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La très curieuse histoire de la bénédiction volée par Jacob à son frère Esaü m'a plu parce que je m'y reconnais. J'y retrouve les relations si souvent ambiguës du cadre familial, avec les disputes et les divisions qu'elles génèrent, les jeux de crainte, de pouvoir, d'espoir… J'y trouve ces préférences difficiles à vivre entre parents et enfants (Isaac qui préfère Esaü, Rebecca qui favorise Jacob) et les jalousies, les ruses, les drames qu'elles suscitent. J'y trouve encore la discrétion de Dieu, et son utilisation quelquefois frauduleuse. Cette histoire évoque en moi toute sorte d'échos, en vous aussi peut-être ?
Je lisais par ailleurs l'autre jour dans un roman américain la réflexion d'un personnage des médias, présentateur fameux d'actualités, disant : " J'ai dans le cours de ma carrière vu plus de cadavres qu'un médecin légiste durant toute la sienne, plus d'accidents et de crimes qu'un gendarme ou un policier, plus de guerres qu'un soldat de métier et plus de catastrophes qu'un spécialiste de l'aide humanitaire, et tout cela virtuel, sans correspondance avec mon expérience de vie réelle. Pourtant cela crée en moi un état d'esprit terriblement négatif, une insécurité sans lien avec mon expérience réelle qui me porte à voir ma vie bien plus noire qu'elle ne l'est. "
Je m'y suis retrouvé aussi ; c'est vrai, combien de fois je dis : " C'est mal ! " ou plutôt : " C'est bien ! ", combien de fois je recherche mon bonheur au détriment plutôt qu'en concordance avec celui des autres, combien de fois je " bénis ", je reconnais et encourage ce qui va bien ? Au temple une fois par semaine à peu près exclusivement, ce n'est pas énorme ! Mes conditionnements, ceux de mon éducation, de mon histoire personnelle, politique et médiatique me portent bien plus à " maudire " qu'à " bénir ", et ce ne sont pas les discussions de bistrot, qui ont cette semaine précédé les votations communales, qui m'auraient porté à nuancer ce constat : pas un politicien pour en rattraper un autre - à entendre les conversations - tous insuffisants, incompétents, impuissants et j'en passe.
J'aime donc les personnages proches, complexes, ambivalents du récit de Genèse 27, Jacob qui se laisse faire une douce violence intéressée par sa mère, malgré son malaise vis-à-vis de son père, Rebecca tellement plus active que le rôle effacé que lui réservait la société de son temps, Isaac dont tous les sens sont successivement trompés ou Esaü avec ses explosions de colère et de pleurs ; ils sont si loin d'être parfaits, tellement humains, ce qu'ils vivent est tellement courant, tellement commun !
Ce qui m'intrigue et me gêne là-dedans, c'est le rôle de Dieu. Il paraît bien absent, prétexte à mensonge autant qu'à bénédiction, se laisse utiliser sans intervenir, apparemment. Que vaut une bénédiction frauduleuse et comment se fait-il qu'elle semble néanmoins efficace ? Parce qu'à en croire le texte, il y a une force dans la parole de bénédiction/malédiction, une force vraie, efficiente, conséquente. C'est comme la " baraka " de mes copains nord-africains lorsque j'étais enfant à Lyon : à la fois "chance", "pêche" au sens d'énergie et bénédiction d'Allah, ils ne l'invoquaient pas sans un respect confinant à la crainte.
En hébreu, le même mot a un accent similaire : adoration, agenouillement devant Dieu et protection, approbation de la part de Dieu. Quand Isaac prononce sur son fils - même indigne - sa bénédiction au nom de Dieu, il semble bien lui assurer, malgré la fraude, richesse, domination et succès. La parole de bénédiction au nom de Dieu aurait donc une efficacité, une influence importante, même obtenue dans des conditions pour le moins douteuses. Je note tout de même au passage qu'il faudra vingt ans à Jacob pour passer de " Ton Dieu " hésitant prononcé devant Isaac au " Mon Dieu " du gué du Jabok, comme nous le verrons la semaine prochaine. On est donc loin d'une magie immédiatement efficace.
