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Misère de l’individualisme
Beaucoup de mots désignent l’amour exagéré de soi: l’amour-propre, l’égoïsme, l’égotisme, l’individualisme, le solipsisme, le narcissisme. A l’exception du premier, ces termes sont relativement modernes, employés couramment peu avant la Révolution française (égoïsme, égotisme, solipsisme), au début du XIXe siècle (individualisme) ou au XXe (narcissisme).
De nos jours, le narcissisme à la cote; il est parfois qualifié de pervers, relevant de la psychiatrie… et de l’enfermement.
Dans le présent article, nous aimerions exposer l’histoire du mot individualisme et expliquer pourquoi on attribue à cette notion une valeur tantôt négative, tantôt positive.
A la fin du XVIIIe siècle, la sclérose des institutions d’Ancien Régime et le dogmatisme religieux sont devenus insupportables. Les énergies individuelles ont l’occasion de s’employer dans l’anarchie révolutionnaire pour commencer, à l’armée ensuite, au service des ambitions conquérantes de Napoléon. Lors de la Restauration, vers 1825, libéraux, réactionnaires catholiques et disciples du comte Claude-Henri de Saint-Simon introduisent la notion d’individualisme dans leurs disputes idéologiques. L’individualisme est selon ses adversaires saint-simoniens une forme d’égoïsme, autrement dit un vice, bien que égoïsme puisse revêtir aussi un sens positif, en tant qu’ instinct de conservation qui aide l’homme à survivre en milieu hostile, serait-ce au détriment d’autrui. Saint-Simon lui-même ne parle pas encore d’individualisme, mais d’égoïsme. Un libéral comme Benjamin Constant n’utilise pas individualisme, mais se sert d’individualité, terme auquel il accorde une valeur positive. Avec le libéralisme, le souci de l’individu s’affirme avec insistance, ainsi que le droit de chacun à la libre expression et à l’exercice de l’esprit critique.
Dès les années 1840, le néologisme individualisme s’impose, car il permet d’exprimer des nuances qu’égoïsme ne parvient pas à signifier. Dans le second tome de son chef-d’œuvre De la Démocratie en Amérique, Tocqueville utilise à treize reprises ce mot abstrait en –isme, bien que celui-ci ne le satisfasse pas entièrement: Il agrandit et voile la pensée, rend l’expression plus rapide et l’idée moins nette. Par souci de précision, il entreprend d’en donner une définition aujourd’hui insurpassée: L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout […] L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible, qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis, de telle sorte que, après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même […] L’égoïsme naît d’un sentiment aveugle ; l’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. Il prend sa source dans les défauts de l’esprit autant que dans les vices du cœur […] L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent […] Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le refermer tout entier dans la solitude de son propre cœur […] L’égalité place les hommes à côté les uns des autres et les dispose à ne point songer à leurs semblables […] Du temps de nos pères, il n’y avait pas en effet d’individu qui n’appartînt à un groupe et qui pût se considérer absolument seul.
Au XXe siècle, l’individualisme désignera le trait distinctif des sociétés modernes où l’égalité et la ressemblance se substituent à la hiérarchie et aux distinctions, où l’association et le contrat remplacent les liens organiques. L’anthropologue Louis Dumont oppose individualisme et holisme (du grec holos = tout). Sont holistes les communautés traditionnelles qui valorisent la totalité sociale et négligent ou subordonnent l’individu humain. Toutes les sociétés précédant la Révolution sont holistes. Les sociétés démocratiques d’aujourd’hui sont individualistes. Le tout social sert le bonheur de l’individu. Aucune société n’est cependant purement holiste ou individualiste. Même l’Inde des castes a permis pour des raisons religieuses à certains individus de s’extraire du système. La volonté de maintenir les communautés subsiste dans la société occidentale, sinon celle-ci dépérirait.
Pour le philosophe canadien Charles Taylor, l’individualisme est à la fois la plus belle conquête de la modernité et la première cause du malaise moderne. La tension entre individu et communauté ne faiblit pas.
C’est sans doute le christianisme qui, dans les sociétés holistes de l’Antiquité, a transformé les individus empiriques en personnes dignes d’intérêt. Aime ton prochain comme toi-même, enseigne le Christ; ce commandement prime sur tous les autres. Dieu nous aime tous et nous connaît infiniment mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Lui seul nous distingue. Pour les réformés, la relation personnelle entre Dieu et chaque croyant est valorisée. Cela ne signifie pas que nous soyons tous égaux devant Dieu. La catégorie d’égalité ne convient pas dans ce cas.
Cependant, comme Tocqueville le suggère, l’égalité et l’individualisme marchent ensemble. Les individus bénéficient tous au même titre de la raison critique, source du vrai et du progrès.
La Révolution de 1789 a détruit les communautés qui s’interposaient entre les individus et le pouvoir étatique. Toutefois, le besoin du vivre-ensemble, comme on dit maintenant, ne s’éteint pas. L’histoire présente est guidée par l’exigence de rétablir l’équilibre entre individu et communauté en faveur de celle-ci. L’individualisme connaît un destin paradoxal. La volonté de tout égaliser sous l’aiguillon de l’envie favorise autant l’isolement et la rivalité que la massification. Tel individu cherche à s’extraire de la masse, mais ses concurrents imitent immédiatement les signes par lesquels il a cru se différencier. Les individus soi-disant originaux finissent par se ressembler. Le tout à l’ego ne produit qu’un seul vainqueur: l’industrie chargée de fabriquer sans cesse de nouveaux signes distinctifs.
Dès l’époque de la Restauration, divers courants politiques voulaient concilier individus et groupes. Tocqueville, qui soulignait les vices de l’individualisme, pensait que les Américains avaient trouvé une parade en créant des associations à tout propos. Les saint-simoniens français, puis les positivistes, imaginèrent qu’une élite éclairée par la science guiderait une communauté nationale d’un genre nouveau. Certains libéraux croyaient que la religion tempèrerait l’individualisme. Les premiers socialistes français, comme Pierre Leroux, luttaient à la fois contre l’individualisme libéral, le communisme naissant et la réaction monarchiste.
De nos jours, le communautarisme prétend opérer une synthèse entre l’individualisme et la communauté. Pour s’émanciper, des individus égaux se rassemblent selon un seul critère: LA communauté noire, LES femmes, LES homosexuels, LES transgenres, LES jeunes, etc.
Dans cette galaxie, la Ligue vaudoise occupe une place à part. Elle réunit tous ceux qui s’attachent au bien commun du Pays de Vaud. Ne niant en aucune façon l’individualité de ses membres, elle emploie leurs qualités diverses au service de quelque chose de plus grand qu’eux. L’individu ne devient quelqu’un qu’en agissant au sein des communautés qui constituent le Pays: familles, communes, métiers, entreprises ou associations professionnelles. La Ligue séduit même des solitaires. Les solitaires ne sont pas des individualistes. Ils délaissent parfois leur monde intérieur pour défendre fidèlement la patrie qui les a vus naître.