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25/11/2016
Michel Houellebecq et le Jugement dernier
Depuis que j'ai publié mes sentiments plutôt favorables à la poésie de Michel Houellebecq, j'ai beaucoup entendu s'exprimer le mépris que cette poésie inspire. Chacun a sa conception de la poésie. Chacun, quoi qu'il dise, pense que sa conception est la meilleure; sinon, il en changerait.
Personnellement, j'ai été surtout marqué par la poésie de H. P. Lovecraft, qui plaçait en vers classiques et clairs des monstres sortis de l'abîme intime du poète et placés dans la lumière de la Lune. Son style est rigoureux. Mais la poésie raffinée qui demeure dans les abstractions me touche peu.
Or, dans sa poésie, Houellebecq trahit, plus encore que dans ses romans, son enracinement culturel chez Lovecraft et la science-fiction. Il m'est donc d'emblée sympathique, et, quoique d'une façon plutôt évanescente, il a repris des mythes tirés de cette littérature que j'ai pratiquée et pratique moi-même.
Cette évanescence est loin, ici, de gêner, car elle épure l'imagerie de la science-fiction pour y supprimer les développements relevant du scientisme conjectural, et n'en laisser que la substance morale. À partir de cette imagerie, il retrouve la force des anciens mythes, et notamment ceux de la Bible - le merveilleux chrétien.
Peu m'importe que ses vers ne manifestent pas une capacité extrême de manier les mots musicalement, une technicité admirable. En réalité cet art est pour moi plutôt vain. L'art qui parvient à tenir une image suspendue dans l'air intérieur, pour ainsi dire, me paraît suffisant.
Je ne sais pas si la poésie de Houellebecq est grandiose. Mais le grandiose des poètes plus célèbres me laisse froid. Il faudrait trouver un poète formellement grandiose qui parvienne aussi à créer des images fabuleuses. Mais, curieusement, les poètes qui n'aiment pas Houellebecq ne veulent pas non plus qu'on crée des images fabuleuses: ils disent que c'est mauvais, et que la voyance réclamée par Rimbaud est dépassée, qu'à présent seule la matière est admise comme existant, qu'il n'y a pas d'extraterrestres cosmiques exprimant le jugement des dieux et venant demander des comptes aux hommes.
Ils n'en savent pourtant rien, et moi, j'en aime l'image, je la trouve belle:
Maintenant, ils sont là, réunis à mi-pente;
Leurs doigts vibrent et s'effleurent dans une douce ellipse.
Un peu partout grandit une atmosphère d'attente;
Ils sont venus de loin, c'est le jour de l'éclipse.
Ils sont venus de loin et n'ont presque plus peur;
La forêt était froide et pratiquement déserte.
Ils se sont reconnus aux signes de couleur;
Presque tous sont blessés, leur regard est inerte.
Il règne sur ces monts un calme de sanctuaire;
L'azur s'immobilise et tout se met en place.
Le premier s'agenouille, son regard est sévère;
Il sont venus de loin pour juger notre race.
C'est un poème, donc, de Houellebecq. Je le trouve beau, à la fois fabuleux et mystérieux. L'azur qui s'immobilise et les êtres au regard sévère qui sont venus de loin pour juger notre race, dont les doigts s'effleurent dans une douce ellipse, c'est un rêve puissant, un tableau magnifique que Houellebecq a mis calmement et harmonieusement en scène. Par ses vers qui se recoupent avec la régularité grammaticale, il a renoué avec l'art médiéval, et a cristallisé un sentiment profond, présent dans l'inconscient humain partout sur terre, et ceux qui le nient par principe ne me paraissent pas crédibles. Un jugement intellectuel sur une telle image intérieure n'a aucune justification. Le poème est excellent, et, personnellement, j'eusse aimé que Houellebecq fasse tout un cycle de poèmes sur ces êtres venus de loin et leurs actions, fasse tout un cycle de poèmes de science-fiction biblique!
Je lirais, moi-même, plus de poésie, s'il l'avait fait.