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Pourquoi les éponges Brillo d'Andy Warhol sont-elles casher?
Lorsqu’Andy Warhol, artiste de Pop Art, se met à transformer des produits de consommation banals en œuvres d'art, il réussit à en conserver chaque détail. Les couleurs familières des boîtes de soupe rouge et blanc de Campell's. Les caisses en bois utilisées autrefois pour transporter les bouteilles de Coca-Cola. Le lettrage estampillé sur les cartons du jus de pomme Mott's. Ou encore la lettre «U» entourée de la lettre «O», logo de l'Union orthodoxe (Orthodox Union, OU), imprimés sur l'étiquette d'une boîte d'éponges à récurer Brillo. Il se trouve que les éponges Brillo font partie du million de produits certifiés casher par l'OU, l'organisation principale de référence pour les Juifs orthodoxes dans le monde entier.
Les boîtes de Brillo avec leur sigle OU - actuellement exposées à New York dans le cadre de la rétrospective «Andy Warhol — From A to B and Back Again» au Musée d'art américain Whitney, montrent combien la cacherout, terme hébreu qui désigne les lois casher, est répandue aux États-Unis, selon le rabbin Menachem Genack, directeur général d'OU Kosher. «C'est remarquable que le casher soit accepté de manière tellement universelle dans la société américaine», déclare Menachem Genack. Jamie Geller, cheffe et auteure à succès de livres de recettes casher dont «Joy of Kosher »(La joie du casher), considère que les boîtes de Brillo sont l’exemple par excellence de l'art imitant la vie. «Pour autant que je sache, cette œuvre pourrait bien être une des plus célèbres sur laquelle figure un symbole casher», note-t-elle. Andy Warhol a aussi peint les boîtes de soupe Campbell's. Mais celles-ci ne sont pas certifiées par l’OU. Certaines soupes Campell’s l’ont été par le passé, mais l'entreprise a commencé à les produire dans la même usine que la soupe au poulet non casher, mettant fin à la certification, explique Menachem Genack.
Des lois méconnues
Le fait que les éponges Brillo doivent être certifiées casher peut surprendre tant les clients à l’épicerie que les amateurs d’art moderne. D'autres produits non comestibles, comme des assiettes en carton, du papier sulfurisé et des sachets en plastique peuvent aussi l’être. Menachem Genack emploie le terme hébreu «chumrah», signifiant «très rigoureux», en référence à la certification de produits non comestibles comme les éponges Brillo. La loi juive considère ces produits comme «nifsal l'achilah», impropres à la consommation.
Mais Menachem Genack note que des érudits de renom, comme le rabbin du XVIIe siècle, David HaLevi Sagal, connu sous l'acronyme TaZ, ordonnaient déjà la supervision casher pour des produits non alimentaires. A l’époque où le rabbin conservateur et entrepreneur en technologie, Jason Miller, suivait le Séminaire théologique juif à l’école rabbinique, lui et ses collègues ont étudié les lois casher pour les aliments. Mais ils n'ont pas étudié les produits non alimentaires nécessitant un certificat. Quand Jason Miller a fondé Kosher Michigan il y a dix ans, l’apprentissage a été difficile. Aujourd'hui, Kosher Michigan certifie plus de 10’000 produits pour plus de 100 entreprises, une goutte casher dans l'océan des certifications comparé à l'OU, que Jason Miller nomme «l'Amazon ou les ordinateurs Apple» du monde casher. Même ceux qui respectent le casher de la manière la plus stricte, remarquent rarement les symboles sur les éponges, le produit pour lave-vaisselle et d’autres, précise Jason Miller.
«Le grand public américain voit tellement de produits comme les boîtes d'éponges Brillo au quotidien qu’ils ne voient tout simplement pas ce petit symbole sur l'emballage», ajoute-t-il. Quand Jason Miller montre les symboles casher à des non-juifs, certains comprennent qu’il s’agit de marques déposées, et d’autres soupçonnent que ces symboles soient liés au gouvernement. «Il ne leur vient jamais à l'esprit que cela puisse être spécifique à une seule religion», remarque-t-il. Il existe aussi des théories conspirationnistes selon lesquelles les symboles casher seraient une sorte de taxe et un «clin d'œil» à la communauté juive, qu'on perçoit comme intelligente et prospère. «Si vous recherchez sur Google ‘symboles casher’, vous n'avez même pas besoin d'aller voir sur le ‘dark web’ pour trouver toutes sortes de théories conspirationnistes sur cette ‘taxe casher’», continue Miller.
