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L’historien Bernard Degen revient sur les avancées que la grève générale de 1918 a permises pour le salariat et le mouvement syndical.
Robert Grimm, dirigeant du comité d’Olten, a présenté la grève générale comme une « défaite victorieuse ». Pertinent ?
Bernard Degen – Oui. Lorsqu’on analyse l’évolution de la situation dans le camp bourgeois dans les semaines qui ont suivi la grève générale, on constate tout d’abord qu’il règne un certain triomphalisme. Très rapidement pourtant, nombreux ont été ceux qui se sont rendus compte que l’on ne pouvait calmer les troubles sociaux qui perduraient qu’au prix de concessions substantielles.
Ancien directeur de l’entreprise Brown Boveri & Cie connaissant parfaitement les intérêts de la grande industrie, le conseiller fédéral Edmund Schulthess en personne a exhorté le président de l’Union patronale à faire des concessions.
Certains acteurs de la droite bourgeoise ont en revanche critiqué cette perspective, estimant qu’après la «victoire» obtenue par le camp bourgeois, on ne pouvait pas se résoudre à satisfaire les revendications des grévistes.
Le bilan de la grève générale de 1918 a pourtant longtemps été présentée comme une « victoire bourgeoise » et une défaite pour le mouvement ouvrier…
Cette thèse a deux origines. D’une part, pratiquement tous les représentants du camp bourgeois ont présenté la grève générale comme une défaite du mouvement ouvrier. Une de leurs intentions était certainement de prévenir une répétition de cet événement.
Cette interprétation est restée prédominante jusque dans les années 1960. Sa propagation, doublée de l’insinuation selon laquelle les grévistes avaient en réalité planifié un coup d’Etat bolchévique, leur a permis de discréditer durablement les tendances plus radicales du mouvement ouvrier. D’autre part, la gauche radicale, et, par la suite, les communistes, ont diffusé cette même thèse, parce que ces milieux tenaient à affaiblir le pôle socialiste formé autour de Robert Grimm, afin de faire passer ses partisans dans leur camp.
Quels ont été les résultats concrets, pour les salariés, de la grève générale de 1918 ?
La grève générale a eu des effets à court et à long terme.
L’effet à court terme le plus important a été l’introduction de la semaine de travail de 48 heures dans les usines et dans les entreprises du transport et de la communication (poste, chemins de fer). À cela s’ajoutent des accords contractuels analogues dans de nombreux secteurs professionnels. Des centaines de milliers de travailleuses et travailleurs ont ainsi pu bénéficier d’une réduction de près de 10 heures de la durée du travail hebdomadaire, mise en place en moins d’une année, une réalisation qui nous paraît impensable de nos jours.
De plus, on a élaboré rapidement l’article constitutionnel sur l’AVS; la législation y relative n’a cependant été rédigée qu’après la Seconde Guerre mondiale.
Concernant les réformes sociales les plus importantes des années 1940, de nombreux acteurs de l’époque ont souligné que ces dernières avaient permis d’éviter une grève générale, contrairement à ce qui s’était passé après la Première Guerre mondiale.
Quel a été l’impact de 1918 pour les syndicats?
Les syndicats ont été pris beaucoup plus au sérieux. Avant la grève générale, les négociations menées au niveau des fédérations étaient très rares et ne concernaient qu’un petit nombre de branches. Après la grève, il y a eu régulièrement des négociations et de nombreux accords ont été conclus. Dans l’industrie exportatrice cependant, aucune convention collective de travail avec un effet durable n’a été signée dans un premier temps.
L’Etat a commencé à consulter régulièrement les syndicats et à intégrer leurs représentants dans les commissions pré-parlementaires importantes. L’autre aspect de cette évolution est que les fonctionnaires centraux des syndicats ont gagné un pouvoir plus important par rapport à leur base.
Après la grève, les patrons tenter d’intégrer les syndicalistes « modérés » et d’isoler l’aile gauche du mouvement ouvrier. Stratégie payante ?
Oui. Les employeurs ont réussi à faire accepter par beaucoup de syndicalistes l’idée selon laquelle les luttes sur les lieux de travail n’étaient pas payantes et qu’ils pouvaient obtenir de meilleurs résultats par la voie des négociations. Progressivement, on a perdu conscience du lien qui existe entre la résistance des ouvriers et les concessions faites par les employeurs.
Centenaire, la grève générale fait l’objet d’un regain d’intérêt …
Sur la base des leçons de l’historiographie, illustrées par les grands ouvrages historiques et par de nombreuses études locales ou régionales, on s’aperçoit que la grève générale n’est plus considérée comme un «épouvantail» et qu’elle est maintenant acceptée par un public plus large que celui qui se positionne clairement à gauche.
Le nombre de grèves a nettement augmenté depuis le milieu des années 1990. C’est pourquoi une nouvelle génération de leaders syndicaux s’est déclarée prête à reprendre le flambeau du passé militant de son mouvement.
Le 100e anniversaire de la grève générale offre la possibilité de diffuser une autre lecture de l’histoire des mouvements sociaux en Suisse, une lecture qui correspond mieux à la pratique de cette génération.
(traduction: Patrick Vogt)