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Que serait un monde idéal ? Question aussi ancienne que le monde lui-même. Elle a hanté de nombreuses cultures. A certaines périodes, elle a pris des allures de passion collective. C’est ainsi qu’au 18e siècle, quantité d’intellectuels ont rivalisé dans des descriptions du « meilleur des mondes possibles », selon la formule de Leibniz. Dans le dictionnaire critique de l’utopie aux temps des Lumières, qui vient de paraître,1 Bronislaw Baczko rappelle que leurs modèles utopiques reposaient sur la raison. Leur conviction était que le bien est rationnel et, en contraste, le mal irrationnel. Pour eux, le « progrès continuel de la raison » devait entraîner celui du bien. L’histoire était destinée à s’arrêter, se réduisant « à la reproduction du bien ». Mais en réalité, même dans les récits utopiques, parce que leurs auteurs cherchaient la vraisemblance, les choses ne se sont pas passées ainsi. L’idéal n’a rien d’un projet simple.
Prenez le corps humain. Comme le rappelle, dans le même ouvrage, Jean-Christophe Abramovici, dans les utopies les corps sont beaux, résistants et ne vieillissent pas. Du coup, c’est l’homme réel (un voyageur, généralement) qui, rencontrant l’altérité des personnages utopiques, apparaît comme un « demi-homme ». La réalité est que les utopistes ne savent comment décrire un corps humain vraiment utopique. Aux yeux de la raison, le corps est gênant, trop peu fiable. « L’utopie ultime du corps humain, conclut Abramovici, est celle de sa dissolution ».
Au moins le corps utopique jouit-il d’une grande santé. Dans un autre article, Robin Majeur évoque un peuple utopique (celui du pays de Quamso) dont les habitants sont indemnes de toute maladie. Mais loin d’en profiter et d’en faire une source de bonheur, ils « vivent sans la moindre apparence de gaieté ». Car, comment jouir de la santé sans maladie ? « Les maladies sont peut-être une condition même de l’existence de la santé », remarque Majeur, car « cette dernière n’est pas une norme révélée en soi, mais bien le produit d’un rapport entre ce qui peut être et ce qui est ».
De même, lorsqu’elle pense la perfection, la raison des Lumières se refuse à admettre la mort. Dans la troisième partie de ses Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, décrit la population des « Struldbrugs » dans laquelle l’utopie de la longévité est réalisée : ses membres sont immortels. Mais voilà le hic : ils sont en même temps malheureux. Comme s’ils étaient nostalgiques de la mort. Sans fin, leur vie est dépourvue de perspectives, y compris joyeuses : « toutes leurs dents et tous leurs cheveux tombent, ils perdent le goût des aliments, et ils vivent et mangent sans aucun plaisir ».
Plus largement, le problème est celui du mal. L’utopie est un monde fermé sur son bonheur, sa raison et sa parfaite justice. « En règle générale, écrit Baczko, les cités utopiques se méfient des étrangers qui pourraient importer le mal ». Thomas Moore décrit le phénomène dans l’un de ses récits. Ayant organisé un royaume idéal, « le roi Utopus a fait couper l’isthme qui réunissait son royaume au continent et en a fait une île ».
Mais le mal n’est pas terrassé pour autant. La réalité humaine a d’autres tours dans son sac, suggère Baczko. Fermées, parfaites, rationnelles, tendues vers le bonheur, peuplées d’hommes nouveaux, les cités utopiques doivent affronter une ultime difficulté. Davantage même qu’une difficulté, un « mal inavoué », auquel « elles échappent rarement » : l’ennui.
Voltaire le met en scène dans son pastiche de la cité utopique. Candide, en effet, traverse Eldorado, monde magique où « la boue est de l’or, où il n’y a ni crimes ni prisons, où le roi est un sage bienveillant et le peuple est heureux ». Mais il n’y reste pas. Parce qu’il préfère le monde « tel qu’il est, avec ses risques et périls, ses vices et ses vertus, ses bonheurs et ses malheurs », explique Baczko. Mais surtout parce qu’il rêve de sa belle Cunégonde, restée dans ce monde imparfait. A la tranquillité ataraxique, il préfère le risque de l’altérité.
