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Territoire soumis à l'autorité temporelle du prince-abbé de S.; le centre en était l'abbaye bénédictine, supprimée en 1805, située dans la ville du même nom. Le monastère, fondé en 719 sur le tombeau de saint Gall, près d'une cascade de la Steinach, à mi-chemin entre l'Alpstein et le lac de Constance, relevait du diocèse de Constance; mais l'officialité instituée en 1613 dispensa les paroisses de la principauté de la juridiction épiscopale. Vers 720 monasterium sancti Gallonis, 745 monasterium sancti Galli, 1290 gozhus zu sante Gallen, 1702 monasterium Principale S. Galli. Saints patrons: Gall (fête le 16 octobre) ainsi que, dès 883, Otmar (fête le 16 novembre).
Dans la première moitié du IXe s., S. devint une abbaye d'Empire. Le titre de prince-abbé est attesté pour la première fois en 1207. Jusqu'à sa chute, la principauté abbatiale appartint formellement au Saint-Empire, mais elle ne figura plus aux matricules à partir du XVIIe s. Dès 1451, elle fut en même temps pays allié de la Confédération. Au Moyen Age, l'abbaye de S. était un puissant seigneur foncier, exerçant des droits sur un territoire fort étendu (jusqu'en Allemagne du Sud), quoique morcelé. A l'époque moderne, la principauté comprenait le Fürstenland ou Alte Landschaft et le comté de Toggenbourg, acheté en 1468 (Neue Landschaft), les seigneuries d'Ebringen et de Norsingen dans le Brisgau, celle de Neuravensburg dans le Wurtemberg, ainsi que de nombreuses basses juridictions dans le Rheintal saint-gallois et dans le bailliage commun de Thurgovie. L'abbaye survécut à la Réforme et resta jusqu'en 1798 à la tête d'un Etat territorial. Le quartier conventuel était enclavé dans la ville de S. (indépendante de l'abbaye dès le XVe s. et protestante dès 1528), elle-même enclavée dans l'Alte Landschaft. La principauté comptait environ 95 000 âmes à la fin du XVIIIe s. En 1803, son territoire fut attribué au nouveau canton de S. La juridiction spirituelle passa en 1815 à l'administrateur Franz Bernhard Göldlin von Tiefenau, en 1819 au diocèse de Coire, en 1823 au double diocèse de Coire-S. et en 1847 au diocèse de S.
Vers 612, le moine irlandais ou franco-irlandais Gall, compagnon de l'abbé itinérant Colomban le Jeune, établit son ermitage près d'une cascade de la Steinach, avec l'appui du clergé d'Arbon et du duc Gunzo. Il adopta une règle mêlant des éléments colombaniens et bénédictins, et la transmit aux disciples qui le rejoignirent. Il mourut très âgé un 16 octobre, vers 640/650, à Arbon, et fut inhumé dans son oratoire sur la Steinach. Ses compagnons et bientôt d'autres prêtres se firent les gardiens de son tombeau, où la population, qui le vénérait comme un saint, venait chercher protection en cas de danger. L'ermitage subsista durant des décennies.
Dès 719, Otmar, qui avait été ordonné prêtre au siège épiscopal de Coire, transforma la communauté en un monastère dont il fut le premier abbé. Il agit à l'instigation du seigneur foncier et tribun d'Arbon Waltram, avec le soutien du maire du palais Charles Martel. A côté de l'abbaye, Otmar fit bâtir un hospice pour les pauvres et une léproserie. Aux premiers moines venus de Rhétie avec Otmar s'ajoutèrent des Alamans issus de la noblesse locale. Le registre des profès indique les noms de cinquante-trois personnes ayant prononcé leurs vœux sous l'abbatiat d'Otmar. Saint Magne de Füssen et Theodor, apôtres de l'Allgäu et fondateurs des abbayes de Kempten et de Füssen, furent d'abord moines à S. La richesse foncière de l'abbaye (en Thurgovie, dans le Zürichgau et dans le reste du duché d'Alémanie jusqu'au Neckar) augmentait en même temps que ses effectifs, grâce à des donateurs parmi lesquels se distingue le clan de Beata (lac supérieur de Zurich).
Par l'entremise de Carloman, frère de Pépin le Bref et maire du palais, qui visita le tombeau de saint Gall en se rendant à Rome en 747, l'abbaye adopta la règle de saint Benoît de Nursie. Depuis la bataille de Cannstatt (746), l'Alémanie était intégrée au royaume franc. Otmar entra en conflit avec le nouveau pouvoir, représenté par les comtes Ruthard et Warin, à cause des riches donations faites à son abbaye alémanique au détriment des Carolingiens. En 759, comme il s'était plaint des confiscations prononcées par les comtes francs, il fut arrêté et exilé à Werd, île du Rhin près d'Eschenz, où il mourut le 16 novembre 759 (sa dépouille sera transférée à S. dix ans plus tard). L'abbaye tomba alors sous la coupe de l'évêque de Constance; un accord précisa les modalités de cette dépendance, dont elle put néanmoins s'affranchir peu à peu au IXe s. L'empereur Louis le Pieux lui conféra l'immunité en 818; Louis le Germanique lui accorda le droit d'élire librement son abbé en 833 et l'affranchit en 854 des derniers cens dus à l'évêque de Constance. Elle devint ainsi une abbaye d'Empire. Malgré son statut dépendant, elle avait réussi à accroître dans la seconde moitié du VIIIe s. sa fortune et ses effectifs. Le scriptorium, dont Winitharius est le premier responsable connu, et la bibliothèque furent soutenus notamment par Waldo, abbé de S. en 782-784, puis de Reichenau et de Saint-Denis près de Paris.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
La première grande époque de S. commença sous l'abbatiat de Gozbert (816-837), qui étendit les possessions foncières, unifia l'administration des biens dispersés et introduisit un classement des chartes selon trente-six chapitres territoriaux. Dès 830, il fit élever une basilique à trois nefs dédiée à saint Gall et vraisemblablement de nouveaux bâtiments conventuels qui, réalisés notamment par les moines Winihart, Isenrich et Ratger, devaient répondre aux exigences de la réforme monastique de Louis le Pieux et aux multiples fonctions d'une grande abbaye carolingienne. Gozbert pourrait s'être inspiré du plan dont il est sans doute le dédicataire, dessiné en 819 (ou entre 826 env. et 830 env.) par des moines de Reichenau sous la direction du bibliothécaire Reginbert, à la demande de leur abbé Haito. Ce document, le plus ancien plan d'architecture du Moyen Age européen, présente l'image idéale d'une abbaye carolingienne. Gozbert agrandit le scriptorium, où travaillait le calligraphe Wolfcoz Ier.
