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e temps et l’espace sont inséparables, nous enseigne la théorie de la relativité d’Einstein. Ils le sont également lorsque nous communiquons: le dénouement d’une histoire est «proche», nous avons tout l’avenir «devant nous», et il faut parfois «tourner le dos» à un passé douloureux.
«Cette association du temps à l’espace se retrouve dans la plupart des langages, explique Balthasar Bickel, professeur de linguistique à l’Université de Zurich. Elle est probablement liée au fait que l’espace est moins abstrait et plus immédiat que la temporalité.»
Les langues indo-européennes associent le futur à ce qui se trouve devant nous et le passé à ce qui est derrière. Nous nous «tournons» ainsi vers le futur et nous «retournons» vers le passé. Cette spatialisation du temps s’observe dans deux modes.
Dans le premier, passif, nous restons statiques et le temps coule dans notre direction, depuis l’avant. Nous nous réjouissons alors du «retour» du printemps qui «arrive» après l’hiver, ou apprenons qu’un rendez-vous a été «reculé». Dans le second, actif, nous nous déplaçons dans un temps lui-même figé, en nous «approchant à grands pas» des vacances et en «courant vers l’avenir».
Le sens du temps
Le temps se décline également sur une autre dimension, plane, lorsqu’il suit la direction de l’écriture que nous utilisons. Nous le représentons par une flèche allant de gauche à droite lorsque nous avons grandi en français ou en allemand, de droite à gauche pour l’arabe ou l’hébreu, et de haut en bas pour le mandarin ou le coréen.
La représentation avant-arrière connaît elle aussi une certaine diversité. C’est ainsi le passé, et non le futur, qui se trouve devant nous en vietnamien ou en aymara. Dans cette langue parlée dans l’Altiplano des Andes, le mot «nayra», signifiant «œil», est utilisé à pour indiquer à la fois ce qui se trouve devant nous et ce qui appartient au passé. On dit ainsi «nayra mara», littéralement «devant année», pour signifier «l’année passée». Une interprétation, avancée par certains spécialistes, serait que le passé pouvant être bien mieux connu que l’avenir, nous le voyons mieux devant nous qu’un futur incertain se trouvant dans notre dos.
Le tseltal, une forme de maya parlée au Mexique, voit le futur comme en haut et le passé comme en bas. Pareil pour la langue du peuple Yupno de Papouasie, dont la temporalité est associée à une topographie marquée par de nombreuses collines. Le temps suit la trajectoire du soleil en pormpuraaw, une langue aborigène d’Australie, plaçant le passé à l’Est et le futur à l’Ouest. Ces multiples dimensions peuvent de plus se mélanger: des personnes parlant un dialecte marocain de l’arabe associent le futur verbalement avec le devant, mais gestuellement avec l’arrière.
Je parle, donc je pense
«N’ayant pas le don de télépathie, nous construisons une grande partie de notre culture à travers les mots, poursuit Balthasar Bickel. La manière dont nous parlons du temps influence ainsi comment nous le percevons et y réfléchissons.» Les associations du temps à l’espace sont fortement ancrées dans notre cerveau: des expériences montrent que nous prenons davantage de temps à classer un mot tel que «hier» dans la catégorie «passé» s’il s’affiche à la droite d’un écran que s’il apparaît à gauche, pour la simple raison que la flèche du temps va, pour nous, de gauche à droite. C’est l’inverse qui s’observe pour les arabophones.
On pourrait ainsi supposer que les différences linguistiques changent fondamentalement notre manière de conceptualiser le monde. C’est l’essence de l’hypothèse de Sapir-Whorf, formulée dans les années 1930 et inspirée par le concept de relativité en physique. Mais «il y a de nombreux aspects de la culture qui se développent et se transmettent sans la parole, par exemple les mouvements rituels, tempère Balthasar Bickel. Jusque vers les années 1990, l’hypothèse de Sapir-Whorf est restée une question principalement théorique et philosophique. Mais depuis, les recherches empiriques en psycholinguistique ont permis de la mettre à l’épreuve, et l’ont confirmée dans de nombreux domaines.»
