Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07038.jsonl.gz/1178

Le relativisme est un courant de pensée vieux comme le monde, mais qui s’est formalisé pendant le 20ème siècle. Ce courant, qu’on peut souvent qualifier de méthodologique, défend l’idée que les valeurs, les codes sociaux, les schémas cognitifs, et les autres postures d’un individu dépendent en grande partie du milieu social dans lequel il a évolué. Le but est donc de toujours garder à l’esprit, lorsqu’on fait de la sociologie, que nous analysons des événements géographiquement et socialement localisés, à l’aide de notre raison, elle aussi géographiquement et socialement située. Toute connaissance est donc à mettre en perspective avec le milieu dans lequel elle a été produite. L’objectivité étant inatteignable, il faut se contenter d’expliciter notre subjectivité.
Le relativisme en détail
Le relativisme, posture millénaire
Le relativisme pose le fait que les conclusions impératives découlant de comparaisons sont toujours à prendre avec un certain recul. Cette idée est apparue très tôt dans la philosophie. En effet, il est possible de retrouver des mises en garde déjà chez Platon, notamment avec son postulat d’un monde qui n’est que le reflet d’une réalité autre et supérieure. Mais c’est avec les philosophes sceptiques tels que Michel de Montaigne ou David Hume, que le relativisme a réellement pris son essor. Tant dans les arts que dans la pensée, ces derniers rejettent toute assertion découlant d’une hypothèse. Autrement dit, on ne peut pas considérer comme vérité quelque chose que l’on déduit de l’expérience. Aujourd’hui, le relativisme est au centre des sciences sociales et constitue un des points principaux de toutes les théories post-modernes et post-coloniales.
Relativisme cognitif – philosophie
Le relativisme cognitif est un relativisme resté plus proche des théories philosophiques que sociologiques. Celui-ci prétend que toute représentation du monde n’est qu’une modalité incertaine et unique car chacun perçoit le monde différemment. Selon cette idée, ce sont des codes qui nous permettent de dialoguer à propos de ces représentations, mais il est impossible d’en tirer une quelconque certitude. Les philosophes allemands du 19ème siècle se sont particulièrement intéressés au relativisme. Hegel, puis des détracteurs tels que Schopenhauer ou Nietzsche en sont tous arrivés à la conclusion que nos perceptions n’étaient pas suffisantes pour arriver à des vérités solides. Ils se sont alors appliqués à déconstruire le savoir et les connaissances en fonction de ce principe. En sociologie, il faudra attendre plus longtemps, jusqu’au milieu du 20ème siècle, pour voir émerger ce type de raisonnement concernant les normes et les règles sociales.
Relativisme normatif – sociologie
Comme cela a déjà été mentionné, le relativisme en sociologie s’est réellement installé dès la fin de la grande crise des sciences sociales avec la naissance du post-modernisme et des études postcoloniales. Avant cela, la sociologie véhiculait souvent une idéologie évolutionniste et souvent déterministe. C’est donc avec des penseurs tels que Michel Foucault qu’a commencé, en France, le processus de remise en question et de déconstruction du savoir. Ce processus a très vite débouché sur une remise en question de toute la méthodologie de la discipline et des conclusions auxquelles cette dernière était arrivée jusqu’alors. Aux États-Unis, ce sont des auteurs comme Edward Said ou George Marcus qui ont permis ce remaniement de la discipline.
Les thèses défendues, dont voici un petit florilège, sont diverses et variées. Tout d’abord, l’idée la plus importante, dont toutes les autres découlent, c’est que les normes sociales sont fonctions de leur situation géoculturelle. Toute production qui se veut scientifique doit alors expliciter les conditions, les normes, les valeurs et les actions qui ont mené à se production. L’auteur doit assumer son propos et parler à la première personne puisqu’il analyse des faits émanant de l’observation, donc de la perception; c’est le seul moyen de s’approcher un peu plus d’une certaine objectivité scientifique. Le relativisme normatif dit simplement qu’il est faux d’affirmer ou de sous-entendre qu’une norme ou qu’un système de norme a plus de valeur qu’un autre, car tous sont des constructions sociales.
