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particulier, il obtient des religieux de ce monastère qu'ils lui inféodent, sa vie durant, une métairie et une tour qu'ils possèdent à Schaddorf, et que lui-même se propose de transformer en une forteresse (mumcionem), afin de se garantir de toute agression dirigée contre sa personne et d'offrir, en outre, un asile aux moines ou aux ressortissants de Wettingen, dans le cas où quelque sédition viendrait à éclater . parmi les habitants de la vallée ou les hommes même du couvent. Il s'engage, du reste, à ne jamais se servir de sa maison forte au détriment de la paix publique. Cette transaction est sanctionnée par l'apposition du sceau de la communauté d'Uri et de celui de l'abbesse de Zurich8.
Neuf ans plus tard on voit éclater des dissensions intérieures du genre de celles dont la perspective avait probablement motivé la construction des fortifications de Schaddorf. Deux familles nombreuses, les Izeli et les Gruoba, dont la première était cantonnée dans la vallée de la Reuss, et la seconde dans le Schàchenthal, en étaient venues aux mains, le sang avait coulé, des citoyens avaient péri, la paix du pays était compromise. Ce fut, pour la rétablir, en opérant la réconciliation des deux parties, que, le 23 décembre 1257, le comte Rodolphe de Habsbourg, chef de la branche aînée de sa maison, intervint, sur la demande et avec le concours de la commune elle-même (mit der LandliUe von Uren Bitte und Rate). Un accord (siihne) fut conclu qui, sous peine d'excommunication et de bannissement (rekhsacht), obligeait par serment les membres de chaque parti à s'abstenir dorénavant de toute hostilité, et qui nommait quarante d'entre eux comme garants de cet engagement9.
Cela n'empêcha pas que, dès l'année suivante, cet accord
fut violé par un attentat dont se rendit coupable la faction des Izeli (Izelinus et compliees), dans les rangs de laquelle paraît s'être trouvé Cuno, Ammann ou intendant de Wettingen, le même peut-être qui, dix ans plus tôt, s'était fortifié dans Schaddorf. Quoi qu'il en soit, le comte Rodolphe intervint de nouveau et rendit une sentence dans laquelle, < avec le consentement et le concours de la communauté de la vallée d'Uri > (cnm consensu et conniventiâ unhersitatis mttis Uraniœ), il déclare les parjures déchus de tous les biens qu'ils possédaient comme censitaires perpétuels (jure hereditario) de l'abbaye de Zurich et qui font retour à celle-ci,0. Il paraît que cette énergique répression mit un terme aux troubles intérieurs qui désolaient Uri; mais il reste à savoir en quelle qualité agit, dans les deux cas, le comte de Habsbourg, concurremment avec les gens de la vallée. Le rôle de ceux-ci s'explique par tout ce que nous avons dit de leurs progressives conquêtes vers l'autonomie; le rôle du comte, qui montre que cette autonomie n'est cependant pas suffisante pour tout régler chez eux, comment s'explique-t-il?
Rodolphe de Habsbourg ne prend, en tête de l'une et de l'autre sentence, d'autre titre que celui de Landgrave d'Alsace; mais il est évident que ce n'est pas en cette qualité qu'il tient les assises < sur la place, > et, < sous le tilleul d'Altorf > (an der Gebreitun — sub tiliâ); jamais aucune portion de la Suisse n'a été placée dans la dépendance du landgraviat alsacien. Ce ne peut pas être davantage en qualité de comte du Zurichgau, puisque Uri est exempté de cette juridiction. Est-ce comme avoué ou bailli impérial? C'est bien là, en effet, ce que semblent indiquer, soit les expressions solennelles qu'il emploie et qui ne conviennent qu'à l'exercice de la plus haute juridiction, soit la mise au ban de l'Empire dont il menace les délinquants, soit la protection spéciale qu'il accorde au couvent de Zurich que Frédéric II avait placé sous la sauvegarde immédiate du pouvoir impérial. Mais l'Empire n'est-il pas alors vacant, ou du moins déchiré par un schisme politique qui ne permet point à Rodolphe d'intervenir comme son délégué d'une manière parfaitement légale, même sur la réquisition des gens d'Uri?
