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31/05/2012
Le 10 juin, c'est le premier tour des élections législatives, en France; elles sont censées permettre au Président de gouverner à sa guise, ce que je trouve assez peu sensé, étant favorable à un système qui donne le pouvoir de gouverner à un chef choisi par le Parlement. Pour autant, je compte apporter mon suffrage au candidat de la majorité présidentielle.
Dans ma circonscription, en effet, il s'agit de Gilbert Saillet, que je trouve formidable. Il a dirigé une entreprise d'horlogerie à Genève, puis s'est adonné à la peinture, et il est écologiste et fédéraliste - dans la lignée de l'excellent Denis de Rougemont. Il a été choisi de préférence à un socialiste ou à un communiste parce qu'aux dernières élections locales, il a fait de plus de voix que les représentants de cette vieille gauche.
Face à lui, il y a principalement Martial Saddier, maire de Bonneville, candidat de la droite républicaine. Au début, je me demandais si je ne voterais pas pour lui, parce que dans son programme, il a déclaré qu'il défendrait la culture locale; et le fait est qu'il a déjà permis que fussent réalisées en ce sens plusieurs manifestations, auxquelles j'ai participé. J'ai notamment écrit un spectacle qui donnait à Bonneville l'éclat d'une cité glorieuse et la reliait à des divinités locales, et cela s'est bien passé. Martial Saddier a également été présent lorsque j'ai publié De Bonneville au mont Blanc, sur les écrivains qui ont parcouru la vallée de l'Arve. J'apprécie, naturellement, que des élus cherchent à créer une alternative à la culture officielle, venue de Paris, en aidant à l'épanouissement de ce qui est officieux et local.
Mais je voudrais surtout que la vie culturelle fût réellement décentralisée. Et je crois, de façon générale, que plus les décisions se prendront dans des villes proches, plus elles respecteront les vœux différenciés des citoyens - à cet égard comme aux autres. Le fédéralisme tend à accorder des prérogatives dans la Culture et l'Éducation à la Région, et Lyon reste plus proche que Paris. Rousseau disait d'ailleurs que les meilleures républiques n'étaient faites que d'une seule ville et de la campagne qui l'environnait. Et même si je n'approuve pas sa manière de soumettre la vie culturelle à l'État, je pense comme lui que si le lieu où se prennent les décisions est proche, les citoyens sont plus en phase avec ces décisions. Or, Gilbert Saillet non seulement est fédéraliste, et est d'accord pour dire que même Lyon est un peu loin, mais il a pleinement conscience que dans l'Éducation les libertés doivent s'accroître. Je voterai donc pour lui.
27/05/2012
Dans La Nouvelle Héloïse, on peut lire, au sein d'une lettre que Julie adresse à Saint-Preux: Tu reçus du ciel cet heureux penchant à tout ce qui est honnête: n'écoute que tes propres désirs, ne suis que tes inclinations, naturelles. On reconnaît l'idée de l'être parfait que Rousseau plaçait dans la nature. Peut-être était-elle liée à celle de la prédestination, que défendait Calvin. Certes, Rousseau admettait que la nature était souvent corrompue par l'homme - qui la polluait de ses projets fantastiques -, et dans une autre lettre de Julie, on peut lire le reproche que Saint-Preux croit trop qu'il peut faire le bien sans se fatiguer, parce qu'à ses propres yeux, ce qu'il veut est toujours bien en soi; mais finalement, il retrouvera sa vraie nature fondamentale en respectant le choix de Julie de se marier avec un autre, que l'auteur de ses jours - son père - lui impose! L'autorité sacrée du père était également un principe énoncé par Calvin.
Pour Rousseau, la vraie nature de l'être humain le poussait à retrouver l'état édénique, et l'union d'un homme et d'une femme sous le regard de Dieu! Il suffisait de mettre à jour cette image tapie au fond de l'âme: il était persuadé que le récit d'Adam et Ève renvoyait à l'état de nature. Pourtant, selon quelques commentateurs, cet épisode symbolique renvoie à un état antérieur à celui de l'être humain corporel: les deux personnages expriment des états intérieurs, indépendamment de la chair. Louis-Claude de Saint-Martin voyait les choses ainsi. Joseph de Maistre, sans doute, a critiqué les spéculations qu'on pouvait faire au sujet de l'expression de la Bible selon laquelle Dieu a donné à Adam et Ève des habits de peau; mais il n'en admettait pas moins que le monde physique était d'emblée une dégradation, que l'être humain n'était pur que dans le sein de Dieu, et saint Augustin regardait aussi toute naissance comme marquée par le péché: la matière faisait choir l'être humain.
