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Abbaye Saint Benoît de
Port-Valais

Contrariétés apparentes entre la généalogie de saint Matthieu et celle de saint Luc.
Fauste. Vous admettez donc la génération ? Longtemps j'ai fait tous les efforts pour me persuader cette étrange doctrine que Dieu est né; mais choqué de la divergence des deux évangélistes qui décrivent sa généalogie, Luc et Matthieu (1), je suis resté dans l'incertitude sur celui que je devais suivre de préférence. Il est possible, me disais-je, que n'ayant pas la science infuse, je me trompe en croyant l'erreur du côté où serait précisément la vérité, et réciproquement. Laissant donc de côté ce débat sans fin, et auquel je ne voyais pas de solution, je m'adressai à Marc et à Jean; c'étaient deux autorités pour deux autorités, évangélistes pour évangélistes. Leur début me plut à juste titre, parce qu'il n'y est question ni de David, ni de Marie, ni de Joseph. Jean dit qu'au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu (2), désignant ainsi le Christ; et Marc s'exprime ainsi : « Evangile de Jésus-Christ, fils de Dieu (3) ». Comme s'il reprochait à Matthieu de l'avoir dit fils de David; à moins qu'ils n'annoncent chacun un Jésus différent. Telle est la raison pour laquelle je n'admets pas que le Christ soit né. Pour vous, si vous vous croyez capable de renverser cet obstacle qui m'arrête, conciliez entre eux ces évangélistes, faites que je ne puisse échapper à une entière défaite; toujours néanmoins, je regarderai comme indigne de croire que Dieu, et le Dieu des chrétiens, soit né du sein d'une femme.
Augustin. Si votes aviez lu l'Evangile avec un zèle vraiment pieux, vous auriez préféré examiner attentivement les contradictions qui vous choquaient dans les évangélistes,
1. Matt. 1, 1-17; Luc, III, 23-38. 2. Jean, I, 1. 3. Marc, I, 1.
plutôt que de les condamner témérairement. Du moins, cette contradiction évidente, qui frappe de prime abord, vous aurait fait penser que si elle ne cachait u n profond mystère, il eût été difficile aux évangélistes d'obtenir dans tout l'univers cette grande autorité devant laquelle se sont inclinés les génies les plus distingués par leurs lumières. Quelle merveille, que vous ayez découvert que saint Luc et saint Matthieu ont assigné au Christ selon la chair des ancêtres différents, au nombre desquels cependant tous deux citent Joseph, qui termine la série de saint Matthieu, et commence celle de saint Luc, Joseph qui, par suite de son union sainte et virginale avec la mère du Christ, mérita d'être appelé son père, et en qui put être établie la suite de ses générations selon la ligne virile ? Quelle merveille que vous ayez découvert que saint Matthieu assigne à Joseph un père différent de celui que lui donne saint Luc, que l'un lui donne un aïeul et l'autre un autre ; et qu'en remontant la longue suite des générations jusqu'à David, le premier établit une série d'ancêtres différente de celle du second ? Une divergence aussi frappante et aussi manifeste a-t-elle donc échappé à tant d'esprits si pénétrants et si éclairés, qui ont étudié avec tant de soin les divines Ecritures? On en compte peu, il est vrai, parmi les Latins; mais n'y en a-t-il pas une foule parmi les Grecs ? Assurément, ils l'ont remarquée. Quoi de plus facile à saisir? La moindre attention n'y suffit-elle pas ? Mais saintement frappés du caractère de cette haute et éminente autorité, ils ont été convaincus que cette apparente contradiction voilait un mystère, qui serait montré à ceux qui demanderaient, refusé à ceux qui insulteraient, trouvé par ceux qui chercheraient, soustrait à ceux qui critiqueraient, ouvert à ceux qui frapperaient, fermé à ceux qui attaqueraient (1) : ils ont demandé, ils ont cherché, ils ont frappé; ils ont reçu, ils ont trouvé, ils sont entrés.
1. Matt. VII, 7.
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CHAPITRE III. COMMENT SAINT JOSEPH A PU AVOIR DEUX PÈRES.
Toute la question se résume à savoir comment Joseph a pu avoir deux pères. Une fois cette possibilité démontrée, il n'y a plus de raison d'accuser aucun évangéliste de fausseté, pour avoir établi différentes généalogies. D'abord, en supposant deux pères, rien d'étonnant ni de contradictoire qu'il y ait deux aïeuls, et ainsi de suite deux lignes divergentes d'ancêtres en remontant jusqu'à David, lequel avait pour fils Salomon, qui appartient à la ligne suivie par saint Matthieu, et pour autre fils Nathan, qui appartient à la ligné adoptée par saint Luc. Frappés de ce fait, certains esprits regardent comme impossible que deux hommes puissent engendrer un autre homme par le commerce charnel, et ils en concluent que la question présente est insoluble. Ils né remarquent pas que, d'après l'usage le plus fréquent et le plus répandu, le nom de père se donne, non-seulement à celui qui engendre, mais encore à celui qui adopte quelqu'un.
