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— Allô ?
— Monsieur Reeves ?
— J’écoute.
— David Harwood du Standard à l’appareil.
— Bonjour Dave, qu’est-ce que vous me voulez ?
C’est toujours comme ça avec les politiciens. Vous leur donnez du « Monsieur » et ils vous appellent par votre prénoM. Qu’il s’agisse du président des États-Unis ou d’un sous-fifre des services publics, vous restez Bob, Tom ou David, jamais M. Harwood.
— Comment allez-vous ? poursuivis-je.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Autant ignorer ce ton sec et contre-attaquer au charme.
— Je ne vous dérange pas, j’espère ? J’ai cru comprendre que vous étiez rentré. Hier, si je ne m’abuse ?
— Oui.
— D’un voyage… heu… d’investigation, c’est bien ça ?
— Exact.
— En Angleterre ?
— Oui.
Pas facile de lui tirer les vers du nez. Sans doute parce qu’il ne nous appréciait guère, moi et mes articles sur ce qui pourrait devenir la nouvelle industrie de Promise Falls.
— Bien. Et qu’est-ce que vos investigations vous ont appris ?
Il poussa un profond soupir, apparemment résigné à répondre à quelques questions.
— Que les entreprises pénitentiaires fonctionnent depuis quelque temps avec succès au Royaume-Uni. La prison de Wolds est gérée de cette façon depuis le début des années quatre-vingt-dix.
— M. Sebastian vous a-t-il accompagné dans votre tournée des établissements britanniques ?
Elmont Sebastian était le président de Star-Spangled Corrections, l’entreprise multimillionnaire qui projetait de faire construire une prison privée dans les faubourgs de Promise Falls.
— Il s’est brièvement joint à notre délégation et nous a présenté des gens très utiles à notre enquête.
— D’autres conseillers municipaux faisaient-ils partie de cette délégation ?
— Comme vous ne l’ignorez sans doute pas, David, j’ai été mandaté pour observer comment les établissements fonctionnent là-bas. Il y avait également deux personnes d’Albany, évidemment, ainsi qu’un représentant du système pénitentiaire d’État.
— D’accord. Qu’avez-vous retiré de ce voyage ?
— Il a essentiellement confirmé ce que nous savions déjà : les maisons d’arrêt privées sont plus efficaces que celles gérées par l’État.
— N’est-ce pas surtout parce qu’elles paient leurs employés beaucoup moins que les maisons d’arrêt publiques ne paient les leurs ? Parce que leurs employés ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux ?
Soupir blasé.
— Vous rabâchez, David.
— Il ne s’agit pas d’une opinion personnelle, mais d’un fait avéré.
— Vous voulez que je vous dise un autre fait avéré ? Où qu’ils soient, les syndicats mettent l’État à genoux.
— Vous oubliez que, dans les prisons privées, le taux d’agressions sur les gardiens est plus élevé, tout comme la violence entre prisonniers, et ce essentiellement à cause du manque de personnel. Vos visites des établissements anglais vous ont-elles amené à la même conclusion ?
— Vous ne valez pas mieux que ces bonnes âmes de Thackeray qui perdent le sommeil dès qu’un détenu se jette sur un autre.
En effet, certains professeurs de Thackeray College se mobilisaient contre l’installation d’une prison privée à Promise Falls. C’était devenu une cause célèbre dans cette université. Reeves poursuivit :
— Je vous écoute. Expliquez-moi en quoi un prisonnier qui en poignarde un autre lèse la société.
Je transcrivis ces paroles mot pour mot. Si Reeves les démentait plus tard, il me resterait l’enregistrement de mon dictaphone numérique. L’ennui, c’est que ce genre de remarque ne ferait qu’accroître sa cote de popularité.
— Eh bien, un tel crime léserait les actionnaires de la prison, rétorquai-je, puisque leurs bénéfices dépendent du nombre de détenus. Si ces derniers se mettent à s’entre-tuer, les profits vont diminuer. Star-Spangled Corrections milite activement au Congrès en faveur d’un durcissement des peines encourues. Qu’en pensez-vous ? Ne prêchent-ils pas un peu trop pour leur paroisse ?
