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Jean-Louis Reymond est un personnage de la Vallée 1. Je l'appelle l'oiseau-siffleur. Il a une superbe technique, avec sa musique bien à lui quand il siffle aux différents moments de la journée. Dans la force de l'âge, il a été frappé d'un fort handicap de la vue. Pour moi qui le vois assez souvent, il est une source d'inspiration.
Jean-Louis — J’ai aujourd'hui 67 ans et mon handicap est arrivé à 44 ans, en 1992. Je tenais un restaurant à la Vallée-de-Joux. Juste avant Nouvel-An, je reçois des verres à champagne. Je les nettoie, et je vois que ces verres ont tous des pieds légèrement courbés. Et le lendemain, je voyais que les rambardes des fenêtres avaient aussi des courbures. C'était les premiers signes de ma maladie des yeux. Après, ça a été assez vite. Après 40 jours, autour du 10 février 1992, je n'avais plus que le 20% de ma vue des deux côtés. Ça a été donc extrêmement rapide.
En 40 jours, il y a la traversée du désert. J'ai traversé mon propre désert. (Il rit). Voilà, c'est comme ça que c'est arrivé. Je n'avais pas de problème de vue, ma vision était à 100%, je ne portais pas de lunettes. Ma vue est descendue à 5% maintenant. Mais je dirais que je me débrouille aussi bien avec mon 5% qu'avec mon 20% du début parce que je me suis adapté à cette difficulté. Au début, on m'a dit: «Ça peut aller, fais-toi pas de souci. Tout le monde a eu quelque chose de semblable une fois ou l'autre...». Mais malgré cinq opérations au laser, une par semaine pendant ces 40 jours, les choses n'ont pas été remises en état.
Et comment tu vis ton handicap ?
Alors comment je vis mon handicap… Les tout premiers mois, j'étais avec une jeune compagne, ayant perdu ma première épouse d'un cancer en 1987. J'avais une fille de neuf ans et demie. À cette jeune compagne, qui était beaucoup plus jeune que moi, vingt ans plus jeune, j'ai dit: «Reste avec moi tant que tu veux, mais il te faut trouver quelqu'un de plus jeune que moi qui est en bonne santé… et… voilà.» Elle a eu une réponse assez fantastique, elle m'a dit: «Ce n'est pas parce que tu es handicapé de la vue que ça change quelque chose de mon amour pour toi.» Ça m'a stimulé, ça m'a donné du tonus le fait que cette personne qui comptait beaucoup pour moi n'ait pas changé d'attitude à mon égard. (Plus de vingt années après, on dirait que Jean-Louis et Maria, sa «jeune compagne» devenue son épouse, en sont toujours à leurs premiers mois d'amour…). Parce que les six premiers mois, moi qui suis un type très actif et dynamique, j'ai eu de la peine à accepter l'idée d'abandonner plein d'activités. Et en fait ça n'a pas été du tout le cas. J'ai continué à avoir plein d'activités, mais un petit peu différemment. J'ai commencé par vendre mon restaurant dont je n'allais plus pouvoir m'occuper et je suis parti une année avec ma fille et ma jeune femme. Comme ça je pourrais m'adapter à la vie sans avoir à toujours répondre aux questions et à être exposé au regard des autres. Nous sommes partis 365 jours sac à dos pour un tour du monde, à travers l'Annapurna, l'Inde, le Sri Lanka, le Bangladesh, la Thaïlande, l'Australie…
Le regard des autres... Dans un premier temps, ça a compté. J'ai dû rechercher dans moi-même ce qui pouvait être positif dans cette maladie. Finalement, aujourd'hui, je le prends presque comme un avantage. Parce que ça me permet des fois de toucher l'épaule d'une jolie femme, et si son mari s'énerve, je peux lui dire: «On ne tape pas sur un handicapé, Monsieur».
Jean-Louis, cette façon que tu as de positiver, j'adore – et je ne suis pas le seul. Pour moi, c'est une leçon de vie.
Et pour bien voir, je regarde avec ce qui me reste de sens, c'est-à-dire l'odorat, les mains, le cœur... Des fois, je joue un petit peu avec mon handicap en faisant croire que je vois légèrement l'aura des personnes... ça fait actuel, ça fait à la mode..., mais il y a quand même du vrai là-dedans.
