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L’exercice d’une activité professionnelle à domicile n’est pas l’apanage de l’ère informatique. Si le «home office», dans la plupart des cas, améliore la qualité de vie, le «travail à domicile», avant l’industrialisation, était une forme de travail abusive.
Alexander Rechsteiner
Après avoir suivi des études d’anglais et de sciences politiques, Alexander Rechsteiner travaille aujourd’hui au sein du département Communication du Musée national suisse.
Le concept de «home office» ou de travail à domicile présuppose que l’on travaille et que l’on vit, en principe, dans des lieux différents. Avant l’ère industrielle, la plupart des gens ne faisaient pas de distinction entre lieu de vie et lieu de travail. Au Moyen Âge, les gens vivaient dans la ferme où ils travaillaient pendant la journée. En revanche, les gens avaient tendance à vivre sur leur lieu de travail plutôt que l’inverse: un commerçant médiéval passait la nuit dans sa boutique, les serviteurs dormaient dans l’étable, les bûcherons et les mineurs campaient dans une cabane dans la clairière. Une «habitation» proprement dite était réservée aux classes supérieures, lesquelles n’exerçaient que très rarement un travail régulier. Même le Roi Soleil Louis XIV travaillait notoirement depuis son lit. Le home office avant l’heure.Le système du travail à domicile s’est développé au bas Moyen Âge. Outre l’agriculture, qui était en grande partie destinée à la consommation personnelle, de nombreuses familles fabriquaient à domicile des biens intermédiaires destinés à être ensuite transformés par des artisans. Les agriculteurs ne cultivaient pas eux-mêmes les matières premières, mais les recevaient d’un entrepreneur. Ainsi, de nombreuses fermes appenzelloises produisaient du fil de lin et de la toile pour les maîtres tisserands urbains, et les familles de l’Oberland zurichois et de Glaris transformaient le coton en fil et en tissu.
Le Verlagssystem (système de production décentralisée), développé plus tard par des marchands ingénieux, allait encore plus loin: l’entrepreneur urbain ne se contentait pas de fournir à la famille du fermier les matières premières ou même les tissus finis, mais il lui prêtait également l’équipement de production tel que le métier à tisser. Les ouvriers, parmi lesquels se trouvaient souvent des enfants, produisaient chez eux les tissus ou les ornaient de broderies. Les travailleurs à domicile ne recevaient pas de salaire fixe. Ils étaient payés en fonction de la qualité et de la quantité produite. Les produits finis revenaient aux marchands, qui les exportaient dans le monde entier.Au XVIIIe siècle, le système du travail à domicile connut un tel succès que l’on en trouve encore aujourd’hui des traces dans l’architecture des maisons, par exemple, dans une ferme appenzelloise typique de l’époque: la cave à tisser aménagée au sous-sol présentait un taux d’humidité qui se prêtait au traitement des tissus, et d’étroites fenêtres situées juste au-dessus du sol offraient suffisamment de lumière. À l’apogée de la broderie, l’étable fit place à un atelier de broderie avec un haut plafond et de grandes fenêtres. La réduction de la taille de l’étable montre également comment le travail à domicile a de plus en plus relégué l’agriculture au rang d’activité secondaire.Dans l’industrie horlogère et textile en particulier, le Verlagssystem était la forme de production dominante. Bien que les travailleurs n’étaient pas soumis au contrôle direct de l’employeur, le degré de dépendance était élevé. En raison des bas salaires pratiqués et du fait que les machines de production restaient souvent la propriété des marchands, les travailleurs à domicile se retrouvaient en difficultés au moindre retard dans la chaîne de production. Une légère baisse des commandes, et par conséquent des salaires, avait un effet dévastateur étant donné leurs faibles revenus. L’exploitation et le travail des enfants étaient également intrinsèques au système du travail à domicile. Le premier salaire minimum dans le secteur ne fut introduit qu’en 1940. À cette époque, cependant, le travail à domicile était en voie de disparition. Après l’industrialisation, les machines entièrement automatisées ne pouvant plus être installées dans les fermes, les usines avaient besoin de bras pour fonctionner. En 1850, 75 % des employés du secteur industriel suisse travaillaient à domicile; en 1900, ils n’étaient plus qu’un tiers.L’émergence des usines et l’importance croissante des flux financiers et d’information ont conduit à éloigner de plus en plus le lieu de vie et le lieu de travail. À l’origine, les logements des ouvriers, généralement construits spécialement pour eux par le patron, n’étaient qu’à un jet de pierre de leur lieu de travail. Avec la prospérité croissante, cependant, les ouvriers se sont émancipés de la mainmise du patron sur leur vie. Ils aspiraient à une maison en banlieue, à un confortable appartement loué dans un immeuble ou, plus tard, à un élégant appartement dans la vieille ville.
Au cours du XXe siècle, le secteur des services est devenu un pourvoyeur de travail de plus en plus important qui, avant même l’avènement de l’ère technologique, a fait du bureau une nécessité pour des raisons logistiques. Des montagnes de dossiers, de fiches et de documents ainsi que la correspondance devaient être centralisées en un seul et même endroit. Une employée administrative devait non seulement avoir accès aux informations stockées sous forme analogique, mais aussi être disponible en personne pour ses supérieurs. Pour des raisons d’efficacité, un lieu de travail adéquat était donc indispensable.Accélérée par la crise sanitaire, la tendance au rapprochement de nouveau des lieux de travail et de vie au XXIe siècle date de l’apparition de l’ordinateur personnel et d’Internet. Les premières formes de ce que l’on appelait alors le «télétravail» sont apparues dès les années 1980. Grâce aux nouveaux moyens de télécommunication, les employés avaient la possibilité d’effectuer leur travail à domicile ou dans un bureau décentralisé. Crédit suisse fut l’une des premières entreprises à expérimenter le télétravail en Suisse. En 1989, elle employait 65 personnes dans six centres de télétravail à Lausanne, Lugano, Bâle, Lucerne, Winterthour et Zoug. Tandis que la direction de l’entreprise considérait l’expérience comme positive, les syndicats mettaient en garde contre l’isolement et la moindre protection des travailleurs.
Aujourd’hui, l’attrait du home office pour les employés s’explique par des arguments, tels que la réduction de la pollution environnementale grâce au recul de la mobilité, la plus grande flexibilité dans l’aménagement de la journée de travail, ainsi que la meilleure compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale, qui sont radicalement différents des motivations et des réalités du travail à domicile 200 ans en arrière. Avec la pandémie de covid-19, de nombreuses entreprises se sont intéressées pour la première fois au home office. Si l’époque du travail à domicile est révolue, l’avenir nous montrera ce qu’il adviendra du home office.
Il y a environ 120 ans, la faune et la flore suisse est très endommagée. Deux naturalistes bâlois prennent l’initiative de mener à bien leur idée de recréer un paysage primitif intact. En 1914, le premier parc national d’Europe centrale est ainsi créé dans le Val Cluozza.
Lorsque les protestants fuirent en masse la France au XVIIe siècle, près de 20 000 huguenots arrivèrent en Suisse. Ils donnèrent un souffle nouveau à l’économie et à la culture de leur nouvelle patrie.