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Il arrive, par exemple lors de la première visite du printemps, de tomber sur une colonie moribonde, sans réserve de nourriture, avec des cadres présentant du couvain clairsemé, de type mâle… Que s’est-il passé ?
Figure 1: Colonie bourdonneuse : population très faible, couvain de mâles clairsemé, pas de couvain d’ouvrières, peu de réserves de nourriture, pas de reine visible, rayons déformés, alvéoles de mâles.
1. Rappel de quelques notions de base
Le rôle principal de la reine est de pondre pour permettre la fameuse cinétique de la population au sein de la ruche. La ponte d’œufs fécondés (diploïdes) permettra l’émergence d’ouvrières ; celle d’œufs non fécondés (haploïdes) donnera les mâles. La ponte de la reine est sous la dépendance de multiples facteurs (épigénétiques) comme les apports de nectar/pollen et la quantité de gelée royale qui lui est proposée par les nourrices de sa cour, la place à disposition pour le couvain, la température ambiante à l’intérieur de la ruche, la saison, etc.

Figure 2: Courbe bleue : cinétique de la population des ouvrières au cours de l’année apicole. Fin décembre, la colonie compte 10'000 ouvrières au sein de la grappe hivernale ; fin juin, la colonie compte 50'000 individus.
La reine diffuse par ailleurs de nombreuses phéromones favorisant la cohésion sociale de la colonie et modulant, grâce à un savant équilibre, les changements de comportement des ouvrières et peut-être aussi des mâles. Par exemple, la phéromone mandibulaire de la reine inhibe le développement sexuel chez les ouvrières et empêche celles-ci d’élever une autre reine. De la même façon, les phéromones produites par le couvain jouent un rôle primordial dans de multiples activités des ouvrières : recherche de nourriture, sécrétion cirière et construction des rayons, essaimage, élevage royal, acceptation d’une nouvelle reine, etc. Les ouvrières diffusent également des phéromones dont la composition et l’effet sur leur comportement varient avec le polythéisme d’âge (1). On se souvient que l’oléate d’éthyle (OE), produit par les butineuses, est une molécule qui joue un rôle essentiel dans la maturation et la transformation des plus jeunes abeilles : elle agit comme un inhibiteur chimique qui retarde l'âge du butinage. La vitellogénine est une protéine très présente chez les abeilles d'hiver; elle stimule leur système immunitaire et leur chance de survie hivernale. Elle module, par ailleurs, le type de butinage pendant la saison apicole.

Figure 3: La vitellogénine : synthèse et actions.
(1) Le polythéisme est la division du travail chez les animaux sociaux. On en distingue deux types : le polythéisme de caste (reine, ouvrière, mâle) et le polythéisme d’âge (les différents « métiers » de l’ouvrière au cours de sa vie).
2. Remérage
Lorsque la ponte et la production de phéromones déclinent avec l’âge de la reine, celle-ci est remplacée après un remérage, sans essaimage de la colonie. Les jeunes ouvrières qui perçoivent le déclin de la ponte et de la sécrétion des phéromones choisissent un œuf fécondé, souvent au milieu d’un cadre, et étirent progressivement une cellule royale à partir de cet alvéole (2) d’ouvrière initial. De cet œuf va éclore une larve qui sera nourrie exclusivement avec de la gelée royale pendant les 6 jours précédant l’operculation de la cellule. La jeune reine vierge émergera 16 jours après la ponte de l’œuf initial. Le vol de fécondation lui permettra de stocker, pendant plusieurs années, les spermatozoïdes des mâles reproducteurs et donc de pondre environ 500'000 œufs fécondés durant sa vie. Lors d’un remérage, il arrive que la nouvelle reine fécondée cohabite un certain temps avec la vieille reine qui sera finalement éliminée. Mais si le remérage a lieu tardivement, en fin de saison, il n’y aura plus (suffisamment) de faux-bourdons pour féconder la reine vierge, ce qui va poser des problèmes à la sortie de l’hiver…
(2) Alvéole : nom masculin ou féminin (latin alveolus, petit panier)

Figure 4: Cellules royales.
