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L’église du couvent St-Hyacinthe des dominicains à Fribourg en Suisse – ou comme on dit plus familièrement, leur chapelle – fut réalisée en 1974-1975, dans le contexte du deuxième agrandissement du couvent, bâti en 1908-1909. Cet agrandissement, devenu nécessaire à cause de l’accueil de nombreux frères en formation, suisses et étrangers, était rendu possible grâce à un legs généreux que les frères avaient reçu peu auparavant.
Le Prieur de l’époque était frère Richard Friedli, énergique et soucieux du rayonnement de la communauté. Il était sensible à une présence attrayante des frères. Celle-ci dépend aussi du cadre de vie et d’activité de ceux-ci. On était dans la période de l’après-concile, du renouveau de la liturgie qui se reflétait dans la construction d’églises modernes en Suisse, bien souvent de haut niveau architectural. L’enthousiasme était grand pour un art sacré renouvelé, après les églises de Vence et de Ronchamp en France. Le frère Henri Stirnimann (1920-2005), qui avait commencé des études d’architecture à l’Éole polytechnique de Zurich avant d’entrer dans l’Ordre dominicain, faisait partie de la communauté St-Hyacinthe. Il enseignait alors à l’Université de Fribourg la théologie fondamentale et venait d’y fonder l’Institut d’études œcuméniques, autre signe de la vitalité ecclésiale à cette époque.
Le frère Henri présidait la commission de l’agrandissement du couvent et de l’église. En effet, la chapelle ancienne, couloir long et étroit, au plafond bas et à l’acoustique ingrate, avait fait désirer depuis longtemps un autre lieu liturgique.
La commission et les frères de la communauté se mirent d’accord pour réaliser une église belle et moderne, répondant aux exigences de la liturgie de Vatican II. Les matériaux devaient être authentiques. Espace et mobilier allaient être adaptables à différents types d’assemblée, une partie de l’église restant réservée à la liturgie tandis qu’une autre partie plus grande pouvait être transformée en salle, pour diverses activités.
Les artistes
Le frère Henri avait des contacts personnels avec le milieu des artistes et des architectes. Il fit appel à l’architecte Dieter Schenker (1938-2015) qui avait rénové l’église St-François à Zurich-Wollishofen peu de temps auparavant. Il fut chargé de l’agrandissement du couvent et de l’église. Pour le mobilier sacré un artiste de Bâle, Ludwig Stocker, fut choisi qui avait fait sa formation de sculpteur dans les années 1950, d’abord à St.Gall et ensuite à Rome à l’Academia delle belle Arti. Il poursuit aujourd’hui encore son travail de sculpteur. À son actif il a un grand nombre de sculptures et d’expositions en Suisse et à l’étranger qui lui assurent une place reconnue dans l’art contemporain suisse. L’architecte et l’artiste s’entendaient pour dessiner l’autel, l’ambon, les chaises, identiques pour le chœur des frères et les fidèles, le tabernacle.
L’intérieur de l’église
Ce mobilier est fait de bois peint en bleu-foncé, de même les portes d’entrée ; pour l’autel et l’ambon, du marbre blanc de Carrare s’y joint. Les murs entourant l’espace sont de béton crépi de blanc à l’intérieur, le sol revêtu de simples catelles en terre cuite rouges à l’italienne, et le plafond plat en bois clair, qui, au regret de l’architecte, devait prendre trop vite une couleur plus foncée. Vers l’ouest une large baie vitrée laisse entrer la lumière à flots, tandis que vers l’est (l’église est orientée vers l’est !), une fenêtre plus petite, qui fait angle à droite, lui fait pendant. Le volume intérieur n’est pas très élevé, pour des raisons imposées par l’ensemble de l’agrandissement, mais il est lumineux. Nulle impression d’oppression accueille ceux qui entrent.
