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Claude Marthaler a séjourné quelques jours dans une communauté fondée par le Mahatma Ghandi. Un lieu isolé au centre de l’Inde.
Imperceptiblement, j’ai basculé du sud au nord. Le blé s’ajoute au riz, les petits matins se rafraîchissent. L’hindi remplace peu à peu les quinze autres langues nationales. Cette remontée vers le nord prend des allures de marathon: la nationale 7 (N.H.7) s’y prête à merveille avec son paysage inchangé sur 1000 km et ses réguliers « dhaba« , des restaurants pour camionneurs.
J’atteins enfin Sevagram, un lieu isolé, au centre géographique de l’Inde. Le Mahatma Gandhi – « la grande âme » – a fondé là son Ashram quatre ans avant qu’il ne se rende en train à New-Delhi où il fut assassiné en 1948. Le « Gandhi Khot », quelques bâtisses de construction traditionnelle en terre et en bois qui, par leur absence totale de superflu, laissent entrer beaucoup d’humanité. Apparemment, rien n’a bougé depuis, ni la « salle d’attente », ni le « bureau » de Gandhi – une table basse, une planche, un coussin -, ni la cuisine, ni les toilettes, respectées comme un temple. Il y entreposait ses livres et son eau potable. C’est dans ce lieu dépouillé, relié par un téléphone de campagne que Gandhi accueillit les chefs d’Etats et se battit pour l’indépendance de l’Inde.
Dans l’Ashram, les sept habitants se lèvent à 4h45 du matin pour une première prière chantée en plein air. Car, disait Gandhi, la nature, l’espace sans frontière est le temple. Deux personnes tournent des roues face à un panneau qui indique la place autrefois prise par Gandhi. Ce lieu propre et bien maintenu sous-entend une volonté spirituelle, une force pure. Un vieil homme raconte avec une simplicité désarmante avoir marché 27’000 kilomètres à travers l’Inde durant six ans et sept mois. Le responsable de l’Ashram, lui, a participé aux côtés de Vinoba Bhave à la longue marche pour la réforme agraire à la mort de Gandhi. Il y a aussi un Indien qui à la force du poignet,a ouvert un institut pour une dizaine d’étudiants de basse caste comme lui.
Xavier, un Français qui fréquente régulièrement, l’Inde depuis 1975, travaille dans les environs à la réfection d’un musée respectant les techniques de construction traditionnelle. Ses semelles l’ont mené sur 3000 km à travers l’Himalaya. Ses petites mains, extrêmement carrées, témoignent d’une vie de labeur inventif. Xavier a vendu à la SMH (ndla: devenue plus tard The Swatch group) un brevet de changement de vitesse, initialement prévu pour le vélo. Il créa deux prototypes de vélo, mais son concept a été refusé pour le projet « Swatchmobile », car non biodégradable.
Au moment de partir, les membres de l’Ashram refusent mon argent: « Tu es venu de si loin », justifient-ils. Ce geste, inattendu, me touche plus que je ne l’ai imaginé.
Claude Marthaler
L‘Eurasie à vélo par Claude Marthaler, La Tribune de Genève, 29 juillet 1996