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L'épuisement
Fritz Hans Schwarzenbach, Coire INTRODUCTION
Un problème vu par un alpiniste Les alpinistes connaissent le risque d' épuise lié aux ascensions en haute montagne; mais savent-ils exactement ce qu' est un épuisement?
Un épuisement n' est pas un accident, car nos assurances contre les accidents excluent la mort par épuisement de leurs prestations. Elles s' ap pour cela sur la définition de l' accident, qui décrit celui-ci comme un événement brusque ayant une cause extérieure.
Mais un épuisement n' est pas non plus une maladie. Il n' existe ni bacille ni virus de la fatigue; celle-ci ne fait pas non plus partie des dérèglements du métabolisme, car si l' alpiniste renonce à son projet et s' adonne au dolce farniente dans son jardin, il ne sera pas frappé d' épuisement!
Peut-on mettre sur un même plan l' épuisement et la « défaillance humaine »? Celui qui a déjà passé par une crise d' épuisement, lors d' une expédition ou d' une ascension difficile, ne se rappelle pas volontiers cette expérience et aura peine à ne pas se reprocher à lui-même d' avoir si stupidement flanché physiquement et psychiquement. Ce reproche est-iljustifié?
Qui donc est compétent pour étudier ce phénomène? C' est tout naturellement le médecin qui sera requis en cas d' effondrement physique, conséquence d' un épuisement grave. Mais l' étude de la fatigue est-elle du domaine du spécialiste de la circulation sanguine ou du psychiatre qui s' occupe des troubles de la conscience, des états d' ivresse et crépusculaires?
D' ailleurs, comment définir et diagnostiquer un épuisement? A quoi un alpiniste reconnaît-il l' imminente d' un épuisement et quelles mesures prescrit-on à l' apparition d' une telle crise?
Plus nous y réfléchissons, plus tout ce phéno- mène nous semble mystérieux. Nous n' avons qu' une certitude: quand un épuisement grave se manifeste, c' est que nous avons franchi une limite de notre résistance personnelle, et que nous devons repayer une dépense de forces excessive. Nous ne pouvons alors plus faire beaucoup par nous-mêmes poursurmonter la crise, et dépendons totalement d' une aide extérieure. Mais où se situe cette limite critique de la résistance?
LA NOTION D'«ÉPUISEMENT » Sans entrer plus avant dans les polémiques entre spécialistes sur la terminologie, nous entendrons par « épuisement », d' une façon très générale, la chaîne des transformations physiques et psychiques qui apparaissent à la suite d' un long effort physique en montagne ou ailleurs. Un « épuisement », selon cette définition, est un processus comparable à la situation d' une voiture dont les freins ont lâché et qui dévale une rue en pente jusqu' à l' obstacle, jusqu' à sa perte.
L' expression d'«épuisement » est, dans la langue courante, vague et ambiguë, puisqu' elle peut être employée aussi bien pour décrire un état que pour désigner un processus. Pour plus de précision, nous désignerons le déroulement d' une crise d' épuisement par l' expression « processus d' épuisement »; par les expressions synonymes de « stade » et d'«état d' épuisement », nous établissons des degrés dans le processus d' une crise, telles des images fixes qu' on aurait extraites d' un film pour en préciser certains détails.
le déroulement d' une crise d' épuisement du point de vue de l' alpiniste Pour le profane, la détermination d' un stade de fatigue particulier à l' aide de faits médicaux n' entre pas en considération. Il nous faut donc nous tourner vers d' autres possibilités pour décrire le processus d' épuisement dans ses différentes phases.
Plus d' un enthousiaste, qui partait plein d' élan pour conquérir les sommets ou le monde, est rentré déçu, abattu, humilié. Entre la grande forme du départ et l' abattement du retour, il y a place pour toutes sortes d' états d' âme. L' attitude personnelle envers sa propre entreprise a changé, l' attention bien éveillée s' est transformée en léthargie, et le jugement différencié porte primitivement sur les choses extérieures a fait place à une docilité dénuée de tout esprit critique.
La question est de savoir si l'on peut mesurer la progression de la fatigue par le changement d' hu, la transformation de l' attitude envers sa propre entreprise, la paralysie de l' activité ou la perte de la réceptivité et de l' esprit critique. D' après les résultats de recherches menées à une large échelle et pendant plusieurs années, un processus d' épuisement passe la plupart du temps par une série de stades caractéristiques, qu' on peut très bien montrer en prenant comme exemple un groupe de skieurs effectuant une course en haute montagne. Les alpinistes et soldats alpins ont trouvé pour les principaux états d' épuisement des désignations populaires, qui ne sont pas très scientifiques, mais sont assez imagées pour qu' on les retienne facilement.
a ) Le « stade des œillères » Lorsque nous montons durant des heures avec un sac bien lourd sur une piste de ski qui n' en finit pas, en avançant alternativement le ski gauche et le ski droit à un rythme monotone, sans marcher sur les skis de celui qui précède, la vaste et belle nature alpestre se rétrécit singulièrement! Devant nous, on ne voit qu' un sac se balançant au rythme de la marche. Les mouvements des bras et des jambes se suivent avec une monotonie désolante. Le buste est toujours penché en avant pour rétablir l' équilibre compromis par le poids du sac, le regard est fixé au sol. La conversation s' est éteinte depuis longtemps. Le temps n' avance plus, et les pensées tournent sans arrêt autour du même point, comme si un disque rayé tournait dans la tête.
