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de l'évidence, fortifient les raisonnements sur lesquels je me suis appuyé plus haut pour attribuer à Pierre du Bois la rédaction du plan politique soumis en 1300 à Philippe le Bel. La date de l'opuscule relatif à l'Orient cadre parfaitement avec ce que nous savons de Pierre du Bois. C'est probablement après avoir assisté aux états généraux de 1308 qu'il aura entrepris ce nouveau travail, dont plusieurs passages prouvent que les Templiers étaient arrêtés, mais que leurs biens n'avaient pas encore été attribués à l'ordre de Malte, ce qui désigne l'intervalle compris entre le mois d'octobre 1307 et le concile de Vienne, ouvert au mois d'octobre 131 1. L'auteur y parle d'une lettre qui a été remise au roi à Chinon, le jour de l'Ascension dernièrement passée; et il semble que cela doit s'appliquer à l'an 1308, puisque l'on trouve en cette année un acte de Philippe le Bel daté/ du mois de mai à Chinon (1), et que cela ne se rencontre pas pour les trois années suivantes. Si j'entends bien ce passage, cette lettre, qui indiquait les moyens de recouvrer et de bien administrer la terre sainte, était encore un plan composé par Pierre du Bois et destiné à être lu par le pape, mais après avoir passé par les mains du roi, à qui l'auteur en avait fait la remise : « His itaque factis, seu quod fiant suppositis, petat et procuret « dominus rex generale concilium principum catholicorum et « praelatorum congregari propter hunc finem quod providean« tur et statuantur ac fiant omnia necessaria et conferentia ad « recuperationem , conservationem et felicem gubernationem « terrae sanctae, non solum prout tanguntur in epistola papae « mittenda, domino regi tradita apud Chinon in festo Ascen« sionis Domini nuper praeterito, sed modo quasi sine compara« tione meliori, prout dominus Rex cum sapientioribus et ex« pertis duxerit ordinandum (2). » En disant que des personnes sages et expérimentées pourront donner au roi des conseils infiniment préférables à ceux que renferme cette lettre, Pierre du Bois montre assez qu'il en était l'auteur. Appliqué à l'œuvre d'autrui, ce langage, au lieu d'exprimer une modeste réserve, deviendrait une critique tranchante et d'autant moins convenable que les motifs n'en sont pas même indiqués. Cette critique serait d'ailleurs contredite par la phrase
(1) Trésor des Chartes, reg. 44, pièce 116.
suivante où Pierre du Bois, au lieu de réfuter cette lettre, entreprend d'y ajouter de nouveaux arguments, et en parle comme d'un premier travail qu'il veut perfectionner (ultra vero contenta in dicta epistola, videtur expediens ordinare, etc.). J'ai dit que cette lettre était destinée au pape ; Baluze, au contraire, à en juger par la ponctuation qu'il a adoptée, supposait qu'il était question dans ce passage d'une lettre écrite par Clément V à Philippe le Bel : epistola papae mittenda domino regi, tradita apud Chinon, etc., c'est-à-dire : une lettre du pape à l'adresse du roi, remise à Chinon, etc. En changeant la virgule de place, on obtient un sens tout différent, qui est, je crois, le véritable : epistola papae mittenda, domino regi tradita apud Chinon, etc., c'est-à-dire, une lettre à l'adresse du pape, remise au roi à Chinon. Avec la première interprétation le mot mittenda est au moins inutile. A quoi bon dire que cette lettre devait être envoyée au roi (mittenda), quand on ajoute aussitôt qu'elle lui a été remise (tradita)? Au contraire, on comprend très-bien que Pierre du Bois ait voulu préalablement soumettre au roi une lettre à l'adresse du pape, dans laquelle il avait développé un plan pour le recouvrement de la terre sainte. Il me parait d'ailleurs assez probable, d'après les habitudes de l'auteur, qu'au lieu de parler en son propre nom, il avait rédigé son plan sur la terre sainte sous la forme d'une lettre écrite à Clément V par Philippe le Bel. Dans cette hypothèse, il était absolument indispensable que ce projet de lettre fût remis à celui qui était censé l'écrire. En tout cas, et sous quelque forme qu'il ait été rédigé, je reconnais là un quatrième opuscule dû à l'imagination active de notre avocat royal. Parmi ces opuscules , le plus important était probablement celui qui fait l'objet principal de ce mémoire. On me reprochera peut-être de ne pas en avoir resserré l'analyse dans de plus étroites limites; et je reconnais moi-même que je suis resté fort long, tout en abrégeant beaucoup. Mais j'avais plusieurs motifs de ne pas laisser trop incomplète cette première partie de mon travail. J'y rendais compte d'un manuscrit incorrect et difficile, quia peut-être rebuté la patience de plus d'un lecteur ; et cependant je croyais important de faire connaître les ressources qu'offrirait à des critiques versés dans la connaissance de notre ancien droit, la portion la plus aride et en même temps la plus utile de ce texte , je veux dire tout ce qui se rattache à la
lutte des deux juridictions. Je m'estimerai trop heureux si j'ai pu ainsi provoquer un travail auquel j'étais moi-même peu préparé par mes études habituelles. Sachant d'un autre côté qu'il est toujours bon pour l'histoire littéraire, de réduire le nombre des anonymes, et voulant justifier mes conjectures sur l'auteur présumé de cet opuscule, j'avais besoin d'en suivre de près la marche et les principaux développements. Enfin, il m'a paru que je devais faire connaître sous toutes ses faces la physionomie originale de cet avocat, dissertant sur la stratégie comme sur la procédure , faisant marcher de front un projet de monarchie universelle et une réforme judiciaire ; esprit à la fois positif et aventureux, égaré par ses arguments dans le domaine de l'imagination ; sincère , mais passionné jusqu'à l'injustice, ennemi acharné des prêtres, s'attaquant même aux saints pères, et pourtant fidèle enfant de l'Église, l'affirmant du moins, et plaçant en quelque sorte sous l'autorité des ordres mendiants, qu'il prend plusieurs fois à témoin (1), l'exagération et le scandale de ses diatribes contre le clergé séculier.
