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A l'occasion de la sortie du film qui lui était consacré, j'ai évoqué John Carter, le personnage d'Edgar Rice Burroughs qui fut le premier jalon d'une mythologie de la planète Mars qui s'est construite au vingtième siècle. Car dans l'Antiquité, Mars était le brillant joyau qui brillait sur le front d'un dieu - que les chrétiens ont assimilé à un ange, Samaël. L'astre était réputé tourner sur un cercle cosmique qu'on appelait un ciel, qu'on regardait comme peuplé d'esprits, auquel les âmes dignes pouvaient prétendre, et qui, des sept cieux qu'on comptait, était le cinquième.
Le matérialisme scientifique a changé cette conception pour faire de Mars une seconde Terre, et les écrivains l'ont dès lors vue comme un monde qui n'avait de divin que ses teintes, plaquées sur sa matérialité fondamentale. Cela en a fait une sorte de pays merveilleux, plus proche des dieux que ne l'est le nôtre, mais demeurant dans l'espace physique. Cela apparaît clairement chez Burroughs, ainsi que chez sa continuatrice, l'excellente Leigh Brackett. Elle a créé à son tour une Mars desséchée mais pleine de foi pour les dieux et pénétrée de créatures étranges, en général démoniaques, mais pouvant aussi avoir sur eux un air de féerie. Les vrais dieux de Mars n'apparaissent néanmoins que dans un seul roman, The Sword of Rhiannon, qui fait remonter le Temps à un Terrien jusqu'à un âge au sein duquel la Terre n'était peuplée d'aucun être évolué et Mars était pleine de mers d'or et de créatures enchantées à mi-chemin entre l'homme et la bête et liées aux éléments. Or, dans ce monde, veillent, depuis l'espace intersidéral, d'immortelles ombres lumineuses, douées de pouvoirs divins. Brackett laisse entendre qu'ils ont suffisamment progressé pour vivre sans corps, mais cette évolution fut également, chez eux, morale: car ils sont sages, et lorsqu'on les croit mauvais, c'est parce qu'on les connaît mal, qu'on interprète leurs actions de façon biaisée. Comme les Immortels de John Carter, ils conseillent en secret les vivants en se plaçant dans leur corps, ou dans celui de gens de leur entourage, mais, quand on les croit démoniaques et animés de mauvaises intentions, ils veulent réellement le bien de l'humanité et du monde, et il faut croire en eux, leur faire confiance.
Pour moi, ce roman est une sorte de sommet de la littérature populaire. Brackett y dépasse le rejet des êtres immortels que d'abord on a observé dans les romans martiens de Burroughs, ou les récits barbares de R. E. Howard, ou bien encore les nouvelles de Lovecraft, pour rejoindre Platon, qui condamnait les poètes qui présentaient les dieux comme mauvais. L'intrigue de son roman montre qu'elle l'a fait sciemment. Elle est méconnue, mais je l'apprécie beaucoup: la fantaisie s'y transcende jusqu'à toucher au mythologique. On comprend que George Lucas ait cherché à la faire collaborer à ses films: elle a écrit une des versions préparatoires de The Empire Strikes Back.