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« Un vieil homme vivait jadis dans un village, très pauvrement, mais les rois l’enviaient car il possédait un cheval magnifique. Son roi lui offrit une somme fabuleuse, mais le vieil homme ne vendit pas. Cependant, un matin, il ne trouva plus son cheval dans l’écurie. Tous les habitants du village se rassemblèrent et lui dirent : "Vieil homme stupide ! Nous avons toujours su que ton cheval serait volé et tu aurais mieux fait de le vendre avant !" Le vieil homme répondit : "Gardez-vous de dire une chose semblable. Mon cheval n’est plus là, c’est un fait. Tout le reste n’est qu’un jugement. Est-ce bon ou mauvais, je n’en sais rien, car je ne sais pas ce qui va suivre." Deux semaines plus tard, le cheval revint. Il n’avait pas été volé, il s’était échappé. Mais ce n’est pas tout. Il ramena avec lui douze superbes chevaux sauvages. Les habitants du village se rassemblèrent à nouveau et dirent : "Vieil homme tu avais raison et la disparition de ton cheval s’est révélée bonne." Le vieil homme rétorqua : "Vous allez trop loin. Mon cheval est revenu et a ramené d’autres chevaux. Est-ce un malheur ou une bénédiction, je n’en sais rien car je ne sais pas ce qui va suivre. Vous ne lisez qu’une ligne et pensez ainsi avoir compris tout le livre !" Le vieil homme avait un fils unique. Celui-ci commença sur le champ à dresser les chevaux sauvages. Il tomba bientôt du cheval et se brisa les deux jambes. Les habitants du villages se rassemblèrent une troisième fois et dirent : "Tu avais raison, les douze chevaux étaient un malheur. Ton fils unique est ton seul soutien et voilà qu’il ne peut plus utiliser ses jambes." - "Vous êtes possédés par la manie de juger un événement sans connaître la suite de l’histoire" répondit le vieil homme paisiblement et d’une voix douce. "Mon fils s’est brisé les deux jambes. Est-ce un malheur ou une bénédiction, je n’en sais rien, car je ne sais pas ce qui va suivre." Les habitants du villages secouèrent la tête car ils n’arrivaient pas à comprendre le vieil homme. Quelques jours plus tard, le pays entra en guerre et tous les jeunes furent mobilisés, bien qu’on sut qu’ils avaient fort peu de chance de revenir. Seul le fils du vieil homme put rester chez lui..."
Ø Une histoire intéressante, car, selon l’angle sous lequel un événement est pris, selon le sens qui lui est donné, cet événement apparaît positif ou négatif, un bonheur ou un malheur. J’y reviendrai plusieurs fois, c’est le sens que nous donnons aux événements qui leur donne un caractère plus ou moins dramatique, qui les rend plus ou moins lourd à porter. Ce ne sont pas les événements en soi qui sont le plus lourd à porter dans la vie, mais le sens que nous leur donnons.
Ø R. Pradervand : « Chacun de nous crée sa propre réalité par sa façon de regarder et d’interpréter les événements, les personnes et les circonstances de sa vie. »
Ø A. Grün, commentant la pensée d’Epictète, dit que « les hommes ne sont pas déconcertés [blessés] par les événements, mais par l’interprétation qu’ils en font. » (Conquérir sa liberté, p. 17) Ceci est du reste confirmé par la psychologie moderne.
Ø Le film de R. Benigni, La vie est belle va dans le même sens : Parce que pour un enfant, la réalité des camps de concentration n’est pas portable, son père présente les épreuves liées au camp comme un jeu, au bout duquel il peut gagner un tank. Bien que l’enfant ait un peu de la peine à y croire, il rentre dans le jeu, et les épreuves lui paraissent supportables. Et si notre vie était un jeu, une épreuve au bout de laquelle il y a un prix à recevoir ? C’est ce que dit d’ailleurs St Paul aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que dans les courses du stade, tout courent, mais un seul obtient le prix ? Courrez donc de manière à le remporter. Tout athlète se prive de tout ; mais eux, c’est pour obtenir une couronne périssable, nous une impérissable. » (1Co 9, 24-25)
Ø L’histoire du cheval volé est un peu notre histoire, qui est comme un livre, dont nous ne connaissons que quelques pages, un film dont on n’a vu que quelques extraits. C’est pourquoi nous peinons parfois à comprendre le sens des événements les plus douloureux. Dieu, lui, voit la totalité du livre, il voit vers quel aboutissement mène notre histoire, notre livre. Trouver le sens de la vie, c’est acquérir le regard de Dieu sur les événements et la vie. C’est prendre du recul par rapport à notre vie pour voir son sens.
