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Un complexe de 112 logements, répartis entre quatre blocs de construction nouvelle et une tour issue de la réaffectation d'un ancien silo, ont vu le jour entre 2005 et 2009 sur une friche industrielle contigüe aux anciens arsenaux, destinés eux-aussi à être prochainement reconvertis en établissements de formation supérieure. Le site du plateau de Pérolles, riche d'un patrimoine industriel très varié tant du point de vue des époques représentées que de l'éventail des types fonctionnels et constructifs, connaît depuis une vingtaine d'année une phase très intense de renouvellement urbain. La qualité inégale de la substance en place ne justifiant pas toujours des mesures rigoureuses de sauvegarde comme les requièrent les "monuments historiques" homologués, le défi pour le projet réside ici plutôt dans la capacité de perpétuer une certaine image du lieu, bien ancrée dans l'espace symbolique de la ville, et de résister aux pressions qui tendent à plafonner l'ensemble du quartier sous une même limite de hauteur.
Dans les années 1860, l'ingénieur neuchâtelois Guillaume Ritter élabora un vaste projet de développement industriel et touristique pour Fribourg. Le point de départ était la production d'énergie mécanique à partir d'une chute d'eau résultant d'un grand barrage sur la Sarine. Comme les terrains voisins au bord de la rivière, en fond de vallée, se prêtaient mal à l'établissement d'usines, la force ainsi obtenue était conduite par des câbles travaillant en courroies de transmission – le transport de l'énergie sous forme électrique était encore inconnu – jusque sur le Plateau de Pérolles. Ce dernier était favorablement situé, à près d'un kilomètre du barrage, avec une dénivellation de quatre-vingt-dix mètres, à proximité de la gare récemment inaugurée à laquelle il était relié par une voie ferrée.
Diverses fabriques, pour la plupart liées à la transformation des produits agricoles, s'établirent progressivement dans cette première zone industrielle de l'agglomération fribourgeoise. Puis le site changea de physionomie avec l'arrivée de diverses écoles et l'extension progressive de l'habitat collectif du centre de la ville vers la périphérie. Des édifices importants tels que l'immense halle de l'ancienne scierie, appelée halle Ritter, et le bâtiment de l'Ecole des métiers dû à l'architecte Joseph Troller tombèrent sous la pioche des démolisseurs et sont maintenant regrettés du point de vue de l'histoire de la construction. Les quelques vestiges survivants de cette époque intéressante du développement de la ville sont maintenant considérés avec beaucoup plus d'attention.
Parmi eux, un silo à céréales désaffecté, édifié dans un angle formé par l'intersection de la rue de l'Industrie et d'une voie de chemin de fer, est un témoin singulier. L'apparition des moissonneuses-batteuses dans le courant des années 1950 a complètement modifié la chaîne d'acheminement des céréales depuis l'exploitation agricole jusqu'aux moulins. Le transport se faisait auparavant dans des sacs en jute de cent kilos, amenés de la ferme à une gare où ils étaient chargés sur des wagons de chemin de fer, à destination d'une minoterie. Avec les nouvelles machines, le grain fut convoyé en vrac, jusqu'à des installations de transbordement dans des centres collecteurs. C'est pour cela que dans les années soixante, de très nombreux silos, souvent en béton armé, virent le jour à proximité d'une voie ferrée.
Le silo de la rue de l'Industrie fut le premier dans la région à être construit selon la technique dite du coffrage glissant, qui s'élève progressivement sans discontinuité, au même rythme que la coulée du béton, en prenant appui sur la structure en cours d'élévation. L'expérimentation quelque peu hasardeuse de ce mode de construction est à l'origine d'une malformation de naissance de l'ouvrage, car à partir d'une certaine hauteur, les constructeurs n'ont plus très bien maîtrisé la verticalité de l'ascension du coffrage, qui a commencé à pivoter sur lui même, donnant une forme légèrement gauche à la partie supérieure et un dévers de quelques dizaines de centimètres.
