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Jonathan Frey 2019
Définition, caractéristiques, production
La différence entre la faïence à revêtement mince et la faïence « véritable » ou usuelle réside principalement dans l’application d’une couche de glaçure considérablement plus mince, ce qui conduit souvent à rendre plus apparentes les marques de tournage. Les récipients ne sont généralement recouverts que d’un seul côté, extérieur ou intérieur, d’une glaçure à faïence blanche, dans laquelle se trouve une peinture manganèse-verte-bleue, ou, plus rarement, également jaune. L’autre côté est soit non émaillé, soit recouvert d’une glaçure au plomb verdâtre. On trouve également, mais plus rarement, des céramiques dont les deux faces, non décorées, sont recouvertes d’une glaçure à faïence blanche et de couleur vert-de-mer. A quelques exceptions près, la face extérieure du fond de la céramique n’est jamais émaillée.
La couleur des tessons à degraissant très fin varie d’un blanc-beige clair vers un rouge brique pâle à un rouge brique intense. Des recherches archéométriques montrent qu’une argile avec une teneur en chaux comprise entre 7 et 20 % a été utilisée pour ces faïences à revêtement mince et que la teneur en étain de l’émail correspond à celle des faïences usuelles à émail plus épais du 18e siècle. D’après les constations découlant de l’examen des points de chaux remplis de glaçure et d’autres observations macroscopiques, la faïence à revêtement mince a été cuite deux fois, c’est-à-dire que les récipients en terre crue et séchée ont d’abord subi une opération de dégourdi, puis, recouverts ensuite d’un émail de faïence et d’une glaçure au plomb, peints et cuits à nouveau à 950° C au maximum. D’un point de vue chimique et technologique, la faïence à revêtement mince est donc égale à la faïence à glaçure épaisse « véritable ». Dans de très rares cas, c’est-à-dire pour moins d’un pour cent des récipients actuellement attesté, un engobe de fond blanc se trouve sous la glaçure à faïence. On peut supposer que ces récipients auraient dû être recouverts d’une glaçure au plomb, mais, qu’après la cuisson des biscuits, ils ont été échangés dans l’atelier et recouverts par erreur d’une glaçure à faïence (Frey 2015, 55-56 ; 241-244 ; Frey 2019, 71 ; Heege/Kistler 2017, 107-108 ; Thierrin-Michael 2015, 313, 324-326).
Forme des récipients
Les récipients recouverts d’une faïence à revêtement mince comprennent des cruches, des chopes, des terrines avec couvercles emboîtés à fretel, des écuelles ou bols à bords recourbés avec prises opposées, des assiettes creuses à bord renflé, des assiettes creuses à bord coudé, des assiettes avec une aile et un rebord ainsi que des assiettes avec une aile plate. En sus, on trouve des couvercles emboîtés et des couvercles débordants. Comme pièces uniques, on relève : des pots à pharmacie, des pots à double prises, des vases à fleurs, des aiguillères, des fontaines murales et leurs bassins, des plats à barbe, des bols à anses, des pots trompeurs et des salerons (MAG G37 ; MAG R225 ; MAHN AA 1173 ; MAHN AA 1174 ; MAHN AA 1570 ; MAHN AA 1572 ; MAHN AA 1573 ; MAHN AA 1574 ; MAHN AA 1575 ; MAHN AA 1576 ; MAHN AA 1577 ; MAHN AA 1578 ; MAHN AA 1579 ; MAHN AA 1580 ; MAHN AA 1811 ; MAHN AA 1820 ; MAHN AA 1827). La forme des bords et des fonds de ces récipients ressemble à celle de la vaisselle fabriquée en terre cuite glaçurée au plomb des 17e et 18e siècles dans le nord-ouest de la Suisse et dans le canton de Berne. En revanche, on ne trouve pas d’exemple présentant les formes typiques des objets en faïence, telles que des plats godronnés ou des modèles sur pied. En ce qui concerne la forme des récipients, la faïence à revêtement mince est donc plus proche de la terre cuite glaçurée au plomb que de la faïence au sens traditionnel du terme (Frey 2015, 221 ; Heege/Kistler 2017, 107).
Couleurs des glaçures et des peintures, motifs décoratifs
Sur certains objets de hautes formes comme des cruches, des chopes ou des vases à fleurs, on trouve parfois des godrons apposés représentant des anges, des têtes féminines, des putti, des fleurs, des glands ou des blasons. Ce n’est que dans des fouilles archéologiques qu’ont été trouvées, jusqu’à maintenant, des terrines avec couvercle et poignées opposées sur les deux côtés, décorées de putti ailés ou, plus rarement, de palmettes en relief, présentant une glaçure à faïence blanche sur les faces intérieure et extérieure.
