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Même s’il porte sur la « déshumanisation de l’humanité », le second volume de L’obsolescence de l’homme ne pouvait a priori guère aller au-delà du point où Anders considère le danger d’une disparition réelle de l’humanité. Son sous-titre porte néanmoins Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Pour Anders, une nouvelle révolution industrielle est en effet survenue depuis le moment où les machines ont fabriqué d’autres machines, devenant ainsi des moyens pour d’autres moyens. Cette troisième révolution advient lorsque l’on considère ce qui est possible comme absolument obligatoire, et ce qui peut être fait comme devant absolument être fait. Ce stade industriel est définitif et irrévocable parce que même s’il ne conduit pas à la fin des temps, il ne pourra plus être suivi par un nouveau stade, de sorte qu’il restera pour toujours le temps de la fin. Cela signifie que les êtres humains vont conserver pour toujours leur nouvelle essence, même s’il s’agit en réalité d’un état artificiel dans lequel nous nous sommes plongés nous-mêmes. Seules des modifications à l’intérieur de ce système sont désormais susceptibles de se produire…
Dans cette ultime notice sur l’œuvre de Günther Anders, nous avons sélectionné quatre textes, tous écrits entre 1978 et 1979, qui illustrent sa réflexion sur l’histoire, et plus particulièrement sur l’histoire des techniques. Le premier d’entre eux, intitulé « Les trois révolutions industrielles », sert d’introduction au volume. Vient ensuite « L’obsolescence de l’histoire », texte en trois parties qui est le plus développé de tout ce second volume. La notice se termine avec « L’obsolescence de la frontière » et « L’obsolescence des idéologies », qui se rapprochent thématiquement et chronologiquement des réflexions sur l’obsolescence de l’histoire.
Die Antiquiertheit des Menschen, Band II: Über die Zerstörung des Lebens im Zeitalter der dritten industriellen Revolution (1980)
Traduction française : L’obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (2011)
Introduction. Les trois révolutions industrielles
La première révolution industrielle, que Günther Anders ne se soucie pas de dater, mais que l’on peut situer vers le milieu du XIXe siècle, résidait dans la production rendue mécanique par les machines, soit dans le moment où l’homme lui-même s’est mis à répéter les gestes conformes au principe de la machine. Dans le second âge industriel, la production de machines par des machines n’est plus l’exception, mais la règle et on ne trouve plus les hommes qu’au début de cette chaîne de production (en tant qu’inventeurs ou ouvriers) ou à la fin de celle-ci (en tant que consommateurs). Dès lors, le rôle des hommes se limite à veiller, en consommant des produits, à ce que la production suive son cours. Ce n’est plus Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, mais Donne-nous notre mangeur quotidien. Et c’est à la publicité d’assurer le maintien de la consommation et donc de la production de produits.
L’idée fixe de la troisième révolution industrielle est d’exiger de la technique de production de produire tout ce dont elle est capable. Autrement dit, tout ce qui peut être fait doit absolument être fait. C’est de la technique que proviennent les impératifs moraux d’aujourd’hui. C’est ainsi que des milliers d’objets qui ne correspondent à aucun besoin humain voient le jour, par exemple des armes permettant de faire disparaître plusieurs fois l’humanité. Il faut donc aussi trouver un usage approprié à tout ce qu’on a fait. Ces armes inutiles sont donc utilisées pour menacer un adversaire virtuel, qui devra à son tour améliorer ses propres armes. Les USA ont ainsi besoin de l’URSS pour maintenir la croissance de leur propre production d’armes. On voit même des acheteurs d’armes s’engager à ne pas les utiliser comme armes offensives !
