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Canton de la Confédération depuis 1803. Ital. Ticino, all. et rom. Tessin. Langue officielle: italien. La République et Canton du T. (nom officiel) a pour chef-lieu Bellinzone.
Sous l'autorité de Côme et de Milan au haut Moyen Age et au Moyen Age central, le territoire cantonal actuel (157 comm. en 2011) fit partie du duché de Milan entre le XIVe et le XVe s., puis fut, de 1439 à 1521, divisé en huit bailliages: la Léventine, qui relevait d'Uri, Blenio, la Riviera et Bellinzone, qui dépendaient d'Uri, Schwytz et Nidwald, Locarno, Vallemaggia (ou val Maggia), Lugano et, dès 1521, Mendrisio, qui étaient soumis aux douze cantons (les treize excepté Appenzell); en 1798, il fut annexé à la République helvétique.
Seul canton suisse situé entièrement au sud des Alpes, le T. s'étend sur une centaine de kilomètres de la chaîne alpine aux abords de la plaine du Pô et comprend deux régions géographiques principales séparées par le Monte Ceneri. La première, le Sopraceneri, possède des caractéristiques essentiellement alpines et est traversée par le cours supérieur du Tessin, qui a donné son nom au canton. La seconde, le Sottoceneri, est de nature préalpine. Le T. entoure l'enclave de Campione d'Italia et jouxte l'Italie sur la plus grande partie de sa frontière, le Valais au nord-ouest, Uri au nord et les Grisons au nord-est; il s'insère comme un coin dans le territoire italien (provinces de Verbano-Cusio-Ossola dans le Piémont, de Varèse et de Côme en Lombardie).
|Superficie (2011)||2 812,5 km²|
|Forêt / surface boisée||1 373,7 km²||48,9%|
|Surface agricole||403,0 km²||14,3%|
|Surface bâtie||143,5 km²||5,1%|
|Surface improductive||892,3 km²||31,7%|
|Année||1850||1880a||1900||1950||1970||2000|
|Habitants||117 759||130 394||138 638||175 055||245 458||306 846|
|En % de la population suisse||4,9%||4,6%||4,2%||3,7%||3,9%||4,2%|
|Langue|
|Italien||129 409||134 774||155 609||210 268||254 997|
|Allemand||1 054||3 180||15 907||25 744||25 579|
|Français||212||403||2 454||4 102||5 024|
|Romanche||39||107||293||368||384|
|Autres||63||174||792||4 976||20 862|
|Religion, Confession|
|Catholiquesb||117 707||130 017||135 828||160 569||220 313||233 023|
|Protestants||50||358||2 209||10 792||19 192||21 121|
|Catholiques-chrétiens||206||142||562|
|Autres||2||402||601||3 488||5 811||52 140|
|dont communauté juive||2||11||18||555||809||383|
|dont communautés islamiques||269||5 747|
|dont sans appartenancec||3 091||23 032|
|Nationalité|
|Suisses||109 952||110 306||108 181||144 909||177 954||228 057|
|Etrangers||7 807||20 088||30 457||30 146||67 504||78 789|
|Année||1905||1939||1965||1995||2005|
|Personnes actives||Secteur primaire||48 296||47 089||4 448||4 878d||3 910|
|Secteur secondaire||17 603||24 057||64 105||51 406||44 656|
|Secteur tertiaire||16 072||22 025||53 219||108 735||118 409|
|Année||1965||1975||1985||1995||2005|
|Part au revenu national||3,2%||3,5%||3,6%||3,6%||3,3%|
Auteur(e): Andrea Ghiringhelli / AMC
Le territoire de l'actuel canton du T. fut occupé par l'homme selon des dynamiques différentes d'une région à l'autre et les phénomènes de colonisation sont encore peu connus. La répartition géographique des vestiges indique trois zones principales: le Sottoceneri, la partie nord du lac Majeur et les vallées d'accès aux passages transalpins.
La présence de l'homme n'est pour l'instant pas attestée au Paléolithique, en particulier à la période la plus récente du Paléolithique moyen (100 000-35 000 av. J.-C.), malgré les recherches conduites sur le Monte Generoso (dans la grotte dite de l'ours) et les indices indirects fournis par les analyses palynologiques effectuées dans le lac d'Origlio. La plus ancienne présence humaine connue au T. remonte au Mésolithique (10 500-5500 av. J.-C.); quant à une occupation sédentaire, il faut attendre les années 5500-5000 av. J.-C., lorsqu'une population porteuse de la civilisation néolithique, déjà présente dans la plaine du Pô et dans les Alpes, s'établit à Bellinzone (colline de Castel Grande). Au Néolithique (5500-2200 av. J.-C.), les habitants de la colline pratiquaient l'industrie lithique (silex, cristal de roche) et fabriquaient de la céramique. Dans une première phase, ils bâtirent un habitat formé de structures de plan rectangulaire, autour desquelles s'organisa l'espace domestique; leur succéda une population porteuse de la culture des vases à bouche carrée, qui y construisit un habitat en modules circulaires et ovales. Dans le Mendrisiotto, quelques fragments de céramique témoignent de la culture du Campaniforme (2500-2200 av. J.-C.) sur la colline de Castello à Tremona.
Auteur(e): Rossana Cardani Vergani / LMD
Au T., l'âge du Bronze (2200-800 av. J.-C.) n'est attesté que pour les périodes du Bronze moyen (XVIe-XVe s. av. J.-C.), du Bronze récent (culture de Canegrate, XIVe-XIIIe s. av. J.-C.) et du Bronze final (phase préliminaire de la culture de Golasecca, dite Protogolasecca, XIIIe-Xe s. av. J.-C.).
Parmi les sites du Bronze moyen, celui de Bellinzone (Castel Grande) revêt une importance particulière, de par la continuité d'occupation, déjà relevée dans les millénaires précédents. Des traces d'établissement remontant au Bronze moyen, récent et final sont apparues à Tegna (Castelliere), à Ascona (château de San Michele) et sur la colline de Castello à Tremona, tandis que des trouvailles, aussi bien funéraires que d'usage commun dans un contexte difficile à interpréter, ont été mises au jour dans la nécropole de l'âge du Fer de Gudo (Progero). Il convient de signaler en outre les dépôts de Castione et d'Osogna.
Le campement de l'Alpe Rodont (comm. Airolo) présente des caractéristiques d'une occupation alpine de l'âge du Bronze, avec des traces antérieures datant du Mésolithique, comme le laisse penser un abri contenant des restes de foyers et de charbon de bois. Le site de Madrano (comm. Airolo), dans une gorge naturelle au bord de la vallée, bénéficie de la proximité du col du Saint-Gothard. Sur la base du relevé des implantations, on peut supposer qu'une transhumance estivale vers les alpages a existé à l'âge du Bronze déjà et que les sites des vallées alpines ont fait partie d'un système d'économie et d'habitat plus vaste.
Les premières nécropoles connues remontent au XIVe s. av. J.-C. On y compte jusqu'à une vingtaine de tombes à crémation, comme à Ascona (San Materno, XIIe-Xe s. av. J.-C.) ou moins, comme à Arbedo, Claro, Giubiasco, Gorduno, Locarno et Tenero. Dans le Sottoceneri, les seules tombes découvertes jusqu'à maintenant sont celles de Rovio.
Des trouvailles isolées de hache en bronze complètent la liste des vestiges attribués à l'âge du Bronze. La répartition des lieux de découverte, caractérisée par une concentration dans le Sopraceneri (régions de Bellinzone et de Locarno) et une absence quasi totale dans le Sottoceneri, permet de formuler une hypothèse sur la dynamique d'occupation du territoire: il semble qu'à cette époque, on ait privilégié la proximité des lacs et cours d'eau (lac Majeur, T.) et que la plupart des habitats étaient des sites de hauteur, tandis que les nécropoles étaient établies dans les plaines.
Au Bronze récent et final, la culture du Protogolasecca s'ouvrit aux contacts et aux échanges avec l'aire transalpine nord-occidentale et la péninsule italienne (en particulier avec l'aire centrale et occidentale, soit future Etrurie), préfigurant le rôle fondamental de la civilisation de Golasecca, point de rencontre, à travers les cols alpins, entre monde méditerranéen et monde celtique d'Europe centrale.
Auteur(e): Rossana Cardani Vergani / LMD
Au T., l'âge du Fer (IXe s.- 15 av. J.-C.) s'articule en deux périodes: la culture de Golasecca (IXe-IVe s. av. J.-C.) et la civilisation de La Tène (début du IVe-Ier s. av. J.-C.).
Grâce aux sources écrites grecques (Strabon, Géographie, IV; Ptolémée, Géographie) et latines (Tite-Live, Ab Urbe condita), on connaît les cols fréquentés durant la saison estivale (Grand-Saint-Bernard, Simplon, Saint-Gothard, San Bernardino et Lukmanier), appelés dans leur ensemble Alpes, et le nom des peuples qui habitaient ces régions. Parmi ceux-ci figurent les Lépontiens dont le territoire s'étendait des sources du Rhône et du Rhin jusqu'aux collines au nord de Côme (vallées supérieures du T., Ossola, Centovalli, région de Locarno) occupant une aire d'un intérêt exceptionnel du point de vue géographique et stratégique par la variété de ses aspects physiques. Cette importante population alpine se distingue par le haut niveau de sa culture matérielle (mobilier funéraire de grande qualité).
Durant l'âge du Fer, caractérisé par des flux commerciaux mieux attestés, il existait deux pôles de référence: la région de Bellinzone, pour le Sopraceneri, et Côme, pour le Sottoceneri. Les échanges voyaient transiter des marchandises d'origine méditerranéenne (surtout de l'huile et du vin) qui remontaient l'Adriatique et le Pô, ralliaient les centres de la plaine padane pour être ensuite distribués vers l'Europe centrale par les principaux cols alpins. D'Europe du Nord provenaient en sens inverse des métaux (comme l'étain), l'ambre et le sel. Grâce aux contacts commerciaux, les populations locales s'enrichirent, utilisèrent un système monétaire et apprirent l'usage de l'écriture comme en témoigne la découverte, dans le Sottoceneri, de stèles funéraires datées des VIe-Ve s. av. J.-C. et portant des inscriptions en alphabet lépontien, connu sous le nom d'"alphabet de Lugano", dont l'origine est à chercher dans celui des Etrusques. Le dépôt de bronzier découvert à Arbedo peut être aussi mis en relation avec l'intensité des échanges commerciaux.
Plusieurs nécropoles sont connues au T. dès le milieu du VIe s. av. J.-C., tandis que les habitats ont probablement été détruits par des constructions postérieures à leur emplacement. Les nécropoles du VIe s. av. J.-C. - concentrées principalement dans les environs de Bellinzone - comprennent des sépultures à inhumation et à incinération. Dans les phases ultérieures, le rite de l'inhumation prévalut dans le Sopraceneri (aire de Varèse), alors qu'on pratiquait exclusivement la crémation dans le Sottoceneri (aire de Côme). Jusqu'à la romanisation, le mobilier funéraire dénote des influences de l'aire celtique nord-alpine ou de la plaine du Pô; la présence massive d'objets en argent, bronze et ambre confirme la grande richesse provenant du trafic commercial sur l'axe nord-sud.
Auteur(e): Rossana Cardani Vergani / LMD
La romanisation, soit le contact des populations indigènes du sud des Alpes avec les Romains, ne débute pas à une date précisément définie; ce fut très probablement un processus graduel et pacifique. Vers 49 av. J.-C., l'actuel T. faisait partie des territoires de Côme et de Milan et, en conséquence, l'octroi de la citoyenneté s'étendait aussi à ses habitants. Le principal tournant advint sous Auguste: après avoir soumis les peuples alpins entre 25 et 15 av. J.-C, il amorça la construction du réseau routier. La région tessinoise se vit ainsi progressivement intégrée dans la sphère d'influence romaine. Au cours des siècles, le réseau routier fut le principe et le pivot d'un système de communication entre les régions des lacs et les cols du San Bernardino, de la Maloja, du Julier, du Septimer, du Splügen, du Saint-Gothard et du Lukmanier, dont les débouchés naturels étaient le Rhin, le Danube, le lac de Constance, la vallée du Rhône et les centres du commerce européen.
Bien que les vestiges soient plutôt dispersés dans le Sottoceneri, on peut estimer que ce dernier gravitait autour de Côme et en constituait un arrière-pays apprécié, comme le suggèrent les trouvailles de Bioggio (édifices de culte païens, puis chrétiens), Melano (nécropole), Mendrisio, Morbio Inferiore et Stabio (villae, mosaïques), ainsi que quelques inscriptions mises au jour à Ligornetto, Riva San Vitale et Stabio.
Dans le Sopraceneri, les découvertes sont concentrées à l'extrémité nord du lac Majeur, mais sont également réparties dans l'arrière-pays, suivant les lignes de pénétration du val Maggia et des Terre di Pedemonte. Le centre régional était le vicus de Muralto, lieu de commerce, de résidence et d'artisanat; on peut supposer l'existence d'autres sites habités dans ses environs grâce à des nécropoles renfermant un riche mobilier funéraire (Locarno, Locarno-Solduno, Minusio, Ascona, Losone-Arcegno, Cavigliano, Tenero). Remontant la vallée du T., la région est habitée jusqu'aux premiers contreforts du Gothard, où la nécropole de Madrano représente l'un des principaux exemples d'acculturation entre les caractères romains et ceux des populations alpines.
Auteur(e): Rossana Cardani Vergani / LMD
Au IIIe s. apr. J.-C., les premiers symptômes de crise se manifestent par des incursions armées du nord en direction de Milan (Alamans, 259-260). A partir du moment où Milan devint la résidence de l'empereur (286-402), la région du lac de Lugano se trouva à la charnière du système défensif articulé sur une ligne au pied des cols alpins. Il n'est pas possible de reconstituer l'état du peuplement à cette époque, ni, en particulier, de comprendre la fonction des villae, dont certaines furent occupées au moins jusqu'au tournant du Ve s.
Au T., les plus anciens témoignages chrétiens remontent à la seconde moitié du IVe s., lorsque la diffusion du christianisme en Italie du Nord s'intensifia le long des voies de communication. Dans des tombes d'Arcegno (comm. Losone) et de Carasso (comm. Bellinzone), on a mis au jour deux anneaux de fiançailles ou de mariage portant un christogramme, le premier accompagné d'accessoires féminins de tradition païenne. La christianisation de l'espace alpin rayonna depuis les sièges épiscopaux de Milan et Côme. A partir des centres urbains, l'œuvre de conversion pacifique s'étendit aux zones périphériques où s'activaient, à côté des prêtres envoyés par les évêques, les membres convertis des familles influentes. L'organisation ecclésiastique devint plus systématique dans la seconde moitié du Ve et au VIe s. C'est de cette époque que date la fondation de nombreuses églises baptismales ou baptistères, véritables centres de christianisation dans une région où le substrat païen demeura toutefois présent encore longtemps. Il faut signaler en particulier les baptistères de Riva San Vitale (fin Ve-début VIe s.) et de Balerna (VIIe-VIIIe s.); l'existence d'un édifice à fonction analogue près de l'église Saint-Victor de Muralto n'est par contre pas prouvée.
Entre le Ve et le VIe s. apparurent de nombreux édifices, liés au culte chrétien, surtout le long de l'axe de transit menant vers les cols du Gothard et du Lukmanier (Stabio, Mendrisio, Bioggio, Gravesano, Mezzovico, Gudo, Gorduno, Quinto, Airolo et Dongio). Quelques-uns d'entre eux se caractérisaient par une première construction en bois, qui fut plus tard remplacée par des structures maçonnées.
Auteur(e): Rossana Cardani Vergani / LMD
Le Sottoceneri et une grande partie de la vallée du T. furent conquis par les Lombards vers 588, après que Byzance eut abandonné un important avant-poste sur l'île Comacina (lac de Côme). Selon Grégoire de Tours, la forteresse de Bellinzone était aux mains de Milan vers 590, ce qui confirme indirectement le rôle de la région comme frontière septentrionale du royaume lombard. Son territoire appartenait à deux ou trois circonscriptions politiques et administratives appelées gastaldie (avec à leur tête un gastaldus) ou iudiciariae. Les nouveaux maîtres se présentaient à la population romanisée comme des seigneurs à qui étaient dus obéissance, services et redevances. Ils conférèrent à l'élite locale une physionomie nouvelle et durable, à tel point qu'au XIIIe s. certaines personnalités influentes disaient encore le droit lombard. Les archives de la famille de Totone de Campione, qui donna en 777 un domaine centré sur Campione à l'église Saint-Ambroise de Milan, permettent d'établir les caractéristiques des notables locaux; ceux-ci tiraient leur richesse de l'agriculture et du commerce, entretenaient des contacts loin à la ronde et avaient un grand pouvoir sur les serfs et les demi-libres.
Après la conquête du royaume lombard par les Francs en 774, l'établissement d'immigrés, la reprise du transit par les cols et l'intensification des relations commerciales favorisèrent la pénétration de nouvelles idées venues du nord des Alpes. Les possessions royales s'étendirent progressivement et les structures féodales s'imposèrent dans la région, divisée entre les iudiciariae de Stazzona et du Seprio. Les propriétés foncières des grands monastères lombards (Pavie, Côme, Milan) se développèrent à côté de celles des vassaux laïques. En 948, l'évêque Atton de Verceil, noble lombard, offrit son patrimoine (biens immobiliers, églises, fortifications) dans le val Blenio et la Léventine à l'Eglise de Milan; cette donation est à l'origine de la souveraineté du chapitre cathédral de Milan sur les vallées ambrosiennes. La multiplication des potentats locaux permit l'expansion de l'influence de Côme et de Milan sur tout le T.; dans le contexte de la querelle des Investitures, après que l'empereur Henri II eut attribué les pievi de Bellinzone et de Locarno (et probablement aussi d'Agno) au diocèse de Côme en 1002/1004 et donné la place forte de Bellinzone à son évêque, l'hostilité entre les deux villes tourna à la guerre ouverte et le Sottoceneri fut le théâtre de durs affrontements (1118-1127).
