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Entre 1972 et 1983 environ, au sein des écoles de recrues et dans certains cours de répétition, la critique de l’armée comme instrument de classe, mais aussi la révolte face à l’autoritarisme absurde prend la forme de Comités de soldats qui éditent des brochures et des journaux.
«Il est vite apparu indispensable que les luttes des soldats soient répercutées largement à l'extérieur.» écrit un journal de comité de soldats. Ici encore, comme dans les usines, les prisons ou les hôpitaux psychiatriques, les mouvements sociaux issus de 68 se donnent pour mission de faire la lumière sur les institutions d'enfermement et de contrainte ainsi que sur le contrôle absolu qu'exerce la bourgeoisie sur ces lieux, qu'elle porte son uniforme de médecin, de militaire ou de patron. La volonté d'élargissement démocratique qu'expriment les mouvements sociaux des années 1960-1980 ne doit pas s'arrêter aux grilles de la caserne ou de la prison.
Curieusement, cette modalité d'action et ce terrain de lutte a pour le moment peu intéressé l'historiographie. Une thèse très récente de Niels Rebetez sous la direction d'Anne-François Praz explore les motivations des objecteurs de conscience de la seconde moitié du XXe siècle, mais pour l'heure on ne dispose d'aucun travail historique sur la pratique de l'organisation politique à l'intérieur des casernes en Suisse.
Cette absence de travaux historiques laisse planer le flou sur la chronologie de ces mouvements à l'intérieur des casernes. La production écrite que nous conservons s'étale entre 1972 et 1983. Pourtant, des témoignages montrent que des formes collectives de refus d'autorité dans les écoles de recrue ont existé avant les premières publications de comités de soldats. Ces témoignages sont corroborés par un document de l'armée qui demande aux officiers de recenser les «éléments perturbateurs» dans les cours de répétition de 1970, ce qui implique que des formes d'insubordination étaient déjà suffisamment développées pour que l'État-Major cherche à en avoir un aperçu statistique.
Les comités de soldats restent donc une forme à explorer pour les historiennes et historiens. Pour notre part, nous souhaitons accroître notre collections de journaux de comités de soldats ou de caserne. Si vous possédez des numéros de La Vie de Château (Colombier), le Yéti, l'Enclume (Genève) ou toute autre publication contestataires produite dans le cadre militaire, prenez contact avec nous!
Après une fiction radiophonique intitulée Garde à vous, la réalisatrice Marine Maye a sélectionné des extraits des journaux des comités de soldats et créé, avec ce matériau, six capsules sonores thématiques de cinq minutes chacune qui nous permettent d'approcher la critique de l'institution militaire produite par ces groupes. Pour accompagner l'écoute, on peut télécharger, en cliquant sur ce lien, une chronologie sommaire des actions menées par les comités de soldats en Suisse romande.
«Quatre mois d'enfermement, quatre mois d'arbitraire, quatre mois à fermer sa gueule et obéir» peut-on lire dans Ça ira: journal du comité de soldats. Les extraits de publications rassemblés pour cette capsule insistent sur le passage de la vie civile à la vie militaire, sur l'arbitraire qui règne dans l'école de recrue, sur la coupure mise en scène avec le monde civil. Les recrues ont des droits, insistent les auteurs des journaux, et, pour résister à l'emprise grise-verte, rien de mieux que de rejoindre la lutte des comités de soldats.
Un des objectifs des comités de soldats est de faire connaître les droits des soldats et d'encourager des mouvements dans les casernes à les faire respecter. L'armée rivalise alors de sanctions disciplinaires contre ces mouvements qui ne demandent que l'application stricte des prescriptions édictées par l'institution elle-même. Les journaux des comités de soldats soulignent également que tant en matière de justice militaire qu'en termes de procédures disciplinaires, l'armée est juge et partie dans des procédures d'exception.
Ces journaux et brochures édités par les comités de soldats sont des sources de choix pour accéder à la vie quotidienne des recrues sous un angle différent de celui que proposent les sources militaires. L'ennui, la nourriture de mauvaise qualité, les exercices répétitifs, mais aussi les brimades. Ainsi cet épisode rapporté par un journal: alors que des soldats ont décidé de faire du Chant des partisans leur chant de section, un officier décide de supprimer les chants de section pour éviter que l'hymne emblématique de la résistance française ne soit entonné par ses soldats.
La dislocation, c'est le départ de la troupe hors de la caserne pour des exercices sur le terrain. Comme le relèvent les comités de soldats, la période de dislocation est plus pénible que les périodes passées en caserne. En effet, «dans la tête des officiers, l'ennemi est là», ce qui implique une dégradation des conditions de vie des soldats: réveils nocturnes, logement dans des endroits inadaptés, etc. Un journal rapporte que des soldats à qui on avait ordonné d'établir leur cantonnement dans une écurie encore pleine de crottin, ont refusé de s'y installer et fait venir le service d'hygiène qui a fermé le campement.
Au-delà de la révolte que suscite l'arbitraire de l'autoritarisme militaire, celui-ci est également dénoncé pour le danger qu'il fait courir aux soldats. Plusieurs histoires de mise en danger physique, dont certaines entraînent des accidents mortels, sont racontées dans cette capsule.
Ce dernier épisode est consacré au refus de grader et à la poursuite des luttes au-delà des semaines d'écoles de recrue.
Sur le mouvement d'objection de conscience, on lira la thèse non publiée de Niels Rebetez: « Mon but n’était pas seulement d’éviter le service militaire » : Entre politisation et désaffection : enquête historique sur l’objection au service militaire (Suisse 1960-1996), octobre 2023, sous la direction d’Anne-Françoise Praz.
Dans le cadre de notre focus thématique sur l'antimilitarisme pendant la Guerre froide:
Sur les comités de soldats en France:
Réalisation, prise de son et montage: Marine Maye.
Avec les voix de: Marilou Felix, Clément Etter, Fabrizio Vacirca, Leonardo Rafael. Habillage musical de Nicolas Nys.
Un grand merci à Lorenzo Avellino, Geraldine Beck, Frédéric Deshusses, Valentin Rotelli, Jessica Decorvet, Leonore Hess, Constance Brosse, Jonas Hauert et Marilou Felix pour leurs retours attentifs.
Les «sons militaires» proviennent des archives sonores libres de droit de la RTS. Les illustrations de cette page provienent de nos collections, dans l'ordre d'apparition sur la page: détail de la première page du numéro 5 de Ça ira: journal du comité de soldats Genève, 1974; détail de la première page de L'écho des Vernets: journal du comité de caserne, n°1, 1974; extrait du numéro 6 de Ça ira: journal du comité de soldats Genève, 1975; couverture du Guide du soldat débrouille, [1982?]; document de la Base antimilitariste, fonds André Petitat.
La production de ces capsules ainsi que de la fiction Garde à vous! a été soutenue par la Ville de Genève et par le fonds pour la transformation des entreprises culturelles de l'Office cantonal de la culture.