Grimald, ancien archichancelier de Louis le Germanique et à ce titre l'un des hommes les plus influents de Francie orientale, fut abbé de S. de 841 à 872. Parmi ses successeurs, il faut citer Hartmut (872-883) et Salomon (890-920), qui fut en même temps évêque de Constance. L'abbaye tira profit du fait que ses chefs cumulaient de hautes fonctions dans l'Empire. Des empereurs et des rois séjournèrent dans ses murs.
L'école abbatiale était fréquentée non seulement par des moines, mais aussi par des membres de la classe dirigeante laïque et du haut clergé séculier. Son rayon de recrutement était vaste. Elle constituait un point de rencontre entre le monastère et le monde. C'est sans doute pour cette raison que le plan du IXe s. la place à l'extérieur de la clôture (alors que la maison des novices est à l'intérieur), entre l'auberge et le palais de l'abbé, parmi les bâtiments publics. L'Alaman Iso (871) y enseigna, comme l'Irlandais Moengal, dit aussi Marcellus. Le poète et musicien Notker le Bègue (912), maître de la séquence, et le maître d'école Ratpert ( vers 911) enrichirent la liturgie, de même que Tuotilo ( apr. 912), qui sculpta en outre les planches d'ivoire ornant la reliure de l'Evangelium longum de Charlemagne, manuscrit réalisé (texte et initiales) par le copiste et enlumineur Sintram. La visite de l'empereur Charles le Gros en 883 fut particulièrement stimulante pour la vie artistique et littéraire de S. (historiographie, poésie). Le scriptorium produisit sous le calligraphe Folchard et ses successeurs des manuscrits aux initiales enluminées. La bibliothèque comptait alors plus de 400 volumes réunissant environ 600 ouvrages. L'abbaye connut à la fin du IXe s. et au début du Xe son "âge d'or".
Même si l'on parvint à mettre à l'abri la bibliothèque et le trésor, l'invasion hongroise de 926, qui coûta la vie à la recluse Wiborada, fut un désastre (Invasions hongroises), tout comme l'incendie de 937. Les beaux jours revinrent vers le milieu du Xe s.; cet "âge d'argent", dont la visite de l'empereur Otton Ier le Grand et de sa cour (972) marqua le point culminant, porte l'empreinte de Notker le Physicien, d'Ekkehard Ier le Doyen, d'Ekkehard II, du reclus Hartker, de Notker l'Allemand, directeur de l'école abbatiale, qui fut par ses traductions l'un des principaux artisans langagiers du Moyen Age, et d'Ekkehard IV, qui a relaté dans sa continuation des Casus sancti Galli l'histoire de l'abbaye entre 870 et 972. A l'instigation d'Otton Ier et après avoir subi vers 966 la visite d'inspection d'un groupe d'évêques et d'abbés, S. s'ouvrit à la réforme de Gorze (dite aussi réforme lorraine) et adopta les statuts de Kerbodo de Lorsch, mais refusa la réforme plus radicale de Sandrat de Trèves en 972-973.
La renaissance intellectuelle du Xe s. se traduisit par de nouvelles constructions. Sous les abbés Purchart (958-971), Notker (971-975) et Ymmo (976-984), on édifia les chapelles Saint-Gall, Saint-Jean et du Saint-Sépulcre, ainsi que l'église Saint-Laurent; on décora l'église abbatiale et acheva le mur d'enceinte de l'abbaye et du bourg. L'école, la liturgie et l'art de S. exerçaient une forte influence à Einsiedeln, à Mayence, à Augsbourg (par l'entremise de l'évêque Ulrich, formé à S. et protégé de Wiborada) et jusqu'en Hongrie, grâce à l'activité missionnaire du moine Prunward, qui baptisa vers 974 le grand-prince Géza. Le grand abbé du XIe s., Norbert de Stavelot (1034-1072), introduisit la réforme clunisienne, malgré l'opposition des moines, et rénova la liturgie (Réforme de l'Eglise). Son mandat fut aussi marqué par les progrès de la colonisation des vallées appenzelloises; la paroisse d'Appenzell (église Saint-Maurice) fut fondée en 1071.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
A la fin du XIe s., lors de la querelle des Investitures entre l'empereur Henri IV et le pape Grégoire VII, l'abbaye de S. devint l'un des principaux appuis du premier en Alémanie. Ulrich von Eppenstein, abbé de 1077 à 1121 et patriarche d'Aquilée dès 1086, resta fidèle à l'empereur. A lui remonte la fondation de l'abbaye de San Gallo à Moggio (Frioul) et probablement celle de l'église de Sankt Fiden en 1085, avec des reliques ramenées d'un pèlerinage à Agen (Aquitaine).
Ulrich von Eppenstein inaugura la série des abbés nobles qui s'occupèrent surtout d'affaires politiques et militaires, tout en dirigeant un couvent dont les moines, peu nombreux, étaient aussi d'origine noble. Dans les conflits entre les Hohenstaufen et la papauté, S. soutint les empereurs. Ulrich von Sax, abbé de 1204 à 1220, en lutte avec l'évêque de Constance pour la possession de Rheineck, eut le dessous à la bataille du Breitfeld (août 1208). Konrad von Bussnang, abbé de 1226 à 1239, fut l'un des principaux conseillers du roi de Germanie Henri VII et un soutien de l'empereur Frédéric II qui l'appuya dans l'acquisition de la ville de Wil en 1236, après un conflit interne à la famille des comtes de Toggenbourg (fratricide de 1226). Un autre conflit opposa en 1287-1288 l'abbé Wilhelm von Montfort à Rodolphe Ier de Habsbourg, lequel fonda la bourgade de Schwarzenbach pour faire pièce à Wil et nomma l'anti-abbé Konrad von Gundelfingen (1288-1291).
