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Jonas Lüscher a donné la conférence poétologique Ins Erzählen flüchten (Fuir dans la narration) à Saint-Gall en 2019. Le résultat, désormais disponible sous forme de livre, se veut un plaidoyer en faveur du savoir narratif. Mais cette fuite ardemment désirée loin de la violence des termes génériques ne réussit pas tout à fait.
Dans la première partie de sa conférence, Jonas Lüscher s’emploie à esquisser une corrélation entre une vision du monde mathématique, scientifique, et une autre narrative, corrélation qui s’étend sur plus de deux mille cinq cents ans et dont il fixe les pôles dans l’aveuglement quantitatif et l’arbitraire narratif. Selon Lüscher, d’autres paires de termes se greffent à cette relation au cours de l’histoire : « Logos et mythos, le nécessaire et le contingent, […] le philosophique et le littéraire, l’explicatif et le descriptif, la théorie et le vécu ». Un sujet de discussion sans fin est de savoir s’il nous faut préférer « le général au particulier », et donc les explications universelles aux descriptions de cas individuels contingents. Pour Lüscher, le rôle de la littérature est clair : elle doit se pencher sur le vécu et donc sur la singularité, l’individuel et le contingent.
Pour examiner cette corrélation duale, Lüscher propose un récit continu qui affirme l’existence d’une « lutte de remplacement » constante entre le quantitatif mathématique et le narratif dans un mouvement qui traverse le temps, depuis l’Antiquité jusqu’au Romantisme en passant par l’Époque prémoderne et les Lumières. Avec l’avènement du capitalisme et le « transfert des critères économiques à tous les domaines de l’activité humaine », la vision quantitative du monde aurait remporté la bataille. C’est justement ce déséquilibre du système dual que Lüscher dénonce comme un aveuglement quantitatif, comme une trop grande confiance accordée aux chiffres et aux statistiques au détriment du narratif. Lüscher emprunte le concept d’aveuglement quantitatif à la sociologue Elena Esposito, qui le définit comme « une simplification fonctionnelle » capable de créer une « réalité irréelle mais réaliste » – et cela en s’aidant grandement de stratégies fictionnelles.
À propos de l’auteur
Jonas Lüscher, né en 1976 à Schlieren, a grandi à Berne. Après une formation d’enseignant en école primaire, il étudie la philosophie à l’École supérieure de philosophie de Munich. Lüscher a commencé un projet de thèse en philosophie à l’EPFZ, qu’il n’a jamais terminé. Il fait ses débuts en littérature en 2013 avec son court roman Frühling der Barbaren (Le printemps des barbares, traduit par Tatjana Marwinski aux Éditions Autrement en 2015), pour lequel il est nominé pour le Deutscher Buchpreis. Kraft (Monsieur Kraft ou la Théorie du pire, traduit par Tatjana Marwinski aux Éditions Autrement en 2017), son deuxième roman paru en 2017, reçoit la même année le Prix suisse du livre.
Photo: © Bruno Klein
Il semble par la suite paradoxal que Lüscher, pour critiquer la primauté du générique, ait recours à une histoire universelle européo-philosophique qui s’inscrit dans le même registre d’histoires que celui qu’il critique effectivement : des histoires « qui tendent à l’exagération, aux superlatifs » et qui parlent de « lutte et de compétition ». La relation entre fiction et récit n’est de même jamais abordée, bien qu’Esposito traite justement des stratégies récurrentes de fictionnalisation en tant que composantes fondamentales des probabilités et des statistiques. Les récits littéraires qui (re)produisent délibérément cet aveuglement quantitatif échappent alors aussi au schéma de la logique duale lüscherienne.
L’argumentation de Lüscher devient plus concrète lorsqu’il examine la fuite dans la narration comme une nécessité personnelle afin d’échapper à son propre scepticisme narratif et à la violence des termes génériques. Pour lui, cette dernière se manifeste par une sensation d’« étreinte désespérée » ou de « frappe dans le vide », qui a poussé Lüscher à son mouvement de fuite biographique – de la philosophie académique à la narration. On peut ainsi comprendre la fuite dans la narration, « dans une zone qui est soumise à son propre contrôle mais qui lui résiste », comme l’aveu de la contingence de son propre vocabulaire et de la fausseté du langage en général. À ce stade, il aurait été intéressant de voir dans quelle mesure cette fuite dans la narration reste toujours un récit de ce mouvement (de fuite). Ou encore quelles sont les implications de la fuite dans la narration pour la narration du mouvement de fuite, dans le cadre de cette conférence poétologique.
Dans ses réflexions, Lüscher omet cependant de faire de cette même narration du mouvement de fuite un sujet à part entière. Il transfère de manière conséquente l’« étreinte désespérée » ou la « frappe dans le vide » dans une histoire des idées en partie paneuropéenne et en partie biographique, une histoire qui doit naître de la non-thématisation de sa propre organisation et de sa propre interprétation. Le récit de la fuite dans la narration devient malheureusement lui-même une « simplification fonctionnelle » et se rapproche ainsi d’un aveuglement qui, bien que ni mathématique, ni scientifique, reste un aveuglement narratif que Lüscher aurait en réalité dû remettre en question – mais cette polarité méthodique proposée, entre aveuglement quantitatif et narration, ne peut finalement pas se permettre cette sensibilité.
Jonas Lüscher : Ins Erzählen flüchten. 111 pages. Munich : C.H. Beck 2020, env. 20 francs.
Traduction : Valentin Decoppet