Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07045.jsonl.gz/1484

Artiste conceptuel, sculpteur, Waltercio Caldas est considéré comme l’un des artistes les plus importants du Brésil et est largement reconnu sur la scène internationale. Il expose à la galerie Xippas à Genève. Interview.
Waltercio Caldas (1946, Rio de Janeiro) célèbre la nature unique de l’art et s’inquiète de la remise en question de sa place dans le monde actuel. Inspiré à ses débuts par l’abstraction géométrique, Caldas a ensuite contribué à l’émergence du néo-concrétisme signalé par la publication du « Manifeste néo-concret » en 1959, à Rio de Janeiro. Teinté de réaction au colonialisme, le mouvement néo-concret s’opposait à une conception excessivement rationnelle dans la recherche d’une forme extrêmement épurée. Les artistes de l’art néo-concret continuent d’accorder une large place à l’étude de la perception humaine et visent à créer des espaces favorisant la prise de conscience des relations existantes entre les matériaux constitutifs des œuvres en même temps que la relation qui s’établit entre l’œuvre et les spectateurs.
Interview.
Waltercio Caldas vous êtes un artiste largement reconnu sur la scène internationale et vous continuez de travailler au Brésil, à Rio de Janeiro. Quel effet a cette double appartenance sur votre travail ?
Je pense que travailler au Brésil est toujours stimulant car nous avons beaucoup de défis à relever. La question n’est pas celle de créer des œuvres d’art, mais de produire les conditions de création. Ainsi, notre travail est double au Brésil, créer l’œuvre d’art en même temps que les conditions de production, c’est à dire créer le système culturel de l’art. Quand j’ai commencé mon activité artistique il n’y avait ni marché, ni vente, ni musée, ni galerie. L’ouverture de musées et de galeries ainsi que le journalisme culturel traitant de l’art ne date que de la fin des années 1940. En tant qu’artistes, nous avons mené de front notre activité artistique en même temps que créé les conditions de développement de cette activité car il n’y avait rien.
La situation est-elle maintenant satisfaisante ?
Maintenant, nous avons atteint un but, pour le meilleur et pour le pire (rires), mais la situation s’est améliorée. Par-contre, de nouveaux problèmes sont apparus et ont pour cause le marché et les institutions qui sont devenues plus culturelles qu’artistiques. Le problème n’est pas spécifique au Brésil, il est général avec la globalisation. On ne fait plus la différence entre la culture et l’art, et la culture aborde l’art comme s’il s’agissait d’un produit à utiliser. Cette question de devoir se défendre de l’appropriation par la culture est un nouveau problème.
Comment réagissez-vous par rapport à cette situation ?
Aujourd’hui, la pression est exercée par un marché arrogant, c’est un marché qui s’impose, et en même temps la nouvelle génération est plus intéressée à se faire une place sur la scène culturelle que changer le monde.
Personnellement, je continue de croire que changer le monde est un bon projet. Je ne suis pas content du monde tel qu’il est actuellement, j’essaie donc de faire des choses qui changent le langage, qui font la différence avec les idées. Voyez cette exposition ici dans la galerie, elle n’a pas de sujet, elle ne tient pas de discours, et c’est important qu’ici il n’y ait pas de figuration, tout comme il n’y a pas non plus d’abstraction.
Par exemple, cette pièce (Brancusi, 2014 – ill. ci-dessous) n’est ni figurative ni abstraite, mais il se produit un moment où les choses vont ensemble et cela signifie qu’un discours n’est pas nécessaire pour justifier l’œuvre. Aujourd’hui, la justification d’une œuvre est devenue plus importante que l’œuvre elle-même. Cette exposition est une critique de cette situation.
Pourquoi avez-vous si longtemps cherché avant de trouver la disposition idéale de cette pièce (Brancusi, 2014) dans la galerie Xippas ?
Effectivement, cette pièce était dans une disposition tout à fait différente dans mon atelier et pour la montrer dans la galerie il fallait tenir compte de la lumière particulière dans le lieu, de l’espace, de la distance entre les pièces, autant d’éléments à disposition qui sont l’expression d’un travail. Cette mise en espace fait aussi partie de mon travail.
Des mots sont également présents dans vos travaux
J’utilise les mots, mais ceux-ci ne se présentent au départ que dans une seule dimension et dans ce travail je les transforme pour leur donner une troisième dimension.
Comment décidez-vous d’allier l’acier, le verre, la laine ou d’autres matériaux ?
Tout dépend de l’idée, l’idée et le matériau vont ensemble, chaque situation détermine les médias. Je choisis de créer une tension entre le matériau et l’idée, et la solution vient de cette tension entre l’idée le matériau et le temps. C’est un rêve, on perçoit et on rêve.
L’espace, les intervalles sont à voir comme une composition musicale, il y a des notes, des intervalles, une cadence, un rythme, soit autant d’éléments qui appartiennent à la musique. Ici, vous avez les intervalles, l’espace, les matériaux, la couleur, la structure, et tous ces éléments sont connectés. Il y a une figuration des relations entre les espaces, des différences de transparence, cinq qualités de transparence. La nature des matériaux entre aussi en jeu, par exemple ici l’un est animal et l’autre minéral.
Tant de reflets et de transparences laissent donc volontairement place à plusieurs lectures.
C’est un travail sur le reflet, l’écriture donc le langage, et le temps. C’est une machine du temps, et, surtout, cette machine fonctionne. Mes pièces laissent l’interprétation ouverte, car ce n’est pas possible de laisser place à une seule interprétation, il faut laisser le spectateur faire sa propre expérience pour cultiver le sens dans le travail. C’est ainsi que nous avons des musées ou, par exemple, quelqu’un du XXIe siècle peut se trouver face à une pièce de l’Antiquité qui stimule son imagination. Cette possibilité d’ouvrir des interprétations est la merveille de l’art.
Propos recueillis par Jacques Magnol. 17 mai 2018.
Caldas (Rio de Janeiro, 1946) vit et travaille à Rio de Janeiro, au Brésil, ses œuvres sont présentes dans les collections de grands musées de réputation internationale. En Europe, il a notamment représenté le Brésil à la 47e Biennale de Venise et a été invité à la Documenta IX.
Waltercio Caldas
Exposition du 17 mai au 30 juin 2018.
Galerie Xippas, rue des Bains 61. Genève.