Les mesures politiques et administratives prises par plusieurs abbés aux XIe et XIIe s. ne purent empêcher le déclin économique de l'abbaye, conséquence de la cession de terres à des nobles laïques, de l'inféodation de droits aux ministériaux et des frais liés à l'entretien de la cour abbatiale et au service impérial. Dans ces conditions, l'élan spirituel s'essouffla et S. connut son "âge de fer" (jusqu'au milieu du XVe s.). Le scriptorium, encore actif au XIIe s., cessa de produire vers 1200. La chronique de Ratpert et Ekkehard IV fut continuée jusqu'en 1234 par trois moines anonymes et par Konrad von Fabaria. Un bourgeois de S., Christian Kuchimeister, poursuivra leur récit, mais en allemand (Nüwe Casus Monasterii, 1335).
Le chapitre de Petershausen (1417), qui se tint en marge du concile de Constance, donna le signal d'une réforme interne. Le pape Martin V ordonna des visites qui aboutirent à la déposition de l'abbé Heinrich von Gundelfingen, auquel succédèrent des réformateurs étrangers comme le Saxon Konrad de Pegau et Heinrich von Mansdorf. L'abbé Eglolf Blarer von Girsberg tenta de rétablir la vie commune, avec l'aide de moines venus de Hersfeld en Hesse en 1429/1430 et de Kastl en Bavière à la fin des années 1430. Kaspar von Landenberg, abbé de 1442 à 1463, fit appel peu après 1442 et en 1454 à des moines de l'abbaye de Wiblingen (près d'Ulm), qui avait accueilli les réformes lancées par les bénédictins de Subiaco (Latium) et Melk (Basse-Autriche). Ses efforts se heurtèrent d'abord à la résistance des conventuels, attachés à leurs libertés personnelles, mais ils entraînèrent ensuite une hausse des effectifs. Confronté à une situation financière précaire, obstacle sur la voie du renouveau, il suggéra de transformer l'abbaye en un chapitre de chanoines placé sous le protectorat de la ville de S.; mais le couvent, qui y aurait perdu une large part de son autonomie, et les cantons protecteurs s'opposèrent à ce dessein.
Le tournant fut l'œuvre de l'énergique Ulrich Rösch, abbé de 1463 à 1491. Sans adhérer à une congrégation réformée, Rösch rétablit la discipline monastique grâce à une clôture stricte, à un règlement pour les frères lais de l'hôpital Saint-Otmar (institution fondée sans doute par Otmar, à l'extérieur de l'abbaye) et aux visites de 1469 et 1485. L'école abbatiale reçut des bases matérielles solides; de jeunes moines furent envoyés dans des universités; la bibliothèque fut réorganisée et enrichie. Le renouveau se traduisit aussi par l'édification de bâtiments conventuels au Mariaberg au-dessus de Rorschach et par la reconstruction du chœur de l'abbatiale (achevé en 1483). Rösch encouragea le pèlerinage auprès de Notre-Dame-de-la-barrière (im Gatter), à l'abbatiale qui eut jusqu'à la Réforme un rayonnement suprarégional.
|Abbatiat||Abbé||Abbatiat||Abbé|
|719-759||Otmar||1220-1226||Rudolf von Güttingen|
|759/760-782||Jean||1226-1239||Konrad von Bussnang|
|782||Ratpert||1239-1244||Walter von Trauchburg|
|782-784||Waldo||1244-1272||Berchtold von Falkenstein|
|784-812||Werdo||1272-1277||Ulrich von Güttingen|
|812-816||Wolfleoz||1272-1274||Heinrich von Wartenberga|
|816-837||Gozbert||1277-1281||Rumo von Ramsteinb|
|837-840/841||Bernwig||1281-1301||Wilhelm von Montfort|
|840/841||Engilbert||1288-1291||Konrad von Gundelfingena|
|841-872||Grimald||1301-1318||Heinrich von Ramstein|
|872-883||Hartmut||1318-1329||Hiltbold von Werstein|
|883-890||Bernhard||1330-1333||Rudolf von Montfortc|
|890-920||Salomon||1333-1360||Hermann von Bonstetten|
|922-925||Hartmann||1360-1379||Georg von Wildenstein|
|925-933||Engilbert||1379-1411||Kuno von Stoffeln|
|933-942||Thieto||1411-1418||Heinrich von Gundelfingen|
|942-958||Craloh||1418-1419||Konrad de Pegau|
|953-954||Annoa||1419-1426||Heinrich von Mansdorf|
|958-971||Purchart||1426-1442||Eglolf Blarer von Girsberg|
|971-975||Notker||1442-1463||Kaspar von Landenberg|
|976-984||Ymmo||1463-1491||Ulrich Röschd|
|984-990||Ulrich||1491-1504||Gotthard Giel von Glattburg|
|990-1001||Kerhart||1504-1529||Franz Gaisberg|
|1001-1022||Purchart||1529-1530||Kilian Germann|
|1022-1034||Thietpald||1530-1564||Diethelm Blarer von Wartensee|
|1034-1072||Norbert||1564-1577||Otmar Kunz|
|1072-1076||Ulrich||1577-1594||Joachim Opser|
|1077-1121||Ulrich von Eppenstein||1594-1630||Bernhard Müller|
|1077-ca. 1083||Lutpolda||1630-1654||Pius Reher|
|1083-1086||Werinhara||1654-1687||Gallus Alt|
|1121-1133||Manegold von Mammern||1687-1696||Cölestin Sfondrati|
|1121-1122||Heinrich von Twiela||1696-1717||Leodegar Bürgisser|
|1133-1167||Werinher||1717-1740||Joseph von Rudolphi|
|1167-1199||Ulrich von Tegerfelden||1740-1767||Cölestin Gugger von Staudach|
|1199-1200||Ulrich von Veringen||1767-1796||Beda Angehrn|
|1200-1204||Heinrich von Klingen||1796-1805||Pankraz Vorster|
|1204-1220||Ulrich von Sax|
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
De nombreuses donations permirent à l'abbaye de bâtir dès le VIIIe s. une seigneurie foncière qui comptait vers 900 environ 4000 manses sur les deux rives du Rhin et 1897 paysans censitaires et corvéables, alors que 170 personnes environ vivaient dans le quartier conventuel, dont une centaine de moines. Les quelque 800 chartes de la période 750-920 qui nous sont parvenues (auj. conservées aux archives du couvent de S.) forment l'un des ensembles d'actes les plus importants du haut Moyen Age et témoignent de la prospérité de l'abbaye. Au Moyen Age classique, le régime domanial fut peu à peu remplacé par le système basé sur la rente foncière. Dans la plupart de ses domaines, l'abbaye renonça à l'exploitation directe de la réserve seigneuriale, préférant la diviser en parcelles confiées à des paysans contre un cens fixe. Cette évolution se reflète dans la raréfaction des prieurs forains, intermédiaires entre l'abbé et les mayors (responsables locaux de l'économie domaniale), qui ne subsistent au XIIIe s. que dans le Brisgau et en Argovie.