Dans la Torah, les lois cacherout exigent que, pour qu'on puisse les manger, les mammifères aient le sabot fendu et ruminent leur nourriture, que les poissons doivent avoir des écailles et des nageoires, mais ne spécifient rien au sujet des oiseaux. Généralement, les oiseaux de proie ne sont pas casher, quant aux espèces qui le sont, elles sont citées dans le texte biblique. Même lorsqu'un animal est casher, il est nécessaire de le tuer en suivant certains rituels, pour qu’ils puissent être consommés. Aussi, même si le lait et la viande sont indépendamment casher, on ne peut les mélanger.
Il se trouve que Jason Miller habite à dix minutes de l'usine Brillo et qu’il entend souvent les gens exprimer leur étonnement face au fait que les objets non comestibles aient besoin d'être casher. Il explique la raison en termes d'allergies ou d'aliments qu'on considérerait comme dégoûtants. «Si vous êtes allergique au poisson et que je vous donne une tranche de pain blanc, mais que j'utilise le même couteau pour y étaler de la moutarde que pour couper ce morceau de saumon, qu'est-ce que vous diriez? Évidemment, on me répond, ‘Vous ne pouvez pas faire ça, je suis allergique au poisson’ ou ‘je déteste le goût du poisson’, explique-t-il. Maintenant vous comprenez ce que veut dire casher. Puisque je ne peux pas manger un cheeseburger, je ne veux pas que vous preniez un couteau pour couper le cheeseburger, puis étaliez de la margarine sur mon toast. Ce n'est pas que le produit alimentaire. Ce sont les objets qui entrent en contact avec.»
Recréer des goûts
La cheffe Jamie Geller dénombre une variété d'autres objets non comestibles, mais tout de même casher, tels que les éponges, le papier aluminium et les casseroles, les produits en carton, le papier sulfurisé et le parchemin, le savon, les produits de nettoyage, les lampes, l’eau, les horloges, le maquillage et les brosses à dents. Dani Klein, rédacteur du blog de voyage populaire YeahThatsKosher, a vu des produits alimentaires réalisés à partir d’ingrédients casher, permettant de recréer des goûts qui ne sont pas du tout casher, ou «treif», comme des chips au goût de bacon, certifiés OU. «Les restaurants casher servent de plus en plus de produits qui ont l'air ‘treif’ mais sont simplement des versions casher de produits ‘treif’», explique-t-il, comme par exemple du bacon au bœuf ou à l'agneau, des cheeseburgers avec du faux fromage ou de la fausse viande, et des milk shakes à base de produits soja dans des restaurants servant la viande. «Le meilleur que j'ai goûté était un bacon (d'agneau) caramélisé chez La Gondola à Los Angeles», ajoute-t-il. «Cela fait plus de quatre ans depuis que j'en ai mangé, et j'en rêve encore!» Dans certains cas, même l'eau en bouteille peut être certifiée casher. C'est un sujet controversé. Jason Miller suggère que ce ne serait pas nécessaire. «J'essaie vraiment de m'assurer que je ne certifie que des produits qui le nécessitent», affirme-t-il. Menachem Genack voit les choses autrement. Certaines eaux, d'après lui, sont mises en bouteille dans des usines qui utilisent les mêmes machines pour faire du jus de raisin ou autres boissons qui pourraient contenir des ingrédients non casher. Même si le certificat casher n'est pas toujours nécessaire, certaines entreprises veulent l'utiliser comme argument de vente pour leurs produits. «Elles cherchent à mettre en évidence le niveau de qualité que représente le symbole OU», propose Menachem Genack. Et bien entendu, le casher ne concerne pas que les juifs.
Un certificat qui ne profite pas qu’aux juifs
Environ un million d'Américains seulement respectent strictement le casher, selon Miller. «Ce serait vraiment de la mauvaise publicité de dire que le casher est seulement pour les Juifs orthodoxes.» L'OU sait que les personnes - des adventistes du septième jour, aux musulmans, aux personnes intolérantes au lactose - qui apprécient l'étiquetage détaillé des produits laitiers profite de cette certification. «Le casher parle à différentes communautés, donc certaines entreprises l'utilisent comme un moyen de marketing, continue Menachem Genack. Certaines personnes respectent l'OU parce qu'elles croient - justement ou injustement - qu'elle représente une norme en termes de qualité. Ou elles sont contentes de savoir qu'il y a un niveau de contrôle supplémentaire.» Évidemment, il est aussi facile pour une entreprise de coller, sans autorisation, le symbole OU sur ses emballages, que ça l'était pour Andy Warhol de le peindre sur sa version des boîtes de Brillo. L'OU emploie une équipe juridique pour protéger son symbole certifié. Mais en ce qui concerne l'art d’Andy Warhol certifié OU au musée Whitney, Menachem Genack ne compte pas le dénoncer à ses collègues avocats. «Le symbole OU est bien là, confirme-t-il pour les éponges à récurer. Et il n’y a rien de mal à ça.»