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Par Derenik MALKHASYAN
UN DÉFI SÉCURITAIRE IGNORÉ
Les notions de sécurité nationale se limitent souvent à la composante militaire et, en particulier, à la nécessité d’assurer la sécurité des frontières internationales.
Une telle perception du système de sécurité nationale est probablement conditionnée par l’état de guerre avec l’Azerbaïdjan qui dure depuis 30 ans.
Cependant, le système de sécurité nationale comporte plusieurs niveaux. L’un des principaux objectifs de ce système est d’assurer la sécurité physique de la population tant contre les adversaires externes que contre les catastrophes naturelles ainsi que la sécurité de l’infrastructure socio-économique et son fonctionnement normal. La sécurité physique de la population contre l’ennemi extérieur est assurée convenablement par l’armée, mais le système de protection de la population contre les catastrophes naturelles est boiteux en Arménie.
Malheureusement, au cours des 30 dernières années, nous avons été contraints de subir les conséquences de catastrophes naturelles et des guerres. Dans les deux cas, nous avons eu des pertes humaines et matérielles en milliers, et nos infrastructures ont été ravagées.
Cependant, les conséquences du tremblement de terre de Spitak de 1988 et celles de la guerre d’Artsakh ne sont pas comparables en termes de pertes matérielles et humaines.
Les conséquences du séisme de Spitak
La zone touchée par le séisme couvre une superficie de 10 000 km2, soit 40% du territoire de la République (comparable au territoire actuel de l’Artsakh) où vivaient 1 million d’habitants. Elle comprenait 21 villes et 342 villages. 17% du parc de logements du pays a été détruit, 170 entreprises industrielles ont cessé leurs activités et des dégâts importants ont été causés dans les villages et les complexes agro-industriels.
Plus de 25 000 personnes ont été tuées dans le séisme: 15 à 17 000 à Gyumri, 4 000 à Spitak, 1 200 à Vanadzor, 500 à Akhuryan et 125 à Stepanavan.
Le pays a subi des pertes économiques de plus de 13 milliards de dollars.
Selon les données officielles, les principales causes des pertes humaines et matérielles sont:
• La sous-estimation du risque sismique dans l’ensemble de la République; le risque sismique de cette zone a été estimé d’une magnitude de 7-8, tandis qu’en 1988, l’ampleur du séisme fut estimée d’une magnitude de 10 à Spitak, de 9 à Stepanavan et de 8-9 à Vanadzor.
• Une commission gouvernementale spéciale chargée d’enquêter sur les conséquences de la catastrophe a constaté que certaines erreurs avaient été commises lors de la conception des bâtiments et des structures. C’est-à-dire que les normes et règles antisismiques n’avaient pas été respectées.
• Les travaux de construction étaient de mauvaise qualité. La technologie de la construction n’a pas été respectée et les matériaux de construction ne répondaient pas aux normes de l’État.
• Le risque sismique de la zone a été sous-estimé et les particularités des conditions techniques et géologiques des sites n’ont pas été prises en compte.
• Les retards dans l’organisation des opérations de secours ont également été à l’origine du nombre important des victimes.
• L’absence de connaissances pertinentes et le manque de sensibilisation de la population pour agir dans des conditions extrêmes.
Cette année marque le 30e anniversaire de ce tremblement de terre, mais les conséquences de la destruction de l’habitat et des infrastructures n’ont pas été éliminées à ce jour. En outre, il existe à Erevan de nombreux immeubles d’habitation qui ont été construits pendant l’ère soviétique, dont la qualité de travail et le type de structure sont les mêmes que ceux des bâtiments qui se sont effondrés à Gyumri et à Spitak.
Les conséquences de la guerre d’Artsakh
Selon les données non officielles publiées sur Aniarc.am, le nombre total des victimes de l’Arménie et de l’Artsakh depuis le début de la guerre d’Artsakh et lors des opérations militaires à la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan de 1991-1994, ainsi que depuis le cessez-le-feu de mai 1994, s’élève à 9 700. L’Arménie et l’Artsakh comptent ensemble plus de 10 000 soldats handicapés, blessés pendant la guerre d’Artsakh et depuis le cessez-le-feu de mai 1994.
