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Je ne connaissais pas l’Argentine. Je suis entrée en terre latino comme tant d’autres au siècle passé ; par la Boca (la bouche) toute entière, la porte de Buenos Aires et de l’Argentine. Le nouvel Eldorado de la fin du XIXe siècle.
Nous sommes arrivés en pleine crise. En quelques mois, le peso argentin, autrefois aligné sur le dollar, ne valait plus que vingt-cinq cents. Alors que les banques refusaient à leurs clients d’accéder à leurs économies comme à leur fortune, nous avons rencontré des gens souriants et d’une incroyable gentillesse. Métisses, mélanges d’Europe et d’Asie, alliages du hasard, sculptés et patinés par l’histoire, taillés à la hache d’une explosion économique sans précédent.
En 1880, le pays entrait dans la période la plus prospère qu’il ait connue. L’accroissement des territoires argentins jusqu’aux Andes et à la Terre de Feu entraîna le développement de l’agriculture et de l’élevage. Les domaines prirent des proportions gigantesques. Des fortunes colossales s’édifièrent. De 1869 à 1874, l’immigration européenne avait multiplié par deux le chiffre de la population argentine ; elle était passée de 300’000 à 600’000 habitants.
Deux progrès technologiques ont favorisé cet essor : la navigation à vapeur et, surtout, l’invention des procédés de réfrigération qui ont permis l’exportation massive de viande vers l’Europe. Dans Sud-Amérique (1879), Charles d’Ursel raconte : "Je fus frappé tout d’abord d’entendre parler de tous côtés l’italien autant que l’espagnol. A en juger par les cris et les jurons, on se croirait volontiers en rade de Naples. Sur une moyenne de soixante mille individus qui tous les ans arrivent d’Europe, la moitié au moins est fournie par l’Italie."
Petite fille de cette grande mouvance migratoire, Virginia Brunet est née en Argentine. En elle - comme dans toute cette génération de "blancs" qui tentent inlassablement de recréer leur pays dans les tempêtes de la corruption - les sangs se mélangent : espagnol, italien, français, argentin.
Campée sur ses pieds, les deux mains sur les hanches, un chapeau de cow-boy sur la tête, la femme qui nous attend à l’arrêt du bus de nuit de La Falda est bel et bien Argentine. Originaire de Mar del Plata (la Mer d’Argent) au sud de la capitale, elle a tout quitté : Buenos Aires, le business et la bonne société Porteños. Elle a troqué ses costards trois pièces et ses robes du soir contre l’habit du gaucho : un pantalon de paysan, une chemise, de solides chaussures. Comme une véritable peau d’âme qu’elle aurait retrouvée ici, à Puesto Viejo.
La vie dans une estancia n’est pas de tout repos. Il faut s’occuper des chevaux, des terres, immenses. Surveiller la pousse de l’origan, des patates douces et du potiron. Dorloter les voyageurs des trois chambres d’hôtes que compte l’estancia. Les emmener se baigner dans les cascades, celle "Des Noix" et celle "Des Fougères". Seller les chevaux pour longer la sierra aux lignes ondulantes jusqu’à cette fabuleuse chaîne de montagnes que les Indiens du Nord ont appelée Caniputo, la maison du poisson.
Dans les rapports qu’ils adressaient à la vice-royauté de Lima, les chroniqueurs de l’époque y décrivaient déjà "des paysages somptueux, des montagnes érodées d’où s’écoulent des torrents de poissons" et s’étonnaient d’y retrouver un climat proche de celui de l’Espagne.
La journée a été longue. Sur le feu, dans une énorme marmite cuit le lapin, tué la veille, les légumes du jardin, l’origan fraîchement cueilli. Ici, on mange bio par évidence. La terre est riche, grasse, généreuse. "Pourquoi voudriez-vous que l’on y ajoute des engrais ? Elle n’en a pas besoin !"
Tout le monde se retrouve autour de la table. Le grand sujet d’actualité aujourd’hui est la rénovation de La Candelaria, une des six estancias jésuites que compte la province de Córdoba, toutes classées au patrimoine mondial. On lit dans le rapport de l’Unesco : "Les édifices et les ensembles jésuites de Córdoba, et des estancias, sont des exemples exceptionnels de la fusion des valeurs et cultures européennes et indigènes en Amérique du Sud à une époque déterminante. L’expérience religieuse, sociale et économique menée pendant plus de 150 ans par la Compagnie de Jésus a donné naissance à une forme unique d’expression matérielle."
