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|La crise climatique amène à s’interroger sur nos modes de vie. Dans quelle mesure sont-ils viables?|
L’anthropocène: une notion discutable. La notion d’anthropocène désigne l’ère temporelle à partir de laquelle l’être humain aurait commencé à modifier de manière significative son environnement et en particulier le climat. «Anthropocène», avec la racine anthropos, semble désigner l’espèce humaine dans son ensemble comme étant le problème.
De manière critique, d’autres approches privilégient par exemple le terme de «capitalocène». Cette notion met en lumière le fait que les dégradations écologiques seraient la conséquence du système économique capitaliste et non de l’ensemble de l’humanité (incluant par exemple les personnes pauvres). Néanmoins, cette idée pose problème, dans la mesure où les régimes soviétiques ont été également basés sur le productivisme et la croissance des moyens de productions.
De ce fait, d’autres auteurs préfèrent utiliser le terme «industrialocène» qui semble plus spécifiquement désigner le mode de production industriel, et donc la civilisation thermo-industrielle. Cependant, à la différence de capitalocène, l’idée industrialocène laisse entière la possibilité de développer un capitalisme vert qui ne soit pas industriel.
Modes de vie et classes sociales. Une autre idée que l’on retrouve est que les classes populaires auraient un mode de vie moins vertueux écologiquement que les classes supérieures. L’accent est alors mis par exemple sur les voitures qui roulent au diesel, sur les logements qui sont des passoires thermiques, etc. L’essayiste Paul Ariès s’est élevé contre cette thèse dans son ouvrage Ecologie et cultures populaires: les modes de vie populaires au secours de la planète (Utopia, 2015). Il s’oppose à la thèse de Thorstein Veblen selon laquelle les modes de vie des classes populaires viseraient à imiter celui des classes supérieures, et met en avant une spécificité des modes de vie des classes populaires.
Modes de vie et autonomie. On peut toutefois souligner que si les classes populaires ont un bilan carbone plus faible que les classes supérieures, en particulier parce qu’elles ne prennent pas l’avion, elles ne rompent pas radicalement dans leur mode de vie avec la société de consommation de masse. Pour trouver des modes de vie qui visent à une rupture plus radicale, il faudrait plutôt se tourner vers les zadistes. C’est la thèse que défend Geneviève Pruvost dans un article «Critique en acte de la vie quotidienne à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes»1>Cairn.info, 12.06.2017, doi.org/10.3917/pox.117.0035. Les zadistes, par leur recherche d’autonomie, proposeraient une rupture plus radicale encore vers un mode de vie viable.
Modes de vie et rapports Nord-Sud. Néanmoins, la thèse qui voit dans les ZAD des pays du Nord une rupture avec le mode de production capitaliste peut apparaître comme restreinte quand on la pose à l’échelle de la planète. C’est d’une certaine manière l’idée que défendent Markus Wissen et Ulrich Brand dans Le mode de vie impérial: vie quotidienne et crise écologique du capital (Lux/Humanités, 2021).
Cette fois, la question des modes de vie n’est plus abordée par comparaison entre classes sociales supérieures et populaires dans les pays du Nord ou à partir des ZAD, là encore dans les pays du Nord, mais à partir des inégalités Nord-Sud. Le «mode de vie impérial», rapporté au niveau de la planète, met en lumière une nette inégalité entre les pays du Sud et les pays du Nord, classes populaires comprises. Or il tend à coloniser également d’autres parties du monde que les pays du Nord (par exemple les classes moyennes chinoises): «Un mode de vie qui repose sur de telles conditions sociales et économiques peut être qualifié d’‘impérial’. Si nous optons pour ce terme, c’est d’abord afin de mettre au jour les forces qui facilitent la production et la consommation au quotidien des gens du Nord et d’un nombre croissant d’habitants du Sud.»
Mode de vie: l’approche écoféministe. Dans un ouvrage paru en 2021, intitulé Quotidien politique: féminisme, écologie et subsistance (La Découverte), Geneviève Pruvost continue sa réflexion initiée sur les ZAD, mais en adoptant une focale plus large, incluant également d’autres zones géographiques que le Nord global. Elle s’intéresse d’une certaine manière à ce qui résiste au mode de vie impérial. C’est autour du travail de la subsistance, mis en avant par les courants écoféministes, qu’elle trouve une alternative à la logique productiviste du capitalisme. De ce fait, le problème n’est pas pensé cette fois à travers les rapports sociaux de classes sociales, ou encore Nord-Sud, mais à travers les rapports sociaux de sexe.
En orientant ainsi la focale, Geneviève Pruvost met en lumière la dévalorisation historique du travail de subsistance quotidienne assuré par les femmes, mais également par la paysannerie, au profit du travail productif industriel dans l’analyse économique, qu’elle soit libérale ou marxiste.
Notes
|↑1||>Cairn.info, 12.06.2017, doi.org/10.3917/pox.117.0035|
* Sociologue et philosophe de formation, ses recherches portent sur l’éducation populaire. Cofondatrice de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com/