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Moi. — Vous est-il permis de faire du mal à d'autres enfants?
Lui. — Non,'car je ne veux pas qu'ils m'en fassent. Moi — Devez-vous rendre service aux autres? Lui. —Assurément, car je désire aussi qu'ils m'obligent clans l'occasion.
Moi. — Comment devons-nous traiter nos semblables? Lui. —- Bien; comme nous voulons qu'ils nous traitent. Moi. — Et pourquoi cela?
Lui-— Parce qu'ils sont des hommes et des enfants de Dieu comme nous.
Moi. — Est-ce bien de refuser du pain aux pauvres pour le donner à des animaux?
tLui. — C'est très-mal fait, car les hommes valent mieux que les bêtes.
Je me borne à cet échantillon qui nous suffit. Si au premier moment je n'obtiens pas les réponses ci-dessus, je suis sûr qu'elles m'arriveront telles pour le sens, dès que je mettrai tant soit peu l'enfant sur la voie, en me servant de quelque autre tour ou de quelque autre expression équivalente. Nous ferons maintenant quelques observations toutes simples, et nous prions de les vérifier sur le petit catéchisme.
J'ai demandé à l'enfant pourquoi il doit faire telle chose et s'abstenir de telle autre. Il m'aTépondu en me disant le pourquoi ou la raison qui motive le devoir qu'il reconnaît. Cette raison est partout évidente et sensible.
Toutes mes questions sont pratiques, énonçant ce qui doit être fait, ou ce qui ne doit pas l'être. Les réponses de l'enfant sont d'une autre nature; elles sont théoriques, car elles motivent le devoir en disant ce qui est, ou ce qui n'eut pas.
En comparant les raisons données par l'enfant et les devoirs soumis à son jugement par mes questions, il est clair que ce jugement se fait d'après le grand principe de l'harmonie ou de la convenance qui gouverne nos pensées. Partout où l'enfant trouve qu'il y a accord entre une manière d'agir et la nature de l'objet auquel l'action se rapporte, il prononce sans hésiter qu'elle est un devoir à remplir. Partout au contraire où il se trouve une discordance entre une manière de faire et son objet de rapport, il déclare qu'elle est mauvaise, et qu'elle ne doit pas avoir lieu.
Au principe d'harmonie l'enfant joint ce que j'ai appelé plus haut l'échelle des- valeurs. C'est ainsi que dans ses raisonnements il met ses parents au-dessus de sa personne, ses semblables à son niveau, et l'homme au-dessus de l'animal, réglant et mesurant les devoirs sur les différents prix des objets qu'ils concernent.
Enfin les raisons de l'enfant sont toutes prises des actions mêmes et de leurs objets de rapport, abstraction faite de toute espèce d'avantage ou de désavantage qui pourrait en revenir à celui qui agit. Il ne s'avise pas de vouloir faire du juste avec de l'agréable ou de l'utile; ce qui ne serait pas de la morale, mais tout simplement de la prudence calculée sur l'intérêt personnel. La morale est précisément dans la conscience, ou dans la conviction la plus intime et la plus impérieuse de l'homme, pour mettre un frein à cet intérêt, et pour lui inculper la grande maxime: « Le bien avant tout, et le plaisir après. »
Nous voilà donc clairement fixés sur une matière qui est de la dernière importance dans l'éducation, et c'est la naïveté d'un enfant qui nous y a conduits. En lui la nature humaine est encore fraîche et pure, comme elle ne l'est pas toujours plus tard, même chez des moralistes de profession. Cependant vous retrouverez le principe de l'harmonie clairement énoncé dans le Manuel a" Epictèle{\), dans l'ouvrage de l'Anglais Clarke sur Dieu et ses attributs,
1 Simpliclus a commenté ce manuel au sixième siècle, et il a donné au principe moral qui nous occupe, une explication très-étendue et remarquable. {Voy. le chapitre 37. C'était celui de l'antique école stoïcienne, qui l'exprimait par 1rs mots : Vivre selon la nature. Le hollandais Al. Osten de Bruyn en fournit la preuve dans sa dissertation: De progressu quem pe.r solum ralionis lumen in ethices doctrina fecerunt mortales.
dans l'Ébauche de la religion par son compatriote Wollaston, dans le Droit de la nature de l'Allemand Wolf, dans les Égarements de la raison par l'abbé Gérard, etc., etc.
Depuis Kant les philosophes allemands ont beaucoup écrit sur le principe de la morale. Ils ont cherché au loin ce qui était tout près d'eux, étalant un grand luxe de métaphysique en pure perte. Après avoir lu leurs longs préambules, vous serez surpris, en arrivant enfin aux détails de la morale, d'y rencontrer tout simplement l'application du principe qui guide l'enfant. Le langage sans doute n'est pas celui de la science, mais les expressions ne sont pas les choses.
