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Tout familier de l'Internet devrait lire cet excellent essai du sociologue français Dominique Cardon. Mais plus encore, tout esprit qui se méfie du réseau. Le propos n'est pas technique, il est politique.
Le réseau Internet substitue à la démocratie représentative (des électeurs/des élus) une démocratie participative. Sur l'Internet, l'opinion publique ne passe pas par l'expression parlementaire, canalisée par des votes majoritaires. Elle n'est pas saisie non plus par des sondages, qui imposent leurs thèmes et leur rhétorique. Elle s'exprime de prime abord, sans cadre ni calendrier. Elle s'oriente selon des flux autonomes, soumise aux seuls contrôles des autres internautes. Comme l'écrit Dominique Cardon, le réseau Internet « élargit formidablement l'espace public ». De ce fait, il « transforme la nature même de la démocratie ».
Ce qui change ici, c'est que la séparation traditionnelle entre le privé et le public tend à s'effacer. Les notions de visibilité et de publicité (ou « caractère public ») se trouvent désormais découplées. Jusque-là, les médias géraient la séparation du privé et du public. Quelles que soient leurs propres orientations (du journal élitaire à la presse people), ils décidaient eux seuls de rendre visible ce qu'ils considéraient comme public. Dans son livre fondateur L'espace public (1962), Habermas lui-même avait peine à faire place à ce qu'il appelait les « opinions informelles » ou « opinions non publiques » (convictions personnelles, récits d'expériences individuelles) qui ne jouaient selon lui aucun rôle critique dans le débat public.
Or l'Internet rend visible ce qui était tenu jusque-là comme non public. Sur les réseaux sociaux, par exemple, se donnent à lire des messages qui ne sont pas intrinsèquement destinés à tous. Cet accès à la visibilité contribue à « une démocratisation de la parole et de la critique », selon Dominique Cardon. « Ce sont désormais les internautes, ajoute-il, qui définissent eux-mêmes la frontière, souple et mouvante, du public et du privé. »
L'ouvrage se construit à partir de ce constat. Cardon rappelle l'esprit originel de l'Internet : l'intérêt des contributions est jugé selon la pertinence de leur contenu et non selon l'autorité supposée ou l'expertise certifiée de leurs auteurs. Il traite de la redistribution des cartes entre professionnel et amateur. Il développe des analyses passionnantes sur la zone « claire-obscure » où se tissent les liens nouveaux entre le privé et le public. Il voit bien les risques, les heurts et les écueils. Il reste optimiste : « Entendu comme principe démocratique, Internet est bien plus une chance qu'un danger, une aubaine qu'un péril. »