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mw. La conférence scientifique, ayant eu lieu dans le cadre de l’Institut de recherche sur la démocratie directe sous la direction de l’historien René Roca le 10 octobre 2015 à Zurich, sur le sujet «Libéralisme et démocratie directe» a offert un programme riche et varié. Parmi les diverses interventions, j’aimerais revenir ici sur l’intervention du professeur Joseph Jung dont le thème était «Alfred Escher et la démocratie directe». Sa thèse développait le fait que l’énorme essor économique de la Suisse entre 1848 (fondation de l’Etat fédéral) et 1872/74 (construction des premières voies de chemins de fer, création de l’Ecole polytechnique fédérale, fondation de la Creditanstalt pour financer ces projets) a pu être accompli uniquement parce que le jeune Etat fédéral n’était pas soumis à la démocratie directe mais à la démocratie représentative.
Les descriptions concrètes de M. Jung de la situation de la Suisse au milieu du XIXe siècle – qui se transforma en quelques décennies d’un arrière-pays sous-développé en une place économique pouvant rivaliser avec ses voisins européens – paraissaient à première vue évidentes. Si jadis, les Suisses avaient pu voter sur la construction des premières lignes de chemin de fer et leurs trajectoires, sur la construction de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et sur d’autres gros projets de constructions, alors, selon l’intervenant, la Suisse aurait totalement passé à côté de l’économie européenne parce que toute décision aurait été ralentie et finalement même été rejetée par les électeurs.
Cette thèse, bien que présentée avec beaucoup d’élan rhétorique, appelle à la réfutation. Il est évident que nous ne pouvons pas nous mettre à la place de nos ancêtres d’il y a 150 ans pour répondre à la question «Quelles auraient été les conséquences, si …». Mais nous avons pris connaissance du large éventail de connaissances historiques, économiques et politiques que les cinq parties de la série intitulée «L’importance de la démocratie directe pour la garantie de la paix sociale» de Werner Wüthrich, publiée depuis mai 2015 dans Horizons et débats, nous ont apportées.
La maturité démocratique et le sens des responsabilités dont les citoyens suisses de toutes les couches sociales ont fait preuve depuis plus d’un siècle dans les votations populaires sur des sujets socio-économiques parfois très compliqués, nous montrent ceci: si les citoyens grandissent dès leur premier âge dans une démocratie directe et qu’ils sont guidés correctement par leurs parents et enseignants, ils sont tout à fait capables de contribuer au développement de l’Etat, d’abord à l’échelon de la commune et de là aux échelons du canton et de la Confédération.
Ainsi, le modèle politique suisse influence aussi directement notre place économique. Il va de soi que les importantes contributions d’entrepreneurs innovateurs, tels Konrad Escher ou plus récemment Nicolas Hayek doivent être reconnues à leur juste valeur. Mais ne sous-estimons cependant pas l’importance de notre système étatique et économique de démocratie directe! Le fait que la place industrielle suisse soit prisée dans le monde entier, est lié avec l’excellente qualité de nos produits ainsi que la fiabilité et la ponctualité de nos services, notamment des PME (petites et moyennes entreprises) qui forment environ 95% de notre tissus économique. En fait également partie la formation professionnelle duale: 80% des adolescents en fin de scolarité sont pris en charge par les entreprises et les écoles professionnelles suisses où il sont formés pour devenir (en grande majorité) des jeunes professionnels bien qualifiés, humainement fiables et prêts à assumer leurs responsabilités de citoyens.
La démocratie directe stabilise l’Etat
Un facteur essentiel du succès économique de la Suisse est la stabilité de l’Etat qui est l’émanation de l’action responsable du peuple dans les urnes face aux nombreuses affaires communes à gérer. Ainsi, la Convention de paix de 1937 dans le secteur des machines et de la métallurgie entre les organisations patronales et les syndicats (Horizons et débats no 19 du 27/7/15) sont l’expression du fait que les collaborateurs et les entrepreneurs sont également électeurs et donc habitués à régler ensemble les questions sociales et sociétales. Là, où les travailleurs se voyaient contraints d’exiger davantage, ils le firent avec succès à l’aide de nombreuses initiatives populaires et de référendums, notamment dans les domaines du temps de travail et de la sécurité sociale.
Le fait que le processus législatif dans notre pays soit plus lent que dans d’autres pays, suite aux droits politiques des citoyens, n’est pas un désavantage: tout ce qui est débattu en détail dans les deux Chambres parlementaires et soumis au référendum facultatif (les citoyens peuvent exiger une votation populaire sur un projet législatif décidé par le Parlement en récoltant 50?000 signatures) demande davantage de temps mais le résultat est à la fin «durable».
Soutenu par la fiabilité des citoyens, cet ordre étatique et économique a mené d’une part à des performances économiques très élevées et donc à la prospérité du pays et de ses habitants et d’autre part à la confiance des partenaires économiques du monde entier. C’est pourquoi toutes les tentatives de l’étranger d’affaiblir notre place financière n’ont pas eu l’effet souhaité: le «franc fort» reste fort – même avec des taux d’intérêt négatifs! – parce qu’il est particulièrement digne de confiance dans un monde de monnaies faibles et de régimes de changes flottants.
Revenons, pour terminer, au scepticisme des libéraux suisses du XIXe siècle face à la démocratie directe. Parmi leurs descendants, les actuels représentants du libéralisme économique, se trouvent un certain nombre de personnes qui préféreraient également avoir un peu moins de démocratie directe. Par exemple, il y a un certain nombre de politiciens/entrepreneurs qui préféreraient régler les relations entre la Suisse et l’UE sans que les citoyennes et citoyens aient leur mot à dire. Leurs intérêts primaires sont la circulation illimitée des personnes (donc de pouvoir disposer d’une main-d’œuvre aussi bon marché que possible) et un accord-cadre institutionnel (donc des réglementations uniformes et «fixes» avant tout au profit des multinationales).
Heureusement que ce sont nous les citoyens qui avons dans toutes ces questions le dernier mot. •
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