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Spécialiste des questions macroéconomiques, Cédric Tille considère que l’inflation n’est pas un danger pour l’avenir de la Suisse. Selon ce professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, si les vives tensions internationales actuelles, avec notamment la guerre en Ukraine, créent un fossé entre le monde occidental et la Russie, la dynamique générale évolue vers un monde multipolaire. Les alliances entre puissances émergentes devraient se forger au cas par cas. Explications.
Face à la suprématie américaine, la Chine affiche la claire intention de ravir aux Etats-Unis le statut de leader mondial. Du point de vue économique, où en est-on dans l’affrontement entre ces deux titans?
Les économies chinoise et américaine sont actuellement de taille similaire en termes de PIB (produit intérieur brut). Les Etats-Unis sont un tiers plus grands si on compare les PIB en utilisant le taux de change du marché, mais un cinquième plus petits si on corrige pour les parités de pouvoir d’achat. Les deux pays jouent un rôle de premier plan dans la conjoncture mondiale. La Chine tient une place centrale dans le commerce de par l’importance de ses capacités de production et de son marché de consommateurs. Les Etats-Unis exercent quant à eux une influence prépondérante par leur rôle de pivot dans le système monétaire international, qui repose sur le dollar. Pour l’avenir, la Chine fait face à un problème de vieillissement plus marqué que les Etats-Unis, qui enregistrent toujours une immigration soutenue. En Chine, le nombre d’actifs recule déjà depuis quelques années et l’ensemble de la population commence maintenant à diminuer. Ce fait pénalise les perspectives de croissance de la Chine.
La Chine appartient à l’alliance des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), dont le sommet annuel aura lieu en août en Afrique du Sud. Est-ce que cette entente est susceptible de s’opposer économiquement au monde occidental?
J’en doute. En termes de poids économique, la Chine domine les BRIC. Pékin joue un rôle central, par exemple dans les investissements dans les pays en développement. Je ne pense pas qu’une alliance BRIC ferait sens car les pays ne sont pas sur la même longueur d’onde. L’Inde et la Chine sont même plutôt des rivales. Les plus petits pays de l’alliance ne sont certainement pas enthousiastes à l’idée d’être des partenaires juniors de la Chine. La Russie pourrait s’aligner sur la Chine pour des raisons politiques, dans un axe d’opposition aux Etats-Unis, mais son poids économique reste minime.
Est-il imaginable qu’un bloc de puissances émergentes crée ou adopte une monnaie de réserve qui remplacerait le dollar?
Non. La seule monnaie qui pourrait remplir cette fonction est le yuan chinois. Mais le rôle de devise internationale repose en grande partie sur la liquidité des marchés financiers, la libre circulation des capitaux et la convertibilité en d’autres monnaies. En outre, il faut que cette monnaie émane d’un Etat de droit indépendant et raisonnablement prévisible. Or la Chine a montré des décisions arbitraires, par exemple concernant le développement de grands groupes industriels comme Alibaba, dès 2020. Sur ces points, les Etats-Unis restent difficiles à surpasser. Par conséquent, même si le rôle du dollar va sans doute graduellement s’affaiblir, je m’attends à ce qu’il reste au premier plan pour longtemps encore.
«La grande question est de savoir si la Chine sera prête à tourner le dos à ses liens économiques avec le reste du monde pour se lier à la Russie.»
Si le dollar devait perdre son statut de monnaie de référence, quelles seraient les conséquences pour les Etats-Unis, qui accumulent quelque 31 000 milliards de dollars de dettes?
Les taux d’intérêt devraient monter, ce qui pèserait sur la croissance au niveau global. Cependant, gardons à l’esprit que cette hausse affecte les nouvelles dettes, pas les dettes existantes pour lesquelles le taux d’intérêt est fixé. En outre, vu la taille du pays, la question est toujours de savoir où les investisseurs iraient s’ils quittaient le dollar. Tant que le reste du monde a une épargne plus forte que celle des Etats-Unis, les excédents du monde entier finissent aux Etats-Unis, où ils financent justement la dette. C’est en fait un simple point de comptabilité nationale.
