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Irene Praga : « quel est votre souvenir préféré de Luis ? »
Jean-Claude Carrière : « C’était impossible de passer un jour sans rire. »
La première fois que Jean-Claude Carrière rencontre Luis Buñuel en 1963, le réalisateur espagnol lui aurait demandé : « est-ce que vous buvez du vin ? » (Carrière, 2012) Buñuel est déjà alors un réalisateur consacré, et Carrière un jeune inconnu avec une grande curiosité pour le cinéma. Malgré une différence d’âge significative entre eux, Carrière et Buñuel, ayant une passion commune pour le vin, s’entendent tout de suite très bien. Quelques années plus tard, Buñuel, se remémorant leur rencontre, affirmera : « Je ne savais pas si Carrière avait des opinions intéressantes, mais au moins, nous avions du vin. »[1]
Cette rencontre a été la première d’une longue série. « J’ai calculé que j’avais dîné avec Buñuel plus de mille fois. On habitait ensemble, on était presque comme un couple », me raconte Carrière. Le vin mis à part, Buñuel embauche Carrière en 1968 pour écrire le scénario de son prochain film, La voie lactée. La vie de Jean-Claude Carrière change alors pour toujours : « Encore aujourd’hui il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne pense à lui », me dit Carrière à propos de Buñuel. C’est le début d’une collaboration unique, d’une amitié inoubliable.
Jean-Claude Carrière et l’Espagne.
Jean-Claude Carrière est né à Colombières-Sur-Orb, petit village français à 200 kilomètres de la frontière espagnole. Malgré la proximité géographique, le pays voisin reste terra incognita : de l’autre côté des Pyrénées, la dictature de Francisco Franco isole le pays, et le condamne au silence et à la peur. Dans les années 50 et 60 cet isolement va faire de l’Espagne un mythe de l’exotisme, un pays réduit aux clichés : flamenco, tapas y toros. Une image naïve qui a contribué à cacher la famine, les morts et la répression. « L’étranger nous vient toujours, d’abord, par le cliché. », déclare Carrière (Carriere, 2012).
Grâce à Buñuel, Jean-Claude Carrière découvre alors l’Espagne au-delà de ses clichés. Le réalisateur lui dévoile les lieux de sa jeunesse, partagée avec les poètes et artistes du groupe connu comme la Génération du 27 : García Lorca, Jorge Guillén, Salvador Dalí. C’est ainsi que Carrière va découvrir la Residencia de Estudiantes (institution emblématique du début du siècle associé au progrès et à la liberté), la ville de Toledo, ses bordels, ses tavernes. Il va apprendre à dire « ya hemos pedido » (traduction de « on a déjà commandé ») chaque fois qu’il entre dans un bar, symbole d’intégration dans la culture espagnole. Buñuel et Carrière se rendaient chaque fois dans les mêmes tavernes, les mêmes rues. « On était des mauvais touristes », souligne Carrière (Carrière, 2012). Carrière n’est plus un touriste en Espagne ; il devient un témoin silencieux de la culture espagnole, un confident extraordinaire de son esprit.
« La voie lactée », un film audacieux
Le film s’appuie sur le livre de Menéndez Pelayo Histoira de los heterodoxos espanoles de 1880. Buñuel cultivait un intérêt particulier pour le catholicisme, même s’il se considérait athée. Le film navigue entre le surréalisme, la question de la pertinence du dogme au sein du catholicisme et les hérétiques. Deux pèlerins font route en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle et font face à de nombreux événements sur le chemin, le tout sous un prisme surréaliste. Ils rencontrent par exemple Dieu en compagnie de guardias civiles (la police rurale franquiste). Le film hérite ainsi du côté picaresque dans l’esprit de Don Quijote. Carrière illustre l’idée sous-jacente du film avec la phrase « Creo porque es absurdo » (J’y crois parce que c’est absurde »). L’écrivain attire également l’attention sur le travail de documentation effectué en amont du film. « Tous les jours, on devait être seuls dans nos chambres pour inventer une histoire. C’était épuisant. » La voie lactée est un film loin des clichés sur l’Espagne, qui permet une vision différente et humoristique d’un pays où histoire, catholicisme et Eglise sont intimement liés.
