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Breith ar Náisiún ?*
*oui, d'accord, c'est approximatif, vu que c'est de l'irlandais, pas de l'écossais, mais on va pas chipoter : c'est quand même du gaëlique. Et ça veut dire "naissance d'une nation"...
Le "non" à l'indépendance de l'Ecosse est majoritaire, mais c'est le "oui" qui est vainqueur ? La politique n'est pas un dérivé de l'arithmétique, surtout au pays du whisky et du Loch Ness. 97 % de celles et ceux qui en avaient le droit s'étaient inscrits sur les listes électorales et plus de 80 % d'entre elles et eux ont voté (c'est le plus haut taux de participation de tous les scrutins organisés en Grande-Bretagne depuis l'instauration du suffrage universel) : c'est une première victoire des partisans de l'Indépendance : ils ont forcé au débat, forcé à admettre la légitimité de leur projet. Pour arracher un "non" à l'indépendance, le gouvernement britannique et son opposition travailliste ont beaucoup promis en même temps qu'ils menaçaient beaucoup. Les menaces étaient de pure tactique, mais les promesses, il va bien falloir les tenir... Au pire, le vote écossais aboutira à une autonomie très élargie. Au mieux, à l'indépendance -mais non à une indépendance de bastion, d'isolement, de forteresse : le Parti national écossais n'a jamais eu l'intention de reconstruire le Mur d'Hadrien.
Alterius non sit qui suus esse potest
Avec une participation massive, après un débat tenu pendant deux ans, et, dans ses derniers moments, une avalanche de promesses solennelles faites par le gouvernement britannique, de plus d'autonomie (y compris budgétaire et fiscale) pour l'Ecosse, le Parti national écossais est, quel que soit le résultat du scrutin, le vainqueur du référendum qu'il a provoqué. Les unionistes britanniques, qui avaient au départ traité avec mépris l'organisation du référendum, et longtemps manifesté ce mépris, ont terminé la campagne dans un état proche de la panique, convoquant pour les soutenir non seulement l'opposition travailliste au gouvernement de Londres, mais le ban et l'arrière ban du Hurlevent politique et médiatique britannique, des sportifs aux chanteurs, de Mick Jagger aux Orangistes nord-irlandais en passant par toutes les puissances économiques du Royaume-Uni, et par l'ancien Premier Ministre travailliste (et écossais) Gordon Brown -les travaillistes perdant il est vrai toute chance de reconquérir le pouvoir à Londres si l'Ecosse devenait indépendante, puisque l'Ecosse est leur base électorale principale...
Le référendum écossais signe la naissance d'une nation écossaise. D'une nation, pas d'une tribu. D'une nation, pas d'un pays (celui-là existait déjà depuis les Pictes...). D'une nation du XXIe siècle, pas d'une pièce du musée des clans d'avant l'Acte d'Union. On n'est pas dans le folklore, mais dans l'histoire. Le référendum écossais ne faisait que concrétiser, dans une procédure démocratique, un droit fondamental des peuples : le droit à l'autodétermination. Un droit qui prime l'intangibilité des frontières et l'unité des Etats. Ce droit a dû souvent être conquis par les armes -comme, pour rester dans les parages gaéliques, il le fut en Irlande. Hier, ce qui était proposé aux Ecossais, c'était de le conquérir dans les urnes. Et quand on évoque "les Ecossais", on n'évoque pas une ethnie, des clans, une race, une tribu, mais précisément une nation : tous les résidents adultes d'Ecosse avaient le droit de vote, qu'ils soient Ecossais "de souche", d'adoption ou de domicile.
Il n'y avait au fond pas plus de nationalisme dans la volonté d'indépendance que dans celle de maintenir l'union, et les "nationalistes" du SNP ne l'étaient pas plus que les unionistes d'en face. La nation naissant dans les urnes écossaises ne relève pas du droit du sang, mais du droit du sol. C'est une nation telle que la conçoit la tradition française, mais aussi celle des austromarxistes (Bauer, Renner, Kautsky) : le produit d'une volonté commune, pas d'une origine commune. Et peu importe au fond que l'Ecosse devienne ou nom un Etat indépendant, l'Etat n'étant pas la condition de la nation. "L'Indépendance, faisons-là", scandait certes le Premier ministre (indépendantiste) écosxsais, Alex Salmon -mais l'indépendance peut signifier beaucoup de choses, dans un monde où elle ne peut plus, nulle part, être absolue.
La nation telle que la conçoit le Parti national écossais n'a rien à voir avec celle, réduite à la tribu consanguine, qu'invoquent les Le Pen et les Blocher. Et tout à voir avec celle que reconnaissait, en Irlande, le socialiste révolutionnaire James Connolly. Une nation de gauche, en somme. D'ailleurs, au-delà de la revendication nationale, le programme du SNP est un pur programme social-démocrate, et l'opposition écossaise au Royaume-Uni est autant, sinon plus, une opposition de gauche (que les travaillistes sont incapables d'incarner depuis que Blair les a "modernisés") à la politique d'un gouvernement de droite qu'une opposition nationaliste à une domination "étrangère". Et comme cela vaut aussi pour la Catalogne et Euzkadi, cette conjonction de la volonté d'autodétermination nationale à l'opposition politique aux politiques libérales est sans doute ce qui inquiète le plus les pouvoir en place à Londres ou à Madrid (ou à Washington), et explique la mobilisation de tous leurs alliés, en Europe ou ailleurs, contre le projet indépendantiste écossais.
Une nation n'existe jamais "en soi", elle n'existe que "pour soi", que dès lors qu'un mouvement la fait exister. Il n'y avait pas de "nation écossaise" au moment de l'Union avec l'Angleterre. Il y en a une aujourd'hui, parce qu'un mouvement venu d'en bas l'a proclamée. Que ce mouvement soit aujourd'hui majoritaire ou minoritaire dans les urnes, que les habitants de l'Ecosse aient voté hier (comme demain ou après-demain celles et ceux de Catalogne ou d'Euzkadi) avec leurs tripes, leur cerveau ou leur porte-monnaie n'y change rien : le "oui" à l'indépendance est un "non" à l'ordre des choses.
Et la conquête de toute liberté commence par un "non" à l'ordre des choses.