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Il vaut mieux avoir un écrivain dans sa bibliothèque plutôt qu'à sa table, dans son lit ou son salon. Il finit toujours par éventer vos petits secrets, à raconter des horreurs à votre sujet, à vous affubler de mille sobriquets ridicules et animaliers. Lui-même se situe entre le rat et le paon. Alors que les paroles s'envolent ou s'enlisent dans les sables mouvants de la mémoire, l'écrivain revient sur les faits comme un rongeur tenace à la faveur de l'obscurité. Et quand ça ne vous vandalise pas le garde-manger, ça vous rabâche les oreilles avec de vieilles lunes ou des considérations de vieilles filles. Et n'essayez pas le coup de la censure, il en profitera pour sortir de l'obscurité, glousser à l'irrespect de la sacro-sainte liberté d'expression, fera la roue et ne sera pas le moins du monde gêné de se payer la bobine de la dite censure d'une plume affûtée. Il faut du reste rendre hommage à la sus-mentionnée censure qui a certainement permis l'élaboration des plus beaux textes, a offert les plus belles occasions transgressives à la littérature par simple tentation. L'homme de lettres est paresseux, il faut l'aiguillonner comme ... une bête de trait ! Si on lui dit "oui" bien gentiment, si on remplit son verre et son assiette, vous verrez l'animal s'amollir, poétiser sur les plaisirs de la table, faire du théâtre de boulevard ou préparer d'obscures anthologies dont l'intérêt justifie à peine la dépense d'édition et certainement pas les crédits de recherche ... Attention de veiller à ce qu'il ne s'ennuie pas ! Il trouverait la gamelle mauvaise, cracherait dans la soupe et se mettrait à l'anarchie. Par principe, il faut lui dire "non" de temps en temps et se laisser vitrioler. C'est à se prix-là que vous aurez l'immense privilège d'être immortalisé dans la peau d'un bovidé ou d'un camélidé ... Bon, quand l'écrivain de votre fréquentation se fait une renommée, voire touche au faîte de la célébrité, vous pourrez toujours vous targuer de le connaître et aurez mille anecdotes croustillantes à son sujet. L'écrivain est une bestiole qui ne sait pas trop se tenir; Thomas Mann est une exception. Vaudeville ou tragédie, été ou hiver, un homme de lettres c'est encore plus varié que la télévision câblée; il y aura toujours un programme qui finira par vous plaire.
jeudi, novembre 23, 2006
Heureusement que je ne suis pas vénal, j'en aurais été malade ! A moins que mes antidépresseurs ne soient particulièrement efficaces. J'ai appris l'autre jour de la bouche verbeuse et pleine de commisération de je ne sais quel préposé officiel que je ne toucherai plus de salaire à partir du "18 novembre y compris" et que, voilà, voilà, et pendant ce temps mon chocolat chaud refroidissait et mon brave interlocuteur s'écoutait parler, et me conseillait de ne pas reprendre trop tôt, de me ménager ... J'ai failli pouffer de rire car m'est revenue à l'esprit la petite histoire de Marie-Chantale rencontrant un mendiant qui lui dit ne pas avoir mangé depuis trois jours. Et l'élégante de répondre "Ce n'est pas bien, mon brave, il faut vous forcer !" Bon, ça va pour cette fois, mon chocolat était encore buvable et mon interlocuteur semblait authentiquement compatissant. Je n'ai pas pu m'empêcher de raconter jovialement mon histoire à ma mère qui s'en est inquiétée. J'ai tenté de la rassurer avec un argument qui me semblait, ma foi, de poids. "La situation est sous contrôle pour cet hiver, j'ai acheté mon manteau sitôt les nouvelles collections en rayon !" Une affaire, vous devriez voir, un vêtement long et très chic, ça aura beaucoup d'allure par les rues de Berlin, pour les prochaines vacances. En attendant, je vais prendre mon bâton de pèlerin et m'en aller trouver les offices de pauvres de la place. On m'y reçoit toujours aimablement. Il était tout de même plus facile, par le passé, de faire sa cour à un prince, ça avait plus d'allure que de finir dans les antichambres aux moquettes trouées de l'administration communale ... Et pour le champagne, j'irai le boire avec Billy ! Attention, nouveau vernissage ce soir !
