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Tous les jours de sa pauvre vie, la vieille dame avait souri. Elle avait souri aux gens de passage, elle avait souri aux voisins, aux commerçants, aux enfants et aux passants.
Chacun avait eu droit à ses sourires, sans exception. Elle n’épargnait pas non plus les animaux qu’elle gratifiait d’une caresse et d’un mot amical.
Avait-elle donc toujours été vieille? Personne ne se souvenait d’elle, jeune. Mais son sourire, ses yeux qui brillaient de bonté, d’une certaine malice, avaient, eux, toujours été jeunes, tandis que sa vieillesse ne semblait jamais vieillir. Toujours le même nombre de rides sur ce visage fripé, le même nombre de taches brunes sur des mains qui avaient beaucoup servi.
Depuis longtemps, elle n’avait plus de famille. Elle vivait seule, n’avait pas voulu de chien ou de chat, de peur qu’on les laissât dépérir après sa mort… Elle les aimait trop. Elle n’avait pas d’ami, non qu’elle n’eût pas les qualités requises pour se lier d’amitié… non, elle était tout simplement immensément vieille et seule dans sa petite chambre au quatrième étage d’un immeuble presque aussi vieux qu’elle. Chaque jour, elle montait bravement ses quatre étages à pied et personne, même dans l’immeuble, ne connaissait son nom… Personne n’avait eu la curiosité de se pencher sur sa boîte aux lettres ou de simplement regarder sur la porte pour voir comment elle s’appelait. Si d’aventure, l’une d’elles s’y était intéressée, elle aurait eu la surprise de n’y voir figurer ni nom, ni prénom. Le facteur ne s’était jamais préoccupé de savoir pourquoi il y avait une boîte aux lettres qui ne portait pas de nom. Cette femme était si vieille et si discrète que même l’administration ne pensait plus à elle, la croyant morte sans doute.
Elle vivait certes de peu. Avait-elle réussi à économiser au cours de sa vie? Peut-être. Elle était frêle et ne mangeait pas beaucoup. Ses quelques restes, elle les donnait aux chats des rues, aux chiens parfois.
Il était rare qu’elle parle. A l’épicerie, aux voisins, elle se contentait d’un « bonjour » tremblotant mais charmant. Et elle avait toujours l’air étonné lorsque quelqu’un répondait. En fait, tout le monde la saluait, mais elle ne réalisait pas vraiment la présence des autres. Comme si elle était déconnectée d’un monde qui devait lui être totalement étranger. Elle n’avait aucune idée de ce que l’on pensait d’elle. Elle n’y songeait pas, ayant décidé une fois pour toutes qu’elle était insignifiante. Elle ne voulait déranger personne et vivait simplement, comme elle le pouvait. « La santé, c’est l’essentiel », se disait-elle souvent. Et puis, elle avait ses plantes qui proliféraient sur le rebord de sa fenêtre. Des fleurs vives cascadant le long du mur, contrastant avec la vie austère que le destin – ou elle-même – lui avait imposée. Comme elle les aimait, ses plantes, les choyait… et à elles aussi, elle souriait.
Et puis ce matin, à la veille de Noël, la petite vieille se sent fatiguée, si fatiguée, qu’elle n’a pas la force de sortir de son lit. Dieu sait qu’elle aurait voulu descendre, aller juste au coin de la rue, là où l’on vend les sapins de Noël… Chaque année au même moment, elle fait son sapin de Noël qu’elle décore avec amour. Elle le place sur le rebord de la fenêtre à la place des fleurs, qui pour quelques jours trônent sur la table de la cuisine. Avant de les déplacer, la vieille s’excuse toujours auprès de ses amies, leur explique que le jour de Noël, il faut un sapin et des bougies, que bientôt, elles retrouveront leur place.
Mais ce jour-là, les fleurs sont restées à leur place, le sapin n’est pas apparu sur le rebord de la fenêtre. Le long des joues de la vieille femme coulent des larmes de fatigue infinie, de cette fatigue que la vie ne vous épargne pas, de la fatigue de ses quatre étages qu’il lui fallait toujours grimper. Elle pleure, elle pleure, la vieille dame. Elle pleure son sapin de couleurs et non la vie qui veut la quitter. Ce sapin de joie. Et pour la première fois de sa vie, elle regrette de ne pas avoir d’ami ou de famille, elle regrette d’avoir traversé la vie comme une inconnue ou plutôt comme une invisible. Car ne sommes-nous pas tous des inconnus?
Tout au long du jour, ses larmes ne tarissent pas et sillonnent son visage de nouvelles rides. Le soir vient, ses forces ne sont pas revenues. Alors de toute son âme, elle prie le ciel de lui permettre un dernier sourire avant de la ravir. Sa tête retombe sur l’oreiller, ses larmes s’assèchent un peu, elle somnole un moment, mais ses yeux ne se ferment qu’à demi. Elle sait que si elle s’endort vraiment, elle ne se réveillera plus. Et elle veut attendre encore un peu. Voir de son lit ses fleurs sur la fenêtre avant que la nuit soit complètement obscure. Alors seulement, elle dira adieu à la terre.
Et puis au moment où elle s’apprête à fermer les yeux, elle entend frapper à la porte de sa chambre. Jamais personne n’est venu chez elle auparavant. Malgré sa faiblesse, elle réussit à murmurer un oui tremblotant à peine audible.
La porte s’ouvre sur une trentaine de personnes, des enfants et des plus âgés, des jeunes et des moins jeunes. La vieille femme ouvre de grands yeux effarés. Trois hommes costaux transportent un énorme sapin de Noël tout décoré qu’ils vont placer devant la fenêtre à la place des fleurs. La vieille n’a jamais eu de sa vie d’arbre de Noël aussi grand. De son lit, il lui paraît gigantesque. Elle contemple ses visites, les reconnaît toutes. Ses voisins sont là au grand complet, ceux de l’immeuble, ceux qui habitent en face, les commerçants du quartier, même des passants se sont arrêtés et ont grimpé les quatre étages à pieds. La plupart sont agglutinés dans la cage d’escalier, la chambre étant trop petite pour contenir tout ce monde. Chacun attend son tour pour venir saluer la vieille et recevoir son dernier sourire de bénédiction.
Les larmes se remettent alors à couler sur les joues flétries tandis qu’un sourire illumine son visage d’une lumière que nul ne lui a encore jamais connu. Celle qui ne portait pas de nom, la discrète petite vieille dame avait sans le vouloir éclairé les journées de tout son quartier par ses fleurs, ses sourires et… son sapin de Noël.
Une fois tous ses hôtes partis, la vieille dame a regardé son arbre avec passion jusqu’à ce que la dernière bougie s’éteigne.
Écrit par : Sylvie Guggenheim
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