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Deux tentatives pour l'Oberaarhorn Randonnée glaciale
L' ascension de l' Oberaarhorn ( 3637 m ) par l' arête sud passe pour facile. Mais ce n' est pas évident si le mauvais temps s' en mêle. En tous cas, il fait toujours diablement froid du côté du sommet.
C' est à deux cents mètres sous le sommet que notre première tentative a échoué. Bien que le plus court itinéraire entre l' Oberaarjochhütte et l' Oberaarhorn soit qualifié de « facile », notre cordée de deux est contrainte à l' abandon peu avant 6 heures du matin, avant d' avoir atteint le sommet. La boussole et l' alti assurent notre orientation mais la prudence est la plus forte. Le brouillard et la neige qui tombe depuis une demi-heure réduisent la visibilité à quelques mètres. Tout était différent deux heures plus tôt, alors que des nuages masquaient les étoiles mais que les sombres profils des sommets avoisinants se détachaient nettement. Vers midi, nous voyons le brouillard se dissiper dans la zone où l' Aar prend son cours en direction du Rhin; les nuages se déchirent, l' Oberaar horn se détache sur un ciel d' un bleu profond. Nous noyons notre frustration dans une grande gorgée de thé. Nous reviendrons.
Deux ans plus tard, ce n' est pas le haut-parleur d' une installation stéréo qui nous diffuse Dark Side of the Moon de Pink Floyd, mais le réveil d' un téléphone portable. Il est trois heures et demie, un beau matin d' août. Coup d' œil par la petite fenêtre: la lune affiche un brillant quartier. A notre gauche comme à droite, des soupirs et des froissements de couvertures. Le dortoir s' éveille. Une demi-heure plus tard, nous voici sur la terrasse de la cabane. Tous ont bien dormi, personne n' annonce de maux de tête, ce qui n' est pas évident à l' altitude de 3256 mètres.
Les derniers chaussent leurs crampons. Au-dessus de nous des points lumineux, les étoiles, bien mieux visibles qu' en ville, et nous avons le temps de les contempler. Une pensée naïve nous traverse: et si l'on pouvait les compter? Le jour s' annonce à l' est par un mince trait de lumière. Pas un son, à part les bruissements des paquetages que l'on serre. La température? Il fait froid, mais avec un faible courant. L' un après l' autre, nous mettons notre sac au dos, deux camarades étudient l' itinéraire, un troisième bâille et s' étire, on entend: « Prêts? », à quoi répond un hochement muet. Et l'on se met en route.
Personne n' a visité le sommet depuis la dernière chute de neige. Cela signifi e qu' il faut faire la trace. L' organisateur de la course en est chargé par le vote unanime et muet de clins d' œil qui disent tout. Crampons et piolet ne sont pas inutiles, surtout dans la dernière pente gelée précédant le sommet. Nous renonçons à nous encorder, mais pas à enfi ler une deuxième paire de gants. Tout le reste n' est que chicane. La neige fraîche est froide et le contact manuel est indispensable. Le vent se lève et forcit de minute en minute à l' approche du lever du soleil, et le froid transperce la fragile protection des vestes et des coupe-vent. Un avant-goût de ce qui nous attend en haut.
Les commentaires joyeux de la victoire sur l' Oberaarhorn sont vite étouffés par le souci de résister au froid coupant et l' attention accordée au soleil levant. Rien ne voile sa lumière, ni brouillard ni pollution d' aucune sorte. La délicate électronique de la caméra résiste au froid, mais c' est une torture que d' appuyer sur le déclencheur. Et dire que d' autres reposent encore dans leur lit douillet. « Vous l' avez bien voulu », dit l' un d' entre nous.
A l' est, le bleu profond du ciel pâlit, l' éclat des étoiles faiblit. Au nord-est, le Finsteraarhorn est baigné d' un rouge que seul le soleil peut rendre aussi éclatant. Il ne mérite pas, ce matin, son qualificatif de montagne ténébreuse. Personne en vue sur l' arête reliant le col de Hugisattel et le Finsteraarhorn. Personne d' autre que nous, non plus, sur l' Ober. Le temps a brusquement décidé de démentir les prévisions pessimistes.
Délivrés d' un risque que nous avions accepté de prendre, nous nous sentons d' humeur plus légère. Ce n' est pas rien de vivre un tel spectacle matinal plutôt que d' en télécharger les images, et cette pensée nous fait oublier le froid. Quelque part dans nos têtes se nichera ce qui fut un matin, un lever de soleil, un spectacle aux teintes encore épargnées par l' éclat du jour, quelques minutes qui seront notre petite portion d' éternité.
Nous rassemblons nos équipements, portons à notre victoire un toast au thé bouillant en adressant une pensée émue au gardien qui en ce moment prépare notre déjeuner à l' Oberaarjochhütte.