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Le programme architectural d’une maison de maître n’est pas celui d’un musée. Lorsque la villa de l’Elysée est devenue espace d’exposition en 1980, afin d’accueillir le Cabinet cantonal des estampes, un simulacre de white cube fut aménagé, puis perfectionné au fil des années par les équipes du Musée de l’Elysée. Alors que l’institution vient de quitter son emblématique demeure, en proposer une lecture architecturale et historique permet de rendre hommage à l’un des édifices les plus intéressants du XVIIIe siècle vaudois, comme l’affirmait Marcel Grandjean, historien du patrimoine.
Tout commence en 1776 lorsque le seigneur de Montagny Henri de Mollins, issu d’une famille qui tient ses armes de l’Empereur Charles Quint, achète une maison au Petit-Ouchy. Il fait alors construire sur le domaine, entre 1780 et 1783, une villa plus cossue. Nous sommes à la fin de l’Ancien Régime, marqué par l’idéal du retour à la nature, une période où la seigneurie devient une affaire commerciale. Agrandir sa possession foncière signifie accroître sa réserve. Chez les notables, les «campagnes» – ces maisons de plaisance construites sur un terrain entouré d’un domaine agricole ou viticole – sont à la mode.
A l’achat du terrain, la maison se situe littéralement extra muros. La ville, enserrée dans un mur d’enceinte, se concentre sur le promontoire de la Cité, les régions de la Palud et Pépinet du Bourg et de Saint Laurent. Le Grand Pont (1839-1844) et le pont Chauderon (1904-1905), qui enjambent la vallée du Flon et sa forêt, n’existent pas encore. Il n’y a pas de gare non plus. Construite en 1856, celle-ci stimulera un développement urbain vers Ouchy, qui ne deviendra touristique que vers 1857. Lors de sa construction, la maison de l’Elysée n’appartient donc pas au tissu urbain. Comme le démontre une photographie d’André Schmid prise un siècle après sa construction, elle jouit alors d’une vue dégagée sur la cathédrale, dont on perçoit le beffroi et la tour lanterne.
Les campagnes, habitées par leurs riches propriétaires de préférence en été et automne, ont valeur d’agrément et de placement financier. Ainsi, Henri de Mollins se réserve le rez-de-chaussée de la villa d’avril à décembre et loue l’étage. Cette inversion des codes de l’architecture classique, où l’étage est noble, se justifie par la qualité de la maison, qui est une résidence secondaire, et son cadre, avec sa vue imprenable et son accès au parc. L’aménagement des terrasses et rampes d’escaliers date de la fin du XVIIIe siècle, avant que ne soit élaboré au début du XIXe un parc paysager caractérisé par des déambulations sinueuses au sein d’hêtres, de thuyas ou de magnolias. Au début du XXe siècle, le regain d’intérêt pour la «Grande Architecture» et le modèle du château avec son jardin motivera l’ordonnance française, plus géométrisée, qu’on lui connaît actuellement.
Architecturalement, c’est un vocabulaire baroque qui est plébiscité. Les quatre façades, qui varient à partir d’une ordonnance commune, sont très ornées et surmontées de frontons curvilignes enrichis au grès des propriétaires successifs, à l’image des armes des Fontaine de Cramayel, qui remplacent après 1930 les initiales que le propriétaire précédent avait pris l’initiative de faire graver. La ligne courbe domine tandis que l’entrée principale originelle, à l’est, s’inscrit dans un registre central concave unique à Lausanne, et rare ailleurs pour une architecture civile.
A l’intérieur aussi, il s’agit d’impressionner. On est reçu dans un hall démesurément grand au fond duquel se déploie un imposant escalier, qui sera remplacé en 1917. Théâtrale, la pièce est là pour valoriser ses propriétaires et, à une époque où la salle à manger n’est pas encore instituée, probablement pour permettre de dresser une table afin de recevoir les convives. Les pièces d’appart sont distribuées contre les deux façades principales. Au sud, exposées au soleil, trois salles de réception en enfilade – autre époque, autre notion d’intimité. Elles sont aménagées en period rooms, soit une recréation de ce qu’elles auraient pu être dans la seconde moitié du XIXe siècle. A l’intérieur de la villa, deux circulations cohabitent: celle réservée aux propriétaires et l’autre dévolue aux domestiques. Cette dernière permet par un jeu de petites portes un service discret via les pièces et les escaliers de service. Une déambulation que les habitués du Musée de l’Elysée connaissent parfaitement: il s’agit de l’escalier de pierre qui mène aux différents étages d’exposition.
La présence de cet escalier se lit aisément sur la façade nord qui l’abrite, par son avant corps plus étroit. C’est cette façade modeste qui est la marque de l’architecte, Abraham Fraisse. Marchand, il est formé par Gabriel Delagrange, qui a construit sa maison/espace de commerce en 1753 (angle de place de la Palud – rue de la Madeleine). Fraisse reprend la même ordonnance pour élaborer la maison de l’Elysée, qu’il enrichit, selon une hypothèse, des formes issues de plans – néérlandais? – remis par Henri de Mollins, qui a été officier pour la Couronne de Hollande. Le choix d’un vocabulaire baroque à une époque où il se voit délaissé au profit des « styles » néoclassiques ou classiques censés porter les idéaux du monde d’après les révolutions de la fin du XVIIIe siècle n’est pas si surprenant en 1870 à Lausanne où l’Ancien Régime perdure jusqu’à la fondation de l’éphémère République lémanique le 24 janvier 1798.
Lors de restauration suite au rachat par l’État de Vaud en 1971, au premier étage, l’effort est au gommage de cette architecture faste, mais sans y porter atteinte. Des cimaises ont été montées afin d’obstruer la lumière pour protéger les œuvres, ainsi que les murs originels des accrochages successifs. Si l’arrivée de l’escalier principal au premier étage est d’abord apparente, elle est coffrée au fil du temps. Ce processus de «neutralisation» du vocabulaire architectural pour valoriser les œuvres est à l’opposé du travail réalisé en rez ou il se voit exaltée par la recréation d’une atmosphère d’époque fantasmée : boiseries peintes (bleu, vert), réédition de papier peint du XIXe siècle, mise en scène mobilière, présence de L’Encyclopédie et de porcelaine.
La maison possède deux fonctions, deux entrées, celle d’origine, qui mène à la chancellerie de l’Etat de Vaud, et celle du musée, inscrite dans une annexe ajoutée en 1917 pour un seul nom, prestigieux. La mention « L’Elysée » apparaît pour la première fois sur l’acte de vente au vicomte Valentin de Satgé Saint-Jean. Sur le plan de cadastre de 1838, il devient le nom du domaine, avant que l’avenue qui jouxte la maison se voie ainsi nommée. Puis c’est au tour du musée qu’elle abrite de reprendre cette appellation grecque, signifiant lieu agréable, paradis. Cette maison de maître démontre que les apparences sont trompeuses: il ne s’agit pas d’un tout cohérent, monolithique, mais d’une construction modelée au cours du temps par les goûts, les envies et les usages de ses propriétaires successifs.