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Pierre Curie a posé un lapin à l'Université de Genève
Le célèbre scientifique accepte de s'installer au bout du Léman avec sa femme Marie en 1900. Puis il renonce au poste de professeur à la Faculté genevoise des sciences.
Un dossier concernant le célèbre physicien Pierre Curie est conservé aux Archives d'État de Genève (AEG 1985 va 5.3.26). Pierre Curie a failli mettre son savoir au service de l'Université de Genève dès 1900. Rien ne s'est passé comme prévu.
À l'époque, l'Université de Genève souhaite repourvoir sa chaire de physique en attirant dans la Cité de Calvin une personnalité étrangère de renom «capable de donner un état spécial à l'enseignement de la physique». Les responsables de la Faculté des sciences jettent leur dévolu sur le professeur français Pierre Curie. Les discussions prennent une tournure favorable. L'Université, enthousiaste, saisit le Conseil d'État qui ratifie le choix des autorités académiques. Pierre Curie (1859-1906) était alors considéré comme un pionnier de la chimie-physique sur la radioactivité. Le 26 juillet 1895, il avait épousé Marie Sklodowska, chercheuse d'origine polonaise, arrivée en France en 1891, future prix Nobel de physique en 1903 avec son mari et prix Nobel de chimie en 1911.
Le 20 juin 1900, le professeur Chodat, doyen de la Faculté des sciences écrit au conseiller d'État Georges Favon en charge de l'Instruction publique: «Nous avons pu nous convaincre que, de l'avis unanime, Mr le Prof Curie est considéré, non seulement à l'étranger mais également à Paris, comme le plus éminent des jeunes physiciens c.à.d. de ceux qui n'ont pas encore forcé les portes de l'Institut ou de la Sorbonne.... Après des pourparlers assez longs, nous sommes arrivés à décider Mr Curie à accepter d'entrer en discussions sérieuses. Les conditions préliminaires posées par Mr Curie sont les suivantes: 1 l'autorisation à accorder à Madame Curie de donner un cours (Madame Curie étant licenciée en physique et en mathématiques, la Faculté des Sciences ne pourrait que donner un préavis favorable quant à son inscription au rôle de privat docent). 2 Un préparateur (il existe déjà dans la personne de M. Margot). 3 Un traitement fixe de frs 8000 (Mr Duparc et moi, nous pensons que cette demande est modeste, sur la valeur exceptionnelle du professeur. Au cas ou Mr Curie hésiterait encore au dernier moment nous pensons qu'il serait sage d'élever ce traitement à frs 9000) 4. Une indemnité pour changement de domicile... Mr Curie est un homme de progrès à l'esprit ouvert... Ses récentes découvertes sur les métaux nouveaux isolés par lui, le Radium et le Polonium, sont si importants que l'attention des physiciens du monde entier serait tournée vers Genève.»
Valse-hésitation
Pierre Curie fait progressivement volte-face et décide après bien des hésitations de rester à Paris. Le 10 juillet 1900, il adresse une longue lettre au professeur Chodat dans laquelle il évoque la bise et le climat de Genève. Tout en faisant savoir qu'il accepte la situation qui lui est faite à Genève, il indique toutefois qu'il attend de connaître le point de vue de son beau-frère médecin, qui, écrit-il, est bien au courant de la santé de son épouse Marie. Le 16 juillet, la commission présidée par le recteur Martin émet un préavis en faveur de l'engagement du savant.
