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«Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs.
J'avais sept ans, rien n'était plus agréable que d'avoir trop d'air dans le cerveau. Plus la vitesse sifflait, plus l'oxygène entrait et vidait les meubles.
Mon coursier déboucha sur la place du Grand Ventilateur, appelée plus vulgairement place Tien An Men. Il prit à droite, boulevard de la Laideur Habitable.
Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité intérieure, en flattant tour à tour la croupe du cheval et le ciel de Pékin.
L'élégance de mon assiette suffoquait les passants, les crachats, les ânes et les ventilateurs. Je n'avais pas besoin de talonner ma monture. La Chine l'avait créée à mon image: c'était une emballée des allures grandes. Elle carburait à la ferveur intime et à l'admiration des foules.»
Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux, éditions Albin Michel, 1993
«Chaque premier de l'An à minuit, il portait le dieu en procession, offrait un sacrifice aux ancêtres, puis il mangeait un nombre incalculable de raviolis végétariens à l'huile de sésame.»
«Qui veut acheter le Palais d'Été? Qui rêve de démolir vingt mètres de la muraille pour se construire une bicoque avec ces pierres sacrées? c'est à vendre.»
«Comment être sûr que c'est dans ces parages que la princesse s'est perdue? La route de Pékin à Kachgar a emprunté de tout temps la "Voie impériale" qui conduit d'abord à l'ancienne capitale Xi'an puis, entre Gobi et montagnes, vers Lanzhou sur les rives du Fleuve Jaune, Dunhuang et les grottes des Mille Bouddhas, puis la rive nord du désert du Taklamakan. Mais une alternative existe plus au sud: la route qu'empruntèrent justement Ella Maillart et Peter Fleming, sur laquelle nous cheminons.»
Un petit livre rouge. Carré. Très épais. Et pour titre, un seul mot: «Chinois». Au milieu du fatras qui régnait sur le système d’aménagement usm d’une rédaction, il détonnait. Chaque fois que je passais à proximité, mon regard était attiré. Il semblait me toiser, me défier même: «Qu’est-ce qu’il a mon titre?»
Je le trouvais intrigant, insolent même. Et pourtant, je ne voulais pas tout de suite percer son mystère. Jusqu’au jour où je me suis résolument dirigée vers lui et m’en suis emparée. Je me suis isolée dans un coin, pour prendre le temps de savourer cette trouvaille: six-cent trois photographies noir et blanc prises entre 1951 et 2003. Les Chinois vus à travers l’objectif de photographes chinois. Divisées en quatre catégories – vies, relations, désir, temps – ces images captent le quotidien, les émotions, mais aussi les rêves de ce peuple. J’ai commencé par le feuilleter au hasard. 1992, on est au Sichuan, à la gare de Guang’an: le quai est bondé et les passagers n’ont pas d’autre choix que de rentrer par les fenêtres. 2003, devant une chaumière du Henan, la mariée a le regard baissé sur un modeste bouquet pendant que des paysans fixent sa robe blanche immaculée. 1983, un enfant, torse-nu, s’élance de tout son long pour attraper une libellule dans un hutong de Pékin.
Je me suis confortablement enfoncée dans mon siège, et ai commencé méthodiquement à voyager dans ces tranches de vies. Je me suis invitée chez l’intellectuelle pékinoise qui adoptait tous les chats du quartier, ai assisté – désemparée – au condamné à mort qui urinait pour la dernière fois, baillé de concert avec la mère qui faisait réviser les devoirs à son fils, et frissonné en voyant la marée humaine sortie dans les rues le jour de la fête nationale.
Au bout de deux heures, bouleversée par cette bien précieuse collection d’humanité, j’ai refermé le petit bouquin rouge.
ppdc
Chinois, Edition Philippe Picquier, 2004, 623 p.