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Coupe à la garçonne, jupes étroites, chaussures plates… Si la mode des années 1920 trouva un large écho dans la population, elle eut aussi ses ennemis jurés. Nostalgiques, ceux-ci remirent au goût du jour le costume traditionnel tombé en désuétude.
Michael van Orsouw
Michael van Orsouw est docteur en histoire, poète et écrivain. Il publie régulièrement des ouvrages historiques.
La grande salle du conseil de Lucerne avait rarement autant de femmes à la fois. Les Zurichoises avaient revêtu leurs costumes de patriciennes et les Thurgoviennes leurs habits de la semaine. Les Saint-Galloises paradaient en costumes du Fürstenland ou de l’Oberland tandis que les Bernoises défilaient avec leurs châles noirs. D’autres venaient de Soleure, de Bâle-Campagne, de Vaud, de la Gruyère ou de la Suisse centrale. Toutes arboraient leur costume local traditionnel; trois cents femmes chantant à l’unisson Ô Monts indépendants dans une fervente atmosphère de renouveau.
Ce défilé folklorique avait été organisé à l’occasion de la fondation de la Schweizer Trachten- und Volkslieder-Vereinigung (fédération nationale des costumes suisses et des chants populaires) le 6 juin 1926 à Lucerne. L’association voulait maintenir la tradition du costume et encourager les Suissesses à porter l’habit traditionnel avec fierté, «l’habit de la patrie». La délégation de Bâle-Campagne suggéra que la fédération s’oppose aux «excentricités à la mode comme la coupe au carré» et contre toute «emprise étrangère dans le domaine des arts, et surtout de la musique et de la chanson »; il fallait tout particulièrement combattre le «fox-trot, le shimmy, le charleston, les opérettes de mauvais goût, etc.» La proposition fut adoptée sous un tonnerre d’applaudissements.
Nouveau rôle, nouvelle mode
Les «excentricités de la mode étrangère» faisaient tout particulièrement allusion aux nouvelles tendances en matière vestimentaire. Car les années 1920 virent le costume traditionnel revenir au goût du jour mais aussi la confection féminine faire un grand bond en avant dans l’époque moderne. Les lignes sobres et épurées du stylisme et de l’architecture se retrouvaient dans les nouvelles créations. Ce fut une période où les femmes purent élargir leurs champs d’action et faire autre chose que gouvernante, serveuse ou couturière. Bon nombre d’entre elles trouvèrent du travail dans les bureaux qui ouvraient en masse. Pour beaucoup, cette évolution fit éclater le carcan des stéréotypes sociaux et leur ouvrit de nouvelles perspectives dans la société. Dès lors, il n’est pas surprenant que de plus en plus de femmes aient revendiqué le droit de vote pour participer à la vie politique. Elles déposèrent une pétition; en vain, une fois de plus.
C’est dans le monde de la mode que se refléta le plus rapidement et le plus systématiquement la nouvelle place de la femme au sein de l’économie, de la politique et de la famille. Tailleurs et maisons de couture inventèrent de nouvelles coupes, de nouvelles formes et de nouveaux vêtements, dans l’air du temps. Les jambes qui portaient les femmes dans la vie se dévoilèrent. Leurs bras étaient forts et elles s’en servaient pour conduire leur propre voiture. Leurs têtes intelligentes portaient les cheveux courts, parce qu’elles voulaient qu’il en soit ainsi.
Cheveux courts et rouge à lèvres
La modernité à laquelle les femmes aspiraient ne s’accommodait plus de leur ancienne garde-robe, il en fallait une nouvelle. La gent féminine adopta donc la robe tubulaire, que seules portaient autrefois les femmes qui travaillaient. Elle se mit aussi à arborer des jupes étroites, s’arrêtant au genou, avec des bas transparents en soie synthétique – le dernier cri – qui ne cachaient rien de leurs jambes. La taille, auparavant emprisonnée par un corset lacé, était à présent gommée. Elles se faisaient couper les cheveux courts, de la longueur d’une allumette, si bien qu’ils disparaissaient parfois sous leur chapeau cloche – nommé d’après sa forme. Le style nouveau se délectait des longs colliers de perles, de la profusion des sequins et des franges tourbillonnantes. Il s’accompagnait aussi d’accessoires bon marché, de plumes d’autruche ou encore de fleurs artificielles.
Un peu du glamour et des paillettes des défilés qui se tenaient dans les capitales de la mode comme Paris ou Milan se répandit à travers le vaste monde et arriva aussi en Suisse. Les «femmes des années folles» avaient les cheveux courts, de petits seins, des hanches étroites et de longues jambes. On les voyait de temps à autre en pantalon et chaussures plates, une cigarette à la main, assises au volant de leur voiture. Lorsque le maquillage, le rouge à lèvres et le vernis à ongles, courants outre-Atlantique, gagèrent la Suisse, les esprits conservateurs suisses virent rouge. Le nouveau maquillage était appelé avec dédain «Müüli- und Nägelisüüch», comme si c’était une maladie.
Critiques acerbes et paravent anti-mode
Les innovations en matière de mode firent l’objet de nombreuses critiques à l’instar de celle publiée par le journal de la Katholische Schweizerin (La Suissesse catholique) de 1923: «Le rôle de la robe est de couvrir et de protéger le corps. Les robes trop courtes, trop près du corps ou qui moulent trop la silhouette, les robes au décolleté trop profond, aux manches trop courtes, les robes transparentes sans sous-vêtements suffisamment protecteurs, ne remplissent pas leur fonction.»
Le renouveau du costume traditionnel s’inscrit donc en opposition avec les nouvelles tendances vestimentaires. C’est un retour aux sources, la mise en avant d’un emblème national, une sorte de paravent pour se protéger des dernières tendances. Pourtant, l’habit traditionnel n’était pas aussi ancien qu’on voulait bien le laisser croire: il était largement tombé dans l’oubli dans la Suisse de la fin du XIXe siècle!
La Première Guerre mondiale fut, d’une certaine façon, l’antichambre de son retour. Un groupe de Vaudoises se réunit en 1916 à Sauvabelin. Elles étaient déterminées à contrecarrer les pressions extérieures dues à la guerre en utilisant le costume traditionnel pour préserver la Suisse en tant que nation. C’est alors qu’il se produisit un fait important: pour la première fois, on élabora des instructions pour la confection des costumes et des règles pour les porter.
Apprécié aussi dans les villes
À la fin de la guerre, on assista peu à peu à la renaissance de l’habit traditionnel, qui se fit urbain. Cela peut paraître surprenant, mais «l’habit de la patrie» se mit à enthousiasmer les citadins. Aux yeux de beaucoup, les villes de l’époque étaient des lieux de perdition où régnaient pauvreté, pénurie de logements, dépravation, saleté et promiscuité. Le pragmatisme des traditions, sous forme de costumes traditionnels et de chants populaires, fut ainsi érigé en rempart face au scepticisme que suscitaient les villes et que renforçaient encore les craintes liées à l’influence grandissante des mouvances internationales.
Il est ainsi remarquable de constater que la fondation en 1926 de la Schweizer Trachten- und Volksliedervereinigung n’eut pas lieu à la campagne, mais au cœur d’une ville, Lucerne en l’occurrence. Désormais, le nouveau se mêlait à l’ancien, l’un n’excluant pas l’autre et la Suisse d’hier se fondait dans la Suisse d’aujourd’hui. En dépit de la mode des garçonnes, de nombreux groupes de costumes traditionnels virent le jour dans la Suisse de la fin des années 1920. La mode et l’antimode s’étaient établies, «l’habit de la patrie» venait de se réinventer.