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Le premier chapitre traitait de l'évolution de l'environnement spatial proche de l'homme sur un plan passablement théorique. Maintenant, Bollnow reprend le même thème mais d'une manière très concrète: c'est la maison qu'il met en discussion, ainsi on aborde l'architecture. Les titres des parties principales de ce chapitre sont: 'la signification de la maison', 'l'espace sacré', 'la sensation du chez-soi', 'la porte et la fenêtre', 'le lit', 'se réveiller et s'endormir'.
Bollnow cite plusieurs auteurs qui ont caractérisé la maison comme le centre du monde. Cette conception mythique d'un 'axis mundi' local dut être abandonnée au profit de dimensions plus larges de l'espace, comme nous l'avons discuté plus haut; mais cette conception fut néanmoins largement conservée au niveau de la maison. La société moderne devra réaliser à nouveau que la nécessité d'habiter est une condition de base pour l'homme. Ce fait d'habiter représente beaucoup plus que la seule condition d'exister. La critique de Bollnow se rapporte à l'existentialisme qui conçoit l'homme comme un éternel étranger projeté arbitrairement dans le monde. Selon Bollnow, le fait d'habiter signifie être à la maison, chez soi, c'est-à-dire vivre dans un endroit bien défini, et ceci implique des conditions spéciales. Bien des notions relatives au logement expriment un sentiment de sécurité et de protection.
Bollnow va même plus loin, il postule "une fonction anthropologique de la maison" dans le contexte général de la vie humaine: le sentiment de sécurité est essentiel pour l'identification de l'homme à lui-même. C'est seulement en ayant un toit, un logis, qu'il peut trouver sa propre essence et être pleinement un homme. Sans maison ou chez soi, "la destruction intérieure de l'homme est inévitable" (:136). Il se réfère à Goethe qui, dans son Faust, qualifie un homme privé de toit comme "un être non humain, sans but ni repos." Bollnow rappelle que "la fonction anthropologique de la maison" doit être redécouverte. Après la chute de bien des systèmes conventionels, toute allusion à la sécurité est devenu suspecte. Au contraire de Schiller qui néglige la signification de la maison et qui plaide en faveur d'une confrontation avec le monde extérieur hostile, Bollnow postule l'équilibre polaire entre la tension excentrique du monde extérieur et la tranquilité centrique de la maison protégée. Pour lui, cet équilibre est la condition première de la santé humaine.
Les paragraphes suivants traitent de la relation étroite entre l'espace sacré et l'espace protégé de la maison. Même le concept profane de la "machine à habiter" selon Le Corbusier ne parvint pas à détruire cette signification sacrée, qui s'exprime par le contrôle individuel et social de la sphère privée. Personne n'a le droit d'entrer dans un foyer sans demander la permission de l'habitant. La shpère privée est légalement protégée. "La maison et le temple sont une seule et même chose." (Van der Leeuv).
Les descriptions de Bollnow des éléments objectifs qui garantissent le caractère privé de la maison sont extrêmement enrichissantes. Tout espace d'habitation requiert des ouvertures vers l'extérieur sans lesquelles les chambres deviennent des prisons. La "semi-perméabilité" des portes et des portails engendre de possibles ouvertures et fermetures. La personne qui possède ou habite la maison peut décider quand et à qui elle va ouvrir sa porte. Cela procure la liberté individuelle de se retirer dans son propre domaine. L'habitant distingue ses amis, qui ont accès à l'intérieur, des étrangers qui sont laissés dehors. La serrure et sa clef sont des éléments essentiels dans ce mécanisme social. D'ailleurs, pour les mêmes raisons, la croyance traditionnelle avait donné au seuil d'un habitat une très grande valeur. Aujourd'hui ces valeurs se perdent parce que la sécurité est garantie à des niveaux sociaux plus élevés (ville et état).
