Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06960.jsonl.gz/1239

La réouverture après le zéro-Covid sera certainement le plus grand événement macroéconomique de cette année.
Ces derniers temps, l’actualité abonde d'informations sur le déclin de la Chine, notamment sur les problèmes démographiques. L’année dernière, la population de la Chine a diminué pour la première fois depuis 1961, pendant la famine du «Grand bond en avant» de Mao. Cette baisse de 850’000 habitants, pour atteindre 1,41 milliard d’habitants, place la Chine sous l’Inde, qui devient le pays le plus peuplé du monde. Les tendances démographiques s’inscrivent dans la durée — ce déclin a été amorcé en 1980 avec l’introduction de la politique de l’enfant unique — mais elles ont de profondes implications. Après tout, le PIB est souvent défini comme le produit de la croissance de la main-d’œuvre multipliée par la productivité.
Toutefois, la nature prévisible des tendances démographiques a permis à la Chine de préparer ce moment, en accentuant l’amélioration de sa productivité. Selon les données de la Banque mondiale, 81% de la population chinoise en 1981 vivait dans des zones rurales, où l’agriculture de subsistance limitait fortement la productivité des travailleurs. En 2022, cette proportion était tombée à 37%, la Chine ayant déplacé plusieurs centaines de millions de personnes dans les villes pour les intégrer dans les usines et les bureaux. Et la Chine a le potentiel pour faire beaucoup plus — par exemple, seuls 17% des Américains vivent en dehors des zones urbaines. Toutefois, les gains supplémentaires découlant d’une urbanisation accrue ne permettront pas de dynamiser la croissance au même niveau que ces dernières décennies, compte tenu du grand bond en avant déjà réalisé. Il faudra que la Chine s’habitue à une croissance du PIB réel inférieure à 5,0% par an dans les décennies à venir, au lieu de la moyenne de 9,1% enregistrée depuis 1980.
L’année 2023 devrait être l’exception à cette règle. L’an dernier, la croissance n’atteignait que 3%. Mis à part les confinements en 2020, il s’agit du pire résultat depuis 1976, le zéro-Covid ayant entraîné la fermeture de villes entières pendant des mois. Cette année, alors que cette politique est désormais dans le rétroviseur, on assistera à un retour en force similaire à la poussée de croissance du PIB en 2021. Cette évolution sera en partie due à un effet de base. Les dernières données concrètes de la Chine avant la pause du Nouvel An lunaire ont été déprimantes. L’année 2022 s’est terminée par une baisse des ventes au détail de 9,0% en glissement annuel en décembre, une baisse des investissements immobiliers de 10,5% et une hausse de la production industrielle de seulement 0,1%. La barre est placée très bas pour la comparaison en glissement annuel de décembre prochain.
La relance de l’économie chinoise semble déjà en cours. Selon les estimations de l’Université de Pékin, 900 millions de personnes — soit environ deux tiers de la population totale — avaient été infectées par la variante Omicron au 11 janvier. A ce rythme, la Chine atteindra très bientôt l’immunité collective, ce qui devrait contribuer à stimuler l’activité. En effet, les indicateurs de mobilité suggèrent que la reprise a déjà commencé. Le nombre de passagers utilisant les transports routiers pendant la migration du Nouvel An lunaire a augmenté de 101,8% par rapport à l’année précédente, celui des passagers aériens de 58,3% et celui des passagers ferroviaires de 54,3%.
Les mesures de relance apporteront un soutien supplémentaire. L’année dernière, la force du dollar par rapport au renminbi a limité la capacité de la Banque populaire de Chine à assouplir sa politique, mais la reprise de 7,5% du CNY depuis début novembre offre une opportunité. Les ratios de réserve obligatoire des banques — qui limitent le montant qu’elles peuvent prêter — ont été réduits ces derniers mois, et de nouvelles réductions restent probables. Les taux directeurs pourraient également être baissés étant donné le calme de l’inflation globale, qui n’a atteint que 1,8% en glissement annuel en décembre. Au cours des derniers trimestres, le gouvernement a pris des mesures pour lutter contre les prêts irresponsables accordés au secteur immobilier, contraignant davantage l’activité. Toutefois, là aussi, un assouplissement est en cours. Les autorités ont récemment annoncé que les «trois lignes rouges» qui limitaient les prêts aux promoteurs immobiliers allaient être assouplies.
Et la politique fiscale est appelée à jouer son rôle. La récente Conférence centrale de travail économique a confirmé que le soutien fiscal sera renforcé. Il faut encore attendre la confirmation d’une augmentation de l’objectif de déficit budgétaire lors du Congrès national du peuple qui commence le 5 mars. En outre, les autorités devraient continuer à recourir aux obligations à vocation spéciale («special purpose bonds»), qui constituent le principal outil permettant aux collectivités locales d’investir dans des projets d’infrastructure. Le gouvernement utilisera également ses ressources pour promouvoir ses objectifs à long terme, tels que l’expansion de la consommation intérieure. Cela se fera en soutenant les dépenses dans des domaines tels que les véhicules électriques et l’amélioration de l’efficacité énergétique des logements.
Bien entendu, la Chine devra encore relever de nombreux défis dans les prochaines années, notamment avec sa «bombe à retardement» démographique. Les relations avec l’Occident restent tendues. La fermeté à l’égard de la Chine demeure l’un des rares domaines où les républicains et les démocrates américains parviennent à trouver un terrain d’entente. L’administration Biden n’a fait aucune tentative notable pour réduire les droits de douane imposés par son prédécesseur en 2018 et 2019. Les restrictions imposées par les Etats-Unis en octobre dernier sur les exportations de technologies vers la Chine — notamment les puces avancées pour les superordinateurs, l’intelligence artificielle et les applications militaires — entraveront les tentatives de la Chine pour passer au niveau supérieur dans la chaîne de valeur ajoutée. Mais aucun de ces facteurs n’est susceptible de faire dérailler la reprise de cette année.
La réouverture de la Chine après la période zéro-Covid figurera probablement comme le plus grand événement macroéconomique de cette année, avec des implications profondes pour les marchés et la conjoncture. Avec cette réouverture, l’économie chinoise devrait suivre le même schéma que les économies occidentales après le déconfinement. Soit une hausse de la demande combinée à des foyers d’infection persistants créant des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement et déclenchant des pressions inflationnistes croissantes. Cet environnement est susceptible de redynamiser la demande de métaux industriels et d’énergie, ainsi que le tourisme et les importations de produits de luxe européens, à mesure que les consommateurs chinois sortent de leur longue hibernation covidienne.