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Qui se souvient de François Roulet, décédé en 1979? Il n’a malheureusement laissé que peu de traces. Celles-ci se trouvent dans ses archives déposées au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, ainsi qu’entre les mains de sa famille. Le livre de Françoise Coursaget, qui témoigne d’une profonde empathie avec le personnage, s’attache à la vie et aux diverses facettes de son œuvre, qui fut surtout celle d’un éducateur populaire et d’un passeur culturel.
François Roulet est né en 1931 au Locle. Ce lieu n’est pas indifférent: la cité des Montagnes neuchâteloises a cultivé des valeurs de cohésion et de solidarité. Les idées anarchistes, de tendance proudhonienne, y furent vivantes. L’hostilité envers toutes les hiérarchies y a été confortée par l’Eglise libre indépendante, à laquelle appartenait sa famille. Il faut y ajouter le goût du travail, en particulier du travail collectif. Autant de valeurs dont François Roulet fut imprégné dès son enfance.
S’ajoute à cela la paralysie infantile qui le laissa handicapé au niveau de la hanche, ce qui entraîna pendant toute sa vie une claudication marquée. Il dut sublimer ce handicap, y compris comme acteur, usant de lui pour mieux définir un personnage, comme ce sera le cas dans son interprétation du juge dans La Cruche cassée de Heinrich von Kleist. Par ailleurs, dans sa seconde activité qui fut le dessin, on peut remarquer la présence de nombreuses figures volantes. Elles témoignent donc d’un cœur «à la fois meurtri et rayonnant».
Dès la fin de son adolescence, il s’engage dans le théâtre, qu’il met en lien avec sa critique sociale. En cela, il est un descendant du théâtre prolétarien qui avait prospéré pendant les années 30 en Suisse romande, notamment à Genève, dont William Jacques fut le représentant le plus connu. Politisé, François Roulet ne sera cependant jamais militant d’aucun parti.
Il suit le cours de Charles Dullin à Paris, qui est en association avec le Théâtre national populaire. En 1957, il joue dans Les Coréens de Michel Vinaver, une pièce pacifiste qui fit beaucoup parler d’elle à l’époque. On le verra aussi, entre autres, en 1962 dans Sainte Jeanne des abattoirs, de Bertolt Brecht, mise en scène par Benno Besson; la pièce fut jouée au Théâtre municipal de Lausanne, alors temple vermoulu d’une tradition incarnée par les Galas Karsenty, qui a marqué mon adolescence. Il tourne aussi une dramatique, Force de loi d’Henri Debluë, avec Alain Tanner. Dans tous ses rôles, il fait grande impression.
François Roulet participe en 1959 à la création du Théâtre populaire romand (TPR) qui, dans la lignée du TNP français, veut élever la conscience politique du plus grand nombre. Mais assez rapidement, des conflits internes éclatent. Le TPR va disparaître et connaîtra une seconde naissance en 1961. François Roulet ne participera cependant pas à celle-ci.
Abandonnant le théâtre, où pourtant il avait brillé, il va connaître une deuxième vie en Algérie. En 1962, à la veille de l’indépendance, il gagne d’abord Tunis, où réside certes le gouvernement provisoire algérien, mais aussi pour retrouver son épouse Hélène qui l’a quitté en emmenant leurs enfants. La réconciliation ne se fera cependant pas. Il deviendra le compagnon, puis le mari de Cécile, la sœur aînée d’Hélène.
En Algérie, où se retrouvent alors de nombreux «pieds rouges», il va déployer une intense activité. Il se lance notamment à corps perdu dans la création de la Cinémathèque algérienne, dont il réalise les affiches. On en dénombre 36, inspirées à la fois par l’expressionnisme, la stylisation des formes, le montage d’images, des lettres fabriquées de façon artisanale, qui témoignent toutes à la fois de réelles qualités artistiques et d’un fort impact sur le public. Elles ornent aujourd’hui encore les vitrines extérieures de la Cinémathèque algérienne!
Mais le 19 juin 1965, le colonel Houari Boumédiène renverse Ahmed Ben Bella et prend le pouvoir. L’atmosphère s’alourdit. Le nouveau dirigeant remplace les coopérants étrangers par des Algériens. Le régime se stratifie dans l’oppression et devient dictatorial. En 1971, François Roulet regagne avec Cécile son pays natal.
C’est à Genève que va se jouer le troisième acte du drame. Sous l’égide du conseiller d’Etat André Chavanne est créé un Centre d’animation cinématographique (Cac). Mais alors que ses initiants voient en lui une structure essentiellement pédagogique, François Roulet imagine pour le Cac une vocation plus vaste. Le conflit, lié aussi à des questions d’argent, s’envenime. La personnalité complexe et le caractère difficile de François Roulet ne facilitent pas les choses. Au terme d’un procès, il est finalement évincé du CAC en 1978. Et c’est la descente aux enfers. Il sombre dans la boisson, évoque à plusieurs reprises l’idée du suicide. Son décès survient le 3 janvier 1979.
Malgré les deux échecs successifs liés à la Cinémathèque algérienne puis au Cac, François Roulet laissera l’image d’un acteur de talent, mais surtout celle d’un véritable humaniste engagé dans la culture populaire. Sa figure méritait d’être arrachée à l’ombre et à l’oubli, comme le fait Françoise Coursaget dans son beau livre, où l’auteure met sa plume élégante au service d’une recherche et d’une analyse rigoureuses. De tels ouvrages justifient pleinement, si besoin est, l’existence du genre biographique.