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Ici, aux Etats-Unis, les seul-e-s pour qui l’épidémie pourrait se révéler une bonne nouvelle sont les centaines de prisonniers-ères qui bénéficient d’une libération anticipée. Pour les autres, la situation est probablement pire. Cette population n’attire que très rarement l’attention du monde politique et des médias. Les prisons sont absentes des débats des campagnes présidentielles, malgré leur impact sur le pays, et en particulier sur la population afrodescendante, dont le taux d’incarcération est bien plus élevé que la moyenne nationale. En février, lors du meeting démocrate de Las Vegas, le désormais ex-candidat Michael Bloomberg le relevait, en ajoutant qu’aucun-e de ses concurrent-e-s ne pouvait présenter un bilan satisfaisant en matière de politique criminelle et carcérale.
La situation des Etats-Unis est en effet particulièrement dramatique. Le taux d’incarcération y est de 655 détenu-e-s pour 100’000 habitant-e-s, bien davantage que tous les autres pays du monde. Certes, cet indicateur est imparfait puisqu’il est construit à partir de données officielles. Il agrège donc des catégories qui ne sont pas forcément équivalentes et il repose sur la bonne foi des Etats. Il n’empêche, les Etats-Unis se situent loin devant la Russie (360 détenu-e-s pour 100’000 habitant-e-s) et très loin devant la France (104) et la Suisse (81). En 2018, alors que 10,74 millions de personnes étaient détenues en exécution de peine ou en attente d’un procès dans le monde, 2,1 millions étaient enfermées aux Etats-Unis.
Alors que la réforme des prisons et les politiques criminelles ont connu un développement parallèle en Europe et aux Etats-Unis au cours du XIXe siècle, comment expliquer une telle différence? Le taux d’incarcération dépend de deux facteurs: le nombre et la durée des condamnations à des peines de prison. Or aux Etats-Unis, le système prévoit le cumul des condamnations produisant des enfermements très longs, alors que, dans des pays comme la Suisse, une incarcération ne dépasse le plus souvent pas une vingtaine d’années.
De plus, les condamnations ont connu outre-Atlantique une augmentation spectaculaire dans les années 1980, quand le président Reagan a déclaré la «guerre à la drogue». Du fait de cette politique, de nouveaux délits liés à la consommation ou au trafic de drogue ont été sanctionnés par des peines de prison incompressibles, pour lesquelles les juges ne pouvaient pas faire valoir des circonstances atténuantes.
Il y a une troisième cause de l’augmentation de la population carcérale. Depuis les années 1970-1980, les prisons étasuniennes sont devenues un véritable business. Plusieurs établissements d’Etat et fédéraux sont gérés par des firmes privées sous contrat, tandis que les détenu-e-s constituent une main-d’œuvre très flexible et bon marché pour des entreprises comme Starbucks, TWA ou Victoria’s Secret et une alternative à la délocalisation de la production (qui reste made in US!) dans les pays du Sud. Les lois adoptées dans les années 1940, qui restreignaient le recours au travail carcéral pour éviter la concurrence déloyale, ont été démantelées dans les années 1970, répondant également par-là aux préoccupations des Etats qui consacrent entre 10 et 15% de leur budget aux prisons.
Une partie de cet argent va directement aux firmes qui gèrent les établissements. La plus importante du pays, Management & Training Corporation (MTC) détient ainsi vingt-quatre structures dans huit Etats. La privatisation des prisons amorcée dans les années 1980 sous les administrations Reagan et Bush père s’est accélérée avec le président Clinton et son programme de diminution du nombre de fonctionnaires fédéraux. Le Département de la justice a alors délégué à des sociétés privées l’incarcération des personnes sans statut légal et des prisonniers-ères soumis au régime de haute sécurité. Ces entreprises détenues par des actionnaires, dont les parts sont négociées sur les marchés financiers, connaissent une logique de maximisation des profits et de compression des coûts. Elles économisent donc sur les soins, la nourriture et l’encadrement. Les grèves de la faim, les refus du travail et les émeutes se sont multipliés ces dernières années pour protester contre les conditions de détention. Certains Etats ont renoncé à confier leurs prisons à ces firmes, qui restent néanmoins très présentes et développent leurs activités dans d’autres pays.
Notre chroniqueuse est historienne et vit actuellement à New York.