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Le monde a les yeux rivés sur l’expérimentation américaine d’un revenu de base inconditionnel, la plus importante du genre jamais réalisée.
Quel changement en l’espace d’un an! Pendant la récession de 2020, beaucoup craignaient que l’argent ne manque. Mais selon l’adage «méfie-toi de tes souhaits, ils pourraient se réaliser», certains commencent à ressentir un malaise face au pacte conclu avec l’alchimie de la politique monétaire, estimant qu’il va trop loin. Le monde a les yeux rivés sur l’expérimentation américaine d’un revenu de base inconditionnel, la plus importante du genre jamais réalisée. Elle pourrait être le prélude à une décennie exceptionnelle. Bien entendu, les choses sont susceptibles d’évoluer dans une autre direction. La fête ressemblera-t-elle à celle de 1999? Ce tube de Prince écrit en 1982 a déjà été de bon augure pour les marchés à l’époque.
C’est avec ce grand tube traitant de leur accès inattendu à la richesse que Mark Knopfler et Dire Straits ont pris d’assaut les hit-parades en 1985. Mais en 1967 déjà, le président démocrate Lyndon B. Johnson avait demandé à une commission bipartite composée d’éminents spécialistes d’étudier l’idée d’un revenu de base inconditionnel pour tous les Américains.
À l’origine, c’est Milton Friedman (1912 - 2006), économiste libéral et prix Nobel en 1976, qui avait inventé ce concept intitulé «impôt négatif sur le revenu», lequel devait freiner une administration qu’il estimait particulièrement inefficace, ainsi que la surveillance et l’utilisation abusive des programmes d’aide sociale. Mais l’idée d’un tel revenu de base ne ralliait pas la majorité. Pour certains, elle était trop libérale sur le plan économique (sic). D’autres redoutaient qu’elle devienne, au fil du temps, une corne d’abondance que personne ne pourrait contrôler. Selon toute probabilité, c’est l’intitulé même du concept qui a divisé les esprits et les a détournés de l’intention initiale de Friedman. Et bien que la commission du président Johnson ait soutenu la proposition à l’unanimité, celle-ci n’a pas remporté suffisamment de suffrages au Sénat ni dans l’opinion publique. Mais c’était il y a longtemps. À présent, cette ébauche d’idée s’est transformée en un véritable projet en cinq actes aux États-Unis. Il s’agit là d’une expérience de dimension historique.
Premier acte: 2200 milliards de dollars d’aide
Le premier acte aux États-Unis s’est inscrit en réaction à la détresse liée aux mesures de confinement, à l’explosion des chiffres du chômage et à cette inquiétante paralysie de 22 jours pendant lesquels les marchés boursiers américains ont perdu un tiers de leur valeur. Prenant en quelque sorte un premier engagement financier, la Réserve fédérale a soutenu les marchés des capitaux avec l’achat inédit de bons du Trésor pour un montant s’élevant à près de 2400 millards de dollars jusqu’à ce jour. Le signal fort qu’elle a donné en déclarant qu’elle achèterait autant d’obligations d’État que nécessaire pour stabiliser les marchés des capitaux (actuellement 120 milliards par mois) a apporté, en pleine crise, un soutien décisif à l’expérimentation d’un revenu national de base inconditionnel. Ce projet est pour l’instant limité dans le temps, à titre de compensation financière en cette période inhabituelle.
En vertu de la loi CARES1, le Congrès a approuvé, le 27 mars 2020, l’envoi d’un chèque de 1200 dollars à la plupart des salariés américains. S’y est ajouté le Paycheck Protection Program («PPP»)2, un programme de protection des salaires à l’intention des entreprises, qui a été épuisé en l’espace de quelques jours. Ces mesures ont induit une hausse record de l’épargne, qui a ensuite été en partie dépensée pendant l’été3.
Deuxième acte: approbation de 483 milliards de dollars
En raison de la forte demande, le Congrès a approuvé une augmentation de ce PPP un peu plus tard, le 24 avril. Outre les fonds destinés à la lutte contre la pandémie, 320 milliards de dollars supplémentaires ont été octroyés aux PME pour garantir leurs dettes tant qu’elles les utiliseraient pour payer les salaires.
Troisième acte: approbation de 900 milliards de dollars
Une majorité bipartite au Sénat a finalement adopté la loi «Coronavirus Response and Relief Supplemental Appropriations Act», que le président américain Donald Trump a signée le 27 décembre 2020. Cela a permis d’envoyer des chèques supplémentaires de 600 dollars, lesquels ont dû arriver dans les boîtes aux lettres de la plupart des Américains il y a quelques jours. Grâce à ce trois paquets d’aide, les revenus privés se sont stabilisés aux États-Unis l’année dernière, selon les analyses du gouvernement, et l’épargne privée a plus que doublé jusqu’à présent. Sans ces mesures de soutien, les revenus privés auraient chuté de 8,8% en 2020, d’après le Bureau américain d’analyse économique4.
Enfin, le niveau record actuel de l’épargne privée laisse envisager une grande vague de consommation en 2021, dès que la vie reviendra à la normale.
