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Ray Bradbury, le célèbre écrivain de science-fiction, nous a quittés, et je l'ai un peu lu, parce que, en principe amateur de science-fiction, je ne trouvais souvent, de ce genre, que lui, dans les bibliothèques des collèges publics, quand j'étais petit: il fallait prendre un livre et prouver qu'on l'avait lu aux professeurs de français, je choisissais donc les siens. Mais je n'étais pas enthousiaste, car il me semblait que son propos était surtout philosophique: il se posait des questions sur les conséquences de progrès possibles. Qu'arriverait-il si on pouvait voyager dans le temps, par exemple? Si on écrasait un papillon à l'époque des dinosaures, retrouverait-on le présent inchangé? Hé non, affirmait Bradbury: la couleur des pièces ne serait plus la même, les secrétaires des entreprises auraient des coiffures différentes, et le président des États-Unis serait du parti opposé. Un drame, bien sûr. Mais de toute façon, le voyage dans le temps en soi ne m'intéressait pas, puisqu'il était irréalisable. Il ne m'intéressait que s'il permettait au lecteur d'aller dans des mondes fabuleux, étranges - tel que celui de The Time Machine, de H. G. Wells.
Le voyage sur Mars évoqué dans les fameuses Chroniques martiennes ne me fascine pas beaucoup non plus, en soi, et le livre n'est pas très sensé, car sur Mars, il n'y a personne, de toute manière; les problèmes évoqués par Bradbury, fondés sur les incompréhensions culturelles d'une planète à l'autre, ne risquaient pas de se poser, et d'ailleurs, ils participent d'une philosophie que je ne partage pas du tout, car je considère qu'on peut tout à fait se comprendre, si on est doué de raison, d'un bout à l'autre de l'univers - puisque je crois que c'est l'univers qui crée l'intelligence dans les âmes, et non les corps distincts de ceux qui la portent.
Cela dit, Bradbury, dans ces Chroniques de Mars, n'est pas sans talent, car il crée un monde joli, exotique, amusant, avec des Martiens aux yeux d'or et des pouvoirs paranormaux, des armes aux rayons invisibles qui ne laissent pas de les fantasmer semblables à des anges, d'un point de vue formel. Comme Bradbury était sobre dans ses inventions, il était également de bon goût. Ceux qui veulent créer des mondes grandioses sont souvent pénibles; ils tombent volontiers dans une sorte de surréalisme de cauchemar. La légèreté et le tact de Bradbury avaient quelque chose d'anglais et de sympathique - d'aristocratique, même.
Cependant, le génie, de mon point de vue, n'y était pas; je préférais Isaac Asimov et Frank Herbert, dont les perspectives étaient plus vastes.