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La dernière compétition à Langenthal – une victoire de prestige sur 2000 m face à Peter Wirz et Markus Ryffel – avait montré à Pierre Délèze que tous les feux étaient au vert avant les Jeux Olympiques de Los Angeles. Saura-t-il se muer en chercheur d’or prolifique en Californie ?
Les vingt-troisièmes Jeux Olympiques ont été ouverts le samedi 28 juillet 1984 au Memorial Coliseum à Los Angeles par le président Américain Ronald Reagan. La cérémonie d’ouverture, un show à l’américaine, est absolument grandiose. La flamme a été allumée par Rafer Johnson, le décathlonien champion olympique en 1960, alors que le serment olympique a été prononcé par Edwin Moses, non sans hésitations. La fête va être belle, mais le climat qui avait précédé cet événement planétaire fut des plus tendu, à nouveau sur fond de Guerre Froide. Tout le bloc communiste, à l’exception de la Roumanie, a boycotté ces Jeux Olympiques. L’URSS notamment craignait pour la sécurité de ses athlètes, mais cette action l’était principalement en réplique au boycott des Américains quatre ans plus tôt à Moscou. « Sam the eagle », la mascotte, n’a pas besoin du Bloc de l’Est pour que ses Jeux Olympiques soient une totale réussite. Pour les aficionados, l’absence de l’Union Soviétique et surtout de l’Allemagne de l’Est va tronquer les palmarès. Mais comme à Moscou en 1980, une fois que les épreuves ont débuté, la magie des Jeux a effacé tout le reste. Parmi les plus grands événements qui se sont déroulés dans le Coliseum, celui de l’Américain Carl Lewis a surpassé tous les autres. En réalisant son pari de remporter quatre médailles d’or, il a rejoint Jesse Owens dans la légende olympique. Il s’est d’abord imposé sur 100 m en 9″99, puis en longueur avec un saut à 8,54 m, sur 200 m en 19″80 et enfin au 4 x 100 m en 37″83, record du monde établi avec l’aide de Sam Graddy, Ron Brown et Calvin Smith. Le demi-fond a été d’un niveau incroyable (on en reparle ci-après). L’Américain Edwin Moses a été impérial sur 400 m haies, huit ans après Montréal. L’Allemand de l’Ouest Dietmar Mögenburg a remporté le plus beaux concours de tous les temps (avec celui du meeting d’Eberstadt en mai de cette même année), alors que l’Anglais Daley Thompson a gagné avec 8’847 points son bras de fer face aux décathloniens allemands Jürgen Hingsen et Siegfried Wentz. Présent dans le stade, Rafer Johnson a dû apprécier. Chez les femmes, le sprint a été une affaire américaine avec la victoire d’Evelyn Ashford sur 100 m en 10″97, mais surtout avec l’impressionnant doublé 200 m / 400 m de Valerie Brisco-Hooks en 21″81 et 48″83. Pas de chance par contre pour Mary Decker, le chouchou des Américains. Après un peu plus de la moitié de la finale du 3000 m, Decker est enfermée et elle tente de se dégager. Cette manœuvre lui fait heurter la jambe de la jeune Anglaise Zola Budd et elle chute sans pouvoir se relever. Parmi les autres histoires, on peut citer la victoire de la Marocaine Nawal El Moutawakel au 400 m haies en 54″61, le superbe duel au saut en hauteur entre l’Italienne Sara Simeoni et l’Allemande de l’Ouest Ulrike Meyfahrt. Cette dernière a franchi 2,02 m et elle s’adjuge le titre olympique, douze ans après Munich 1972 ! Enfin la mésaventure de la Suissesse Gaby Andersen-Schiess, titubant dans le stade à l’arrivée du marathon, restera comme l’une des images fortes de ces Jeux Olympiques. Au classement des médailles, en l’absence du Bloc de l’Est, les États-Unis ont évidemment fait main basse sur ces compétitions d’athlétisme :
1. États-Unis 40 médailles (16-15-9)
