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L’originalité de la future Cité de la Musique de Genève (CMG) tient à trois caractéristiques principales :
- la mixité de son programme, qui prévoit de faire cohabiter sous un même toit la Haute école de musique de Genève (HEM-GE), l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) et une nouvelle salle philharmonique, destinée à élargir l'offre actuellement limitée au vénérable Victoria Hall de 1894
- son implantation à la Place des Nations, à l'articulation de la ville dense et du "jardin des Nations", comme l'exprime joliment le plan directeur de quartier ; le nouvel équipement devrait constituer le pendant moderne, sur la rive droite du Rhône, du monumental "forum des arts" situé sur la rive gauche à la Place Neuve, où se rassemblent le Victoria Hall, le Grand Théâtre et le siège actuel du Conservatoire de musique
- le financement entièrement privé de cette opération, qui vient parer aux limites du plan d'investissements cantonal, surchargé de tâches prioritaires. La Fondation pour la Cité de la Musique de Genève entend livrer le complexe à l'horizon 2022.
N'étant pas soumis à la législation sur les marchés publics, ce concours a pu être organisé suivant une procédure anonyme à un degré sur invitation. La liste des spécialistes que chacune des 18 équipes pluridisciplinaires sollicitées devait obligatoirement inclure, reflète les difficultés majeures de la tâche: les exigences acoustiques et scénographiques variées de la salle philharmonique (1750 places) ainsi que des trois salles complémentaires (100 à 425 places) dédiées aux musiques lyrique, instrumentale et expérimentale; l'insertion paysagère du complexe sur l'ancien domaine très arborisé des Feuillantines, dont une partie sera traitée en parc public; le respect du cadre financier (env. 260 millions), généreux mais non extensible.
Les propositions qui ont cru pouvoir trancher simplement la complexité de la tâche en creusant profondément le sol (équipe Carrilho da Graça, 2e) ou par le biais de structures audacieusement aériennes (équipe BIG, 3e) ont été pénalisées au classement, au plus tard, par leur indifférence à l'échelle financière de conception. Le projet lauréat (équipe Pierre-Alain Dupraz) confirme l'attachement du jury à une conception de l'architecture et de la musique comme arts de la mesure. Le splendide rapport de plus de 300 pages offert en accès libre sur l'Internet met à disposition du public et de la profession une véritable synthèse des connaissances et savoir-faire en matière d'infrastructures de la culture musicale.1
A la différence de la Place Neuve, bien insérée et stabilisée dans la ceinture de boulevards du XIXème siècle, avec ses alignements et gabarits uniformes, son alternance réglée d'îlots résidentiels et de bâtiments publics, la Place des Nations est en perpétuelle métamorphose depuis le milieu des années 1930. Cette esplanade avait été dimensionnée initialement à l'échelle du paysage pour magnifier le Palais des Nations (ONUG), situé à l'extrémité d'une longue perspective dans le parc de l'Ariana au nord-est. La largeur des avenues et du rond-point devait également donner du décorum au ballet des convois diplomatiques. Plusieurs facteurs altèrent aujourd'hui la lisibilité de cet espace libre : le renforcement des barrières de sécurité, qui encombrent la liaison visuelle avec le palais ; la multiplication des sièges d'organisations internationales (OMPI, UIT) autour de l'esplanade, chacun aspirant à un surcroît de visibilité qui brouille la hiérarchie initiale ; la croissance et la banalisation du trafic motorisé.
Du point de vue fonctionnel, de grosses attentes sont placées dans la future CMG pour amorcer la diversification du secteur des organisations internationales et stimuler la fréquentation de l'espace public au-delà des horaires de bureaux. Du point de vue de la mobilité, des efforts importants ont été consentis pour desservir cette zone péricentrale par les transports publics : la Place des Nations héberge désormais la tête d'une ligne de tram ; la gare CFF de Genève-Sécheron est depuis 2004 au service des pendulaires du trafic régional. Ainsi l'axe visuel "esplanade - palais" est largement contrebalancé depuis une quinzaine d'années par le couloir de mobilité douce en formation sur l'axe perpendiculaire reliant le littoral lacustre à la commune du Grand-Saconnex. Plusieurs projets ont tenté de convertir ce parcours en rue intérieure ou en promenade architecturale à ciel ouvert.
Dans ce contexte aux hiérarchies instables et aux ordonnances aussi multiples que fragmentaires, le projet lauréat choisit résolument de calmer le jeu. Plutôt que d'implanter arbitrairement au milieu du terrain un objet sculptural à la singularité aussi exacerbée que celle des édifices de prestige avoisinants, ou au contraire d'aspirer à la fusion du construit et du parc, Dupraz & Byrne privilégient la clarification des alignements urbains, de la géométrie parcellaire et des divers axes de composition qui s'affrontent dans la situation. C'est proprement la singularité du lieu qui va générer le plan. Le périmètre constructible comporte plusieurs angles aigus et rentrants qui en empêchent l'occupation intensive au moyen d'un volume simple, orthogonal et monolithique. Pour l'occuper avec un minimum de résidus et préserver la possibilité d'articuler ultérieurement le plan de l'édifice sur des trames régulières, Dupraz & Byrne juxtaposent habilement, comme dans un puzzle Tangram, deux triangles rectangles inversés : le premier s'ajuste par ses petit et grand côtés à l'orthogonalité de la Place des Nations et renforce ainsi cet espace majeur de référence, tandis que l'hypoténuse reprend l'alignement de la route de Ferney; le second triangle, quant à lui, est positionné de telle manière que le petit côté se subordonne tout naturellement à la limite parcellaire ouest, tandis que le grand côté souligne la présence du parc en venant rejoindre le premier triangle aux deux-tiers de sa longueur. Ce travail minutieux sur la géométrie de l'implantation concourt à résoudre du même coup le principal problème de la distribution intérieure : la juxtaposition dans le plan des quatre salles de concert de jauges décroissantes. La figure du triangle, dans le projet lauréat, permet de les disposer en enfilade le long du foyer qui distribue le complexe diagonalement. L'économie, la simplicité et la prégnance formelle de cette figure planimétrique a donc facilement évincé les propositions concurrentes.
