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28/06/2012
Dans La Nouvelle Héloïse, on trouve les paroles suivantes: il n'est point de route plus sûre pour aller au bonheur que celle de la vertu. On croirait lire un adage de Bouddha Sâkyamuni. Mais Rousseau ajoutait: Si l'on y parvient, il est plus pur, plus solide et plus doux par elle; si on le manque, elle peut seule en dédommager. Mais comment peut-elle en dédommager? Comme Rousseau s'interdisait toute image ne reposant pas sur le souvenir, il ne pouvait pas le dire. Le plaisir qu'on tirait de la vertu était chez lui assez abstrait et peu convaincant. Il restait dans le flou, paraissait parler dans le vague, faisant référence à une vérité que tout le monde connaissait sans la dire. Il eût refusé, comme François de Sales dans ses méditations sur le Paradis, de peindre une Cité céleste au sein de laquelle on eût fréquenté les Saints et les Héros sous le regard bienveillant des Anges. Même les dons à venir de la Providence étaient chez Rousseau dans le non dit: il se refusait à l'anticipation! D'ailleurs, de tels dons eussent transformé l'existence, et pour lui, la vie parfaite était conforme à la nature - ne contenait aucune sorte de métamorphose!
Rousseau était bloqué par son culte de la nature sensible. Or, je ne crois pas que le Bouddha ait été dans le même cas: il ne laissait pas sans images de l'avenir le fidèle, puisqu'il lui annonçait des séjours célestes ou des états de souffrance, selon le bien ou le mal qu'il faisait. Le Dhammapada à cet égard ne détaille pas, mais le dédommagement aux vertus qui ne trouvaient pas leur récompense directe était explicitement placé dans un avenir qui n'était pas limité par l'existence terrestre actuelle. Le chemin suivi par Indra, qui incarne la perfection, est clairement nommé, et posé comme exemple à suivre; or, il s'agit du roi des dieux, et il règne sur un paradis plein d'anges et de fées. A son chemin divin s'opposait celui de Mâra, la Terre: celui des illusions qui mènent au cycle des renaissances terrestres.
Rousseau était bien plus dans le vague que le Bouddha. Il en rejeta d'ailleurs le culte, dans le Contrat social, le disant impropre à la vie de la cité, parce qu'orientant l'âme vers des voies mystiques purement individuelles, et détachées des affaires communes. Mais en prétendant que l'État pouvait combler toutes les aspirations de l'humanité, Rousseau était dans la confusion la plus complète: il ne saisissait en rien la vie de l'âme de l'intérieur. Comment eût-il pu, dès lors, représenter de quelle façon l'âme vertueuse pouvait être dédommagée de ses échecs? Car l'État étant de ce monde et régi par des lois claires, en toute logique, il n'est pas possible que l'âme vertueuse y manque son but! De fait, les représentations de Rousseau n'allaient pas plus loin que l'image de la cité parfaite, la Rome antique: il n'a jamais développé un discours clair sur la destinée de l'âme au-delà de son passage dans l'État! Ses idées s'arrêtaient aux limites du but terrestre de l'humanité.
26/06/2012
Je trouve étrange que des physiciens disent qu'on ne perçoit le monde physique que selon sa pensée, sa conscience, alors qu'ils sont censés, eux-mêmes, n'étudier que le monde physique. D'emblée, je crois, ils postulent l'identité de la conscience et des organes sensoriels, bien que ceux-ci, tout comme le cerveau, soient des objets matériels, tandis que la pensée n'est qu'une expérience intérieure.
Ils disent par exemple que l'objet n'existe que si on l'observe. Mais l'œil, lui, n'existe-t-il que si on l'observe? Pourtant, c'est bien par lui qu'on observe. Or, il est physique: il n'est pas une partie de l'âme, mais une partie de la matière, comme tout le corps humain. Les organes sensoriels, comme tout le corps humain, sont produits par le monde, non par la conscience. Si on veut dire qu'il existe une conscience qui forme le monde physique, alors, il faut dire qu'elle forme aussi l'œil. Elle forme l'œil à partir de la nature même. La relation entre l'œil et le reste de la nature est fixée d'un coup par cette conscience créatrice; mais cette relation ne dépend pas de l'œil, puisque c'est à partir du monde que l'œil a été créé.
