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Les Français se disent peuple le plus cartésien de la terre, excipant que Descartes est né chez eux. L'argument ne paraît guère cartésien. Mais ce n'est pas grave. Descartes ne l'était pas non plus, et les Français, encore moins. Si être cartésien signifie se gouverner au seul moyen de la raison, alors rien n'en est plus éloigné que la vie politique de l'Hexagone, toute nimbée de rêves, de coquecigrues, de passions amoureuses et de symbolique archimonarchique.
Prenons, par exemple, le traitement réservé aux ministres français qui ont combattu - ou non - aux élections législatives. Ce sujet intrigue l'excellente consœur Laurence Naef. Elle pose des questions cartésiennes. Mais les réponses ne sauraient relever de l'étroit carcan de la rationalité. Première interrogation: «Des ministres viennent de se présenter dans des circonscriptions pour être élus députés. N'y a-t-il confusion des pouvoirs entre le législatif et l'exécutif?»
Par le truchement de Montesquieu, la France a inventé (avec Locke, soyons justes) la séparation des pouvoirs mais elle s'est bien gardée de l'appliquer. Donc, outre-Jura, ce souci bien helvétique n'en est pas un. Ensuite, le ministre élu député ne siégera pas à l'Assemblée nationale. Son siège sera occupé par son suppléant qui a été élu avec lui sur le même «ticket». Cela dit, sur les affiches électorales, c'est la bobine du titulaire qui s'est étalée, alors que celle du suppléant a occupé l'espace d'un timbre-poste. L'électeur est donc persuadé qu'il a voté pour une star de la politique mais c'est un conseiller municipal de Lamotte-Beuvron qui le représentera au Palais Bourbon.
Laurence me pose cette nouvelle question: «Les médias affirment que ces ministres se sont présentés devant les électeurs afin d'être légitimés par le peuple. En cas de défaite, ils devront démissionner. Mais alors, les autres ministres, ceux qui ont évité le scrutin, seraient-ils moins légitimes?»
Tout d'abord, la démission «obligatoire» des ministres battus n'est pas une contrainte légale. C'est une simple habitude créée par le gouvernement Juppé en 1995. Chaque nouveau premier ministre la reprend à son compte pour jouer les rigoureux devant les caméras.
Concernant la légitimité, la chose est plus complexe. Il faut remonter au Sacre des Rois de France en la Cathédrale de Reims. Le monarque était oint par un mélange de Saint Chrême et d'huile miraculeuse de la Sainte Ampoule. Ce n'est qu'embardoufflé de ce sacré corps gras que le Roi devenait légitime aux yeux du peuple. La couronne n'était qu'un accessoire. Il fallait que l'Esprit divin enduisît le corps du Roi pour que la magie du pouvoir puisse s'exercer.
Depuis, la France a remplacé les Saintes Huiles par une margarine nommée Suffrage universel. Mais le principe reste le même. Laurence a remarqué que plusieurs ministres ont renoncé à briguer un siège au parlement. Alors, seraient-ils moins légitimes? Sur le plan tristement légal, ils ne le sont ni plus ni moins que les autres. Mais le membre du gouvernement qui a été oint par le peuple irradie d'une aura médiatique plus lumineuse que celle de ses collègues moins ardents au combat électoral.
Certes, le mérite n'est parfois pas bien grand. Le plus souvent, les états-majors politiciens réservent aux ministres candidats au parlement des circonscriptions faciles dans lesquelles même un sapajou serait élu pourvu qu'il possède la carte du bon parti. Mais peu importe. L'important, c'est de se battre ou de faire semblant. Car les Français n'aiment pas les politiciens qui se planquent dès l'apparition d'une urne.
Le sort de Dominique de Villepin en apporte l'éclatante démonstration. Voilà un garçon doté de multiples talents, y compris celui d'apprécier Char - chose rare chez les politiciens français d'aujourd'hui qui confondent le poète avec un véhicule à traction hippomobile. Le Flamboyant a affronté Bush et ses Texans au front bas, Colin Powell et ses fioles trafiquées. Mais se lancer dans la bagarre électorale était au-dessus de ses forces. Il fait songer à un prince qui, allergique aux Huiles même Saintes, n'aurait pu se faire oindre et serait, de ce fait, interdit d'accéder à la plus haute marche du pouvoir. Villepin, lui, est allergique au peuple. Alors, le peuple s'est détourné de lui en haussant les épaules.
Inspirés par ce contre-exemple, les ministres qui ont fait «coitus interruptus» aux dernières élections faute d'avoir trouvé circonscription à leur pied, devront, un jour ou l'autre, recevoir cette onction populaire. Ils pourront ainsi continuer à se rêver en Roi.
ILLUSTRATION: Songe d'une nuit de député.