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Écouter le culte :
Lorsque la pluie est tombée sur un paysage et qu’ensuite le soleil et le vent reviennent, les surfaces humides commencent à sécher. On observe alors que l’eau ne s’évapore pas dans tous les endroits à la même vitesse. Dans les zones d’ombre, par exemple, elle demeure plus longtemps. Sur les chemins caillouteux et les routes abîmées, l’eau reste dans les nids-de-poule. L’eau demeure pendant de longues heures et même parfois plusieurs jours dans les creux des chemins, et elle forme des flaques que les enfants apprécient tellement et que les animaux sauvages utilisent comme abreuvoir !
La flaque d’eau pourrait décrire un aspect de l’expérience du croyant. Elle raconte que ce sont les endroits les plus endommagés qui reçoivent la plus grande quantité d’eau venue du ciel, et qui la conservent le plus longtemps.
Les Béatitudes – dont nous avons entendu la lecture, dans l’évangile de Matthieu, il y a un instant – sont à l’image de ces flaques d’eau. Elles disent en effet que plus le creux de la vie est profond, plus la force divine peut se manifester. Plus les larmes de tristesse sont abondantes, plus la consolation de Dieu est surabondante. Dans une situation de manque, dans une situation d’humilité, un espace se creuse pour accueillir et recevoir la pluie réconfortante du ciel.
Lorsque Jésus prononce ces petites phrases à la fois si simples et si bouleversantes, il est sur une montagne au pied de laquelle une foule s’est regroupée, et ses disciples sont proches de lui. Cette disposition rappelle celle de Moïse devant le peuple, Moïse descendant de la montagne avec les tables de la loi. Mais, au lieu de donner une série de commandements, Jésus énonce ces Béatitudes, cette suite de phrases, qui sont comme une nouvelle loi inédite, à contresens.
Des phrases contradictoires dans les termes. Des paradoxes, des antinomies, où il mêle une grande quantité de joie à une grande quantité de tristesse. Où il mêle l’allégresse divine à l’opprobre de la calomnie. Où il associe à des cris de victoire ce qui passe habituellement pour de la faiblesse : la miséricorde, la paix ou la douceur.
Comment ses auditeurs vont-ils recevoir ses paroles, ces Béatitudes ?
Et nous, comment allons-nous les entendre ?
Les Béatitudes ont leur place au cœur de l’évangile. Elles peuvent aussi occuper une place au cœur de notre vie.
Elles sont d’abord une promesse : la promesse selon laquelle Dieu considère notre vie dans tout son déroulement, et que ce qui apparaît aujourd’hui comme une épreuve, trouvera son aboutissement et son rétablissement :
« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. »
Cette promesse donne à notre épreuve une visée. Elle inscrit notre vie dans l’espérance, par-delà la vie et la mort, par-delà les ambiguïtés et les combats d’aujourd’hui :
« Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux. »
Et puis les Béatitudes donnent un sens nouveau à la peine, au chagrin et aux vicissitudes. Elles disent que ces creux de vie sont aussi les lieux d’accueil de la pluie de Dieu sur notre parcours. Un trou, une baisse de niveau, c’est l’endroit que Dieu remplit de sa présence avec plus d’intensité. Une zone d’ombre, c’est aussi une zone qui conserve plus longtemps la trace et la sensation de la grâce de Dieu qui irrigue notre vie :
« Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux. »
Là où quelqu’un se sent pauvre, Dieu l’enrichit de sa présence.
Enfin, les Béatitudes proposent une autre échelle de valeurs. Au fil de l’histoire humaine, l’héroïsme s’est construit sur le déploiement de la force physique et guerrière. La réussite s’est fait la sœur jumelle de l’abondance matérielle. La gloire s’est bâtie sur le succès, la notoriété, le soutien du plus grand nombre. Or, les Béatitudes viennent interroger ces systèmes de références. L’héroïsme, est-ce vraiment l’utilisation de la force physique et guerrière ? Est-ce que cela pourrait être autre chose ? Est-ce que l’héroïsme pourrait être la résistance à la force par la non-violence ?
« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. Heureux êtes-vous lorsqu’on vous persécute, car votre récompense sera grande. »
La réussite, est-ce vraiment l’accumulation de biens matériels ? Est-ce que cela pourrait être autre chose ? Est-ce que la réussite pourrait être la capacité à se détacher de l’emprise des choses sur soi ?
« Heureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde. Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. »
La gloire, est-ce vraiment le succès et la notoriété ? Ou est-ce que cela pourrait être autre chose, comme mener une vie qui œuvre à la construction de la paix ?
« Heureux ceux qui font œuvre de paix, ils seront appelés fils et filles de Dieu. »
Les Béatitudes interrogent. Elles inversent nos idées spontanées ou conditionnées. Elles offrent une voie pour une autre façon de vivre. Des hommes et des femmes en ont fait l’expérience.
On se souvient des pasteurs luthériens Dietrich Bonhoeffer et Katharina Staritz qui, pendant les années sombres de l’Allemagne nazie, ont choisi, l’un la résistance non-violente, et l’autre l’engagement aux côtés des victimes
On se souvient de Nelson Mandela, homme d'État sud-africain, l’un des dirigeants historiques de la lutte contre le système politique institutionnel de ségrégation raciale, qui, pendant les années sombres de l’apartheid et après, a inlassablement plaidé pour la paix et le pardon.
On se souvient de Gandhi, homme politique et religieux indien et de Martin Luther King, pasteur baptiste afro-américain, tous deux lecteurs assidus des Béatitudes, qui ont combattu avec la seule force de la parole et de la douceur actives, pour résister à l’oppression et défendre les droits civiques de leur communauté.
Et je prendrai encore un dernier exemple : vous connaissez sans doute Wangari Maathai (1940-2011), militante politique et écologiste originaire du Kenya, première femme africaine à avoir reçu le prix Nobel de la Paix. C’était en l’honneur de sa contribution pour le développement durable, la démocratie et la paix.
Ces personnes sont certainement des « héros autrement » !
Mais il y a tous ces héros anonymes, toutes ces personnes qui, au fil du temps, ont pris au sérieux les paroles du Christ, et ont éprouvé cette joie, cette délivrance dont ces phrases sont assorties.
Vous en êtes peut-être, vous qui luttez à votre échelle, de façon pacifique, pour des causes nobles : plus de justice sociale, des multinationales responsables, la sauvegarde de la création, l’abolition de la torture, le respect des minorités, l’accueil de l’étranger...
Vous en êtes peut-être, vous qui avez choisi de pardonner à ceux qui vous ont fait du mal et de faire oeuvre de paix dans votre famille ou sur votre lieu de travail.
Vous en êtes peut-être, vous qui souffrez sur votre lit à la maison, à l’hôpital, au home, et qui tournez les yeux vers le Seigneur.
Vous êtes peut-être de ces héros anonymes, vous qui, au fil du temps, avez pris au sérieux la parole du Christ et avez éprouvé cette joie, cette délivrance dont parlent les Béatitudes.
J’aimerais vous encourager aujourd’hui et je prie :
Que cette joie profonde puisse toujours à nouveau irriguer votre vie, l’arroser et l’inspirer. Qu’elle puisse être présente en chacun et chacune de vous, chers paroissiens de Châtel-St-Denis et de Romont, et chers auditeurs où que vous soyez ; et que les creux de vos vies, leurs baisses de niveau, leurs nids de poules se remplissent de la pluie divine bienfaisante, bienfaisante pour vous et pour les oiseaux du ciel et les enfants du monde, ceux qui viendront s’y abreuver ou s’y rafraîchir, tous ces êtres que Dieu met sur votre chemin.
Amen.