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Il s’appelle Monty.
Mon quartier, c’est cette partie de la vieille ville de Zurich qu’on appelle «Niederdorf», et la rue où Monty et moi habitons s’appelle Untere Zäune, ou Palissades de dessous. En parallèle il y a, plus haut, Obere Zäune, Palissades de dessus. En des temps lointains, nous étions ici dans le vignoble. Les vignes ont disparu depuis plusieurs siècles, remplacées par des maisons d’habitation, certaines très anciennes, des deux côtés des palissades. Entre les deux, il y a des jardinets. Il faut être gymnaste pour passer du jardin d’une propriété à celui d’une autre, mais ce n’est pas impossible. La preuve: Monty fait cela en se jouant.
Monty, c’est le chat du quartier.
Sa place préférée: la devanture de la Librairie russe: il parle la langue couramment.
Il a sans aucun doute un maître, qui lui a même glissé un collier autour du cou. Mais Monty ne semble se reconnaître aucune appartenance spécifique; le quartier lui appartient, et il mange à toutes les auges.
Tout le monde le connaît, tout le monde lui parle.
Moi, qui habite un petit appartement (pittoresque, malcommode et charmant) dans une des maisons anciennes de la rue, je l'ai vu débarquer un jour – ou plutôt il a débarqué pendant mon absence et nous nous sommes fait mutuellement peur lorsque je suis rentrée –, il m'a fallu tout un temps pour comprendre qu'il passait d'un muret à un petit toit qui jouxte mes fenêtres, puis du toit au rebord (très large) d'une des fenêtres devant lesquelles, en été, je mets des plantes fleuries. Monty, respectueux de la nature, ne vient qu'en hiver, lorsque le rebord est nu, se glisse par la fenêtre que je laisse souvent entrouverte pour aérer, et aime particulièrement s'étaler devant mon écran d'ordinateur, sur le clavier de préférence. J'ai découvert entre temps qu'il ne fait pas cela que chez moi: le travail de notre tribu l'intéresse particulièrement, c'est indubitable. Il explore et analyse toutes les professions.
Ce quartier est le résultat d’un miracle: il avait été promis à la démolition en 1900 pour faire place à une route.
On avait déjà détruit toute une autre partie de la vieille ville de Zurich sur l'autre rive de la rivière Limmat, un quartier appelé Kratz, plein de vie, de traditions et de bâtiments séculaires (les plus anciens dataient du XIVe siècle), pour faire «moderne», et on avait déplacé vers l'extérieur dix mille personnes. A la place de ce grouillement de vie qui fait le charme d'une ville, on a construit d'immenses blocs administratifs, la Caisse d'épargne (disparue depuis), la Banque cantonale, la Banque nationale, la Poste centrale. Le quartier a été littéralement tué, et ne s'en est jamais remis. Il est mort, et il est resté mort; aujourd'hui encore, lorsque vous parcourez les quelques rues qui l'ont remplacé, il n'y a pas le grouillement que l'on trouve aussitôt que l'on sort du périmètre modernisé. La plupart du temps, c'est désert.
Le quartier du Kratz est à gauche de la rivière Limmat, il allait jusqu'à la hauteur du pont qui est en haut de l'image (maquette par Hans Langmark à partir de documents de 1794, photographiée par la Protection des monuments historiques)
Une fois cette très mauvaise action accomplie (et contestée dès cette époque-là – aujourd'hui les urbanistes se mordent carrément les doigts en pensant à ce qu'on aurait pu faire du Kratz en en gardant la substance), les édiles de l'époque ont traversé la fleuve pour débarrasser aussi l'autre rive de ses vieilleries. On a décidé de construire une route large, bordée de quelques bâtiments administratifs supplémentaires, on a déterminé le tracé de la route (à travers le Niederdorf), discuté des crédits. Heureusement, entre discussions, oppositions, recherches de fonds, décisions diverses, cela a pris du temps, et 1914 est arrivé. La guerre, les hommes mobilisés, le manque d'argent, lorsque le projet a été repris vers 1925, ce n'était à tel point plus l'enthousiasme qu'on a fini par renoncer, et c'est ainsi qu'a été préservée une vieille ville promise à la démolition, et qui est aujourd'hui une des plus grandes attractions, autant pour les Zurichois que pour les touristes. (Si vous venez un jour à Zurich, vous pouvez voir le début de la route qui aurait dû remplacer le Niederdorf et le détruire en passant. Il est resté là, témoin muet d'une aberration qui n'a pas été.)
