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No. 61/1 mars 2008
5. Quelques individualités
Guillaume Dufay
Maître parmi les maîtres du XVe siècle, Guillaume Dufay aura travaillé au total une dizaine d'années au service des ducs de Savoie. Sans doute l'initiative de lui confier l'organisation de la chapelle en 1434 remonte-t-elle à Amédée VIII; mais c'est encore son fils Louis qui fit le plus pour resserrer les liens avec le compositeur. Prince faible, sous la coupe de sa femme la très belle Anne de Lusignan, Louis ne put empêcher son duché d'entrer dans l'âge du déclin: sous son règne, intrigues, règlements de comptes sanglants et alliances désastreuses commencent à miner l'Etat, préfigurant la grande décadence de la première moitié du XVIe siècle. Pourtant, ce souverain devait avoir pour nous un intérêt extraordinaire: son amour inconditionnel de la musique. C'est notamment lui qui s'efforça de récupérer un maître de chapelle qui, suite aux manoeuvres pontificales retorses de son père Amédée VIII, avait mis entre lui et la Savoie une distance prudente.
La biographie de Guillaume Dufay est exceptionnellement bien documentée, si on la compare du moins à celle des autres compositeurs de son époque. La plupart du temps en effet, nous ne possédons comme témoignage que quelques lignes de comptabilité qui, dans les archives d'un prince ou d'une église, attestent le versement d'une gratification à un artiste dont on ignore généralement la date de naissance et le lieu d'origine. Lorsque le personnage n'apparaît plus, on suppose qu'il a changé d'emploi; et si on ne le retrouve nulle part ailleurs, on en déduit qu'il a dû mourir à ce moment-là. Tel n'est pas le cas pour Dufay qui, grand dignitaire de l'église de Cambrai, se trouve fréquemment cité dans les actes du chapitre épiscopal. Au total, plus de 200 documents d'archives nous permettent de cerner dans un détail assez précis le déroulement de sa carrière; même son testament, ainsi qu'un inventaire des livres de sa bibliothèque au moment de son décès, nous sont parvenus; enfin, son monument funéraire, jadis exposé en la cathédrale de Cambrai, qui fut détruite à la Révolution, est aujourd'hui visible au Musée des Beaux-Arts de Lille; malgré les outrages du temps, ce qui en reste est suffisant pour nous faire une idée de l'apparence du noble chanoine (voir l'illustration page ci-contre; Dufay est à l'extrême gauche). Nous verrons plus tard qu'un autre portrait a survécu. En résumé, Dufay représente un exemple unique de musicien du XVe siècle dont les voyages, les occupations et même les rencontres sortent de la brume opaque qui entoure la vie de la quasi-totalité des artistes jusqu'à la Renaissance.
Probablement né à Beersel près de Bruxelles, Dufay aurait été un enfant illégitime. L'auteur de ses jours semble avoir été un prêtre, peut-être même un grand dignitaire de l'Eglise, si l'on en croit le rapide avancement de sa carrière. Hérité de sa mère, le patronyme Dufay (selon l'orthographe originelle: Du Fay ou Du Fayt) est fréquent à l'époque, dans la région de Valenciennes plus qu'à Cambrai même. Né sans doute peu d'années avant 1400, Guillaume fut d'abord, de 1409 à 1413-14, enfant de choeur de la cathédrale de Cambrai -- à cette époque, rappelons-le, un centre majeur pour l'art polyphonique. C'est peut-être à la faveur du concile de Constance (1414-18) qu'il prit contact avec les Malatesta, une importante famille noble italienne, au service de laquelle on le retrouve peu après (1420-28). Ses premières oeuvres connues remontent à cette époque, parmi lesquelles des motets de circonstance, et des chansons sur des textes français, comme Resvelliés vous ou Adieu ces bons vins de Lannoys.
Ordonné prêtre en 1428, Dufay intègre à cette date la chapelle papale -- un des ensembles les plus prestigieux de son temps, au sein duquel un maître de Cambrai, Nicolas Grenon, avait déjà officié. Mais en 1433, des difficultés politiques et financières contraignant le nouveau pape Eugène IV à réduire l'effectif de son choeur, Dufay doit trouver un nouvel emploi. C'est là que son chemin croise celui des Savoie...
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(page mise à jour le 30 juillet 2008)