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Imaginez... Vous êtes à un repas de famille et devez faire face à cet oncle hyper agaçant et à ses blagues de mauvais goût ou encore à cette tante, qui déclenche une querelle d'héritage pour une somme dérisoire. Fort heureusement, il y a encore la cousine, compréhensive et qui, depuis votre adolescence, console chacun de vos chagrins d'amour. Un repas d'une famille nombreuse comme on en connaîtra probablement plus puisque l'évolution démographique est en baisse.
Une équipe de chercheurs sous la direction de Diego Alburez-Gutierrez rapportent dans la revue spécialisée PNAS que les structures familiales vont changer de manière drastique au cours de ce siècle. En termes de moyenne mondiale, le nombre de parents devrait diminuer de plus de 35% d'ici la fin du siècle. Par exemple, si une femme de 65 ans avait encore 41 parents vivants en 1950, elle n'en aura plus que 25.
Les chercheurs sont parvenus à cette conclusion après avoir analysé les données des prévisions démographiques mondiales des Nations Unies. Ils ont ainsi retracé, pour chaque pays du monde, l'évolution des structures familiales entre les années 1950 et 2100.
Des chiffres sont également disponibles pour la Suisse. On observe un effet relativement important chez les cousins et cousines: alors qu'une femme de 35 ans en comptait encore 9 en 1950, il y en aura presque moitié moins d'ici à la fin du siècle. Le nombre de neveux et de nièces passera également de 3 à 1. En revanche, la femme dans la trentaine aura un grand-parent de plus dans sa vie qu'auparavant. Par ailleurs, les grands-parents n'auront en moyenne plus qu'une petite-fille ou un petit-fils et demi, contre quatre autrefois.
Dans le Sud, la famille élargie s'érode beaucoup plus qu'en Suisse et dans les pays occidentaux, c'est-à-dire que les familles élargies y sont encore la règle, mais que cela va changer. Les chercheurs s'attendent ainsi à ce que le nombre de parents diminue le plus en Amérique latine et dans les Caraïbes. Et la taille des familles dans le monde va fortement s'égaliser d'ici à la fin du siècle, alors qu'en 1950, la différence entre le Zimbabwe, où les familles étaient les plus nombreuses, et l'Italie, où elles étaient les plus petites, était encore de 63 parents, elle ne sera bientôt plus que de 11.
Une autre tendance aura un impact sur les structures familiales: l'espérance de vie. Alors que la moyenne mondiale était de 42 ans, en 1950, elle, sera de 75 ans à la fin du siècle. Il y a donc de plus grandes chances que la vie des nouveau-nés et de leurs arrière-grands-parents se chevauche. Et effectivement, selon les calculs de Diego Alburez-Gutierrez et de son équipe, un bébé né en Suisse à la fin de ce siècle aura en moyenne deux arrière-grands-parents de plus qu'un bébé né en 1950.
Il serait tentant de penser que le nombre croissant de grands-parents et d'arrière-grands-parents pourrait décharger les parents de certaines tâches de garde d'enfants. Les chercheurs mettent, toutefois, en garde contre cette idée fausse, car les grands-parents et arrière-grands-parents deviennent vieux, fragiles et nécessitent peut-être eux-mêmes des soins.
Cette situation est aggravée par le fait que, dans le même temps, moins de frères et sœurs, de cousins et de tantes peuvent assumer une partie du travail de prise en charge. «Nos résultats soutiennent la demande d'investissements supplémentaires dans la garde d'enfants et les soins aux personnes âgées», conclut l'étude.
Nina Jakoby est sociologue à l'Université de Zurich et a étudié en détail dans sa thèse de doctorat l'importance des relations de parenté qui dépassent la famille traditionnelle (enfants, parents, frères et sœurs). Selon elle, il est faux de croire que la diminution quantitative de la parenté élargie s'accompagne automatiquement d'une perte d'importance des cousins, tantes, nièces et autres. Au contraire, «dans l'ensemble, l'importance de la famille élargie augmente», a pu démontrer Jakoby.
Les relations familiales deviennent d'autant plus importantes que les personnes vieillissent et ont besoin de soins et que les liens sociaux perdent de leur importance dans d'autres domaines, par exemple au travail. Des études ont, en outre, montré que dans les familles touchées par la pauvreté et défavorisées, la parenté élargie joue un rôle particulièrement important.
La famille élargie semble également jouer un rôle central dans la réussite éducative des enfants issus de ménages à faibles ressources: elle compense le manque de ressources de la famille traditionnelle, comme un soutien scolaire moindre ou un environnement d'apprentissage moins stimulant.
La prétendue perte d'importance de la famille a souvent été évoquée par le passé. Au 19ème siècle, par exemple, les conservateurs, les sceptiques du progrès et les religieux craignaient que la modernisation de la société n'affaiblisse considérablement la famille en tant qu'institution. Parallèlement, l'image actuelle des familles, telles qu'elles auraient été autrefois, est glorifiée, comme l'a découvert Simon Teuscher du séminaire d'histoire de l'université de Zurich. Ainsi, il semblerait qu'au Moyen Age déjà, les ménages de célibataires, les mariages multiples et les familles recomposées étaient la norme.
Des analyses comparatives internationales de la parenté sont rendues possibles par l'International Social Survey Programme, un projet qui, depuis 1985, réalise une enquête annuelle sur des thèmes variables des sciences sociales. Au début des années 2000, les fréquences de contact avec le cercle familial élargi ont été recensées.
Comme l'a calculé la sociologue Jakoby, la plupart des contacts avec la famille élargie ont lieu en Norvège, en Italie, en Espagne et aux Etats-Unis. L'Allemagne se situe au milieu du classement. La Suisse, en revanche, se trouve en queue de peloton, avec des pays comme la Lettonie, le Royaume-Uni et la Finlande.
Concrètement, 25% des Suisses ont déclaré avoir échangé une ou deux fois avec des oncles, tantes, cousins ou cousines au cours du mois écoulé. Ce chiffre atteint même 30% avec les neveux et nièces. En revanche, 37% n'ont pas du tout eu de contact avec des neveux et nièces, 45% avec des oncles et tantes et 60% avec des cousins et cousines.
Mais même ces liens de parenté inactifs ne sont pas perdus à jamais, ils sont réactivés dans les situations de crise personnelle, constate Jakoby - pour ainsi dire comme une «solidarité sur appel». On ne pouvait donc pas choisir son oncle agaçant, mais on pouvait très probablement compter sur lui en cas de besoin.
(Traduit et adapté par Chiara Lecca)
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