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Dans le cadre de notre programme de valorisation sur l'antimilitarisme pendant la Guerre froide, nous avons confié à Ella Baillard la présentation d'un document de son choix issu de nos collections. Elle s'est arrêtée sur une questionnaire élaboré par l'État-Major pour tenter de prendre la mesure des actes d'insubordination et de leur caractère concerté. En partant de cette pièce conservée dans le fonds André Petitat, Ella Baillard établi le contexte des mobilisations antimilitaristes en Suisse dans la seconde moitié du XXe siècle. Pour compléter votre lecture, vous pouvez écouter la fiction radiophonique Garde à vous en suivant ce lien et lire la présentation d'un ensemble de documents relatifs au Groupe de 32 «Politiser le refus de servir».
La Guerre froide et de la guerre de Corée ouvrent, au début des années 50, un chapitre de grande prospérité pour l'armée Suisse. Les budgets sont revus à la hausse et contester la défense nationale devient particulièrement suspect. Pourtant, l'annonce du Conseil Fédéral de son intention de doter le pays de l'arme atomique, en 1958, donne un coup d'élan à un mouvement pacifiste jusqu'alors marginalisé. Le Mouvement Contre l'Armement Atomique (MCAA), constitué principalement de militants de la gauche démocrate ou issus des milieux chrétiens, lance une initiative, rejetée en votation, mais qui popularise tout de même la question. Les Marches de Pâques, importées en Suisse par les jeunes militant·es du MCAA deviennent un espace de politisation important et, par la suite, de contestation à la guerre du Vietnam.1 Après ces luttes contre l'arme nucléaire, la contestation de l'armée en tant qu'institution s'intensifie fortement dès le début des années 60. À ce moment-là, le nombre d'objecteurs de conscience augmente sensiblement.2
En mai 1968, plus de mille personnes manifestent à Genève contre les « journées militaires ». L'année suivante, des protestations s'élèvent de toutes parts après la publication du « manuel de défense nationale » et, en septembre 1970, un comité lance l'initiative dite « de Münchenstein » pour l'instauration d'un service civil. Le texte obtient les 50 000 signatures nécessaires en janvier 1972, mais est rejetée en votation par 62,4 % des suffrages. La même année 3000 personnes défilent pour le quarantenaire de la fusillade du 9 novembre 1932. Cette période marque également le début de l'agitation organisée au sein des casernes, notamment à travers la création des comités de soldats en 1972, et de l'objection politique collective, à travers le Mouvement pour un service civil à la communauté (MSCC).
La remise en cause publique dont l'armée fait l'objet contraint les autorités militaires à prendre des mesures. C'est ainsi qu'est adopté un assouplissement du Code pénal militaire quant à l'objection de conscience en 1967 et qu'est décidée, deux ans plus tard, la création d'une « Commission pour l'étude des problèmes d'éducation et d'instruction de l'armée ». Cette commission est à l'origine du rapport dit Oswald sur lequel se base en 1970 une légère réforme de l'enseignement militaire. Au moment où il est nommé responsable de la commission, Heinrich Oswald est directeur général de l'entreprise agro-alimentaire Knorr SA et lieutenant-colonel. Il consacre par ailleurs une bonne partie de sa vie à penser et diffuser des méthodes de management.3 Cette vocation se retrouve de manière évidente dans le contenu du rapport ; il s'agit ici de stimuler le désir d'engagement des individus dans l'armée en valorisant leurs compétences personnelles et en encourageant les initiatives tout en modifiant les rapports entre les supérieurs et leurs subordonnés de manière très superficielle.
La réforme du code militaire pénal et la réforme Oswald poursuivent un même but : calmer les poussées antimilitaristes en adaptant les pratiques de l'armée au changement d'attitude face à l'autorité qui se fait sentir dans le pays à la fin des années 60. Et bien qu'elles n'attaquent en aucun cas la nature de l'institution elles créent tout de même le débat parmi les élites militaires. Le rapport Oswald, tout particulièrement, reçoit des critiques virulentes à l'interne, tant et si bien qu'une partie des changements qu'il préconise ne sont jamais mis en place parce que de nombreux chefs militaires se plaignent d'une perte d'autorité.4
Malgré l'adoption de ces réformes d'apparence plutôt progressiste, la justice militaire continue à condamner les objecteurs de conscience et les soldats prenant part à des actes d'insubordination collectifs ou individuels. Au-delà des condamnations, ces deux phénomènes font également l'objet de rapports internes et d'articles dans la presse militaire et générale.
Le document reproduit ici fait partie de cette production. Il s'agit d'un « questionnaire aux commandants d'unités », transmis de manière confidentielle en 1970, qui cherche manifestement à mieux appréhender la nature et l'ampleur de la désobéissance au sein de l'armée. Ce document précède la création des comités de soldats et le discours politique que ceux-ci ont diffusé à ce sujet. Il trahit l'inquiétude des autorités militaires face à un mécontentement trop large pour être ignoré, mais qui n'a pas encore trouvé sa forme d'organisation au sein même des casernes comme ce sera le cas dès 1972-1973 avec la constitution de comités de soldats et la publication de journaux par ceux-ci.
Ce « questionnaire aux commandants d'unités » vient du fond d'André Petitat et fait partie des documents collectés dans le cadre des activités de la Base antimilitariste (BAM). La BAM, un groupe actif au début des années 70, vise à organiser et pérenniser la contestation collective dans les casernes malgré la rotation rapide propre au système d'enseignement militaire.5 Le groupe produit notamment des retours d'expérience sur les luttes des soldats et de l'information sur l'armée.
