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La Mouette d’Anton Tchekhov, écrite en 1895-1896, raconte l’histoire d’un jeune homme, Constantin, obsédé par l’idée de créer un nouveau théâtre avec l’aide de Nina qu’il aime follement. Mais Nina est fascinée par Trigorine, écrivain accompli, qui lui-même s’est opportunément installé avec la mère de Constantin, Irina, comédienne sur scène et dans la vie. Citons aussi Macha, amoureuse de Constantin, un enseignant, amoureux de Macha, un docteur et, enfin, le frère d’Irina et nous avons à peu près un tableau d’amours déçues, de rêves d’évasion qui resteront derrière les barreaux et une mouette qui ne peut plus voler parce qu’elle est morte. Tuée par Constantin. Et lui est mort. Tué par sa balle parce que Nina n’a pas voulu de lui. Parce qu’il n’a jamais été reconnu comme écrivain. Tchekhov raconte la mélancolie, mélange subtil de poésie, d’ambitions et d’ennui dans la campagne russe.
En choisissant cette pièce, Ostermeier a également choisi son auteur, Tchekhov. Ce dernier, après un voyage à Sakhaline dans l’extrême Orient russe où les conditions de vie sont particulièrement dures, en reviendra changé. Lorsque l’on entre dans la salle, il est écrit sur le mur du fond : « mon œuvre entière est imprégnée du voyage à Sakhaline. Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes d’un autre regard. Anton Tchekhov, 1890 ». Cette citation marque une des intentions d’Ostermeier qui était de prendre « davantage en compte la biographie de Tchekhov » dans sa mise en scène ; accompagnant ces mots, une photo de prisonniers. Ils nous regardent de derrière les barreaux : le bagne de Sakhaline, sans doute. Et, juste en dessous de la photo, les comédiens nous dévisagent, immobiles. Comme si tous ces êtres nous reprochaient d’être venus voir leur misère. Et tout le monde est prisonnier : les hommes dans l’image, les comédiens sur scène – le décor est un immense bloc de béton gris et plus lisse qu’à l’Anthropole pour les habitués -, les personnages dans leur campagne russe. Les sièges commencent à vibrer, une peintre trace une ligne au fond du bloc de béton, la ligne coule.
La seule option pour les comédiens est de passer dans la salle et de parler au public : c’est ainsi que commence la pièce : les interprètes de Macha et de l’enseignant discutent d’actualité, de la Syrie et d’amour entre eux, leur personnage et nous. En effet, pour Ostermeier, l’un des aspects du jeu consiste à « comprendre les liens entre les situations des personnages dans la pièce et la vie des comédiens » : il ne faut pas concevoir le spectacle comme une fiction totale mais comme un monde fictionnel ouvert, perméable, rattaché très étroitement au nôtre. Par exemple, Constantin (à moins que ce ne soit son comédien ?) se met à critiquer ouvertement la mise en scène dont il fait partie. Et la musique contribue à cet effet : sur scène, deux des comédiens chantent et jouent de la guitare, du tambour, n’accordant pas toujours l’air à l’ambiance de la scène : lorsque Macha dévoile la violence de ses sentiments pour Constantin, l’on entend en bruit de fond un petit rock risible.
A l’occasion d’une représentation d’une pièce de Constantin, l’atmosphère change : nous avons affaire à un véritable spectacle conceptuel et symbolique où un bouc (factice) est pendu et éventré tandis que Constantin recueille son sang sur son corps. La vibration des basses donne envie de crier, tandis que Nina déclame d’une voix spectrale et lointaine des « je suis l’âme du monde ». Une magistrale mise en abyme, une expérience prenante et marquante. Car la pièce de Tchekhov parle également d’art, en confrontant notamment deux générations d’artistes : les anciens, Irina et Trigorine, et les plus jeunes, plus fougueux, Constantin et Nina. Accompagnant cette réflexion sur l’art, tout au long de la pièce, une peintre peint un paysage en direct qu’elle recouvrira de noir au dernier acte, celui du retour de la mouette empaillée à la demande de Trigorine. Celui du retour de Nina qui a échoué comme actrice et qui se prend pour la mouette. Celui d’Irina et de Trigorine, partis à Moscou.
La plus belle des parties de loto... ©théâtre Caen
Parmi les moments forts du spectacle, il nous faut mentionner Constantin et sa mère se crachant leurs vérités au visage. Les mots giflaient notre visage. La pièce était portée par d’excellents comédiens et, pour une fois, les femmes avaient les plus beaux rôles : Irina, drama queen attachante et redoutable, Nina, fraîche et pourtant si maltraitée par l’existence, Macha, bipolaire avec un tremblement incroyable dans la voix. Il est dommage que, dans le tableau final, elle perde ce tremblement : alors qu’elle, Irina, le docteur de campagne et Trigorine jouent au loto et s’amusent sincèrement, Macha n’a plus son mal-être, elle rit joyeusement, ce qui ne correspond plus à son personnage. C’est qu’il fallait une joie extrême pour faire contraste avec le suicide de Constantin qui se manifestera sur scène par un bruit de pétard, un peu faible malheureusement pour être celui d’un pistolet. Alors que le docteur annonce discrètement à Trigorine et au public que Constantin est mort, Irina et Macha vivent peut-être l’un des moments les plus simples et les plus heureux de leur vie… Le tout finit sur un fond de musique disco de fin de soirée, tandis qu’une boule à facette projette ses éclats sur les joueurs figés.
Pour une fois, la pièce dont il est ici question est encore à l’affiche, jusqu’au 13 mars. Le spectacle est complet mais il est possible d’aller sur place le soir-même pour s’inscrire sur la liste d’attente. C’est sur cette note positive que s’achèvent à la fois le road trip, le mois de février et les vacances universitaires. Rideau !