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Au Weisshorn
Par le Dr Eug. A. Robert.
Le Weisshorn, dit de Randa, pour le distinguer des nombreux Weisshorn existants, est une merveilleuse pyramide triangulaire de roc et de glace, dressant sa masse imposante entre les vallées d' Anniviers et de St-Nicolas. Trois longues arêtes symétriquement disposées en tracent la noble silhouette et limitent trois faces sensiblement égales. L' arête sud-ouest, le Schalligrat, aboutit au Schallij och, d' où elle se relève pour former les Schallihorn, Mominghorn et le Rothorn de Zinal. L' arête nord descend vers le Bieshorn et le col de Tracuit, interrompue par une tour aérienne caractéristique, le grand gendarme d' où une faible arête latérale secondaire dévale vers l' ouest. L' arête orientale est dirigée à angle droit vers la vallée de St-Nicolas. Des trois faces qu' offre cette pyramide, l' une, celle du nord-est, porte un épais manteau glaciaire aux lourds séracs menaçants; les deux autres sont de vastes murailles abruptes de plus de mille mètres d' élévation, sillonnées de couloirs à avalanches. La base de la face nord-est repose sur un socle de blancheur resplendissante, le glacier de Bies. Au pied de la face sud-est, le glacier de Schalliberg, divisé par un éperon rocheux en deux bras principaux, déroule par chutes successives son manteau de séracs chaotiques, tandis que, sur le versant anniviard, le glacier du Weisshorn sertit de sa nappe pure le pied de la paroi sévère de la montagne.
Le Weisshorn est relativement peu connu du public. Il présente en effet une particularité qui explique sa faible renommée. On ne le voit pas de la plaine et même pour ceux qui cheminent dans les vallées creusées autour de lui, il se trouve masqué par d' importants contreforts. Si l'on veut contempler le Weisshorn dans toute sa magnificence, il faut s' en éloigner et remonter au long des flancs des vallées voisines ou s' élever sur les premiers gradins méridionaux des Alpes bernoises. Notons ici que des quais de la ville de Morges, site exceptionnel au point de vue qui nous occupe, on peut distinguer, par un temps clair, le Weisshorn dont le sommet apparaît dans le lointain à côté des Diablerets par-dessus le Pas de Cheville. Le Weisshorn n' a donc pas, comme d' autres montagnes plus réputées, de belvédère facilement accessible aux foules, d' où il soit loisible d' admirer de près ses formes grandioses et bien équilibrées et saisir la hardiesse de ses lignes. Il ne domine pas, isolé dans l' espace, une station d' étrangers importante. C' est pourquoi, malgré que le Weisshorn soit, après le Mont Rose et le Dôme des Mischabel, 1a plus haute sommité des Alpes suisses avec 4512 m. d' élévation au-dessus du niveau de la mer, cette montagne ne jouit point au loin de la haute considération qu' elle mérite.
Dès les débuts de l' alpinisme moderne, beaucoup d' amis de la montagne furent attirés par ce sommet élevé au développement puissant. Diverses tentatives d' ascension, dès 1859 par le Weisshornpass et 1860 par la face sud-est, aboutirent le 18 août 1861 à la conquête de la cime par John Tyndal, le célèbre physicien et alpiniste anglais, accompagné des guides Benner, de Steinhaus, et Wenger, de Grindelwald. Ceux-ci dressèrent leur plan d' attaque par l' arête orientale, bivouaquèrent au bord du Schalliberggletscher et, après avoir, par un temps splendide dit le chroniqueur de l' époque, surmonté dix heures durant mille difficultés à travers les glaces brisées et le long d' arêtes tranchantes comme les lames d' un couteau, ils remportèrent la victoire.
Par une belle soirée de la fin de juillet de l' an dernier, un alpiniste descend du petit train Viège-Zermatt à la gare de Randa dans le but de faire l' ascen du Weisshorn, cime dont le mauvais temps l' avait déjà une fois écarté. Arrivant directement de la vallée de Chamonix, il a à St-Nicolas serré la main aux deux compagnons qui doivent le rejoindre le lendemain matin. Randa, petit village valaisan, égrène avec pittoresque ses habitations de mélèze bruni sur la rive droite de la Viège de Zermatt, en amont de l' embouchure du Randajerbach sur les alluvions duquel il est construit. L' agglomération se trouvant dans le voisinage de l' église ne forme qu' une partie de cet endroit charmant et les autres chalets s' éparpillent avec fantaisie le long du torrent dont les eaux, parfois tapageuses, descendent des assises du Dôme des Mischabel.
