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Le Grand Paradis et le Parc national italien.
Le massif du Grand Paradis fait partie des Alpes Grées ou Grecques. Les deux noms figurent indifféremment dans la littérature et sur les cartes. Je ne sais, à vrai dire, si ces Alpes ont été nommées ainsi à cause de la beauté grecque de leurs lignes et de la blancheur de leur teint qui rappelle le marbre du Pentélique, ou si leur nom vient de la ressemblance que les anciens ont vue entre leurs sommets neigeux et la chevelure des Grées, sœurs des Gorgones, qui vinrent au monde avec les cheveux blancs.
Le point culminant de cette région est le Grand Paradis, le plus haut sommet entièrement situé en Italie, qui s' élève à 4061 mètres 20 centimètres. J' insiste particulièrement sur les centimètres, parce que l' Institut géographique italien a choisi comme point de base trigonométrique le rocher terminal de cette cime.
Toutes les eaux de cette région se rassemblent en un faisceau qu' entraîne la Dora Baltea jusqu' au Pô et que ce fleuve promène à travers l' Italie du nord jusqu' à son embouchure dans l' Adriatique.
Les vallées, vues sur une carte, ressemblent aux nervures d' une feuille et grâce à cette comparaison, il est possible de comprendre rapidement l' orien d' un système montagneux. En admettant que le Val d' Aoste est la tige centrale d' une feuille qui s' étend jusqu' à Courmayeur, les nervures de gauche sont formées par le Val de Cogne, le Val Savaranche, le Val de Rhême et le Valgrisanche, parallèle à la frontière française.
Le Grand Paradis s' intercale entre le Val de Cogne et le Val Savaranche. Il défend son approche du côté du Val d' Aoste par une tour vertigineuse et menaçante, le Grand Nomenon ( 3488 m .), puis par une cime admirable qu' on ne peut, en son âme d' alpiniste, qu' aimer avec l' enthousiasme que donnent les formes parfaitement belles et pures: la Grivola.
Cette déesse de l' alpe, qui sait si bien faire valoir sur le ciel bleu la nacre de sa peau blanche colorée parfois de rose tendre, a été condamnée, peut-être parce qu' elle était trop coquette, à ne pas atteindre le rang princier des 4000 mètres. Elle s' élève à 3969 m.
Après elle, la chaîne s' abaisse, comme fatiguée de son effort: c' est le col Lauzon. Puis, se ressaisissant, la roche a créé toute une série de pics, la pointe d' Enfer, la pointe du Tuf, la Levione, le Grand Sertz ( 3553 m .), la belle croupe blanche de l' Erbetet ( 3778 m .), le bec de Montandaine, le Petit Paradis qui, à vrai dire, ne donne pas une idée bien agréable des plaisirs qui nous sont réservés après la mort. De méchantes aiguilles noires se pressent sur son arête, sorte de jardin des supplices conduisant, il est vrai, au bonheur suprême, au Grand Paradis où tout est douceur, facilité, aménité. Après le Grand Paradis, la chaîne se continue et ce n' est point un purgatoire, parce que j' y compte au moins quatre cimes charmantes et variées d' allure: la Tresenta, pointue, le Ciarforon, casque romain, le bec de Monciair, élégant de stature, la cime de Brezil, dentelle de rocher.
La question des voies d' accès intéresse toujours l' alpiniste et particulièrement celui qui va sans guide. Bien que le Grand Paradis ait été escaladé de tous côtés, trois principales routes y conduisent. C' est d' abord celle qui consiste à remonter le Val Savaranche jusqu' à Pont. C' est ensuite celle où l'on suit le Val de Cogne et le Valnontey, petite vallée qui en dérive. C' est enfin la route qui part de Noasca. Les deux premiers itinéraires partent de la vallée d' Aoste. Le troisième part de Turin où l'on prend le train pour la station de Locana.
