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27.06.2023,
La prochaine crise financière est aussi prévisible que les bouchons sur le pont du Mont-blanc à Genève. Mais personne ne sait exactement quand elle se produira et quel acteur de l’énorme et très complexe système financier la provoquera.
Au cours des 200 dernières années, il n'y a eu qu'une seule période sans crise financière majeure, plus précisément de 1945 à 1973. Pour quelle raison ? Pendant « les Trente Glorieuses », la période de boom économique d'après-guerre, les banques ainsi que l'importation et l'exportation de capitaux étaient fortement réglementées. Et les monnaies n'étaient pas librement convertibles. C'était aussi l'époque où les faillites bancaires étaient rares. Et d'où vient la prévision selon laquelle la crise actuelle, après l'effondrement de Crédit Suisse dans les bras d'UBS, ne serait pas terminée non plus en Europe ?
De l'histoire, qui nous dit que de fortes hausses des taux d'intérêt aux États-Unis ont déjà précédé de nombreuses crises financières majeures. Les taux d'intérêt plus élevés des banques centrales déplacent l'ensemble de la structure des prix sur les marchés financiers. Les obligations d'État émises lorsque les taux d'intérêt sont bas, par exemple, s’avèrent peu rentables vu le taux d'intérêt bas prévalant pendant toute leur durée de vie — plusieurs décennies parfois. En revanche, les nouvelles obligations émises ont un taux d'intérêt plus élevé, ce qui fait baisser le cours des obligations à faible taux d'intérêt, et donc leur valeur. Les sociétés financières qui doivent évaluer les anciennes obligations dans leurs comptes au cours actuel, voire les vendre, font face à un problème.
La hausse des taux d'intérêt est aussi synonyme de danger vu qu’il était très avantageux de s'endetter ces dernières années. Le marché financier a gonflé en conséquence. Depuis la grande crise financière de 2008, le volume des placements financiers mondiaux a plus que doublé jusqu’en 2021, alors que le produit intérieur brut (PIB) planétaire n'a augmenté que d'un tiers dans le même temps. Aujourd’hui, le marché financier est donc plus de cinq fois et demie plus volumineux que tous les biens et services produits dans le monde (à savoir le PIB de la planète).
Les taux d'intérêt bas ont permis de « faire levier » sur les rendements. En simplifiant grossièrement, on peut l’expliquer comme suit : un hedge fund (fonds spéculatif non réglementé, pour une clientèle très riche surtout) a une possibilité de placement qui rapporte 5 %. Il investit 100 millions et réalise un bénéfice de 5 millions, ce qui est loin d'être suffisant. Il emprunte donc aux banques 1 000 millions à 2% d'intérêt pour les investir à nouveau avec un rendement de 5 %. Avec la différence d'intérêt de 3%, il réalise un bénéfice supplémentaire de 30 millions. Le rendement total est désormais de 35 millions au lieu de 5 (il doit payer 20 millions d'intérêts à la banque, mais gagne du même coup 50 millions avec le crédit réinvesti, différence de 30 en sa faveur). C'est la raison pour laquelle les plus grandes fortunes ont connu une croissance exponentielle au cours des dernières années.
Mais les taux d’intérêt bas permettent aussi de maintenir à flot des modèles commerciaux ou des entreprises qui, en circonstances « normales », auraient fait faillite. Même la banque centrale américaine appelle ces entreprises, qui ne sont en fait plus rentables, des entreprises zombies (zombie companies). Les obligations d'entreprises plus risquées sont « particulièrement vulnérables » aux hausses de taux d'intérêt et « les risques géopolitiques accrus renforcent la probabilité de cristallisation des vulnérabilités financières », avertissait fin mars la Banque d'Angleterre, dans l’habituel langage feutré des institutions spécialisées. Aux États-Unis surtout, le Commercial Real Estate (CRE), à savoir l'immobilier commercial, est actuellement considéré comme particulièrement sensible à la crise. Outre le fait que l'on a construit trop généreusement avec l'argent bon marché, l'incertitude plane également sur les immeubles de bureaux. On se demande en effet s'ils seront encore tous nécessaires à l'ère du télétravail.
