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Chant des bergers des Alpes, le yodel connaît des formes renouvelées aux Etats-Unis. En Suisse, les mentalités évoluent vers l’acceptation de ces versions métissées d’un art populaire aux règles strictes. Rencontres.
Ils ont grandi dans la colonie suisse de New Glarus dans le Wisconsin. Tim Nybraten et Ed Brand on fait vrombir leurs voitures à travers les champs de maïs du Midwest en écoutant AC / DC ou Boston, mais aussi le yodel du New Glarus Jodlerklub et d'autres groupes suisses.
Aujourd'hui, les jeunes gens ont rejoint le New Glarus Jodlerklub, les ancêtres d’Ed Brand étant suisses, ceux de Tim Nybraten norvégiens. Ils chantent des yodels suisses très traditionnels, en apprenant phonétiquement les paroles avec l’aide d’expatriés qui font aussi partie du groupe.
Bart Plantenga est un DJ qui s’est passionné pour le yodel. Il a écrit deux livres sur le sujet. Il raconte que le yodel suisse a migré en Amérique du Nord avec des groupes de MennonitesLien externe et des colons qui pour la plupart se sont établis en Pennsylvanie, au Wisconsin, dans l'Indiana et la Virginie occidentale dès le XVIIe siècle.
Mais ce ne sont pas les seules origines du yodel en Amérique du Nord. Dans le même temps, des traditions complètement distinctes ont surgi autour des feux de camp de cow-boy dans l'ouest des États-Unis et même au Mexique. Bart Plantenga dit qu'il y a une certaine controverse parmi les musicologues pour savoir si leurs vocalises peuvent être appelées yodel.
Il estime qu’il s’agit là d’une version brute du yodel suisse: «A l’origineLien externe, le yodel est un signal de rappel du bétail (youtze). Les cowboys qui le pratiquaient se sont probablement influencé autour des feux de camp.»
«Échantillonnage»
Alors, comment le yodel est passé d’une forme de communication entre bergers de montagnes à une mélodie et des airs standardisés qui ont influencé la musique populaire? Bart Plantenga dit que tout a commencé quand des compositeurs ont exploré les traditions folkloriques européennes pour y trouver des «échantillons» pour leurs compositions.
«La Suisse a été l'un des premiers pays avec un tourisme organisé. Des poètes, des musiciens et des compositeurs ont visité le pays pour y trouver l’inspiration dans la nature, les montagnes, mais aussi pour découvrir des yodleurs incroyables.»
Puis, à l'aube de l'ère de l'enregistrement dans les années 1920, de nombreux groupes formés d'immigrants suisses aux Etats-Unis ont commencé à fabriquer et à vendre des enregistrements et ont développé un engouement populaire. Parmi les artistes à succès, on trouve Fritz ZimmermannLien externe, qui évoquait des images de la patrie suisse dans ses chansons - même s'il était basé «au 239 W de la 66e rue à New York», comme le précise le spécialiste de musique folk Christoph Wagner dans un articleLien externe.
Le renouveau
Environ 40 ans plus tard, la jeune Shelley Hirsch est tombée sur des enregistrements de yodel traditionnel et a essayé de les imiter dans la cour de son immeuble de Brooklyn. Selon Plantenga, ces «voix étranges, exotiques et enchanteresses» ont poussé la jeune femme qui a grandi dans la pauvreté à New York à devenir chanteuse de yodel.
Shelley Hirsch - avec les artistes suisses Erika Stucky et Christine Lauterburg, parmi beaucoup d'autres - fait partie d'une «avant-garde» de chanteurs fortement influencés par le caractère expérimental du yodel. «Depuis lors, les chanteurs intéressés par la découverte de nouvelles tonalités vocales apprécient les voix extrêmes comme celles du yodel», raconte Plantenga.
Erika Stucky a grandi à San Francisco, avant de retourner dans sa Suisse natale à l'âge de 9 ans, avec les traditions du yodel américain et celles des Alpes suisses dans ses bagages. Mais ça n'a pas été facile pour elle de construire son personnage américano-suisse. Elle explique qu'il est parfois difficile pour le public des deux côtés de l'Atlantique de savoir quoi faire de son style flamboyant et bi-continental.
