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1519
Formé par les Frères de la Vie Commune de Gand, Josse Bade (1461-1535) fréquenta d’abord l’université de Louvain puis partit en Italie, où il eut pour maîtres deux philologues célèbres : Battista Guarino et Filippo Beroaldo l’ancien.
À Lyon, il participe à l’édition de plusieurs volumes chez l’imprimeur Jean Treschel, dont il devient le correcteur puis l’associé.
L’édition d’Horace ici présentée appartient à la période parisienne de sa carrière (1499-1535), période pendant laquelle il initie la publication d’ouvrages pédagogiques.
L’édition des œuvres complètes du poète l’occupe depuis 1506 : il ajoute aux commentaires des scoliastes anciens (Pseudo-Acron et Porphyrion) celui d’Antonio Mancinelli (1492), muni des annotations de Matthieu Bonfini, philologue contemporain originaire d’Ascoli, et de celles de l’imprimeur vénitien Alde Manuce (1550-1515).
Ces commentaires, reproduits dans une glose encadrante continue, élaborent une interprétation du classique latin : ils développent les tours allusifs, décèlent le sens figuré, allégorique ou ironique du texte ou bien répertorient les différentes versions alors disponibles d’un même passage.
Cette histoire ancienne et récente de la réception du texte englobe plusieurs strates de commentateurs, anciens et modernes.
Les commentateurs modernes sont les membres de l’aéropage d’un réseau de lettrés européen.
Cette notice examine la panoplie des notes manuscrites de l’exemplaire, plutôt que les commentaires imprimés.
Horace était alors assidûment traduit, imité et enseigné en classe.
Les deux lecteurs qui de leur main le commentent permettent de dresser un profil assez précis de leurs rôles : annotateurs appliqués, ils commentent Horace principalement en latin, mais parfois aussi en vernaculaire.
Le cachet de la bibliothèque municipale de Brighton et l’examen des notes révèlent que le livre a servi à diffuser et à enseigner le corpus des textes classiques d’Horace outre Manche.
Parmi les candidats d’une identification possible, on trouve un John Bond (1550-1612) né en Angleterre, qui, après avoir consacré plus de vingt ans à l’instruction publique, publie, en 1606, une édition d’Horace avec des notes marginales claires mais en général superficielles, extraites en grande partie de la paraphrase de Lubin.
Son commentaire multiplie les petites notes courtes pour accompagner le lecteur par la main.
Quoi qu’il en soit et sans l’assurance d’une identification certaine, l’examen à la loupe de ces notes lisibles et soignées montre que leurs auteurs n’avaient pas le même objectif que l’éditeur scientifique Josse Bade.
L’exemplaire a été rogné, si bien qu’il faut restituer, deviner parfois, la fin de ces phrases.
Les annotateurs rédigent principalement en latin, les gloses lexicales contiennent du grec et sont assez souvent traduites en moyen-anglais.
La note sert d’abord à désambiguïser le texte source.
Au f. LXXXr, le lecteur a souligné dans le corps du texte « Magnessam Hippolyten » (« Hippolytê la magnésienne », Odes, VII, livre 3) pour ajouter en marge « Uxor Acasti regis Magnesiæ » (épouse d’Acaste, roi de Magnésie).
Magnessam Hippolyten peut prêter à confusion : la note différencie l’épouse d’Acaste de son homonyme, la reine des Amazones.
La note, succincte, est inscrite tout près du texte central : on anticipe une confusion possible tout en éclairant la construction syntaxique (un accusatif de relation, à partir de deux mots empruntés au grec et dont l’accusatif n’est donc pas habituel).
Les notes lexicales sont également réduites à leur plus simple expression : en marge du vers « O Mecœnas edite atavis regibus » (« Mécène, issu d’aïeux rois », Odes I, 1, v.1), un lecteur a reproduit le paradigme généalogique qui permet de désigner les ancêtres à Rome.
Deux accolades regroupent ces termes d’ancestralité : les ascendants d’abord (Avus « grand-père », proavus « arrière grand-père », abavus, atavus « arrière grand-père du grand père », tritavus « ancêtre à la sixième génération », maiores : on désigne les ancêtres du sixième dégré par le terme non spécifique de maiores qui signifie « les plus anciens »).
Puis viennent les descendants (nepos « petit-fils », pronepos « arrière petit-fils », antenepos « arrière petit-fils du fils » trinepos « arrière petit-fils de l’arrière petit-fils »).
Dans la première liste, qui va jusqu’au sixième degré, l’annotateur a d’abord oublié proavus : il l’ajoute ensuite, entre avus et abavus, mais en le décalant car la place manque.
Comme les marges du livre ont été coupées, on devine que « ascen- est ce qui reste de « ascendentes » et que « desc- est le début de « descendentes ».
Cette note n’est pas le simple rappel d’une nomenclature de légistes, elle est indispensable à la compréhension du vers d’Horace.