2. Allemagne de l’Ouest 11 médailles (4-2-5)
3. Grande-Bretagne 16 médailles (3-7-6)
On l’a dit précédemment, les épreuves de demi-fond masculines ont été d’un niveau et d’une densité jamais atteinte en compétition. Le 800 m est la première des trois disciplines. Tel un phénix, l’Anglais Sebastian Coe est à nouveau dans une forme étincelante. Oubliés ses ennuis de santé, le Londonien est présent à Los Angeles pour marquer une nouvelle fois l’histoire, à l’image de ce qu’il a réalisé au passage des années ’70 et ’80. Mais comme à Moscou en 1980, il est tombé ce jour-là sur plus fort que lui dans la dernière ligne droite. C’est le Brésilien Joachim Cruz qui s’impose dans ce 800 m en 1’43″00, record olympique. Sebastian Coe termine au deuxième rang en 1’43″64 et l’Américain Earl Jones complète ce podium en 1’43″84. Deux des favoris, l’Américain Johnny Gray et l’Anglais Steve Ovett terminent aux deux dernières places en 1’47″89 et en 1’52″28 ! Les séries du 1500 m tant attendues ont lieu le vendredi 9 août. Cinquante-neuf concurrents sont inscrits, ce qui donne un total de six séries, dont les trois premiers se qualifient directement pour les demi-finales, plus les six meilleurs temps. La première course se déroule sur un rythme assez rapide, sous l’impulsion du Kenyan Joseph Chesire qui gagne en 3’38″52 devant le Soudanais Omer Khalifa en 3’38″93 et l’Italien Stefano Mei en 3’39″25. L’Espagnol José Luis Gonzalez passe à la trappe, tout comme le Finlandais Antti Loikkanen. La deuxième série voit l’entrée en lice de l’Anglais Sebastian Coe. Il contrôle la course et laisse la victoire au Français Pascal Thiébaut, crédité de 3’45″18, tandis que l’Espagnol Andres Vera a arraché sa qualification aux dépends de l’Irlandais Paul Donovan. La troisième série est celle qui concerne Pierre Délèze. Les forces en présences montrent que l’Anglais Steve Ovett est le favori de cette course et qu’il faudra faire attention au Brésilien Agberto Guimaraes et à l’Irlandais Marcus O’Sullivan. Comme prévu, la course part très lentement. C’est Steve Ovett qui assure le train et Pierre Délèze est bien calé dans sa foulée. Le passage au 800 mètres ne révèle rien de particulier, mais au kilomètre, on sent que les choses vont bientôt se décanter. Alors qu’il ne reste plus que 350 mètres de course, c’est O’Sullivan qui mène de front avec Ovett. Un autre duo suit avec Guimaraes et le Kenyan Josephat Muraya. Pierre Délèze se trouve en troisième rideau à la corde avec l’Algérien Mehdi Aidet. C’est à cet instant qu’on retrouve Boris Acquadro, le commentateur de la TSR, dans les conditions du direct : «Délèze, il faut qu’il fasse attention parce qu’il est un peu coincé à la corde, là. Il faut que Pierre passe un peu par l’extérieur, il évite la corde d’ailleurs vous pouvez le constater, il ne veut pas se faire coincer. [A 350 mètres] O’Sullivan, Ovett, le Kenyan, Délèze qui fait l’extérieur maintenant, Délèze passe très facilement, très belle course tactique de Délèze. Ah, il sait courir maintenant, Pierre ! On ne pourra plus lui reprocher des erreurs de courses comme à Moscou ou à Athènes. [À 180 mètres] Il y a eu une bousculade derrière, Délèze n’en a cure. Il est maintenant en deuxième position derrière Ovett et nous avons donc Ovett, Délèze, O’Sullivan, attention à Guimaraes le Brésilien qui va terminer en boulet de canon. [À 80 mètres] Délèze peut surveiller la course de l’endroit où il est. Pierre Délèze toujours, Pierre Délèze avec Guimaraes, c’est O’Sullivan qui sera éliminé. [À 15 mètres] Attention Pierre au retour d’O’Sullivan. PIERRE DÉLÈZE TOMBE ! VOILÀ LA CATASTROPHE ! Aaaah, quelle