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C'était déjà, sans doute, une haute convenance que les livres liturgiques se recommandassent entre tous par la beauté et la dignité de leur exécution comme livres ; mais, du moment qu'il était possible d'en relever encore la splendeur par des ornements particuliers, on pouvait espérer que ce nouveau genre de magnificence ne leur manquerait pas. C'est la foi qui révèle l'importance des livres liturgiques, et qui montre en eux les instruments de la louange divine, et les canaux des grâces célestes ; or la foi a été le principe de toutes les merveilles de l'esthétique chrétienne, et ce qu'elle a fait pour les églises, pour les vases de l'autel, pour tous les objets qui servent au culte divin, elle devait proportionnellement le faire pour les livres de la Liturgie.
Nous considérerons d'abord ce que l'on a fait pour préparer la matière première de ces livres. Il était possible de la disposer avec une magnificence spéciale qui pût la rendre plus digne de recevoir les caractères sacrés; de nombreux monuments qui subsistent encore, nous font voir que l'esprit de foi n'a pas fait défaut sur ce point. Sur le déclin de l'empire romain, à la veille du jour où le christianisme allait triompher, on trouve déjà des exemples de l'emploi de la teinture de pourpre sur le vélin, comme préparation d'un livre destiné à l'usage d'un empereur (1). La piété chrétienne s'empare bientôt de ce
(1) Maximin le Jeune reçut en présent de sa mère les poèmes d'Homère écrits sur vélin pourpré. (Jul. Capitolin., In Maximinum.)
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luxe pour l'appliquer aux livres sacrés, et, dès le IV° siècle, nous le voyons pratiqué par les moines d'Orient, au témoignage de saint Ephrem et de saint Jérôme.
Les livres liturgiques, à commencer par les évangéliaires, devaient naturellement avoir part des premiers à cette distinction, et seuls ils en ont joui durant de longs siècles. Mais le pourpre n'était pas la seule couleur dont le vélin de ces livres fût rehaussé ; plus tard, le violet et l'azur furent aussi employés, et on peut juger de la magnificence que ces riches couleurs répandaient sur un volume, par l'éclat que possèdent encore aujourd'hui les manuscrits liturgiques qui sont arrivés jusqu'à nous teints de ces précieuses couleurs, tout affaiblies qu'elles sont par la durée des siècles.
L'un des plus anciens est l'Évangéliaire d'Ulphilas, qui est sur vélin pourpré. Nous citerons encore en exemples, pour le vie siècle, le Psautier de Saint-Germain-des-Prés, et celui de la bibliothèque de Zurich, dans lesquels, probablement par l'action du temps, le pourpre tire sur le violet; le fameux Evangéliaire de Vérone, qui est sur vélin azuré ; celui de Brescia, qui est sur pourpre, comme celui de la cathédrale de Perugia ; celui de Saint-Germain-des-Prés , dont chaque page est teinte de pourpre d'un côté et d'azur de l'autre.
Au VII° siècle, saint Wilfrid, évêque d'York, donnait à son église cathédrale un évangéliaire sur fond de pourpre (1). Il est resté, entre autres, du VIII° siècle, sur vélin pourpré : l'Évangéliaire grec, dit de Saint-Jean de Carbonara, à Naples, maintenant à la bibliothèque de Vienne ; l'Antiphonaire de saint Grégoire, qui porte le nom de la reine Théodelinde, et se conserve dans la bibliothèque de Monza (2); l'Évangéliaire donné
(1) Dom Tassin, Nouveau Traité de Diplomatique, tom. II.
(2) Mabillon, Iter Italicum.
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par Charlemagne à son Église d'Aix-la-Chapelle, etc. Dom Martène signale un autre évangéliaire, en entier sur vélin pourpré, qui fut offert à saint Angilbert par Charlemagne, et que l'on gardait dans l'abbaye de Saint-Riquier (1). Ce beau manuscrit n'a pas péri, et il est aujourd'hui le principal ornement de la bibliothèque d'Abbeville (2).
Au IX° siècle, on est moins prodigue de l'emploi continu du pourpre sur les manuscrits liturgiques. Cette réserve était inspirée par l'économie; la teinture de pourpre ne pouvant s'obtenir pour un volume entier qu'au moyen d'une dépense considérable. Dès le IV° siècle, on voit l'évêque Théonas engager Lucien, chambellan de l'empereur, à ne pas faire écrire sur pourpre les manuscrits entiers de la Bibliothèque impériale, sans l'ordre du prince (3). Il est remarquable que le Psautier offert par Charlemagne au Pape saint Adrien Ier , vers la fin du VIII° siècle, et que l'on conserve dans la bibliothèque impériale de Vienne, n'ait qu'un certain nombre de pages sur vélin pourpré. Nous avons cependant noté plus haut deux évangéliaires exécutés par ordre de ce grand prince, et qui présentaient d'un bout à l'autre cette magnificence. Peut-être l'auguste donateur jugea-t-il que la dignité des saints Évangiles qui renferment les propres paroles de celui qui est la Vérité et la Vie, réclamait plus d'honneur encore que les Cantiques inspirés du Roi-Prophète. Néanmoins, sous son règne, nous voyons des livres purement liturgiques exécutés en entier sur vélin pourpré, tels que l'Antiphonaire de Monza dont nous avons parlé, et cet autre Antiphonaire que fit écrire
(1) Voyage littéraire, tom. II.
(2) Notice par M. de Belleval, Mémoires de la Société royale d'émulation d'Abbeville. 1836, 1837.
(3) D'Achery, Spicilegium, tom, XII.
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saint Ansegise, abbé de Fontenelle, et dont il est question dans la Chronique de ce monastère (1).
Parmi les Sacramentaires du IX° siècle qui sont arrivés jusqu'à nous, beaucoup sont remarquables par l'emploi du pourpre sur le vélin, mais toujours avec modération. Quelquefois le Canon tout entier a pour fond cette précieuse couleur; plus ordinairement, c'est le frontispice du livre, les premières pages, ou celles qui contiennent les textes que l'on a voulu distinguer davantage. D'autres fois, une ou deux lignes seulement, un mot, une simple lettre, l'encadrement d'une page ont obtenu cette distinction. Sur les évangéliaires de cette époque, on observe généralement la même manière de procéder ; les premières pages des Évangélistes, surtout de saint Matthieu, sont même assez souvent teintes en pourpre.
Mais la couleur ne s'est pas toujours maintenue dans son éclat primitif; elle est devenue foncée, obscure, et tire souvent sur le violet; plusieurs manuscrits se sont cependant assez bien conservés, pour que l'on soit à même de juger aujourd'hui encore de la magnificence de ces livres, pour l'embellissement desquels on empruntait de si royales couleurs. Ce genre de luxe ne paraît pas avoir régné au delà du X° siècle, si l'on excepte quelques rares échantillons, tels qu'au XII° siècle, l'Évangéliaire de Lieutold, qui offre encore plusieurs pages sur vélin pourpré; mais il a été une des plus hautes manifestations du respect dont les livres liturgiques méritent d'être environnés.
Cette préparation du vélin par le pourpre, le violet et l'azur, appelait un complément qui ne fit jamais défaut. On ne pouvait écrire qu'en lettres d'or ou d'argent sur des pages si précieuses ; c'est en effet ce qui a lieu constamment. Les manuscrits sur vélin de couleurs écrits totalement
(1) D'Achery, Spicilegium, tom. III.
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en lettres d'argent sont rares. L'Évangéliaire du chapitre de Vérone et celui de Brescia, antérieurs au VII° siècle et publiés par J. Bianchini, offrent un exemple de cette particularité, qui se retrouve sur un autre évangéliaire du IX° siècle, conservé autrefois à l'abbaye de Saint-Denis, et décrit par les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique. Il y a toutefois un certain nombre de lettres d'or sur le manuscrit de Brescia. L'Évangéliaire d'Upsal, dit d'Ulphilas, est aussi en caractères d'argent ; mais les titres et certaines initiales sont en or. Le Psautier de saint Germain est de même ; l'or n'y paraît qu'au titre de chaque psaume, à chaque fois que le nom de Dieu se rencontre, et au mot Diapsalma, qui se trouve assez souvent, comme l'on sait, sur les Psautiers de la version Italique. On fait la même remarque sur le Psautier de Zurich : il n'a de lettres d'or que sur les titres, et au dernier psaume tout entier. Nous citerons encore l'Evangéliaire de Charles de Rohan-Soubise, à la Bibliothèque nationale; le texte est aussi en argent, avec les titres et les rubriques en or. Enfin, l'Antiphonaire de Fontenelle, qui était également en caractères d'argent, et non d'or, comme on l'a écrit faussement plusieurs fois (1). Sur les vélins de couleur du IX° siècle, on a suivi généralement un procédé contraire ; for est d'emploi ordinaire, et l'argent ne paraît plus que par exception.
Mais l'usage de l'or pour les lettres dans les livres liturgiques n'était pas tellement attaché au pourpre, à l'azur ou au violet des manuscrits, qu'on ne l'employât aussi sur le pur vélin. Ainsi, de nombreux évangéliaires, psautiers et sacramentaires, qui n'ont que quelques pages teintes en couleur, sont écrits en lettres d'or dans toute leur étendue. Nous n'entreprendrons pas d'énumérer ici
(1) D'Achery, Spicilegium, tom. III.
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tous les manuscrits liturgiques que les chrysographes des différents siècles ont exécutés ; mais nous en signalerons, selon notre usage, quelques-uns. Ainsi, nous citerons l'Évangéliaire de Saint-Martin-des-Champs, dit de Charlemagne, aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal; celui que l'on conservait à Saint-Martin de Tours, et sur lequel les rois de France prêtaient serment, lorsqu'ils étaient reçus abbés et chanoines de cette insigne Église; celui de Saint-Médard de Soissons, à la Bibliothèque nationale, le plus beau peut-être des manuscrits liturgiques que possède la France; celui de Saint-Emmeran de Ratisbonne, à Munich, digne d'être comparé au précédent ; celui de Lothaire, à la Bibliothèque nationale; celui de l'Abbaye de Hautvillers ; celui de l'abbaye de Lorck, maintenant à la Vaticane, et dont chaque ligne, en belles onciales, est écrite alternativement sur une bande de pourpre et sur une bande d'azur (1); celui de Saint-Martin de Trêves, écrit par ordre d'Ada, sœur de Charlemagne, pour être offert à cet empereur (2) ; celui qui fut trouvé dans le tombeau de Charlemagne lui-même, lorsqu'on l'ouvrit par ordre d'Othon III (3); le Psautier de Lothaire, autrefois à l'abbaye de Saint-Hubert (4); celui d'Emma, sa femme, conservé jadis à Saint-Remy de Reims (5) ; l'Antb phonaire de Gontbert, moine de Saint-Bertin (6), etc. Les manuscrits totalement en lettres d'or sont plus rares après le IX° siècle; nous citerons cependant, au X°, l'Évangéliaire donné à l'abbaye d'Epternach par Othon II (7); au XI° celui de l'Empereur Henri III, gardé à la
(1) Giorgi, Liturgia Romani Pontificis, tom. Il, lib. III, dissert. II,
(2) Gerken, Reise. tom. III.
(3) Ibid.
(4) Dom Martine, Voyage littéraire, tom. II
(5) Dom Mabillon, De Re diplomaties; Bianchini, Evangeliarium quadruplex, tom. II.
(6) Dom Martène, Voyage littéraire, tom. II.
(7) Bruschius, Chronologie, monasteriorum Germaniœ.
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Bibliothèque de l'Escurial (1); au XIV°, l'Évangéliaire de Jean d'Oppaw, dont nous avons parlé ailleurs.
Mais si le nombre des manuscrits liturgiques écrits entièrement en lettres d'or est nécessairement borné, l'emploi de l'or n'en est pas pour cela moins fréquent, quoique dans une plus faible proportion, sur un nombre considérable d'évangéliaires, de sacramentaires et d'autres livres du service divin, qui se rapportent aux VIII°, IX° et X° siècles. Quelquefois les premières pages entières étalent ce luxe dans toute sa splendeur; plus souvent les titres de chapitres, les règles de l'Office, les mots ou même les passages principaux dans les textes, sont relevés d'or, par tout le cours du volume. Les grandes et les moindres initiales en sont ornées fréquemment, sans parler des fonds d'or desquels elles se détachent, quand elles sont elles-mêmes en couleur. D'autres fois de larges bandes de cette précieuse teinture encadrent les premières pages, et même toutes celles d'un volume entier, comme sur l'Evangéliaire de Saint-Médard de Soissons.
Sur ce point comme sur tant d'autres, l'époque carloingienne a atteint au plus haut degré de la magnificence et de la grandeur. Le X° siècle descend promptement de cette élévation, et l'or disparaît des livres liturgiques, durant les XI°, XII° et XIII° siècles, sauf de rares exceptions, telles que au XI°, le Bénédictionnaire d'Aethelgar,le Missel de Jumièges, moins riche cependant que le précédent, l'un et l'autre à la Bibliothèque de Rouen ; le Sacramentaire de Bamberg, à Vienne ; le missel de l'abbaye de Saint-Denys, à la Bibliothèque nationale. Nous ne parlons pas des fonds d'or sur lesquels ressortent les personnages dans les miniatures qui appartiennent à ces trois siècles ; nous nous occupons ici uniquement de l'or employé pour rehausser l'art du calligraphe,
(1) Claudius Clemens, De Mss, Bibliothecoe Scorialensis.
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Le XIV° siècle ramena l'usage de l'or, comme ornement des lettres et des encadrements gracieux et variés dont il enrichit les livres liturgiques; il fut imité en cela par le XV° et le XVI°, et cette riche couleur a conservé, pour l'ordinaire, sur les manuscrits de cette époque un éclat et un brillant que le travail des siècles, et peut-être l'infériorité dans les moyens, ont enlevés à la plupart des œuvres que nous ont laissés les chrysographes carlovingiens. Dans les âges postérieurs dont nous parlons, on appliquait la feuille d'or sur le vélin, et on la polissait ensuite. Les calligraphies auxquels sont dus les manuscrits liturgiques qui ont été exécutés depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos jours, ont souvent aussi fait usage de l'or pour relever leurs compositions, particulièrement aux titres et aux initiales des livres de chœur, des missels ou des évangéliaires, et la perte de ce puissant moyen d'ornement n'est pas un des moindres inconvénients qu’il ait amenés l'application de l'art typographique aux livres liturgiques.
Mais l'ornementation de ces livres vénérables ne s'est pas bornée à la somptueuse préparation du vélin par les teintures de pourpre, de violet ou d'outremer, ni à l'usage de l'or liquéfié en encre précieuse; le dessin et la peinture même se sont réunis pour les embellir et pour les animer. Les livres liturgiques ont accueilli ces deux arts, ils les ont conservés durant les rudes périodes de décadence et de barbarie, et ils les ont rendus au monde, sanctifiés, régénérés, émancipés des entraves auxquelles ils avaient été trop longtemps soumis. Heureux les arts, s'ils eussent gardé plus fidèlement le souvenir de l'hospitalité sainte qui les avait abrités, et les garantit longtemps contre les tendances sensualistes qui commencèrent à se déclarer, dès le XIV° siècle, sur les manuscrits profanes !
Le désir de donner plus d'éclat et de majesté à l'écriture, surtout au début d'un livre, fit naître chez les
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calligraphes liturgiques l'idée d'orner avec un soin particulier les initiales des textes, et, pour cela, il leur fallut employer le secours du dessin. A partir du VII° siècle, on voit poindre sur les manuscrits du service divin, dans l'Église latine, ce genre d'ornementation qui était appelé à recevoir de si riches développements. Déjà le Missale Francorum, le Missale Gothicum et le Sacramentarium Gallicanum de la Bibliothèque vaticane, précieux monuments du VIII° siècle, venus originairement de l'abbaye de Fleury, présentent au commencement de certaines préfaces ou oraisons des lettres timidement ornées de fleurons et d'oiseaux. Au même siècle, le Psautier et l'Evangéliaire de la bibliothèque Cottonienne montrent que cette intention d'embellir les livres liturgiques, à l'occasion des initiales et des capitales de titres, avait séduit aussi les calligraphies anglo-saxons. Mais, sur ces deux manuscrits, l'ornementation n'emprunte pas encore ses éléments à la nature ; elle procède au moyen d'enroulements délicats et compliqués, formés avec des points à l'encre rouge.
Le VIII° siècle développa ce goût d'embellissement, et le IX° le porta à son plus haut degré de splendeur. Notre but, ainsi que nous l'avons dit, n'étant pas de traiter ici des manuscrits en général, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux dans lesquels sont décrits les divers genres et espèces de caractères d'ornement, que la riche et souvent bizarre imagination des calligraphies employa, à cette époque, pour décorer les livres en général et ceux du service divin en particulier. Il suffit de dire ici, au sujet de ces derniers, que, sans parler des fantaisies plus ou moins ingénieuses que les artistes y exprimèrent, la nature tout entière fut mise par eux à contribution pour la formation et l'enjolivement des lettres principales. L'or, les plus vives couleurs, toutes les inventions d'une main habile et légère, furent employés pour faire de ces initiales
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autant d'œuvres merveilleuses. Souvent, en tête d'un évangéliaire, la première lettre qui s'étend d'abord sur les deux tiers de la partie supérieure de la page et s'échappe en filigrane jusqu'au bas, présentant un pied et plus de développement ; près d'elle sont semées les autres lettres qui complètent Je mot ou la phrase, presque toutes variées, et disputant de richesse l'une à l'autre. Quelquefois même, le prolongement de cette immense initiale court le long de la marge inférieure, et remonte à droite de la page, comme pour former une sorte d'encadrement. Cette ordonnance majestueuse de la première page se remarque principalement au commencement de l'Évangile de saint Matthieu, et les mots dont elle se compose ne vont guère au delà de ceux-ci : Liber generationis. De même, sur les sacramentaires, le début du Canon, orné avec la même pompe, s'arrête après Ces mots : Te igitur, clementissime ; le reste continue à la page suivante en lettres d'or (1).
Quand on a pu contempler ces œuvres admirables du génie et de la patience religieuse de nos pères, on cesse d'être étonné de l'enthousiasme qu'excitèrent ces magnifiques initiales dont s'embellissaient principalement les livres liturgiques. La vue d'un manuscrit à lettres ornées éveilla dans le grand Alfred cet amour pour la science qui, joint à ses autres grandes et saintes qualités, en eût fait le prince le plus accompli de son siècle, s'il n'eût eu Charlemagne pour contemporain (2). Le grand empereur lui-même ne se bornait pas à faire exécuter les chefs-d'œuvre de calligraphie dont il dota tant d'églises, par les plus habiles artistes de son temps. Lui-même voulut prendre part à leurs glorieux labeurs ; les tablettes sur lesquelles il s'essayait reposaient sous son chevet, et il les
(1) Voir, entre autres, le Sacramentaire de Drogon, à la Bibliothèque nationale.
(2) Stolberg, Vie d'Alfred le Grand, chap. V.
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en tirait souvent pour s'exercer à l'imitation des maîtres ; mais sa main, déjà trop ferme, et plus propre à l'épée qu'à la plume ou au pinceau, lui refusait le service qu'il en attendait, et ses essais trop imparfaits n'ont servi qu'à témoigner de son admiration pour les chefs-d'œuvre d'art et de patience, que d'autres accomplissaient sous ses yeux et par son ordre (1).
Sans doute, il est un grand nombre de ces œuvres que l'on pourrait critiquer plus ou moins sévèrement sous le rapport du goût ; mais il en est un nombre au moins aussi grand sur lesquelles une élégance réelle vient relever la richesse et l'air de grandeur; toutes enfin déposent d'un respect profond pour les livres qu'elles étaient appelées à décorer. Mais, de même que sur ces beaux manuscrits des VIII° et IX° siècles, la transition s'opéra décidément de la calligraphie à la peinture ; de même aussi la nécessité d'amasser de nouveaux éléments pour animer et varier les initiales et les capitales, amena promptement l'idée d'y représenter des édifices, des personnages et même des scènes entières. Les livres liturgiques de l'Église latine enrichis de ces compositions nouvelles commencent à devenir l’album conservateur des arts, le théâtre sur lequel ils vont grandir et se perpétuer. L'Eglise orientale nous avait précédés dans cette voie, comme on peut s'en convaincre par l'Evangéliaire syriaque de la Bibliothèque de Florence, exécuté en 586, par le moine Rabula, et qui ne renferme pas moins de vingt-six sujets peints d'une manière qui n'est pas toujours sans intérêt. Mais cet important manuscrit demande une description particulière; on la trouvera à la fin du présent chapitre (2).
Le premier emploi du dessin sur les évangéliaires, chez les Occidentaux, paraît avoir eu lieu à l'occasion des
(1) Eginhard, Vita B. Caroli Magni, cap. VII.
(2) Voir la Note A.
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canons évangéliques d'Eusèbe que, de bonne heure, les calligraphes eurent l'usage de joindre au texte sacré. On sait que ces canons sont une espèce de concorde en chiffres, au moyen de laquelle on retrouve d'un seul coup d'oeil les faits et les paroles du Christ sur lesquels les Évangélistes se rencontrent. La nécessité d'établir ces tableaux synoptiques du savant évêque de Césarée sur plusieurs colonnes, donna l'idée d'orner l'encadrement et les intervalles d'ornements propres à flatter l'œil, en exerçant le pinceau de l'artiste. Un portique formé d'arcades et de colonnes sembla de bonne heure l'accompagnement naturel des canons d'Eusèbe.
On voit par l'Evangéliaire syriaque de Rabula, que les Orientaux avaient déjà eu cette pensée dès le vie siècle; mais au même siècle, et peut-être auparavant, l'Evangéliaire d'Ulphilas présentait aussi en Occident cette particularité. L'ordonnance architecturale est très barbare sur ce dernier, de même que sur l'Evangéliaire latin dit Colbert, à la Bibliothèque nationale, qui est du VII° siècle, et sur lequel les colonnes du portique sont simplement tracées à l'encre. Sur celui de Saint-Martin-des-Champs, ouvrage du VIII° siècle, à la Bibliothèque de l'Arsenal, l'or brille déjà avec profusion, et le peintre a cherché à imiter sur les colonnes les marbres les plus précieux. Mais rien n'approcha jamais de la magnificence des canons évangéliques du IX° siècle. L'Evangéliaire de Saint-Médard de Soissons figure en première ligne sous ce rapport, comme en tout le reste. La richesse des marbres dont les colonnes sont formées, les médaillons qui les décorent, la scène placée sous l'espèce d'attique dont le dessinateur a couronné toute son oeuvre, en font un monument aussi riche que curieux. Nous citerons encore, du IX° siècle,pour leur élégance, les canons de l'Evangéliaire de la Bibliothèque de Laon, et ceux de l'Evangéliaire de l'église du Mans, à la Bibliothèque nationale; ceux de l'Evangéliaire
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de Lothaire, sur lequel les portiques ont un moindre nombre de colonnes, mais où celles-ci sont ornées de feuillages et d'animaux en or; ceux de l'Evangéliaire de Hautvillers, décorés avec la plus élégante bizarrerie. Les Canons s'étendent quelquefois sur vingt et vingt-cinq pages, autant qu'il est nécessaire pour le développement complet du travail d'Eusèbe. Il en résulte des dessins d'une variété inépuisable, aux encadrements et aux entre-colonnements. Ainsi, par exemple, sur l'Evangéliaire de Hautvillers, tantôt c'est un portique à colonnes torses ; tantôt ce sont des tourelles élancées qui forment des divisions. Des palmes s'échappent par les baies de ces tourelles; sur les frontons, des animaux et des personnages d'un dessin étonnant ajoutent à l'intérêt de ces fantastiques créations.
L'usage qui commença à s'introduire d'assez bonne heure et qui s'établit définitivement, de composer les Évangéliaires avec les seuls passages destinés à être lus à la Messe, fit cesser la coutume de placer les Canons d'Eusèbe en tête de ces livres. Du moment que ces livres ne présentaient plus le texte continu des quatre Évangélistes, la concorde n'avait plus d'application. Mais lorsque, dans les siècles suivants, les calligraphies liturgiques transcrivaient encore un évangéliaire selon la forme première, ils ne manquaient pas d'y ramener les Canons. Ainsi fit le moine Lieutold, qui, peignant au XII° siècle le bel Évangéliaire de la Bibliothèque de Vienne, exécuta encore avec un grand luxe ces portiques élégants qu'on admire sur les œuvres de ses devanciers. Chez les Grecs l'usage existait encore, au même temps, comme on peut le voir sur le splendide Évangéliaire de Jean et Alexis Comnène, conservé à la Vaticane (1). Plusieurs Sacramentaires
(1) Codex Urbinas Vaticanus 2. J. Bianchini. Evangeliarium quadruplex, tom. I.
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offrent un genre analogue de décoration, pour l'encadrement des tables dans lesquelles est contenu, à plusieurs colonnes, le détail des messes, des bénédictions et oraisons que renferme le manuscrit.
Le mode d'ornementation adopté pour les Canons d'Eusèbe, introduisit naturellement dans les manuscrits liturgiques les compositions d'architecture. Les figures bibliques de cité et de palais fournissaient d'ailleurs à l'imagination des artistes de mystérieux thèmes à remplir. C'est de là que sont provenus les gracieux et étonnants édifices que l'on admire sur l'Évangéliaire de Saint-Médard de Soissons. Le peintre a composé ces divers sujets avec une entente de la perspective et du dessin que l'on ne saurait trop admirer. D'autres fois, les édifices servent seulement à l'ornement d'une scène à personnages, et n'en fournissent pas moins matière à de curieuses études pour l'histoire de l'art. Nous citerons, en particulier, comme un précieux répertoire de l'architecture byzantine, les innombrables dessins du Ménologe de Basile, que nous avons déjà mentionné, et sur lequel nous reviendrons bientôt. Sans doute, dans l'appréciation des divers monuments architectoniques que nous présentent les manuscrits liturgiques, il faut laisser une part quelconque aux fantaisies des artistes ; mais il n'en est pas moins vrai que l'on peut aisément établir, à l'aide des miniatures de ces livres, une série précieuse et encore inexplorée d'édifices religieux ou civils qui commençant aux églises, palais ou forteresses, de style byzantin et roman, vient ensuite offrir, du XIII° au XV° siècle, les plus charmantes applications du genre ogival, et se termine enfin sur les Bréviaires et Missels de la Renaissance par un habile et ingénieux emploi des ordres grecs.
Mais les artistes liturgiques ne se bornèrent pas à reproduire ou à inventer des types d'architecture pour l'ornement des livres du service divin. Leur gracieuse et
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abondante imagination se donna carrière en produisant, en dehors des lettres ornées, un nombre infini de vignettes d'ornement, sur lesquelles l'or et les plus vives couleurs furent appelés à rehausser les inventions toujours nouvelles d'un génie inépuisable. L'époque carlovingienne est remarquable entre toute toutes par ce genre de merveilles. Tantôt c'est l'arabesque qui court en encadrement de la page entière sur une bande pourprée comme dans l'Évangéliaire de Lothaire et dans celui de Saint-Médard de Soissons ; tantôt les plus délicieux rinceaux sont employés à finir les lignes d'un alinéa que le calligraphe a ménagé à dessein. D'autres fois, des rosaces aussi gracieuses qu'originales s'épandent au centre d'une grande initiale, comme sur la première lettre du texte de saint Luc, dans l'Évangéliaire de l'Église du Mans.
Les amateurs d'une régularité classique peuvent faire valoir, sans doute, d'excellentes raisons contre cette profusion d'ornements; mais l'œil n'en est pas moins charmé autant qu'étonné, à la vue de ces pages resplendissantes où tous les genres de luxe sont accumulés. Nous citerons en exemple la première page de saint Marc, sur l'Évangéliaire de Claude Fauchet, à la Bibliothèque nationale, On n'y voit pas moins de dix-neuf lignes ou bandes, toutes du plus grand effet. D'abord, une arabesque courant horizontalement; suivent une bande de vert, une ligne d'écriture (ce sont des vers en l'honneur de l'Évangéliste), une bande d'outremer, un rinceau horizontal, une bande d'outremer, une ligne d'écriture, une bande de vert, un rinceau plus large, une bande de vert, une ligne d'écriture, etc. Le texte s'ouvre enfin en onciales d'or, sur le parchemin blanc; mais déjà la seconde ligne est reçue sur une bande pourprée.