Ø Victor Frankl est un rescapé des camps de concentration, durant la dernière guerre mondiale, où il a perdu son épouse, son frère, son père et sa mère. Il est le fondateur de la logothérapie, une psychothérapie fondée sur le sens de la vie. Elle part du principe que tout être humain est en quête de sens et qu'il peut trouver un sens à l'existence et à tout événement. La question du sens est la question la plus fondamentale de l’existence humaine. Question fondamentale, parce que c’est le moteur de notre existence. L'homme est un être vivant avec un but, avec une intentionnalité, un être en recherche de sens de son existence. Pour Frankl, la recherche de sens n’est pas un besoin secondaire, mais une nécessité vitale.
Ø V. Frankl aimait se référer à cette fameuse affirmation de Nietzsche : «Celui qui a un "pourquoi" qui lui tient lieu de but, de finalité, peut vivre avec à peu près tous les "comment"». Ainsi, Frankl disait que « l’homme est prêt à toutes les souffrances, tant qu’il peut y déceler un sens. » Celui qui a un sens à l'existence peut supporter les épreuves, les souffrances et les manques les plus incroyables.
Ø J’aime bien la multiplicité des acceptions du mot sens : il désigne d’abord la ou signification, la raison d’être, mais aussi la direction. Je pense qu’il y a un lien très fort entre les deux : la signification que nous donnons à notre vie lui donne une orientation. Et inversement, la direction que nous choisissons lui donne une signification. Le sens, c’est ce qui oriente ma vie. Avoir un sens dans la vie structure mon agir, et modifie mon rapport au monde. Donner un sens à sa vie, c’est choisir une vie signifiante, qui vaut la peine d’être vécue.
Quand on parle de vie qui vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, je pense que cela se situe essentiellement du côté de celui qui la vit, et du sens qu’il lui donne ; et non du côté du contexte dans lequel il la vit : santé, richesse, handicaps, vieillissement. Il y a des vies marquées par de lourds handicaps, de difficiles épreuves, et pourtant ô combien significatives et exemplaires. Et inversement, des personnes qui ont tout pour être heureux, et dont la vie leur paraît sans signification, qui vivent un vide existentiel.
Ø J’aime bien aussi le jeu de mots entre les deux termes Pourquoi et pour quoi ? Bien des personnes, face à un événement dramatique dans leur vie, disent pourquoi ? De fait, la question est mal posée : il faudrait dire pour quoi ? En vue de quoi, à quoi cet événement m’appelle, à quel dépassement il me provoque. A quel nouveau sens il m’appelle dans l’existence ?
Ø Helen Keller : « Lorsqu’une porte se ferme sur le bonheur, une autre s’ouvre. Souvent, nous regardons si longtemps la porte fermée que nous ne voyons pas la nouvelle porte qui s’est ouverte pour nous. » (in R. Poletti, La résilience, Jouvence, 2002, p. 7)
Ø Certaines circonstances dramatiques de l’existence, qui semblent à première vue dépourvues de sens, (un non-sens) nous obligent à rechercher ce que Frankl appelle le « super-sens », c'est-à-dire un sens qui dépasse notre compréhension immédiate, ce qui doit nous amener à regarder plus loin. Il y a des souffrances dont l’enfant ne voit pas le sens, mais qu’une fois devenu adulte, il comprend. Et dans le domaine de la compréhension du sens de la vie, nous sommes tous des enfants. Cf. l’histoire du cheval volé…
Ø En paraphrasant B. Cyrulnik, je dirai que ce que la chenille appelle épreuve, nuit, Dieu l’appelle chrysalide ; et ce que la chenille appelle fin du monde, Dieu l’appelle papillon.
Ø C. Singer, Du bon usage des crises : « J’ai gagné la certitude, en cours de route, que les catastrophes sont là pour nous éviter le pire. (…) Et le pire, c’est bel et bien d’avoir traversé la vie sans naufrages, d’être resté à la surface des choses, d’avoir dansé au bal des ombres, d’avoir pataugé dans ce marécage des on-dit, des apparences, et de n’avoir jamais été précipité dans une autre dimension. » (Albin Michel, 1996) Ceci est confirmé sur des études de suivi biographiques (Cf. B. Cyrulnik, Un merveilleux malheur, p. 82-83)
Ø Les douleurs de l’enfantement est pour moi l’image symbolique de la souffrance pour que naisse la vie. Et je pense qu’une grande partie des souffrances sur cette terre sont les douleurs d’un long enfantement, enfantement à ce nous sommes appelés à devenir, enfantement à la vie éternelle. Selon St Paul, toute la création, et nous avec, est dans les douleurs d’un long enfantement. Rm 8, 28 : « Nous le savons, jusqu’à ce jour, toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement. Et non pas elle-seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps. »
Et dans le domaine spirituel, il n’y a pas d’accouchement sans douleurs. On ne peut enfanter une nouvelle manière d’être sans un certain arrachement par rapport à une ancienne.