La langue influence notre pensée, mais ne la détermine pas entièrement, nuance Jürgen Bohnemeyer, professeur à l’Université de Buffalo: «Je pense que la cognition a une base innée qui reste peu influencée par le langage, notamment lorsqu’il s’agit de choses fondamentales comme appréhender l’ordre temporel d’événements.»
Le temps sans le temps
Le travail de doctorat de Jürgen Bohnemeyer, mené sur la langue maya yucatèque et publié en 1998, a contribué à remettre en cause le relativisme linguistique de Sapir-Whorf. Le yucatèque ne possède pas de forme verbale distinguant le futur, le présent et le passé, explique le linguiste. Cette caractéristique n’est en soi pas singulière: elle s’applique à environ 40% des idiomes autour du monde, notamment mésoaméricains. La même forme verbale, comme «je mange», peut alors autant signifier le présent que le futur ou le passé. Dans la plupart des langues, on peut alors utiliser un connecteur temporel («depuis, pendant, avant, après…»).
Le yucatèque, lui, est différent: il a la particularité de n’avoir aucun connecteur temporel. Il ne peut ainsi exprimer directement le futur ou le passé, ni par un temps de conjugaison ni à l’aide de connecteurs. «Lors de mon doctorat, je m’étais demandé si cela pourrait réduire la capacité à décrire les séquences d’événements», explique Jürgen Bohnemeyer. Pour y répondre, il mit en place une expérience. Une première personne visionne deux vidéos présentant les mêmes événements (boire de l’eau, lancer une balle, etc.), mais se succédant dans un ordre différent. En posant des questions fermées (appelant une réponse «oui/non»), elle essaie de deviner laquelle des deux vidéos a été regardée par un deuxième participant.
Le linguiste a alors observé que le taux de succès lorsque la paire était formée de gens parlant le yucatèque était le même que lorsque les participants parlaient allemand. Ce travail fondateur montre que l’absence de marqueurs temporels en yucatèque n’empêche aucunement de pouvoir communiquer clairement l’ordre temporel d’événements – et tempère ainsi le relativisme culturel de Sapir-Whorf.
Faire ou être en train de faire, telle est la question
Comment est-il donc possible de communiquer des indications de temporalité sans disposer de marqueurs temporels? Le doctorat de Jürgen Bohnemeyer apporte la réponse: elle se trouve dans le concept linguistique «d’aspect», qui décrit notamment si une action est terminée, en train de se produire, ou répétitive. Le français fait facilement ce genre de distinctions au passé («je répondais, je répondis»), l’anglais au présent («I am reading, I read»), alors que l’allemand a besoin de mots auxiliaires tels que «plötzlich», «als» ou «immer». Une grammaire bien plus riche que celles des langues indo-européennes permet au yucatèque de décrire directement, à l’aide de formes verbales, les notions d’aspect, y compris le fait d’être sur le point de réaliser une action ou de venir de terminer une autre.
Avec ses travaux, Jürgen Bohnemeyer a explicité comment la combinaison d’aspects – le fait par exemple qu’une action est terminée alors qu’une autre vient de commencer – permet de communiquer l’ordre temporel suivi par des événements. «On a tort de croire qu’une langue ne peut fonctionner sans certaines formes grammaticales, commente le linguiste. Des idiomes sont genrés, d’autres non, sans que cela pose un problème pour distinguer les sexes. La raison est que nous inférons constamment et complétons ce qui n’a pas été énoncé explicitement.»
Le chercheur souligne nos biais culturels: «Notre européocentrisme nous pousse à rapidement noter les déficits des autres cultures, en disant par exemple qu’il manque aux langues maya des marqueurs temporels. Mais il est également important de renverser la perspective et de noter qu’il manque à nos langues indo-européennes les formes verbales d’aspect qui font la richesse des langues mésoaméricaines.»
