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Repensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.
Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.
Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. Les pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.
Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.
Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.
À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.