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Dieu - Illusion ou réalité ?
par Francis Schaeffer
TITRE IV - LE CHRISTIANISME HISTORIQUE AU XXe SIECLE
CHAPITRE 2 - Du point de tension à l'Evangile
Pourquoi la conversation est possible
Si la personne qui est devant vous était conséquente, toute communication avec elle serait impossible. Mais comme elle ne l'est pas – car il est impossible d'échapper à la réalité – il existe un point sur lequel le dialogue peut s'engager. En effet, cette personne n'en serait pas où elle en est, écartelée entre le monde réel et les conclusions logiques de ses présuppositions, si elle était conséquente; et c'est justement parce qu'elle ne l'est pas qu'elle connaît cet état de tension, et qu'elle se trouve plus près du monde réel qu'elle ne devrait l'être. John Cage, par exemple, est illogique lorsqu'il ramasse des champignons dans un univers où, selon lui, tout est hasard, mais il le fait quand même; dès lors vous pourriez commencer par lui parler de champignons et en venir, ensuite, à son système musical déficient (cf. Chap 9).
Il existe donc, en pratique, un point qui permet d'engager la conversation avec ceux qui nous entourent, mais ce point n'est pas vraiment "neutre"; il tient au fait que, quel que soit son système, l'homme doit vivre dans le monde créé par Dieu. Si chaque être humain allait jusqu'au bout de sa logique non- chrétienne, il serait séparé du monde et de l'humanité réels et toute conversation, toute communication avec lui serait impossible. Note 1
Ceci admis, l'apologétique ne peut donc qu'encourager le dialogue des chrétiens avec leurs contemporains. Mais essayer de travailler en dessous de la "ligne du désespoir" sans avoir une idée claire et précise du type d'approche nécessaire équivaut, tout simplement, à refuser d'aider les hommes du XXe siècle. Inutile de parler, aujourd'hui, si on ne tient pas compte des a priori fondamentaux les plus courants et, parmi eux, tout particulièrement, des présupposés d'importance cruciale relatifs à la vérité : sa nature et la méthode pour la connaître.
Donner et recevoir des coups
Lorsque le point de tension de notre interlocuteur a été mis en évidence, l'étape suivante consiste à pousser celui-ci à tirer la conclusion logique à laquelle conduisent ses présuppositions
Loin de l'empêcher d'aller au bout de sa logique, il convient de s'efforcer de l'entraîner dans la direction où ses présuppositions le poussent naturellement, et de l'amener là où il aurait dû arriver s'il ne s'était pas arrêté en chemin.
Dans cette tentative, je dois sans cesse me rappeler que ce n'est pas un jeu. Si je me mets à y prendre plaisir comme si c'était un exercice intellectuel, je ferais preuve de cruauté, et aucun résultat spirituel ne serait à en attendre. La personne que je pousse à perdre son faux équilibre doit sentir que je l'aime; autrement la cruauté et la laideur de mon attitude finiront par la détruire, et moi avec elle. Demeurer simplement abstrait et froid serait montrer que je ne crois pas vraiment que cette personne a été créée à l'image de Dieu et qu'en conséquence elle est de la même espèce que moi. Je ne dois donc pas insister plus qu'il n'est nécessaire, car ma démarche lui sera douloureuse.
Si notre interlocuteur semble prêt à recevoir le Christ comme Sauveur, inutile de lui parler de ses présuppositions; annonçons-lui la merveilleuse bonne nouvelle de l'Evangile. Notre objectif n'est pas, avant tout, de faire admettre à nos contemporains que nous avons raison, que nous leur sommes supérieurs, et de leur faire mordre la poussière; il est plutôt de les amener à comprendre combien ils ont besoin d'écouter l'Evangile. Aussi, dès que la personne à qui nous parlons est prête à le faire, ne la forçons pas à aller plus loin; il est horrible, en effet, d'être projeté dans le néant, c'est-à-dire tout l'opposé du témoignage que nous rendent le monde extérieur et même notre être.
