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25. Nov. 2017
Quotidien Jurassien
Mosaïque de la Démocratie
Fragment no 53
«N’oublie pas les femmes, mon cher!»
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La demande convenable est arrivée vite, à l’heure et à la bonne adresse: chez John Adams (1735-1826), l’un des principaux partisans de l’indépendance des États-Unis, et par la suite leur second président après George Washington. Au printemps 1776, il était occupé, avec Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, à la rédaction de l’un des documents les plus révolutionnaires de l’histoire de l’humanité, pour ainsi dire l’acte de naissance de la démocratie moderne. Ce texte devait établir l’égalité et la liberté de tous les hommes et leurs droits à s’opposer contre toute répression politique. Il a alors reçu une lettre de son épouse Abigail Adams (1744-1818), surnommée plus tard mère de la république, qui était au courant de ces projets.
«N’oublie pas les femmes, mon cher, et sois-leur plus généreux et favorable que tes ancêtres», a écrit Abigail à John. Avec la plus grande clarté, elle a ajouté: «Ne remettez pas tous les pouvoirs entre les mains de leur époux. Souvenez-vous que tout homme ne demande qu'à devenir un tyran. Si une attention particulière n'est pas accordée aux femmes, nous sommes déterminées à fomenter une rébellion; et nous ne nous sentirons pas tenues de respecter des lois votées en l'absence de toute voix et de toute représentation féminine.»
L’appel de sa femme, doublement révolutionnaire, doit avoir secoué John Adams. Contrairement à elle, il n’appartenait en effet qu’aux révolutionnaires extérieurs (cf. Mosaïque de la démocratie de samedi dernier 18 novembre); il ne faisait aucun cas de la révolution intérieure, de l’émancipation sociale générale, de l’instauration d’une plus grande justice dans la vie quotidienne, bref de «cette démocratie». Dans sa réponse à Abigail, il écrit: «Nous savons que nos intentions ébranlent déjà l’ordre en de nombreux endroits; les élèves et apprentis commencent manifestement à se rebeller, une certaine turbulence gagne les écoles et les universités, les Indiens ignoreraient leurs gardiens et les nègres deviendraient récalcitrants envers leurs maîtres.»
Abigail prenait sa rébellion au sérieux. Mais elle se concentrait sur son ménage, sa ferme. Dans le quotidien de son mariage, elle ignorait totalement les lois et normes en vigueur, qui privaient les femmes de toute autonomie et capacité économique. Des décennies durant, elle a dirigé le domaine familial comme seul un homme aurait été en droit de le faire. Elle a investi les bénéfices, déposé de l’argent dans les banques, signé des contrats, payé des salaires, organisé le commerce à la place de son mari souvent absent.
La première Américaine qui se soit engagée publiquement et dans des livres pour la prise en compte des femmes dans la Déclaration d’indépendance de 1776 a été Judith Sargent Murray (1751-1820), femme de lettres et première auteure de théâtre du pays, originaire du Massachusetts comme les Adams. Elle s’est battue surtout pour que les filles reçoivent la même éducation que les garçons. «Si la même éducation et la même formation leur est donnée, hommes et femmes sont capables des mêmes prestations», telle était sa conviction. Elle pensait aussi qu’Abigail avait donné la meilleure aide au président John Adams et que, si ce dernier mourait en fonction, ce serait à elle de lui succéder et non au vice-président Thomas Jefferson.
Eileen Hunt Botting, née en 1971, est une politologue américaine spécialisée en théorie politique et en histoire des idées politiques.
Elle est professeur à l’Université Notre-Dame de South Bend,
dans l’Indiana (nord des États-Unis).
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Les deux arguments révolutionnaires de la Déclaration d’indépendance de 1776 - avant tout la conviction que tous les hommes sont égaux et le droit de chacun à se gouverner lui-même et à se libérer de toute répression politique - soulèvent la question: ces droits appartiennent-ils non seulement aux hommes, mais aussi aux femmes? Abigail Adams a répondu oui à cette question dès 1776 dans une lettre à son mari John Adams, l’un des principaux partisans de l’indépendance des USA et leur second président. Et à la fin des années 1780-début des années 1790 - avant donc Olympe de Gouges à Paris ou Mary Wollstonecraft à Londres - Judith Sargent Murray a été la première Américaine à s’engager publiquement, par la parole et l’écrit, pour les droits des femmes et l’égalité des sexes.
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Tiré de Protofeminist Responses to the Federalist-Antifederalist Debate de Eileen Hunt Botting dans la réédition des Federalist Papers de Ian Shapiro (New York 2012); le dernier livre d’Eileen Hunt Botting s’intitule Wollstonecraft, Mill, and Women’s Human Rights, Yale 2016.
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