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Yohan Dubigeon vient de faire paraître La démocratie des conseils, fascinante exploration de la pratique des conseils ouvriers à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, issue de sa thèse de doctorat. Nous l’avons rencontré pour en parler avec lui.
Comment définir cette « démocratie des conseils » dont parle le livre ?
Une définition générale oppose une démocratie « par en bas » à une démocratie « par en-haut ». Dans la première, le mouvement d’expression populaire est ascendant, la délégation verticale du pouvoir n’est que seconde et reste contrôlée par la base. Dans la seconde forme de démocratie, on suppose que l’origine du pouvoir se trouve dans ses détentrices·eurs ; le peuple consent à renoncer à l’exercice réel de la souveraineté.
La cellule centrale de la démocratie des conseils est l’assemblée, réappropriée lors d’épisodes révolutionnaires. Dans mon travail, je me suis concentré sur une période allant de la Commune de Paris de 1871 aux suites du mouvement des conseils en Allemagne dans les années 1920. On voit alors que les conseils peuvent avoir un ancrage territorial, comme lors de la Commune, ou une base professionnelle, comme les soviets (qui est la traduction russe de « conseil ») en Russie en 1905 et 1917.
Sur quels principes politiques ces conseils reposent-ils ?
J’ai été frappé de constater que l’étude de ces principes est presque inexistante. Je distinguerais d’abord une extension horizontale de la démocratie, par la réappropriation collective de la question sociale, c’est-à-dire des inégalités sociales et économiques. Cette extension suppose l’autonomie et la capacité politique du grand nombre, postule l’égalité, et ne pense la délégation que dans un second temps, selon une règle de subsidiarité.
On trouve ensuite des principes plus concrets, notamment pendant la Commune, visant à exercer un contrôle vertical, du bas vers le haut. Parmi ceux-ci, il faut mentionner les mandats impératifs ou semi-impératifs, l’encadrement du salaire des délégué·e·s, l’extension du principe électif dans la fonction publique, la révocabilité des mandats et le partage des informations – reddition des comptes d’une part et remontée des demandes populaires de l’autre.
Mais ces principes ne sont pas statiques et présupposent une dynamique populaire, de la naissance des conseils comme organes de lutte à leur transformation en organes de pouvoir.
Pourquoi faut-il réhabiliter cette tradition ?
C’est d’abord une question de fidélité historique. Ce courant conseilliste est très largement absent chez les historien·ne·s et les militant·e·s, alors même que les mouvements qu’on peut y rattacher ont été extrêmement importants.
Si l’on peut mentionner certain·e·s de ses théoricien·ne·s, notamment Anton Pannekoek, Herman Gorter ou Otto Rühle, ces mouvements ont surtout une base politique concrète. On oublie par exemple que le KAPD (Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands, de tendance « conseilliste ») était majoritaire au moment de sa scission avec le Parti communiste (KPD).
Les moments conseillistes forment un ensemble discontinu, mais il est toutefois possible de repérer le fil rouge d’une exigence, qui a quelque chose à voir avec la tension entre efficacité et démocratie. Toutes ces expériences tentent d’établir un nouveau rapport entre mouvement et organisation, en rejetant aussi bien le bolchévisme (qui postule la primauté du parti) que le spontanéisme (et sa confiance excessive dans les révoltes inorganisées). C’est cet entre-deux qui m’a intéressé.
Quelle peut être l’actualité de ces mouvements ?
Ce qui semble manquer le plus aujourd’hui, c’est un projet politique positif, et l’histoire des mouvements d’auto-émancipation pourrait contribuer à en forger un.
Faire cette autre histoire des mouvements populaires permet de nourrir les débats autour de la démocratie participative ou de la démocratie radicale, comme on l’appelle maintenant, qui sont souvent des discussions hors-sol, sans ancrage dans des pratiques concrètes.
Cela permet aussi de relativiser l’absolue nouveauté des mouvements actuels, de Nuit Debout aux Indignados ou à Occupy Wall Street, y compris aux yeux de leurs propres militant·e·s. Dans ce livre, je voulais montrer que leurs discussions ont un passé, même s’il est souvent ignoré.
Aujourd’hui, je vois une résurgence des pratiques autogestionnaires et coopérativistes dans les mouvements hors-travail, dans ce que l’on appelle depuis la fin des années 1980 des Tiers-Lieux (fab labs, associations de quartiers, SEL, partage de savoir-faire, etc.). On assiste à une nouvelle subjectivation, pour laquelle il faut créer un terreau et des lieux concrets.
Propos recueillis par Antoine Chollet
Yohan Dubigeon, La démocratie des conseils, aux origines modernes de l’autogouvernement, Paris, Klincksieck, 2017
Article paru dans Pdg no 166