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La fin de l’apartheid en Afrique du Sud apparaît aujourd’hui comme une évidence. L’unanimité à ce sujet transcende les clivages politiques, comme on a pu le voir lors des hommages rendus à Nelson Mandela le mois dernier. Pourtant c’est un long chemin, marqué par des massacres, une répression implacable et une résistance déterminée, qui a permis d’atteindre un tel consensus…
Ce chemin est passé, entre autres formes de résistance, par des campagnes de boycott, ces actions citoyennes visant à faire pression sur le gouvernement sud-africain pour qu’il mette fin au système raciste que subissait la population noire. Ces campagnes de boycott se déclinaient de plusieurs façons: le boycott et le désinvestissement des entreprises et des produits sud-africains – on se souvient du boycott des oranges Outspan ou de l’entreprise Shell –, un boycott universitaire qui s’appliquait au personnel et aux institutions, mais aussi un boycott sportif visant, à terme, un boycott institutionnalisé et reconnu par l’Assemblée générale des Nations Unies.
Qu’en est-il du boycott culturel et de l’engagement des musiciens? Si le chanteur américain Harry Belafonte y a été sensibilisé dès 1959 par la Sud-africaine Miriam Makeba, d’autres l’ont été après le massacre de Sharpeville en 1960, donc avant même l’emprisonnement de Nelson Mandela. C’est le cas, dès 1961, du jazzman américain Max Roach (Tears for Johannesburg), mais aussi du syndicat des musiciens de Grande-Bretagne. Les musiciens britanniques sont d’ailleurs parmi les premiers à qui l’apartheid pose des problèmes, à commencer par la chanteuse Dusty Springfield qui interrompt sa tournée en Afrique du Sud en 1964 lorsqu’elle découvre que son public est exclusivement blanc. La même aventure survient lors de la tournée des Byrds en 1968, alors qu’ils espéraient profiter de leurs concerts pour dénoncer l’apartheid.
Dans les années 1960 et 1970, si les Rolling Stones et Aretha Franklin sont parmi les artistes qui refusent les invitations à se produire en Afrique du Sud, malgré les cachets élevés, d’autres les acceptent, notamment un grand nombre d’artistes Noirs américains (on peut citer Ray Charles, les O’Jays, Wilson Pickett, les Supremes, mais aussi les Beach Boys, Cher, Frank Sinatra, Elton John, Tom Jones, Queen, Cliff Richard ou Rod Stewart…). Au retour de leurs tournées sud-africaines, ces artistes sont de plus en plus pris à parti par le mouvement de solidarité anti-raciste. Souvent, les musiciens affirment qu’ils ne savaient rien de la situation sur place et, une fois informés, ils regrettent publiquement leur geste, et promettent de ne pas y retourner. Le succès de cette démarche (auprès, par exemple, de George Benson, Jimmy Cliff, les Temptations ou Tina Turner) justifie a posteriori les campagnes d’information à l’attention d’un public de plus en plus large.
Pourtant, avant 1980, rares sont les compositeurs qui abordent ce sujet dans leurs chansons. On peut néanmoins citer l’américain Gil Scott-Heron (Johannesburg, 1975), et surtout de nombreux musiciens de reggae qui expriment leur solidarité avec la lutte anti-apartheid, tels que Bob Marley (War, 1976), Peter Tosh (Apartheid et Equal Rights, 1977), les Abyssinians (South African Enlistment, 1978) ou Steel Pulse (Biko’s Kindred Lament, 1979). Pendant ce temps-là, la répression devient de plus en plus féroce en Afrique du Sud, culminant avec le massacre de Soweto (en 1976), l’arrestation et l’assassinat du militant Steven Biko (en 1977) et le vote d’une constitution encore plus raciste (en 1983). Malgré l’opposition officielle du gouvernement de Margaret Thatcher à toute forme de boycott de l’Afrique du Sud, les artistes britanniques se font entendre et la chanson va véritablement devenir une arme de ralliement au combat contre l’apartheid. Si le titre d’Elvis Costello Oliver’s Army y fait brièvement allusion en 1979, les deux chansons emblématiques de cette lutte sont Biko, de Peter Gabriel en 1980, et Free Nelson Mandela, des Specials, en 1983. Cette dernière est produite par Elvis Costello et écrite par Jerry Dammers, qui cherchera à rallier d’autres artistes et organisera plusieurs concerts, en 1986 et 1988, autour de cette cause.
