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Éditorial
1968
Ce qu'il m'a apporté.
Qu'a apporté 1968? En dehors d'une escalade de la guerre du Vietnam, de l'élection de Richard Nixon à la présidence des États-Unis et d'une propagation généralisée de la consommation de drogues, ainsi qu'un vif engouement pour le socialisme qui s'est également emparé de la Suisse dans toutes ses nuances et sous toutes ses facettes aberrantes, allant jusqu'au sectarisme, pendant quelques années? Il existe probablement une étroite corrélation entre tous ces éléments.
Je n'y étais pas, mais je m'en souviens bien. Pour nous qui sommes nés plus tard, «1968» était avant tout la musique, mais la musique était plus qu'un simple enchaînement de notes et d'accords. C'était la bande sonore de la vie, une inspiration qui happait tout sur son passage. Pour moi, les groupes de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix étaient le summum: Jethro Tull, The Doors, puis Deep Purple, Steppenwolf. Je n'ai jamais vraiment été fan jusqu'à ce jour de la voix nasale ennuyeuse de Bob Dylan.
Ce que cette musique signifiait pour nous allait bien au-delà. Nous sentions qu'il en allait de la liberté, que l'on s'en prenait à ce que nous appellerions plus tard les conventions. Les cheveux longs, les vêtements volontairement pouilleux, même l'usage de drogues, avaient cet attrait de la rébellion, de la révolte courageuse contre le monde qui sonnait faux des parents et des professeurs, même si les toxicos avaient quelque chose de répugnant, ce que personne n'osait alors admettre ouvertement.
«1968» avec ce que nous y associions exerçait une fascination. C'était la magie de l'utopie, de l'anarchie, même si cette anarchie était contrôlée, dosée et sous bonne garde, car nous vivions tous encore bien sagement dans le cocon familial. C'était une incursion dans un état d'exception, dans le désordre ressenti par un enfant, bien sûr, comme une libération – tant que les parents paient.
«1968» signifiait pour nous la promesse que la vie pourrait toujours être comme ces rares moments extatiques où, par un beau matin, la direction de l'école nous informait que l'enseignante était malade aujourd'hui. «1968», c'était la promesse que cette situation perdurerait – pas d'examens, pas de stress, tout le monde dansait sur les bancs. La vie était une fête sans fin, sur le trip de la musique délirante des Doors.
Ce sont des expériences auxquelles je ne souhaite pas renoncer, cette incursion dans l'utopie, mais, à un moment donné, contre tout instinct, la prise de conscience progressive que tout cela ne marcherait pas, que les parents et les professeurs conservateurs – il y en avait encore à cette époque – détestés et moqués, avaient finalement du bon. La plupart, sinon la totalité, des post-soixante-huitards inspirés par 68 ont fait l'expérience que les idéaux poussiéreux des vieux, dont nous voulions nous séparer tantôt avec désinvolture, tantôt désespérément, étaient en fin de compte plus convaincants et plus valables pour la vie que les délires dans lesquels nous voulions nous perdre.
Suis-je pour autant aujourd'hui un «ardent anti-soixante-huitard» qui veut revenir sur les «conquêtes de l'époque», comme me l'a récemment demandé un journaliste, né bien plus tard que moi?
Il est sûr que les «soixante-huitards» comptent historiquement. Bien sûr, ils ont secoué la baraque, parfois désastreusement, bêtement, mais ce fut aussi productif, et je trouve de plus en plus amusant que ce soient précisément ceux qui ont commencé avec humour et ironie à nous débarrasser des vieilles pratiques de copinage dans la culture, la politique et la société, précisément ces révolutionnaires de bonnes familles ou leurs émules, censés relayer cet esprit, qui soient si chatouilleux et si réticents à réagir face à la critique de leurs propres revendications d'alors.
Le mouvement de mai 68, dont j'ai découvert l'existence et les attentes beaucoup plus tard, a pour moi le grand mérite de m'avoir libéré, par des expériences concrètes, de nombreuses erreurs que commettrait probablement tout être humain au cours de son existence.
Les insupportables assemblées générales des conseils d'élèves du gymnase ont suffi à me dégoûter de toute l'expérimentation socialiste et de ses objectifs fondés sur des conceptions erronées. La frime mortellement sérieuse, moralisante et totalement dépourvue d'humour de ces autoproclamés «délégués des élèves» était une caricature, un avant-goût effrayant de ce que je vis aujourd'hui à Berne, où il y a encore des personnalités politiques qui sont capables, sans douter le moins du monde d'eux-mêmes, de se laisser emporter sur le même ton grandiloquent et arrogant de la plaidoirie. Les plus grands égocentristes sont ceux qui parlent toujours uniquement des absents qu'ils sont censés représentés en passant outre leurs avis.
«1968» m'a fait prendre conscience très concrètement que les utopies peuvent être belles, mais trompeuses et extrêmement dangereuses. Comme souvent dans l'histoire, la tentative acharnée de réaliser le paradis sur terre a fait comprendre aux gens qu'il est préférable de ne pas s'y essayer. C'est de la dialectique. Involontairement, les gens produisent le contraire de ce qu'ils voulaient à proprement parler. Heureusement qu'il en est ainsi! Moi aussi, j'ai été guéri de l'idée de vouloir faire des moments de bonheur que j'ai vécus en écoutant une chanson de Jimi Hendrix ou d’Eric Clapton le principe directeur de notre ordre social. «1968» m'a empêché de devenir un soixante-huitard en politique. Je lui en suis reconnaissant.
Au final, tout est une question de bon sens. Bien sûr, «1968» a beaucoup fait bouger les choses sur le plan culturel. La musique reste. L'ironie telle que Woody Allen, le Chaplin des années soixante-dix, l'a maniée au cinéma a aussi marqué l'époque. La liberté quand l'enseignante est malade n'a pas perdu de son charme. C'était bien d'affronter les pratiques de copinage et la sclérose à ce moment-là. Autrement, nous ne parlerions plus des soixante-huitards. Mais toute chose mal appliquée et exagérée court à sa perte. Suis-je un fervent anti-soixante-huitard? Non, mais grâce à «1968», je me rends assez bien compte quand la fin de la récréation a sonné, quand les choses deviennent sérieuses.