Un rentier du XIIIe s. énumère trente-six domaines, situés entre Rorschach et Wil, dans le Bas-Rheintal, le Bas-Toggenbourg, le pays d'Appenzell et la Thurgovie orientale, qui constituaient le cœur de la seigneurie abbatiale vers 1300. L'abbaye détenait en outre un réseau serré de droits seigneuriaux aux environs de S. et en Appenzell. Elle possédait de nombreux biens en Haute-Argovie, dans le Zürichgau, le sud de l'Allemagne et le Vorarlberg, mais il lui était souvent difficile de faire valoir ses droits en des lieux éloignés, si bien qu'elle risquait de les perdre. L'administration des domaines se partageait entre l'abbé, le doyen, le camérier, le prieur, le grand cellérier, le portier, le custode et l'hospitalier.
L'abbaye possédait, comme seigneur foncier, des églises à titre privé, ce qui l'amena à se préoccuper de la prédication et de l'assistance spirituelle à la population, qui pourtant ne faisaient pas partie des buts originels du monachisme bénédictin. On recensait quarante-quatre de ces églises vers 926 (souvent proches de la ferme qui servait de centre administratif à un domaine seigneurial) et, à la suite de fondation ou d'acquisition, soixante-trois vers 1266 (selon une liste établie par Berchtold von Falkenstein), dans les diocèses de Constance et de Coire.
L'abbaye exerça aussi des droits souverains dès le IXe s. Quand l'abbé Ulrich von Sax reçut de l'empereur Philippe de Souabe le rang de prince d'Empire et les droits régaliens en 1207, puis du pape Honorius III les insignes pontificaux en 1217, elle était devenue une puissance régionale, capable de fonder ou d'agrandir des villes (par exemple Wil, Altstätten ou Wangen dans l'Allgäu) et gérant une seigneurie territoriale avec l'aide de nombreux ministériaux et vassaux nobles qui tenaient en fief des charges administratives et accompagnaient les abbés dans leurs campagnes militaires ou dans le service d'Empire. Le rang de prince-abbé impliquait la tenue d'une cour avec ses quatre offices héréditaires: sénéchal (les chevaliers de Singenberg au XIIIe s., puis les Bichelsee), maréchal (les Falkenstein), échanson (les Landegg) et chambrier (les Giel von Glattburg). Dans les grandes occasions, le duc de Souabe officiait comme sénéchal, le comte de Hohenzollern comme maréchal, le duc de Teck (plus tard le comte de Hohenberg) comme échanson et le baron de Regensberg comme chambrier. A la Pentecôte 1270 eut lieu sous l'abbé Berchtold von Falkenstein une grande fête qui rassembla quelque 900 nobles et au cours de laquelle on adouba 99 chevaliers.
L'évolution générale de l'économie médiévale, le passage du régime domanial à la rente foncière et surtout la crise agraire du bas Moyen Age, les difficultés internes de l'abbaye, son implication dans la politique, dans le service de l'empereur, dans des guerres publiques et privées, enfin l'ascension et l'indépendance progressive de la ville de S. furent les causes d'une crise grave et durable. Ce fut Ulrich Rösch, le premier abbé d'origine roturière, qui parvint à sauver la situation. Considéré comme le second fondateur de l'abbaye, il transforma la seigneurie abbatiale en un Etat territorial moderne. Dans l'Alte Landschaft, qui s'étendait de Wil à Rorschach, Rösch récupéra les divers morceaux du bailliage impérial et commença à unifier les droits seigneuriaux des princes-abbés. A partir de 1463, il fit établir des coutumiers similaires dans vingt-trois basses juridictions. Il étendit à l'ensemble des sujets de la principauté le statut de serfs de la Maison-Dieu. En outre, il utilisa les statuts du pays, dont une première version fut présentée en 1468, pour imposer une unification du droit, des rapports avec le prince et de l'administration. Le pays fut divisé, sous Rösch ou ses successeurs immédiats, en bailliages du gouverneur (Landshofmeisteramt), de Rorschach, d'Oberberg, de Wil et de Romanshorn; il y avait des cours de haute justice à Sankt Fiden, Rorschach, Gossau et Wil. Rösch créa de nouvelles institutions: le chancelier, le gouverneur (Hofmeister) et le Conseil du palais (Pfalzrat, dit aussi Pfalzgericht ), qui fonctionnait sans doute déjà comme cour d'appel.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Pour l'abbaye de S., la ville apparue à ses portes au Xe s. était un élément à la fois complémentaire et opposé. Dès les origines, sous l'abbé Otmar, des personnes affectées au service du monastère, des artisans et des commerçants s'étaient établis à proximité. Pour parer aux attaques, telles celles des Hongrois, les abbés Anno (953/954) et Notker (971-975) firent construire une muraille qui englobait le quartier adjacent. Il fallut environ cinq siècles pour que la ville, de plus en plus puissante économiquement, s'affranchisse de l'abbaye. L'émancipation n'alla pas sans tensions et conflits, parfois sévères. Au cours du XIIIe s., la ville acquit progressivement l'immédiateté impériale. Mais elle resta étroitement liée à l'abbaye, malgré ses privilèges impériaux et son élévation au rang de ville d'Empire au début du XVe s. Jusqu'au XIVe s., la ville fut dirigée par un amman qui, comme les douze membres du Conseil qui l'assistaient, était nommé par l'abbé. Les franchises octroyées en 1291 par l'abbé Wilhelm von Montfort (reprenant celles de l'abbé Ulrich von Güttingen datant de 1272/1273), délimitent pour la première fois le ressort judiciaire de la ville, en précisant qu'"entre les quatre croix", la basse justice relève de l'abbé, tandis que le bailli impérial choisi parmi les bourgeois exerce la haute justice. Le régime corporatif introduit au milieu du XIVe s. réduisit le rôle des conseils nommés par l'abbé.
