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Dans le présent article, je souhaite considérer les prémisses de la sociologie visuelle. Nous avons vu une sorte de première théorisation avec l’article de Becker « Photography and sociology », mais j’aimerais considérer maintenant le début de l’utilisation de l’image en anthropologie, ainsi que l’évolution de la photographie au début du 20e siècle, notamment avec le photojournalisme aux Etats-Unis.
Développement de l’anthropologie visuelle
Dès la fin du 19e siècle, ce que l’on pourrait qualifier de photographie ethnographique a commencé à se développer en anthropologie. Les images étaient produites par les anthropologues soit sous la forme de photographies comme dans l’étude de Margaret Mead et Gregory Bateson (Bateson and Mead 1942), soit sous la forme de films comme par exemple les recherches de Jean Rouch.
Je souhaite ici parler plus concrètement de l’étude de Mead et Bateson, considérés comme étant les fondateurs de l’anthropologie visuelle. Dans leur étude, Mead et Bateson analysent la vie balinaise, à l’aide de quelques centaines de photographies. Il décrivent eux-mêmes leur projet comme étant une « innovation expérimentale » (Bateson & Mead 1942 : xi). Ils justifient de la manière suivante le projet d’une enquête photographique :
« traduire des aspects de culture jamais enregistrés avec succès, mais cependant souvent capturés par les artistes, à travers une forme de communication suffisamment claire et sans équivoque pour satisfaire aux exigences de l’enquête scientifique » (Bateson & Mead 1942 : xi).
L’enquête se présente dans un ouvrage au grand format comportant une cinquantaine de pages d’introduction présentant leur projet et la justification du classement en catégorie des différentes images. Les cent plaques photographiques traitent à chaque fois d’un sujet spécifique à l’aide de cinq à dix images sur l’une des pages, et sur l’autre d’un petit texte introductif au sujet, ainsi qu’un paragraphe sur chaque image. Chacune des plaques est classée dans un des dix chapitres traitant d’aspects plus généraux de la vie balinaise. L’ouvrage se termine avec dix pages de « ethnographic notes on Bali », contenant des éléments généraux sur Bali et sur leur travail ethnographique. On voit que leur travail se base ici beaucoup sur les photographies qui sont simplement accompagnées de textes. Les images servent de restitution de données et sont accompagnées d’un texte afin de les replacer contextuellement.
Photographie documentaire et photojournalisme dans les années ’30
Si l’on considère les enquêtes anthropologiques (mais aussi les cultural studies ou la géographie sociale), l’usage de la photographie y est beaucoup plus courante qu’en sociologie (Harper, 2012). Dans les disciplines ayant également inspiré la sociologie visuelle se trouvent la photographie documentaire et le photojournalisme, qui se sont développées dans les années ’30, et qui étaient utilisés alors comme un outil d’analyse sociale au même titre que la sociologie. Parmi les adeptes de ce format : Margaret Bourke-White et Robert Capa. La restitution de leur travail consiste en une ou un ensemble de photographie, avec peu ou pas de texte. Durant les années ’30, cette « exploration socio-photographique » (Becker, 1974 : 3) [photographic social exploration] connaît une autre forme d’expression avec le travail effectué au sein de la Farm Security Administration sur la pauvreté et les temps durs de la Grande Depression, par entre autres Dorothea Lange, Walker Evans, Russel Lee et Arthur Rothstein. Ce travail fut notamment très influencé par les théories sociologiques de l’époque qui s’interessaient aux mêmes thèmes et qui connaissaient un essor durant la même période (Becker, 1974).
Si l’on considère le travail photographique des années ’60, on remarque une utilisation de la photographie dans un contexte de revendication politique. Cette utilisation-ci est peut-être l’un des premiers réels divorces entre une sociologie se voulant objective et une photographie tantôt décrite comme un art, tantôt comme un outil de revendication et de dénonciation sociale.
« Alors que la sociologie devient plus scientifique et moins ouvertement politique, la photographie devient plus personnelle, plus artistique et continue à être engagée politiquement » (Becker 1974 : 6).
On voit ici la différence entre la sociologie comme science et la photographie qui peut selon les cas être de l’art (permettant une forme de critique normative de la société) ou une forme d’exploration de la société. Un même photographe peut être également les deux l’un après l’autre, contrairement au sociologue.
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Bibliographie
Bateson, Gregory, & Mead, Margaret. 1942. Balinese Character: A Photographic Analysis. New York Academy of Sciences.
Becker, Howard S. 1974. «Photography and Sociology », Studies in the Anthropology of Visual Communication (1): 3–26.
Harper, Douglas. 2012. Visual Sociology. Routledge.
Illustration
Capa, Robert. 1936. The Spanish Civil War Ended on This Day in 1939.
Citations originales
(Bateson & Mead 1942 : xi)
« […] translate aspects of culture never succesfully recorded by the scientist, although often caught by the artist, into some form of communication sufficiently clear and sufficiently unequivocal to satisfy the requirements of scientific enquiry.” »
(Becker 1974 : 6)
« As sociology became more scientific and less openly political, photography became more personal, more artistic, and continued to be engaged politically. »
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