnances deviennent obsolètes après six mois. Les partis politiques changent aussi de plus en plus rapidement. Certains périclitent. D’autres naissent et s’imposent en un temps record.
Rythme de vie
Enfin, cette accélération du temps se reflète dans nos rythmes de vie, montre Hartmut Rosa. La durée consacrée aux repas, au sommeil et aux sorties au cinéma a tendance à se réduire. C’est le phénomène du fast-food, du speed dating et du binge watching. La monogamie à vie est remplacée par une «monogamie en série» et par un «couple à durée déterminée.» Hartmut Rosa résume tous ces changements par cette formule: «Nous dansons de plus en plus vite, uniquement pour rester au même endroit.»
Flux tendu
Cette accélération du temps impacte aussi l’entreprise. Dans un ouvrage collectif (2), une trentaine de sociologues français du travail montrent comment l’apparition du flux tendu après la crise pétrolière de 1973 a modifié le temps travaillé. En supprimant les stocks, l’entreprise a laissé les lois du marché entrer dans ses murs. Le temps du client qui attend sa commande est un temps qui s’écoule lentement. Alors que le temps de l’ouvrier qui doit produire le bien ou le service est un temps court, qui s’écoule vite.
S’adapter en permanence
Dans un essai publié en 2019, la philosophe française Barbara Stiegler (3) s’interroge sur la question du retard pris par l’humanité sur le progrès technologique et économique. La révolution scientifique du XVIIe et la révolution industrielle du XVIIIe siècle expliqueraient ce sentiment de retard permanent sur le rythme du progrès que nous connaissons aujourd’hui. Selon Barbara Stiegler, le néolibéralisme – créé durant les années 1930 en réaction aux dérives du libéralisme du XIXe – a consolidé ce temps de libre marché. Aujourd’hui, l’être humain doit s’adapter en permanence aux exigences du temps du capital, critique-t-elle.
Tertiarisation de l’économie
Un autre phénomène qui explique l’accélération du temps de travail serait la tertiarisation de l’économie. Dans l’ouvrage de sociologie cité plus haut, les auteurs montrent que dans une économie de service, la relation humaine est au centre de la création de valeur. Mais soigner des bonnes relations avec les clients exige de mobiliser des ressources personnelles et intimes. Les problèmes relationnels rencontrés au bureau se déversent donc progressivement sur les temps non travaillés. Le temps de travail se prolonge dans la vie privée.
Réduction du temps de travail
Depuis la révolution industrielle, le temps de travail n’a cessé de baisser. De 12 heures par jour en 1848, il est passé à 8 heures par jour en 1919. En 1850, le travail représentait 70% du temps de vie. Ce temps travaillé ne représente plus que 18% du temps de vie en 1980. La législation s’est adaptée en conséquence. En France, les congés payés sont introduits en 1936, la semaine de 40 heures hebdomadaires s’impose progressivement durant les décennies 1960-1970. Le 1er janvier 2000, la France met en œuvre la loi Aubry sur les 35 heures.
Annualisation, flexibilisation
La métallurgie allemande adopte aussi le modèle des 35 heures entre 1985 et 1995. Ce nouveau modèle s’accompagne de l’annualisation et de la flexibilisation du temps de travail. Les heures travaillées hebdomadaires varient de 20 à 50. Aujourd’hui, la tendance est à la semaine de 4 jours payée 5. Cette réduction des heures travaillées s’accompagne toujours d’une augmentation de la productivité et de la flexibilité des horaires, montrent les sociologues du travail cités plus haut. En 1995, 77% de l’ensemble des salariés de la métallurgie vivaient des horaires de travail flexibles. Et 85% des salariés affirmaient ne pas être en mesure d’influer sur le choix du moment et de la durée de leurs horaires de travail.
Atomisation des temps sociaux
Cette flexibilisation des horaires impacte les temps non travaillés. Les chercheurs constatent par exemple une dérégulation de la vie privée et sociale. À Wolfsburg, siège du constructeur automobile Volkswagen, de nombreux clubs sportifs ont fermé à la suite de l’introduction de l’annualisation du temps de travail. Et le taux de divorce est monté en flèche. Cette transformation des temps travaillés rend donc l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale et sociale beaucoup plus chaotique.
(1) Harmurt Rosa: Accélération. Une critique sociale du temps. éd. La Découverte, 2013, 487 pages
(2) Claude Durand et Alain Pichon (sous dir.): Temps de travail et temps libre. éd. De Boeck, 2001, 321 pages
(3) Barbara Stiegler: «Il faut s'adapter». éd. Gallimard, 2019, 336 pages