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La Chine en plein essor
Le marché se dirige de plus en plus le devenir économique du pays, et l'adhésion à l'OMC constitue un important jalon dans cette voie.
Ceux qui visitent actuellement la Chine sont les témoins d'une évolution sans précédent: les villes sont saisies d'une fièvre de construction, dans les grands magasins la consommation fait rage, surtout le dimanche, et même les émissions politiques à la télévision sont interrompues par des spots publicitaires. Le téléphone mobile est un objet banal, les voitures privées rendent la vie difficile aux milliers de cyclistes et les attractions touristiques attirent des foules considérables. En Europe, on constate que des groupes de voyageurs chinois remplacent de plus en plus souvent les touristes japonais.
Où s'enrichir est une vertu. Cette impression est confirmée par les statistiques officielles, dont la fiabilité est toutefois discutable. Depuis le début de la libéralisation économique par Deng Xiaoping en 1978, le produit national brut réel (PIB) de la Chine a crû de 8 % par an en moyenne. L'ouverture s'est faite par petites doses, à l'exclusion de toute liberté politique. Dans un premier temps et à titre, pourrait-on croire, d'expérimentation, des "zones économiques spéciales" ont été créées dans le sud-est du pays, à Shenzhen près de Hong Kong par exemple, zones qui jouissent de privilèges fiscaux et administratifs et attirent d'importants investissements directs de l'étranger. Son succès ayant été convaincant, ce modèle a progressivement été étendu à toutes les grandes villes. Ainsi, avec sa zone spéciale de Pudong, Shanghai vise déjà à prendre la tête des métropoles économiques de l'Asie du Sud-Est. Alors que des domaines vitaux tels que la grande industrie et le secteur financier demeurent toujours sous le contrôle de l'Etat, les petites entreprises et l'agriculture ont obtenu de plus grandes libertés dès 1984. Après la rigidité du maoïsme, la phrase de Deng Xiaoping selon laquelle l'enrichissement était une vertu souhaitable a été on ne peut mieux entendue par les commerçants et les entrepreneurs.
Le dépassement prendra du temps. Si "le grand pas en avant" de 1958 et la "révolution culturelle prolétarienne" qui a sévi à partir de 1966 ont mené le pays à la ruine, la Chine est actuellement en train d'accomplir un énorme bond en avant, mais elle est encore très éloignée du statut de puissance économique. Le PIB par habitant se situe entre celui de deux pays émergents, les Philippines et l'Indonésie. Malgré une population de 1,3 milliard d'habitants, sa production économique de 1,1 billion de dollars ne représente qu'un dixième du PIB américain. Si la croissance de ces deux économies se poursuit au rythme de ces dernières années, la Chine devra attendre le milieu de ce siècle pour égaler les Etats-Unis. Ceux qui soutiennent que la Chine dépassera les Etats-Unis avant ce délai avancent l'argument qu'une classe chinoise prospère se constitue actuellement, classe dont le pouvoir d'achat cumulé atteindra bientôt la dimension des marchés occidentaux.
Le revers de la médaille. Cette situation recèle toutefois un potentiel d'explosion sociale. La société se scinde rapidement en une mince classe de millionnaires et une grande masse populaire que les réformes laissent de côté. L'essor économique a surtout stimulé une petite frange à l'est du pays ainsi que les villes, alors que l'hinterland rural, l'Ouest notamment, n'en profite que de façon marginale. Quelque 90 % des exportations du pays émanent des provinces côtières, et ce sont elles qui se taillent la part du lion dans les investissements étrangers. Parallèlement, l'adaptation des grandes entreprises d'Etat non rentables aux conditions de l'économie de marché exige son tribut sur le marché du travail et se solde par un exode rural massif de travailleurs itinérants au statut juridique précaire. Le gouvernement tente de rééquilibrer la situation au moyen de programmes d'encouragement et d'investissement dans les infrastructures au profit des régions laissées pour compte, mais ces mesures ne peuvent soutenir le rythme de l'essor des centres économiques.
Aux problèmes sociaux viennent s'ajouter de sérieuses nuisances écologiques, dont l'élimination mobilisera des énergies énormes. Dans certaines villes, où l'industrie, le chauffage au charbon et la circulation contribuent à parts égales à la pollution, la qualité de l'air est comparable au smog londonien des années 50. Pour les jeux olympiques de 2008, Pékin sera sans doute devenue une ville propre, mais cet effort s'accomplira aux dépens d'autres régions. Concernant l'eau, la qualité, mais aussi la distribution régionale posent déjà problème. Alors que le barrage contesté sur le Yangzi est destiné à éviter les inondations, les régions entourant le Fleuve jaune souffrent de pénurie chronique d'eau à la suite d'une utilisation excessive.
L'adhésion à l'OMC, chance et épreuve de vérité à la fois. Depuis le 11 décembre 2001, la Chine est officiellement entrée dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Remportée après des années de travaux d'approche, cette adhésion s'entend avant tout comme un engagement à poursuivre systématiquement la politique d'ouverture. Favorisés par les conditions de coûts du site de production chinois, des secteurs à fort coefficient de travail tels que le textile ou l'habillement, déjà stimulés par les réductions douanières et l'abandon des quotas d'exportation, sont appelés à prendre la tête des marchés mondiaux après l'expiration des délais de transition. De grandes opportunités se présentent également dans le domaine situé entre les productions à faible technicité et les composants électroniques. A l'inverse, les entreprises chinoises sont soumises à la pression croissante des importations. Ainsi, l'industrie automobile ne pourra conserver d'importants secteurs de production dans le pays qu'à la faveur d'une libéralisation des investissements directs étrangers. L'agriculture, qui fonctionne de façon assez peu productive mais occupe 40 % de la population, connaîtra des difficultés. Dans la perspective de l'ouverture aux fournisseurs de services financiers étrangers, les banques devront assainir rapidement leurs crédits en souffrance aux entreprises d'Etat. Les dimensions et le rythme des réformes nécessaires constitueront une épreuve de vérité face aux engagements pris.
Cette adhésion à l'OMC aura aussi des incidences sur l'économie mondiale. La Chine est déjà le cinquième exportateur et importateur de biens du monde après l'UE, les Etats-Unis, le japon et le Canada. Avec Hong Kong, plaque tournante importante, la part de marché de la Chine atteint même près de 7 %. Alors que les pays industriels occidentaux considèrent avant tout la Chine comme un énorme potentiel de marché, certains pays émergents du Sud-Est asiatique se sentent menacés par cette concurrence. Compte tenu d'un déficit commercial bilatéral croissant, le japon lui-même devra remanier ses structures de production. Dans l'ensemble, le progrès réalisé grâce à l'adhésion de la Chine à l'OMC dans la division internationale du travail devrait fournir au monde de nouvelles impulsions de croissance.
Christian Frey, UBS Investment, mai 2002