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La république française se pique d'universalisme, mais elle a quand même le présupposé que le lieu qu'elle occupe est l'image archétypale de l'univers entier – et non seulement le lieu qu'elle occupe, mais même celui dont elle est issue, c'est à dire l'Île de France et les terres environnantes. Et ce n'est pas difficile à prouver, si on regarde attentivement les programmes d'études édités par le Gouvernement, notamment en Littérature et en Histoire.
Rien n'est plus gouvernemental que les programmes des concours de recrutement des professeurs, puisque c'est le Gouvernement qui ensuite les salarie. Or, dans l'agrégation de littérature, que trouve-t-on? Essentiellement des auteurs liés à Paris et à ses environs. J'en veux pour preuve que quand, par extraordinaire, un de ces auteurs se démarque de cette tradition et adopte explicitement un point de vue autre, c'est mal compris de la critique universitaire, inaccoutumée à cela.
L'exemple le plus typique est celui de Jean-Jacques Rousseau – Genevois très présent, il est vrai, à l'agrégation de littérature, mais parce qu'il est au Panthéon, je suppose: parce que les révolutionnaires l'ont brandi comme référence, et parce qu'il a abondamment animé la vie culturelle parisienne, en son temps. Avec son roman de Julie ou la Nouvelle Héloïse, il a délibérément fantasmé un lieu plus beau, se situant au Pays de Vaud – dont venait la femme qui l'obsédait encore, Mme de Warens. Il a situé ce roman essentiellement dans le lieu même où celle-ci avait vécu dans son enfance – Clarens –, et dont, à Chambéry, elle lui faisait des récits touchants. Il y a réinventé le monde, fantasmé ce qu'aurait pu être son histoire avec elle, si elle avait eu les vertus qu'il attribue à Julie!
Or, il y a une dimension clairement politique, dont la critique évidemment se garde bien de parler: Rousseau dit que le bonheur est possible à Clarens grâce au système politique suisse. Au lieu de cela, elle établit une simple opposition entre la ville et la campagne, ne saisissant pas, ou le voulant pas saisir le rejet, chez le philosophe, du centralisme français qui ramène tout au Roi, ou à l'État, et qui écrase, conséquemment, le peuple d'impôts!
Que les révolutionnaires aient tenté de justifier ces impôts en inventant une nation unitaire qui mettait fin à l'impression que le Roi était quelqu'un d'extérieur, n'y change pas grand-chose: Rousseau, dans le Contrat social, condamne explicitement les républiques centralisées disposant de plusieurs villes et érigeant en capitale une seule; pour lui, la république idéale était une ville et sa campagne, et, s'il y en avait plusieurs, il fallait changer de capitale tous les ans, pour éviter l'instauration d'une inégalité.
Lorsque Saint-Preux, le héros du roman, se rend à Paris, les critiques français disent qu'il se rend dans la capitale; mais sa capitale était Berne: l'oublient-ils? Lorsqu'elle parle des rives du Chablais où Saint-Preux aborde avec Julie pour évoquer leur amour perdu, ils disent fréquemment rives françaises; mais non: savoyardes, sardes, piémontaises sont seules exactes.
Il y a plus. L'universalisme de l'agrégation est simplement contredit par le programme de littérature médiévale, toujours choisi dans la partie francophone de la France ancienne, c'est à dire, à nouveau, Paris et ce qui l'entoure. Le problème est ici ethnique, puisque le français vient du nord. Ce qui était universel, au Moyen-Âge, c'était le latin; et si on voulait être territorialement équitable, on proposerait au moins de temps en temps des œuvres en occitan. Ce n'est jamais le cas.
Cela montre à soi seul que la culture d'État essaie globalement de faire passer une des composantes de la nation pour le modèle obligatoire de toutes – simplement parce qu'elle était la composante politiquement dominante. Il n'est pas vrai que la République se soit arrachée à l'ancienne structure ethnique, et qu'elle touche à l'universel; c'est un leurre – auquel on ne cherche même pas forcément à tendre, dans la pratique du Gouvernement.