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Abbaye Saint Benoît de
Port-Valais

Un billet du pape Innocent pour Aurèle et Augustin.
Germain, mon collègue dans le sacerdoce, et qui a été le bienvenu auprès de moi, n'a pas dit s'en retourner vers vous sans vous porter mon souvenir. Il me paraît naturel et tout simple de saluer ceux que l'on aime par ceux qui nous sont chers. Nous souhaitons tendrement que votre fraternité (1) se réjouisse dans le Seigneur, et nous vous demandons d'adresser pour nous à Dieu les mêmes voeux; nous faisons bien plus, vous le savez, par des prières communes et réciproques que par des oraisons particulières et séparées.
La plus grande partie de cette lettre si forte de doctrine, roule sur le péché originel et l'état des enfants qui meurent sans le baptême; saint Augustin parle ensuite des questions qu'il traite et des adversaires qu'il combat dans la Cité de Dieu.
1. La justice ne doit pas, la charité ne peut pas dédaigner le saint zèle qui vous pousse à
1. Vestram Germanitatem. Le pape joue avec le nom de Germain, le porteur de sa lettre.
2. Voici la première des deux lettres de saint Augustin découvertes en 1732 dans un manuscrit du mie siècle à l'abbaye de Gottwe, aux environs de Vienne, en Autriche, par don Geoffroi Besselius, abbé de ce monastère, et don Bernard Paz, savants bénédictins de l'Allemagne, Les deux lettres furent publiées à Vienne en 1732 et à Paris en 1734. Les numéros que les lettres de saint Augustin ont reçus de la classification des bénédictins, sont devenus une sorte d'indication classique pour l'érudition religieuse ; nous les respectons, et, gardant seulement l'ordre des dates, nous répétons le chiffre de la précédente lettre pour marquer celle-ci qui ne se trouve pas dans l'édition des bénédictins. On ne verra qu'un peu plus loin la seconde lettre découverte dans le monastère de Gottwic, parce quelle est d'une date postérieure.
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m'adresser beaucoup de questions, pour que vous soyez armés et en mesure de lutter contre des agressions impies. Mais quelque étendue que soit une lettre, elle ne répond jamais à tout. Apprenez cependant que, dans plusieurs de mes ouvrages, j'ai déjà, selon la mesure de mes forces, répondu à tout ou à presque tout ce que vous me demandez. Si vous les lisez, et j'apprends que la vie que vous avez embrassée et dans laquelle vous servez Dieu, vous laisse des loisirs pour lire, vous y trouverez, ou peu s'en faut, vos doutes entièrement éclaircis, surtout parce qu'il y a au dedans de vous le Docteur intérieur, celui dont la grâce vous a fait ce que vous êtes. Car en quoi un homme peut-il aider un autre homme à apprendre quelque chose, si le Seigneur lui-même ne nous instruit pas (1)? Toutefois je ne tromperai pas votre attente et vous adresserai au moins une courte réponse, avec le secours de Dieu.
2. Le Seigneur a dit: Celui qui croira et sera a baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas « sera condamné (2). » Si donc, quand les enfants sont baptisés, ce n'est pas en vain, mais c'est véritablement qu'on les tient pour croyants (et voilà pourquoi toute bouche chrétienne les appelle alors de nouvelles créatures), il s'ensuit que s'ils ne croient pas, ils seront condamnés: et comme n'ayant rien fait de mal pendant leur vie, ils n'ont rien ajouté au péché originel, on peut dire que la peine à laquelle ils seront justement condamnés sera la moindre de toutes, mais que cependant il y aura une peine. Que celui qui pense qu'il n'y a pas de différence dans les peines futures, lise les paroles suivantes : « Au jour du jugement, Sodome sera traitée moins rigoureusement que a cette ville (3). » Que les séducteurs cessent donc de chercher pour les enfants un état mitoyen (4) entre le royaume du ciel et le supplice; mais qu'ils passent du démon au Christ, c'est-à-dire de la mort à la vie, de peur que la colère de Dieu ne demeure sur eux : on ne se sauve de cette colère de Dieu que par la grâce de Dieu.
1. Jean, VI, 45. 2. Marc. XVI, 16. 3. Matth. V, 15.
4. Cet état mitoyen imaginé par les Pélagiens, saint Augustin l'appelle ailleurs un lieu de seconde félicité, un troisième lieu. Ouvrage imparfait, livre Ier, chap. CXXX et I.
Et qu'est-ce que la colère de Dieu , si ce n'est la peine prononcée par un Dieu juste et la vengeance qui lui appartient? Il n'en est pas de Dieu comme d'un esprit changeant et irritable : rien ne le trouble; ce qu'on appelle la colère de Dieu n'est rien autre que la juste peine du péché : il n'y a pas à s'étonner qu'elle passe aux descendants.
3. En effet la concupiscence dans laquelle les enfants sont conçus, n'existait pas avant le péché : elle n'aurait jamais existé si la révolte de la chair n'avait pas suivi, comme un châtiment réciproque, la désobéissance de l'homme. Ce mal dont le mariage fait un bon usage, accompagne nécessairement la conception honnête et légitime des enfants; mais le mariage aurait accompli ses fins sans ce mal, si la nature humaine, n'ayant pas péché, était restée dans le même état où elle a été créée : tous nos membres auraient alors obéi également à notre volonté, et nulle partie de notre corps n'aurait été excitée par le feu du désir. Car qui niera que ces paroles de Dieu : « Croissez et multipliez (1) » ne furent point la malédiction du pécheur, mais la bénédiction du mariage? cette concupiscence n'a été pour rien dans la naissance du Christ (car il n'en a pas été de l'enfantement de la Vierge comme de tout autre enfantement) ; mais comme c'est par cette concupiscence que toute créature humaine vient au monde, elle doit renaître pour n'être pas punie. Quoique l'enfant naisse de parents régénérés, la génération charnelle ne peut lui donner ce que ceux-ci n'ont reçu que de la régénération spirituelle. C'est ainsi que de l'olivier sauvage comme de l'olivier franc il ne sort qu'un olivier sauvage, quoique l'un ne soit pas l'autre. Mais nous avons amplement traité cette matière en d'autres écrits (2) ; j'aime mieux que vous les lisiez que de nous obliger à répéter les mêmes choses.
