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Nos connaissances des multiples facettes possibles à propos d'une fonction spécifique du sommeil restent encore limitées. Pour ce qui concerne les rapports que le sommeil peut avoir avec la sexualité, nous voulons mettre en évidence surtout deux constatations et deux hypothèses. Les deux constatations : l'existence d'états d'excitation sexuelle spontanée en concomitance avec les cycles du sommeil paradoxal, et le fait que des rêves anxiogènes soient à même d'entraîner également une excitation érotique. Les deux hypothèses : certains niveaux de plaisir érotique seraient davantage perceptibles pendant le sommeil qu'en état de veille, et des perturbations du sommeil pourraient avoir une influence directe sur la vie sexuelle du couple.
Les habitudes alimentaires humaines changent au fil des siècles, les comportements sexuels changent plus vite encore. Le style de vie quotidien, évidemment influencé par le milieu socioculturel, montre des variations étonnantes au fur et à mesure des avancées technologiques, en premier lieu en ce qui concerne les moyens de communication et d'information. La taille moyenne des hommes et des femmes semble s'accroître et est certes bien supérieure à celle des êtres primitifs, de même que s'allonge considérablement l'espérance de vie par rapport à un passé au fond pas si lointain, puisque sous l'Empire romain elle était d'environ 40 ans.
Mais qu'en est-il du sommeil, ce sommeil qui occupe un bon tiers de notre vie, qui nous apparaît toujours indispensable, exigeant, voire tyrannique ? D'une certaine manière, l'on pourrait même affirmer pouvoir mieux supporter le manque de nourriture qu'un manque trop prolongé de sommeil. On peut envisager une existence où la vie sexuelle serait très réduite, insatisfaisante, mais on peut difficilement imaginer une existence dépourvue d'un sommeil plus ou moins régulier. Priver systématiquement quelqu'un de sommeil relève de la torture et ouvre la porte à la folie ou à la démence, sinon à la mort.
Mais ce sommeil a-t-il ou n'a-t-il pas subi les contraintes d'une évolution darwinienne ? A-t-on pu, au cours des siècles, déterminer avec certitude qu'il pourrait y avoir une meilleure manière de profiter du sommeil, à l'instar du choix entre différents apports caloriques alimentaires ou différentes possibilités de gérer sa propre vie sexuelle ? Les conseils d'hygiène par rapport à la façon de dormir sont en général destinés à ceux qui souffrent d'insomnie et non à ceux qui ne se plaignent pas de troubles spécifiques du sommeil.
Néanmoins, dans les années cinquante, des chercheurs, Aserinsky et Kleitman, mirent en évidence l'existence, à côté du sommeil tel que nous l'avions toujours conçu, d'un tout autre type de sommeil qui prit par la suite la qualification de «sommeil paradoxal». Il est paradoxal parce qu'au lieu d'apaiser le cerveau il le stimule et, au lieu de produire une récupération énergétique, il déclenche des dépenses énergétiques semblables à celles typiques du sujet éveillé. En plus d'une excitation cérébrale en tant que telle, ce sommeil paradoxal provoque souvent, sinon régulièrement, des érections péniennes et une augmentation de la sécrétion vaginale. Le tout en parallèle avec une diminution importante du tonus musculaire, ayant comme conséquence immédiate une forme de paralysie telle qu'elle empêche, par exemple, que le sujet concerné puisse manifester un état somnambulique apte à son tour à lui permettre d'agir ses rêves ou ses angoisses.
Si évolution il y a pour le sommeil, celle-ci est plutôt quantitative que qualitative, dans le sens où les petits enfants dorment plus longtemps que les jeunes adultes, que ces derniers tendent à dormir en général davantage que les adultes plus mûrs et qu'enfin les vieillards manifestent un besoin de sommeil encore plus réduit.
Il ne semble pas, par contre, y avoir un sommeil plus spécifique pour l'homme et pour la femme respectivement, si bien que le sommeil, en apparence du moins, se présente, à l'instar d'autres fonctions corporelles, comme une entité physiologique tout à fait unisexe.
