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En 1887, Louis Soutter émigre aux Etats-Unis avec sa femme et occupe une charge d’enseignement à l’Art Collège de Colorado Springs, dont il dirige la division des beaux-arts. Après son divorce, atteint dans sa santé, il sombre dans une profonde dépression et décide de rentrer en Suisse en 1904. L’aggravation de son état incite sa famille à le faire interner dans un asile de vieillards à Ballaigues, dans le Jura vaudois. On est en 1923, il n’a que cinquante-deux ans. C’est là qu’il terminera sa vie et produira une œuvre reconnue aujourd’hui bien au-delà de nos frontières.
Les réalisations de Louis Soutter s’adaptent parfaitement à la définition que le peintre français Jean Dubuffet donnait de l’art brut, ces créations qui, «en dehors (et à l’encontre) de toutes rhétoriques, relèvent d’une espèce de délire inspiré» (Volmat, 1955, p. 90). Cette œuvre, peinte sur un papier d’emballage et portant au verso le titre «une crucifixion, 1939» a été restaurée et montée sur pavatex. Elle fait partie d’une série de travaux peints directement au doigt, comme un cri de l’âme, technique qui succède au foisonnement de ses dessins à la plume à un moment où la capacité visuelle de l’artiste est gravement entamée. Au premier plan de l’image apparaissent de sombres et vagues figures rappelant les peintures rupestres de la préhistoire. Ces silhouettes butent de tous côtés contre le cadre du tableau et l’on ne peut pas distinguer de représentation de l’espace avec un arrière-plan. Au-dessus de la traverse de la croix, un demi-cercle bleu, transpercé, évoque une sphère supraterrestre. Est-ce un fragment de ciel ou un astre? Des traînées rouges pareilles à des gouttes de sang ou à des larmes contrastent avec le bleu et le noir pour renforcer l’effet dramatique de la scène. Le blanc a également été ajouté en un second temps, tout comme le bleu, non dans l’idée de représenter un arrière-plan, mais plutôt intuitivement, par l’action d’une irrépressible pulsion créatrice.
Avec cette œuvre originale que seul le thème de la crucifixion rattache à une tradition, Soutter a donné une impulsion importante à d’autres artistes contemporains actifs en Suisse, tels Miriam Cahn ou Martin Disler, qu’animent une fièvre créatrice comparable et des pulsions nées du plus profond de l’être. Si l’art de Soutter engendre presque exclusivement de bouleversantes images de soi, la génération suivante en fait un moyen d’expression dramatique, vecteur d’une réflexion sur les conditiens sociales et politiques dans lesquelles elle doit vivre.
(Source: catalogue ‚Innovation et Tradition‘, Berne 2001)
Louis Soutter est né en 1871 à Morges (CHE); il est mort en 1942 à Ballaigues (CHE).
Domaines d’activités: peinture, dessin