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« Récupération de territoires traditionnels »
dans la province de Río Negro, Patagonie, Argentine
Projet du MCI 06-33
Rapport du deuxième contact avec le partenaire (Conseil Assesseur Indigène-CAI-) fin août- début septembre 2008.
1. Bref aperçu historique du partenaire
Le CAI est une organisation avec un parcours de plus d’une vingtaine d’années, car il commence à se former au début des années 80 quand il fallait que les mapuches de la région de Río Negro s’organisent, principalement pour deux raisons.
- La première est une très forte tempête de neige en 1984 qui a obligé les gens de la région à s’organiser pour ne pas mourir à cause du froid et de la perte de leurs animaux.
- La deuxième est pour répondre à l’appel du gouvernement provincial qui voulait créer la « Loi intégrale de l’Indigène » (Ley Integral del Indígena 2287). Cette loi a vu le jour en 1988 et a été le fruit d’un long processus de participation populaire, qui allait devenir connu comme le Conseil Assesseur Indigène ou CAI, et qui a rassemblé de façon continue entre 200 et 300 personnes en assemblée pour définir le texte de la loi.
Pour la première fois après la « Conquête du désert ou Campagne du désert » exécutée par l’armée argentine au XIXème siècle afin d’obtenir la domination totale sur les régions du sud de la Pampa et sur la Patagonie orientale (jusqu’alors sous domination de la nation mapuche).). Les mapuches vont réussir à avoir leur propre espace de participation sans l’intervention d’un parti politique, ni d’une église ou religion quelconque.
Quelques personnes qui ont participé à ce processus travaillaient à l’époque comme ce qui s’appelait des « promoteurs » pour que les communautés les plus démunies de la région puissent s’organiser et sortir de la misère. Ceux-ci étaient soutenus et encouragés, malgré leur absence de croyance souvent, par des religieux du courant de la Théologie de la Libération. Parmi ces promoteurs, d’origine mapuche, il y en eu qui commencèrent à travailler sur le thème de la récupération de l’identité de leur peuple.
Celui-ci avait pratiquement été exterminé après la guerre, laquelle les avait forcée à se cacher dans les terres les plus inhabitables, là où même l’armée ne réussissait pas à entrer à cause de barrières des immenses rochers qui rendaient le passage très difficile.
Ceux qui n’ont pas réussi à rester dans la campagne se sont vus rassemblés dans les cordons de misère formés autour des villes et des villages.
L’interdiction par l’Etat de parler leur langue, le « Mapuzungun » et la peur semée parmi les mapuche, qui s’est reflétée dans des comportements comme le changement des prénoms et de nom de famille de beaucoup d’entre eux, étaient aussi partie de cette perte d’identité.
La récupération de leur territoire est devenue l’axe central de la lutte du CAI ayant comme slogan :
« le TERRITOIRE est la base même de notre existence comme peuple ».
L’organisation pour la récupération des terres apporte beaucoup et devient un moyen pour le mapuche de sortir de la misère extrême et d’essayer d’en terminer une fois pour toutes avec la peur restée après les massacres et abus de la guerre et qui ont continuent à se perpétrer d’une manière ou d’une autre jusqu’à nos jours.
2 Importance politique du CAI
J’ai pu constater que le CAI est vraiment une organisation de base très bien consolidée. Son importance est telle qu’elle est vue comme l’organisation politique mapuche de référence dans la région.
Un des représentants de l’organisation m’a dit que plus qu’une organisation, le CAI est un mouvement du peuple mapuche. Il est donc difficile de savoir combien de personnes intègrent le CAI, car il y a différents niveaux de participation au sein de ce mouvement.
Parmi ceux qui participent au sein du CAI on retrouve les lofs (familles) ou communautés qui l’intègrent et qui sont dans les terres récupérées, mais aussi d’autres membres de leurs familles (considérés aussi comme partie du lof) qui habitent les villages aux alentours de ces terres et qui contribuent souvent avec des vivres et viennent travailler dans la campagne quand il le faut.
Il y a aussi les groupes de soutien, comme:
- – Un groupe de théâtre qui fait des présentations sur la vie des mapuches que j’ai pu connaître.
- – Des chanteurs mapuches.
- – Les radios qui participent au processus du CAI et qui les accompagnent même parfois dans les cas des récupérations sur le terrain (une fois même pendant 15 jours pour la récupération du lof Quintupuray en mai 2008 par radio ALAS).
