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Par Paul Krugman - Mis en ligne le 19.07.2012 à 15:25
Dans une Amérique en meilleure santé, Mitt Romney ferait campagne pour l’élection présidentielle sur la base de ses grandes réussites lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts: une réforme de la Santé identique sur tous les points importants à celle mise en place par le président Barack Obama. D’ailleurs, la réforme du Massachusetts fonctionne plutôt bien et bénéficie d’un soutien populaire inconditionnel. Cependant, dans la réalité, Romney ne fait rien de tout cela. Sa campagne présidentielle réside plutôt sur ses affirmations selon lesquelles il sait comment créer des emplois puisqu’il a été un homme d’affaires à succès. La nature même de cette carrière pose d’ailleurs question. Comment Romney a-t-il accumulé toute sa fortune? Grâce à une façon de faire qui a fonctionné pour Bain Capital, la société privée d’investissement qui l’a rendu riche, suggérant que cela fonctionnerait également pour l’Amérique? La réponse est non.
La vérité, c’est que même si Romney avait été un capitaine d’industrie classique, un Andrew Carnegie des temps modernes, sa carrière ne l’aurait pas préparé à diriger l’économie. Un pays n’est pas une entreprise et les outils de la politique macroéconomique – les taux d’intérêt, les taux d’imposition, les programmes de dépenses – n’ont pas d’équivalents sur le graphique d’une grosse entreprise. Ai-je déjà dit qu’Herbert Hoover était un très bon homme d’affaires parfaitement dans le moule? Dans tous les cas, cependant, Romney n’était pas ce genre d’homme d’affaires. Bain n’a pas construit des entreprises, il les achetait et les revendait. Parfois, ses reprises menaient à des embauches. Le plus souvent, elles conduisaient à des licenciements, des pertes de salaires et des prestations en moins. Parfois, Bain réalisait des bénéfices alors même que la cible de sa reprise faisait faillite. Rien de tout cela ne ressemble à un bilan qui devrait rassurer les travailleurs américains en quête d’un sauveur économique. Et il y a les sous-traitances. Il y a deux semaines, le Washington Post a expliqué que Bain avait investi dans des entreprises dont la spécialité était d’aider d’autres firmes à délocaliser leurs emplois.
L’équipe de campagne de Romney est devenue folle de rage et a exigé, sans succès, que le Washington Post retire son article sur la base de «faits» non avérés, qui consistaient pourtant en témoignages de cadres. Ce qui est encore plus intéressant, c’est cette insistance avec laquelle l’équipe de campagne a soutenu que le journal avait induit les lecteurs en erreur en omettant de faire la distinction entre la «délocalisation» et la «sous-traitance». Si l’équipe de campagne de Romney croyait vraiment en ses propres principes d’un prétendu libre-marché, elle aurait défendu le droit des entreprises à faire ce qu’elles souhaitent pour maximiser leurs bénéfices, même si cela implique d’expédier des emplois à l’étranger. Au contraire, la campagne a consenti à admettre que, effectivement, les délocalisations sont néfastes, mais elle a insisté sur le fait que les sous-traitances sont une bonne chose, tant que le contractant est une entreprise américaine. Une affirmation très suspecte. Prenons l’une des déclarations les plus célèbres de Romney: «Les entreprises sont des personnes.»
Lorsque le public l’avait conspué, il avait développé: «Tout ce que les sociétés gagnent revient in fine aux gens. Dans les poches des gens.» Cela est vrai, sans nul doute, une fois que l’on a compris qu’il s’agit des poches de, disons, les partenaires de Bain Capital. Mais l’un des points les plus importants de la sous-traitance, c’est justement de faire en sorte que la part la plus petite possible parte dans les poches de ceux qui travaillent vraiment pour ces entreprises. Par exemple, pourquoi autant de grandes entreprises sous-traitent le nettoyage et la sécurité à des entreprises extérieures? La réponse est certainement, dans une large mesure, que les entrepreneurs externes peuvent embaucher à faible coût des personnes non représentées par des syndicats et qui ne peuvent prendre part aux programmes de santé et de retraite de l’entreprise. Et évidemment, de récentes études universitaires ont montré que les techniciens de surface et les vigiles touchent des salaires substantiellement plus faibles et ont des prestations de moindre qualité que leurs homologues de l’entreprise qui sous-traite. Juste pour être clair, la sous-traitance est simplement un élément du fossé qui sépare une toute petite élite et les travailleurs américains lambda, un fossé qui se creuse depuis plus de trente ans. Et Bain était l’un des acteurs de la croissance de la sous-traitance. Ainsi, Mitt Romney n’a pas détruit personnellement et à lui tout seul la société de classe moyenne que nous connaissions autrefois. Cependant, il a participé de manière enthousiaste et très bien rémunérée au processus de destruction. En bref, ce qui a fonctionné pour Bain Capital n’a pas fonctionné pour l’Amérique. Et la campagne d’Obama a absolument le droit de mettre l’accent là-dessus.