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Un alignement? Mais qu’est-ce donc?
Cheminons quelques lignes avec Perec, Georges Perec, qui dans Espèce d’espaces –qu’il qualifie lui-même de « journal d’un usager de l’espace »- nous parle notamment de rue et d’alignement. Extrait.
Les immeubles sont à côté les uns des autres. Ils sont alignés. Il est prévu qu’ils soient alignés, c’est une faute grave pour eux quand ils ne sont pas alignés: on dit alors qu’ils sont frappés d’alignement, cela veut dire que l’on est en droit de les démolir, afin de les reconstruire dans l’alignement des autres.
L’alignement parallèle de deux séries d’immeubles détermine ce que l’on appelle une rue: la rue est un espace bordé, généralement sur ses deux plus longs côtés, de maisons; la rue est ce qui sépare les maisons les unes des autres, et aussi ce qui permet d’aller d’une maison à l’autre, soit en longeant, soit un traversant la rue. De plus, la rue est ce qui permet de repérer les maisons.
Georges Perec, Espèces d’espaces, éditions Galilée, Paris, 2000, page 93
Titre du croquis: A l’Ouest coule la Mèbre
Le document ci-dessus montre que le principe d’alignement tolère des exceptions. Nous n’allons pas examiner en détails le croquis cartographique du quartier renanais situé entre l’avenue du 1er Mai et l’axe route de Prilly/rue de Cossonay. Focalisons sur le trait rose qui détermine approximativement un alignement prévu il y a fort longtemps pour le passage d’une route qui devait relier rapidement le nord et le sud de la commune.
En 1946, l’alignement est inscrit au registre foncier, rendant inconstructibles les parcelles situées sur son passage. En 2014, on a renoncé depuis bien longtemps à construire cette route ici -la liaison nord-sud s’opère par la rue de Verdeaux et la rue du Bugnon, à Renens, ou par l’avenue des Alpes, à Crissier- mais la contrainte de l’alignement demeure.
En 2005, un projet immobilier mobilise le quartier et immobilise les autorités. La commune, propriétaire de la parcelle des jardins familiaux située au sud de l’école (en bleu sur le croquis) projette de supprimer l’alignement et de faire construire plusieurs immeubles à cet endroit. Levée de boucliers dans le quartier et les alentours. Les arguments avancés contre ce projet sont les suivants: ce projet réduit l’une des dernières grandes zones vertes de la commune, cette zone fonctionne comme un espace de détente et de rencontre, les rues étroites ne sont pas adaptées à une importante augmentation du trafic -le parking souterrain était dimensionné pour huitante véhicules- augmentation qui menacerait notamment la sécurité des enfants se rendant à l’école.
Fin 2005, une association se crée et récolte huit cents signatures contre ce projet, soit plus que le nombre d’habitants du quartier. Ceci s’explique facilement, cette zone verte -jardins familiaux, abords de l’école, cordons boisés- a de nombreux usagers: jardiniers, promeneurs, pique-niqueurs et des lugeurs en hiver; le talus des Biondes est réputé loin à la ronde. A moins de quatre mois des élections communales les autorités mettent le projet en veilleuse. Et depuis, les choses n’ont pas beaucoup évolué. Faisons le point sur la situation.
L’association souhaite que l’espace des jardins familiaux au sud de l’école qui est actuellement classé zone d’habitation de moyenne densité devienne une zone de verdure, inconstructible, comme c’est partiellement le cas au nord de l’école. La commune ne peut déclasser la parcelle sans revoir tout le plan de quartier, ce qui prend plusieurs années. Elle propose donc un moratoire de quinze ans pour la zone des jardins et d’effacer l’alignement, ce qui lui permettrait de densifier une parcelle communale située à l’avenue du 1er Mai, vers les arrêts de bus. L’association refuse que l’alignement soit effacé tant qu’elle n’a pas de garantie de la commune pour le maintien définitif des jardins.
Comment le feuilleton finira-t-il ? Nul n’est prophète en son quartier, mais plusieurs choses sont très probables ou sûres: en novembre 2015, l’association fêtera ses dix ans, le 28 février 2016 aura lieu le 1er tour des élections communales et, d’ici-là, ce blog ne pourra sans doute pas vous en apprendre plus sur l’avenir de ces jardins familiaux. Mais très prochainement, un document sonore intitulé L’arbre à papote montrera que la densification, ça fait parler.
Un pédagogue urbaniste, à moins que ce soit l’inverse, qui a bien observé mon croquis me dit: « Dommage que les enfants de l’école n’aient pas eu cette belle route pour apprendre à traverser en sortant de l’école! » Je lui réponds que les cinq derniers mots de sa remarque ont été choisis par Prévert comme titre d’un poème, et je regrette de ne pas pouvoir le lui réciter ou, mieux encore, de le lui chanter, comme le fit si bien Montand sur une musique de Kosma. Si vous avez quelques instants, cliquez ici.
P.S. J’allais oublier de vous parler du petit carré rouge qui touche l’alignement. Il ne s’agit pas d’une maison qui aurait dû être rasée pour faire place à la route, mais d’une ancienne remise victime d’un jeu d’allumettes il y a quelques années. L’enquête de police a pu établir que les parents des garnements n’avaient aucun lien avec les milieux de l’immobilier.