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Ainsi le Conseil fédéral est passé sous les fourches caudines de l’économie en accordant des assouplissements aux contraintes qui ont empêché l’épidémie de se déployer dans toute sa force qui aurait entraîné plusieurs dizaines de milliers de morts et débordé les hôpitaux. On croit savoir que cette décision a été prise par quatre voix de droite contre trois de gauche et du Centre. Telle est la règle : le gouvernement en titre est soumis à la volonté du souverain populaire, qui décide en fonction de son bon plaisir, influencé voire déterminé par les campagnes lors des votations, maîtrisées par les dépositaires des finances.
Ainsi en était-il sous l’Ancien Régime. Un potentat., au seul bénéfice de son hérédité, se construisait des châteaux, partait en guerre, promouvait les courtisans qui avaient le mieux réussis à le flatter, entretenait un harem de maîtresses, embastillait quiconque lui faisait ombrage. Ce système s’est effondré sous le poids de ses contradictions, de son incapacité à entretenir le bien public, du caractère aléatoire de sa politique de son déni de réalité. Il en est résulté les démocraties contemporaines bâties sur un subtil équilibre entre une gestion éclairée par une élite autoproclamée et une manifestation périodique de la mauvaise humeur du peuple.
La Suisse fait exception. Au fil des siècles, elle a construit une démocratie qui se veut directe et qui attribue le pouvoir ultime, fût-ce sous forme de veto, à la masse des électeurs. On peut parler d’une acratie, d’une absence de pouvoir, de sa dilution dans tellement d’instances qu’il est impossible de déterminer qui a pris telle décision malencontreuse. M ais qu’est-ce en réalité que ce peuple mythique ? Lors des consultations et des élections, à peine la moitié des électeurs votent ; un quart des habitants adultes n’a pas le droit de vote ; une décision peut donc être emportée par la majorité des 37, 5% de votes exprimés, soit moins du cinquième des habitants. Le « souverain » est composé en réalité d’une petite minorité de la population. C’est une démocratie au sens athénien du terme : une minorité effective de citoyens décide du destin des métèques (les immigrants sans citoyenneté) et des esclaves (les sans-papiers). Ce n’est pas une démocratie au sens étymologique du mot et c’est pour cela que cela marche.
En pratique cette structure, qui parait hautement décentralisée, est cependant ajustée par des instances moins visibles. Un Conseil communal ne maîtrise souvent qu’une maigre fraction des dépenses que doit couvrir son budget. Il entérine des décisions qui lui échappent et qui sont prises soit par le canton, soit par les 1500 organismes intercommunaux gouvernés par des instances opaques. Un échelon plus haut, les cantons sont astreints à appliquer des décrets décidés par le niveau intercantonal : 22 conférences de gouvernements cantonaux, 500 conférences de fonctionnaires cantonaux et 311 concordats constituent l’armature de ce pouvoir interstitiel entre les niveaux fédéraux et cantonaux.
Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout lentement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête dépasse, tout se ligue pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris ce qui anime l’essence du pays, le devoir du chef de s’effacer.
Selon l’adage, le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, la seule instance corruptible serait donc le peuple. S’il a envie des stades, des cinémas et des terrasses de restaurants, cela suffit pour que le fantôme de gouvernement n’ait pas d’autre choix que de céder. Il n’est pas habilité à décider dans les grandes occasions. Il est chargé de la tactique des vaches sans ou avec cornes, du port de la burqa, de la construction ou non des minarets, du sauvetage de l’UBS et de Swiss, de l’achat d’avions miliaires qui ne volent qu’aux heures de bureau.
Les grandes décisions sont hors de sa portée : l’accord institutionnel avec l’UE, la préparation de la transition climatique, l’achat des masques et des vaccins en prévision d’une épidémie. Lors de celles-ci, il a plus peur de son propre peuple que des ennemis ou des concurrents de celui-ci. Il ne défend pas l’intérêt national mais les préjugés populaires. Et cependant cela marche. Cahin-caha peut-être mais mieux que les voisins. Cela ressemble à l’évolution biologique, strictement gouvernée par le hasard des mutations et la sélection par la lutte pour la survie. Car telle est la force de l’acratie, n’avoir aucun autre objectif que la pérennité.