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[Editor's note: It is not every day that an official from the French Ministry of Culture, in this case Thierry Bajou, submits an essay to a blog on plundered art. This particular piece sheds some light on the work that he does on behalf of the French government which he serves with great distinction and devotion--identifying, locating, and, whenever possible, restituting looted works and objects of art to their rightful owners. We are finally able to present this article in its original version--our apologies to those of you who do not read French. It is somewhat lengthy but enlightening.]Au début de l’année 2009, une personne habitant le centre de la France s’est présentée au commissariat de police de son quartier pour informer les autorités d’une situation peu banale. Celle que nous appellerons ici Jane Doe pour préserver son anonymat, venait de bénéficier d’un héritage comportant un ensemble de vingt-six œuvres d’art dont la tradition familiale rapportait qu’elles avaient été abandonnées à la fin de la guerre par des officiers allemands qui avaient pris logis au domicile de son grand-oncle et de sa grand-tante. Sans doute un peu perplexe face à des œuvres qu’on lui indiquait comme ayant été volées puis abandonnées, la police locale a saisi l’Office Central de Lutte contre le Trafic des Biens Culturels (OCBC) qui a lui-même contacté le ministère de la Culture et de la communication.
Jane Doe souhaitait se défaire de ces biens afin qu’« ils soient si possible restitués à leurs légitimes propriétaires » pour reprendre les termes qu’elle utilisait dans un mail qu’elle m’a adressé au Service des musées de France le 11 juillet 2010[1] ; elle y expliquait : « L'oncle et la tante de mon père, tous deux instituteurs […] ont hébergés pour une nuit, à la fin de la guerre, des soldats allemands qui rentraient chez eux. Pressés par le temps, semble-t-il, ils ont abandonné sur place ces tableaux, que l'oncle et la tante ont ensuite conservés pour je ne sais quelle raison (appât du gain?, difficultés de tous ordres à cette époque puis, ensuite, la crainte d'être accusés de recel ?). […] Quelques années avant sa mort, la tante, qui n'avait pas eu d'enfant, a confié ces œuvres à mon père en lui faisant promettre de ne pas les vendre de son vivant. Lui-même a adopté la même attitude et les a gardés jusqu'à son décès, survenu en août 2007 […] ».
On comprend l’embarras de cette famille qui a dû hésiter après guerre à mettre en avant le fait qu’elle avait hébergé des soldats allemands (mais il est douteux qu’elle ait eu le moindre choix) et de faire savoir qu’ils se retrouvaient en possession d’œuvres à la provenance présumée douteuse. Ils ont préféré le silence et, le temps aidant, l’aveu devenait de moins en moins possible…
Cet ensemble disparate d’œuvres de qualités très diverses, certaines étant même très médiocres portait des attributions volontiers fantaisistes ; il a donc fallu dans un premier temps les examiner afin de pouvoir tenter d’établir une connexion avec des œuvres spoliées.
|Yver Adéle, Académies d'hommes nuns|
Source: Google
A la lumière des seules informations disponibles sur leur provenance, il est difficile de déterminer si ces œuvres ont fait l’objet de véritables spoliations ou d’une simple rapine par les Allemands. La distinction peut paraître spécieuse mais, en droit français, la distinction n’est pourtant pas sans conséquence, puisque dans le premier cas ils seraient « restituables » au terme de l’ordonnance du 12 novembre 1943 portant « nullité des actes de spoliation accomplis par l'ennemi ou sous son contrôle »[2], tandis que dans l’autre, ils pourraient ne pas l’être, puisqu’il s’agirait d’une simple manœuvre délictueuse de droit commun, couverte aujourd’hui par la prescription en raison de l’ancienneté des faits…
Après vérification, il s’avère que six d’entre elles ont effectivement été spoliées et avaient été réclamées à la Commission de Récupération Artistique après guerre ; à ce titre, elles sont mentionnées dans le Répertoire des Biens Spoliés publié en 1947-1949[3]. Elles étaient réclamées avec d’autres œuvres par un monsieur Raymond Bollack [4] ainsi que l’a bien vu mon collègue Alain Prévet, des archives des musées nationaux.
Associer des œuvres à une personne spoliée est une chose ; identifier le ou les ayants droit actuels de cette personne en est une autre… Par un heureux hasard, nous avons eu la chance de faire ce lien. En effet, il se trouve qu’en date du 4 avril 2000, une personne avait écrit à la Direction des musées de France pour demander des informations concernant les œuvres citées par le Répertoire des Biens Spoliés et réclamées par un oncle maternel, Raymond Bollack[5]... Bien sûr, à cette époque, mes prédécesseurs n’avaient pas pu être en mesure d’apporter la moindre information à ce sujet. Dans son courrier, cette personne émettait des suppositions concernant la disparition des œuvres : « […] ce que je crois savoir, c’est que le contenu de l’appartement que mon oncle partageait avec ma grand-mère à Paris avait été mis à l’abri et retrouvé dans sa quasi-totalité après la libération. Ces tableaux faisaient-ils figure d’exception et avaient-ils été égarés ou volés au cours du transfert ? Se trouvaient-ils dans une petite maison de campagne que mon oncle possédait dans la région parisienne et dont le contenu fut sans doute pillé ou bien dans un coffre de banque ? […] ». Les circonstances précises du passage de ces œuvres des mains de leur propriétaire à celles des soldats allemands resteront sans doute sans réponse… Il en va de même de leur passage d’une maison de la région parisienne à leur abandon dans le centre de la France.
