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L'image du début de l'automne en Bohême, l'image d'un paysage resplendissant de couleurs, l'image d'une saison où il n'y a plus de tempêtes et où le soleil donne encore de la chaleur mais ne brûle plus, où sur les pentes ensoleillées les gens font la vendange, l'image de cette période de calme mûr et sage mais aussi d'une certaine mélancolie me semble constituer un parallèle précis avec les six années suivantes de la vie de Smetana. Ce n'étaient pas pour lui des années faciles. Car si au cours de cette période la nation tchèque reconnut enfin les qualités incomparables de son génie, Smetana dut payer très cher ce succès. Malgré cela, ces années constituent une période particulièrement féconde et bénie de son activité créatrice. C'est alors en effet que Smetana écrivit le grand cycle symphonique intitulé Ma Patrie et deux nouveaux opéras, Le Baiser et Le Secret, c'est alors que par le cycle Les Rêves et par la série monumentale des Danses tchèques il acheva son oeuvre pianistique, c'est alors que, dans le domaine de la musique de chambre, il couronna son oeuvre par le quatuor De ma vie et par le duo De mon pays natal et c'est alors enfin qu'il acheva au fond l'imposante série de ses compositions chorales. Résistant aux attaques de la terrible maladie, il mobilisa toutes ses forces pour ne pas succomber, pour ne pas se rendre, et développa une activité créatrice absolument extraordainaire.
Au cours des années 1874 et 1875, Smetana entreprit les derniers efforts pour recouvrer l'ouïe. Ces vains efforts ne constituaient pas cependant son unique souci. Car dès 1875 il écrivit le troisième poème symphonique - Sárka - du cycle Ma Patrie, en septembre il acheva un cycle de six pièces pour piano intitulé Les Rêves, et le 18 octobre il termina la quatrième partie du cycle Ma Patrie, le poème symphonique Par les bois et les près de Bohême. Entre temps, en mars et en avril, il put assister à la création de ses poèmes symphoniques Vysehrad et Vltava qui remportèrent un brillant succès. A la fin de l'été et au début de l'automne de la même année Smetana s'occupait de nouveau beaucoup de l'opéra Viola. À la suite des succès de ses oeuvres instrumentales, il redevint - en tant que compositeur - sûr de lui-même et gagnait peu à peu la conviction que malgré sa surdité il serait capable de composer même des oeuvres dramatiques. Après avoir élaboré d'importantes esquisses du premier acte de Viola, il abandonna cependant le travail pour donner de nouveau la préférence à un sujet tchèque. Le 11 novembre 1875, la poétesse Eliska Krásnohorská lui remit un nouveau livret d'opéra, écrit d'après la nouvelle de Karolina Svetlà. Trois jours plus tard, Smetana s'attela au travail et en février de l'année suivante il put déjà jouer à la librettiste des parties essentielles de la nouvelle oeuvre dont, le 29 juillet 1876, il termina la partition.
Madame Betty qui était une maîtresse de maison prudente et très pratique avait reconnu entre temps que, après la suspension du traitement de son mari opérée par la direction du Théâtre, le séjour permanent de la famille dans la capitale où la vie était évidemment beaucoup plus chère qu'à la campagne - deviendrait assez pénible, et du moment où Smetana fut obligé de renoncer à son poste de directeur de la scène lyrique du Théâtre, elle commença à le persuader qu'il serait avantageux de quitter Prague et de s'installer à la campagne. Deux possibilités s'offraient alors à la famille: Lamberk, le village natal de Betty, et l'une des maisons forestières dans les environs de Mlada Boleslav où vivaient alors des parents de Smetana. La décision fut prise lorsque le gendre de Smetana, Joseph Schwarz, après avoir obtenu de l'avancement dans l'administration princière, put déménager dans une vaste maison forestière à Jabkenice, située près d'un parc de chasse très étendu et fort beau.
