Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06884.jsonl.gz/1041

Inland Empire
Il suffit de pousser la porte de Inland Empire pour faire la connaissance d'une voisine étrange, d'un réalisateur très positif, d'une vedette masculine stricte, d'une téléspectatrice en larmes, d'une unijambiste, d'un groupe de jeune filles qui peuvent se révéler aussi belles qu'effrayantes, d'une actrice perdue entre elle-même et le rôle qu'elle incarne et d'un trio de lapins géants dans une sitcom surréaliste, entre autres, et le tout pêle-mêle se regroupant, se chevauchant, s'imbriquant, se repoussant, s'attirant. Il y a une trame assez facile à déceler dans ce Inland Empire : l'actrice Nikki Grace est engagée pour un film qui s'avoue être le remake d'une oeuvre inachevée pour cause de décès de son couple vedette. Dès lors, Nikki, qui est bourrée de démons personnels, ne fait plus la part des choses entre sa propre existence, ses fantasmes et surtout le rôle qu'elle doit tenir. Lynch choisit judicieusement de la filmer très souvent isolée des autres protagonistes comme si elle n'était qu'observatrice, spectatrice. Du coup logiquement, le film devient aussi embrumé que l'esprit de son héroïne et Lynch joue avec la matière même du support filmique. On retrouve tout ce que l'on peut faire avec de la vidéo numérique et chaque effet que le réalisateur donne à son support renvoie directement au fond de son 9ème long métrage. Un exemple frappe dans les vingt premières minutes, quand Nikki rencontre sa voisine. Ce personnage n'est tellement pas net au sens figuré que Lynch la filme floue alors que les contre champs sur Nikki son parfaitement nets.De plus cette oeuvre rare est l'apogée de la carrière artistique de Lynch, qui n'est pas un esthète au sens propre du terme, car il a toujours cherché la beauté dans la laideur, qu'elle soit physique ou mentale. Rappelons qu'à côté du cinéma, Lynch crée des tableaux à bases de cadavres de mouches ou de carcasses de poulets et de poissons. Cette démarche n'apparaissait jusqu'alors dans ses films que sous forme d'effets. Ici tout le film subit ce traitement et le choix du DV est le plus judicieux pour cet exercice, car il est malléable à l'infini aussi bien en tournage qu'en post production et donne un rendu en deux dimensions impossible à générer avec de la pellicule argentique. Ses images sont épurées de toutes lumières d'appoint irréalistes, ce qui donne à Inland Empire un côté brut de décoffrage qui renvoie à l'esprit en pleine confusion de Nikki. Et rien ne vaut le DV pour les prises de vue nocturnes.