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Les scènes internes sont très colorées et vives ; ici, la scène du bal. © Marc Vanappelghem
Autant le dire clairement : My Fair Lady a plutôt mal vieilli. Malgré ses nominations et victoires à de nombreux awards et autres concours, la comédie musicale n’a pas supporté l’évolution de la musique et des mœurs, et ressemble maintenant à une vieille personne restée dans ses années de jeunesse : sympathique un moment, mais vite agaçante. L’œuvre date de 1956 et a été composée par Frederick Loewe.
Inspirée de la pièce Pygmalion de George Bernard Shaw, My Fair Lady raconte l’histoire de la pauvre vendeuse de fleurs Eliza Doolittle et de son apprentissage de la bonne langue anglaise (la fameuse Received Pronunciation) sous la tutelle du professeur Henry Higgins, qui a parié avec le Colonel Pickering qu’il pouvait la faire passer pour une duchesse dans un bal aristocratique ; le XXe siècle est encore jeune. Higgins est un phonéticien ; il étudie les sons de la langue, et ne manque pas de critiquer vertement les nombreuses manières dont les locuteurs de l’anglais le déforment. Il tombe sur Eliza un soir dans la rue et étudie son accent, alors qu’elle tente de vendre ses fleurs à Pickering. Lorsqu’elle s’en aperçoit, elle prend peur puis s’énerve ; Pickering intervient, et au fil de la discussion, le pari est pris : Higgins a six mois pour faire apprendre à Eliza le bon anglais, qui lui permettra d’accéder à une classe sociale respectable. Pickering paiera les leçons. Les débuts sont ardus, et Eliza semble un cas désespéré. Elle parvient cependant à prononcer voyelles et consonnes comme Higgins le demande, et fait une première tentative dans la haute société, à une course de chevaux avec la mère de Higgins. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un juron lui échappe, ce qui lui vaut l’outrage de tout le monde sauf de Freddy Eynsford-Hill, qui en tombe amoureux. Malgré le vulgaire impair, l’exercice est réussi, et les trois peuvent passer à l’étape suivante : le bal à l’ambassade. Eliza fait parfaitement illusion, et tout le monde est charmé. Maintenant que les six mois ont passé, et que Higgins a gagné son pari, Eliza se demande ce qu’il adviendra d’elle. Elle part, et rencontre en chemin Freddy, qui lui avoue son amour. Elle lui demande de le lui montrer, et continue son chemin. Higgins et Pickering ne comprennent pas pourquoi Eliza est partie ; le professeur va demander conseil à sa mère, et la trouve en train de boire le thé avec la jeune femme. Eliza lui affirme qu’elle n’a pas l’intention de revenir chez lui, et qu’elle compte plutôt épouser Freddy. Au milieu de tout cela, une deuxième histoire nous est contée : celle du père d’Eliza, poivrot notoire ; il vient s’enquérir de ce que fait sa fille chez le professeur, pour préserver l’honneur de la famille, et finit par quémander de l’argent en échange de son autorisation à ce qu’elle demeure dans la maison, ce qui lui est accordé. Suite à cela, on le retrouve plus tard, plein aux as et prêt à se marier, ayant reçu de l’argent d’un riche américain prêt à le mettre dans son testament s’il épouse sa compagne actuelle.
