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« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé » (Mathieu 7,1 et Luc 6,37)
Cet enseignement de Jésus entre visiblement en contradiction d’autres affirmations bibliques qui présentent Jésus comme un juge (2 Co 5,10 le tribunal du Christ) ou avec l’affirmation traditionnelle: « il (Jésus Christ) viendra de là pour juger les vivants et les morts ». Comment celui qui interdit le jugement peut-il être annoncé comme celui qui va juger ?
La question prend encore une autre dimension dans notre société contemporaine. En effet, notre époque n’aime pas les jugements, en particulier dans le domaine moral ou religieux. Elle assimile les jugements à l’expression de préjugés, des démarches d’exclusion ou des démarches intégriste. Et pourtant, dans cette même société, on ne cesse de juger. Il suffit de considérer la fascination qu’exerce souvent les « grands » procès médiatiques. Ou encore la polémique régulière sur le « politiquement correct » qui est toujours le qualificatif de l’autre qui ne partage pas mon opinion. Ce qui se traduit par la mise au pilori très fortes de certaines convictions. Ce qui est bien entendu une forme radicale de jugement.
Dans la bible, Dieu est juge
Rien ne sert de se voiler la face. Dans la bible, Dieu est aussi qualifié de « juge ». (Par exemple: Esaïe 33,22: Le Seigneur est notre juge ou 2 Tim 4,8: Le Seigneur, juste juge). C’est par analogie avec ce qui est attendu d’un roi ou d’un chef (comme les juges du livre éponyme de l’AT) que ce qualificatif de juge se met en place. Dans le monde proche oriental ancien, le roi est un fils du dieu national.
Il en est de même pour Israël: Dieu est roi suprême et le roi terrestre est son représentant, son fils. Dans ce contexte, le roi est l’autorité suprême qui rend la justice. La figure du Dieu juge est donc liée avec la conviction que Dieu est juste et que son action est aussi de rétablir la justice là où elle est battue en brèche. Confesser un Dieu juge, c’est donc reconnaitre le droit des victimes à quitter leur situation. Mais rendre la justice, c’est non seulement dire le droit, mais aussi révéler la vérité sur des situations confuses. C’est dire ce qui est vrai lorsque deux parties sont en conflits.
Dieu juge, Dieu sauveur
Qualifier Dieu de juge, c’est donc affirmer son attachement à la restauration de la justice et au dévoilement de la vérité. C’est concrétiser l’espérance d’un mieux à venir dans la confusion du monde ( 1 Samuel 24,15). C’est bien parce qu’il est confessé comme un Dieu sauveur qu’il est aussi reconnu comme juge.
Cependant les textes bibliques ne confondent pas le jugement de Dieu et celui du roi (et donc par extension celui de tout pouvoir humain). C’est au premier que revient toujours la parole définitive (par exemple: Jérémie 11,20), tous les jugements humains ne sont que provisoires.
L’enseignement de Jésus
On comprend dès lors mieux pourquoi Jésus affirme qu’il ne faut pas juger. Si je considère que mon jugement sur l’autre est une parole définitive, alors je revendique la place de Dieu. Ce qui, dans la tradition biblique, est toujours la faiblesse (le péché) par excellence de l’être humain.
Et pourtant, l’enseignement de Jésus maintient la figure d’un Dieu juge, en particulier dans des paraboles. En Mathieu 25,31-46, il désigne même le juge suprême par le qualificatif de « Fils de l’homme ». C’est à partir, en autre, de ce texte que les premiers chrétiens vont développer l’affirmation selon laquelle c’est le Christ qui « jugera les vivants et les morts » comme le dit le Symbole des Apôtres.
Dieu juge parce que sauveur
En contre point de cette affirmation, l’Evangile de Jean l’affirme: « Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3,16).
On retrouve ici aussi la conviction de l’AT, expliquée plus haut, que le Dieu juge est aussi, voire d’abord, le Dieu sauveur.
Pour aller plus loin
La capsule pédagogique du cours sur Job intitulée: La balance
Daniel Marguerat, Le jugement dans l’évangile selon Mathieu, Labor & Fides, Genève 1995.