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Le Grand Corbeau des Alpes
PAR P. BILLE, SIERRE
Avec 2 illustrations ( 66/67 ) Dans l' air froid et pur de la montagne, un cri sonore à la tonalité un peu rauque: « Crôk! crôk! crôk! » retentit quelque part dans le ciel.
Vous levez la tête: un grand oiseau noir se dirige droit sur vous avec des battements d' ailes puissants et bientôt le bruit aigre de ses grandes rémiges frappant l' air parvient à vos oreilles « Voup! voup! voup! », tandis que vous distinguez à présent le bec énorme, qui semble fendre l' azur, et les fortes ailes en plein travail, lançant alternativement sous les feux du soleil leurs reflets de métal. Mais déjà la rapide silhouette s' éloigne, plonge vers la vallée. Un ou deux cris encore, et l' oiseau disparaît dans l' ombre, absorbé par la brume...
Vous êtes de nouveau seul, perdu dans le silence et les vastes champs de neige qui lentement commencent à fondre, avec ce ciel d' un bleu dur au-dessus des cimes et ces gouttes d' eau qui perlent sur vos skis. Quel était donc cet oiseau? Que venait-il faire sur ces hauteurs et dans pareil désert? Que signifiaient ses appels sonores? Bien sûr, sa silhouette vous a rappelé un peu celle du vulgaire corbeau de plaine: la corneille noire!1 Réflexion faite, vous avez vite compris qu' il s' agissait d' autre chose: d' un corbeau, oui! sans doute, mais d' un corbeau particulier, à la taille beaucoup plus imposante, au bec presque monstrueux, au vol surtout bien différent du vol de la corneille noire... Quant à ses cris, ils vous ont paru plus rauques, plus graves et comme sortis du fond de la gorge de l' oiseau, en un mot différents eux aussi du célèbre « Kroa! kroa! kroa! » de la corneille.
Redescendu en plaine, vous avez peut-être consulté alors un ouvrage d' ornithologie et trouvé enfin ce que vous cherchiez: sur une page claire, parmi cinq corvidés admirablement gravés en noir, l' un d' eux vous a sauté immédiatement aux yeux! Plus de doute, c' est lui! C' est bien « votre oiseau rare », le fameux Corvus corax, le plus grand par la taille, le plus fort par le bec, en un mot le géant des corvidés, le Goliath des passereaux, car, oh! miracle de la science, votre oiseau appartient bel et bien à l' ordre des passereaux, mais oui! à cet ordre même où d' ordinaire la taille se maintient faible et souvent minuscule! Que diable l' énorme corbeau vient-il faire parmi les roitelets, les fauvettes et les mésanges? Quels liens l' apparentent donc à des êtres aussi fragiles, aussi dissemblables d' aspect et surtout de taille, puisqu' à lui seul, le Grand Corbeau représente environ le poids de 215 roitelets réunis? Ah! ah! vous allez de surprise en surprise et cependant vous n' êtes pas au bout du compte. Un autre ouvrage vous apprend en effet que si les membres de la famille des corvidés sortent nettement du rang, ils n' en sont pas moins passereaux par leur constitution, les lois de leur développement et même leurs cris2. Saviez-vous encore que le grand corbeau détenait le record de longévité parmi les passereaux, certains individus contrôlés en captivité ayant vécu, chose inouïe, plus d' une centaine d' années? Saviez-vous que les couples une fois unis l' étaient pour la vie? Saviez-vous encore que la ponte du Grand Corbeau débutait dans la première moitié de mars, que l' oiseau construisait son nid dans les parois rocheuses inaccessibles à l' homme, entre 1000 et 1500 mètres d' altitude? Enfin sans doute ignoriez-vous que ce géant des passereaux était capable dans ses vols de véritables acrobaties, tel l' extraordinaire demi-tour sur lui-même qu' il exécute dans certaines de ses trajectoires planées et qui le fait glisser un instant sur le dos, les ailes déployées et le ventre en l' air 1 Corvus corone.
2 Géroudet LES PASSEREAUX volume I: Du coucou aux corvidés.
3 Op. cité.
Et ce n' est pas tout: malgré son envergure bien inférieure à celle de l' aigle ( 110 à 130 cm ), le Grand Corbeau se pose en véritable maître et seigneur de l' Alpe et ne craint pas d' attaquer le royal rapace qui, d' ordinaire, fuit piteusement devant cette noire engeance...
Enfin, il me reste à vous conter sa dernière histoire où il fait figure de héros obscur, mais combien nécessaire! Histoire d' ailleurs étroitement liée au développement du tourisme dans notre pays. Le singulier oiseau était devenu une rareté il y a un quart de siècle, faute de nourriture sans doute... Or, depuis une quinzaine d' années, grâce à l' heureux essor des sports d' hiver et la prospérité de nos stations alpestres, il a réussi à se multiplier d' une façon réjouissante. Quel rapport, me direz-vous? Ah! ah! nous y voici: notre corbeau demeure avant tout un grand nettoyeur d' ordures et la nature semble l' avoir préposé au service de la voirie en montagne. Nul mieux que lui ne sait exploiter aussi systématiquement les dépôts d' immondices et les gadoues avoisinant les cités hôtelières... Il y joue donc un rôle éminemment utile et malgré sa méfiance et sa sauvagerie, l' oiseau a su s' adapter parfaitement aux activités nouvelles des montagnards. Trouvant un peu partout la « table mise»et quelle table! jouissant d' autre part d' innombrables possibilités de nidification, le Grand Corbeau a vu ses effectifs remonter rapidement la pente ces dernières années, et cela d' autant plus que la loi suisse lui assure une protection absolue, bien méritée il est vrai! Tirons-lui donc un grand coup de chapeau et souhaitons lui bonne chance... et beaucoup de plaisir dans sa rude besogne!