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Montagne et orchidées
Avec 2 dessinsPar Sam. Aubert
Où qu' on la considère, la montagne a sa propre végétation, ses plantes à elle, adaptées aux conditions particulières d' existence du milieu qu' elle réalise. Sans doute, maintes espèces de la plaine s' aventurent parfois très haut en altitude, mais en modifiant certains de leurs organes, de façon à leur permettre de faire face aux exigences de la vie aux hautes altitudes; par exemple en raccourcissant leur tige, de manière que la plante se rapproche le plus possible de la terre; car l'on sait qu' en montagne la température du sol est toujours plus élevée que celle de l' air et que la différence entre ces deux valeurs augmente avec l' altitude.
MONTAGNE ET ORCHIDÉES La montagne possède une flore à elle, composée de divers saxifrages, androsaces, primevères, etc., plantes que l'on chercherait en vain dans la plaine. Cependant, des amateurs de belles fleurs s' ingénient à les cultiver dans le bas pays et à force de soins y parviennent, à moins qu' ils ne s' intéressent davantage à des espèces originaires de contrées à climat plus chaud que le nôtre. Mais dans la règle, ces plantes venant des hauteurs ne se reproduisent pas hors des terrains de culture; autrement dit, elles ne « s' ensau » pas, parce qu' elles ne se sentent pas chez elles.
La grande et noble famille des orchidées compte-t-elle des représentants dans la végétation de la montagne? Sous la dénomination de montagne, on peut comprendre l' étage que les botanistes appellent région subalpine, qui s' étend de la limite supérieure du hêtre jusqu' à celle des arbres, puis la région alpine qui, continuant cette dernière, monte jusqu' aux arêtes et aux sommités les plus élevées, pour autant que des places libres de neige y existent.
Cette région alpine, du moins dans son étage prairial, comprend quelques orchidées, mais toujours disséminées, jamais abondantes. Celle que l'on rencontre le plus fréquemment est YOrchis vanille ( Nigritella nigra ), ainsi nommée à cause de l' odeur de vanille prononcée qui s' échappe des fleurs. C' est une plante bien connue, très recherchée et souvent vous rencontrerez des touristes descendant de la montagne, un bouquet d' Orchis vanille à la main. Plante charmante, gracieuse, notre Orchis, et l'on ne s' étonne pas qu' il attire les regards. Ses fleurs sont d' un style très fin, délicat, de couleur pourpre noirâtre, groupées en un épi compact, presque globuleux. En faut-il davantage pour faire de cette mignonne créature un joyau de l' Alpe? Ajoutons qu' il lui prend parfois fantaisie de grimper sur les plus hauts gazons, jusqu' à 2700 m. et même davantage. Mais il ne peut s' agir là que d' un caprice inconsidéré, car une telle plante, dépourvue de moyens de lutte contre les frimas, ne doit pas se sentir très à son aise à pareille altitude.
Dans sa société, vous rencontrerez d' habitude l' Orchis globuleux ( O. globosa ), reconnaissable à ses inflorescences glo-buleuses, de teinte violet clair. D' aspect moins voyant, grâce au coloris plus clair de ses fleurs, veut-il racheter cette infériorité en élevant sa tige, flanquée de deux ou trois feuilles glaucescentes jusqu' à une hauteur qui peut atteindre IV' I40 cm.? On pourrait le croire, tant il prend de peine à se donner un air altier. Lui aussi a quelquefois la nostalgie des hauteurs, puisque dans les Grisons il lui arrive de monter à 2600 m.
D' une tenue bien plus modeste et timide se présente YOrchis vert ( Cœloglossum viride ). En effet, il atteint tout au plus 15 cm ., donc ne s' élève pas au-dessus des plantes Orchis vanille qui composent le gazon de la prairie alpine. Et grâce à ses MONTAGNE ET ORCHIDÉES fleurs de teinte verdâtre, groupées en un épi allongé, il passe en général inaperçu. Aussi en son for intérieur peut-être se dit-il: « Vis-à-vis de mes brillantes compagnes de la prairie, ne suis-je pas privilégié, puisqu' on me laisse tranquille, tandis qu' elles... les pauvres! Pour vivre heureux, vivons cachés. » L' Orchis mâle ( O. mascula ), si commun dans le bas pays, s' aventure, lui aussi, jusqu' à 2600 m. Il n' a rien de la beauté gracieuse des espèces précédentes, mais son aspect vigoureux, viril, ses nombreuses fleurs d' un rouge purpurin font qu' il est toujours remarqué.
Les Ophrys dont le style des fleurs rappelle les formes de divers insectes — mouche, abeille, araignée — n' appar pas à la montagne. La nature les a organisés pour vivre dans les régions inférieures, ardemment caressées par les rayons du soleil, et ils s' y tiennent. Mais que de beauté, de noblesse on observe dans leurs fleurs si bizarrement construites qui sont déjà quelque peu à l' image de celles de ces prestigieuses orchidées tropicales que les horticulteurs cultivent en serre avec un art consommé.
