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Quel charme Stefanini a-t-il pu trouver à cette silhouette austère ? A l'évidence, le fait d'avoir été en 1476 le théâtre d'une bataille, à l'issue de laquelle le château et le fabuleux trésor des ducs de Bourgogne échappèrent à Charles le Téméraire. Passionné d'histoire, Stefanini collectionne les souvenirs de l'empereur François-Joseph, du tsar Nicolas Ier et de Napoléon Ier, dont il possède le testament et le lit de mort. Sans surprise, ce self-made man solitaire, qui gère seul ses affaires, admire les personnalités exceptionnelles qui ont valeur de symbole. Avec un quasi fétichisme, il s'est ainsi attaché à John F. Kennedy, à Albert Einstein, à Sissi (illustrée dans ses collections par sa tenue de cavalière) et à Winston Churchill (dont Grandson expose la limousine Austin).
En toute chose, Stefanini a le goût de la grandeur. Le château de Grandson est l'un des plus vastes de Suisse. Outre les palais de Brestenberg en Argovie, de Salenstein et de Luxburg en Thurgovie, il possèderait près de 5000 appartements. Il a fait de l'immobilier, son fief et sa fortune.
Mais ce hobereau contemporain se préoccupe quelquefois plus de constituer un patrimoine que de l'entretenir. La ville l'a menacé de fermer le château de Grandson si des mesures d'urgence n'étaient pas prises afin de le rénover. La fondation qui en assure la gestion espère, grâce au mécénat et à la rentabilisation forcenée de ses espaces, accroître son budget, afin notamment de recruter un conservateur dont le lieu n'est toujours pas pourvu !
Est-ce d'avoir manqué qui amène cet homme d'affaires à des réflexes d'épargnant parcimonieux ou, à l'inverse, à des élans compulsifs lorsqu'il s'agit d'enrichir sa collection ? Né d'un père ouvrier spécialisé dans la pose de tuyauterie, Bruno Stefanini apprend tôt la valeur des choses, que confortent ses années de privation sous les drapeaux pendant la Seconde Guerre mondiale. La possession rassure. Donc pas question de vendre. C'est son credo, ainsi que le souligne Isabelle Messerli dans le catalogue.
Et l'art dans tout cela ? Sa mère aimait chiner, le fils l'accompagne chez les antiquaires et les brocanteurs de Winterthour, sa ville natale. Vers 20 ans, il achète un premier tableau de Robert Zünd, paysagiste suisse du XIXe siècle, né et mort à Lucerne.
Patriotisme
En dépit de l'éclectisme déroutant des 8000 peintures, sculptures, objets d'art, armes, ouvrages de bibliophilie, costumes, etc., cette première acquisition et la sélection opérée par le Kunstmuseum révèlent l'attachement profond à la Suisse de Bruno Stefanini.
Fils d'immigrés d'origine lombarde, le collectionneur n'a guère vécu qu'en Suisse. Né en 1924, il appartient à une génération pour laquelle l'identité nationale avait un sens et était par devoir un objet de fierté. Ce qu'on nommait, il y a peu, patriotisme, la collection de Bruno Stefanini en est l'emblème, avec Cunot Amiet, Arnold Böcklin, Augusto et Giovanni Giacometti, Ferdinand Hodler, Angelika Kauffmann, Jean-Etienne Liotard, Félix Vallotton et beaucoup d'autres. Animé par la vocation de préserver la mémoire d'artistes oubliés ou méconnus, le collectionneur constitue des corpus qui comptent parfois une cinquantaine d'œuvres. En 1985, dans une allocution adressée à des élèves officiers, il exhortait au respect et à préservation « de l'héritage culturel et historique ». Il n'aura de cesse ensuite d'empêcher la fuite des chefs-d'œuvre hors du territoire.
Le portrait de Bruno Stefani ni, alors âgé de 50 ans, par Hans Jörg Laibach, sculpteur et compagnon de régiment de celui-ci, livre l'effigie réaliste, pour ne pas dire vériste, d'un visage sillonné de rides profondes et de plis d'amertume. Il est conforme aux penchants du modèle pour une esthétique figurative, parfois voilée d'académisme. En cavalier seul, l'amateur défend ses passions pour des artistes en marge des avant-gardes, dont, de toute évidence, il espère la reconnaissance. Il est vraisemblable que l'exposition du Kunstmuseum s'inscrive dans cette perspective. Il reste que cette histoire parallèle, particulièrement la partie dédiée au XXe siècle qui révèle de véritables trésors, gagnerait à être confrontée à celle de la modernité, avec laquelle elle a entretenu un riche et perpétuel dialogue.
Enfin, plutôt que de se limiter à Berne et à la Fondation Pierre Gianadda, une itinérance au-delà des frontières helvétiques aurait suscité une aura et une plus large adhésion, propre à combler les vœux nécessairement prosélytes du collectionneur.