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Le Miraculé de Saint-Pierre conte l'histoire de Louis-Auguste Cyparis, l'un des trois survivants à la catastrophe naturelle qui détruisit à la Pentecôte 1902 la totalité de la ville de Saint-Pierre, en Martinique. Les sauveteurs découvrirent Cyparis trois jours après le cataclysme, sévèrement brûlé mais vivant, dans le cachot où il purgeait un mois de prison après une rixe de fin de beuverie. Soigné, gracié, puis regardé comme un saint homme capable de guérir les écrouelles, il est engagé par le sieur Bailey, directeur du cirque américain Barnum, de passage dans les Caraïbes et qui flaira la bonne affaire. Il versa alors cette flatterie dans l'oreille du grand brûlé: «Il faudrait que tu viennes avec moi... Tu n'auras pas à parler pour raconter ton histoire. Ton corps parlera pour toi.» Le pacte conclu, le frotte-manche rebaptisa Cyparis «Samson» afin de mieux le jeter, en quasi envoyé de Dieu, sur la scène circulaire de son imposant chapiteau rouge et or.
Les spectateurs s'y agglutinaient pour applaudir les cracheurs de feu, les jongleurs, une femme à barbe, les nains et les clarinettistes. Le rescapé y connut bientôt la gloire en Amérique. Mais l'épreuve du feu, que son employeur reproduisait durant son numéro dans le cirque, ravivait le douloureux souvenir de son calvaire à Saint-Pierre: «Et chaque jour, Samson sortait indemne de la cage. Et chaque jour, il revivait son cauchemar.» A New York, une nouvelle catastrophe pulvérisa la carrière du Martiniquais et causa la séparation d'avec son mentor.
Le Miraculé de saint-Pierre se présente aussi comme une suite romanesque du Rendez-vous avec l'heure qui blesse (Gallimard, 2015), le précédent roman du Franco-Camerounais Gaston-Paul Effa. Il y sculptait le portrait de Raphaël Elizé, un héros antillais oublié bien qu'il fut l'un des premiers maires noirs de France, élu en 1929 et réélu en 1935 à Sablé-sur-Sarthe avant d'être déporté par les nazis à Buchenwald.
L'auteur en scène
L'auteur revient dans son dernier roman sur cette figure méconnue de la Résistance à travers le personnage de Séraphine, qui apparaît à la fois comme la petite-fille de Louis-Auguste Cyparis et comme la descendante d'une employée de l'épouse de Raphaël Elizé. Ainsi s'opère la jonction entre les deux ouvrages. Le lecteur apprend que Séraphine, lectrice assidue et néanmoins sourcilleuse des œuvres d'Effa, fait la connaissance de l'auteur-narrateur de manière fortuite à la librairie Kléber de Strasbourg...
S'ensuit, par l'entremise d'un ami de l'écrivain, une autre rencontre décisive. La lectrice questionne et mord. Mais l'auteur livre surtout sa fascination pour son personnage et se met aussi en scène: «Gaston-Paul sut que pour entrer dans le monde de Séraphine, il lui faudrait quitter bien plus que son enfance, bien plus que son pays, bien plus même que sa pensée.»
La vieille question
Les deux derniers romans de l'écrivain, revisitant la Caraïbe, sont tracés d'une plume toujours plus raffinée et mordante. Elle séduit. Elle réfléchit aussi, dans la double acception du terme. D'abord comme un réverbère éclairant les interrogations d'un Cyparis déraciné. Loin de son amoureuse restée aux Antilles et enceinte, il n'est pas heureux; l'esbroufe des ménestrels lui déplaît dans une Amérique qui s'ensauvage en refoulant les Noirs de la vie sociale et civique.
Ensuite, le romancier mène une réflexion sur l'écriture pensée comme avènement et événement. Son diptyque, disons l'assemblage de ses deux romans, ambitieux par son audace, l'est aussi par le raisonnement qu'il développe sur les notions de perception et de conviction. La première campe Cyparis en miraculé, la seconde l'établit en pestiféré après l'incendie des roulottes du Cirque Barnum à Manhattan. Le Noir, interroge alors l'auteur, est-il perpétuellement celui par qui la catastrophe arrive? Bailey le financier répond par l'affirmative. En philanthrope, Gaston-Paul Effa soutient le contraire et se fait Caribéen. Posture? Non. Le romancier, dévoilant l'autoportraitiste, écrit: «En quelque sorte, son livre répondrait à un projet, plus grand que le livre lui-même.» Lequel? Celui d'en finir avec les préjugés et les drames souterrains qui torturent et blessent ces âmes du peuple noir chères à l'écrivain américain W.E.B Dubois.
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