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Altiero Spinelli et le Manifeste de Ventotene
Le communiste italien Altiero Spinelli figure aujourd’hui parmi les acteurs politiques majeurs du processus d’intégration européenne de l’après-guerre. Au cours de décennies de lutte pour une Europe fédérale, le recours qu’il a imaginé au Parlement européen comme pilier central du pouvoir législatif, trouve ses origines dans les temps les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, c’est dans l’Italie fasciste de Benito Mussolini que Spinelli, condamné à une longue incarcération, a rédigé depuis l’île-prison de Ventotene et en compagnie d’autres militants antifascistes – Ernesto Rossi, Ursula Hirschmann et Eugenio Colorni – un manifeste secret pour l’établissement d’une Europe fédérale.
Spinelli y résume dans un premier chapitre les réalisations passées de la civilisation occidentale, notamment la création des Etats-nations, tout en observant que le glissement de différentes nations dans des structures totalitaires atteste de la fragilité de ces entités politiques.
« La nation est (…) devenue une entité divine, un organisme qui ne doit penser qu’à sa propre existence et à son propre développement, sans se préoccuper le moins du monde du dommage qu’il pourrait ainsi faire subir aux autres. » [1]
La notion de souveraineté des Etats est donc pour Spinelli une épée à double tranchant : certes, l’indépendance permet de prendre conscience d’une identité en établissant son propre espace géographique, culturel et linguistique, mais par ailleurs elle génère au cœur de l’Etat des prétentions au pouvoir qui se retournent ensuite contre son propre peuple, en usant de la force militaire si besoin. Mais un autre facteur essentiel a trait, selon Spinelli, à la limitation des libertés individuelles engendrée par une répartition inégale du pouvoir entre le capital et le travail. En Europe, un système économique qui protège mieux les riches que les pauvres a réussi à se développer, ce qui placent les riches en position de force et fragilise la condition ouvrière.
« Un régime économique dans lequel, grâce au droit de succession, la puissance de l’argent, se trouve perpétuée au sein d’une même classe, se transformant ainsi en un privilège sans aucune correspondance avec la valeur sociale des services effectivement rendus, et dans lequel la marge de possibilités du prolétariat était si réduite que, pour vivre, les travailleurs étaient souvent contraints de se laisser exploiter par quiconque leur offrait une possibilité d’emploi quelle qu’elle soit. »
Finalement, aux yeux de Spinelli, la fierté nationale rompt le charme et entraîne des revendications de domination sur le monde extérieur,. Cela permet l’État totalitaire, système étatique qui ne peut survivre qu’au prix de la destruction de ses ennemis aussi bien intérieurs qu’extérieurs. Contre toute attente, Spinelli voit cependant décroître en 1941 le pouvoir des États totalitaires. Au cours de sa captivité sur l’île de Ventotene, il imagine ce que seront les défis d’une victoire sur l’Allemagne. Dans une situation révolutionnaire et d’effondrement général, le danger viendrait moins des forces progressistes que des forces réactionnaires, celles-ci ayant davantage à perdre. Et aussi «viscéralement communiste» qu’ait pu paraître Spinelli, il franchit là un pas décisif qui l’éloigne du communisme. Pour lui, dans le chaos général, les anciens groupes politiques seraient prompts à se recomposer et à lutter pour le pouvoir, par exemple au moyen d’une «dictature du prolétariat» mais Spinelli condamne cet intérêt lié à une irrépressible soif de pouvoir toujours basé sur l’exclusion et favorable aux jeux des réactionnaires. Ces groupuscules auraient en effet un atout dans leur manche, à même de les réunir :
« Le sentiment patriotique. De cette façon, ils peuvent même espérer confondre plus aisément les idées de leurs adversaires, étant donné que la seule expérience politique que les masses aient pu acquérir jusqu’ici est celle qui se déroule au sein de la nation ; il leur sera donc assez facile d’amener les masses, aussi bien que leurs chefs les plus myopes, sur le terrain de la reconstruction des Etats abattus par l’ouragan. »
Pour Spinelli, il n’y a qu’une seule solution durable pour sortir d’une situation de guerre : l’unité européenne.
« La première tâche à venir, sans laquelle tout progrès serait illusoire, est l’abolition définitive des frontières qui divisent l’Europe en Etats souverains. »
Spinelli et ses collègues Rossi, Hirschmann et Colorni ressentent la guerre comme une crise européenne et transnationale. Pour eux, tout est lié en Europe, ce qui rend obsolète le « principe de non-intervention ».