Ecoute, moi je te crois, et j'aime ta façon de ne pas trop te prendre au sérieux...
C'est vrai que je ressens beaucoup plus les états intérieurs de la personne. Et alors, quand nous sommes revenus de notre grand voyage, j'ai repris mon activité de prof de planche à voile et de ski. Pour le ski, j'ai dû adapter mon activité, comme élèves, je prends soit des enfants, soit des personnes à mobilité réduite. Et là, quand j'ai un rendez-vous pour un cours, je m'arrange pour qu'on se trouve en plein air. Dedans je ne sais pas bien à qui je m'adresse, alors le client va se demander qui est ce professeur qui ne voit pas.
(Et vous, lecteurs, si vous venez à la Vallée, ne manquez pas Altitude 1004 aux Bioux. Le seigneur de ce lieu poétique n'est autre que Jean-Louis, c'est comme ça qu'il a remplacé son restaurant. Planches à voile, pédalos, pagaie, bière, café, limonades, petite restauration, places pour autocaravanes, tout y est, dans une ambiance un peu 19e siècle.)
Tu as été un élu municipal dans ta commune. Là, comment ça s'est passé?
Alors oui, j'ai décidé de consacrer quelques années de ma vie à la vie de la région. Comme il y avait onze candidats pour cinq places, pour me distinguer un peu des autres, j'ai joué un peu sur ma situation, j'avais pris pour slogan de campagne: «Soyez clairvoyants, votez Jean-Louis Reymond».
Une fois à la municipalité, je dois reconnaître que mes yeux malades m'ont causé quelque souci, car par exemple, rechercher un article de loi avec une loupe, ça complique. C'est pourquoi d'ailleurs je n'ai pas renouvelé ma candidature pour un deuxième mandat. Tout au long de mon mandat, j'ai essayé de compenser en étant très communicatif avec les citoyens de ma commune. Et puis j'ai pu faire aboutir des projets comme le cheminement du bord du lac, la construction d'un village de tipis, le bancomat du Pont pour lequel personne ne voulait investir et, sur la durée, je vois que les gens disent à quel point ils apprécient ces choses qui sont importantes pour la vie locale.
Il faut bien reconnaître qu'il y a chez toi un coté atypique...
Oui, à la différence de beaucoup de politiciens, je dois peut-être à mon handicap cette capacité de ne pas trop me prendre au sérieux, de garder une certaine distance avec les choses. Concernant mon rapport aux autres, j'ai pu voir à quel point les yeux sont importants pour chacun. Et si je pars sur le sujet, très souvent je suis obligé d'écouter l'autre personne me parler de son histoire avec ses yeux, il a eu un problème de cataracte, il me parle de son cristallin, il oublie ses lunettes, il doit changer ses lunettes, souvent des histoires pas très graves d'après moi, et je ne peux pas placer mon histoire...
Et puis les aménagements pour handicapés de la vue?
Pour les malvoyants, il ne me semble pas qu'il y ait véritablement d'aménagements spécifiques à prévoir. L'outil du malvoyant, c'est la canne blanche. Avec ça, il signale son handicap et on fait attention à lui. Ce qui peut se passer pour un malvoyant, c'est que, lorsqu'il y a des travaux, par exemple dans une gare, et que la peinture signalant le haut et le bas des escaliers n'est pas remise tout de suite, il ne voit pas l'escalier, et alors il dévale l'escalier sur le ventre, comme ça m'est arrivé une fois à la gare de Lausanne.
Sinon à la maison, la première consigne c'est de mettre les tubes à la bonne place. Parce que se brosser les dents avec un produit pour les boutons de jeune fille, c'est jamais très drôle. Bon, mais par rapport à un aveugle, je suis quand même extrêmement gâté! C'est difficile dans un certain sens, mais si je me compare à une personne atteinte de cécité totale, ces 5% qui me restent, c'est absolument génial que je les aie encore.
1. L'auteur parle ici de la Vallée de Joux, Vaud, Suisse