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La paroi nord du Scheidegg-Wetterhorn
Avec 3 illustrations ( 54—56Par M. Brandt
( Bienne ) II est difficile d' expliquer comment naît le désir d' effectuer une ascension plutôt qu' une autre. La vue d' une photographie, le fait d' avoir contemplé la montagne, d' en avoir entendu parler vous décide à tout entreprendre pour mener à bien l' expédition. C' est le premier stade où le désir est encore confus. On sait qu' on ira, mais on ne peut pas encore dire quand. On rassemble toutes les informations utiles; si on a la chance de découvrir une belle photographie où l' itinéraire est marqué, on étudie chaque détail que l' œil permet d' aper, on en suppose une quantité d' autres. C' est le beau temps de la préparation où l'on effectue l' ascension en pensée. Moralement elle a déjà réussi. Il reste à trouver un compagnon sur lequel on puisse compter en toutes circonstances. C' est certainement le moment le plus difficile de la course; le choix peut avoir de graves conséquences.
La première impression que j' eus de la paroi nord du Scheidegg-Wetter-horn date de Pâques 1950. Le mauvais temps nous retenait dans une cabane valaisanne. La bibliothèque du refuge était largement mise à contribution pour essayer de tuer le temps. C' est alors qu' un numéro des Alpes me révéla cette splendide paroi sous forme d' une photographie accompagnant un récit d' escalade en 1944. Cette première impression devait rester profondément gravée en moi. Aussitôt la décision est prise d' inscrire la course au programme de l' été, mais tout semble vouloir m' empêcher de réaliser le projet. D' abord le temps déplorable de la saison 1950, l' enthousiasme décroissant de mon compagnon qui tiédit à mesure que la date de réalisation approche. L' été se passe: la paroi nord est toujours un rêve remis à l' année suivante. Pâques 1951, nous sommes sur la Haute Route. Une avalanche qui nous surprend dans la tempête nous contraint à un bivouac pénible dans un iglou construit en hâte. Résultat: des membres gelés. Tous nos projets de grandes courses semblent ébranlés pour cette année; tout au moins il n' y faut pas songer avant la fin de l' été. Mon compagnon a été complètement refroidi pour la montagne, je ne peux plus compter sur lui. J' expose mon projet à mon camarade Frédy Lanz pour qui notre équipée à la Haute Route était une des premières courses faites en ma compagnie. Notre accident lui a pleinement révélé ce qu' est la montagne, et a exalté une fois de plus son enthousiasme. Mais celui-ci n' est pas suffisant et ne compense pas l' incapacité résultant des gelures aux doigts. Les progrès de guérison sont soigneusement enregistrés, et nous comptons quand même pouvoir partir encore cette année. Nous jugeons nécessaire d' essayer une course d' entraînement difficile, et c' est pourquoi nous nous trouvons un jour, tous les deux, collés à la paroi du Petit Miroir d' Ar en train d' analyser la cheminée Veillon. Les doigts ayant rendu les services qu' on pouvait en attendre, tout est prêt maintenant pour le départ.
Le samedi du Jeûne nous voit monter au First par le télésiège. Une agréable promenade à flanc de coteau nous conduit sans peine à la Grande Die Alpen - 1952 - Les Alpes12 Scheidegg. Nous pensions mettre à profit cette promenade en face de la paroi pour l' étudier en détail. Le temps magnifique jusqu' à ce jour s' est brusquement modifié. De vilains brouillards gris collent paresseusement aux parois, laissant apparaître de grandes taches noires sur les dalles. Tout est mouillé et peu engageant. C' est par un épais brouillard et avec un moral assez bas que nous pénétrons dans l' hôtel. Peu de monde là-haut à cette saison; tous avec des mines aussi grises que le temps. Lorsque nous annonçons notre intention de nous lever à 3 heures du matin, nous ne pouvons cacher notre projet d' attaquer la paroi le lendemain. C' est alors qu' un Autrichien présent nous révèle l' avoir escaladée la semaine précédente avec un camarade. Il en garde un très mauvais souvenir, tout est imbriqué vers le bas; le passage-clé lui reste gravé dans la mémoire comme étant d' extrême difficulté. Il passe son temps en Suisse à faire de la peinture et de grandes ascensions. Heureux homme qui peut se consacrer entièrement à ses deux passions.
