Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07159.jsonl.gz/698

Après la mort de Jésus, les premiers chrétiens ne se sont pas non plus inquiétés de vérifier la date de son anniversaire. La seule chose qui les intéressait était d’aller annoncer le Royaume qu’il venait de fonder. Et c’est à cela qu’ils se sont entièrement consacrés pendant des siècles, sans trop s’intéresser aux détails historiques de sa vie.
Quel était alors le calendrier en usage pour les milliers de chrétiens qui avaient embrassé la foi ? Comme ils vivaient dans l’Empire romain, qui imposait les structures et les normes de la vie courante, ils se servaient de la même mesure du temps que Rome, sur tout le territoire qu’elle gouvernait.
Selon ce système, on comptait les années à partir de la fondation de la ville de Rome, qui était l’an un, et ainsi de suite. Dans l’Empire, on ne commémorait guère les évènements antérieurs à la date lointaine de cette fondation, de sorte qu’on n’a pas connu de grandes difficultés dans ce domaine. En mentionnant les dates de ce calendrier, on y ajoutait les lettres U.C., qui signifient Urbis conditae (c’est à dire à partir de la fondation de la Ville).
Un système dépassé
Cependant, au fil des siècles, de nombreux chrétiens se mirent à penser que la fondation de Rome, ville qui avait été païenne pendant le premier millénaire de son existence, n’était pas l’évènement historique le plus adéquat pour marquer le début du décompte des années. Ils estimaient au contraire que la naissance de Jésus était l’évènement central de l’histoire.
C’est l’idée qui prévalut lorsque, cinq cents ans après Jésus Christ, l’Empire romain s’effondra sous les assauts des peuples barbares. Il ne restait plus rien qui le liait aux chrétiens, aucune raison pour continuer à le considérer comme le centre historique de leur vie. Il fallait créer un nouveau calendrier dont le point central serait la venue de Jésus Christ.
On se rendit compte alors que personne ne connaissait ni le jour, ni le mois, ni même l’année de sa naissance, du fait que les auteurs des évangiles ne mentionnaient pas ce détail. Ces écrits rendaient plutôt compte d’épisodes isolés de la vie du Sauveur à partir d’une catéchèse orale antérieure, mais ils ne prétendaient pas livrer une chronologie précise de sa vie.
Les recherches de Denys
C’est à ce moment que surgit la figure d’un moine du nom de Dionysius, ou Denys, né en Scythie mineure (en Roumanie actuelle), membre d’une communauté monacale qui vivait à Tomes, capitale de la Scythie. On le surnommait Exiguus, ce qui signifie petit, minuscule ; d’aucuns pensaient que ce surnom était dû à sa petite taille, mais il semble plutôt qu’il ait lui-même voulu le porter par humilité.
Vers 1273 U.C. (donc du calendrier romain), Denys s’est installé à Rome. Il était l‘un des hommes les plus érudits de son temps, un théologien brillant et grand connaisseur de l’histoire de l’Église et des chronologies. Il avait composé un recueil célèbre des décrétales des papes et des décisions conciliaires, en y adjoignant de précieux commentaires.
Le sachant à Rome, le pape Jean 1er le chargea en 1278 U.C. de calculer la date de naissance du Christ. Mais comment entreprendre une tâche aussi colossale? Il commença par faire des recherches dans les évangiles et il y trouva quelques informations utiles. Dans St Luc, par exemple, il constata que Jésus, au début de sa vie publique, «avait environ trente ans» (Lc 3,23). C’était déjà un fait solide. En reculant de trente ans, on pouvait connaître l’année de sa naissance. Mais en quelle année la vie publique de Jésus avait-elle commencé? On trouvait la réponse quelques versets plus haut: «l’an quinze du principat de Tibère César» (Lc 3,1).
Le Christ au centre
En comparant de longues tables de dates et des chronologies, Denys déduit que l’an 15 de Tibère, durant lequel Jésus commença à prêcher, correspondait à 783 U.C. Puis, en soustrayant les 30 ans de vie de Jésus, il trouva qu’il état né en 754 U.C. Pour situer Jésus Christ au début d’une ère nouvelle, il fallait que 754 U.C. devienne l’an 1, 755 l’an 2 et ainsi de suite. Après le chiffre désignant l’année, Denys ajouta la mention «après Jésus Christ» et pour années antérieures à la naissance du Christ, «avant Jésus-Christ».
Selon ce nouveau système de datation, la fondation de Rome (qui marquait le début du calendrier précédent) ne se trouvait plus en l’an 1, mais en l’an 753 «av. J.C.», et Denys, qui vivait en 1278 du calendrier romain (U.C.) se trouva en 525 de la nouvelle ère chrétienne. Quelle a dû être l’émotion du moine en devenant le premier homme à savoir en quelle année après Jésus Christ il vivait!
