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Destin lumineux, puis tragique, que celui de la petite jeune fille juive de Breslau (Prusse), saisie par la passion de la philosophie, puis s'approchant du christianisme, demandant le baptême, entrant au carmel, déportée par les nazis pour lesquels elle reste juive. Elle disparaît à Auschwitz, béatifiée puis canonisée par Jean Paul II.
Sur les photos, pas très nombreuses, toujours le même visage grave, austère, puis s'éclairant sous le voile noir des carmélites. Au centre de sa pensée, la croix. Elle adopte en religion de Thérèse Bénédicte de la Croix (Thérèse à cause de Thérèse d'Avila, une vraie sœur pour elle).
Née dans une nombreuse famille, sous l'aile protectrice, autoritaire, affectueuse, compréhensive, d'une mère maîtresse-femme («vraie mère juive», dira-t-elle), qui à la mort du père a hérité d'un commerce de bois mal en point pour en faire une entreprise prospère, Edith Stein se détache complètement du judaïsme conformiste d'Augusta (cette mère). L'athéisme, le féminisme (elle adhère à l'association prussienne pour le vote féminin), voilà ses premières libérations.
Passionnée d'histoire et de littérature, elle se prend d'intérêt pour la philosophie, et surtout pour la phénoménologie d'Edmund Husserl. Dont elle suit l'enseignement à Göttingen. Cette pensée objective, positive, qui veut considérer les "objets" en se détachant de toute subjectivité, correspond à la rigueur de sa manière d'être.
Encore que, d'avoir entendu Husserl un jour prononcé le mot empathie, la voilà préparant une thèse sur ce sujet. L'empathie ou la possibilité pour les êtres humains de se comprendre profondément au-delà de toute parole, l'empathie comme inter-subjectivité permettant la construction d'autrui et la sienne propre.
Autre signe: les cinq mois qu'Edith Stein passe comme aide-soignante, puis infirmière de la Croix-Rouge, dans un hôpital de Moravie, qui accueille les blessés durant la Grande Guerre. Le contact physique, empathique, avec la souffrance, la mort.
Plusieurs explications à la rencontre avec le christianisme, à la conversion, au baptême: elle évoquera le souvenir d'une simple femme entraperçue à la cathédrale de Francfort, entrée là faire une prière furtive et familière: "Ici, au beau milieu des affaires du quotidien, quelqu’un pénétrait dans une église comme pour un échange confidentiel. Cela, je n’ai jamais pu l’oublier".
Elle évoquera aussi la sérénité de son amie Anna Reinach après la mort de son mari sur le front, trouvant dans la Croix consolation et sérénité ; elle évoquera encore la lecture de la Vie de Thérèse d'Avila écrite par elle-même.
Elle dira: "Quant à ma mère, ma conversion est la plus lourde peine que je puisse lui porter". Elle sera baptisée catholique le 1er janvier 1922, fera sa première communion le lendemain, sera confirmée un mois plus tard.
Dès lors, elle n'a pas de projet plus urgent que d'entrer au Carmel, comme Ste Thérèse. Le vicaire de Spire la convainc de se rendre utile en formant des enseignantes catholiques dans une école normale du sud de l'Allemagne. Ce qu'elle accepte de plus ou moins bon gré... C'est l'étude de Thomas d'Aquin (qu'elle met en regard de la philosophie moderne et de la phénoménologie) qui la persuadera qu'il est possible de "mettre la connaissance au service de Dieu".
Cette activité de professeure-conférencière-traductrice-chercheuse va l'occuper jusqu'en 1933. C'est le moment où elle entre au Carmel. Au tout début, elle l'avait conçu comme le moyen de "renoncer à toutes les choses terrestres et vivre exclusivement dans la pensée du divin". Son sentiment va changer, elle verra dans cette vocation l'incarnation d'un " grand amour" et non plus une fuite.
Au Carmel de Cologne, elle prononcera ses vœux temporaires, puis définitifs, et ne cessera pas ses travaux philosophiques, achevant notamment son texte le plus abouti, L’Être fini et l’Être éternel, dans le prolongement de ses travaux sur l'empathie, posant que le chemin de la recherche de Dieu passe par une recherche de la connaissance de soi.
Mais les nazis n’oublient pas qu'elle est juive. Elle demande son transfert au carmel d'Echt aux Pays-Bas. Elle y arrive début 1939. Le 9 juin 1939, elle rédige son testament, dans lequel elle "implore le Seigneur de prendre sa vie" pour la paix dans le monde, et le salut des Juifs.
En vain: il y aura la guerre, les Juifs ne seront pas épargnés et Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix continuera ses travaux philosophiques, d’ailleurs à la demande de ses supérieurs.
C'est sur Jean de la Croix que vont porter ses études. Elle intitule son œuvre Scientia Crucis (La Science de la Croix). Elle y fait une synthèse de la pensée du moine espagnol avec sa propre étude sur la personne humaine, la liberté et l’intériorité : comment atteindre en soi le point central où chacun peut se décider en pleine liberté.
"On ne peut acquérir une scientia crucis que si l'on commence à souffrir vraiment du poids de la croix », dit-elle. Ce qui peut sembler une vision doloriste de la foi. Elle répond : "Tout l'enseignement de saint Jean de la Croix est un enseignement de l'amour, une manière d'indiquer comment l'âme peut parvenir à être transformée en Dieu, qui est l'Amour".
Mais ce sont les derniers feux d'une œuvre qu'elle a juste le temps d'achever avant le 2 août 1942, jour où elle est arrêtée, comme tous les juifs convertis au christianisme aux Pays-Bas.
Elle transite par le camp de Westerbork, où elle croise le chemin d'une autre mystique juive, Etty Hillesum. Le 7 août, elle fait partie d'un convoi vers Auschwitz-Birkenau, où elle disparaît le 9 août.
Jean-Paul II décidera la béatification en 1989, puis en 1998 la canonisation de Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix pour l'héroïsme de sa vie et pour sa mort en martyre.
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