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Quand le français s’enrichit des mots de la francophonie
La langue française est souvent associée à l’idée de centralisation, tout comme le pays dont la constitution proclame que le français est la langue de la République. Cette représentation tend à accréditer l’idée qu’il existe en francophonie un centre et des périphéries, le premier constituant LA référence par rapport à laquelle se positionnent les secondes. Les dictionnaires usuels du français confirment cette vision des choses, même si des évolutions significatives s’y font jour, pour donner aujourd’hui une place plus significative aux mots de la francophonie.
Un regard, même rapide, sur le Petit Larousse ou le Petit Robert suffit pour percevoir l’extraordinaire diversité des origines du lexique français. Comme toutes les langues de grande diffusion, ce dernier a puisé, au cours des siècles, dans le réservoir des idiomes avec lesquels il entrait en contact : de l’arabe à l’anglais, en passant par l’italien, l’espagnol ou les langues slaves, la langue de Molière se nourrit des mots venus d’ailleurs[1]. À cela s’ajoutent les emprunts aux marges du français, qu’elles soient sociales – comme les argots, les parlers (jeunes) urbains – ou géographiques : les régionalismes de France et d’ailleurs.
Une évolution très récente
Cette diversité n’a pas toujours été reconnue dans les dictionnaires décrivant le français général. Dans le cas des régionalismes, on peut même considérer que les dictionnaires ont ignoré les variantes géographiques jusqu’au XIXe siècle, moment où Littré fut le premier à leur accorder une place significative – à la différence notamment des frères Bescherelle dans leur Dictionnaire national (1846) ou de Pierre Larousse. Et ce, malgré les prises de position (essentiellement théoriques) des auteurs de la Pléiade en faveur des « vocables les plus significatifs des dialectes de nostre France », ou celles des romantiques comme Nodier ou Hugo.
Progressivement, des formes régionales et / ou dialectales apparaissent dans les nomenclatures des dictionnaires du français, où elles sont intégrées dans le français général au même titre que des formes « centrales ». Elles sont, pour la plupart, conformes aux canons phoniques et morphologiques du français général, ce qui rend ce type d’emprunt quasi inaperçu.
La situation évoluera de manière significative à partir des années 1970. Durant cette décennie s’observe un intérêt croissant à l’égard des français régionaux, ceux de la francophonie du premier cercle d’abord (Belgique, Suisse, Québec – les régions de France suivront avec un peu de retard), puis ceux d’Afrique et des diverses aires d’expansion du français.
Les dictionnaires usuels (Petit Larousse, Petit Robert) se contenteront d’abord d’accueillir un nombre limité de régionalismes, tous pourvus du label « de bon aloi » (belgicismes de bon aloi, canadianismes de bon aloi, helvétismes de bon aloi, etc.) octroyé par des lexicographes attentifs à la variation géographique dans leur communauté.
Même limitée, l’intégration des régionalismes dans les dictionnaires usuels du français est un choix éditorial qui reçoit l’aval du public.
Un saut quantitatif et qualitatif
À partir des années 1980, le mouvement s’amplifie. L’étude des variétés régionales du français se veut descriptive, et non plus normative. Elle s’inscrit dans de grands projets internationaux qui, par la production de dictionnaires différentiels (par rapport au français de référence) et d’inventaires fouillés, permettront de mieux prendre la mesure de la richesse des mots de la francophonie. C’est notamment le cas du Dictionnaire suisse romand d’André Thibault (Éditions Zoé, 1997), du Dictionnaire historique du français québécois dirigé par Claude Poirier (Presses de l’Université Laval, 1998), du Dictionnaire des régionalismes de France dirigé par Pierre Rézeau (De Boeck, 2001) et du Dictionnaire des belgicismes, publié par Michel Francard et al. (De Boeck, 2010). On ajoutera à cette liste les inventaires lexicaux réalisés par les chercheurs du réseau « Étude du français en francophonie » de l’Agence universitaire de la francophonie sur l’Afrique subsaharienne, sur le Maghreb et sur le français des îles, dont l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire publié sous la houlette de Danièle Latin (AUPELF-ACCT, 1983[2]).