Les inventions du professeur Higgins pour qu'Eliza apprenne à bien prononcer sont parfois surprenantes. © Marc Vanappelghem
La production lausannoise a gardé le contexte d’origine de l’histoire : le début du XXe siècle. Les décors et costumes sont donc en conséquence. La scène alterne entre différentes rues, la maison du professeur, et d’autres scènes qui n’apparaissent qu’une fois, comme la loge de la mère de Higgins. Les rues et la maison sont représentées par trois tableaux mobiles, qui tournent sur eux même entre chaque scène pour changer les décors. Les changements de décors se font parfois rideaux ouverts, parfois rideaux fermés ; c’est alors l’occasion d’avoir droit à une petite chanson sur le devant de la scène. Dès le départ, le professeur Higgins s’avère être un personnage désagréable : prétentieux, sûr de lui, égocentrique, sexiste au possible, il ne cesse de rabrouer Eliza sans rien lui expliquer, se contentant de l’insulter, de la rabaisser et de lui faire recommencer ses exercices. Par ailleurs, ses considérations linguistiques sont à l’opposé de la science : prescriptives et non descriptives, remplies de jugements de valeur, sans recul aucun, elles ne font que renforcer l’impression d’un vil personnage. A l’inverse, le colonel Pickering fait preuve de bien plus de tendresse et de considération pour celle qui doit réapprendre sa propre langue. Elle-même est un peu nunuche, mais a bon fond ; elle reste somme toute un peu transparente tout au long de la pièce.
La distribution ne comporte ni étoile qui se démarque, ni clou à renfoncer. Marie-Ève Munger, qui interprète Eliza, tient son rôle de jeune demoiselle sans personnalité ; c’est dommage, on aurait aimé en voir plus, mais le rôle ne s’y prête pas. Le mou Pickering (Jean-François Vinciguerra), l’alcoolique Doolittle (Alexandre Diakoff), l’amoureux Freddy (André Gass), tous jouent leur rôle, mais ne font rien remarquer de particulier. Au final, seul François Le Roux, i.e. Higgins, donne un peu de profondeur à son personnage ; malheureusement, c’est un personnage qu’on n’a même pas de plaisir à ne pas aimer, tant il est détestable. Alexandre Diakoff, tête bien connue de l’opéra de Lausanne, nous avait régalé en tyrannique beau-père de Cendrillon dans La Cenerentola en octobre dernier ; on est déçu de le voir ici dans un rôle qui lui correspond moins. Son jeu manque de joie et d’humour, il parait crispé et ne parvient pas à convaincre. Dans l’ensemble, on peut également regretter que le volume sonore des chanteurs soit trop faible. Parvenant difficilement à se faire entendre au milieu du parterre, ils sont couverts par un orchestre trop présent.
Eliza chante dans la rue parmi ses camarades d'infortunes, les mendiants. © Marc Vanappelghem
Le genre comédie musicale se prête mal à une maison d’opéra. Le niveau vocal de la distribution en est la plus grande preuve : tous ces chanteurs sont des chanteurs lyriques avec une formation classique. Alors que l’opéra classique fait une nette distinction entre chant et parole (airs, ariosos et récitatifs vs. dialogues parlés s’il y en a), la comédie musicale mélange volontiers les deux dans une sorte de parole musicale malaisée à décrire. C’est là que le bât blesse fortement : aucun des chanteurs n’a su s’approprier ce chant parlé / discours chanté. On se retrouve donc avec des voix sous-exploitées. La comédie musicale est un genre musical à part entière, qui nécessite une formation en soi ; penser que des chanteurs d’opéra puissent remplir ces rôles est une erreur.
Finalement, la musique de My Fair Lady se situe dans cette période de changement de la musique scénique occidentale, à l’heure où la musique «classique» a perdu ses lettres de noblesse, et où les influences jazz et rock’n’roll se font déjà sentir. Malheureusement, elle a plutôt mal vieilli. Composée pour un orchestre encore très classique, surtout en raison de la présence massive de cordes, elle peine à survivre face aux comédies musicales plus tardives, qui ont embrassé de nouveaux instruments et une nouvelle écriture, comme Cats (1981) ou, plus proche de chez nous, Roméo et Juliette (2001). L’Opéra de Lausanne signe donc ici encore une fois une production très mitigée, dont le choix surprend. On comprend l’effort de diversifier l’offre et de ne pas programmer une opérette d’Offenbach à chaque Noël, mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Rendez-vous en tout cas dans moins d’un mois pour la formule opérette + ballet pour Les Mamelles de Tirésias et un ballet inspiré d’Offenbach.