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Au début du XXe siècle, l’équitation était une affaire d’hommes. Les pionnières du sport de compétition suisse allaient changer durablement la donne.
Annelies Stoffel sur une selle pour homme, Renée Schwarzenbach sur une selle amazone. Photo prise après leur victoire à la Coupe des nations des amazones de 1930 à Stresa (ITA) | © Archives Max E. Ammann / FEI
En 2019, les femmes représentaient en moyenne plus de 80 % des participants aux concours suisses. Or, il y a une centaine d’année, le sport de compétition était encore réservé aux militaires - c’est-à-dire aux membres d’une institution excluant catégoriquement les femmes. Conformément à la « spécificité d’une armée de milice », les concours permettaient aux cavaliers et à leurs « confédérés » d’exercer des « activités hors du service et de se former ». A partir de 1903, les « civils » furent certes également autorisés à participer à des épreuves de saut d’obstacles de plus de 1,30 mètres via les « licences de gentlemen » de l’Association des Sociétés Suisses de Courses de chevaux, mais ces licences étaient réservées aux hommes, les femmes ne pouvaient ni demander ces autorisations, ni donc se mesurer en compétition aux cavaliers bourgeois ou militaires.
Coup d’envoi pour les cavalières de compétition suisses
Les cavalières suisses pouvaient uniquement affronter d’autres femmes dans le cadre des dits « concours pour amazones ». Une telle épreuve fut d’ailleurs organisée pour la première fois en 1913 au Concours Hippique de Lucerne. Comme l’indique le quotidien « Der Bund », elle fut suivie avec beaucoup d’intérêt par le public. Ce premier concours pour femmes était toutefois loin de témoigner de l’esprit pionnier des sports équestres suisses. En effet, en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, les « concours pour amazones » faisaient déjà partie du programme des compétitions depuis des années. C’est aussi pourquoi la plupart des cavalières de l’épreuve « amazone » de Lucerne venaient de l’étranger, la Bâloise Elisabeth Walter étant alors la seule participante suisse.
« L’âge d’or » de l’équitation amazone
Un an seulement après la grande première de l’épreuve d’équitation féminine à Lucerne, la Première Guerre mondiale vint couper court à ces débuts tardifs, mais néanmoins prometteurs. Il faudra alors attendre 1920 pour que les compétitions reprennent avec la même intensité que dans les années d’avant-guerre. L’équitation en amazone a connu son âge d’or durant les années 20. De plus en plus de « concours amazone » furent alors organisés et le nombre des participantes suisses ne cessa d’augmenter. Un changement s’amorça également au niveau des conventions du sport. Alors que dans les années 1910, il était encore impensable pour une femme de se montrer en public autrement que sur une selle amazone, au cours de la décennie suivante, « en même temps que le jazz s’est établi chez nous, la selle pour hommes a été reconnue comme une selle également pratique et chic pour les amazones ». Dès lors, les « concours pour amazones » furent répartis en deux groupes : une épreuve pour les cavalières en amazone, une autre pour les cavalières montant sur une selle pour hommes.
Les femmes restent entre elles
Bien que les amazones suisses ne se soient lancées que tardivement dans les concours hippiques féminins internationaux, ce sont toutefois des cavalières helvétiques qui ont marqué la compétition dans les années 1920 et 1930 : Renée Schwarzenbach, Annelies Stoffel et Marussia Häcky. Renée Schwarzenbach et Annelies Stoffel ont même représenté la Suisse lors des quatre épreuves de Coupe des nations réservées aux femmes et en ont remporté deux. Malgré ces succès sportifs, les femmes restèrent toutefois entre elles, seuls les « concours pour amazones » leur étant alors ouverts.
Les débuts de la participation des femmes à des compétitions suisses furent donc marqués par la séparation des sexes, une pratique qui perdura encore bien au-delà de la deuxième moitié du XXe siècle avec les championnats d’Europe de saut d’obstacles féminins. Parallèlement, dans les années 1920, la tendance inverse vers la mixité des sexes en compétition, telle qu’on la connaît aujourd’hui, commença à se développer.
