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1661
Antoine le Métel d' Ouville, La Fouine de Séville
1661
Les comédies ridicules d'un faux poète escroc
La dernière péripétie de cette longue nouvelle traduite de l'espagnol fait voir comment le héros, voleur professionnel, parvient à dérober l'argent d'une troupe de comédiens en se faisant passer pour un poète dramatique. Apparaissent, au fil de cette grande lecture publique, des critères de jugements, bien que donnés sur le mode comique :
Il s’était fait à Madrid en ce temps-là une excellente troupe de comédiens des meilleurs de toute l’Espagne que la libéralité d’un grand d’Espagne fort riche avait fait assembler à ses frais, et il n’y avait rien épargné. Je ne sais à quel dessein il le faisait, si c’était pas charité ou pour son plaisir particulier, ou pour quelque autre cause qui m’est inconnue, mais il prenait un soin très particulier de la rendre parfaite et accomplie de tout point aux dépens de sa bourse. Il désirait les faire avoir la fête du Saint-Sacrement où les comédiens de la ville peuvent représenter tous les jours pendant l’octave des comédies en pleine rue, où tout le monde est bienvenu sans rien payer, et cela se fait tous les ans à Madrid en cette fête. Pour faire réussir son dessein, il leur acheta des comédies nouvelles des meilleurs poètes d’Espagne, qu’il payait fort bien et les obligeait même à y travailler promptement pour cette grande compagnie. De sorte qu’une autre troupe qui était aussi à Madrid, s’y voyant inutile pour ne pouvoir compter avec celle-ci, fut contrainte de quitter la ville et d’aller à Tolède, où elle eut de cette impériale cité les gages accoutumés pour y représenter ce qu’ils avaient de plus beau en cette même fête. Cette nouvelle compagnie demeura seule en la cour et **ce grand d’Espagne leur donna deux mille écus d’avance pour faire faire des habits qui répondissent à la beauté de leurs pièces.
[…]
Celui qui avait parlé à lui [à Jaime] le premier lui demanda s’il voulait avoir la patience qu’ils eussent repassé leur pièce, qu’ils ne tarderaient pas beaucoup, parce qu’elle l’avait déjà été trois ou quatre fois, qu’ils n’avaient que quelques scènes sur lesquelles ils avaient à raffermir leur mémoire et qu’après cela ils verraient quelques-unes de ses pièces, s’il leur voulait faire l’honneur de les leur communiquer, ce qu’il leur promit. Il prit donc un siège et eut la patience que la pièce fût repassée. Après qu’on eut achevé, la nuit commençant à venir, ils firent apporter de la chandelle et se seyant tous à l’entour de lui, ils le prièrent de de leur vouloir lire les titres de ces douze comédies qu’il disait être achevées. Alors ce feint auteur, qui jouait assez plaisamment son personnage, tira un papier de sa poche et en fit ainsi la lecture :
MÉMOIRE DES COMÉDIES que le bachelier Dominique Joancho Poète biscain a composées cette présente année, les titres sont ceux qui s’ensuivent :
*L’Infante écervelée
Le Lucifer d’Yèpes
La Gandaye
La Création du Monde
L’Arche de Noé
Les Escrouelles en France.
Des Amandes pour ceux qui n’ont point de dents.
L’Eté sans pluie.
Le Déchiré pour être trop vêtu.
Le Pélerinage de Saint-Jacques.
Le Bon Larron à la Croix.
La Seigneuresse de Biscaye.
Voilà, dit-il, les douze comédies que j’ai toutes achevées. Je voudrais qu’on n’en représentât aucune devant cette dernière, parce que l’aventure est de mon pays. C’est une comédie des plus excellentes, dont les intrigues sont merveilleux et c’est assez vous l’exagérer de vous dire que j’ai bien employé du temps à la faire. J’y ai pris beaucoup de peine et je me suis mordu les ongles plus de vingt fois en la composant. Tous les comédiens ne firent pas peu de se contenir car ils mourraient d’envie de rire, oyant les titres extravagants des comédies et eussent bien voulu avoir plus de temps pour jouir de l’entretien du poète Biscain.
