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Ont-elles une idée, ces charmantes petites souris dorées qui courent dans une cage du Département
de biologie moléculaire de l'Université de Princeton, aux Etats-Unis, de la tempête que risquent
bien de déclencher dans un avenir très proche les performances extraordinaires dont elles sont capables
? Performances qui font l'objet d'une importante publication dans le numéro de Nature du 2 septembre (vol.
401, pp. 25-27 et 63-69). De quoi s'agit-il ? Rien moins que de ravissantes souris transgéniques d'une lignée
surnommée "Doogie" - du nom de Doogie Howser, ce jeune héros de feuilleton TV jouant le
rôle d'un ado surdoué et médecin précoce - capables d'apprendre plus vite et mieux que
leurs congénères. Tout ça parce que, au moment de leur conception, une équipe de chercheurs
a modifié légèrement leur patrimoine génétique. Modifications grâce auxquelles
elles sont dotées de plus de récepteurs NMDA.
Organisation complexe
Petit rappel technique… Dans notre cerveau, le réseau chargé d'acquérir, de traiter et d'emmagasiner
les millions de données qui vont composer notre mémoire est extrêmement complexe. C'est en
étudiant des malades qui avaient subi des lésions accidentelles de certaines zones du cerveau que
les scientifiques ont découvert que nous n'avions pas "une" mémoire, mais "plusieurs"
types différents, et qu'ils ont pu élaborer une ébauche d'explication. En 1953, un jeune homme
de 27 ans qui souffrait d'épilepsie grave a subi une ablation d'une partie des zones temporales de son cerveau,
ainsi que d'une structure que l'on nomme l'hippocampe. Depuis, s'il est bien débarrassé de son épilepsie,
le malheureux n'est plus capable de se souvenir du fait qu'il vient de rencontrer quelqu'un. Alors même qu'il
se rappelle parfaitement le nom du quelqu'un en question et qu'il tenait une conversation sensée avec lui
cinq minutes auparavant… Pour lui, nous sommes toujours en 1953 et ce vieillard qu'il voit dans le miroir n'a rien
à voir avec le jeune homme qu'il pense toujours être.
Pourquoi ? Parce qu'on l'a privé des structures essentielles à la fabrication des souvenirs. Pourtant,
en 1962, il a été soumis à un test qui a démontré qu'il a était capable
de construire une autre sorte de mémoire : chargé de faire un dessin en regardant la feuille dans
un miroir, il fit de spectaculaires progrès au fur et à mesure que les jours passaient. Preuve que
son cerveau est encore capable de tirer bénéfice de l'entraînement auquel il a été
soumis. De la même façon qu'une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer pourra apprendre à
dessiner en regardant la feuille dans un miroir sans pour autant s'en souvenir et qu'un malade atteint de la chorée
de Huntington ne pourra pas apprendre mais se souviendra qu'il a essayé.

Double contrôle de sécurité
Quel rapport avec notre souris ? L'idée de base de l'expérience elle-même. C'est en constatant
les altérations de la mémoire causées par l'âge que les chercheurs ont eu l'idée
de se pencher plus avant sur ce que l'on appelle la "plasticité" du cerveau : cette faculté
qu'a notre cortex d'organiser ou de réorganiser les interconnexions entre ses cellules pour structurer les
souvenirs. En 1949 déjà, un psychologue canadien du nom de Donald Hebb avait émis l'hypothèse
qu'il devait exister, dans le cerveau, un coordinateur qui détectait le fait que différentes cellules
travaillaient sur une même information, pour mieux en structurer l'acquisition. Ce récepteur miracle
fut bien découvert et baptisé N-méthyl-d-aspartate, NMDA pour les intimes, du nom d'une substance
que l'on trouve à la des ramifications des cellules nerveuses. Mais, alors que d'autres réagissent
au moindre influx pour perpétuer la circulation des informations le long du système nerveux, le NMDA
attend une double confirmation avant de déclencher son action. Ce n'est que quand deux cellules signalent
le fait qu'elles sont prêtes à travailler simultanément qu'il déclenche l'ouverture
de petits canaux permettant le passage d'autres messagers (en l'occurrence du calcium) nécessaires à
la suite de l'opération. Ce phénomène, appelé activation à long terme, est l'essence
même d'une certaine forme de mémoire. Pour preuve, si on bloque au moyen d'une drogue les récepteurs
NMDA, les cobayes présentent des problèmes d'apprentissage, voire une forme d'amnésie.
Meilleure mémoire
Structurellement, ces récepteurs NMDA sont composés de plusieurs unités appelées NR1
et NR2, ces dernières étant elles-mêmes formées de différentes sous-structures
répertoriées de A à D. Tout ça pour vous dire que c'est sur les NR2B que sont portés
les travaux de Princeton. Pourquoi ? Parce que le nombre de NR2B est plus élevé chez les jeunes animaux
et que c'est chez eux qu'on trouve la plus grande aptitude à l'apprentissage et à la mémoire.
