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La première question que les gens m’ont posée en apprenant que je m’étais rendu en Antarctique était: «Pourquoi?» C’est vrai, pourquoi visiter un continent décrit par nombre d’auteurs et d’écrivains comme l’endroit le plus exposé au vent, le plus sec, le plus haut et le plus froid de la planète? Une terre immense que personne n’avait jamais vue avant 1820 et sur la majeure partie de laquelle aucun être humain n’a encore posé le pied.
En 1923, l’alpiniste George Mallory, qui projetait de gravir l’Everest, avait répondu à un journaliste lui demandant les raisons de son besoin d’escalader le toit du monde: «Parce qu’il est là.»
Les territoires extrêmes suscitent un intérêt certain pour la simple et bonne raison qu’ils sont là: ils sont loin, difficiles d’accès, peu accueillants et peuvent mener celles et ceux qui décident d’entreprendre un tel périple vers de belles récompenses (ou leur donner de bonnes raisons de se vanter). Cependant, il me semble que c’est en fait le caractère extrême de ces régions qui explique leur attrait. Et l’Antarctique est sans doute la plus extrême d’entre elles.
Pensez aux autres territoires que l’on pourrait qualifier d’extrêmes. Les déserts du monde entier. Le nord du Canada, de la Scandinavie ou de la Sibérie. L’Himalaya. Tous ces lieux possèdent une longue histoire indigène. Des sociétés et des cultures y ont évolué. Des langues, des chants, des poèmes, des coutumes et des architectures.
La particularité de l’Antarctique réside dans le fait que rien de tout cela ne s’est produit là-bas. Aucune histoire humaine. Cette étendue dont la superficie représente une fois et demie la taille des Etats-Unis n’a jamais connu de population indigène. Les quelques milliers de personnes qui y vivent sont réparties sur quelques dizaines de bases et stations scientifiques, dont la plupart ne sont actives que pendant l’été austral. Mais toutes viennent d’autres continents pendant de courtes périodes pour effectuer des recherches ou prêter main-forte aux chercheuses et chercheurs qui s’y trouvent, avant de repartir.
Sur le plan des infrastructures, de l’énergie et de la nourriture, tout est acheminé par avion ou par bateau depuis les autres continents pour subvenir aux besoins des équipes sur place. En Antarctique, rien ne permet d’abriter durablement la vie humaine sans support externe. Le continent est couvert de plateaux gelés, de vallées sèches à la géologie et à l’aspect presque martiens, de chaînes de montagnes de glace inaccessibles et de lacs sous-glaciaires. Si l’on observe des graminées et des fleurs sauvages près du littoral, ainsi que des lichens et quelques petites plantes, pas un seul arbre n’y pousse. La seule nourriture disponible se trouve dans les eaux qui entourent le continent. Ce sont les poissons qui se nourrissent de plancton et de krill. La majeure partie de l’Antarctique ne dispose d’aucune véritable réserve d’eau potable et ce, malgré la quantité inépuisable de glace. En effet, faire fondre la glace (ou cuire le poisson) nécessite du bois ou du combustible, également importé depuis un autre continent.
En résumé, l’Antarctique est le point le plus extrême que l’on puisse atteindre sur cette planète sans la quitter. Et c’est ce qui le rend si attrayant: en étant si éloigné de l’expérience humaine, il la remet en question de façon tout à fait inhabituelle. En étant si isolé de la civilisation, il peut introduire dans notre vision du monde des bribes de réponses à des questions fondamentales: que sommes-nous en train de faire à cette planète et comment allons-nous protéger sa capacité de soutenir notre vie? Comment cohabiter pacifiquement dans les siècles à venir?
C’est en emportant ces questions avec moi que je m’y suis rendu en décembre, accompagné d’un groupe constitué par Insider Expeditions et guidé par l’explorateur polaire anglais Ben Saunders, dans le cadre du voyage inaugural d’un navire de nouvelle conception, plus durable, l’Ocean Victory. C’était alors le début de l’été austral (c’est l’hiver maintenant là-bas). Par moments, d’abord en Géorgie australe puis sur la péninsule Antarctique, j’ai eu l’impression d’apercevoir une partie des Alpes suisses se jeter directement dans l’océan. Mais, alors que nous rendions visite à des colonies de centaines de milliers de manchots, marchions parmi les phoques endormis sur des rivages libres de glace et naviguions sur des zodiacs au milieu d’énormes icebergs, l’impression était plutôt d’être sur une autre planète.
La glace est, bien évidemment, la caractéristique la plus marquante de l’Antarctique. Nonante-huit pour cent de sa masse continentale en est constamment couverte. Lorsque nous sommes arrivés à destination, après avoir bravé des vagues de 9 mètres de haut, l’excitation a cédé sa place à la stupéfaction devant l’ampleur du spectacle qui s’offrait à nous. Même les chiffres peinent à rendre compte de la réalité, mais les voici: le volume total de glace est estimé à 30 millions de kilomètres cubes selon le British Antarctic Survey. Cela équivaut à près de 4 millions de mètres cubes par personne sur Terre.