Ce genre d'ornementation par les vignettes et les enroulements continua d'être employé après le IX° siècle. Dans les trois siècles suivants, la main se montra moins légère
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et l'imagination moins riche; toutefois, on suit avec intérêt la filiation de cet art ingénieux dans les livres liturgiques de cette époque, et il offre encore des oeuvres dignes d'être admirées sur le Bénédictionnaire d'iEthelgar, sur le Missel de Robert de Cantorbéry, sur l'Évangéliaire de Nieder-Altach, etc.
Vers la fin du XII° siècle, le goût d'ornements se relève, et au xnie, commence décidément le règne des enlumineurs dont le nom est français, et dont l'art qui ne demandait qu'à s'exercer sur toute sorte de livres se consacra d'une manière particulière à ceux de la Liturgie. Les enlumineurs empruntèrent d'ordinaire les éléments de leurs riches bordures de page au règne végétal, dont ils imitèrent les feuillages, les fleurs et les fruits, avec une étonnante vérité. Souvent aussi, ils s'exercèrent à rendre des insectes, des pierres précieuses, et ils y parvinrent avec un rare bonheur. Leur manière se perfectionna encore dans le XIV° siècle, et on en peut voir un admirable spécimen dans le Missel de Clément VII, à la Bibliothèque d'Avignon, sur lequel, à toutes les pages, la marge de chaque 'colonne est occupée par une arabesque peinte et rehaussée d'or avec fruits et feuillages, et se prolongeant en filigrane délicat au delà du texte.
Vers la fin du XV° siècle, la licence qui après avoir souillé les premiers essais de la poésie moderne, se faisait jour dans les œuvres de l'ornementation, et jusque sur les sculptures du sanctuaire, n'eut garde de respecter les enluminures des livres. Les encadrements des Missels eux-mêmes ne furent pas épargnés. On vit des animaux profanes, des poses lascives, les personnages les moins graves de la mythologie, figurer sur les encadrements des textes les plus sacrés ; tel était le malheureux esprit de l'époque qui préluda aux désastres de la réformation. Toutefois, il faut convenir que si les livres liturgiques du siècle qui les transmit aux presses typographiques,
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méritent des reproches pour le défaut de convenance dans les ornements des marges, les scènes à personnages qu'on y admire sont généralement de la plus grande beauté, et pour l'ordinaire, n'ont rien perdu encore du caractère religieux que l'on admire dans les œuvres des siècles précédents.
Ce que nous disons ici des sujets historiques dont les livres liturgiques du moyen âge sont remplis, nous amène naturellement à parler de ce nouveau genre de richesse qui les rend si précieux à l'histoire de Fart. Nous avons cru devoir passer des lettres ornées aux décorations architectoniques, et de celles-ci aux vignettes d'encadrement ; mais nous ne perdions pas de vue cet autre mérite bien supérieur qu'ont eu les livres du service divin d'avoir été, avec les murs et les absides des basiliques, les heureux dépositaires des premiers essais et des développements de la peinture historique. Toutefois, nous tenons à faire observer que l'immense service que ces manuscrits ont rendu est uniquement dû à leur qualité de livres liturgiques. Les dessins historiques ont procédé d'abord de l'intention qu'on avait d'orner avec plus de richesse et d'invention les lettres initiales par lesquelles s'ouvraient les textes sacrés; de là on en vint à l'idée de peindre des sujets proprement dits qui eussent rapport à ces textes, au livre lui-même, à sa destination, etc. C'est donc à la Liturgie que l'art est redevable du pas immense que les miniaturistes l'ont mis à portée de faire, quand ses forces et ses moyens furent suffisamment préparés.
Les faits démontrent jusqu'à l'évidence les assertions que nous émettons ici. Pour ce qui concerne l'introduction de la peinture à personnages, à l'occasion des lettres initiales, il suffit de consulter le Sacramentaire de Gellone, manuscrit du VIII° siècle, pour reconnaître comment les ornements, jusqu'alors de pur agrément, tendirent promptement
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à devenir significatifs. Sur ce précieux manuscrit, le Canon de la Messe s'ouvre par l'image du Sauveur sur la Croix à l'occasion du T, première lettre de ces mots : Te igitur. La Messe de l'Invention de la Sainte Croix présente, dans la première lettre, un homme occupé à équarrir un arbre. La Collecte de la Messe, Tempore belli, débute par une initiale où l'on voit un guerrier armé de pied en cap. La sainte Vierge, saint Michel, saint Hermès, sainte Agathe, etc., figurent tour à tour dans la première capitale des Oraisons consacrées à leur honneur. Il est aisé de comprendre que ces essais, tout barbares qu'ils soient sur ce manuscrit wisigothique, ne peuvent déjà plus compter parmi les accidents de l'alphabet anthropomorphe; c'est déjà la peinture au service de la Liturgie. On trouve, il est vrai, vers la fin du même siècle, de rares manuscrits sur lesquels les sujets historiques sont à pleine page ; nous citerons en ce genre l'Évangéliaire dit Heures de Charlemagne, à la Bibliothèque du Louvre; mais le sujet de ces peintures est également emprunté au caractère hiératique du livre lui-même. Ce sont les quatre Evangélistes et le Christ.
Au IX° siècle, la coutume de peindre de véritables tableaux sur les livres liturgiques s'établit décidément dans l'Église latine ; mais les artistes ne renoncent pas pour cela à l'usage antérieur d’historier les capitales. Sur l'Évangéliaire de Saint-Médard de Soissons, la première page de saint Luc en offre deux exemples. Le Christ est assis dans l'initiale du mot Quoniam; la troisième lettre du même mot présente la scène de la Visitation de la sainte Vierge. Le Sacramentaire de Drogon est remarquable aussi par des initiales de diverses grandeurs, traitées de même; nous citerons comme digne d'une attention particulière le T qui ouvre la première oraison du Canon. Sur l'Évangéliaire de Louis le Débonnaire, à la Bibliothèque nationale, l'initiale de chacun des quatre textes est
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formée par l'animal symbolique de l'Évangéliste. La disposition est différente sur l'Evangéliaire de Laon; les quatre animaux réunis y forment scène autour de la première lettre du texte de saint Matthieu.
Cette coutume d'utiliser ainsi le tracé de la lettre pour y peindre un sujet en rapport avec le texte, ne s'arrête pas à l'époque carlovingienne. Dans toute la durée de la période des manuscrits, on en rencontre des exemples: mais au XIV° siècle, lorsque le dessin est devenu plus correct, et que l'art d'appliquer les couleurs a fait de sérieux progrès, cette manière d'historier les lettres produit au centre de chaque grande initiale, sur certains manuscrits liturgiques, de véritables merveilles en fait de miniature. Nous citerons encore le beau Missel de Clément VII dont nous avons déjà parlé, où cette particularité se rencontre pour ainsi dire à chaque messe; pour le XV° siècle, un Pontifical du Vatican, décrit par d'Agincourt, sur lequel les initiales sont d'une largeur qui rappelle un peu trop, peut-être, les proportions carlovingiennes, et se divisent en plusieurs compartiments habités chacun par une petite scène; l'Évangéliaire relié en vermeil, à la Bibliothèque nationale où chaque Évangile a sa grande lettre ornée à personnages ; nous signalerons entre autres le P du mot Passio, divisé en quatre sujets différents. Les beaux livres de chœur qui sont une des gloires de l'Italie, et dont nous parlerons bientôt, ne sont pas moins riches par leurs initiales historiées que par les tableaux si admirés qu'ils contiennent.
Enfin, nous rangerons, sinon dans la classe des lettres ornées, du moins dans un genre presque analogue, ces charmantes vignettes que l'on admire en tête de chaque mois, au calendrier d'un grand nombre de Missels du XV° siècle. Tantôt les saints du mois s'y présentent en groupe avec chacun leur attribut; tantôt des scènes rustiques
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y retracent les travaux particuliers à chaque saison, - sous la protection des amis de Dieu dont les noms se lisent au-dessous, chacun à leur jour. Ce dernier genre d'ornementation se remarque quelquefois aussi, quoique plus rarement, sur des Bréviaires du même temps, par exemple, sur celui du cardinal Grimani, dont nous aurons bientôt à parler.
S'il fallait maintenant entreprendre la description des grandes vignettes dont les manuscrits liturgiques du moyen âge sont remplis, et que nous décorons tout franchement du nom de tableau, il faudrait un cadre bien autrement étendu que celui qui nous est laissé dans ces Institutions. Qu'il nous suffise de dire que, pour ne parler que des livres de l'Église latine, à partir seulement du VIII° siècle, et en ne s'arrêtant qu'aux manuscrits connus dont les miniatures méritent d'entrer dans une histoire de l'art chrétien, il y aurait de quoi occuper les labeurs d'une longue vie. On peut déjà s'en faire une idée en feuilletant les livraisons de la magnifique publication que M. le comte de Bastard a commencée, sous le titre de Peintures des manuscrits, depuis le VIII° siècle jusqu'au XVI°; encore cet ouvrage, s'élevât-il à des proportions colossales, ne saurait embrasser qu'une bien faible partie des œuvres qui mériteraient d'être signalées et reproduites.
En attendant la continuation et l'achèvement si désiré ! de l'œuvre à laquelle s'est voué M. le comte de Bastard, ceux de nos lecteurs qui désirent prendre une idée des merveilles que la peinture a confiées aux manuscrits, dans toute la durée du moyen âge, peuvent consulter l'admirable travail du R. P. Cahier, de la Compagnie de Jésus. Il serait à regretter que cet ensemble d'observations, si neuves pour la plupart, où la délicatesse du goût le dispute à la solidité de l'érudition, demeurât longtemps encore enfoui dans le tome déjà reculé d'un de
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nos recueils périodiques (1). La simple réimpression de ces articles serait un bienfait pour l'art chrétien, et sans doute l'auteur ne manquerait pas d'enrichir une réédition si désirable de nouvelles remarques et de nouveaux faits, que ses travaux continuels le mettent à même de recueillir tous les jours. Nous espérons que son amitié pour nous voudra bien excuser les instances que nous nous permettons de lui adresser ici, en face du public, et sans sortir du sujet que nous traitons, puisque la plupart des miniatures sur lesquelles les articles dont nous parlons contiennent de si habiles appréciations et de si précieuses théories, appartiennent aux manuscrits liturgiques.
Ainsi, nous n'essayerons point de raconter en détail les services dont la peinture est redevable à la Liturgie ; nous nous bornerons à rappeler, dans l'ordre chronologique, quelques-uns des principaux manuscrits, à l'aide desquels se poursuit la chaîne des miniaturistes qui 'consacrèrent leur pinceau à l'ornement des livres du service divin. Mais auparavant, nous devons dire à l'honneur de la Liturgie, que ce fut grâce à la liberté que la nature même des livres de l'autel et du chœur assurait aux peintres auxquels ils étaient confiés, qu'on vit l'art briser ses entraves, et apparaître adulte, au moment même où l'on avait toute raison de le croire encore retenu dans les langes pour de longs siècles. Presque tous les artistes auxquels, à partir du XIII° siècle, la peinture dut son essor, avaient débuté par les miniatures des missels et des antiphonaires, et leurs oeuvres sur vélin avaient dès longtemps abandonné la raideur byzantine des mosaïques et des peintures murales, lorsqu'enfin ils se hasardèrent à rendre en grand, sous les yeux du peuple, ces heureux essais dont le sanctuaire avait, pour ainsi dire, garde seul le secret. Vasari recueillant, au XVI° siècle, les
(1) Annales de Philosophie chrétienne, tom. XVIII.
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traditions historiques sur les premiers maîtres de l'art, nous les montre presque tous occupant leurs premiers loisirs à peindre des livres liturgiques, et, plus tard, Lanzi se fait un devoir de reconnaître l'immense service que ces compositions indépendantes rendirent à l'art lui-même, dès le XIII° siècle. « Les miniaturistes, dit-il, qui, à aucune a époque, n'ont été rares en Italie, contribuèrent à former ce caractère d'originalité, quel qu'il fût, en se multipliant pendant ce siècle, et en s'avançant par leur seule industrie ; car ils copiaient les objets uniquement d'après la nature, sans jamais consulter aucun modèle, soit italien, soit grec. Ils avaient même déjà été fort loin dans toutes les parties de la peinture, lorsque Giotto parut (1). »
Les noms que nous aurons à citer tout à l'heure, confirmeront amplement la remarque du savant italien; mais on verra, bien au delà du XIII° siècle, la piété catholique s'unir au génie de la peinture pour embellir les livres de la Liturgie, et, en retour, puiser dans cette occupation sainte les plus précieuses inspirations.
Un autre point qu'il est également important de signaler, c'est la relation que l'on vit s'établir d'elle-même entre les miniatures des manuscrits sacrés et la manière des sujets peints, sur les verrières des églises. L'avantage reste sans doute pour l'exécution aux scènes qui décorent les livres liturgiques, et à cause de la plus grande liberté de l'artiste peignant à son aise sur le vélin, tandis que le peintre sur Verre, gêné par les nécessités mécaniques de son art, était loin d'avoir pour opérer la même facilité, et aussi parce que les scènes que ce dernier avait à représenter ne devaient être considérées qu'à distance ; mais le rapport de ces deux ordres de peinture liturgique n'en est pas moins réel.
(1) Storia pittorica della Italia, tom. III.
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Les livres du service divin se recommandent encore par la conservation d'un grand nombre de portraits historiques qui, sans eux, ne seraient jamais arrivés jusqu'à nous. Les donateurs de ces beaux manuscrits, les personnages auxquels ils étaient offertes, les artistes qui les exécutaient, y figurent tour à tour ; Lothaire sur l’Évangéliaire et sur le Psautier qui portent son nom ; Emma, femme de Lothaire, sur le Psautier connu sous le nom de cette princesse ; Charles le Chauve sur l'Évangéliaire de saint Emmeran de Ratisbonne et sur celui de saint Denys; Henri III, et l'impératrice Agnès, sa femme, avec leurs prédécesseurs, Conrad le Salique et Gisèle, sur celui de l'Escurial; Basile II, sur le beau Psautier grec de saint Marc; à la Vaticane, la comtesse Mathilde sur son Evangéliaire ; Jean et Alexis Comnène, sur le magnifique Evangéliaire grec du XII° siècle; on pourrait conduire cette liste jusqu'au XVI° siècle, et l'enrichir de plus de cent noms importants pour l'histoire aussi bien que pour l'art.
Quant aux détails qui se rapportent directement à la Liturgie, nous dirons encore que les peintures des manuscrits du service divin sont la source la plus sûre à laquelle on puisse demander les véritables traditions sur la forme des habits sacrés, et sur l'exécution des cérémonies durant les siècles qui ne nous ont pas laissé de monuments figurés dont on puisse accepter les données avec sécurité. Le pinceau des artistes liturgiques nous a conservé les costumes, les attitudes, les ameublements sacrés, avec un détail et une abondance que l'on ne saurait trop apprécier. Un album qui recueillerait tous ces dessins, du IX° au XV° siècle, serait de la plus grande utilité pour cette partie de la science des rites ; on pourrait le compléter au moyen des verrières, sans oublier non plus les mosaïques de Rome, de Ravenne,etc.,dont un grand nombre présentent des détails liturgiques bien antérieurs au X° siècle. Quant
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aux manuscrits, il nous suffira de rappeler le Sacramentaire du Séminaire d'Autun, du IX° siècle, sur lequel on voit les quatre ordres mineurs, les trois ordres majeurs et l'Épiscopat, figurés chacun par un personnage dans le costume et les attributs qui lui sont propres (1); le Pontifical de Landolphe, à la Minerve; celui de l'Église de Lyon, du XIV° siècle, à la Bibliothèque de cette ville; celui de Boniface IX, à la Vaticane, etc.
Pour donner maintenant au lecteur une idée, si imparfaite qu'elle soit, des manuscrits liturgiques à miniatures, ; nous allons parcourir les siècles, du VIII° au XVII°, signalant sur notre route quelques-uns de ces précieux monuments de la piété de nos pères. Nous n'avons point la prétention d'approfondir la matière ; une telle œuvre, outre qu'elle serait trop au-dessus de nos forces, dépasserait totalement les moyens qui peuvent être à notre disposition; notre intention est seulement de déposer dans cet ouvrage une énumération telle quelle des principales œuvres de la peinture liturgique. Nous n'avons vu de nos yeux qu'une bien faible partie de ces monuments; un plus grand nombre nous est connu par des fac-similés ; quant aux autres, nous avons pu, comme tout le monde, les apprécier au moyen de savantes et fidèles descriptions. C'est donc tout à fait sans prétention que nous allons procéder à ce dénombrement dont nous reconnaissons tout d'abord l'imperfection et l'insuffisance.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur l’Évangéliaire syriaque de la Laurentienne, écrit par le moine Rabula, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Ce manuscrit appartient au VI° siècle ; mais il donne lieu de remarquer que les Grecs ont précédé les Latins dans l'usage d'orner de sujets historiques les livres de la Liturgie. Le fameux
(1) Sur ce précieux Sacramentaire, voir la Note B, à la fin de ce chapitre.
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Virgile Vatican montre cependant que, longtemps déjà avant le VI° siècle, on savait historier les livres dans l'Occident, et d'ailleurs, en remontant dans l'antiquité païenne, nous apprenons de Pline que Varron avait embelli de sept cents portraits ses Vies des hommes illustres. La Liturgie chrétienne fit revivre et sut perpétuer cet usage de compléter les textes par des peintures, de même qu'elle emprunta aux rescrits des empereurs et aux plus somptueux manuscrits de la gentilité le luxe des vélins teints de pourpre et d'azur; de même qu'elle adopta et fit fleurir dans ses beaux livres l'art antique des chrysographes. Néanmoins, comme nous venons de le dire, l'Église orientale fut la première à étaler toutes ces richesses sur les manuscrits du service divin. Les réminiscences de l'ancien monde se conservèrent plus longtemps dans l'empire chrétien d'Orient; on reconnaît même souvent des allures classiques sur plus d'une miniature tracée par des mains grecques.
La chrétienté latine, au contraire, n'offre sur ses plus | anciens manuscrits liturgiques que des formes austères ; à peine quelques initiales sèchement ornées ; certaines couleurs dures et pauvres. La richesse arrive enfin ; mais elle ne se déclare d'abord que dans le matériel de l'écriture par la teinture du vélin, et Tor ou l'argent dans les caractères. Il faut attendre le vine siècle pour voir arriver les miniatures à personnages. Longtemps les types apparaissent simplement imités de ceux de l'art byzantin ; l'élément occidental semble à peine perceptible, et cependant, quand le temps sera venu, telle est la vigueur de la sève latine, qu'elle dégagera tout un art nouveau et complet, au moyen de ces livres qui, après avoir débuté par Byzance, finirent par enfanter une esthétique chrétienne qui marchait d'un tel progrès qu'elle eût pu se passer des secours de la prétendue Renaissance.
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Nous commencerons par noter pour le VIII° siècle, PAntiphonaire de saint Grégoire, conservé à Monza, et dont il a déjà été question, sous un autre rapport. On voit sur ce manuscrit la plus ancienne représentation de saint Grégoire le Grand. Le Pontife est assis devant un pupitre; une colombe balancée sur ses ailes lui dicte les chants qu'il écrit sous sa dictée (1). Comme il n'est pas probable que saint Grégoire se fût fait peindre en cette manière, il est évident que l'on ne peut admettre la tradition qui fait donner cet Antiphonaire par le saint Pape lui-même à Théodelinde ; c'est pourquoi nous préférons le reculer d'un siècle (2). Nous plaçons ensuite le Sacramentaire de Gellone (3), qui, malgré le peu de développement de ses miniatures, n'en est pas moins une œuvre capitale en ce genre pour l'Occident, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut.
Au IX° siècle, les manuscrits liturgiques à peintures sont nombreux et dignes de l'époque. Nous citerons en tête les Évangéliaires de saint Médard de Soissons, dont nous avons déjà tant parlé, de saint Emmeran de Ratisbonne, digne en tout d'être comparé au premier, de Hautvillers, de Sainte-Geneviève, de Lothaire, de l'Eglise du Mans, des Célestins de Paris, de saint Angilbert, à Abbeville. Ils sont tous remarquables par de grandes miniatures à pleine page, dont chacune représente l'un des quatre Evangélistes ; souvent une cinquième est consacrée au Sauveur des hommes. Nous avons parlé ailleurs des lettres à personnages que l'on rencontre dans les manuscrits du IX° siècle. Quant aux peintres de ces
(1) Frisi, Memorie di Monza, tom. III.
(2) Au IX° siècle et dans les suivants, on trouve fréquemment cette représentation de saint Grégoire, en tête des Sacramentaires et des Antiphonaires, comme une expression de la reconnaissance de l'Eglise pour les travaux liturgiques de ce grand Pontife.
(3) Bibliothèque nationale, ancien fonds, n° 163.
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Évangéliaires, ils sont demeurés inconnus, hors ceux qui exécutèrent les deux beaux manuscrits de saint Emmeran et de Hautvillers, et dont nous avons donné plus haut les noms.
Outre les évangéliaires, le IX° siècle présente ses beaux sacramentaires, entre lesquels nous signalerons deux des plus remarquables pour les peintures : le Sacramentaire de Drogon et celui d'Autun, dont nous avons déjà eu occasion d'entretenir le lecteur. On ne doit pas oublier non plus le Canon de la messe en lettres d'or, venu originairement de Metz, et conservé à la Bibliothèque nationale, qui offre plusieurs grandes miniatures, l'une entre autres représentant saint Grégoire, assis sur un trône, son antiphonaire en main (1). Le caractère des peintures liturgiques du IX° siècle, sur les manuscrits latins, étonne souvent par la hardiesse du dessin, dans lequel on sent déjà une vigueur propre qui, malheureusement, s'arrêta pour des siècles, mais qui n'en fait pas moins déjà présager les destinées futures de l'art, en dehors des influences byzantines. Il y a même de la grâce et une étude remarquable dans une des peintures du Canon que nous venons de signaler. C'est celle qui représente un saint revêtu d'habits laïques entre deux saints évêques.
On trouve aussi dans plusieurs évangéliaires du neuvième siècle des peintures consacrées aux Evangélistes, et sur lesquelles l'artiste s'est évidemment inspiré de modèles classiques. M. de Bastard en a reproduit plusieurs, et on doit citer en ce genre les précieuses peintures de l'Évangéliaire de saint Angilbert, à Abbeville. Toutes ces merveilles si longtemps oubliées nous donnent un riche spécimen de ce que l'art osa tenter à l'époque carlovingienne.
Dans le X° siècle, la peinture des manuscrits liturgiques de l'Occident ne peut déjà plus se soutenir à cette hauteur, tandis que ceux de l'Église grecque semblent au
(1) De Bastard, Peinture des manuscrits, Ire livraison.
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contraire présenter un mouvement d'ascension sous ce rapport. Nous citerons pour l’Église latine, le Pontifical de saint Dunstan (1), qui porte en tête plusieurs miniatures représentant le Christ ici sur la croix, là s'appuyant sur cet instrument de salut. Ces dessins étonnent encore par leur correction ; on ne pourrait avec certitude les attribuer à saint Dunstan lui-même, à qui, comme l'on sait, l'art de la peinture n'était pas étranger. Il nous est même resté un dessin authentique de sa main (2). C'est aussi à un pinceau anglais que la Liturgie est redevable du Bénédictionnal d'Ethelwold, déjà signalé, et que la main du chapelain Godeman a orné d'une trentaine de miniatures des plus remarquables. Ces peintures ont été données au public par M. Rokeivode Gage, savant archéologue anglais et catholique.
En Italie, nous trouvons au X° siècle, à moins qu'on ne dût le faire remonter aux dernières années du IX°, le Pontifical de Landolphe, évêque de Capoue, l'un des plus précieux manuscrits de la Minerve, à Rome, sur lequel les divers rites de l'ordination sont représentés par des scènes à personnages, d'une manière un peu barbare, mais pleine cependant du plus haut intérêt liturgique (3).
Les Grecs nous fournissent au X° siècle, entre autres évangéliaires, celui qui est gardé dans la Bibliothèque de la Badia, à Florence, et dont huit miniatures intéressantes sont reproduites par Gori (4) ; celui de la Bibliothèque nationale, signalé par Dom Montfaucon, et qui présente sur fond d'or les quatre Évangélistes d'un dessin
(1) Bibliothèque nationale, ancien fonds, n° 943.
(2) D'Agincourt, Peinture, planche CLXIV.
(3) Ciampini, De perpetuo Azimorum usu. Catalano, Comment. In Pontificale Romanum, tom. Ier, où il donne la description raisonnée de ces dessins si importants pour la tradition liturgique. D'Agincourt, qui en reproduit une grande partie, Peinture, planches XXXVII et XXXVIII.
(4) Thesaurus veterum Diptychorum, tom. III.
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remarquable (1), etc. Mais nous devons citer par-dessus tout le fameux Ménologe de la Vaticane, exécuté par ordre de l'empereur Basile le Macédonien, et qui ne contient pas moins de quatre cent trente scènes, correspondantes aux fêtes de l'Église grecque, pendant les six premiers mois de son année liturgique, en commençant à septembre (2). La variété des éléments qui entrent dans la composition de chaque scène, fait de ce recueil une mine inépuisable pour mille détails qui intéressent les arts; les édifices, les ameublements dignes d'être observés s'y rencontrent en foule. Quant aux personnages, ils se ressentent, il est vrai, de la décadence générale qui régnait alors ; ainsi, il ne faut pas aller demander aux peintres du Ménologe de Basile une étude quelconque de l'anatomie; toutefois, certaines traditions de l'antique école grecque ont surnagé dans le naufrage. Un grand nombre de types, surtout parmi les têtes de vieillards, ont conservé de la dignité. Plusieurs saints évêques sont remarquables par la majesté du maintien ; beaucoup de saintes femmes par une modestie imposante. Les noms des artistes auxquels est dû ce précieux monument se sont conservés; chaque miniature porte dans la partie supérieure le nom de son auteur. Ce sont : Pantaléon, Siméon, Michel Blachernita, Georges, Mena, Siméon Blachernita, Michel Mikros et Nestor. Un psautier grec qui se rattache aussi à l'empereur Basile II, dont il offre le portrait, et qui est venu de Venise à la Bibliothèque nationale, est également remarquable par ses miniatures.
Les manuscrits liturgiques du XI° siècle ne sont pas tout à fait sans intérêt sous le rapport des peintures,
(1) D'Agincourt, Peinture, planche XLVII.
(2) Toutes ces miniatures ont été reproduites par la gravure, mais malheureusement avec trop de négligence, dans la belle édition de ce Ménologe intitulée : Menologium Grœcorum Basilii imperatoris. — Urbin, 1727. 3 vol. in-fol.
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bien qu'elles y soient assez rares. Nous citerons, entre autres, l'Homéliaire du Mont-Cassin, exécuté sous l'abbé Didier et dont nous avons déjà parlé ; le Bréviaire d'Oderise, successeur de Didier, conservé à la bibliothèque Mazarine, dans lequel on trouve dix miniatures à pleine page, à la suite les unes des autres, représentant divers faits du Nouveau Testament, depuis la Présentation au Temple, jusqu'à la descente du Saint-Esprit. Ces dessins d'un coloris extrêmement faible, sont beaucoup moins barbares qu'on aurait lieu de l'attendre de leur époque. L'Evangéliaire donné par la comtesse Mathilde à l'abbaye de Saint-Benoît-de-Mantoue, d'où il a passé depuis à la Vaticane, n'est pas moins digne de remarque par les scènes de la vie de la sainte Vierge dont il est orné, et que Lanzi considère comme d'une haute importance pour l'histoire de l'art en Italie, au XI° siècle.