Bref, je me suis dit - et vous propose - ceci :
- je vis dans un monde où malédiction, négativisme critique est bien plus fréquent que bénédiction, reconnaissance (au double sens du terme),
- je vis dans un monde dont Dieu paraît bien plus souvent absent que présent.
Que va-t-il se passer si je prends l'habitude de bénir au lieu de maudire, de reconnaître ce qui est bon plutôt que de déplorer ce qui me paraît mauvais ? Est-ce que je vais me faire avoir, pécher par naïveté ou m'aveugler comme l'autruche face à ses peurs ? Passer pour un béni-oui-oui débile, adepte d'une méthode Coué au rabais parée - en plus - d'une justification religieuse ? Ou peut-être aussi découvrir qu'il y a là une vraie stratégie spirituelle, ancrée dans la tradition sémitique et chrétienne, source d'équilibre personnel, d'équité et de dynamisme relationnels ?
Si j'essaie d'être honnête, l'idée me fait bien un peu peur, mais moins qu'elle ne me stimule : l'état d'esprit dans lequel je me trouverai si je bénis plutôt que de maudire le conducteur rasoir qui me ralentit quand je suis déjà pressé, l'épouse ou l'enfant qui me sollicite quand je ne sais déjà pas où donner de la tête ou ces paroissiens si absents lorsque j'ai besoin d'eux et si exigeants quand je n'en peux plus. Cet état d'esprit ne sera-t-il pas plus heureux et moins stressé que celui où je me trouve quand je vitupère, comme cela m'arrive ? Et si, en plus, je mets si peu que ce soit dans le coup ce Dieu patient et discret d'Isaac et de Jésus, celui " qui fait briller son soleil sur les bons comme sur les méchants et tomber la pluie sur les justes comme sur les injustes ", celui à qui Jésus me propose de ressembler, celui qui bénit sans réserve même paradoxalement jusqu'à son plus acharné adversaire, à quelles surprises, à quels miracles je peux m'attendre puisqu'il est précisément ce Dieu-là !
Nous verrons la semaine prochaine qu'entre une stratégie de bénédiction, à première vue, un peu superficielle et la découverte personnelle d'une bénédiction qui identifie à la fois celui qui la reçoit et celui qui la donne, il peut s'écouler beaucoup de temps (vingt ans pour Jacob), beaucoup de luttes et de difficultés. Mais c'est un premier pas utile que de s'essayer à cette stratégie, même peut-être sans trop y croire, avec un malaise similaire à celui de Jacob, car alors Dieu peut se glisser en nous, y tracer son chemin, tisser sa présence au métier de nos aventures personnelles et collectives. Ce n'est pas un problème pour Lui si nous sommes bien humains, loin d'être parfaits à son image ; il agit dans la discrétion pour notre bonheur et celui de nos proches, il a l'éternité pour Lui et pour nous !
J'en reste là pour aujourd'hui en vous laissant à méditer et - si vous le voulez bien - à tester cette belle formule de bénédiction trouvée dans la spiritualité aborigène d'Australie : " Qu'il m'arrive aujourd'hui ce qui est bon pour ma vie et pour toutes celles qui m'entourent ! "
La très curieuse histoire de la bénédiction volée par Jacob à son frère Esaü m'a plu parce que je m'y reconnais. J'y retrouve les relations si souvent ambiguës du cadre familial, avec les disputes et les divisions qu'elles génèrent, les jeux de crainte, de pouvoir, d'espoir… J'y trouve ces préférences difficiles à vivre entre parents et enfants (Isaac qui préfère Esaü, Rebecca qui favorise Jacob) et les jalousies, les ruses, les drames qu'elles suscitent. J'y trouve encore la discrétion de Dieu, et son utilisation quelquefois frauduleuse. Cette histoire évoque en moi toute sorte d'échos, en vous aussi peut-être ?