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En novembre 1889, j'avais l'honneur de rappeler aux professeurs et aux élèves de notre Université naissante, les motifs puissants qui devaient engager les magistrats des cantons catholiques de la Suisse, à fonder une Université catholique. Non seulement un grand nombre d'écoles dues à la munificence de I'Eglise s'en étaient séparées par suite de la réforme religieuse du XVIXme siècle, mais encore les Universités allemandes, fréquentées par nos aïeux, avaient en partie passé au protestantisme. Dès le 15 novembre 1547, les cinq cantons catholiques du centre de la Suisse abordaient cette grande question et faisaient appel au concours des cantons de Fribourg et de Soleure. -Notre savant archiviste a publié le résumé de ces tractations qui ont duré trois siècles sans aboutir à aucun résultat, et nous avons pu constater avec orgueil, que la république de Fribourg avait apporté un zèle et une persévérance à toute épreuve dans ces longues négociations. En attendant la fondation d'une Université suisse, elle donna une vigoureuse impulsion aux hautes études en créant le Collège Saint-Michel, avec ses chaires de philosophie
et de théologie confiées aux savants professeurs de la Compagnie de Jésus, en organisant plus tard une modeste académie avec un cours de droit naturel et un cours de droit civil. l ly avait plus encore: les jeunes gens qui se vouaient au sacerdoce, à la magistrature, à la médecine, trouvaient, dans des fondations pies, les ressources nécessaires pour fréquenter les Universités catholiques les plus célèbres de l'étranger, Paris, Aix et Montpellier — Vienne, Dillingen, Fribourg-en-Brisgau et Heidelberg —Rome, Bologne et le Collège Borromée de Milan. Ces élèves y puisaient de solides principes et une science profonde qu'ils mettaient au service de leur pays.
Nous sommes surpris, en parcourant la correspondance, les notes et les manuscrits des avoyers Peter Falk, Hans-Daniel de Montenach, Louis d'Alt et Louis d'Affry, des Prévôts Pierre Schneuwly et Sébastien Werro, de Bernard de Lenzbourg, Abbé d'Hauterive et évêque de Lausanne, et du chanoine Fontaine, des chanceliers Gurnel, Techtermann et R. Werro, du commissaire général Von der Weid, de constater l'érudition, le jugement sain, les vastes connaissances de ces hommes qui ont rendu de si éminents services à leur patrie. Parlerai-je du barreau fribourgeois qui fut illustré, dans ce siècle encore, par les Chappuis, les Fournier, les Landerset et les Bussard! Ces derniers, avec un grand nombre de leurs contemporains, avaient subi l'influence des idées modernes qui se propagèrent dans la plupart des Universités étrangères dès la fin du siècle dernier.
Ce n'est donc pas sans les motifs les plus sérieux que le Pius-Verein et l'épiscopat suisse se sont adressés aux gouvernements cantonaux, pour que la jeunesse catholique puisse recevoir un enseignement scientifique conforme aux doctrines de l'Eglise et aux sentiments de patriotisme qui distinguèrent nos ancêtres. Le gouvernement, de Fribourg, fidèle à ses antécédants, répondit le premier à cet appel; il a trouvé un écho enthousiasté dans le peuple fribourgeois et ses représentants. Par un vote unanime, le Grand Conseil a adopté le décret du 24 décembre 1886,
complété par sa décision du 4 octobre 1889 et par convention du 2 mars 1890, le Conseil communal de Fribourg, s'est associé à cette oeuvre nationale. Vous reconnaîtrez, Messieurs, que le canton de Fribourg a fait ainsi preuve de sentiments élevés et qu'il n'a point mesure son concours a l'étendue de son territoire. Sans esprit de particularisme, mû par le seul désir de préparer les générations futures aux luttes, qui les attendent, et avec une conviction ardente, il a fonde l'Université Nous célébrons aujourd'hui l'inauguration de sa cinquième année d'existence.
