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Il y avait une fois un jeune homme de quinze ans qui s’appelait Laurenzo. Il habitait avec ses parents, ses deux frères et sa sœur, dans une ville au sud de l’Italie, plus exactement à Catanzaro, la capitale de la Calabre en Sicile. Son père cultivait le blé dur, dont le rendement était plutôt faible. Il possédait aussi des cultures d’arbres fruitiers: des agrumes, des pêchers, des poiriers, mais aussi des oliviers et des vignes. Sa mère cousait les costumes traditionnels que portaient les femmes aux jours de fête. Laurenzo aimait observer les animaux, les gens, la mer et le ciel. Il était de nature solitaire et se promenait dans la forêt de chênes verts et de pins, dégradée en garrigues ou en maquis. Tôt le matin, il longeait les quais où étaient accostés les bateaux. Il regardait les pêcheurs partir au large. A leur retour, ils s’empressaient de livrer leurs produits aux poissonniers. Laurenzo se promettait qu’un jour il serait «pescatore». Lorsqu’il parla à son père de son avenir, celui-ci s’en étonna et lui répondit:
— Comme pêcheur, tu ne gagneras pas ton pain à la mesure de ton intelligence! De plus, les poissons sont de plus en plus atteints de maladies et meurent. Un jour, ils auront disparu.
Laurenzo ne s’attendait pas à cette prise de position. Lui, son père, qui aimait tant la nature.
— Quelle autre profession pourrais-je exercer si ce n’est la pêche? demanda le jeune homme à son père.
— Va travailler à l’Istituto per la Ricostruzione Industriale, qui regroupe diverses sociétés nationales dans ses différentes branches et qui contrôle des secteurs entiers de la production, tels que Fiat, Pirelli et Olivetti. Tu iras à Milan où se situent les sièges de la plupart des sociétés italiennes, répondit son père.
La mère de Laurenzo venait de rentrer par la porte de la terrasse, portant à son bras un corbeille d’olives vertes. Elle avait entendu les propos du père. Elle y ajouta:
— Oui, Laurenzo, et tu porteras une chemise blanche, une cravate de soie et un costume noir! Son père continua:
— Dans notre famille, tu seras qualifié de miracle économique!
— Je préfère m’en aller au loin, sur la mer étincelante sous le ciel bleu, ou rugissante, mauve et profonde sous la tempête, y attendre le poisson, regarder le soleil et les étoiles qui flottent dans l’air libre, trouver le bonheur et vendre la pêche aux habitants et aux touristes de la région, répondit Laurenzo.
— Ecoutez donc ce jeune homme! Quelle naïveté! s’exclama le père, qui poursuivit:
— Etudie les écrivains de la Renaissance florentine: Dante, Pétrarque, Boccace. Ainsi, tu deviendras quelqu’un de bien!
Sous l’influence de son père, Laurenzo se sentit démuni et vulnérable. Ne voulant déplaire ni à son père, ni à sa mère, il pensa qu’ils avaient certainement raison, que les adultes savaient de quoi était faite la vie.
Après sa scolarité, le jeune homme partit étudier l’économie à Milan. Plus tard, il trouva un poste à responsabilité à l’usine Fiat. Il fut entouré de managers pleins de verve et très efficaces. Laurenzo gagna beaucoup d’argent et devint une personnalité reconnue et estimée. Il dépensa son argent pour des restaurants et des voitures de luxe, des bijoux qu’il offrait aux femmes. Lorsqu’il se déplaçait en taxi et que le chauffeur lui demandait où il devait le conduire, Laurenzo répondait en riant:
— Où que vous alliez, tout le monde m’attend! Le chauffeur pensa que son passager était blindé et que le succès lui avait tourné la tête. Souvent, Laurenzo pensait à ce que son père lui avait dit: «Tu seras un miracle économique».
Au fil des ans, l’activité professionnelle du célèbre économiste s’avéra de plus en plus difficile. La lenteur du système économique italien, les réformes et la multiplication des scandales politiques aggravaient le mécontentement des gens et commença à provoquer grèves sur grèves. Les clients de la société Fiat se mirent à manquer. Le contrat de Laurenzo fut résilié et il fut nommé à la tête d’un nouveau département. Ses collaborateurs lui firent des remarques sur son célibat, ce qui déstabilisa quelque peu notre italien arriviste. Pour une personnalité de cet ordre, il n’était pas difficile de séduire une femme. Marcella, une Milanaise, tomba sous son charme. Ils annoncèrent leur mariage peu après leur rencontre. Les parents de Laurenzo et ses amis se réjouirent de la bonne tournure que prenait l’avenir du beau couple. Ils eurent deux enfants. Arrivé au sommet de la gloire, Laurenzo devint au fil des ans hargneux et violent. Il commença à boire des alcools forts.
Une nuit, il fit un rêve qui transforma sa vie: un ange l’attendit un matin, alors qu’il sortait de la maison. L’ange était habillé de blanc, son regard était lumineux et plein de sagesse, ses paroles l’étaient encore plus. Il chuchota à Laurenzo:
— N’écoute que toi-même et ne répète jamais ce que les autres te font dire.
Puis, l’ange disparut. Laurenzo prit peur. Il se réveilla en sursaut, se leva, se mit devant la fenêtre et l’ouvrit. Dans la nuit obscure, il entendit le cri d’une chouette. Puis, dans l’espace de quelques secondes, il vit une image défiler devant ses yeux: l’eau de la mer reflétait son visage et son corps, tenant dans sa main une canne à pêche. Laurenzo ne sut plus si cela tenait de la réalité ou du rêve. Il avait le sentiment d’être retombé dans un piège et se sentit menacé.
Il réalisa alors combien il avait agit pour le plaisir des autres. Il avait renoncé au plus humble de ses plaisirs, la pêche et la nature, pour satisfaire aux exigences de ses parents. Maintenant, il comprenait l’enchaînement de ses actes. Une grande colère mêlée de tristesse monta en lui. Son avenir n’avait plus de sens. Vivre pour l’amour des autres? Non. Le matin, quand il descendit à la cuisine, il en parla à Marcella. Elle devint neurasthénique. Elle fit ses valises, quitta Laurenzo sur le champ et alla se réfugier avec leurs enfants chez sa mère, dans la banlieue de Rome. Laurenzo pleura leur départ mais ne fit rien pour les retenir. Il quitta Milan et le somptueux appartement qu’il avait partagé avec Marcella et les enfants. Il s’installa à Cosenza, ville située non loin de celle de ses parents, au bord de la mer tyrrhénienne.
Là, il créa une entreprise où tous les pêcheurs de la région étaient regroupés. Ensemble, ils fixèrent le prix de vente du poisson, discutèrent de l’environnement, de l’écologie, du tourisme, de l’avenir des pêcheurs, des poissonniers, mais aussi de l’avenir des requins, de la raie, de la carpe, de l’anguille, du saumon et de la perche, ainsi que d’autres espèces.
Tout le monde aimait Laurenzo. A 34 ans, il commença à être vraiment heureux. Il baptisa son entreprise «Miracolo».
Bien plus tard, un de ses fils, Antonio, vint le rejoindre à Cosenza lorsqu’il eut 24 ans.
Il dit alors à son père: «J’aimerais te parler de mon avenir, veux-tu?»