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Cannabisland
Il n'y a pas si longtemps, quand on sentait une forte puanteur en traversant en voiture, la nuit, les collines environnant Santa Barbara, on savait que c'était un putois. Mais aujourd'hui une autre odeur nauséabonde, presque identique mais bien plus tenace, lui fait concurrence, sévissant sur de bien plus vastes territoires : celle du cannabis. "C'est insupportable", disent les habitants des environs de Santa Barbara interviewés par un journal local. "C'est dix fois pire que l'odeur du putois", se plaint une jeune fille. "C'est affreux, ça imprègne toute la maison", confirme un habitant, qui explique avoir dû acheter des filtres d'air pour essayer de faire partir l'odeur, sans grand succès.
"Cannabis Row"
Tous participaient à une réunion organisée il y a quelques semaines avec des officiels du Santa Barbara County pour faire le bilan de la situation et réfléchir aux actions possibles. À Carpinteria, petite cité des environs, une des routes reliant la colline à l'océan, Cravens Lane, a été rebaptisée "Cannabis Row" par les habitants, et les autres rues ont toutes un surnom lié à la nouvelle production locale.
Plus grave encore, les cultures de cannabis sont en train de s'implanter dans les alentours de Santa Ynès, grande région viticole à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Santa Barbara. Des viticulteurs, présents eux aussi à cette réunion, ont exprimé leur inquiétude. Cette forte odeur imprègne les salles de dégustation de leurs vins et font fuir les clients. Et certaines enquêtes effectuées dans les vignobles semblent indiquer que "les odeurs ambiantes risquent de changer la composition chimique des raisins eux-mêmes, altérant leur saveur".
Compassionate use Act
Qu'on l'appelle marijuana ou Mary Jane, chanvre, weeds ou pot, le cannabis fait fureur en Californie depuis la totale libération, après d'autres Etats, de sa vente à des fins "récréatives" en novembre 2016 – au même moment que les habitants de cet Etat très libéral découvraient avec horreur le nom du nouveau président des Etats-Unis, même s'il n'y a pas forcément de relation de cause à effet... Il faut dire que la Californie avait été le premier Etat, en 1996, à en légaliser la consommation à des fins médicales par le Compassionate use Act, et qu'il est bien connu que les autorités fermaient facilement les yeux sur les petits joints qu'on avait coutume de se passer, de génération en génération, lors de soirées entre amis ou en famille.
Il y a peu, c'était le "triangle d'émeraude", région recouvrant Humboldt, Mendocino ou Trinity, au nord de la Californie, qui produisait la plus grande quantité de cannabis, soit 60 % de la consommation de tous les Etats-Unis. Mais aujourd'hui Santa Barbara a repris le flambeau.
6000 entreprises de cannabis
Avec les villes environnantes elle a, depuis fin 1996, reçu 799 permis de culture de marijuana, 14 % de plus que Humboldt, selon CalCannabis, une division du ministère de l'Agriculture californien. Au total, dans les quatre mois qui ont suivi le début de délivrance de ces permis par les autorités, près de 6000 entreprises de cannabis, dont 3490 producteurs, ont reçu des autorisations provisoires, les autres étant des fabricants ou vendeurs de produits dérivés.
Mais il semblerait que la plus grande partie de l'immense industrie du marijuana en Californie opèrerait encore sans permis. Selon une estimation d'Hezekiah Allen, directeur du California Growers Association Trade Group, cité dans un article paru il y a un an dans le journal Orange County, il y aurait plus de 50.000 producteurs de chanvre en Californie, ce qui veut dire que seulement 6% d'entre eux avaient fait, au moment de cette enquête, la démarche de se légaliser.
Moins les jeunes que les adultes
Quant aux commerces vendant de la marijuana sous diverses formes, ils ne cessent de se multiplier. Leur nombre, qui selon le Los Angeles Times était estimé à environ 630 en mai 2019 dans toute la Californie, devrait prochainement tripler et passer à 2200. Leur répartition fait actuellement l'objet de vifs débats entre les municipalités. En parallèle, il est de moins en moins rare de voir des gens en planter un petit brin dans un coin de leur jardin... Et ça pousse très bien, se réjouissent-ils.
Plus que le plaisir de pouvoir désormais croquer le fruit autrefois interdit, cette explosion de production et de vente semble répondre à réel besoin. Et curieusement, selon certaines études, ce sont moins les jeunes que les adultes qui s'intéressent de très près à ce que la marijuana peut leur apporter.
"Can CBD Really Do All That?"
Sur le plan médical, il est maintenant tout à fait reconnu, dans les 11 Etats qui en ont totalement libéralisé la vente et l'usage, que ses bénéfices pour la santé sont multiples. Le New York Times Magazine a consacré tout un dossier à ce thème dans son numéro du 14 mai 2019: "Can CBD Really Do All That?". Et de détailler les effets positifs du CBD, ou cannabidiol : réduire considérablement les crises d'épilepsie, diminuer le diabète, ralentir l'évolution des maladies de Parkinson et d'Alzheimer, soulager les douleurs de l'arthrose, et même agir contre le cancer, ce qui est sérieusement à l'examen. Et aussi soigner la dépression et le stress post-traumatique, prévenir les crises d'anxiété, soulager les courbatures, calmer, relaxer, rajeunir...
Prendre sa petite dose de cannabis "car c'est bon pour la santé" est très vite devenu une habitude. On en parle entre amis, on se demande conseil. "Pour mon arthrose, tu me conseilles de le prendre sous quelle forme, et combien?". Des questions naturelles dans un pays où voir un médecin coûte tellement cher que l'automédication est largement généralisée.