catastrophe. C’est ce qu’on… ça n’est pas possible. Quelle catastrophe, vraiment. Voilà ce que… Aaah ce pauvre Pierre, il l’avait dit j’ai peur dans ces courses, j’ai peur de ce qu’il peut arriver. Ça alors vraiment nous détestons le pathos, mais c’est toute la Suisse qui pleure en ce moment. Quelle catastrophe. Pierre Délèze vraiment tout seul là, au moment où on lui disait attention au retour d’O’Sullivan, parce qu’on le voyait revenir derrière. Et Pierre qui tombe à deux mètres de l’arrivée. C’est trop ridicule, dans une série qui se boucle en trois quarante-neuf. Aaaah vraiment alors là on en a les larmes aux yeux. C’est vraiment je crois une des émotions les pires que nous ayons eues d’une carrière, depuis vingt-cinq ans de téléreporter. Pierre alors vraiment on aimerait pleurer avec toi, c’est pas possible. On va d’ailleurs le revoir au ralenti. Regardez-là Pierre, c’est à ce moment-là qu’on disait fais attention au retour d’O’Sullivan. [À voix basse] Personne ne le touche pourtant pour l’instant, qu’est-ce qui se passe exactement ? Et il tombe tout seul ! Il tombe tout seul Pierre. Il n’a été touché par personne. Et Pierre Délèze, affalé sur le sol. C’est fini pour Pierre Délèze, alors qu’on le voyait sur une marche du podium. Quelle catastrophe Pierre. Ça doit être épouvantable pour ce garçon».
Ce moment d’anthologie signé Boris Acquadro nous laisse sans voix en Suisse. C’est la stupeur également devant notre petit écran. Voici ce qu’on a vu durant ces 350 derniers mètres : Pierre est effectivement un peu enfermé en troisième rideau, mais il se dégage de la corde à 300 mètres de l’arrivée. Au couloir deux il fait maintenant l’extérieur, mais Ovett et O’Sullivan sentent le coup et ils accélèrent aussi. Pierre est troisième à 200 mètres de l’arrivée quand une bousculade se passe entre Muraya et l’Italien Claudio Patrignani. Le Kenyan, un peu déséquilibré, touche le short de Délèze mais sans conséquence. À 140 mètres du but, il passe O’Sullivan et il se retrouve en deuxième position derrière Ovett qui se retourne sur sa droite tous les dix mètres pour juger de la situation. Pierre ne fait aucun mouvement de la tête, mais il sent certainement bien la course et ce qui se passe derrière. À vingt mètres du fil, Guimaraes passe le Valaisan et c’est sur la ligne des dix mètres que Pierre Délèze perd son appui et tombe lourdement sur le sol, les deux bras en avant pour s’arrêter net sur la ligne des cinq mètres. Dans ce même temps, Ovett se retourne sur sa gauche pour voir ce qui se passe et il franchit la ligne en vainqueur en 3’49″23 et trois centièmes devant Guimaraes. Cinq autres coureurs ont franchi l’arrivée, dont O’Sullivan qui se qualifie en 3’49″65. Pierre, tel un boxeur groggy, se relève en quatre secondes puis il reste debout au couloir deux, les deux mains sur les hanches et le dossard arraché qui pend sur sa droite. Un mouvement du bras droit de haut en bas montre tout le désarroi du coureur, qui se déplace maintenant en direction de la corde. Le Jordanien Mouteb Al-Faouri en termine avec sa course et Pierre fait un pas rapide en avant pour ne pas le gêner dans son finish. Pierre se trouve dans l’herbe et il secoue la tête plusieurs fois. Tout en marchant, ou faudrait-il dire en titubant, il se prend la tête entre les deux mains pendant deux secondes puis il se penche en avant les deux mains sur les genoux. Visiblement très touché par ce qui vient d’arriver, Steve Ovett est revenu vers Pierre et il lui tape de la main gauche dans le dos trois fois de suite, dont la dernière un peu plus longuement. Pierre se redresse, il marche tout en regardant