Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06896.jsonl.gz/530

Notice historique
Le domaine du Bouchet appartenait à la fin du 17ème siècle à la famille Buisson. Léonard, négociant en textiles et syndic de la République (soit l’un de ses magistrats suprêmes), avait été l’ambassadeur de Genève auprès de Louis XIV en 1696. Il se fit envoyer de Paris des plans destinés à sa demeure, bâtie en 1699-1700 au 13, rue Calvin. Son frère Jean fit construire pour sa part la maison de maître du Bouchet, considérée comme l’une des plus belles de la campagne genevoise. Certaines de ses composantes architecturales, comme les doubles colonnes, rappellent d’ailleurs l’immeuble de la rue Calvin. La balustrade du balcon du 1er étage était par ailleurs considérée à l’époque comme très luxueuse, à tel point qu’elle contrevenait aux normes fixées par les ordonnances somptuaires. Ce texte, approuvé par le pouvoir politique genevois et dont les origines remontent à la Réforme, contenait des dispositions très sévères sur ce qui était permis ou non en matière d’habits, de repas ou d’ornement. Heureusement, le domaine du Bouchet se situait à l’époque aux frontières du territoire de Genève. Il était donc permis d’ajouter à une construction située dans ce périmètre des éléments de décoration qui auraient été interdits dans l’enceinte fortifiée de la ville. La carte ci-dessous[1], réalisée par le Général Dufour entre 1845 et 1865, montre qu’à cette époque-là encore, le Bouchet était situé largement hors les murs de la ville dont les remparts ne seront abattus qu’à la fin du 19ème siècle.
Située dans un domaine de quatre hectares, la propriété a été occupée successivement par plusieurs grandes familles genevoises avant d’être finalement vendue à l’Etat de Genève en 1955 par la famille Lullin (d’où le nom de la villa). Construite initialement comme maison d’habitation, elle servait de résidence d’été à une riche famille servie par des domestiques. Les photos ci-dessous, réalisés par l’Atelier Boissonnas en 1936 (intérieur) et 1951 (extérieur)[2], ainsi que les plans dressés en 1956 après son rachat par l’Etat[3], permettent d’imaginer à quoi elle ressemblait alors.
Aménagement intérieur
Selon l’usage architectural en vigueur au moment de sa construction, les pièces étaient disposées en enfilade de part et d’autre du hall, ce qui signifie que l’on passait d’une pièce à l’autre et qu’il n’y avait pas un couloir central permettant d’accéder indépendamment à chaque pièce.
-
Au rez-de-chaussée, il y avait d’un côté un grand et un petit salon, qui s’ouvraient tous deux sur la terrasse, et de l’autre une salle à manger, une bibliothèque, une cuisine et un office où se tenaient les domestiques durant leur service lorsqu’ils n’étaient pas occupés à d’autre tâches dans le reste de la maison.
-
Au 1er étage se trouvaient les chambres des propriétaires. Deux d’entre elles étaient situées aux deux extrémités de la terrasse et possédaient leur propre salon. Le troisième devait sans doute servir aux occupants des trois chambres situées du côté opposé.
-
Sous les toits, enfin, se trouvaient les chambres des domestiques, ou « chambres de bonnes ». A une époque où le chauffage et l’isolation étaient moins efficaces qu’aujourd’hui, il y faisait très souvent très froid ou trop chaud et les conditions sanitaires y étaient plutôt rudes. Elles étaient aussi assez sombres, ne bénéficiant pas de l’éclairage dispensé par les larges baies vitrées des étages inférieurs, mais d’une lumière chiche provenant des petites lucarnes percées dans le toit.
Utilisation par l'Etat
Après son rachat par l’Etat, la Villa Lullin fut tout d’abord mise à la disposition de la délégation qui, plusieurs mois par année, représentait l’URSS à la conférence sur le désarmement. Créée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1959, regroupant les représentants de dix puis, dès 1962, de dix-huit puissances internationales, elle était le lieu où se négociaient toutes les questions liées aux armes conventionnelles ou nucléaires et à l’utilisation de l’énergie atomique. En 1961, les diplomates soviétiques impliqués dans les négociations de paix au Laos, alors déchiré par une guerre civile, furent également hébergés au Bouchet. Par la mise à disposition de ces locaux, l’Etat de Genève contribuait de manière très pragmatique aux processus diplomatiques déployés lors des premières années de la guerre froide, période de tension entre les Etats-Unis et l’Union des républiques socialistes soviétiques et, de manière plus générale, entre les régimes communistes et l’ensemble des pays non communistes.
Mais en 1966, la Villa Lullin faillit disparaître. Il devenait en effet urgent de construire un nouveau collège sur la rive droite pour accueillir les élèves nés durant le baby-boom qui suivit la fin de la seconde guerre mondiale. Il fallait également anticiper la hausse des effectifs qu’allait immanquablement susciter l’application de la loi sur la démocratisation des études : votée en 1966, appliquée pour la première fois à la rentrée scolaire 1967-1968, celle-ci prévoyait la gratuité de l'écolage et l'attribution automatique de bourses calculées en fonction du revenu des parents.
