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Les personnages de haut rang (les reines mères, les ministres, les prêtres, les prêtresses et les chefs de famille, de quartier et de village) du groupe des Fon et d’autres groupes ethniques occupant l’ancien royaume du Dahomey employaient les tabourets à trois pieds dans divers contextes, notamment lors des cérémonies annuelles en l’honneur des membres de la famille disparus. Le rôle de chef est ici étroitement associé à la possession d’un tabouret, qu’il s’agisse d’un kataké ou d’un autre type de tabouret.
En effet, dans le langage fon, « chef » se dit zinkponon (ou celui à qui appartient/qui possède un tabouret/siège). Quand ils ne servent pas, ces tabourets, ainsi que d’autres formes de siège, sont entreposés dans des asenxo de famille (temples abritant les autels commémoratifs de fer appelés asen).
Traditionnellement, les tabourets kataké sont faits en bois de couleur claire, souvent poli avec du sable de rivière, un matériau également utilisé dans l’art traditionnel des Ouidah et chez leurs voisins les Ewe du Togo, dont les sculptures de jumeaux sont également fabriquées à base de bois de couleur claire. Avec le temps, le bois de ces tabourets peut présenter une patine d’un jaune chatoyant, comme on peut le voir sur ce tabouret. De tels bois sont très légers, il est donc très facile de transporter ces tabourets.
L’une des plus belles images des cérémonies royales du Dahomey est celle de toutes ces princesses joliment habillées, assises en larges cercles sur leurs tabourets kataké, en grande conversation, attendant le début des rituels. Le tabouret kataké présenté ici est particulièrement bien conservé, ceux qui sont encore utilisés aujourd’hui étant pour la plupart fissurés.
Les tabourets kataké à trois pieds sont généralement composés de deux montants dirigés dans le même sens et d’un autre montant dirigé dans l’autre sens. Ces tabourets, ainsi que les autres types de tripodes, complètent les formes locales d’âtre dans lequel trois pierres soutiennent une casserole. L’ajout très visible du motif weké, incisé au centre du siège, souligne le lien avec la terre, l’âtre et le feu. Weké (le cosmos) est représenté par un motif carré ou en forme de diamant marqué d’une croix, gravé sur la surface du siège comme dans le cas du trône jandémé.
En effet, les chefs, les princesses, les prêtres et les prêtresses se positionnent au centre de leur propre monde dont les limites s’étendent dans toutes les directions. Le motif du weké rappelle également le rôle des vodun (aux pouvoirs sacrés) situés aux quatre points cardinaux lorsqu’ils exercent leur autorité. Ces motifs weké figurant sur les tabourets sont souvent l’occasion pour l’artiste de laisser s’exprimer sa créativité (Blier 1995). Chaque dessin est légèrement différent et permet au propriétaire de reconnaître son tabouret.
D’après Etienne Adande ([1984 ?] : 216-218) , les tabourets ronds comme celui du musée Barbier-Mueller font partie des plus anciens tabourets de cette région. Ainsi, à bien des égards, ils ont une signification rituelle plus importante que les trônes jandémé de style akan qui furent introduits à la fin du XVIIIe siècle. Toujours selon Etienne Adande ([1984 ?] : 300), à chaque fois que les deux types de tabouret coexistent, un rang plus élevé et de plus grands privilèges sont attribués au kataké.
Enfin, d’après les croyances locales, c’est un tabouret kataké, ayant apparemment appartenu au fondateur ancestral du royaume, Agasu, le prince mi-homme mi- léopard, qui aurait été transporté, en tant que symbole de l’autorité du souverain, de Tado (au Togo) en différents endroits avant d’atteindre le lieu de la future capitale du Dahomey. Même si l’on pense que le kataké est originaire de Tado, ce modèle de tabouret est, selon toute probabilité, typique du Sud de la république du Bénin. Il a d’ailleurs pendant longtemps conservé toute son importance.
Bien que le mythe de la dynastie des Tado semble avoir été créé au Dahomey au cours du XVIIIe siècle pour apporter de la légitimité aux dirigeants de cet État arrivé quelque peu de nulle part (Blier 1995), il est important de souligner la croyance qui veut que ce soit un tabouret kataké qui ait été apporté par les enfants du fondateur. En outre, le siège officiel servant aux intronisations des monarques du Dahomey ne serait qu’un simple tabouret kataké (Glele 1974 : 110). Il est entreposé dans un tombeau spécial à Zado Jodigon, à environ 15 km d’Abomey. Le gardien du tabouret d’intronisation, Jodi, ne considère pas qu’il est lié par le sang aux nouveaux monarques du Dahomey. Au contraire, il pense descendre de la dynastie autochtone (pré-Dahomey) qui dominait le plateau avant que Hwegbaja, fondateur du Dahomey, n’arrive au pouvoir au XVIIe siècle. D’après Jodi, pour les cérémonies d’intronisation royales, il emmène ce trône kataké à Abomey et le ramène la nuit même. L’importance accordée aux symboles liés aux premières dynasties durant les rituels royaux est assez commune en Afrique comme, par exemple, lors des couronnements chez les Yoruba à Ifè. Fait intéressant, on raconte que le premier sculpteur ayant fabriqué un tabouret kataké était un certain Ayitcha de la ville de Za-Kpota, région de denses forêts située à l’est d’Abomey, près de Zado Jodigon et des enceintes d’autres fabricants de tabourets royaux (Mercier et Lombard 1959 : 32). Les tabourets kataké, obtenus la plupart du temps par voie héréditaire, sont offerts à leurs propriétaires lors de cérémonies spéciales aux cours desquelles ils sont « intabourés ». Pour les chefs plus importants, les ministres, les princesses et les prêtres, ces cérémonies ont encore lieu au palais du Dahomey à Abomey. Au cours de ces cérémonies le nouvel occupant du tabouret doit prétendre s’y asseoir deux fois avant que l’on ne l’aide à s’y installer de façon définitive une troisième fois. Les mêmes gestes sont reproduits lorsque l’on présente pour la première fois un nouveau-né à sa mère après la naissance ou, au cours de rites vodun, lorsqu’un novice est présenté à une divinité initiatrice. Dans tous ces cas, l’idée que l’on retrouve est que les pouvoirs de ces êtres sont si puissants qu’il faut les présenter lentement aux humains qui leur sont affiliés. Des rites semblables liés à la famille et aux parents sont aussi associés aux artistes qui ont fabriqué ces tabourets et d’autres œuvres sculptées du Dahomey. D’un point de vue historique, les rois « épousent » ici les artistes en leur versant une dot symbolique. Comme d’autres œuvres d’art royales, les tabourets étaient les enfants du roi. L’introduction des deux types de trône au sein du royaume du Dahomey met en évidence non seulement la rivalité continue qui existe entre les groupes pour l’obtention du pouvoir et de la légitimité, mais également la pratique qui consiste à assembler les différentes formes d’art appartenant aux nombreux groupes ethniques qui faisaient partie du royaume du Dahomey.