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Athénagoras était un visionnaire. Il désirait non seulement l'unification des orthodoxes, mais aussi celle des chrétiens d'Orient et d'Occident. Véritable prophète, il mettait l'amour fraternel au-dessus de tout débat théologique et de toute rancœur historique. Il trouva en Paul VI une âme sœur, tourmentée par le même désir. Ensemble, ils rétractèrent les anathèmes de 1054 et « effacèrent leur souvenir ». Leur fameux échange du baiser de la paix à Jérusalem, en 1963, signifia au monde un renversement total des rapports entre les deux Eglises.[1]
Leur lien était tel qu'Athénagoras envisagea de concélébrer avec Paul VI. Une commission secrète mixte, orthodoxe-catholique, fut établie pour étudier cette possibilité. Elle n'y vit aucun empêchement sur le plan théologique et suggéra même un scénario qui en attribuerait l'initiative à Paul VI : il irait le premier à Istanbul ou en Crète pour concélébrer selon le rite Byzantin ; une concélébration à Rome en rite latin y ferait suite. Mais une fuite révéla sur quoi travaillait la commission, ce qui provoqua des réactions violentes en Grèce et au Mont Athos. Le projet se révélait trop audacieux, c'était mettre la charrue devant les bœufs, et les deux Primats le reconnurent.
Ni Paul VI ni Athénagoras ne désirait être la cause d'un schisme au cœur de l'orthodoxie. Il fallait d'abord arriver à un consensus entre orthodoxes, ce qui n'était possible que par le truchement d'un concile panorthodoxe.
La réaction d'Athénagoras fut discrète, mais exprima clairement sa déception : « Il règne aujourd'hui parmi nos fidèles en Orient et en Occident un désir - je dirais même un désir angoissé - de communier d'un seul cœur, avec amour, à la même vérité de foi, à la même confession de cette vérité ; une communion qu'accomplirait en la célébrant notre participation à un même Saint calice. Nous vous écrivons de l'Est, à la veille de la Passion du Seigneur. La table est prête dans la chambre haute et le Seigneur désire manger le repas Pascal avec nous. Faut-il refuser ? »
Lorsqu'il apprit la mort d'Athénagoras en 1972, Paul VI, lui faisant écho, an - non ça ainsi son décès aux fidèles réunis sur la place St-Pierre : « Nous étions parmi ceux qui l'admiraient et l'aimaient ; il avait pour nous une amitié, une confiance qui nous bouleversaient (...) Ses sentiments peuvent se résumer en un unique et suprême espoir : celui de pouvoir un jour boire au même calice que nous, de pouvoir célébrer ensemble le sacrifice de l'eucharistie, qui est la synthèse et la couronne de notre identité ecclésiale en Christ... et combien intensément nous partageons son désir ! »
Poursuite du dialogue
La relation entre ces deux primats fut le point culminant de la réconciliation entre les Eglises d'Orient et d'Occident. A l'époque, un élan irrésistible semblait les entraîner vers une réconciliation. Tout avait l'air possible, même imminent. Le « dialogue de charité » qu'avaient initié Paul VI et Athénagoras se prolongea en un « dialogue de vérité » par l'entremise de commissions mixtes, composées de théologiens orthodoxes et catholiques. Ce dialogue produisit des fruits, parmi lesquels des textes très denses et très beaux qui montrent à quel point un rapprochement des Eglises orientales et occidentale serait enrichissant.
Malheureusement, le travail de ces commissions n'a eu, au-delà de cercles théologiques restreints, qu'une in fluence minime. D'in nombrables réunions, synodes et con vocations à tous les niveaux ont eu lieu dans le but de préparer un concile panorthodoxe. Mais au lieu de révéler les points communs qui auraient permis une véritable réévaluation, il n'en résulta le plus souvent qu'une mise en lumière des désaccords. Plusieurs éléments contribuèrent à compliquer les choses. L'effondrement de l'Union soviétique amena un retour de « la Sainte Russie » et la réintroduction de la liberté religieuse dans toute l'Europe de l'Est. Ce phénomène fut impressionnant par l'ampleur de la redécouverte de la foi traditionnelle. Il fut aussi décevant, les aspects les plus ambigus de cette foi se revivifiant : renaissance d'un conservatisme étroit et d'un chauvinisme agressif ; « connivence » accrue avec l'Etat apportant à l'Eglise un certain prestige temporel et des privilèges, mais la rendant dépendante du pouvoir séculier.
