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Comme pour tous les séismes, la mécanique de destruction et de mort était en cours à des kilomètres sous la surface (en l’occurrence 17 km) et depuis des années. Les spécialistes le savent, eux qui connaissent de plus en plus finement les rouages de ce phénomène naturel. Mais il n’existe en revanche aucune méthode pour prévoir le jour exact, ni même l’année, où les énormes pressions accumulées entre elles par les plaques tectoniques vont soudain se relâcher. Quand c’est le cas, la croûte terrestre vibre quelques secondes ou quelques minutes, à la manière d’un ressort qui se détend subitement. Et les ondes de choc se propagent loin à la ronde, comme dans un élément liquide, à une distance proportionnelle à la puissance du phénomène.
Le séisme tragique qui s’est produit le lundi 6 février dans le sud de la Turquie et dans le nord de la Syrie a deux caractéristiques qui expliquent l’ampleur du bilan humain et des dévastations. D’abord, il a été d’une violence rare: 7,8 sur l’échelle de Richter, cela représente une énergie libérée comparable à toute l’énergie consommée en Suisse durant une année. Il faut aussi garder à l’esprit que cette échelle est exponentielle, c’est-à-dire qu’un séisme de magnitude 7, par exemple, est 30 fois plus puissant qu’un séisme de magnitude 6, et donc 900 fois plus puissant qu’un séisme de magnitude 5, etc. Ce tremblement de terre, le plus fort depuis vingt-cinq ans dans ce territoire très vulnérable (plus de 75% des pertes et dommages subis par la Turquie au XXe siècle étaient dus à des tremblements de terre), est d’une force identique à celui de San Francisco en 1906. Il appartient donc à la liste des plus puissants de l’histoire dans une région densément peuplée.
«Séisme déclenché»
L’autre caractéristique de la catastrophe, c’est qu’il semble s’agir non pas d’un tremblement de terre et de répliques, mais de deux séismes, d’un «doublet», appelé aussi «séisme déclenché». Car la secousse de 7,5 sur l’échelle de Richter qui s’est produite neuf heures plus tard ne peut pas être considérée comme une réplique en raison de sa grande puissance. «Il y a une loi d’échelle avec les séismes, baptisée loi d’Omori, qui prévoit que, en cas de tremblement de terre d’une certaine magnitude, il aura, pour schématiser, une première réplique environ dix fois plus petite, puis dix répliques cent fois plus petites et ainsi de suite», a expliqué à France 24 Christophe Vigny, sismologue au Laboratoire de géologie de l’Ecole normale supérieure. En l’occurrence, il s’agit d’un autre schéma.
«Un tel doublet ne se produit pas sur la même structure géologique», précise Thomas Lecocq, sismologue au centre de sismologie et gravimétrie de l’Observatoire royal de Belgique. En effet, la seconde secousse a eu lieu sur une faille secondaire, un peu au nord de la faille est-anatolienne responsable du choc principal. Ce phénomène rare a sans doute alourdi le bilan en faisant s’écrouler des immeubles encore debout après la première secousse.
Effet domino possible
En fait, les tremblements de terre ne suivent pas de règles strictes. Leur nature peut varier en fonction de la configuration très complexe des failles et de la nature exacte des roches. Mais cette région du monde est considérée comme une zone propice à ces doublets en raison du nombre important de failles qui sont considérées comme proches de la rupture. Les spécialistes, faute de technologie prédictive, restent prudents, mais ils estiment hélas possible que d’autres séismes déclenchés puissent se produire prochainement. «Il peut, en théorie, y avoir un effet domino», s’inquiète Christophe Vigny. Un tel scénario s’est par exemple produit à Sumatra, où le tremblement de terre responsable du tsunami historique de 2004 a été suivi de séismes en 2005, en 2006, et jusqu’en 2010, rappelle le sismologue. Mais, là encore, il n’existe strictement aucun moyen scientifique pour écrire à l’avance un quelconque scénario.
Constructions inadaptées
Cela dit, si les morts et les blessés se comptent par dizaines de milliers dans ces deux pays, c’est avant tout en raison de constructions ne répondant pas aux normes parasismiques modernes. Car, hormis les tsunamis, conséquences d’une secousse sismique, un tremblement de terre ne tue pas de manière «naturelle». C’est l’effondrement du bâti qui cause la mort des habitants. La reconstruction de ces villes ravagées devra se faire selon des règles qui permettent à des pays comme le Japon de minimiser les pertes humaines quand surviennent des tremblements de terre d’une telle violence.
Quelques chiffres
- 100 000 séismes par année: Les sismomètres enregistrent en moyenne près de 300 tremblements de terre par jour, soit 100 000 par année. Mais la plupart sont imperceptibles par l’être humain.
- 1356: Le plus puissant tremblement de terre connu en Europe centrale reste celui de Bâle, avec une estimation d’environ 6,7 sur l’échelle de Richter. De premières secousses avaient incité la population à fuir avant le séisme proprement dit. Trois cents habitants perdirent la vie.
- 150 stations de mesure: Installés et gérés par le Service sismologique suisse à l’EPFZ, ces sismomètres répartis dans tout le pays et dans les régions limitrophes surveillent en permanence l’activité tellurique en Suisse.
- 9,5: Le tremblement de terre du 22 mai 1960 à Valdivia, ville du Chili à 570 km au sud de la capitale Santiago, reste le plus puissant mesuré à ce jour: 9,5 sur l’échelle de Richter, soit 800 fois plus puissant que celui qui vient de ravager la Turquie et la Syrie.