Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07232.jsonl.gz/91

Suite à une décision gouvernementale, l’école finlandaise a supprimé l’enseignement de l’écriture cursive depuis la rentrée 2016. L’apprentissage des lettres «script» sera cependant conservé. Aux Etats-Unis, 45 des 50 Etats fédéraux ont déjà remplacé l’écriture cursive par le script.
En Suisse, le canton de Genève avait opté déjà en 2000 pour l’enseignement de l’écriture en script, ce qui fut à nouveau abandonné en 2002. Depuis, on y enseigne l’écriture cursive étant donné qu’en script les enfants avaient trop de problèmes avec la gestion des intervalles entre les lettres et les mots. Dans l’écriture liée, l’entité mot est immédiatement visible.
Un autre argument en faveur de l’écriture liée est la mémoire kinesthésique: un seul élan permet d’écrire d’un coup une syllabe. Si l’on prend par exemple le pronom «elle», on peut le tracer d’un seul mouvement facilitant ainsi notre main à se «souvenir» qu’il y a deux «l».
Examinons donc les différentes approches du cursif ou du script.
L’écriture script reproduit les caractères typographiques. On attribue la création du script au calligraphe et typographe Edward Johnston (1872–1944). Elle n’a pas été développée pour être écrite à la main. Elle est moins personnelle que l’écriture cursive.
Le geste moteur est moins exigeant que pour l’écriture cursive, la vitesse d’exécution est ralentie par les nombreux levers
de crayon, chaque lettre étant traitée indépendamment. Elle pose un problème de lenteur et de perception du mot comme une totalité.
Le plus gros problème de l’enfant qui apprend à écrire en script est la gestion des blancs, car écrire un texte avec des lettres individuelles exige le traitement approprié des intervalles. Où commence et finit le mot? C’est souvent peu clair. Par exemple, l’espacement entre les mots diffère de celui entre les lettres, les départs et les directions sont à repérer pour chaque lettre.
L’écriture cursive (le mot vient du latin «curerre» = courir) est dite aussi «écriture en lettres attachées», «écriture liée» ou «écriture courante». Elle remonterait à l’Egypte ancienne et fut introduite en Occident au XIVe siècle. Aussi est-elle considérée comme l’écriture par excellence, celle de la vie … courante.
Sa caractéristique est d’être rapide, l’outil d’écriture glissant sur le support en liant les lettres les unes aux autres, ne s’arrêtant qu’entre les mots et soutenant la continuité de la pensée. Quant à l’efficacité du geste, on y parvient que lorsqu’on a appris à former les lettres et les mots dans la dynamique d’un mouvement fluide. Des recherches montrent que l’écriture liée permet d’écrire plus vite. Je m’élance avec la main et si je dois m’arrêter à chaque lettre je casse l’élan.
En écriture script l’élément organisateur est la forme de la lettre; en écriture cursive, c’est le mouvement. Des chercheurs ont clairement démontré l’importance du geste graphique dans l’apprentissage et la mémorisation de la langue écrite.
Une recherche de Vilay et Longcamp (2005) indique que la zone motrice impliquée dans l’écriture manuscrite des lettres est activée par la reconnaissance des lettres en lecture. Cette trace mnésique semble importante pour assurer la connaissance des lettres à la fois en lecture et en écriture.
Longcamp, Zerbato et Velay (2005) ont comparé dans une autre recherche deux groupes d’élèves de maternelles – l’un ayant appris à écrire les lettres de manière manuscrite et l’autre en tapant du clavier. Il s’avéra que les élèves ayant appris à écrire de manière manuscrite reconnaissait mieux les lettres que les autres.
L’écriture liée permet d’améliorer la motricité fine et d’acquérir de la fluidité. Vers 9 ou 10 ans l’écriture de l’enfant se personnalise, il gagne en aisance et en rapidité.
L’écriture liée favorise l’assimilation de l’orthographe. En effet, cette dernière s’imprime dans la mémoire kinesthésique aussi bien que visuelle. Le mot est plus facilement perçu comme une entité lexicale clairement «identifiable». L’écriture liée permet de constituer la mémoire du mot comme une entité. On visualise mieux l’unité du mot parce que c’est lié.
Dans l’approche du langage écrit la mémoire sensorimotrice et kinesthésique est toute aussi importante que la mémoire visuelle. L’imagerie cérébrale le confirme: apprendre le geste d’écriture est crucial pour l’acquisition de la lecture. Des études récentes montrent que l’on se souvient mieux de ses notes prises à la main que de celles écrite lettre après lettre sur un clavier.
Laura Dinehart de l’Université internationale de Floride arrive à la conclusion suivante: «Il y a une forte corrélation entre la maitrise précoce de l’écriture et la réussite scolaire». L’écriture manuelle associée à la capacité de s’auto réguler, permet de contrôler ses émotions et de mémoriser le travail effectué, des qualités très demandées à l’école.
Dinehart affirme aussi que «la maîtrise de la calligraphie semble avoir un effet vraiment sans équivalent sur le développement de l’enfant».
La calligraphie – étymologiquement la «belle écriture», du grec kaîlos = beau et graphein = écrire – permet de transmettre le goût du Beau, le sens de l’application, la concentration et la précision, l’ordre et l’harmonie, la richesse d’un patrimoine culturel et l’art de bien former les caractères d’écriture manuscrite. Dans ce cadre, l’écriture est un art, un voyage à travers les millénaires, les matières premières, l’odeur des pigments et des encres. Une belle plume, une encre de qualité, un papier velouté! Quel plaisir!
