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La dermite séborrhéique (DS) est une dermatose inflammatoire chronique fréquente, caractérisée par des plaques érythémato-squameuses localisées sur le cuir chevelu, les sillons nasogéniens et les sourcils. Son étiopathogénie, encore peu claire, implique les levures du genre Malassezia. Certaines pathologies peuvent être associées à une prévalence élevée de dermite séborrhéique (infection par le VIH, maladie de Parkinson, syndrome de Down). Il n’existe à l’heure actuelle aucun traitement curatif, mais il est néanmoins possible d’agir sur la symptomatologie de manière efficace, au moyen principalement de traitements topiques, et plus particulièrement d’antifongiques. Cet article abordera en premier lieu l’aspect clinique et pathogénique de la maladie, puis proposera des recommandations thérapeutiques, sur la base de preuves trouvées dans la littérature.
La dermite séborrhéique (DS) est une dermatose inflammatoire chronique évoluant par poussée-rémission, caractérisée par une prédilection pour les zones riches en glandes sébacées. Il s’agit d’une des maladies cutanées les plus fréquentes, mais il existe peu de données épidémiologiques la concernant, en particulier en Europe, notamment en raison du manque de critères précis pour la diagnostiquer. Il semble qu’environ 2% des Français soient atteints de DS.1 La prévalence de cette dermatose est plus élevée chez les patients infectés par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH),2 ainsi que chez les patients souffrant de la maladie de Parkinson 3 ou ayant développé un parkinsonisme induit par les neuroleptiques. Il a également été rapporté que la dermite séborrhéique est plus fréquente chez les personnes atteintes par le syndrome de Down.4
La dermite séborrhéique est caractérisée par des plaques érythémateuses non infiltrées surmontées de squames grasses et jaunâtres. La topographie est très évocatrice, avec des lésions atteignant les zones séborrhéiques, plus particulièrement le cuir chevelu avec un état desquamatif diffus (figure 1), les sillons nasogéniens (figure 2), les ailes du nez, les sourcils, les paupières, la région rétroauriculaire et le conduit auditif externe. Les lésions peuvent également s’étendre au tronc, plus précisément au niveau intermammaire, ainsi qu’au niveau interscapulaire, et plus rarement au niveau des régions génitales et des plis (figure 3). Le prurit est inconstant. Les lésions sont fluctuantes, et de nombreux sujets atteints de DS insistent sur la variabilité des signes et l’influence sur les poussées du stress, de la fatigue, du surmenage, des problèmes affectifs, et constatent aussi l’effet favorable du soleil et des vacances.
Le diagnostic différentiel de la DS est décrit dans le tableau 1. Dans les formes profuses, le diagnostic différentiel avec le psoriasis est parfois difficile et l’on parle alors de sébopsoriasis.
Contrairement à ce que son nom peut laisser supposer, la dermite séborrhéique ne semble pas être associée à une production excessive de sébum, ou séborrhée.5 En revanche, il est évident que la maladie ne se déclare que dans les lieux où sa production est importante. Cela indique le rôle favorisant de la séborrhée dans le développement de cette dermatose.
Les levures du genre Malassezia (anciennement Pityrosporum) font partie de la flore cutanée normale, mais peuvent dans certains cas être associées à des atteintes dermatologiques : DS, Pytiriasis Versicolor et certaines folliculites.
Dans la DS, le mécanisme pathogénique exact reste peu clair, mais plusieurs facteurs permettent d’affirmer que ces levures lipophiles jouent un rôle prépondérant. En effet, il a été démontré que : a) la proportion de Malassezia est plus importante chez les personnes atteintes de DS, ainsi que sur la peau atteinte par rapport à la peau saine chez les patients souffrant de DS 6,7 et b) les traitements antifongiques diminuent efficacement la symptomatologie.8
L’hypothèse actuelle soutient que la DS ne serait pas causée par une croissance exagérée de Malassezia, mais par une réponse anormale de l’hôte à ces champignons. Il a été suggéré que certains hôtes présentent une prédisposition à cette dermatose, impliquant probablement un trouble immunitaire, sans que cela ait pu être démontré.9,10 Une autre hypothèse avance que ces champignons produiraient une lipase, qui aurait pour action de transformer les triglycérides du sébum en acides gras libres, qui eux-mêmes induiraient une inflammation. Une étude récente a en effet mis en évidence que l’espèce M. globosa possédait un gène, LP1, dont l’expression permet de produire une lipase.11
La prévalence augmentée de la maladie chez les patients atteints du VIH semble effectivement montrer qu’une dysrégulation immune favorise le développement de la DS.2 Il semblerait que chez les patients atteints du syndrome de Down, la prévalence élevée de DS soit également en lien avec un trouble immunitaire.4 En ce qui concerne la maladie de Parkinson, il a été postulé que la déplétion de dopamine cause des modifications endocriniennes qui induisent une dysrégulation de la production de sébum et/ou une modification de sa composition.3 Le lien de causalité entre parkinsonisme et DS reste toutefois peu clair.