— J’ai une réunion, il faut que je vous quitte.
— Star-Spangled Corrections a-t-il déjà décidé d’un emplacement précis pour la construction de cette nouvelle prison ? J’ai cru comprendre que M. Sebastian avait reçu diverses propositions.
— Rien n’est arrêté, mais plusieurs endroits sont à l’étude dans les alentours de Promise Falls. Vous savez, David, une telle initiative permettrait de nombreuses créations d’emplois. Vous comprenez ? Pas uniquement pour les employés de la maison d’arrêt, mais pour beaucoup de fournisseurs locaux. Sans oublier qu’il y a de fortes chances que cette prison accueille des détenus d’autres régions, ce qui drainerait dans la ville des familles de passage, lesquelles séjourneraient à l’hôtel, feraient leurs courses et mangeraient au restaurant pour le plus grand bénéfice de l’économie locale. Vous saisissez les enjeux, n’est-ce pas ?
— Parfaitement, ce serait un peu comme une attraction touristique… On pourrait la faire bâtir à côté de Five Mountains, d’ailleurs.
— Vous êtes con ou vous le faites exprès ?
Je décidai d’ignorer cette remarque et de poursuivre mon interview.
— Quel que soit le site retenu, Star-Spangled va devoir demander un permis de construire au conseil municipal. Quelles sont vos intentions de vote ?
— Je vais devoir peser le pour et le contre de chacune des options puis voter en mon âme et conscience.
— Vous ne craignez pas que l’opinion publique ait l’impression que votre décision est déjà prise ?
— Pourquoi aurait-on une idée pareille ?
— Prenez Florence, par exemple.
— Florence ? Florence qui ?
— Votre escapade à Florence. Vous avez prolongé votre séjour en Europe. Au lieu de rentrer directement d’Angleterre, vous êtes allé passer quelques jours en Italie.
— Cela faisait partie du planning.
— Pardon, ça m’avait échappé. Pouvez-vous me dire quels établissements pénitentiaires vous avez visités là-bas ?
— Un de mes collaborateurs pourra certainement vous en fournir la liste.
— Vous n’êtes pas en mesure de me la donner vous-même ?
Pourriez-vous au moins me citer le nombre de prisons que vous avez visitées ?
— Pas de tête, non.
— Plus de cinq ?
— Je ne crois pas.
— Moins donc. Plus de deux ?
— Je ne suis vraiment pas…
— En avez-vous seulement visité une seule, monsieur Reeves ?
— Il arrive qu’on puisse accomplir de grandes choses sans se déplacer. En organisant des réunions…
— Quels directeurs de prison avez-vous rencontrés, dans ce cas ?
— Je n’ai pas de temps à perdre avec vos questions.
— Dans quel hôtel avez-vous séjourné à Florence ? demandai-je, alors que je connaissais déjà la réponse.
— Le Maggio, lâcha-t-il.
— J’imagine que vous y avez croisé Elmont Sebastian.
— C’est possible, en effet.
— N’étiez-vous pas son invité, d’ailleurs ?
— Pardon ? Pas du tout. Vérifiez vos sources.
— Mais M. Sebastian, Star-Spangled Inc pour être précis, a payé votre billet d’avion et votre hébergement, n’est-ce pas ? Vous avez quitté Gatwick le…
— Qu’est-ce que c’est que ce délire ?
— Avez-vous la facture de vos frais d’hôtel ?
— Je peux certainement la retrouver si nécessaire mais, franchement, qui conserve ce genre de papier ?
— Vous n’êtes rentré que depuis hier. J’imagine que vous n’avez pas encore eu le temps, ou l’occasion, d’égarer le reçu.
— Mes reçus et mes factures ne vous regardent pas !
— Bien, donc si j’écrivais que Star-Spangled Corrections a financé votre séjour à Florence, vous seriez en mesure de prouver que je me trompe.