Ces publications font également apparaître des convergences inattendues entre les variétés de français. Nul n’ignorait qu’une partie importante de la francophonie avait en commun la dénomination des repas (déjeuner, dîner, souper) et le système de computation (septante, nonante – huitante n’étant plus usité qu’en Suisse). Mais bien d’autres formes sont partagées, comme l’adjectif cru « froid et humide » (en parlant du temps), qui a été relevé dans certaines régions de France, en Belgique francophone, en Suisse romande et au Québec. Le verbe bailler « donner » survit avec ce sens dans certaines régions de France, mais aussi en Acadie et aux Antilles. Et la locution avaler par le trou du dimanche « avaler de travers », bien connue en Suisse romande, est également enregistrée en Franche-Comté et en Belgique romane. Tous ces exemples confortent l’existence d’un lexique non reconnu par les dictionnaires du français de référence mais largement partagé par les francophones – sauf par le centre de l’Hexagone, ce qui explique son absence des dictionnaires.
Les travaux en lexicographie différentielle rendront accessibles des données fiables et bien documentées qui seront intégrées dans la nomenclature des dictionnaires du français général. Intégration, mais pas au point de fondre les régionalismes dans l’ensemble des formes du français général.
Si la primauté du français central n’est pas réellement remise en cause, il est clair que la langue française n’est plus tout entière dans l’Hexagone.
D’où, tant dans le Petit Larousse que dans le Petit Robert, le marqueur « Région. » ou « région. » (pour « régional »), accompagné d’une indication géographique qui précise la diffusion du régionalisme dans une partie de la France (Ouest, Sud-Est, Midi, etc.) ou dans un pays de la francophonie (Belgique, Suisse, Québec, etc.). Intégration, mais pas au point de déséquilibrer la nomenclature : au regard des quelque 60 000 noms communs déclarés tant par le Petit Larousse que par le Petit Robert, l’ensemble des régionalismes intégrés n’atteint pas les deux mille unités. Parmi eux, quelque 300 helvétismes ont les honneurs du Nouveau Petit Robert, tandis que la Semeuse en accueille près de 500.
Une légitimation des variétés du français
Même limitée quantitativement, l’intégration des régionalismes dans les dictionnaires usuels du français est un choix éditorial qui reçoit l’aval du public. Ce dernier, quelle que soit son origine géographique, retrouve avec plaisir certains de « ses » mots dans un environnement qui leur donne une consécration symbolique.
Alors que les communautés francophones périphériques ont longtemps ressenti une certaine insécurité linguistique en regard de la norme de référence (celle, mythique, généralement associée à Paris), l’accueil de leur contribution au français « universel » dans les dictionnaires est une reconnaissance bienvenue. Celle-ci avalise une situation de fait : l’existence d’importantes communautés francophones hors de France, et met en évidence une partie de leur patrimoine linguistique spécifique. Au-delà des mots retenus, c’est la variété dont ils sont issus qui reçoit ainsi une légitimité longtemps déniée aux marges de la francophonie.
Et même si la primauté du français central n’est pas réellement remise en cause dans les choix éditoriaux des dictionnaires usuels, il est désormais clair que la langue française n’est plus tout entière dans l’Hexagone[3]. Et que les francophones, qu’ils soient Français ou non, partagent la responsabilité de la pratique de leur langue, de son enrichissement, de la fixation de ses normes, en un mot : de son avenir.
[#1] Voir notamment à ce sujet Henriette Walter, L’aventure des mots français venus d’ailleurs (Paris, Éditions Robert Laffont, 1997).
[#2] On trouvera un bon aperçu de ces travaux en consultant la base de données lexicographiques panfrancophone créée en 2004 sous l’impulsion de Claude Poirier et qui réunit aujourd’hui 18 bases « nationales »/« régionales » : Acadie, Algérie, Antilles, Burundi, République centrafricaine, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Louisiane, Madagascar, Maroc, Île Maurice, Nouvelle-Calédonie, Québec, La Réunion, Rwanda, Suisse, Tchad, ainsi qu’une base consacrée au français régional de France.
[#3] Nous partageons sur ce point l’analyse d’Uli Windisch qui, dans un article intitulé La francophonie et les sciences sociales (publié dans l’ouvrage collectif Pour une épistémologie de la sociolinguistique, Éditions Lambert-Lucas, Limoges, 2010), écrit : « il y a de l’ethnocentrisme même dans les rapports entre les différents parlers francophones. On le voit, c’est le type d’attitude entre les variétés qui est en train de changer et cela de manière tellement fondamentale que le Centre, qui a été tant habitué à être la référence inconditionnelle, a de la peine à comprendre ce changement. La reconnaissance de ce changement est d’une nécessité absolue […] afin que les traits communs prennent autant d’importance que les différences, les nuances et les subtilités. »