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Penchés sur leurs pupitres les candidats sont au travail, je fredonne. Enfin, j’appelle le maître. Il me remet le devoir. Sujet à choix. Commenter les réformes sociales dans les populations andines de Bolivie ou établir la chronologie des guerres napoléoniennes. Dans le premier cas, le texte est en anglais. Il reste cinq minutes.
A l’aube, alors que tout le quartier dort, la fille du voisin répète un morceau de flûte.
La mémoire courte étant le meilleur allié du pouvoir, on oublie de dire que dans nos sociétés rationalisées au prix d’un effort intense de civilisation les innocents n’étaient pas victimes d’assassinats et que, dans les rares cas où ils se produisaient, ils relevaient de la folie clinique. Les massacres d’innocents qui ensanglantent nos sociétés depuis quelques années sont d’une utilité politique évidente pour un pouvoir contesté et dans leur configuration renvoient aux capacités techniques et idéologiques d’une société hautement rationalisée.
Voyez-vous, expliquai-je à cet apprenti économiste, tout le progrès tient à la valeur ajoutée. Prenez une voiture de luxe. Une partie de ce qu’elle contient est inutile. C’est ce qui fait sa valeur. C’est aussi la raison pour laquelle partout dans le monde des pirates industriels cherchent à produire des contrefaçons de cette voiture. Ils imitent ce qui a de la valeur. Et ainsi, il y a progrès. Maintenant prenez une voiture qui n’est que ce qu’elle est. Une Dacia ou, encore mieux, une Trabandt. Tout ce qu’elle contient correspond à une fonction. Il n’y a rien d’autre. Inutile de l’imiter.
Jusque là, le raisonnement est abracadabrant, mais il s’agit d’un rêve, je discoure en rêve. Pour quelle conclusion? Celle-ci:
Il est facile de distinguer entre une société libre et une société totalitaire. Toutes les sociétés qui ont des voitures du type de la Trabandt ou de la Dacia, sont des sociétés totalitaires. Comme ces voitures ne contiennent aucune plus-value et ne sont que ce qu’elles sont, le présent est éternel, rien ne change, il n’y a pas de progrès.
A l’instant, belle course le long de la plage. Le bord de mer est calme. Quelques braseros allumés. Les autres gargotes ont empilé tables et chaises. Au passage, je me demandais ce que pouvait faire pendant l’hiver cet homme de cent kilos qui en saison cuit du matin au soir des crustacés. Trois parasols de palme couvrent son poste. Je poursuis ma course. Un groupe d’allemands voyageant en mobilhome a tiré des chaises-longues sur le sable. Les Espagnols défilent avec écharpes et bonnets. Il fait dix-huit degrés. Les solitaires promènent leurs chiens. Un gamin essaie le vélo qu’il a reçu pour Noël. Ses camarades applaudissent. Un père gros et une mère grosse poussent une grosse poussette. A Chilches les petits rebondissent sur un château gonflable. L’année dernière, le 30 janvier, je courais sur les quais du Mékong à Vientiane, Gala s’était enfermée dans la bibliothèque du meilleur hôtel de la capitale avec la femme du directeur, le soir nous dînions avec un Italien venu à vélo de Java. Si j’avais à souhaiter quelque chose pour l’année qui vient, ce serait: moins de bruit et plus de temps. Encore plus de temps.
Plus d’un esprit espiègle a dû s’amuser à décompter les tares respectives du soviétisme sous Brejnev et des démocraties sous Bruxelles; le match est serré. Avec des sociétés dans un état de déréliction avancé, d’autres qui allument des contre-feux et une palme d’honneur à la France. Reste à comprendre comment ce pays qui possède une élite intellectuelle enviée du monde entier a pu se laisser entraîner dans un scénario totalitaire aussi galvaudé.
Imaginons une conversation d’un autre temps, dans un langage inconnu, entre deux entités sans commun rapport avec ce que nous connaissons.
-L’humanité…
-Mais, cela n’a aucune importance! Un détail. Parlons de choses intéressantes.
Tournure d’esprit énigmatique d’un Deleuze. Lorsqu’on a compris on a pas compris. De l’alcoolique, il dit: “c’est quelqu’un dont le but est d’arriver au dernier verre.” (Abécédaire.)
Dans les bacs de congélation du supermarché, entassés et plastifiés, des cochonnets en position fœtale. Une dame soupèse, choisit. Elle jette un spécimen dans son caddie. Bruit sec. Elle s’éloigne. Système d’alimentation monstrueux. Je regarde ces bêtes couchées et laiteuses, aux corps, aux groins calibrés, la peau étiquetée et barrée de codes; on se sent moins proche d’une moule que d’un cochon.
Ils installaient des miroirs pour ne pas se cogner aux murs.