Ø En langage chrétien, le « super-sens » c’est le regard de Dieu sur les événements, et le sens qu’il leur voit ; c’est-à-dire ce vers quoi ils conduisent, le projet qu’il a pour l’humanité, et comment il arrive à tirer du bien de tout, même ce qui apparemment semble s’y opposer.
Ø En tant que chrétien, je devrais regarder différemment les choses, les personnes, les événements : les regarder avec le regard de Dieu, les regarder comme Dieu les regarde, c'est-à-dire en voyant leur achèvement, ce vers quoi ils conduisent. La foi du chrétien, ce n’est pas seulement croire en Dieu. J.-L. Bruguès définit la foi comme « une participation à la connaissance que Dieu a de lui-même et de sa création. » (Précis de théologie morale générale, 2.II., p. 37) Donc la foi du chrétien est indissociablement liée à la question du sens et à une connaissance de Dieu. La foi, c’est aussi acquérir le regard de Dieu sur les événements.
Ø Jean Sulivan a une image pour illustrer la résilience. Il disait : « Ne liquidez pas trop vite vos blessures : elles peuvent, si vous en avez la grâce et le courage, donner naissance à des ailes. »
Ø La résilience est une notion à laquelle on se réfère beaucoup actuellement. C’est à l’origine un terme emprunté à la science des métaux, à la métallurgie. Il désigne la capacité d’un métal à retrouver son état initial à la suite d’un choc ou d’une pression continue.
Ø Le terme a été ensuite utilisé en écologie pour désigner l’aptitude d’un écosystème à se remettre plus ou moins vite d’une perturbation (la reconstitution d’une forêt après un incendie par exemple).
Ø Enfin, ce terme a passé aux humains. Chez les humains, en psychologie, la résilience désigne la capacité d’échapper à un destin trop tôt marqué par la souffrance, à puiser en soi des ressources vitales pour se construire une vie épanouie et réussie malgré les handicaps majeurs de tous ordres : enfant battu ou abusé, ou simplement mal aimé, deuil particulièrement pénible, traumatismes dus à la guerre ou à un génocide…
L’être humain n’est pas une matière inerte comme le métal. Il ne s’agit donc pas pour les êtres humains de revenir au point de départ, avant le choc ou la blessure, comme s’il ne s’était rien passé. Dans le domaine de l’écologie, la résilience passe par le changement : un système ne peut survivre après un bouleversement que s’il change par rapport à avant. Et c’est aussi vrai pour l’être humain. Après une épreuve importante, il ne peut rester comme avant, il est contraint au changement. La résilience est à ce prix. Il est appelé à métamorphoser la blessure pour en faire quelque chose de grand et de profondément humain. La blessure est toujours là, mais on peut en faire quelque chose, elle est comme cicatrisée, transfigurée.
Ø Boris Cyrulnik qui a beaucoup travaillé la notion de résilience, est un rescapé des camps de concentration durant la 2ème guerre mondiale. Il illustrait la résilience par cette parabole : Lorsqu’un grain de sable pénètre dans l’huître et l’agresse, l’huître doit se défendre en sécrétant de la nacre. Cette réaction de défense donne un bijou dur, brillant et précieux : la perle (Cf. Un merveilleux malheur, p. 187). La perle naît donc d’une blessure au creux d’un coquillage, et sans blessure, pas de perle.