Dès lors, à l'intérieur de la relation entre le monde et l'œil, les échanges sont purement mécaniques. Comment l'organe sensoriel pourrait-il interpréter librement ce dont il n'est que le produit? Il le subit forcément. Quant à la conscience, elle reçoit ce qui lui vient de l'œil et du cerveau, et cela se déploie en elle sous forme d'images. Or, il semble qu'à cet égard elle soit comme ensorcelée par des éléments venus de son environnement: les images sont récurrentes, et sont bien les mêmes d'une conscience à l'autre, comme si un seul magicien invisible créait les figures qui apparaissent à l'humanité. L'âme entrant dans le cerveau et dans l'œil y reçoit les messages de ce magicien! Mais le corps lui-même reçoit-il des messages? Personnellement, je ne le crois pas: je le crois purement passif, ou réactif, au sens le plus mécanique du terme. La pensée me paraît exister en amont. Rousseau même - dans La Profession de foi du vicaire savoyard -, admettait que celle-ci organisait depuis la conscience les perceptions, créant ainsi les conditions réelles de la Connaissance, faite de pensées et de perceptions mêlées, unies. Il y a donc bien, au départ, une approche distincte du monde, selon qu'on est dans la conscience ou dans les organes sensoriels. Le monde total et unifié ne s'obtient pas, selon moi, en ramenant la conscience à la perception, mais en unissant les deux et en créant un monde nouveau, situé au-delà de l'une et de l'autre. Alors seulement la pensée devient perception, et la perception, pensée.
24/06/2012
L'Angkar était, dans le Cambodge communiste, l'organisation mystérieuse et secrète que tous les membres de l'administration invoquaient lorsqu'ils dirigeaient, donnaient des ordres, exerçaient leurs fonctions. On a appris peu à peu que cette sorte de comité était dirigée par Pol Pot. Mais pendant un certain temps, il ne s'agissait que d'un nom symbolique renvoyant à une entité inconnue, mystérieuse - quasi sacrée!
Cela me rappelle Charles De Gaulle disant, dans Le Fil de l'épée, que l'autorité doit s'entourer d'une aura mystérieuse, afin qu'on ait le sentiment qu'elle tient ses ordres de Dieu même. Cette pratique, l'Angkar avait pu en prendre conscience au cours des études de ses membres en France. Car, certes, les rois khmers se sont toujours posés comme ayant des liens directs avec le monde d'en haut: la cour d'Indra, roi des dieux; mais pour les Khmers, cela ne relevait pas d'une mise en scène: c'était une réalité. Je suis même persuadé que les rois le concevaient aussi ainsi, et pensaient que leurs lumières leur venaient de leurs heures de recueillement sous la conduite des brahmanes dont ils étaient entourés. Or, De Gaulle, bien qu'il ait souvent proclamé qu'il fût un homme religieux, dit explicitement que l'autorité ne doit pas forcément s'enraciner dans le monde divin, mais donner l'impression qu'elle le fait.
On reconnaît simplement les idées des philosophes du dix-huitième siècle, présentes par exemple dans le Contrat social de Rousseau. Car celui-ci dit que les législateurs antiques assuraient qu'ils tenaient leurs idées des dieux, mais qu'ils s'exprimaient ainsi pour en imposer au peuple, leur intelligence supérieure suffisant en fait à expliquer la sagesse de leurs lois!
Cela peut-il indéfiniment marcher? Je ne le crois pas. Car, en ce qui me concerne, je suis persuadé que l'intelligence humaine ne suffit pas - estimant, comme Joseph de Maistre, qu'en soi, elle ne crée rien, et qu'il s'agit réellement d'avoir des idées qui ne surgissent pas dans le cerveau, mais dans le cœur, lequel je crois en relation avec l'esprit de l'univers. D'une façon pour ainsi dire plus pratique, je considère aussi, cependant, que si les dirigeants qui se disent liés au Mystère ne le croient pas eux-mêmes, leur règne ne dure pas: le peuple s'en aperçoit, et il se désintéresse d'eux. Il n'est pas aussi inepte que Rousseau avait l'air de le penser. Si les Cambodgiens ont espéré le retour du Roi, s'ils ont voté majoritairement pour lui lors des premières élections libres qui ont eu lieu après le départ des Khmers Rouges, c'est bien parce qu'ils estimaient que non seulement il était sage, mais qu'il tenait sa sagesse du monde divin. Or, Norodom Sihanouk était intelligent, tout le monde l'admet, mais également artiste, réalisateur de films souvent remplis de merveilleux - et il restait fidèle à l'idée que la sagesse d'un roi venait de la vie intérieure, des profondeurs du cœur, du mystère de l'âme. Il était dans la lignée de ces anciens rois khmers qui étaient aussi poètes. Cela convainquait davantage le peuple que les théories abstraites de ses opposants.
