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30 juin 2018
Quotidien Jurassien
Mosaïque de la Démocratie
Fragment no 81
Quand les révolutions sont-elles possibles?
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Les épisodes révolutionnaires ne surviennent pas lorsque les gens sont trop nombreux à aller très mal. Les révolutionnaires les plus engagés ne sont pas non plus ceux qui vont le plus mal. Ceux-ci sont tellement occupés par leur détresse, qu’ils n’ont guère d’espace et d’énergie à consacrer pour améliorer le sort des autres et ne peuvent pas changer les conditions de vie de tous.
Les périodes révolutionnaires sont généralement des époques où les inégalités sont trop nombreuses et trop manifestement croissantes. Quand très peu de gens profitent de la croissance économique et de la hausse des revenus, alors que les perspectives des grandes masses stagnent ou même diminuent. Ou, comme aujourd’hui dans la plupart des pays d’Europe occidentale, quand les rendements des capitaux augmentent en quelques années de pourcentages à deux chiffres, pendant que les revenus réels du travail de près de la moitié de la population stagnent ou même diminuent depuis quatre décennies.
Cela est illustré par l’exemple par la révolution démocratique que le canton de Zurich a vécue entre l’automne 1867 et le printemps 1869. La fondation de l’État fédéral suisse a déclenché une énorme croissance économique. La construction des chemins de fer lui a servi de moteur. Mais les fruits de cette croissance se sont très inégalement répartis. La mince couche des détenteurs de capitaux a réalisé des gains proches de 10 % par an, alors que la grande majorité des paysans et artisans ont subi des pertes de revenus. Ces travailleurs se sont sentis les oubliés et les perdants délaissés du système libéral qui dominait à Zurich, et ont commencé à se révolter en automne 1867. À plusieurs reprises, ils sont parvenus à mobiliser plus de 90 % des citoyens et à s’imposer lors des élections. En l’espace de 18 mois, ils ont réussi une véritable révolution démocratique. Ils ont adopté une Constitution alors la plus démocratique du monde, destitué tous les libéraux membres du gouvernement en les remplaçant par des démocrates. Par la suite, ils ont aussi entrepris, de concert avec les démocrates d’autres cantons, la révision totale de la Constitution fédérale. Ils ont ainsi créé les fondements du passage de la Suisse d’une démocratie indirecte à une démocratie directe, procurant au citoyen, et plus tard à la citoyenne, d’incomparables compétences en regard de la démocratie purement représentative.
Aujourd’hui, des rébellions se produisent en maints endroits. Cela suffira-t-il pour provoquer des révolutions démocratiques? La question reste bien sûr ouverte. Il est particulièrement difficile de faire la révolution pour plus de démocratie. En effet, celle-ci exige davantage qu’une révolte nationale. Elle ne peut réussir que par le biais d’une mobilisation internationale et d’un mouvement de citoyens européen. Michael J. Sandel: «La démocratie, ce n’est pas seulement une sorte de Caritas pour tous, cela nécessite une réelle participation citoyenne. Il faut aussi pour cela restaurer la dignité qui a été détériorée pour une grande partie de la population par la déconsidération du travail et la valorisation du capital.» à l’avenir, seule une démocratie transnationale est en mesure de civiliser l’économie globale et ses marchés.
Michael J. Sandel, né en 1953 à Minneapolis, enseigne depuis 1980
à l’Université Harvard. Considéré comme l’un des plus importants philosophes politiques des États-Unis, Sandel plaide pour une compréhension républicaine de la démocratie et critique la réduction
du citoyen au rôle de consommateur.
«
Le libéralisme a la tendance néfaste de transformer la démocratie en une ploutocratie. (...) Celui qui est riche possède aussi de l’influence politique. (...) L’expérience que la politique peut être achetée avec de l’argent attise fatalement la méfiance envers le gouvernement, les partis et les politiciens. (...) Quand les citoyens ont le sentiment de ne rien avoir à dire dans la politique, les partis du centre libéral et de gauche sont les premières victimes. Car ils ont les plus grandes difficultés de prendre conscience que les soucis n’ont pas seulement des causes économiques, mais aussi morales et culturelles. (...) Le décalage dans la pensée politique de l’establishment s’est révélé le plus choquant dans l’acceptation de l’inégalité croissante avec la globalisation, accueillie sans souci. (...) Les élites commettent l’erreur d’attribuer la réaction populiste au manque de savoir, de formation et de savoir-vivre. (...) Là se reflète leur propre déficit en connaissance et réflexion critique de soi-même. Ils se soulagent par l’indignation de leur propre responsabilité dans le processus d’érosion démocratique.
»
Extrait de l’interview de Sandel publié le 19 mai 2018 par le magazine allemand Der Spiegel. En français, les livres suivants de Sandel ont été publiés: Le libéralisme et les limites de la justice, Seuil 1999; Ce que l’argent ne saurait acheter, Seuil 2014; et Justice, Albin Michel 2016.
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