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MA TENTATIVE DE SUICIDE
Ce que je vais tenter de décrire s'est déroulé en 2007, alors que je traversais de très fortes turbulences émotionnelles. Souffrant d'une maladie bipolaire depuis 1986, j'avais dès lors alterné phases euphoriques et moments de dépression, le tout heureusement entrecoupé, grâce aux médicaments, par de longues périodes stables.
Peut-être est-ce le moment de rappeler qu'il existe différents types de maladies bipolaires. Certains patients sont plus souvent déprimés, alors que d'autres, comme moi, vivent surtout des épisodes euphoriques et agités.En ce début d'année 2007, je vivais une histoire d'amour passionnée avec une jolie fille sympathique. Je passais aussi une partie de mes journées avec «Sport ouverte»*, une association réservée aux marginaux, migrants et personnes à faibles revenus.
J'avais de très bons contacts avec les éducateurs, mais je me trouvais dans un état dit «hypomane», un stade de la maladie qui précède les phases maniaques. Toutes mes sensations étaient donc exacerbées. Je me rappelle notamment que les suicides de ma sœur en 1999 et de mon amie Nathalie en 2005 me revenaient très souvent en mémoire et que mes émotions montaient alors jusqu'aux larmes. Je pouvais en parler avec les éducateurs sportifs, mais mon chagrin ne diminuait pas pour autant.
J'avais déjà été confronté à la tragique réalité du suicide. Fréquentant le GRAAP depuis sa fondation en 1987, souvent hospitalisé à la clinique psychiatrique de Cery, j'avais connu bien des gens qui avaient fini par se donner la mort : Par exemple Diane, la première fille que j'ai aimée et que j'avais rencontrée à l'hôpital après qu'elle ait fait une tentative de suicide ; elle a malgré tout réussi à déjouer la surveillance du personnel et s'est précipitée du haut d'un immeuble de l'établissement.
Un homme qui travaillait dans mon équipe de messagerie du GRAAP, me disait toujours qu'il en avait assez de l'existence et voulait en finir. Sa femme m'assurait qu'il répétait la même chose depuis trente ans et qu'il n'y avait aucun risque de le voir passer à l'acte. Eh bien ! Il a tout de même fini par s'ôter la vie.
En fréquentant les hôpitaux psychiatriques et le GRAAP depuis trente ans, j'ai ainsi constaté qu'il existait toutes sortes de suicides et que chaque cas est particulier. Il ne faut donc pas émettre de théories générales, mais s'intéresser chaque fois à la personne en cause et à son contexte.
Pour moi, les choses sont arrivées ainsi : Après un rendez-vous avec mon amie, je m'étais rendu seul au cinéma pour voir «La Môme», une biographie d'Edith Piaf. A la fin du film, je me suis senti submergé par des émotions si puissantes que j'ai dû attendre une bonne dizaine de minutes pour que la salle se vide et que mes larmes cessent de ruisseler. J'étais comme anéanti par le destin pathétique du génial petit bout de femme dont je venais de voir l'histoire. Le film n'est évidemment pas responsable de ce qui a suivi, car avant la séance, j'étais déjà dans un état d'extrême tension ; disons qu'il a été la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Je suis rentré chez moi. J'ai attendu quelques minutes, puis j'ai avalé une grande quantité de médicaments. Très vite, j'ai sombré dans une sorte de somnolence. Deux ou trois fois, le téléphone a sonné. Heureusement, j'ai fini par répondre. J'ai réussi à raconter ce qui s'était passé à l'ami qui m'appelait, et puis j'ai raccroché le téléphone.
À part quelques bribes de souvenirs au sujet de l'ambulance, je ne me rappelle plus ce qui s'est passé ensuite.
Le lendemain matin, je me suis réveillé à l'hôpital avec des tuyaux partout, que j'ai commencé à ôter l'un après l'autre. L'équipe soignante est arrivée tout de suite et m'a expliqué que je ne risquais plus rien. On m'avait soigné avec du charbon.
Que s'était-il donc passé ? Je ne sais pas vraiment. Mon acte n'avait absolument rien eu de prémédité. Un trop plein d'émotions avait déclenché la pulsion qui aurait tout aussi bien pu me tuer si un ami ne m'avait pas téléphoné au bon moment.
Depuis cet épisode je n'ai pas un instant pensé à en finir avec la vie. Mais j'ai appris que dans mon cas, le danger ne réside pas dans des pensées noires ou des plans de suicide soigneusement prémédités. Ce qui a failli me tuer, comme d'ailleurs ce qui un jour m'a fait partir pour Paris sans réfléchir une seconde aux conséquences possibles de ce voyage pathologique, c'est une pulsion. Une pulsion soudaine et incontrôlable. Voilà pourquoi j'ai besoin de stabiliser mon humeur et mes émotions avec des médicaments psychotropes.
Tristan
*prénom d'emprunt