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Par Anne Barrat
Tout comme l’histoire de la finance mondiale est inséparable de celle du nom Rothschild, celle de la voile retiendra celui de Gitana, le nom du défi, devenu une écurie, lancé par Julie de Rothschild en 1876.
Gitana: « a star is born »
L’aventure commence avec cette baronne, qui est l’arrière-petite-fille du fondateur de la dynastie banquière fondée par Mayer Amschel Rothschild – la famille sera anoblie en 1817 par l’empereur François Ier d’Autriche en 1817. Elle descend de la branche autrichienne de l’empire, qui compte alors des branches dans les principales capitales européennes, avant de devenir intercontinentale.
C’est une 100% Rothschild, née de l’union d’Anselm Salomon et de Charlotte von Rothschild, fille aînée de l’oncle de son époux, Nathan Mayer Rothschild, père de la branche londonienne de la famille. Mariée à Adolph Carl von Rothschild, elle passa une bonne partie de sa vie dans le château de Pregny que fit construire celui-ci. Il était son cousin et dirigeait la branche familiale de Naples avant de trouver refuge sur les bords du lac Léman, fuyant la perle du sud de la botte envahie en 1860 par les troupes de l’un des principaux de l’unification italienne, Giuseppe Garibaldi.
Caroline Julie de Rothschild, dite Julie, était surnommée la « Gitane » : un clin d’œil à l’apparence et l’état d’esprit anticonformistes qu’elle cultivait. Amoureuse de photo, éprise de vitesse, femme indépendante avant la lettre (et la loi), elle commanda au chantier anglais Thornycroft un bateau à vapeur qu’elle baptisa le « Gitana ». Ce bâtiment de 24,45 mètres de long lui permit de battre le record du monde de vitesse avec 20,5 nœuds (environ 38 kilomètres par heure). Insatiable, la « yachting lady » la plus rapide du monde (ses records ont tous eu lieu sur le lac Léman) visa plus grand et plus vite. Elle lança le « Gitana II » en 1898 (48 kilomètres par heure réalisés entre Morges et Saint-Prex), initiant une réputation de témérité et d’excellence dans le domaine de la navigation qui survécut à sa mort en 1903.
Une affaire de famille
Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pourqu’Edmond de Rothschild, ce descendant de la branche parisienne de l’empire Rothschild qui créa il y a soixante-dix ans la compagnie financière Edmond de Rothschild, reprenne le flambeau de sa grande-tante. S’il s’inscrit dans la continuité de la collection lancée par la « gitane » Julie de Rothschild, en lançant le « Gitana III », il opère une rupture et délaisse le moteur pour un monocoque à voile. Ce ketch à deux mâts sera suivi du « Gitana IV » en 1963, un monocoque en bois blanc de 27m57. Celui-ci sera le premier d’une longue série de bateaux de régate qui s’illustreront dans de nombreuses courses au cours des années 60, 70 et 80, remportant entre autres les célèbres Giraglia (devenue Rolex Giraglia en 1997) entre Saint-Tropez, le Nord de la Corse et Gênes, ou encore la Fastnet race (devenue Rolex Fastnet race en 2001) au départ de l’île de Wight. Plus d’un demi-siècle plus tard, le maxi trimaran Edmond de Rothschild remportera cette même course avec Charles Caudrelier à la barre du « Gitana 17 », en battant le record de vitesse jamais atteint de 1925 à 2019. Benjamin de Rothschild, le fils d’Edmond de Rothschild, perpétue la tradition familiale en créant la Gitana Team en 2000 – une écurie de course au large basée à Lorient
en Bretagne.
Il écrit une nouvelle page de l’histoire de la famille et de la voile en se lançant dans l’aventure des multicoques, qui ne cesseront de se transformer pour devenir en deux décennies cette classe Ultim de trimarans à foils, volants sur les mers. Vingt ans au cours desquels la Gitana Team s’illustra à maintes reprises dans les plus grandes courses du circuit avec des skippers renommés. En 2006, Lionel Lemonchois bat le record de vitesse de la Route du rhum à bord du trimaran « Gitana- XI ». A partir de 2017, c’est avec le maxi trimaran Edmond de Rothschild que l’écurie ajoute des victoires à son palmarès : la Rolex Fastnet en 2019, la transat Jacques-Vabre en 2021, la route du Rhum en 2022…
De la même manière que son père avait innové en liant la marque aux cinq flèches aux voiliers monocoques, Benjamin de Rothschild a fait et réussi le pari de l’innovation et d’investissement dans une nouvelle génération de bolides des mers.
Aujourd’hui c’est sa femme, Ariane de Rothschild, qui préside au destin de la Gitana Team ; une équipe de près de 25 professionnels animés par le même esprit entrepreneurial et la même ambition : gagner.