Relativisme culturel
Le relativisme culturel est la suite logique du relativisme normatif. Au lieu de s’appliquer aux normes, il s’applique aux différentes cultures et c’est pour cela qu’il est essentiellement un outil de l’anthropologie. Ce dernier expose l’idée qu’une culture ne peut pas être dite supérieure à une autre car les normes et concepts qui les régissent respectivement sont incommensurables, selon le relativisme normatif. C’est dans un contexte intellectuel comme celui-ci qu’Edward Said a publié son ouvrage intitulé « Orientalism » en 1978. Cet ouvrage est considéré comme un des textes fondateurs des <études postcoloniales> et décrit comment le monde occidental s’est construit, petit à petit et à cause de l’idéologie coloniale, une image de l’Orient. Cette dernière serait devenue une réalité cognitive pour la plupart des occidentaux qui ont cultivé, à l’égard de cette partie du monde, les pires clichés durant des siècles. Le relativisme culturel prône une application illimitée de l’incommensurabilité des différentes cultures. Les recherches en anthropologie ne doivent alors plus jamais faire d’évaluation, mais toujours s’appliquer à tenter de donner une explication, (1) en explicitant le processus de récolte de données et (2) en ne faisant jamais de déterminisme.
Les apports principaux du relativisme
Il y a deux apports principaux du relativisme pour les sciences sociales. D’abord, l’honnêteté scientifique et intellectuelle qui en découle, tentant d’éliminer toute trace idéologique et de tendre le plus possible à l’objectivité. En effet, le relativisme permet une mise en perspective des recherches. Cela n’a pas toujours été le cas, et nombre d’idéologies ont pu circuler grâce a des soi-disantes « recherches » en sciences sociales. Aujourd’hui, le relativisme a été théorisé à maintes reprises et les sciences sociales en sont spécialement adeptes. Le déterminisme et l’idéologie sont ainsi sensés être éliminés des recherches dans cette discipline.
Le deuxième apport, qui est rattaché au premier, est la possibilité que donne le relativisme de remettre systématiquement en cause le sens commun. Le sens commun a trop souvent été et est souvent encore présent au sein des recherches les plus sérieuses. Le relativisme permet de toujours poser la question du bienfondé de telle ou telle affirmation du sens commun. Ainsi, celui-ci nous offre une méthode pour nous repérer et pour savoir quelles questions poser aux différentes connaissances et assertions que nous avons sous les yeux, afin de les déconstruire et de savoir d’où elles viennent. Les généralisations sont un exemple type d’assertion du sens commun qui n’a aucun fondement scientifique et qui doit être éliminé instantanément par la posture relativiste.
Bibliographie commentée
Hume, D. (1973-74). Les essais esthétiques. Paris: J.Vrin.
Dans ce recueil de textes édité après sa mort, Hume nous livre une série d’essais sur la philosophie de l’esthétique, ou du goût comme elle était désignée à l’époque. Ces essais montrent bien les racines du relativisme, car le philosophe fait état d’un scepticisme certain face à l’esthétique et aux différentes échelles de valeurs que l’on peut donner à l’art par exemple. Deux oeuvres sont comparables selon certains critères, mais jamais de par leur essence. Ce sont des critères rationnels que l’on peut appliquer à l’art qui permettent la comparaison, tandis que le jugement de valeur n’est jamais gage de verité.
Marcus, G. E. et Clifford, J. (1986). The poetics and politics of ethnography. Berkeley: University of California Press.
Compilation d’articles d’anthropologues au sortir de la crise des sciences sociales, cette petite merveille, qui apporte une certaine notoriété scientifique à ses éditeurs, consiste en la remise en question de la production de littérature scientifique en sciences sociales. L’apport principal de ce livre à toutes les sciences est la mise en place et l’acceptation du fait que la production littéraire, qu’elle soit scientifique ou non, est toujours le fruit du travail d’un individu, et que celui-ci écrit toujours en s’adressant à quelqu’un ou à quelque chose. Ainsi, la production de connaissance cesse d’être en dehors de l’espace-temps pour commencer à revendiquer un ancrage fort dans une réalité.
Said, E. W. (1980). L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Paris: Seuil. (Oeuvre originale publiée en 1978)
Ce livre d’Edward Said a permis à toute une génération de chercheurs de voir le jour, à une discipline de se mettre en place, et aux différents états issus de la décolonisation d’avoir un porte-drapeau. L’ouvrage de Saïd montre comment l’occident a construit un mythe autour de l’Orient pour en faire quelque chose de complétement fabuleux et rempli de clichés. La déconstruction de cette image permet à Saïd de mieux cerner les enjeux qui ont guidé la colonisation, et qui ont mené à la décolonisation. Il a également mis en évidence que ce n’est pas parce que la colonisation est terminée que les schémas et les cadres coloniaux vont disparaître, à moins de travailler dans ce sens en déconstruisant progressivement les idées du sens commun populaire.
Références
Boudon, R. (2008). Le relativisme. Paris: Presses Universitaires de France.
Brudzinski, M. T. & Chuaqui, R. (2002). Orientalism, Anti-Orientalism, Relativism. Napantla: Views from South, 3(2), 373-390. Consulté à l’adresse: http://muse.jhu.edu/journals/nepantla/v003/3.2chuaqui.html