Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07071.jsonl.gz/887

Simone Chapuis Bischof est née à Bâle le 16 mars 1931. Sa famille s’installe à Lausanne lorsqu’elle à huit ans. Licenciée en pédagogie et en lettres, elle devient enseignante au collège en 1957 puis sera secrétaire syndicale au Syndicat des Services publics et rédactrice du bulletin du Grand Conseil de 1980 à 1993. Celle qui insiste sur le fait «qu’elle n’est pas une pionnière de la lutte suffragiste en Suisse, mais qu’elle les a côtoyées et milité avec elles», rejoint l’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF) en 1962, qui devient l’Association pour les droits de la femme (ADF) après la victoire du 7 février 1971. Elle est également responsable de la bibliothèque féminine et féministe Rosa Canina, gérée par l’ADF dans les murs de la Maison de la Femme. Ce vendredi soir, elle participera à la partie officielle de l’événement organisé par l’ADF «Les Vaudoises votent depuis 60 ans»!
Comment êtes-vous devenue féministe?
Simone Chapuis Bischof Mon premier combat, je l’ai mené en faveur de l’égalité salariale, quand j’ai commencé à travailler comme enseignant au collège en 1957. J’ai fait la connaissance de Suzanne Cornaz ou encore Emilie Zunbrun, qui ont été députées au Grand Conseil, et qui luttaient pour des salaires égaux. Je me suis joint à elles, et on a mené une monstre campagne au début des années 1960. Nous venions d’acquérir le droit de vote. C’est quand même un peu fort de s’être battue dans les années 1960, et qu’aujourd’hui l’égalité salariale ne soit toujours pas une réalité.
Quelles étaient les principales revendications féministes lorsque vous avez commencé à militer et quelle place occupait la question du suffrage féminin?
L’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF) a été fondée en 1907 et a attendu 52 ans pour avoir un premier résultat positif. On dénonçait le fait que les femmes payent davantage d’assurances que les hommes. Il y avait des différences incroyables. Le droit matrimonial et le droit des successions étaient également très injustes envers les femmes. Aujourd’hui, toutes ces différences juridiques ont disparu, mais dans les mentalités, l’idée demeure que les femmes valent moins que les hommes, ou qu’elles ne méritent pas un salaire égal.
Comment se fait-il que le canton de Vaud ait été pionnier en matière de droits politiques pour les femmes?
C’est parce que les femmes ont un sens de l’économie Maitre Quinche (Ndlr : Antoinette Quinche, première avocate vaudoise, présidente de l’Association vaudoise pour le suffrage féminin depuis 1930 jusqu’à la victoire des Vaudoises en 1951) savait compter, et elle savait que la votation fédérale de 1951 allait coûter cher. Elle a eu l’idée géniale d’en organiser une autre dans le canton en même temps, en se disant que ça ferait des économies. Elle a essayé de le suggérer aux Neuchâteloises et aux Genevoises, mais elles n’ont malheureusement pas suivi.
Il fallait bousculer les choses. Gabriel Despland a accepté d’être bousculé, car les délais n’étaient pas exactement respectés pour organiser une votation cantonale. (Ndlr : Gabriel Despland a été conseiller d’Etat vaudois de 1944 à 1951. Il a décidé d’organiser la votation cantonale sur le droit de vote et d’éligibilité des femmes dans le canton de Vaud en même temps que la votation fédérale). Mais il a présenté les choses de telle façon que le Grand conseil n’a pas eu d’autre choix. Et surtout, Maître Quinche a eu les arguments suffisants pour le convaincre.
Ensuite, dans le comité d’action vaudois pour le suffrage féminin, il y avait Mireille Küttel (Ndlr : journaliste et romancière vaudoise engagée), et son mari Eugène, qui a été conseiller communal et député au Grand Conseil. Lors d’une séance du comité, il a écrit: «Vaudois, si nous étions cette fois les premiers !», et on a repris son slogan pour notre affiche de campagne
L’anti-sexisme dans le canton de Vaud était-il très marqué, malgré l’octroi du droit de vote aux femmes en 1959?
Je me rappelle par exemple de la Ligue vaudoise, qui était absolument opposée au droit de vote et a payé beaucoup de publicités pour s’y opposer. Ils trouvaient que c’était trop tôt pour que les femmes se mêlent de politique, qu’elles n’avaient pas assez d’expérience. Après l’obtention du droit de vote, certains hommes étaient très en colère contre nous. Lors d’une soirée de présentation des premières femmes candidates au Grand Conseil (Ndlr : c’est en 1962 que sont élues les treize premières femmes au Grand Conseil vaudois), nous avions publié leurs photos dans le journal Femmes suisses. Le mari de l’une d’entre elles nous a lancés à la figure: «Qu’est-ce que c’est que ce torchon qui ne présente que des femmes ?»
