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l'adolescent sans père
Denis, l'adolescent sans père
Denis a 16 ans, il est en psychothérapie expressive depuis quelques semaines, il m'a été envoyé par sa mère sur le conseil d'une amie qui avait effectué quelques temps auparavant une psychothérapie avec moi. Elle l'élève seule après un divorce et est épuisée par la relation douloureuse établie entre son fils et elle.
Denis a été adopté à l'âge de trois ans, il est en mal d’identité et d’identification. Il cherche une place reconnue dans différents groupes, une adoption, toujours mise à mal par son refus de toute autorité. Il est même parfois violent avec sa mère quand celle-ci cherche à conserver un minimum d'ordre et de règles de vie à la maison.
Dans la thérapie, nous sommes dans un travail de bande dessinée, ce qui permet de développer en narration des dessins et des scènes peintes d’abord individuellement. Lors d’une séance d’un jour pluvieux de printemps, il dessine une scène de rue où il situe ses copains dans leurs activités préférées : rap, breack-danse, graffitis. Puis il m’explique en riant doucement : "ce danseur-là, pourrait être mon père s’il avait mon âge. Il n’aimerait pas fumer des joints, il aurait peur d’attraper un cancer". Puis il ajoute une tirade moraliste avec force détails sur le danger de la fumée en général et sur les dégâts qu’elle fait au corps. Il introduit fréquemment son père dans les commentaires qu'il développe sur les scènes qu'il peint ou dessine, mais jamais dans l'histoire développée.
Je suis bien entendu frappé par cette séquence qui surgit là comme un éclair. Denis ne fume pas et n’a jamais parlé de ce thème, par contre j’y retrouve le questionnement privilégié de ses identifications paternelles en souffrance. Je suis aussi interpellé par le phénomène du père qui vient dans les commentaires mais qui n'apparaît pas dans les histoires. Or je sais que c'est dans l'action créatrice que les configurations douloureuses sont mises en évolution plutôt que dans les réflexions directes et les interprétations des productions.
Il se trouve que je vis, moi, à ce moment là, une période particulière de ma vie où un homme, grand fumeur qui a eu une importante fonction paternelle pour moi est en train de mourir d’un cancer de l'œsophage ! J’ai même été frappé, une nuit et pour plusieurs jours, de fortes douleurs intercostales qui m’ont inquiétées suffisamment pour que j’aille consulter mon médecin !
De toute évidence j’étais en difficulté de symbolisation du processus de deuil qui s’engageait et remettait péniblement en mouvement mes différents liens et identifications avec cet homme que je n’avais pas réussi à aimer comme je l’aurais voulu.
Mon psychisme n’y arrivait pas seul et j’avais dû mobiliser mon corps pour en porter momentanément l’insupportable douleur.
Et voilà que non seulement mon corps n’y suffisait pas, mais qu’il m’apparaissait, au regard de la séance avec Denis décrite ici, que je me « servais » également du champ relationnel avec ce patient, très concerné par une problématique apparentée, pour y déposer la mienne!
Mon souci éthique fut mis à mal à ce moment, vous l’imaginez bien !
Dans la suite de cette séance et dans la suivante encore, Denis continua de dessiner des scènes où intervenait son père. Il précisa qu’il s’agissait de son père adoptif, presque un vrai père, qu'il voyait régulièrement mais qu’il sentait pourtant si loin de lui, si inaccessible.
Les thèmes du père, du vrai père, du faux vrai père, des identifications aux hommes, des liens dans la réalité, furent alors ceux des séances suivantes, au travers d'une bande dessinée, dont le sens du contenu ne fut a aucun moment interprété ni même conscient à Denis, bande dessinée dans laquelle un héros faisait un voyage initiatique dans un pays lointain à la recherche d'un vieux sage qui détenait un secret totémique.
Chacun de nous était à se relier à ses figures paternelles tout en tissant notre lien présent dans une co-présence créative assez vivante et excitante.
Ses dessins lui permettaient de métaboliser une problématique paternelle. Ils m'avaient, à moi aussi, certainement permis de passer de la somatisation à la symbolisation me laissant par là être présent de meilleure manière à son élaboration, à lui, de ses identifications paternelles. Ses dessins ont servi alors non seulement à nos propres élaborations intrapsychiques, mais aussi à ce que notre relation thérapeutique continue à se déployer de façon créative, cette dernière dimension étant certainement la plus importante au processus thérapeutique.