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La Tour Saint-Martin
Marcel Michelet, Vollèges
Mes rêves d' alpinisme s' étant évanouis, il me resta de la montagne une nostalgie de poète, que j' essayais d' assouvir par des courses solitaires, à la portée de mes loisirs et de ma bourse, mais souvent au-dessus de mon expérience et de mes forces. Solitaires, bien entendu, avec des aventures cuisantes et des souvenirs délicieux. Et si j' avais la tentation de grossir les uns ou les autres, les années sont là pour mettre à toutes choses la mesure qui convient.
C' était avant les téléphériques, avant le balisage du tourisme pédestre. Ma fenêtre au nord donnait en plein sur les Alpes vaudoises, verticales comme les panneaux imbriqués d' un gigantesque paravent. Celui qui me giflait le plus durement la vue était la paroi de Derborence, toute noire même en plein soleil de midi, contrastant avec l' éblouissante corniche qui la coiffait, et que Ramuz décrit ainsi, à la fin d' un drame si puissant que je le vivais tous les jours:
« Alors on vit la tranche du glacier comme un rayon de miel. » Cette tranche était d' ailleurs coupée en son milieu par la seule dent qui restait debout après l' avoir mordue: la Tour Saint-Martin. Isolée, elle profilait son tronc de cône dans le ciel lointain, entre le pan surbaissé des Diablerets et la pyramide élancée de l' Oldenhorn ou Becca d' Audon.
La Tour Saint-Martin: est-ce parce que, nue qu' au sein des hivers, elle évoquait l' évêque de Tours qui s' était dépouillé de son manteau pour habiller les pauvres? Mais on l' appelle aussi, moins respectueusement, la Quille du Diable: la seule que le Malin, roulant sa boule de feu sur le glacier, n' avait pas - réussi à précipiter sur les pâtres de Derborence?
Je voulus, comme on prendra la chose, faire un pèlerinage à Saint-Martin ou vaincre la Quille du Diable. Sans équipement particulier et avec de très sommaires provisions, je partis de la plaine au jour et à l' heure de ma liberté, c'est-à-dire vers la mi-septembre, tard dans la matinée. Toute la vallée de la Morge, les sources de la Sarine, le pierrier... et je me trouvai au pied de la Tour ( ou de la Quille ), assis, les jambes pendantes dans l' abîme. Dans un abîme d' ombre, ne distinguant plus autre chose que, mille mètres sous moi, le miroir du lac qui reflétait un peu de ciel avec un tout petit nuage rose.
Le soleil passa derrière la Tour; un frisson me traversa, en même temps que je commençai à voir son ombre projetée contre les flancs ravines du Mont Gond. Ma fierté, qui pensait déjà: « Moi et la Quille », comme celle de M. Perrichon décla-mait: « Moi et le Mont Blanc », fit place à une angoisse panique lorsque je consultai ma montre. Six heures du soir, le vingt septembre! De toutes les cimes roulaient des avalanches d' ombres qui emplissaient les vallées, la plaine, et remontaient en face, ensevelissant un à un les villages et leurs clochers.
Je nouai prestement mon sac et renversai ma tête pour mesurer une dernière fois, à la verticale, cette énorme quille fichée aux profondeurs du ciel; à ce moment, une pierre, lancée des plus hauts créneaux et rebondissant de corniche en corniche, fila quelques mètres au-dessus de moi, se brisa sur la roche prise où j' étais assis une minute plus tôt, et ses débris plongèrent avec un bruit multiplié dans le cirque de Derborence.
Je partis en courant; mais le sol glaciaire, qui m' avait tellement intéressé à la montée, n' était plus qu' une région minée et pleine de pièges. Après un tournage séculaire, le glacier avait retiré le voile qui couvrait son d' œuvre: et voilà, c' était une vaste table de calcaire, polie, ciselée, moulurée en marmites et arabesques de toutes sortes, de toutes formes, de toutes largeurs et profondeurs, qui n' attendaient que les incrustations. Je courais en sautillant par-dessus ces obstacles, dont le moindre que je manquais me précipitait, au risque de me fracturer les membres ou le crâne. La nuit me poussait à une danse folle pour laquelle je trouvai aussitôt paroles et musique:
Notre-Dame des rochers, Notre-Dame des glaciers, Notre-Dame des pierriers, Notre-Dame de chez nous, Vous n' êtes pas obligée de sauver les fous, Tout de même sauvez-moi Sans savoir pourquoi, Sainte Vierge, Et je ferai brûler un cierge...
Notre-Dame du rocher...
A mesure que la nuit s' épaississait, les creux sculptés par la glace dans la pierre lisse et blanche ressortaient en puissants hiéroglyphes qui semblaient marquer mon destin, et je sautais au hasard, comme sur la dalle évidée d' un sarcophage immense, visant les crêtes, dont le relief se distinguait encore comme l' écume des vagues sur la mer phosphorescente. Mon attention fut malheureusement distraite par l' unique pièce de marqueterie du ciel, un fin croissant de lune à l' orient.
- Imbécile!
Cette exclamation prosaïque interrompait mes litanies à la Sainte Vierge, mais ne fut suivie d' au gémissement ou cri de douleur. J' entendis nettement, répercuté par la nuit infinie, le ricanement du diable qui m' avait si bien pris au pièce. Je réussis toutefois à m' extraire de la marmite et je marchai, boitillant avec précaution. Par bonheur, ce n' est plus la pierre que je sentais sous mes pieds, mais le gazon, et je me dirigeai vers une diffuse lueur qui se déplaçait; elle me conduisit à l' al de Mié, où les bergers me restaurèrent et pansèrent mon genou.
Je savais qu' il existait un passage vers Derborence, le Pas du Chasseur. Les bergers me dissuadè-rent de le prendre; il me fallut monter par le sentier en lacets jusqu' à la Croix de Lachat. Au col, tout le Valais illumine vint à ma rencontre. Je voyais assez clair pour descendre tout droit à travers les pâturages de Pointet, à travers la forêt par un couloir d' avalanches, à travers les mayens.
A Daillon, j' étais k.o ., mais tout heureux de retrouver la civilisation et le téléphone. Mon frère vint me rapatrier à motocyclette.
J' ai renoncé à bousculer la Quille du Diable, mais je l' ai définitivement baptisée la Tour Saint-Martin, et je la regarde chaque jour comme un fort tutélaire.