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La prévision est un exercice intellectuel à deux temps alternés : élan et freinage. L’imagination débridée court vers l’avenir dans le sens de nos désirs ou de nos craintes, selon notre tempérament. La mémoire aussitôt la bride par le rappel d’échecs ou de succès anciens. Ainsi, comme un voilier tirant des bords par vent debout, essayons d’avancer dans l’inconnu que nous découvrirons en l’inventant, et qui peut-être nous transformera, mais dans la mesure où nous le formerons.
Pour tenter d’estimer l’ordre de grandeur des changements qu’apporteront les dix-huit ans qui nous séparent de 1980, voyons d’abord quels changements ont apportés les dix-huit ans qui nous séparent de la fin de la dernière guerre.
L’Europe de l’Ouest a passé de la ruine générale à une prospérité sans précédent : d’une position dépendante des États-Unis à une position concurrentielle ; d’un affrontement presque mortel des nationalismes autarciques au succès du Marché commun, qui gage matériellement la réconciliation franco-allemande ; de l’alliance de guerre avec l’URSS au Mur de Berlin, et de la Libération à la perte des pays de l’Est ; de l’omniprésence communiste en France et en Italie au repli général du PC, à sa suppression eu Allemagne, et à la défection des intellectuels ; des lamentations sur la dénatalité à une vague angoisse devant l’explosion démographique ; du chômage endémique au suremploi ; des empires d’outre-mer français, anglais, hollandais et belge à la décolonisation presque achevée en Asie du Sud, dans le monde arabe et en Afrique ; bref, de la misère avec les colonies et dans la désunion, à la richesse sans le tiers-monde et par l’union.
Si l’on relit la presse de l’époque, on s’aperçoit que presque tous ces phénomènes avaient été prévus par des esprits lucides, quoique jugés impossibles par les experts, mais qu’ils se sont produits beaucoup plus vite et avec plus d’intensité que personne n’osait le croire ou le redouter.
Sommes-nous autorisés à prolonger les lignes de cette récente évolution et à prévoir une accélération continuée des rythmes ?
Deux hypothèses.
Ou bien l’union de l’Europe est stoppée par l’échec des négociations entre les Anglais et le Marché commun, par le succès des thèses gaullistes, et par la carence des mouvements fédéralistes. Il en résulte alors, nécessairement, une renaissance des nationalismes ; la dislocation de l’alliance atlantique ; l’anarchie continuée de nos relations avec le tiers-monde, d’où l’affaiblissement général des positions occidentales, une série de crises économiques, une arrogance accrue des peuples neufs détenant la majorité à l’ONU, des guerres « localisées » et finalement la guerre. Tout pronostic s’arrête là.
Ou bien l’union européenne s’élargit et se consolide. Le pronostic se confond désormais avec les vœux, les buts, la volonté de ceux qui luttent pour cette union.
Car il ne s’agit pas — je le dis une fois de plus — de deviner l’histoire qui vient, mais de la faire.
Dans cette seconde hypothèse, l’Europe de 1980 est redevenue à tous égards le centre du monde humain. Les géographes ont démontré depuis longtemps qu’elle est le pôle de « l’hémisphère privilégié » qui comprend environ 95 % de la population et de la production du globe. À cette réalité de géographie humaine correspond une activité politique, économique et culturelle plusieurs fois supérieure à tout ce qui se passe dans le reste du monde.
L’Europe anime les échanges intercontinentaux, dont elle fut le moteur unique depuis cinq siècles. Elle équilibre ces échanges, elle les dose, elle les adapte aux possibilités d’assimilation du tiers-monde, après en avoir discuté avec les responsables des autres continents. (Cela s’opère sur la base d’un Dialogue des cultures, organisé notamment par une série de centres régionaux, dont les premiers sont entrés en fonction dès 1963.) Enfin, l’Europe offre au monde le modèle d’une communauté organisée [p. 12] selon la méthode fédéraliste, antidote ou anticorps du nationalisme bourgeois (xixe siècle) que les petits pays neufs s’efforçaient encore de copier dans les années 1950 à 1970. Le succès du fédéralisme européen les a fait réfléchir et leurs nouvelles générations, au-delà des ivresses de l’indépendance, découvrent les réalités de l’interdépendance.
La civilisation technique s’humanise — c’est un mot d’ordre ancien, mais qui a fini par devenir populaire. Les vitesses plusieurs fois supérieures à celle du son n’étonnent plus ; on découvre au contraire les charmes souverains de la lenteur. Le silence est devenu le luxe suprême : peu sont en mesure de se le payer en allant vivre dans les régions vertes aménagées en France, Allemagne, Autriche, et surtout aux États-Unis, en Afrique et au Brésil. On cherche encore — on va trouver — un système général de freinage ou de décantation du progrès mécanique, qui l’adapte et le subordonne à la sécurité, à la santé et aux « aménités » de la vie, selon l’expression de B. de Jouvenel. L’augmentation de la population — 630 millions sur la même superficie que les 440 millions que compte l’Europe d’aujourd’hui, Russie exclue — y contraint autant que l’évolution des idées et des morales. L’Europe, initiatrice et première bénéficiaire ou victime de la civilisation technique, désormais universalisée, a compris qu’elle se doit d’inventer les moyens d’humaniser l’usage des ressources matérielles fomentées par son aventureux génie.
Le continent européen est devenu Mégalopolis : une maison tous les cent mètres en moyenne, à quelque distance des autoroutes à six pistes, lesquelles permettent d’aller aussi vite d’une ville à l’autre que les trains express (quelques-uns déjà souterrains). Les avions long-courriers atterrissent verticalement sur les rares terrains vagues conservés dans les faubourgs. La population est très dense dans les régions méridionales, la mobilité de l’industrie permettant au phototropisme naturel de se manifester librement : boom sur les rives de la Méditerranée, abandon progressif des villes du Nord qui avaient proliféré pendant l’ère du charbon, sale et noire. L’énergie électrique ou nucléaire a permis de généraliser la maison transparente, pour les masses. Les élites redécouvrent le mur plein, l’isolement, l’antique formule du château.
On construit des maisons sur les îles — artificielles ou naturelles — sur et dans les rochers et les montagnes, loin des lieux du travail, réduit à cinq journées de six heures par semaine, en moyenne. (Dans le secteur tertiaire, le week-end de deux jours et demi ou trois jours est de règle.)
La vie politique ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était sous la IIIe République, par exemple. Ses passions sont transposées à l’échelle européenne et à l’échelle mondiale.
Le mythe des deux grands a disparu, on ne s’en souvient guère davantage que de la Triplice et de la Triple Entente aujourd’hui. Face à la Chine, à l’Inde, et aux ligues encore instables du monde arabe et de l’Afrique noire, l’Occident se regroupe autour de l’Europe unie, de San Francisco à Vladivostok (réseau d’accords économiques et culturels).
[p. 14] En Europe, deux grandes tendances s’affrontent, en lieu et place de la droite et de la gauche anciennes : la tendance fédéraliste, qui défend les autonomies locales et nationales, et la tendance unitaire ou intégriste, qui pousse à la centralisation et à l’uniformisation sociale, économique et éducative du continent. Fédéralistes et unitaires, mondialistes et nationalistes européens, néo-socialistes et néo-libéraux s’opposent au sujet des problèmes d’aménagement du territoire européen, d’urbanisme, d’éducation, de formation professionnelle, et de répartition des compétences entre le pouvoir central européen et les gouvernements des nations, qui subsistent.
La médecine, l’hygiène générale et l’hygiène mentale, largement socialisées, sont au premier plan des soucis publics.
La vie culturelle est devenue la partie sérieuse de l’existence, en lieu et place du travail et du gain, désormais assurés à moindres frais d’énergie.
L’accroissement du temps des loisirs et l’accroissement de la population produisent des résultantes contradictoires, qui sont le sujet préféré des études psychosociologiques. D’une part, l’individu est plus que jamais tenté de se « laisser vivre », c’est-à-dire de se laisser « être-vécu » par les divertissements (au sens pascalien) que lui offre une production massive de spectacles de tous ordres, de magazines et de livres, de films et de disques, de cours sur tous les sujets, de voyages, de manifestations sportives, etc. Le règne des grands nombres, des standards et des modes favorise en lui une attitude de consommateur hédoniste. D’autre part, des possibilités plus vastes de création et de réalisation de soi lui sont ouvertes. Il est donc probable que la différence s’accentue entre une majorité passive et moutonnière, et une minorité active et librement imaginative.
L’enseignement supérieur est en pleine mutation. À côté des anciennes universités divisées en facultés démodées, les établissements de formation interdisciplinaire se sont multipliés. Ils se distinguent par une insistance simultanée sur la culture générale pour tous (studium generale) et sur les recherches spécialisées poursuivies en séminaires. Les diplômes classiques, sanctionnant la sortie des études, sont remplacés par des certificats d’aptitude et par des tests d’entrée (dans une firme ou dans une grande école).
Dans l’ensemble, les changements survenus entre 1962 et 1980 sont probablement moins essentiels que ceux dont nous fûmes les témoins depuis la dernière guerre, mais ils sont plus spectaculaires : les résultats des mutations récentes que j’énumérais au début sont devenus généralement visibles et sensibles ; ils affectent l’ensemble de la population. En revanche, la généralisation des bénéfices du progrès technique, rendue possible par l’union économique et politique de nos pays, et d’autre part l’accroissement de la population et l’urbanisation du continent développent des mécanismes de freinage. La nécessité d’humaniser la technique, de recréer des zones de silence et de lenteur, de compenser par des équivalents spirituels la quasi-abolition des distances physiques et des diversités traditionnelles — tout cela contribue à ralentir et contraint à ordonner le rythme de l’innovation à tout hasard et à tous risques. Bref, les inventions les plus remarquables et « inouïes » sont désormais celles qui adaptent la technique à l’homme.
J’écris ceci pour amuser les lecteurs de 1980, s’ils retrouvent par hasard mon petit essai ; et pour que certains, aujourd’hui, voient un peu mieux vers quoi nous devons choisir d’aller.