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par antonin moeri
Dans un lieu non défini, quelqu’un raconte à un quidam l’histoire de Mme Amandon. C’est que M.Amandon fut un jour muté et on ne sut jamais pour quelle raison. Mme Amandon, tout le monde la connaissait à Perthuis-le-Long. Elle organisait des oeuvres de bienfaisance, trouvait de l’argent pour les pauvres. Elle dut cependant inventer des stratégies subtiles pour satisfaire son besoin d’entretenir une vraie flamme chez l’amant qu’elle renouvelait tous les trois ans. Ces amants, elle les cueillait dans l’armée.
Pour trouver l’élu de son coeur, elle organisait un bal au cours duquel elle signifiait clairement au lauréat l’intensité de son désir. Elle lui donnait alors rendez-vous un soir sur deux à l’hôtel du Cheval d’or où, sous le nom de Clarisse, elle louait une chambre depuis huit ans. A qui voulait des explications, elle répondait que, tous les soirs, elle devait se rendre à une réunion de bienfaisance.
Un été caniculaire où Mme Amandon éprouve des ardeurs insensées, elle propose à son amant de le voir deux soirs de suite. Mais l’aubergiste, croyant que la chambre 11 est libre ce second soir, propose celle-ci pour quelques heures à un touriste qui vient de manger un plantureux repas, de boire un litre de vin et plusieurs absinthes. Pris de congestion, le touriste meurt dans le lit de la chambre 11. Vers neuf heures arrive Mme Amandon. Dans la pénombre, elle jette fiévreusement ses bottines et sa jupe par terre, son corset sur le fauteuil, mais garde ses bas noirs pour aller rejoindre l’amant couché qu’elle baise à pleine bouche. Le froid de la chair inerte la remplit d’épouvante. Elle quitte la chambre en hurlant. Il lui est difficile d’expliquer la situation aux gens. Un commissaire de police interroge Mamzelle Clarisse et son amant arrivé entretemps. Il leur «rendit la liberté, mais ne fut pas discret». Le mois suivant, M.Amandon est muté.
Le lecteur peut se demander si cette nouvelle relève du genre réaliste. Mme Amandon est-elle un personnage commun? Une femme qui se fait passer pour une sainte et qui satisfait en cachette ses désirs les plus irrépressibles, cette femme est-elle une femme ordinaire? Sans doute. L’adultère relève du banal plus que de l’exceptionnel? Par contre, l’histoire du cadavre dans le lit, sur lequel se jette la femme déchaînée, cette histoire est moins vraisemblable. Elle relève d’une structure paroxystique. Ce qui intéresse ici l’auteur, c’est de choquer son lecteur (à une époque où l’image n’exerçait pas encore sa virulente tyrannie).
La mise en scène du morbide, du trash, du gore était sans doute déjà un argument de vente. Les journaux où Maupassant publiait ses textes se vendaient bien.
Guy de Maupassant: Toine, Folio, 1993