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Un cher et fidèle Confédéré – † Roberto Bernhard (1929-2022)
Le 20 juin dernier, la famille et les amis de Roberto Bernhard prenaient congé de lui dans la reformierte Stadtkirche Winterthur, en compagnie de sa fille Susi, de son beau-fils et de ses petits-enfants. M. Jean-Philippe Chenaux lui a consacré un article amical et fouillé qui a paru sur le site d’Infoméduse1.
Docteur en droit, journaliste judiciaire accrédité auprès du Tribunal fédéral, il débarqua à Lausanne en 1958. Ses premiers contacts connus avec La Nation datent de 1964. Ils furent râpeux.
M. Bertil Galland, dans un article de la feuille d’Avis de Lausanne, s’était permis d’ironiser sur le dialecte zuricois, affirmant notamment que le passage à l’allemand classique était «un progrès vers la clarté et la civilisation». M. Bernhard avait admis la clarté (pour un Welsche!) mais pas la civilisation. Il l’avait vivement reproché à M. Galland lors d’une discussion informelle autour d’un café.
M. Bernhard, de mère tessinoise (Roberto!) et de père winterthourois, parlait l’allemand (et le dialecte), l’italien et l’anglais. Il maîtrisait le français comme peu de francophones. S’il parlait lentement, c’est qu’il ne parlait jamais pour ne rien dire. Il s’efforçait constamment de trouver le mot correspondant exactement à ce qu’il voulait exprimer, puis le plaçait précautionneusement dans une phrase qui se déployait dans une architecture complexe et maîtrisée. Ses connaissances en littérature de tous les pays comme en histoire suisse (et winterthouroise), étaient exceptionnelles. Une critique de sa part n’était pas une mince affaire.
Aussi M. Galland, autre polyglotte, prit-il sa bonne plume pour exposer sa vision des choses dans un long article de La Nation2: le dialecte rend la Suisse allemande difficilement accessible au Romand, lors même que celui-ci, par hypothèse, aurait fait l’effort d’apprendre l’allemand; c’est une langue pragmatique et efficace, folklorique, sans doute, peut-être même poétique et pleine d’une sagesse traditionnelle, mais l’exigence d’universalité n’y trouve pas son compte; et tout de même, concluait Galland, les articles de M. Bernhard, peut-être pensés en un zuricois subtil, n’en sont pas moins imprimés «dans la langue de Goethe, de Hölderlin et de Thomas Mann».
M. Bernhard répondit trois mois plus tard par un non moins long «Plaidoyer pour les dialectes alémaniques»3. Dans ce texte chatoyant, il décrit les allers-retours multiples qui relient le dialecte au «bon allemand» (Bernhard l’écrit avec sa dose d’ironie), qui «n’est pas une langue étrangère, mais pas non plus la langue maternelle». Il note que le schriftdeutsch se prête «à la fabrication de phrases d’une longueur et d’une complexité inextricables» et que le dialecte lui donne «une magnifique leçon de brièveté et de clarté cristallines», comprenez une leçon de civilisation; il juge que le dialecte n’emprisonne pas plus celui qui le parle que les racines n’emprisonnent l’arbre; admirateur du bärntütsch, il écrit encore que «le dialecte bernois sait merveilleusement reproduire l’Odyssée d’Homère» et qu’une partie de l’œuvre du poète patoisant alémanique Johann Peter Hebel, du Grand-Duché de Bade, a été traduite en japonais: cela révèle tout de même une certaine universalité. Et puis, «les langues latines dévoilent facilement leurs charmes et leur élégance», tandis que les dialectes suisses alémaniques, comme d’autres langues rébarbatives au premier abord, sont semblables aux vitraux d’une église: «c’est seulement en les regardant de l’intérieur qu’ils dévoilent leur splendeur et noblesse». Le rédacteur en chef n’ajouta rien au texte de Roberto Bernhard. Nous étions conquis (une fois de plus).
Il reçut en 2005 un doctorat honoris causa de l’Université de Zurich «pour ses mérites comme observateur et commentateur précis et fiable de la jurisprudence du TF, l’utilité de ses chroniques pour la doctrine et la pratique juridiques, et pour l’effort extraordinaire fourni, comme publiciste, en faveur du fédéralisme et de la compréhension mutuelle confédérale.»
Roberto Bernhard était un authentique fédéraliste, certes, mais pas à la vaudoise. Nous disons «l’Etat» pour le seul pouvoir cantonal et nous considérons la Confédération comme l’union réduite au minimum d’Etats cantonaux trop petits pour assurer séparément leur souveraineté. Lui, à la suisse-alémanique, plaçait un peu d’Etat aux trois échelons. Il concevait le fédéralisme comme l’organisation collective la mieux à même de protéger les libertés des personnes et des communes. Mais il comprenait très bien ce fait que chaque canton est souverain à sa manière… et définit son propre fédéralisme en conséquence.
Il était européen, non de doctrine économique ou politique, mais parce que sa culture, son amour des langues et sa personnalité incarnaient naturellement la vieille civilisation européenne.
Il avait trouvé, à la Ligue vaudoise, des Romands avec lesquels causer, et il ne s’en faisait pas faute, tout à son souci de construire des ponts entre les groupes linguistiques. Outre son fameux plaidoyer, il a rédigé plusieurs articles pour La Nation, ainsi qu’une contribution à notre Cahier Ici on parle français, intitulée «Un conflit programmé».
Jusqu’à son dernier souffle, il participa activement à la vie sociale et intellectuelle de Winterthour. Sa dernière intervention, parue deux jours après sa mort dans le Landbote, traitait de la neutralité suisse et de notre participation aux sanctions contre la Russie.
Il existe des Suisses qui illustrent supérieurement les spécificités de leur canton ou de leur région tout en contribuant par toutes leurs actions à conforter l’unité de la Confédération. En Roberto Bernhard, nous gardons le souvenir reconnaissant et un peu nostalgique d’un tel Confédéré.
2 «Réflexions sur le schwyzerdütsch», La Nation, N° 684 du 6 mars 1964.
3 La Nation N° 691 du 12 juin 1964.