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25/03/2012
L'auteur de Pereira prétend a succombé à la maladie à Lisbonne, à l'âge de 68 ans.
C'est un des auteurs majeurs de la littérature italienne contemporaine qui vient de s'éteindre au Portugal en la personne d'Antonio Tabucchi, auteur de quelques livres «cultes» dont Pereira prétend , Nocturne indien ou Requiem, initialement rédigé en portugais. La mort du Toscan Tabucchi à Lisbonne n'a rien, à ce propos, de fortuit, puisque l'écrivain italien entretenait, avec le Portugal et sa langue, une relation privilégiée dominée par la grande figure tutélaire de Fernando Pessoa et l'amitié vivante d'Antonio Lobo Antunes. Il disait même avoir été adopté par le Portugal autant qu'il l'avait adopté. Dans ce jeu de filiations et d'affinités électives, on rappellera en outre que la «sonate» onirique de Requiem, qui se déroule à Lisbonne un dimanche caniculaire de juillet, évoque précisément la figure de Pessoa, méconnu de son vivant et considéré aujourd'hui comme le plus grand poète portugais du XXe siècle. Or le même Requiem a fait l'objet d'une adaptation, au cinéma, de Bernard Comment, traducteur fréquent de Tabucchi, et Alain Tanner.
Le livre le plus fameux de Tabucchi, Pereira prétend (Bourgois, 1995), s'enracine également dans le sol lusitanien et l'histoire du salazarisme, au fil de la remémoration lancinante d'un vieux journaliste solitaire revisitant son passé.
Beaucoup plus récents, deux autres romans admirables, Il se fait tard, de plus en plus tard (Gallimard, 2002) et Tristan meurt (Gallimard, 2004) font écho à ce récit mêlant lucidité et mélancolie et marquant peut-être le sommet de l'art du romancier.
Conteur « postmoderne » raffiné et érudit dans la lignée de Calvino et de Borges, Antonio Tabucchi, qui enseigna longtemps à Sienne et laisse quelque vingt cinq livres souvent traduits, excellait aussi dans la forme courte et les variations singulières, dans un esprit qu'il reliait lui même à la tradition baroque. Ainsi captait-il des Petits malentendus sans importance (Bourgois, 1987) et jouait volontiers sur des mises en abymes temporelles ou topologiques, se plaisant aussi à inventer des Autobiographies d'autrui (Seuil, 2003) ou des Rêves de rêves (Bourgois, 1994), avec un art singulier et une poésie baroque.
20/03/2012
La vie de Madame de Staël est un roman carabiné. Fille de ministre, ennemie personnelle de Napoléon, cette sacrée tronche fut libérale, féministe et européenne avant tout le monde.
Ce pourrait être un prodigieux roman que celui de la vie de Madame de Staël. Avec une préface consacrée à une espèce de trinité familiale groupant une jeune femme de génie prénommée Germaine, sa digne mère lausannoise née fille de pasteur et sans fortune sous le nom de Suzanne Curchod, et son père Jacques Necker, banquier genevois richissime devenu ministre des finances de Louis XVI. Trois personnages hors du commun liés par un amour sublime et la même passion des lettres. Balzac aurait pu raconter le roman social de ce brillant trio de bourgeois accédant à l'aristocratie par le mariage (pas très heureux) de Germaine avec le baron de Staël. Tolstoï eût trouvé une belle matière dans la vie passionnée de Germaine et de ses amants de haut vol, sa fronde rebelle contre Napoléon et la cavalcade de ses exils à travers l'Europe. Et Proust se serait retrouvé lui aussi dans les salons prestigieux des Necker, à Paris, puis au château de Coppet où processionnèrent les meilleurs esprits.