J'ai passé un début de semaine fort agréable, entre Jean-Michel Olivier et Golo Mann. Le premier parce que j'ai accepté de faire un discours à l'occasion de la remise du prix des auteurs vaudois dont il est le lauréat et le second, le cadet de Klaus et Erika, le fils de Thomas, le neveu d'Heinrich (et arrière petit-fils d'Hedwig Dohm) parce que je lis ses souvenirs de jeunesse, un pavé fort bien documenté, un peu poussiéreux parfois mais qui n'est pas sans rappeler le style Mann, c'est à dire de la rigueur, un sens certain de la dignité et une conscience pointue, voire pointilleuse de l'image sociale. Il était enseignant ... d'histoire et d'allemand ! Je dois avouer que, dans la tribu Mann, Klaus reste mon préféré. Je lui trouve l'esprit plus délié, un réalisme politique quasi prophétique et le parfum subtil et alléchant du scandale ... du scandale pour petits bourgeois. Klaus a du reste tiré le diable par la queue toute sa vie. Bienvenu au club !
jeudi, novembre 16, 2006
Bien, on ne va pas tergiverser, appel à tous les lecteurs, si ce que vous venez lire ici ne vous convient pas, passer donc votre chemin ! De toute manière, vous n'apprendrez jamais rien de spectaculaire surtout si vous n'êtes pas versé dans des questions de littérature !
Je ne m'adresse pas à tout le monde, je pense particulièrement à la petite inquisition menée par habitude en terre vaudoise. Cela n'est pas sans lien avec le fameux "Madame Bovary, c'est moi !" de Flaubert. Je ne suis, soit, pas Flaubert ni donc Mme Bovary, ni Mme de Staël (le ciel m'en garde) mais je suis un auteur, un auteur qui tient un journal littéraire en ligne, un blog, un peu à la manière des frères Goncourt. Je ne suis pas non plus l'un ou l'autre membre de cette fratrie. Je tiens simplement à expliquer que l'écrit rajoute un plus au sens des choses, un sens sous le sens, les événements sont anecdotiques. L'écrit est libre lorsqu'il n'insulte ni ne pousse à la haine. L'écrit a un énonciateur et un récipiendaire, par élection. Selon le contexte, le "je" n'a pas toujours la même valeur ! Dans le cadre d'une activité littéraire, le narrateur n'est pas l'auteur et ce que vous lisez tient de la fable ... Vous ne me croyez pas ? Ah, quel dommage que l'on ne croie pas les écrivains, le monde tournerait tellement mieux !
Hé, lecteur, si tu penses te reconnaître sous un masque ou sous l'autre, qu'il te plaise ou non, et bien je te rappellerai le procès que des dizaines d'apothicaires ont tenté d'intenter à Flaubert pour s'être lu dans le personnage d'Homais. Mais quelle est la frontière entre le littéraire et le témoignage circonstancié d'événements ? donc de la réalité ? Elle est ténue ! Elle tient à la personne du narrateur qui n'est pas l'auteur et l'est aussi et ... Sophisme jésuitique ... Peut-être mais je ne connais rien de plus sacré que la liberté d'expression. Qu'on se le tienne pour dit, de Crissier à Cossonay et à Cottens, Cudrefin ou Champagne !