Ø B. Cyrulnik affirme que « notre histoire n’est pas un destin. (…) Nos souffrances nous contraignent à la métamorphose et nous espérons toujours changer notre manière de vivre. » (Un merveilleux malheur, p. 13)
Ø Selon Cyrulnik, la résilience n’est pas une exception à la règle, mais la majorité des cas. Chiffres à l’appui, il montre que un tiers des enfants ayant subi des sévices présenteront des troubles une fois adultes ; mais deux tiers se remettront et auront une vie normale. (Cf. Un merveilleux malheur, p.80-83). Pour Cyrulnik, la résilience est une capacité naturelle de l’être humain. (F. Dolto va dans le même sens : cf. Cyrulnik, Un merveilleux malheur, p. 10)
Cyrulnik remet donc radicalement en cause une conception courante, selon laquelle les enfants qui ont souffert de parents violents deviendront forcément des parents violents. Il affirme que les chiffres qui ont amené cette vision du problème résultent de ce qu’il appelle le biais du professionnalisme : en effet, les psychothérapeutes constatent que la quasi-totalité des personnes qui ont subi des traumatismes présentent, une fois devenus adultes, des troubles psychologiques. Mais ils ignorent tous ceux qui s’en sont bien sorti qui n’ont donc pas eu besoin de thérapie, et qui ne sont donc pas inclus dans les statistiques usuelles.
Le seul moyen d’avoir des chiffres fiables était de faire une étude large et sur une longue période. Un étude a ainsi été faite à Harvard sur 204 personnes, sur une durée de 50 ans. Le bilan de leur traversée a été publié en 1990. Cyrulnik commente : « Les chercheurs ont eu deux surprises. La première fut de comprendre que ceux qui avaient eu l’enfance la plus dure (parmi ces privilégiés) furent ceux qui avaient connu la vie adulte la plus épanouie, probablement parce que à l’âge de 18 ans, ils avaient été contraints par leurs petites épreuves de mettre en place des défenses positives. Alors que ceux qui avaient connu une enfance trop protégée avaient moins su affronter les épreuves de la vie. » (op. cit., p. 82-83)
Ø Des études scientifiques montrent aussi que ceux qui ont réussi à trouver un sens à la vie ont plus de résilience que les autres. Le sens est donc un facteur de résilience.
« Pour Hildegarde de Bingen, le fait de savoir comment pouvoir changer nos blessures en perles est le problème central de la croissance humaine. » (A. Grün, Conquérir, p. 63)
Ø G.-N. Fischer ne parle pas de résilience mais du ressort invisible. Fischer s'est employé à examiner les réactions de l'être humain soumis à des conditions extrêmes, dont les camps de concentration, les guerres, les maladies mortelles et la dépendance de la vieillesse. Il transmet le résultat de ses recherches dans son ouvrage (Le ressort invisible, Vivre l'extrême, Paris, 1994)
Ø Ces recherches ont mis en évidence « l'existence de ressources insoupçonnées permettant à l'être humain de faire face à l'impossible », « un potentiel de ressources et une endurance de l'être humain à proprement parler impensables. » (Op. cit., p. 8 et 110) « Toute situation extrême, en tant que processus de destruction de la vie, renferme paradoxalement un potentiel de vie, précisément là où la vie s’était brisée. » (Op. cit., p. 269) Un peu comme la perle dans la blessure du coquillage.
Fischer appelle ressort invisible ces énergies secrètes dont dispose l'être humain. Celles-ci permettent de « rebondir dans l'épreuve en faisant de l'obstacle un tremplin, de la fragilité une richesse, de la faiblesse une force, des impossibilités un ensemble de possibilités.» (ibidem). L'ouvrage de Fischer met également en évidence la valeur du profond changement qui peut s'opérer dans la personne vivant une situation extrême. Des réserves inexploitées et certaines dimensions de l'individu, parfois les plus élevées, peuvent être mises à jour.
Ø Selon Fischer, s'il existe des mécanismes de survie pour notre corps, dont le système immunitaire qui protège notre organisme des agressions extérieures, de même, des mécanismes de survie existent aussi au plan psychologique, permettant d'affronter les situations les plus difficiles. Ces mécanismes psychologiques de survie, tout comme ceux de l'organisme, ne se manifestent qu'en cas de sollicitation.
Face à une situation radicalement nouvelle, l’être humain doit s’adapter, s’ajuster. Et dans ce processus d'ajustement va s'opérer une refondation de soi, une véritable métamorphose de la personne, qui dans la majorité des cas est positive.
«Toute situation extrême opère fondamentalement un dévoilement, celui d'une identité aliénée où l'être humain se découvre un autre lui-même, absent de soi. [...] Dans la situation extrême, l'identité est mise à l'épreuve par une sorte d'éclatement de notre propre image; cette mise en pièces qui est celle de notre fausse identité amorce aussi un changement de nous-mêmes. [...] C'est lorsqu'un individu reconstruit un autre système de valeurs qu'il entre progressivement dans une autre façon de vivre qui le fait naître ou renaître à une autre identité» (Op. cit., p. 27). « Les situations extrêmes portent une lumière sur notre vie ordinaire, elles montrent que "l'homme naît pour vivre et non pour se préparer à vivre". » (op. cit., p. 234-235). Dans des situations de grande épreuve, l’être humain peut être amené de la superficialité de l’existence aux valeurs plus essentielles, amené à une vie plus vraie.
