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Un ample mouvement social a placé irrévocablement la question du réchauffement climatique au sein du débat public. Le défi climatique questionne l’ensemble des activités humaines. Qui décide et en vue de quoi? Il est corrélatif à l’effondrement de la biodiversité, aux pollutions des sols et de l’eau, à la raréfaction des ressources naturelles, à la dégradation des paysages, etc. Mais aussi à l’exacerbation locale et globale des inégalités sociales, de l’exode, du chômage, des guerres de marchés et militaires. La justice et la démocratie se sont effacées sous les injonctions d’institutions comme l’OMC, la Banque mondiale, la Banque centrale européenne.
L’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation, qui a pris un essor fulgurant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a démultiplié son impact social et environnemental et est responsable pour 23% du réchauffement climatique. Depuis les années 1980, la libéralisation des marchés agricoles a mis en concurrence toutes les agricultures du monde, des plus industrialisées aux plus pauvres. Le diktat «produire toujours plus à moindre coût» s’est imposé partout au détriment du choix démocratique: que devons-nous produire, comment, où, pour qui, à quel prix? Avec la mondialisation de l’alimentation, de l’élevage et du secteur des semences, la vie et le revenu des producteurs se sont dégradés.
Le principal secteur agricole suisse, la production laitière, illustre parfaitement cette dérive politique: près de la moitié de la surface agricole utile du pays sert au cheptel laitier. Cinquante pour cent du lait suisse est transformé en fromage, poudre de lait, condensé, etc., dont la moitié est exportée. Ces exportations représentent pas moins de 15% de la surface agricole du pays. De surcroît, les producteurs de lait sont régentés, sous l’égide de la Confédération, par un système de gestion dit de segmentation qui induit une surproduction systématique au profit de l’industrie. Le surnombre d’animaux de rente, d’au moins 20%, implique l’importation annuelle d’1,2 million de tonnes de fourrages divers, dont une bonne part nourrit les vaches laitières. Phare du libéralisme agricole helvétique, notre excellent fromage est produit au prix d’un bilan social et environnemental discutable. Mais nos politiciens se bouchent le nez quand il s’agit d’exporter nos fromages vers des pays qui brûlent leurs forêts dans le but de nous fournir de quoi fourrager nos laitières. Les autres productions agricoles du pays, telles que la production de céréales, n’échappent pas à ce genre d’absurdité. Des dizaines de milliers de tonnes de céréales panifiables indigènes sont déclassées chaque année en fourrage, au profit de l’importation de plus de cent mille tonnes de pâtons précuits sous forme de pains, croissants, viennoiseries. Concernant l’aspect climatique, la pratique d’import-export de l’agroalimentaire vient certainement doubler les émissions de CO2, officiellement estimées à 13% pour l’agriculture.
L’urgence climatique relève aussi de l’urgence agricole. Depuis les années 1950, la chimie et les engrais pétroliers se sont imposés sur les marchés, entraînant la sélection de plantes fourragères et alimentaires adaptées à ces intrants. Ce procédé agroindustriel s’est imposé au détriment de la fertilité naturelle des sols, provoquant la disparition des variétés anciennes. Aujourd’hui, alors que les rendements de l’agriculture chimico-industrielle déclinent, des milliers de producteurs européens font la preuve de rendements tout aussi élevés sur des sols revitalisés, en se passant de chimie et de labours – sauf exception – et du coup réduisent leurs charges.
La revitalisation des sols est appelée à la rescousse pour capturer et stocker du CO2. Reste que dans les milieux libéraux et scientifiques, cet élan vers la revitalisation se dessine sans remise en cause de l’ensemble de la politique agricole – import-export, mégafermes, monocultures et leurs conséquences sur la nature et les animaux. Le concept de stockage du CO2 s’inscrit dans une droite ligne entrepreneuriale libérale: ouvrir un marché de certification de droit de polluer du type du marché carbone international, inefficient mais profitable aux affairistes. La politique agricole PA 22+ en préparation participe de cette logique et ferme les yeux sur l’effondrement de l’agriculture et de la sécurité alimentaire.
L’urgence climatique appelle à remettre en cause ce que nous produisons et ce que nous consommons. Il y a une réciprocité entre producteur et consommateur à faire valoir. Produire – et manger – sainement suppose une relocalisation et revitalisation de la production. Pour ce faire, l’agriculture doit sortir du giron de l’agro-industrie mondialisée et être réinstituée dans la démocratie. Financièrement, il est inadmissible que l’agriculture suisse coûte 8 milliards par an aux caisses publiques alors que sa destinée lui échappe. Il en va de même pour la revitalisation des sols et des fondements de l’agriculture. Les changements agronomiques qui s’imposent nécessitent une régulation des marchés agricoles afin de garantir les prix et les revenus des paysannes et paysans.
Cela prendra du temps et des fonds publics, même si les producteurs seront en mesure de se délester d’une des grandes charges financières que représentent les fertilisants chimiques, la lourde mécanisation et la numérisation.
La nature, la biodiversité et la santé publique bénéficieraient de ce changement de pratique. La réduction des importations permettrait à des millions de familles paysannes de par le monde de souffler. Le changement exige également une lutte intransigeante contre les 30% de nourriture gaspillées. Du champ à l’assiette, des règles doivent être édifiées en ce sens.
La question agricole est politique avant d’être privée. Si pour la xième fois de l’histoire, les paysans et paysannes sont piégés, il incombe à chacun de se rendre sur la place publique d’élever la voix, de se regrouper pour rédiger un manifeste. La crise du climat et celle de l’agriculture sont jumelles, il importe de les considérer dans le même mouvement.
Notre invité est paysan à la Ferrière (BE) et ancien président d’Uniterre Jura.