Ces renseignements me faisaient totalement défaut lorsque je suis parti. J' avais en vain écrit à plusieurs organisations de tourisme pour obtenir des guides et des cartes. A mon retour, j' ai reçu tout ce que j' avais demandé et je ne me plains pas d' avoir voyagé en explorateur dans un pays où tout est facile, grâce à l' amabilité des habitants. Mais cette absence de renseignements m' a fait commettre une erreur, que je ne regrette du reste guère. C' est celle de passer par le Petit-St-Bernard pour atteindre le Grand Paradis. L' erreur serait minime pour l' automobiliste qui né dépend pas de compagnies de transport. Elle a mis ma patience à une dure épreuve, car j' ai dû supporter les somnolences des convois de Genève à Annecy, d' Annecy à Albertville et d' Albertville à Bourg-St-Maurice. Et comme, arrivé en bonne forme au sommet du Petit-St-Bernard grâce à un car du P. L. M., je m' apprêtais à sauter dans la correspondance italienne qui conduit à Courmayeur, je constatais que cette correspondance ne jouait pas... ou qu' elle jouait trop bien: l' entrepreneur ayant imaginé, pour obliger les voyageurs à prendre une automobile entière, de s' arranger à ce qu' il n' y ait pas de place dans la correspondance.
J' espérais trouver à Courmayeur des renseignements précis sur l' as du Grand Paradis. Un ancien guide, devenu propriétaire d' un bazar, m' affirme qu' il n' y a ni carte ni itinéraire dans la vallée et que même à Aoste je n' en trouverai pas. Du moins, cet ancien guide put me donner, avec une grande complaisance, sur le chemin à suivre des détails qui me furent précieux.
J' appris qu' il fallait descendre la vallée jusqu' à Villeneuve pour trouver le Val Savaranche, et que cela n' était pas bien loin. De grand matin, sac au dos, nous sommes partis cinq de Courmayeur, marchant au pas sur une route poudreuse et large, pleins d' entrain. Arrivés à Pré-Saint-Didier, après une heure et quart, l' entrain diminue. Arrivés à Morgex, après deux heures et demie, l' entrain cesse. J' apprends qu' il y a un seul cheval disponible en cette jolie ville, triste et silencieuse. Ce cheval, recherché par nous, a momentanément disparu. Avec désespoir nous reprenons le sac. La route est absolument droite. Il fait une chaleur suffocante et les autos, en passant à 60 à l' heure, nous aveuglent de poussière. Les cigales chantent ou plutôt se grattent dans les arbres. J' ai constaté une fois de plus la quasi-impossibilité de faire de la grande route avec un équipement complet d' alpiniste et de lourds souliers ferrés. J' avise une scierie, dans l' idée de persuader le patron de nous transporter. Le marché est conclu. Il attelle un joli cheval de Maurienne à un char composé de deux très grandes roues, d' une caisse et d' un brancard. Cela ressemble à la charrette conduisant les condamnés à la guillotine. Comme nous sommes six avec le cocher, il est nécessaire d' observer une technique de route qui tienne la caisse en équilibre permanent sur ses deux roues. Si la charge pèse trop en avant, le cheval est écrasé et s' agenouille; si elle pèse trop en arrière, le cheval est suspendu dans l' air au bout des brancards. Autrement dit, les voyageurs sont dans une balançoire dont il faut neutraliser le mouvement dans le sens du tangage.
Ce lent voyage nous a cependant permis d' admirer la vallée d' Aoste, imprévue, variée, ornée de vieux châteaux historiques, et d' arriver à midi dans la petite ville de Villeneuve où l' auberge italienne nous prépare un menu local et national dans lequel figure la « fontine », fromage du pays et un vin rouge, récolté sur les coteaux de la région.
Le Val Savaranche débouche en cet endroit dans le Val d' Aoste. Pour atteindre le niveau proprement dit de la vallée, un chemin à mulets s' élève en lacets. Il n' y a pas de route; ce vallon privilégié ne connaît aucune des mécaniques modernes.