François de Sales, pareillement, estimait que le Ciel était la vraie patrie de l'âme; que la nature de l'âme était céleste.
On sait que Rousseau était fasciné par les plantes: ne sont-elles pas chastes tout en ayant la faculté de se reproduire? Il admirait les bons sauvages, et les Indiens d'Amérique disaient qu'à l'aube des temps, l'homme était mêlé à la fleur - au règne végétal: cela a peut-être un rapport! Mais Rousseau n'a jamais été aussi imagé: il se l'interdisait. Il ne voulait admirer que la pure nature des Romains historiques; à ses yeux, ils matérialisaient la Vertu. Il osa même prétendre qu'ils agissaient mieux que leurs propres dieux! Ils étaient plus en symbiose avec la nature, sans doute! Une telle idée eût fait bondir Platon; il faut avouer qu'elle est un peu ridicule. Rousseau croyait vraiment qu'il existait des nations incarnant la perfection. Saint-Preux pouvait en être!
25/05/2012
Je repense au film John Carter of Mars et à ce qu'il m'a rappelé de mes lectures d'Edgar Rice Burroughs. Il y avait dans ce film un passage particulièrement émouvant: la cérémonie de mariage. Car elle était aussi sur Mars regardée comme un sacrement, et le fond en était religieux. Mais comme il s'agit de la planète Barsoom - selon le nom qu'elle-même se donne -, la religion n'en est pas connue. Toutefois, elle se comprend facilement: il n'y a rien qui sorte des limites de l'entendement! Car lors de la cérémonie, la prêtresse raconte l'histoire sacrée, l'histoire sainte des deux lunes de Mars, qui constamment sont en lien l'une avec l'autre, et s'aiment tendrement. L'une est mâle, l'autre est femelle. Et leur union signifie la perfection céleste. Ainsi les époux sur Mars doivent-ils, à leur exemple, s'unir pour la vie.
Le trait est hardi, car il montre que dans tout l'univers, l'union du principe mâle et du principe femelle est sacrée, qu'elle a un enjeu cosmique, que sa force résonne sur toutes les planètes et dans tous les cieux. D'ordinaire, parmi les êtres humains de la Terre, c'est le Soleil qui se marie avec la Lune; pour Mars, il a fallu changer, sinon, il eût fallu donner deux épouses au Soleil!
Au moment où la prêtresse évoquait ce mythe sous une coupole de cristal face aux nouveaux mariés, dans le ciel, on voyait les deux lunes se rapprocher et s'unir. Le pont entre le monde d'en bas et le monde d'en haut était créé, et c'était beau. Même Leigh Brackett n'a pas poussé aussi loin dans le sens de la mythologie, à propos des lunes de Mars, dont elle se contente de décrire la lumière, les effets de couleurs diverses dans l'air de la planète rouge. Edgar Rice Burroughs a réellement inventé un genre.
22/05/2012
Il existe un récit de voyage à Angkor datant du temps où cette cité était glorieuse, écrit par le Chinois Zhou Daguan: j'en ai acheté une traduction anglaise à Siem Reap. Le Roi vivait alors à Angkor Thom, et son palais s'appelait Phimeanakas, ce qui signifie Tour d'Or. Car il y en avait une au sommet de l'édifice pyramidal, et le roi y dormait chaque nuit. Mais il n'était pas seul: un esprit Nâga, Serpent à Neuf Têtes, venait le visiter - prenant, dit Zhou Daguan, la forme d'une femme, avec laquelle le prince partageait sa couche. Cet esprit Serpent était, affirmait-on, le seigneur de la Terre pour tout le pays.
François Ponchaud, dans sa Brève Histoire du Cambodge, rappelle ce que mon oncle Luc Mogenet rappelait aussi dans son guide sur Kampot: les rois khmers sont censés descendre d'un brahmane appelé Kambu qui eût épousé la fille du roi Serpent, le grand Nâga: il s'agit clairement du même esprit royal que ci-dessus. Il a certainement un lien avec le dragon des taoïstes, ainsi qu'avec Python, dompté par Apollon à Delphes. Ovide disait que les Géants qui avaient affronté l'Olympe étaient anguipèdes: leurs jambes étaient une seule queue de serpent: et les Grecs les sculptaient de cette façon. Eux aussi étaient des esprits-serpents. Or, ils étaient censés avoir vécu sur Terre avant les hommes.
