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02/10/2009
Science et Christ et Teilhard de Chardin
Si le père de mon père m’a légué une abondante bibliothèque sur la Savoie au sein de laquelle dominaient les figures de François de Sales et Joseph de Maistre, la mère de ma mère, quoiqu’elle eût aussi des tendances mystiques, était d’une ligne très différente, bien plus française - plus occidentale, je dirais -, et elle m’a légué, pour l’essentiel, l’œuvre presque complète de Pierre Teilhard de Chardin, qui était plus moderne, plus progressiste, que Joseph de Maistre! Ma grand-mère était limousine, et elle se fiait à l’autorité des intellectuels français, que dans la famille de mon père on tendait à railler: je me souviens de son indignation, quand j'ai relativisé l’intérêt des Mots, de Sartre, un livre que tous les gens intelligents, selon elle, regardaient comme un chef-d’œuvre absolu!
Teilhard de Chardin, par surcroît, se reliait à son penchant personnel pour le mysticisme, qu’elle tenait surtout de son père, qui était juif - ashkénaze - et fasciné par le mysticisme russe; il avait été élevé par les Jésuites et avait épousé une catholique. Ma grand-mère évidemment n’avait pas la moindre sympathie pour les écrivains gothiques de la vieille Savoie!
Je raconte ces choses parce que j’ai récemment achevé de lire l’ultime volume de la série de Teilhard qu’elle m’avait donnée - nommé Science et Christ.
Je dirai d’abord que Teilhard eut à mes yeux de formidables intuitions. Sur le plan moral, il eut raison de faire remarquer, je crois, que sans la perspective de l’Infini, tout progrès se heurte tôt ou tard au découragement. Comment croire - comme le faisait par exemple Leopardi - qu’une civilisation peut se bâtir simplement pour vivre un peu mieux en attendant la fin ultime? Une vraie foi au Progrès implique la croyance en une marche infinie vers l’avant et vers le haut: sinon, elle perd son fondement.
Le plus remarquable, cependant, chez Teilhard, est que l’union finale du monde avec le Christ n’était pas une fusion dépersonnalisante: à cet égard, il s’opposait fondamentalement à la tendance orientale. Pour lui, en s’unissant au tout personnalisé, l’Homme était plus lui-même que jamais, et devenait à son tour divin sans cesser d’être humain: il gardait pleinement sa conscience d’individu. Teilhard s’opposait aussi, en cela, à Jeanne Guyon et à son quiétisme.
Ce qu’il pouvait y avoir d’occidental en lui est également sa foi en la technique, et l’absence de distinction explicite entre celle-ci et l’art. Il se contenta d’évoquer la nécessité de l’amour au sein de l’activité humaine, mais sans en tirer de conséquences nettes sur la production même. Ayant l’esprit rempli de la science de son temps, il n’imagina pas, au fond, une autre forme de marchandise que celle qui prévaut sous l’ère industrielle. D’ailleurs, même sur le plan scientifique, il lançait des pistes qui allaient au-delà des certitudes acquises, mais sans s’adonner jamais à la science-fiction (qui est un prolongement de la science au sein de la poésie). Son style était inventif, mais il ne fut lui-même pas très imaginatif, dans ses concepts. Ses pistes se reliaient plutôt à des idées religieuses classiques.