Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06877.jsonl.gz/424

Ce que le socialisme peut apprendre du féminisme
«Si je souscris, de façon générale, à lidée dun socialisme «par en bas», cest en grande partie en fonction de mes positions féministes et de la distance critique quelles mont amenée à prendre par rapport au marxisme. Aussi, mettrai-je laccent sur deux dimensions qui ont fait lobjet dune réflexion féministe importante, du moins dans le courant radical de ce mouvement: le rapport entre moyens et fins dans laction politique et le rapport entre théorie et pratique. Il me semble que ce sont là deux débats capitaux qui ne peuvent être passés sous silence dans un projet politique qui vise lémancipation humaine1.»
Diane LAMOUREUX*
La question du rapport entre fins et moyens est centrale dans la réflexion politique occidentale depuis Machiavel. Le socialisme na pas échappé à cette logique qui veut que la fin justifie les moyens. Il nest pas déplacé de penser que les moyens utilisés lors des révolutions russe, chinoise ou cubaine, ont largement conditionné les résultats obtenus. Ainsi, Rosa Luxemburg dénonçait la théorie léniniste de lorganisation en soutenant que cela allait conduire tout droit à la dictature2. De la même manière, Gramsci dans ses textes sur la question de lhégémonie, critiquait en termes voilés la théorie léniniste de lorganisation en insistant sur la nécessité de convaincre le plus largement possible et de remporter la bataille des idées dès avant la prise du pouvoir3.
Les moyens et les fins
Cest cependant avec les rapports tumultueux entre lextrême-gauche et les mouvements féministes, dans la plupart des pays occidentaux, au cours des années 1970, que sest précisée la critique féministe du rapport entre les moyens et les fins, et quune grande partie des féministes, même celles se réclamant du socialisme, ont fini par rompre avec les organisations dextrême-gauche sur la base dune appréciation différente du rapport entre les moyens et les fins.
Ce que lon a souvent de façon peu adaptée qualifié de «politique de lidentité» au sein du mouvement féministe procédait de cette évaluation du rapport quentretiennent les fins poursuivies avec les moyens qui sont adoptés pour y parvenir. Alors que, pour la plupart des révolutionnaires, «la révolution nest pas un dîner de gala», les féministes ont prêté attention aux processus sociaux mis en uvre dans la lutte contre le sexisme.
Cela se fait dabord sentir sur le terrain de lorganisation. Le mouvement féministe demeure un mouvement largement imaginé et ressemble très peu à une machine de guerre. Au contraire, il a été caractérisé par son horizontalité, sa décentralisation et un mode dorganisation réticulaire, longtemps avant que certains nous parlent de la «société en réseaux».
Lhorizontalité correspondait à un souci de mettre en pratique la volonté dégalité qui caractérisait le mouvement. En pratique, cela sest traduit par labsence de hiérarchie interne et une volonté de mise en isonomie, dans des petits collectifs, où nous navions que des prénoms. Le fonctionnement en collectifs a fait lobjet de maintes critiques et ses problèmes sont réels, mais il était pourtant nécessaire, à la fois sur le plan symbolique et sur le plan pratique. Sur le plan symbolique, il ne sagissait pas de remplacer des «je» par des «nous», mais plutôt de créer les conditions propices à léclosion de «je» féminins, ce qui nest pas évident dans une société sexiste. Sur le plan pratique, il correspondait à une volonté dinstaurer dautres relations sociales, dès à présent, sans attendre les lendemains qui (dé)chantent dune hypothétique révolution qui ne peut être que de lordre de là venir.
La décentralisation correspond à deux intuitions, qui nont été théorisées que plus tard dans la réflexion féministe, mais qui permettent darticuler un autre grand principe fondamental du féminisme, celui de liberté. La première intuition concerne les diverses formes de manifestation du sexisme. Dès le début du mouvement, nous avons postulé lexistence dun système général doppression des femmes: le sexisme. Cependant, postuler lexistence dun tel système ne signifiait pas nécessairement que nous étions à même den percevoir à la fois toute la profondeur et toutes les ramifications. Chaque collectif pouvait donc déterminer ses propres priorités, puisque nous étions dans lensemble daccord pour voir dans chacun des enjeux que les unes et les autres poursuivaient des manifestations du sexisme4.