3 heures du matin, le patron de l' hôtel frappe violemment à la porte de notre chambre, que je m' attends à voir céder sous ses coups de massue. A-t-il besoin de faire un tel chahut? Ce lever matinal ne semble pas être à sa convenance. Il réveille tout l' étage pour nous annoncer que le temps est très mauvais et qu' il nous déconseille de partir. Un coup d' œil à la fenêtre suffit à nous rejeter dans les draps. Mais peu à peu un doute s' insinue en moi. S' il faisait beau au-dessus du brouillard, nous perdrions maintenant un temps précieux sous le duvet. Cette ouate grise est-elle vraiment du brouillard ou des nuages? L' éternelle question revient, « fera-t-il beau? ». J' ai le vague pressentiment que le ciel bleu nous nargue peut-être au-dessus de la cheminée de l' hôtel. Essayons quand même de partir, bien qu' il soit déjà 6 heures du matin. Il nous faut maintenant essayer de rattraper le temps perdu; déjeuner express, nous réglons la note et départ. Il est 7 heures lorsque nous quittons la maison. A l' hôtel on doit nous trouver un peu fous, tout au moins inconscients d' entreprendre une telle course si tard dans la matinée. Le fait de parler le français leur semble déjà un critère suffisant de légèreté. Ce sont des regards de commisération qui nous accompagnent, plutôt que d' encou.
Nous suivons le faîte du grand cône de déjections qui va s' appuyer contre la paroi, non sans déranger quelques chamois qui fuient en émettant une sorte de sifflement. A 8 heures nous nous encordons à l' entrée de la première cheminée, complètement détrempée. Cette première partie laisse prévoir une varappe magnifique; le rocher est solide à souhait, bien que ses feuillets soient disposés comme les tuiles d' un toit. Toute l' ascension se résume en somme à une question d' adhérence et de confiance dans les qualités anti-dérapantes de nos semelles de caoutchouc. La plus grande partie de la course s' est effectuée sur du rocher humide sans qu' il en soit résulté de très grands inconvénients. Cela exige un peu plus de précautions et beaucoup de confiance dans le camarade de cordée. Les possibilités d' assurage sont très minimes, il se présente rarement une aspérité de rocher où l'on puisse efficacement assurer la corde. La cheminée débouche sur une vire, couverte de débris, qui monte vers l' est jusqu' à la tache de neige caractéristique où passent toutes les cordées qui gravissent la paroi. C' est le premier objectif à atteindre, et c' est aussi l' endroit d' où une retraite peut encore être envisagée. Le temps s' est mis au beau, une magnifique journée d' automne commence: soleil, ciel bleu, brouillard, ciel bleu, soleil alternent rapidement. Nous nous dirigeons maintenant vers l' ouest en surmontant plusieurs passages raides et ruisselants d' eau. La varappe est de toute beauté, les prises sont solides, on peut s' y fier sans risquer de voir s' écrouler toute la montagne. C' est pourquoi je suis surpris de me trouver tout à coup devant une méchante cheminée oblique toute croulante. Le rocher est ici rouge-ocre, couleur de rouille. Je m' engage avec précaution dans la cheminée, qui peu à peu se transforme en un dièdre légèrement surplombant. Un piton rouillé nous confirme que nous sommes sur la bonne voie. Je coince mon sac dans la fissure et je peux, ainsi allégé, m' élever plus facilement. Après l' habituel hissage des sacs et mon camarade ayant rejoint, un arrêt s' impose pour panser un doigt qui n' a pas résisté à la rugosité du rocher. Quelques pas et nous voici à l' entrée de la gorge qui sillonne horizontalement la paroi sur près de 100 mètres. C' est le site le plus extraordinaire qu' il m' ait été donne de voir pendant une ascension. Imaginez une dalle qui s' est séparée de la montagne, ménageant une espèce de corridor que l'on suit facilement au début mais qui va se rétrécissant au fur et à mesure que l'on avance. Les névés supérieurs y déversent l' eau de leur fonte de telle sorte que nous dûmes revêtir nos imperméables pour ne pas être complètement trempés. Le corridor se transforme peu à peu en un boyau qui nous oppose des obstacles. On se croirait dans une grotte plutôt que dans une paroi. La transition est remarquable; peu de temps auparavant nous étions accrochés à des dalles fuyant vers le vide, et maintenant nous voici rampant dans les entrailles de la montagne. Notre galerie débouche de nouveau sur des dalles qui vont buter contre un ressaut vertical de 20 mètres. Deux profondes cheminées bien découpées le sillonnent. Un anneau de corde blanchi par les intempéries pend à l' extérieur de la cheminée de droite qui semble être la plus praticable. Celle de gauche est plus rébarbative, mais j' ai l' impression qu' elle doit être facile à ramoner. Laissant mon sac, je m' insère à l' intérieur de la cheminée qui se révèle être relativement aisée. Un bloc coincé en son milieu offre une bonne place de repos d' où je puis hisser les sacs et aider mon camarade à me rejoindre. La cheminée débouche dans une nouvelle zone de dalles scabreuses à cause de l' humidité. Une glissade ici nous projetterait directement sur l' hôtel de la Grande Scheidegg que nous apercevons 800 mètres au-dessous. De temps à autre des huchées nous parviennent d' en bas, et les touristes du dimanche doivent être bien surpris de nous voir réapparaître après notre incursion à l' intérieur de la montagne. Je me les imagine levant le nez vers nous et échangeant des réflexions sévères sur les deux pauvres inconscients accrochés au-dessus de leurs têtes. Peu à peu le brouillard nous dérobe définitivement aux regards critiques.
Nous voici au début d' une longue traversée vers l' est qui doit nous mener au pied du passage-clé de l' ascension. Deux cheminées très repoussantes permettent d' en rallier la base. Elles peuvent être évitées en empruntant les rochers à leur gauche. C' est bien volontiers que nous adoptons cette variante qui nous conduit sous le grand pilier d' angle limitant à l' est la paroi sommitale. Le rocher est maintenant parfaitement sec, mais il doit être balayé par les chutes de pierres à en juger par les points d' impact blanchâtres que nous voyons sur les dalles. Une vire descendante nous amène au pied du fameux passage que nous attendons avec impatience. C' est une paroi verticale de 30 mètres qui présente vraiment de grandes difficultés. La route est jalonnée par trois pitons qui donnent un peu de confiance au-dessus du vide effarant qui se creuse sous nos pieds. Je dois dire n' en avoir aperçu que deux, l' autre ayant été découvert fortuitement par mon camarade. Nous ne perdons pas de temps en considérations déplacées sur les suites d' une chute en cet endroit. Je m' élève jusqu' à la première fiche où je peux assurer la corde. Nouvelle progression très lente jusqu' au deuxième piton, où j' arrive à grand' peine à passer un mousqueton. Je me rappelle très bien ce second piton, je le vois encore devant moi, une belle fiche galvanisée qui doit m' assurer pour sortir sur une espèce de vire que je devine à droite au-dessus de moi. Mes bras sont déjà fatigués et ma jambe gauche commence à tricoter sur la minuscule saillie où mon pied repose. Il ne faut plus attendre, et continuer sans tarder. Je m' élève, usant d' une fissure à peine marquée, lorsque la corde se coince dans les mousquetons. Le moment est vraiment angoissant, c' est à peine si je maintiens l' équilibre dans la fissure déversante, et il me faut faire coulisser la corde à travers les mousquetons. Quand j' y repense, il me semble vraiment extraordinaire d' avoir réussi à forcer ce passage. Je dois avouer que j' étais passablement « vide » en me rétablissant sur la vire. Me voici à une longueur de corde au-dessus de mon camarade que je ne peux apercevoir, la paroi étant bombée. Je sais que ses mains sont