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Fanfrelande aime à se faire voir comme un homme de culture. Mitterrand le faisait aussi. Fanfrelande veut tout faire pareil que Mitterrand. Alors il parle littérature au Salon du livre et prend comme héros un personnage célèbre de la mythologie grecque auquel il s’identifie: Sisyphe. Un héros à propos duquel un penseur moderne, Albert Camus, a écrit «Le mythe de Sisyphe».
Sisyphe, un anti-héros
Il est étrange qu’un homme politique candidat à la plus haute fonction s’identifie au personnage de Sisyphe. Dans la mythologie grecque Sisyphe est fils du vent (Eole). Il est connu pour être rusé puisqu’il déjoue la mort et l’enchaîne afin qu’elle ne puisse l’emporter. Selon Homère il avait développé la navigation et le commerce. Mais il était aussi réputé pour être avare et menteur.
Premier message subliminal!
Sisyphe a ensuite été conduit au Tartare, l’endroit le plus terrible des enfers. Il y fut condamné à rouler un gros rocher en haut d’une colline. Sa tâche est de le faire redescendre de l’autre côté de la colline. Arrivé presque au sommet le rocher lui échappe et retombe en arrière. Il doit alors recommencer, et ainsi éternellement.
Ce mythe peut être interprété de différentes manières. Il a symbolisé la montée du soleil dans le ciel et sa descente au crépuscule. Il serait également question du rythme des vagues et des marées. L’idée du rythme est présente en effet. Mais l’interprétation doit tenir compte de la situation de Sisyphe. Il est condamné au pire des enfers pour avoir bravé les dieux. Ce n’est pas rien! Et sa condamnation l’oblige à réaliser ad aeternam un travail répétitif, inutile, sans aboutissement, sans libération. Le rythme est ici le signe d’une désespérance dans la répétition.
Pour Albert Camus Sisyphe représente bien plus l’absurdité de la condition humaine, pour laquelle rien n’est jamais fini. Le travail du jour ne suffit pas à apaiser toutes les faims humaines: il faut recommencer le lendemain, et encore le surlendemain, et ainsi de suite. Toute entreprise humaine est par nature sans fin, et la plus inutile d’entre elles: échapper à la mort. Repousser sans cesse l’inexorable est le comble de l’absurde. Cela pourrait aussi s’appliquer au fait de repousser des échéances personnelles, d’éviter aussi longtemps que possible de confronter les problèmes. On recommence les mêmes actions, les mêmes comportements, faute d’avoir pu passer de l’autre côté de la colline.
Cela signifie que ce qui nous manque pour aller au bout nous manquera encore, et longtemps, tant que l’on n’aura pas identifié le manque, tant que l’on n’aura pas pris le taureau par les cornes, ou tant que l’on n’aura pas trouvé quelqu’un de compétent pour réaliser à notre place la tâche que l’on est incapable de faire aboutir, ou enfin tant que l’on s’obstinera à recommencer les mêmes choses inutiles plutôt que de changer totalement d’histoire. Car reconnaître ses limites est le début d’une libération. Sisyphe ne reconnaît pas les siennes. Sous prétexte d’obéir aux dieux il les confronte encore, voulant démontrer sa puissance, mais incapable d’y arriver.
Faire bander la France
Albert Camus, philosophe positif dans une époque sombre, ne voyait pas de solution à la situation de Sisyphe. Il n’a pas imaginé changer le mythe, changer le destin de Sisyphe. Il a seulement conclu que celui-ci devait avoir accepté de bonne grâce sont sort. «Il faut imaginer Sisyphe heureux». Peut-être faut-il en effet accepter qu’il y a des choses que nous ne transformerons jamais.
Positivisme? Résignation? Défaitisme? Chacun sa vision. Je ne sais pas s’il faut imaginer Sisyphe heureux. Peut-être est-ce justement une manière de moins souffrir, d’accepter nos limitations, une sorte de fatalisme signifiant que nous ne savons pas pourquoi nous faisons les choses, pourquoi nous avons un tel destin, mais qu’il nous faut le réaliser avec gratitude car c’est le plan des dieux. Eux savent forcément ce que nous ne savons pas. Enfin, peut-être...
Revenant à Fanfrelande, prendre comme exemple le mythe de Sisyphe est assez malheureux. Les français veulent-il d’un président impuissant, incapable de mener le rocher de l’autre côté de la colline? Veulent-ils d’un homme qui programme déjà son propre échec? Vont-ils se souvenir que sous le secrétariat de François Hollande le parti socialiste a perdu de nombreuses élections? C’est cela qui lui colle aux basques. Le mythe de Sisyphe vient là comme un acquiescement, une confirmation par le candidat lui-même de son échec programmé. Echec à la présidentielle, ou échec au pouvoir s’il est élu. La France n’a-t-elle pas plutôt besoin d’un président qui bande et fasse bander? Le succès de Mélanchon montre cette tendance, voire cette évidence. Et sur ce point il serait temps que Bayrou se mette à faire bander la France s’il veut être au second tour.
Les options
Hollande ne fait pas rêver - son livre «Le rêve français» est déjà oublié. Il ne fait pas bander. Tout ce qu’il propose s’use au jour le jour. Sa seule chance: le vote anti-Sarkozy. Il court, Hollande, il court, il court après les mots, après la bonne proposition qui restera dans les esprits, il court après un destin dont il sent qu’il peut lui échapper comme le rocher près du sommet. Il se dit infatigable. Mais dans le cas du rocher de Sisyphe, être infatigable est une obsession, pas une qualité.
On ne change pas son destin facilement. Pour le faire il faut du temps, une conscience aiguë de ses propres manques, des solutions concrètes apportées à ces manques. Imaginer Sisyphe heureux convient à un sage, pas à un combattant. Pour échapper à son destin le héros absurde, comme le nommait Camus, doit se transformer. Et ne pas se coucher au premières huées.
Il y a alors deux options:
Il faut imaginer Sisyphe rebelle. Il renonce à obéir aux dieux et ne s’occupe plus de son rocher. Ou bien il faut l’imaginer puissant, capable - avec de l’aide s’il le faut - de rouler le rocher de l’autre côté de la colline.
Imaginer Sisyphe heureux de sa défaite répétée, de l’absurdité de sa tâche, ne convient qu’à un philosophe. Pas à un homme ou une femme politique. Le choix de Hollande de se comparer à Sisyphe, et bien qu’il ait maladroitement tenté de corriger le tir, est révélateur de l’image qu’il a de lui-même. Il cultive la beauté de l’absurde et le bonheur de l’échec. Il ne fait pas bander.
Hollande se compare à Sisyphe au Salon du livre par BFMTV