20/06/2012
Avant Cyrano de Bergerac, les explorations du Ciel étaient purement mystiques: Dante visitait des cercles du Paradis correspondant aux orbes planétaires, mais nul ne songeait à décrire physiquement et en détail les corps célestes. On les regardait comme relevant du domaine de l'âme. Or, contrairement à ce qu'on pourrait croire, le changement de point de vue n'est pas venu des avions ou des fusées, n'est pas issu des observations matérielles qu'on a pu faire, car il est advenu avant les machines permettant de les effectuer. Elle est simplement le fruit d'une évolution intérieure: on a voulu se concentrer sur l'aspect physique des objets, et leur dimension psychique est apparue soudain comme incertaine, comme dénuée de réalité propre - de solidité. Dans l'histoire de la littérature, ce qui l'a manifesté pour la première fois est l'œuvre de Savinien Cyrano de Bergerac: ses récits de voyage sur la Lune et le Soleil.
Cyrano était, significativement, disciple de Descartes. Le ciel conçu comme tissu de mouvements mécaniques accomplis par des objets matériels date de la Renaissance. Auparavant, on avait une autre vision des choses: on regardait les mouvements comme vivants en soi - comme étant l'essence même de la chose. Le système héliocentrique correspond à cette évolution, car sa simplicité renvoie précisément à celle d'une machine, à un ensemble mécanique de mouvements ordonnés.
Cyrano de Bergerac est réellement l'aube de la science-fiction, et il est incompréhensible que les commentateurs patentés de son œuvre, en France, le nient, comme si elle devait être arrachée à ce genre regardé comme honteux. La science-fiction n'est rien d'autre que de la fable construite à partir d'une conception mécaniste de l'univers, et on ne peut absolument pas nier que Cyrano de Bergerac ait fait cela, qu'il ait bâti une histoire fabuleuse à partir des principes mécanistes qui étaient apparus peu de temps avant lui. Que sa visée fût également satirique n'enlève rien à cette vérité, et d'ailleurs, la science-fiction est souvent satirique: ce n'est pas le problème. La fable considérée comme moyen de satire existe depuis Aristophane, et a continué après Cyrano de Bergerac!
Cependant, que celui-ci ait placé ses fables dans un cadre scientifique nouveau, au lieu de les laisser sous leur forme antique, montre qu'il cherchait à leur rendre de la substance, et c'est en cela qu'il fut un pionnier.
Je parlerai une autre fois, si je puis, de la manière dont il présenta à ses lecteurs la Lune puis le Soleil, et qui est en réalité nourrie d'ésotérisme.
18/06/2012
La Nouvelle Héloïse avait l'ambition de mettre à la portée de tous une morale vraiment sainte. Jusque-là, en effet, les valeurs morales défendues dans la littérature étaient inapplicables - notamment parce qu'elles émanaient de prêtres ayant fait vœu de chasteté. Par son roman, Rousseau veut faire descendre d'un cran dans la société la vie morale, en montrant de quelle façon il faut vivre dans son mariage - ou même dans son statut de seigneur local, de dame de la petite noblesse maîtresse d'un domaine viticole important, de mère de famille, d'ami intime, et ainsi de suite; il veut enfin placer la morale dans la vie réelle.
A cet égard, il poursuivait ce qui avait déjà été initié par François de Sales dans son Introduction à la vie dévote, qui présentait la dévotion comme accessible à tous, et non plus seulement aux religieux. Toutefois, Rousseau allait plus loin, en adoptant le genre du roman. François de Sales, certes, avait repris des figures de style de la poésie lyrique traditionnelle avant de les moraliser de l'intérieur; mais Rousseau devait créer une fiction entièrement profane, et y montrer la sainteté placée jusque dans la vie ordinaire.
