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Le Cerro Morado (Chili), mon premier cinq mille
M. Eigenmann, Adliswil
Les virages de Banos Morales La camionnette roule avec fracas sur la route empierrée de la vallée du Rio Yeso, la rivière de gypse: elle emmène ses quatre passagers vers l' est, vers la Cordillère, soulevant un immense nuage de poussière dans l' air sec. Quelle chance que mon cousin ait bien voulu nous conduire à cette source thermale du nom de Bafios Mora- les, à environ deux heures de voiture de Santiago! Là où finit cette petite route, commence la grande solitude. Mais je me demande si nous verrons un jour cette fameuse montagne ou si notre aventure va se terminer au prochain virage. Déjà Rolf amorce son « christiania » et, en un clin d' œil, nous avons passé le virage. Rolf vole d' ailleurs de virage en virage. Si une voiture a ioo chevaux, c' est pour qu' ils tirent tous les cent, et sans s' arrêter pour souffler; si elle a quatre roues... nous verrons bien si elles restent toutes les quatre au sol. Il faut croire que oui, car la voiture ne se renverse ni ne dérape. D' un côté de cette route de montagne, nous longeons un précipice.
Un mur sinistre Gregorio, notre guide, crie quelque chose, montre le nord, tape à la vitre. Rolf réagit, les roues s' arrêtent et la voiture aussi. Le nuage de de poussière nous enveloppe et masque la vue de notre sommet - car c' est sûrement de lui qu' il s' agit, sinon pourquoi cette agitation de Gregorio?
Nous étirons nos membres, secouons la poussière de nos vêtements, remettons les bagages d' aplomb. Les i oo chevaux malmenés de Rolf soufflent un peu tandis que nous attendons.
Peu à peu reparaît la lumière aveuglante de cet après-midi du début de l' automne. Dans la poussière qui se dissipe lentement, les contours du Cerro Morado commencent à se dessiner. Deux pointes pas trop abruptes surmontent un plateau de glace. Sous ce plateau, nous faisant face, une paroi sud sinistre, une impossible paroi de l' Eiger. Elle ferme la vallée latérale au-delà de laquelle nous voyons cette sombre masse.
Gregorio nous donne des informations:
- Nous roulons encore jusqu' au bout de la route, donc plus à l' est; de là, en un jour de marche, nous montons une autre vallée latérale qui aboutit au flanc est du Morado. Puis c' est l' ascension par le glacier, et le bivouac.
- Tu veux dire qu' on grimpe ce mur vertical, là, à droite, sous la paroi de glace? demande Carlos inquiet; et Shirley, ma femme, d' ajouter:
- J' ai grande envie de faire un cinq mille, et je n' aimerais pas jouer les trouble-fête, mais à voir les choses d' ici, je me demande... Je ne suis pas une habituée du cinq.
L' enthousiasme de Gregorio reste entier.
- Ce n' est pas si méchant que ça en a l' air. Pour Gregorio, il n' y a jamais de problèmes.
Guider une expédition andine d' une semaine avec trois camarades parfaitement inconnus dont il n' a aucune idée des capacités en montagne, eh bien! quoi d' étonnant à cela?
Bivouac et bagagesAllons, Rolf, conduis-nous au bout de cette planche à lessive, et entiers s' il te plaît!
Peu après, nous sommes à Banos Morales, descendons de la camioneta et déchargeons les bagages: tentes, sacs de couchage, matériel de glace, cordes, réchaud à alcool, provisions pour une semaine... mon Dieu, que de bagages! Nous ne sommes pourtant pas des ânes! Le refuge Los Valdes n' est peut-être pas loin, mais jusqu' au pied du Cerro Morado il y a tout de même une journée de marche. Le refuge Los Valdes appartient à l' Association allemande du tourisme. Quant à Gregorio, il est membre du Club Manque ( condor, en indien-araucanien ). Il y a aussi le Club Andino de Chile. Ce sont les trois associations que je connais. Mais on m' a dit qu' il existait beaucoup d' autres clubs d' andinistes, dont la plupart sont apparemment très petits, car qui donc fait de la varappe en Amérique du Sud? Et combien y a-t-il alors de clubs de football!
Nous montons les tentes non loin de Banos Morales et préparons un repas qui va alléger les sacs. Le soir tombe, un soir de février au Chili, pareil à tous les autres: la chaleur du jour cède la place à la tiédeur du soir, les étoiles scintillent dans un ciel sans nuages, près de nous les quelques lumières de Banos Morales, la source chaude dont il y a d' ailleurs toute une série ici, dans ce pays volcanique. Nous nous trouvons dans la « ceinture de feu du Pacifique », cette zone de séismes qui s' étend le long de toute la côte ouest des deux Amériques, de la Patagonie aux îles de Bering, et, de là, par la côte est de l' Asie jusqu' en Nouvelle-Zélande.
