Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06888.jsonl.gz/1224

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.
On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.
En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.
D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.
Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la langue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.
Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.
On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.
Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.