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Une arête oubliée: les Fis
La période neuchâteloise, marquée notamment par l' étude des phénomènes glaciaires actuels et passés, constitue une partie relativement courte de la carrière scientifique de Louis Agassiz. Période néanmoins extrêmement féconde et très révélatrice de la vie de ce grand naturaliste, sans cesse attiré par de nouvelles recherches auxquelles il s' adonne avec passion, s' engageant tout entier avec les ressources de sa brillante intelligence et sa forte vitalité. En 1846, attiré par la perspective de conditions matérielles à la mesure de ses projets, à un moment aussi où sa situation financière était précaire, Agassiz se rend - pour une période limitée, pense-t-il alors — à Cambridge ( USA ). Dans ce Nouveau Monde, terre de pionniers, Agassiz déploie une activité exceptionnelle, développant l' enseignement de l' histoire naturelle, faisant construire des bâtiments universitaires, un musée. A côté des recherches qu' il poursuit en zoologie, il trouve le temps et les moyens financiers de faire plusieurs grands voyages d' exploration sur le Lac Supérieur, en Floride, dans le bassin amazonien, et de participer à une croisière scientifique autour de l' Amé du Sud.
L' un des titres de gloire de ce grand naturaliste, de cet homme de valeur que les Américains considèrent comme l' un de leurs citoyens les plus méritants, restera sa contribution à la connaissance des glaciers. Ses deux ouvrages: Etudes sur les glaciers ( Neuchâtel, 1840 ) et Nouvelles études et expériences sur les glaciers actuels, leur structure, leur progression et leur action physique sur le sol ( Neuchâtel et Paris, 1847 ) constituent des monuments scientifiques de première grandeur.
Note Quelques articles sur les débuts de la glaciologie ont paru dans Les Alpes ou dans les périodiques antérieurs du CAS. Ainsi des aperçus historiques ( Siegfried, 1874/75 in Annuaire du CAS; Jenny, 1938 ), des articles sur Playfair ( Seylaz, ig6i),sur H.B. de Saussure ( Roussy, 1940; Renaud I948),sur J. Venetz ( Mariétan, 1961 ), sur Dollfus-Ausset ( Schmidt, 1927 ), sur les frères Thomas de Bex ( Cosandey, 1964 ), sur les guides d' Agassiz ( Baumann, 1938 ), sur l' Hôtel des Neuchâtelois ( Bähler, 1895 in Alpina; Rupe 1927ì, sur des inscriptions le long de l' ancien chemin du Grimsel ( Bysäth, 1961 ), sur la catastrophe de Mauvoisin ( Seylaz 1957 ) Jean Sesiano, Genève
Une arête oubliée: les Fis
Jean Sesiano, Genève L' arête des Fis se trouve à dix kilomètres à vol d' oiseau de Chamonix, dans les Préalpes françaises. Elle s' élève entre 2700 et 2800 mètres et se présente de la façon suivante: orientée dans la direction nord-sud, elle possède, à chacune de ses extrémités, un sommet important: la Tête à l' Ane ( 2804 m ) au sud et la Pointe de Chardonnière ( 2721 m ) au nord. L' arête des Fis, qui les relie, est une crête déchiquetée s' étirant sur 1200 mètres, étroite parfois d' un demi-mètre, avec, par-ci par-là des tours, dont deux isolées et bien évidentes.
Du « gaz », il y en a à souhait: regardant l' est, c'est-à-dire le vallon d' Anterne, une immense face verticale plonge d' une hauteur de sept cents mètres; une pierre lance vigoureusement de la crête mettra environ 12 secondes avant de parvenir dans les éboulis cascadant à son pied. Face à l' ouest, la paroi, coupée de trois ou quatre barres rocheuses, est moins impressionnante, mais elle domine quand même les pâturages de Sales de trois cents mètres.
Le rocher est en général de qualité assez médiocre: en effet, l' ensemble de l' arête est un résidu de flysch sur une large dalle de calcaire généralement excellent, dévore de lapiaz; des couches de grès solide alternent avec des bandes délitées d' ardoise et de schistes, et les piles d' as sont donc fréquentes.
Un guide de la région, datant du siècle passé, nous dit: « Selon les habitants de la vallée, un berger de Sales aurait parcouru l' arête intégralement. » A part cela, aucune référence à un quelconque parcours dans la littérature alpine. Les apparences scabreuses du problème nous font douter de la véracité de la légende du berger, mais le mieux est d' y aller voir nous-mêmes, afin de juger de visu in situ.
L' aube du Ier novembre 1968 nous découvre, mon ami Pierre Bossus et moi-même, au sommet de Tête à l' Ane, que nous avons atteint après avoir passé une nuit à la dure dans les chalets de Sales, à 1 goo mètres. Le temps est beau et froid. De la neige fraîche, tombée la semaine précédente, subsiste dans les coins à l' ombre, fort nombreux à cette époque de l' année. Le début est facile: c' est la descente du sommet sur l' arête, dans de la caillasse, et la traversée de tours délitées que nous sommes obligés de nettoyer partiellement avant de nous engager ( un nettoyage plus complet impliquerait presque la disparition de l' arête entière !) Quelques ressauts sont passés en varappe, mais la difficulté ne dépasse pas le III+.
