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Michel Tournier vient de laisser son couvert, au sein de l'Académie Goncourt, à Régis Debray. On sait qu'il a réécrit le mythe de Robinson Crusoé en supprimant la partie qui a trait à la religion et en mettant plutôt en avant ce qui lie les âmes au corps et à la nature telle qu'elle peut se manifester dans les latitudes exotiques où Robinson a été relégué par la destinée. Je n'ai pas lu Vendredi ou les limbes du Pacifique, mais la version écourtée qu'il en a tirée pour la jeunesse, Vendredi ou la vie sauvage. Je l'ai trouvée bien écrite, sur un plan formel, mais le sens moral ne n'en a pas vraiment enthousiasmé. On y lit que Vendredi était plus ou moins amoureux d'une chèvre et qu'il a dû à cause de cela affronter un bouc, ou que Robinson avait des expériences psychédéliques au fond de sa grotte. Cela fait un peu plaisanterie de potache.
C'est apparemment plus réaliste que le récit de Defoe, qui n'évoque jamais la sexualité, et qui relie la vie intérieure de Robinson à sa méditation sur la Bible - seul livre sauvé des eaux, à la suite du naufrage de son navire. Cependant, il faut savoir que Defoe s'était inspiré des mémoires tout à fait authentiques d'un homme qui pareillement avait été bloqué sur une île exotique pendant plusieurs années. Ces mémoires, effectivement, ne contenaient pas vraiment de réflexions sur la Providence, selon ce que dit John Richetti, l'auteur de la préface de mon édition: on y trouvait seulement la manière dont un homme se trouve en relation profonde avec la pure nature. Le vrai réalisme serait, sans doute, de rééditer ces mémoires!
Car Tournier écrit en beau style, et crée un univers foncièrement poétique, quoique dénué de dimension religieuse. C'est l'atmosphère des limbes, d'une nature physique soulevée vers le pur, vers la lumière, la vie végétale, la chaleur, la mer bleue, le sable doré. De ce point de vue, on ne peut pas nier que cela soit efficace; il peint avec force l'endroit où on a envie de partir pour se délasser de sa vie pesante d'homme occidental. Pour ce dernier, son livre est une fenêtre vers l'évasion, mais vers l'évasion dont on peut avoir l'illusion qu'elle mène à une réalité possible, parce qu'il n'y a rien, en son sein, qui ne soit pas accessible aux sens, il n'y a rien qui ne serait qu'esprit, et donc hors de la portée de nos membres. C'est une forme matérialiste d'enchantement.
Mais si on se rend physiquement dans un tel site, des désagréments apparaissent toujours: on a faim, on a froid, on a mal aux dents, on a envie de mille choses qu'on ne peut pas avoir, les soifs de l'homme étant en réalité sans fond; cette féerie de la Nature n'existe elle-même qu'en rêve! Or, de ces désagréments, en fait, Defoe parle. La vie de Robinson n'a rien de rose, dans son livre. Et pour le coup, je pense qu'il a été fidèle aux mémoires authentiques dont il s'est inspiré. Car il a ajouté des considérations d'ordre spirituel, mais il n'a, sinon, pas changé le fond de la chose.
Le paradis a quelque chose de céleste, je pense, ou il n'est pas. Même le pur jardin de notre père Adam peut à mon avis être dit comme gardé par les sirènes d'Homère: on n'y entre pas sans avoir été d'abord dévoré.