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Il y a des choses que l'on observe avec ses yeux d'enfant et dont on conserve le souvenir comme un trésor. Chez le Belge Stéphane Thirion, ces choses-là ont le parfum du bouquet remis au champion. Le Wallon de 56 ans se souvient «très bien» des victoires du grand Eddy Merckx sur Liège-Bastogne-Liège, auxquelles il a assisté de près, biberonné au cyclisme par un père «complètement dingue» d'Eddy Merckx. «Ça m'obligeait presque à aller voir le coureur en compétition. C'était une sorte de procession vers l'admiration, et cette admiration n'a cessé de croître.»
Thirion a ensuite embrassé une carrière de journaliste sportif, couvert plusieurs Tour de France et rédigé presque naturellement la biographie autorisée de Merckx. On a pensé à lui, l'autre jour, quand Mark Cavendish a égalé le nombre de victoires de son idole sur la Grande Boucle (34 succès), alors on lui a lancé un coup de fil entre deux étapes, histoire de s'assurer que le moral était toujours bon.
Stéphane Thirion, qu'est-ce que ça vous a fait de voir Cavendish égaler le record de Merckx?
En fait, je m'y étais un peu préparé: un Cavendish en grande forme et confronté à peu de concurrence pouvait remporter plusieurs étapes cet été. De toute façon, on ne peut pas comparer ses 34 victoires au sprint aux 34 succès plus éclectiques de Merckx.
L'image de ce départ : l'accolade entre Eddy Merckx et Mark Cavendish, qui se partagent encore le record de victoires d'étapes sur le Tour de France (34). Le Belge est présent à Mourenx, lieu de son légendaire succès en 1969. pic.twitter.com/fUBvQqtr45 #TDF2021— Le Gruppetto (@LeGruppetto) July 16, 2021
Le Belge faisait la loi dans tous les domaines.
Oui. Parmi ses 34 succès, on trouve un contre-la-montre par équipes, beaucoup de chronos, des étapes en solitaire et ce fameux sprint contre Roger de Vlaeminck sur le vélodrome de Strasbourg en 1971.
Partager un record est une chose; le perdre en est une autre. Comment réagiriez-vous si Cavendish dépassait la légende belge au palmarès de la Grande Boucle, vendredi ou dimanche?
Sincèrement, ça ne me poserait pas le moindre problème. Et c'est pareil pour Merckx, qui sait très bien qu'il est difficile à la fois de comparer les générations et les coureurs. Eddy Merckx, je le rappelle, c'est 96 jours en jaune. Ce chiffre suffit à stopper tout début de comparaison.
Le public belge est-il aussi détaché que vous?
Je le pense. En plus, Cavendish roule pour une équipe de chez nous (Deceuninck-Quick Step), c'est donc intéressant pour les Belges aussi! Et puis, ils connaissent suffisamment le vélo pour faire la part des choses entre les chiffres et les carrières de Cavendish et de Merckx, qui est le plus grand coureur de tous les temps.
Dans votre pays, ce n'est même pas un thème de discussion. Merckx est le plus grand, il n'y a aucun doute possible.
Aucun. On se base simplement sur le palmarès: 525 victoires, c'est-à-dire quelque chose comme 200 de plus que Bernard Hinault. Ce chiffre est indiscutable.
Il y a les chiffres et la manière. Or, le Belge ne s'est jamais départi de la manière.
Oui, plusieurs évènements assoient sa domination dans l'histoire du vélo. Comme la construction de son premier Giro en 1968 au Tre Cime di Lavaredo, où il a écrasé tout le monde en remontant tous les échappés. Ou sa chevauchée victorieuse sur le Tour 1969 à Mourenx. Ou son record de l'heure, trois ans plus tard. Car Merckx fut l'un des seuls grands coureurs à s'y attaquer.
C'est pour cette domination qu'on l'appelait le «Cannibale». C'est un surnom qui lui va bien?
Oui, oui. Ça lui correspond.
Vous l'avez souvent rencontré, notamment pour la rédaction de sa biographie. Il est comment, Eddy Merckx, dans la vie?
Simple, poli, aimable, attachant. Il n'est pas Cannibale dans sa manière de se comporter avec les gens. C'est d'ailleurs pour ça qu'il est aussi populaire chez nous (un centre scolaire et une station de métro portent son nom).
On parle souvent du «merckxisme». Ca veut dire quoi?
C'est une manière de courir de certains cyclistes, qui ne sont pas forcément tous Belges d'ailleurs. Le Néerlandais Van der Poel ou le Slovène Pogacar l'ont montré quelques fois sur ce Tour de France, en partant loin de l'arrivée, sans se préoccuper du fait qu'ils n'avaient plus de coéquipiers. Le merckxisme, c'est rouler à l'ancienne. Avec panache.
Les jeunes belges connaissent-ils encore Eddy Merckx?
Oui, il est aussi célèbre que Pelé ou Ali. Même si on ne connait pas le football ou la boxe, ce sont des noms qui apparaissent... Je ne vais pas dire comme Victor Hugo ou Napoléon, mais à une certaine échelle, oui. Merckx est une personnalité qui restera dans l'histoire du sport.
Est-il aussi aimé en Flandres? A-t-il le pouvoir de rassembler les deux communautés linguistiques?
Oui, il parle d'ailleurs les deux langues, français et néerlandais. Il y a peu de personnalités belges aussi fédératrices, mais le sport est un défi au communautarisme.