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Les rois de l'Ancien Empire se sont fait enterrer dans des pyramides ; et ces pyramides étaient leurs tombeaux. Une telle évidence peut faire sourire; mais il y a près de deux mille ans que la conscience occidentale se refuse à admettre que les Egyptiens ont accumulé assise sur assise des millions de blocs de pierre pour n'y abriter que les dépouilles de leurs rois. Depuis des siècles, depuis que nous avons découvert la fascination du doute, nous n'appartenons plus à un monde dont le langage est hiéroglyphe, emblème. Dans l'Egypte classique, la pyramide était, de tous les symboles, l'un des plus puissants, au point qu'un peuple entier était appelé à lui prêter ses forces, à le rendre néfer, et donc efficace «pour des millions d'années». Bien que destinée à un seul homme, le roi, la pyramide est sans doute l'expression la plus absolue de la ferveur, de ce que nous appelons la piété des Egyptiens.
La forme même du monument a une histoire dont les premiers chapitres sont à rechercher dans les temps les plus reculés. En période préhistorique, la fosse au fond de laquelle était déposé le défunt, reposant sur le côté gauche en position foetale, était surmontée d'un tumulus de terre et de pierraille. Les tombes de Badari et de Mérimdeh (vers 4000 av. J.-C.) sont donc les ancêtres directs des pyramides dites classiques qui firent leur apparition en IVe
dynastie (vers 2500 av. J.-C.): en périodes protohistorique et prédynastique en effet, le tertre primitif, laissé jusqu'alors à nu, est recouvert d'un placage de calcaire soigneusement appareillé, évoquant déjà le profil du mastaba. Au début de la période historique, soit sous les deux premières dynasties, les tombeaux royaux que l'on a inventoriés sur les sites d'Abydos et de Sakkara marquent un degré d'évolution nouveau : celui du roi Aha (Ire
dynastie), par exemple, affecte la forme d'un vaste massif de brique rectangulaire, de dix-neuf mètres de longueur sur près de trois mètres de largeur, dont les parois extérieures, à pilastres et à redans, accusent un fruit très prononcé : l'architecture est en train de naître.
C'est à Djéser
IIIe dynastie Pyramide à degrés de Djéser Sakkara, nécropole royale
, deuxième roi de la IIIe
dynastie, qu'il faut attribuer le pas décisif qui transforma les sépultures royales de mastabas qu'elles étaient jusqu'alors en pyramides. A l'origine de la prodigieuse épopée de l'architecture de pierre, il ouvrit aux bâtisseurs les portes d'un monde nouveau: s'appuyant sur la stabilité des assises de calcaire, son collaborateur et architecte Imhotep osa lancer vers le ciel une sorte d'escalier monumental à six degrés.
Développement ultime du prototype thinite, le monument funéraire de Djéser à Sakkara inaugure l'histoire des pyramides. Mais en dépit de la hardiesse du plan d'ensemble, la chambre sépulcrale a été maintenue sous le massif: un caveau revêtu de granit rose d'Assouan, obstrué au moment des funérailles par un monolithe de près de quatre tonnes, une chambre de manoeuvre, quatre longues galeries taillées au coeur du roc rappellent encore la fosse des tombes pré- et protohistoriques ou les resserres des mastabas thinites.
