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« Frère François Rabelais, de Chinon »
La bibliothèque de Rabelais fut sans doute copieuse ; elle est aujourd’hui très réduite et dispersée. On dénombre moins de trente titres, éparpillés en Europe et aux États-Unis, qui portent la signature de l’auteur de Pantagruel. Le volume que conserve la collection de Martin Bodmer contient la Sphère du Pseudo-Proclus, les Idylles de Théocrite, plusieurs Œuvres morales de Plutarque et les Travaux et les jours d’Hésiode. « Frère François Rabelais, de Chinon » : Rabelais dut y apposer sa signature vers 1520, ce qui en fait le livre le plus ancien portant trace manuscrite de Rabelais. À ce titre, c’est une pièce inestimable. On peut y lire le grec par-dessus les épaules du jeune François, frère franciscain au couvent de Fontenay-le-Comte.
Dans ce recueil de textes courts, Rabelais a appris le grec en Poitou. Il faut l’imaginer à sa table de travail, avec auprès de lui le bien nommé Pierre Lamy, Petrus Amicus, cet acolyte plus avancé en âge et certainement aussi plus avancé dans la connaissance de la langue de Platon. Henri Busson parlait des Dioscures de Fontenay-le-Comte : Lamy et Rabelais, Castor et Pollux de l’hellénisme dans leur petit couvent poitevin !
Cette fraternité savante avait déplu : les livres grecs leur furent confisqués par les supérieurs du couvent franciscain. On se méfiait alors du grec, réputé langue de l’hérésie depuis qu’Érasme avait proposé de revenir à la lettre originale du Nouveau Testament, contre une tradition qui avait toujours suivi aveuglément la Vulgate latine. Pour nos Dioscures, il fallut l’aide du grand Guillaume Budé, gloire des humanistes français, pour que soient rendus les livres grecs. Rabelais évoque cet épisode en riant sous cape dans le Tiers livre (1546), quand il parle d’un Pierre Lamy tentant d’échapper à l’embûche des farfadets.
Le recueil de la Bibliotheca Bodmeriana, cette suite de textes publiés avec les premiers caractères grecs disponibles à Paris autour de 1510, faisait-il partie des livres confisqués à Fontenay ? Peut-être. Il témoigne en tout cas de la ferveur du jeune franciscain à apprendre le grec, cette « langue sans laquelle c’est une honte qu’on se dise savant », comme dira Gargantua à son fils. Goethe, l’homme de la Weltliteratur, ne répétera pas autre chose à Eckermann : « dans notre besoin d’œuvres exemplaires, nous devons sans cesse en revenir aux anciens Grecs ». Les yeux fermés, Rabelais aurait contresigné le mot d’ordre.