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DU CONCOURS DES VOYELLES APPELLÉ HIATUS
On doit éviter la rencontre des voyelles qui ne se perdent pas dans la prononciation.
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
DESPRÉAUX.
Le précepte est excellent; mais comme on n'a pas la liberté de dire en vers tout ce qu'on voudroit, il faut ajouter que l'e muet peut précéder une voyelle, parce qu'il se perd alors dans la prononciation. Ce seroit donc une faute de dire avec Pybrac dans ses Quatrains:
Dieu en courant ne veut être adoré;
D'une femme coeur il veut être honoré;
Mais ce coeur-là il faut qu'il nous le donne.
Où l'on voit que dans le premier vers, Dieu en, & dans le troisieme là il, font une rencontre de voyelles, qui se souffroit autrefois, mais qui ne se souffre plus depuis un siécle & davantage.
Il y a une exception à cette régle par rapport à l'affirmative oui, lorsqu'elle est répétée:
Oui, oui je sçaurai bien m'affranchir de vos fers.
Mais par-tout ailleurs, & sur-tout quand ce mot forme deux syllabes, il est sujet à la régle. Je dis, quand ce mot est de deux syllabes; car il en peut faire deux, lorsqu'il devient substantif:
Dès qu'on a prononcé ce malheureux oui.
Il faut distinguer deux sortes d'h: l'une qui est aspirée, & l'autre qui ne l'est pas. La premiere est une vraie consonne, & elle en a toutes les propriétés, c'est-à-dire que toutes les voyelles qui la précédent, même l'e muet, ne se mangent point, & que les consonnes ne se prononcent point. On doit dire le contraire de l'h non aspirée. Exemple:
Mais quelques vains lauriers que promettre la guerre,
On peut être héros sans ravager la terre.
Il est plus d'une gloire: en vain aux Conquérans
L'erreur parmi les Rois donne les premiers rangs.
Parmi les grands héros ce sont les plus vulgaires.
Chaque siécle est fécond en heureux téméraires......
Mais un Roi vraiment Roi, qui sage en ses projets,
Sçache en un calme heureux maintenir ses Sujets,
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
Il faut pour le trouver, courir toute l'histoire.
DESPREAUX
Si on veut fçavoir quels sont les mots qui ont l'h aspirée ou non aspirée, la régle ordinaire est que les mots qui sont dérivés du Latin, comme habile, haleine, heureux huile, huître, hiver, qui viennent d'habilis, halo, hora, oleum,ostreum, hyems, n'ont pas l'h aspirée. Exceptés heros, harpie, hennir, & peut-être quelques autres qui tirent leur premiere origine du Grec &c. les autres mots qui ne viennent pas du Latin ont l'h aspirée. Voici une liste générale des mots les plus communs où l'h est aspirée, aussi-bien que leurs dérivés & leurs composés, par laquelle il sera facile de juger de ceux où elle ne l'est pas. Nous n'y mettrons pas les noms propres de villes, &c.
| Habler,

Hacher,
Hagard,
Haie,
Haillon,
Haïr,
Haire,
Hâle
Halle,
Hallebarde,
Hameau,
Hanche,
| Hanneton,

Hanter,
Haper,
Haquenée,
Haran,
Harangue,
Haras,
Harceler,
Hardes,
Hardi,
Haricot,
Haridelle,
| Harnois,

Harpe,
Harpie,
Hart,
Hasard,
Hâte,
Haut,
Havre,
Hennir,
Héraut,
Herce,
Hérisser,
| Héros,

mais non
ses dérivés,
Hêtre,
Heurter,
Hibou,
Hideux,
Hola,
Honte,
Hoquet,
Hors,
Hotte,
| Houlette,

