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SECOND SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME. Sur ce texte de l'Écriture : « Le Seigneur envoya un sommeil à Adam (Gen. II, 21). »
1. « Le Seigneur envoya un sommeil à Adam (Gen. II, 21). » Il s'en envoya également un à lui-même devenu un autre Adam, mais il y a une grande différence entre ces deux sommeils. En effet, celui d'Adam semble s'être produit dans l'extase de la contemplation, tandis que celui du Christ naquit d'un sentiment de pitié, en sorte qu'on peut dire que c'est la vérité qui procura un sommeil au premier Adam, tandis que c'est la charité qui envoya le sien au second, attendu que le Seigneur est en même temps vérité et charité. En effet, l'Évangéliste saint Jean assure que « Dieu est charité (I Joan. IV, 16), » et le Seigneur lui-même nous dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie. (Joan. XIV, 6). » Aussi, n'est-il personne, ne fût-il chrétien que de nom, qui révoque en doute que le sommeil de Jésus-Christ ne soit le fait que de la charité. En effet, il s'est couché a comme un lion, non point vaincu, ne le croyez pas, mais vainqueur; il a laissé la vie par un acte de sa propre puissance, et n'a cédé au sommeil de la mort que par un effet de sa propre volonté. Après tout que faut-il penser et dire de ce sommeil que le Seigneur envoya à Adam, pendant lequel il prit une de ses côtes, pour en faire la femme, sans qu'il en souffrît et se réveillât? Pour moi, je crois que ce n'est que par suite de la contemplation de l'immuable vérité, et par la vue de l'abîme de la sagesse de Dieu, que, transporté hors de lui, il s'endormit, et il est permis de conjecturer, par ses propres paroles, qu'il en fut en effet ainsi. En effet, en revenant à lui, il fait comprendre où il s'en était allé, lorsque, semblable à un homme ivre, qui sort de son cellier, il exprime tout à coup le grand sacrement que, si longtemps après, l'Apôtre nous montre accompli dans le Christ et son Église. En effet il s'écria alors : « Voici l'os de mes os (Gen. II, 23), » et : « A cause de cela l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux en une seule chair (Eph. V, 31). » Vous semble-t-il après cela qu'il était tout à fait endormi, cet homme qui s'exprime ainsi, en sortant de son sommeil? Ne vous parait-il point qu'il aurait pu dire : « Je dors, mais mon cœur veille (Cant. V, ) ? »
2. Que cela soit dit toutefois sans préjudice de toute opinion différente, et surtout. de ce que les saints pourraient avoir consigné de contraire dans leurs écrits. Mais, quant à moi, je ne puis croire qu'il s'agisse là d'un sommeil pareil au nôtre, que ni la contemplation ni la pitié ne produit, mais que la seule fatigue amène, qui n'a pour cause ni la vérité ni la charité, ni mais uniquement le besoin. Car un. joug pesant accable les enfants d'Adam (Eccl. XL, 1), » il ne pesait point sur Adam dans le principe, mais maintenant il accable ses enfants de tout son poids. Que peut-il y avoir qui ne soit lourd et pesant pour des malheureux à qui la vie même est un fardeau? à qui, bien que peu d'hommes semblent s'en apercevoir, et qu'il n'y en ait pas un qui le sente, l'usage même de leurs sens est une fatigue, au point qu'ils ne peuvent continuer à s'en servir qu'après leur avoir laissé prendre du repos? Où est sous le soleil quelque chose qui ne soit fatigue, douleur et affliction d'esprit pour l'homme, quand on voit que ce qui lui est le plus agréable, le mouvement et la sensibilité des organes, lui devient infiniment pénible? Ce qui montre combien l'union du corps
a Telle est la version qu'on doit préférer à celle qui fait dire à saint Bernard, il est tombé : attendu que le mot il s'est couché, convient très-bien à ce qui suit, c'est-à-dire au sommeil.