En Appenzell, le processus d'émancipation était déjà bien avancé quand l'abbé Kuno von Stoffeln (1379-1411) tenta en vain de rétablir une autorité à laquelle mirent fin, de fait, les guerres d' Appenzell (1401-1429). Des arbitrages confédéraux confirmèrent l'indépendance des Appenzellois tout en les obligeant, ce qu'ils admirent en 1429, à continuer de payer certaines redevances à l'abbaye.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Après les guerres d'Appenzell, l'abbé Eglolf Blarer von Girsberg conclut en 1437 une combourgeoisie de vingt ans avec Schwytz, première manifestation d'un rapprochement avec les Confédérés. En 1451, l'abbé Kaspar von Landenberg signa une alliance perpétuelle avec les cantons protecteurs de Zurich, Lucerne, Schwytz et Glaris; la principauté devint ainsi un pays allié de la Confédération. La ville de S. s'allia aussi aux Confédérés en 1454; en 1457, grâce à la médiation de Berne, elle put racheter à l'abbaye d'importants droits seigneuriaux (poids et mesures, nomination de l'amman et du monnayeur) et s'affranchir de la prestation d'hommage.
La principauté s'agrandit en 1468, sous Ulrich Rösch, par l'acquisition du comté de Toggenbourg, prospère région préalpine qui, contrairement à l'Alte Landschaft, put garder une relative autonomie, des liens de combourgeoisie avec Schwytz et Glaris, ainsi qu'un Conseil dont les droits limitaient ceux du prince-abbé. En 1479, l'abbé Rösch renforça les liens avec les Confédérés par un traité qui donnait aux quatre cantons protecteurs le droit de fournir le capitaine (Landeshauptmann) de Wil, une sorte de bailli. Parallèlement, Rösch chercha à faire légitimer sa politique par le Saint-Empire dont il restait membre et s'efforça de marquer concrètement son rang de prince.
Pour désenclaver l'abbaye, Rösch imagina, avec l'accord de l'empereur et du pape, de la transférer à Rorschach. Les bourgeois de S. et les Appenzellois s'opposèrent à ce projet en détruisant les bâtiments presque achevés lors du sac du couvent de Rorschach (28 juillet 1489). Le conflit se poursuivit dans la guerre de S.: en février 1490, les Confédérés mirent à genoux les adversaires de l'abbaye et dictèrent le 7 mars le traité d'Einsiedeln, qui leur permit de prendre pied définitivement comme puissance dirigeante dans le nord-est de la Suisse. Les frontières de la principauté furent fixées pendant la guerre de Souabe, sous l'abbé Gotthard Giel von Glattburg, et en 1501 (accord avec les cantons sur la limite avec le bailliage commun de Thurgovie).
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Entre 1504 et 1805, quatorze princes-abbés se succédèrent. La durée de leur règne varia entre deux et trente-six ans (en moyenne vingt et un an et demi). Les plus marquants furent Diethelm Blarer von Wartensee (1530-1564), Bernhard Müller (1594-1630), Cölestin Gugger von Staudach (1740-1767), tandis que Cölestin Sfondrati (1687-1696) se distingua comme théologien.
A l'époque moderne, la principauté abbatiale était un Etat important par son étendue et sa population. L'Alte Landschaft en constituait le noyau; les princes-abbés y avaient leur seconde résidence (à Wil) et y régnaient en maîtres absolus, le peuple n'ayant rien à dire. En revanche, leurs pouvoirs étaient plus limités dans le comté de Toggenbourg (acquis en 1468 et divisé en deux bailliages, l'Oberamt et l'Unteramt), car les sujets pouvaient s'exprimer dans le cadre d'un Conseil où siégeaient des représentants des communes et même examiner la conformité des mandats de ce Conseil avec les privilèges de la vallée. Dans le Rheintal saint-gallois, bailliage commun de plusieurs cantons dès 1490, l'abbaye de S. détenait des seigneuries foncières et de nombreuses basses justices, mais ses prétentions à la souveraineté se heurtaient aux compétences du bailli des Confédérés, qui exerçait notamment la haute justice. L'abbaye possédait en outre des biens et droits en Thurgovie (comme le Berggericht, relevant du bailliage de Wil), dans la campagne zurichoise et en Allemagne (les seigneuries d'Ebringen et de Norsingen dans le Brisgau, celle de Neuravensburg au nord de Lindau et la paroisse de Wasserburg sur le lac de Constance).
L'administration de la principauté incombait aux moines, assistés par des fonctionnaires laïques, les premiers ayant toujours la préséance. Elle se divisait en deux volets (affaires temporelles et spirituelles). Parmi les fonctionnaires ecclésiastiques, il faut citer les lieutenants ou économes (Statthalter): placés à la tête d'une circonscription (notamment à S. même, Wil, Rorschach, Sankt Johann sur la Thur et Ebringen), ils y représentaient le prince-abbé, avaient autorité sur les autres moines qui s'y trouvaient et géraient les affaires économiques. Quoique très occupés par leurs tâches administratives, ils ne devaient pas négliger leurs obligations religieuses (les abbés y veillaient). Les premiers fonctionnaires laïques étaient au siège de l'abbaye le gouverneur (Hofmeister puis Landshofmeister), le chancelier et le commissaire des fiefs (Lehenvogt), dans les campagnes les baillis de Rorschach et Gossau (dans l'Alte Landschaft), Lichtensteig, Iberg et Schwarzenbach (dans le Toggenbourg) et de Romanshorn (en Thurgovie). Dans le Rheintal, l'abbaye avait pour principaux représentants le bailli de Blatten, qui contrôlait le trafic des bacs sur le Rhin, le président du tribunal d'Altstätten et le bailli de Berneck, qui de sa résidence de Rosenberg s'occupait notamment des vins perçus à titre de cens et de leur transport vers Rorschach. On appelait conseils palatins les tribunaux suprêmes de la principauté (à S. et Wil); composés de moines et de laïcs, ils étaient présidés par le père doyen à S. et par le père économe à Wil. Les criminels passibles de la peine capitale était remis au bras séculier (le gouverneur à S., le bailli impérial à Wil). Le prince-abbé gouvernait avec l'assistance du Conseil secret qui lui aussi réunissait des ecclésiastiques et des laïcs.