Outre la difficulté d’organiser le voisinage des trois institutions dans l’espace (HEM, OSR, Philharmonie) et d’en maximiser les synergies fonctionnelles, le principal défi de cette tâche architecturale résidait dans la définition d’une expression adéquate, capable à la fois de symboliser l’unité de la CMG et de s’accorder aux besoins variables de chacun des protagonistes. La didactique, la pratique professionnelle et l’écoute collective de la musique trouvaient traditionnellement leur cadre dans des édifices de types distincts – école, salle de répétition, auditorium – répondant à différents critères de localisation dans la ville, à des modalités de financement dissociées entre collectivités publiques et acteurs privés, à des pratiques sociales et normes culturelles bien ségréguées et hiérarchisées entre formation, production et consommation plus ou moins ostentatoire. En faisant cohabiter la philharmonie et l’école sous un même toit, allait-on faire de l’école un palais pour l’accorder à l’architecture tendanciellement somptuaire des auditoriums de prestige, ou au contraire réduire le décorum de la salle à l’austérité fonctionnelle plutôt de mise pour une haute école fréquentée quotidiennement par des centaines d'utilisateurs ?
Il n'est pas sûr que la maîtrise d'ouvrage ait été elle-même unanime sur ce point. Une partie des attentes semble avoir visé une architecture résolument "onirique", tandis que l'autre s'estimait déjà contente de disposer d'un "outil" performant. Le projet lauréat souligne plutôt le côté "instrumental" du complexe, en compactant l'ensemble des éléments du programme dans un volume sobre et relativement uniforme. Les salles de concert se côtoient en parfaite complémentarité, comme les familles d'instruments dans l'orchestre. Mais le rapport du jury ne manque pas d'inciter Dupraz & Byrne à revoir le caractère du projet pour le rendre plus conforme à celui d'un "équipement majeur unique à l’échelle du territoire (...); une réflexion devra être menée quant à sa matérialité, ses espaces d’accueil et sa relation à l’espace public" (Rapport du jury). En bref, la solution architecturale retenue est celle qui offre les meilleures garanties de fonctionnalité, de faisabilité technique et financière, de compatibilité avec le contexte urbain, mais elle semble rester en dessous des attentes symboliques du maître de l'ouvrage en matière de prestige et de compétitivité internationale.
Ce concours fournit une précieuse occasion de réfléchir aux représentations que l'architecture contemporaine propose de la musique et, réciproquement aux représentations de l'architecture que les musiciens et les mélomanes semblent privilégier. Le programme invitait explicitement les équipes concurrentes à concevoir un pôle culturel "créatif, onirique et stimulant l'imagination". Lorsqu'on compare les 18 simulations perspectives des salles philharmoniques proposées, on ne peut manquer d'y repérer une tendance générale à la démesure. Tout se passe comme si l'imagination créatrice ne pouvait être efficacement stimulée qu'au sein d'environnements apparemment illimités, aux enveloppes liquéfiées ou éclatées en une infinité de facettes. Cette affinité retrouvée avec le sublime architectural (non seulement celui de Boullée ou de Schinkel, mais aussi celui de Pölzig, Scharoun et de l'expressionnisme) coïncide avec un attachement persistant à la conception postromantique (nietzschéenne) de la musique comme art transcendant, comme art qui annule les barrières et immerge l'auditeur dans le fameux "sentiment océanique" décrit par Romain Rolland.
Le projet lauréat est celui qui prend le plus résolument ses distances à l'égard de cette esthétique datée du sublime romantique. Il faut féliciter le jury d'y avoir été attentif et d'avoir accordé sa préférence à un projet qui prend l'architecture au sérieux en tant qu'art de la mesure et de la proportion.2 Cette architecture-là n'est pas celle qui fait le plus rêver, certes, mais celle qui apparaît en tout cas la plus adaptée à une Cité de la musique où l'on se réunit - musiciens en formation, musiciens professionnels et public - pour partager une culture active du domaine musical. En effet, ce que le grand public peine le plus à comprendre, c'est que la musique est elle aussi un art de la mesure : un art qui explore les multiples possibilités d'accorder entre eux ces événements sonores qui nous surprennent, en dehors de la musique, de manière complètement aléatoire.3
1 https://citedelamusique.ch/wp-content/uploads/2017/11/Rapport-du-Jury_HD.pdf
2 Pour une introduction au projet architectural comme art de coordonner les dimensions de l'espace bâti selon des échelles appropriées, je ne saurais trop recommander les travaux de Philippe Boudon, notamment Enseigner la conception architecturale, Paris : Editions de La Villette, 2001.
3 Pour une brillante élucidation de l'émergence du "monde musical" à partir de l'"univers sonore", cf. Francis Wolff, Pourquoi la musique ? Paris: Fayard 2015.