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06/09/2016
Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) était velléitaire. Il rêvait par exemple de composer une épopée sur les Burgondes, mais ne le faisait jamais.
Dans son journal, il affirmait que s'il n’osait rien, c'est parce qu’il avait une sensibilité religieuse appuyée; il avait de fait une sorte de respect superstitieux pour la philosophie officielle, notamment celle venant de Paris. D'un côté il critiquait la soumission à l’autorité consacrée à laquelle s’adonnaient les catholiques et plus généralement les Français, mais lui-même jusqu'à un certain point s’y pliait.
Dans sa solitude, il se vengeait, scrutant les esprits au fond de la nature, comme Lamartine; mais en public, il ne publiait que ce qui était, de son propre aveu, accepté par la ligne officielle de la littérature parisienne: il n’aurait pas voulu se dresser contre cette ligne, essentiellement naturaliste; il n’en avait pas le courage. Il publiait des poèmes bien frappés, mais n’exposant que des idées morales, non des perceptions du monde de l'Esprit, comme il le faisait sans cesse dans son journal. Il craignait l'exaltation; il voulait donner l’image de quelqu’un de sage, d’intelligent, tout en rejetant en secret le positivisme.
Dans son journal, il ose pénétrer les mystères de l’âme sans perdre sa claire pensée, en créant des images fabuleuses manifestant ce qui se mouvait dans ses profondeurs intimes; mais dans ses poèmes publiés, loin de faire de même, il se contente d'affecter de dire que le raisonnable n’existe que si on ne descend pas sous la conscience diurne, comme c’était effectivement la doctrine en cours à Paris. Il était double: l'homme privé contredisait l'homme public. En privé, il était dans la lignée du romantisme allemand, en public, soumis au positivisme français.
Est-il en ce sens une incarnation parfaite de la cité de Genève? Chacun pourra en juger à sa guise.
Au reste il pensait que la frontière avec la France permettait une critique, une prise de distance, un recul, mais pas une remise en cause. Lui-même se sentait obligé de lire Taine et Renan et de les regarder comme des auteurs de référence.
Durant ses cours, il ennuyait ses étudiants: lorsqu'il présentait la philosophie officielle, il manquait profondément de conviction.
Un singulier destin, que ce romantique immense, classique dans sa fonction d'enseignant ou ses recueils de poésie, et se rattrapant dans son journal.
Si j'osais comparer avec la Savoie des rois de Sardaigne, je devrais avouer que, soutenue par ceux-ci, elle a commencé par créer hardiment une mythologie propre; il fut un temps où elle était ardente, contre l'esprit moderniste français. Mais peut-être que cette ardeur est cela même qui, par un coup de balancier naturel, l'a jetée plus tard dans les bras de la France. La prudence genevoise devait s'avérer plus efficace, sur le long terme.
23/02/2016
Yves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.
Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.
Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.
Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.
C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu de s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.
Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.
Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.
Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.
Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.
19/02/2016
Depuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.
Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.
Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.
Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré que c'est parce qu'il est sans défauts.
S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.
Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.
Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.
On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.
01/02/2016
J'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.
Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.
Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.
Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un jour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.
Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.
Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.
11/12/2015
J'ai dit que les valeurs et la culture n'étaient vivantes que si on les inscrivait dans un paysage familier, une région. On peut me dire: il existe un problème dans les banlieues qui en ce cas ne peut pas être résolu, car elles sont devenues culturellement incolores, inodores, elles sont sans âme - n'étant que l'extension mécanique des grandes cités. D'ailleurs elles font fi des anciennes frontières, et peuvent déborder sur une ancienne province, voire un pays voisin. Comment agir?
D'abord, même quand un ancien village est englouti par la ville étendue, il subsiste des noms, et il reste amusant et chatoyant de rattacher ceux-ci à une histoire ancienne. À Paris même, Bercy, Reuilly, où j'ai vécu, sont d'anciens villages, et on peut trouver des textes qui les évoquent plaisamment; Sucy-en-Brie nous rappelle le comté de Brie, aux portes de la Champagne.