Selon moi, il y a également un lien avec le serpent parlant qui conduit Ève à manger le fruit défendu. Car l'union du roi khmer avec le Nâga, ou la forme que celui-ci crée et qui est par conséquent sa fille, lui donne la connaissance qui lui permet de gouverner: il distingue le bien du mal. Faculté que le Dhammapada ordonne à chacun de développer, mais le Roi se devait d'être constamment en symbiose avec l'esprit de la Connaissance du Bien et du Mal. Si, comme on peut le croire, Ève n'est rien d'autre que l'âme de l'Homme, s'il ne s'agit que d'une figure, on peut en tirer que le roi khmer s'unit en fait avec sa propre conscience révélée: le sens du bien et du mal éveillé par le sommeil initiatique qui plonge le dormeur dans la sphère élémentaire, au sein de laquelle se reflète le monde divin et dans laquelle sa conscience prend l'apparence d'une fée - qu'on appelle la bonne étoile.
Mais cette légende sur l'origine des rois khmers rappelle celle qui courait sur les rois francs, et que rapporte Honoré d'Urfé, dans son Astrée: ils avaient pour ancêtre un homme-serpent de la mer qui s'était uni avec une mortelle. Les Francs, rappelons-le, viennent du nord des Pays-Bas: ils vivaient près de la mer. Le fils de cette union était, je crois, le mythique Pharamond. Or, dans l'Astrée, le roi des Francs rencontre la mère de tous les Gaulois, l'immortelle Galatée, nymphe qui vit dans le Forez, au bord du Lignon, et accepte son enseignement et ses conseils, devenant par là légitime en Gaule.
Le symbole en est donc universel. Seules les formes changent selon les lieux.
17/05/2012
Dans La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, Saint-Preux, écrivant à Julie son amante, dit: Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices et de volupté, comment, en te voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux?... On reconnaît l'influence, au dix-huitième siècle, des Mille et une Nuits et du Coran, qu'on découvrait. On se souvient que les houris sont les fées qui au ciel accueillent les justes avant de s'unir à eux: elles donnent vie à leurs bonnes actions. Dans le bouddhisme théravadin, les apsaras, célestes danseuses d'Indra, ont un rôle similaire. J'en ai déjà parlé.
Pour Saint-Preux, Julie est l'incarnation du bien et, à ce titre, elle doit être belle. Rousseau partage l'idée de Platon selon laquelle tout idéal doit être à la fois juste et beau. Le sentiment d'amour a pour objet ultime le beau moral, et Saint-Preux devra apprendre à aimer en Julie davantage sa vertu que son corps, dont la jouissance lui est interdite. Il s'initie en quelque sorte à l'art d'aimer les houris, qui sont des êtres purement spirituels - à la différence près que Julie reste une présence physique qu'il peut appréhender par la vue et l'ouïe. Car Rousseau rejetait l'imagination sous prétexte qu'elle mêlait la sensualité à l'idée pure, mais le corps de Julie, créé par la nature, n'agit pas différemment sur Saint-Preux. D'ailleurs, Julie est un personnage de fiction, et Rousseau lui-même déploie son imagination pour en faire à la fois une femme terrestre et une amie des anges: il fait exactement ce qu'il dit condamner chez les catholiques - la tendance à créer des figures de saintes mêlées aux astres, et à les représenter dans les églises. Il aspirait à la vision des houris, à de l'imagination libre, mais il restait intellectuellement bloqué par Calvin et son dogme.
Ses héritiers en seront au fond conscients: Lamartine créa une nouvelle Julie qui emplissait, après sa mort, l'espace de la vallée du lac du Bourget, et était devenue une forme lumineuse immense; or, la Julie de Rousseau apparaît elle aussi comme une fée du Pays de Vaud, une héritière rationalisée de la Galatée d'Honoré d'Urfé. Car on se souvient de cette dernière qu'elle était une nymphe, mère immortelle de tous les Gaulois, et qu'elle vivait dans ce lieu béni qu'est le Forez, au bord du Lignon. Or, Rousseau avait lu et goûté Honoré d'Urfé: il le connaissait bien. Sa Julie est appelée explicitement une fée, lorsqu'elle préside au rituel de la fabrication des vins de son domaine de Clarens. Ce vin est regardé comme l'essence même du pays, comme son nectar, et Rousseau s'adonne alors simplement au folklore traditionnel: le lien avec Calvin n'est que de surface. Il montre une certaine incapacité du philosophe genevois à s'assumer pleinement lui-même. En privé, dans sa correspondance, il avouait pourtant que Julie était sa houri à lui. D'ailleurs, sur son lit de mort, elle annonce à Saint-Preux qu'ils mêleront de nouveau leurs pensées au ciel, qu'ils s'uniront alors pour l'éternité. Elle fait donc bien figure de fée divine aussi pour son bien-aimé, et cela, malgré que le pasteur lui affirmât que, au ciel, on est ébloui par la splendeur divine et on ne garde nul souvenir des gens qu'on a connus sur terre: Julie refuse d'y croire, et Rousseau divinise le lien social, ou familial. François de Sales le faisait aussi: il disait pareillement que les gens qui avaient été proches sur terre se mêlaient spirituellement au ciel. Rousseau a donc bien voulu conserver du catholicisme cet aspect familier, qui ne choquait pas son rejet de l'imagination, parce qu'il s'appuyait sur les images du souvenir.
15/05/2012
La science-fiction a généralement exploré la planète Mars, parce qu'elle possédait des propriétés comparables à celles de la Terre, mais on trouve quelques romans ayant exploré la planète Vénus. Les deux grands écrivains que j'ai déjà cités à propos de Mars, E. R. Burroughs et C. S. Lewis, l'ont fait. Le premier a créé toute une série, tournant autour du héros Carson Napier, avatar de John Carter, située sur la planète Amtor, nom local de Vénus, mais elle a eu moins de succès que les autres. Selon mon souvenir, les événements en contenaient moins de mystère; l'aspect mythologique était moins présent, et les aventures vécues par le héros s'enchaînaient d'une façon mécanique. Défaut propre à Burroughs, mais particulièrement présent dans ce cycle. La planète Vénus s'y présente en tout cas sous la forme d'un globe entièrement aquatique.
Cela sera partiellement repris par Lewis, qui présentera, dans Perelandra - la suite de Out of the Silent Planet - la planète Vénus comme un paradis qui n'a pas connu la déchéance. Un couple y vit, sur une île idéale, et un Terrien habité par l'esprit mauvais de la Terre, venu avec les moyens de la technologie moderne, cherche à corrompre à nouveau ces personnes immortelles; il est combattu par le héros, qui a été transporté magiquement sur Vénus par l'ordre et l'opération des anges - lesquels ont un autre nom dans le roman, mais Lewis a admis qu'il s'agissait bien de cela. Vénus y est donc une planète féerique, nonobstant l'idée traditionnelle qui liait le paradis perdu à la Lune, et Vénus plutôt à une déesse inspirant l'amour, comme c'est bien connu! Néanmoins, la femme qui vit sur cette planète a des allures d'Aphrodite sanctifiée, ou christianisée: sa couleur verte renvoie à celle de la déesse antique, qu'on assimilait à l'émeraude. Il s'agit, dans ce roman, d'amour pur: non charnel. La planète est montrée dans sa vérité morale, par-delà les fantasmes érotiques des Anciens! Lewis avait bien ce type d'ambition.
J'ajoute que H. P. Lovecraft a écrit une nouvelle se situant sur Vénus, à une époque future qui la voit être exploitée par les Terriens, lesquels y recherchent d'étranges joyaux rayonnants, possédant une vie propre, et que vénèrent les naturels de la planète, sortes d'hommes-lézards hideux. Cette nouvelle se nomme In the Walls of Eryx, du nom d'un labyrinthe parfaitement invisible dans lequel se perdra un imprudent exploiteur de ces gemmes lumineuses. Lovecraft a surtout, pour ce récit, réécrit une histoire qu'un auteur sans talent d'écriture avait imaginée; son évocation est jolie, mais crée des mystères non résolus, notamment sur ce qui lie les hommes-lézards aux gemmes: car il s'agit d'un lien magique, qui tient à l'âme même de ces Vénusiens. L'histoire principale racontée, l'égarement dans le labyrinthe invisible, est plutôt absurde et dénuée d'intérêt.
Globalement, Vénus a moins fait fantasmer que Mars, au vingtième siècle, et les êtres y sont moins grandioses.
13/05/2012
Si je fais le bilan de l'action culturelle de Nicolas Sarkozy, je dirai qu'elle a été marquée par une volonté de s'enraciner dans les traditions de France. Pas seulement ce qui en elle se rattache au christianisme, mais aussi la culture régionale. Car, outre qu'il a célébré Jeanne d'Arc, par exemple, ou Georges Bernanos, il a aidé à commémorer l'intégration de la Savoie à la France, reconnaissant même qu'avant 1860, la première était appelée légitimement par ses poètes leur petite patrie. Il rendit fréquemment hommage, par ailleurs, à la culture corse.
Voulant célébrer la France dans toutes ses composantes, il a chanté des Résistants d'une couleur politique bien différente de la sienne. Souvent, on a cherché à l'en empêcher. Lorsqu'il voulut rendre hommage à Albert Camus, on se hérissa. Il s'en est plaint, reprochant à ses détracteurs leur sectarisme.
Célébrer la culture traditionnelle ne me semble pas du tout mauvais en soi. Je suis favorable à ce que la vie culturelle soit entièrement libre - et à ce qu'on ne soit tenu par aucune obligation politique, à son égard. Je considère que l'État a souvent orienté la culture selon les idées des partis dominants au sein de la fonction publique, et je trouve que c'est anormal: pour moi, il doit, sur ce plan, se montrer impartial.
Cependant, la volonté de Nicolas Sarkozy de célébrer en particulier la culture nationale a eu pour corollaire, dans cette personnalité enflammée, la mise au ban de traditions culturelles venues de l'étranger - notamment le Maghreb. Cela a créé des crispations. Et le fait est que la liberté contraint à admettre que toutes les traditions culturelles ont droit de cité. Elles peuvent avoir leurs mauvais et leurs bons côtés; mais, pour moi, je l'ai déjà dit, Henry Corbin, lorsqu'il a évoqué la tradition islamique, a démontré sa richesse. Elle contient par exemple la remarquable faculté de se représenter de façon figurée, parlante, des concepts abstraits: cela manque, à l'Occident. Qui ne sait, du reste, que les contes des Mille et une Nuits ont exercé une profonde influence sur Voltaire, sur Crébillon fils, sur Rousseau, sur Stendhal, sur Hugo? Il faut rester universaliste.
Le discours de défaite du Président sortant ne manquait pas d'une certaine noblesse, même s'il a surtout voulu montrer qu'il était au-dessus de tout le monde parce qu'il se rattachait à l'esprit national: car quand il a déclaré qu'il se reconnaissait responsable de la défaite, il n'a pas pensé à donner des exemples de cette responsabilité: les a-t-il jamais trouvés, on ne sait pas. Pour moi, son agressivité, notamment vis-à-vis des courants culturels qui ne lui plaisaient pas, ont été pour beaucoup dans son échec. Son adversaire, en invoquant le département de la Corrèze, s'est montré plus sympathique et plus sobre.
09/05/2012
J'ai commenté il y a quelque temps une citation de Rousseau présente dans la Tribune de Genève des 24-25 mars, et qui portait sur la botanique. Mais il y en avait une autre, fascinante aussi, et de nature plutôt régionaliste: Le plus grand agrément de la botanique est de pouvoir étudier la nature autour de soi plutôt qu'aux Indes, disait le philosophe.
De mon point de vue, c'est la marque qu'il voyait les plantes comme un moyen d'appréhender l'âme d'un lieu. Lorsqu'on étudie la nature autour de soi, on ne recherche pas le sensationnel, la nouveauté, et on ne pense pas non plus que l'étude de la nature soit dans l'accumulation des données. Il s'agit en réalité d'observer la nature pour en saisir l'âme. Gœthe, un peu plus tard, le fera apparaître de façon claire: observant la nature, il finit par exprimer au travers d'images l'esprit des lieux: il évoque, décrivant les brumes près de Chamonix, les sylphes qui s'y meuvent! J'en parle dans mon dernier livre, Écrivains en pays de Savoie.