Au pied de la montagne Dans ce paysage de fin d' été, nous avançons avec nos bagages vers la montagne. Pas un nuage, pas un arbre. Des prés maigres, des buissons secs. Les fourrés portent des fruits barbus qui s' attachent à nos habits et sont transportés plus loin.
Nous suivons maintenant une vallée latérale du Rio Yeso, la rivière de gypse; l' eau laiteuse des glaciers y bondit, venue des cinq et six mille qui nous entourent. Ces géants enneigés et englacés sont le réservoir d' eau du pays qui est à leur pied, car ici les étés sont longs, brûlants et secs. Il règne un climat désertique entre la chaîne côtière et la haute cordillère. Les plateaux, chilien de ce côté-ci, et argentin de l' au, sont fertiles aux endroits irrigués par les rivières qui descendent de la haute cordillère. Plus de six mois de sécheresse, puis le déluge, la neige en haute montagne, qui alimentera en été les vignobles, les champs de blé et aussi les industries du plateau.
Quelques névés recouvrent la rivière. Puis, à 3000 mètres d' altitude, un endroit sablonneux et plat sur une moraine désolée: voici notre camp II, tout près du grand mur de huit cents mètres, fait de rochers et de langues de neige et surmonté d' une paroi de glace. Il nous faudra bien une journée pour en venir à bout!
Le haut mur La diane sonne, puis c' est le départ. Le poids des bagages n' a guère diminué. Au cours de telles expéditions, les provisions ne comptent plus beaucoup: elles sont concentrées, déshydratées et quant aux fruits frais, on attend le retour pour en goûter.
Au début, notre avance est bonne; mais, une heure plus tard, cela devient plus pénible. Les névés se font de plus en plus raides. Peu à peu la partie devient plus technique. De temps en temps, surtout à cause des ballots que nous portons sur le dos, nous estimons prudent de nous assurer. C' est aussi un bon prétexte pour déposer le sac un moment et reprendre son souffle. Puis, c' est à nouveau une demi-heure de névé, une heure de rocher, un « mur », à nouveau un névé et ainsi de suite, heure après heure. Nous nous élevons lentement, péniblement; de temps en temps, nous surmontons un passage plus scabreux, puis décidons une pause: nous grignotons des noix ou des raisins secs, buvons un peu d' eau en admirant l' horizon, la Punta Italia, haute de 5600 mètres. Puis c' est de nouveau l' attaque de front, heure après heure. Enfin, après un dernier bloc rocheux, nous pouvons nous reposer sur l' arête supérieure de ce « mur ».
Un camp chaud sur sol froid Le glacier: il nous faut continuer à grimper une pente toujours plus raide, aveuglante, mais dépourvue de crevasses profondes. Les ombres s' allongent, on commence à chercher un emplacement de camp, c'est-à-dire la surface la plus plate possible et sans trop de fentes.
Nous déposons les sacs, nous accordant une courte pause, puis nous nous mettons au travail! Nous nivelons le sol, montons les tentes, y introduisons les tapis de sol en plastique et les matelas de caoutchouc-mousse, puis déroulons les sacs de couchage en duvet. Enfin le réchaud à pétrole ronronne, la neige fondante se transforme lentement en soupe.
Le soleil abandonne le ciel du Chili central, toujours sans nuages. Si le temps est un problème pour les alpinistes, ce n' en est pas un pour les andinistes, en tout cas dans la Cordillère du Chili central. Plus au sud, c' est différent. Long de 4000 km ( pour une largeur de quelques centaines de km seulement ), le Chili s' étend de la Terre de Feu, qui est une des zones les plus arrosées de la Terre - à 500 km seulement de I' Antarctique - jusqu' à la Pampa de Tamaru-gal, extrêmement sèche, et au désert d' Atacama qui détient le record de sécheresse du globe.
Pourtant, il neige sur mon visage: l' humidité dégagée par notre respiration gèle contre le toit de la tente et, de temps en temps, un flocon s' en détache; mais, lorsque nous nous réveillons le lendemain matin, nous avons à nouveau audessus de nous un splendide ciel pur et étoile.
Une première heure se passe à dégeler nos souliers durcis au moyen du réchaud à pétrole et faire chauffer le petit déjeuner, et une seconde heure est nécessaire pour s' habiller et rassembler tous nos effets. L' aube pointe lorsque nous nous mettons en route.