Tout en nous préparant à annoncer à notre interlocuteur comment Dieu répond à ses besoins, nous devons nous assurer qu'il comprend que nous lui parlons d'une vérité objective et non d'une pensée religieuse psychologiquement efficace; de culpabilité réelle devant Dieu et non d'un sentiment de culpabilité pour lequel nous lui offrons un soulagement; d'une histoire, la mort de Jésus étant non un idéal ou un symbole, mais un fait localisable dans l'espace et dans le temps. Si cette personne ne comprend pas l'expression "histoire spatio-temporelle", la question suivante pourra l'aider: "Croyez-vous que si vous aviez été présent le jour où Jésus est mort, vous auriez pu toucher la croix avec votre doigt et prendre un éclat de son bois?" Tant que notre interlocuteur n'aura pas compris l'importance des ces trois choses, il ne sera pas prêt à devenir chrétien.
Poussez-le jusqu'au bout de sa propre logique dans le domaine qui retient le plus son attention. S'il s'intéresse à la science, conduisez-le à tirer la conclusion logique de ses présupposés dans le domaine scientifique. Faites de même s'il s'agit d'art, etc. A tout moment, cependant, il importe de lui permettre de poser toutes les questions qu'il désire. Impossible de lui dire que nous croyons à l'unité de la vérité et d'interrompre la discussion avec lui sous prétexte qu'il doit nous croire aveuglément. Il a le droit de poser des questions. Tous les chrétiens ne procèdent pas de cette façon et ils amènent, cependant, des personnes à Christ; et nous en sommes reconnaissants. Mais il n'en reste pas moins que se tirer d'affaire en disant: "Taisez-vous, croyez simplement", peut être la cause, plus tard, d'un état de faiblesse spirituelle, car des questions cruciales seront restées sans réponse.
Nous devons aussi être prêts à recevoir des coups, alors que nous nous efforçons de rendre notre argumentation convaincante. Plus notre vis-à-vis est bien du XXe siècle, plus il faut savoir accepter, au nom de Jésus-Christ et de la vérité, le choc de ses questions. Mais, en même temps, exigeons de lui la même attitude: il doit, lui aussi, répondre à nos questions. C'est en prenant le temps d'étudier, à la fois, le monde moderne dans lequel nous vivons et, surtout, la Bible, que nous saurons de mieux en mieux trouver les bonnes réponses. Nous sommes-nous demandés: "le christianisme est-il vrai?" C'est en étant des familiers des Ecritures que nous connaîtrons le contenu du système biblique. Etudier la Bible chaque jour est indispensable pour être assuré que nous exposons réellement la position chrétienne et que nous le faisons le mieux possible.
Enlever le toit
Réfléchissons, maintenant, d'une façon un peu différente. Chacun "pose un toit" au-dessus de sa tête pour s'abriter face à son point de tension.
En ce point, notre interlocuteur se trouve dans une situation instable à l'intérieur de son système; aussi a-t-il "bâti un toit" pour se protéger contre les chocs du monde réel, externe et interne. Ce toit rappelle les grands abris construits aux cols de certaines montagnes pour préserver les voitures des avalanches périodiques de rochers. Pour le non-chrétien, l'avalanche, c'est le monde réel et anormal qui l'environne. Le chrétien doit donc "enlever ce toit" en faisant preuve de beaucoup d'amour et de sensibilité, et permettre à la vérité – relative au monde extérieur et à la nature humaine – d'atteindre son vis-à-vis qui se trouve, alors, comme nu et blessé face au réel.
La première chose à transmettre n'est pas une affirmation dogmatique sur les Ecritures, mais la vérité sur le monde extérieur et la nature humaine. Ainsi notre interlocuteur peut voir ce dont il a besoin. La Bible lui fait connaître, ensuite, quelle est la nature de son mal et quel en est le remède. Telle est la structure de notre apologétique en cette seconde moitié du XXe siècle face à un homme vivant au-dessous de la "ligne du désespoir".
Il n'est pas agréable d'être enseveli sous une avalanche; pourtant il est important que la personne à qui nous parlons fasse cette expérience et comprenne que son système n'offre aucune réponse aux questions capitales de la vie. Il faut qu'elle en vienne à percevoir que "son toit" est une fausse protection contre l'orage du réel; ensuite, il sera possible d'évoquer avec elle l'orage du Jugement de Dieu.
