Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06964.jsonl.gz/188

Terminus Allemagne d'Ursula Krechel
Pour ceux qui aiment: l'excellente mini-série allemande Generation War (vraiment saisissante!)
Trois ans après la fin de la guerre, Richard Kornitzer arrive à la gare de Lindau et retrouve sa femme, Claire, qu'il a quittée presque dix ans auparavant. Devenus presque étrangers l'un pour l'autre, Richard et Claire doivent réapprendre à vivre ensemble et reconstruire la vie aisée que le nazisme leur a volé: un emploi de juge perdu suite à la "mise à la retraite" de Richard en raison de ses origines juives; deux enfants envoyés en exil en Angleterre en 1938 qui ne (re)connaissent même plus leurs parents ou leur patrie; une nationalité allemande confisquée qu'il faut réclamer et réapprendre à aimer; dix années d'exil et d'injustices à digérer pour pouvoir aller de l'avant dans une Allemagne si pressée de faire un trait sur le passé.
Terminus Allemagne revient ainsi sur le parcours de Richard Kornitzer, de son retour d'Allemagne aux années 50, tout en évoquant également la montée du nazisme et de l'antisémitisme dans les années 30 et le parcours des exilés durant la guerre.
Vous allez peut-être me dire, "encore un livre sur la deuxième guerre mondiale"... Peut-être, mais ne renoncez pas à cette lecture pour cette raison, car l'originalité de ce roman est justement d'aborder une période, l'après-guerre, et un point de vue, les exilés allemands qui ont réussi à s'enfuir avant les grandes vagues d'arrestation, tous deux rarement traités dans la littérature.
Grâce à Ursula Krechel, j'ai ainsi découvert les difficultés de l'après-guerre pour les exilés et les survivants de la Shoah qui ont fait le choix de revenir au pays et de se battre pour être réintégrés et indemnisés, tout en faisant face aux difficultés communes à toute la population dans des villes allemandes largement détruites par les bombardements alliés. J'ai également refait le parcours des Kindertransport et essayé de comprendre le sentiment de ses enfants envoyés en Angleterre pendant presque dix ans, et qui doivent ensuite rejoindre l'Allemagne, pays qu'ils ont appris à détester durant la guerre. J'ai imaginé l'exil de ces allemands chassés de leur pays, réfugiés dans l'île de loisirs qu'était Cuba à l'époque, à l'abri de la guerre, au point d'être considérés à leur retour presque comme des privilégiés. Des situations et problématiques passionnantes, que je n'avais jamais vraiment creusées ou cherché à comprendre et qui pourtant soulèvent des interrogations éthiques, sociales, et humaines complexes.
J'ai ainsi beaucoup aimé les deux premières parties du roman qui se concentrent sur le retour de Richard, les premières démarches pour réintégrer et retrouver son identité de juge allemand marié à la courageuse Claire, ainsi que sur les années 30 et l'exil de Richard à Cuba. J'ai peut-être trouvé la troisième partie sur les années 50 et les interminables démarches de Richard pour obtenir des réparations un peu longue et répétitive, mais non moins intéressante. Un dernier tiers peut-être plus difficile à lire en raison du personnage de Richard qui devient moins sympathique, trop centré sur les injustices faite à sa personne pour voir que le monde a continué d'avancer malgré l'énorme tas d'atrocités résultant de la guerre et qui touche presque tout un chacun. Une obstination qui vire vite au sentiment de persécution... Et on se reproche justement de penser cela, car qui sommes-nous pour juger des personnes qui ont tout perdu et tentent d'en récupérer au moins une partie, par honneur, par justice? Une question délicate et qui pourtant reste d'actualité (je pense aux fonds en déshérence dans les banques, ou aux oeuvres d'art spoliées aux juifs), ici traité sans compromis.
Le style d'Ursula Krechel ne m'a ni déplu, ni emballée mais il y a en tous cas une touche personnelle certaine, une construction des phrases à laquelle il faut s'habituer. Pareil pour le rythme de l'intrigue qui est parfois lent, puis très elliptique, donnant ainsi au lecteur l'impression que des faits lui sont cachés, que les personnalités et sentiments profonds des personnages restent bien enfouis. Cela peut donner au roman un côté un peu impersonnel, type compte-rendu judiciaire, voire même "arrangé". De très beaux passages toutefois qui nous transportent littéralement en Allemagne d'après-guerre:
"Il était arrivé. Arrivé, mais où. La gare était une gare terminus, les quais sans intérêt, une dizaine de voies, il entra alors dans le hall. C'était un grandiose artefact, une cathédrale en guise de gare, coiffée d'une voûte en berceau à caissons; par les fenêtres se déversait une lumière bleue, fluide et claire, comme une renaissance après un si long voyage. Les hauts murs du hall étaient revêtus de marbre sombre, "couleur chancellerie du Reich", aurait-il ironiquement qualifié cette teinte avant son exil, maintenant il la trouvait juste somptueuse et élégante, intimidante même. Le marbre n'avait pas été posé comme un simple revêtement, mais disposé en redents, ce qui donnait aux murs une structure rythmique. Un sol brillant, des hommes en uniforme impeccable, derrière les guichets, qui regardaient par une petite fenêtre rond, et des files de gens qui n'étaient pas si mal habillés que ça. (Pour les perdants de la guerre, pour les vaincus, songeait-il, ils gardaient la tête étonnamment haute.) p.11
En définitive, Terminus Allemagne est une lecture que je vous recommande, plus pour les nombreuses réflexions qu'elle provoque, que pour son intrigue qui manque parfois un peu de rythme.
Mars 1948, Richard Kornitzer débarque du train, sur les bords du lac de Constance. Dix ans qu'il n'a pas vu Claire, sa femme, qui l'attend sur le quai. Onze qu'il n'a pas vu ses enfants, cachés quelque part en Angleterre.
Ainsi commence l'histoire d'une famille allemande a priori ordinaire - un couple à qui tout réussit, deux enfants ravissant-, si ce n'était les origines juives de Richard. De Lindau, ville paisible de Bavière, à Mayence, détruite par les bombardements alliés, ce roman raconte un homme qui se reconstruit auprès des siens, dans un pays lui-même en ruines. Inspiré d'une histoire vraie, Terminus Allemagne est un récit saisissant sur la persécution raciale, la douleur de l'exil, l'importance des racines.
Couronné par le Prix du livre allemand en 2012, Terminus Allemagne a fait d'Ursula Krechel l'un des auteurs les plus reconnus Outre-Rhin.
Ursula Krechel est née à Trèves (Allemagne) en 1947. Après des études d’allemand, de théâtre et d’histoire de l’art, sa carrière oscille entre le journalisme et le théâtre. Elle publie de la prose et du théâtre, mais est surtout reconnue pour sa poésie – jusqu’à la publication, en 2012, du roman Landgericht qui rencontre un succès sans précédent.
Je remercie les éditions Carnets Nord pour l'envoi de cette nouvelle découverte en littérature allemande.
KRECHEL Ursula, Terminus Allemagne, ed. Carnets Nord, septembre 2014, 438p., traduit de l'allemand (Allemagne) par Barbara Fontaine.
KRECHEL Ursula, Landgericht, ed. Jung und Jung, 2012