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Ascensions et tentatives oubliées
Par G. R. de Beer
Un des résultats les plus curieux des recherches récentes en littérature alpestre a été la constatation qu' en plus des ravages normaux de l' oubli, il y a eu étouffement des récits et rapports de premières ascensions. L' histoire des pics du Wetterhorn et de la Jungfrau accusent plusieurs exemples de ce phénomène qui fut cause que plusieurs personnes furent convaincues que leur ascension était la première, et qu' un nombre encore plus grand restait longtemps assuré que ces cimes n' avaient jamais été atteintes. J' espère pouvoir m' occuper de ce sujet plus au long dans un autre article: pour le moment il me suffit de faire remarquer que quelle qu' en ait été la cause, son effet a été de rendre encore plus précieux les anciens récits d' ascensions et de tentatives et leur recherche.
Il est difficile de définir en quoi consiste l' ensevelissement d' un récit. Ce n' est certainement pas l' ancienneté de la publication, car c' est précisément un caractère propre aux classiques de résister au temps. D' autre part, certains récits ont été très effectivement enterrés dans des publications modernes dont les titres ne laissent pas soupçonner les perles alpestres qu' elles contiennent. Je n' essaierai pas de formuler une définition et je me contenterai de dire que les ascensions et tentatives dont j' ai à parler ici ont été bel et bien oubliées: j' espère que mes lecteurs les trouveront intéressantes.
Je ne connais pas l' histoire ancienne de la Dent d' Oche, cette cime modeste quoique respectable qui s' élève derrière Meillerie, au sud du Lac Léman. Il ne semble pas que de Saussure l' ait gravie, car il dit 1: « Les montagnes au dessus de St Gingouph, sont très-élevées & escarpées au dessus du Lac. Une des plus hautes est la Dent d' Oche. Je passai au pied de cette Dent au mois d' Octobre 1777, en remontant la vallée de St Gingouph, pour aller visiter des mines de charbon de pierre, que l'on a découvertes dans ces montagnes. » Mais la Dent d' Oche fut certainement gravie en 1781 par Sir Samuel Romilly. Ce sympathique personnage, auquel l' Angleterre doit d' importants adoucissements dans son code pénal, s' était inspiré de bonne heure des principes de Rousseau et s' était lié d' amitié avec Etienne Dumont. Sa sœur Catherine avait épousé le Genevois Jean Roget en 1779 et l' avait suivi dans sa patrie. En 1781, Samuel Romilly leur amenait leur fils Peter Mark Roget dont la carrière en Angleterre devait, plus tard, être si brillante.
« Pendant mon séjour dans ce pays enchanteur », écrivit Romilly 2, « je fis plusieurs petites excursions pour en voir et admirer les beautés; entre autres au Lac de Joux, à Evian et aux rochers de Meillerie; et une surtout qui m' impressionna plus que toutes les autres au sommet de la Dent d' Oche, une montagne très élevée en Savoie, sur la rive méridionale du Lac de Genève. L' ascension en est très difficile, et c' est peut-être pour cette raison que les 1 Saussure, H.B. de.Voyages dans les Alpes. Neuchâtel 1779.
2 Romilly, Sir Samuel. Memoirs of the Life of Sir Samuel Romilly. London 1840.
étrangers ne la visitent que rarement. Mais la vue dont on jouit de sa cime est la plus belle et la plus sublime que je n' ai jamais eue: d' un côté le Lac de Genève, étendu en entier avec le riche paysage du Pays de Vaud et ses nombreuses villes; de l' autre, les Alpes de Savoie comme un océan de montagnes limité au loin par le Mont Blanc qui les domine toutes. » La première ascension connue du Titlis est celle qu' accomplit Joseph Eugenius Waaser * en 1744, et la seconde celle du Dr Freygrabend 2 en 1785. Le premier Anglais à le gravir semble avoir été John Twedde113, en 1796. De Berne, le 31 août de cette année, il écrivit:
« L' autre jour je fis l' ascension d' une très haute montagne appelée Titlisberg. Elle a 10 710 pieds au dessus du niveau de la mer. Je mis neuf heures à la gravir. Je partis à minuit et quart et atteignis le sommet à neuf heures et demie. Pendant les deux dernières heures je marchai sur un plan incliné de glace — vous comprendrez naturellement que je portais sous les pieds des engins pour m' empêcher de glisser. Je descendis beaucoup plus vite, et après avoir traversé une autre montagne, j' arrivai entre quatre et cinq heures de l' après dans une charmante petite vallée au bord d' un romantique petit lac... » Le Mont Buet avait déjà un quart de siècle d' histoire alpestre à l' époque dont j' ai à en parler. Gravi pour la première fois par J.A. De Luc * en 1770 du côté de Sixt et en 1772 du côté de Servoz, il le fut par M.T. Bourrit5 en 1775 du côté de Vallorcine ( et six fois encore ), et par H.B. de Saussure 6 en 1776 et 1778. Des dames, les Misses Parminter7, l' avaient gravi en 1786. Je n' ai donc rien à contribuer à l' histoire du Buet en fait de priorité, mais j' estime que Déodat de Dolomieu 8 est un personnage suffisamment intéressant pour relever le récit de sa tentative au Buet en 1793 et sa réussite en 1794. Le 13 octobre 1794, il écrivit:
«... ce fameux Buet qui, l' année dernière, se refusa deux fois à l' em que nous avions de le visiter, n' a exigé de moi presque aucune fatigue pour être gravi jusqu' à son sommet, et je suis resté pendant plus d' une heure sur le glacier qui le recouvre sans être incommodé par le froid. Nous avons donc joui sur ce superbe belvédère de la plus belle vue que puisse présenter ce intérieur des Alpes... » 1 Waaser, J. E. Dans Staats- und Erdbeschreibung der Schweizerischen Eidgnossschaft, par J. C. Fuessli, Schaffhausen 1772; t. 4, p. 345.
