Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07076.jsonl.gz/865

08/09/2012
Les Contes drolatiques de Balzac ou l'âme de Tours
Honoré de Balzac était assez régionaliste, et il se plaisait à faire l’éloge de sa Touraine natale, à laquelle il a consacré des Contes drolatiques imités de la Renaissance - voire du Moyen Âge. On y trouve des explications sur les monuments et le nom des rues qui parsèment la Touraine, ou l’évocation des grandes figures de celle-ci, tant les princes qui la fréquentaient que les écrivains qui en étaient originaires, à commencer par Rabelais, lequel Balzac prend pour modèle: il va jusqu’à écrire une histoire que celui-ci aurait seulement racontée oralement au roi Henri II.
J’ai lu le livre dans une belle édition reliée, et illustrée par Gustave Doré, à moi offerte par ma grand-mère maternelle, qui était de Limoges, et qu’elle tenait de son père, un juif venu de l’Empire ottoman et puis de Paris, et qui s’était intégré à la bonne société de Limoges en épousant une femme qui en était issue: le livre lui avait été offert, à son tour, par son beau-frère, un illustre professeur de littérature de la ville - qui aurait pu, dit-on, devenir professeur à l’université de Paris mais qui, très attaché à son Limousin natal, eût refusé de le quitter.
Balzac brosse, de fait, le portrait de l’esprit de la cité de Tours, faisant de lui une femme gracieuse et belle, une sorte de déesse assise au bord de la Loire. Son livre a une structure légendaire, l’origine de la Touraine et de ses éléments distincts étant censée être révélée dans ses contes.
Sa fantaisie le pousse également à décrire la muse qui a inspiré ces histoires légères comme une fée joueuse et pleine de charmes bien terrestres, insistant notamment sur sa croupe, qui visiblement l’a particulièrement inspiré! Car ses contes dévoilent souvent les aventures érotiques des princes français, ou des grands qui les fréquentaient, et dont la Touraine est comme l’arrière-pays: Balzac fait comme si ces aventures étaient fondatrices de la Touraine qu’il connaît. Il s’agit de voir, au-delà du monde sensible, le dieu Cupidon agir au cœur de la Cité - ou même la déesse Vénus, dans certains cas: car sont également reprises quelques nobles histoires médiévales qui voient d’humbles Tourangeaux tout sacrifier à l’amour pur et en être récompensés par la Providence qui prend le visage de bons prêtres. L’amour en dehors du mariage peut même être présenté comme fautif et à l’origine de châtiments célestes. Mais c’est assez exceptionnel: en général, Balzac est plus proche de la Renaissance et de cet esprit que je qualifierais de matérialisme mystique, parce qu’il met dans le désir charnel la source du monde connu: cela annonce Freud!
Cela m’a rappelé saint Augustin disant qu’on présentait Jupiter et les autres dieux de l’Olympe, dans le théâtre de l’ancienne Rome, comme adultérins parce qu’on cherchait en fait à sanctifier ce qu’on avait soi-même envie de faire. Le rationalisme moderne ramène les dieux anciens vers les princes qui ont gouverné historiquement la France et leurs affidés, mais le principe est le même; la mythologie latine est fondatrice des contes de Balzac. La poésie s'en rapporte à celle de Lucrèce: il s’agit de tout bénir par la force de la nature même, par la force que Lucrèce disait supérieure aux dieux - celle de Vénus!
L’héritage du merveilleux chrétien ne se perçoit que de temps à autre: Balzac reprend alors, sans paraître y croire beaucoup, le folklore ancien - comme quand, par exemple, il évoque une sainte qui entendait les anges chanter, et qui en a composé un hymne encore pratiqué en Touraine dans les couvents; ou quand il parle de l’archange saint Michel qui au nom de Dieu commande au diable de créer une pénitence pour des amants adultérins et leur permettre de gagner le Paradis! Cela aurait pu faire l’objet d’une nouvelle version de Faust… Mais Balzac préfère un merveilleux plus détaché de la morale: un romanesque fondé sur le plaisir de la chair. D’ailleurs, la plupart du temps, l’Église est vigoureusement attaquée, et les croyances qu’elle propose regardées comme des prétextes pour développer le pouvoir temporel des prêtres. Le seul vrai miracle pour Balzac réside dans la nature même: il est disciple de Voltaire.
Pourtant, il admet quelques progrès d’ordre moral, depuis les temps païens: il loue le christianisme d’avoir protégé les enfants adultérins, les Romains permettant que les maris légitimes les tuassent, s’ils le voulaient.
Mon ami le poète Robert Marteau adorait Balzac: lui-même était profondément catholique et en même temps il vénérait les symboles traditionnels venus de l’Antiquité, que les princes chrétiens lui paraissaient avoir matérialisés. Il voulait surtout, dans sa poésie, redonner vie à ces symboles regardés à présent comme vides. Balzac cherchait peut-être aussi à établir un rapport clair entre les figures symboliques de Vénus et Cupidon et la Touraine historique. Il ne cherchait pas tant à percer de nouveaux mystères qu’à illustrer ceux de la tradition gauloise!
Il a en tout cas orné avec beaucoup de grâce l’ombre de sa chère province. Son livre est plein de charme.