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Andrea Camilleri, les raisons d'un succès aussi irrésistible qu'inattendu
Lui, qui ne publia son premier roman qu'à l'âge de soixante ans; lui, qui ancra la trame de ses livres dans un contexte géographique et psychologique fortement provincial, symbole d'une insularité proto-italique; lui, qui se servit d'une langue pseudo-réaliste qui n'est ni le dialecte sicilien, ni l'italien tel qu'on le parle en Sicile, mais plutôt un italien retraduit en sicilien, reconduit à ses racines dialecto-régionales; lui, qui ne témoigna aucune indulgence envers les mœurs italiennes, condamnant à plusieurs reprises l'asservissement au pouvoir, le conformisme rétrograde, la misère intellectuelle, positions qui ne laissaient présager aucun rapprochement avec la masse de ses lecteurs.
En d'autres termes, comment est-il possible que le localisme et l'intellectualisme viscéral de Camilleri aient donné naissance au meilleur exemple de "glocalisme" littéraire? Trois réponses possibles: la trame policière, la langue fantôme, la province universelle.
La trame policière
Camilleri, conformément aux canons du roman policier, nous propose toujours un héros qui enquête. Ce personnage est confronté à une énigme à résoudre, qui représente la garantie et le succès de la trame.
La tradition du genre policier nous oblige à établir un parallèle avec d'autres grands écrivains comme George Simenon (et son commissaire Maigret), Carlo Emilio Gadda (et son commissaire Ingravallo) et Manuel Vázquez Montalbán (et son détective Pepe Carvalho). Ce parallèle avec de possibles précurseurs est, d'ailleurs, confirmé par les activités que Camilleri exerça avant de devenir écrivain: celles de scénariste et producteur de fictions pour la Rai.
C'est ainsi que Camilleri se confronta à divers commissaires et lieutenants, de Sheridan à Maigret ("Simenon n'était pas un tendre, raconta-t-il une fois, je le rencontrai un jour avec le réalisateur de la série, Gino Landi, et avec les photos des acteurs: devant celle de Cervi il fut enthousiaste, mais face à Pagnani il me demanda: 'Comment était-elle, jeune?' Magnifique, répondis-je, mais sa conclusion fut: Je regrette, mais elle ne va pas, Maigret n'aurait jamais épousé une femme comme elle").
>> A voir: une archive de l'émission Madame TV avec Georges Simenon confesse fumer entre six et huit pipes pour écrire un chapitre (1966).
Camilleri s'inscrit donc dans une grande tradition de genre, mais son personnage est différent de tous ses prédécesseurs. Dès son premier livre, "Le cours des choses", (que l'écrivain sicilien publia à compte d'auteur sans aucun succès), l'enquêteur affiche un mode d'action particulier: il ne s'en tient pas aux règles classiques du bon policier, il fait preuve d'une sorte d'anarchie procédurale et son enquête sort sans arrêt des schémas ordinaires. Jusqu'ici, rien de nouveau: Maigret nous avait déjà habitués à des procédures anticonformistes.
Montalbano, le succès
Puis, avec "La forme de l'eau" arrive Montalbano, et avec lui, le succès. Montalbano non seulement il ne respecte pas les règles, mais il s'oppose aussi aux interdits hiérarchiques, en enquêtant sur des affaires qui ne sont pas les siennes, en investiguant sur des faits qui ne concernent pas sa mission, en approfondissant des dossiers sur lesquels il n'a pas ou peu d'autorité.
On pourra objecter que Maigret le faisait déjà. C'est vrai, mais Simenon aimait disséquer les aspects humains et psychologiques des affaires criminelles, tandis que Camilleri, outre les aspects humains, s'intéresse à un autre aspect, et c'est ce qui rend ses romans et son commissaire Montalbano uniques: l'aspect éthique.
Montalbano part à la recherche de vérités étrangères à son domaine de compétence et, le plus souvent, sujettes à prescription, pour soulever le voile de l'omertà et soumettre l'histoire au jugement éthique. A une époque où la prescription et l'omertà empêchent tout jugement, Montalbano étudie des évènements souvent lointains: amants tués cinquante ans plus tôt, comme dans le cas de "Chien de faïence", une enquête dont Montalbano ne tire aucun avancement de carrière, mais qui fait la lumière sur ce que le temps avait recouvert de son voile.