Regards sceptiques sur un fait pour le moins inhabituel : Renée Schwarzenbach lors d’une reconnaissance de parcours à Thoune, 1930 | © Bibliothèque centrale de Zurich, collection graphique et archives photographiques, droits d’auteur : Alexis Schwarzenbach
Des femmes détenteuses de « licences de gentlemen »
A partir de 1926, les femmes eurent enfin la possibilité de demander une « licence de gentlemen » et donc de participer aux concours jusqu’ici réservés aux officiers et aux hommes bourgeois. Cette décision fut prise par le comité directeur de l’Association des Sociétés suisses de Courses de chevaux lors de sa réunion de mai. La discussion avait été lancée suite à un fait absolument dans l’air du temps : « des femmes avaient demandé à obtenir des licences de gentlemen ». Conscientes du fait qu’en tant que femme, il était impossible d’obtenir une telle licence, et malgré les dispositions en vigueur, certaines cavalières avaient donc déposé une demande. L’organisation de compétitions mixtes est donc à mettre au compte des amazones. Cet acte rebelle dans ses principes fut perçu par les présidents de l’Association des Sociétés suisses des Chevaux de course comme un acte moderne et « tout à fait dans l’air du temps ». Les efforts d’émancipation du mouvement pour les droits des femmes avaient donc également trouvé un écho dans les sports équestres - et ne se heurtèrent qu’à peu de résistance.
Avec leurs parcours dans les épreuves mixtes, les femmes détenteuses d’une « licence de gentlemen » furent loin de confirmer le mythe du « sexe faible ». Elles contredirent au contraire l’idée de l’infériorité des femmes, et ce de manière concrète, visible et mesurable. Leurs succès sportifs lors des épreuves mixtes firent d’ailleurs « sensation » au niveau international. Ce terme fut même repris par le quotidien « Der Bund » pour qualifier la victoire de l’amazone danoise au Grand Prix de la ville de Lucerne en 1939. Lilian Wittmack avait « terrassé » non seulement les cavaliers civils masculins, mais également toute l’armée des officiers.
Des cavalières « sages » ou des amazones émancipées ?
Les performances des cavalières, aussi bien dans les épreuves réservées aux amazones qu’en concurrence directe avec les hommes, eurent un impact direct sur la perception des femmes et de leurs capacités. L’égalité sportive indéniable entre les sexes poussa alors la presse à conclure « que dans certains sports, les femmes devaient être considérées comme les égales des hommes » ou « que la cavalière de compétition moderne n’était en aucun cas inférieure à ses concurrents masculins ». A partir du milieu des années 1920, les concours, jusqu’alors considérés comme des manifestations sportives mettant en scène « le culte de la nation en armes masculine » devant un large public, se transformèrent en évènements de popularisation de la « nouvelle Eve » ou de la « sportive » moderne.
Mais attention : considérer l’évolution des sports équestres féminins comme un signe sportif précurseur du droit de vote des femmes, de l’égalité salariale ou des débats actuels sur le genre serait un peu exagéré. Les sports équestres en général et les sports équestres suisses en particulier n’ont en aucun cas été des porte-étendards de l’émancipation des femmes. Car, bien que dans les années 1920 et 1930, les amazones aient déjà prouvé qu’elles étaient capables de rivaliser avec les hommes, ce n’est qu’en 1952 qu’elles furent autorisées à participer aux Jeux Olympiques dans la discipline dressage - soit 52 ans après la première participation des femmes aux épreuves de golf et de tennis. De même, les amazones n’ont le droit de participer aux Coupes des nations « régulières » que depuis 1952. Il fallut même ensuite attendre 13 ans, c’est-à-dire 1965, pour que Monica Bachmann devienne la première cavalière suisse à représenter le pays lors d’une de ces Coupes des nations.
Noemi Steuerwald
A propos de l’auteure
Noemi Steuerwald est doctorante à l’Institut d’histoire de l’Université de Berne.
Dans sa thèse, elle étudie l’histoire des femmes dans les sports équestres en Allemagne et en Suisse. Le projet vise à retracer l’évolution des sports équestres du point de vue de l’histoire des genres et à montrer l’influence des réseaux internationaux, par exemple de la FEI, sur celle-ci.
Les lettres, albums photos ou journaux intimes de cavalières, dont malheureusement peu sont répertoriés dans les archives publiques, constituent une source importante de ce projet de thèse.
Si vous êtes en possession de tels documents (période 1850 à 1950) et que vous souhaitez les mettre à la disposition du projet, n’hésitez pas à contacter l’auteure : <email-pii>