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23/02/2016
Jean-Henri Fabre et l'éducation
Yves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.
Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.
Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.
Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.
C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu de s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.
Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.
Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.
Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.
Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.