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Pour relater la vie de la population pendant le siège d’Abadan, un terrible chapitre de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), Sepideh Farsi se lance dans le film d’animation avec des touches qui rappellent le documentaire.
La Sirène entraîne le public en 1980 dans le sud de l’Iran, au cœur de la petite ville d’Abadan. Un groupe de jeunes jouent au football et, alors qu’un jeune doit tirer un penalty, le gardien qui s’apprête à l’arrêter suit soudain le ballon dans les airs alors que son attention est retenue par un vol de deux missiles suivi par des explosions…. Le ballon atterrit dans les filets. La séquence suivante montre une mère de famille qui s’apprête à partir avec ses plus jeunes enfants, essayant de convaincre son fils adolescent, Omid (le gardien de but), âgé de quatorze ans, de partir avec eux. L’adolescent à la moustache naissante décide de rester sur place en attendant le retour de son grand frère parti combattre sur le front et afin de prendre soin de son grand-père, un vieil homme à la barbe blanche qui refuse catégoriquement de quitter la maison qui l’a vu naître. Après nous avoir présenté les membres de cette famille déchirée, la cinéaste dévoile une palette de personnages secondaires haut en couleurs, au sens propre et figuré, qui donnent vie à la ville. Au fil du récit, les personnages principaux comme secondaires suscitent compassion et empathie.
La Sirène traite la grande histoire à travers les petites histoires, individuelles en décrivant une famille brisée. Le dessin épuré est magnifié par le choix de couleurs vives et, quand le grand-père enlève son turban, le bout de tissu se transforme en vague ondulante, amenant Sepideh Farsi à insérer des réminiscences du père absent, ancien capitaine disparu en mer sur un lenj.
Les habitants d’Abadan, un lieu stratégique pour sa raffinerie de pétrole, résistent au siège des Irakiens. Le film questionne : comment résister en temps de guerre sans prendre les armes ? Omid découvre alors un bateau abandonné dans le port d’Abadan. Aurait-il enfin trouvé le moyen de sauver ceux qu’il aime ?
Après avoir réalisé une dizaine de documentaires et de longs métrages, Sepideh Farsi réalise ce premier film d’animation, mais la réalisatrice iranienne nourrissait ce projet depuis 2009 qui lui tenait tout particulièrement à cœur et souligne :
« Il était nécessaire pour moi de montrer cette guerre oubliée que certains historiens surnomment ‘la première Guerre du Golfe. Je voulais livrer une sorte de témoignage à travers l’histoire d’un adolescent qui tente de sauver les habitants de la ville assiégée d’Abadan en repérant un lenj – un bateau traditionnel du sud de l’Iran, qu’il baptisera La Sirène et dont il fera son arche. ».
On perçoit immédiatement que ce film d’animation est destiné à un public adulte, dans la veine du documentaire d’animation autobiographique réalisé par Ari Folman, Valse avec Bachir (2008). Sepideh Farsi était adolescente lorsque la guerre entre l’Iran et l’Irak a éclaté, elle est restée en Iran jusqu’en 1984 puis elle a été obligée de quitter le pays :
« On ne m’autorisait pas à suivre des études en Iran et j’avais connu la prison pour mon activisme au lycée. À l’époque, nous vivions comme des doubles dissidents : nous n’avions plus voulu de la monarchie et nous ne voulions pas plus du pouvoir des religieux. Le régime nous considérait comme des ennemis de l’intérieur. »
Interdite de territoire depuis 2009, Sepideh Farsi n’a pas pu retourner en Iran pour tourner La Sirène mais son pays d’origine n’a jamais cessé d’inspirer son œuvre. Par ailleurs, il n’était pas envisageable de tourner dans la ville d’Abadan, qui a été l’une des villes martyrs du conflit et qui a été presque entièrement détruite. C’est la raison pour laquelle Sepideh Farsi a opté pour une fiction d’animation. La réalisatrice a exploré les possibilités offertes par l’animation pour réaliser une fiction avec une touche de réalité historique et en y apportant son expérience en prises de vue réelles. Par ce biais, la réalisatrice obtient une esthétique plus proche du cinéma et procure une authenticité au contexte dépeint. L’histoire est douloureuse et comporte des chapitres tus mais, grâce à l’animation, Sepideh Farsi peut les raconter et décrire des situations en proposant différents points de vue.
Comme Sepideh Farsi ne dessine pas, elle s’est associée à Zaven Najjar, qu’elle avait rencontré en 2014, qui signe la direction artistique du film. Pour le scénario, Sepideh Farsi a sollicité son complice Javad Djavahery qui est aussi persona non grata en Iran.
Le jeune protagoniste, Omid, a pour animal de compagnie un coq auquel il épargne les combats que connaissent ses congénères et le promène à vélo dans les ruelles de la cité. Hormis les cris stridents des coqs qui luttent pour la victoire (peut-être une métaphore du peuple iranien face aux attaques ?), la musique joue un rôle fondamental. Dès les premières secondes du film, on peut entendre le son du dammam, le tambour traditionnel du sud de l’Iran dont le son rappelle le bendir de l’Afrique du Nord. La bande-son se distingue par sa diversité et on peut y reconnaître les sonorités du Neyanban (sorte de cornemuse iranienne), de la musique pop rock, des notes de l’orgue arménien et même le générique de Goldorak. La musique a été confiée à des musiciens iraniens, mais aussi au trompettiste et compositeur français Erik Truffaz qui avait déjà collaboré avec Sepideh Farsi pour le documentaire Demain, je traverse en 2019.
La Sirène livre un récit saisissant et d’une esthétique sobre, mais redoutablement efficace sur la vie qui se poursuit, tant bien que mal, dans une zone en proie à la guerre. L’animation permet à la cinéaste de traiter admirablement la dimension humaine en décrivant l’une des plus longues guerres internationales de l’histoire mondiale contemporaine.
Capturant un moment spécifique et traumatisant de l’histoire iranienne, le sujet traité par Sepideh Farsi résonne tristement avec la situation actuelle et le traitement des opposants et des dissidents contre le régime actuel.
Firouz E. Pillet
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