Rousseau se refuse, certes, à ce genre d'inventions poétiques, mais il ressent, au fond, la même chose. En observant la nature autour de soi, on se sent en communion avec elle: on la traverse. On la connaît justement en passant le seuil, en mêlant son âme à la sienne; pour ainsi dire, on la connaît de l'intérieur. Or, si on se passionne pour les plantes exotiques, cela n'arrive pas: on est charmé par de simples apparences.
Tolkien allait dans le même sens: un mythe, disait-il, doit s'insérer dans un paysage familier, pour parler au cœur; lorsqu'il émane de contrées inconnues, il se pose comme élément sensible parmi d'autres, et perd de sa force.
Et moi-même, lorsque j'ai commenté la parution de mes Muses contemporaines de Savoie, j'ai essayé de montrer de quelle façon les écrivains locaux approfondissaient le paysage, et en quelque sorte l'enchantaient. Chacun d'eux est une porte pour traverser ce paysage, tandis que l'exotisme rappelle ces contes où l'on erre sans fin dans le monde pour trouver une porte du royaume enchanté sans jamais y parvenir.
Pour autant, cela ne signifie naturellement pas que le pays où l'on vit soit plus divin en soi que n'importe quel autre: il s'agit avant tout de la relation qu'on entretient avec son environnement. Si on vit au Cambodge, la nature autour de soi n'est plus celle de la Savoie, ou de la Suisse! Voyager permet de rendre familiers les paysages inconnus, et crée de nouveaux sujets d'étude. Mais ici, j'approuve pleinement Rousseau, et regarde son idée comme me donnant raison quand j'estime qu'on devrait rééditer les vieux auteurs savoyards et qu'imposer partout les auteurs de Paris nuit à la littérature parce que cela en ôte la poésie véritable au profit d'un vain culte voué à la capitale.
07/05/2012
Les collèges publics, en France, ne ressemblent pas tellement, en général, à des lieux d'éducation: plutôt à des bâtiments administratifs. Si on trouve qu'un établissement d'enseignement doit justement ressembler à cela, c'est, je crois, seulement parce qu'on s'y est habitué: comme disait mon professeur de Droit - à l'époque où je faisais du Droit -, on prend ce qui est pour ce qui devrait être.
Personnellement, je crois qu'un collège accueillant des adolescents devrait avoir une tout autre allure; je trouve en particulier qu'il devrait posséder une dimension artistique claire.
Comment espérer toucher intérieurement les jeunes sans passer par la musique, la couleur, les formes, je ne le sais pas. Il n'est pas vrai que les enfants soient des êtres intellectuels au même titre que les adultes, avec simplement des facultés inférieures; ils ont réellement une sensibilité particulière à la couleur, aux sons, aux formes, laquelle ensuite se perd, remplacée par une sensibilité aux concepts, aux idées. Tout adulte peut se souvenir de la façon dont les couleurs, quand il était petit, le bouleversaient, le submergeaient - et aussi les formes, les matériaux: les billes, par exemple, étaient tellement fascinantes! Jean-Vincent Verdonnet en a souvent repris l'image, dans sa poésie.
Cela signifie qu'il faut changer complètement, selon moi, l'aspect des établissements publics d'enseignement, pour en faire des objets d'art. Les murs gagneraient à être peuplés d'images aux couleurs vives et franches, et dont les sujets seraient tirés de la culture qu'on veut enseigner: les fables de La Fontaine, la mythologie grecque, l'histoire romaine, Jean Valjean portant le seau de Cosette, D'Artagnan affrontant les hommes du Cardinal, Rousseau et Voltaire se disputant, que sais-je? Il appartient aux enseignants d'en décider.
Cela peut aussi être sculpté. N'a-t-on pas forgé le génie de la Liberté, à Paris, le rendant semblable à un ange? Il pourrait être dans chaque cour de récréation, monté sur une colonne, comme il l'est place de la Bastille.
L'architecture peut être conçue non de façon simplement fonctionnelle, mais aussi de manière à matérialiser l'esprit de la République; et, au fronton des édifices, Liberté Egalité Fraternité, écrit en lettres d'or.
Il faudrait que la République devienne une chose belle, et non pas simplement sainte: il faudrait créer des figures pleines de charme, de grâce, d'élégance, qui la représentent. Cela parlerait tellement plus!
