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J'aime lire les poèmes barbares écrits en latin, et j'ai appris cette langue en grande partie pour pouvoir lire ce que les Germains et les Celtes avaient écrit dans la langue de Rome après s'être convertis au christianisme.
Un des auteurs les plus connus, de ce genre, est le Gallois Geoffroy de Monmouth, rédacteur de l'Historia Regum Britanniae - texte fondateur de la tradition arthurienne en Europe. D'un motif purement local, excentré, confiné, Geoffroy, en s'installant à Oxford et en rédigeant ses textes en latin, a créé une révolution culturelle dans l'ancien empire romain.
Rapidement, ils furent traduits en français pour être lus aux ducs de Normandie, puis aux autres seigneurs gaulois, et des adaptations en anglais, en allemand virent le jour.
J'ai lu l'Historia Regum il y a déjà un certain temps, affectionnant les récits sur Merlin et Arthur, les plus beaux de la chronique - et si supérieurs au reste que Geoffroy semble s'y être appuyé particulièrement sur des épopées galloises qu'il connaissait, ou dont il se souvenait.
Mais il a également écrit, en vers, une Vita Merlini curieuse, lue plus récemment. Le récit commence après le départ d'Arthur blessé vers les îles heureuses, où l'a accompagné le barde Taliésin, avant de revenir le raconter à Merlin. Le roi breton a été recueilli par la nymphe Morgen, première des neuf dames qui dirigent l'île, et elle a promis qu'il serait bientôt guéri et pourrait rentrer en Bretagne. Il s'agit de mythologie...
Merlin, après des batailles sanglantes entre Bretons, est devenu fou et erre dans la forêt, vivant comme une bête. Observant les étoiles, il prophétise, annonce de hauts faits. Puis une source miraculeuse lui rend la raison, et il décide de rester dans la forêt en compagnie de Taliésin et de sa propre sœur, qui prophétise aussi.
C'est elle, qui, femme d'un roi, lui a bâti son espèce de temple, en bois et ouvert sur l'horizon et le ciel, afin qu'il pût contempler les étoiles et y lire l'avenir. Devenue veuve, elle s'y installe avec lui.
Taliésin commet des digressions consacrées aux pouvoirs des sources, aux mœurs des oiseaux, à la hiérarchie des anges – comptant, tout en haut, ceux qui adorent Dieu, plus bas, ceux qui servent de messagers aux hommes, et, tout en bas, ceux qui se mêlent corporellement aux femmes pour y engendrer contre la nature des sortes de surhommes (dont Merlin). Même les démons sont appelés anges, et le christianisme breton diabolise moins que celui des Romains. À cet égard, une différence avec saint Augustin apparaît, et Geoffroy semble plus proche d'Apulée et des néoplatoniciens, sans cesser d'être chrétien. Car il jure que Merlin s'en remet absolument au Christ. Mais il est davantage dans le merveilleux et moins dans la raison rigoureuse et cassante de la morale latine. Il est celte, en somme. Et déjà romantique.
Ce n'est pas un texte rigoureusement composé, mais il est plein d'une beauté chatoyante - a un charme profond.