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Par Jean-Marie Le Goff
Jean-Marie Le Goff est maître d'enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne. Il est spécialisé dans la méthodologie de collecte et l’analyse de données de parcours de vie. Cette histoire est tirée d’une recherche internationale visant à comparer les modalités de la vie familiale pendant le COVID en France, Suède et Suisse.
Le récit de Jean-Marie s'appuie sur l'interview d’une vingtaine de familles dans chaque pays, y compris les enfants. Les questions de ces interviews ont été orientées sur l'organisation de la famille pendant les 2 à 3 premières vagues de Covid. Les thèmes abordés portent sur la sociabilité durant la pandémie, l'école à la maison, le travail à domicile et l'appréhension des politiques sanitaires.
Comment se passe le quotidien d'une famille de Suisse romande pendant la pandémie?
Fin 2020 et début 2021, j’ai interviewé des familles en leur demandant comment elles avaient vécu le semi-confinement du printemps 2020. Il s'agit pour la plupart d’un ensemble de famille vivant en Suisse romande que nous suivons avec différents collègues depuis la fin des années 2000, au moment de la naissance du premier enfant. Je les avais vu aussi l’année précédant le confinement. Faire de nouveaux interviews offrait la possibilité de comparer le quotidien avant et après le confinement.
Une chose m'a beaucoup étonné lors des entretiens qui ont été réalisés avant la pandémie. J'avais été frappé par le stress que vivaient les parents, plus particulièrement, ceux faisant partie des classes moyennes, aussi bien les pères que les mères même si ce stress et la fatigue engendrée par ce stress était plus souvent exprimé par les mères. Ce stress était lié à la vie quotidienne. On parle facilement des difficultés des jeunes parents, des jeunes mères, pour organiser la garde de leurs enfants et concilier vie familiale et vie professionnelle. Par contre, on parle beaucoup moins de la vie familiale lorsque les enfants sont plus âgées, entre 6 et 12 ans environ. Les parents sont en effet fortement accaparés par l’organisation des activités extrascolaires de leurs enfants. Ceux-ci font un ou deux sports, ont une activité culturelle, comme la musique. La difficulté pour les parents consiste ainsi à gérer, ou synchroniser les emplois du temps et les rythmes de chacun, entre les activités professionnelles, l’école, les activités extra-scolaires, les rendez-vous chez le médecin, la logopédiste, etc. J’étais ainsi très curieux de voir comment les choses avaient évolué après la pandémie.
Je vais ainsi développer l'exemple de la famille Douve, un couple avec deux enfants, le père est au moment de l’annonce du confinement en reconversion professionnelle, pour devenir professeur de collège, il travaillait à 50% dans le cadre d’un stage dans un collège où il s’exerçait au métier d’enseignant. Il vient de terminer un master de pédagogie, qu’il a préparé pendant trois ans. Son épouse est cadre supérieure dans une assurance, en travaillant à 40%. Elle a en fait réduit son temps de travail pour des raison de santé et touche un bout d’AI. Elle travaille deux demi-journées par semaine, en télétravail. La famille Douve habite depuis une dizaine d’années dans un village du canton de Vaud. Les enfants doivent prendre le bus pour aller à l'école. Le fils aîné est en avant-dernière année de l'école obligatoire, alors que sa sœur est en 6e harmos. Le garçon fait de l’aïkido et de la batterie alors que la fille fait du basket et de la guitare. Les deux ont de plus des activités de scoutisme le samedi, et vont plus ou moins régulièrement à l’école du dimanche. Ces activités ont lieu en dehors de leur village et une grande difficulté pour les parents est de s’organiser pour le transport des enfants aller et retour pour chacune de leurs activités
Avant le confinement, Madame Douve m'indique qu'elle a l'impression d'être la cheffe d'une PME. Comme dans beaucoup de familles, c’est elle qui gère le quotidien et les charges domestiques au sein du ménage. Son mari, en outre, participe assez peu aux activités domestiques, sa reconversion professionnelle nécessitant qu'il prépare ses enseignements tout en travaillant les matières de son master.
Le confinement du printemps 2020 a eu pour effet de fondamentalement transformer le quotidien de cette famille. Les enfants ne vont plus à l’école mais doivent faire l’école à la maison. Toutes leurs activités extra-scolaires ont cessé. De leur côté, les 2 parents sont passés en télétravail à temps complet, et il n'y a ainsi plus pour eux de temps de transport, notamment pour lui qui devait d’abord prendre la voiture jusque une gare lui permettant de prendre un train direct pour Lausanne.
