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Dans le quartier industriel de Zurich, une tour forte cachée par des fabriques et par le nouveau pont du chemin de fer se dresse sur les bords de la Limmat. Il s'en est fallu de peu, pendant les années soixante, qu'elle ne soit obligée de céder sa place à une route express. Lorsqu'elle fut construite, elle se trouvait loin de la ville, dans la forêt du Hard, terme par lequel on désignait les forêts ouvertes offrant des possibilités de pacage. C'est en 1251 qu'une première mention est faite des prés du Hard. Jusqu'à cette date, ces terres avaient été inféodées aux gens de Wipkingen par le couvent de femmes du Fraumünster. Elles n'acquirent toutefois une certaine importance que lorsqu'un pont ou un gué en rendit l'accès plus facile. A la date susmentionnée, les Manesse, une famille zurichoise de chevaliers, décidèrent de construire une tour fortifiée près de ce passage. Elle marqua, sur la rive gauche de la Limmat, l'extrémité nord du «Letzi», les remparts extérieurs de la ville s'étendant jusqu'au château de Friesenberg.
L'appareil mégalithique de la tour du Hard, dont les pierres angulaires présentent des traces d'épannelage, porte à penser que cet ouvrage date du XIIIe siècle. II n'est pas impossible que les Manesse aient échangé en 1251 un petit bois du Käferberg contre les terres citées plus haut, sur lesquelles ils voulaient construire leur demeure. Le socle de la tour, recouvert aujourd'hui de broussailles, repose sur un plan carré de 10,8 mètres de côté. Au rez-de-chaussée, les murs ont une épaisseur de 3,3 mètres. Une seule fenêtre éclaire le plain-pied surmonté d'une voûte en berceau. L'ouverture pratiquée dans le mur qui fait face à la Limmat est tardive. A l'origine, une seule porte donnait accès à l'intérieur de la tour; elle se trouvait à la hauteur du premier étage et on l'atteignait par une échelle ou un escalier. Plus tard, on rendit cet accès plus facile en aménageant une cage d'escalier. Au premier étage, les murs orientés vers la Limmat et la ville sont moins épais que ceux des deux autres côtés, plus exposés au danger. Une embrasure de fenêtre allant d'un étage à l'autre atteste la construction tardive d'un étage intermédiaire. II est vraisemblable que l'étage supérieur actuel, flanqué de quatre tourelles d'angle et remontant au XVIIe siècle, ait remplacé la superstructure en saillie qui surmontait le socle de pierre. Selon d'anciens témoignages, la tour était entourée par un fossé et un mur d'enceinte, sauf du côté du lac. On ne saurait toutefois parler d'un ouvrage à douves, car il n'était pas entièrement baigné par la Limmat.
Il n'est pas exclu que les Manesse, premiers propriétaires connus de la tour, se soient chargés d'assumer la surveillance du passage de la Limmat. Depuis le milieu du XIIIe siècle, cette famille influente siégeait au Conseil de Ville de Zurich. Elle possédait déjà le château de Manegg, près de Leimbach, et deux immeubles à Zurich, la tour qui portait son nom, située à la Munstergasse, et la maison forte dite «Steinhaus», qui s'élevait au haut de la Kirchgasse. Un texte de 1293 dit d'Henri Manesse qu'il avait son siège au Hard.
En 1336, lors de la prise du pouvoir par Brun, le propriétaire de la tour promit expressément d'interdire l'accès au pont et à la tour à quiconque tenterait d'entreprendre quelque chose contre la ville. Quelques années plus tard, le pont fut détruit lors d'une crue de la Limmat, une maison de Zurich emportée par les eaux l'ayant heurté. Les Zurichois semblent avoir tiré profit de cet accident lorsque, entre 1352 et 1355, ils eurent des démêlés avec l'Autriche. Quand le duc Albert voulut ériger un nouveau pont près du Hard, ils fabriquèrent un radeau, le laissèrent descendre la Limmat et firent ainsi échouer les plans du duc. C'est du moins ce qu'on raconte. Pour des motifs politico-économiques, la ville veilla à ce que plus aucun pont ne soit construit entre Zurich et Baden.
Les Manesse abandonnèrent la tour du Hard au début du XVe siècle. Par la suite, elle appartint à diverses familles zurichoises aisées, dont les Schwend, puis les Escher et les Schmid. Entre-temps, elle revint plusieurs fois à la ville de Zurich, mais toujours pour de brèves périodes. Depuis 1882, elle est entre les mains de la maison Schoeller, qui a installé sur son terrain une teinturerie de laine. Si le mur d'enceinte et le fossé ont disparu depuis longtemps, il est tout de même resté ici les éléments les plus importants d'une construction profane érigée au XIIe siècle.
1998
Bibliographie