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A l’heure où les pompiers et les employés du SEVE constatent les dégâts causés jeudi 13 août dernier par l’orage, notamment au Parc Barton sur la rive droite, peut-être avez-vous employé le terme de « déluge » pour qualifier cette fin de journée tempétueuse.
Dans nos collections, un document unique est lié au Consul britannique Daniel F. P. Barton. Si ce mécène est connu pour avoir fait construire le Victoria Hall pour l’Harmonie nautique en 1894, pour l’avoir offert dix ans plus tard à la Ville de Genève, il est également lié au Déluge de Camille Saint-Saëns.
En effet, dans le contexte du nouveau Théâtre de Genève construit en 1879, une série de concerts d’abonnement est créé sous l’impulsion de Hugo de Senger. Ces concerts bénéficient de la générosité de Daniel F. P. Barton qui fait également partie du comité. En novembre 1884, la saison débute par le Festival Camille Saint-Saëns. En seconde partie est joué le Déluge dont la direction est confiée au compositeur lui-même. Le critique musical de l’époque dira dans son article : « Il y a des pages très remarquables, en particulier la scène de l’inondation… ».
En souvenir de cette soirée, le compositeur offre le manuscrit de sa partition au mécène britannique. En 1908, Madame Barton en fait don au Grand Théâtre. On peut lire dans le registre de l’époque : « Madame Veuve Daniel Barton en a fait cadeau à la Ville de Genève (en 1908) qui l’a déposée à la bibliothèque du théâtre ». Et c’est par ce biais que le manuscrit fait partie aujourd’hui de nos collections. Le manuscrit de la réduction piano-chant du Déluge est conservé à la BNF et est consultable sur Gallica.
Plusieurs partitions récentes du Déluge peuvent s’emprunter à la bibliothèque afin de découvrir ou faire découvrir cette œuvre peu présente au répertoire.
Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.
La chaleur des jours d’été, la langueur qui rythme les heures… Voilà le moment propice pour faire de la musique autrement… Ou, comme nous invite l’auteur Alberto Ruy Sánchez, pour voir la musique plutôt que de l’entendre ou la pratiquer. Dans son roman Neuf fois neuf choses que l’on dit de Mogador, la ville portuaire d’Essaouira bat la mesure. Au rythme du vent, au rythme des corps, au rythme des jeux d’ombre et de lumière. Et l’écrivain rythme son écriture de neuf chapitres divisés en 9 parties. Le huitième chapitre est consacré à la musique.
67. La musique retentit si bien dans tous les coins du port et même dans ses rues courbes que la plus appréciée par tous est celle qui ne s’entend pas mais se voit. Elle n’est dépourvue ni de composition ni d’harmonie, ses proportions sont parfaites, et l’on peut en suivre la partition du regard en se livrant aux émotions que suscitent ses intensités et ses pauses. C’est une musique pour le regard: démarche à la fois légère et lourde des adolescents amoureux; choeur de mains qui donnent et prennent argent et objets sur les marchés; amples gestes des pêcheurs qui lancent leurs filets et petites mouvements secs quand ils les réparent sur un quai; allure à quatre temps des chameaux qui entrent dans la ville après avoir traversé le Sahara chargés de sel de Tombouctou; battements des paupières de ceux qui regardent fixement l’horizon par-delà les murailles; frottements des brosses des peintres qui appuient la millième partie du poids de leur corps sur la toile; mouvements de tête de chats qui guettent du haut des toits, des tours et des couronnements ornés des murs; interminable et laborieux coucher de soleil quotidien.”
pp. 56-57, Ed. Les Allusifs, 2006, no. 039
Inutile d’aller aussi loin, laissez-vous capter par ce jeu de l’observation dans votre environnement: chacun y trouvera la musique qui lui convient!
Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.
“Ma chérrie, chanter c’est comme la vie, il y a des contradictions. Il faut de la douceur et de la force, il faut le corps mais il faut l’âme, sinon ce n’est qu’une farce. Vous avez la beauté intérieure, ma chérrie, l’âme, la sincérité qui manquent à tant de chanteurs, et la richesse du timbre, et la profondeur du son, vous êtes bénie des dieux, vous avez tout!, Sauf – Mme Volk fit une pause – un peu de patience! Vous avez une voix: laissez-lui le temps de grandir! Ecoutez votre corps! Aimez-le, soyez douce avec lui. Allez, on reprend. Ouvrez les côtes, allez plus bas que le diaphragme, là, comme cela, vous donnez de la puissance à votre voix et vous deviendrez vraiment une “grande soprano”, ma chérrie, grande par la voix et grande par la gloire. Recommencez depuis le début.
Elle retourna au piano. Tatiana s’exécuta, reprit tout l’air et le conclut à la perfection par le morir en sol dièse qu’elle rendit piquant comme deux banderilles.
Heidi Volk ôta lentement ses lunettes, puis regarda en direction d’Armand.
– Musetta[2] est trop souvent chantée comme un rôle de cocotte. Tatiana lui rend son humanité. Elle m’a émue.
Elle resta un instant pensive.
– Mais une carrière ne s’arrête pas à un concours. Merci mille fois d’être venu assister à la leçon, Armand, vous voyez, on avance.
