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Dans la série «le billet du directeur»
Les gardiens du temple
Après s’être intéressé à la froide (pour autant qu’on puisse en juger) vengeance d’un bouillant Irlandais sur le parvis de l’église Saint-François en 1664, restons sur cette agora lausannoise, colline de la bannière de Bourg, carrefour des principales voies de communications, lieu choisi en 1258 par les Franciscains pour l’érection d’une église et d’un couvent. Site symboliquement consacré à la pauvreté (comme le voulait la règle rédigée par le poverello d’Assise en 1220), il vit plus tard s’implanter, côté lac, des hôtels de luxe puis de théâtraux édifices néo-classiques, métaphoriquement d’une solidité à toute épreuve, destinés à abriter des établissements bancaires.
Si pour l’hôtellerie une vue plongeante sur le Léman et les Alpes constituait un argument de poids et favorisait une certaine transversalité entre la place (l’entrée) et les coteaux au sud (le panorama), l’UBS, la BCV, la SBS, la Banque fédérale et la Poste verrouillèrent elles l’espace, le structurèrent et s’en firent in fine les gardiens.
Pour l’église, tout avait commencé à vaciller bien plus tôt: en 1476, les Confédérés pillent la ville et mettent à sac la cathédrale, les couvents de la Madeleine et de Saint-François. En 1536, les Réformés détruisent les peintures, autels et sculptures du sanctuaire. Eglise et couvent passent alors dans l’escarcelle de la Ville, les édifices conventuels (cloître, réfectoire, hospice, dortoir…) servent de magasins et de caves, sont transformés en logements ou loués à des artisans.
En 1844, la construction du Grand-Pont déflore littéralement Saint-François, pénétrant dans ce tissu urbain protégé depuis cinq ou six siècles par des murailles médiévales et amenant avec lui (ou plutôt sur lui) des vagues de plus en plus compactes de véhicules. L’inauguration de la gare de chemin de fer en 1856 et la mise en service du Lausanne-Ouchy en 1877 font basculer la ville vers le lac et marquent le début d’un rapide processus d’urbanisation de ce qui était longtemps resté une zone de vergers et de vignobles. En 1896, les premières lignes de tram passent par la place, direction le Tunnel et l’avenue du Théâtre. Si Saint-François renforce encore son statut de centre névralgique, l’étau se resserre autour de l’église.
En 1898, les projets de restauration suscitent en effet de surprenantes interpellations au législatif, où le conseiller communal Cuénoud, appuyé par quelques élus, interpelle la Municipalité pour savoir «…si les réparations, les transformations qu’on fera subir au temple de Saint-François n’égaleront peut-être pas en dépenses celles qui seraient nécessaires pour la construction d’un nouvel édifice. En d’autres termes, ne pourrait-on pas, au lieu de faire des sacrifices considérables pour le remettre dans un état conforme à ce qu’on doit exiger d’un temple situé sur une artère aussi fréquentée, en construire un ailleurs, ce qui permettrait de faire de Saint-François une place magnifique?»
Cuénoud reste, heureusement, minoritaire, ce qui n’empêche pas la démolition en 1902 des dernières parties du couvent des Franciscains, reliquats alors presque anachroniques d’un catholicisme autrefois éradiqué.
Laurent Golay
21 juin 2010