D’un autre côté, il y a des chercheurs qui contribuent à la récupération historique des familles, du territoire et de la langue. Les militants du CAI, depuis le début s’occupent le plus souventde faire des communiqués, de faire les voyages pour annoncer au gens de la campagne les dernières nouvelles, de faire des annonces par la radio. Ils expliquent aussi la situation légale des terres en dispute et les démarches qui devraient être faites, préparent des documents et accompagnent lors de la mensuration des terres, etc…..
Enfants Mapuches Sur la route de Quintupuray
3 Prise des décisions
Un élément central dans le fonctionnement du CAI est l’horizontalité dans la prise des décisions et cela depuis les débuts de son existence. J’ai eu l’occasion d’assister à une de ses assemblées ou Trawün (selon la terminologie mapuche) c’est incroyable de voir le niveau de participation de chacun des membres des différentes communautés.
Chacune des familles (lofs) ou communautés a exposé sa situation actuelle. C’est très enrichissant de voir que tout le monde participe : des plus âgées aux plus jeunes.
Beaucoup de jeunes filles et jeunes hommes sont intervenus pour expliquer la situation actuelle de la terre de leurs lofset en même temps des personnes très âgées ont fait la même chose. La clarté et la fluidité avec laquelle ces personnes parlaient étaient impressionnante, sachant que beaucoup d’entre eux ne savent même pas lire, ni écrire.
Chaque décision est prise de façon unanime, ce qui peut prendre beaucoup de temps, mais qui a l’avantage d’être 100% légitimé par tous les participants. Le Trawün auquel j’ai participé a duré de 9h du matin à 9h du soir et même comme ça toutes les questions posées n’ont pu être traitées.
Les avocats n’ont pas le droit à faire quoi que ce soit sans une décision unanime du Trawün et des personnes directement concernées. A part Laura Ramos, ils ne participent d’habitude jamais aux réunions des communautés à moins que cela soit jugé nécessaire.
4 Transport
Les moyens de transport sont d’une importance vitale pour le partenaire. Les distances entre les communautés sont énormes et sans des camionnettes, pas grand chose ne pourrait être fait. Cela implique une grande consommation de carburants de façon régulière. J’ai pu voir 2 des camionnettes achetées avec l’argent apporté au travers du MCI.. Ce sont des voitures d’occasion. Entre 3 et 4 camionnettes appartenant à des militants du CAI sont aussi constamment mises à disposition de l’organisation. Vu le mauvais état des routes, les camionnettes ont souvent besoin d’entretien et de réparations, ce qui implique des visites fréquentes aux garages. Les gens sont aussi obligés d’avoir des connaissances de mécanique eux-mêmes et j’ai pu noter qu’ils se débrouillent assez bien lorsque surviennent des problèmes. Nous sommes restés bloqués une fois dans la boue quand on faisait le trajet vers un lof et une autre fois la batterie a gelé quand le véhicule est resté dehors pendant une nuit de tempête de neige. Les deux fois, le conducteur a réussi à faire fonctionner à nouveau la camionnette avec l’aide d’autres camarades
Pendant les deux semaines que j’ai passées en Patagonie, j’ai été témoin de 3 visites chez le garagiste…
J’ai aussi noté l’importance pour l’organisation de se procurer au moins une camionnette 4×4 car il y a des endroits inaccessibles avec une voiture sans double traction.
Durant le trajet que nous avons fait, en arrivant à un des lofs (Sayhueque) nous avons dû laisser la camionnette à mi-chemin car elle n’arrivait plus à avancer et nous avons fait le reste à pied.
En outre, la montée au lof Quintupuray doit se faire à pied en période d’hiver et dure environ 3 heures, et même plus si la pluie a passé par là.
Explications dans les lofs: de Ponce et Sayhueque
5 Moyens de communication
Tel que cela avait déjà été mentionné dans le résumé du premier contact avec le partenaire, les moyens de se communiquer se basent énormément sur la radio, qui est souvent le seul moyen de contact avec le monde externe pour les gens qui se trouvent dans la campagne (même si on a des téléphones portables, j’ai remarqué qu’il n’y a souvent pas de réseau disponible dans ces endroits). Les radios locales ont des émissions spéciales appelés « avis à l’habitant ». C’est un système qui marche assez bien car les gens ont pris l’habitude de ne pas rater ces émissions. En effet, le Trawün auquel j’ai pu assister à Jacobacci été convoqué par la radio.
