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10/03/2016
Nestlé Waters et l’eau de Flint
La polémique autour du scandale de l’eau polluée de la ville de Flint dans l’état de Michigan continue à faire des vagues, jusqu’à s’immiscer dans la campagne des élections primaires. Loin d’être uniquement un scandale environnemental, il s’agit là, ni plus ni moins, d’un cas emblématique des conséquences désastreuses d’une politique néolibérale de désindustrialisation, au seul profit des actionnaires. Entre 1978 et 1992, le PDG de General Motors, Roger Smith, avait réduit la main d’œuvre dans la région de Flint de 80'000 à 50'000 employés. D’après le journal « Detroit News », la firme occupe actuellement encore 7'200 employés sur place.
Après les récentes délocalisations qui ont touché la place industrielle suisse, une relative nouveauté pour ce pays, notre gouvernement serait bien inspiré d’écouter les syndicats et le PS Suisse, qui, depuis la crise financière de 2008, exigent « une politique économique et industrielle active ». Le « laisser faire » de notre ministre de l’économie n’est plus une option, comme le montre l’exemple ci-dessus.
Pour revenir à Flint et la répercussion du déclin industriel sur son eau potable, il faut savoir, qu’à cause de sa situation financière désastreuse, la ville s’était vu imposée, unilatéralement, par le gouverneur républicain Rick Snyder, un « expert-comptable », chargé de réduire les dépenses publiques. Après avoir bradé « l’argenterie » à vil prix, « l’expert » s’attaque à l’approvisionnement en eau potable. Il se trouve que la région des grands lacs couvre approximativement 20% des besoins mondiales en eau potable et la ville de Flint est approvisionnée par la ville de Detroit, qui, elle puise son eau du lac Michigan. Vu le prix élevé que la ville de Detroit charge à la ville de Flint pour son approvisionnement en eau, « la troika » décide de puiser dorénavant dans le fleuve « Flint », contaminé depuis des décennies par les usines automobiles, en attendant une solution durable, moins coûteuse. Depuis, 8'000 habitants ont subi des contaminations dues au plomb, contaminations irréversibles.
Pendant que les habitants continuent à payer 140 USD par mois pour leur eau polluée, le gouverneur fait distribuer de l’eau en bouteilles de la marque « Ice Mountain », un produit de la multinationale suisse Nestlé, au lieu d’approvisionner la ville avec des camions citernes. Fait intéressant : En 2001, moyennant une remise d’impôts de 13 mio USD, le « Department of Environmental Quality » de l’état de Michigan autorise la firme d’établir une usine d’embouteillage d’eau à Stanwood et octroie le droit de puiser 1'500 litres/minute du réservoir d’eau souterrain qui alimente le Lake Michigan. Nestlé ne paie pas un centime pour ce droit.
Dans ce contexte, une interview avec le président de la firme, Peter Brabeck, accordée à la chaine américaine CNBC, prend toute sa dimension. Il y déplore « le gaspillage d’eau au niveau mondial » et déclare, entre autre, que « la gratuité de l’eau devrait se limiter à 30 litres par jour et par personne ». En outre, Il déplore « le mauvais management (public bien-entendu) des ressources et ajoute, en guise de preuve, que « sa société, tout en augmentant sa production, a réussi à réduire sa consommation d’eau de 60% ces dernières années. » Monsieur Brabeck déplore le « déficit annuel en investissements dans les infrastructures de 250 mia USD au niveau mondial, ce qui provoquerait un gaspillage d’eau, atteignant les 35%, par exemple, pour une ville comme Londres. »
A contrario, la production d’un litre d’eau en bouteille nécessite 1,39 litre d’eau, selon les sources de l’industrie même (International Bottled Water Association) et le déficit en investissements pourrait s'expliquer par les politiques d’austérité, sans cesse exigées par les milieux économiques, pour « assainir les finances publiques ».
Pour la petite histoire : L’état de la Californie est frappé, depuis trois ans, par une sécheresse historique, qui oblige le gouvernement d’imposer à sa population des restrictions sévères au niveau de la consommation d’eau. Pendant ce temps, Nestlé continue à puiser dans les réservoirs d’eau souterrains depuis une source qui se trouve à Millard Canyon, une centaine de km à l’est de Los Angeles, dans une réserve indienne, considérée comme état souverain, non soumis aux lois californiennes.
Qu’est-ce que tout cela devrait susciter? Un débat ! Dans ce pays aussi ! Il ne s’agit pas d’opposer les entreprises aux employés ni les politiques aux citoyens, mais l’économie doit se remettre au service de la société. Le « laisser faire » prôné » par notre ministre de l’économie n’est pas une option d’avenir. Le manque de volonté politique empêche la transition énergétique, la maitrise des coûts de la santé, la maitrise du chômage, la redistribution des richesses.
Il n’y a pas que les politiques qui sont en décalage avec l’opinion publique, les médias, de leur côté, continuent à cimenter le statu quo au lieu d’ouvrir le débat sur un autre modèle de société. Il se trouve que la société civile bouge. Aux Etats-Unis, le candidat démocrate aux élections primaires, le sénateur Sanders, rassemble plus de 80% des intentions de vote des jeunes face à son adversaire, Hillary Clinton et sa campagne a levé à ce jour 5'000'000 de contributions d'une valeur moyenne de 27 USD. En France, une pétition, lancée le 19 février dernier par la féministe Caroline de Haas, adressée à la ministre du travail et de l’emploi, contre la réforme du code de travail, via la plateforme internet change.org, a été signée, à ce jour, par plus de 1'225’000 d’internautes.