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Mais quel lien peut-il y avoir entre ces deux personnages qui, chacun à leur façon, ont marqué l’histoire de la médecine ?
L’histoire d’Ignace-Philippe Semmelweiss (1818-1865) vous est certainement connue. Il avait observé qu’en se lavant les mains avec de l’hypochlorite de calcium entre le travail d’autopsie et l’examen des parturientes, il abaissait le taux de mortalité de ses patientes de 12 à 2,4%. Mais aucune théorie ne permettait d’expliquer cette observation puisqu’on considérait alors que les maladies étaient transmises par des miasmes, se propageant dans l’air. Se laver les mains n’avait donc aucun sens. Il ne reçut que des critiques très négatives, même de grands savants comme Rudolf Virchow. Or, quelques années plus tard, Pasteur découvre le monde de la biologie (… à nouveau sur la base d’observations) et offre une explication rationnelle aux observations de Semmelweiss. Quelle erreur d’avoir cru aux théories et négligé l’observation !
Quant à Menière (1799-1862), au courant des travaux de Flourens (1794-1867) qui montrent que l’oreille est non seulement l’organe de l’audition mais aussi un organe de l’équilibre, il observe que beaucoup de patients sourds souffrent de crises de vertiges et donne une description très précise des symptômes de l’affection qui porte son nom aujourd’hui. En 1938, deux équipes indépendantes décrivent une modification de l’oreille interne chez les patients souffrant d’un Menière, un «hydrops», une dilatation des espaces endolymphatiques. Et depuis lors, une théorie est echafaudée de toute pièce : l’hydrops est la clef du problème et il suffit d’en diminuer le volume pour mettre fin aux affreux vertiges. On y croit tellement qu’on préconise toutes sortes de traitements, des régimes alimentaires et même des diurétiques pour éliminer l’endolymphe, des interventions chirurgicales pour dégonfler l’hydrops. Et 150 ans après la description de Menière, les causes de l’affection restent mal comprises. Cette histoire démontre que les médecins n’ont pas changé et restent très attachés aux théories, même à celles élaborées sur bien peu d’éléments, au détriment de l’observation !
Tout cela pour dire quoi, dans le fond ?
Fondamentalement, les médecins n’aiment pas l’incompris. Tout doit s’expliquer. Ils trouvent donc un énorme réconfort dans les théories… et tant pis si elles sont fausses. Mais qu’en est-il des malades ? Aujourd’hui, ils consultent volontiers internet à la recherche d’informations concernant leur affection. J’ai souvent observé qu’ils étaient décontenancés par la multitude de théories qu’ils y trouvaient, assénées comme des vérités par certains, mais dont ils relevaient tout de suite les aspects contradictoires, et qu’ils étaient, au contraire, soulagés lorsque je les informais de notre ignorance ! Cet aveu est peut-être plus facile dans un cas de Menière que dans d’autres situations puisque, paradoxalement, toutes sortes de traitements existent pour contrôler la fréquence et l’intensité des épisodes de vertiges malgré toutes les inconnues des causes et mécanismes à l’origine des troubles. A ce titre, le meilleur exemple est celui d’Alan Shepard qui est allé marcher sur la lune comme commandant de bord d’Apollo 14, en 1972 déjà, alors qu’il souffrait d’une maladie de Menière.
Au cours de ses études, l’étudiant entend parler d’affections définies, avec des troubles précis expliqués par la physiopathologie, entraînant des modifications biologiques décelables par un examen approprié, ou morphologiques décelables par une imagerie, débouchant sur un traitement basé sur les preuves, avec des médicaments dont le site d’action est connu, pour un pronostic défini et des effets secondaires répertoriés. La réalité clinique est tout autre, et cela est particulièrement vrai pour les affections de l’oreille interne. Rien, ou presque, n’est connu. Tout est, au mieux, de l’ordre du conceptuel ! Une maladie de Menière ? C’est l’histoire du malade qui compte ; pas de modification biologique décelable par un examen du sang ou un examen du liquide céphalo-rachidien, pas de modification de l’oreille interne décelable par l’imagerie, rien, juste l’histoire ! Et quelle est la cause, Docteur ? Voilà une situation où le malade est déstabilisé, par les vertiges, et dans laquelle le médecin ne doit pas se laisser déstabiliser lorsqu’il est mis en face de son ignorance par le malade !
Enseignons aux étudiants nos ignorances, n’abreuvons ni les étudiants ni les malades de théories chancelantes, et croyons en l’observation… comme Semmelweiss !