En face de Randa, sur la rive gauche de la Viège, au-dessus de roches moutonnées et dénudées, aboutit la splendide chute de séracs tourmentés du glacier de Bies. De sa région terminale, située à environ 2000 m. d' altitude, se détachent parfois des avalanches pouvant, en hiver et au printemps, atteindre des proportions énormes et causer de véritables catastrophes. En avril 1737, 140 chalets furent renversés par l' ébranlement de l' air occasionné par une avalanche et, le 27 décembre 1819, à 6 heures du matin, une masse de neige, évaluée à 12 millions et demi de mètres cubes, se précipita brutalement dans la vallée, barrant totalement le cours de la Viège. Le village ne fut pas atteint directement, mais la pression de l' air, le vent de l' avalanche déracina des arbres, transporta des animaux, des pierres, de gros matériaux par-dessus les toits, décapitant le clocher de l' église de sa flèche au moment même où le sonneur sonnait les offices. Par un hasard providentiel, le vieux montagnard, dont les cloches furent précipitées dans le vide, n' eut point de mal, mais il y eut d' autres victimes.
Malheureusement, pendant la nuit, le temps s' est gâté et trois compagnons impatients passent deux jours à regarder tomber la pluie, à supputer les pronostics météorologiques, à espérer. Attente décevante et déprimante que connaissent trop bien, hélas, tous les montagnards. Enfin le ciel semble plus clément. Des guides descendus à l' instant de la cabane du Dôme pour ravitailler leurs caravanes annoncent qu' il fait beau à 3000 m. et que les nuages d' apparence inquiétante ne sont que méchant brouillard. Aussitôt les alpinistes de faire leurs derniers préparatifs et de partir.
Le soleil a vaincu les nuées et ses rayons paraissent même trop vifs à la caravane tandis qu' elle traverse, en face du village, le pont léger qui franchit la Viège aux belles eaux bouillannantes. Et nous sommes trois, suivant à pas longs et réguliers le sentier rapide qui serpente en de nombreux lacets dans la paroi boisée dominant la rive gauche de la vallée. La forêt de mélèzes, généreuse dispensatrice d' une ombre bienfaisante, une fois gravie, le petit chemin tracé de marques rouges aboutit, au bord supérieur de la paroi rocheuse dominant la Viège, à une épaule verdoyante d' où l' horizon s' élargit subitement. Le ressaut le plus dur est franchi et déjà l'on peut contempler le cirque imposant des montagnes de Zermatt. Un tintement de clochettes qui sonnent, harmonieuses dans le silence de l' alpage, est annonciateur du voisinage des chalets de l' alpe de Melchfluh. Après quelques minutes de marche, les excursionnistes y parviennent allégrement.
Maintenant l' air est plus frais, plus fluide. Il vient du glacier et, sous sa caresse stimulante, la caravane chemine au flanc du pâturage qu' un semis de fleurs aux coloris vifs et chatoyants égaie avec grâce. Insensiblement, tout en montant, les alpinistes s' engagent le long de la vallée de Holicht, dont le fond est occupé par le glacier du même nom, qu' ils dominent de haut. Puis aux pâturages succèdent les pierriers. Tout à coup, dans le sol de terre schisteuse relativement tendre du sentier, des empreintes de pas apparaissent nettement. Ce sont des ferrures « Tricouni » dernier cri qui ont signé leur passage et certainement des Genevois sont là-haut. Le cœur joyeux, les trois compagnons accélèrent la marche et bientôt, sur une petite esplanade, proche, ils voient la cabane devant laquelle se trouvent plusieurs sympathiques collègues et amis de Genève. Ceux-ci sont là depuis trois jours et souhaitent ardemment le beau temps pour aller au Weisshorn prendre des vues photographiques. Mais une mauvaise nouvelle nous attend. Hier il a neigé presque toute la journée et la montagne était complètement saupoudrée de blanc ce matin encore. Inquiets, nous regardons attentivement le but de la journée de demain. Hélas! des plaques laiteuses, de fines corniches ornent le Schalligrat d' une marqueterie qui nous navre. Nous parviendrons sans doute au sommet par l' arête orientale, mais la fameuse crête du sud-ouest sera-t-elle pratiquable à la descente? C' est elle qui nous attire particulièrement ici et nous voulons la suivre comme voie de retour. Avec un optimisme mitigé nous pénétrons dans la coquette maison de bois, dressée par les soins de la section bâloise du Club alpin suisse à 2950 m. d' altitude sur la pente descendant du Schwarzhörnli. Bien installés dans cette demeure confortable et agréablement aménagée, nous hâtons les préparatifs culinaires, car il faudra se coucher de bonne heure, suivant l' expression du paysan « quand les poules », pour avoir quelque temps de repos.
