Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06993.jsonl.gz/563

La Policlinique médicale universitaire de Lausanne, vieille dame de 114 ans, présente ses vux d'anniversaire à sa grande sur de Genève. Ces deux policliniques ont suivi un parcours très semblable. Créées à la fin du XIXe siècle pour venir en aide aux classes défavorisées des populations urbaines, elles se sont fortement engagées dans une médecine préventive, notamment contre la tuberculose jusque dans les années 1950. A la fin du XXe siècle, toutes deux se sont engagées dans la voie «communautaire», choisissant ainsi de développer leur vocation ambulatoire et généraliste, toujours au service de la communauté urbaine. De ce fait, elles ont gardé les idéaux qui avaient prévalu lors de leur création, notamment l'importance donnée à la prévention et à la qualité des soins pour les populations vulnérables.
A 60 kilomètres de distance, ces deux institutions ont suivi un parcours très similaire. Les valeurs communes qui ont marqué leur passé contribuent à définir leur avenir ! Comme la Policlinique de Genève, celle de Lausanne, fondée en 1887, a été créée au cur de la Cité pour offrir des soins à la «communauté». Appelée, lors de sa création, «Dispensaire central pour malades indigents», la Policlinique lausannoise exprimait la volonté politique d'une ville désireuse de venir en aide aux classes défavorisées de sa population. A l'époque, ces patients n'avaient guère accès au nombre très restreint des médecins praticiens installés et encore moins aux cliniques privées qui étaient par contre déjà florissantes à ce moment-là. Durant la première moitié du XXe siècle, la Policlinique médicale universitaire (PMU) a abrité le centre de la lutte contre la tuberculose. C'est dans ses murs que la Dresse Charlotte Olivier et son équipe se sont battus contre cette maladie, sans moyens thérapeutiques. Avec pour seules armes le dépistage et la prévention, elle a obtenu une victoire importante puisque le recul de la tuberculose a été observé avant les années 1950, c'est-à-dire avant que les premiers traitements véritablement efficaces soient disponibles.
La première partie de l'histoire de la Policlinique médicale de Lausanne précède donc ce que l'on a appelé «la révolution thérapeutique» des années 1950-60 ; cette première moitié du siècle a donc été marquée par des victoires de santé publique qui ont entraîné une augmentation marquée de la durée de vie et une diminution de la morbidité. Les progrès de l'hygiène, les améliorations dans le domaine des eaux et des égouts, du logement, des conditions de travail et de la nourriture ont eu des conséquences très importantes sur la santé. Nous nous rappellerons que l'augmentation de la durée de vie à cette époque est due de façon prédominante à des succès de médecine préventive et de santé publique. Les responsables des Policliniques de Lausanne et de Genève sont fiers que leurs prédécesseurs, durant cette première moitié du vingtième siècle, aient participé à cette grande entreprise couronnée de succès.
Dans les années 1950-60, la «révolution thérapeutique» voit le jour : pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la médecine va disposer de traitements d'une efficacité remarquable. Pensons à ce que nos prédécesseurs ont dû vivre lors de l'arrivée des antibiotiques, de l'insuline, de la cortisone, des médicaments contre l'hypertension, des techniques de réanimation, etc. On peut parler véritablement d'une révolution et de l'entrée dans une nouvelle ère. C'est à ce moment que les hôpitaux qui étaient jusqu'alors des lieux d'hébergement, deviennent des endroits prestigieux, des centres où sont introduits les progrès de cette médecine efficace. On peut comprendre que, dès ce moment-là, l'approche biomédicale va détrôner progressivement l'approche plus comportementale qui était associée aux succès de santé publique. Dès le milieu du XXe siècle, année après année, la succession des progrès médicaux permet d'imaginer que toute maladie sera définitivement vaincue par les moyens pharmacologiques et techniques. Cet optimisme est conforté par le fait que l'on assiste à une nouvelle augmentation de la durée de vie, que l'on peut maintenant mettre en relation avec les progrès de la médecine.
Que deviennent les policliniques médicales dans cette période où les projecteurs se déplacent sur le progrès biomédical et son corollaire, la spécialisation médicale ? Ce développement prend une ampleur remarquable surtout dans les hôpitaux universitaires qui deviennent «tertiaires» et s'éloignent de la médecine de proximité pratiquée dans les policliniques jusqu'alors. Les policliniques se retrouvent donc à la croisée des chemins ; elles hésitent, traversent une période de doute : doivent-elles suivre le mouvement biomédical et devenir des établissements ambulatoires qui offrent à la population une juxtaposition de spécialités ? Doivent-elles, à l'inverse, garder leur intérêt principal pour une médecine ambulatoire générale, intégrative, qui n'existera pas dans le système hospitalier ? Qui s'occupe de prévention ? Cette période est dangereuse ; pour preuve une des cinq policliniques universitaires suisses disparaît. Les autres se concertent, cherchent leur voie. Le responsable de la PMU de Lausanne se plaît ici à remercier son collègue Hans Stalder de Genève pour les innombrables échanges de vues, discussions, réflexions, qu'ils ont eus ensemble, souvent dans un train allant et revenant de Berne. Finalement, au milieu de la dernière décennie du siècle, les Policliniques de Lausanne et de Genève décident de s'engager dans la voie de la médecine et santé communautaires. Toutes deux se souviennent de leur passé et parient que les valeurs du début du XXe siècle resteront encore très importantes au XXIe siècle. Elles décident donc de lier leur destin à des départements de médecine et santé communautaires où elles côtoient des services universitaires de santé publique, de médecine du travail, de médecine à la fois somatique et psychiatrique s'occupant de l'addiction, etc. (tableau 1). Elles développent des liens avec tous les médecins qui pratiquent un généralisme adapté à la communauté, c'est-à-dire la médecine interne générale ambulatoire et la médecine générale.