(1) Fol. 15 recto, 30 recto et 33 recto.
NATALIs DE WAILLY.
TENTATIVE DE RAPT
COMMISE PAR
REGNAUT D'AZINCOURT
sUR UNE ÉPICIÈRE DE LA RUE sAINT-DENIs,
EN 1405.
Voici un extrait des registres originaux du parlement (1), qui fera voir dans quelle forme les affaires criminelles étaient conservées au greffe de cette cour. Indépendamment de l'intérêt que cet extrait peut avoir comme monument de notre ancienne procédure, il m'a semblé qu'on y pourrait recueillir des détails piquants sur la bourgeoisie parisienne au quinzième siècle, et sur les rapports qui existaient alors entre cette classe et la noblesse. C'est un véritable tableau de mœurs. Pour en faciliter l'intelligence, il est indispensable d'analyser les faits contenus dans la pièce, et de les mettre dans l'ordre chronologique où ils se sont produits ; car le greffier rédacteur du procès, ayant pris ses notes suivant que se sont succédé les plaidoiries et requêtes, ne donne en définitive qu'un récit interverti et confus.
Au mois de février 1403, Jeanne Hemery, fille de Pierre Hemery, veuve de Robert Toutain, tenait dans la grande rue SaintDenis une boutique d'épiceries ; elle avait chez elle une de ses sœurs nommée Jeannette, à peine âgée de treize ans, une de ses parentes Olive Hemery qui lui servait de chambrière, et plusieurs domestiques.Cette veuve, jeune encore, belle et riche, était poursuivie par maint adorateur et sollicitée souvent de prendre un second mari. Parmi les plus assidus, figurait un gentilhomme
(1) Section judiciaire des Archives du Royaume, Registre criminel, 15, fol. 24 1.
d'assez haut lignage, Regnault d'Azincourt, qui avait, ainsi que ses parents, servi le roi et le duc de Bourgogne. Il était jeune et de bonne mine, rendait à Jeanne Hemery des visites fréquentes, et cherchait tous les moyens de lui plaire. La veuve ne se montrait pas insensible aux soins du cavalier; elle le trouvait plein de grâce et fort aimable; elle avait remarqué surtout ses mains, qui étaient les plus blanches et les plus belles qu'elle eût jamais vues. Regnault ne tarda pas à parler de mariage. Il était lié avec un autre gentilhomme de son pays, nommé Humblet Prevot, qui cherchait de son côté à épouser la jeune sœur de l'épicière. Un cousin de Pierre Toutain qui demeurait à l'hôtel de la Crosse près la porte Baudoyer, se fit le négociateur de cette double alliance. Un jour que Parent (c'était le nom du cousin) passait devant la maison de la veuve, il s'arrêta pour causer avec elle, et lui demanda si elle ne se remariait pas ; Jeanne lui répondit qu'elle avait trouvé plusieurs partis, mais que son père les avait tous refusés. Connaissez-vous le beau Regnault?ajouta-t-elle. — Oui, je le connais. —Quel homme est-ce ?— Parent lui dit : Je crains qu'il ne soit de mauvaise santé, il est si pâle; c'est du reste le plus joli homme que j'aie jamais vu. Je ne sais pas s'il est riche. Quelques jours après, Parent se trouvait chez sa cousine au moment où Regnault vint à passer en compagnie d'une autre personne. Jeanne prit à part son cousin, et lui demanda s'il ne connaissait point ces deux hommes. Oui, dit Parent, c'est Regnault avec Humblet. « Regnault, » dit Jeanne, « poursuit en mariage une femme que vous connaissez bien ; » et après s'être fait tant soit peu prier, elle avoua que c'était elle. Parent reprit aussitôt qu'il se repentait d'avoir dénigré ce gentilhomme quelques jours auparavant; mais Jeanne répondit qu'elle s'en souciait peu. Elle maintint la conversation sur ce mariage, et finit par demander ce qu'on dirait d'elle si elle épousait Regnault? Mais, repartit Parent, on en parlera diversement : les uns diront que vous êtes la reine des épicières, et qu'il est le beau Regnault, et que vous faites un beau couple; les autres diront que vous l'avez pris afin de devenir une grande dame. Du reste, ajouta-t-il, Regnault m'a dit que vous étiez la femme qu'il aimait le mieux, et qu'il vous épouserait aussitôt qu'il le pourrait. - Eh bien, conseillez à Regnault, reprit Jeanne, de me faire demander à mon père par un grand seigneur. Le gentilhomme ne crut pas devoir acquiescer au désir vaniteux de la belle veuve; il se contenta de