L' effort physique, le poids du sac, les lèvres desséchées détournent toujours plus notre attention du monde qui nous entoure. Nos pensées tournent continuellement autour de notre propre corps martyrisé. L' enthousiasme du début est éteint depuis longtemps, on est si mal dans sa peau qu' on s' apitoie sur soi-même. Les camarades qui transpirent et foulent la neige avec moi ont visiblement moins de peine que moi; leur silence revêche paraît m' exclure, me repousser. Je me fais l' effet d' un cheval qui aurait des œillères.
b ) Le « stade du bouchon de champagne » J' en ai assez! Plus le martyre se prolonge, plus le skieur bout intérieurement. Sa respiration perd son rythme régulier, devient haletante. Un léger faux pas provoque une crampe des muscles. Les bretelles du sac scient les épaules, même quand on vient de changer la position de la charge par un coup de hanches. Des gouttes de sueur brûlent les yeux, la courroie du bâton scie le poignet, et une douleur au pied fait pressentir une cloque. Je me sens petit, misérable, éreinté. Tous mes camarades se portent visiblement mieux que moi; leur avance régulière m' oblige à mettre en œuvre toutes mes forces en réserve; leur silence pénible devient énervant, insultant, hostile...
La mesure est comble! Qu' un camarade marche sur mes skis dans un instant d' inattention, ou que le guide ait l' audace de retarder d' une minute la halte annoncée, et le bouchon va sauter. L' individu se révolte contre le groupe, de la façon qui convient le mieux à son attitude personnelle:
- Il explose en longues tirades de jurons, de gros mots, d' invectives.
- Il jette son sac à bas, s' assied dans la neige de façon spectaculaire et menace de faire demi-tour.
- Il s' affale sans bruit, s' effondre en appelant à l' aide et se déclare incapable de continuer.
Le stade de « la mélasse » et du « choix du moindre effort » Si les stades des « œillères » et du « bouchon de champagne » caractérisent les premiers degrés d' épuisement chez des personnes du groupe, le guide responsable, quant à lui, peut tomber par la fatigue dans un état on la réceptivité est perturbée, ainsi que la capacité de peser et de prendre des décisions.
« La mélasse », c' est par exemple:
Je regarde ma montre et, quelques minutes plus tard, je ne sais plus quelle heure il est.
Je lis 400 mètres sur la graduation extérieure de l' altimètre, mais j' oublie le millier.
J' utilise la boussole et je vise de 180° à l' envers.
Le choix du moindre effort consiste à adopter la solution qui entraîne dans la situation présente le plus petit effort. La lâcheté triomphe; la raison est utilisée pour justifier les décisions de moindre effort; l' esprit critique est mis en veilleuse et les excuses les plus douteuses sont employées pour renforcer les décisions prises auparavant.
— Pourquoi sortir le survêtement du sac à dos, puisque nous repartons tout de suite?
— Pourquoi creuser un trou dans la neige pour y passer la nuit, puisque des explorateurs polaires ont dormi à la belle étoile dans l' inlandsis groenlandais?
— Pourquoi choisir pour la descente le détour par la contre-pente? Le chemin direct par le couloir est bien plus rapide, même s' il faut à la rigueur s' encorder.
— Je sais par expérience que d' ici toute liaison radio avec la base est impossible; ça ne vaut même pas la peine de sortir l' antenne et d' en l' appareil.
d ) Le stade « illuministe » Par cette expression ironique, nous désignons un stade final de l' épuisement, dans lequel l' alpi concerne a perdu son esprit critique, son self-control et sa volonté d' effort personnel. L' homme épuisé ne peut plus distinguer le réel de l' imagi:
— J' ai entendu des appels par là; nous devons rester tout à droite, descendre la barre de rocher et traverser le front du glacier.
- As-tu vu la fusée d' alarme bleue? Elle nous fait signe de revenir en arrière.