Les tulipes sont le motif décoratif le plus courant sur les cruches, les aiguillères et les chopes. Elles se présentent sous forme d’un bouquet de tulipes à symétrie axiale ou une tulipe enroulée autour de sa propre tige, qui forme alors une sorte de cadre, comme un médaillon, au centre duquel se trouve la tulipe. Les pétales et les feuilles peuvent être ronds ou pointus, peints en violet manganèse, bleu et vert ou très rarement jaune. Dans la peinture manganèse-verte-bleue, le contour et les lignes intérieures sont toujours peintes en violet manganèse, tandis que dans la peinture bleue, les couleurs des lignes et des surfaces sont également bleues. Outre les tulipes, on trouve également, mais plus rarement, des campanules, des fleurs avec des feuilles en forme d’oignon, des guirlandes de feuilles et de pétales, des oiseaux perchés sur des rameaux et des étoiles.
Les tulipes enroulées et les bouquets de tulipes sont également fréquents dans les formes ouvertes telles que les assiettes creuses à bord coudé, les assiettes avec une aile et un rebord ainsi que les assiettes avec une aile plate, en tant que motif central dans le bassin. Toujours comme motif central dans le bassin, on trouve aussi des tulipes verticales, qui se caractérisent par des feuilles disposées symétriquement autour d’une tige rectiligne. Les trois différents motifs de tulipes sont souvent complétés sur l’aile par trois tulipes, dont les tiges courbes en forme de S se développent depuis le bord ou le marli. Dans les motifs de tulipes en manganèse-vert-bleu, les couleurs des pétales sont polychromes, soit manganèse-violet, vert et bleu. Elles devaient imiter les tulipes Rembrandt (Semper Augustus) si populaires au 17e siècle. On trouve aussi sur l’aile, des longs et étroits pétales radiales, le tout ressemblant à une couronne de fleurs de tournesol, de larges répétitions d’arcs de cercle, desquels s’échappent des ovales aplatis en forme de lobes peints en vert, et, également, des décorations en forme d’étoile. Les petites ailes des assiettes creuses à bord coudé sont presque toujours décorées d’une simple répétition de motifs en arcade, dont la partie arquée est remplie de demi-cercles peints en vert ou bleu. On trouve également des dessins purement ornementaux peints en bleu, tels que le zigzag ou le motif du chien courant.
Outre les tulipes, on découvre également sur le bassin des assiettes des oiseaux perchés sur des rameaux, des étoiles ainsi que plus rarement, des représentations architecturales comme des églises ou des châteaux (Frey 2015, 224-236 ; Heege/Kistler 2017, 107-108).
Apparition et développement au cours du temps des couleurs peintes
La faïence à revêtement mince apparaît peu après le milieu du 17e siècle, comme le montre une cruche datée de 1657 décorée d’une peinture bleue-verte-manganèse-jaune, conservée au Fitzwiliam Museum à Cambridge, Royaume-Uni (FWMC C.2966-1928). De seulement quelques années plus tardives, une autre cruche datée de 1663 se trouve au Musée Ariana à Genève et on a trouvé de la faïence à revêtement mince dans les fouilles archéologiques du château de Rothelin dans la commune allemande de Lörrach près de Bâle, qui a été détruit par les troupes d’occupation française dans la nuit du 29 au 30 juin 1678 durant la guerre de Hollande.
