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Monfrère m’a persuadé de renoncer à sortir. Après l’affaire du restaurant encombré, il n’a pas eu de peine. Nous avons accompagné les enfants à Puente Rey, puis nous sommes allés acheter de l’alcool au supermarché. Des hommes en peignoir se baladaient entre les rayons, ils revenaient de la course déguisée qui s’est tenue dans la station. De retour à Agrabuey, nous avons relancé le feu, mis de la musique et ouvert des bières. A trois heures et demie, les enfants frappent à la porte. Sans un mot, Aplo rentre dans sa chambre. Luv raconte le contrôle de police. Affalé contre un mur, Aplo a attiré l’attention de la patrouille.
-Il ont demandé si ça allait.
-Ils ont bien fait!
-Sauf que je n’avais pas mes papiers…
-N’avais-je pas dit de prendre vos papiers? Et d’abord, pourquoi Aplo a‑t-il bu tout son mélange? Quand était-ce?
-Il y a une heure et demie.
-Et entre deux, vous avez fait quoi?
-On a attendu le taxi.
Monfrère m’a persuadé de renoncer à sortir. Après l’affaire du restaurant encombré, il n’a pas eu de peine. Nous avons accompagné les enfants à Puente Rey, puis nous sommes allés acheter de l’alcool au supermarché. Des hommes en peignoir se baladaient entre les rayons, ils revenaient de la course déguisée qui s’est tenue dans la station. De retour à Agrabuey, nous avons relancé le feu, mis de la musique et ouvert des bières. A trois heures et demie, les enfants frappent à la porte. Sans un mot, Aplo rentre dans sa chambre. Luv raconte le contrôle de police. Affalé contre un mur, Aplo a attiré l’attention de la patrouille.
Jeune, on se juge différent. Par devers-soi, on pressent que cette différence est illusoire d’où le travail esthétique sur la personne qui consiste à multiplier les signes. Avec l’âge, la raison l’emporte : n’est pas différent qui veut, les cas sont rares et parce qu’ils sont rares, ils marquent. Pourtant, il faut se vouloir différent. Cela créée de la différence et, en ce domaine, il n’y a pas de progrès, même minime, dont ne profite toute la société.
Les musulmans sous-estiment absolument la violence de l’homme occidental — j’insiste sur l’adverbe. A l’inverse, l’Occidental sous-estime la capacité du musulman à profiter de la faiblesse. Le malheur, pour nous autres qui aimons la culture rationnelle, la critique qu’elle autorise, la liberté qu’elle apporte, est qu’une partie des Occidentaux n’a pas de tâche plus urgente que d’encourager la faiblesse dans le peuple afin de hâter sa mise en coupe.
Restaurant El Porton. J’y ai mangé il y a douze ans, j’y suis retourné en juillet, la table est de qualité. De plus nous attendons la visite de Monfrère; faire entorse à la règle et dîner dehors le soir de la Saint-Sylvestre me semblait donc être une bonne idée. La patronne m’annonce qu’elle fermera ce soir-là. Je réserve pour la veille. Sur place à 21h00, nous sommes parmi les premiers. Je souhaitais une installation dans la salle du bas, le garçon nous mène à l’étage. L’apéritif à peine commencé, abondent quarante collègues de bureau. Les hommes se placent à gauche, les femmes à droite, puis le contraire, jouant des coudes, s’embrassant, l’air est électrique. Ils se relèvent, discutent dans le passage, échangent leurs chaises, enfin chacun trouve sa place, le vin est servi. Alors, ils parlent. Mais ce sont des Espagnols. Quarante Espagnols. Des collègues. Et c’est Noël, la sortie d’entreprise, l’ hystérie: chacun doit prouver qu’il n’est pas ce qu’on croit, se montrer, être vu. Ils ne parlent pas, ils hurlent, vocifèrent, moulinent de la main, s’esclaffent et crient.
- Je sais, me dit la patronne, mais que puis-je faire? Je n’ai plus une table de libre!
Le volume sonore est tel que nous avons de la peine à nous entendre. Pour saisir ce que dit Luv, j’arrête de manger, je me penche par dessus la table. Pour avoir ma réponse, elle fait de même. D’ailleurs le garçon a disparu (une serviette nouée sur la tête). Il passe en courant. Disparaît encore. Restée vide, la table qui est dans notre dos, se remplit. Des gens des villes. Mille francs de vêtement sur chaque gosse, le triple sur Madame et un orphelin acheté dans le tiers-monde que l’on gave de chocolat. Cette fois, le restaurant concurrence la discothèque, la nourriture vibre dans les assiettes, le vin est glacé, le café est tiède, je regarde avec envie la rue, sous la pluie, vivement !
Leçons d’allemand tandis qu’il neige. Aplo découvre les déclinaisons mixtes, faibles et fortes, les prépositions qui commandent l’accusatif ou le datif, les quatre cas retenus du latin… Quelques minutes après avoir déclaré, “je vais t’expliquer la méthode”, je m’exclame:
- Comment as-tu fait jusqu’ici?
Je suis interdit. Qu’Aplo ignore les rudiments de la grammaire soit, mais comment a‑t-il pu présenter ces dernières années à Genève, puis à Fribourg et maintenant à Lausanne des devoirs récompensés par des notes moyennes?
