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La théorie de la culture commence par un triple constat. Premièrement, les êtres humains se distinguent du reste de leur environnement de par le fait qu'ils ont conscience d'eux-mêmes. Deuxièmement, ils appréhendent leur environnement naturel et social avec une distance réflexive. Troisièmement, la culture est une manière pour eux d'appréhender leur statut particulier dans le monde. À partir de cette conscience de soi émerge petit à petit l'opposition largement acceptée entre culture et nature. Tandis que la nature enfante et prospère d'elle-même, semble-t-il sans but précis, la culture crée et forme à partir d'une représentation spécifique. Comme l'origine du concept de culture renvoie néanmoins au concept d'agriculture, le lien entre culture et nature s'explique depuis toujours au moyen d'une comparaison. Ainsi, le paysan arrache un champ à la nature foisonnante, s'approprie ses forces de croissance et l'oriente selon ses propres besoins de production. Le paysan cultive donc une partie de la nature dans le but de la dénaturer de manière intentionnelle: il la coupe de la nature à l'état brut, sauvage et non cultivée - de même qu'il s'en coupe lui-même. Une perspective si détachée de l'environnement naturel se voit prédestinée, lorsqu'on la transpose à des sociétés humaines, à engendrer et confirmer de nombreux préjugés et clichés. C'est notamment le cas lorsque l'on identifie certains peuples à la nature dans le but, soit de les vénérer en vertu de leur statut originaire, soit de justifier le fait de vouloir les sortir de leur état sauvage en leur imposant une certaine culture, ou encore de les juger inférieures pour cette raison et, de ce fait, de les assujettir.
La théorie de la culture pose la question de savoir dans quelle mesure les êtres humains se distinguent de leur environnement naturel, et quels moyens ceux-ci utilisent afin d'exprimer cette différence. De manière implicite, l'analyse de la culture tend à apporter de nombreuses connaissances à propos de l'humanité en tant que telle, et nourrit également l'espoir de répondre à la question philosophique par excellence qui a trait à la nature de l'être humain ainsi qu'au sens de son existence. Or, au vu de toutes les différences individuelles et culturelles, il est tout simplement impossible de donner une réponse satisfaisante et universellement valable à cette question. S'il existe différentes conceptions de la culture, il n'est donc pas possible d'analyser la culture en un sens abstrait, mais seulement de l'étudier à l'aide de ses configurations concrètes, qui se manifestent le plus souvent à travers les manières de parler et d'agir propres à différents groupes d'individus. Dans la mesure où une théorie de la culture philosophique aspire à percer le mystère des éléments universels propres à la culture, celle-ci se distinguent également d'autres sciences de la culture comme, par exemple, l'ethnologie. Dans la mesure où la diversification des sciences permet, par des adaptations interdisciplinaires, de mener à des bouleversements considérables au sein des sciences de la culture, ceci est loin d'être une cause perdue.
Le tournant linguistique des sciences humaines et sociales a conduit, au début du 20ème siècle, à ce que la théorie du langage devienne un des modèles sur lequel se basent de nombreuses analyses scientifiques. Et de fait, tous les êtres humains se servent d'un système de signes afin de s'exprimer et de structurer leur pensée.
À côté des connaissances linguistiques, des modèles syntaxiques et des champs sémantiques, les réflexions à propos du langage, tel que le modèle du jeu de langage développé par Wittgenstein, ont également servi de bases théoriques pour une compréhension nouvelle des sciences ainsi que des objets dont elles traitent. La culture fut ainsi bientôt perçue comme une forme spécifique de langage, soumise à une logique propre, et susceptible d'être appréhendée, du moins dans un premier temps, de manière analytique. Le but était de dégager la structure de la culture, c'est-à-dire de comprendre la grammaire du langage de la culture. Cette nouvelle manière de considérer les choses offrit, premièrement, une base à partir de laquelle il fut possible de développer des théories interculturelles. Deuxièmement, elle permit aux chercheurs de contourner d'anciens problèmes liés à l'empreinte culturelle. Troisièmement, une telle perspective permit de travailler de manière assurément plus objective dans la mesure où l'on se concentra sur des caractéristiques liées aux similitudes linguistiques et donc universelles d'une culture à l'autre. Jusqu'à ce jour, l'un des plus grands défis des sciences de la culture consistât à reconnaître, puis à déconstruire les tendances ethnocentriques. Dans la mesure où les langues, les méthodes et les schémas des sciences se basent très souvent sur des standards eurocentriques, la recherche autocritique fut particulièrement importante dans le domaine culturel.
Le langage remplit largement les conditions qu'exige un modèle de base objectif afin d'expliquer la plupart des activités humaines. En effet, les mathématiques, la musique et l'informatique peuvent également être interprétés comme des langages. En ce sens, presque toute activité humaine peut être considérée d'un point de vue philosophique, décrite et appréhendée comme un jeu de langage. Il faut toutefois rappeler que le langage lui-même se base sur des conventions socio-culturelles qui, d'un point de vue historique, sont apparues de manière relativement aléatoire et propre à chaque culture.
L'évolution progressive qui incita la sociologie à se tourner vers de nouvelles techniques de recherche à partir des années 1960, marqua également un tournant culturel pour de nombreuses autres disciplines (en anglais, cultural turn) avec l'intention délibérée de s'intéresser de plus en plus à la signification culturelle inhérente à toute culture, c'est-à-dire d'analyser la manière dont les individus décrivent les spécificités de leur propre culture dans leur langue particulière.
Lorsque l'on analyse aujourd'hui la culture de manière théorique, il est donc nécessaire, d'une part, de prendre en compte les approches et les résultats des sciences sociales et, d'autre part, de le faire en considérant la philosophie de la culture comme une perception de soi, qui analyse la manière dont les êtres humains, en tant qu'ils sont des êtres vivants aliénés à la nature et parfois même à eux-mêmes, se comportent culturellement, c'est-à-dire conformément à des systèmes de création et de transformation. Afin de continuer à améliorer ces analyses, beaucoup de chercheurs se sont orientés, dans un premier temps, vers la littérature ainsi que vers d'autres formes d'art narratif comme, par exemple, les films, c'est-à-dire vers toute forme d'expression où la manière de raconter est révélatrice du fonctionnement de la culture et donc également de l'être humain actuel.
Texte d'introduction de Patrick Schneebeli: études de philosophie à Zurich, enseigne la culture générale dans des écoles professionnelles.
Traduction: Carole Berset