«Les Américains ont tendance à rire parce que c'est amusant. Les Suisses pensent au vaudou puis que j’invoque les esprits des Alpes. Le public européen pense davantage en termes de tradition et d'émerveillement. Le public américain recherche d’avantage le divertissement.»
Trois courants
La chanteuse a reçu en mars une distinction de la Confédération pour les musiciens novateurs. Elle ne s’est par contre jamais produite à la Fête fédérale des yodleurs, le plus important rendez-vous de cette communauté. «Lors d'une telle fête, je serais probablement mieux reçue comme chanteuse étrangère que comme yodleuse d’origine valaisanne», relève Erika Stucky.
Pour sa part, Bart Plantenga estime que trois principaux types de yodel sont en train de se développer: les traditionalistes de l'Association fédérale des yodleurs; les modernistes comme Erika Stucky; et «les yodleurs de la nature», qui peuvent ne pas avoir l'oreille absolue, mais chantent avec une voix gutturale, un peu comme les cow-boys.
Le yodleur suisse qui incarne le mieux cette tendance, selon Plantenga, s’appelle Bernhard Betschart. Il lui a dit un jour «comment son père était dénigré par ses pairs des clubs de yodel qui le considéraient comme un rustre. Sa voix était pourtant très émouvante.»
«L'Association fédérale des yodleurs a établi des directives strictes. Et ce pour sauver le yodel suisse de l'extinction dans les années 1900, précise Plantenga. Ils ont décidé ce qu'est un véritable yodel et fixé ainsi un cadre vraiment restrictif.»
Il ajoute que certains yodleurs traditionalistes ont été choqués quand une autre yodleuse d’avant-garde, Christine Lauterburg, a été honorée par un timbre-poste suisse comme le nouveau visage du yodel suisse. Christine Lauterbourg joue également du violon en s’inspirant des violonistes américains, comme le montre.la première partie de cette vidéo
Mais peu à peu, les mentalités évoluent, selon Plantenga. L'acceptation mutuelle des formes modernes et traditionnelles de yodel grandit. La Fête fédérale de yodel a depuis longtemps invité des groupes étrangers - y compris le New Glarus Jodlerklub - avec cette année des groupes venus d’Amérique du Sud et d’Asie.
Erika Stucky, elle, est constamment à la recherche de vieux standards de yodels pour son inspiration: «il y a deux semaines, j'étais à une fête traditionnelle et là, je me tenais au milieu des yodleurs pour chanter un« Alpsäge», une bénédiction des Alpes.»
Brève histoire du yodel
Le yodel est un type de chant qui, jouant sur les timbres, consiste à passer sans transition de la voix de poitrine à la voix de tête et vice-versa, sur une suite de voyelles et de consonnes sans signification (par exemple yo-hol-di-o-u-ri-a). Le yodel a pour origine le signal de rappel du bétail (youtze) lancé par les bergers.
Vers 1796, le comédien et chanteur allemand Emmanuel Schikaneder fut l'un des premiers à employer le verbe jodeln (iodler, jodler ou yodler) pour décrire la pratique de chanteurs ambulants tyroliens.
Avec l'apparition de clubs et de sociétés de yodleurs, des compositions originales à plusieurs voix pour chœur virent le jour à partir de 1830 (chanson populaire). Ferdinand Fürchtegott Huber dans le canton de Berne, le pasteur Samuel Weishaupt et Johann Heinrich Tobler en Appenzell écrivirent des pièces avec accompagnement de chœur.
En 1910 fut fondée à l'initiative d'Oskar Friedrich Schmalz, père du yodel bernois, une association suisse qui devint en 1932 l'Association fédérale des yodleurs, et qui publie régulièrement des créations anciennes et nouvelles pour solo, duo, trio, double quatuor ou autres groupes et chœurs mixtes.
La majorité des compositions évoquent avec nostalgie une patrie idéalisée, la montagne, la vie des paysans et celle des armaillis (peuple des bergers).
La Fête fédérale de yodel existe depuis 1924. Avec 780 groupes et plus de 24’000 membres en 2005, les sociétés sont un phénomène touchant tout le pays.
Hors des sentiers battus, une nouvelle forme de youtze et de yodel, plus légère et parfois critique de la tradition, est apparue dans la musique ethnopop des années 1990.
Source : Dictionnaire historique de la Suisse
(Traduction de l'anglais: Frédéric Burnand), swissinfo.ch