Il y a par contre des hommes qui nous ont soutenues, à l’image du colonel Charles Bettens, qui était agriculteur à Chavannes-le-Veyron et député agrarien au Grand Conseil. Il trouvait que les femmes avaient bien remplacé les hommes partis au service militaire durant la guerre et qu’il était temps qu’elles l’obtiennent. En 1946, il a donc déposé une motion au Grand Conseil, en s’appuyant notamment sur le fait qu’en 1945, Charles De Gaulle venait de l’accorder aux Françaises. La motion a abouti à la votation cantonale de février 1951, lors de laquelle les électeurs ont refusé le droit de vote aux femmes.
Quelles actions et campagnes avez-vous menées en faveur du suffrage féminin, obtenu en 1971 au niveau fédéral?
Je suis entrée au comité de l’ASSF en 1962, qui était alors présidé par Gertrude Girard Montet, devenue la première femme conseillère nationale en 1974. J’ai été active dans le comité vaudois puis dans le comité d’action. Je cherchais de la documentation, des adresses de journalistes qui pourraient parler de la votation. Il y avait dans le comité des femmes de tous les partis, ainsi que quelques hommes. Nous avons organisé des centaines de conférence dans tout le canton, et nous envoyions toujours des membres de deux partis distincts, femme ou homme, pour défendre le suffrage féminin.
Nous avons également fait énormément d’émissions à la radio, grâce à Marie-Claude Leburgue, une journaliste féministe de la radio romande fabuleuse. Elle nous invitait dans son émission «Réalités», créée en 1963, qui était consacrée aux femmes et à leur émancipation. Nous étions mortes de peur à l’idée de parler à la radio. Elle nous interviewait sans nous donner les questions à l’avance, car elle voulait que nous soyons spontanées. Elle nous demandait que nous lui cherchions des écrivains ou divers intervenants pour parler de livres et de thèmes féministes dans ses émissions. A certaines périodes, elle nous obligeait à venir chaque semaine. Elle nous a appris à parler en public, à débattre, à défendre nos idées. Son émission a été une tribune pour notre mouvement.
De plus, comme nous les Vaudoises avions déjà obtenu le droit de vote, nous étions souvent sollicitées afin de fournir de l’aide matérielle pour les campagnes politiques des autres cantons. Entre 1959 et 1971, seule la moitié des cantons avait octroyé le droit de vote cantonal aux femmes. Nous récupérions de vieux objets lors de vide-greniers, puis nous les revendions lors de marchés aux puces, en faveur du suffrage féminin.
Vous vous êtes également beaucoup engagée pour la présence des femmes en politique…
Oui, pour les premières candidatures de femmes dans les communes et au Grand Conseil à partir de 1962, nous organisions des assemblées afin de pousser les électeurs et les électrices à voter pour des femmes. Elles étaient en effet moins connues et avaient moins de chances d’être élues que les hommes, qui avaient un important réseau via les sociétés de tir, les abbayes, etc.
Depuis les années 1970, nous avons commencé à recenser la proportion de candidatures féminines qui se présentaient aux élections communales et cantonales et à recueillir les résultats, qu’on publiait dans des brochures. On essayait de faire honte aux partis qui présentaient peu de femmes sur leurs listes. Nous avons dû arrêter autour de 1995 car nous n’étions plus assez nombreuses.
Le Conseil d’Etat vaudois, avec quatre élues sur sept, et peut-être bientôt cinq, voire six, est particulièrement privilégié en ce moment…
Oui mais pendant combien d’années y’a-t-il eu cinq ou sept conseillers d’Etat masculins C’est un juste retour des choses, vous ne pensez pas ? Et ce n’est qu’en 1997 que Jacqueline Maurer, une radicale, a été élue comme première femme au Conseil d’Etat vaudois!
Comment expliquez-vous ce retard dans l’élection des femmes?
Au sein des partis, on nous disait qu’on ne trouvait pas de femmes qui veuillent se présenter, qu’elles n’avaient pas le temps, qu’elles ne se sentaient pas d’y aller, etc. Or, nous trouvions surtout que les hommes n’étaient pas très efficaces pour persuader les femmes d’être candidates.
Je me rappelle en particulier de Marceline Miéville Cordone, qui était popiste. Elle a été la première femme en Suisse à se présenter à une élection fédérale en 1959, en tant que candidate au Conseil des Etats. C’était un sacré coup politique que le POP présente une femme comme candidate à l’époque. Mais elle n’a pas pu être élue, car les femmes n’avaient pas encore obtenu les droits politiques au niveau national. Elle est ensuite devenue députée au Grand Conseil vaudois.
Une nouvelle grève des femmes se prépare pour le 14 juin 2019. Que vous évoque ce mouvement ?
J’ai participé aux assises féministes romandes en juin dernier. C’était fantastique et revivifiant de voir autant de jeunes réunies pour faire une grève. Nous devons continuer la lutte, par exemple en faveur de l’égalité salariale. J’ai commencé mon combat dans les années 1960 et ce n’est toujours pas acquis.
Programme (disponible sur le site clafvd.ch)
Vendredi 1er février 2019, 17h Salle du 1er février 1959, Bâtiment administratif de la Pontaise, Avenue des Casernes 2, Lausanne.
17h Partie Officielle
18h30 «La femme n’existe pas», par la Cie Caméléon
19h30 Apéro vaudois
20h30 Projection «De la cuisine au Parlement», de Stéphane Goël, 2012
Dès 21h30 After au Bar le XIIIè siècle, Rue Cité Devant 10, Lausanne
Historique du droit de vote des femmes en Suisse
Les premières associations pour le droit de vote furent crées au début du 20ème siècle et constituèrent en 1909 l’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF), qui deviendra en 1971 l’Association suisse pour le droit de la femme (ADF). La plupart de ses activistes étaient des universitaires, célibataires, professionnellement actives et membres de la bourgeoisie protestante. Les femmes actives de condition plus modeste créèrent leurs propres associations dès les années 1880, qui se regroupèrent en 1890 pour former l’Union suisse des ouvrières. Celle-ci demanda le suffrage féminin la première en 1893.
En 1904, le Parti socialiste inscrivit la revendication dans son programme, tandis qu’elle est reprise en 1918 par le comité d’Olten, qui dirige la grève générale de novembre 1918. Entre 1914 et 1920, des premières propositions en faveur du suffrage féminin furent déposées dans plusieurs cantons, mais passèrent rarement la rampe du stade parlementaire. Des votes furent organisés entre 1919 et 1921 à Genève, Neuchâtel, Bâle-Ville, Zurich, Glaris et Saint-Gall, mais tous refusèrent les droits politiques aux femmes.
Au niveau national, deux motions réclamant l’introduction du suffrage féminin furent déposées au Conseil national en 1918, transformées en postulats puis remisées au placard par le Conseil fédéral. En 1929, l’ASSF fit alliance avec de nombreuses associations de femmes, le PS et les syndicats et récolta près de 250’000 signatures dans une pétition nationale en faveur du suffrage féminin, qui resta lettre morte. Dans les années 1940, une série de scrutins furent à nouveau organisés dans une dizaine de cantons, qui tous échouèrent. Si bien qu’en 1951, le Conseil fédéral publia un rapport dans lequel il considérait l’organisation d’une votation fédéral prématurée.
C’est à Bâle-Ville que pour la première fois, trois communes municipales introduisirent le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes en 1957. La même année, l’ASSF et d’autres associations s’opposèrent à la volonté du Conseil fédéral d’obliger les femmes à s’engager dans la protection civile. Le gouvernement, soucieux que la controverse politique ne fasse échouer son projet de protection civile, organisa une première votation fédérale sur le suffrage féminin le 1er février 1959. Soutenu par le PS, l’Alliance des indépendants (AdL) et le Parti suisse du travail (PdT), le projet fut rejeté par 66.9% des votants. Seuls les cantons de Vaud Genève et Neuchâtel acceptèrent la proposition. Vaud accorda le jour même les droits politiques à ses citoyennes au niveau communal et cantonal, suivi par Neuchâtel la même année, puis Genève l’année suivante.
Les Suissesses durent attendre le 7 février 1971 pour remporter la victoire sur le plan fédéral. Les femmes acquirent le droit de vote en 1917 en Russie, en 1918 en Autriche et en Allemagne, en 1934 à Cuba, en 1947 au Venezuela, en 1957 à Haïti et au Liban, en 1963 en Iran, en Afghanistan et au Maroc…