Or, cet extraordinaire roman existe bel et bien à l'état « virtuel », morcelé, et sous de multiples signatures. Simone Balayé en a rédigé le synopsis, en raccourci, dans un chapitre magistral de l'Histoire de la littérature romande (Payot, 1996) L'avocat académicien Jean-Denis Bredin, dans Une singulière famille, a brossé le triple portrait des Necker avant l'exil de 1793. Plus récemment, Michel Winock a consacré à Madame de Staël (Fayard, 2011) un très substantiel essai biographique illustrant l'importance de la pensée politique de « Mademoisele Saint-Ecritoire », selon le mot de Necker. Un ancien rédacteur en chef de 24Heures, Pierre Cordey, a pour sa part évoqué, avec beaucoup de sagacité sensible, Les relations de Madame de Staël et de Benjamin Constant au bord du lac Léman (Payot, 1966). Et sous la plume du même Constant, qui voyait en elle « de quoi faire dix ou douze homme distingués », le roman de Germaine se ramifie entre Adolphe, Cécile, son redoutable Journal intime et sa correspondance. Enfin l'œuvre de Madame de Staël elle-même (Slatkine, 3 vol, 1967) reste évidemment le corpus principal de cette saga imaginaire, touchant à tous les genres, du roman au théâtre et des essais aux témoignages d'époque, sans compter une correspondance fluviale.
Le roman du « Saint écritoire »
Le roman de Germaine de Staël écrivain (publié) commence à sa vingtaine avec des considérations enflammées sur Rousseau où perce déjà, pourtant, la protestation d'une féministe agacée par le « machisme » de Jean-Jacques. Sur la même ligne, en 1793, réfugiée à Coppet après les massacres de septembre 1792, elle publie de courageuses Réflexions sur le procès de la Reine où la même condition féminine est en cause. Mais c'est avec des essais plus ambitieux, où s'engage sa réflexion sur le bonheur lié à la liberté (De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, en 1796) et sur la fonction libératrice de la littérature en phase avec la vie et la dignité humaine (De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales) que s'affirment son éthique d'écrivain et son idéal républicain de justice.
Ses idées, héritées des Lumières mais révisées au vu des excès révolutionnaires, Germaine de Staël les fera passer aussi dans les pages, un peu oubliées aujourd'hui, de deux grands romans qui firent un tabac à travers toute l'Europe : Delphine, en 1802, dédié « à la France silencieuse », et qui enrage Napoléon, suivi de Corinne, en 1807, dont l'ouverture à l'Italie déplaît également à l'autocrate. Mais c'est sur De l'Allemagne, formidable hommage à la culture philosophique et littéraire de l'époque (Germaine connaît personnellement Goethe et Schiller), et préfiguration du romantisme et de l'Europe des cultures, que vont se déchaîner les foudres de Napoléon, qui le fera brûler et interdira le territoire français à la « traîtresse ».
N'empêche : le roman de Madame de Staël se poursuivra à travers de multiples exils, d'Autriche en Russie et de Suède en Angleterre, lui inspirant Dix années d'exil, récit majeur tenant du réquisitoire et de l'exorcisme, du bilan amer et de la réaction courageuse où se réaffirment les idéaux d'une femme émancipée en avance sur les temps à venir...
La belle Curchod
Elle fut la femme du grand argentier du roi et la mère inquiète d'une femme de lettres taxée parfois de « Messaline ». On a daubé sur son « éternelle morale », on l'a accusée d'être jalouse de sa fille, on l'a parfois réduite à la stature d'un « bas bleu », et pourtant c'était une dame intéressante, et finalement attachante, que Suzanne Curchod, née en 1737 au presbytère de Crassier, fille de pasteur et sans fortune. Dotée d'une excellente éducation par son paternel, la descendante (par sa mère) des nobles huguenots réfugiés au joli nom d'Albert de Nasse, causait couramment latin à vingt ans, déchiffrait le grec, jouait du clavecin et faisait belle figure dans les salons lausannois. Sainte-Beuve en a témoigné et le jeune historien anglais Edward Gibbon l'aima au point de la demander en mariage, mais le père de Gibbon y opposa son veto. Jacques Necker, rencontré à Paris où Suzanne s'était retrouvée préceptrice du fils d'une dame de Vermenoux, dite « l'enchanteresse » pour son salon, fut un mari aimé et adulé, mais une vieille mélancolie sembla poursuivre la « belle Curchod ». Son grand amour de jeunesse fracassé, et les rudes tribulations infligées à cette âme sensible, assombrissent les pages de son journal intime. Elle n'en fut pas moins la « patronne » d'un des salons parisiens les plus prestigieux, et c'est à elle qu'on doit aussi la fondation de l'Hôpital Necker-Enfants malades, et divers écrits, dont ses «Réflexions sur le divorce ». Justice lui est rendue par Jean-Denis Bredin dans Une singulière famille.
