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Amalgame de sens aussi divers qu’hétéroclites, le mot français d’emprise ‒ qui fait son entrée dans le petit Larousse de 2023 ‒ est en fait une contamination ‒ au sens littéraire de ce terme d’origine latine 1Contaminatio, onis, : signifiant au sens propre souillure, mal, maladie, ce substantif féminin de la 3e déclinaison est formé sur le verbe classique contaminare, qui veut dire mélanger, mêler ; quand il est suivi de fabulas, accusatif pluriel de fabula, au sens de pièce de théâtre, il désigne un procédé littéraire largement pratiqué par les comiques latins tels Plaute et Térence, consistant à fondre en une pièce latine les intrigues de deux, voire parfois trois comédies grecques. ‒ des paronymes que sont empire, prise, emprisonner et empreinte ! Formé sur le verbe de français médiéval emprendre (1160), un composé du verbe prendre, sorti de l’usage et signifiant entreprendre, commencer 2Cf. la locution d’ancien français emprendre le voiage / la voie, qui veut dire se mettre en chemin., l’emprise désigne à l’origine une entreprise, un projet pouvant même être de nature hostile.
Equivalant selon les contextes où il apparaît à divers noms de la langue très surveillée, noms qu’on lui préférera par souci de correction et d’exactitude de sens, le terme d’emprise, longtemps condamné par les puristes, pourra signifier tour à tour, ascendant, autorité, domination, empire, fascination, influence, mainmise, puissance, pouvoir !
Admis par l’Académie française, ce substantif qui, « dans la langue administrative, a le sens d’action de prendre des terrains par expropriation », acquerrait curieusement.et par extension de sens celui d’envahissement, de mainmise. Enfin, dans un emploi figuré, il désignerait la domination exercée par une personne sur une ou plusieurs autres, ce qui a pour effet que cette dernière finit par s’emparer de son esprit ou de sa volonté. 3Dictionnaire de l’Académie française, s.v.
Or « il est impossible de passer des sens classiques d’emprise (dont celui de “entreprise et concession de terrains pour travaux publics”) au sens qu’il a couramment de nos jours, soit une “domination intellectuelle ou morale s’exerçant sous forme d’une sorte d’étreinte paralysante. Toutefois, dans ce sens précis, il est irremplaçable, empire, domination n’évoquant pas bien l’idée d’étreinte, prise, étreinte n’évoquant pas bien l’idée de domination ; quant à mainmise, le mot évoque la prise de possession et non l’état qui en résulte. Du reste, la disparition du verbe médiéval emprendre a ôté à emprise toute motivation étymologique, le rendant disponible. Il faut donc se résigner à avaliser ce pataquès, comme l’ont fait l’Académie et le Robert, approuvés par des autorités grammaticales tels Maurice Grevisse, Robert Le Bidois et Armand Bottequin » 4Synthèse de la question élaborée par les auteurs de l’Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, tome II, s.v. et maintenant le Petit Larousse.
Il n’en demeure pas moins que le sens figuré de domination intellectuelle ou morale exercée sur un individu ou sur l’homme en général, qui s’est introduit par extension du sens juridique et sous l’influence des mot d’empire et d’empreinte, est difficilement défendable du point de vue étymologique.
Pour conclure, nous donnerons la parole à René Georgin (1888-1978), grammairien d’un purisme modéré et intelligent, qui écrit ceci à propos du mot qui nous occupe :
« Emprise, mot à la mode, a pris depuis quelques lustres, sous l’influence conjuguée de empreinte et de empire, le sens impropre de “empire, mainmise, influence, ascendant (on n’a que l’embarras du choix entre les équivalents) : Il a échappé à l’emprise de la cour (J. Giraudoux) ; l’emprise de la force armée sur l’organisme industriel (G. Duhamel)”. (…) » Par confusion avec empreinte, et surtout avec empire, on prend aujourd’hui emprise au sens de “mainmise, empire, influence dominante” dans des expressions comme mettre son emprise sur, agir sous l’emprise de. Citons entre autres emplois erronés de ce mot l’emprise des souvenirs ; il réagit contre l’emprise de ce doute (H. Troyat). »
Enfin « André Thérive nous rappelle que ce mot signifiait jadis exploit, ajoutant qu’en son sens actuel d’empire, empiètement, aussi bien qu’au sens d’empreinte il est ridicule. » (E. Le Gal)
POUR LE PURISTE : EXERGUE, METTRE EN EXERGUE.
Terme technique de numismatique datant de 1636, emprunt du latin moderne exergum ‒lequel est composé de la préposition grecque ek / ex devant voyelle [ἐκ, ἐξ] 5Qui a donné en latin ex., régissant le génitif et signifiant hors de, ainsi que du substantif neutre ergon (ἑργον) ‒ exergue veut littéralement dire espacé hors d’œuvre 6O. Bloch, W. von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, s.v.. Masculin en français, ce nom désigne un “petit espace réservé dans le champ d’une médaille, pour y mettre une date, une inscription, une devise. Figure d’ordinaire dans l’exergue la date de l’année où la médaille a été frappée. Par extension, exergue se dit de cette date, de cette inscription, de cette devise. Cette médaille porte 1870-1871 en exergue.” (Dict. de l’Académie française, s.v.)
Au sens figuré, exergue signifie “ce qui présente, explique“ : mettre un proverbe, une citation en exergue à un texte, à une œuvre d’art. Par extension, enfin, exergue désigne une inscription placée en tête d’un ouvrage : Jules Renard proposait de « donner comme exergue [à son roman autobiographique Poil de carotte, la phrase suivante] : Le père et la mère doivent tout à l’enfant. L’enfant ne leur doit rien. » 7Cité par le Grand Larousse encyclopédique, s.v.
Dans la langue courante d’aujourd’hui ‒ où elle est sortie du domaine spécifique des médailles et monnaies, prenant le sens de mettre en valeur, en évidence, au premier plan ‒l’expression mettre en exergue ne fait pas l’unanimité en matière de correction linguistique ; c’est que les emplois évoqués ci-dessus, pourtant courants et clairs, ne sont pas admis par l’Académie française, qui tient à la distinction entre exergue et épigraphe.
Dans un communiqué publié le 2 octobre 1969 elle précise : « En exergue et en épigraphe sont deux expressions qui ne doivent pas être confondues. L’exergue est la partie inférieure ou circulaire d’une monnaie ou d’une médaille, sur laquelle on inscrit une date, une devise, etc. ; l’épigraphe est une inscription sur un édifice ou une citation que l’on place en tête d’un livre ou d’un chapitre. » 8Cité par l’Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, tome II, s.v., Paris, éditions de Trévise, 1972, s.v. — Rappelons que la discipline étudiant les inscriptions s’appelle précisément l’épigraphie.
En d’autres termes, mettre en exergue une citation en tête d’un chapitre de livre est un abus de langage, une catachrèse, pour employer un terme de la rhétorique grecque. A chaque scripteur de savoir selon quels critères linguistiques et lexicaux il tient à s’exprimer…