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L’apôtre Paul rappelle que c’est au nom de ce que les gens de son peuple considéraient comme la loi de Dieu que Jésus, le Fils de Dieu, a été mis à mort (cf. Galates 3,13-14). La loi telle que les hommes l’interprètent ou la fabriquent ne peut donc être qu’avant-dernière. Elle n’est pas absolue. Un chrétien est dès lors en droit de désobéir à la loi. Mais quand la désobéissance civile est-elle légitime ? Quand ne l’est-elle pas ? Au nom de quel principe supérieur peut-on remettre la loi ou son interprétation canonique en question ?
A cette question Jésus répondait qu’il s’agissait de jouer l’authentique loi de Dieu contre celle que les hommes considèrent comme loi de Dieu (exemple : Marc 7,8ss.). Quelle est donc la vraie loi de Dieu ? Selon Jésus, il s’agit de celle qui se réduit au triple commandement d’amour : aimer Dieu de tout son cœur, de toute sa vie, de toute son intelligence et de toute sa force et aimer son prochain comme soi-même (Marc 12,29-30). Si la loi m’interdit de servir Dieu en exigeant de faire de tel Führer le dieu qui conduit ma vie ou si elle m’oblige à consacrer tout ce que je suis au service du Peuple, de l’Etat, de la Nation ou de la Patrie, je me dois d’essayer de changer la loi et, si cela n’est pas possible, je suis en droit de lui désobéir avec toutes les conséquences que cela peut avoir. Si maintenant la loi m’oblige à renvoyer dans un pays où sa vie est en danger une sœur ou un frère en humanité, je dois essayer de changer la loi et, si ce n’est pas possible ou en attendant que cela soit possible, je dois lui désobéir. Si la loi protège des banques et des entreprises qui refusent de prendre des mesures qui s’imposent pour limiter drastiquement la crise climatique, je me dois d’essayer de changer la loi et, en attendant qu’elle soit modifiée, je me dois de lui désobéir.
Ne faudrait-il pas alors se passer de toutes nos lois, règlements, directives et s’en tenir au triple commandement d’amour ? Idéalement ce devrait être le cas. Pourtant nous ne vivons pas dans un monde idéal. Le christianisme affirme – même si plus grand monde ne veut l’accepter, y compris parmi les chrétiens déclarés – que l’être humain est pécheur. Il ne vit pas en communion avec Dieu. Il cherche d’abord ce qui lui est utile. Il ne cherche pas le bien de Dieu, de son prochain comme de lui-même, mais seulement de lui-même. Parce qu’il « persiste dans son être », l’humain ne peut mettre la loi de Dieu en pratique. Veut-on une preuve de cette fermeture de l’homme sur lui-même ? Il n’est justement que de considérer son incapacité à mettre en œuvre non seulement la loi de Dieu, mais aussi les lois qu’il édicte : ses lois avant-dernières. Cette incapacité est la manifestation du péché de l’homme. En termes traditionnels, on dit que c’est là l’usage théologique de la loi.
Pour vivre ensemble, les humains pécheurs ont dès lors besoin de lois. Si nous n’en avions pas, notre terre deviendrait bien vite un désert, selon l’expression de Martin Luther. Nous nous acharnerions tellement à défendre notre pré carré et à chercher à empiéter sur celui d’autrui de sorte que ce serait très vite la guerre de tous contre tous. La tâche du chrétien est de veiller à améliorer toujours davantage cette loi qui doit cependant rester avant-dernière. Mais, comme elle n’est pas dernière, cette loi n’a pas à comprendre l’exigence d’aimer Dieu de tout son être. Nos lois civiles n’ont pas à obliger les citoyens de croire en Dieu, d’aimer Dieu, de lui donner la première place dans leur vie. Elles doivent respecter la liberté – en l’occurence cet aspect de la liberté qu’est la liberté de conscience – que la loi donnée par Dieu entend préserver (cf. Exode 20,2). En d’autres termes, nos lois avant-dernières ne devront pas tendre à devenir la loi de Dieu. Elles en sont incapables. Il convient simplement qu’elles deviennent de plus en plus compatibles avec la loi ou la volonté de Dieu. Et lorsqu’elles ne le sont pas, il convient d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Actes 5,29).
Cela les humains en général et nos contemporains en particulier ne sont pas prêts de l’accepter. Pourquoi ? C’est qu’ils se rendent bien compte que, s’ils se donnent des lois avant-dernières, le pouvoir de ces lois n’est pas très solide. Ces lois ne les rassurent guère si elles peuvent constamment être contestées au nom d’une loi que certains estiment supérieure. Que font-ils alors ? Ils dénigrent la prétendue loi de Dieu et absolutisent la valeur de leurs lois. Ils en font des autorités dernières. Autant dire qu’ils en font des dieux. Ils se mettent parfois même à affirmer – ce qui revient au même – que leurs lois sont la loi de Dieu. Et pourtant ces lois avant-dernières qui se veulent dernières ne sont pas compatibles avec la loi de Dieu ! La preuve : on est capable de tuer des humains en leur nom et il est même arrivé qu’on tue le Fils de Dieu en leur nom ! Il convient donc de pouvoir contester l’absoluité de toute loi humaine au nom de la loi de Dieu.
Reste un problème : puisque nos lois ne sont qu’avant-dernières, qu’elles n’assurent donc qu’une justice relative, qu’elles sont toujours perfectibles, qu’elles risquent constamment d’être démantelées, quelle assurance pourrai-je avoir dans ma vie en matière de justice ? Sur quel absolu puis-je la fonder ? Par ailleurs, je suis un être limité et ne suis donc jamais capable de mettre la loi absolue de Dieu en pratique. Suis-je voué là aussi à me contenter d’œuvres relatives ? Dois-je accepter que tout soit relatif dans ma vie ? Que la justice n’existe jamais ?
L’inconvénient dès qu’on pense que tout est relatif dans notre vie, c’est que la seule valeur est alors la force. S’il n’y a plus de règles, il convient de tout faire pour l’emporter sur les autres plutôt que de laisser les autres dominer sur soi. S’il n’y a plus que des justices relatives, comment faire ce que réclamait Pascal, à savoir que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste ?
Il me faudrait donc pouvoir fonder ma vie sur une certitude. C’est ce que propose le christianisme. Il appelle cela l’évangile, la bonne nouvelle. Que dit-elle cette bonne nouvelle ? Elle me promet qu’en dépit de mes limitations, de mon incapacité à mettre la loi de Dieu en œuvres je suis inconditionnellement juste aux yeux de Dieu. Elle me promet dès lors qu’en dépit du caractère insatisfaisant des lois humaines, je suis libre à l’égard de toutes choses et en particulier du caractère avant-dernier de nos lois. Je n’ai donc pas besoin de les absolutiser pour me rassurer. Mais je suis aussi libéré par mon attachement à Dieu seul pour prendre mes responsabilités en ce qui concerne l’amélioration de ces lois qui resteront toujours imparfaites, mais nécessaires (ce que l’on appelle l’usage civil de la loi). En bref, l’évangile me donne la possibilité de mettre en œuvre, dans les limites qui sont les miennes, la loi de Dieu et de chercher à rendre nos lois humaines aussi compatibles que possibles avec la volonté de Dieu.
Jean-Denis Kraege – 21 août 2023