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16/06/2010
La leçon du cardinal Gerdil
J'ai pu sembler faire l'éloge, à travers Robert E. Howard, de l'individualisme barbare, face aux sociétés d'inspiration romaine - évoluées. En principe, cela paraît peu chrétien, essentiellement parce qu'on assimile le christianisme à la civilisation et à la tradition occidentale. De fait, Robert E. Howard avait lui-même été baptisé selon le rite romain, mais il rejetait la religion catholique.
Il se trouve, cependant, que la Savoie eut parmi ses enfants un écrivain ecclésiastique plus original qu'on ne l'admet en général, le cardinal Gerdil - originaire de Samoëns, et qui faillit devenir pape à l'époque de Napoléon, mais ce n'est pas ce qui doit nous occuper.
Ce qui nous intéresse est le contenu même de sa pensée à travers l'unique livre que j'aie lu de lui, consacré aux Combats singuliers: les duels. Ce prélat de la seconde moitié du XVIIIe siècle avait, de fait, été chargé par le roi de Sardaigne de démontrer que la pratique du duel était à la fois barbare et impie, et il le fit en montrant qu'elle avait pour origine le paganisme germanique - la barbarie et la superstition.
Il rappelle de quelle façon les Grecs et les Romains, une fois devenus civilisés, l'ont rejetée, et de quelle façon, en outre, les anciens Germains postulaient la présence de Dieu dans le carré sacré du combat de façon illégitime au regard de la foi catholique, qui estimait impossible de contraindre Dieu à être présent ici ou là.
Remarquons l'apparente contradiction avec le mystère de l'Eucharistie. Du reste, le sentiment existe encore que quand une guerre est gagnée, elle l'a été dans le sens du droit des peuples. D'où venait, en outre, chez les Germains primitifs l'idée que Dieu pouvait intervenir dans les combats organisés rituellement, c'est la question qu'on pourrait se poser. Il faut croire que les hommes des temps anciens avaient avec la divinité une relation très intime, très fusionnelle, pour ainsi dire, qui échappait quelque peu à Gerdil, qui restait rationaliste et héritier de l'humanisme - quoi qu'on pense, globalement, de l'Église romaine.
De toute manière, il est exact que les combattants de son temps ne sentaient plus du tout l'auguste présence d'un dieu entre eux, que l'issue du combat en était ressentie du coup comme arbitraire, et le déclenchement même du duel, comme dépendant de points d'honneur où dominait l'orgueil, ou l'amour-propre. En Savoie, le scepticisme, face au duel judiciaire, s'est généralisé après l'exécution d'Othon de Granson par Gérard d'Estavayer, à l'époque du Comte Rouge: on se souvient de cette histoire, racontée par Jacques Replat, le grand écrivain savoyard de l'époque romantique.
Mais Gerdil admet qu'au temps de la décadence de l'Empire romain, des duels ont pu avoir à nouveau lieu. Il dit alors que les peuples dégénérés retournent souvent à leur stade primitif; et il a cette remarque étonnante: l'homme en état de décadence est pire que l'homme à l'état de nature, parce que, contrairement à celui-ci, il ne promet plus rien - n'est plus susceptible de progrès. Les fruits verts sont moins nocifs que les fruits pourris, image-t-il. L'innocence est sujette à l'erreur jusque dans son ascension; la corruption ne peut plus que tomber!
On comprend que Rousseau ait regardé Gerdil comme le seul penseur conservateur qui lui ait jamais opposé des arguments valables. Les catholiques savoyards avaient conservé cet attrait pour l'état de nature qu'on peut déceler chez François de Sales et que, en réalité, Rousseau même a exacerbé, lorsqu'il a habité Chambéry.
Je crois, aussi, que Gerdil permet de comprendre l'individualisme sauvage d'un Robert E. Howard: il en dévoile l'intérêt. Oui, il est vrai que le divin ne se révèle que dans une civilisation accomplie qui s'est mise au service de l'Homme - de l'Homme pris individuellement - et que, dès que l'homme est assujetti à une organisation collective, il tend à retomber par le côté opposé à celui qui l'a vu croître.