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L'an passé, j'ai donné des nouvelles de Guy de Maupassant à lire à mes élèves, et j'ai été frappé par sa capacité à montrer l'héroïsme chez les gens les plus socialement abjects, et dans les situations les plus misérables. Il s'agissait essentiellement de nouvelles relatives à l'occupation prussienne de 1870, et il y avait par exemple une prostituée juive très patriote qui a tué un Allemand odieux, méprisant souverainement la France et les Françaises, s'est enfuie, et a finalement trouvé à se marier dans une bonne famille, grâce à cet acte héroïque. Deux pêcheurs parisiens ordinaires sont pris par les Allemands alors qu'ils se rendent bêtement à la pêche et refusent de leur donner les laissez-passer que les militaires français leur ont confiés justement à cet effet; ils sont fusillés, et n'en sont ni effrayés ni désespérés. Et ainsi de suite.
Maupassant avait le chic, comme on dit, pour montrer le miracle des belles actions au sein du réalisme le plus banal, et je pense qu'il l'avait davantage que Zola, l'autre grand naturaliste du temps, car celui-ci croyait moins visiblement aux belles actions, à la lumière morale dans le monde; et lorsqu'il la mettait tout de même en scène, elle s'insérait moins bien dans son réalisme – semblait s'imposer davantage de l'extérieur, avec moins de naturel, comme s'il ne croyait pas sincèrement à une vie morale réelle, cachée dans les choses.
Au fond Maupassant était plus ésotériste. Il tenait de son maître Flaubert la secrète conviction qu'au fond du réel quelque chose de miraculeux pouvait se passer. Flaubert pensait que dans la réalité la plus ordinaire le sang du Christ avait coulé, y diffusant l'Esprit: il l'a dit, dans une lettre. Il a protégé et soutenu son compatriote (normand) Maupassant, mais a contesté la validité des principes théoriques de Zola, s'il n'a pas contesté la valeur de ses romans. À son tour Victor Hugo a marqué sa détestation de Zola, puisque, pour lui, le réel n'était que le voile cachant des forces morales activement en présence, dans la foulée du Romantisme; et il est clair que l'influence de Hugo sur Maupassant fut grande. C'est de lui, peut-être, qu'il tenait sa légère tendance à l'ésotérisme, son goût pour les manifestations de l'Esprit dans les choses, ainsi que le montre Le Horla, chef-d'œuvre d'équilibre entre la nécessité du réel et la suggestion du spirituel – même si, sur le même sujet, un Lovecraft a fait encore mieux.
De fait, ma curiosité naturelle tendrait volontiers à demander à Maupassant, si elle le pouvait, d'où vient cette aspiration patriotique chez des âmes apparemment vulgaires, que rien ne prédisposait à elle; d'où vient ce miracle? À quelle profondeur trouve-t-on sa source, dans l'inconscient humain?
Dans Le Horla, il explore les possibles causes du double intime, évoquant un être extraterrestre; mais cet être est une sorte de vampire. La source du patriotisme, quelle est-elle? Peut-on croire, avec Marx, que la phase du prolétariat avec les lois physiques lui donne des vertus sans pareilles? Cicéron disait que le sens du sacrifice à la communauté venait des étoiles, où vivaient les dieux. Maupassant tend à dire qu'il y vit surtout des vampires intimes, prêts à envahir la Terre. L'origine des sentiments purs reste ainsi un mystère. Cela peut réjouir les agnostiques, qui préfèrent laisser les marxistes croire que le peuple est spontanément en phase avec les vertus universelles. Mais cela me paraît arbitraire et ne satisfait en rien ma curiosité. Je continue à être attiré par l'idée de Cicéron, de préférence à Marx. Ou à celle de Flaubert, parlant du sang du Christ qui a imprégné la Terre lors de la Crucifixion. Mais il y a alors un rapport avec Cicéron par Pierre Teilhard de Chardin, qui faisait du Christ un centre cosmique. Et je ne crois pas qu'on puisse lui en vouloir d'avoir donné une explication vraisemblable au mystère du sentiment patriotique, du sens du sacrifice de soi. Cela satisfait au contraire une curiosité bien légitime.