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21 février 2012
Au commencement était le matriarcat
L’hypothèse d’un matriarcat originel ayant précédé le patriarcat est apparue en Europe au XIXe siècle. Elle a été explorée et développée par le sociologue suisse Johann Jakob Bachoffen puis reprise par des féministes qui y voyaient une réhabilitation du pouvoir féminin, lequel pouvoir était - dans les textes - mis à mal par le Code Napoléon.
A l'origine: un matriarcat?
Pour mémoire celui-ci avait assujetti l’épouse au mari. Il lui était par exemple interdit de travailler ou de tenir de l’argent sans l’accord explicite de l’époux. Ce code misogyne, reflet de la misogynie crasse de Napoléon, a influencé une large partie de l’Europe. Il n’a de loin pas été mis en pratique de manière généralisée puisque dans la société paysanne, la femme travaillait autant que l’homme à l’exploitation familiale et tenait très souvent les cordons de la bourse. Ce code a cependant laissé une empreinte culturelle forte, comme si en réalité il avait mis en tutelle et réduit au silence l’ensemble des femmes. L’étude des mouvements sociaux du XIXe siècle montre que c’est essentiellement la bourgeoisie d’alors qui a mis ce code en pratique.
Il y a d’ailleurs un vrai questionnement à tenir sur les périodes de la Renaissance puis post-révolutionnaire: pourquoi les femmes ont-elles subi une disgrâce sociale et une perte de droits et d’influence dans la société? Chez les Celtes leur place sociale était forte. Chez les Francs la loi salique originelle organisait les héritages des femmes et des hommes. Elles pouvaient disposer des biens familiaux. Il y eut de nombreuses reines dans les royaumes européens comme en Espagne et en Angleterre, la France devenant elle de plus en plus masculine dans la transmission de la couronne.
Bachoffen s’est donc intéressé à l’hypothèse d’un matriarcat originel, soit une transmission des biens et du nom de famille par les mères. Pour cela il a étudié les sociétés pré-hellénistiques comme les Lyciens, les Arcadiens et autres. Dans ces groupes les individus ou les clans étaient fréquemment représentés par des animaux ou en prenaient le nom. Lyciens signifiait d’ailleurs «loups». Ces sociétés étaient largement de culture spirituelle chamanique, culture dans laquelle la femme est prêtresse et socialement puissante. Les mythes grecs font état d’animaux côtoyant les dieux comme des égaux. Les religions sémitiques ont pour leur part subordonné les animaux aux humains et chassé le chamanisme de leurs terres.
D'après l’étude à la fois des mythes considérés comme des traces des formes sociales en vigueur dans une lointaine antiquité, et les traces mémorielles de ces sociétés, Bachoffen conclut que le matriarcat a été originellement la forme d’organisation sociale dominante. Il va plus loin en supposant que ces gynécocraties se sont montrées violentes et guerrières.
La répartition: une des clés de l'organisation sociale
Est-ce réel, ou seulement plausible? Réel, on n’en sait encore rien. Il n’y a pas de trace écrite laissées par ces sociétés. On sait par contre que dans les tombes datant de la préhistoire les femmes et les hommes étaient enterrés avec les mêmes honneurs, signe d’une forme d’égalité de reconnaissance dans les clans d’alors. La répartition des rôles existait-elle comme cela s’est produit par la suite? Les membres des clans étaient-ils répartis en hommes chasseurs de gros gibier (puis guerriers) et femmes cueilleuses et chasseuses de petit gibier? Une forme de répartition est certaine puisqu’elle tient à la différence biologique fondamentale des sexes: les femmes portaient les petits, accouchaient et en principe les nourrissaient.
Une telle activité est-elle compatible avec un matriarcat guerrier? Disons que cela ne l’empêche pas: il y a eu des femmes guerrières et des reines cheffes de guerre. Mais cela ne s’est jamais installé durablement. Pourquoi pas? L’hypothèse la plus probable est le risque encouru par l’espèce. Si les femmes meurent à la guerre la reproduction s’achève. Il y a moins besoin d’hommes pour se reproduire quantitativement que de femmes. Un homme peut féconder des dizaines de femmes dans l’année alors que la femme n’accouche que d’un enfant. N’était la consanguinité un seul mâle suffirait à féconder un clan de femelles.
