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Un sauvetage miraculeux: l'accident John Birkbeck au Col de Miage en 1861
PAR LOUIS SEYLAZ
Jusqu' en 1855 toutes les ascensions du Mont Blanc se firent de Chamonix par les Grands Mulets et le Grand Plateau. Le règlement de la corporation des guides de Chamonix imposait quatre guides pour chaque touriste et obligeait celui-ci à accepter les guides désignés par le fameux « tour de rôle ». Les Anglais supportaient impatiemment cette servitude et cherchèrent à s' en libérer en trouvant de nouvelles voies pour atteindre le sommet. L' un des plus actifs pionniers dans la recherche de routes nouvelles était le Rév. Charles Hudson 1. Déjà en mars 1853 il avait poussé des pointes dans la direction de Miage et de Bionnassay, jusque sur les flancs de l' Aiguille du Goûter. En 1855 il revient à l' attaque, de Courmayeur d' abord, où il trouve chez les guides des exigences encore plus déraisonnables, à ses yeux, qu' à Chamonix, puis à St-Gervais, d' où il entreprend et mène à bien, avec quatre compagnons, et sans guides, la mémorable première ascension du Mont Blanc par l' Ai du Goûter et le Corridor 2. Parvenu au sommet, la première chose qu' il fit fut de s' avancer le 1 Charles Hudson, 1828-1865, fut l' une des figures les plus marquantes des débuts de l' alpinisme. Lors de l' ascen mentionnée ci-dessus, le vent violent qui assaillit les grimpeurs au Col du Dôme les fit renoncer à suivre l' arête des Bosses; mais quatre ans plus tard il revient à l' attaque avec E. S. Kennedy et accomplit alors le premier parcours de cette arête, en même temps que la première traversée du sommet du Mont Blanc. En 1855, il est l' un des vainqueurs de la Pointe Dufour; en 1858 il est de la traversée du Mönchjoch; en 1865, il fait la première ascension de l' Aiguille Verte par l' arête du Moine; peu de jours après, il est aux côtés de Whymper au sommet du Cervin, d' où il ne devait pas revenir vivant.
2 Racontée dans un livre charmant et très rare, Where there' s a Will, there' s a Way ( 1856 ). Hudson y déclare expressément que l' un des buts de cette course était de battre en brèche le système de la corporation des guides de Chamonix. Le fameux « Règlement » fut en effet modifié en 1859.
long de la crête pour examiner les possibilités de l' arête des Bosses et les chances d' atteindre le Dome du Goûter depuis le Col du Miage. « Il est étrange, dit-il, que tant d' années se soient écoulées sans que des tentatives plus vigoureuses aient été faites de gravir le Mont Blanc depuis d' autres bases; car il est certes plus intéressant d' explorer et de découvrir de nouvelles routes que de suivre éternellement les mêmes chemins battus. » L' occasion d' essayer ce nouvel itinéraire se présenta quelques années plus tard. Le 10 juillet 1861, une caravane de cinq touristes et cinq guides quittait Contamines pour aller bivouaquer quelque part au bord du Glacier de Miage, avec l' intention de tenter le lendemain l' ascension du Mont Blanc via le Col de Miage et l' Aiguille de Bionnassay. Equipe trop nombreuse pour une pareille entreprise, et surtout composée d' éléments de force et de valeur très inégales. Tandis que Hudson, F. Tuckett et Leslie Stephen étaient déjà des alpinistes accomplis, et deux des guides, Melchior Anderegg et J. Bennen, parmi les meilleurs de leur génération, John Birkbeck n' était qu' un jeune homme de 18 ans, qui faisait dans les Alpes ses premières armes. Son père, John Birkbeck sen., membre fondateur de l' Alpine Club, l' avait confié à Hudson, comme le sera quatre ans plus tard le jeune Hadow, pour l' initier à la montagne et lui faire faire son apprentissage de grimpeur. Quant aux deux guides locaux, Mollard et Hoste, ils n' apportaient guère dans cette entreprise que leur connaissance des lieux.
Ils quittent le bivouac avant l' aube, et à 7 heures ils sont au Col de Miage où ils s' arrêtent pour faire un second déjeuner. A un certain moment, le jeune Birkbeck s' écarte de ses compagnons. Au bout de quelques minutes, ne le voyant pas revenir, Melchior et Hudson suivent ses pas sur la neige et constatent avec épouvante que les traces s' effacent au-dessus de la muraille glacée du versant français. Pendant que Melchior s' attache à la corde pour mieux inspecter le terrain, les autres membres de la caravane aperçoivent un point noir sur la neige presque au bas de la paroi, au-dessus de la rimaye. Plus de doute: Birkbeck a dévalé les 500 mètres de pente glacée que domine le col. Terreur et désespoir! Les guides suisses ont des crises de larmes.
