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L'ensemble lumière, air, soleil, fait partie des mythes quotidiens. Il a influencé notre temps et nos vies personnelles autant que l'industrialisation. Le modernisme avec toutes ses facettes, y compris l'architecture moderne, est difficilement concevable sans lui.Quel est le lien entre cette triade et ses conséquences et la tuberculose ? De tous temps, la tuberculose a été traitée par la lumière du soleil et l'air pur. Ce type de traitement a atteint son apogée durant la seconde moitié du XIXe siècle après que Hermann Brehmer ait initié ce traitement dans les sanatoriums en 1862.Ce type de constructions aérées a été le précurseur d'un nouveau style architectural appelé «nouvelle architecture». Ce dernier a profondément influencé notre idéal moderne de vie depuis que Le Corbusier a construit la «Villa Savoye», un des édifices architectural phare du XXe siècle.
Lumière, air, soleil : cet ensemble fait partie des mythes quotidiens.1 Ce mythe, qui de nos jours est la quintessence de la santé tout court, nous a formés, nous et notre temps, autant que l'a fait l'industrialisation. Les effets multiples qui en découlent et en ont découlé ne nous sont guère conscients et pourtant ils sont omniprésents dans notre quotidien. Le modernisme dans toutes ses facettes, y compris la soi-disant culture des loisirs, jusqu'à son extension dans l'architecture moderne, ne seraient pas pensables sans ce mythe. Le bain d'air, de lumière, de soleil, cette activité ou inactivité dont la caractéristique la plus frappante est la peau bronzée devint un mythe, quand la trilogie, au début du XXe siècle, a dégénéré dans la mode et vers le culte.
Qu'est-ce que cette trilogie et ses conséquences ont à voir avec la tuberculose, l'une des maladies infectieuses les plus anciennes et importantes de l'humanité, qui actuellement cause encore plus de trois millions de morts dans le monde ? Davantage qu'il n'y paraît à première vue. Car étonnamment, ce mythe est lié de manière étroite au traitement de cette maladie. En outre, il prend ses racines dans les idées de certains médecins naturistes, ces esprits non conventionnels, qui agissaient au courant du XIXe siècle.
Le traitement de la tuberculose par la lumière, l'air et le soleil remonte loin dans le temps, aux médecins de l'antiquité grecque. L'histoire est pleine de surprises et reflète les errances des conceptions changeantes concernant cette «grande maladie».2
Depuis Erasistratos d'Alexandrie (304 av. J.-C.), le traitement de la phtisie ou tuberculose consistait avant tout en des cures de repos, d'air et de soleil, à côté de mesures diététiques, c'est-à-dire la consommation de laits de vache, d'ânesse et de femme. Ces cures se déroulaient dans des lieux de culte dédiés à Asclépias, tels que le sanctuaire d'Epidaure ou de Pergame. Ces «Asclepieia» étaient les premiers sanatoriums, où une guérison était possible seulement avec l'aide des dieux (fig. 1).
Des siècles plus tard, Galien (131-201 ap.
J.-C.), le plus grand médecin de l'antiquité à côté d'Hippocrate (460-377 av. J.-C.), décrivit un traitement de la tuberculose qui est tout à fait moderne sous bien des aspects. Comme Aristote avant lui (384-322 av. J.-C.), il était convaincu de la contagiosité de la tuberculose. Il retenait que la tuberculose était difficile à soigner, car le poumon était impossible à immobiliser. Il envoyait les patients tuberculeux pour une cure de repos, d'air et de soleil à Stabiae, à la mer, où les attendait un horaire journalier réglementé, tout comme dans les sanatoriums des XIXe et XXe siècles. Ce prototype d'une cure en sanatorium, qui équivalait à une isolation des patients contagieux, tomba dans l'oubli. Il fallut attendre 2000 ans, pour que l'idée se concrétise à nouveau.
Pour Aristote comme pour Galien, la tuberculose est contagieuse et se transmet par des minuscules particules dans l'air. Ces conceptions correspondaient à la croyance populaire qui sans égard pour les différentes doctrines médicales de l'époque craignait la transmission de la maladie par contact avec les malades, et ceci partout, depuis tous les temps jusqu'à nos jours. L'idée de la contagiosité de la tuberculose, c'est-à-dire de la transmission des germes maladifs par l'air, est restée prépondérante jusqu'au début des Lumières. Elle fut combattue par la suite, surtout par le clinicien parisien et pionnier de l'auscultation René-Théophile-Hyacinthe Laennec (1781-1826)3 et par le pathologiste berlinois Rudolf Virchow (1821-1906).4 Tous deux considéraient la tuberculose comme un processus pathologique incurable, similaire à celui des tumeurs malignes. «Presque tous les hommes de l'art (qui sont au courant des récents progrès de l'anatomie pathologique) pensent au contraire aujourd'hui que l'affection tuberculeuse est, comme les affections cancéreuses, absolument incurable» (Laennec). Il s'agit de l'une des grandes erreurs de la médecine académique, commise dans le siècle éclairé et dédié à la science qu'était le XIXe siècle. A une époque où la médecine clinique, appelée alors «théâtre nosologique», était en train de s'établir en tant que médecine académique, à côté de la médecine pratique,5 cette erreur, l'incurabilité déclarée de la tuberculose, a freiné la thérapeutique pendant des décennies. La conception de la non-contagiosité de la tuberculose est restée prépondérante, même après la découverte par Robert Koch (1843-1910) du germe causal en 1882.
En même temps, indépendamment et contrairement à la médecine académique, le médecin Hermann Brehmer (1826-1899) déclara la tuberculose curable : «Tuberculosis primis in stadiis sempere curabilis».6 La conviction de Brehmer se basait sur la conception de Galien et du médecin naturaliste Vinzenz Priessnitz (1799-1851), et surtout sur les démonstrations du pathologiste viennois Carl Rokitansky (1804-1878). Dans son manuel d'Anatomie pathologique, Rokitansky écrit, primo, que la tuberculose pulmonaire prendrait son origine dans la relation anormale d'un cur trop petit par rapport au poumon, et qu'elle serait causée par un trouble alimentaire. Secundo, qu'elle serait curable, puisqu'il avait souvent observé des foyers tuberculeux guéris chez des patients autopsiés, morts d'autres causes.7 La première affirmation était une erreur, la seconde était correcte. Brehmer épousait le point de vue de Rokitansky. Il était convaincu de pouvoir guérir la phtisie à des «endroits immuns, par l'air immun».
L'un de ces endroits était Görbersdorf, dans le Riesengebirge, en Silésie, à 800 mètres d'altitude. Là, il construisit le premier sanatorium moderne, fermé, avec l'aide du savant et scientifique Alexander von Humboldt (1769-1859) et du premier clinicien zurichois Lucas Schönlein (1793-1864) (fig. 2). Dans cette maison, Brehmer créa la cure de repos à l'air, soutenue par des bains d'eau, une nourriture roborative, du vin chaud et du cognac. Elle était destinée à être le traitement exclusif de la tuberculose durant presque cent ans. L'assistant de Brehmer, Peter Dettweiler (1837-1904), y inventa les moyens auxiliaires indispensables, la chaise longue (le «Liegestuhl») et le crachoir de poche, appelé «Blauer Heinrich» (littéralement «l'Henri bleu»).
En à peine dix ans, la création de sanatoriums et d'institutions populaires du même genre devint un mouvement général. A la fin du XIXe siècle, soixante sanatoriums fermés existaient déjà en Allemagne. Dans le premier établissement populaire allemand, à Falkenstein dans le Taunus, Peter Dettweiler veilla nuit et jour, en hiver comme en été, sur la cure de repos quotidienne d'au moins sept heures et demie, qui se déroulait, hommes et femmes séparés, dans le hall dessiné par lui-même à cet effet. En Suisse, on comptait une douzaine de sanatoriums, entre autres le premier sanatorium privé et fermé à Davos, construit en 1889 par le médecin Karl Turban (1856-1935), et le premier établissement populaire, fondé en 1895 à Heiligenschwendi.8
Davos devint une ville de cure. En un temps record, les hôtels existants se convertirent en sanatoriums privés et de nouveaux hôtels et institutions furent construits. En 1887, on y soignait déjà 3000 tuberculeux. «La ville du soleil dans la haute montagne»9 avait cependant une mauvaise renommée notoire en tant que lieu de cure ouvert. La prise en charge médicale était laxiste, tout patient payant était admis même les non-tuberculeux, tel Hans Castorp dans le roman «La montagne magique» de Thomas Mann, et la vie nocturne était plutôt active. Karl Turban, qui introduisit une certaine discipline dans les sanatoriums de Davos, écrit dans son autobiographie : «Il était très nécessaire d'introduire des principes plus stricts à Davos, je pus m'en convaincre lors de mes visites : des patients fébriles et crachant du sang étaient envoyés en promenade à la montagne ; lors des concerts d'abonnement réguliers au casino, les patients souffrant d'une tuberculose laryngéale participaient à cur joie aux chants des étudiants, arrosés de bière ; lors des festivités dans les hôtels, ces messieurs et dames gravement malades dansaient sur des rythmes mouvementés de l'époque et les médecins en étaient les spectateurs».10 Ainsi, Klabund (1890-1928, mort de tuberculose à Davos) inaugura au sanatorium privé Stolzenfels, le Carnaval de Davos en 1916 par une «Valse des Bacilles».11
Dans les pays du Sud, on pratiqua également la cure ouverte de la tuberculose, c'est-à-dire ambulatoire, par la lumière, l'air et le soleil. Pour le choix des lieux de cure, comme la Nice mondaine, Hyères, Menton, Grasse et Madère, c'était surtout la bourse des tuberculeux qui était déterminante, plus que leur état de santé. En 1860, des médecins français fondèrent, en se basant sur les principes thérapeutiques «les plus modernes», Arcachon, «la Ville d'hiver»,12 intéressante aussi bien pour l'histoire de la médecine que de l'architecture. Dans cette cité de villas, construites sous les pins au bord de l'Atlantique, les malades vaquaient à leur cure tout en espérant que respirer l'air saturé de sel et d'huiles éthériques allait leur apporter la guérison (fig. 3 et 4).
A côté de la cure de repos à l'air ouvert, se situait au même niveau le traitement par le soleil. De nouveau, ce ne furent pas les représentants de la médecine académique qui fondèrent cette approche thérapeutique, mais des «outsiders», dont les idées étaient vivement combattues par la médecine officielle. Deux médecins de la montagne participèrent à cette querelle : l'engadinois Oskar Bernhard (1861-1939) et le Neuchâtelois Auguste Rollier (1874-1958), qui s'opposaient au professeur ordinaire de chirurgie bernois Théodore Kocher (1841-1917), premier prix Nobel de médecine.13
Et, comme le montre le cours de l'histoire, la médecine académique perdit. L'héliothérapie se basait sur une observation originale de Bernhard, qui soignait un patient souffrant d'une plaie abdominale peinant à guérir : «... me vint soudain l'idée d'utiliser la grande chaleur du soleil et de l'air, puisque le paysan des montagnes grisonnes, depuis la nuit des temps, expose des bouts de viande fraîche à l'air sec et les conserve ainsi en tant qu'aliment délicieux et plein d'énergie, bien connu sous le nom de «viande séchée des Grisons». Je décidai d'essayer également sur du tissu vivant cette action antiseptique et desséchante du soleil et de l'air».14 Il réussit, la plaie guérit, et ainsi naquit, d'une observation du quotidien, un traitement : l'héliothérapie. Laquelle connut ses triomphes les plus retentissants à Leysin, dans la clinique du Dr Rollier, inaugurée en 1903, avec la mission de soigner les tuberculoses extrapulmonaires «chirurgicales» par l'héliothérapie générale et méthodique, rapidement surnommée «la clinique du soleil» (fig. 5).»15
Comme nous le savons aujourd'hui, l'héliothérapie se fondait en grande partie sur des conceptions erronées de la pathogenèse et de la physiopathologie de la tuberculose. C'était de l'empirisme pur et le succès thérapeutique (si succès il y avait) s'explique par le long isolement des malades tuberculeux dans une institution fermée. Dix ans après l'instauration de la cure sanatoriale fermée de Falkenstein, les résultats se présentaient de la manière suivante : sur 1022 patients traités, seuls 132 tuberculeux furent guéris.16 Plus tard, les résultats furent meilleurs, mais le taux de guérison dépassait rarement 30%. Néanmoins, la cure de repos à l'air et l'héliothérapie dans les institutions «fermées» furent reprises par la médecine académique en tant que traitement de la tuberculose, sans que son efficacité ne soit jamais prouvée de manière scientifique. En 1921, les médecins Stocks et Karn rendirent attentif au fait qu'il n'y avait pas de différence dans l'évolution de la maladie tuberculeuse entre les patients traités dans une institution fermée et ceux traités à la maison.16 Quarante ans allaient s'écouler avant que la cure sanatoriale ne soit enterrée, et ceci à New York, lors du congrès sur la tuberculose de 1961, dix-huit bonnes années après la découverte de la streptomycine. En Suisse, le phénomène dura bel et bien dix ans de plus.
La seconde origine du mythe lumière, air et soleil est à rechercher dans les idées de médecins naturalistes du XIXe siècle ; entre autres chez Vinzenz Praussnitz et Arnold Rikli. Né à Wangen an der Aare, Rikli est considéré comme l'inventeur de l'héliothérapie.17 Il ne l'était pas, mais ce domaine lui doit néanmoins beaucoup. Il fonda à Veldes «l'institut atmosphérique pour retrouver la pleine possession de ses forces», après s'être guéri d'une pleurésie probablement tuberculeuse. Tout comme Priessnitz, cent ans avant lui, il soigna sa clientèle aisée mais pâlotte par des bains d'air, de lumière, de soleil et d'eau, toujours dans l'état naturel, afin d'«élever la constitution générale». On appela leur peau «la peau de Rikli». Mais pas seulement la peau, il exposa également vêtements et draps de lit au soleil. «L'ensoleillement de nos couches corporelles est le meilleur moyen et le plus majestueux de les purifier de l'exsudation corporelle, causant l'odeur répugnante si connue et qui est à l'origine de nombreuses épidémies. Le parfum délicieux d'ozone qu'absorbent toutes les pièces de vêtement et de literie exposées au soleil, n'est remplaçable par aucun artifice». C'est pourquoi, de nos jours encore, la femme ou l'homme de ménage étendent les vêtements ou les draps au soleil.18
Le mythe moderne, dont les effets sont si multiples, plonge ses racines dans ces idées sur le pouvoir de guérison de la lumière, de l'air et du soleil. Ces mêmes conceptions marquent le mouvement romantique de la Jeunesse allemande du XIXe siècle (le «Wandervogelbewegung»), le monte Verità, patrie ésotérique du mouvement de lumière au-dessus du lac Majeur, et jusqu'à la culture du naturisme de nos jours.
Même si la cure de repos à l'air et au soleil n'était pas une performance scientifique, elle a joué un rôle tout particulier. C'était «une création intuitive et artistique», comme l'a appelé avec flair2 Wilhelm Löffler, le clinicien zurichois, qui était aussi homme de lettres. Car cet acte de création médicale a connu une résonance tout à fait unique dans la littérature et dans l'art, qui perdure de nos jours.
L'architecture aussi, la branche plus pratique et quotidienne de tous les arts, se devait de répondre aux exigences de cette approche thérapeutique. Elle le fit de manière géniale, en créant un nouveau style qu'on appela euphoriquement «la nouvelle architecture» («neues Bauen»). Les demandes adressées aux architectes par les médecins de la tuberculose Karl Turban19 et Dominique Sarason,20 par l'hygiéniste Max von Pettenkofer (1818-1901), par le bactériologiste Robert Koch et par le pathologiste Rudolf Virchow (qui s'intéressait également à la médecine sociale), étaient simples et sans équivoque : apporter lumière, air et soleil dans les hôpitaux et les maisons d'habitation.21 «N'importe quelle maison pourrait servir de sanatorium», écrit Dominique Sarason dans son livre «La maison du grand air».20 La réalisation concrète de ces postulats se fit sous forme de grandes fenêtres, terrasses, balcons et solariums, partout où cela était possible, même sur les toits. Déjà en 1890, ils faisaient partie du standard d'un institut de cure : axe unique du bâtiment nord-sud, portes-fenêtres énormes donnant accès direct aux terrasses ou solariums situés sur les toits ou dans le jardin. Il était naturel que les sanatoriums fussent les exemples à suivre de ce nouveau mouvement.22 La construction du sanatorium pour «gens aisés» sur la Schatzalp fut particulièrement importante. L'établissement fut construit dans les années 1899-1900 par les jeunes architectes zurichois Otto Pfleghard (1869-1958) et Max Haefeli (1869-1941). Au tournant du siècle, c'était le plus vaste des sanatoriums suisses, bâti dans la «splendide solitude» au-dessus de Davos, avec son propre téléphérique, ce qui équivalait à l'époque à une prouesse technique.23 Il s'agissait d'un bâtiment dont la structure portante était une ossature orientée vers le sud, avec un toit plat, et surtout muni de balcons sur toute la façade sud. A l'ensemble du rez-de-chaussée était ajoutée une galerie qui reliait les deux côtés aux halles de repos sur deux étages (fig. 6). Les architectes comblèrent ainsi les demandes formulées par le médecin Karl Turban dans ses «normes pour la construction des institutions de cure en Suisse».
Cependant, l'édifice véritablement pionnier allait être le sanatorium «Queen Alexandra» à Davos, aujourd'hui encore sanatorium des cantons de Thurgovie et Schaffhouse, construit entre 1906-1909 par les mêmes architectes en collaboration avec l'ingénieur et constructeur de ponts Robert Maillart (1872-1940).22 Le «Queen Alexandra» fut agrandi de deux ailes en 1911 et en 1925 d'un solarium sur le toit, par Rudolf Gaberel (1882-1963)24 (fig. 7). Il est le premier exemple de construction exclusivement dictée par les besoins thérapeutiques, sans référence à la tradition hôtelière. La construction par ossature véritablement moderne permit pour la première fois des larges terrasses devant chaque chambre de malade.
De nombreux architectes construirent dans ce style des sanatoriums en Suisse et en Europe : entre autres, Robert Steiger et Itten le sanatorium Bella Lui à Montana, Pole Abraham et Henri Le Même celui de Plaine-Joux-Mont-Blanc en Haute-Savoie, qui ressemble à un paquebot, Alvar Aalto une élégante institution de cure au milieu des forêts de Finlande, à Paimio, B. Byvoet et J. Duiker le sanatorium en forme de rayons solaires «Zonnestraal» dans les Pays-Bas et W. T. Curtis et D. Robertson l'institution «Harefield» en Angleterre (fig. 8-12). Mais les formes les plus excentriques furent créées par des médecins et architectes pour les solariums, véritables lieux de culte de la cure de lumière, d'air et de soleil. Deux exemples du début et de la fin de l'histoire des solariums illustrent le phénomène : le solarium simple du Dr Philippi, (fig. 13) à la fin du XIXe siècle, où le mécanisme de rotation s'actionnait manuellement à partir de la chaise longue, et la machine futuriste des années trente, où les lits s'orientaient automatiquement selon l'incidence du soleil (fig. 14).
La même évolution s'observe simultanément dans l'architecture de l'habitat. C'est le Suisse et Français par adoption Charles-Edouard Jeanneret (1857-1965) de La Chaux-de-Fonds, appelé «Le Corbusier», qui sut le mieux transformer lumière, air et soleil en architecture (fig. 15). Deux raisons à cela : premièrement, sa génération s'était frottée de près à la tuberculose et à son traitement et deuxièmement sa ville de naissance, après l'incendie de 1794, avait été reconstruite partiellement selon les plans du médecin Christophe Faust (1755-1842).25 Et elle était devenue une ville, où le soleil atteignait les recoins les plus reculés.
Aussi bien dans ses écrits théoriques que dans ses constructions, Le Corbusier a résumé et matérialisé son programme en cinq points : ses édifices sont des constructions à ossature, à plan ouvert et aux fenêtres de taille arbitraire. Ils se dressent sur pilotis et sont munis d'un solarium ou d'un jardin sur le toit pour le bain de soleil et les exercices de fitness.26 Les espaces intérieurs sont lumineux, hygiéniques, les sols couverts de linoléum, meublés sobrement par des rares pièces en acier chromé (fig. 16). C'est la description de la chambre de malade, dans la «montagne magique» de Thomas Mann : «Et la chambre se présentait gaie et paisible, avec ses meubles blancs et pratiques, ses papiers peints également blancs, lavables et avec son sol couvert de lino propre en ordre. La porte du balcon était ouverte». Cette perspective de l'intérieur de la maison donnant sur le balcon et la chaise longue était précisément une icône favorite des livres d'architecture moderne des années 1920. Ce n'était pas un hasard si l'historien d'architecture zurichois Sigfried Giedion (1888-1968) se servait d'une image quasi identique pour présenter de manière programmatique l'architecture moderne dans son écrit de propagande «le logement libéré» de 1929 (fig. 17).27
Le chef-d'uvre de Le Corbusier, la villa Savoye près de Paris de 1930, (fig. 18) reflète le mieux l'état de flottement de cette architecture. Tout le corps de construction est parcouru par des vagues de lumière, d'air et de soleil, comme le démontre le dessin de l'auteur (fig. 19). Ce style de construction nouveau, né de l'approche thérapeutique d'une des grandes maladies de l'humanité, a inspiré des générations d'architectes et marqué de son sceau l'aspect de la ville moderne.
Il est vrai, que le mouvement de la «nouvelle architecture» n'a en rien contribué au programme du mouvement sanatorial, imaginé par les médecins de l'époque et réalisé par leurs architectes. Son mérite en revanche est d'avoir trouvé, sur le plan de la forme, une solution élégante. En effet, ce mouvement a traduit les postulats de l'hygiène et de la thérapeutique de la lumière, de l'air et du soleil en une forme valable en tant qu'idéal de l'habitat. Avec, parmi d'autres conséquences, la dissolution de la paroi, réalisée de manière géniale par Le Corbusier et ses collègues, imitée de nos jours par ses épigones.
Ainsi, l'ancienne thérapeutique de lumière, d'air et de soleil de la tuberculose s'est transformée en mythe, c'est-à-dire en message de santé. De multiples aspects de notre quotidien y trouvent leur origine, même si nous n'en sommes pas conscients. Lorsqu'on se repose aujourd'hui du stress dans une pièce parcourue par des flots de lumière, d'air et de soleil, sur la terrasse d'une maison moderne, il va sans dire sur un fauteuil «design» Le Corbusier, on ne suspecte pas que l'origine de ce style de vie, appelé «lifestyle», remonte au Mycobacterium tuberculosis et à son traitement, à cet organisme plus petit qu'un millième de millimètre, qui accompagne l'être humain depuis toujours et très certainement pour longtemps encore.