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Finalement, c’est quoi la compétitivité d’un pays?
Prenons pour exemple le champion olympique Usain Bolt: on peut se demander comment il s’est retrouvé au sommet. Il court vite, certes, mais cela ne suffit pas: beaucoup de gens courent vite. Il s’agit donc de prendre en compte d’autres ingrédients: ses chaussures sont performantes, il s’est entraîné sur des stades de bonne qualité, s’est entouré d’un entraîneur efficace, d’un diététicien, d’un préparateur mental, etc. Pour devenir un champion, il a donc eu à gérer un ensemble de compétences et de ressources. Un pays, c’est pareil. Pour réussir, il doit gérer un ensemble de compétences et de ressources, tels l’éducation, le transfert des technologies, l’efficacité dans l’administration, etc. C’est cela, la compétitivité d’une nation.
Il ne s’agit donc pas uniquement de croissance économique...
Non, et d’ailleurs, quand j’étudiais l’économie à l’université, on nous parlait de balance commerciale, de déficit budgétaire, de taux d’intérêt et autres notions passionnantes... Or, quand on voit comment un pays gère dans la pratique sa prospérité, parce que finalement c’est de ça qu’il s’agit, on se rend compte qu’il le fait de manière totalement différente. Pour évaluer la compétitivité d’un pays, on fait aujourd’hui appel à toute une série de critères – 333 à ce jour pour notre classement – qui relevaient avant de la sociologie, et même de la psychologie.
Comment expliquez-vous qu’un petit pays comme le nôtre se retrouve en deuxième position de votre classement?
Nous ne sommes pas forcément plus intelligents que les autres, mais nous avons peut-être fait moins de bêtises. Prenez les exportations par exemple. Il faut savoir qu’à peu près 12% de notre richesse vient de là. Or, en 1992, quand nous avons voté pour ne pas faire partie de l’Europe, beaucoup de chefs d’entreprises ont eu peur que le marché européen se ferme à la Suisse, alors ils ont pris leur petite valise et se sont rendus en Chine, au Brésil, etc., pour y établir des liens commerciaux. Il se trouve que ces pays ont eu une forte croissance économique. Ça, ça nous a aidés, surtout dans le contexte actuel de crise.
Vidéo: Stéphane Garelli présente (en anglais) les résultats détaillés de l'étude de l'IMD (source: IMD - Youtube)
Justement, en parlant de la crise: avons-nous vraiment réussi à passer entre les gouttes ou devons-nous, à long terme, nous attendre à des répercussions négatives?
Le problème d’un petit pays comme le nôtre, c’est qu’il est très dépendant du reste du monde. Et l’essentiel de nos relations commerciales continuent à se faire avec l’Union européenne et les Etats-Unis. Or, lorsque l’économie de pays comme la France ou l’Allemagne commence à ralentir, l’impact sur la nôtre est inévitable. Mais notre taille peut également représenter un avantage: il nous suffit de prendre une toute petite part de marché dans une grande nation comme la Chine pour que cela ait un énorme impact chez nous. Les accords de libre-échange passés récemment avec ce pays sont donc une très bonne nouvelle. L’un des objectifs de la Suisse maintenant est de multiplier ses relations économiques et diplomatiques. Plus on aura d’amis, mieux ça vaudra.
Le conflit fiscal avec les Etats-Unis et l’Europe nous attire plutôt des animosités actuellement! Risque-t-on d’en pâtir?
Bien sûr, mais encore faut-il savoir si c’est un rhume ou la malaria. Je crois très sincèrement que la communauté bancaire et financière en Suisse est très compétitive par elle-même, et qu’elle n’a pas besoin d’une particularité du droit suisse comme le secret bancaire pour continuer à l’être. Ceux qui vont souffrir, ce sont ceux qui faisaient de petites opérations se basant uniquement sur le secret bancaire. Les grandes banques, les privées, les cantonales, s’en sortiront, en s’adaptant bien sûr. Mais dans le monde de l’économie, on passe son temps à s’adapter. Ce n’est pas quelque chose de nouveau.
Quels sont les autres atouts de la Suisse?
Notre économie très diversifiée, pour commencer. Quand je vais à l’étranger et que je dis que je suis suisse, les gens ont tendance à me parler uniquement des banques et du chocolat. Je leur rappelle que nous sommes également très présents dans le secteur alimentaire, pharmaceutique, dans la mécanique de précision, et ainsi de suite. En fait, la Suisse est un pays qui fabrique de tout sauf de l’automobile. On est probablement l’une des économies les plus diversifiées de la planète. Par ailleurs, dans un monde marqué par la désindustrialisation, nous avons su garder notre capacité de production. Ensuite, nous pouvons compter sur des PME extrêmement performantes, un élément-clé de la compétitivité d’un pays. Enfin, nous disposons d’une discipline fiscale qui nous a permis depuis dix ans de mettre un frein à l’endettement, tant au niveau fédéral que cantonal.
On nous envie également notre système d’éducation...