L’idée du nouveau calendrier connut un succès extraordinaire et celui-ci fut immédiatement adopté à Rome. Peu après, il parvint en Gaule (la France actuelle) et en Angleterre. Il mit plus de temps pour se faire accepter en Espagne. En Catalogne, on ne l’adopta qu’à partir de 1180, en Aragon depuis Noël 1350, à Valence en 1358 et en Castille en 1383. Il n’arriva au Portugal qu’en 1422.
Peu à peu, et non sans avoir surmonté de grands obstacles, vers la fin du Moyen-Âge, il était partout en usage. La renommée de Denys étincelait jusqu’aux confins du monde antique, et lorsqu’il décéda, quatorze ans plus tard, on aurait pu signaler fièrement dans sa nécrologie qu’il était mort «en l’an 540 de l’ère qu’il avait inventée».
L’apparition du zéro
Et pourtant, le moine Denys s’était trompé. En effet, il avait nommé l’année de la naissance de Jésus «l’an 1 après J.C.», ce qui n’est pas entièrement correct, puisque cela implique qu’il était né l’année précédente. Mais il ne pouvait pas non plus l’appeler «l’an 1 avant J.C.» parce qu’alors, il manquerait un an jusqu’à sa naissance. Comment donc aurait-il dû appeler cette année de la nativité? Il aurait dû la définir comme «an zéro», puisqu’elle ne se situe ni «avant», ni «après» Jésus Christ.
Et comment se fait-il qu’un homme aussi intelligent que Denys n’ait pas eu l’idée de nommer l’année de naissance de Jésus «an zéro» ? C’est parce qu’à cette époque en Europe, personne ne connaissait le zéro. On utilisait les chiffres romains, système où le concept du zéro n’existait pas.
Ce n’est que trois siècles plus tard que, grâce à un mathématicien persan du nom de Mohammed Ibn Kwarizmi, un nouveau système fut introduit en Europe: les chiffres arabes (ceux que nous utilisons aujourd’hui), qui comportent le zéro. En effet, ce savant écrivit en 825 un livre intitulé dans sa traduction latine Algoritmi de numero Indorum, dans lequel il parlait d'un élément qu’il avait apparemment emprunté à la culture hindoue: le sunya, le vide, soit le chiffre zéro.
Il ne fut pas aisé pour les Européens, habitués à ce que le «I» signifie 1, le «V» 5 et le «X» 10, d’adopter les chiffres arabes. Ceux-ci ne s’imposèrent que lentement, autour de l’an 1000. Mais personne ne se soucia de corriger le calendrier, qui continua donc à commencer en l’an 1 (au lieu de zéro), de sorte que la première décennie devait se terminer en l’an 10, le premier siècle en 100 et le premier millénaire en l’an 1000.
C’est la raison pour laquelle en 2000, c’est le deuxième millénaire qui a pris fin et non pas le troisième qui a commencé. Si l’on avait corrigé le calendrier et commencé à compter l’ère chrétienne à partir d’une hypothétique année zéro, alors effectivement, le 1er janvier 2000 aurait ouvert le troisième millénaire
Le grand imprévu
Mais outre l’omission de l’an zéro, le moine Denys avait fait une autre erreur. En effet, l’évangile de Matthieu affirme que Jésus vint au monde «au temps du roi Hérode» (Mt 2,1). Or, grâce à Flavius Josèphe un historien juif contemporain du Christ, nous savons que ce roi mourut en 4 av. J.C., quelques jours après une éclipse de lune qui eut lieu le 12 mars et dont la sinistre lumière avait éclairé l’horrible maladie infectieuse du roi. Par conséquent, Jésus ne peut pas être né en l’an 1, puisque lors de sa naissance le roi Hérode vivait encore. Il doit donc être né au moins 4 ans avant la date déterminée par Denys.
Mais combien d’années avant la mort d’Hérode est-il né? Nous savons que le vieux roi, voyant que sa santé se détériorait et tourmenté par la maladie, se fit transporter à Jéricho, puis aux thermes de Callirhoé pour prendre les eaux. Voyant que son état ne s’améliorait pas, il retourna à Jéricho où il mourut peu de temps après. Ce déplacement eut lieu en novembre de l’an 5, au début de l’hiver. Il faut donc ajouter encore deux ou trois ans, ce qui nous amène à l’an 7 av. J.C. pour la date de la naissance du Messie. La date probable de la naissance de Jésus est donc l’an 7 av. J.C. de sorte qu’au début de sa vie publique, Jésus avait à peu près 34 ans.
Certains chercheurs préfèrent emprunter une autre méthode pour déterminer la date de naissance de Jésus, à savoir grâce au recensement de Quirinus, mentionné par Luc, et qui fut la cause du voyage de Joseph et Marie à Bethléem (Lc 2,1). Mais cette voie doit être écartée, parce qu’aucune source historique ne fait état d’un quelconque recensement effectué du temps du roi Hérode.
En conclusion, sur la base des données fournies par les évangiles et les autres auteurs extra-bibliques, nous devons affirmer que, paradoxalement, le Christ est né en l’an 7 avant Jésus-Christ!
Une ère chrétienne II?
Cette affirmation en soi contradictoire a éveillé dans certains esprits l’idée de réformer notre calendrier et de le conformer plus précisément à la date de naissance du Sauveur. Ils proposent donc d’ajouter les 7 années omises par Denys dans ses calculs. Ainsi, au lieu d’être en 2019, nous nous trouverions en 2026.
La proposition, pour séduisante qu’elle soit dans son intention, est irréalisable. En effet, tous les évènements historiques sont déjà datés avec ces 7 ans de décalage. Les modifier un par un constituerait un travail colossal, un véritable casse-tête. Comment dire aux historiens que Jules César n’est pas mort en 44, mais en 37 av. J.C., et que la Première guerre mondiale n’a pas commencé en 1914, mais en 1921? Comment dire à des millions d’étudiants et de professeurs, qui savent par cœur tant de dates, que Christophe Colomb n’est pas arrivé en Amérique en 1492, mais en 1499 et que l'indépendance d’Argentine date de 1823 et non de 1816?
Mais surtout, ce serait une initiative dénuée de sens, parce que le calendrier tel qu’il est, avec le décalage de 7 ans, réalise tout aussi bien l’intention de Denys, qui était de rappeler pour toujours que la venue du Christ dans le monde a structuré l’histoire en deux parties, que le monde après sa naissance n’est plus le même qu’avant, et qu’il est l’axe du temps autour duquel tourne tout évènement de l’histoire humaine. Les années de décalage n’affectent en rien l’objectif premier de Denys et son projet pédagogique.
Une malédiction des chiffres?
Voici un peu plus d’une décennie, le monde est entré avec grande crainte dans l’an 2000. Et, comme cela se passe à chaque changement de siècle, et plus encore de millénaire, il ne manqua pas de prophètes de malheur qui, avec moult prédictions sur la fin du monde, sur des catastrophes et des perspectives terrifiantes, annonçaient des évènements funestes à venir dans l’univers entier.
Rien d’étonnant à cela. Les manuels d’histoire nous apprennent qu’au début de l’an mil, des rumeurs de catastrophes et de troubles cosmiques se propagèrent comme un incendie dans toute la société médiévale, semant l’épouvante, provoquant des suicides et bouleversant la vie de millions de gens. Personne n’a donc été surpris lorsque ce comportement atavique s’est reproduit au moment où nous entrions dans le troisième millénaire.
Mais, à la lumière de ce qui précède, on peut se demander: quelle est la réalité de l’an 1000 ou de l’an 2000? En effet, même si, dans les conventions internationales, le calendrier de Denys a été adopté, il existe de nombreux pays et groupes religieux dans lesquels il n’est pas en vigueur. Pour 19 millions de juifs, par exemple, nous sommes en 5779. Pour 100 millions de musulmans, c’est l’année 1441 qui a commencé. Pour les bouddhistes tibétains le calendrier marque l’an 2146. Les Japonais de religion shintoïste vivent actuellement en 2679. Quant aux millions d’adeptes des religions de l’Inde, ils estiment que nous sommes en 2077, et les Chinois confucianistes vivent en 2549.
Même les chrétiens…
Les Églises chrétiennes elles-mêmes n’ont pas célébré ensemble l’entrée en l‘an 2000. Les Coptes d’Egypte entrent en 1735 et ceux d’Ethiopie en 2013, les Chaldéens d’Irak en 6769, les Arméniens en 1469 et les Syriaques en 2231. Si nous ajoutons que les 900 millions de catholiques sont décalés de 7 ans par rapport au véritable début de l’ère chrétienne, nous pouvons conclure que ni l’an 1000, ni l’an 2000 n’ont de réalité absolue. Ce sont des dates de convention, établies sur la base d’un accord visant à mettre le Christ au centre de notre histoire. Il est donc absurde de se fixer sur une quelconque erreur de calendrier en se basant sur les chiffres.
Grâce à Denys, le Christ règne sur nos almanachs. Même si nous n’en sommes pas conscients, chaque date que nous inscrivons au début d’une lettre, ou au bas d’un reçu, d’un document ou d’un chèque nous rappelle sa venue dans notre monde.
C’est lui qui est le centre de notre histoire. Il nous incombe donc de vivre de telle sorte que dans notre quotidien aussi, il soit au centre de notre vie.