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La traduction littéraire: bénéfices d'une lecture différée
par Daniel Rothenbühler
Publié le 24/10/2003
Traduire un livre, ce n'est pas seulement lui permettre d'élargir le cercle de ses lecteurs, c'est aussi l'engager dans une nouvelle rencontre avec ceux et celles qui l'ont lu lors de sa première parution. Cette relecture peut parfois changer profondément la perception première du texte. C'est ce qui m'est arrivé lors de la sortie de la traduction française de l'avant-dernier roman de Martin R. Dean, La Ballade de Billie et Joe.
J'ai lu ce livre en 1997 et j'en ai fait une critique peu élogieuse dans le Tages-Anzeiger. Aujourd'hui, à la relecture, mes objections de l'époque me paraissent injustes. Ma nouvelle appréciation du livre est certes due à mon évolution personnelle, mais aussi à des changements plus généraux survenus au cours de ces six dernières années.
Ce roman est une “ballade” dans tous les sens du terme. C'est une danse (les chaussures en forment un leitmotiv) et c'est une chanson qui raconte une histoire émouvante, une histoire qui finit mal, un peu comme Pierrot le fou de Jean-Luc Godard et Bonnie and Clyde d'Arthur Penn.
Billie et Joe semblent avoir vu ces films. Ils se donnent des noms de stars américaines. Billie, l'étudiante en mathématiques, porte celui de la chanteuse de jazz Billie Holiday, et Giovanni, le mécano d'origine italienne, celui de tous les Joes américains qu'il a vus à l'écran ou entendus dans des boîtes de jazz. C'est là leur problème: ils s'accrochent aux images véhiculées par les médias et n'ont pas d'identité propre. Seul leur amour qui est authentique, un amour tiraillé entre attachement étroit et indépendance totale.
Cette contradiction pousse le couple au mouvement sur la grande roue de la kermesse, sur la piste de danse, lors d'un voyage au Maroc ou en Italie. Mais où qu'ils aillent, les deux amoureux ne se voient qu'eux-mêmes. C'est pourquoi ils sont d'abord séduits par le projet d'être les vedettes d'un film de Morelli, un producteur italo-américain paralysé, dont la folie n'a d'égal que sa richesse. Mais ils découvrent que le cinéma, au lieu d'assouvir leur narcissisme, risque de les vampiriser. Joe finit même par penser que le cinéma est relié à la mort, ne connaissant, dans l'immédiateté de ses images, “pas d'histoire en dehors de celle qui se lève au moment présent sur l'écran.”
C'est cette observation de Joe que, dans ma critique de 1997, j'ai retourné contre le roman même. Il me semblait reproduire l'immédiateté ahistorique que Joe reproche au cinéma. Le narcissisme de Billie et Joe me paraissait refléter trop directement celui qui était à la mode à l'époque. Que le roman finisse par la mort de Billie et Joe n'y changeait rien. Cette fin ne faisait que renforcer, à mes yeux, le romantisme de la ballade. Un romantisme soutenu par des tournures de langue qui entraînent et envoûtent le lecteur comme une musique de danse.
Cet entrain et cet envoûtement me paraissaient suspects lors de la lecture du roman en allemand. Aujourd'hui, en lisant sa traduction française, je ne ressens plus cet effet. Et pourtant Sybille Muller, la traductrice, a transposé le plus fidèlement possible les tournures particulières de l'original. Est-ce dû au fait que les termes de la proposition changent plus facilement de place en allemand et que les constructions elliptiques y sont plus fréquentes? Là où je me sentais trop vite emporté dans le texte allemand, je rencontre une sorte de questionnement dans le texte français. C'est comme si sous la fébrilité du récit se faisait entendre une voix dubitative.
Cette distanciation inhérente fait du bien au texte. S'y ajoute le fait que j'ai plus de recul par rapport aux phénomènes réels dont le roman s'est fait le reflet en 1997. Le culte du narcissisme, avec, dans son sillage, l'hédonisme aveugle et le rêve de l'argent facile, tout cela n'a pas fait long feu, dans la réalité de l'époque, pas plus que dans le roman. Mais celui-ci tient bon parce qu'il est plus qu'un simple reflet. Avec le recul, je m'aperçois qu'il contient des éléments précurseurs qui m'ont échappé à l'époque. Si aujourd'hui, la thématique des “Secondos”, immigrés de la deuxième génération est largement répercutée dans la littérature et dans les médias, aucune critique, la mienne non plus, n'a relevé en 1997 le fait qu'elle joue un rôle important dans ce roman.
Ce mérite d'autant plus d'être noté, qu'entre-temps Martin R. Dean a publié Meine Väter, un grand roman racontant la recherche de ses origines par le fils d'une Suissesse et d'un ressortissant indien de Trinidad. Ce roman dépasse de loin le cadre d'une simple quête identitaire, c'est une sorte d'épopée post-coloniale. Et pourtant la plupart des critiques n'y ont repéré que la thématique identitaire. Peut-être faudra-t-il que ce roman soit également traduit en français. Une lecture différée peut se révéler bénéfique.
Rothenbühler Daniel
Domaine Public
No 1571 du 15.09.2003
Cet article a paru dans le cadre de la collaboration entre Domaine Public et la revue Feuxcroisés.