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Ce qui suit se base sur une série de discussions avec une amie juriste espagnole, passionnée d’histoire; cela représente une lecture et un angle d’approche d’une question à variables multiples, qui se crispe périodiquement, au détriment d’une perspective de la “longue histoire”, qui elle, n’oublie pas que la centralisation d’un état n’a rien de “naturel” ou de pré-determiné.
“Le problème par rapport à l’indépendance catalane est qu’à Madrid et dans le reste du pays (à part la Catalogne) on aimerait bien oublier ce qui s’est posé jusqu’en 1700 (la date du début de la guerre de succession de l’Espagne) et en Catalogne, ce qui a pu se poser depuis…” Qu’est ce que cela veut dire?
Espagne: la guerre de succession et Las Nuevas Plantas
La guerre de succession de l’Espagne, déroulée au début du 18ème siècle en Europe jusqu’en 1714, nous est connue surtout à travers les changements straégiques et géopolitiques qu’elle a introduit sur le continent; mais, à part le fait de marquer le déclin de l’empire espagnol et une nouvelle balance des pouvoirs parmi les grands empires du jour, cela a donné gain de cause au prétendant Bourbon au trône, à la défaveur du “compétiteur” Habsbourg. L’instauration de Philip V au pouvoir a inauguré une poussée centralisatrice, présente tout d’abord dans un changement crucial de titre: à la mort de son prédécesseur il se faisait appeler “Roi des Espagnes et des Indes”. A partir de 1716 il devient “Roi d’Espagne et des Indes”. Les “Espagnes” on perdu un “s” à travers l’abolition des institutions propres aux régions qui les composaient st surtout par la déchéance administrative du royaume d’Aragòn (ancêtre administratif de la Catalogne), qui avait été amené en union égale par Ferdinand de Aragòn dans son mariage avec la célèbre Isabella de Castille. Trois cent ans plus tard, en moins d’une décénnie, le royaume d’Aragon, vieux de 740 ans, pendant lesquels il avait gardé une certaine indépendance, ou au moins une autonomie (selon les aléas des alliances, conquêtes et mariages), les a perdus dans la dynamique centralisatrice d’un roi Bourbon, éduqué dans la tradition centralisatrice des Bourbons en France, pays qui avait au moins 250 ans d’expérience avec ce genre de processus et qui avait traversé les guerres de religions, plusieurs frondes des nobles et crises économiques afin d’aboutir à quelque chose ressemblant un état centralisé fonctionnel.
Notre regard contemporain, produit d’une longue série de débat historiques et historiographiques, et de discours nationalistes plus ou moins triomphants, est habitué à penser la centralisation de l’état, de n’importe quel état, comme “naturelle” et presque pré-destinnée. A minima, désirable. Même en Suisse, où chaque citoyen apprend à l’école que le pays est une fédération, (qui a gardé dans son nom officiel pourtant le titre de Confédération – soulignant ainsi la tension et le paradoxe des mouvements centralisateurs et dé-centralisateurs simultanément) il y a un imaginaire tacite qui valorise une certaine centralisation, ne serait-ce que pour la maximisation des bénéfices de la sécurité et la minimisation des coûts pour l’obtenir…
Mais revenons à nos “aragonès” qui venaient en 1716 de perdre leurs privilèges ET les symboles de leur ancien pouvoir “chez eux”. Ils n’avaient pas grandement bénéficié des retombées de la colonisation – car les concessions d’exploitation étaient octroyées qu’aux castillans, vu que celle qui avait financé Colomb avait été Isabella, ce qui de nos jours est plutôt honorable (pour les catalans)- et par conséquent leur économie avait pris un essor sur d’autres bases, d’autres structures légales et économiques, d’autres systèmes d’arbitrage et d’allocation de ressources (existants jusqu’aujourd’hui). Le sentiment d’une certaine différence culturelle, économique et politique s’était renforcé, ce qui a rendu le “manque à gagner” lié à la perte de leur statut d’autant plus douloureux.
L’histoire, compte-t-elle pour des prunes?
De combien de temps a-t-on besoin pour digérer ce type de perte dans un état, au niveau de l’inconscient collectif? Et dans quelles conditions? Quels marchandages pourraient racheter l’irréparable offense et ont-ils existé pendants les 300 ans d’après 1700? Beaucoup en Catalogne diraient “non”, ou “pas assez”, et ce sont ceux, qui d’après mon amie, ignorent, à leur péril, ce qui s’est passé depuis 1700 en termes de centralisation et changement de mentalités. Car ces siècles ne peuvent, eux non plus, être ignorés. Bon gré, mal gré, ils ont amené une partie de la population à se sentir espagnole ET catalane. Le prix payé pour la dictature n’est pas des moindres parmi les facteurs d’unification; le silence là-autour, non plus… Il faut le reconnaître, il y a un pays appelé Espagne, administrativement centralisé, une culture qui se dit espagnole, un succès et exemple au sein de l’UE qui est l’Espagne. Bien sûr, avec en filigrane, et parfois plus que cela, les excés de Madrid (autant de reflexes historiques et politiques), tant dans l’allocation des ressources et privilèges que dans la gestion des sensibilités régionales (dont nous avons un exemple ces jours). Et plus qu’en filigrane, il y a un refus d’admettre que l’Espagne bataille encore aussi avec les traces d’une guerre civile pas si lointaine, avec les divisions douloureuses et reflexes pas du tout guéris de l’époque de Franco, avec les excès de certaines élites en phase avec le système global prédateur qui est en place, qui se calquent sur des divisions régionales, culturelles et économiques.
J’ai demandé à mon amie d’où elle tirait ses connaissances et sa lecture de l’histoire espagnole. Etait-ce les cours d’histoire de l’école? Les cours en fac de droit? Apparemment non, c’étaient des livres d’histoire publiés avant l’ère de Franco, que son père avait lus et gardés en dépit du péril que ça représentait. Surtout pas à l’école, ou la perspective de la centralisation inévitable est privilégiée (à part, on présume, en Catalogne). Peux d’entre nous, d’ailleurs, savent que l’Espagne tel que nous pensons la connaître, est, au niveau administratif, une somme d’états d’exceptions et privilèges octroyés à diverses régions.
Le prix de la centralisation est le manque d’unité, qui glisse chaque fois plus près d’une situation dont, en réalité, chacune des parties craint la forme…