Les illusions des sens qui se produisent fréquemment ont valu à ce degré final d' épuisement le nom macabre de « stade illuministe ». Une fois ce degré atteint, l' alpiniste obéit à des suggestions spontanées en l' absence de tout contrôle:
Choix d' un itinéraire motivé par les illusions des sens sans évaluation des risques. Interruption de la marche par de longues haltes, sans considération de l' approche du soir, sans observation des mesures de précaution contre le vent, l' humidité et le froid. Abandon de certaines pièces d' équipement et d' une partie de la charge. Progression dans des passages difficiles sans aucune mesure de sécurité. Renoncement à toute utilisation de moyens d' orientation, de lumière et d' appareil radio.
EXEMPLE VÉCU La présentation générale qu' on vient de lire sur la chaîne des manifestations d' épuisement, avec les désignations de ses différentes phases, peut paraître simplifiée et non scientifique. Un exemple vécu, tire de la formation militaire de montagne, montrera mieux quels risques peut provoquer un état d' épuisement en montagne.
Dans le cadre d' un exercice de deux jours, plusieurs groupes devaient passer de Bergün en Engadine, par la Porta d' Es, dans des conditions de plein hiver. Il était prévu qu' ils passeraient la nuit dans des trous creusés dans la neige, un peu au-dessous du col. La tempête de neige de l' après avait faibli et le ciel s' était éclairci; le soir, par un ciel sans nuages, la température était tombée à -18°. D' après le programme, les groupes devaient arriver vers 20 heures à l' empla du bivouac et préparer immédiatement les cavernes dans la neige. La suite de la course était prévue pour 7 heures du matin, car il fallait voir clair pour installer les cordes et les mains courantes sur le versant engadinois du passage.
Accompagnédequelques camarades, je montai pendant la nuit à la Porta d' Es. Deux groupes manquaient. En montant, ils avaient oblique trop tôt à gauche sur le glacier, ayant pris une brèche de l' arête pour le vrai passage. Ils n' avaient utilisé, avant de changer de direction, ni altimètre ni boussole; ils ne s' étaient pas non plus étonnés de leur avance sur les temps de marche prévus, bien qu' ils eussent progressé jusque-là tout à fait dans les normes indiquées.
- Quelle mélasse! firent mes camarades pour tout commentaire. Mais l' histoire était loin de se terminer.
Lorsque les deux groupes se rejoignirent sur le col voisin, ils furent convaincus d' être les seul avoir atteint le bon endroit de bivouac. Us ne se laissèrent pas même détourner de cette idée le lendemain matin, alors que la visibilité parfaite leur aurait permis de déterminer leur position avec exactitude. Aucun ne crut nécessaire de sortir la carte, même en voyant combien la descente était raide de l' autre côté de la brèche.
Un des quatre trous creusés dans la neige était vraiment minable. Le commentaire donne de bonne foi fut le suivant:
a ne valait pas la peine de préparer une caverne pendant plus de 30 minutes pour y dormir cinq heures seulement.
Cette motivation ultérieure trahissait de façon typique un choix du moindre effort.
Dans le bivouac, un homme était resté touché sans parler dans son sac de couchage. Un camarade avait fait une remarque en passant:
— Il s' est plaint d' avoir froid aux pieds, je crois que ça va mieux maintenant.
Les deux pieds et le mollet droit étaient insensibles depuis des heures. L' homme fut descendu et transporté à l' hôpital; cet incident n' eut heureusement pas de suites graves. Par lâcheté, ses camarades n' avaient pas pris ses plaintes au sérieux. Lui-même n' avait même pas essayé d' en lever ses souliers gelés et de changer de chaussettes, bien qu' il en eût une paire de rechange.
l' épuisement, une réaction de DÉFENSE En général, le profane a tendance à voir dans un épuisement une sorte de maladie qui saisit l' al traîtreusement et l' expose à de grands risques. Mais un épuisement n' est pas une maladie. Il faut le comprendre comme une réaction de défense innée et extrêmement efficace, qui préserve l' organisme humain des suites mortelles que pourrait avoir un effort physique extrême et continu. Par ces réactions de défense physique et psychique de l' organisme, l' alpiniste est cloué au sol comme s' il devait être immobilisé de force pour ménager ses dernières réserves. En cela, l' or applique la « tactique du salami »:
Tout d' abord, au stade des « œillères », l' isole de l' individu en danger se prépare. La monotonie des mouvements, la contrainte de la marche rythmée, le rétrécissement du champ de vision, le poids du sac et l' effort physique attirent l' attention de chaque membre de la colonne sur lui-même. Le groupe en tant que communauté d' hommes ayant un même but et une même activité cesse de porter l' individu. On se sent seul à souffrir dans une file de robots anonymes, contraint d' avancer contre sa volonté par le rythme éprouvant.
