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qui permette de les faire entrer dans le domaine de l'histoire; elles sont donc, pour celle-ci, comme si elles n'étaient pas. Deux raisons militent principalement contre l'idée d'une population installée de vieille date en ces lieux reculés : Ce sont, d'un côté, l'état encore sa uvage du sol, et de l'autre, l'absence de toute trace de la propagande chrétienne.
Divers témoignages établissent que, dans la partie de la Suisse où s'étaient installés les Allemans, de vastes forêts, des marais profonds, d’immenses solitudes couvraient encore au commencement du septième siècle, non-seulement les lieux que n'avaient occupés ni les Helvètes, ni les Romains, mais aussi des portions de territoire qui, précédemment civilisées, avaient été dévastées par l'invasion barbare. A l'extrémité du territoire helvétique, vers le lac de Constance, de grands bois peuplés de bêtes féroces existaient de chaque côté des routes que les Romains avaient construites. Il en était de même près du lac de Zurich , dont la rive septentrionale était, il est vrai, parcourue par une voie romaine, mais où une forêt d'une immense étendue couvrait encore au huitième siècle la contrée avoisinante. Du côté du sud, une vaste solitude (eremus), qui a donné son nom au couvent de Notre-Dame des Ermites, occupait le haut plateau qui forme aujourd'hui le centre du canton de Schwyz, et à la même époque l'Oberland et le pays de Glaris étaient aussi entièrement dépourvus d'habitants 18.
C'est ce qui explique comment, au rebours de ce qui se passait dans l'ouest, le nord, et le sud-est de la Suisse actuelle, on ne rencontre encore au septième siècle, dans le centre du même pays, aucun de ces établissements religieux, ermitages ou couvents, qui servaient de berceau d'abord, puis de centre à la propagation des doctrines chrétiennes
au milieu des barbares, païens ou convertis. Ni les missionnaires venus d'Irlande, ni leurs disciples immédiats, dont on peut constater sur les bords du Rhin la présence et l'activité, n'ont laissé, soit dans les Waldstätten, soit dans les vallées des Alpes qui les avoisinent immédiatement, aucun vestige de leur passage 19. C'est qu'ils n'y trouvaient personne à qui prêcher l'Evangile. Quand les Allemans s'y sont établis, vers la fin de la dynastie mérovingienne, ils étaient déjà chrétiens, et ils y ont porté avec eux leurs nouvelles croyances; car, lorsque l'on voit les Waldstätten poindre sur l'horizon de l'histoire, la période du paganisme est dès longtemps passée.
Il est donc permis de croire, si l'on veut rester sur le terrain de la vraisemblance historique, que ce n'est pas avant la première moitié du huitième siècle qu'a dû commencer à s'opérer le peuplement définitif des trois vallées. Ce n'est même qu'au milieu du neuvième, que se rencontrent pour la première fois, dans un document authentique où il est fait mention des « églises » du pays d'Uri, les indices qui attestent, d'une manière certaine, l'existence d'une population sédentaire établie dans les alentours de ce qu'on appelait alors < le grand lac 20, » et de ce qu'on nomme aujourd'hui le lac de Lucerne ou des Quatre-Cantons. Avant les tentatives de colonisation qui devaient rendre habitables ces espaces inoccupés, ils ont pu de tout temps servir de passage, de retraite ou d'exil à des individus isolés; mais, nous le répétons, nul vestige historique, antérieur au neuvième siècle, ne trahit l'existence en ces lieux d'établissement de quelque importance, tandis que, dès lors, et jusqu'au quinzième siècle, on peut suivre, en voyant se créer de nouvelles églises, les progrès du peuplement graduel des « pays forestiers, > ou des Waldstätten, et ce nom générique dit assez quel en était le caractère primitif. Ce lent et successif accroissement de la population achève de démontrer, soit les difficultés que de telles contrées devaient offrir à qui tentait de s'y établir, soit la certitude presque complète qu'avant les derniers temps de la dynastie mérovingienne aucun effort collectif ne fut fait pour les occuper.
