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ticable ; prenez une langue parlée, mais enrichissez-la de tous les trésors de la Néologie : déja tous les peuples chargent davantage la composition du nom, quand ils veulent marquer le degré superlatif d'une chose; un seul mot est quelquesois devenu le fondement d'une science ; la parole est la peinture par excellence, l'écriture n'est que la parole fixée, l'écriture n'a presque point de bornes, et si je veux exprimer un langage pathétique et usité ( même parmi les brutes ), ne me faudra-t-il pas des signes ou des accens nouveaux? Et comment renoncerions-nous, par exemple, aux agranditifs? C'est la nature elle-même qui nous en . fait une loi et qui nous indique l'échelle des expressions.
Pour prix de mes intentions libérales et d'un assez long travail , l'on me prodiguera ces injures qui m'ont toujours trouvé calme et indifférent : je serai un barbare, barbarus hic ego sum ; mais il y a vingt-cinq ans que j'ai mis sous les pieds, louanges et critiques , éloges et satires, non par orgueil , mais pour être plus libre et plus indépendant dans ma manière de voir et d'écrire, Il est donc inutile de prévenir le lecteur que
j'ai fait ce Vocabulaire, d'abord pour moi, c'est-à-dire que, sous tel ou tel mot, j'ai laissé courir ma plume selon la libre fantaisie ou l'inspiration du moment , m'embarrassant fort peu si cela entrait ou n'entrait pas dans la composition d'un ouvrage de cette espèce. Or, dans tous les écrits que j'ai publiés jusqu'à ce jour, j'ai toujours eu soin de me payer d'avance et de mes propres mains, afin de n'avoir pas ensuite à crier à l'ingratitude. Je donne , c'est au public à recevoir, je le dispense de toute reconnaissance ; mais qu'il apprenne une bonne fois de ma bouche que je me regarde comme son Instituteur, et non point comme son esclave. . , | | ;
Dès que l'impression fait éclore un poète, " -
· Il est esclave né de quiconque l'achète. Je méprise beaucoup l'auteur de ces vers-là » et je proteste hautement contre leur impertlnence. · · · · ,
C'était une langue très-riche que celle de nos anciens historiens, orateurs et poètes, jusqu'au dix-septième siècle ; mais l'amour subit, l'idolâtrie aveugle pour quatre à cinq écrivains plus modernes qui ont conquêté le gros des lecteurs, ont comme ordonné la
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suppression et proscription d'un nombre trèsconsidérable de mots très-expressifs et trèsénergiques , qui ne sont point remplacés. Une fausse délicatesse, un caprice , un engouement vif et rapide ont été cause de ces bannissemens. Il y a des mots qu'on a rejetés, parce que les poètes comiques s'en sont servis dans un sens défavorable.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
o Voila un verbe ridiculisé ; 6 suave merveille du même poète ! suave et suavité sont mis hors de la langue. Bellement , bellè, proscrit, et pourquoi ? Il y a un proverbe qui dit : qui a faim ne peut manger bellement ; expression naïve; dites agréablement, vous direz mal. • S'il n'y a point de langue assez féconde pour fournir autant de mots différens que nous avons de différentes pensées à exprimer, l'on ne risque donc rien d'avoir une palette riche en couleurs, et je me suis mis à arranger la palette. Voilà des couleurs toutes broyées, mais c'est de leur mélange heureux que l'écrivain fera sortir son tableau; elles doivent paraître crues avant d'avoir été employées par le pinceau, l'heureux pinceau , qui doit les délayer. Je laisse donc au peintre le soin de combiner ces mots-couleurs de toutes les manières possibles.
Ne vivez point d'imitation; voilà ce que je dis et redirai sans cesse.
Ce Vocabulaire exige à sa suite un traité sur les inversions ; je m'en occupe sans relâche, l'on verra que je suis infatigable dans ma carrière littéraire (1). | A proprement parler nous n'avons dans notre langue, ni tournures, ni constructions, ni périodes. Ces trois choses supposent nécessairement le pouvoir et la liberté de transporter, d'arranger les mots à son gré, pour rendre la diction plus harmonieuse ou plus pittoresque. Les anciens comparaient la phrase périodique, tantôt à un bâtiment construit en voûte, et tantôt aux mouvemens tortueux d'un fleuve qui serpente; les uns la présentent sous l'image de ces animaux
(1) J'ai un magnifique projet pour la confection parfaite d'un Dictionnaire universel de la Langue , dans l'espace de trois années. Je le mûris, ce projet, pour l'offrir au public incessamment.
féroces qui se replient sur eux-mêmes pour s'élancer avec plus de force ; les autres, sous celle d'un arc d'où la flèche part avec d'autant plus de rapidité, qu'on s'est plus efforcé de le tendre. Le mécanisme de notre diction aurait-il jamais inspiré l'idée de ces comparaisons ? Nous rapprochons les mots, nous les enchaînons les uns aux autres, mais nous ne les groupons jamais; nous ne les construisons pas, nous les accumulons; nous ne saurions les disposer de manière à se prêter mutuellement de la force et de l'appui; les mouvemens circulaires et les mouvemens obliques nous sont également défendus, nous ne pouvons parcourir que la ligne droite; enfin nous n'avons que le choix des mots ; du reste leur place est presque toujours invariablement fixée. Ou nos grammairiens n'ont pas assez senti les avantages de l'inversion, ou ils ont craint de les exposer. C'est l'inversion qui conduisit les anciens à varier presqu'à l'infini les formes de leur langage, à les distinguer les unes des autres , et à les adapter convenablement aux différensgenres, oratoire , historique, épistolaire, etc.A ce moyen s'en joignait un autre non moins riche et non moins puissant. Les élémens