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L'école des Pâquis par Jean-Jacques Oberson
Il y a plus de 40 ans, au cœur des Pâquis, l’architecte genevois dessine un ensemble urbain dont la pièce principale est une école. Encore aujourd’hui, son projet fonctionne comme un catalyseur de lien spatial et social dans le quartier.
Le projet de Pâquis-Centre est né au début des années 1970, à l’initiative de son architecte, Jean-Jacques Oberson : « J’habitais dans ce quartier très sympathique, mais très dense, bruyant et plutôt dangereux pour les enfants. En éliminant certaines rues, on pouvait retrouver une maille plus ample, offrir des cours calmes et sûres pour l’école et les façades arrières des immeubles. J’ai dessiné un plan et l’ai proposé à la Ville de Genève. C’est comme ça que ça a commencé. »1 Le groupe scolaire, compris dans la première tranche des travaux, sera livré en 1979. En 1987, l’ensemble du projet urbain reçoit le prix d’urbanisme Gottfried Semper, décerné par la fondation Geisendorf pour l’architecture. Aujourd’hui, les bâtiments sont en mauvais état. Depuis 2012, un projet de restauration est en cours d’étude par le bureau designlab-architecture.
Ecole «Seventies»
Rationalité moderniste oblige, le plan de l’école est une composition régulière de quatre volumes disposés perpendiculairement aux rues du Môle et de la Navigation. Les salles de classe se répartissent dans les trois premiers niveaux. Le préau est situé sur l’attique. Les façades opaques sur les rues contrastent avec les grands bandeaux vitrés qui donnent sur les cours de récréation traversant l’îlot. Une longue et légère passerelle en construction métallique démarre depuis un escalier situé dans la première cour, se faufile ensuite entre les salles de classe, longe les houppiers des arbres, franchit la rue de Berne et finit sa trajectoire sur la place centrale. Un autre escalier mène alors au bassin de natation et à la salle de gymnastique situés au sous-sol des immeubles de logements.
Beaucoup d’éléments dans l’école de Pâquis-Centre font penser à des projets du Team X, réalisés ou dessinés dans les mêmes décennies. La modularité des plans et la rationalité constructive sont constantes dans les premières écoles de Herman Hertzberger. La passerelle comme support de la promenade architecturale, voire urbaine, est un thème récurrent chez Peter et Alison Smithson. Aldo Van Eyck, quant à lui, vouait une attention obsessionnelle au dessin des espaces architecturaux et urbains par les enfants. Oberson ne revendique pas explicitement ces références.2 Mais son projet, autant que ceux des architectes du Team X, se démarque de la modernité strictement fonctionnaliste de l’avant-guerre. Pour ces hommes, l’architecture doit à nouveau revendiquer son rôle social dans la cité. Oberson, à n’en pas douter, est de cette lignée d’architectes.
L’école du quartier
Dans l’extrait d’une émission vidéo sur l’actualité architecturale datant de 1986, on pouvait entendre ceci : « Nous bavardons sur un trottoir de la rue de Berne, dans le quartier ‹ chaud › des Pâquis, réputé dans toute la Suisse pour ses cabarets et ses dames de petite vertu. En tout bien tout honneur, s’entend ; nous sommes entourés d’enfants et de mères de famille, au cœur de l’ensemble Pâquis-Centre ».3 Aujourd’hui, pour beaucoup en mal, et pour d’autres en bien, le quartier des Pâquis n’a pas perdu sa réputation. En soirée, les adresses de la rue de la Navigation, du Môle ou de Berne, sont toujours fréquentées pour leurs trottoirs si petitement vertueux. Les jours de semaine, les préaux sont envahis par des centaines d’enfants et les cours de l’école sont amplement traversées par les habitants du quartier. Sur le trottoir de la rue de Berne, le matin très tôt, il est habituel de croiser pêle-mêle une dame de joie, un dealer précautionneux, un noctambule cuvant ses excès de la veille et des enfants en bas âge emmenés par leurs parents à l’école. Tout ce monde là vit très bien ensemble. Car, n’en déplaise aux sceptiques, il n’y a pas plus d’insécurité aux Pâquis qu’ailleurs. Ici, les expressions « mixité sociale » et « quartier populaire » ne sont pas des slogans politiques vains. Elles ont imprégné la substance même du quartier, de ses bâtiments et ses habitants.
Aux Pâquis, le projet un peu fou d’un architecte passionné, désireux d’améliorer son quartier, a fonctionné et fonctionne encore. Rare exception dans l’architecture des espaces scolaires, il est un savoureux pied de nez qui prouve que nous ne sommes pas astreints à dessiner les écoles comme des bunkers sécurisés. En plus d’être un liant spatial, le projet de Pâquis-Centre fabrique du lien social.
Notes
1. Jean-Jacques Oberson cité dans une plaquette dédiée au projet et éditée par la Ville de Genève, Pâquis-Centre, 1995, p. 17
2. Entretien téléphonique avec Jean-Jacques Oberson, octobre 2016
3. Note de renvoi de l’article de Richard Quincerot, «un village dans la ville», Habitation, 1988, p. 19 : L’interview est extraite d’une émission sur l’actualité architecturale à Genève, réalisée par Aimé Jolliet, responsable du Centre audiovisuel de l’Ecole d’architecture de l’Univérsité de Genève, sur mandat de l’INTERASSAR, Votre avis nous intéresse, 16 minutes, 1986.