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Quand José Rizal fut fusillé en 1896, on dit qu’il refusa de se laisser bander les yeux. Les Espagnols l’avaient pris pour l’un des instigateurs de la révolte qui se répandait aux Philippines, les habitants réclamant l’indépendance de leur pays. Rizal avait alors 35 ans : il s’était spécialisé en ophtalmologie et s’était déjà fait un nom à travers quelques romans, des poèmes et des prises de position qui l’avaient contraint pendant plusieurs années à l’exil. « Qui vient d’une colonie est condamné à consacrer sa vie à la politique » avait-il écrit dans l’une de ses lettres. Son exécution lui vaudra la stature de héros national.
C’est à cette figure peu connue en Europe que s’est intéressée la Suissesse Annette Hug pour écrire son premier roman, après avoir elle-même étudié à Manille et y avoir appris le tagalog, la langue des Philippines. Révolution aux confins a été récompensé par le Prix suisse de littérature 2017, facilitant sans doute une traduction en français rapide, puisque le livre est paru cette année chez Zoé, traduit par Camille Luscher.
De traduction, il en est d’ailleurs question du début à la fin dans ce roman. Quand en automne 1886 Rizal se trouve à Leipzig, il reçoit une mission de son frère : traduire une pièce de Schiller pour leurs compatriotes, traduire Schiller en tagalog. Après avoir écarté Maria Stuart, trop difficile, le choix de Rizal se porte sur une autre pièce, adulée par les étudiants allemands. On en connaît à vrai dire l’intrigue, sans même l’avoir lue : il y est question de montagnes, d’une oppression étrangère incarnée dans la figure d’un bailli et d’un homme qui refuse de courber l’échine, un homme qui manie par ailleurs l’arbalète comme nul autre. Les événements historiques prennent parfois des contours étranges : c’est bien le Wilhelm Tell que se décide à traduire Rizal.
Révolutions aux confins se concentre sur ces quelques mois que le Philippin, encore jeune, a consacré à cette traduction. Le roman déploie les réflexions de Rizal sur les enjeux politiques que recèle une traduction et raconte son quotidien, ses déambulations dans la grise ville de Leipzig, ses échanges épistolaires avec des ethnologues passionnés par les Philippines, ses rêves, où sa mère lui apparaît inquiète – « Ne va pas te perdre » lui avait-elle écrit dans une lettre. Traduire le Wilhelm Tell le force à revenir plus souvent à ses souvenirs pour retrouver des vieux mots de tagalog qui lui éviteraient de passer par l’espagnol : sa mémoire est son seul dictionnaire. Il se remémore Calamba où il a laissé sa famille, le petit commerce dont s’occupait sa mère, les odeurs qui s’élèvent vers le Mont Makiling quand la nuit se couche, le lac en contre-bas et les paraw qui reviennent au rivage. Il revoit aussi les emprisonnements arbitraires, les insultes des colons, et les coups de feu sur les étudiants lors d’un soulèvement à l’Universidad Central à Madrid.
L’histoire de Guillaume Tell, celle de Rival et de son peuple se confondent. « Tous les hommes libres forment un seul peuple » rappelle, dans la pièce, le baron d’Attinghausen juste avant de mourir. La carte des Philippines et celle des Alpes se superposent, le lac des Quatre-cantons devient une large étendue salée aux reflets irisés : aux confins de l’imaginaire, Annette Hug façonne poétiquement un nouveau territoire. Les frontières qui délimitaient ne sont plus, c’est un nouvel espace qui s’étend désormais, dont l’écorce est formée de récits multiples. Pour l’arpenter, on cherche les similitudes, d’éventuels points de repères au milieu de ces décalages de lieux, d’époques. Et on en trouve, quelques motifs communs assurant à ces confins un certain relief. Deux musiques de fond s’y élèvent en particulier et donnent à l’œuvre son homogénéité.
Il y a d’abord cette tragique intrigue qui se répète d’époque en époque, universellement : celle d’un passage commercial stratégique et de sa colonisation par un pouvoir extérieur, puis de la lutte des autochtones pour recouvrir leur liberté. Et puis on trouve une autre tension, idéologique et latente, qui tourne autour de notre rapport à la Nature. Annette Hug a décidé de lui donner un rôle central : elle y est décrite dans son insaisissable splendeur comme dans son indifférence mortifère. Cette teinte romantique est renforcée par la figure de Guillaume Tell dont le combat est nourri par un désir puissant, celui de vivre tranquillement dans sa montagne, souverainement, loin de la société et de la politique. Mais Rizal, à l’inverse, est dépeint comme un rationaliste, héritier des Lumières, convaincu par le progrès, et par la nécessité d’éduquer les peuples en vue de leur émancipation. En ce sens, le Philippin participe pleinement à ce monde moderne qui fait ses premiers étirements, et qui, intensifiant ses échanges, sans le savoir, commence à se globaliser, à assujettir la Nature.
Les confins de la Révolution sont donc multiples. Pris au sens littéral, ils renvoient bien sûr aux Philippines. Mais ils désignent plus généralement ce territoire à partir duquel se dessine et s’affermit toute Révolution. Pour Guillaume Tell, ce territoire n’est autre que l’environnement dans lequel il vit, et son soulèvement semble aussi naturel et terrible que l’affaissement d’une paroi en montagne. Pour Rizal c’est davantage un territoire fantasmatique, nourri de rêves, de désirs et de lectures. Que ces deux territoires se soient rencontrés là-bas, dans le livre, lorsqu’on l’a renfermé on en a soudain l’intime conviction. Grâce à Annette Hug, on y était. Ailleurs. Aux confins.
Annette Hug, Révolution aux confins, Editions Zoé, trad. C. Luscher, 2019, 207 p., 28,50 CHF.
Illustration : Le martyr de Rizal, Botong.