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Roberto Calasso
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1991, pour
Les Noces de Cadmos et Harmonie, Paris, Gallimard, 1991
Né en 1941, à Florence, Roberto Calasso passe les premières années de sa vie dans sa ville natale. Par sa mère, il descend d'Ernesto Codignola, fondateur pendant l'entre-deux-guerres de la maison d'édition florentine Nuova Italia. Son père est historien du droit et au début des années 50, il est appelé à présider la faculté de droit de l'Université de Rome. Passionné de lecture dès son jeune âge – à 13 ans, il lit Proust et à 16 ans maîtrise Adorno – Roberto Calasso poursuit ses études à Rome où la famille a suivi son père. À l'Université, il se spécialise en anglais, terminant sa formation par la présentation en 1962 d'une thèse dirigée par Mario Praz intitulée Les hiéroglyphes de Sir Thomas Browne, philosophe et érudit du XVIIe siècle britannique.
L'année 1962 est aussi celle de la fondation à Milan d'une nouvelle maison d'édition, Adelphi, créée par Luciano Foa, qui vient de quitter Einaudi où il avait essayé vainement de faire publier en italien les oeuvres complètes de Nietzsche et Roberto Bazlen, un triestin, qui a su faire connaître à l'Italie la culture d'Europe centrale. Ce dernier propose au jeune Roberto Calasso de collaborer avec Adelphi, dont il deviendra en 1968 le directeur littéraire. Adelphi limite sa production annuelle à 50 titres au maximum, ne retenant que des textes, italiens ou étrangers, modernes ou anciens, jugés marquants pour le monde contemporain. Cette politique restrictive ne facilite pas les débuts de l'entreprise, qui, cependant, avec le temps, se voit reconnaître comme l'un des fleurons de l'édition italienne de qualité. Aujourd'hui encore, Roberto Calasso, qui en est également l'administrateur délégué, en représente l'âme et l'animateur.
Parallèlement à son travail de découvreur de talents et d'éditeur, Roberto Calasso de ses immenses lectures nourrit une oeuvre littéraire qui lui est propre. Il publie ainsi en 1974 L'impuro folle (Le Fou impur), un ouvrage analysant Freud à travers l'un de ses patients. En 1983 paraît La Rovina di Kasch (traduit en 1987 par Gallimard sous le titre: La Ruine de Kasch). Ce texte, à travers un conte, explore les idées porteuses du XIXe siècle sous la conduite d'un Talleyrand qui les a toutes éprouvées. En 1988 sort de presse à Milan son troisième ouvrage, Le Nozze di Cadmo e Armonia, dont Gallimard a publié la traduction française en janvier 1991. C'est cette présentation des mythes de la Grèce antique qui reçoit aujourd'hui le Prix Européen de l'Essai Charles Veillon.
L’ouvrage: Les Noces de Cadmos et Harmonie
Citant Léon Bloy, Calasso estime "... qu'il est possible, en une vision synoptique et simultanée, de juxtaposer et de nouer étroitement les événements les plus disparates ou les plus distants." Ce qui l'intéresse, c'est la contamination perpétuelle des éléments les uns par les autres. Le mythe, dans la multiplicité de ses variantes, illustre ce processus à merveille, car, comme le disait Denis de Rougemont qui fut membre du jury du Prix Européen de l'Essai, "un mythe est une histoire, une fable symbolique ... résumant un nombre infini de situations plus ou moins analogues. Il permet de saisir d'un coup d'œil certains types de relations constantes et de les dégager du fouillis des apparences quotidiennes." La recherche d'un sens à travers le kaléidoscope de narrations multiples traitant de dieux grecs, toujours semblables, toujours divers, tel est l'objet des Noces de Cadmos et Harmonie.
Divisé en douze chapitres – allusion aux dieux majeurs de l'Antiquité –, l'ouvrage raconte les mythes les plus variés, faisant ressortir à la fois leur vitalité première en recourant à la version originale des sources et leur pertinence actuelle dans la vérité des conflits décrits, bases encore puissantes de nos comportements contemporains. Pour Calasso, au même titre que la pensée logique qui en est issue, le mythe est aussi une forme de connaissance où une image renvoie à une autre image, où l'on ne comprend le sens d'une histoire qu'en référence aux autres. La composition du livre s'en inspire: ainsi, alors qu'il commence avec l'enlèvement d'Europe, il se termine sur les noces de Cadmos, le frère d'Europe venu en Occident rechercher sa sœur, et d'Harmonie, née des amours de Mars et Vénus, symboles des pulsions fondamentales les plus opposées. Parti d'un rapt, il se finit par un mariage. Ouvert sur l'irruption des dieux dans la vie des hommes, il se ferme sur leur dernière rencontre avec les humains, autour d'un Cadmos inventeur de l'alphabet, cet outil de l'écriture qui va permettre à l'homme de circonscrire le divin. L'actualité du propos est, elle, indiquée par des allusions au monde contemporain qui parsèment, comme en passant, le récit.
La mythologie a attiré Roberto Calasso depuis son enfance, si bien que l'œuvre représente un somme de lectures et de connaissances accumulées pendant plus de vingt ans; cependant, après une lente et longue maturation, elle a trouvé sa forme écrite en deux ans seulement. Les Noces sont l'un des volets d'une série où s'inscrit déjà La Ruine de Kasch. Deux ou trois autres ouvrages devraient encore suivre pour compléter ce cycle. Les deux œuvres parues se répandent en miroir et, inclassables, relèvent tout autant du roman, de l'essai anthropologique, du livre philosophique que du récit. Dans Les Noces de Cadmos et Harmonie, la narration est pourtant centrale, ce qui donne à l'œuvre la fraîcheur, la limpidité et l'éclat qui, pour le jury, justifient l'attribution à Roberto Calasso du Prix Européen de l'Essai 1991.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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