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Contrairement à une opinion encore trop répandue la lèpre cette maladie infectieuse chronique et mutilante affectant principalement la peau, les nerfs périphériques, les muqueuses des voies aériennes supérieures et les yeux est encore pleinement d'actualité. Elle intéresse aussi au plus haut point certains généticiens comme en témoigne cette histoire moderne qui montre comment la génomique peut servir l'histoire des maladies infectieuses en particulier, et plus généralement l'histoire tout court. Des chercheurs de l'Institut Pasteur de Paris viennent ainsi de publier dans la revue hebdomadaire américaine Science les résultats d'une étude qui permet de retracer ce qu'a pu être la dissémination de la lèpre à travers le monde dans l'espace et dans le temps. Publié dans Science, ce travail a été mené et coordonné par l'unité de génétique moléculaire bactérienne de l'Institut Pasteur de Paris que dirige le Pr Stewart Cole. C'est cette équipe qui, travaillant en collaboration avec le Sanger Center du Royaume-Uni, avait établi en 2000 le séquençage du génome de Mycobacterium leprae.«Que savait-on jusqu'à présent des origines et de l'évolution de la lèpre ? Les textes anciens témoignent de la présence de la lèpre en Chine, en Inde et en Egypte environ 600 ans avant J.-C. et des squelettes portant les traces de la maladie ont été découverts en Egypte, rappelle-t-on auprès de l'Institut Pasteur de Paris. On pensait que la lèpre avait pour origine le sous-continent indien et qu'elle avait été introduite en Europe par des soldats grecs au retour de la campagne d'Alexandre le Grand en Inde. D'Inde, la maladie aurait aussi progressé vers la Chine, puis le Japon, touchant plus récemment, au XIXe siècle, certaines îles du Pacifique comme la Nouvelle-Calédonie. On savait jusqu'ici peu de choses sur la situation en Afrique subsaharienne, sinon que la lèpre y était déjà présente avant l'ère coloniale.»Pour procéder à l'étude de la biodiversité de l'agent pathogène de la lèpre, l'équipe pastorienne a procédé à l'analyse de 175 souches, provenant de 21 pays représentatifs des cinq continents.Les résultats qu'elle a obtenus lui permettent aujourd'hui d'envisager deux scénarii plausibles quant à l'origine géographique de la lèpre dans le monde. Cette pathologie pourrait effectivement être originaire d'Asie, mais plusieurs arguments laissent cependant désormais présager que son point de départ historique se situe en Afrique de l'Est. «En tout état de cause, il est maintenant clairement établi que la pandémie résulte de la dissémination d'une souche unique qui ne s'est guère modifiée au cours des siècles» précise le Pr Cole.Cette étude fournit la preuve d'un schéma d'évolution générale de Mycobacterium leprae et amène à deux conclusions vraisemblables concernant la dissémination globale de la lèpre ; conclusions qui diffèrent des rapports historiques existants tout en les enrichissant.«De façon inattendue, la maladie aurait été introduite en Afrique de l'Ouest par des explorateurs, des commerçants ou des colons porteurs de l'infection provenant d'Afrique du Nord ou d'Europe, plutôt que par des migrants originaires d'Afrique de l'Est, résume l'équipe pastorienne. Ces derniers se sont probablement installés à l'Ouest et au Sud de l'Afrique il y a 50 000 ans, avant l'arrivée des hommes dans les régions eurasiennes, et il semble improbable, d'après l'analyse réalisée, que ces premiers humains aient apporté la lèpre en Afrique de l'Ouest. D'Afrique de l'Ouest, la lèpre a ensuite été introduite par le commerce des esclaves au XVIIIe siècle dans les îles Caraïbes, au Brésil et vraisemblablement dans les autres régions d'Amérique du Sud, des isolats au même profil que ceux d'Afrique de l'Ouest ayant été découverts dans ces régions.»Ce travail établit d'autre part que la souche de Mycobacterium leprae majoritairement responsable de la maladie sur le continent américain est plus proche du type présent en Europe et en Afrique du Nord. En d'autres termes, le colonialisme et l'émigration depuis le Vieux Continent ont très certainement contribué à l'introduction de la lèpre dans le Nouveau Monde. «De fait, au XVIIIe et au XIXe siècles, lorsque les immigrants scandinaves se sont installés dans l'ouest des Etats-Unis, de nombreux cas de lèpre ont été rapportés, alors que dans le même temps, une vaste épidémie sévissait en Norvège, soulignent les chercheurs. Cette hypothèse est confortée par la présence aujourd'hui d'une souche du même profil génétique que la souche d'Europe et d'Afrique du Nord chez les tatous naturellement infectés en Louisiane dont l'infection a sans doute une origine humaine.»Les auteurs concluent que Mycobacterium leprae est un marqueur utile pour retracer les migrations humaines qui ont conduit aux populations modernes. Il est, selon eux, particulièrement intéressant de noter que la plus grande variété génétique de souches du bacille de la lèpre est retrouvée dans des îles comme les Antilles et la Nouvelle Calédonie, reflet du passage et de l'installation de populations humaines de provenances variées.On souligne, auprès de l'Institut Pasteur, que cette étude a pu être réalisée grâce aux outils épidémiologiques développés par les chercheurs de l'équipe du Pr Cole pour l'étude du bacille de la lèpre et au séquençage partiel du génome d'une souche brésilienne. Deux raisons ont motivé le choix de cette souche : son éloignement géographique de la souche indienne préalablement séquencée ainsi que l'importance de la maladie au Brésil, second pays endémique après l'Inde. C'est la comparaison de ces deux souches qui a permis de repérer d'infimes variations génétiques au sein du génome extrêmement stable de Mycobacterium leprae, puis de classer les 175 souches analysées en quatre grands types de profils génétiques qui ont été corrélés à l'origine géographique des souches.Triste symbole de la stigmatisation et l'exclusion dont peuvent être victimes certains malades, la lèpre touche 500 000 nouvelles personnes chaque année tandis que l'on recense 2,8 millions de lépreux dans le monde. Les douze pays les plus touchés dans le monde représentent à eux seuls 92% des cas de lèpre recensés : l'Inde, le Brésil, l'Indonésie, Myanmar, Madagascar, le Népal, l'Ethiopie, le Mozambique, la République démocratique du Congo, le Niger, la Guinée et le Cambodge.