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Nous présentons ici cinq figures dominantes de la pensée économique française à l’époque napoléonienne et de la Restauration, tous membres fondateurs de la dite Société: Pierre Prévost et Pellegrino Rossi furent membres du comité, Étienne Dumont la présida en 1822, Jean-Baptiste Say et Jean Charles de Sismondi en étaient membres.
Pierre Prévost (1751-1839)
L’écossais Benjamin Bell (1749-1806), bien que chirurgien, écrivit quantité d’essais sur l’agriculture, publiés en recueil en 1802. Prévost en repéra un qui sortait du lot, Of Scarcity of Provisions and Dearth, et le publia dans la Bibliothèque britannique en 1804 sous le titre plus percutant «De la disette», qui semble mieux connu que l’original.
Prévost épousa tour à tour deux sœurs Marcet, devenant ainsi le beau-frère de Jane Marcet-Haldimand (1769-1858) qui avait épousé leur frère Alexandre. Ce dernier, banni de Genève par les révolutionnaires, s’établit à Londres. Son épouse y tint salon. Elle écrivit de nombreux ouvrages de vulgarisation, dont les Conversations sur l’économie politique (1816) qui connurent seize éditions et furent traduites en quatre langues. Elle avait des liens avec d’autres femmes intellectuelles, dont Harriet Martineau (1802-1876), auteure dès 1834 des Illustrations of Political Economy, une série de vingt-quatre fascicules mensuels destinés à vulgariser par le biais de contes et de dialogues les concepts de la science économique naissante, les principes de l’économie de marché et la pensée d’Adam Smith, Ricardo, Malthus et Bentham. Suivirent coup sur coup, toujours entre 1833-34, deux autres séries, respectivement sur la pauvreté et les impôts.
Étienne Dumont (1759-1829)
Consacré pasteur en 1781, il séjourne en Angleterre de 1786 à 1789, en tant que secrétaire de Lord Shelburne et précepteur de son fils. Il fait ainsi la connaissance de Jeremy Bentham (1748-1832), ami de son employeur, avec qui il collabore étroitement à partir de 1791.
Dès 1797, Dumont publie une série de «Lettres sur Bentham» dans la Bibliothèque britannique. «Toute sa vie et son œuvre subiront dès cette époque l’influence extraordinairement puissante sur l’esprit pondéré du Genevois, du génie brumeux qui a élu domicile dans le cerveau de Jeremy Bentham.» Il est possible que sans Dumont la réputation de Bentham ne serait jamais sortie de l’obscurité, dit The Edinburgh Review en 1817. «Il n’est pas toujours facile de faire le départ, dans l’œuvre théorique de Dumont, entre ce qui appartient à ce dernier et ce qui est de la plume de Bentham. Dumont avait à ce point intégré la pensée de l’Anglais qu’il en offrira au lecteur français une approche élargie, dumontisée en quelque sorte.» Certains écrits de Bentham ont paru en français avant de l’être en anglais.
Jean-Baptiste Say (1767-1832)
La fiche bibliographique de son magnum opus, le Traité d’économie politique, à la Société de lecture résume admirablement l’importance de notre personnage: «Ouvrage fondamental de la science économique française. Né à Lyon dans une famille protestante de commerçants, J.-B. Say étudie le commerce en Angleterre, découvre La richesse des nations d’Adam Smith et se convertit à la science économique dont il devient l’un des fondateurs et le très efficace propagateur.» Ajoutons seulement quelques précisions. Le titre entier de l’ouvrage est Traité d’économie politique et simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses. Il introduit ainsi l’un des lieux communs à la base de l’enseignement de l’économie: le parcours production-distribution-consommation.
Say prônait le libre-échange, une des idées phares de David Ricardo, figure dominante de l’économie classique. Il entretenait avec ce dernier une correspondance régulière. La traduction française des Principes de l’économie politique et de l’impôt (1819) de Ricardo s’accompagnait des «notes explicatives et critiques» de Say. Pour sa part, Ricardo soutenait Say dans la controverse sur la loi des débouchés qui éclata dès la parution du Traité d’économie politique. D’ailleurs Say aurait découvert le principe à la base de cette loi, selon lequel «le commerce est limité par le capital», dans un des articles de Bentham traduits par Dumont dans la Bibliothèque britannique. Bon exemple de la fécondation mutuelle des idées au sein de ce milieu! Say entretenait également une correspondance avec Thomas Malthus, son principal contradicteur dans cette controverse.
Pellegrino Rossi (1787-1848)
Le réseau genevois des pionniers de la pensée économique ne se cantonnait pas aux seuls Britanniques. Encouragé par Dumont, l’Italien Pellegrino Rossi s’établit à Genève lorsqu’il dut fuir Bologne devant les Autrichiens en 1815. En 1819 il fut nommé professeur de droit à l’Académie de Genève, devenant ainsi le premier catholique à y occuper une chaire; sa charge embrassera l’économie politique à partir de 1827. Il succèdera à Say, en 1833, à la chaire d’économie politique au Collège de France.
Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi (1773 -1842)
Ce sont M.-A. Pictet, initiateur de la Société de lecture, et Pierre Prévost qui firent connaître l’économie politique à Sismondi. En 1803 paraît son De la richesse commerciale ou Principes d’économie politique, appliquées à la législation du commerce, dont le dessein est d’approprier à la France les conseils d’Adam Smith. Cependant, lorsque paraîtront en 1819 ses Nouveaux principes d’économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population, il sera déjà revenu de son admiration pour les idées de l’Écossais. Il reprochait aux économistes classiques de ne s’intéresser qu’aux choses sans se préoccuper des gens: «L’accroissement des richesses n’est pas le but de l’économie politique, mais le moyen dont elle dispose pour procurer le bonheur de tous.»
Édouard Dommen est un spécialiste d'éthique économique, en particulier de la pensée économique et sociale de Calvin. Il est l'auteur notamment de L'économie de l'aimant, Le Mont-sur-Lausanne, Ouvertures 2016, 152 p.