Le remplacement de cette dynastie par celle des Carolingiens, qui avaient déjà mis fin au duché d'Allémanie, fit disparaître ce qui pouvait rester encore aux Allemans d'indépendance partielle, en assimilant leur pays, sous le rapport administratif, à toutes les autres provinces de l'Empire des Francs (748–752). L'institution des comtés et des comtes fut maintenue, la condition des diverses classes de la société ne subit pas de changement, mais au lieu d'avoir affaire à des chefs nationaux quoique subordonnés, ce fut au pouvoir central représenté par des commissaires du prince (missi dominici), que les fonctionnaires publics durent rendre compte. Le système gouvernemental des Carolingiens, qui a trouvé dans les capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire son expression authentique et définitive, s'étendit du Jura aux Alpes sur toutes les parties du territoire que s'étaient partagé quatre siècles plus tôt les Burgundes et les Allemans. L'activité et l'influence civilisatrice de ce gouvernement se firent, en particulier, sentir dans les contrées de la Suisse qu’occupait la population d'origine allémanique, et nous croyons qu'on peut, selon toute vraisemblance, attribuer aux premiers Carolingiens la plus grande part d’influence sur la colonisasation des Waldstätten 21.
Les encouragements donnés par le souverain au défrichement et à la culture des terres; l'accroissement naturel de population qui en fut la suite; l'intérêt que trouvaient les nobles à développer l'exploitation de leurs vastes propriétés; la pieuse inunificence qui les portait à s'en défaire pour la dotation des couvents; le zèle de ces maisons religieuses pour agrandir leurs propres domaines et en tirer fructueusement parti; le désir chez les classes inférieures de la population libre d'échapper à la pauvreté ou à l'oppression; – tout concourait alors à étendre de proche en proche l'occupation du sol. Les espaces inhabités devinrent le séjour de populations nouvelles, ou, pour mieux dire, ils procurèrent à la population allémanique déjà existante des établissements nouveaux.
Il ne subsiste, en effet, nulle trace historique de peuplades étrangères qui, à cette époque ou plus tôt, auraient pénétré, en passant, pour ainsi dire, sur le corps des habitants du pays circonvoisin, dans l'enceinte inoccupée des Waldstätten, dont ils auraient fait de temps immémorial des oasis de liberté. La légende, stimulée par un amour-propre national plus excusable qu'éclairé et servie par une érudition fantastique, la légende a rêvé pour les populations de ces petites vallées, comme pour celle du Hasli ??, des origines chimériques et dont une saine interprétation historique a fait justice. Il n'y eut ici rien d'insolite, ni d'exceptionnel. Les analogies de tout genre qui, pour les habitudes, les institutions, la langue, existent entre les témoignages concernant les Allémans et les plus anciens renseignements relatifs aux petits cantons, ces analogies complètent et corroborent jusqu'à l'évidence les autres données de l'histoire; sans parler des ressemblances non moins frappantes qui se montrent, dès l'origine, entre les populations d’Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, et celles de Lucerne, Glaris et Zoug.
On peut donc affirmer que le peuplement des Waldstätten s'est opéré selon les règles. Ici, comme ailleurs, à mesure que la place vint à manquer dans les contrées plus heureusement situées, on se rapprochait, par un mouvement naturel et irrésistible, de l'intérieur des régions alpestres. Ce serait ainsi qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire dans la seconde moitié du huitième siècle, les hautes vallées, qui devaient devenir le berceau de la Confédération suisse, auraient reçu les premiers rudiments d'une population stable et définitive 93
III
LA COLONISATION DES WALDSTÆTTEN
On peut assigner à la colonisation des Waldstätten trois origines principales : l'intervention royale, celle des seigneurs et des couvents, et les entreprises individuelles ou collectives des pionniers appartenant à la classe des hommes libres. Cette triple origine n'est pas seulement attestée par ce que nous savons de l'état des choses au point de départ, elle correspond encore à l'état des choses que nous trouvons au point d'arrivée. C'est elle qui rend compte des diversités que laissent entrevoir, tout en marchant vers l'indépendance, les trois pays d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden. A défaut de témoignages historiques, la condition civile des personnes et la possession des biens de commune suffiraient pour révéler les formes différentes sous lesquelles s'est opéré dans les Waldstätten l'établissement des colons de race allémanique.