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Photo: Wikipedia commons
Hans Küng est décédé le 6 avril 2021 à Tübingen. Il a été un des théologiens catholiques les plus connus au monde mais aussi des plus critiques envers Rome. En plein milieu de sa carrière, il a été suspendu de son enseignement canonique par l’Église catholique, mais cela n’enlève rien à sa grandeur de théologien catholique et ne fait pas de lui un théologien protestant déguisé.
Né à Sursee le 19 mars 1928, il devient prêtre de l’Église catholique. Il soutient à la Sorbonne, à Paris, en 1957, sa thèse de doctorat sur la justification au concile de Trente et dans la théologie de Karl Barth. Barth lui lance une boutade, dans sa lettre d’accompagnement qui sera publiée avec le livre : Vous m’avez bien compris, mais avez-vous vraiment compris le Concile de Trente ? Barth ne semble pas croire que Küng soit devenu protestant. Et Küng, de son côté, ne cessera de se penser comme un catholique conséquent. Un jour, lors d’une séance commune de travail, je lui ai lancé : « Mais toi, Hans, au fond, tu aurais bien voulu être pape ! » La boutade me valut pour toute réponse un sourire amusé.
En 1960, il est nommé tout jeune professeur à Tübingen. Peu après, il y accueille, comme doyen, un nouveau collègue nommé Joseph Ratzinger !
Suivra un livre tonitruant sur l’infaillibilité pontificale (1971). Je le lis en anglais, à Londres. Je suis également très influencé par son livre être vrai (Wahrhaftigkeit), qui paraît en 1968. Avec une dizaine de camarades de la faculté de théologie de Neuchâtel, nous défilons en 1970 au Synode de l’Église réformée évangélique de Neuchâtel avec une pancarte portant la griffe de Küng : «Il n’y a aujourd’hui aucune raison de refuser la prêtrise aux femmes» (nous sommes alors en plein débat sur le … pastorat féminin).
Puis viendra une somme pédagogiquement brillante : Être chrétien, pavé de plusieurs centaines de pages que je lirai avec un groupe de laïcs, au Louverain, en 1978. Küng y discute le christianisme dans toutes ses dimensions, de manière universelle et ouverte.
Destin de prophète? Mais non, celui de professeur me suffit amplement.
Et en 1979, il se voit retirer par Rome la missio canonica, c'est-à-dire le droit d’enseigner la théologie catholique à l’Université. Ses collègues lui confient alors immédiatement le rôle de directeur de l’Institut d’études œcuméniques ; il reste donc professeur et il enseigne la théologie œcuménique à Tübingen jusqu’à sa retraite en 1996. Il est toujours professeur à Tübingen, mais n’engage plus le Vatican à ses côtés. Toute la suite de la carrière de Küng s’annonce dans ce conflit.
Il crée l’institut éthique planétaire (en allemand : Weltethos) en 1993, qui devient au fil des années le fer de lance de son activité et le terrain de vérification de sa compréhension éthique des religions.
Les controverses sur le célibat des prêtres, l’infaillibilité du pape ou l’ordination des femmes m’ennuient. On connaît mes positions. La décision ne m’appartient pas. Un jour, un pape la prendra en disant qu’il y avait toujours pensé.
J’ai eu la chance de rencontrer Hans Küng à plusieurs reprises. La première fois, j’étais jeune doctorant à Tübingen, en 1975. Je suivis ses cours, en même temps que ceux de Jüngel, Moltmann et Kasper. Ensuite, je participai en 2005 à un colloque avec lui au Centre de Meylan, près de Grenoble. Le thème était celui des rapports entre l’éthique planétaire et les religions Je travaillai avec lui à plusieurs occasions, à Lausanne, à Neuchâtel et à Genève, pour le jury de l’éthique planétaire que je présidais dans un concours des écoles romandes, et pour une conférence à Saint-François avec Adolf Ogi et Daniel Brélaz, en 2006-2007. Le 25 mai 2006, nous publiâmes ensemble lui et moi dans Le Temps l’article « Une éthique planétaire pour surmonter la crise du monde actuel ». Je reçus une lettre chaleureuse de lui en 2008, soutenant nos efforts en Suisse romande et en 2014 un subside de la Fondation pour la publication d’un de mes livres.
Justement parce que je crois en une vie éternelle, j’ai le droit, le moment venu, de décider quand et comment je vais mourir.
Son œuvre et ses publications occupent une place gigantesque dans le panorama théologique et intellectuel contemporain. Rien de ce qui touche à la pertinence du christianisme ne lui semble étranger: la doctrine chrétienne (avec ses questions centrales comme la justification, le salut, la vie éternelle, la christologie, la création, le Concile, L’Église), les problématiques philosophiques actuelles (la contribution de Hegel, Dieu existe-t-il ?), le rapport entre le christianisme et les autres religions (avec de nombreuses ouvrages sur le judaïsme, l’Islam le bouddhisme), l’éthique planétaire dans sa visée universelle et dans ses liens avec l’éthique chrétienne). Ses livres sont très structurés, extrêmement bien documentés et adossés à une réflexion à la fois critique et ouverte.
La fréquentation livresque puis plus personnelle de la pensée de Hans Küng a été pour moi une source constante de motivation, d’encouragement œcuménique et de stimulation à la créativité. Tous les malheurs de Küng avec la hiérarchie (provoqués parfois certainement aussi par son sens du défi !) n’ont pas empêché son succès, bien au contraire. Des chrétiens de toute tendance et même des libres penseurs ont trouvé dans son œuvre et dans son attachante personnalité des raisons de croire et de continuer leur recherche.
Denis Müller, pour l'essor, 10 avril 2021
(professeur honoraire de l’Université de Genève)