Article sur les murs du siège à Jacobacci Trawün à Jacobacci
Le deuxième moyen de communication est le bouche à oreille. A chaque fois qu’on arrivait dans une nouvelle communauté, les membres du CAI qui m’accompagnaient passaient les nouvelles des communautés qu’on avait visitées antérieurement et en même temps, les gens de cette communauté nous parlaient de ces nouvelles, de leurs propres difficultés et des nouvelles qu’ils avaient entendues eux aussi.
Les avocats et les membres plus actifs, qui sont ceux qui font le plus souvent les trajets entre les lofs, viennent d’établir un abonnement collectif de portables pour se communiquer. C’est un système où l’on paye un seul abonnement pour plusieurs téléphones portables et les communications entre ces portables son gratuites. Vu que les communications téléphoniques sont assez chères et que les avocats et les membres du CAI sont constamment en communication, cela m’a paru une bonne alternative.
6 Travail des avocats
Fernando Kosovsky: l’avocat principal. Il reçoit un salaire et représente les communautés mapuche à El Bolsón, Bariloche et Esquel (Chubut).
Laura Ramos : est membre du CAI et en tant que membre ne peut pas toucher un salaire, mais comme toutes les autres personnes qui intègrent cette organisation, travaille par militance et conviction. Elle s’occupe surtout de la partie internationale (les demandes auprès de l’OIT et l’application de la Convention 169 de l’OIT, l’application de la toute récente Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, les demandes auprès du rapporteur spécial des Nations Unies des peuples indigènes, etc.) Néanmoins, comme j’ai pu le constater, c’est elle qui s’occupe aussi d’expliquer au reste des personnes impliquées, avec d’autres membres du CAI, leur situation juridique, ce que les autres avocats proposent de faire et même souvent d’expliquer la législation sur les peuples indigènes aux autres avocats qui commencent à travailler avec eux.
- Cecilia Donate : est leur lien à Viedma, la capitale de la Province de Río Negro. S’occupe de tout le travail administratif et judiciaire qu’il faut faire là bas. Elle ne reçoit pas de salaire mais a commencé à se plaindre et à demander à être rémunérée à cause de la surcharge de travail qu’elle a reçu dernièrement.
- Edgardo Manosalva: est un nouvel avocat qui est pour l’instant à l’essai et qui est aussi rémunéré, mais avec un salaire inférieur à celui de Fernando. Travaille aussi dans les zones de Bariloche et Esquel (Chubut).
- Lorena Villar : Collaboratrice qui fait les démarches nécessaires à Buenos Aires quand il le faut.
- Soledad Lapenta : Aide à faire des démarches administratives, mais n’est pas inscrite comme avocate dans la région, donc ne peut pas faire des représentations judiciaires.
- Nouvel avocat : le jour où je quittais Buenos Aires, j’ai été informée qu’un nouvel avocat a été intégré au CAI. C’est un avocat d’origine mapuche qui travaillait avec le syndicat des formateurs UNTER. Je n’ai pas encore reçu des nouvelles sur sa participation au sein de l’organisation.
J’ai pu assister à une réunion des avocats qui a duré 2 jours de suite. La première journée je n’étais pas présente car j’étais en train de visiter les lofs à l’intérieur du plateau du Somuncura, autour de la ville de Jacobacci.
A chacune de ces réunions, il y a toujours des militants du CAI qui participent et qui passeront après les informations aux communautés.
J’ai pu constater la complexité et le nombre des sujets traités et le temps que ça prend pour arriver à des alternatives et solutions qui serons après présentées pour le jugement des communautés dans un Trawün.
7 Sièges du CAI
J’ai pu visiter 2 des sièges du CAI : celui de Bariloche et celui de Jacobacci. Les 2 sont d’une importance stratégique car le premier est un appartement/bureau situé dans la plus grande ville près des communautés de la région du plateau de Somuncura et où beaucoup des instances administratives se trouvent. Le deuxième est une maison dans la ville la plus près des communautés de cette même région (Jacobacci). Beaucoup des travaux dans cette maison (qui était à moitié construite) y ont été faits de manière volontaire par les membres du CAI. Elle est assez grande et c’est là que le Trawün a eu lieu. Des travaux sont encore en cours.
Il ya 2 autres sièges. Un à Viedma qui est important car c’est la capitale de la Province et c’est là où toutes les demandes de dernière instance provinciale sont faites. L’autre est à El Bolsón, la ville la plus proche des communautés de la cordillère (là ou j’ai pu visiter la communauté de Quintupuray).