Cependant, en descendant ainsi d'un cran dans l'ordre de l'univers, il tendait à rejeter toute figure trop éthérée, n'admettant, pour nourrir l'imagination, que le souvenir des gens qu'on avait connus au sein de la vie terrestre, et qu'on peut imaginer comme restant près de soi après leur mort. Il lui paraissait scandaleux d'imaginer des êtres célestes et de leur donner une figure distincte, comme, disait-il, le faisait sainte Thérèse d'Avila! Il fallait laisser ces figures dans leur abstraction pure, et se contenter de commémorer les grands personnages historiques dont on pouvait tirer un enseignement moral clair, dont on pouvait faire des exemples précis: il aimait en particulier les grands hommes de l'ancienne Rome. Mais il n'eût jamais eu l'idée d'en faire des saints du Ciel à même de parler à l'âme en secret, à la façon d'anges! Seule l'intelligence devait parler.
Plutarque même, pourtant, raconte qu'Alexandre apparaissait à ses successeurs en rêve pour les guider sur le chemin de la victoire! Mais l'admiration qu'éprouvait Rousseau pour ce célèbre historien grec n'allait pas jusqu'à lui faire admettre les mêmes songes visionnaires comme susceptibles d'être fiables! Ils confinaient au culte: on vénérait Alexandre.
Rousseau était obsédé par la question du souvenir sensible, estimant que l'âme ne conservait durablement, comme images, que ce dont elle avait reçu matériellement l'empreinte. Le danger d'une telle position est, à mon sens, de laisser l'âme en dehors de l'intelligence, et de faire flotter la raison à la surface: on sait ce qu'il faut faire, mais le cœur ne s'en étant pas pénétré profondément, on n'a pas d'impulsion dans ce sens. L'imagination, de mon point de vue, permet justement d'enraciner les idées dans les profondeurs de l'âme: d'irriguer celle-ci jusque dans ses recoins les plus obscurs.
On sait à quel point Rousseau se caractérise par un décalage entre les ambitions morales qu'il affichait et ce qu'il faisait vraiment.
16/06/2012
Il y a eu un film, une fois, que j'ai vu à sa sortie, et dont je n'ai pas osé parler parce que tout le monde en disait du mal - mais moi, je ne le trouvais pas si mauvais: Le Dernier Maître de l'Air, de M. Night Shyamalan. L'histoire était peut-être mal racontée, les acteurs peut-être médiocres, mais les décors et les costumes étaient beaux et les idées sur les éléments et leurs liens avec le monde spirituel m'ont assez plu. Je crois d'ailleurs que si on s'est déchaîné contre ce film, c'est en grande partie à cause de ces idées: elle ont énervé spontanément la critique.
Le réalisateur y est accoutumé: cela lui arrive fréquemment. Il en est convaincu, on lui en veut parce qu'il croit aux esprits, aux extraterrestres, aux nymphes et aux sirènes! Et, certes, M. Night Shyamalan n'est pas forcément un immense génie; peut-être qu'il manque d'esprit critique et de profondeur, qu'il est naïf; mais il est sympathique, et ne mérite pas tout le mal qu'on dit de lui. Les idées exposées dans Le Dernier Maître de l'Air sur les quatre éléments et l'accès par leur accord parfait, leur harmonie, à un cinquième qui ressortit à l'éther divin, rappelle simplement Empédocle qui, au-delà des quatre éléments, estimait qu'existait la Matière Première, qui était d'essence magique. Elle unissait les quatre issus d'elle, leur ayant donné naissance. Elle était leur mère. On pouvait représenter son esprit sous la forme d'une déesse! En elle vit le dragon que le héros du film de M. Night Shyamalan rencontre en vision, ou en rêve, afin d'être guidé par lui sur la voie de la victoire du bien sur le mal. Il s'agit de la force de l'éther cosmique qui donne forme à toute chose: elle est ainsi personnifiée. Le dragon ensorcelle les éléments, et un monde visible se crée. Cela me paraît beau, comme un reflet de la philosophie chinoise: le Tao.
12/06/2012
Après avoir lu mon article sur les images emblématiques dont il faudrait peupler selon moi les établissements scolaires, une camarade historienne originaire de Domrémy, en Lorraine, m'a raconté que dans son lycée, on pouvait admirer, sur les frises des salles de classe, des représentations de l'histoire de Jeanne d'Arc qui la faisaient rêver. Il s'agissait d'un lycée public: il faut le préciser.
