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20/10/2010
L'âme si fragile d'un Guarneri del Gesù
Lecture. Le romancier Pascal Mercier est né à Berne. De formation et de métier, il est philosophe. Il vient de prendre sa retraite après plusieurs années d'enseignement à l'Université Libre de Berlin, après Berkeley et Harvard. Philosophe, il est l'auteur d'ouvrages touchant à la psychologie et à la connaissance. Il les signe de son vrai nom: Peter Bieri. Son livre le plus marquant est consacré à l'exercice de la liberté (Das Handwerk der Freiheit, 2001).
Pascal Mercier est le pseudonyme qu'il a choisi pour son activité littéraire tardive et parallèle. Il lui vaut une notoriété immense depuis la parution de Train de nuit pour Lisbonne, l'un des plus beaux romans que j'ai pu lire ces dernières années (Nachtzug nach Lissabon 2004, 2006 pour la traduction française).
Deux autres romans ont été publiés auparavant, Perlmanns Schweigen (1995, non traduit) et Der Klavierstimmer (1998, paru dix ans plus tard en traduction française). L'émotion partagée par la critique et d'innombrables lecteurs emportés par son Train de nuit pour Lisbonne ne s'est pas renouvelée au moment de la parution en français de L'accordeur de pianos. Je n'en peux rien dire, je ne l'ai pas lu. Par crainte d'être déçu, probablement.
Aurais-je ouvert Léa, qui vient d'être publié en français, si un accident de tennis ne m'avait pas consigné quatre jours en clinique et condamné pour quelques semaines à une vie sévèrement sédentaire? Je n'en sais rien. Je crains que non, toujours pour le même motif.
Train de nuit est une telle splendeur, si riche en ramifications secrètes pour qui a eu la chance, comme moi, d'apprendre les langues anciennes, de se rendre plusieurs fois à Lisbonne, de lire Miguel Torga et Fernando Pessoa...
Qu'attendre alors de cette histoire plutôt convenue d'un père que la mort de sa femme laisse seul en charge d'une fillette de sept ans perdue dans son chagrin, et qui s'en trouve embarrassé, non par manque d'affection, mais par absence d'intuition et de savoir-faire? D'un père, scientifique et professeur d'université, qui croit avec une bonne volonté pataude qu'un miraculeux salut viendra de la musique et du violon, après que sa fille a reçu la subite et hasardeuse révélation de la Partita en mi majeur de Jean-Sébastien Bach, jouée par une artiste de rue au nom étrange, Loyola de Colón, dans le hall de la gare de Berne?
Souffrant d'un défaut de communication, de mots et de gestes simples capables de dire l'amour, la relation entre père et fille ne peut que tourner en catastrophe. La fillette s'illustre comme enfant prodige avant de sombrer dans la folie, jusqu'à la mort. L'âme d'un Amati ou d'un Guarneri del Gesù est si fragile! Le père en permanent désarroi finit par perdre la vie au volant de sa voiture.
Lors de sa parution en 2007, le livre n'est pas bien reçu par la critique littéraire en Allemagne. Un critique le trouve redondant et n'aurait pas hésité à le réduire de moitié, afin de lui conférer la densité de Train de nuit pour Lisbonne. Un autre dénonce un abus de clichés et de lieux communs. Un troisième le trouve mièvre et dégoulinant de sentiment. A dire vrai, je ne peux leur donner entièrement tort. Pascal Mercier serait-il, au fond, l'auteur d'un seul roman?
J'observe pourtant qu'une attention presque exclusive est accordée par la critique à l'histoire de la relation entre le père et la fille. La construction du roman et la présence substantielle d'un narrateur ne sont pas approfondies. Toute proportion gardée, c'est parler de Così fan tutte en ne se référant qu'à l'argument du livret. J'ai, quant à moi, découvert dans Léa d'autres richesses qui en récompensent la lecture.
J'y reviendrai.