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"Night Call": Interview écrite de Dan Gilroy
Né en 1959, Dan Gilroy, frère cadet de Tony Gilroy (La mémoire dans la peau, Michael Clayton), fait ses débuts comme scénariste en 1992, en participant au thriller Freejack. Il a ensuite écrit The Fall pour Tarsem Singh, Real Steel pour Shawn Levy et The Bourne Legacy avec son frère. Nightcrawler (Night Call en français) est le premier film qu'il signe en tant que réalisateur. L'entretien qui suit a eu lieu à Zürich le 1 octobre 2014, le lendemain de la première suisse du film.
Pour commencer, d’où vient l’idée du film ? Et pourquoi avoir choisi ce sujet pour votre première mise en scène ?
J’avais entendu parler d’un homme qui, dans les années 30, prenait des photos sur des scènes de crime à New York. C’était une sorte de nightcrawler, mais avec un appareil photo. J’arrivais pas à trouver une idée pour raconter cette histoire dans le passé, et quand je me suis installé à Los Angeles j’ai découvert ce nouveau monde avec des personnes qui font la même chose avec des caméras. De plus, comme je me sentais vraiment proche du scénario, je voulais être la personne qui transposerait cette histoire à l’écran.
Est-ce qu’il y a des films qui vous ont inspiré au niveau du style ou de l’approche ?
(il réfléchit un instant) Il y a des films qui m’ont inspiré pour l’écriture, parce que le héros de mon histoire et aussi le méchant, et on ne voit pas ça très souvent. J’ai donc essayé de trouver des films similaires. Il y a, bien sûr, le film de Scorsese, La valse des pantins, où Robert De Niro joue Rupert Pupkin, un héros parce qu’on veut qu’il réussisse mais aussi le méchant parce qu’il fait des choses très discutables. Il y avait aussi le film Prête à tout avec Nicole Kidman, qui joue aussi un personnage qui est à la fois héros et antagoniste. Je m’intéressais donc à des films ayant cette structure, mais pas en termes de mise en scène.
En lisant le générique, on voit que vos deux frères ont travaillé avec vous sur ce film. Est-ce que cela a été un avantage ?
Oui, parce que mon frère Tony avait déjà réalisé des films et il était toujours disponible, en tant que producteur, si j’avais des questions. De plus, c’est grâce à lui que j’ai eu droit au final cut, personne avait le droit de modifier le film. C’était peut-être la chose la plus importante, le fait de savoir que je pouvais faire mon film comme je le voulais, sans aucune interférence. Et mon frère John est monteur, on a donc passé quatre mois à regarder le film ensemble. D’ailleurs, c’est mon frère jumeau, on est vraiment proches.
Le film devient toujours plus sombre, mais il reste très drôle, bien que ce soit un humour très noir. Est-ce que cet équilibre était important pour vous ?
C’est drôle d’entendre cette question, parce que pendant l’écriture je ne trouvais pas le film particulièrement amusant, même si je riais beaucoup parce que Lou [le personnage principal, n.d.l.r.] fait des choses absurdes. En fait, une fois que j’avais décidé qu’il ne comprenait pas vraiment les interactions sociales, c’était très amusant parce qu’il dit parfois des choses mal placées. Cela dit, je ne pensais pas que d’autres gens trouveraient ça drôle, et même pendant le tournage on savait pas à quel point c’était drôle. Après, quand on a vu le film pour la première fois avec le public, j’ai vu qu’ils riaient et je trouve ça génial, parce que l’humour est un instrument puissant. Ce films a des choses à dire, et on les communique de manière très subversive à travers la comédie. Quand on commence à rire, il n’y a plus de barrières, et je suis content que le public réagisse de telle manière.
On voit aussi au niveau du casting que tous les rôles principaux sont joués par des acteurs qui sont doués à la fois pour les rôles sérieux et pour les rôles comiques. Mais apparemment ce n’était pas voulu, vu ce que vous venez de dire…
Tout à fait, nous n’avons engagé personne pour leurs talents comiques. C’est vrai, Bill Paxton a joué dans des comédies, Rene [Russo] aussi, Riz Ahmed était dans Four Lions, mais cela n’avait pas de lien avec le choix des acteurs. Pour moi, le comique était lié au personnage joué par Jake Gyllenhaal.
Qu’est-ce qui le rend le choix idéal pour incarner Lou ?