Les maîtres d'œuvre et les autorités de l'époque n'avaient pas prévu que l'urbanisation du quartier de Pérolles évoluerait si rapidement. La qualité de durabilité propre au béton armé massif devint un défaut majeur le jour où il a été question de démolir ce silo, édifié vers 1964, pour faire place à un îlot d'habitation. Le coût de sa démolition était du même ordre de grandeur que la valeur du terrain qui le supportait. Tenter de le conserver, au moins partiellement, et de le transformer, représentait une voie à explorer. Elle était d'autant plus intéressante que la réglementation en vigueur ne permettait de loin pas de reconstruire un immeuble d'habitation conventionnel d'une telle hauteur dans cette zone du plan d'aménagement local, alors que la vue panoramique de cet endroit, sur trois cent soixante degrés, est absolument unique en ville de Fribourg. Si la dérogation pouvait être accordée, pourquoi ne pas en profiter pour ajouter encore quelques étage au volume existant? C'est ce que les architectes Fidanza & Lehmann ont obtenu avec un projet qui a su rallier le consensus autour de la valeur identitaire de cet élément vertical pour l'image du quartier.
L'idée de recycler ce vestige industriel en habitation de type loft se heurtait inévitablement à la contradiction régnant entre le fait qu'un silo est une structure faite de parois de cellules verticales, sans communication entre elles, ni plancher intermédiaire, tandis qu'un loft est un espace horizontal avec un minimum de cloisons de séparation. La démolition du compartimentage intérieur sans toucher à l'enveloppe, la construction de nouvelles dalles et l'ouverture de fenêtres en façade représentaient autant de difficultés inédites à surmonter, auxquelles il fallait ajouter la résolution du problème posé par la géométrie tordue de la tour. L'issue a été trouvée dans une déconstruction partielle du fût (jusqu'à 10m au dessus du sol) suivie d'une reconstruction fidèle de l'ancien volume avec sa modénature rythmée de lésènes, auquel ont été ajoutés quatre niveaux en surélévation. La silhouette du silo, qui culmine à 55 m., conserve au quartier une bonne lisibilité de son passé industriel, mais la disparition presque totale de la substance d'origine de l'édifice lui confère une ambiguïté quelque peu fantômatique, suspendue entre présence et absence.
Comme la caserne, le silo incarne a priori une image négative du logement, due principalement à la répétition sérielle d'une grande quantité d'unités identiques. Les architectes ont obvié à ce trait caricatural en brouillant la lisibilité de la superposition des niveaux par une répartition "aléatoire" des ouvertures. Ainsi à l'intérieur, chacun des 17 logements vendus en copropriété dispose d'échappées différemment cadrées sur le panorama. Les 145 m2 de surface locative nette s'organisent en couronne autour du noyau central qui regroupe l'ensemble des distributions et des services. Le plan est libre et articulé simplement par les alvéoles intercalées entre les blocs de service et quelques cloisons mobiles installées à la demande.
Les quatre blocs de 95 logements qui complètent la composition reprennent du silo le thème de l'orientation multiple, sans pouvoir bien sûr la pousser à la même radicalité. Chaque paire d'étages regroupe deux duplex à orientations croisées sur l'angle, trois grands logements disposés sur un seul niveau mais doublement orientés sur l'angle et un logement plus petit monoorienté. Cette configuration de volumes profonds et isolés dans un espace ouvert propose une alternative aux types du square et de l'îlot aligné sur rues qui dictent la norme du tissu résidentiel environnant.
La construction du silo avait fait appel à une technique innovante pour son temps, celle du coffrage glissant qui permettait une progression très rapide de l'élévation. La reconstruction a connu, elle aussi, une allure accélérée grâce à la mise en œuvre d'un procédé simple mais peu employé, celui du pré-mur mettant en oeuvre deux plaques préfabriquées qui servent à la fois de coffrage perdu au béton coulé sur place et de parement définitif du mur. Le procédé réunit les qualités de rapidité de la préfabrication et de monolithisme du procédé traditionnel.