Les Schwarz invitèrent la famille de Smetana à venir s'installer chez eux; Madame Betty, pleine de reconnaissance, accepta et s'établit avec ses deux filles dans la maison forestière de Jabkenice où l'on réserva à Smetana une chambre située au coin du premier étage.
Smetana lui-même tenait cependant énormément à la vie dans la capitale et ne pouvait longtemps se décider à aller chercher un refuge dans la calme maison de son gendre. Ce n'est que lorsqu'il perdit tout espoir de recouvrer la santé qu'il prit la décision de supprimer son vaste appartement à Prague et qu'il se résigna à rejoindre sa famille à Jabkenice. Il y arriva le 3 juillet 1876, et six jours après, il y devint, pour la deuxième fois déjà, grand-père, lorsque sa fille Sophie mit au monde son deuxième enfant, à la grande joie de Smetana qui se sentait toujours très heureux parmi les enfants. C'est dans cet état d'esprit, se rendant en même temps compte que la période de sa vie à Prague était terminée (mentionnons cependant que Smetana venait même plus tard assez souvent à Prague et y restait parfois assez longtemps), qu'il terminait l'opéra Le Baiser.
Il y mit le point final le 31 août 1876 où il acheva l'ouverture de l'oeuvre. Et dès le 30 octobre de la même année il termina le deuxième mouvement d'une grande oeuvre - le Quatuor à cordes en mi mineur intitulé De ma vie. Bientôt après, il remporta un nouveau succès, vraiment triomphal, en tant que compositeur dramatique, lors de la célèbre création de l'opéra Le Baiser qui eut lieu le 7 novembre au Théâtre Provisoire de Prague. Les luttes que Smetana avait eu jadis à livrer disparurent sans laisser de trace. Ce fut une grande victoire, et Le Baiser devint d'un seul coup, à côté de La Fiancée vendue, l'opéra le plus populaire du compositeur. Un mois après, le 10 décembre 1876, Smetana acheva la partition du poème symphonique Par les bois et les près de Bohême, pour clore cette féconde année d'activité créatrice le 29 décembre où il termina le quatuor De ma vie.
Quelques jours après avoir vu Le Baiser sur la scène du Théâtre de Prague, donc dès le mois de novembre 1876, il avait cependant déjà commencé à s'intéresser vivement à l'esquisse d'un autre livret d'opéra - Le Secret - préparée de nouveau par Eliska Krásnohorskà. Tout en pensant au projet et au style du nouvel opéra, il continuait de travailler et dès le 26 janvier de l'année suivante il termina une nouvelle oeuvre, la Chanson en mer, choeur pour voix d'hommes, qui fut donnée en première audition au mois de mars, quelques jours seulement avant la création du poème symphonique Sárka. Le 24 avril Smetana termina la première partie des Danses tchèques pour piano, qui comprend quatre nouvelles polkas. Le 13 juillet il acheva la version définitive de Deux veuves, en ajoutant à la partition de l'oeuvre l'air de Ladislav A la venue de mai, et le terzetto de Lidka, Tonik et Mumlal, en complétant les récitatifs et en remaniant la scène finale du 1er acte. L'ouvre fut représentée pour la première fois dans la nouvelle version le 15 mars 1878. Quant à son avant-dernière oeuvre lyrique, Le Secret, Smetana commença à y travailler de façon systématique le 23 juin 1877 seulement. L'année 1877 fut pour lui très difficile au point de vue matériel. La nouvelle administration du Théâtre suspendit, pour une période assez longue, le