Troupeau dispersé
Moscou et Constantinople ont des rapports tendus au sujet de leurs juridictions réciproques. Après la chute de l'Empire romain de l'Ouest, Constantinople s'était arrogé le titre de « Rome nouvelle », puisqu'elle était le centre de ce qui restait de l'Empire. Or, aujourd'hui, le patriarche de Moscou représente 150 millions d'adhérents, tandis que le patriarche œcuménique de Constantinople, depuis l'expulsion massive des Grecs par les Turcs, n'a juridiction directe que sur 4000 fidèles, juridiction sévèrement limitée en outre par le gouvernement laïque de la Turquie. Aussi de nombreux orthodoxes considèrent-ils Moscou comme la « troisième Rome », le nouveau centre de l'orthodoxie.
Bien qu'il n'ait jamais réclamé officiellement ce titre, le patriarche de Moscou s'est mis à agir comme s'il possédait certaines prérogatives réservées jusque-là au patriarche œcuménique. Par exemple, en 1970, Moscou déclara l'Eglise orthodoxe en Amérique autocéphale. [2] Constantinople refusa de reconnaître cette initiative, qu'elle se réserve.
Des problèmes semblables se présentent aujourd'hui encore dans le reste du monde, particulièrement en Europe, sous forme de tensions entre « Eglises Mères » et « Eglises de la diaspora ». Ces discordes mettent à rude épreuve la fameuse « unité dans la diversité » qui se veut la marque de l'ecclésiologie orthodoxe.
Le droit canon exige, en effet, qu'il n'y ait qu'un seul évêque dans un territoire donné. Or il y a maintenant dans bien des régions plusieurs évêques d'ethnies différentes, administrant chacun leur petit troupeau. Tout le monde reconnaît que cette situation est anormale, mais aucune solution ne s'impose. Les immigrants récents ont besoin de retrouver un chez-soi culturel dans leur Eglise, mais cela les met en conflit avec les immigrants plus anciens qui, eux, se sont assimilés à leur pays d'adoption et désirent exprimer leur foi de façon cohérente à cette culture, tout en rendant témoignage à l'universalité de l'orthodoxie.
Voix orthodoxe
En 1976, une conférence préconciliaire avait approuvé un agenda en dix points pour le concile. Au premier abord, ces points semblent étrangement disparates. Les problèmes du jeûne, de la date de Pâques ou de l'ordre des diptyques, ou encore la procédure pour accorder l'autocéphalie ou l'autonomie semblent avoir le même poids que l'œcuménisme ou le défi posé par la modernité. Ces thèmes cependant se recoupent : l'orthodoxie ne saurait se définir devant la chrétienté, ni faire face au monde moderne sans avoir résolu ses propres contradictions internes ; elle doit parler d'une seule voix. Est-ce concevable ?
Il y a parmi les orthodoxes plusieurs tendances apparemment incompatibles. Antoine Arjakovsky, un historien-théologien orthodoxe français réputé, distingue trois mentalités prédominantes : les zélotes, traditionalistes centrés sur le passé et qui cherchent à préserver la pureté de la foi ; les prosélytes, ouverts au dialogue avec les autres traditions chrétiennes et avec le monde moderne dans le but de les convertir à l'orthodoxie véritable ; les spirituels, qui regardent au-delà des frontières entre confessions, pour mettre en relief la charité qui devrait nous unir tous en Christ.
Ces positions pourraient idéalement se compléter l'une l'autre, mais elles se durcissent le plus souvent. Le fait même que cela fait presque cinquante ans que le Patriarche œcuménique cherche en vain à réunir ce concile démontre l'extrême difficulté du projet.
