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les enseignements susceptibles d'épurer leur nature morale, est Diotime.
Diotime de Mégare, dit Platon, dans son Banquet, était très-versée dans toutes les sciences. Dix ans avant que la peste se déclarât dans l'Attique, cette femme, assistant aux Panathénées, trouva le moyen de retarder les ravages de ce fléau. Outre cet esprit prophétique et surnaturel, elle possédait encore les mystères de la plus haute philosophie. Enfin, lorsque, dans le livre du Banquet, Socrate vient à parler de l'Amour, sujet proposé à la fin du repas, le Sage déclare ouvertement que ce qu'il se propose de dire sur ce sujet lui a été révélé par Diotime, et que ce sont ses propres paroles qu'il va rapporter. Alors il raconte comment cette femme, après avoir dit que l'Amour naquit du Travail el de la Pauvreté lors des fêtes qui furent célébrés dans l'Olympe, à l'occasion de la naissance de Vénus, le jeune dieu retint en lui quelque chose des natures différentes de son père et de sa mère, ce qui fut cause que son caractère fut en quelque sorte double. D'ailleurs, l'Amour n'est ni mortel ni immortel entièrement, ni riche ni pauvre, et son esprit flotte toujours entre la science et l'ignorance. Enfin, cet être est classé parmi les Démons, êtres d'une nature intermédiaire, servant d'interprètes aux hommes auprès des dieux, et aux dieux auprès des hommes, transmettant tantôt les prières, les sacrifices et les veux de ces derniers, et tantôt les institutions, les préceptes et les ordres sacrés qui émanent des immortels.
Poursuivant ses instructions, la prophétesse Diotime en vient à dire à Socrate que le sentiment de l'amour, pris dans un sens général et abstrait, n'est qu'un désir de posséder des avantages, des biens solides, dont le
profit soit honnête et durable. Puis, passant de l'amour naturel qui fait désirer à l'homme une sorte d'immortalité par la reproduction constante de son espèce, à l'amour pur qui aspire à l'immortalité véritable, la prophétesse donne pour preuve de l'existence et de la force de ce dernier sentiment, l'ardeur avec laquelle l'homme recherche la gloire; bien pour l'acquisition duquel il ne craint pas de s'imposer les plus grands sacrifices, jusqu'à celui de sa vie même.
Il y a donc, ajoute Diotime à Socrate, deux classes d'hommes : les uns, féconds seulement selon le corps, qui ne tendent qu'à cette apparence d'immortalité que l'on obtient en se succédant à soi-même par les enfants; et ceux dont l'âme est plus féconde que le corps, et qui conçoivent et engendrent ce qu'il convient à l'âme de produire, c'est-à-dire toutes les vertus. L'homme, dont l'âme est féconde, porte en lui le germe de toutes les vertus ; et lorsque, jeune et plein d'une certaine inquiétude amoureuse, on le voit cherchant de tous côtés, c'est le beau qu'il aspire à trouver, parce que c'est de son union avec lui que doivent naître les vertus.
Mais il faut que l'homme, dont l'âme est féconde, dit toujours Diotime, s'attache d'abord à la beauté malérielle, mais appliquée à un seul corps. Bientôt il reconnaîtra que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est précisément la même que celle d'un autre corps; car, s'il est important d'étudier les proportions qui diversifient l'apparence du beau, il est impossible de ne pas reconnaître que, par sa nature , la beauté est une qualité applicable à tout ; qu'elle est toujours la même ; qu'elle est une ensin. Tout homme qui sera pé
nétré de cette vérité, quelque disposé qu'il puisse être d'aileurs à admirer la variété du Beau dans les corps, doit rejeter, condamner même tout amour qui ne s'attache qu'à un objet unique. En somme, il ne lui est plus permis d'admirer exclusivement la forme individuelle. Bien plus, il faudra encore qu'il mette la beauté de l'âme au-dessus de celle du corps ; en sorte que, si quelqu'un a un naturel bon 't généreux, mais des formes corporelles ingrates, il l'aimera, le chérira cependant, et redoublera même de soins pour le perfectionner et développer chez lui les vertus.
