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Sa vie commence dans des grâces légères dignes de Scarlatti et s'achève dans des ténèbres qui font penser à Beethoven. Avec Beethoven, Goya partage la disgrâce d'une surdité précoce qui le coupe du monde et qui coïncide avec une révolution dans sa peinture: le jeune coloriste hédoniste, qui avait hérité de Tiepolo l'art d'ensoleiller sa peinture, devient petit à petit l'auteur des peintures noires, dont il couvre les murs de la "Quinta del sordo", la "Maison du sourd".
C'est Baudelaire qui le premier a attiré l'attention sur Goya (peut-être qu'il y a quelque chose qui rapproche Goya d'Edgar Poe d'ailleurs) : "Le grand mérite de Goya consiste à créer le monstrueux vraisemblable. Toutes ces contorsions, ces faces bestiales, ces grimaces diaboliques sont pénétrées d'humanité".
Baudelaire fait allusion aux sabbats de sorcières aussi bien qu'aux images insupportables, aux égorgements, aux empalements des Horreurs de la guerre. Mais peut-être pense-t-il aussi aux portraits de la cour de Charles IV, à la Reine dont Goya montre sans hésiter la laideur, sans parler du Roi lui-même, visiblement stupide sous le pinceau du peintre. Le sourd n'est pas complaisant.
Mais il y l'autre Goya, d'abord celui qui pendant vingt ans produit des cartons de tapisserie pour les murs des palais royaux, peintures heureuses, idylliques, solaires. Ou le peintre des majas.
Claudel écrit : "Cueillons sur le corps de la double maja, l'une vêtue et l'autre non, cette fleur, chez l'une nacrée de l'épiderme, et chez l'autre aérienne et chatoyante de la gaze et de la soie. Ce n'est pas le visage seul, c'est tout le corps que la coquette tourne, darde vers nous, et l'on dirait que l'artiste l'a tout entière caressée et enveloppée, non seulement de la pointe de son pinceau de martre, mais d'un souffle lumineux".
Il eut la chance de vivre longtemps. Mort jeune, il serait resté un très charmant artiste, il aurait pu avoir une carrière à la Louis David, menant sa barque des derniers flonflons du baroque jusqu’au néoclassicisme, prêtant l’oreille aux sirènes néoclassiques réveillées par Winckelmann, il aurait pu n’être pas malade et là encore ç’aurait été un tout autre oeuvre. On ne serait pas trouvé face à ce Janus bifrons.
Il est d’ailleurs intéressant de regarder les portraits de jeunesse, de le voir aux alentours de ses vingt-cinq ans, un peu campagnard d’allure, avec quelque chose du jeune Balzac, rougeaud et voluptueux, et de le revoir sur l’autoportrait de 1815, abandonné, le col ouvert, les chairs un peu tombantes, les yeux cernés, sans plus le souci de paraître, ni de dissimuler.
Malraux dit que Goya fait en sorte de devenir un anti-Italien, un artiste pour qui art et beauté sont des idées distinctes.
Et il est vrai qu’il y a toute une part de l’œuvre de Goya qui n’est pas très belle, qui est même difficilement supportable, soit parce qu’elle ouvre des fenêtres sur la folie, soit par qu’elle dessine des tortures effroyables, des scènes de massacre, d’empalement, de supplices, ouvrant alors des fenêtres sur les monstruosités humaines. Mais c’est de côté-ci que s’exprime la part essentielle de son art, la part irréductible aux séductions, aux artifices, au plaisir.
Sous l’une des gravures des Désastres de la guerre, Goya inscrit : Yo lo vi, c’est à dire J’ai vu cela. Goya est l’homme qui fut le spectateur des horreurs perpétrées à la suite de l’invasion française en 1808 (horreurs des deux cotés), mais il est aussi l’homme qui est descendu très profondément en lui-même pour en rapporter des visions terribles, premiers regards sur l‘inconscient : J’ai vu cela.