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Une marmite glaciaire rendue à ses magnifiques dimensions originales
PAR JACQUES MARTIN-CHAVANNES, VEVEY
Avec un plan et 1 illustration ( 71 ) Tout le monde sait que notre pays a connu des périodes glaciaires de plus ou moins longue durée, alternant avec d' autres au climat très doux, voire tropical.
Ce que l'on sait moins, c' est que le retrait de la glaciation du würmien, la dernière, remonte en gros à 20 000 ans.
Ce retrait s' est effectué lentement, bien entendu, avec des fluctuations, exactement selon le comportement de nos glaciers actuels, toutes proportions gardées.
Au cours de ces fluctuations, bien des collines du plateau suisse prirent naissance: le glacier en retrait, en de multiples et désordonnées contre-offensives - tel le général d' une armée en déroute lançant des contre-attaques désespérées pour couvrir la retraite - reprenait en charge les masses énormes de matériaux qu' il venait d' abandonner et les repoussait devant lui, tantôt sur son flanc gauche, tantôt sur le droit ou de front, pour les laisser enfin définitivement sous forme d' impres moraines, lors de l' ultime mouvement de repli.
En ce même temps, bien des gorges furent comblées, en particulier dans les verrous rocheux. Des marmites glaciaires subirent le même sort. Elles avaient été creusées grâce à la complicité de l' eau, des meules et des graviers, durant des millénaires, sous la constante protection du glacier.
C' est le cas d' une marmite de première grandeur, située sur le versant ouest du verrou de Chiètres, entre Bex et St-Maurice: la marmite glaciaire des Caillettes, sur la propriété de M. Kuonen.
On peut admettre que depuis le recul du dernier glacier, aucun œil humain n' avait pu la contempler dans ses réelles dimensions.
Un membre du Cercle de Sciences naturelles Vevey-Montreux, membre du CAS par surcroît, passa par là et se mit en tête de la libérer de son contenu.
Il s' écoula cependant encore cinq ou six ans avant que l' idée prit corps, car on pouvait présumer que cela ne serait pas une petite entreprise.
Au matin du premier samedi d' avril 1962, on arriva sur les lieux avec un compresseur, des perforatrices et tout un matériel mis à disposition par un autre membre du CAS. Au soir de cette mémorable journée, les quatre blocs de plusieurs tonnes qui coiffaient le contenu de la marmite étaient réduits en morceaux et déblayés. Cela permit de bien augurer de la suite des travaux et l'on pensa qu' en quatre ou cinq samedis ( on n' y travailla que le samedi ), il y aurait bien du travail accompli.
Il fallut très vite déchanter. Non seulement de nombreux gros blocs succédèrent aux premiers, mais encore la masse devint si compacte, de plus petits blocs se trouvèrent si fortement enchâssés et le tout colmaté par un ballast si résistant, qu' il fallut des heures pour libérer chaque bloc erratique avant de pouvoir le dynamiter1.
Dès la deuxième journée on renonça au compresseur, pour ne plus employer que le plastic. Celui-ci présente l' avantage sur un autre explosif, de pouvoir être posé à même le rocher. Il travaille « dans le dur » comme disent les gens du métier, et disloque la roche sans en éparpiller les éclats au loin. Aussi les parois lisses de la marmite ne subirent-elles aucun dégât.
1 Signalons que, parmi les innombrables blocs erratiques rencontrés durant l' excavation, dont une dizaine devaient peser de quatre à sept tonnes, il y eut principalement des gneiss des Alpes Pennines, des serpentines, de la protogyne du massif du Mont Blanc et des calcaires noirs autochtones.
Du fait que cette dernière constituait une sorte de gigantesque bouche de canon, la puissance des déflagrations fut saisissante, et toute la région environnante en fut ébranlée jusque dans ses fondements, semant la panique parmi la clientèle du « Motel », à 500 m de là!
Situation de la marmite par rapport à la route cantonale Bex-St-Maurice Et c' est ainsi que, de samedi en samedi, sauf un arrêt prolongé durant les gros froids de l' hiver, avec une inlassable persévérance, quatre-vingt-dix mètres cubes de matériaux au total furent extraits à la force du poignet de l' énorme cuve et l'on arriva au samedi 19 avril 1963, jour faste au cours duquel le dernier seau contenant les derniers graviers en fut tiré à la poulie.
L' acte de restitution à la nature d' un de ses d' œuvre était accompli!
Par sa situation unique, au bas d' une paroi verticale de 20 m, dans un cadre champêtre admirable, on peut prétendre que la marmite glaciaire des Caillettes est une des plus belles, sinon la plus belle de Suisse. Son diamètre est de 5 m, sa profondeur, à partir du goulot d' écoulement, de 4,10 m, mais de plus du double mesurée dès le départ de l' érosion.
Une vingtaine de membres du Cercle de Sciences naturelles, dont une forte proportion de moins de vingt ans et deux ouvriers salariés italiens participèrent à cette entreprise dont le coût se monta à plus de fr. 2000, malgré la nombreuse d' œuvre bénévole.