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Journal d'Architecture
Giairo Daghini
Le devenir des villes
1. Au moment même où nous parlons autant de la fin de la ville, la ville est partout. Mais nous n'habitons plus aujourd'hui seulement dans des villes. Nous n'habitons pas non plus de grandes villes ou une Grossstadt, ces résultats de vagues successives d'urbanisation et de suburbanisation constamment élargies. Nous habitons aujourd'hui des territoires métropolitains, dont on a de la peine à définir les limites, qui contiennent toutes ces villes, ainsi que des friches de tout genre: urbaines, agricoles, industrielles, un grand nombre d'hétérotopies, des restes de nature artialisée. Nous habitons des paysages hybrides dont les parties dispersées qui les composent sont connectées par des réseaux techniques et de mobilité toujours plus complexes. Les relations entre formes et modes de vie dans la métropole contemporaine s'étendent à une dimension spatiale beaucoup plus vaste que celles habituellement conférée à la ville. L'étendue des territorialisations en cours ces dernières décennies ne correspond plus à des mouvements dans lesquels la ville se fait et se défait en elle-même, mais à des processus de déterritorialisation et de reterritorialisation de l'espace où la villeest présente comme un genre urbain diffus. Mais aussi, dans maints cas, comme un simulacre.
2. «Nous sommes à une époque où l'espace se donne à nous sous la forme de relations d'emplacements» (Foucault, Des espaces autres). Davantage qu'un emplacement particulier, davantage qu'une chose en tant que telle, l'espace métropolitain semble se donner à nous aujourd'hui sous la forme de la mise en relation de faits et d'entités souvent sans liens directs les uns avec les autres: c'est plus une géographie d'événements que le résultat d'une histoire progressive de la forma urbis. C'est, entre autres, ce qui nous vient à l'esprit dès que nous nous référons à la métropole contemporaine. Nous la pensons comme une spatialisation des connexions possibles entre toutes les choses hétérogènes qu'elle contient et entre les emplacements dont elle est formée. Ce système de juxtaposition, d'irruption, de superposition, de mélange, de coexistence, de densité et de vide, ainsi que de mise en connexion par réseaux, nous apparaît presque comme la chose en elle-même de la métropole, la «spatialisation de son intellect abstrait».
3. Si nous songeons aux configurations de la métropole contemporaine qui se superposent et s'entrecroisent, alors nous nous confrontons au déploiement de nouveaux systèmes de limites et de centralités qui sont différents de ceux communément admis pour la ville. Les lieux que nous identifions aujourd'hui comme des pôles de centralité urbaine ne sont plus les noyaux traditionnels au centre d'une urbanisation en expansion vers une périphérie, mais plutôt des noyaux diffus entre les mailles d'un filet d'emplacement avec des fonctions et avec des activités diverses. D'un point de vue formel, ils peuvent être définis en tant que séries ou grilles de centralités qui mettent en relation et auxquelles font référence des pôles d'activités et de consommation, des systèmes de pouvoir et de décisions, des densités de résidence, des concentrations de loisirs dispersés sur tout le territoire métropolitain. Ces dynamiques de transfert et de mise en relation rendent progressivement obsolète la dialectique traditionnelle de centre-périphérie. Les critères d'établissement ne sont plus vraiment subordonnés à des considérations de hiérarchie spatiale, mais ils obéissent plutôt à des stratégies qui émergent en continuité dans la territorialisation de l'espace métropolitain. De tels processus ne restent pas à l'intérieur de l'espace de la métropole; au contraire, face aux processus productifs dispersés à travers le monde, aux transactions de tout type qui les accompagnent, aux possibilités d'intégration par les télécommunications, ils prennent toujours plus des dimensions transterritoriales. Dans tous ces cas, la ville en tant qu'espace centré est d'une certaine façon arrachée à elle-même sur des lignes de fuite qui la déversent dans le territoire, telle une partie juxtaposée à d'autres, telle une centralité face à d'autres qui se constituent sans cesse. Cette ligne de fuite, on la sent déjà d'une façon dramatique dans ces villes à extension immense qui semblent courir après leur démesure sur le territoire. On l'aperçoit également dans des emplacements urbains qui se construisent aujourd'hui à la marge, ces espaces ouverts du territoire qu'on nomme Edge city. Qui plus est, elle est décelable dans les mouvements d'occupation et de dispersion typologique du territoire de Suburbia, déjà très étendu en Europe, mais aussi dans une demande de qualité du territoire et une relation originale à établir avec le paysage. Il ne s'agit pas de gens désertant les villes, au contraire. La ligne de fuite dont on parle ici conduit plutôt en dehors du concept de ville, en dehors de la dialectique polis/civitas-urbs qui fut le modèle de référence de la ville occidentale; elle conduit donc dans un sens autre et enfin dans d'autres configurations d'espaces, expressions d'autres sociétés.
4. Nous construisons des territorialisations de villes durant les grands mouvements pendulaires entre les espaces de résidence, d'activités et de consommation. Chacun de ces lieux agit, pourrait-on dire, à la manière d'un champ gravitationnel sur les autres, dont il modifie la densité et la distribution des corps dans l'espace-temps au quotidien. Ce phénomène est encore plus marqué dans les grands flux migratoires vers les territoires métropolitains. Mais il se produit aussi dans l'espace-temps des loisirs, au moment où les frontières de la ville contemporaine, ou mieux du territoire métropolitain, s'étendent selon un rythme hebdomadaire jusqu'aux montagnes couvertes de neige, ou selon un rythme saisonnier jusqu'à la merŠ Sur les espaces terminaux de ces flux nous construisons et nous élargissons sans relâche la maille de lieux, de typologies bâties, de centralités diffuses et différenciées du territoire métropolitain. La configuration spatiale de ces territoires n'est plus vraiment donnée parce qu'ils apparaissent comme l'ensemble de ces événements au moment même où ceux-ci surviennent. De ce point de vue, les villes et le territoire métropolitain dont elles font partie semblent se déconstruire dans de purs processus événementiels.
