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Résumé
«Histoire ouvrière»: update 2000
Nicole Schaad und Angelus Eisinger
(Traduction: Thomas David)
Les modèles méthodologiques, théoriques et idéologiques de l'histoire ouvrière ont vieilli.(1) Marcel Van der Linden avait d'ailleurs donné au numéro spécial de la International Review of Social History, paru en 1996, le titre évocateur de «The End of Labour History?».(2) Le point d'interrogation à la fin du titre mettait explicitement en évidence la perte d'orientation de l'histoire ouvrière: un champ de recherche, ayant apporté autrefois un véritable renouveau à la discipline, mais qui court aujourd'hui le risque de perdre le contact avec les débats les plus récents. Dans les années 1980, l'histoire de la vie quotidienne et l'histoire des genres ont toutefois renouvelé mais seulement partiellement l'histoire ouvrière.(3) Les catégories analytiques «genre» et «vécu» ont en effet remis en question l'approche unidimensionnelle de la notion de classe utilisée jusqu'alors. Elles ont en particulier accéléré l'abandon du concept de classe dans sa dimension rigide, marquée par la dichotomie entre classes supérieures et inférieures. Cependant, cette réorientation de l'histoire ouvrière n'est pas parvenue à insuffler un nouvel élan, alors que la recherche se déplaçait vers de nouveaux champs: les «nouveaux mouvements sociaux», les formes de consommation, la famille et les relations de voisinage, au travers desquels les processus de formation des catégories de genre, de pouvoir, de conscience, de culture et d'identité étaient examinés.
Cette conjoncture de l'histoire ouvrière s'est déroulée, en fonction du contexte de la recherche, sur des modes bien distincts. Dans les débats anglo-saxons, les chercheurs ont mis l'accent, depuis deux décennies, sur les approches constructivistes, linguistiques, centrées sur l'analyse du discours et attachées aux faits culturels. Dans l'espace germanique, par contre, une histoire sociale s'attachant aux structures du social, de l'économie et du politique a prédominé. Dans la pratique de la recherche, ces différentes perspectives théoriques et méthodiques ont été entre-temps combinées.
Un bref regard sur l'évolution des débats en Suisse pour compléter ce tableau met en avant deux points principaux.(4) D'une part, un grand nombre de contributions helvétiques se sont inscrites dans la perspective de l'histoire sociale allemande, participant souvent activement aux débats, mais ne se sont ouvertes qu'avec hésitation aux concepts anglo-saxons. Un autre aspect essentiel de l'histoire ouvrière suisse de ces dernières décennies doit être souligné. Cette dernière était dans les années 1960 et au début des années 1970 une histoire d'en bas par excellence. La plupart des historiennes et des historiens tiraient leur motivation d'une critique des comportements sociaux existants. Les attentes déçues de cette perspective historique ont à leur tour renforcé, en Suisse, le déplacement de la recherche vers de nouveaux champs comme «l'histoire de la vie quotidienne» et l'«histoire des femmes», qui non seulement posaient de nouvelles questions à l'histoire ouvrière, mais l'enrichissaient de nouveaux apports méthodologiques et théoriques.(5) Peut-on renouveler l'histoire ouvrière? Et quelles seront les sources de ce renouvellement? Ces questions ont été débattues dans le présent numéro de traverse. Ce dernier est issu d'une journée organisée en mars 1999 à Berne sous le patronage de l'association des syndicats suisses et intitulée «Conditions objectives et expériences subjectives: nouvelles perspectives théoriques dans l'histoire des ouvrières et des ouvriers». Une partie des contributions ont été réunies dans ce volume.
Thomas Welskopp s'est intéressé aux défis posés par les modèles théoriques, à partir desquels des perspectives pour une nouvelle histoire ouvrière se laissent formuler. Il insiste, en regard de la spécialisation croissante de l'histoire du mouvement ouvrier, sur la nécessité de concilier l'histoire sociale et culturelle ou celle des acteurs et des systèmes. Pour ce faire, il met en avant le concept de «Praxis sociale» afin d'intégrer des constructions identitaires complexes au sein de la classe ouvrière et de tenir compte des processus de formation communautaire et de socialisation. Il revendique en outre la modernisation du concept de classe et son élargissement, dans les sociétés capitalistes, aux domaines d'intervention sociale de ces dernières.
Kathleen Canning intègre, dans le cadre d'une recherche sur l'histoire culturelle, des éléments linguistiques, discursifs et symboliques dans l'histoire du mouvement ouvrier. A partir des débats anglo-saxons, elle esquisse les contributions que l'histoire des genres peut apporter à l'étude de l'histoire ouvrière. Avec la catégorie «genre», des modèles d'interprétation existants sont en effet déconstruits et la division sexuelle du travail est également interprétée comme le produit des discours (gendered narratives). Canning relie entre elles les catégories de «genre», de «classe», de «citoyenneté» et de «nation». Elle montre, à partir de réflexions sur l'histoire du corps, de quelle manière ces catégories peuvent, ensemble, vivifier l'histoire ouvrière.