Par sa magnifique Encyclique du 4 août 1879, le Souverain Pontife Leon XIII, avait préconisé I'étude des sciences philosophiques, chassées de la plupart des Universités modernes pour se réfugier dans, les cloîtres et les séminaires. Et Léon XIII ajoutait:' «Jamvero inter scholasticos Doctores, omnium princeps et magister, longe eminet, Thomas Aquinas: qui uti Cajetanus animadvertit, veteres doctores sacrés quia summe veneratus est, ideo intellectum omnium quodammodo sortitus est. Illorum doctrinas, velut dispersa cujusdem corporis membra, in unum Thomas collegit et coengmentavit, miro ordine digessit, et magnis incrementis ita adauxit, ut catholicae ecclesiae singulare praesidium et decus jure meritoque habeatur.» Aussi exhorte-t-il les Evêques à joindre leurs efforts aux siens, pour rendre aux écoles catholiques et replacer sur le trône d'honneur qu'elle occupait autrefois, cette ancienne philosophie scolastique qui avait été presque délaissée.
La lettre du Souverain Pontife du 15 octobre 1879, recommandant la doctrine de saint Thomas d'Aquin, avait déjà servi de guide à l'enseignement de la philosophie au Collège Saint-Michel; elle est à la base de notre enseignement universitaire, et vous ne pouviez mieux répondre aux intentions de Sa Sainteté qu'en confiant cet enseignement aux disciples de saint Thomas de l'Ordre des Frères-Prêcheurs de saint Dominique. Ce sont eux déjà qui ont été choisis par le Saint-Père lui-même pour occuper les chaires principales de la Faculté de théologie.
Aujourd'hui, comme au XVIme siècle, comme aux époques de troublés et de transformations sociales, les membres du clergé se trouvent appelés à lutter contre les doctrines perverses et les subtilités de tout genre qui jettent le trouble dans les consciences. La diffusion de la presse et des livres à bon marché qui pénètrent jusque dans les hameaux les plus reculés, l'extrême' facilité de quitter le foyer domestique 'et de charger de domicile et d'établissement, l'agglomération des familles ouvrières' dans les villes, les séductions multiples auxquelles se trouve exposée la jeunesse, exigent des membres du clergé des connaissances bien plus étendues, 'une science bien plus profonde, que dans les siècles passés; aussi voyons-nous avec joie que la Faculté de théologie 'compte chaque année un nombre plus considérable d'élèves appartenant aux différents diocèses de la Suisse. et de l'étranger.
Le prêtre, le magistrat, le juriste, le professeur, l'homme cultivé à quelque classe, de la société qu'il appartienne, sera appelé à compléter son éducation scientifique en suivant les cours de votre Faculté des lettres, dont M. le Recteur Sturm vient de vous faire un exposa si remarquable.
L'histoire ,des trois derniers siècles avait été falsifiée par un trop grand nombre d'auteurs intéressés à servir la cause à laquelle ils avaient consacré leurs talents; 'beaucoup avaient, de bonne foi sans doute, subi les préjugés de leur époque ou de leur éducation. La difficulté de pénétrer dans les archives des Etats et des, corporations rendait la mission de l'historien extrêmement difficile. Augustin Thierry, un des premiers, Prescot ensuite, mettant à l'étude les riches archives de Simancas et des Flandres, reconstitua les règnes si diversement. interprétés d'Isabelle-la-Catholique, de Charles Quint et de Philippe II. L'auteur américain fit école, et nous avons vu 'surgir une pléiade d'historiens distingués dans les diverses nations de l'Europe et dans les cantons suisses. L'oeuvre magistrale de Jansen sur les splendeurs de la civilisation du XVme siècle et sur les événements du XVIme,
est à elle seule une révélation et un enseignement. L'Université de Fribourg suivra les traces de ces écrivains consciencieux et sera appelée à détruire les erreurs et les sophismes qui se sont imposés trop longtemps aux lecteurs.
La connaissance des langues anciennes et des chartes, de I'architecture et de la musique sacrée seront dé puissants auxiliaires pour l'étude du passé. Le jeune homme qui compte se vouer aux travaux littéraires, à la pressé, à l'enseignement, doit connaître à fond le génie des langues anciennes et modernes, et surtout apprécier les beautés de nos trois, langues nationales; aussi serons-nous heureux lorsque nos programmes pourront prévoir une chaire de littérature italienne.
