Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06975.jsonl.gz/287

Aperçu historique
On qualifie souvent, à juste titre, la Suède comme l’un des pays les plus sécularisés du monde. Le dimanche, seuls 5,5% de la population assistent à un office religieux, chrétien ou non (lire encadré en fin d’article). Actuellement, la moitié seulement des enfants nés dans le pays sont baptisés, et le nombre de baptêmes diminue chaque année de quelques pourcents. Pourtant, lorsque la Suède devint un État nation, au XVIe siècle, une tradition chrétienne ancienne existait et la population pratiquait la foi chrétienne sous sa forme catholique.
Les premières traces certaines d’une mission chrétienne remontent au IXe siècle, lorsque l’évêque français Ansgar se rendit par deux fois au centre de Birka, à la périphérie de Stockholm, capitale actuelle. Des fouilles archéologiques récentes révèlent même une présence chrétienne dès le VIIe siècle. Mais ce n’est qu’au XIe siècle que le mouvement missionnaire prit de l’ampleur, notamment grâce à des missionnaires anglo-saxons et germaniques. La christianisation s’étendit sur de vastes territoires au sud et au centre du pays, dont les étapes principales furent le baptême du roi Erik Skötkonung, au début du XIe siècle, la fondation des diocèses de Skara vers 1014, et de Lund en 1060 (devenu archidiocèse avec juridiction sur toute la région nordique en 1104), ainsi que de celui d’Uppsala en 1164.
Sur le territoire actuel de la Suède, on trouvait au Moyen-Âge de nombreux monastères et couvents (une septantaine au début du XVIe siècle) qui servaient de centres d’enseignement, de musique et d’arts, et jouaient un rôle important dans la vie du pays. Ils offraient en outre à la population des traitements médicaux et contribuèrent à répandre de nouvelles méthodes d’agriculture et d’élevage. C’est dans le monastère franciscain de Riddarholmen, à Stockholm, que fut publié le premier livre imprimé du pays. L’abbaye de Vadstena fondée par Sainte Brigitte (image), centre de pèlerinage le plus important du pays, possédait la plus grande bibliothèque et produisait des textiles et des objets d’art destinés au culte. Elle possédait de vastes biens fonciers et l’abbesse qui la dirigeait était si puissante que les évêques et les rois eux-mêmes devaient veiller à ne pas l’indisposer.
Au cours du XVIe siècle, la Suède devint un État nation luthérien gouverné par un roi. La Réforme n’a pas été le résultat d’une dégénération de la vie ecclésiale ou de la demande d’une majorité de la population, mais, comme le confirment les historiens actuels, elle fut introduite pour des raisons politiques et imposée par la force, d’en-haut, par le roi Gustave Vasa, élu en 1523. Il s’était rendu compte qu’une Réforme luthérienne lui assurerait le contrôle de l’Église, ce qui lui permettrait de disposer de ses terres et ses revenus. En maints endroits, la résistance fut considérable et, après des épisodes mouvementés qui durèrent des décennies, le Synode national d’Uppsala adopta en 1593, sous le duc Charles, le futur roi Charles IX, la décision définitive de mettre en œuvre la Réforme luthérienne. Deux ans plus tard, l’abbaye de Vadstena dernier bastion, catholique, fut fermée, et peu après la peine de mort fut décrétée pour quiconque serait catholique.
L’Église luthérienne était organisée en Église d’État, avec le roi à sa tête, qui nommait les évêques. Au fil du temps, à côté de leurs tâches proprement religieuses, prêtres et évêques furent chargés de fonctions importantes, notamment la tenue de l’état-civil (et ce jusqu’en 1991) et de l’enseignement. Jusqu’en 1996, tout citoyen suédois devenait automatiquement, à sa naissance, membre de l’Église d’État, qu’il soit baptisé ou non, à moins que ses deux parents aient quitté l’Église. Ce règlement ne fut aboli qu’en 2000, au moment de la séparation de l’Église et de l’État.