Nous ne saurions oublier non plus les Exultet du samedi saint, que ce siècle aimait à décorer de peintures destinées à exprimer les différents rites de la Bénédiction du Cierge pascal, et les sublimes mystères que l'église célèbre dans la prière qui les accompagne. Le Paschale Prœconium était écrit sur un vaste rouleau de parchemin, et des scènes à personnages venaient de temps en temps interrompre le texte, offrant aux yeux du peuple sous une forme sensible la signification des paroles que le diacre prononçait. Ces miniatures étaient tracées dans un sens inverse à celui de l'écriture, en sorte que le rouleau se dépliant sur l'ambon à mesure que le diacre avançait, les fidèles étaient mis à même de suivre les mystères que proclamait le ministre sacré. D'Agincourt a donné en entier les miniatures d'un de ces Exultet, et quelques détails de celles de plusieurs autres que l'on garde à Rome, dans les Bibliothèques du Vatican, de la Minerve et Barberini (1).
(1) D'Agincourt, Peinture, planches LIII à LIV.
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Pour l'Église grecque, nous indiquerons comme monument du XI° siècle, le riche Évangéliaire de la Bibliothèque de Sienne, qui provient originairement de la Chapelle impériale de Constantinople ; mais ses peintures sont loin de valoir celles du Ménologe de Basile.
Parmi les manuscrits liturgiques du XII° siècle, nous avons à signaler deux Evangéliaires grecs du Vatican ; le premier qui offre maintenant sur sa couverture les armes de Paul V, et l'autre qui porte une date correspondante à l'année 1228, et paraît avoir été à l'usage de l'empereur Jean II Comnène et Alexis son fils; nous en avons déjà parlé. Les miniatures de ces deux manuscrits, malgré leur caractère byzantin, sont assez remarquables par l'invention et le mouvement (1). Elles sont toutefois loin de valoir, pour la variété et l'étendue des sujets, celles d'un Homéliaire grec pour les fêtes de la sainte Vierge, que l'on garde pareillement à la Vaticane (2).
En fait de manuscrits latins, nous ne pourrions omettre sans injustice le bel Évangéliaire du moine Lieutold, que nous avons déjà mentionné plusieurs fois, et qui, outre les quatre grandes miniatures des Évangélistes, à la façon carlovingienne, en présente encore un grand nombre relatives à la vie du Sauveur, dans le cours du volume (3). Le XII° siècle nous offre aussi l'Homéliaire de la Religieuse Guda, le Psautier Barberini (4), l'Antiphonaire de Saint-Martin des Champs (5), etc.
L'art de la peinture commença à briser ses entraves dans la seconde moitié du XII° siècle ; le XIII° lui vit faire de nouveaux progrès, et les livres liturgiques continuaient d'être le champ sur lequel il essayait ses forces. Nous
(1) D'Agincourt, Peinture, planches LVII et LIX.
(2) Ibid., planches L et LI.
(3) Silvestre, Paléographie universelle.
(4) Rumhor, cité par le P. Cahier.
(5) De Bastard, Peintures des manuscrits.
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citerons du XIII° siècle, le précieux Évangéliaire de Saint-Martial de Limoges, conservé dans la collection particulière de M. de Bastard, qui en a donné plusieurs miniatures dans ses Peintures des manuscrits. On doit y remarquer surtout les deux sujets représentant les Mages devant Hérode et la fuite en Egypte, qui rivalisent avec les meilleurs vitraux du temps.
C'est aussi au XIII° siècle que s'ouvre la série de ces beaux livres liturgiques illustrés qui sont une des gloires de l'Italie. Elle commence à l’Ordo officiorum Senensis Ecclesiœ, dont nous avons déjà fait mention. Ce manuscrit, qui fut exécuté en 1213 par le chanoine Oderico, n'est toutefois remarquable, sous le point de vue qui nous occupe, que par ses encadrements formés d'animaux et de petites figures (1). Il ne nous reste que des regrets pour les précieux livres de chœur que le Bénédictin Serrati peignit en 1240 pour la cathédrale de Ferrare, et qui, au rapport de Cittadella, étaient remplis de sujets à personnages, rendus avec noblesse et élégance (2). Ces livres, dont on n'a pu conserver que le souvenir, servent du moins à continuer la chaîne de ces Bénédictins italiens auxquels on doit, au XI° siècle, l'Homéliaire du Mont-Cassin et le Bréviaire de l'abbé Oderise, et qui eurent de si admirables successeurs dans les XIV° et XV° siècles. Lorsque le XIII° achevait son cours, Giotto était dans toute sa fleur, et l'on sait que plus d'une fois ce grand artiste employa ses loisirs à peindre des miniatures sur les manuscrits.
Mais la peinture des livres liturgiques s'élève plus haut encore au siècle suivant, pour grandir toujours davantage. Parmi les monuments du XIV° siècle, nous rappellerons, en France, le superbe Missel de Clément VII, à Avignon,
(1) Valéry, Voyages en Italie, liv. XVI, chap. XIII. Le savant abbé Trombelli a publié à Venise, in-4°, le texte de l’Ordo Senensis, mais sans les dessins.
(2) Rio, De l’Art chrétien.
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que nos lecteurs connaissent déjà, et le Bréviaire dit de Belleville, à la Bibliothèque nationale. Ce bréviaire, qui est selon le rite des Frères Prêcheurs, fut donné par le roi Charles VI à Richard II, roi d'Angleterre. Il est en deux volumes in-8°, dont le premier est rempli de miniatures du genre le plus gracieux, et d'une fraîcheur de coloris à laquelle le temps n'a rien enlevé. Le second volume, beaucoup moins riche, n'offre de miniatures qu'aux bordures. En Allemagne, l'Évangéliaire de Jean d'Oppaw, dont il a déjà été question, est remarquable aussi par des scènes intéressantes, qui sont relatives à la vie de chacun des Évangélistes.
En Italie, l'école bénédictine se signala à Florence dans le monastère camaldule des Anges. Les deux plus illustres peintres de cette abbaye furent Dom Silvestre et Dom Jacques le Florentin. Leur pinceau enlumina vingt volumes in-folio, tant pour le chœur que pour l'autel; dix-neuf ont malheureusement péri depuis longtemps (1). Léon X, malgré son goût pour un genre de peinture moins mystique, convoita cette précieuse collection, et il l'eût fait transporter à Saint-Pierre, si les différences qui existent entre la Liturgie bénédictine et la romaine n'eussent pas rendu ces livres impropres au service de la Basilique vaticane. Au reste, cet auguste temple a possédé jadis deux livres de chœur copiés et peints par les deux Camaldules; il y en avait aussi à Venise, dans le monastère du même ordre, situé dans l'île de Saint-Michel, près Murano (2). Des vingt volumes de Florence, un seul
(1) On peut se faire une idée de la beauté des miniatures qui ornaient ces livres à jamais respectables, par un seul fait. Plusieurs des capitales ornées dont ils étaient remplis sont aujourd'hui éparses dans des portefeuilles anglais. Une seule, de 14 pouces, représentant la mort de la sainte Vierge, a été payée 100 livres sterling par M. Ottley. (Le R. P. Cahier, ibid.)
(2) Rio, ibid. Le P. Cahier, ibid.
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Missel reste aujourd'hui, conservé précieusement dans la bibliothèque Laurentienne (1).
Nous ne devons pas omettre non plus parmi les miniaturistes bénédictins de cette époque, le célèbre Génois Cybo, dit le Moine des Iles d'or, parce qu'il habitait l'abbaye de Lérins. Il florissait vers 1370, et mourut en 1408. Nous ne devons parler ici que de ses travaux sur les livres liturgiques; mais il est impossible de ne pas signaler le magnifique office de la Sainte Vierge qu'il décora de peintures admirables, et qu'il offrit à Yolande d'Aragon, mère du roi René (2). D'Agincourt pense qu'on peut attribuer aussi avec vraisemblance à Cybo les miniatures du Pontifical de la Vaticane, dont il a donné un specimen, planche LXXV.
Le XV° siècle dépasse tous les autres par la richesse des peintures de ses livres liturgiques. Les grandes bibliothèques et les collections particulières contiennent d'innombrables exemplaires des missels, des bréviaires et autres livres, que décora le pinceau des artistes de cette époque. Nous ne citerons qu'un petit nombre des plus célèbres. La Bibliothèque nationale contient, entre autres merveilles du xv° siècle, le fameux Bréviaire de Jean, duc de Bedford. Divers artistes d'inégale force se réunirent pour l'enluminer : les miniatures qu'il contient sont nombreuses et d'une grande perfection. Souvent la même page en offre plusieurs, bien qu'il reste certains cadres qui n'ont pas été remplis. L'Angleterre, qui envie à la France ce trésor, possède le pendant du Bréviaire, c'est-à-dire le Missel du duc de Bedford, qui fait partie d'une collection particulière (3). Dibdin a fait graver plusieurs des miniatures de ce beau manuscrit. Dans les départements,
(1) Valéry, ibid., liv. IX, chap. V.
(2) Dibdin, Bibliographical Decameron, tom. I.
(3) Celle du marquis de Blandford. Dibdin, Bibliographical Decameron, tom.
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nous signalerons seulement deux échantillons de peinture liturgique: le beau Missel gardé au séminaire de Poitiers, avec ses deux magnifiques tableaux sur vélin, placés en regard l'un de l'autre, avant l'ouverture du Canon, selon l'usage de beaucoup de Missels enluminés de cette époque (1); le Missel d'Autun, peint par l'ordre de l'évêque Jean Rollin, qui mourut en 1483 ; ce manuscrit est rempli de miniatures du plus haut intérêt; celle, entre autres, du premier Dimanche de l'Avent, offre le portrait du Prélat, avec ses armes et sa devise, Deum time (2).
Mais l'Italie continue de l'emporter sur tout autre pays en ce qui concerne la peinture des livres liturgiques, au XV° siècle. Nous devons d'abord parler des célèbres livres de chœur de la cathédrale de Sienne; redevables de leur ornementation à Benoît de Matera, moine du Mont-Cassin, qui fut aidé dans cette œuvre par Gabriel Mattei, de l'ordre des Servîtes. Cette riche collection n'est plus complète aujourd'hui; une partie des livres fut enlevée par le cardinal de Burgos et transportée en Espagne; quelques autres sont à la Bibliothèque publique (3), où l'on voit aussi le riche Graduel de Lecceto par Antoine Cerretani (4). Au milieu du XV° siècle, l'abbaye camaldule des Anges, à Florence, continuait de cultiver l'art des miniatures sur les livres liturgiques. Elle avait eu
(1) Nous avons dû la connaissance de ce beau missel abrégé à l'obligeance de Monseigneur l'évêque actuel d'Angoulême, lorsqu'il exerçait encore les importantes fonctions de supérieur du grand séminaire de Poitiers. Dans le mémoire que le savant prélat consacra, il y a quelques années, à l'ancienne Liturgie du diocèse de Poitiers, il n'oublie pas de faire connaître les livres de son Eglise natale sous le rapport des peintures qui les décorent, en commençant par un bel Evangéliaire du IX° siècle et conduisant son travail jusqu'à l'ouverture du XVI°.
(2) Ce beau Missel appartient à une collection particulière. Voyez Milin, Voyage dans les départements du de la France, tom. I.
(3) Rio, De l'Art chrétien.
(4) Valéry, ibid., liv. XVI, chap. XII.
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dans les premières années de ce siècle, l'illustre Dom Lorenzo, qu'on a appelé le Raphaël du genre, et dont malheureusement les œuvres n'ont plus laissé, pour ainsi dire, qu'un souvenir. Plus tard, florissait dans le même monastère Dom Barthélémy della Gatta, qui fut ensuite abbé de Saint-Clément d'Arezzo. Il peignit des livres liturgiques pour son abbaye, pour la cathédrale de Lucques et pour le pape Sixte IV. M. Rio pense qu'on peut lui attribuer avec probabilité le beau Pontifical Vatican, avec ses vingt-cinq miniatures que d'Agincourt semble vouloir donner au Pérugin (1). Nous devons rapporter aussi à l'école bénédictine le délicieux Office de la Vierge, conservé dans la Bibliothèque du Mont-Cassin (2).
Mais les merveilles des livres de Sienne sont encore surpassées par les splendeurs des manuscrits liturgiques conservés à Ferrare. Ces livres de chœur sont dus au pinceau de Corne Tura, dit le Cosmè, disciple de Fiorini. Ils sont au nombre de vingt-trois à la cathédrale, et les dix-huit qui étaient chez les Chartreux ont passé à la Bibliothèque publique.
L'école dominicaine du XV° siècle, si féconde pour la peinture mystique, s'exerça avec zèle à l'embellissement des livres du service divin. Son ineffable Jean Angélique de Fiesole débuta dans la carrière par des miniatures d'une si grande beauté, qu'elles ont ravi d'admiration Vasari lui-même. Il avait eu pour maître dans cet art un frère du même couvent de Saint-Marc, à Florence, qui était à la fois miniaturiste et peintre (3). Au reste, ainsi que nous l'avons remarqué déjà, la plupart de ces artistes sur vélin, à partir de Giotto, s'élevèrent à la grande peinture, après avoir nourri et développé leur talent, à l'aide de ces heureux essais. Souvent même, ils suspendaient
(1) Rio, ibid. D'Agincourt, Peinture, planche LXXVI.
(2) Rio, ibid.
(3) Lanzi, Storia pittorica della Italia, tom. I.
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leurs grandes œuvres, destinées aux regards du public, pour revenir à cette chère occupation de leurs premières années d'artiste. La miniature à laquelle ils devaient tant sembla même longtemps avoir conservé leur prédilection, et on n'a pas droit de s'étonner de voir Angélique de Fiesole accompagner son beau tableau du Couronnement de la Vierge, d'une bordure de petits sujets empruntés à la vie de saint Dominique, et sur lesquels il a déployé toute la suavité de son génie. Vasari nous apprend que les charmantes miniatures qui ornent un cierge pascal et deux reliquaires conservés à Santa Maria Novella de Florence, sont dus au pinceau du sublime Dominicain. Quant aux livres qu'enlumina son pinceau inspiré ils n'existent plus aujourd'hui : ils se conservaient encore à la fin du XVI° siècle dans les couvents de Saint-Marc à Florence et de Saint-Dominique à Fiesole (1).
On a perdu également la plupart
des livres de chœur enluminés par le célèbre
En terminant cette incomplète revue de la peinture des livres liturgiques par les artistes italiens au XV° siècle, nous n'avons garde d'oublier le fameux Bréviaire du roi
(1) Vasari. Vite de Pittori. Tom. I.
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de Hongrie, Matthias Corvin, à la Bibliothèque du Vatican. On connaît le goût de ce prince pour les livres, et comment il entretenait jusqu'à trente miniaturistes, dont la fonction était d'enluminer des manuscrits pour son service. Les deux principaux de ces artistes étaient Gherardo et Atavante, auxquels on attribue avec assez de probabilité le Bréviaire. Une grande partie des décorations de ce livre attestent le renouvellement de l'art d'après les principes classiques ; c'est la fin du XV° siècle ; le moyen âge s'efface rapidement. Malgré leur défaut de naïveté, les peintures du Bréviaire]de Matthias Corvin, qui sont très nombreuses, ne font pas moins de ce livre un des monuments les plus précieux de l'emploi de la peinture sur les manuscrits de la Liturgie. D'Agincourt en a fait graver quelques détails (1).
Nous devons maintenant parler du magnifique Bréviaire du cardinal Grimani, à la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise; mais il n'est pas juste de faire honneur aux artistes italiens d'une œuvre à laquelle ils sont étrangers. Trois Flamands, Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d'Anvers, ont la gloire d'avoir exécuté ce merveilleux recueil de miniatures, dans lesquelles le sentiment religieux est rendu avec une grâce, une suavité, une perfection incomparables (2). Ce bréviaire fut peint vers 1479, et les artistes y consacrèrent plusieurs années. Selon M. Rio, on reconnaît facilement la main de Hemmelinck dans tous les morceaux qu'on peut à juste titre, appeler des chefs-d'œuvre, et où la beauté des types, le fini de l'exécution, l'harmonie, le charme du coloris, la fraîcheur des paysages, le choix des costumes et des formes, rappellent tant de magnifiques compositions
(1) Peinture, planche LXXIX.
(2) On peut voir dans les Monuments de sainte Elisabeth une délicieuse miniature empruntée à ce bréviaire.
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du même auteur dispersées dans les galeries d'Allemagne et dans les principales villes de Belgique (1). »
Il paraît que la Chapelle papale, au Vatican, possédait aussi de précieux livres choraux ornés de miniatures, et qui remontaient, selon toute probabilité, au XV° siècle ; des amateurs indiscrets se permirent, sous Innocent XI, de détacher plusieurs feuillets de ces livres sur lesquels étaient peintes des scènes rendues avec le plus rare talent. Nous trouvons, au Bullaire, une constitution de ce pontife, publiée sur les instances du chef des chantres de la chapelle Sixtine, dans laquelle il est défendu, sous peine d'excommunication, d'enlever désormais ou de détériorer aucun des livres, cahiers ou feuilles, qui sont gardés dans l'archive particulière de cette corporation (2).
La peinture des manuscrits liturgiques qui s'était montrée si florissante au XV° siècle, perdit beaucoup de son importance au XVI°, en même temps que l'on vit alors ses types inspirés disparaître peu à peu, et elle-même subir l'influence de la révolution qui s'était accomplie dans l'art. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons remarqué, l'art typographique devait avoir désormais le monopole presque exclusif des livres du service divin. Bientôt nous aurons à raconter ce que le génie catholique de l'ornementation devait encore faire pour eux, et comment le pinceau trouva le moyen de s'exercer encore quelque temps sur les imprimés eux-mêmes. Mais nous ne pouvons oublier au XVI° siècle, parmi les peintres de manuscrits liturgiques, le célèbre Jules Clovio, élève de Jérôme dai Libri. Il excella par le fini de ses peintures, auquel il sut joindre souvent une énergie qui l'a fait nommer le Michel-Ange de la miniature. Vasari cite de lui un Office de la Vierge pour le duc de Florence, et un Bréviaire destiné au
(1) Rio, De l'Art chrétien, page 183.
(2) Bref Cum
sicut, du
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cardinal Farnèse, et conservé aujourd'hui dans la Bibliothèque particulière du roi de Naples. On lui a attribué un Psautier de la Bibliothèque nationale (1), qui a appartenu au pape Paul III, et plus tard à Pie VI, et dont les miniatures sont d'une rare élégance et annoncent un artiste de premier ordre. Le manuscrit porte cependant à la fin deux distiques qui semblent attribuer cette oeuvre à un Frédéric de Perugia, avec la date 1542.
On nous permettra de ne pas omettre ici le bénédictin Denys Faucher, qui habita l'abbaye de Lérins, comme le célèbre Cybo, appelé le Moine des Iles d'or, et qui se distingua comme lui dans la miniature. Il reste de Faucher un manuscrit liturgique dont les peintures sont de la plus grande beauté, tant pour les scènes à personnages que pour les ornements de fantaisie. Les renseignements publiés sur ce manuscrit ne nous permettent pas de préciser le genre de livres liturgiques auquel il appartient. Denys Faucher mourut en 1562 (2).
Le XVII° siècle fournit, entre autres miniateurs des livres liturgiques, Estevaô Gonzalves Neto, qui peignit le beau Missel gardé dans le couvent de Jesu, à Lisbonne (3) ; le bénédictin Dom d'Eaubonne à qui l'on doit le magnifique Graduel monastique de la Bibliothèque de Rouen, avec ses gracieuses vignettes et ses riches dessins en camaïeu ; le bénédictin Dom Chabiot, dont l'habile pinceau enlumina les deux livres de chœur que Rousselet écrivit pour la Sainte-Chapelle de Paris.
On peignit peu de livres liturgiques au XVIII° siècle. Nous mentionnerons cependant comme monument de cette époque le bel Épistolier de la Chapelle royale de Versailles, exécuté par un artiste anonyme en 1767, et
(1) Supplément latin. N° 702.
(2) Bulletin des comités historiques. Avril 1849.
(3) Le P. Cahier, Annales de Philosophie chrétienne, ibid.
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qui a passé à la Bibliothèque nationale. Les miniatures y sont nombreuses et dans le style du temps; mais on ne peut disconvenir que le dessin, la composition et le coloris n'y soient fort remarquables.
Nous n'avons aucune raison de penser que le XIX° siècle ait produit une oeuvre quelconque qui puisse aider à continuer la série des peintures sur les manuscrits liturgiques; nous n'en serons que plus libre et plus désintéressé dans l'appréciation que nous avons à faire de tant d'admirables travaux.
Il est hors de doute pour l'observateur sans préjugés, que les livres liturgiques forment à eux seuls un ensemble complet, à l'aide duquel on pourrait faire l'histoire de la peinture, depuis le VI° siècle jusqu'à nos temps; mais ce que nous ne saurions trop répéter, c'est que l'art a progressé par leur moyen. Nos miniaturistes ont été constamment en avant de leur siècle, et s'ils ont fini par subir l'influence de la génération, on peut dire qu'ils ont lutté plus que tous les autres. Il suffit de se rappeler les belles miniatures carlovingiennes, celles que les artistes du Mont-Cassin produisaient encore au XI° siècle, le réveil du dessin dans ces livres, vers la fin du XII°, sa marche toujours plus rapide, dans les XIII° et XIV°, enfin son épanouissement total au XV°. Sans doute, l'élément qui domine dans les créations de l'art liturgique est l'élément mystique; mais le beau idéal surnaturel est-il autre chose|que le véritable beau idéal ? l'art a-t-il été donné à l'homme pour une autre fin que pour développer en nous l'attrait des choses divines ? Et si cette noble tendance a été traversée, par l'apostasie de l'art, depuis plus de trois siècles, l'art n'a-t-il pas trouvé lui-même sa ruine, dans cette déplorable défection, après avoir anéanti presque totalement les moeurs chrétiennes dans les sociétés modernes ? L'épuisement et la lassitude, un retour incontestable vers le sentiment catholique qui peut seul sauver les races modernes,
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ont déjà ramené beaucoup d'esprits vers les véritables théories du beau, et si, au fort de la victoire du sensualisme, on entendit Vasari, malgré ses préjugés païens, pousser des cris d'admiration en présence des miniatures inspirées de Fra Angelico, faut-il s'étonner que dans notre impuissance et notre stérilité d'aujourd'hui, des hommes de goût, affamés du beau qui semble n'être plus qu'un souvenir sur cette terre, confessent ingénument que la peinture du XV° siècle a toutes leurs affections ?
Or, sans vouloir enlever le mérite de tant de fresques et de tableaux qui nous restent encore de cette époque, en dépit des ravages d'un vandalisme obstiné, nous ne craignons pas de dire que c'est dans les miniatures des livres liturgiques qu'il faut aller l'étudier. La peinture religieuse est fille de la Liturgie. C'est la liturgie goûtée, sentie, exécutée, qui révélait à ces hommes de prière et de solitude les types célestes qu'ils ont rendus avec tant de bonheur ; aussi avons-nous vu longtemps les moines exercer pour ainsi dire le monopole de cette peinture. Depuis les bénédictins de ces cloîtres qu'aimait et protégeait Charlemagne, jusqu'aux sublimes dominicains du XV° siècle, c'est à peine si l'on est à même de citer quelques noms de miniaturistes pour les livres du service divin, qui ne soient pas revendiqués par l'état religieux. Le calme de la solitude, les saintes contemplations, les traditions pieuses, et plus que tout cela, la célébration journalière des divins offices, maintenaient dans les monastères un fonds de recueillement inspiré, au sein duquel le cœur et la pensée cherchaient à saisir les types sensibles des beautés d'un séjour plus heureux encore. Selon le conseil de l'Apôtre, la conversation de ces hommes de prière était dans le ciel (1); chaque année ils parcouraient, jour par jour, heure par heure, le Cycle de l'Année chrétienne; ils
(1) Philip., III, 20.
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assistaient au développement des mystères qu'il célèbre, attachant à chaque phase leur âme tout entière. Les chants, la pompes des cérémonies si riches et si variées, accroissaient de jour en jour cette somme d'enthousiasme constamment ravivé dans un renouvellement exempt de fatigue ; ils préludaient sur la terre à la délectable vision qui les attendait dans la gloire. De nos jours, où l'on semble ne plus comprendre l'importance de la prière publique, dans l'économie de la religion, on concevra difficilement le principe vivifiant et inspirateur que la célébration de l'office divin, au chœur d'un monastère, établissait et maintenait dans l'âme de ceux qui l'habitaient. De même, si l'on veut s'expliquer la sympathie des peuples pour les merveilles que le pinceau mystique des artistes du moyen âge étalait à leurs regards, sur les verrières et sur les murs des églises, il faudra se rappeler que la Liturgie exécutée de toutes parts en son entier, d'un bout de l'année à l'autre, dans tant d'églises cathédrales, collégiales, monastiques, entretenait chez les fidèles une vive intelligence des choses surnaturelles que la froideur et l'incomplet de nos offices de paroisse ne ranimera jamais.
Les mystères du Sauveur et de sa sainte Mère, les actions et les divers caractères des Saints, étaient fortement empreints dans le cœur et l'imagination ; ils formaient le grand intérêt pour ces âmes qui n'étaient ni distraites par l'agitation des sociétés modernes, ni desséchées paf le Vent du rationalisme. On rêvait pieusement de la beauté ineffable du Rédempteur des hommes, des grâces incomparables de la Reine du ciel ; on se représentait tous ces Saints bien-aimés, et pour réaliser l'idéal qu'on en avait conçu, on empruntait tous les charmes immatériels que le cœur avait devinés dans ses religieux épanchements. Or, par la célébration incessante de la Liturgie, les moines étaient à la source de cette féconde inspiration ;
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le sujet de leurs conceptions reposait sans cesse au fond de leur cœur, et chaque acte pieux le dégageait toujours davantage, jusqu'à ce que le pinceau d'un de ces merveilleux ascètes se chargeât de le traduire aux yeux de ses frères. Et où pouvaient-ils déposer plus à propos le résultat de leurs saintes contemplations que dans ces livres mêmes qui contenaient les sacrés cantiques, les douces mélodies, à l'aide desquels ils transformaient cette vallée de larmes en un séjour de joie et de lumière où, pour eux, les visions de la patrie supérieure reflétaient déjà quelques rayons échappés de leurs splendeurs ?
C'est ainsi que la Liturgie, dont tous les arts sont tributaires, élevait la peinture jusqu'à l'idéal céleste, en lui frayant une voie de laquelle elle n'est déchue que pour s'amoindrir et se perdre de plus en plus. L'étude positive et les perfectionnements matériels que Ton a voulu faire passer pour son progrès ne l'ont point préservée de la décadence, et d'ailleurs ces avantages de l'atelier, si on veut en exclure ce qui ne sert qu'à la licence, n'étaient pas incompatibles avec la conservation de l'élément mystique qui avait produit les œuvres les plus parfaites que l'on eût admirées jusqu'alors. Certes, le progrès dans la forme est déjà assez sensible de Giotto à l'Ange de Fiesole, et l'esprit de parti pourrait seul contester que le sublime talent de Raphaël, se développant jusqu'à la fin selon les instincts de sa première manière, ne fût arrivé, au moins aussi sûrement, à l'apogée de l'art de peindre.
L'Église a donc raison de regarder les arts comme ses heureux pupilles, et de déplorer d'un cœur maternel les écarts dans lesquels ils se précipitent, quand il leur arrive de s'isoler d'elle et de ses inspirations, pour courir les tristes voies du sensualisme, au sein duquel ils viennent s'éteindre avec honte et scandale; mais c'est par la Liturgie que les arts ressentent l'influence de l'Église. Nous aurons occasion de constater souvent cette vérité, dans le cours
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de nos Institutions; pour le moment, il s'agit uniquement de la peinture, et notre but était de faire comprendre que cet art qui s'applique directement à la décoration des temples de la religion, et dont l'Église a vengé les droits dans un de ses conciles généraux, est encore redevable dans le plus haut degré à la Liturgie, pour l'honneur qu'il a eu d'être employé à l'ornement des livres du service divin.