Entre les règnes de Djéser et de Chéops s'écoulent près de deux siècles, au cours desquels la conception même de la pyramide évolue de cas en cas. Si Sekhemkhet ( IIIe
dynastie) se fit encore élever à Sakkara une pyramide à degrés analogue à quelques détails près à celle de Djéser, Snéfrou (IVe dynastie)
IVe dynastie - Pyramide de Snéfrou Meidoum, nécropole royale
, lui, érigea à Meïdoum un tombeau qui, après plusieurs remaniements de plan, fut entièrement revêtu d'un parement lisse en calcaire de Tourah. Plus tard, et pour des raisons mystérieuses encore, il ordonna la construction à Dashour de deux nouvelles pyramides, la rhomboïdale avec sa curieuse cassure de l'angle d'arête, et la pyramide Nord, toutes deux à pans lisses; pour la première fois, les appartements funéraires, au lieu d'être taillés en sous-sol, à même le roc, sont ménagés dans les assises inférieures du massif. Son successeur Chéops
IVe dynastie - Cartouche de Chéops Calcaire - haut. 0,139 Provient de Guizeh New York, Metropolitan Museum of AAAAAP///yH5BAEAAAAALAAAAAABAAEAAAIBRAA7" data-srrt
choisit pour y reposer le plateau de Guizeh, où il éleva à son tour une pyramide
IVe dynastie - Pyramide de Chéops Guizeh, nécropole royale
que l'on s'accorde à reconnaître comme le type le plus accompli du tombeau memphite: avec ses deux cent trente mètres de côté, ses cent quarante-six mètres de hauteur et les quelque cent quatre-vingt-sept mètres de son plan incliné selon un angle de 51° 50, elle atteint le volume énorme de 2521000 m3. Mais, moins que ses proportions, si étourdissantes soient-elles, c'est la perfection et surtout l'originalité de la conception qui valent au monument sa réputation de chef-d'oeuvre: galeries et chambres funéraires sont réservées au coeur même de la masse ; la chambre du roi, noyau central de la pyramide, s'ouvre ainsi à quelque cinquante mètres du sol, comme suspendue entre terre et ciel; en étudiant de près plan et élévation, on s'aperçoit que la disposition révolutionnaire des lieux est le fruit d'un long et patient travail de mise au point: le premier projet répondait, semble-t-il, au schéma traditionnel; une galerie descendante conduisait à la première chambre funéraire taillée dans le sous-sol rocheux à près de vingt-cinq mètres de profondeur, et laissée inachevée. Lors d'une deuxième campagne de construction, on lui préféra un couloir ascendant ouvrant sur un corridor horizontal qui permettait d'accéder à une nouvelle chambre funéraire, dite abusivement chambre de la reine, la seule des trois salles qui soit située dans l'axe exact de la pyramide. Une dernière modification de plan occasionna l'aménagement de la fameuse grande galerie, longue de quarante-six mètres, aboutissant à la troisième et dernière des chambres funéraires, toute revêtue de granit. Chef-d'oeuvre de technique, cette salle est surmontée d'un plafond plat composé de neuf dalles de pierre, au-dessus duquel lesconstructeurs ont prévu cinq compartiments de décharge superposés, le dernier à double pan, pour conjurer tout risque d'effondrement.
L'équipe anonyme des architectes, des ingénieurs et des contremaîtres qui, depuis le règne de Djéser, était responsable des chantiers royaux, forte de l'expérience acquise de règne en règne, atteignit à Guizeh le point culminant de son génie. Badari, Mérimdeh, This, Sakkara, Dashour, Meïdoum et Guizeh, sont donc les étapes distinctes d'une même évolution qui, du tumulus primitif à la pyramide idéale, s'étendit sur près d'un millénaire et demi. Pendant ces mille cinq cents ans, toutes considérations techniques mises à part, la forme première du tombeau demeura inchangée. C'est dire que le symbole qu'elle illustre était assez puissant pour garantir la stricte observance des canons et de la tradition.
Pour tenter de cerner ce symbole, il faut remonter aux sources: en égyptien classique, le mot tombeau
se notait per en djet
, soit maison d'éternité, ou plus exactement maison pour l'éternité.
En période thinite déjà, les mastabas de This ou de Sakkara reproduisaient la structure des demeures civiles : les murs à pilastres et à redans du tombeau du roi Aha symbolisent ainsi l'enceinte d'une propriété ou d'une ville, le défunt affirmant par là qu'il repose pour l'éternité dans son fief, dans sa demeure. Une muraille analogue délimite encore le complexe funéraire de Djéser à Sakkara, postérieur de près de trois siècles pourtant.
Mais dès l'aube de l'Ancien Empire, la mise en commun d'idées religieuses jusqu'alors éparses, et l'élaboration d'un rituel syncrétique dans les temples dépendants de la couronne favorisèrent l'évolution de la symbolique funéraire. La place privilégiée accordée au roi dans le système divin et l'affirmation de son destin néterique marquèrent la fin des mastabas pharaoniques : une demeure d'éternité ne suffisait plus à celui qui était appelé à rejoindre les dieux ses pères ; il lui fallait, outre le lieu qui lui garantissait l'immortalité, le véhicule permettant d'accéder au séjour divin. La pyramide se veut l'un et l'autre, à la fois lieu et véhicule ; elle offre au roi un asile inviolable et elle l'aide à franchir les premiers pas de son ascension vers l'au-delà.
