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Euryanthe (1823)
Un opéra méconnu de Carl Maria von Weber (2/2)
par Vincent Arlettaz
Le ‘Kärntnertortheater' (théâtre de la porte de Carinthie), où fut créée Euryanthe en 1823. Aquarelle de Elias Hütter, Historisches Museum der Stadt Wien (reproduit in: Ernst Hilmar: Schubert, Graz, 2/1996, p. 165).
Seul grand opéra de Carl Maria von Weber (1786-1826), ‘Euryanthe' est reléguée très loin dans l'ombre du ‘Freischütz', qu'elle se promettait pourtant de surpasser. Après avoir présenté dans notre dernier numéro l'histoire de son livret problématique, et commenté son style musical, il nous reste à parler de sa création, de son influence sur les générations ultérieures de compositeurs, mais aussi des innombrables adaptations et travestissements dont elle a fait l'objet.
Une réception mitigée
La première d'Euryanthe eut lieu le 25 octobre 1823, devant une salle comble qui ne ménagea pas ses applaudissements. L'enthousiasme ne dura guère toutefois, et dès la huitième représentation (Weber, qui avait dirigé les trois premières, avait déjà rejoint Dresde), la salle était à moitié vide; les coupures qu'on fit dès le mois de décembre n'y changèrent rien: la vingtième fut la dernière. Succès honorable sans doute, mais qui n'était rien face à la véritable folie qu'avait suscitée le Freischütz -- dont on fêta par exemple à Berlin la 500e représentation en 1884. Beethoven, excusé le soir de la première, prendra des nouvelles quelques jours plus tard, et se réjouira de ce (provisoire) succès. L'appréciation de Schubert fut en revanche franchement hostile: pas de charme mélodique, absence de forme, orchestration trop lourde... L'auteur de Rosamunde a des mots très durs pour Weber, qui selon lui a été formé par un charlatan (l'abbé Vogler). Des critiques similaires furent émises par le poète Franz Grillparzer, une notabilité de la Vienne littéraire, qui consigna dans son journal intime (ces lignes n'ont visiblement pas été publiées de son vivant): «Cet opéra ne peut plaire qu'aux fous, aux idiots, aux érudits, aux bandits de grand chemin, aux assassins». Il faut dire que la polémique faisait rage dans la Vienne de cette époque, entre les partisans de la musique italienne -- surtout celle de Rossini -- et ceux de la musique allemande. Appartenant aux premiers, Grillparzer s'oppose violemment à la conception continue du discours musical (le fameux «durchkomponiert»); en outre, selon lui, la mélodie n'a pas à suivre le texte dans ses moindres détails, mais peut se contenter d'évoquer de manière globale une ambiance, une atmosphère. En somme, c'est la modernité même du style de Weber qui est refusée, celle qui fait de lui le précurseur direct de Richard Wagner; et sans doute une partie de l'insuccès d'Euryanthe doit-elle être cherchée ici: un de ses défauts fondamentaux aurait été -- l'expression est certes galvaudée -- d'être en avance sur son temps.
La réaction de la presse est partagée elle aussi. Ainsi un correspondant anonyme de l'Allgemeine Musikzeitung voit-il dans le nouvel ouvrage un chef-d'oeuvre de l'opéra allemand, supérieur à Médée de Cherubini et même à Fidelio; il reconnaît toutefois que, malgré l'enthousiasme du public, la réponse générale ne se compare pas avec celle du Freischütz. Ignaz Seyfried pour sa part, dans le Sammler du 8 novembre, compare défavorablement Euryanthe à son prédécesseur; pour lui, le texte contient beaucoup de superflu et la musique, trop diffuse, trop longue, est trop riche, trop déclamatoire -- ce qui ne l'empêche pas de s'enthousiasmer pour plusieurs numéros. Friedrich Kanne, dans l'Allgemeine musikalische Zeitung de Vienne, relève le succès obtenu par les chanteurs, mais observe que la trame musicale continue n'a pas permis au public d'applaudir aussi souvent qu'il n'en a l'habitude. Il regrette d'autre part l'instrumentation sombre et lourde, bien qu'il relève plusieurs morceaux réussis. Pour le critique anonyme de la Wiener Zeitschrift für Kunst, Literatur, Theater und Mode (novembre 1823), la musique ne vaut guère mieux que le texte: pas plus que l'intrigue incohérente, la recherche effrénée d'originalité dans l'harmonie ni le souci du détail infime dans l'expression du texte ne trouvent grâce à ses yeux. Enfin Stephan Schütze, dans la revue Cæcilia (1825), rejette durement le livret, rempli à ses yeux d'improbabilités dramatiques, de rimes anti-musicales, et imprégné d'une phraséologie artificielle; son analyse semble donner le la pour l'ensemble des critiques futures.
Le triomphe obtenu à Dresde en mars 1824 -- avec le concours de la mythique soprano Wilhelmine Schröder-Devrient -- ne devait rien changer au bilan final: Euryanthe avait également échoué à Prague, à Cassel et à Francfort. Dès cet instant, l'avenir s'annonçait sombre pour un ouvrage qui n'avait pas réussi à émerger de l'ombre du Freischütz. En 1826, dans la synthèse qu'il tente après trois années de production, Amédée Wendt, représentant chevronné de la critique musicale germanique, constate en se désolant que la richesse mélodique d'Euryanthe, quoique très réelle, est peut-être d'un genre trop exigeant pour l'auditeur -- même cultivé -- de son temps. Sans doute les attentes des amis de Weber et du public avaient-elles été exagérées. Miné par la tuberculose depuis des années, Weber, dont la santé semblait en partie dépendre de son état psychologique général, était pris d'angoisses à l'arrivée de chaque courrier apportant des nouvelles des représentations hors de Dresde. En quelques semaines, note son disciple Julius Benedict, il paraissait avoir vieilli de dix ans. Entre la première représentation d'Euryanthe (en octobre 1823) et janvier 1825, date où il commence à travailler à Oberon, il n'écrira pratiquement pas une note de musique...
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(page mise à jour le 2 avril 2015)