Défense et illustration de "My life is a soap opera"
Il faut que je vous parle de mon modèle : Thomas Mann ! Au-delà de l’œuvre, de la saga des Budenbrook, de la magie de sa narration ample, colorée, j’admire l’homme, l’auteur mesuré, le père de famille, l’époux, le meilleur ambassadeur de la grandeur de la culture allemande. J’admire l’individu éminemment policé qui a su museler la bête, refouler l’homosexuel et, à la fois, plonger au cœur de ses fantasmes. Il livre ainsi ses désirs dans leurs formes les plus pures. Tadzio, le jeune et brillant Tadzio, le merveilleux adolescent qui, à son insu, conquit le grand Thomas Mann, Tadzio, objet de tous les cultes, ne vieillira jamais entre les lignes de « Mort à Venise ». La littérature suspend le temps ; de plus, elle pacifie les sentiments les plus emportés, elle ennoblit ce qu’elle touche et donne à voir la vertu là où on ne l’imaginerait pas. Elle raconte avec force détails des univers insoupçonnés, pousse des portes qui vous seraient toujours restées fermées. Avec Thomas Mann, ses Budenbrook, nous vivons au milieu d’une grande famille d’une cité hanséatique, nous nous faufilons parmi les vanités de cette élite née pour diriger … Dans «La Mort à Venise », notre prix Nobel de littérature nous raconte la douleur et l’espoir fou d’un homme mûr face aux attraits naturels de la jeunesse masculine. Dans ce travail, l’auteur, à aucun moment, ne perd sa dignité … Un auteur sincère ne perd jamais sa dignité …Revenons à la lecture de ce soir. « My life is a soap opera » est un roman de pédé, tel qu’indiqué en titre de collection. Ce terme est à prendre dans ses deux acceptions, c'est-à-dire un écrit léger – par opposition à quelque chose de corsé, fait pour les vrais hommes – et un roman ayant trait à l’homosexualité. Il faut, à présent, que je vous fasse la genèse de ce texte. Avant même le début de sa rédaction, je me suis donné quelques contraintes : je tenais à employer un lexique romand, les mots de ma mère, de ma grand-mère et témoigner, en même temps, de la culture gay ! Sur cette base, j’ai construit un conte, une sorte de fable dont le héros ne serait pas une jeune fille malheureuse qui attend son prince charmant mais un jeune gay pas si malheureux qui attend aussi son prince charmant. Quel rapport avec Thomas Mann ? Je vous donne à voir un milieu, une logique comportementale, des codes propres à la scène gay de la même façon que Herr Mann montrait la bourgeoisie du début du XXème siècle. J’ai opté pour une trame romanesque plutôt que de donner dans le témoignage intime et personnel, je raconte un monde que je connais, soit, mais de la même façon que Marivaux, dans sa « Vie de Marianne » a raconté la fin du XVIIIème siècle, les mœurs des lingères, de la noblesse, l’art du vêtement et les mille détails nécessaires à une peinture vivante. Je pourrais vous glisser encore bien d’autres modèles, de Flaubert à Mauriac, jusqu’à Yves Navarre. Qu’est-ce qui les relie tous ? Leurs romans sont conçus comme lieu de témoignage d’une époque et d’un milieu donné.Je dis bien roman car, je ne crois plus à l’autofiction, je n’ai pas écrit mes mémoires, ni même de confessions publiques à la façon de Jean-Jacques Rousseau. Je me permets ici de vous rappeler une évidence linguistique : l’auteur – moi – et le narrateur sommes deux entités distinctes. Je m’appelle Frédéric Vallotton et le narrateur de « My life » se prénomme Jean-Pierre, surnommé « La joie de vivre ». Il se raconte alors qu’il a 95 ans et, je sais bien que je fais plus jeune, mais j’en ai 36. Soit, Jean-Pierre et moi-même avons quelques traits communs : nous sommes gays et romands. Cela s’arrête là … il a beaucoup plus de succès que moi avec les garçons. Blague à part, je me présente devant vous ce soir en tant qu’auteur, homme de lettres en général, et heureux père de ce dernier roman en particulier. Peut-être