Ensuite, il est évident qu'il devient nécessaire de s'initier à la culture de la ville qui déborde. Pour la banlieue parisienne cela pose peu de problème, puisque la culture officielle est liée à Paris; mais il faut agir de même autour de Lyon, et, surtout, il faut admettre qu'il est nécessaire qu'autour de Genève, jusqu'en France, il en soit ainsi. Il ne faut pas rester enfermé dans les vieilles frontières, même s'il est bon de les connaître.
Enfin, il faut dire qu'il existe une culture spécifique à la banlieue: c'est la science-fiction. On le méconnaît, mais les principaux écrivains de ce genre sont bien issus des banlieues parisienne et lyonnaise. Pourquoi?
Les banlieusards sont à l'origine des gens de la campagne venus en ville pour travailler dans les usines, pour participer à l'ère industrielle. En s'insérant dans le travail rationalisé de l'époque moderne, en se plaçant au service des machines, ils ont transposé le folklore des campagnes sur leur nouveau mode de vie - et ont transformé les fées et les anges en extraterrestres, les miracles en machines merveilleuses, les palais enchantés en constructions futuristes. Ils ont peuplé des archétypes traditionnels leur milieu urbain et mécanisé, et la justification scientiste est postérieure à la conversion spontanée au culte des machines. D'ailleurs la bourgeoisie a méprisé la science-fiction pour cette raison: elle était l'imaginaire paysan transposé dans ce monde d'usines qu'est la banlieue.
Il est donc indispensable de lier la science-fiction aux valeurs de la République, si on veut toucher la banlieue. Qui ne voit que les complexes d'immeubles de ces lieux souvent tristes sont dessinés mathématiquement, comme dans les villes futuristes imaginées par les écrivains de ce genre? Et que, dans le centre ancien des villes, il n'en est rien, les maisons s'étant plus ou moins construites au hasard, selon la mode ou le caprice du moment? Le reflet culturel de cette vie rationalisée jusque dans l'habitat qui est le propre des banlieues, est placé dans la science-fiction. C'est donc dans le progrès de la rationalisation, tel que l'illustre ce genre, qu'il faut être capable de montrer les principes agissants que la République met en avant. Si on ne les y voit pas, si on veut à cet égard être réaliste - ou plutôt matérialiste -, j'en ai déjà parlé: alors il faudra se résigner à voir les banlieusards ne jamais adhérer sincèrement aux valeurs de la République. C'est fatal. Il faut même admettre que, si on voit les choses ainsi, on pense que les banlieues sont en marge de la République, qu'elles n'en font pas partie! Les effets sur la jeunesse en sont prévisibles. Qui sait même si ce n'est pas la principale cause de son désarroi?
Il ne s'agit pas, de nouveau, d'affirmer dogmatiquement que la rationalisation industrielle est conforme aux valeurs de la République; mais de donner à percevoir que, dans l'imaginaire lié à cette rationalisation, elles sont bien présentes, qu'elles vivent en profondeur de la banlieue même, dans la qualité de la vie qui s'y trouve, dans l'esprit qui y règne.
Mais, me dira-t-on, dans la banlieue, se trouvent aussi des cultures d'origine étrangère. J'aborderai cette question une fois prochaine.
03/12/2015
Citoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.
À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde sensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.
Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.
Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.
Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.
01/12/2015
La devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.
Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.
Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.
Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques résistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.
À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.
Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.
On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.
Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!
Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.
L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.
