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En consacrant une exposition réunissant une soixantaine d’œuvres de Soutine, le musée des Beaux-Arts de Bâle se propose d’ébaucher une nouvelle approche de cet artiste.
par Régine KOPP
Contrairement à Amedeo Modigliani ou Marc Chagall, ses amis et compagnons de route, avec lesquels il a partagé et marqué la vie artistique à Paris avant la première guerre mondiale, Chaïm Soutine est resté un artiste marginalisé, ne se laissant embrigader par aucun des mouvements, que ce soit le cubisme, le futurisme, le dadaïsme ou le surréalisme.
Pourtant ses questionnements artistiques sont les mêmes que ceux de ses contemporains. En consacrant une exposition réunissant une soixantaine d’œuvres de Soutine, le musée des Beaux-Arts de Bâle se propose d’ébaucher une nouvelle approche de cet artiste, la confrontant entre autres aux œuvres de ses contemporains.
Mise en regard
C’est ainsi que tout au long du parcours, la commissaire de l’exposition Nina Zimmer a eu le souci de mettre en regard certaines œuvres de Soutine avec celles Picasso ou Braque, lorsqu’il s’agit de natures mortes, avec Modigliani ou Chagall pour les portraits, avec Utrillo pour les paysages, allant même jusqu’à inclure Munch ou Kirchner dans la dernière salle, pour comparer certains de leurs paysages avec les paysages de Cagnes peints par Soutine entre 1922 et 1925. L’agencement de l’exposition correspond rigoureusement aux sujets peints par Soutine toute sa vie : des paysages, des natures mortes et des portraits.
Pas un thème de tableau de Soutine dont on ne soit en mesure de citer un exemple provenant du 17° siècle. Cette manière de puiser et de se référer à d’illustres prédécesseurs lui apportait la sécurité dont il avait besoin pour propulser sa peinture en territoires inexplorés. La première salle nous présente ses premières natures mortes de 1916 – trois ans après son arrivée à Paris – caractérisées par une structure linéaire des compositions, une séparation très nette des différentes zones du tableau et une palette de couleurs restreinte. Comme Cézanne qui a inspiré Braque ou Picasso, Soutine recherche la possibilité de dépasser l’illusionnisme traditionnel dans l’art, sans pour autant abandonner le motif. La Nature morte à la soupière (1916) est ainsi placée à côté du tableau de Picasso Les pains sur la table (1908/09).
Soutine ne s’est cependant jamais lancé dans la fragmentation de formes, une technique jugée par lui comme trop conceptuelle. C’est à partir de 1916, lorsque Modigliani, l’ami de Soutine, convainc son marchand Zborowski de représenter Soutine que le quotidien de celui-ci s’améliore. Ses tableaux de facture sombre ne lui conviennent guère et le marchand l’envoie à Céret, là même où, au début du siècle, Picasso et Braque avaient séjourné. Plusieurs tableaux de cette époque figurent dans cette première salle : Les maisons rouges (1917), Le chemin de la fontaine des Tins à Céret (1920), Le clocher de l’église Saint-Pierre à Céret (1922) Tous ont en commun les perspectives déformées et représentent des paysages sujets à une violente agitation. L’artiste renonce aux lignes de contours délimitant les surfaces et mélange les couleurs directement sur la toile dans une fiévreuse gestuelle du pinceau.
Exacerbation
Lorsqu’on entre dans la salle des portraits, présentant des portraits d’enfants, La petite fille à la poupée (1919), L’enfant au jouet (1919), ou des personnes anonymes comme Le chasseur de chez Maxim’s (1925), Le cuisinier de Cagnes (1924), Le tzigane (1922/23), marqués par une exacerbation émotionnelle, on ne peut s’empêcher de penser à Francis Bacon, qui bien des années plus tard distordra les figures et les corps de ses modèles. L’exagération jusqu’à l’autodérision se lit aussi dans Autoportrait de l’artiste (1922).
Une place centrale est accordée aux natures mortes des années 1922 à 1925, de composition moins linéaire et ordonnée où se glisse la déformation. On assiste à partir de ces années-là à l’intégration d’animaux abattus dans les natures mortes de Soutine. On verra trois versions du Bœuf écorché (1925) dont celle très forte, d’une grande opulence picturale, prêtée par le musée de Grenoble. Soutine semblait être particulièrement sensible au destin des animaux tués pour être mangés : poulet, faisans, lièvre ou coq représentés témoignent de sa fascination. Lors de sa visite de l’exposition Soutine en 1945, Dubuffet est enthousiaste : « Exposition extrêmement passionnante. Surtout les poulets. Il est complètement faux que ce soit un art complètement désolé. C’est plein d’exaltation jusqu’au délire, pas plus désolé que les monstres de Picasso sont désolés. Tout le contraire : transe mystique, jubilation. C’est solaire… ».
Parallèle
L’œuvre tardive autour des années trente conclut l’exposition, nous ramenant d’une part vers des portraits plus distancés, comme La cuisinière en tablier bleu (1930) ou L’enfant de chœur (1927) et d’autre part, vers les paysages de Cagnes, des œuvres plus matures et moins connues que ses portraits ou ses natures mortes. Alors que les formes des paysages de Céret semblaient sortir des limites du tableau, elles dessinent dans les paysages de Cagnes un mouvement tourbillonnaire qui assure le maintien de l’ensemble de la composition mais qui se dévitalise à l’approche des bords de la toile.
Pour conclure, il est proposé au visiteur un parallèle avec des représentations de paysages de Munch et Kirchner, traduisant une tension psychique similaire. Un regard rétrospectif que les historiens d’art aiment pratiquer mais que le visiteur n’est pas obligé de partager. Le mérite de cette exposition est bien de souligner le potentiel révolutionnaire inhérent à cette peinture qui marquera des personnalités comme Bacon, mais aussi de Kooning qui reconnaîtra en Soutine l’artiste le plus important, celui qui l’a marqué le plus.
Régine Kopp
Exposition jusqu’au 6 juillet 2008