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À la mémoire de Gilbert Etienne
Professeur honoraire à l’Institut, Gilbert Etienne s’est éteint dans la nuit du 17 mai. Ayant vu le jour en 1928 à Neuchâtel, il a d’abord fait des études en droit à l’université de sa ville natale où il a obtenu une licence en 1951. Esprit ouvert et curieux des choses du vaste monde, il avait déjà commencé à s’intéresser à l’Inde et a alors poursuivi ses études à Paris où il a suivi des cours sur l’art asiatique à l’École du Louvre et obtenu en 1954 son diplôme à l’INALCO, l’Institut national des langues et civilisations orientales. Attiré par un engagement concret sur le terrain, il s’était déjà arrangé dans l’intervalle pour partir faire en 1952-53 une année de séjour en Inde et au Pakistan, où il avait enseigné l’art indien à l’Université du Punjab à Lahore et avait fait ses premières recherches pour recueillir les données nécessaires à la rédaction de la thèse de doctorat sur l’économie et la population indienne qu’il défendra à Neuchâtel en 1955.
Après avoir épousé Annette du Pasquier en 1954 et alors que leur premier enfant n’avait pas encore 6 mois, la famille Etienne partit en 1956 s’installer à Bombay où Gilbert, qui voulait absolument vivre en Inde, travaillera jusqu’en 1958 comme représentant de la marque horlogère Favre-Leuba. De retour en Suisse, il entrera en contact avec Jacques Freymond, directeur de l’IUHEI qui, voulant ouvrir l’Institut aux problèmes des pays en voie de développement, lui confiera une charge de cours sur ces questions. Ayant déjà publié en 1955 deux ouvrages sur l’Inde, l’un tiré de sa thèse de doctorat sur l’économie du pays et l’autre sur l’art indien, il élargira ses horizons sur le développement économique et social en publiant en 1959 chez Droz un ouvrage intitulé, De Caboul à Pékin, Rythmes et perspectives d’expansion économique. En 1962, il approfondira la perspective comparative entre les deux pays-géants du monde en développement qui restera au cœur de son travail jusqu’à sa mort en publiant aux PUF son premier ouvrage sur la Chine intitulé La voie chinoise qui sera traduit en plusieurs langues. C’est sur cette base, qu’il sera nommé professeur à HEI où il va être le principal vecteur des études de développement. Il sera ainsi étroitement impliqué dans la création en 1962 de l’Institut africain de Genève, qui deviendra en 1973 l’Institut d’études du développement puis l’IUED en 1977. Partageant alors un temps qu’il ne comptait guère et sa grande énergie entre HEI et l’IUED, il y sera jusqu’à sa retraite en 1996 un professeur influent et écouté, aussi apprécié de ses collègues que de ses étudiants.
Dans le domaine de l’enseignement, Gilbert Etienne a effectivement formé plusieurs générations d’étudiants de HEI et l’IUED aux problèmes de développement économique et social des pays de ce qu’il est longtemps resté convenu d’appeler le Tiers Monde. Tenant d’une approche pluridisciplinaire dans laquelle l’histoire longue chère à l’École des Annales joue un rôle majeur dans la compréhension et la résolution des problèmes de développement économique, social et politique, il a suscité de très nombreuses vocations. Excellent pédagogue, il a toujours su transmettre sa passion et son enthousiasme à ceux qui avaient choisi de faire un mémoire de diplôme ou, comme le soussigné, une thèse de doctorat sous sa direction. Directeur de thèse exigeant, capable de retourner un chapitre lu et commenté le lendemain de sa réception, mais toujours plein de compréhension devant les difficultés de l’écriture ou les aléas de la vie, il a soutenu ses thésards en toute circonstance. Il appartient corps et âme à cette belle catégorie d’universitaires qui s’honorent en se réjouissant de la réussite de leurs élèves, plutôt que de les abaisser et leur nuire quand ces derniers risquent de leur porter ombrage. Il a aussi enseigné en dehors de nos deux instituts devenus un seul en 2008, aux États Unis, à MIT, à Cornell et à Chicago, ou en Inde à la JNU de Dehli et a été invité à deux occasions comme professeur au Collège de France à Paris. Il a également prononcé d’innombrables conférences aux quatre coins du monde.
Sur le plan des publications, Gilbert Etienne a été un auteur très prolifique, publiant une quarantaine d’ouvrages au cours de sa carrière, dont plus de la moitié comme auteur unique, et bien au delà d’une centaine d’articles scientifiques. La plupart de ses écrits sont basés sur ses propres recherches de terrain en Asie où il aura résidé en tout plus de dix ans, ne ratant jamais l’occasion d’un congé sabbatique pour aller se replonger pendant des mois dans la réalité du développement de l’Inde, du Pakistan, du Bangladesh ou de la Chine. Parmi ses dernier ouvrages, mentionnons Chine-Inde : le match du siècle, publié en 1998 aux Presses de Sciences Po et mis à jour chez Dunod en 2007 sous le titre de Chine-Inde : la grande compétition, ou Le développement à contre-courants paru en 2003 aux Presses de Sciences Po et encore Repenser le développement, Messages d’Asie publié chez Armand Colin en 2009. Il a aussi beaucoup contribué à vulgariser l’étude des problèmes de développement dans les media, étant pendant de nombreuses années un contributeur régulier à des quotidiens tels que Le Monde ou Le Journal de Genève. Homme de réflexion mais aussi d’action, il n’a enfin jamais rechigné à retrousser ses manches pour s’engager dans des activités de développement concrètes, effectuant des missions pour l’administration suisse, la DDC ou le SECO, certaines grandes entreprises privées helvétiques, la Banque Mondiale ou l’IFPRI de Washington. Last but not least, il aussi été membre du Comité International de la Croix Rouge, de Swisscontact et Président de l’ONG Frères de nos Frères et de la Geneva Asia Society.
Jusqu’à son dernier souffle, Gilbert Etienne a lutté pour ses idées, en tempêtant contre les ignorants et les imbéciles qui oublient les fondamentaux du développement agricole et rural, en faisant preuve d’une inaltérable persévérance dans la poursuite de ses objectifs, en ne perdant jamais l’espoir de convaincre, de vaincre et de voir l’humanité, surtout sa composante la plus vulnérable et au tout premier chef les petits paysans pauvres du monde, connaître des jours meilleurs. Avec sa disparition, notre Institut perd une personnalité originale et attachante de tout de premier ordre et l’un des piliers parmi ceux qui ont contribué à sa réputation et à son rayonnement pendant plus d’un demi-siècle. L’Institut honorera en particulier sa mémoire en publiant prochainement son dernier ouvrage consacré à l’observation depuis 60 ans du développement des villages indiens qui suscitera sans nul doute un intérêt majeur et une grande nostalgie, non seulement dans le petit monde des indianistes mais également au sein de la communauté plus large des spécialistes du développement auxquels il va beaucoup manquer. C’est une figure de proue qui nous a quitté, à nous de suivre son exemple !
Jean-Luc Maurer
Professeur honoraire