Avec l’augmentation stupéfiante de la capacité de calcul des ordinateurs apparaît un nouveau type de décalage prométhéen, cette fois entre ce que nous produisons et ce que nous pouvons utiliser. De sorte que nous recherchons désespérément des raisons d’être à ces produits ou des questions qui pourraient légitimer les réponses que nous possédons déjà. En somme, nous avons trop peu de besoins pour ce que nous pouvons produire, même en les stimulant avec de la publicité. Le fait de devoir produire des besoins est un aspect de la seconde révolution industrielle. Quant à la possibilité pour l’humanité de produire désormais sa propre disparition, elle caractérise la troisième révolution industrielle. Pire encore, puisque nous sommes désormais obligés de produire ce qu’on peut produire, il faut en conclure que nous travaillons depuis 30 ans, soit depuis la fin de la guerre, à la production de notre propre disparition. C’est ce qui permet de distinguer un nouveau stade dans la révolution industrielle. La troisième révolution industrielle est donc une époque définitive : celle de l’obsolescence de l’homme. Cette époque ne peut par conséquent être que la dernière. Cela n’empêche pas que cette époque puisse encore connaître des révolutions internes comme celles d’Homo creator et d’Homo materia.
Homo creator fait référence à la capacité de l’homme moderne de créer des produits naturels aussi bien que des produits culturels, en l’occurrence de nouvelles variétés de plantes et d’animaux, ou encore le plutonium (élément 94) créé à partir de l’uranium 238. Ce faisant, l’homme passe du rang d’Homo faber à celui d’Homo creator. On peut citer à cet égard les expériences d’insémination artificielle, ou plus dangereux encore de manipulation génétique, qui ne vise plus à produire des humains ordinaires, mais des genres et des espèces inédits et non prévus. Cela signifierait l’anéantissement de l’espèce en tant qu’espèce, et éventuellement l’anéantissement de l’espèce humaine par la production de nouveaux types humains. On peut d’ailleurs aussi s’en prendre à la psyché de l’homme.
Homo materia désigne la transformation de l’homme en matière première, opération qui a commencé à Auschwitz mais qui est fort heureusement demeurée exceptionnelle à ce jour. Mais le clonage pourrait produite des êtres qui seraient les images ou les copies de types désirés pour des raisons politiques, économiques ou techniques. Et si l’on fabriquait ainsi des génies de la musique ou des mathématiques, le sacrilège commis envers l’homme ne serait pas moindre. Procéder à des manipulations génétiques consiste à traiter les hommes comme une matière première psychologique. Cependant, si on considère aussi l’éducation comme une telle transformation, il est difficile de déterminer par où passe la limite entre la formation légitime et le dressage ou le conditionnement inhumain. Cette forme de transformation, fort ancienne, est précisément ce qui rend la société possible.
Une autre révolution contenue à l’intérieur de la troisième révolution industrielle est la tendance à rendre l’homme superflu. Elle cherche à remplacer le travail de l’homme par celui d’instruments automatiques, des robots, de sorte que toute entreprise finisse par apparaître à la longue comme surpeuplée, surassistée. L’une des caractéristiques essentielles de la rationalisation industrielle tient au fait qu’elle liquide l’homme en tant qu’Homo faber, raréfie le travail et le fasse apparaître comme un privilège réservé à une élite. Par conséquent, ce qui attend la plupart des hommes est une existence sans travail, qu’il faudra remplir par d’autres voluptés fournies par la pornographie, le do it yourself, la télévision et le sport. En effet, la rationalisation est une tendance impossible à entraver, car le marxisme et le libéralisme ont répandu l’idée d’une identité entre progrès technique et progrès social et politique.
Par conséquent, 150 ans après les Luddites, nous sommes à nouveau confrontés au dilemme des briseurs de machines qui cherchent à récupérer du travail, mais qui de ce fait plongent l’économie dans un désordre absolu. Cette fois cependant, il n’y aura plus de refuge dans d’autres secteurs. Et ceux qui conserveront du travail ne seront que des bergers d’automates dont l’activité ne se distinguera plus de l’inactivité que par le fait qu’ils seront rémunérés.
