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La lecture de Race et sciences sociales, publié en janvier dernier par les chercheurs en sciences sociales et militants antiracistes Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, peut offrir des explications intéressantes et inattendues à cette question. En se penchant sur l’évolution du sens accordé au mot «race» dans les discours racistes et antiracistes, cet ouvrage retrace le parcours de ce concep. Ceci de sa naissance à son utilisation actuelle par des courants de gauche que les auteurs qualifient de «gauche identitaire».
Cet historique sert de base afin de comprendre l’impasse dans laquelle ont mené les stratégies de cette dernière et les tensions actuelles au sein des discours antiracistes. Le livre retrace avec précision l’évolution du sens du mot «race», depuis sa première utilisation pour caractériser des groupes humains au cours du 17e siècle. C’est pour la production de discours légitimant le colonialisme à travers la mobilisation du concept de races différentes et inégales que furent fondées les premières facultés d’anthropologie au 19e siècle. La notion de race, ainsi parée de légitimité scientifique, a été employée par les idéologies racistes qui ont marqué le 20e siècle, colonialisme et nazisme en tête.
En face, les auteurs montrent que l’antiracisme était alors fortement associé à l’antifascisme. Il faisait ainsi partie intégrante de la lutte des classes et était à même de mobiliser massivement, comme par exemple lors de la période du Front populaire. Or, dans la période post-1968, l’antiracisme devient hégémonique aux États-Unis, en France et ailleurs et les grandes revendications d’égalité raciale sont inscrites dans la loi.
Les auteurs montrent comment le concept de racisme va dès lors glisser de son acception politique pour devenir un synonyme de «discrimination» ou de «préjugé» dans le discours antiraciste. Tout le monde étant plus ou moins porteur de préjugés, le racisme devient donc progressivement une accusation banalisée et individualisée. Le discours antiraciste devient alors l’un des carburants de la gauche social-démocrate française qui, abandonnant la lutte des classes, va investir le discours identitaire pour faire du multiculturalisme son cheval de bataille.
En leur qualité d’observateurs de l’intérieur du monde universitaire français, les auteurs retracent avec précision l’influence étasunienne sur les sciences sociales françaises depuis cette transformation des années 1980. Ils illustrent comment des termes tels que «racisé», qui a fini par supplanter le terme de «travailleur immigré», ou «intersectionnalité» ont quitté le seul champ des sciences sociales pour devenir monnaie courante au sein de cette «gauche identitaire».
Émancipation ou enfermement identitaire?
Dans une conclusion plus politique, les auteurs avancent l’argument que cette mise en avant inédite de l’«identité» plutôt que de la «classe sociale» au sein d’une partie de la gauche, procédé jusqu’alors pratiqué par l’extrême-droite, s’est retournée contre celle-ci et a contribué à mener à la situation actuelle. Car, comme le montrent les auteurs, la mise en avant des divisions identitaires et l’effacement d’idée de l’appartenance de classe ont toujours été corrélés avec une recrudescence de l’extrême-droite dans l’Histoire.
L’ouvrage se termine par un cas d’étude détaillé sur la mauvaise utilisation de cette mécanique identitaire lors de la fabrication d’un scandale lié à un prétendu cas de racisme au sein des hautes sphères du football français par le journal d’information en ligne Mediapart en 2011. S’il traite du cas français, la lecture de ce livre permet de comprendre un processus également à l’œuvre en Suisse, où les mêmes tendances opèrent au sein d’une partie de la gauche. Et lorsque l’on voit que nous sommes à deux-doigts du retour au pouvoir de l’extrême-droite dans un pays voisin, il semble d’autant plus nécessaire de saisir l’échec des stratégies antiracistes de cette «gauche identitaire». Ceci afin de reconstruire des discours rassembleurs centrés sur la notion de classe, qui seule permet de porter un message émancipateur tout en évitant les enfermements identitaires. n
S. Beaud et G. Noiriel, Race et sciences sociales, Agone, 2021, 448 p.