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Selon que l’on soit riche ou pauvre, l’histoire de l’hygiène à Lausanne n’a pas été la même. Si aux origines l’eau tombait du ciel égalitairement sur toutes les têtes, il fallut des siècles pour que des robinets l’amènent jusqu’à la plèbe.
« Sale pauvre »: est-ce qu’un peu d’eau peut effacer l’insulte? Dans quel bain tremper le peuple pour le laver de ses taches, avec quoi le frotter pour le rendre immaculé?
Au tout début, avant cette maudite invention que fut l’agriculture – qui rendit notre culture et nos mœurs consubstantielles à l’accumulation de richesses –, l’eau était simplement un don du ciel, des rivières et des mers. La Louve et le Flon ourlaient les collines lausannoises, le lac drapait toute la géographie lémanique et la pluie arrosait sans discrimination les plantes, les animaux et les hommes (les femmes aussi). Ça chassait, ça cueillait et se débarbouillait en toute liberté.
Au Moyen Age, les Lausannois allaient aux «bastoubes», des bains publics situés notamment le long du Flon, dans le quartier du Rôtillon. C’était assez gai: on se frottait le dos et autre chose aussi.
De champêtre, la ville est petit à petit devenue industrieuse. A la place des prés et des bosquets, des vignes et des vergers, on construisit des entrepôts et des ateliers. Et dans les cours d’eau, on balança de plus en plus de saloperies, comme, dans le Flon, celles des tanneries. Par les rivières transformées en égouts, des tonnes de merde ont été déversées dans le lac. Les riches ont déserté les vieux quartiers pour des endroits mieux aérés, les pauvres s’y sont entassés.
En 1874, Ch. Juillerat recense les conditions d’hygiène dans la rue du Pré*: «No 6. (…) Au 3e étage, 20 personnes dont 16 logeurs. Parmi ceux-ci, 14 couchent dans la même chambre (…) Dans la cour de cette maison, la partie non voûtée du Flon y forme une cascade. C’est ici que ce ruisseau est le plus sale, car il a recueilli sur son passage tout le contenu des latrines de la rangée gauche de la rue du Pré, ainsi que les débris excrémentiels provenant de l’Hôpital (aujourd’hui gymnase de la Cité, ndlr.). L’odeur qui s’étale dans cette cour est par moment insupportable».
Mais certains riches voudraient des pauvres moins sales. En 1893, l’établissement de bains populaire avec buanderie que le banquier William Haldimand avait fait construire au-dessus de la place de la Riponne est déplacé à la rue de l’Industrie et on y adjoint une piscine. C’est ouvert de 6h à 20h la semaine, jusqu’à 21h le samedi, et le dimanche de 6h à 9h. Le prix du bain, avec douche et linge, est de 40 centimes pour les grandes personnes, 30 centimes pour les moins de 16 ans**. Dans le journal Le Grutli du 5 février 1909, une petite annonce demande «une fille forte et active pour le service des bains. Traitement annuel de 1200 à 1600 francs». Pourquoi forte? A quoi devait-elle s’activer? Sans doute à nettoyer les catelles, pas à pratiquer l’art du tantra, il ne faut pas rêver.
En 1938, le petit Charly est précipité dans la piscine par son instituteur mais persiste dans son refus d’apprendre à nager. Un père manœuvre de chantier, 12 frères et sœurs, il habite à côté des bains publics, mais par économie sa mère le lave dans une bassine à la cuisine et il prend de temps en temps une douche à l’école, au collège de la Barre.
Dans les années 50, jeune homme, il retrouve son amoureuse dans une des vingt-quatre baignoires des Bains Haldimand, qui leur offrent une confortable intimité (chez elle, il y a des punaises dans les lits, chez lui, trop de monde). C’est peut-être là que j’ai été conçu. Peu de temps avant ma naissance, mes parents emménagent dans une HLM toute neuve à Bellevaux. Et découvrent, émerveillés, que leur appartement est équipé d’une salle de bain, que l’eau chaude sort directement des robinets, qu’ils n’ont pas à partager les WC avec leurs voisins. «C’est trop beau pour nous», dit en riant mon père à ma mère. Puis ils s’embrassent.
Je suis allé une ou deux fois à la piscine Haldimand. Je me souviens de l’odeur de chlore, de la vétusté, des carreaux de faïence bleus. Dans les cabines de bain et de douche, les travailleurs immigrés remplaçaient petit à petit les Suisses. En 1960, 12 995 douches et 7333 bains y sont encore pris***. L’établissement fermera définitivement ses portes 11 ans plus tard, et sera démoli en 1975.
«Sales pauvres». Mon père a longtemps gardé l’habitude de se laver au lavabo, tandis que ma mère nous obligeait, mes frères, ma sœur et moi, à prendre un bain tous les soirs. Elle nous a tellement frottés. Nous n’avons jamais laissé personne nous insulter.
211 salles de bains recensées à Lausanne en 1894, pour environ 46 000 habitants.
1970
Moyenne quotidienne de la fréquentation des bains et des douches à
la buanderie Haldimand: du lundi au jeudi, cinq bains et huit douches; vendredi, onze bains et trente-quatre douches; samedi, trente-neuf bains et trente-quatre douches.
* La rue du Pré fut rayée du cadastre à la fin des années trente.
** Le Grutli du 24 juin 1898.
*** Tribune de Lausanne du 16 août 1961.
Illustration: Jonas Hermanjat