Un pari fou
Pour atteindre le niveau requis pour surpasser les quelques concurrents de la classe Ultim, « personne ne compte ses heures » confesse Sébastien Sainson, chef de projet, qui a assuré le suivi des 170 000 heures qu’ont nécessité la conception et la mise au point de Gitana 17, mis en eau le 17 juillet 2017, par un bureau d’études de 8 personnes. Les dimensions justifient l’ampleur des travaux : 32 mètres de long, 23 mètres de large, 38 mètres de haut, 15,5 tonnes de poids total, une grand-voile de 300m2 – 45 minutes pour la hisser, manuellement. « Toutes les opérations sont effectuées de manière manuelle, insiste Sébastien Sainson. »
Le degré de sophistication de ces maxi trimarans, incomparable avec d’autres classes de bateaux, implique de nombreux et constants réglages et mises à jour. « Aucun de ces bateaux volants n’a passé un mois sans problème, reconnaît Sébastien Sainson. Et pour cause, ils n’existent que depuis quelques années. Ils représentent une véritable révolution. Chaque course donne l’occasion de faire des ajustements, des améliorations. » Ces ajustements ont des limites. Dans bon nombre de cas, c’est à l’homme de s’adapter à la machine et pas le contraire, s’amuse Sébastien Sainson. Charles (ndlr: Charles Caudrelier, skipper de Gitana 17) est trop grand pour le cockpit… » car « le principal frein à ces voiliers d’un autre type, c’est l’homme, le skipper. Il veut toujours aller plus vite, observe l’expert. » La vitesse de pointe s’élève à 52,7 nœuds, soit près de 95 km/h. Un dauphin sur leur route ? Aucune chance de survie. « Nous utilisons des répulsifs pour éloigner les mammifères du bateau qui, en mode volant, avance de travers », indique Sébastien Sainson, qui poursuit : « le principal objectif est de conserver une vitesse moyenne élevée, de l’ordre de 27 nœuds. Peu importe la vitesse maximale. » Pour le skipper Erwan Israël, né à Brest, la vitesse occupe la première place dans son attirance pour ces géants des mers : « nous traversons des océans très rapidement et cela change l’échelle de la planète. Puis le fait de voler ou d’essayer de voler malgré l’état de la mer et la hauteur des vagues avec les différents réglages à notre disposition. C’est très stimulant comme navigation. »
Sans surprise, le coût de ces multicoques atteint une douzaine de millions d’euros. « Il faut compter environ quatre millions d’euros par an pour faire tourner la Gitana Team et entretenir Gitana 17, indique Cyril Dardashti, à la tête de l’équipe depuis 2009. » Ce budget annuel est financé à 50% par la famille de Rothschild et à 50% par le sponsor unique qu’est la banque Edmond de Rothschild. « Comme tout sponsor, ils attendent de nous une maîtrise des coûts et un retour sur investissement. »
Entre célébration et frustration
Quel meilleur retour sur investissement que de figurer sur le podium ? L’équipe de Charles Caudrelier et d’Erwan Israël a terminé troisième de la Route du café le 14 novembre 2023. « En dépit des problèmes techniques importants que nous avons rencontrés, nous parvenons à finir une course et à monter sur le podium, se réjouit Cyril Dardashti. Cela démontre tout le travail de fiabilité réalisé. Cela rappelle aussi que la voile et, a fortiori, la course au large demeure un sport mécanique. C’est aussi cela qui est passionnant au-delà du défi sportif. » Un résultat en demi-teinte pour le skipper, Charles Caudrelier, qui confie : « c’est dans les échecs que nous apprenons le plus. Ces dernières années, nous n’avions pas eu trop de soucis techniques durant les courses, mais là nous voyons bien que le moindre petit problème peut engendrer des conséquences importantes et surtout des différences de performance car le plateau des Utlim est aujourd’hui très homogène. » Le parisien d’origine reconnaît que « cette transat m’a fait du bien. Elle m’a peut-être permis de me remobiliser. L’année 2022 a été très riche et dense avec la grande victoire sur la Route du Rhum et j’avais certainement besoin d’un petit électrochoc pour me relancer. La Transat a été une très bonne leçon de résilience et de persévérance. Quant à son co-équipier Erwan Israël, même s’il reconnaît que « c’était frustrant de ne pas pouvoir nous battre vraiment avec nos adversaires », il salue « cette aventure différente parce qu’en double, un exercice nouveau pour moi. J’ai beaucoup aimé cette forme de responsabilité et que la vitesse dépende de moi la moitié du temps. Le double n’offre aucun répit à bord. »
« On part dans l’inconnu »
C’est seul que partira Charles Caudrelier de Brest le 7 janvier prochain pour tenter de gagner le premier Arkea Ultim Challenge, un tour du monde de Brest à Brest en solitaire d’Ouest en Est.
Il fera route avec cinq autres maxi trimarans. « On part dans l’inconnu » s’exclame Sébastien Saison qui sera « sur le pont » 24/24h pour suivre la course, connecté en temps réel avec le skipper de Gitana 17. Appréhende-t- il ? Pas le moins du monde : « C’est un défi hors norme qui nous attend. La victoire demeure notre objectif et je sais que le Maxi Edmond de Rothschild reste un bateau de référence sur le plateau avec de formidables atouts pour gagner. L’homogénéité des bateaux donne une grande place à la performance du solitaire, c’est l’homme qui fera la différence et cela me plaît beaucoup. »