Une autre caractéristique de la troisième révolution industrielle est de considérer le monde comme une mine à explorer. Nous ne sommes pas seulement tenus d’exploiter tout ce qui est exploitable, mais aussi de découvrir l’exploitabilité cachée dans toute chose. Dès lors, la tâche de la science actuelle ne consiste plus à découvrir l’essence cachée des choses, ou encore les lois auxquelles elles obéissent, mais à découvrir le possible usage qu’elles dissimulent (p. 33). Le corrélat de l’étant serait donc devenu l’utilisation. Et puisque rien ne peut exister qui ne doive exister, il n’existe finalement rien dont on ne puisse rien faire. Bref, pour exister il faut être une matière première : c’est la thèse métaphysique fondamentale de l’industrialisme dont vont traiter les différents essais de cet ouvrage.
L’obsolescence de l’histoire (1) : la technique comme sujet de l’histoire
La politique est notre destin (1815)
L’économie est notre destin (1845)
La technique est notre destin (1945)
Il n’y a pas toujours eu d’histoire. La conscience d’être historique et le concept d’histoire n’ont pas toujours existé. De la même manière, il n’est pas nécessaire que la notion d’histoire existe encore à l’avenir. En fait, il est fort possible que la société actuelle soit sur le point de perdre à nouveau son historicité. Car l’homme d’aujourd’hui est d’abord marqué par le présent. Le prolétaire d’aujourd’hui vit ainsi de façon anhistorique, sans souvenirs. Il n’a même pas conscience de vivre d’une manière bien plus confortable que ses arrière-grands-parents. Il en va de même du petit bourgeois, même lorsqu’il appartient à un parti conservateur.
En fait, tous les hommes vivant dans une même époque et dans un même espace ne sont pas historiques. Car l’histoire est celle de la classe dominante : ceux qui sont dominés ne sont que co-historiques. L’ouvrier n’est donc pas seulement anhistorique parce qu’en tant que citadin il est complètement coupé du mode de vie rural de ses ancêtres : il est anhistorique parce sa destinée n’est pas explicable par une phase de développement de sa classe sociale. L’histoire qu’on enseigne à ses enfants, ou celle qu’il voit à la télévision, n’est pas la sienne, mais celle de la classe dominante. La Première Guerre mondiale, de même que la Seconde, ont certes impliqué le prolétariat, mais celui-ci n’a fait qu’accepter la participation qu’on lui a imposée de force comme relevant aussi de son histoire : le prolétariat s’est donc comporté en la circonstance comme co-historique par rapport aux élites nationalistes qui déclenché la guerre et l’ont imposée à tous.
Le phénomène se répète aujourd’hui avec la technique, qui est récemment devenue l’Histoire et qui fait de nous des êtres co-historiques. Face aux triomphes de la technique, nous avons renoncé à nous considérer comme des sujets de l’histoire : nous nous sommes laissés détrôner et nous avons accepté de mettre à notre place un autre sujet de l’histoire, quand bien même l’intronisation de la technique a été brouillée de la façon la plus habile. Les auteurs de science-fiction l’ont bien compris, qui sont devenus les prophètes ordinaires de notre temps.
D’ailleurs, la technique n’est pas seulement le sujet de l’histoire : elle en est aussi la visée, à travers l’augmentation de la production. De sorte que nous ne sommes plus que les bergers de notre monde de produits et d’appareils, du moins jusqu’à ce que la bombe à neutrons nous élimine. Celle-ci cependant n’est pas moderne, car la production exige l’obsolescence des produits afin de pouvoir maintenir et augmenter la production. Le principe de la modernité en effet est de produire des objets jetables. L’une des incarnations les plus achevées de ces nouveaux produits sont les blue jeans, dont le principe est une mauvaise qualité artificiellement produite qui leur donne l’air d’être rapiécés, délavés, effilochés. Leurs premiers acheteurs voulaient se donner le sentiment d’être rebelles et contestataires. Les blue jeans sont ensuite devenus un symbole d’égalité et d’appartenance au peuple, puis une mode collective et finalement un impératif social auquel aucun adolescent ne pouvait plus se soustraire.
