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Parmi les raisons qui expliquent l’importance de la consommation de tabac figure l’influence que l’industrie du tabac exerce sur les politiques publiques. Cette industrie déploie en effet toute une série de stratégies pour s’opposer aux mesures allant à l’encontre de ses intérêts financiers (les mesures de prévention structurelle) et miner les efforts de la prévention du tabagisme. L’objectif de ces tactiques est d’influencer les responsables politiques, les médias, les consommateurs et le grand public.
Parmi les pratiques d’influence on trouve entre autres l’intrusion dans la recherche et la désinformation, l’utilisation d’organisations tierces, le lobbying politique, ainsi que le développement d’activités « socialement responsables ». Ces activités sont toutes très répandues sur le plan mondial et la Suisse n’est pas épargnée.
Au cours du siècle passé, lorsque la dangerosité du tabac pour la santé a été démontrée, l’industrie du tabac s’est trouvée face à un obstacle majeur: la science. Cette dernière joue un rôle très important en influençant l’opinion publique, les médias, les politiques et leurs décisions. C’est la raison pour laquelle l’industrie du tabac a régulièrement infiltré la recherche scientifique, notamment en finançant des chercheurs. L’objectif est de mener des études qui minimisent les dangers du tabagisme ou montrent l’inefficacité des mesures de prévention du tabagisme. Cela afin de semer le doute dans les milieux scientifiques et auprès du public et retarder la mise en place de mesures de prévention du tabagisme.
La Suisse compte au moins deux exemples, dont un tout récent, d’intrusion de l’industrie du tabac dans le monde de la recherche.
Tout d’abord l’affaire Rylander : Ragnar Rylander, un expert renommé en médecine environnementale, a travaillé à l’Université de Genève tout en étant financé parallèlement par Philip Morris. Ce professeur était sous contrat secret avec le cigarettier depuis 1972 et a dirigé des symposiums et produit des recherches minimisant ou niant les effets néfastes du tabac et du tabagisme passif. Les liens entre le Prof. R. Rylander et Philip Morris ont été découverts et dénoncés publiquement en mars 2001. En 2003, le Prof. R.Rylander fut reconnu coupable de « fraude scientifique sans précédent, dans le domaine du tabagisme passif » par la Cour de justice de Genève.
Tout récemment l’affaire Philip Morris – Université de Zürich : l’institution a publié en 2014 des études concluant que le paquet de cigarettes standardisé en Australie n’a pas contribué à réduire le nombre de fumeurs dans ce pays. Ces travaux sont signés par deux professeurs spécialisés en économie et sciences politiques, Ashok Kaul de l’Université de Saarland (Allemagne) et Michael Wolf de l’Université de Zürich (Suisse). Ces études ont cependant été financées par Philip Morris International et commandées dans le cadre d’un contrat confidentiel passé entre ce dernier et l’Université. Les résultats, jugés erronés par OxyRomandie et des spécialistes de santé publique pour des questions de méthode, ont cependant été largement utilisés par les firmes du tabac pour affirmer que le paquet neutre est une mesure inefficace et donc inutile. Cela au même moment où différents Etats, la Grande-Bretagne en particulier, étaient en train de le discuter.
L’industrie du tabac crée des alliances avec des organisations qui s’expriment et prennent position publiquement à sa place. Suite aux différents scandales ayant ébranlé la réputation de l’industrie du tabac, cette stratégie lui permet de s’appuyer sur des acteurs ayant davantage de crédibilité et bénéficiant d’une meilleure image. La position de l’industrie du tabac est ainsi défendue par beaucoup d’autres acteurs se présentant pourtant comme indépendants de celle-ci.
