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Le Temps, 15 août 2001 - Patricia Briel

Cette célèbre route de pèlerinage reliait Canterbury à Rome. Grâce aux efforts d'une Genevoise installée à Rome, elle est en train de devenir une sérieuse concurrente du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
En cinq siècles, Rome a construit près de 80 000 kilomètres de routes, qui ont façonné les lignes directrices de l'Europe. Souvent, les routes modernes suivent le tracé des antiques voies romaines. C'est le cas de l'E 25 qui relie Rotterdam à Gênes en passant par la Suisse (lire LT du 8 août 2001). Mais à partir des invasions barbares qui ont causé la perte de l'Empire romain, ces voies ont été négligées et abandonnées. Les pèlerinages qui débutent au IIIe et IVe siècles de notre ère vont leur redonner une nouvelle jeunesse. En partie seulement: car très vite, les routes de la religion vont se séparer des routes stratégiques de l'Empire romain, et donner un nouveau visage à l'Europe. Comme l'explique Régis Hanrion dans son Guide des pèlerinages européens*, «les pèlerins de Dieu ont ouvert au monde du commerce les grandes voies de la circulation, tout autant que les légions romaines avaient construit les routes puis permis les échanges dans toutes les régions d'Europe». Une de ces grandes voies a assuré pendant des siècles un va-et-vient continu entre l'Angleterre et l'Italie, en passant par la France et la Suisse: la via Francigena, ou via Romea. Reliant Canterbury à Rome, elle connaît aujourd'hui une nouvelle vie, grâce au travail de l'Association Via Francigena** fondée en 1997 à Martigny par une Genevoise qui vit à Rome, Adelaïde Trezzini. Aux pèlerins lassés par le mercantilisme et les foules qui encombrent le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle offre le calme, la beauté de ses paysages et une histoire plus que millénaire.
La via Francigena a été ouverte au VIIe siècle, pour permettre aux Anglais fraîchement christianisés de se rendre à Rome. La via Francigena est mentionnée pour la première fois en 876 dans un parchemin toscan. Mais c'est grâce à un dignitaire ecclésiastique anglais du Xe siècle que nous connaissons aujourd'hui son itinéraire précis. Sigeric, archevêque de Canterbury, entreprend en effet en 990 un voyage à Rome pour aller chercher le pallium, symbole de son investiture. A son retour, il note soigneusement les 80 étapes qu'il a franchies en autant de jours. La route qu'il a prise rencontre parfois le tracé des voies romaines, notamment en France et en Suisse, où la via Francigena suit en partie l'itinéraire de la route des Gaules. Sur le territoire qui deviendra la Suisse, Sigeric mentionne le col du Grand- Saint-Bernard, Bourg-Saint-Pierre, Orsières, Saint-Maurice, Vevey, Lausanne et Orbe. La route suivie par Sigeric emprunte ensuite Yverdon jusqu'à Auberson, poste frontière entre la France et la Suisse.
Bien que les pèlerinages liés aux années saintes assurent le succès de la via Francigena jusqu'à la fin du Moyen Age, de nouvelles routes transalpines (Simplon, Gothard) apparaissent qui lui font perdre son monopole sur Rome. La ferveur religieuse s'atténue, et le commerce investit les chemins de la foi. La via Romea tombe peu à peu dans l'oubli. Jusqu'à ce jour de 1993 où le gouvernement italien décide de revaloriser la via Francigena comme itinéraire culturel de l'Europe en vue du Jubilé. Le Conseil de l'Europe accepte le projet en 1994. Tandis qu'en Italie les régions traversées par la voie pèlerine s'organisent, en Suisse tout reste à faire. Adelaïde Trezzini, passionnée par le projet, se lance dans l'aventure en fondant l'Association Via Francigena. Très vite, elle lui donne une dimension européenne. Elle obtient le patronage de la France, de l'Italie, du Saint-Siège et de la Suisse en la personne de Ruth Dreifuss. Grâce à ses efforts, les pèlerins qui choisissent de se rendre à Rome à pied disposent depuis juin 2000 d'un vade-mecum pour le tronçon qui va du Grand-Saint-Bernard à Rome. Le vade-mecum du trajet entre Canterbury et le Grand-Saint-Bernard sera publié en automne.
Pour redonner à la via Francigena sa dimension pèlerine et lui permettre de «concurrencer» dignement Saint-Jacques-de-Compostelle, elle a également obtenu du Vatican la possibilité pour ceux qui le souhaitent de recevoir une attestation de pèlerinage. Celle-ci a été délivrée pour la première fois le 10 juillet à deux Canadiens. Les pèlerins peuvent depuis quelques semaines se munir du «carnet du pèlerin», où ils feront valider les étapes de leur parcours. A Rome, ils recevront les clés de saint Pierre, en or et en argent. Infatigable, elle a demandé au Vatican d'ouvrir pour les marcheurs de Dieu une chapelle construite aux VIIIe et IXe siècles, située à l'intérieur même de la cité du pape. Une requête à laquelle il a été répondu positivement. Elle se bat pour inciter les pays concernés à baliser la via Francigena au moyen du logo qu'elle a proposé et qui vient d'être agréé par le Conseil de l'Europe. Avis aux amateurs. Enfin, elle se propose de publier avant la fin de l'année un guide médiéval de la via Francigena en Valais. Pas de doute: la via Francigena commence une deuxième vie.
* Régis Hanrion, Guide des pèlerinages européens, Fayard, 1999.
** Site Internet: www.francigena.ch
Le Temps