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(1992)
A
la conquête de la liberté
D'abord
on
a dit non. Que c'était trop dangereux. Qu'on habite à
cinq minutes de l'arrêt de bus et à deux minutes de
la gare.
Puis on a dit qu'on verrait l'année prochaine. Qu'il fallait
déjà réussir les examens de fin de neuvième.
L'été a passé, les examens aussi. Mais nous
n'étions pas encore prêts.
A quoi?
A lui acheter ce "boguet".
Pendant la première année de gymnase, nous avons essayé
de combiner la grille-horaire du bus, du train et de la voiture
paternelle avec celle de l'école.
Le lundi de la deuxième semaine, il a enfourché la
vieille bécane de son père et m'a fait constater qu'ainsi
il pouvait être à table en même temps que tous
les autres. Mais que les freins dudit vélo étaient
plus bruyants qu'efficaces.
Dans les jours suivants, j'ai appris qu'un cycliste était
bien plus vulnérable qu'un cyclomotoriste qui, lui, a un
casque et un frein-moteur (c'est vrai que j'ai eu des frissons en
écoutant mon fils me raconter la descente de Villars à
Ollon en vélo: "on dépassait les voitures!").
J'ai reçu l'estocade finale lorsqu'il a ouvert l'enveloppe
glissée dans un cadeau d'anniversaire. Un billet de banque
s'y trouvait, accompagné de ces quelques mots: "Voici
un petit acompte pour l'achat de ton casque. Bonne fête et
gros bisous. Parrain et marraine".
J'ai mis un genou à terre et courbé l'échine.
Il ne me restait plus qu'un seul argument. Je le gardais pour la
fin. J'ai dit: "J'ai peur".
Il n'a servi à rien. Trop entendu, usé.
Mon fils, du haut de ses seize ans et de son mètre quatre-vingts
s'est penché sur moi et m'a dit: "Je sais bien que tu
as peur, mais tu peux avoir confiance, je serai très prudent".
Epilogue
Le boguet fait désormais partie de la famille.
Je l'ai essayé (ça ne va pas très vite).
Je me suis habituée aux départs pétaradants.
J'apprécie d'avoir moins à faire le taxi.
Et je me rappelle le formidable sentiment de liberté que
j'éprouvais à son âge sur mon "Solex".
Mais lorsque je rentre tard, je ne sais pas encore retenir mon soupir
de soulagement en voyant le "bog" à sa place.
Jacqueline
Vodoz
Ecole des Parents
Groupe MEDIA
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