4. Il est plus difficile de répondre aux infidèles qui ne reconnaissent en aucune manière l'autorité des livres saints. Le poids de la divine Ecriture ne peut servir à corriger leurs moeurs, car ils attaquent plus ouvertement l'Ecriture, et elle a besoin de se défendre contre eux. Mais si, avec l'aide du Seigneur, vous pouviez les corriger, vous auriez pourtant peu fait pour ceux
1. Gen. I, 22.
2. Des Noces et de la Concupiscence, livre I, chap. XIX, livre II , chap. XXXIV. Contre les Deux lettres de Pélage, livre Ier, chap. VI. On retrouvera la belle comparaison de l'olivier sauvage et de l'olivier franc dans la lettre CXCV.
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que vous désirez rendre chrétiens, après les avoir vaincus par de bons raisonnements : il faudrait encore demander pour eux la foi dans de suppliantes oraisons. Elle est comme vous savez, un don de Dieu, qui le mesure à chacun; et elle doit nécessairement précéder l'intelligence ; car le prophète ne s'est pas trompé en disant : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas (1). » Et n'était-ce pas afin de leur obtenir la foi que l'Apôtre priait, non pour les Juifs fidèles, mais pour les Juifs encore infidèles lorsqu'il disait: « Frères, la volonté de mon coeur et ma prière à Dieu sont pour leur salut (2); » pour le salut de ceux qui avaient tué le Christ et qui auraient tué l'Apôtre lui-même s'ils l'avaient pu? C'est pour ceux-là aussi qu'ont prié, et le Seigneur, lorsque, suspendu à la croix, il était livré aux moqueries : et le bienheureux Etienne, lorsqu'on le lapidait (3).
5. Les infidèles que nous appelons gentils ou auxquels nous donnons plus communément le nom de païens sont de deux sortes; les uns préfèrent à la religion chrétienne leurs superstitions dont ils font grand cas; les autres ne s'astreignent à aucune religion. Dans quelques livres que j'ai intitulés : De la Cité de Dieu, dont vous avez , je crois, connaissance , et que je travaille à achever avec la volonté de Dieu, malgré tout le poids de mes occupations, j'attaque cette première sorte de païens ; c'est d'eux que l'Apôtre a dit : « Ce que les gentils immolent, ils l'immolent aux démons et non pas à Dieu (4) ; » et encore : « Ils ont honoré et servi la créature plutôt que le Créateur (5) ; » j'ai achevé dix gros volumes. Les cinq premiers répondent à ceux qui, pour acquérir ou conserver les félicités humaines de la terre et du temps, soutiennent qu'il est nécessaire d'adorer plusieurs dieux et non pas le seul Dieu souverain et véritable. Les cinq autres sont dirigés contre ceux qui, mettant plus d'arrogance encore et plus d'orgueil à combattre la salutaire doctrine de l'Evangile, pensent arriver, par le culte des démons et de plusieurs dieux, à la béatitude de la vie future : nous réfutons leurs plus illustres philosophes dans les trois derniers de ces cinq livres. Les autres livres depuis le onzième, quel qu'en soit le nombre (j'en ai déjà achevé trois et je m'occupe du
1. Isaïe, VII, 9. selon les sept. 2.
quatrième ) , renfermeront nos idées et notre foi sur la cité de Dieu; car nous ne voulons pas seulement réfuter dans cet ouvrage les sentiments des autres, nous voulons y mettre nos propres croyances. Ce quatrième livre après le dixième , c'est-à-dire le quatorzième de tout l'ouvrage , contiendra, si Dieu le veut, la réponse à tous les doutes que vous me proposez dans votre lettre.
6. Quant à l'autre sorte d'infidèles qui ne croient pas en Dieu ou qui le croient étranger aux choses humaines, je ne sais s'il faut parler avec eux de quoi que ce soit qui regarde la religion. Il ne se rencontrerait peut-être pas, de notre temps, quelqu'un d'assez insensé pour oser dire au fond de son coeur : Il n'y a point de Dieu (1) ; mais il ne manque pas d'insensés qui disent : Le Seigneur ne le verra pas (2), c'est-à-dire il n'étend pas sa providence sur les choses de la terre. Toutefois, s'il plaît à Dieu, ces livres que je prie votre charité de lire, montreront, comme l'enseigne la cité de Dieu, et à ceux que Dieu voudra éclairer, non-seulement qu'il y a un Dieu (ce que la nature a gravé si fortement en nous que nulle impiété ne saurait qu'à peine l'en effacer), mais que Dieu s'occupe des hommes depuis leur création jusqu'à la béatitude qu'il donne aux justes avec les saints anges, et à la condamnation des impies avec les anges mauvais.
7. Voilà pourquoi , mes bien-aimés, cette lettre ne doit pas être chargée de plus d'explication. Nous vous avons assez dit où vous pourrez trouver ce que vous attendez de notre ministère. Dans le cas où vous n'auriez pas encore ces livres, nous y avons pourvu, selon la faible mesure de nos ressources, parle saint frère Firmus, notre collègue dans le sacerdoce ; il vous aime beaucoup et il a eu grand soin de nous faire savoir combien il vous rend grâce de l'affection que vous lui rendez.
1 Ps. XIII, 1. 2. Ps. XCIII, 7.