3. Sauveté
Il peut arriver que la reine disparaisse brusquement (si, par exemple, l’apiculteur l’écrase par accident). Le remplacement de cette reine suit un cours bien différent. Dès qu’elles se sentent orphelines, les ouvrières mettent en route un élevage royal à partir de plusieurs larves au cours d’un processus de sauvetage de la colonie. Souvent une première cellule royale est amorcée, dans l’urgence, à partir de l’alvéole renfermant une larve âgée de 2-3 jours puis d’autres cellules royales sont tirées à partir d’alvéoles avec des larves beaucoup plus jeunes. Les reines issues de «vieilles» larves, mal sélectionnées dans l’urgence, ont souvent de moins bonnes performances que celles élevées à partir des larves les plus jeunes, repérées après quelques heures de réflexion. La composition (gelée royale pure) et la quantité de nourriture apportées à ces larves choisies dans la « sérénité » sont optimales et le développement des organes royaux (reproduction et sécrétion des phéromones) est idéalement modulé par l’épigénétique. L’apiculteur averti supprimera donc la/les premières cellules royales operculées pour ne garder que deux cellules royales encore ouvertes (plus jeunes) et ayant plus de chance de recevoir la meilleure nourriture pendant les 6 jours du stade larvaire.
Le remérage et le sauvetage permettent donc à la colonie de paliers les pathologies concernant la ponte ou la disparition subite d’une reine, grâce à des procédés bien compris par les biologistes et les apiculteurs.

Figure 5: La reine de cette colonie est morte subitement. Les abeilles de cette ruche dynamique ont aussitôt démarré un élevage royal intensif.
4. Colonies orphelines et colonies bourdonneuses
Parfois la colonie restée orpheline n’a plus à sa disposition des œufs ou de très jeunes larves pour démarrer un élevage royal. L’exemple du retour d’un vol de fécondation qui tourne mal est souvent évoqué. La jeune reine vierge quitte la ruche pour se faire féconder, mais au retour de son vol nuptial, elle se fait manger par un oiseau. Résultat des courses : la colonie se retrouve orpheline, sans le moindre couvain ouvert. Un autre exemple est celui d’une reine supportant mal le traitement à l’acide formique : d’abord elle arrête de pondre, puis elle succombe, laissant la colonie sans couvain frais. Dans ces situations, le taux des phéromones royales chute d’un coup et la diffusion des phéromones par le couvain fermé résiduel diminue avec l’émergence des dernières ouvrières. Peu à peu l’inhibition du développement des organes reproducteurs des ouvrières disparaît et une ou plusieurs ouvrières deviennent des pseudo-reines (leur morphologie d’ouvrière ne change pas) avec des ovaires qui se développent progressivement et des œufs non fécondés (ovocytes haploïdes) qui se différencient en vue d’être pondus. Ce changement épigénétique peut prendre un temps variable et la colonie orpheline, si elle n’est pas repérée suffisamment tôt, deviendra bourdonneuse en quelques jours ou après plusieurs semaines. Ces pseudo-reines vont également se mettre à diffuser des phéromones de type royal. Le taux de ces phéromones va influencer le développement des organes de reproduction chez les autres ouvrières, ce qui expliquerait qu’une colonie bourdonneuse ne compterait généralement qu’une ou quelques ouvrières pondeuses.
|Figure 6: Appareil de reproduction chez la reine. Les ovaires permettent la maturation progressive des 500 000 ovocytes que la reine pondra pendant sa longue vie.|
Ces pseudo-reines n’ont pas été fécondées et ne le seront jamais. En effet, l’épigénétique module le vol nuptial de la reine. Celui-ci intervient seulement pendant les 2-3 semaines qui suivent l’émergence de la reine. Une ouvrière qui devient une pseudo-reine, ne sera pas stimulée à accomplir un vol de fécondation. Par ailleurs, la maturation tardive et parfois incomplète de son appareil reproducteur empêche une fécondation, même artificielle, et le stockage du sperme des mâles. Ces pseudo-reines sont donc condamnées à pondre des œufs stériles avec émergence uniquement de mâles. Cette situation va conduire à l’effondrement de la colonie, car elle n’a plus la possibilité de compenser les pertes de population par mort naturelle des ouvrières. Le varroa va se multiplier dans ce seul couvain de mâles qu’il a à sa disposition. Une femelle fondatrice qui s’introduit dans une cellule de mâle donnera naissance à environ 2.7 jeunes femelles contre 1.1 dans la cellule d’ouvrière. Le taux de reproduction du varroa y est dont presque 3 fois plus élevé ! Les varroas vont encore accélérer le déclin de cette colonie bourdonneuse en se nourrissant du corps gras des dernières nourrices et en inoculant leur cohorte de virus à la colonie agonisante.
