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A propos des volets 1 et 2 de la rubrique En marge : Nau J.-Y. A quel titre ne pas tuer les enfants malformés ? Rev Med Suisse 2006;2: 2140 et 2202.Avouons que le titre aurait été moins sinistre que celui du commentaire de Jean-Yves Nau à propos de l'interview donnée par P. Singer au quotidien britannique The Independent et non pas Independant qui du reste est du français (on nous a bien appris que tout lapsus est freudien
).A la lecture des deux épisodes sur Peter Singer, interprété par Jean-Yves Nau, on se demande si l'interview dans l'Independent ne constitue finalement pas un prétexte de plus pour discréditer la philosophie morale anglo-saxonne et l'utilitarisme en particulier. En effet, dans le milieu de l'éthique appliquée de langue française, nombreuses sont les occasions de se heurter à une conception de l'utilitarisme comme une maladie et à une interprétation de la pensée de P. Singer faisant de ce philosophe australien une sorte de théoricien du nouveau national-socialisme version biomédicale.Jean-Yves Nau a beau avoir un «il amusé» lorsqu'il commente les «amusements avec le caractère immoral ou non des zoos»,2 il n'en reste pas moins que la pensée de Singer dérange manifestement. Elle dérange d'autant plus qu'elle est ici réduite à une sorte d'animalisme primaire dont on ne voit franchement pas le lien avec l'acceptabilité morale de l'infanticide.Heureusement que la toile met à disposition de l'auteur bienveillant une bibliographie succincte de Singer : on y apprend que son ouvrage Animal Liberation n'a été traduit en français que 17 ans plus tard. Ajoutons que la traduction française de Practical Ethics (1979) date, elle, de 1997.A croire que le fameux article du Hastings Center Report intitulé «Silencing the Singer»3 aurait eu un effet immédiat ayant été interprété au premier degré ou comme
un impératif catégorique. L'article de Schöne-Seifert et Rippe, datant de 1991, relatait les réactions d'une partie de l'opinion publique et du monde académique allemand face aux thèses de Singer relatives à l'euthanasie, notamment.«Etrange et aveugle époque que la nôtre» 4 comme s'ouvre si bien la réflexion de JYN qui revient de manière plus ou moins cyclique sur des thèmes vieux de quelques années, suggérant ainsi la tout aussi étrange sensation proustienne de déjà vu. Le débat sur les positions dérangeantes de Singer a eu lieu au début des années 1990 : seize ans plus tard sa pensée demeure d'actualité mais n'étonne plus personne si on s'intéresse un tant soit peu aux questions liées à l'euthanasie et à l'éthique clinique en général.Carneade ? Chi era costui ?, aurait dit Alessandro Manzoni ; et JYN de se demander «Peter Singer ? Nous avions pour notre part, ces dernières années, entendu ici ou là parler de ce défenseur de la cause animale de nationalité australienne».5 Entre une recherche sur la toile et une discussion éparpillée «ici ou là», on comprend mieux le pourquoi d'un titre aussi sinistre et vaguement simplificateur.Faire taire Singer était (et demeure) le souhait de plusieurs, notamment de la part de tous ceux qui estimaient que les Anglo-Saxons, étant tous des pragmatistes (où est le mal par ailleurs ? William James, n'étant pas un penseur «malformé»), leur pensée n'avait pas de droit de cité notamment dans un paysage profondément marqué par les Bergson et plus récemment par les Ricoeur. L'intervalle de temps qui sépare les ouvrages originaux de Peter Singer des traductions françaises paraît bien illustrer le succès d'une certaine résistance passive : dans les deux cas presque une vingtaine d'années.La philosophie morale britannique 6 ne semble acquérir un droit de cité dans le paysage éditorial français que dans les années 1990 grâce à l'ouvrage homonyme de Monique Canto-Sperber.Mais l'article de 1991 paru dans le Hastings Center Report mettait bien l'accent sur un danger grave pour la réflexion éthique : celui d'en tuer le pluralisme. Car on ne peut pas avancer sur des sujets aussi complexes que ceux posés par la médecine contemporaine avec une pensée mono-directionnelle (mono-synaptique ?). Des positions telles que celles de Singer doivent être critiquées mais ne peuvent l'être qu'une fois qu'elles