Pendant cette période, Córdoba, qu’on surnommait "la docta" (la savante) a connu un développement considérable et établi sa réputation de centre culturel et d’un des plus puissants foyers intellectuels du pays grâce à la fondation d’une université jésuite, la première d’Argentine, au début du XVIIe siècle, l’actuelle Universidad Nacional de Córdoba.
"A la Candelaria, raconte Virginia, les jésuites ont élevés jusqu’à 500’000 mulets. Pendant près de cent ans, ce fut un commerce et un lien très rentables avec le Pérou et la Bolivie. A la base, on avait confié aux jésuites le soin de créer des missions où les Indiens seraient "éduqués" dans la foi chrétienne pour devenir des agriculteurs sédentarisés. Mais vous savez, le but des religieux n’était pas d’établir des communautés de convertis, mais de subvenir aux besoins des institutions qu’ils possédaient en ville. Des esclaves noirs et des Indiens ont travaillé ici, sur ces terres".
"Marta, si tu continues à faire des tartes comme celle-ci, tu iras au paradis", lance un des hôtes à la cuisinière. Diego, le fils de Virginia, prépare le matériel pour l’escalade prévue le lendemain. Ernesto le gaucho et son fils Franco quittent la table en silence. Sonia, le chauffeur, repart dans son 4/4. "Demain, nous irons voir La Candelaria", lance Virginia en guise d’extinction des feux.
Je ne parviens pas à m’endormir, la conversation que j’ai eue ce matin avec une vieille Indienne de souche Guarani me trotte dans la tête. "Vous savez, ils étaient des centaines ici, avant "leur" arrivée (celle des conquistadors). Je les vois encore, parfois, quand le soleil se couche. Ils étaient en train de faire des choses, et ils n’ont pas pu les terminer. Ils courent pour finir leur pain, leurs broderies, leurs poteries. Ils courent mais on les poursuit. Je les regarde filer comme des flèches entre les bosquets. Certains se cachent, d’autres veulent rejoindre leur maison pour sauver leur femme et leurs enfants. C’est pour cela qu’ils reviennent vous savez. Ils n’ont pas terminé ce qu’ils avaient à faire sur leur terre."
On s’affaire autour de La Candelaria. Tout le monde ici a l’air très fier de l’importance que l’on a donné à leur petite église. Sur le côté, les baraques où s’entassaient les Indiens et les esclaves noirs sont très bien conservées. Le long du chemin qui mène à l’estancia, Virginia m’a raconté ses longues heures passées dans la fraîcheur de la chapelle. Ses dialogues, ses révélations et ses errances. "La Candelaria m’a portée, vous savez. Depuis longtemps elle m’aide et me raconte ma propre histoire et celle de mon pays, son passé et ce qu’il attend de nous aujourd’hui."
Cela faisait trois semaines qu’elle n’était pas venue. Suffisamment pour qu’artisans, architectes et maçons aient eu le temps de repeindre la façade, monter les échafaudages et nous interdire l’entrée du lieu saint qui ne leur appartient plus. C’est désormais un monument historique. Je vois bien dans le regard de Virginia qu’elle se sent dépossédée de "sa petite maison de Dieu". Dans quelques mois les hordes de touristes vont affluer, on a monté les premières pierres de ce qui sera la boutique, la cafétéria et le secrétariat.
Bien sûr, tout le monde est très content, et l’argent va nourrir plusieurs familles. Mais La Candelaria n’existe plus. Elle n’est plus qu’une image. Un témoignage de l’histoire, vidé de sa propre histoire. Pas celle que l’on a écrit dans les livres et les rapports de L’Unesco. Celle qui était imprégnée dans les fissures de ses murs, désormais colmatées. Celle qui était inscrite sur les vieux bancs où les gens du village venaient se recueillir, depuis des siècles. Celle qui emplissait un silence respectueux que l’on entendra plus.