Je crois que c'est ce qu'aurait voulu Victor Hugo: lui qui a si souvent chanté les anges qui portent les hommes vers l'avenir! Car, dans Claude Gueux, il dit qu'une éducation fondée sur les seules sciences serait extrêmement dangereuse: qu'il faut aussi nourrir les cœurs; et cela passe par des images belles, colorées, aux lignes harmonieuses. L'enseignement doit redevenir un art, après n'avoir plus été, durant longtemps, qu'une technique. C'est mon idée.
04/05/2012
J'ai évoqué les écrivains européens humanistes qui faisaient de Mars une planète habitée par des êtres à la fois fabuleux et bienveillants; mais j'ai oublié le Normand de Paris Gustave Le Rouge, qui écrivit un récit d'exploration intersidérale appelé Le Prisonnier de la planète Mars, et qui fit de la planète rouge un refuge d'êtres affreux. Le héros, un Terrien, y découvre progressivement, selon un chemin initiatique, les êtres vivants de Mars, des plus humbles aux plus grandioses: mais tous sont animés par la cruauté et la méchanceté. Mars appartient plus aux cercles de l'Enfer qu'à ceux du Ciel...
Il y a quatre rangs d'êtres: d'abord des plantes étouffantes, ensuite des gnomes sanguinaires, puis des sortes d'anges, ayant des ailes et volant, et parfaitement invisibles, mais qui sont en réalité des vampires au visage hideux; enfin, au sommet, il y a le dieu local: Mars même - car la planète est vivante et a une volonté propre. Mais alors que l'âme de Mars chez C. S. Lewis est un ange bienveillant et pur, chez Le Rouge, il s'agit d'une divinité abominable, qui demande continuellement des sacrifices à ses anges, les vampires munis d'ailes dont j'ai parlé: s'ils ne lui livrent pas constamment de la chair fraîche, eux-mêmes seront dévorés. A croire que l'esprit de l'univers tout entier est pervers!
Le héros de ce roman singulier espère toujours découvrir une forme de vie habitée par le bien au-delà de celle qu'il vient de rencontrer avant de revenir de son illusion et de constater que le mal domine!
Les Français seraient-ils moins humanistes que les Belges et les Anglais? Ce n'est pas impossible. La réaction révolutionnaire face à la religion catholique a tendu à en prendre le contre-pied jusque sur le plan philosophique. D'ailleurs, combien étrange est cette évocation que Le Rouge fait de Mars, quand on songe que son grand ami Blaise Cendrars a écrit un des premiers récits d'exploration intersidérale, l'Eubage: en vaisseau spatial, les Terriens découvrent des créatures fabuleuses, des mondes de couleurs, des papillons géants, avant de retomber dans le néant de la Terre. Mais Blaise Cendrars était suisse: et il rejetait le conformisme républicain qui tendait à instaurer le dogme d'une nouveauté reposant systématiquement sur le rejet des philosophies traditionnelles. Ce qui lui semblait réellement nouveau était la création de figures fabuleuses jusque-là inconnues: la science-fiction le permettait, et il aimait chez Le Rouge la capacité à créer de telles figures, même si elles étaient toujours du côté du mal. André Breton avoua qu'il en était ainsi: il lui semblait qu'au-delà du rejet des religions traditionnelles, il fallait donner à voir les Grands Transparents, et il avait beaucoup de respect pour la science-fiction et ses champs d'imagination propres. Le Rouge même fut salué par les surréalistes comme étant l'un des leurs. Mais seuls quelques écrivains ont appliqué les principes gnostiques de Breton; la plupart se sont contentés d'illustrer des idées émanant de l'agnosticisme traditionnel. Or, ce point de vue, en se fiant aux apparences - auxquelles seule la raison a accès, pensent-ils -, regarde la Terre comme le seul objet qui contienne une vie morale. Quant aux autres planètes, même si elles peuvent avoir en elles de la vie, il n'y a aucune raison de penser qu'elles abritent les valeurs éthiques propres à l'humanité - malgré que celles-ci s'orientent justement vers l'idée que la vie est un bien en soi, ce qui est logique! L'espace intersidéral n'est donc pas plein de lumière divine, comme l'affirmait l'anglican Lewis, mais vide. Il n'est pas la source de la vie morale!
L'œuvre de Le Rouge reflète cette philosophie dominante au sein de la France de son temps.