Cela peut servir de modèle. Il me paraît en effet important qu'outre les couleurs vives et les formes simples, les sujets soient propres à toucher les élèves. Or, pour qu'il en soit ainsi, il faut s'insérer dans un paysage familier. Jeanne d'Arc avait évidemment l'avantage d'être liée à la fois à Domrémy et à la France en général. Le problème se pose lorsqu'on est dans une région dont l'histoire ne se recoupe que partiellement avec celle de l'ensemble national.
Personnellement, je ferais le choix de privilégier l'ancrage dans le paysage, pour de simples raisons pédagogiques, et cela veut dire que je préfère voir peindre en Corse Pascal Paoli, plutôt que Louis XIV. Il s'agit bien de parler de façon vivante aux élèves, et lorsque les Romantiques réclamaient, pour le théâtre, des sujets nationaux, il ne faut pas l'entendre, je crois, dans un sens nationaliste, mais dans celui de l'ancrage dans les lieux de vie des spectateurs; car c'était à opposer aux sujets tirés de l'Antiquité gréco-latine, devenus complètement abstraits.
Cela signifie qu'il faut également éviter les figures tirées de temps trop anciens, connus des seuls savants. Je pense même qu'il faut savoir insérer les mythes dans le monde moderne, comme le fait la science-fiction. Si on veut rester français, on peut se référer à Jules Verne, au Nautilus - ou bien à La Planète des singes, de Pierre Boulle: de manière significative, la tour Eiffel y est évoquée. Celui qui peindrait de façon colorée un gorille conduisant un camion devant ce monument célèbre serait très inspiré, à mon avis! Son idée serait la bonne.
Il faut savoir éviter ce qui est trop abstrait, dans l'enseignement. La culture officielle peut l'être, si elle ne s'adapte pas aux lieux et aux temps dans lesquels sont saisis les citoyens. Les sujets dits nationaux ne sont, du reste, pleinement valables qu'à Paris. Parler de Louis le Gros à des enfants de la Guadeloupe n'a-t-il pas quelque chose de foncièrement stérile?
10/06/2012
On le sait peu, mais les Khmers Rouges étaient fous de Jean-Jacques Rousseau. Ils étaient globalement nourris de culture française, ayant fait l'essentiel de leurs études à Paris, mais ils avaient pour le philosophe genevois une affection particulière - comme d'ailleurs les communistes chinois, dont ils étaient proches.
Dans quelles idées de Rousseau les Khmers Rouges ont pu trouver l'expression de leurs sentiments profonds, c'est la question qu'on peut se poser. Or, en lisant La Nouvelle Héloïse, il m'a semblé saisir un début de réponse. Car Rousseau parle du domaine de Clarens, tenu par Julie et son mari, comme d'un paradis terrestre. Et il se trouve que parmi d'autres principes, il assure que la beauté y est créée justement parce qu'on n'y a que le souci de l'utile! Alors que dans les palais des princes pleins d'argent on cherche la beauté pour montrer sa richesse et sa puissance, chez les Wolmar, on crée la beauté indirectement parce qu'on cherche ce qui est utile et que le beau vient ensuite de lui-même!
Cette idée vient du culte que Rousseau vouait à l'ancienne Rome, ville pragmatique et orientée vers l'utile, et qu'on regarde également comme belle. Il aimait également Sparte, réputée pour son sens pratique. Personnellement, je dois dire que quand j'étudie l'Antiquité, il m'apparaît qu'Athènes était beaucoup plus belle, bien qu'elle fût moins puissante - moins opulente, même - que Rome.
Je crois que Rousseau pouvait dire des choses profondément ineptes. Le beau ne surgit pas mécaniquement: c'est faux. Il n'a rien de forcément naturel. Il n'apparaît que si on le cherche. Rousseau a raison de dire que l'utiliser pour montrer sa richesse est indigne; mais ce n'est pas cela qui le crée: ce qui le crée est une recherche sincère.
L'utile pour moi se rapporte au terrestre, le beau au céleste: les deux peuvent aller ensemble, mais l'un n'a jamais produit l'autre; c'est une erreur grossière. On reconnaît toutefois, ici, l'illusion de Marx et de son matérialisme dialectique.