Via le génie génétique, le nombre de ces récepteurs fut donc augmenté et "Doogie
X" soumise à une batterie de tests impitoyables. Placée dans une boîte où elle
recevait un léger choc acoustique, elle apprit plus rapidement que les autres à craindre d'y être
déposée. A l'inverse, elle oublia plus rapidement sa peur, après y avoir été
mise plusieurs fois sans qu'aucun son ne se produise. Ce fut ensuite le tour des jouets… On lui présenta
durant cinq minutes deux objets inconnus. Comme toute bonne souris, elle passa ce temps à explorer, à
découvrir leur structure, leur capacité à rouler, etc. Ensuite, comme une souris normale,
elle passa nettement plus de temps vers le nouveau. L'intéressant étant que, après deux ou
trois jours, elle passait toujours plus de temps vers le nouveau, confirmant qu'elle possédait une meilleure
mémoire à long terme. Le quatrième test consista à placer dans un bassin contenant
un liquide opaque, sous la surface duquel se trouvait un plateau où elle pouvait grimper. Contrairement
aux souris tests, "Doogie X" était capable de se souvenir, d'un test à l'autre, de l'endroit
où se trouvait le plateau.
Des conclusions ? Dotées de plus de récepteurs NMDA, les souris adultes ont une meilleure mémoire.
Ladite mémoire a donc une composante biologique, du moins en partie. Le gène codant pour la fabrication
de la partie NR2B est identifié, et le laboratoire a, semble-t-il, l'intention d'en breveter l'utilisation.
Enfin, avec infiniment de précautions, ces résultats pourraient offrir de nouvelles pistes thérapeutiques
dans le traitement d'affections humaines.
Les "super-enfants" n'existent pas ?
Dolly avait mis la planète en ébullition : allait-on cloner les hommes ? Les organismes génétiquement
modifiés ont divisé le peuple : allait-on manger des épis cultivés par Frankenstein
? Voilà aujourd'hui le tour des souris-Einstein. Et l'on constate que l'homme n'a toujours rien appris…
Parce que, aussi révolutionnaire qu'elle soit, Dolly a sombré dans les méandres de "l'actualité".
Plus le moindre entrefilet pour narrer sa vie de clone triste. A tort : aux dernières nouvelles, son génome
vieillit plus vite que prévu et l'âge de sa mère biologique s'ajoutant au sien, la petite jeunette
a un code génétique de grand-mère. Mauvaise nouvelle pour ceux qui auraient voulu s'offrir
un "double"…
Parce que les OGM ne défrayent plus la chronique que par les craintes et les réactions de rejet qu'ils
suscitent auprès des paysans et des associations de consommateurs. Plus d'un mot sur les progrès
qu'ils ont permis de faire au niveau de la recherche scientifique. A tort : la Station fédérale de
Changins fait chaque jour avancer la science et les OGM sont un outil d'une incroyable nécessité.
Parce qu'au moment où arrivent les souris "Doogie", la presse américaine a sorti la batterie
de gros titres. Et parle de "gène du QI" et de l'intelligence génétiquement améliorée.
L'homme en général, les scientifiques et les médias en particulier sont-ils donc tous si sots
?
Quand une équipe de scientifiques publie son travail dans une revue aussi prestigieuse que Nature, elle
fait son travail. Elle énonce ses postulats de base, explique son protocole opératoire, produit le
résultat de ses expériences et discute ses conclusions. A moins d'une fraude scientifique - ça
arrive aussi, mais assez rarement dans les grandes revues… - il ne s'agit que de faits, d'expériences et
d'observations faites dans des laboratoires. On se base sur du concret, on parle de recherche fondamentale.
Que la presse non spécialisée s'empare de l'information auprès du grand public et, hop, arrivée
des titres chocs. Que n'a-t-on lu sur les prétendus "gène de l'alcoolisme", "gène
de la délinquance", "gène de l'homosexualité" ou, aujourd'hui, "gène
du QI"? Voilà donc le débat lancé aux Etats-Unis : puisque, en "bidouillant"
les chromosomes d'une souris, on parvient à en faire un génie de laboratoire, ne voudriez-vous pas
revoir et corriger le plan de montage de votre enfant ? Pourquoi pas des bambins "de base" avec, comme
pour les limousines de luxe, un catalogue d'options en adéquation proportionnelle à l'épaisseur
du porte-monnaie des heureux futurs parents ? "Vous lui mettrez 2300 récepteurs NDMA par millimètre
cube de cerveau, les yeux bleus, des mains de pianiste, des cheveux blonds, le gène de la réussite
sociale et celui du compte en banque. Merci docteur !"
A quand la vision nocturne soldée ou les mains palmées gratuites pour tous les enfants dont le papa
possède une piscine ?
Assez de délire ! Oui, la lignée "Doogie" est un succès pour les chercheurs. Oui,
les souris "Doogie" sont dotées de facultés exceptionnelles par rapport à leurs
camarades de jeu. Mais non, définitivement non, les caractères des souris ne sont pas immédiatement
et totalement transposables à l'homme. Et non, définitivement non, un espoir de thérapie applicable
à l'homme découlant d'une telle découverte n'est pas une garantie de succès dans les
mois à venir.
Le Matin dimanche, 12 septembre 1999, Philippe Clément