Oui, notamment notre système d’apprentissage parce qu’il permet aux jeunes de trouver un travail rapidement. Or, l’un des plus gros problèmes en Europe actuellement, c’est le chômage des 16-24 ans: le taux atteint en moyenne 24% dans l’Union européenne avec des pics de 57% en Espagne et presque 60% en Grèce. Il est primordial de trouver des solutions, et les gens viennent de loin pour observer notre système.
On parle beaucoup de l’attractivité de la Suisse pour les entreprises internationales: des initiatives telles que celle de Minder ou la 1-12 ne risquent-elles pas de nuire à cette attractivité?
L’initiative Minder a choqué beaucoup d’esprits. Mais de nombreux pays européens ont adopté des mesures similaires, même si elles ne vont pas aussi loin. Aujourd’hui, la population demande plus de transparence sur la gouvernance d’entreprise. Il est aussi question de donner plus de pouvoir de contrôle aux actionnaires, mais il s’agit d’un phénomène que l’on observe partout. Quant à l’initiative 1-12, je pense qu’elle a peu de chances d’aboutir.
Avec la clause de sauvegarde, le Conseil fédéral a récemment décidé de mettre un frein à l’immigration: à nouveau, une telle démarche ne va-t-elle pas nous porter préjudice?
C’est un problème récurrent en Europe, on l’observe à chaque crise économique. Tout à coup, une foule d’initiatives voient le jour pour réduire l’immigration, et pas uniquement en Suisse. Rappelons que notre pays est l’un des plus ouverts en matière d’immigration. Je pense que 50% des Suisses ne le sont que depuis une génération. D’ailleurs, à mon avis, c’est un atout, parce que ça amène des compétences, des énergies nouvelles et ça a expliqué une grande partie du succès de la Suisse dans le passé. Prenez par exemple le créateur de Nestlé: il n’était pas suisse.
Justement, de nombreux top-managers dans notre pays sont étrangers: est-ce que cela signifie que nous ne formons pas suffisamment de cerveaux?
Non. Cela veut juste dire que l’on a été très ouverts sur les compétences étrangères et qu’on a permis à des gens de tous horizons de réussir en Suisse et de faire réussir la Suisse. Le problème à mon avis, c’est de s’assurer que ces grandes entreprises gardent des racines locales.
Et finalement, avec tous ces atouts, pourquoi ne sommes-nous que deuxièmes derrière les Etats-Unis?
Après avoir souffert dans les années de crise, le secteur financier des Etats-Unis a retrouvé de sa puissance. Par ailleurs, ils peuvent compter sur des entreprises extraordinaires, jouissant d’une technologie de haut niveau. Si vous regardez les grandes innovations qui ont changé notre vie les quinze dernières années, toutes ou presque viennent de chez eux: Google, Yahoo, Youtube, Facebook, etc.
D’autres points forts pour les Etats-Unis?
Leur renaissance énergétique. Toute une industrie se recrée là-bas: grâce à des nouvelles techniques de forage, ils ont retrouvé du gaz, du pétrole, etc. En 2015, les USA produiront plus de gaz que la Russie, en 2020, plus de pétrole que l’Arabie Saoudite. Ça va leur donner une puissance extraordinaire, leur permettre de réduire le coût de l’électricité pour les entreprises de manière drastique.
Et de notre côté, que pourrions-nous faire pour nous améliorer?
Notre principal problème, c’est que nous sommes petits et isolés politiquement. Nous avons peu d’alliés, très peu d’alliés. Cela nous pose des problèmes lors de négociations internationales. Nous devrions donc participer activement à la création d’une association, d’une fédération des petits pays en Europe, qui sont d’ailleurs nombreux. Nous avons beaucoup de points communs avec la Suède, le Danemark, l’Autriche, le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas. Mais rien n’est coordonné. Alors évidemment, à chaque fois qu’il y a une discussion, on se fait manger par les gros.
Finalement, les nations tirent-elles des leçons de votre classement?
Elles s’en servent pour comparer leur politique avec celle des autres pays: cela leur permet d’identifier leurs forces et leurs faiblesses, et de définir des priorités. Le classement est également utilisé par les entreprises pour décider dans quel pays elles vont investir. Et le monde académique va s’en inspirer pour essayer de comprendre quels sont les mécanismes impliqués dans la réussite d’un pays.
Notre deuxième place permet-elle de nous ériger en modèle?
Il n’y a pas vraiment de modèle de compétitivité, il en existe un pour chaque pays. C’est comme lorsque vous faites la cuisine. Pour concocter une bonne salade, vous prenez de la bonne laitue, des bonnes carottes, des bons radis, des bons oignons et vous mélangez tout ça dans un bol. Mais votre salade n’est pas finie: il vous faut une sauce. Or, la plupart des sauces ont des noms en référence à une nationalité: italienne, française, etc. La compétitivité c’est pareil. Vous devez avoir les meilleurs éléments: la meilleure éducation, la meilleure technologie, les meilleures infrastructures, etc. Une fois que vous avez tout ça, il vous manque la sauce: et la sauce, c’est le système de valeurs national. Il y a des modèles de compétitivité différents pour chaque pays, mais les ingrédients sont les mêmes.
Auteur: Tania Araman
Photographe: Laurent de Senarclens