On voudrait pouvoir courir au secours du malheureux; mais la descente de cette cordée de neuf personnes, dans les rochers verglacés du versant français, est encore ralentie par la maladresse et l' inexpérience des guides locaux. Cependant Birkbeck est vivant; ils le voient remuer, se traîner sur la neige. Ils lui crient en vain de ne pas bouger de place. Le voilà qui glisse de nouveau. La rimaye va-t-elle l' engloutir? Non, par une dernière chance, il a passé par-dessus et s' arrête un peu plus bas; on entend ses appels au secours. Torturé d' angoisse et d' impatience, Hudson finit par se décorder pour arriver plus vite auprès de lui. Il le trouve à moitié évanoui, tout secoué de frissons. Il s' assied près de lui, appuie contre son propre corps le pauvre corps meurtri de son élève, qui n' est qu' une masse sanguinolente. Dans la glissade, le pantalon a été arraché et rabattu sur les pieds. La partie inférieure du tronc et les jambes sont à découvert; le bas du dos, les hanches, la partie extérieure des cuisses et les genoux sont rabotés et les chairs mises à nu. Le front et le nez sont tumé-fiés, horribles. Le pauvre garçon est profondément prostré; toutefois il ne perdra connaissance à aucun moment. Il peut encore répondre aux questions et dire que ses os sont indemnes.
Il s' agit maintenant de descendre le blessé aussi vite que possible dans la vallée. Comment? Laissons la parole à Hudson: « L' idée d' un traîneau m' apparut comme le moyen le plus praticable. Justement, la veille, j' avais fait confectionner des traverses pour les deux patins de luge qui, liés ensemble, me servaient d' alpenstock. Après quelques tâtonnements, je réussis à fixer les traverses aux patins au moyen de vis. Finalement la luge fut prête; nous y étendîmes nos plaids, vestes, chemises de flanelle, et y couchâmes Birkbeck de tout son long, puis le couvrîmes aussi chaudement que possible, avec un voile sur le visage. » Restait la tâche la plus pénible et la plus difficile: le transport à travers le glacier et jusque dans la vallée. La pente était forte, sillonnée de crevasses, la neige ramollie par le soleil. Tous les cinq ou six pas, un des porteurs enfonçait et il fallait s' arrêter. En outre, cette luge de fortune n' offrait guère de prises; il était difficile de la tenir. Pendant le trajet, le blessé était agité de tels frissons qu' il faisait osciller le traîneau; les couvertures et habits dont on essayait de le couvrir ne servaient pas à grand' chose. A la première rencontre d' eau, Tuckett administra au malade des poudres stimulantes qui le réconfortèrent un peu.
Du glacier, Mollard fut dépêché en avant pour aller quérir un brancard plus solide et une équipe de porteurs. Leslie Stephen s' offrit à aller à Chamonix par le chemin le plus rapide pour essayer d' y trouver un médecin anglais. Tuckett descendit à St-Gervais pour lancer un télégramme au chapelain anglican de Genève, le priant d' amener le plus vite possible le meilleur chirurgien qu' il pourrait trouver.
Cahin caha, avec des peines infinies, le glacier fut traversé; puis ce fut la moraine croulante où le portage fut encore plus pénible. Aux chalets de Miage, on rencontra Mollard et l' équipe de porteurs avec un brancard. Birkbeck y fut installé un peu plus confortablement, après qu' on lui eut arrosé le corps d' eau chaude avant de l' envelopper dans des couvertures. A 7 heures on pouvait enfin l' étendre sur un lit à St-Gervais. Il fallut couper ce qui restait de ses vêtements afin que le docteur puisse l' examiner.
Voici le rapport du Dr Metcalfe:
« Lorsque je vis Birkbeck, il était couché sur le lit, bras et jambes étendus, dans un état de prostration extrême; tout indiquait qu' il était arrivé à l' extrême limite de la résistance nerveuse. Le visage était sans expression possible. Le front avait l' apparence d' une vessie à demi remplie d' eau... Le nez enflé était tout noir d' un côté, comme si l'on y avait collé un morceau de cuir qui se prolongeait sur la joue. C' était un lambeau de peau mortifié par la chute. Les yeux étaient indemnes, montrant seulement la dilatation des pupilles qui accompagne généralement une grande commotion nerveuse. Les mains enflées étaient écorchées des deux côtés, le bout des doigts mis à nu qu' à l' os. Mise à part la demi-stupeur consécutive au choc, l' intellect semblait intact.
Au début, le pouls était presque imperceptible, les extrémités glacées, le reste du corps, froid. Il donnait l' impression d' avoir perdu toute force de réagir. Pas de fracture des os; aucun organe vital n' était touché. Le principal danger résultait de la grande surface de peau détruite. Tout le bas du corps était lacéré de coupures et de déchirures. » Grâce aux soins du Dr Metcalfe, l' état de Birkbeck s' améliora dès le lendemain, et bientôt on put l' estimer hors de danger. Toutefois, la convalescence fut longue; il fut bien des mois à se remettre du choc nerveux. Il vécut jusqu' en 1892.
Il a raconté plus tard qu' à l' endroit où il avait perdu pied, la pente était douce, et il crut pouvoir se raccrocher avec les doigts et les ongles; mais la neige était trop dure. Il n' éprouva aucune angoisse durant sa chute. Il glissait tantôt les pieds, tantôt la tête en bas; parfois sur le côté. Une ou deux fois il eut l' impression d' être projeté en l' air. L' angoisse lui vint une fois arrêté, de ne pas être découvert par ses compagnons et de finir là de mort lente 1.
1 Sur la suite de la carrière alpine de J. Birkbeck, voir Ch.Gos: Le Cervin, I, 215, et The Alpine Club Register.