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J'ai vu le film Birdman, d'Alejandro González Iñárritu, car j'aime que le fantastique soit relié aux profondeurs de l'âme. D'un autre côté je n'aime pas qu'il y reste. La science-fiction matérialise les fantasmes - et leur donne, par conséquent, une objectivité que je trouve appréciable. Il y a quelques années, je participai à un débat sur la science-fiction, publiquement méprisée par un critique du Figaro appelé Angelo Rinaldi: j'écrivis un article défendant la tendance à matérialiser, à objectiver les fantasmes, que lui voulait limiter à l'étude du cerveau. André Breton avait dit aussi que la vraie poésie consistait à objectiver le subjectif.
Naturellement, j'admets que la science-fiction le fait mal. Elle est vraiment de la poésie en ce qu'elle pénètre en toute conscience dans l'intériorité humaine et en tire un univers cohérent; mais généralement elle fait perdre, par sa prétention à la conjecture rationnelle, son mystère au monde de l'âme, de telle sorte que techniquement il s'agit de poésie - mais que l'essence s'en est perdue.
J'aborde cette question parce qu'Alejandro González Iñárritu a proclamé publiquement, un peu comme Angelo Rinaldi, son mépris pour les super-héros. Et je comprends ce mépris, dans la mesure où les super-pouvoirs sont assimilés à de la technique futuriste, ce qui les rend finalement anecdotiques, leur ôte leur résonance intérieure.
Le réalisateur de Birdman choisit donc d'adopter une idée plus intelligente: le super-héros est une sorte de double fantasmé de soi-même, un sur-moi. Et c'est là, tout de même, qu'un semblant de poésie survient, dans son film, puisque réellement, visuellement, l'homme-oiseau apparaît, parlant à l'oreille du héros - tel un démon, ou un ange. L'être occulte ressemble à la fois à Batman et au Phantom of the Paradise – et la référence à ce dernier est explicite, à travers des affiches du décor.
Néanmoins qu'il ne s'agisse que de fantasmes qu'expliquent les théories de la psychologie est trop clairement manifesté: le mystère est détruit, contrairement par exemple à ce qui se passe dans Lost Highway, de David Lynch, où un homme-mystère existant objectivement souffle au héros ce qu'il doit faire. Il pourrait n'être qu'un rêve, ou un cauchemar: on n'en sait rien; dans Birdman, on le sait, c'est explicitement révélé par des images objectives se superposant aux visions subjectives du héros. Le spectateur ordinaire n'est pas dérouté: on demeure dans les limites de la science officielle. Mais c'est excessivement intellectuel. Et réaliste. Le mystère est démonté en même temps qu'il est cristallisé: il renvoie à des problèmes personnels. Ceux qui devraient être présents dans les films de super-héros, et qu'on trouvait dans le premier Batman de Tim Burton: l'homme chauve-souris y était un double réel, né de tourments intérieurs. Le meilleur film du genre à ce jour. Mais Birdman reste frais parce qu'il va plus loin dans le psychisme: si son super-héros avait réellement agi dans un monde parallèle, n'avait pas été une simple illusion, il eût été le premier film de super-héros à mystère.
Il reste difficile de concilier la foi naïve en l'homme du futur et l'intellectualisme psychologique...