paiement de sa pension, de sorte qu'au début de l'année Smetana se trouva dans une situation financière précaire et dut entreprendre de pénibles démarches pour revendiquer ses droits. A la même époque, il fut gratifié, il est vrai, de plusieurs honneurs publics - c'est ainsi qu'il fut nommé membre d'honneur de la Société des Artistes, de l'association chorale Hlahol et, au début de 1878, de l'Association chorale des typographes de Prague - honneurs qui prouvent que le pays le considérait dès lors comme un très grand artiste, mais cela ne pouvait malheureusement changer rien à sa mauvaise situation matérielle. A l'époque où il travaillait à l'opéra Le Secret, il écrivit encore trois choeurs pour voix de femmes - Le Coucher du soleil, L'Arrivée des hirondelles et Mon étoile - qu'il termina en avril 1878; ce sont de petites oeuvres simples et géniales, qui nous fascinent par le charme d'une sage et triste résignation. Les trois choeurs sont exécutés de nos jours comme des choeurs a cappella, car l'accompagnement de piano dont Smetana les avait complétés ne s'est pas conservé. Le 15 juillet 1878 Smetana acheva la partition de l'opéra Le Secret, qui fut créé à Prague le 18 septembre de la même année. L'oeuvre ne remporta pas un succès aussi spontané que Le Baiser, deux ans auparavant; le public était en effet un peu confus par l'étrange symbiose de l'élément sérieux et de l'élément comique qui se manifeste dans cet opéra. Or Smetana continuait de travailler avec un véritable acharnement. Dès le 20 septembre 1878 ii achève la version définitive de la cantate Chanson tchèque pour choeur mixte et orchestre, et le 13 décembre il termine la partition du cinquième poème symphonique du cycle Ma Patrie Tabor; et quoique la maladie lui permette de moins en moins de s'adonner à un travail systématique et continu de sorte qu'il ne peut plus travailler que par moments, il réussit, dès le 9 mars 1879, à achever le poème symphonique Blanik qui culmine l'architecture monumentale du cycle Ma Patrie. A l'automne de la même année il termine la deuxième série des Danses Tchèques pour piano et, au début de novembre, le cycle de cinq mélodies sur des paroles de Vitèzslav Hàlek, les Chants du soir, l'unique recueil de mélodies que Smetana eût écrit. Vers la fin de l'année il compose encore une petite polka, La Campagnarde, et en septembre 1879 il commence à étudier le sujet du dernier opéra qu'il eût terminé - Le Mur du Diable.
Les chauds, aimables et sages rayons de ce soleil d'automne se reflètent toutefois uniquement dans la puissante et mûre beauté de la musique de Smetana. Car le compositeur commence alors à être tourmenté, tracassé même par la pensée que dans la vieillesse il sera privé de moyens d'existence. Cette pensée le poursuit de plus en plus et dans les dernières années de sa vie elle revêt l'aspect d'une hallucination obsédante et effrayante. Il faut avouer d'ailleurs que les conditions matérielles que la société tchèque de l'époque avait assurées au plus grand artiste de la nation étaient réellement telles que Smetana devait redouter le pire.
Consacrons maintenant notre attention avant tout aux deux opéras - Le Baiser et Le Secret. Les sous-titres que Smetasia donna à ces deux oeuvres sont bien caractéristiques:
est désigné comme un opéra populaire et Le Secret tout simplement comme un opéra comique.
