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Figures
FENG Jiexin 冯介新 – Raition STINER 施禔纳 (1940-2023)
Un parcours hors du commun
Texte rédigé par sa petite-fille
Né le 1er octobre 1940, M. FENG Jiexin est décédé le 3 février 2023 à l’âge de 82 ans.
Sa mère était QIU Baoling et son père Sven STINER, vice-consul au Consulat général de Suisse à Shanghai de 1939 à 1946. Le diplomate quitta la ville en 1946 après une réaffectation. FENG Jiexin, qui avait alors six ans, ne revit plus jamais son père. Il vécut à Qingdao avec sa mère à partir de 1949.
En 1958, alors qu’il étudiait à l’École de géologie de Beijing, il vit une photographie de son père lors d’une promotion sur l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la Suisse. Il se rendit à l’Ambassade de Suisse pour se renseigner sur celui-ci, mais en vain. Dès lors, il entama un difficile périple pour retrouver son père.
Lorsqu’une tempête politique balaya la Chine à partir du milieu des années 1960, les photographies historiques de la famille, y compris celles de son père, furent détruites, ce qui entraîna de grandes difficultés pour retrouver sa trace par la suite. Après l’obtention de son diplôme, FENG Jiexin fut affecté au Bureau géologique de Baotou en Mongolie intérieure, où il se consacra à l’exploration sur le terrain, à l’arpentage et à la cartographie dans des conditions particulièrement pénibles. Parallèlement à son travail, il n’eut de cesse de rechercher son père et de contacter ses proches à Hongkong, après avoir appris qu’ils avaient des informations sur lui. Il prit connaissance de la triste nouvelle que son père était mort dans un accident de voiture en 1968, alors qu’il occupait la charge d’ambassadeur aux Pays-Bas.
En 1981, FENG Jiexin fut transféré de Mongolie intérieure à Qingdao et travailla à l’Institut de recherche du Bureau national de géologie marine, où il participa à des expéditions scientifiques en mer de Chine du Sud. Il publia et dessina des cartes de cette région. Après avoir pris sa retraite en 2001, grâce à une série d’événements heureux et fortuits, il réussit à contacter l’Ambassade de Suisse en Chine avec l’aide de Mme ZHOU de Reuters. Il écrivit une lettre sollicitant de l’aide pour retrouver son père. En 2004, il reçut une lettre de l’Office de l’état civil d’Unterentfelden, dans le canton d’Argovie, commune d’origine de son père. Après 46 ans d’attente et de recherches, il retrouva finalement sa parenté suisse et recouvra sa nationalité suisse en 2007. Au cours de cette longue et difficile recherche des racines familiales, M. Gérald BÉROUD, président de la Section romande de la Société Suisse-Chine, a joué un rôle essentiel dans les contacts et fourni une assistance dévouée au fil des ans. C’est grâce à l’ambassadeur de l’époque en Chine, M. Blaise GODET, que ce vœu de la famille depuis longtemps espéré, a également été exaucé. Le passeport qui fut remis à FENG Jiexin par l’ambassadeur Blaise GODET porte le nom de STINER et le prénom Raition qu’il avait choisi.
Lors des Jeux olympiques de 2008 à Beijing, il accueillit à Qingdao une délégation de la Municipalité de Lausanne et aida le Musée olympique de Lausanne à commander des lanternes chinoises pour l’exposition que celui-ci mit sur pied sur les JO de Beijing. En 2014, ce fut au tour du syndic (maire) de Lausanne de faire la connaissance à Qingdao de FENG Jiexin et de sa famille.
Après avoir rencontré l’ambassadeur Blaise GODET, il fut souvent invité à participer aux activités de l’Ambassade et contribua à développer l’amitié sino-suisse de toutes les manières possibles, avec autant d’engagement que d’enthousiasme. Il effectua plusieurs voyages en Suisse pour approfondir les contacts entre les deux pays.
Sa personnalité unique et les rudes expériences endurées durant des années ont contribué à sa résilience et à son optimisme. Il n’a jamais abandonné, animé d’une détermination exemplaire. Il aimait la vie et prenait soin de sa famille et de ses amis. Il s’impliqua de manière dévouée dans les activités bilatérales. Cet esprit inspire tous ceux qui l’entourent.
Au revoir, Monsieur Stiner 施禔纳
Blaise GODET, ancien ambassadeur, en poste en Chine de 2008 à 2012
Je me réjouissais toujours de mes rencontres avec M. FENG Jiexin 冯介新, qui s’arrêtait volontiers à la Résidence quand il passait à l’Ambassade. Avant même mon arrivée à Pékin en 2008, il ne m’était pas totalement inconnu. J’avais fait durant mes études la connaissance de son père Sven STINER 施禔纳, qui représentait alors notre pays aux Pays-Bas, où il devait d’ailleurs tragiquement décéder. Je l’écoutais, fasciné par l’évocation d’une Chine encore en proie à la guerre civile et le récit des années tourmentées qu’il y vécut.
