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« La parrhêsia s’oppose à la flatterie dans sa morale et à la rhétorique dans sa technique »
Cette présentation de la parrhèsia se réfère à l’enseignement que promulgua Michel Foucault au Collège de France en 1982 et plus particulièrement lors de la séance du 10 mars.
Au sein du prestigieux établissement parisien, Michel Foucault fut le titulaire de la chaire de recherche nommée : Histoire des systèmes de pensée. En cette année 1982, Michel Foucault se propose d’étudier la construction de deux notions incontournables de la pensée occidentale : le sujet et la vérité.
Etymologiquement, la parrhêsia (παρρησία) renvoie à l’action de tout dire. Ce terme du grec ancien sera traduit en latin par le mot libertas, la liberté de celui qui parle. En français c’est la formule du franc-parler qui sera retenue.
Enseignement spécifique durant la période de l’Antiquité, la parrhèsia prend forme dans le contexte particulier des relations entre le souci de soi et la vérité.
Les historiens à la recherche d’une linéarité perçoivent souvent les origines de la pensée rationnelle occidentale dans le fameux « Connais-toi toi-même » de Socrate. Ainsi, de ce dernier jusqu’au célèbre « il faut cultiver son propre jardin » de Voltaire, il y aurait un lien cohérant. En rébellion contre cette rectitude, toute la richesse du cours de Michel Foucault est de montrer l’évolution du « Connais-toi toi-même » au fil des siècles.
Aujourd’hui, la notion de la connaissance de soi renvoie généralement aux différentes formes d’introspection et d’analyse ou à une forme d’égoïsme, alors qu’au sein de la spiritualité chrétienne elle faisait plus référence à l’examen de conscience.
Cependant, Michel Foucault nous parle d’un temps où le repli sur soi n’était pas perçu comme négatif. D’ailleurs, le regard réprobateur que nous portons aujourd’hui sur l’égoïsme semble avoir joué jusque dans la traduction des termes. Ainsi, durant la période qu’évoque le philosophe dans son cours (Ve-IVes. av. J-C), il ne serait pas question de connaissance de soi mais bien de souci de soi, un souci de soi plus large, plus riche qu’une simple vision nombriliste, qui renvoie également à un souci qu’on entretient avec les autres et avec le monde.
La notion de vérité a, elle-aussi, vécu bien des bouleversements au fil du temps, particulièrement avec l’éclosion du « moment cartésien », socle de notre modernité. « Si l’on définit la spiritualité comme étant la forme de pratiques qui postulent que, tel qu’il est, le sujet n’est pas capable de vérité mais que, telle qu’elle est, la vérité est capable de transfigurer et de sauver le sujet, nous dirons que l’âge moderne des rapports entre sujet et vérité commence le jour où nous postulons que, tel qu’il est, le sujet est capable de vérité mais que, telle qu’elle est, la vérité n’est plus capable de sauver le sujet. »
Présentement, la vérité, lié à l’effort de connaissance, est accessible pratiquement immédiatement, elle ne relève plus d’un travail intérieur ni réfère à un ordre éthique. A l’inverse durant l’Antiquité, la vérité requiert une disposition spécifique du sujet, il doit opérer une transfiguration pour pouvoir y accéder, c’est pourquoi le principe de vérité est lié étroitement à la spiritualité. Ainsi, « la vie devient le matériau d’un travail possible où l’on s’exerce et l’on s’applique des règles de conduite dans le but de nous transformer ; elle devient le lieu de construction d’un ordre qui, par sa cohérence interne, cherche à établir dans le soi un certain rapport de rectitude entre les actes et les paroles. »
La parrhèsia propose donc de modifier le mode d’être d’une personne afin qu’elle puisse accéder à une vérité. Pour ce faire, ce type d’enseignement possède sa propre formule.
La parrhèsia s’oppose à la flatterie dans sa morale et à la rhétorique dans sa technique.
Le flatteur est celui qui réussit à utiliser la force du puissant pour obtenir des faveurs, de la bienveillance. Il confond le supérieur en lui faisant croire qu’il est le plus beau, le plus riche, le plus puissant, ainsi, c’est celui qui « empêche qu’on se connaisse soi-même comme on est. » La parrhèsia, c’est exactement de l’anti-flatterie, dans le sens où celui qui reçoit ce discours peut « se constituer un rapport à lui-même qui est un rapport autonome, indépendant, plein et satisfaisant. »
Sous un autre aspect, la parrhèsia s’oppose à la rhétorique qui fut définie par Aristote dans les termes suivants : « c’est le pouvoir de trouver ce qui est capable de persuader. » Cette force de persuasion peut s’appliquer à un discours pouvant être vrai ou mensonger. Un Colonel, sachant pertinemment que l’armée ennemie est en avantage, doit réussir à persuader ses troupes du contraire afin de les galvaniser et décrocher une hypothétique victoire. Un autre aspect important de la rhétorique est qu’elle agit toujours pour le plus grand profit de celui qui parle.
