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par Daniel Fattore
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Il est impossible de ne pas penser à la splendide tétralogie des "Jeunes filles" d'Henry de Montherlant en lisant, avec bonheur, "Passion noire". Le dernier opus de l'écrivain romand Jean-Michel Olivier, "Passion noire", met en effet en scène l'alter ego suisse et contemporain de Pierre Costals: il s'agit de Simon Malet, écrivain à succès, aux prises avec la sollicitude d'une nuée de femmes animées des meilleures intentions du monde... mais qui l'agacent prodigieusement. "Pas besoin de gril: l'enfer c'est les femmes", voudrait-on dire de Simon Malet, en paraphrasant Jean-Paul Sartre...D'une manière générale, l'auteur, prix Interallié 2010 pour "L'amour nègre", dessine avec Simon Malet le portrait d'un écrivain blasé, misanthrope reclus considérant le monde avec une distance ironique et volontiers grinçante. Tout semble le déranger! Pourtant, nolens volens, il accepte les sollicitations. Ce qui lui permet d'exercer son regard distant sur son entourage. Et de se montrer tel qu'il est: un écrivain classique, valeur sûre et garantie de grand succès, passionné par son art littéraire - sa "passion noire", pour rappeler le titre (qui revêt aussi un autre sens, que je ne dévoilerai pas ici). Attachant, agaçant, Simon Malet? Au lecteur de juger.Un lecteur qui est confronté, avec "Passion noire", à un jeu de masques virtuose. Il est naturellement judicieux de se demander si Simon Malet, pour commencer par lui, n'adopte pas volontairement une posture faite de ricanements pour masquer ses propres fissures. En face, le ballet des personnages féminins a aussi quelque chose d'un bal masqué, entre une correspondante qui ne se dévoile pas tout à fait, tout en partageant une intimité faite de sentiments exprimés avec mièvrerie, une amie parisienne qui tient son rôle mondain et une professeure d'études genre américaine particulièrement dogmatique. Cela, sans oublier le couple russe dont la femme vient faire le ménage chez Simon Malet: ce n'est qu'en fin de roman qu'on saura qui est cette énergique fanatique de Vladimir Poutine... et surtout, qui est son époux. Enfin, quelque part, il est question de burqas... ne sont-ce pas des masques, aussi? A contrario, il y a même un chat qui se balade, pissant là où il le veut, et surtout sur certains livres: l'auteur présente cet acte trivial comme l'expression sans masque (pour une fois - l'animal ne se cache pas!) des aversions prêtées au félidé.Il y a un jeu de masques dans la manière de montrer les personnages, par ailleurs, à géométrie variable - et du coup, la forme rejoint le fond. En effet, plusieurs personnalités issues du monde réel hantent "Passion noire". Elles sont nommées de façons diverses. Certaines sont présentées sous leur nom réel (Maylis de Kerangal, pour n'en nommer qu'une), d'autres ont un pseudonyme plus ou moins transparent (belle trouvaille que cette Théa Succube, qui pourrait être Marcela Iacub!), par une caractéristique (un sociologue à l'accent suisse allemand, serait-ce Jean Ziegler?), voire moins encore: dans sa galerie de personnages, l'auteur utilise tout l'éventail possible des travestissements. D'ailleurs, qui sait si l'amant de la mère de Simon Malet n'est pas Dominique Strauss-Kahn? Pour le lecteur, c'est un régal que de jouer à démasquer ces personnages secondaires. Et de faire faux, peut-être, mais ce n'est pas si grave."Passion noire" est l'occasion de dessiner une belle satire des travers de notre société moderne et de certaines de ses "grandes têtes molles", pour reprendre une expression que l'auteur affectionne. J'ai déjà évoqué les dérives du "Gender" à l'américaine: à travers le personnage d'une enseignante particulièrement rigide, l'écrivain illustre, jusqu'à la caricature, les errements de cette approche qui ne s'interdit pas le grand écart entre la théorie et la pratique. Il y a aussi les connivences entre intellectuels médiatiques, brocardées dans la scène farcesque et bavarde d'un dîner de têtes, moment mondain s'il en est, organisé dans un hôtel particulier parisien.On pourrait encore discuter de la solitude foncière de Simon Malet, cet écrivain pourtant fort entouré, jusqu'à un certain point. Ou de ce lac Léman infranchissable, image d'un amour impossible qui permet à l'auteur de dévoiler la personnalité finalement pathétique de l'écrivain qu'il met en scène: en recourant au procédé de la transcription de lettres, l'écrivain emprunte ici - toujours, toujours - aux "Jeunes filles". Ces lettres s'intègrent à un tout rythmé, rapide, où le lecteur familier de Jean-Michel Olivier retrouvera, sur un ton peut-être un peu plus désabusé, la verve ironique de "La Vie Mécène". Ce qui est un pur bonheur.Jean-Michel Olivier, Passion noire, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.