Très encaissée, la gorge se faufile à travers des rochers où les mélèzes, les arolles et les ifs se sont accrochés. Les sapins font défaut. Le chemin, devenu moins raide, s' avance sur la rive droite de la rivière Savara qui bouillonne trois cents mètres plus bas. Il longe les ravins dénudés qui descendent de la Grivola, traverse des forêts solitaires, coupe des torrents rejoignant en cascades le fond de la vallée et suit enfin l' eau paisible et limpide d' un canal d' irrigation que les habitants désignent sous le nom de « rue » et qui n' est autre qu' un « bisse » semblable à ceux du Valais ou de l' Oberland bernois. L'on arrive ainsi à un premier village maçonné contre la pente de la montagne, Chevrère. Après avoir franchi un contrefort boisé, un second village apparaît. C' est Molère; puis un troisième, Ruinaux.
La vallée s' adoucit, la rivière Savara rejoint le chemin, des prés et des champs cultivés éclaircissent l' austérité du paysage par leurs couleurs plus claires. Le grand village de Valsavaranche, chef-lieu du pays, apparaît. Une grande église blanche s' élève à droite de la route. A gauche surgit un haut campanile, tour carrée dont la pierre dure est nue; autour de ce clocher se groupent les tombes des habitants de la vallée. Parmi elles se distinguent les sépultures des alpinistes qui ont perdu la vie dans des accidents de montagne.
C' est d' abord une tombe luxueuse où l'on peut lire les noms du Rev. William Fred. Wright, de Walter Gorstclay, de Thomas Lindsey, de Lewis Kennard-Meryon, tous quatre morts au Grand Paradis le 30 août 1904. Puis la tombe plus fruste de Daniel Ferrari et de son guide Luigi Jeantet de Cogne, tués le 22 novembre 1899 au Grand Paradis. Enfin celle de Giuseppe Crocco, récente; ce membre du Club Alpin italien a trouvé la mort le 17 avril 1923 au Ciarforon.
Le patron de la vallée, saint Antoine, veille au repos de ces âmes. On le voit, peint sur une chapelle par un artiste naïf et croyant, plus croyant peut-être qu' artiste.
Les maisons sont toutes en pierre. Les rues, avec de larges dalles, se faufilent entre les murs épais des masures qui ont jeté en plusieurs endroits des ponts par-dessus le chemin afin de communiquer entre elles. Tout est d' une propreté extrême et l' hôtel où nous nous installons rappelle nos bonnes petites pensions suisses. On m' avait dit que toute cette partie de l' Italie était remarquablement propre — j' ai expérimenté que c' est vrai.
Les constructions ont des escaliers qui permettent d' atteindre la porte d' entrée à niveau du premier étage. Cela tient à ce que la neige s' accumule en hiver jusqu' à cette hauteur.
Valsavaranche forme, avec Degioz, une agglomération de 700 habitants, à l' altitude de 1541 m. De là, la vallée continue, vallée de haute montagne où le chemin longe un torrent qui cherche sa voie entre les blocs de granit.
Un premier village apparaît dans une gorge, c' est la Maisonasse. A quelques mètres plus loin, un second village lui tourne le dos: c' est Eau Rousse avec l' hôtel du col Lauzon. A partir de là, le sentier suit le thalweg et l'on pénètre en plein parc national, annoncé par des écriteaux défendant de chasser et de pêcher. La nature apparaît en même temps sévère et gracieuse. D' élégants arolles se sont accrochés sur des rochers à pic, des saxifrages viennent jusque sur le chemin chercher un peu d' humidité et de terre végétale. Après avoir côtoyé les parois surplombantes du Grand Clapey et fait une halte près d' une petite chapelle blanche et carrée rappelant celle de Saas-Fée, nous arrivons dans un fond de vallée paisible, une oasis de verdure où quelques chalets de bois entourent un hôtel. Nous sommes à Pont. La Fuora domine le paysage, sommet neigeux de 3414 m. Le glacier du Grand Etret descend jusque dans la vallée. De nulle part on ne voit le Grand Paradis dont les contreforts cachent la cime.