Il ne fait aucun doute que certaines entreprises et fonds immobiliers vont boire la tasse. Mais qui s’en soucie ? Si les autorités de régulation et les autorités de marché s'intéressent à cette question, c'est en raison de mécanismes bien connus de la crise financière mondiale de 2008. En effet, les dettes de l’immobilier commercial ne sont pas simplement déposées auprès de n'importe quelle banque régionale américaine (dont certaines vacillent déjà dangereusement ou sont carrément en faillite), mais elles ont également été mélangées et ficelées dans des produits dérivés, autrement dit dans des actifs financiers de second ordre servant de sous-jacents. Ces actifs ont ensuite été fractionnés en « tranches de risque », puis revendus. Il est donc impossible de savoir clairement qui est assis sur des crédits pourris et quelles institutions financières ont prêté de l'argent aux acteurs ayant accepté des crédits potentiellement pourris. La meilleure façon de se représenter la situation est de faire appel à l'analogie de la saucisse : si l'un des ingrédients était de la viande avariée, impossible de voir si chaque tranche est concernée. Donc, on délaisse la saucisse entière. Lors de la dernière crise financière mondiale de 2007/2008, les hypothèques privées ont eu un tel effet domino. La méfiance sur les marchés financiers était en fin de compte telle que les banques ne se prêtaient plus d'argent. Une évolution similaire peut à nouveau se produire aujourd'hui.
Depuis 2008, le rôle des banques de l’ombre (dites aussi fantômes ou parallèles) a augmenté de manière disproportionnée et elles représentent aujourd'hui plus de la moitié du système financier mondial selon le Conseil de stabilité financière. On entend par là les fonds spéculatifs, les sociétés de capital-investissement (private equity) et les investisseurs institutionnels qui font en partie la même chose que les banques, mais qui ne sont pas réglementés et surveillés comme celles-ci. Ils restent donc dans l'ombre et sont généralement domiciliés dans des paradis fiscaux. Pour se montrer rassurantes, les autorités de régulation ne parlent plus de système bancaire parallèle, mais d’établissements financiers non bancaires (non-banking financial institutions, NBFI). Les hedge funds, par exemple, spéculent avec leur propre argent et beaucoup d'argent emprunté partout où c’est possible et où un quelconque rendement est promis — de la baisse du cours des actions à la météo (vous avez bien lu, il existe des produits dérivés sur la météo) en passant par la faillite d'entreprises. Les fonds de capital-investissement placent leur argent dans des entreprises à risques et financent des rachats d'entreprises. Les sociétés de financement et de participation comme Blackrock, les fonds indiciels, les fonds du marché monétaire ou les family offices des super-riches font également partie des banques de l'ombre. Les caisses de pension et les groupes d'assurance ont aussi recours au secteur bancaire « caché » (shadow banking).
Mais ce n'est pas comme si, d'un côté, les banques de l'ombre et, de l'autre, les établissements bancaires connus de tous opéraient côte à côte. En fait, les deux sont souvent intriqués via des dettes et des investissements. Et de nombreux acteurs de l'ombre, par exemple certains fonds spéculatifs, sont particulièrement endettés. C'est pourquoi le système bancaire parallèle est considéré comme le premier candidat à la chute du domino initial.
Selon l'autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), la nouvelle UBS détient désormais 35 000 milliards de francs de produits dérivés et structurés. Commentateur économique en chef du Financial Times et auteur d'un ouvrage de référence sur la crise financière mondiale, Martin Wolf confie à ce sujet à la NZZ am Sonntag qu’il est extrêmement improbable que la direction comprenne les risques auxquels sa banque est exposée, quoi qu'elle en dise. Toujours selon lui, l'affaire est aussi véritablement complexe : il existe des droits vis-à-vis de tant de contreparties dont on ignore beaucoup de choses (...). Sa conclusion : « Si j'étais suisse, je me dirais que ce nouveau coucou, l'UBS, est peut-être un peu trop gros pour notre nid. »
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