Aujourd’hui, le principe de l’objet jetable est généralisé à tous les produits fabriqués dans les pays hautement industrialisés, où il est plus avantageux d’acheter de nouveaux objets que de faire réparer les anciens, même lorsqu’il s’agit d’un téléviseur, d’un réfrigérateur ou d’une automobile. Or une société où rien ne demeure ou ne puisse demeurer est une société où l’histoire est abolie. Les armes elles-mêmes sont des biens de consommation sans cesse renouvelées, même en période de paix ou de guerre froide, et plus encore lors de conflits comme la guerre du Viet Nam. Pour paraphraser Clausewitz, la guerre devient ainsi la continuation par d’autres moyens de la destruction de produits opérée en temps de paix. De ce point de vue, le Viet Nam n’a été l’ennemi des Etats-Unis qu’en apparence : ce conflit a été le meilleur client et le meilleur allié de l’industrie américaine, qui a pu ainsi produire trois fois le nombre de bombes utilisées pendant la Seconde Guerre mondiale. La modernisation des produits et la guerre sont donc des phénomènes jumeaux, qui s’intensifient l’un l’autre. Ils sont tous les deux au service de la destruction de produits, qui garantit la croissance de la production, soit de la seule chose que l’on souhaite constante et éternelle.
Notre époque est donc constituée par la technique et sera probablement aussi achevée par elle. L’homme vit néanmoins dans l’illusion de rester le maître de la technique, et il existe une incarnation de cette illusion dans la personne de Superman. Ce personnage est chargé de la tâche de brouiller le détrônement de l’homme par la technique, de sorte qu’on le trouve partout où l’on fait la promotion de la technique, c’est-à-dire dans le monde entier. Il doit dissimuler le fait que nous sommes tous devenir co-historiques, non plus d’une autre classe comme les prolétaires de jadis, mais de l’histoire de la technique. En fait, notre rapport à la technique n’est pas autre chose que celui du travailleur individuel vis-à-vis de sa machine. Tout comme ce dernier reconnaît comme contraignant le primat de la machine et son tempo, qu’il se sent obligé de rattraper, les bourgeois des pays industrialisés se sentent obligés de rattraper l’état atteint aujourd’hui par la technique, parce que cet état les précède. S’il y avait aujourd’hui un impératif catégorique, il dirait : « Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou vas être une pièce ». Bien sûr, ce principe, pourtant partout accepté implicitement, n’est nulle part formulé, car la technique ne divulgue pas ses secrets.
Le plus curieux dans cette évolution est que la machine peut massacrer sans limites à travers la bombe atomique ou les bombardements au napalm de la guerre du Viet Nam. Mais que l’être humain s’avise d’imiter lui-même ces massacres comme à My Lai, et aussitôt l’opinion se scandalise. Cette guerre du Viet Nam illustre pourtant le rapport actuel entre la technique et le monde d’une façon tout aussi emblématique que les camps d’extermination nazis ont incarné la situation de l’époque 30 ans plus tôt.