Un optimisme prudent ne tarde pas à nous envahir: allons-nous liquider le problème si rapidement et si facilement, et nous faire souffler la première par le berger légendaire?
A certains endroits, l' équitation est de rigueur au vu de l' étroitesse des passages et la fâcheuse tendance qu' a notre support de rejoindre les éboulis au bas des parois. Après 450 mètres d' un parcours ondulant et aérien à souhait, Parete se dérobe brusquement devant nos pieds: un rappel de trente à soixante mètres apparaît nécessaire, et la suite de la voie semble peu engageante. En outre, il est déjà midi, et les journées de novembre étant courtes, il nous semble plus sage d' arrêter l' aventure ici, après avoir bâti, en guise de consolation, un cairn terminal.
La légende des gens de la vallée nous trottant dans la tête, force nous est d' admettre qu' un berger peu soucieux de ses moutons et fort détaché des biens de ce monde a certainement touché le point extrême que nous venons d' at, mais pas au-delà du verrou que représente le rappel.
7 juillet 1970: les deux mêmes personnages ont rendez-vous avec l' arête des Fis, une fois de plus, mais, ce jour-là, l' attaque se fait à partir du nord, c'est-à-dire de la Pointe de Chardonnière. Nous sommes vers 9 heures au sommet, ce qui est relativement tard pour un tel problème, à moins que l'on ne soit friand de bivouacs improvisés.
D' abord, ce sont des talus d' éboulis pour descendre de la pointe sur l' arête, puis celle-ci s' élargit pour devenir sensiblement horizontale et spacieuse, véritable autoroute, comparée aux autres sections, coupées en deux endroits par des ressauts de III+. Mais la situation semble devoir changer: au loin, une tour de grès et de schistes se dresse sur le fil de l' arête, et sa face de vingt-cinq mètres, partiellement en surplomb, est bordée de part et d' autre par des à-pics effrayants. Notre optimisme, quant au succès de l' entreprise, ne tarde pas à décroître proportionnellement à la distance qui nous sépare de la tour; plus nous nous approchons, plus nous nous rendons compte que la clé se trouve là, une clé fort bien cachée, si elle n' est pas tombée dans les éboulis, au pied de la paroi! Il nous faudrait tout un matériel d' esca artificielle que l'on n' a pas emporté, et encore passerions-nous? Nous tentons de suivre une vire très déversante qui descend dans la face ouest, dans l' espoir de tourner la tour, mais elle s' amenuise et finit par s' estomper dans la paroi.
C' est donc un obstacle majeur qui nous tient en échec et nous oblige à retourner sur nos pas après avoir parcouru environ trois cent cinquante mètres d' arête, non sans avoir, bien entendu, érigé à nouveau le traditionnel cairn de consolation. Les quatre cents mètres du centre de l' arête surmontée de deux tours massives, semblent décidément bien défendus.
Nouvelle tentative à trois, une semaine plus tard, avec un excellent varappeur, Claude Baechler. Mais, alors que nous attaquons à nouveau en partant du sud, c'est-à-dire de la Tête à l' Ane, c' est le temps qui se détériore: les piolets chantent et ce n' est point le moment de les écouter.
Une absence, bien trop longue à mon gré, me retient hors du pays jusqu' en été 1973, mais j' ai été entre-temps tenu au courant de ce qui se passait au sujet de « notre » arête: à la fin de chaque saison m' arrivait le message laconique de Pierre: « Personne n' a tenté l' arête des Fis; cependant des attaques ont eu lieu dans les grandes parois de calcaire du versant est, mais non à l' aplomb de l' arête, les varappeurs ayant remarqué que l' en était dangereux, même pour les alpinistes équipés d' un casque! » Cela ne me rassurait que partiellement, sachant pertinemment que les premières de ce genre ne sont plus très nombreuses dans les Alpes et succombent rapidement et systématiquement.
Enfin, les 12 et 13 juillet ( un vendredi !) 1973,je pars en compagnie d' un bon alpiniste américain, David Young, qui travaille en Suisse. Cet ami est surtout un adepte du granit, mais, pendant cette course, je vais me charger de son éducation sur roches pourries. Pierre ne peut malheureusement être de la partie pour des motifs professionnels.
Nous montons le jeudi, en fin d' après, des chalets de Sales, par un ciel sans nuages, et établissons un confortable bivouac à 2700 mètres, sur l' arête, au-dessous de la Tête à l' Ane: il me semble, en effet, que le défaut de la cuirasse se situe de ce côté-là. Durant la nuit, le brouillard monte et nous enveloppe par moments totalement, puis le ciel se découvre, et le soleil levant nous voit couverts de givre. A 5 heures, nous sommes au sommet de la Tête à l' Ane et, à 6 heures, au point extrême atteint en 1968 au prix de cinq heures d' effort: il est vrai que cette partie de Parete commence à me devenir familière.