Le Baiser, la sixième oeuvre lyrique de Smetana, est le chant le plus intime de son coeur. Smetana était très fier - à juste titre d'ailleurs - du style de cette oeuvre. Il ne s'y agit plus d'airs et de simples événements comme dans La Fiancée vendue: l'architecture de l'opéra embrasse des scènes et même des actes entiers. Les rapports humains entre les différents personnages y sont plus profonds et les liens qui unissent les deux amants y paraissent plus compliqués. La situation qui découle du sujet diffère évidemment aussi de celle qui caractérise les opéras comiques que Smetana avait écrits antérieurement. Vendulka doit attendre longtemps avant que Lukàs qu'elle aime et qui sous la contrainte de ses parents a dû épouser une autre jeune fille - ne vienne, devenu veuf, la demander en mariage: c'est donc une jeune femme dont le caractère diffère profondément de celui de Marenka de La Fiancée vendue: et Lukas est à son tour un amant qui n'a rien de commun avec Jenik. Alors que l'ouverture de La Fiancée vendue s'ouvre sur tin brio éclatant et lumineux, l'ouverture de l'opéra Le Baiser est introduite par un motif souple, calme, large et chaleureux, basé sur l'arpège de l'accord de sixte. On peut dire d'ailleurs d'une façon générale que Le Baiser est marqué avant tout par le lyrisme qui caractérise surtout les chants de Vendulka et de Lukàs au premier acte ainsi que ceux de Lukàs et de Tomes au second acte. Ce son des chants d'une ferveur et d'une tendresse vraiment uniques, que l'on pense déjà à la première rencontre de Vendulka et de Lukas, aux premières paroles par lesquelles Lukàs s'adresse à sa bienaimée, aux duos des deux amants, aux chants d'amour de Vendulka ou - évidemment - aux deux berceuses dont la première utilise une mélodie populaire alors que la seconde, quoique écrite par Smetana lui-même, imite l'esprit des mélodies populaires avec une fidélité parfaite; il faut y ajouter encore le chant de l'alouette de la servante Barce vers la fin du second acte, un des airs les plus joyeux que Smetana eût jamais écrits. Le Baiser ne comprend que deux actes, mais le second acte est divisé en deux tableaux. L'atmosphère de l'opéra n'est pas toutefois absolument uniforme. Smetana réussit à y créer une nouvelle grande figure comique, le père de Vendulka - Paloucky - qui est en quelque sorte le prototype des vieux lettrés paysans de Bohême. Mais on y trouve également de très belles scènes dans lesquelles Smetana fit valoir son grand art d'exprimer au moyen de la musique le climat de la nature et du paysage entourant les hommes qui y vivent ou qui s'y meuvent, comme en témoignent par exemple la scène des contrebandiers et, au fond, toute la première moitié du second acte où l'atmosphère de la forêt nocturne constitue un élément impressionnant et dramatique par excellence au même titre que le lever du soleil et le calme resplendissant des premières heures du matin qui éclaire la réconciliation finale des amants. La construction richement articulée du premier acte, marquée d'une gradation virtuose reposant sur un conflit qui naît entre les deux amants et croît jusqu'à aboutir à une rupture, est une admirable preuve de l'intellect mûr et du talent dramatique du compositeur.
Le processus, ébauché dans l'évolution de l'oeuvre dramatique de Smetana par Le Baiser, continue de se développer dans son opéra suivant -
A la différence de La Fiancée vendue et de Deux veuves, Smetana y abandonne de plus en plus la note étincelante des situations comiques et le léger timbre comique en général au profit d'une expression lyrique, s'efforçant de motiver l'action d'une manière plus raisonnée et d'approfondir la psychologie des principaux personnages. Les derniers opéras de Smetana ne sont donc plus des opéras comiques au sens propre du terme. Smetana y semble être touché par ce quelque chose qui caractérise le climat de la Nuit des Rois de Shakespeare (dont il s'était d'ailleurs occupé d'une manière intense pendant plusieurs années) où le tableau de la plénitude de la vie est tracé au moyen d'une description sérieuse des situations et d'une expression tantôt lyrique, tantôt comique. Les opéras de Smetana sont donc de plus en plus pénétrés d'éléments romantiques qui cependant n'ont pas beaucoup de commun avec les sentiments exaltés des premiers auteurs romantiques, mais qui dérivent plutôt des légendes et dès récits populaires, de la participation des forces surnaturelles au destin de l'homme, des rêves etc. Cette nouvelle orientation de l'oeuvre de Smetana avait évidemment de profondes racines subjectives. Muré par la surdité en lui-même et retranché presque