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L'autre jour, aux toilettes du bistrot du coin, je découvre au fond de la cuvette des WC, une pièce de deux francs suisses.
Aussitôt une foule de questions existentielles sur la valeur de l'argent sont venues à mon esprit (oui, oui je suis comme ça, mon cerveau a la fâcheuse tendance à n'en faire qu'à sa tête).
A partir de quelle somme aurais-je eu envie de récupérer cet argent reposant sur le blanc maculé et incertain de cette cuvette?
Alors même que je savais pertinemment que je ne risquais pas grand chose en lavant soigneusement mes mains et la piécette... Le fait qu'il s'agissait de toilettes publiques pas très propres et non des miennes (privées et souillées "sous contrôle") ajoute un peu de piment (si on peut dire) à cette question fondamentale de MA valeur de l'argent, dans ce cas précis.
Ces deux francs sont restés là où ils étaient. Ma propre échelle de valeur ne "m'autorisaient" pas à repêcher cette somme trop faible. Mais pour cinq francs, pour dix? Probablement pas non plus. Pour vingt? Oui là sans doute. Je pense que mon propre curseur "valeur compensant mon dégoût" doit se situer aux alentours d'une quinzaine de francs.
Intéressant, non? (Vous n'êtes pas obligé de répondre oui).
En questionnant mon entourage (on a de ces discussions passionnantes en Suisse!), le curseur de chacun était souvent placé à peu près à ce niveau. Avec malgré tout quelques excentricités (dès dix centimes pour les plus téméraires/fauchés, jusqu'à cent francs pour les moins courageux/fortunés).
Ce type de questionnement est souvent posé de manière plus théorique, du type "à partir de quelle somme je vendrais mon corps pour une nuit?". En contournant le problème du facile "pour rien si c'est une jeune femme à grosse poitrine" en précisant qu'il s'agirait de donner son corps à une personne qui nous incite du dégoût (même sexe, plus vieux, selon les anti-fantasmes de chacun et chacune)...
Les sommes varient dans ce cas énormément (de mille francs à plusieurs millions). Mais très rarement la réponse est de refuser pour une somme excédant plusieurs milliards par exemple! Tout s'achète, il suffit d'y mettre le prix...
Le rapport avec le poker? C'est dans cette notion de valeur de l'argent, selon sa propre représentation, à ses contreparties.
J'ai un drôle d'ami, que j'appellerai Gustave, qui n'a aucun problème financier. Il vit chez ses parents, riches, et son salaire est réellement net de frais: tout ce qu'il gagne reste dans sa poche. Parfois il faut bien qu'il dépense un peu (sinon à quoi servirait-il de gagner des sous me demande-t-il très sérieusement, hein, à quoi?). C'est un grand philosophe.
Amoureux de la belle mécanique, ils s'offre ainsi de magnifiques VTT haut de gamme. Qu'il n'utilisera jamais. Il n'aime pas pédaler, c'est fatiguant. Il collectionne les vélos comme d'autres les timbres ou les moulins à café (bonjour à ma voisine envahie par ces drôles d'engins devenus inutiles à l'époque des capsules Clooneysiennes).
Gustave s'est mis à jouer au poker. Ceux qui ne connaissent pas ce jeu vont hurler, désespérés devant tant de danger "attention il va dilapider sa petite fortune à la vitesse de la lumière!". Vous n'y êtes pas du tout! Premièrement la vitesse de la lumière est actuellement remise en question par certains physiciens, mais ce n'est pas vraiment le sujet. Secondement, le poker n'est que rarement dangereux, à moins d'avoir à faire à des flambeurs (mais rassurons les gens: dans ce cas il aurait déjà perdu tout son argent dans les machines Tactilo suisses, scandaleusement bouffeuses de pognon, j'y reviendrai un autre jour dans un futur billet qui m'enverra sans doute devant les tribunaux pour diffamation).
Mais Gustave ne joue ni à la loterie, ni au casino. Le poker est un passe-temps, une nouvelle marotte. Rien de plus.
L'autre jour, Gustave m'annonce extrêmement fier: "j'ai gagné en deux semaines... un euro et 12 centimes!". Quand je dis fier, c'est comme Artaban. Comme s'il avait un bar-tabac disaient Coluche et Fernand Raynaud.
Je le félicite et lui demande comment il a réussi cet exploit. Il me décrit alors, toujours aussi fier, sa "stratégie": sur Eurosport Poker.fr, il participe chaque soir à des freerolls, essaie de doubler rapidement, puis se met... sitting-out pour être certain de gagner quelques centimes tout en allant rejoindre les bras de Morphée. Et sur quinze jours il a ainsi accumulé cette somme, tout simplement gigantesque à ses yeux.
Je lui fais remarquer gentiment que cet euro est exactement la somme qu'il vient à peine de donner comme pourboire au garçon pour le déjeuner. Vexé, il me répond que ce n'est pas "du tout pareil"!
"Cet argent au poker, correspond à des heures de travail, à une stratégie calculée, à une technique pour doubler rapidement et donc finement jouée. Que sa valeur n'est pas comparable, du tout du tout, à de l'argent gagné en travaillant normalement!" Bêtement, aurait-il même pu ajouter.
Je ne peux le blâmer, ni le moquer. Qui n'a jamais "serré les fesses" pour gagner deux-trois dollars nets à la bulle d'un tournoi qui a duré 5-6 heures, en abandonnant toute chance d'aller beaucoup plus loin que l'après-bulle? Qui n'a jamais calculé un peu stupidement un gain net sur le dernier mois de vingt-deux dollars et cinquante cents, en étant plutôt satisfait d'être positif sur trente jours? Qui n'a jamais jeté sa souris de rage, en perdant une cave de NL5 après avoir subi un monstrueux bad beat? (Et devoir racheter une souris le lendemain pour une cave de NL50...)
Je ne suis pas seul, hein?
Car contrairement aux idées reçues, l'argent du poker n'est absolument pas de l'argent facile. C'est comme disait l'autre "de l'argent facile gagné très difficilement".
La valeur de ma bankroll à mes yeux mérite une gestion et une protection sans commune mesure avec ce que je fais dans ma vie professionnelle et privée. Je suis mille fois plus rigoureux au poker que dans la vie réelle.
Parce que cet argent gagné l'a été vraiment en faisant des efforts hors norme. Un nombre d'heures conséquent de jeu, une concentration intense, un apprentissage de forcené, une remise en question constante, une mise à niveau théorique régulière...
Donc dilapider ces quelques dollars si difficiles à gagner: non, cent fois non!
La valeur de l'argent au poker est donc, pour la très grande majorité des joueurs, démultipliée. Gustave avec son euro et quelques centimes a compris, pour la première fois de sa vie, qu'elle est la valeur de l'argent, tout simplement!
Il n'y a qu'un pas à franchir pour penser qu'il serait bon d'enseigner le poker aux enfants, dès leur plus jeune âge, pour qu'ils puissent mieux juger de la difficulté à gagner, gérer, puis préserver, une somme de quelques euros...!
Mais je m'abstiendrai, bien entendu, de le penser sérieusement...
Du poker en CM1?
Quoique...