Depuis le XVIIe siècle, la Suède était donc un pays entièrement luthérien, dont tous les citoyens appartenaient obligatoirement à cette confession et où ne subsistait plus aucune famille catholique. Jusqu’en 1809, une loi obligeait chacun à assister à l’office du dimanche. Cependant, l’industrialisation naissante provoqua un besoin de main-d’œuvre étrangère qualifiée dans divers domaines. Ainsi, on fit venir de petits groupes de juifs, de catholiques et de calvinistes à qui l’on accorda le droit, dès 1781, de pratiquer leur religion en privé. Mais la pratique publique de religions non luthériennes demeura interdite jusque dans les années 1870. Pourtant, à partir du milieu du XIXe siècle, des groupes baptistes venus d’Angleterre et des États-Unis envoyaient des missionnaires dans le pays. Ce n’est que durant les années 70 que, malgré une résistance acharnée de l’Église d’État, les citoyens suédois obtinrent une liberté religieuse limitée, mais l’obligation d’appartenir à cette Église fut maintenue jusqu’en 1951 pour ceux qui n’étaient ni juifs, ni catholiques, moraves ou baptistes. De même, jusqu’à cette époque, seuls des luthériens étaient autorisés à occuper des fonctions importantes dans la société et même dans le domaine de l’enseignement ou des soins infirmiers. Ce n’est qu’en 1977 que l’interdiction des monastères fut formellement abolie, bien qu’elle fût tombée en désuétude dès les années 1920.
Une société laïque postchrétienne
La situation religieuse de la Suède est souvent qualifiée de laïque postchrétienne, comme par exemple dans l’ouvrage du professeur David Thurfjell (photo) de l’Université Södertörn de Stockholm, intitulé Det gudlösa folket (Le peuple sans Dieu, Molin & Sorgenfrei, 2015). Ce titre indique que la foi religieuse ne façonne plus que de manière insignifiante la culture ou la société, que la religion est considérée comme une affaire privée et le christianisme comme appartenant davantage au passé qu’au présent.
Même si les traces d’une longue histoire chrétienne sont encore visibles, preuve en soient les milliers d’églises disséminées dans tout le pays, seul un très petit nombre de personnes les fréquente. Les connaissances en matière de christianisme sont généralement rudimentaires, en particulier dans la jeune génération. La catéchèse confessionnelle est interdite dans les écoles et elle a été remplacée dans les années 60 par une orientation générale sur le fait religieux et l’éthique. Une grande partie de la population ne comprend pas à quoi peut servir la religion et nombreux sont ceux qui ne connaissent personnellement aucun chrétien pratiquant. Les gens sont donc habitués à considérer la foi d’un point de vue extérieur, comme un phénomène étrange. En outre,
les personnes plus âgées trouvent souvent
incongru et gênant de parler de religion en public,
comme il était autrefois indécent de parler ouvertement de sexe.
Beaucoup perçoivent la religion avant tout comme un facteur de violence et de conflits dans le monde et, comme on pouvait le lire dans l’éditorial d’un grand quotidien, la population peut être reconnaissante de ce que la religion montre profil bas en Suède. Dans le même temps, il est indéniable que plusieurs valeurs centrales de la société suédoise, telles que la passion pour la justice sociale et la dignité humaine qui marquent encore une grande partie du discours public, plongent leurs racines dans la tradition chrétienne.
Pour comprendre le rôle de la religion dans ce pays, il faut se souvenir de deux facteurs importants qui caractérisent la culture suédoise: la grande valeur accordée à la liberté individuelle, et la tendance à classer la religion avant tout dans les catégories de l’émotionnel et de la morale. Des études sociologiques ont souligné à maintes reprises le très fort attachement des Suédois à leur autonomie individuelle, ce qui apparaît aussi dans le fait que les liens familiaux sont souvent faibles. En revanche, beaucoup de citoyens éprouvent une grande confiance à l’égard de l’État, généralement considéré comme garant principal de la liberté individuelle. De nombreuses personnes se sentent plus proches et plus solidaires de leurs amis et collègues que des membres de leur propre famille. Le taux élevé de divorces et le grand nombre de familles informelles (cohabitation) en est un signe, de même que les nombreuses personnes vivant seules. Il n’est pas rare que des gens passent la majeure partie de leur vie adulte en célibataires. Cet individualisme a aussi un effet au niveau religieux.
La personne qui cherche Dieu
préfère le faire dans la solitude de la nature
plutôt qu’avec d’autres dans le cadre d’offices religieux.