En Suisse, un exemple historique illustrant cette pratique est la stratégie utilisée par l’industrie du tabac pour faire échouer les initiatives populaires fédérales dites jumelles dans les années 90. Ces initiatives prévoyaient une interdiction de la publicité pour le tabac et pour l’alcool. Des documents internes de l’industrie du tabac révèlent que cette dernière a formé une coalition « Tabac et Alcool » pour des raisons d’image et, au sein de cette coalition, laissé l’industrie du vin s’exprimer pour profiter de la bonne considération dont elle bénéficie dans la société et la culture suisse. L’industrie du tabac a aussi formé une coalition en faveur de la publicité, non liée au tabac et à l’alcool. Lors des diverses communications, ce sont les acteurs publicitaires qui se sont exprimés et pris le devant de la scène. Ainsi, lors de cette campagne, les cigarettiers sont volontairement restés en retrait, laissant des acteurs ayant davantage de crédibilité s’exprimer et convaincre l’opinion publique. Le rôle de l’industrie du tabac est ainsi resté caché, malgré le fait qu’elle était l’un des acteurs principaux ayant développé et financé la stratégie. Cette manière de faire a été payante puisque les deux initiatives ont été rejetées par 75% des votants en novembre 1993.
Aujourd’hui, dans le contexte particulier de l’élaboration de la loi fédérale sur les produits du tabac (LPTab), l’industrie du tabac poursuit cette tactique. Elle ne prend que très rarement position dans les médias mais laisse ses alliés le faire et défendre ses intérêts. La Communauté du commerce Suisse en tabac (regroupant les commerçants en gros et en détail du tabac) et la Communauté d’intérêts Priorité Liberté (organisation interpartis regroupant des politiciens et des chefs d’entreprise) prennent par exemple régulièrement position pour s’opposer aux mesures de prévention du tabagisme prévues dans la LPTab. L’Union suisse des arts et métiers (USAM) est aussi un puissant porte-parole de l’industrie du tabac. Un des enjeux majeurs la LPTab est l’interdiction globale de la publicité pour le tabac. De ce fait, Communication Suisse (organisation faîtière des publicitaires, anciennement Publicité Suisse) s’oppose elle aussi publiquement à la LPTab en dénonçant des restrictions qui selon elle portent atteinte à la liberté de publicité. Toujours dans le cadre de l’élaboration de la LPTab, certains éléments laissent supposer que l’industrie du tabac s’exprime aussi au travers de la voix des kiosquiers. En effet, lors de la procédure de consultation en 2014, 337 kiosques indépendants y ont répondu en s’opposant aux interdictions de publicité. Leurs réponses, toutes quasi identiques, semblent avoir été orchestrées par l’industrie du tabac. Un procédé similaire a eu lieu en France, où les cigarettiers ont financé les buralistes pour qu’ils prennent publiquement position contre les mesures de prévention du tabagisme.
Le lobbying est une stratégie menée par une entreprise ou un groupe de pression (lobby) cherchant à défendre ses propres intérêts auprès des décideurs politiques. Le lobbying est un élément indispensable du jeu démocratique pour autant qu’il respecte trois critères : la transparence (dans le processus de décision), l’intégrité (pratiques des lobbyistes et décideurs) et l’équité (consultation égale des groupes d’intérêt). Un lobbying non régulé entraîne des abus, desquels peuvent résulter des décisions répondant plus à des intérêts particuliers privés qu’à l’intérêt général. C’est précisément ce qui se passe dans le cas du tabac, où les intérêts économiques de l’industrie priment sur l’intérêt de santé publique qui vise à protéger la population de la première cause évitable de décès.
Le lobbying de l’industrie du tabac est en effet extrêmement puissant et dispose de moyens financiers considérables. Pour exemple, lors de la révision de la directive européenne sur les produits du tabac en 2013, l’industrie du tabac a employé une nuée de lobbyistes à Bruxelles. Rien que pour le groupe Philip Morris, pas moins de 161 lobbyistes ont été actifs, dont seulement 9 étaient inscrits au registre de la transparence comme travaillant à temps plein dans l’UE. L’opération, à laquelle l’industrie du tabac a consacré plus de 3 millions d’euros, visait à convaincre les députés et faire en sorte que la nouvelle directive nuise le moins possible à leur chiffre d’affaires. Face à ce dispositif redoutable, la prévention du tabagisme ne disposait elle que de 5 lobbyistes. En cela, le principe d’équité mentionné plus haut n’est pas respecté.