La fenêtre n'est pas seulement un simple dispositif pour faire entrer la lumière du jour. C'est aussi "l'oeil de la maison" qui nous permet d'observer le monde extérieur. Et, souvent, cette relation mutuelle est filtrée: les rideaux permettent de regarder vers le monde extérieur sans que cet observateur puisse être vu. Bollnow met aussi l'accent sur la signification de la fenêtre dans le romantisme et dans quelques écrits de Rilke. La fenêtre est un cadre qui donne à l'extérieur visible une signification particulière.
Un élément extrêmement important dans la réflexion anthropologique au sujet de la maison est le lit. Le foyer perdit sa signification comme centre de la maison. Plus tard, il fut en partie remplacé par la table où se déroulaient les repas familiaux. Cependant, aujourd'hui, le centre qui reste le plus important d'une maison est le lit. Le matin, le lit est le point de départ pour aller travailler au dehors et, le soir, c'est le point de retour après une journée de travail. Par ailleurs, le lit reste le domaine le plus intime de la maison ou de l'appartement et, en général, la chambre à coucher n'est pas accessible aux visiteurs. Ce cycle quotidien d'allées et venues est reproduit au niveau du cycle de la vie: généralement, l'homme naît et meurt dans un lit.
Il existe une intéressante histoire culturelle au sujet du lit. Au début, on part d'un simple dispositif, comme le trou primitif rempli de paille où dormir, et qui évolue à travers toutes sortes d'aménagements, des lits prenant la forme de meubles divers, jusqu'à des arrangements plus stables comme par exemple le lit à baldaquin, qui est une sorte de maison agencée à l'intérieur même de la maison.
Ces installations culturelles se réfèrent à une polarité physique de l'homme que Bollnow décrit avec moult détails et dans ses relations complexes: être couché ou debout, activité physique ou repos, tension ou relaxation musculaire, perception consciente de l'environnement et cessation de toute perception sensitive consciente durant le sommeil. Bollnow attribue une grande importance à ces relations polaires et décrit avec soin deux étapes transitoires: se réveiller et s'endormir. Il expose de très intéressantes observations sur la reconstruction quotidienne du monde spatial personnel et sur sa dissolution pendant l'état inconscient du sommeil. A la lecture de toutes ces descriptions réalistes des conditions humaines essentielles, le lecteur sera horrifié par le caractère artificiel des principes modernes du design et des projets d'architecture qui ont oublié toutes ces relations élémentaires de l'homme à son espace.
Le chapitre suivant expose une typologie des espaces en relation avec les formes particulières du comportement humain ('l'espace hodologique', 'l'espace d'action', 'l'espace présent ou momentané', 'l'espace humain de vie commune'), ou plus en relation avec les conditions environnementales ('l'espace diurne et l'espace nocturne'), ou encore située entre les deux ('l'espace de bonne ou mauvaise humeur' et 'l'espace de la vie commune').
Le terme "espace hodologique" est dérivé du grec 'hodos' qui veut dire sentier ou chemin. A l'opposé du concept mathématique de l'espace, représenté sur les cartes, les plans, etc., l'espace hodologique est fondé sur des conditions réelles, topologiques, physiques, sociales et psychologiques. Conditions auxquelles une personne est confrontée quand elle parcourt un chemin d'un point A vers un point B, que ce soit dans un paysage ouvert ou dans des conditions urbaines, architecturales. Bollnow donne de nombreuses observations intéressantes sur les implications culturelles des distances hodologiques. Souvent, elles sont comparées et mises en contraste avec les distances géométriques (langues et cultures dans des vallées de montagne; conditions traditionnelles de transport dans les régions de montagne; la structure du paysage de guerre avec sa focalisation absolue sur le front). Sa description du "caractère de caverne" de l'habitat, p. ex. d'un appartement, est particulièrement importante. Sur les plans de l'architecte, deux points dans deux appartements différents situés côte à côte peuvent être éloignés de trente ou quarante centimètres seulement (séparés pourtant par une paroi) mais, dans un sens hodologique, ces deux points peuvent représenter deux mondes complètement distincts. Bollow décrit de manière tout à fait impressionnante les difficultés, physiques ou sociales, que peut rencontrer une personne désirant passer d'un point vers l'autre. "La géométrie vivante" paraît très différente de celle de l'architecte. Bollnow donne ici une leçon que les architectes et designers feraient bien de retenir: il faut réfléchir aux conséquences humaines et réelles des coups de crayons dessinés sur les plans.
