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Juste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.
Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.
C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt néanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.
Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.
Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.
Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu être maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.
Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...