L' hôtel de Pont est merveilleusement situé. A l' altitude de 1955 m ., à deux heures de Valsavaranche, il constitue un centre d' ascensions non seulement pour tout le massif du Paradis, mais aussi pour les sommets qui dominent le col du Nivolet, tels que le Mont Tout Blanc ( 3438 m. ).
Le gouvernement italien, sachant que lorsqu' il pleut les alpinistes jouent aux cartes en attendant le beau temps, a fait afficher une liste de seize jeux de cartes interdits en ces lieux.
Après une halte de plus d' une heure nous partons dans le but d' atteindre la cabane qui donne accès au Grand Paradis. De Pont, le chemin traverse la rivière, la suit pendant environ trois cents mètres et s' élève en lacets sur le flanc droit de la vallée.
La pente ne cesse d' être douce et, à chaque contour, les monts se découvrent davantage. Le glacier du Grand Etret, d' où sort la Savara, s' allonge entre la crête dentelée de la cime de Breuil et la masse rocheuse de la Fuora. Les forêts ont disparu. Les prés sont émaillés des petites fleurs aux couleurs vives de la haute montagne. Déjà l' herbe se fait plus rare; les blocs de granit s' amoncellent, le paysage morainique s' affirme et, après deux heures d' une montée régulière, on atteint une longue construction en pierre, le refuge Victor Emmanuel II, au pied du Grand Paradis.
La flore est particulièrement variée. Les violettes des Alpes croissent en touffes blanches dans les prés ras. En arrivant au refuge, on découvre un joli lac de montagne. Des plaques roses de silènes acaules et bleues d' eri nanum voisinent.
Le refuge, long bâtiment de pierre construit à 2775 m ., a 27 m. 30 cm. de long et appartient au comité du C.A.I.
Nous sommes en plein centre de ce parc national, pour lequel les alpinistes italiens luttèrent avec tant d' acharnement, d' enthousiasme et de courage contre l' hostilité et l' indifférence de certains politiciens. Ces derniers furent vaincus par le geste admirable du roi qui donna à l' Etat tous ses domaines, toutes ses chasses, toutes les constructions édifiées par lui dans la région.
Actuellement le parc est constitué officiellement par décret, loi du 3 décembre 1922. Il jouit de la protection du gouvernement qui a fort bien compris l' importance de cette œuvre. La commission du parc national est composée de savants et d' alpinistes choisis parmi les plus connus. Citons notamment le président, Georges Ermann Anselmi, avocat, le professeur de botanique Mattirolo, Louis Cibrario, délégué du C.A.I., MM. Chiesa, Festa, Sacco, Capparoni, Beyer et le distingué secrétaire de la commission, le docteur Santorre Vecchi.
Plus de 1500 bouquetins profitent de la protection des 22 gardes choisis parmi les meilleurs chasseurs d' autrefois et les chamois et les chevreuils trouvent dans ce vaste domaine un asile sûr contre le braconnage.
Le parc national comprend les deux flancs du Val Savaranche, le flanc gauche du Val de Cogne, les vallées de Valeille et de Valnontey, le flanc gauche du Val d' Orco, le Val Piantonetto. En dehors de la chaîne du Grand Paradis, il englobe la région moins connue et cependant très attirante du Grand St-Pierre ( 3692 m .), de la Roccia Viva ( 3650 m .) et, plus loin, de la Grande Arolla ( 3351 m. ).
La loi qui exproprie cette partie de l' Italie a laissé de côté les villages les plus importants, afin de ne pas entraver les habitants dans leur activité.
Nous sommes arrivés au refuge par une belle journée de juillet, assez tôt pour opérer une reconnaissance sur le glacier. Nous partons à trois dans la direction du Ghiacciaio de Moncorvé afin de trouver le passage qui conduit à l' arête et que nous ferons de nuit le lendemain.