La deuxième intuition, celle qui a été la plus douloureuse à assumer pour les féministes, cest celle de la diversité de situation des femmes. Lexistence du sexisme crée une base commune de regroupement politique de femmes sur la base de la lutte contre loppression; elle négalise cependant pas la situation de toutes les femmes, puisque le sexisme coexiste, dans nos sociétés, avec dautres systèmes doppression et dexploitation, dont les plus importants sont probablement le capitalisme et le racisme. Ainsi, les situations vécues par les femmes sont loin dêtre identiques, et on ne peut minimiser ces différences en les attribuant uniquement à une stratégie délétère de division du patriarcat. Elles doivent être travaillées politiquement à lintérieur du féminisme, qui doit en assumer les effets sur le mouvement féministe lui-même. Ceci implique que ce dernier se conçoive plus sous la forme dune coalition que dun mouvement unifié. La solidarité entre les femmes nest pas donnée une fois pour toutes et doit relever dun travail conscient de construction politique5.
Enfin, la structuration en réseaux bien avant Internet et autres TIC prolongeait leffet de la décentralisation. Ces réseaux pouvaient être de lordre du sectoriel, du local, du régional, du national ou de linternational. Ils permettaient de fédérer, sans les confondre, les efforts des divers collectifs. Ils permettaient également de mener des actions communes sans être daccord sur lensemble des objectifs poursuivis par les unes et par les autres.
Cette remise en cause sur le plan de lorganisation se fait encore sentir, même si lon assiste, dans certains pays ou dans certains réseaux, à des formes dinstitutionnalisation plus ou moins prononcées du féminisme. Elle a également eu un impact sur dautres mouvements, comme lécologisme et le pacifisme. Plus récemment, on peut dire que plusieurs des modes de structuration des divers mouvements opposées à la mondialisation capitaliste ont adopté cette forme de structuration en petits groupes daffinités qui collaborent de façon plus ou moins suivie dans des initiatives décidées en commun.
La théorie et la pratique
Ce qui a longtemps fait la force du marxisme, une compréhension générale et globale de lexploitation capitaliste insérée dans une théorie de lhistoire qui permettait de développer un projet démancipation humaine, sest avéré aussi une de ses faiblesses. Cela a entraîné dénormes difficultés à insérer dans sa vision de lhistoire dautres formes de conflictualité sociale, comme les mouvements nationalistes, anti-coloniaux ou les mouvements démancipation sexuelle (féministes, gays et lesbiennes), pour nen nommer que quelques-uns.
A contrario, on peut dire, rétrospectivement, que ce qui a fait la force du féminisme, cest labsence de théorie générale. Certes, il est toujours possible de considérer certains textes6 comme cherchant à produire une théorie densemble du sexisme. Cependant, on peut dire que le mouvement sest relativement peu appuyé sur ces «acquis» théoriques et quil sest souvent orienté dans de nouvelles directions pour chercher à comprendre ce quil voulait combattre et ce quil cherchait à instaurer. On peut en avoir une idée si lon examine à la fois la notion que «le personnel est politique» et la pratique des groupes de conscience (consciousness raising groups) qui a eu cours un peu partout sous des formes diverses.
La notion que «le personnel est politique» est éminemment polysémique. Il me semble que les leçons que le socialisme peut en tirer sont de trois ordres principalement: la remise en cause de la séparation entre la sphère privée et la sphère publique de lexistence humaine; le rapport entre lexpérience et la mise en action politique; le rapport entre la posture combattante et les alternatives à mettre en place.
