Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06879.jsonl.gz/861

Née dans une famille de l’aristocratie grisonne, Meta von Salis-Marschlins se sent très tôt à l’étroit dans le corset que lui impose la société. Refusant d’être cantonnée à un domaine d’activité spécifiquement féminin, elle se forme à un métier malgré les résistances. Elle est la première femme suisse à obtenir un doctorat en histoire. Elle est également la première femme de Suisse alémanique qui ose revendiquer publiquement le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes.
Meta von Salis-Marschlins grandit dans le château familial de Marschlins et se heurte très tôt à la discrimination que subissent les personnes de son sexe dans la société aristocratique : « Mon premier faux-pas a été de venir au monde dans une enveloppe féminine. » Elle effectue sa scolarité dans des instituts pour jeunes filles, où on la prépare à tenir un ménage. Ces « élevages de maîtresses de maison », comme elle les appelle, ne lui conviennent pas. Elle déplore que non seulement son père, mais presque tous les hommes qu’elle rencontre au cours de ses 24 premières années, attribuent à la femme un statut qu’elle trouve indigne d’eux et indigne d’elle. C’est ainsi, explique-t-elle dans ses écrits, qu’elle a grandi en opposition aux hommes. Sévère, son père refuse qu’elle fasse des études et, alors qu’elle est avide de lectures, ordonne à sa femme de ne consacrer que peu d’argent aux livres. Mais Meta von Sali-Marschlins s’instruit elle-même et devient perceptrice, un des rares métiers ouverts aux femmes de la haute société. Cette activité l’amène dans de riches familles en Allemagne, en Angleterre et en Irlande, et l’autonomie économique qu’elle en tire lui confère une liberté appréciable.
Meta von Salis-Marschlins peut ainsi entamer les études dont elle rêve. Elle étudie l’histoire, la philosophie et l’histoire de l’art à l’Université de Zurich à partir de 1883. Elle est la première femme de Suisse à obtenir un doctorat en histoire en 1887, l’année même où Emilie Kempin-Spyri décroche le premier doctorat en droit décerné à une Suissesse. Mais les femmes restent marginales à l’Université de Zurich. Meta von Salis-Marschlins écrit ainsi en 1884 dans un article pour le Thurgauer Zeitung : « Malgré tout, nous en sommes encore au début du mouvement. » Elle encourage les étudiantes, leur rappelant qu’elles sont des pionnières qui, comme les premiers habitants dans la forêt originaire, doivent lutter pour chaque pouce de terrain.
À l’époque, les perspectives de carrière sont très minces pour les femmes titulaires d’un diplôme universitaire. Meta von Salis-Marschlins travaille comme journaliste indépendante, écrivaine et conférencière. Le 1er janvier 1887, le Zürcher Post publie un article devenu célèbre, dans lequel elle réclame l’entière égalité de droit pour les femmes et notamment le droit de vote et d’éligibilité, ce que personne n’avait osé faire avant elle en Suisse alémanique. Oratrice éloquente, elle n’hésite pas à s’exprimer en public. Une série de conférences sur le suffrage féminin la conduit dans plusieurs villes de Suisse en 1894. Elle milite en particulier pour l’égalité des droits des femmes non mariées. La Grisonne suscite un certain émoi de 1892 à 1894, lorsqu’elle défend par voie de presse son amie Caroline Farner, médecin zurichoise féministe, et sa compagne Anna Pfrunder. Suite à une campagne de diffamation les accusant de malversations, les deux femmes ont été incarcérées et inculpées puis relaxées. Meta von Salis-Marschlins accuse haut et fort le juge de partialité, lequel l’inculpe pour atteinte à l’honneur et la condamne à une forte peine pécuniaire ainsi qu’à sept jours de prison.
Désabusée, elle se retire de la vie publique. En 1897, elle publie un livre consacré à son amitié avec le philosophe Friedrich Nietzsche (Philosophie und Edelmensch). Mais elle ne s’exprimera plus sur les droits des femmes. Pour elle, en effet, les femmes ont deux options : soit elles obligent leur patrie à reconnaître leurs droits et à protéger leur honneur et leurs libertés, soit elles émigrent ! C’est la deuxième solution que choisit la Grisonne quelques années plus tard : elle part s’installer à Capri avec son amie Hedwig Kym. Lorsque celle-ci épouse l’avocat Ernst Feigenwinter en 1910, Meta von Salis-Marschlins les suit à Bâle, où elle habite avec le couple. Elle mène alors une vie retirée, s’intéressant de plus en plus aux théories raciales de Joseph Arthur de Gobineau et d’autres penseurs conservateurs. Malgré son engagement en faveur de l’émancipation de la femme, Meta von Salis-Marschlins a, sur d’autres questions de société, des idées résolument conservatrices, aristocratiques et antidémocratiques. Durant la Première guerre mondiale, sa vision du monde est de plus en plus influencée par l’antisémitisme et le nationalisme allemand. Elle ne verra pas à quoi mèneront ces idéologies quelques années plus tard, car elle décède en 1929. (Source: EKF)
« Tant que l’homme ne reconnaît pas à la femme l’égalité des droits civiques, tant que la femme n’a pas la majorité dans les faits, elle reste vulnérable à tous les coups du sort. »
Meta von Salis, dans uns discours prononcé en 1894