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Pourquoi parlons-nous, en milieu scolaire et académique, d’analyse de texte philosophique ? A la différence du texte littéraire, le texte philosophique ne nous intéresse que dans la mesure où il contient un contenu philosophique et non pour ses éventuelles arabesques formelles. Or, du moment que nous écartons l’étude de la forme, l’identification du fond d’un texte philosophique nécessite-t-il véritablement d’effectuer une analyse ? Ne pourrait-on pas s’en tenir à une simple lecture / prise de connaissance du thème et du propos ? Je répondrais à ces questions en soulevant trois points.
(1) Il semble possible de considérer qu’analyser un texte philosophique comprend le fait d’identifier le thème et le propos de ce texte, et de décomposer le propos du texte en différentes parties de nature différente : thèse, définitions, arguments, exemples, expériences de pensée, etc. Cela implique-t-il qu’il est impossible de lire un texte philosophique sans l’analyser ? Aucunement. Mais cela implique qu’il existe des niveaux de lecture différents quand on se confronte à un texte philosophique. Un lecteur pourra prendre connaissance d’un texte philosophique sans chercher à identifier et distinguer la nature des différentes parties composant son contenu. Ce lecteur aura certainement une compréhension du contenu du texte, mais cette compréhension sera moins profonde et moins durable que le lecteur qui se livrera à une lecture plus approfondie du texte en en identifiant les différentes composantes et les relations qu'elles entretiennent.
(2) Un texte philosophique peut être plus ou moins complexe et plus ou moins abstrait. Analyser un texte philosophique c’est probablement s’assurer que cette complexité du texte est maîtrisée, qu’elle ne pose pas de problème de compréhension, en reformulant les différentes composantes essentielles du texte (thèse, définition, principaux arguments, etc.). Cette reformulation peut aller jusqu'à formaliser le propos en logique formelle.
(3) L’analyse de texte philosophique peut avoir encore une fonction différente selon le type de texte philosophique qui est analysé. En effet, au-delà de son éventuelle complexité ou simplicité, au-delà de son organisation en composantes de nature différente et des enchaînements de ses parties, un texte philosophique peut être plus ou moins clair. L’analyse peut, voire doit, donc consister aussi en un travail de clarification du sens. Distinguons ici différents types de textes philosophiques.
- Le texte au sens volontairement caché
Selon Leo Strauss et ses disciples, une partie de la philosophie pré-contemporaine a été produite dans des conditions où les philosophes risquaient leur vie et leur liberté si le sens de leur propos était compris par les dirigeants politiques de leurs époques. Ils ont donc volontairement enfoui le sens entre les lignes de leurs écrits. L’analyste contemporain doit, en conséquence, se livrer à une lecture dite ésotérique plutôt qu’à une lecture exotérique : rechercher le sens caché entre les lignes et mettre de côté le sens apparent du texte.
- Le texte au sens implicite
Les philosophes peuvent raconter des histoires pour exposer leurs théories. C’est classiquement le cas avec l’allégorie de la caverne de Platon, mais ça l’est aussi de nos jours avec la fable du dragon-tyran de Nick Bostrom. Il faut alors retracer le sens implicite et proprement philosophique de ces histoires.
- Le texte volontairement obscur
Deleuze écrivait ses textes d’une façon volontairement obscure, créant sans cesse de nouveaux mots, de façon à contraindre le lecteur à une lecture ardue et à fournir un effort. L’objectif de cette contrainte est de forcer le lecteur à une sorte de parcours d'initiation en direction de la pensée du philosophe.
- Le texte involontairement obscur
Il arrive que des philosophes qui cherchent à être clairs et explicites n’y parviennent pas. On peut par exemple penser à Rawls ou à Nozick.
- Le texte clair et explicite
La philosophie analytique contemporaine valorise les textes clairs et explicites et en fait le format adéquat par excellence. On peut ainsi constater que les textes de Roger Pouivet ou de Pascal Engel sont par exemple d’une grande clarté.
Comme on peut le voir ci-dessus, l’analyse de texte philosophique devra donc s’adapter au type de texte philosophique à laquelle elle s’attaque. Elle comprendra, dans tous les cas, au moins trois actes qui sont l’identification des composantes, la reformulation des éléments complexes et la clarification du sens (si nécessaire, c’est-à-dire si le sens du texte n’est ni clair, ni explicite).
Adrien Faure