Les Policliniques médicales universitaires de Genève et de Lausanne ont-elles eu un réflexe passéiste ? Cultivent-elles frileusement une nostalgie ? Nous pensons fermement que ce n'est pas le cas : ce choix est en fait dicté par une réflexion sur l'avenir, sur ce que devront affronter les étudiants et assistants que nous formons actuellement.
Sur le tableau 2 sont représentés les trois grands défis que les responsables de santé du monde occidental envisagent pour le siècle qui commence, qui marqueront l'activité future des systèmes de soins : le vieillissement de la population, les difficultés pour assumer l'explosion prévisible des coûts de la santé et une augmentation des populations dites vulnérables dans tous les pays occidentaux. Pour affronter ces défis, il n'y a guère d'autres modèles que celui que les Anglo-Saxons ont appelé «Community oriented primary care», modèle qui associe des soins intégrés à l'individu (le généralisme) et une «conscience sociale», c'est-à-dire la capacité pour les soignants de penser en permanence que le patient individuel est aussi un membre d'une communauté.
Le vieillissement de la population exige le développement du généralisme. Il n'y a pas de soins aux personnes âgées sans capacité d'intégrer les composantes du modèle bio-psychosocial : peut-on mettre la personne âgée qui pâtit du vieillissement de trois ou quatre de ses organes en présence de trois ou quatre spécialistes sans coordonner leur avis ? Peut-on aborder la personne âgée sans prendre en compte l'ensemble du système patient-entourage, l'ensemble des intervenants dans un réseau de soins ? Elément nouveau : on parle depuis quelques années de prévention en gériatrie. Ceci découle de la constatation que, lors du «troisième âge», c'est-à-dire les dix à quinze ans qui suivent le moment de la retraite, l'état de santé de la population n'est guère différent des dernières années de la vie active : le troisième âge est donc aussi devenu un âge où la prévention peut retarder les affections qui surviendront lors du quatrième âge.
Tout montre que l'on va vers une forte augmentation des coûts de la santé. Les départements de médecine et santé communautaires n'ont pas de solution toute faite à ce problème gigantesque qui nous attend. Pourtant, en introduisant dans la réflexion des soignants la notion de «communauté», la médecine communautaire favorise une réflexion plus globale. Enseigner en permanence la capacité de choisir le traitement optimal, celui qui n'est ni insuffisant (la médecine aux pieds nus) ni excessif (la médecine pour la médecine au lieu de la médecine pour la santé) permettra d'améliorer la gestion des choix qui nous attendent. Fait partie de la pensée communautaire la réflexion sur les valeurs fondamentales de notre société, donc sur les principes de l'éthique, seuls critères sur lesquels devront se fonder les choix futurs.
Enfin, de par l'attention qu'elles portent aux populations défavorisées (migrants, victimes d'addiction, exclus, etc.), les policliniques médicales offrent une formation dans ce domaine aux étudiants et assistants qui devront affronter ce défi. Les soins offerts à ces populations nous rappellent que la «culture communautaire» impose le travail en réseau, la mise ensemble de professionnels d'horizons différents, tels que psychiatres et somaticiens, soignants et intervenants sociaux et qu'elle favorise la mise en place de systèmes de «facilitation» de l'accès aux soins par personnel infirmier, médiateurs culturels, etc.
La Policlinique médicale de Lausanne s'est engagée sur cette voie. En même temps, elle s'est rapprochée de l'hôpital, c'est-à-dire du centre d'enseignement spécialisé. Cette proximité lui permettra de garder le contact avec cette autre médecine : cette interaction est nécessaire pour enseigner les collaborations entre médecine de premier recours et médecine spécialisée. Elle est importante pour maintenir les standards de qualité. En 2002, la future PMU de Lausanne sera conceptuellement et géographiquement située à l'interface entre le monde hospitalier et la ville ; elle développera ainsi l'enseignement d'une médecine idéale qui cherche à concilier les soins optimaux pour la personne souffrante et les besoins de toute la population, de la communauté.
Bon anniversaire à nos amis les Genevois et bonne chance pour réussir cette noble tâche qui nous est commune.