Dans l'extension du concept hodologique, Bollnow distingue et décrit "l'espace d'action", qui est un concept de l'espace tridimensionel ergologique c'est-à-dire structuré et organisé en fonction du travail humain (dépôt, entrepôt, atelier, lieu d'étude, bibliothèque); voir la notion de 'Zuhandenheit' chez Heidegger.
Dans ce contexte, les observations génétiques de Bollnow sur ce type d'espace sont remarquables: les environnements spatiaux sont ordonnés par des individus seulement jusqu'à une certaine limite. Nous sommes tous nés dans une certaine ordonnance spatiale, nous apprenons à connaître les valeurs intrinsèques qui la gouvernent et nous l'adoptons comme référence en terme de "comportement bien ordonné". Chacun de nous connaît les normes de la "bonne éducation" (en allemand: 'gute Kinderstube'). La suggestion de Dilthey d'interpréter un tel espace ordonné en tant qu'"esprit d'objectivé", dans le sens de Hegel, a une grande signification pour l'architecture mais, - et si l'architecture est comprise comme un continuum de dimensions anthropologiques - elle ne peut pas être discutée sur un niveau purement philosophique.
'L'espace du jour' est un espace de la vision. 'L'espace de la nuit' est principalement un espace du toucher et de l'ouïe (la vue ne fonctionne plus). Entre ces extrêmes, Bollnow décrit merveilleusement le spectre très différencié de la pénombre, de l'aube, du crépuscule et des espaces semi-éclairés. Quant à la forêt, elle présente un caractère paradoxal: on y est libre pour marcher, quelle que soit la direction choisie, mais on reste strictement limité en ce qui concerne l'espace visible. Cet espace restreint accompagne le promeneur comme une ombre. De manière similaire, le brouillard, les chutes de neige denses et le crépuscule modifient complètement les conditions de l'espace. "La nuit crée un millier de monstres", dit Goethe.
'L'espace de la bonne et de la mauvaise humeur' se rapporte à des conditions externes diverses ('étroitesse et étendue', 'effets physiques et moraux de la couleur', 'espaces intérieurs') et aussi à des conditions internes ('l'espace oppressant du coeur angoissé', 'l'espace euphorique'). Bollnow enrichit abondamment ces concepts de citations littéraires, de discussions scientifiques (p. ex. Binswanger) et de ses propres réflexions.
La section sur 'l'espace temporaire ou présent' traite principalement du phénomène de la danse et de sa relation avec les expériences spatiales.
La description de "la force de l'amour produisant l'espace", dans cette partie sur 'l'espace de vie en commun', est très impressionnante. D'un côté, il y a ce "combat" sans pitié "pour l'espace vital", qui produit des barrières spatiales claires et crée d'énormes rivalités entre les êtres humains. Et, de l'autre côté, il y a cette "force de l'amour produisant l'espace", c'est-à-dire ce phénomène étrange qui fait que le désir de la vie en commun dans l'amour "n'accroît peut-être pas le besoin d'espace en quantité mais en qualité: les amants partagent le même espace et se créent un foyer intime pour eux-mêmes."
Ce chapitre, le cinquième, contient une synthèse théorique des chapitres précédents. Il est constitué de trois sections ('être dans l'espace et avoir de l'espace', 'type d'espace individuel', 'résumé et perspective'). Bollnow remet d'abord en question le concept de la psychologie perceptive (espace intentionnel); puis il donne sa propre définition de l'espace: "médium" polyvalent qui est dialectiquement construit entre le sujet et l'environnement, entre les dispositions humaines (physiques et psychologiques) et les conditions environnementales.
