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Samuel Bendahan (Conseiller national PS) •
Les richesses et le pouvoir se concentrent chaque jour davantage dans quelques mains seulement, et ce malgré les impôts et les systèmes de redistribution existants. Il existe des solutions qui permettraient de renverser la machine. Il est urgent de se battre pour une profonde réforme de la fiscalité à tous les niveaux pour éviter une situation cauchemardesque.
De nombreux films ou récits de science-fiction ont un point commun: la société n’est plus vraiment dirigée parle pouvoir politique, mais par des riches, des puissant·e·s, par de grandes entreprises. Une poignée de privilégié·e·s règnent sur un monde en ruine qui dispose de ressources juste suffisantes pour satisfaire les moindres désirs de cette classe dominante, tout en laissant dans la misère la plus totale des milliards d’individus. Nous n’en sommes aujourd’hui pas là, heureusement, mais une chose est choquante: la vitesse à laquelle nous avançons dans cette direction.
My precious
L’une des raisons principales de la concentration massive des richesses est la logique de la rentabilité des capitaux. Comme l’a bien démontré Thomas Piketty à l’aide de données précises, si la croissance économique mondiale est de 3,5% mais que les détentrices·eurs de capitaux attendent des rendements de 5%, voire 10%, sur leurs investissements, il y a automatiquement un problème. Chaque année, la création de richesses augmente, mais une part croissante de celles-ci doit être utilisée pour financer les plus riches. Tout ceci rend leur fortune encore plus colossale. Ces surplus euxmêmes doivent être placés et rentabilisés, ce qui renforce encore le problème.
Le problème, justement, c’est que quand une personne possède un milliard de dollars, elle n’a plus vraiment de moyen de s’appauvrir, seulement de s’enrichir, sans nécessairement travailler. Les impositions de l’héritage ont été démantelées massivement; donc même lorsque la personne décède, elle a des héritières·ers qui maintiennent la concentration des richesses, et continuent à s’approprier par leurs exigences de rendement les richesses produites par celles et ceux qui travaillent. Tant que le système ne trouvera pas un mécanisme qui permet d’inverser la tendance, celles et ceux qui détiennent les richesses continueront à gagner en richesse et ainsi en pouvoir.
Technologie et productivité
Le problème est d’autant plus grave que la technologie augmente encore une croissance de la productivité. Beaucoup d’activités complexes sont automatisées. Lorsqu’un robot ou un algorithme fait une tâche effectuée précédemment par un humain, le système actuel supprime une place de travail à l’humain, tout en donnant un profit supplémentaire à celui ou celle qui possède le robot ou la machine. Ainsi, la différence entre croissance économique et rendement des capitaux risque de s’accentuer dans le futur, et tout particulièrement dans certains domaines à haute valeur ajoutée. En plus de contrôler l’argent, ces mêmes personnes détiendront un pouvoir important sur la technologie qui devient vitale pour l’ensemble de la planète.
Redistributions nécessaires
Malgré la taxation actuellement en place, les inégalités ont tendance à se creuser. La mauvaise nouvelle, c’est que la tendance est plutôt au démantèlement des impôts avec des pressions à la baisse des taux et une concurrence fiscale internationale malsaine. De plus, l’imposition de la fortune ou de l’héritage est également attaquée de toutes parts, notamment dans notre pays.
Nous nous devons de proposer de nouvelles méthodes pour que le progrès et la croissance soient partagés par l’ensemble de la population, et pas accaparées par les personnes qui détiennent déjà le plus de richesses. La solution la plus efficace qui existe aujourd’hui, sans changement de système, c’est l’impôt progressif. Plus cet impôt frappe la fortune et ses rendements, plus il limite l’accroissement des inégalités. En plus d’être social dans sa perception, l’impôt permet d’utiliser des moyens pour créer de la valeur pour toutes et tous.
La perception d’impôts sur les gains en capital permettrait surtout d’étendre la notion de service public à de nouveaux biens et services, qui apportent de grands gains en productivité, mais dont les fruits pourraient être mieux partagés.
Contre la machine infernale
Dans ces temps de démantèlement de la solidarité, il faut que naissent à travers le monde des projets redistributifs qui renforcent le pouvoir populaire. L’initiative 99% est un parfait exemple qui va dans ce sens. Le texte vise à déplacer la fiscalité du facteur travail vers le facteur capital. Ce texte permettrait ainsi de favoriser celles et ceux qui gagnent leur vie par leur effort, plutôt que celles et ceux qui la gagnent grâce au pur privilège d’être né·e·s riche. Pourtant, cette initiative, qui sera taxée d’extrémiste par ses opposant·e·s, n’est de loin pas suffisante dans l’absolue, si l’on veut éviter que les riches deviennent plus riches. Si l’on voulait garantir que les inégalités n’augmentent pas, il faudrait également réimposer la fortune, et surtout avoir des impôts très élevés sur les grands héritages.
Il existe aussi une autre source de redistribution qui pourrait être actionnée: la taxation incitative des activités moins productives et plus spéculatives. Taxer les transactions financières, ou encore les géants d’Internet sur leur chiffre d’affaires, sont des solutions qui peuvent déjà être introduites au niveau local, et qui peuvent renforcer la force des populations face aux détentrices·eurs de capitaux.
L’initiative 99% permettrait donc de s’attaquer à l’un des problèmes les plus importants de notre temps: la concentration aberrante du pouvoir. Elle fait cela par deux voies: limiter l’accroissement de la fortune des plus riches, et renforcer le pouvoir de la population par le développement du service public.
Cet article a été publié dans Pages de gauche n° 171 (printemps 2019).