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Tous les médecins en exercice se souviennent-ils (entre mille et une autres choses) de leurs cours de neurologie en général, de la structure et des fonctions du corps calleux humain en particulier ? C’est hautement vraisemblable. Rappelons néanmoins ici, schématiquement, que ce terme désigne la région cérébrale réunissant les deux hémisphères cérébraux. Cette bien étrange structure se présente transversalement ; elle est située au fond de la scissure interhémisphérique, au-dessus des célèbres ventricules latéraux. Constitué par des fibres transversales, le corps calleux est composé de trois parties : une extrémité antérieure de forme incurvée, un tronc et une extrémité postérieure de forme renflée. Il permet à chaque hémisphère cérébral d’exercer en permanence –restons schématiques – différentes actions (soit «excitatrices», soit «inhibitrices») sur l’hémisphère cérébral opposé. Les altérations (infectieuses, tumorales) – ou encore son agénésie – sont à l’origine de différents symptômes (ataxie, pertes d’équilibre et de mémoire, etc.). Quant à sa dégénérescence (démyélinisation aiguë ; nécrose de la substance blanche), elle est à l’origine de la maladie de Marchiafava-Bignami (du nom de deux spécialistes italiens qui l’ont identifiée au début du XXe siècle), souvent associée à l’alcoolisme.
C’est dans ce contexte qu’il convient de situer la publication, dans Biological Psychiatry,1 d’une étude associant des chercheurs travaillant en France, en Suisse, en Australie et en Angleterre ; une équipe coordonnée par Sylvaine Artero (Unité mixte de recherche (Inserm/Université de Montpellier) «Neuropsychiatrie : recherche épidémiologique et clinique»). Cette équipe explique avoir, pour la première fois, établi un lien entre une lésion atrophique du corps calleux et certains comportements suicidaires.
Comment parvient-on à établir un tel «lien» ? Pour l’essentiel en ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique (IRM) chez trois groupes de personnes (âgées de 65 ans ou plus) en observant que le corps calleux était – statistiquement – significativement plus «petit» chez les personnes ayant déjà fait au moins une tentative de suicide. Il faut ici rappeler que depuis quelques années, plusieurs équipes de chercheurs, travaillant dans le champ de la biologie de la psychiatrie, s’attachent à mettre en évidence des associations entre, d’une part, certaines anomalies cérébrales (structurales ou fonctionnelles) et, d’autre part, une forme de susceptibilité (de «vulnérabilité») aux comportements suicidaires ; ceci indépendamment des troubles psychiatriques pouvant coexister. Parce qu’il joue un rôle pivot dans l’intégration des informations et de leur traitement à l’échelon cérébral, le corps calleux a d’ores et déjà fait l’objet de plusieurs études démontrant par ailleurs l’existence de liens entre des anomalies structurales et certaines pathologies neuropsychiatriques (affections neurodégénératives, syndromes autistiques, schizophrénie, troubles bipolaires, etc.) mais – et la nuance est d’importance – sans que le lien de cause à effet soit démontré.
En l’espèce, les auteurs de la publication de Biological Psychiatry ont comparé les mesures obtenues par IRM de 435 personnes âgées de 65 ans et plus issues d’une cohorte dénommée ESPRIT ; cohorte constituée entre 1999 et 2001. Trois groupes ont alors été constitués : les personnes ayant déjà fait au moins une tentative de suicide (21 cas) ; celles certes dépressives mais n’ayant jamais fait de tentative de suicide (180 cas) ; celles non étiquetées dépressives et n’ayant jamais tenté de mettre fin à leurs jours (234 cas).
Résultats des comparaisons (après prise en compte de nombreux paramètres comme l’âge, le sexe, le volume cérébral, les traumatismes de l’enfance et ceux du crâne…) : la partie postérieure du corps calleux apparaît significativement d’une surface moindre chez les «suicidants» (219,5 mm2) par rapport aux «témoins sains» (249,5 mm2) et aux «témoins dépressifs» (245,5 mm2). Cette étude démontre l’existence d’anomalies structurales du corps calleux associées aux comportements suicidaires chez des sujets âgés, concluent en substance les chercheurs. Pour autant ils mettent prudemment en garde quant à la possible signification de cette association : «La relation de cause à effet entre une atrophie du corps calleux et la survenue de comportements suicidaires reste encore à être confirmée par la mise en évidence des mécanismes cellulaires impliqués dans cette relation» précise Sylvaine Artero. Le fait est donc bel et bien acté. Comme dans les études précédentes, le «lien», quoique statistiquement établi, ne peut en aucun cas être assimilé à une relation de causalité.
Ceci n’interdit nullement aux chercheurs – au vu notamment des études précédentes – d’émettre une hypothèse : celle d’un possible rôle du corps calleux dans les mécanismes fonctionnels conduisant à des conduites suicidaires. «L’atrophie du corps calleux pourrait contribuer à une connectivité inter-hémisphérique anormale et conduire à des dysfonctionnements des régions cérébrales impliquées dans les mécanismes des troubles de l’humeur incluant des anomalies cognitives comme des déficits dans la résolution de problèmes» suggère Sylvaine Artero. On notera qu’il ne s’agit là que d’une suggestion.
Comment passer de la «suggestion» à la «démonstration» ? L’équipe envisage de généraliser ce premier résultat, notamment par l’étude de la taille du corps calleux de personnes plus jeunes. Pour les chercheurs, la confirmation de cette observation structurale dans d’autres populations désignerait cette structure cérébrale comme un des biomarqueurs potentiels de la vulnérabilité aux conduites suicidaires. A ce titre, cette confirmation «ouvrirait la voie à de nouvelles études qui porteraient sur les mécanismes physiopathologiques».
On appréciera, ici, le recours au mode conditionnel. Mais on ne peut pas non plus faire l’économie de certaines interrogations quant aux postulats d’un tel travail comme quant aux suites qui, le cas échéant, pourraient lui être données. Peut-on, raisonnablement, imaginer bâtir une physiopathologie de la «vulnérabilité au suicide» ? Si oui quel usage la société pourrait-elle faire de la mise au point de «biomarqueurs potentiels» ? A dire le vrai, point n’est besoin de se souvenir de la structure précise et des fonctions transversales du corps calleux – pour s’intéresser à des questions à ce point existentielles.