Mais les communistes cambodgiens aimaient Rousseau aussi parce qu'il disait que le vrai travail était celui de la nature, de la campagne: on saisit par là ce qui les différenciait des Russes et les rapprochait des Chinois. L'utile dans la nature créait la beauté sur Terre, prétendait le philosophe genevois; et les Khmers Rouges pensaient la même chose. Comme lui, ils croyaient que la campagne et les paysans étaient purs, tandis que les citadins étaient corrompus: la beauté morale nécessitait donc qu'on déplace les gens dans la campagne, qu'on les mette au travail dans les rizières! On sait que beaucoup de Cambodgiens sont morts d'avoir été ainsi arrachés à leur milieu bourgeois d'origine et placés dans les champs. La nature de l'homme n'est pas toujours de vivre à la campagne.
08/06/2012
Ray Bradbury, le célèbre écrivain de science-fiction, nous a quittés, et je l'ai un peu lu, parce que, en principe amateur de science-fiction, je ne trouvais souvent, de ce genre, que lui, dans les bibliothèques des collèges publics, quand j'étais petit: il fallait prendre un livre et prouver qu'on l'avait lu aux professeurs de français, je choisissais donc les siens. Mais je n'étais pas enthousiaste, car il me semblait que son propos était surtout philosophique: il se posait des questions sur les conséquences de progrès possibles. Qu'arriverait-il si on pouvait voyager dans le temps, par exemple? Si on écrasait un papillon à l'époque des dinosaures, retrouverait-on le présent inchangé? Hé non, affirmait Bradbury: la couleur des pièces ne serait plus la même, les secrétaires des entreprises auraient des coiffures différentes, et le président des États-Unis serait du parti opposé. Un drame, bien sûr. Mais de toute façon, le voyage dans le temps en soi ne m'intéressait pas, puisqu'il était irréalisable. Il ne m'intéressait que s'il permettait au lecteur d'aller dans des mondes fabuleux, étranges - tel que celui de The Time Machine, de H. G. Wells.
Le voyage sur Mars évoqué dans les fameuses Chroniques martiennes ne me fascine pas beaucoup non plus, en soi, et le livre n'est pas très sensé, car sur Mars, il n'y a personne, de toute manière; les problèmes évoqués par Bradbury, fondés sur les incompréhensions culturelles d'une planète à l'autre, ne risquaient pas de se poser, et d'ailleurs, ils participent d'une philosophie que je ne partage pas du tout, car je considère qu'on peut tout à fait se comprendre, si on est doué de raison, d'un bout à l'autre de l'univers - puisque je crois que c'est l'univers qui crée l'intelligence dans les âmes, et non les corps distincts de ceux qui la portent.
Cela dit, Bradbury, dans ces Chroniques de Mars, n'est pas sans talent, car il crée un monde joli, exotique, amusant, avec des Martiens aux yeux d'or et des pouvoirs paranormaux, des armes aux rayons invisibles qui ne laissent pas de les fantasmer semblables à des anges, d'un point de vue formel. Comme Bradbury était sobre dans ses inventions, il était également de bon goût. Ceux qui veulent créer des mondes grandioses sont souvent pénibles; ils tombent volontiers dans une sorte de surréalisme de cauchemar. La légèreté et le tact de Bradbury avaient quelque chose d'anglais et de sympathique - d'aristocratique, même.
Cependant, le génie, de mon point de vue, n'y était pas; je préférais Isaac Asimov et Frank Herbert, dont les perspectives étaient plus vastes.
04/06/2012
Maurice-Marie Dantand était un écrivain savoyard assez curieux de la seconde moitié du dix-neuvième siècle; je lui ai consacré une notice dans le volume Haute-Savoie des éditions Bonneton et un chapitre dans mes Portes de la Savoie occulte. Il a ressuscité des vieilles légendes de Thonon, en a inventé d'autres, et s'est posé comme visionnaire - visitant l'Olympe, évoquant ses vies antérieures, et parcourant les planètes habitées de l'espace. Or, sur ces dernières, il avait un regard plutôt inquiétant, rappelant H. G. Wells ou Gustave Le Rouge. Pourtant, contrairement à ces derniers, il se proclamait chrétien et croyant, et on se fût attendu, de sa part, à une position plus humaniste, annonçant C. S. Lewis, qui voyait sur les autres planètes des choses merveilleuses, plus proches du monde divin que ne l'est notre bonne vieille Terre.