Une sorte de mysticisme de la nature, souvent mélancolique et sentimental, est pour beaucoup la forme de religion la plus authentique. Rien d’étonnant donc que la foi soit pour la plupart des gens une affaire purement intérieure et privée.
Cependant, la croyance religieuse est aussi considérée comme fortement liée à la morale. Nulle part dans le monde, le propos d’Emmanuel Kant dans La religion dans les limites de la simple raison - «La religion est la connaissance de tous nos devoirs comme commandements divins» - n’a peut-être exercé une influence aussi forte qu’en Suède. Aujourd’hui, la jeune génération ne perçoit plus aussi fortement le lien entre morale et religion, mais leurs aînés connaissent encore l’expression «porter Luther sur ses épaules», qui renvoie à une mauvaise conscience perpétuelle due à l’imperfection morale de l’individu. Dans ce pays, être religieux a longtemps correspondu à une vie morale sérieuse, dénuée de joie et de liberté intérieure.
Qu’aujourd’hui la Suède soit devenue un pays laïc postchrétien tient à diverses causes. L’un des facteurs principaux ayant contribué à refroidir l’attachement des gens au christianisme est ce lien entre la religion et un code moral strict. Un autre tient au statut de l’Église, qui fut longtemps Église d’État, la Réforme ayant entraîné une fusion entre les sphères politique et ecclésiale, et une subordination totale de l’Église au pouvoir de l’État. L’Église luthérienne n’a jamais pu énoncer sa propre parole, les prêtres étaient des fonctionnaires et, dans les communautés locales, le prolongement du bras séculier. Et la pratique luthérienne que la loi imposait à chacun n’a pas favorisé le statut dont l’Église jouissait auprès de la population. La longue lutte pour la liberté religieuse, menée contre les résistances de l’Église, a renforcé l’identification du christianisme avec l’oppression et la contrainte.
Nouvelles formes de pratiques religieuses
Cette image de la situation est indéniablement sombre, mais incomplète. Des signes plus positifs apparaissent dans la nuit de l’hiver nordique. Comme ailleurs dans le monde occidental, on parle aujourd’hui en Suède du retour du religieux. De fait, c’est un sujet qui fait l’objet de nos jours de débats beaucoup plus larges qu’il y a encore vingt ans. Ainsi la radio nationale diffuse des émissions théologiques (auxquelles des catholiques sont souvent conviés) et les quotidiens publient des reportages sur des manifestations religieuses importantes, ce qui n’était pas courant auparavant, et cela dans un esprit généralement positif. Evidemment, dans les médias de masse, la religion est souvent mise en lien avec les conflits et la violence qui sévissent dans le monde. Mais on trouve souvent aussi des témoignages sur l’influence positive qu’elle exerce sur la vie de personnes individuelles.
Les jeunes n’éprouvent plus la même gêne que leurs aînés en abordant ce thème. S’ils sont souvent très ignorants en matière de religion, ils ne l’associent plus en revanche à des notions de contrainte et d’oppression. Lorsque des journalistes ou des sociologues prennent contact avec des représentants d’Églises ou de confessions et dénominations religieuses, ils le font généralement dans un esprit d’ouverture et sans préjugé face aux questions religieuses qu’ils jugent importantes. Des études sociologiques confirment ces tendances, et c’est dans la tranche d’âge des moins de 30 ans que l’on constate le plus d’intérêt. La fréquentation des offices religieux n’en a pas augmenté pour autant, bien au contraire. Globalement, elle diminue, lentement, mais sûrement (lire encadré).
L’Église luthérienne aujourd’hui
Depuis l’an 2000, date de séparation de l’Église et de l’État, l’État est en principe neutre en matière de religion et les diverses confessions bénéficient d’un statut égal. Par conséquent, ces dernières occupent pour la plupart une position plus forte qu’auparavant dans la société. Evidemment, la situation de l’Église luthérienne est particulière, en raison de sa dimension et de son histoire. Mais pour elle, cette réforme a constitué surtout un défi majeur car, pour la première fois de son histoire, elle doit se gérer seule, indépendamment de l’État. Peu à peu, elle a élaboré de nouveaux modes d’organisation et d’action.
