Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06922.jsonl.gz/1196

04/04/2017
L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz
Poursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.
Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.
Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!
C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.
Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.
Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.
Cependant, le récit n'en tire rien de clair. Car, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.
Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.
Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.
Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.