En se basant sur une assiette datée de 1664 conservée au Musée Blumenstein de Soleure (MBS 1905.174) ainsi que sur les trouvailles archéologiques de Court, Sous les Roches (1673-1699) dans le Jura bernois, du Palais Besenval à Soleure (avant 1705), de Court, Pâturage de l’Envers (1699-1714) et de Soleure, Théâtre municipal (avant 1729), on peut affirmer que les faïences à revêtement mince étaient largement présentes dans la grande région de Soleure au plus tard dans le dernier quart du 17e siècle. Dans les trouvailles de Court, Sous les Roches et de Soleure, Théâtre municipal, elles constituent respectivement 13% et 16% des céramiques à usage domestique. Au cours de la première décennie du 18e siècle, elles représentaient un quart de tous les récipients trouvés à la verrerie de Court, Pâturage de l’Envers. Dans la grande région de Soleure, la vaisselle de table en faïence à revêtement mince représentait la céramique domestique dominante de cette l’époque. La situation sur le plateau bernois était différente, car les trouvailles archéologiques à Berthoud, Kornhaus (avant 1715) ne contiennent que quelques fragments peints en bleu de faïence à revêtement mince. Alors qu’à Berthoud, Kronenplatz (avant 1734), la faïence à revêtement mince est complètement absente, dans les fouilles de la Waisenhausplatz (Place de l’Orphelinat) à Berne (vers 1700-1740), elle n’atteint qu’un minuscule 0,5 %. Comme, dans les musées, il n’y a plus de récipients datés à partir des années 1730 – à l’unique exception près d’une assiette datée de 1750 au Musée de Laufon, canton de Bâle-Campagne – la faïence à revêtement mince semble disparaître lentement à partir des années 1730. Ce n’est probablement pas un hasard si, au cours de cette décennie, de nombreuses manufactures de faïences se sont établies en Allemagne, en France et en Suisse, ce qui a probablement constitué une concurrence fatale à la production locale de faïences à revêtement mince.
Les récipients comportant une date et les trouvailles des fouilles archéologiques précisément datées de Court, Sous les Roches (1673-1699) dans le Jura bernois, du Palais Besenval à Soleure (avant 1705), de Court, Pâturage de l’Envers (1699-1714) et de Soleure, Théâtre municipal (avant 1729), montrent tous que la peinture manganèse-verte-bleue a dominé jusque vers 1700. La couleur jaune étant, elle, rarement utilisée jusqu’à cette date, elle ne l’est alors plus du tout au cours du premier quart du 18e siècle.
En revanche, peu avant 1700, les premières faïences à revêtement mince de peinture bleue apparaissent, comme le montrent les trouvailles archéologiques de Court, Sous les Roches (1673-1699) et une cruche de 1699 ans conservée au musée du château de Berthoud. Dans le premier tiers du 18e siècle, les récipients peints en bleu ont progressivement supplantés les faïences à revêtement mince peints en manganèse-vert-bleu comme en témoignent les trouvailles archéologiques de Court, Pâturage de l’Envers. Le fait que les fouilles à Berthoud, Kornhaus (avant 1715) et Berthoud, Kronenplatz (avant 1734) n’ont révélé que des faïences à revêtement mince avec une peinture bleue découle probablement de facteurs à la fois temporels et régionaux (Frey 2015, 244-248).
En plus des récipients peints en manganèse-vert-bleu révélés par les fouilles de la verrerie de Court, Sous les Roches, on a trouvé des terrines avec couvercles emboîtés, émaillées en blanc sur les deux faces, intérieure et extérieure, mais non décorées. Elles sont également en usage sous une forme similaire à la verrerie de Court, Pâturage de l’Envers. Parmi les récipients conservés dans les musées, cette forme de représentation sur table, n’existe pas, vraisemblablement pour la seule raison que la peinture décorative est absente et qu’aucune datation n’est donc visible. On trouve aussi à la verrerie de Court, Sous les Roches, un bol à bords recourbé en faïence à revêtement mince recouverte d’une couleur vert-de-mer. D’autres pièces proviennent de la verrerie de Court, Pâturage de l’Envers et de Soleure, Théâtre municipal. La présence de faïence à revêtement mince recouverte d’une couleur vert-de-mer est remarquable, car des faïences de couleur vert-de-mer étaient déjà produites en France dans les années 1630 pour imiter la couleur du très précieux céladon importé d’Asie.
Aire de distribution et évolution temporelle
On trouve de la faïence à revêtement mince sur plusieurs sites archéologiques dans le sud du Jura, au pied du Jura suisse, dans le Mitteland et l’Oberland bernois, mais aussi en Argovie et dans la région de Bâle (points rouges pleins sur la carte).
(Pour la liste des sites indiqués sur la carte, voir Frey 2015, figures 189 et 217, état 2015)
L’aire de répartition des objets de faïence à revêtement mince contenus dans les musées (cercles vides sur la carte) est considérablement plus vaste, mais renforce l’image de la distribution des sites archéologiques en l’incluant. Le périmètre couvert par les lieux des trouvailles archéologiques est beaucoup plus important que la surface de vente de la plupart des poteries du 18e siècle, qui ne dépassait presque jamais un rayon de 30 kilomètres ou à peine une journée de marche. En conséquence, la faïence à revêtement mince doit avoir été produite dans plusieurs poteries, éventuellement en même temps. L’assiette datée de 1664 du Musée Blumenstein ainsi que les trouvailles de faïences à revêtement mince dans les sites archéologiques de Court, Sous les Roches (1673-1699) dans le Jura bernois, du Palais Besenval à Soleure (avant 1705), de Court, Pâturage de l’Envers (1699-1714) et de Soleure, Théâtre municipal (avant 1729), conduisent à considérer également Soleure comme un lieu de production. Il est significatif que la poterie Wysswald de Soleure, dont la documentation la plus récente remonte à 1697, ait produit des faïences de grande qualité au moins à partir de 1734.