Certes, on peut dire que le marxisme, qui veut réconcilier lhumanité avec elle-même et éliminer la séparation entre «lhomme» et «le citoyen», implicite dans une fameuse déclaration7, ou encore lanarchisme qui montre le lien entre lautorité économique, politique, religieuse et familiale8, se situent dans un mouvement critique de la séparation libérale entre sphère privée et sphère publique, et quils proposent purement et simplement labolition de cette séparation. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et, hormis quelques expériences sans lendemains au début de la révolution russe ou les velléités dautogestion en Catalogne en 1936-1937, le moins quon puisse dire cest que tant les anarchistes que les marxistes ont adopté un point de vue très libéral en ce qui concerne les rôles sociaux de sexe et linstitution familiale.
Le féminisme me semble être allé plus loin en préconisant à la fois la possibilité de politisation de certains aspects de la sphère privée libérale, tout en insistant sur la nécessité de préserver une sphère qui échappe au regard public. Les frontières de la sphère publique et de la sphère privée ne sont pas données une fois pour toute et doivent être constamment renégociées tant dans la lutte politique que dans la vie de chacune. Par ailleurs, la distinction doit continuer à exister ne serait-ce que pour éviter le conformisme inhérent à une existence entièrement publique et, partant, la dérive totalitaire que cela implique ou le cauchemar du panopticon élaboré par Bentham et dénoncé par Foucault9.
Limportance du vécu
Mais là où le féminisme a le plus à offrir comme enseignement à tirer de ses propres pratiques pour les autres luttes sociales, cest sur limportance du «vécu» et de la «situation» pour laction politique. À cet égard, il me semble que lapport du féminisme est double: dune part, il insiste sur le caractère partiel et partial des luttes; dautre part, il met en lumière certains des ressorts de la mise en mouvement. Mis à part certains textes des débuts du mouvement, le féminisme a usuellement insisté à la fois sur lautonomie des luttes des femmes, à savoir quil nétait pas nécessaire de les rapporter à dautres mouvements déjà pourvus de leurs lettres de noblesse révolutionnaires pour quelles prennent un sens, et sur la coexistence du sexisme avec dautres systèmes de domination. Aussi, le féminisme se définissait comme un des mouvements de lutte contre linjustice (caractère partiel). Il a aussi insisté sur le fait quil nexiste pas de point de vue surplombant le social, même si usuellement le point de vue des dominé-e-s est plus susceptible de nous éclairer sur les rapports sociaux, puisque les dominé-e-s peuvent difficilement faire abstraction des dominant-e-s, ne serait-ce que dans une logique de survie, alors que ces dernier-e-s en ont largement pris lhabitude (caractère partial). Il importe donc de préciser doù lon parle, parce que cela conditionne, pour une large part, ce que lon peut dire. Cela implique également de partir de l«expérience» même si celle-ci est transformée par et dans laction politique.
Enfin, le féminisme, comme dautres mouvements sociaux, a contribué à modifier la temporalité politique. Alors que le socialisme est largement tourné vers lavenir, le féminisme a beaucoup insisté sur le présent. Certes, la lutte contre le sexisme est une lutte à long terme, mais un autre monde est partiellement possible dès à présent. Les rapports amoureux, les relations entre les générations, le rapport au corps et à la santé sont certes tributaires des rapports sociaux dominants, mais des expériences de l«autrement» nont pas à être reportées aux calendes grecques de laprès-révolution. Le présent nest pas que grisaille, oppression et combat, il peut aussi devenir lieu dexpérimentation. Là encore le «vécu» prend le pas sur lidéologie.
La pratique des groupes de conscience va dans le même sens. Savoir que le sexisme existe est certes nécessaire à la constitution dun mouvement féministe. Toutefois le constat du sexisme nous renseigne fort peu sur ses ramifications. Les groupes de conscience ont cherché à combiner ces deux plans de la compréhension sociale.
Dabord, en partant de lexpérience individuelle de chacune, ces groupes permettaient datteindre deux objectifs: premièrement, comprendre où chacune se situait dans les rapports sociaux quelle commençait à remettre en cause; deuxièmement, développer une conscience de la nature systémique de ce qui se présentait, de prime abord, comme une stricte expérience individuelle.
