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A première vue, l'enclos occupé par les crocodiles du Vivarium de Lausanne ressemble à s'y méprendre aux installations que l'on trouve dans la plupart des zoos: deux animaux gisent immobiles sur un rocher comme s'ils étaient empaillés.
Michel Ansermet, directeur de l'établissement, pénètre alors dans le parc en jetant un bref coup d'œil panoramique avant de s'écrier: «Leila! Leila!» Instantanément, l'eau du bassin se plisse et laisse apparaître un troisième saurien, lequel s'avance tout en regardant son public avec curiosité. «Good girl, Leila, good girl!»: c'est avec la tendresse habituellement réservée aux animaux domestiques les plus adorables que le quadragénaire accueille cette femelle de près de trois mètres.
Tout aussi attentifs à l'appel de leur nom, ses deux compagnons, Cléo et Farouch, s'animent quand la nourriture se présente. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. «Lorsque j'ai repris le vivarium, il y a trois ans, les crocodiles attaquaient toute personne franchissant le seuil de leur enclos, se souvient Michel Ansermet. Ce comportement s'explique par la manière dont ils avaient été traités par les anciens exploitants.» La découverte par les scientifiques d'une nouvelle espèce en Afrique de l'Ouest peu avant sa prise de fonctions a attisé la curiosité du nouveau directeur, qui a absolument voulu en savoir plus sur les habitants de son vivarium en effectuant un prélèvement sanguin. Et pour cela, il n'avait pas d'autre choix que de tenter d'approcher ces spécimens.
Il a donc commencé à travailler avec eux. «Muni d'une tige de bambou longue de trois mètres, je me suis glissé dans l'enclos. La première semaine, les reptiles ont déchiqueté la tige et m'ont chassé de leur territoire.» Le directeur est ensuite parvenu à gagner la confiance de Cléo au moyen de nourriture et d'ordres simples. Ensuite, ce fut au tour de Leila de se laisser convaincre; seul le mâle, Farouch, continuait de se montrer agressif.
Il m'a fallu huit mois pour qu'il baisse sa garde. Aujourd'hui encore, il lui arrive de simuler une attaque, mais, la plupart du temps, l'attrait du poisson est le plus fort.
Désormais, Michel Ansermet peut s'aventurer sans problème dans le repaire des sauriens et les approcher jusqu'à près de 50 cm. Parfois, il gratte même les écailles des femelles – dans la partie postérieure.
L'analyse sanguine a permis d'établir que Farouch et Cléo appartiennent à l'espèce récemment découverte, qui se trouve par ailleurs menacée d'extinction: les crocodiles d'Afrique de l'Ouest. A ce titre, les deux spécimens font partie d'un programme d'élevage visant à préserver l'espèce.
Les trois sauriens occupent le vivarium depuis son ouverture, en 1970. L'établissement a été fondé à l'origine par Jean Garzoni, découvreur et collectionneur enthousiaste d'animaux exotiques en tous genres. «A l'époque, il s'agissait plutôt d'une exposition, dont certaines parties se trouvaient dans un état pitoyable à mon arrivée en 2010.» Michel Ansermet a licencié tous les employés, dont les relations avec les animaux ne lui convenaient pas, et s'est entouré d'une nouvelle équipe. Dix-huit mois ont été nécessaires pour tout réorganiser.
«Nous avons réduit le nombre de bêtes de manière drastique, avons agrandi les différents espaces et les avons transformés de sorte qu'ils ressemblent le plus possible à des habitats authentiques.» Désormais, le vivarium est un institut zoologique régi par des principes scientifiques. Il collabore avec d'autres établissements comparables à travers le monde et participe à divers programmes d'élevage visant à préserver les espèces. Le nombre de visiteurs est passé de 18 000 à 30 000 et devrait atteindre les 35 000 en 2014.
Lorsqu'on demande au directeur quels sont les animaux les plus atypiques et les plus importants qu'abrite le vivarium, il fait halte devant presque tous les espaces, toujours prêt à raconter des anecdotes étonnantes. Ainsi, les kokoïs de Colombie sont les plus petits animaux toxiques au monde: un cinq-cent-millième de gramme de poison suffit, une fois passé dans le sang de la victime, à provoquer un infarctus fulgurant. Ici, ces petites grenouilles à l'air inoffensif cohabitent paisiblement avec deux serpents venimeux. «Ces derniers se nourrissent habituellement de souris, d'oiseaux et de grenouilles. Mais ils ont compris d'instinct qu'ils n'avaient pas à intérêt à se frotter à leurs dangereux voisins, explique Michel Ansermet, qui a rassemblé sous le même toit quelques autres espèces. Même si elles interagissent à peine entre elles, elles sont conscientes de la présence d'autres animaux, ce qui les stimule.»
Ce n'est pas la seule manière de solliciter les habitants du vivarium. Pour beaucoup, la nourriture se mérite: les bêtes doivent l'extraire de constructions compliquées ou mettre la main à la pâte d'une manière ou d'une autre. Michel Ansermet:
Il est important que les animaux soient occupés, indique Michel Ansermet. Mais nous les traitons avec douceur et respect afin qu'ils ne se sentent pas menacés par l'un d'entre nous.