L'adoption était tellement entrée dans les moeurs de l'antiquité, que nous voyons des femmes même adopter des enfants issus d'un autre sein. Ainsi Sara adopte les enfants d'Agar (1); Lia ceux de sa servante (2) ; la fille de Pharaon adopte Moïse (3); Jacob lui-même adopte ses petits-fils, enfants de Joseph (4). Ce nom même d'adoption joue un très-grand rôle dans le mystère de notre foi, comme l'attestent les écrits des Apôtres. Saint Paul, parlant des mérites des Juifs : « C'est à eux, dit-il, qu'appartiennent l'adoption, la gloire, le Testament et la loi; ce sont eux qui ont les patriarches pour pères, et desquels est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, qui est le Dieu élevé au-dessus de tout, et béni dans tous les siècles (5) ». « Nous gémissons en nous-mêmes», avait-il dit auparavant, « soupirant après l'adoption des enfants de Dieu, qui sera la rédemption de nos corps (6) ». « Lorsque le temps a été accompli », ajoute-t-il ailleurs, « Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, et assujéti à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi, et pour nous faire recevoir l'adoption des enfants (7) ». Ces témoignages, et d'autres semblables, montrent assez quel profond mystère renferme cette
1. Gen. XVI, 2. 2. Id. XXX, 9-13. 3. Ex. II, 9, 10. 4. Gen. XLVIII, 5. 5. Rom. IX, 4, 5. 6. Id. VIII, 23. 7. Gal, IV, 4, 5.
adoption. Dieu n'a qu'un Fils unique qu'il a engendré de sa substance, et dont il est dit, qu'« ayant la forme et la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fût en lui une usurpation de se dire égal à Dieu (1) ». Pour nous, il ne nous a point engendrés de sa substance: nous ne sommes que de pures créatures qu'il a, non engendrées, mais créées; et c'est pourquoi il nous a adoptés pour nous faire devenir, selon sa manière, les frères de Jésus Christ. Or, c'est le mode par lequel Dieu nous a engendrés par sa parole et par sa grâce, pour que nous fussions ses enfants, après que nous avions déjà été, non pas engendrés, mais créés et formés par lui ; c'est ce mode, dis-je, que nous appelons adoption. Ce qui a fait dire à saint Jean : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (2)». Le droit d'adoption ayant donc été en usage parmi nos pères et dans l'Ecriture sainte, quelle impiété et quelle folie de commencer par accuser de fausseté les évangélistes, pour avoir dressé des généalogies différentes, comme si elles ne pouvaient être vraies en même temps, avant de réfléchir, de considérer et de se convaincre, comme il est si facile, que d'après la coutume la plus universellement admise, le même homme peut avoir deux pères, l'un qui l'ait engendré de sa chair, et l'autre qui l'ait adopté pour son fils, par une disposition particulière de sa volonté? Si le none de père ne convient pas à ce dernier, nous n'avons pas non plus le droit de dire: « Notre Père, qui êtes aux cieux», à Celui qui ne nous a point engendrés de sa substance, mais qui, d'après l'enseignement des Apôtres et la règle infaillible de la vérité, nous a adoptés par sa grâce et par sa très-miséricordieuse volonté. Car nous le connaissons et pour Dieu, et pour Seigneur, et pour Père ; pour Dieu, parce que, bien qu'issus de nos parents selon la chair, nous avons été formés par lui ; pour Seigneur, parce que nous sommes soumis à sa puissance; pour Père, parce que nous avons reçu dans son adoption une nouvelle naissance.
Il était donc facile à ces hommes, qui apportaient un zèle religieux à l'étude des divines Lettres, de découvrir, avec la plus simple attention, dans les différentes générations du Christ, telles que les rapportent les deux évangélistes, comment Joseph a pu avoir deux pères, issus chacun d'une ligne
1. Philip. II, 6. 2. Jean. I, 12.
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divergente. Vous le verriez assurément vous-mêmes, si l'esprit de chicane ne vous aveuglait. En interprétant les diverses parties de ce récit des évangélistes, ces hommes y ont cherché et découvert bien d'autres mystères encore; mais ces mystères sont entièrement hors de la portée de votre intelligence. Toutefois, malgré l'erreur dans laquelle vous êtes, et sans cet esprit d'opposition avec lequel vous lisez l'Evangile, la moindre réflexion suffirait pour vous faire reconnaître un fait passé en usage dans la vie commune, savoir, qu'un homme peut, par un acte de sa volonté, adopter un enfant engendré par un autre, et qu'ainsi le même homme peut avoir deux pères.
