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Même dans la pire situation d’urgence, on se fie à l’étroite imbrication entre la politique monétaire et fiscale et à la certitude qu’elle finira bien par arranger les choses.
Dans le langage courant, la frontière intérieure allemande était également qualifiée de frontière entre les zones d’occupation, car elle séparait une partie d’un ensemble perceptible de l’extérieur d’une autre partie, et ce en deux zones d’occupation, celle(s) des alliés et celle des Soviétiques. Il s’agissait d’une séparation très stricte. Les personnes vivant dans la zone soviétique étaient enfermées de fait et celles qui se trouvaient à l’Ouest ne pouvaient au mieux se rendre à l’Est qu’en respectant des obligations très strictes. La notion de rideau de fer symbolisait parfaitement la profonde scission qui régnait non seulement en Allemagne, mais en Europe et même dans le monde à l’époque de la guerre froide. La chute du mur a sonné le début d’une nouvelle ère, inaugurée par la présence des Trabant à Berlin-Ouest à l’automne 1989. L’Allemagne a été réunifiée et l’Europe s’est transformée en espace économique et monétaire. Les préjugés envers les voisins nourris au fil des ans et les animosités entre les pays ont progressivement été levés. Parallèlement, la mondialisation a ouvert les portes du reste du monde et l’euphorie n’aurait pas pu être plus grande. Maintenant, tous pourraient profiter de la libre concurrence sur les marchés et les différences en termes de prospérité appartiendraient bientôt au passé grâce à la totale liberté de circulation de tous les facteurs de production, notamment du travail. Le monde promettait à présent ce qu’incarnaient autrefois les Etats-Unis, à savoir la possibilité pour un plongeur de se transformer en millionnaire.
Nous savons aujourd’hui que cela ne s’est finalement pas produit, pour une multitude de raisons. Avec la disparition progressive des cycles économiques classiques, qui incluaient toujours une expansion mais aussi une récession, la marche de l’économie réelle a certes gagné en clarté, mais aussi en prévisibilité. Aussi, les excès se sont-ils multipliés sur les marchés financiers. Le capital est le facteur de production le plus rapide, beaucoup plus rapide que le travail. Et ce capital a cherché autour du globe les endroits les plus lucratifs pour des investissements, ce dont l’Amérique latine, l’Asie ou le secteur technologique et d’autres ont certes profité, mais pas durablement. Car la rapidité des investissements n’a d’égale que celle des désinvestissements et le capital a tôt fait d’être retiré. Nous en connaissons les conséquences désastreuses, telles que les crises de la dette ou l’effondrement des actions. La politique économique a certes enregistré des progrès au cours de ces trente dernières années de mondialisation en mettant fin à l’inflation ou en lissant le mouvement perpétuel de hausse et de baisse des cycles économiques, mais les marchés financiers engendrent en revanche plus d’instabilité. A l’exception de la dernière crise, ils ont toujours été le déclencheur des récessions. Alors que la politique économique passée se consacrait principalement au lissage des cycles économiques, avec une focalisation constante sur le taux d’inflation et le taux de chômage, le profil de ses tâches s’est considérablement enrichi depuis la dernière crise financière. Le sauvetage des banques, le sauvetage des Etats désargentés et l’entretien chronique des marchés financiers font désormais partie de ses attributions. Ces derniers sont devenus le nouveau baromètre de la politique économique. Les banques centrales interviennent en effet dès que la pression augmente.