La moraine une fois franchie, nous avançons sur un large plateau de glace vive. A notre gauche, une paroi noire haute de 800 mètres. Devant nous, entre cette paroi qui sert de corset au Grand Paradis et la Tresenta, sommet de neige pointu, le col du Grand Paradis, donnant accès sur Noasca.
A bien examiner la paroi, elle est presque infranchissable. Nous sommes trop à droite. Nous battons en retraite sur la gauche et trouvons bientôt un large sentier qui conduit à une brèche: c' est là qu' il faut passer. Notre mission est terminée.
Tout est simplifié au refuge, parce que deux braves femmes s' occupent de la cuisine, des lits, des provisions. De solides mulets apportent chaque jour le bois et les vivres et pendant que le repas se prépare, on s' étend devant la cabane, sur un belvédère dominant le lac bleu et l'on regarde les beaux sommets du Ciarforon et du bec de Monciair qui se reflètent avec une telle netteté dans l' eau que leur image est aussi précise que leur réalité.
Les flâneries autour d' un refuge sont des moments précieux dans la vie de celui qui aime la nature. Elles apportent un bonheur composé de mille petites choses exquises, et peut-être banales pour celui qui ne les ressent pas. C' est une fleur que l'on trouve et que l'on n' avait pas encore rencontrée depuis l' an passé; un beau bloc de granit avec sa cassure fraîche s' ouvrant en pleine matière; des insectes égarés; un vent frais qui passe; là-bas, le nuage qui s' amuse à cacher le sommet de la Tresenta, puis disparaît d' un coup derrière le col du Moncorvé. Enfantillages charmants qui reposent de tout souci; enfin c' est, après dîner, le grave spectacle de la chute du jour. L' amuse cesse; l' esprit devient sérieux. Le soleil a disparu. Les glaces s' irisent, il souffle un air froid. De la vallée monte la nuit, la nuit morte et mate qui sort du trou, là-bas, où l'on entend un grand bruit de chute d' eau. Puis les étoiles jettent une lueur pâlotte sur la neige; il naît un jour factice où l'on voit mal les sommets que l'on devine et où tous les bruits de l' Alpe prennent une importance plus grande.
J' ai décidé de me lever à 1 heure du matin. Mon réveil est facile, il est provoqué par un déluge d' eau qui tombe sur le refuge. La pluie est d' une brutalité telle que je renonce à sortir, remettant à 2 heures le deuxième réveil. A 2 heures il ne pleut plus. Un voile délicat est jeté sur le ciel, écharpe de soie à travers laquelle scintillent des étoiles. La diane est sonnée. Tout le monde est debout. Nous déjeunons, allumons les lanternes et à 3 heures, départ avec un ciel sans tache. La saison 1925 nous a habitués à être des voleurs de beau temps et à profiter de tout intervalle entre les orages.
La montée se fait très facilement. Nous atteignons l' épaule de gauche du Moncorvé après une heure et demie de montée. Le chemin de chasse qui y conduisait est en partie détruit par des avalanches de roches et caché par d' insidieuses flaques de neige fraîche où l'on enfonce comme dans une trappe jusqu' à mi-corps. Les sacs sont posés et de cet emplacement que nous baptisons, selon la tradition suisse, place du déjeuner, nous examinons la route du sommet. Elle est facile à trouver: une série de pentes de neige peu inclinées descendent de l' arête conduisant au roc du Grand Paradis. Il faut les suivre jusqu' à ce roc et de là prendre à même l' arête jusqu' au pic terminal. L' étape est longue, monotone, sans danger aucun. C' est la piste classique de ski. Un alpiniste connu déclare avoir atteint de la cabane la cime du Grand Paradis en trois heures. Cela n' est pas impossible. Nous avons employé plus du double à arriver, mais nous aimons à nous arrêter, à regarder au bord d' une crevasse les profondeurs bleues du glacier, à grimper sur un rocher pointu qui a l' air de se moquer de nous et de nous dire: tu ne m' auras pas!
