Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06858.jsonl.gz/589

Les deux puissances mondiales montent le ton. A la liste des points de discorde, faudra-t-il ajouter la course aux financements de leurs déficits?
On s’était focalisé sur les questions commerciales. Désormais, les frictions sino-américaines s’étalent au grand jour et l’escalade récente entre les deux grandes puissances révèle la multitude et l’ampleur des désaccords. Aux sanctions tarifaires réciproques répondraient des dévaluations; au piratage et à la concurrence technologique, on oppose les impératif de la sécurité nationale; face à la constitution d’un espace maritime exclusif, s’organise la défense de la libre circulation des navires militaires en Mer de Chine. Il se pourrait bien que la rivalité se porte sur un nouveau front, celui du marché obligataire.
Pour cela, revenons sur l’évolution récente des besoins de financement des Etats-Unis et de la Chine. L’énorme surplus commercial du pays à l’égard des Etats-Unis masque une diminution drastique de son excédent courant. On peut mesurer la balance courante d’un pays selon deux approches. Soit en considérant la somme des importations de biens, de services et des revenus nets extérieurs. Soit en mesurant la différence entre l’épargne et l’investissement domestiques. Si les besoins en investissements d’un pays sont supérieurs à son épargne totale, sa balance courante est négative. On enseignait qu’un pays en voie de développement, compte tenu de ses besoins d’équipement chroniques, souffrait systématiquement d’un déficit courant, jusqu’à ce que ses capacités d’exportation et l’enrichissement domestique compensent ces besoins initiaux. A l’opposé, le modèle de développement chinois a entièrement reposé sur l’abondance d’une épargne domestique captive, dédiée aux investissements. Or il s’avère que si la part de l’investissement représente encore plus de 40% du PIB, le taux d’épargne, quant à lui, tend à se réduire, tandis que l’endettement total du pays a fortement progressé ces dernières années.
Ce qui ferait d’elle un concurrent sérieux pour d’autres pays en déficit.
Selon le Fonds Monétaire International1, la Chine, qui devrait encore enregistrer un surplus courant de l’ordre de 0,5% de son PIB en 2019, pourrait le voir disparaître d’ici l’an prochain, voire atteindre -0,2% de son PIB en 2024. De leur côté, les Etats-Unis enregistreraient un déficit courant de 2,3% du PIB cette année, selon le FMI. La politique budgétaire expansionniste de l’Administration Trump a contribué à son accroissement. Le Fonds Monétaire table au mieux sur une stabilisation à ce niveau si aucun correctif budgétaire n’est apporté. D’autres instituts craignent une détérioration supplémentaire dans les années qui viennent, notamment au regard de l’endettement des entreprises. Du côté de la Chine, la réduction du surplus courant est spectaculaire, alors qu’il s’élevait à près de 10% de son PIB, il y a moins de 10 ans.
Au-delà des raisons conjoncturelles2, les causes de cette diminution tiendraient au vieillissement et à l’enrichissement de la population. Les jeunes Chinois sont moins nombreux à économiser, tandis que leurs ainés arrivent à l’âge de la retraite et tirent sur leurs réserves. Les touristes chinois, quant à eux, consomment à l’étranger – ce qui compte pour des importations. Enfin, les tentatives de réduction de l’endettement généralisé sont contrariées par les mesures de relance des dépenses et d’investissements publics ordonnées cette année. La Chine enregistrerait également des pertes sur ses prêts à l’étranger, notamment dans les pays émergents. Les crédits alloués à la Nouvelle Route de la Soie sont autant d’engagements en dollars et de besoins de financement à risque.
Si ces tendances devaient se poursuivre, la Chine pourrait devenir un emprunteur net de capitaux. Ce qui ferait d’elle un concurrent sérieux pour d’autres pays en déficit, à commencer par les Etats-Unis. L’inclusion de sa dette publique dans plusieurs benchmarks mondiaux la rendrait plus attractive. Actuellement, les investisseurs non-résidents détiennent moins de 2% d’obligations libellées en yuans, mais leur appétit pour une dette plus liquide et mieux rémunérée pourrait croître à mesure que le marché s’ouvre et s’adapte aux standards internationaux. Alors que les USA absorbent à eux seuls presque un tiers des dettes souveraines de la planète, la Chine, son principal bailleur de fonds avec le Japon, s’apprêterait-t-elle à venir les concurrencer sur ce marché?
La hausse continue de l’endettement global depuis la crise, fait craindre une exacerbation de la « guerre de l’épargne». Celle-ci ne serait-elle pas un rouage de plus dans le «piège de Thucydide3»?