Au reste, les ennemis de l'intégrité de la foi l'ont bien senti, et dans leurs déclamations contre la peinture sacrée en général, ils n'ont pas épargné les innocentes miniatures des Évangéliaires. C'est ainsi que le protestant Zorn, dans un livre consacré à l'histoire des manuscrits enluminés, a eu le courage d'écrire un chapitre entier contre l'emploi du pinceau à l'embellissement des livres sacrés (1). Cherchant ensuite la raison philosophique d'un usage qui lui semble si étrange, il déclare l'avoir trouvée dans la figure que l'on nomme prosopopée. Telle est, en un seul mot, la théorie de l'art, selon les réformateurs du XVI° siècle et leurs sectateurs des âges suivants; s'ils parviennent enfin à saisir l'intention de la peinture, c'est en se rappelant une figure de rhétorique.
Il ne faut pas oublier que, en 1525, les peintres et les statuaires de Strasbourg présentèrent aux magistrats de cette ville une pétition par laquelle ils demandaient d'être admis aux emplois vacants, de préférence à tous autres, « vu que, disaient-ils, la parole de Dieu, c'est-à-dire le rétablissement de l'Évangile dans sa pureté primitive, les prive de leurs métiers ou professions. » Vers le même temps, un peintre strasbourgeois des plus distingués, Jean Herbst, père du célèbre imprimeur Oporinus, emporté par la ferveur de son protestantisme, déposa le pinceau, parce que, selon lui, la peinture, notamment
(1) Historia bibliorum pictorum, cap. VII.
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celle des tableaux d'autel et d'église, constituait un péché et une idolâtrie manifestes (1).
Tel fut donc l'esprit de la Réforme, et c'en était fait des beaux-arts, si l'Europe entière eût secoué le joug du catholicisme; tant il est vrai que chez les nations modernes, l'esthétique avait été placée sous la garde de l'orthodoxie. Mais il nous faut revenir aux livres liturgiques et aux peintures qui en firent l'ornement. Les premiers iconoclastes avaient étendu aussi leur aversion pour les saintes images jusque sur les livres du service divin, à cause des miniatures qui les ornaient. L'histoire ecclésiastique fait le récit des destructions de livres opérées par ordre de Léon l'Isaurien, et on n'est pas réduit à de simples conjectures pour attribuer cette brutalité aux instincts de sa secte; car les Actes du septième concile général déposent expressément de l'intention iconoclaste qui dicta cette mesure barbare.
Dans la cinquième session de cette sainte et œcuménique assemblée, le diacre Théophile, trésorier de Sainte-Sophie, fait cette déclaration, en présence des Pères : « Lorsque j'ai été promu à mes fonctions dans la sainte et grande église de Constantinople, j'ai pris connaissance de l'inventaire, et j'ai trouvé qu'il manquait deux livres ornés d'images d'or; les recherches que j'ai faites après cette découverte m'ont appris que ces livres avaient été jetés au feu. En outre, ayant trouvé un livre du Chartophylax Constantin, qui traitait des vénérables images, j'ai remarqué qu'on avait coupé les feuillets sur lesquels il était question des images. Voici le livre; je le mets sous les yeux du saint Synode. » Et, ajoutent les Actes, « Théophile, ouvrant le livre, a fait constater par toute l'assistance l'enlèvement des feuillets. »
(1) Notice par M. Louis Schneegans, archiviste à Strasbourg, insérée dans le Bulletin du Comité historique des arts et monuments, tome IV, page 567.
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Le secrétaire Léonce s'adressant aux Pères du concile, s'écria : « Il y a encore autre chose à remarquer sur ce livre. Comme vous le voyez, il est couvert de tablettes d'argent qui sont ornées en relief des images des Saints. Les profanateurs ont laissé ces images extérieures, la chose même qu'ils poursuivaient, et ils ont coupé ce qui, au dedans du volume, était relatif aux images en général. C'est le comble de la démence. »
Le concile répondit aux paroles de Léonce par Cette acclamation : « Anathème à ceux qui ont mutilé ce livre; et qui ont voulu tendre un piège !
Un des évêques, Léon de Phocia, se leva pour faire une remarque : « On nous présente, dit-il, un livre dont ils ont déchiré des pages; dans la ville que j'habite, ils en ont brûlé plus de trente. » A quoi Sabbas, abbé de de Stude, répondit : « Seigneurs, n'est-ce pas la coutume a que ceux qui sont aveugles ne voient pas la lumière ! C'est pour cela que ces aveugles de l'âme sont remplis de ténèbres (1). »
(1) Theophilus Deo amabilis Diaconus et Scenophylax dixit : In sancta magna Ecclesia Constantinopoleos, quando promotus sum, inquisivi in brevi, et reperi in eo déesse duos codices deauratos per imagines ; quos requirens agnovi, quod in ignem eos mittentes incenderint. Inveni autem et alium librum Constantini Chartophylacis, continentem de venerabilibus iconis; et reciderunt folia, in quibus jacebant verba super iconis. Et ecce eumdem codicem prae manibus habens sanctas Synodo ostendo. Et explicans idem Theophilus codicem, ostendit omnibus foliorum recisionem. Leontius devotus a secretis, dixit : Et aliud, patres, mirandum est in codice hoc.Ut videtis enim, argenteas tabulas habet, et hinc inde imaginibus omnium sanctorum adornatur. Et rem ipsam dimittentes, id est, imagine, quae scripta de imaginibus intus erant, reciderunt : quod extremae dementiae est. Sancta Synodus dixit : Anathema sint qui reciderunt, et insidiati sunt. Léo sanctissimus Episcopus Phociae dixit : Hic quidem codex folia perdidit : in civitate autem in qua habito, supra triginta codices combusserunt igni. Sabbas reverendissimus monachus et Hegumenus monasterii Studii dixit : Moris est, Domini, his qui casci sunt, non videre lumen. Hujus rei gratia illi qui caeci sunt anima, obtenebrati sunt. » (Labbe, Concil., tom. VII, page 371.)
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Nous avons voulu mettre sous les yeux du lecteur cet épisode du septième Concile, qui fournit une preuve si expresse de l'aversion que les hérétiques du VIII° siècle ; professaient pour la sainte et heureuse coutume pratiquée par l'Eglise d'embellir de peintures les livres qui servaient : à l'autel. Ainsi, le Décret de foi que porta cette auguste assemblée en faveur des saintes Images vengeait non seulement les peintures et les sculptures exposées aux regards des fidèles dans les églises et dans les autres lieux publics, mais il protégeait encore ces pieuses miniatures confiées au vélin des livres liturgiques, et que la rage des impies était allée poursuivre jusque sur l'autel et sur l'ambon.
Après avoir traité, au point de vue de cet ouvrage, ce qui concerne la peinture d'ornement des livres du service divin, à l'époque des manuscrits, il nous reste à parler des efforts que les arts ont continué de faire pour les embellir, depuis l'invention de l'imprimerie. Nous avons montré comment les livres liturgiques, désormais confiés aux presses, avaient su conserver, dans cette transformation même, le caractère de distinction et de majesté qui leur est propre, tant par le choix du papier et la beauté des caractères, que par l'emploi fréquent d'une encre spéciale; les miniatures, à leur tour, furent représentées sur ces nouveaux livres au moyen de la gravure, chargée désormais de leur restituer ou plutôt de leur continuer les initiales ornées, les vignettes et les scènes à personnages. Un livre liturgique, pour être dans les conditions de sa nature et de son objet, doit donc réunir un choix de sujets gravés aux autres avantages que lui assurent la force du papier, la pureté de la lettre et l'emploi du minium aux rubriques. C'est alors qu'il se rattache aux vénérables manuscrits dont il est issu, et que l'unité de la forme, toujours si importante, se perpétue à travers les siècles.
Mais avant d'entrer dans la période où les livres du
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service divin n'auront plus désormais que la gravure et ses noires teintes pour animer leurs pages sacrées, nous devons rappeler les adieux du pinceau catholique à ces beaux dessins aux riches couleurs qui, durant tant de siècles, avaient fait sa gloire. Tout est harmonieux, rien n'est heurté dans les habitudes de l'église. Dès avant l'inauguration définitive de l'art typographique, la gravure sur bois s'était essayée sur des sujets isolés; l'imprimerie ne tarda pas à lui offrir les pages des livres à historier, et bientôt la gravure sur cuivre allait éclore comme l'un des plus précieux auxiliaires des arts. Mais ces beaux missels sur vélin que les presses produisirent dans la seconde moitié du XV° siècle et dans la première du XVI° ne se résignaient pas à paraître sans l'accompagnement de l'or et du coloris appliqués par un habile pinceau. Il fallut donc que les imprimeurs consentissent à laisser en blanc la place des larges initiales, même des demi-pages et quelquefois des pages entières, pour recevoir la peinture accoutumée des sujets historiques ou allégoriques; en sorte que ces livres continuaient de rappeler les beaux manuscrits de l'âge précédent, en même temps qu'ils recevaient de l'art typographique l'avantage de se multiplier comme par enchantement. Albert Durer ne dédaigna pas lui-même de consacrer son pinceau à illustrer les pages d'un de ces précieux livres de transition (1).
(1) On peut voir dans la Paléographie de Silvestre un admirable spécimen du travail de ce grand artiste sur un livre liturgique imprimé. Le volume est in-4°, et se conserve à la Bibliothèque royale de Munich. Il contient jusqu'à cinquante dessins qui ont été publiés en cette ville en 1808. L'échantillon donné dans la Paléographie représente saint Jean l'Évangéliste avec son aigle. Ce sujet, plein de grâce et d'énergie, accompagne l'Évangile : In principio erat Verbum ; mais on est étonné de voir les savants commentateurs des beaux dessins de M. Silvestre chercher le motif qui a porté Albert Durer à représenter saint Jean l'Évangéliste, à propos de ce texte, dans ces paroles : Fuit homo missus a Deo cui nomen erat Joannes, où il s'agit de saint Jean-Baptiste.
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Nous rappellerons ici, selon notre usage, quelques échantillons de ces beaux missels qui forment une classe à part entre les livres liturgiques. Ainsi nous citerons, d'après M. Van Praet, les Missels de Chartres, 1482, et de Lyon, 1487, qui présentent de nombreuses initiales peintes en couleur; un autre Missel, de Châlons-sur-Saône, 1489, sur lequel l'or vient rehausser le coloris, ainsi que sur un Bréviaire de Strasbourg de la même année. Mais ces livres sont loin d'égaler le beau Missel de Langres de 1517, conservé à l'église de Saint-Jean-Baptiste, à Chaumont. Outre les initiales, les vignettes et les fleurons qui décorent les livres que nous venons de citer, ce dernier présente de nombreuses compositions à personnages exécutées au pinceau (1). Nous rappellerons encore le Missel d'Orléans de 1519 ; mais il s'efface aussi en présence du magnifique Missel de Paris de 1522, gardé à la Bibliothèque de l'Arsenal. Ce dernier n'offre pas moins de cent cinquante-quatre miniatures coloriées, sans parler des bordures et des initiales peintes avec le plus grand soin. Dibdin, à la vue de ce missel, se laissa aller au plus naïf enthousiasme (2). Van Praet cite un Missel de Chalon-sur-Saône, de 1543, qui mériterait, à ce qu'il paraît, d'être placé à côté du beau Parisien de 1522. Cet usage de compléter par la peinture les œuvres de l'imprimerie liturgique s'effaça peu à peu, à mesure que l'emploi du vélin pour ces livres devenait plus rare. Nous mentionnerons cependant un Missel de Paris, de 1551, dont les initiales et les figures sur bois sont encore enluminées avec soin.
Mais, en retour, les vignettes sur bois que Ton voit déjà employées aux initiales du célèbre Psautier de
(1) Godard, Histoire et tableau de l'Eglise de Saint-Jean-Baptiste de Chaumont.
(2) Voyage en France, tom. III.
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Mayence, de 1457, s'établirent pour de longs siècles dans les missels et dans les bréviaires de grand format. Elles sont même la plupart du temps la base des peintures sur les livres dont les ornements furent mis en couleur, bien qu'il y ait un nombre assez considérable de ces derniers dans lesquels les peintures sont exécutées sur des carrés laissés complètement en blanc par l'imprimeur. Il y aurait matière à former une riche collection, si l'on voulait recueillir les gravures sur bois dont les livres liturgiques sont remplis, depuis l'origine de l'imprimerie jusqu'à la fin du XVI° siècle. D'abord, les initiales offriraient le plus grand intérêt, tant à raison des arabesques ingénieuses dont elles sont ornées, que pour les scènes à personnages qui les décorent. Mais ceci n'est rien encore ; il n'est pas rare de rencontrer de ces missels où l'évangile de chaque messe est représenté en action dans un petit carré proportionné à la largeur de la colonne sur laquelle le texte est imprimé. Aux fêtes des Saints qui sont l'objet d'une vénération plus particulière, et en tête des Communs, la scène s'étend dans toute la largeur de la page, et souvent dans la proportion d'un tiers ou d'un quart de sa hauteur. Viennent ensuite les grands sujets traités à pleine page : ce sont d'abord, pour suivre l'ordre de dignité, le sujet gravé en tête du Canon, lequel doit toujours avoir rapport au Christ crucifié. L'origine de cet usage est venue des anciens Sacramentaires, où l'on commença de très bonne heure à historier, en souvenir de la Passion du Sauveur, le T qui ouvre la première oraison du Canon. On sait que cette lettre est un des principaux symboles de la Croix. Quelquefois deux gravures placées en regard l'une de l'autre annoncent l'ouverture du Canon, et l'un des deux sujets est consacré à la Trinité. Il n'entre pas dans notre plan de décrire ici ces gravures dont les types offrent une certaine variété, et qui généralement sont remarquables par le caractère de la majesté et de l'onction.
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Elles présentent aussi des particularités intéressantes pour l'archéologue, selon les pays où le Missel a été imprimé. L'Italie, la France, l'Allemagne, offrent chacune leur cachet particulier, sur un même fond hiératique.
Outre la gravure, ou les gravures du Canon, on en rencontre quelquefois d'autres, également à pleine page, aux messes des principales fêtes ; mais la plupart du temps aussi, ces sujets n'occupent qu'une portion de la page, en sorte que l'honneur de la couvrir tout entière se trouve réservé à l'estampe, ou aux estampes qui précèdent le Canon.
Le règne de la gravure sur bois dans les missels et dans les autres livres liturgiques- de grand format ne s'étend pas au delà du XVI° siècle, pour les sujets d'une certaine dimension ; la gravure sur cuivre dont nous parlerons tout à l'heure la remplace partout, bien avant l'ouverture du XVII° siècle. Il y a quelques exceptions à cette règle ; mais elles sont fort peu nombreuses. Nous citerons les livres liturgiques de l'Église grecque, sur lesquels nous n'avons jamais vu de gravures sur cuivre, même dans les éditions publiées de nos jours. Nous ne voudrions cependant pas affirmer qu'il n'en existe pas sur celles que nous n'avons pas eu occasion de voir. Nous remarquerons encore que les initiales des plus beaux missels imprimés à Rome, à Paris ou à Anvers, dans les XVII° et XVIII° siècles, et qui sont constamment enjolivées d'arabesques, de fleurons ou 'de petites scènes à personnages, sont presque toujours gravées sur bois.
Mais si les livres liturgiques ont offert une vaste carrière aux artistes qui cultivaient ce genre primitif de la gravure, ils n'ont pas été moins utiles au développement de l'art plus précieux encore de la gravure sur métal. Avant de nous étendre sur ce sujet, nous devons rappeler, à la gloire de la Liturgie, qu'elle a été l'occasion de la découverte de cet art lui-même.
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Ce fut en 1452 que Thomas Finiguerra, habile orfèvre, livra au chapitre de l'église de Saint-Jean-Baptiste, à Florence, la fameuse Paix qui, préalablement, lui avait servi à tirer des épreuves de cette lame de métal gravée. Cet instrument liturgique avait été entaillé par l'artiste avec la plus grande délicatesse ; le sujet qu'il y avait représenté était le couronnement de la sainte Vierge, composant une scène de quarante-deux figures. Il devait remplir les tailles creusées par le burin, de cette composition formée d'un mélange de plomb, d'argent et de cuivre en fusion, appelée nigellum, d'où on a fait nielle ; mais ayant voulu juger de l'effet de son travail, il forma sur le métal une empreinte d'argile, et sur l'argile il coula du soufre, dans les profondeurs duquel il répandit du noir de fumée détrempé avec de l'eau. Jusque-là Finiguerra n'avait fait que ce que pratiquaient tous les nielleurs ; mais ayant eu la pensée d'appliquer un papier humecté sur le soufre où se dessinait le noir de fumée, une empreinte en résulta qui lui rendit son dessin avec une vérité qui l'étonna. Éclairé par ce succès, l'artiste, avant de nieller la lame de métal, essaya d'en tirer des épreuves avec une encre convenable, et il obtint, par cette impression, des estampes nettes et vives, les premières qui aient jamais été tirées. La France possède une de ces épreuves au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale ; quant à. la Paix, qui en a été l'instrument et l'occasion, elle se conserve encore aujourd'hui dans le trésor de l'église de Saint-Jean-Baptiste, à Florence. Le sujet gravé a près de 5 pouces de hauteur, sur 3 pouces 2 lignes de largeur (1).
La découverte de Finiguerra ne demeura pas stérile, et la typographie ne manqua pas de s'emparer d'un moyen
(1) Gori, Thesaurus veterum diptychorum, tom. III, pag. 315. Emeric David. Article Finiguerra, dans la Biographie universelle.
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si puissant d'embellir et de compléter les livres qu'elle produisait. Le premier ouvrage avec gravures sur cuivre parut à Florence, en 1477, sous le titre de : Monte santo di Dio, par Antoine Bettini de Sienne, imprimé chez Niccolo di Lorenzo della Magna. Le second vint ensuite, en 1481, toujours à Florence ; c'est la célèbre édition de Dante, avec le commentaire de Christophe Landini, chez Niccolo Lorenzo de Allemannia (1) ; mais la même année, paraissait à Wurtzbourg, chez Jeorius Ryser, le Missel de cette église, imprimé par ordre de l'évêque Rodolphe, remarquable comme le Dante de Florence par ses gravures en taille-douce (2). Ainsi, la Liturgie, qui a l'honneur d'avoir fourni occasion à l'invention de la gravure sur métal, revendique déjà l'un des trois premiers livres connus qui aient été publiés avec estampes proprement dites.
Depuis cette date, le nouveau procédé tendit à introduire ses œuvres dans tous les livres liturgiques, et, comme nous l'avons remarqué, il disputa le terrain à l'ancien, jusqu'à ce que, enfin, il l'eût à peu près remplacé. Non seulement les missels, mais les bréviaires de tous les formats s'ouvrirent à la gravure sur cuivre, et rien ne serait plus intéressant qu'une collection des estampes qui figurent dans ces livres, pendant le XVI° siècle. Les types y ont conservé généralement plus d'élément traditionnel qu'il n'en paraît sur la grande peinture de cette époque ; les compositions sont la plupart du temps empreintes d'une suavité mystique qu'on ne retrouve plus guère désormais en dehors de ces livres. Pour le missel, les gravures à pleine page, outre celle du Canon, sont consacrées aux fêtes des Mystères, dans le Propre du Temps ; le Propre des Saints est moins abondant, et n'offre guère
(1) Heineken, Idée générale d'une collection complète d'estampes.
(2) Dibdin, Decameron, tom. I.
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de ces grands sujets sur cuivre qu'aux fêtes de l'Assomption et de la Toussaint. On observe la même proportion dans les bréviaires, et aussi dans les diurnaux d'une impression assez recherchée pour avoir besoin des gravures comme complément.
Dans un certain nombre de missels du XVI° siècle, on rencontre encore, entaillées sur métal, de ces gravures à tiers ou à quart de page, dans le genre de celles sur bois dont nous avons parlé ; mais elles deviennent de plus en plus rares, en avançant dans le XVII° siècle. On en retrouve cependant quelques-unes sur le beau missel imprimé à Rome en 1714.
Les éditions de missels à gravures sur cuivre, au XVI° siècle, qui nous semblent les plus remarquables, sont toujours celles de Rome, de Paris et d'Anvers (1). La publication de la Liturgie réformée par saint Pie V, fit sortir des presses romaines de très beaux livres qui furent imités, sur tous les points, dans les deux autres villes que nous venons de nommer; mais les Plantin d'Anvers méritèrent la palme, aussi bien pour la splendeur des estampes que pour le luxe typographique.
La double publication que fit Clément VIII du Pontifical et du Cérémonial des Évêques, ouvrit une nouvelle voie à la gravure liturgique. Nous avons vu comment le Pontifical, durant la période des manuscrits, avait obtenu les honneurs de la miniature dans une proportion considérable. Le caractère fortement hiératique de ce livre, l'avantage de fixer, en les figurant par des scènes,
(1) Nous aurions dû citer Venise pour l'importance de ses gravures liturgiques sur bois ; quant aux gravures sur cuivre produites par les presses de cette ville, pour les Missels qu'on y imprima au XVI° siècle, nous n'en avons pas vu un assez grand nombre pour être en mesure d'asseoir un jugement. Au reste, l'importance de Venise, comme l'un des centres de l'art typographique, diminua progressivement avec le cours du XVI° siècle.
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l'exécution des rites qu'il contient, inspira de bonne heure la pensée d'accompagner de dessins les formules et les rubriques dont il est dépositaire. Antérieurement à l'édition de Clément VIII, les Pontificaux imprimés avaient paru déjà accompagnés d'intéressantes gravures sur bois, à Rome et à Venise. Les nouvelles éditions romaines suivirent cette voie ; elles parurent ornées de très beaux cuivres, et furent imitées dans la plupart de celles qui les suivirent, tant à Paris qu'à Anvers, chez les Plantin. L'usage d'historier ainsi le Pontifical s'est conservé jusqu'aujourd'hui, dans presque toutes les éditions qui ont retenu l'in-folio. Il existe même plusieurs éditions in-8° dans lesquelles il a été suivi. Quant au Cérémonial des Evêques, toutes ses éditions du format in-folio sont pareillement accompagnées de gravures, quoique beaucoup plus rares dans ce livre que dans le Pontifical. Les unes et les autres forment des tiers ou des quarts de pages, à la manière des miniatures que l'on admire sur les Pontificaux manuscrits.
Le XVII° siècle ne laissa pas dépérir l'usage de compléter par la gravure les livres liturgiques ; mais le caractère de la composition et du dessin y est généralement moins traditionnel. Ce sont toujours les mêmes sujets ; mais les artistes paraissent avoir voulu donner de leur fonds, et leurs œuvres y ont beaucoup perdu en grandeur et en expression. Les Plantin d'Anvers continuent de produire des missels décorés de belles gravures ; mais le genre flamand s'y manifeste trop, avec ses conditions ordinaires de vulgarité dans les types et dans les poses. Les éditions romaines et parisiennes, moins somptueuses pour la plupart, l'emportent beaucoup sur celles d'Anvers, sous le rapport de la dignité. Les nombreuses Églises de France qui avaient conservé leurs livres particuliers, maintiennent les gravures dans les missels et dans les bréviaires jusqu'à l'innovation liturgique ; mais le caractère
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traditionnel, l'expression, le mérite du dessin, s'y affaiblissent de plus en plus, à mesure qu'on avance dans le XVII° siècle. Au reste, cette décadence est générale ; mais du moins, on tient encore de toutes parts au principe de la conservation des gravures, comme accessoire obligé des livres liturgiques.
La révolution qui a failli ruiner la Liturgie en France, et qui a pour point de départ le Bréviaire de Vienne de 1678, fut fatale dans ses résultats à l'antique usage d'orner de pieux dessins les livres du service divin. On ne pouvait guère s'attendre que ce principe d'esthétique pût surnager dans le naufrage de tant de traditions. Il y eut néanmoins des faits qui semblèrent longtemps encore protester contre une telle barbarie ; mais ces faits eux-mêmes, comme nous le dirons bientôt, attestaient plus hautement encore la triste déviation où l'on s'était engagé. Il nous faut entrer dans les détails.
Le Bréviaire de Vienne de 1678
parut avec les Rubriques en noir, comme nous l'avons remarqué ; des gravures
plus ou moins médiocres s'y voyaient encore. Le Parisien de
Les gravures tentèrent de reparaître sur le Missel parisien de Charles de Vintimille, en 1738. Nous avons parlé ailleurs du frontispice de ce livre (1). On a vu plus haut qu'il parut avec les rubriques en rouge, et que même plusieurs exemplaires in-folio du nouveau plain-chant
(1) Institutions liturgiques, tom. II, pag. 385.
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furent tirés sur vélin. On cherchait à racheter par quelques sacrifices aux usages antiques tout ce que les livres de Vigier et de Mésenguy présentaient d'audacieux et d'inouï.
Quant au Bréviaire lui-même, qui avait paru en 1736, il a déjà été question des gravures qui furent placées en tête de ses quatre volumes (1). A cette époque, nous n'avions pu découvrir encore les précieux opuscules du chanoine de la Tour, auquel nous avons cependant consacré une mention spéciale (2). Ayant eu enfin le bonheur de les rencontrer, nous avons vu avec une vive satisfaction que la répulsion pour ces fantaisies du crayon de Boucher ne nous était pas purement personnelle, et qu'elle avait été ressentie, dès le siècle dernier, par des personnes auxquelles on ne peut refuser le sens des convenances, ni la qualité suffisante pour apprécier ce qu'exige la gravité d'un livre de prières ecclésiastiques. C'était, au reste, une étrange idée que d'aller demander à Boucher des dessins pour un bréviaire ; mais il fallait que l'œuvre portât en toutes choses le cachet du XVIII° siècle.
Le chanoine de la Tour parle en deux endroits de ces trop fameuses gravures. Il écrivait en 1772, à une époque où déjà plusieurs éditions avaient succédé à celles de 1736. Voici ses paroles : « (Ce Bréviaire) a été depuis modifié ; on en a ôté les estampes scandaleuses qu'on avait mises à la tête (3). » Plus loin, le savant et pieux auteur s'exprime ainsi : « On ne brise pas les images, mais on n'en met aucune dans les livres de piété ; mais on les remplit d'armoiries et de portraits d'Évêques, d'estampes du Pont-Neuf, des Invalides, des Tuileries (4) ! »
(1) Institutions liturgiques, tom. II, pag. 385.
(2) Ibid., pag. 39o.
(3) Entreprises des hérétiques sur la Liturgie, pag. 3o.
(4) Ibid., pag. 32.
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Pour bien comprendre ce dernier passage, il est nécessaire de savoir que Boucher s'était avisé d'accompagner chacune de ses quatre célèbres Vertus, d'une vue de Paris, et parmi les sujets qu'il avait choisis, il n'y en avait qu'un seul qui rappelât un souvenir d'église ; les trois autres étaient en effet le Pont-Neuf, les Tuileries et les Invalides. Les réclamations qu'excitèrent ces gravures firent qu'on ne les reproduisit plus, à partir de l'édition de 1765. Nous en avons parlé suffisamment ailleurs (1); notre jugement a même excité quelques plaintes, et, chose étrange, plusieurs de ceux qui nous incriminaient n'avaient même jamais vu les gravures en question. On vient de voir qu'elles furent qualifiées de scandaleuses par un homme vénérable, à la piété et à la doctrine duquel M. Picot, dont personne assurément ne suspectera l'impartialité dans cette affaire, rend le plus éclatant témoignage. On a dû remarquer aussi que le chanoine de la Tour insistait sur la rareté de plus en plus prononcée des gravures dans les livres liturgiques. Toutes choses allaient se faussant et se décolorant dans ce malheureux siècle, et les catholiques de France voyaient approcher de jour en jour cette dissolution qui devait éclater d'une si affreuse manière, avant qu'il eût achevé son cours.