Quoi qu’il en soit, la consommation privée (moteur de la demande le plus important de l’économie) s’est déjà redressée l’année dernière, atteignant un niveau inférieur de seulement 2% au record historique enregistré en 2019.
Quatrième acte: «American Rescue Plan» de 1900 milliards de dollars (projet)
Dans son plan de soutien «American Rescue Plan»5 (ARP), le nouveau président américain, Joe Biden, a proposé d’envoyer de nouveaux chèques d’un montant allant jusqu’à 1400 dollars. Combinée aux chèques de décembre, cette aide permettrait aux ménages de disposer d’une rentrée supplémentaire de 2000 dollars6, une augmentation de revenu certainement bienvenue pour les 75% des salariés américains dont le salaire annuel est inférieur à 73'000 dollars7. Le prédécesseur de Joe Biden avait lui aussi demandé cette augmentation au Sénat, mais il l’avait fait à la dernière minute, par conséquent trop tard pour qu’elle puisse aboutir.
Examinons brièvement les grandes lignes du programme de sauvetage américain:
- Les chèques en espèces, susceptibles d’être envoyés par la poste dès les prochaines semaines, ainsi que l’aide élargie aux chômeurs représentent actuellement une enveloppe de 955 milliards de dollars.
- Il est prévu d’octroyer 425 milliards de dollars supplémentaires aux PME, aux États et aux communes en difficulté économique,
- 170 milliards de dollars aux écoles et au personnel enseignant,
- 325 milliards de dollars pour renforcer le secteur de la santé publique et la lutte contre la pandémie (p. ex. centres de dépistage et de vaccination),
- et une augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure pour tous les employés américains.
En termes de procédure, la ratification de la proposition nécessite soit une approbation bipartite requérant dix voix républicaines (huit républicains ont déjà fait part de leur soutien), soit une majorité simple par le biais du processus plus laborieux de la «réconciliation».
Ainsi, les quatre premiers paquets destinés à soutenir le revenu de base de tous les Américains dans le besoin pourraient s’élever à 5500 milliards de dollars au total, ce qui représenterait plus de 25% de la performance économique des États-Unis en 2020.
Enfin, il est prévu d’«ajuster automatiquement la durée et le montant de l’aide en fonction des conditions sanitaires et économiques de manière à ce que les lenteurs législatives futures ne compromettent pas la reprise ni l’accès des familles aux prestations dont elles ont besoin»8.
Cinquième acte: «Green New Deal» de 2000 milliards de dollars (projet)
Avec le «Green New Deal»9 (GND), la nouvelle administration américaine a l’intention d’effectuer des investissements de transformation à hauteur de 2000 milliards de dollars (soit 10% environ de la performance économique américaine en 2020) dans la recherche et le développement, les infrastructures durables et les partenariats public-privé. Ce programme doit faire des États-Unis le leader de l’engagement mondial contre le changement climatique.
La semaine dernière, j’ai assisté à la première conférence officielle donnée via Zoom par John Kerry, le très expérimenté représentant pour le climat. Il ne fait aucun doute que cet ancien secrétaire d’État et la nouvelle administration américaine sont déterminés à obtenir le plus rapidement possible l’approbation de cet élément phare de leur programme «Build back better» (reconstruire en mieux).
Cela ferait passer le montant total des mesures de relance de 5500 à 7500 milliards de dollars, soit l’équivalent de 36% de la performance économique américaine en 2020.
Il s’agit indéniablement de la plus vaste expérimentation d’une stimulation keynésienne des revenus ou même d’un revenu de base inconditionnel (sur une période limitée).
Rien d’étonnant donc à ce que les marchés de l’immobilier résidentiel progressent. Selon le Bureau du recensement américain, la construction des maisons individuelles et des appartements neufs a affiché une hausse record de 12% en décembre dernier (+144% en chiffres annualisés). Leurs prix ont augmenté de 13,5% par rapport à l’année précédente.
Récemment, le magazine britannique The Economist a fait référence aux «Roaring Twenties» (les années folles). L’auteur évoque trois raisons pour lesquelles nous pourrions nous trouver à l’aube d’une décennie d’innovation généralisée, de hausse du niveau de vie et d’augmentation du potentiel économique, sous l’effet paradoxalement stimulant de la crise.
Premièrement: l’année 2020 a favorisé l’accélération d’importantes percées scientifiques et technologiques dans de nombreux domaines, notamment en biotechnologie et en nanotechnologie, en médecine et en soins de santé, ainsi que dans de nombreuses applications de l’intelligence artificielle. Pour la première fois depuis des décennies, les gouvernements augmentent leurs engagements d’investissement dans la recherche et le développement. Oui, une nouvelle ère de collaboration entre le secteur public et le secteur privé se dessine.