Dehors, c' est l' heure où les grandes ombres bleues descendent dans les vallées, étendant comme un voile de tristesse sur les lieux où vivent les hommes, tandis que les hauts sommets du cirque sauvage qui nous entoure reflètent une lumière étrange, froide, presque insolite. Le soleil a disparu. Un calme spécial, infini, une paix magnifique que seuls comprennent bien ceux qui sentent dans leur cœur l' âme de la montagne nous enveloppe, et nous l' écou en silence dans un des plus beaux temples que la nature puisse offrir. Du regard nous communions avec les arêtes déchiquetées des Weisshorn, Schalli- horn et Rothorn, la masse glauque du glacier de Holicht dévalant en un chaos de séracs fantastiques, les Breithorn, Lyskamm et Mont Rose, splendeurs blanches incomparables, l' élégante et harmonieuse silhouette des Mischabel. Nous vivons les minutes intimes où la poésie magnifique et cruelle de la montagne s' exprime le mieux, où la nature alpestre dit, avec le plus de force sauvage, sa grandeur et sa beauté.
Un dernier coup d' œil au Weisshorn mystérieux et nous nous réfugions dans le chaud dortoir où une bonne place nous attend. Paisiblement, nous nous endormons, bercés par les impressions calmes et belles ressenties à l' instant.
Brutalement, une petite sonnerie aigrelette me réveille d' un sommeil profond. Il est minuit trente. Il faut se lever rapidement, car nous sommes légèrement en retard. Je m' habille et, tandis que j' entends par la trappe de l' escalier les préparatifs du déjeûner, le ronflement du fourneau qu' on allume, des réminiscences de la plaine me reviennent, je ne sais pourquoi, à l' esprit. Minuit trente! mais c' est l' heure où un petit souper froid au foie gras et au Champagne est bienvenu! Je vois des tables de bridge dans un salon brillamment éclairé, des smokings, des toilettes aux teintes séduisantes. Un orchestre joue une musique névrosée, rythmée et entraînante...
L' effort que je fais pour chausser mes gros souliers ferrés me ramène soudain à la réalité. Ici c' est la vraie vie de l' homme libre. Le temps semble sûr, nous partons pour traverser le Weisshorn. Il est 1 h. 20 quand la porte de la cabane se ferme et qu' un bruit sec de loquet qui heurte marque notre séparation d' avec la civilisation des hommes. Venus de la lumière vive du réfectoire et plongés dans la nuit profonde, nous avons une démarche incertaine, des pieds maladroits. Un pâle quartier de lune livide se lève derrière le Nadelgrat et des étoiles brillent au firmament. Mais au-dessous de nous, l'on devine une nappe de brouillard grise qui recouvre toute la vallée de St-Nicolas. Un léger vent frais cingle le visage et répand un frisson de fraîcheur soudaine dans tout le corps. L' heure insolite, le mystère du sentier qu' éclaire mal une flamme vacillante, la clarté étrange qui, la nuit, dans le voisinage des glaciers, perce les ténèbres, donnent une poésie singulièrement prenante à ce départ nocturne. Au bout de quelques minutes de marche, la caravane s' arrête au bord du glacier de Schalliberg. Les alpinistes s' encordent et deviennent, par le fil de chanvre roulé qui les lie, trois hommes solidaires pour la vie et pour la mort. Cet acte, si familier aux montagnards, de mettre la corde acquiert ici, dans l' incertitude de la nuit, une solennité inaccoutumée. Depuis quelques instants nous cheminons sur la neige, lorsque devant moi une lanterne se lève et l' appel retentit: « Attention, une crevasse. » Corde tendue, je retiens l' homme de tête qui vient d' enfoncer dans le vide jusqu' à la ceinture. Je le vois mal, tire fortement sur le lien qui nous unit, devine une forme sombre qui s' étire lentement sur la nappe laiteuse, puis se redresse. J' entends ensuite un piolet qui sonde pour reconnaître sous la neige la trappe de glace qui nous guette avec traîtrise. Nous passons. Et ils sont trois, tenant de petites lumières tremblottantes, qui remontent le bras oriental du glacier de Schalliberg. L' inclinaison du blanc revêtement sur lequel ils marchent augmente, devient forte. La caravane est heureuse de bénéficier des traces de pas faites hier par les photographes en exploration. A la pointe du piolet, les clous crissant dans la neige dure, les alpinistes s' élèvent pas à pas. Au début, mon cerveau travaillait. Je supputais nos chances de réussite, me demandais si nous aurions le temps nécessaire à notre entreprise, maintenant je vais comme en un songe, mes réflexes seuls agissent, le cerveau assoupi enregistre toutes les impressions et surveille l' exécution régulière de mes actes, mais il n' y a en lui que peu de connexions établies pour les associations d' idées d' ordre supérieur.