L’Église luthérienne (nom officiel: «Svenska kyrkan» - L’Église suédoise) est gouvernée par le synode général élu par les membres de l’Église. Beaucoup espéraient que ce changement lui assurerait une plus grande liberté par rapport aux partis politiques. Mais comme le lien qui existait auparavant avec ces partis subsiste en grande partie, ceux-ci continuent à désigner la plupart des candidats au synode. Leur politique exerce donc encore une grande influence sur la gestion de l’Église. En outre, la nouvelle loi ecclésiastique a considérablement affaibli le rôle des évêques et d’aucuns sont d’avis aujourd’hui que l’Église de Suède est plus congrégationaliste qu’épiscopale. Les évêques sont subordonnés aux décisions du synode, qui est l’autorité ecclésiale suprême, et ils n’y ont même pas le droit de vote. Au niveau des paroisses, on retrouve la même structure; le pasteur est nommé et peut être démis par le conseil de paroisse, qui est composé de représentants des différents partis politiques.
La structure locale de cette Église
ressemble à une forme d’organisation ecclésiale
qui existe en Suisse.
L’Église luthérienne de Suède est encore en recherche d’une nouvelle identité, tant du point de vue théologique qu’en ce qui concerne sa place dans la société suédoise, et elle s’efforce de définir son rôle dans une société sécularisée postchrétienne. Il y a évidemment la possibilité de s’impliquer dans l’action sociale et diaconale, et elle est présente dans les moments difficiles de la vie des gens, lors de maladies ou d’accidents, offrant aussi un accompagnement pastoral bien structuré dans les hôpitaux et les prisons, et défendant résolument les droits des migrants.
Situation actuelle de l’Église catholique
Le seul diocèse catholique de Suède, dont le siège est à Stockholm, est dirigé par l’évêque Anders Arborelius (photo), premier évêque catholique suédois de naissance depuis le XVIe siècle. Environ 115 000 personnes figurent au registre du diocèse, auxquels s’ajoute un nombre probablement égal de catholiques baptisés, mais non enregistrés, résidant dans le pays. Au total, entre 25 000 et 30 000 personnes participent à une messe chaque semaine. À bien des égards, l’Église catholique, en sa qualité de confession reconnue, bénéficie des nouvelles conditions instaurées par la réforme, en 2000, des relations entre l’État et les diverses communautés religieuses, et par exemple du fait que les contributions des membres peuvent être déduites des impôts annuels.
En Suède, l’Église catholique est une communauté typique d’immigrants, où l’on parle près de 80 langues différentes. Plus de 80% des membres sont issus de l’immigration et les langues arabe, érythréenne, croate, polonaise, espagnole, ukrainienne et vietnamienne sont de celles que l’on entend le plus fréquemment dans les paroisses. Quelques grands groupes linguistiques se retrouvent dans leurs propres missions à côté des structures paroissiales courantes. Le nombre des catholiques venus du Moyen-Orient, et particulièrement de Syrie et d’Irak, s’est considérablement accru au cours ces dernières années.
Les catholiques de Suède forment donc une population très diverse. En outre, l’Église catholique exerce un attrait particulier sur certains milieux, notamment ceux des intellectuels et des personnes ayant de nombreux contacts internationaux, ainsi que sur ceux qui sont en recherche spirituelle et qui y trouvent un contenu religieux et spirituel absent dans d’autres confessions. On peut dire que cette Église se compose de deux groupes principaux: celui des Suédois convertis adultes au catholicisme, et celui des immigrés. Seules quelques familles sont catholiques depuis plus de trois générations.
Il y a 50 ans encore, tout ce qui était catholique suscitait le plus souvent chez les Suédois une méfiance de principe, et lorsque le nombre des catholiques a commencé à croître vers le milieu du XXe siècle, on entendait souvent des mises en garde contre le «péril catholique». Jusque dans les années 80, beaucoup estimaient que la Communauté économique européenne (EEC) était un exemple de projet catholique qui menaçait la culture luthérienne suédoise. De telles attitudes sont devenues rares de nos jours. Au contraire, le catholicisme suscite beaucoup d’intérêt, surtout en raison de sa nature internationale, de sa longue histoire et de ses trésors intellectuels et spirituels.
Les spiritualités ignacienne et carmélitaine
exercent un attrait tout particulier pour des chercheurs de sens,
même très éloignés des milieux catholiques.