Ai-je besoin de vous entretenir ici de l'avenir de votre Faculté de droit. Il y a plus d'un siècle, comme nous venons de le voir, nos pères avaient déjà senti la nécessité de préparer la jeunesse fribourgeoise à l'étude de notre législation indigène et de ses sources. Aujourd'hui l'étude du droit romain, du droit allemand et du droit français marchent de pair et permettent à votre jeunesse universitaire de comparer les législations des pays qui nous avoisinent. Espérons que, de plus en plus, les juristes de langue latine fréquenteront les cours allemands et les juristes de langue allemande les cours français. ,Le droit fédéral, le code des obligations, la loi sur les poursuites, prendront une place toujours plus importante dans votre enseignement, si tous voulez répondre aux voeux, des jeunes élèves suisses.
La Faculté de droit serait incomplète si l'on n'y avait joint l'enseignement des Cameral-Wissenschaften, et nous saluons avec satisfaction le professeur d'Economie 'politique qu'a bien, voulu nous céder L'Université de Munich. Ensuite de l'Encyclique Rerum novarum du 15 mai 1891, il n'est pas possible à une Université catholique de se désintéresser des étude~ sociales. «Le problème n'est pas aisé, nous dit Léon XIII, ni exempt de péril. Il est difficile, en effet, de préciser avec justesse les droits et les devoirs qui doivent à la fois commander la richesse et le
prolétariat, le capital et le travail. D'autre part, le problème n'est pas sans danger, parce que, trop souvent des hommes turbulents et astucieux cherchent à en dénaturer le sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter des troubles. Quoi qu'il en soit, nous sommes persuadés, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes de classe inférieure, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misere imméritée.»
Quelle noble tâche pour un professeur de commenter cette magnifique Encyclique dont tous les passages s'imposent à notre admiration!
Et maintenant, Messieurs, travaillons avec ardeur au complément de l'Université de Fribourg par l'organisation d'une Faculté des sciences. — Mais, nous disent nos contradicteurs, est-il bien nécessaire d'introduire des chaires nouvelles et coûteuses, alors que les Universités des cantons voisins répondent à toutes les exigences de l'enseignement? Est-ce que les sciences mathématiques, la géologie et la chimie, est-ce que les lois de la nature ne sont pas les mêmes au point de vue confessionnel? A cela nous demandons pourquoi le matérialisme fait chaque jour des progrès dans le monde savant? A côte des problemes algébriques et des analyses chimiques, nos professeurs sauront démontrer à leurs élèves, quel est l'auteur de toutes les merveilles qui nous entourent; quel est le but suprême de notre existence; quelles sont les relations entre la foi et la science.
Voilà, Messieurs, le motif qui a inspiré le peuple fribourgeois, lorsqu'il s'est impose de généreux sacrifices pour l'ouverture d'une Université catholique. Nous nous sommes heurtés contre l'hostilité des uns; — ce sont ceux qui ne professent pas nos principes et qui redoutent le succès de nos efforts; — contre l'indifférence des autres, — ce sont ceux qui ne comprennent pas, l'importance des hautes études ou qui subissent l'influence des milieux, dans lesquels ils ont été élevés. —Nous avons, par contre, reçu des encouragements qui soutiennent notre courage
C'est en premier lieu le Pape Léon XIII qui nous a donne tant de témoignages de sa haute protection; ce sont ensuite les Evêques suisses unanimes; enfin la presse catholique, les associations catholiques, un grand nombre d'hommes éminents de notre chère patrie. Courage donc et marchons résolument dans la voie qui nous est tracée! Messieurs les professeurs, vous pouvez compter sur le concours et la bienveillance du gouvernement de Fribourg et des mandataires du peuple fribourgeois.
Fribourg (Suisse) — Imp. et lib. de l'Oeuvre de Saint-Paul 259, rue de Morat.