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Les Romains vénéraient le vin. Accessible à tous, c’était un élément fondamental de la vie courante et une partie indispensable de l’économie et du commerce. Le vin était utilisé dans diverses pratiques: remède dans les traitements médicaux, ingrédient courant en cuisine, couramment utilisé dans les cérémonies religieuses comme libation aux dieux. Malgré son importance dans la vie quotidienne des Romains, les sources anciennes attestent constamment qu’il s’agissait d’une boisson problématique lorsqu’elle était consommée par les femmes.
La Rome antique était une société patriarcale où les femmes étaient perçues comme les biens des hommes. La loi et la tradition romaines portaient une grande attention à la régulation de l’autonomie corporelle des femmes. Les écrivains masculins de l’Antiquité évaluaient et contextualisaient les limites de la moralité féminine en relation directe avec les notions d’auctoritas (statut social et autorité) et de dignitas (réputation et valeur) masculines. Entre autres domaines, ce contrôle des femmes portait sur leurs habitudes de consommation d’alcool.
La sanction de l’ébriété
Selon les lois coutumières de la Rome antique, la discipline de la sobriété féminine était inculquée par la punition. Pendant les premières périodes de l’histoire de Rome et jusqu’au milieu de la période républicaine, il était socialement accepté que les maris punissent leurs femmes pour avoir bu[1]. De nombreuses sources romaines parlent de la consommation d’alcool par les femmes et de l’adultère de manière concomitante.[2]
En 2 av. J.-C., Julia, fille de l’empereur Auguste, a été exilée de Rome par son père pour son comportement adultère. L’une des interdictions imposées par Auguste à Julia concerne le vin.[3] Ainsi, Auguste soulignait un précédent idéologique et historique fondamentalement romain: il était couramment admis que le désir des femmes débridé par l’alcool conduisait à la débauche, voire à la mort.
Dans l’un des exempla (ou anecdotes morales) romains les plus connus et répétés par les auteurs, il est rapporté qu’Egnatius Mecenius (un contemporain de Romulus) a battu sa femme à mort pour avoir bu du vin.[4] La liste des histoires de ce type est bien fournie: une femme affamée à mort pour avoir volé les clés de la cave à vin de sa famille, une autre condamnée à une amende équivalente à sa dot pour avoir été trouvée ivre… La sobriété imposée était perçue comme le symbole de la vertu féminine.
Selon certaines sources, il était courant que les hommes de la famille embrassent les femmes pour détecter une odeur de vin, justifiant ainsi une éventuelle sanction.[5]
Consommation tolérée
Certains historiens romains soutiennent que le vin était totalement interdit aux femmes.[6] Mais des études récentes montrent que les femmes romaines buvaient pourtant du vin. Les preuves archéologiques confirment leurs habitudes de consommation d’alcool, même si les sources écrites anciennes prétendent le contraire.[7]
Récemment, des fouilles en Italie ont révélé de nombreux sites funéraires féminins contenant des amphores de vins importés et des accessoires de consommation, remontant à la période archaïque. On pense désormais que les femmes buvaient du vin, mais uniquement certaines variétés ayant un degré d’alcool spécifique.[8]
Certains vins, comme le passum, un vin doux de raisin, étaient peut-être tolérés dans les strictes limites des normes de consommation genrées.[9] Les femmes étaient réputées consommer du vin lors du festival de Bona Dea (la « Bonne Déesse »), un culte religieux exclusivement féminin où le vin était offert solennellement à la déesse et consommé par les femmes lors de cette célébration rituelle. Pourtant, même dans ce cas, la pratique était voilée: le vin était décrit comme du « lait » et transporté dans un « pot de miel ». D’ailleurs, même la déesse tutélaire n’a pas pu échapper aux conséquences brutales de son ivresse: selon la légende, Bona Dea fut battue à mort par le dieu Faunus pour sa consommation ostentatoire de vin.[10]
Une boisson socialement acceptable
Notre connaissance des habitudes de consommation d’alcool des femmes pendant les premières périodes de l’histoire romaine provient à la fois de sources grecques et latines rédigées des siècles plus tard. Les auteurs masculins de ces textes ont fortement mythifié le passé, souvent pour illustrer la dépravation supposée de leur époque.
En faisant de la sobriété féminine la norme d’un passé mythique, les écrivains antiques ont souligné une corrélation directe entre l’acte de boire et le comportement social attendu des femmes.
À l’époque de la transition de la République à l’Empire (vers le premier siècle avant J.-C.), il était courant pour les femmes de boire du vin. Avec la popularisation du convivium romain (sorte de banquet ou de dîner) et une appréciation culturelle croissante de la viticulture, la participation féminine à ces pratiques indiquait une acceptation sociale de leur consommation d’alcool.
Livia, épouse de l’empereur Auguste, aurait attribué sa longévité à un cépage d’Istrie.[11] Pour les femmes de la Rome antique, boire du vin n’était pas une pratique insouciante.
[1] Aulu-Gelle, Nuits attiques, 10.23.1.
[2] Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, début du Livre II.
[3] Suétone, Vie d’Auguste, chapitre 63.
[4] Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre 6, chapitres 1 à 4.
[5] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, Livre 14, chapitre 14.
[6] Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre 2, chapitres 1 à 6.
[7] Russell, Brigette Ford. Wine, Women, and the Polis: Gender and the Formation of the City-State in Archaic Rome. Greece & Rome, vol. 50, no. 1, 2003, pp. 77–84.
[8] Komar, P. (2021). Wine taboo regarding women in archaic Rome, origins of italian viticulture, and the taste of ancient wines. Greece & Rome, 68(2), 239-254.
[9] Polybe, Fragments, 1.
[10] Plutarque, Questions romaines, 20.
[11] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, Livre 14, chapitre 8.