Il est intéressant de noter qu'un membre de la BAM détenait dans ses archives un document interne à l'armée et confidentiel comme ce questionnaire : le groupe avait des voies pour obtenir de telles informations.
Le document montre d'abord que le Département militaire (DMF) a jugé nécessaire de se doter d'un document spécifique pour étudier les cas d'insubordination, plutôt que de se contenter de répondre à de telles situations avec les procédures disciplinaires habituelles. Ensuite que le DMF s'inquiète à l'époque d'un certain type d'agitation, l'insubordination collective et organisée. Le langage utilisé dans le questionnaire est très clair à cet égard. Ainsi, l'auteur du texte demande aux commandants d'unités s'ils ont remarqué en leur sein des « attitudes particulières résultant apparemment de l'application de mots d'ordre ». Les points 1.6 à 1.8 sont particulièrement éclairants, on s'inquiète ici de « la multiplication des théories », de l'« introduction des plaintes collectives » et de la création d'un « syndicat de soldats ». Il n'est pas explicité de quelles théories il s'agit, mais il y a tout lieu de penser que c'est l'augmentation de discussions et la diffusion de contenu politiques entre les soldats qui est visée. Le point 4, enfin, demande directement aux commandants si ils estiment qu'il existe au sein de l'armée une « action subversive concertée ».
Les points 1.1 et 1.2 sont intéressants dans le sens où l'opposition au port de la tenue de sortie et la remise en question de « l'attitude militaire », soit le salut et la position « normale », sont considérés comme des actes d'insubordination devant être signalés alors même que les résolutions « Oswald », édictées la même année, prévoient précisément des changements en la matière.
Le point 1.7 « modification du droit de plainte » contient entre parenthèse un élément qui mérite d'être relevé. En plus de l'instauration des plaintes collectives, il est évoqué l\'« appel à des juristes civils dans les procédures disciplinaires ou les plaintes ». La crainte des autorités militaires de voir des civils interférer dans les affaires de l'armée se réalisera, quelques années plus tard, lorsque les comités de soldats auront recours à cette stratégie.6 L'épisode le plus parlant en termes de collaboration entre civils et soldats dans le mouvement antimilitariste de l'époque est sans doute celui qui débouchera finalement sur le « procès d'Yverdon ». En juin 1973, 10 personnes passent en jugement pour « atteinte à la sécurité militaire » et « menées contre la discipline militaire » ou pour en avoir été complice, parmi elles, 6 civils et 4 soldats. Le cas est traité par la justice militaire, y compris pour les civils puisqu'ils sont accusés d'avoir tous ensemble « formé un groupement visant à ruiner la discipline militaire(...) ».7 L'accusation porte sur les événements de l'été 1972 à la caserne des Vernets pour lesquels un groupe de civils avait rencontré des recrues et soutenu leurs actions en formant un comité de soutien et en diffusant leurs revendications au public et à la presse. Les inculpé·es sont d'abord acquité·es, puis condamné·es suite à un recours au tribunal militaire de cassation.
Puisque le questionnaire a été conservé hors du dossier dont il semble faire partie nous n'en connaissons ni l'auteur ni la date exacte à laquelle il a été transmis aux commandants d'unité. Nous savons néanmoins qu'il a été transmis aux commandants d'unités en charge des cours de répétition de 1970 (il est fait mention du CR70 en début de texte) soit environ deux ans avant la création des premiers comités de soldats. Il est pourtant assez précis sur le type de contestation redoutées. Cela ouvre une question intéressante pour la recherche concernant cette période, ce questionnaire répond-il à un premier mouvement organisé au sein des casernes dont nous n'avons pas de traces ou pressent-il les formes d'agitation à venir ? Dans les publications produites par les comités de soldats, il est fait mention en divers endroits d'actes de résistance les précédant, mais rien ne permet d'affirmer qu'ils soient, dès 1970, le fait de groupes de soldats organisés comme ceux que le questionnaire cherche à débusquer.
Le programme de valorisation Antimilitarisme pendant la Guerre froide bénéficie du soutien de la Ville de Genève - Agenda 21 Ville durable.
Hadrien Buclin, « Une brèche dans la défense nationale ? Le Mouvement suisse contre l'armement atomique (années 1950-1960)», Le Mouvement social, 2018/3, 75-91. ↩
Sur le milieu du management en Suisse romande dans l'entre-deux-guerres : Matthieu Leimgruber, Taylorisme et management en Suisse romande 1917-1950, Antipodes, 2001. ↩
Par ailleurs, une nouvelle commission est lancée quelques mois à peine après la présentation du rapport aux corps enseignants de l'armée pour réformer le règlement de service. ↩
En Suisse, dans les années 1960, l'instruction s'effectuait pendant l'école de recrue d'une durée de 118 jours, puis, les soldats étaient astreints à huit cours de répétition de vingt jours chacun entre l'école de recrue et l'âge de 33 ans, puis 40 jours à effectuer entre 33 et 42 ans. ↩
Ce qui donnera lieu d'ailleurs à des condamnations assez lourdes pour les civils impliqués. ↩
Jugement du 18 juin 1973, Archives contestataires, Fonds André Petitat, série 6, Base antimilitariste. ↩