La base de la grande muraille est enfin atteinte. Par des rochers raides mais relativement faciles, très comparables à ceux de la face du Cervin par la voie ordinaire jusqu' à la plaque Moseley, la caravane grimpe et s' élève de terrasse en terrasse. Parfois il faut mettre la poignée de la lanterne dans la bouche, la tenir entre les dents pour avoir les deux mains libres. Les prises supérieures, éclairées par la lumière que nous portons, sont faciles à trouver. Par contre, les points d' appui pour les pieds sont souvent beaucoup moins bien désignés, ce qui oblige le grimpeur à se porter proportionnellement plus sur ses bras qu' en temps ordinaire et à s' assurer toujours davantage de ce qu' il tient que des aspérités sur lesquelles il repose. Rares sont les mots qui rompent le silence. De temps à autre, un piolet vibre au heurt d' un roc et, sans nous en douter, sans ressentir d' effort, d' une façon qui semble presque immatérielle, nous atteignons le bord de la haute paroi, le petit rocher pointu de la cote 3781 que l'on voit de Randa. Nous sommes arrivés sur la grande arête, gagnant de vive nuit 875 m. d' altitude; il est 4 heures du matin. Les premières lueurs du jour atteignent notre belvédère, connu sous le nom de Frühstücksplatz, place du déjeuner! Il faut donc sacrifier à la coutume, poser les sacs, en attendant que les gendarmes de la grande arête soient tout à fait éclairés. Malgré l' heure, ils sont trois qui essaient de faire le second déjeûner de la journée, car ils ne savent si plus tard ils auront le temps et la possibilité de s' alimenter.
L' arête dont nous allons suivre le fil jusqu' au sommet développe sous nos yeux ravis sa succession de clochers, de créneaux et de tourelles. De la neige fraîche la recouvre malheureusement entièrement et laisse présager une augmentation notable des difficultés de l' ascension. Après quelques pas sur de gros blocs brisés nous trouvons l' arête barrée par une paroi verticale dominée elle-même d' une plaque inclinée que recouvre un manteau de neige fine. Il faut faire la courte échelle au premier qui, debout sur les épaules du suivant, balaie de son piolet la dalle lisse, y trouve plus ou moins quelques prises verglacées et, finalement, d' un effort violent, arrive, après deux tentatives vaines, à se hisser au faîte du gendarme sévère. Et les autres de le suivre, après quelques manœuvres du plus pur alpinisme acrobatique. Une crête aiguë de bons rochers aux prises solides mais enneigées fait suite à cette première grimpée qui est le seul pas de rocher véritablement un peu difficile du Weisshorn par l' arête orientale, ceci entendu pour des alpinistes entraînés à la belle varappe telle qu' on la pratique par exemple dans les aiguilles de Chamonix. Mais toute l' arête est excessivement aérienne, dominant majestueusement les deux glaciers de Schalliberg, à gauche, et de Bies, à droite, d' une hauteur magnifique. Aux endroits de dépression de l' arête qui correspondent toujours au sommet d' un couloir abrupt, de fines arêtes blanches relient les gendarmes entre eux. Parfois l' étroite lame de neige, jetée comme un pont sur l' abîme, fait corniche et ces passages sont un peu délicats à franchir, leur solidité laissant quelques doutes à l' esprit. Mais le parcours épineux n' est jamais très long, un membre de la caravane arrivant presque toujours à assurer la corde de ses compagnons. Et tandis que, joyeux, nous cheminons en plein essor physique sur cette voie suspendue de grande envergure, l' aube naissante confère au ciel des coloris d' une richesse saisissante. Des teintes harmonieuses apparaissent dans les vallées qui progressivement révèlent la structure de leurs parois. Le bord des nuages d' un noir farouche qui assombrissaient le levant vers les Mischabel, s' auréole d' une frange d' or. Toute la nature s' éclaire, mais d' une lumière livide particulière que l'on pressent incomplète, car elle ne dessine pas d' ombres. Soudain, l' événement