-Nous allons tout reprendre. Sors ton livre!
-Je n’ai pas de livre.
-Alors prends ton dictionnaire!
-La maîtresse fait des fiches.
Excédé (une partie du vocabulaire m’échappe et je trébuche sur les accords complexes), je cherche une grammaire dans l’encyclopédie et entreprend son résumé — deux heures de travail. Après quoi nous débutons la traduction d’un texte. Aussitôt, je bute sur sa difficulté. Quand je viens à bout du premier paragraphe, je constate qu’il s’agit d’un article de presse. Faute de style, le journaliste donne dans les circonlocutions pour en acquérir un, il fabrique des phrases sans verbe et privilégie l’ellipse, cela pour nous parler de l’ambiguïté sexuelle de Marlène Dietrich. Que l’on me descende les pédagogues dans la cour, lorsque j’en aurai fini avec la leçon d’allemand, ils cireront leur godasses et commenceront une marche de nuit!
Grosse neige sur Agrabuey. Les ruelles se remplissent, les toits se chargent. Antonio débarrasse à l’aide de son trident. J’insiste pour lui prêter ma pelle: elle est neuve, fais-je valoir, je viens de la commander en Allemagne. Il ne veut pas. Luv est étonnée par le trident. Nous marchons à travers le village, en baskets, les enfants ont vite les pieds mouillés (cela, depuis qu’ils sont nés, génération qui ne se chausse pas). Je leur fais la visite: l’église et l’ancienne école transformée en bar, le pré aux moutons, la piste de fronton, les ponts de pierre sur la rivière et le canal. Quand nous revenons dans notre rue, Antonio a renoncé à déplacer les paquets de neige, ils se reforment aussitôt, mais pas un des voisins de Saragosse qui a sorti le jet d’eau et arrose devant sa porte. A l’heure du repas, tout le monde rentre et la neige continue de tomber. Durant l’après-midi, le village s’enfonce. Nous descendons à la ville, mangeons le manu chez Brasa, au milieu des familles; au moment de sortir mon porte-monnaie, je m’aperçois que je l’ai perdu. Le patron et la patronne me rassurent, nous souhaitent bon Noël, “si vous ^tres encore dans la région, vous viendrez payer un autre jour!” (Fausse alerte, le porte-monnaie était resté sur la table, par courtoisie, je rappelle le restaurant.) Quatre heures et demie, le ciel poudroie, nous passons la double montagne qui cache Agrabuey derrière des touristes qui roulent des voitures équipées de chaînes, puis nous préparons le souper de Noël. Luv écrit et dessine les menus, Aplo prépare la mousse d’avocat et le foie-gras, je m’occupe de la crème de chou-fleur au caviar. Plat principal, pavé de vache et demi-homard. Etrange bête de l’Atlantique au milieu de toute cette neige. Dehors, vaste silence. Alourdie, la cloche de l’ancienne école peine à sonner. A minuit, nous distribuons les cadeaux. Les enfants m’offrent un phare de vélo, ils reçoivent des coffrets de parfums, des habits, Luv, un jeu de serviette de bain brodée à son nom.
Quelques mots ou parfois un seul suffisent à déclencher de longues séquences rêvées. Pour avoir lu une critique du style de Racine dans Cinna, j’assiste durant mon sommeil à la concurrence entre deux acteurs vedette du théâtre parisien au XVIIème pour un rôle de professeur à fraise dans une pièce pour enfants. Ces derniers, hilares et causant, montrés (par la caméra, si je me fais comprendre) aussi souvent si ce n’est plus que l’acteur sont tous pareillement habillés de blanc à la façon des aides de curé et ils s’esclaffent. Auparavant — ceci est réel — j’ai regardé les premières minutes du procès de Nuremberg. Les dignitaires nazi se lèvent à tout de rôle pour répondre au juge anglais qui leur demandent s’ils plaident coupables ou non coupables. Rudolf Hess dit simplement “nein!” En rêve, je quitte avec Aplo un bord de mer où assis dans le sable, à portée d’une caravane de gitans, il me faisait répéter mon examen de Français et nous entrons dans Germania, la capitale nazie dessinée par Speer, ville aux perspectives futuriste (plutôt que néo-romain) que nous admirons la main dans la main avant de gagner Prague dont je détaille les monuments. Et ainsi, de suite, du mot aux images, tout la nuit.
Ce jour de Noël, soleil radieux sur Agrabuey et comme je me suis couché tôt, j’ai le privilège de me tenir debout dans la village avant les familles; n’était-ce ce bruit des grands fonds qui émane de la chaudière, le silence serait parfait. Hélas pour les enfants qui atterrissent demain à Barcelone, la pluie est annoncée. Le Petit Homme bleu dit qu’il neigera au-dessus de 1000 mètres. Soyons optimistes, la maison est à 1008 mètres.
Sur ce site de vente en ligne d’antiquités, une veste du XIXème siècle. Je me vois bien répondre à celui qui demanderait où j’ai trouvé cette ravissante veste:
-Oh, je ne sais plus, elle a deux cent ans!
Duschambé, Duschambé, je n’arrête pas de répéter “Duschambé!”, Duschambé le jour, Duschambé la nuit, alors que je ne sais même pas de quel pays Duschambé est la capitale.