La diffusion des phéromones par les pseudo-reines a une autre conséquence sur la survie de la colonie. L’introduction d’un cadre de couvain ouvert (présence d’œufs/larves) dans cette colonie imprégnée de phéromones royales n’induit jamais l’élevage d’une nouvelle reine. L’apiculteur éleveur sait parfaitement qu’une colonie doit être orpheline pour pouvoir tirer une cellule royale et élever une reine. Une colonie bourdonneuse n’est pas une colonie orpheline puisqu’elle comporte une ou plusieurs pseudo-reines ! Il est donc quasi impossible de sauver une colonie bourdonneuse en introduisant du couvain ouvert. De même, si l’on tente d’introduire une reine en ponte dans cette colonie pseudo-royale, cette reine ne sera pas acceptée par les ouvrières imprégnées par les phéromones des ouvrières pondeuses. Il est vrai que l’introduction d’une cellule royale « prête à naître » peut être couronnée de succès, mais cette stratégie ne peut pas fonctionner l’automne et en fin d’hiver, car la fécondation de la reine est impossible à ces moments-là, par manque de faux-bourdons. Par conséquent, il n’est pas recommandé de s’acharner à vouloir sauver à tout prix une colonie bourdonneuse. Il vaut mieux l’éliminer et porter ses efforts sur d’autres colonies qui ont de l’avenir. Par opposition, une colonie orpheline n’a pas de reine (ni de pseudo-reine) donc pas de phéromones royales et si on introduit dans cette colonie un cadre de couvain ouvert, un élevage royal va démarre aussitôt.
|Figure 7: La population d’ouvrières est nettement insuffisante pour couvrir les cadres de la ruche. Les réserves de nourriture sont absentes. Présence de couvain ouvert dans des alvéoles déformés et agrandis. Le couvain operculé est bombé, abritant des larves de mâles. Sans chercher la reine, on peut certifier que la colonie est bourdonneuse.|
5. Gestion des colonies orphelines
Une colonie peut devenir orpheline :
- Après un essaimage, lorsque la nouvelle reine est perdue après son vol de fécondation
- Après un envol inopiné et sans retour à la souche lors du marquage de la reine
- Après une tentative de remérage d’une vieille reine ou de sauvetage non réussie
- Après un traitement à l’acide formique
- Après une introduction non réussie
- Après un accident (mauvaise manipulation par l’apiculteur)
A l’ouverture de la ruche, le vrombissement des ouvrières, leur éventuelle agressivité, l’absence de couvain ouvert et de cellule royale font suspecter une colonie orpheline. L’observation de couvain d’ouvrières fermé permet de penser que la colonie est orpheline depuis moins de 3 semaines, car il faut 21 jours pour que tout le couvain d’ouvrières émerge. Pour vérifier si cette colonie est bien orpheline, l’apiculteur peut introduire un cadre de couvain ouvert sans les abeilles, à partir d’une autre colonie. Si, au contrôle 3 jours plus tard, on note la présence d’une ou plusieurs cellules royales, la colonie est bien orpheline. Si au contraire, aucune cellule royale n’est ébauchée, la colonie comporte très probablement une reine (jeune, non encore fécondée ou non encore en ponte ; plus âgée, mais pas ou mal fécondée). Il faut vérifier à nouveau la présence de couvain 2 semaines plus tard : si le couvain n’est toujours pas présent, il faut rechercher attentivement une petite reine vierge (ou une vieille reine ayant cessé de pondre) qu’il faut éliminer avant d’introduire un cadre de couvain ouvert ou éventuellement une reine en ponte (succès aléatoire de l’acceptation et dépendant de la saison).