Il n’a pas été possible de trouver des informations sur le préjudice matériel subi par la partie arménienne pendant la guerre d’Artsakh
Après avoir subi un séisme dévastateur, on peut logiquement penser que des mesures auraient dû être prises pour minimiser les pertes humaines et matérielles lors d’une telle catastrophe naturelle. De plus, la majeure partie du territoire arménien se trouve dans une zone sismique, y compris Erevan, où plus de 30% de la population arménienne est concentrée.
Les séismes menacent la sécurité nationale
Après le tremblement de terre, un système de protection sismique a été mis en place, des lois et des actes législatifs ont été adoptés. Un programme d’État à long terme a été élaboré pour la réduction des risques sismiques, notamment à Erevan. Cependant, la capitale surpeuplée n’est pas prête à résister à un séisme de magnitude 9.
En 2013, dans une interview donnée à Mediamax, Zaven Khlghatyan, directeur du centre de protection sismique auprès du ministère des situations d’urgence déclarait: « Selon des estimations préliminaires, 20% des 4 800 immeubles d’habitations à Erevan ne sont pas conformes en termes de stabilité sismique. Ils devraient être démantelés et remplacés par de nouveaux bâtiments. Environ 60% des immeubles d’habitations ont besoin de renforcement parasismique. Ainsi, en cas d’un fort séisme, seul 20% des immeubles d’habitations ne s’écrouleraient pas mais subiraient des dommages. »
Dans la même édition de Mediamax, il est mentionné que les experts arméniens et japonais avaient étudié plusieurs scénarios d’éventuels tremblements de terre.
Ainsi, selon un scénario, en cas d’un fort séisme près de Garni en cours de journée, environ 100 000 personnes perdraient la vie et 40% des bâtiments s’effondreraient à Erevan. Si le tremblement de terre a lieu durant la nuit, le nombre de victimes atteindrait 250 000.
La perspective de perdre 250 000 personnes en quelques secondes et de subir des dommages matériels d’une valeur de plusieurs milliards de dollars ne constitue t-elle pas une menace sérieuse pour la sécurité de l’État? Même s’il existait un risque de perdre quelques milliers de vies en quelques secondes, l’État devrait prendre des mesures pour réduire ce risque au minimum et se prémunir autant que possible contre ces dangers.
La question des immeubles d’habitations à risque dans la capitale n’a pas fait partie de l’ordre du jour de la campagne électorale du conseil municipal d’Erevan (23 septembre 2018). Les représentants des forces politiques qui se sont présentés aux élections pour l’administration de la ville n’ont pas abordé ce problème.
Le gouvernement central n’a pas un plan stratégique non plus pour renforcer et reconstruire les logements à risque notamment à Erevan, ce qui permettrait de résister à éventuels séismes importants. De plus, pour un pays en état de guerre, la protection de l’arrière-front contre divers dangers, tant naturels que provoqués par l’homme, est une question de sécurité nationale.
Bien entendu, pour résoudre ce problème, il est nécessaire de mobiliser des ressources financières importantes, mais en cas d’une catastrophe éventuelle, des investissements encore plus importants seraient nécessaires pour remédier aux pertes matérielles. Naturellement, il ne serait pas possible de remédier aux pertes humaines.
En résumé, nous pouvons affirmer qu’Erevan, ville densément peuplée et d’importance stratégique, n’est pas suffisamment préparée pour faire face à une catastrophe sismique. En outre, aucune mesure n’a été prise à ce jour dans cette direction et, actuellement, les mesures visant à aligner les logements vulnérables de la capitale sur les normes de sécurité parasismique ne sont pas visibles. Il n’existe pas de plan stratégique coordonné pour aligner le parc de logements de la capitale sur les normes de résistance aux séismes.
Après la révolution de velours du printemps 2018, nous pouvons espérer que le gouvernement actuel, conscient de l’importance d’assurer la sécurité nationale dans tous les domaines, accordera toute l’attention aux menaces qui pèsent sur l’existence physique des citoyens. En ce sens, l’Arménie peut prendre exemple sur le Japon, qui a une expérience riche et bien développée dans la préparation et la résistance aux catastrophes naturelles et provoquées par l’homme.
Source: ANALITIKON, Stepanakert
(traduit de l’arménien par Artzakank)