Pour essayer de comprendre ce double rôle de la pyramide, passif de par l'inertie de la matière et actif de par le pouvoir de la forme, il faut se référer aux célèbres Textes des Pyramides
. Produits d'un colossal travail de compilation entrepris par les prêtres héliopolitains sous les premières dynasties, ils sont composés d'hymnes, d'incantations, de formules magiques, véritables amulettes verbales destinées à protéger le défunt dans l'accomplissement de son destin, à surmonter les périls qui pourraient se dresser sur sa route, ou mieux encore, en reprenant l'expression égyptienne, à «affermir son coeur» jusqu'au terme du voyage. Les trois versions principales qui nous en sont parvenues ont été relevées dans les chambres funéraires des pyramides d'Ounas (Ve dynastie)
IIIe-Ve DYNASTIES Tombeau des barques, chaussée funéraire et pyramide du roi Ounas; à droite, mur Sud du complexe funéraire de Djéser Sakkara, nécropole royale
, de Pépi Ier (VIe
dynastie) et de Merenré (VIe
dynastie), gravées à même les parois en longues colonnes de hiéroglyphes polychromes en bleu. Délibérément hermétiques, et donc fort difficiles à appréhender dans le contexte culturel d'aujourd'hui, ces recueils présentent tous, en dépit de leur disparité, l'essentiel du rituel du «savoir renaître».
Certains passages intéressent notre sujet; ainsi le paragraphe 267: « Un escalier vers le ciel est déposé pour lui (le roi) afin qu'il puisse accéder au firmament par cette voie». La pyramide, et la pyramide à degrés plus particulièrement, est donc l'escalier, la voie permettant au pharaon défunt d'accomplir sa destinée cosmique. Plus loin, aux paragraphes 508 et 523, on lit encore : «J'ai foulé le faisceau de tes rayons sous mes pieds comme une rampe par laquelle je monte jusqu'à ma mère, vivant usus sur le front de Ra» [www.sacred-texts.com
]- «Le ciel a fortifié pour toi (le roi) les rayons du soleil pour que tu puisses te soulever jusqu'à lui,pareil à l'oeil de Ra». La pyramide à pans lisses représente donc à la fois a suprême protection de Ra étendant ses rayons sur la dépouille de son fils, et, tout comme l'escalier du paragraphe 267, le chemin de lumière qu'empruntera le roi ressuscité pour rejoindre le sein de son père.
Il serait certes abusif de prétendre que les paragraphes 267, 508 et 523 des Textes proposent à eux seuls une explication définitive de la symbolique funéraire égyptienne. Nous disposons d'autres sources encore qui confirment les hypothèses avancées : l'écriture égyptienne offre en ce domaine un champ d'investigations d'une richesse exceptionnelle ; le scribe, on le sait, avait coutume d'ajouter à la fin d'un groupe de signes formant un mot un idéogramme supplétif, le déterminatif, destiné à expliciter l'essence même du terme invoqué. Ainsi bière, par exemple, s'écrivaitheneket
, à quoi l'on accolait le signe
, représentant un pot à bière , soit
.
De même, le verbe monter se notaiter
, et avait pour déterminatif la représentation schématique d'un escalier à double pan
dont le profil rappelle étrangement celui de la pyramide de Djéser. Quant au substantif pyramide, il avait pour graphie mer
. Le prefixeem
signifiant le plus souvent l'endroit, le lieu, la place, le mot peut se traduire par la place où l'on monte. L'écriture corrobore donc la teneur des textes sacrés: la pyramide est l'escalier, la voie mystique, ou plus simplement le lieu qu'emprunte le roi pour monter auprès de Ra.
Mais nous aurions tort de croire que le problème est ainsi résolu, que la pyramide à degrés symbolise toujours les premières marches du chemin menant à Ra et que la pyramide à pans lisses représente toujours la protection suprême des rayons en faisceau. En étudiant la structure interne des pyramides de Sakkara, de Dashour, de Meïdoum, de Guizeh, les égyptologues ont eu la surprise de découvrir que, le plus souvent, les deux schémas se superposaient dans un même édifice : ainsi, la pyramide de Meïdoum a révélé sous son revêtement lisse un massif central à sept degrés. Après examen, il ne semble pas que les architectes aient adopté ce mode de faire pour de simples raisons techniques ; il n'est pas plus difficile en effet de plaquer une couverture de calcaire sur une paroi à assise régulière que sur une paroi en degrés. Le véritable motif pourrait donc être symbolique : le monument funéraire de Snéfrou serait une double pyramide, à la fois véhicule (l'escalier) et lieu de protection (les rayons de Ra).
