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Genèse du catalogue numérique de l’œuvre photographique d'Eynard
Ursula Baume-Cousam, adjointe scientifique
Nicolas Schaetti, conservateur
Bibliothèque de Genève
Origine et historique du projet
Le projet "Eynard" est lancé en 2008 à l’initiative du directeur de la Bibliothèque de Genève Jean-Charles Giroud et de l’assistant-conservateur du Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève, le regretté Serge Rebetez. Il fait suite à une entreprise plus ancienne qui avait conduit, dans les années 1990, le conservateur du Centre d’iconographie Livio Fornara à présenter l’œuvre de Jean-Gabriel Eynard à la Maison Tavel et à entreprendre une première campagne de conservation-restauration[1]. Le nouveau projet a pour but de dresser un catalogue exhaustif des daguerréotypes produits par le photographe amateur Jean-Gabriel Eynard (1775-1863), l’un des pionniers de la photographie en Suisse, et de lui associer des actions de valorisation (publication, exposition) pour mieux faire connaître son œuvre. On compte alors quatre-vingt-seize pièces de cet auteur dans les collections de la Bibliothèque de Genève et quatre-vingt-quatorze dans celle du J. Paul Getty Museum à Los Angeles (Getty Center). Le corpus total est estimé à l’époque entre 230 et 250 pièces. Pour mener à bien son projet et le seconder dans la recherche, Serge Rebetez s’associe la collaboration de l’historien de la photographie Nicolas Crispini. Ensemble, ils commencent à faire des recherches de sponsors, à prendre les contacts nécessaires avec les institutions détentrices des pièces, diffusent des appels aux éventuels détenteurs de daguerréotypes pour qu’ils se manifestent, contactent des collectionneurs et les descendants de Jean-Gabriel Eynard, débutent le travail d’enquête et commencent à réunir la documentation.
Avec le décès inattendu, au printemps 2012, de Serge Rebetez, le projet est suspendu, le Centre d’iconographie ne disposant plus des ressources nécessaires pour le faire aboutir dans la forme prévue initialement. Un bilan intermédiaire montre l’intérêt du travail accompli jusque-là mais aussi le chemin qui reste à parcourir. Le nombre de pièces identifiées s’élève désormais à près de 400, dont 135 inédites conservées dans un fonds de famille à Genève. En 2013, la Bibliothèque de Genève peut faire l’acquisition de cet ensemble remarquable. Elle lance un programme de conservation-restauration de l’ensemble de ses collections de daguerréotypes Eynard, dont elle a présenté une sélection de vingt-neuf chefs-d’œuvre dans le cadre de l’exposition Révélations. Photographies à Genève au Musée Rath de Genève en 2016. Parallèlement, le Centre met en place une veille pour repérer sur le marché de l’art l’apparition de pièces pouvant être rattachées au catalogue "Eynard".
Le catalogue "Eynard" une œuvre collective
En 2017, la Bibliothèque de Genève décide de relancer le projet "Eynard" et veut faire aboutir le catalogue raisonné de son œuvre photographique. Elle confie à Ursula Baume-Cousam, adjointe scientifique au Centre d’iconographie, l’étude scientifique. Le parti a été pris de se centrer en priorité sur les collections du Centre d’iconographie. En 2019, Ursula Baume a été secondée dans sa tâche par une historienne de l’art, Isabelle Roland, mandatée par la Bibliothèque de Genève pour finaliser les fiches du catalogue.
En parallèle, la Bibliothèque de Genève a poursuivi la campagne de conservation-restauration de ses daguerréotypes. Une partie a été confiée à l’Institut pour la conservation de la photographie dirigé par Christophe Brandt. Les autres pièces nécessitant des interventions moins lourdes ont été traitées par le pôle de restauration de la Bibliothèque de Genève placé sous la responsabilité de Nelly Cauliez. Différentes conservatrices-restauratrices de cette unité ont ainsi participé au projet, en particulier Florane Gindroz, Isabelle Haldemann et Cinzia Martorana.