Allons-nous vers un monde divisé entre deux blocs antagonistes, avec les Etats-Unis, l’Europe et leurs alliés d’un côté et les puissances réunies autour d’un axe Chine-Russie de l’autre?
C’est possible. La grande question est de savoir si la Chine sera prête à tourner le dos à ses liens économiques et commerciaux avec le reste du monde pour se lier à la Russie. C’est une question plus politique qu’économique.
Nous dirigeons-nous plutôt vers un monde multipolaire, avec l’Inde et l’Amérique latine, par exemple, qui joueraient aussi un rôle de poids dans les équilibres mondiaux?
Cette issue me semble la plus probable. La dominance américaine de l’après-guerre froide sera sans doute réduite mais le camp Etats-Unis et Europe restera un axe majeur. Les alliances entre différents blocs se feront plutôt au cas par cas, en fonction des intérêts économiques et politiques. Un point potentiellement inquiétant pour les petits pays comme la Suisse est de savoir si cette évolution mettra les organisations multilatérales comme l’OMC sur la touche. Cette évolution impliquerait un retour des relations via des rapports de force, hors de tout cadre général.
Dans un contexte politique global tendu, on voit réapparaître des barrières protectionnistes, par exemple entre les Etats-Unis et la Chine. Quel est l’avenir de la mondialisation, selon vous? Est-ce la fin du libre-échange?
Je pense que nous allons passer par une certaine remise en question. La thématique de la résilience doit gagner en importance. Il devient risqué de dépendre de peu de fournisseurs, concentrés dans quelques pays seulement, avec des stocks en flux tendu. Cette organisation permet de bénéficier de prix bas. En revanche, en cas de problèmes, la chaîne de distribution s’arrête et les produits nécessaires n’arrivent plus jusqu’à nous. Je m’attends donc à une certaine diversification en Suisse et en Occident. Il y aura peut-être une augmentation des stocks pour faire face à des problèmes de chaîne d’approvisionnement, mais le sujet fondamental de la globalisation ne devrait pas être remis en question. Le seul cas de figure qui pourrait avoir cette répercussion, ce serait une guerre commerciale majeure entre les Etats-Unis et la Chine.
La guerre en Ukraine a créé un conflit ouvert entre les Etats-Unis et la Russie. Doit-on replonger dans une guerre froide?
Le conflit a montré une forme d’impérialisme du côté de la Russie, une évolution qui était déjà décelable depuis plusieurs années. Un retour à une guerre froide vis-à-vis de la Russie est fort possible si la guerre s’enlise. Plus généralement, la question qui se pose est celle du rôle que la Russie entend jouer dans le monde et de la compatibilité de ses ambitions avec les attentes des autres blocs.
Est-il possible, selon vous, que les Etats-Unis et l’OTAN appliquent un agenda caché en soutenant l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose à la Russie? On dit qu’une guerre est toujours bonne pour les affaires.
Non, le soutien des Etats-Unis et de l’OTAN reflète simplement le fait que l’attaque soit venue de la Russie. L’importance du soutien et la hausse des activités des entreprises d’armement ne constituent pas un but en soi.
Et sur le plan énergétique? Les Etats-Unis sont autosuffisants mais pas l’Europe, qui est très dépendante du gaz russe. Pensez-vous que le Vieux Continent puisse se fournir sur le long terme auprès d’autres producteurs, comme les pays du Golfe et l’Algérie?
L’Europe devra ajuster la provenance de son énergie car le conflit montre le risque qu’il y a à dépendre d’un seul fournisseur. Le gaz russe en est l’illustration. Vendue à bas prix aux pays européens, cette ressource bon marché a mis certains pays, notamment l’Allemagne, dans une situation de dépendance. Or, dans cette équation, la Russie défend ses propres intérêts, qui ne sont pas seulement économiques mais aussi politiques.
La guerre en Ukraine en corrélation avec la forte reprise de la demande qui a suivi la pandémie de covid a entraîné une inflation à l’échelle globale. Quel impact cette hausse générale des prix doit avoir sur la croissance mondiale?