2 Freygrabend, Dr. Dans Traueis in Switzerland, par W. Coxe, London 1791.
3 Tweddell, John. Remains, London 1816.
* Relation de différents Voyages dans les Alpes du Faucigny par Messieurs D [de Luc] et D[entan]. Maastricht, 1776.
6 Bourrit, Marc-Théodore. Nouvelle Description des glacières, Dallées de glace et glaciers qui forment la grande chaîne des Alpes de Savoie, de Suisse et d' Italie. Genève 1787.
6 Saussure, H.B. de.Voyages dans les Alpes. Neuchâtel 1779.
7 Parminter, Misses. Dans Paccard wider Baltnat, par H. Dübi, Bern 1913.
8 Dolomieu, Déodat de. Déodat Dolomieu. Sa Correspondance, sa oie aventureuse, sa captivité, ses oeuvres. A.L. Lacroix, Paris 1921.
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Parmi les voyageurs anglais surpris en France par la reprise des hostilités, quelques-uns eurent la chance d' obtenir la permission de passer leur captivité à Genève et de visiter les Alpes. Un de ceux-ci fut Henry Cazenove 1 dont le père, Jacques Cazenove, originaire de Genève, s' était établi à Londres. Le jeune Cazenove, profitant d' une permission octroyée par le général Molitor, se rendit à Chamonix en août 1804.
« Nous rencontrâmes M. Bourrit, chantre de la cathédrale de Genève, qui avait publié un livre sur les Alpes et la vallée de Chamonix. Il s' opposa énergiquement à notre projet de parcourir les montagnes par la route que nous nous étions proposée, et il essaya de nous en dissuader par des récits terrifiants de courses semblables qui avaient souvent fini par la mort. Il aurait peut-être réussi à nous convaincre si Monsieur le Professeur Pictet ne nous eût pas conseillé de prendre ce chemin sous la direction du guide dont nous nous étions assuré les services et qui était parfaitement en état de nous garantir des dangers 2. » Cazenove fit son ascension du côté de Servoz et les chalets d' Anterne le 23 août 1804, mais le sommet était enveloppé de nuages et il ne vit rien. Il retourna à Chamonix par le Lac Cornu et le Col de la Glière. Il ne se résigna cependant pas à se passer de la vue du sommet du Buet, et, le 27 août il le gravit de nouveau, cette fois par le chemin de Vallorcine:
« Cette fois nous fûmes bien récompensés pour notre persévérance; jamais depuis notre départ de Genève nous n' avions joui d' un si beau temps ni d' un ciel si clair. Nous pûmes distinguer la situation de Genève et une partie de son lac, le Pays de Vaud et une petite partie du lac d' Annecy; bref, même sans l' aide d' une longue vue nous discernâmes cinq lacs et plusieurs vallées: le panorama de cet endroit embrasse une circonférence de cent soixante milles d' après ce que l'on dit. Nous surplombions plusieurs des hauteurs voisines. Le Col de Balme apparut à nos pieds, tandis que de l' autre côté le Mont Blanc nous parut plus élevé et plus magnifique que jamais. Il mérite bien son nom de Roi des Montagnes, et il est impossible de décrire son aspect majestueux. Nous découvrîmes les Aiguilles ou roches pointues qui entourent le Mont Blanc. Le Saint Gothard était visible, mais très lointain; le Saint Bernard était caché par le Col Ferret et d' autres montagnes. Le Mole, le Salève, et les Voirons qui ont tous une certaine hauteur vus de Genève, nous parurent comme des petites collines; et le Jura qui paraît si formidable vu de sa base n' avait l' air que d' une longue et basse clôture. A nos pieds étaient les vallées riantes de Samoens et de Sixt qui se terminent du côté de la Bonneville. Nous restâmes presque deux heures à admirer ce spectacle riche et varié... ».
Les extraits que je viens de citer ont ceci en commun qu' ils représentent tous des réussites. Les suivants n' enregistrent que des insuccès, mais ils n' en 1 [Cazenove, Henry]. A Narrative, in two parts. Written in 1812. London 1813.
2 Ce guide était Jacques Balmat des Dames, et Cazenove eut toutes les peines du monde à le garder, car Mlle Contât, la célèbre actrice de Paris, était à Chamonix et voulait à tout prix le lui prendre.
sont pas moins intéressants. Le baron Ludwig von Weiden est connu par son ascension en 1822 de la cime du Mont Rose qui porte son nom — Ludwigshöhe — et par le livre qu' il consacra au Mont Rose en 1824 l. Il s' était cependant déjà escrimé contre le Mont Blanc, sans que les annales de cette montagne publiées jusqu' ici en connaissent mot 2. En effet, il était difficile de deviner quels exploits se cachaient derrière la phrase de son livre: « Ich habe die Thäler des Mont Blanc, des Bernhard, die Alpen Savoiens und der Schweiz durchwandert, manches Schöne und Grosse gesehen... » Le récit de la tentative de Weiden au Mont Blanc se trouve dans la brochure qui accompagna et décrivit le modèle en relief de Kummer 3. Je le reproduis dans le texte original.
« Im Jahr 1815 kam der österreichische Obrist Baron von Weiden auf einer militairischen Rekogniszirungsreise der Savoyer Alpen nach St. Gervais, um durch das Chamounithal in das Wallis zu gehen. Er nahm 5 Führer von dem Bade St. Gervais mit, einen aus Bionnassay, zwei aus Contamines. Am 14. Juni brach seine Karawane früh um 3 Uhr auf. Nach vielen Mühseligkeiten ward am Abend um 8 Uhr die Aiguille du Goûté erreicht, wo sie die fürchterliche Nacht aushalten mussten, die sie für die letzte ihres Lebens hielten. Um sich der grimmigen Kälte zu erwehren, stellten sie sich in ein in dem Schnee gemachtes Loch dicht nebeneinander, bedeckten sich oben mit ihren Mänteln und hielten nun Hände und Füsse in beständiger takt-mässiger Bewegung, wie beim Dreschen etwa, um nicht zu erstarren. Am Morgen entstand Streit unter den Führern über den einzuschlagenden Weg; wegen der dichten Nebel behaupteten sie sich nicht gehörig orientiren zu können. Da v. Weiden sich nun überzeugte, dass keiner den Weg zum Gipfel mit Genauigkeit kannte, so gab er seinen Plan auf, und stieg am Westrande des Taconnay-Gletschers gegen das Chamounithal hinab. Es waren furchtbare fünf Stunden, nach denen er zuerst wieder Felsboden mit Krumholz erreichte, die er nach seinem eigenen Geständniss voll Andacht für die Gnade der Errettung küsste. Um 7 Uhr betrat er den Boden des Dorfes les Ouches im sichern Thale. » Cette excursion présente probablement la première traversée de l' Aiguille du Goûter et passage à haut niveau de St-Gervais à Chamonix par un touriste: les guides Pierre Balmat et Marie Couttet l' avaient effectué en juin 1-786. Il est intéressant de constater dans ce récit que von Weiden était d' avis qu' aucun de ses guides ne connaissait le chemin au sommet. C' était justement à cette époque qu' un M. Roux, propriétaire du Pavillon de Bellevue sur le Col de Voza, publia une brochure dans laquelle il vantait les avantages du chemin qui conduisait de sa maison au sommet du Mont Blanc, assurait qu' il pouvait se faire en un jour, et qu' il avait été fait avec succès par plusieurs 1 Weiden, Ludwig von. Der Monte Rosa. Wien 1824.
2 Seuls MM. E. Gaillard et H.F. Montagnier dans leur édition de Saussure Le Mont-Blanc et le Col du Géant ( Lyon 1927 ) dans une note à la page 80 citent l' ascen de l' Aiguille du Goûter par Weiden en 1815.
