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Mardi - Un ciel bas et pluvieux qui confond les heures de la journée, tôt le matin, tard le soir ? On ne sait plus trop précisément, dans cette grisaille où tout devient flou. Face à l'entrée des urgences des Hôpitaux universitaires de Genève, je vois un groupe se former. Des hommes essentiellement, ils sont huit ou neuf, ils ressemblent à des ouvriers. Ils se resserrent et forment désormais un cercle fermé, un rond parfait comme pour se protéger de tout nouveau malheur, comme pour s'assurer que le destin ne viendra pas encore frapper une fois un des leurs. Les femmes commencent à arriver, ils se serrent la main rapidement, sans se regarder pour être sûr de ne pas rajouter à la tristesse de l'autre en lui offrant le spectacle de leurs larmes.
Régulièrement un homme ou une femme du groupe entre aux urgences, "URGENCES" écrit en grand, collée contre, l'ancienne inscription Pavillon d'acc...... légèrement en vue et dont les lettres à moitié effacées étaient moulées dans le béton gris, puis plus loin, l'enseigne de la cafétéria des HUG ."Aux bonnes choses", ces trois enseignes côte à côte ont presque quelque chose d'insensé en ce jour de grand drame.
A tour de rôle, ils poussent la porte tournante et disparaissent dans la bouche sombre comme dans une mine après un coup de grisou, un va-et-vient incessant pour ramener des nouvelles d'en bas qu'ils viennent murmurer aux autres qui attendent en haut. On imagine les médecins s'acharner à sauver cette vie. Hochement de tête attristé, personne ne parle, les hommes aspirent la fumée en tirant nerveusement par petites bouffées, sur leurs cigarettes, à pleins poumons, comme pour se remplir de vie ou se sentir encore en vie. Ils les fument l'une derrière l'autre en aspirant intensément et en rejetant la fumée en un soufflement fort et bruyant, ils sont fous d'anxiété.
La presse l'annoncera en quelques lignes laconiques. Un ouvrier meurt suite à un accident de chantier, un homme de 34 ans qui a chuté d'un échafaudage d'une hauteur de huit mètres et laisse derrière lui désormais une femme veuve et quatre enfants orphelins de père.
Selon la TDG "L'ouvrier travaillait pour un sous-traitant de l'entreprise de construction britannique ISG Europe. Selon nos informations, les travaux, censés être achevés le 15 novembre, ont pris du retard. «Une grosse pression est faite sur les ouvriers pour accélérer le rythme de travail, rapporte notre informateur. L'ouvrier en question était un carotteur. Ils lui ont fait faire beaucoup de zigzag, pour faire des trous ici et là, à un endroit où l'échafaudage ne comportait pas de garde-corps. D'ailleurs, ils n'en ont toujours pas mis après l'accident.» Nous n'avons pas pu joindre ISG Europe aujourd'hui.
Le syndicat Unia, qui voulait se rendre sur le chantier comme il le fait à chaque accident, s'en est vu refuser l'accès, ce qu'il dénonce comme une violation de la liberté syndicale. «Nous ne savons rien des circonstances de l'accident, ni du statut de la victime, déplore la secrétaire syndicale d'Unia Filipa Fazendeiro. Etait-il déclaré ou non? Etait-il employé, indépendant, chef d'entreprise? Combien de morts faudra-t-il pour que Mark Muller revienne sur son projet de démanteler l'Inspectorat des chantiers?»
En parcourant ces lignes, je reconnais le drame, le jour et l'heure correspondent, effectivement ceux que j'observais étaient des ouvriers, sans le savoir, je vivais avec eux l'attente douloureuse et puis comme si ce fut un ami, j'apprends la triste nouvelle de sa mort, émue je songe aux quatre enfants, à la veuve.
Paix à son âme !