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Ce texte fait suite à celui appelé Le Berger démonique, dans lequel j'évoque l'apparence bénigne de Tornither le Brave, terrible démon de feu, sous la forme d'un berger affable, mais étrange et angoissant à regarder. Refusant de répondre à une question d'Ithälun l'immortelle me servant de guide, il venait cependant de produire un petit discours durant lequel, sous le voile de demandes aimables, il se moquait visiblement d'Ithälun et des siens et de leur prétention à faire le bien.
Ce fut au tour d'Ithälun de ne rien répondre.
Nous restâmes tous trois ainsi immobiles et silencieux un long moment, et Ithälun et Tornither se regardaient fixement sans rien dire, comme s'ils s'échangeaient des pensées que je ne saisissais pas, parce qu'ils ne les prononçaient pas, mais se le transmettaient directement par leurs yeux. Ceux-ci, tant chez l'un que l'autre, étaient particulièrement brillants, comme s'ils étaient mobiles à un plan que je ne distinguais pas, semblant même rayonner devant eux. Des reflets apparurent dans une lumière, et je me demandai s'ils s'échangeaient en fait des images qui jaillissaient dans l'air, et étaient de véritables pensées. Cela devait être le cas. Finalement, Tornither eut un sourire en coin, et il se tourna vers moi, le regard moins ardent, comme si l'échange avec Ithälun était terminé.
Une parole résonna curieusement dans ma tête, comme si elle venait de quelqu'un d'autre, et j'eus le sentiment qu'elle venait du berger, mais son sens m'échappa; elle disait deux choses à la fois, comme si un mot faisait écho à l'autre: à la fois toi et lui. Elle avait un ton ambigu, entre l'exclamation et l'interrogation!
Moi? Qu'avaient-ils bien pu se dire? Pourquoi me nommait-il, cet être étrange? Quel rapport avais-je avec lui? Que pouvait-il attendre de moi?
Tornither baissa les yeux, et leur lueur se fit moins encore vive; elle ne venait plus désormais que de la Lune, dont les rayons s'y reflétaient froidement. Mais je le vis sourire, d'un sourire moqueur, quoique non malveillant, et même rire silencieusement. Je regardai Ithälun; elle avait rougi, comme si elle avait honte de ce qu'elle lui avait dit et qu'il trouvât cela digne de raillerie.
Puis Tornither parla à haute voix, du même timbre guttural dont je l'avais déjà entendu parler. «Bien!», dit-il. Il leva la main, sans que je comprisse pourquoi.
Je vis, à ma grande surprise, Ithälun retirer son heaume, et s'avancer, puis s'agenouiller. Il posa sa main sur sa tête blonde, et une clarté sembla y naître au moment de la toucher, qui répandit des étincelles sur ses cheveux. Elle se releva, et remit son heaume. Il fit un signe de la tête, et recula dans l'ombre d'un rocher. Il se retourna et y disparut, à ma grande surprise, de nouveau.
Ithälun regarda brièvement dans sa direction, puis me dit: «Viens». Quand je sortis de ma torpeur, elle était déjà loin, près du véhicule posé à terre. Je courus après elle, et à sa suite montai dans la voiture volante.
Je fus plusieurs minutes sans parler, cherchant à comprendre ce qui venait de se passer. Je n'osai le demander: n'avais-je pas posé déjà beaucoup de questions?
À la fin, décontenancé par le silence d'Ithälun, je me risquai à dire: «Qu'allons-nous faire maintenant?» Elle répondit: «Camper. Dormir. Nous reposer.»
Elle fit avancer le véhicule encore quelques minutes, et le sol disparaissait, mais la bande ondulante d'argent de la rivière, en fond de vallée, déroulait ses anneaux, reflétant la clarté de la Lune d'une manière qui me troubla, parce qu'elle me rappelait quelque chose. Et tout à coup cela surgit en moi: c'était le même éclat que l'œil de Tornither, quand il avait cessé de briller de l'intérieur. Je regardai ces reflets étincelants, et je crus voir, dans ma folie, un œil rieur qui clignait, dans les ondes. Mes yeux s'écarquillèrent, et tentèrent de le voir une seconde fois, mais, on s'en doute, ils le distinguèrent plus rien.
Soudain, Ithälun s'écria, brisant le silence: «Ici. Ici, ce sera parfait.» Elle avait trouvé l'endroit idéal pour camper.
Je le trouvai inquiétant, et émis des doutes sur la vertu de ce lieu, et sa sûreté. Elle sourit et dit: «Ne t'inquiète pas. Nous sommes toujours sur les terres de Tornither et il nous a accordé son sauf-conduit. Toutes les créatures de ce royaume lui sont soumises, même celles qui sont apparemment les plus dénuées de conscience. Nous ne risquons rien. Tornither me fait confiance et compte sur toi, malgré le plaisir qu'il a à afficher du scepticisme.»
Je restai coi. Le contenu du dialogue mental ayant eu lieu entre le berger démonique et Ithälun m'apparut clairement.
(À suivre.)