Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07223.jsonl.gz/554

0 33 2018vivant
La vie est une ligne
On confond souvent la réalité avec les métaphores qui la sous-tendent. Ainsi, l'identité serait un cercle, dont le pourtour serait notre peau. En réalité, notre corps n'est pas un cercle, mais un tube retroussé sur lui-même, un vaste textile dont les plis sont si complexes qu'ils mélangent les opposés jusqu'à les associer. Ainsi, la distinction dedans-dehors n'est qu'une illusion, un origami organique, une métaphore de pensée qui nous permet de mieux cerner les limites de notre être. Mais si on n'est cercle, qu'est-on? La vie est une ligne: je l'affirme. Notre identité est une continuité sans origine ni fin. Il ne sert à rien de vouloir débusquer l'origine d'une ligne, car par définition la ligne est infinie. De même, il est illusoire de vouloir identifier la fin de la ligne. N'y aurait-il donc pas de mort? Pas vraiment, car lorsqu'on pense le vivant comme une ligne, la mort n'est qu'un point de cette ligne et la vie se prolonge au-delà. Mais être une ligne ne signifie pas être linéaire. Une ligne peut se croiser elle-même, peut revenir en arrière, peut être prise dans une spirale vers l'infiniment petit ou l'infiniment grand. Mais avant d'être une ligne, la vie est une surface déformée par le monde, une ellipse dont les foyers se seraient éloignés à l'infini jusqu'à devenir une ligne. Et cette ligne elle-même est déformée par les flux de matière et d'énergie jusqu'à devenir un entrelacs donc les limites sont intangibles et les structures irréductibles. Nous ne sommes donc pas des cercles, mais des gribouillis d'enfants tracés au quasi-hasard sur une feuille gribouillée depuis l'éternité. Du moins, je crois que cette métaphore est plus apte à traduire l'immense complexité de nos identités. En tant que gribouillis, on s'inscrit dans le monde, sur le monde, et on laisse les traces de notre passage. Notre ligne de vie est ainsi intarissable car elle dépasse nos corps et nos cerveaux, nos consciences et nos egos.