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Il s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.
Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.
Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.
On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.
On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.
Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y laisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.
Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.