Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06895.jsonl.gz/270

L’histoire de la viticulture en Californie débute avec les missions jésuites et franciscaines qui remontent la Côte du Pacifique pour évangéliser les indigènes et installer les colons. Vins destinés à la messe et à la soif, ils ne sont pas d’emblée en recherche de la plus haute qualité. Krug sera le premier à fonder une winery de qualité en 1861, mais c’est sans doute Gustave Niebaum, capitaine de marine qui fit fortune avec les fourrures de l’Alaska – à 30 ans il était un des hommes les plus riches au monde – qui initie, en 1879, la viticulture de haute qualité pour réaliser un des plus grands vins possibles, un Grand Cru ! Riche et amateur de grands vins, il rêvait de revenir en Europe et d’acheter un des plus grands châteaux du Bordelais classé en 1855… Marié à une californienne qui ne voulait pas s’exiler, décida alors de créer un Premier Grand Cru en Californie. C’est ainsi qu’il repéra le meilleur endroit de la Napa Valley, pas trop en son début au sud, car trop frais, pas trop au nord car trop chaud, mais au milieu, et en rupture de pente, là où les conditions géo-pédologiques et climatiques sont les plus favorables à une viticulture de haute qualité ! Ainsi naquit Inglenook : 240 acres d’un seul tenant acheté en 1879 avec érection d’une cuverie (winery) en 1880, conçue pour travailler par gravité. Les raisins arrivent au troisième niveau, les cuves de fermentation sont au deuxième, et les caves tout en bas à une quinzaine de mètres de profondeur. Cabernet-Sauvignon et Merlot sont privilégiés. Toutes les conditions sont réunies pour faire un très bon vin. Georges Latour, un autre pionnier des vins californiens de qualité, a créé son vignoble et sa winery en 1900, qu’il dénomma Beaulieu, car sa femme aurait dit : « Quel beau lieu ! »
Un premier grand vin de lieu nommé Inglenook
D’emblée le vin d’Inglenook fut reconnu comme un grand vin, y compris par les grands amateurs de vins européens de la Côte Est ! Mais la Prohibition qui s’imposa de 1920 à 1933 fit quasiment disparaître les vignobles. De 200 wineries en Californie avant son avènement, on passa à une petite dizaine ! En 1933, ce sera John Daniel, le petit neveu du fondateur Gustave Niebaum, qui dirigera l’entreprise familiale jusqu’en 1964, année où il vend la marque Inglenook et la vigne la moins intéressante, plantée devant la winery, dans la plaine. De l’année 1964 à l’année 2008, l’affaire sera revendue une dizaine de fois, et les vins commercialisés, issus essentiellement d’achats, étaient devenus très communs, certains se vendant autour de trois dollars. Les étudiants en quête de vins bon marché en buvaient beaucoup à l’époque ! D’un vin haut de gamme on était passé à un vin industriel de piètre qualité…
C’est à cette époque que Francis Coppola, qui vient de faire fortune avec le succès mondial de son film, Le Parrain, et qui cherche une résidence secondaire, achète aux enchères, en 1975, la belle maison, nommée « La Mansion » et les 100 acres de vignes sises derrière. En discutant avec le grand Robert Mondavi, son voisin, et en dégustant en sa compagnie quelques vins de 1890 à 1895 encore en cave, celui-ci lui dit : « Tu vois que c’est un site extraordinaire que tu viens d’acquérir ! » Ainsi commença le renouveau d’Inglenook, mais sans l’appellation du même nom, car la marque avait été vendue. Francis Coppola arrête alors de vendre les raisins de la vigne attenante à sa maison pour élaborer son propre vin. Ainsi naquit Rubicon en 1978 en une winery rebaptisée Niebaum-Copola sur le modèle de Lafite-Rothschild ! L’aventure « Premier Grand Cru » pouvait reprendre, avec un cépage dominant, le Cabernet-Sauvignon !
En 1995, le propriétaire de l’ancienne winery, nommée « Le Château », décide de vendre et Francis Coppola vient de réaliser Dracula, un autre énorme succès. Il achète le bâtiment et, face à un immense succès commercial de ses vins, il s’engage dans l’achat de raisins pour produire jusqu’à 500 000 caisses ! Les vins sont de moyenne gamme et se vendent très bien sous l’étiquette Coppola. Il achète en 2005 Château Souverain, en Sonoma, où seront vinifiés tous les raisins achetés. La winery d’Inglenook, quant à elle, sera rebaptisée « Rubicon Estate » et seuls les raisins de la vigne initiale y seront vinifiés pour donner Rubicon. Avec la crise de 2007-2008, les affaires marchent mal et une période plutôt floue démarre. Heureusement, en 2011, Francis Coppola peut racheter la marque Inglenook, pour une très grosse somme d’argent. Achat éminemment symbolique, car tous les collectionneurs de grands vins savent que le meilleur vin d’Amérique est le vin d’Inglenook !
En 2011 l’aventure Inglenook peut alors véritablement reprendre ! Il est fait appel à Stéphane Derenoncourt comme consultant, et Francis Coppola recrute en octobre 2011 Philippe Bascaules, venu de « Château Margaux ». Sa mission : élaborer un grand vin élégant à partir d’un lieu soigneusement délimité, les 240 acres du « Château » initial ! 160 acres, dans le meilleur du lieu, sur des sols graveleux, sur substrat volcanique, en rupture de colline, sont consacrés aux cépages bordelais, Cabernet-Sauvignon essentiellement, sur 145 acres, Merlot et de Petit Verdot sur le reste. Sur 80 autres acres se répartissent plusieurs cépages : Zinfandel, Syrah, Roussanne et Sauvignon blanc.
