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Par Sabina Pavone – Université de Macerata
Quand le bref Dominus ac Redemptor, émis par Clément XIV le 21 juillet 1773, abolit la Compagnie de Jésus, l'Ordre est déjà en crise depuis des décennies et son rôle culturel et spirituel mis en discussion de divers côtés. Cela dit, il représente encore une grande institution à l'intérieur du panorama catholique non seulement en Europe mais, et surtout, dans les missions que les jésuites ont fondées dans le Nouveau Monde et sur le vaste continent asiatique.
Pour comprendre la crise de la Compagnie, il nous faut partir du XVIIIe siècle. Nous sommes dans les années trente, l'époque où s'achève l'affrontement entre les missions jésuites chinoises et indiennes et les d'achoppement : la pratique enracinée par les missionnaires de la Compagnie de Jésus d'accepter certains rites traditionnels du confucianisme (Chine) et de l'hindouisme (Inde) comme étant des pratiques exclusivement civiles et politiques. Les Congrégations romaines contestaient le caractère licite de ces pratiques tout comme l'orthodoxie réprouvait de tel syncrétisme qui, en dernière instance, remontait à l'usage de l'accomodatio (« appropriation, esprit d'accommodement ») théorisée dans Le Cérémonial du Japon par Alessandro Valignano sj et mis en pratique par Matteo Ricci sj en Chine et Roberto de Nobili sj en Inde. Un tel affrontement, qu'alimentaient également de réelles difficultés de communication, prit fin lorsque Benoît XIV condamna définitivement les rites chinois(1742) et les rites malabars (1744).
Des années 1840 à la suppression de 1773
La condamnation de la méthode évangélisatrice pratiquée en Orient par la Compagnie affaiblit l'univers missionnaire, et le redimensionnement des Réductions* du Paraguay impliquées dans les heurts coloniaux entre l'Espagne et le Portugal fut mortel et drastique. Tandis que le Traité des Frontières de 1750 cédait à l'empire lusitanien une partie du territoire à l'est du fleuve Uruguay, le gouvernement portugais engageait une lutte serrée contre les sept Réductions jésuites pour entrer en possession des terres des missions, faisant alors déloger de là les quelques 29 000 indigènes qui y habitaient. Les jésuites résistèrent vaillamment mais finirent par succomber à la violence des attaquants, sans être vraiment soutenus par la hiérarchie de la Compagnie. Ni le Général Ignazio Visconti (1751-1755), ni le visiteur Lope Louis Altamirano ne comprenaient en effet que la bataille contre les Réductions et la condamnation des rites, n'étaient que les signes d'une érosion du consensus envers les jésuites et la première étape d'une stratégie visant à anéantir l'Ordre tout entier.
À la moitié du XVIIIe siècle, la Compagnie est encore l'un des Ordres les plus fournis de l'univers catholique, malgré une position plus en retrait par rapport à celle qu'elle avait retrouvée aux siècles précédents. Bien qu'ayant perdu le monopole de l'éducation de la classe dirigeante, ses collèges restaient un point de référence et, même après la suppression, on trouvait toujours des jésuites qui travaillaient dans l'instruction. L'attaque du front illuministe contre de la Compagnie de Jésus ne saurait faire perdre de vue qu'au XVIIIème siècle, celle-ci forma encore de grands intellectuels tels que l'astronome et mathématicien Ruder Josip Boškovic´ (1711-1787), les historiens de la littérature Francesco Antonio Zaccaria(1714-1795), Girolamo Tiraboschi (1731-1794) et Juan Andrés(1740-1817). Même un illuministe comme Pietro Verri (1728-1797) étudia au le fameux collège de Parme, fine fleur du système éducatif jésuite de notre époque moderne.
La vocation intellectuelle de la Compagnie n'est pas restée vivante seulement en Europe. La mission en Chine prospéra malgré les politiques répressives vis-à-vis des chrétiens, et les jésuites continuèrent à recouvrir des charges de prestige à l'intérieur du Tribunal de la Mathématique à la Cour impériale pendant tout le XVIIIe siècle.
Il faut dire aussi qu'au cours de ce siècle chaque Province, surtout en Europe, prenait progressivement une couleur plus locale : les Provinces polonaises étaient formées surtout de jésuites polonais, les provinces françaises de jésuites français et ainsi de suite. Non que la vocation universaliste de la Compagnie se fut totalement éteinte, mais au fil du temps la mobilité s'était fortement réduite.
Quand Lorenzo Ricci sj est élu Général, en 1758, la Compagnie de Jésus compte 42 Provinces pour un total d'environ 23 000 jésuites : une réalité donc encore consistante dans l'univers de l'Eglise catholique. Cette année-là les ignaciens subirent leur première attaque des monarchies bourboniennes.
Premières expulsions
Le Portugal, dirigé par le marquis de Pombal fut le premier Etat européen à expulser les jésuites de son territoire : accusés de comploter contre le souverain Joseph I, beaucoup d'entre eux furent emprisonnés dans les prisons de Lisbonne. Le plus connu de tous – le père Gabriel Malagrida – fut condamné au bucher après un procès devant l'Inquisition (1761). Un groupe consistant de pères (plus d'un millier) réussit enfin à quitter le pays et, au terme de voyages aventureux, à gagner l'Italie. La communauté la plus importante fut la communauté de Rome, mais un nombre significatif de groupes partit également s'installer à Castel Gandolfo, Tivoli, Urbania, Frascati, Pesaro, Bologne et Ferrare.
