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Lukas Niederberger, directeur de la SSUP, a interviewé le conférencier Markus Freitag qui dirige la recherche scientifique de l’Observatoire du bénévolat.
Markus Freitag, vous êtes étroitement associé à la SSUP. En ce moment, vous réalisez le troisième Observatoire du bénévolat avec votre Institut de sciences politiques de l’Université de Berne. Les résultats de vos enquêtes sur le bénévolat ont également été intégrés dans votre dernier livre, “Le capital social de la Suisse”. Les critères du capital social sont l’implication et les réseaux associatifs, le travail bénévole non rémunéré, l’implication dans l’environnement social proche, la confiance interpersonnelle ainsi que les normes de réciprocité et de tolérance. Que dit le capital social d’un pays ?
Le capital social d’une société fournit des informations sur la force des interactions et de la cohésion sociale dans un pays. Le capital social décrit la valeur de ces relations sociales. Des individus, mais aussi des groupes entiers, des communautés, des cantons ou des nations peuvent bénéficier de ce ciment social et réussir dans la politique, l’économie et la société.
Le ciment est-il en bon état en Suisse ? En comparaison internationale, dans quels domaines le ciment social est-il particulièrement fort dans la société suisse, et dans quels domaines est-il plutôt faible ?
En comparaison internationale, la Suisse atteint des valeurs comparativement élevées dans divers aspects du capital social et se classe ainsi parmi les cinq nations d’Europe au capital social le plus fort, sans exception majeure. En termes d’engagement bénévole, la Suisse occupe même une place de choix dans les enquêtes internationales.
Dans l’une de ses analyses, il est frappant de constater que l’activité des femmes dans les associations de toutes sortes a augmenté au cours des 30 dernières années, alors qu’elle a diminué chez les hommes. La forte activité associative des femmes reflète-t-elle l’émancipation ?
Cela pourrait en effet indiquer un gain civique en matière de liberté et d’égalité des femmes. En outre, elle pourrait également être l’expression d’une plus grande possibilité pour les femmes de participer à des associations. Il convient toutefois de souligner que les enquêtes récentes sur l’activité bénévole montrent souvent une surreprésentation des femmes parmi les répondants.
L’activité des hommes a beaucoup diminué au cours des 30 dernières années dans les associations d’intérêt. Ces associations comprennent les associations professionnelles, les syndicats, les organisations de consommateurs etc. Les associations d’intérêt ne sont-elles plus nécessaires aujourd’hui ? Comment interprétez-vous ce changement significatif ?
Les associations d’intérêt, et en premier lieu les syndicats, ont subi la plus grande perte de membres au cours des dernières décennies. Les syndicats invoquent à la fois les changements structurels et la perte du sens de la communauté. L’économie et l’emploi s’éloignent de l’ouvrier traditionnel au profit des services et des industries qui emploient des salariés plus qualifiés, moins intéressés par la représentation syndicale. Il est également avancé que les syndicats à orientation collective, en particulier, souffrent de l’esprit d’individualisation, de flexibilisation et de non-engagement. Ces développements montrent qu’il y a sans doute du sable dans les rouages de la société civile en Suisse. Le ciment social semble devenir poreux à certains endroits. Des fissures s’ouvrent surtout là où le plaisir d’être ensemble exige des engagements prosociaux et des obligations orientées vers le bien commun.
Dans tous les domaines associatifs, c’est-à-dire les sports, les loisirs, la culture, l’église, les groupes sociaux et d’intérêt, les moins de 40 ans sont sous-représentés ? Verrons-nous la grande rupture dans les associations dans les 10 à 20 prochaines années ? Ou bien le pendule reviendra-t-il en arrière et les 20 ans actuels auront connu une surenchère d’individualisme et redeviendront plus organisés en clubs ?
Alors que dans les années 1970, environ la moitié des membres du club étaient issus des rangs des 20-39 ans, aujourd’hui la proportion de cette cohorte d’âge a diminué de moitié. Ces chiffres peuvent être interprétés comme un signal alarmant quant à l’évolution future du secteur associatif et du capital social qui lui est associé : On ne peut pas apprendre à un vieux chien de nouveaux tours. Cependant, il ne faut pas oublier que l’engagement associatif est moins prioritaire à un jeune âge qu’à des étapes ultérieures de la vie, lorsque peut-être les réseaux et les connaissances de chacun sont favorisés ou que la situation familiale rend les associations à nouveau plus acceptables. Mais les jeunes ne s’adonnent pas seulement à un individualisme rigoureux. Dans de nombreux cas, ils aiment être avec les autres. Cependant, ces relations sociales ont tendance à fonctionner davantage dans un cadre informel et moins dans les processus réglementés des clubs, où, en outre, des obligations les attendent.
Le capital social de proximité est resté assez constant au cours des 30 dernières années en ce qui concerne la famille et les amis ? Les contacts avec les voisins, en revanche, ont diminué. Que peut-on faire ?
Mon livre se termine par 150 conseils concrets sur la manière de se sortir de cette situation difficile. Par exemple, le conseil 47 : “Déblayer le chemin pour le voisin en hiver”. Ou encore le conseil 73 : “Préparez des gâteaux et des biscuits pour vos voisins ou vos amis”. Le conseil n° 12: “Ne répandez pas de rumeurs” pourrait déjà être utile.
D’après vos analyses, les communautés comptant de nombreux membres de clubs et bénévoles souffrent moins du chômage et de la criminalité. On pourrait en conclure que l’engagement dans les associations et le bénévolat garantissent la réussite professionnelle et protègent de la criminalité. Toutefois, il est plus probable que la relation de cause à effet soit l’inverse. Les personnes au chômage ou les criminels ne sont pas susceptibles de faire du bénévolat ou de s’impliquer dans des clubs. Ou comment interprétez-vous cette corrélation ?
Il s’agit d’analyses et de déclarations comparant les cantons suisses. Les conclusions concernant les individus doivent être tirées avec une extrême prudence. En général, cependant, on peut supposer que les comportements déviants tels que la criminalité sont réduits dans les communautés où la participation aux clubs et au travail bénévole est élevée, car une société civile dynamique stimule la confiance mutuelle et le contrôle social dans la même mesure. En outre, un système de réseaux sociaux qui fonctionne bien favorise le développement économique, car la diffusion des informations, des connaissances et des nouvelles technologies se fait plus facilement et la division productive du travail est encouragée.