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L'idée de Stefan Wul (écrivain dont j'ai dernièrement parlé) selon laquelle la trame d'un récit n'est qu'une mécanique servant de base à la poésie, est, je crois, assez répandue, et, en France, on a fait souvent le choix de mépriser cette mécanique narrative. La tradition en remonte à plus loin qu'on pourrait penser, car Jean Racine avait déjà cette tendance. Qui se soucie de ses enchaînements tragiques? À cet égard, on a estimé qu'il n'avait fait qu'appliquer mécaniquement les règles d'Aristote, imité servilement les tragiques grecs. On ne s'est intéressé qu'à l'expression des passions - comme on disait -, et la partie proprement artistique de ses œuvres apparaissait comme une superposition de tirades touchantes. La trame narrative devait disparaître sous les personnages.
Il a été remarqué que, chez Molière, il en allait également ainsi. Et un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau s'en indigna et s'en moqua: la succession de discours en vers qui était la marque du théâtre français lui paraissait ridicule. Comme, chez Racine, l'émotion était profonde, on le lui passait; mais ses successeurs, Voltaire, Crébillon, ennuyaient décidément trop. Le romantisme devait consacrer Shakespeare, qui accompagnait les vives émotions des personnages d'enchaînements dramatiques vigoureux.
Or, les Anglo-Saxons sont restés attachés à cette mécanique narrative, et on en voit encore les effets: leurs récits - écrits, dessinés, filmés – dominent le marché, car ils contiennent ces ressorts dramatiques qui en France ont disparu. Ce n'est pas du reste que chez les Américains, ces intrigues soient tellement motivées sur le plan moral - qu'elles servent réellement de catharsis. La destinée, chez les anciens, avait un sens: elle était ordonnée par les dieux. Les récits modernes ont souvent une morale douteuse, artificielle, créée simplement pour le plaisir d'une intrigue.
D'ailleurs, quelques Français savent en faire. J'ai lu récemment un vieux roman célèbre, Vipère au poing, et j'ai admiré l'art de la composition de l'auteur. On se souvient qu'il s'agit de la lutte à mort d'un jeune narrateur et de sa méchante mère. Hervé Bazin s'est dit qu'il pouvait renouveler le roman d'action en le mêlant à l'autobiographie, et en retournant la morale habituelle. Son style, rempli d'images tirées de la tradition catholique, fondé sur l'ironie, est très intéressant. Ce roman possède clairement un début, un milieu et une fin; et l'enchaînement a un sens, puisque le narrateur se libère de sa cruelle mère. C'est presque une épopée. Mais plutôt perverse, puisque aucune réconciliation ne survient, et que le narrateur est un assassin en puissance.
Le problème de l'incapacité à créer des intrigues est sans doute d'origine morale: la morale traditionnelle n'a plus de ressort; donc soit on la change, soit on s'y soumet bêtement, soit on refuse de créer une intrigue claire. L'humanité occidentale est-elle dans le brouillard - quant à ses perspectives, sa destinée? Cette crise du récit, si l'on peut dire, le traduirait.