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Chandigarh est la cité la plus propre et la plus agréable d'Inde. Elle est aussi une des rares à ne pas avoir de bidonvilles. Ainsi, la ville la plus riche du pays est un ghetto pour classes moyennes, dont les plus pauvres sont exclus.
La nuit vient de tomber. Sur le trottoir, une dizaine d'hommes s'est regroupée autour d'une soupe de lentilles. Une bouteille de mauvais alcool passe de main en main. Balayeurs, ouvriers ou chauffeurs de rickshaw, ils viennent de terminer leur journée de travail.
Malgré leur salaire, ils dormiront ce soir dans la rue. Les quelques dizaines de roupies gagnées (un euro) ne suffisent pas pour s'offrir un toit à Chandigarh, la ville la plus riche, mais aussi la plus chère d'Inde. Flambée de l'immobilier, absence de logements sociaux, interdiction des bidonvilles: pour les plus démunis, il est simplement impossible de se loger.
Surtout que dans la ville dessinée par Le Corbusier, chaque logement doit posséder au minimum deux pièces, une salle de bains, l'eau courante et l'électricité: l'indispensable, selon lui, pour une ville «moderne». Mais en fixant ces critères, il a exclu de fait les plus pauvres, incapables de s'offrir un tel luxe.
«Le plus étonnant, c'est que, dans ses notes, Le Corbusier s'émerveillait de la beauté des femmes qui portaient les briques sur les chantiers», se désole Madhu Sarin, urbaniste à Chandigarh, «il a donc vu cette main d'œuvre bon marché ! Mais il ne s'est jamais posé la question de savoir où ces femmes, leurs maris et leurs enfants, allaient vivre !?»,
La peur des bulldozers
Dans les années cinquante, les bâtisseurs de Chandigarh s'entassaient dans des camps de fortune aux abords des chantiers. Dès la fin des travaux, ces bidonvilles étaient détruits et les ouvriers expulsés... jusqu'au camp suivant.
Aujourd'hui, rien n'a changé. À la périphérie, c'est toujours le jeu du chat et de la souris entre les autorités et les plus démunis. Les familles s'installent sur des terrains en friche et tentent d'y vivre comme elles peuvent. Jusqu'à l'arrivée des bulldozers, que l'administration finit toujours par envoyer.
Une situation que l'architecte en chef de la ville de Chandigarh reconnait à demi-mots: «Nous relogeons les pauvres dont nous détruisons les campements, bien sûr. Pas au même endroit, mais un peu plus loin».
Pour les plus chanceux, «un peu plus loin», ce sont les villages qui entourent Chandigarh. Non soumises aux règles de l'architecte, ces anciennes bourgades agricoles se sont transformées en îlots de constructions anarchiques. Les lits dans des dortoirs collectifs se louent à prix d'or aux travailleurs de passage.
Ces pièces représentent souvent la seule source de richesse du village: les paysans qui cultivaient la plaine avant l'arrivée du Corbusier ont été forcés de vendre leurs terres, préemptées par l'Etat, pour une bouchée de pain. Confiés à des promoteurs immobiliers, leurs champs sont devenus des lotissements pour villas exclusives. Eux n'ont gardé que quelques vaches qui broutent sur des tas d'ordures.
Fonctionnaire ou rien
Les questions sociales étaient pourtant présentes dans l'esprit de l'architecte suisse. Tous les fonctionnaires de Chandigarh - très nombreux dans la capitale fédérale - devaient être logés.
Les plus riches se sont fait construire de splendides demeures aux abords des administrations. Les secrétaires, gardiens, balayeurs, femmes de ménage, eux, ont été logés dans des immeubles plus modestes. Mais cette révolution n'a pas été étendue au reste de la population.
Madhu Sarin, qui a passé trois mois dans les bureaux parisiens du Corbusier à Paris pour écrire sa thèse, confirme : «j'ai bien retrouvé quelques croquis de logements sociaux, des esquisses de barres qui auraient pu servir à loger les pauvres de Chandigarh mais aucun de ces projets n'a dépassé le stade de l'étude.»
«Le Corbusier n'a aucune responsabilité dans les logements. Il a dessiné le Capitole et les plans d'urbanisme de la ville. Mais les maisons, c'est Pierre Jeanneret et les autres qui s'en sont occupés», rétorque Jacques Sbriglio, administrateur de la Fondation Le Corbusier à Paris.
Chandigarh a oublié les pauvres
Un autre facteur aggrave ce manque de place pour les petits employés. Dans les belles maisons, les architectes locaux, inspirés par les Européens, ont construit de grandes cuisines et des vérandas mais ils ont souvent oublié les chambres de bonne.
«J'avais beau offrir de bons salaires, je n'arrivais pas à recruter parce que je n'avais pas où loger mon personnel. Surtout que de leur côté, ils ne trouvaient rien du tout», se plaint Sarbjit Bhander, qui a déménagé dans une ville à la périphérie de Chandigarh. Un paradoxe dans un pays où la main d'œuvre est abondante et bon marché !
Chandigarh a décidément l'air d'avoir oublié que l'Inde est peuplée d'indigents. Au café, un groupe de consommateurs avoue qu'ils apprécient justement leur ville pour l'absence générale de gens dans le besoin. «Je n'aime pas les pauvres. Ils gâchent les parcs en y dormant, c'est sale, ils polluent la ville», lâche l'un d'eux.
Et quelle serait aujourd'hui la réaction du Corbusier s'il rendait visite à la place du Capitole, son chef d'œuvre architectural ? Les bâtiments administratifs ressemblent à des ambassades barricadées, entourées de fils barbelés pour empêcher les squatteurs de s'installer sur les terrains vagues tout autour du complexe.
Très loin des idées de «ville ouverte», ses esplanades monumentales sont devenus des no man's land de béton.
swissinfo, Miyuki Droz Aramaki et Sylvain Lepetit de retour de Chandigarh
La naissance de Chandigarh
Au moment de la partition entre Inde et Pakistan, en 1947, le Pendjab perd sa capitale, Lahore, qui revient aux Pakistanais. Les autorités indiennes décident de construire une nouvelle capitale pour l'Etat. Ce sera Chandigarh, nommée en l'honneur de la déesse Chandi dont l'un des temples se trouve à proximité de la future ville.
Le premier ministre d'alors, Jawaharlal Nehru, entend en faire un modèle pour le développement de l'Inde moderne. Le premier architecte commandité décède et Le Corbusier est appelé à la rescousse en 1951.
Il dessinera le plan général de la ville et le Capitole (le complexe de bâtiments administratifs: législatif, exécutif et judiciaire). Ses compagnons, son cousin Pierre Jeanneret et les architectes anglais Maxwell Fry et Jane B. Drew, et une équipe d'architectes indiens s'occupent du reste des bâtiments: logements, hôtels, administration locale,...
Le Corbusier applique plusieurs de ses principes à la construction de Chandigarh. Par exemple le système des 7V, une hiérarchisation des routes selon leur importance: les V1 relient deux villes, les V2 sont de grandes artères, jusqu'aux sentiers, les V7.
Aujourd'hui Chandigarh possède le taux d'alphabétisation le plus élevé du pays (73% de la population, contre 59,5% en moyenne en Inde) et le revenu par habitant le plus élevé (67'370 roupies par an, soit 1700 francs suisses). Par contre, 25% de sa population vit toujours dans des camps de fortune à l'extérieur de la ville.