Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07148.jsonl.gz/1053

Le générique de fin de Twin Peaks: The Return, qui montre Dale Cooper, le héros, de nouveau enfermé dans la Red Room dont on le croyait sorti, écoutant les secrets de Laura Palmer défunte, a quelque chose de triste et de tragique qui suggère qu'il est le véritable auteur de tout ce qui a semblé se produire: il l'a imaginé, fantasmé. Peut-être n'est-il jamais sorti de la Red Room, où il a reçu un coup mortel à la fin de la saison précédente. Il lui a été donné par son vieil ennemi Windom Earle, dont il a volé la femme et trahi la confiance. Il continue de payer pour ses péchés en vivant diverses vies illusoires au cours desquelles il fait des expériences progressivement rédemptrices, mais qui ne l'en ramènent pas moins toujours à lui-même. Laura Palmer figure son ange, son soi profond, ou divin, qui lui chuchote les rêves qu'il doit faire pour s'amender. Son lien avec la lumière infinie a été montré quand elle retire son visage de sa tête.
Mais pour Cooper, à la recherche de Laura comme il est à la recherche de lui-même, le chemin est sans fin, et comme on espérait une rédemption finale, définitive, on est frappé de stupeur, déçu, triste, et la tragédie s'exerce sur l'âme. Car qu'est-ce qu'une tragédie, sinon le châtiment divin d'un héros qui a fauté? C'est bien cette situation ici.
Des pistes sont données, montrant que le monde n'est qu'un rêve destiné à purifier une âme immortelle, située hors du temps. Il est question d'un rêve à l'intérieur d'un rêve, et de savoir qui est le rêveur.
Certains commentateurs ont fait remarquer que cela ressemble aux visions symboliques que, selon la religion tibétaine, on fait juste après la mort - en attendant de gagner le monde d'en haut, lumineux et pur. Car ce qui est étrange, chez David Lynch (et le sauve de la psychologie spéculative), est que, dans ces projections de l'âme détachée du corps, une mythologie se dessine, comme si les rêves étaient le reflet symbolique de forces morales existant objectivement dans l'univers. De telle sorte que, dans le monde des vivants même, ces forces agissent, et que ces projections parlent bien de la réalité ordinaire - au-delà de ce qu'elles semblent être et de ce qui les expliquerait dans la psychologie tibétaine, d'emblée plus mystérieuse, et plus moralement marquée, que l'occidentale. Somme toute, il n'est pas important d'expliquer rationnellement les projections de Dale Cooper mort, puisque cela pourrait aussi bien, à un niveau supérieur de conscience, définir la vie menée avant la mort - dans le monde physique. David Lynch n'a-t-il pas déclaré, refusant d'opposer les deux modes d'existence, que la vie même était un rêve?
À la fin de ce Return, le visage de Dale Cooper apparaît en surimpression des actions qui voient le double maléfique du héros abattu, et son démon détruit. C'est très beau, énigmatique, poignant, comme s'il y avait une conscience supérieure de l'homme contemplant les événements qu'il vit - comme si, là encore, l'homme se dédoublant, il devenait en quelque sorte son propre ange - son propre dieu tutélaire. Mais l'émotion vient aussi de l'impression qu'il ne vit qu'une illusion, qu'il n'est pas réellement sorti de la Red Room, et qu'il n'a pas l'air, dans ce visage en surimpression, joyeux et conscient des choses, mais comme absent et triste, comme en état d'hypnose. La tragédie alors se prépare: l'échec de la tentative finale de libérer Laura Palmer, c'est à dire de se libérer de ses démons - et de la Red Room.
Car on pourrait dire que, ne sachant plus s'il rêve ou s'il vit, il est entré dans la démence. Le dernier épisode, dans lequel il est censé avoir remonté le temps et où il ne retrouve pas les choses comme il les a vécues, le suggère. Mais cela n'est pas ce qui prévaut. Les polarités morales demeurent bien, comme étant seules substantielles.
Il est du reste possible que, dans le monde ordinaire, il en soit également ainsi: que nous vivions le rêve d'un géant défunt. C'est suggéré dans l'ancienne mythologie germanique, selon laquelle le monde n'est que le corps mort d'Ymir. C'est l'origine probable de l'idée de Shakespeare: life is but a dream. Dans un souffle ultime, un dieu crée le monde, qui se dissout - puis cela recommence, peut-être.
Il reste à savoir si réellement le géant a notre visage...