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29.6.2016
"Ici, tout le monde s'entraide"
Texte et photos de Loredana Sorg, responsable de programme à Biovision
À première vue, cette île au Sud de l'Ouganda a l'air d'un jardin enchanté. Des sentiers serpentent à travers la forêt, des enfants s'égaillent dans les carrés de légumes entourés de petites huttes, des poules picorent dans l'herbe. Les apparences sont trompeuses.
L'île Bundyoko dans le sous-comté de Buwama, à 80km au sud-ouest de Kampala, est pauvre et très mal desservie sur le plan médical. Ce n'est que depuis peu qu'une route, construite sur un étroit mur de terre, la relie à la terre ferme. Auparavant, il fallait traverser le marécage par bateau. Les habitants rechignaient donc au voyage pénible vers la ville la plus proche. Et même alors, dans le dispensaire de la bourgade de Buwama, les médicaments nécessaires sont souvent indisponibles et les infirmières débordées - d'ailleurs celles-ci doivent souvent avoir un job à côté pour joindre les deux bouts.
Cependant, depuis quelque temps, les guérisseuses/eurs de l'île se rencontrent tous les mardis après-midi. Ils suivent une formation continue dans l'Ecole de la forêt de Buyijja et offrent maintenant leurs services dans leurs villages. Autrefois en Ouganda, presque chaque village avait des hommes et des femmes qui pratiquaient des méthodes de guérison traditionnelles, capables de traiter les maladies courantes et les accidents mineurs. Leurs connaissances étaient transmises de génération en génération. Mais au cours des dernières décennies, ce système est sous pression. Il est en partie discrédité, parce qu'on l'a associé à la sorcellerie.
Une formation contemporaine des guérisseuses/eurs, incluant aussi la protection de la nature, a été développée par l'ONG PROMETRA-Ouganda, partenaire de longue date de Biovision. Ainsi est née une Ecole de la forêt dans le district de Mpigi, loin des grandes agglomérations. Chaque mercredi, les cours permettent aux élèves - agé(e) de 17 à 80 ans - d'échanger et de perfectionner leurs savoirs.
Parmi eux, les naturopathes de l'île Bundyoko. La première année, elles ou ils apprennent les diverses plantes médicinales, la deuxième, les bases de l'anatomie et des traitements médicaux. Dès la troisième année, elles ou ils peuvent se spécialiser dans l'herboristerie, l'aide à la naissance, la chiropratique traditionnelle ou le conseil psychologique. Depuis que le Groupe Agaliwamu Healers assure les soins de base sur l'île, des femmes, des hommes et des enfants font la queue le mardi après-midi devant la cour qui sert de salle de consultation.
Le nom du groupe, qui signifie "Une seule dent ne peut pas manger de la viande", exprime l'importance de l'entraide communautaire: c'est seulement en travaillant ensemble et en soutenant son voisin ou son parent que les gens de l'île peuvent s'en sortir. Lorsque les membres du Groupe Agali wamu Healers se présentent, il est clair que chacun d'entre eux a un rôle particulier: secrétaire, présidente, relations publiques. Il est également frappant de les entendre parler avec fierté de leurs enfants - et plus de la moitié ont des jumeaux. La plus expérimentée parmi les sages-femmes traditionnelles a du travail à revendre. On l'appelle sans arrêt pour une naissance imminente.
De même, la présidente est très sollicitée. Après huit ans passés à l'Ecole forestière, c'est elle qui intervient dans les cas difficiles. Quand elle ne trouve pas elle-même une solution, elle s'adresse à la personne de contact à l'école de Mpigi. Si celle-ci ne connaît pas de remède, elle envoie alors la patiente ou le patient au Dr Sekagya, fondateur et directeur de l'Ecole de la forêt. Lequel à son tour détermine si la maladie peut être traitée par des thérapies classiques ou si le recours à l'hôpital s'impose. Dans ce cas, il va généralement conduire le ou la malade aux urgences. Le docteur dispose en effet d'un des rares moyens de transport. Et aussi, sa recommandation permettra d'obtenir un traitement rapide.
Cela dit, la plupart des cas peuvent être traités directement par les membres du Groupe Agali wamu Healers. Une fois par mois, ils distribuent gratuitement des remèdes naturels. Le reste de la semaine, ils font des visites à domicile. "Souvent, je ne peux même pas demander un paiement, indique la présidente. Car la plupart des patients sont de la famille, ou son des amis. Et qui sait, un jour c'est moi qui aurai besoin de l'aide d'un voisin. Alors, je ne réclame rien pour mes services. Ici tout le monde s'entraide." La priorité, c'est la santé sur l'île. C'est plus important que des intérêts économiques privés.
Pour renforcer ces efforts PROMETRA-Ouganda encourage aussi les guérisseuses/eurs à cultiver des légumes bio et des plantes médicinales. Un jour, ces produits seront transformés et commercialisés en commun, de sorte que leur engagement soit finalement récompensé financièrement.