Houpe
Housse,
Houssine,
Houx,
Huée
Huguenots
Huit,
Hure,
Hurler,
Hute.
L'usage familier n'aspire point l'h en certaines occasions particulieres, ainsi on prononce un'hallebarde, du fromage d'Hollande, de l'eau de la Reine d'Hongrie.
J'ajouterai un réflexion sur le mot Henri, que Ménage prétend devoir être aspiré.Il y a des occasions où on doit l'aspirer il y en a d'autre où l'on ne doit pas le faire. On n'en peut donner de régles sûres. C'est l'oreille qu'il faut consulter pour cela. Mademoiselle de Rohan a fort bien dit, par exemple:
Quoi! faut-il que Henri, &c.
Cependant on dit fort bien aussi, le regne d'Henri IV. la mort d'Henri IV. M. Habert de Montmaur n'a été blâmé de personne pour n'avoir pas aspiré l'h d'Henri, dans ce beau Madrigal, touchant la statue d'Henri le Grand, placée sur le Pont-Neuf, pas même de Ménage, qui l'a inséré lui-même dans l'ouvrage où il condamne cette liberté.
Superbe monumens, que votre vanité
Est inutile pour la gloire
Des grands Héros, dont la mémoire
Mérite l'immortalité!
Que sert-il que Paris, au bout de son canal,
Expose de nos Rois ce grand original,
Qui sçut si bien regner, qui sçut bien combattre?
On parle point d'Henri Quatre
On ne parle que du cheval.
Les Poëtes ne font pas difficulté d'aspirer quelque mots qui ne commencent pas par une h, comme onze, onzieme. Il seroit d'autant plus injuste de leur refuser cette liberté, que l'usage l'a introduite dans la prose, où il est permis de dire le onze du mois, du onze du mois, le onzieme, &c.
Ce concours vicieux de voyelles se connoît par la prononciation & non par l'écriture. Ainsi quoique la conjonction & reçoive le t dans l'orthographe; comme ce t ne se prononce point, on ne peut employer en vers cette conjonction avant les mots qui commencent par une voyelle, ni dire avec La Fontaine:
Le Juge prétendoit qu'à tort & à travers,
On ne sçauroit manquer condamnant un pervers.
"Quoique, dit M. Restaut, l'n finale de la négation non, ne se prononce pas plus que le t de la conjonction &, cependant les poëtes sont en possession de la mettre avant des mots qui commencent par une voyelle, comme dans ces vers:
Non, non un Roi qui veut seulement qu'on le craigne".
Je suis un peu surpris d'entendre dire à M. Restaut, que l'n finale de non ne se prononce pas plus que le t de la conjonction &. On prononce é. Prononce-t-on no? Il n'est donc pas dans l'exactitude de dire que la prononciation de non avant une voyelle, soit aussi désagréable que celle d'une voyelle avant une autre. Je crois, pour le dire en passant, quoi qu'en pense M. Restaut, que dans un discours sourenu on peut faire sonner l'n dans illusion, ambition, &c. & prononcer illusion n'étrange, ambition-n'illustre. Du reste, j'avoue, avec M. Restaut, qu'il est mieux de placer avant une consonne, les mots ou l'on ne fait point sonner l'u finale, & qu'ainsi ce premier vers est plus doux que le second:
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage..
Non, non un Roi qui veut seulement qu'on le craigne.
Quoique certaines personnes prétendent que quelques mots liés,tels que peu-à-peu. pié-à-pié, &c. n'en sont qu'un, cependant il faut les éviter comme un écueil dans la Poësie; à cause de l'Hiatus.
Les mots qui finissent par deux voyelles, dont la derniere est un e muet, comme vie, joie, vue, idée, &c. ne peuvent se mettre qu'à la fin du vers, à moins que cet e muet ne se perde par le concours d'une voyelle, Ainsi l'on ne sçauroit dire avec Scarron:
Ou l'on oit crier tue, tue.
Ils se mirent à tue tête.
Mais Despréaux a fort bien dit:
Qu'est devenu ce teint, dont la couleur fleurie
Senbloit d'ortolans seuls & de bisques nourrie?
Où la joie en son lustre attiroit les regards, &c.
Il s'ensuit delà que ces mots, lorsqu'ils sont au pluriel, & les verbes qui ont nt précédé de deux voyelles, dont la derniere est un e muet, ne peuvent entrer dans le vers se ce n'est à la fin, comme vies, joies, vues, idées, avouent, envoient, &c. On excepte soient & aient, parce qu'ils sont monosyllabiques. On excepte aussi les imparfaits de la troisieme personne de pluriel, aimoient, charmeroient, &c. qui rendent le vers masculin par la raison que j'en ai donnée plus haut.