Auteur(e): Lorenz Hollenstein / PM
Les successeurs d'Ulrich Rösch s'attachèrent à poursuivre son œuvre. Franz Gaisberg fut confronté à l'introduction de la Réforme en ville de S. par Vadian (1528-1529). A la fin de février 1529, des iconoclastes sévirent dans l'abbatiale. La Réforme gagna le pays d'Appenzell, le Rheintal, l'Alte Landschaft et le Toggenbourg. Gaisberg se retira au château de Sainte-Anne à Rorschach, où il mourut en mars 1529. Kilian Germann lui succéda, puis Diethelm Blarer von Wartensee en 1530. Deux des quatre cantons protecteurs, Zurich et Glaris, vendirent les bâtiments abbatiaux à la ville de S. en 1530. Dans le Toggenbourg, où les ecclésiastiques réunis en synode avaient pris position en 1528 en faveur de la Réforme, donc contre l'abbaye, les idées nouvelles progressaient sous l'influence d'Ulrich Zwingli. Zurich utilisa le conflit confessionnel pour s'emparer de la souveraineté dans le territoire de la principauté, et l'abbaye fut provisoirement privée de son autorité temporelle. Mais la victoire de la Suisse centrale catholique dans la seconde guerre de Kappel (1531), au cours de laquelle Zwingli lui-même fut tué, s'avéra désastreuse pour la ville de S. qui, abandonnée à son sort par les cantons protestants lors des tractations qui suivirent la défaite, dut restituer les bâtiments conventuels et verser un dédommagement à l'abbaye, en vertu d'un accord conclu en 1532. La ville enclavée n'eut plus jamais la possibilité d'agrandir son territoire.
Le 1er mars 1532, Blarer revint à S. Il rétablit très rapidement son autorité. Il imposa la Contre-Réforme et encouragea la Réforme catholique, afin de renforcer l'ancienne foi dans l'Alte Landschaft. Sur le plan temporel, il poursuivit la politique d'Ulrich Rösch. En 1546, il reprit l'administration de l'abbaye de Sankt Johann sur la Thur; il l'incorpora en 1555, tout en la transformant en un prieuré, géré par un prieur et un économe avec l'aide d'un laïc (Hofammann). Une douzaine de moines y vivaient; ils tenaient une école dont les élèves venaient de toute la Confédération et ils marquèrent la vie spirituelle du Haut-Toggenbourg. Sankt Johann abrita les débuts de l'imprimerie dans la principauté.
Les successeurs de Blarer continuèrent sa politique. Sur le plan religieux, ils combattirent la Réforme. Dans les parties protestantes de la principauté, ils encouragèrent les conversions, surveillèrent les prédicants et favorisèrent l'installation de catholiques. Ils renforcèrent l'assistance spirituelle dans tout le territoire. Cependant, ils ne parvinrent à éliminer complètement la foi nouvelle que dans l'Alte Landschaft. Le protestantisme resta majoritaire dans le Haut-Toggenbourg; il se maintint dans le Rheintal et partiellement dans le Bas-Toggenbourg. Des églises servant aux deux cultes apparurent dans le Rheintal dès 1531 et dans le Toggenbourg au cours des cent années suivantes. La "sentence de Rapperswil" (1559) régla les droits de l'abbaye envers ses sujets.
Auteur(e): Lorenz Hollenstein / PM
Dans les affaires ecclésiastiques, la principauté abbatiale eut sans cesse à s'affirmer face aux évêques de Constance. Les princes-abbés firent de grands efforts pour échapper à la juridiction épiscopale. Ils obtinrent un premier succès en 1613: un concordat avec l'évêque de Constance permit l'établissement à S. d'une officialité et d'un vicariat général. Les paroisses de la principauté furent ainsi libérées de la juridiction et des visites épiscopales. Grâce à la "concorde" signée avec Constance en 1748, l'abbaye acquit des droits et compétences supplémentaires en matière d'administration spirituelle. Dès lors, l'officialité saint-galloise jouit d'une large autonomie. Chef de cette institution et président de son tribunal, le père official résidait à l'abbaye; il exerçait la haute surveillance sur les prêtres, les paroisses, la vie et les mœurs des sujets.
L'administration spirituelle passait notamment par les visites, régulièrement organisées dès 1603, au cours desquelles l'abbé en personne ou des dignitaires se rendaient dans les paroisses et chapellenies; ils inspectaient les églises, les chapelles, les cimetières, interrogeaient les curés, sacristains, administrateurs et responsables des communes, et exigeaient dans leurs rapports des améliorations, dans le sens de la réforme tridentine. Des moines remplissaient les fonctions de curé dans maintes paroisses, notamment dans le Haut-Toggenbourg, et celles de confesseur dans les couvents féminins de la principauté.