entièrement du monde extérieur, Smetana s'absorbe dans un état de concentration suprême, élaborant, achevant et traitant chaque sujet à la lumière de ses visions intérieures. Aussi pénètre-t-il désormais d'une manière beaucoup plus profonde sous la surface des apparences qui caractérisent ses personnages, découvrant dans leur état d'âme des conflits auxquels la librettiste n'avait même pas pensé. Remarquons par exemple que le livret de l'opéra Le Secret permet de considérer l'aspect comique de l'intrigue comme la principale forme motrice de l'opéra. Et l'action de l'opéra pourrait réellement être comprise de cette façon. De quoi s'agit-il en effet? C'est au fond un tableau de genre décrivant la vie d'une petite ville de province agitée par un conflit typique, sinon banal, entre les deux échevins de la ville, Kalina et Malina; ce conflit est cependant compliqué par un motif presque «roméen, car Malina a une fille et Kalina un fils qui s'aiment clandestinement mais d'autant plus profondément. Le fond du conflit est cependant sérieux, car Kalina avait jadis demandé en mariage la soeur de Malina, mais il a été refusé, car sa fortune n'égalait pas celle de Malina. Maintenant il feint d'être déjà riche, mais dans le fond de son âme il pense toujours à Rose, comme celle-ci pense à lui, car on revient toujours à ses premiers amours. Et même la motivation du Secret - c'est-à-dire de la nouvelle de l'existence d'un trésor dont Kalina est averti par le frère Barnabás parlant du fond de sa tombe, et qui devient bientôt un secret publice, car le sonneur de la ville l'annonce même du haut de sa tour - exigerait à vrai dire que le sujet fût traité comme un sujet comique. Il faut y ajouter encore quelques figures typiques de la vie d'une petite ville de Bohême, comme par exemple le vieux vétéran Bonifac qui aime vainement Mademoiselle Rose, ou le chansonnier Skrivànek qui, lui, aime la bouteille. Derrière l'apparence comique du récit Smetana trouva cependant un fond sérieux. Cela ne signifie évidemment pas qu'il ait procédé à la suppression des scènes comiques de Bonifac ou de Skrivánek, dont, bien au contraire, il s'empara avec verve et avec toute la maîtrise de son invention musicale et de son imagination dramatique. Mais ce qu'il souligna avant tout, c'est le désir de Kalina, offensé dans son orgueil (et ce trait marque toute sa personnalité), de parvenir à la fortune, ainsi que les relations tendues entre Kalina et Rose que seuls la fierté et le vieux conflit empêchent de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Enfin le troisième motif est non moins sérieux c'est l'amour qui unit Blazenka et Vitek, amour clandestin qui ne peut aboutir à une heureuse fin que si Kalina se réconcilie avec Malina.
Ainsi les auditeurs de la nouvelle oeuvre de Smetana durent être fort surpris dès le début même de l'ouverture qui est introduite par un motif très expressif semblant résonner comme un avertissement mystérieux et grave. Ce n'est qu'une fois exposé que ce motif apparaît sous un jour plus clair. Il se transforme en un thême alerte et aimable qui détermine pratiquement toute l'architecture de l'ouverture, conçue avec un sérieux symphonique. La construction de l'opéra - à l'exception de quelques tableaux de genre - repose sur un courant de caractère symphonique où l'orchestre participe dans une mesure très large - et assez inhabituelle dans les opéras comiques à l'architecture musicale et dramatique de l'ensemble. La conception du premier acte dont l'action est exceptionnellement compliquée est vraiment brillante. Smetana y applique toutes les techniques courantes à l'époque, depuis les airs, les choeurs, les ensembles, les mélodies et les tableaux de genre jusqu'aux ariosos très expressifs. Et tout cela constitue un tout dont la logique musicale et le style sont profondément unis. En écrivant Le Secret, Smetana se plaignit à plusieurs reprises que sa surdité et son mauvais état de santé, qui d'ailleurs ne cessait d'empirer, lui rendaient particulièrement difficile la composition des scènes d'ensemble. Et pourtant, grâce à un admirable élan de sa volonté créatrice et de son imagination, il réussit à enchâsser dans le deuxième acte de l'opéra - au moment où Bonifac découvre le «secret» de l'amour de Vitek et de Blazenka, après leur admirable chant d'amour, l'un des plus grands que Smetana eût jamais écrits - une scène particulièrement puissante, un véritable bijou de «l'art de l'ensemble» (qui dans les opéras de l'époque était déjà sur le déclin), scène qui, par l'ampleur et la souveraineté de la conception, n'a pas d'égale dans toute son oeuvre.