En morale nous parlons tous une même langue, quelle que soit la condition où nous sommes nés, et où nous coulons nos jours. Ce qui est bien en soi-même, et indépendamment de toute utilité personnelle, nous l'appelons juste, équitable, décent, convenable, beau et honnête; l'opposé, nous le nommons injuste, inique, inconvenant, indécent, laid, malhonnête. Or tous les mots de la première série marquent évidemment l'accord que nous trouvons entre une action et son objet, comme ceux de la seconde signalent tous la discordance ou l'opposition. L'épithète juste se donne généralement à une mesure conforme à l'objet mesuré, puis à une expression qui répond à la pensée qu'elle doit rendre, et enfin à une action libre qui est en harmonie avec son objet de rapport , comme le sont le payement d'une dette, la restitution d'un dépôt confié, la reconnaissance envers un bienfaiteur. L'épithète équitable ne s'emploie qu'au moral, et emporte l'idée d'une égalité entre ce qui se fait, et ce qui doit se faire. Le mot convenable vient de convenir, venir ensemble, s'accorder, et l'expression il convient ou il ne convient pas annonce hautement la convenance ou la disconvenance morale qui nous occupe. C'est le sens que l'enfant y attache de bonne heure. Les mots décent et indécent n'ont d'usage que dans cette acception. Nous les remplaçons par les locutions il sied, il ne sied pas , et en les employant nous pensons si peu à l'utilité qui pourrait nous revenir d'une manière de faire, de parler ou d'être, que nous lui donnons hautement l'exclusion, pour en juger sous un tout autre point de vue, totalement désintéressé; puisqu'il ne s'agit que des choses mêmes, sans égard à ce qui peut s'ensuivre pour nous. N'entendez-vous pas à toute heure: « Je dirais, je ferais volontiers telle ou telle chose; » elle me serait agréable ou utile; maisil ne me sied pas » de la dire, de la faire; ce serait mal de ma part. »
Les mots beau et son opposé laid se disent d'abord des qualités corporelles qui plaisent, ou déplaisent en ellesmêmes. Puis on s'en est servi pour distinguer les qualités des productions de l'esprit, et après avoir parlé d'une belle pensée, d'un beau livre, on était en chemin pour dire: « Une belle action, un beau caractère; » car nous trouvons la beauté partout oùnous rencontrons l'harmonie et la grâce. Il n'en est pas ainsi des mots honnête et malhonnête , car ceux-ci sont exclusivement du domaine moral. Ils rattachent l'honneur à ce qui est juste, convenable, décent, dans les affections et la conduite de l'homme; ainsi que la honte à l'opposé. Trouvons-nous peut-être le beau et l'honnête dans les jouissances que se donne quelqu'un, ou dans les profits qu'il fait? Bien loin de là; car, si par ses profits et ses jouissances il blesse les rapports qu'il soutient avec lui-même ou ses semblables, il est décidément à nos yeux un vilain, un malhonnête homme que nous ne pouvons que mépriser.
On a quelquefois essayé de disputer à l'intelligence humaine sa fonction morale, sur laquelle reposent visiblement la famille, la société, la vie. On a recueilli pour cela les opinions disparates que manifestent les hommes et les peuples sur le bien et le mal. Mais ces différences dans les jugements ne prouvent pas l'absence du grand principe de toute morale, puisque tous les hommes et tous les peuples en ont une, bien que variée sur divers points. Toute la différence des détails provient de leur différente manière de juger du rapport qui existe entre les actions et leurs objets, et c'est ainsi que tous, partant du même principe d'harmonie, en tirent des conséquences morales qui ne sont pas les mêmes. Faites que tous envisagent sous le même point de vue leurs actions et les objets auxquels elles s'adressent, et les jugements moraux seront partout d'accord.
Nous nous sommes arrêté longtemps à la fonction morale de l'intelligence humaine; c'est qu'il importe infiniment que les instituteurs de la jeunesse s'en fassent une idée juste et claire. Autrement n'ayant qu'un sentiment obscur du grand sujet qui doit appeler tous leurs soins, ils seraient incapables de bien conduire leurs élèves vers le but qui leur est marqué.'
Avant de passer à une autre faculté intellectuelle, nous devons ajouter une observation. Sous le nom d'intelligence nous avons jusqu'ici compris toutes les puissances de l'esprit qui saisissent et élaborent les données de l'expérience extérieure ou intime, et qui du monde sensible s'élancent noblement dans un monde qui ne tombe pas sous nos sens. Dès lors dans notre nomenclature abrégée la raison se trouve fondue avec l'intelligence : ce qui arrive presque toujours dans le langage commun que l'on ne corrigera pas pour lui donner plus de précision. Si jamais il s'agissait de le faire, nous entendrions par le mot raison la noble faculté d'où découlent les grands principes de l'harmonie et de la cause suffisante. Pour lors l'intelligence ne serait plus que la mobile faculté qui en fait l'application aux détails de la pensée dans tous les genres. La raison, appartenant ainsi au fond de la nature humaine qui ne change pas , serait pour nous infaillible; l'erreur tomberait uniquement à la charge de l'intelligence qui dans ses fonctions dépend de l'attention et de la réflexion, comme celles-ci «ont aux ordres de la liberté. Puis l'intelligence prendrait le nom de bon sens chaque fois que, d'aeeord avec la raison, elle aurait saisi la vérité. C'est dans ce sens que, pour être plus clairs et plus précis, nous em