Après une ou deux semaines de confinement, le temps notamment que l’organisation de l’école à la maison se mette en place, les rythmes du quotidien deviennent routiniers. Le matin, parents et enfants se réveillent à peu près en même temps, un peu plus tard qu’avant le confinement. Le petit déjeuner est pris ensemble. La matinée est consacrée aux activités professionnelles de chacun des 2 parents, aux devoirs scolaires pour les 2 enfants. Les enfants sont déjà autonomes du point de vue de l'école. Les parents ont juste un peu avant le confinement équipé la chambre de la petite d'un bureau, si bien que chacun dispose de son espace de travail. Les enfants travaillent ainsi normalement dans leur chambre, le père a un bureau aménagé dans les combles de leur maison, où il peut préparer ses cours et faire des zooms. Il est parfois rejoint par son fils, lorsque celui-ci a besoin de l'ordinateur. La mère est la moins bien logée, en ayant installé un espace de travail dans un corridor assez large à côté des combles. Chacun travaille ainsi un peu comme dans un monastère, en silence. Le midi, le père prépare le repas, ce qu'il ne faisait pas auparavant, afin de permettre à sa compagne de continuer et terminer son travail de la matinée. La mère travaille ainsi 4 demi-journées par semaine, en revanche, le vendredi matin, elle part faire les courses, non seulement pour la famille, mais aussi pour ses vieux parents qui habitent à Lausanne. Elle en profite pour les visiter en fin de matinée, en respectant les règles sanitaires et de distance sociale. Mis à part le vendredi, la famille prend le repas ensemble.
Puis l'après-midi, une fois que la mère a contrôlé les devoirs de sa fille, le temps est consacré à des activités de loisirs, en commun ou seul. Comme il fait beau temps, la famille passe beaucoup de temps dans le jardin. La table de ping-pong a ainsi été installée très vite. Le père éprouve beaucoup de plaisir à discuter de l’écologie du jardin avec sa fille. Ils font aussi tous ensemble des promenades à l'extérieur de leur maison, en forêt, apprennent à mieux connaître les alentours de leur village, qu'ils ne connaissaient pas encore si bien. Les enfants ont de plus le droit d'utiliser les écrans. Même si le temps d’écran reste limité, la durée d’utilisation est plus longue qu’avant la pandémie. Ils peuvent jouer, communiquer avec leurs amis. Après le repas, la soirée est de nouveau consacrée à des activités de loisirs, parfois des jeux de société, parfois de la lecture. Madame Douve dispose d'un peu de temps pour elle, qu’elle aime consacrer à lire. La famille se couche assez tôt le soir.
En faisant le bilan de cette période, Madame Douve rappelle de nouveau qu'elle se sent comme une directrice de PME, mais me déclare aussi qu'elle avait beaucoup apprécié le confinement, car cette période avait permis de renforcer les liens au sein de la famille. De même son mari indique qu'il lui semblait avoir vécu cette période selon ses valeurs, qui sont proches des valeur écologistes. L'idée de la décroissance, ou d'une croissance qui n'est pas si nécessaire, d'une consommation moindre. Plus prosaïquement, il était aussi très satisfait de ne plus avoir à se déplacer, en se rendant compte que ses déplacement domicile-travail lui prenaient plus d’une heure et demi, aller-retour.
Le récit de la vie quotidienne de cette famille pendant le confinement a quelque chose de très intriguant, parce qu’il témoigne d’une amélioration du bien-être des parents. On ne peut cependant pas faire de généralité, d’autre familles que j’ai vues n’ont pas connu d’amélioration du bien-être, notamment parce que le temps est resté une ressource rare, les enfants n’étant pas aussi autonomes que ceux de la famille Douve. On ne peut d’ailleurs pas non plus généraliser à l’ensemble de la famille Douve, puisque de l'aveu même de ses parents, le fils aîné qui était au moment du semi-confinement aux portes de l’adolescence, s'est beaucoup ennuyé, a passé beaucoup de temps dans sa chambre, ne pouvant voir ses copains qui pour la plupart habitent loin de son village.
Certes le mari a cuisiné le midi, mais il suivait un menu établi au préalable par sa compagne. En effet, tous les jeudis soir, la veille du jour des courses, Madame Douve préparait sur une feuille Excel, les menus de la semaine à venir. Globalement toute la charge mentale associée à la vie quotidienne étaient restée de son fait. Et cela est aussi le cas pour beaucoup de familles que nous avons vues. Le confinement n'a pas vraiment permis un partage des tâches domestiques et un partage de la charge mentale que nécessitent la vie quotidienne. Amélioration du bien-être n’est pas synonyme d’émancipation. La question aussi est, et maintenant, le temps a passé, comment ce confinement a-t-il été digéré ? Comment le déséquilibre dans l’organisation domestique est-il géré aussi bien par les hommes, que par les femmes ?