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Janvier 2021
Introduction
Il est naturel que les sociétés humaines comportent différents courants idéologiques reflétant la diversité intellectuelle en leur sein, qui est garantie par le droit à la liberté de croyance. Lorsque les divers courants idéologiques interagissent de manière saine et coopèrent pour servir le bien commun, ils constituent alors une richesse intellectuelle et contribuent au progrès de la société et au développement de l'Etat. Cependant, si la différence idéologique devient une cause de tensions et de fortes polarisations sociales, au point où « l’Autre » est perçu comme un adversaire, voire un ennemi, au lieu d'un partenaire, alors cela constitue une menace pour la cohésion de la société et un obstacle au développement.
Il arrive fréquemment que les régimes autoritaires cherchent à alimenter toutes sortes de polarisations et de tensions dans le but de déchirer et de fragmenter la société pour en faciliter le contrôle. Ils s'emploient à isoler les composantes ethniques, linguistiques, religieuses et intellectuelles de la société et à mettre chacune d’elles dans une « boîte » scellée, de sorte que la communication entre elles soit coupée et que l’entre-connaissance et le dialogue soient impossibles. Les conditions pour construire la confiance mutuelle font alors défaut, et chaque composante construit dans sa conscience collective un stéréotype négatif envers l’autre composante, un « cliché » consolidé par les moyens de la propagande officielle. Le régime autoritaire assume alors de facto la tâche de « médiation » entre les composantes de la société, d'arbitrage des différends qui surgissent entre elles, et de gestion de la violence qui en résulte. Cela affaiblit toutes les parties, et le régime conserve ainsi sa position de force et son contrôle absolu sur la société.
Les polarisations idéologiques et leur gestion représentent un défi majeur pendant la transition démocratique et déterminent le succès ou l'échec de la transition. Lorsqu'on passe d'une dictature à une ouverture politique, souvent les composantes de la société se précipitent pour s'organiser en associations et partis et se lancent dans une compétition politique effrénée alors qu'elles sont encore enchaînées dans des « boîtes scellées », sans d'autres liens entre elles que la suspicion, les peurs et la méfiance mutuelles héritées du passé autocratique. La compétition se transforme alors en une querelle aiguë qui fait avorter le processus de transition et ouvre la porte au retour du régime autoritaire sous la pire des formes, qui prétexte que la société n'est pas prête pour la liberté politique et qu'il représente le rempart contre le chaos.
Cette contribution tente d'abord de montrer l'impact négatif des polarisations idéologiques aiguës sur la transition démocratique en prenant comme exemples les expériences de l’Algérie, de l’Egypte, de la Libye, du Maroc et de la Tunisie. Elle examine ensuite la scène politique en Afrique du Nord et les tensions idéologiques en son sein et souligne l’importance d’éviter le piège de considérer les courants idéologiques nord-africains comme des blocs monolithiques mais plutôt comme des spectres larges comprenant des acteurs aux attitudes et comportements politiques variés. Elle expose aussi des modèles qui aident à penser la gestion de la différence et le renforcement de la cohésion dans une société pluraliste tirés des traditions occidentale et islamique, et propose « l’espace de médiation protégé » comme mécanisme de dépolarisation idéologique.