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Les sociologues de l’école de Chicago se sont essentiellement concentrés sur la sociologie urbaine. Dès les années 1920, le mouvement est lancé et plusieurs générations de chercheurs se succèdent au sein de cette école. Une première génération s’est intéressée aux relations entre les différentes communautés de la ville, et la seconde a préféré étudier les institutions publiques en appliquant notamment l’observation participante, méthode phare de l’ethnographie. L’école de Chicago reste célèbre pour cette approche multipliant les méthodes afin de mieux étudier les objets de recherche. Grâce à cela, l’école de Chicago a largement contribué au rapprochement entre la sociologie et différentes disciplines telles que l’anthropologie, l’histoire ou la psychologie.
L’école de Chicago en détail
Le département de sociologie de l’université de Chicago est le premier des États-Unis, et plusieurs générations de chercheurs brillants s’y sont succédées. La différence n’est pas systématiquement marquée entre les générations. Néanmoins, les quelques sous-titres ci-dessous suivent une certaine chronologie intellectuelle.
La sociologie urbaine comme nouveau terrain
L’apport principal de l’école de Chicago est donc le début de la systématisation des enquêtes sociologiques en milieu urbain. La Chicago des années 1920-30 est en pleine urbanisation, avec l’essor des gratte-ciels et autres immeubles impressionants marquant un tournant dans le développement des villes. Au milieu de cette effervescence, les sociologues de l’école de Chicago vont assister pour la première fois à certains phénomènes qui vont les pousser à enquêter sur la ville, comme par exemple les migrations vers la ville qui augmentent et se diversifient, ou encore la formation de différents ghettos. La ville moderne apparaît alors pour ces chercheurs comme un véritable laboratoire des transformations sociales. En effet, l’essor de la ville moderne engendre tellement de transformations et d’adaptations des normes sociales, que cela débouche inévitablement sur une désorganisation totale au sein même de ce qui apparaît comme bien organisé et bien rangé: la ville.
Cet intérêt pour la ville est devenu central dès les années 1930 et perdurera dans la tradition de l’école de Chicago. Un des principaux sujets d’études de la première génération de chercheurs s’intéressant à la ville fut le problème des relations entre les différentes communautés de la ville. Notamment les problèmes de discrimination. Les sociologues de Chicago ont notamment montré que la race au sens biologique n’avait rien à voir avec la non-intégration des immigrés, mais que cette dernière découlait directement de problèmes sociaux liés à l’urbanisation. Il est important de relever que tous les chercheurs ne suivent pas la même ligne directrice au sein de ce que nous appelons « école » de Chicago. Les conclusions atteintes par les chercheurs ne vont pas toutes dans la même direction, mais leurs méthodes et leurs champs d’investigation sont les mêmes.
L’étude de la criminalité et des déviances
Chicago dans les années 1930 est également le premier bastion du crime organisé aux États-Unis, c’est donc tout naturellement que l’étude de la criminalité, de la délinquance et des déviances fut un autre thème central des recherches menées par les sociologues de Chicago. La thèse principale de ces études est l’idée que le crime organisé, représenté par les gangs, est une réponse à la désorganisation sociale. Les gangs sont alors décrit comme un type à part entière d’organisation sociale. Malgré tout, en raison de la violence exprimée et des changements incessants des personnes au pouvoir, ce type d’organisation n’est pas stable et ne peut pas prétendre à instaurer un ordre social. Tout un pan de la recherche est alors consacré à comprendre comment un citoyen peut évoluer lorsqu’il a le choix entre la désorganisation sociale et l’organisation criminelle.
Du dernier constat va alors découler toute une série de travaux sur la délinquance juvénile. En effet, certains chercheurs comme Clifford Shaw ou Ernest Burgess vont s’atteler à montrer que la délinquance juvénile ne vient pas de nulle part, mais bien plus certainement du climat d’extrême pauvreté et de tension lié à la désorganisation sociale. C’est alors que vont se succéder des travaux sur les différents problèmes sociaux qu’engendre l’urbanisation à grande échelle: délinquance, toxicomanie, pauvreté, folie, etc. L’étude de ces « marges » est devenue centrale pour l’école de Chicago pour la simple et bonne raison que ce qu’on appelle la « marge » devenait, au fil du temps, plus visible que la norme.
Les méthodes qualitatives
Le troisième point qui démarque l’école de Chicago par rapport aux autres courant de la sociologie est l’utilisation des méthodes qualitatives dans les enquêtes sociologiques. Ces méthodes ont été laissées de côté pendant très longtemps, sous prétexte que le sociologue était au-dessus du terrain et l’analysait. Les sociologues de l’école de Chicago ont décidé d’aller sur le terrain et d’utiliser tous les outils qui étaient à leur disposition afin d’expliquer les phénomènes sociaux auxquels ils étaient confrontés. C’est alors que l’interdisciplinarité prend forme au sein des sciences sociales. Cette démarche marque le début de ce que l’on appelle aujourd’hui la « socio-anthropologie »: un mariage de deux traditions et de deux méthodes complémentaires cherchant les mêmes résultats. C’est notamment la défense de la légitimité de l’utilisation de l’observation participante qui les a rendus célèbres dans ce domaine.