18/03/2012
Au Théâtre de Vidy: une jolie mise en théâtre des chroniques du bienheureux Alexandre...
Alexandre Vialatte (1901-1971) achevait toutes ses chroniques en concluant : « Et c'est ainsi qu'Allah est grand », cerise ironique sur un gâteau de cocasserie. Vialatte était en effet la fantaisie loufoque incarnée, sur fond de gravité grinçante, quelque part entre les moralistes français et Pierre Desproges, le coq-à-l'âne auvergnat et l'humoriste Chaval observant des pharmaciens fuyant sous un noir nuage d'orage d'été.
À propos de l'été, le chroniqueur pléthorique (898 pièces) de La Montagne de Clermont-Ferrand (entre autres supports dont Le Crapouillot ou Marie-Claire...) conseillait les vacances dans les houillères noires, sous la pluie, ou même dans les égouts. Les hordes de vacanciers en reviendraient plus optimistes au bureau ou au guichet qu'en s'arrachant aux cocotiers de Palavas-les-Flots ou aux vahinés de la Grande Motte.
Dandy gouailleur du genre anar de droite, Vialatte, qui fut le premier à traduire Kafka et signa une superbe évocation romanesque de la jeunesse intitulée Les fruits du Congo, peignait en somme l'Apocalypse quotidienne de Temps Modernes avec bonhomie, en frémissant à peine du noeud pap'. Sa façon de jouer avec les formules creuses du Café du commerce ou de l'intelligentsia prétentieuse, les Grandes Questions (« Où va l'homme ? ») ou de parodier les sentences définitives (« La femme remonte à la plus haute Antiquité... »), émaillées de (faux) proverbes bantous ou de vraies lapalissades, nous fait toujours sourire, parfois nous désopiler.
Largement rééditées (chez Julliard, aux bons soins de Ferny Besson), les chroniques d'Alexnadre Vialatte, à la fois épatantes à la découverte et un peu répétitives à la longue, n'étaient pas vraiment faites pour le théâtre. Charles Tordjman, mémorable « adaptateur » de Proust, a cependant risqué le passage à la scène en complicité avec Jacques Nichet, autre très fin « lecteur ». La chose pourrait lasser, n'étaient un dispositif scénique plaisant, genre BD en trois dimensions, et une interprétation pétulante, style Deschiens, de trois comédiens également irrésistibles : deux dames marquant l'opposition de la faconde plantureuse et de la gracilité piquante (Clotilde Mollet et Christine Murillo) et un monsieur (Dominique Piron) qu'on dirait sorti d'un dessin de Dubout ou... d'une chronique de Vialatte !
Théâtre de Vidy, Salle de répétition, jusqu'au1er avril, à 19h. sauf le lundi (relâche) et le dimanche 1er avril (18h.30
10/03/2012
La nouvelle édition critique des Oeuvres complètes du génial Charles-Albert inspire même les pédants !
Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un immense écrivain mineur qui ne sera jamais lu par plus de mille lecteurs. Mais ceux-ci font des petits et l'œuvre, pas toujours facile d'accès, continue de susciter le même émerveillement candide ou savant.
La légende de l'extravagant personnage, charriant mille anecdotes savoureuses, conserve son aura. Georges Haldas nous le décrivait pionçant sur des sacs de sucre à la gare de Cornavin ou lavant ses caleçons dans le Rhône; un autre ami l'a vu traverser la pelouse de l'éditeur Mermod et rejoindre la compagnie très chic en beau costume, prêté par ses hôtes, non sans traverser le bassin aux nénuphars. On en aurait comme ça des sacs !
