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Il a eu droit, de son vivant, à de multiples surnoms comme «Dr Death», «Dr Suicide» ou «Docteur de la mort». Le Dr Jack Kevorkian, défenseur plus que controversé du droit à l’euthanasie et au suicide médicalement assisté, est mort le 4 juin à l’âge de 83 ans à l’Hôpital William Beaumont de Royal Oak (Michigan) ; il y était hospitalisé pour des troubles rénaux et cardiaques. «Il était paisible, il n’a rien senti», a pour sa part assuré son avocat, précisant que son client devait avoir été victime d’une embolie pulmonaire. Avec lui disparaît l’un de ceux qui, outre-Atlantique, avait le plus milité (souvent de manière provocatrice) pour soulever publiquement les questions éthiques posées au corps médical par certains patients en fin de vie.
«Ma spécialité ? C’est la mort !» déclarait-il, en 1993 au magazine Time (qui lui avait alors consacré sa couverture – et auquel nous avons aujourd’hui emprunté le titre de cette chronique). «Mon but ultime ? C’est de faire de l’euthanasie une expérience positive» assurait-il trois ans plus tôt au New York Times en 1990, peu après avoir aidé une première personne à mourir, une enseignante souffrant de la maladie d’Alzheimer. Kevorkian, toujours : «J’essaie de pousser le corps médical à accepter ses responsabilités, et ces responsabilités incluent d’aider les patients à mourir». L’American Medical Association avait demandé à la justice de mettre fin à ses agissements voyant en lui «l’instrument sans scrupules de la mort».
En février 1993, quelques heures après l’adoption, par le Congrès de l’Etat du Michigan, d’une loi interdisant les «suicides assistés», la police procédait à une perquisition à son domicile. Depuis 1990, il était déjà soupçonné d’avoir aidé quinze malades à se donner la mort au cours des trois dernières années. La perquisition était alors effectuée dans le cadre d’une instruction ouverte après la mort d’un homme souffrant d’une grave insuffisance cardiaque. Plusieurs témoins avaient affirmé avoir entendu hurler le malade, suppliant le médecin de retirer le masque (insufflant du monoxyde de carbone) qu’il lui avait appliqué sur le visage. Le procureur du comté d’Oakland l’avait déjà inculpé pour meurtre ; à chaque fois, les juges du Michigan avaient conclu à un non-lieu, arguant du fait qu’il n’existait pas de dispositions législatives sur le suicide médicalement assisté. En mai 1994, il était acquitté par un jury de Détroit. «Nous pensons que son intention n’était pas d’aider le malade à se suicider mais de soulager la souffrance», expliqua alors un juré après l’énoncé du verdict.
D’ascendance arménienne, né à Pontiac (Michigan) en 1928, docteur en médecine en 1952 après des études à la Michigan Medical School, il était ce qu’il est convenu d’appeler une personnalité atypique. Passionné par la musique et la peinture, compositeur de morceaux de jazz et passionné par les fugues de Jean-Sébastien Bach, il n’a commencé à faire parler de lui qu’à la fin des années 1980 avec ses prises de position sur le suicide médicalement assisté. Il ne cachait pas sa fierté d’avoir mis au point le «Thanatron» (une «machine à se suicider» permettant une auto-administration d’un cocktail lytique) et le «Mercitron» (administration de monoxyde de carbone). Au total, il assurait avoir «conseillé» environ 130 personnes souhaitant mettre fin à leurs jours.
«Quelles sont les vraies motivations de Jack Kevorkian ? "Tuer", parce que c’est un "fanatique" qui veut "faire des expériences sur des êtres humains vivants", comme l’a prétendu l’accusation ? Mettre fin aux souffrances de ses semblables parce que c’est un "bienfaiteur de l’humanité" ? interrogeait Le Monde en 1996. Etrange médecin. Dans les années 60, il proposait la vivisection des prisonniers condamnés. Dix ans plus tard, il réalisait plusieurs expériences de transfusion de sang de cadavres "frais" sur des volontaires.» Etrange médecin qui n’avait plus le droit d’exercer la médecine depuis 1991. Etrange médecin qui s’était fixé ses propres règles «déontologiques». Le malade devait souffrir d’une maladie incurable provoquant des douleurs insupportables. Il devait prendre rendez-vous avec lui et une déclaration devait être enregistrée sur bande vidéo pour servir de preuve en cas de poursuites judiciaires.