Maintenant pourquoi saint Matthieu parle-t-il d'Abraham en descendant jusqu'à Joseph, tandis que saint Luc commence à Joseph en remontant, non plus jusqu'à Abraham, mais jusqu'à Dieu, qui a créé l'homme et qui, après lui avoir imposé ses commandements, lui a donné le pouvoir de devenir par la foi enfant de Dieu ? pourquoi le premier a placé sa généalogie au commencement de son livre, et le second après le baptême du Sauveur par saint Jean? quelle est la signification du nombre des générations selon saint Matthieu, qui en forme trois séries, de quatorze chacune, bien qu'on en retrouve une en moins dans la somme totale; et pourquoi le nombre des générations telles que saint Luc les rapporte à l'occasion du baptême du Seigneur, s'élève jusqu'à soixante-dix-sept, nombre que le Seigneur lui-même applique à la rémission des péchés, en disant : « Vous pardonnerez non-seulement sept fois, mais soixante-dix-sept fois (1)? » Ce sont là autant de questions insolubles pour vous, à moins que vous ne soyez éclairés par quelque catholique, spécialement adonné à l'étude et très-versé dans la connaissance des divines Ecritures, ou que, désabusés de vos erreurs, et animés des sentiments de la piété catholique, vous ne demandiez pour recevoir, vous ne cherchiez pour trouver, et vous ne frappiez pour entrer.
1. Matt. XVIII, 22.
Ainsi se trouve résolue, par la double paternité de nature et d'adoption, la difficulté qui naissait, aux yeux de Fauste, de la diversité des générations, et qui consistait précisément à montrer comment Joseph pouvait avoir eu deux pères. C'est donc en vain qu'il a rejeté les deux évangélistes, pour s'attacher aux deux autres. C'était faire à ceux-ci une injure plus grave encore qu'aux premiers. Les saints n'aiment pas d'avoir pour adeptes ceux qui se montrent les contempteurs de leurs frères. L'unité est leur privilège, et ils en jouissent dans le Christ. Que l'un dise une chose, et l'autre une autre, l'un d'une manière, et l'autre d'une autre, tous ne disent que la vérité, jamais rien de contradictoire pour tout lecteur pieux qui les lit avec docilité, et qui s'attache à les expliquer, non dans un esprit de parti qui n'engendre que la chicane, mais avec un coeur sincère qui produit l'édification, Nous croyons que chaque évangéliste a voulu donner la suite des générations propres à l'un des deux pères qu'eut Joseph, selon un usage commun parmi les hommes; en quoi cette croyance est-elle contraire à la vérité? Maintenant donc que les évangélistes sont conciliés entre eux, avouez, comme Fauste s'y est engagé, que vous êtes complètement vaincus.
Cette réflexion qu'ajoute Fauste, vous arrête-t-elle encore? « Toujours je regarderai comme indigne, dit-il, de croire que Dieu, et le Dieu des chrétiens soit né ». Comme si nous croyions que la nature divine elle-même soit issue du sein d'une femme. N'ai-je pas cité plus haut le témoignage de l'Apôtre, où il dit des Juifs : « Ce sont eux qui ont les patriarches pour pères, et desquels est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, qui est le Dieu élevé au-dessus de tout, et béni dans tous les siècles ? » Non, le Christ Notre-Seigneur et Sauveur, vrai Fils de Dieu selon la divinité, vrai fils de l'homme selon la chair, n'est pas né de la femme en tant qu'il est ce Dieu élevé au-dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles; mais en tant (153) qu'il nous a emprunté l'infirmité de la chair, en laquelle il devait mourir, pour la guérir en nous; non, il n'est pas né de la femme selon la forme et la nature divine qu'il possédait, de manière à pouvoir, sans usurpation, se dire l'égal de Dieu; mais selon la forme d'esclave en laquelle « il s'est anéanti lui-même » en la prenant (1). Car il ne s'est anéanti qu'en prenant cette forme d'esclave, sans perdre sa forme divine. Il a conservé sans aucune altération cette nature et cette forme divine par laquelle il est égal au Père, pendant qu'il prenait notre nature sujette au changement, en laquelle il devait naître d'une vierge. Et vous, qui avez horreur de confier la chair du Christ
1. Philip. II, 6.
au sein d'une vierge, vous ne craignez pas d'enfermer la divinité même, non-seulement dans le sein de l'homme, mais jusque dans les entrailles des chiens et des pourceaux ! Vous refusez de croire que la chair du Christ a été une seule fois conçue dans un sein virginal, où la Divinité n'a subi ni captivité, ni changement; et vous osez soutenir qu'une portion de Dieu, que la nature divine est en chaînée, opprimée, souillée dans ce qui concourt à la génération chez les hommes et les animaux, dans toutes les productions, dans toutes les parties de la terre, des eaux et des airs, sans qu'elle puisse jamais tout entière recouvrer la liberté!