Nous sommes loin, c’est vrai, du 18e siècle, et de ses tentatives un peu ridicules de s’élever au-dessus de la condition humaine. Et pourtant : nos utopies et travers sont faits de la même étoffe. Prenez la croyance en la perfection autocentrée et en l’origine étrangère du mal. Portée par des populismes dystopiques, elle promeut son triste rêve dans toutes les démocraties actuelles. Sur un autre plan, prenez l’obsession de l’immortalité. On la voit fleurir dans les projets transhumanistes, en particulier dans ces mondes que sont en train de penser et de construire les patrons du Big Data, dont des bribes de récit qui nous parviennent font frémir.
Regardez aussi ce qui se trouve à l’horizon de l’époque : des corps modifiés, hybridés, une vieillesse traquée et contrée dans tous ses aspects, des capacités cérébrales améliorées, des hybridations avec les machines pour prolonger toutes nos capacités. Mais en tout cela, non pas la simple recherche de ce qu’est l’humain pour l’améliorer mais, sous-jacente, la disparition de l’espèce humaine. Comme si commençait à s’installer une « honte de l’homme », selon la formule de Jean-Michel Besnier.
Que reste-t-il, lorsque sont vaincues les manifestations du mal ? Baczko rappelle que, loin d’être évacuée par la pensée des Lumières, la question la taraude, comme en creux. Le péché originel est évidemment ridiculisé par ceux que la raison anime : « tant de mal pour une pomme ? » se moquent-ils. Mais il leur faut bien se demander : « comment intégrer le mal dans un ordre physique et moral, rationnellement structuré par une Providence ? » En réalité, plutôt que de définir le mal, les utopistes cherchent, grâce à la raison, « les moyens adéquats pour y mettre fin ». Mais ils voient bien qu’il s’agit d’un travail interminable. Plus grave encore – et là se trouve leur désarroi – à mesure que les marques du mal (maladie, injustice, mort) s’effacent, apparaît un autre mal, insidieux, prenant la forme d’une lassitude triste.
L’ennui est la déclinaison du mal la plus irréductible qui soit : voilà la conclusion que nous livrent les utopistes des Lumières.
Dans notre 21e siècle, l’utopie est en grande partie portée par les promesses biomédicales. Mais la médecine n’est pas que cela. Elle représente aussi une contre-utopie, un monde où se vivent la finitude et les limites. De quoi témoignent, en effet, les soignants qui voient des malades à longueur de journée, qui les écoutent et les accompagnent ? Du fait que tout progrès, tout traitement efficace, finit, à un moment donné, par un échec radical. Il n’existe pas de traitement possible de cela. Ni la mort, ni d’ailleurs le chagrin amoureux, ni encore moins l’irréversibilité du temps et donc des destins ne se soignent. L’humain et le monde souffrent d’une « fêlure » radicale, pour employer le mot de Deleuze : d’un défaut intime, irréductible, sans remède.
La question moderne est : faut-il essayer de sortir de ce mal, de cette « fêlure » par le rêve, en s’appuyant désormais sur la technologie ? Et jusqu’où aller dès lors que, étrangement, au coeur du projet de la raison se trouve la déshumanisation ?
A cela, la médecine, pour rester éthique, n’a pas de réponse simple. Seulement : regarder en face la souffrance et l’impuissance, rendre libre les personnes, ajouter de la vie, de la diversité et de la création au monde. Se passionner pour le savoir, la science et la technologie, certes, mais en restant en dehors du mouvement de ceux qui, comme des esclaves, élèvent des pyramides à la santé parfaite et à l’existence sans fin.