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Au musée de l'Hermitage, à Lausanne, la collection de peinture d'un couple de mécènes est actuellement présentée; je suis allé la voir. Ceux qui font des dons aux peintres qu'ils aiment sont des sortes de saints laïques et on a raison de les célébrer.
L'importance, au sein de ce groupe des Nabis, d'Odilon Redon et de sa conception de la peinture se traduit par une forme d'influence souterraine. Car, alors qu'il prenait des sujets fabuleux, relatifs à la mythologie ou à la religion, Bonnard, par exemple, se contente de sujets pris dans la nature sensible, qu'il essaye néanmoins de transfigurer en les noyant dans le flou du rêve, et en faisant ressortir les couleurs, en les rendant plus profondes qu'en réalité. Un de ses tableaux montrant des gens sur un débarcadère, devant la mer et une autre rive violette, m'a particulièrement plu. Cela m'a rappelé les plus belles pages de Marcel Proust. La démarche est au fond la même: par la couleur, l'image, sublimer le souvenir en le liant à un monde enchanté.
Quelques tableaux de Renoir, faisant d'un simple bois une sorte de jungle primitive, foisonnante et colorée, m'ont également charmé. Et puis, au dernier étage, deux tableaux de Rouault m'ont frappé; l'un d'eux, évoquant une rue orientale à travers de grosses bandes de couleurs sombres, a immédiatement ressuscité en moi le souvenir d'un rêve que j'avais fait, et qui se passait en Afrique: des bâtiments à demi ruinés étaient ceints d'hommes en armes.
Un tableau de Bonnard met en scène des faunes, des nymphes: je n'ai pas reconnu le rayonnement singulier de ces êtres, dans son tableau; cela m'a paru artificiel. Mais cela témoignait de toute façon du désir du peintre de saisir l'essence élémentaire des choses, de montrer, à travers les objets, les éléments qui les constituent, au sein de l'éther. Les contours en sont donc forcément noyés.
Cela ne rend pas les formes forcément flottantes pour autant, et les tableaux de Matisse m'ont laissé sceptique: je trouve que les lignes en sont plus relâchées que réellement libres. Mais j'ai vu dans la librairie du musée qu'Aragon (grande référence de la littérature parisienne) lui avait consacré tout un livre admiratif, et je connais des gens qui l'adorent. Je n'en dirai donc pas de mal.
Félix Vallotton est amusant; il crée des atmosphères assez oniriques, aussi, avec ses couleurs décalées et tout d'un bloc. Mais on ne respire pas forcément beaucoup, dans cet univers clos. Il est autre, et il trouble, mais il ne fait pas forcément envie: il ne crée pas le désir de s'y fondre. J'ai plus aimé Bonnard.
L'Amazone de Manet est également très convaincante; elle a la dignité des légendaires guerrières prêtresses de Diane, tout en étant vêtue de façon moderne; une vague mélancolie est sur elle. La nature autour de son visage est comme dissoute; la femme seule se matérialise. Une exposition à voir.