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Le rapport Bergier fait des vagues au Japon
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse a livré des armes au Japon. Tirée du rapport Bergier, l'information fait la une de la presse nipponne.
Entre 1920 et 1944, la Suisse a exporté pour 31 millions de francs de l'époque d'armes et de munitions. Ce chiffre, c'est celui que vient de que publier l'agence de presse japonaise Kyodo, en évoquant les travaux de la commission Bergier.
Ce groupe d'experts, mandaté par les autorités, a planché cinq ans durant sur l'attitude de la Suisse à l'époque du national-socialisme. Il vient, fin mars, de livrer sa synthèse finale, qui s'appuie sur 25 volumes, quelque 10 000 pages. La digestion est donc en cours, en Suisse, mais aussi au Japon.
Jusqu'à la fin de la guerre?
31 millions de francs suisses (soit environ 194 millions de dollars en valeur actuelle)? Le calcul est tout à fait correct, confirme l'historien bernois Peter Hug, qui a rédigé, pour le compte de la commission, la volumineuse étude consacrée à l'industrie d'armement suisse et aux exportations de matériel de guerre.
Même s'il faut faire quelques distinctions. Jusqu'au milieu des années trente, les livraisons au Japon sont négligeables - 69 000 francs suisses de 1920 à 1930, selon les chiffres des douanes compilés par Peter Hug . Elle atteignent un premier pic en 1938 (8,6 millions de francs), puis un second en 1942 (13,8 millions).
L'agence Kyodo ajoute que d'autres technologies, plus sophistiquées, pour la propulsion des torpilles, ont également été livrées par la Suisse. Et que le Japon a signé, dans les tous derniers mois de la guerre du Pacifique, un contrat de 17 millions de francs pour la fourniture d'autres armes «swiss made».
Ce qui permet de penser, estime l'agence de presse japonaise, que l'ampleur de la coopération militaire entre la Suisse et le Japon a, sans doute, été supérieure au montant mentionné par la commission Bergier.
Un effet pratiquement nul
Pourtant, Peter Hug ne possède pas d'informations sur ces transactions-là. «Mais c'est tout à fait possible, commente l'historien bernois. Il n'y avait en tous les cas aucune hésitation politique, à Berne, quant à de telles exportations, avant comme pendant la guerre.»
Des livraisons qui, du point de vue pratique, ont eu un effet pratiquement nul, étant donné le potentiel d'armement du Japon. Toute autre est l'évaluation politique: pourquoi un petit pays européen, neutre, hors d'atteinte de la puissance japonaise, a t-il poursuivi de telles livraisons?
«Le Japon est un bon exemple qui montre que ce n'est pas l'encerclement, la menace, la pression exercée sur la Suisse qui ont été déterminant, mais la volonté d'encourager les exportations, analyse Peter Hug. On voulait gagner le plus possible d'argent, même avec des armes et des munitions.»
Un débat japonais
Quoiqu'il en soit, l'information tirée du rapport Bergier suscite beaucoup d'intérêt de la part des médias japonais. Le grand journal Mainichi, qui la publie en première page, en profite pour lancer un débat sur la neutralité et ses limites. Cela au moment où le Japon se demande s'il doit ou non continuer de dépendre de la protection américaine pour sa sécurité.
Le professeur de l'université de Sophia, Yasusada Yawata, un spécialiste de la Suisse, observe que les Japonais ont du mal à comprendre comment un pays peut tout à la fois être neutre, doté d'une armée puissante et d'une industrie d'armement très présente dans les marches d'exportation.
«La neutralité suisse rendait inévitable une coopération financière et militaire avec aussi bien les pays alliés que les forces de l'axe comme l'Allemagne, le Japon et l'Italie, déclare l'universitaire japonais. Mais aujourd'hui, les Japonais nourris à l'école de cours sur les vertus de leur constitution pacifique ne comprennent pas une telle attitude de la Suisse.»
Renoncer à la protection américaine?
D'autant moins, à en croire un éditorialiste du journal Asahi que, durant la Guerre froide, la Suisse a même songé à se doter de l'arme atomique pour assurer sa défense. «Dans ces conditions, quelle définition de la neutralité suisse pouvez-vous donner aux Japonais», s'interroge-t-il.
Et il poursuit: «le pacifisme continue d'imprégner leurs esprits. Malgré la volonté du gouvernement japonais d'intégrer toujours plus son armée dans la stratégie américaine».
Cette ambiguïté de la neutralité suisse est un mystère pour des Japonais qui ont rêvé, au lendemain de la guerre, de devenir une Suisse de l'Extrême-Orient. Et qui se demandent, aujourd'hui, s'ils doivent renoncer à la protection
américaine pour assurer seuls leur défense. Quitte, à leur tour, à devenir une puissance atomique.
swissinfo/Georges Baumgartner à Tokyo et Pierre Gobet à Zurich
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