Il est probable que ce n'est pas, en effet, dans la légalité stricte qu'il faut chercher le motif immédiat de son intervention. Peut-être sous les Hohenstaufen, dont il avait épousé les intérêts avec un zèle qui lui valut l'excommunication du Pape, le comte Rodolphe avait-il rempli dans la vallée d'Uri les fonctions d'avoué impérial. Peut-être la communauté, qui ne possédait pas le droit de rendre seule des jugements criminels, implora-t-elle, pour faire cesser l'anarchie dans son sein, l'assistance de celui qu'elle avait auparavant appris à respecter comme le représentant de l'autorité suprême. En tout cas, les gens d'Uri avaient entretenu avec le comte de Habsbourg de bien affectueux rapports, pour que, à peine monté sur le trône (1273), il pût leur écrire que < le souvenir de l'aimable placidité (graciosa placiditas), dont ils lui avaient donné tant de preuves, ne sortirait jamais de sa mémoire, et qu'il voulait tout faire pour assurer leur complète tranquillité (tranquilUtatem omnimodam). > Intéressant témoignage rendu au caractère de cette population, et qui s'accorde bien avec tout ce que le passé, avec ce que le présent même nous apprend sur la nature placide, en effet, et paisible, quoique énergique, de ses sentiments et de ses mœurs".
Mais ce qui, pour nous, n'est pas d'un moins vif intérêt c'est d'avoir pu constater, avec une évidence incontestable, les progrès faits par le peuple d'Uri dans le développement de son indépendance intérieure. Nous en avons donné les principales preuves. Ajoutons que, dès 1243, on voit le sceau officiel de la communauté apposé sur des actes, dans lesquels elle intervient, seule ou avec l'abbesse de Zurich, comme garant ou témoin de transactions privées. Dans les sentences rendues en 1257 et 1258 par le comte de Habsbourg, le sceau des gens d'Uri était placé à côté du sien. L'emploi de ce symbole matériel fut probablement emprunté aux villes de Lombardie; mais il ne se montre pas en Suisse, pour les communautés bourgeoises, avant les premières années du treizième siècle; celui d'Uri est, chez les Waldstàtten, de beaucoup le plus ancien. Son apparition coïncide exactement avec l'époque où nous avons fixé, pour cette vallée, la date de l'émancipation partielle dont il est le signe, puisqu'il n'est employé que là où se rencontre une organisation municipale définitive. En effet, ainsi qu'on l'a dit, < l'existence reconnue d'une communauté était pour celle-ci la condition nécessaire de l'usage du sceau. > Il suffit, pour confirmer cette assertion, de citer l'exemple de la ville de Passau, qui, s'étant soustraite en 1298, au pouvoir de son évêque, se donna immédiatement un sceau en signe d'indépendance, et qui fut obligée d'y renoncer dès que le prélat eut reconquis sa suprématie politiqueI2.
Tout concourt, en conséquence, durant les quarante-trois ans qui séparent le rescrit royal donné par Henri (VII) à Uri, du rescrit semblable qui lui fut octroyé par Rodolphe de Habsbourg devenu roi d'Allemagne, tout concourt à attester l'existence et le développement de l'autonomie réelle, quoique restreinte, de ce petit coin de terre, où de bien minimes intérêts n'en représentaient pas moins une grande idée, car c'est par elle-même, plus encore que par les objets auxquels elle s'applique, que se mesure la liberté. Comme les chefs-d'œuvre de la nature, elle est aussi digne d'admiration dans l'infiniment petit que dans l'infiniment grand; une poignée d'hommes peut aussi bien en conserver le culte et en donner l'exemple, que les plus vastes sociétés politiques. Poursuivons donc un récit dont l'intérêt ne peut se soutenir qu'en ne perdant jamais de vue qu'il y a ici en jeu plus que le simple grossissement matériel d'un objet microscopique.
Rien ne prouve mieux combien étaient profondes les racines déjà poussées par la liberté sur le sol d'Uri, que la consécration accordée par le roi Rodolphe aux franchises dont son prédécesseur Henri (VII) avait mis en possession les habitants de cette vallée. Sans doute, les témoignages d'affection dont, comme nous l'avons dit, il avait été l'objet de leur part devaient l'engager à inspecter et à garantir leur modeste indépendance, mais il faudrait oublier, et son caractère personnel, et le caractère de son règne, pour croire qu'il se fût fait scrupule de reprendre une faveur dont se seraient, selon lui, montrés indignes ceux qui la possédaient.
Prenant au sérieux la tâche difficile qui attendait le souverain chargé de faire sortir l'Empire de l'état de confusion et d'anarchie, où l'avait plongé un interrègne de vingt ans, Rodolphe de Habsbourg fit preuve, dans l'exercice du gouvernement, de toutes les qualités qui distinguent un prince énergique et judicieux, prudent et ferme. Rétablir l'ordre, remettre chacun à sa place, réparer, autant que possible, les