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La mission et les gestes
La question: fin et moyen de lapprentissage scolaire
Si lécole est souvent tirée à hue et à dia, cest parce quelle est soumise à des injonctions radicalement paradoxales : isoler les élèves pour les socialiser ; les contraindre pour les libérer ; leur présenter le passé pour préparer lavenir ; leur confier un patrimoine et les moyens de le transformer ; leur transmettre un savoir et les moyens de lévaluer, de le compléter, de le critiquer, bref, de le questionner.
La " question de la question " est un butoir classique du débat pédagogique. Tout discours et dieu sait sils sont nombreux et contradictoires finit par rencontrer cette difficulté : lécole est le lieu de la transmission de lhéritage culturel, elle doit organiser et diffuser des connaissances qui préexistent aux élèves, elle doit leur permettre de sapproprier des formes, des textes, des uvres, des algorithmes, des concepts, bref, des propositions qui sarticulent (ou qui devraient sarticuler ?) dune manière ou dune autre avec leurs questions. Comment faut-il penser et comment faut-il travailler cette articulation ? Par quoi faut-il commencer : poser des questions ou avancer des propositions ? Qui a la priorité : lélève ou le maître ? Qui doit questionner qui, qui doit répondre à qui ? Les doctrines pédagogiques ont toutes proposé des solutions. Mais quel sort ont-elles réservé aux pratiques des enseignants et aux contraintes inhérentes à lacte éducatif ?
Sur un plan, lhistoire tumultueuse des idées pédagogiques. Les slogans les plus radicaux y dénoncent lambiguïté, voire labsurdité, de linstitution scolaire : une institution " qui répond aux questions que les élèves ne se posent pas, et qui ne répond pas à celles quils se posent " ; le seul contexte de communication où " celui qui connaît les réponses (le maître) questionne celui qui les ignore (lélève) ". Ils se heurtent aux partisans de la parole magistrale ou du cours dialogué, qui inversent les priorités. Pour les uns, le questionnement de lélève est subsidiaire. Il peut servir, au mieux, à réguler lexposé. Pour les autres, il est secondaire. Si le milieu didactique est artificiel, ce nest pas par incohérence, mais par vocation. Si le questionnement de lélève y est marginal, ce nest pas par goût du simulacre, mais parce que toute " manière de penser " (intrasubjective) découle dune " manière de parler " (intersubjective). Questionner lélève nest donc pas un abus de pouvoir, mais un geste professionnel qui peut contribuer à lémanciper. A quoi on peut encore objecter : comment les enfants apprendront-ils à (se) poser des questions si létayage du maître consiste à les poser sans cesse à leur place ?
On peut faire lhypothèse que limbroglio rhétorique exprime plus quil ne résout les contradictions de laction pédagogique. La complexité qui règne sur ce second plan, celui de lactivité enseignante, de lorganisation du travail scolaire, des interactions maître-élèves, du rapport au savoir, ne peut se comprendre quà condition danalyser les tensions, les boucles et les paradoxes qui traversent le système didactique. Si la connaissance en jeu est au bout du compte lassociation des bonnes réponses et des bonnes questions (Brousseau), reste à étudier comment les enseignants semploient (ou non) à provoquer ou au moins faciliter cette rencontre. Comment questionnent-ils leurs élèves et comment répondent-ils à leurs questions ? Mais aussi : quand et comment cherchent-ils à anticiper leur questionnement, à le stimuler, à le déplacer, à le modérer, à léviter ? On risque alors de sapercevoir que le système na pas de centre et que le processus na pas de commencement. Si la question institue lécart entre ce qui est su et ce qui mériterait de lêtre, elle nappartient ni au maître ni à lélève. Elle se négocie dans linteraction, au carrefour des propositions et des demandes du maître et des élèves.
Etudier une telle alchimie au quotidien, cest prendre les intentions curriculaires au mot. Comment les enseignants arrangent-ils " pédagogie de la question " et " pédagogie de la réponse " ? Comment incarnent-ils, dans leurs manières de faire, la dialectique des fins et des moyens ? Comment questionnent-ils leurs élèves, mais aussi : comment leur apprennent-ils à (se) questionner ? Une recherche en cours permettra dillustrer un principe général : lactivité scientifique ne peut pas se substituer à lactivité politique, mais elle peut contribuer à léclairer ; elle ne peut pas " définir " la mission de lécole, mais elle peut nous aider à lutter contre une vieille tentation : confondre la précarité de nos gestes et la noblesse de notre mission.