La parcelle de la propriété Lullin, portant le numéro cadastral 3094, avait précisément été acquise pour la construction de bâtiments d’utilité publique et fut assez rapidement considérée comme un terrain adéquat pour l’édification de cette nouvelle école. Les premières études donnaient à penser que la meilleure manière d’utiliser l’espace à disposition impliquait la destruction des bâtiments existants. Mais cette hypothèse suscita de vives réactions et un article, paru dans le Journal de Genève du 15 mars 1966, posait abruptement et directement la question : Faut-il démolir « Le Bouchet » ? Rappelant les qualités architecturales d’une demeure parmi les mieux conservées et parvenue telle « que les contemporains de Voltaire ont pu la connaître », le journaliste se lançait dans un vibrant plaidoyer : « Si donc l’Etat a l’intention de construire au Bouchet le futur Collège de la Rive droite, il doit être entendu que la maison de maître (qui d’ailleurs est en parfait état) sera conservée. Elle pourra servir d’annexe, elle pourra abriter des salons de réception, le bureau du directeur, la salle de réunion des maîtres, la bibliothèque, tout ce qu’on voudra. Mais elle doit être conservée. Sa position excentrique doit concourir à la préserver. » En effet, la villa se situait non pas en plein milieu du terrain dévolu au nouveau collège, mais au bord de celui-ci.
Finalement, le 13 mai 1966, la commission des grands travaux du Grand Conseil se rendit sur place et décida de conserver la Villa Lullin. La préservation de cette demeure historique fut saluée comme il se devait lors de l’inauguration du Collège Rousseau le 27 octobre 1969. Ainsi que le rapporte un autre article du Journal de Genève paru le lendemain, le conseiller d’Etat alors en charge des travaux publics, François Peyrot, fit à cette occasion l’éloge d’une cohabitation entre histoire et modernité pédagogiquement significative : « La belle maison de style [a été] heureusement conservée […]. Son architecture d’autrefois forme avec celle du bâtiment d’aujourd’hui un contraste qui n’est nullement choquant ; je dirais même qu’il est heureux ; il rappellera aux volées d’élèves qui se succéderont désormais dans ce collège Jean-Jacques Rousseau ce XVIIIe siècle genevois qui fut l’un des siècles les plus riches de notre histoire en création scientifique, artistique et économique. »
La villa ne fut cependant pas affectée à la direction du futur Collège Rousseau, comme le suggérait le journaliste du Journal de Genève en 1966. En effet, la direction de l’enseignement secondaire souhaitait pouvoir disposer des lieux pour y installer le centre d’études pédagogiques de son ordre d’enseignement. Une note du directeur général, datant de mai 1966, suggérait d’y aménager une bibliothèque, une salle de travail et des salles de cours pour accueillir la cinquantaine de candidats qui allaient commencer leur formation d’enseignant durant l’année scolaire 1966-1967. Dans un premier temps, les transformations à apporter aux structures existantes étaient jugées minimes et ne devaient toucher que le rez-de-chaussée et le 1er étage.
Mais on ne passe pas facilement d’une maison d’habitation à un bâtiment administratif et au fil des années, les aménagements nécessaires furent nombreux et parfois singuliers : transformation d’une salle de bains en local de rangement par la dépose de la baignoire et du cumulus, aménagement de la bibliothèque dans le petit salon du rez-de-chaussée et non dans la pièce initialement prévue pour cet usage, création de salles de réunion et de séminaires dans les combles, réunion et transformation des deux salles de bains mitoyennes du 1er étage pour en faire une nouvelle salle de travail… Au fil des ans et des disponibilités budgétaires, les demandes de travaux se succèdent. Dès 1971, la dépendance est à son tour transformée et occupée par la bibliothèque, une salle de lecture et des salles de séminaires et conférences. L’extérieur de la villa est également concerné par ces mesures : durant l’été 1979, la majeure partie de la cour est ensemencée de gazon, deux marronniers sont plantés et la surface restante est recouverte de pavés, ce qui rend désormais impossible tout stationnement de véhicules.
En 1999, le centre d’études pédagogiques secondaires devient l’institut de formation des maîtres de l’enseignement secondaire ; celui-ci continue à occuper les locaux de la Villa Lullin jusqu’à sa fermeture en 2010, lorsque la formation des enseignants est reprise par l’Université dans le cadre d’un institut spécifique, l’IUFE. Les locaux laissés ainsi vacants sont prêts à accueillir de nouveaux occupants : les élèves de l’établissement Lullin, ouvert à la rentrée 2014. Un nouveau chapitre de l’histoire de cette demeure va donc s’écrire...
Sources et documents consultés
- Archives d’Etat de Genève, CH AEG BB 17/139, Campagne Lullin au Petit-Saconnex
- Archives d’Etat de Genève, CH AEG 2006 va 33.5.1, Centre d’études pédagogiques – Etudes pédagogiques secondaires, Villa Lullin
- Rapport de gestion du Conseil d’Etat
- Mémorial du Grand Conseil, séance du 03.02.1967, projet de loi 3126 (construction d’un collège sur la rive droite), exposé des motifs
- Armand Brulhart, Erica Deuber-Pauli, Arts et monuments. Ville et canton de Genève, Société d’histoire de l’art en Suisse, 1985, pp. 48-49 et 219-220
- Archives en ligne du Journal de Genève (letempsarchives.ch/)
Chantal Renevey Fry, archiviste du DIP/crf/28.10.2014
[1]Disponible en ligne sur le site du système d'information du territoire à Genève (SITG)
[2] Centre d’iconographie genevoise
[3] CH AEG, Travaux BB 17/139, Campagne Lullin au Petit-Saconnex.