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Journal d'Architecture
Sylvain Malfroy, Michel Nemec
Quel lieu symbolique pour les organisations internationales? (fragment)
«Tout projet concernant le destin d'une ville, c'est-à-dire ce qui lie sa mémoire à son présent et à son avenir, déborde pour des raisons essentielles et la possibilité de l'achèvement et la dimension d'une génération (...). Le temps implique une promesse engageant ici plus d'une génération, et donc plus d'une politique, plus que la politique, dans une durée dont l'hétérogénéité, voire la discontinuité, la non-totalisation doivent être acceptées comme la loi.»
Jacques Derrida[1]
Après avoir commencé par investir de façon quasi parasitaire les plus grands hôtels de la rive droite (notamment l'ancien Hôtel National/actuel Palais Wilson et l'ancien Hôtel Carlton/siège actuel du CICR), les Organisations internationales commencent à se doter d'une infrastructure spécifique à partir de 1924 avec la construction du Bureau international du travail au bord du lac, sur la propriété Bloch achetée par la Confédération. L'édification du Palais de la Société des Nations suit en 1929, dans la campagne de l'Ariana, après une procédure complexe d'échanges de terrains. L'implantation de ces ouvrages monumentaux à l'extérieur de la ville, sur le site d'anciennes campagnes aristocratiques ornées de jardins et d'arbres centenaires, paraît commandée par une recherche de faste baroque, mais aussi par une volonté symbolique de proximité de la nature, comme espace de manifestation sensible de la vérité, et d'ouverture sur le panorama alpin, comme horizon sublime incitant l'homme à la grandeur.
Dès 1929, les concours d'urbanisme se succèdent pour gérer les relations de la ville avec ce secteur en expansion. Un premier projet d'artère monumentale reliant la gare Cornavin à la place des Nations est formulé à cette occasion, mais l'accès par le bord du lac se maintiendra jusqu'à aujourd'hui comme accès privilégié[2]. Avec la multiplication des sièges d'organisations (une dizaine) et de leurs besoins d'expansion, mais vu également le développement de la ville vers le nord et l'imminente restructuration de la friche industrielle de Sécheron, tout ceci dans un contexte de concurrence accrue entre les grandes métropoles pour l'accueil de ce secteur particulièrement lucratif des activités tertiaires, il était devenu urgent de rouvrir le dossier jamais abouti de la définition urbanistique de la zone internationale genevoise, de l'aménagement de ses franges de contact, et du caractère à donner à ses principaux espaces de représentation, parmi lesquels la place des Nations.
La première phase du concours sur invitation est ouverte en décembre 1994. Elle porte sur la conception d'un «master-plan» destiné à harmoniser deux ordres de préoccupations:
- la reconfiguration à court terme d'un périmètre restreint, centré sur la place des Nations, à l'intérieur duquel est prévue l'implantation prochaine d'une Maison universelle (accueillant les représentants des «pays les moins avancés»[3], d'une Maison des droits de l'homme et des affaires humanitaires onusiennes, de deux instituts universitaires dédiés aux sciences politiques et aux études stratégiques avec une bibliothèque commune, d'un lieu de culte oecuménique et du collège Sismondi;
- le développement urbanistique du périmètre élargi du secteur des Organisations internationales, à l'intérieur duquel est prévu à moyen terme le déplacement dans de nouveaux complexes de l'Organisation mondiale du commerce et de l'Union interparlementaire.
Le «master-plan» soumis à l'appréciation du jury lors de la première phase inclut aussi bien le plan-masse que le projet architectural sommaire des édifices énumérés.