3 Geographisch-historisch-topographische Beschreibung zu Kummers Stereorama oder Relief des Montblanc-Gebirges und dessen nächster Umgebung, von C. Ritter, Prof. Berlin 1824.
touristes. Ceci laisse toujours supposer que les guides, au moins, connaissaient le chemin. Ce fut en se basant sur le bruit que deux guides de St-Gervais avaient atteint le sommet du Mont Blanc et se proposaient de refaire leur ascension que le Dr Hamel 1 choisit cette route pour sa première tentative en 1820. Tout en repoussant la brochure de Roux, Hamel convint cependant que « Ich habe zwar alle Ursache zu glauben, dass die zwey vortrefflichen Führer, Johann Franz Perroud und Moriz Mollard, welche mich begleiteten, den Gipfel des Bergs erreicht haben, und denselben Tag zurückgekommen sind ».
« Pendant plus d' un demi-siècle », remarque Charles Durier 2, « les ascensions par Saint-Gervais présentèrent cette particularité que les guides seuls atteignaient le Mont Blanc. » Quatre ans après von Weiden, en 1819, la route au Mont Blanc par St-Gervais fut essayée de nouveau par le célèbre géologue anglais Sir Henry De La Bêche. On savait depuis longtemps qu' il fut à Chamonix cette année-là 3; mais sa tentative au Mont Blanc n' est connue que par une note ajoutée par le rédacteur de la Bibliothèque Universelle 4, le professeur Marc-Auguste Pictet, au dernier alinéa de la traduction française du récit de l' ascension de van Rensselœr. L' alinéa en question dit ceci:
« II y a eu encore bien d' autres tentatives faites par des aspirans, qui sont revenus le premier ou le second jour, arrêtés par divers obstacles; nous croyons superflu de les rappeler4. » Et la note du rédacteur ajoute:
« Une de ces tentatives eut lieu l' année dernière par MM. De la Bêche et d' Houdetot. Ils attaquèrent le Mont Blanc, par l' Aiguille du Goûté, mais ils éprouvèrent, dans l' ascension de celle-ci, des difficultés et des dangers auxquels ils durent céder. ( R. ) » Voici, pour terminer, deux tentatives à la Jungfrau.
Cette cime avait été gravie par les Meyer en 1811 et en 1812, puis en 1828 par Peter Baumann et ses compagnons; mais ces premiers succès rencontrèrent pendant longtemps une incrédulité générale, aussi n' est pas surprenant qu' en 1835 l' Ecossais Callander of Craigforth la croyait encore inviolée.
Tout ce que l'on sait de sa tentative se borne à quelques brèves remarques dans la relation de son ami W -F Cumming b, dont il fut le compagnon de voyage en Suisse en 1836.
Le 27 août 1836, Cumming note au Weissenstein: « Je vis assez distinctement le Finsteraarhorn, élevant dans le ciel son sommet qu' aucun pied n' a foulé: la Yungfrau aussi, la reine des Alpes qui conserve toujours son trésor vierge dont Callander eût été bien aise de la débarrasser l' été dernier... » Le 31 août, à Interlaken, il continue:
1 Hamel, J. Reisen auf dem Montblanc im August 1820. Basel 1820.
2 Durier, Charles. Le Mont-Blanc. Paris 1877.
3 De La Bêche, H. Transactions of the Geological Society, vol. 1, 1824.
* Bibliothèque Universelle des sciences, belles-lettres, et arts, faisant suite à la Bibliothèque Britannique.Vol. 14, Sciences et Arts. Genève 1820. p. 234.
5 Cumming, W. F. Notes of a wanderer, in search of health, through Italy, Egypt, Greece, Turkey, up the Danube, and down the Rhine. London 1839.
« La Yungfrau est découverte devant moi. Et dire que c' est la reine inflexible des Alpes qui a été si souvent courtisée mais jamais vaincue? Si je n' étais pas convaincu du contraire, j' aurais cru qu' un homme actif pourrait partir de cette maison, grimper à sa cime, et être de retour le même jour pour dîner. » A l' Hôtel de l' Aigle à Grindelwald, Cumming ajoute:
« C. fut reçu par notre hôte à bras ouverts. C' est de cette auberge qu' il se mit en route pour son audacieuse tentative à la Yungfrau l' année dernière. » Et finalement, au Glacier Inférieur:
« Callander nous montra le chemin par lequel il fit sa tentative à la Yungfrau l' an passé. » La tentative à la Jungfrau de 1836, elle aussi, n' est connue que par le récit de voyage de Cumming. De Grindelwald, le 2 septembre, il écrivit:
« II y a un mois environ, un Anglais du nom de Plunket fit la même tentative, avec un même insuccès. J' ai lu son récit dans le Livre des Voyageurs, rédigé par lui-même. Il est maigre et dit seulement que le mauvais temps lui fit faire demi-tour. L' aubergiste me dit qu' il rentra à l' auberge en état de fièvre. »