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Durant l’été 2017, la Fondation Urgences Santé (FUS), centre téléphonique répondant aux questions de santé des cantons de Vaud et Neuchâtel, a observé une augmentation des appels de parents redoutant chez leur enfant une noyade sèche. Ceci a fait suite à la publication récente dans les médias d’articles mentionnant le décès d’enfants liés à ce phénomène.1 Ces articles ont décrit la noyade sèche comme secondaire à l’inhalation de quelques cuillérées d’eau (« boire la tasse »). Elle se caractériserait par des symptômes respiratoires de type dyspnée, toux, cyanose, mais aussi généraux comme un teint grisâtre, des douleurs thoraciques, une fièvre, et une altération de l’état de conscience et serait mortelle. Cette noyade se manifesterait après une période asymptomatique s’étendant jusqu’à sept jours et serait plus fréquente chez l’enfant.
Nous n’avons pas trouvé de description de la noyade sèche sous cette forme dans la littérature médicale. Ainsi, cette entité semble bien être le fruit d’un amalgame entre des notions désuètes.
Le terme noyade sèche est issu de la médecine légale et désigne, lors d’autopsies de corps noyés, l’absence d’eau dans les poumons à la suite d’un laryngospasme réflexe. L’existence de ce phénomène est à ce jour débattue.2‑4
Les symptômes et les données avancés dans la presse font apparemment référence à une ancienne complication de la noyade nommée noyade secondaire (secondary drowning). Suspectée dans les années 1980, elle a été décrite comme une détérioration respiratoire survenant jusqu’à 96 heures après une noyade par destruction du surfactant5,6 et a depuis été réfutée.7‑9
On retrouve enfin dans la littérature, la mention d’œdème pulmonaire d’immersion (swimming-induced pulmonary oedema), secondaire à un effort intense dans l’eau.10,11 Mais dans ce cas, les symptômes et l’atteinte des fonctions pulmonaires sont quasi immédiats, modérés et disparaissent sans séquelles.12,13
La définition de noyade a longtemps souffert d’un manque de consensus. En 2005, on recensait 33 définitions ayant trait à ce phénomène.14 Pour pallier cette confusion, un groupe d’experts a conclu en 2003, puis en 2015, à une définition universelle de la noyade, décrite comme « une insuffisance respiratoire primaire résultant de la submersion dans un milieu liquide».15‑17La submersion désigne l’immersion complète, incluant les voies respiratoires, dans un liquide.18 Le diagnostic de noyade ne varie pas, que le patient survive ou non, et on en distingue trois catégories : fatale, non fatale avec séquelles et non fatale sans séquelles. Les notions de noyade « humide », « active », « passive », « silencieuse », « secondaire » et « presque noyade » ne sont plus utilisées.16 Les complications respiratoires les plus fréquentes de la noyade non fatale sont le syndrome de détresse respiratoire aiguë (SDRA) et les pneumonies infectieuses.19
On peut considérer qu’un enfant a été victime d’une noyade si les parents ont constaté une détérioration respiratoire suite à un événement dans l’eau. Le simple fait d’avaler de l’eau et de tousser quelques secondes n’est pas une atteinte significative et « boire la tasse » ne constitue pas une noyade. Le syndrome décrit sur internet n’existe donc pas.
