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Au commencement était l'âge de glace. En 2012, Mason Bates compose "Liquid Interface", une partition symphonique sur l'eau qu'il enrichit, grâce à l'interface de son laptop, de discrets beats électroniques. Il se donne pour programme de traverser en 4 mouvements tous les états de l'eau: le solide, le liquide et le gazeux.
La glace craque et fond
Lorsque le premier mouvement commence, on entend les bruits des glaciers qui "vêlent", c'est-à-dire dont des fragments s'écroulent dans la mer. Des bruits enregistrés sur le terrain par un journaliste courageux. Il y a dans l'orchestre des blocs de sons – de glace – perçants. Puis les violons retentissent: la fissure se répand à travers la glace. Lorsqu'elle atteint le sommet du bloc de glace, les trompettes font céder l'édifice.
>> A écouter: Liquid Interface: II. Scherzo Liquido de Mason Bates
Le tempo du premier mouvement se fluidifie alors peu à peu. Et ce n'est pas par hasard, car la musique - la glace - fond vers le second mouvement, "Scherzo liquido". Les bois jaillissent, liquides, hyperrapides. A ces bois qui giclent s'ajoutent les notes que répètent le piano et le violon. Ce mouvement, c'est le niveau pointilliste de la goutte qui tombe. Puis tout d'un coup, les gouttes se taisent: l'eau qui stagne dans le grave annonce le troisième mouvement.
"Crescent City", la ville inondée
La "Crescent City" (Ville montante), c'est en fait la Nouvelle Orléans. Une ville qui connaît bien, beaucoup trop bien, le pouvoir de l'eau qui monte… comme un crescendo, sans électro cette fois, avec une vieille batterie du bon vieux temps. Un hommage à New Orleans, berceau du blues et du jazz. Mais la fête sera fauchée en plein cours par la tempête, et c'est le retour des sons enregistrés. Ne résonnera plus alors, dans la ville inondée, que celui d'un vieux groupe de Dixie comme hors d'un transistor rescapé glissant sur l'eau.
>> A écouter: "Liquid Interface: III. Crescent City" de Mason Bates
Le lac Wansee, du grand froid aux chaleurs extrêmes
Pendant qu'il écrit sa partition, Mason Bates passe aussi quelques mois à Berlin, où il assiste à la métamorphose du lac Wansee. L'hiver, sa surface gelée est assez dure pour supporter les stands de vendeurs de saucisses. L'été, avec laptop et vélo, les Berlinois y vont bronzer au bord de l'eau.
Une partition dont la trajectoire en est à présent plus claire: depuis les glaciers en passant par l'eau vive jusqu'à la transpiration de l'été, le monde que "Liquid Interface" traverse est en réchauffement permanent.
Un message écologique caché?
La portée écologique de la partition est évidente, mais le compositeur, dans sa note d'intention, se garde bien de mentionner les mots prétendument trop politiques de "réchauffement climatique".
Quand "Liquid Interface" s'achève sur des beats chaleureux et les glissements longs des violons de l'été, ce n'est pas tant un happy end – n'en déplaise aux fous qui diront que le réchauffement climatique a du bon – qu'une mise en garde. A la fin de la partition, l'eau s'évapore dans le silence, les violons s'évanouissent dans l'atmosphère en réchauffement. Est-ce qu'il faut vraiment applaudir?
RTS Culture