et de l'âme est douté à l'homme, combien est triste pour lui la séparation de l'un et de l'autre, c'est que son âme a toutes les peines du monde à se séparer du corps, alors que la corruption même de ce dernier devient tout à fait intolérable. Si ce n'est pas le corps en quelque état qu'il soit, c'est assurément « le corps qui se corrompt et qui devient un fardeau pour l'âme (Sap. IX, 15). » Ce qui nous prouve bien que l'âme de notre premier père fut exempte de cette misère, tant qu'elle conserva son corps exempt de souillure. Dieu l'avait établi dans une liberté complète, en sorte que, placé entre les choses les plus humbles et les choses les plus élevées, il pouvait, sans difficulté, atteindre à celles-là, et descendre à celles-ci, sans y être forcé ni par la nécessité ni par un attrait quelconque; pénétrer les premières par la vivacité et la clarté naturelles de son intelligence, et juger les secondes avec l'autorité d'un juge assis sur son tribunal. Enfin les animaux furent amenés à Adam pour qu'il leur donnât un nom; mais il ne se dérangea point par un mouvement de curiosité pour aller les voir.
3. La raison n'a plus maintenant la même indépendance en nous, il lui faut au contraire être en lutte de tous côtés. Aussi, les choses placées. au dessous de nous sont comme une glu qui la retient captive, et elle se sent repoussée, comme indigne de les posséder, par celles qui sont au dessus de nous, en sorte qu'elle ne petit plus se détacher sans douleur des premières, ni s'élever par hasard aux secondes sans pousser des gémissements. Aussi les ennemis qui veulent s'emparer de mon âme lui font une telle violence qu'ils m'arrachent ce cri de douleur : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24) ? » Voilà pourquoi je ne mange point sans pousser un profond soupir. « Le royaume des cieux souffre violence, et il n'y a que les violents qui l'emportent (Matth. XI, 12). » Néanmoins il n'en faut pas moins maintenir en même temps l'union et la division entre eux. , C'est ainsi qu'Adam s'endormit dans la contemplation et donna ensuite un nom à tous les animaux. C'est ainsi encore que le patriarche Abraham partagea, dit-on, en deux les animaux, non les oiseaux, dans un sacrifice (Gen. XXV, 9 et seq.) et que Marthe se mit en peine de plusieurs choses lorsqu'il n'y en a qu'un e de nécessaire (Luc. X, 42). Oui, il n'y en a qu'une de vraiment nécessaire, une seule absolument nécessaire, parce que c'est la part la meilleure qui ne nous sera point ôtée. La division cessera quand viendra la plénitude et que toutes les parties de la sainte cité de Jérusalem seront dans une parfaite union entre elles (Psal. CXXI, 3). Mais, en attendant, l'esprit de sagesse est non-seulement unique, il est aussi multiple; en effet, il fortifie les choses intérieures dans l'unité, et distingue les extérieures par le jugement. Nous retrouvons ce double phénomène dans la primitive Église, en effet « lorsque toute la multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et qu'une âme, » c'étaient les oiseaux qui n'étaient point partagés par la moitié, « on leur distribuait à chacun selon leurs besoins (Act. IV, 32). » Voilà ce que représentent les animaux qui étaient partagés en deux. De même parmi nous, mes frères, que tous les esprits soient bien unis; que nos cœurs ne fassent qu'un, qu'ils aient le même amour, qu'ils s'attachent au même objet, et qu'ils soient animés des mêmes sentiments les lins pour les autres. Voilà comment les divisions extérieures seront sans danger et ne causeront aucun scandale ; chacun aura peut-être sa tolérance particulière, et une manière différente de juger la conduite à venir dans les choses de la terre, peut-être même chacun se distinguera-t-il des autres par des dons et des grâces spéciales, et on ne verra pas que tous les membres soient destinés aux mêmes fonctions, mais l'union intérieure et l'unanimité des sentiments fera un seul tout de lai multiplicité, réunira toutes les parties en une par l'attrait puissant de la charité et le lien de la paix.