Ensuite, les groupes de conscience ont permis de mesurer lampleur du phénomène sexiste. Plusieurs commissions denquête gouvernementales des années 1960 et 197010 ont mis en lumière que la situation sociale des femmes était une situation dinégalité, et doppression et que cela nétait pas attribuable à une supposée nature féminine mais à des modes dorganisation sociale. Cela a fourni quelques points de repère et a permis didentifier certains enjeux ou certains objectifs de lutte. Les groupes de conscience, comme je lai déjà mentionné, ont permis dapprofondir la compréhension de ce qui était déjà repéré mais également de repérer dautres manifestations du sexisme.
Enfin, les groupes de conscience permettaient de ne pas réduire les féministes à la figure et à la posture de «combattantes» ou de «victimes». Ils permettaient de travailler sur lidentité sur trois plans: celle que lon voulait socialement nous attribuer et que lon refusait, celle qui nous permettait de mener la lutte contre le sexisme et celles que nous voulions développer et expérimenter, indépendamment des limites sociales imposées par le sexisme.
Penser la transformation sociale avec les femmes
Certes, de nos jours, rares sont les «socialistes» qui négligent complètement le féminisme et qui nentrevoient leur projet quau masculin. Mais il me semble que lajout est largement cosmétique, atteignant rarement le cur du projet social qui est mis de lavant. Cela suffit à entacher le projet.
Penser une transformation sociale inclusive pour les femmes, cela implique à mon sens au moins une double démarche. Dabord, sur le plan théorique, une révision en profondeur des objectifs socialistes pour quils puissent intégrer des enjeux féministes autrement que sur le mode de ladjonction. Cela implique une révision en profondeur pour inclure le sexisme, au même titre que le capitalisme11, dans toute compréhension de ce que nous rejetons. Ce qui signifie bien plus que lajout dune dimension femmes ou féminisme au projet socialiste.
En deuxième lieu, cela implique une révision en profondeur des pratiques organisationnelles, du rapport entre théorie et pratique, mais aussi de la nature de laction politique. Nous sommes malheureusement encore très loin du compte.
- Je remercie Lorraine Guay pour ses commentaires sur une première version du texte.
- Rosa Luxemburg, Leninism or Marxism?, ILP Square One Publications, Leeds, 1973.
- Antonio Gramsci, Note sul Machiavelli, Rome, Riuniti, 1975.
- Ainsi, il nétait pas question de choisir ou de hiérarchiser entre le viol et la violence domestique, par exemple, les deux luttes devaient être menées et le choix dune des luttes dépendait largement du degré dinterpellation que chacune et chaque collectif ressentait par rapport à un enjeu.
- Jai abordé cette question de façon plus détaillée dans «Agir sans nous», publié dans Les limites de lidentité sexuelle, Montréal, Remue-ménage, 1998.
- Je pense principalement à des textes comme Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir ou La dialectique du sexe de Shulamith Firestone.
- Cest ce quon retrouve notamment dans un texte un peu ambigu de Marx, La question juive. Son ambiguïté a largement été mise en lumière dans le texte de Claude Lefort, «Droit de lhomme et politique», Libre, 7, 1980.
- Voir, entre autres, Dieu et lÉtat de Bakounine, Mille et une nuits, 2000.
- Voir Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.Cest, entre autres le cas du Rapport de la commission royale denquête sur la situation de la femme au Canada rendu public en 1972 ou de Pour les Québécoises: égalité et indépendance, publié en 1978. Des rapports semblables ont existé aux USA et dans plusieurs pays européens.
- Sans oublier également le racisme puisquil sagit là, selon moi, des trois principaux modes de domination auxquels nous sommes confronté-e-s dans le monde contemporain.
* Diane Lamoureux est professeure à lUniversité Laval (Québec). Elle est associée au courant du féminisme radical et active dans la Marche Mondiale des Femmes. Parmi ses livres: «Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie», «LAmère patrie. Féminisme et nationalisme dans le Québec contemporain». Elle a aussi co-dirigé: «Malaises identitaires: échanges féministes autour dun Québec incertain». Nous la remercions davoir accepté décrire cet article, en réponse à notre publication des «Deux âmes du socialisme», de Hal Draper (solidaritéS, n°12).