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A propos de justice
Le réseau consciences-citoYennes a pour objectif d’opérer la transition citoyenne vers une société juste. Pour y parvenir, nous avons rédigé un programme politique et y avons défini certains concepts centraux comme le bonheur ou la spiritualité. Ici, nous nous occupons de la définition de la justice.
La conception de la justice que nous défendons se rapproche de celle qui a été développée par John Rawls dans son ouvrage intitulé La théorie de la justice (1971). Pour illustrer très synthétiquement cette conception, nous prendrons l’exemple utilisé par Amartya Sen dans L’idée de justice (2009) :
Trois personnes – Anne, Bob et Carla – veulent jouer de la flûte. Or, il n’y en a qu’une seule. Anne la réclame en utilisant l’argument qu’elle est la seule à pouvoir en jouer. Bob se défend en utilisant l’argument qu’il n’a aucun autre jouet. Carla répond que c’est elle qui a fabriqué la flûte. Chacun accepte l’argument des deux autres et reconnait sa légitimité. Cette légitimité reflète, réciproquement, une vision utilitariste, égalitarienne et libertarienne. La position que Rawls défend dans ses ouvrages est égalitarienne puisque, selon lui, la flûte devrait revenir à Bob. En effet, selon lui, les inégalités doivent toujours bénéficier aux plus défavorisés. Rawls utilise l’image du voile de l’ignorance. Pour garantir la juste répartition des biens, il faut partir d’une « position originelle » qui place le décideur dans une position où il ne puisse adopter le point de vue ni d’un privilégié ni d’un défavorisé. Dans ces circonstances, Rawls montre que celui-ci fera en sorte de minimiser ses pertes possibles tout en maximisant ses gains potentiels. Autrement dit, face à un gâteau dont il doit répartir les parts, le décideur le découpera équitablement, de peur de se retrouver avec la plus petite tranche.
Nous partageons cette conception égalitarienne de la justice. Outre la thèse ci-dessus présentée, nous partons de l’idée que Carla a fabriqué la flûte grâce, directement ou indirectement, aux deux autres. Il est donc juste que la problématique de la répartition ne soit pas résolue par le seul argument libertarien qui voudrait que la flûte revienne à celui qui l’a fabriquée.
Au-delà de ces considérations, nous pensons qu’une situation comme celle-ci n’est pas une fin en soi et que si l’utilisation de la flûte semble, pour chacun de ses membres si importante, il est nécessaire que chacun perçoive rapidement l’option de la coopération des compétences. Autrement dit, si une flûte a pu être fabriquée, d’autres le peuvent également. Dès lors, la conception de la justice que nous défendons implique directement la responsabilité collective de pourvoir à la juste répartition des biens. Cette coopération qui doit permettre à chacun de pouvoir jouir de sa propre flûte est une condition de l’harmonie sociale.
Concrètement, dans cette situation, Carla a une mission particulière en tant que productrice d’un bien qui canalise les besoins. Elle a pour mission de permettre aux deux autres de fabriquer leur flûte. Cette mission qu’elle possède devient une mission collective et une responsabilité qu’ils partagent ensemble. En produisant les biens dont ils ont besoin, Anne, Bob et Carla font preuve de coopération ; une coopération qui les constitue en tant que collectif. En outre, cette coopération donne du contenu à leur existence qui prend sens parce qu’elle clôt une boucle dans laquelle l’être humain se réalise en même temps qu’il réalise autrui par lequel il est.
Dans l’exemple que nous exposons ici, il est clair que Carla aura davantage de pouvoir que les deux autres et un risque existe qu’elle en abuse pour en retirer des avantages d’une manière ou d’une autre. Ce risque doit être considéré et thématisé dans le cadre de l’éducation citoyenne.
Prenons un autre exemple de répartition des biens : imaginons un arbre avec des pommes. Carla va chercher les pommes pour les manger et, dans notre optique, partager sa récolte avec Bob et Anne. Mais en se comportant ainsi sur une période assez longue elle va commencer à s’insurger contre la passivité des deux autres qui mangent ce qu’elle rapporte sans contribuer à l’effort de cueillette. Dans cette situation, la notion de justice appelle une culture de la communication. Dans ce cas concret, Carla a la responsabilité d’aller parler avec Bob et Anne et leur exprimer son ressenti. De leur côté, ces deux derniers ont la responsabilité de l’écouter et d’essayer, ensemble, de trouver une solution. Cela implique, évidemment, un certain type d’éducation orienté vers la communication et la coopération sociale. Il s’agit là, selon nous, d’un point central de l’exigence de justice : faire société, c’est vivre avec l’autre et ce vivre avec l’autre nécessite des institutions qui œuvrent activement à cette culture. En outre, gardons à l’esprit qu’un être qui est supérieur par la force, le talent, l’énergie ou le courage a une dette envers la société, sans laquelle il n’est et ne peut rien. Il existe une belle formule de P.-J. Proudhon dans son ouvrage intitulé Qu’est-ce que la propriété ? (1840) qui résume bien cette idée et qui dit :
Nous travaillons tous les uns pour les autres, nous ne pouvons rien par nous-mêmes sans l’assistance des autres, nous faisons entre nous des échanges continuels de produits et de services : qu’est-ce que cela, sinon des actes de société ? […] de telle sorte que manquer à la société, manquer à la justice, manquer à l’égalité, c’est exactement la même chose. […] Qu’est-ce donc que pratiquer la justice ? C’est faire à chacun part égale des biens, sous la condition égale du travail ; c’est agir sociétairement. […] L’homme n’est homme que par la société, laquelle, de son côté, ne se soutient que par l’équilibre et l’harmonie des forces qui la composent.
Pour reprendre, nous dirons que s’il ressort que les pommes sont un besoin collectif, alors le travail de récolte doit être partagé ou, du moins, le travail des deux autres doit être plus ou moins équivalent en effort et en nécessité collective (besoins exprimés). Au contraire, s’il s’agit que d’un besoin de Carla, rien ne doit l’empêcher d’aller chercher et manger ses pommes.