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Zazen 1
Un jour le grand Maître Ungo Doyo, qui fut le successeur de Tozan, parla à l’assemblée des moines : « Si vous voulez obtenir ce qui est, vous devez être une personne qui l’est. En étant déjà une personne qui l’est, pourquoi s’occuper de ce qui est ? »
En d’autres mots, dit Dogen, ceux qui veulent atteindre ce qui est, doivent eux-mêmes être des personnes qui le sont. Les personnes qui le sont déjà, pourquoi devraient-elles se préoccuper d’atteindre ce qui est ? Ce que Dogen veut pointer est que se diriger directement vers la vérité suprême de la Loi est décrit au présent comme « cela », « ce qui est », la vérité suprême de la Voie, la vérité inexprimable, « cela ». Souvent Lin-Chi criait à ses moines : « Qu’est-ce que c’est ? » Pour répondre il faut l’être soi-même.
Il s’agit du chapitre Inmo de Dogen. Inmo veut dire « cela », « ce qui est », c’est à dire quelque chose que nous n’avons pas besoin d’expliquer, suggérant une chose inexprimable. La réalité, ou la vérité, est originellement dans le bouddhisme quelque chose d’inexprimable. Donc ce que dit Dogen est : si vous voulez obtenir la vérité, si vous voulez atteindre vraiment la réalité du monde, vous devez vous-mêmes être cette vérité, être cette réalité. Mais comment savons-nous qu’elle existe ? Nous le savons parce que nous sommes nés, notre corps et notre esprit, dans ce monde, c’est à dire que notre corps et notre esprit sont apparus dans ce monde, mais en essence aucun d’eux ne peut être réduit à ce que nous appellerions nous-mêmes, le moi, mon esprit, mon corps. Que voyons-nous ? La vie coule au cours des jours et des mois dans notre corps et nous ne pouvons pas l’arrêter. L’esprit lui-même ne s’arrête pas, mais il va et vient à chaque instant.
Atteindre ce qui est, la réalité, la vérité inexprimable, ne peut être approché en partant du Moi, à partir des conditions personnelles, comme quelqu’un qui se fixerait un but extérieur. Bien sûr on peut atteindre beaucoup de choses, même la maîtrise des bonnes pratiques, devenir une personne de haute éthique et respectable à tous points de vue, tout cela à partir d’efforts personnels, d’actions sincères et d’une discipline de vie astreignante. Et tout cela est très bien, mieux que de rester vulgaire, sans moralité, sans éthique de vie et d’errer sur un chemin vide et absurde. Tout cela n’est pas à négliger. Mais en ce qui concerne la vérité inexprimable, tout cela ne suffit pas, elle se trouve au delà du mât de cent pieds, il n’est pas possible de l’atteindre en grimpant encore plus haut. Il faut lâcher, être soi-même, à l’intérieur de soi-même, vérité.
Cet état de vérité, « cela », « ainsi », ne peut pas être compris en prenant en considération le Bouddha, ni l’esprit ; cela ne peut être compris par la prise en compte du monde du dharma, ni par celle de l’univers entier. Il faut l’être soi-même, c’est à dire partir de cette vérité, de cette réalité inexprimable et non partir de son moi. Les gens veulent toujours revenir à croire que c’est eux, leur moi, je, qui va finalement atteindre l’éveil, et que tous les efforts qu’ils font à partir de leur moi vont les mener à une condition spéciale qu’ils appellent l’éveil car il leur est inconnu. Mais cela ne marche pas ainsi. Ce que dit Dogen est que vous devez partir de ce qui est. Si vous recherchez cela à partir de votre ego, aucune chance. Etablissez d’abord le corps-esprit. A partir de là vous posséderez les caractéristiques réelles de quelqu’un qui est vérité, qui est lui-même réalité, et non une illusion sur vous-même. C’est à partir de là, qu’étant vous-mêmes cette vérité, vous n’aurez pas besoin de vous préoccuper de ce qu’est cette réalité ou cette vérité.
La vérité du corps-esprit, la vérité des Bouddhas est ainsi, c’est ça. A partir de la vérité du corps-esprit vous pouvez voir ce qu’est cela, vivre cette réalité inexprimable. Vous ne serez plus obnubilé par le fait de la trouver quelque part ailleurs, ou d’essayer de la créer vous-mêmes par vos pensées, vos actions ou même par vos pratiques.
Oui, il est important dans sa vie d’essuyer la poussière chaque jour, de polir sa connerie et de faire des progrès vers une haute éthique de vie. C’est ce que suivent les auditeurs dans l’espoir de devenir arhats. Les bodhisattvas aussi doivent faire cela, car c’est bien dans la vie, c’est utile, favorable à tous et cela transmet autour de soi de grandes qualités. Mais pour la vérité inexprimable, on pourrait même dire pour porter la source de la vie en soi, tous ces efforts ne suffisent pas bien qu’ils doivent être faits et répétés.
