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A Jean
18 février 2007
J'ai connu Jean Widmer lorsqu'il était étudiant et membre du comité de l'Association générale des étudiants de l'Université de Fribourg (AGEF). C'était en 1971.
Jean était alors aussi rédacteur en chef du journal de l'AGEF dont il avait renouvelé la mise en page et surtout le contenu. Ses intérêts étaient déjà multiples, mais l'une des questions qui le préoccupait beaucoup était la contribution que les étudiants pouvaient et devaient apporter à la vie de l'Université. Etranger à tout formalisme, Jean pensait que l'on ne pouvait pas simplement revendiquer plus de participation estudiantine dans les instances universitaires. Il fallait surtout s'interroger sur ce qui rendait cette participation crédible en termes de compétences et capacités estudiantines. Il propose alors de réaliser une enquête sur la question de l'abstentionnisme et de la participation des étudiants à l'Université de Fribourg, ainsi que sur leurs attentes envers l'enseignement universitaire. Il conçoit cet enseignement comme une ressource qui ne doit pas seulement être au service d'un projet professionnel mais qui doit également favoriser l'esprit critique et aiguiser la sensibilité citoyenne de l'étudiant.
On voit déjà pointer ici son intérêt pour les questions concernant l'espace public qu'il définira plus tard comme étant " la manière dont un espace social est rendu lisible par les membres " (2004). Il est important de montrer que l'enseignement universitaire a aussi un impact sur la nature et les transformations des espaces publics. C'est cette enquête (1971-72) qui m'a permis de connaître Jean et de l'estimer pour son honnêteté intellectuelle, sa curiosité, sa créativité et sa capacité d'écoute. Rien ne le laissait indifférent.
Entre le 1er novembre 1975 et le 31 octobre 1980, Jean devient mon collaborateur comme assistant à la chaire de sociologie. A cette époque, mon enseignement et ma recherche portaient sur le comportement déviant et la marginalité sociale. Ma formation sociologique était centrée sur le fonctionnalisme et le culturalisme. Or cette sociologie, qui séparait micro et macrosociologie et qui privilégiait une explication de l'ordre social en termes de socialisation et de contrôle social, montrait ses limites. D'autre part, la question de l'agrégation des systèmes d'action restait ouverte. Le modèle d'une société gouvernée par les normes était insuffisant pour comprendre la déviance et la marginalité sociale, et pour proposer des politiques d'intervention.
C'est ici qu'intervient Jean en me rendant attentif au caractère intersubjectif du monde quotidien dans lequel évoluent les acteurs sociaux. Il me montre l'importance de l'approche phénoménologique des problèmes sociaux. Je prends conscience que des auteurs tels que Schutz et Goffman sont essentiels pour l'étude de la déviance et de la conformité. L'interactionnisme symbolique devient un sujet de nombreuses discussions avec Jean. Il insiste entre autres sur le fait que toute identité fonctionne comme un relais entre l'acteur et ses environnements. Selon lui, l'interactionnisme ne permet pas de savoir comment ce relais intervient dans le processus de reconstitution individuelle et collective du monde. Il pense aussi qu'il ne permet pas d'élaborer une sociologie de l'auto constitution des sociétés. Ce qui passionne déjà Jean, c'est la question de l'agrégation d'actes et de rationalités individuels dans le collectif. Plus tard - dans sa thèse d'habilitation - il défendra la thèse que la langue est ce qui permet de problématiser en sociologie le passage de l'individuel au collectif.
Après avoir passé deux ans aux Etats-Unis au bénéfice d'une bourse du FNRS, Jean revient en Suisse. Fonctionnaire fédéral, il est chargé entre autres de l'étude de l'usage des langues dans l'administration fédérale. Ses rapports sur cette question constituent aujourd'hui encore une référence. Chargé de cours à partir de 1982, Jean sera nommé professeur en octobre 1990 et préside la section francophone de l'Institut de journalisme.
Dès 1992, nous discutons de la création d'une unité de recherche et d'enseignement capable de fédérer les sociologues qui enseignent soit dans la faculté des sciences économiques et sociales (FSES), soit dans celle des lettres. Nous pensons organiser le centre de gravité de cette unité autour du thème " Culture, identités, régulations sociales ". En juillet 1993, la FSES approuve le principe de la création d'une section des sciences sociales. En novembre de la même année, les deux facultés créent - sur demande du Rectorat - une Commission inter facultaire pour la création d'un Institut des sciences sociales. Nous pensons être proche du but ! Cela ne sera pas le cas: 1994-1995 sont des années d'enlisement du projet " sciences sociales ". En effet, l'Université doit se préparer à l'évaluation externe prévue pour 1996, ce qui mobilise toutes les instances universitaires. La réalisation du projet doit attendre les conclusions de l'évaluation qui demande aux Facultés de se restructurer en départements et à la FSES, de créer une nouvelle licence en sciences de la société. C'est ainsi qu'en octobre 1997, Jean prend la présidence de la commission inter facultaire qui prépare le règlement d'étude et les statuts du futur Département des sciences de la société (DSS). Grâce à son engagement sans faille et à ses talents de négociateur, le projet du DSS est accepté dans le courant du SE 1998 par la FSES, la faculté des lettres, ainsi que par le Rectorat et le Conseil d'Etat. Jean en sera le premier président.
Les qualités humaines de Jean et l'extrême vivacité de son esprit m'ont toujours épaté. Il n'a jamais renoncé. Son courage et sa générosité ont été exemplaires. Je garderai en mémoire et pour toujours la qualité de son regard lors des dernières visites que j'ai eu le privilège de lui rendre à l'hôpital : lumineux! Merci Jean.
Riccardo Lucchini
18 février 2007