Fondamentalement, l’homme moderne se sent désormais obligé de reconnaître dès aujourd’hui comme obligatoire l’état de la technique d’après-demain, même si cet état n’est pas encore atteint et ne le sera peut-être jamais. Cette situation est particulièrement bien illustrée par l’exemple des déchets nucléaires, considéré come un problème qui sera évidemment résolu demain, car, comme l’expliquait le chancelier autrichien Kreisky, « dans l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu de problème technique particulier qui n’ait en son temps trouvé sa solution » (!). Une telle position débouche immanquablement sur la mise au pas du présent en fonction d’un futur imaginé, même si celui-ci n’aura probablement jamais lieu. Le présent de l’humanité est donc préempté par le futur de la technique. Comme l’ouvrier court contre la chaîne qui le contraint, les hommes d’Etat travaillent sous pression afin de pouvoir suivre la chaîne de l’histoire de la technique. De sorte que le taylorisme est aujourd’hui devenir le principe même de l’histoire. Et si les hommes d’Etat ont peur de quelque chose, ce n’est pas des conséquences invisibles de leurs action, mais de rester historiques, c’est-à-dire d’être écartés du nombre de ceux qui peuvent soutenir la compétition et donc de ceux qui comptent pour l’activité du monde. C’est pourquoi de nombreux politiciens avancent cet argument pour activer la construction de centrales nucléaires. Ils acceptent ainsi les effets du développement technique, même si ces effets sont devenus impossibles à imaginer.
Nous sommes bien sûr tous devenus comme eux : les gouvernés comme les gouvernants courent aux côtés de la technique actuelle, ou après elle, ou même parfois devant une technique anticipée. Mais la technique file droit devant, et nous poursuivons cette course même si nous pressentons qu’elle n’est pas seulement devenue notre destin, mais aussi son terme. Cette peur d’être en retard ne nous empêchera cependant pas de réussir nous tous à être les derniers, et il ne restera alors vraiment plus rien de nous.
L’obsolescence de l’histoire (2) : l’obsolescence de la modernité
Après une vague de modernisme dans les années 1920, les pays socialistes ont cessé de se réclamer de la modernité pour se réclamer du progressisme. Et de fait, la catégorie « moderne » n’est plus aujourd’hui dominante que dans les pays capitalistes, où elle est associée à la mode. La mode de la modernité permet à de nouveaux produits de séduire les consommateurs en raison de leur nouveauté, qui en fait un must. Puis une fois que tout le mode le possède, un nouveau produit apparaît, destiné à remplacer le premier qui a perdu sa modernité. Et le fait qu’aujourd’hui, tout le monde se veut moderne assure la pérennité du système de la consommation et garantit que l’histoire d’aujourd’hui se caractérise par un tempo, un prestissimo, sans précédent connu. La fièvre spécifique du capitalisme vient du fait qu’il ne faut pas seulement produire chaque jour un nombre croissant de produits, mais des produits d’un type nouveau.
Si à l’origine, la modernité était l’affaire d’une élite sociale ou culturelle, même parfois marginale (la bohême), il faut aujourd’hui un degré totalement inhabituel de résistance pour ne pas être moderne. Car celui qui actuellement ne prend pas part à ce qu’il y a de plus nouveau est regardé comme un individu non-conformiste et bizarre. Paradoxalement, le moderniste actuel aime bien les antiquités, vraies ou fausses, pour se distinguer de la masse des modernistes moins riche ou moins cultivée que lui : cela lui donne le sentiment de faire partie d’une élite.
En fin de compte, le concept de modernité n’est plus moderne, du fait que la technique est devenue le sujet de l’histoire. La technique ne peut en effet jamais être que nouvelle, de la façon la plus monotone, à tel point que cette nouveauté se confond avec le progrès. Or le progrès et la nouveauté, ou la modernité, sont deux choses différentes.
L’obsolescence de l’histoire (3) : l’obsolescence des tabous
L’obsolescence touche aussi un certain type de relation au monde que l’on appelle le tabou. C’est notamment le cas pour le tabou de la violence, qui a été effacé par la possibilité technique du meurtre de masse indirect (par le gaz à Auschwitz, par la bombe à Hiroschima), mais aussi par la livraison quotidienne de scènes de torture et de meurtre par les médias de masse.