Autre question délicate : qui participerait au concile ? Les représentants des « Eglises Mères » uniquement ou aussi ceux des « Eglises de la diaspora », dont l'avenir est en jeu ? Mais alors les - quelles ? Plusieurs d'entre elles sont reconnues par Constantinople mais non par Moscou, ou vice versa. Des laïcs pourraient-ils contribuer au concile (comme ce fut le cas en 1917-1918 à Moscou) ? Enfin, les observateurs œcuméniques conviés aux réunions préparatoires seraient-ils invités au « Grand Concile » ?
Démystification
Toutes ces difficultés peuvent sembler insurmontables, mais il faut les replacer dans le contexte de l'ecclésiologie orthodoxe, avec sa façon apophatique[3] de concevoir l'autorité et la conciliarité. Aux yeux de l'orthodoxie, toute autorité appartient à Jésus-Christ et s'exprime dans l'Eglise en son tout. Elle n'est dévolue ni à une personne ni à une institution ni même à un concile (un concile ne devient « œcuménique » que lorsqu'il est accepté par l'Eglise tout entière, et cela peut demander des siècles).
L'Eglise est un mystère, qui reflète les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, leurs contradictions apparentes et leur unité ultime. Ce qui explique pourquoi l'Eglise orthodoxe peut accepter ce qui semble contradictoire, sans toujours essayer de résoudre les tensions. Elle ne conçoit pas l'autorité comme une forme de domination, mais plutôt comme un service de charité et d'unité, à l'image de celle du Christ. Tout sujet de dispute sera donc résolu par consensus, conciliairement, au lieu d'imposer la solution de la majorité à une minorité. Il y a là une sorte de confiance aveugle en l'Esprit saint qui mène tout à bien...
Voici, certes, une vision mystique inspirante, mais il faut reconnaître que sa réalisation dans l'histoire, au cœur d'un monde pécheur, est considérablement plus ambiguë. Beaucoup pensent - et je crois que c'était le cas pour Athénagoras - qu'il faudrait à l'orthodoxie un signe sacramentel efficace d'unité, semblable à celui qu'attribua la tradition à l'évêque de Rome. Ce ne serait pas nécessairement un pouvoir de juridiction ou de domination, mais plutôt une force fondée sur la charité, une tendre sollicitude pour les Eglises de Dieu, pour leur vérité et leur harmonie. Les humbles exercices et accueil d'une telle « autorité » donneraient aux différentes Eglises un point de référence leur permettant de résoudre les tensions qui les divisent.
D'un autre côté, Rome n'aurait-elle pas quelque chose à apprendre du système synodal de l'Eglise de l'Est et de son grand respect pour l'autodétermination des Eglises locales ? La démission de Benoit XVI a d'ailleurs provoqué une sorte de démystification de la papauté en remettant en cause le centralisme exagéré du Vatican.
Dans ce contexte, les premiers gestes du pape François prennent une réelle portée. Quand Bartholomé I, patriarche de Constantinople, arriva à Rome pour l'installation du pape, François l'étreignit, l'appelant « mon frère André ». Le nouveau pape se désigne d'ailleurs lui-même comme « l'évêque de Rome » ; il n'arrête pas de répéter que son autorité est celle d'un serviteur, que sa « primauté » est une primauté d'amour. C'est là un langage que l'orthodoxie espère depuis longtemps. Reste à voir comment elle réagira dans son ensemble à cette ouverture. Les cicatrices laissées par l'histoire sont nombreuses et profondes. Les divisions internes des Eglises de l'Est sont intenses et complexes. Et on ne saurait s'attendre à ce que le catholicisme démantèle sa forteresse du jour au lendemain. Mais des signes des temps sont prometteurs, et il ne faut jamais sous-estimer les surprises que nous prépare le Saint- Esprit.
(Traduction Janine Langan)
2 • L'autocéphalie (du grec autoképhalos, « qui est sa propre tête ») est le régime canonique qui règle les rapports institutionnels existant entre les diverses Eglises sœurs dont se compose l'Eglise orthodoxe. Les Eglises autocéphales ne se reconnaissent donc pas de chef commun visible, le Christ seul étant leur chef invisible (universalis.fr). (n.d.l.r.)