le haut des tribunes et se passe la main sur la bouche, toujours essoufflé. Il secoue la tête encore plusieurs fois, incrédule. Le ralenti arrive et on revoit la bousculade aux 200 mètres, puis on attend, attentif, la fin de course pour voir ce qui s’est passé. Boris Acquadro dit que Pierre est tombé tout seul, mais ce n’est pas si sûr, surtout si on voit la réaction de Steve Ovett. Bon, voilà ! Pierre Délèze est éliminé, comme à Moscou, au stade des séries. Oui Boris a raison : c’est la catastrophe ! Pour quitter le Coliseum, les athlètes doivent passer au travers de ce que les Américains ont appelé la « mixed-zone », où les journalistes peuvent les happer au passage. Pierre Délèze se serait sans doute passé de cette épreuve supplémentaire. Mais la notoriété a ses obligations, même quand l’envie serait de tout jeter par-dessus les moulins, chaussures à pointes, maillot national et dossard. Les faits, on les connaît; mais écoutons Pierre Délèze : «Il n’y a pas à chercher de midi à quatorze heures. C’est un incident de course. Ovett n’y est pour rien et je n’ai rien non plus à me reprocher». Délèze essaie d’être philosophe, mais il avoue qu’il n’a pas encore pris l’exacte mesure de ce qui vient de lui arriver : «J’y verrai sans doute plus clair dans vingt-quatre heures». Le film, en vérité, ne cesse de repasser sur son écran intérieur. «Si j’avais été plus près de la ligne, j’aurais essayé de plonger, mais là, rien à faire… Dommage, car je m’étais senti relativement bien durant la course». En 1980, à Moscou, il avait été éliminé dès les séries déjà, à la suite d’une bourde monumentale sur le plan tactique. Et voilà qu’à Los Angeles, alors qu’il pouvait raisonnablement rêver d’une médaille, c’est la guigne qui s’en est mêlée. «J’avais pourtant pris garde, tout au long de la course, de bien éviter tous les pièges possibles. C’est pour cela, notamment, qu’on a pu me voir faire l’extérieur en plusieurs occasions. J’avais tout axé sur les Jeux Olympiques. Pour me préparer, j’ai même fait l’impasse sur les championnats nationaux. Voilà le résultat !». Il y a eu des précédents célèbres. En 1972 à Munich, Jim Ryun avait lui aussi été éliminé sur chute, dans la seule course qui aurait pu couronner sa prodigieuse trajectoire. On le sait, c’est une bien piètre consolation. Mais il fallait bien démontrer que ce sont des choses qui arrivent. Malheureusement. Cette noire malchance pour Pierre Délèze n’a pas occulté la suite de la compétition car vu de l’extérieur, il s’agit d’un simple coup du s(p)ort. Présent en tribunes pour la course de son poulain, Jean-François Pahud est maintenant allé rejoindre Markus Ryffel sur le terrain d’échauffement. Le Bernois demande à l’entraîneur national si c’est bien allé pour Pierrot. Jean-François ne répond qu’à demi-mots pour ne pas perturber la course que Markus s’apprête à disputer sur 5000 m. La Suisse sera tout de même bien représentée en demi-finales de ce 1500 m puisque dans la cinquième série, Peter Wirz s’est en effet fort bien comporté en prenant la deuxième place d’une course menée sur un rythme bien plus rapide et remportée par l’Espagnol José Manuel Abascal, dans le temps de 3’37″68. Wirz pour sa part a été crédité de 3’37″75. Une excellente entrée en matière pour le rival national de Pierre Délèze. Dans les deux dernières séries, le Brésilien champion olympique du 800 m Joachim Cruz en 3’41″01, l’Américain Steve Scott en 3’41″02 et l’Australien Michael Hillardt en 3’41″18 se sont qualifiés à l’issue de la quatrième course. Enfin dans la sixième et dernière série, l’Anglais Steve Cram a géré en 3’40″33 devant