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Les «erreurs de jeunesse» de Pro Juventute
La fondation Pro Juventute est créée en 1912 par la Société suisse d’utilité publique, initialement pour combattre la tuberculose chez les enfants et les jeunes. Elle est pilotée par des personnes désireuses d’agir pour l’enfance et de diffuser les connaissances dans ce domaine, comme sur l’allaitement, la création de nouvelles crèches, etc. À cette fin, la fondation publie un bulletin périodique très populaire. Pro Juventute dispose d’argent qu’elle distribue afin de soutenir des initiatives en faveur de la protection de l’enfance telles que des consultations de nourrissons, des consultations maternelles, etc.
Mais la fondation suisse est aussi le reflet de son temps. Les assistants sociaux, les médecins, les directions d’institutions ou encore les responsables d’œuvres de charité qui la composent partagent l’idée que l’enfant doit être protégé à tout prix contre les influences négatives, y compris contre celles de sa propre famille ou communauté s’il le faut.
Le problème, c’est qu’avant la Deuxième Guerre mondiale, tous ces gens sont aussi pour la plupart des tenants de l’eugénisme. Le premier président de Pro Juventute Ulrich Wille entretient des relations avec le parti nazi, plus grand promoteur de cette « science » qui vise à améliorer les caractères génétiques propres des populations. Il correspond avec des chefs nationaux-socialistes, dont Rudolf Hess, et reçoit même Adolf Hitler à Zurich en 1923.
À cette époque, peu de penseurs, même dans les rangs politiques progressistes, remettent en cause l’eugénisme. On est persuadé que certains individus sont porteurs de stigmates de dégénérescence de naissance et que ceux-ci peuvent se transmettre sous une forme ou une autre à leur descendance. Ce qu’on appelle alors les « maladies sociales » touchant les parents, comme la tuberculose, la syphilis ou encore l’alcoolisme, sont ainsi suspectées de favoriser la survenue de conduites anormales chez les enfants (la délinquance notamment). Ces derniers, croit-on, peuvent encore être sauvés, mais à condition d’intervenir précocement.
Parfaite émanation de cette époque, Pro Juventute favorise toutes les actions visant à enlever les enfants de milieux jugés pervertis et dangereux pour les mettre dans des lieux plus « sûrs » et pour les rééduquer. C’est sur la base de cette vision qu’ils envisagent les Yéniches, des populations, présentes essentiellement dans les cantons des Grisons, du Tessin, de Saint-Gall et de Schwytz, dont le mode de vie nomade est considéré comme un fléau social à éradiquer. Les adultes étant jugés irrécupérables, il reste les enfants à « sauver ».
C’est avec cet objectif en vue que Pro Juventute crée en 1926 l’« Œuvre des enfants de la grand-route ». Jusqu’en 1973, celle-ci enlève à leurs parents et place en tout 586 enfants dans des orphelinats ou dans des familles d’accueil où ils subiront parfois de mauvais traitements.
L’entreprise n’est pas secrète. Pro Juventute s’en enorgueillit même. Mais le scandale éclate néanmoins en 1972, après les révélations de l’hebdomadaire alémanique Der Schweizerische Beobachter. Le grand déballage aboutit à la dissolution de l’« Œuvre » en 1978. Le projet ayant reçu l’aide financière de l’État, le président de la Confédération, Alphons Egli, présente des excuses publiques en 1986, suivies en 2013 par celles de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga au nom de Pro Juventute. Entre-temps, l’affaire des Yéniches en a déclenché une plus vaste sur les enfants placés dans toute la Suisse qui aboutira à une loi réparatrice adoptée en 2016.