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Tosetti (Sion), Eriksen (Inter), Griezmann (Barça) ou Mbappé (PSG) sont nettement moins performants dès qu'ils n'évoluent pas à leur place. Mais en ont-ils qu'une seule? Et pourquoi en changer semble si compliqué?
Matteo Tosetti avait été engagé par le FC Sion comme milieu pour expédier des ballons sur le crâne du buteur Guillaume Hoarau. «L'idée, c'était d'avoir un devant et l'autre qui lui faisait des passes», résume Barthélémy Constantin, directeur sportif. Le problème, pour le joueur et aussi pour «Barth», c'est que Fabio Grosso faisait évoluer Tosetti en latéral droit. Et que ce dernier n'a jamais convaincu dans cette position. Le meilleur passeur du championnat 2018 est même méconnaissable depuis son arrivée en Valais: il n'a délivré que 2 passes décisives (contre 16 comme milieu au FC Thoune).
Comme lui, de nombreux joueurs voient leur rendement affecté dès lors qu'ils doivent changer de position. Une dégradation de la performance étonnante dans un monde où la polyvalence est encouragée dans la majorité des secteurs professionnels. C'est d'ailleurs dans un monde qui a vu un bodybuilder devenir gouverneur (Schwarzie), un concierge se transformer en écrivain (Stephen King) ou un videur s'incarner en souverain pontife (pape François), qu'on voudrait nous faire croire que des footballeurs sont incapables de changer de place de quelques mètres. Or il semble bien que ce soit vrai. «80% des joueurs n'ont qu'un seul poste», soutient Alain Geiger (coach du Servette). Le football produirait-il des monomaniaques?
Philippe Perret (coach des M21 neuchâtelois) rappelle que les joueurs peuvent être prisonniers de leurs convictions. «Inconsciemment, le gars peut se dire: «Si je ne suis pas bon, c'est parce que je ne joue pas dans ma position». Ce sentiment peut être exacerbé par l'entourage: si tout le monde dit au joueur qu'il est meilleur ailleurs, il en sera plus facilement persuadé.» Or à Sion, le directeur sportif n'a jamais caché ses préférences.
Les divergences de points de vue peuvent créer une cassure entre un joueur et son coach, voire une défiance du premier envers le second. Adrien Rabiot avait contesté l'autorité d'Unai Emery au PSG lorsque le technicien lui demandait de se positionner en sentinelle, alors que lui se voyait en milieu plus offensif. Or «Adrien n’est pas quelqu’un à qui tu dis «fais ceci ou cela et basta», fit remarquer un jour son coéquipier Thiago Motta. On ne peut pas le lui imposer. Il jouera, mais il ne sera qu’à 60 %. Pour être à 100 %, il doit être convaincu que c’est le mieux pour lui et l’équipe.»
Tout le travail du coach est d'amener son garçon à penser au collectif plus qu'à lui-même. Un travail difficile dans un sport toujours plus individualisé, remarque Philippe Perret. Il dit:
L'entraîneur doit répondre à cette bravade avec une conviction contagieuse et surtout inaltérable. Alain Geiger raconte cette anecdote:
La question est de savoir si un technicien est mieux placé qu'un joueur pour déterminer son poste de prédilection. «Les deux peuvent se tromper», admet le tacticien grenat, qui accorde une grande importance au ressenti du footballeur. «Je demande toujours à un joueur où il aime évoluer, quel est son moyen d'expression, où est-ce qu'il prend le plus de plaisir. Ces informations sont importantes car un coach ne décèle pas toujours la meilleure position.»
Perret applique la même méthode chez les jeunes. Mais il est plus nuancé sur les résultats. «Quand je demande à mes M21 d'analyser leurs performances, je constate qu'ils ont de la peine à s'auto-évaluer de manière objective.»
Le manque de recul sur ses performances n'est pourtant pas le seul frein au changement. Les limites techniques réduisent aussi le spectre des possibles. Chris McSorley s'est souvent réjoui du fait que le coaching permettait de «remanier, ou reprogrammer, des hockeyeurs pour qu'ils deviennent autre chose». Mais ce n'est pas aussi simple pour les footballeurs, estime Geiger. «Parce qu'on ne forme pas assez nos jeunes à différents postes. Entre 8 et 16 ans, on devrait les encourager à occuper plusieurs rôles sur le terrain, comme le fait l'Ajax d'Amsterdam. Car il est compliqué de demander à un adulte qui a joué 8 ans latéral droit de changer. Il a été façonné comme ça.»
Il y a des individualités, enfin, qu'il serait contre-productif d'orienter vers une multiplication des tâches. «Parce que quand on est polyvalent, on ne peut pas devenir un top-top, dit Geiger. Les tout grands sont spécialisés. Mais je parle d'une minorité comme Ronaldo, Messi ou Mbappé.» L'international français a déjà occupé la pointe de l'attaque parisienne (sa dernière prestation contre Nantes est restée dans toutes les mémoires), mais sa vitesse et sa percussion, à 22 ans, ne s'expriment jamais avec autant d'éclat que lorsqu'il évolue sur l'aile.
C'est pour ces hommes-là seulement qu'un entraîneur est prêt à faire des sacrifices et à modifier son alignement (ici le collectif s'adapte aux individualités et non l'inverse). À moins que le coach ne transige pas avec son système (en 3-4-3 par exemple) et qu'il soit dans un club suffisamment riche (à l'Inter par exemple) pour recruter des joueurs déjà formatés pour son plan de jeu. Mais il n'y a pas beaucoup d'entraîneurs comme Antonio Conte dans le football.