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Sirène d’alarme, air comprimé et sang glacé
Des sirènes qui hurlent? Vite, un regard inquiet sur la montre. Il est 13 h 30 précises. Ah oui, le test des sirènes! Tout va bien! Dans toute la Suisse, le test des sirènes a lieu le premier mercredi de février de chaque année. Mais au fait, à quand remonte la première sirène en Suisse? Et quelle est l’histoire de ce moyen de communication si terrifiant? Le présent article, proposé à l’occasion du test annuel, répond à ces deux questions.
Les sirènes comptent parmi les moyens de communication qui, depuis très longtemps, permettent d’alerter la population. Il y a plusieurs siècles, le cri d’alerte «Au feu!» et le recours à divers instruments (cloches, tambours ou cornes) rassemblaient déjà les personnes astreintes au service du feu et avertissaient la population d’un danger imminent. Les signaux s’inscrivent dans une tradition similaire. En Suisse, à partir du XVe siècle, ce réseau d’ouvrages installés sur des sites dégagés annonce une attaque ennemie imminente et sert à mobiliser les troupes. L’alarme est alors transmise au moyen de feux et de signaux de fumée. En cas de visibilité insuffisante, on recourt parfois à un tir de canon et à des cloches d’église.
La sirène est l’œuvre de Charles Cagnard de la Tour. En 1819, cet ingénieur et physicien français a mis au point un dispositif à air comprimé permettant de mesurer la fréquence du son. Il a utilisé cet appareil pour étudier la propagation du son en milieu liquide. Charles Cagniard de la Tour baptisa son invention en référence à la mythologie grecque. Les sirènes y sont décrites comme des créatures fantastiques, généralement féminines, qui séduisent les navigateurs par leurs chants magiques et les conduisent à leur perte. La question est de savoir ce que cet inventeur trouvait de séduisant dans le hurlement d’une sirène…
De nombreuses années se sont écoulées avant que la sirène soit utilisée pour alarmer les populations. Les recherches effectuées dans des bases de données de journaux et magazines suisses indiquent que les premières sirènes de Suisse ont été activées ponctuellement pour l’alarme incendie après la Première Guerre mondiale. L’Engadiner Post du 20 juin 1914 relate ainsi l’utilisation d’une «sirène récemment acquise par la commune» durant un exercice de défense contre le feu. Le 10 avril 1920, l’Oberländer Tagblatt signale un premier essai de sirène par les sapeurs-pompiers de Thoune. Mais ce dispositif, installé sur l’une des tours du château, ne parvient pas à convaincre. «La puissance du son émis par la sirène motorisée ne suffit pas à réveiller la population ou à couvrir efficacement les sources de bruit diurnes.»
Le danger vient des airs
La prise du pouvoir par Hitler en 1933 a amorcé un renforcement militaire en Europe. Les tensions politiques et la guerre civile espagnole se sont traduites par une modernisation des engins de combat aérien accompagnée d’un risque de bombardement accru pour la population civile. Dès 1934, la Suisse s’est donc concentrée sur la défense aérienne passive de la population et le Conseil fédéral a adopté un premier arrêté dans ce sens. Celui-ci est à la base de l’ordonnance du 18 septembre 1936 concernant l’alarme dans la défense aérienne, qui devait avertir la population d’attaques aériennes imminentes. Ce document imposait aux «communes astreintes à la défense aérienne» d’installer des sirènes fixes et mobiles, et réglait la question des coûts correspondants.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les alertes aériennes et les craintes qu’elles déclenchaient sont entrées dans le quotidien des habitants des régions frontalières et du Plateau. Le 25 avril 1945, par exemple, les sirènes ont retenti neuf fois à Zurich. Le danger était bien réel: l’espace aérien suisse a été violé à 6501 reprises, 77 bombes ont été lâchées et 84 personnes ont perdu la vie. En plein conflit, la société bernoise Gfeller AG a proposé de premières solutions techniques permettant de commander et de déclencher simultanément plusieurs sirènes au moyen de la ligne téléphonique. Ce système présentait l’avantage de pouvoir lancer l’alerte plus rapidement, notamment dans les zones urbaines.
