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La psychologie positive
La psychologie positive étudie les mécanismes qui contribuent à l’épanouissement des individus, mais aussi des groupes sociaux et des institutions. Ce n’est pas une méthode de développement personnel égocentrique.
En 1796, le médecin anglais Edward Jenner inocula le premier vaccin contre la variole à son fils, pour le protéger contre cette maladie qui faisait des ravages. Ce faisant, il stimula les « défenses naturelles » de l’enfant. Aujourd’hui, l’efficacité des vaccins est avérée pour lutter contre diverses maladies infectieuses, et les médecins transposent le principe aux maladies mentales : ils tentent de stimuler les « défenses psychiques naturelles » des individus. Ces défenses naturelles contre la dépression, l’anxiété et le stress sont notamment l’empathie, la créativité, le sens de la justice, l’optimisme, la gratitude, qualités qui contribuent à l’épanouissement de l’individu et au bon fonctionnement de la société.
L’année 2000 a marqué un tournant dans le champ de la psychologie avec l’avènement de la « psychologie positive », suite à la proposition de Martin Seligman, de l’Université de Pennsylvanie et président de l’Association américaine de psychologie, de promouvoir la recherche sur les aspects positifs du fonctionnement humain. On ne considère plus que la santé mentale est simplement caractérisée par une absence de symptômes anxieux et dépressifs ou de trouble avéré. C’est un état de bien-être permettant de surmonter les tensions inévitables de la vie quotidienne, d’accomplir un travail fructueux et de contribuer à la vie sociale. La psychologie positive recherche les mécanismes qui contribuent au bien-être psychique des individus et, par là même, au fonctionnement optimal des individus et des groupes.
La psychologie s’intéresse aussi aux bien-portants
Les premières pierres de la psychologie positive ont été posées dans les années 1960 par le psychologue humaniste américain Carl Rogers. Ce dernier avait forgé le concept de « fonctionnement optimal de la personne », bien que peu de mesures standardisées aient été utilisées à l’époque pour l’évaluer. Un autre psychologue humaniste américain, Abraham Maslow, souligna aussi les biais de la psychologie, mieux armée pour identifier les pathologies que les potentialités humaines. Mais ce n’est que récemment qu’un courant de recherche structuré s’est focalisé sur les potentialités humaines. Ce courant – la psychologie positive – s’intéresse au fonctionnement optimal des individus, des groupes et des institutions.
Contrairement à une tendance longtemps dominante en psychologie, cette approche du fonctionnement humain ne se focalise plus sur les dysfonctionnements de l’être humain, ne cherche plus uniquement à alléger la souffrance psychique, à soigner les troubles mentaux ou à remédier aux pathologies sociales. Elle étudie les mécanismes psychologiques qui aident les personnes à se développer et à se prémunir contre les effets du stress et contre les troubles mentaux qui peuvent survenir au cours de la vie. La psychologie positive vise à aider chacun à donner un sens à sa vie personnelle et sociale, et à l’aider à être plus heureux.
Un biais de psychologue
A force de n’étudier que les dysfonctionnements de la vie psychique qui engendrent de la souffrance, la psychologie ne semblait plus s’intéresser qu’aux victimes. Il était devenu nécessaire de mobiliser les théories et les outils de la psychologie pour clarifier les déterminants de l’épanouissement humain. Ainsi, de nombreux travaux récents ont montré que le bien-être et le bonheur subjectif pouvaient être augmentés durablement, et que les personnes optimistes ou habitées par une humeur positive persévéraient et réussissaient davantage ce qu’elles entreprenaient, avaient une meilleure santé physique et étaient plus ouvertes aux autres. Aujourd’hui, étudier ce qui favorise le bonheur chez l’être humain n’est plus considéré comme un but futile de la psychologie.
Bien que les méthodes de recherche de la psychologie positive soient celles qui ont contribué à l’édification de la science psychologique, elles abordent des domaines restés longtemps inexplorés, tels que le bonheur, la gratitude, le pardon, l’espoir, l’inspiration, la créativité, etc. On distingue trois thèmes fondamentaux : les expériences subjectives positives – le bonheur ou le bien-être –, les traits de personnalité positifs – l’optimisme et l’empathie –, et l’épanouissement des potentialités humaines. La psychologie positive cherche à renforcer les dispositions positives de chacun.