La disparition successive des traditions, l'extinction tantôt lente, tantôt précipitée, de tous ces usages qui avaient été la chère expression de la foi de nos pères, sans que rien ne parût plus pour raviver le feu sacré ; tout annonçait une décadence prochaine dans le fond lui-même dès lors qu'il n'avait plus assez de vigueur pour protéger la forme. La source de cette vie énergique qu'avaient aspirée les âges précédents semblait tarie, et si Dieu a daigné conserver encore, nous oserons même dire accroître
(1) Institutions liturgiques, tom. II, pag. 385. Défense des Institutions liturgiques, pages 62 et 92.
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de nos jours, la vitalité catholique, après de si cruelles épreuves, nous devons reconnaître aussi que le retour vers les croyances, les usages, les sympathies, qui régnèrent dans les siècles de foi, sont en même temps pour nous la preuve et la garantie d'une reprise de possession de l'héritage de nos pères. Aujourd'hui, il est vrai, nous sommes tristement décimés ; malgré ses heureuses recrues, le troupeau des croyants n'est pas imposant par le nombre ; mais dans son sein, l'Église est plus aimée, la foi plus ardente, en un mot, le sentiment catholique plus vivace qu'il ne le parut, en ces temps malheureux où un esprit de vertige poussait à démolir tout ce qui pouvait attester que les catholiques français, au XVIII° siècle, sentaient les choses de la religion comme les avaient senties un saint Grégoire le Grand, un Charlemagne, un saint Grégoire VII, un saint Louis, un saint Thomas d'Aquin, un saint Pie V.
Les faits relatifs au sort qu'éprouvèrent les gravures liturgiques à l'époque de l'innovation, nous ont conduit au XVIII° siècle, et déjà nous avons dû signaler dans le Parisien de Charles de Vintimille, l'altération déplorable que subit le caractère de ces estampes, avant même que le principe d'esthétique qu'elles représentaient eût été totalement sacrifié. Les livres liturgiques qui parurent ensuite furent publiés presque tous sans aucune estampe, sauf toujours le Christ du Canon ; Lyon même n'en avait plus aucune, dès 1737, dans le Bréviaire de Charles de Rochebonne, si remarquable d'ailleurs sous le rapport typographique. Le peu que l'on en trouve encore dans les Bréviaires de Bourges, de Poitiers, etc., est au-dessous du médiocre pour l'idée et l'exécution, et généralement répréhensible pour la convenance.
La raison d'économie qui fit abandonner l'encre rouge pour les rubriques des nouveaux missels et bréviaires, contribua aussi à la suppression des gravures, dans ces
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livres si multipliés alors, et dont, la plupart du temps, chaque diocèse devait supporter seul les frais. La simple vue de celles qui se montrèrent encore de temps en temps, par exemple le frontispice du Missel de Chartres, empêche, il est vrai, de regretter que le burin des artistes du XVIII° siècle ne se soit pas exercé plus amplement sur les missels et les bréviaires de cette époque; mais cette conclusion n'en reste pas moins acquise à l'observateur catholique, que l'innovation liturgique fut fatale aux livres du service divin, en France, sous le rapport de la forme comme sous celui du fond,et qu'elle foula aux pieds toutes les traditions à la fois.
Dans les pays étrangers, ces traditions, quant à l'emploi des gravures d'ornement, se maintenaient fidèlement partout, avec la pureté des textes antiques. Non seulement la Liturgie romaine, de quelque presse catholique qu'elle sortît, ne présentait jamais un missel ou un bréviaire, sans les estampes traditionnelles (1) ; mais la Liturgie ambrosienne publiée par l'autorité des archevêques de Milan, continuait de paraître avec cet accessoire rendu indispensable par tant de siècles de possession ; mais la Liturgie mozarabe réimprimée avec tant de luxe par le Cardinal Lorenzana, demandait son complément nécessaire aux meilleurs graveurs de l'Espagne. Toutefois, il faut en convenir, les gravures liturgiques du XVIII° siècle sont généralement inférieures, pour le mérite, à celles du XVII°, qui lui-même avait déjà, comme nous l'avons remarqué, laissé apercevoir une décadence qui ne s'arrêta plus. Mais n'avons-nous pas vu, à l'âge des manuscrits, le X° siècle reculer dans la voie qu'avait tracée le IX°, sans
(1) Nous devons cependant faire ici une exception pour la France. Dans la dernière moitié du XVIII° siècle, il a été donné à Paris et ailleurs quelques éditions du Bréviaire romain, sans gravures. Il est aisé de voir que les imprimeurs de ces éditions profitaient de l'impulsion que les nouvelles Liturgies avaient donnée pour l'économie en cette matière.
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que pour cela les artistes d'alors se crussent affranchis du pieux usage de décorer des œuvres de leur pinceau tant soit peu barbare les livres liturgiques ? L'Église accepte la bonne volonté de ses enfants ; une seule chose est capable d'offenser sa sainte majesté, c'est lorsque des mains sacrilèges osent reproduire sur les objets qui servent au culte divin les types abjects ou indignes que l'homme dépravé aime à voir étalés sous ses yeux. Des courtisanes au frontispice d'un bréviaire lui sont aussi odieuses que la voix des chanteurs de théâtre dans ses sanctuaires.
Le XIX° siècle n'a fait que confirmer jusqu'ici les conclusions que nous avons déduites de l'état des livres liturgiques, au XVIII°, quant aux gravures. Les Liturgies françaises ont continué de marcher dans la même voie de stérilité, sous ce rapport, et la Liturgie romaine, pour la plupart des éditions publiées hors de France, est demeurée fidèle aux estampes traditionnelles comme à un principe.
On ne doit pas s'étonner que nos nouvelles éditions des livres français aient paru sans cette décoration séculaire. Publiées le plus souvent aux frais d'un seul diocèse, elles ont dû être exécutées dans les conditions de la plus sévère économie, et on n'a guère songé à compléter par des gravures quelconques des livres imprimés le plus souvent sur papier de coton. Néanmoins, de même que plusieurs de ces éditions ont trouvé moyen de paraître sur papier fort, de même il s'en est rencontré quelques-unes pour lesquelles on a fait la dépense d'une estampe de frontispice, représentant plus ou moins l'église cathédrale du diocèse. Postérieurement à la publication du Bréviaire de Paris de 1822, on a même publié une collection de gravures très médiocres, que l'éditeur a offertes à tous ceux qui désireraient s'en munir pour les faire relier avec ce bréviaire, ou avec tout autre.
Quant aux pays où l'usage antique s'est maintenu, l'imagerie des livres liturgiques est loin d'être en progrès
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pour l'idée ou pour l'exécution. Nous ne citerons assurément pas comme modèles les estampes jointes aux éditions de Rome ; et quant à celles de Malines, rien n'est plus déplorable que les ignobles lithographies dont on s'est plu à gâter plusieurs missels qui, sous le rapport typographique, sont de la plus magnifique exécution. Les presses de Malines méritent encore un autre reproche : celui de n'avoir pas su compléter par l'accession des gravures les bonnes éditions rouge et noir du Bréviaire romain qu'elles ont popularisées, et qui sont si supérieures à toutes celles que la France avait produites, en notre siècle, jusqu'à ces dernières années.
Nous ne doutons pas néanmoins que le retour de plus en plus déclaré vers les saines traditions liturgiques n'opère chez nous une révolution complètement favorable aux livres du service divin. Déjà, par le beau Missel imprimé à Rennes, en 1847, et que nous avons signalé plus haut, la France s'est remise en possession de l'antique usage d'imprimer rouge et noir; on peut affirmer que les gravures ne tarderont pas à reprendre faveur. Mais il importe qu'en rentrant ainsi dans leurs droits d'orner les livres du service divin, les artistes s'attachent aux types consacrés par la tradition, et que, laissant de côté toute prétention à donner du nouveau, ils travaillent sérieusement à renouer la chaîne inspirée des anciens miniaturistes. Ainsi, il serait à regretter qu'on les vît suivre la voie dans laquelle a paru vouloir se lancer le dessinateur auquel sont dues plusieurs gravures qui nous ont été communiquées, et qui, nous disait-on, étaient destinées à entrer dans un Missel romain.
La manière de cet artiste ne manque pas de sentiment religieux ; mais nous avons été grandement surpris de voir sur une représentation du mystère de la sainte Trinité, le Saint-Esprit figuré en forme humaine, sous les traits d'un adolescent qui porte entre le bras et la poitrine
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la Colombe, symbole de la troisième Personne. La forme humaine donnée au Saint-Esprit a été réprouvée par Benoît XIV, dans son Bref Sollicitudini nostrœ, adressé à l’évêque d'Augsbourg, aux calendes d'octobre de l'an 1754. Cette composition a, de plus, l'inconvénient de paraître représenter quatre Personnes dans l'essence divine, attendu que la distinction est complète entre la colombe et le personnage sur les vêtements duquel elle paraît appliquée.
Une autre estampe du même artiste, destinée au même missel, présente une croix nue, au lieu du crucifix obligé. On a groupé autour les principales scènes de la vie du Sauveur, et les deux montagnes du Calvaire et des Oliviers sont figurées à gauche et à droite de la croix. C'est avec surprise que nous avons vu la scène de l'agonie du Rédempteur représentée sur le penchant du Calvaire, et celle de la résurrection placée sur le mont des Oliviers. Il était difficile d'oublier plus complètement l'Évangile et la tradition. Les anciens artistes évitaient ces méprises contre lesquelles réclame tout le passé de l'art chrétien ; mais il suffit de jeter un coup d'oeil sur les produits actuels de l'imagerie pieuse en France, pour se convaincre que jamais, à aucune époque, on n'a ignoré plus complètement les conditions inviolables selon lesquelles les sujets qui tiennent à la religion doivent être traités. La piété et la bonne volonté ne sauraient tenir lieu de l'étude, et on a grandement raison de se défier de l'imagination dans un siècle où les traditions de l'art chrétien sont profondément oubliées, et le zèle plus que jamais impuissant à suppléer la science positive.
Il sera peut-être à propos d'ajouter ici quelques mots sur les dessins gravés ou peints dont on a coutume d'accompagner les canons d'autel qui se rapportent aussi aux livres liturgiques, puisqu'ils sont un extrait du missel. On en publie chaque jour de nouveaux ; mais il faut convenir
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qu'un grand nombre sont très répréhensibles, sous le rapport des dessins. Les artistes quelconques dont les imprimeurs se servent pour ces nouvelles éditions, les couvrent de symboles sans tradition et sans convenance, de scènes bibliques mal appliquées, de personnages dont le moindre inconvénient est la pose et les attributs grotesques. Il est fort à désirer que la vigilance du clergé s'exerce sur ce nouveau genre d'abus, et que l'heureuse direction imprimée à cette spécialité du dessin liturgique par le R. P. Arthur Martin soit secondée de plus en plus. La dignité de l'autel et du sacrifice lui-même y est intéressée.
Nous avons achevé ce qui nous restait à dire sur les ornements intérieurs des livres liturgiques ; le lecteur a été à même de voir comment le génie catholique a su embellir ces livres, et exprimer en toutes manières la vénération qu'ils inspiraient. Les faits rassemblés dans ce chapitre et dans les deux précédents suffiraient seuls à montrer combien ils sont saints et sacrés, aux yeux de l'Église et de ses fidèles enfants ; d'où l'on doit conclure quelle est l'inviolabilité à laquelle ils ont droit. Certes, ils ne doivent pas être traités familièrement, ces livres à la décoration desquels tous les arts ont contribué à l’envi, et le respect qu'ils inspirèrent si longtemps ne pouvait s'affaiblir que dans un siècle où de simples particuliers, bravant l'antiquité et l'autorité des traditions, osèrent projeter de refaire selon leurs idées ces textes environnés jusqu'alors des marques les plus significatives de la religion universelle.
Maintenant, il nous reste à raconter les efforts que la piété catholique a faits dans les temps anciens pour décorer extérieurement les livres de la liturgie, que la calligraphie, la peinture, la typographie et la gravure se sont plu à décorer intérieurement avec tant de complaisance.
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La reliure des livres a pour but immédiat de les protéger, contre les accidents qui peuvent les atteindre ; c'est elle principalement qui assure leur conservation. Mais elle peut encore avoir une fin plus relevée ; celle de témoigner la vénération que ces livres inspirent. De tout ce que nous avons exposé jusqu'ici, le lecteur doit conclure que ceux qui servent à la Liturgie ou qui en contiennent les formules, ont été souvent l'objet d'un hommage de cette nature. Nous avons donc encore à signaler ici l'un des triomphes des livres liturgiques ; car on peut dire qu'ils ont obtenu sous le rapport de la reliure, des honneurs auxquels les autres livres n'arrivèrent jamais.
Nous nous bornerons ici encore à quelques détails, la nature et l'étendue de cet ouvrage ne permettant pas de longs développements sur chacune des questions qu'embrasse notre plan. Nous dirons donc que les principaux ornements employés à l'embellissement des livres liturgiques, peuvent se rapporter à trois classes : les ivoires ciselés, les lames d'or ou d'argent, enfin les pierres précieuses.
L'emploi des tablettes d'ivoire nous semble dérivé des anciens diptyques consulaires qui représentaient en relief le personnage revêtu de la dignité de Consul, avec les insignes de sa prérogative, le tout entouré d'ornements ciselés avec plus ou moins de luxe. On sait que les consuls distribuaient ces diptyques à leurs amis, et que l'on avait coutume de placer dans l'intérieur de ces tablettes des cahiers destinés à recevoir certains mémoires et autres écritures, à l'usage du possesseur (1). Il nous est resté
(1) Nous n'entendons pas insinuer ici que les Diptyques consulaires formassent les seules reliures en ivoire qui fussent en usage chez les anciens. On sait assez que le luxe des reliures fut porté au plus haut degré sous les empereurs ; mais il ne faut pas perdre de vue que notre plan se borne aux seuls livres liturgiques, et que nous ne pourrions entrer dans les détails de l'archéologie générale, sans dépasser totalement le but que nous nous proposons dans ces Institutions.
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plusieurs diptyques des consuls du V° siècle, que l'on peut voir dans les savants ouvrages de Donati (1) et de Gori (2). Les particuliers d'un rang plus élevé se donnaient aussi des diptyques, témoin les deux beaux ivoires des familles Symmaque et Nicomaque, lesquels, dans l'origine, ont également servi de couverture à un manuscrit quelconque à l'usage de tel membre ou ami de ces familles (3).
L'Église chrétienne, comme nous le montrerons ailleurs, adopta de bonne heure, pour le service liturgique, non seulement le nom, mais la forme des diptyques consulaires. Les listes des noms propres qui devaient être récités à l'autel, étaient placées entre deux couvertures d'une matière solide, d'où leur vint l'appellation de diptyques. Cette sorte de reliure dut être plus ou moins somptueuse, puisque les tablettes qu'elle protégeait étaient destinées à figurer sur l'autel même. L'ivoire ciselé a dû en former ordinairement la matière, puisqu'il était déjà employé pour les diptyques profanes auxquels ceux de l'autel chrétien avaient emprunté leur forme. Ces conclusions sont évidentes pour quiconque est tant soit peu familier avec l'archéologie ecclésiastique ; mais elles se confirment par un fait sans réplique. C'est le diptyque consulaire de Flavius Taurus Clémentinus, conservé à Nuremberg et dans l'intérieur duquel est gravé sur les tablettes mêmes un diptyque ecclésiastique, en capitales grecques (4). Nous reproduirons ce monument, avec plusieurs autres, dans la partie de cet ouvrage où nous traiterons des diptyques.
Plus tard, à l'époque où les consuls ayant cessé, il n'y
(1) De'Dittici degli Antichi profani e sacri. Lucques, 1753, in-4°.
(2) Thesaurus veterum Diptychorum. Florence, 1739, in-fol.
(3) Gori, Thesaurus vet. Diptych., tom. I. D. Martène, Voyage littéraire, tom. I.
(4) Gori, ibid., pag. 250.
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eut plus de diptyques consulaires, on vit un grand nombre de livres liturgiques, particulièrement les évangéliaires, garnis à l'extérieur de plaques d'ivoire richement ciselées. Il est même prouvé par des faits positifs que des diptyques de consuls furent employés dans ces reliures, quand on n'avait pas le loisir ou l'habileté d'en fabriquer dont les sujets fussent plus en rapport avec l'objet des livres liturgiques. C'est ainsi que le Diptychon Leodiense, consacré à la mémoire du consul Flavius Astyrius, s'est trouvé former un des côtés de la couverture d'un évangéliaire de la collégiale de Saint-Martin-de-Liège (1). Cet ivoire ayant été lavé et éclairci, on trouva sur sa surface intérieure les traces encore lisibles en grande partie d'un diptyque ecclésiastique destiné au saint sacrifice. Ainsi, ce monument dans sa destination successive attestait à lui seul le double usage que nous avons signalé (2).
Nous produirons encore comme exemple de diptyques consulaires employés dans la reliure d'un livre liturgique, les deux plaques d'ivoire qui forment la reliure du célèbre Antiphonaire de Monza dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Mais les personnages ont été modifiés. L'un est devenu saint Grégoire le Grand, au moyen d'une tonsure qu'on a pratiquée dans la chevelure, et d'une croix qu'on a sculptée à l'extrémité d'une verge de commandement que le personnage tient dans la main gauche ; de l'autre, on a fait David, en prolongeant ce même insigne de manière à lui donner dans la partie supérieure, la forme d'une houlette. Enfin, les noms du Roi d'Israël e du Pontife ont été taillés en relief sur l'ivoire pour compléter le travestissement (3). Mais on n'a pu faire disparaître les détails du costume, non plus que le linceul de
(1) Wiltheim, Diptychon Leodiense.
(2) Gori, tom. I., pag. 49.
(3) Ibid., tom. II, pag. 218.
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pourpre que les deux personnages tiennent dans la main gauche, en sorte qu'on peut toujours les reconnaître pour des consuls du V° siècle. Il paraît même, si l'on doit s'en rapporter aux dessins produits par Gori, que ces deux plaques d'ivoire seraient à l'effigie d'un même consul.
Mais l'art chrétien ne se borna pas à adapter aux livres liturgiques des ivoires dont l'usage était déjà déterminé ; il s'attacha de bonne heure à en produire lui-même sur lesquels se manifestait le même goût d'ornements que nous avons reconnu dans la décoration intérieure de ces livres. On ne saurait douter que les dessins de reliure que le grand Cassiodore dessinait lui-même pour modèles de couverture des livres sacrés ne fussent destinés, au moins pour la plupart, à être exécutés en ivoire, et ne présentassent, dans le choix des sujets, une collection de scènes et de symboles chrétiens (1). Malheureusement, sauf les couvertures empruntées aux diptyques consulaires, il n'existe plus guère aujourd'hui de plaques d'ivoire employées à la reliure des livres liturgiques qui soient antérieures à l'époque carlovingienne. On en pourrait cependant signaler quelques-unes, détachées maintenant des livres qu'elles couvraient autrefois, et conservées à part, ou employées à d'autres usages. Beaucoup de ces ivoires sculptés se gardent au Musée chrétien du Vatican, parmi lesquels on en remarque d'une antiquité relativement supérieure. Celui de Saint-Michel de Murano, à Venise,
(1) «His etiam(antiquariis) addidimus in codicibus cooperiendis doctos artifices : ut litterarum sacrarum pulchritudinem facies desuper decora vestiret ; exemplum illud dominicae figurationis ex aliqua parte forsitan imitantes, qui eos quos ad cœnam aestimavit invitandos in gloria cœlestis convivii, stolis nuptialibus operuit. Quibus multiplices species facturarum in uno codice depictas, ni fallor, expressimus, ut qualem maluerit studiosus tegumenti formam, ipse sibi possit eligere. De institutione divin. Scripturarum, » cap. XXX.
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qui a été expliqué par le Camaldule Costadoni (1), est tout couvert des sujets symboliques qui décorent les articula des cryptes romaines et les beaux sarcophages chrétiens des IV° et V° siècles, en même temps qu'il témoigne d'une exécution assez antique pour être renvoyé en deçà du VIII° siècle. Ce précieux ivoire montre encore les trous des clous qui servaient à le fixer sur la couverture du livre dont il a été détaché. On observe les mêmes traces significatives sur un grand nombre d'ivoires conservés dans les collections publiques et particulières. Nous citerons en particulier le beau bas-relief de la collection Riccardi, à Florence, qui représente les Quarante Martyrs de Sébaste. Plusieurs ivoires isolés des livres qu'ils couvraient ont été aussi employés à décorer des reliquaires, comme le reconnaît Gori (2), et il est assez curieux que les deux beaux diptyques des Symmaque et des Nicomaque se soient trouvés sur une châsse de Montier-en-Der, à laquelle ils avaient été attachés par ordre du saint abbé Berchaire, comme en faisait foi une inscription contemporaine gravée sur cette châsse (3).
Le nombre des reliures en ivoire consacrées aux livres liturgiques paraît avoir été fort considérable, ainsi qu'on peut s'en convaincre par la quantité qui s'en est conservée dans les dépôts publics d'antiquités et dans les trésors d'églises, mais bien plus encore par les détails donnés à ce sujet dans les Chroniques des monastères (4). L'Église grecque, aussi bien que l'Église latine, a eu recours à
(1) Dissertat. Epistolaris in antiq. sacr, eburneam tabulam. Collection de Calogerà, tom. XX.
(2) Thesaurus vet. Dipt., tom. I, pag. .207.
(3) Dom Martène, Voyage littéraire, tom. I, pag. 98, avec les dessins de la châsse et des deux diptyques.
(4) Voir en particulier dans Muratori (Antiq. medii œvi, tom. III, De casibus infaustis Monasterii Farfensis, pag. 285), le détail des offrandes de l'abbé Bérard à son église de Farfa.
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ce moyen d'ornement pour les livres du service divin ; mais on en trouverait difficilement des exemples en Occident, depuis le XV° siècle. Nous n'entreprendrons point de donner ici une liste tant soit peu sérieuse des principaux ivoires qui servent aujourd'hui de couverture à ces livres; nous préférons renvoyer le lecteur aux ouvrages spéciaux dans lesquels on les trouve énumérés ou décrits, ou même gravés d'après des dessins plus ou moins fidèles. Au reste, le dénombrement sérieux de ces intéressants monuments du génie et de la piété de nos pères n'a pas encore été entrepris, que nous sachions ; nous nous bornerons donc à citer ici quelques échantillons pour mémoire. Ainsi, du XI° siècle, nous recommanderons le superbe ivoire qui orne un des côtés de l'Évangéliaire de Lorch, à la Vaticane (1) ; ceux qui servent de reliure au Sacramentaire de Drogon,à la Bibliothèque nationale, et à l'Évangéliaire de la même bibliothèque, n° 99, dont les sculptures ont été publiées dans le Trésor de Numismatique (2), et expliquées par M. Charles Lenormant (3). Pour le X° siècle, les ivoires de l'Évangéliaire d'Epternach, dont nous avons déjà parlé d'après Bruschius (4), et dont l'un, celui qu1 offre plusieurs figures en relief sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, se trouve maintenant à Paris, au Musée de l'hôtel de Cluny (5). Au XI° siècle, la célèbre
(1) Giorgi, Liturgia Romani Pontificis, tom. Il, lib. III, Dissert. ni. Gori, Thesaurus, tom III.
(2) Bas-reliefs et ornements. Xe série. IIe classe, 2e partie, planches IX, X, XI.
(3) Nous n'insistons pas ici sur le Psautier de Charles le Chauve dont les ivoires ont donné lieu à de si intéressants travaux d'explication delà part du R. P. Cahier, dans les Mélanges d'archéologie. Ce livre, par sa destination privée , se range parmi les livres d'Heures à l'usage des princes, dans la description desquels nous avons déclaré ne pas vouloir entrer.
(4) Chronologia monasteriorum Germaniae, pag. 511. Voir encore Voyage littéraire, tom. II, pag. 297.
(5) Ch. Lenormant, Mélanges d'archéologie, tom. I, pag. 186 et seq.
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couverture de l'Évangéliaire dit de l'église de Besançon, expliquée par Gori dans son grand ouvrage (1). Au XII°, l'ivoire du Sacramentaire de Soleure, publié par Dom Gerbet (2) ; nous y joindrons malgré l'infériorité de la matière, les tablettes de citronnier entourées d'un rinceau d'argent, qui servent de couverture au Psautier donné par sainte Elisabeth de Hongrie à l'église de Frioul, et dont le principal sujet a été reproduit par Gori ; etc. (3).
Des reliures en ivoire, il nous faut maintenant passer à celles qui doivent leur principal ornement aux lames de métal précieux dont elles sont formées ; mais, auparavant, il est juste de constater que l'étendue toujours assez restreinte des plaques d'ivoire nécessitait l'emploi d'un métal solide pour fixer ces précieux bas-reliefs sur la couverture des livres liturgiques, ordinairement d'un assez grand format. Ce fut l'occasion de ces charmantes bordures d'arabesques, en ouvrages d'orfèvrerie, qui complètent si richement la décoration de tant de belles reliures dont l'ivoire forme le centre. Quelquefois il était nécessaire de réunir plusieurs de ces plaques historiées, qui étaient destinées à couvrir le même côté du volume ; l'or ou l'argent délicatement ouvragés en filigrane formaient cette liaison, en accroissant la magnificence de la reliure tout entière. Souvent aussi, indépendamment des rinceaux formés de feuillages, d'enroulements fantastiques et d'animaux, les coins offraient des médaillons consacrés ordinairement aux Évangélistes ou à leurs symboles, en sorte que la décoration extérieure des livres liturgiques était en rapport complet avec les ornements que la peinture avait prodigués pour les embellir à l'intérieur.
(1) Thesaurus, tom. III, pag. 9 et seq.
(2) Vetus Liturgia Alemannica, tom. I, pag. 105.
(3) Thesaurus, tom III, pag. 116. Montalembert. Histoire de sainte Elisabeth, pag. 403.
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Mais c'était peu pour la piété de nos pères d'employer l’or et l'argent comme accessoires dans l'ornementation des reliures liturgiques ; plus d'une fois ils voulurent que les livres du service divin ne se montrassent au peuple que sous une reliure complètement formée par des lames de ces précieux métaux. Ainsi voyons-nous de riches échantillons de ce luxe religieux, d'abord sur l’Évangéliaire gothique d'Ulphilas, appelé Codex argentus à cause de sa reliure même ; sur les célèbres Evangéliaires de saint Médard de Soissons et de saint Emmeran de Ratisbonne dont nous avons tant parlé ; le premier relié en vermeil, l'autre en or, avec ciselures à personnages. Nous joindrons à ces deux monuments du IX° siècle l'Evangéliaire de saint Eusèbe de Verceil, décoré par le roi Bérenger de plaques de vermeil ciselées, et l'une des couvertures de celui de Loch, de même métal et de même parure. Cette différence entre les deux côtés d'une reliure n'est pas sans exemple ; nous voyons Didier du Mont-Cassin, qui fut plus tard Victor III, décorer un épistolier pour son abbaye, en employant une plaque d'or d'un côté et une plaque d'argent de l'autre (1). Ces reliures mi-parties sont même désignées d'un nom spécial, témoin cette énumération des dons faits par Hugues, duc de Bourgogne, à l'église d'Avalon : « Textus unus aureus, et unus argenteus, aliusque dimidius (2). »
Nous citerons encore parmi les couvertures en métaux précieux, à la Bibliothèque nationale, l'Évangéliaire dit de saint Louis, venu de la Sainte-Chapelle. Il est revêtu en vermeil, orné de grands sujets qui représentent la Résurrection de Jésus-Christ d'un côté, et de l'autre le Sauveur sur la croix, avec la sainte Vierge et saint Jean. Mais, comme il n'est pas un seul des objets pour lesquels la
(1) Leo Ostiensis, Chronicon Cassinense, lib. III, cap. xx.
(2) D. D'Achery, Spicilegium, tom III, pag. 412.
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Liturgie réclame le concours des arts qui n'ait fourni aux plus grands artistes l'occasion de développer leur génie, nous rappellerons ici que Benvenuto Cellini s'employa à décorer par la ciselure les couvertures métalliques d'un Office de la Vierge.
En 1536, pendant le séjour que fit à Rome l'empereur Charles-Quint, après son expédition de Tunis, le pape Paul III résolut de lui offrir un cadeau et consulta Cellini sur l'objet qu'il conviendrait de présenter à l’empereur. Cellini proposa un crucifix en or, dans l'ornementation duquel seraient entrées les trois Vertus théologales qu'il avait déjà ciselées en or pour un calice destiné au pape Clément VII, et qui n'avait pas été achevé. Paul III sembla un moment goûter l'idée de l'artiste; mais il changea d'avis, et s'arrêta à un Office de la Vierge, dans la pensée que Charles-Quint serait flatté de pouvoir offrira l'impératrice ce livre décoré (de la main du premier joaillier du monde. L'artiste dut remplir l'ordre du pontife. Le manuscrit était orné de miniatures que Cellini qualifie de merveilleuses, et il avait coûté deux mille écus au cardinal de Médicis. Paul III fit donner à Cellini, outre l'or, des pierres précieuses pour le prix de six mille écus, et l'artiste exécuta la couverture du livre avec son talent ordinaire. Le fond était en or massif, relevé de figurines, de feuillages, d'émaux et étincelant de pierreries. Cellini n'en donne pas d'autre description dans ses Mémoires; mais il rend compte de la satisfaction que ce magnifique travail fit éprouver à Charles-Quint (1).
L'usage d'employer les lames d'argent, de vermeil et d'or, sur la couverture des livres liturgiques s'est conservé, pour les Evangéliaires au moins, jusqu'à nos temps et nous l'avons vu pratiquer sous nos yeux, avec, plus ou moins de bonheur. Il serait à souhaiter, aujourd'hui où
(1) Benvenuto Cellini. Opere. Milan, tom. I, pag. 323-333. Tom. III, pag. 18.
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l'archéologie sacrée semble l'objet d'une si vive préoccupation, que l'on se mît davantage en peine d'étudier les sujets et les symboles qui doivent, selon la tradition figurer sur ces Textes, et que tout ne fût pas laissé à l'arbitraire de certains artistes que l'on trouve toujours prêts à exécuter tant bien que mal les sujets qu'on leur commande, ou qui, si on les laisse à eux-mêmes, produisent comme naturellement des compositions insignifiantes, lourdes et sans aucun rapport avec les formes que les siècles ont consacrées.
Le troisième élément d'ornementation employé dans la reliure des livres liturgiques, celui qui l'emporte sur tous les autres en magnificence, et qui s'est étendu sur une longue suite de siècles, est l'usage d'enchâsser des pierres précieuses dans la couverture de ces livres. L'un des princes de la science liturgique, le pieux abbé Rupert, célèbre ainsi la haute convenance de cette pratique : « C'est avec raison que les livres de l'Évangile sont décorés d'or, d'argent et de pierres précieuses; car en eux reluit l'or de la sagesse céleste, en eux brille Par gent d'une éloquence fondée sur la foi ; en eux éclatent les pierres précieuses des miracles, de ces prodiges opérés par les mains du Christ, par ces mains qui, selon la parole du divin Cantique, sont d'or, faites au tour, et pleine d'hyacinthes (1). » Outre les motifs tirés de la dignité incommunicable des saints Évangiles, la coutume de les exposer sur l'autel, et, dans les Conciles, sur un trône au milieu de la salle des séances, de les porter solennellement dans les processions, enfin de les donner à baiser au célébrant et au clergé, devait
(1) «Codices Evangelii auro et argento, lapidibusque pretiosis non immerito decorantur ; in quibus rutilat aurum coelestia sapientiae, nitet argentum fidelis eloquentiae, fulgent miraculorum pretiosi lapides, quae manus Christi tornatiles aureae, plenœ hyacinthis operatae sunt. » De divinis officiis, lib. II, XXIII.
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inspirer naturellement la pensée de les orner de la plus somptueuse parure; aussi l'emploi des pierreries fut-il pour l'ordinaire réservé aux Évangéliaires. Toutefois, plusieurs Sacramentaires sont venus jusqu'à nous remarquables par ce genre de luxe qui semble effacer tous les autres.
On trouve déjà des pierres précieuses sur plusieurs des livres liturgiques dont le fond de la reliure est un ivoire ; on en trouve plus souvent encore sur ceux dont la couverture est en plaques ou en lames d'or et d'argent. Tantôt ces pierreries ont été taillées pour entrer dans l'ornementation du livre ; tantôt elles se présentent dans l'état où elles se trouvaient lorsqu'on les a détachées de quelque joyau antique; d'autres fois, ce sont des camées représentant des personnages historiques ou mythologiques de la plus grande beauté, qui ont ainsi traversé les siècles, à la faveur du respect qu'inspiraient les livres sacrés sur lesquels ils venaient ainsi faire amende honorable, au nom du paganisme vaincu. Quelquefois, la pieuse simplicité de nos pères s'évertuait à trouver une signification biblique à certains sujets antiques exprimés sur les gracieux camées dont ils ornaient les couvertures de livres, les châsses de reliques, les mitres, les calices, etc., etc. C'est ainsi que le célèbre onix venu de la Sainte-Chapelle et sur lequel est entaillée en relief l'apothéose d'Auguste, passa longtemps aux yeux des chanoines de cette église pour représenter le triomphe de Joseph établi par Pharaon gouverneur de l'Egypte. Ce vaste camée fut appliqué autrefois sur la couverture d'un livre liturgique, et les fractures déplorables qu'il a éprouvées sont venues probablement de la compression occasionnée par l'encadrement métallique à l'aide duquel il était fixé sur le volume.
La Bibliothèque nationale conserve un certain nombre de ces manuscrits liturgiques dont les couvertures sont
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encore enrichies de pierreries; mais, pour donner une idée de la richesse de ces sortes de reliures, nous ferons ici le dénombrement des pierres fines employées sur deux évangéliaires gardés autrefois à la Sainte-Chapelle. L' un, transcrit du X° au XI° siècle, et donné par Charles V, en 1379, portait sur sa couverture en lames d'or, trente-cinq saphirs, vingt-quatre rubis, trente émeraudes et cent-quatre perles. L'autre, œuvre d'un calligraphie du XIV° siècle et revêtu pareillement de lames d'or, étalait sur sa reliure douze saphirs, vingt-six émeraudes, dix rubis, deux onix et soixante perles (1). Ce serait un magnifique compte à faire que celui des pierres fines dont est ornée la couverture de l'Évangéliaire de saint Emmeran de Ratisbonne; nous renvoyons à l'ouvrage spécial qui contient dans le plus grand détail la description de ce précieux monument de la piété de Charles le Chauve (2). Mais nous devons signaler ici une pratique qui s'est reproduite plusieurs fois dans l'ornementation de la couverture des livres liturgiques; elle consistait à incruster dans la reliure même, au milieu des pierreries, de précieuses reliques, joyaux d'un bien plus haut prix. C'est ainsi que Didier du Mont-Cassin trouva moyen d'enrichir encore un évangéliaire de son abbaye, sur lequel il avait prodigué les plus riches matériaux d'ornement, en y enchâssant du bois de la vraie croix et un morceau du vêtement de saint Jean l’évangéliste (3).
L'usage d'orner de pierreries les livres liturgiques s'effaça en Occident, à l'époque où le système des reliures subit la modification dont nous parlerons bientôt; les
(1) Morand, Histoire de la Sainte-Chapelle, pag. 49.
(2) Sauftel, Codex S. Emmeramni, Ratisbonae, 1786.
(3) Evangelium majorera auro et lapidibus pretiosis ornatum, in quo has reliquias posuit : de ligno Domini et de vestimentis sancti Joannis Evangelistae. Leo Ostiensis, Chronicon Cassinense, Iib. III, cap. LXIII.
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anciens Textes environnés d'une vénération séculaire conservèrent leur riche décoration ; mais, après le XV° siècle, l'art du joaillier cessa d'être requis aussi souvent pour embellir les livres liturgiques, bien que Ton continuât, ainsi que nous l'avons dit, de produire des reliures ornées ; de lames de vermeil. Nous aimerons donc à mentionner ; ici, comme l'un des derniers monuments de l'antique piété, qui tendait à transformer en autant d'écrins splendides certains livres de la liturgie, l'admirable Bréviaire du Cardinal Grimani dont nous avons célébré les miniatures, et dont la couverture semée de pierreries rappelle si glorieusement la sainte et ingénieuse prodigalité des âges antérieurs (1).
L'Église grecque s'est montrée fidèle jusqu'aujourd'hui à une habitude qui est si pleinement en rapport avec le génie des peuples de l'Orient. A Constantinople, ses évangéliaires étincellent encore de pierreries, et l'Église fusse, en retenant la Liturgie de Byzance, en a conservé le luxe antique. Les voyageurs à Moscou et à Saint-Pétersbourg parlent de ces livres magnifiques; mais pour donner quelque chose de plus précis, nous citerons une relation ancienne qui peut fournir une idée de la religion des Russes envers les livres liturgiques : « Leurs livres d'Évangiles, dit un voyageur, sont sans contredit les plus magnifiques de l’Europe; car un seul coûte jusqu'à vingt-cinq ou trente mille écus. Le czar Pierre en faisait faire un par un joaillier français, dont Chaque côté est garni de cinq émeraudes, estimées la moindre plus de deux mille écus, et enchâssées dans quatre livres d'or (2). »
Nous ne devons pas quitter ces merveilleuses Couvertures des livres liturgiques, sans dire quelques mots des
(1) Rio, De l'Art chrétien, pag. 183.
(2) La Neuville, Relation de Moscovie à Paris, 1698, pag. 193.
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sujets historiques ou allégoriques dont la plupart étaient ornées. Il s'agit encore ici d'un des services que la Liturgie a rendus aux arts. Durant de longs siècles, l'art de l'a ciselure s'est exercé pour la reliure des livres du service divin comme pour l'ornement des vases sacrés, et, par ce moyen, l'Eglise a réchauffé cet art dans son sein, comme elle fit pour la peinture et la statuaire. Sans doute, ces œuvres d'un ciseau naïf et quelque peu lourd n'atteignent pas la perfection; mais souvent on est à même d'y admirer la noblesse, le sentiment, une certaine invention, et parfois même quelque reflet du bas-relief antique. Comme pour les miniatures elles-mêmes, l'époque carlovingienne se fait remarquer par la grandeur du style et la simplicité de l'exécution. Nous citerons en exemple le superbe ivoire de l'Évangéliaire Vatican venu de l'abbaye de Lorch. Il représente le Sauveur tenant l'Évangile et foulant le lion et le dragon, entre deux anges qui portent chacun un sceptre et un rouleau; ces trois personnages vêtus à l'antique, et posant avec grâce et majesté; au-dessus, deux anges au vol, soutenant une croix radiée ; au-dessous les mages devant Hérode, et plus loin offrant leurs hommages au Christ enfant sur les genoux de sa mère. Tout cet ensemble qui rappelle les anciens sarcophages chrétiens est digne de la plus vive admiration. On aime à voir Gori, en 1759, venger ce magnifique relief de la méprise du savant Giorgi, qui, frappé de l'air de grandeur de toute cette composition, avait cru y découvrir un ivoire antique adapté au Christianisme, et n'avait pas reconnu dans les deux scènes accessoires l'œuvre d'un ciseau contemporain du sujet principal (1). On ne saurait trop s'étonner de l'incurie avec laquelle les archéologues sacrés, ceux de l'Italie comme les autres, ont négligé jusqu'à ces derniers temps, l'étude et la comparaison des
(1) Gori, Thesaurus ,vet. Diptyeh,, tom. III, tab. IV.
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monuments chrétiens primitifs. Cependant ces monuments ont fourni presque constamment des motifs aux œuvres d'art pour l'ornementation des églises et des objets sacrés, jusqu'au XIV° siècle. Rien de plus imposant que cette tradition qui se relie à tout ce que la Liturgie a de plus intime, et cependant, à très peu d'exceptions près, elle est demeurée inaperçue , et il a fallu attendre le XIX° siècle pour voir enfin les archéologues s'en occuper sérieusement.
Parmi les ivoires des livres liturgiques qui reproduisent les scènes et les symboles des monuments chrétiens primitifs, nous rappellerons ceux de l'Evangéliaire de la Bibliothèque nationale que nous avons déjà cité (1). Sur cette belle couverture, toujours du IX° siècle, on retrouve le Lazare ressuscité par le Sauveur, la Samaritaine, l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, etc., traités dans le caractère des sarcophages de la Roma sotterranea. Nous avons fait ci-dessus la même remarque sur l’ivoire de Saint-Michel de Murano, à Venise.
D'autres couvertures du même temps, ou postérieures, celles surtout en or ou en argent, présentent le Christ assis ou debout, accompagné des animaux symboliques; nous donnerons en exemple celle de l'Evangéliaire de saint Eusèbe de Verceil offerte par le roi Bérenger, vers 888 ; sur l'autre côté, on a figuré saint Eusèbe lui-même , auquel la transcription de ce précieux manuscrit est attribuée avec fondement. Dans le même siècle, on commence aussi à représenter sur les couvertures le Christ en croix, et cet usage se poursuit jusque dans le XIV° siècle.
Cette grande scène s'y rencontre quelquefois avec l'accompagnement que l'on observe sur les miniatures et les vitraux .contemporains ; le soleil et la lune personnifiés, à droite et à gauche de la partie supérieure de la croix ; au
(1) Voyez ci-dessus, page 411.
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bas, la sainte Vierge et saint Jean ; près d'eux, l'église et la synagogue avec leurs attributs accoutumés. Nous citerons en ce genre la couverture du psautier de Frioul, dit de sainte Elisabeth. On aimait aussi à représenter sur ces reliefs d'ivoire ou de vermeil les saints patrons du donateur, ou ceux de l'église à laquelle le livre était destiné. Ainsi, sur l'Evangéliaire d'Epternach, on voit saint Benoît ayant au-dessous de lui l'empereur Othon II, et saint Ludger placé au-dessus de l'impératrice Théophanie. Les ivoires de diverses époques qui recouvrent les livres de la Liturgie grecque présentent aussi des images de saints, comme on peut le remarquer sur ceux qui sont conservés dans les collections publiques et particulières.
Quelques couvertures ciselées des livres liturgiques offrent des sujets en rapport avec les rites sacrés qui devaient s'accomplir au moyen de ces livres. Nous citerons principalement celles du Sacramentaire de Drogon, sur lesquelles diverses actions de la Liturgie sont distribuées en dix-huit compartiments. Ainsi, sous ce rapport encore, les ornements extérieurs des livres liturgiques tendaient à offrir une analogie avec les décorations dont la peinture les avait ornés à l'intérieur. Nous l'avons constaté pour les fantaisies d'ornement en rinceaux, arabesques, animaux, etc., et pour les scènes à personnages ; nous sommes encore en mesure d'ajouter qu'il en a été de même pour les portraits historiques.
Un évangéliaire de la cathédrale de Verdun était remarquable par un ivoire portant en relief l'effigie de Charles le Chauve (1). Tout à l'heure nous rappelions l'ivoire détaché de l'Evangéliaire d'Epternach, sur lequel figurent Othon II et l'impératrice Théophanie ; Othon le Grand est aussi représenté en relief sur un autre ivoire employé à la couverture d'un livre de la cathédrale de Frioul. Il est à
(1) D. Ruinart, Iter in Alsat. et Lotharing. pag, 425.
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genoux, ainsi que l'impératrice qui présente son fils, aux pieds du Sauveur; la sainte Vierge et saint Maurice sont debout des deux côtés du Christ (1). Le célèbre Évangéliaire de l'église de Besançon offre à son tour les effigies de Romain Diogène et de sa femme Eudocie, etc., (2). Il serait aisé de prolonger cette liste.
On ne doit pas s'étonner que les couvertures des livres liturgiques offrent une moisson moins abondante à l'artiste et à l'antiquaire que les miniatures dont ils sont si richement pourvus à l'intérieur. De même, il est de toute justice de ne pas exiger la même pureté dans l'exécution, la même liberté dans l'invention ; le ciseau se manie avec moins 'd'aisance que le pinceau ; tout ce que l'on est en droit de réclamer, c'est que le même esprit de foi l'ait dirigé, dans la conception et l'exécution de ses œuvres. Or, le génie catholique de ces siècles si longtemps méprisés a fait mieux, et les couvertures de livres qu'ils nous ont léguées ne sont pas seulement des monuments pompeux de la piété de nos pères, mais encore, le plus souvent du moins, des œuvres savantes et ingénieuses auxquelles l'art a dû sa conservation et son développement.
Dans cette revue si abrégée de tant de merveilles, nous devons dire un mot des artistes auxquels nous en sommes redevables. Leurs noms ont péri, du moins pour la plupart ; mais nous savons que les moines ont principalement cultivé l'art de la ciselure et celui de monter les pierres précieuses, dans le but d'orner plus dignement les livres de l'autel. Quand nous n'en aurions pour preuve que le nombre de livres ainsi recouverts de bas-reliefs sur ivoire ou sur métal précieux qui se conservaient dans les monastères, et qui sont mentionnés dans les chroniques et les inventaires des trésors d'abbayes, nous serions
(1) Gori, Thesaurus vet. diptych., tom. III, tabul. II, pag. 15.
(2) Ibid., tabul. I, pag. 9.
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en droit de maintenir notre assertion ; mais nous avons en outre les données les plus positives pour établir que les grands monastères du moyen âge étaient, pour ainsi dire, autant d'ateliers d'orfèvrerie et de ciselure dans lesquels on exécutait , on restaurait, on embellissait encore ces splendides reliures. Il suffira de rappeler ici les travaux accomplis à Saint-Gall au IX° siècle, par l'abbé Hartmot qui décora lui-même un évangéliaire de ciselures d'or et d'argent, ainsi que de pierres précieuses (1), et au X°, par le moine Tutilo si célèbre dans l'art de la ciselure. Ce fut lui qui fut chargé de disposer la couverture du magnifique évangéliaire que Sintramme avait écrit, et dont nous avons déjà parlé (2). L'abbé Salomon lui donna comme matériaux deux ivoires qui avaient été à l'usage de Charlemagne et dont l'un était déjà ouvragé en relief; Tutilo sculpta l'autre , et compléta par L'addition des pierres précieuses la reliure de cet admirable volume (3). Nous voyons encore Angelramme, abbé de Saint-Riquier, orner lui-même de lames d'argent un épistolier et un évangéliaire (4) ; le grand saint Dunstan de Cantorbéry, dans les jours de sa vie monastique, se distinguer non-seulement par son talent dans la calligraphie et la peinture, mais encore dans l'art de ciseler l'or et l'argent (5); saint Bernward, évêque d'Hildesheim, sorti pareillement du cloître bénédictin, exceller dans fart de monter les pierres précieuses, etc. (6). On pourrait accroître de beaucoup cette énumération, à la gloire des monastères du moyen-âge (7).
(1) Goldast, De Casibus S. Galli, tom. I.
(2) Ci-dessus, page 281.
(3) Ekkehard, Vita Notkeri.
(4) Chronicon Centulense, cap. XVII.
(5) Acta SS. O. S. B., saecul. V, Vita S. Dunstani.
(6) Acta SS. O. S. B., sœcul. VI, part. I, Vita S. Bernwardi.
(7) Le P. Cahier, Annales de Philosophie chrétienne, tom. XIX.
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Ces détails sur les reliures précieuses des livres liturgiques nous amènent à parler d'un autre genre d'honneurs 1 qui leur était affecté. Comme ces livres n'étaient pas tous ornés avec la même magnificence, et que les évangéliaires principalement devaient être portés avec pompe dans les occasions solennelles et figurer sur l'autel, on imagina de préparer pour les recevoir des étuis décorés avec le plus grand luxe. Ces capses (c'était le nom qu'on donnait à ces étuis) étaient pour l'ordinaire en lames d'argent, de vermeil, ou même d'or, et richement semées de pierres précieuses. Il 'en est parlé continuellement dans les inventaires et dans les récits historiques du moyen âge (1), et on les trouve déjà mentionnées dans Grégoire de Tours (2), qui raconte entre autres choses que Childebert, après la défaite d'Amalaric, rapporta dans le butin jusqu'à une vingtaine de ces châsses d'évangéliaires, toutes revêtues d'or pur et de pierres précieuses (3). C'est dans une capse de ce genre que saint Wilfrid d'York déposa Pévangéliaire qu'il avait fait transcrire en lettres d'or, sur vélin pourpré (4), et dont nous avons déjà parlé (5).
L'usage de ces étuis d'évangéliaires paraît s'être conservé presque jusqu'à nos jours, dans plusieurs églises de France. Bocquillot, qui écrivait en 1701,raconte que, en certains lieux, on portait encore la châsse de l'Évangile au jubé, par souvenir de l'antiquité ; seulement, il se plaint avec raison de ce qu'on la portait vide et uniquement pour la forme, ou encore de ce qu'on y renfermait le livre des Épîtres; ce qui était aller contre l'intention de ce rite. Il cite les Églises de Paris et de Sens comme
(1) Voir en particulier Chronicon Centulense, Spicileg., tom. IV pag. 481. Chronicon Fontanellense, ibid., tom. III, pag. 227.
(2) De Gloria confess., cap. LXIII, pag. 946.
(3) Hist. Francor., lib. III, pag. 114.
(4) Acta SS. O. S. B. saecul. IV, part. II, Vita S. Wilfridi.
(5) Ci-dessus, pag. 342.
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ayant mieux conservé à cet égard l'esprit de l'antiquité (1).
Après avoir traité des couvertures éburnéennes et métalliques des livres liturgiques, il nous reste à dire quelque chose de la forme de reliure qui leur a été attribuée, lorsque ces livres étant devenus plus communs au moyen de l'imprimerie, l'antique zèle pour leur ornement se refroidit peu à peu. Il n'y avait plus à compter sur ces lourdes et somptueuses couvertures par lesquelles le moyen-âge signalait son génie pompeux, dès qu'il ne s'agissait plus que de relier convenablement ces volumes légers où le papier remplaçait désormais le vélin, où les vives peintures avaient fait place à de simples et froides gravures, où les lettres d'or et d'argent avaient cédé le pas aux caractères d'imprimerie, corrects, il est vrai, mais rendus désormais par les seules couleurs rouge et noire. Aussi les reliures métalliques dont nous avons signalé la continuation jusqu'à nos jours, dans une certaine mesure, n'ont-elles jamais eu pour objet que des Textes, manuscrits sur vélin, dernières reliques des âges de foi.
Mais enfin, il fallait couvrir ces livres imprimés, d'ailleurs les plus beaux de ceux que produisaient les presses, comme nous l'avons fait voir. Ces missels, ces bréviaires de grand format, reçurent de bonne heure la parure que l'on avait déjà commencé d'affecter aux livres liturgiques, sur le déclin des manuscrits. Deux planches de bois faisaient le fond; elles étaient revêtues en velours ou en satin, souvent avec broderies, souvent aussi avec des coins en orfèvrerie. Au centre, on plaçait volontiers un écusson en argent ou en vermeil aux armoiries du prélat, de l'église, ou du donateur. Un fermoir plus ou moins précieux complétait cette reliure dont les principaux accessoires se reproduisirent encore de temps en temps, quand l'usage se
(1) Traité historique de la Liturgie sacrée, liv. I, chap. X, pag. 244.
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fut établi de remplacer les planches de bois par des panneaux de carton, et les couvertures de velours et de satin par des peaux de maroquin gauffrées , avec applications de feuilles d'or découpées avec élégance.
Sans doute, les reliures en peaux, relevées d'arabesques, emblèmes, armoiries, en or, dont le XVI° siècle nous a laissé de si admirables modèles, ne furent pas réservées aux seuls livres liturgiques ; mais ils y ont eu la plus riche part, et dans le XVII° siècle, où les formes deviennent plus sévères, les reliures en maroquin les mieux soignées sont encore pour l'ordinaire celles des missels, des pontificaux, des bréviaires, etc. L'usage de dorer la tranche, nouveau genre de luxe auquel n'avaient pas su atteindre ces beaux évangéliaires ou sacramentaires écrits sur vélin, dont la couverture étincelait d'or et de pierreries, vint dès le XVI° siècle s'adjoindre aux autres moyens d'embellissement par lesquels on songea à relever les livres liturgiques de tous les formats. Cette coutume, ainsi que celle de leur consacrer les meilleures peaux de maroquin, continua jusqu'au XVIII° siècle; mais il faut reconnaître que les œuvres de reliure qui nous sont venues de ce siècle sont le plus souvent autant inférieures à celles du XVII° qu'elles sont demeurées supérieures à celles que l'on confectionne de nos jours.
Nous avons maintenant, en effet, pour couvrir nos livres liturgiques, ce qu'on appelle les reliures à dos brisé, des peaux maroquinées de toute couleur qui montrent le carton après quelques mois de service, des dorures sur tranche qui blanchissent au bout d'un an, ou s'en vont en poussière avec le papier qui les portait, des empreintes en creux avec arabesques inouis et édifices plus bizarres les uns que les autres. Il est donc temps que le retour à une liturgie moins variable vienne ranimer les habitudes de respect pour les livres du service divin, et les entourer encore de ces formes graves et imposantes que tous les
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siècles, chacun selon son génie, leur ont assignées et maintenues, comme à l'envi. Laissons-nous aller à l'espoir de voir un jour, sinon la richesse des temps carlovingiens, du moins l'élégante sévérité, la solidité et le bon goût qui présidaient autrefois aux reliures liturgiques reparaître enfin, et compléter, sous ce rapport, le retour universel vers la plénitude des rites antiques.
Nous aurions encore beaucoup à dire sur la munificence de nos pères, dès qu'il s'agissait de l'embellissement des livres du service divin ; mais le lecteur est à même de s'en faire une idée d'après les descriptions que nous avons données dans ce chapitre et dans les précédents. Il demeure donc certain que la pieuse prodigalité des siècles de foi ne s'est pas moins signalée à l'égard des livres liturgiques qu'envers les vases même de l'autel que l'on sait avoir été l'objet d'une si large munificence, principalement du IV° au XVI° siècle. Nous dirons même que la dépense pour la confection et l'ornement de certains livres liturgiques s'est élevée au-dessus de celle que pouvaient exiger les vases et autres objets d'orfèvrerie les plus précieux. Qu'on se figure, en effet, un de ces évangéliaires ou sacramentaires en lettres d'or sur vélin pourpré, que l'on considère le travail de calligraphie, le dessin des bordures, les initiales historiées, les pages entières peintes par les premiers artistes du genre; puis les ciselures des ivoires ou des plaques d'or et d'argent, les ouvrages en filigrane destinés à encadrer les diverses pièces; enfin une profusion de pierres précieuses et de camées antiques étalée sur les deux panneaux de la reliure, et que l'on se demande alors s'il existait dans les trésors des églises beaucoup d'objets d'un aussi grand prix que les livres liturgiques dans leur splendeur complète.
Il est vrai que le génie patient des moines s'exerçant dans le calme du cloître à réaliser ces grandes œuvres ne cherchait sa récompense que dans un ordre de biens
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supérieurs aux richesses de la terre, en sorte que souvent les plus beaux monuments de la calligraphie et de la peinture liturgiques, les travaux de ciselure eux-mêmes, s'exécutaient sans entraîner d'autres dépenses que celle des matières premières; mais la valeur intrinsèque de ces chefs-d'œuvre n'en était pas pour cela moins réelle, et d'ailleurs, souvent aussi d'opulents donateurs s'imposaient, comme nous le verrons tout à l'heure, le devoir de fournir à la dépense de ces beaux livres qu'ils voulaient offrir sur l'autel d'une basilique, ou sur le tombeau d'un saint protecteur.
Pour avoir une appréciation positive du prix auquel les calligraphies et enlumineurs de profession élevaient leurs œuvres, il nous faut descendre jusqu'au XIII° siècle, où enfin quelques renseignements s'offrent à nous. A cette époque, un Missel orné montait jusqu'à la somme de deux cents florins (1). Plus tard, le prix dut s'élever encore, et nous ne parlons pas ici des frais énormes occasionnés par la richesse des reliures. Mais rien ne semblait alors trop dispendieux, dès qu'il s'agissait de préparer les objets qui devaient servir au culte divin.
