Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06997.jsonl.gz/269

Considérée autrefois comme une mélancolie typiquement suisse, la nostalgie est devenue une arme puissante pour les politiciens, de Trump à Poutine en passant par les partisans du Brexit. Plus nous comprenons la nostalgie et ses débuts en Suisse, plus nous saisissons pourquoi les mouvements populistes ont le vent en poupe.
Jusqu'au 19ème siècle, la nostalgie était considérée comme une affliction frappant particulièrement la Suisse. Et les remèdes passaient par le placement du patient dans une station de montagne, car à l'époque, on pensait que cette «maladie» touchait la plupart des mercenaires suisses combattant pour les armées à travers les plaines d'Europe. Ces soldats étaient diagnostiqués comme peu habitués à la différence de pression de l'air avec leurs Alpes bien-aimées. Si leur nostalgie n'était pas guérie, elle pouvait conduire à la mort.
Nostalgie vient du grec «Nostalgia» et signifie le mal du pays, «Heimweh» en allemand. Aujourd'hui, le terme signifie plus largement le regret d’un temps passé.
Le mal du pays, une invention suisse
Le mal du pays (Heimweh en allemand) passa longtemps pour une maladie helvétique, que l’on appelait aussi "mal du Suisse" ou Schweizerheimweh.
En 1688, le médecin de Mulhouse Johannes Hofer le décrivit pour la première fois dans une dissertation bâloise comme une pathologie qu'il appela Nostalgie, terme qui passa en français (à côté de «maladie du pays»), en italien (nostalgia), en anglais (nostalgia, à côté du mot d'emprunt homesickness).
En 1710, Theodor Zwinger affirma que le Ranz des vaches (chant traditionnel des bergers) provoquait le mal du pays chez les soldats suisses au service étranger et qu'il les poussait à la désertion.
La description et l'analyse de la maladie trouva un large écho dans divers écrits de Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733). Alors que Hofer situait l'origine du mal dans le cerveau et l'expliquait comme un traumatisme dû à l'arrachement du sujet à son milieu accoutumé, Scheuchzer l'attribuait à la pression atmosphérique, plus forte dans les pays de plaine que dans les Alpes. Ce qui entravait la circulation du sang chez les ressortissants du «point culminant de l'Europe». Le mal du pays passait pour être mortel. Seul un retour au pays natal pouvait le guérir, un transfert dans un lieu plus élevé ne pouvait que l'atténuer.
Dans l'article «Nostalgie, maladie du pays» de l'Encyclopédie d'Yverdon (1774), Albert de Haller considérait ce phénomène comme une sorte de mélancolie, qui pouvait conduire à l'affaiblissement, à la maladie et à la mort, mais que l'espoir d'un retour pouvait guérir.
(Source: DictionnaireLien externe historique de la Suisse)
On peut en effet faire valoir que Donald Trump et Vladimir Poutine, tout comme les mouvements populistes en Europe, utilisent abondamment cet argument pour séduire les électeurs nostalgiques du «bon vieux temps».
Le principal slogan de campagne des Brexiters comme Nigel Farage et son parti UKIP était: «Nous voulons retrouver notre pays.» Donald Trump proclame: «Restaurons la grandeur de l’Amérique.» Dans le cadre de sa campagne anti-immigration, l’Union démocratique du centre (UDC, droite conservatrice) affirmait, elle: «À une époque, la Suisse a été l'un des pays les plus sûrs au monde.»
En Russie, la majorité des Russes aimerait voir l'Union soviétique rétablie, selon le Centre Levada, un institut de sondage indépendant. L’annexion de la Crimée et le soutien russe aux rebelles dans l'est de l'Ukraine n’a donc rien de surprenant. En 2005, Vladimir Poutine déclarait regretter l'effondrement de l'Union soviétique et le fait que «des dizaines de millions de nos concitoyens et compatriotes se trouvaient en dehors du territoire russe.»
Valeurs vieux jeu
En politique, la carte de la nostalgie est plus efficace lorsqu'elle vise un public âgé. Une chaîne de télévision russe intitulée 'Nostalgie' est populaire surtout auprès des hommes nés entre 1950 et 1970, durant la Guerre froide. Au Royaume-Uni, un sondage pré-Brexit a montré que 54% des plus de 55 ans soutenaient la sortie de l’UE et 30% souhaitaient son maintien. «Sortir de l'Europe devrait marquer un retour à des valeurs vieux jeu», écrit Geoffrey Edwards de l'Université de Cambridge, en essayant de comprendre le raisonnement des électeurs âgés.
En Suisse, l’UDC - le plus grand parti politique du pays - a été accusé de glorifier un passé où les femmes restaient à la maison et les hommes étaient les seuls soutiens de famille. Dans une campagne en 2014 en vue de l’achat de nouveaux avions de combat, l’UDC Ueli Maurer, alors ministre suisse de la défense, a comparé dans son discours l'importance d'acquérir les avions de combat avec la nécessité d'effectuer un inventaire de sa cuisine: «Combien d'appareils ménagers hors d'usage et vieux de 30 ans avez-vous encore à la maison?», a alors demandé Ueli Maurer au public. Sa réponse: «Chez nous, il n'y en a plus beaucoup, à l'exception bien sûr de ma femme, qui s'occupe des tâches ménagères. Mais je suis toujours content avec ma femme.» Des propos qui ulcérèrent une partie de l’opinion publique mais qui fit la joie des militants UDC, au point qu’Ueli Maurer les répéta à plusieurs reprises devant ses partisans.
C’était mieux avant
Les politiciens démagogues, qu’ils soient russes, anglais ou suisses, jouent sur une faiblesse des électeurs d'âge moyen et avancé: la perception d’une époque révolue. Nos cerveaux vieillissants nous disent que la vie était meilleure quand nous étions plus jeunes.
De nombreuses recherches ont été publiées sur ce phénomène appelé ‘reminiscence bump’, la courbe du souvenir. Il décrit le fait que les personnes âgées ont plus de souvenirs de leur adolescence et de leurs premiers pas comme adultes que toute autre période de leur vie.
Selon ces recherches, notre capacité à stocker des souvenirs est à son sommet au cours de nos jeunes années, une période où nous faisons l'expérience de nombreuses premières.
Nous avons aussi un meilleur souvenir des événements positifs, des souvenirs heureux qui peuvent être nombreux, lorsque nous quittons le foyer familial, terminons l’école et obtenons notre premier emploi, nous nous mettons en couple et fondons une famille. Des recherches avancent que les événements négatifs s’effaceraient par un mécanisme psychologique de défense.
Considérée comme une maladie au 17ème siècle par le médecin suisse Hofer, la nostalgie est vue aujourd’hui comme un avantage pour la santé psychique. Le professeur grec Constantin Sedikides et ses collègues chercheurs affirment que «la nostalgie peut faciliter l'utilisation des perceptions positives sur le passé pour renforcer un sentiment de continuité et donner un sens à sa vie». C’est même un canal utilisé pour traiter les personnes atteintes de démence dans divers pays, dont la Suisse.
Mais quand la nostalgie entre dans le champ de la politique et motive nos votes pour décider de l'avenir de nos pays et de leur place dans le monde, nous devrions nous rappeler que tout n’était pas «pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles», comme l’écrivait Voltaire.
Pour contacter l'auteur sur Twitter: @dalebechtelLien externe
Traduit de l'anglais par Frédéric Burnand