Cette différence biologique (sexuelle) fondamentale a possiblement marqué et préparé les rôles sociaux et la définition des genres, lesquels sont comme le versant culturel du biologique, ou l’étape éducative de la réalité psycho-corporelle. Le sexe construit le genre, puis le genre fait évoluer la fonction sociale du sexe.
S’il y a un matriarcat à l’origine de nos sociétés on peut se demander pourquoi il a disparu. Les quelques organisations matriarcales actuelles, comme les Mosuo en Chine, ne laissent aucune vraie place aux hommes. Ceux-ci sont exclus de tout héritage et même de l’espace familial. L’homme géniteur n’y est qu’une réserve de sperme interchangeable sans place ni rôle dans la communauté puisqu’il n’y a pas de notion de père. Mais les hommes y adhèrent, c’est donc aussi leur choix, de même que les femmes ont longtemps adhéré à la forme patrilinéaire d’organisation sociale.
Spécialisation ou non?
On peut comprendre que la société choisisse des formes qui lui conviennent et qui assurent au mieux d’abord sa pérennité et ensuite la satisfaction de ses membres. Quelle qu’elle soit une société a besoin d’une organisation. La différenciation, puis la spécialisation et la répartition des fonctions, font partie de toute forme d’organisation familiale, sociale, économique. Dans son aspect le plus basique la différenciation concerne la reproduction sexuelle. Dans les sociétés humaines elle est plus complexe.
Dans tout domaine la spécialisation est destinée à améliorer les prestations d’une personne ou d’un groupe de personnes. Dans une entreprise les activités spécifiques sont cloisonnées afin de permettre à chacun de prendre sa responsabilité et d’éviter les mélanges d’activité nuisibles à la bonne marche professionnelle. Dans n’importe quel groupe les activités sont cloisonnées. L’informaticien qui crée un programme d’aide au pilotage d’un avion n’est pas en même temps pilote. Il faut s’y faire: le temps n’est pas aux esprits multi-tâches et aux compétences additionnées.
Mais dans la société humaine, en particulier dans la famille, un cloisonnement strict des spécialisations n’est pas souhaitable. Si la spécialisation des rôles donne à chaque parent un espace de pouvoir où il règne et est reconnu de manière spécifique, des circonstances (maladie, guerre, décès) peuvent imposer un décloisonnement au parent survivant. De plus des compétences peuvent être associées à un groupe particulier - par exemple les hommes ont plus de force physique et sont attachés aux travaux pénibles - mais pas systématiquement.
La question de l’organisation sociale matriarcale ou patriarcale est à considérer d’abord sous l’angle d’une différenciation et spécialisation utile au développement du groupe social et de l’espèce. Son évolution est liée aux conditions historiques, économiques et culturelles. Ainsi après la Renaissance pendant laquelle les femmes ont perdu du pouvoir, le XVIIe siècle a vu une importante féminisation de la société, avec des hommes à perruques, poudrés et en habits moins virils. Puis la Révolution et le XIXe siècles auraient dû être une période favorable aux femmes. Ce ne fut pas le cas. Etrangement toute période féminisée de la société est suivie par une autre période plus virilisée, et vice-versa. Les excès dans un sens déclenchent une réaction dans l’autre sens.
Actuellement le système de stricte égalité aboutit à des situations confuses. La garde alternée des enfants devrait être la règle mais elle est très peu appliquée et n’est pas toujours la meilleure solution. Les quotas de parité sont dans le sens de l’idéologie actuelle mais ils s’opèrent au détriment des compétences et motivations individuelles. Il est possible qu’à terme un système de répartition différenciée soit à nouveau choisi, mais sans cloisonnement définitif et sans les excès du passé. Ce ne serait ni un patriarcat, ni un matriarcat, ni une égalité indifférenciée. Il n’y a peut-être pas encore de nom pour définir cette forme d’organisation sociétale.
Images. 1: Vénus de Willendorf, 23’000 ans. 2: Pharaonne Hatchepsout (environ 1450 avant JC). 3: Isabelle de Castille, Reine de Castille et Leon (1474 à 1504).