De là il ira plus avant : cette même Beauté qu'il aura vue sur les corps, il la contemplera dans les lois, dans les devoirs, où il la trouvera empreinte. Des lois et des devoirs , il passera aux sciences où cette même Beauté lui apparaîtra aussi ; tant qu'enfin, reconnaissant qu'elle est une et parente avec elle-même, il en arrivera à ne plus se passionner pour la beauté particulière d'un enfant, des devoirs, des sciences ou des lois, mais, au contraire, à se persuader que tout homme qui se laisse aller à une admiration particulière et limitée manque de force d'âme, n'est qu'un esclave méprisable, et qu'enfin iout doit être concentré dans une science unique, celle du Beau.
Cette Beauté, objet des désirs de l'Amour n'a point eu de commencement. Elle ne naît ni ne périt ; elle ne décroît ni n'augmente ; elle n'est ni instantanée ni partielle, et l'on ne peut se la figurer en particulier sous la forme d'un beau visage, d'une belle main ou de toute autre partie du corps. Elle n'est pas davantage dans un certain discours, dans telle science ; et l'on ne saurait la rencontrer exclusivement dans un animal, dans le
ciel ou dans quelque lieu que ce soit. Elle a toujours existé, elle existe constamment par elle – même et avec elle-même. Toutes les choses qui passent pour belles ne le deviennent que par sa participation ; et, chose remarquable ! la þeauté, en communiquant de sa qualité aux êtres qui naissent et meurent, n'est sujette ellemême à aucune variation, et n'éprouve jamais ni perte, al accroissement.
C'est donc après avoir parcouru toutes les beautés inférieures et quand on s'est élevé jusqu'à la beauté parfaite, que l'on comprend quel est le but véritable de l'amour. En effet, la seule voie de l'amour, c'est de considérer d'abord les beautés mortelles, mais en portant toujours son attention vers la beauté suprême et de s'élever sans cesse vers elle, en passant par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres; des beaux corps aux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu'à ce qu'on arrive à la connaissance suprême, qui n'a d'autre objet que le Beau éternel dont la contemplation est la seule chose qui puisse donner du prix à la vie. »
Telle est, en résumé, la doctrine scientifique de l'Amour, dont Diotime transmit le secret à Socrate, et qui parvint, on ne sait trop comment, à Dante, dix-sept siècles après qu'elle avait été révélée en Grèce.
Il est évident que Diotime est l'aînée de la famille des Béatrices ; et je ferai observer en passant que, malgré l'apparence de solidité qu'ont les reproches que les modernes font aux anciens, d'avoir constamment humilié et déprécié la femme, c'est à une personne de ce sexe que Socrate et Platon attribuent l'exposition d'une des idées les plus fortes et les plus élevées qui aien jamais pris nais
sance dans un cerveau humain. Pour corroborer cette observation , j'ajouterai que ce même Socrate, qui avoue avoir reçu la doctrine de l'amour d'une femme, déclare avec la même modestie que, pour tout ce qui se rapporte à la connaissance des choses réelles de la vie, c'est dans ses conversations avec la courtisane Aspasie qu'il a le plus profité.
Cette philosophie amoureuse, qui se propagea en Grèce et ne cessa pas d'être cultivée par les Grecs d'Alexandrie, ne pénétra que difficilement en Italie. Le paganisme n'a jamais été si sec que chez les Romains, dans l'âme de qui le sentiment religieux fut toujours absorbé
par l'amour de la patrie. Ce ne fut d'ailleurs qu'à la fin de la république et par l'intermédiaire de Cicéron qu'ils purent se former une idée des doctrines de Socrate et de Platon. D'après ces grands philosophes, le grand orateur proclama l'existence d'un seul Dieu, l'immortalité de l'âme, la rémunération après la mort, et indiqua un enfer et un paradis, en donnant même l'idée d'une espèce de purgatoire, dans son opuscule du Songe de Scipion. Mais, quant à la philosophie amoureuse, quant au culte de la beauté visible, comme préliminaire et introduction à la connaissance du beau divin et éternel, l'orateur-consul n'en parle pas, et en aucun lieu de ceux de ses ouvrages qui nous restent, il ne fait mention du Banquet de Platon.
Peut-être faut-il attribuer ce silence à la sévérité scrupuleuse de Cicéron, qui jugea à propos de ne pas diriger l'attention de ses concitoyens sur un ouvrage qui , ainsi que les livres mystiques de tous les pays et de tous les temps, renferme des symboles offensant