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Luc Domenjoz
Livré aux entreprises qui voient dans le World Wide Web un canal commercial supplémentaire, en proie aux serveurs ludiques, voire pornographiques, Internet n'est plus dans les mains de ses pères, les chercheurs universitaires. Pour l'instant, ces derniers peuvent encore échanger leurs informations comme par le passé, mais ils envisagent de reformer un autre réseau à l'abri du vent de folie qui souffle sur le net
En Suisse romande, les premiers serveurs World Wide Web (qui donnent accès à Internet) sont à peine âgés d'une année. Il y a encore cinq ans, personne ne pouvait prévoir qu'on en arriverait là aussi rapidement. A priori, Internet ne se destinait en effet guère à la "récupération" par le grand public. A la base, l'idée d'un réseau reliant les différents réseaux informatiques existants est née vers la fin des années 60, au Pentagone. Alors en pleine Guerre froide, le département de la défense américain avait eu l'idée de répartir ses ressources informatiques à travers le pays tout en connectant les divers centres de calculs entre eux. En cas d'explosion nucléaire, il fallait que les ordinateurs puissent continuer de communiquer même en l'absence d'une partie du réseau, en utilisant les lignes toujours en fonction.
Les universitaires communiquent sur le "net"
Le logiciel complexe permettant cette gestion "transparente" du réseau une fois écrit, les universités américaines ne tardèrent pas à s'y brancher, suivies par les institutions académiques du monde entier - en Suisse, dès le début des années 70. Petit à petit, le "net";, comme le surnomment ses aficionados, est devenu un standard mondial permettant aux universitaires de communiquer entre eux. Grâce à lui, la science a pu progresser plus vite: à peine une découverte effectuée, à peine la photo d'une nouvelle comète développée, que déjà les chercheurs la mettaient sur le réseau, à disposition des scientifiques du monde entier. Internet permit aussi de s'envoyer des messages rapidement, de s'échanger des logiciels ou de rendre des articles accessibles avant leur publication dans des revues.
L'arrivée du WWW
Toutefois, Internet serait sans doute toujours resté un réseau limité aux échanges académiques sans l'arrivée de "World Wide Web". Né au CERN de Genève, au hasard des besoins de la recherche en physique des hautes énergies, le "web" n'était au départ qu'un petit logiciel hypertexte permettant de faciliter la mise à jour de la documentation de programmes - un hypertexte, en informatique, est un document établissant des "liens" entre différents éléments d'un texte, afin de permettre au lecteur de sauter facilement d'un endroit à l'autre.
En 1989, son auteur Tim Berners-Lee eut l'idée de combiner ce logiciel avec Internet, afin de faire résider des documents hypertexte sur le réseau. En 1992, Marc Andreessen, un étudiant du NCSA américain, le National Center for Supercomputer Applications (situé dans l'Illinois), trouva le protocole de communication établi par Berners-Lee intéressant. Et se mit immédiatement à travailler sur le World Wide Web - alors d'utilisation plutôt rébarbative - pour le rendre convivial et utilisable avec une souris.
Un nouveau serveur toutes les demi-heures
A la fin de l'année, le résultat de son travail, "Mosaic", était disponible sur Internet. Ce fut l'explosion. En quelques semaines, les serveurs d'informations adaptés pour Mosaic fleurirent dans les cinquante Etats.
Les Américains ont immédiatement vu l'intérêt de la chose, et se le sont arraché comme des petits pains, explique Robert Cailliau, le responsable actuel du web au CERN. Quand ils ont vu qu'ils pouvaient envoyer des photos couleurs avec des informations, ils ont foncé.
Le nombre de serveurs adoptant le protocole World Wide Web suivit dès lors une courbe en forme de champignon atomique.
En novembre 1993, moins de 250 serveurs étaient recensés. 1994 vit une croissance du trafic sur le réseau de... 1700%.;
En janvier 1995, nous en étions à 40 000 réseaux connectés à Internet, représentant près de 5 millions d'ordinateurs. Un nouveau réseau s'ajoute toutes les demi-heures..., explique à l'Université de Lausanne le Professeur François Grize, de l'Institut d'informatique de la Faculté des sciences.
L'UNIL est consultée 50'000 fois par mois
Devant la casserole bouillonnante qu'est devenu le World Wide Web, il devient difficile de maintenir le couvercle en place. A l'Université de Lausanne, le premier serveur "maison" apparut en août de l'année dernière, lorsque le Centre informatique lança la page d'accueil présentant l'Université.
