Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06963.jsonl.gz/630

Quand on demande à Camille de Toledo s’il se réjouit de figurer sur la sélection finale du Prix Goncourt avec son livre "Thésée, sa vie nouvelle", il répond avec une voix teintée de mélancolie qu’il aimerait offrir cette distinction à sa mère de cœur, aujourd’hui nonagénaire, pendant qu’il est encore temps.
L’auteur connaît bien le sentiment de se faire doubler par la mort. En mars 2005, son frère Jérôme s’ôtait la vie par pendaison. Une année plus tard, sa mère disparaissait noyée dans le chagrin et le remords, suivie peu après par le père. Seul survivant d’une famille décimée, Camille de Toledo décidait de s’installer à Berlin, peut-être pour y retrouver les traces de ses origines juives héritées de sa lignée paternelle. Mais surtout pour tenter d’oublier ses morts trop présents.
"Toi, mon frère, dis-moi…
Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue?"
Camille de Toledo, "Thésée, sa vie nouvelle"
S’inspirant de son histoire personnelle, l’écrivain s’est inventé un double littéraire nommé Thésée. Celui-ci, après avoir vécu des drames semblables, emmène ses trois enfants et des boîtes d’archives familiales pour gagner "la ville de l’Est" où il s’installe.
"Dans le train qui l’emporte…
le dernier train de nuit vers l’Est
il sent que les peurs de plusieurs générations
le poursuivent…
il pense qu’il ira, lui, plus vite
que ses peurs
plus vite
que tout le passé
qui le hante"
Camille de Toledo, "Thésée, sa vie nouvelle"
Rattrapé par ses morts
Mais Thésée a tort de penser qu’il est capable de fuir le drame des siens car il sera lentement rattrapé par ses morts. Son corps s’effondre, son esprit se brouille. Treize ans après le suicide de son frère, épuisé par la violence du passé, il se décide enfin à ouvrir les archives familiales dont il est dorénavant le seul détenteur. Il y trouve des photographies, le vieux manuscrit d’un arrière-grand-père qui lui aussi s’est suicidé, des lettres d’un autre aïeul tué sur le front de la Grande Guerre. Tout cela lui permettra de composer un ensemble cohérent et de se "réattacher" à son histoire.
"La tentative de Thésée, c’est de traverser les traumas du 20e siècle, de telle façon qu’il visite la mort et qu’il revient des morts avec une formidable puissance de vie", confie Camille de Toledo. Cette puissance de vie, l’auteur la nomme "revivance", une notion qui traverse l’intégralité de son récit multiple.
Le rôle de l'épigénétique
A travers sa quête de sens, Thésée mène une enquête dans la psychologie des profondeurs qui lui permettra, peut-être, de sortir de son labyrinthe familial. Dans des pages vertigineuses, Camille de Toledo évoque les révélations récentes de l’épigénétique. Cette science expérimentale tente de définir comment les traumatismes vécus par les générations précédentes se sont inscrits dans toutes nos cellules.
C’est cette matière humaine que cherche à explorer Thésée. Ce qui traverse la matière humaine, que l’esprit ou le langage peinent à dire.
Comme les ouvrages précédents de l’auteur, "Thésée, sa vie nouvelle" repose sur l’agencement de fragments d’origines diverses. A la fois récit, roman, poème, incantation et essai documentaire, ce livre réunit les registres pour créer un ensemble organique, tissé de multiples fibres textuelles et iconographiques. Mais cette multiplicité est embarquée dans un même élan narratif à la fluidité évidente. Preuve en est, l’abondance de virgules, points-virgules, points de suspension qui jalonnent la trame. Et l’absence de point final après le dernier mot: "réattaché": comme une promesse. Comme une revivance.
Jean-Marie Félix/mh
Camille de Toledo,, Ed. Verdier.
Vous aimez lire?et recevez chaque vendredi cette newsletter consacrée à l'actualité du livre préparée par RTS Culture.