Auteur(e): Giuseppe Chiesi, Paolo Ostinelli / AMC
Avec la dissolution des circonscriptions territoriales carolingiennes (sauf dans les vallées supérieures), les villes lombardes renforcèrent leur contrôle sur le T. Au XIe s., l'évêque de Côme exerçait directement son pouvoir là où il possédait des propriétés foncières et des châteaux, comme à Bellinzone. Parallèlement, des seigneuries locales, ecclésiastiques ou laïques, virent le jour. Outre les donations qu'elles reçurent dans un premier temps des évêques de Côme, les abbayes bénédictines de Saint-Carpophore et de Saint-Abonde de Côme acquirent aussi des droits dans la région (Agnuzzo, Breno, Sonvico). Des familles nobles, comme les Torre (Torriani) de Mendrisio, les Sessa ou certaines branches des Besozzo, achetèrent des terres et des dîmes, mais ne semblent pas avoir exercé la justice. Les Capitanei di Locarno appartenaient probablement à la lignée des Besozzo originaire du comté du Seprio; grâce à leurs rapports avec les évêchés de Milan et de Côme, ainsi qu'avec l'Empire, ils possédèrent des privilèges, des droits régaliens et de marché. Dans les vallées ambrosiennes, les Giornico et les Torre, d'abord avoués et juges de l'Eglise de Milan, tentèrent d'étendre leur pouvoir lorsque les comtes de Lenzbourg reçurent l'inféodation des vallées de Frédéric Ier Barberousse; ils obtinrent la charge d'avoué des Lenzbourg et Alcherio da Torre fut pendant une courte période titulaire d'un fief impérial (jusqu'en 1176).
Dans un contexte de lutte pour la reconnaissance des communes urbaines (XIIe-XIIIe s.), Milan et Côme établirent une nouvelle organisation du territoire qui toucha aussi le T. Calquée sur le découpage territorial ecclésiastique (pievi), elle reposait sur des normes fiscales et administratives fondées sur l'usage systématique de l'écrit. Dans les régions périphériques, sa mise en place (formation de comtés) nécessitait un dialogue avec les communautés locales. Celles-ci se développèrent à partir d'associations préexistantes, attestées par exemple à Arogno lors d'un conflit de frontière (1010), et prirent la forme institutionnelle des communautés de vallée ou de voisinage (vicinia, vicinanza). En prenant part au jeu politique des puissances suprarégionales, la communauté de Locarno réussit à obtenir l'immédiateté impériale de Barberousse en 1186, alors que Lugano reçut en 1191 une autonomie administrative partielle des consuls de Côme. En 1182, les communautés de vallée de Blenio et de la Léventine, soutenues par Milan qui avait des visées anti-impériales, prêtèrent le serment de Torre, parvenant ainsi à museler l'influence de la noblesse locale, en particulier celle des Torre, et à s'arroger certains droits, comme celui de permettre la construction de châteaux.
Comme l'attestent les sources, les communautés locales atteignirent leur maturité au XIIIe s. Les statuts et les coutumes réglaient la gestion des biens communaux, le maintien de l'ordre et la manière de prendre les décisions; dans les vallées, les vicinanze se répartirent les alpages (Léventine, 1227) et organisèrent le transport des marchandises (Osco, 1237). Les bourgs de Locarno, Lugano et Bellinzone n'acquirent pas le statut juridique de ville, mais jouissaient de privilèges analogues; petits centres, ils possédaient le droit de marché et concentraient les activités artisanales et commerciales.
Dès les premières décennies du XIIIe s., l'ouverture de la nouvelle route du Gothard accrut le poids stratégique du T. Son entretien étant indispensable à la ville de Côme et aux entreprises commerciales émergentes, qui jouaient un rôle politique important, surtout à Milan, les villes signèrent plusieurs accords avec les communautés locales.
Auteur(e): Giuseppe Chiesi, Paolo Ostinelli / AMC
Dès le milieu du XIIIe s., le T. fut le théâtre de durs affrontements entre guelfes et gibelins, qui se disputaient le pouvoir dans les villes et les campagnes. A Côme, dans le Sottoceneri et à Bellinzone, les membres de la puissante famille comasque des Rusca s'imposèrent quelque temps. La lignée émergente des Visconti de Milan trouva des appuis dans les vallées ambrosiennes et le Locarnais, auprès des Capitanei de Locarno, en particulier Simone Orelli. Celui-ci soutint l'archevêque de Milan Othon Visconti lorsqu'il devint maître de la seigneurie de la ville en 1277. Le rattachement des territoires du nord de la Lombardie à l'Etat régional milanais commença avec la soumission des Rusca aux Visconti, et celle de Côme à Milan (1335). Sujet de la ville de Côme, le Sottoceneri passa alors aux Visconti et fut confié au vicaire de la future communauté et vallée de Lugano, lui-même soumis au podestat de Côme qui exerçait encore la haute justice (aussi sur les pievi d'Agno et de Capriasca). En 1340, l'armée milanaise conquit Bellinzone pour forcer les Rusca qui s'y étaient réfugiés à se rendre. Les Visconti y installèrent des fonctionnaires civils et militaires fidèles pour gouverner le bourg et le comté et surveiller les vallées supérieures.
Venues du lac et par les terres, les troupes des Visconti s'emparèrent de Locarno en 1342; cette conquête enleva aux Capitanei de Locarno leur place prépondérante dans la vie publique et soumit la pieve à la juridiction du capitaine du lac Majeur, qui avait son siège à Pallanza. Les Visconti obtinrent du chapitre cathédral de Milan la charge de podestat de la Léventine (1344), puis celle du val Blenio. Lorsqu'ils mirent la main sur Biasca, chef-lieu de pieve, et les communes de la Riviera situées sur la rive gauche du T. (Claro, Osogna et Cresciano), ils dominèrent complètement les vallées ambrosiennes. Jusqu'à la fin du XVe s., les villages, les bourgs et les vallées furent gouvernés par des fonctionnaires étrangers qui rencontrèrent souvent l'opposition des familles puissantes, des corporations et des communautés hostiles à Milan. Celles-ci tentèrent de préserver leurs privilèges, leur autonomie communale et tout autre droit acquis grâce à l'éloignement du pouvoir.
A la mort du duc Jean Galéas Visconti (1402), la région subit les incursions des Confédérés et fut secouée par des troubles qui, dans le Sottoceneri, amenèrent à la création de la communauté et vallée de Lugano (1405-1406), séparée de Côme. Après presque vingt ans de gouvernement des cantons primitifs, l'armée milanaise chassa les Suisses de Bellinzone (bataille d' Arbedo, 1422). Philippe-Marie Visconti donna en fief le Sottoceneri aux Sanseverino (1434-1438) et le Locarnais aux Rusca (1439). Après s'être rangés du côté des guelfes, les premiers ne réussirent pas à trouver les appuis nécessaires et furent finalement éloignés de leurs terres. En revanche, les Rusca, en particulier le comte Franchino, assirent leur influence. Malgré les troubles qui éclatèrent à la disparition de Philippe-Marie Visconti (1447), François Sforza (1450-1466) ramena la stabilité pour une quinzaine d'années, entretenant des relations plus pacifiques avec les Suisses. A la mort de son fils Galéas-Marie (1476), la situation évolua vers le conflit, notamment en raison de l'alliance milanaise avec Charles le Téméraire, ennemi des Confédérés. Après la défaite de l'armée du duc à la bataille de Giornico (1478), la Léventine, donnée en gage à Uri en 1439/1441, revint à ce canton en 1480. La décision de Ludovic le More d'appeler le roi de France en Italie (1494) attisa les tensions entre Milan et les Suisses et plongea le duché dans une profonde crise interne. Un affrontement devint alors inévitable et se solda par le changement de l'ordre établi (guerres d' Italie); tous les territoires du sud des Alpes furent désormais soumis aux Confédérés.
Auteur(e): Giuseppe Chiesi, Paolo Ostinelli / AMC
La conquête des territoires du nord du duché de Milan par les Suisses ne suivit pas un plan préétabli, mais fut le fruit de plusieurs victoires militaires dans le cadre des expéditions au sud des Alpes du XVe au début du XVIe s. Ces succès furent entérinés par des accords diplomatiques, en particulier les capitulats de Milan, le traité d'Arona (1503) et la Paix perpétuelle avec la France (1516). Ainsi, une configuration politique et territoriale aux facettes multiples, avec plusieurs types de gouvernement, se forma le long des axes menant des cols du Saint-Gothard et du Lukmanier aux villes lombardes. Une fois la Léventine passée dans l'orbite uranaise (1439/1441), les communautés de Suisse centrale (soutenues partiellement par les autres membres de la Confédération) conservèrent leurs ambitions expansionnistes. Celles-ci se manifestèrent lors de l'occupation de Blenio et de la Riviera ainsi qu'à l'occasion de la reddition de Bellinzone à Uri, Schwytz et Nidwald (1499-1500), en même temps que le roi de France Louis XII se lançait à la conquête du duché de Milan. Après que la France eut reconnu leurs nouveaux territoires (1503), les trois cantons y instituèrent les premiers bailliages communs au sud des Alpes. En 1512/1513, les Suisses, qui étaient au sommet de leur suprématie militaire et avaient imposé leur protectorat sur Milan pendant une brève période, prirent possession des places fortes de Lugano et de Locarno, occupèrent les régions avoisinantes et établirent des bailliages communs aux douze cantons. Occupés dans les mêmes circonstances, Mendrisio et la pieve de Balerna furent reconnus seulement en 1521 comme propriétés des douze cantons qui en firent également un bailliage. En revanche, le val d' Ossola, la Valtravaglia et la Valcuvia revinrent au duché de Milan. L'organisation territoriale fut définie rapidement, modifiant en partie celle du XVe s.: Medeglia et Isone passèrent au bailliage de Bellinzone; les "terres séparées" du Luganais conservèrent un grand nombre de leurs privilèges tout en appartenant au bailliage (formé des pievi de Lugano, Agno, Capriasca et Riva San Vitale); le val Maggia (avec le val Lavizzara) constitua un bailliage, détaché de celui de Locarno, qui comprenait Brissago ainsi que les communautés distinctes du Gambarogno et du val Verzasca.
L'instauration du gouvernement des Confédérés redéfinit les rapports avec les autorités. De membre d'un ensemble étatique structuré, comme l'était le duché de Milan, la région passa au statut de sujet, condition rendue manifeste par la présence des baillis. Ceux-ci s'installèrent dans les principaux centres (Lugano, Locarno, Bellinzone, Mendrisio) ou dans les nouveaux chefs-lieux (Faido, Osogna, Lottigna). Les communautés locales devaient fournir des troupes et verser un tribut annuel aux cantons (montant raisonnable, de nombreuses d'exemptions), financé par les impôts (taille et focage) qui servaient aussi à assurer le salaire des officiers, l'entretien des routes et les dépenses sanitaires. D'un point de vue juridique, elles se virent formellement confirmer leurs privilèges et leurs statuts, mais des décrets et de nouvelles dispositions changèrent petit à petit les relations avec les autorités, les modifiant à terme en profondeur.
Dans chaque bailliage, le bailli, appelé aussi commissaire ou capitaine selon le lieu et l'époque, incarnait la plus haute autorité. Nommé pour deux ans par l'un des cantons souverains selon un ordre préétabli, il commandait les troupes locales en cas de guerre, détenait la haute et la basse justice, était responsable de l'ordre public et contrôlait l'administration des communautés et le prélèvement des impôts. Il était secondé par un bureau (Magnifico ufficio) composé d'officiers originaires de la région, qui avaient une fonction consultative: outre le lieutenant, choisi en général par le bailli, il y avait au moins un secrétaire baillival, un fiscal (trésorier) et un greffier du tribunal. Le gouvernement du bailli et de ses subordonnés était soumis à la surveillance du sindicato (ou sindacato), qui réunissait chaque année en été les délégués des douze cantons pour Locarno, Lugano, Mendrisio et le val Maggia, ceux des trois cantons pour Bellinzone, la Riviera et Blenio et ceux d'Uri (deux) pour la Léventine. Ces trois assemblées, qui représentaient la plus haute autorité judiciaire sur place, jugeaient les appels formés contre les sentences baillivales, ainsi que certaines causes en première instance, et procédaient à la reddition des comptes des bailliages et des communautés. Contre les décisions du sindicato, les sujets pouvaient en dernière instance recourir soit auprès des cantons, soit auprès de la Diète selon une procédure compliquée qui empêchait souvent les affaires d'être résolues dans des temps raisonnables.
Dans un premier temps, les Confédérés ne modifièrent pas l'organisation communautaire héritée de la fin du Moyen Age, mais ajoutèrent un niveau de représentation intermédiaire en créant des conseils de pieve et de communauté. Ils reconnurent la fermeture progressive aux "étrangers" des communautés locales, ce qui se traduisit dans les plus grandes localités par une distinction entre les communiers (vicini) de longue date et les simples habitants. La définition des droits respectifs donna lieu à de durs conflits, comme ceux que connut Locarno après la création en 1542 de la corporation des propriétaires terriens (appelée aussi Università).
La forme de gouvernement imposée dans les bailliages nécessitait la collaboration des autochtones. Elle leur permettait de prendre certaines initiatives et favorisait la formation d'élites locales profondément ancrées dans les structures du pouvoir. Pendant la conquête, des familles conservèrent leurs charges publiques, tout en collaborant avec les Confédérés, ce qui rendit la transition acceptable. Après une rapide stabilisation du nouveau régime, des dynasties gardèrent ou acquirent des fonctions au sein de l'administration baillivale ou des communautés. Les Torriani à Mendrisio, les Franzoni dans le val Maggia ou les Riva à Lugano furent parmi ceux qui se maintinrent le plus durablement. La longue durée d'exercice des charges par les officiers du Magnifico ufficio (souvent à vie) permettait de contrôler les événements locaux et de tisser des liens solides avec des familles confédérées (en particulier de Suisse centrale), qui avaient différents intérêts dans les bailliages. Les relations entre les familles aisées de la région et ces dernières, comme les Lussi, les Troger, les a Pro ou, plus tard, les Beroldingen et les Vonmentlen, qui s'installèrent en partie au sud des Alpes, se consolidèrent grâce aux entreprises économiques communes, surtout commerciales, et à la carrière militaire. Ces relations se manifestèrent assez souvent par des stratégies matrimoniales complexes. Dans ce contexte économique et social, il n'existait guère de conflit de fond entre sujets et souverains, même si les crises ne manquèrent pas. Celles-ci se produisaient lors de périodes de mauvaise gouvernance ou de mécontentement dû au manque de soutien des cantons dans les rapports parfois difficiles avec la Lombardie. Le soulèvement de la Léventine en 1755 fut un mouvement de contestation collectif dirigé contre la domination uranaise.
Même si les bailliages étaient distincts les uns des autres, une certaine cohésion apparut entre le XVIe et le XVIIIe s. Si ceux des trois cantons formèrent tout de suite un corps à part, ceux des douze furent d'abord réunis sur le plan militaire, le bailli de Lugano étant à la tête de toutes les troupes. Par la suite, les souverains tendirent à considérer les territoires soumis comme un ensemble, au moins d'un point de vue administratif. Au niveau local, la conscience d'une appartenance commune fut surtout encouragée par les échanges et les collaborations entre les familles bourgeoises.
Dans le sillage des thèses de Charles-Victor de Bonstetten, reprises et approfondies ensuite par les chercheurs tessinois, l'historiographie du XIXe et d'une bonne partie du XXe s. a jugé extrêmement négativement l'époque des bailliages, mettant en relief la sujétion, l'immobilité du système de gouvernement et les abus des hommes du pouvoir. L'étude des institutions, de la nature des liens qui unissaient les cantons souverains aux communautés locales, des dynamiques économiques et sociales, ainsi que des relations à différents niveaux avec l'extérieur ont progressivement nuancé la compréhension de cette période.
Auteur(e): Paolo Ostinelli / AMC
En raison de son relief accidenté, le territoire du T. ne permit pas le développement de grandes villes, comme celles de la plaine lombarde, mais seulement d'établissements moyens ou petits, voire très petits, parfois installés à haute altitude, à l'instar de Molare dans la commune de Faido (1500 m). L'appellation castrum attestée dans le Sottoceneri au XIe s. indique que plusieurs localités étaient entourées d'enceintes, comme celles retrouvées sur la colline de Castello à Tremona. Dans les vallées supérieures, les habitants se fixaient à différentes altitudes pour pouvoir suivre le rythme saisonnier des activités agropastorales.
Au début du XIIIe s., l'amélioration des conditions climatiques, une meilleure exploitation des ressources de la région (pâturages de montagne) et les revenus issus du trafic transalpin permirent sans doute une légère augmentation de la population. Cette évolution est en partie attestée par les sources locales, comme celles de Prato Leventina au XIIIe s. La croissance fut stoppée au milieu du XIVe s. par les vagues d'épidémies. Le T. connut alors un déclin démographique, qui toucha aussi d'autres régions alpines comme le Valais, et subit encore d'autres crises à la fin du XIVe s. et à plusieurs reprises au XVe s.; frappés par la peste en 1484-1485, quelques villages de la Capriasca perdirent des centaines d'habitants. Les sources permettant de faire des statistiques sont rares, néanmoins nous savons qu'à la fin du Moyen Age Bellinzone, Lugano et Locarno comptaient quelques centaines d'âmes, chiffre à peine plus élevé que celui de quelques communautés des vallées supérieures. Au milieu du XVe s., le rôle fiscal de la Léventine indiquait 919 feux, soit environ 4500 habitants. Une reprise se dessina au XVIe s. (env. 78 000 hab. à la fin du siècle sur le territoire du T.), notamment grâce à une plus grande stabilité apportée par le gouvernement des cantons; elle fut confirmée après la dernière épidémie au XVIIe s. Ainsi, la population augmenta considérablement au XVIIIe s.
Les revenus de l'émigration, saisonnière ou définitive, permettaient de compléter, au moins en partie, les ressources de l'agriculture et de l'élevage. Cet exode est un phénomène ancien, déjà attesté aux XIIIe et XIVe s. Pour certaines régions et professions, il atteignit des dimensions parfois extraordinaires au XVe s., comme le montre le témoignage d'un fonctionnaire milanais à Lugano en 1477, qui relève que "la plupart des hommes sont en Toscane pour travailler". Les désordres et l'instabilité causés par les incessantes luttes intestines et les guerres pour le contrôle du territoire tessinois n'occasionnèrent pas forcément de pertes démographiques significatives. Cependant, ils incitèrent sans doute quelques familles à s'installer, provisoirement ou définitivement, dans des endroits moins touchés par les troubles.