Nous aurions mis plus longtemps encore s' il n' avait fait un froid atroce qui nous chassait lorsque nous commencions la sieste. Ce fut le cas de notre halte près du roc du Grand Paradis. Il ne restait plus qu' à suivre l' arête terminale et à grimper sur le gros bloc où se trouve le point trigonométrique. Le sommet atteint, le soleil nous apporta, chance inespérée, une douce température et le vent cessa. La vue était encore découverte et d' une immense beauté. Le Mont Blanc ruisselait d' or. La Grande Casse, saupoudrée de neige fraîche, dressait son orgueilleuse croupe, dominant toute cette région, entourée de quelques glorieux satellites: la Grande Motte, l' énorme Mont Pourri, la Dent Parrachée, le Dôme de Chasseforêt. Dans le lointain, la Meige et les Ecrins. Puis à l' opposé, les Alpes valaisannes et là, tout près, les silhouettes nouvelles pour nous du Grand St-Pierre, de la Tour St-André et du Mont Emilius. A nos pieds, chaos de glace entrecoupée de fissures, le grand glacier de la Tribulation envahissait de ses ondes immobiles la vaste conque dont les bords sont relevés par le bec de Montandaine et la pointe de Ceresole. Il fallut que le mauvais temps nous obligeât à mettre un terme au bonheur du montagnard arrivé à son but, vivant son rêve en pleine immensité, pour nous déterminer à la descente. Près du roc du Grand Paradis où nous avions souffert du froid, il faisait une chaleur insupportable. Nous avions l' impression d' être cuits au bain-marie dans une gigantesque marmite blanche d' où s' échappait la vapeur d' eau. La descente du Grand Paradis peut, sans trop de risque, s' opérer debout, assis ou couché. Que n' avions emporté des skis pour glisser sur ces pentes unies et bénignes? Mais voici que le temps se gâte et qu' un grésil se met à tomber. Ce sont bien les coups de théâtre de la saison. La scène est ouverte, les personnages sont là, puis le rideau se ferme subitement avant que l' acte soit fini. La place du déjeuner est atteinte au pas de course. La corde est pliée, les vêtements de caoutchouc endossés. Puis c' est un sauve-qui-peut vers la cabane où nous arrivons à 3 heures de l' après.
Il se déclanche alors une averse délicieusement confortable pour ceux qui ont un gîte, un repas prêt, de quoi se changer. Des alpinistes arrivés de la vallée se montrent moins satisfaits. Je les rassure en leur affirmant que s' il pleut à 1 heure du matin, il fera beau à 2 heures. Ma prédiction s' est réalisée.
La première ascension du Grand Paradis date du 4 septembre 1860. Elle fut effectuée par MM. Cowell et Dundas avec les guides Michel Payot et Jean Tairraz de Chamonix. Ces alpinistes suivirent le même itinéraire que nous. Le 15 septembre 1869, M. Frassy avec Eliseo Jeantet de Cogne atteignait le sommet par le glacier de la Tribulation. Le 19 juillet 1875, Pendlebury, Cust et Taylor, accompagnés de Jean Bianchetti, Gabriel et Joseph Spechtenhauser, gravissaient la paroi qui nous parut si rébarbative et at- teignaient par le Moncarvé l' itinéraire final de notre ascension. Le 21 août 1875, première ascension par le versant de Noasca effectuée par Vaccarone et Gramaglia avec Antoine Castagneri.
En 1876, Emile Javelle attaquait le géant par le glacier du Lavaciu qui donne dans le Val Savaranche et soit par une arête rocheuse, soit par des névés, parvenait au sommet. C' était l' année où il fit avec Turner, Joseph Mooser et François Fournier la première, ascension du Tour Noir. Il y a quelque temps, alors que du sommet de cette cime j' éprouvais un attrait à admirer le Grand Paradis malgré les forteresses colossales qui s' imposaient au premier plan, je crus comprendre et saisir de plus près le sentiment de notre grand ami en l' Alpe qui avait associé ces deux sommets dans une admiration commune et les avait gravis la même année. L' âme d' Emile Javelle était une âme candide, une âme d' enfant, forte et non déçue. S' il craignait le monde et les hommes, il se sentait heureux dans la solitude, dominant les précipices et les abîmes. Et c' est ce qu' il vint chercher au Grand Paradis comme au Tour Noir.