en sang et qu' il a perdu son pansement. Nous n' en parlons pas, ce n' est pas le moment de s' attendrir sur une blessure. Je l' encourage en lui certifiant que c' est à vaches, que c' est le passage le plus facile que nous ayons jamais surmonté et d' autres mensonges tout aussi énormes. Je ne peux malheureusement planter un piton pour assurer efficacement. Il faut se contenter d' assurer debout en passant la corde autour de l' épaule. Je m' installe solidement et donne l' ordre de monter. Tout se passe bien jusqu' au deuxième piton, le mousqueton peut encore être sorti. Je suis maintenant seul à pouvoir enrayer une chute. Frédy monte encore un bout, et, brusquement ses doigts ensanglantés le trahissent; un cri, « liens! » et c' est le pendule en pleine paroi lisse. Je dois serrer bien fort les dents pour ne pas être enlevé de mon balcon précaire. Retenir un grimpeur à bout de corde est déjà quelque chose de pas très facile, mais il est encore plus difficile de le hisser de quelques mètres jusqu' à ce qu' il retrouve des prises pour me décharger. La chance nous accompagne puisqu' il peut continuer par ses propres moyens par une autre voie qui monte à la verticale. C' est alors qu' il découvrit le fameux troisième piton que je n' avais pu apercevoir. Lorsqu' il arrive à moi la corde qui nous relie est tachée de sang. Peu importe, le passage-clé est derrière nous.
La paroi devient sombre, et elle est un peu moins redressée; par contre tout est de nouveau mouillé et la roche d' une qualité déplorable. Nous sommes exposés aux chutes de pierres qui surgissent du brouillard sans avertissement.
Quelques-unes semblent être de taille respectable, d' après le sifflement qu' elles émettent. Nous nous collons au rocher, mais le danger est partout; seul le hasard peut nous protéger. Tout est gris et sauvage. Nous rencontrons vraiment ici les caractéristiques d' une paroi nord. Eau, neige, brouillard, rochers pourris, quelque chose d' indéfinissable dans l' air, quelque chose qui doit être l' angoisse qu' éprouvait l' homme primitif en lutte, seul, avec la nature hostile. On aimerait crier à ces parois de se réveiller, de bouger, de ne pas rester là immobiles, de se manifester à notre passage. S' il nous arrivait quelque accident rien ne bougerait, rien ne changerait, tout resterait impassible. Quel est l' étrange mouvement qui nous a poussés à nous aventurer ici? Aux dires de ceux d' en bas, c' est le goût morbide du risque, le goût de la gloire d' avoir réussi une ascension, de pouvoir en parler; et pourtant c' est une joute où il n' y a pas de spectateurs, où l' enjeu de la victoire est la vie tout court. Nous ne savons pas au juste pourquoi, mais avant tout, c' est pour répondre à un besoin, c' est pour permettre à notre jeunesse de s' épanouir, presque d' éclater tellement la vie moderne avec sa prétendue liberté nous a refoulés, nous faisant perdre peu à peu cette confiance en soi-même qui permet d' arriver.
Dans une heure la nuit sera là; il nous faut monter le plus haut possible aujourd'hui encore, et tâcher de trouver un emplacement de bivouac à l' abri des chutes de pierres et relativement sec. Tout est d' une sauvagerie extraordinaire, accentuée par un brouillard blafard. De temps à autre celui-ci se déchire et laisse apparaître des parois, des nervures sales et noires. Nous obliquons légèrement à droite, vers la grande nervure qui va buter plus haut contre la paroi sommitale. C' est ici que débute la voie Pargätzi, ouverte en 1944, que nous savons être plus difficile, mais au moins à l' abri des chutes de pierres. Deux névés suspendus au-dessus du vide se présentent sinistres dans les échappées à travers le brouillard. Nous les traversons en empruntant la lèvre de la rimaie. Il y aurait ici de l' eau à profusion pour le bivouac, mais il y en a vraiment trop pour passer la nuit. La nervure s' élève maintenant verticalement.