Pourquoi les psychologues se sont-ils si longtemps focalisés sur les troubles mentaux ou les pathologies sociales (criminalité, racisme, etc.) ? Pourquoi ont-ils si souvent véhiculé l’idée selon laquelle les motivations humaines positives dissimuleraient toujours des mobiles égoïstes ? Ce biais a plusieurs explications. Selon le psychologue américain Roy Baumeister, de l’Université d’État de Floride, à Tallahassee, « le négatif est plus fort que le positif ». Autrement dit, les événements négatifs auraient davantage d’impact sur les individus que les événements positifs : nous serions inconsciemment plus attentifs aux stimulus négatifs qu’aux positifs, ou encore une information négative aurait plus d’importance pour celui qui en prend connaissance qu’une information positive. Cette idée est cohérente avec un principe de la psychologie évolutionniste, selon lequel pour la survie et la reproduction, il est plus important d’identifier rapidement une menace potentielle qu’un bénéfice potentiel.
Par ailleurs, James Olson, de l’Université Western Ontario au Canada, a montré que notre perception des événements positifs est erronée : nous pensons qu’ils se produisent trois fois plus souvent que les événements négatifs ; on les attend donc plus et remarquons davantage ce qui contredit cette attente, c’est-à-dire les événements négatifs. Enfin, l’impérieuse nécessité de venir en aide aux personnes souffrantes a pris le pas sur la prévention des troubles : cherchant surtout à soulager la souffrance quand elle se manifeste, les psychologues ont oublié qu’ils pouvaient aussi renforcer les capacités de mieux faire face à l’adversité avant même qu’elle se présente.
Favoriser les ressources de l’individu
Une telle attitude positive ne risque-telle pas de masquer des troubles existants ? Soulignons que l’objectif de la psychologie positive est de prendre en compte l’être humain dans sa globalité, avec ses ressources et ses difficultés. La psychologie positive cherche à mettre en oeuvre les capacités de l’individu avant de tenter d’éradiquer des difficultés existantes. Les psychothérapies sont d’autant plus efficaces qu’elles intègrent des méthodes de développement des ressources et des compétences.
La psychologie positive soulève diverses questions, mais notamment le dilemme suivant : faut-il encourager les individus à « voir la réalité en face », c’est-à-dire à développer une objectivité maximale ? En d’autres termes, faut-il les encourager à être moins optimistes, alors qu’il est avéré que l’optimisme est un facteur important de bien-être psychologique ? Shelley Taylor et ses collègues, de l’Université de Californie à Los Angeles, ont montré les effets bénéfiques des croyances positives sur l’avenir des personnes atteintes d’une maladie grave, tel le sida. Les malades qui restent optimistes retardent l’apparition des symptômes et vivent plus longtemps que les patients ayant une vision plus réaliste de leur devenir.
Pour identifier les pathologies mentales, la psychologie a développé un manuel diagnostic des maladies mentales, le DSM, qui répertorie tous les symptômes et syndromes de façon à faciliter l’identification des troubles mentaux et leur traitement. Christopher Peterson, de l’Université du Michigan, a proposé une version positive du DSM, une classification des 24 caractéristiques positives de l’être humain qu’il nomme forces du caractère (voir l’encadré page ci-contre). Cette classification a été élaborée d’après les réponses de plus de 150 000 personnes à un questionnaire psychométrique composé de 240 items. Elle vise à favoriser le repérage des ressources psychologiques des individus.
Aujourd’hui, on ne connaît pas encore très précisément les mécanismes qui lient les émotions positives à la prévention des maladies et des décès précoces. Pourtant, diverses études ont montré que le bonheur augmente la durée de vie ! Lee Anne Harkner et Dacher Keltner, de l’Université de Californie, ont identifié les expressions faciales sur des photographies de femmes âgées de 22 ans, et, 30 ans plus tard, ont relié ces données à leur niveau de bien-être et à leur satisfaction (ou insatisfaction) face à leur vie. L’étude a montré que plus on pouvait repérer d’émotions positives sur les photographies, plus ces personnes étaient heureuses et avaient un bien-être psychologique élevé.
