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Comment expliquer la nouvelle hausse? Pourquoi tous les prix montent en même temps? Ou sont passés les discounters? Est-ce que les règles de la concurrence sont respectées en Suisse? ABE a comparé les montants affichés par quelques 500 stations-service en Suisse romande.
Au milieu des années 90, les ventes d'essence avaient stagné en Suisse, parfois même baissé. A cause de la crise économique, mais aussi en raison des avancées technologiques qui ont permis la mise en circulation de véhicules moins gourmands en carburant. Depuis peu, les ventes augmentent à nouveau: +3,3% en 1999 par rapport à l'année précédente en Suisse, malgré les hausses de prix. Des hausses difficiles à comprendre. En effet, les estimations sur les réserves de pétrole sont optimistes: pas de pénurie à l'horizon.
Les hausses ont commencé au printemps de l'année dernière. Depuis, ça n'a pas arrêté: 2 centimes par-ci, 3 centimes par-là… Rien que pour le début de cette année, il y a eu des augmentations fin janvier, début février, et deux fois début mars. Au final: 25 centimes en une année. Pour justifier toutes ces hausses, les distributeurs invoquent deux raisons principales: le prix du brut, qui a triplé depuis début 1999, et le cours du dollar, qui a grimpé en parallèle de 17%. "Le cours du pétrole brut est fixé principalement par deux bourses: une qui se trouve à New York, l'autre à Londres. Ces bourses, comme tout marché libre, fixent le prix selon l'offre et la demande du jour. Il y a, c'est clair, une influence de certains facteurs extérieurs, comme certains facteurs politiques. Il y a aussi une influence importante de l'OPEP [ndlr: l'Organisation des pays exportateurs de pétrole], qui contrôle une partie de la production, ce qui lui permet d'ouvrir et de fermer les robinets au gré de ses désirs, ce qui influence grandement les prix du pétrole", explique Pierre Wavre, analyste du marché pétrolier. Exemple: en 1998, l'OPEP a décidé d'augmenter sa production de brut. Mais dans le même temps, la demande, elle, a diminué – principalement en raison de la crise économique en Asie.
Résultat: le baril chute à 10 dollars. C'est la catastrophe pour les pays producteurs. En mars 1999, l'OPEP réagit et décide de réduire sa production de plus de 2 millions de barils par jour. Les prix commencent alors à prendre l'ascenseur. Le 8 mars dernier, on franchit allègrement le cap des 30 dollars, un prix que l'on n'avait plus connu depuis la guerre du Golfe.
Le 27 mars, l'OPEP se réunira à Vienne pour décider de la suite de sa politique. Ouvrira ou n'ouvrira pas le robinet de l'or noir? En attendant, le prix du baril a quasiment triplé en une année. Pour le consommateur, la partition est de plus en plus difficile à suivre et la valse des prix prend des proportions détonantes. "Je crois qu'à long terme, personne n'y trouve son compte", estime Pierre Wavre. "Pas même les producteurs qui, il est vrai, pour des questions de budget, peuvent être intéressés à avoir des revenus maximums. Mais je crois qu'ils se rendent très bien compte qu'un prix du pétrole extrêmement élevé comme nous l'avons aujourd'hui prétérite peut-être la relance économique dans certains pays et indispose certains autres grands pays, parce que la facture énergétique au niveau mondial devient un peu élevée". Et cette facture se négocie en dollars. Pas de chance! Le cours du billet vert par rapport au franc suisse a grimpé jusqu'à plus de 1.60 CHF. Alors, un produit de plus en plus cher, acheté avec un franc suisse qui perd de sa valeur: les deux effets se cumulent et les coûts explosent. A l'autre bout de la chaîne, c'est l'automobiliste à la pompe qui trinque.
Mais il n'y a pas que le cours du dollar et le prix du baril qui font le prix de l'essence. Beaucoup d'autres facteurs entrent dans la composition du prix. Avant d'arriver à la pompe, le brut doit encore être raffiné, transporté et distribué jusque dans les stations-service. Et là, des coûts et des taxes s'ajoutent les uns aux autres.
