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Le XXe aura été le siècle de l’industrialisation et de la préfabrication de l’architecture, tant sous la forme d’expérimentations locales inabouties, que sous celle de procédés diffusés à l’échelle planétaire. Passées en second plan dans la production actuelle du bâti, industrialisation et préfabrication ont représenté jusqu’aux années 1980 tout autant une approche scientifique du projet d’architecture, un engagement dans le devenir d’une société industrielle élargie, qu’un moyen pragmatique de répondre efficacement à la pénurie chronique de constructions qui a caractérisé une grande partie du siècle passé. Leurs spécificités et caractéristiques ont très largement façonné l’urbanisation européenne de l’après-Seconde Guerre mondiale.
Ce texte introduit le contenu de cet ouvrage dans un cadre plus large et explicite ses diverses articulations. En première partie et pour nous plonger dans le vif du sujet, il nous faut relater une expérience importante mais largement méconnue, qui a eu lieu en France dans les années 1960 et dont le but déclaré était de produire des logements économiques en grand nombre1.
L’expérience SIRH, France, 1965-1970 : une aventure édifiante
En 1969, l’architecte Claude Prouvé, en association avec son père, Jean Prouvé, et l’ingénieur Georges Quentin, fondent la Société Industrielle de Recherche et de Réalisation de l’Habitat (SIRH). Elle se fonde sur le travail prospectif de Claude Prouvé, développé dans le cadre de son diplôme d’architecte soutenu en 1966 sur le thème de « l’habitat par l’industrie» et qui a obtenu la mention «très bien», décernée par un jury composé de Louis Arretche, Georges-Henri Pingusson et Edouard Albert. Ce travail est issu d’« une analyse prospective et détaillée des fonctions et de la qualité auxquelles devait répondre le logement dans le proche avenir, l’analyse des processus et des techniques d’industrialisation adoptés dans d’autres domaines que celui du bâtiment, l’analyse serrée des prix permettant de déboucher sur un marché potentiel étendu» et qui aboutit à «un procédé modulaire de construction légère ». Ce diplôme était réalisé avec un tel sérieux et une telle précision que lorsque, quatre ans plus tard, l’occasion de le mettre en œuvre se présente – la reconversion des houillères des Charbonnages de Lorraine décide, après enquête, de se recycler dans l’habitat par l’industrie –, il est repris tel quel. C’est « une démarche industrielle spécifique, qui tient compte de la liste des fonctions à remplir, du choix des techniques de mise en œuvre, du prix auquel il faut aboutir » – soit 10 francs le kilo, une automobile ou une machine à laver coûtant alors 15 francs le kilo – « pour proposer un logement de qualité pour le plus grand nombre ». Cette « véritable industrialisation devait permettre tous les types de logements possibles, être d’un raccordement extrêmement rapide entre eux et supprimer toute intervention de second œuvre après montage et permettre la plus grande diversification et malléabilité (formelle)». Des éléments tridimensionnels et modulaires vont permettre la réalisation de toutes formes d’habitat, individuel, semi-collectif ou collectif, urbain ou rural, mais au-delà, la possibilité d’envisager des bureaux, des bâtiments scolaires, des petits commerces, etc. Les dimensions des volumes sont de 3,80 m, 5,30 m ou 7,60 m de côté et de 2,50 m de hauteur. Ce sont des coques autoportantes en tôle d’acier nervurée qui renferment de la mousse injectée comme isolant et dont les angles accueillent des éléments porteurs ou des gaines techniques. Les équipements de cuisine et de sanitaires sont aussi moulés et l’ensemble des coques se juxtapose et se superpose pour former des grappes spatiales habitables. Un seul détail révèle la radicalité de la construction : l’électricité ne passe plus par des conduits particuliers, mais son flux, à basse tension évidemment, se diffuse par des circuits imprimés dans les tôles structurelles !
En 1974, après cinq ans de recherche et 11 millions de francs investis, l’usine est prête à produire 2000 logements par an au prix de 10 francs le kilo. Elle est appuyée par le Plan Construction du gouvernement français qui cherche à promouvoir un « saut technologique important» qui puisse sortir la production de logements sociaux de la préfabrication lourde dans laquelle elle s’est installée dès le début des années 1950. Plusieurs prototypes sont construits, dont un bâtiment de 1000 m2 de plancher et de six niveaux à proximité immédiate de l’usine. C’est un projet qui est solidement campé dans son temps – l’examen des pavillons édifiés pour l’Exposition internationale d’Osaka en 1970 le confirme –, et qui est d’une qualité architecturale indéniable, comme l’atteste le fait que Beaubourg – qui abrite les collections du Musée national d’art moderne Centre de création industrielle – ait acquis, il y a quelques années, les maquettes et les plans disponibles.