07/10/2015
Samedi 10 octobre, dans trois jours à peine, à 14 h 30, les Poètes de la Cité effectueront leur récital d'automne au Lyceum Club International, 3 promenade du Pin à Genève. De grandes figures de la poésie feront résonner leurs vers: l'excellente Valéria Barouch, la radieuse Danielle Risse, la gracieuse Nitza Schall, le puissant Albert Anor, le fougueux Jean-Martin Tchaptchet, l'élégant Galliano Perut, la mystérieuse Dominique Vallée, l'inspiré Yann Chérelle, le viril Denis Meyer, l'éloquent Michaud Michel, la vibrante Catherine Gaillard-Sarron, l'énigmatique Émilie Bilman, la sensuelle Charlotte Mylonas-Svikovsky, la douce Chon Kyong-Wha, le dynamique Bakary Bamba Junior, la passionnée Catherine Cohen, la mélodieuse Maïté Aragonès Lumeras, l'harmonieux Loris Vincent, la soyeuse Linda Stroun, et enfin l'orgueilleux Rémi Mogenet, moi, président de la noble société.
Nombre d'entre nous lirons nous-mêmes nos poèmes; mais pas tous. Et nous serons accompagnés par la merveilleuse Élisabeth Werthmüller, qui jouera de la flûte traversière. Le titre général de cette manifestation est Symphonie de roseaux. La première partie sera consacrée à la nature, la seconde à l'amour, la tierce au voyage et la quarte et dernière au refrain du flûtiste. Il a été en effet imaginé que des poèmes seraient faits, qui contiendraient tous un vers identique, qui est J'ai gagné ma fortune en jouant du pipeau. Vers mystérieux, qui peut être pris au sens littéral, ou ironiquement. Le refrain d'un poème à l'autre sera plaisant, j'en suis persuadé!
Bref, j'invite tous les lecteurs de ce modeste blog à venir assister à cet auguste récital. Pour ceux qui craindraient un excès d'élévation, un étouffement dans les hauteurs, un éblouissement dans la lumière, qu'ils soient rassurés par la présence en cette fête d'une verrée postérieure à la récitation, avec aussi des petits gâteaux et des cacahuètes: cela réchauffera et ramènera au sol.
02/08/2015
La grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.
Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.
Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.
Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est le cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.
C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.
18/03/2015
On a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.
Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il est assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.
Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.
Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.
Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.
10/11/2014
Le pédagogue Philippe Meirieu s’est souvent voulu pragmatique: sur son blog, il reprochait à Pestalozzi son goût pour les images mythiques – son spiritualisme. Dans son action politique, il a d’abord chanté les vertus du fédéralisme différencié, affichant l’idéalisme qui semblait être le sien à l’époque où, attaché à Jospin et au ministère de l’Éducation, il pensait faire une révolution pédagogique dans les collèges par l’intermédiaire des Instituts de Formation des Maîtres; mais cela a été un tel échec que, pour se venger, Sarkozy a fustigé avec les siens ce qu’il a appelé le pédagogisme, et a fermé ces Instituts. Quant à Philippe Meirieu, il a affirmé que si ses idées n’avaient pas marché, c’est parce que les enseignants ne les avaient pas assez appliquées! Une fois élu président du groupe écologiste à la Région Rhône-Alpes, il a pris ses distances vis-à-vis des régionalistes - notamment de Noël Communod, qu’il avait abrité dans sa liste...
Étudiant à l’Institut de Formation des Maîtres de Créteil, j’avais vécu de l’intérieur l’époque où on faisait de Meirieu une sorte de prophète, le dernier peut-être auquel la République ait cru…
Mais qu’il ait rejeté Pestalozzi et ait prétendu qu’il manquait de sens pratique m’a toujours laissé sceptique; car ce qu’on appelle pragmatisme revient souvent à se soumettre au dogme habituel, aux idées communément admises. Mais le réel ne leur correspond pas forcément. Philippe Meirieu proposait des idées nouvelles qui ne remettaient pas en cause les vieux présupposés. Cela a du sens pratique, du point de vue rhétorique: car lorsqu’on remet en cause les idées si anciennes qu’elles sont assimilées à des évidences, on n’est pas écouté. Mais il faut voir si, dans la sphère de la pédagogie, ce n’est justement pas ce qu’il faudrait faire - et ce qu’on ferait, si on avait du sens pratique. Et mon avis est que, en la matière, Pestalozzi en avait plus que Philippe Meirieu.