[…]
[A propos de la Seigneuresse de Biscaye (p. 577)]
Il est bien vrai, lui dit le feint poète, mais je le fais exprès car le roi se dit simplement Seigneur de Biscaye et non prince, duc, comte, ni marquis. Ainsi, pour ce nom en féminin, je ne dois point dire dame, mais Seigneuresse, parce qu’il rime avec princesse, duchesse, comtesse, maîtresse, etc… Ce que je fais d’autant plus volontiers que ce mot est nouveau : car, comme vous le savez mieux que moi, au temps qui court nous courons aux nouveautés pour peu qu’elles commencent d’être en usage, jusques aux paysans même ils méprisent les choses communes et triviales.
[A propos de l’Arche de Noé]
– Je ne sais pas comme vous pourrez régler cette pièce au théâtre et qui en seront les acteurs, parce que je n’en vois point, ou fort peu, que l’on puisse faire parler en ce sujet.
– Si vous saviez mon dessein, répond le feint poète, vous en admireriez l’invention qui est tout à fait nouvelle, comme je suis fort curieux d’inventer des nouveautés : je prends en cette pièce pour acteurs tous les animaux qui parlent, comme perroquets, pies, geais, sansonnets et autre chose qui n’a point encore été vue et qu’on admirera pour son agréable nouveauté.
Là-dessus ils ne se purent empêcher tous de faire un grand éclat de risée qui obligea l’auteur de leur demander sérieusement de quoi ils riaient. A quoi lui répondit celui qui parlait pour tous :
– Voyez comme cette nouveauté plaira au peuple, puisqu’une si merveilleuse invention nous oblige déjà d’en rire sur l’espérance que nous avons qu’elle nous fera bien gagner de l’argent.
[Les comédiens résolvent de faire une farce au faux poète qui, quant à lui, a instruit ses compagnons de la localisation des coffres chez les comédiens. Tous les membres de la troupe, ainsi que le personnel de maison, se rendent au théâtre pour écouter la lecture publique.]
Comédie nouvelle de la Seigneuresse de Biscaye, composée par le Bachelier Dominique Ioancho, Poète Biscain.
Les acteurs qui parlent en la pièce :
Dom Ochoa, cavalier
Dom Garnica, cavalier.
Gozeneche, cuillière à pot, valet bouffon.
– Attendez un peu, Monsieur, dit le principal de ceux qui écoutaient : ne suffit-il pas au valet d’avoir un nom sans en avoir deux ? – Non, Monsieur, dit Jaime, car le premier c’est son nom de baptême et le second est à propos du rôle qu’il joue. Car comme la cuillère à pot remue toute la viande de la marmite, ainsi c’est lui qui remue, qui renverse et qui fait toutes les intrigues de la comédie. Cela n’est pas fait sans raison, je vous prie de le croire, non plus que les autres choses où vous pourrez peut-être trouver à redire. Je le trouve très bon lui répondit-il, passez outre. Il poursuivit donc ainsi :
Grace Gelinde Seignoresse de Biscaye, nom fort propre pour signifier les grâces qui sont en elle.
Garibaya, Gamboyna, ses suivantes.
L’Ordoui, vieil écuyer de la seignoresse.
Aranelbia, maître d’hôtel de la seignoresse.
Une forge à fer
– Arrêtez un peu, Monsieur, lui dit celui qui l’écoutait et qui seul avait charge de parler. Cette forge à fer doit-elle parler ?
– Non, Monsieur, dit le poète, mais elle est nécessaire en cette pièce parce qu’il est souvent fait mention d’elle, étant le principal revenu de notre pays et dont l’altesse de la Seignoresse tire la plus grande partie de ses rentes.
– Fort bien, lui répondit l’autre, mais ne la mettez donc pas au nombre des acteurs. Il sera aisé à corriger, dit le bachelier.