Entre la composition des opéras Le Baiser et Le Secret, Smetana eut recours pour la première fois (si l'on ne compte pas quelques essais de sa toute première jeunesse) à la forme quatuor à cordes. Le fait peut paraître surprenant si nous nous rappelons que Smetana disait lui-même qu'il n'était pas partisan des formes anciennes et qu'il ne prétendait point les copier. Mais l'idée d'écrire une oeuvre de musique de chambre préoccupait toujours son esprit, et la musique de chambre représentait dans ses pensées un domaine réservé aux confessions personnelles les plus intimes et les plus profondes. La plupart de ses oeuvres pour piano et de ses oeuvres de musique de chambre consacrées à plusieurs instruments rejoignent d'ailleurs cette conception, car elles ont le même caractère. La douloureuse crise que Smetana traversait après avoir perdu l'ouïe provoqua une concentration étrange de ses forces créatrices. Ce que Smetana avait dit dans ses premiers opéras apparaissait, sous forme de combinaisons nouvelles, dans ses nouvelles oeuvres lyriques; et le climat de Libuse trouvait son prolongement dans l'idée d'un grand cycle symphonique glorifiant la patrie et le peuple. D'un autre côté, la catastrophe personnelle du compositeur éveillait des réminiscences lyriques de sa jeunesse, éclairant de nouveaux faisceaux de lumière toute sa vie. Aussi Smetana revint-il tout logiquement à la musique de chambre. Il donna tout d'abord un grand recueil de six pièces pour piano intitulé Rêves par lequel il voulait témoigner sa reconnaissance à ses anciennes élèves des familles aristocratiques qui, en 1874, avaient organisé un concert pour lui permettre de se soigner; mais cette impulsion extérieure était accompagnée de plusieurs impulsions d'ordre purement intérieur, qui apparaissent à la lecture même des titres de différents morceaux du recueil Le bonheur éteint, Consolation, Au salon - là partout semblent revivre les heureuses scènes de sa vie antérieure, alors que dans les trois autres morceaux, En Bohême, Près du château, La fête des paysans de Bohême, représentent déjà des tableaux plutôt objectifs du pays et de la vie du peuple, pareils à ceux qui apparaissent dans ses oeuvres dramatiques et symphoniques. Ce double caractère se reflète également dans un autre chef d'oeuvre que Smetana consacra alors au piano - les
La première série des Danses est constitué par quatre polkas, alors que la seconde est une stylisation magistrale des danses populaires - Furiant, La Poule, L'Avoine, L'Ours, Le Petit Oignon, Dupák, Le Dragon, Obkrocak, Sousedská et Sauteuse. Si les quatre polkas - qui d'ailleurs représentent le sommet des efforts de Smetana sur le plan de l'idéalisation de la forme polka - semblent reprendre le lyrisme subjectif de ses Souvenirs de Bohême des années cinquante, la seconde série tend vers la face plus objective de son art, s'inspirant directement non seulement d'un style de danse caractéristique et concret, mais encore de la mélodie populaire à laquelle telle ou telle danse se rattache. Smetana n'était pas partisan de l'imitation des chansons populaires, or il connaissait très bien la chanson folklorique tchèque, qui d'ailleurs lui était proche et qu'il aimait. Rappelons à ce propos que dès 1862 il avait écrit pour les concerts organisés au profit de la construction du Théâtre National une Fantaisie de concert sur des chansons nationales tchèques; mais cela n'avait été qu'un reflet des éblouissantes paraphrases lisztiennes. Cette fois-ci, son dessein était plus profond pour chacune des pièces qui fait partie de la seconde série des Danses Tchèques, il choisit un modèle populaire qu'il développa librement et avec une virtuosité suprême selon sa propre fantaisie.