miraculeux qui transforme tout se produit, le sommet vers lequel tendent tous nos efforts, notre but, s' éclaire violemment d' une tache de feu. Seul il brille souverain, d' un éclat saisissant, parmi les innombrables montagnes sombres qui nous environnent. Lentement, la nappe flamboyante s' étend, vient à notre rencontre, fait briller l' arête et lui donne un relief d' une vigueur superbe jusqu' au moment où nous-mêmes sommes inondés des premiers rayons de celui qui illumine maintenant plusieurs des pointes voisines. C' est un spectacle singulièrement émotionnant que cette naissance du jour, ces premières caresses du soleil à l' un des plus beaux sommets des Alpes contemplé d' un belvédère comme le nôtre. Animés par la lumière qui nous entoure, réchauffés par le rayonnement qui nous pénètre, nous escaladons les unes après les autres les diverses tours rocheuses qui se succèdent comme pour nous permettre d' as notre joie de grimper. Quelquefois, les arêtes de neige reliant les gendarmes sont si minces que leur fin tranchant permet à peine aux pieds de se poser l' un devant l' autre et que les yeux qui suivent les mouvements des jambes peuvent à la lettre voir simultanément à droite et à gauche du soulier les glaciers de Bies et de Schalliberg, quelque mille mètres au-dessous. Le dernier gendarme une fois franchi, l' arête change de caractère et devient purement de glace, d' abord horizontale mais très étroite, pour ensuite se redresser fortement. Il y a beaucoup de neige fraîche, près de quarante centimètres sur la croûte dure, et il faut tasser du pied pour avoir une assise solide. On enfonce presque jusqu' aux genoux, ce qui rend la marche pénible et oblige le premier à se relayer de temps à autre avec les suivants. Après un léger replat, l' arête terminale se dresse devant nous, extrêmement raide jusqu' à la pointe élancée de la cime. Fréquemment, pour éviter ce dernier parcours, les caravanes traversent la face nord-est et aboutissent au sommet par l' arête nord. D' autres franchissent la paroi sud-est de la montagne pour accéder à son faîte par les rochers. Nous montons directement au but, grimpant assez lentement, car la prudence exige que des empreintes solides pour les mains et pour les pieds soient bien battues dans cette neige légère qui a ten- dance à glisser sur la couche sousjacente. D' un seul jet, la pente dévale au-dessous de nous jusqu' au glacier de Bies et montre des splendeurs de glace plaquées à la paroi, aux cassures d' un bleu transparent.
Il est 8 heures du matin, lorsque nous atteignons le sommet. Placé au point où se réunissent les trois arêtes symétriquement disposées, l' alpi peut voir dans leur totalité, sans qu' aucun ressaut n' arrête son regard, les trois faces de la montagne descendant à pic jusqu' aux glaciers qui ornent de chaque côté les soubassements du Weisshorn à 1500 mètres plus bas. Situé au faîte, il admire toute la formidable pyramide qui dégage une impression de force et de beauté architecturale classique. La pureté des lignes, leur ordonnance confèrent un sentiment de puissance et d' équilibre que je n' ai rencontré sur aucun autre sommet. A l' inverse de certaines aiguilles de granit où l'on est posé sur une dalle sommitale étroite se tenant dans les airs on ne sait ni ne voit comment, le sommet du Weisshorn est l' aboutissement logique, le point final d' un monument pyramidal aux dimensions titanesques. Dominant toute la pléiade des montagnes environnantes, à l' exception du Dôme des Mischabel plus élevé de 42 mètres et du Mont Rose, la vue s' étend au loin sur des cimes innombrables. Mais la poésie de ce grand panorama circulaire réside moins dans la contemplation d' un massif plus particulier que dans le déroulement d' un immense relief alpestre et dans le sentiment profond de la communion intime avec le corps même de la montagne, dont toute la beauté est reliée directement à l' alpiniste qui vient de la gravir.