Cette glace est le prisme par lequel nous devons aborder la première question, celle concernant la planète, son climat et notre espèce. De nombreuses activités de recherche sont menées en Antarctique. Certaines d’entre elles consistent à étudier des carottes de glace. Au centre du continent, elle peut atteindre plus de 3000 mètres d’épaisseur. C’est le résultat de plusieurs millénaires de neige accumulée. Cette neige emprisonne avec elle de petites bulles d’air. Lorsque la neige se consolide, ces petites bulles se retrouvent piégées dans la glace.
Des scientifiques ont procédé à des forages profonds, où la glace est vieille de 800 000 ans, soit deux fois plus vieille que les plus anciens fossiles d’«Homo sapiens» connus. L’étude de ces carottes de glace offre donc la vision la plus «pure» de la qualité de l’air présent sur la planète à travers l’histoire.
Ces bulles d’air renferment des composés tels que du dioxyde de carbone (CO2). En le mesurant, les scientifiques ont découvert que les concentrations de CO2 n’ont jamais été aussi élevées qu’aujourd’hui. De plus, celles-ci correspondent à l’évolution des températures. Plus il y a de CO2 dans l’air, plus les températures sont élevées. Moins il y en a, plus les températures sont basses. Et ce, depuis des centaines de milliers d’années. Les carottes de glace de l’Antarctique ont mis fin au débat sur l’impact du CO2 sur les températures terrestres. Il est désormais avéré.
Cette partie de la science étudie le passé lointain. Une autre s’intéresse aux phénomènes actuels et cherche à savoir à quoi pourrait ressembler notre avenir: c’est la science de la fonte des glaciers et de l’élévation du niveau de la mer. Certaines zones de l’Antarctique se réchauffent bien plus rapidement que d’autres régions du monde. En mars 2022, on y a enregistré des températures supérieures de 40°C à la moyenne (un phénomène similaire s’est produit dans l’Arctique).
En me rendant là-bas, j’ai pris conscience d’une chose que je n’avais jamais réalisée auparavant: toutes les glaces ne sont pas identiques. Pour dresser un tableau simpliste, on peut considérer que la glace de l’Antarctique se présente sous quatre formes différentes: les couches de glace continentales et les glaciers, les barrières de glace, les icebergs et la glace de mer.
L’intérieur du continent est recouvert de deux gigantesques nappes gelées – l’une à l’est et l’autre à l’ouest – qui se rejoignent comme les ailes d’un papillon. Celles-ci se déplacent lentement, mais de manière continue. C’est pourquoi, par exemple, le repère physique qui indique le pôle Sud doit être reculé d’une dizaine de mètres chaque année. Plus près de la côte, ces nappes se transforment en glaciers massifs capables de se déplacer beaucoup plus rapidement – jusqu’à plusieurs centaines de mètres par an pour certains. Ils agissent comme un conduit dirigeant la glace de l’intérieur vers la mer.
Là où les glaciers se déversent dans l’eau, ils flottent pour former des barrières de glace pouvant encore atteindre 1000 mètres d’épaisseur. Ces dernières jouent un rôle essentiel de contreforts en retenant les glaciers derrière elles. C’est de leur front que se détachent les icebergs. Quant à la glace de mer qui les entoure, ce n’est que de l’eau gelée, qui se consolide en hiver et fond en été.
D’un point de vue climatique, l’enjeu principal est de déterminer l’impact de la fonte des glaces sur le niveau de la mer. La glace a une propriété particulière: elle flotte dans son propre liquide et déplace son propre poids dans l’eau. Cela signifie que lorsque la glace flottante fond, elle produit la même quantité d’eau que celle qu’elle déplaçait déjà et le niveau de l’eau ne change pas.
La glace de mer, les icebergs et même les barrières de glace peuvent donc fondre sans que le niveau de la mer s’élève, car ils flottent déjà. Le principal sujet de préoccupation concerne la glace qui s’écoule de la terre vers la mer. En raison du réchauffement climatique, les barrières de glace qui entourent le continent commencent à se craqueler et à se briser. Nous avons assisté à l’effondrement du front fissuré de barrières de glace dans l’eau, le tout dans un bruit comparable à celui du tonnerre qui gronde.
Si les barrières venaient à disparaître, plus rien ne pourrait retenir les glaciers, lesquels finiraient alors par glisser plus rapidement vers la mer – en en augmentant le niveau. Certes, ce processus pourrait prendre des décennies, voire plus. Mais ce que l’Antarctique crie au Nord (et de là, toutes les directions sont au Nord) à propos du climat et de notre espèce est un message d’urgence: les choses deviennent plus chaudes et plus rapides.
La seconde question porte moins sur la science que sur la politique et la société. Elle interroge notre mode de fonctionnement et la façon dont nous pouvons unir nos efforts, en tant que membres d’une même planète, à l’avenir.
