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Morphose toujours – joli conte de Noël
Le morphing est un mot d’origine anglo-saxonne qui désigne un «procédé d’animation numérique transformant une image en une autre de manière continue». En français, on conseille «morphose». On pourrait d’ailleurs aussi parler de morphing ou de morphose à propos de la réalité qui nous entoure. A propos des phénomènes qui transforment une réalité pour en produire une autre. Mais dont les spectateurs se rendraient peu compte, parce que le phénomène serait évidemment plus lent. Se déroulerait pendant des années. Ou même des demi-siècles. Ou même des siècles. Au point que seuls les vieux, et davantage encore les extrêmement vieux, s’en rendraient compte.
Posons par conséquent qu’au début de cette morphose-là, celle affectant non pas l’animation numérique mais la réalité dans laquelle notre espèce se débat, vous aviez des villages. Et que dans ces villages, vous aviez des gens qui se croisaient et se saluaient parce qu’ils se connaissaient et qu’ils avaient peut-être davantage de temps que nous, aujourd’hui, par exemple, pour prendre des nouvelles les uns des autres. Bien sûr, il y en avait de plus opulents que d’autres, de plus méprisants que d’autres et de plus puissants que d’autres. Et bien sûr aussi, il s’en trouvait de plus méchants et de plus brutaux, et même de francs salopards, et même de criminels, qui côtoyaient les plus aimables et les plus faibles, ceux qui ne possédaient pas d’argent et même aucun logis. C’est ainsi qu’allait la vie de nos ancêtres. En tout cas comme on la suppose.
Posons ensuite que la morphose s’est poursuivie. Que les villages sont devenus des bourgs d’abord petits, puis plus gros, qui sont à leur tour devenus des villes, puis de grandes villes, puis des agglomérations comportant un centre entouré de ses banlieues, puis des mégapoles qu’on aurait dites calquées sur le même modèle. Comportant toutes le même type d’avenues, le même genre d’habitants semblablement pressés, la même sorte de supermarchés, et la même espèce d’immeubles qu’on dirait construits par les mêmes architectes. Avec, collées sur leurs façades, les mêmes réclames publicitaires de Genève à Djakarta comme de New York à Mexico – Coca-Cola, Samsung, Shell ou Nestlé.
C’est alors qu’une chose extrêmement discrète aurait pris place à l’intérieur de la morphose. S’y serait installée presque invisiblement. Puis s’y serait répétée d’année en année, plus précisément dans le deuxième tiers de décembre: dans ces mégapoles devenues toutes identiques autour de notre planète, les populations se seraient scindées de façon plus franche encore qu’elles l’avaient été des siècles plus tôt, je veux dire dans les villages comme je les ai décrits tout à l’heure, entre les riches et les pauvres, ou les faibles et ceux qui détenaient tous les pouvoirs.
D’un côté vous auriez vu la foule des gens au service des autres, et de l’autre ces autres qui auraient eu ces gens à leur service. Les premiers se seraient levés à l’aube pendant que les seconds auraient sommeillé tant qu’il leur aurait plu, ou du moins tant que leur employeur le leur aurait permis, c’est-à-dire beaucoup plus tard. Puis les premiers auraient pris le train ou le métro, dormant presque encore et s’entassant compressés dans les wagons. Tandis que les autres auraient pris leur voiture, par exemple ces SUV, vous savez, ces SUV prétentieux que je hais. Tandis que les premiers auraient couru prendre leur poste dans les épiceries, les magasins, les échoppes et les centres commerciaux. Tandis que les seconds auraient pris leurs véhicules dans les parkings souterrains, avec ces SUV que je hais.
Tandis que les premiers auraient commencé à répondre aux seconds quant au prix comme à la qualité des panettones venus d’Italie, des mixers venus de Suisse alémanique, du caviar venu de la Mer noire, des ouvrages littéraires venus de France, des guirlandes venues de Chine, des chaussures venues d’Italie, des smartphones venus des Etats-Unis, du saumon fumé venu d’Irlande, du vacherin venu de la Vallée de Joux, de la pauvre dinde venue des pires abattoirs et du pauvre foie gras venu du pire Périgord, et j’en passe, tandis que ces seconds auraient entrepris de donner des ordres à ces premiers, à les remercier sans même les avoir regardés, à les insulter s’ils étaient trop lents, à les mépriser comme s’ils les encroûtaient d’indifférence, tandis que les premiers se seraient épuisés à leur tâche sous cette mitraille verbale à trois ou quatre cents mètres à peine du parking abritant les SUV que je déteste. Et cætera, et cætera, et cætera. Autrement dit Noël était proche, 2021 basculerait bientôt dans 2022 et mon joli conte est fini.