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L'Argentine se soulève
Les Argentins ont dit «Basta»
A la mi-décembre, l’Argentine est entrée dans la conjoncture la plus convulsée qu’elle ait connue depuis longtemps et la répression ne s’est pas fait attendre. Une explosion sociale comme on n’en avait jamais vu depuis les années soixante-dix a fait plus de trente morts et des centaines de blessés.
Cinquième président désigné par le Congrès en trois semaines, le leader péroniste Eduardo Duhalde, ancien gouverneur de Buenos Aires, a pris les rênes du pouvoir le premier janvier 2002. Il a immédiatement annoncé un plan économique d’urgence qui se fonde sur une dévaluation de 30% du peso argentin, mettant fin à la parité avec le dollar docilement instaurée en 1991 sous la férule du Fond Monétaire International et de la Banque mondiale.
Avec la crise argentine, c’est le modèle néolibéral imposé à ce pays qui est remis en cause. Entre autres, le paiement de la dette extérieure qui épuise les pays du Sud de façon irréversible. Entre le début de la dictature militaire (1976) et 2001, le montant de la dette argentine a été multiplié par vingt, passant de 8 à près de 150 milliards de dollars. Pendant la même période, le pays a versé 200 milliards de dollars d’intérêts, soit vingt-cinq fois plus que ce qu’il devait en 1976. Mais bien que l’Argentine ait déjà abondamment remboursé sa dette, elle reste, relativement à son PIB et à sa population, la nation la plus endettée du monde.
Le «cacerolazo»
«Les concerts de casseroles sont le fait des couches moyennes qui protestent aujourd’hui parce qu’elles ont été durement touchées: elles ne peuvent pas, retirer leurs économies de la banque. Elles descendent dans la rue avec des casseroles pour manifester contre les banques, le gouvernement et les mesures restrictives. Les travailleurs/euses, ceux qui ont un emploi ou ceux qui sont au chômage, ont un objectif encore plus important: la survie. Les gens prennent conscience qu’il n’y a aucune solution pour l’Argentine avec ce modèle économique » souligne, Diego un des dirigeants motoqueros de la révolte.
Ce sont les petits et moyens épargnants, qui avaient confiance dans le système financier, qui paient la facture: leurs avoirs sont bloqués sur les comptes bancaires depuis l’instauration de la «loi du corralito» par De la Rúa, loi qu’Eduardo Duhalde n’a pas abrogée. Un exemple simple: M. Juan Perez avait 10000 dollars d’économies sur un compte à terme avant qu’il ne soit bloqué. Il ne peut désormais retirer que 5000 dollars, et en outre en pesos au taux de 1,4 pesos pour un dollar. Juan Perez recevra ainsi 7000 pesos qui, s’il veut les convertir de nouveau en dollars sur le marché libre des devises (où 1 dollar vaut 2 pesos), ne feront plus que... 3500 dollars.
En un mot, du fait de la conversion obligatoire de l’épargne, Juan Perez a vu partir en fumée, du jour au lendemain, plus de 30% de la part de ses économies qu’il a le droit de retirer. En quelque sorte un vol légal, dont sont victimes des milliers et des milliers de petits épargnants. Les autres 5000 dollares doivent attendre encore des mois...
Dans cette Argentine frappée par une crise économique profonde, au milieu d’immenses restrictions, un groupe sélectif de 48 holdings exportateurs, nationaux et multinationaux, ont accaparé en décembre et janvier, plus de 2275 millions de dollars. Ces devises, qui auraient dû être rapatriées au pays, sont restées à l’étranger en attente d’une hausse du dollar qui permette à leurs détenteurs de faire des profits extraordinaires. La plupart de ces entreprises ont des noms connus, tels YPF, Shell Compañía Argentina de Petróleo, Volkswagen Argentine, ESSO Petrolera Argentina, General Motors Argentine, Peugeot Citroen Argentine... Une bonne partie sont des filiales de gigantesques monopoles multinationaux.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il se trouve que parmi ces compagnies, qu’aucun scrupule n’a empêché de cacher, à des fins de spéculation, des capitaux qui étaient pourtant tout à fait indispensables pour stabiliser sur le plan financier un pays en pleine crise, beaucoup figurent parmi les principaux débiteurs des banques argentines. Et elles ont gagné le gros lot lorsque le président Eduardo Duhalde a décidé de convertir en pesos argentins cette dette contractée en dollars.
L’entreprise YPF-Repsol, majoritairement espagnole qui, en décembre et janvier derniers, a perçu à l’étranger la somme de 388 millions de dollars, est le second débiteur du système bancaire argentin auquel elle doit 310 millions de dollars. Le taux de change (fin février) est d’un dollar pour deux pesos, mais la décision gouvernementale établit que la dette sera payée au taux d’un peso pour un dollar. YPF-Repsol remboursera donc 310 millions de pesos, c’est-à-dire 160 millions de dollars. En résumé: non seulement YPF-Repsol ne rapatrie pas les capitaux gagnés à l’étranger, mais en plus sa dette est réduite de moitié.
Premières conclusions
Outre qu’elles constituent une preuve supplémentaire de l’épuisement du modèle économique, ces émeutes conduisent à quelques constats. Tout d’abord, celui du délabrement de la classe politique et des secteurs dirigeants de la nation, presque sans exception, dont les gens dans la rue ont exigé « qu’ils partent tous » et dont ils ont violemment dénoncé la corruption systématique. La capacité de mobilisation, spontanée, sans couleur politique, manifestée par de nombreux secteurs est un autre fait notable. S’il est vrai que les premiers à prendre la rue et à dévaliser les supermarchés à la recherche de nourriture ont été les habitant-e-s appauvris des banlieues, la classe moyenne, aujourd’hui très affaiblie, les a immédiatement rejoints.
Il faut souligner enfin les formes originales d’organisation imaginées par les manifestant-e-s, mais aussi l’affrontement violent avec le système - que ce soit les grands propriétaires, la police ou les autorités politiques - ainsi que la reprise de slogans de fort contenu politique (comme la revendication du non-paiement de la dette) qui caractérisent l’explosion sociale.
Sergio Ferrari
de retour d’Argentine
Service de presse d’É-CHANGER
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