La nuit est tombée lorsque j' arrive sur un petit balcon couvert de gravats mais assez spacieux qui nous permettra de passer la nuit dans une position relativement confortable. Deux taches de neige, à 15 mètres au-dessous de nous, nous fourniront l' eau nécessaire. Les gourdes sont expédiées le long de la corde, et le second a la tâche ingrate de les remplir de neige. Il est 19 heures lorsque nous sommes réunis sur notre balcon avec deux gourdes et deux gobelets remplis de neige. Nous avons quelque difficulté à découvrir des fissures pour planter deux fiches d' assurage. La corde une fois passée dans les mousquetons, nous pouvons entreprendre les travaux d' installation. Déblayement des pierres indésirables, inventaire des sacs. Malgré nos patientes investigations, le beurre reste introuvable; il a mystérieusement disparu. Voilà deux heures que nous sommes ici et le brouillard s' abaisse, laissant apparaître les lumières de Grindelwald. Des étoiles nous regardent à travers les brouillards qui passent rapidement. Toute la nuit nous observons le jeu fantastique des nuées chassées par le vent. Le froid se fait peu à peu sentir et s' insinue en nous. Le the chaud et la soupe sont les bienvenus et nous semblent meilleurs que le repas le plus finement apprêté. Les heures coulent lentes et creuses. De temps en temps un de nous saisit son marteau et se met à casser des cailloux pour ramener un peu de chaleur dans ses membres. Au milieu de la nuit la lune dépasse l' arête au-dessus de nous et jette sa lumière froide sur notre balcon. Notre provision d' alcool à brûler est épuisée; nous brûlons des morceaux de journaux qui procurent une chaleur fugitive. Le froid n' est cependant pas excessif, peut-être autour de zéro degré, une température agréable pour cette altitude. Les brouillards passent et repassent, se déchirent, cachent la lune et la laissent à nouveau apparaître. Je scrute anxieusement le ciel qui reste magnifiquement serein jusque vers 4 heures du matin, quand de longs poissons de mauvais augure se dessinent à l' horizon. Nous sentons un changement de temps imminent. Aucun de nous n' en parle; mais nous savons que dès le lever du jour commencera la course contre les éléments pour sortir de cette paroi.
Lorsque nous quittons le bivouac à 6 heures du matin, le ciel s' est complètement couvert de vilains nuages noirs encore assez élevés. Quelques gouttes de pluie sur nos cagoules donnent le signal du départ. Deux longueurs de corde à peine et nous sommes arrêtés par un immense pilier rouge qui soutient l' arête est. C' est pourtant par là qu' il faut passer, pour rejoindre plus haut le névé suspendu qui doit nous amener, par une dernière cheminée, sur l' arête, et de là dans le flanc est. La fin des difficultés est proche, mais un passage signé Pargätzi nous en sépare encore. Imaginez une petite paroi de 20 mètres de haut creusée en son milieu d' une espèce de concavité peu marquée. Au-dessus c' est le surplomb qui s' atténue peu à peu en un toit incliné de 45 degrés sur les plus belles profondeurs qu' il m' ait été donné de contempler. Les chances de passer semblent réduites à peu de chose. Ici le rocher est sec, sauf au milieu de la paroi où l' eau d' une