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Altaï
BOLOT BAIRYSHEV- NOHON SHUMAROV
Bordée par le Kazakhstan, la Chine et la Mongolie, la République autonome de lAltaï, dont le mont Ak-Sümer culmine à 4506 mètres daltitude, est à linstar de Touva un important creuset de la spiritualité chamanique. Le chant diphonique y est aussi grandement pratiqué et il est en général intégré à lune des plus importantes expressions artistiques altaïques, lépopée narrative. Cette dernière constitue un patrimoine culturel de taille puisque lon y trouve les caractéristiques esthétiques essentielles de la culture littéraire et musicale de lAltaï. Usant de léchelle pentatonique, les épopées développent lart du mélisme, dont le rôle est assez important dans les mélodies. Les chansons épiques revêtent diverses formes : on y trouve autant des textes philosophiques ou existentiels destinés à guider lêtre humain à un niveau supérieur de conscience que des chansons de voyage, des chansons traitant danimaux, mythiques ou non, des chansons relatives à des saisons ou bien des berceuses.
Sil est deux artistes altaïens dont les noms commencent à émerger en Occident, cest bien Nikolaï SHUMAROV, alias NOHON, et BOLOT BAÏRYSHEV (ou BIRYSHEV, ou encore BAYRISHEV).
Le premier, né en 1947, se souvient avoir tout gamin proféré son premier «chant» (qui navait alors rien dartistique...) alors que sa mère le baignait dans la rivière Katun. Après des études à Novosibirsk, une carrière dacteur puis de producteur dune troupe de théâtre à Gorno Altaysk, la capitale de lAltaï, NOHON SHUMAROV sest découvert une telle passion pour la culture et le peuple de son pays quil est devenu professeur de chant guttural dans la seule école altaïque qui enseigne la musique traditionnelle. Auteur en parallèle de pièces de théâtre et producteur de ballets et dopéras à caractère traditionnel, NOHON a voyagé dans quasiment toute lAsie centrale et sest même produit en Allemagne.
Pour avoir travaillé avec les plus éminentes personnalités traditionnelles de lAltaï, NOHON est devenu un maître du chant diphonique, notamment de lune des plus anciennes formes de chant de gorge altaïque, le «kaï», dans lequel seuls le plus bas et le plus haut registres sont utilisés. Il a ainsi réalisé des enregistrements live parus sur dobscurs vinyls et cassettes. Ce nest quen 1996 quil a réalisé un premier CD en compagnie de son compatriote BOLOT BAYRISHEV, avec qui il est parti cette année-là en tournée dans lest de lEurope (Slovénie, Allemagne, Autriche et Suisse).
Ayant à peine atteint la quarantaine, BOLOT BAYRISHEV représente une génération (à peine) plus récente dartistes altaïens. Dixième rejeton dune famille qui en compte 17, BOLOT a lui aussi été élevé dans les «montagnes dorées» de lAltaï, dans un milieu assez traditionaliste. Cest sa grand-mère et son oncle qui lui ont du reste enseigné lart de la guimbarde locale, nommée «komus». Impressionné par le chant de gorge, il a parcouru son pays pour recueillir lapprentissage de plusieurs chanteurs et musiciens de tradition.
Cest en 1992 que sa carrière internationale prend son élan, suite au prix quil remporte au fameux festival «Voice of Asia» qui se tient au Kazakhstan. (Un extrait de la prestation de BOLOT figure sur la compilation Voice of Asia - vol.2 parue sur le label Blue Flame, ainsi que dans le coffret Planet Squeezbox.) Le public français a pu pour sa part le découvrir dans une performance en solo lors du concert «Musiques et chants des steppes» de 2001 au Théâtre de la Ville de Paris, et on suppose que ledit public ne sen est toujours pas remis !
La discographie CD de BOLOT se résume hélas à cet album réalisé avec NOHON en 1996 (voir plus bas), mais il a réalisé dans les années 1990 une cassette, The White Burkhan, dans laquelle, entre deux pièces solistes de chant ou de topshur (luth à eux cordes), il sessaye à diverses expérimentations entamées entre 1994 et 1997, allant de la chanson aux arrangements «new age» (Pazyryk) à la chanson électro-ethno-pop (Tai). Mais cest quand son chant de gorge et ses instruments se fondent dans des paysages sonores ambiant drapés de nappes synthétiques, de bruitages et de percussions samplées (conçus par Y. BORODIN) que BOLOT atteint des sommets et parvient à restituer le climat mystique et surréel de son patrimoine musical (Echo in The Mountains).
Sur une autre cassette publiée en 1996, Axe of Universe, BOLOT joue en duo avec un autre Altaïen, NAGON, tandis que les claviers sont tenus par un certain Joe ZAWINUL (WEATHER REPORT) ! Excusez du peu... Pour la petite histoire, on retrouve BOLOT et NOHON sur le disque The Return du groupe reggae suisse (!) PEENI WAALI (Mensch Records, 1997) ; enfin, au chapitre des égarements compréhensibles, BOLOT et BORODIN ont enregistré la musique dun spot TV pour la société française Ricard dans le but de promouvoir la vodka «Altaï». Bon sang, mais cest bien sûr !... Il est vrai quavec ces Altaïens il est facile de se griser...