Les forêts de conifères — épicéas, mélèzes, aroles — qui appartiennent déjà à la région subalpine, donnent asile à plusieurs orchidées d' un intérêt bien spécial. Deux ou trois sont privées de chlorophylle, soit de la substance verte qui permet aux végétaux de s' approprier le charbon renfermé dans l' acide carbonique de l' air; aussi tirent-elles leur subsistance des matières organiques en décomposition, contenues dans le sol forestier, et le vert leur manquant, elles s' ha d' une teinte café au lait ou jaunâtre. De ces plantes appelées saprophytes, la plus commune est la Néottie nid orchis globuleux d' oiseau ( Neottia Nidus-avis ), ainsi nommée parce que son système radiculaire formé de fibres charnues ramifiées, entrelacées, fait penser à un nid d' oiseau. Toute la plante, tige, feuilles, fleurs est d' un brun café au lait uniforme. Est-ce une belle fleur? Au sens que l'on donne habituellement à ce terme, non, la Néottie n' est pas une belle fleur, car elle n' a rien du brillant, de la couleur qui caractérisent les plantes que le public qualifie de belles fleurs et nul ne songe à s' en emparer.
Mais si peu avantagée soit-elle, ne nous enseigne-t-elle pas que dans la nature rien ne se perd, que tout s' y transforme et que les feuilles des arbres tombées à terre ne sont pas de la matière perdue, puisqu' au contraire, en se décomposant, elles constituent un réservoir de substances, dans lequel maintes espèces comme notre Néottie puisent la nourriture nécessaire à l' édification de leurs organes.
Parmi les hôtes de la forêt subalpine on ne saurait oublier l' Epipogon ( Epipogium aphyllum ), une plante rarissime qui croît essentiellement sur
MONTAGNE ET ORCHIDÉES les souches en état de décomposition avancée. Ah! mais celle-là, bien que toute menue, c' est une plante dont les fleurs sont une merveille de grâce et de coloris, un pur d' œuvre à la création duquel la nature a mis toutes ses forces en action. Et une fois de plus, admirons sa puissance infinie, grâce à laquelle d' une vermoulure informe elle est capable d' édifier des êtres d' un charme délicieux. Cet Epipogon, il a de la chance d' être rare; sans cela, de quelle chasse ne serait-il pas l' objet!
Plus commune est la Lisière cordée ( Listera cordata ), hôte des lieux moussus et très frais. Ses deux feuilles opposées, en forme de cœur, lui ont valu son nom. C' est une plante mignonne, frêle et sans apparat, mais bien jolie à la considérer de près. Son ennemi, ce n' est pas le touriste, mais bien l' éclaircissement de la sylve qui, en y introduisant l' air et le soleil, dessèche le sol moussu, sur lequel elle vit. Une plante qui est en train de se raréfier, hélas! comme bien d' autres, victimes indirectes de l' action humaine.
Si, descendant de la montagne, nous traversons quelque site buissonné ou boqueté, peut-être, par une chance inespérée, tomberons-nous sur une colonie de Sabots de Vénus ( Cypripedium Calceolus ), cette orchidée majestueuse qui n' a pas sa pareille dans la flore des pays tempérés. Ses fleurs au riche coloris, dont une division rappelle par sa forme un petit sabot, sont d' une beauté étrange, grandiose, voire mystérieuse. Aussi, rien de surprenant que cette plante fascine les regards et soit avidement cueillie. Hélas! elle a été tellement pourchassée qu' elle est devenue rarissime; dans plusieurs cantons, elle fait partie du contingent des plantes protégées.
Orchidées, orchidées, il y a en vous deux types bien distincts: les orchidées des forêts tropicales, vivant sur les arbres, en quelque sorte de l' air du temps; plantes aux fleurs immenses, riches de mystère. Et celles de chez nous, pour la plupart modestes de figure et de couleur. Ne comparons pas les deux groupes et contentons-nous d' admirer celles que la nature a créées pour la joie de nos yeux et mises sur notre chemin.
Subjugé par la sauvagerie du royaume des rocs et des neiges, l' alpiniste ne rencontre aucune de nos orchidées sur la route qui, le long des moraines, des couloirs, des arêtes conduit « là-haut ». Car contrairement aux androsaces, saxifrages divers, etc., elles évitent ces lieux farouches. Mais, quand au retour de l' escalade, il atteindra les gazons constellés de fleurs, peut-être son regard s' arrètera sur quelque pied d' Orchis vanille. Touché par la beauté de cette petite plante, il en fera un bouquet qu' il fixera à son chapeau et ce faisant, il rendra hommage aux orchidées de la montagne. Ce bouquet sera très, très modeste, car il n' ignore pas que les fleurs ont droit au respect du touriste et que les cueillir en masse, c' est un sacrilège.