Pour améliorer la desserte religieuse de la population, l'abbaye fonda de nouvelles paroisses et fit construire de nouveaux sanctuaires. Cette politique atteignit son apogée sous Iso Walser, official de 1759 à 1785, à qui l'on doit neuf paroisses, six chapellenies et dix-neuf églises et chapelles. Les princes-abbés des XVIIe et XVIIIe s. encouragèrent la construction d'écoles, si possible dans chaque commune; ils s'efforcèrent d'élever le niveau de l'enseignement et veillèrent à une fréquentation régulière des leçons. D'abord, le programme ne comprenait que la lecture et le catéchisme. Sous l'abbé Beda Angehrn (1767-1796), on introduisit l'école dite normale (Normalschule), sorte d'école réale qui se heurta à de vives oppositions. Dans le domaine de la santé publique, les princes-abbés, soucieux de répondre aux besoins fondamentaux de la population, instituèrent des examens pour les barbiers-chirurgiens, afin d'assurer la qualité minimale des soins. Ils encouragèrent systématiquement les sages-femmes; chaque commune devait en engager au moins une, certifiée et assermentée. Cette mesure entraîna un réel progrès sanitaire dans les campagnes, même si la première raison d'être de ces accoucheuses, aux yeux du souverain ecclésiastique, était d'assurer en cas de besoin le baptême d'urgence.
L'abbaye de S. joua un rôle moteur dans la Congrégation suisse des bénédictins, fondée en 1602. A plusieurs reprises, elle envoya des forces vives dans des maisons affaiblies (surtout Disentis et Pfäfers). Plusieurs princes-abbés furent des bâtisseurs. Diethelm Blarer von Wartensee fit construire une nouvelle bibliothèque. Le prieuré de Sankt Johann sur la Thur ayant brûlé en 1626, Bernhard Müller fit ériger un nouveau couvent à Sidwald (Krummenau), à une dizaine de kilomètres en aval, qui prit le nom de Neu Sankt Johann (son église, commencée en 1641, fut consacrée en 1680). Toujours sous Müller, on reconstruisit l'église Saint-Otmar à S. (1623-1628), rénova les châteaux baillivaux d'Iberg, de Schwarzenbach et Romanshorn et remplaça le château de Neuravensburg, après un incendie, par un édifice plus vaste. Gallus Alt (1654-1687) fit bâtir l'aile de la cour (Hofflügel) dans le quartier conventuel de S. Cölestin Gugger (1740-1767) remodela profondément ce quartier; il fit reconstruire l'abbatiale Saints-Gall-et-Otmar en style baroque tardif (1756-1766), puis la bibliothèque (1758-1767), qu'il flanqua d'un nouvel hôpital. La grenette de Rorschach date de 1746-1749. On doit à Beda Angehrn, outre le nouveau palais (1767-1769) avec sa salle du trône, l'aménagement de tronçons routiers (Rorschach-Wil en 1773-1778, Wil-Ricken en 1786-1790, S.-Speicher, S.-Hérisau, Gossau-Hérisau); grâce à ces travaux, les voies de communication de la principauté figuraient parmi les meilleures de Suisse au XVIIIe s.
Les princes-abbés menaient une politique économique active qui, tout en accroissant l'indépendance de leurs sujets envers les marchands entrepreneurs de la ville de S. (leurs adversaires politiques et confessionnels), visait à augmenter le bien-être général et les revenus de l'Etat. Le tissage de la toile fut introduit en 1610 à Rorschach à l'initiative de Bernhard Müller.
Auteur(e): Lorenz Hollenstein / PM
La principauté abbatiale de S. devint en 1451 le premier, en étendue et en importance, des pays alliés de la Confédération. Elle était plus proche de la Suisse centrale catholique que des cantons protestants, d'autant plus qu'elle eut souvent des difficultés avec Zurich. Les princes-abbés recrutaient en Suisse centrale des fonctionnaires laïques de haut rang. Princes d'Empire, ils se firent confirmer par l'empereur, lors de leur entrée en fonction, leurs privilèges, leurs droits régaliens et leur haute juridiction jusqu'à la fin du XVIIIe s. Cependant, ils entretenaient des relations bien plus étroites avec la Confédération qu'avec l'Empire. Certes, ils reçurent jusqu'en 1663 des invitations à participer à la Diète impériale, mais ils n'y donnèrent pas suite. Ils ne rappelaient opportunément leur appartenance à l'Empire que dans certaines circonstances, par exemple pendant la seconde guerre de Villmergen ou lors des guerres de Coalition de la fin du XVIIIe s. Pays allié de la Confédération, la principauté fut partie prenante avec les autres cantons d'accords avec les puissances européennes et englobée comme eux, à divers titres, dans des traités de paix internationaux. Dans les années 1670, sous la conduite du gouverneur Fidel von Thurn, responsable des Affaires étrangères, elle se détourna de la France pour se rapprocher de l'Autriche. En 1686, elle conclut une alliance défensive avec la Savoie, qui conféra dès lors aux princes-abbés l'ordre de l'Annonciade. Des hommes de la principauté prirent part aux côtés d'autres Confédérés au service d'Espagne, de France, d'Autriche, de Savoie, de Venise, de Naples-Sicile, de Hollande et de Prusse.
Il existait un rapport particulier entre la principauté et la ville de S., laquelle avait aussi le statut de pays allié de la Confédération tout en restant liée à l'Empire (jusqu'au XVIIe s.). Leurs relations furent gravement affectées par la Réforme. Mais comme l'abbaye était enclavée dans le territoire de l'Etat-cité, lui-même enclavé dans la principauté, tous deux étaient condamnés à trouver un modus vivendi, qui ne fonctionna pas trop mal durant l'époque moderne, en dépit de la guerre des Croix (1697), qui éclata parce que les catholiques avaient traversé la ville, lors de processions, en brandissant leurs crucifix (au lieu de les porter horizontalement, comme convenu). On parvint à résoudre le conflit sans effusion de sang.
Dans le Rheintal, bailliage commun des Confédérés, la principauté était le plus gros seigneur foncier, ce qui créait une situation conflictuelle. Il fallut chercher des arrangements avec le bailli fédéral et avec la population, et accepter la mixité confessionnelle. La principauté put conforter sa position par un traité appelé Kommunell, conclu avec les cantons en 1676, sous l'égide de l'abbé Gallus Alt, lui-même originaire de la région, et du gouverneur Fidel von Thurn.
L'abbaye possédait aussi des basses justices dans le bailliage commun de Thurgovie; elle les faisait gérer par son économe de Wil et par son bailli de Romanshorn, ce qui ne donna pas lieu à de trop graves disputes avec les Confédérés. La frontière entre la principauté de S. et le bailliage de Thurgovie fut fixée en 1501 et vers 1730; elle correspond largement aux limites cantonales actuelles.