Le débat principal remet en question l'idée des existentialistes (Heidegger et Sartre) d'un être "jeté" au milieu du monde. Bollnow résume ses propres découvertes et maintient que le fait d'habiter implique la nécessité d'avoir des racines plantées quelque part. Habiter signifie être à la maison, chez soi, et ainsi être protégé dans cet endroit particulier. Il considère que la spatialité de l'homme en général peut être interprétée comme le "fait d'habiter". Il présente ensuite sa propre typologie de "l'espace individuel" (Eigenraum) consistant en "trois domaines d'habitat" ("le corps", "la maison" et "l'espace ouvert"). Son point de vue semble renforcé par les études du comportement en zoologie et en psychologie animale (Uexküll, Hediger, Peters, Portmann). Les animaux ne vivent pas n'importe comment dans un espace homogène, ils ont des repères et des lieux choisis, situés dans un territoire bien défini, d'où ils partent et où ils reviennent chercher le repos et la protection.
Le résumé donne quatre niveaux modifiés de la spatialité humaine: une confiance spatiale naïve originelle, le sentiment de sécurité comme celui qu'éprouve visiblement un enfant. Lui est opposée la peur de se retrouver dans la rue,qui provoque un sentiment d'abandon. Cette peur elle-même est opposée à l'institution de la maison qui procure la protection mais qui, jusqu'à maintenant, n'a pas été absolue; un plus haut niveau de sécurité dans des dimensions spatiales plus larges est d'une grande importance.
Evidemment, le point de vue philosophique de Bollnow s'oppose à l'existentialisme en mettant l'accent sur les qualités protectrices et différenciées de l'espace. Tout comme Bachelard, il considère la "métaphysique consciente" des existentialistes comme secondaire: "la maison ... est le monde primaire de l'existence humaine". "Avant d'avoir été jeté dans le monde, ... l'homme est mis dans le berceau de la maison".
Nous avons suivi les lignes essentielles de l'étude de Bollnow sur 'L'homme et l'espace'; ceci en essayant de transmettre une idée de sa recherche vaste et profonde, dans la mesure où cela reste possible dans un cadre limité à 300 pages. Il est clair que Bollnow est un philosophe, un spécialiste en phénoménologie, et quelqu'un qui sait cultiver sa curiosité envers les innombrables aspects de son sujet. Par ailleurs, Bollnow ne donne pas l'impression que ses recherches soient un problème purement philosophique. Au contraire, ses explications nous entraînent dans le domaine de la psychologie, dans celui des études du comportement humain et dans les domaines conventionellement attribués à l'architecture: habiter un bâtiment, une maison, un appartement.
Au début de notre ouvrage, nous avons dit que, par la médiation de Norberg Schulz, l'étude de Bollnow était entrée dans le cercle de la théorie d'architecture, en même temps que les oeuvres de Mircea Eliade, Dagobert Frey et d'autres. Conséquemment, nous aimerions présenter un résumé des points essentiels dévéloppés par Bollnow en ce qui concerne la théorie architecturale.
C'est peut-être dans cette ligne, proche de la théorie architecturale, que Bollnow a apporté sa plus grande contribution en présentant un programme de recherches considérable pour une 'anthropologie de l'espace', pour une 'anthropologie de l'habitat' ou pour une 'anthropologie du bâti'. Nous présentons, afin de mettre en évidence leur importance, les sept points suivants:
1 Le concept d'espace archaïque est relié à la fondation de l'habitat. En se basant sur l'etymologie du mot allemand "Raum" (espace) et sur d'autres termes connexes, Bollnow nous démontre de manière plausible que la conscience spatiale était, à ses origines, intimement liée à l'environnement relativement étroit de la fondation d'une demeure, d' un habitat ou d'une colonie. L'utilisation traditionnelle de ces termes est également liée étroitement à tout ce qui concerne l'habitat, surtout aux objets construits.
