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Simultan
Sous la pluie, 25.09.02
Aus Simultan
Ael resta un long moment appuyé contre la barrière. Tête nue et sans parapluie. Les gouttes dégoulinaient le long de ses cheveux courts, tombaient dans le col de sa veste de jeans, continuaient leur chemin le long de sa colonne vertébrale pour terminer dans ses baskets de toile. Elle n’y prêtait aucune attention. La tête baissée, les bras appuyés sur la balustrade, le corps tendu vers l’eau : elle pleurait. La pluie venait se mêler à ses larmes et elle tremblait. Elle ne savait pas si c’était de froid ou de tristesse, ça lui importait peu, au fond. Elle regardait les gouttes faire des cercles à la surface du canal : de petits ronds qui se multipliaient, devenaient de plus en plus grands, laissaient naître d’autres plus petits, pour finir par disparaître submergés par d’autres cercles. Elle pensa à une famille : des personnes qui naissent grandissent deviennent parents vieillissent disparaissent, tandis que leurs enfants naissent grandissent deviennent parents, à leur tour, vieillissent disparaissent... et ainsi de suite. Des cercles précis, droits, reliés entre eux, sans rature. Elle jeta un caillou dans l’eau, brouillant tous les cercles, et en créa d’autres par les gouttes provoquées par le caillou, d’autres qui commencèrent à faire des cercles, et continuaient.
C’est à cet instant qu’une petite fille de dix ans se rendit compte de ce que le mot divorce impliquait : des cercles, toujours d’autres cercles, d’autres cercles survenus par un caillou : comme un caillou dans sa chaussure, comme un pavé dans la marre, un pavé… cette femme. Cette femme qui lui arrachait son père, cette femme qui venait briser leur famille de cercle pour en créer une autre avec lui. Toujours d’autres cercles : des étrangers, d’autres cercles qui se multiplieraient, alors que leur famille était brisée. Elle sanglotait le visage à la pluie et frissonnait. Le canal s’agitait sous la pluie battante. Elle tapait fort sur sa peau, lui faisait presque mal. Le vent la giflait mais elle continuait à fixer l’eau.
Au loin une petite tache rouge se faisait malmener par les vaguelettes, disparaissant sous l’assaut de la pluie, réapparaissant avec peine quelques mètres plus loin : chahutée dans tous les sens, elle suivait le courant. Elle passa devant la gamine : c’était un paquet de chips, natures. Un paquet jeté à la va-vite par une personne qui n’en avait plus rien à faire, qui s’en était débarrassé.
Elle avait l’impression, à ce moment précis, d’être comme ce paquet de chips, jetée, mise de côté et malmenée, se noyant presque. Elle ne savait plus comment garder la tête hors de l'eau, elle étouffait. Elle détestait son père. Elle le détestait de lui faire ce coup-là et elle détestait aussi le type qui avait jeté le paquet de chips dans l'eau : ça ne se faisait tout simplement pas. Ce n'était pas sa place. Le courant l'emportait, elle le suivait, courant le long du canal, elle regardait le paquet disparaître sous l'eau, se débattre puis remonter tout fripé à la surface. Plus loin, il y avait un pont qui surplombait l'eau. Ael courut plus vite. Elle se coucha sur le pont, passa un bras par la barrière et attrapa de justesse le petit paquet.
Elle se releva et le déposa avec précaution dans la poubelle la plus proche, frissonna : elle était frigorifiée. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et courbée, rentra à la maison, à présent vidée de son père.