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La devise «Si qua fata sinant»
Au courrier, nous recevons la lettre suivante de M. Philippe de Vargas:
« Mesdames (s’il s’en trouve) et Messieurs,
En première page de la dernière livraison de votre estimé journal, vous citez la devise d’Aymon de Montfalcon, qui est aussi celle du Mouvement de la Renaissance vaudoise. Je serais curieux de connaître les raisons de son choix.
Si je traduis bien la formule latine, elle signifie littéralement « Si les destins (le) permettaient de quelque façon » ou, en bref, « C’est le destin qui décide ». Bizarre devise pour un évêque censé croire au Dieu Tout-puissant, et plus encore pour un mouvement connu pour son refus de la résignation et sa combativité. Par avance, merci de vos éclaircissements. »
Vous tenez en main le 2091e numéro de La Nation, et sur chaque livraison depuis la première en janvier 1931 se trouve la devise latine Si qua fata sinant. Ces mots figurent au début de L’Enéide de Virgile (chant I, vers 18): le poète recense les causes de la dispute entre Vénus, qui protège Enée et favorise la fondation de Rome, et la déesse Junon. Cette dernière avait un temple à Carthage, ville qu’elle chérissait et protégeait particulièrement; par un oracle, elle savait que si Rome était fondée par Enée, héros venant de Troie, Carthage serait détruite un jour par la nouvelle puissance, ce qui se réalisera au cours des Guerres Puniques. «Faire de cette ville la reine des nations, si toutefois les destins le permettent, c’est dès lors la volonté de la déesse et son ardent désir.»
En latin: « … Hoc regnum dea gentibus esse
Si qua fata sinant, jam tum tenditque fovetque. »
Ces mots formaient, comme le sait bien notre correspondant, la devise de l’avant-dernier évêque de Lausanne, Aymon de Montfalcon. Ce prélat, autour de 1500, avait une cour digne d’un prince de la Renaissance. Il avait lui-même écrit des vers légers dans sa jeunesse, il recevait des poètes et se voyait dédicacer leurs œuvres. Il a fait réaliser le massif occidental de la cathédrale, avec la chapelle qui porte son nom. Il a agrémenté le château Saint-Maire de peintures murales, en dessous desquelles il a fait écrire des vers évoquant «les douze Dames de Rhétorique». Il était imprégné de poésie classique et de mythologie, et sa devise manifeste sa culture (voir Histoire vaudoise, 2015, p. 241).
Marcel Regamey avait lu ces vers au Collège et les avait retrouvés à plusieurs endroits, sculptés en relief, tant à la cathédrale qu’au château cantonal. A treize ans, il avait réalisé un travail de vacances sur «Nos seigneurs les évêques de Lausanne», dans un gros cahier où chaque évêque avait droit à une page, avec son blason. Ses choix remontent donc loin! Lui aussi était pétri de culture classique et de devises latines; il était donc normal que la devise de son mouvement provienne de l’Antiquité, et qu’elle soit celle d’un homme du Moyen Age, période admirée entre toutes. De plus, le lien avec une brillante période de la vie lausannoise ajoute à ce prestige.
Dans l’exposé de ses idées, Marcel Regamey a toujours insisté sur la distinction (sans opposition) entre le temporel et le spirituel. Le plan de Dieu est-il celui des hommes? Dieu ne déjoue-t-il pas le plan des nations? Le projet politique qu’il a imaginé et en partie réalisé pour le Pays de Vaud fait partie des éléments contingents de la réalité. Il ne constitue pas un absolu; ce point précis a préservé la Ligue vaudoise, tout au long de son histoire, des dérives totalitaires. Dans Le chemin de Marcel Regamey (CRV, 1989, p. 200), le pasteur François Forel commente la devise en écrivant: «On peut la comprendre dans ce sens: la soumission aux circonstances ne doit pas décourager l’action.» Marcel Regamey, qui n’a en effet jamais cédé à la résignation, l’expliquait ainsi: «Elle nous rappelle que les destins de la Patrie de Vaud attendent encore leur accomplissement.» Ces mots coïncident avec l’idée de «Renaissance vaudoise».