C'est cependant son 1er quatuor à cordes en mi mineur intitulé
qui est le chant le plus profond de son coeur. Il ne s'y agit plus en effet de quelques esquisses lyriques de caractère momentané, mais d'une oeuvre cyclique conçue en forme sonate dont le développement successif est subordonné au témoignage personnel du compositeur qui nous y révèle ce qu'il avait vécu et comment, au moment où il écrivait cette oeuvre, il reconsidérait et repensait toute sa vie. Smetana y appliqua sans doute mainte expérience qu'il avait acquise en composant ses poèmes symphoniques. Il ne se décida pas pour autant à écrire une oeuvre construite en un seul mouvement et à troubler ainsi l'organisme cyclique de la forme sonate, adaptant au contraire harmonieusement et de façon vraiment géniale la forme cyclique traditionnelle à un «programme» personnel et original. Le premier mouvement est écrit en forme sonate: Smetana y décrit les appels du sort qui l'invitent à livrer la grande bataille de la vie, il y parle de son amour de l'art, de son romantisme en art et en amour, de tous les grands désirs qui l'attachaient passionément à la vie, mais aussi des pressentiments du malheur qui, plus tard, devait l'accabler. Deux thèmes, dont le premier semble refléter la gravité du destin alors que le second est mélodique et lyrique, constituent la trame essentielle de ce mouvement. Le deuxième mouvement remplace le scherzo traditionnel : c'est une polka qui semble être l'écho des heureux et lumineux moments que le compositeur avait vécus dans sa jeunesse, tant à la campagne que dans les salons. Le troisième mouvement est un grand chant d'amour, ardent et puissant, dans lequel - pour la première fois depuis 1859 - Smetana recrée la chère image de sa première femme, Catherine. Le charme de cet amour et des temps irrévocablement révolus de sa jeunesse est exprimé avec une beauté et une ferveur presque extatiques. Le mouvement final s'ouvre sur un vivace dont le brio témoigne de la joie que Smetana ressentait au contact d'une nouvelle vie, et des combats qu'il livrait pour la musique nationale tchèque; mais cette longue et haute gradation, à peine arrivée à son sommet, est brusquement interrompue, et un long grincement du mi suraigu met fin à tout: le compositeur est sourd - il repense encore quelques motifs de sa vie antérieure, et l'oeuvre s'achève par une calme soumission au destin.
Le quatuor De ma vie de Smetana appartient parmi les oeuvres les plus originales et sans doute aussi parmi les oeuvres les plus importantes qui, dans le domaine de la musique de chambre, aient été écrites au 19e siècle. Il ne fut pas cependant apprécié immédiatement à sa juste valeur, on le considérait à cause des exigences techniques qu'il impose aux, exécutants - comme injouable et ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'il gagna la faveur du public tchèque. Et à côté de La Fiancée vendue, des deux premiers poèmes symphoniques du cycle Ma Patrie, de Deux veuves et du Trio pour violon, violoncelle et piano, le quatuor De ma vie réussit ensuite également à se frayer le chemin même à l'étranger, et ceci encore du vivant du compositeur.
Il nous faut mentionner encore deux oeuvres qui achèvent le tableau de l'activité créatrice de Smetana au cours de cette période: le duo De mon pays natal pour violon et piano, qui semble évoquer l'écho des bois et des prés de Bohême, et le recueil de mélodies Chants du soir sur des paroles de Vitèzslav Halek. Ce sont des oeuvres d'une étendue un peu plus restreinte qui reflètent le calme intérieur de l'automne de la vie du compositeur et où des impressions intimes alternent avec des images de la terre tchèque. Dans les Chants du soir, le motif du chanteur qui s'adresse à sa nation s'ajoute à un lyrisme intime et chaleureux des autres mélodies, et le recueil s'achève par une sublime déclaration d'amour: De mes chansons j'édifierai ton trône.
Voici ce que nous avions à dire sur l'oeuvre que Smetana avait produite durant ces années. Il nous faut revenir cependant un peu plus en détails à ce qui en constitue la véritable «somme» - à ce grand monument qu'est le cycle de poèmes symphoniques Ma Patrie.