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L’escrime est une des disciplines fondatrices des Jeux modernes. Seuls cinq sports ont toujours été présents depuis 1896: l’athlétisme, le cyclisme, la gymnastique, la natation. Et l’escrime. Malgré sa modernité, elle rappelle les duels à l’épée ou ceux du Moyen Age. Se mêlent l’élégance et la maîtrise de soi mais aussi des attaques fulgurantes et des explosions d’émotions. Tout cela lors d’affrontements de trois minutes, intenses.
Aux JO de Tokyo, en individuel, Max Heinzer a échoué en huitièmes et Benjamin Steffen en seizièmes. Il leur reste la compétition par équipe, le 30 juillet, car les épéistes suisses comptent depuis toujours parmi les meilleurs du monde. Ils ont décroché une médaille par équipe lors des cinq derniers Mondiaux et même l’or en 2018. Heinzer, 33 ans, est l’escrimeur au plus grand nombre de victoires individuelles en Coupe du monde. Steffen, 39 ans, a terminé quatrième des Jeux en 2016. Le premier est épéiste professionnel, le second professeur de sport. Ils exposent les feintes de leur discipline.
- Sur les 32 épéistes engagés aux Jeux de Tokyo, la moitié pouvaient viser le titre. Pourquoi n’y a-t-il pas d’escrimeur dominant?
- Max Heinzer: D’abord, la durée d’un combat est très courte. Je la compare au tie-break en tennis. Si la règle prévalait dans d’autres sports, on compterait aussi un plus grand nombre de gagnants.
- Benjamin Steffen: Une attaque peut être foudroyante, comme au judo. Une touche se joue généralement en une fraction de seconde. Notre cible est mobile, au contraire du but en football. Elle change constamment de place; elle peut se pencher, faire un pas en avant, esquiver.
- Est-ce pour cette raison qu’il n’y a plus eu de médaille suisse depuis Fischer en 2004?
- Steffen: La Suisse possède des escrimeurs de classe mondiale. Malheureusement, l’homme de la rue suit notre sport tous les quatre ans seulement, aux Jeux. Je doute que beaucoup de monde sache que la Suisse a obtenu trois médailles lors des trois derniers Mondiaux. Les Jeux sont à part. Il faut aussi considérer que, depuis 2004, les JO n’ont connu que trois éditions; or nous y avons remporté trois diplômes, manquant une médaille de peu, notamment à Rio. Nous avons toujours été à la hauteur. Mais, pour être médaillé, il faut que tout s’emboîte à la perfection le jour J. Il faut aussi voir les moyens à notre disposition par rapport aux autres nations.
- Heinzer: La défaite aux JO de Londres, en 2012, face au futur champion olympique vénézuélien Limardo m’avait déstabilisé. La déception était énorme. Il m’a fallu une vraie introspection pour admettre que la Coupe du monde et les Championnats du monde et d’Europe valaient des Jeux olympiques. La défaite en quarts à Rio contre le Sud-Coréen Park, champion olympique ensuite, m’a beaucoup moins touché.
- Comment entrer dans un duel?
- Steffen: Je me place en bout de piste, je regarde l’adversaire et je baisse mon masque. Comme dans un duel des temps jadis, quand le chevalier abaissait sa visière.
- Heinzer: Je m’échauffe à fond pour atteindre la bonne température. Je retourne ensuite à la salle d’appel, pour retrouver mon calme. Peu avant le début, je me frappe les joues et je crie en direction du sol, pour signifier que je suis prêt.
- Déchiffrer les mimiques de son adversaire ou l’impressionner par les siennes est primordial. Mais avec un masque?
- Steffen: On voit le visage de l’adversaire mieux que vous ne pensez. On se trouve souvent nez à nez. Il y a aussi le langage corporel, la position. On apprend à «lire» son adversaire.
- Un combat ne dure que trois minutes ou 15 touches gagnantes. Comment ne pas douter après chaque touche reçue?
- Steffen: Chaque athlète a ses propres clés pour se maîtriser et se calmer.
- Heinzer: Le plus simple est de travailler sa respiration. Au besoin de provoquer une interruption. Pour lacer ses chaussures, par exemple.
- Steffen: Max a déjà cherché sa lentille de contact, alors qu’il n’en porte pas…
- Combien de temps peut-on temporiser?
- Heinzer: C’est selon. Les arbitres sont très stricts aux Jeux olympiques, car ils sont aussi sous pression: les téléspectateurs n’aiment pas les temps morts.
- Steffen: Il faut sentir jusqu’où on peut aller.
- Comment analysez-vous votre adversaire avant le combat?
- Heinzer: Je repère ses points forts en vidéo, mais j’essaie surtout de trouver des solutions pour le toucher. J’ai tendance à regarder les passes que mon adversaire a perdues. Sinon, je cours le risque d’éprouver trop de respect et de me retrouver davantage dans la réaction que dans l’action.
- Steffen: Max est tête de série et connaît son adversaire dès le début d’un tournoi, alors que je suis engagé depuis l’entame de la journée et que j’ai déjà perdu passablement d’énergie. Je ne suis pas aussi perfectionniste que lui. Je regarde des séquences de mon adversaire en vidéo, mais en voir trop n’est pas bon pour moi. Je risque d’attacher trop d’importance aux fondamentaux et de tirer trop proprement, alors que je suis plutôt instinctif.
Benjamin Steffen, vous allez bientôt avoir 40 ans. La rapidité n’est-elle pas cruciale?
- Steffen: Le médaillé d’argent à Rio avait plus de 41 ans (le Hongrois Geza Imre, ndlr)! La vivacité est importante, mais il faut distinguer deux vitesses. Il y a celle des fibres musculaires, qui ralentit avec l’âge: je le remarque à chaque test de performance, je dois travailler beaucoup plus pour maintenir mon niveau. Et il y a les mouvements spécifiques à l’escrime, où il convient de rester équilibré tout en se balançant sur les deux pieds, pour être apte à changer de direction à tout moment et appréhender le moment où il faut avancer rapidement.
- Heinzer: L’expérience est un facteur majeur. En vieillissant, tu gardes mieux ton sang-froid qu’un jeunot de 20 ans. Il peut être surmotivé, s’affoler, se crisper.
- Quelle est la part du mental, du physique et de la tactique?
- Steffen: Tout dépend de l’adversaire. Parfois, tu affrontes quelqu’un de physiquement fort, contre lequel tu dois élever ton niveau athlétique. Ou quelqu’un de défensif qui te pose davantage de problèmes tactiques. Le mental est déterminant. Certains perdent leur sang-froid sur la scène olympique; c’est fatal.
- Heinzer: Il m’est arrivé de battre de très bons adversaires grâce à des décisions rapides, sans même me sentir fatigué. Mais tu peux tomber sur un adversaire techniquement moins bon qui demandera une énorme dépense d’énergie.
- Steffen: Se pose toujours la question de savoir si tu veux prendre beaucoup de risques. Une prise de risque peut se retourner contre soi. Dans notre sport, chaque combat peut prendre un cours absolument différent, c’est passionnant.