Ce climat de confiance permet aux soigneurs de nettoyer quotidiennement les enclos sans déplacer les animaux – même dans le cas des serpents venimeux comme les mambas noirs, qui sont par ailleurs les serpents les plus rapides au monde, leur vitesse de pointe pouvant atteindre 26 km/h. «Lorsque l'on ouvre le terrarium d'un mamba noir, il le remarque instantanément, poursuit ses activités et n'attaque que dans des circonstances précises – ce n'est pas le cas avec nous», explique le directeur. Il en fait la démonstration immédiate en faisant coulisser la grande vitre. L'un des deux mambas lorgne dans sa direction avec intérêt, se meut la langue tirée puis retourne à ses occupations. «Ils ne réagissent que lorsqu'ils sont menacés, c'est pourquoi, en ce moment, ils se comportent paisiblement.»
Parmi les 280 animaux que compte le vivarium, on trouve des cobras à monocle de Thaïlande, deux taïpans du désert venant d'Australie – les serpents les plus venimeux du monde –, plusieurs monstres de Gila, des sauriens potelés dont le venin sert à fabriquer l'insuline, et deux majestueux iguanes sud-américains, mascottes incontestées. Ce sont les «chouchous» de Michel Ansermet, qui aime leur donner des raisins, les caresser et même les porter sur son bras.
Bien qu'unique en son genre en Suisse, l'établissement était handicapé par sa position géographique, légèrement enclavée, et par une approche un peu dépassée au point d'être menacé de fermeture récemment. Lorsque Michel Ansermet s'est lancé dans l'aventure, le risque de faillite était bien réel. Mais depuis, il s'est efforcé de négocier avec les créanciers et d'obtenir de nouveaux fonds. Son grand objectif: moderniser les lieux de fond en comble. Une entreprise qui nécessiterait toutefois quelque 15 millions de francs.
Grâce à un fort soutien populaire et à l'annulation de la dette accordée par les créanciers, le vivarium a évité le dépôt de bilan en novembre dernier, et une solution avantageuse en vue d'une nouvelle installation s'est fait jour peu de temps après: le vivarium sera intégré à Aquatis, le nouveau parc aquatique de Lausanne, qui doit ouvrir au printemps 2016. «C'est parfait, commente avec fièvre Michel Ansermet. Nous pourrons y créer des écosystèmes communs avec de l'eau et de la terre permettant de faire cohabiter poissons, amphibiens et reptiles.» Ce passionné pourra enfin offrir à ses protégés une demeure adaptée. Lien: reportage de la RTS annonçant le sauvetage du Vivarium de Lausanne.
Cependant, il reste du pain sur la planche: «Je consacre les sept jours de la semaine au vivarium mais je ne le regrette pas. Mes collaborateurs mettent eux aussi beaucoup de cœur à l'ouvrage et sont devenus pour moi une seconde famille.» Seul l'entraînement de hockey sur glace, deux fois par semaine, détourne le quadragénaire de son projet, dans lequel il investit presque toute son énergie.
Des cas extrêmes
Le vivarium constitue également un refuge pour les animaux victimes de trafic et abandonnés à la douane, à l'instar de ce jeune caïman, découvert attaché à la jambe d'un contrebandier. Désormais, il est hébergé à Lausanne. «Mais un tel cas, extrême, ne se produit que très rarement, tempère Michel Ansermet. La situation de nombreux lézards, petites tortues et caméléons, achetés sur les marchés ou arrachés à leur environnement naturel par les vacanciers en quête d'un nouvel animal domestique, est nettement plus critique.»
La plupart de ces pauvres bêtes succombent très rapidement au stress ou à une mauvaise alimentation.
Contrairement aux idées reçues, il n'est pas facile de s'occuper d'une grenouille: ces amphibiens ont besoin de beaucoup de soleil, d'une nourriture adaptée et d'un espace pour hiberner. De plus, ils peuvent aisément vivre une centaine d'années.
Le directeur et son équipe ne cessent de trouver des caisses déposées devant l'entrée de l'établissement. «Nous recueillons par exemple des serpents. Les gens achètent des spécimens jeunes et découvrent avec stupéfaction qu'ils peuvent atteindre une taille considérable, voire mordre. Un beau jour, ils s'en débarrassent, car leur intérêt s'est émoussé.»
Parfois, les animaux sont même relâchés en forêt. Jusqu'à la fin de l'année passée, le vivarium disposait d'une structure d'accueil dédiée. Mais «le coût était énorme, et malgré les nombreuses demandes et sollicitations, nous n'avons obtenu aucun soutien financier dans ce domaine».
En règle générale, il n'est pas facile de recueillir des dons pour les reptiles et les amphibiens. «Les serpents et les grenouilles ne jouissent pas du même capital de sympathie que les ours polaires et les baleines», déplore Michel Ansermet. Et ce, bien que ces bêtes soient menacées et que leur survie dépende d'une aide urgente. La mission du directeur, ainsi qu'il la conçoit, consiste donc à familiariser le public avec ses protégés.
On ne défend que ce l'on connaît et que l'on aime.
Il organise régulièrement des cours pour venir à bout des phobies. Ceux-ci s'adressent aux personnes désireuses de mieux connaître les animaux qui les effraient, tels que les araignées et les serpents. Et le succès est au rendez-vous. «J'ai déjà vu des personnes qui, au début de la session, ravalaient leurs larmes avant de toucher une araignée et qui, à la fin, étaient capables de la laisser courir sur leur main sans la moindre appréhension. Certains ont même du mal à s'en séparer!»
© Migros Magazine - Ralf Kaminski
Photographe: Jeremy Bierer