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Les écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.
Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.
Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Non seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.
Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.
* Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.
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Nous nous sommes rencontrés parmi les livres. Tu lisais Jaccottet, la poésie romande, les voyages de Bouvier. Et moi, déjà, j’essayais de m’évader de ce monde. Pour aller ailleurs. Vers l’autre monde. Toi.
Je suis arrivé, un beau soir, avec mon ami Claude Frochaux, à l’hôtel du Skydome. Juste à côté de la tour du même nom.
Octobre 1997. Salon du Livre de Toronto.
Tu m’attendais, assise au fond d’un fauteuil en cuir vert, lisant, dans la pénombre, un livre d’Ella Maillard ou de Corinna Bille. Tes chers auteurs romands. Tu les lisais depuis le nouveau monde. Tu les lisais depuis l’exil d’une vie que tu avais choisie et qui te convenait parfaitement.
C’est comme cela qu’il faut lire certains livres : dans le silence et le secret. L’exil heureux.
Tu les lisais en m’attendant. De temps à autre, tu levais les yeux de ton livre, guettant l’arrivée de celui que tu devais accueillir. Un écrivain romand en fuite. Moi. Une dizaine de livres. Publiés à Paris, à Lausanne ou ailleurs. Pour reconnaître ton invité, tu avais une photo. Ancienne. En noir et blanc. Sur laquelle je portais une chemise imprimée de centaines de petits personnages.
Nous sommes arrivés en traînant nos valises, fatigués par le long voyage. Trop absorbée par ta lecture, tu n’as pas levé l’œil de ton livre. Et c’est moi, en premier, qui suis allé vers toi. Sans te connaître. Ni te reconnaître. Car je n’avais pas de photo. Seulement quelques lettres échangées au cours de l’été précédent.
Je connaissais ton nom : Corine. J’ignorais ton visage.
Pourtant, sans te connaître, je t’ai reconnue. J’ai osé déranger la belle lectrice qui était absorbée entièrement par sa lecture. Tu nous as accueillis. Nous avons bu du vin, mangé des chicken wings devant la baie vitrée qui donnait sur le terrain de basket au centre de l’hôtel. Il y avait un match ce soir-là. Les Raptors de Toronto rencontraient les Hawks de Miami. C’était étrange et excitant. On parlait de littérature en admirant les dunks qui s’enchaînaient sur le terrain. Sous les applaudissements des spectateurs que nous n’entendions pas. Nous étions seuls au monde. Heureux dans notre cage de verre.
Deux jours plus tard, je suis parti à Montréal. Donner des conférences. Rencontrer des lecteurs, d’augustes professeurs de fac qui avaient lu mes livres. On s’est téléphoné deux fois. Une fois brièvement. Une autre fois si longuement que j’ai raté la conférence que je devais donner à l’Université de Montréal. Au moment de partir, je t’ai écrit une lettre truffée de citations et de bons mots, de réflexions philosophiques. Pour te faire impression. Cela a bien marché. À mon retour en Suisse, une semaine plus tard, une lettre m’attendait.