Dans le Toggenbourg, des conflits éclatèrent tout au long du XVIIe s. entre le pouvoir abbatial et les sujets. La situation devint dangereuse quand l'abbé Leodegar Bürgisser commença, peu après 1700, à construire une route de Wattwil à Uznach par Ricken (route de Hummelwald), afin d'améliorer les communications avec la Suisse centrale catholique. Les gens de Wattwil se rebellèrent, le conflit entre la principauté et les sujets du Toggenbourg, qui avaient plusieurs motifs de mécontentement, s'étendit et aboutit finalement en 1712 à la seconde guerre de Villmergen (dite aussi guerre du Toggenbourg et en all. Zwölferkrieg), qui impliqua une bonne partie de la Confédération. Dès 1710, les gens du Toggenbourg occupèrent trois châteaux abbatiaux, le prieuré de Neu Sankt Johann et Magdenau. En 1712, Zurich et Berne intervinrent et s'emparèrent de l'Alte Landschaft, des possessions saint-galloises en Thurgovie et de l'abbaye même, qu'ils pillèrent. Ils emportèrent notamment une partie des archives et de la bibliothèque. Berne restitua ce butin après la paix de Baden (1718), mais non Zurich; le contentieux ne fut réglé par un compromis avec le canton de S. qu'en 2007. Le prince-abbé Leodegar Bürgisser et le doyen s'enfuirent à Neuravensburg, où Bürgisser mourra en 1717. Quelques moines les y accompagnèrent (ils y restèrent six ans), d'autres se réfugièrent dans d'autres abbayes. Bürgisser refusa le traité de paix avec Zurich et Berne, élaboré à Rorschach en 1714. Son successeur Joseph von Rudolphi finit par signer avec les deux cantons la paix de Baden en juin 1718. Il put revenir à S. en octobre 1718. Le traité rétablit l'abbaye et sa principauté, mais en restreignant ses droits dans le Toggenbourg, où des troubles continuèrent de se produire au XVIIIe s. Les gens du comté contestaient en particulier au prince-abbé le droit de lever des troupes.
Auteur(e): Lorenz Hollenstein / PM
Joseph von Rudolphi réussit à réorganiser l'Etat abbatial profondément ébranlé par la seconde guerre de Villmergen. Il rétablit l'administration, ce qui lui donna l'occasion de reclasser les archives; il se distingua autant par sa conduite habile et prudente des affaires matérielles de l'abbaye que par les améliorations qu'il introduisit dans l'encadrement spirituel du pays. Le nombre des moines recommença à croître fortement. Son successeur Cölestin Gugger (1740-1767), l'un des abbés de S. les plus éminents, remboursa les dettes de la principauté, malgré les coûteux chantiers qu'il entreprit, et laissa des finances saines.
Beda Angehrn (1767-1796) déploya lui aussi de multiples activités et se soucia du bien-être du peuple, surtout par des achats de grains en Lombardie pendant la famine de 1770-1771. Mais à la différence de ses prédécesseurs, il n'était pas un bon gestionnaire. Sous son règne, la principauté s'endetta de plus en plus lourdement; ce fut l'une des raisons expliquant la formation parmi les moines d'un groupe d'opposants qui demandaient de manière générale davantage de participation au gouvernement abbatial et qui ne se laissèrent pas démonter par l'éloignement de leurs meneurs, envoyés à Ebringen, une dépendance de l'abbaye dans le Brisgau. Dans les années 1790, Angehrn fut confronté aux effets de la Révolution française. Un mouvement révolutionnaire apparut dans l'Alte Landschaft, conduit par Johannes Künzle, ancien buraliste de la poste abbatiale à Gossau. En novembre 1795, six mois avant sa mort, Angehrn dut accorder à ses sujets le Gütlicher Vertrag, qui abolit le servage et certaines redevances féodales. Cette concession ne suffit pas à arrêter le mouvement révolutionnaire. Le successeur d'Angehrn, Pankraz Vorster (1796-1805) ne put empêcher la chute de la principauté. Avant même l'arrivée des troupes françaises en Suisse orientale, l'autorité des princes-abbés s'effondra dans le Toggenbourg, l'Alte Landschaft et le Rheintal (février et mars 1798). Au début d'avril, la majeure partie de la principauté fut incorporée au nouveau canton du Säntis de la République helvétique. Le 10 mai, les Français entrèrent à S. et établirent leur quartier général dans les bâtiments de l'abbaye. Vorster s'enfuit à Vienne, seuls quelques moines restèrent sur place pour assurer le service divin.
Au début de la deuxième guerre de Coalition, l'armée autrichienne occupa la Suisse orientale (mai 1799). Vorster regagna S. et s'efforça de restaurer l'ancienne principauté. Cet épisode s'acheva à la fin de septembre 1799 déjà. L'abbé dut reprendre le chemin de l'exil; il n'en revint jamais.
L'acte de Médiation de 1803, par lequel Bonaparte réorganisa la Suisse dans un esprit fédéraliste, créa le canton de S.; il garantissait le maintien des couvents, mais empêchait le rétablissement des anciens rapports de sujétion. Cependant, Pankraz Vorster, qui ne reconnut jamais la suppression de l'abbaye et qui, exilé, poursuivait infatigablement la lutte pour la restauration de sa principauté, refusa de renoncer à ses droits de souveraineté. Son adversaire, Karl Müller-Friedberg, ancien haut fonctionnaire de la principauté, devenu la personnalité la plus éminente du nouveau canton, se donna pour but d'obtenir la sécularisation de l'abbaye. Le 8 mai 1805, le Grand Conseil du canton décida de liquider les possessions de l'abbaye de S., ce qui signifiait la fin de la principauté abbatiale et la suppression du couvent. Vorster continua néanmoins son combat pendant des années, notamment au congrès de Vienne en 1814-1815. Le Saint-Siège admit en 1823 la suppression de l'abbaye et érigea à sa place le double diocèse de Coire-S. (jusqu'en 1836). L'église abbatiale fut élevée au rang de cathédrale.
Auteur(e): Lorenz Hollenstein / PM