Notre premier regard, en arrivant au sommet, avait été pour le Schalligrat que nous pouvons examiner dans son entier. Hélas, il est recouvert de beaucoup plus de neige que nous ne le supposions d' en bas. Ses dalles sont cachées sous un épais manteau blanc, par places d' élégantes corniches barrent d' une collerette nacrée le seul passage praticable. Le parcours des rochers de l' arête, constamment difficile, de 4512 à 3800 mètres d' altitude, nécessite dans de bonnes conditions six à sept heures de varappe ininterrompue; c' est le temps qu' employa Guido Rey, 1e premier alpiniste qui fit cette descente. Dans les prévisions les plus optimistes, ce serait aujourd'hui jusqu' au Schalijoch dix heures de travail pénible et dangereux, parce qu' il faudrait balayer chaque rocher avant de le franchir, avec, en plus, la perspective de devoir peut-être rebrousser chemin. Et après le Schallij och, il resterait encore la délicate descente d' un glacier très escarpé et crevassé. Le vent est frais, le temps pas trop sûr. Aussi, malgré l' heure matinale, le chef, qui est pourtant l' un des premiers montagnards de notre pays, déclare-t-il avec tristesse: « C' est impossible, nous resterions dans la montagne », et refuse de passer le Schalligrat. Le cœur un peu serré par la déception de ne pouvoir affronter les rochers qui depuis longtemps nous tentent, nous reprenons la voie déjà parcourue. La descente directe de la partie supérieure de la paroi éblouissante tombant sur le glacier de Bies offre une perspective plongeante remarquable sur les assises blanches du Weisshorn. Rapidement, dans les marches déjà faites à la montée, les excursionnistes gagnent la partie où l' arête de glace, moins rapide dans sa chute, s' étale quelque peu avant de rejoindre, lame aiguë et brillante, les rochers dentelés. Là, ils croisent leurs collègues de Genève montant, eux aussi, vers la belle cime qui là-haut se dresse pure dans le ciel azuré. Et les trois grimpeurs de franchir à nouveau avec ravissement arêtes, corniches de neige aux méandres élégants, rochers acérés. Puis le Frühstücksplatz les retient longuement. Sur ce bastion rugueux il fait bon maintenant, après le plaisir de l' effort fourni, flâner un peu, respirer l' air de l' altitude attiédi par le soleil, sentir l' odeur saine des rochers chauffés, vibrer au charme secret qui émane de ces escaliers de glace qui se fendent, ces murailles à l' inclinaison mystérieuse, ces roches fantastiques, imbiber par tous les pores la douceur de l' heure qui passe. La montagne proche, les chaînes lointaines, cet horizon infini, le bleu intense du ciel donnent une impression sublime de force, d' harmonie, d' immensité. L' âme grisée s' imprègne d' une véritable béatitude mystérieuse qui inonde également de son rayonnement heureux le corps tout entier. Et nous vivons là, nonchalamment étendus, des minutes exquises.
Dans un bonheur moral et physique complet ils sont trois qui, de gradins en gradins, descendent la paroi rocheuse, franchissent le glacier rapide, dont la neige amollie permet quelques glissades et aboutissent au sentier qui conduit à la cabane. Il est 1 heure lorsqu' ils entrent au refuge. Le chemin de leur retour, apportant avec lui la mélancolie des choses qui finissent, traverse pâturages et forêts et gagne la vallée de St-Nicolas. Mais la vision du Weisshorn et de ses arêtes gigantesques dressées dans les cieux reste gravée indélébile devant leurs yeux. Mont admirable qui, par ses contreforts puissants, se dérobe aux regards des masses et ne se donne, dans sa fierté superbe, qu' à ceux qui font l' effort de s' approcher de lui, étoile de première grandeur au firmament des Alpes suisses.