Mais il s'en explique, dans un sens en réalité très catholique, et très traditionaliste. Car il ne conçoit pas ces planètes ainsi qu'eût pu le faire Rousseau, comme des mondes proches de la nature, non corrompus par les sociétés humaines. Loin d'avoir un tel idéalisme, il considère que ces planètes sont souillées par le mal parce qu'elles n'ont pas reçu la rédemption de Jésus-Christ. Elles ont donc poursuivi sur la ligne du paganisme, et sont dirigées par des prêtres qui créent à loisir des mythes qui les arrangent, et des rituels qui leur permettent de profiter sans partage du peuple crédule. Ces planètes se posent comme habitées par Lucifer, pendant que le Christ a arraché la Terre au Mal.
C'est peut-être typique d'une opposition entre le protestantisme et le catholicisme, car ce dernier insiste sur le péché originel qui marque la matière elle-même: la matière est une chute de l'homme, être spirituel par essence. François de Sales dit que la patrie naturelle de l'âme est le Ciel: il n'a pas du tout l'idée de Rousseau selon laquelle la nature primitive est le lieu béni par excellence. Joseph de Maistre avait le même type de pensées; il disait que les peuples réputés primitifs étaient issus d'empires ruinés, qu'il s'agissait en réalité de peuples déchus que les siècles avaient dispersés. Cela choqua, en son temps: le Québécois François-Xavier Garneau, qui fut poète et historien de sa petite patrie, estimait cette opinion absurde, au regard de ce qu'il connaissait des Algonquins. Mais il faut admettre que Maurice-Marie Dantand était bien dans la lignée de Joseph de Maistre, qui regardait le divin comme étant au-delà du sensible, et non comme pouvant se confondre avec lui, même dans des pays éloignés, même sur d'autres planètes prises comme objets physiques. Seul le temps porté par le Christ pouvait spiritualiser le monde, à ses yeux.
02/06/2012
Depuis Kampot, au Cambodge, on atteint rapidement la mer en se rendant à Kep, une ancienne station balnéaire ruinée par la guerre. On peut y admirer une statue de Râma - la fameuse incarnation de Vishnou -, dont j'ai cru voir qu'elle avait le visage du roi. Elle est neuve. Non loin de cette noble figure, plusieurs hôtels se construisent pour relancer le tourisme. Pour ce qui est de la côte cambodgienne, celui-ci a été, jusqu'à une époque récente, concentré à Sihanoukville, où se rendaient les Américains - qui ont du reste fait une belle route, pour y accéder.
L'avenir de Kep est presque un enjeu national, car les Cambodgiens de la bonne société s'y rendaient fréquemment depuis Phnom Penh, avant l'arrivée des Khmers Rouges. De riches propriétés y ornaient le pied d'une petite montagne qui domine la mer, évoquant la Côte d'azur française. La reine y avait un petit palais, que gardait un proche de ma tante, ainsi qu'elle me l'a raconté. Inutile de dire qu'aujourd'hui il n'en reste plus rien, ou presque: la clôture entoure un squelette de béton. Nombre de propriétés sont dans le même cas.
C'est assez émouvant, et ma tante me montrait les emplacements des demeures qu'elle avait connues, l'une était celle de son oncle, l'autre celle de sa camarade de classe, et ainsi de suite. On ne les reconnaissait qu'aux clôtures. Parfois, il ne reste de la maison même qu'un tas de gravats parmi les herbes.
Je ne peux pas dire qui en particulier a détruit ces nobles édifices, car Kep n'est pas loin de la frontière vietnamienne, et l'on sait sans doute que ce sont les Vietnamiens qui ont chassé les Khmers Rouges, à la demande des dissidents dont est issu l'actuel Premier Ministre, M. Hun Sen. Je peux seulement dire que cela fait monter les larmes aux yeux, de voir la trace de tant de malheurs, de combats, de saccages, d'imaginer ce que cela a pu être, et de songer à ce que ce serait, si cela arrivait dans le pays où on avait soi-même toujours vécu.
Dans le car qui m'a emmené de Phnom Penh à Siem Reap, j'ai pu revoir The Killing Fields, le film qui en français s'appelle La Déchirure, et c'était également bouleversant. Les rizières d'un beau vert qu'on pouvait voir le long de la route, à Kompong Thom, étaient justement celles où l'on avait mis au travail les citadins de Phnom Penh et de Siem Reap.
Certains ne parlent que de cela, à propos du Cambodge: les Khmers Rouges. Mais on n'en voit pas partout les traces. Cependant, j'en parlerai, si je puis; ils ont un lien fort avec Jean-Jacques Rousseau: c'est intéressant.