L’observation participante est la méthode ethnographique visant à comprendre un certain groupe social en tentant d’y entrer et de participer à des activités de ce dernier. Des chercheurs tels que Nels Anderson ont beaucoup lutté pour introduire cette méthode en sociologie, même si celle-ci ne fut qu’une des nombreuses méthodes utilisées. En effet, au-delà des méthodes de l’anthropologie, les sociologues de Chicago vont faire appel à toute sorte de méthodes et d’apports d’autres disciplines comme l’histoire, la psychologie, la médecine, la littérature, etc. C’est donc un grand pas en avant pour l’interdisciplinarité et l’unité des sciences sociales qui fut fait en ces temps-là à Chicago.
La cohérence de « l’école »
La cohérence de l’école de Chicago en tant qu' »école » fut discutée à plusieurs reprises. Notamment en raison des différentes générations de chercheurs et des différents intérêts liés à ces derniers. Néanmoins, cette appellation semble justifiée pour deux raisons. D’abord, un colloque eut lieu dans les années 1950 pour définir une ligne directrice au sein de l’Institut de sociologie de Chicago. Bien que cette date soit postérieure à la genèse de l’école, la réflexion portée au sein de celle-ci sur une cohérence interne peut justifier l’appellation d' »école de Chicago ». La seconde raison est purement intuitive: la cohérence des écrits entre les différents chercheurs est visible. En effet, rétrospectivement il apparaît que, bien qu’il y ait eu plusieurs générations différentes, les recherches s’articulent de manière intéressante pour rendre visible une cohérence et un véritable apport de cette « école » aux des sciences sociales.
Bibliographie commentée
Anderson, N. (1995). Le hobo: sociologie du sans-abri. Paris: Nathan. (Oeuvre originale publiée en 1923)
Anderson est né de parents immigrés et pauvres. Il fait ses études en travaillant sur des chantiers. Il est donc particulièrement bien placé pour écrire le livre qu’il nous transmet. L’auteur nous livre une sociologie des différents types de pauvretés présents dans un quartier de Chicago. Les différentes parties de l’ouvrage nous montrent tour à tour les multiples structures et organisations auxquelles font appel les populations pauvres de ce quartier, des descriptions des différents types de populations dites pauvres, et les problèmes rencontrés par ces populations.
Becker, H. (1985). Outsiders, étude de sociologie de la déviance. Paris: A.-M. Métailié. (Oeuvre originale publiée en 1963)
Dans cet ouvrage, l’auteur nous propose une « théorie interactionniste de la déviance ». L’idée principale de l’ouvrage est de dépasser la « déviance » comme naturelle et de questionner ce terme et ce qu’il véhicule. Il s’agit également d’étendre ce terme non seulement à la criminalité et la délinquance, mais également à toute situation sortant des normes morales et sociales. Par exemple, il s’agit de savoir pourquoi est-ce qu’une maladie mentale est considérée comme une déviance. Qu’est-ce qu’une déviance et surtout en rapport avec quelles normes?
Burgess, E.W. et Bogue J. (1964). Contributions to urban sociology. Chicago: University of Chicago Press. (Édition originale)
Ouvrage montrant l’intérêt d’une sociologie urbaine, sa cohérence se trouve dans l’appartenance à ce domaine de recherche. Alors que les contributions à cet ouvrage sont multiples et toute plus variées les unes que les autres, elles reflètent bien la diversité dans la cohérence que l’on retrouve au sein de l’école de Chicago. L’urbanisation comme processus de découverte de changement sociaux reste au centre des recherches de cette école et cet ouvrage le montre une fois de plus.
Frazier, E. F. (1932). The negro-family in Chicago. Chicago: University of Chicago Press. (Édition originale)
Frazier met en évidence dans cet ouvrage la difficulté des familles afro-américaines à totalement s’intégrer dans la société de Chicago. En effet, il montre que malgré le fait que certains sont aisés et bien intégrés, il reste difficile de pour chacun de se mélanger avec l’autre. Frazier pose la théorie que le fait d’être noir comporte un facteur identitaire qui n’est pas effaçable facilement. De même, il nous dit qu’il existe une « institution blanche » et une « institution noire » ancrées dans l’histoire, et qu’il ne faut surtout pas négliger ce facteur lorsque l’on parle des relations entre noirs et blancs.
Références
Coulon, A. (2012). L’école de Chicago. Paris: Presses Universitaires de France.
Guth, S. (2004). Chicago 1920: aux origines de la sociologie qualitative. Paris: Téraèdre.