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Deux mondes incompatibles
Chaque jour, deux mondes incompatibles s’offrent à nous. Le premier est le monde de la réalité quotidienne, opaque, massive, enracinée dans le particulier du lieu et de l’époque, dont les lourdes exigences nous poursuivent durant la journée et nous réveillent la nuit.
Le second monde est celui de l’idéal, simple, transparent, immatériel. L’esprit y plane sans effort au-dessus des interdits et des limites. C’est un monde du rêve où il arrive à chacun de nous de se balader dans l’idée illusoire de se libérer du poids de la réalité.
La distinction entre le réalisme et l’idéalisme n’est pas un décalque de l’opposition entre le mal et le bien. Nous connaissons bien des réalistes nécessaires et bien des idéalistes nuisibles.
L’idéaliste, c’est celui qui considère que l’idée, son idée, est une réalité supérieure à ce que le commun des mortels considère comme étant la réalité. Il croit que, pour des motifs d’urgence notamment, cette réalité supérieure lui donne le droit de passer outre aux règles ordinairement respectées, non seulement celles des lois et des institutions, mais aussi celles de la raison et de la logique: «L’heure n’est plus au byzantinisme ratiocineur (ou au juridisme étroit, ou aux concepts de grand-papa), dira-t-il à celui qui lui rappelle ces règles, il faut agir immédiatement et recourir à tous les moyens dont nous disposons!»
L’idéaliste, c’est celui qui croit à ses capacités illimitées de modeler le monde selon ses idées. Les déclarations de M. Elon Musk au sujet de son robot qui va supprimer la faim dans le monde sont celles d’un idéaliste, tout comme celles du président Biden à propos d’une Russie tellement affaiblie qu’elle ne pourra plus faire de mal.
Le réaliste est sensible à la valeur de ce qui existe. Il modifie les choses avec prudence, sachant que tout changement a des effets imprévisibles qu’il n’est pas sûr de pouvoir maîtriser. Pour aborder l’avenir, il se réfère à ses propres expériences et à l’histoire plutôt qu’à des idées abstraites.
Aux yeux de l’idéaliste, au contraire, le passé est une boue épaisse qui colle aux semelles, alourdit le jugement et entrave l’action. Si l’expérience personnelle et collective est pertinente pour hier, il en convient, elle est sans valeur pour demain. Car l’avenir est d’une nature totalement autre que le passé et le présent, encaqués dans l’épaisseur de la réalité. L’avenir, c’est l’ensemble enthousiasmant de tous les possibles qui s’offrent à notre volonté libre.
Alors que le réaliste se satisfait volontiers du moins-que-parfait et du mieux-que-rien, l’idéaliste refuse les demi-mesures. Dans les discussions philosophiques (le réalisme modéré d’Aristote lui paraît banal) comme dans le dialogue social (non moins banale, la paix du travail), dans la paix entre les nations (qui exige la suppression des armées) comme dans la guerre (où il s’agit d’écraser le camp du mal), le compromis lui est insupportable.
L’idéaliste juge le réaliste pesant, obtus et craintif. Le réaliste juge l’idéaliste trop intransigeant, superficiel et irresponsable.
Les deux mondes s’affrontent à chaque votation, sur le terrain et dans la tête de l’électeur. Au début de la campagne de vote, les sondages donnent toujours l’idéal en tête. Mais, au fil des jours, les positions du réaliste gagnent du terrain. L’électeur lambda, à qui l’objet du vote était plutôt sympathique, commence à se poser des questions sur sa faisabilité, sur son utilité, sur ses coûts, sur ses conséquences possibles, sur ses risques collatéraux, sur les motifs profonds des partisans. Le sentiment immédiat est favorable à l’idéaliste, la décantation du temps profite au réaliste.
Le vote par correspondance – et ce sera encore plus le cas avec le vote électronique, s’il voit le jour –, favorise l’idéaliste: les citoyens qui votent tout de suite, soit un quart des votants, n’ont pas eu le temps de digérer les arguments du réaliste. Celui-ci devrait donc lancer sa propre campagne deux ou trois semaines avant les autres. Ce n’est pas toujours possible.
Admettons que le texte de loi soutenu par l’idéaliste soit accepté. Dès le début de sa mise en œuvre, il tombe sous la sanction du monde réel. Coincé entre cent autres textes, banalisé, émondé, il perd toute la dimension prophétique et symbolique qui, seule, animait ses partisans.
«On vous l’avait bien dit», fait le réaliste à l’idéaliste, lequel se retire dans son monde idéal, lèche brièvement ses plaies… et repart pour un tour.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Gymnase: une réponse insuffisante – Editorial, Félicien Monnier
- Le match Karlsruhe – Luxembourg – Jean-François Cavin
- Retour vers le futur – Rédaction
- L’Amérique, la femme et Sartre – David Verdan
- Retour sur la proportionnelle pour l’exécutif – Benoît de Mestral
- Vous y comprenez quelque chose? – Jacques Perrin
- Une mobilisation pour rien? – Edouard Hediger
- Confusion universitaire – Jean-François Cavin
- Crise de non-identité – Le Coin du Ronchon