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Au Gran Sasso d'Italia
Au Gran Sasso d' Italia.
Avec 2 illustrations. Par Albert Dunant.
Aujourd'hui, 28 octobre 1940, jour anniversaire de la marche sur Rome. Le chantier chôme et, d' ailleurs, il y a trois jours qu' on ne voit plus personne sur le barrage en construction, car le vent souffle en tempête. Il galope tout au long de la vaste plaine bordée de collines basses, qui sera bientôt un lac, pour s' engouffrer dans la gorge étroite et boisée. Les nuages passent si vite qu' ils découvrent parfois un pan de ciel très bleu, aussitôt recouvert par un voile de pluie glacée, qui passe horizontale en rafales violentes.
Notre logis de bois craque et gémit, les parois tremblent, pendant que le vent hurle dans les hêtres et en arrache les feuilles avant qu' elles ne jaunissent.
Que faire?... Sinon se rappeler les bons moments vécus au cours de cet automne exceptionnellement beau: les longues promenades dans les bois et sur les pâturages qui dominent le chantier, les flâneries au soleil en face du massif du Gran Sasso d' Italia, entouré d' une douce lumière matinale aux profondes ombres vaporeuses et bleues, ou bien dorée vers le soir. Cette apparition presque au sommet d' une montagne: une jument et ses deux poulains, un tout petit cheval et un mulet d' un an, effrayés par mon arrivée, s' étaient envolés en un court galop et s' étaient vite arrêtés pour me regarder; superbes animaux propres et libres au poil luisant de santé; derrière eux un immense hêtre se détachait sur des plans successifs de collines se perdant dans le lointain, tout au fond l' Adriatique dans la brume transparente.
Et puis cette magnifique journée du début du mois:
Départ à 6 heures, seul; le jour vient de se lever, la matinée est fraîche, limpide et calme. Je rejoins tout d' abord la vallée principale du Vomano, à la cote 1000, 300 mètres en contrebas, puis je chemine longuement dans l' ombre d' un profond vallon boisé; l' odeur de la terre humide et des feuilles, le bruit du torrent accompagnent mes pensées encombrées de souvenirs.
Une clairière dans la forêt: auprès d' une maison en ruine un troupeau de moutons encore au parc et deux bergers frustes qui se chauffent à leur petit feu.
Une grosse source vauclusienne jaillit du lit de la rivière à l' endroit où l'on quitte un terrain marno-gréseux imperméable pour pénétrer sur les calcaires éminemment perméables du Gran Sasso. Les eaux d' infiltration de toute une région se concentrent en ce point, et plus haut, on ne trouve pas une goutte d' eau.
Les arbres s' espacent, et peu à peu les pâturages font place au rocher qui affleure, aux « lapias », aux pierriers; on voit de multiples dolines, qui sont des entonnoirs naturels plus ou moins grands formés par la circulation souterraine des eaux qui dissolvent la roche.
Les montagnes des alentours sont sauvages et arides, et leurs flancs présentent parfois des parois taillées à pic, où le soleil rasant et le jeu des ombres révèlent même à l' œil peu averti la structure du massif: ce sont de larges et puissantes strates, qu' on voit jaillir obliquement d' en dessous des couches gréso-marneuses, qui forment les premiers contreforts de la montagne, pour se replier en un grand arc à la hauteur des sommets.
Solitude complète; où peuvent bien être les centaines de perdrix dont on m' a parlé et qui doivent habiter ces parages? Seuls deux choucas, chers vieux compagnons qu' on retrouve partout en montagne, poussent un cri et plongent dans le vide pour aller se percher sur un petit rocher tout là-bas au fond.
C' est en arrivant sur un col ( 2200 m .) qu' on voit le Corno Grande ( 2914 m .), accompagné du Corno Piccolo ( 2637 m .), le plus haut sommet des Apennins, et le seul suffisamment massif et rocheux, je crois, pour attirer les varappeurs. Le grand n' est pas difficile d' accès, et on doit pouvoir y monter les mains dans les poches; le petit par contre est plus joli; son arête est dentelée à souhait et de grandes dalles lisses descendent droit jusqu' aux pâturages.
Ce ne sera pas pour cette fois; je me contente d' en admirer les aspects changeants et tentateurs pendant l' ascension de la montagne voisine, le Pic Intermésoli ( 2646 m .), qui, vu du col ne semblait être constitué que d' un énorme cône d' éboulis: « Un affreux tas de cailloux », dirait-on à Genève. Heureusement que son flanc Est montre son ossature, et cela me permet d' exécuter quelques modestes pas de varappe qui, de, contentement, me donnent des ailes et me conduisent au sommet, où j' arrive à 11 heures.
La vue est grandiose et très étendue, quelques rares sommets seulement atteignent 2000 mètres d' altitude dans l' Apennin de l' Italie centrale, comme le Terminino et le Velino; je les vois au loin dépasser légèrement le moutonnement de tous ces dos ronds qui se succèdent les uns aux autres, sans ordre semble-t-il. Au nord, les montagnes s' abaissent graduellement vers la droite, pour aboutir à la Mer Adriatique qu' on devine dans la brume à une cinquantaine de kilomètres de distance. Puis le bloc du Corno Grande s' impose et barre la vue à l' est; à sa droite se trouve un large vallon, dans lequel je peux repérer les évolutions que j' y fis à skis en 1938, venant de Campo Imperatore, de l' autre côté de la montagne.
Je découvre à mes pieds le village de Pietracamela, à peine visible et adossé à un banc de rochers; un peu au delà le chantier de Colle Piano, but de mon excursion. On voit bien les grandes tours des deux puits en cours de percement; ceux-ci doivent atteindre une profondeur de 670 m. et serviront, l' un de conduite forcée pour la centrale hydroélectrique, dont on est en train de creuser la caverne en contrebas, l' autre pour les câbles et le personnel. Une galerie forcée formée de plusieurs tronçons et longue de 16 km. relie ces puits à l' emplacement du lac que nous devons créer et d' où je suis parti. Que diront les camarades quand ils sauront qu' au lieu de venir bourgeoisement par la route, je leur serai tombé dessus en passant par en haut?
Il m' est permis de muser maintenant, le temps ne presse pas, je me sens désormais en sûreté en entendant des cloches et des voix humaines. Près du sommet, un petit névé encore dans l' ombre et tout gelé; il ne fondra pas jusqu' à l' hiver, car bientôt la neige va se mettre à tomber en abondance.
A la descente pierriers croulants, gros blocs amoncelés, pâturages, forêts et, oh bonheur! une petite source; nous sommes donc revenus sur les terrains marneux, et c' est bien le cas. Au fond du vallon un beau torrent d' eau claire m' invite à un bain glacé et réparateur; et au chantier je suis accueilli vers 16 heures par une tasse de thé aussi bienfaisante qu' inattendue en ce pays.
En visitant les travaux, nous examinons les surprenantes cavernes qu' il faut creuser dans le flanc de la montagne pour protéger les énormes transformateurs contre d' éventuelles attaques aériennes, au lieu de les laisser simplement à l' air libre, comme on faisait jusqu' à maintenant. O progrès delà civilisation!
Le lendemain matin au réveil, j' aperçois le Gran Sasso baigné dans l' ombre matinale et se détachant sur un ciel merveilleusement pur; le soleil levant lui fait un liseré d' or sur chaque arête.
Peut-être pourrai-je une fois travailler là, trouver un compagnon sûr et me mesurer avec ce beau colosse.