Deux mois plus tard, la Faculté des SSP et la section de physique venaient y rattacher les serveurs qu'ils avaient développés, bientôt suivis par l'Institut d'informatique et la Bibliothèque Cantonale et Universitaire.
Aujourd'hui, le serveur de l'UNIL compte une quinzaine de sous-serveurs accessibles, mais plusieurs autres sont en préparation. Le serveur lausannois connaît déjà un petit succès: "Actuellement, on compte environ 50'000 consultations par mois, provenant de plus de 2000 machines, déclare fièrement Jacques Guélat au Centre informatique. Ce nombre est relativement standard pour ce genre de serveur, mais il progresse chaque mois. Sur ces 2000 consultations, la moitié proviennent de l'étranger, et 500 de l'UNIL - ce qui tend à prouver que cette manière de s'informer entre petit à petit dans les moeurs."
Le règne de l'anarchie
Le Professeur François Grize met toutefois en garde contre un enthousiasme excessif: "Il faut bien voir que si l'on met n'importe quel serveur en place, il y a tout de suite des milliers de connexions enregistrées, en raison des logiciels-robots mis en place par beaucoup d'institutions pour fouiller systématiquement le réseau et inventorier ce qu'on y trouve. Beaucoup de gens se connectent aussi pour le simple plaisir, encore tout neuf, de jouer avec Internet. Avant de donner des chiffres impressionnants sur le nombre de connexions, il faudrait répondre à la question de fond: s'agit-il de personnes recherchant des informations, ou de gens qui tombent dessus par hasard ?"
Pour l'instant, le serveur de l'UNIL est encore marqué par une certaine anarchie, chacun ayant développé sa partie dans son coin: "Il n'existe aucune norme directive quant à la manière de réaliser un serveur World Wide Web, ajoute François Grize. Personne, aujourd'hui, ne peut dire ce qu'est un "bon" document hypertexte. Il est nécessaire de standardiser tout ça, ou au moins de fixer une ligne graphique: taille des écrans, polices de caractères, etc... C'est indispensable et urgent, parce que la pire chose qui puisse arriver, c'est que le serveur de l'UNIL, censé présenter l'institution, soit de mauvaise qualité."
Jouer sur Internet ? Une grande tentation
Auprès des étudiants, le succès d'Internet, pour l'instant, provient davantage des jeux que du serveur du Centre informatique. Le réseau met en effet à disposition un nombre de jeux ahurissant. Les assistants eux-mêmes n'échappent pas au phénomène.
A l'Institut d'informatique, on trouve ainsi des passionnés d'ICS (Internet Chess Server), un serveur situé aux Etats-Unis qui permet de jouer aux échecs, en direct et en couleur, avec d'autres joueurs de par le monde. Le principe est simple: on se connecte sur le système, et l'on défie un nom parmi les dizaines de joueurs connectés en attente de partie: "On ne sait jamais avec qui l'on joue, mais le matin, ce sont généralement des gens situés en Europe, et en fin de journée plutôt des Américains en raison du décalage horaire", explique un assistant de l'Institut d'informatique.
Le phénomène des jeux, qui a pris une ampleur considérable sur Internet, ne paraît toutefois pas démesuré. La facture annuelle est fixée au prorata du trafic sur le réseau. Et les connexions dues aux étudiants ne représentent que peu de chose par rapport aux gros transferts de fichiers effectués par les instituts.
Au Centre informatique, Jacques Guélat tient le même raisonnement: "Les jeux sont des produits dérivés que l'on ne peut pas contrôler. Il est difficile de prendre des mesures pour les interdire, car avec Internet, c'est tout ou rien. Nous pensons qu'à l'heure actuelle, un étudiant doit avoir accès à Internet pour ses études. Tout couper en raison des jeux serait dommage..."
Vers un autre réseau pour les universitaires
Livré aux entreprises qui voient dans le World Wide Web un canal commercial supplémentaire, en proie aux serveurs ludiques, voire pornographiques, il est indéniable qu'Internet, aujourd'hui, n'est plus dans les mains de ses pères, les chercheurs universitaires. Pour l'instant, ces derniers peuvent encore échanger leurs informations comme par le passé, mais ils envisagent de reformer un autre réseau à l'abri du vent de folie qui souffle sur le "net". Ce sera sans doute le prix à payer pour avoir créé un système trop génial pour rester uniquement dans les mains de ses inventeurs.