La question d'une évolution ou non du sommeil, en ce qui concerne sa structure et ses fonctions propres, pourrait ainsi se transformer en une hypothèse séduisante, à savoir que l'être humain d'aujourd'hui ne dormirait en fait pas d'une manière si différente de l'Homo sapiens, et que par conséquent nous serions censés faire chaque nuit une sorte de voyage en arrière dans le temps. Les graffitis des grottes de Lascaux, qui remontent à dix-sept mille ans, pourraient être à même de confirmer cette hypothèse, pour étrange qu'elle puisse paraître. En effet, on y voit, entre autres, la silhouette d'un homme en position couchée et qui paraît dormir, tout en ayant un pénis en érection. Cela pourrait donc nous faire penser que ces hommes d'un lointain passé se seraient déjà aperçus de la présence d'érections pendant le sommeil, qui ne peuvent être que le produit du sommeil paradoxal.
Si tout cela est vrai ou vraisemblable, il en résulterait que pour nous il serait progressivement plus difficile de «métaboliser» le passage, dans le cadre de 24 heures, d'un état d'inconscience nettement régressif à un état de pleine conscience, et vice versa, alors que, peut-être, pour l'homme primitif, ce genre de va-et-vient aurait pu être perçu comme beaucoup moins bizarre et traumatisant.
Nous savons pertinemment que des entités antagonistes telles que le plaisir et la douleur ne sont pas, à vrai dire, exemptes d'une possible intrication profonde, voire même de réactions susceptibles de nous faire penser à une certaine complicité entre elles. Du moins dans le sens que, déjà à un niveau cérébral, il n'est pas toujours aisé de pouvoir faire une distinction précise entre des centres présumés de la douleur et du plaisir.
Cela peut d'ailleurs dépendre aussi du degré d'excitation atteint, de manière qu'une intensité d'excitation érotique trop poussée pourrait bel et bien déterminer des réactions anxiogènes, alors qu'une douleur maîtrisée, comme celle pouvant se produire lors d'un entraînement sportif, serait à même de susciter des réactions agréables liées justement aux capacités de maîtrise.
Ce qui nous intéresse ici en particulier se réfère au fait que, à l'instar d'une douleur fort désagréable à l'état de conscience éveillée devenant peut-être tout à fait supportable en état de sommeil, un plaisir de nature érotique qui n'arrive pas à prendre consistance en état de veille pourrait au contraire être mieux perceptible au niveau corporel pendant le sommeil. Il n'est pas exclu que cela puisse se passer lors, par exemple, des érections nocturnes spontanées ou des rêves érotiques. Quoi qu'il en soit, il est certain que des émotions angoissantes telles la peur ou la rage peuvent se déclencher pendant le sommeil en concomitance avec des érections péniennes allant jusqu'à la pollution nocturne, ce qui paraît se produire en tout cas chez des hommes ayant une impossibilité d'éjaculer en état de conscience éveillée.
En ce qui concerne nos propos spécifiques, nous devrions nous interroger en somme sur l'éventualité que les orgasmes à l'état de veille requièrent, pour pouvoir se produire en bonne et due forme, d'accéder automatiquement à un niveau de conscience davantage proche d'un état oniroïde ou hypnoïde que d'une conscience dans son plein essor. Et par contre, des orgasmes reliés par exemple aux pollutions nocturnes se produiraient à des niveaux de conscience en général encore plus profonds, fort conditionnés alors par la pure mémoire corporelle.