Une colonie peut rester orpheline sans devenir bourdonneuse :
Habituellement, au bout d’un certain temps (le temps nécessaire pour que le manque de phéromones royales permette le développement des organes reproducteurs chez une ou quelques ouvrières), la colonie devient bourdonneuse. Parfois un grain de sable vient gripper les rouages de ce processus physio-pathologique et le développement des ovaires et autres glandes à phéromones échoue (inefficacité de l’épigénétique chez des ouvrières trop différentiées ou trop vieilles, n’ayant plus la possibilité de développer des ovocytes ou gamètes). Ces «ouvrières pseudo-royales» ne pondent pas, mais sécrètent quand même un peu de phéromones royales, empêchant d’autres ouvrières de devenir des pondeuses…
Une autre situation est celle où la vieille reine a épuisé son stock d’ovocytes (d’œufs non fécondés). Normalement, les ouvrières remèrent une reine ne donnant pas satisfaction. Il se pourrait que l’arrêt de ponte survienne pendant l’hivernage et qu’un remérage soit impossible au sein de la grappe hivernale. Au printemps suivant, la reine ne pondra plus, mais diffusera toujours ses phéromones. La colonie n’est pas orpheline (la reine est présente), mais le couvain est absent.
Si une colonie orpheline est saine, mais de trop petite taille, elle peut être réunie à une autre colonie saine pour la renforcer ou être secouée au rucher afin que les ouvrières rentrent dans les colonies voisines.
6. Gestion des colonies bourdonneuses
Une colonie peut devenir bourdonneuse :
- après une période plus ou moins prolongée d’orphelinat, sans couvain ouvert à disposition pour initier un élevage. Une ou plusieurs ouvrières deviennent pondeuses et jouent le rôle d’une reine.
- lorsque la vieille reine a épuisé son stock de spermatozoïdes et qu’elle ne peut plus féconder ses œufs. La reine est alors bourdonneuse et pond des œufs non fécondés. Il n’y a pas d’ouvrière pondeuse présente dans la ruche.
A l’ouverture de la ruche, la population de la colonie est très faible et présence uniquement du couvain de mâles pondu par des ouvrières, non compact, clairsemé, avec souvent plusieurs œufs dans les alvéoles, parfois accolés sur les parois de ceux-ci. Il semblerait que la longueur de l’abdomen des ouvrières pondeuses ne leur permette pas de déposer l’œuf au fond de l’alvéole comme le ferait une reine correctement développée. Il est connu que la reine ne pond qu’après l’inspection minutieuse de l’alvéole et que, face à la moindre impureté (par exemple un œuf déjà présent), elle n’y pond pas et inspecte une autre cellule… Un tel comportement d’inspection semble défaillant ou absent chez les ouvrières pondeuses…
La présence d’ouvrières pondeuses (pseudo-reines) diffusant des phéromones royales ne permet pas l’introduction d’une reine en ponte. Cette reine sera éliminée par les ouvrières, comme c’est le cas lorsque l’on introduit une reine dans une colonie qui en possède déjà. Un élevage royal, à partir de couvain ouvert que l’on aura introduit dans la ruche, ne démarre pas non plus, car la présence de phéromones inhibitrices diffusées par les ouvrières pondeuses empêche la colonie de tirer une cellule royale à partir d’une très jeune larve.
Parfois le taux de phéromones diffusées par ces pseudo-reines n’est pas optimal et les ouvrières tirent, dans l’espoir vain de sauver la colonie une cellule à partir d’une larve de mâle (voir photo en début d’article). Cette larve ne se développe pas comme celle qui se trouve dans un alvéole habituel de mâle et le «roi» avorte dans la cellule ou meurt « in utero». La larve morte ne sécrètera plus aucune phéromone et son influence sur la colonie sera pour le moins incertaine si ce n’est nul. Preuve en est le fait que cette cellule royale reste parfois intacte jusqu’à l’effondrement total de la colonie. Une visite trop rapide de cette colonie peut être faussement rassurante : on observe une cellule royale et donc on pense à un remérage en cours alors que la colonie est déjà condamnée…
Une colonie bourdonneuse n’a donc que peu de chance de survie d’autant plus qu’elle est souvent porteuse de pathologies infectieuses (bactérienne, fongique, virale) qui peuvent être transmises à d’autres ruches saines par un éventuel pillage. Tout essai de la sauver sera voué à l’échec et l’apiculteur a bien meilleur temps de s’occuper avec soin de ses autres colonies saines. Une colonie bourdonneuse doit donc être éliminée ou brossée à distance des colonies voisines.

Figure 8: Couvain d’une colonie bourdonneuse : alvéoles déformés avec opercules bombés de mâles, couvain inhomogène, en mosaïque, œufs multiples dans les alvéoles, larves de différents âges.
7. De nombreuses questions restent ouvertes
- Combien de temps se passe avant qu’une colonie orpheline ne devienne bourdonneuse ? Est-ce que cela dépend de l’importance de la population. Est-ce en relation avec la présence ou de l’absence de couvain ?
- Pourquoi certaines colonies orphelines ne deviennent jamais bourdonneuses ?
- Combien d’ouvrières deviennent pondeuses, c’est-à-dire développent leurs ovaires et commencent à pondre ? Une, deux, trois, ou beaucoup plus ? De quoi dépend ce nombre ?
- Est-ce que les abeilles pondeuses se distinguent morphologiquement des autres ouvrières ?
- Pourquoi une colonie bourdonneuse élève parfois un roi dans une « cellule royale » ?
Attention ! Ne pas confondre le couvain d’une jeune reine qui vient de commencer sa ponte dans une ruchette de fécondation avec du couvain bourdonneux : il arrive que, ayant des ovaires hyperfonctionnels ou par manque de place, elle ponde plusieurs œufs dans une cellule. Ceci est plutôt signe d’une reine de grande valeur !

Figure 9: Couvain d’une jeune reine fraîchement fécondée dans une ruchette de fécondation : plusieurs œufs au fond des alvéoles d’un rayon récemment bâti et non déformé (cire blanche). Pas encore de larve visible, pas de couvain avec opercule bombé.
On peut revenir à la question initiale : « Il arrive, par exemple lors de la première visite du printemps, de tomber sur une colonie moribonde, sans réserve de nourriture, avec des cadres présentant du couvain clairsemé, de type mâle… Que s’est-il passé ? »
Une des hypothèses serait que la reine n’ait pas supporté le 2e traitement d’été (acide formique) et qu’un remérage trop tardif (absence de mâles reproducteurs) n’ait pas permis la fécondation de la nouvelle reine, qui reste vierge et n’est pas en mesure de pondre.
Une autre hypothèse est celle d’une reine âgée ayant épuisé son stock de spermatozoïdes en fin de saison ; au printemps suivant elle pondra des œufs non fécondés. Lors de la visite d’automne et la mise en hivernage, le contrôle de la présence d’une reine de l’année et d’un couvain compact et homogène est le gage du succès du développement d’une colonie pleine de promesses pour la saison à venir.
8. Conclusion
Lors de la visite d’une ruche, l’apiculteur doit toujours répondre à la question : « Y a-t-il une reine dans cette colonie ? ».
- La présence de couvain ouvert avec des œufs uniques dans les alvéoles permet de certifier qu’une reine était présente et a pondu il y a moins de 3 jours.
- L’absence de couvain ouvert signifie qu’il n’y a plus de ponte depuis au moins 9 jours ; il faut recherche la reine pour être certain de ne pas l’avoir écrasée lors de la précédente visite. Si on ne trouve pas la reine, il faut rechercher la présence d’une ou plusieurs cellules royales que la colonie aurait tirées par remérage ou sauvetage (voir essaimage).
- L’absence de couvain fermé permet de conclure qu’il n’y a plus de ponte depuis au moins 3 semaines. Il faut alors déterminer si la colonie est orpheline ou si elle est carrément bourdonneuse.
Si la colonie n’est pas orpheline (ce que l’on peut tester par l’introduction d’un cadre de couvain ouvert sans qu’une cellule royale ne soit tirée dans les 3 jours), il faut attendre la reprise de la ponte (par exemple après les traitements à l’acide formique ). Si la ponte ne reprend pas, il faut trouver la reine puis la changer.
Si la colonie est orpheline et populeuse, on peut tenter de la sauver en introduisant une nouvelle reine ou un cadre de couvain frais(3). Si cette colonie orpheline est très petite, mais saine, on peut la réunir à une autre colonie saine.
Si la colonie est bourdonneuse, il faut avoir le courage ou plutôt le bon sens de la supprimer.
(3) Jusqu’à fin juin début juillet, on peut tenter de sauver une colonie orpheline en introduisant un cadre avec présence d’œufs et de couvain ouvert. Dès le début juillet, cette colonie sera sauvée en introduisant une reine en ponte, car, pour un élevage naturel le temps presse avant la mise en hivernage : émergence de la reine (~ 2 semaines), mise en route de la ponte (+ 2 semaines), émergence des ouvrières (+ 3 semaines), sortie des butineuses (+ 3 semaines, soit mi-septembre).
9. Quelques ancectodes
Anecdote 1 :
Au mois de mai, une conseillère apicole est appelée par un jeune apiculteur pour l’aider à récupérer un gros essaim posé sur une branche depuis plusieurs jours. L’essaim qui avait déjà commencé à bâtir des ébauches de rayons est facilement enruché sur 6 cires gaufrées.
3-4 jours plus tard, les cires sont totalement bâties avec des irrégularités et très largement pondues : pratiquement tous les alvéoles renferment un œuf ! La présence de la reine n’a pas été recherchée vu l’abondante ponte. Quelques jours plus tard, sans avoir trouvé la reine malgré une recherche attentive, l’apicultrice prélève à partir de la ruchette 6c contenant l’essaim, des ouvrières pour peupler les 20 ruchettes Apidea qu’elle a prévu de monter en station de fécondation. Lors de l’introduction des cellules royales (J + 11) élevées à parti du couvain d’une reine de sélection, on remarque que les amorces scellées sur les cadrons sont en voie de construction, mais de façon un peu irrégulière, avec des alvéoles de mâles. Au contrôle avant le transfert vers la station (J+13), les cellules royales sont vides et intactes (elles ne sont pas grignotées) : les reines ont donc correctement émergé et les ruchettes Apidea peuvent alors monter en station.
Après les 15 jours passés en station, les ruchettes retournent au rucher de plaine. Présence de couvain ouvert, qui paraît normal, et fermé, de type mâle. La nouvelle reine F0 est repérée et marquée. Au contrôle 45 jours après le greffage, tout est rentré dans l’ordre, la ponte est homogène, l’ancien couvain de mâle a totalement émergé et le couvain fermé est uniquement de type ouvrière.
Que s’est-il passé ?
Pour une raison peu claire, l’essaim initial a perdu sa reine avant de se poser sur la branche. Pour rappel, un essaim primaire part avec une (vieille) reine. Un essaim secondaire (et suivant) peut partir avec une ou plusieurs reines. Grâce au marquage des phéromones de trace, la grappe est restée compacte, sur la branche et les cirières ont commencé à bâtir des rayons (irréguliers). On peut penser que la reine était âgée et qu’elle ne diffusait plus beaucoup de phéromones royales. Sa disparition a levé la faible inhibition résiduelle et dès que l’essaim s’est senti orphelin, des ouvrières ont pris le relai, diffusé des phéromones de remplacement pour stimuler les bâtisseuses, sont devenues des ouvrières pondeuses et ont commencé à pondre des œufs non fécondés. Cette modulation épigénétique explique probablement la rapidité de la construction et de la ponte des 6 cires de la ruchette pour recueillir l’essaim. Le peuplement des ruchettes Apidea a introduit des ouvrières pseudo- royales entre les amorces scellées sur les cadrons. On sait qu’une colonie ne bâtit des rayons que s’il y a présence de phéromones royales. Une colonie orpheline ne bâtit habituellement pas. Lors de l’introduction des cellules royales, les mini colonies des Apidea ont été imprégnées de phéromones des reines sur le point d’émerger de leur cellule protectrice. Les reines sont sorties sans problème et ont été acceptées, car la population d’une Apidea est souvent réduite à <1'000 individu. Après leur vol de fécondation, les nouvelles reines ont décuplé la diffusion de leurs phéromones et progressivement les pseudo-reines sont retournées à l’état d’ouvrières par la fameuse modulation épigénétique.
Conclusion :
Une colonie bourdonneuse compte un nombre indéterminé de pseudo-reines. Dans le cas ci-dessus, on peut estimer que les pseudo-reines étaient nombreuses puisqu’on en a retrouvé au moins une dans chacune des 20 ruchettes Apidea ! Scotché, non ?
Anecdote 2 :
Dans le cadre d’un élevage d’une reine F1 dans une ruchette Apidea au rucher, la jeune reine en ponte est transférée vers une ruchette 6c. La ruchette de fécondation devient bourdonneuse très peu de temps après l’orphelinage. Les ouvrières commencent un élevage royal à partir d’une larve de faux-bourdon. Au moment prévu de l’émergence, elles démolissent la grosse cellule et en bâtissent une autre.
