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17/06/2016
La colère du peuple: attentes déçues
Les manifestations, en France, contre la réforme du Code du travail me rappellent le début des Misérables de Victor Hugo et la discussion entre l'évêque Myriel et le Conventionnel. Hugo y justifie la colère du peuple par le sentiment d'injustice. Mais, plus en profondeur, dans son roman et toute son œuvre, il montre que le peuple, sous les vieux rois, n'avait plus de perspective spirituelle: seul le roi était sacré, et cela bloquait l'horizon intérieur et l'accès au moi de l'infini.
La colère du peuple vient aussi de ce que la République s'est posée comme un horizon spirituel dont l'astre était le gouvernement, et que, après la chute du communisme, qui justifiait scientifiquement la sacralisation de l'État, on ne voit plus rien de spirituel, d'intime, de grandiose, de fabuleux dans ce que proposent concrètement les gouvernements. La révolte rêve sans savoir ce dont elle rêve, et quand elle veut le trouver elle se réfère aux religions traditionnelles, faute de perspectives réellement neuves.
Dans la culture officielle promue par le gouvernement, sous prétexte de lutter contre l'intégrisme religieux, on interdit tout rêve prenant une forme cohérente jusqu'à constituer une mythologie, parce qu'au fond on veut que l'État seul soit une perspective: Rousseau a jadis parlé en ce sens d'une religion républicaine. Mais comme l'État semble avoir perdu son pouvoir démiurgique, le peuple est désemparé et est pris d'une rage incontrôlable, il veut briser les idoles qui ne parlent pas, ne bougent pas, ne respirent pas et en veut aux sacerdotes qui lui ont fait croire le contraire.
Les idoles ne sont pas, cependant, à briser. Telle la statue de Pygmalion, elles peuvent recevoir une vie. La République peut déployer une mythologie, si elle l'ose. Victor Hugo, je le dis pour la millième fois, l'a fait, et doit servir de modèle. L'histoire peut redevenir épique. Les valeurs républicaines peuvent trouver leur correspondance cosmique dans les trois fées célestes qui inspirent la devise fameuse; le génie de la République peut s'incarner en un surhomme, dont on raconte l'histoire cachée.
Toute morale qui prétend se passer de telles figures est une fumée, et ne s'insérera pas dans les âmes, et n'empêchera pas les colères du peuple.
Si la République ne peut oser aller dans ce sens, il n'y a pas vraiment d'autre perspective que les traditions ancestrales: pourquoi ne pas le dire? La Savoie avait sa mythologie propre, avec les anges de François de Sales et le Comte Vert. Et la France ancienne aussi, avec Jeanne d'Arc et l'espèce d'épopée écrite par Grégoire de Tours sur les Francs, dont j'ai déjà parlé.
C'est de cela que Victor Hugo était conscient. Il faut l'être comme lui.