Les pénitents Le glacier sur lequel nous avons campé est un glacier tout à fait normal, tel qu' on peut en voir dans nos Alpes. Mon altimètre prétend que notre camp est à 4600 mètres. Mais nous savons que le sommet se trouve à 5080 mètres, une altitude imposante, même si elle n' est pas rare ici: nous avons dans notre champ de vision plusieurs six mille. Tandis que nous montons, le glacier commence à présenter une particularité andine, d' ailleurs fort désagréable, les pénitents ou neige des pénitents. C' est une forêt de colonnes de la hauteur d' un homme ou davantage, dont les bases sont très serrées l' une contre l' au et se terminent en pointe fine vers le haut. Ces colonnes de neige gelée, non pas verticales, mais inclinées vers le nord, sont formées par la réverbération du soleil. La surface primitivement lisse commence par se plisser et former des vagues; ceci se produit aussi dans les Alpes. L' évaporation est plus intense dans les creux des vagues, ceux-ci se creusent donc encore davantage et les pénitents se forment ainsi.
Nous atteignons le sommet en évitant le plus possible les névés avec leurs pénitents et en restant sur le rocher. Mon altimètre a attrapé le mal de montagne: il indique maintenant une altitude supérieure de plusieurs centaines de mètres aux officiels 5080.
Nous faisons la pause traditionnelle, admirons la vue panoramique sur l' énorme cordillère et sur les collines brunes coupées de quelques lagunes qui s' étendent en direction de la côte.
Le souvenir Dans cette lumière éblouissante et cette solitude merveilleuse, nous n' oublions pourtant pas notre devoir: le souvenir. La coutume veut qu' on abandonne ici un petit quelque chose et qu' on emporte en contrepartie un objet trouvé sur place. Quelle charmante coutume pour un pays qui a beaucoup de montagnes et peu de montagnards! Nous déposons une ceinture d' étoffe avec boucle portant l' inscription: Recreational Equipment Coop, Seattle, et nous trouvons une patte d' étoffe marquée Andino Nevado Kobe, Chile. Il y a deux ans, une expédition japonaise est venue dans ces parages; entre cette époque et aujourd'hui, personne n' a trouble la paix de la montagne.
La voie choisie pour la descente se révèle mauvaise; nous tombons sur des pénitents qui nous donnent bien du travail. Nous nous ouvrons un passage avec peine dans cette étrange forêt vierge à 5000 mètres d' alti et enfonçons toujours plus profondément dans ces sinistres pénitents ( le mot est bien choisi!. Ah! à quelle distance sommes-nous encore de notre camp? Combien de milliers de pénitents allons-nous encore contourner, décapiter, enjamber, jusqu' à ce que nous arrivions enfin, joliment fatigués, en terrain plat? Nous contournons encore une monstrueuse crevasse, et nous nous retrouvons à notre camp, bien soulagés.
Le sommet secondaire Gregorio et moi avons l' intention de vaincre encore le sommet secondaire le lendemain. A notre connaissance, il n' a été gravi qu' une fois, subissant le sort habituel des sommets secondaires, qui restent à l' ombre de leur grand frère.
Nous nous attaquons donc à une paroi rocheuse qui devient tout de suite difficile. Par une varappe libre d' une grande maîtrise, mon camarade emporte un morceau qui se révèle trop difficile pour moi lorsque je veux le suivre. Je m' efforce en vain de passer cet obstacle. Comment diable a-t-il fait? Pas de prise, seule une minuscule pointe sur laquelle le bord du soulier se presse, sans oser trop appuyer.
Je reste là depuis un moment sans pouvoir avancer, et mon pied commence à trembler. Une main cherche en vain une prise, tandis que l' au se colle au rocher par adhérence, car il n' y a pas de prise non plus. Ma main commence aussi à trembler, mes forces m' abandonnent, je crie que je vais tomber, et déjà je fais un pendule qui m' apparaît comme une sorte de délivrance. Gregorio me fait descendre jusqu' au dernier point d' appui où je me repose d' abord cinq minutes. Lui-même est passé en libre et moi je ne passerais même pas en deuxième? Ça doit être faisable tout de même, car Gregorio n' est pas une mouche! Essayons donc encore une fois, avec une petite variante peut-être, par exemple à gauche dans ce couloir, qui est un peu mouillé et glissant. Mais oui, ça passe, je ne sais trop comment. Je me risque à la limite du possible puisque je suis assuré. Mais pour grimper là en tête... respect pour Gregorio.
La varappe est loin d' être populaire au Chili; pourtant nous avons fait la connaissance de quelques Chiliens, à part Gregorio, qui se consacraient corps et âme à ce sport. Ce qui nous frappe le plus, à côté de leurs capacités, c' est leur disponibilité à nous emmener dans leurs courses d' entraînement. L' enthousiasme de nos amis varappeurs du Chili est d' autant plus digne d' éloge que le matériel de montagne y est aussi onéreux que difficile à trouver. Nous ne pouvions pas leur faire de plus grand plaisir que de leur vendre à bas prix ou de leur donner notre équipement avant notre départ pour la Suisse.
