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17/08/2016
Le canon des anges
Dans son livre sur les Mythes et mythologies dans la littérature française (Paris, Armand Colin, 1969), Pierre Albouy raconte (p. 48) que John Milton, dans son Paradise Lost, faisait tirer du canon par les anges, et que, dix auparavant, dans son Saint Louis, le Père Le Moyne avait fait pareil. On ne peut pas nier que si les êtres célestes existent, ils disposent des mêmes machines que les hommes, et même sous une forme supérieure.
Jack Kirby, l'auteur célèbre de comics légendaires, affirmait que les machines des immortels étaient tout autres que celles des mortels, qu'elles étaient douées de vie propre, et qu'elles s'apparentaient à la magie; mais cela ne l'empêchait pas, lorsqu'il dessinait, de les représenter comme des machines, même si son imagination tentait de les rendre plus incroyables, de faire ressortir leur supériorité ontologique.
Il existe une école qui veut absolument laisser les dieux dans leurs contextes historiques, faire de Thor non un dieu de l'orage mais un Scandivave ancien, et interdire à Mars de se servir du téléphone. Car c'est ce qu'il fait dans un épisode de la série Wonder Woman, et des lecteurs s'en sont plaint. On peut le représenter avec une épée et une armure antiques, mais il n'a pas le droit de se servir du téléphone, alors que si les hommes ont inventé des machines, ils les tiennent forcément des dieux, qu'ils ont plus ou moins bien imités.
Le téléphone de Mars, sans doute, se présente différemment du nôtre. Il est fait d'êtres élémentaires qui véhiculent directement, sous son ordre, ses pensées auprès de ses guerriers. Pareillement, on pourrait aussi représenter le canon des anges comme étant un dragon qui jette du feu à leur commandement. Le téléphone est donc un objet symbolique. Il peut apparaître comme comique, tenu par un dieu de l'Olympe; mais dans cet éclat de rire est une sagesse profonde, car sur le plan animique, le téléphone enserre aussi des êtres élémentaires, et donc le lien est réel, et l'image judicieuse.
Si on privait Mars de la possibilité de se servir des machines des hommes, si on le laissait à l'âge de pierre, un récit l'impliquant à notre époque n'aurait aucun sens, aucune substance. Et Wonder Woman même, qui tient ses pouvoirs des dieux de l'Olympe, serait vidée de son essence, et la narration s'effondrerait. Ne fut-ce pas le sort de la poésie parnassienne, qui prétendit restituer un état d'esprit antique, et laisser les dieux dans leurs contextes? Elle apparaissait du coup comme une forme vide.
Il est normal de laisser les êtres célestes se servir des machines, puisque les machines humaines ont forcément les leurs pour modèles, et même les rêves de machines futures viennent de celles qu'ils utilisent. C'est ainsi que les extraterrestres munis de machines fabuleuses, dans les récits de science-fiction, ou les hommes du futur dans le même cas, apparaissent en réalité comme des images inconscientes des êtres célestes, tels qu'ils sont dans le présent. Et c'est, peut-être, lorsque les hommes l'auront compris, que leurs machines atteindront réellement un stade supérieur - sortiront, paradoxalement, du principe mécaniste, et, comme l'annonçait Arthur C. Clarke, se confondront avec la magie. Elles seront alors de vraies œuvres d'art - ce qu'elles prétendent être à tort, pour le moment.