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Symbole de l’imprévisible, le hasard a longtemps été une source d’étonnement et d’inquiétude, et souvent interprété comme un message divin. Aujourd’hui, le monde scientifique préfère s’interroger sur ce qui relève ou non du prévisible.
"Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité."
Cette phrase célèbre est attribuée au philosophe grec Démocrite, mais cette paternité est douteuse. On peut noter cependant que cette citation est d’inspiration matérialiste et que Démocrite lui-même était un ardent défenseur de ce matérialisme que Platon haïssait profondément. Mais, quelle que soit son origine, cette phrase a le mérite d’opposer le hasard et la nécessité, ce qui permet de préciser le sens de ces deux concepts dont il convient de donner une définition.
La nécessité
Selon le Petit Robert, la nécessité est définie comme «l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, des principes et des conséquences». C’est dire qu’elle est en jeu chaque fois qu’on peut attribuer une cause aisément identifiable à un événement quelconque. À la fin d’une nuit particulièrement obscure, le ciel s’éclaire à l’est. La cause de cette luminosité est simple: le soleil s’approche de l’horizon, même s’il est encore invisible. Ici, l’enchaînement de cause à effet est à la fois évident et connu de tous. En philosophie, cependant, les affirmations les plus simples sont susceptibles de rencontrer une opposition. Les penseurs aiment mettre un bâton dans les roues les plus rondes et les mieux huilées.
Le hasard
Le hasard, considéré comme le rival de la nécessité, est la « cause fictive de ce qui arrive sans raison apparente ou explicable, souvent personnifiée au même titre que le sort, la fortune ». C’est Le Petit Robert qui l’affirme.
La découverte de la grotte de Lascaux est souvent considérée comme le prototype d’un événement qui doit tout au hasard. Cependant, dans le prologue de cet ouvrage, on s’est déjà interrogé sur la pertinence d’une telle identification. Elle est problématique, tant la réalité est complexe et difficile à ranger dans des catégories trop précises. En attendant, quand on évoque la notion de hasard, il vaut la peine de se pencher sur son étymologie. Le dictionnaire affirme que ce mot a été forgé vers 1150 à partir de l’arabe az-zahr, « jeu de dés ». Il s’agit d’un emprunt entièrement justifié dans la mesure où, de tout temps, ce jeu a constitué un excellent exemple de processus aléatoire. Quant à «aléatoire», cet adjectif convient tout aussi bien puisqu’il renvoie lui aussi au jeu de dés, alea en latin. En témoigne la célèbre phrase de César qui, franchissant le Rubicon, se serait exclamé : Alea jacta est (les dés sont jetés. En latin, alea peut désigner le dé ou le jeu de dés)
Ce n’est pas une coïncidence si « hasard » d’une part et « aléa » ou « aléatoire » renvoient au jeu de dés. On verra dans le livre présenté ci dessous, que ce jeu si simple et si universel constitue un des processus les plus élémentaires par lesquels l’être humain est en mesure, non pas de convoquer le hasard – contrairement au diable, il ne répond pas aux appels – mais tout au moins de l’imiter. Au-delà du jeu de dés, on verra également que, même en physique, le hasard sait se déguiser et apparaître au moment où on ne l’attend pas.
Hasard et nécessité
Il y a beaucoup à dire sur le hasard et la nécessité. L’un ne va pas sans l’autre et, même dans les sciences de la nature réputées exactes, la physique, l’astronomie et la chimie, ils se sont réservé une place de choix. Cependant, si les scientifiques parlent du hasard comme tout un chacun, ils prononcent rarement le mot de nécessité. Le vocabulaire scientifique s’est écarté du lexique utilisé par la langue commune ou par la tradition philosophique. Pour parler sainement de ces notions, il est préférable d’adopter le langage de la science. Car, à leur place, ce qui préoccupe les femmes et les hommes de science, ce sont des concepts parents mais distincts, et notamment le déterminisme et l’imprévisibilité.
Il n’en reste pas moins que le hasard prend de nombreuses formes différentes en physique. Toujours lié à l’imprévisibilité, il surgit fréquemment lorsque les physiciens cherchent à mettre un certain ordre dans le monde qu’ils explorent. Les différentes parties de cet ouvrage ont pour objet de présenter différents aspects du hasard dans les sciences physiques. Il apparaîtra qu’il est protéiforme. Il serait bien difficile de le ramener à un seul concept ou à un processus unique.
Cet article n’est qu’une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète du sujet.
Pour en savoir plus : Après que Galilée et Newton eurent mis le déterminisme en évidence, à savoir une relation directe et impérative entre force et mouvement, principalement manifeste en mécanique, leurs successeurs ont imaginé un déterminisme absolu gouvernant le monde et l’univers tout entier. Ils ont dû déchanter dès le 19e siècle. Comment en effet invoquer le déterminisme quand la précision nécessairement limitée des mesures condamne toute prédiction à long terme ? Ou lorsque le concept de probabilité régente le monde microscopique ? Le monde vivant que nous connaissons n’est-il pas d’ailleurs le résultat de mutations aléatoires du génome et de catastrophes naturelles ayant infléchi l’évolution des espèces ? Autre question, plus délicate : le hasard a-t-il eu son mot à dire lors de l’élaboration des lois de la nature ?
Extrait du titre Aléa, les métamorphoses du hasard De François Rothen Collection Focus Science Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)