C’est plus évident encore pour le tabou sexuel, dont la dernière reformulation en date était chrétienne. Ce tabou a été évincé par l’élaboration de la pilule contraceptive, mais aussi par la production et la vente publique d’images, de films et de gadgets pornographiques. Les producteurs de ces marchandises ont ainsi détourné l’activité sexuelle pour en faire une demande de marchandises, un développement venu des USA pendant la guerre du Viet Nam. Après avoir dominé pendant des millénaires, le tabou de la sexualité a ainsi totalement disparu en l’espace de 20 ou 30 ans. C’est l’une des révolutions épochales de l’histoire de la civilisation humaine.
Evidemment, la classe dominante était intéressée à la démolition de ce tabou, qui lui assurait le maintien du tabou de la propriété. En libérant la sexualité, en produisant systématiquement l’excitation sexuelle, le capitalisme atténue en effet la possibilité d’une agitation politique et d’une conscience morale et politique. De plus, la sexualisation du monde permet d’assurer l’écoulement des marchandises et l’avènement d’un monde sirénique.
Notre monde est devenu un monde qui pratique systématiquement le racolage : il suffit de flâner dans les centres villes des capitales du monde pour circuler entre des lèvres, des poitrines et des cuisses de plusieurs mètres de haut, qui sont utilisées comme moyens publicitaires pour toutes sortes de marchandises, souvent même sans le moindre rapport avec le sexe. Le verbe racoler reprend donc aujourd’hui sa signification sexuelle originelle, sauf que ce ne sont plus des humains qui racolent, mais des marchandises. Et nous, en tant que citoyens du monde capitaliste, c’est-à-dire en tant que clients, nous ne pouvons pas éviter de nous arrêter sur ces marchandises, de sorte que nous ne constituons qu’une masse de millions de voyeurs forcés.
Il n’y a d’ailleurs pas que les marchandises qui sont transformées ainsi en pièces d’exposition : des bâtiments, des morceaux de ville et des églises mêmes sont transformées en vues pour les touristes, en publicités pour les hôtels et les agences de voyages, ou même en réclame pour d’autres marchandises.
A l’Est, ce monde sirénique n’existe guère, car il n’y a pas de publicité. Mais il y a de la propagande, qui d’ailleurs n’évolue pas et n’est pas moderne. Dans les régimes socialistes, il n’y a en effet ni concurrence, ni compétition entre des marchandises de différents types.
L’obsolescence de la frontière
Les ondes font fi des frontières politiques, de sorte que les jeunes gens de RDA s’habillent de blue jeans, comme des Américains ou des ressortissants de la RFA. A l’époque de l’électronique, presque plus rien ne correspond au concept de frontière. Le mur de Berlin était déjà, au moment de sa construction en 1961, la construction la plus obsolète du siècle.
Comme les effets de ce qu’on fait dans les autres pays se réalisent dans notre propre maison, on peut dire que le concept de souveraineté est lui aussi à relativiser.
L’obsolescence des idéologies
Les écrits classiques de pensée politique font la supposition que les individus sont dotés d’une opinion propre. En réalité, nos opinions et nos images sont désormais forgées et livrées par d’autres, par des groupes d’intérêts qui souhaitent nous maintenir dans un état de fausse conscience et nous équipant de théories fausses et de visions du monde artificiellement produites. S’ils le peuvent, c’est parce que le monde artificiellement produit par les instruments dont ils nous entourent nous rend tellement aveugles et imprime notre conscience d’une manière tellement efficace qu’il est devenu inutile de produire des visions du monde spécialement destinées à façonner les opinions, autrement dit de produire des idéologies. L’idéologie est elle-même entrée dans le monde des produits, de sorte que nous vivons déjà dans une époque post-idéologique.
La fin ultime de ce processus consiste à préparer les assujettis de façon à ce qu’ils ne puissent absolument plus agir autrement que faussement tout en étant convaincus qu’ils ont voulu leurs actions. Il s’agit de fabriquer une liquidation volontaire de la volonté et de supprimer la conscience de ne pas être libre. Une fois ce stade atteint, on n’y plus besoin de mentir davantage.