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La pire pandémie de l'histoire
C'était il y a quatre-vingt-quinze ans. La petite ville de Brevig Mission (Alaska) est brutalement frappée par un nouveau virus particulièrement redoutable: celui de la «grippe espagnole». Dans la communauté inuit, neuf personnes sur dix passent alors de vie à trépas. Le virus laisse des piles de cadavres sur son passage – cadavres que peu de survivants osent alors toucher. Le gouvernement territorial de l'Alaska engage des mineurs d'or de Nome pour se rendre dans les villes ravagées par la grippe afin d'y enterrer les morts. Les mineurs arrivent à Brevig Mission peu après le désastre, jettent les victimes dans une fosse profonde de deux mètres, puis les recouvrent de pergélisol.
Les victimes de la grippe y reposent jusqu'en 1951. Cette année-là, une équipe de scientifiques exhume les corps. Ils ouvrent la cage thoracique de quatre cadavres, prélèvent plusieurs échantillons pulmonaires, et étudient ces tissus en laboratoire. Ils ne parviennent pas à isoler le virus et se débarrassèrent des spécimens. Près de cinquante ans plus tard, des chercheurs exhument une autre victime sur le même site; une femme obèse, mieux conservée, presque entièrement gelée. Ils parviennent à extraire de l'ARN viral. En 2005, une équipe de chercheurs achève le projet: le séquençage de l'ensemble du génome de l'ARN viral. Mais ils ne sont toujours pas parvenu à conclure quant à l'origine de la pandémie de grippe espagnole.
La pandémie la plus dévastatrice de l'histoire moderne n'a rien perdu de son mystère, et ce pour plusieurs raisons. Les scientifiques sont parvenus à mettre le doigt sur les origines des récentes épidémies de grippe – A(H1N1) et A(H5N1), notamment. Et ce sans grande difficulté. La communauté médicale internationale s'est équipée d'un arsenal de tests et de vaccins pour repousser ces assauts. Il faut savoir qu'un virus grippal n'est pas particulièrement complexe; ce n'est qu'une portion d'ARN qui se transmet entre animaux (humains et non-humains), et qui a évolué pour muter très rapidement, de manière à devancer toute immunité à long terme.
Mais une simple bande d'ARN peut causer beaucoup de dégâts. La grippe espagnole a tué cinquante millions de personnes environ (les estimations varient), dont 675 000 aux Etats-Unis. Près de 40% de la population mondiale a contracté le virus. La pandémie a touché plus de jeunes que de vieilles personnes, une chose peut commune pour un virus de la grippe. Les scientifiques ont depuis découvert que de la maladie déclenchait une réaction excessive du système immunitaire – et retournait donc le robuste système immunitaire des jeunes gens contre lui-même. (La grippe aviaire – A(H5N1) – et porcine – A(H1N1) - firent elles aussi plus de victimes chez les jeunes). Les poumons des victimes égaient gorgés de fluides; privée d'oxygène, leur peau se marbrait et se décolorait. De nombreux malades souffraient de graves saignements de nez; chez certain, le sang était projeté avec une telle force que les infirmières se voyaient obligées de s'écarter rapidement pour éviter le jet. Les malades ne pouvant guérir périssaient étouffés par leurs propres fluides corporels.
Aussi horrible qu'ait été la pandémie, son règne de terreur fut heureusement bref: à la fin de l'année 1919, le virus avait presque disparu. Les survivants – et leurs enfants – ont certes été affligés par des problèmes de santé tout au long de leur vie, mais une grande partie de cette sombre période a été rayée de notre mémoire culturelle. (Dans la série télévisée «Downton Abbey», un personnage est bel et bien mort de la grippe espagnole, mais il s'agissait avant tout d'un moyen de supprimer l'un des éléments d'un encombrant triangle amoureux.)
Les scientifiques, eux, n'ont jamais oublié la mystérieuse pandémie. Ces dernières années, on a constaté un regain d'intérêt pour la grippe de 1918 dans le monde de la recherche. En plus des Inuits exhumés, les scientifiques ont pu étudier les organes de soldats malades – et notamment un échantillon de tissu pulmonaire longtemps oublié, entreposé dans un institut militaire de recherche en pathologie de Washington. Puis, il y a cinq ans, des chercheurs britanniques ont exhumé le corps de Sir Mark Sykes, diplomate britannique, inhumé dans un cercueil en plomb après avoir succombé à la grippe espagnole en 1919. Les chercheurs espéraient que ce cercueil atypique ait préservé la dépouille, ce qui aurait permis d'étudier ses organes et de prélever une plus grande quantité d'ARN viral (à des fins d'étude et de séquençage). Malheureusement, le cercueil s'était entretemps affaissé sur la dépouille, et les tissus corporels s'étaient décomposés.