J’en ai fait l’expérience à deux reprises ces derniers jours: tout d’abord, sous la forme du plaidoyer vibrant prononcé par le représentant américain pour le climat, John Kerry, dès son premier jour de travail officiel, puis dans le cadre des discussions tout aussi passionnées lors de l’ouverture du Forum économique mondial10 (qui, pour la première fois, ne s’est pas tenu dans la ville enneigée de Davos), auxquelles ont également participé le ministre allemand de l’économie Peter Altmeier, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) Christine Lagarde, le ministre français des finances Bruno Le Maire, le CEO de Volkswagen Herbert Diess et le CEO de Goldman Sachs David Solomon. À cette occasion, les élites sociales du monde de l’économie et de la politique ont manifesté un engagement impressionnant en faveur d’une croissance plus durable et plus innovante.
Deuxièmement: les injections de fonds dans la technologie n’ont jamais été aussi importantes qu’aujourd’hui. L’année dernière, le secteur privé outre-Atlantique a investi plus de capitaux dans le matériel et les logiciels informatiques que dans les autres biens d’équipement. S’y ajouteront à l’avenir les investissements du gouvernement, notamment pour la construction de l’infrastructure 5G du pays. Même si la Chine, l’Europe et les États-Unis prennent leurs distances les uns vis-à-vis des autres, leurs marchés des capitaux n’ont jamais été aussi ouverts aux entreprises technologiques, comme en témoignent également le nombre record et le volume des introductions en bourse dans ce secteur en 2020.
Troisièmement: les adaptations et les changements constants stimulent le développement. Les transferts d’argent, par exemple, se font de plus en plus par voie numérique, et même presque exclusivement de cette manière en Asie et en Afrique, mais au moyen de systèmes différents dans chaque pays. La télémédecine connaît une croissance similaire à celle du commerce en ligne, de l’enseignement à domicile et des vidéoconférences. Les progrès réalisés dans le domaine des semi-conducteurs font partie des «secrets» de nombreuses innovations présentées cette année au Consumer Electronics Show. Bien que ce salon se soit tenu entièrement sous forme virtuelle, il n’a jamais été aussi diversifié et visité11. Des taxis sans chauffeur circulent pour la première fois cette année à Phoenix (Arizona), pour Waymo12, une société affiliée de Google. De même, la mobilité autonome se développe à une vitesse fulgurante en Chine. Les énergies renouvelables et les batteries plus durables font face à des développements disruptifs, qui n’émanent pas des constructeurs automobiles traditionnels mais de nouveaux concurrents. Les chaînes logistiques mondiales sont en cours de numérisation. La semaine dernière encore, Alibaba a lancé une plateforme numérique pour la logistique mondiale des conteneurs.
Le changement climatique, un test décisif
Enfin, cette évolution pourrait également soutenir l’effort mondial visant à inverser la tendance climatique, surtout si l’ingéniosité humaine contribue à assouvir notre soif d’énergie grâce à de meilleures technologies, comme l’affirme par exemple le physicien suisse Simon Aegerter dans son livre très bien documenté «Das Wachstum der Grenzen»13 (la croissance des limites), qui fait allusion au rapport «Les Limites de la croissance» publié par le Club de Rome en 1972. Mais les innovations ne suffisent pas. Elles doivent bien entendu être étayées par des mesures gouvernementales. Aux États-Unis, par exemple, une taxe sur le CO2 est devenue politiquement envisageable car la nouvelle secrétaire au Trésor, Janet Yellen, compte parmi ses partisans, de même que 3500 économistes américains, dont 28 lauréats du prix Nobel, qui ont signé une pétition en ce sens en 2019.
Qu’est-ce que cela signifie pour les investisseurs? Nos économistes aux États-Unis ont récemment relevé leurs prévisions de croissance de l’économie américaine à 6,6% pour 2021, la plus forte progression jamais enregistrée depuis 30 ans. Si, parallèlement, l’argent reste gratuit et les rendements obligataires faibles (comme nous le pensons), le chanteur pop américain Prince (1958 - 2016) pourrait éventuellement recevoir un Grammy boursier à titre posthume pour son tube «1999» écrit en 1982. Comme celui-ci avait parfaitement anticipé le boom technologique de 1999/2000, il semble presque de bon augure aujourd’hui, même si un pic boursier comme celui de 1999 n’entre pas dans notre scénario principal.
Cet artiste exceptionnel chantait le texte suivant:
«But life is just a party,
Mais la vie est juste une fête,
And parties weren’t meant to last.
Et les fêtes ne sont pas faites pour durer.
[…]
So tonight I’m gonna party like it’s 1999.
Alors ce soir, je ferai la fête comme si c’était 1999.
[…]
If you didn’t come to party,
Et si tu n’es pas venue pour faire la fête,
Don’t bother knockin’ on my door,
Ne te donne pas la peine de frapper à ma porte,
I got a lion in my pocket,
J’ai un lion dans ma poche,
And baby he’s ready to roar.
Et, chérie, il est prêt à rugir.»
Entre-temps, le «Biden-Basket», que nous avons lancé il y a quatre mois et demi et qui investit surtout dans les énergies renouvelables, a déjà gagné 41,2%, soit 30% de plus que son indice de référence aux États-Unis14. Notre «Beautiful China Basket», axé également sur les énergies renouvelables mais qui investit dans les actions chinoises, a réalisé une performance similaire. Et il ne fait aucun doute que dans le scénario de Prince, la plupart des titres technologiques voleraient encore plus haut.