Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07004.jsonl.gz/1153

Guy Debord fustigeait, dans les années 60, la «société du spectacle». Ses thèses ont influencé une partie des intellectuels de gauche jusque dans les années 80. «La Société du spectacle est essentiellement une critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie, que l'auteur voit dans la forme particulière de l'« aliénation » de la société de consommation.» (Wikipédia).
On peut épiloguer sur le règne de l’objet-roi et donc de sa production. On peut aussi soupeser l’utilité réelle de certaines productions dont la finalité semble être plus commerciale que nécessaire. L’objet-roi est le symptôme du besoin de posséder et de s’identifier au volume ou à la qualité de ses possessions, et d’en tirer satisfaction ou valorisation.
Que ce soit le collectionneur d’objets rares ou de galets de plages, l’amateur de son qui cherche la meilleure chaîne HiFi, le guerrier des sables pour qui son sabre est représentation de sa force, la possession d’un ou plusieurs objets est signe d’identification sociale et de valorisation personnelle. La multiplication des objets, leur accumulation, n’étant que l’indice de la perte de valeur desdits objets - puisqu’il faut les multiplier - et donc de celui qui les possède.
Poussés que nous sommes par le mimétisme social, si le voisin a plus d’objets que nous (cela va des timbres-postes du philatéliste au portefeuille d’actions, en passant par les voitures, les décorations de la maison, etc), ou de plus grande valeur, il nous faut répondre à la rivalité que cela engendre et satisfaire le mimétisme: faire comme l’autre, ou mieux si possible. Ainsi les ouvriers qui avaient une 2CV dans les années 50 alors que les possédants avaient une Buick, ont aujourd’hui une Mégane pendant que les possédants ont une Bentley. La dynamique du mimétisme est ainsi constamment alimentée vers le «plus»: plus nombreux, plus puissant, plus fort, plus riche, plus beau, etc. Le «Toujours plus» est un moteur.
On peut voir dans tout cela l’expression de la vanité humaine. Désirer ce que l’autre possède en plus, chercher l’Avoir en une course éperdue, nous éloigne peut-être de valeurs plus essentielles, nous éloigne de l’Être. Mais l’Être et l’avoir ne sont-ils pas eux-mêmes un binôme dynamique? Désirer plus, c’est bouger, c’est vouloir changer ses conditions. l’Humain sans désir aurait-il survécu? La question est posée.
La boulimie matérialiste n’est pas à mon sens une «aliénation» comme l’affirmaient Marx et Debord. Elle est une composante du développement de l’espèce et de la dynamique créative des humains.
Toutefois, cette boulimie et son accumulation ont leurs limites. La saturation de biens, la course sans recul au mimétisme social, peut aussi produire une prise de conscience de leur propre relativité. Car si la production de biens pour le plus grand nombre aurait dû être de nature à pacifier la société (la possession personnelle diminuant l’aspect «rivalité» du mimétisme et la violence qui en découle) et à satisfaire les humains, il faut constater que ce n’est pas le cas. Les humains ne sont pas forcément plus heureux, en meilleure santé, pacifiés.
Cela peut-il susciter une prise de conscience et une quête nouvelle vers l’Être plutôt que vers l’Avoir? Le temps le dira. Certains groupe humains vivent depuis des millénaires sans accumuler: les Aborigènes, les Pygmées, par exemple.
A une époque où notre boulimie collective (quasi mondiale) épuise les ressources et altère le milieu vital, une telle prise de conscience à la fois individuelle et collective pourrait être une nouvelle perspective de pacification des sociétés. Cesser de vouloir toujours plus, et toujours plus que le voisin, pourrait nous ramener à l’essentiel: un toit pour se protéger, une natte pour dormir, une tunique pour se couvrir, un bol de riz pour se nourrir.
Une telle prise de conscience devrait être vécue comme positive. Car actuellement, tout changement proposé est teinté de punition. Si nous ne changeons pas de monde, nous serons punis par le réchauffement et la pollution. Si nous ne consommons pas moins, ce n’est que notre méchant égoïsme qui en est la cause.
Punir l’humain d’être ce qu’il est, lui promettre un avenir austère fait de privations, ne donne pas envie. Dans ce schéma de la punition inhérente à l’audace de vivre, il y aura toujours des autorités pour dire à notre place ce qui est bien et ce qui est mal. Et c’est là justement qu’une «révolution culturelle» profonde devrait prendre place: le changement, s’il doit avoir lieu, est appelé de l’intérieur de la conscience individuelle et non d’une autorité extérieure. Changer la vie ne doit pas être une privation imposée par des chefs que nous aurons élus, mais être une perspective enthousiasmante.
En attendant qu’un tel changement se produise, et qu’il nous suffise de peu de bien et de beaucoup de partage entre humains, le boulevard est encore ouvert aux prêcheurs du malheur dont Guy Debord, sans le savoir, a fait partie. D’ailleurs, je me demande si les censeurs du «Toujours plus» savent ne satisfaire que leurs besoins et ne pas céder par exemple à la surbouffe. A voir certains d’entre eux très enrobés, j’en doute un peu. Chacun sa boulimie...
Comme clin d’oeil, j’illustre ce billet de ma chanson «Toujours plus» en clip audio, à écouter au second degré. (A venir: la société du scandale)
Quand aux otages suisses en Libye, il n’y a pas de risque qu’ils accumulent grand chose, sauf peut-être de mauvais souvenirs...