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Le vol est court. Le trajet du jet du Conseil fédéral entre l'aérodrome bernois de Belpmoos et la base nord-italienne de Cameri, à l'ouest de Milan, prend 35 minutes. A bord: la conseillère fédérale en charge de la Défense, Viola Amherd.
La Centriste est accompagnée du chef de l'armement suisse Martin Sonderegger. Après l'atterrissage, la ministre et sa délégation doivent visiter une usine où seront produits une bonne partie des futurs F-35 suisses. Près de 24 des 36 avions commandés aux Etats-Unis seront produits dans une usine de cette ville italienne. Le contrat d'achat signé en mi-septembre, le plus cher de l'histoire de l'armée suisse, se monte à 6 milliards de francs.
Nous allons nous rendre à l'usine de Cameri. N'auriez-vous pas dû visiter l'usine avant de signer le contrat d'achat des F-35, histoire de vous faire une idée?
Viola Amherd: Non, au contraire, cela n'aurait pas été bien vu. On m'aurait reproché de connivence ou d'être sous influence.
Vous auriez aussi pu visiter les autres fabricants...
Ce n’est pas l’usage. Maintenant que la décision a été prise, il s'agit d'approfondir les contacts avec le ministère italien de la Défense et les responsables de la production des jets. Et puisque l'entretien des avions aura lieu en Suisse, je tiens à avoir un aperçu des détails techniques de la fabrication et de la structure de l'appareil.
Les critiques concernant les problèmes techniques de F-35 se multiplient. Récemment, les Etats-Unis ont cloué leur flotte au sol à cause de problèmes concernant les sièges éjectables. N'est-ce pas inquiétant?
C'est une série de sièges éjectables et leurs cartouches d'éjection qui était défectueuse. Cette décision était une simple mesure de précaution, ce qui est rassurant: les contrôles fonctionnent et les pannes sont communiquées ouvertement par les Etats-Unis.
Le Contrôle fédéral des finances a également émis des critiques et doute que le prix convenu soit respecté.
Notre contrat avec le gouvernement américain est clair et comprend des prix fixes. Le renchérissement y est inclus et la Confédération a couvert les possibles fluctuations monétaires.
Il semble qu'avec ces arguments, une votation populaire aurait pu être gagnée facilement. En signant avec les Américains, vous avez empêché les initiants de «Stop F-35» de mener à bien leur projet jusqu'à la votation. Pourquoi avoir fait cela?
Je n'ai pas empêché la votation. La population a approuvé l'achat de ces nouveaux avions de combat il y a deux ans. Les quatre types d'avions, dont les F-35, étaient connus et les votants savaient que le choix pourrait se porter sur ce modèle.
Au printemps, vous avez pourtant écrit dans le message sur l'armée que la Confédération souhaitait attendre l'aboutissement de cette votation avant de signer avec le fabricant. Pourquoi avoir changé d'avis?
Le message sur l'armée a été rédigé l'année dernière déjà. Et lorsque le Conseil fédéral l'a adopté, l'Ukraine n'était pas encore en guerre. De plus, nous ne savions pas encore que la Finlande, l'Allemagne et le Canada voulaient tous acheter le F-35. Nous aurions dû renégocier avec les Etats-Unis et il n'aurait pas été certain que nous puissions prolonger l'offre. De plus, le comité d'initiative a eu besoin de plus de temps pour sa collecte qu'il ne l'avait annoncé.
Permettez-moi d'insister: plus de 100 000 citoyens ont signé l'initiative «Stop F-35». Ignorer purement et simplement cette initiative en cours populaire ne représente-t-il pas un déni de démocratie?
Au contraire, nous avons une décision basée sur le vote populaire. Je rappelle que les initiatives en cours ne peuvent pas avoir d'effets anticipés. Sinon, elles pourraient être utilisées pour bloquer n'importe quelle affaire du Parlement avec une collecte de signatures.
Le jet du Conseil fédéral a atterri. Un tapis rouge est déroulé sur la piste d'atterrissage. Un trompettiste joue du clairon et une garde d'honneur au garde-à-vous nous accueille. Alors que nous descendons, un homme portant un uniforme richement décoré s'approche de nous et salue la conseillère fédérale: il s'agit du secrétaire général du ministère italien de la Défense, le général quatre étoiles Luciano Portolano.
Nous sommes accueillis pour un apéritif dans la «Tiger house», un club de pilotes décoré de photos d'avions de combat et de têtes de tigres, où une première brève réunion est prévue.
Viola Amherd signale l'intérêt de la Confédération pour l'intégration des techniciens suisses au sein de la production des jets à Cameri, afin d'acquérir de l'expérience pour l'entretien ultérieur des machines. Le général Portolano se montre compréhensif mais fait remarquer que les Américains de chez Lockheed Martin doivent également être d'accord.
Avec l'achat du F-35, les Forces aériennes suisses s'intègrent davantage dans le système de défense aérienne de l'Otan. La neutralité est-elle encore d'actualité?
Viola Amherd: Il ne s'agit pas d'une intégration. Nous collaborons dans différents domaines et profitons mutuellement de nos expériences avec cet avion et de notre savoir-faire technique. Une intégration signifie un engagement à effectuer des missions de combat en faveur d'autres pays alliés, en cas d'urgence. Or, ce n'est pas le cas.
L'industrie suisse de l'armement est pourtant étroitement liée à l'Otan, n'est-ce pas? C'est ce que montre l'affaire des munitions des chars Gepard, produites en Suisse et que l'Allemagne veut livrer à l'Ukraine; ce qui n'est toutefois pas possible en raison de la neutralité.