Item, treize vaisseaux de la Seignoresse.
– Treize, dit le comédien ? Ne les peut-on pas réduire en un moindre nombre ?
– Non, Monsieur, dit le poète, parce qu’ils représentent treize des plus signalées failles de Biscaye et chacun au nom de toute sa maison a sa voix aux Etats pour consentir au mariage de la Seignoresse et s’il en manquait un, ce serait faire peu de cas et mépriser une famille illustre. Je suis fort fidèle et ponctuel en ce qui est de l’histoire de Biscaye et je ne voudrais pas manquer en un atome de ce qu’elle dit.
– Mais cela nous est fort difficile à représenter, dit le comédien, car nous n’avons pas tant d’acteurs en notre troupe.
– Prenez-en à gages, lui répondit l’autre, car pour une comédie de cette importance, il ne faut rien épargner.
– Y a-t-il d’autres acteurs, dit le comédien ?
– Oui bien, répond le poète.
De plus, sept pucelles qui dansent un ballet à leur maîtresse à son entrée qu’elle fait en Biscaye.
– Véritablement, dit le comédien, vous traitez votre comédie avec des particularités bien extraordinaires ! Et où voulez-vous que je chercher sept pucelles et particulièrement à la cour ?
– Monsieur, dit le poète, il n’y a point de profit sans dépense. Et puis, à dire vrai, on ne les visitera pas pour savoir si effectivement elles le sont, quoiqu’il serait plus à propos qu’elles le fussent. Mais on peut réparer la chose les ayant en peinture de perspective et avec des ressorts on les ferait remuer pour danser le ballet. Mais pour bien faire, il en faudrait avoir de véritables
– Avec cela, dit le comédien, vous nous consolez un peu, on pourrait bien trouver ce nombre en notre troupe, en se servant de celles qui ne montent point sur le théâtre. Mais je ne vous réponds pas qu’elles soient telles que vous le demandez. Voyons un peu, je vous prie, par où vous débutez votre pièce.
– En la première scène, lui dit-il, il sortira Dom Ochoa, premier amoureux et Gozeneche, cuillière à pot, son valet bouffon en habit de campagne avec chacun son capuchon et son parasol.
– Mais, dit le comédien, qu’est-il besoin de parasols s’ils ont des capuchons ?
– Vous savez mal, lui répond le poète, le tempérament du pays de Biscaye. En été, monsieur, il y a des déluges d’eaux si furieux qu’il semble que le ciel s’ouvre en deux, tant l’eau tombe en quantité et fort rudement. Incontinent après il vient un soleil si âpre qu’il fait bouillir la cervelle dans la tête.
– Je vous crois, dit le comédien, je ne vous réplique plus, achevez, je vous prie.
Il commença à lire les vers d’une façon si ridicule et si extravagante que, quand il en eut récité environ près de cent, voyant que la pièce contenant quatre ou cinq mains de papier et écrite en lettres menues, tout à fait dégoûtés de ce qu’ils avaient ouï et qu’il leur faudrait passer la nuit dans cet impertinent entretien, ils commencèrent de rompre le silence avec un sourd murmure. Le feint bachelier qui ne demandait autre ne laissa pas de donner un si grand coup de mains sur la table qu’il fit trembler les deux chandelles et de crier à haute voix, tacete, tacete. Mais ceux qui écoutaient n’entendant point le latin, le bruit se fit plus grand jusques à tuer les chandelles et à mettre en oeuvre ce qu’ils avaient préparé pour traiter notre pauvre poète comme il le méritait. Ils firent jouer leurs pétards et leurs fusées avec de longs sacs pleins de sable en forme de couleuvre qui se jetèrent sur le poète. Il se vit fort maltraité, car tout était en confusion sur ce théâtre, avec des flammes de résine qu’ils faisaient venir de dessous, de sorte que, pour l’achever, il ne lui manquait plus que la berne.
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