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Amiel, sur les miracles, s'exprima de la façon suivante: On ne voit pas que le miracle est une perception de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilion, qui fait voir les puissances célestes donnant l'impulsion aux actions humaines. Il n'y a point de miracles pour les indifférents; il n'y a que des âmes religieuses capables de reconnaître le doigt de Dieu dans certains faits. Cela signifie, finalement, que l'approche qui s'interdit de regarder dans le secret des choses pour y déceler la volonté divine s'oppose, quoi qu'on en dise, à la religiosité réelle, en réduisant les religions à des systèmes intellectuels et en proscrivant la foi, puisque, pour Amiel, celle-ci ne venait pas des idées, mais, précisément, des miracles.
Les religions qui essayaient de supprimer le merveilleux en leur sein pour donner d'elles-mêmes une image rationnelle et philosophique, disait Amiel, minaient le véritable sol sur lequel elles étaient bâties. Elles se vidaient de leur contenu, en ne conservant que le squelette intellectuel né des miracles et des réflexions qui les avaient suivis: paniers d'osier volant au gré du vent. Leurs directives morales deviennent simple habitude: elles ne s'enracinent pas dans la divinité, mais se lient à son nom ordinaire - à sa forme extérieure - par la volonté des hommes seuls.
Même la foi en la patrie ne peut faire l'économie de la croyance au miracle, disait Amiel. Il ne s'agit pas de telle ou telle nation: Rome fondait ses lois dans l'inspiration d'une nymphe, à laquelle avait parlé Numa Pompilius, et Remus et Romulus étaient les fils de Mars, Énée le fils de Vénus; le roi Latinus était à son tour issu de Saturne par Faunus, dieu de la Terre. Même lorsqu'il s'agit de républiques modernes, nées dans une atmosphère intellectuelle hostile au surnaturel, il est implicite que derrière les hommes, agit un dieu. La liberté des républiques émanait de la volonté des anges. Mao dominant les seigneurs issus de l'empire chinois était regardé comme guidé par un génie supérieur, de nature divine; aujourd'hui encore, les Chinois vénèrent les figures du grand homme comme pouvant les protéger, le génie du fondateur de la Chine populaire rayonnant sur le monde. Il n'est pas possible de faire autrement: tout élément culturel d'importance se relie au mystère, à l'inconnu. Même quand il dit qu'il ne le fait pas, il faut surtout le comprendre de façon politique, comme s'opposant à une tradition précédente qui proclamait qu'elle le faisait; en réalité, par d'autres mots, à travers d'autres figures - sans le dire -, il le fait aussi.