L’arsenal thérapeutique utilisé contre la DS est extrêmement large, ce qui est probablement en lien avec le fait que l’étiologie de la maladie est plurifactorielle et peu claire. Quel que soit le traitement entrepris, celui-ci ne sera jamais curatif, avec des rechutes plus ou moins précoces et importantes selon les traitements employés. Les produits topiques sont les plus utilisés. Le tableau 2 décrit les traitements topiques actuellement retenus dans cette indication en Suisse, leurs mode d’emploi et posologie, ainsi que leur efficacité. Il est justifié de proposer une sérologie pour le VIH chez un adulte sexuellement actif souffrant d’une DS profuse et d’apparition récente.
Les traitements antifongiques topiques sont les produits les plus utilisés et les plus étudiés dans le traitement de la DS. Plusieurs molécules ont prouvé leur efficacité dans de nombreuses études : kétoconazole, miconazole, ciclopirox olamine.
Le kétoconazole est un des traitements les plus anciens de la DS. Il s’agit d’un dérivé imidazolé qui inhibe la formation de l’ergostérol, une substance proche du cholestérol, indispensable à l’intégrité de la paroi des champignons. Il semble aussi que cette molécule ait des propriétés anti-inflammatoires, via l’inhibition de l’activité 5-lipoxygénase, qui produit les leucotriènes à partir de l’acide arachidonique.12 Il peut être utilisé soit sous forme de shampoing, soit sous forme de crème. Des études randomisées en double aveugle ont démontré de manière significative l’efficacité du kétoconazole par rapport au placebo.13,14
Le ciclopirox olamine est un antifongique à large spectre présentant des propriétés anti-inflammatoires, qui semble également être efficace dans le traitement de la DS. Son effet antimycotique pourrait provenir de sa capacité à lier les ions métalliques, en particulier le fer, troublant ainsi les enzymes qui en dépendent et donc le métabolisme du champignon. Cette chélation des ions métalliques semble également être à l’origine de son effet anti-inflammatoire, bloquant la production de ROS (Reactive oxygen species), ainsi que la cascade de l’acide arachidonique.15 Une étude randomisée en double aveugle parue récemment, comparant le ciclopirox olamine, le kétoconazole et un placebo sous forme de shampoing, a montré une efficacité supérieure des deux molécules dans la réduction de surface atteinte en comparaison avec le placebo.16
Le disulfure de sélénium est un antifongique efficace dans diverses indications, dont le traitement de la DS. Une étude randomisée en double aveugle, relativement ancienne, démontre l’efficacité de cette molécule par rapport au placebo dans le traitement d’un état pelliculaire modéré à sévère. Cependant, en comparaison avec le kétoconazole, le disulfure de sélénium semble légèrement moins efficace mais surtout beaucoup moins bien toléré, avec pour principal effet secondaire une irritation importante.17
Le lithium topique est un autre type de molécule utilisé pour le traitement de la DS. Il existe sous forme de succinate de lithium ou de gluconate de lithium. Ce dernier a prouvé son efficacité dans une étude randomisée le comparant au kétoconazole, avec une non-infériorité de ce traitement dans l’obtention de la rémission des symptômes, sans montrer davantage d’effets indésirables.18 Le lithium est un cation dont le mode d’action est peu clair. Il inhibe in vitro de nombreuses enzymes, en particulier la Na/K ATPase, l’adénylcyclase et les enzymes de synthèse de certaines prostaglandines, actions qui seraient à l’origine de ses effets anti-inflammatoires, mais aussi immunomodulateurs.19
Il a été démontré que les dermocorticoïdes sont efficaces pour diminuer l’intensité des symptômes dans la DS.20 Il existe une étude randomisée testant l’efficacité et la tolérance du désonide par rapport au placebo sur un pool de 81 patients souffrant de DS et de dermatite atopique. Celle-ci démontre la supériorité du désonide 0,05% par rapport au placebo, cependant les résultats concernant les patients atteints de DS n’ont pas été rapportés séparément.21 L’inconvénient d’un traitement par dermocorticoïdes réside dans l’apparition de rechutes souvent rapides et sévères.20 De plus, ce traitement présente de nombreux effets secondaires, en particulier lorsqu’il est appliqué sur le visage : dermatite péri-orale, atrophie cutanée, dépigmentation, rash acnéiforme, etc.22 Les dermocorticoïdes ne sont donc utilisés que sur de très courtes périodes, en association avec les antifongiques locaux, afin de réduire rapidement des lésions très inflammatoires.