– C’est moi qui vous remercie. Armand et Tatiana descendirent en silence l’escalier qui menait au foyer du rez-de-chaussée, puis les marches extérieures qui donnaient sur la place Neuve. Armand tendit la main et dit: “C’était magnifique”, n’attendit aucune réponse et partit très vite vers le boulevard du Théâtre. Il emprunta le passage piéton, omit de regarder sur sa droite, et un motocycliste l’évita de justesse. Tatiana le vit s’éloigner; il courait presque. Elle rangea ses partitions dans son sac, en ajusta la bandoulière et se dirigea vers la Treille.
Le roman a pour décor tout ce qui entoure la bibliothèque musicale : la prestigieuse salle du Victoria Hall, le Concours de Genève, la Place Neuve, la Treille… Metin Arditi par l’entremise de deux personnages – Armand, riche banquier privé, collectionneur et Tatiana, jeune soprano tchèque, fille d’un antiquaire à Prague – dresse le portrait de sa ville d’adoption avec pour trame de fond la musique. Laissez-vous emmener dans ce Victoria Hall littéraire, où les allusions musicales et géographiques vous étonneront!
Cette rubrique estivale vous accompagnera tout l’été. Elle vise à donner quelques pistes de lecture où la musique est présente, sans en être le sujet principal.
Pour commencer cette rubrique, ni le soleil ardent, ni un pays lointain ne seront évoqués. Le voyage proposé sera celui de chambres successives à l’intérieur de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière où Philippe Lançon, journaliste à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, séjourne après avoir survécu à l’attentat de janvier 2015. Le Lambeau, terminé en 2018, relate les longs mois qui suivront.
Si Philippe Lançon est grand amateur de jazz, ces lignes témoignent du soutien sans mesure que lui a procuré la musique de Jean-Sébastien Bach:
Dans l’après-midi [en février 2015], Gabriel, un ami violoniste, membre du quatuor Thymos, vient jouer dans la chambre la Chaconne de Bach. Je me suis installé dans un fauteuil. Il étale la partition, immense, sur le lit. J’ai prévenu Hossein, le jeune chirurgien de garde le 7 janvier, qui n’est pas encore un ami, mais qui n’est plus seulement un soignant. Il vient écouter. Il en profite pour m’offrir un recueil de poèmes persans, Oasis d’émeraude, de Sorab Sepehri. Des infirmières sont là. Chloé [la chirurgienne] n’a pas pu venir. Gabriel suit la partition en remontant lentement jusqu’à la tête du lit. Les cordes grincent, j’entends sa respiration, son souffle, ses pieds sur le sol. Rien n’est physique comme le violon. Son corps paraît souffrir toute la beauté qu’il répand. Bach résonne presque sauvagement dans le silence de la chambre et du service. Je me mets à saliver sous le pansement. Les nerfs se tendent et se détendent, les cordes du violon grincent. J’ai mal aux mains. Je regarde les pâtés cicatriciels qui les encombrent. Le corps entier est occupé, comme celui du violon, par la difficulté et par la musique. Tous les sentiments, toutes les émotions défilent dans la Chaconne: Gabriel les communique tantôt un par un, tantôt ensemble. Il se bat jusqu’à l’oreiller et finit la main presque paralysée. Pendant quelques minutes, j’ai l’impression que je n’ai survécu que pour être là. pp. 299-300 (Ed. Folio, no 6738)
Je suis restée longtemps suspendue à cette dernière phrase, comme après la dernière note, laissant toute la place au silence! Plus loin, l’auteur insiste: “Bach, dont j’avais chaque jour un peu plus l’impression qu’il m’avait sauvé la vie.”
Pour écouter la Chaconne, non pas avec Gabriel Richard, mais par Nemenja Radulovic, c’est ici.
Addenda pour celles et ceux qui hésiteraient à s’embarrasser d’un sujet si lourd par les beaux jours. L’auteur évoque La nuit des rois, se réfugie dans la Montagne magique et relit À la recherche du temps perdu. On ne se sent à aucun moment voyeur, passant d’une chambre à l’autre de cet immense hôpital (décrit par le menu p. 356 et suivantes). Silence, écriture, regards, c’est par eux que se tissent au fil des mois les liens entre l’auteur et ses visites, ses soignant-e-s et sa chirurgienne.
Celui consacré aux livres permet d’en savoir davantage sur les collections des bibliothèques logées sur les deux rives, avec des arrêts au Musée Voltaire, aux Bastions et à La Musicale. “D’une bibliothèque à l’autre propose [également] de se perdre dans les rues de Genève à travers l’imaginaire d’auteur-e-s pour qui la cité fut le décor de leur fiction. Les extraits reproduits sont autant d’invitations à se rendre dans l’une des bibliothèques de la ville et d’en prolonger la lecture”.
Muni d’un plan, vous voila prêt-e à partir… entre les deux rives:
«Sur le pont du Mont-Blanc, l’on baissait en toute hâte les drapeaux de la Confédération pris de folie dans la bourrasque, et l’élégant jet d’eau couronné d’embruns s’éteignit plus tôt que de coutume. Le Président ne reconnut pas son café habituel sur le quai, car on avait relevé l’auvent de toile verte et fermé les terrasses estivales bordées de fleurs.»
Gabriel Garcia Marquez, Bon voyage, Monsieur le Président, in Douze contes vagabonds
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