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J'ai commenté il y a quelque temps une citation de Rousseau présente dans la Tribune de Genève des 24-25 mars, et qui portait sur la botanique. Mais il y en avait une autre, fascinante aussi, et de nature plutôt régionaliste: Le plus grand agrément de la botanique est de pouvoir étudier la nature autour de soi plutôt qu'aux Indes, disait le philosophe.
De mon point de vue, c'est la marque qu'il voyait les plantes comme un moyen d'appréhender l'âme d'un lieu. Lorsqu'on étudie la nature autour de soi, on ne recherche pas le sensationnel, la nouveauté, et on ne pense pas non plus que l'étude de la nature soit dans l'accumulation des données. Il s'agit en réalité d'observer la nature pour en saisir l'âme. Gœthe, un peu plus tard, le fera apparaître de façon claire: observant la nature, il finit par exprimer au travers d'images l'esprit des lieux: il évoque, décrivant les brumes près de Chamonix, les sylphes qui s'y meuvent! J'en parle dans mon dernier livre, Écrivains en pays de Savoie.
Rousseau se refuse, certes, à ce genre d'inventions poétiques, mais il ressent, au fond, la même chose. En observant la nature autour de soi, on se sent en communion avec elle: on la traverse. On la connaît justement en passant le seuil, en mêlant son âme à la sienne; pour ainsi dire, on la connaît de l'intérieur. Or, si on se passionne pour les plantes exotiques, cela n'arrive pas: on est charmé par de simples apparences.
Tolkien allait dans le même sens: un mythe, disait-il, doit s'insérer dans un paysage familier, pour parler au cœur; lorsqu'il émane de contrées inconnues, il se pose comme élément sensible parmi d'autres, et perd de sa force.
Et moi-même, lorsque j'ai commenté la parution de mes Muses contemporaines de Savoie, j'ai essayé de montrer de quelle façon les écrivains locaux approfondissaient le paysage, et en quelque sorte l'enchantaient. Chacun d'eux est une porte pour traverser ce paysage, tandis que l'exotisme rappelle ces contes où l'on erre sans fin dans le monde pour trouver une porte du royaume enchanté sans jamais y parvenir.
Pour autant, cela ne signifie naturellement pas que le pays où l'on vit soit plus divin en soi que n'importe quel autre: il s'agit avant tout de la relation qu'on entretient avec son environnement. Si on vit au Cambodge, la nature autour de soi n'est plus celle de la Savoie, ou de la Suisse! Voyager permet de rendre familiers les paysages inconnus, et crée de nouveaux sujets d'étude. Mais ici, j'approuve pleinement Rousseau, et regarde son idée comme me donnant raison quand j'estime qu'on devrait rééditer les vieux auteurs savoyards et qu'imposer partout les auteurs de Paris nuit à la littérature parce que cela en ôte la poésie véritable au profit d'un vain culte voué à la capitale.