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Critique
par Carole Wälti
Publié le 11/10/2007
A la nuit est une fable des origines et sa réédition à L'Age d'Homme - après une première parution en 1995 aux éditions Lézardes – donne l'occasion de remonter à l'origine de l'œuvre d'Olivier Beetschen. Avant de publier deux recueils poétiques, Le Sceau des pierres et Après la comète, l'auteur a en effet travaillé une quinzaine d'années sur ce texte dont le point de départ a été une expérience métaphysiquement bouleversante qu'il raconte dans l'Avertissement: «En plein sommeil, une sorte de décharge électrique foudroya mes vertèbres, en même temps que retentit à mes oreilles un cri de terreur. Devant l'immeuble, on égorgeait une femme. L'épouvante m'avait dressé sur mon lit. J'écoutai impuissant le cri qu'expulsait la victime. Lorsque je fus revenu à moi, mes compagnons m'assurèrent qu'aucun éclat de voix n'était monté de la rue. Personne n'avait entendu de hurlement. Il se confirma bientôt qu'aucune agression n'avait été commise.»
De ce cri imaginaire jailli dans la nuit résulte une crise existentielle mais aussi un univers légendaire à l'écoute duquel s'est mis Olivier Beetschen, non sans avoir une conscience confuse de la dimension cathartique de sa démarche. Partant de la vision insistante d'un groupe «mi-rupestre, mi-barbare» d'hommes et de femmes prisonniers au fond d'une grotte, il s'est documenté sur les mythologies celtiques et nordiques et s'est approprié l'allégorie de la caverne, qui, de Platon à Freud, est liée aux interrogations fondamentales, aux angoisses primitives. A travers un récit difficilement classable qu'il qualifie lui-même d'«épopée fantastique», c'est finalement sur le mystère du langage et sur son corollaire, celui du sens, qu'il réfléchit.
Accents mallarméens
Divisée en plusieurs clans, la tribu des Gdars étouffe dans l'obscurité d'une grotte. Des paroles prononcées autour d'un feu par la petite-fille de la gardienne des légendes l'incite cependant à esquisser un premier mouvement vers une hypothétique sortie. Mais l'interprétation de ces paroles prête à confusion. Pour y entendre la volonté réelle des dieux, il est nécessaire de faire renaître les anciens mythes et de les raconter. D'où une longue série d'histoires enchâssées dans lesquelles le lecteur peu disposé au parcours labyrinthique risque de se perdre, malgré la rigueur de la construction, l'indispensable répertoire des noms et le non moins indispensable glossaire qui encadrent le texte.
De Jean Roudaut, qui fut son professeur et qui signe la postface du livre, Olivier Beetschen a hérité d'une conception exigeante et sans concession de l'écriture qui se traduit, dans A la nuit, par un lexique précis jusqu'à la préciosité. Ainsi ce récit du festin des dieux où les préparatifs d'une sirène prennent un accent mallarméen: «Elle remplissait le réceptacle des éburnes, des mitres, des strombes, de tous les coquillages qui tendaient leurs valves sous les cascades du suc. Puis elle visait les coupes avec des meurons et riait de voir le Maître des Flots ribouler des yeux impatients. A quelques pas de là, des tagels, des chinchards, des échalons imprégnaient l'air d'une odeur mêlée de pimprenelle.»
La narration des origines
En poète, Olivier Beetschen connaît et pratique la quête des «vocalises du commencement», celles qui, issues d'une parole primordiale fantasmée, rattachent l'homme à ses origines. Puisant dans les matières celtiques et nordiques dont il reproduit les sonorités primitives, calquant sa narration sur celle curieusement désordonnée – c'est-à-dire en un sens enfantine, donc en quelque sorte originelle – des anciens mythes, il met en scène un monde à la fois étrange, sauvage et pourtant familier où résonnent ses propres interrogations sur l'acte même de création.
«La justesse d'une parole n'est pas due à sa conformité à quelque code; la parole n'est pas juste parce que communément entendue. Elle est l'expression d'un être réintégré dans l'intégrité de son être. Le combat, celui qu'on dit épique, est une lutte de langages en vue d'une construction momentanément harmonieuse de soi», écrit magnifiquement Jean Roudaut dans sa postface. A la nuit a ceci de touchant que, né d'une expérience de l'effroi et d'une dissolution de l'identité individuelles, le récit redonne vie à une mémoire collective laminée par l'oubli et à une humanité hantée par un désir d'unité auquel elle n'a pas renoncé depuis lors.