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Pour Pierre Helg, les situations délicates sont monnaie courante. En 2008, il a été chargé par le Conseil fédéral de faire libérer deux otages suisses en Lybie. Avant cela, il avait posé ses valises au Nigeria et au Tchad, était le numéro deux de la Suisse à l'ONU et siégeait à la table des négociations dans les années 1990, lorsque la Suisse a parlé pour la première fois d'adhésion à l'UE.
Aujourd'hui, Pierre Helg ne représente plus la Suisse, mais des clients russes. Il a troqué la scène de la politique mondiale contre la discrétion. Ces temps-ci, ses compétences acquises durant sa carrière diplomatique s'avèrent particulièrement utiles. Il s'agit surtout de faire preuve de beaucoup de tact.
Il a toujours su qu'il passerait ses vieux jours dans le secteur privé, a déclaré un jour Helg à la revue économique Ticino Management. Alors qu'il travaillait encore au Département fédéral des affaires étrangères, Helg a décidé de se mettre à son compte avant de prendre sa retraite.
De 2011 à fin novembre 2016, Helg a été ambassadeur de Suisse en Russie. Officiellement, son contrat de travail n'a pris fin qu'en avril 2017. En date du 25 novembre 2016, Helg est devenu le cofondateur de la société de consulting: Quorus. L'entreprise est basée à Zurich et à Moscou. Ses activités ainsi que l'identité de sa clientèle ne sont pas connues.
Interrogé, Helg n'a pas voulu se prononcer sur ce sujet. Il a interrompu l'appel téléphonique au bout de quelques minutes. Le seul indice qui figure sur le site web est le suivant: «L'expertise de l'équipe dynamique comprend entre autres le droit, la gestion d'entreprise, le conseil aux start-up ainsi que le conseil artistique russe et international.»
Dans l'entretien susmentionné, Helg a décrit ses services de la manière suivante, si par exemple:
Enfin, grâce à sa «longue activité au sein de l'administration fédérale, il pourrait aider les Russes à résoudre certaines questions dans leurs relations avec les autorités à Berne ou dans les cantons, ou encore dans des projets concrets en Suisse». Deux autres personnes font partie de l'équipe fondatrice de Quorus: Isabelle Ganz, qui travaillait avec Helg à l'ambassade à Moscou et Evgenii Zhilin, un avocat.
Zhilin est un avocat d'affaires russe domicilié à Zurich. Il a travaillé chez Yust, l'un des cabinets les plus réputés de Moscou. Il apparaît régulièrement dans les classements des meilleurs avocats russes. Zhilin a su se créer un réseau. Il a fréquenté le forum germano-russe avec des grands noms de l'économie des deux pays, dont Alexei Mordashov, le Russe le plus riche selon Forbes.
Zhilin est un expert en matière de sanctions économiques internationales. Lorsque Mordashov a vendu l'entreprise de voyage TUI à sa femme peu après l'invasion de Poutine, c'est Zhilin qui a donné des informations sur la procédure liée aux sanctions dans les journaux russes.
Zhilin a également été l'un des promoteurs les plus en vue de la plateforme Juruss, créée en 2020. Il s'agit d'un réseau mondial d'avocats russophones. Zhilin a déclaré au journal russe Komersant:
La représentation suisse chez Juruss n'est pas une surprise puisqu'il s'agit de Quorus.
Le domaine d'activité de Helg, Zhilin et Ganz est dynamique. Afin de partager leur expertise, Zhilin et Helg, en particulier, sont intervenus lors de conférences financières internationales consacrées aux amnisties fiscales, au droit successoral mondial ou aux comptes offshore. Ces conférences ont eu lieu à Saint-Pétersbourg, Kiev ou Dubaï.
Quorus a également fourni des informations en Suisse. En 2019 par exemple, Zhilin a tenu une conférence au Swiss Russian Forum. Le titre était: «Investissements étrangers en Russie – malgré les sanctions occidentales, les investissements sont importants. Où se trouvent les opportunités et où se trouvent les (sic) risques?»
