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23/01/2016
Vivre ou investir : deux formes d'engagement politique
Quelles que soient les positions politiques, il y a deux manières d'envisager et de faire de la politique. Ces deux manières de faire et de concevoir la politique ne s'excluent pas forcément. Généralement, les individus qui s'engagent en politique se situent d'ailleurs quelque part entre ces deux extrêmes.
La première, la plus courante de nos jours, consiste à concevoir l'engagement politique comme un investissement. Dans la très grande majorité des cas, il s'agit d'un investissement égoïste. L'individu investit des ressources, du temps, de l'énergie, dans le but d'obtenir ensuite un retour sur investissement qui soit dans son intérêt propre, pouvant prendre des formes fort diverses : élection dans un parlement, dans un exécutif, dans un organe judiciaire, dans un conseil d'administration, à un poste quelconque de l'administration d'un parti, obtention d'une subvention ou d'un privilège pour son association ou son entreprise (ou celle d'un proche), prestige auprès de certaines personnes, obtention de nouvelles compétences, agrandissement de ses réseaux (de son carnet d'adresse), etc. A l'extrême de cette manière de s'engager, on trouve le carriériste pur, totalement corruptible.
Toutefois, des idéalistes (altruistes) purs peuvent aussi raisonner en termes d'investissement. Ils investissent en effet ressources, temps et énergie, dans le but d'obtenir un changement de société désiré. Je crois avoir rencontré des militants comme ça (et je l'ai peut-être été moi-même), notamment parmi les trotskistes, et mon impression est qu'ils ne tiennent pas le coup sur la durée. En observant la non avancée de leur idéal, ils finissent fatalement par se retirer de la politique, ou par changer de conception de l’engagement politique (ce qui peut être une bonne chose).
La seconde conception de l'engagement politique, bien moins courante aujourd'hui, consiste à concevoir l'engagement politique comme une fin en soi et non comme un moyen. Je pense que tous les mouvements sociaux ont fonctionné et fonctionnent grosso modo ainsi, notamment les situationnistes, les hippies, les yippies, certains mouvements anarchistes socialistes, les anciens socialistes utopistes, les créateurs de kibboutz, etc. Il ne s'agit plus dans ce cas d'investir pour un futur, par intérêt égoïste ou altruiste, mais de vivre la politique comme la réalisation immédiate de son idéal. D'une certaine façon, ce que nous avions réussi à faire avec la Jeunesse Socialiste Genevoise était un peu (mais pas totalement) de cet ordre. Lorsque des militants décident de vivre leur idéal politique ici et maintenant, ils deviennent un mouvement, dont la capacité à diffuser leur idéal est décuplée. Certes, en ces temps de désintérêt pour la politique (ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, car peut-être que les individus ont simplement pris l'habitude de vivre leur vie en toute indépendance des politiciens et du gouvernement), un mouvement politique ne peut espérer, parce qu'il vit et incarne son idéal, transformer d'un coup la société selon ses souhaits les plus chers, mais il peut espérer avoir une action plus cohérente, s'inscrivant sur la durée, et tellement plus enrichissante pour ses membres !