La situation est alors examinée en détail, et il s' avère possible de descendre en varappant une dizaine de mètres sur la face est, avant de revenir sur le fil de l' arête et de lancer un rappel de 20 mètres assuré par une cordelette autour d' un becquet et par un piton planté dans une couche de grès heureusement solide.
Quelque distance plus à gauche, un rappel de 50 mètres pourrait nous déposer sur une vire ascendante rejoignant l' arête un peu plus loin. Et c' est la descente impressionnante avec tout ce « gaz ». Puis l' alternative: devons-nous rappeler la corde et nous couper toute retraite? Au loin, les deux tours principales semblent peu rébarbatives, mais qu' en est-il de leurs faces nord, invisibles d' ici? Un coup d' ceil sur la paroi qui nous domine nous rassure: nos étriers et quelques mètres de V devraient nous permettre de regagner le haut. La corde en sifflant est tombée: aleajacta est!
Suivre le faîte de l' arête est relativement aisé, mais il faut placer les pieds avec prudence. L' as de la première tour est achevée après un pas de III—, et c' est la joie de l' érection d' un cairn, bien qu' elle ne soit pas encore complète, car il reste à descendre la face nord de cette tour, puis à remonter la face sud de la seconde tour et enfin d' affronter sa sauvage face nord surplombante: tout ce suspense tempère notre exubérance.
La descente n' offre pas trop de problèmes: à nouveau du III dans la face est, puis des piles d' as ( l' apparence aussi bien que le son y sont !), puis un pas de IV et nous voici au col séparant les deux tours. Il est large et spacieux, contrastant avec ce qui précédait. Une voie semble possible par la droite, alors que, devant nous, le rocher est surplombant et délité. Quelques minutes plus tard, nous foulons le sommet de la seconde tour et, comme jusqu' ici, nous ne trouvons pas trace de passage humain.
Les dernières difficultés s' annoncent sous la forme d' un rappel de 15 mètres, en partie surplombant avec arrivée en pendule sur le fil de l' arête ( largeur 50 cm et rocher délité !) Deux pitons, reliés par une cordelette, sont plantés dans la couche de grès très homogène déjà rencontrée auparavant, et mon camarade descend. Il dépasse l' arête à gauche ( versant ouest ) et descend encore une dizaine de mètres pour arriver sur une vire très inclinée et ascendante qui rejoint le fil de l' arête trente mètres plus au nord. Je lui suggère d' essayer de rappeler la corde, mais les points de frottement sont trop nombreux et la corde ne coulisse pas. Cela m' inquiète quelque peu, car il ne me semble pas possible de planter des pitons ailleurs. Je vais tenter ma chance et m' arrêter sur le fil de l' arête au lieu d' aller jusqu' à la vire, réduisant ainsi le nombre de points de frottement, mais augmentant les risques. A mon grand soulagement, cela marche, bien qu' il faille bigrement tirer sur cette damnée corde qui finalement s' abat à mes pieds. A cheval sur cette crête disloquée, je roule la corde, l' assure sur mon sac et continue ma progression d' une manière efficace, si ce n' est élégante, jusqu' au bout du ressaut où une varappe de cinq mètres assez délicate et exposée ( IV ) me conduit à un point plus confortable, à la jonction de la vire où m' attend mon copain.
Malheureusement, il nous reste encore une quarantaine de mètres jusqu' au point extrême atteint en 1970: ce sera un passage très exposé, où nous serons le plus souvent à califourchon sur des blocs fissures et des pans de schistes inclinés et défiant les lois de l' équilibre. Jamais des pattes de mouches ne m' ont semblé plus appropriées. Finalement, en ponctuant nos derniers mètres par des canonnades retentissantes, nous rejoignons le cairn élevé trois ans auparavant. C' est le moment de s' affaler, car la tension nerveuse a été intense tout au long du nouveau parcours. Les trois cent cinquante derniers mètres sont connus et ne présentent pas de problèmes comparables à ceux que l'on a rencontrés.
A 14 heures, soit 9 heures après notre départ de la Tête à' Ane, nous sommes sur la Pointe de Chardonnière, 83 mètres plus bas que notre point de départ et 1200 mètres plus au nord. C' est la poignée de main vigoureuse et le relâchement de la tension; même l' arête semble vouloir participer à la fête par une retentissante canonnade ( je n' ai pas vérifié si les 22 coups y étaientLa première de l' arête dans la direction sud-nord a été réalisée, mais c' est comme si une amitié vieille de cinq ans s' éteignait...
Entre nous, dans la légende des gens de la vallée, c' est peut-être d' un berger ailé qu' il s' agis...