Plus heureux, on vivrait plus longtemps
Dans une autre étude, Deborah Danner, David Snowdon et Wallace Friesen, de l’Université du Kentucky, ont étudié le lien entre l’autobiographie de soeurs catholiques écrite à l’âge de 20 ans et le risque de décès prématuré. Ce risque était 2,5 fois plus élevé pour les personnes ayant décrit le moins d’émotions positives par rapport à celles qui en avaient décrit le plus. D’autres études ont mis en relief les effets durables des émotions positives, non seulement en termes de bien-être physique et mental, mais aussi en termes d’épanouissement de la personne.
En effet, les émotions positives favorisent une prise en compte globale des situations (alors que les émotions négatives « rétrécissent » les perspectives) et accroissent les capacités créatives. Barbara Fredrickson et Christine Branigan, de l’Université du Michigan, ont confirmé ce résultat. Elles ont présenté des courts métrages à des participants répartis en plusieurs groupes, les émotions déclenchées par ces films étant différentes selon les groupes (joie, colère ou neutre). Après la projection, les participants devaient se remémorer une situation au cours de laquelle ils avaient déjà ressenti une telle émotion. Puis, les expérimentateurs leur ont demandé de faire une liste des choses qu’ils aimeraient faire. Les participants ayant visionné un film suscitant des émotions positives souhaitaient faire beaucoup plus de choses que le groupe « neutre » et le groupe « émotions négatives ».
Plus qu’un développement individualiste
La psychologie positive apporte des preuves que l’individu et la société gagnent à ce que chacun se sente heureux. Il est donc légitime de promouvoir ce qui augmente le bonheur. Cette psychologie que certains stigmatisent comme un « tout à l’ego » n’encourage pas nécessairement un repli individualiste. Au contraire, la psychologie positive démontre l’importance déterminante d’autrui dans l’épanouissement individuel. Par ailleurs, elle considère que l’on peut travailler à augmenter le bonheur.
Divers travaux de génétique du comportement suggèrent que le bonheur subjectif serait en partie déterminé par des variables psychophysiologiques sur lesquelles on ne peut guère intervenir. Cependant, il est possible de modifier le bonheur que l’on éprouve, notamment par les décisions et actions que l’on choisit de mener en lien avec ses valeurs personnelles, et grâce à la participation à des groupes sociaux.
En outre, les recherches en psychologie positive s’attaquent à l’un des principaux obstacles au bonheur durable que l’on nomme l’adaptation hédonique. Il s’agit d’un retour au niveau de base de bien-être après des événements, même extraordinaires. En effet, on constate, par exemple, que les gagnants à la loterie reviennent rapidement à leur niveau de bonheur d’origine. Pourtant, il existe des techniques, par exemple apprendre à savourer le moment présent ou à recadrer sa pensée sur certains aspects positifs d’une expérience, même douloureuse, permettant de limiter l’érosion du bonheur, voire de favoriser l’augmentation de ce dernier.
Dans une étude, M. Seligman a demandé à plus de 400 participants d’écrire chaque soir pendant une semaine trois choses qui allaient bien pour eux. Ils devaient également essayer de trouver la cause de ces aspects positifs de leur vie. Dans une autre condition expérimentale, des participants remplissaient le questionnaire des forces du caractère et recevaient des commentaires individualisés sur leurs principales forces. On leur demandait alors d’utiliser l’une de ces forces d’une nouvelle façon chaque jour pendant une semaine.
