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Avec ce film sur le fameux architecte finlandais, Virpi Suutari élargit le champ du modernisme à la création nordique. Alvar Aalto en fut l’un des plus remarquables représentants.
«Cela faisait des années que me trottait en tête l’idée de faire un film sur les Aalto», se souvient Virpi Suutari. «Lorsque j’étais enfant, une bibliothèque conçue par Alvar Aalto en 1965, a vraiment fait office de refuge pour moi. Dans les années 70, je marchais dans les chemins enneigés par un froid de chien pour m’y rendre.» La réalisatrice finlandaise démontre ainsi à quel point l’œuvre d’Alvar Aalto est chaleureuse et sensuelle. Tout son film en témoigne, sans qu’elle ait eu à choisir pour répondre à ses propres goûts.
Alvar Aalto (1898 - 1976) a participé à la spectaculaire évolution artistique qui a marqué les premières décennies du XXe siècle. Qu’est-ce que le modernisme, comment lui donner un sens, ce sont des questions auxquelles répondaient à leur manière différents courants, dont celui que l’architecte et designer allemand Walter Gropius a concrétisé en ouvrant le Bauhaus, en 1919, à Weimar.
L’idée maîtresse du modernisme était de réconcilier la ville et la campagne, l’homme et la nature après des temps marqués par l’industrialisation, de trouver des formes qui servent la société. Ainsi, l’architecte italien Alberto Sartoris (1901 - 1998) qui en faisait partie, mais vécut en Suisse romande dès 1928, recommandait-il d’aménager plusieurs salles de bains dans les maisons modestes, car les ouvriers en ont un plus grand besoin que les personnes aisées.
Le fonctionnalisme a d’abord baigné l’inspiration d’Alvar Aalto qui s’est employé, à l’instar de ses alter ego, à imaginer des meubles pratiques, aux formes douces, arquées, comme ces mains courantes que Virpi Suutari enfant prenait plaisir à toucher. «Je me rappelle encore l’impression que j’avais en posant ma main sur la poignée de porte courbe à l’entrée et en pénétrant dans cet espace chaud et accueillant. Je me rappelle encore avec quel plaisir je faisais courir mes doigts sur les murs de céramique striée.»
Une autre particularité de l’architecte est d’être né en Finlande, ce pays couvert de pins, de sapins, de bouleaux qui a nourri son inspiration moderniste, l’associant déjà fortement à la nature. Mais, se distançant du fonctionnalisme, Aalto s’est tourné peu à peu vers des formes plus souples, plus organiques. Le bois, matériau vivant, chaleureux, aux teintes dorées est devenu très vite un élément constitutif de son œuvre; il valorise sa construction comme son mobilier. «On peut dire qu’il avait une sorte de ‘sagesse de la forêt’, non pas considérée comme rêverie romantique, mais comme compréhension rationnelle de la coexistence entre les humains et la nature.»
Virpi Suutari s’emploie par une mise en scène généreuse de dessins, d’images d’archives, de photos d’objets et de bâtiments, à montrer cet art subtil d’intégration, ce souci généralisé d’esthétique, cette recherche de l’œuvre d’art totale. Mais elle insiste: cette création qui ne prend pas de ride aujourd’hui est aussi celle d’Aino Aalto, l’épouse architecte qui a su travailler aux côtés d’un mari bohème, non seulement sans perdre sa propre personnalité, mais en la glissant, en l’imbriquant dans celle d’Alvar. A sa mort prématurée, en 1949, l’architecte se sentira mutilé. Plus tard viendra Elissa, la seconde épouse, elle aussi bon génie pour un Alvar vieillissant.
Il y a tout à découvrir dans ce film, pour qui aime l’architecture comme pour qui ne la connaît pas. Les nombreux témoignages s’associent à un montage qui fait glisser harmonieusement les images. La réussite de ce documentaire se niche dans sa profonde unité avec le style de l’architecte lui-même. Jusqu’à la bande-son dont les bruitages ont été produits par des frottements d’archet contre un vase créé par Aalto, ou en frappant l’un contre l’autre des éléments de matériaux qu’il chérissait, la brique et le marbre, par exemple.
Alvar Aalto a construit dans le monde entier. Ses bâtiments s’accordent aux paysages les plus divers, pour des usages tout aussi variés, comme la Tour Schönbühl, ensemble de logements à Lucerne. Aalto et sa femme Aino ont aussi compté parmi les fondateurs d’Artek, à Helsinki, fusion entre l’art et la technique préconisée par le mouvement moderniste international. C’était un atelier d’architecture et de design, qui nourrissait l’ambition d’inventer une philosophie moderne de l’habitation, traduite par un langage et des formes propres. Artek existe toujours, à Helsinki. Il a été racheté en 2013 par la société suisse Vitra.
Geneviève Praplan
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