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Allez, jetons un coup d'œil dans le rétroviseur! Pourquoi êtes-vous devenu.e ce que vous êtes? Est-ce le fruit d'un accident, d'une suite de hasard ou d'une vocation? Et si vous n'étiez pas cette personne, qui seriez-vous? Artiste? Astronaute? Fleuriste? Spécialiste de la fermentation malolactique? Ou, au contraire, êtes-vous exactement à la place de vos rêves, ayant toujours su quel serait votre destin?
Sur la scène du Théâtre de Vidy, la metteuse en scène Emilie Charriot s'interroge sur la "Vocation". La vôtre, la mienne, la sienne et celle de ses deux artistes de plateau: le comédien Pierre Mifsud, 58 ans et la comédienne Nora Kramer, 15 ans. Leurs âges sont mentionnés et ils ont toute leur importance. On ne regarde pas son avenir de la même manière à 58 ans ou à 15 ans. Et les rêves de l’enfance n'ont également pas la même saveur.
Il faut être deux pour une vocation
"Vocation", ça vient du latin vocare. Il est question d'un appel. Et le spectacle de convoquer Jeanne la Pucelle, celle qui a entendu des voix. Et surtout celle qui leur a répondu. Car il faut être deux pour une vocation, nous explique avec des yeux d'ex-enfant de chœur, le comédien Pierre Mifsud, alias Jeanne d'Arc. Il y a cette voix qui appelle et l'appelé.e doit lui répondre. Ou non. Pas de réponse et la vocation restera lettre morte. Ou regret éternel: si j'avais voulu, j'aurai pu être…
"Est-ce que je vis la bonne vie?" se demande la metteuse en scène Emilie Charriot dont c'est la sixième mise en scène. "Plus tard, je veux devenir quoi?" lui répond en écho Nora Kramer, elle dont les premiers pas sur un plateau de théâtre remontent à l'âge de cinq ans.
Un film, des pas de danse, une musique
"Vocation" débute par un film. Un bout d'essai avant le tournage des "Quatre Cents Coups" de François Truffaut. Deux gamins discutent de l'avenir. Nous sommes à la fin des années 1950. Le premier sait qu'il sera acteur. Il s'appelle Jean-Pierre Léaud, future légende du cinéma français.
"Vocation" se poursuit par une danse. Les pas d'un timide qui prend petit à petit possession de la scène. Pierre Mifsud cherche ses marques, se déplace avec les sourcils en circonflexe, bouge selon les directives d'une chorégraphe imaginaire. Immense pouvoir comique d'un acteur qui n'a pas besoin de mots pour jouer. On apprend que la musique envoûtante que l'on entend vient d'un ancien spectacle de la danseuse Pina Bausch. Elle aussi savait. Depuis toujours. Donnant des petits spectacles dans l'hôtel-café de ses parents à Solingen. A-t-elle un jour douté?
Des confessions en chassé-croisé
"Vocation" se poursuit en confessions et dialogues, chassé-croisé entre Nora et Pierre. Les mots sont les leurs autant que ceux d'Emilie Charriot. Ils pourraient être les nôtres, les vôtres, tant ces questionnements raisonnent chez tout le monde: j'aurai pu être… J'aimerais bien devenir… Et si je changeais?
Depuis ses débuts remarquables et remarqués avec l'adaptation de l'essai féministe "King Kong Théorie" de Virginie Despentes, le théâtre d'Emilie Charriot se passe de décors pour préférer s'habiller en toute simplicité, voire rigueur, de lumières et de sens. De sensualité aussi. "Vocation" parle du plaisir à exister et à se révéler à soi. Il y a de l'humour, de l'auto-ironie entre ces deux voix séparées par trente années de différence d'âge et unies par une même complicité. A la fin de "Vocation", il va être question d'un jardin. Le paradis perdu? Serions-nous toutes et tous des Adam&Eve rêvant de retrouver notre sérénité perdue?
Thierry Sartoretti/ld