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La centrale nucléaire de Fessenheim ferme, mais son avenir reste à préciser
Située à moins de 45 kilomètres de la Suisse (voir carte), la centrale nucléaire de Fessenheim va fermer boutique après 50 années de controverse, de colère des mouvements écologistes et de crispations des amateurs de l'atome. Portée par un mouvement global de sortie du nucléaire qu'a engendré la catastrophe de Fukushima de 2011, cette fermeture intervient juste après celle de la centrale suisse de Mühleberg (20.12.19).
La mise à l'arrêt de Fessenheim a débuté le 22 février dernier avec le débranchement du réacteur n°1. Elle sera totale mardi 30 juin avec le débranchement du 2e réacteur. Cet événement historique constituera une étape clé dans la politique nucléaire d'un pays qui compte encore 57 réacteurs actifs contre quatre en Suisse. "Si les ingénieurs réussissent à démanteler Fessenheim sans accident nucléaire ni dissémination de radioactivité, l'opération pourrait servir d'exemple pour l'arrêt d'autres centrales", expliquent les producteurs du film "Fessenheim - le début de la fin du nucléaire ?" à voir ci-dessus.
Fessenheim, la centrale de tous les dangers
La centrale de Fessenheim a fait l'objet de contestations depuis les débuts de sa construction en 1970. Premier grief: sa situation géographique. Le site se trouve sur une faille sismique. En outre, il est sous le niveau du Grand Canal d'Alsace qui le jouxte, de 8 m. En cas de tremblement de terre ou de rupture de digue, un accident tel que celui de Fukushima n'est pas exclu.
Deuxième source de problème: le radier. La dalle de béton fait à peine 2 mètres d'épaisseur et seuls 3 mètres la séparent des nappes phréatiques qui alimentent le Rhin.
Troisième point soulevé: les réacteurs ne sont protégés que d'une seule enceinte de confinement. Les autres centrales disposent de deux enceintes.
Quatrième problème: les piscines de refroidissement se trouvent à l'arrière des réacteurs, en zone non sécurisée. En outre, elles ne sont pas recouvertes par des enceintes appropriées.
Enfin, l'acier utilisé pour les deux générateurs s'est révélé être particulièrement sensible à la corrosion. En cause: le fabricant Creusot-Forge. Selon l'Autorité française de sûreté nucléaire (ASN), le spécialiste de la sidérurgie française a falsifié les contrôles de qualité de quelque 400 pièces depuis 1965. Ce problème touche l'ensemble des centrales. (>> Lire: Le Conseil fédéral prié de s'expliquer sur l'état des réacteurs nucléaires)
Il faut s'imaginer que pour les deux réacteurs de Fessenheim, la radioactivité annuelle équivaut à 1600 bombes d’Hiroshima.
C'est ainsi que, face à ces nombreux problèmes rapidement soulevés, près de 1500 opposants à la centrale de Fessenheim entreprennent une marche de contestation le 12 avril 1971, lançant par la même occasion le mouvement antinucléaire civil à l'échelle européenne. La centrale est néanmoins mise en service 7 ans plus tard. Depuis lors, elle aura enregistré plus de 800 incidents. Ils sont sans gravité, mais la centrale garde sa mauvaise réputation. En 2011, l'accident de Fukushima sonne le glas: alors candidat à la présidentielle, François Hollande promet une mise à l'arrêt anticipée pour 2016.
Les profondes divisions autour de Fessenheim
La fermeture de Fessenheim aura finalement lieu en 2020, après différentes manoeuvres politiques des présidents Sarkozy-Hollande-Macron et après de nombreuses offuscations du propriétaire, des employés et des habitants de la région. "Techniquement il n’y a pas de raisons de fermer Fessenheim", assure Jean-Luc Cardoso, délégué du syndicat CGT de la centrale. "Cela fait plusieurs années que la centrale de Fessenheim se distingue au sein du parc d’EDF par de bons résultats en matière de sûreté", confirme Pierre Bois, directeur de l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) Région Grand Est. "On a décidé de faire un geste vis-à-vis des pressions écologistes", reconnaît Michel Habig, président de la Commission d'information et de suivi de Fessenheim.
On arrête la centrale surtout pour donner un os à ronger aux anti-nucléaires.
Face à la vague verte, les acteurs économiques peinent à faire entendre leurs voix. L'exploitant français EDF obtient tout de même des promesses: indemnisations, dédommagements et aussi... mise en service du 3e réacteur de la centrale de Flamanville en Normandie. Mais le lancement de ce réacteur pressurisé (EPR), qui avait déjà plusieurs mois de retard, s'embourbe. Pour aller de l'avant, Emmanuel Macron annule cette dernière condition. La centrale peut fermer.
Un long processus avec de nombreuses questions en suspens
Toutefois, qui dit fermeture, ne dit pas démantèlement... De nombreuses étapes, et autant d'écueils, restent à franchir. Les 216 tonnes de combustible devront d'abord être refroidies dans une piscine de désactivation. Cette opération, non sans danger, devrait durer 3 ans. L'évacuation des combustibles usés devrait intervenir d'ici à l'été 2023, au mieux. Quant au démantèlement, il devrait débuter en 2025. Mais de nombreux imprévus peuvent surgir. A Chooz, dans les Ardennes, le réacteur A a été arrêté en 1991, mais ce n'est qu'en 2017 que le démantèlement de la cuve du réacteur a été entamé.
EDF a prévu que le démantèlement durerait 15 ans, soit jusqu'en 2035. Selon la politique nationale, il devra se fera aussi vite que possible afin de profiter des connaissances des employés et du bon fonctionnement des machines sur place. Mais est-ce que tout sera enlevé ? Ne faudrait-il pas laisser des éléments sur place et ainsi éviter de contaminer d'autres régions ?, s'interrogent certains. Louable stratégie, répliquent d'autres, mais n'est-ce pas trop risqué à Fessenheim au vu du contexte géographique ? Faut-il construire un sarcophage en béton comme à Tchernobyl ? De nombreux points doivent encore être déterminés, tant pour le démantèlement que pour le stockage des déchets nucléaires. Le 11 juin dernier, l'exploitant a envoyé à l’ASN son nouveau plan. Mais le texte se concentre sur les cinq premières années: un "dossier de démantèlement" concernant les quinze années suivantes doit être remis d’ici la fin de l’année à l’ASN, précise le journal "Dernière nouvelles d'Alsace".
Objectif: devenir les leaders de la déconstruction
Même s'il n'est pas le premier du genre, le démantèlement de Fessenheim pourrait permettre à la France de développer une nouvelle spécialité: la déconstruction des centrales. Les deux réacteurs pourraient ainsi être démantelés selon deux modèles différents: l'un à but scientifique (analyse axée sur le vieillissement des éléments), l'autre à but commercial (analyse axée sur le coût). Le site pourrait aussi servir de lieu de formation et de lieu de recyclage des matériaux très faiblement radioactifs. Le gouvernement a d'ailleurs confirmé en février ce projet de technocentre, malgré les craintes de part et d'autre de la frontière.
Le président Macron a annoncé que 12 autres centrales allaient passer à la trappe d'ici 2035. A long terme, des dizaines d'autres connaîtront le même sort, sachant que les exploitations durent généralement 40-50 ans, 60 ans pour les EPR. Les employés liés à la centrale de Fessenheim auraient les compétences pour se convertir aux énergies renouvelables. Mais EDF et l'Etat français (qui détient 85% des parts d'EDF) ont-ils la volonté d'aller dans cette direction-là ?
Les Documentaires de la RTS - Caroline Briner