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Le centenaire d’Octobre est l’occasion pour les historiens de brosser à nouveaux frais le portrait des protagonistes de l’événement. Avec en général la même antienne: le bureaucratisme et l’autoritarisme sont-ils apparus sous l’ère stalinienne ou Lénine en porte-t-il le tout premier la responsabilité?
Un essai de 1970 signé par l’Anglais Maurice Brinton, réédité l’an dernier en français par Les nuits rouges (cf. Les Bolchéviques et le contrôle ouvrier 1917-1921. L’Etat et la contre-révolution) apporte un éclairage qui, pour être singulier, n’en est pas moins primordial. Socialiste libertaire, l’auteur scrute mois après mois l’évolution des rapports de production dans les quatre premières années du nouveau régime.
Il commence par établir une distinction – essentielle à la compréhension de son propos – entre gestion et contrôle ouvriers. Dans le premier cas, par l’entremise de comités ou de conseils d’usine composés de délégués élus et révocables, les prolétaires prennent eux-mêmes les décisions relatives à la production; dans le second, ils se contentent d’inspecter et vérifier la réalisation de décisions prises par d’autres (Etat ou Parti). Or, pour Brinton, l’abolition de la séparation entre producteurs et moyens de production est la condition d’un socialisme authentique. Pas d’«Etat ouvrier» sans elle.
Qu’en est-il de la position des dirigeants bolchéviques? Sur la question du contrôle, Lénine et les siens varient peu jusqu’à l’intensification de la guerre civile et aux débuts de l’intervention alliée: ils attendent des ouvriers qu’ils empêchent les éventuels sabotages, qu’ils contraignent les capitalistes à collaborer avec le régime et qu’ils prennent part à l’éducation et à la conscientisation des travailleurs.
Entre mars et octobre 1917, les mêmes appuient aussi les tentatives d’autogestion ouvrière (tentatives nombreuses du fait notamment de la fuite des propriétaires et directeurs d’usines dès la tourmente de février). Dans les dernières semaines de cette même année, cependant, un retournement s’opère.
L’auteur convoque plusieurs explications. Il relate premièrement deux travers de la base ouvrière dénoncés par l’élite bolchévique: son rejet immature des experts et sa tendance à considérer l’usine comme sienne, à développer un esprit de clocher borné.
Brinton conteste la valeur de ces arguments: d’abord, certains documents attestent la bonne volonté de maints comités enclins à collaborer avec des spécialistes; ensuite, si lesdits comités peinèrent à se hausser au niveau des nécessités nationales, c’est précisément à cause d’embûches étatiques multiples ayant réduit à néant leurs velléités de se fédérer.
Dès novembre 1917, plusieurs décrets relèguent en effet les conseils d’entreprise en les soumettant à des instances supérieures (Vésenka, Glavki, Sovnarkhozes, etc.) constituées de syndicalistes (souvent acquis aux bolchéviques), de fonctionnaires, d’experts (choisis par le régime), de représentants du parti et, dans une mesure moindre seulement, d’ouvriers directement rattachés à la production.
En deuxième lieu, Brinton cite le grand biographe Isaac Deutscher et sa conviction qu’avant Octobre, l’appui de Lénine à la gestion ouvrière relevait d’un choix tactique motivé par sa volonté d’affaiblir l’économie et l’Etat bourgeois.
Enfin, l’essayiste britannique pointe un troisième aspect – théorique, celui-là – aux conséquences funestes: les dirigeants révolutionnaires voyaient, selon lui, «l’organisation capitaliste de la production» comme «socialement neutre». En témoignent le renforcement de l’autorité directoriale, de la discipline, l’introduction de stimulants économiques et la soudaine adhésion de Lénine aux recettes «scientifiques» de Taylor.
Au total, la révolution changea bien le personnel politique, contribua de facto à l’expropriation des anciens détenteurs des moyens de production, mais elle laissa inchangée la césure entre dirigeants et exécutants.
Pour l’auteur comme pour les communistes «de gauche» (dès 1918) et la future Opposition ouvrière (à partir de 1919-1920), ce qui s’érigeait en Russie tenait plus d’une forme de capitalisme d’Etat que du socialisme. Lénine ne contesta guère ce diagnostic, mais l’évalua positivement le rapportant à la conjoncture historique.
Pouvait-on aller plus loin ?
Brinton reconnaît que la guerre contre les Blancs et les puissances impérialistes exigeait du régime qu’il mette fin aux antagonismes entre comités d’usine se disputant l’accès aux matières premières. Mais un socialisme bien compris eût voulu que cette centralisation émane de la base et soit portée par elle.
L’attitude des bolchéviques, ajoute l’auteur, est un produit de leur histoire, de la persécution tsariste qui les contraint à l’action clandestine: celle-ci borna l’expérimentation d’une démocratie partisane interne et entrava l’entretien de liens étroits avec le mouvement ouvrier réel (on raconte ainsi que la création des soviets prit les bolchéviques au dépourvu…).
Malgré ces importants bémols, Brinton conclut sur un mode polémique (qu’annonce d’ailleurs son sous-titre pastichant Lénine) en tenant le bolchévisme comme la «dernière tentative de la société bourgeoise pour conserver sa division stricte entre dirigeants et exécutants et pour maintenir des rapports sociaux autoritaires dans tous les secteurs de la vie sociale.»
Sans reprendre à notre compte ce fin mot, retenons que l’appropriation publique n’amorce pas nécessairement une appropriation sociale.