L’idée d’un ouvrage imprimé est abandonnée au profit d’un catalogue numérique, l’expérience ayant démontré la nécessité de pouvoir mettre à jour régulièrement le catalogue, sans cesse enrichi par la découverte de nouvelles pièces. Le pilotage de cette partie du projet a été confié à Alexis Rivier, conservateur en charge de la politique numérique à la Bibliothèque de Genève, et à Hoang-Quan Nguyen, chef de projet informatique senior à la Direction des systèmes d'information et de communication de la Ville de Genève.
Le catalogue numérique
Une réflexion a été ouverte au sein de la Bibliothèque de Genève pour concevoir la forme que devrait prendre le futur catalogue numérique et pour définir le périmètre et les fonctionnalités attendues du projet. L’outil de publication devait à la fois permettre de gérer un sous-ensemble des collections de la Bibliothèque, de mettre en relation celui-ci avec la description de pièces similaires appartenant à des institutions externes ou à des particuliers et de publier les notices du catalogue accompagnées de textes scientifiques permettant de contextualiser les œuvres décrites. Le choix fut fait d’intégrer le catalogue numérique à la base de gestion des collections du Centre d’iconographie (progiciel MuseumPlusRIA). Cette intégration permettait de bénéficier des métadonnées déjà disponibles dans la base et d’enrichir celles-ci grâce au travail scientifique qui serait produit. La réalisation de ce projet a pu bénéficier des améliorations introduites par la refonte complète du portail numérique des collections du Musée d'art et d'histoire en 2019 et qui concernera tous les musées genevois.
Le catalogue de l’œuvre photographique de Jean-Gabriel Eynard
Le Centre d’iconographie s’est donné pour but de publier l’ensemble des données existantes sur chaque pièce identifiée comme appartenant au corpus "Eynard". Cette récolte d’informations est dépendante des conditions d’accès, parfois limitées, aux pièces qui ne sont pas en main de la Bibliothèque de Genève. De ce fait, le travail a été réalisé, en priorité, sur les pièces de ses propres collections. Il est prévu de les mettre à jour régulièrement en fonction de l’état des connaissances.
Le mode de classification choisi est emprunté à la peinture de genre. En effet, l’influence de de l’art de son temps sur l’œuvre de Jean-Gabriel Eynard, qui était un collectionneur, nous a paru déterminante. Les daguerréotypes sont donc regroupés selon une typologie (autoportrait, portrait double, portrait de groupe, paysage, etc.) qui nous a paru faire le plus de sens et offrir le plus de richesse comparative à la personne qui consulterait le catalogue dans son ensemble. Les possibilités de la base de données permettront à chacun de rebattre les cartes selon ses besoins.
Les inscriptions, dont beaucoup ne sont pas autographes mais recèlent des informations capitales, ont été relevées systématiquement. Les données matérielles ont été réunies quand elles étaient disponibles. La récolte de données, apparemment simples comme la mesure des dimensions des plaques daguerriennes se sont révélées difficiles, car ces pièces sont souvent cachées par le conditionnement des daguerréotypes. Elles ont été estimées à partir des mesures disponibles des montages et des fenêtres. Ces approximations ne permettent toutefois pas toujours de déterminer avec certitude le format de la plaque utilisée, qui peut varier légèrement selon le fabricant (pleine plaque, demi-plaque, quart de plaque, etc.).
La partie principale du travail, celle pour laquelle la Bibliothèque de Genève était la mieux placée pour fournir une information à la communauté scientifique, s’est concentrée sur l’identification des personnes représentées ainsi que sur celle des lieux de prise de vue. Ces données jouent en effet un grand rôle dans l’attribution des pièces, leur datation et leur interprétation.
La question centrale dans la constitution d’un catalogue comme celui de l’œuvre photographique de Jean-Gabriel Eynard est en effet celle de l’attribution. Dans le cas d’Eynard, celle-ci est facilitée par la faible dispersion des pièces dont les trois quarts sont aujourd’hui détenues par deux institutions seulement, la Bibliothèque de Genève et le J. Paul Getty Museum. Si la production d’Eynard est abondante, les lieux et les sujets photographiés sont relativement peu nombreux et bien identifiables. Eynard avait par ailleurs pour habitude de figurer dans la plupart des photographies qu’il prenait et il utilisait très fréquemment les mêmes accessoires qu’il intégrait à ses prises de vues.
