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Grand Format
Balthus, la rétrospective
Introduction
Mort en 2001, le peintre, qui n'a appartenu à aucun courant, est célébré comme un des artistes majeurs de la peinture du XXe siècle. La Fondation Beyeler lui consacre une splendide rétrospective.
Chapitre 01
L'énigme de l'homme
"Balthus Le Roi des chats", Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Donation de la Fondation Balthus Klossowski de Rola, 2016. [Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne / Fondation Beyeler - DR] Aristocrate autoproclamé; seigneur d'un domaine majestueux dans les Alpes vaudoises; peintre mozartien; "L'homme au chapeau rouge" selon l'écrivain Hervé Guibert; "Le roi des chats" comme l'atteste un de ses autoportraits; descendant de Lord Byron comme il le faisait croire; Balthus a toujours cultivé le mystère comme il a soigné sa silhouette de dandy austère, la parachevant à la fin de sa vie d'un kimono d'empereur pour étoffer son corps d'échassier, et de sabots paysans pour rappeler son goût de la nature immuable.
Un oxymore vestimentaire, à l'image de sa peinture: à la fois paisible et inquiétante; innocente et érotique; simple et complexe; banale et fantastique.
Balthus est un peintre dont on ne sait rien et maintenant, regardons les peintures!
On sait pourtant deux ou trois choses, notamment que Balthazar Klossowski, dit de Rola, est né en 1908 à Paris, un 29 février, ce qui ajoute à sa rareté. Que son père, d'ascendance polonaise, était historien d'art et sa mère, Baladine Klossowska, peintre, d'origine russe. Qu'il a été élevé entre Berlin (ses deux parents étaient ressortissants prussiens), Genève, Berne et Paris.
On sait aussi qu'il avait un frère aîné, l'écrivain et philosophe Pierre Klossowski et qu'il s'est marié une première fois en 1937 avec Antoinette de Watteville qui a été son modèle dans plusieurs toiles, dont "La Toilette".
On sait encore qu'il a rapidement été démobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale mais ses biographes ne savent pas très bien pourquoi. Lui, explique qu'il a été grièvement blessé après avoir sauté sur une mine et perdu deux soldats.
Chapitre 02
L'intime des chats et de ses contemporains
Signe d'élection, Balthus fut très rapidement pris en charge par des aînés prestigieux qui ont immédiatement reconnu son talent.
Le premier d'entre eux était l'amant de sa mère, le poète allemand Maria Rainer Rilke qui s'était attaché aux deux fils de sa maîtresse et muse, repérant chez le plus jeune un don pour le dessin.
Un des dessins du livre Mitsou, réalisé quand Balthus avait dix ans. [Les belles Lettres/Archibaud]
Balthus a en effet 11 ans lorsqu'il trouve à Nyon un chat qu'il va adopter et rapidement perdre. L'enfant racontera cette histoire en une quarantaine de dessins que Rilke fera publier en 1921, en lui ajoutant un texte de sa main. C'est "Mitsou, histoire d'un chat" suivi de "Lettres à un jeune peintre".
"Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti", écrira plus tard Balthus.
Ensuite, il y aura le peintre Pierre Bonnard, un ami de la famille, qui soutiendra le jeune Balthus, financièrement, amicalement et professionnellement. Il aura comme autres mentors Derain et Matisse. Peut-on rêver plus belle trilogie figurative?
Il me semble qu'on définirait bien le style de Balthus en disant que sa peinture dépayse d'autant plus qu'elle est réaliste.
Autre fée ayant guidé le roi des chats, Albert Camus pour qui Balthus créa les décors d'une de ses pièces, "L'Etat de Siège", tandis que l'auteur de "La Peste" rédigeait la préface du catalogue de l'exposition du peintre en 1949, à la Galerie Matisse, à New York.
Plusieurs écrivains ont fait l'éloge de son travail, d'Antonin Artaud à René Char qui disait: "Son oeuvre est verbe dans le trésor du silence".
Chapitre 03
Et Balthus créa la jeune fille
En 1934, Balthus monte sa première exposition personnelle. Il a 26 ans, et son tableau, "Alice au miroir" fait déjà scandale. La jeune fille qui lui a servi de modèle est la femme du fameux traducteur Pierre Leyris, ami de son frère.
Un sein à l'air et la jupe très courte, elle se tient debout, une jambe pliée sur une chaise, laissant imaginer une culotte qu'elle ne porte pas. Mais surtout, elle a les yeux aveugles. Toute la thématique balthusienne se met en place.
"Le roi des chats" est le maître de la tension, de la représentation du moment de bascule: qu'est-ce qui s'est passé juste avant? Et qu'est-ce qui se passera juste après la scène peinte?
"Balthus laisse ainsi la responsabilité ou la liberté au spectateur de projeter ce qui est en train d'advenir", explique la journaliste Florence Grivel pour "Culture au point". Habile manière de rappeler le statut de voyeur, non pas du peintre, mais de celui qui regarde l'oeuvre.
>>> A écouter, l'analyse de Florence Grivel dans "Culture au point":
L'ambiguïté de ces jeunes femmes, souvent endormies ou alanguies, n'ont jamais cessé de faire jaser.