— Vous ne manquez pas d’air, vous, lancer ce genre d’accusations !
— À ma connaissance, si on compte les taxes, les entrées à l’Académie et les frais de minibar, le montant de votre séjour s’élève à trois mille cinq cent vingt-six euros. C’est bien ça ?
Silence.
— Monsieur Reeves ?
— Je ne sais plus très bien, articula-t-il. C’est possible. Il faut que je vérifie. Mais vous vous trompez si vous croyez que M. Sebastian a réglé la facture.
— Lorsque j’ai contacté l’hôtel pour me faire confirmer qu’il prenait vos dépenses en charge, ils m’ont affirmé que tout était compris.
— Il doit y avoir une erreur.
— J’ai devant moi une copie de la facture dont le montant a bien été prélevé sur le compte de M. Sebastian.
— Comment vous êtes-vous procuré ça, nom de Dieu ?
Je ne risquais pas de le lui dire, mais une femme qui ne l’appréciait pas vraiment m’avait appelé d’un numéro inconnu un peu plus tôt dans la journée pour me dévoiler cette histoire de facture. Elle travaillait soit à la mairie soit au service d’Elmont Sebastian, mais je n’avais pas réussi à la convaincre de me donner son nom.
— Vous êtes en train de me dire que M. Sebastian n’a pas réglé ces dépenses ? insistai-je. Son numéro de carte bancaire figure sur le document que j’ai sous les yeux. Souhaitez-vous que je vérifie ?
— Salaud !
— Monsieur Reeves, lorsque la proposition passera au vote devant le conseil municipal, déclarerez-vous un conflit d’intérêt, vu que vous avez accepté l’équivalent d’un cadeau de cette entreprise ?
— Vous êtes une merde, on vous l’a déjà dit ?
— Dois-je comprendre que votre réponse est non ?
— Une vraie merde.
— Je le prends donc comme une confirmation.
— Vous savez ce qui m’énerve vraiment ?
— Dites-moi, monsieur Reeves.
— C’est que ce genre d’attitude arrogante vienne d’un employé d’un journal devenu la risée de la ville. Vous, les intellos de Thackeray et tous vos partisans, vous montez au créneau parce qu’on risque d’externaliser une prison alors que, bon sang, vous externalisez le journalisme ! Je me souviens de l’époque où les habitants de Promise Falls respectaient vraiment le Standard. Évidemment, c’était avant que les ventes ne dégringolent, à l’époque où de vrais journalistes couvraient les affaires locales, avant que la famille Russell ne se mette à délocaliser les reportages chez des Indiens qui suivent les réunions sur internet et qui en rédigent des comptes rendus pour trois roupies. Tout journal qui agit comme ça et se croit digne de ce nom vit au pays des Bisounours, je vous le dis.
Sur ces mots, il raccrocha. Je posai mon stylo, j’ôtai mon casque et éteignis mon dictaphone. Jusqu’à sa dernière remarque, je ressentais une incroyable fierté…
La conversation s’était à peine achevée que le téléphone retentit de nouveau.
Je replaçai mon casque.
— Le Standard, David Harwood.
— Coucou. C’était Jan.
— Coucou. Comment vas-tu ?
— Bien. — Tu es au travail ?
— Oui.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien.
Après une pause, elle poursuivit :
— Je réfléchissais à ce film… tu sais, celui avec Jack Nicholson.
— Lequel ?
— Celui dans lequel il a la phobie des microbes et ne se rend jamais au restaurant sans ses couverts en plastique ?
— Oui, je vois. Pourquoi tu y pensais ?
— Tu te souviens de la scène où il va chez son psy ? Le monde dans la salle d’attente ? C’est là qu’il prononce la phrase titre : « On est ensemble pour le pire et pour le meilleur. »
— Oui, articulai-je. Je me rappelle. C’est à ça que tu songeais ?
Sans me répondre, elle changea de sujet.
— Alors, Woodward ? Où en est ton scoop ?