Quand bien plus tard je rencontrai son fils, j’avais le sentiment de reprendre la conversation. La singularité de son parcours avait fait sur moi une forte impression. Sa détermination à renouer, dans un contexte politique difficile, avec ses origines suisses forçait l’admiration. Les remous de la Révolution culturelle ne l’avaient pas épargné. Il en parlait pourtant sans amertume. Il n’était pas homme à ressasser le passé. D’une nature bienveillante il préférait mettre l’accent sur les éléments positifs de l’existence. Et c’est dans cet esprit constructif qu’il a dédié ses dernières années à jeter des ponts entre les deux pays et les deux cultures dont il se réclamait.
À l’heure où nous prenons congé de Raition STINER je voudrais dire à sa famille que je ressens comme un privilège de l’avoir aidé à recouvrer son « passeport rouge à croix fédérale » et que je partage sa douleur.
FENG Jiexin 冯介新
ou « la vague du destin » de Raition STINER 施禔纳
Gérald BÉROUD
SinOptic – Services et études du monde chinois
Président de la Section romande de la Société Suisse-Chine
Premier vice-président de la Société Suisse-Chine
C’est un concours de circonstances qui me fit rencontrer M. FENG Jiexin.
En octobre 2005, j’avais accompagné deux représentants de l’entreprise neuchâteloise Felco à un salon de la viticulture organisé à Qingdao, ville renommée pour sa bière, dans la province du Shandong. Durant celui-ci, je fis la connaissance d’une étudiante chinoise parlant français qui aidait aux échanges entre exposants et visiteurs.
Quelques semaines plus tard, rentré en Suisse, je recevais un courriel de cette personne me demandant si je pouvais aider sa professeure d’éducation physique, dont l’époux était en pleine démarche pour… recouvrer sa nationalité suisse ! Après plusieurs aller-retour électroniques, je fis la connaissance de M. FENG Jiexin et de son épouse Mme JIANG Zhicong le 12 avril 2006 à Qingdao, puis par la suite de son deuxième fils, de la belle-fille de son premier fils et de sa petite-fille.
Ayant entendu son parcours et sa quête ardente pour retrouver son père Sven STINER, j’en fus bouleversé. Les vicissitudes de son existence, où peu de souffrances lui furent épargnées, la force tranquille de cet homme qui contre vents et marées, ou plus exactement contre brutalité des conditions du moment et méandres administratifs, garda chevillé au corps le devoir impératif de retrouver son géniteur, suscite l’admiration. Lui qui ne parlait ni le français, ni l’allemand ou l’anglais, mesure-t-on les efforts qu’il dut déployer pour faire traduire les échanges conduits avec nombre d’interlocuteurs et d’instances officielles, et ceci des années durant ?
Par la suite, j’eus le privilège de le rencontrer à de nombreuses reprises avec les membres de sa famille, tant en Chine qu’en Suisse, où il eut d’ailleurs la joie de renouer avec sa parenté helvétique. Il accueillit également des délégations lausannoises à Qingdao et s’engagea avec conviction dans le développement des relations bilatérales. Dès 2010, il adhéra à la Section romande de la Société Suisse-Chine. Autre résultat concret de son engagement à perpétuer son attachement à la Suisse : sa petite-fille est sur le point de terminer ses études à l’École polytechnique fédérale de Lausanne.
Malgré son cheminement, FENG Jiexin gardait le sourire en toutes circonstances. Sous cette bonhomie perçait parfois, dans son regard, une fugace pointe de tristesse, peut-être le retour d’un épisode douloureux, mais qui disparaissait vite dans un éclat de rire.
Son épouse, compagne fidèle et d’une constante bonne humeur, fut emportée par la maladie fin 2018. Lui-même ne jouissait plus d’une bonne santé, atteint notamment dans sa mobilité.
La pandémie empêcha ensuite toute autre rencontre. Début novembre 2022, lors de ma dernière conversation téléphonique avec lui, sa voix était faible, presque méconnaissable. Il y avait de quoi être inquiet. Mi-janvier 2023, atteint par le Covid, il fut hospitalisé, puis transféré dans un EMS où il décédait peu après.
En 2015, une tentative de proposer à un éditeur un ouvrage retraçant ce qui relève quasiment d’une épopée, ne suscita aucun intérêt. Un refus regrettable, car elle méritait amplement d’être portée à l’attention d’une plus large audience : l’illustration d’une trajectoire individuelle broyée par la Grande Histoire, balayée tel un fétu de paille dans la tempête. À cette fin, FENG Jiexin avait rassemblé des lettres, des courriels et des photographies dans un recueil intitulé « La vague du destin 命运之波 ». Quoi de plus évocateur pour résumer ce que fut sa vie ?
Au nom de la Section romande de la Section romande de la Société Suisse-Chine, de SinOptic et en mon nom personnel, je présente à son fils, à sa belle-fille et à sa petite-fille, ainsi qu’à ses proches mes plus sincères condoléances, tout en les assurant que FENG Jiexin – Raition STINER me laisse bien davantage qu’un simple souvenir : une empreinte durable et ineffaçable, l’une des plus belles rencontres effectuées en Chine, ou plus exactement, au croisement de nos deux pays.
Sur Sven STINER, voir la page correspondante de DODIS, le site des Documents diplomatiques suisses.