Une étude randomisée en double aveugle comparant l’efficacité du pimécrolimus par rapport au placebo a montré une efficacité significativement supérieure, de manière rapide (dès deux semaines d’utilisation), et sans effet secondaire noté à court terme.23 Cependant, ces traitements sont chers et ne sont surtout pas reconnus dans cette indication par les assurances en Suisse, donc non remboursés. De plus, les zones traitées dans la DS sont le plus souvent des zones photo-exposées, et la question de la valeur permissive liée à l’immunosuppression dans l’induction de cancer cutané à long terme reste en suspens. Ces traitements sont donc à réserver aux formes sévères ou résistantes, en sachant que la galénique en crème du pimécrolimus semble mieux convenir que la forme galénique du tacrolimus (onguent gras).
Le métronidazole a fait l’objet de recherches afin de savoir s’il pouvait être efficace dans cette dermatose. Une étude randomisée n’a montré aucune supériorité de cette molécule en comparaison avec un placebo.24
Les traitements antifongiques PO n’ont pas encore trouvé leur indication dans cette dermatose. Peu de données sur leur efficacité sont actuellement accessibles. Des études testant le fluconazole et la terbinafine n’ont montré qu’une faible supériorité, voire aucune, par rapport au placebo.25,26 De plus, les traitements systémiques représentent davantage d’inconvénients au niveau de la tolérance.
L’expérience clinique suggère une efficacité de l’isotrétinoïne orale dans les formes sévères ou résistantes de DS, mais aucun essai thérapeutique n’a jamais été réalisé sur le sujet. L’effet bénéfique de cette molécule n’est pas clairement démontré, mais passe probablement par le biais d’une réduction de la séborrhée. De petites doses sur une période de temps prolongée (plusieurs mois) sont parfois suffisantes pour contrôler l’éruption.
La DS est une maladie dont la sévérité est parfois atténuée par l’exposition aux UV. Une photothérapie par UVB à bande étroite (UVB TL01) est parfois utilisée dans les cas très étendus et/ou résistant aux traitements topiques.27 Cependant, il n’existe à l’heure actuelle aucune étude randomisée à ce sujet. Une étude prospective sur un pool de dix-huit patients a montré, au moyen de trois séances par semaine pendant huit semaines, pour six patients une disparition totale des symptômes et pour douze patients un bénéfice net. Il n’y a pas eu d’effet secondaire immédiat noté, avec cependant une rechute relativement rapide (médiane 21 jours) après la dernière séance.28
Les traitements de la dermite séborrhéique sont nombreux, pour la plupart dirigés contre la levure Malassezia et/ou l’inflammation, avec des efficacités et des taux de rechutes variables. Il est parfois difficile dans la pratique clinique de tous les jours de choisir entre ces molécules, et la plupart des praticiens n’utilisent au final qu’un seul produit qu’ils connaissent bien. Nous proposons la stratégie suivante :
Informer le patient sur la bénignité de sa maladie, tout en insistant sur le fait qu’il s’agit d’une maladie chronique, avec des rechutes fréquentes, afin de conserver une bonne relation thérapeutique et une bonne compliance.
Commencer par un traitement efficace et bien étudié, avec peu d’effets secondaires et un coût moindre tel qu’un azolé topique (par exemple : kétoconazole). On débute par un traitement d’attaque avec deux administrations par semaine sous forme de shampoing éventuellement associé à l’application quotidienne de crème pendant un mois au minimum.
On effectue ensuite un traitement d’entretien, au moyen d’un shampoing par semaine puis toutes les deux semaines.
Selon la réponse du patient et l’étendue de son atteinte dermatologique, on peut s’orienter vers une autre molécule, à base de ciclopirox olamine ou de sélénium, voire un traitement par isotrétinoïne orale ou une photothérapie dans les cas très étendus et réfractaires aux traitements topiques.
Il est préférable, dans un premier temps, d’éviter les dermocorticoïdes. On peut toutefois les utiliser sous forme de traitement combiné avec un antifongique pendant quelques jours en cas de forme très inflammatoire, avant de prendre le relais par un azolé topique.
> La dermite séborrhéique est une dermatose fréquente qui atteint nettement la qualité de vie des personnes touchées par la maladie, car elle se manifeste majoritairement dans les zones visibles par des tiers
> Malassezia (anciennement Pityrosporum) joue un rôle prépondérant dans la pathogenèse de la maladie
> En cas d’atteinte étendue, et plus particulièrement chez les jeunes patients, pensez à l’association avec le virus de l’immunodéficience humaine (VIH)
> La base du traitement est l’utilisation d’un azolé topique, d’abord un traitement d’attaque deux fois par semaine pendant quatre semaines, suivi d’un traitement d’entretien une fois par semaine puis une fois toutes les deux semaines, qui réduit de beaucoup les risques de rechutes