S'ensuit un enchevêtrement de nouvelles contradictoires. Les péripéties sont difficiles à suivre tant les opinions émises varient d'un courrier à l'autre. Le 17 juillet, le professeur Chodat adresse une note à son conseiller d'État lui indiquant que Pierre Curie a changé d'avis. Le magistrat écrit au savant français: «Votre refus nous arrive au moment où le Conseil d'État unanime allait vous appeler avec joie à la chaire de physique. C'est un vrai chagrin pour mes collègues et moi. Si vous revenez sur votre décision, nous ferons tout pour vous faciliter vos travaux.» Simultanément, le 18 juillet, Pierre Curie s'adresse à Georges Favon: «J'accepte définitivement d'aller à Genève... Mon beau-frère qui connaît le climat de Genève le considère comme très bon pour la santé de ma femme.» Le 27 juillet 1900, il confirme: «Mme Curie et moi, nous avons l'intention d'aller à Genève dans les premiers jours de la semaine prochaine dans le but de trouver une villa et de convenir avec vous des arrangements les meilleurs pour le laboratoire.» Pourtant, le 19 juillet Pierre Curie a écrit le contraire au professeur Chodat: «Nous avons changé d'avis et nous ne nous décidons pas à aller à Genève. C'est en voyant la difficulté qu'il y aurait pour nous à poursuivre les travaux en cours et le traitement du radium, que ce revirement s'est produit. Notre départ équivaut à un retard considérable dans notre travail et à une désorganisation complète de ce que nous faisons actuellement.» Il double sa lettre de deux télégrammes au doyen. Dans le premier, il se montre sibyllin: «Donnerai réponse demain par lettre.» Dans le second, il écrit: «Ai changé d'avis. Je reste à Paris impossible quitter travaux en train toutes mes excuses pour vous et vos collègues.»
Le 19 septembre 1900, Pierre Curie adresse formellement sa démission au conseiller d'État Georges Favon et souligne qu'il avait «longuement hésité avant d'accepter cette situation cependant si honorable et si avantageuse pour moi». Dans la foulée, il écrit à nouveau au professeur Chodat: «Je suis aujourd'hui convaincu que j'ai eu tort d'accepter d'aller à Genève.» Il justifie sa décision par son travail sur les métaux radiants.
Le professeur Chodat exprime son dépit le 23 septembre 1900 dans une missive à Georges Favon: «J'ai reçu une lettre de M. le Prof. Curie m'annonçant sa démission de professeur ordinaire de Physique à notre Université... Des expressions modérées me font défaut pour qualifier un pareil procédé... J'ai été mortifié de voir avec quelle légèreté Mr Curie rompt un engagement qu'il n'avait pris qu'après mûre réflexion et que nous avions tout lieu de croire définitif.» Le professeur Chodat adresse un télégramme au même moment à Pierre Curie: «Transmets votre démission au Département elle sera remise demain au Conseil d'État. Ne vous cache pas qu'elle sera considérée par tout Genève comme un scandale moral.»
Pierre Curie voit bien qu'il a déclenché un cataclysme à Genève. Il est ébranlé et, ce même 27 septembre, il tente de faire machine arrière en adressant un nouveau télégramme à Chodat: «Puisque vous trouvez cela si grave si temps encore je retire ma démission.»
Le 27 septembre 1900, Pierre Curie prend sa décision ultime et écrit au professeur Chodat un courrier à caractère officiel. Il commence par ces mots: «Cher Monsieur, Me voici en train de vous créer des ennuis.» On ne peut mieux dire.
Il évoque ensuite la proposition qui lui a été faite d'un enseignement à l'Université de Paris: «Je suis fortement tenté d'accepter cette occasion d'entrer dans la 1ère université de mon pays et ce désir est si légitime qu'il me semble que, dans ces conditions, le scandale dont vous me parliez ne se produirait pas.»
Quatre jours plus tard, le 1er octobre 1900, Pierre Curie adresse sa lettre de démission au conseiller d'État Georges Favon. Le savant a accepté l'offre qui lui est faite à Paris. Sous la plume de Georges Favon, le 5 octobre 1900, le Conseil d'État accuse réception: «Je n'ai pas à vous juger; si vous croyez avoir bien agi, c'est parfait. Je constate seulement que vous avez rompu un engagement formel dans des conditions propres à mettre dans l'embarras des hommes qui avaient en vous la plus entière confiance.» Ainsi se termine cette curieuse et regrettable affaire.
Claude Bonard avec l’appui de Pierre Flückiger, archiviste d'État et de Roger Rosset, archiviste d'État adjointRemerciement à M. Flaks qui a exhumé le dossier Pierre Curie.
Cet article est tiré du numéro 11 du magazine Passé-simple paru en janvier 2016.