Philippe Bascaules fait d’emblée le choix de ne pas avoir d’assistant-winemaker et de travailler en direct avec le responsable des vignes. Il peut compter également sur le concours d’un cadre chargé de recherche, développement et qualité . 130 parcelles sont identifiées, dont 75 déjà soigneusement dessinées. Une politique de vinification par parcelle peut être mise en place. Ainsi, dans la nouvelle cuverie en construction, 172 cuves de 500 litres à 150 hectolitres pourront accueillir les raisins cueillis à la main. Une quinzaine de personnes travaillent en cave, une vingtaine à la vigne.
Le palissage en V est privilégié, une densité pas trop élevée également. Ce choix permet de ne pas assécher la vigne trop vite, car la pluie s’arrête dès avril ici, à l’inverse de Bordeaux qui peut alors se permettre une densité de plantation plus importante. Les raisins sont ramassés à maturité, mais sans attendre que les grumes commencent à se flétrir, ce qui uniformise le goût des raisins. Chaque parcelle est soigneusement observée et est vendangée en fonction de la maturité jugée optimum, si possible plus près de 13 degrés que de 14 et plus… « Si on ramasse un peu plus tôt que ce qui se pratique couramment en Californie, on va voir apparaître plus facilement le terroir », constate Philippe, toujours en recherche.
Pour le moment il est encore en quête de compréhension du lieu, de la meilleure façon de conduire la vigne, du moment idéal de la cueillette en chaque parcelle, de la recherche d’une maturité optimale évitant ainsi les risques de surmaturité… La vinification est classique, sur une quinzaine de jours, l’élevage se fait sur une vingtaine de mois, avec peu de soutirages. Un collage léger est effectué et le vin est légèrement filtré à la mise en bouteilles. Les fûts proviennent d’une dizaine de tonneliers.
Le premier vin s’appelle Rubicon. Il est élevé avec une proportion de 75 % de bois neuf. Le deuxième prend nom de Cask, mais il perdra ce nom pour se décliner simplement Inglenook Cabernet Sauvignon, cask désignant une sélection de quelques barriques… Or c’est Rubicon qui est issu de la sélection des meilleurs tonneaux ! Il est élevé avec 50 % de bois neuf. Un troisième vin, initié par Philippe Bascaules en 2012, se nomme « 1882 », date du premier millésime d’Inglenook ! 10 % de bois neuf pour ce troisième vin. La dominante de ces trois vins est le Cabernet-Sauvignon, avec un peu de Cabernet Franc, de Merlot et de Petit Verdot.
Trois autres vins, issus d’autres cépages, sont également proposés par Inglenook : un Zinfandel, une Syrah et deux blancs. L’un, issu du Sauvignon, est proposé avec l’étiquette « Inglenook Sauvignon Blanc », l’autre issu d’un assemblage de Roussane, Marsanne et Viognier sous celle de « Inglenook Blancaneaux ».
Une bonne partie de la production est diffusée grâce au Wine Club ( Héritage Society) qui rassemble plus de 5000 membres qui s’engagent à acheter chaque année une certaine quantité de vin, 12 « Rubicon » et 12 « Cask » minimum pour les membres les plus huppés ! On peut de surcroît venir avec six amis, six fois l’an. Peu de vins partent à l’export aujourd’hui, pour le Japon, l’Europe du Nord et le Canada principalement.
• Zinfandel, 2012, Edizione Pennino est délicatement fruité, avec une bonne consistance et une texture agréable, loin des Zinfandel classiques généreux mais manquant de subtilité.
• Cask, Inglenook, 2012 est issu du Cabernet-Sauvignon, avec un peu de Cabernet Sauvignon. La robe est magnifique, brillante et limpide. Il entre en bouche avec élégance et tonicité dans le même mouvement pour délivrer une jolie texture. Un vin vibrant qui fait saliver, avec une délicate rétro-olfaction à multiples facettes : florales, fruitées et épicée… Pas très long, mais finale très gourmande.
• Rubicon, Inglenook, 2011, reflète parfaitement son millésime et son terroir. Plus en texture qu’en consistance, il s’impose d’emblée avec grâce avec une belle vivacité. Très salivant, sapide, il révèle délicatement ses muscles et se prolonge en bouche avec une belle persistance aromatique où les notes florales rivalisent avec les nuances de poivre blanc. Un grand vin !
• Inglenook, Cabernet Sauvignon, 2013, est issu du Cabernet-Sauvignon pour 87 %, du Cabernet Franc pour 8 %, du Petit Verdot pour 3 % et du Merlot pour 2%. Il est tiré du fût, mais dégusté en bouteille assis. Souple et dense dès l’entrée en bouche, il se déploie harmonieusement avec une remarquable consistance très vibrante. Ses 14, 2° se font oublier grâce à sa vivacité naturelle née d’une vendange récoltée à maturité optimale. La texture se déploie sur le velours, la viscosité est très subtile.
• Rubicon, Inglenook, 2013, est 100 % issu du Cabernet-Sauvignon. Il a été mis en bouteilles en mai 3015. Sa robe est somptueuse, brillante et profonde. L’harmonie du nez se conjugue à celle de la bouche, pour une attaque à la souplesse d’une exquise flexibilité. Grande consistance, grande texture qui se développera sur le taffetas en prenant de l’âge. Longue fin de bouche, belle persistance aromatique avec une délicate touche de réglisse. Belle sapidité, on a envie de finir la bouteille ! La grandeur du vin s’impose dès aujourd’hui.
Jacky Rigaux