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10/03/2016
Souvenirs pédagogiques de Fabre
Jean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.
Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.
Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.
Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui prétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.
La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.