La proposition de Massimiliano Fuksas est classée au premier rang du palmarès proclamé le 7 avril 1995. Elle est suivie, dans l'ordre, des projets de Peter Eisenman, de Sumet Jumsai, de Thomas Wang, de Coop Himmelblau, de Rem Koolhaas, de Dominique Perrault, et au 8e rang, de Baillif & Loponte. Cette première phase débouche sur la commande directe du master-plan définitif et de l'avant-projet d'un des bâtiments inscrits au programme à M. Fuksas, tandis qu'au fur et à mesure des disponibilités financières les avant-projets des autres ouvrages seront attribués suivant l'ordre du classement. Ces derniers devront se conformer aux dispositions du concept urbanistique lauréat.
D'une manière générale, l'ensemble des architectes mandatés (outre les huit agences énumérées, étaient encore invités Kurt Aellen, Jean-Marie Bondallaz, Ivano Gianola, Claudia Liebermann & Thierry Baechtold, François Mentha et Manfred Schafer) ont reconnu l'importance de la composante paysagère du site, avec ses somptueux espaces verts ponctués d'objets architecturaux à l'expression singulière, souvent monumentale. La plupart des master-plans se présentent ainsi comme des projets de jardins à l'échelle du territoire avec l'indication des modes d'implantation du bâti les plus propres à préserver la présence de l'élément naturel malgré l'intensification de l'occupation du site. Mais beaucoup ont ressenti la nécessité d'aller au delà du simple maintien de l'existant, comme si la perception des valeurs esthétiques et symboliques de ce paysage s'était usée depuis la période de son instauration au XVIIIe siècle, contemporaine de la colonisation de l'espace suburbain de la rive droite par les «campagnes» de villégiature. Face à la perte d'évidence de ce spectacle naturel, il s'agissait de proposer des mesures de resémantisation et d'explicitation sans toutefois tomber dans un discours idéologique anachronique.
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La procédure du concours d'idées sur invitation reflète sans doute une certaine complexité lorsqu'elle entend faire concourir de front une élite de personnalités charismatiques de renom international et un choix de concurrents suisses: il s'agit bien sûr de rassembler et de confronter des avis d'experts en vue d'élaborer une solution (aussi objective que possible) à un problème d'aménagement. Mais ce qui est sollicité également, quoique tacitement, à travers la sélection des concurrents, c'est l'expression d'un point de vue sur la situation qui indique en même temps comment la transformer en une oeuvre marquante (avec toute la dimension subjective que cela comporte). L'élite a joué son rôle d'élite en affichant sa familiarité avec les savoirs de pointe en matière scientifique, artistique, philosophique: à grand renfort de mathématiques d'avant-garde (théorie du chaos, modélisation des morphogénèses, théorie des catastrophes, etc.), de simulations par ordinateur, de collages conceptuels, d'ouvertures critiques en direction de systèmes d'organisation pluriels et relatifs, mais avec un certain détachement de l'étude du contexte local (traitement de l'échelle, répartition effective des polarités, ampleur et orientation des flux). Symétriquement, les spécialistes sélectionnés dans un rayon plus local ont joué leur rôle de connaisseurs des conditions particularisantes de la situation, en détaillant le profil de zones souvent trop subtilement différenciées et en inventoriant les micro-composantes du paysage concerné, sans réussir à formuler un parti en termes généraux et clairs. Certes, le prestige attaché à l'enjeu voulait que l'on fasse preuve d'ambition et que l'on place en tête du palmarès une «oeuvre» de retentissement international, sans trop céder au pragmatisme borné. A cet égard, le premier rang conféré au projet de Fuksas apparaît comme un choix assez équilibré entre les critères objectifs et subjectifs.
[1] Générations d'une ville: mémoire, prophétie, responsabilités, in Prague, Avenir d'une ville historique capitale, Editions de l'Aube, Paris 1992.
[2] Alain Léveillé (sous la direction de), Formation et transformation du secteur des organisations internationales à Genève. Etude d'aménagement de la Ville de Genève, 2e phase d'étude, document préparatoire au rapport de synthèse N° 10, juin 1981.
[3] Selon la terminologie «politically correct» du programme du concours...
© Faces, 1995