J' avais formé le projet de faire la traversée de la Grivola. Mais le destin m' a obligé à remettre cette entreprise à l' année prochaine. Il s' y est pris d' une façon bien simple: il a semé vingt centimètres de neige sur la région et comme il n' était pas certain que cela me découragerait, il en a ajouté encore dix. Force a été de redescendre. Nous retrouvons l' hôtel de la Grivola où nous déjeunons. Un clubiste français fait de même, en compagnie de son guide. Il sort avant nous. J' entends une discussion. Je le vois rentrer. Il s' adresse à moi en disant: Sans malveillance, attention au coup de fusil! Mes compagnons, très émus, s' attendent à un meurtre. J' ai compris, parce que c' est moi qui paie, que le coup de fusil n' avait atteint que la bourse de mon interlocuteur. Or ma qualité de Suisse me permet de juger une addition italienne par le versant nord tandis que sa qualité de Français ne lui laisse voir la facture que par le côté ouest. De là deux opinions différentes. Le prix de notre repas en francs suisses était de fr. 3. 33 par personne...
C' est ainsi qu' après avoir fui sur la montagne les odieuses préoccupations de la ville, le problème des changes revient à l' assaut jusqu' au pied des neiges éternelles dont il cherche à ternir la pureté et la blancheur.
Nous reprenons après ces incidents le chemin de Valsavaranche. Il y a des livres qu' il faut relire, des paysages que l'on doit revoir. Les images se précisent et pénètrent dans l' âme, les impressions de surface deviennent de grandes impressions.
Ce sentier faufilé dans le parc national est un d' œuvre. Il longe doucement le torrent, puis dégringole des rochers couverts de sédums aux fleurs jaunes et rouges, puis décrit un orbe autour d' un pré et pénètre, curieux d' ombre, dans l' épaisseur d' une forêt d' arolles. Nous sommes bientôt à Eau Rousse, à la Maisonasse, enfin à Valsavaranche où nous retrouvons le confort nécessaire, car, bien entendu, il pleut. Mon projet de traverser la Grivola est alors remplacé par celui de franchir le col Lauzon et de déboucher sur la vallée de Cogne. Bien que cette échancrure entre le Grand Paradis et la Grivola soit à 3301 m. d' altitude, je décide de partir par n' importe quel temps. Nous quittons Valsavaranche à 4 heures du matin. Les nuages ont tout envahi. On voit juste le chemin devant soi, chemin à mulets qui grimpe une côte afin d' atteindre un ravissant petit village à église blanche que les cartes désignent sous le nom de Tignet. En réalité, ce village fut appelé Cettigné en l' honneur de la reine d' Italie qui est une monténégrine. De là, on atteint par une heure et demie de lacets effectués à travers une forêt de mélèzes où les rhododendrons, l' herbe et les edelweiss poussent pêle-mêle, le calme alpage de Levione dans la gorge de la Grivola. Les beautés ardues du Grand Sertz et de l' Herbetet apparaissent à droite, car le temps s' est légèrement découvert. Un sentier de chasse gravit régulièrement la pente du col et permet d' atteindre l' étroite fenêtre où l'on passe sur le versant de Cogne.