A l'époque, l'annexion de la Crimée avait déjà eu lieu cinq ans auparavant. L'UE avait réagi, mais la Suisse n'avait pas pris de sanctions, se contentant de prendre des mesures destinées à empêcher leur violation. La situation juridique compliquée représentait un modèle commercial prometteur. En 2020, Helg a concrètement fait valoir que la Suisse, de par sa neutralité, «n'imposait pas de sanctions économiques.»
Les affaires avec la Russie n'étaient de loin pas aussi mal vues que depuis l'attaque de Poutine en février dernier. La semaine dernière, la Commission d'Helsinki du gouvernement américain a montré à quel point la pression sur la Suisse était forte. Elle a ouvertement accusé la Suisse de cacher de l'argent russe.
L'écho a été important, a déclaré Zhilin au journal allemand Wirtschaftswoche, sans préciser la période concernée. Les clients de l'Est auraient apprécié la Suisse en tant que site stable et fiscalement avantageux, avec une réglementation efficace. Aujourd'hui, les clients de Quorus se disent «très inquiets.»
Le Swiss Russian Forum montre à quel point le travail de Helg au service de la Suisse et son activité actuelle de consultant sont liés. Fondé en 2006, le Swiss Russian Forum a aussi été soutenu par la Confédération. En apparence, sa fondation a servi à l'entente entre les peuples russe et suisse. Il s'agit en fait d'une institution chargée d'entretenir des relations économiques.
Pendant longtemps, Béatrice Lombard a été la présidente suisse du Forum, avec Yury Pilipenko comme homologue russe. Pilipenko est un avocat russe à la carrière impressionnante. Il préside depuis des années l'ordre des avocats russes. Il a notamment travaillé avec Zhilin dans le même cabinet d'avocats.
Helg se montre rarement au Swiss Russian Forum. Toutefois, ces dernières années, Quorus a pris de plus en plus en charge la destinée du forum. Selon le site web, Zhilin est le responsable du programme. Depuis 2020, le forum a la même adresse postale que Quorus: Olgastrasse 6, Zurich.
Dans le registre du commerce du canton de Zurich, les derniers changements n'ont pas encore été effectués. Pilipenko et Lombard ont entre-temps quitté la société. Les ficelles sont donc désormais entre les mains de Zhilin et de Dieter Kläy, conseiller cantonal PLR zurichois. Les noms de Bruno Sauter, ancien directeur de l'Office zurichois de l'économie, et Mikhail Lifshitz, un proche de l'oligarque sanctionné Viktor Vekselberg, figurent également dans le registre.
Sur le site web du forum, on pouvait encore lire, mi-mars, une prise de position sur la guerre et plus particulièrement la condamnation de «la violation du droit international par la Russie». Il était écrit:
L'organisation s'oppose à «toute forme de racisme envers les Russes vivant en Suisse». Une deuxième prise de position, un peu plus longue, a mis en lumière les conséquences de l'exclusion de la Russie du système de paiement Swift.
Entre-temps, le site web n'est plus accessible, officiellement en raison de travaux de maintenance. En réalité, c'est parce que les personnes impliquées ont parfois été massivement attaquées en raison de leur proximité avec la Russie. La situation n'est pas simple non plus pour Pilipenko. Peu après le début de la guerre, il a publié avec l'ordre des avocats une demande pour mettre fin à la guerre.
Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) n'a pas souhaité s'exprimer sur l'ancien ambassadeur. Il n'existe pas de phase de «cooling-off» pour les diplomates suisses, comme le connaissent, par exemple, les managers de haut niveau dans l'économie et d'autres pays également dans la politique pour éviter les conflits d'intérêts. Une fois les relations de travail terminées, toutes les obligations découlant du contrat de travail tombent, à l'exception du secret de fonction.
En collaboration avec Christian Mensch (bzbasel.ch)
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