Il faut peut-être mettre en évidence ici que quand nous parlons de niveaux de conscience, nous entendons par ces termes également des niveaux d'autoperception, y compris une autoperception qu'on pourrait qualifier de subliminale. Il se pourrait, de plus, que ces différents niveaux de conscience déterminent ou permettent une perception respectivement de la douleur et du plaisir non identique à celle de l'état de veille. En d'autres termes, la douleur peut être perçue le plus souvent d'une manière plus nette et désagréable dans une situation de conscience éveillée, tandis que le plaisir pourrait être mieux et plus durablement perçu par l'organisme à des niveaux de conscience plus réduits. En effet, un plaisir trop conscientisé met tout de suite en relief sa relative fragilité par rapport à des perceptions désagréables, et surtout il montre une fugacité foncière, de nouveau en net contraste avec la tendance à persister des manifestations douloureuses.
Même le couple le plus uni, le mieux assorti et jouissant d'une entente et d'une empathie persistantes doit se soumettre chaque nuit à une séparation incontournable, celle exigée par le sommeil. Cela pourrait paraître banal et pas du tout comparable à des séparations proprement dites, telles par exemple que des déplacements, des maladies, ou des prises de distance, toutes temporaires soient-elles, suite à une incompréhension soudaine, à des malentendus ou à de l'insatisfaction sexuelle. Et pourtant, le fait de devoir chacun se retirer à l'intérieur de soi-même, en coupant les liens sensoriels avec l'autre, ne peut pas ne pas constituer une forme de traumatisme répété, engendrant entre autres de l'angoisse de séparation, si discrète et variable soit-elle dans son intensité. Ce que l'on pourrait appeler des rites d'endormissement, qui pouvaient déjà exister pour chacun individuellement, tendront peut-être à se modifier dans le cadre du couple ou à se renforcer, mais cela justement en fonction aussi de cette possible angoisse de séparation au moment d'entreprendre chacun un voyage tout seul à l'intérieur de soi-même. Par contre, les éventuels rites autour du réveil, incluant aussi le moment du petit-déjeuner, tout en étant moins structurés que ceux que nous appelons rites d'endormissement, sont susceptibles de révéler juxtaposée la joie des retrouvailles avec de nouveau la perspective ultérieure d'une nouvelle angoisse de séparation. Il n'est donc pas exclu que de véritables troubles du sommeil, tels l'insomnie d'endormissement ou l'insomnie à réveil précoce, mais également du bruxisme ou des «REM sleep disorders», trouvent leur racine dans cette inévitable séparation hypnique.
Remarquons cependant que l'angoisse peut en général se montrer une arme à double tranchant, en devenant tantôt un facteur d'inhibition sexuelle, tantôt au contraire un facteur d'excitation érotique. Angoisse qui peut découler, comme nous l'avons dit, de cette nécessité de se renfermer chacun dans un monde intérieur complètement isolé à cause du sommeil, mais qui peut aussi trouver une expression plus «bruyante» à travers des cauchemars répétés ou des terreurs nocturnes. D'autre part, cette angoisse peut s'associer à d'autres facteurs telles une baisse de la température corporelle, une relative immobilité, cette dernière quand même accentuée lors des cycles de sommeil paradoxal, ou encore une dépression de l'humeur propre à la nuit, apte, si l'on se réveille, à engendrer des pensées noires et du pessimisme foncier.
Soulignons une fois de plus que l'état de sommeil peut permettre une meilleure intégration tant de sensations fortes que d'émotions qui, en état de veille, seraient peut-être perçues comme désagréables, voire insupportables. Ce qui nous fait insister sur le fait que ce n'est pas toujours qu'une excitation érotique très intense qui est automatiquement bien «canalisée» en état de conscience éveillée.
Pour nous centrer en particulier sur le couple, rappelons-nous que si l'un des deux membres donne l'impression que son partenaire jouit davantage sexuellement, cela peut amener ce couple même à une progressive rupture. Et bien qu'une telle impression de désavantage à propos de la jouissance érotique soit en principe quelque chose de vécu consciemment, il ne faut pas écarter l'éventualité que cette impression trouve son origine primaire dans le fait que pour un membre du couple le sommeil en général soit vécu surtout comme une pure nécessité, comme une obligation biologique, tandis que pour l'autre il soit, en premier lieu, déjà source de plaisir en tant que tel.