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Just Songeon est un poète dialectal savoyard de la première moitié du vingtième siècle que j'ai retenu dans mes Muses contemporaines de Savoie. Un de ses poèmes évoque un aéronaute qui est aperçu des anges, lesquels s'exclament que sa machine serait idéale pour transporter les âmes au paradis; ils emmènent donc l'aéronaute auprès de saint Pierre. Mais celui-ci, lorsqu'il le voit arriver, s'écrie: Sainte Viarzhe, sar' tou l'Sarvan? (Sainte Vierge, serait-ce le Sarvan?) Il lui ordonne alors de s'en retourner, parce que, s'il l'accueillait, tout le monde se rendrait en chemin de fer au Paradis, et celui-ci deviendrait semblable à l'Enfer! Songeon jugeait que les machines, quoi que pussent penser d'ordinaires anges, ne pouvaient pas amener des âmes dans les cieux sans dénaturer ceux-ci.
Le Sarvan est un esprit purement terrestre, relié à l'origine aux forêts, mais pouvant faire office d'esprit domestique. Dans la théologie catholique, il était assimilé à un démon, comme tous les esprits purement terrestres, détachés du Ciel. François de Sales a exorcisé plusieurs maisons qu'il hantait. Il adoptait souvent les mœurs des esprits frappeurs que les Américains évoquent dans leurs films. Ramuz, sans le nommer, le faisait marcher, la nuit, sur les chalets d'alpage maudits, et les bergers avaient peur de lui.
Il mettait facilement tout sens dessus dessous, ou rendait fous les montagnards isolés. Pour réfréner son penchant pour les mauvaises farces, on lui faisait des offrandes, par exemple du lait, qu'on plaçait sur le rebord de la fenêtre.
Songeon choisit de les faire assimiler aux machines par le chef des Saints du Ciel. Les machines, utilisant les lois de la nature physique, leur donnent en même temps forme; or, dans ce qu'on nomme la pensée magique, ces lois apparaissent comme esprits commandant à la nature - comme volontés invisibles. Les machines ont souvent l'allure de bêtes, et le fait est que l'on apparentait ces êtres des éléments aux animaux, les estimant en réalité dénués de conscience: celle-ci était le privilège des Anges, ou des Saints du Ciel. D'où l'opposition entre les esprits du Ciel et les esprits de la Terre.
Lovecraft aussi assimila curieusement les machines aux Grands Anciens: leurs formes se confondaient, dans son esprit. Dans At The Mountains of Madness, une sorte de ver lumineux et géant s'apparente au train métropolitain de New York. Lovecraft avait vécu à Brooklyn, et avait détesté la ville.
Le contemporain de Songeon qu'était Guillaume Apollinaire a fait, au contraire, un poème glorifiant la machine qui rendait l'homme pareil aux anges: le rêve d'Icare se réalisait. Mais Songeon raconte que son aéronaute s'effondre sur la Terre après avoir été rejeté par saint Pierre. Il demeurait classique: saint Pierre agissait comme Jupiter avec Phaéton, lequel avait volé le char du soleil et avait répandu partout le feu du Ciel, détruisant toute vie sur Terre: cela amena le dieu à le foudroyer. La machine, en s'efforçant de placer les lois de la Terre dans le Ciel, en s'efforçant au fond de mécaniser l'univers, paraissait dangereuse au poète savoyard.