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Dans L’idiot, comme dans son Hamlet, Macaigne barbouille les murs de « sang », fait jaillir paillettes, peinture, lumières. Nastassia l’impure se macule d’un épais liquide noir visqueux ; elle est nue, figure de réprouvée qui consomme sa déchéance. Une esthétique de happening, pour ceux qui ont connu cette vibrante époque. Le prince Mychkine (l’idiot), dont le visage couvert de paillettes scintille comme un signe d’élection dans le monde des innocents, campe, lui, un illuminé idéaliste.
Le dense roman est condensé en deux parties : la soirée d’anniversaire de Natassia Philippovna et, pour la seconde partie, le même microcosme de la société moscovite quelques années après.
Totski, le tuteur de Natassia, qui en a fait sa maîtresse, la vend à Gania. Mais Rogojine, riche héritier et chef de bande, la convoite également. Plus tard, Mychkine voudra l’épouser pour la sauver, bien qu’il aime aussi la tendre Aglaïa.
L’anniversaire donne lieu à une soirée mousse survoltée, au milieu d’un dispositif scénique magistral (créé aux Ateliers du théâtre de Vidy), tandis qu’un personnage nu se vêt d’un costume de lapin...
En prologue, trois comédiens, mégaphone au bout du bras (ah, les manifs d’autrefois !), haranguent les spectateurs. On les invitera à monter sur scène sur un tempo assourdissant, puis à rejoindre leur siège. Docilité de la foule… Le prince, que son père a envoyé en Suisse soigner son épilepsie, est de retour en Russie. Il porte un caleçon à carreaux ridicule (il est vrai que Dostoïevski écrit qu’il est « vêtu bizarrement ») et parle avec un accent belge caricatural (pourquoi ?). Quant à la société russe, elle découvre le progrès industriel.
Dostoïevski a commencé L’idiot en Suisse en 1867 et l’a fini deux ans plus tard. Marx et Engels avaient déjà publié en 1847 Le manifeste du parti communiste. Et en 1872, avec Bakounine, naîtra à St-Imier (Jura suisse) le mouvement anarchiste.
Le jeu sans faille des neuf comédiens investit tout le théâtre. Ce que j’appellerais un théâtre de l’insurrection, où les protagonistes vont jusqu’au bout de leur voix (amplifiée à l’excès), utilisant leur corps aux limites, ce théâtre, s’il bouscule, est trop long sur la fin. Les comédiens ne cessent de mener un combat. On est impressionné, c’est vrai, mais sonné. Les spectateurs, honteux d’être las tandis que les acteurs sont forcément au bord de l’épuisement, applaudissent la furie.
Le miracle Molière
On ne peut trouver contraste plus saisissant que ce Molière joué en fin de tournée au Théâtre Kléber-Meleau de Lausanne-Malley, avec une finesse qui redonne à cette œuvre archi connue toute sa subtilité. Le miracle est qu’on puisse encore rire aujourd’hui d’une comédie de Molière. La crédulité des uns devant le charlatanisme des autres est une source éternelle de rigolade.
Le malade imaginaire, dont l’hypocondrie fait le lit (et remplit la bourse) des médecins, est incarné par le grand comédien Gilles Privat, qui a beaucoup joué pour Benno Besson et Mathias Langhoff. Il campe un Argan grand enfant, sauvé par un bon sens qui per ce tardivement grâce à Bérarde, son frère, qui lui fait entendre qu’il n’est pas malade mais la proie des Drs Diafoirus père et fils (tordants !).
Argan passe une partie de son temps entre le lit et les toilettes, qu'il fait surgir du décor en levant sa canne, avant de comprendre, grâce à une petite mise en scène finale de ses proches propre à le ridiculiser, qu’il peut être lui-même son propre médecin.
On connaît les limites de la médecine au temps du Roi Soleil et ses grands principes, répétés comme une litanie à la fin de la pièce, en latin de cuisine : Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare. A l’époque de Molière, les médecins envoient davantage les malades à la tombe qu’à la guérison, et c’est ce que Molière nous dit dans cette pièce.
Le Dr Purgon vient administrer ses purges à l’aide d’un clystère géant, inutile évidemment car l’hypocondriaque n’est pas malade. Il veut juste être aimé et capter l’attention de son entourage. D’autant qu’il est doté d’une seconde femme intéressée et hypocrite, coquette blonde vêtue d’une robe coquelicot assortie à son rouge à lèvres. Une belle-mère tournoyante mais redoutable, qui rend très plausible l’abandon dans lequel se sent la fille d’Argan, Angélique, à qui l’on promet pour époux un futur médecin aussi niais que pédant (Thomas Diafoirus, inénarrable Philippe Gouin), tandis qu’elle aime Cléante, son prétendant qui, lors d’une fausse leçon de musique, déclare sa flamme à Angélique, son « élève », lors d’une saynète-prétexte. Toinette, la soubrette, est la servante- type de Molière, qui sait tout, voit tout. Frappée d’un sens psychologique aigu, elle est le deus ex machina des subterfuges qui rendront à chacun son vrai visage moral.
Le dernier décor de Jean-Marc Stehlé, avec des angelots baroques non pas dédiés au Ciel mais à la Faculté, habits noirs et collerettes blanches sur un médaillon du décor, fait un clin d’œil malicieux à l’esprit de Molière.