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Je ne sais plus vraiment ce que je fais sur cette terrasse depuis vingt minutes. J'ai froid et je n'aime pas cette ville. Hier je le savais encore, hier j'étais chez moi. Depuis que je suis seul, le temps passe beaucoup plus lentement. J'avais la certitude que tout ce que j'aimais ne pouvait m'être enlevé. L'avenir ne m'inquiétait pas, dans mon pays, le pire était derrière. Je me levais le matin, certains que mes enfants vivront dans une société plus juste, plus libre. Mais il y a eu ce voyage. Un voyage parmi tant d'autres. Un voyage en avion duquel ma femme et mes enfants ne sont jamais revenus.
Lorsque je l'ai appris, je n'y ai pas cru. Durant des mois, je suis rentré chaque soir convaincu que mes enfants seraient devant la télévision à se disputer et ma femme devant ses toiles qui devenaient de plus en plus belles, comme elle.
J'ai dormi des jours entiers, au lit entre le vendredi et le lundi matin. Au début mes amis forçaient ma porte pour m'obliger à sortir, mais avec le temps, je me suis retrouvé de nouveau seul. Il paraît que la vie continue.
Durant l'enquête, j'ai cherché à comprendre. Tout le monde cherchait les raisons de cet accident d'avion, comme s'ils cherchaient pourquoi en une fraction de seconde ma famille a été rayée de la surface de la terre. Au début j'ai lu tout ce que l'on pouvait lire sur le sujet. Rapport d'expert et contre expertises des expertises.
Tout était dit et je n'ai jamais eu l'impression que l'on me cachait quelque chose. Puis il y a eu le procès et le résultat de l'enquête. Un surcroît de travail et un manque d'effectif. Une erreur humaine. Une erreur qui avait une chance sur un million de se reproduire. Une petite correction dans un programme informatique. Celui qui avait commis l'erreur, donné les consignes d'altitudes avait une femme et deux enfants. Une fille et un garçon, comme les miens.
Avant d'être sur cette terrasse, je crois que j'ai imaginé qu'à sa place, j'aurais donné ma famille, proposé quelque chose, fait une offre Je ne sais plus. Je crois aussi que j'ai peut-être voulu lui prendre ce qu'il avait, pour qu'il reste seul, pour qu'il me comprenne.
Maintenant je ne sais plus. Je passe de la colère à la pitié, de la pitié à la tristesse. J'entends les cris de peurs de sa femme et la terreur de ces enfants me glace le sang. Le manche du couteau me rend les mains moites. Dos au mur, je ne peux ni avancer ni reculer. Je voulais qu'il sache ce que j'endure. Je voulais qu'il connaisse la souffrance, la solitude. Je crois même que j'ai pensé lui prendre sa femme et ses enfants. Ma femme m'aimait et je voyais mon futur dans les yeux de mes enfants. L'assurance de la compagnie aérienne m'a donné de l'argent. La valeur de ma famille a été calculée, évaluée, monnayée.
Maintenant je ne sais plus. Je me retrouve sur une terrasse loin de chez moi et le mari vient vers moi.
En quelques secondes, comme pour l'avion, le drame survient. Je sens son sang sur mes mains et je vois dans ses yeux la même incompréhension. Il ne me reste que la fuite, l'irréversible est commis. Je le vois s'affaisser contre le mur et c'est comme un avion qui explose en l'air dans ma tête.
En sautant la barrière je sais déjà qu'il n'y aura pas de survivants.