La langue influence notre manière de voir le monde et l’inverse est également vrai. Des évolutions linguistiques sont clairement liées à des changements sociaux, comme la masculinisation de la langue française au 17ème siècle et sa féminisation depuis la fin du 20ème siècle. Les structures grammaticales temporelles spécifiques d’une langue telles que le yucatèque sont-elles liées à des conditions environnementales ou sociales des personnes qui le parlent? «Il est difficile d’y répondre, selon Jürgen Bohnemeyer. L’absence de marqueurs verbaux temporels est largement répandue autour du monde, et ceci dans des sociétés très différentes.»
Même avis de Balthasar Bickel de l’Université de Zurich: «On ne peut pas tirer de conclusion d’un cas unique. Tester de telles relations exigerait des bases de données mondiales qui vont au-delà du langage et des modèles statistiques poussés. Ce sont des thèmes sur lesquels nous travaillons.»
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- La pierre du soleil aztèque, datant du début du XVIe siècle, est un monolithe qui représente la cosmovision aztèque du temps. Exposé au Musée national d’anthropologie de Mexico, il mesure 3,6 mètres de diamètre et pèse plus de 24 tonnes.
La vie sans durée
Les différences linguistiques dans la manière de décrire le temps peuvent aller encore plus loin. L’ethnololinguiste Vera da Silva étudie les idiomes parlés par trois peuples indigènes du Brésil, les Huni Kuĩ, Awetý et Kamaiurá, qui ne rassemblent qu’une dizaine de milliers de locuteurs au total. Bien qu’éloignées les unes des autres par des centaines, voire des milliers de kilomètres, ces cultures ont un élément en commun: elles n’ont pas de concepts métriques du temps, à savoir des mots faisant référence à des durées.
Ces idiomes ont, comme les langues mésoaméricaines, une richesse dans les marqueurs d’aspect ainsi que de modalité, distinguant par exemple le passé attesté (qui a vraiment eu lieu) de celui qui a été rapporté, ainsi que le futur qui va arriver de celui qu’on se souhaite.
«Dans la société occidentale, le temps est volontiers considéré à travers le prisme de durées, que ce soit des semaines ou des heures, les vacances ou une matinée, explique la chercheuse, aujourd’hui à l’Université de Bergen en Norvège. Les cultures que j’étudie ont au contraire un temps basé sur les événements, comme une étape importante dans la vie, le lever du soleil, le repas pris en commun ou la chasse. On ne parle jamais de la durée que pourrait avoir un événement, mais on considère si l’événement suivant aura commencé après ou avant la fin du premier. Il n’y a donc pas de chronologie unique, d’axe temporel sur laquelle ancrer un événement de manière précise.»
La chercheuse donne un exemple frappant: «Je me suis rendu en 2015 dans un village Huni Kuĩ situé dans l’Etat d’Acre, près de la frontière péruvienne. Mon contact était très réticent à me dire combien de temps le voyage en rivière pourrait prendre. A mon insistance, il a fini par lâcher: ‘Environ un jour’. Le voyage a finalement pris une semaine: le courant était particulièrement fort, le moteur a eu un problème, nous avons assisté des communautés en chemin… Mais ce retard n’a posé aucun problème aux villageois, qui ne m’attendaient pas à un moment précis. Cela montre que dans un tel environnement, penser en termes de durées n’est pas forcément très utile.»
Etablir une relation de confiance est absolument crucial pour ce type de travail sur le terrain, poursuit Vera da Silva. «J’ai dû renoncer à certaines questions, car les villageois préfèrent ne pas s’exprimer de manière individuelle mais plutôt collective, et agir ainsi comme représentant de leur culture. Les expériences que j’imagine sont ancrées dans ma manière de conceptualiser le temps, et je dois toujours me rappeler de remettre en question ces biais culturels. Dans notre société, le temps comme durée a une certaine valeur, on en manque de manière chronique, et il est, comme dit l’adage, de l’argent. Travailler avec ces communautés est pour moi incroyablement enrichissant, car je m’efforce alors d’entrer dans leur cadre temporel: un temps qui est moins compté et qui se trouve plus proche du simple fait d’exister.»