«Le principe de la non-intervention qui voulait que chaque peuple doit être laissé libre de se donner le gouvernement despotique de son choix s’est révélé absurde, comme si la constitution interne de chaque Etat particulier ne constituait pas un intérêt vital pour tous les autres pays européens.»
Ainsi, pour les auteurs du manifeste, la division en groupes communistes, socialistes, démocrates ou libéraux devient obsolète. La frontière entre le bien et le mal se situe davantage le long du clivage entre fédéralisme et internationalisme d’une part et fédéralisme et nationalisme d’autre part, ce qui implique une autre idée essentielle : l’abolition des armées nationales et la formation d’une force militaire européenne. À ce jour, cette idée qui demeure très controversée n’a jamais été mise en œuvre. En lieu et place d’une défense commune, l’UE d’aujourd’hui est intégrée dans l’OTAN, ce qui entraîne une indiscutable dépendance de celle-ci vis-à-vis des autres pays de l’OTAN et des Etats-Unis. Le collectif d’auteurs antifascistes réuni autour d’Altiero Spinelli souhaite donc une nouvelle Europe et cette Europe est à leurs yeux une Europe socialiste.
«Une Europe libre et unie est le préalable nécessaire pour une exaltation de la civilisation moderne, dont l’ère totalitaire représente un arrêt. (…) La révolution européenne devra être socialiste, c’est-à-dire qu’elle devra œuvrer à l’émancipation des classes ouvrières et à la réalisation, à leur profit, de conditions de vie plus humanisées. »
Afin de clarifier la question de savoir pourquoi le socialisme est nécessaire, les auteurs se réfèrent aux contradictions entre le secteur privé et l’Etat ou l’économie nationale. Ils considèrent que seul l’Etat est à même de garantir une répartition optimale des biens et des capitaux. Seul le gouvernement démocratiquement élu empêche l’exploitation des consommateurs par des monopoles, tels ceux du secteur de l’électricité. Si les plus grosses entreprises et les plus importantes pour l’économie sont aux mains de l’Etat, celui-ci ne peut pas être victime du chantage de ces sociétés. [2] Seul l’Etat peut veiller à ce que ceux qui ont accès à une formation universitaire ne soient pas les plus riches, mais les plus doués. Ces trois exemples laissent imaginer le danger de la bureaucratie, inhérent au socialisme : pour qu’un Etat socialiste puisse intervenir dans tous les principaux secteurs de l’économie, il a besoin d’un appareil administratif puissant qui peut aisément se transformer en un monopole au sein duquel l’Etat n’a plus pour motivation que sa seule préservation. En dépit de critiques (prudentes) de la structure socialiste dans le Manifeste de Ventotene, les auteurs se concentrent sur les moyens d’unifier l’Europe. Les efforts inlassables de Spinelli pour l’unification de l’Europe ont certainement beaucoup contribué à la notoriété du manifeste. Cet engagement a duré plus de quarante ans et a atteint son point culminant avec le projet Spinelli :
« Projet de traité instituant l’Union européenne ». [3]
Constatant les nombreuses crises institutionnelles («Eurosclérose») de l’intégration européenne dans les années 1970 et au début des années 1980, Spinelli en appelle à la création « d’institutions démocratiques et efficaces » pour l’Europe. Il pense avant tout à l’expansion des compétences du Parlement européen et inscrit ainsi son projet dans un débat encore aujourd’hui au centre des discussions sur l’approfondissement de l’intégration européenne.
Spinelli lui-même n’a pas vécu pour voir s’accomplir sa vision d’une Union européenne puisqu’il décède en 1986. Serait-il encore en vie qu’il serait sans nul doute une voix importante et parfois critique au sein du débat concernant la crise institutionnelle actuelle de l’UE. C’est probablement pour cette raison qu’un groupe politique européen créé en 2010 porte aujourd’hui son nom.[4]
[1] Toutes les citations sont issues de la traduction du manifeste disponible ici : http://www.cvce.eu/obj/le_manifeste_de_ventotene_1941-fr-316aa96c-e7ff-4b9e-b43a-958e96afbecc.html
[2] Le débat du “too big to fail“ montre que l’Etat peut encore aujourd’hui être pris en otage par les grandes firmes.
[3] CVCE, Projet pour un traité institutant l’Union européenne, adopté le 14 février 1984. http://www.cvce.eu/obj/projet_de_traite_instituant_l_union_europeenne_14_fevrier_1984-fr-0c1f92e8-db44-4408-b569-c464cc1e73c9.html