Si une constante, et parfois massive, immigration de personnes économiquement qualifiées provenait des villes de la Lombardie, au Moyen Age, une seule communauté étrangère résidait dans le haut du val Maggia; il s'agit des Walser du village de Bosco/Gurin, qui s'installèrent à cet endroit au milieu du XIIIe s. à la demande des Capitanei de Locarno. L'immigration venue du nord est attestée ponctuellement depuis le XIVe s., mais n'apparaît concrètement dans les sources qu'à partir de la conquête des Confédérés.
Auteur(e): Giuseppe Chiesi, Paolo Ostinelli / AMC
Les réseaux de communication de la région alpine comprenaient des sentiers, des chemins muletiers et carrossables, ainsi que les voies navigables du lac Majeur et du lac de Lugano. Certains tronçons de cours d'eau étaient sans doute parfois praticables, même si le flottage du bois, très intense pendant certaines périodes, en empêchait l'usage. Grâce à sa basse altitude, le Lukmanier fut peut-être le plus utilisé dès l'Antiquité, mais il fut partiellement détrôné par le Gothard dans les premières décennies du XIIIe s., lorsque celui-ci fut ouvert au transit international. L'aspect des routes dépendait de leur fonction, qui pouvait être locale (sentiers, gués), régionale (chemins plus solides, ponts) ou transalpine (routes plus rapides et sûres, soustes). Dans la haute Léventine, le trafic circula jusqu'au XIIIe s. sur des sentiers empruntés péniblement par les premiers convois de transporteurs locaux; ils furent remplacés au milieu du siècle suivant par un trajet plus direct, avec des dépôts pour les marchandises étrangères et des hospices pour les voyageurs. Dès le Moyen Age central, l'entretien de la route, appelée en général strada francesca (ou strada maestra), fut confié aux communautés de la région. La reprise du commerce au XIIIe s. eut des conséquences positives, surtout pour les communautés de vallée; le monopole des transports apportait des gains supplémentaires aux paysans muletiers et des revenus aux vicinie.
Le relief accidenté du nord du T. ne laissait que peu de champs exploitables dans le fond des vallées, alors que les collines du sud présentaient des parcelles plus grandes. Dans les vallées du Sopraceneri surtout, l'élevage exigeait de garder des prés pour la fauche de manière à garantir des réserves de foin suffisantes pour l'hivernage. La région alpine était en grande partie tributaire de la plaine du Pô, où les récoltes excédentaires étaient commercialisées. Au XVe s., par exemple, des marchands de Bellinzone achetaient du blé dans la Lomellina (dans l'actuelle province de Pavie) pour le revendre dans le bourg et les vallées supérieures. Dès le XVIe s., les accords signés par les cantons souverains mentionnèrent souvent l'approvisionnement des bailliages italiens en grains provenant de Lombardie. Les zones alpines devaient aussi importer de l'huile et du vin. La plaine faisait venir le bétail et les produits de montagne des régions plus élevées. A la fin du Moyen Age, quelques communautés de la Léventine et du val Blenio acquirent des droits d'alpage en dehors de leurs frontières (Surselva), ce qui confirme la rentabilité de l'économie alpestre, les marchés et les foires de la Lombardie permettant d'écouler de nombreux bestiaux.
Beaucoup de familles des vallées et des bourgs vivaient des produits de la terre. L'agriculture, la viticulture et la sylviculture (la récolte des châtaignes était vitale) étaient les principales activités qui permettaient de nourrir les siens et de limiter la recherche de travail loin de sa patrie. Les petites villes, et dans une moindre mesure quelques villages sur les routes commerciales, connaissaient davantage de métiers que les campagnes; la densité démographique, la présence de l'administration, les différents intérêts économiques et la stratification sociale contribuaient à étoffer les opportunités professionnelles. Des auberges pour les étrangers de passage et des débits de vin se trouvaient dans les localités situées sur les voies de transit (Mendrisio, Lugano, Locarno, Bellinzone, mais aussi Biasca, Faido et Olivone). Les activités notariales revêtirent une grande importance, notamment dans le domaine économique (actes d'achat, de vente, de location, etc.).
Le commerce d'exportation ne concernait pratiquement que quelques matières premières, des produits d'alpages et du bétail sur pied. La région alpine, riche en forêts (surtout de sapins et de mélèzes), fournissait les villes de Lombardie en bois de valeur pour la construction. Les arbres abattus étaient transportés vers les cours d'eau, puis amenés par flottage jusqu'au lac Majeur par la rivière T. Beaucoup de bois d'œuvre poursuivait ensuite sa route vers Milan en empruntant le réseau de canaux (navigli) créé au XIIIe s. Cette activité lucrative était exercée par des familles de notables locaux ou originaires des cités lombardes ou, dès le XVIe s., du nord des Alpes. Les villes peuplées de la plaine du Pô demandaient de grandes quantités de viande et de produits d'alpage, comme le fromage gras à pâte dure qui se conservait longtemps. Ainsi, sur les deux versants des Alpes, des troupeaux, destinés aux bouchers, descendaient vers les marchés et les foires.
Les foires les plus connues, et peut-être aussi les plus fréquentées, étaient à la fin du Moyen Age celles de Bellinzone (fin août) et de Chiasso (printemps), qui accueillaient un fort afflux de bovins et de chevaux suisses. A l'époque des bailliages, la foire aux bestiaux de Lugano était la plus importante. Lors de ces événements, les marchands confédérés pouvaient en outre acheter les textiles de Côme qui étaient prisés (drap de laine). Dans les bourgs et les principales localités du sud des Alpes se tenaient aussi des marchés qui permettaient les échanges régionaux.
Il n'existe pas de témoignage de fabrication textile indigène assez importante pour être commercialisée, ni d'autres productions industrielles majeures, à l'exception de quelques tuileries. L'extraction et le travail des métaux étaient présents dans quelques régions, comme le Malcantone et les vals Colla et Morobbia. Dans ce dernier, la branche de Bellinzone de la famille Muggiasca (d'origine comasque) construisit un atelier sidérurgique dans les années 1460, qui dut cependant fermer en 1478.
Au Moyen Age central, la terre relevait de quelques institutions ecclésiastiques: la mense épiscopale de Côme, les abbayes bénédictines de Saint-Carpophore et de Saint-Abonde à Côme, de San Pietro in Ciel d'Oro à Pavie et de Disentis. Les églises paroissiales possédaient également des biens fonciers importants. A la fin du Moyen Age, des dynasties de notables constituèrent de grands domaines, en particulier dans le Sottoceneri et dans certaines régions du Sopraceneri. A l'époque moderne, des familles bourgeoises de Côme, dont la plus éminente fut celle des Turconi, achetèrent de vastes propriétés dans le Mendrisiotto. L'acquisition de patrimoine foncier devint un investissement sûr et rentable pour des entrepreneurs, des commerçants et des membres de l'élite dirigeante issus également des bourgs et des villages les plus peuplés des vallées; ces placements étaient souvent accompagnés par une dense activité de crédit.
Auteur(e): Giuseppe Chiesi / AMC
Au haut Moyen Age et au Moyen Age central, dans les Préalpes et les Alpes, la structure sociale comprenait, d'une part, les paysans, originaires de la région où ils résidaient depuis longtemps, qui constituaient la majorité de la population et, d'autre part, la noblesse qui se trouvait au centre de la vie politique, économique, sociale et culturelle. De l'époque de la domination lombarde à la période communale, le territoire du T. accueillit des familles qui accédèrent au pouvoir, à l'instar de la maison lombarde des Totonides, des dynasties installées depuis le haut Moyen Age à Mendrisio (dont les plus importantes furent les Torriani et les Bosia, actifs dans la communauté locale bien après la fin du Moyen Age) ou de la noblesse de Varèse, dont étaient issus les Capitanei de Locarno. La société agropastorale des vallées supérieures comportait aussi des familles dominantes, telles les Torre dans le val Blenio ou les Giornico en Léventine. Comme ailleurs, la possession d'un château ou d'une maison forte était le signe de leur statut. Au Moyen Age central, des familles ayant de grands patrimoines immobiliers s'établirent aussi dans les petites localités et jouèrent parfois un rôle décisif jusqu'à la fin du Moyen Age, à l'exemple des Quadri ou des Canonica dans la Capriasca, des Novazzano ou des Rancate dans le Mendrisiotto et des Trevano (Trevani) ou des Pocobelli à Lugano.
Lorsque Côme et Milan renforcèrent leur influence, l'administration du territoire fut confiée, au niveau local, à des officiers et des fonctionnaires. On peut ainsi imaginer au Castel Grande de Bellinzone, où l'évêque de Côme résida temporairement en 1195, la présence de chanceliers, notaires, receveurs et administrateurs, qui, en hommes instruits, occupaient le sommet de l'échelle sociale.
L'affirmation des communautés de vallée de Blenio et de la Léventine, attestée par le serment de Torre de 1182, marqua le début de l'assimilation progressive des familles nobles dans les collectivités locales; celles-ci étaient devenues prospères, les vicinanze ayant acquis des droits et des propriétés que les nobles avaient été obligés de vendre en raison, probablement, de problèmes financiers. Le transit transalpin, favorisé par l'ouverture du Saint-Gothard au commerce de longue distance, contribua à créer les conditions nécessaires à l'émergence d'une classe rurale. Celle-ci exerça le monopole du sommage et noua des relations économiques au niveau régional, puis suprarégional. Le fait qu'au XIIIe s. des charges publiques se transmettaient dans le cadre d'une même famille révèle une stratification sociale précoce dans les villages. De surcroît, les communautés se dotèrent d'institutions d'assistance; basées sur les réserves et la distribution de vivres, elles pouvaient lutter de façon ponctuelle contre la pauvreté, mais excluaient en général les personnes étrangères à la vicinanza.
Dans le Sottoceneri s'imposa l'ambitieuse dynastie comasque des Rusca, qui s'établit dans des localités stratégiques du Luganais, du Malcantone et surtout de la vallée du Vedeggio et exerça une forte influence sur la société locale même après la fin du Moyen Age. Au début du XVe s., l'une de ses branches occupait un château à Bironico. Quelques décennies plus tard, certains de ses membres s'intégrèrent à la vie économique et sociale de la région: ils gérèrent une auberge à Bironico et s'installèrent à Bellinzone où ils revêtirent des charges publiques. Après l'acquisition du titre de comte, la branche principale des Rusca entra dans la haute noblesse lombarde et manifesta sa position par l'aménagement du château de Locarno en luxueuse résidence.
La société du bas Moyen Age fut marquée en profondeur par l'immigration de familles, surtout lombardes, qui trouvèrent une place dans des collectivités, principalement rurales, caractérisées par leur manque de connaissances et de savoir-faire techniques. Les opportunités économiques, amenées par l'intensification des échanges commerciaux avec la Lombardie, nécessitaient un certain dynamisme et offraient la possibilité de s'élever socialement à ceux qui osaient entreprendre. Ce renouveau permit d'augmenter le bien-être et l'aisance d'une partie des habitants.
Des marchands, des artisans, des ouvriers de la laine, du fer et du cuir, des vendeurs de denrées alimentaires, d'épices ou d'autres produits, des commerçants de bois et des notaires s'établirent dans les principaux centres où ils devinrent rapidement communiers et exercèrent des charges publiques. Cette réussite leur permit d'assumer des fonctions de représentation au sein des administrations ou même des cours princières. Leur fortune acquise dans le commerce, dont une partie était utilisée pour souligner leur ascension sociale, était réinvestie dans l'expansion des propriétés foncières. Dans les localités les plus peuplées apparurent des résidences décorées et imposantes qui, durant les siècles de la domination des Confédérés, prirent l'aspect de véritables demeures patriciennes. Le même processus se retrouve dans les villages: les notaires, les commerçants ou les propriétaires commandaient des œuvres destinées aux églises paroissiales, aux oratoires ou aux façades des maisons, demandant aux peintres ambulants d'y introduire leurs portraits pour montrer leur dévotion, mais aussi leur générosité.
A Lugano, Locarno et Bellinzone, mais également dans des centres plus petits comme Biasca, Faido, Mendrisio et Balerna, s'affirma progressivement une classe d'entrepreneurs consciente de son rôle économique et politique. Les officiers des villes lombardes, puis ceux des cantons souverains firent appel au savoir-faire et à l'influence de ces notables. Leur médiation était non seulement indispensable à l'exécution de tâches délicates, mais aussi à l'assise de l'autorité, en raison de leur pouvoir fondé sur un étroit réseau qui constituait assez souvent une véritable clientèle. A l'époque moderne, cette catégorie sociale consolida sa position hégémonique grâce à l'acquisition de biens, à la pratique de professions commerciales, juridiques et ecclésiastiques, aux relations familiales et d'affaires avec des lignées importantes de Lombardie et de Suisse centrale et à la carrière militaire qui permettait parfois d'obtenir lettres de noblesse et titres honorifiques. Ainsi s'établirent des traditions familiales qui demeurèrent jusqu'à la période contemporaine.
A l'époque des bailliages, la mobilité sociale devint plus difficile. La fermeture des collectivités locales se manifesta également au niveau des institutions: on opéra une distinction entre communiers de longue date et immigrés ou étrangers, ce qui signifia pour ces derniers l'impossibilité d'accéder aux droits réservés depuis le Moyen Age aux membres des communautés, éliminant ainsi la relative perméabilité sociale qui existait encore à la fin du XVe s.
Auteur(e): Giuseppe Chiesi, Paolo Ostinelli / AMC
Après la construction d'églises publiques (avec baptistères) aux Ve-VIe s. dans les localités situées le long des voies de communication, apparurent, au haut Moyen Age, des oratoires dans quelques villages et des lieux de culte près de sépultures. Cette évolution permet de supposer qu'une importante diffusion de sanctuaires privés se produisit à cette époque. L'appartenance diocésaine des paroisses tessinoises résulte des liens établis avec les sièges épiscopaux lors de l'évangélisation de la région. Milan et Côme restèrent en concurrence pour le contrôle du territoire jusqu'au XIe s. Dès lors, la frontière entre les deux diocèses se stabilisa et subsista jusqu'au XIXe s. (excepté quelques modifications ponctuelles). La dédicace de certaines églises, la participation à des confréries de prière et les possessions foncières indiquent l'influence de couvents du nord des Alpes (Disentis, Pfäfers), tandis que les grands monastères lombards bâtirent quelques églises destinées à la vie religieuse locale au centre de leurs propriétés (par exemple dans le domaine d'Agnuzzo).
Probablement déjà sous les Carolingiens, comme dans toute la Lombardie, les principales églises publiques (Balerna, Riva San Vitale, Agno, Lugano, Tesserete, Locarno, Bellinzone, Biasca et peut-être Olivone) devinrent le cœur de grandes paroisses (Pievi ). Ce découpage territorial survécut jusqu'à l'époque moderne. Cependant, un réseau de paroisses, créées à l'initiative des fidèles, se superposa progressivement à cette organisation originelle: la décomposition de la pieve de Biasca eut lieu au XIIIe s. déjà, alors qu'ailleurs, le détachement des paroisses débuta au XVe s. Au bas Moyen Age, les églises des villages constituaient le centre de la vie sociale; la piété avait une forte composante collective et l'organisation des messes faisait partie des tâches des communes. Par la dotation d'églises et de bénéfices, celles-ci essayaient d'obtenir le patronage et la collation. Ces droits leur permettaient de contrôler les biens matériels des lieux de culte et la conduite du clergé, de manière à satisfaire les exigences des fidèles: offices réguliers, présence constante des curés pour célébrer les baptêmes et administrer l'extrême-onction.
Dès les XIIe-XIIIe s., la piété s'exprima aussi par l'entrée dans des ordres réguliers et l'adhésion à des mouvements religieux locaux. Les humiliés (hommes et femmes) s'installèrent dans les bourgs et dans plusieurs villages. Dans le val Blenio et la Léventine, des communautés féminines et masculines, sans règle monastique déterminée, s'établirent près des hospices. Au bas Moyen Age, ceux-ci entrèrent pour la plupart dans le giron des communes. La fondation des monastères bénédictins de Quartino (XIe s.) et de Giornico (XIIe s.), ainsi que celle de la commanderie des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem de Contone (XIIe s.) est liée à leur situation sur les voies de communication. A Lugano et Locarno, l'assistance spirituelle fut renforcée par l'établissement de franciscains conventuels déjà vers 1230; après sa création en 1217, la prévôté de Torello (possédant sa propre règle) semble avoir assumé la pastorale dans les villages voisins.
Les communes multiplièrent les initiatives à la fin du Moyen Age. Par exemple, le Conseil de Bellinzone soutint la fondation de couvents des augustins (1444/1445) et des franciscains observants (1484/1485), finança la construction de la nouvelle collégiale, ainsi que celle d'autres églises, et rétribua régulièrement des frères prêcheurs durant certaines périodes de l'année liturgique; il collabora aussi à plusieurs reprises avec l'Inquisition de la Lombardie. La dévotion populaire se caractérisait par de fréquentes apparitions mariales qui aboutirent, entre autres, à la création du sanctuaire de la Madonna del Sasso vers 1480.
En outre, la région ne resta pas étrangère à la Réforme, dont les idées se répandirent dans les classes aisées lors des premières décennies du XVIe s.; après que les membres de la communauté protestante de Locarno eurent été contraints à l'exil en 1555 (beaucoup se réfugièrent à Zurich), la surveillance des autorités ecclésiastiques et l'action politique des cantons catholiques empêchèrent la nouvelle foi de s'implanter.
