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Pendant trois ans, le photographe Christian Lutz a suivi les pas du ministre de l'Intérieur Pascal Couchepin. De ses séjours à l'étranger et dans la Berne fédérale, il a ramené «Protokoll».
Format imposant, titre or sur couverture bordeaux, graphisme épuré, légendes succinctes: le livre évoque le sérieux, voire la rigidité.
Les 91 photographies du Genevois en disent long sur la pesanteur des obligations. Mais l'humour n'est jamais loin, comme cette image d'un délégué enjambant difficilement un tas de neige en sortant d'une limousine à New York sous l'œil montagnard de Pascal Couchepin...
A l'origine de ce travail, Christian Lutz admet un rapport fait de fascination et de dégoût au pouvoir, à l'autorité et aux systèmes hiérarchiques. Rencontre.
swissinfo: Pourquoi ce titre en allemand et l'utilisation d'une police proche de l'alphabet cyrillique?
Christian Lutz: L'allemand est plus austère que l'anglais ou le français, et la police évoque l'ex-URSS, le KGB, la conspiration. On ne plaisante pas avec le protocole. Il contraint les décideurs à un certain code de conduite.
swissinfo: Vous dites avoir un rapport ambigu au pouvoir. Comment êtes-vous arrivé à «Protokoll»?
C.L.: En 2003, j'étais en résidence d'artiste à New York, où j'ai rencontré Pascal Couchepin, alors président de la Confédération, venu inaugurer un festival. J'ai saisi l'aubaine de m'approcher du pouvoir et ai rapidement fait le lien avec le code diplomatique.
Evidemment, j'ai dû développer un propos, prendre de la distance. Je craignais que le ministère de l'Intérieur récupère mes images. Finalement, je pense avoir trouvé l'équilibre entre critique et respect pour l'humain derrière la fonction.
swissinfo: Auriez-vous fait le même travail avec un autre ministre?
C.L.: J'ai eu la chance de rencontrer Pascal Couchepin, qui savait que je développais un travail assez sarcastique et m'a ouvert grand la porte. Christoph Blocher aurait peut-être fait pareil. On a souvent plus d'humour à droite qu'à gauche.
Cela a pris beaucoup de temps. Malgré l'aval du chef du département, j'ai dû me faire accepter par son équipe, qui a peu à peu tenu compte de ma présence, notamment lorsqu'une place était libre dans l'avion de la Confédération. Mais pendant deux ans, j'ai rattrapé la délégation par mes propres moyens.
Après l'année présidentielle, les choses étaient moins colorées. J'ai alors cherché autre chose: des moments de solitude, des rapports de servitude.
swissinfo: Auriez-vous pu réaliser ce travail dans un autre pays?
En Belgique, peut-être. Le succès de ce livre à l'étranger est lié à la faculté que j'ai eue d'aller tout près. Il n'y a pas de culte de la personnalité en Suisse. Mais j'ai essayé de rendre cette histoire universelle, même si les Suisses ont une certaine lecture de ces images.
swissinfo: On s'amuse en effet à reconnaître les protagonistes alors que vous ne les nommez pas dans les légendes...
C.L.: C'est justement pour rendre leur fonction universelle et que chacun se fasse sa propre histoire rien qu'avec les images. De plus, certaines photos sont assez incisives, les gens n'y sont pas à leur avantage. Je ne voulais pas qu'on puisse les reconnaître.
swissinfo: Une photo montre une femme en train de toucher un verre du bout du doigt, elle semble s'ennuyer. Vous êtes là, à observer...
C.L.: Les choses se passent très vite. Je suis à moins d'un mètre de cette femme. Les gens ne savaient pas exactement ce que je faisais et ils ont souvent l'habitude d'être photographiés.
Je n'ai pourtant jamais caché mon projet. Après un an, Pascal Couchepin m'a dit qu'il découvrait, grâce à moi, ce qu'est le travail d'un photographe à long terme. J'ai alors compris que j'allais pouvoir développer un propos.
swissinfo: Approuve-t-il celui du livre, à savoir que le protocole est une mise en scène?
C.L.: Oui, il a beaucoup de recul. C'est le premier à savoir qu'il doit souvent jouer un rôle et à se sentir très à l'étroit.
Il n'y a pas de pouvoir sans mise en scène. J'ai beaucoup travaillé sur celle-ci et les moments où elle se relâche. Le véritable pouvoir est dans l'économie; ici, c'est un pouvoir d'apparat.
swissinfo: On ressent beaucoup d'ennui...
C.L.: Le protocole est une contrainte. Souvent, les protagonistes préféraient être ailleurs. Ils ne font qu'attendre discours après discours, repas après repas alors qu'ils n'ont pas faim...
swissinfo: Selon vous, comment est perçue la Suisse?
C.L.: J'ai entendu des hôtes dire que le protocole helvétique manque de souplesse, ce qui peut poser problème dans certaines situations.
Certains ambassadeurs ont du recul, mais le rapport à la hiérarchie est fantastique, on se plie en quatre pour que tout se passe bien. C'est presque toujours le même cirque.
Interview swissinfo, Abigail Zoppetti à Genève
Christian Lutz
Né en 1973, à Genève. Il obtient son diplôme de photographe à Bruxelles en 1996, avant de retourner vivre à Genève.
Il réalise un travail sur l'île grecque de Karpathos, qui est publié en 1999 aux éditions Ides et Calendes.
Il tire de trois séjours au Brésil «Bahia», un travail sur les rapports humains dans un quartier très pauvre et qui fera l'objet de plusieurs expositions.
Il collabore avec le journaliste Didier Schmutz et le photographe Hugues de Wurstemberger sur le livre «AOC, une identité retrouvée: AOC fromagères suisses», publié en 2005.
Au bénéfice d'une bourse, il passe six mois à New York en 2003, où il rencontre le ministre de l'Intérieur Pascal Couchepin, alors président de la Confédération. C'est le début du projet «Protokoll».
Christian Lutz collabore avec l'agence photographique Strates, à Lausanne, et travaille actuellement à un projet photographique sur une famille de cowboys de l'Oregon, aux Etats-Unis.
«Protokoll»
Le livre est édité en anglais chez Lars Müller (2007).
Il sera projeté au 19e Festival international de photojournalisme Visa pour l'image, à Perpignan, le mardi 4 septembre dans le programme de l'agence VU.
Christian Lutz animera une lecture d'images (sur inscription) et donnera une conférence sur le livre dimanche 2 septembre, à galerie FOCALE à Nyon.
«Protokoll» sera aussi visible du 26 octobre au 23 décembre au Centre de la photographie du Bâtiment d'art contemporain de Genève.
Il s'agira d'un double accrochage avec le photographe genevois Nicolas Righetti, dont le travail sur la représentation du pouvoir au Turkménistan a remporté un prix au World Press Photo 2007.