La connaissance des philosophes et théologiens va croissant, grâce notamment à la revue jésuite Signum et à l’Institut Newman d’Uppsala, faculté universitaire jésuite de théologie et philosophie, et seule institution catholique d’enseignement supérieur dans les pays nordiques. Tout cela devrait ouvrir la voie à un élan missionnaire plus vigoureux. Jusqu’à présent, la diffusion de l’Évangile dans une société non-croyante et laïcisée n’a été qu’un souci mineur de l’Église, et pour la plupart, ses membres ont eu pour principale préoccupation de maintenir en vie leur foi personnelle dans un environnement plutôt défavorable.
L’image publique de l’Église catholique est donc devenue aujourd’hui plus positive ce dont témoigne la manière dont les médias parlent du pape François. Alors qu’auparavant, les papes y étaient généralement présentés sous un éclairage négatif, il fait exception. Dès son élection et jusqu’à maintenant, les journalistes parlent du «Papa Bergoglio» comme d’un réformateur progressiste, plein de cœur et d’empathie envers les pauvres et les personnes vulnérables. Les médias suédois, le mettent au rang des personnalités les plus respectées dans le monde. À de rares exceptions près, on le décrit comme un leader religieux sympathique et conscient de ses responsabilités. Lors de la publication de l’encyclique Laudato Si’ en mai 2015, le chef de la page culturelle du plus grand quotidien du pays, Dagens Nyheter, déclara que ce document était le texte le plus important de l’année, et un éditorial de Svenska Dagbladet, autre grand quotidien suédois, désignait le pape comme porteur d’espoir pour l’humanité de notre temps. De telles déclarations ne sont pas rares.
La situation actuelle de l’œcuménisme
Si l’on examine maintenant les relations œcuméniques entre l’Église catholique et l’Église suédoise, on constate que celles-ci se sont développées graduellement au cours du XXe siècle, comme dans les autres régions du monde. Le mouvement œcuménique a été présent très tôt en Suède, grâce notamment à Nathan Söderblom (1866-1931), archevêque d’Uppsala, l’un des premiers responsables de ce mouvement et initiateur de la rencontre œcuménique de Stockholm en 1925, à laquelle toutefois l’Église catholique ne participait pas. Du côté catholique, le travail dans ce domaine ne prit de l’ampleur qu’à partir du concile Vatican II. Outre l’importance évidente du décret Unitatis Redintegratio et de la Déclaration sur la justification de 1999, le Conseil chrétien de Suède (Sverige kristna råd – SKR) fondé en 1992, joue un rôle essentiel pour assurer les relations œcuméniques entre luthériens et catholiques. Pratiquement toutes les confessions chrétiennes présentes dans le pays sont membres de cette organisation œcuménique. Grâce à leur coopération au sein du SKR, ces confessions se sont beaucoup rapprochées les unes des autres, ont réalisé de nombreux projets au niveau pratique et mené des réflexions théologiques communes.
On peut considérer qu’un point culminant des relations œcuméniques entre l’Église de Suède et l’Église catholique a été atteint lors de la de la visite du pape Jean Paul II dans les pays nordiques en juin 1989. Des conversations bilatérales entre Églises, menées dans un esprit constructif, avaient précédé cette visite et diverses personnalités en vue de l’Église suédoise, notamment l’archevêque de l’époque, Bertil Werkström, nourrissaient l’espoir d’une unité visible des deux Églises dans un avenir prévisible. Ces espérances semblaient plus réalistes à l’époque, en raison aussi des relations personnelles chaleureuses existant entre l’archevêque et le pape Jean Paul. Par la suite, une visite à Rome, comprenant un office de vêpres célébré en commun dans la basilique de St-Pierre, sembla confirmer l’impression de nombreux témoins que l’unité n’était plus très éloignée.
Mais la progression s’est avérée plus difficile que d’aucuns imaginaient. Durant les 25 années écoulées, on a constaté dans les relations œcuméniques entre catholiques et luthériens en Suède, comme dans d’autres régions du monde, des signes de léthargie et une certaine stagnation. En général, elles ne sont pas mauvaises, et les contacts entre catholiques et luthériens sont devenus très normals. On a fait connaissance et l’on trouve souvent, particulièrement au niveau local, des formes de coopération œcuménique qui fonctionnent bien.
