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Il n'est peut-être pas inintéressant, aujourd'hui, de se demander si le concept de postmodernité, appliqué à la médecine, trouve un écho dans la clinique et les choix thérapeutiques contemporains.Rappelons ici que la postmodernité se pose comme un détachement progressif de la conceptualisation autosatisfaite et absolue qui caractérisait la modernité, pour mettre en avant une relativisation et une forme d'insatisfaction de principe. Ainsi, tandis que la pensée dite moderne s'exprimait par des idées fortes et convaincantes, la pensée postmoderne se désigne volontiers comme une «pensée faible». Face à cette dichotomie présumée, on peut être tenté de prendre parti en optant soit pour une position plutôt conservatrice, fondée sur des valeurs supposées sûres, soit, au contraire, pour une position plutôt progressiste, où la nouveauté l'emporterait sur les certitudes.Ceci étant, même si ces deux positions, dans le fond plus conceptuelles que pragmatiques, n'apparaissent pas immédiatement dans la pratique, elles peuvent donner lieu à des réflexions non dépourvues d'intérêts.A «l'arrogance» clinique de ceux qui penseraient qu'il suffirait de maîtriser les néoplasies et les affections circulatoires pour s'estimer vainqueurs de la maladie, l'apparition de nouvelles affections comme le sida ou le SRAS, ou encore la réapparition de la tuberculose et de la syphilis répondent que les succès de la médecine sont relatifs. Par ailleurs, le rôle croissant de l'éthique, comme aussi l'intérêt porté aux effets secondaires des médicaments, tendent à faire resurgir le vieil adage du primum non nocere.Nous observons d'autre part les signes d'une dissociation entre la recherche de laboratoire et sa mise en uvre clinique. En effet, si dans le domaine de la recherche on semble optimiste par principe, on ne peut ignorer que l'application clinique de nombreuses découvertes n'est encore que musique d'avenir. Il est certain, en tout cas, qu'en nous donnant à penser que tout ce que l'on ne comprend pas encore on le comprendra sans aucun doute demain, et que tout ce que l'on est encore incapable de soigner on le soignera certainement dans un futur proche, les chercheurs alimentent le déterminisme moderne, qui voudrait qu'une cause donnée produise toujours le même effet. Parallèlement, la médecine allopathique officielle, de plus en plus dépendante d'examens instrumentaux et de procédures coûteuses, est concurrencée toujours plus par les médecines alternatives.Car, en définitive, la médecine continue bel et bien d'escamoter certaines perspectives fondamentales de l'existence humaine, notamment celles qui ont trait à la subjectivité par opposition à l'objectivité, et celles qui concernent la gestion du plaisir supplantée largement par la lutte contre la douleur.En effet, tandis que, par la force des choses, la maladie est associée à la souffrance, la santé, elle, est associée au plaisir. Or, la notion de «qualité de vie», maître mot de la médecine actuelle, apparaît plus comme une formule standardisée, conçue sur une base minimale, que comme un véritable encouragement à superposer santé et bonheur.Le médecin-savant d'autrefois, estimé à l'égal d'un sage, ou le médecin de famille plein de bon sens, ont été remplacés par les résultats anonymes de statistiques limitées dans le temps et l'espace. Néanmoins, simultanément, la nosographie devient plus pointue, ce qui, en soi, semble bénéfique, puisque cela permet de mieux différencier les malades. D'autre part, on a pu assister à la commutation de l'ulcère gastro-duodénal de maladie psychosomatique présumée en maladie infectieuse ; on note également une réhabilitation de la tension systolique par rapport à la tension diastolique et, enfin, on ne peut ignorer les «disputes» qui opposent l'Europe et l'Amérique du Nord s'agissant des critères de diagnostic des maladies hypertensives ; autant de points qui semblent aller de pair avec une plus grande souplesse conceptuelle.En conclusion, nous pouvons nous demander si tout ceci nous permettra de vraiment revoir nos préjugés et plus généralement notre approche, dont il faut reconnaître qu'elle s'apparente plus à une démarche moderne au sens philosophique du terme , avec ce que cela suppose de sérieux et d'objectivité présumée, qu'au concept de postmodernité, peut-être plus adapté pour une prise en charge nuancée de la subjectivité de chacun de nos patients.