Maître Stocker a placé devant l’angle gauche du mur du fond, dans un pan de mur en biais, une sorte de retable, un mince et haut relief qui va du sol au plafond, dans un mouvement d’un seul élan. En bas et jusqu’à hauteur d’homme un cadre de briques bleu-vert comme le mobilier forme une sorte de vallée en bas et d’ouverture vers le haut : le cosmos, le monde terrestre, l’univers de la matière. Un mètre plus haut, dans une fenètre ressemblant à la pièce centrale d’un retable médiéval, s’ouvre un registre supérieur, fait de styropor blanc, traversé de bas en haut par une tige en bois. Le styropor, matière moderne, évoque le temps de l’histoire, de monde de l’homo faber. La tige de bois porte le crucifié, dont on ne voit cependant que les jambes jusqu’aux lombes du crucifié tandis que le haut du corps est absorbé par le troisième registre, le plus haut et plus étendu, fait de marbre blanc. Dans le “retable”, la poutre de la croix est entouré de saints, disciples de Jésus qui ne l’ont pas abandonné sur le calvaire ; ce sont des saints de l’Ordre de St. Dominique, d’abord Dominique lui-même embrassant la croix, comme sur la célèbre fresque de Fra Angelico à San Marco à Florence, puis tout à gauche Catherine de Sienne et Diane d’Andalo et à la droite Hyacinthe de Pologne, Henri Suso et Thomas d’Aquin. Leur corps sont formés en styropor, sauf les visages qui sont en terre cuite comme le sol de l’église, et les nimbes en marbre blanc de Carrare, tous dans un profond recueillement. Les fidèles dans l‘église et les saints sur le “retable” sont la communauté de ceux qui accompagnent le Christ dans sa vie et dans sa passion, qui est célébrée dans l’eucharistie.
Le registre le plus haut, fait de marbre blanc à la surface en ondes comme une mer balayée par un vent doux, est marqué par trois cercle concentriques, devant lesquels la figure de Saint-Dominique de dos abîmé dans l’adoration. C’est la gloire divine trinitaire et éternelle, et Dominique entré dans la gloire éternelle. La gloire de saint Dominique évoque celle que Guido Reni a peinte dans la coupole de San Domenico à Bologne, dans la chapelle de la tombe du saint. Les « citations” de représentations célèbres sont une caractéristique de Ludwig Stocker.
L’artiste a offert à la communauté une autre œuvre sculptée, la Vierge Marie, exécutée également en marbre blanc, en styropor et en terre cuite. C’est Marie Mère des vivants, la nouvelle Ève. Cette sculpture est placée au mur près de la porte de l’église vers le couvent. Elle se tient au centre de la gloire du ciel, en écho à la gloire du ciel sur le retable en marbre de Carrare. Ici la gloire est évoquée par un carré dont la surface est un filet de petits carrés concaves. Marie est assise au milieu, se penchant affectueusement en avant et bénissant l’humanité qui défile devant elle, avançant sur deux branches de styropor disposées en équerre. Sur celles-ci on voit la famille humaine marcher, une longue procession de figurines en terre cuite, dans des postures variées, ployant sous le fardeau ou avançant confiants sur les chemins de la vie.
Il faut encore mentionner les vitraux du frère Pierre Kim En Yong qui a passé plusieurs années à St-Hyacinthe comme jeune frère dominicain en formation. Ce sont les premiers vitraux qu’il a réalisés. Les trois vitraux, l’un sur le mur est à droite, les deux autres sur le mur sud, laissent beaucoup de verre blanc, pendant que des cascades en couleur descendent en diagonale de haut en bas en vagues joyeuses, en un jeu de lumière et de couleurs.
Le tabernacle avait été d’abord en bois peint bleu-vert, placé à droite du retable contre le mur. Plusieurs frères ont eu le sentiment d’un réceptacle irrespectueux pour la réserve eucharistique. Dans les années 1980 on l’a remplacé par un nouveau tabernacle à la porte en émail rouge feu, évoquant le buisson ardent, encastré dans un cadre en marbre blanc finement ciselé. Beau en lui-même par les deux matériaux nobles, il ne s’intègre pas parfaitement dans le caractère plus austère de l’église.
L’accueil de l’église et de ses œuvres d’art à l’époque et l’épreuve du temps
L’architecture et les sculptures avaient été confiées à des artistes venus d’ailleurs. Cela n’a pas plu à tous puisque Fribourg comptait alors plusieurs artistes et architectes de renom qui avaient réalisé des œuvres d’art sacré. Le style de l’église de St-Hyacinthe était insolite pour le public fribourgeois. Les frères dominicains eux-mêmes n’étaient pas tous convaincus par le projet choisi. Notamment le relief de la sainte Vierge irritait fortement.
Avec la distance de plus de quarante ans on peut cependant dire que l’espace de l’église de Saint-Hyacinthe respire une atmosphère de recueillement et aide à la prière. L’acoustique y est excellente. L’église ne lasse pas ceux qui s’y rassemblent plusieurs fois par jour pour la prière chorale et la liturgie de la messe. C’est un témoignage en faveur de la qualité du volume architectural et des œuvres d’art sacré qui s’y trouvent. En ce sens, l’édifice n’a pas vieilli.
Le frère dominicain suisse Adrian Schenker, bibliste, professeur émérite d’Ancien Testament à l’Université de Fribourg, réside au couvent St- Hyacinthe de cette ville.
Henri Burin des Roziers
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