Et c’est par l’écriture que tout a commencé.
Je t’écrivais le soir en t’envoyant, en primeur, un chapitre du livre que j’étais en train d’écrire. Le lendemain, à mon réveil, je trouvais un message de toi dans ma boîte. Qui me réclamait un autre chapitre. Bientôt, je fus à court de munition. Il me fallut inventer la suite du livre au fil des jours et des nuits. Tu n’étais jamais rassasiée. C’est ainsi que L’Enfant secret est né.
Tu m’as rejoint deux ans plus tard, un certain 11 septembre. 1999. Tu as quitté le Nouveau monde pour retrouver l’Ancien. La terre où tu es née. Où tu étais devenue l’étrangère. Sauf pour moi, bien sûr. Depuis ce jour, je suis parti, puis revenu. Puis reparti. Quand on écrit, on n’a jamais fini de faire le tour du monde. Mais on n’a jamais cessé de s’écrire. En silence ou par mail. De nuit comme de jour. Les mots sont des serments. Des jonquilles. Des orages. Des primevères. Les ferments de l’amour insoumis.
Saurai-je aimer comme j’écris ?
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C'est avec impatience qu'on attendait le second roman de la valaisanne Noëlle Revaz (née en 1968). Sept ans après Rapport aux bêtes, rude roman rural, voici donc Efina, histoire d'amour improbable entre une jeune femme sans emploi et un comédien sur le retour, bégueule, duplice et impuissant. C'est peu dire que la déception est à la mesure de l'attente, tant au niveau du propos, inconsistant, de la construction (?) que du style, oscillant entre le tournures enfantines et les maniérismes (suppression des points d'interrogation, inversions systématiques, style oral, etc.)
On comprend bien ce qui a pu fasciner l'auteur : décrire une relation « amoureuse » non seulement inaboutie, ou malheureuse, mais aussi inexistante. Tout commence, ici, par un malentendu : Efina retrouve une lettre d'un comédien fameux, T, laissée en souffrance depuis longtemps, et décide de lui écrire. Il lui répond. Ils se revoient. Ils couchent ensemble. C'est un désastre. Ils s'éloignent l'un et l'autre, se rapprochent sporadiquement, se séparent à nouveau. Entre eux, quelque chose à la fois les relie et résiste. obstinément. Elle multiplie les amants ; tous la laissent froide. Il vit entouré de femmes, sa carrière prend un nouvel essor. Il accumule les aventures. Le cinéma s'intéresse à lui. De son côté, Efina se fait faire un enfant, puis se marie avec Raül (!) ; le couple décide de prendre un chien…
Le roman, bizarrement construit, est fait des lettres — souvent répétitives — qu'échangent les amants improbables (on est loin des Liaisons dangereuses). Le roman progresse ainsi, cahin caha, sans véritable point fort, ni fil conducteur solide. On sent que l'héroïne se cherche, tout au long du livre, autant qu'elle cherche un homme qui pourrait la révéler à elle-même. Or, bien sûr, le comédien sur le retour ne le peut ou ne le veut pas. Il est flatté par cette groupie, ce « crampon » que rien ne décourage, même pas les lettres d'insultes ou les humiliations. Il reste campé dans son double rôle de comédien et de confident. Il a l'habitude qu'on l'adule. Depuis longtemps et sans raison. Il ne quitte jamais son personnage.
On le voit : Efina ne prend pas, comme on le dit d'une sauce ou d'une mayonnaise. Les intermittences affectives des protagonistes lassent même le lecteur le mieux disposé. Le roman ne progresse pas. Il ne dit rien du trouble amoureux, ni de l'enjeu, central, d'une vraie relation. On reste à jamais prisonnier des faux-semblants. La déception est à la mesure de l'attente.
Noëlle Revaz, Efina, roman, Gallimard, 2009.