Aux Etats-Unis, face à la position du gouvernement de Ronald Reagan hostile au boycott, on trouve également quelques chansons engagées (Randy Newman, Christmas in Cape Town, 1983, ou Stevie Wonder, It’s Wrong, 1985), mais c’est le tube Sun City qui marquera le tournant, en 1985. Ecrite par Steve Van Zandt, elle rassemblera un aréopage de chanteurs et de musiciens de tous styles qui affirment qu’ils ne chanteront pas en Afrique du Sud (des rockeurs comme Bob Dylan, Peter Gabriel, Lou Reed, Bruce Springsteen, des membres des Beatles, des Rolling Stones, de U2 et des Who; des soulmen comme Gil Scott-Heron et des membres des Temptations; des jazzmen comme Miles Davis, Herbie Hancock ou Stanley Jordan; et enfin des rappeurs, des salseros et des rastas…).
A partir du milieu des années 1980, après vingt-cinq ans de luttes politiques, les chansons et les concerts en hommage à Nelson Mandela et à la lutte contre l’apartheid se succèdent, ralliant derrière eux un nombre de plus en plus grand d’artistes et de chanteurs de tous les styles et de tous les continents. On y retrouve de grandes stars telles que Phil Collins, Eurythmics, Whitney Houston, les Simple Minds, Sting ou UB40. Au-delà de simples chansons, certains artistes donnent à leurs albums des titres engagés (Alpha Blondy, Apartheid is Nazism, 1985; Youssou N’Dour, Nelson Mandela, 1986; Miles Davis, Tutu, 1986; Junior Murvin, Apartheid, 1986; Omar Pène, Soweto, 1987; Miles Davis, Amandla, 1989). En 1990, enfin, Nelson Mandela est libéré et le système d’apartheid va petit à petit être démantelé.
Comment ne pas être frappé par les similitudes, non seulement de la situation d’apartheid dans laquelle se trouvent aujourd’hui les Palestiniens, mais aussi de la campagne internationale de boycott visant à leur venir en aide, y compris dans sa dimension culturelle1. Tel que le dénonce le Tribunal Russell sur la Palestine, les Palestiniens subissent une discrimination institutionnalisée dans le domaine des études, du travail, de la propriété foncière, de la liberté de circulation et de la justice. Parallèlement, on retrouve aujourd’hui certains des mêmes chanteurs qui avaient été sourds au boycott de l’apartheid en Afrique du Sud toujours aussi indifférents à l’environnement politique dans lequel ils se produisent en Israël (Elton John, Tom Jones, Cliff Richard…). On retrouve en revanche, du côté des résistants, des musiciens qui défendent d’une même voix la cause palestinienne et la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud (Gil Scott-Heron, Annie Lennox, Peter Gabriel, Stevie Wonder, Stanley Jordan, Bruce Springsteen…). Ils l’ont d’ailleurs parfois exprimé au sein des mêmes chansons, telles que Equal Rights de Peter Tosh en 1977; Oliver’s Army d’Elvis Costello en 1979; War Crimes des Specials en 1984 ou Triviale Poursuite de Renaud en 1988… Aujourd’hui, comme à l’époque, les chanteurs britanniques sont à la pointe de l’engagement, avec Roger Waters, Massive Attack, Faithless ou Nigel Kennedy, rejoints dans la campagne de boycott culturel de l’Etat israélien par des musiciens sud-africains tels que Andy Kasrils ou Ewok. Espérons que cette campagne, artistique et non-violente, aboutira rapidement au même succès en Palestine: la fin du dernier régime d’apartheid encore en vigueur…