l’Américain Jim Spivey en 3’40″58 et le Néo-Zélandais Peter O’Donoghue en 3’40″69. Le lendemain, les demi-finales les demi-finales livrent un verdict logique, mais que ce fut serré dans chacune des courses. Lors de la première demi-finale, José Manuel Abascal s’est imposé en 3’35″70 devant Steve Scott 3’35″71, Sebastian Coe en 3’35″81, ainsi que le duo Joseph Chesire et Peter Wirz qui se qualifie pour la finale en 3’35″83. Dans la deuxième demi-finale, Steve Cram a mis en valeur toute sa classe en remportant la course en 3’36″30. Il devance Jim Spivey en 3’36″53, ainsi que le duo Andres Vera et Steve Ovett en 3’36″55, tandis que Joachim Cruz n’a pas pu terminer sa course. Le dimanche 11 août, la finale du 1500 m est partie très rapidement, sous l’impulsion principalement de Steve Scott, qui va ensuite craquer de manière spectaculaire. Puis José Manuel Abascal a tenté sa chance, mais c’est finalement Sebastian Coe qui s’impose en 3’32″53 devant Steve Cram en 3’33″40 et José Manuel Abascal en 3’34″30. Ose-t-on ajouter, sans risquer de remuer le couteau dans la plaie, que cette course, très proche de celles qui font les grands frissons des meetings par invitations, aurait convenu à merveille à Pierre Délèze ? C’est pourtant bien la vérité et son entraîneur Jean-François Pahud était le premier à en convenir après la course. À Helsinki, souvenons-nous, Délèze avait terminé sixième, juste derrière Abascal qui a terminé troisième à Los Angeles… Sebastian Coe va peut-être songer au record, dans les semaines qui viennent. Et notamment à celui du 1500 mètres, qui est toujours propriété de son vieux rival Ovett, qui a passé quant à lui de bien mauvais Jeux. Dernier du 800 mètres, il a abandonné dans le 1500 m, aux prises avec d’inquiétants problèmes respiratoires. Quant à Peter Wirz, il termine à une excellente sixième place en 3’36″97, un rang arraché au prix d’un sprint étourdissant. Le secret de sa vitesse terminale réside dans le fait que Peter ne court pas avec des chaussures dévolues au demi-fond munies d’une talonnette, mais avec des pointes de sprint ! C’était sûrement une bonne idée sur le moment, mais il devait payer la note quelques jours plus tard avec une fracture de fatigue au pied !
Pour l’équipe suisse, la fin de ces Jeux Olympiques sera inoubliable avec la merveilleuse médaille d’argent de Markus Ryffel au 5000 m en 13’07″54, record suisse pulvérisé. La victoire est revenue au Marocain Saïd Aouita en 13’05″59 et la troisième place a été conquise par le Portugais Antonio Leitao en 13’09″20. Cette médaille d’argent vient récompenser un athlète suisse soixante ans après celles remportées lors des Jeux Olympiques de Paris en 1924 par le Lausannois Paul Martin sur 800 m et par le Bernois Willy Schärer sur 1500 m.
« Life goes on », comme disent les Américains. C’est ce qui se passe pour Pierre Délèze qui doit maintenant rentrer au pays et s’entourer des siens pendant un moment. Si les choses ont mal tourné aux Jeux Olympiques de Los Angeles, comme à Moscou il y a quatre ans, pourquoi est-ce que le retour aux meetings et aux courses ultra rapides ne se rééditerait-il pas exactement comme en 1980 ? On se rappelle qu’après Moscou, Pierre avait claqué le chrono de 3’33″80 à Zurich. Quatre ans après, c’est en effet exactement ce qui va se passer. Car après tout n’oublions pas que Pierre Délèze est arrivé aux Jeux dans la forme de sa vie. Il va profiter de cet état de grâce pour aligner des courses solides chronométriquement parlant, juste histoire de se mettre du baume au cœur et de se conforter que tout avait été fait juste dans l’optique des Jeux Olympiques.
