Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06854.jsonl.gz/1062

«Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs.
J'avais sept ans, rien n'était plus agréable que d'avoir trop d'air dans le cerveau. Plus la vitesse sifflait, plus l'oxygène entrait et vidait les meubles.
Mon coursier déboucha sur la place du Grand Ventilateur, appelée plus vulgairement place Tien An Men. Il prit à droite, boulevard de la Laideur Habitable.
Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité intérieure, en flattant tour à tour la croupe du cheval et le ciel de Pékin.
L'élégance de mon assiette suffoquait les passants, les crachats, les ânes et les ventilateurs. Je n'avais pas besoin de talonner ma monture. La Chine l'avait créée à mon image: c'était une emballée des allures grandes. Elle carburait à la ferveur intime et à l'admiration des foules.»
Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux, éditions Albin Michel, 1993
«Qui veut acheter le Palais d'Été? Qui rêve de démolir vingt mètres de la muraille pour se construire une bicoque avec ces pierres sacrées? c'est à vendre.»
«Comment être sûr que c'est dans ces parages que la princesse s'est perdue? La route de Pékin à Kachgar a emprunté de tout temps la "Voie impériale" qui conduit d'abord à l'ancienne capitale Xi'an puis, entre Gobi et montagnes, vers Lanzhou sur les rives du Fleuve Jaune, Dunhuang et les grottes des Mille Bouddhas, puis la rive nord du désert du Taklamakan. Mais une alternative existe plus au sud: la route qu'empruntèrent justement Ella Maillart et Peter Fleming, sur laquelle nous cheminons.»
«Chaque premier de l'An à minuit, il portait le dieu en procession, offrait un sacrifice aux ancêtres, puis il mangeait un nombre incalculable de raviolis végétariens à l'huile de sésame.»
Imaginez cette avenue pékinoise, à l’heure de pointe, il y a quelques années. Pris dans la vague, on pédale en cadence, on suit le mouvement et surtout on prend soin de ne pas dévier de sa trajectoire. Un guidon mal tenu, et ce sont autant de regards que de roues qui jugent le trouble-fête.
Qui aurait cru au début du XXe siècle, crépuscule de la dynastie Qing, que ce «cheval métallique», ainsi nommait-on cet étrange cuirassé occidental qui cliquetait dans les rues de Shanghai, deviendrait bientôt le rêve de chaque chinois?
Mais c’était avant que la voiture ne détrône la petite reine.
Car même si la Chine soutient encore 500 milions de bicyclettes, une fin de règne est à craindre. Noyées, les paroles de Mao, qui avait promu sa protégée au premier rang des «quatre grandes possessions» de chaque foyer. Ainsi, jusqu’en 1983, chaque famille échange consciencieusement son ticket de rationnement contre un vélo. Dans le nord du pays c’est un Pigeon volant et au sud, un Phénix – les deux grandes marques chinoises.
Aujourd’hui, fini les volatiles: le statut social s’affiche au travers d’une Volkswagen Passat, ou mieux, une Audi A6 noire, et de préférence aux vitres teintées. Même si écoliers et laobaixing – le petit peuple – continuent de zigzaguer au milieu des innombrables embouteillages, le vélo perd de la vitesse. Alors la Chine exporte plus des deux tiers de sa production et 100 milions de roues partent pour l’étranger chaque année.
Au début des années 2000, le maire de Shanghai affirmait sans détour que le progrès consistait à remplacer chaque vélo par une voiture. On a commencé d’interdire les pistes cyclables sur les grandes avenues et à réduire le nombre de parkings à vélos. Mais l’histoire est cyclique: afin de freiner l’augmentation du nombre de voitures – plus de 1000 véhicules nouveaux par jour dans les grandes villes – le Ministère de la construction a déclaré l’année passée que les pistes cyclables devaient être restaurées, afin que l’Empire du milieu reste le royaume des vélos. Shanghai a donc fait marche arrière : la construction de 100 kilomètres de pistes cyclables au cœur de la ville vient d’être annoncée.
Papiers de Chine