Lors d’un atelier de calligraphie au cours duquel mes élèves découvraient l’art de l’enluminure des livres au Moyen-Age, j’ai pu constater le plaisir qu’ils avaient à réécrire, dans une atmosphère silencieuse et calme, la première lettre de leur prénom en gothique sur une petite carte. Ornements et fioritures, discipline du geste, sens esthétique devenaient pour eux une manière différente de redécouvrir une autre façon d’écrire leur joli prénom.
La feuille de papier restera encore et pour longtemps le support privilégié de la communication écrite, la valorisant pour le plaisir des yeux et de l’esprit. La qualité de l’écriture fait partie de la communication.
Ce n’est que lorsque l’enfant a correctement appris à écrire, qu’il sait manier son crayon et qu’il maîtrise les contingences spatiales (dimension et proportion des lettres, tenue de la ligne, etc.), qu’il sera en mesure de réfléchir à ce qu’il écrit. Sinon, il lui faut toute son attention pour trouver la bonne trajectoire du crayon sur le papier.
La priorité absolue pour l’école et les parents est de s’investir avec cohérence en faveur de l’écriture manuelle. Les neurosciences ont prouvé son importance pour la lecture. •
Bibliographie
Velay J.-L., Longcamp M., «Clavier ou stylo comment écrire?», in: Cerveau&Psycho no 11, 2005
Bauerlein Valerie, «The new script for teaching writing is no script at all». The Wall Street Journal du 30/1/13
«Ecriture liée, du mouvement global au geste fin», publication du Département de l’Enseignement public de Genève, 2002
Larcher Jean, «La calligraphie occidentale: sa pertinence dans la société contemporaine de 1906 à nos jours». In: Communication et langage, vol. 93, 1992
VNI VousNousIls, e-mag de l’éducation, «Ecriture cursive: en 2016, la Finlande privilégiera le clavier à l’école, 12/8/15
Dinehart Laura, «Good handwriting and good grades: FIU researcher finds new link», in: FIU Magazine, Florida International University (FIU), 18/1/12
«De 10% à 30% des élèves d’école primaire présentent des difficultés d’écriture selon des études dans plusieurs pays. En cause, trop de photocopies à l’école et un manque d’exercice. […]
Des cahiers tachés, des lettres irrégulières ou en pattes de mouche et toujours les mêmes remarques des enseignants: ‹illisible›, ‹trop lent›, ‹peu soigné›. En fin de CP, 30% des élèves ne sont pas capables de rédiger un écrit lisible. Ils n’ont pas acquis la formation des lettres, l’orientation du tracé, selon une enquête belge de 2016 menée auprès de 2507 élèves. De 10% à 30% des enfants d’école primaire continuent à présenter des difficultés liées aux ‹habiletés graphomotrices›, selon trois études québécoise, israélienne et néerlandaise publiées entre les années 2000 et 2016. […]
L’inquiétude des parents n’est pas anodine car l’amélioration de l’apprentissage de la lecture et de l’orthographe est intimement liée à celui de l’écriture. Comme le démontre la chercheuse Natalie Lavoie dans son livre sur Le Geste graphique au début de l’école primaire, paru en 2016, ‹les performances en orthographe ne dépendent pas uniquement des connaissances lexicales et orthographiques des enfants, mais également de leur niveau de maîtrise graphique […]. L’acquisition d’un tracé fluide et automatique lui permet de libérer des ressources cognitives et attentionnelles qui pourront être tournées vers les autres aspects de l’écriture. […]›
Mais comment expliquer l’‹explosion› des écritures malhabiles décrites par certains professeurs? ‹Beaucoup d’élèves tiennent mal leur stylo, n’inclinent pas leur feuille comme il le faut. Ils ne suivent pas les lignes, mélangent le graphisme de certaines lettres. Cela concerne au moins un tiers de mes élèves dans chaque classe›, témoigne Lise Micheli, professeure de lettres dans un collège public des Yvelines. Pour Laurence Pierson, l’enseignement systématique de la tenue du crayon ‹a été abandonné en maternelle et au CP›. Les photocopies prennent une place envahissante, une solution de facilité qui permet de décharger les élèves des tâches d’écriture afin de pouvoir plus rapidement finir la leçon.»
Source: Extraits de «Ces enfants qui n’arrivent plus à écrire», par Marie-Estelle Pech, Le Figaro, 1/3/17
«Quelle méconnaissance des liens entre l’écriture et la pensée! Comme si les pensées se trouvaient bien classées dans la tête et ne devaient qu’être sorties par l’écriture pour les communiquer aux autres. Ce n’est pas même le cas pour les grands écrivains, encore moins pour les enfants. Les pensées obtiennent leur forme en les exprimant oralement ou par écrit. L’écriture est une station d’épuration mentale. En écrivant les mots, les phrases, on dissocie les idées manuellement, on les concrétise et les fixe sur une surface. L’écriture force à rester un bon moment avec les idées. L’écriture est un geste de dévouement. Un enfant, en apprenant l’écriture doit concentrer toute sa motricité et son attention avec grande persévérance sur un point fixe: la pointe de son crayon. Les séquences de mouvements lors de l’apprentissage
de l’écriture demandent une grande capacité de coordination et de concentration. L’écriture cursive déconstruit et construit en même temps. Elle crée une sensibilité pour le rapport entre les parties et l’ensemble. Ou bien, pour utiliser les termes de Nietzsche: ‹Notre ustensile d’écriture coopère à former notre raisonnement.›»
Source: Christoph Türcke, «Apprendre sans professeur – l’abîme de la nouvelle culture d’apprentissage»,
Horizons et débats no 3/4 du 6/2/17 (http://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2017/nr-34-31-januar-2017/lernen-ohne-lehrer.html)
Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.
Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.