L’étude a cependant montré que certaines attributions habituellement admises devaient être remises en question. En effet, la daguerréotypie genevoise s’est longtemps résumée à l’activité d’Eynard qui s’est vu donner nombre de pièces qui n’étaient pas nécessairement son œuvre. La production, qu’elle soit professionnelle ou amateur, était bien plus diversifiée et ce, dès le début des années 1840, à Genève comme dans le reste de la Suisse. Par ailleurs, l’étude a pu montrer qu’une partie des portraits de Jean-Gabriel Eynard n’était pas des autoportraits mais des photographies prises par des ateliers professionnels à sa demande.
Un cas d’école : les portraits d’Henry Dunant
Prenons à titre d’exemple, les trois plaques représentant le jeune Henry Dunant qui sont traditionnellement attribuées à Jean-Gabriel Eynard. Parmi celles-ci, on compte une scène de genre (84.XT.255.45), un portrait de groupe (DESN 11) et un portrait individuel (DESN 14). Ce dernier montre le futur fondateur de la Croix Rouge tout au plus âgé de 30 ans, ce que confirme une inscription postérieure à la prise de vue. Celle-ci lui donne entre 25 et 26 ans, ce qui situerait la réalisation du daguerréotype vers 1853-1854, soit encore du vivant d’Eynard. La provenance de la pièce, bien documentée, assure l’identification du sujet s’il en était besoin et probablement sa datation : elle est passée directement d’Henry Dunant à son neveu Maurice, légataire par testament de ses archives privées et des distinctions qu’il avait pu recevoir. La femme de celui-ci, Jeanne Dunant, en a fait ensuite don à la Bibliothèque de Genève [2].
Mais qu’en est-il de l’identification de l’auteur ? La médiocre qualité technique et la pose très conventionnelle évoquent plutôt la réalisation d’un amateur ou d’un atelier professionnel peu renommé. Aucun élément iconographique ou topographique ne vient conforter l’attribution à Eynard. Le fait est d’autant plus évident si on compare la pièce avec deux autres daguerréotypes montrant Henry Dunant, réalisés trois ou quatre ans auparavant à Beaulieu et dont l’attribution ne laisse planer aucun doute (DESN 11 et 84.XT.255.45).
L’attribution abusive de daguerréotypes de provenance genevoise à Eynard est courante. Il est aussi probable que les familles ont regroupé dans leurs fonds des daguerréotypes de diverses provenances, mais il est rare que l'amalgame, comme dans le cas décrit plus haut, puisse être documenté. Le portrait d’Henry Dunant a été associé par Maurice Dunant à une autre pièce le figurant qu’il a reçue en 1928 d’Henri Le Fort, mari d’Hélène Diodati une descendante directe d’Eynard. Cette plaque est, elle, authentique (DESN 11). Toutefois, ces deux pièces ont des histoires différentes. La deuxième a été réalisée sans conteste, le même jour qu’une troisième pièce, une scène de genre dans l’esprit de celle qu’Eynard affectionnait particulièrement dans les années 1850 (84.XT.255.45).
Les limites des interprétations fondées sur l’identification des personnes et des lieux
Dans la plupart des cas, la documentation existante n’autorise pas des conclusions aussi précises. Néanmoins, l’étude du corpus des daguerréotypes de Jean-Gabriel Eynard a permis de mettre en doute l’attribution de plaques sur lesquelles lui ou ses proches étaient pourtant représentés. On a ainsi la preuve de l’existence de tels daguerréotypes avec le portrait du couple Beaumont-Appia, daté de 1840-1841 et attribué au daguerréotypiste genevois Louis Bonijol, comme l’indique une inscription (dl 03). L’image produite est certes décevante, mais elle constitue un précieux témoignage des débuts de la photographie en Suisse. Cette plaque atteste que d’autres photographes que le maître des lieux ont pu travailler dans ses propriétés et photographier ses proches, deux indices traditionnellement retenus pour lui attribuer des pièces. Il est possible que ces situations aient été plus nombreuses que ce que propose le présent catalogue, mais les indices manquent parfois.
