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Sa collection d’art sera présentée au Kunsthaus de Zurich en 2021. Mais son histoire continue à faire débat. Qui était vraiment Emil Bührle? Et comment ce fils de la petite bourgeoisie allemande est-il devenu à la fois l’homme le plus riche de Suisse et un collectionneur de renommée mondiale?Ce contenu a été publié le 23 décembre 2020 - 11:16
«Emil Bührle arrive en Suisse en 1924 avec une épouse, trois tableaux et un travail», note Mathieu Leimgruber, historien de l’Université de Zurich.
En 1940, sa collection comprend déjà 50 peintures et sculptures, rejointes par quelque 90 objets durant les années de guerre. Puis, dans les années 1950, ses bénéfices augmentent de manière exponentielle, tout comme ses acquisitions en matière artistique. A sa mort, sa collection comptera 638 œuvres.
Une sélection de 200 œuvres de sa collection sera exposée dès l'année prochaine au Kunsthaus de Zurich. Mathieu Leimgruber est en charge d’une étudeLien externe commandée par la ville et le canton du même nom pour faire la lumière sur la figure controversée du fameux mécène et marchand d’armes.
L'histoire de la collection Bührle est étroitement liée à l'essor du plus grand fabricant suisse de matériel de guerre de l'époque.
Une étude débattue
A la suite d’accusations de la part d’un ex-collaborateur du projet de recherche, éléments repris dans la presse, l’Université de Zurich a soumis son étude consacrée à Emil Bührle à deux historiens externes, Jakob Tanner et Esther Tisa Francini.
Les accusations portaient notamment sur certaines modifications rédactionnelles au sujet de la participation de Bührle aux corps francs et à son antisémitisme. Des modifications suggérées par des membres du comité directeur de l’étude.
Les évaluations externes ont confirmé la qualité scientifique du rapport, mais ont jugé problématiques les interventions du comité du point de vue des «bonnes pratiques» de la recherche historique. Les passages en question ont été rétablis ou reformulés.End of insertion
Fils d’un fonctionnaire des impôts, Bührle grandit à Fribourg-en-Brisgau, où il étudie l’histoire de l’art et la littérature. L’expérience du front fait de lui quelqu’un qui regarde «dans les yeux, avec sobriété, la réalité crue» - ce sont ses propres mots, révélateurs d’une conception masculine et guerrière du monde, typique de son époque.
A la fin du premier conflit mondial, il ne retourne pas immédiatement à la vie civile. On le retrouve officier dans l’un des corps francs participant à la répression des insurrections communistes en Allemagne. C’est à cette période qu’il fait connaissance avec sa future épouse, Charlotte Schalk, fille d’un banquier de Magdebourg. «Sa rencontre avec les Schalk est fondamentale», observe Mathieu Leimgruber.
Pour l’Allemagne et ses propres intérêts
Son beau-père, qui partage avec lui une vision du monde très conservatrice, lui ouvre les portes de l’industrie métallurgique. Emil Bührle quitte l’armée et rejoint la Magdeburger Werkzeug- und Maschinenfabrik. En 1924, il est envoyé en Suisse, où la société allemande vient de prendre le contrôle de la Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon (WO).
En peu de temps, à la faveur d’un brevet sur un canon automatique acquis auprès d’une autre entreprise, la WO se mue en fabrique d’armement. Dans son nouveau rôle, Emil Bührle intègre un réseau de contacts industriels et militaires transnationaux dont les ramifications s’étendent à l’élite suisse. Un réseau qui travaille au réarmement clandestin de l’Allemagne. C’est le début de l’ascension du jeune dirigeant d’entreprise.
Emil Bührle évolue avec aisance dans cet environnement, jouissant d’excellents contacts avec la hiérarchie militaire allemande. Mais, guidé par un opportunisme qui lui est propre, il parvient à maintenir un équilibre entre ses relations avec l’Allemagne et ses ambitions personnelles. Il vend des armes à Berlin mais aussi à d’autres pays, parmi lesquels l’Union soviétique et, plus tard, l’Espagne républicaine. Progressivement, appuyé par le capital de son beau-père, il parvient à prendre le contrôle de la WO. En 1938, il en devient l’actionnaire unique et la transforme en société en commandite. Tous les risques sont pour lui, toutes les opportunités aussi.
L’industriel élargit son réseau
A ce moment-là, la carrière d’Emil Bührle connaît un essor rapide. Son patrimoine, tout comme son prestige social, croissent de pair. La fondation de Contraves en 1936 et de Pilatus deux ans plus tard, tous deux nés dans un contexte de modernisation de l’aviation, sont autant d’opportunités de contacts avec d’importants cercles politiques et industriels.
Son intégration progressive à l’élite économique, soutenue par son enrichissement, est facilitée par sa naturalisation en 1937. «Bührle rencontre encore quelques réticences parmi les industriels, mais il peut compter sur l’intérêt des banques, qui identifient avant tout des opportunités d’investissements», explique Mathieu Leimgruber.
En 1939, il devient membre des organes dirigeants de l’association patronale de l’industrie mécanique. Sa collection d’art, déjà considérable, lui ouvre également les portes de la Zürcher Kunstgesellschaft (société d’art de Zurich) dès 1940.
Bénéfices de la guerre
Jusqu’à la fin des années 1930, la WO est une entreprise en pleine croissance mais somme toute encore marginale. Tout change avec la Seconde Guerre mondiale. Les premières commandes se chiffrant à 60 millions de francs arrivent de France et de Grande-Bretagne. Mais les exportations partent bientôt quasi exclusivement vers les puissances de l’Axe.
Bührle et le Kunsthaus de Zurich
L’histoire d’Emil Bührle est intimement liée à celle du Kunsthaus de Zurich. En 1943, il y présente pour la première fois une partie de sa collection. En 1952, il prend à sa charge la totalité des coûts de la première extension du musée. L’inauguration de la nouvelle aile interviendra après sa mort en 1958.
A partir de 2021, les quelque 200 œuvres de la Fondation Bührle seront hébergées dans le nouvel édifice du Kunsthaus, conçu par l’architecte britannique David Chipperfield.End of insertion
Entre 1940 et 1944, Bührle vend pour plus de 400 millions de francs de matériel de guerre à l’Allemagne et pour près de 100 millions à l’Italie. Indirectement et de manière assez limitée, Bührle profite aussi du travail forcé en Allemagne par le biais d’un contrat de licence avec Ikaria, qui produit des canons d’avion.
L’industrie de guerre, auparavant plutôt modeste au bilan des exportations suisses, représente 14% du total en 1941. Et WO y pèse d’un poids prépondérant. Pendant les années de guerre, la fortune d’Emil Bührle augmente de manière spectaculaire, dépassant les 160 millions de francs en 1945. Il est désormais le plus gros contribuable du canton de Zurich.
Un anticommuniste à son apogée
Mais à la fin de la guerre, Emil Bührle bute sur quelques difficultés. En octobre 1944, le Conseil fédéral impose une interdiction des exportations d’armes, ban renouvelé en juin 1946. Le fabricant figure sur une liste noire des Alliés en raison de ses relations commerciales étroites avec l’Allemagne.
Emil Bührle, antisémite?
Bührle profite de la persécution des Juifs pour constituer sa collection d’art. Nourrissait-il aussi des sentiments anti-juifs? L’étude de l’Université de Zurich cite un document dans lequel Bührle, réagissant en 1940 à une caricature du journal satirique Nebelspalter, recourt au stéréotype de l’industriel juif avide. Insuffisant pour délivrer un jugement définitif, même si cela montre que l’industriel partageait les clichés antisémites de son époque.End of insertion
Emil Bührle cherche à diversifier sa production. Dans le même temps, l’Accord de WashingtonLien externe en 1946 permet à la Suisse de régler son différend avec les Alliés sur ses relations économiques avec les puissances de l’Axe. La normalisation des rapports avec les Etats occidentaux et l’émergence de la confrontation entre blocs dans le contexte de la Guerre froide ouvrent de nouvelles perspectives aux producteurs de matériel de guerre. Bührle et les autres acteurs du secteur mènent avec succès une campagne destinée à obtenir un régime d’exportations plus libéral.
Dès 1948, les nouveaux missiles balistiques développés par son entreprise attirent l’attention de l’armée américaine. Trois ans plus tard, Washington décide de les utiliser durant la guerre de Corée. Malgré quelques doutes de la part des autorités suisses, Bührle obtient en 1953 leur aval pour exporter 300'000 missiles vers les Etats-Unis. En parallèle, l’armée suisse investit elle aussi dans un vaste programme de réarmement.
Désormais l’homme le plus riche du pays, Emil Bührle est au faîte de sa réussite. Son anticommunisme de longue date est en parfaite harmonie avec les intérêts géostratégiques de l’Occident et sa réputation de collectionneur d’art est mondiale. En 1955, le magazine Fortune le situe parmi les cinq premiers collectionneurs de la planète. Un an plus tard, il meurt d’un infarctus.
L’opportunisme d’un collectionneur
La destinée de l’entrepreneur aux origines petites-bourgeoises et aux sympathies réactionnaires, qui se hisse au sommet de la société zurichoise et de l’industrie de guerre européenne, est étroitement liée à sa collection. Celle-ci s’est déployée en parallèle de son succès entrepreneurial mais en est un corollaire important. «Bührle a certes une passion pour l’art, mais il est conscient aussi du prestige social qui dérive de son rôle de collectionneur et de mécène, observe Mathieu Leimgruber. Le collectionnisme est un instrument d’intégration dans l’élite zurichoise.»
On sait que 13 œuvres acquises par Emil Bührle pendant la guerre entrent dans la catégorie des œuvres d’art volées: elles ont été confisquées à des collectionneurs juifs. Après le conflit, l’industriel a dû les restituer à leurs propriétaires légitimes. Il en rachètera plusieurs par la suite. En plus des œuvres volées au sens strict, Bührle a profité sans scrupules des opportunités qui se sont présentées sur le marché de l’art à la suite de la liquidation des collections appartenant aux Juifs contraints de fuir l’Europe.
La collection Bührle est le fruit de la guerre, sans aucun doute. Faut-il alors l’exposer? «Oui. En la cachant, on n’en parlerait pas. Et il faut parler de tout cela», estime Mathieu Leimgruber.
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