>> A écouter, la chronique culturelle de Laurence Froidevaux sur "Thérèse rêvant":
Récemment, la polémique a été relancée quand le Metropolitan Museum de New York a été sommé par une pétition de ne plus exposer "Thérèse rêvant" parce qu’on y voit une très jeune fille à la jupe retroussée, sa culotte très visible au centre de l’œuvre. Le Met a refusé d’accéder à la demande.
Mais l'époque n'est plus à la primauté de l'artiste ou de l'oeuvre sur le modèle. Et la pédophilie est devenue une des obsessions de l'époque.
Le Musée Folkwang d’Essen l'a bien compris, qui a renoncé, en 2014, à présenter les Polaroïd que le peintre prenait dans les dernières années de la jeune Anna, entre 8 et 16 ans, par crainte des protestations.
Balthus avait l'habitude de balayer ces allégations, tout en sachant qu'elles nourrissaient sa légende de Barbe-Bleue. Il affirmait que les jeunes filles n'étaient qu'un élément de composition.
Sa deuxième femme, la Japonaise Setsuko Ideta, qui lui a servi de modèle dans "La Chambre turque", se plaît à répéter que rien n'est sale ou pervers sinon le regard qu'on porte sur les choses.
Cela étant, Balthus reconnaissait que les jeunes filles étaient ce qu'il y avait de plus beau au monde.
Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrais jamais peindre une femme. L'adolescence incarne l'avenir, l'être avant qu'il ne se transforme en beauté parfaite.
Chapitre 04
Inspiré par la nature et Piero della Francesca
Affilié à tort au surréalisme, Balthus est un autodidacte. Établi à Paris en 1924, il s'inscrit comme élève libre à l'académie de la Grande Chaumière. Il passe le plus clair de son temps au Louvre à copier les tableaux de maîtres, notamment Poussin qu'il adore.
Deux ans plus tard, ses pas le mènent en Italie où il étudie les peintres de la Renaissance, en particulier les fresques de la "Légende de la Vraie Croix", de Piero della Francesca (1420-1492), à la fois peintre et mathématicien. Sans jamais le pasticher ou le copier, Balthus réutilisera souvent des éléments et motifs du maître du Quattrocento: la grande diagonale héroïque de gauche à droite, la pose de certains personnages, notamment celle de Constantin, et parfois leur ressemblance physique, l'inexorable géométrie des compositions. Il n'est pas absurde de penser que la plupart des couvre-chefs, dont il coiffe ses personnages, sont des hommages au peintre toscan.
Actuellement exposé à la Fondation Beyeler à Riehen, près de Bâle, et ce jusqu'au 1er janvier 2019, son monumental "Passage du Commerce-Saint-André" (1952-1954) témoigne de l'influence de Piero della Francesca. Tout comme son autre chef-d'oeuvre, "La Rue" (1933) qui reprend certaines figures du maître italien, notamment celle du personnage central, qui marche la main sur le coeur.
>> L'influence de Piero della Francesca sur Balthus: voir la galerie d'images
Balthus ne s'est jamais considéré comme un artiste, il avait d'ailleurs horreur de ce mot. Il se voulait artisan, avec un métier, comme l'étaient tous les maîtres anciens qu'il admirait. Méticuleux, il mettait parfois plusieurs années à terminer une toile, parfois même à la retoucher une fois exposée. Bob Wilson, récemment, a mis en scène cet art de l'inachevé sur le chantier du futur Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne...
>>> A écouter, le reportage sur l'exposition lausannoise:
La cote de Balthus, cadet des figuratifs, baisse avec l'arrivée de l'école abstraite. Sa peinture qui comprend plus de 350 tableaux (et plus de 2000 dessins et esquisses) est considérée comme dépassée dans les années 60, trop figurative en cette période de rupture.
Ma peinture n'était pas à la mode. Mais je suis quelqu'un de très obstiné, et j'ai continué la peinture telle que je la concevais.
Balthus, l'étrange et le troublant, retrouvera les faveurs du public à partir de la fin des années 70.
Chapitre 05
Faire revivre la Villa Médicis et le chalet de Rossinière
En 1961, au coeur de sa disgrâce, André Malraux nomme Balthus directeur de l'Académie de France à Rome, à la Villa Médicis. L'écrivain est admiratif de la "simplicité grandiose" du peintre qui quitte alors son château de Chassy, en Bourgogne, pour s'installer dans la ville éternelle.
Balthus prend son mandat au sérieux et redonne du lustre à la Villa Médicis. Il y rénove le palais et restaure les jardins dans l'esprit qu'ils avaient au XVIe siècle. Toujours lié à son goût des anciens, Balthus réalise également le "Carré des Niobides", fontaine à partir de plâtres de statues antiques.
Après son épisode romain, Balthus découvre le chalet de Rossinière (VD) et l'achète en 1977. Ce palace de bois aux 113 fenêtres participera à sa glorieuse légende, tout en le ramenant à son enfance passée en grande partie dans les Alpes.
Une visite du Grand Chalet de Rossinière avec Setsuko Ideka et Balthus, un extrait de "Viva" du 3 février 1999:
Crédits
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Texte:
Marie-Claude Martin
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Réalisation web:
Melissa Härtel
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RTS Culture
Octobre 2018