Ainsi, on peut soupçonner, à la suite des travaux de Nicolas Crispini, qu’Eynard a lui-même recouru aux services de photographes professionnels. Ernest Mayer, d’abord seul puis, dès 1850, associé à son frère, a probablement réalisé cinq portraits d’Eynard qui se caractérisent par une coloration extrêmement fine de la plaque, une spécialité de cet atelier parisien. Cette attribution est assurée par la présence d’un tapis identique sur l’une de ces pièces (84.XT.255.42) et sur une pièce de l’atelier Mayer conservée à la Bibliothèque de Genève (D 009). La même observation peut être faite à propos des trois photographies conservées de sa petite-fille Hilda et de son (futur) mari Aloys Diodati. Celles-ci ont probablement été faites avant leur mariage célébré le 6 septembre 1853. Comme pour les pièces précédentes, on n’y reconnait aucun des traits caractéristiques de l’œuvre d’Eynard, dont on sait qu’il était par ailleurs peu intéressé à réaliser des portraits individuels. Dans ce cas, la solennité de l’événement a sans doute incité la famille à privilégier le savoir-faire d’un professionnel qui n’a toutefois pas pu être identifié. C’est du moins l’hypothèse que nous défendons.
Quelle part a eu Eynard à la réalisation de telles images ? On peut imaginer qu’il ait participé à leur composition ou qu’il ait apporté des attributs comme un daguerréotype. Si l’on admet une telle hypothèse, une très belle pièce que nous continuons à vouloir lui attribuer comme celle où il exhibe un daguerréotype du quai des Bergues à Genève (84.XT.255.42) pourrait être l’œuvre d’un autre photographe. On peut même imaginer qu’il a pu demander à un atelier comme celui des Mayer de coloriser ses propres plaques. La documentation est à ce jour insuffisante pour répondre à de telles questions.
L’incertitude aidant, le parti pris dans ce catalogue a été de ne pas remettre en question systématiquement l’attribution d’un daguerréotype si aucun indice probant ne permettait d’avoir une idée précise de son histoire. Ces questions sont discutées dans les notices qui accompagnent un grand nombre de pièces. Les doutes sont exprimés dans le catalogue par la mention "attribution incertaine" alors que les pièces que l’on ne considère plus comme étant d’Eynard sont désignées comme "ancienne attribution". Elles sont réunies en fin de catalogue pour que la discussion scientifique puisse se poursuivre à leur propos.
En guise de première conclusion
Le but d’un tel catalogue est de mettre à disposition de la recherche, des collectionneurs et du public un corpus d’œuvres, jusque-là dispersées et de ce fait difficilement accessibles. Les daguerréotypes sont présentés avec les données qui permettront de les interpréter correctement, ce qu’en général les bases de collections, nécessairement succinctes dans leurs informations, n’offrent pas. La rédaction du catalogue constitue une étape essentielle qui devrait permettre, à terme, de positionner les œuvres d’Eynard à leur juste place dans l’histoire de la photographie européenne.
Le réseau que le catalogue numérique tisse avec les autres collections du Centre d’iconographie et bientôt avec celles d’autres institutions, ouvrira, nous l’espérons, des pistes de recherche. Les quatre textes d’accompagnement du catalogue numérique – l’un sur le rôle de l’architecture, un deuxième sur celui du costume, le troisième sur l’importance d’Eynard dans le contexte de la photographie naissante en Suisse romande et le quatrième sur sa pratique photographique – constituent des exemples de ce que peut apporter à la connaissance un corpus d’œuvres comme celui des photographies de Jean-Gabriel Eynard. Gageons qu’ils seront suivis de nombreuses autres études dans les années à venir.
[1] Fornara Livio, Anex Isabelle, Currat Michel, Familles d'images : en visite chez Jean-Gabriel Eynard, [dossier accompagnant l'exposition organisée par le Centre d'iconographie genevois à la Maison Tavel du 22 mars au 26 août 2001], Genève : Musées d'art et d'histoire, 2001.
[2] Voir le descriptif du fonds Henry Dunant à la Bibliothèque de Genève acquis entre 1933 et 1956 sur la base Odyssee présentant les manuscrits et archives privées de la Bibliothèque de Genève (http://w3public.ville-ge.ch/bge/odyssee.nsf/Attachments/dunant_henryframeset.htm/$file/dunant_henry.htm).