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Les éditions de l’Œil du Sphinx ont, l’année dernière, édité un recueil bilingue des poèmes du Californien Clark Ashton Smith, qui, comme H.P. Lovecraft et Robert E. Howard, dont il était l’ami, publia des récits fantastiques dans la revue Weird Tales; il y participa à l’élaboration d’une mythologie collective.
À vrai dire, j’ai toujours trouvé ses récits moins inspirés que ceux des deux autres: Howard avait le sens de l’épique, et Lovecraft était un vrai explorateur de l’Inconnu, comme eût dit Victor Hugo: lui-même disait chercher à représenter ce qui se tenait au-delà des sens et de l’analyse rationnelle. Face à lui, Smith apparaissait davantage comme un écrivain précieux, qui pratiquait le fantastique par volupté, de la même façon que certains surréalistes disaient aimer les métaphores parce qu’elles libéraient l’esprit, mais les pratiquaient en réalité pour le plaisir qu'elles donnent.
Chez lui, comme chez Paul Eluard, les images s’accumulent, mais elles ne débouchent pas tellement sur la sensation d’un drame cosmique, comme chez Lovecraft, ou d'un drame personnel intimement ressenti, comme chez Howard, qui croyait revivre des vies antérieures à travers ses héros. C’est plutôt un voyage exotique au pays de fantasmagories qu'on ne prend pas totalement au sérieux - qu'on n'assimile notamment pas à un monde autre, mais qu'on goûte pour elles-mêmes.
En poésie, Lovecraft et Howard furent aussi de grands artistes, méconnus, doués d’une prodigieuse énergie, et sachant installer dans leurs vers des rythmes, des mélodies, des visions incroyables, ou des bribes de destinées tragiques: ils étaient totalement dans leur sujet. On ne peut pas en dire autant de Smith, qui a un sens du rythme moins précis, et qui s’implique de façon moins profonde. Les idées qui enchaînent ses métaphores ne sont pas toujours faciles à saisir, ni le sens de ses mots, souvent rares, bizarres. Les figures mythologiques qui affleurent parfois apparaissent en général comme allégoriques: elles renvoient à une philosophie pessimiste de convention, Smith se réclamant de Baudelaire et de son compatriote George Sterling, de cette tradition romantique qui voyait les choses en noir.
Cependant, l’atmosphère mythologique dans laquelle intellectuellement il se trouvait fait s’épanouir chez lui quelques visions saisissantes: le poème de la guerre de Saturne contre les Olympiens m’a rappelé Richard Wagner, par exemple; et celui sur les messagers venus des étoiles qui ont des pouvoirs fabuleux et sont immortels, mais que personne ne veut écouter, m’a enthousiasmé. Il était visiblement inspiré par les conceptions de H.P. Blavatsky, que lui et Lovecraft lisaient.
Par ces poèmes, par son imagination foisonnante, il mérite sans doute d’être lu.
Clark Ashton Smith
Celui qui marchait parmi les étoiles - Choix de poèmes cosmiques
Traduction de Jean Hautepierre
Éd. de L’Œil du Sphinx