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Première scène de Suisse romande, le Théâtre Vidy-Lausanne ouvre sa saison avec le Bajazet de Racine revu et "déconstruit" par le metteur en scène allemand Franz Castorf. Une navette organisée par la Comédie de Genève nous a permis d'assister à la première, preuve que la future salle des Eaux-Vives préfère la collaboration à la stérile concurrence avec la prestigieuse scène des environs d'Ouchy.
Ce fut là le seul moment positif de quatre heures d'un spectacle d'un grand ennui, avec l'impossibilité de s'éclipser à l'entracte, au contraire d'une bonne partie du public lausannois.
Décrivons les combattants. Dans un coin du ring, Racine et ses limpides alexandrins. Menacé de mort par son frère, le Sultan de Byzance, Bajazet est tiraillé entre les amours de deux femmes, la Sultane Roxane, une ancienne esclave, et la princesse Atalide. Acomat, l'intriguant vizir, tente de l'installer sur le trône à la place de son frère de Sultan. En vain: la tragédie finira par un massacre général où tous mourront.
De l'autre côté du ring, Frank Castorf, né en 1951 dans la défunte RDA, directeur, trois décennies durant, de la Volksbühne, la "scène du peuple" située dans l'ex-Berlin-Est. Comme l'explique le programme de Vidy, "son oeuvre scénique (...) ne renonce à aucun artifice pour éviter l'endormissement d'une scène consensuelle et pour maintenir un théâtre libre engagé dans sa double fonction de réflexion et d'insurrection (...) Bousculant les évidences et la bien-pensante rassénérée d'elle- même, il amène chacun à garder les yeux et l'esprit ouverts, (...) conscient qu'il est, de par sa propre histoire, de l'échec de tout manichéisme théâtral."
Noble mission ! Pour la mener à bien, Castorf adjoint aux alexandrins de Racine des textes - dont on discerne mal le rapport - d'Antonin Artaud (1896-1948), un acteur et poète français, victime de graves troubles nerveux qui entrainèrent son internement psychiatrique pendant près de dix ans. A en juger à ses propos, souvent rendus avec une diction incertaine, le diagnostic n'apparaît pas totalement infondé.
Quant à la direction d'acteurs de Castorf, elle semble se résumer à des hurlements insoutenables, avec force grimaces et contorsions. Il use et abuse de la vidéo, filmant Jeanne Dalibar (Roxane) - sa compagne dans la vie - en train de cuisiner, décortiquant choux et tomates … dans le plus simple appareil. Généreux à l'égard de son public, il lui dévoile longuement les charmes les plus intimes de son actrice fétiche qu'il a amenée avec lui de Berlin.
De ce galimatias sans queue ni tête, émerge l'acteur sénégalais Adama Diop, découvert l'an dernier à Paris dans un Lady McBeth, au théâtre de l'Odéon. Seul survivant du massacre - au propre comme au figuré - il tient le rôle d'Osmin, "un observateur mystérieux aux intentions incertaines", traversant le spectacle avec un air désabusé, voire détaché. Paraphrasant Molière, il semble se demander. "Que diable suis-je allé faire dans cette galère ?"
Une question que se posent bien des spectateurs...
Bajazet, En considérant le Théâtre et la peste. Théâtre Vidy-Lausanne. (Jusqu'au 10 novembre 2019)