Premièrement, c’est un des meilleurs acteurs vivants, et il était parfait pour le rôle du point de vue physique. En plus, il possède une certaine intensité qui pouvait donner vie au personnage d’une manière qui n’aurait pas été possible avec un autre acteur. En fait, Jake est un acteur qui est toujours prêt à aller plus loin, et Lou est plutôt similaire.
Nina, la directrice du journal télévisé avec une passion pour les histoires sanglantes, est jouée par votre épouse, Rene Russo. Est-ce que vous avez pensé à elle en écrivant le personnage ?
Oui, j’ai pensé à Rene. En fait, tout comme je voulais que Lou soit vu comme un être humain et pas simplement un sociopathe, je souhaitais également que Nina soit vue comme une personne normale et qu’on ne la traite pas de garce insupportable. Je savais que Rene lui donnerait une certaine vulnérabilité, et j’ai écrit le rôle pour elle parce que je savais qu’elle serait capable de le jouer.
Puisque le film se déroule à Los Angeles et critique une certain approche des média, qui traitent les informations comme du divertissement, on finit par penser à Hollywood. Est-ce que c’est voulu ?
C’est facile de faire le lien, parce qu’on peut accuser les chaînes TV de créer la violence en la montrant, et c’est la même chose à Hollywood. Mais je préfère garder un point de vue objectif : je pense que les chaînes télé montrent des images que le public veut voir, et que les gens ont le droit de voir dans une société libre, et Hollywood produit des films que les spectateurs ont envie de voir. Je ne veux juger personne, je me contente de le montrer, de manière objective. Je laisse les jugements au public.
Est-ce que des chaînes TV se sont plaintes par rapport au contenu du film ?
Non. On a envoyé le scénario à tout le monde, et ils l’ont tous aimé. Je crois que leur mentalité était du genre « Nous on a pas fait ça, ce sont les autres ».
Et est-ce que c’est une vraie chaîne télé qu’on voit dans le film ?
Non, KWLA n’existe pas. Mais on a tourné dans un vrai studio, celui de KTLA.
Quel a été l’aspect le plus agréable de la réalisation du film ?
Travailler avec des gens talentueux comme Jake, Rene, ou encore Robert Elswit, qui est le chef-opérateur de Paul Thomas Anderson. Le fait de pouvoir créer quelque chose avec des personnes talentueuses, qui connaissent des choses que j’ignore et qui ont quelque chose à ajouter au film, voilà ce qui me plaît le plus. J’adore l’esprit de collaboration sur le plateau.
Et le plus grand défi ?
Ne pas avoir assez d’argent ou de temps. Chaque nuit, on se disait : « On n’y arrivera pas. » On avait un petit budget, 8.5 millions de dollars, et on se demandait toujours si on arriverait à compléter le film.
Avez-vous reçu des commentaires de la part de vrais nightcrawlers ?
Oui, ils adorent le film. On en avait quelques-uns comme conseillers techniques pendant le tournage, et ils ont trouvé le récit fidèle à la réalité, du moins jusqu’à un certain point. Je pense qu’ils ont vraiment aimé le film.
Vous a-t-on proposé de changer le titre ? Pour certains, Nightcrawler est un super-héros…
Oui. C’est drôle, parce que quand j’étais enfant dans les années 60, le mot nightcrawler était très commun pour indiquer les vers qu’on utilise pour pêcher. En faisant les recherches pour le scénario, j’ai appris que ces personnes se font appeler stringers ou nightcrawlers. Après, quand j’ai commencé à utiliser le titre du film, je me suis rendu compte qu’il y a des gens qui connaissent le personnage des Marvel Comics [un membre des X-Men, n.d.l.r.]. Je suis très sensible à cette question, parce qu’on ne veut pas tromper les gens, et on a fait de notre mieux pour que le matériel publicitaire indique clairement de quoi parle notre film. Je ne veux pas que quelqu’un pense qu’on essaye d’arnaquer le public.
Avez-vous d’autres projets en cours ? Allez-vous réaliser un autre film ?
Je suis en train d’écrire un scénario, mais je suis vraiment au début, donc je ne sais pas si je vais le mettre en scène ou pas. Mais j’aimerais bien réaliser encore des films.
Aimeriez-vous travailler encore sur la franchise de Jason Bourne ?
Oui, et c’est très excitant maintenant que Matt Damon et Paul Greengrass sont de retour. Il y a eux d’un côté, et Jeremy Renner de l’autre, et Universal peut choisir dans quelle direction continuer. Peut-être qu’un jour Matt et Jeremy joueront ensemble, qui sait ? Ce serait très intéressant.