Ø Khalil Gibran : « En automne, je récoltais toutes les peines et les enterrais dans mon jardin. Lorsqu’avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles. Mes voisins vinrent les admirer et chacun me dit : " Quand reviendra l’automne, la saison des semailles, nous donneras-tu des graines de ces fleurs afin que nous puissions les planter dans nos jardins ?" »
Ø Il ne s’agit ici de valoriser la souffrance : c’est une réalité humaine des plus difficiles, et dont on ne peut parler qu’avec une grande humilité. La formule « Un merveilleux malheur » est le titre du livre de Cyrulnik (Odile Jacob, 1999, 2002). Par elle, l’auteur ne veut pas faire l’apologie de la souffrance. Il dit d’ailleurs : « Il ne s’agit pas du tout de ce que vous croyez. Aucun malheur n’est merveilleux. Mais quand l’épreuve arrive, faut-il nous y soumettre ? Et si nous combattons, quelles armes sont les nôtres ? » (p. 8) Quand la souffrance se présente, comment pouvons-nous la surmonter, que pouvons-nous en faire ? Et il est permis de donner des amorces de sens à la souffrance.
Ø Bernard Besret exprime bien ce rapport entre lutter contre la souffrance, et essayer d’en faire quelque chose lorsqu’elle s’impose à nous : « Le bon usage de la souffrance est de commencer à en découvrir le sens pour soi, d’en identifier les racines cachées, puis de la combattre par un travail intérieur sur soi-même qui dissipe tout ce qu’il y a en elle d’illusion. Lorsqu’elle s’impose à nous malgré tout, le bon usage est alors de l’utiliser en instrument de sa propre transformation. » (in R. Poletti, La résilience, Jouvence, 2001, p. 52)
Ø Il existe un lien étroit entre la souffrance et la sensibilité, et vouloir éliminer la souffrance revient à vouloir s'insensibiliser. Par exemple, l'amour fait souffrir lorsqu'il est blessé, et le seul moyen pour éviter cette affliction est de se rendre impassible, autrement dit de tuer l'amour.
Ø L. Lavelle exprime bien ce paradoxe : « La possibilité de souffrir moralement est sans mesure: elle croit avec la conscience elle-même. Il n'y a pas une seule région de notre vie intérieure où la souffrance ne puisse un jour pénétrer. Toute acquisition nouvelle est l'occasion d'une nouvelle blessure. » (Le mal et la souffrance, p. 116-117)
Ø Il existe une certaine solidarité entre nos états intérieurs. Toute richesse de l'être humain est en même temps une capacité de souffrir. Celui qui n’a pas l’oreille musicale ne souffre pas de ceux qui chantent faux ; pour celui qui a l’oreille absolue, c’est une vraie torture. P. Kreeft exprime bien cela : « L'amour est en quelque sorte accompagné par la souffrance. La liberté s'accompagne de souffrance. La vérité, la sagesse, la connaissance de la réalité impliquent la souffrance. On dirait que tout ce qui a une valeur intrinsèque, tout ce qui ne peut être acheté, négocié, être l'objet d'accommodation, relativisé ou réduit, s'accompagne de souffrance. » [1] La souffrance est comme la contrepartie de la sensibilité et des richesses intérieures de l'être humain.