Le 22 août pour le meeting Weltklasse, Sebastian Coe annonce qu’il veut battre le record du monde du 1500 m. Avec l’aide de l’Américain Robinson, spécialiste du 800 m qui l’emmène en 1’54″0 après deux tours de piste, Coe prend la tête aux 1000 mètres pour l’emporter en 3’32″39. Pour sa part, Pierre Délèze n’a pas pu exploser comme il en avait l’intention. Bien abrité jusqu’à 250 mètres de l’arrivée, Pierre a pourtant de la peine à se dégager. C’est enfin fait et il peut déployer sa foulée pour finir en trombes au troisième rang en 3’33″64, tout simplement le deuxième chrono de sa carrière ! C’est absolument prodigieux la manière dont Pierre Délèze est capable de se subjuguer dans les courses à haut tempo et spécialement au Letzigrund. Une semaine plus tard, le 29 août à Coblence, une nouvelle tentative contre le record du monde est annoncée. Cette fois-ci c’est le Marocain Saïd Aouita qui cherche le Graal. Comme à Zurich, l’entreprise échoue. Aouita s’est toutefois imposé en 3’34″10 grâce à une accélération terrible dans les derniers mètres qui a laissé sans réaction le Soudanais Omar Khalifa (3’34″59) et José Manuel Abascal (3’34″66). Classé au quatrième rang, Pierre Délèze a été bon en signant en 3’35″46 la dixième performance de sa carrière. La saison 1984 tend à sa fin, mais Pierre va encore courir à cinq reprises. Le 31 août à Rome pour un 1500 m bouclé au deuxième rang en 3’37″69 derrière Omar Khalifa, le 2 septembre à Rieti pour un autre 1500 m cette fois-ci couru en 3’37″04 pour une quatrième place. Ensuite Pierre a quitté l’Italie pour l’Angleterre où il a disputé le 7 septembre à Londres un mile en 3’56″81, alors que deux jours plus tard, le 9 septembre à Romedal, il a gagné le 5000 m du match triangulaire opposant la Norvège à la Hollande et à la Suisse. Normalement la saison aurait dû s’arrêter là. Mais Pierre Délèze a été invité à participer à une compétition prestigieuse : le 5th Avenue Mile à New York. Cette course, créée en 1981, se déroule donc sur la Cinquième Avenue, avec un départ depuis « East 80th Street » jusqu’à « East 60th Street ». Le 22 septembre, Pierre est au départ avec du très beau monde. Les meilleurs Américains sont là, José Manuel Abascal aussi, mais ce n’est pas l’un d’entre eux qui vont gagner. En effet, un vieux de la vieille va se rappeler au bon souvenir de chacun : John Walker. Le Néo-Zélandais surprend tout le monde pour l’emporter en 3’53″62. L’autre bonne surprise vient de Pierre Délèze qui s’adjuge la deuxième place en 3’54″86. Il bat dans l’ordre José Manuel Abascal, Richie Harris, Jim Spivey, Chuck Aragon, Rod Dixon, Sydney Maree, Ray Flynn et Steve Scott, certainement déjà démobilisé depuis un bon moment.
C’est en novembre que Pierre Délèze participe au second volet de l’émission « Plans-fixes ». Il est relancé, bien évidemment, sur sa chute à Los Angeles. Pierre se pose notamment cette question : jusqu’où un succès sportif peut-il être planifié ? Il se compose de talent, de volonté, d’orgueil ou d’ambition, mais il y a aussi des facteurs que l’on ne peut absolument pas planifier. Ses Jeux Olympiques ont été planifiés jusqu’à dix mètres de l’arrivée. Et là il y a les facteurs hasard et fatalité qui n’ont pas permis d’aller au-delà de ses espérances. Quant à l’explication de sa chute, Pierre nous la raconte : «Nous étions trois qui étions sur le point de se qualifier. Ovett s’est déporté un peu dans mon couloir et a ralenti. J’étais peut-être un mètre derrière lui, j’allais faire ma foulée quand son pied a touché le mien. C’est un peu ce qui arrive quand on rate une marche d’escaliers. Je suis tombé nettement à la verticale et pas à l’horizontale en pouvant éventuellement me jeter sur le fil et me qualifier quand même. C’est comme si on m’avait coupé les jambes».
PAB
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