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Avec "Alberto Giacometti, la vie dans le regard", Etienne Barilier signe une monographie habitée par le processus créatif de l'artiste grison, tout en ne négligeant rien des étapes-clef de sa biographie. Né le 10 octobre 1901 dans le village de Borgonovo dans le val Bregaglia, l'une des cent vingt vallées grisonnes, Alberto Giacometti a grandi au milieu d'un environnement minéral, abrupt et tourmenté, qui l'a durablement marqué.
Sa précocité fut certes aiguisée par son père, lui-même peintre, d'une grande bienveillance à son égard, mais sa subjectivité fut tôt agitée par des troubles obsessionnels et des fantasmes de cruauté. Manière sans doute de percevoir dans le monde réel des aspérités éloignées d'une esthétique rassurante.
La leçon des anciens maîtres
En accompagnant son père à la Biennale de Venise en 1920, Alberto découvre Giotto et Le Tintoret, essentiels à sa propre recherche des figures primitives, non ressemblantes, que l'art antique des Cyclades, de l'Égypte et de Sumer lui a permis d'approfondir. Dès 1921, il gagne à Paris l'Académie de la Grande Chaumière où Antoine Bourdelle dispense son enseignement de sculpteur. Il en conservera toute sa vie le besoin de "copier" les maîtres, pour mieux "copier" le réel qui le fascinait.
Si ses premières pièces furent saluées par André Breton, qui voyait en Giacometti un frère dans l'onirisme surréaliste, Alberto se distancia du mouvement, car le visage, le corps à l'épreuve de la vie l'attiraient bien davantage que les concepts freudiens.
La perte de la mesure
Barilier souligne combien Giacometti "… a pu succomber à la tentation de confondre littéralement l'œuvre et la vie". Son réalisme supérieur, selon le poète Jacques Dupin, exigeait de reprendre les traits de ses modèles, de creuser une distance spatiale et mentale avec ses sujets, de les créer, puis dans un geste désespéré, de leur infliger une décréation, on dirait aujourd'hui, une déconstruction. Doutant de sa maîtrise, de sa force, Giacometti raturait, triturait, striait le visage des amis (Genet, Leiris, Yanaihara, Lord, Annette son épouse) qu'il maintenait sur une chaise en paille, dans l'inconfort de son atelier parisien, rue Hippolyte-Maindron durant des jours, voire des semaines jusqu'à l'épuisement, la rage de ne jamais y parvenir, disait-il en jurant.
Comme c'est raté de toute manière pour moi, je trouverais normal que les autres ne regardent même pas. Je n'ai rien à demander, sinon de continuer éperdument.
La mort au cœur de la vie
Si Picasso, autrement plus sûr de lui, a pu se moquer de cette soi-disant posture, en se trompant lourdement sur son confrère suisse, Giacometti ne pouvait que se consumer dans son art, car "… il n'a jamais eu soif que de réel". Tout comme il s'est désintéressé du marché de l'art, n'a consenti à exposer qu'à la demande expresse de ses connaissances comme Pierre Matisse, le fils du peintre, devenu son premier galeriste, Alberto n'en a pas moins aimé la vie et ses merveilles. Mais sa sensibilité, accrue par des expériences douloureuses face à des morts, et non la mort abstraite, le conduisait à percevoir la finitude au cœur même de la vie. Expérience cruciale dont son art porte trace, dans les sculptures minuscules ou filiformes, les paysages tourmentés et hachurés, les fonds noirs et gris et le regard, le fabuleux regard ouvert sur une forme de néant.
Étienne Barilier excelle à saisir ce vertige qui a fait de Giacometti l'un des plus grands artistes de tous les temps, et du nôtre, en proie à la défiguration.
Christian Ciocca/ld
Étienne Barilier,, coll. Le Savoir suisse N° 150, Ed. PPUR.
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