5. Dans le territoire de la métropole contemporaine prennent forme des typologies, des emplacements, des hétérotopies qui lui sont propres, qui n'appartiennent plus ni à la ville historique, ni à ses périphéries. Les systèmes spatiaux de la mobilité d'abord: le réseau des autoroutes et des lignes ferroviaires à grande vitesse, leurs stations intermodales, les emplacements des grandes cités aéroportuaires. Mais encore les typologies de la grande consommation: les centres commerciaux, les hypermarchés, les shopping malls, les centres de services; ou celles de la communication: les édifices des télécommunications avec leurs tours d'antennes pointées vers le monde et leurs parois fermées sur les alentours; les lieux de réception et de stockage de tous les savoirs et leur reproduction par des spatialisations à l'infini, jusqu'au disque dur de l'ordinateur dans une maison quelconque d'un territoire quelconque. Partout ces lieux scandent ce genre urbain diffus de la métropole contemporaine. Ils ont des caractères en commun. Il s'agit pour la plupart de lieux spécialisés, d'espaces privilégiés qui supposent toujours des systèmes d'ouverture et de fermeture, des rituels d'accessibilité qui à la fois «les isolent et les rendent pénétrables». C'est le passage de la rue à l'autoroute, du train au TGV, de la place au hall d'aéroport, au shopping mall. Il s'agit de lieux publics autres par rapport aux espaces publics ordinaires qui appartiennent à notre culture, à notre imaginaire de projet. On peut les penser comme des hétérotopies: «des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables» (Foucault, ibidem). Leurs irruptions sur la scène du territoire semblent clôturer dans leur espace spécialisé et dans les comportements qui s'ensuivent le sens culturel même de l'espace public. L'empilement et le déploiement des grands réseaux de la mobilité: autoroutes, lignes à grande vitesse, aéroports, strient le territoire, le partagent en mailles territoriales qui elles aussi délimitent les métropoles contemporaines. Le long de ce parcours, plutôt que faire des voyages au sens traditionnel, on circule d'un endroit à l'autre à l'intérieur pratiquement d'un même espace générique métropolitain. C'est ainsi que nous relions les hétérogénéités de nos territorialisations contemporaines. Plutôt que des non-lieux, ce sont des lieux nécessaires aux spatialisations de la vie que nous sommes vraisemblablement en train de réaliser, au processus de son urbanisation spécifique. D'une façon analogue, la présence des malls composés d'hypermarchés, de multiplexes, de services semble jouer de plus en plus un rôle territorialisant. On les a vus surgir en dehors de la ville, greffés sur les réseaux de la grande mobilité d'où ils attirent les flux d'acheteurs. On les voit surgir maintenant au milieu de territoires suburbains déjà bâtis où ils commencent à devenir des pôles de centralité urbaine, paradoxalement des bâtisseurs d'urbanité. Ils définissent ainsi des frontières sociales et économiques de la métropole sous le signe d'une marchandisation toujours plus étendue.
6. Un univers autre se met en place, composé d'empilements de réseaux, d'espaces spécialisés, de redéploiements de centralité, de parties, de lieux déconnectés, de restes de villes qui dans son ensemble exprime bien la métamorphose de la ville en ville-territoire et en territoire métropolitain. Dans ces processus, c'est tout le système de cohérence, de sens, de représentation de la ville qui est remis en cause. Il est nécessaire néanmoins de considérer quelques événements. La métropole contemporaine est multiculturelle et multiethnique. Or, de manière inattendue, la ville au sens fort d'une association de gens liés par leur citoyenneté et par le lieu réapparaît quand la cohésion qui soude sur des territoires hétérogènes des cultures multiformes est cassée. Les territoires divisés, les villes déchirées font resurgir dans notre présent le sens et la demande de liens et d'espaces d'association qui ont constitué la ville dans l'histoire. Ils font resurgir aujourd'hui des liens apparemment très relâchés entre les individus qui habitent la métropole. De nos jours, quels motifs ont en effet les hommes de s'associer dans les régions et les territoires métropolitains? Par ailleurs, pour ce qui concerne l'espace en commun, alors que l'emprise au sol des réseaux et des consommations de tout genre s'est énormément étendue, c'est le paysage dans son ensemble, ce sont les qualités du territoire, qui deviennent l'enjeu d'un projet d'espace public en tant que tel. Enfin, la généralisation de la ville comme un genre urbain diffus impose au projet l'exigence de retravailler sur les lieux selon leurs propres matériaux et qualités, selon des singularités finies, aux possibilités illimitées.
Le dossier de ce numéro essaie de se confronter à la dimension territoriale de la ville contemporaine. Il en interroge l'hétérogénéité des matériaux et des langages, il suit quelques mouvements aussi bien dans l'espace de Suburbia,que dans les centres de la Grossstadt. Il présente quelques exemples de nouvelles typologies qui ont atteint une valeur de langage architectural.
© Faces, 1999