C’est chez Plaute (Persa, v. 55) que l’on trouve pour la première fois l’ordre de ces termes tel qu’il était consacré par l’usage.
Un intérêt connexe pour la généalogie des dieux et les péripéties des mythes retient ce lecteur.
Dans la marge du f. CXLv. le lecteur souligne dans le corps du texte les noms de Pélops, Tantale, Prométhée et Sisyphe pour en donner un commentaire de 26 lignes, sous forme de quatre paragraphes distincts.
Les supplices de Tantale, la mort peu enviable de Pélops, son fils, le châtiment de Prométhée et le rocher de Sisyphe font l’objet d’un bref récit en prose.
Le récit de ces sordides destins ne fait pas l’objet d’une moralisation : il s’agit d’un développement scolaire, à partir du modèle de la fable antique.
Au f. LXXr., la même main relève une maxime « Dulce & decorum est pro patria mori » (« il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie ») et ajoute en marge « Sententiola digna notatur » (« cette petite maxime est digne d’être remarquée »).
Au f. CXXv., il note : « Priapus Bacchi et Veneris filius deus hortorum » (« Priape est le fils de Bacchus et de Vénus et le dieu des jardins ») et, plus bas, « Sylvanus, deus est sylvarum » (« Silvain est le dieu des forêts »).
Pêle-mêle, on accumule des éléments de prosodie, de géographie ou de mythologie, sous la forme de notes souvent rudimentaires.
L’annotateur fait parfois preuve d’inventivité : f. CXLIr, on lit la curieuse étymologie suivante « Diana grece Artemis vo(catur) ton aera temnein » c’est-à-dire, « Diane est appelée en grec Artémis, car en grec ton aera temnein signifie ‘qui coupe le ciel’ ».
Certaines notes témoignent d’un goût marqué pour les inscriptions antiques.
Au f. CCIIv. à propos des vers d’Horace sur la sépulture commune du bouffon Pantolabus et du débauché Nomentanus (Satire I, 7, v. 8-10) : « Un cippe indiquait que ce terrain avait mille pieds de front et trois cents dans la campagne, et que tout héritier en était dépossédé », l’annotateur a souligné dans le corps du texte d’Horace le mot « dabat » pour préciser le sens en contexte du verbe dare : il ajoute inscribebat pour dire « comprenez il indiquait » et au bas de la page, la glose suivante, qu’il puise dans le commentaire d’Acron, qui figure sur la page suivante : les mots du poète « de front » signifient en latitude et « dans la campagne » en longitude.
La note manuscrite vise à clarifier, maladroitement cependant, un point de droit romain.
Selon le Digeste (18,1), si celui qui a l’intention de vendre un terrain pour le consacrer à une sépulture n’a pas spécifié au préalable que les terrains avoisinants n’en feront pas partie, ces environs appartiennent à celui qui a acheté le fonds.
C’est pour cette raison, qu’on avait coutume d’établir avec précision la portion de terre que devait occuper le monument et d’indiquer sur la stèle les dimensions exactes de cet espace consacré.
La lecture d’Horace suppose que l’on reconnaisse les allusions à ces inscriptions antiques, mais en l’état, la note manuscrite reste superficielle.
Les notes de cette double-page f. CXXXIv. et f.CXXXIIr. sont tantôt en latin, tantôt en latin et en vernaculaire.
Le mot « mergos » est souligné puis élucidé par une note interlinéaire :
« Mergus : a sea birde called a gull or cormorant ».
(« Mergus : un oiseau du bord de mer appelé goéland ou cormoran »).
La graphie « birde » signale que cet état de langue est du moyen anglais ; vers 1530, on trouve aussi « byrde ».
Page de gauche, le même lecteur a écrit
« sagum / paludamentum : a soldier’s jacket ».
Les deux mots désignent en effet des habits militaires à Rome mais sagum est une casaque et paludamentum le manteau rouge des généraux.
Dans les deux cas, ces deux traductions visent simplement à ramener l’inconnu au connu : il ne s’agit pas de déterminer avec exactitude une espèce en particulier, mais de comprendre le sens général.
Ces courtes notes bilingues sont peut-être le fait d’un jeune écolier, ou inversement, d’un instituteur qui voudrait simplifier la lecture du texte pour le mettre à la portée d’un public moins lettré que celui que visait Josse Bade.
Lorsqu’on lit « Capitolium est p(ala)ce of Rome », on s’amuse à reconstituer l’itinéraire singulier de ces apprentis latinistes : une édition scientifique soucieuse de rigueur mais aussi de beauté tombe aux mains d’un lecteur novice, ou bien aux mains d’un pédagogue méticuleux, qui destine son travail manuscrit à des élèves en pleine formation.
Ces annotations rejoignent néanmoins les préoccupations de Josse Bade, qui a lui-même composé pour des élèves débutants une dizaine de traités sur le style, la composition des lettres, la syntaxe et la prosodie.
Valérie Hayaert