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30/05/2011
Grand témoin
Quelle vie, quel tour du monde! En trente ans de service au Comité international de la Croix rouge, le Suisse Jean-Marc Bornet s'est souvent trouvé au coeur de l'événement et en compagnie de quelques grands hommes. En Israël quand éclate la guerre du Kippour ; à Téhéran quand la révolution renverse le Shah ; en Afrique du sud dans les dernières heures de l'apartheid ; au Nicaragua quand les Sandinistes arrivent au pouvoir ; dans le Nagronyï-Kharabakh quand la guerre gronde ; à Grozny quand les troupes russes ont commencé à réduire la capitale tchétchène à l'état de ruines: Jean-Marc Bornet raconte quelques pages de l'histoire contemporaine. Ses rencontres avec Mandela, Castro ou Mobutu, entre autres, ajoutent quelques portraits à cette traversée du quart de siècle. Mais ce témoignage permet aussi d'approcher ce monde de l'humanitaire et ses délégués dévoués, opiniâtres, parfois paumés et souvent courageux. Si le style de l'auteur est aussi neutre que l'organisation qui l'a employé pendant trente ans, le lecteur aura plaisir à dénicher dans ces pages quelques anecdotes savoureuses.
En Israël, il rencontre l'archevêche melkite Mgr Capucci, qui fit quelques années de prison pour transport d'armes et sympathies palestiniennes. En 1980, Jean-Marc Bornet revoit le même à l'aéroport de Zurich, jouant "Dieu sait comment", l'intermédiaire entre les mollahs iraniens et les Américains pour le rapatriement des corps de GI's tués lors de la tentative de sauvetage des otages de l'ambassade US à Téhéran. Il raconte aussi sa visite de l'ex premier ministre du Shah, Hoveida, condamné à mort. Scène surréaliste: celui-ci demande des nouvelles de l'épouse du président du CICR dont il se souvient même du prénom. En Iran, notre délégué obtient de visiter les prisonniers de guerre irakien en sortant de sa poche une liste de prisonniers iraniens visités par des collègues de l'autre côté de la frontière des pays en guerre. Coup de bol, l'Iranien connaît un prisonnier. Et le sésame est obtenu. En Angola, il doit rencontrer le président. Ce sera à Noël. Pas le choix. A Noël, le délégué se pointe. Personne. Le président n'est pas là. "C'est Noël" lui fait-on remarquer... En Ethiopie, il accompagne une délégation américaine dont le célèbre acteur Charlton Heston, qui dessine fort bien, dit-il, et qui se demande si les pigeons qui viennent picorer les grains de blé tombés des sacs de l'aide alimentaire ne viendraient pas utilement compléter la ration des affamés. Pour un peu, le président de la National Rifle Association aurait sorti son flingue. En Afrique du sud, Jean-Marc Bornet visite le matricule 46 664 qui balaie la cour. Il s'agit de Nelson Mandela, s'excusant de ne pas porter la tenue adéquate pour le recevoir... Des manières toutes britanniques, écrit le Suisse. Et puis ce sera Breyten Breytenbach, le poète afrikaner de l'ANC, qui profite des visites de la Croix rouge pour parler du romancier Romain Gary qui le passionne. Il voit aussi Fidel Castro à qui il remet le télégramme parvenu à Genève via Caracas en 1958, alors que le chef communiste demandait l'assistance de la Croix Rouge, dans la Sierra Maestra. "Je m'en souviens. Le Che était avec nous", dit le lider maximo. On croirait une réplique de cinéma! A vous de dénicher les autres pépites du livre.
Jean-Marc Bornet parle aussi de l'héroïsme de Mary-Jo, une déléguée qui parviendra, blessée à la jambe, à aider le pilote, touché lui aussi, à poser l'appareil de la Croix-Rouge. Elle sera une des rares à recevoir la médaille Henri Dunant de son vivant. Et de la mort d'un brave de l'organisation dans un accident au Soudan. Des difficultés du travail et de ses satisfactions. Les témoignages de responsables du CICR ne sont pas si fréquents. A lire, donc. Ça va mieux en le disant, non?
"Entre les lignes ennemies" Jean-Marc Bornet, Georg Editions SHSR, 318 pages, 2011.