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En Thaïlande, devant chaque maison, se trouve une réplique de celle-ci en plus petit, siège des esprits. On y place des statuettes qui figurent ces esprits - ancêtres, ou sages réputés. L’ange du foyer y a l’allure d’un guerrier avec une épée, et il est au centre. Car les anges sont connus en Asie, mais on ne les représente pas avec des ailes. Des offrandes sont placées tous les jours sur cet autel domestique: il s’agit d’aliments, dont les divinités tirent la moelle invisible.
A l’intérieur des maisons se trouvent aussi des autels aux génies. Une amie poétesse me racontait que des Occidentaux de sa connaissance qui s’étaient installés à Bangkok ne parvenaient pas à garder leurs femmes de ménage: elles partaient toutes les unes après les autres. La raison en était que les maîtres de la maison n’honoraient pas les esprits, ne leur faisaient pas d’offrandes.
Certains croient ces pratiques contraires au bouddhisme, mais en Thaïlande, on estime que les bons esprits sont justement liés au Bouddha, et que la ferveur permet de les attirer; si on n’a pas de pratique religieuse, si on ne pense pas aux esprits, si on ne leur offre rien, les génies mauvais arrivent - ceux qui vivent naturellement dans le monde, hantent les forêts, les lieux obscurs, et qui étaient présents avant que la civilisation n’apparaisse: ils sont liés au chaos primordial. Car la cité est à l’origine structurée autour de la pagode. Le Bouddha est le maître des bons esprits.
En vérité, les Savoyards autrefois plaçaient chaque soir une coupe de lait pour le sarvan, l’esprit du foyer: si on pensait à lui, il faisait le ménage durant la nuit - attirait sur la maison mille bénédictions. Si on l’oubliait, il nouait la queue des vaches - mettait tout sens dessus dessous!
Mais, sur le plan formel, ce qui ressemble le plus à ces maisons des esprits de la Thaïlande, ce sont les crèches de Noël. Le christianisme a peu à peu amené à ce que l’hommage aux génies du foyer soit rendu d’abord à Jésus. Les esprits de la maison ne sont plus simplement rendus bons par le Christ, comme c’était sans doute encore le cas avec les sarvans; ils sont devenus la Sainte-Famille elle-même - avec Joseph, Marie, Jésus, les animaux de la ferme, les Rois Mages, et l’ange qui veille! Les parents leur font les offrandes qui le matin sont mangées par les enfants - car autrefois, il ne s’agissait que de nourriture. Pendant la nuit, la bénédiction est tombée sur ce cadeau. Car il a été touché par le génie.
Dans les pays latins, soumis à la Contre-Réforme, nul Père Noël, même, ne venait troubler la perfection formelle du culte: les esprits n’étaient que les figures de la Sainte-Famille et des Rois Mages. La maison ne pouvait pas en contenir d’autres. Le Père Noël qui emprunte la cheminée a un rapport clair avec le génie du foyer. Les souliers vides rappellent la coupe dans laquelle on plaçait l’offrande.
La croyance aux esprits est universelle; mais ses formes changent selon les lieux et les temps.