Cela n'a rien à voir avec notre collaboration avec l'Otan. Il s'agit d'exportation de matériel de guerre. Cette compétence relève d'ailleurs du Département fédéral de l'économie.
La visite continue en direction des zones de production. Aux commandes: le groupe Leonardo, dirigé par Marco Zoff. Ce n'est visiblement pas la première fois que la présentation est déroulée: dans la halle d'assemblage des ailes des F-35, les explications se font de manière routinière. Une bannière avec les armoiries de tous les pays acheteurs, de l'Australie à la Norvège, et de nombreuses signatures est accrochée au mur.
Viola Amherd et Martin Sonderegger s'absentent brièvement pour des discussions confidentielles auxquelles la presse n'a pas accès. Deux experts en communication et un fringant amiral s'approchent de moi pour m'occuper. Leur message est bien rodé, leurs mots choisis. Selon eux, la Confédération n'aurait pas pu acheter un meilleur avion. Un avion qui, à lui seul, aurait dissuadé Poutine d'envahir l'Ukraine si Kiev avait disposé de cet appareil. Viola Amherd revient et la visite continue.
Madame Amherd, vous avez déclaré que la guerre en Ukraine avait influencé le contexte politique de l'acquisition du nouvel avion de combat. Quel est le lien entre ces deux évènements?
Il n'y a pas de lien direct, mais c'est bien pour cette raison que tous les Etats européens ont augmenté leurs budgets militaires et acheté des avions de ce type. Nous avons signé pour ne pas perdre le créneau de production dont nous avons convenu par contrat.
La guerre en Ukraine a-t-elle des conséquences directes sur la situation sécuritaire de la Suisse?
Il n'y a actuellement pas de risque d'être attaqué par des armes conventionnelles dans ce contexte.
Qu'en est-il du risque d'une guerre nucléaire?
Le risque d'un incident nucléaire en Ukraine existe, qu'il s'agisse d'un accident ou d'une attaque ciblée. Mais nos spécialistes considèrent que la probabilité d'un tel événement n'est pas élevée pour le moment.
Sur quoi se basent-ils?
Ils analysent le déroulement de la guerre. L'un des critères est le prix à payer par la Russie si cela devait arriver. Il serait très élevé.
Mais même vos spécialistes ne sont pas dans la tête de Vladimir Poutine... La Suisse est-elle prête en cas de guerre nucléaire?
Le Service de renseignement de la Confédération et l'armée suivent 24 heures sur 24, sept jours sur sept, ce qui se passe en Ukraine. L'Office fédéral de la protection de la population actualise en permanence le tableau général de la situation. Le scénario d'un incident nucléaire en fait partie. Avec la Centrale nationale d'alarme, nous disposons de l'infrastructure nécessaire pour connaître pour la Suisse les conséquences d'un tel événement en Ukraine et pour alerter la population. Ce sont des scénarios que l'on peut préparer. Nous disposons de calculs basés sur la situation météorologique nous permettant de savoir quelles seraient les retombées en Suisse.
Qu'est-ce qui est prévu dans le plan d'action?
Nous sommes capables d'anticiper approximativement l'arrivée d'un nuage nucléaire en Suisse, mais pas à l'heure près toutefois. En fonction des conditions météorologiques et de la gravité de la charge radioactive, certaines mesures telles que l'interdiction des récoltes ou des pâturages devraient être prises en Suisse. Ce serait le cas, par exemple, en cas d'accident grave dans une centrale nucléaire ukrainienne. L'alerte serait lancée via les mêmes mécanismes que ceux utilisés en cas d'accident dans une centrale nucléaire suisse. L'important est d'informer correctement la population et nous y sommes préparés. Les cantons et les communes attribueraient ensuite des abris aux habitants.
Après la visite, Viola Amherd s'assied dans une salle de réunion de la base militaire pour terminer l'interview. Au loin, on aperçoit les Alpes suisses. La conseillère fédérale se dit satisfaite de la visite et explique qu'on lui a assuré à nouveau que le prix des avions ne changerait pas. Elle nous dit:
Et car la ministre de la Défense est aussi celle des sports, notre échange se termine sur d'autres sujets:
La Coupe du Monde de football va bientôt commencer au Qatar. Vous réjouissez-vous?
C'est inhabituel. Normalement, je fais du ski durant cette période. Mais j'attends avec impatience les matchs de l'équipe de Suisse. C'est une très bonne équipe qui peut créer la surprise.
Le Qatar n'est pas un pays démocratique. Il est critiqué pour ses violations des droits de l'homme. Des centaines, voire plus de mille ouvriers sont morts lors de la construction des stades. Le gouvernement suisse ne devrait-il pas boycotter la Coupe du monde en signe de protestation?
La Confédération s'engage sur tous les plans pour le respect des droits de l'homme. Il est préférable de discuter des sujets difficiles plutôt que de rester à l’écart.
Allez-vous vous rendre au Qatar si l'équipe nationale suisse se qualifie pour les huitièmes de finale?
Ce n'est pas prévu.
Même si la Suisse arrive en finale?
J'ai décidé de ne pas m'y rendre. Je préfère rester ici et me tenir les pouces pour la Nati depuis la Suisse.
L'utilisation en public de symboles racistes, faisant l'apologie de la violence et extrémistes, sera interdite. Après le Conseil des Etats, le National a soutenu, mercredi, une motion et deux initiatives en ce sens. L'UDC était majoritairement opposée aux textes.