Vélocipédiste savant sillonnant l'Europe, d'Ouchy à Sienne ou de Genève à Paris, en passant par le Maroc et la Provence, avec sa petite valise aux manuscrits, son béret basque, ses boîtes de cachous (pour les enfants) et ses pantalons golf, Cingria fut le plus atypique des écrivains issus de Suisse romande. Pittoresque et bien plus, ce fils de famille cosmopolite (Turco-polonaise et genevoise d'assimilation) d'abord aisée et ensuite ruinée, ne gagna jamais sa pitance qu'en écrivant. Des tables l'accueillaient un peu partout pour le sustenter et bénéficier de ses sublimes improvisations de conteur. Il vécut souvent à la limite de la misère, humilié par les bourgeois (et plus encore les bourgeoises) qui lui supposaient des mœurs douteuses. Un épisode pédérastique anodin - de jeunes voyous pelotés sur une plage - lui valut il est vrai un bref séjour dans les prisons de Mussolini, dont le tira le trpas diugne Ginzague de Reynold come l'a largement documenté Pierre-Olivier Walzer. Mais la sublimation radieuse, autant que l'alcool (certains le disaient « toujours ivre ») remplacèrent sûrement, pour l'essentiel, la vie affective et sexuelle de cet homme très pansu à tête de forçat dont l'œuvre, pourtant extrêmement poreuse et sensible, est pure de toute psychologie sentimentale.
Or Cingria, autre paradoxe, s'est acquis des lectrices fanatiques, séduites par sa façon prodigieuse d'enluminer le monde, à l'écart des embrouilles politiques et de la platitude quotidienne. Plusieurs d'entre elles ont d'ailleurs joué un rôle décisif dans le rassemblement d'une œuvre énorme mais longtemps éparpillée en une constellation de revues et journaux.
À relever alors: que ses écrits follement originaux, lumineusement profonds, furieusement toniques, mais aussi précieux, voire parfois abscons, n'ont jamais cessé d'être lus depuis la mort de l'écrivain. De nouvelles générations d'amateurs et de commentateurs se bousculent ainsi au portillon du paradis poétique de celui qu'on appelle familièrement Charles-Albert, comme Rousseau est appelé Jean-Jacques.
Les deux premiers (énormes) volumes de l'édition critique des Œuvres complètes, qui en comptera sept , viennent de paraître sous couverture bleue à motifs dorés, témoignant de ce persistant et joyeux intérêt. On pouvait craindre, comme avec Ramuz, que les « spécialistes» asphyxient le texte sous leurs commentaires pédants ou jargonnants. Mais ce Gulliver, loin d'être bridé par les Lilliputiens universitaires, les inspire au contraire !
À la première édition «safran» en 17 volumes, dirigée par Pierre Olivier Walzer et suivant l'ordre chronologique des parutions, succède ici une édition critique qui a le grand avantage, après le désastre ramuzien, de placer les gloses, souvent bienvenues d'ailleurs, après les textes. De nombreux inédits intéressants, des notes de pas de page souvent utiles, des descriptions «génétiques» également éclairantes donnent son sens à l'entreprise. Chaperonnée par la très diligente Maryke de Courten, introduite avec brio malicieux par Michel Delon, l'édition suit un classement parfois discutable mais en somme ingénieux et conforme à l'esprit kaléidoscopique et buissonnant de Charles-Albert, dûment expliqué par la vestale du Temple que figure Doris Jakubec.
Une constellation d 'hommage persillés
«Ah, sacré Charles-Albert !», s'exclame le jeune écrivain et lettreux vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Simultanément, le lascar a conçu et dirigé un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par Marius Daniel Popescu.
48 pages sur papier pelure grand format, réunissant des inédits, une iconographie formidable et des textes d'auteurs reconnus (comme Philippe Jaccottet, François Debluë ou Corinne Desarzens, notamment) ou de la génération de Daniel Vuataz, aux tons très divers et répondant éloquemment à la question-titre : «Pourquoi faut-il relire Charles-Albert Cingria ?».
Après divers autres hommages «historiques», dès la mort de l'écrivain (la fameuse Couronne de la N.R.F., chez Gallimard, en 1955), deux petits livres également épatants viennent de paraître chez Infolio, sous la direction de Patrick Amstutz: Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, fourmillant de notations parfois pertinentes; et un recueil d'hommages intitulé Cippe à Charles-Albert Cingria, d'excellent niveau lui aussi.
Charles-Albert Cingria. Œuvres complètes, Vol. 1 et 2. L'Age d'Homme, 2012.
Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris. Florides helvètes de Charles-Albert Cingria. InFolio, coll. Le Cippe, 109p.
Cippe à Charles-Albert Cingria, InFolio, coll. Le Cippe, 118.