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L'opéra de Jean-Jacques Rousseau Le Devin du village ayant été représenté récemment dans le Faucigny, on m'en a prêté le disque, et je l'ai écouté en lisant le livret. La présentation de l'œuvre insiste sur la morale défendue par Rousseau en faveur des simples amours des bergers, les opposant à la vanité qui fait regarder vers les classes supérieures. Il attribue même cette orientation de l'âme vers les personnes de haut lignage à un esprit de malice dont sont fréquemment possédés, pour leur malheur, les gens du peuple. On ne mesure pas forcément l'importance de cette expression, qui a un caractère religieux - ou on ne veut pas en parler. C'est en rapport avec le titre de l'opéra même, relatif, non aux bergers qui s'aiment, mais à ce maître des destinées, sorte de mage gaulois, et dépositaire, dans le village, de la sagesse des dieux, qu'est le Devin.
On sait que Rousseau lisait avec passion Plutarque, qui évoque constamment la divination, et la met ainsi au cœur de la religiosité antique. On sait aussi que ce noble art a été condamné avec sévérité par l'Église catholique, et que les devins ont été assimilés par elle aux sorciers, frayant avec le démon. Or, pour Rousseau, ils sont au contraire les représentants (pour ainsi dire) de l'Être suprême, car, par son art magique, celui dont il parle chasse cet esprit de malice qui fait regarder d'un œil amoureux les grands de ce monde. Un exemple spectaculaire de cet art est même montré sur scène: le devin manie un bâton de Jacob et lit un grimoire ancien. Il ne s'agit pas du tout, comme on aurait pu croire, de critiquer les vieilles superstitions; tout au rebours, à la fin de l'histoire, le devin de Rousseau est glorifié, couvert de louanges pieuses par les villageois, qui le remercient à la façon d'un nouveau Moïse: il les a délivrés du mal, de l'Égypte!
De son intervention résulte, en effet, l'union parfaite au sein d'un amour idéal, par laquelle Colin, comme il le dit lui-même, vivra une vie de bonheur, ses peines de travailleur de la terre devant être dissipées par les caresses de Colette le soir à la chaumière.
Cet opéra est au fond un mystère de l'amour vrai, tel que le concevait Rousseau. La révolution se fait aussi dans les esprits: la Nature s'impose, et l'Amour qui est un Enfant, évoqué, devient divin; il est comme la promesse d'un monde nouveau!
Remarquons que Colin est un nom médiéval, et non antique: Rousseau veut s'appuyer sur les racines gauloises de la France, comme l'avait fait en son temps Honoré d'Urfé, qu'il admirait. Là se trouve le paradis terrestre qu'il chérit. Là coule la rivière aux rives fleuries qui donne la vie, et dont l'eau est lustrale!
Pour ce qui est de la musique, elle est enlevée et sautillante, mais, de temps en temps, des tonalités plus sombres et plus graves rappellent qu'il s'agit en réalité d'un mystère au sens antique.