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A main droite, le soleil couchant et l’océan Pacifique, à main gauche, la lune naissante et l’Atlantique. Un ultime traversée de la Great Divide, l’ombre de mon yak s’allonge, je file plein Sud sur un ruban d’asphalte magique et parviens à Hachita. Une pompe à essence, une épicerie, deux têtes blondes qui courent, une atmosphère sereine, un ciel immense et étoilé. Un de ses trous du cul du monde comme l’Amérique en connaît tant. L’originale Hachita fut dès 1875 un camp perché sur une montagne, peuplé de 300 habitants, forte de deux magasins et de trois saloons, né d’une mine de turquoise, d’argent et de cuivre.
Le rien donne la véritable ampleur à l’humain. Jeff qui porte une paire de lunettes est le propriétaire de ce magasin qui périclite, qu’il a vendu et racheté six fois d’affilée. Il vient de parcourir la Great Divide pour se changer les idées.L’autre Jeff, qui porte une chemise blanche, est un peu l’homme à tout faire, au secours des cyclistes qui bouclent la Great Divide. Durant la Tour Divide, il sillonne le bootheel (le talon aiguille) du Nouveau Mexique avec son pick-up, s’occupe du community center qui se transforme alors en dortoir pour les coureurs, ou les rapatrie et les choie dans son Bike Ranch.Combien de temps survivra cette communauté de quelques dizaines d’habitants? Est-ce la première fois ou la dernière que je verrai ce lieu et ces personnages hauts en couleurs?La Great Divide se termine de façon troublante devant une barrière, cette ligne de démarcation entre le Sud et le Nord que Trump se jure de renforcer. Bardée de caméras, automatisée, la frontière avec le Mexique ressemble à un camp retranché rivé sur l’immensité du désert de Chihuahua. Aucune présence humaine. Une atmosphère propre au désert des Tartares de Dino Buzzati. Lorsque j’entrouvre la porte blindée de la douane, les deux employés de dos, face à un poste de téléviseur allumé, paraissent si surpris, qu’ils se jettent sur leurs pieds et courent dans ma direction. Ils m’intiment aussitôt de quitter cette zone dite de sécurité. Je pique-nique à deux pas sur ce territoire de béton, sans ombres, plus stérile que le désert alentour, qui, juste au sortir de la mousson, est au plus vert.Habitué à traverser les frontières, au terme de quelques trois mois de voyage, j’atteins le poste d’Antelope Wells le 23 septembre 2018. Un non-lieu semblable à une véritable erreur sur cette Great Divide qui privilégie le sauvage et l’altitude, les coins reculés et cultive l’art du détour. Un itinéraire hautement recommandable!
La photo, incontournable et conventionnelle:A propos de frontière:
Destinations Checkpoints On Tour/8 (14 avril 2014), une interview du yak par Arianne Arlotti
& L’Homme-frontière (éditions Slatkine, 2013), un récit de voyage le long de la frontière orientale de l’Europe, du cap Nord à Istanbul, qui vous emmène à travers des zones grises telles que Kaliningrad, le Biélorusse ou la Transnistrie.
Remerciements à Michael Mc Coy & Adventure Cycling pour la qualité de leur travail et l’inspiration à parcourir “la piste la plus longue du monde” qui fête cette année ses vingt ans.