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Alpinisme soviétique
rPar L. Spiro
Pour différer sensiblement de la nôtre, la conception russe de la grimperie n' en comporte pas moins des qualités dignes des plus grands éloges; il y a là-bas des phalanges de grimpeurs hardis autant que tenaces, sachant mettre tout en œuvre pour atteindre le but que leur ardeur civique leur propose. Le chef incontesté de cette génération fut Eugène Abalakof, sculpteur de talent et grimpeur de premier ordre dont le tableau d' ascensions est remarquable; en 1933, il atteignait le premier, seul et à quatre pattes, le sommet du Pic Staline ( 7495 m .) au Pamir; il est mort en 1948, alors qu' il préparait une expédition visant à la conquête du Pic de la Victoire ( 7440 m .), dans le Tian Shan, la plus haute montagne russe, après le Pic Staline naturellement.
A la suite d' Abalakof, des milliers de grimpeurs ont pris à leur tour le chemin des cimes; l' annuaire de 1950 relève avec satisfaction que le mouvement de la grimperie prend de plus en plus d' extension; on voue un soin particulier à l' entraînement comme à la préparation technique et scientifique; en effet, science et varappe doivent marcher la main dans la main. Le nombre des alpinistes croît, mais, et voilà qui nous touche particulièrement, le nombre des accidents demeure très faible, grâce aux précautions... ordonnées.
A l' heure où, en Suisse, nous en sommes à nous défendre contre la multiplicité des téléphériques qui prétendent abolir la marche d' approche avec ses fatigues et les pertes de temps, un chef de file de l' école soviétique, E. Belezki, affirme que, même pour les expéditions lointaines et les plus hasardées, il ne convient pas de recourir à des porteurs indigènes salariés; la plupart des grimpeurs russes, explique-t-il, portent eux-mêmes tout leur bagage, estimant que c' est encore la meilleure méthode de s' entraîner pour l' assaut final. La vieille garde du CAS se retrouverait toute entière dans cette assertion, elle qui n' hésitait pas à partir à l' aventure, lourdement chargée, afin d' être en état de parer à toute éventualité.
L' effort alpin soviétique apparaît méthodique et minutieux à l' extrême; sur un point, cependant, il tolère une aimable fantaisie lorsqu' il s' agit de baptiser sommet ou arête; c' est ainsi qu' on trouve le Pic de l' Espagne Libre, le Pic de la Jeune Garde, celui des Partisans, des Cheminots, des Alpinistes soviétiques ou encore du 30e Anniversaire de l' URSS. On rend hommage à la science en affublant une cime honorable du nom sonore de Pic du Centenaire de la Société de géographie soviétique! ou bien arête de l' Académie des Sciences. On honore les grands hommes du jour, ceux qui ont joué un rôle dans l' histoire récente du pays, on aura donc une Pointe Molotow, Karl-Marx ou Passionaria, à moins qu' on ne veuille mettre en relief des cités, tels les Pics Leningrad ou Moscou; est-on en mal d' imagination, on qualifiera la la dernière conquête de: Pointe 1949!
En apparence, la conception soviétique de l' alpinisme diffère à ce point de la nôtre que nous hésiterions à les comprendre sous un seul et même, terme. L' alpinisme représente pour nous un ensemble d' usages, de traditions, d' en et d' élans; à notre sens, c' est avant tout une merveilleuse école d' énergie, d' épanouissement de la personnalité comme de l' élévation de la pensée. Que subsiste-t-il de tout cela dans l' alpinisme soviétique? Peut-être serait-il prématuré de conclure, du moins la conclusion sera-t-elle moins abrupte si nous réalisons que l' alpinisme russe est à ses débuts; pour le juger équitablement, il faut se reporter aux origines de notre propre alpinisme. Ne mettait-il pas en avant le devoir patriotique de l' exploration; les questions de science ne prétendaient-elles pas occuper une place prépondérante au point qu' un Javelle se qualifiait de touriste inutile?
Cet alpinisme soviétique a longtemps couvé sous la cendre; en 1929, il y avait' déjà des « basas » ou clubs alpins, mais sans vigueur effective; ce sont des personnalités eminentes qui lui ont donné son élan, si bien qu' au lendemain de la guerre, il a pu déployer une ardeur conquérante, visant à devenir un mouvement réellement populaire. Nous souhaitons qu' une fois passée la phase d' exubérance outrancière, jalouse de son indépendance, l' alpinisme soviétique puisse se rapprocher de ses devanciers et apprendre à collaborer avec eux. La véritable grimperie élève ses adeptes au-dessus des petitesses humaines, elle tient unis dans un même sentiment tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté; quand les grimpeurs russes auront saisi cette vérité première, tout ira bien.