Puis l’homme voulut aller un peu plus loin encore dans l’utilisation des images : il s’était filmé en train d’administrer des produits mortels à un malade et avait envoyé la vidéo à la chaîne de télévision CBS, ce qui l’avait conduit à être condamné pour meurtre le 14 avril 1999. Il dut alors payer lui-même le coût de son incarcération, le «loyer» mensuel de sa cellule au pénitencier d’Oaks ayant été fixé à 364,50 dollars prélevés sur sa retraite. Il dut aussi verser une somme globale de 28 039 dollars.
Wikipedia / Greg Asatrian
Lors de sa libération, en 2007, il avait assuré qu’il allait continuer son combat assurant n’avoir aucun regret. Outre-Atlantique, le suicide médicalement assisté est, sous certaines conditions, autorisé dans les Etats de l’Oregon, du Montana et de Washington. Kevorkian est mort après avoir pu voir d’autres images : il a été incarné à l’écran par Al Pacino dans le téléfilm «You Don’t Know Jack» ; un film sorti en 2010 et qui a valu à l’acteur américain un Emmy Award.
Mais qui connaissait ce Jack ? «Il décourageait la grande majorité des personnes qui venaient à lui, il ne demandait pas d’argent et il ne considérait pas ses patients comme des gens qu’il tuait, avait déclaré Al Pacino dans le New York Times au moment de la sortie du film. Il les voyait comme des personnes dont il fallait soulager la douleur.» Les Jésuites apprécieront peut-être l’argumentaire.
Outre-Atlantique, la mort de «Dr Suicide» a suscité de nombreux commentaires. «Kevorkian avait rompu avec le monde de la médecine traditionnelle ; il ne prenait pas le temps d’étudier les différentes options palliatives, et ne vérifiait pas le caractère désespéré de l’état de santé de ses patients avec assez de soin. Et il n’a pas su s’arrêter. Des années durant, il a fourni des substances mortelles aux malades, sans jamais leur administrer. Mais un jour, face à un patient trop faible pour s’injecter le produit, Kevorkian a décidé de s’acquitter lui-même de cette tâche. Et il est allé en prison, résume William Saletan sur les sites d’information pure player Slate.com et Slate.fr. Mais grâce à lui, le suicide médicalement assisté est sorti de l’ombre ; une vague de réformateurs se sont inspirés de son combat, tout en faisant bien attention à fixer des limites.»
Le chroniqueur américain rapporte quelle expérience fut, pour lui, les dernières semaines de son père atteint d’un cancer devenu incurable et qui a pu bénéficier de soins palliatifs à son domicile. Pour William Saletan, le suicide médicalement assisté ressemble beaucoup à l’avortement : «Aucun gouvernement ne peut l’empêcher (j’aurais risqué la prison pour soulager mon père), et si l’on tente de l’interdire, le procédé n’en devient que moins minutieux, et moins humain. Mais tout comme le droit à l’avortement, on peut également en abuser. La volonté d’en finir peut être motivée par toutes sortes de raisons. La douleur insupportable ; l’ennui ; la peur. Peut-être votre mère a-t-elle besoin d’une prescription lui permettant de mettre fin à ses jours ? Peut-être a-t-elle besoin d’antidépresseurs ? Peut-être a-t-elle seulement besoin que vous lui teniez la main ?»
«Kevorkian n’avait pas la réponse, conclut-il. Mais il a soulevé les bonnes questions. Nous ne pouvons critiquer ses défauts, modérer ses idées, et faire l’éloge de l’évolution des soins palliatifs sans prendre acte de son action. Il nous a forcés à aborder, sans fard, la question du droit au suicide. Quelles peuvent être les conditions – et les limites – de l’exercice d’un tel droit ? Sa dépénalisation garantirait-elle sa moralité ? Que faire lorsqu’un être cher vous fait part d’un tel souhait ? Kevorkian n’a pas emporté ces questions dans la tombe. Il nous les a laissées en héritage.»