Cultiver l’art de vivre avec soi-même et avec autrui
Le groupe contrôle était composé d’autres participants qui étaient seulement invités à raconter par écrit des souvenirs d’enfance chaque soir pendant une semaine. Les résultats ont montré que le fait de consigner par écrit ce qui va bien, de l’attribuer à une cause ou de chercher à mettre en oeuvre l’une des forces du caractère contribue à augmenter le bonheur subjectif, et que ce dernier perdure longtemps après l’expérience. Enfin, le bonheur d’un individu peut être influencé par celui de ses amis, de sa famille, voire de ses voisins. Avoir des amis heureux accroît ses propres chances d’être heureux de près de 60 pour cent et les voisins heureux de près de 30 pour cent !
Ainsi, les techniques de la psychologie sociale favorisent l’épanouissement personnel. Mais de nombreuses études montrent également qu’elles participent au changement social, parce qu’elles encouragent l’engagement, responsabilisent les citoyens et renforcent la cohésion sociale.
A la fin du XIXe siècle, le psychologue et pharmacien français Émile Coué avait mis au point une méthode d’autosuggestion qui a inspiré de nombreux courants de développement personnel visant à favoriser la « pensée positive ». La psychologie positive signifie-t-elle que la clé de l’épanouissement humain réside dans la capacité à « positiver » ? L’expression fait aujourd’hui florès, mais elle est simpliste. S’il est vrai que la psychologie positive a réhabilité le bonheur comme objet d’étude légitime, elle ne consiste pas à prescrire des cures d’autosuggestion, mais à aider l’individu à adopter des modes de pensée et d’action (impliquant généralement les autres) qui finissent par augmenter son bonheur subjectif.
Les outils d’un mieux-être
La psychologie positive n’a pas pour objet de faire du bonheur un devoir, mais de permettre à chacun de développer les outils d’un mieux-être. Bien que certaines recherches montrent qu’il est psychologiquement plus avisé de voir la vie en rose que de broyer du noir, la psychologie positive ne se limite pas à de tels constats. Elle permet plutôt d’adapter les méthodes thérapeutiques en fonction des problèmes que rencontre spécifiquement chaque patient.
Ainsi, les chercheurs en psychologie positive se fondent non sur des intuitions philosophiques ou des études de cas, mais sur la méthode expérimentale ou les enquêtes à grande échelle, ce qui permet d’établir des données validées. Malgré une orientation positive commune, la psychologie positive n’a donc rien de commun avec les innombrables productions du « développement personnel », puisque la plupart du temps les prescriptions des tenants de ces courants ne sont fondées sur aucune preuve scientifique.
L’échelle des forces du caractère
Les forces du caractère représentent les dispositions positives de l’être humain. En les cultivant, on peut améliorer son humeur, son état d’esprit, son comportement, ce qui, en retour, a des effets positifs sur les groupes avec lesquels on interagit.
- Sagesse et savoir : Curiosité et intérêt pour le monde - Amour d’apprendre - Jugement, sens critique, ouverture d’esprit - Ingéniosité, originalité, intelligence pratique - Clairvoyance, mise en perspective
- Courage : Valeur et bravoure - Persévérance, assiduité, diligence - Intégrité, authenticité, sincérité – Enthousiasme
- Humanité et amour : Amour et attachement - Gentillesse et générosité - Intelligence sociale
- Justice : Esprit d’équipe, sens du devoir, loyauté - Équité, impartialité - Sens du commandement
- Modération : Pardon - Humilité et modestie - Prudence, discrétion - Maîtrise de soi, autorégulation
- Transcendance : Appréciation de la beauté et de l’excellence - Gratitude - Espérance, optimisme et orientation vers le futur - Joie et humour - Spiritualité, recherche du sens de la vie
Références
- Article paru dans la revue Cerveau & Psycho, L’essentiel N°14 mai-juillet 2013. www.cerveauetpsycho.fr
- Auteur de l’article : Rébecca Shankland est maître de conférences en psychologie clinique, dans le Laboratoire interuniversitaire de psychologie, personnalité, cognition, changement social, EA 4145, Université Grenoble 2. Laurent Bègue est professeur de psychologie sociale et directeur de ce même laboratoire.
Bibliographie
- R. Shankland, La psychologie positive, Dunod, 2012.
- L. Bègue, Psychologie du bien et du mal, Odile Jacob, 2011.