Reste la question du sort des vingt autres œuvres dont la provenance n’a pas été identifiée…
|Hirsch Auguste, Enfant jouant avec un lézard|
Source: Google
Aucune des autres œuvres en la possession de Jane Doe n’a pu être mise en relation de quelque façon avec des objets spoliés. La seule œuvre qui aurait pu à titre d’hypothèse être rapprochée d’une œuvre spoliée est une typogravure mesurant 70 x 85 cm, Fête champêtre au pied du mont Saint-Michel, d’après Emile Bayard, puisqu’une aquarelle de cette composition a été réclamée par M. Jules Emile Jorel auprès de la CRA. Mais cette dernière feuille était une aquarelle mesurant 47 x 60 cm. Il est donc impossible de les confondre l’une avec l’autre puisque technique et dimensions sont différentes[6]. …
Dans son mail du 11 juillet 2010, Jane Doe écrivait : « […] c'est dans un grenier, mélangés à d'autres dont je suis sûre de la provenance (portrait du grand-oncle par exemple !) que je les ai retrouvés. J'ai même ajouté des tableaux visiblement plus récents, mais que je ne me souvenais pas avoir vu accrochés aux murs de mes parents ou grands-parents ».
Il est donc vraisemblable que des œuvres accaparées par des Allemands aient été mélangées avec des œuvres qui étaient propriété pleine et entière de la famille du centre de la France. Nous avons donc décidé de proposer à cette famille de récupérer les œuvres restantes dont la valeur vénale est minime, pour ne pas parler de l’intérêt artistique.
L’une des questions qui se sont posées au Service des musées de France dans l’instruction de ce dossier était de déterminer s’il convenait d’inscrire ces œuvres sur les inventaires des MNR et s’il fallait faire, le cas échéant, une distinction entre les œuvres qui pouvaient être restituées et les autres. Après de longues réflexions, il a été décidé de procéder plus simplement et de n’inscrire aucune de ces œuvres pour ne pas formaliser ce dossier à l’excès.
|Bodmer Karl, Deux études de tetes de sanglier|
Source: Google
Ce cas très particulier ne semble pas devoir être véritablement exceptionnel et il ne fait pas de doute que des œuvres partageant l’historique de celles que nous avons pu restituer, demeurent encore dans des familles. Comme le suggérait Jane Doe elle-même sur les motivations qui ont conduit sa famille à garder le silence après la guerre, les raisons en sont sans doute multiples, depuis l’appât du gain à la crainte de représailles. Certes, d’aucuns s’empresseront de les blâmer ; pour ma part, je préfère saluer la courageuse décision de Jane Doe qui a remis les œuvres à la police pour que la vérité puisse se faire jour, et certaines d’entre elles recouvrer leur véritable propriétaire. Grâce à elle, c’est tout une famille qui a pu revisiter son histoire et, en quelque sorte, se la réapproprier.
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[1] A la faveur de la restructuration dont l’administration française a fait l’objet ces dernières années, l’organigramme du ministère de la Culture et de la communication a été modifié en 2009 et l’ancienne Direction des musées de France est devenue le Service des musées de France intégré à une Direction générale des Patrimoines.
[2] Cette ordonnance, qui traduit dans le droit français une déclaration signée par les Alliés à Londres le 5 janvier1943, fonde encore aujourd’hui les restitutions des MNR
(Cf. http://www.culture.gouv.fr/documentation/mnr/TJ/TJ-1943-11-12.pdf).
[3] Cet ouvrage est disponible en ligne dans son intégralité sur le Site Rose Valland
(http://www.culture.gouv.fr/documentation/mnr/MnR-rbs.htm), y compris les volumes ne concernant pas les œuvres d’art. Figurent également des volumes annotés par l’administration française indiquant le sort réservé aux demandes de restitution.
[4] Le nom de Raymond Bollack n’apparaît pas dans les documents de l’ERR ; il est impossible de déterminer si ces domiciles ont été vidés par la Möbel-Aktion.
[5] Cet homme (1891-1986), polytechnicien puis ingénieur, travailla dans une entreprise familiale de parfum proche de Chanel. Décoré de la Légion d’Honneur en 1918, comme son père Jules en 1915, pour son action pendant la guerre de 1914-1948, il se réfugia à New York en 1940 ; il ne devait revenir en Europe qu’en 1964 pour s’installer à Genève (Cf. document inédit rédigé en mars 2012 par un de ses neveux qui s’est penché sur l’histoire familiale à la faveur de la restitution des œuvres).
[6] La typogravure, Fête champêtre au pied du mont Saint-Michel, a été éditée en 1896 par Boussot, Valadon & Cie d’après Emile Bayard. La peinture correspondante a été vendue chez Michaan’s Auctions à Alameda, CA, le 12 juin 2006, lot n° 1029.
[7] L’explication réside dans le fait que les institutions mises en place après la guerre pour effectuer les restitutions étaient placées sous la responsabilité du ministère des affaires étrangères. Son service d’archives a donc été jugé comme héritier en quelque sorte de ces institutions dissoutes depuis longtemps.