Ø On sait que la douleur, en tant que système d'alarme face à une atteinte à l'intégrité de l'organisme, est au plan physiologique un mal nécessaire. Cette affirmation pourrait être confirmée par ce que l'on connaît du syndrome d'insensibilité congénitale. Les personnes atteintes de cette maladie ne ressentent pas la douleur. Et ceci a des conséquences graves : les personnes qui en sont atteintes sont constamment couvert de blessures, brûlures, sujets à des fractures…
Il semble que cette utilité ne se restreigne pas à ce niveau, mais s'étende au plan psychologique : en effet, ces enfants sont dans un tiers des cas atteints de retards psychologiques [2]. La douleur aurait donc un rôle éducatif, pédagogique. Ce fait confirme que seule l'expérience, même douloureuse, permet la prise de conscience de certaines réalités, et par conséquent la croissance psychologique. La souffrance a apparemment une dimension pédagogique indispensable. Fuir cette souffrance qui accompagne la croissance de tout homme reviendrait à s'enfermer dans son petit cocon dans une sorte de léthargie. G. Durand exprime bien cet aspect : « Vivre exige de l'effort, parfois énorme. Même aimer - qui constitue pourtant un grand bonheur - comporte sa part de souffrance. La souffrance est comme une condition de la vie. Celui qui voudrait se protéger frileusement contre toute douleur ou souffrance se condamnerait à l'impuissance et à l'apathie.» [3]
P. Kreeft, Pourquoi Dieu nous fait-il souffrir ? Dans son Ch. 5, il propose une sorte de dialogue au bout duquel l’interlocuteur est comme contraint d’admettre la nécessité du passage par la souffrance. Je vais ici le transposer et résumer (en 11 questions, ici seulement 5) :
1. Si vous deviez voir un film, ou lire un livre, choisiriez-vous plutôt un film avec une histoire intéressante, significative, où il y a des risques, des échecs dépassés, des épreuves surmontées, du suspense, du mystère, et par conséquent des souffrances, où il y un personnage principal avec un comportement héroïque, en un mot un drame, un grand film, un film dont on ne sort pas tout à fait la même chose qu’on est rentré ? Un film où il y a un héros qui a surmonté toutes ces épreuves et qui, au bout, a conquis la main d’une princesse. …un livre comme les Misérables, un film comme Dr Jivanov, Autant en emporte le vent…
Ou choisiriez-vous plutôt un livre ou un film simplement divertissant, où il n’y a ni épreuve, ni échec, ni risque, ni suspense, ni mystère, où aucun désir n’est frustré, pas de souffrance ni de drame. Un film tout le monde il est joli, tout le monde il est gentil…
2. Passons maintenant à un autre registre, vous êtes le personnage principal de l’histoire, à la fin de l’histoire. Dans quelle histoire voudriez-vous vous trouver ?
(Mais il faut traverser toutes ces épreuves pour arriver au bout…)
3. Même question, mais au début de l’histoire…..
4. Une quatrième question : Vous vous retrouvez dans le ventre maternel, bien au chaud, confortablement installé. Si Dieu vous présente le scénario de votre vie, avec l’épreuve de la naissance, la coupure du cordon ombilical, les blessures de l’enfance, les écoles, les échecs de la vie, les amours déçus, toutes les larmes, les souffrances, mais aussi la fin, l’accomplissement, la maturité acquise, la transfiguration des blessures, accepteriez-vous ?
Comme vous êtes toujours en vie, vous devez avoir estimé qu’il y a plus d’avantages que de désavantages à vivre votre vie…
Autrement-dit, mieux vaut donc que Dieu ne nous montre pas notre scénario de vie avant, car la compréhension des événements ne vient en général pas avant, mais après…
5. Cinquième question, qui est un peu le point de vue du fin de l’histoire, ou plutôt le point de vue de l’éternité : vous vous voyez en Dieu, dans la gloire, jouissant du bonheur infini, avec votre histoire transfigurée par le regard de Dieu. Dieu vous pose la question si vous seriez prêt à accepter cette histoire, avec tout ce qu’elle comporte, ses épreuves, ses souffrances, mais aussi son achèvement dans le bonheur éternel, ou préféreriez-vous ne jamais être né ?
Ø Une hypothèse personnelle : peut-être que Dieu sait quel est le choix que nous ferions si nous étions placés justement à la fin de l’histoire, dans le bonheur éternel, cet acquiescement à notre vie que nous donnerons un jour, avec toutes ses épreuves, toutes ses souffrances. Et il en tient compte.
Ø Pour conclure une parole de sagesse de Y. Chabert pour exprimer le sens de la souffrance : « Jamais je ne rendrai grâce pour la pure souffrance car en elle-même, elle n'est pas porteuse de valeur. Elle dégrade. Et pourtant, Dieu opère "à travers elle". Dieu ressuscite radicalement des hommes à travers elle. Des fleurs merveilleuses poussent dans ce fumier et sans ce fumier là, ces fleurs n'auraient pas poussé. Alors ? Dire cela, est-ce donner valeur à la souffrance ? Est-ce rendre grâce pour elle ? Non. Ce n'est pas du fumier que j'aime rendre grâce... mais des fleurs que, par je ne sais quel mystère, Dieu arrive à faire pousser dedans ! » [4].
Maret Michel, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges