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La devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.
Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.
Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.
Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques résistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.
À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.
Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.
On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.
Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!
Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.
L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.