Après cet exercice de varappe, Gregorio et moi pouvons atteindre le sommet secondaire en un clin d' œil: il n' a pas tout à fait 5000 mètres. Au début de l' après, nous sommes déjà de retour au camp du glacier. Nous prenons ensemble la décision de repasser le mur, d' hui encore. Avant quatre heures déjà, nous guignons dans le vide par-dessus son arête supérieure.
Un sac prend le large Nous descendons prudemment. De temps en temps, à un passage plus raide, il nous semble indiqué de nous encorder, surtout si nous considérons les charges que nous portons. A un certain moment, je propose de descendre encordés, mais sans les sacs, et de faire descendre ceux-ci à part. C' est Shirley qui commence, et, à peine arrivée en bas, elle se met en devoir de recevoir les sacs. L' un après l' autre, ils sont descendus, puis déposés sur la pente. Le sac de Carlos vient d' être posé, mais voilà qu' il commence à rouler. Je crie pour avertir Shirley. Trop tard! Il lui échappe et sa glissade s' accélère considérablement. Il atteint un premier névé, et quelques objets commencent à s' en échapper: un gant par-ci, un crampon par-là. Il est déjà très loin lorsque son tempo ralentit, juste au moment où la pente va redevenir plus raide. Il roule toujours, s' approche dangereusement de cette nouvelle pente. Encore deux ou trois culbutes... il s' arrête presque.Va-t-il rester là? Oh! il recommence à rouler et disparaît à no regards dans une fissure...
Nous allons tout de suite à sa recherche: la trace est facile à suivre avec ces objets laissés en route; puis voici la fissure, où coule du reste un ruisseau assez important, qui disparaît sous un grand névé. Au bord supérieur de ce névé, nous voyons un trou béant dans les profondeurs duquel coule le ruisseau - une espèce de porte du glacier, mais sur le bord supérieur, celle-là.
Il n' y a pas à discuter: c' est dans ce gouffre que doit se trouver le sac. On ne le voit pas, mais il ne peut pas avoir pris un autre chemin. Carlos se prépare bravement à aller récupérer son bien. Il s' enveloppe d' un morceau de plastique et se laisse descendre au bout de la corde dans la gueule grondante et mugissante. En effet, son sac s' est coincé là, au fond, et bientôt nous unissons nos forces pour hisser le sac et l' homme à la lumière „ du jour.
Le contenu du sac n' a pas bonne mine: humide, mouillé, voire trempé, sauf ( quelle chance !) sa caméra miniature flambant neuve et bien emballée dans un étui de plastique. Elle a résisté aux chocs et à la baignade.
Les douceurs de la plaine La nuit est déjà là lorsque nous atteignons notre ancienne place de camp, et nous nous couchons sans longue préparation. Pauvre Carlos! pour lui la nuit va être peu confortable, avec un sac de couchage mouillé. Nous lui prêtons généreusement nos habits superflus.
Nous désirons prendre tout notre temps pour le retour et camper encore une fois à mi-che-min. Carlos n' est pas du même avis, ce qui se comprend. Gregorio et lui se lèvent donc tôt le lendemain pour rentrer le soir-même à la maison.
Enfin, après un jour de merveilleuse solitude dans les montagnes, Shirley et moi parvenons aussi à la route poussiéreuse de Banos Morales et faisons signe du pouce, tels de vieux auto-stop-peurs, aux véhicules qui descendent la vallée. Un camion chargé de gypse nous prend. Il y a donc effectivement une carrière de gypse là-der-rière. Nous prenons place sur le chargement poussiéreux, puis, une fois bien blanchis, nous troquons ce véhicule contre un autobus, dans la première localité honorée d' un service de transports publics que nous rencontrons. C' est un petit bus à douze places, qui mérite son nom de Micro. Micro est l' abréviation de Microbus; mais au Chili, tous les bus s' appellent ainsi, même s' il s' agit de bus hauts comme des maisons.
Une crevaison! Comme un fait exprès pour nous faire attendre plus longtemps encore, assoiffés, poussiéreux et en sueur comme nous le sommes, le moment béni des raisins, du bain et du repos.
Mais enfin, ça y est! Quel délice! Comme les raisins sont bons! Et ce bain chaud, quel bienfait! Et quel sentiment de joie, de satisfaction et de reconnaissance nous éprouvons pour les camarades et parents en compagnie de qui nous avons réussi à gravir un cinq mille, le seul qu' à présent!
Traduit de l' allemand par Annelise Rigo