Par rapport aux autres pays occidentaux, la Suisse raffine peu de pétrole. Sur les 15 millions de tonnes importées, seul un tiers arrive sous forme de brut. Le reste vient sous forme de produits déjà raffinés. Voilà pourquoi, en Suisse, le prix de gros de l'essence suit les cours du marché international de Rotterdam, où la plupart des grandes compagnies pétrolières sont présentes et où l'essence, tout comme le brut, se négocie suivant la loi de l'offre et de la demande.
Une fois négocié par les distributeurs, le pétrole brut arrive par pipe-line depuis Gênes en Italie jusqu'à la raffinerie de Collombey (VS), ou depuis Marseille en France jusqu'à la raffinerie de Cressier (NE). Pour l'essence déjà raffinée, il y a le rail, la route et un pipe-line qui relie Marseille à Genève. Mais le gros des importations s'effectue par péniche entre Rotterdam et les dépôts bâlois des bords du Rhin. Mais une raffinerie, comment ça marche? A Cressier, le pétrole arrive donc de Marseille par le pipe-line sud-européen, auquel est relié le pipe-line du Jura neuchâtelois. Les bruts de différentes provenances et de différentes qualités sont pompés 24 heures sur 24 et à la suite. Une fois stockés dans de gigantesques réservoirs, le raffinage peut commencer. "Depuis le parc de stockage, le brut est pompé au travers d'un train d'échangeurs. Il est préchauffé à la sortie du four à 330 degrés environ. Ensuite, il arrive à une colonne de distillation atmosphérique. De cette colonne de distillation, on soutire plusieurs produits, principalement du gaz et de l'essence. Cette essence est ensuite traitée dans une autre unité, où on lui enlève le soufre. A partir de cette unité-là, elle est traitée encore une fois, pour améliorer son indice d'octane et donner un produit vendable", explique Jean-Daniel Aeschlimannn, coordinateur de production à la raffinerie de Cressier. A la pompe, on trouve effectivement deux sortes d'essence sans plomb: la 95 et la 98 octanes. La 98 coûte plus cher car, pour la fabriquer, le raffineur doit chauffer davantage le produit et y adjoindre un additif.
La plupart des distributeurs présents dans la région neuchâteloise viennent s'approvisionner à la raffinerie de Cressier, donc à la même source. Est-ce à dire qu'au final, tous vendent le même produit? "En principe, le produit de base qu'ils viennent chercher chez nous est le même", reconnaît en effet Huib De Haas, directeur de la raffinerie de Cressier. "Mais ensuite, chaque entreprise pétrolière ajoute, si elle le veut, des additifs, qui servent à améliorer encore la qualité. On peut comparer cela avec une tasse de café à laquelle on ajoute du sucre ou du lait selon les besoins". Ces additifs – quand il y en a – c'est un peu la seule façon pour les enseignes de se distinguer entre elles. Ils sont mélangés, avant le chargement de l'essence, sur les camions, ou après, dans les centres de stockage des différentes marques. Reste ensuite à acheminer l'essence jusqu'aux stations-service qui appartiennent au distributeur ou sont gérées par des franchisés.
Et le prix à la pompe, dans tout ça? Qui facture quoi? Pour un litre de sans plomb 95, vendu par exemple 1.35 CHF, la plus grosse part revient à l'Etat: 74 centimes d'impôts et de taxes + 10 centimes de TVA. On est donc à 84 centimes, presque deux tiers du prix total. On rajoute 30 centimes pour la matière première, soit le prix du pétrole brut. Encore 5 centimes pour le raffinage et le transport vers la Suisse. Restent les frais de stockage, de transport jusqu'à la pompe et la marge du distributeur: tout cela représente 16 centimes. Presque deux tiers du prix de l'essence qui part dans les poches de l'Etat, c'est beaucoup. Et pourtant, l'essence est moins taxée en Suisse que dans les autres pays européens. En France par exemple, la sans plomb 95 est déjà à 1.80 CHF le litre. Alors, avant de faire une virée en voiture de l'autre côté de la frontière, un bon conseil: faites le plein en Suisse!