Divers signes montrent néanmoins
que nous ne sommes plus à l’ère des grandes visions œcuméniques,
ce que dénote l’émergence de nouveaux conflits et de sources de frottement dans ces relations. Ainsi, par exemple, l’Église de Suède a accepté le principe du mariage homosexuel en 2009, sous une forte pression des représentants de partis politiques au synode général, et cela malgré un accord passé l’année précédente entre les diverses confessions du Conseil chrétien de Suède en vue de bloquer une proposition du gouvernement qui visait à modifier la définition juridique du mariage.
Dans ces circonstances, il est d’autant plus réjouissant de constater que l’actuelle archevêque luthérienne d’Uppsala, Antje Jackelén, a signalé récemment qu’elle a l’intention de s’investir dans une nouvelle étape de la collaboration œcuménique. Dans un article paru fin janvier 2016 dans Svenska Dagbladet, elle priait instamment catholiques et luthériens de faire de la commémoration de la Réforme du 31 octobre 2016, une préoccupation commune. Elle écrit: «En tant qu’archevêque de l’Église de Suède, je me réjouis d’assumer avec l’Église catholique en Suède la fonction d’hôte lors de cette fête œcuménique si particulière de Lund.» Elle rappelle à ses lecteurs, non sans autocritique, que la Réforme a été introduite en Suède par le pouvoir politique, sous la contrainte et souvent contre la volonté du peuple, de sorte que certains ont subi des persécutions en raison de leur foi. Et elle conclut: «Il n’y a pas lieu de triompher ni de jubiler.» Au contraire, le temps est maintenant d’œuvrer à «la guérison des mémoires, un œcuménisme d’amour et de rassemblement, l’écoute mutuelle et l’amitié.»
Le pape parmi les luthériens et les catholiques de Suède
A son arrivée à Lund, le 31 octobre, pour la rencontre des luthériens et des catholiques, le pape François peut s’attendre à beaucoup de bienveillance, non seulement de la part des catholiques, mais aussi des médias. Aucun autre pape dans l’histoire n’a joui d’une telle popularité dans la population de ce pays. Nombreux sont les personnes qui, même si elles se situent loin des milieux des croyants, le considèrent comme l’une des personnalités les plus porteuses d’espoir sur la scène internationale.
En ce qui concerne les relations œcuméniques, les perspectives ne sont peut-être pas encourageantes sur tous les points. D’autres évalueront l’importance de la rencontre de Lund pour le dialogue international entre luthériens et catholiques. Apparemment, le pape ne se rendra pas en Allemagne, patrie de Martin Luther, durant l’année de commémoration de la Réforme. La rencontre de Lund en sera peut-être d’autant plus significative. Au niveau national, on peut espérer qu’elle contribuera à renouveler les relations œcuméniques. En effet, même si le climat œcuménique n’est plus aujourd’hui ce qu’il était à la fin des années 80 et si de nouveaux obstacles ont surgi depuis lors, de nombreux croyants espèrent de nouveaux progrès vers l’unité visible et concrète des chrétiens.
Alors que je travaillais à cet article, j’ai rencontré Heinz Jackelén, mari de l’archevêque Antje, près de sa résidence d’Uppsala. Il s’est approché avec un bon sourire et m’a salué en disant «Célébrons ensemble à Lund!». Oui, espérons que cette rencontre de Lund soit une expérience constructive et positive, signe d’un avenir commun! La manière la plus juste de célébrer ensemble ne serait-elle pas de témoigner en toute clarté que, de nos jours encore, l’Evangile est porteur d’une force de vie et de guérison. Efforçons-nous ensemble, en tant que chrétiens, de rendre raison de l’espérance qui est en nous. Et que la rencontre de Lund manifeste l’importance et la signification de la foi chrétienne vécue aujourd’hui. Un tel témoignage commun des chrétiens est nécessaire sous nos latitudes – afin que le monde croie.