50% de réduction pour le Black Friday
Dans la petite ville d'Ojai à une quarantaine de kilomètres au sud de Santa Barbara, où les champs de cannabis n'ont pas encore envahi le paysage, s'est ouverte en mars 2018 la première boutique, Ojai Greens, qui comme toutes les autres se fait appeler "dispensaire" et qualifie ses clients de "patients", même si on y trouve tous l'éventail "récréatif" de produits à base de CBD et de THC, ou tetrahydrocannabinol (qui, contrairement au cannabidiol, a des effets psychotropes et dont la consommation est donc recommandée à plus petites doses).
Une boutique qui ressemble à n'importe quelle autre, avec même ses périodes de soldes à ne pas rater : jusqu'à 50% de réduction pour le Black Friday par exemple.
Dès l'entrée du magasin, le visiteur est accueilli par un policier très jovial. Il faut lui remettre une pièce d'identité qu'il enregistre sur ordinateur – et qui lui permet de vérifier que le consommateur a plus de 21 ans, car l'âge minimum pour consommer de la marijuana est la même que pour l'alcool aux Etats-Unis – et rend tout de suite.
Ensuite on peut examiner à loisir les produits présentés, parler avec l'un des jeunes vendeurs très accueillants et faire son choix librement. Les recommandations sont minimales, peut-être pas toujours suffisantes. Récemment, un voyageur de passage venu d'Utah, où le cannabis est encore interdit et qui n'en avait jamais consommé, s'est trouvé dans un état vraiment second après avoir bu bien plus que la dose requise de jus de fruits, et avalé trop de bonbons, achetés au hasard dans la boutique.
C'est vrai qu'on se laisser vite tenter. Le choix est vaste entre les patches, les gouttes à dosages CBD-THC variables, les lotions, crèmes, boissons, chocolats, jus de fruits, crackers, et bonbons gélifiés en forme d'ourson qui ressemblent comme des frères jumeaux à ceux de Haribo. Il y a même des "pot cookies" pour chiens. Mangue, vanille, citron, fraise, banane, cannelle, pamplemousse, poire, menthe, noix de coco, peanut butter, expresso, tels sont quelques-uns des parfums qui ont été ajoutés à ces divers produits pour tenter de faire oublier cette terrible odeur... qui ne part jamais.
Love potion, body lotion
Une fois son choix fait, on paie cash. Les autres moyens de paiement ne sont pas autorisés. Et on ne doit pas sortir de la boutique avec ses produits dans les mains, même si la voiture est garée juste devant. Au début, on vous mettait vos achats dans un sac plastique bizarrement scellé, comme dans les boutiques duty free des aéroports internationaux. Mais l'usage de sacs plastique à usage unique étant désormais interdit, on vous donne maintenant un petit sac en papier. Quand on sort du magasin, le flic de service vous fait un grand sourire "Thank you for shopping at Ojai Greens!" On se demande si tout le monde n'est pas un peu high dans ce "dispensaire"...
Parmi les produits étalés dans les étals sous verre, une "Love potion" côtoie une "Body lotion". Le chanvre serait-il aussi un remède pour se remettre d'un chagrin d'amour, ou une potion magique pour séduire l'élu(e) de son cœur ? On n'en est pas si loin. S'il est connu de tous qu'un peu de marijuana (à dose raisonnable) a un effet relaxant très propice à une vie sexuelle sans stress, des études récentes ont abouti à de nouvelles conclusions très intéressantes.
Davantage de relations sexuelles
Longtemps les points de vue ont divergé sur l'impact que le cannabis pouvait avoir sur la vie sexuelle des hommes, prônant le plus souvent la prudence quant aux dosages à absorber. Mais en septembre 2018, une étude approfondie entreprise par le Center for Disease Control (CDC) et deux chercheurs de Stanford University, effectuée sur plus de 50.000 personnes (environ la moitié d'hommes) a conclu que non seulement la vie érotique des consommateurs réguliers de cannabis n'en était nullement affectée, mais qu'ils avaient davantage de relations sexuelles (20% de plus) que quand ils n'en prenaient pas.
Plus récemment, des chercheurs en gynécologie obstétrique et en sciences comportementales de Saint-Louis University ont voulu approfondir la question. Ils se sont intéressés plus précisément à l’effet de la marijuana sur la sexualité féminine. Leur étude a porté sur 373 participantes, dont 176 femmes étaient des consommatrices régulières de cannabis; 127 d'entre elles ont précisé qu'elles en prenaient précisément avant une activité sexuelle car elles ont constaté que l'herbe miracle améliore sensiblement la qualité de leurs orgasmes...
Un joint au lieu d'un chardonnay
L'étude de ces chercheurs publiée le 1er mars 2019 dans le Journal of Sexual Medicine le confirme : chez les femmes qui ont fait usage du cannabis avant un rapport sexuel, 68,5% ont jugé l’expérience plus agréable, 60,6% ont noté une augmentation du désir et 52,8% ont atteint un orgasme plus satisfaisant.
Cette découverte va-t-elle voir augmenter le nombre de consommatrices de la Love potion et autres formules à base de weed ? En 2018, la consommation de marijuana par des femmes a doublé par rapport à l'année précédente, en grande partie, dit-on, parce qu'il les aide à limiter le stress et les soulage de toutes formes de douleurs. Mais pas seulement semble-t-il... Outre l'odeur qui se répand dans les collines plantées de Mary Jane, un nouveau danger menace les viticulteurs : les femmes préfèreraient désormais un joint à un pinot noir ou à un chardonnay, qu'elles trouveraient soudain beaucoup moins émoustillants.
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