"Les hommes partis à l’assaut de la Pampa s’y sont évanouis. La route devient fantasmagorique, les fils barbelés qui la bordent dessinent un couloir rectiligne filant entre de gigantesques enclos privés où paissent les troupeaux. On n’en aperçoit que les franges, quelques centaines de bêtes, points noirs perdus dans la verdure, mais on devine leur prolifération en profondeur, sur des millions d’hectares, là où nulle route ne passe." - Selim Nassib
...Là où commence le chemin du gaucho. Ni barrière, ni hameau, pas même une masure. Ici, il n’y a pas de place pour l’homme. Sa terre est immense et magnifique. Et du petit matin à ses errances nocturnes, il la chevauche, inlassablement. Des hectares et des hectares de terre, ocre, beige, jaune, dorée comme la peau d’une femme. Sa rêverie ne connaît pas de limites et sa monture le porte au-dedans de lui-même.
Verte, riche et grasse, la terre s’incline sous ses pas. Soumise, éclatante de vie, de fruits, d’épices origanées et pimentées, de bétail et de chevaux sauvages. Parce qu’il a su prendre soin d’elle, la terre argentine a tout donné à son gaucho. Pour lui, elle s’est épanouie et lui a offert ses plus belles nuances, son suc, ses richesses et ses parfums.
Liés à l’activité et à la fantaisie de la Pampa, les gauchos sont, à l’origine, des "orphelins" ou, pour le moins, des personnages qui, ayant rompu avec leur passé et leur entourage, se sont dirigés vers les grandes plaines pour s’occuper du bétail introduit par les premiers colons européens. Vêtu de pantalons bouffants, d’un chapeau ou d’un béret, un foulard autour du cou, et un coutelas à la ceinture, le gaucho est l’une des figures les plus significatives de l’histoire argentine.
Autrefois, gaucho était synonyme de malfaiteur ou de brigand ; jusqu’à ce qu’ El gaucho Martin Fierro naisse dans l’imagination de José Hernandez, en 1872. Véritable bible du gaucho, écrite en quelques jours à Buenos Aires et qui sera enseignée aux enfants des écoles, le gaucho d’Hernandez joue un rôle de "Christ des Pampas". Le jour de la naissance de l’écrivain est aujourd’hui férié dans la province de Buenos Aires.
Etre gaucho, c’est être loyal, valeureux, noble, sincère. Comme tant d’autres, Darwin fut impressionné par ces bouviers. "Les gauchos, ou paysans, sont bien supérieurs aux habitants des villes. Invariablement, le gaucho est fort obligeant, fort poli, fort hospitalier ; je n’ai jamais vu un exemple de grossièreté ou d’inhospitalité."
Il faut pourtant admettre que beaucoup de Porteños (habitants de Buenos Aires) et de touristes, ne connaissent, en fait de gauchos, que ceux des fêtes folkloriques. Pourtant, dans la région de Córdoba et une partie du Noroeste, le gaucho est bien là. Légende vivante de l’Argentine en devenir.
Je suis la voix d’un passé qui cherche à renaître
Une voix d’hier que le destin n’a pas fait taire
Je suis la douceur indolente de la selle
Je suis la bride pour retenir le cheval
Je suis le lasso, l’étrier et la pierre à feu
Je suis la joie et la valeur de cette race de mâles
Je suis les étincelles du feu, étoiles égarées.
Poème gaucho
Comme Virginia, Juan a en lui du sang français, espagnol et argentin. Il a passé son enfance dans cette partie reculée de Córdoba où son grand-père possède, non loin de son estancia, un domaine immense. Il connaît cette terre comme chacun de ses chevaux. Avec le coeur et la passion silencieuse que donne la sierra à qui sait lui accorder du temps. Autrefois, il faisait traverser à cheval la Cordillère des Andes à des centaines de touristes, de l’Argentine au Chili. C’était la grande mode. Aujourd’hui, il organise des "Cabalgatas" sur la terre de ses ancêtres.
A Dos Lunas, les cavaliers de passage s’arrêtent pour donner un peu de repos à leurs montures, se doucher ou prendre un repas dans la charmante estancia aux couleurs très british. Et si tout le monde se retrouve à 17 heures dans la véranda pour un brunch simplement somptueux, les journées s’écoulent dans l’intimité et la douceur de vivre. C’est un endroit que nous avons beaucoup aimé.
Dans la grande tradition des estancias, Dos Lunas nous a transmis une certaine idée de "la dolce vita" argentine. Alliant le luxe à une ambiance agreste, le calme aux activités sportives, une cuisine raffinée à des petits déjeuners gargantuesques, l’hôtellerie est ici un art de vivre que l’on partage avec Juan et son épouse en toute simplicité.
