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Enregistré fin mars 2011.
Vous trouvez la partition sur internet, sur le site wima (Werner Icking Music Archive).
Date de composition: environ 1530 (?) à Venise(?).
Commentaire sur la ricercada de Marco Antonio Cavazzoni dit da Bologna (ou d’Urbino).
J’ai eu connaissance de cette pièce, qui se trouve dans un manuscrit de la bibliothèque de Castell’Arquato (vous entendrez encore plusieurs fois parler de ce manuscrit), grâce à sa publication dans l’ouvrage de Knud Jeppesen « Die Italienische Orgelmusik am Anfang des Cinquecento » (2ème édition en 1960 chez Wilhelm Hansen, Copenhague). Nous pouvons donc être reconnaissant à cet auteur. Il existe maintenant d’autres éditions, notamment dans le CEKM, Corpus of Early Keyboard Music ; et sur internet, vous pouvez accéder à une édition par Simone Stella.
La question qui se pose au sujet de cette pièce concerne son rapport avec les deux ricercari que Marco Antonio a lui-même édités en 1523 sous le titre « Ricercari Motetti Canzoni ». C’est sans doute une des toutes premières publications imprimées de musique. Leur compositeur devait en être particulièrement satisfait pour les faire publier par ce nouveau procédé.
Or la pièce du ms. Castell’Arquato diffère des ricercari de 1523 ; elle est de dimensions plus restreintes, mais aussi de caractère différent. Jeppesen est très sévère à propos de cette pièce. Je le cite (ma traduction) : Cette pièce « est à peu près dans le style des deux Ricercare du même maître dans son œuvre imprimée de 1523. Elle est elle aussi construite sans recourir au procédé d’imitation, avec des accords pleins (jusqu’à 6 notes dans l’accord) et une riche élaboration des figures reliant un accord à l’autre (« mit reichem Passagewerk » : il s’agit des traits, chaînes de notes, arpèges, etc faisant le lien entre accords successifs). Mais elle n’est pas seulement beaucoup moins développée ; la fantaisie n’y est de loin pas aussi somptueuse. La tenue (« Haltung ») harmonique en paraît étrangement boîteuse : la pièce commence par un large accord tenu et très appuyé de mi mineur, pour évoluer après déjà neuf mesures vers ré mineur, tonalité dans laquelle la pièce trouve finalement sa conclusion harmonique après divers aller et retours (« nach verschiedenem Hin und Her ») ». Une pièce donc très décevante à l’en croire, au regard des ricercari de 1523.
Bien entendu, je ne partage pas ce point de vue, sinon je n’aurais pas choisi de la jouer et de l’enregistrer. A mon avis, la critique de Jeppesen s’appuie sur une lecture abstraite de la pièce et non sur une expérimentation musicale effective. Car, en comparaison des pièces de la publication imprimée, elle révèle à l’exécution, dans son langage harmonique, un champ de possibilités plus étendu, qui lui confère un charme que je ne trouve pas dans les grands ricercari de 1523.
Par exemple, pour mentionner le premier pas de ce cheminement harmonique que Jeppesen décrit comme boîteux, le fait de juxtaposer, ou plutôt d’opposer au premier accord en mi mineur (disons-nous aujourd’hui ; en fait, le mode de mi) celui de do majeur, me paraît très savoureux et convaincant à l’écoute. Cela met d’emblée en place le dynamisme qui anime la suite de l’évolution harmonique visant, entre ces deux pôles de mi (mineur) et de do (majeur), vers le mode de ré.
En effet, cette pièce commence dans le mode de mi et finit dans le mode de ré (dans lequel elle s’installe progressivement dès le premier quart de sa durée), ce que lui reproche Jeppesen. C’est certes un peu déroutant, mais cela met-il en question la valeur musicale de cette pièce ? On serait tenté de proposer un contre-exemple : la merveilleuse pièce de l’Orgelbüchlein de Bach « Christum wir sollen loben schon » qui commence en ré dorien et finit en mi phrygien, est-elle moins belle pour autant ? Bien sûr, dans le cas de Bach, nous comprenons la raison de cette étrangeté : cela tient au fait que la mélodie d’origine grégorienne sur laquelle elle est construite présente cette évolution harmonique. Mais n’en est-il pas peut-être de même pour la pièce de Cavazzoni père, c’est-à-dire qu’il y aurait à cette particularité une raison (peut-être elle aussi liée à des formules d’origine grégorienne) que nous ne comprenons pas ?
Quant au reproche de faire des aller et retours (« Hin und Her »), selon lui incohérents, dans la succession des harmonies, ne pourrait-on pas faire la même critique pour le cheminement de la basse dans certaines parties des ricercari de 1523, dont une lecture superficielle pourrait aussi bien faire penser qu’on ne voit pas sa raison d’être ? Et ne pourrait-on pas le dire tout aussi bien en considérant uniquement la marche de basse dans beaucoup d’autres pièces même parmi les plus réussies ?
Ce qui serait intéressant, ce serait que vous puissiez comparer cette pièce aux ricercars de la publication de 1523, en particulier au premier. Si j’arrive à y trouver du plaisir, je tenterai de le jouer et de l’enregistrer (pour cela, je devrai jouer certains passages à l’octave inférieure, car la tessiture dépasse celle de mon instrument). Mais pour le moment, je dois reconnaître que je n’y trouve pas grand’chose d’autre qu’une rhétorique un peu creuse, faite de grands gestes amples sous forme de figures de gammes parcourant tout l’ambitus de l’instrument, avec par moments des harmonies un peu intéressantes (accords de sixte assez expressifs), mais sans plus. Peut-être que je verrai les choses différemment après l’avoir travaillé, et si c’est le cas, vous le trouverez sur ce blog.