ont été bien comprises. Elles ont en revanche le mérite de la clarté, sans être simples toutefois. L'équation silencieuse anglo-saxon = simple (ou simpliste) n'est plus tenable depuis belle lurette n'en déplaise à certains. De même, la théorie de l'évolution nous a descendus de notre piédestal depuis encore plus longtemps que les considérations de Singer sur le statut de notre espèce. Aux Etats-Unis, il est interdit, dans certains Etats, d'expliquer la théorie de l'évolution car elle est incompatible avec le récit biblique.Chez nous, en bioéthique, on essaie cycliquement de faire taire Singer, car il est incompatible avec la pensée mono-directionnelle dominante. Une pensée qui fait de la dignité un pivot métaphysique insaisissable, comme les Lumières avaient hypostasié la Raison.Singer ne revendique pas «haut et fort un nouveau droit, celui de pouvoir tuer des nouveau-nés porteurs de malformations au motif que si ces malformations avaient été diagnostiquées plus tôt elles auraient conduit à une décision d'avortement»; 7 lisons-le (en français, mais de grâce pas sur la toile) : «La position que l'on adopte ici n'implique pas qu'il vaudrait mieux que les personnes nées avec des handicaps graves ne survivent pas ; elle signifie seulement que les parents de tels enfants devraient pouvoir prendre cette décision».8Carlo FoppaUnité des affaires juridiques et éthiquesDirection généraleCHUV, 1011 Lausannewww.chuv.ch/eth/Bibliographie 1 Nau JY. A quel titre ne pas tuer les enfants malformés (1) ; RMS, 20 sept. 06 et 27 sept. (2)2 Idem, p.2140.3 Schöne-Seifert B, Rippe KP. Silencing the Singer. Antibioethics in Germany, Hastings Center Report, nov-dec. 1991, pp. 20-7.4 Nau JY. Art.cit., p. 2140.5 Idem.6 Canto-Sperber M. La philosophie morale britannique. Paris : PUF, 1994.7 Nau JY. ; Art.cit. 2.8 Singer P. Questions d'éthique pratique. Paris : Bayard, 1997;183.RéponseOn n'écrit pas sur certains sujets difficiles sans redouter que certains de vos lecteurs déploieront beaucoup d'efforts pour ne pas vouloir vous comprendre. Le texte signé de M. Carlo Foppa, de l'Unité des affaires juridiques et éthiques (Direction générale CHUV) vient ici pleinement confirmer nos craintes. Passons sur le «on» qui apprend aux praticiens amateurs de la Revue médicale suisse «que tout lapsus est freudien». Passons aussi charitablement sur ces points de suspension sans parenthèses qui suivent, cette autre fenêtre ouverte sur l'inconscient de ceux qui entendent finement manier le clavier à des fins militantes.En l'espèce écrivons brièvement et simplement. Ce n'est pas parce qu'une pensée dérange qu'elle doit être sacralisée. Ce n'est pas parce que Monsieur Singer propose, confortablement, de transgresser certains de nos interdits qu'il devrait être aussitôt suivi sinon adoré. Sans aller jusqu'à invoquer la perversité, ne faut-il une certaine dose de mauvaise foi pour écrire que l'on veut «faire taire» un auteur quand, précisément, on le cite ? Ou encore de vouloir «tuer le pluralisme» quand, précisément, on cherche à le faire vivre ?«Chez nous, en bioéthique (
)» écrit encore M. Foppa, suggérant ainsi à merveille que la bioéthique est affaire de domicile et de propriété privée quand nous n'avons de cesse de faire de cette morale en marche une entreprise citoyenne. Mais laissons notre contradicteur à l'hypostase (qui, comme chacun le sait, est aussi une «accumulation de sang dans les parties déclives du poumon») et à son irraisonnable critique des Lumières. Et, perversité pour perversité, demandons simplement à chaque lecteur de relire la dernière phrase de cette missive, traduction selon lui autorisée des écrits de M. Singer.On s'interrogera alors, très simplement, sur les conséquences de tels propos et sur la nécessité d'en finir au plus vite, d'un point de vue «juridique et éthique», en Suisse ou ailleurs, avec le concept de crime pour infanticide et ce au joli motif que la jeune personne tuée souffrait de «handicaps graves». La condamnation à mort est proscrite depuis un certain temps dans nombre de pays civilisés. Un tel propos a le mérite de nous rappeler qu'elle demeure une menace d'actualité visant, faute de meilleures cibles, les plus faibles et les plus démunis de notre communauté humaine.