tache de neige s' écoule paresseusement. C' est là que le surplomb est le moins marqué, c' est là qu' il faudrait logiquement passer, mais je préfère d' abord essayer à droite. Je m' élève assez haut jusque sous le surplomb où je réussis à planter un piton qui me permettra de me reposer un peu avant de tenter le pas décisif. C' est le moment d' y aller, je ne peux rester plus longtemps accroché à ce piton à me fatiguer inutilement. Je progresse avec précaution, me collant contre le rocher. C' est affreusement surplombant, le rocher n' est pas franc, deux prises me sont déjà restées dans les mains. Je dois m' arrêter dans une position impossible, les bras sont sans force et les jambes tricotent nerveusement. Je redescends à grand' peine jusqu' au piton que j' utilise ensuite pour rallier la base de la paroi. Je n' ai pu le récupérer et il reste là-haut avec un mousqueton, un témoin dans ce passage qui nous a rejetés. Mais cette retraite n' est pas une solution, il faut passer. Je passerai en plein milieu, dans l' eau, mais on passera. Je suis parfaitement conscient que lorsque je me serai rétabli dans la concavité du milieu de la paroi, plus aucune retraite ne sera possible; c' est dans cet esprit là que j' attaque à nouveau. Je m' élève lentement et j' aperçois, à ma grande joie, un piton enfoncé entre la paroi et un feuillet qui s' en détache. C' est la preuve que nous sommes sur la bonne voie. Cela me redonne confiance, mais je suis incapable de faire tenir ce piton dans la fente qui s' est élargie. Les brusques tractions que j' imprime à la corde le sortent à moitié de son alvéole, et les coups de marteau répétés n' améliorent pas sa fixation. Je réussis tout au plus à détacher à moitié le feuillet que je me garde bien d' enlever complètement; il me servira d' appui pour le pied, précaire mais bienvenu. Il s' agit maintenant d' agir rapidement, avant que mes forces ne soient épuisées. Ici les gestes doivent être bien coordonnés, chacun doit s' enchaîner naturellement au précédent. C' est un de ces passages où il faut y aller, où les hésitations ne sont pas permises. Un pied sur le piton et me voilà rétabli dans la concavité sous le surplomb. La retraite est impossible et c' est à peine si je peux tenir l' équilibre dans cette niche infernale. Je cherche nerveusement des prises au-dessus de moi. En voilà une bonne qui fera l' affaire! A la première traction elle me reste dans la main, et les débris s' envolent dans le vide, mais elle me révèle heureusement une petite faille en forme de vasque qui se remplit d' eau. C' est affreusement glissant, pourtant là-haut il me semble qu' il doit y avoir une aspérité que je pourrai employer avec profit. Chaque prise, si minime soit-elle, est la bienvenue. En m' étendant jusqu' à l' extrême je l' atteins et amorce aussitôt un rétablissement sur le bout des doigts, chose que je n' aurais jamais cru possible si ce n' était la volonté d' en finir qui m' avait poussé ou plutôt soulevé. Encore quelques mètres plus faciles, je bois à même le rocher l' eau qui suinte. Mon camarade de cordée aura des difficultés à forcer le passage seul, il est trop court pour atteindre la prise et ses doigts meurtris le gênent considérablement.
