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Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l'auréole.
Le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme
La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante.
La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui- même, c'est-à-dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même.
J’aime à rappeler que la gauche prenait pour irrécusable dans les années 70 l’affirmation de Marx que «la religion est l’opium du peuple». D’où mon étonnement que si la religion chrétienne reçoit encore sa part de condamnations sans appel (voir le débat français sur le mariage et l’adoption homosexuels), l’islam est étrangement innocenté de cette approche critique (voir le même débat).
Je suis retombée sur le texte qui contient la phrase historique. Au-delà ou en deçà de sa validité, il rappelle la vivacité d’esprit et l’art de l’écrit de celui qui fut l’inspirateur de sociétés idéales dont la concrétisation a été pire que celles qu’il fustigeait.
Si les hommes sont bien les inventeurs des religions (c’est ma conviction), le rôle de ces dernières est évidemment plus complexe que celui de la vision matérialiste. D’aucuns leur reconnaissent par exemple celui d’inscrire du sens dans l’existence, de poser des repères moraux pour éviter la jungle humaine, d’apporter l’espoir que la vie d’ici-bas n’est pas le terme de l’existence.
On observera que malgré cette religion chrétienne omniprésente –et en partie à cause d’elle, le système capitaliste en Occident a produit au fil de multiples vicissitudes, l'organisation générant le plus d’abondance et le moins d’injustices. Et ceci parallèlement à une lente érosion de la croyance. Mais l’abandon de cette forme d’aliénation qu'est lla religion, n’a pas produit les fruits qu’imaginait Marx. L’homme est lui-même devenu ce «soleil» dont parle le philosophe. Et on sait quels maux ses rayons éclairent : individualisme, absence de repères moraux, liens de consommateur vis-à-vis de l’Etat, absence de sentiment d’appartenance à une collectivité politique.
Après cette introduction un brin sommaire je vous l’accorde, voici donc le texte de Marx. Comme on dit dans la presse, les intertitres sont de la rédaction qui a aussi ajouté quelques marques de paragraphes.
L’arôme spirituel du monde
« Voici le fondement de la critique irréligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est déjà de nouveau perdu.
Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l'État, c'est la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification. Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine ne possède pas de réalité véritable.
Lutter contre la religion, c'est donc, indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.
Le soupir de la créature accablée
La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.
La critique du ciel versus celle de la terre
C'est donc la tâche de l'histoire, une fois l'au-delà de la vérité disparu, d'établir la vérité de l'ici-bas. Et c'est tout d'abord la tâche de la philosophie, qui est au service de l'histoire, de démasquer l'aliénation de soi dans ses formes profanes, une fois démasquée la forme sacrée de l'aliénation de soi de l'homme. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »
Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844; trad. M. Rubel, Gallimard).