À l’inverse, la parrhèsia se doit de proférer un discours vrai, même s’il peut paraître, dans un premier temps, dévalorisant pour celui qui l’entend. De plus, la parrhésia ne cherche pas à tirer profit de son discours, elle tend, à nouveau, à permettre l’indépendance et l’autonomie de celui qui écoute.
La parrhèsia propose de raisonner « en conjecturant par des arguments plausibles et sans rigidité. » En fonctionnant de la sorte, elle permet à « celui qui [l’] utilise, de ne pas suivre une règle, et une règle unique, mais d’essayer d’atteindre cette vérité vraisemblable par toute une série d’arguments que l’on juxtapose sans qu’il y ait nécessité d’un ordre nécessaire et unique. » Cette approche, que l’on nomme les arts de conjoncture, s’oppose aux arts de la méthode qui cherchent, eux, à atteindre une vérité bien établie en suivant une « voie qui ne peut être qu’une voie unique. »
Afin d’imager les arts de conjecture, l’on évoque souvent l’habileté du pilotage, activité à la fois rationnelle et incertaine, contrainte de maîtriser parfaitement son vaisseau et obligée de s’adapter en permanence aux pièges et aux turpitudes de l’environnement.
Ainsi la parrhèsia louvoie de manière permanente, cherchant la bonne occasion pour proférer une vérité vraisemblable. Et alors que l’éloquence publique cherche à frapper de grands coups afin de marquer les esprits, la parrhèsia cherche à « jeter dans l’âme des petites semences, qui sont à peine visibles mais qui pourront germer ou [à stimuler l’éclosion des] semences de sagesse que la nature a déposées en nous. » En stimulant de telles fleuraisons, la parrhèsia encourage le sujet qui reçoit le discours à atteindre, en tant que sujet vertueux, « tout le bonheur qu’il est possible d’atteindre dans ce monde-ci. »
Un autre aspect fondamental de la parrhésia est le lien entre le discours et la conduite, celui qui profère une vérité vraisemblable au sein de la parrhésia se doit d’éprouver les choses qu’il dit, bref dire ce qu’il pense et penser ce qu’il dit. Selon Michel Foucault, « le fond de la parrhèsia, c’est je crois cette adéquation entre le sujet qui parle et qui dit la vérité, et le sujet qui se conduit, qui se conduit comme le veut cette vérité. »
Pour se référer à la parrhèsia, l’on parle plus de « psychagogie » plutôt que de pédagogie. « Si on appelle pédagogie ce rapport qui consiste à doter un sujet quelconque d’une série d’aptitudes définies à l’avance, on peut, je crois, appeler « psychagogique » la transmission d’une vérité qui n’a pas pour fonction de doter quelconque d’aptitudes, etc., mais qui a pour fonction de modifier le mode d’être de ce sujet auquel on s’adresse. »
Pour conclure, résumons la parrhèsia de la manière suivante : une « parole libre, dégagée des règles, affranchie des procédés rhétoriques », qui doit « s’adapter à la situation, à l’occasion [et] aux particularités de l’auditeur. » En s’appuyant sur des arguments plausibles et en louvoyant à travers les incertitudes du monde, la parrhésia est en chasse de vérité vraisemblable, une vérité qui pourra transformer le mode d’être du sujet, mais surtout lui offrir une réelle autonomie et l’encourager à se bâtir une relation à soi qui soit pleine et satisfaisante, bref prendre souci se soi. « Fondamentalement, c’est une parole qui, du côté de celui qui la prononce, vaut engagement, vaut lien, constitue un certain pacte entre le sujet de l’énonciation et le sujet de la conduite. »
Avec l’avènement du christianisme, la parrhèsia va peu à peu se transformer. Pour le dire très schématiquement : alors que durant l’Antiquité le directeur est sans cesse testé vis-à-vis de son franc-parler, sous l’influence de la chrétienté, ce sera à l’élève de faire preuve de franchise.
Références :
Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, Seuil/Gallimard, 2001.
Maria Andrea Rojas. Michel Foucault : la ”parrhêsia”, une éthique de la vérité. Philosophy. Université Paris-Est, 2012. French. <NNT : 2012PEST0029>.