La guerre aérienne et son œuvre destructrice ont pris une toute nouvelle dimension avec le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. En Suisse, la menace nucléaire marquera de son sceau les domaines de la protection antiaérienne et civile pendant les décennies qui suivent. Mais il faudra attendre encore quelque temps pour que la population prenne réellement conscience du risque sous-jacent. Dans les années 1950, les Suisses faisaient en effet peu de cas des préoccupations des protecteurs civils. En 1952, la votation sur l’obligation de construire des abris dans les maisons existantes s’est soldée par un cuisant échec et l’article révisé sur la protection civile n’a été intégré à la Constitution fédérale que sept ans plus tard. L’entrée des troupes soviétiques en Hongrie en 1956 et la crise de Cuba en 1962 ont mis en évidence les risques liés à la guerre froide et favorisé le développement de la protection civile dans les années 1960. Sous la menace nucléaire, la construction d’abris a dès lors connu un rapide élan porté par la nouvelle législation.
Les lacs de barrage et leurs masses d’eau alimentent l’inquiétude
Tandis que la préparation du béton bat son plein, la question de l’alarme est reléguée au second plan. À l’exception de l’alarme-eau. Après la Seconde Guerre mondiale, le bombardement de barrages représentait la principale menace aux yeux des militaires. Quelques zones situées directement en aval de ces ouvrages ont donc été équipées de dispositifs d’alarme. La catastrophe de Vajont en 1963 a joué un rôle déterminant dans le changement de perception des responsables: l’effondrement d’un versant de montagne dans un lac de retenue italien et la violente crue qui a suivi ont en effet provoqué la disparition de plus de 2000 personnes et souligné les risques inhérents à ce type de constructions, même en temps de paix. En réaction à cette tragédie, la révision du règlement concernant les barrages du 10 février 1971 a dicté le bon fonctionnement permanent des systèmes d’alarme-eau. Le périmètre de la «zone rapprochée» située en aval des barrages a été élargi de 20 minutes à deux heures. En d’autres termes, les régions susceptibles d’être inondées dans les deux heures suivant un incident devaient dorénavant être pourvues de sirènes. Dès les années 1960, le Département militaire a introduit le système SF 57 de la société Autophon AG de Soleure pour le déclenchement de l’alarme-eau. Cette alarme était activée manuellement, et non par des instruments de mesure ou des détecteurs. Les sirènes étaient commandées au moyen de lignes dédiées. Le hurlement caractéristique s’est ajouté avec les sirènes du type «Tyfon» produites par la société suédoise Ericsson AG. Celles-ci fonctionnaient avec un réservoir sous pression et possédaient une autonomie de 30 jours.
Peur des rayonnements radioactifs
La Suisse a reconnu très tôt les dangers de l’énergie nucléaire. Le réacteur expérimental souterrain de Lucens, dans le Pays de Vaud, a été détruit en 1969 lors de la fonte des barres de combustible qui a libéré des substances radioactives. À partir de la fin des années 1970, les cantons et communes concernés se sont engagés en faveur de l’installation d’un système d’alarme autour des nouvelles centrales nucléaires. De nouveaux dispositifs ont été placés aux endroits où les sirènes de la protection civile ne pouvaient garantir une alarme à grande échelle. À cette fin, la Division pour la sécurité des installations nucléaires (DSN) a édicté des directives techniques spécifiques aux sirènes d’alarme. Dans un périmètre d’environ trois kilomètres («zone rapprochée 1»), les exploitants de centrales nucléaires pouvaient déclencher directement une alarme radioactivité. Au-delà, dans la «zone rapprochée 2», l’alarme dépendait des conditions météorologiques et de la direction du vent. Il faudra toutefois patienter de nombreuses années avant que le système d’alarme fonctionne sans faille dans la «zone rapprochée 2»! Le 1er juin 1987, le quotidien Freiburger Nachrichten rendait compte de l’installation de sirènes à Morat, en indiquant que les coûts échus étaient à la charge de Bernische Kraftwerke AG en sa qualité d’exploitante de la centrale nucléaire de Mühleberg. Dans le même article, le journal dénonçait le fait que la population des communes fribourgeoises situées dans la «zone rapprochée 2» n’avait encore reçu aucun aide-mémoire sur le comportement à adopter en cas d’alarme radioactivité. D’autres cantons ont été plus véloces. Un courrier informatif a ainsi été distribué dès 1978-1979 dans les cantons de Soleure et d’Argovie.
