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Le Chœur Universitaire de Lausanne: histoire d’une passion musicale
Les origines du Chœur Universitaire de Lausanne remontent à la période de l’après-guerre. Jusqu’au premier quart du XXe siècle, la musique chorale est certes présente à l’Université, dans le cadre de la société lausannoise d’étudiants de Zofingue, dont on sait l’importance dans la diffusion des chants patriotiques dès la Restauration. Cependant, à partir de 1921, on ne trouve plus guère trace d’une activité chorale dans le milieu académique lausannois.
En 1947, l’aumônier et chargé de cours Edouard Mauris (1908-1995), futur recteur de l’Université, rassemble alors un premier groupe mixte d’étudiants, probablement déjà sous le nom de Chœur universitaire. La formation aura tout d’abord pour but d’agrémenter de chants religieux le Noël universitaire, mais dès cette année, elle participe également à la dernière création de René Morax au Théâtre du Jorat, La Lampe d’Argile, pièce antiquisante mise en musique par André Marescotti. Le Chœur est placé sous la direction experte de Carlo Hemmerling (1903-1976) : le compositeur de la Fête des Vignerons de 1955, notamment chef de l’Union chorale de Lausanne, marquera de sa forte et attachante personnalité les dix premières années de l’ensemble.
Durant cette période, le Chœur participe ainsi à la vie académique, notamment en accompagnant la cérémonie annuelle du Dies Academicus. Ses activités musicales gagnent cependant très vite en importance, avec des œuvres variées et d’envergure, telles la Passion selon Saint Jean et l’Oratorio de Noël de Bach, les Indes Galantes de Rameau, œuvre enregistrée en 1951 pour Radio-Lausanne avec l’Orchestre de la Radio, le Requiem allemand de Brahms, l’oratorio de Haendel Acis et Galatée ou les propres compositions de Carlo Hemmerling. Les relations entretenues par ce dernier avec les milieux musicaux lui permettent d’emmener la jeune formation dans maints villes et villages du canton, ou, à l’occasion d’échanges avec des orchestres et chorales universitaires, en France voisine, comme à Belfort, Riquewihr, Nancy, Dijon ou Montpellier. Le Chœur remporte alors de beaux succès. En témoignent les journaux de l’époque – ainsi, à propos d’Acis et Galatée : « Si l’on songe que ces jeunes gens sont très chargés et que, fatalement, chaque saison amène des bouleversements, on s’émerveille à bon droit de tant de perfection, de discipline, de sens musical, de qualités vocales. Sans doute le directeur est-il […] le premier responsable de ces résultats ». En cette année 1953, les tarifs des entrées s’élèvent à 2, 3 et 4.- ! Le Chœur est déjà soutenu financièrement par l’Université, mais aussi par l’Association Générale des Etudiants.
En 1958, Carlo – ainsi l’appelaient familièrement ses chanteurs – est nommé à la Direction du Conservatoire de Lausanne, et cède sa place à un altiste et chef d’orchestre âgé alors de 22 ans : Charles Dutoit. La transition est marquée par des problèmes d’effectif, fluctuant, voire parfois insuffisant pour se produire en concert. On compte alors, selon les semestres, entre trente et cinquante choristes. Durant les cinq années de direction de Charles Dutoit, le répertoire s’orientera par conséquent vers les compositeurs de la période baroque moyenne et tardive, dont on réédite alors les partitions : Vivaldi surtout (Gloria, Magnificat), Charpentier (Magnificat, Te Deum), Haendel, Bach et Buxtehude. Alors directeur de l’Orchestre de Renens, Charles Dutoit est engagé avec divers ensembles amateurs, puis appelé progressivement à diriger les diverses grandes formations instrumentales du pays (OCL, OSR, orchestres de Berne et Zurich), comme chef invité, associé, puis comme directeur musical. Cette période à la tête du Chœur universitaire marque ainsi les débuts de la prestigieuse carrière internationale qu’il connaîtra ensuite, avec les plus célèbres orchestres.
Dès 1963, c’est ensuite Michel Corboz (1934), maître de Chapelle au Valentin et directeur de l’Ensemble Vocal de Lausanne, fondé deux ans plus tôt, qui reprend les rênes du Chœur universitaire. S’ouvre une période d’intensification des activités de l’ensemble, qui définit alors ses bases légales : les premiers statuts associatifs du Chœur sont adoptés par l’Assemblée Générale des choristes le 8 mai 1964. L’association, abrégée sans malice C.U.L, est alors menée par un comité de quatre personnes bénévoles, sous la présidence de Albert Tille. Les cotisations annuelles s’élèvent à 4.- par membre (30.- à 50.- actuellement), et le budget annuel avoisine les 2000.-, soit cinquante fois moins qu’aujourd’hui. Les culiens répètent deux fois par semaine dans la salle Tissot du Palais de Rumine, puis dans celle des Prud’hommes de la Cité. Ils se produisent régulièrement lors des manifestations universitaires, y compris dans le cadre de l’Ecole Polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL), ancêtre de l’EPFL ; des concerts sont donnés ainsi à l’Aula des Cèdres. Dans ces circonstances, le répertoire abordé par Michel Corboz s’oriente notamment vers des œuvres profanes et religieuses brèves, de la Renaissance et de la période baroque, le plus souvent a capella. Du moins avec le C.U.L. En effet, dès 1965, l’ensemble se scinde en deux formations distinctes : le Grand Chœur de l’Université de Lausanne constituera désormais, sous l’impulsion ambitieuse du maître, l’élite des choristes, dont le “petit” chœur, à l’effectif plus fourni, forme la pépinière. Contrairement au mode de recrutement du Chœur jusqu’à cette date, le Grand Chœur s’ouvre à des personnes extérieures à la communauté universitaire et réserve son entrée, via une audition, aux choristes possédant déjà une formation musicale.
Pour quelques années, c’est le Grand Chœur qui occupera donc le devant de la scène, avec des concerts publics à la Cathédrale de Lausanne ou décentralisés, à Genève (Victoria Hall, Cathédrale Saint-Pierre), à Neuchâtel, Berne ou Fribourg, pour certains diffusés par la radio et la télévision. Le répertoire, plus imposant (Passion selon Saint Jean et Cantates de Bach, Messe en do de Mozart ou Symphonie de Psaumes), permet alors un accompagnement orchestral. Mais la supervision problématique des deux ensembles au sein d’une même structure associative, l’écart entre les compétences musicales des choristes et l’apparent délaissement du C.U.L au profit de la “grande” formation impliquent en 1971 leur séparation. Sommé d’abandonner l’adjectif universitaire, le Grand Chœur continuera sa route sous le nom de Chœur de la cité de Lausanne, avec un Michel Corboz dont l’éblouissante aventure artistique à la tête de l’EVL a par ailleurs déjà commencé.
De son côté, le Chœur universitaire poursuivra sa vocation d’ensemble amateur sous la direction de Christiane Chappuis-Monod. L’alto, qui dirige également plusieurs autres chœurs, était jusqu’ici l’assistante de Michel Corboz. De 1971 à 1979, elle oriente le répertoire du Chœur de façon originale, avec des œuvres peu connues, sinon inouïes, comme la Messe brève de Lotti ou le Magnificat d’Albinoni. Les programmes, composites, sont surtout tournés vers la musique sacrée et le baroque ; ils comprennent également des œuvres classiques (Messe KV 275, Requiem Solemne de Michael Haydn) ou romantiques (Requiem de Cherubini et de Bruckner) données en collaboration avec l’Orchestre Universitaire de Lausanne, alors que l’effectif choral semble augmenter jusqu’à une soixantaine de choristes. André Krauer succède ensuite pour une courte période à la première directrice du Chœur, qui prend congé pour raison de santé. Il conduit en particulier, en 1980, un Requiem de Fauré à Lausanne et Fribourg.
Dès la même année, c’est à nouveau un jeune chef qui prend la tête de la formation universitaire. Jean-Christophe Aubert, 33 ans, a dès le départ des objectifs musicaux précis avec le Chœur universitaire, comme en témoigne alors son Président Olivier Bettens : « redécouvrir des œuvres tirées du répertoire des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, qui ne sont pas ou rarement jouées à l’heure actuelle, [pour leur redonner] une force et une vitalité qu’elles devaient posséder de leur temps […] » ; « s’assurer pour les concerts la collaboration de musiciens jouant sur instruments anciens » ; enfin « tenter, par l’étude des nombreux écrits théoriques de cette époque, de retrouver des principes de style aujourd’hui tombés dans l’oubli ». Des intentions mises en œuvre entre 1980 et 1984, notamment sur la base de partitions inédites recomposées à partir de manuscrits exhumés à la Bibliothèque Nationale de France, avec la Passion selon Saint Marc de Reinhard Keiser, le Magnificat de Henry du Mont, mais aussi Vittoria, Monteverdi et Gabrielli, Schuetz, Purcell, Bach, Rameau ou Dumont, dans le cadre de plusieurs collaborations avec des ensembles instrumentaux baroques.
