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Hommage à Piero Gilardi
Dimanche dernier, Piero Gilardi, artiste majeur de l’après-guerre, est décédé. Personne ne le mentionne dans les nécrologies des journaux italiens, mais Gilardi, bien que né à Turin en 1943, était d’origine suisse. Son père, un Tessinois de Lugano, s’était installé à Turin dans les années 1920 pour étudier à l’Accademia Albertina di Belle Arti, puis s’était marié et avait fondé une famille de six enfants qui, à cause d’une loi fasciste, étaient obligés d’avoir la nationalité suisse.
Il est difficile de résumer sa longue histoire en quelques lignes. Je voudrais cependant rappeler ici que Gilardi, en plus d’être un artiste, était aussi un voyageur curieux et un artiste-curateur ante litteram. Dans les années 1960, il a voyagé aux Etats-Unis, écrivant des articles pointus autour des néo-avant-gardes américaines pour le magazine Flash Art qui venait d’être créé. Il a été l’un des premiers à découvrir et à écrire sur l’œuvre de Richard Long à Londres.
Peu de gens le savent, mais en 1969, Gilardi a joué un rôle clé dans l’organisation de deux expositions qui sont entrées dans l’histoire de l’art: «Op Losse Schroeven» au Stedelijk Museum d’Amsterdam (avec Wim Beeren) et «When Attitudes Become Form (Works, Concepts, Processes, Situations, Information)», à la Kunsthalle de Berne (avec Harald Szeemann).
En plus d’être un curateur et un intellectuel très exigeant, il était un artiste reconnu. Dans la seconde moitié des années 1960, il a commencé à travailler avec Ileana Sonnabend, ex-épouse de Leo Castelli et l’une des galeristes les plus importantes de son époque. Les tapis colorés de Gilardi en polyuréthane, les Tappeti-Natura (1965), connaissent un grand succès, y compris commercial, à Paris, New York et Turin.
Il s’est retiré du monde de l’art officiel pour continuer sa pratique au sein de collectifs de la gauche radicale de Turin
Mais le succès économique comme sa carrière ne l’intéressaient pas. Gilardi voulait surtout changer le monde et lutter contre les injustices qui l’accablaient (et l’accablent encore). Rejetant l’idée d’une carrière bourgeoise, il décide alors de se retirer du monde de l’art officiel et de continuer sa pratique au sein de collectifs de la gauche radicale de Turin. Là, pendant plus d’une décennie, il met sa créativité et son intelligence au service de ce qu’il considère comme une cause fondamentale: les droits des travailleur·e·x·s et la défense des opprimé·e·x·s.
Piero Gilardi déclarait alors: «L’art doit entrer dans la vie, mais comme la vie est une aliénation, il faut aussi s’efforcer de libérer et de désaliéner la vie.» Pour lui, ce sont des années d’activisme, de réalisation d’affiches murales et des sculptures destinées à être utilisées lors des manifestations. Viennent ensuite les années 1980, avec ses projets auprès des populations amérindiennes et son engagement écologique.
Puis, au milieu des années 1980, il est l’un des premiers à s’engager dans ce que l’on a appelé le New Media Art. Le premier projet artistique est celui d’un parc technologique (PAV à Turin) dans lequel le public ferait l’expérience de la «libre expression», à la fois individuelle et collective, grâce à des dispositifs interactifs.
Tout cela, c’était Piero Gilardi, et bien plus encore. Aujourd’hui, dans le monde de l’art, on parle beaucoup d’activisme politique et d’engagement écologique: Piero Gilardi était l’un des seuls à en parler il y a cinquante ans. Son travail redevient donc d’une grande actualité.
C’était un précurseur, un poète, une belle âme.
Il a été pour moi un compagnon de route et un ami inoubliable. Ciao Piero e grazie di tutto.
Andrea Bellini est le directeur du Centre d’art contemporain de Genève.