"Enlever le toit" n'est pas un exercice facultatif; c'est une façon de faire rigoureusement biblique. Dans la pensée de l'homme du XXe siècle, le concept de jugement et d'enfer est une absurdité; aussi commencer par lui en parler revient-il à marmonner des mots inintelligibles. L'enfer ou tout autre concept de ce genre est inimaginable pour lui depuis qu'il a subi le lavage de cerveau du naturalisme environnant. En Occident, ce n'est pas l'Etat qui lave les cerveaux, mais la culture! Les extrémistes ne font pas exception.
Autrefois, avant que la "ligne du désespoir" n'ait été franchie, la plupart des gens savaient qu'ils étaient coupables, mais il leur venait rarement à l'esprit qu'ils étaient morts également. Nos contemporains, à l'inverse, ont de la peine à se considérer comme coupables, mais ils se reconnaissent assez souvent comme morts. La Bible dit que ces deux façons de voir sont vraies. L'homme en révolte contre le Dieu vivant et saint est coupable et se trouve sous sa colère; et puisqu'il est coupable, il est coupé de son seul véritable point de référence : il est donc également mort. La Bible ne dit pas que l'homme sera, un jour, perdu; elle affirme qu'il est perdu actuellement. Dans l'enseignement biblique, le passage décisif ne se situe pas au moment de la mort, mais à celui de la conversion, lorsque quelqu'un passe de la mort à la vie. Telle est l'antithèse personnelle: avant sa conversion l'homme est vraiment mort.
Parlons ensuite à l'homme moderne de choses qu'il puisse comprendre. Souvent il perçoit bien l'horreur du néant. Ou alors il admet qu'il existe une tension entre le monde réel et la conclusion logique de ses présuppositions. Ou bien il comprend l'horreur d'être mort et cependant encore vivant. La Parole de Dieu a un enseignement tout à fait clair sur les deux aspects, présent et futur, de la perdition. En acceptant Christ comme Sauveur, je passe de la mort à la vie; avant ce moment, je suis donc bien mort. Lorsque l'homme d'aujourd'hui sent qu'il est mort, il expérimente ce que la Bible lui dit qu'il est. Il n'est certes pas capable de définir son état car il en ignore la nature et plus encore le remède ; mais il est bien conscient d'être mort. Notre tâche consiste à lui faire savoir que sa mort actuelle est d'ordre moral et non de nature métaphysique ou ontologique, et à lui présenter ensuite la solution de Dieu. Il convient de commencer par le sentiment d'égarement contre lequel nos contemporains luttent. Cela n'est pas ajouter à l'Evangile; c'est souligner concrètement la vérité profonde de la Parole de Dieu lorsqu'elle affirme que l'homme en révolte a perdu le nord, qu'il est mort.
Voilà en quoi consiste "enlever le toit". Il ne faut jamais penser que cela sera facile. Une fois l'homme moderne mis en face de sa tension, il sera dur de constater qu'il ne veut toujours pas accepter la véritable solution et que nous donnons l'impression de le placer dans un état pire que le précédent. Il en allait de même dans l'évangélisation d'autrefois; lorsque l'évangéliste prêchait la réalité de l'enfer, ceux qui ne croyaient pas étaient plus malheureux que s'ils n'en avaient jamais entendu parler. Nous aussi, nous mettons les gens en face de la réalité. Nous enlevons leurs protections et supprimons leurs échappatoires. Nous laissons les avalanches leur tomber dessus et, s'ils ne deviennent pas chrétiens, ils sont, en effet, bien plus mal lotis qu'auparavant.
1. En Romains 1:18, il est écrit: "La colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui retiennent injustement la vérité captive." D'après le contexte, nous voyons que "retenir injustement la vérité captive" est lié à la "révélation générale" touchant à la nature humaine, et au monde extérieur (cf. v. 19 et 20). (…) D'après le mot grec utilisé ici, il faut sans doute comprendre que les hommes retiennent cette partie de la vérité concernant le monde réel (en dépit de leurs présuppositions non-chrétiennes); mais à cause de leur injustice, de leur révolte, ils ne poussent pas la logique de la révélation générale jusqu'à son terme naturel et exact. C'est pourquoi ils sont, au sens strict du mot, sans excuse. (Retour au texte)