Dès la seconde moitié du XVIe s., les évêques de Milan et de Côme appliquèrent les décisions du concile de Trente, transformant de manière décisive les structures ecclésiastiques de la région. Ces prélats réformateurs, tels Charles Borromée, Giovanni Antonio Volpe et Feliciano Ninguarda, renforcèrent le contrôle de l'Eglise sur le territoire: ils relancèrent les visites pastorales, réorganisèrent la hiérarchie diocésaine et créèrent des fonctions permettant d'assurer les relations entre les sièges épiscopaux et les périphéries (vicaires forains, visitateurs et provisitateurs). Les résistances locales et les conflits juridictionnels avec les cantons (provision des bénéfices, juridiction sur le clergé, gestion des biens des églises, causes matrimoniales et causes "mixtes") rendirent difficile la Réforme catholique. A la fin du XVIe s., celle-ci s'imposa lentement, mais avec un certain manque de cohérence; sans réussir à gommer toutes les influences datant de l'époque communale dans les églises, elle toucha néanmoins l'ensemble de l'organisation ecclésiastique: les futurs prêtres étaient de plus en plus formés dans les séminaires et les laïcs recevaient une instruction religieuse (doctrine et discipline) dans les écoles paroissiales et les nouvelles confréries qui servaient à l'encadrement et au rassemblement des fidèles. En même temps, les évêques encouragèrent la participation aux rites et aux sacrements grâce à la création de paroisses.
Les nouveaux ordres réguliers furent d'abord les instruments de la Réforme catholique, mais devinrent ensuite une composante essentielle de la vie religieuse locale, comme le montre l'exemple des oblats de Saint-Ambroise, qui exercèrent d'abord le ministère pastoral dans les paroisses, puis, dès 1616, résidèrent de manière permanente dans le collège d'Ascona. La présence des capucins (au couvent de Bigorio dès 1535, puis dans cinq autres localités), qui voulaient retrouver l'idéal franciscain, et des ursulines (attestées dans de petites communautés déjà au XVIe s.), qui permirent aux femmes d'embrasser la vocation religieuse sans être soumises à la clôture, fut particulièrement précoce et répandue. Le territoire tessinois accueillit également des monastères masculins et féminins d'augustins, de bénédictins (dès le VIIIe s.), de franciscains, de servites (dès 1451), de somasques (dès 1598/1608) et de jésuites (pour une période moins longue). Parmi ces ordres et ces congrégations, certains jouèrent un rôle de premier plan non seulement dans le domaine strictement religieux, mais aussi dans celui de l'instruction et en encourageant les jeunes à entrer dans la carrière ecclésiastique. Des œuvres missionnaires furent en outre actives dans les régions excentrées et les ermites sont attestés en nombre dès le XVIIe s.
Dans un contexte où les rites concernaient aussi bien les individus que la collectivité, les manifestations extérieures de la religiosité se paraient du luxe des ornements et des cérémonies. La dévotion tomba parfois dans quelques excès qui débouchèrent sur des formes de mysticisme extrême et sur des cas de "fausse sainteté". Les vagues de chasses aux sorcières se rattachent, au moins en partie, au type de piété de l'époque, qui était à la recherche exacerbée de la présence divine ou diabolique. Particulièrement intenses dans les vallées ambrosiennes aux XVIe et XVIIe s., elles sont présentes dans tous les bailliages et perdurent jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe s. (le dernier procès en sorcellerie eut lieu en 1759 à Lugano).
Auteur(e): Paolo Ostinelli / AMC
Les caractéristiques culturelles du territoire du T. actuel doivent être appréhendées dans un contexte plus large, dans la mesure où toute la région gravitait autour des villes et des monastères lombards et était soumise à leur attraction spirituelle et artistique.
Les premières traces écrites, datant du VIe s., sont de modestes inscriptions latines sur des stèles funéraires en marbre, retrouvées aussi bien dans le Sopraceneri (église Saint-Victor de Muralto) que dans le Sottoceneri (à Sagno, où il y avait une garnison gothe, et à Riva San Vitale près du baptistère paléochrétien de Saint-Jean). Cependant, une certaine familiarité avec l'écriture n'est attestée qu'aux VIIIe-IXe s. Sa pratique, par la population masculine locale, et son développement coïncident avec la diffusion des actes notariés de droit privé en Italie du Nord à l'époque de la domination des Lombards et des Francs. Les archives de famille, comme celles des Totonides de Campione, constituent de rares témoignages donnant des indices sur le niveau d'instruction d'une élite aristocratique capable de lire et écrire ou, au moins, de dicter sa volonté à un notaire, comme le montre la donation de l'oratoire privé de Saint-Zénon à l'église Saint-Ambroise à Milan (777). Les peintures murales de nombreux sanctuaires rapprochent aussi les fidèles de l'écrit. Des fresques avec des inscriptions identifiant les saints et autres personnages représentés sont attestées dès le XIe s., par exemple dans les églises de Dino, Negrentino (Prugiasco), Sorengo et Muralto. A partir du XIIIe s. apparaissent des textes plus complexes, comme des invocations, des citations bibliques ou des vœux (fresques de Torello, Rovio, Cademario et Giornico).
Dès le XIIIe s., au moment où Milan et Côme mettaient en place une nouvelle organisation du territoire, on assista à une sorte de révolution culturelle qui modifia en profondeur la relation à l'écrit. La vie économique et sociale et même les gestes quotidiens moins importants furent dès lors réglés par des textes ayant force de loi, comme les statuts de vallée et les actes rédigés par les notaires, présents dans toute la région (on en a recensé une trentaine dans le val Blenio, tout comme en Léventine, entre la fin du XIIe et celle du XIIIe s.). Ces derniers exerçaient en même temps les charges publiques de juge, de trésorier, d'avoué ou de consul de la communauté (vicinia). Le renforcement des liens avec le pouvoir ducal et l'accroissement des échanges et du commerce dans les bourgs en expansion, comme Locarno, Bellinzone et Lugano, développèrent le recours à l'écrit. La formation d'hommes capables de lire et d'écrire le latin, ainsi que de faire de la comptabilité, était assurée par des écoles publiques communales présentes sur tout le territoire ducal. Le cas de celle de Bellinzone est particulièrement bien documenté aux XIVe-XVe s.: dispensé par des maîtres laïques, l'enseignement en trois classes de la grammaire, des humanités et de la rhétorique permettait aux jeunes gens, provenant également de la campagne, d'acquérir à l'issue d'un cursus de dix à douze ans, les notions nécessaires au notariat, au travail dans l'administration, au commerce ou même au sacerdoce ou à une carrière politique de haut niveau. Parmi plus du millier d'élèves que compta l'école de Bellinzone au XVe s. figure le chancelier Giovanni Molo, bien intégré dans l'administration lombarde, qui fut en relation avec des hommes de lettres et des humanistes de son temps.
Le latin resta longtemps la langue de référence lors de la rédaction des actes officiels par les notaires et les chanceliers, même si, à la fin du Moyen Age, les dialectes dominaient la communication orale. Au XVe s., les professionnels de l'écriture commencèrent à écrire en langue vulgaire; elle s'affirma petit à petit comme le langage le plus utilisé dans la correspondance diplomatique de l'administration ducale milanaise (que ce soit dans les villes ou les petits centres), ainsi que dans la gestion politique et administrative des communautés locales (quelques cas de statuts). Au siècle suivant, après que le T. eut été définitivement soumis aux Confédérés, elle s'imposa aussi progressivement dans la rédaction des documents officiels de l'administration et de la justice, ainsi que dans certaines parties des actes notariés. Enfin, elle devint la langue d'usage dans le domaine raffiné de la littérature, où l'italien et le latin se côtoyaient (correspondance des humanistes, comme le Luganais Francesco Ciceri).
En même temps, les dernières décennies du XVIe s. virent le début des progrès de l'alphabétisation qui, durant toute la période des bailliages, toucha de plus en plus de couches de la population, y compris les femmes et les habitants des vallées les plus éloignées, dont ceux de la région des lacs préalpins (forte présence d'artistes et artisans). Dans le contexte de la Réforme catholique, l'Eglise joua un rôle important dans ce processus de modernisation, qui marqua le passage d'une culture orale, de type traditionnel, jusque-là majoritaire, à une société de l'écrit. Grâce à l'action des archevêques de Milan Charles Borromée et Federico Borromeo, qui visaient à former des chrétiens fidèles aux préceptes du concile de Trente, un étroit réseau de petites écoles paroissiales fut créé, comblant les besoins d'une grande partie des habitants qui cherchaient toujours plus à bénéficier d'une instruction de base. Les prélats milanais de cette époque confièrent aussi à plusieurs congrégations religieuses (oblats, somasques, jésuites, bénédictins, servites) la fondation d'instituts destinés à la formation des jeunes gens de bonne famille et de ceux voulant entrer dans la carrière ecclésiastique. Ainsi virent le jour les collèges Papio à Ascona (1584), Saint-Antoine à Lugano (1608-1852), jésuite et bénédictin à Bellinzone (1646-1675), Saint-Jean à Mendrisio (1644-1786) et le séminaire Sainte-Marie à Pollegio (1622); à Lugano, l'instruction des filles fut confiée dès 1747 aux capucines de Saint-Joseph. Ces écoles conventuelles appartenaient au cercle des collèges italiens pour nobles qui bénéficiaient d'une bonne réputation à l'étranger. Elles attiraient aussi des étudiants de la Lombardie, à l'instar du jeune Alessandro Manzoni, élève chez les somasques de Saint-Antoine à Lugano de 1796 à 1798. Ces établissements, avec d'autres monastères, tel celui de Sainte-Marie-des-Anges à Lugano, possédaient en outre les bibliothèques les plus importantes du T.
Ceux qui se destinaient à la carrière ecclésiastique ou aux professions libérales (avocat, médecin ou ingénieur) accomplissaient généralement leurs études supérieures à l'extérieur des bailliages tessinois. Certains se rendaient dans les villes suisses alémaniques ou allemandes, mais la plupart choisissaient la Lombardie. Le Collegium helveticum, fondé à Milan en 1579 par Charles Borromée, fut pendant longtemps, avec d'autres séminaires lombards, le lieu d'étude privilégié des hommes d'Eglise, alors que les laïcs fréquentaient l'université de Pavie. Depuis sa création en 1776, l'académie de Brera à Milan joua un rôle de premier plan dans la formation de nombreux artistes et architectes tessinois.
Durant toute l'époque moderne, les liens très étroits noués dans les domaines économique, social et artistique firent de l'Italie le pôle d'attraction culturel ordinaire aussi pour les hommes de lettres, pour la plupart ecclésiastiques. Des poètes prolifiques tels les pères somasques luganais Gian Pietro Riva et Francesco Soave (qui se distingua aussi comme pédagogue), ainsi que le jésuite de Morcote Girolamo Ruggia connurent une certaine réputation dans les cercles littéraires italiens aux XVIIIe et XIXe s. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., Lugano devint un centre culturel renommé également en Italie et dans d'autres pays européens grâce à l'activité de l'imprimerie Agnelli, première maison d'édition tessinoise de livres et de journaux, qui publiait notamment les Nuove di diverse corti e paesi (périodique connu aussi comme Gazzetta di Lugano, son nom officiel dès 1797). Durant le Risorgimento, d'autres imprimeries tessinoises (Tipografia elvetica) furent à l'honneur en raison de la plus grande liberté de presse dont le territoire bénéficiait au XIXe s. par rapport aux Etats italiens voisins.
Auteur(e): Carlo Agliati / AMC
Exception faite du baptistère de Riva San Vitale (fin Ve-début VIe s.), les témoignages de l'art préroman se limitent à des fragments et à des traces archéologiques. En revanche, l'architecture romane d'inspiration lombarde, mais de style plus simple (utilisation de matériaux locaux), est très présente sur le territoire tessinois. De cette époque datent l'église prévôtale de Biasca et celle de Saint-Nicolas à Giornico, ainsi que les fresques du Christ ressuscité (XIe-XIIe s.) à Prugiasco et du Christ en croix (1010-1030) dans le baptistère de Riva San Vitale.
Les innovations apportées par Giotto furent reprises, notamment à Brione (Verzasca), à Ravecchia (église Saint-Blaise) et à Castel San Pietro ("église rouge"). Le style gothique tardif de l'église Santa Maria in Selva à Locarno et de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde à Ascona rappelle le monde littéraire raffiné de Milan, alors que les œuvres des ateliers des Seregnesi et des Tradate se voulaient plus populaires et didactiques.
Les artisans hautement spécialisés des domaines de la construction et de l'art (Maestranze ) recoururent dès le Moyen Age à l'émigration saisonnière, d'abord en Italie, puis dans toute l'Europe. Cependant, ils laissèrent peu d'œuvres monumentales dans leur région d'origine. Par contre, d'importants artistes italiens furent régulièrement présents sur le sol tessinois. Au moins l'un des peintres lombards des feuilles de papier collées sur les caissons du plafond de la maison Ghiringhelli à Bellinzone (auj. Musée du Castel Grande) réalisa des portraits représentatifs de la Renaissance (1470-1480); ce style se retrouve aussi dans le sanctuaire de la Madonna del Sasso, où travailla peut-être Bramantino (Fuite en Egypte, vers 1520). L'église Sainte-Marie-des-Anges à Lugano abrite la Passion et crucifixion du Christ de Bernardino Luini (1529).
L'influence de la Réforme catholique et du maniérisme apparaît dans les quelques édifices classiques du T. (église Sainte-Croix et hôtel communal de Riva San Vitale), mais surtout dans les nombreuses peintures sacrées, souvent réalisées par des artistes lombards (Camillo Procaccini, des peintres proches de Pier Francesco Mazzucchelli dit le Morazzone, comme Isidoro Bianchi, ou Giovan Battista Crespi dit le Cerano). Outre les œuvres de commandes, on trouve au T. des peintures italiennes, ou plus rarement flamandes ou allemandes, amenées dans la région par des émigrants. Quelques polyptyques en bois des XVe-XVIe s., d'artistes allemands ou suisses, furent vendus par les protestants aux paroisses catholiques, comme celui d'Ivo Strigel à Osogna (provenant de Souabe).
Parmi les artistes baroques originaires de la région, mais principalement actifs en dehors du T., il faut citer Giovanni Battista Discepoli à Milan, Giovanni Battista Carlone surtout à Gênes, ainsi que Giovanni Serodine et Pier Francesco Mola à Rome. D'autres peintres importants du premier baroque furent l'auteur anonyme appelé le Maître de la Nativité de Mendrisio, ainsi que Francesco et Innocenzo Torriani; l'exemple de ces deux derniers est emblématique d'un phénomène typiquement tessinois: lorsque les artistes n'émigraient pas eux-mêmes, ils exportaient leurs œuvres.
Une grande partie de l'architecture baroque tessinoise se trouve à l'étranger, comme les œuvres de Carlo Maderni et de Francesco Borromini qui firent une brillante carrière à Rome, mais ne laissèrent aucune trace au T. Dans la région, plusieurs églises furent rénovées et remises au goût du jour aux XVIIe et XVIIIe s. Cependant, dans de nombreux cas, elles ne subirent que de petites interventions (grande utilisation de différentes sortes de marbres, comme à Arzo, et de stucs de valeur). Les édifices civils étaient rares et simples: quelques palais urbains et villas avec jardins côtoyaient les maisons bourgeoises de structure modeste, souvent indissociables des locaux destinés à l'agriculture ou au commerce.
L'émigration connut son apogée au XVIIIe s. Ainsi, à l'instar de Domenico Trezzini à Saint-Pétersbourg, de nombreux artistes tessinois élaborèrent avec beaucoup d'innovations les palais royaux et les églises rococo de tout le continent. Ce phénomène perdura jusqu'au XIXe s., notamment avec Domenico Gilardi. Parmi les peintres, il faut mentionner Giuseppe Antonio Petrini qui œuvra surtout dans sa région d'origine. Dans le sillage de la grande "école" italienne de la fresque monumentale travaillèrent quelques artistes tessinois, comme les Colomba, les Orelli et les Torricelli, et italiens, tels les Carlone de Scaria (val d'Intelvi), apparentés à des familles du sud du T. où ils exercèrent leur art. Parmi les principaux représentants du premier néoclassicisme européen, citons Simone Cantoni et Giocondo Albertolli.
Auteur(e): Anastasia Gilardi / AMC
Les idées des Lumières et de la Révolution française furent diffusées au T. principalement par l'imprimerie Agnelli, grâce à la Gazzetta di Lugano, et par Giuseppe Vanelli, son rédacteur dès 1788. Elles furent adoptées par une partie de la classe dirigeante du sud des Alpes qui demandait des réformes du système des bailliages, jugé désuet. Celle-ci fut appuyée par certains représentants de l'élite des cantons souverains, partisans de l'absolutisme éclairé, comme Charles-Victor de Bonstetten. Ce mouvement, tardif et inefficace, n'apporta aucun changement et fut bientôt dépassé par l'avènement de la République helvétique.
La constitution de la République cisalpine (29 juin 1797), qui convoita dans un premier temps les territoires suisses de langue italienne, et l'éclatement de la révolution helvétique (janvier 1798) provoquèrent l'apparition progressive de trois courants principaux. Il y avait d'une part les partisans de l'ordre politique et social établi, qui s'opposaient à ceux qui voulaient sa modernisation; parmi ces derniers, la majorité souhaitait rester dans la Confédération ("Libres et Suisses" ou pro-helvétiques), tandis qu'une minorité dans le Sottoceneri réclamait le rattachement à la Cisalpine ("patriotes" ou pro-cisalpins). Les patriotes tentèrent de s'emparer de Lugano le 15 février 1798, mais furent repoussés par le Corps des volontaires luganais, de tendance pro-helvétique; revendiquant la liberté, le bourg proclama alors son indépendance qui fut reconnue par les cantons souverains. De Lugano, le mouvement se propagea immédiatement à Mendrisio et à son bailliage (15 février), où le courant pro-helvétique sembla d'abord s'imposer, puis dans le reste des territoires du sud des Alpes. Les cantons accordèrent également la liberté aux bailliages de Locarno (6 mars), du val Maggia (21 mars) et de Bellinzone, de Blenio et de la Riviera (4 avril); la Léventine obtint l'égalité juridique au sein du canton d'Uri (14 mars).
