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L’acide acétylsalicylique (AAS, Aspirine) est l’un des médicaments les plus consommés au monde. Il est aussi l’un des plus anciens. Isolé pour la première fois dans l’écorce de saule (Salix), il est connu depuis l’Antiquité pour ses vertus curatives. On retrouve sa trace sur des tablettes sumériennes de 5000 ans av. J.-C. et dans un papyrus égyptien de 1550 ans av. J.-C. Hippocrate soulageait les douleurs et les fièvres avec de l’écorce de saule blanc. En 1829, Pierre-Joseph Leroux l’isole et le baptise salicyline. En 1859 Kolbe, puis en 1897 Hoffmann, réussissent la synthèse chimique de l’acide acétylsalicylique. En 1971, Vane, prix Nobel de médecine, découvre l’action inhibitrice de l’Aspirine sur les prostaglandines.1 La cyclooxygénase, cible précise de la molécule, est isolée en 1976.2
En 1877, Sée décrit déjà ses effets secondaires sur l’audition chez des patients traités pour rhumatismes. En 1965, Myers documente l’ototoxicité réversible de l’AAS sur un collectif de patients traités pour une maladie rhumatismale par 6-8 g d’Aspirine/jour.3 Ensuite, Mongan démontre que l’ototoxicité, qui se manifeste par un déficit auditif et des acouphènes, augmente progressivement avec la concentration plasmatique en acide salicylique.4 Les acouphènes et le déficit auditif sont typiquement bilatéraux, symétriques, avec une perte de 20 à 40 dB. Tout se normalise peu après l’arrêt du traitement.5
Nous rapportons ici une situation caractéristique d’ototoxicité par surdosage en Aspirine.
Une jeune femme se présente aux urgences à minuit avec, au premier plan, des acouphènes. Elle rapporte aussi un déficit auditif bilatéral et une sensation ébrieuse d’apparition aiguë. De plus, elle se plaint de céphalées progressives avec des nausées et un épisode de vomissement. Il s’agit d’un premier épisode chez cette patiente en bonne santé habituelle. On constate une température corporelle à 38,1°C et des marques de scarifications sur ses avant-bras. Finalement, elle reconnaîtra avoir ingéré 42 comprimés d’Aspirine, donc 21 g, ce qui correspond à une dose de 350 mg par kilo de poids corporel.
L’otoscopie est normale, le Weber centré et le Rinne positif des deux côtés. Seule la voix forte est comprise des deux côtés. A l’audiogramme tonal, les seuils sont à 35 dB à 1000 Hz, des deux côtés (figure 1). Les oto-émissions acoustiques sont très faibles et les produits de distorsion absents (figure 1). Les examens vestibulaires cliniques et neurologiques sont dans la norme.
Le taux plasmatique très élevé de salicylate, 4,34 mmol/l, confirme l’intoxication. Le bilan sanguin met aussi en évidence des signes de déshydratation, un trouble acido-basique mixte (pH de la gazométrie : 7,54), une hypokaliémie (2,8 mmol/l) ainsi qu’une élévation de l’urée (11,6 mmol/l) et de la créatinine (205 mmol/l).
Elle est hospitalisée en unité psychiatrique pour une surveillance, une réhydratation et une substitution en potassium et magnésium. L’évolution est favorable. Après 24 heures, les vertiges, les céphalées et la fièvre ont disparu. Les paramètres sanguins se normalisent en 72 heures. Elle rentre à domicile.
Elle est revue une semaine plus tard. Anamestiquement, l’audition s’est normalisée progressivement et les acouphènes se sont estompés en quatre jours. Les tests de la fonction auditive sont normaux (figure 1).
Autrefois, l’Aspirine était couramment utilisée à des doses de 6 à 8 g/jour, entre autres dans les maladies rhumatismales. Dès lors, les troubles de l’audition qui en résultaient étaient bien connus. Aujourd’hui, elle reste très largement utilisée comme antalgique, antipyrétique, anti-inflammatoire ou à visée de prévention des risques cardiovasculaires mais à des doses de l’ordre de 100 à 300 mg/jour, bien inférieures à celles engendrant une ototoxicité. En prise orale, une légère intoxication peut survenir à des doses supérieures à 150 mg par kilo de poids corporel et une intoxication grave est prévisible dès 300 mg/kg. Chez notre patiente, avec 350 mg/kg, il s’agissait clairement d’une intoxication grave. De nos jours, de tels cas sont rares.
Les symptômes se développent rapidement 4 à 24 heures après l’absorption. Ils consistent en nausées, vomissements, céphalées, acouphènes, hypoacousie, vertige, troubles visuels, hyperthermie, hyperventilation, sudation, déshydratation, déséquilibres acido-basique et électrolytique, hyper ou hypoglycémie, tremor, obnubilations, coma, insuffisances respiratoire et rénale, exanthèmes et hémorragie.6 On voit donc que les symptômes auditifs font partie des premiers à apparaître. Les doses nécessaires à l’apparition d’un déficit auditif varient quelque peu d’un individu à l’autre. Par contre, pour chaque individu il existe une corrélation presque linéaire entre le dosage plasmatique en AAS et l’importance du déficit.7
Quant aux acouphènes, reflet du déficit auditif, ils peuvent apparaître avec un taux plasmatique minimal relativement bas de 5 à 19 mg/dl.4,7 Heureusement, et à l’inverse de bien d’autres médicaments ototoxiques, tels que le cisplatine, les aminoglycosides, les antimalariques ou même certains AINS, les troubles causés par l’AAS sont réversibles.8
La fonction auditive se normalise 72 heures après l’arrêt du médicament et les acouphènes disparaissent.3,4 En plus de l’atteinte cochléaire, l’Aspirine peut altérer la fonction vestibulaire et avoir causé les vertiges et le déséquilibre dont se plaignait notre patiente.9 Malheureusement, nous n’avons pas eu l’opportunité de tester sa fonction vestibulaire.
Les mécanismes d’action de l’ototoxicité liée à l’Aspirine ne sont toutefois pas encore complètement établis. En tous les cas, il n’y a pas d’atteinte morphologique décelable de l’organe de Corti chez des patients traités par Aspirine à haute dose pendant une période prolongée.9 Pour rappel, l’organe de Corti est constitué de 3500 cellules ciliées internes qui codent le message acoustique en signaux électriques transmis au cerveau par le nerf auditif avec, en regard de chacune d’elles, trois cellules ciliées externes. Ces dernières ont des propriétés contractiles (démontrées pour la première fois à Genève en 1985 par Brownell, Bertrand, Bader et de Ribaupierre ;10 voir la vidéo sur internet «dancing outer hair cell» – http://auditoryneuroscience.com/ear/dancing_hair_cell), à l’origine des oto-émissions acoustiques enregistrables en clinique.11 Elles résultent de mouvements transmembranaires de la prestine, une volumineuse protéine.12 Ceci procure aux cellules ciliées externes un rôle de tuning, puisqu’elles amplifient d’environ 50 dB les différents composants du spectre fréquentiel pour que chaque fréquence stimule une cellule ciliée interne spécifique. L’ototoxicité de l’AAS est essentiellement liée à une perturbation de leur fonction, l’AAS bloquant les mouvements de la prestine.13 Ceci explique les caractéristiques du déficit auditif lié à une intoxication à l’AAS qui touche toutes les fréquences, avec une élévation des seuils de 20 à 40 dB, ainsi que l’absence de réponse à l’enregistrement des oto-émissions acoustiques.