Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06858.jsonl.gz/149

Les spécialistes pourraient penser que l'athée H. P. Lovecraft et le croyant C. S. Lewis ont peu en commun, mais ce serait rester à la surface des choses, que de juger d'auteurs selon leur philosophie affichée. D'un point de vue esthétique ou ésotérique fondamental, ils sont remarquablement proches, comme l'atteste ce passage de Perelandra de Lewis, qui est fascinant: We tend to think about non-human intelligences in two distinct categories which we label 'scientific' and 'supernatural' respectively. We think, in one mood, of Mr. Well's Martians (very unlike the real Malacandrians, by the bye), or his Selenites. In quite a different mood we let our minds loose on the possibility of angels, ghosts, fairies, and the like. But the very moment we are compelled to recognise a creature in either class as real the distinction begins to get blurred: and whien it is a creature like an eldil the distinction vanishes altogether. These things were not animals-to that extent one had to classify them with the second group; but they had some kind of material vehicle whose presence could (in principle) be scientifically verified. To that extent they belonged to the first group. The distinction between natural and supernatural, in fact, broke down; and when it had done so, one realised how great a comfort it had been-how it had eased the burden of intolerable strangeness which this universe imposes on us by dividing it into two halves and encouraging the mind never to think of both in the same context. (C. S. Lewis, Voyage to Venus, London, Pan Books, 1953, p. 6-7.)
Lovecraft a eu de telles pensées: ses Grands Anciens sont de nature mythologique, mais ils intègrent les données scientifiques, et ne tombent pas dans les lieux communs du merveilleux ordinaire: ils ont aussi quelque chose de naturel. Le vrai merveilleux n'est ni dans les figures abstraites, ni dans les spéculations sur le monde physique, mais dans un entre-deux où le physique et le spirituel sont mêlés – ont fusionné, dans un équilibre parfait. Il est fait de ce qu'on appelle l'éthérique et l'astral, à mi-chemin entre le physique et le spirituel purs – et de ce que ne veulent pas, comme le dit Lewis, regarder ni les savants matérialistes, ni les théologiens. Ils ne le veulent pas, parce que c'est l'accès à une vision suprasensible, même sous le voile de la fable, et qu'elle leur fait peur.
Cependant, Lewis lui aussi avait un peu peur de ce regard plongé dans le mystère, et il se rassurait en se disant que les imaginations avaient une valeur allégorique, intellectuelle. À l'époque de l'écriture de Perelandra, il était sous l'influence de J. R. R. Tolkien, qui croyait à ce monde intermédiaire des anges et des elfes, qui le pensait substantiel. Car Lewis était terriblement influençable, et ce fut à la fois sa chance et son infortune. Sous le rayonnement d'esprits comme Owen Barfield ou Tolkien, il devenait génial; par lui-même, il tendait à se parodier, à parodier le génie.
Lovecraft était génial par lui-même. Sa supériorité par rapport à Lewis vient de ce qu'il ne voilait pas ses visions sous un discours moral fait au fond pour rassurer, justifier, expliquer; il mettait son lecteur d'emblée face aux monstres. Son athéisme était justement ce qui le lui permettait: rejetant les discours lénifiants des religions, il était pur dans son invention fantastique, montrait nus les mystères.
Mais le passage que j'ai cité manifeste aussi que Lewis put être génial, à l'occasion.