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Professeur de physiologie à Liverpool puis à Oxford, Sherrington (1857-1952), qui sera anobli et deviendra Sir Charles Scott, a beaucoup fait progresser les connaissances en neurologie, notamment sur les réflexes, ce qui lui vaut le prix Nobel de physiologie et médecine en 1932. Parmi ses nombreuses contributions, il a introduit en médecine le mot synapse, directement repris du grec sunapsis, composé de sun, avec, et haptein, attacher (que l’on retrouve dans haptène, antigène incomplet qui n’acquiert ses pleines propriétés qu’après s’être lié à une protéine). La même année 1897, ce mot fut repris simplement en français.
Il désigne la relation anatomique entre deux neurones contigus, étudiée en détail, en 1903, par l’Espagnol Ramón y Cajal (1852-1934), avant qu’il ne partage le prix Nobel avec l’Italien Golgi, en 1906. La relation morphologique reconnue, il restait à comprendre le mécanisme des échanges. On examina d’abord les aspects électriques, les différences de potentiel, avant d’en arriver aux relations biochimiques, aux neurotransmetteurs.
Plus récemment, synapse a été appliqué aux relations entre cellules immunitaires, en particulier entre cellule présentatrice d’antigène et lymphocyte T, en intégrant des protéines membranaires favorisant contacts et échanges. Cette extension comme l’étymologie permettent d’étendre ce mot à d’autres contacts entre structures ou individus. L’intérêt est de dépasser les aspects morphologiques pour examiner les relations intimes entre les deux êtres. La nature des échanges vaut plus que celle de leur siège.
Entre les premiers humains, les contacts physiques, sous toutes leurs formes, ont été prédominants, même s’ils pouvaient être empreints, comme on l’observe chez les grands singes et d’autres animaux, d’émotion. Le développement du langage a représenté un facteur décisif pour enrichir ces échanges et leur teneur. Les vibrations du larynx ont été progressivement contrôlées par le cerveau. En ont résulté des sons puis des mots se combinant en une subtile alchimie, se compliquant avec le temps, sur des centaines de siècles.
Les interférences entre les mots, entre les paroles ne répondent pas à des règles aussi simples que celles qui régissent les réactions entre substances chimiques, aussi élaborées soient-elles. En grandissant, le petit homme se familiarise avec elles d’autant plus qu’il est éduqué, suivant la culture dans laquelle on l’élève, qu’il est alphabétisé.
Exceptionnellement, un être peut en être privé, faute de contact avec des semblables, du fait de désordres psychiatriques ou, plus couramment, en raison des circonstances. Le défaut d’échanges peut venir de l’isolement, d’un manque de paroles, d’un défaut d’écoute, les uns et les autres naturels ou artificiels.
Ce mutisme, obligé ou volontaire, a de douloureuses conséquences, longtemps oubliées. Mozart le rappelle dans Die Zauberflöte : «Pourquoi ce silence plus cruel que la mort ?» Il suggère que la vie est faite de paroles dont la disparition prélude à la mort, physique, psychologique ou sociale. Celle-ci est réversible si se rétablissent des échanges, d’autant mieux qu’ils n’ont pas été totalement abolis, que les mots ont été remplacés par une présence, une musique, des contacts physiques, des caresses.
Ces réflexions valent pour toute relation sociale, notamment pour la relation médicale. Balint parlait de médecin-médicament, soignant par son comportement, ses paroles. Les mots aussi peuvent être des médicaments. Comme eux, ils peuvent guérir ou tuer, rarement tuer l’individu, plus souvent sa liberté, son espoir. Plus encore que des médicaments, les mots suscitent une complexe alchimie, dont quelques règles sont établies, dont beaucoup restent incertaines, sans pouvoir éviter des dérapages imprévisibles. Leur enchaînement produit des résultats moins assurés que la succession des bases azotées d’un ADN. Il est aussi des médicaments qui, de temps en temps et selon les idiosyncrasies, déclenchent des effets secondaires violents, voire fatals.
Voilà quelques commentaires suggérés par la lecture d’un livre stimulant sur «les vérités», pluriel bienvenu, qui contraste heureusement avec le singulier si souvent réducteur. Pourtant, dès 1916, Pirandello avait montré que chacun a sa vérité. Celle-ci est plus difficile à définir que son supposé contraire le mensonge, parcellaire, dont l’opposition à un fragment de réalité est plus facile à identifier que l’adéquation d’une prétendue vérité à un vaste domaine, frangé d’incertitudes. Aujourd’hui, on reconnaît que chaque personne détient plusieurs vérités qui peuvent se nuancer, s’enrichir, se contredire. C’est source d’ambiguïté et celle-ci peut être tragique. Mais elle laisse aussi à l’individu, pour nous au malade, une marge de manœuvre et de relative liberté dont il peut faire usage à sa convenance, pour son salut ou pour sa perte.
Cette richesse du monde réel peut submerger, entraîner la confusion. Il ne faut pas la réduire à une caricature comme le fait Cioran : «Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires.» Il faut plutôt la respecter parce qu’elle offre un panorama dont l’étendue et la diversité offrent une liberté indispensable, vitale. Il reste au malade à apprendre à s’y mouvoir, à s’en servir, et au soignant, par contraste avec le paternalisme qui choisissait à sa place, à l’aider à le faire. Ce peut être plus difficile que d’apprendre la pharmacologie de drogues, surtout si rien n’est fait ou si peu pour en faire prendre conscience et pour y sensibiliser les étudiants.