Avec la naissance de la République helvétique le 12 avril 1798 et la victoire de la tendance pro-helvétique aux niveaux cantonal et international, l'émancipation des bailliages mena à la création des cantons de Lugano et de Bellinzone; dès leur constitution, les autorités helvétiques pensèrent unifier ces deux circonscriptions administratives sous le nom de T. Distinctes les unes des autres, les communautés locales restaient cependant attachées à un système éclaté, basé sur les liens collectifs qui prévalaient dans les communautés de voisinage (vicinanze) autonomes et les corporations; elles furent par conséquent réfractaires à l'idée de former un corps politique unique, né d'une conception moderne de l'Etat. Indifférente aux principes proclamés par l'Helvétique, la population était hostile aux obligations imposées par le nouveau régime (impôts et levée de troupes) et à toute innovation en matière religieuse, y compris la liberté de culte. Le refus des thèses révolutionnaires explique aussi l'opposition à une possible annexion à la Cisalpine. L'animosité envers le gouvernement éclata en 1799 sous la forme de troubles et de heurts violents à Lugano et d'un soulèvement antifrançais dans la Léventine. Ainsi, la République helvétique fut une période de grande instabilité institutionnelle, particulièrement patente dans le Sottoceneri, les exécutifs et les préfets se succédant rapidement selon l'état des rapports de force entre les différents partis et les difficultés rencontrées par l'Etat pour contrôler le territoire.
Ce fut l'acte de Médiation (1803) qui donna naissance au canton du T. Selon la volonté de Bonaparte, on lui donna la même année une Constitution similaire à celles des autres nouveaux cantons. Celle-ci instituait une démocratie gouvernée, basée sur le système représentatif, sur des élections indirectes et sur un cens d'éligibilité élevé, qui plaçait le pouvoir dans les mains des notables. La citoyenneté active était en outre réservée aux seuls membres des communes bourgeoises (patriziati).
Le canton fut divisé en huit district, qui correspondaient aux anciens bailliages, en trente-huit cercles qui servaient d'arrondissements électoraux, et en quelque 250 communes, héritières des anciennes communautés de voisinage. L'exercice de la souveraineté revint au Grand Conseil (110 membres), qui cependant ne votait que les lois proposées par l'exécutif. Seul un député par cercle était élu directement; les septante-deux autres étaient tirés au sort parmi les noms proposés par les assemblées de cercle. Le pouvoir exécutif était exercé par un Petit Conseil de neuf membres, élus par le Grand Conseil, auquel ils continuaient d'appartenir. Durant la Médiation, le gouvernement, dans lequel se détacha la figure de Vincenzo Dalberti, s'employa à mettre sur pied une meilleure organisation de l'Etat et à promouvoir un esprit d'unité cantonale.
En mars et en juillet 1814, le Grand Conseil essaya de promulguer une révision modérément libérale de la Constitution (égalité des droits, séparation des pouvoirs et élection directe du législatif, renforcé par rapport au gouvernement), mais le projet n'aboutit pas en raison de l'intervention des puissances européennes. Une partie des électeurs tessinois se soulevèrent. Les députés des cercles se réunirent à Giubiasco (25-30 août 1814) et nommèrent un gouvernement provisoire ainsi qu'un législatif cantonal. Après l'échec de l'insurrection, la Constitution du 17 décembre 1814 fut adoptée. Le Grand Conseil fut réduit à septante-six membres; chaque cercle élisait un député, les trente-huit autres parlementaires étant désignés grâce à une procédure complexe. Afin d'atténuer les rivalités régionales, on décida que le chef-lieu serait à tour de rôle Bellinzone, Locarno et Lugano selon une rotation de six ans. Le Conseil d'Etat comptait onze membres, avec à sa tête un landamman, d'où le nom de "régime des landammans". Cet exécutif fort, qui excluait les ecclésiastiques en son sein, fut incarné par quelques notables qui restèrent longtemps au pouvoir, à l'instar de Giovanni Battista Quadri. Pour ses opposants, il représentait un gouvernement despotique, antilibéral et soumis à l'influence marquée de la Lombardie autrichienne.
Poursuivant une politique déjà commencée sous la Médiation (route du Monte Ceneri achevée en 1810), le canton investit dans le réseau routier afin de relier les différentes régions du T. et de stimuler les échanges commerciaux, source principale des revenus de l'Etat (droits de douane et péages). Le Code pénal entra en vigueur en 1817, alors que le Code civil ne fut promulgué qu'en 1837.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Le régime des landammans s'attira un large mécontentement. Les insatisfaits se trouvaient aussi bien dans le mouvement libéral naissant, qui se développait autour de quelques notables des principaux centres et revendiquait les libertés publiques, la séparation des pouvoirs et la publicité des affaires de l'Etat, que dans le clergé, exclu des pouvoirs exécutif et judiciaire, qui s'inquiétait du contrôle croissant que le gouvernement exerçait sur l'Eglise.
Contre la volonté du landamman Quadri, le Grand Conseil vota le 23 juin 1830 une révision de la Constitution, ratifiée par les assemblées populaires le 4 juillet. Avec une légère avance sur les événements internationaux, le T. donna, au niveau national, le coup d'envoi aux réformes constitutionnelles de la Régénération. Le nouveau texte entérinait la publicité des décisions du gouvernement et du parlement, la séparation nette des pouvoirs, l'élection directe des députés, le référendum constitutionnel, le droit de pétition et la liberté de la presse. Le Grand Conseil (114 membres) renforça son autorité par rapport à l'exécutif (9 membres, dont l'un pouvait être un ecclésiastique). Quelques principes démocratiques, comme le suffrage universel masculin ou l'égalité des droits civiques, restaient encore en suspens. En effet, le cens électoral, l'obligation d'être membre d'une bourgeoisie et des obstacles légaux à l'exercice des droits politiques en dehors de sa commune d'origine demeurèrent.
Après 1830, les divergences sur le rôle de l'Etat et sur les réformes à mettre en place donnèrent naissance aux deux partis historiques: les libéraux ou radicaux (ensuite libéraux-radicaux) et les modérés ou conservateurs. Les premiers, dont la figure de proue fut Stefano Franscini, voulaient un Etat efficace et unificateur, limitant les particularismes et les ingérences du religieux dans la société civile, capable de diriger la transformation du pays en promouvant l'instruction publique et le développement économique. Les seconds défendaient un canton économe, respectueux des traditions, des autonomies régionales et des acquis de l'Eglise. Les radicaux s'emparèrent du pouvoir grâce à un soulèvement armé en décembre 1839 et réussirent à le conserver malgré une tentative contre-révolutionnaire en juillet 1841. Ce fut le début d'une période politique houleuse, où violence, justice sommaire et escarmouches armées se côtoyaient. Le vote à main levée dans les assemblées de cercle donnait lieu à des bagarres, à des manipulations et au clientélisme électoral. Des commissaires fédéraux durent souvent intervenir pour rétablir le calme (1855, 1870, 1876, 1889, 1890).
Catholique, mais gouverné par les radicaux, le T. prit position contre le Sonderbund et mobilisa 3000 hommes (1847); commandées par Giacomo Luvini-Perseghini, les troupes tessinoises furent battues à Airolo dans une attaque surprise des Uranais et des Valaisans. En 1848, le canton refusa la Constitution fédérale, surtout parce que l'abolition des douanes l'obligeait à introduire les impôts directs. L'opposition au gouvernement radical se renforça après 1850, en raison des problèmes économiques, mais aussi à cause des décisions anticléricales de celui-ci: suppression des couvents et confiscation de leurs biens pour financer l'instruction publique (1852), laïcisation de l'enseignement (1853), ingérence étatique dans les questions liées au culte et exclusion du clergé de la vie politique (1855).
Après 1850, un courant réclamant le suffrage universel et la démocratie directe vit également le jour. Il accusait les membres du gouvernement d'accaparer le pouvoir. Ces derniers se débarrassèrent des oppositions, alliées dans un mouvement dit "fusionniste", lors du Pronunciamento de 1855. L'Etat fédéral intervint et imposa l'accès à la citoyenneté active sans l'obligation d'être bourgeois (1858) et la suppression du cens électoral (1863). On pense que ces deux conditions excluaient environ un cinquième de l'électorat; ces personnes privées jusqu'alors de droits politiques vivaient surtout dans le Sottoceneri, car les propriétés foncières y étaient plus grandes et le métayage courant. Après les élections au Conseil fédéral de Franscini (1848-1857) et de Giovan Battista Pioda (1857-1864), qui renforcèrent l'intégration du T. dans l'Etat fédéral, les libéraux-radicaux eurent du mal à trouver une personnalité qui puisse diriger le gouvernement.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Vers 1870, les libéraux-radicaux tentèrent de se maintenir au pouvoir en défendant énergiquement le système représentatif et le vote à main levée dans les assemblées contre la démocratie référendaire et le scrutin secret. Cette attitude était dictée par la volonté de conserver un Etat dynamique capable de faire avancer la modernisation du pays, alors que les conservateurs comptaient sur le référendum pour freiner le processus de centralisation. Guidés par un leader charismatique et intransigeant comme Gioachimo Respini, les libéraux-conservateurs obtinrent la majorité au parlement en 1875, victoire confirmée par les élections de 1877. Ils commencèrent une politique de "nouvelle orientation" (Nuovo Indirizzo) en promulguant une série de réformes constitutionnelles: scrutin secret et par communes, droit de vote pour les citoyens suisses domiciliés dans le canton et initiative populaire constitutionnelle (1875); établissement d'un chef-lieu permanent à Bellinzone (1878, effectif dès 1881); réorganisation judiciaire et introduction du référendum facultatif (1883). En plus de supprimer les lois anticléricales, les conservateurs furent les premiers à critiquer la Confédération, dénonçant la centralisation qui réduisait l'autonomie des cantons et menaçait la minorité italophone.
Tout semblait annoncer un apaisement politique, mais très vite les conflits, anciens et nouveaux, firent surface, avec leurs lots habituels d'émeutes, de vengeances politiques et de tentatives pour délégitimer l'adversaire. En 1880, les sièges au Grand Conseil furent répartis proportionnellement à la population résidente, au lieu d'avoir un nombre fixe par cercle. Si ce dernier cessa alors d'être le centre de la politique locale, cette réforme éveilla de nouveaux affrontements concernant la façon d'établir les registres civiques (prise en compte ou exclusion des Tessinois émigrés). En outre, les conservateurs mirent sur pied un habile découpage des cercles électoraux, de manière à conserver une solide majorité, même avec un écart minimum de suffrages.
Le climat politique était aussi rongé par le clientélisme, grâce auquel les deux partis s'assuraient votes et appuis en échange d'avantages et d'emplois publics. La lutte pour le pouvoir déboucha sur un dernier coup d'Etat en 1890 (Révolution tessinoise). Cependant, celui-ci conduisit à une évolution inattendue: au lieu d'une nouvelle domination des radicaux, le changement de régime aboutit à une réforme électorale, voulue par la Confédération, qui obligea les deux partis à gouverner ensemble. On passa du système majoritaire à la proportionnelle pour le choix du Grand Conseil et des municipalités (1891), ainsi que pour celui du Conseil d'Etat (1892), élu non plus par le législatif, mais par le peuple.
Le T. fut ainsi, malgré lui, un pionnier de ce mode d'élections en Suisse. Dès le début du XXe s., une troisième force politique fit son apparition; d'abord allié à la gauche radicale, le parti socialiste tessinois (PST), après une crise interne (1912-1913) qui révéla Guglielmo Canevascini comme nouveau leader, revendiqua à son tour son autonomie et une place au gouvernement.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Un cercle électoral unique pour tout le canton fut institué en 1920 pour l'élection du Grand Conseil. En 1922, on fixa le nombre de conseillers d'Etat à cinq et on adopta la "formule Cattori", du nom de son promoteur Giuseppe Cattori, qui empêchait un parti qui n'aurait pas la majorité absolue des voix de l'obtenir au gouvernement. Sur cette base se développa la démocratie de concordance qui obligeait les partis et leurs dirigeants à collaborer, dans la mesure où aucune formation politique ne disposait de la majorité absolue dans l'exécutif ou dans le législatif. De 1927 à 1987, la composition du Conseil d'Etat resta la même: deux radicaux, deux conservateurs et un socialiste. La proportionnelle favorisa les scissions et la naissance de nouveaux partis, même si elle ne conduisit pas au chaos que craignaient les partisans du système majoritaire. Durant les années 1920, une alliance de fait exista entre les conservateurs, les socialistes et, jusqu'en 1927, les agrariens. Appelée pateracchio, elle permit la mise sur pied du "gouvernement du Pays" (governo di paese, 1922-1935) qui mit fin à la crise commencée en 1919 à la suite de la perte de la majorité absolue par le parti libéral-radical (PLR) aux élections fédérales.
De 1947 à 1967, l'"entente de gauche" entre le PLR et le PST déboucha sur une politique de réformes économiques et sociales (fiscalité, instruction publique, mesures sociales). Cette alliance se délita progressivement en raison de la critique croissante dirigée contre la démocratie de concordance et le partage d'influence entre les partis qui en découlait, ce dernier se retrouvant non seulement dans l'administration publique, mais aussi dans la magistrature et le secteur paraétatique.
La modernisation économique et sociale du canton ne conduisit donc pas à des changements politiques concrets, même si le nombre d'électeurs augmenta nettement, en particulier lors de l'introduction du suffrage féminin en 1969 (cinquième canton de Suisse). Malgré les craintes formulées, celui-ci ne modifia pas l'équilibre entre les partis.
La stabilité ne fut pas non plus mise à mal par les mouvements sociaux des années 1960 et 1970, qui virent la naissance de forces extraparlementaires, influencées en partie par la situation sociopolitique italienne. La création du parti socialiste autonome (PSA) en 1969, à la suite d'une scission du PST, fut l'un des événements majeurs en relation avec les nouveaux courants de la gauche "antisystème". Lors de la législature 1987-1991, le parti démocrate-chrétien (PDC) perdit un siège au Conseil d'Etat au profit du PSA. Avec quatre partis représentés au gouvernement, toute opposition parlementaire disparut, ce qui, dans un contexte de redéfinition des tâches de l'Etat, attisa les critiques envers la concordance.
Dès les années 1990, on vit apparaître certaines incertitudes, en partie dues à une longue période de stagnation économique. Elles remirent en cause une partie des fondements identitaires suisses et occasionnèrent, comme ailleurs, un désintérêt de plus en plus grand des électeurs pour les partis (confirmé par la chute de la participation aux élections: 80% en 1967, 62% en 2011) et, par conséquent, une crise du système politique traditionnel. Cette phase difficile contribue à expliquer le refus constant d'ouverture dans le domaine de la politique extérieure (EEE, accords bilatéraux, ONU) et le succès de la Ligue des Tessinois, mouvement populiste fondé en 1991 (influencé par la Ligue du Nord italienne). Si celle-ci a progressivement tempéré sa critique de la "partitocratie", en raison de sa rapide et croissante intégration dans les institutions, ses revendications à l'égard de Berne restent néanmoins entières (tensions centre-périphérie). L'équilibre politique cantonal s'en est trouvé changé; la Ligue a ravi un siège au gouvernement au PDC en 1995, puis au PLR en 2011 et est devenue le parti le plus important (presque 30% des suffrages). Depuis 2011, le Conseil d'Etat comprend deux membres de la Ligue, un PLR, un PDC et un PS. En 2011, les Verts ont obtenu pour la première fois un résultat au parlement qui les rapproche de la moyenne nationale (8%).
Sur le plan juridique, on fit en 1967 une révision formelle de la Constitution cantonale de 1830 et en 1975 une modification de l'article 1 (suppression de l'alinéa qui reconnaissait le catholicisme comme religion cantonale). En 1997, après presque vingt ans de travaux préparatoires, une nouvelle Constitution fut adoptée, combattue seulement par la Ligue. Parmi les nouveautés, il faut signaler la formulation des buts sociaux, la reconnaissance des institutions issues de la société civile et la suppression de l'élection des juges par le peuple (excepté les juges de paix). Depuis les élections cantonales de 2007, il est possible d'utiliser un bulletin de vote sans nom de liste. Cette innovation suit l'évolution qui tend de plus en plus à favoriser le vote d'opinion au détriment de celui d'appartenance.
|1919||1935||1959||1967||1971||1979||1983||1991||1995||1999||2003||2007||2011|
|Conseil des Etats|
|PLR||2||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PDC||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|Ligue des Tessinois||1|
|Conseil national|
|PLR||4||3||3||3||4||3||3||3||3||2||3||3||2|
|PDC||3||3||3||3||3||3||3||2||2||2||2||2||2|
|PS||1||1||1||1||1||1||1||2||2||2||2||1|
|Ligue des Tessinois||2||1||2||1||1||2|
|Autres||1||1||1||1|
|Total||8||7||7||7||8||8||8||8||8||8||8||8||8|
|1921||1923||1927||1935||1959||1983||1987||1991||1995||1999||2003||2007||2011|
|PLR||3||2||2||2||2||2||2||2||2||2||2||2||1|
|PDC||3||1||2||2||2||2||1||2||1||1||1||1||1|
|PS||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PSA||1|
|UDC||1||1|
|Ligue des Tessinois||1||1||1||1||2|
|Autres||1a|
|Total||7||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5|
|1923||1935||1947||1959||1967||1971||1983||1991||1995||1999||2003||2007||2011|
|PLR||24||19||27||29||26||35||35||29||30||29||30||27||23|
|PDC||24||22||24||23||22||31||30||27||25||23||23||21||19|
|PS||8||10||9||10||11||12||12||9||15||15||16||18||14|
|PdT||2||1||2||2||2||1|
|PSA||6||8|
|UDC||7||3||3||2||3||3||3||2||1||3||6||5||5|
|Ligue des Tessinois||12||16||16||11||15||21|
|Verts||1||1||2||2||4||7|
|Autres||2||11||2||1||1||10||1||2||1||1|
|Total||65||65||65||65||65||90||90||90||90||90||90||90||90|
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La création de l'Etat tessinois ne supposa pas tout de suite l'uniformisation des tâches cantonales. Pendant un certain temps, celui-ci fut compris comme une réunion d'entités autonomes, ce qui impliqua la mise sur pied de nombreuses institutions strictement locales. Dans la première phase de la construction étatique, les préfets (commissari di governo, un par district) assumèrent un rôle capital dans la gestion et l'unification des réalités régionales. Ils étaient chargés de faire le lien entre le pouvoir central et les zones périphériques et veillaient à l'application des lois et des règlements. Peu à peu, les progrès de l'organisation et de la consolidation de l'exécutif, ainsi que de l'administration publique rendirent caduque cette fonction, qui fut supprimée en 1922.