BOLOT & NOHON Üch Sümer (1996-Face Music)
Possédant un éloquent catalogue de productions largement dévouées aux musiques traditionnelles asiatiques, le label suisse-allemand Face Music (malheureusement non distribué en France) peut se vanter davoir réuni sur ce CD ces deux éminents porte-paroles de la culture altaïque. Même sil na rien dun «field recording», Üch Sümer pourrait presque sapparenter à un document ethnologique sur la tradition des montagnes dorées de lAltaï.
Tous les styles de chant de gorge locaux y sont représentés : en priorité le «kai», pour lequel seules la plus haute et la plus basse notes sont requises, mais aussi le «karkiraa», qui est le son le plus bas que peut émettre une voix humaine, le «sikit», qui sapparente à un sifflement, et le «koomoi», dans lequel les plus hautes et les plus basses notes peuvent être émises simultanément. Les musiques sont le plus souvent jouées au luth topshur et à la guimbarde komus, mais des vents se font parfois entendre, l«unguruk» et la flûte «shoor». De plus, la riche documentation sur lhistoire et la religion en Altaï contenue dans le livret tend à faire de ce disque une véritable introduction à lunivers musical de ce modeste coin de Sibérie.
Mais on ne saurait occulter pour autant les personnalités artistiques de BOLOT et de NOHON, qui se complètent ici admirablement. Au chant kai de lun répond le karkiraa de lautre, au topshur fait écho le komus, et nos deux compères changent de combinaison vocale et instrumentale dun morceau à lautre, ne jouant du même instrument que rarement (ce qui fait dune pièce comme Kadyn, entièrement interprétée sur deux flûtes shoor, un moment privilégié). Plusieurs chansons épiques occupent la première moitié du disque ; elles se distinguent des autres chansons fokloriques du fait que leurs textes se présentent sous forme de dialogue. Dune manière générale, on constate que la poésie altaïque revêt souvent un aspect contemplatif et dévotionnel, car évidemment inspirée par lenvironnement naturel. Si les sommets montagneux sont ainsi révérés, cest assurément parce quune fois quils sont franchis on se sent déjà plus imprégné de la dimension divine...
Cest du reste à un niveau dabstraction supérieur que lon accède dans la seconde moitié de lalbum, avec cette série de pièces instrumentales apparemment improvisées (The Call of The Forefathers, Dance of Cranes...) où la voix devient pure résonance et la moindre note étirée au komus ou à la shoor crée un espace de tension enrobée et de flux élémentaux aux vibrations capricieuses. Lalbum sachève sur des pièces chantées solistes, afin de nous permettre datterrir en douceur...
NOHON Altai Maktal (2001-Face Music)
Pour son second enregistrement pour le label Face Music, NOHON fait cavalier seul, ou presque. Altai Maktal est à proprement parler son premier CD sous son seul nom, ce qui ne lempêche pas dêtre accompagné sur certains morceaux par un autre musicien, SHANAJDAR, au «dömbra», une variante du topshur, au komus et à la crécelle «shatra». La perspective soliste lui autorise à exploiter plus profondément ses talents vocaux et instrumentaux, dont certains ne se laissaient pas forcément deviner dans le cadre dun travail en duo comme celui de Üch Sümer. Ainsi NOHON approfondit-il ici ses prouesses vocales au kai et occasionnellement au karkiraa. Le kai, selon NOHON, autorise la voix humaine à reproduire des sons de la nature aussi impressionnants que le bouillonnement dun volcan, lécoulement de leau des rivières ou encore le rugissement dun dinosaure (à charge pour chacun de reconnaître lequel...) !
Mêlant thèmes traditionnels et des musiques et des textes de sa composition, NOHON présente dans Altaï-Maktal un répertoire de chants épiques et de prières à sa famille, ses ancêtres et à son environnement naturel. Il saccompagne généralement au topshur, ce luth à deux cordes dont jouent aussi les Touvas, les Kazakhs et les Mongols. Mais on appréciera de même son jeu à la guimbarde komus, en particulier sur les trois pièces quil joue solo, sans accompagnement dautres instruments ou même de voix. Plaçant linstrument contre sa bouche, le musicien le touche avec ses dents de devant tout en manipulant un ressort, la «langue», de sa main gauche. En changeant la forme de sa cavité buccale - qui fait office de caisse de résonance - lartiste peut modifier la hauteur de ton, créant ainsi des effets surprenants qui sapparentent à ceux de synthétiseurs analogiques. Deux autres pièces permettent de goûter le son perçant et grisant de NOHON sur la flûte shoor. On déplore juste quil ny en ait pas plus...
Lenchantement est total dun bout à lautre du disque. Bien quil nous propulse dans un univers à des années-lumières de chez nous, Altai-Maktal nous renvoie lécho dune sagesse qui nous concerne tous. Dans lune de ses chansons, NOHON pose effectivement des questions essentielles à nimporte quelle culture : «...Si nous oublions notre langue originelle, survivrons-nous en tant que peuple ? Dans cet univers aux différents visages, serons-nous capables de rester ?»
Un nouvel album de NOHON est attendu pour lété 2002.
Pour se procurer ces deux CDs :
Face Music : Dorfstrasse 29/1, CH-8800 Thalwil, Switzerland (Suisse)
Site web : www.music.ch/face/
E-mail : <email-pii>