L’Antarctique n’appartient à aucun pays. Personne ne vous demande votre passeport lorsque vous arrivez là-bas. Des dizaines de bases et stations scientifiques y sont établies. Les pays voisins, comme l’Argentine, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud et le Chili, ont les leurs. Les puissances maritimes actuelles et passées telles que les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Norvège, la Russie, l’Italie, l’Espagne et la France également. Le Japon y est présent, tout comme le Pakistan, l’Inde, ainsi que la Corée du Sud et la Chine, qui ont installé les deux stations les plus récentes, en 2014. L’Ukraine possède aussi la sienne. (La Suisse n’en a pas.)
D’une manière générale, ces pays entretiennent une collaboration étroite et bien que la National Science Foundation des Etats-Unis gère la «capitale» officieuse de l’Antarctique – la base de McMurdo –, les Américains n’ont pas plus leur mot à dire que n’importe quel autre Etat sur les activités qui se déroulent sur le continent.
Cela tient au fait qu’il est protégé par le Traité sur l’Antarctique, lequel a été signé en 1959 et expirera en 2048. Complété par une série d’accords connexes ayant été établis par la suite, il stipule que le continent constitue une réserve naturelle, qu’il appartient à l’humanité tout entière et qu’il ne peut être utilisé qu’à des fins scientifiques et pacifiques.
L’un des faits les plus intéressants concernant le Traité sur l’Antarctique est sa date de signature, qui résonne fortement avec notre époque actuelle: l’année 1959 était un moment de fortes tensions internationales, notamment autour de la menace nucléaire.
Pour restituer le contexte, la construction du mur de Berlin a commencé deux ans plus tard. Un an après, les Etats-Unis et l’Union soviétique déployaient des missiles à leurs portes respectives, en Italie, en Turquie et à Cuba (où la confrontation a ensuite atteint son point le plus risqué: la crise des missiles de Cuba).
L'antarctique, sens dessus dessous
Pourtant, alors que la guerre froide battait son plein, le monde est parvenu à se réunir et à s’accorder sur le fait que ce territoire gigantesque ne pourrait faire l’objet d’aucune exploitation, sauf à des fins scientifiques et pacifiques. Douze pays ont signé l’accord, dont les Etats-Unis et l’Union soviétique de l’époque (aujourd’hui la Russie). D’autres s’y sont joints, et tous l’ont respecté et continuent de le faire.
L’une des raisons pour lesquelles le traité a été établi était d’éviter que l’Antarctique ne devienne un autre terrain d’essais nucléaires lointain comme l’ont été plusieurs atolls du Pacifique. De même, il interdit explicitement toute exploitation minière et commerciale. Je ne suis pas sûr que nous serions capables de parvenir à un tel accord aujourd’hui et ce, en dépit de l’existence des différentes organisations internationales, du fait que le monde soit plus interconnecté et interdépendant que jamais et de nos connaissances étendues sur le risque climatique.
Bien sûr, ces stations scientifiques sont également des avant-postes géopolitiques latents et permettent aux différents pays d’assurer leur présence, tout en développant des infrastructures et un savoir-faire local dont ils pourront tirer parti pour l’avenir si la situation venait à changer. Et, bien sûr, les connaissances sur les gisements potentiels de combustibles fossiles et de minéraux cachés sous les glaces et les eaux de l’Antarctique étaient moins avancées en 1959. Mais pour l’heure, et depuis cette date, seule la science y a droit de cité. Une science importante et de qualité, faille-t-il le préciser. Si la présence militaire se limite à quelques navires auxiliaires, brise-glaces ou avions de transport acheminant du matériel et du personnel, la présence commerciale y est nulle, exception faite des quelque 40 000 touristes – dont j’ai fait partie – qui s’y rendent chaque année selon des règles très strictes également définies dans ces accords.
Le système de gouvernance collaborative en vigueur sur le continent, l’absence de frontières nationales et la façon dont la nationalité importe moins et que ce qui compte le plus, c’est la capacité de s’entendre avec ses semblables représentent un défi puissant, philosophique autant que pratique, à notre manière actuelle de penser la gouvernance mondiale, aujourd’hui davantage caractérisée par des rapports transactionnels et conflictuels.
C’est également une source d’inspiration. On ne peut éviter un sentiment d’origine du monde, en arrivant en Antarctique. La puissance des glaciers, l’ampleur des paysages, la beauté intacte, la lumière, les vents, l’air pur et vivifiant, les cris de centaines de milliers de manchots, les nageoires des baleines disparaissant dans l’eau, l’aspect préhistorique des éléphants de mer.
Il est urgent d’entendre les messages de l’Antarctique et de commencer à réfléchir au renouvellement du traité qui protège ce lieu unique. A l’échelle du temps diplomatique, 2048 n’est pas si loin. Serons-nous capables de nous unir, comme l’avaient fait les gouvernements en 1959, malgré les tensions de l’époque? Ou laisserons-nous l’Antarctique être victime à son tour de la cupidité humaine? Le renouvellement du Traité sur l’Antarctique va plus que jamais tester notre capacité à privilégier l’intérêt collectif et la préservation des derniers grands écosystèmes.