Comment d’ailleurs croire que ce dernier accepterait le régionalisme, alors que quand, à Lyon, un lycée privée musulman s’était ouvert, il s’est inquiété de la conformité de l’enseignement qui y serait livré avec les programmes nationaux? Car pour moi, il a toujours été évident qu’il fallait enseigner à l’école primaire non l’histoire des rois de France du Moyen Âge, comme les programmes le précisent, mais celle des princes qui ont concrètement gouverné le territoire où chaque école se trouve; or cela revenait, en Savoie, à étudier celle des comtes de Savoie, ou même, en Haute-Savoie, des comtes de Genevois et des sires de Faucigny.
Plus tard, les événements m’ont donné raison. Or, il faut le savoir, Pestalozzi partait du principe qu’il fallait s’appuyer sur l’environnement de l’élève, dans l’apprentissage; cela signifie bien qu’il faut, dans l’histoire, s’appuyer sur le territoire qu’il connaît, dont il a une perception immédiate. Pour moi, cela tombe sous le sens!
Mais l'idéologie abstraite, qu'en France on trouve si volontiers pragmatique parce que républicaine, l'empêche.
31/10/2014
29/10/2014
19/06/2014
30/05/2014
23/05/2014
22/08/2013
15/11/2012
Ce week-end, je serai, avec les éditions Le Tour, au salon du livre du régionalisme alpin, à Grenoble, qui a lieu les 16, 17 et 18 novembre à l'ancienne bibliothèque de la place de Verdun. J'exposerai en particulier les livres que j'ai écrits ou préfacés, De Bonneville au mont-Blanc, Muses contemporaines de Savoie, Les Prisonniers du Caucase de Xavier de Maistre, Le Siège de Briançon de Jacques Replat... L'entrée est libre.
C'est un peu loin, mais Grenoble est en France regardée comme la capitale des Alpes, et c'est la première fois que je vais présenter mes livres dans le Dauphiné: d'habitude, j'étais soit dans les pays de Savoie, soit à Genève. Il faut bien sortir un jour des limites habituelles! Grenoble, c'est la capitale que se sont faite les comtes du Viennois quand Vienne fut donnée par l'empereur germanique à son évêque, et c'était déjà une bourgade allobroge dans l'antiquité. Constamment, la France a essayé de placer l'ancien duché de Savoie dans son orbite et de la faire devenir la capitale des Allobroges modernes. En général, pour le département de la Savoie, cela a bien fonctionné, mais dans le nord de la Haute-Savoie, beaucoup regardent Genève comme une capitale allobroge plus significative. Quoi qu'il en soit, Grenoble est une ville importante, et beaucoup de Dauphinois ont publié des récits de voyage en Savoie qu'on a conservés: Stendhal, Alfred de Bougy, Achille Raverat...
10/06/2011
J'ai récemment visité l'église abbatiale d'Hautecombe, si célébrée, en son temps même, pour son beau style gothique voulu par le roi Charles-Félix. A l'intérieur, il y avait une librairie. On y trouvait les Méditations poétiques de Lamartine: Ô temps! suspends ton vol! Mais déjà, on ne trouvait pas son Raphaël; or, ce roman autobiographique se passe en grande partie sur le lac du Bourget et, de surcroît, situe la révélation de l'amour entre le narrateur et Julie dans la maison qui est en contrebas de l'abbaye, au bord de l'eau, et les premières entrevues entre les deux amants dans le pré tout proche. Visitant l'abbaye, à cette époque en ruines, Lamartine a d'ailleurs de bien belles paroles: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Il se fondait dans la clarté, communiant avec l'univers! Pour lui, du reste, les apparences sensibles étaient pur néant, illusion créée pour permettre les rencontres sacrées avec l'âme-sœur. En l'occurrence, Julie, qui, à sa mort, habitera le lieu tout entier: je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, dira le poète.
