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V | Épilogue
Le «Palais Neuf» de Clément VI
Ce large tour d'horizon nous aura permis de mettre en évidence un certain nombre de liens existant entre les musiciens avignonnais, leurs prédécesseurs et leurs émules; de tout cela, nous voyons avant tout émerger le portrait d'une culture cosmopolite, brillante, à l'affût des nouveautés de toute provenance, mais ayant également proposé elle-même des idées originales tout à fait remarquables.
La plus importante de ces idées semble être le principe même de la chapelle, dont la conception avignonnaise, nouvelle, sera adoptée par la plupart des cours princières des deux siècles suivants: désormais constitué d'artistes de stature internationale, formés pour l'essentiel en Flandres ou dans le Nord de la France, cet ensemble comprend en outre dans ses rangs plusieurs grands compositeurs, et se consacre de manière évidente à la polyphonie. A l'occasion des conciles du début du XVe siècle, les représentants des grandes familles aristocratiques italiennes, telles que les Visconti, les Malatesta ou les Este, découvriront cette nouvelle conception, et commenceront même à recruter leur propre personnel musical parmi les suivants des cardinaux français. Un tournant décisif a donc été pris dès le règne de Clément VII, préfiguré sans doute déjà par celui de Clément VI -- à la différence près que la chapelle de ce pontife semble avoir réuni avant tout des exécutants, provenant également des diocèses du Nord.
Avignon apparaît donc comme une sorte de creuset où vont être fondues les diverses traditions européennes. La présence de la musique italienne y est certes importante, mais on serait tenté de dire que la situation n'est pas comparable ici à celle de la peinture: si les fresques d'Avignon doivent l'essentiel à Simone Martini et Matteo Giovannetti, la musique semble globalement moins tributaire des modèles florentins -- même si l'ombre d'un Landini peut souvent se ressentir, et cela même à un niveau technique très concert, par exemple dans le domaine de la notation. L'esthétique mélodique, souvent très ornée, et le goût pour une certaine plénitude harmonique, le trahissent également. Mais plus fondamentale paraît en vérité la filiation de l'Ars nova française: la polymétrie, si frappante dans certaines pièces avignonnaises, remonte en effet à Machaut et sera reprise par maint successeur nordique, tel Jean Vaillant ou Baude Cordier.
Plus original, l'élément ibérique paraît clair lui aussi (qu'on voie par exemple à cet égard la conclusion du Gloria de «Baralipton», plage 6), ce que confirmeront les contacts bien documentés avec la cour d'Aragon et avec Barcelone -- ne serait-ce que par la personne même de Benoît XIII, alias Pedro de Luna, ancien cardinal d'Aragon. Dans ce contexte, on ne peut s'empêcher de penser également à la fameuse «Messe de Barcelone», une des premières messes unitaires de l'histoire de la musique, qui date de la deuxième moitié du XIVe siècle; une partie en aurait été composée en Avignon, et l'autre en Aragon. Son manuscrit le plus célèbre se trouve à Barcelone (d'où son nom), mais les manuscrits d'Apt et d'Ivrea en contiennent également plusieurs mouvements. En tout cela, nous voyons que les échanges entre Avignon et le Nord de l'Espagne doivent avoir été intenses...
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(page mise à jour le 5 juillet 2013)