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Dufour et la morale chrono-centrée
Le numéro d'octobre du mensuel romand d'histoire et d'archéologie Passé simple fait la part belle à Guillaume Henri Dufour. Un dossier complet nous remémore la vie du général genevois sous la plume efficace de Jean-Jacques Langendorf, dont la maîtrise de l'art biographique n'est plus à démontrer.
Cartographe, ingénieur, urbaniste, bâtisseur, homme d'Etat, militaire, Guillaume Henri Dufour a fait œuvre de pionnier dans tous les domaines auxquels il s'est essayé. Jean-Jacques Langendorf met en avant le caractère d'un homme du juste milieu, mais néanmoins conservateur par nature, champion infatigable de la cohésion fédérale. Sa vaste expérience militaire et sa modération bien connue lui ont permis en 1847 de vaincre une armée composée de Suisses dissidents, sans pour autant prétériter la création d'un Etat fédéral l'année suivante. Valeurs morales, vertus familiales, fidélité, sens de l'honneur et de l'amitié, patriotisme, philanthropie ne sont qu'une partie des mérites du Genevois que les Suisses auront retenus. Au même titre que Guisan est le Suisse du XXe siècle, d'aucuns diront que Dufour est le Suisse du XIXe, par sa contribution précieuse à la création de l'Etat fédéral. A ce titre, il est devenu un symbole de la Confédération moderne.
Pourtant, l'éditorial de ce numéro de Passé simple détonne avec le dossier de Langendorf. Irène Herrmann, professeur d'histoire transnationale de la Suisse à l'Université de Genève, nous présente Dufour comme un coup marketing. Il serait pour elle une application du tokénisme, ce procédé qui consiste, dans les séries télévisées américaines, à mettre en avant une personne issue d'une minorité pour cacher la réalité des disparités et servir de cache-misère. Comprenez, un «quota ethnique». Pour l'auteur, le général est donc un alibi, une construction de l'historiographie helvétique et de la conscience fédérale destinée à légitimer l'ensemble du système politique bâti en 1848. Comme si la Suisse en devenir s'était inventé le héros providentiel dont elle avait besoin pour prouver la justesse de son projet.
Pour l'auteur, Dufour ne peut plus être un exemple, ses valeurs paraissant trop bourgeoises et patriarcales. Une telle posture est caractéristique de la propension qu'ont certains historiens à vouloir tout déconstruire au travers de la lunette contemporaine de l'histoire sociale, au risque de perdre de vue que symboles, mythes et héros doivent être intemporels et s'adresser à toutes les générations. Ils ont aussi leur rôle dans le récit historique. N'échappant pas aux travers de la morale chrono-centrée, cet éditorial commet l'erreur de lire un symbole du XIXe siècle et de juger des événements et des comportements lointains dans le passé à l'aune des valeurs très récentes de notre époque. Apprécier les actes d'un homme du XIXe siècle au travers de nos valeurs postmodernes revient à nier qu'il existe une évolution de l'échelle des valeurs morales et que ce que la doxa considère comme injuste aujourd'hui ne l'était pas dans la société helvétique d'il y a près de deux siècles. Il est pourtant périlleux de penser que l'histoire n'est qu'un processus de progrès orienté vers le «mieux» et le plus «juste». Dufour devait être patriarcal et bourgeois, certes, mais c'était parce qu'il était le produit de son temps. Les valeurs de Dufour ayant poussé ses contemporains à l'élever au rang de symbole – fidélité, honneur, patriotisme – faisaient autrefois partie de ce qu'il y avait de plus noble. Il ne s'agissait pas alors de légitimer un système politique.
Doit-on rayer Dufour des cadres de l'histoire parce que ses valeurs ne correspondent plus à celles de la génération Z? Les historiens d'aujourd'hui devraient parfois avoir l'humilité de ne pas vouloir tout déconstruire et tout appréhender sous le regard de Marx. Les symboles sont une présence dans notre conscience populaire et fédérale. Leur importance est justement qu'ils transcendent les époques et les clivages politiques. Il convient parfois de ne pas chercher les aspérités des héros à tout prix et de les apprécier pour ce qu'ils sont.