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Par une adaptation poétique et onirique de Rehepapp (Les Groseilles de Novembre) de l'écrivain estonien Andrus Kivirähk, le réalisateur Rainer Sarnet signe une œuvre magistrale.
Avec une séquence d'ouverture contemplative, des plans fixes sur la neige, la glace puis le courant d'une rivière, on se demande si November va aborder la révolte paysanne, en écho à Mat' (La Mère, Vsevolod Pudovkin, 1926), dans lequel le dégel, l'arrivée du printemps annonce la révolution prolétarienne. Il n'en est pourtant rien.
Au contraire, le film, nous montre en noir et blanc le quotidien de paysans en Estonie, à la fin du XIXe siècle, embourbés dans la misère la plus profonde, sans véritable promesse d'un futur meilleur. Ils côtoient indistinctement des fantômes, des êtres fantastiques, la peste - s'incarnant sous diverses formes - et pratiquent indifféremment la pensée religieuse et profane. C'est, par exemple, en échange d'une âme (la leur ou celle d'un autre) qu'ils peuvent animer un kratt, créature de la mythologie estonienne, composé d'un bric-à-brac d'objets usuels effectuant les tâches domestiques, quand il n'est pas là pour donner des conseils amoureux. Ainsi, c'est à ce haut prix que certains agriculteurs survivent; les plus malins trouvent un subterfuge en offrant des groseilles, plutôt que du sang, à Lucifer.
En montage alterné, un contre-point donne à voir la vie d'un baron allemand (Dieter Laser) vivant avec sa fille dans une somptueuse demeure. La dichotomie entre ces deux mondes s'exprime manifestement à l'image: entourés de brume, de fumée, les campagnards aux habits sombres et à la peau crasseuse vivent confinés dans l'obscurité de la nuit, tandis que le grand manoir silencieux des barons - parés d'habits étincelants - s'étend dans une vaste plaine illuminée.
Toutefois, des points de rencontre s'effectuent entre ces deux extrémités sociales. D'abord spatialement, à l'église et dans la grande demeure où les prolétaires servent de laquais. Plus significativement, par l'amour. La candeur de la jeune baronne ne laissant pas Hans (Jörgen Liik), jeune paysan, indifférent… Et c'est là peut-être le fil narratif décelable au sein d'un foisonnement d'épisodes formant un tout hétéroclite, étonnant, fantastique. Car contrairement à Rehepapp, où chaque chapitre correspond à un jour de l'année, rien ne permet dans l'adaptation cinématographique de comprendre l'enchaînement des différentes séquences.
Eperdument amoureuse de Hans, la pauvre Liina (Rea Lest), sur les conseils d'une sorcière, va se revêtir d'une robe de la baronne, afin de se faire passer pour elle auprès de lui. La mascarade n'est pas démasquée et donne lieu à une séquence magnifique et pleine de pudeur: le temps d'une nuit, ils s'agenouillent l'un face à l'autre dans la forêt, le regard baissé, sans échanger une seule parole. Malgré la beauté de ce moment, le sort séparera les deux amants, comme si même l'amour ne pouvait se réaliser au sein de ce monde si précaire.
Sabrina Schwob
|Nom||Notes|
|Sabrina Schwob||19|