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Alors que la forêt amazonienne joue un rôle essentiel dans l’équilibre du climat mondial, les banques suisses qui financent l’important secteur des matières premières commencent à réévaluer l’impact environnemental de leurs activités.Ce contenu a été publié le 23 mars 2021 - 14:41
En février, la banque française BNP Paribas, longtemps numéro un mondial du financement des matières premières, a annoncé durcir ses critèresLien externe en la matière. Elle cesse d’investir dans des entreprises produisant ou commercialisant du bœuf ou du soja issus de terres défrichées en Amazonie.
Cette décision a été prise quelques semaines après celles de Credit Suisse et du bancassureur néerlandais ING (dont le département «Trade Finance» se trouve à Genève) de se retirer du pétrole amazonien. Ces instituts ne financent plus les négociants qui achètent et vendent du pétrole provenant de la forêt tropicale en Équateur.
L’appui des banques permet aux négociants d’acheter et de vendre de gros volumes de matières premières. Ces établissements financent le flux de transports, gérant ainsi les risques. Ils sont les destinataires des documents douaniers et des cargaisons.
Genève est considérée comme l’une des plaques tournantes du négoce des matières premières. Les banques sises dans la Cité de Calvin ont fait du financement de ce secteur une activité importante. Selon une récente étude de l’Association suisse de négoce de matières premières et du transport maritime (STSA), la Suisse est le plus grand centre mondial du financement des matières premières, suivie par le Royaume-Uni.
Un secteur non négligeable
Selon les dernières données (datées de 2018) de l’Association suisse de négoce de matières premières et du transport maritime (STSA), qui compte des banques parmi ses membres, le négoce de matières premières représente 4,8% du PIB suisse et emploie quelque 35 000 personnes dans le pays. Les négociants helvétiques achètent et vendent 39% du pétrole mondial, 44% du sucre, 60% des métaux et 53% du café. La STSA n’a pas pu fournir des estimations semblables s’agissant du soja et du bœuf.End of insertion
Argent sale
L’industrie du négoce des matières premières pèse plusieurs milliards de dollars. Or, l’extraction de pétrole amazonien notamment menace la biodiversité et les populations locales. En novembre dernier, du pétrole s’est déversé dans la rivière Shiripuno en Équateur, privant d’eau potable les communautés indigènes de la région dite des «bassins sacrés» (Amazon Sacred Headwaters).
En avril 2020, la rupture d’un oléoduc avait provoqué une fuite de pétrole dans le fleuve Coca. La région affectée avait déjà subi le déversement de déchets toxiques par la compagnie pétrolière Chevron-Texaco.
«Ce financement a un impact très grave. Nos terres ont été polluées: elles sont couvertes de pétrole et remplies d’injustice. Il n’y a pas d’eau potable ni éducation ni santé», déplore Marlon Vargas, président de la Confédération des nationalités indigènes de l'Amazonie équatorienne (CONFENIAE), contacté par SWI swissinfo.ch. L’extraction pétrolière le long des affluents du fleuve Amazone «exploite» les territoires des communautés indigènes, souligne-t-il.
Dans un rapportLien externe publié en 2020 par deux ONG, Stand.earth et Amazon Watch, dix-neuf banques sont citées. Six en particulier, la plupart sises à Genève, sont épinglées. Sur la période 2009-2020, elles ont fourni un financement de quelque 10 milliards de dollars, permettant la livraison de pétrole de l'Amazonie équatorienne vers les États-Unis.
Ce rapport a fait mouche. Plusieurs banques ont depuis cessé leurs activités dans la région des bassins sacrés, situés dans le parc national Yasuni inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est l’un des endroits les plus riches en biodiversité de la planète. Outre ING, BNP Paribas et Credit Suisse, la banque néerlandaise Rabobank a annoncé en janvier avoir arrêté de financer les livraisons début 2020.
Contacté par SWI swissinfo.ch, Credit Suisse confirme cesser progressivement le financement des livraisons de pétrole équatorien et péruvien. Dans un communiqué, la banque écrit que ses « directives sectorielles sont régulièrement révisées et mises à jour». Elle a «introduit dans le courant de l’année dernière des restrictions supplémentaires concernant le financement des combustibles fossiles».
Un nouveau tournant?
La question de l’assainissement par les entreprises dans les zones à enjeux environnementaux n’est pas nouvelle. Depuis de nombreuses années, détaillants et producteurs qui dépendent des produits de base provenant de l’Amazonie et d’autres régions sensibles, ainsi que les négociants eux-mêmes, ont annoncé avoir établi des normes de durabilité internes et sectorielles. Or, nombre d'entre elles ne sont pas contraignantes et leur mise en œuvre ne fait pas l’objet d'un contrôle indépendant.
La pression est néanmoins grande pour que le secteur des matières premières modifie ses pratiques. «Les sociétés productrices et de négoce de matières premières constatent que la responsabilité de la dégradation de l’environnement et des violations des droits humains va au-delà des filiales directes et indirectes sur le terrain. Elle concerne davantage la société-mère», relève Gilles Carbonnier, professeur d’économie du développement à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Il observe un changement dans le secteur, appelé à se désinvestir d’activités risquées ou à prendre ses distances.
Alors que les communautés affectées poursuivent en justice les pollueurs – et gagnent –, la responsabilité environnementale et sociale des entreprises au sein de leurs chaînes d’approvisionnement s’accroît, fait remarquer l’expert. En 2020, six ans après que BNP Paribas a été reconnue coupable d’avoir violé les sanctions américaines en finançant le commerce du pétrole soudanais, des victimes ont rouvert le dossier, en France. Les Soudanais accusent la banque de complicité de crimes contre l’humanité.
«Les attentes et les normes sociales évoluent rapidement en ce qui concerne le changement climatique, lequel est devenu une préoccupation majeure non seulement des gouvernements, mais aussi des organisations de la société civile», pointe Gilles Carbonnier. «La préservation de l'Amazonie équatorienne notamment représente un enjeu important.»
Le changement observé dans les entreprises correspond également à l’image que la Suisse veut donner d’elle-même. Après la fin du secret bancaire, le pays entend devenir l’un des principaux centres mondiaux de services financiers durablesLien externe. Bon nombre des plus grandes banques finançant le secteur des matières premières sont membres de l’association Sustainable Finance Geneva (SFG)Lien externe, qui a favorisé la collaboration entre le secteur bancaire de la ville et la Genève internationale, notamment des organisations internationales, des ONG et des groupes de réflexion.
Selon Jean Laville, directeur général adjoint de Swiss Sustainable FinanceLien externe, dont SFG fait partie, les banques en question sont confrontées à un «nouveau paradigme». Elles prennent conscience que le secteur est «du mauvais côté de l’histoire».
Peut mieux faire
Andreas Missbach, responsable de la thématique Matières premières, commerce et finance chez Public Eye, se montre plus critique envers les banques. L’ONG a récemment publié un rapportLien externe intitulé «Trade Finance Demystified» qui souligne le manque de transparence dans l’octroi de crédits aux négociants. Les banques suisses ne disposent que de peu d’informations détaillées sur la multitude de transactions qu’elles financent.
«Elles n’ont pas la moindre idée de l’origine des négociants et de ce qu’ils font (avec le financement)», selon Andreas Missbach. Il doute, par ailleurs, que ce soient des préoccupations environnementales qui les aient motivées à cesser de financer le pétrole amazonien.
D’après un rapport de suiviLien externe publié par Stand.earth, certaines banques continuent d’échapper aux radars. En janvier, l’ONG a indiqué que Natixis, une banque française travaillant avec des traders suisses, était «la seule banque parmi les six premières épinglées à financer encore des transactions pétrolières en provenance d’Amazonie après la publication du rapport [d’août]».
Autre banque dans le collimateur: UBS. Celle-ci «n’a pas correctement appliqué ses règles relatives au financement du pétrole en provenance d’Amazonie jusqu’à ce que nous révélions cette violation», note Angeline Robertson, chercheuse chez Stand.earth.
La grande banque pourrait commettre d’autres violations de sa politique. «Sans un engagement proactif à mettre fin au financement du pétrole amazonien, UBS ne peut actuellement pas assurer à Stand.earth et Amazon Watch, ni même à ses investisseurs, qu’elle peut éviter les impacts négatifs de ses activités en Amazonie», ajoutent les ONG.