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En ce moment, les journaux new-yorkais s’intéressent surtout aux élections et au bilan de Donald Trump. Ce dernier montre une habileté hors du commun à s’attribuer des victoires, sans jamais (ou très peu) étayer aucun fait. La tâche de celles et ceux qui tentent de le contrer est donc ardue puisqu’une contre-vérité demande infiniment moins d’efforts que sa réfutation. Prenons un exemple qui n’apparaît pas immédiatement trompeur.
Dans le New York Times du jeudi 20 février, on pouvait lire: «Le Président Trump aime s’attribuer le mérite de la diminution du nombre d’Américains qui reçoivent des bons de nourriture depuis son entrée en fonction. En juillet 2018, il a dit que 3,5 millions d’entre eux avaient été rayés des listes; 5 millions le printemps suivant. Dans son discours sur l’Etat de l’Union ce mois [de février], ce nombre a atteint 7 millions.»
Ce bilan spectaculaire serait dû à la relance de l’économie qui produirait un effet direct sur les conditions sociales. Cette logique assez ancienne veut que la croissance et le développement économiques créent du travail avec, pour corollaire, une diminution de la pauvreté et une amélioration générale des conditions de vie. Cette idée a été théorisée par des économistes, dont John Maynard Keynes qui était convaincu que le capitalisme était capable de générer un bien-être collectif. Keynes fut l’artisan de la reconstruction économique de l’après-Deuxième Guerre mondiale, qui apporta une croissance importante et une augmentation du niveau de vie de beaucoup de personnes (mais pas des plus défavorisé-e-s). Cependant, dans le système imaginé par Keynes, l’Etat joue un rôle dans la régulation de l’économie et, surtout, dans la redistribution des richesses via l’impôt. Il se charge aussi de construire et de maintenir un filet social (que certain-e-s historien-ne-s ont appelé «Etat providence») qui empêche la formation d’une couche miséreuse de la population facilement mobilisable par les groupes ou partis politiques populistes, autoritaires, voire fascistes. Or, pour Trump, s’il est nécessaire de soutenir le développement économique, il n’est en revanche pas question de renforcer le rôle de l’Etat dans la planification économique et la redistribution des richesses, bien au contraire.
Pourquoi le président choisit-il les bons de nourriture comme indicateur de son bilan social? Aux Etats-Unis, il n’existe pas d’aide sociale universelle. L’assistance aux plus précaires est faite de différents programmes élaborés au cours du temps, souvent dans les moments de crise, et gérés par les administrations publiques municipales, d’Etats et fédérales ou par des organismes privés qui ciblent différents profils sociaux. Les prestations varient donc en fonction du lieu de résidence et de la situation des personnes. Les bons de nourriture sont distribués par le plus important programme du Département fédéral de l’agriculture, mis en place en 1939. En 2018, il comptait environ 40 millions de bénéficiaires, soit 9,2% des ménages du pays.
Le bilan social du président est bien sûr contesté. D’abord, le déclin (relatif) de la pauvreté tel que mesuré par le recensement a commencé en 2012, donc bien avant son entrée en fonction. Ensuite, la baisse des bénéficiaires du programme des bons s’explique aussi par de nouvelles barrières à son accès: menaces de rejet des demandes de naturalisation, difficultés administratives dissuasives. Pour la démocrate new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, ces 7 millions de personnes ont été «exclues» du programme et ne l’ont pas «quitté» parce que leur situation s’est améliorée.
D’autres indicateurs montrent en effet que la pauvreté ne tend pas à disparaître. La Californie, un des Etats les plus riches, compte actuellement 150’000 personnes sans abri. Ces dernières sont quatre fois moins nombreuses que les logements vides dans la ville d’Oakland, qui a subi de plein fouet la crise des subprimes. Des milliers de personnes ont perdu leur foyer parce qu’elles ne pouvaient plus rembourser leur prêt. Là, les mères sans logement se sont mobilisées au sein de «moms4housing» pour dénoncer leur situation: elles travaillent, élèvent leurs enfants, mais ne trouvent pas d’endroit pour vivre… alors elles ont occupé des logements vides.
Sous l’actuelle administration, les agences fédérales doivent inciter vigoureusement les bénéficiaires des programmes d’assistance à «revenir à l’emploi». Mais dans une économie qui offre des emplois toujours plus mal payés avec une faible régulation du travail, le capitalisme peinera encore sans doute à enrayer la pauvreté.
Notre chroniqueuse est historienne, actuellement basée à New York.