Même si, après la Régénération, les tâches de l'Etat furent mieux définies, la réforme administrative attendue eut du mal à se dessiner. En 1849, on commença à organiser les futurs départements. Leurs compétences furent fixées en 1852 et concernaient déjà les secteurs principaux de la gestion étatique (Intérieur, Justice et police, Affaires militaires, Instruction publique et santé, Travaux publics, Agriculture, Commerce et assistance, Finances, Contrôle, Patrimoine de l'Etat et dette publique). Les réorganisations successives de l'exécutif cantonal, aux niveaux structurel et politique, donnèrent lieu à des divisions ou à des fusions, révélatrices de l'évolution des mentalités et des besoins de la société (Départements des œuvres sociales en 1959 et de l'environnement en 1976). En 1992, les départements furent réduits à cinq (ils étaient une dizaine les décennies précédentes), ce qui correspondait au nombre de conseillers d'Etat. En 2011, on comptait les départements suivants: Institutions, Santé et affaires sociales, Education, culture et sports, Gestion du territoire et Finances et économie.
Le personnel administratif augmenta assez régulièrement jusqu'à atteindre le millier de personnes vers 1940. Au début des années 1960, le nombre de fonctionnaires s'accrut fortement avec la création des offices attachés aux différents départements (env. 4500 employés en moyenne depuis lors, corps enseignant non compris). Le clientélisme, calqué sur le modèle des familles qui avaient réussi à exercer leur emprise sur des charges publiques, se maintint et s'étendit au sein de l'administration en plein développement. Dans une région qui offrait des perspectives de travail moindres par rapport à d'autres, économiquement plus favorisées, de telles stratégies avaient été utilisées lors du passage du régime baillival à l'Etat cantonal, conduisant à une évolution des méthodes de contrôle électoral (des systèmes de petit crédit à l'attribution d'emplois). L'exclusivisme politique du XIXe s. en avait été la parfaite illustration, avec le parti au pouvoir (libéraux-radicaux ou conservateurs) qui licenciait systématiquement les fonctionnaires du groupe adverse.
Dans la seconde moitié du XXe s., les institutions paraétatiques assumèrent un rôle important. La naissance de la Société électrique tessinoise (1958) donna le coup d'envoi à la création d'autres structures: l'office du tourisme tessinois (1970), l'organisation cantonale des hôpitaux publics (1982), l'université de la Suisse italienne (1995), la haute école spécialisée de la Suisse italienne (1997) et l'entreprise cantonale de traitement des déchets (2004).
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La majorité de la population des anciens bailliages se montra hostile aux innovations religieuses souhaitées par les Lumières et introduites par la République helvétique, qui garantit la liberté de conscience et de culte et mit en vente les biens du clergé. Lors de la création du canton, l'une des revendications principales des fonces politiques et de la population fut la garantie de la protection du catholicisme. Une disposition le reconnaissant comme religion cantonale fut inscrite dans l'acte de Médiation de 1803 et confirmée par les constitutions suivantes. Ceci obligeait certes l'Etat à protéger le pouvoir dogmatique et spirituel de l'Eglise, mais proclamait aussi son autorité en matière religieuse. La tradition suisse était empreinte de juridictionnalisme et admettait implicitement la prédominance de l'Etat, comme souverain territorial, et son droit à veiller sur les institutions ecclésiastiques qui dépendaient d'une hiérarchie étrangère.
Dans la mesure où les paroisses tessinoises relevaient des diocèses de Côme et de Milan, le problème de leur appartenance diocésaine se posa dès 1803. La création d'un diocèse du T. rencontra l'opposition de l'Autriche, à nouveau maîtresse de la Lombardie depuis 1815, et remporta peu de suffrages auprès du clergé ambrosien. L'ingérence autrichienne dans les affaires cantonales fut l'un des moteurs de la sécularisation voulue par les radicaux après 1840. Ceux-ci devaient en autre trouver les ressources nécessaires à la création de l'école publique, notamment celle des établissements dispensant une formation secondaire et littéraire, et étaient convaincus que l'influence et les privilèges du clergé et des institutions ecclésiastiques empêchaient la modernisation de l'Etat et de la société. Une loi de 1846 plaça les corporations religieuses sous le contrôle de l'Etat. En vertu de sa souveraineté, le canton supprima une grande partie des couvents. Il confisqua leurs biens pour faire face à ses problèmes financiers (1848) et créer des écoles secondaires et des lycées laïques dans le but de remplacer les collèges ecclésiastiques (1852). Cette législation fut complétée en 1855 par des mesures qui annonçaient le Kulturkampf: le clergé fut privé de droits politiques, la loi civile ecclésiastique plaça l'exercice du ministère et l'administration des paroisses sous la stricte surveillance du gouvernement, le mariage civil obligatoire fut introduit et la tenue des registres d'état civil sécularisée.
La question du diocèse fut résolue par l'intervention de la Confédération qui décréta la suppression de toute juridiction épiscopale étrangère en 1859. L'organisation du diocèse fut définie entre 1884 et 1888 par voie de concordat: on institua une administration apostolique formellement liée au diocèse de Bâle, dont le territoire du T. fut détaché en 1971 pour créer le diocèse de Lugano. En 1886, la majorité conservatrice, en accord avec la curie, promulgua une loi sur la liberté de l'Eglise catholique et sur l'administration des biens ecclésiastiques, remplaçant celle de 1855 citée plus haut.
Définis à cette époque, les rapports entre l'Eglise et l'Etat ne changèrent guère jusqu'aux dernières décennies du XXe s., même si des controverses et des débats sur l'enseignement religieux dans les écoles publiques et sur le financement du diocèse (impôt sur les cultes) se poursuivent encore au début du XXIe s. L'installation des premières communautés protestantes dans les années 1870 causa également quelques désaccords avec le clergé catholique.
La reconnaissance du catholicisme comme religion du canton, inscrite dans la Constitution tessinoise, perdit sa validité juridique en 1874 lors de l'adoption de la Constitution fédérale, qui garantissait la liberté de conscience. Cette disposition ne fut modifiée qu'en 1975, lorsqu'on accorda à l'Eglise protestante la personnalité juridique et la possibilité de s'organiser librement. Une législation ad hoc régla les relations avec les Eglises catholique (2002) et réformée (1997), reconnues personnalités de droit public.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Le tracé des limites entre le T. et les Etats italiens connut plusieurs modifications dès le XVIe s. L'éphémère République cisalpine, puis la création de l'Etat italien unifié furent les deux étapes qui mirent fin à une longue réorganisation de la frontière. Malgré les changements de régime politique, qui furent à l'origine de ruptures, celle-ci resta longtemps perméable, permettant d'intenses relations socioéconomiques et culturelles.
Ce furent surtout les évolutions politiques différentes de ces Etats qui provoquèrent des tensions diplomatiques, se répercutant dans les domaines économique et social. La contrebande, qui violait le Blocus continental, fut par exemple à l'origine de la décision des Français de faire occuper le canton par les troupes du royaume d'Italie (1810-1813). Cette action avait aussi pour but d'enrayer la désertion qui affaiblissait les armées napoléoniennes. La constitution du royaume de Lombardie-Vénétie (1816), rattaché à l'Autriche, causa de fortes dissensions entre les deux voisins, surtout dues à la présence d'exilés politiques au T. et au soutien des milieux libéraux-radicaux tessinois à la cause du Risorgimento. L'activité politique et éditoriale des premiers conduisit l'Autriche à protester violemment à plusieurs reprises, poussant la Confédération et le canton à prendre position sur la liberté de la presse et les réfugiés (conclusum sur la presse et les étrangers en 1823 et sur le droit d'asile en 1836).
Après les mouvements libéraux et démocratiques des années 1830, le T. procéda à une série d'expulsions vers l'Italie. Cependant, après l'arrivée massive d'exilés suite aux "Cinq Journées" de Milan en mars 1848, ce fut le retour des Autrichiens dans cette ville en août de la même année, qui mit gravement à mal les relations avec le canton, gouverné par les radicaux. Accusé de suivre une politique trop libérale envers les réfugiés, celui-ci dut subir deux fois, en 1848 et 1853, une fermeture des frontières, ainsi que de lourdes mesures de rétorsion, comme l'expulsion des Tessinois de Lombardie. Les conflits incessants dans les zones limitrophes forcèrent la Confédération à intervenir à plusieurs reprises. Les rapports entre le T. et la Lombardie se normalisèrent après le retrait des Autrichiens en 1859. Toutefois, après la naissance de l'Etat italien unifié (1861), un nouveau mouvement s'affirma, l'irrédentisme, qui trouva sa plus grande expression durant le fascisme.
Malgré un nouvel afflux de réfugiés, socialistes et anarchistes, après les troubles de Milan de 1898 et lors de la Première Guerre mondiale, durant laquelle une certaine défiance s'installa entre la Suisse et l'Italie, les relations entre le T. et son voisin restèrent stables jusqu'à l'arrivée du fascisme au pouvoir. Dans l'entre-deux-guerres et lors de la Deuxième Guerre mondiale, l'antifascisme militant des réfugiés politiques, aidés surtout par les socialistes tessinois, et en particulier par Canevascini, et les violations répétées de la souveraineté cantonale de la part des fascistes, furent à l'origine de nouvelles tensions diplomatiques. Après l'armistice italien du 8 septembre 1943, le T. vit arriver un grand nombre d'exilés et s'intensifier la contrebande (surtout de riz).
Dans l'après-guerre, les relations socio-économiques reprirent de manière intense, en raison de la forte présence italienne en Suisse et des investissements mutuels. Grâce à l'afflux de capitaux italiens, Lugano devint une importante place financière. C'est sur ces aspects que reposent les grandes tensions existant entre le canton et la péninsule au début du XXIe s. D'une part, on relève un mécontentement de la population tessinoise à cause du nombre élevé de frontaliers et du manque de réciprocité dans l'application des accords bilatéraux I et II (1999 et 2004). D'autre part, on dénonce une offensive italienne contre la place financière luganaise au nom de la lutte contre l'évasion fiscale (boucliers fiscaux de 2001, 2003 et 2009).
La création de la Regio Insubrica (1995) s'inscrit dans cette longue histoire de relations entre voisins, caractérisée par un fond culturel et économique en bonne partie commun. Cet organisme, qui a pour but de favoriser les échanges transfrontaliers, réunit des représentants privés et institutionnels du T. et des provinces lombardes de Côme, Varèse, Verbano-Cusio-Ossola et, depuis 2006, de Lecco et de Novare.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Au XIXe s., la construction cantonale et la transformation de l'alliance confédérale en Etat moderne se firent en même temps, créant des conflits et des crises organisationnelles dans les relations entre Confédération et canton. Souffrant de violents tiraillements entre les différents intérêts locaux, le T. peina à se réorganiser sans risquer l'éclatement. L'envoi de troupes fédérales pour calmer les luttes internes et l'image négative qui en découla exacerbèrent les tensions, même si le canton montra toujours une claire volonté de rester suisse.
La difficulté de s'adapter à la nouvelle politique extérieure, soustraite à l'autorité cantonale, fut l'une des raisons de ces conflits. Le refus tessinois de la Constitution fédérale de 1848 en raison de ses répercussions financières en est un autre exemple. Dès 1874, la préoccupation s'accrut vis-à-vis du processus d'unification et de centralisation fédéral. Au XIXe s., ces aspects influencèrent les stéréotypes que les Suisses appliquèrent aux Tessinois. Considérés comme bagarreurs et incapables de placer l'intérêt général du pays avant celui de leur région, ceux-ci développèrent de leur côté des sentiments germanophobes envers la Suisse alémanique.
L'ouverture du tunnel ferroviaire du Gothard en 1882 inaugura une nouvelle phase dans les rapports avec la Confédération. Celui-ci mit fin à l'isolement du T. et eut d'importantes répercussions démographiques et culturelles. La déception qui suivit les espoirs de développement économique suscités par la liaison fut à l'origine des "revendications tessinoises" de 1924, suivies par une nouvelle série de doléances en 1938 (Rivendicazioni ticinesi ). D'ordre économique et culturel, celles-ci comportaient aussi des réclamations concernant les tarifs ferroviaires et ne furent que partiellement satisfaites.
En 1959, le gouvernement cantonal, convaincu de l'importance du T. comme couloir de transit, protesta vivement contre la politique fédérale en matière de routes nationales. Celle-ci ne prévoyait que des travaux minimes dans le nord du T. et excluait le percement du Gothard. Outre le tunnel (projeté dès 1964 et ouvert au trafic en 1980), le T. demanda une autoroute à quatre pistes d'Airolo à Chiasso. Dans les années 1990, des requêtes analogues furent formulées concernant la ligne ferroviaire rapide censée compléter la nouvelle transversale alpine.
Au XXe s., le canton fut représenté avec une certaine régularité au Conseil fédéral (Giuseppe Motta, 1911-1940; Enrico Celio, 1940-1950; Giuseppe Lepori, 1954-1959; Nello Celio, 1966-1973; Flavio Cotti, 1986-1999). L'absence d'un Tessinois dans l'exécutif fédéral depuis 1999 a alimenté de nouvelles polémiques envers la Confédération. Dans un contexte de crise économique, ce ressentiment est amplifié par d'autres problèmes, comme les répercussions négatives du trafic autoroutier, quand bien même celui-ci a été désiré. La politique d'ouverture à l'UE et la concurrence croissante entre les cantons, qui pénalise les régions périphériques, sont particulièrement critiquées. En outre, il faut remarquer une nette diminution de la présence de services fédéraux (militaire) ou paraétatiques (postes, CFF, télécommunications) au T.
Au début du XXIe s., dans le but de promouvoir une meilleure reconnaissance du canton au sein de la Confédération, il semble se mettre en place une autre approche, plus constructive, unissant une plus grande cohésion interne et de nouvelles stratégies. L'installation du Tribunal pénal fédéral à Bellinzone (2004) et la grève contre la fermeture des ateliers industriels des CFF de Bellinzone (2008), soutenue par la population et le monde politique, en sont deux exemples. En outre, on a institué en 2011 un délégué cantonal aux rapports avec la Confédération, chargé de représenter et de favoriser les intérêts tessinois auprès des autorités centrales.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Depuis la fin du XVIIIe s., la croissance démographique du canton (90 000 hab. en 1798) fut assez régulière. Son évolution compta des périodes de stagnation (vers 1880 et 1920) et de forte augmentation (1888-1910, 1950-1970), due aux migrations en provenance d'Italie. Au milieu du XIXe s., les ressources locales ne permirent plus de satisfaire les besoins de tous les habitants, ce qui provoqua des vagues migratoires qui dépeuplèrent les vallées du Sopraceneri, en particulier celles de la Maggia et de la Verzasca. Jusqu'au milieu du XXe s., la croissance démographique du canton fut inférieure à la moyenne nationale: la population du T. représentait 5,3% de celle de la Suisse en 1798, puis 4,9% en 1850, 4,2% en 1900 et 3,6% en 1960, ce qui suscita la crainte d'un déclin ethnique; ce ratio remonta à 4,2% en 2000, grâce à l'immigration.
Le taux d'étrangers résidant dans le canton atteignit un premier sommet en 1910 (28%), puis redescendit brusquement à cause des guerres mondiales (17% en 1950) et augmenta à nouveau durant le boom économique (27% en 1970), avant de se stabiliser au début du XXIe s. (26%, l'un des pourcentages les plus élevés de Suisse).
La langue italienne a connu un recul (83% d'italophones en 2000). En raison de l'immigration multiethnique, les langues non nationales ont progressé, passant de 2% en 1970 à 7% en 2000.
Si pratiquement tout le monde était catholique en 1850, cette confession ne représentait plus que 76% de la population en 2000, alors que le taux de protestants était passé de 0,2% à 7% durant la même période. On remarque également une augmentation du nombre d'athées et de membres d'autres religions (de 2% en 1970 à 17% en 2000). Lors du recensement de 2000, 7% de la population se déclarait sans confession, alors que parmi les autres groupes la proportion de chrétiens orthodoxes (2%, ce qui correspond à la moyenne nationale) et de musulmans (2%, moyenne nationale de 4%) avait augmenté, en raison de l'immigration des Balkans et de Turquie.
Le bilan démographique met en évidence les transformations typiques des sociétés modernes: une diminution des taux de mortalité et de natalité portant à un solde naturel tendanciellement négatif et au vieillissement de la population.
|Année||Habitants||Etrangers||Catholiques||Protestants||Structure par âge (60 ans et plus)||Période||Accroisse-menta||Excédent naturela||Solde migratoirea|
|1850||117 759||6,6%||100,0%||1850-1860||-1,1o/oo||0,1o/oo||-1,2o/oo|
|1860||116 343||5,7%||99,9%||0,1%||7,8%||1860-1870||4,4o/oo||-0,7o/oo||5,1o/oo|
|1870||121 591||8,8%||98,2%||0,2%||9,3%||1870-1880||9,0o/oo||5,6o/oo||3,4o/oo|
|1880||130 394||15,4%||99,7%||0,3%||10,3%||1880-1888||-3,5o/oo||5,5o/oo||-9,0o/oo|
|1888||126 751||14,4%||98,8%||0,8%||11,8%||1888-1900||7,5o/oo||5,4o/oo||2,1o/oo|
|1900||138 638||22,0%||98,0%||1,6%||12,0%||1900-1910||12,0o/oo||7,9o/oo||4,1o/oo|
|1910||156 166||28,2%||94,0%||2,4%||11,3%||1910-1920||-2,5o/oo||4,2o/oo||-6,7o/oo|
|1920||152 256||21,3%||92,3%||4,0%||11,7%||1920-1930||4,5o/oo||2,4o/oo||2,1o/oo|
|1930||159 223||20,8%||91,5%||5,1%||12,3%||1930-1941||1,5o/oo||1,9o/oo||-0,4o/oo|
|1941||161 882||17,9%||92,5%||5,6%||14,9%||1941-1950||8,7o/oo||4,1o/oo||4,6o/oo|
|1950||175 055||17,2%||91,7%||6,2%||16,5%||1950-1960||5,3o/oo||4,1o/oo||1,2o/oo|
|1960||195 566||18,6%||91,3%||6,8%||17,5%||1960-1970||23,0o/oo||5,5o/oo||17,5o/oo|
|1970||245 458||27,5%||89,8%||7,8%||17,9%||1970-1980||8,0o/oo||2,3o/oo||5,7o/oo|
|1980||265 899||24,9%||87,1%||8,2%||19,9%||1980-1990||5,9o/oo||-0,2o/oo||6,1o/oo|
|1990||282 181||25,6%||83,5%||8,0%||21,6%||1990-2000||7,4o/oo||1,0o/oo||6,4o/oo|
|2000||306 846||25,7%||75,9%||6,9%||23,8%|
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Déjà à l'époque moderne, le T. connut des mouvements migratoires, saisonniers ou définitifs. On remarque cependant un tournant au milieu du XIXe s.: si jusque-là l'émigration (avec l'idée de revenir au pays) servait à améliorer les conditions de vie dans la région, dans la seconde moitié du siècle, les raisons du départ furent surtout la misère et le manque de travail. A côté des anciennes formes d'émigration, de nouvelles se mirent en place, impliquant un exode de masse et définitif, notamment en Australie, dans les Amériques et en Afrique du Nord. Ce phénomène continua jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, avec quelques pics. L'émigration outre-mer atteignit des sommets vers 1870, à la fin du XIXe s. et dans les années précédant la Première Guerre mondiale. On estime que 50 000 Tessinois émigrèrent vers d'autres continents entre 1850 et 1930. Cependant, les départs périodiques et saisonniers restèrent la plupart du temps les plus courants. Le nombre de ceux qui s'installèrent ailleurs en Suisse fut aussi élevé: entre 1900 et 1950, le taux de Tessinois vivant en dehors de leur canton d'origine passa de 8% à 20% du total. Au-delà de ces considérations générales, il faut remarquer que le choix de l'un ou de l'autre type d'émigration dépendait aussi des régions (Sopraceneri, Sottoceneri, vallées).
Au tournant du XXe s., le T., comme la Suisse, se transforma petit à petit en pays d'immigration. Grâce à l'ouverture du tunnel du Gothard, un nombre important de Confédérés, surtout de langue allemande, s'installa dans le canton, comme le montre le recensement de 1910: environ 5000 personnes, soit le 3% du total de la population résidante. Ces nouveaux arrivants étaient généralement cadres dans l'industrie, le tourisme ou les régies fédérales. En 1910, on remarque également une nette augmentation des Italiens (env. 44 000, soit le 28% de la population résidante, alors qu'entre 1871 et 1881 ils n'étaient que 6%). Main-d'œuvre souvent sans formation, ceux-ci travaillaient surtout dans le bâtiment et l'industrie et formaient en partie une immigration de substitution.
Dans la seconde moitié du XXe s., l'émigration de masse cessa, alors que l'immigration augmenta nettement, en particulier celle provenant de l'Italie du Sud. A la fin des années 1970, 70% des emplois de l'industrie étaient occupés par des étrangers. En 2010, la plupart de ceux-ci travaillaient dans le secteur tertiaire (en chiffres absolus). Cependant, la thématique des frontaliers touche en particulier le secondaire. Au XIXe s. déjà, un grand nombre d'ouvriers agricoles et de main-d'œuvre travaillant dans les fabriques de textiles et de tabac traversaient chaque jour la frontière. Après 1950, le nombre de frontaliers a crû de manière impressionnante: 40 000 travailleurs vers 1990, 44 400, sur un total de 201 000 employés, en 2009.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Au début du XXIe s., la structure de l'habitat se distingue de celle qui existait avant l'industrialisation. Essentiellement agricole, celle-ci se caractérisait par une dissémination de la population sur le territoire, exigée par l'activité économique. Depuis 1950 environ, le T. connait l'exode rural, le dépeuplement des vallées et, ces dernières décennies, la suburbanisation des agglomérations.
La densité de la population est passée de 43 habitants au km2 en 1870 à 109 en 2000; il faut noter les cas extrêmes des districts de Mendrisio (de 182 à 453) et Lugano (de 115 à 387) et de ceux de Blenio (de 21 à 15) et de Vallemaggia (de 12 à 9). Le déséquilibre régional est donc remarquable: en 2008, plus de 57% des habitants vivaient dans le Sottoceneri (15% du territoire). La construction de la ligne ferroviaire du Gothard (1872-1882) fut déterminante pour l'évolution territoriale. Les établissements industriels et les activités du secteur tertiaire se sont installés le long de l'axe Airolo-Chiasso, dans la plaine de Magadino et autour des lacs. Après 1960, la rénovation du réseau routier et la motorisation massive freinèrent le dépeuplement des vallées: les habitants devinrent des navetteurs. En 2000, environ 60% de la population active travaillait en dehors de sa commune de résidence, effectuant des déplacements limités et convergeant vers les régions de Mendrisio, Lugano et Bellinzone (centre administratif).
Après 1950, la forte croissance économique et démographique changea profondément le visage du canton. Cette évolution se déroula souvent de manière désordonnée, ce qui fit prendre conscience de la nécessité d'une utilisation plus rationnelle et disciplinée du territoire cantonal, afin de préserver les ressources et la beauté des paysages. Après le refus populaire de la loi cantonale sur l'urbanisme (1969), l'aménagement du territoire fut avant tout réglé par des dispositions fédérales. Au début du XXIe s., le T. comptait deux sites inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, les châteaux et les remparts de Bellinzone (2000) et le Monte San Giorgio (2003).
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Les premières constructions d'importance furent des bâtiments de représentation, comme les palais du gouvernement de Locarno (1837-1838) et de Lugano (1843-1844) ou le Teatro sociale de Bellinzone (1846-1847), tous néoclassiques. Dans la seconde moitié du XIXe s., le développement des villes fut influencé par l'arrivée du chemin de fer, du tourisme et de l'industrie, qui entraînèrent la création de quartiers et de nouvelles artères. Au début du XXe s., les références cosmopolites se traduisirent dans des styles comme l'éclectisme ou l'Art nouveau, qui s'exprimèrent dans les quartiers résidentiels, les édifices de plaisance, les établissements industriels ou, dans divers villages, les villas "exotiques" d'émigrés ayant fait fortune. La loi sur la conservation des monuments historiques et artistiques (1909) fit comprendre la nécessité de sauvegarder et de valoriser le patrimoine architectural. Dans l'entre-deux-guerres, le recours aux styles régionaux, faisant appel à des éléments lombards, romans ou ruraux, affirma l'identité locale contre le mouvement moderne importé. Celui-ci s'imposa finalement aussi au T. après 1940, surtout dans des bâtiments fonctionnels dévolus à des usages publics, industriels ou commerciaux. La construction de l'autoroute A2 (1961-1986) fut une entreprise architecturale d'envergure et eut un impact sur le paysage; Rino Tami, qui dessina une grande partie des ouvrages de ce projet, est considéré comme le chef de file d'un groupe d'architectes tessinois, actif dès les années 1970, qui acquit une renommée internationale. Parmi eux, citons également Tita Carloni, Luigi Snozzi, Livio Vacchini, Aurelio Galfetti et Mario Botta.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La structure agraire du canton naissant était le résultat d'une évolution remontant au bas Moyen Age. Dans le Sottoceneri, on trouvait des propriétés de taille grande ou moyenne, exploitées en métayage, qui produisaient des céréales et du maïs (introduit au sud du T. après 1650). Au XIXe s., des propriétaires ayant de l'esprit d'entreprise se mirent à la culture du tabac et à l'élevage des vers à soie. Dans les vallées alpines, si les petites exploitations étaient majoritaires, elles étaient intégrées dans un système de grandes propriétés collectives (alpages, pâtures, forêts). Ainsi, les paysans vivaient de l'élevage du grand et du petit bétail, complété par l'agriculture de subsistance et la récolte de fruits (châtaignes). En raison du manque de terres arables, le canton devait importer d'importantes quantité de céréales de Lombardie pour pouvoir satisfaire ses besoins.
Dans la première moitié du XIXe s., la forte demande en bois de la Lombardie amena à une surexploitation catastrophique des forêts. Cette matière première était l'un des principaux produits d'exportation qui rapportait des revenus au canton, aux communes et aux bourgeoisies. Les dommages causés par cette activité étaient en outre aggravés par le flottage des troncs. L'inefficacité des mesures cantonales dans ce domaine (la première loi de 1840 ne fut jamais appliquée; l'inspectorat des forêts créé en 1857 fut supprimé en 1863) poussa la Confédération à agir pour faire face aux risques de catastrophes naturelles et permettre le reboisement (loi fédérale de 1876, subventions).
Vers 1850, la crise de subsistance donna une impulsion aux réformes agraires, qui rencontrèrent de fortes oppositions locales, destinées à libérer l'agriculture d'anciennes formes d'exploitation qui empêchaient l'innovation et décourageaient les investissements. Le projet le plus ambitieux fut l'assainissement de la plaine de Magadino, réalisé après 1880 avec le concours de la Confédération.
Le nombre de personnes travaillant dans le secteur primaire augmenta en chiffres absolus jusqu'en 1880 (54% de la population active), puis redescendit (28% en 1941). La modernisation de l'agriculture tessinoise fut tardive; l'émiettement extrême des propriétés et la proportion élevée de femmes et de gens âgés employés étaient emblématiques de ses problèmes et de son retard. Les autorités cantonales accordèrent des subsides pour réaliser assainissements et améliorations foncières, et encouragèrent le remaniement parcellaire. En raison du déclin de l'activité agricole, celui-ci devint un instrument de réorganisation cadastrale permettant de libérer des terrains pour y construire des habitations.
Le secteur agricole régressa dans l'après-guerre, passant de 18% de la population active en 1950 à 2% en 2000, avec une forte diminution du nombre d'exploitations, de la surface cultivée et du cheptel; au début du XXIe s., la culture maraîchère sous serres et la viticulture sur les collines étaient prédominantes.
|Année||Secteur primaire||Secteur secondaire||Secteur tertiaireb||Total|
|1860||26 767||51,9%||15 443||30,0%||9 328||18,1%||51 538|
|1870c||36 322||60,6%||17 554||29,3%||6 018||10,1%||59 894|
|1880c||36 763||54,4%||18 285||27,1%||12 518||18,5%||67 566|
|1888||33 226||52,3%||19 168||30,1%||11 172||17,6%||63 566|
|1900||32 376||45,5%||24 303||34,1%||14 549||20,4%||71 228|
|1910||33 169||41,4%||26 255||32,8%||20 679||25,8%||80 103|
|1920||31 754||40,4%||25 896||32,9%||21 041||26,7%||78 691|
|1930||25 972||31,1%||31 782||38,1%||25 765||30,8%||83 519|
|1941||21 275||27,5%||29 025||37,6%||27 005||34,9%||77 305|
|1950||14 783||18,0%||35 899||43,7%||31 406||38,3%||82 088|
|1960||9 511||10,4%||41 898||46,1%||39 540||43,5%||90 949|
|1970||5 258||4,9%||44 652||41,4%||57 860||53,7%||107 770|
|1980||3 693||3,3%||35 804||31,7%||73 298||65,0%||112 795|
|1990||2 270||1,7%||33 681||24,8%||99 622||73,5%||135 573|
|2000d||2 409||1,7%||24 286||17,2%||114 166||81,1%||140 861|
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Dans la première moitié du XIXe s., le T. réalisa un ambitieux projet routier comprenant à la fois des voies principales, destinées à simplifier l'accès au Gothard (incluant le pont-digue de Melide, ouvert en 1847), et un réseau secondaire facilitant les liaisons régionales. Les attentes économiques de la politique routière furent en partie déçues par l'union douanière de 1848 qui enleva au canton les revenus des douanes et des péages.
L'arrivée du train dans la seconde moitié du XIXe s. fit espérer un décollage industriel: Locarno et Luino furent d'abord reliés à la ligne du Gothard. Plusieurs chemins de fer régionaux furent ensuite raccordés à celle-ci (Locarno-Bignasco, Lugano-Tesserete, Lugano-Cadro-Dino, Biasca-Acquarossa, Lugano-Ponte Tresa); ouverts vers 1910, ils furent en grande partie démantelés entre 1965 et 1973.
Dans la seconde moitié du XXe s., la route détrôna le rail. La politique cantonale visait à capter la majorité des trafics. L'autoroute (premier tronçon ouvert en 1968), qui suit en grande partie la ligne ferroviaire, créa de nouveaux pôles économiques et commerciaux (Mendrisiotto, Pian Scairolo, vallée du Vedeggio et, indirectement, plaine de Magadino). Le T. tire cependant peu de bénéfices du trafic et les liaisons routières plus rapides n'ont pas amené le développement touristique espéré.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La région ne connut pas un développement protoindustriel significatif, hormis quelques retorderies de soie. A l'instar des manufactures de tabac, apparues au XIXe s., il s'agissait d'établissements peu mécanisés qui employaient une main-d'œuvre bon marché (femmes et enfants); plusieurs filatures industrielles furent fondées vers 1850.
Depuis le XIXe s., l'industrie et l'économie tessinoises furent conditionnées par différents facteurs exogènes, comme la politique douanière et des transports, le différentiel frontalier, ainsi que les investissements et les projets d'entrepreneurs extérieurs au canton. Grâce au réseau ferroviaire et à la disponibilité d'énergie électrique, quelques entreprises à capitaux étrangers s'installèrent au début du XXe s.: la Société anonyme du linoléum (devenue Forbo) à Giubiasco, ainsi que les usines Diamant (produits de polissage), les Officine del Gottardo (alliages métalliques) et Nitrum (dérivés de l'azote) à Bodio; les ateliers industriels des CFF à Bellinzone, la papeterie de Tenero, les usines textiles, les fabriques alimentaires et les manufactures de tabac (surtout dans le Sottoceneri) furent également importantes pour le T. Victime d'une épidémie des vers, de la concurrence et de l'interdiction du travail des mineurs, l'industrie de la soie déclina à la fin du XIXe s. L'exploitation du granit connut un remarquable essor vers 1900 (env. 3000 ouvriers dans les carrières). La principale raison de l'installation d'industries était le coût peu élevé de la main-d'œuvre, en grande partie immigrée (50% des employés en 1913).
L'économie cantonale fut victime d'un krach bancaire en 1914 (causé par des investissements spéculatifs à l'étranger et l'imbrication des affaires et de la politique) et de la nouvelle situation internationale. Jusqu'aux années 1950, l'industrie tessinoise vécut une longue période de stagnation, ne réussissant pas à se libérer de ses faiblesses: manque d'investissements, retard technologique, structure économique traditionnelle marquée par une prépondérance du secteur de la construction, sujet aux aléas conjoncturels.
Après 1950, l'économie et l'industrie cantonales, tirant profit notamment d'une politique fiscale avantageuse, bénéficièrent d'une croissance extraordinaire; le nombre d'ouvriers travaillant dans le secteur secondaire atteignit son plus haut niveau en 1974. La construction (chantiers routiers, centrales hydroélectriques), la métallurgie et la mécanique (Monteforno), l'alimentation, l'horlogerie et l'habillement furent les leaders de ce boom. La main-d'œuvre bon marché, disponible grâce aux frontaliers et à l'immigration, n'encouragea guère la rationalisation et l'innovation technique. Après 1980, des entreprises industrielles spécialisées dans des domaines technologiques à haute valeur ajoutée (mécanique, électronique, pharmaceutique) s'installèrent au T. En revanche, certaines branches traditionnelles déclinèrent et perdirent des emplois, en particulier l'habillement.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
En 1894, la loi cantonale sur l'exploitation des eaux entra en vigueur, réservant à l'Etat le droit d'accorder les concessions hydroélectriques et de percevoir les revenus. Les premières concessions permirent le développement du pôle industriel de Bodio et l'électrification des lignes ferroviaires. Si, en 1939, le canton ne comptait qu'un seul lac artificiel (Ritom, réalisé en 1920), on en créa dix-huit après 1945; le T. est le troisième canton producteur d'hydroélectricité, après le Valais et les Grisons. Les deux centrales les plus importantes se situent dans les vals Maggia et Blenio. La politique cantonale en la matière fut sévèrement critiquée en raison de la concession des eaux de la Maggia (1949) et du Brenno (1953) à des sociétés en majorité suisses alémaniques (Partnerwerke). Ainsi, le T. renonça à bénéficier directement d'une ressource stratégique, évoquant alors la difficulté de trouver les capitaux nécessaires dans le canton et le risque de ne pas réussir à vendre l'énergie produite. Une entreprise publique cantonale (Société électrique tessinoise), chargée de reprendre les concessions arrivées à échéance, ne fut créée qu'en 1958.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Malgré une politique des routes destinée à faciliter les transports, le commerce ne joua pas un rôle déterminant dans l'évolution économique tessinoise. Entre la fin du XIXe s. et 1914, le secteur tertiaire se développa grâce au tourisme de villégiature sur les rives des lacs (Locarno et Lugano) et dans les stations climatiques, ainsi qu'au secteur public fédéral (CFF, PTT, militaire, douanes), apprécié en raison des salaires supérieurs à la moyenne et de la sécurité de l'emploi. Après-guerre, favorisé par la motorisation individuelle, le tourisme de masse estival progressa après une longue période de stagnation. Il atteignit son apogée vers 1970, sans pour autant donner naissance à une vraie culture de l'accueil. L'augmentation du trafic ferroviaire, qui connut son plus haut niveau vers 1970, encouragea les activités de distribution et de logistique, basées à la gare internationale de Chiasso.
A la suite d'un rapide changement structurel amorcé dans les années 1960, le T. est devenu l'un des cantons où le secteur tertiaire est le plus représenté (81% de la population active en 2000): les activités bancaires et parabancaires se sont développées de manière spectaculaire, faisant de Lugano la troisième place financière suisse (avec plus de 100 banques au début du XXIe s.); le secteur paraétatique a suivi la même évolution (santé, formation, services sociaux).
Les récentes restructurations de l'économie, toujours plus confrontée à la mondialisation, ont provoqué un décalage entre l'offre et la demande d'emplois. Ainsi, le T. subit depuis quelques décennies un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Le T. resta pendant longtemps un canton essentiellement rural, caractérisé par une agriculture peu productive. Dans la première moitié du XIXe s., les plus grandes fortunes s'étaient souvent constituées grâce aux ressources de l'émigration (commerçants, artisans et artistes de haut vol), en particulier dans les régions périphériques. La richesse acquise au T. reposait en revanche sur le lien qui existait entre les affaires (spéculation forestière, transports, commerce extérieur) et l'exercice d'activités liées à des mandats ou adjudications publiques. Plus généralement, la mise en place de l'Etat (organisation de l'administration cantonale et fédérale) et les travaux publics assurèrent des débouchés importants jusque dans la seconde moitié du XXe s. La construction du réseau routier (voies secondaires et de transit) fut fondamentale dans la naissance de nouvelles élites économiques qui trouvèrent là une considérable source de revenus. Dans un système où le clientélisme contrôlait le pouvoir, la présence traditionnelle d'avocats et de notaires se renforça au détriment des autres professions libérales.
Au XIXe s., les élites se formèrent principalement dans les universités italiennes, en particulier à Pavie (accords dans certains cas). Après la création de l'EPF de Zurich (1855) et de l'université de Fribourg (1889), elles choisirent davantage les institutions suisses.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Comme dans le reste de la Suisse, les associations, en particulier celles à but philanthropique ou patriotique, se développèrent rapidement dès les années 1830. Le T. de la première moitié du XIXe s. vit s'épanouir le mouvement réformiste de tendance libérale, composé de laïcs et d'ecclésiastiques; désireux de moderniser le pays, celui-ci est à l'origine d'une série d'initiatives sociales destinées à améliorer l'instruction et l'industrie. La Société d'utilité publique s'inséra dans ce courant; fondée en 1829 par Vincenzo Dalberti et Stefano Franscini, elle causa une réelle inquiétude au régime conservateur. Dans la même optique, Franscini créa la Société des amis de l'éducation du peuple (1837, plus tard Demopedeutica) et plusieurs éditeurs engagés donnèrent naissance à des cabinets de lecture et à des bibliothèques de prêt.
L'aggravation des tensions politiques eut une influence sur les associations du milieu du XIXe s. jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, et même au-delà. Ainsi les sociétés et les cercles philanthropiques ou récréatifs étaient connotés politiquement (d'abord sociétés sportives, de gymnastique et de musique, puis unions de jeunes et de femmes et fédérations professionnelles).
Au XIXe s., l'action catholique était en même temps ecclésiale, politique et sociale. Avec le temps et l'affirmation des laïcs à l'intérieur de l'Eglise, certaines organisations définirent plus clairement leur engagement; ainsi se développèrent des associations d'action catholique, comme l'Association Pie IX (1861), des unions politiques et partisanes, ainsi que des sociétés à but social (caritatives et syndicales).
Le canton ne compta guère d'associations purement culturelles au moins jusqu'à la fin du XIXe s. Des cercles culturels apparurent dans la première moitié du XXe s.; ils se multiplièrent dans la seconde moitié du siècle grâce au soutien de l'Etat.
Les associations féminines se développèrent à partir d'autres groupes (d'abord religieux et caritatifs, puis culturels et politiques). Lors de sa création en 1957, la Fédération des associations féminines du T. comprenait des sociétés de plusieurs types, montrant la richesse et la diversité de ses organisations et réunissant des groupes caritatifs, religieux, politiques ou encore agissant pour l'amélioration de la condition des femmes et l'obtention du suffrage féminin.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Les premières associations ouvrières se mirent en place vers 1855, soutenues principalement par la gauche radicale. Fondées sur des principes démocratiques, elles privilégièrent leurs buts politiques, au détriment d'une aide réelle aux ouvriers. Dans la seconde moitié du siècle apparurent les premières sociétés de secours mutuels (vingt-quatre en 1888). A la fin du XIXe s., en corrélation avec les travaux ferroviaires, des sections de la Société du Grutli furent créées au sud des Alpes (la première à Bellinzone en 1881), réunissant pour la plupart des membres suisses alémaniques. Les coopératives de consommation furent fondées à la même époque; elles furent soutenues également par les socialistes qui développèrent d'autres formes d'organisation ouvrière en étroite collaboration avec les exilés politiques italiens, arrivés en Suisse à cause des mesures répressives prises dans leur pays. Au tournant du siècle, les premiers syndicats firent leur apparition. La Chambre du travail fut instituée en 1902. L'influence des émigrés et des réfugiés italiens sur le mouvement ouvrier cantonal gagna à nouveau en importance durant le fascisme.
Après la promulgation de l'encyclique Rerum novarum, le mouvement catholique s'intéressa aussi à la question sociale. Au début du XXe s. naquirent les premiers cercles catholiques qui, après une première tentative hésitante de collaboration avec les socialistes, créèrent les ligues agricoles et ouvrières. L'Organisation chrétienne-sociale tessinoise fut fondée en 1919, suivant le modèle de l'Union centrale suisse des organisations chrétiennes-sociales, instituée en 1903. Dès les années 1930, grâce à Luigi Del Pietro, le mouvement chrétien-social se développa jusqu'à devenir l'un des principaux acteurs sociaux du T. Ce succès était en partie dû aux nombreux frontaliers et immigrés qui, dans la seconde moitié du siècle, adhérèrent au syndicat.
Si, dans la première moitié du XXe s., le courant social le plus important fut celui des ouvriers, les années après 1968 virent la naissance des mouvements de jeunes. Ceux-ci organisèrent parfois des groupes extraparlementaires qui entretenaient pour certains des contacts étroits avec des mouvements autonomes italiens, comme Potere operaio et Lotta continua. Dans les années 1970 et 1980, nombre d'initiatives et d'associations se réclamant du nouveau féminisme se développèrent avec l'intention de se distinguer des organisations féminines traditionnelles.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La première loi scolaire cantonale (1804), qui obligeait les communes à créer une école primaire, resta en grande partie inappliquée, notamment en raison de difficultés financières. Ainsi, l'instruction était dispensée par les collèges religieux et les écoles primaires existantes, soutenues par des communautés locales, des philanthropes et des paroisses. Ce système avait permis, déjà sous l'Ancien Régime, un niveau d'alphabétisation acceptable.
A l'initiative de Franscini et du gouvernement radical, le canton prit de nouvelles mesures vers 1840. Celles-ci comprenaient l'aide aux écoles primaires, la mise sur pied de cours pour les instituteurs (1838) et l'institution des écoles de dessin (1840) et des écoles primaires supérieures (1841). Le projet, qui définissait l'instruction publique comme le laboratoire formant le citoyen et l'élite modernes, progressa d'un pas décisif en 1852 lors de la création du lycée cantonal de Lugano (filière philosophique et scientifique) et de la laïcisation des instituts secondaires religieux. En 1864, une loi rendit la scolarité obligatoire de 7 à 14 ans, donnant à l'école tessinoise une assise stable et permettant un accès généralisé à l'enseignement. En 1873, une école normale fut fondée à Pollegio (dès 1878 à Locarno) et, en 1894, l'école cantonale de commerce fut créée à Bellinzone. Les premières lois sur l'apprentissage et la formation professionnelle furent adoptées en 1912. La répartition des élèves entre l'école primaire supérieure et secondaire après la cinquième primaire fut assouplie en 1958, autorisant des passerelles entre les deux sections. L'occupation par les étudiants de l'école normale en mars 1968 mit en évidence la nécessité de réformer le système scolaire, les méthodes didactiques et les programmes. De nouveaux lycées furent institués (Bellinzone, 1974; Locarno, 1974; Mendrisio, 1977; Lugano 2, 1982), mais la réforme la plus décisive fut la création en 1974 de l'école secondaire "unique" ou "intégrée", sur quatre ans, qui déplaçait l'orientation à la fin du cycle obligatoire.
Le T. se caractérise par une suprématie marquée de l'école publique (tendance confirmée en 2001, lorsque 74% des votants rejetèrent une initiative en faveur des écoles privées), par une fréquentation élevée de l'école maternelle et par un haut taux de maturités gymnasiales (17% contre une moyenne nationale de 10% en 1980, 30% contre 20% en 2010).
Dans la seconde moitié du XXe s., la démocratisation des études permit un accès plus large à la formation, qui s'ouvrit aux jeunes filles; en 1965, elles représentaient 25% des bacheliers, 54% en 2005; dans les mêmes années, elles décrochèrent 30, puis 40% des places d'apprentissage. Cette évolution eut pour conséquence une augmentation du nombre de femmes et d'hommes ayant un bon niveau scolaire, travaillant en grande partie dans l'enseignement et les médias.
La création d'une université suscita débats et projets dès 1844: après une tentative avortée en 1986, l'université de la Suisse italienne fut fondée en 1995. La réunion de plusieurs écoles professionnelles donna naissance en 1997 à la haute école spécialisée de la Suisse italienne qui accueillit en son sein en 2009 la haute école pédagogique (école normale jusqu'en 2002).
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Malgré une situation culturellement excentrée, des artistes et des intellectuels de nombreuses nationalités choisirent le T. comme lieu de destination. Si l'expérience du Monte Verità (dès 1900), qui voulait promouvoir un modèle de vie alternatif, est l'une des plus connues, le Locarnais conserva ensuite son rôle de carrefour culturel, comme le montrent les congrès philosophiques d'Eranos, organisés à Moscia (comm. Ascona) par Olga Froebe-Kapteyn (1933), attirant de grands noms de la culture mondiale. Après la guerre, cette région continua d'être, plus que d'autres, un pôle d'attraction pour les artistes et les intellectuels, comme Italo Valenti, Jean Arp, Max Frisch, Patricia Highsmith et Harald Szeemann. Le reste du canton bénéficia également d'expériences ou de présences plus ponctuelles; citons parmi celles-ci le groupe d'artistes expressionnistes Rot-Blau I, fondé par Albert Müller, Hermann Scherer et Paul Camenisch dans le Mendrisiotto (1924) ou des personnalités qui s'installèrent durablement sur la Collina d'Oro comme Hermann Hesse et les dadaïstes Hugo Ball et Emmy Ball-Hennings.
Les relations entre Tessinois et Italiens furent cependant les plus intenses et les plus régulières, notamment dans le domaine littéraire (Littérature en langue italienne). Souvent issus des évolutions politiques divergentes des deux pays, ces rapports donnèrent naissance à de solides expériences culturelles. Ainsi, pendant le Risorgimento ou le fascisme, des journaux et des maisons d'édition furent créés au T. pour éviter la censure et des Italiens participèrent activement à la vie de la région. Cette effervescence idéologique et culturelle due à la présence d'intellectuels de premier plan de 1943 à 1945 suscita quelques initiatives qui déclinèrent après-guerre, comme le prix littéraire Libera Stampa (1946-1966).
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
La consolidation des écoles de dessin tessinoises, créées après la naissance du canton, amena, en une cinquantaine d'années, une certaine standardisation de la production artistique. Toutefois, la qualité technique et l'éclectisme des artisans, formés pour la plupart à l'étranger ou dans des ateliers familiaux, furent des caractéristiques qui perdurèrent. Vincenzo Vela, sculpteur qui s'inscrivit pleinement dans le Risorgimento italien, fut l'une des figures de proue des artistes du XIXe s. Parmi les architectes d'envergure, tels Luigi Canonica, les Fossati ou Pietro Bianchi, Antonio Croci se distingua par ses projets originaux et ses innovations techniques. La peinture compta également des représentants des courants contemporains, comme Bernardino Pasta ou Angelo Trezzini, plus ou moins fidèles à la leçon du romantisme milanais, ou les Bossoli pour la peinture de paysage. Outre Antonio Ciseri, très connu pour son réalisme figuratif, quelques artistes des tendances à la mode à la fin du XIXe et au début du XXe s., du divisionnisme à la scapigliatura (bohème), acquirent une certaine notoriété, dont Luigi Rossi, Filippo Franzoni et Pietro Chiesa. Il faut enfin rappeler la présence d'artistes à mi-chemin entre art académique et art populaire, dont les œuvres sont parfois très réussies, tels Giovanni Antonio Vanoni et Antonio Rinaldi.
Auteur(e): Anastasia Gilardi / AMC
Après s'être développée au XIXe s., la presse, en particulier politique, conserva son dynamisme dans la première moitié du XXe s. Malgré un nombre élevé de quotidiens émanant des partis (Gazzetta Ticinese , Il Dovere et L'Avanguardia pour les libéraux-radicaux; Popolo e Libertà pour les conservateurs; Libera Stampa pour les socialistes), les titres sans liens directs avec les mouvements politiques se renforcèrent dans la seconde moitié du XXe s. (Corriere del Ticino , Giornale del Popolo , La Regione ). Au début du XXe s., une série de revues culturelles de différentes formes et contenus virent le jour au T. (culture générale, littérature, histoire, sciences).
La fondation de la Radio de la Suisse italienne à Lugano en 1930, connue à l'époque sous le nom de Radio Monte Ceneri en raison de l'emplacement de son émetteur, donna à la population de nouveaux accès à la culture. Sur le modèle d'autres diffuseurs publics, elle joua un rôle éducatif, celui d'une sorte d'université populaire, très apprécié dans un canton longtemps privé d'institutions académiques. La Télévision de la Suisse italienne, qui offrit un service régulier dès 1961, poursuivit les mêmes buts pendant une courte période. Malgré les liens étroits avec la culture italienne, entretenus notamment par les nombreux Italiens travaillant en son sein, la Radio-Télévision suisse de langue italienne (RTSI, RSI depuis 2009) réussit à conserver ses spécificités propres, au moins jusque dans les années 1980, et en premier lieu la programmation de comédies en dialecte, à l'origine du développement de ce genre de théâtre dans la région. En outre, le "théâtre de la parole" dut beaucoup à ses contacts avec la radio. Dans la seconde moitié du XXe s., l'art dramatique tessinois s'ouvrit à de nouvelles formes d'expression, comme le théâtre de mouvement, introduit par le Teatro (1971) et la Scuola Teatro Dimitri (1975) de Verscio. Animé par des institutions fondées de longue date, comme le Teatro sociale de Bellinzone (inauguré en 1847) et le théâtre de Locarno (1902), ainsi que par de nombreuses compagnies, il s'en trouva enrichi.
Grâce à la radio, le T. eut également un ensemble symphonique, l'Orchestre de la Suisse italienne (1935), établi à Lugano. Animée par de nombreuses fanfares et chorales et plusieurs écoles de musique, dont le conservatoire de la Suisse italienne (fondé en 1985 comme académie de musique de la Suisse italienne), la vie musicale accueillit un grand nombre de nouvelles manifestations dans la seconde moitié du XXe s., dont les Semaines musicales d'Ascona (1946) et Estival Jazz à Lugano (1979). Parmi les festivals de cinéma apparus en Suisse au milieu du XXe s., celui de Locarno (1946) reste l'événement majeur du septième art helvétique.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Le T. constitue la principale région de la minorité italophone en Suisse (présente aussi dans les Grisons italiens). Le tiraillement entre son appartenance politique à la Suisse et sa culture italienne (Suisse italienne) forma son identité. Cette tension s'intensifia au début du XXe s. après l'ouverture du tunnel du Gothard.
L'équilibre démographique en fut changé, la population autochtone passant de plus de 90% (env. 109 500 hab.) entre 1850 et 1880, à moins de 70% (106 938 hab.) en 1910, ce qui causa un profond malaise culturel, accentué par la tendance des Suisses alémaniques établis dans le canton à créer leurs propres écoles, journaux (Tessiner Zeitung ) et associations. Ce malaise fut ressenti surtout par un cercle assez restreint d'intellectuels et avivé par la déception qui suivit l'ouverture du tunnel (qui ne tint pas ses promesses de développement économique). Tandis que certains groupes minoritaires manifestaient une forte italophilie, comme celui réuni autour du journal L' Adula (1912), le mécontentement fut aussi à l'origine des "revendications tessinoises" (1924 et 1938). Les requêtes relatives à la culture que celles-ci contenaient furent en grande partie satisfaites, donnant lieu à une augmentation des subsides, dans le contexte de la défense spirituelle. Au niveau cantonal, la peur d'une germanisation du territoire, doublée de celle de l'arrivée de protestants, déboucha sur l'adoption de la loi sur les enseignes (1931) qui rendait obligatoire l'usage de l'italien dans les textes publics.
L'arrivée au pouvoir du fascisme en Italie et le développement consécutif de l'irrédentisme rallumèrent le débat sur l'italianité et l'helvétisme. Dans un contexte de confrontation politique et culturelle, celui-ci entraîna les hommes de lettres tessinois, notamment Francesco Chiesa et Guido Calgari. Les esprits se calmèrent après la chute du fascisme, mais la crainte de la germanisation revint sur le devant de la scène dans les années 1950 avec la controverse sur le bradage du sol; les fréquents discours alarmistes sur l'italianité ne se vérifient toutefois pas dans les chiffres: en 2000, on comptait 8% de germanophones au T.
Le soutien à la culture italienne fut renforcé dans la seconde moitié du XXe s., notamment grâce à la loi fédérale sur l'aide financière au T. pour la défense de la culture et de la langue italiennes (1980) et à l'augmentation des subventions de la Confédération qui s'ensuivit (de 225 000 à 1,5 million de francs). Au début du XXIe s., une meilleure représentation des italophones au sein de l'administration fédérale restait cependant une préoccupation de la délégation tessinoise aux Chambres fédérales et de plusieurs associations.
Grâce aux subsides fédéraux, le canton put améliorer sa politique culturelle. Son organisation manqua toutefois jusqu'au début du XXIe s. d'une loi-cadre permettant sa promotion. Parmi les initiatives soutenues par l'Etat, il y eut la création d'institutions comme le réseau des bibliothèques tessinoises (1991), reliant les quatre établissements cantonaux (Bellinzone, Lugano, Locarno et Mendrisio), l'Observatoire linguistique (1991) et le Centre de dialectologie et d'ethnographie de la Suisse italienne (2002). Ce dernier accueille le Vocabolario dei dialetti della Svizzera italiana, fondé en 1907 par Carlo Salvioni, et coordonne les musées ethnographiques régionaux du T., qui bénéficient de subventions cantonales (loi de 1990). L'offre culturelle est complétée par un réseau de musées, de différentes importances, dont le Musée cantonal d'art (1987) et le Musée cantonal d'histoire naturelle (à l'origine Cabinet d'histoire naturelle, créé par Luigi Lavizzari en 1853) à Lugano, ainsi que la pinacothèque cantonale Giovanni Züst à Rancate. La réalisation, encore en cours, d'un centre culturel à l'emplacement de l'ancien Grand Hôtel Palace a relancé le rôle de Lugano sur la scène culturelle tessinoise et le débat sur les rapports entre l'Etat (cantons et communes) et la culture.
Auteur(e): Marco Marcacci, Nelly Valsangiacomo / AMC
Auteur(e): Carlo Agliati / AMC