Des pensées désagréables de solitude, de vide et de douleur nous tournent continuellement dans la tête, se relancent l' une l' autre et gâtent la bonne humeur initiale. Les sentiments de malaise s' accumulent et augmentent toujours, jusqu' à ce que la tension intérieure se libère en un éclat de colère ou sous forme de désespoir silencieux, et que l' alpiniste rebelle sorte spectacuiairement du groupe dans la phase du « bouchon de champagne ». L' isolement de fait d' un individu, qu' il prenne une forme agressive ou dépressive, prépare le terrain pour la prochaine attaque, dont le but consiste manifestement à immobiliser l' alpi. Par une tactique subversive, le plan qui devait primitivement assurer la réussite de l' en est remis en question. Chaque fois que le but à atteindre exige un effort particulier, celui-ci est évité grâce à un choix du moindre effort, fait en fonction de la lâcheté momentanée. La conscience est certes encore assez en éveil pour qu' on essaie de justifier les dérogations au plan prévu. Mais l' honnêteté laisse déjà à désirer; des arguments importants sont traités par-dessous la jambe; on reconnaît encore les dangers, mais on en reste à la constatation, sans en tirer les conséquences pour le comportement à adopter.
Dans la phase de la « mélasse », et du « choix du moindre effort », la réceptivité et la réflexion à partir des données des sens sont passablement perturbées, la faculté de jugement est diminuée, le pouvoir de décision et l' autocritique sont réduits. En langage juridique, l' alpiniste épuisé se trouve alors dans un état de responsabilité atténuée.
Une fois ce stade atteint, il suffit de peu pour que la frontière entre veille et rêve, entre réalité et fiction disparaisse. Dans cet état crépusculaire, la perception est troublée. Des sensations réelles et des hallucinations déterminent en une succession rapide les décisions de l' alpiniste complètement épuisé, qui se trouve maintenant dans un état d' irresponsabilité totale. Dès cet instant, la suite des événements dépend entièrement des circonstances extérieures, auxquelles l' alpiniste s' aban finalement en se laissant tomber à terre.
LES FACTEURS INTERNES ET EXTERNES DPUIS E ME NT L' expérience enseigne que la prédisposition à une crise d' épuisement est extrêmement variable d' un individu à un autre et également chez la même personne selon les circonstances.
D' une façon générale, on peut dire que toute indisposition, toute faiblesse et toute maladie présentes au début d' une excursion en montagne augmentent le risque d' épuisement. Souvent le pro- cessus de fatigue commence anormalement tôt quand l' absorption de liquide ou de nourriture est insuffisante.
CONSÉQUENCES PRATIQUES La principale mesure préventive consiste pour l' alpiniste à trouver l' attitude juste, face au risque d' épuisement. Une crise d' épuisement guette tout alpiniste à un moment ou à un autre. Aussi désagréable qu' en puissent être les effets pour la personne concernée et ses compagnons, une crise d' épuisement n' en est pas pour autant un jugement de valeur sur tel individu, pas plus qu' une réaction d' allergie à une piqûre de guêpe, par exemple.
Des alpinistes malades, fatigués ou indisposés devraient renoncer volontairement à une excursion un peu sérieuse ou en être écartés par le guide responsable. Comme le risque d' accident augmente considérablement lorsqu' une personne fatiguée atteint le stade de la responsabilité atténuée, une observation mutuelle à l' intérieur d' un groupe apparaît comme sensée et nécessaire.
Dans les excursions comprenant un grand nombre de participants, on devrait décharger les guides responsables des activités trop épuisantes comme de porter un sac lourd ou faire la trace dans la neige, afin de ménager leurs forces et d' empêcher un éventuel épuisement. En cours de route, on peut prévenir un début de crise en essayant de sortir l' individu de son isolement par des appels, un dialogue ou des encouragements. En faisant assez de haltes, en lui donnant de la nourriture et en le déchargeant de son sac, on pare à une crise d' épuisement imminente.
Lorsqu' un des participants est épuisé, il faut prendre toutes les mesures propres à le ménager; une marche forcée ne doit être envisagée qu' en dernier recours. Si l' épuisement est complet, les alpinistes concernés doivent être soignés sur place jusqu' à ce qu' ils soient remis, ou transportés dans la vallée de manière appropriée. Les soins sur place sous-entendent que les personnes peuvent être protégées du vent, de I' humidité et du froid, et nourries suffisamment. Si l' équipement de bivouac est inexistant ou que les provisions et la boisson manquent, il faut choisir le transport vers la vallée. Cette dernière solution est indiquée également quand l' épuisement se produit à plus de 3000 mètres, ou qu' il se manifeste sous forme de « mal de montagne » même à une altitude moins élevée.
Un épuisement se distingue d' un accident sur un point important: il s' annonce par des signes caractéristiques qui laissent encore à l' alpiniste une grande liberté d' action. Mais si les signes