Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06860.jsonl.gz/597

A la Fondation Gianadda sont exposées actuellement des toiles de peintres russes. On cherche un fil conducteur à l’exposition.
En 1909, un groupe de peintres russes vit à Murnau dans la banlieue de Munich. Ils voyagent beaucoup à travers l’Europe, représentatifs de ce cosmopolitisme d’avant la catastrophe. Leur peinture est de qualité, pas très innovatrice, mais ils ont du talent et savent manier la couleur. Ils jettent sur la toile de grands aplats aux teintes pures et recherchent les contrastes violents. Bref, ce sont des fauves, des continuateurs de Derain ou de Vlaminck.
L’un d’eux va un peu plus loin. Il privilégie le jeu des formes colorées, n’hésite pas à les éloigner de plus en plus de toute représentation identifiable. Ce glissement progressif aboutira à ce qui sera interprété comme une rupture majeure, la plus importante de l’histoire de la peinture depuis la découverte de la perspective, cinq siècles plus tôt : l’invention de l’abstraction. L’artiste qui accomplit ce saut s’appelle Vassily Kandinsky.
Il y a malaise, mais pourquoi ?
Ca, c’est l’histoire officielle, celle que ne remet pas en cause la belle exposition de la fondation Gianadda. Kandinsky en painter-hero entouré de ses compatriotes moins brillants, avec dans un angle, le vilain canard, le grand méchant, qui fit plein de misères à Chagall en s’emparant de l’académie de Vitebsk, le stalinien mystique Kasimir Malevitch, sans doute un des artistes les plus radicaux du siècle qui s’achève. Que faire d’une toile intitulée Carré noir sur fond blanc, qui représente un polygone pas vraiment carré, à peu près noir sur un fond blanc sale ? La mettre dans un coin, une petite impasse, c’est plus sûr.
Kandinsky a-t-il été vraiment l’homme d’une rupture ou celle-ci n’est-elle pas venue plutôt de Marcel Duchamp exposant un urinoir ? Le Russe de Munich est peut-être avant tout le continuateur d’une tradition orthodoxe, celle de l’icône où la figure idéalisée du Christ n’est que le signe de la vraie réalité restée invisible. Dans cette lignée, le réalisme n’a pas d’importance. Il était sans doute intellectuellement plus facile pour les artistes russes de s’en détacher. Le jeune Kandinsky est peut-être plus proche du vieux Titien à demi-aveugle, petit fils de Byzance comme tous les Vénitiens, peignant avec ses doigts, trois cents ans plus tôt, et sans le moindre souci du réalisme.
Ces réflexions sont-elles développées dans l’exposition de Martigny ? Non bien sûr. Comme beaucoup de grandes expositions, celle-ci est avant tout un parcours esthétique où chacun est invité à participer au jeu des influences et des « Tiens, ça me fait penser à ? ». Cette attitude est après tout légitime. L’expo est très réussie, les peintures sont superbes et certaines n’ont jamais été vues en Occident. Alors d’où vient le malaise ?
Il manque un fil conducteur. Les toiles sont jetées en vrac à la contemplation du visiteur. L’absence de panneaux explicatifs rend difficile toute compréhension. Qui est cet Aristarkh Lentoulov aux compositions fines et élégantes, mais assez éloignées du fauvisme de beaucoup d’autres ? Pourquoi tout à coup une toile de Larionov et deux de Gontcharova ? L’importance du couple dans l’émigration, leur collaboration ultérieure aux ballets russes justifieraient à elle seule une exposition. Et s’il faut vraiment présenter les Russes du début du siècle, alors Chagall devrait logiquement y trouver place. Bien sûr on peut acheter le catalogue, mais il est difficile de regarder une expo tout en lisant un ouvrage savant et détaillé.
Un carré noir ricane
On a l’impression que les musées russes et la galerie Tretiakov en particulier ont proposé un multipack, à prendre tel quel. Difficile dans ces conditions de faire preuve de didactisme. Les notices biographiques affichées dans le couloir descendant vers le musée de l’automobile sont intéressantes mais elles ne sont qu’une juxtaposition de destins individuels. Il reste le plaisir des grandes « improvisations » et « compositions » du Kandinsky d’avant-guerre, la liberté d’un Saint-Georges s’en prenant à un gentil dragon, la découverte de peintres inconnus et là-bas dans son coin, puni au fond de la classe, ce carré noir qui ricane et qui se fiche de nous. jg