8 Valeur-ajoutée du CAI et défis actuels
En 1997, lors d’un Trawün, après maintes batailles administratives et judiciaires en vue de la récupération de territoires occupés traditionnellement par les différentes communautés du CAI et qui leurs avaient été enlevées toujours de manières suspectes et illégales, le CAI décide de passer à la récupération de fait de ces territoires.
Fatigués de ne jamais recevoir de réponses concrètes des institutions de la Province malgré le fait que la Constitution Nationale, des lois nationales, la loi de la Province N° 2287 et des Conventions internationales leurs donnaient raison, la première récupération est réalisé en 2000 par le lof Casiano.
Depuis lors, à peu près 160 000 hectares ont été récupérés par les différentes communautés qui forment le CAI, accompagné à chaque fois par la bataille juridique qui continue encore dans chaque cas, mais personne n’a été délogé depuis. Tout récemment, une décision de la Cour Suprême de l’Argentine a donné raison au lof Casiano sur le
fait que les instances provinciales n’ont pas fait leur travail en ce qui concerne la reconnaissance de leur territoire traditionnel. Cela a crée un précédent très important.
Jusqu’à aujourd’hui la bataille juridique de chaque communauté a été faite de façon séparée en ce qui concerne les démarches administratives et judiciaires. Toutefois, avec ce précédent de jurisprudence de l’instance judiciaire la plus importante du pays, le CAI a pris la décision d’aller devant la justice en faisant une demande collective en tant que peuple mapuche (au lieu de le faire séparément en tant que communautés) pour tous ces territoires déjà en dispute. Pendant le Trawün auquel j’ai assisté, 4 des communautés présentes avaient déjà fait tous le parcours administratif et judiciaire nécessaire pour pouvoir faire une telle demande, alors que le reste pouvait passer par les instances qui manquaient assez rapidement.
Il y a juste quelques jours, j’ai reçu la nouvelle comme quoi le ministère du gouvernement du Río Negro a perdu les dossiers de ces 4 communautés qui seraient déjà en position de faire cette demande collective. D’après ce que j’ai pu entendre en étant là-bas, ce type de « pertes » de dossiers arrive de manière assez systématique et, souvent, les communautés doivent recommencer tout le travail déjà fait.
Il faut également mentionner le niveau de formation élevé reçu par chaque personne qui participe au sein du CAI en matière de connaissance de leurs droits en tant qu’indigènes, formation acquise notamment à travers les démarches administratives régulières entreprises auprès des instances du gouvernement de la province. Il est impressionnant de voir comment les gens ont appris à se défendre avec des arguments très forts et légitimes face à des personnes avec beaucoup de pouvoir et une formation scolaire bien meilleure que la leur.
Une autre chose qui se passe est la production d’un documentaire sur la récupération du territoire de la communauté Quintupuray par le biais du travail d’une des jeunes filles de l’organisation, qui était en train de faire des études cinématographiques (mais qui s’est arrêtée faute de moyens financiers pour continuer), en partenariat avec une des radios locales. Cette récupération est très symbolique car ces terres ont été volées à cette communauté suite à une mort et un assassinat qui n’ont pas étés éclaircis jusqu’à ces jours, plus de 15 ans après ces évènements.
Aujourd’hui les communautés mapuches de la Province de Río Negro sont confrontées à divers risques.
- Il y a l’installation imminente des entreprises pétrolières qui sont déjà en train de faire les démarches nécessaires. De telles installations ont déjà eu un effet dévastateur à Neuquén, la province qui se trouve juste au dessus de Río Negro. En deux ans, des femmes enceintes ont eu des bébés malformés, des gens sont tombés malades à cause des métaux lourds trouvés dans l’eau et la terre (j’ai eu connaissance du cas d’un homme dans le sang duquel on a trouvé 136 différents métaux et qui est aujourd’hui dans un état squelettique). Des villages entiers dépendent de l’eau embouteillée car les réserves souterraines d’eau sont empoisonnées par les déchets des compagnies pétrolières. Dans le Trawün susmentionné on a touché cette problématique et ils ont commencé à chercher des solutions pour éviter de recevoir ces compagnies pétrolières sur leur sol.
- Un autre projet dans la région est d’effectuer un rallye international en janvier 2009, rallye qui passera dans une partie du territoire que j’ai pu visiter. Un impact environnemental très grave est prévu à cause du fait que les sols y sont très fragiles. Le CAI discute encore sur la position à prendre par rapport à cet évènement.
On pourrait continuer, mais ce document vise juste à donner un aperçu général sur le travail actuel du CAI.
Anneli Valdés, octobre 2008