Partant du changement de paradigme de l'écriture historique, Jakob Tanner traite des dimensions culturalistes, qui se fondent sur des aspects constructivistes et pragmatiques. L'analyse des stratégies discursives produites par le mouvement ouvrier et le décryptage des images constituent le point central de cette contribution. Tout d'abord, l'auteur discute de questions théoriques et méthodologiques à partir de textes. Il poursuit ensuite son analyse, sur la base d'un corpus d'images, proposant ainsi une lecture symbolique, iconographique et sémiotique globale. Il rend explicite le passage d'un habitus prolétarien à la mise en scène d'un citoyen normal, prospère. Ce faisant, il intègre les discours et la communication visuelle, et met en évidence de nouvelles pistes pour les approches sociales et culturelles de l'histoire ouvrière.
Le mouvement syndical international n'a joué jusqu'à présent aucun rôle dans les débats autour de la nouvelle orientation de l'histoire ouvrière. Madeleine Herren s'intéresse aux raisons de cette retenue scientifique. Elle l'attribue à un excès de nombrilisme, qui souligne les différences et qui rend difficile une perspective internationale comparative. L'auteur présente de nouvelles recherches touchant au mouvement syndical international et esquisse, pour finir, des perspectives pour leur réalisation.
David Muheim s'est intéressé aux sociétés de secours et à la controverse sur la première loi fédérale d'assurance maladie, qui est rejetée en 1900 en votation populaire. La Fédération des Sociétés de secours mutuels de la Suisse romande, examinée par l'auteur, s'opposait au principe d'une assurance sociale obligatoire, mais a cependant dû, suite à l'introduction de la loi fédérale sur l'assurance maladie et accident de 1918, s'adapter à l'évolution vers une société d'assurances moderne. L'auteur présente les différentes positions et structures de cette société de secours, ainsi que son attitude vis-à-vis du mouvement ouvrier.
Charles Heimberg discute, à partir de l'exemple de l'interdiction de l'absinthe au début du 20e siècle, de la situation sociale du mouvement ouvrier en Suisse romande et de l'émergence d'une conscience politique au sein de ce dernier. L'initiative pour l'interdiction de l'absinthe fut lancée à la suite d'un assassinat, où l'alcool avait joué un rôle dans une atmosphère tendue et émotionnellement chargée. La campagne électorale suscita à l'intérieur du mouvement ouvrier, en particulier en Suisse romande, de violentes controverses.
Les contributions donnent un aperçu de la nouvelle orientation de l'histoire ouvrière à l'étranger, mais également en Suisse. Toutes renvoient à un impératif de la recherche: l'action et la conscience collectives ne sont pas considérées comme allant de soi; ce sont plutôt leurs conditions d'émergence qui sont explorées. Les relations de classe sont élargies aux milieux sociaux et les rapports de force, ainsi que les structures de pouvoir, sont examinés dans leur hétérogénéité et leur dynamique; les organisations et les institutions sont analysées dans leur dimension sociale et leur praxis symbolique; finalement le concept de classe est conçu dans son expression constructiviste, liée aux autres catégories telles que le genre et l'ethnicité.
Notes
(1) Thomas Welskopp, «Von der verhinderten Heldengeschichte des Proletariats zur vergleichenden Sozialgeschichte der Arbeiterschaft Perspektiven der Arbeitergeschichtsschreibung in den 1990er Jahren», in 1999. Zeitschrift für Sozialgeschichte des 20. und 21. Jahrhunderts 3 (1993), 3453.
(2) Marcel van der Linden (Hg.), «The End of Labour History?» Numéro spécial de International Review of Social History 38 (1993).
(3) Voir en particulier Joan W. Scott, Gender and the Politics of History, New York 1988; Alf Lüdtke (Hg.), Alltagsgeschichte: zur Rekonstruktion historischer Erfahrungen und Lebensweisen, Frankfurt a. M. 1989.
(4) Pour un aperçu de cette historiographie, nous renvoyons à Brigitte Studer, François Valloton (Hg.), Sozialgeschichte und Arbeiterbewegung. Eine historiographische Bilanz 18481998, Zürich 1998. Parmi les travaux pionniers en Suisse, voir entre autres: Rudolf Braun, Sozialer und kultureller Wandel in einem ländlichen Industriegebiet, Zürich 1999 (erstmals 1965); Rudolf Vetterli, Industriearbeit, Arbeiterbewusstsein und gewerkschaftliche Organisation, Göttingen 1978.
(5) Elisabeth Joris, Heidi Witzig (Hg.), Frauengeschichte(n). Dokumente aus zwei Jahrhunderten zur Situation der Frauen in der Schweiz, Zürich 1986; voir également la recherche finale de ces deux historiennes: Brave Frauen und aufmüpfige Weiber. Wie sich die Industrialisierung auf Alltag und Lebenszusammenhänge von Frauen auswirkte (18201940), Zürich 1992.