A la librairie d'Hautecombe, je n'ai pas vu davantage un texte qui aurait dû y être: Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe, de Jean-Pierre Veyrat, Savoyard évoquant en vers une excursion nocturne au sein de l'abbaye restaurée: il a alors des visions glorieuses et grandioses, mêlant histoire et révélations prophétiques. Comme Hugo, il se voulait l'héritier d'Isaïe. On sait, en effet, que l'église abbatiale contient des statues de princes médiévaux devenus mythiques - d'ailleurs souvent liés à la Suisse: aux Kybourg, aux Höhenzollern, parmi lesquels les Savoie prenaient épouse; la sœur même du fondateur de Berne y a son image sculptée dans la pierre, et Pierre II, le petit Charlemagne, fondateur de la patrie vaudoise selon Charles-Albert Cingria, s'y trouve aussi. La manière est sublime; elle vaut celle de Louis II de Bavière!
Mais l'État veut bien financer, par le biais des universités, des éditions d'écrivains français obscurs, mais pas celle des œuvres de Jean-Pierre Veyrat; certains ont osé dire que c'était parce qu'il glorifiait les rois de Sardaigne. Mais peut-on croire l'État français aussi mesquin?
Enfin, je n'ai pas vu non plus les Homélies mariales de saint Amédée de Lausanne: or, celui-ci fut abbé de Hautecombe, et, par surcroît, celui qui déplaça la communauté cistercienne originelle: elle avait été dans la montagne, il la mit au bord du lac. Il n'y avait que de la littérature catholique générale. Effet du principe universel d'uniformisation, sans doute.
24/12/2010
Les éditions Le Tour, de l'association de soutien desquelles je suis l'honorable secrétaire, viennent de sortir un livre nouveau, d'Alain Lachaud, intitulé 100 Ans de ski à Samoëns, pour les passionnés de ski et les amoureux de cette station, où j'ai moi-même fait mes premiers pas à ski, ou alors mes premières glissades, pour mieux dire. A cette époque, pour ne rien cacher, j'habitais encore la région parisienne, et chaque hiver, nous allions faire du ski à Samoëns, le village de nos ancêtres: non pas seulement ma famille la plus proche, mais aussi les cousins, également originaires, pour ce qui est de ma génération, du Val de Marne! C'était une aventure. Un monde nouveau. La neige qui tombait le matin dans le silence, et que je regardais par la fenêtre du chalet des ancêtres, où il n'y avait pas l'eau courante, à plus de mille mètres d'altitude.
Bref, le livre d'Alain Lachaud contient surtout énormément d'images, et rappelle donc des souvenirs. Une atmosphère. La famille, et son culte, qu'on ressent bien, quand on est petit. C'est comme un monde. Les adultes semblent être de véritables Immortels. Les cousins et les frères aînés sont leurs anges! Ils se confondent avec ceux que les anciens Hébreux appelaient des téraphim: les dieux Lares. Trônant au faîte de la maison.
Quand quelque chose disparaissait, mon père disait que cela venait du petit nain de la montagne. Ayant lu Bilbo le Hobbit, je l'imaginais avec une hache et un capuchon et vivant dans des grottes, près des cimes surplombant notre toit. Ce nain de la montagne dut connaître Samo, le fondateur de Samoëns! Il en a vu passer, des saisons, des âges; pour lui, les siècles ont été comme des jours. Chaque vie humaine, ce fut un clin d'œil. Il est l'âme de la vallée.
Mais le livre d'Alain Lachaud est plus réaliste, il parle des champions de ski, des compétiteurs professionnels originaires de Samoëns et de ses environs, et des machines de la station de ski. Il évoque également les travaux et les initiatives des communes concernées, les origines (liées au Club alpin français).
L'ouvrage coûte 22 € (ou 33 francs suisses) et on peut le commander aux éditions Le Tour, ou directement à moi, car le directeur m'en a confié une dizaine. Prévoir 3 € (ou 4,50 FS) pour les frais de port. Le surplus vers la Suisse est offert.