On peut dès lors comprendre et admettre la mystérieuse rupture d'angle de la pyramide rhomboïdale de Dashour; plutôt que de croire que Snéfrou, à court de moyens, voulut précipiter la fin des travaux en brisant l'arête du monument, il paraît plus justifié de se rallier à l'opinion d'Alexandre Varille, et d'interpréter la rhomboïdale comme «deux pyramides imbriquées l'une dans l'autre: tout y est l'expression d'une dualité. Deux galeries indépendantes accèdent aux deux appartements; dans l'appartement du bas, deux trappes ouvertes dans la cheminée du puits plafonné par deux dalles; deux herses coulissantes dans la partie horizontale de la galerie haute. (...) La pyramide est entourée par deux murs d'enceinte parallèles séparés par un étroit couloir. L'avenue d'accès arrivait à une porte à deux battants, placés curieusement à très peu de distance l'un derrière l'autre, disposition à laquelle on ne peut pas éviter de donner une explication symbolique».
[cf. A Propos des pyramides de Snefrou, Cairo, Imprimerie Schindler, 1947, p.7]
Poursuivant l'étude des monuments funéraires de l'Ancien Empire, les archéologues ont découvert encore que la plupart des pyramides, au lieu de reposer comme on l'avait cru sur un terrain parfaitement plan, étaient assises sur un tertre naturel, ou tout au moins sur une éminence rocheuse soigneusement réservée. Là encore, toutes considérations techniques mises à part, l'explication appartient au domaine du symbole : à l'origine des temps, à en croire le dogme héliopolitain qui prévalait alors, le chaos ou noun, composé neutre de matière et de non-matière, d'inerte et d'animé, de passif et d'actif, aurait donné naissance, sous l'impulsion du Vouloir créateur, au premier élément organisé, une butte de pierre émergée des marais; là serait né Atoum, père des dieux qui organisèrent le cosmos : Shou et Tefnout, Nout et Geb, Osiris, Isis, Seth, Nephthys, formant à eux tous la Grande Ennéade.
Ce tertre primordial était vénéré au coeur du sanctuaire d'Héliopolis sous la forme d'un obélisque trapu dont on ne sait aujourd'hui, vu l'absence de témoignages précis, s'il était de section ronde ou carrée. Il portait à l'origine le nom de ben, puis de par le phénomène bien connu de réduplication, celui de benben. Le monolithe sacré représentait donc le lieu où avaient surgi la vie, l'harmonie, l'ordre, toutes manifestations du néter agissant.
Les pharaons de l'Ancien Empire, pour affirmer leur triomphe sur ce néant qu'est la mort, s'arrogèrent ce privilège de participer au mythe héliopolitain et, reposant à jamais sur la butte originelle, s'assimilèrent au cycle créateur d'Atoum. L'éminence sur laquelle est fondée la pyramide, et donc par extension la pyramide elle-même, représentent le lieu du premier jour de la genèse, celui du pouvoir-naître, celui du pouvoir-renaître, par analogie à la genèse héliopolitaine.
La pyramide est ainsi l'instrument du plus grand des mystères divins, celui du retour à la vie. Dressée à l'horizon, face au pays tout entier, elle exalte la suprême puissance des dieux ; car, comme l'a écrit J.H. Breasted : «La forme pyramidale du tombeau royal avait la plus haute signification sacrée. (...) et quand la pyramide s'élevait, énorme telle une montagne, au-dessus du sépulcre royal, dominant la ville à ses pieds et la vallée au-delà, elle était l'objet le plus altier qui accueillît le Soleil dans toute la contrée à la ronde et les rayons matinaux de l'astre divin étincelaient sur le sommet éblouissant bien longtemps avant de disperser les ombres dans les demeures des humbles mortels».
Depuis quarante-quatre siècles, bien des mortels ont traversé le plateau de Guizeh ; pas un seul, j'en suis sûr, n'a levé les yeux sur Chéops sans ressentir, au-delà des cultures et des confessions, le frisson profond que provoque la découverte du sacré.