Si l’on considère les prévisions du FMI, le resserrement des politiques monétaires, à la suite de l’inflation, va entraîner un ralentissement dans les pays avancés, mais pas une récession profonde. Les pays émergents sont dans une situation plus délicate, notamment en raison de la hausse du prix de leurs emprunts.
Quelle est la gravité de cette inflation pour l’économie suisse?
Elle reste tout à fait gérable. La hausse des taux d’intérêt par la banque centrale permet de limiter l’inflation, même s’il faut un certain temps pour que la politique monétaire déploie ses effets. Si l’inflation affecte tout le monde, la capacité d’absorption de la hausse du coût de la vie est quant à elle très inégale. Pour les ménages modestes qui comptaient déjà au plus juste, il peut devenir difficile d’équilibrer un budget. Une politique d’aide temporaire ciblée serait adéquate. En revanche, une assistance destinée à l’ensemble de la population, par exemple via une baisse des taxes sur l’essence, ne serait pas souhaitable. Ce type de soutien bénéficierait en grande partie à des ménages qui n’en ont pas besoin, tout en creusant les finances publiques.
Le resserrement de la politique monétaire décidé par les banques centrales pour juguler l’inflation pourrait-il entraîner un krach immobilier? Serait-ce la prochaine bulle après celles des cryptomonnaies, actions et obligations en 2022?
Une baisse des prix immobiliers est possible. On observe un net ralentissement aux Etats-Unis. Pour que cela se traduise en crise, il faut toutefois que les investisseurs aient contracté un endettement marqué, reposant sur l’effet dit «de levier». Ce mécanisme consiste à emprunter davantage d’argent que ce qu’autorisent les barèmes traditionnels en matière de fonds propres. Ce profil d’investisseurs se retrouve pris en tenaille entre une baisse des prix des objets sur le marché et un coût inchangé, voire accru, des hypothèques. C’est ce cas de figure qui transforme un ralentissement de marché en récession. Depuis la crise financière de 2008, les régulateurs et les banques centrales ont utilisé plusieurs instruments pour éviter un endettement trop marqué, dont notamment des exigences accrues de fonds propres. Ces mesures limitent le risque de crise.
Les prévisionnistes annonçaient un fort ralentissement, voire une récession globale pour 2023. Mais ils ont revu leurs projections à la hausse. Quel est votre avis à ce sujet?
Au début des années 1980, il a fallu une forte récession pour faire baisser l’inflation. Or la situation est différente aujourd’hui car les anticipations d’inflation (au-delà d’une année) sont restées stables. C’est là un résultat bénéfique de politiques monétaires axées sur le maintien de la stabilité des prix, une orientation choisie il y a une trentaine d’années. S’il est encore tôt pour clamer victoire, les indicateurs récents aux Etats-Unis montrent qu’une forte baisse de l’inflation, sans récession, est tout à fait possible.
Et vos anticipations pour la Suisse?
Les indicateurs de croissance sont plutôt positifs. Par conséquent, je ne m’attends pas à une récession, mais à une croissance faible.
Face aux secousses que le monde a connues ces vingt dernières années (révolution internet dans les années 2000, crise financière en 2007-2008, covid), la Suisse s’est montrée étonnamment résiliente. Son économie et la qualité de vie des habitants se sont maintenues à un haut niveau. Comment expliquez-vous cette solidité?
Le tissu économique est diversifié et les entreprises ont fait preuve d’une grande capacité d’adaptation et d’innovation. La politique macroéconomique a toujours gardé des marges de manœuvre en se montrant prudente. Je dirais même trop prudente dans le cas des finances publiques, avec une interprétation trop restrictive du frein à l’endettement.
1993
Master en économie obtenu à l’Université de Lausanne (HEC).
1998
Le Vaudois soutient avec succès une thèse à l’Université de Princeton (New Jersey) et rejoint la Réserve fédérale américaine en tant que chercheur.
2007
Il est nommé professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID).