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J'ai déjà parlé plusieurs fois du passionnant livre de Claude Millet sur Le Légendaire au dix-neuvième siècle, qui se terminait sur l'idée d'une orientation mythologique qui s'intériorisait et s'individualisait. J'ai montré qu'au vingtième siècle, Charles de Gaulle, au fond secondé par les Surréalistes, avait recréé l'idée d'un mythe national. Et qu'il l'avait fait avec le soutien armé des Américains.
Sans doute, beaucoup de surréalistes préféraient les Russes. Beaucoup de philosophes ont même ensuite préféré les Chinois. Mais ce n'est qu'anecdotique: lorsque Louis Aragon chantait la Résistance communiste, il l'entendait au sens de la France universelle, que De Gaulle entendait aussi incarner. Il s'était d'ailleurs d'abord lui aussi allié aux Communistes, concédant l'utile couverture sociale prétendue universelle. Cela lui plaisait, au fond. Quand on lui demandait pourquoi il laissait s'exprimer librement le maoïste Sartre, il répondait qu'on ne devait pas priver de liberté Voltaire. Il essayait davantage d'englober le socialisme dans l'identité française que de le combattre. En ce sens, il était réellement universel. Il avait d'ailleurs lu Pierre Teilhard de Chardin, rempli de velléités semblables.
Mais l'exil de Teilhard à New York nous renvoie bien à la présence sourde, derrière la France libre, de la puissance et de la culture américaines: le jésuite cosmique, comme on pourrait l'appeler, est précisément plus respecté aux États-Unis qu'en France, où la pensée se doit de s'uniformiser autour de ce que les Américains appellent le mainstream. Il s'agit, de fait, d'assurer une unité à un pays qui se sent continuellement assiégé.
L'est-il? Ce serait une question vraiment intéressante. Nous la traiterons peut-être quelque jour prochain. Mais pour en revenir à notre sujet, il y a bien un coin qui a été enfoncé dans cette uniformité culturelle par l'alliance avec les États-Unis dominateurs: c'est ce qu'on pourrait appeler le culte de la machine, de la technologie, et que manifeste culturellement la science-fiction.
Nous retrouvons à cet égard le merveilleux scientifique, dont parle Claude Millet, d'une manière vraiment intéressante. Au début, comme l'ont remarqué certains commentateurs, il pouvait être très français, animé par un mélange typique de romantisme et de scientisme. Millet en parle à propos de Charles Nodier, qui a inventé la théorie des Êtres Compréhensifs – sortes d'êtres invisibles veillant sur les hommes et vivant dans les airs. Le lien avec les fées et les anges n'est pas difficile à saisir, et la théorie va en réalité persister dans la littérature, à travers le Horla de Maupassant – certes, peu compréhensif –, mais aussi avec les Grands Transparents d'André Breton. Et nous retrouvons jusqu'à la mythologie personnelle de De Gaulle – sa madone des églises et sa princesse des contes.
Claude Millet parle aussi, bien sûr, de Jules Verne. Mais le lien que celui-ci établit entre le progrès technique et les Anglo-Amériicains (dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours et De La Terre à la Lune, notamment) installe d'emblée la technologie moderne dans l'orbite américaine. Car dès, en réalité, qu'on a eu quitté les théories sur le monde invisible inspirées de Swedenborg et Louis-Claude de Saint-Martin (chez Nodier, Balzac, Hugo) – dès qu'on est entré dans l'univers des machines, les peuples anglophones sont apparus comme dominateurs.
C'est encore le cas dans L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam (dont Millet ne parle pas): l'automate cosmique désigné par le titre y est créé par l'Anglais Thomas Edison. Il n'est pas vrai que les Français se soient jamais vus comme à la pointe du progrès technologique au dix-neuvième siècle. Or, cette emprise des Anglophones s'est naturellement accrue après 1945 – et j'y reviendrai une fois prochaine.