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Qu'est-ce qu'un artiste sinon déjà d'abord un nom qui circule et qui identifie une pratique, une manière de faire, un style, un concept, une attitude, une position, plus ou moins calculée et maîtrisée, dans le champ de l'art ou quoi que ce soit qui signe de quelque façon et si peu que ce soit, un travail ? Un nom, c'est-à-dire un objet linguistique contingent en attente de singularité. En ce sens, une œuvre artistique n'est-elle pas toujours indissociable de la production concomitante d'un nom-Janus, propre à l'indexer comme à désigner son auteur ? Cette double sortie simultanée de l'anonymat est en tout cas le fait de l'œuvre en acte ; elle peut aussi en être le projet.
Sans doute y a-t-il une ironie du sort onomastique à s'appeler Albert. Combien d'artistes ont-ils préféré le truchement d'un pseudonyme pour faire l'économie du déficit symbolique d'un nom dénotant la banalité et connotant la désuétude ? Stéphane Albert a préféré en faire l'objet même d'une partie de son travail. S'il y a plus d'un âne qui s'appelle Martin, comme dit le proverbe et s'il y a maints artistes qui se nomment Martin, comme l'a joliment démontré Bertrand Lavier, les héros ne manquent pas à l'appel des Alberts. La littérature en regorge, petite ou grande, qui en narre les « exploits » les plus variés. Mais le héros contemporain, surtout quand il prend la figure de l'artiste, ne saurait se soustraire à la critique de la 'mimésis' héroïque. Autrement dit, il ne saurait ajouter un nouveau récit à la masse de ceux qui le précèdent et dont il doit s'émanciper.
Le stratagème mis au point par St. Albert repose sur une double opération : au dessin comme pratique artistique canonique mineure, il substitue l'écriture qui n'en est pas moins une forme commune du dessin, et au titre du texte, il propose la copie conforme (jusqu'à la forme de la lettre) de pages de livres où apparaissent des personnages nommés « Albert ». Ainsi sa vie et son œuvre se trouvent-elles confondues en des images fragmentaires du grand roman des Alberts. La modestie de ce travail, qui suppose une laborieuse méticulosité au service d'un faux semblant finalement assez vain, indique bien la subtilité de l'enjeu : reproduire à l'unité des pages imprimées, selon une technique suffisamment opératoire et faible à la fois, en sorte que l'œuvre qui en résulte ne reflète et n'actualise plus, dans son manque de maîtrise ontologique, que le retrait et la répétition infinie du retrait qui sont le lieu (et le défaut de destin) du héros contemporain. Nous sommes tous des Alberts studieux et désœuvrés...
De la même manière, notre artiste fabrique des duplicata de divers objets familiers (poubelles, cageots, palettes, moellons, etc.) dont la pauvreté ordinaire se redouble encore dans les moyens inadaptés mis en œuvre pour les copier : ces reproductions sont en effet réalisées en bois, avec tout le soin artisanal requis, mais de telle façon que leur inadéquation à l'original soit aussi patente que leur ressemblance. Ainsi le monde de St. Albert ne sauve-t-il rien du monde, rien de l'usage ni même de l'image, rien d'autre que la forme des choses, l'idée anti platonicienne de leur être-là (pour la mort, la mémoire, l'absence). Mais le geste qui les relève les rend allègrement au règne irréductible du singulier.