Des éboulis tendres et amènes conduisent en une heure à deux robustes bâtisses présentant un éperon de roc du côté des avalanches. Cet éperon leur donne une apparence de croiseur cuirassé. Ces baraques constituent le refuge Vittorio Sella, propriété de la section de Biella, situé à 2588 m. d' altitude. De Valsavaranche au col Lauzon il faut compter cinq heures. Du col au refuge situé sur l' autre versant, une heure. Du refuge à Cogne, une heure et demie. Dans le sens contraire, du refuge au col Lauzon, deux heures et demie, du col à Valsavaranche deux heures et demie. C' est de cette cabane que l'on fait l' as de la Grivola. C' est par ce passage que l' abbé Pierre Chamonin, accompagné du guide Jeantet, accomplit le 5 septembre 1861 la première ascension du versant sud-est. Le versant sud-ouest avait été gravi, le 23 août 1859, par Ormsby et Bruce avec le guide Dayné. Après avoir visité le refuge de la section Biella où une hôtesse aimable attend, souvent en vain, la clientèle, nous descendons rapidement sur Valnontey, puis sur Cogne. Les paysannes ont toutes gardé le costume national, jupe de couleur, plissée, courte, corset de velours noir, chemise blanche avec collerette ronde et manchettes de dentelle. Enfin au corsage, le ruban de soie de leur village, tantôt rouge, tantôt bleu ou vert. J' avais omis de dire que dans toutes ces vallées, la langue française est la langue officielle. Les écoles, les sermons se tiennent en français. Selon une ancienne tradition de Cogne, ce sont les femmes qui font les durs travaux des champs, tandis que les hommes se soignent. D' où le proverbe: Cogne est l' enfer des femmes. C' est probablement le Grand Paradis des hommes.
La ville de Cogne tend à devenir l' Interlaken de l' Italie. Des hôtels naissent partout avec cette facilité et ce goût qu' ont les Italiens de bâtir des murs, d' y coller de la chaux et d' illustrer le tout de peintures agrestes et éclatantes. On achève le chemin de fer électrique qui conduira à Aoste l' an prochain. En attendant, un break automobile secoue sa clientèle pendant deux heures et lui fait éprouver des sensations de chute non réalisée. C' est ainsi qu' après avoir côtoyé des abîmes, on constate qu' on était mille fois plus en sécurité que dans la plaine.
Le massif du Grand Paradis a été l' objet de nombreuses études et le sujet de multiples publications. Les savants y sont venus chercher les matériaux pour leurs travaux et les alpinistes y ont été attirés par la beauté et la solitude des vallées.
En 1909, le bulletin du Club Alpin italien consacrait un de ses volumes à cette région.
Il chargeait l' illustre Coolidge de rédiger le texte de cette monographie. Celui-ci, dans un premier article, fait l' histoire de la topographie et de la cartographie du massif jusqu' en 1860. Dans un deuxième article, il traite de l' histoire descriptive et alpine du Grand Paradis.
Le lecteur trouvera également dans ce volume des détails intéressants sur la confection de la belle carte topographique au 50,000 qui facilite l' exploration de toute cette région. Cette carte, propriété des sections de Turin et d' Aoste du Club Alpin, a été élaborée par l' institut géographique militaire.
Agostino Ferrari a publié dans ce même volume la liste de toutes les premières ascensions de la région. C' est un document précieux qui a dû coûter à son auteur les recherches les plus difficiles.
La Commission royale du parc national a édité une belle plaquette où des études dues à la plume de savants donnent un aperçu sur la faune, la flore et la géologie de cette région.
Il est utile également de consulter le guide itinéraire du 42e Congrès des Alpinistes italiens, qui contient des descriptions fort bien faites de quelques ascensions et une bonne carte du pays.
Enfin la section Biella a édité, lors de l' inauguration du refuge Vittorio Sella, un petit guide qui peut servir surtout aux alpinistes visitant la région de la Grivola.
Le gouvernement italien, en traçant les limites du parc national, a voulu non seulement conserver à l' Alpe sa splendeur naturelle, mais encore empêcher que l' industrialisme ne fasse, de la montagne, un objet de spéculation; et dans cet ordre d' idée, tous les alpinistes sincères ne pourront qu' admirer la belle attitude d' un pays qui sait apprécier les richesses dont l' histoire lui a confié le dépôt.
Marcel Guinand.