Ulf Jonsson sj
directeur de la revue jésuite suédoise Signum
(texte traduit de l’anglais
par Claire Chimelli)
Un événement œcuménique
La commémoration des 500 ans de la Réforme se déroulera à Lund, ville universitaire du sud de la Suède, où la Fédération luthérienne mondiale (FLM) a vu le jour en 1947. Le cardinal Kurt Koch, préfet du Conseil pontifical, et l’évêque catholique du diocèse catholique de Stockholm, Mgr Anders Arborelius, participeront aux côtés du pape François à cette rencontre, de même que, du côté luthérien, l’évêque Munib Younan, président de la FLM, et Antje Jackélen, archevêque d’Uppsala, qui est à la tête de l’Église luthérienne suédoise. Après un office œcuménique célébré dans la cathédrale de Lund, une grande manifestation œcuménique est prévue dans le stade de Malmö et, le 1er novembre, avant son retour à Rome, le pape célébrera une messe à dans cette ville. (U. J.)
Des croyants protéiformes
En Suède, la fréquentation des offices religieux diminue globalement, lentement, mais sûrement. Sur 500 000 personnes qui assistent à un office religieux un dimanche ordinaire en Suède, 220 000 vont à un office luthérien. Les 280 000 autres sont issues des milieux évangéliques (principalement pentecôtistes et baptistes) et des milieux de l’immigration (chrétiens catholiques, orthodoxes et divers groupes musulmans) dont le nombre ne cesse de croître. Cette évolution va probablement changer fondamentalement le paysage religieux à long terme.
Ne nombreux chrétiens catholiques et orthodoxes sont arrivés en Suède depuis plus de 50 ans, alors que l’immigration des musulmans date principalement des 29 dernières années. Chez les immigrants, la proportion de ceux qui pratiquent leur religion est beaucoup plus élevée que dans le reste de la population. Et s’ils ne constituent que 1% des habitants du pays, ils forment plus de 15% des pratiquants réguliers. L’internationalisation croissante de la société suédoise, due à l’immigration, aux voyages et au développement rapide des technologies de la communication contribue à l’émergence d’une culture pluraliste dans laquelle de multiples expressions de la foi religieuse trouvent leur place. Les Suédois n’assimilent plus uniquement la religion à la forme luthérienne du christianisme, mais aussi, par exemple, à la célébration qui se déroule dans la mosquée nouvellement construite de leur quartier. (U. J.)
Mais encore...
La visite du Pape en Suède «donnera de l'énergie» au travail œcuménique
Un mois à peine avant la visite du Pape François en Suède, l’évêque catholique de Stockholm, Mgr Anders Arborelius, et l'archevêque d'Uppsala Antje Jackelen, primat de l'Église luthérienne de Suède, ont signé un texte commun dans le quotidien chrétien suédois Dagen. Ils reconnaissent qu’il y a «des obstacles sur le chemin de l’œcuménisme», mais espèrent que cette visite «donnera de l’énergie au travail œcuménique» et offrira «des signes encourageants et de l’espérance pour le monde entier». Pour la première fois, «les dirigeants de l’Église catholique et de la Fédération luthérienne mondiale regarderont ensemble la Réforme», à l’occasion de la célébration œcuménique à la cathédrale de Lund, le 31 octobre. Cet évènement sera un fruit visible de «cinquante ans de dialogue entre catholiques et luthériens», écrivent les évêques, rappelant la signature de la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification (1999) et le document Du conflit à la communion (2013), qui avait acté le principe d’une célébration commune de la Réforme.
Le même jour, le rassemblement œcuménique à l’Arena de Malmö, intitulé Ensemble dans l’Espérance, sera un «témoignage de la Miséricorde de Dieu». Les deux évêques invitent à profiter de cette opportunité afin de «prier et travailler pour le bien de l’Évangile». Ils précisent qu’à cette occasion, Caritas Internationalis et le World Service (le département de la Fédération luthérienne mondiale en charge de l’aide humanitaire) signeront un mémorandum commun, de façon à mieux concrétiser l’Unité des chrétiens dans ce domaine de l’aide aux personnes les plus vulnérables. (Radio Vatican)
Pour en savoir plus sur...
La Réforme comme «facteur de modernité»...
Pourquoi la réforme est-elle un acteur important de notre modernité? Comment des écrits datant du XVIe siècle peuvent-ils encore résonner aujourd’hui dans notre société devenue laïque?
L’avis éclairé de Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Université de Genève au micro de la RTS, émission Tribu du 5 octobre 2016: