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En 1954 j'ai entrepris d'écrire un livre décrivant les problèmes politiques et moraux auxquels se sont trouvés confrontés ceux qui avaient construit les premières bombes atomiques. J'ai interrogé un grand nombre de personnes impliquées dans ce drame et presques toutes ont répondu très ouvertmement et sans réticences aux nombreuses questions que j'avais à leur poser. L'une des rares personnes à m'avoir refusé des informations fut Victor Weisskopf. Il estimait qu'un historien qui n'avait pas pris part au déroulement des opérations et qui, de plus, n'avait qu'une connaissance superficielle de la physique nucléaire ne pouvait pas être à même de rendre compte de manière correcte de cet important épisode de l'histoire humaine.
J'avais d'ailleurs aussi mes doutes. C'est le professeur Houtermans de l'Université de Berne qui les a dissipés. Il m'a fait remarquer que seule une personne extérieure aux événements comme moi pouvait remplir deux conditions indispensables pour un tel travail, ne pas être inféodé au projet comme l'étaient par nécessité les exécutants d'une entreprise aussi lourde de conséquences, ne pas être obligé de ménager des susceptibilités personnelles comme l'étaient forcément les membres de la communauté des physiciens nucléaires.
Lorsque mon livre Plus clair que mille soleils parut il suscita un intérêt considérable et fut traduit dans beaucoup de langues ; ``Vicky'' (Victor Weisskopf) regretta alors les réticences qu'il avait manifestées à mon égard. Il était devenu directeur du CERN et me proposa d'écrire un livre sur cette institution. Il pensait que les idéaux propres à la recherche fondamentale en physique, lesquels avaient été totalement négligés pendant la guerre, s'appliquaient à nouveau complètement au CERN : collaboration internationale ouverte sans secrets et sans buts militaires d'aucune sorte.
La présentation de ce côté ``lumineux'' de la recherche m'apparut alors comme un devoir. Ici, à Genève, dans ce grand laboratoire, semblait réussir ce qui n'était devenu réalité ni avec la Société des Nations, ni avec les Nations Unies, à savoir l'amorce d'une communauté globale pacifique basée sur la confiance et le soutien réciproque, à même de réaliser des performances scientifiques dont les partenaires, pris isolément, n'auraient pas été capables. Mon livre parut en allemand en 1966 sous le titre Die Grosse Maschine (``La grosse Machine''). Son but était de mettre en exergue ce modèle prometteur de collaboration humaine et de le montrer comme un exemple digne d'être imité. Le sous-titre Sur le chemin d'un autre monde témoignait de cette intention.
Après la parution de mon livre je continuais à visiter le CERN régulièrement. Mes impressions changèrent. Années après années il m'apparut de plus en plus clairement que l'idéalisme du début, l'ouverture au monde, l'enthousiasme qui accompagne la recherche d'une vérité, toutes ces qualités qui, pour s'affirmer, n'ont aucunement besoin de réussites matérielles disparaissaient progressivement. La course au succès, l'esprit de concurrence, la poursuite des records, qui ne pouvaient que se renforcer mutuellement et favoriser une tendance de plus en plus évidente vers le gigantisme technologique, étaient perceptibles même pour un visiteur qui ne passait qu'occasionnellement quelques jours dans l'institution. Cette voie ne menait pas dans un ``autre monde'' mais plutôt, et de manière toujours plus nette, vers une apothéose exaltée des structures et tendances technocratiques propres à la grosse industrie.
Je n'en fut pas moins ébranlé comme par un coup du destin lorsque j'appris pour la première fois vers la fin des années soixante-dix que des scientifiques du CERN collaboraient avec des instances militaires et que leurs travaux étaient utilisés dans la course aux armements. Si cela était vrai, le postulat principal de mon livre, postulat sur lequel reposaient des espoirs d'avenir bien concrets, étaient démentis par les développements ultérieurs et je devais faire face à une nouvelle réalité, inquiétante.
Il est très difficile de prendre congé d'un rêve et je peux très bien comprendre, de part mon expérience personnelle, que certains collaborateurs de la première heure s'accrochent à une vision sublime du CERN même si cette vision est démentie depuis longtemps par les faits. Certains ferment les yeux pour ne pas avoir à se rendre à l'évidence. Ils esquivent le problème et prétendent que leur préoccupation essentielle est le progrès de la science qu'ils pratiquent, que les questions de politique et de stratégie ne les intéressent pas. C'est ce que Burt Richter directeur du Stanford Linear Accelerator Center (SLAC) [1] et proche collaborateur du CERN, a soutenu récemment devant moi. D'autres, comme par exemple Sidney Drell, présentent leur participation à la recherche militaire et à la planification stratégique comme une sorte de sacrifice personnel destiné à ce qu'il ne se passe des choses encore plus graves [2]. Finalement, on a aussi entendu l'argument que la recherche pour l'armement dispose pour ses besoins de suffisamment de laboratoires. Pourquoi donc veut-on qu'elle essaye en plus de s'attacher les instituts et les travailleurs scientifiques qui se préoccupent de recherche pure ?
Cette dernière remarque est d'une naïveté bien sympathique mais terriblement ingénue. Elle nie une évolution funeste qu'a fort bien décrite un témoin direct, John Harris, directeur suppléant de l'``Operation Department'' du SLAC:
``Et le système du pouvoir a pénétré profondément dans notre vie intérieure : presque chaque domaine de l'activité intellectuelle a son rôle à jouer. L'étude de l'anthropologie apporte sa contribution à la contre-guérilla, les politologues utilisent leur compétence pour résoudre les problèmes posés par la `pacification' des sociétés rurales et l'on fait des expériences médicales sur des patients en train de mourir du cancer afin de mieux comprendre les capacités résiduelles du personnel militaire qui aurait été soumis à une dose de rayonnement léthal. Et tout ceci se passe en temps de paix. Les grandes institutions d'enseignement sont devenues progressivement et inexorablement des instruments du militarisme. La partie des fonds de recherche de Stanford qui provient du militaire augmente continuellement avec les années. Certains départements comme ceux du Génie électrique ou du Génie informatique sont financés d'une manière prépondérante par des programmes militaires. Sur l'ensemble des Etats-Unis la part du financement de la recherche fédérale a doublé au cours des cinq dernières années.''
On pourrait objecter que la dépendance du CERN vis-à-vis des budgets de la recherche militaire n'existe pas, soit ne peut être prouvée. Les informations qu'on lira dans les pages qui suivent écarteront cette objection. De fait les relations qui existent sont peut-être moins directes et évidentes qu'aux USA ou en URSS, mais elles n'en sont pas moins clairement reconaissables pour qui ne choisit pas de regarder ailleurs.
Il m'apparait aujourd'hui à l'évidence que même les ``idéalistes'' de la première heure, qui s'imaginaient pouvoir faire de la physique des particules en tant que recherche désintéressée de la vérité, auraient dû réaliser que, si on leur permettait de faire leur très coûteuses recherches, il devait y avoir une contrepartie. Les Etats qui ont dès le début fourni les millions nécessaires au fonctionnement du CERN ne l'ont fait que parce qu'ils se promettaient en retour des profits bien concrets, tant sur le plan technologique que sur le plan politique. Dans notre malheureux siècle, le progrès des armes est si étroitement lié au progrès technique qu'il était prévisible que les prouesses scientifiques et techniques du CERN seraient un jour utilisées à des fins militaires.
La corruption de la science par le pouvoir est omniprésente et ses racines ont pénétré très profondément. Elle n'a été possible que parce que le coût de plus en plus élevé des instruments de la recherche scientifique a conduit à des dépendances financières qui ont fini par être plus fortes et plus contraignantes que les principes éthiques auxquels les chercheurs croyaient faire allégeance. Même les personnalités les plus intègres qui travaillent aujourd'hui dans les entreprises de la Big Science ne peuvent pas se libérer des liens qui les asservissent, eux et leurs institutions, sans risquer de mettre en danger leurs projets et leur carrières.
Malgré cela, on trouve de plus en plus de scientifiques qui osent s'opposer à la pression qu'exercent sur eux les bailleurs de fonds et les technocrates, ce qui les amène à risquer, voir provoquer des collisions. De ces collisions pourront jaillir à nouveau les énergies nécessaires à entretenir dans l'homme cette aspiration désintéressées à l'illumination intérieurs. En février 1983 presque trois cent collaborateurs du SLAC ont pris position contre les projets de recherche pour l'armement au SSRL auxquels leur laboratoire est techniquement lié d'une manière très étroite [2]. Ce faisant, ils ont enclenché un processus de prise de conscience qui a eu des effets sur l'ensemble de la communauté internationale des physiciens des particules.
Il ne faut pas que je prenne à nouveau mes espoirs trop vite pour des réalités. Je ne vais donc pas pour le moment prétendre que le mouvement critique qui se manifeste dans les sciences de la nature soit déjà une ``réforme de la science.'' Les débuts d'un changement profond sont cependant perceptibles. Ce changement s'amplifie chaque année et secoue la communauté scientifique de plus en plus fortement. Même les savants les plus ``objectifs,'' les plus ``attachés aux faits'' et les plus ``innocents'' --- ceux qui ne veulent pas reconnaître leur part de culpabilité --- ne peuvent plus le nier. Il n'y a plus guère que ceux qui défendent cyniquement leur place et leurs intérêts qui se voilent la face devant un nécessaire et urgent examen de conscience critique.
Parce que les auteurs de ce livre osent voir ce que leurs collègues plus dociles ne veulent pas voir, je leur offre non seulement ma sympathie mais encore mon soutien le plus décidé. Car ils sont sur le chemin d'une ``nouvelle science'' qui, enfin, ne veut plus se rendre coupable et de ce fait jettera les bases d'une acceptation future de la recherche par ceux qu'elle menace.
Robert Jungk
[1] Burton Richter et Sidney Drell, deux physiciens bien connus au CERN, sont des membres éminents du JASON, groupe informel et co-opté de scientifiques de premier rang (principalement des physiciens des particules) qui conseillent le Département de la défense et le Gouvernement américain au plus haut niveau en matière d'armements avancés et de stratégie. (Voir http://cerncourier.com/main/article/41/1/13/1 ) Le groupe JASON a été crée dans les années 1960 pour assurer une relève aux scientifiques qui avaient réalisé la bombe A durant la guerre, et construit la bombe H dans les années 1950.
[2] Aux Etats-Unis, le SLAC (Stanford Linear Accelerator Center)
est le seul grand laboratoire de physique des particules qui puisse
être comparé au CERN, en ce sens que ce n'est pas un
laboratoire "national" mais un laboratoire universitaire qui se
défend de faire autre chose que de la recherche pure. Le SSRL (Stanford
Synchrotron Radiation Laboratory) est un laboratoire voisin du SLAC
qui utilise ses accélérateurs pour produire de la
lumière synchrotron à des fins civiles et militaires.