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Partons de la première personne du pluriel ? Et tentons quelques considérations sur trois expériences banales, où l’auteur de ces lignes s’est entendu dire qu’il faisait partie d’un « nous ».
L’auteur de ces lignes s’est retrouvé, à l’occasion d’un bicentenaire, inclus dans des discours invoquant une spécificité culturelle et historique : « nous autres Vaudois », a-t-il entendu maintes fois, dans les discours commémoratifs.
Auditeur d’un débat sur l’Université, il a été surpris que certains de ses membres associent cette institution ( et lui avec, puisqu’il y travaille ) à une mythique abbaye de Thélème où se produisent et s’échangent les connaissances et les créativités : en réalité, elle lui apparaît plutôt pétrifiée et corporatiste. Il adhère à l’utopie, mais ne lui reconnaît guère de validité descriptive ? N’empêche : cette image a été utilisée pour évoquer une supposée « communauté » académique.
Et puis, combien de fois n’a-t-il pas, doté d’un nom « bien de chez nous », été interpellé sur sa commune d’origine et son éventuelle parenté avec telle personnalité locale.
Trois situations où un individu se retrouve membre d’une collectivité en laquelle il peut avoir peine à se reconnaître. Son « je » a ainsi pu se rebiffer ; mais, pour renier une appartenance, l’affiliation à une autre est inévitable . Bien que Vaudois, dira ce « je », je ne suis pas ce type de Vaudois ; ou : certes membre de la communauté universitaire, je m’insurge contre le mandarinat ; ou encore : je ne suis pas originaire de tel endroit, mais de tel autre.
Pluralité des identités
La philosophie a parfois opposé comme deux entités irréductibles un « individu » et un « monde », ce dernier étant vu comme hostile à la réalisation de l’authenticité personnelle. Mais l’individualisme qui fétichise le moi est une idéologie à la consistance douteuse et à la réalisation improbable : personne ne vit en individu autonome. La langue courante, toute simple, nous renvoie à un modèle de relations complexes :il suffit de prêter attention à n’importe quelle conversation pour entendre non seulement les je et les eux, mais aussi des tu, nous, on, vous. Norbert Elias l’indiquait dans son introduction à la sociologie : à elle seule, la séquence des pronoms personnels et impersonnels est plus différenciée qu’une bonne part de la philosophie de bistrot ou d’académie. ( Qu’est ce que la sociologie, Agora, pp. 146 sq. )
Ainsi vivons-nous dans un monde de « nous ». La famille, aimée ou haïe, est la première instance collective à laquelle chacun est affilié, puis confronté. Puis l’école, les groupes de pairs, les associations et agrégations diverses, multiplient et croisent ces affiliations. Tant et si bien qu’une des tâches favorites des psychosociologues est de repérer les « en-groupes » et les « hors-groupes », les collectifs auxquels nous nous référons lorsque nous disons « nous » ou « eux », avec toutes les relations paradoxales qu’entretiennent ces groupements : tel fan considérera comme « eux » les footballeurs employés par des clubs rivaux de ceux de sa ville, mais comme « nôtres » ces mêmes adversaires, titularisés dans l’équipe nationale.
Ë leur tour les politologues gloseront sur la multiplicité des différenciations. En Suisse cette multiplicité atténue les risques de conflits. Les « nous » sont innombrables, au niveau politique, mais aussi communal, régional, linguistique, professionnel, confessionnel, de genre, etc. : ils impliquent tant de déclarations et d’actes d’obédience enchevêtrés qu’ils rendent impossible la constitution d’un petit nombre de camps nettement et simplement opposés.
Complexité des identités
Il ne suffit pas de dire que les nous sont des agrégats de je. En réalité les je sont des composés de nous. Cornelius Castoriadis, récemment disparu, l’écrivait : « Demandez-vous : quelle est la part de tout votre penser et de toutes vos façons de voir les choses et de faire des choses qui n’est pas, à un degré décisif, conditionnée et co-déterminée par la structure et les significations de votre langue maternelle, l’organisation du monde que cette langue porte, votre premier environnement familial, l’école, tous les Ü fais Ý et Ü ne fais pas Ý qui circulent, les façons de faire qui vous sont imposées par les artefacts innombrables dans lesquels vous nagez, et ainsi de suite. Si vous pouvez vraiment répondre, et en toute sincérité : à peu près un pour cent, vous êtes certainement le penseur le plus original qui ait jamais vécu ». ( Domaines de l’homme, Seuil, 1986, p. 224 ).
C’est à travers notre identification à des catégories englobantes que nous devenons spécifiques aux yeux d’autrui Ð et à nos propres yeux. Pour être à nul autre pareils, nous ne cessons de nous référer à un ensemble d’autruis, de nous en distinguer, d’aspirer à en faire partie.
Je tirerai de cette réflexion générale une conclusion bien attendue : ce n’est que si la part publique de notre identité est vivifiée, avec des engagements dans une cité et une collectivité, que notre identité sera substantielle Ð et irréductible. Si au contraire nous nous retirons dans le privé, celui-ci disparaît, et « nous » avec. Privé et public sont interdépendants. Sans « je » pas de « nous » ; sans « nous », pas de « je » ; l’identité individuelle au sens plein n’advient qu’à travers l’existence en société, dans la relation avec tous ces autres qui rendent possible, à chacun d’entre nous, d’être identiques à nous-mêmes.