En Suisse, le prix de l'essence est libre: chaque distributeur fait comme il veut, en fonction de son débit, de ses charges, ou selon qu'il ouvre longtemps ou pas, etc. Cela signifie qu'en toute logique, le prix devrait varier d'une station à l'autre. D'autant que la Suisse affiche l'une des plus grosse densité en stations-service au kilomètre carré. On pourrait donc s'attendre à ce que la concurrence joue pleinement dans le domaine de l'essence. Comme on avait un petit doute, le 8 mars dernier, nous avons lancé six de nos enquêteurs sur les routes de Suisse romande pour relever les prix de l'essence sans plomb 95. 460 stations-service ont fait l'objet d'un relevé. Une grosse enquête dont les résultats laissent perplexe. On se demande où sont passés les avantages de l'économie libérale!...
Dans le canton de BERNE, entre Moutier et Bienne, nos enquêteurs ont relevé le prix de l'essence sans plomb 95. Seules 7 sur les 20 stations-service visitées pratiquaient le même prix que leurs concurrentes directes, soit, ce jour-là, en moyenne 1.335 CHF/litre de sans plomb 95. On peut dire que dans cette région du pays, la concurrence fonctionne plutôt bien. Le consommateur a le choix entre une essence plus ou moins chère, et ceci dans un petit périmètre.
Dans le canton de NEUCHÂTEL, c'est un petit peu plus de la moitié (17 sur 30) des stations prise en compte qui pratiquaient le même prix que leurs concurrentes directes. Mais avec un prix moyen de 1.334 CHF/litre, l'essence neuchâteloise est la moins chère de notre enquête. "L'essence, c'est vraiment un produit d'appel. Sans shop, c'est invivable. Donc, un prix d'essence bas nous amène beaucoup plus de clients. Et avec le shop, on arrive à faire des chiffres d'affaires qui valent la peine", explique Jacques Reift, gérant de la station Littoral de St-Aubin.
Dans le canton de FRIBOURG, 35 stations sur 54 affichaient le même prix en moyenne ce jour-là. Cela veut dire que deux tiers des stations présentes sur cette portion de territoire ne pratiquent pas la concurrence.
VAUD ne fait pas mieux. Parmi les stations-service répertoriées entre Aigle et Yverdon, 110 sur 156 pratiquaient le même prix que leurs concurrentes directes (en moyenne 1.38/litre). Avec un bon point tout de même pour la commune de Payerne, où la concurrence semble fonctionner: les 7 stations-service prises en compte affichaient toutes un prix différent, avec parfois 5 centimes d'écart.
On ne peut pas en dire autant du canton de GENÈVE. Là, c'est 80% des pompes à essence qui affichaient le même prix que leurs concurrentes directes, soit 37 stations sur 46.
Même constat, à peu de chose près, dans le canton du JURA. 15 des 18 stations-service visitées pratiquaient le même prix que leurs concurrentes directes. Ce qui veut dire que 83% du marché ne se trouve pas dans une situation de concurrence.
Mais le champion en la matière, c'est le VALAIS. Là, c'est 92% (57 sur 62) des stations prises en compte qui pratiquent les mêmes prix. Et en plus, c'est un prix au litres en moyenne 2,5 centimes plus cher que dans les autres cantons romands. Exemple à Sion: sur 15 stations-service, 14 affichaient le même prix, soit en moyenne 1.388 CHF/litre.
En résumé, dans 6 cantons sur 7, plus de la moitié des prix pratiqués par les pompistes étaient alignés sur ceux de leurs concurrents directs. Quel choix reste-t-il donc au consommateur? "Le choix existe", affirme Philippe Cordonier, représentant romand de l'Union Pétrolière, l'association qui défend les intérêts des grandes marques d'essence présentes sur le marché suisse. "Le consommateur peut préférer une marque par rapport à une autre. Mais effectivement, les prix se ressemblent, puisque, les stocks étant faibles, le renouvellement des produits se fait très rapidement et les influences des prix sont répercutées très rapidement".