En Suisse, l’industrie du tabac met également sur pied des activités de lobbying, en particulier dans le contexte actuel d’élaboration de la loi fédérale sur les produits du tabac (LPTab). Les entreprises de tabac disposent de lobbyistes ayant un badge d’accès au Parlement fédéral. Le lien que les lobbyistes ont avec les groupes cigarettiers n’est toutefois pas transparent. En effet, malgré l’existence d’une liste avec les personnes accréditées et leurs liens d’intérêt, ces dernières ne doivent préciser que leur mandat principal. Or, c’est souvent une agence de relations publiques qui est indiquée : les entreprises spécifiques pour lesquels le lobbyiste travaille ne sont ainsi pas connues. De plus, d’autres lobbyistes peuvent accéder au Parlement fédéral avec des invitations à la journée sans que leur affiliation ne soit communiquée. Par ailleurs, en raison du système de milice existant en Suisse, plusieurs parlementaires sont de fait des lobbyistes pour l’industrie du tabac. Cela est le cas lorsqu’un parlementaire occupe un poste à responsabilité dans une organisation proche de l’industrie du tabac (ou défendant les mêmes intérêts), ou lorsqu’il représente un canton dans lequel l’industrie du tabac est très influente. Alors que l’industrie du tabac est absente du débat public, ces parlementaires prennent régulièrement des positions proches de celles de l’industrie. Encore, des représentants de l’industrie du tabac rencontrent régulièrement les ministres cantonaux et fédéraux mais sans que l’existence et le contenu de ces rencontres ne soient rendues publiques.
La Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) est le fait, pour une entreprise, d’intégrer dans ses activités de communication des problématiques sociales, environnementales et économiques. Cela dans le but de tisser une relation de confiance avec ses partenaires et avec la société civile.
Ces dernières années, les grands groupes du tabac se sont de plus en plus présentés au public comme étant des entreprises « responsables » qui se soucient des intérêts sociaux de leurs partenaires, qui s’engagent contre la pauvreté, le travail des enfants, les femmes battues, qui soutiennent l’éducation, l’art et la culture et qui prennent en compte la protection de l’environnement. Par exemple, Philip Morris International met en avant sur son site internet des « programmes d’actions de bienfaisance » : en 2012, plus de 600’000 CHF ont été versés à des œuvres d’entraide suisses. En 2012, Japan Tobacco International a mis en place un programme visant à faire cesser le travail des enfants dans ses plantations de tabac en soutenant des projets éducatifs. Des programmes de reforestation sont également développés par l’entreprise. British American Tobacco a, pour sa part, créé une fondation s’occupant de financer des activités dans le domaine social et artistique.
L’industrie du tabac peut-elle cependant réellement se prévaloir d’être une entreprise « socialement responsable » ? Selon plusieurs experts, la réponse est clairement non, pour deux raisons. Premièrement, le produit qu’elle vend est hautement addictif et tue un consommateur sur deux et cela n’est pas compatible avec le principe éthique de ne pas nuire aux autres. Deuxièmement, les agissements des entreprises de tabac ne sont pas responsables, ceci étant illustré par quatre exemples : le financement de recherches mettant en doute la nocivité du tabac et l’efficacité de mesures de prévention, un marketing ciblant les enfants et les jeunes, un lobbying politique non-transparent et l’obtention de nouveaux consommateurs dans les pays en voie de développement.
Les actions « socialement responsables » et de philanthropie menées par les fabricants de tabac sont en réalité des opérations de relations publiques et des stratégies réfléchies destinées à améliorer la réputation de l’industrie du tabac, assurer la stabilité du marché et saper les programmes de contrôle du tabac. Elles sont qualifiées par certains de « blanchiment moral ».
Il est indispensable que les politiques de prévention du tabagisme soient protégées des pratiques d’influence de l’industrie du tabac. Dans ce sens, l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac précise qu’ « en définissant et en appliquant leurs politiques de santé publique en matière de prévention du tabagisme, les Parties (les pays ayant ratifié la CCLAT) veillent à ce que ces politiques ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac ».
En tant que signataire de la CCLAT et ayant à plusieurs reprises exprimé l’intention de la ratifier, la Suisse devrait prendre des mesures afin de prévenir l’ingérence de l’industrie du tabac dans ses politiques publiques. De plus amples recherches sont cependant nécessaires dans notre pays pour identifier, mieux comprendre et surtout rendre transparentes les pratiques d’influence de l’industrie sur les politiques de prévention du tabagisme.