"Les Péruviens descendent des Incas ; nous, Argentins, descendons du bateau. Nous sommes tous venus d’ailleurs. Il fut un temps où les quais étaient encombrés d’une foule parlant vingt langues. Nous avions traversé les mers, aucun d’entre nous ne pouvait se prétendre de souche.
Peaux claires, peaux cuivrées, cheveux blonds ou noirs, aucun ne peut se croire plus argentin que l’autre.
Leurs ancêtres sont arrivés depuis le Mexique, c’était des hommes seuls, ils ont pris des Indiennes pour épouses et créé une société entièrement métisse, mulâtre, criolla comme on dit. Buenos Aires est humiliante pour nous, gens du Nord, elle ne nous considère pas comme argentins et nous traite de "cabezitas negras", petites têtes noires.
Le passé reste enfermé dans les corps. Ils savent, de connaissance familiale, organique. Les gauchos tueurs d’Indiens, ce monsieur Brown qui payait un peso pour prix d’une oreille indigène qu’on lui ramenait, ce sont leurs grands-pères et leurs arrières grands-pères. Ils ont raconté à leurs petits enfants leur "conquête du désert", c’était il y a cent ans à peine.
Ils racontaient et ils riaient. Certains Indiens lançaient des raids et volaient des femmes blanches, mais la plupart étaient pacifiques, ils pensaient pouvoir s’entendre avec les Blancs. Parfois, on allait manger chez eux et quant tout le monde était saoul, on les égorgeait. Tout ça pour rien. Parce qu’ils étaient inutiles, parce qu’il fallait prendre leurs terres." - Selim Nassib
Tout à commencé par ce besoin fou d’espace, cette recherche d’une terre splendide, qui nous subjuguerait de sa beauté. "Il faut absolument que tu ailles en Argentine. C’est exactement ce que tu recherches". Marina Tesi, de l’agence Jerrycan Voyages à Genève me connaît bien. Nous travaillons ensemble depuis près de sept ans pour des articles et des mini-guides de voyages dans la presse romande.
C’est une petite agence que j’aime beaucoup. Parce qu’elle me fait penser à ces artisans du monde entier qui peaufinent chaque création avec amour, passion et expérience. Parce que chaque voyage est une pièce unique. Un petit bijou que l’on portera longtemps dans nos souvenirs.
Tour Operator en Amérique Latine, en Asie et en Afrique, Jerrycan propose ses exclusivités non pas à des groupes, comme cela se pratique le plus souvent, mais dès deux personnes.
Nous sommes donc partis avec eux pour réaliser une bonne partie de ce reportage. Sans eux, nous n’aurions jamais découvert les fabuleuses Vallées du Silence de José et Maru à Iruya. Sans eux, nous aurions peut-être passé à côté de gens aussi merveilleux que Virginia et Juan qui ont su nous faire découvrir la douceur extraordinaire des paysages de Córdoba, peu ou pas encore envahis par le tourisme.
Lorsque l’on a peu de temps pour voyager, et même si l’on en a beaucoup, l’essentiel est d’aller à l’essentiel. Là où nous rêvons d’aller. Pas à côté, pas n’importe où. Là où nous trouverons ce que nous espérions en entrant dans l’agence. Aujourd’hui, le monde du voyage bouge dans tous les sens. Les packages nous submergent de leurs offres toutes plus alléchantes les unes que les autres. Mais on ne peut pas ficeler un voyage comme un paquet. On doit le peaufiner comme une robe unique pour un moment d’exception.
Jerrycan Voyages
Géographie
Sans compter les territoires qui sont source de litiges, comme les Malouines, l’Argentine couvre une superficie de 2,8 millions de kilomètres carrés et s’étire du nord au sud sur près de 3’500 km.
Climat
Le Noroeste bénéficie d’un climat tropical de montagne que caractérisent des hivers doux et humides. La meilleure période pour s’y rendre s’étend de mai à octobre.
http://www.meteofrance.com
Monnaie
Presque partout en Argentine vous pourrez régler vos achats en dollars ou en pesos argentins.
http://www.oanda.com/convert
Décalage horaire
G.M.T. - 3h
Compagnie aérienne
Excellentes correspondances et fuseaux horaires avec Swiss International Air Lines.
http://www.swiss.ch
Pour tout savoir sur l’Amérique Latine. En français.
http://www.americas-fr.com
cet article a paru dans le numéro d’aout 2001 de Sports & Loisirs
Merci pour ce point de vue que je partage !