Que s’est-il passé :
On peut présumer que l’élevage d’une reine F2 n’a pas abouti pour une raison peu claire (avortement de la larve dans la cellule royale entraînant une baisse des phéromones larvaires). Quelques ouvrières prennent le relai royal et pondent des œufs de mâles. Les abeilles étirent une « cellule royale » contenant une larve de mâle dont la diffusion des phéromones mâles perturbe les ouvrières peu avant l’émergence et le circuit recommence…
Conclusion :
Les phéromones sont diffusées par les 3 castes, mais diffèrent soit par leur composition moléculaire, soit par leur concentration, ou les deux .
Anecdote 3 :
Un essaim est récupéré une semaine après son envol de la ruche souche. Les abeilles avaient commencé à bâtir de petits rayons sur la branche de l’arbre ; pas de ponte visible. L’essaim est enruché et commence à bâtir rapidement 6 cires gaufrées. La reine est introuvable ! La construction des rayons est irrégulière avec des cellules de mâles et de la ponte de mâles…
L’apiculteur lance un élevage royal et peuple une ruchette Apidea avec les ouvrières de la colonie bourdonneuse. Construction des amorces en cellules de mâles et début de ponte bourdonneuse… pourtant, la petite colonie accepte la cellule royale introduite 3 jours plus tard, juste avant la date de l’émergence ; une reine émerge, va se faire féconder et après un certain temps, le couvain de mâles est remplacé par une ponte d’œufs fécondés tout à fait habituelle.
Que s’est-il passé :
Bien que bourdonneux, le petit paquet d’environ 500 abeilles, introduit dans la ruchette Apidea, accepte la cellule royale et la reine qui va émerger probablement à cause de la diffusion de phéromones royales en forte concentration par rapport aux phéromones émises par le petit nombre d’ouvrières pondeuses (pseudo-reines) et non pondeuses. Une fois la ponte de la jeune reine amorcée, le couvain de mâles est remplacé au fil des émergences.
Conclusion :
S’il est difficile, voire presque impossible, d’introduire une reine dans une colonie bourdonneuse, il semble qu’une très petite quantité d’abeilles soit plus douce ou plus tolérante, probablement du fait de la faible imprégnation par les phéromones ambiantes. Un exemple bien connu : l’ouverture d’une ruchette Apidea se fait habituellement sans fumée ni aucune protection, car cette petite population n’est pas du tout agressive.
Anecdote 4 :
Après avoir passé tout l’hiver sans aucun couvain, une colonie orpheline accepte l’introduction d’une jeune reine en ponte au printemps.
Que s’est-il passé :
La colonie orpheline a formé une grappe hivernale pour économiser le « carburant » utilisé pour maintenir une température minimale à sa survie. La saison hivernale n’étant pas propice à l’élevage, il n’y a pas eu de stimulation pour pousser des ouvrières à devenir des pondeuses. La colonie est restée orpheline jusqu’à l’introduction bien à propos d’une reine en ponte.
Conclusion :
Il est possible qu’une colonie reste orpheline pendant plusieurs semaines ou mois si les conditions climatiques sont peu favorables à une ambiance d’élevage.
Anecdote 5 :
Une colonie bourdonneuse est brossée à distance de la ruche souche. A leur retour vers l’emplacement initial, les abeilles colonisent une ruche orpheline du rucher qui devient rapidement bourdonneuse à son tour.
Que s‘est-il passé ?
Les abeilles brossées ont été acceptées facilement par une colonie orpheline, probablement parce que les ouvrières pondeuses ont pu entrer sans être repoussées par les gardiennes. La colonie bourdonneuse brossée a pu recréer une « cohésion sociale » aux dépens de la colonie orpheline.
Conclusion :
En l’absence de phéromones royales diffusées par une reine fonctionnelle, les équilibres sont instables entre les castes. Il faut penser en termes de « fragrances phéromonales » chères aux parfumeurs plutôt que phéromone pure et simple. Ainsi chaque colonie a un « parfum » particulier…
Anedote 6 :
Une petite colonie bourdonneuse est brossée sur un drap blanc à distance de la ruche souche qui reste en place. Toutes les abeilles brossées retournent à la souche ; il n’en reste plus une seule sur le drap.
Conclusion :
Les ouvrières pondeuses ou pseudo-reines sont capables de voler.
Sources :
|Author:||www.ApiSion.ch, Claude Pfefferlé & Serge Imboden|