Et pourtant la société est déclarée en faillite quelques jours avant la mise à disposition des éléments de construction sur le marché. Claude Prouvé et son père se retrouvent seuls au tribunal et cette affaire les entraînera dans une situation économiquement difficile qui les privera de clientèle. Que s’est-il passé ? Des partenaires de dernière minute, poids lourds français du bâtiment, se sont introduits dans le capital, ont occupé les postes administratifs, licencié certains personnages clés et saboté de l’intérieur une expérience qu’ils jugeaient dangereuse pour le tissu d’entreprises contrôlant la production du bâtiment. Malgré la démonstration de la solidité technique établie par Claude Prouvé et de sa faisabilité financière, l’affaire est entendue, enterrée. Il ne reste aujourd’hui comme témoin qu’une magnifique ruine qui confirme, selon l’aphorisme d’Auguste Perret, que l’architecture réalisée aurait été belle.
Aujourd’hui, l’impression qui se dégage de cette construction inachevée est la même que celle que nous laisse la lecture des écrits de science-fiction de Philip K. Dick. C’est un objet de haute technologie que l’on découvre à travers les composants en acier plissé, les mousses injectées toujours en place et parfaitement stables, les colonnes métalliques puissamment boulonnées. On a le sentiment d’être en face d’un curieux mélange de vaisseau spatial échoué et d’archéologie constructive évoquant tout à la fois Anatole de Baudot et Pier Luigi Nervi. Dressée dans une nature qui reprend ses droits, on songe à une utopie technologique, une architecture radicale qui aurait été abandonnée lors d’une catastrophe avant son achèvement. Nous pouvons néanmoins sans effort y lire une expérimentation de la construction modulaire tridimensionnelle qui peut se transformer intérieurement et s’étendre dans n’importe quelle direction, qui peut accueillir des composants de second œuvre personnalisés, mais aussi des éléments de façade les plus variés. L’addition et la multiplication de ces éléments de base se passe de superstructure porteuse, preuve d’économie là encore.
Cette expérience est riche d’enseignements. Au-delà des subtilités techniques et constructives qu’il nous faudrait développer ailleurs, elle nous permet de comprendre que le frein à l’innovation dans le domaine de la production de logements bon marche ne se situe pas seulement au niveau de l’acceptation par les usagers et par les architectes d’une architecture forcément différente, ni des débats esthétiques sur la nouvelle forme. Il est d’abord endogène car les métiers concernés ne sont pas forcément prêts à accepter la restructuration qui serait nécessaire afin que le plus grand nombre se loge au meilleur prix. Thomas Schmid est un architecte qui a utilisé les systèmes industrialisés dans les années 1960 en Suisse pour essayer de réduire les coûts de 20 à 30%, et ainsi lutter contre l’inflation qui s’élevait à 10% par an. Il a prouvé que c’était réalisable, a écrit le manuel de référence sur les « Constructions modulaires » et est devenu professeur à Munich. Il y a une dizaine d’années, il nous confiait, lors d’une conférence, que le peu de succès rencontré par ce mode de production était dû au fait que, malgré l’affichage d’une foi progressiste, optimiste et inébranlable, « les producteurs et les architectes étaient clandestinement contre ». Il ne faut donc pas s’étonner que les plus brillants des jeunes passionnés d’architecture produite par des systèmes industrialisés dans les années 1960 soient très vite devenus de «vieux professeurs» sans adeptes qui regardaient, étonnés, la nouvelle architecture prendre comme modèle les formes urbaines héritées du XIXe siècle, et la construction s’installer durablement dans un artisanat trop souvent déqualifié.
Une vision analytique et critique de l’architecture industrialisée et prefabriquée
L’industrialisation du bâtiment est à l’évidence loin d’être une série d’aventures à succès qui stimulent un progrès continu dans la production du bâti, mais bien, pour reprendre les mots de Jean-Louis Vénard, « une transformation permanente de l’acte de bâtir ».