Le personnage de Montalbano est somme toute animé par une intention précise: celle de mettre en évidence la dimension éthique des faits. Plus qu'à l’aspect juridique, il s'intéresse à la question morale, démasquant non seulement l'hypocrisie d'une société mais aussi celle de ses institutions, qui se moquent bien de l'éthique.
>> A écouter: l'émission Versus-lire sur l'oeuvre d'Andrea Camilleri
La langue fantôme
"Ma Andrea, così chi ti legge?" ("Mais dis-moi, Andrea, qui va donc te lire?") C'est ce que se demandait Leonardo Sciascia devant le pastiche de Camilleri. Sciascia, amateur d'une langue cristalline, partisan d'un illuminisme formel et substantiel, ne comprenait pas et fronçait les sourcils quand Andrea lui confiait ses écrits.
Pourtant, avec le recul, on peut affirmer que, loin d'avoir constitué un obstacle, le pastiche de Camilleri est devenu l'une des raisons principales de son succès, car son langage ne suit pas la trame expressionniste de Dossi et Gadda, qui annihile le monde et le reconstruit avec maniérisme et artifice.
Le langage de Camilleri n'affecte aucun détachement. Au contraire, il noue un lien affectueux avec la réalité, distinguant en cela le Sicilien de tous les autres écrivains italiens contemporains.
Camilleri se dresse notamment, avec "Le roi Zosimo", en promoteur d'une langue qui mélange de manière extraordinaire dialecte et langue nationale, sorte de siculo-italien railleur, sournois, irrévérencieux, populaire et obscur, aux influences hispanisantes. Il s'agit en somme d'une langue inexistante, fantôme, qui semble pourtant plus vraie que la langue parlée, qui est constamment victime de standardisations et d'appauvrissements. La langue de Camilleri en revanche, bien qu'inexistante, est vive, savoureuse, familière.
Et le secret du succès de Montalbano vient justement de sa capacité à "parler comme il mange", à faire entrer le genre policier dans la théâtralité quotidienne et mélodramatique typique de l'Italie.
La province universelle
Les livres de Camilleri ne parlent pas de Catane ni de Palerme, mais d'une Sicile inventée bien que réaliste, faite de petits centres, de toponymes à la saveur universelle. Ils vous emmènent dans une Italie prémoderne, mais qui permet de percevoir les petites réalités propres à chaque lieu.
Bien qu'ils fassent référence à des toponymes réels, les lieux des romans de Camilleri sont imaginaires, échappent à la cartographie.
Il y a bien sûr aussi des références précises, comme Porto Empedocle-Vigata (avec ses rues, ses usines désaffectées, le bercail, le phare, le rocher plat, la montée Granet, la plage de Marinella, le môle du levant, le commissariat de la rue Lincoln, le mont Crasto, le restaurant San Calogero et la trattoria Chez Enzo, les collines de marne blanche) et Girgenti-Montelusa (avec le commissariat, le quartier Rabato), mais il s'agit de références toponymiques qui s'élargissent pour englober des faits et évènements d’autres villages siciliens et qui finissent donc par devenir représentatifs de toute la Sicile.
La petitesse de la vie de province et la médiocrité des personnages de Camilleri revêtent somme toute un caractère universel. Dans les faits quotidiens ou les relations sociales et amoureuses de la province, se reflète l'essence de la vie italienne, depuis toujours ancrée dans le mélodrame.
Raconter la province, ses vices et ses vertus, sans tomber dans les lieux communs, est une prouesse de grand écrivain. Camilleri a été l'un des plus grands écrivains de la "province universelle", en sachant enlever de son style la chronique (qui se limite à la description des faits), tout en faisant ressortir la dimension anthropologique, éthique et sociale des évènements rapportés.
Mattia Cavadini (RSI)/Traduction: Service linguistique SSR
>> A lire, l'article original sur le site de la RSI.
Publié le 27 juillet 2019 à 22:13 - Modifié le 27 juillet 2019 à 22:14