A l’époque, « tout était politique et maintenant, c’est un film très doux par rapport à ce qui nous voyons à la télévision », nous dit Carrière à la fin de la séance. En 1968, tous les aspects de la société (et la création artistique) particulièrement avaient un positionnement idéologique. Aujourd’hui pourtant, ce film passerait inaperçu, il n’est plus polémique.» Lorsque Luis Buñuel montre son film en 1968 au Festival de Cannes, il provoque de fortes émotions. La France, alors secouée par un vent de liberté, mai 68, les grèves et les manifestations de masse, Godard et son film La Chinoise, contraste radicalement avec l’Espagne franquiste. Buñuel, cette année-là, s’interrogeait : « Contre quoi les étudiants français se rebellent-ils donc en 68 ? » Aux yeux des Espagnols, la France était synonyme de liberté et de démocratie, une utopie dans la dictature franquiste de 1968.
Qui est l’autre ? L’altérité ou La controverse de Valladolid
A l’occasion du Cinquième Centenaire de la Découverte de l’Amérique en 1992, Jean-Claude Carrière publie son roman La controverse de Valladolid. Il s’agit d’une restitution fictive de la confrontation entre deux hommes, Ginés de Sepulveda et Fray Bartolomé de las Casas.
En 1550, ces deux hommes de pouvoir en Espagne débattaient d’une question primordiale pour les intérêts de l’Empire espagnol à Valladolid, petite ville au nord de l’Espagne : les indigènes ont-ils une âme ? L’importance d’une telle question dépassait le cadre strictement religieux ; l’économie de l’Empire dépendait des esclaves, et leur condition ne semblait moralement acceptable uniquement s’ils n’étaient pas considérés comme humains. Pour Sepulveda, les indigènes n’avaient pas d’âme, ils n’étaient pas tout-à-fait humains, on pouvait donc les réduire en esclavage. Las Casas au contraire soutenait qu’ils avaient bel et bien une âme.
Pour son roman, Carrière s’appuie sur l’étude de Tzvetan Todorov, critique littéraire français d’origine bulgare, La Conquête de l’Amérique : la question de l’autre. Selon Todorov, la Découverte n’est pas seulement synonyme de génocide culturel et d’envies impérialistes, mais aussi d’une rencontre entre deux peuples : les Européens et les habitants d’un nouveau monde, de l’autre côté de l’Atlantique. L’étude de Todorov est ainsi une réécriture du discours historique traditionnel, celui qui affirme que Christophe Colomb et ses camarades sont arrivés aux Indes (Colomb a pensé qu’il était arrivé en Asie) et qu’ils auraient tout détruit, sans réflexion, sans compassion. La Légende Noire n’est plus si noire. « Des peuples nouveaux. Qui sont-ils ? Sont-ils une espèce nouvelle, que jamais personne ne rencontre ? », s’interroge Carrière dans la première ligne du roman pour illustrer l’idée de rencontre qui est présente tout au long du récit (Carrière, 1992). La controverse de Valladolid de 1550 soulève une nouvelle problématique : la définition et le rapport à l’Autre, l’inconnu, les indigènes.
La controverse de Valladolid est également devenue une pièce de théâtre. Pendant une représentation qui s’est déroulée au Colegio de San Gregorio, l’endroit original de la controverse, il y a eu une panne d’électricité. Le hasard a fait voyager les spectateurs dans le passé. Carrière, qui a une affection particulière pour la ville de Valladolid, se souvient ainsi : « Eclairés par des chandelles, nous avons été témoins d’un événement extraordinaire. C’était comme la controverse authentique. » Un hommage inattendu pour un écrivain qui a traversé des frontières culturelles et chronologiques, toujours nourri par une curiosité insatiable.
Le roman est dédié à Luis Buñuel, qui aurait aimé cette confrontation religieuse.