A cette époque, le CHUL répète toujours à la Cité, dans l’Ancienne Académie. Malgré leurs réticences, partagées d’ailleurs par la majorité des étudiants de l’époque, les choristes suivent finalement en 1987 le déménagement de l’Université à Dorigny, entamé pourtant dès 1970 à la suite de la création de l’EPFL. Ils trouvent l’année suivante dans le sous-sol de la Bibliothèque cantonale un nouveau local de répétition, plus adapté à la taille de leur effectif (près de 200 choristes) qui semble avoir suivi la croissance de la communauté estudiantine (6400 étudiants en 1986). Le Chœur universitaire répète encore aujourd’hui en ce lieu, accompagné aux cuivres par les sympathiques soufflements et sifflements d’une ventilation archaïque. Avec un tel effectif, le répertoire de l’ensemble s’élargit à des œuvres classiques ou romantiques de plus grande envergure : Requiem (1986), Kyrie (1987) et Messe en ut (1988) de Mozart, Requiem de Cherubini (1989) et de Brahms (1991), Carmina Burana (1990) ou Création de Haydn (1994). Jean-Christophe Aubert aborde toujours les œuvres de la période baroque (Vêpres de Monteverdi, pour le 450e anniversaire de l’Université ; Passion selon Saint Jean, 1988, etc.), mais avec la Chapelle Vocale de l’Université de Lausanne (aujourd’hui La Chapelle Vocale), formation qui rassemble sous sa direction, dès 1983, les choristes les plus affirmés du Chœur universitaire. Dans les années nonante, le répertoire du XXe siècle sera privilégié par ce dernier, avec Poulenc (Stabat Mater, 1987 ; Gloria, Salve Regina, 1992, Litanies à la Vierge Noire, 1997), Ramirez (Missa Criolla, 1991), la Danse des Morts d’Arthur Honegger (1993) et La Vie l’Emporta de Frank Martin (1993, 1998), Stravinsky (Symphonie de Psaumes, 1995, Messe, 2000), Berio (Magnificat, 1995) ou encore Ohana (Cantigas, 1997).
Jean-Christophe Aubert continuera durant les années 2000 la vaste exploration entamée depuis ses débuts avec le Chœur universitaire : parcourant près de huit siècles d’histoire musicale, celui-ci chante alors sous sa direction à la fois les Cantigas du XIIIe siècle et les créations d’Eric Gaudibert (Vers quel ciel éblouissant) ou Rui dos Reis (Meditatio XXI), en passant par les œuvres sacrées de Bach (Messes luthériennes, Magnificat), les pièces profanes a capella de Brahms (Weltliche Gesänge) ou Mendelssohn (Sechs Sprüche, Erste Walpurgisnacht), et les monuments du répertoire choral, avec Berlioz, Brahms (Requiems) et Schubert (Messe en mi bémol). Une formidable aventure musicale, accompagnée pour la formation vocale par des solistes de talents, telle Anne Ramoni, et soutenue par un enthousiasme – un humour aussi – communicatifs et chaque année renouvelés.
L’engagement très dynamique des comités successifs, responsables de l’ensemble de l’organisation du travail musical et des concerts, est également pour beaucoup dans cette réussite. Dès les années huitante, une équipe de plus en plus structurée (7 membres actuellement) entame ainsi des recherches financières auprès des fondations et sociétés privées : la part de ce sponsoring tient aujourd’hui une place importante dans le budget du Chœur universitaire, complétant le soutien vital de l’Université et de l’EPFL, du Canton et de la Ville de Lausanne.
L’ensemble de ces appuis financiers permet notamment, à côté des collaborations avec l’Orchestre Symphonique Universitaire, l’engagement d’ensembles instrumentaux professionnels : Orchestre de Chambre de Genève, Sinfonietta de Lausanne, formations de chambre ou ensembles de percussions… Il rend également possibles le développement de l’activité associative et culturelle, dans le cadre de la préparation de nombreuses conférences en rapport avec les œuvres données, et surtout l’organisation de plusieurs échanges internationaux avec d’autres chœurs universitaires. On notera à ce sujet les échanges avec l’Université Polytechnique de Gliwice : en 1984-1985 et 1989, les lausannois accueillent pour quelques jours les choristes polonais, puis se rendent en Silésie ; par delà le rideau de fer, cette rencontre entre deux cultures a profondément marqué les esprits des participants. Par la suite, le Chœur se rendra également à Bologne (1990 ; Università degli Studi), en Belgique (1994 ; Université de Louvain-la-Neuve), à Rome (2002 ; Roma Tre) ou Tarragona (2000, 2004 ; Universitat Rovira i Virgili). Ces voyages seront autant d’occasion de participer au rayonnement international des Hautes Ecoles lausannoises, à travers l’art et les sciences. Les conférences et les concerts communs donnés dans le cadre du dernier échange en date (2006), à Boston et à Lausanne, avec le Massachusetts Institute of Technology, en sont un remarquable exemple, prometteur pour l’avenir du Chœur universitaire.
Michaël COMTE
Président du Chœur Universitaire
Avec la collaboration de Marcel RUEGG
Archiviste à la Ville de Lausanne