Dans cette enquête, nous avons aussi pris en compte des discounters comme Migrol et OK Coop qui, il n'y a pas si longtemps, pratiquaient des prix inférieurs à leurs concurrents. Et surprise! Ce n'est plus le cas aujourd'hui. "D'abord, nous ne sommes pas un discounters". objecte Laurent Chardonnens, responsables des ventes chez OK Coop Suisse romande. "D'autre part, nous pratiquons toujours les prix les plus bas possibles. Nos calculs sont effectués de manière tellement serrée qu'il nous est difficile d'aller plus bas". – "Et on a obligé la concurrence à s'aligner sur nos prix", renchérit Ronald Ganz, directeur de Migrol. "Car le marché suisse est un marché stagnant. Et puisque Migrol pratique des prix avantageux, les concurrents étaient obligés de s'aligner sur notre prix pour ne pas perdre de participations au marché".
Reste qu'au vu de ces résultats, on se demande si la concurrence fonctionne vraiment dans ce domaine. "Il y a effectivement des indices qui nous portent à croire que la concurrence ne joue pas librement, ou en tout cas pas entièrement librement. Il y a notamment le fait selon lequel les augmentations ont eu lieu simultanément et dans une proportion semblable, voire identique", reconnaît Walter Stoffel, vice-président de la Commission de la concurrence (Comco). Le fait n'est pourtant pas nouveau: les hausses de prix sont depuis longtemps annoncées dans les médias comme s'il s'agissait d'un monopole. "Ca, c'est un indice supplémentaire, le fait que les prix soient annoncés de cette manière-là", poursuit M. Stoffel. "Il y a ensuite le fait selon lequel les régions ont des prix relativement semblables, mais qui se distinguent de la région voisine d'une manière qui ne s'explique pas objectivement, ni par le coût du transport, ni par d'autres éléments, parce que ces coûts de transports sont peut-être plus élevés. Autre élément encore: nous avons reçu des plaintes, assez nombreuses, durant l'année passée ou encore maintenant, de la part de personnes qui exploitent les stations-service et qui subissent des pressions".
De tels faits sont graves, car il signifient une possible entente cartellaire dans le domaine des carburants en Suisse. Pour Walter Stoffel cependant, ces faits ne constituent que des "indices": "Il peut s'agir peut-être simplement d'une pression d'un voisin ou de plusieurs voisins, sans qu'il y ait une entente plus générale. Mais c'est effectivement un indice relativement fort qu'il faudra démontrer dans l'enquête. Parce que les autres protagonistes, les pétroliers ou les distributeurs par exemple, doivent pouvoir se prononcer aussi, et non pas seulement les personnes qui ont fait l'objet de plaintes. Quand l'enquête arrive à prouver que l'entente existe effectivement, nous avons la possibilité d'interdire le comportement et ensuite, si le comportement n'est pas supprimé par les participants, de sanctionner. Et les sanctions sont importantes, tout aussi importantes qu'au niveau européen. Toutefois, nous ne pouvons pas sanctionner le comportement existant: nous devons d'abord constater les infractions. Ca c'est un désavantage".
Faut-il alors s'attendre à ce que les choses changent rapidement ou la Comco n'est-elle qu'une institution de folklore? "Non, elle peut intervenir", s'élève Walter Stoffel. "Elle peut interdire, et ensuite sanctionner. Nous avons eu des exemples: le café, par exemple, où les prix ont été libéralisés. Les recommandations ont été abolies suite à notre enquête". Et pour l'essence? "Nous pouvons dire que nous allons faire une enquête. Et si l'enquête démontre qu'il y a entente, alors là, nous interviendrons, avec tous les moyens qui sont à notre disposition". D'un secrétariat qui emploie 40 personnes à plein temps, c'est en effet la moindre des choses que le contribuable puisse attendre.