Au reste, les églises non encore dépouillées de ces beaux livres qui faisaient leur gloire, et dont quelques-uns échappés au naufrage sont encore au nombre des plus précieux objets conservés dans les dépôts publics, appréciaient comme elles le devaient un si noble trésor. Nous en citerons une preuve significative. L'électeur de Bavière, Maximilien Ier, ce prince si vaillant et si catholique, ne pouvait se lasser d'admirer l'Évangéliaire de Saint-Emmeran de Ratisbonne, et conçut la pensée de s'en rendre maître. Il offrit aux bénédictins de ce monastère la ville de Stranbingen avec ses dépendances, s'ils voulaient
(1) Daunou,*Discours sur l'état des lettres au XIII° siècle. Hist. litt. de France, tome XVI, pag. 139.
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consentir à lui céder ce précieux monument de l'art du XI° siècle et de la piété carlovingienne. L'offre fut rejetée, et l'abbaye de Saint-Emmeran conserva son évangéliaire jusqu'au temps de la sécularisation, où il fut enlevé pour être transporté à la Bibliothèque royale de Munich dont il est un des principaux ornements (1).
Nous trouvons encore une preuve du zèle catholique pour la beauté des livres de la Liturgie dans le soin que l'on a montré si longtemps de ne les reproduire par l'art typographique que dans les conditions les plus convenables et souvent les plus splendides, ainsi que nous l'avons fait voir. Tant de superbes éditions des missels, bréviaires, pontificaux, livres de chœur, coûtaient des sommes immenses, et demeuraient comme autant de monuments de la vénération qu'inspirait universellement la liturgie. Nous avons remarqué comment, en France, cette majesté, cette noblesse dans l'exécution typographique descendirent insensiblement, à mesure que la liturgie allait se réduisant aux proportions d'un diocèse, et ne représentait plus que les idées mesquines du rédacteur particulier de tel missel ou de tel bréviaire. En vain dépensa-t-on des sommes inouies pour faire face aux frais que nécessitaient tant de nouvelles créations ; plus on avançait vers la fin du XVIII° siècle, plus les produits de la presse liturgique semblaient dépérir et accuser la pauvreté du fond. De nos jours, la décadence est devenue plus sensible encore, et malgré les millions qu'il a fallu prélever sur le clergé et sur les fabriques pour doter un grand nombre de nos diocèses de ces livres qui ne verront pas la fin du siècle actuel, nos, presses liturgiques, sauf quelques missels assez remarquables par la beauté des caractères, n'ont rien produit qui témoigne de quelque grandeur et reflète en quelque chose la dignité des éditions
(1) D. Martène, Voyage littéraire, tom. II, pag. 177.
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d'autrefois. On était contraint détendre avant tout à l'économie, du moment que l'édition, malgré son cours forcé, ne pouvait se promettre d'écoulement hors du diocèse. De là, ce manque absolu de tenue dans les éditions de la Liturgie romaine produites simultanément avec celles des diocèses, cet air de pacotille qu'elles ont eu généralement jusqu'à ces derniers jours; mais le moment approche où la France revenue à l'antique unité, reverra ces belles éditions que la certitude d'un large débit permettra d'entreprendre, et qui attesteront d'une manière éclatante que la prière universelle est redevenue celle de toutes nos Églises.
Tout à l'heure, en faisant ressortir la générosité avec laquelle on pourvoyait, dans les siècles de foi, à l'ornement des livres liturgiques, nous avons dit que les princes catholiques et les autres grands personnages aimaient à déposer en offrande sur l'autel de Dieu et sur le tombeau de ses Saints, des exemplaires de ces livres parés de tout le luxe dont l'art religieux de ces temps savait si bien les environner. Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en produisant ici divers exemples de ces sortes d'offrandes. Nous choisirons seulement quelques noms ; dans un travail plus étendu que ne saurait être celui-ci, on pourrait en citer plus d'une centaine, et des plus illustres.
Dès le VI° siècle, nous voyons l'empereur Justin envoyer à Rome, pour l'honneur des saints Apôtres, « un évangéliaire couvert de lames d'or et de pierres précieuses, du poids de quinze livres (1); » et, un peu plus tard, sous le pontificat de saint Vitalien, l'empereur Constant adresser de Constantinople à l'Église de Saint-Pierre, un autre évangéliaire d'or, orné de diamants d'une prodigieuse grosseur (1). » Au commencement du VII° siècle,
(1) Anast., Vitae Pontificum. In Hormisda, cap. X, edit. Vignoli.
(2) Anast., ibid., in Vitaliano, cap. 1.
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Théodelinde, reine orthodoxe des Lombards, offre à son église de Monza un évangéliaire dont la couverture en or existe encore et sur laquelle est sculptée une croix de chaque côté, avec l'inscription qui rappelle la donatrice (1). Nous trouvons à la fin du VIII° siècle l’évangéliaire écrit par Alcuin et offert par Charlemagne à l'abbaye d'Aniane. Ce livre avait une de ses couvertures ornée de ce mélange d'or et d'argent que les anciens nommaient electrum et l'autre présentait un ivoire ciselé (2). Le grand empereur offrit un autre évangéliaire à la basilique de Latran, à l'occasion de son couronnement; ce livre était orné d'or et de pierres précieuses (3).
Saint Léon III, qui avait eu la gloire de placer le diadème impérial sur la tête de Charlemagne, fit aussi lui-même plusieurs offrandes d'évangéliaires dont le Liber Pontificalis a gardé la mémoire. Ainsi il en déposa un sur la confession de saint Léon, et ce livre était couvert en vermeil, du poids de six livres et trois onces (4). Il en offrit encore un second à la confession de saint Pierre; mais ce dernier était revêtu d'or, enrichi d'une bordure « d'émeraudes, d'hyacinthes et autres pierreries d'une grosseur considérable (5). » Saint Paschal qui succéda presque immédiatement à saint Léon III, imita sa pieuse munificence, en offrant aussi à Saint-Pierre un évangéliaire dont la reliure consistait en un riche travail d'argent sur fond de pourpre (6). Nous trouvons encore, au IX° siècle, parmi les dons des pontifes romains aux églises
(1) Ex donis Dei dedit Theodelenda reg., in baseleca quant fundavit in Modoecia, juxta palatium suum. D. Mabillon, Iter Italicum, pag. 213.
(2) Annales monasterii Anianerisis. MS. cité par Baluze. Capitul. reg Franc. tom. II.
(3) Anast., in Leone III, cap. XXV.
(4) Ibid., in Leone III, cap. LXXXVII.
(5) Ibid., cap. LVII.
(6) Ibid. in Paschali, cap. XXVII.
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un évangéliaire relié en vermeil et donné à la basilique de Saint-Martin par Sergius II (1); un second recouvert de tablettes d'argent, à l'église de Saint-Léon, par saint Léon IV (2) ; un troisième aussi revêtu de lames d'argent, à l'église de Sainte-Balbine, par Benoît III (3); enfin un épistolaire contenant les passages de l'Ancien et du Nouveau Testament, que les sous-diacres devaient lire à la Messe, dans les diverses églises où était la station, et qui fut, par ordre du même Pontife, transcrit avec le plus grand soin et muni d'une reliure en plaques d'argent du plus riche travail. Benoît III offrit ce livre à l'église de Latran, en remplacement d'un autre qui avait été soustrait par une,main inconnue (4). Ce fut aussi sous ce Pontife que l'église de Saint-Pierre reçut de la part de l'empereur de Constantinople, Michel III, l'offrande de ce bel évangéliaire peint par le moine Lazare, dont il a déjà été question. La reliure, dit la Chronique pontificale, était « d'or pur et semée d'un grand nombre de pierres précieuses (5). »
En France, à la même époque, Hincmar de Reims offrait à son église rebâtie par sa magnificence, un magnifique évangéliaire orné de lames d'or et d'argent, et étincelant de pierreries. On lisait ces vers sur la riche couverture de ce livre :
Sancta Dei Genitrix, et semper Virgo Maria,
Hincmarus praesul defero dona tibi.
Haec pia quœ gessit, docuit nos Christus Iesus
Editus ex utero, casta puella, tuo (6).
Nous n'avons garde d'oublier non plus ni Louis le Débonnaire qui, dans son pèlerinage à Saint-Corneille de
(1) Anast., in Sergio II, cap. XXXVIII.
(2) Ibid., in Leone IV, cap. CV.
(3) Ibid., in Benedicto III, cap. XXV.
(4) Ibid., cap. XXXII.
(5) Anast., in Benedict, III, cap. XXXIII.
(6) Flodoard, Hist. lib. III, cap. V.
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Compiègne, où il était venu vénérer les reliques de saint Sébastien, déposa sur le tombeau du saint Martyr, entre autres dons, « un Texte des Évangiles écrit en lettres d'or et garni de lames d'or, sans mélange d'aucun autre métal (1) », selon les termes du récit contemporain; ni Lothaire qui fit don à l'église abbatiale de Prum d'un superbe Évangéliaire en lettres d'or, « pour le salut de son âme, pour celui de son épouse défunte, de ses enfants, de ses prédécesseurs, et enfin de son royaume», comme en fait foi l'inscription que Dom Martène a pu lire encore sur ce manuscrit (2); ni Arnoul, roi de Germanie, auquel l'abbaye de Saint-Emmeran de Ratis-bonne fut redevable de son célèbre Évangéliaire, décrit en ces termes par un chroniqueur contemporain : « Il a une coudée de haut, et, quant au prix et au poids, il est tel qu'on n'en pourrait pas aisément rencontrer un semblable. » Mabillon, qui rapporte ces paroles, ne fait pas difficulté d'ajouter qu'il ne se souvient pas d'avoir jamais rien vu de comparable (3).
Mais il nous faut suspendre cette énumération déjà trop longue ; qu'il nous soit cependant permis de relater, en finissant, quelques offrandes faites à l'autel du saint Patriarche des moines,dans l'abbaye du Mont-Cassin, selon le rapport de Léon d'Ostie. En 1023, l'empereur saint Henri vint y présenter un Évangéliaire écrit en onciales d'or, et dont la couverture était en or pur, rehaussé de pierres précieuses (4); plus tard, dans le même siècle, l'impératrice Agnès, femme de Henri III, en offrit un
(1) Acta. SS. O. S. B. Saecul. IV. Part. I.
(2) Voyage littéraire. Tom. II.
(3) Superest apud sanctum Emmeramnum hic codex, aureis litteris exaratus, qualem nusquam me vidisse memini. Annales. O. S. B. Lib. XXXIX, § LXXIV.
(4) Chronicon Cassinense. Lib. II, cap. XLIII.
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autre couvert de plaques d'argent dorées et ciselées (1) ; enfin, Victor III, autrefois Didier du Mont Cassin, puis successeur de saint Grégoire VII sur le trône apostolique, légua en mourant à son illustre et chère abbaye « son propre évangéliaire, l'évangéliaire de l'Empereur, l’évangéliaire du pape Etienne, l'évangéliaire de l'Impératrice, les deux évangéliaires du frère Firmus et l'évangéliaire de l'abbé Aligerne (2). »
Les simples particuliers imitaient la générosité des Souverains Pontifes et des princes, mais les bornes qui nous sont imposées ne nous permettent pas d'entrer dans aucun détail sur leurs libéralités. Mentionnons seulement un document très intéressant en ce genre, que l'on voit sous le portique de Sainte-Marie in Cosmedin, à Rome. C'est une inscription qu'un nommé Teubaldus avait fait placer, en 902, dans l'église de Saint-Valentin, et qui constate les dons offerts par ce personnage à cette église qui était située près de Sainte-Marie in Cosmedin. Les chanoines de cette dernière église l'enlevèrent, en 1625, des ruines de celle de Saint-Valentin qui n'existe plus aujourd'hui, et la placèrent sous le portique de leur belle basilique. Cette inscription relate, le don d'un missel, de deux antiphonaires, de deux fériaux, d'un passionnaire, de deux hymnaires, d'un livre de la Genèse avec les autres histoires canoniques, et d'autres manuscrits liturgiques offerts à Saint-Valentin dans son sanctuaire. Ce curieux monument nous donne une idée des livres qui étaient nécessaires au service d'une simple église de Rome, au commencement du X° siècle (3).
L'usage de ces offrandes se conserva jusqu'à l'invention de l'imprimerie ; en un mot, aussi longtemps que les livres liturgiques gardèrent leur antique éclat. Depuis lors,
(1) Chronicon Cassinense. Lib. III, cap. XLIII.
(2) Ibid. Lib. III, cap. LXXIX.
(3) Voir cette inscription à la note C.
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ils n'étaient plus d'un prix assez élevé ni quant à l'intérieur, ni quant aux couvertures, pour compter parmi les pièces du trésor des grandes églises. Parfois, un beau Missel a pu être offert portant au centre de la reliure l'écusson de quelque prince, ou de quelque prélat ; maison ne pouvait plus guère y attacher d'autre importance que le souvenir du donateur, et d'ailleurs, la plupart du temps, ces armoiries que l'on remarque encore sur quelques belles reliures liturgiques des XVII° et XVIII° siècles, ne veulent dire autre chose sinon que le livre a été à l'usage de celui dont elles ont gardé l'écusson. Les temps sont bien loin encore où l'on verra les livres liturgiques recouvrer assez de magnificence, pour que les princes songent de nouveau à en faire l'objet d'une offrande solennelle aux sanctuaires envers lesquels ils voudront témoigner leur vénération. Les idées de notre temps sur ce sujet trouvent leur juste mesure dans le contraste que nous avons relevé, entre l'opulence des dons en orfèvrerie et en riches étoffes, offerts par Charles X à la cathédrale de Reims, et la contenance plus que modeste du pontifical écrit sur papier, à l'anglaise, et auquel personne ne semblait avoir songé. Il est certain que nos pères l'auraient entendu autrement.
En traçant ces faibles essais sur l'importance que les âges catholiques mettaient à témoigner leur religion envers les livres de la Liturgie, plus d'une fois nous nous sommes senti douloureusement affecté au souvenir de tant de cruelles spoliations dont nos églises ont été victimes, dans la plus grande partie de l'Europe, et qui ont amené la destruction violente de tant de monuments des arts et de la foi. Mais nous éprouvions plus de regrets encore en songeant à l'attiédissement général qui, depuis près de trois siècles, semble s'être emparé des esprits et des cœurs, en sorte que si l'on cherche quelques consolations dans les souvenirs d'un temps meilleur, on est réduit à remonter dans le passé jusqu'à des âges déjà reculés. La foi,
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sans s'éteindre, s'est assoupie ; un sommeil obstiné a de plus en plus étendu ses malheureuses influences; on a peur du réveil, et on est disposé à tirer scandale de toute parole qui rappellerait en quelque chose l'énergie d'autrefois,sans laquelle pourtant cette vie abondante (1) dont parle le Sauveur, ne reprendra point son cours dans nos sociétés qui ne périssent que parce qu'elle fait défaut. Il est pourtant bien aisé de voir que les siècles qui ont joui de cette vie la puisaient uniquement dans la foi, et que la Liturgie était pour eux le grand moyen par lequel cette foi se nourrissait et se manifestait au dehors.
Nous nous sommes complu à décrire les merveilles que cet esprit sut produire pour l'ornement des livres liturgiques; puissent les détails que nous avons rassemblés avec quelque labeur, inspirer un plus grand respect pour ces livres vénérables ! Les conclusions qui restent à tirer de cet ensemble de faits sont faciles à déduire. On doit maintenant reconnaître que la dignité des livres liturgiques est telle qu'il n'y a rien de si précieux qui ne puisse, avec convenance, être employé à leur embellissement, et que la mesquinerie en ce genre est un indice de l'affaiblissement de la foi ; car elle atteste que les livres de la Liturgie ont perdu de leur importance. On doit conclure encore des récits que nous avons mis sous les yeux du lecteur, que le génie de la Liturgie est éminemment favorable à l'esthétique, et que les arts ne sauraient trop reconnaître les services dont ils lui sont redevables ; mais en même temps que rien n'est plus capable de glacer et d'anéantir toute inspiration que la décadence de l'esprit traditionnel dans les choses du service divin.
En achevant ce volume, destiné à servir d'introduction à la partie de nos Institutions consacrée aux livres de la Liturgie, qui sont la source de toute science liturgique,
(1) Joan. X, 10.
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jetons un regard en arrière pour mesurer l'espace que nous avons parcouru. Il est donc reconnu que les livres de la Liturgie ont été, dès l'origine de l'Église, l'objet d'une rédaction précise et autorisée ; qu'ils ont la gloire d'être écrits dans des langues sacrées et inviolables auxquelles ils sont confiés comme un dépôt précieux ; qu'ils ne peuvent être ni publiés, ni corrigés que par l'autorité la plus haute qui soit dans l'Église ; qu'enfin le respect qu'ils ont inspiré dans les siècles de foi les a placés, sous le rapport de l'exécution et de la richesse, autant au-dessus des livres ordinaires, que l'objet de leur destination est supérieur aux intérêts d'ici-bas.
Il s'agit maintenant de les faire connaître en détail, et d'initier le lecteur à l'histoire de chacun des six livres dont se compose la Liturgie Romaine : le Missel, le Bréviaire, le Rituel, le Pontifical, le Martyrologe et le Cérémonial des Évêques. Après avoir fait connaître la formation et les développements de ces monuments augustes, nous en entreprendrons le commentaire raisonné, et nous poserons ainsi les bases de notre Somme liturgique qui se déduira pour ainsi dire d'elle-même du vaste ensemble de principes, de faits et d'observations, que nous aurons fait passer sous les yeux du lecteur.
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SUR L'ÉVANGÉLIAIRE SYRIAQUE DU MOINE RABULA, CONSERVÉ
A LA BIBLIOTHÈQUE LAURENTIENNE A FLORENCE
(Tablette 1ère , n° 56).
C'est uniquement en sa qualité de livre liturgique que nous nous occupons ici de ce précieux manuscrit; mais il est d'une telle importance, à raison de son antiquité et des peintures dont il est orné, qu'il nous a semblé mériter une description particulière. C'est à cet Évangéliaire, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que l'on peut ouvrir la série des livres liturgiques ornés de vignettes et de peintures à personnages.
Nous n'entrerons donc pas dans l'étude du manuscrit sous le rapport exégétique. Il est d'un haut intérêt à ce point de vue, et d'une assez belle antiquité d'ailleurs, puisqu'il remonte par une date contemporaine de sa transcription à l'année 586. On peut consulter à son sujet le Catalogue des manuscrits orientaux de la Bibliothèque Laurentienne, publié par Étienne-Évode Assemani, avec les notes de Gori (1); l'Évangeliarium quadruplex de Joseph Bianchini (2) ; Lami, De eruditione Apostolorum (3), etc. L'objet de cette note est uniquement de relever les caractères de cet Evangéliaire comme livre liturgique.
Nous observerons d'abord qu'il a été écrit pour être employé au service divin. C'est ce qu'attestent les notes ou rubriques qu'il contient pour l'indication des passages de l'Évangile destinés à être lus à l'Église, selon les fêtes de l'Année ecclésiastique, et les diverses nécessités de la Liturgie. Ces annotations sont du même temps et de la même main que le reste du manuscrit, et ont par conséquent une haute importance pour fixer les usages liturgiques de l'Église Syrienne au VI° siècle. Un autre Calendrier beaucoup plus abondant a été intercalé dans le corps du manuscrit de la page 15 à la page 19; mais cette table des lectures de l'Évangile pour toutes les circonstances de la Liturgie ordinaire et extraordinaire, est d'une main beaucoup plus récente, et qui, au jugement de Lami, n'est pas antérieure au XII° siècle. Nous ne reproduirons pas ici
(1) Bibliothecae Medicaeo-Laurentianae et Palatinae codicum maniscriptorum orientalium catologus. Tom. I.
(2) Tom. I.
(3) Tom. II.
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ces deux Calendriers qui trouveront naturellement leur place dans la partie de cet ouvrage où nous traiterons des monuments liturgiques de ce genre.
Afin de suivre dans cette notice l'ordre que flous avons gardé dans notre livre, nous commencerons par étudier l'Évangéliaire Laurentien sous le rapport calligraphique. Le caractère syriaque dans lequel il est écrit sur parchemin est de la plus grande beauté, en capitales rondes du caractère dit Estranghelo, d'un aspect imposant, comme il convenait pour un livre liturgique. Selon l'usage fréquent des calligraphes sacrés, le copiste a placé sur la dernière page la date de son travail, accompagnée de détails intéressants et caractéristiques que nous traduirons ici sur la version latine qu'en a donnée Lami. Voici donc comment s'exprime, à la page 292 et dernière, le pieux moine auquel on est redevable de ce célèbre monument de la Liturgie Syrienne.
« Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, maintenant et en tout temps, et dans les siècles des siècles, amen ! qui a daigné aider son humble et imparfait serviteur, le calligraphe Rabula, écrivain de ce saint livre des quatre Évangiles. Je supplie, par Notre-Seigneur, celui qui lira dans ce livre, de prier pour moi, afin que j'obtienne miséricorde au jour du redoutable jugement, comme l'obtint le larron placé à la droite ; que cette miséricorde me soit octroyée par les prières de notre sainte Dame Marie, Vierge et Mère de Dieu, à jamais, et par les prières des Frères du Monastère de la Maison de Saint-Jean, dans les siècles des siècles. Amen.
« Terminé ce livre, le sixième jour du mois Sciabat (Février) Indiction quatrième, l'an d'Alexandre huit cent quatre-vingt-dix-sept (de Jésus-Christ 586). Seigneur, donnez la paix à votre Église dans tous les pays, et que la mémoire de tous les saints de Dieu soit en tous lieux honorée.
« Ce livre a été écrit et terminé dans le monastère de la maison de Saint-Jean de Zagba, dans les jours de l'ami de Dieu Sergius, prêtre et abbé, et des religieux prêtres Thomas, et Thomas, et Martyrius, et des diacres Tatheckne et Damien, et des autres frères dans le Christ. Que le Seigneur de toutes choses garde cette demeure et ceux qui y résident de tous les maux intérieurs et extérieurs, qu'il y fasse habiter la paix et la tranquillité, tant que le monde durera, par les prières des Martyrs qui ont aimé le Seigneur et qui dans son espérance sont décédés ; dans les siècles des siècles. Amen.
« Que la mémoire de celui qui a écrit ce livre soit bonne devant Dieu le Père, et le Christ, et son Esprit vivant et saint. Daigne le Christ notre Dieu, dans la splendeur bénie de ses Anges, au jour de la résurrection des morts, lui faire entendre ces paroles réjouissantes: « Courage, bon et fidèle serviteur, parce que tu as été fidèle dans le peu que je t'avais confié, je t'établirai sur beaucoup de choses; entre dans la joie de ton Seigneur » ; par les prières des Bienheureux Apôtres et des Saints qui ont fait la volonté de Dieu ; dans les siècles des siècles. Amen.
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« Quiconque lira dans ce livre, qu'il prie pour les religieux et amis de Dieu et de bonne mémoire, Jean, prêtre du même monastère de Larbik, et Jean, diacre de Haïnata, qui sont allés de ce monde à Notre-Seigneur. C'est par leurs soins et leur travail que ces livres ont eu leur commencement. Qu'il prie aussi pour l'illustre Christophe Pleurant, pour Martyrius prêtre, et pour mon seigneur Damien jurisconsulte, qui ont perfectionné ces livres, les ont collationnés, mis en ordre, et les ont placés dans ce même monastère de Saint-Jean de Zagba. Que Notre-Seigneur, notre Dieu, notre Sauveur Jésus-Christ répande sa bénédiction sur tout ce qui le regarde de près ou de loin, qu'il fasse qu'après leur mort, ils soient en bonne mémoire, et qu'il les appelle à l'héritage des saints auxquels il est dit : « Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous est préparé depuis la création du monde » ; par les prières de notre sainte Dame Marie, Mère de Dieu et toujours vierge ; dans tous les siècles des siècles. Amen.
« Ce livre appartient au saint Monastère de la Maison de Saint-Jean de Zagba. Quiconque le dérobera, ou en enlèvera une page soit écrite, soit non écrite ; ou qui en le lisant le gâtera, qu'il soit mis au rang des violateurs du sanctuaire. »
Cette longue recommandation du moine Rabula est suivie d'une note d'écriture très ancienne, mais cependant postérieure à ce qui précède. Nous en donnons ici la traduction, toujours sur la version latine de Lami.
« Après la mort de Romain, prêtre et Visiteur d'Antioche, ce livre des Evangiles a été donné à l'église de Saint-George, afin qu'on y conserve bonne mémoire aux prêtres Romain, Constantin et leurs compagnons, auxquels Dieu daigne accorder place entre les justes et les saints. Amen. Si on bâtit une autre église dans la ville, que ce livre soit pour cette église qui sera bâtie. »
Outre cette précieuse note finale, dans laquelle le lecteur reconnaîtra ce ton de piété naïve que nous avons remarqué sur des annotations du même genre, placées à la fin des manuscrits liturgiques du moyen âge, l'Evangéliaire de Rabula présente encore un certain nombre de notes marginales, éparses çà et là dans le volume, mais qui sont d'une date très postérieure à sa transcription. Elles constatent qu'il fut, vers le XI° siècle, par ordre du Patriarche d'Antioche, transporté de Saint-Jean-de-Zagba au Monastère de Sainte-Marie de Maïphuk, dans la province de Botra ; et que de là il passa au célèbre Monastère de Kannobid, siège du Patriarche des Maronites du Mont-Liban.
Ces annotations marginales ont divers objets. Dans quelques-unes, ce sont des Patriarches ou des Évêques Maronites qui rendent compte de leur propre consécration, ou de celles qu'ils ont célébrées; d'autres servent à enregistrer des donations de meubles ou d'immeubles faites à l'Église, et qui sont placées ainsi sous la protection de Dieu, au culte duquel est employé le livre sacré qui les garantit. Nous regrettons que l'espace nous
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manque pour donner ici ces touchantes formules ; mais nous observerons que cet usage d'enregistrer ainsi des faits importants pour une église sur les marges d'un livre liturgique, n'est pas propre seulement au manuscrit dont nous faisons la description. Nous l'avons retrouvé souvent sur des Missels latins du XIII° au XV° siècle. Plus d'une fois même nous avons vu des détails de fondations, des faits d'histoire locale ou personnelle consignés à la plume sur les marges d'anciens Missels imprimés. Les inventaires de reliques y trouvaient aussi leur place, et, à ce propos, nous citerons comme une consécration de cet usage par la typographie, la table des reliques de la célèbre église abbatiale d'Aisnay, à Lyon, imprimée à la fin du Missel de ce Monastère, en 1531. On est en droit de conclure de cette particularité que ce Missel, étant encore manuscrit, avait déjà ces sortes de détails. C'est ainsi que nos aïeux aimaient à protéger, par la majesté de la Liturgie, les possessions du sanctuaire, lorsqu'ils en mettaient, pour ainsi dire, les titres sous la garde des livres du service divin.
Le principal intérêt de l'Evangéliaire de Rabula est dans les peintures qui le décorent, et dont il s'agit maintenant de donner ici le détail. Elles sont, comme nous l'avons dit ci-dessus, au nombre de vingt-six, et malgré l'imperfection du dessin, elles ont assez d'importance, au point de vue de l'histoire de l'art, pour que d'Agincourt ait cru devoir en reproduire quelques-unes dans son grand ouvrage. Nous allons les énumérer toutes, en ajoutant à propos de chacune un mot de description.
I. Les Apôtres réunis pour l'élection de celui des disciples qui doit occuper la place de Judas dans l'apostolat. Ils sont représentés assis, et devant eux sont debout les deux candidats, Mathias et Joseph Barsabas.
II. Au verso de la même feuille, la sainte Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus, sous un portique à quatre colonnes.
