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On dit qu’on peut deviner la région, voire le village d’origine d’une personne qui parle suisse allemand, rien qu’en lui demandant de compter jusqu’à trois. Beaucoup tiendraient sûrement le pari. S'il est normalement impossible de connaître le statut social d’une personne à partir du dialecte qu’elle parle, il n’existe pas de règle sans exception, comme le montrent certaines formes de prononciation jugées plus «distinguées» que d’autres à Berne et à Bâle.
Quoi qu’il en soit, c’est cette qualité «égalitaire» du suisse allemand qui le rend omniprésent, que ce soit au bureau, au restaurant, au Parlement et même au théâtre. L’allemand standard, quant à lui, n’est utilisé que dans des situations particulières et constitue une véritable langue étrangère pour beaucoup de Suisses et Suissesses alémaniques.
De l’autre côté du Röstigraben (la fameuse «barrière de rösti»), les choses sont un peu différentes. Ici, c’est la langue standard qui domine tout. Il n’y a guère plus que quelques associations pour cultiver le dialecte local, le patois, qui relève plus du folklore que de la langue vernaculaire. Contrairement à l’espace alémanique, il existe en plus dans la région francophone le mythe du «bon français», c’est-à-dire d’une langue pure supérieure aux dialectes et accents locaux, ce qui conduit d’une part à une normalisation de la langue et d’autre part à une distinction entre langue des savants et langue des ignares.
Quant à la Suisse italophone, l’utilisation de la langue standard ou du dialecte dépend de la situation. On parle le dialecte avec ses semblables, en famille ou dans le magasin du village, mais pas dans les grandes réunions ou dans les boutiques du centre-ville. Les trois grandes régions linguistiques de Suisse présentent donc des différences fondamentales dans l’utilisation de leurs dialectes. C’est l’Histoire qui en est à l’origine.
Les dialectes suisses allemands font partie d’une vaste aire linguistique, l’Alémanie, qui s’étend essentiellement en Suisse, dans le sud de l’Allemagne, dans le Vorarlberg et dans quelques parties de l’Alsace. Dès le XVIe siècle, les Confédérés vivant dans cette région linguistique commencèrent à se considérer de plus en plus comme une seule entité. Ils rédigeaient en «Landspraach», une langue écrite qui leur était propre et dans laquelle la traduction de la Bible de Zurich fut imprimée.
Le Romantisme, qui à partir des années 1800, surtout en Allemagne, cultivait la nostalgie d’un retour aux sources et à la simplicité, s’intéressa particulièrement aux coutumes populaires et aux dialectes. C’est ainsi que des érudits suisses se mirent à collecter et, parfois, à rédiger eux-mêmes des chants et poèmes en dialecte issus de la tradition orale, ce qui mena à une idéalisation du suisse allemand. On en ressent les effets encore aujourd’hui, car c’est grâce à cela que le dialecte ne fut pas stigmatisé en Suisse alémanique et, au XIXe siècle, qu’il était parlé aussi bien par les populations rurales que par la bourgeoisie.
Les Suisses et Suissesses alémaniques commencèrent à cultiver et défendre leur dialecte grâce à la littérature locale et à lui donner une importance politique au niveau national.
Il était considéré comme particulièrement «républicain» parce que toutes les couches de la société le parlaient. Cette conception de la langue est emblématique de la mentalité suisse allemande, où l’ascension sociale manifeste est fondamentalement suspecte.
Il y a encore 400 ans, les gens parlaient aussi des dialectes locaux en Suisse romande. Les patois romands faisaient partie en majorité d’une aire linguistique franco-provençale qui comprenait aussi le sud-est de la France et le val d’Aoste. Le parler jurassien, quant à lui, appartient aux dialectes du nord de la France, la «langue d’oïl». Comment se fait-il que ces dialectes connurent un destin si différent de celui de leurs homologues de l’autre côté du Röstigraben?
Le remplacement des dialectes par la langue française standardisée résulte d’un très long processus. A l’écrit, l’imprimerie et la Réforme, notamment, favorisèrent la diffusion du français parlé dans le Nord. Les réformateurs traduisirent en effet les écrits religieux dans la langue normée des élites.
Dans les villes protestantes de Genève et de Neuchâtel, celle-ci devint aussi une langue couramment employée parce que des imprimeurs du nord de la France s’y établirent et y diffusèrent la langue. Vers 1790, les érudits commencèrent même à s’opposer activement aux dialectes locaux. Paris essaya d’harmoniser la grammaire et le vocabulaire et de «purifier» le français. Une bataille fut livrée aux dialectes et aux particularités linguistiques.
A partir du XVIIIe siècle, les élites de la société associèrent le français à un progrès social et économique si bien que le patois traditionnel et familier n’était plus compatible avec l’image d’une société moderne et industrialisée. Cela alla si loin que des lois furent décrétées pour interdire l’utilisation du patois à l’école, comme la loi sur l’instruction publique de 1806 dans le canton de Vaud. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, les dialectes autochtones sont menacés de disparition définitive, même dans les régions catholiques et rurales les plus conservatrices du pays. Moins de 6% de personnes parlent encore le dialecte en Valais, moins de 4% à Fribourg et à peine 3% dans le Jura.
En Suisse italienne, les différents parlers locaux font partie de la grande famille des dialectes lombards. Comme cette région est géographiquement divisée par les montagnes et d’innombrables vallées, aucune langue dialectale ne put évoluer de façon harmonisée; au contraire, les différents dialectes se développèrent chacun de leur côté. L’utilisation de la langue standard se limitait à l’écrit et à l’église.
Mais au XIXe siècle, entre les migrations et les contacts croissants entre les régions, l’italien finit par être utilisé comme une lingua franca, une langue de communication commune. Parallèlement à cela, l’emploi du dialecte à l’oral, par exemple à l’école ou à la messe, fut de plus en plus réprimé, voire interdit. Toutefois, contrairement au patois, les familles suisses italiennes continuèrent de parler leurs dialectes, ce qui leur évita l’extinction.
Au XXe siècle, le dialecte devint synonyme d’enracinement culturel, constituant de plus en plus la langue de prédilection dans la sphère privée. Aujourd’hui, les dialectes sont encore parlés par un tiers de la population italophone. Ils sont perçus positivement comme un facteur d’identification.
Un collectif de 21 médecins et psychologues, employés ou démissionnaires, très inquiets, alerte les autorités de carences en matière de soins au sein du Centre neuchâtelois de psychiatrie (CNP). Ce dernier dément en affirmant que l'hôpital est «fonctionnel».