Je me trouve sur une espèce de toit incliné qui va buter contre le pilier de l' arête est, et j' arrive au bout de notre corde de 30 mètres sans avoir trouvé d' endroit où je puisse assurer efficacement. Nous nous employons d' abord à nouer notre corde de réserve à celle qui nous relie et j' entreprends de hisser les sacs. Je serais reconnaissant à celui qui inventera le sac qui ne reste pas croche sous les surplombs, de me communiquer le fruit de ses recherches, afin que je puisse également en profiter. Celui-là aura rendu un fier service aux grimpeurs, et il aurait autant de mérite que l' inventeur des cordes nylon. Après bien des imprécations ces deux auxiliaires encombrants m' ont rejoint, suivis bientôt par mon camarade qui lui, s' il n' est pas resté croche sous le surplomb, m' a tout de même rappelé qu' il ne pèse pas bien loin des trois quarts de quintal. Il nous a fallu trois heures pour surmonter cette petite paroi, dont deux heures au moins en tentatives infructueuses. Nous sommes maintenant persuadés d' avoir gagné la partie, la suite ne pourra jamais atteindre un tel degré de difficulté. Un épais brouillard nous enveloppe toujours, et il se met doucement à neiger, d' abord quelques flocons épars qui peu à peu se multiplient. Un névé blafard apparaît bientôt: c' est de la glace. Pour la première fois nous faisons usage du piolet pour tailler des marches, qui nous conduisent à la base d' une cheminée délitée donnant accès dans le flanc est. La cheminée doit être bien vieille à en juger par son état de délabrement. Un bloc coincé en son milieu nous oblige à sortir dans la paroi; quelques pas encore et nous voilà hors de cette paroi nord, pour aborder le flanc est moins raide mais tout aussi sinistre. Deux heures encore de montée dans la neige, sur des dalles ruisselantes d' eau, et brusquement c' est le sommet. Il souffle un vent furieux qui chasse la neige.Voici une bouteille cachée sous une pierre. Un Anglais au nom impossible y a laissé un billet, l' idée d' y glisser le nôtre ne nous effleure même pas, nous avons d' autres préoccupations. Trop d' inconnues sont encore devant nous. Il est 14 heures, et il nous reste cinq heures peine pour rallier la cabane Gleckstein. Le parcours nous est totalement inconnu et le brouillard qui nous enveloppe n' est pas fait pour faciliter l' orientation. Une déchirure laisse apercevoir tout au-dessous de nous le petit glacier de Hühnergutz, nous avons même la chance d' y découvrir une trace qui ne peut venir que de la cabane. Ceci nous donne une nouvelle impulsion et nous nous engageons sur l' arête branlante qui court horizontalement jusqu' à la brèche. Un rappel s' avère nécessaire pour franchir une profonde découpure de l' arête; vraies dents de scie, solidité mise à part. Notre bonne &toile nous accompagne puisque nous trouvons un endroit favorable pour franchir la rimaye; puis nous suivons les traces qui nous conduisent au-dessus du Krinnefirn. Encore une paroi très haute à franchir et nous prenons pied sur ce glacier débonnaire. Un pas de course dans la neige nous amène dans un pierrier où nous retrouvons un semblant de sentier marqué par des cairns. La nuit est maintenant tombée, il pleut à torrents mais cela a peu d' impor, nous sommes sur le chemin de la cabane, il semble impossible de le perdre malgré le brouillard extraordinairement épais. C' est pourtant ce qui arrivera à quelque cent mètres du refuge. Il nous fallut quatre heures pour le trouver, grâce à une éclaircie subite et inattendue. Nous avons erré sur des blocs instables, remonté des pierriers, descendu des pentes herbeuses, glissé sur une dalle, chute qui marqua le trépas de notre lampe de poche. Il est 23 h. 30 lorsque nous poussons la porte de la cabane après une course qui a duré plus de 40 heures, bivouac compris.
Cette ascension de grande classe ne doit être entreprise que par des grimpeurs entraînés ayant toute confiance dans l' adhérence des semelles caoutchouc qui sont indispensables. Toute la paroi est essentiellement rocheuse, la moitié inférieure moins redressée est en dalles compactes, la partie supérieure, presque verticale, est faite de roches plus délitées entrecoupées de neige. Les difficultés augmentent donc au fur et à mesure que l'on s' élève. Les 1400 mètres de paroi sont constitués par des couches de rochers inclinés vers l' aval, c' est pourquoi les possibilités d' assurer naturellement sont inexistantes. Lorsque les conditions sont bonnes on effectue l' ascension en une journée en évitant la variante Pargätzi. Notre ascension s' est déroulée dans de mauvaises conditions, roche humide, changement de temps le second jour. Ces facteurs négatifs expliquent le temps que nous avons mis. Mais celui-ci importe peu en regard des difficultés rencontrées et surtout des satisfactions que nous en avons retirées.
Bibliographie: Les Alpes, mars 1945; Les Montagnes du monde, 1er volume.