III. Pour prélude aux Canons évangéliques d'Eusèbe, un portique à trois colonnes sous lequel Eusèbe lui-même et Ammonius d'Alexandrie, auteur de la Concorde des Évangiles, sont représentés.
IV. Premier Canon évangélique réunissant la Concorde de saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean. Le portique est à cinq pilastres, entre lesquels sont établies les colonnes de chiffres, entièrement dans le genre des beaux Canons de nos Évangéliaires latins, sauf le caractère architectonique qui diffère profondément, mais n'est pas non plus sans agrément. Dans le haut, de chaque côté, deux personnages : Moïse recevant les tables de la loi, et Aaron tenant sa verge fleurie. Plus bas, à droite, l'apparition de l'Ange à Zacharie.
V. Suite des Canons ; toujours quatre Évangélistes. Au haut Samuel, tenant la corne de l'onction royale, et Josué armé, entre le soleil et la lune. Plus bas, d'un côté Gabriel, et de l'autre Marie debout, répondant à l'Ange.
VI. Suite des Canons; quatre Évangélistes. Dans le haut, David tenant un instrument à cordes, et Salomon assis sur un trône. Plus bas, d'un
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côté, la naissance de Jésus-Christ ; de l'autre son baptême par saint Jean, l'Esprit-Saint descendant sur la,tête du Messie, et au-dessus la main du Père qui l'envoie. Plus bas encore, d'un côté, Hérode donnant l'ordre d'immoler les enfants de Bethléem; de l'autre, le massacre accompli par l'effet de cet ordre barbare.
VII. Suite des Canons; trois Evangélistes seulement: saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Dans le haut, d'un côté Joël; de l'autre Osée, Plus bas, d'un côté, des esclaves qui remplissent d'eau les cruches des Noces de Cana ; de l'autre, Marie demandant à Jésus son premier miracle.
VIII. Suite des Canons ; trois Evangélistes : les mêmes. Dans le haut, d'un côté Abdias ; de l'autre Amos. Au-dessous, d'un côté, l'hémoroïsse touchant le bas de la robe du Sauveur; de l'autre, un sujet incomplet que nous ne percevons pas assez clairement pour l'interpréter.
IX. Suite des Canons ; trois Evangélistes : les mêmes. Dans le haut, d'un côté Michée; de l'autre Jonas sous son lierre, ayant Ninive au-dessous de lui ; plus bas, d'un côté, la Samaritaine ; de l'autre, une femme infirme guérie par le Sauveur.
X. Suite des Canons; trois Evangélistes : les mêmes. Dans le haut, d'un côté, Sophonie ; de l'autre, Nahum. Plus bas, d'un côté, la résurrection du fils de la veuve de Naïm ; de l'autre, en regard, une notice de Jérémie, Patriarche d'Antioche, concernant son histoire et sa consécration.
XI. Suite des Canons; trois Evangélistes: 6aint Matthieu, saint Luc et saint Jean. Dans le haut, d'un côté Isaïe ; de l'autre Job. Plus bas, Jésus-Christ entre deux Apôtres ; il n'y a pas de sujet parallèle.
XII. Suite des Canons; trois Evangélistes: saint Matthieu, saint Marc et saint Jean. Dans le haut, d'un côté Aggée ; de l'autre Habacuc. Plus bas, d'un côté, le Christ guérissant l'aveugle-né; de l'autre une seconde inscription syriaque.
XIII. Suite des Canons ; quatre colonnes de chiffres mettant en rapport synoptique saint Matthieu et saint Luc. Dans le haut, d'un côté Jérémie ; de l'autre Zacharie. Plus bas, d'un côté, la mère des fils de Zébédée s'approchant du Sauveur ; de l'autre, une troisième inscription syriaque qui déborde jusque sur l'un des pilastres du portique des Canons.
XIV. Suite des Canons ; deux Evangélistes seulement : saint Matthieu et saint Luc. Dans le haut, d'un côté Daniel; de l'autre Ézéchiel. Plus bas, d'un côté, le Christ chassant le démon du corps de deux possédés ; de l'autre, les deux énergumènes délivrés.
XV. Suite des Canons; les quatre Evangélistes. Dans le haut, d'un côté, Elisée; de l'autre Malachie. Plus bas, d'un côté, le Christ envoyant saint Pierre à la pêche ; de l'autre, saint Pierre rapportant et montrant le poisson qu'il vient de prendre.
XVI. Suite des Canons ; deux Evangélistes seulement : saint Matthieu et saint Jean. Leurs figures assises et tenant l'une un livre, et l'autre un rouleau écrit et déplié, entrent dans la décoration du portique.
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XVII. Suite des Canons; deux Evangélistes seulement: saint Marc et saint Luc. Ces deux personnages sont également représentés dans la décoration du portique; mais ils sont debout, sans doute parce qu'il ne sont pas Apôtres, Ils tiennent chacun un volume carré et richement relié.
XVIII. Suite des Canons; deux Evangélistes seulement: saint Luc et saint Jean. Les deux petits sujets, placés à droite et à gauche du portique, représentent le Christ multipliant les pains et les poissons.
XIX. Suite des Canons. Les trois colonnes de chiffres sont consacrées à saint Matthieu seul. A droite et à gauche du portique est distribuée une même scène ; le Christ prononçant le sermon sur la montagne, et guérissant divers infirmes, l'aveugle, le boiteux et le paralytique.
XX. Suite des Canons. L'intérieur du portique est consacré à saint Marc seul. A gauche, l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem; à droite, le Sauveur communie ses Apôtres.
XXI. Suite des Canons. Trois colonnes de chiffres consacrées à saint Luc seul. A gauche du portique, le Christ arrêté par ses ennemis dans le jardin des Oliviers; à droite, Judas pendu aune branche d'arbre.
XXII. Fin des Canons. Trois colonnes de chiffres consacrées à saint Jean seul. Adroite et à gauche du portique, une même scène à personnages se correspondant; c'est Jésus-Christ appelant à l'apostolat saint Matthieu, assis à son bureau de publicain.
XXIII. Le Christ attaché à la croix. Il est vêtu d'une robe sans manches. Les deux larrons sont cloués sur leurs croix, à droite et à gauche. En même temps qu'un personnage présente au Sauveur l'éponge imbibée de vinaigre, un soldat, qu'une inscription grecque placée au-dessus de sa tête désigne sous le nom de Longin, perce le côté du Sauveur. Marie, saint Jean, les saintes femmes sont au pied de la croix, dans l'attitude de la douleur. Au-dessous est une autre scène en trois parties. Le sépulcre vient d'être ouvert par l'Ange; les soldats sont renversés ; l'Ange parle aux saintes femmes ; Jésus-Christ ressuscité les bénit.
XXIV. Cette peinture est placée au verso de la précédente. Elle représente l'Ascension du Sauveur. Le Christ s'élève au ciel sur un chariot de feu, ayant sous ses pieds les quatre roues du Prophète et les quatre animaux symboliques; des Anges sont autour de lui. Au bas Marie en prière, les^bras étendus, à la manière des Orantes ; les douze Apôtres partagés par six, à droite et à gauche, reçoivent des deux Anges l'annonce du dernier avènement.
XXV. Sous un portique surbaissé, le Christ assis sur un trône ; sa main droite bénit à la manière latine, comme sur la scène de la Résurrection. Quatre personnages debout, dont l'un est saint Éphrem, l'entourent ; deux de chaque côté. Les deux plus rapprochés du Christ sont, en habits pontificaux, et tiennent chacun un livre dans les plis de leur vêtement sacré.
XXVI. La descente du Saint-Esprit sur Marie et sur les Apôtres. Tous les personnages sont debout, et les langues de feu se partagent sur
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chacun d'eux. La colombe mystérieuse est au-dessus de la tête de Marie.
Sur toutes ces peintures, le dessin est sans doute très incorrect ; mais on ne peut disconvenir qu'elles n'offrent encore du mouvement et de la vie. Plusieurs scènes rappellent, non seulement par le choix des sujets, mais par quelques traits dans l'exécution, les peintures murales des cryptes romaines. Si le temps ne nous eût pas enlevé la plupart des moyens de confrontation, il serait peut-être possible de démontrer qu'il y eut unité, dans toute l'Eglise, au moins jusqu'au V° siècle, pour la représentation de certains sujets bibliques qui servaient à exprimer aux yeux des fidèles les mystères du Christianisme. Rome apparaîtrait comme le centre de toute cette iconographie dogmatique qui s'est maintenue dans l'Occident, quant au fond, jusqu'au XIII° siècle inclusivement, et qui pour l'Orient s'est dissoute vers le vie, pour renaître sous cet ensemble de formes, pareillement hiératiques, que l'on est convenu d'appeler Byzantines.
Le détail que nous avons donné des peintures de l'Évangéliaire de Rabula est trop succinct et trop incomplet sans doute ; il ne sera pas néanmoins sans intérêt pour ceux de nos lecteurs qui sont familiarisés avec l'iconographie des livres liturgiques. Ils y auront trouvé de précieuses origines, pour le choix et la disposition des sujets. Nous avons dit, tout à l'heure, un mot des portiques qui encadrent les Canons d'Eusèbe, dans ce beau manuscrit ; resterait à les caractériser au point de vue architectonique. Nous dirons simplement que l'ordonnance de ces portiques, sauf quelques chapiteaux d'un corinthien bâtard, est dans un goût complètement oriental, et le plus souvent encore, fantastique. Certains toits rappellent le genre des pagodes; mais on voit que l'artiste a fait appel à tout ce qui lui a semblé de plus élégant, et qu'il a joint ses inventions à ses réminiscences. Des oiseaux dont plusieurs sont d'un dessin assez heureux, des fleurs et des feuillages, complètent le système d'ornementation, en sorte qu'il est impossible de ne pas reconnaître ici un air de famille, une tradition commune, avec les gracieuses compositions dont les artistes carlovingiens encadrèrent plus tard ces mêmes Canons d'Eusèbe, sur leurs riches Évangéliaires.
SUR LE SACRAMENTAIRE GREGORIEN CONSERVÉ A LA BIBLIOTHÈQUE DU SEMINAIRE D'AUTUN
Nous avons choisi de préférence ce Sacramentaire, parce qu'il est peu connu, quoique plusieurs auteurs l'aient signalé. C'est uniquement au point de vue de ses peintures que nous le considérons ici; mais il est juste de dire qu'il n'en existe peut-être pas un qui, sous ce rapport, offre plus d'intérêt. Nous allons donc entreprendre la description succincte des
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précieuses miniatures dont il abonde, et qui en font un des principaux monuments liturgiques du IX° siècle.
Déjà, Dom Martène, dans le Voyage littéraire (Tom. Ier), avait trouvé ce manuscrit si digne de remarque, qu'il avait cru devoir reproduire par la gravure, quoique d'une manière assez imparfaite, quelques-unes des miniatures qu'il contient. Le catalogue général des Manuscrits des Bibliothèques publiques des départements, publié sous les auspices du Ministre de l'Instruction publique (Tom. Ier, pag. 14), en a fait ressortir l'importance et la richesse sous les rapports artistique et archéologique. Enfin M. l'abbé Devoucoux, vicaire général d'Autun, dans un mémoire sur l'ancienne liturgie du diocèse d'Autun, lu à Sens dans une des séances du Congrès archéologique de France en 1847, et imprimé depuis, a traité du même manuscrit avec la science et le patriotisme qui caractérisent cet archéologue si distingué.
Ce n'est pas ici le lieu de nous occuper du texte même de ce beau Sacramentaire ; nous pourrons y revenir dans une autre partie de cet ouvrage. Entrons immédiatement dans la description des peintures.
On trouve d'abord une première page consacrée à l'iconographie des saints ordres. Elle est entourée d'un riche encadrement dont les quatre coins sont occupés par des médaillons. Ces médaillons sont remplis chacun par une tête ailée qui souffle vers le centre de la page ; ce sont les quatre vents du ciel. Au sommet, sur la bordure, est une cinquième tête ayant quatre ailes. L'intérieur est disposé de la manière suivante, en commençant par la partie supérieure :
D'abord ces deux vers, en capitales rustiques d'or, sur le vélin blanc :
Pontificum est proprium conferre per ordinem honores.
Quos qui suscipiunt studeant servare pudice.
Au-dessous, sur fond vert, sont placés trois personnages: l'Evêque, le Prêtre et le Diacre. Le premier occupe le centre, et est assis sur un siège plus élevé que celui du Prêtre qui est assis à sa droite. A la gauche du Pontife, le Diacre se tient debout. Le nimbe qui ceint la tête de l'Evêque est d'or, entouré d'une légère bordure rouge ; ceux du Prêtre et du Diacre sont rouges. Le siège de l'Evêque est d'or : celui du Prêtre est de couleur violette avec un coussin d'or. La chasuble de l'Evêque est rouge, et, relevée sur les bras, elle laisse voir un vêtement d'or qui est la dalmatique, fort longue; l'étole descend plus bas encore: il tient de la main gauche un livre ouvert, et de la droite il bénit à la manière grecque. Le Prêtre est revêtu d'une chasuble d'or qui l'enveloppe entièrement, et il tend les deux mains vers l'Evêque. La dalmatique du Diacre est aussi d'or avec deux bandes verticales et filigrane ; elle a de larges manches et descend presque jusqu'à terre. Le Diacre tient dans la main gauche un livre fermé. Sa chaussure est noire ainsi que celle de l'Evêque ; le Prêtre a les pieds nus.
Cette scène est séparée d'une autre, placée plus bas, par une bande violette
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assez large, sur laquelle sont écrits ces deux vers en capitales rustiques d'or :
Pontifices caveant Domini ne mystka vendant.
Cumque gradus dederint videant de munera sumant.
Au-dessous de cette inscription sont placés cinq personnages ayant chacun au-dessus de sa tête, en onciales d'or, la désignation de son ordre. Le Sous-Diacre est au milieu, élevé sur une espèce d'estrade. Il a un nimbe violet autour de la tête, il tient de la main droite le calice, et de la gauche la burette. Sa tunique est d'or, plus courte et plus simple que la dalmatique du Diacre. A sa droite est le Lecteur, nimbé de rouge, revêtu d'une tunique violette ; sur son épaule gauche est jetée une draperie d'or qui passe sous le bras droit et dont il s'enveloppe les mains pour tenir un livre fermé qu'il présente au Sous-Diacre. Derrière le Lecteur est le Portier couvert d'une tunique jaune avec une draperie violette. Il est nimbé d'or et tient à la main droite deux grandes clés réunies par un lien. A la gauche du Sous-Diacre est l'Exorciste; il est nimbé d'or; sa tunique est violette, mais la draperie qui complète son costume est rouge. Sa main gauche enveloppée dans les plis de cette draperie tient un livre ouvert. A la gauche de l'Exorciste est l'Acolythe qui présente un chandelier. Il est nimbé d'or : sa tunique est jaune et la draperie violette. Tous ces personnages, sauf le Sous-Diacre et le Lecteur, sont nu-pieds et ils ont tous la tonsure en forme de couronne, ainsi que l'Evêque, le Prêtre et le Diacre.
La page suivante où commencent les rites de l'ordination, en débutant par celle du Portier, mérite aussi de fixer l'attention. Elle est ornée d'un encadrement rouge et or, non moins riche de détails que le précédent. Le milieu de la partie supérieure de cet encadrement est occupé par un globe que traverse et surmonte une croix, et au milieu duquel apparaît une main étendue. Sur le sommet de la croix est une colombe ; l’Alpha et l’Omega sont placés chacun sous les bras de cette même croix. A droite du globe est le buste de saint Pierre, et à gauche celui de saint Paul, les noms des deux Apôtres se lisent à côté de chacun d'eux, les lettres placées verticalement les unes au-dessous des autres. Saint Pierre est représenté sans barbe, et avec une chevelure très fournie; saint Paul est un peu chauve et le visage a un peu de barbe. Dans l'intérieur de la page, au sommet, sont peints le soleil et la lune; le premier, figuré par une tète d'homme radiée; la seconde, par une tête de femme avec une sorte de voile, dans un disque violet.
Le centre des deux lignes verticales d'encadrement est occupé, à droite par le lion, à gauche par le bœuf, tous deux ailés. La ligne horizontale du bas présente l'aigle; ce qui oblige à reconnaître l'homme, symbole de saint Matthieu, dans la main dont nous avons parlé.
La page inscrite dans l'intérieur de cet encadrement ouvre, comme nous l'avons dit, les formules de l'ordination. Le Portier est représenté
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dans l'O du mot Ostiarius. Après le détail des divers ordres, commence le Sacramentaire proprement dit. Une page de peinture est consacrée à son vénérable compilateur saint Grégoire le Grand. Voici les détails de cette miniature.
Le vélin de la page est teint de violet. Au centre, sur un fond vert, encadré dans un rectangle pourpre avec bordure en or, se détache un évêque assis majestueusement sur un siège à gradin, de forme carrée oblongue. Un coussin qui surmonte un peu de chaque côté est placé sous ce personnage dont la main bénit. La chasuble est rouge, et relevée sur les côtés, elle laisse voir une dalmatique d'or à liseré rouge. Le pallium et les deux bouts de l'étole qui apparaissent sous la dalmatique sont d'or. La robe de dessous est violette, et les sandales noires, avec une légère bande de blanc, dans la longueur.
Au-dessus du Pontife, on lit ces deux vers qui nous apprennent son nom, dans l'intention de l'artiste :
Gregorii hoc opus est mundi per climata noti
Doctoris magni presulis egregii.
Cet autre distique est placé au-dessous de la miniature :
Qui quod composuit Dominum exaudire precetur
Ne labor hic noster tendat ad esse nihil.
Les pages suivantes, les deux premières sur vélin pourpré, donnent le titre ordinaire des Sacramentaires Grégoriens, Incipit liber Sacramentorum, etc. Nous donnons ici la couleur respective des lettres qui sont de belles capitales romaines.
Sur la première page :
Sur la seconde page :
Sur la troisième page :
Sur la quatrième page dont l'ornementation est plus riche que celle des précédentes, on remarque entre les lignes de larges bandes violettes que parcourent d'élégants rinceaux argent et or. Les lignes elles-mêmes sont établies sur le vélin simple, en cette manière :
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La cinquième page dont l'encadrement est assez simple comparativement, offre les détails relatifs à l'Ordo Missœ, tels qu'on les trouve sur tous les Sacramentaires, à la suite du titre. Cet encadrement est coupé par deux médaillons contenant les animaux symboliques de saint Matthieu et de saint Marc. Ceux des deux autres Évangélistes coupent l'encadrement de la page suivante. Au bas de la page, sont deux chèvres, l'une en marche, l'autre se dressant sur ses pieds de derrière. Le texte de cette page est en capitales rustiques.
La sixième page, encadrée simplement comme la précédente, est remarquable à la partie supérieure, par trois médaillons historiques d'environ deux pouces de diamètre, placés un et deux : le texte ne commence qu'au-dessous.
La première de ces trois scènes est consacrée à la naissance du Christ, L'Enfant, enveloppé de langes, est couché dans un berceau sur lequel le bœuf et l'âne appuient leurs têtes : au-dessus, brille l'étoile des Mages. Le mot Presepe est écrit sur le berceau, au pied duquel Marie est presque couchée sur un siège d'une forme particulière; son long vêtement cache ses pieds. Au-dessus de sa tête est le mot Maria. Le divin Enfant et sa Mère ont le visage tourné l'un vers l'autre; un ange vêtu d'une longue robe semble s'entretenir avec Marie. De l'autre côté du berceau est saint Joseph, un bâton à la main, et faisant un geste d'indication vers l'Enfant; ses pieds sont nus, le mot Joseph est écrit au-dessus de sa tête. Les archéologues chrétiens reconnaîtront ici les détails de la scène de la Nativité du Sauveur, selon le type primitif retracé sur les plus anciennes peintures, avant le IX° siècle.
Mais il y a de plus ici un complément particulier à cette miniature; c'est la présence des bergers. Dans la partie inférieure du médaillon, ils sont au nombre de deux, paissant leur troupeau, appuyés sur leur houlette et s'entretenant ensemble : un ange est au-dessus de leurs têtes, tenant une grande croix dans ses mains. Ils sont vêtus d'une tunique courte qui ne descend qu'aux genoux et couverts d'une sorte de chapeau à larges bords. Le mot Pastores sert à désigner l'intention de ce groupe. Autour du médaillon, le vers suivant est placé en exergue :
Oritur in stabulo totum qui continet orbem.
Le second médaillon a pour objet le Baptême du Christ. Le Sauveur est dans le Jourdain dont les eaux montent comme pour lui servir de ceinture. Saint Jean, couvert d'une tunique et d'un long manteau, pose la main gauche sur l'épaule de Jésus, et verse l'eau de la droite. De l'autre côté, est un Ange aux ailes étendues et tenant un sceptre. La Colombe
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descend sur le Rédempteur. Les mots XPS. ION. BAPT. ANGEL. COLUMBA. servent à désigner les personnages. Ce vers est inscrit autour de la scène :
Tinguitur (sic) agnus aqua mundi qui crimina tollit.
Le troisième médaillon a pour objet la Cène. Les douze Apôtres sont autour d'une tableau centre de laquelle est le Sauveur. Tous ces personnages sont nimbés; mais le nimbe du Christ est crucifère, ainsi que sur les deux scènes précédentes. Les Apôtres tendent les mains vers leur Maître qui leur présente de la main droite son sacré corps, et de la main gauche le calice de son sang. Judas, placé le quatrième à gauche, tourne le dos à la table et semble se disposer à sortir. Sur la table, désignée par ces mots : Cœna Domini, sont divers objets. Au centre, une coupe, d'un côté de laquelle est le poisson mystérieux sur un plat, et de l'autre un pain traversé d'une croix en or. Un couteau et deux cuillers se voient sur la même table. Le vers de l'exergue est ainsi conçu :
Cum propriis Christus coenam sacravit alumnis.
La septième page est occupée par la Préface. Elle s'ouvre par le sigle qu'on remarque dans tous les Sacramentaires, et qui exprime les mots Vere dignum. Il couvre à lui seul la moitié de la page, sur laquelle sont peints aussi les bustes des douze Apôtres. Les premiers mots de la Préface sont en onciales d'or. Au bas de la page est représenté un ample calice.
La huitième page ouvre le Canon par un T de la plus riche ornementation. Les deux premiers mots Te igitur sont en belles capitales d'or; la suite, jusqu'à petimus inclusivement, en onciales très pures, deux lignes rouges et deux lignes d'or alternativement; le reste, à partir des mots uti accepta, est de cette belle minuscule Caroline qui se continue dans tout le manuscrit.
Les encadrements du Canon sont tous dignes de remarque. Nous ne les détaillerons pas ici page par page, pour ne pas trop prolonger cette description. Ainsi, on en trouve un d'abord, coupé par trois médaillons remplis chacun d'une tête d'homme nimbée; sur l'un, on lit le mot LVCAS. Plus loin, deux lions en regard et se menaçant; deux taureaux couchés, et renversant la tête, comme lorsqu'ils sont en fureur; enfin deux médaillons à têtes, avec ces mots : Cosmœ et Damiani. A une autre page, deux coqs aussi en regard, avec les quatre Évangélistes à têtes de lion, de taureau et d'aigle pour les trois derniers, et tous quatre nimbés. Ailleurs, ce sont douze têtes partagées trois par trois, sur chacun des côtés de l'encadrement. Plus loin, en regard de ces mots Agnus Dei, est un médaillon portant un agneau nimbé. Un calice est devant lui, et une croix semble traverser cet agneau de part en part.
Le corps du Sacramentaire n'offre plus de peintures jusqu'aux dernières pages qui sont encadrées de portiques assez ornés. Vient ensuite
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l'avertissement : Huc usque prœcedens, etc., qui sépare l'œuvre de saint Grégoire des additions du copiste ; il présente le même genre de décorations. Les sept pages suivantes sont consacrées, selon l'usage, à la table. Le système d'ornementation consiste pareillement dans des portiques sur lesquels l'artiste a déployé tous ses moyens d'embellissement tant sous le rapport architectonique, que dans les détails de pur enjolivement. Parmi ces derniers, on remarque divers médaillons contenant les quatre vents, avec leur nom latin, les quatre grands Prophètes, les douze signes du zodiaque, etc.
Toute cette seconde partie du Sacramentaire est beaucoup moins ornée que la première. On trouve néanmoins en tête des Préfaces supplémentaires une page assez richement peinte; elle a pour ornement le sigle de Vere dignum, avec quatre médaillons consacrés aux Évangélistes.
A la suite des Préfaces supplémentaires, terminant le volume, sont les Bénédictions épiscopales qui se donnaient à la Messe, après le Pater.
L'encadrement de la première page présente, outre les quatre animaux Symboliques, les douze signes du zodiaque. Dans l'intérieur de la page .est un grand médaillon sur lequel est représenté un Abbé donnant cette solennelle bénédiction. Il est debout, tient sa crosse de la main gauche et bénit de la droite. Son nom RAGANALDUS ABBA, se lit dans l'arcature qui orne le siège très riche sur lequel il est monté. Devant lui sont trois rangs de personnes profondément inclinées pour recevoir la bénédiction. Toutes ces figures sont d'or sur fond d'azur. L'Abbé et les personnages des deux rangs supérieurs sont nimbés. Ceux du rang inférieur, qui représentent sans doute les séculiers, ne le sont pas. Cette miniature a été reproduite dans le Voyage Littéraire avec une infidélité malheureusement trop commune, au siècle dernier, sur les dessins gravés pour représenter des monuments du moyen âge.
Quatre médaillons placés aux angles de la page sont consacrés aux Vertus cardinales. La Prudence tient un livre de la main gauche, et de la droite une croix. La Force est armée d'une lance et d'un bouclier. La Tempérance tient d'une main un vase, et de l'autre une corne d'où sortent des flammes; enfin la Justice a une balance pour attribut.
Tels sont les principaux ornements du précieux Sacramentaire d'Autun. Ce luxe de peintures fait voir que les Evangéliaires n'étaient pas les seuls livres liturgiques que le pinceau des artistes du IX° siècle aimât à embellir. Quant à l'auteur des miniatures de ce beau manuscrit, on peut conjecturer avec vraisemblance qu'il a été moine, puisque son travail était destiné à Un monastère, comme il est aisé de le voir par l'effigie de l'Abbé Raganaldus, et par un grand nombre d'autres détails relatifs à des usages monastiques, dans la seconde partie du Sacramentaire.
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INSCRIPTION, DE SANCTA MARIA IN COSMEDIN, RELATANT LES
DONS FAITS PAR TEUBALDUS A L'ÉGLISE DE SAINT-VALENTIN.
svme, valentine martyr, hec dona, beate,
qve tibi fert opifex tevbaldvs corde benigno.
hec itaqve svnt que tibi, beatissime martyr, idem tevbaldvs
concessit qvatinvs sint in vsvm sacerdotum in perpetvvm
domino tibiqve hic servientium, id est:
domvs dvas soloratas invetas in vicino tvae ecclesiae.
cellam ivxta eadem ecclesiam.
orticellvm cvm olivis rétro ecclesiam sancti nicolai.
vineam in antoniano.
missalem I.
antifonaria II. vnvm divrni alivdqve noctvrni officii.
feriales II.
librvm geneseos cvm istoriis canonicis.
passionarivm.
dialogvm cvm scintillario.
imnaria II.
librvm ex moralibus
calicem argentum exavratvm cvm calamo et sva patena,
tvribvlvm argentevm.
manvalem I.
si qvis vero, beatissime martyr, ex his qve tibi a iam dicto
tevbaldo concessa svnt et vel ab illo avt ab aliis concedentur
temerario avsv aliqvid abstvlerit, distraxerit, vendiderit, vel fravdaverit
sit separatvs a domino omnivmque christianorvm consortio,
qvin et perpetvo percvssvs anathemate
atqve cvm diabolo et omnibvs impiis invctvs
œterno incendio exvratvr.
tempore Pontificis noni svmmique iohannis
est sacrata die supremo haec avla novembris
dvm qvinta elabentem indictio cvrreret annvm.