La noyade est un problème de santé publique grave et négligé. Son fardeau est estimé à 372 000 décès par an dans le monde, dont la moitié survient chez les enfants de moins de 15 ans.20 Les pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire sont les plus touchés, mais les pays aisés n’en sont pas exempts. En Suisse, la noyade représente la deuxième cause de mortalité par accident chez l’enfant de 0 à 4 ans, après les accidents de la route.21 Outre la mortalité, le nombre de patients consultant pour noyade dans un centre d’urgence est estimé trois fois supérieur à celui des décès.22 Enfin, la noyade non fatale est grevée d’une importante morbidité, avec 5‑10 % de séquelles neurologiques permanentes chez l’enfant.23
La population la plus à risque de noyade est celle des enfants de moins de 4 ans, avec un pic entre 1 et 2 ans.4 Les garçons sont 2 à 4 fois plus à risque que les filles.20 La grande majorité des noyades dans les pays à revenus élevés surviennent en piscine ou en baignoire.24 Dans plus de 90% des cas, les enfants sont seuls et l’absence de surveillance constitue, après l’âge, le principal facteur de risque.20,24Les circonstances des noyades sont également dépendantes de l’âge. Les enfants de moins de 12 mois sont relativement immobiles, mais peuvent se noyer très rapidement dans des récipients jugés non dangereux (mare, seau, toilettes).20 Les enfants de 1 à 4 ans sont plus à risque, car ils se déplacent mais sont incapables de reconnaître les dangers.25 Chez l’adolescent et le jeune adulte, la consommation d’alcool ou de toxiques aux abords de l’eau sont les principaux facteurs de risque.20 On retrouve une alcoolémie significative chez 30 à 70 % des victimes de plus de 15 ans.26 La présence de comorbidités est un facteur de risque dans toutes les classes d’âge et l’épilepsie est la première cause.27
La prévention est l’action la plus efficace pour réduire la mortalité : 85 % des noyades pourraient être évitées et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) en a fait un objectif prioritaire de santé publique depuis 2015.16,20La noyade est rarement la cause d’un seul facteur28 et la prévention de la noyade s’articule donc sur trois plans : à l’échelle communautaire, à l’échelle politique et légale et par la promotion de la recherche sur le sujet.20 Le médecin de premier recours joue dans ce contexte un rôle clé en enseignant aux parents les mesures de prévention efficaces (tableau 1).
La survie à la suite d’une noyade dépend de la rapidité avec laquelle la personne est sortie de l’eau et de celle avec laquelle les manœuvres de réanimation adéquates sont pratiquées.29 Dans plus de 90 % des sauvetages, la victime ne présente pas de symptômes et l’auscultation pulmonaire est dans la norme. Ces situations ne nécessitent pas de prise en charge médicale.30 Si des symptômes apparaissent ou que l’auscultation pulmonaire est pathologique, il y a indication à consulter. Deux études pédiatriques8,9ont montré que suite à une noyade non fatale, le développement des symptômes et une détérioration clinique apparaissaient en moyenne dans les 4 à 4,5 heures, avec un maximum de 7 heures. Il est donc entendu qu’un patient asymptomatique après une noyade peut être libéré en toute sécurité après 8 heures de surveillance.7,12
Il semble bien que le terme noyade sèche soit un terme médical détourné. Si l’enfant « boit la tasse », l’absence d’atteinte respiratoire ou de baisse de l’état général exclut la noyade. En revanche, lorsque l’enfant présente des symptômes respiratoires persistants après une submersion, il faut consulter. Les complications de la noyade non fatale sont un SDRA ou une pneumonie infectieuse, mais les études ont montré qu’au-delà de 8 heures, les risques sont quasiment nuls. La prévention doit être enseignée aux parents, car elle est le principal levier pour réduire le fardeau de la noyade. Une implication des programmes de santé publique et des efforts de recherche sont également nécessaires pour endiguer ce phénomène longtemps négligé.
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
▪ La noyade est une insuffisance respiratoire primaire résultant de la submersion dans un milieu liquide, elle peut être fatale ou non fatale
▪ Lors de noyade avérée, une surveillance clinique de minimum 8 heures est indiquée
▪ Avaler de l’eau et tousser par la suite quelques secondes n’est pas une noyade, « boire la tasse » n’impose donc aucune surveillance
▪ La prévention est la méthode de réduction de la mortalité par noyade la plus efficace
▪ Le pédiatre et le médecin de premier recours sont des acteurs importants pour l’enseignement de la prévention aux parents et aux adolescents
▪ Les données utilisées pour cette synthèse ont été identifiées par une recherche dans Medline des articles publiés en anglais ou en français depuis 1980 dans le domaine de la noyade. Les articles ont été inclus dans la liste des références s’ils présentaient une approche originale pour chacune des sections principales de la revue ou couvraient les sujets suivants : anciennes et nouvelles définitions de la noyade, physiopathologie de la noyade, particularité de la noyade de l’enfant, prise en charge de la noyade, traitement de la noyade et prévention de la noyade. Les deux mots-clés principaux utilisés pour la recherche étaient « drowning » et « dry drowning ». Un sous-ensemble de critères a été simultanément utilisé avec ces deux termes, il comprenait les mots-clés suivants : « child », « children », « pediatric », « definition », « secondary-drowning », « near-drowning », « dry lungs », « prevention », « treatment », « management », « immersion », « submersion », « World Health Organization », « pulmonary edema », « Acute respiratory distress syndrome ».