Pour trouver la Voie, il faut être soi-même un homme de la Voie. On trouve l’équivalent dans la Bible : « Vous ne me chercheriez pas si vous ne m’aviez déjà trouvé. » Personne ne peut vous apprendre cela, c’est votre vie. Décidez et acceptez d’être des personnes de la Voie, arrêtez de vous accrocher à votre mât, vos petits trucs, votre emploi du temps, vos allées et venues, vos opinions, jetez-vous dans le corps-esprit. Seules les personnes ainsi peuvent être moines ou nonnes zen, les autres peuvent prendre refuge dans les trois trésors, ou accepter les préceptes lors d’une cérémonie s’ils le désirent.
Zazen 2
Continuons dans le chapitre Inmo de Dogen. Le 6ème patriarche Eno était un bûcheron dans la province de Shinshu. Il connaissait les montagnes et les rivières et par ses efforts sous les grands pins, il avait coupé ses racines mais comment aurait-il pu connaître l’enseignement éternel qui illumine l’esprit, alors qu’il ne voyait personne. Un jour au marché il entendit le Sutra du Diamant. Ce n’était pas quelque chose à laquelle il s’attendait, et personne ne l’avait encouragé à le connaître ; ce fut totalement inattendu. Alors sous le coup, illuminé, il quitte sa vieille mère et se met en recherche d’un homme qui pourrait lui donner conseil. C’est déjà un comportement peu répandu. En effet ceux qui possèdent la sagesse, s’ils entendent le dharma, sont capables de croire et de comprendre immédiatement. Cette sagesse, dit Dogen, n’est jamais apprise d’autres gens ni créée par soi-même.
Voilà ce que dit Dogen à ce propos :
« Tout cela est au-delà de venir, au-delà d’entrer ; c’est comme l’esprit du printemps qui rencontre la saison du printemps. La sagesse est au-delà de l’intention et la sagesse est au-delà de la non intention. La sagesse est au-delà de la conscience et est au-delà de l’inconscience. Combien moins pourrait-elle être reliée au grand ou au petit ? Combien moins pourrait-elle être discutée en termes d’illusion ou de réalisation ? Le point principal est que le 6ème patriarche ne sait même pas ce qu’est le Bouddha-Dharma, n’en n’a jamais entendu auparavant et donc n’y aspire pas ni ne s’en languit. Lorsqu’il entend le Dharma, il se rend compte en un éclair de sa dette de gratitude et abandonne son propre corps, c’est à dire abandonne la vie qu’il avait. De telles choses se passent parce que le corps-esprit de ceux qui possèdent la sagesse n’est déjà plus personnel. Ceci est appelé l’état de croire et de comprendre en un instant. »
Alors la gangue de roche qui entoure le diamant se déchire et chacun peut saisir ce diamant. Cela ne demande aucune connaissance de la part du caillou, c’est une fonction innée de l’être humain qui provient de bien avant ses facultés mentales, telles l’attente, la connaissance et la pensée. Bien que l’être humain et la sagesse ne se connaissent pas, il semble que la vérité soit de façon immuable discernée par la grande sagesse. Sans cette sagesse les êtres doutent et restent dans le monde de leur souffrance existentielle. Rien n’est caché dans l’univers entier. Parce que le 6ème patriarche est une personne qui est cela, alors est-il illuminé. Cela n’a rien à voir avec la compréhension d’autres personnes, la transmission du dharma et du kesa sont juste cela à ce moment exact.
C’est à ce moment exact que j’ai rencontré Etienne. C’est comme cela, c’est Inmo.
Zazen 3
Au-delà de nos pensées, illusions, désirs ou croyances, voir la réalité, s’éveiller à la simple réalité. La réalité est sans doutes, elle est ce qu’elle est. Chaque chose est quelque chose, certainement. Dans le zen les formes sont réelles. Tout cela est Inmo. Mais les êtres préfèrent souvent s’attacher à ce qu’ils croient, à ce qu’ils considèrent les faire vivre et justifier leur état d’êtres humains. La réalité est qu’ils sont vivants, parties et formes de l’univers. C’est dans ce sens qu’Etienne a dit : « Un moine zen c’est un moine zen. » Contrairement à cela, beaucoup veulent exprimer qu’un moine zen est ceci ou cela, dévoiler des caractéristiques essentielles qu’ils espèrent d’ailleurs posséder un jour mais qu’en fait ils ignorent totalement. Beaucoup d’autres ne pensent même pas, ils ne voient qu’eux-mêmes, leur ordination, leur kesa à eux, leur vie dont une petite case est réservée pour le zen, le reste étant propriété du monde commun, variant selon leurs envies. Et puis à la fin ils oublient et repartent, mais où ? Nulle part, loin de leur vraie maison.
Il faut comprendre Inmo, c’est comme ça et savoir ce que ça veut dire un moine zen c’est un moine zen. Savoir l’inexprimable, intégrer son image dans le miroir ancien des Bouddhas et des Patriarches à la place de regarder à côté. Agir avec sagesse. « Ceux qui possèdent la sagesse, s’ils entendent l’enseignement du Dharma, sont capables de croire et de comprendre immédiatement. »
Il est dit dans la parabole des simples, des herbes donc, du sutra du Lotus :
Le roi de la Loi, qui détruit l’existant,
Apparaît au monde
Et, selon le désir des êtres,
Prêche la Loi de façon variée.
Qui a la sagesse, s’il l’entend,
Peut croire et comprendre
Qui est sans sagesse doute et regrette
Et elle est à jamais perdue pour lui.