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Depuis le début des années 1980, Pierre Moignard développe un travail de peinture ancré dans la dimension figurative du tableau affirmant ainsi, avec d’autres artistes français de sa génération, la vitalité d’une pratique alors largement contestée. En 2006, plus de vingt ans après ses débuts en peinture, il entreprend la réalisation de son premier film montré aujourd’hui au Mamco avec un ensemble de trois tableaux, un dispositif dans lequel la question du décor est essentielle.
À l’origine, ce sont quatre tableaux qui peuvent accompagner la diffusion du film Who Chooseth Me, formule écrite en anglais de la fin du XVIe siècle qui signifie « Qui me choisit ? ». Cependant, ce dispositif est largement variable et adaptable et, pour des questions d’espace, trois peintures sont montrées ici, la quatrième étant visible durant tout l’été dans l’exposition Dreamlands présentée au Centre Pompidou à Paris.
P. Moignard considère, d’ailleurs, que l’on pourrait tout aussi bien montrer les tableaux indépendamment les uns des autres et le film seul, donnant ainsi à cet ensemble une flexibilité maximale. « C’est ici à Venice et Vegas que je suis venu montrer une histoire qui se passe à Venise et Belmont à la fin du XVIe siècle » : comme l’affirme l’artiste lui-même, ce projet est lié à un contexte particulier, celui de Los Angeles et de Las Vegas, villes dans lesquelles il a eu l’occasion de séjourner régulièrement depuis 2000. Mais il est aussi conditionné par un texte sans lequel, de son propre aveu, rien n’aurait été possible : il s’agit du Marchand de Venise de William Shakespeare. Les tableaux (Funambule 2, Le Suicidé, Girly Show) et le film font directement écho à la pièce. Le second parce qu’il est une évocation actuelle de l’histoire qui voit un homme (Bassanio) tenter de séduire une riche héritière (Portia) pour en obtenir de l’argent et honorer ses dettes. Les premiers parce qu’ils évoquent, pour deux d’entre eux, la ville de Venise comme décor reconstitué à Las Vegas dans lequel apparaît chaque fois un personnage central (un funambule, un suicidé) qui se tient en équilibre au milieu de la scène. Les personnages des tableaux ont été peints par Pierre Moignard. Par contre, les bâtiments et la mégalopole qui les environnent ont été réalisés par des peintres de décors qui travaillent pour le théâtre et l’industrie du film. Ils ont fait les images sur les indications de l’artiste contribuant ainsi à la réalisation de ces grands collages de motifs peints (Girly Show, peint en 2010, est une toile de 149 x 536 cm) qui donnent à chacune des scènes représentées une dimension fantaisiste voire onirique. Dans le film, l’artiste américain Jim Shaw apparaît à deux reprises et intervient trois fois en tant que récitant. Il est lui-même l’auteur de nombreux
décors peints sous forme de rideaux. Et c’est d’ailleurs dans un décor que commence Who Chooseth Me, celui d’une Venise en partie reconstituée à Las Vegas pour les besoins de l’industrie touristique globalisée. Décors peints ou traités comme des architectures à part entière, ils sont parmi les sujets centraux des peintures et du film, posant au regardeur la question de la vérité de ce que l’on qualifie de réalité. Même les corps filmés (bodybuilder, femme en maillot de bain se préparant à défiler, à s’exposer) font partie du décor : ils en sont l’émanation physique et en traduisent la fabrication, la logique spectaculaire. Il semble ainsi que ce qui intéresse l’artiste dans ces collages peints et ces montages condensés d’images en mouvement (seize heures de rushes ont été nécessaires pour aboutir à un film de moins de trente minutes, lequel propose bien souvent deux images simultanément projetées, autrement dit un diptyque, un dispositif d’exposition classique) soit la surface même des choses, la surface des corps et de leurs écrins dont il tente de capter la « pellicularité ». Car tout est ici une question de superficialité (l’artiste parle même de « phénoménologie de surface » lorsqu’il évoque cet ensemble d’images) c’est-à-dire d’absence de profondeur physique qui conduit aussi à une absence d’intériorité psychique. Ainsi les individus dans ces oeuvres sont de simples enveloppes qui font parade et qui ne peuvent masquer une manière de vide que leurs corps mettent en scène. En écho à ce que le photographe Stephen Shore a appelé les « surfaces américaines », P. Moignard explore finalement ici le devenir décor du monde placé sous l’emprise d’une ornementation globalisée.