En France, la Compagnie fut abolie en 1764, suite au scandale provoqué par la banqueroute du père Lavallette en Martinique (1761) et l'accusation portée contre les jésuites de privilégier le commerce au lieu de s'occuper de direction spirituelle. Les parlements du royaume et celui de Paris en particulier - où s'était créée une union insolite entre les forces gallicanes et jansénistes - demandèrent d'examiner les Constituions et proposèrent aux jésuites de signer les fameux articles gallicans de 1682. De toute évidence, ni le Général Lorenzo Ricci ni le pape ne pouvaient accepter la demande du gouvernement : se posait donc aux jésuites français (comme cela était arrivé jadis) le problème soit d'obéir aux directives de Louis XV, risquant alors d'être exclus de la Compagnie, soit d'être loyaux au gouvernement central de l'Ordre et au Saint-Siège, renonçant alors de manière définitive à rester en France.
Le roi finit par opter pour la dissolution de l'Ordre dans tout le pays et la France s'aligna sur le Portugal. Un cas à part fut celui de la mission française en Chine, fondée en 1689 quand Louis XIV décida d'envoyer dans l'Empire Céleste cinq pères jésuites (surnommés « les mathématiciens du roi ») pour favoriser les relations et les échanges commerciaux entre les deux puissances. La mission fut considérée comme un fleuron par la monarchie. Même ceux qui, à l'intérieur du parti illuministe, s'étaient battus pour la destruction de la Compagnie, se montrèrent favorables à sa survie, malgré sa suppression en 1773. Un groupe de jésuite resta en effet à la tête de la communauté française jusqu'en 1785, date à laquelle les pères lazaristes prirent la relève des jésuites pour diriger la mission.
Départ pour l'Italie
L'Espagne fut le troisième pays à chasser les jésuites en 1767. Le gouvernement – dirigé par des hommes comme Nicolás de Azara, Pedro Paulo de Aranda et Pedro Rodríguez de Campomanes – mit en œuvre une série de politiques de nature juridictionnelle et vit dans les jésuites l'ennemi numéro un à combattre dans sa lutte contre les privilèges ecclésiastiques. Le fait qu'une partie du clergé et de la classe dirigeante ibérique aient été formées dans des universités dirigées par des Ordres réguliers mineurs, eux-mêmes ennemis des jésuites, ne firent que renforcer ce parti pris.
En réalité la victoire sur les jésuites fut l'unique objectif réellement atteint par le groupe dirigeant, et l'influence de l'Eglise sur la société ibérique resta intacte. Après leur expulsion, les jésuites se reversèrent en masse en Italie, malgré les perplexités du pape lui-même qui, devant les entretenir, craignait une aggravation économique. Les pères de la province de Castille et d'une partie de la province mexicaine s'installèrent à Bologne ; à Ferrare ceux de la Province d'Aragon, le restant de la province mexicaine et ceux du Pérou ; à Imola s'installèrent les jésuites chiliens, à Forli ceux de la Province de Tolède, à Rimini ceux d'Andalousie, entre Ravenne et Faenza les Pères provenant des Provinces du Paraguay et de Quito. D'autres s'établirent en Ligure, tandis qu'une poignée de pères arriva à Rome, parmi lesquels ceux qui avaient l'intention de sortir définitivement de la Compagnie (777 jésuites espagnols sortirent de l'Ordre entre 1767 et 1773).
Bien qu'entravés par le gouvernement de Madrid, les pères espagnols mirent quelques années à peine à s'enraciner dans la société italienne. Un nombre important de jésuites ibères s'inséra dans les circuits intellectuels de villes comme Rome, Bologne, Ferrare, Rimini, Gênes. Certains d'entre eux enseignaient dans des structures scolaires et universitaires ou étaient employés comme précepteurs et secrétaires par des familles de l'aristocratie. D'autres encore étaient en charge de bibliothèques comme Luciano Gallissà (directeur de la Bibliothèque de l'université de Fer- rare), Josef de Silva y Davila (bibliothécaire du cardinal Giuseppe Garampi à Rimini et à Rome, puis directeur de la bibliothèque publique de Città di Castello), Joaquín Pla (directeur de la Bibliothèque Barberini à Rome), Juan Andrés y Morell (bibliothécaire à Mantoue et puis directeur de la prestigieuse bibliothèque Royale de Naples jusqu'en 1815).
En Italie, les jésuites furent également expulsés du Royaume de Naples (1767) et du Duché de Parme (1768) mais ce n'est que quelques années plus tard que le pape Clément XIV finira par céder aux pressions des cours bourboniennes et émettra le bref . Divisé en 45 chapitres, le bref était un document curieux qui, de fait, ne portait aucune accusation contre les jésuites, mais parlait plutôt de l'opportunité de les supprimer suite aux perturbations que ceux-ci avaient causées au fil du temps au sein de l'Eglise (des polémiques théologiques à leur implication excessive dans les affaires politiques, à leur manque d'obéissance aux ordres romains en terre de mission).
Les aspects négatifs tendaient désormais à dépasser les aspects positifs, et la paix de l'Eglise demandait que la Compagnie soit sacrifiée. Les fruits que le Saint-Siège attendait de cette suppression ne furent en fait pas de longue durée. Si Rome espérait faire taire les puissances européennes et mettre un frein à la sécularisation de la société, très vite l'arrivée de la révolution française montra qu'il ne suffisait pas d'abolir l'Ordre de saint Ignace pour arrêter l'esprit du temps.
Traduction Isabelle Construrié
Ce texte est repris de l'Annuaire de la Compagnie de Jésus 2014