On connait une assiette peinte en bleu (BHM 20778), réalisée vraisemblablement par le potier Christen von Allmen pour lui-même en 1726, qui prouve que la faïence à revêtement mince était également produite dans l’Oberland bernois au plus tard au cours du premier tiers du 18e siècle. Cependant, seules des trouvailles de faïences à revêtement mince en provenance de sites archéologiques pourront fournir des preuves irréfutables sur les sites de production correspondant à ces lieux (Frey 2015, 248 ; Heege/Kistler 2017, 107).
La tulipomanie
Originaire d’Asie centrale, la tulipe est arrivée en Europe dans la première moitié du 16e siècle, où elle s’est rapidement répandue dans les capitales les plus importantes grâce aux échanges entre botanistes. Déjà dans la seconde moitié du 16e siècle, les citadins les plus à l’aise enrichissaient leurs prestigieux jardins avec cette nouvelle fleur. Des jardins spécialement conçus pour les tulipes sont devenus un symbole de statut pour les classes supérieures, qui les ont fait immortaliser dans des tableaux réalisés par des peintres spécialisés dans les représentations florales puis publiés sous forme de livres. Les tulipes particulièrement populaires étaient les tulipes dont les pétales avaient un motif bicolore avec des lignes ondulées en forme de flamme. C’est pourquoi on les appelait aussi tulipes flammées ou tulipes Rembrandt (Semper Augustus). L’attrait de ces motifs floraux réside également dans le fait qu’ils apparaissent accidentellement et de façon imprévisible, ce qui explique pourquoi ils ne peuvent être dupliqués par reproduction. C’est ainsi qu’au premier tiers du 17e siècle, le prix de l’oignon de certaines variétés de tulipes atteignit des sommets exorbitants, ce qui provoqua l’éclatement de la première bulle spéculative de l’histoire économique moderne aux Pays-Bas en 1637. Néanmoins, la popularité de la tulipe ne s’est pas démentie : Si, pour certains, les vraies tulipes étaient trop chères, ils devaient au moins s’acheter un tableau représentant des bouquets de tulipes. Bien sûr, les objets de la vie quotidienne décorés de tulipes étaient encore moins chers et, au milieu du 17e siècle, on trouvait des motifs ornementaux représentant des tulipes sur des carreaux de céramique néerlandais, des chaires des temples bernois ou encore des plats et autres cruches décoratives en étain. Il n’est donc pas surprenant que les tulipes aient été particulièrement adaptées comme motifs pour la vaisselle de table élégante comme les faïences à revêtement mince et aient ainsi été adoptées par les poteries locales où elles étaient produites (Frey 2015, 236-240).
Traduction Pierre-Yves Tribolet
Allemand : Dünnglasierte Fayence
Anglais : thin-glazed faience
Bibliographie :
Frey 2015
Jonathan Frey, Court, Pâturage de l’Envers. Une verrerie forestière jurassienne du début du 18e siècle. Band 3: Die Kühl- und Haushaltskeramik, Bern 2015.
Frey 2019
Jonathan Frey, Die Haushaltskeramik aus der Latrine unter dem Stadttheater von Solothurn, datiert vor 1729, in: Denkmalpflege und Archäologie Kanton Solothurn 24, 2019, 55-76.
Heege/Kistler 2017
Andreas Heege/Andreas Kistler, Poteries décorées de Suisse alémanique, 17e-19e siècles – Collections du Musée Ariana, Genève – Keramik der Deutschschweiz, 17.-19. Jahrhundert – Die Sammlung des Musée Ariana, Genf, Mailand 2017.
Thierrin-Michael 2015
Gisela Thierrin-Michael, Archäometrische Untersuchung ausgewählter Grosswarenarten, in: Jonathan Frey, Court, Pâturage de l’Envers. Une verrerie forestière jurassienne du début du 18e siècle. Band 3: Die Kühl- und Haushaltskeramik, Bern 2015, 299–326.