qu’un jour, le gâtisme faisant, je me prendrai pour Jean-Pierre ! J’aurai peut-être son ingénuité et sa parole volubile. A ce propos, la rédaction de « My life is a soap opera » était porteuse d’une dernière contrainte : raconter un « conte de fée » moderne sur un mode rablaisien, cela sous-entend une langue gaillarde, plutôt verte par moment, des situations crues et drôles, une façon de rattacher mon travail à la tradition populaire de la gaudriole et de la gauloiserie un peu épaisse. J’ai beau être l’auteur d’un roman gay, j’écris pas pour les pédés !Un dernier point encore, je suis persuadé que la littérature ne sert pas qu’à distraire, enjoliver, ou émouvoir. Elle est porteuse de sens. Je n’ai pas écrit « My life » selon une logique prosélyte, je m’excuse auprès de ceux qui ne considèrent mon travail que comme une suite de scènes crues de sexe, et auprès de mes futurs lecteurs qui pourraient partager cet avis, mais j’ai écrit « My life is a soap opera » de la même manière que Charles Perrault a écrit « Peau d’âne », il y a une morale au bout du compte, une petite philosophie plutôt sympathique que je pourrais résumer par « Nous sommes tous des empereurs, nous sommes tous des étoiles ! »
jeudi, novembre 02, 2006
Hier, en bon catholique, je suis allé honorer mes morts. Je suis allé sur la tombe des mes grands-parents maternels et sur la "tombe" de mon père, le jardin du souvenir selon une demande faite de son vivant. J'avais assuré à ma mère qu'il s'agissait d'un mur fait de petites niches où sont placées les urnes que la végétation recouvre petit à petit. J'avais confondu avec le colombarium ...
Un article de presse a fini par la mettre au courant. Elle en pleurait, se maudissant d'avoir envoyé feu son époux à la fosse commune ... Je me revois très précisément et je revois encore plus précisément l'image mentale qui m'est apparue : le croque-mort à quatre pattes, devant un vaste trou rempli de cendre, armé d'une petite cuillère, recherchant les restes de son client déposé là par erreur ! L'incident s'est terminé dans un rire.
En mémoire de mon père j'ai déposé une plante et un lumignon. Je n'étais pas seul, je me suis adressé à lui à voix basse, lui raconter deux ou trois choses de ma vie, lui dire que ça va, que ça pourrait être mieux mais que je ne manque de rien. Puis une autre plante, un autre lumignon, cimetière de Renens, chercher la petite pierre de faux marbre rose orné d'une rose de faux bronze en relief sur le côté droit ... Henri et Marguerite reposent en dessous, dans leur urne respective ... Le nom de ma grand-mère ne figure pas sur la tombe, ma mère était au chômage lorsque sa mère est morte, on a limité les frais et je crois que ni elle, ni ma soeur ni moi n'avions à l'époque la force d'assumer un deuil dans les règles ... Je me suis assis en tailleur sur le papier d'emballage de la plante, au milieu de l'allée de graviers, devant la tombe d'Henri et de Marguerite dont personne ne peut soupçonner la présence. Je leur ai parlé un peu, les visiteurs passaient devant moi en faisant mine de ne pas me voir ...
Hier, j'ai témoigné de mon respect à mes disparus ... Ils n'étaient pas tous là, il aurait fallu que j'aille sur la tombe de mes grands-parents paternels mais j'aurais eu de la peine à réfréner mes insultes ... et celle de Daniel, mon parrain et passer trouver mon Grégory. Ses cendres trônent dans la chambre à coucher de sa mère. J'aurais préféré qu'il y eût une tombe, un lieu qui n'appartienne pas plus aux uns qu'aux autres.
Hier, j'ai essayé tant bien que mal de raccommoder ces morts, ces disparitions, de renouer et de faire les choses au mieux ... Ne pas rester brouillé avec la mort des siens. Tant pis pour le jardin du souvenir, pour le nom qui ni figure pas sur la pierre, pour la sépulture même qui n'existe pas, pour la rancoeur qui traverse les générations ... Tant pis ...