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J'ai parlé l'autre jour d'un grand classique de la littérature italienne, Storia della Colonna infame, d'Alessandro Manzoni (1785-1873), qui dénonçait la justice qui utilisait la torture pour faire avouer des crimes imaginaires. L'autre grand texte italien de dénonciation d'un système émane de la même époque: il s'agit de Le Mie Prigioni, de Silvio Pellico (1789-1854), qui évoquait son séjour dans une prison autrichienne - le Spielberg, de sinistre mémoire: avant les récits de Dostoïevski et de Soljenitsyne sur le goulag, il y eut celui de Pellico.
Il avait été incarcéré après avoir participé, à Milan, au mouvement patriotique italien, plutôt libéral et agnostique, mais il était piémontais et de mère savoisienne: parfaitement francophone, il vécut à Lyon et correspondit un peu avec Jean-Pierre Veyrat, qui lui avait envoyé son recueil de poèmes.
Il choqua ses amis en se montrant sans haine pour les Autrichiens et en proclamant sa foi catholique, qui l'aida à supporter l'épreuve. Il profita de celle-ci pour se purifier de toute rancœur, et, somme toute, son livre eut plus de succès auprès des catholiques que des libéraux. Stendhal pourtant l'aimait, étant indulgent pour le catholicisme italien, qu'il jugeait sincère: il éprouvait même, à son égard, de l'affection. On en voit des échos dans La Chartreuse de Parme.
Cependant, Pellico apparaît comme novateur en ce qu'il rejette le classicisme: ne passant rien sous silence, il décrit dans les moindres détails les conditions horribles de sa détention. Un ami italien m'a confié que les élèves de son pays étudiaient fréquemment le passage d'une amputation à laquelle a non seulement assisté, mais participé Pellico, effectuée auprès d'un camarade militant, dont il était proche. Une plaie à sa jambe s'étant infectée, il avait fallu la couper au-dessus du genou. Le sang bouillonnait, comme disait Racine: il coulait à flots. Le chirurgien faisait ce qu'il pouvait: la direction de la prison n'en avait pas fourni un de véritable métier. La souffrance était immense. Mais, une fois la chose achevée, le malade demande à Pellico de lui apporter une rose qui était à la fenêtre, pour la donner à son amputeur.
Dans l'horreur non édulcorée du Spielberg, Pellico trouvait à admirer la bonté divine, à sacrer les gestes les plus probes - manifestant le mieux l'amour de Dieu -, et à illuminer le tableau. En un sens, il retrouvait la grâce des récits de martyres de la Légende dorée ou de la poésie de Prudence, faite de lumière divine irriguant les tortures et les plaies. Des cous tranchés surgissait une clarté, comme dans l'histoire de saint Paul. De la cuisse coupée dans le Spielberg jaillissait un sang surmonté d'une rose. Pellico ne fait pas plus que Manzoni dans le merveilleux, mais le contraste entre le sentiment de ce qui est juste et la réalité horrible crée une émotion incontestable.