2 Les concepts globaux ou cosmiques de l'espace sont le fruit d'un dévéloppement secondaire, un événement très tardif dans l'histoire occidentale. On trouve leurs origines dans le XIVème siècle et ils se développèrent au cours de l'histoire moderne des découvertes et des sciences. Cela signifie qu'historiquement, les interprétations cosmiques de l'ancienne histoire écrite deviennent pure fiction. Les origines de l'homme et du monde doivent être recherchées dans l'environnement local. Les mythes ou les "théories" de la création fondées sur la métaphysique deviennent contestables. L'étude des colonies archaïques (settlement research) devient ainsi extrêmement importante pour reconstruire une anthropologie culturelle nouvelle qui ne soit pas centrée sur l'Europe, dépendante de ses anciens mécanismes de pensée.
3 D'un point de vue anthropologique, l'espace n'est pas homogène. Bollnow nous présente l'espace comme une évolution perceptive, un rapport qui se forme entre l'homme et son environnement. L'espace homogène conventionnel, postulé déductivement, devient une fiction pour l'anthropologie. Il existe d'inombrables espaces. Bollnow présente un large spectre d'espaces liés d'une part au repos et à la demeure, et d'autre part au déplacement le long des chemins. Il parle d'espaces du jour et de la nuit, d'espace euphorique, d'espace momentané, etc.. Ainsi, Bollnow offre un système général de références utile pour la recherche; mais il propose également un riche catalogue de descriptions, de questions et d'hypothèses pour l'étude des concepts spatiaux de l'homme.
4 L'espace est fondamentalement relié à l'habitat, au logis, à la maison. Il est structuré en catégories polaires ordonnées par l'existence humaine. La maison ou le logis forment le centre le plus important de la vie quotidienne de l'homme et sont opposés à un extérieur mouvementé et anonyme. L'homme a absolument besoin de cette protection fournie par sa demeure, son chez soi, en particulier pour son repos nocturne. Sa demeure est un point fixe dans son existence plus ou moins stationnaire. Elle est le lieu du retour quotidien après les multiples activités hors de la maison. Ici également, Bollnow nous présente un complet catalogue d'hypothèses convaincantes concernant la multi-spatialité de la vie dans et autour de la maison.
5 L'espace anthropologique s'exprime dans des rapports polaires. La façon de penser de Bollnow, en termes de références complémentaires et relationnelles, est surprenante. Il ne définit pas clairement ce qu'est l'espace, ceci ou cela, mais il démontre que les différents domaines de l'existence sont conditionnés par les relations réciproques. L'existence humaine apparaît alors comme une pulsation rythmique entre des pôles contradictoires. Il construit une sorte de 'théorie de la relativité de l'espace' en décrivant les relations polaires ou complémentaires d'expériences et d'activités spatiales. Les conditions environmentales et humaines sont à la base de la structure polaire de l'espace anthropologique. Il semblerait que Bollnow touche là une vérité très ancienne et fondamentale de l'existence spatiale de l'homme.
6 Proche de Mircea Eliade, mais en opposition avec son interprétation religieuse, Bollnow maintient que l'espace archaïque était centré et que ces 'centres du monde' étaient démarqués, signalés. Mircea Eliade, historien des religions, a étudié les principes structuraux dans les différentes conceptions du monde d'une grande quantité de religions archaïques mais, il les interprétait sur la base d'une révélation admise a priori (hiérophanie) et, de cette manière, il est resté dans les domaines conventionels de la métaphysique et de la théologie. En fort contraste vis-à-vis d'Eliade, Bollnow, fidèle à sa thèse des origines environnementales de la perception de l'espace, met l'accent sur les aspects spatiaux de ces phénomènes religieux et se concentre sur un large spectre d'éléments objectifs et architecturaux reliés à de tels 'centres du monde' ou 'axis mundi'. Il prépare ainsi le passage vers une étude objective ou inductive de la religion basée sur des données topographiques et architecturales.
7 L'espace, y compris l'habitat (ou logis) et le bâti, représente une perspective importante de la recherche philosophique et anthropologique. Le livre de Bollnow suscite une grande fascination par la richesse de ses études et de ses analyses détaillées. Partant de simples observations dans l'univers de notre environnement quotidien, il nous offre des réflexions innovatrices absolument fondamentales pour la philosophie et l'anthropologie. Et ses arguments sont toujours convaincants. On se rend compte alors que l'ardeur quasi religieuse de l'historien conventionnel des sciences humaines nous empêchait de nous pencher et de nous questionner sur l'une des conditions humaines les plus importantes: l'espace et l'habitat comme réalité globale humaine.
Si, dans un proche avenir, un certain nombre d'entre nous devaient se rendre compte que de nombreuses vérités établies étaient des fictions fondées sur une attitude sprituellement expansive ou 'explosée' des sciences humaines européennes de l'âge moderne, Bollnow sera alors reconnu et honoré comme l'un des fondateurs essentiels d'une anthropologie 'implosive' ou environmentale. Pour tous ceux qui s'étaient rendu compte de la richesse de ce livre, publié en 1963 déjà, il est certainement hors de question que Bollnow ne puisse pas être célébré comme le père et fondateur innovatif d'une anthropologie d'espace et d'architecture.
1
Ce texte fut présenté pour la première fois sous le titre 'Otto Friedrich Bollnow's Anthropological Concept of Space', à l'occasion du 5ème Congrès International de 'L'Association internationale de sémiotique de l'espace' à l'école supérieure des arts (Berlin, Juin 29-31, 1992); et plus tard, d'une façon légèrement modifiée, au Symposium sur 'The Ancient Home and the Modern Internationalized Home: Dwelling in Scandinavia', à l'Université de Trondheim (Norvège, août 20-23, 1992). Le titre de cette version modifiée était: 'Otto Friedrich Bollnow and the Ontology of Home and Movement outside. Euclidian Space, Human behavioural Space and the harmonious or polar Space Concept. Suggestions for the revival of fundamental discussion of concepts of space'.
2
L'auteur de cet ouvrage est convaincu de l'importance de la signification anthropologique de ce concept d'espace. Et, il est arrivé à des résultats similaires dans ses propres recherches, particulièrement celles traitant d'ethnographie (architecture sémantique et symbolique, en particulier les rituels de construction du Shinto villageois japonais), d'ethnologie (concepts d'habitation, du territoire et de l'espace dans une société traditionnelle de chasseurs et cueilleurs, les Aïnous) et d'anthropologie spécialisée dans le domaine des primates (études du phénomène architectural de base telle que la construction des nids des anthropoïdes).
3
Voir R. Meringer: Etymologien zum geflochtenen Haus (Etymologies en ce qui concerne la maison tressée). In: Abhandlungen zur germanischen Philologie. Festgabe für Richard Henzel. Halle a. S., 1898.
4
Il faut noter ici que le mot allemand 'Mitte', contrairement au mot français 'centre', n'implique pas nécessairement la centralité d'un cercle. 'Mitte' peut aussi impliquer le mi-chemin d'une étendue linéaire ou 'Mitte' dans le sens de milieu entre deux champs ou deux chambres.
5
Méthodologiquement, ceci est aussi important: la méthode de Bollnow est en principe inductive. Il remet fondamentalement en question le concept conventionnel déductif de l'espace homogène en analysant tout le spectre des expériences humaines possibles en relation à l'espace. Cette méthode le conduit à une variété infinie de conditions spatiales, qui possèdent cependant des traits communs et qui peuvent donc être généralisées.