Où en sont les chercheurs? Toujours incertains quant à la nature de la «grippe espagnole» – ce qui ne manque pas de les inquiéter. John Oxford, chef de l'équipe qui a exhumé la dépouille de Sykes, espérait étudier la maladie pour prévenir une nouvelle pandémie grippale du même type – chose qui, à l'en croire, pourrait bien arriver sous peu. Idéalement parlant, une meilleure compréhension des pandémies passées devrait nous aider à traiter et à prévenir les pandémies à venir. C'est le but de Jeffrey K. Taubenberger, directeur de recherche sur la pathogénèse et l'évolution des virus au sein du Laboratoire des maladies infectieuses des National Institutes of Health. Taubenberger a dirigé l'équipe qui a prélevé les tissus pulmonaires sur les victimes inuits. Il estime que l'homme subit les assauts des pandémies grippales depuis longtemps – bien plus longtemps que ne le pensent la plupart des gens; des millénaires, sans doute. Il a compulsé les archives de monastères d'Angleterre et d'Italie, qui, en 1070, décrivent une maladie aux symptômes respiratoires identiques – il s'agissait sans doute de la grippe sous un autre nom. Le chercheur a aussi retrouvé la trace de quatorze pandémies distinctes, et ce dès le XVe siècle – la dernière en date étant l'épidémie de grippe A(H1N1) de 2009.
La grippe espagnole était une pandémie d'une ampleur plus importante que celle de la grippe A(H1N1), que la grippe aviaire ou que toutes les autres épidémies récentes. Et elle est devenue la grippe de référence des temps modernes – peut-être du fait de cette envergure mondiale. Avant 1918, un autre type de virus grippal passait sans doute déjà d'humains en humains. Lorsque le virus de la grippe espagnole a fait son apparition, il a pris ses congénères de vitesse en mutant et en se propageant plus rapidement. Elle a muté plusieurs fois depuis son apparition, mais la grippe espagnole demeure la souche de base des grippes d'aujourd'hui. Si vous avez déjà contracté la grippe A(H1N1) (ou une grippe saisonnière classique), vous avez certainement contracté une mutation de la grippe espagnole.
L'idée d'avoir attrapé la grippe espagnole vous terrifie? Rassurez-vous: les choses pourraient être pires. Selon Taubenberger, tant que les bases génétiques du virus n'évolueront pas, il sera relativement simple d'étudier la grippe et de concevoir des vaccins en s'appuyant sur les recherches et les ressources existantes. Ces dernières constituent des fondations solides. En revanche, l'apparition d'une grippe entièrement nouvelle, apte à damer le pion à la grippe espagnole, marquerait le début de véritables ennuis. Jusqu'ici, cette peur demeure cantonnée aux films d'horreur et à la science fiction – mais l'apocalypse grippale est peut-être plus proche que nous ne le pensons.
«Il est possible d'affirmer – avec une certitude presque absolue – que l'homme sera confronté à de nouvelles pandémies de grippe, explique Taubenberger. Et pour l'heure, il nous est impossible de prévoir leur apparition». Cela pourrait changer: Taubenberger rêve d'un jour où les scientifiques seront capables de repérer une nouvelle pandémie dès les premiers stades de son évolution, voire même de développer un vaccin universel pour l'ensemble des mutations futures des virus grippaux. Reste que pour le moment, «le virus mute si vite qu'il est impossible d'élaborer un vaccin permettant de lutter contre de nombreuses variantes». Autrement dit, la grippe évolue plus vite que nous.
Taubenberger et son équipe continueront d'étudier l'ancien virus. Ils espèrent découvrir un motif répétitif au sein de sa structure génétique – motif qui permettrait peut-être d'expliquer son incroyable virulence. Et pour ce qui est de son origine animale, Taubenberger avoue «qu'il est possible qu'on ne la découvre jamais. Nous n'avons pas accès à ces chaînons manquants. Les [animaux souffrant souvent de la grippe] n'ont pas été surveillé avant 1918. Nous ne disposons d'aucun échantillon animal» permettant de retracer le développement du virus.
Les chercheurs pourraient avoir plus de chance du côté des échantillons humains. L'Armed Forces Institute of Pathology, qui était l'un des plus grands instituts d'anatomie pathologique au monde avant sa fermeture en 2011, a conservé des échantillons de tissus remontant à la guerre de Sécession. Si Taubenberger peut se procurer quelques spécimens infectés par le virus de la grippe avant 1918, il pourrait bien être en mesure de séquencer le virus ayant précédé celui de la grippe espagnole. Une comparaison des deux virus pourrait lui permettre de comprendre comment la grippe espagnole est parvenue à sortir vainqueur du grand jeu de la mutation – et nous permettrait plus généralement de mieux comprendre la grippe en elle-même. Ces recherches pourraient même déboucher sur la conception du mythique vaccin universel.
En attendant, la grippe continuera de s'adapter année après année; souvent sous la forme d'un tracas saisonnier, parfois sous celle d'une menace semblable à celle de 2009. Taubenberger – et le reste des chercheurs – continueront de séquencer les virus de la grippe, anciens comme nouveaux. La communauté internationale demeurera à l'affût de la prochaine pandémie. D'ici à ce que cette dernière fasse son apparition, peut-être aurons-nous percé les secrets de la grippe espagnole; peut-être serons nous préparés à lutter contre ses mutations infinies. Et si cette pandémie nous prend par surprise, eh bien… nous disposerons d'un grand nombre d'échantillons humains à étudier en attendant celle qui lui succédera.