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Critique
"Âmes sensibles s'abstenir! Voici une œuvre dure et forte, variante contemporaine des MISERABLES, qui à juste titre a obtenu le Léopard d'argent du Festival de Locarno 2005; une œuvre qui nourrit la réflexion sur l'émigration, l'intégration, le communautarisme.
Yilmaz Arslan est né en Turquie puis s'est rendu en Allemagne pour étudier le cinéma. C'est à Berlin qu'il a pris conscience du problème, mais il a remis à plus tard son projet de film, afin de ne pas attirer l'attention des autorités sur des gens qui n'en demandaient pas tant.
L'histoire commence sur les hauts plateaux arides du Kurdistan. Une lettre venue d'Allemagne finit par atterrir chez un pauvre paysan qui, à défaut de maison, campe avec sa famille: le fils aîné, Semo (Nurettin Celik), émigré en Allemagne, envoie de l'argent pour que son jeune frère Azad (Erdal Celik) le rejoigne afin de gagner ce qu'il faudra pour construire une belle maison au pays. La misère n'empêche pas la dignité: Azad baise les mains de ses parents, le père glisse une poignée de terre natale dans ses poches et a un geste de bénédiction. On a une impression d'Ancien Testament qui ira en s'amplifiant au fur et à mesure que l'action se resserre.
Le camion emmenant les émigrants s'ébranle. Au bout d'un tunnel routier doit se trouver le rêve occidental. Azad s'immerge tant bien que mal dans un univers pour lui totalement étranger, et grappille quelques euros çà et là en faisant le barbier dans les toilettes de bouis-bouis turcs, tandis que son frère se fait de l'argent grâce au ""pain de fesse"", avec deux gagneuses à camionneurs - le réalisateur effleure en passant le problème de l'exploitation des filles de l'Est.
Dans le foyer d'accueil où il est hébergé, Azad voit arriver un gamin, Ibo (Xewat Gectan), complètement paumé, car il ne sait pas lire et ne comprend pas un traître mot d'allemand, et il le prend sous son aile comme un frère. Le petit se rend utile comme il peut, devenant le modeste assistant du jeune barbier; l'évocation d'un cauchemar troublant son sommeil nous apprend que ses parents ont été tués par des militaires au Kurdistan. Les deux ""frères"" se débrouillent jusqu'au jour où leur chemin croise celui de jeunes malfrats turcs (oreilles annelées, tatouages et molosse), à qui Semo doit de l'argent. Peu à peu, la situation devient inextricable.
Yilmaz Arslan ne met pas de gants pour ses descriptions, et on sent où vont ses sympathies (la projection de son film dans une salle comprenant des Turcs et des Kurdes pourrait devenir explosive). Pour plus d'authenticité, il a eu recours à des non-professionnels, au demeurant tous excellents: le petit Xewat Gectan a amplement mérité son Prix spécial d'interprétation; Erdal Celik est bouleversant, tiraillé qu'il est entre le respect de la tradition ainsi que la loyauté et les tentations du mode de vie occidental. Certaines scènes sont à la limite du supportable, l'application de la loi du talion allant très loin. Le choc des cultures est violent, mais éclairant."
Daniel Grivel