Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07092.jsonl.gz/614

17 juin 2012
Carnet d’un rêveur (8)
Derrière la maison du président on s’affaire. Les filles préparent le repas. Les garçons dressent la table sur la terrasse. On attend près de quarante personnes, les forgerons et leurs épouses. Dans le jardin le père devise avec Kekko. La nuit tombe. Le plus jeune fils apporte des fruits frais et une lampe à pétrole. Les fruits sont acheminés depuis les vastes plantations du sud, à une journée d'ici, près du fleuve. L’immense marché de la ville est approvisionné quotidiennement. Le président et son épouse ont fait les achats dans l’après-midi, accompagnés de leur aîné et de ses deux soeurs. Au retour les sacs d’osiers étaient remplis. L’aîné portait un agneau dans les bras. L’agneau a été égorgé et préparé. Il cuit maintenant sur une broche devant un feu près de la maison.
A l’heure dite les invités arrivent. On se salue, on parle des enfants. La plupart connaissent déjà Kekko et sa fameuse épée. On lui demande des nouvelles du village. A-t-il trouvé une femme? Non, il n’a pas le temps pour une femme. Il veut forger une épée comme on n’en aura jamais vue. Il deviendra riche, sa renommée attirera les visiteurs et son village renaîtra. Tous les invités sont présents. Le président les invite à commencer le repas. Ils s’assoient en rond sur des chaises basses avec une assiette sur les genoux. La table n’est pas assez grande pour recevoir tout ce monde. On l’utilise pour poser les plats. Les enfants remplissent les assiettes. Quand tout le monde est servi ils s’installent eux aussi. On blague l’hôte:
- Président, quand achèteras-tu une table assez grande pour nous tous?
- Je préfère mettre mon argent dans du bon métal et un soufflet plus puissant que dans une table, répond-il en souriant.
La brise de mer transporte des odeurs de poissons et d’algues. Une petite fraîcheur agréable traverse le jardin. Le président donne la parole à Kekko. Celui-ci rappelle d’abord combien la vie devient difficile. Dans son village tout se compte. Les cultures sont rares et ne permettent pas de faire de réserves. La pluie manque depuis trois ans. L’eau est comptée. On est à la merci d’un tarissement des sources. Les tisserands vendent encore leurs étoffes. Mais pour combien de temps? La concurrence est rude avec les grandes filatures du nord. Lui-même forge des objets exceptionnels. Sans cela personne n’aurait plus besoin de lui. D’ailleurs qui vend encore assez pour vivre et prospérer? Les forgerons d’ici survivent à peine. Ils exportent des objets d’artisanat: fibules, boucles d’oreilles et bracelets pour les touristes des capitales sur le continent. Mais qui fabrique encore les assiettes, les pots, les couteaux, les ferrures de portes, les armes qui ont fait leur ancienne renommée? C’est bien fini. Pendant des centaines de générations les forgerons ont créé la richesse du pays. Les marchands venaient de partout. Les commandes affluaient. La ville avait grandi. Des villages sortaient de terre pour loger les immigrants attirés par la réputation d'opulence que les marchands colportaient lors de leurs voyages. Ceux qui travaillaient bien faisaient de bonnes ventes. Aujourd’hui beaucoup sont repartis ailleurs. L’industrie mange le travail des artisans. Le monde change. Il faut être solide pour rester au pays. S'il n'y a plus la richesse on a besoin d'autre chose. D'autres repères. Kekko avait choisi de demeurer au village parce que l'on s'y connaît. Quand on se connaît, même pauvre on est quelqu'un. C'est pourquoi les règles sont importantes. Elles maintiennent la communauté et l’autorité des chefs. L’insoumission aux règles menace leur survie. Le village pourrait tomber en ruine morale. Sans raison d’être ensemble, autant disparaître.
- Je ne veux pas disparaître. Je resterai même si la possibilité de vivre s’amenuise. Les autres pensent comme moi. L’insoumission doit être punie. Si Marco reste vivant il deviendra un exemple. On ne peut laisser faire.
Il prend une longue inspiration. Le feu lance des éclats irréguliers sur les murs du jardin. La brise a laissé place au vent de terre, chargé d’une épaisse chaleur. Chacun se tait. Le silence est l’un des derniers mystères. Qui sait ce qui se passe dans le silence quand la parole cesse? Personne. Même pas celui qui retient son souffle. Derrière ses raisons il y a d’autres raisons qu’il ignore. La parole est parfois étrange. Elle suit un cours qui toujours conduit au conflit. Il ne peut y avoir un mot, une pensée, sans qu’il y ait un autre mot, différent, et une autre pensée qui se distingue de la première. Le silence, lui, est comme avant le début de l’univers. Quand rien n’est différencié. Quand il n’y a encore que l’un sans second. Enfin, peut-être. Les politiciens voudraient l’un sans second dans un déluge de mots. Ils voudraient que leurs mots recréent l’unité première. Mais il ne peuvent la rétablir dans le multiple qu’ils engendrent eux-mêmes. Toutes leurs théories passeront. Les humains et leurs questions resteront, condamnés à entretenir leurs différences pour manifester leur existence.
Le désaccord dresse la vie vers la lumière. L’accord la couche et la ramène à l’indifférencié. Au néant. A la tyrannie. Pour Kekko, tous pareils c’est la vie. Pour Marco c’est la mort.
Kekko s’est interrompu depuis plusieurs minutes. Personne ne s’aventure à briser le silence. Les bruits de la ville passent comme une rivière. Il sait à quoi il s’engage. Ce n’est pas qu’il doute. Ce n’est pas non plus qu’il ait peur. Kekko n’a pas peur. Quand il décide il fait. Dût-il marcher des jours sans manger ni boire. Il retient sa parole. Chaque minute de silence lui donne plus de force. Les autres attendent. Ils se pénètrent d’une évidence: quelque chose de solennel se prépare. La tension clôt les lèvres et fixe les regards au sol.
Enfin Kekko reprend.
- J’invoque ce soir devant vous le pacte des forgerons.
A suivre.
Parties précédentes ici.