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Le temps en économie: une histoire de définitions
Le facteur temps en économie ne représente pas forcément un élément stable. Il peut en effet être à la fois une durée, une date, un bien ou un processus. En outre, le temps de la finance n’est probablement pas celui de «l’économie réelle».
Lorsque, en économie, le temps correspond à une durée, il est envisagé comme une période ou un intervalle. Voilà ce qu’explique, en remarque liminaire à son article sur le temps, le Dictionnaire des sciences économiques des Presses universitaires de France. On fait ici, pour évaluer ou comprendre la durée, la distinction entre les mesures empiriques et les mesures opérationnelles. Pour les mesures empiriques, à titre d’exemple, «l’étude de la durée des cycles économiques a été précisée depuis Joseph Clément Juglar (1860); il s’agit de l’intervalle de temps qui, dans une série macroéconomique (de production, d’emploi, de prix, d’activité) va d’un maximum (pic ou crise) à un autre maximum, ou d’un minimum (dépression) à un autre minimum».
Pour ce qui est de la mesure opérationnelle du temps, l’analyse retient en général «le laps de temps suffisant (ou nécessaire) pour permettre (ou éviter) l’apparition (ou la non-apparition)» de pics d’activité ou de crises. Le découpage du temps est opérationnel, car il est bel et bien choisi en fonction de l’objectif fixé. Le temps, en économie, représente aussi parfois non pas une durée, mais une date. Il y a alors le temps futur et le temps passé, les prévisions d’une part et la mémoire d’autre part. Pour le temps futur, «la date de livraison fait partie des caractéristiques d’un bien, et par là de son aptitude à satisfaire un besoin». Quant au temps passé, il «conditionne largement le comportement des agents». Par exemple, si on le dit d’une façon un peu abrupte, «la consommation dépend du revenu de la période, mais aussi du revenu le plus élevé qui ait été atteint dans le passé».
Des conflits de temporalités
Dans les sciences économiques, si le temps n’est ni une durée, ni une date, il est sans doute compris tel un bien, présent au coeur de la fonction de production ou de la fonction d’utilité. Restons sur ce dernier cas. «L’utilité» d’un ménage – donc d’un agent économique – pourrait être mesurée en fonction du temps de loisirs dont il dispose. Explications du Dictionnaire des sciences économiques: «Puisque tout homme est mortel et que la journée ne fait que vingtquatre heures, tout agent a à faire des choix (et rencontre des contraintes) quant à l’utilisation de son temps entre temps de travail et (simplifions) temps de loisir. En conséquence, le temps de loisir a de ce fait un prix qui est tout simplement le taux de salaire puisqu’une heure de loisir en plus signifie une heure de travail en moins.» Et le temps comme processus en économie? «Le temps est un processus orienté; il y a une flèche du temps (lire l’article en page 7 du numéro 19 de Entreprise romande Le Magazine), l’impossibilité de revenir en arrière. La prise en compte de cette caractéristique centrale pour l’étude des systèmes dynamiques nécessite des traitements mathématiques sophistiqués.» Une durée, une date, un bien ou un processus… le temps économique revêt donc différents habits.
Aujourd’hui, des intellectuels et des universitaires continuent d’explorer les pistes qu’ouvrent toutes ces définitions du temps. Certains imaginent par exemple que les crises financières ressemblent à des conflits de temporalités, à l’instar de l’économiste Robert Boyer. Celui-ci écrit, dans un article publié il y a quelques années, que «le passage d’une économie dans laquelle la finance s’opère à travers la médiation des banques à une finance de marché réduit l’horizon temporel des acteurs financiers et, par voie de conséquence, des décideurs dans l’économie réelle». Il complète son propos un peu plus loin dans son texte: «La discordance des temps dans les diverses sphères de la société est un facteur spécifique des crises. (…) La probabilité et la sévérité de ces crises s'accroissent lorsque le temps le plus court, celui de la finance, impose des ajustements à la société, incompatibles avec l’inertie de la plupart des autres sous-systèmes».