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Compte-rendu
par Raymond SCHOLER
Regard sur le parcours de Kinuyo Tanaka, star et réalisatrice japonaise.
- Mie Kitahara, Yoko Sugi et Hisako Yamane dans « La lune s’est levée »
Pour le 73e festival de Locarno en 2020, Lili Hinstin avait programmé une rétrospective de l’œuvre stimulante de Kinuyo Tanaka (1909-1977, plus de 250 films au total), qui a marqué le 20e siècle du cinéma japonais, puisqu’elle fut star du muet, égérie des plus prestigieux cinéastes du pays (25 films pour Heinosuke Gosho, 18 pour Yasujiro Shimazu, 14 pour Kenji Mizoguchi, 10 pour Keisuke Kinoshita, 10 pour Yasujiro Ozu, 5 pour Mikio Naruse), vedette de télévision et, last but not least, réalisatrice (6 films entre 1953 et 1962). Le Covid-19 a contrecarré tous ces beaux projets et Madame Hinstin a été remplacée comme directrice artistique. Le festival Lumière 2021 a heureusement pris la relève, mais une relève chiche : seulement 3 films réalisés par Madame Tanaka. En 1989, le National Film Theatre de Londres avait déjà montré ses six films de réalisatrice, mais le reste du continent n’y a pas donné suite, sans doute à cause de sous-titres exclusivement anglais. La Cinémathèque française avait pourtant montré, à l’occasion de sa monumentale rétrospective « Le cinéma japonais de ses origines à nos jours », début 1984, deux de ses films, La lune s’est levée (1955) et Mademoiselle Ogin (1962). Avec 200 films au compteur, Tanaka avait suffisamment expérimenté les tournages pour estimer qu’elle serait capable de réaliser un film elle-même. La quarantaine atteinte, elle ne pourrait de toute façon plus jouer les héroïnes amoureuses. De plus, elle avait en 1949 visité les États-Unis et Hollywood en ambassadrice de bonne volonté et rencontré Bette Davis (à qui elle a offert un kimono) et Joan Crawford, et appris qu’Ida Lupino était en train de réaliser son premier film. Mais quand, en 1953, Tanaka annonce qu’elle va passer derrière la caméra, l’incrédulité est de mise dans les studios. En 1952, ceux-ci ont produits 278 longs métrages, tous dirigés par des hommes. Mizoguchi, le chantre de la femme opprimée, lance une campagne de dénigrement : « Tanaka n’a pas suffisamment de cervelle pour être réalisatrice ».
- Hiroko Kawasaki, Yumeji Tsukioka et Yoko Sugi dans « Maternité éternelle »
Kaneto Shindo, son assistant, est chargé de colporter cet avertissement. Plusieurs cinéastes, à commencer par le trio Naruse, Gosho et Ozu, apportent alors leur soutien à Tanaka. Entre Naruse et la star, une vraie complicité s’est installée depuis La Mère (1952). Naruse accepte que Tanaka devienne sa stagiaire sur Frère et sœur (1953). Elle accomplit ce travail avec une telle passion que le cinéaste l’adoube : « Vous feriez n’importe quelle tâche [de la fabrication d’un film] avec beaucoup de courage. » À l’automne 1953 commence le tournage de Lettre d’amour , premier long métrage dirigé par une femme après la guerre. Mizoguchi fulmine. Magnifique portrait du Tokyo d’après-guerre, le film raconte la réconciliation d’un homme à la dérive avec lui-même. Incarné par le charismatique Masayuki Mori, Reikichi vient de retrouver par hasard Michiko, qu’il a aimée avant la guerre. Mais il ne peut pas accepter qu’elle ait pu le tromper avec un GI pour survivre. Tout traumatisme a besoin de temps pour guérir. Et les hommes sont tellement plus chochottes que les femmes. Avec La Lune s’est levée (1955), Tanaka adopte un scénario inédit de son ami Ozu. Chishu Ryu incarne le père de la famille Asai, qui voit ses filles partir une à une. L’aînée vient de perdre son mari. La cadette espiègle, jouée par Mie Kitahara (à laquelle Tanaka a donné un Audrey Hepburn touch après avoir vu Sabrina (Billy Wilder, 1954), fomente avec le jeune frère du défunt d’amusants complots pour trouver un mari à la sœur du milieu. La maison familiale et les alentours deviennent un délicieux terrain de jeux où, au nom de l’amour, on se cache, on se cherche, en dissimulant bien sûr ses sentiments.
- Atsuko Kindaichi dans « La Princesse errante »
Après ce premier chef-d’œuvre de Tanaka, Maternité éternelle (1955) est le second. C’est un hommage à la poétesse Fumiko Nakajo, une gloire du tanka, sorte d’ancêtre du haïku. Nakajo fut adoubée par Kawabata lui-même. Elle est morte, à 36 ans, d’un cancer du sein. Elle vécut à l’hôpital une histoire d’amour passionnée avec le journaliste Wakatsuki qu’il raconte dans son livre Les Seins éternels (1955). L’audace du film surprend encore aujourd’hui, avec cette héroïne sublime et tragique (jouée par Yumeji Tsukioka) qui ne faiblit jamais et assume jusqu’au bout son désir. Pour son film suivant, en couleurs et en Cinemascope, Tanaka jette son dévolu sur les mémoires de Dame Hiro Saga, parues sous le titre La Tragédie de la cour de Mandchourie , voyant dans les vicissitudes de la vie de la belle-sœur japonaise de l’empereur Puyi l’occasion de raconter un destin de femme hors du commun. La Princesse Errante (1960) sera malheureusement incarnée par Machiko Kyo, à l’époque la femme japonaise la plus connue au monde, que j’ai toujours trouvée, pour ma part, trop apprêtée. Mais le film est une splendeur pour la simple raison que plus personne n’en fera de ce type-là. Après avoir tant joué la victime des hommes, son rôle de prédilection,Tanaka a présenté dans ses films de cinéaste des femmes debout face à l’adversité et obstinées dans leur volonté de s’affranchir.
L’éditeur Carlotta sortira les 6 films de Tanaka cet automne en bluray et j’espère vous avoir mis l’eau à la bouche.
Bon été
Raymond Scholer