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La Tempête des heures Roman
«[...] Je suis là, mes dents cassées sont réparées ou presque, je fais le métier que j'aime, j'ai femme et depuis quelque temps enfant. Et je me demande, plus souvent qu'à mon tour: pourquoi? pourquoi moi? Ai-je le droit d'être heureux alors que mes camarades de Börgermoor crèvent à la tâche?»
Un silence qui se prolonge. Personne ne bouge. Puis Langhoff reprend:
«Je me dis que nous sommes une partie du front, de la résitance contre le fascisme. Que nous n'avons pas le droit de baisser les bras. Que nous nous devons à tous ceux que nous avons laissés derrière nous, vivants ou morts, de défendre l'humanité contre l'inhumain, d'œuvrer au triomphe de l'esprit sur la force brute.» Il pose sa main sur ma tête. «Je suis sûr que ta famille serait très heureuse de te voir épouser Nathan, et nous, qui la représentons ici, sommes heureux avec vous.»
Il se lève, se dirige vers la porte.
«Renate est déjà couchée, mais elle t'a tout préparé. Tu vas devoir dormir dans la même pièce que Thomas. Dans le même cagibi, devrais-je dire. S'il te dérange, tu nous l'amènes. Mais d'habitude il dort comme un ange.»
«Quel âge a-t-il?», ma voix ressemble à une poulie rouillée.
«Il va avoir deux ans. Il sera très heureux de trouver une demoiselle dans sa chambre en se réveillant...»
«...et je serai horriblement jaloux», enchaîne Nathan d'une voix enjouée.
Rires.
Nathan me pose un dernier baiser dans les cheveux, et je pénètre dans la pièce sur la pointe des pieds.
Critique
Anne Cuneo a consacré en 2010 un livre à la comédienne Anne-Marie Blanc, qui a notamment illuminé les planches du Schauspielhaus de Zurich. C’est dans ce théâtre que retourne aujourd’hui l’écrivain, à travers une fiction cette fois. Elle fait revivre du coup une page méconnue ou oubliée de l’histoire, et pourtant assez extraordinaire. Car pendant la Seconde Guerre mondiale, certains comédiens, metteurs en scène, décorateurs juifs et/ou communistes allemands ont trouvé refuge au Schauspielhaus. Cette scène a ainsi acquis un poids artistique considérable.
On rencontre donc dans ce récit des artistes célèbres, à l’instar du Berlinois Wolfgang Langhoff (père de Matthias qui a dirigé le Théâtre de Vidy) ou de la comédienne Therese Giehse. L’action se passe en 1940 alors que la menace d’une invasion allemande pousse les uns à l’exode et incite les autres à la prudence.
A cette tension se rajoute pour la troupe de théâtre l’incertitude de savoir si la première de Faust II de Goethe pourra être jouée. Dans le contexte d’alors, cette pièce symboliserait la manipulation du peuple par Hitler à travers la relation Faust-Méphistophélès. Les répétitions se passent par conséquent dans un climat à la fois anxieux, exalté et solennel, les protagonistes étant conscients de l’importance de résister à la folie nazie par l’art.
Chacun jouera la pièce avec du cyanure sur lui, au cas où les choses tourneraient mal. Cet élément véridique a été un des moteurs du récit, note Anne Cuneo dans une postface fort explicative. Autres motivations pour la romancière, l’envie de contrecarrer l’idée selon laquelle la Suisse aurait profité de la guerre, et celle de parler de ces mariages de circonstance entre Suisses et Juifs (Juives surtout), conclus dans l’urgence mais parfois durables.
Le matériel d’archives de ce livre est passionnant, et l’auteure, rompue au roman historique, sait comment tricoter une fiction autour du réel. Et pourtant, le résultat ne convainc pas tout à fait. D’abord parce que le roman est principalement tissé de dialogues tantôt creux, tantôt trop didactiques (supposés nous renseigner sur tel ou tel aspect dramaturgique ou historique). Quant aux personnages, ils sont trop réduits à des noms et à des silhouettes servant le récit, à part Ella, l’héroïne centrale. Ella a fui l’Allemagne et les nazis pour Zurich, son père lui ayant recommandé de se mettre sous la protection du metteur en scène du Faust II. Dès son arrivée, la jeune femme rencontre Nathan, son futur mari, assistant du metteur en scène. Elle participera par la suite au montage de la pièce, dans une ambiance sans doute idéalisée, toute en solidarité et en bienveillance.
Par ailleurs, avec Ella et Nathan qui est tombé instantanément amoureux d’elle, on se trouve dans des pages cousues de fil rose, et on s’étonne du manque de nuances entourant le destin de cette héroïne pathétique. Victime persécutée par les nazis, qui ont déporté sa famille entière, elle n’est que douceur, bonté, et grandit en beauté au fil des pages.
La romancière semble s’identifier avec la protagoniste. En tous les cas, elle n’a pas ménagé entre son héroïne et elle-même une distance suffisante pour que le lecteur puisse s’y glisser.
Au final, dans ce roman, le contraste est conséquent entre l’indéniable intérêt du sujet et son traitement peu inspiré. Il y a heureusement des éléments plus convaincants, par exemple lorsqu’Ella se demande comment réagir face à une déclaration d’amour, ayant comme seul exemple des scènes de théâtre.
Reste qu’Anne Cuneo est un des auteurs romands qui a le plus de lecteurs, et nul doute que _La Tempête des heures _trouvera un nombreux public ; tant mieux pour cette page d’histoire suisse aujourd’hui tirée de l’oubli.
À travers ce nouveau roman historique, Anne Cuneo revient sur une page méconnue de l’histoire, et pourtant extraordinaire. Car pendant le Seconde Guerre mondiale, comédiens, metteurs en scène, décorateurs juifs et/ou communistes allemands ont trouvé refuge au Schauspielhaus de Zurich. Au centre du récit, il y a Ella, jeune femme juive qui a fui l’Allemagne. Elle va rencontrer son futur mari au Schauspielhaus, et collaborer à la préparation tendue et exaltée de la première de Faust II de Goethe.
Si le sujet de La tempête des heures passionne, son traitement convenu et un brin naïf déconcerte.
(Elisabeth Vust, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)