Le COVID-19 est à présent sur le point d’accélérer la scission du monde en zones. Cette scission a débuté au plus tard lors de la crise financière 2008/09, qui a creusé un fossé entre l’économie financière et réelle, tout en sonnant le début d’une économie de la dette désormais incontrôlable. Malgré les appels incessants à l’austérité, c’est précisément le contraire qui s’est produit et les dettes publiques ont échappé à tout contrôle. C’est uniquement grâce aux banques centrales et à leurs taux d’intérêt ultra-bas que les Etats n’ont pas été écrasés par le poids de leur dette. C’est également à la nouvelle politique monétaire que l’on doit le fait qu’il existe encore des créanciers. Le prêt d’argent à des débiteurs moribonds devient en effet intéressant quand le risque de défaillance est au besoin assumé par les banques centrales. Cette situation a ainsi permis de mettre en place du jour au lendemain des plans de relance d’une ampleur jamais vue pour contrer le coronavirus, sans que personne ne se soit sérieusement demandé si l’on en avait seulement les moyens. Même dans la pire situation d’urgence, on se fie à l’étroite imbrication entre la politique monétaire et fiscale et à la certitude qu’elle finira bien par arranger les choses. Les investisseurs et les créanciers n’ont donc gère à s’inquiéter. Ils continueront à miser sur des dettes qui ne devraient même pas être contractées, car leur service serait impossible en temps normal. Ils le font, car ils savent que le fossé transforme aussi le cas normal en exception. La politique monétaire arrangera les choses et assurera le beau fixe sur les marchés, comme elle le fait déjà depuis plus de dix ans. Depuis le deuxième trimestre 2009, c.-à-d. au plus bas de la récession qui a suivi la crise financière, la performance économique mondiale a progressé de près d’un quart. Durant cette même période, les marchés mondiaux des actions ont triplé et la masse monétaire a été multipliée par deux et demi. L’inflation classique sur les marchés des produits et des facteurs de production a été remplacée par une inflation des actifs.
Au début de la semaine, l’indice Standard & Poors 500 (S & P 500) est ainsi passé au vert en toute discrétion, ce qui signifie qu’il est à présent supérieur à son niveau en début d’année. L’indice américain des actions se base sur la capitalisation boursière des 500 plus grandes entreprises qui sont cotées soit à la bourse de New York (NYSE) soit à la bourse des valeurs technologiques Nasdaq. L’indice des actions MSCI World, qui regroupe plus de 1’600 entreprises de 23 pays industrialisés, progresse également par rapport au début de l’année. Cela ne permet qu’une seule interprétation: les marchés des actions dans leur ensemble estiment que la crise du COVID-19 est derrière nous. Nous savons toutefois que les acteurs de la bourse ont un penchant pour les extrêmes et de même que la réaction initiale jusqu’en mars 2020 sous la forme d’un effondrement mondial des cours était peut-être exagérée, ce fut sans doute aussi le cas du rattrapage impressionnant qui a suivi. Un indice boursier est en outre constitué d’un grand nombre de sociétés, qui peuvent toutes évoluer très différemment. Notre baromètre boursier, l’indice du marché suisse (SMI) qui regroupe les plus grandes sociétés cotées de Suisse, est encore légèrement dans le rouge à l’heure actuelle. L’action de Lonza Group SA a cependant pu progresser de près de 60% et le fabricant de parfums et d’arômes Givaudan SA se classe deuxième avec une progression de près d’un quart de sa valeur. Du côté des perdants, on trouve Swiss RE SA et Swatch Group, dont les cours ont baissé de plus de ou de près de 30%. Là encore, la scission est profonde. L’indice Dow Jones révèle également deux zones que sépare un fossé étonnamment profond. Il y a toujours eu des surperformeurs et des sous-performeurs, mais le fossé entre eux n’a jamais été aussi profond. Ainsi, les bénéficiaires sont de moins en moins nombreux, mais en profitent d’autant plus, tandis que ceux qui souffrent davantage sont aussi de plus en plus nombreux. La semaine dernière, le 14 août, il y a eu 1'106’000 nouveaux inscrits au chômage aux Etats-Unis. La semaine précédente, le nombre des nouvelles inscriptions (971’000) était inférieur au million de nouveaux chômeurs, pour la première fois depuis la flambée du coronavirus à la fin mars 2020. L’économie américaine n’avait encore jamais connu de tels chiffres dans son histoire. Un bain de sang historique sur les marchés du travail, un plus haut historique du S&P 500. Deux zones, comme autrefois, avec juste quelques dettes (fautes) en plus.