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Que notre attention se porte ici d'abord sur Carmen Maura et Patrick Lapp, rien de plus normal. Les deux comédiens, regards tendus en direction de la paume du second, réunis dans un intérieur aux teintes chaudes, nullement coupés du monde comme l'atteste le téléphone qu'on aperçoit sur la gauche, concentrés sur une action que le contexte ne permet pas de préciser, sauf si on a vu le film, ce qu'évidemment je recommande, mais désunis dans la mesure où ils ne paraissent pas faire couple, impression que la présence d'un bonnet rouge sur le crâne de Lapp renforce sans insistance, sont les deux héros de La Vanité de Lionel Baier. Si le film combine gravité et légèreté - soit le thème du suicide assisté traité comme un vaudeville lubitschien, j'y tiens - son auteur, lui, ne semble pas faire les choses à la légère. J'en veux pour preuve la présence d'un élément de décor qui est tout sauf un détail: le tableau fixé au mur derrière les personnages, aisément identifiable malgré le manque de netteté dû à la profondeur de champ et l'obstruction des visages qui le masquent en partie. Il s'agit d'une reproduction (à échelle réduite) des Ambassadeurs de Holbein le Jeune, tableau peint en 1533 et actuellement conservé à la National Gallery de Londres. Le voici en entier.
La toile est célèbre avant tout pour la forme étrange qui se détache au premier plan, juste aux pieds des deux personnages. Depuis un point de vue oblique, cette forme indistincte s'avère être un crâne humain que voici.
Crâne résultant d'une anamorphose, c'est-à-dire de la déformation réversible d'une image. Mais le type de nature morte ici représentée, avec ces occurrences d'éléments évoquant l'argent, la puissance, le pouvoir (les habits des deux personnages, les objets desquels ils sont entourés, la finesse des tissus et de la tapisserie, tout le souligne), tout en suggérant de manière certes biaisée mais évidente le thème de la mort (le crâne anamorphosé), s'appelle en histoire de l'art une vanité. Plus que le simple portrait de deux ambassadeurs, le tableau possède une portée philosophique, relativisant l'aspect éphémère de la vie humaine. Thème lui aussi central dans le film de Lionel Baier. Cette vanité dans La Vanité, subtile mise en abyme qu'une première lecture ne révèle pas forcément - même s'il en est fait vaguement mention quelque part dans les dialogues -, trompe l'oeil discret relégué au rang d'accessoire, est le signe indéniable que Baier maîtrise aussi bien la situation que le langage.
La Vanité est actuellement à l'affiche en salles.