Le cadre dans lequel est réalisé cet ouvrage, est le projet de recherche intitulé «Encyclopédie critique pour la réutilisation et la restauration de l’architecture du XXe siècle». Il est financé depuis 2008 par la Conférence universitaire suisse (CUS) qui promeut la collaboration entre les Ecoles suisses d’enseignement supérieur (Ecoles polytechniques et l’Université de la Suisse italienne) et représente une opportunité rare de faire travailler ensemble des institutions où sont présentes des compétences de haut niveau. Le terme d’«encyclopédie» renvoie à la systématisation des savoirs dans leur forme ordonnée et organique, alors que l’adjectif «critique» souligne la nature non exhaustive et sélective du projet.
La recherche est organisée à partir de quatre champs : les instruments critiques pour l’histoire, la réutilisation et la restauration, l’histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde, les instruments critiques pour la restauration urbaine, les instruments méthodologiques pour la pratique de la restauration.
Les thèmes qui composent le champ de recherche «histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde » sont articulés autour d’une problématique fondatrice étroitement reliée au projet de restauration et de réutilisation. Les exigences de conservation du projet dans l’existant sont le fil conducteur de la recherche et l’histoire documentaire du bâti est considérée comme un instrument privilégié dans la définition des stratégies de projet, des procédures et des solutions techniques et opérationnelles appropriées.
La méthode de travail est la même pour tous les thèmes: en développant l’étude monographique d’exemples choisis ad hoc par leur pertinence en rapport avec leur sujet, il sera possible de développer la partie documentaire de manière cohérente et sans prétention aucune d’exhaustivité. Simultanément, les problématiques de conservation de l’architecture du XXe siècle issues des études monographiques seront individuées et approfondies.
En synergie avec le développement des études monographiques, trois journées d’études sont prévues pour le champ de recherche « Histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde». Elles complètent et élargissent les recherches en cours des diverses sections à travers l’apport et le témoignage d’acteurs et de spécialistes internationaux (architectes, ingénieurs, historiens, responsables du patrimoine, etc.).
Les premières ont eu lieu en novembre 2010, «Le verre dans l’architecture du XXe siècle: conservation et restauration», dont les interventions largement retravaillées sont parues en juin 201110. La réélaboration des deuxièmes constitue le contenu de cet ouvrage et les troisièmes auront lieu en septembre 2012 sur le thème : «Les dispositifs du confort dans l’architecture du XXe siècle : connaissance et enjeux de sauvegarde ».
Cet ouvrage sur l’architecture industrialisée et préfabriquée n’a pas la prétention de dresser un tableau historique plus ou moins complet d’un mode de construction, par ailleurs bien documenté; il suffit de penser aux Annales de l’Institut technique du bâtiment et des travaux publics des années 1950 et 1960 que tout passionné par le sujet a déjà consulté, ou au best-seller de Barry Russel, Building Systems, Industrialization and Architecture. Les déclinaisons de l’industrialisation sont trop nombreuses pour être vraiment connues exhaustivement, énormes en termes quantitatifs et géographiques pour être énumérées ici, et font par ailleurs régulièrement l’objet de colloques et d’expositions importantes. Citons celle organisée à l’EPFL, en novembre 1970, par Georges Van Bogart et Niklaus Kohler, « Industrialisation de la construction », celle du Centre Georges Pompidou, en octobre 1983, par Raymond Guidot, « Architecture et industrie : passé et avenir d’un mariage de raison », ou dernièrement celle du MoMA, à New York, en juillet 2008, organisée par Barry Bergdoll et Peter Christensen, «Home Delivery, Fabricating the Modern Dwelling ». Cette dernière témoigne du regain d’intérêt pour une question tombée quelque peu dans l’oubli, et nombre de chercheurs, dont certains sont présents dans cet ouvrage, réinvestissent à nouveau ce champ de l’histoire de l’architecture et de la construction. Dans le cadre de notre recherche, il ne nous appartient pas d’aborder la question par l’histoire des techniques ou celle de l’architecture traditionnellement organisée autour de figures emblématiques, mais de considérer les problématiques de sauvegarde, de restauration et de conservation que l’architecture industrialisée du XXe siècle nous pose aujourd’hui, et de développer les stratégies de projet possibles à partir de ce questionnement.
Extrait du titre Architecture industrialisée et préfabriquée: connaissance et sauvegarde Sous la direction de Franz Graf et Yvan Delemontey Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes