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En ne réélisant pas Christoph Blocher, le Parlement suisse a posé des limites démocratiques bienvenues, estime l'historien Hans-Ulrich Jost.
Le 12 décembre est un signal fort pour une «démocratie civilisée». Selon Hans-Ulrich Jost, l'obstruction n'est pas à craindre.
swissinfo: Est-ce que le remplacement de Christoph Blocher par Eveline Widmer-Schlumpf est une bonne chose pour la Suisse?
Hans-Ulrich Jost: J'en suis persuadé. Cette élection ramène un certain équilibre dans le système politique suisse, en particulier au Parlement fédéral et au Gouvernement.
Il est vraisemblable que les forces politiques en présence auront l'une envers l'autre, à nouveau, une plus grande disponibilité à se comprendre. Si l'UDC déclenche une avalanche de référendums en étant dans l'opposition, ce ne sera pas si grave. La Suisse a déjà surmonté ce genre d'avalanches, à plusieurs reprises.
swissinfo: Peut-on parler d'événement historique?
H.-U.J: C'est la quatrième fois qu'un conseiller fédéral n'est pas réélu, il faut donc parler d'événement exceptionnel. Mais il est déjà souvent arrivé qu'une forte opposition contre des conseillers fédéraux en fonction provoquent la démission, de leur propre initiative, des magistrats visés.
Le remplacement d'un membre du collègue gouvernemental n'est donc pas étranger au système politique suisse, malgré toute la stabilité qu'il comporte.
swissinfo: Cet éclat aura-t-il des conséquences sur l'image de la Suisse à l'étranger?
H.-U.J: Aucun. A l'étranger, la plupart des systèmes politiques fonctionnent selon un changement régulier des majorités politiques. Des votes de confiance et des élections permettent de remplacer les membres du parlement et du gouvernement.
Les observateurs étrangers vont plutôt pouvoir constater qu'il y a aussi, en Suisse, des forces démocratiques responsables qui ont réussi à freiner les ambitions de certains de s'arroger le pouvoir et enrayer aussi un certain style démagogique. Ces forces ont permis de maintenir à leur juste place les valeurs démocratiques et l'équilibre politique du pays.
swissinfo: Le premier parti de Suisse entre dans l'opposition. Ce changement aura-t-il des conséquences pour la politique étrangère?
H.-U.J: L'UDC est certes le premier parti, mais elle ne réunit pas 50% des voix, seulement 30%. Les 70% restants se trouvent dans d'autres camps. L'actuelle coalition de gouvernement a donc, et de loin, une majorité derrière elle.
Il est fort possible que l'UDC tente de perturber la politique étrangère par des référendums ou même des initiatives. Il ne faut cependant pas surestimer la portée de ces instruments. Ils ont une fonction de frein mais en fin de compte, la majorité du Parlement atteint souvent ses objectifs grâce à d'autres mesures et d'autres propositions.
swissinfo: Une crise pourrait s'ouvrir à l'UDC entre deux courants antagonistes. Est-ce le début d'une érosion, comme on en a vu dans d'autres partis populistes de droite en Europe?
H.-U.J: C'est possible, effectivement. L'UDC pourrait être affaiblie par un mouvement de dissidence ou par le transfert de certains membres vers d'autres partis. Mais l'UDC s'est construite elle-même: sa force a été, historiquement, d'avoir su aspirer les composantes d'autres formations, comme les groupements d'extrême-droite et les mouvements xénophobes dans les années 70.
swissinfo: Le paysage politique s'en retrouvera-t-il modifié?
H.-U.J: Non. Dans ses grandes lignes, la nouvelle élue ne suit pas une autre politique que celle de l'UDC. Certaines fois, elle a même été en phase avec le diktat blochérien. Dans le domaine des finances, des impôts et de la politique sociale, il n'y aura donc aucun déplacement de forces au pouvoir.
swissinfo: Comment voyez-vous l'évolution du climat politique? Va-t-il se dégrader encore davantage?
H.-U.J: C'est ce qu'a montré le discours de Christoph Blocher jeudi matin. La frustration est grande dans certains cercles politiques qui ont de toute façon toujours fait de la politique de façon très émotionnelle. Cela va attiser encore la démagogie politique.
Mais même ce feu-là est un feu de paille et il va s'éteindre. Je pense que le style «raisonnable» de faire de la politique – certains le qualifient d'ennuyeux – va reprendre le dessus.
swissinfo: L'éclat du 12 décembre pourrait alors aussi être une chance pour la Suisse?
H.-U.J: Je ne parlerais pas de chance, mais de retour vers la normalité. A mes yeux, le plus important est que la démocratie a été capable de poser des limites et a tenté de réhabiliter une morale politique nécessaire. La démocratie est une construction très fragile, susceptible d'être attaquée par des démagogues et des personnes avides de pouvoir.
C'est une aubaine que les partis, même s'ils ont agi avec une certaine précipitation, se soient unis et aient pu montrer qu'une démocratie civilisée est pour eux plus importante que de quelconques décisions spectaculaires pour un avenir incertain.
L'UDC ne s'engage pas pour l'avenir. Elle reste ancrée dans le passé. Elle a tenté de revitaliser des éléments historiques et de bloquer la Suisse sur le chemin de l'avenir.
Interview swissinfo, Renat Künzi
(Traduction de l'allemand: Ariane Gigon)
HANS-ULRICH JOST
Docteur en histoire et en philosophie de l'Université de Berne, Hans-Ulrich Jost a mené l'essentiel de ses recherches à Lausanne, où il a enseigné depuis 1981.
Officier de l'armée suisse et pilote de chasse, il a néanmoins toujours affiché son engagement à gauche.
Il fait partie des historiens qui ont essayé d'amener les Suisses à une lecture réaliste de leur passé, notamment la période de la Seconde Guerre mondiale.
Retraité depuis 2005 de sa chaire d'histoire contemporaine de l'Université de Lausanne, il continue de travailler à des projets de recherche au niveau européen.
OUVRAGES - APERÇU
La politique des droits, citoyenneté et construction des genres aux 19e et 20e siècles, 1994.
Relations internationales, échanges culturels et réseaux intellectuels. 2002.
Le salaire des neutres. Suisse 1938-1948, 1999.
Les relations internationales et la Suisse, 1998.
Les avant-gardes réactionnaires, la naissance de la nouvelle droite en Suisse, 1992.
L'ELECTION DE DECEMBRE 2007
Mercredi, le Parlement a confirmé six des sept ministres dans leurs fonctions. Il n'a en revanche pas réélu Christoph Blocher, lui préférant Eveline Widmer-Schlumpf.
Les parlementaires ont sanctionné Christoph Blocher pour ne pas s'être montré suffisamment consensuel au cours des ses quatre années passées au gouvernement.
L'UDC a vivement protesté. Elle a indiqué qu'elle ne se sentait désormais plus représentée par des deux ministres et qu'elle allait désormais assumer un rôle de parti d'opposition.