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Le titre, «2024», est simple et évocateur pour ce roman d’anticipation signé Jean Dutourd en 1975. L’auteur, né en 1920 et mort en 2011, est élu à l’Académie française en 1978. La même année, son appartement parisien est visé par un attentat. Absent de chez lui, il échappe à l’explosion orchestrée, selon l’Académie française, par «des gens qui n’aimaient pas son style». Son style est celui de la polémique et de la provocation. En cela, «2024» ne fait pas exception. Les prémices du roman sont que le monde se dépeuple. La principale raison en est la contraception, le narrateur accusant les femmes d’être à l’origine du problème. La date de publication du livre coïncide avec la loi française de 1974 selon laquelle la pilule contraceptive est remboursée par la Sécurité sociale. Cette problématique sous-tend le récit et forge les réflexions autour de la population vieillissante.
Si les descriptions sexistes (l’auteur s’est opposé en 1980 à l’intronisation d’une femme à l’Académie française) se heurtent à une lecture éclairée par les mouvements féministes du XXIe siècle, certaines scènes évoquent une année 2024 où l’on pourrait se reconnaître. D’autres, au contraire, sont en total décalage avec la réalité.
«Pour parvenir à cette lumineuse société des loisirs, on commença par abaisser l’âge de la retraite. Il descendit à cinquante ans, puis à quarante-cinq. Les horaires de travail suivirent le mouvement. De la semaine de quarante heures on passa à la semaine de trente heures puis à celle de vingt.»Chapitre 4
Dans les faits: l’allègement des horaires de travail est testé par des entreprises qui expérimentent la semaine de quatre jours. En ce qui concerne la fin de carrière, une initiative lancée par les Jeunes libéraux-radicaux, et qui sera soumise au vote du peuple le 3 mars 2024, veut élever l’âge de la retraite à 66 ans. Lors du vote du 25 septembre 2022, le peuple suisse avait accepté le relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. En France, il doit passer de 62 à 64 ans d’ici à 2030, selon une annonce faite par le gouvernement le 10 janvier 2023.
«Les femmes, dans cette affaire, ont joué un rôle important. Ayant la possibilité, grâce à ce qu’on appelait les «contraceptifs», de n’être enceinte que lorsqu’elles le jugeaient opportun ou désirable, jouissant enfin d’une liberté de mœurs identique à celle des hommes, elles ont cessé de procréer. [...] Quelle est la population du globe actuellement? A vue de nez, je dirai qu’elle est descendue à trois ou quatre cents millions d’hommes.»Chapitres 4 + 6
Dans les faits: le 15 novembre 2022, la population mondiale a atteint 8 milliards de personnes. Selon les estimations des Nations unies, la croissance démographique a ralenti et il faudra environ quinze ans pour atteindre 9 milliards d’humains. En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique, l’indice de fécondité est retombé, en 2022, à son plus bas niveau depuis vingt ans. Il est descendu à 1,39 enfant par femme, au-dessous de la moyenne européenne. Comme dans le roman, la baisse de la natalité est surtout due à un choix conscient, notamment en raison des difficultés à concilier vie de famille et carrière professionnelle.
«Je suis sûr qu’il faut chercher dans ce découragement collectif, «planétaire», les premiers germes du processus par lequel les hommes qui peuplaient le globe ont cessé de se reproduire.»Chapitre 6
Dans les faits: le «découragement collectif» dont parle l’auteur concerne la menace nucléaire, très présente en 1975, année de la publication du roman. Cette même angoisse reste aiguë à notre époque, avec la guerre en Ukraine, puis celle au Proche-Orient. Une telle anxiété serait une raison prépondérante aujourd’hui du choix de ne pas avoir d’enfants, d’après des témoignages parus dans les médias romands en 2022 et 2023. Par ailleurs, l’éco-anxiété, ou la peur liée au changement climatique, est aussi l’un des facteurs fréquemment cités par les jeunes qui renoncent à la parentalité, selon une étude menée par des chercheurs de l’University College London et publiée en novembre 2023.
«Aux obsèques du chanteur Johnny Hallyday, idole de mes quinze ans, que l’on conduisit de son château de Marnes-la-Coquette jusqu’au Père-Lachaise, expédition qui dura une journée entière, les vingt ou trente mille vieillards accompagnant le convoi commencèrent par entonner pieusement ce qu’ils appelaient dans leur langage désuet les «tubes» de leur héros, c’est-à-dire ses vieux airs, qui avaient eu du succès, un demi-siècle plus tôt, afin de l’honorer une dernière fois, puis, peu à peu, sous l’effet des petits vins blancs et des petits vins rouges avalés à chaque kilomètre, se mirent à chanter des obscénités.»Chapitre 8
Dans les faits: Johnny Hallyday, décédé le 5 décembre 2017 des suites d’un cancer du poumon, ne repose pas au Père-Lachaise. Sa dépouille a été enterrée à Saint-Barthélemy, île antillaise où il possédait une propriété depuis 2008. Une soixantaine de proches ont pris l’avion pour assister à un dernier adieu dans le Pacifique, le 11 décembre 2017. Le samedi précédent, ils étaient des dizaines de milliers de fans, dont 700 motards, à accompagner le convoi sur les Champs-Elysées.
«Nulle part on n’aperçoit la moindre mention de fusils, grenades, mitrailleuses, canons, munitions. [...] Quant aux fameuses bombes nucléaires, dont on avait si peur dans ma jeunesse, qui faisaient couler tant d’encre et soulevaient tant de protestations, Dieu sait ce qu’elles sont devenues! Je n’en ai pas entendu parler depuis plus de quinze ans.»Chapitre 9
Dans les faits: en 2023, la Russie comptait plus de 4400 ogives nucléaires, les Etats-Unis en possédaient 3700 et la France 290, selon la plateforme mondiale de données Statista. Sur ce même site, les statistiques montrent que, entre 2016 et 2020, la France était le troisième plus grand exportateur d’armes, après les Etats-Unis et la Russie. La Suisse, quant à elle, a exporté pour 955 millions de francs de matériel de guerre en 2022, selon le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), un record depuis le début des statistiques en 1983.
«Or depuis un siècle, l’humanité non seulement n’a plus rien ajouté de beau à la nature, mais encore elle a tué ou défiguré ce qui existait. Cette nature [...] est un miroir dans lequel elle se regarde. Ce qu’elle voit dans ce miroir la frappe de désespoir et de stupeur. Est-ce donc là ce que je suis? pense-t-elle. [...] Un matin, le miroir m’a renvoyé l’image d’une personne irrémédiablement perdue. Le moment où j’aurais pu revenir en arrière, me retrouver moi-même, était passé.»Chapitre 15
Dans les faits: en termes de dégâts infligés à la nature par l’activité humaine, les chiffres sont effrayants. La plateforme de statistiques en direct Globometer indique que plus de 470 millions de tonnes de produits polluants ont été déversées dans les océans en 2023. Autre site de statistiques, Worldometer informe pour sa part que près de 5 millions d’hectares de forêts ont été détruits en 2023, alors que plus de 34 milliards de tonnes de CO2 ont été rejetées dans l’atmosphère. A ce sujet, une étude des scientifiques du Global Carbon Project, présentée le 5 décembre à la COP28 de Dubaï, déclare que les émissions de CO2 devraient franchir un nouveau record en 2023. L’Accord de Paris, signé en 2015, fixait comme objectif de ne pas dépasser +1,5°C pour éviter les chaleurs extrêmes et les dégâts sur la nature. Or, selon l’étude, ce seuil devrait être dépassé d’ici à sept ans déjà.