Les recommandations officielles ont finalement été intégrées à l’annuaire téléphonique en 1980. La population était invitée, suivant le cas, à «écouter la radio» (alarme générale), à «se mettre à l’abri» (alarme radioactivité) ou à «quitter la zone dangereuse» (alarme-eau). Les pages de l’annuaire consacrées à cette thématique reflètent également les grandes peurs collectives des années 1980. Inconsciemment, d’aucuns n’auront pas manqué d’associer l’alarme générale à une «agression imminente de l’Union soviétique» et l’alarme radioactivité à «l’apocalypse nucléaire». La catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 a mis à jour le bien-fondé des craintes liées à l’exploitation civile de l’énergie nucléaire. Cette même année, le grand incendie de Sandoz à Schweizerhalle a révélé les défaillances de la transmission de l’alarme à la population. La sirène d’alarme a en effet retenti tardivement et n’a pas été entendue par tous les habitants, une partie des sirènes de Grand-Bâle étant alors en cours de révision.
Premières heures de l’essai d’alarme national
À partir des années 1980, la protection civile s’est efforcée de consolider le réseau d’alarme et d’uniformiser la procédure d’essai dans tout le pays. Le premier test national s’est déroulé le mercredi 1er septembre 1982 à 13 h 30. Mais les résultats de cet exercice n’ont pas été concluants. Les systèmes installés dans les cantons du Jura, du Valais, de Vaud, d’Obwald et des Grisons n’étaient pas opérationnels et les sirènes sont restées muettes. Le test d’alarme est devenu obligatoire en 1988. De 1981 à 1990, il a été effectué deux fois par an, les premiers mercredis de février et de septembre. Suite à une intervention parlementaire s’appuyant sur le bon état général des installations, il est désormais réalisé une fois par an.
Alarme 2.0
Depuis l’avènement du nouveau millénaire, les anciennes sirènes pneumatiques sont progressivement remplacées par des appareils électroniques alimentés par batteries et donc autosuffisants en énergie. Quelques rares sociétés se partagent le marché de l’alarme, comme Kockum Sonics AG à Dübendorf – héritière d’Ericsson AG – ou Sonnenburg Swiss AG à Uzwil. Aujourd’hui, les quelque 5000 sirènes fixes sont reliées à un même système de télécommande et peuvent être déclenchées de manière centralisée grâce au système Polyalert, en général par la police cantonale. Ce système sécurisé redondant de commande à distance a été développé entre 2009 et 2015 par l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) avec le concours des cantons et d’autres partenaires. Jugé très fiable, Polyalert est basé sur le réseau Polycom, le système radio national protégé des autorités et organisations responsables du sauvetage et de la sécurité. Depuis 2018, les alertes et alarmes sont également publiées sous forme de notifications push sur l’application Alertswiss, les médias sociaux et le site d’Alertswiss. Mais si un problème sérieux survient, une radio OUC à piles reste un équipement recommandé dans tout logement. Les informations officielles peuvent ainsi être suivies de tout temps, même en cas de défaillance des réseaux d’électricité et de télécommunications. Les émetteurs de secours parviennent à vaincre sans difficulté les murs en béton armé d’une épaisseur de deux mètres…