Ce qui fait que le quartier a aujourd'hui un cachet très particulier, c'est qu'il est habité par des gens comme vous et moi, pour une raison simple: la Commune avait racheté un très grand nombre de maisons en vue des travaux. Par manque d’argent, puis par prise de conscience, l'idée de la route a été abandonnée – et la Commune a décidé que les maisons qui lui appartiennent seraient habitées et non consacrées à des bureaux. Voilà pourquoi tous les âges s’y côtoient: étudiants, familles, retraités. Nous ne sommes pas très liants, et certains ont de la peine à communiquer – ou plutôt avaient de la peine à communiquer. Depuis quelques années que Monty est parmi nous, les communications sont devenues plus faciles. Ça commence toujours par Monty. De là on glisse aux potins, aux nouvelles du quartier ou à la situation internationale. Et on finit l’échange, pourquoi pas, au bistrot du coin.
Rien ne lui échappe. Il ne pose jamais de question, mais note nos entrées et nos sorties.
Monty, je vous l'ai dit, passe du temps chez nous tous riverains des jardins entre les deux Palissades, mais il a nettement deux «chez soi»: la Librairie russe qui est juste à côté de mon appartement, et le petit parc qui se trouve en face de notre rangée de maisons et de la librairie, côté rue; on y trouve des jeux pour les enfants et une table de ping-pong pour tous les âges, on y va pour prendre le frais ou pour pique-niquer. On alors on frappe à la porte de la maisonnette en bois, très confortable, de Monty, avec nom sur la porte et tout.
Vous avez sonné? (photo Jules Hunsperger)
En lisant sa page Facebook, on se rend compte que Monty a un passé, dont il ne parle pas volontiers – lorsqu'on le rencontre, il n'aborde que le présent, et émet des critiques acerbes sur certaines de nos habitudes, qu'il trouve absolument outrageuses. Lorsqu'il est là, il vaut mieux bien se tenir. Mais bon, sur sa page, j'ai découvert que Monty est né dans une ferme de l'Oberland zurichois le 1er août 2004. C'est à cette occasion que j'ai appris qu'il avait étudié l'anthropologie, ce qui ne m'a pas étonnée – la manière dont il nous observe est tout à fait particulière, on sent que ses descriptions seront très précises.
Alors? Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui? Tu as bien travaillé? Dans ce sac, il y a quelque chose pour moi? Et n'oublie pas l'article que tu dois écrire pour ce soir minuit!
Qu’ils aient un chat ou non, les enfants du quartier (tous âges confondus) ont la sensation d’en posséder un, et vont faire la causette à Monty lorsqu’il est installé chez lui. Et ceux des adultes qui les accompagnent en profitent pour faire connaissance, discuter, s'inviter à une partie de ping-pong ou à boire une bière à une terrasse. Et ainsi ce chat roux qui se balade dans la rue sans se soucier des voitures, qui entre chez tout le monde et qui discute avec chacun remplit une fonction qu'il n'avait pas prévue: il nous aide à mieux nous connaître.
Notre rue est piétonne, mais enfin, il passe régulièrement des voitures: la plupart du temps, Monty s'écarte, mais pas toujours, et il est arrivé à plus d'un automobiliste de se retrouver les yeux dans les yeux de Monty, à attendre qu'il digne s'écarter.
Si vous consultez sa page sur Facebook (Monty Altstadt), vous constaterez qu'il est connu très loin à la ronde. On rencontre souvent des touristes, et ils ont dû emporter au Japon, aux Etats-Unis, en Russie, en Inde et ailleurs, des centaines de photos de Monty. Je n'en dis pas plus – je vous renvoie à Facebook si vous voulez suivre sa vie depuis l’époque lointaine où il n’était qu’un simple étudiant en anthropologie.
PS. Les photos non signées ont été faites avec mon iPhone et Camera+
PPS. Je signale, comme à mon habitude, qu'une version beaucoup plus courte de cette humeur a paru samedi dernier dans le quotidien 24 Heures de Lausanne. J'étais tellement frustrée de ne pas avoir la place pour écrire tout ce qui me semblait devoir être dit, et de ne pas pouvoir ajouter de photo, que j'ai recommencé aujourd'hui.
PPPS. Je constate que ce texte est typique de l'effet Monty: on commence par parler de lui, et on se retrouve dans une discussion sur l'urbanisme de la ville.