Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07189.jsonl.gz/1088

Devant le spectacle d'une économie mondiale qui, parce que soutenue à bout de bras par les banques centrales, s'enfonce lentement dans la dépression tel un engin qui fuse au lieu d'éclater, des idées surgissent de tous côtés pour éviter le désastre. Il y a par exemple ce manifeste de dix-sept signataires de l'Institute for New Economic Thinking appelant à une sorte de risorgimento de la zone euro. Ou la controverse, presque aussi épique que celle de Valladolid, entre économistes allemands, les uns farouches opposants à toute mutualisation de la dette souveraine, les autres plus enclins à composer car nécessité fait loi.
Mais il y a aussi, plus près de nous, des avis bien arrêtés sur ce qu'il convient de faire ou ne pas faire. On en trouve même dans les lettres de lecteurs de laTribune , comme celle de ce linguiste qui récemment dénonçait ce qu'il appelle une confusion sémantique entre «argent réel» et «argent comptable» (Bargeldet Schriftgeld , en allemand), le premier, à son avis, seul digne de respect, tandis que le second, «créé ex nihilo sous forme de crédit», serait la cause de tout.
Précisons, au risque de contrarier notre lecteur, que la distinction qu'il juge essentiel d'établir entre circulation fiduciaire (les billets de banque et les pièces) et avoirs à vue des banques auprès de la BNS n'a en réalité guère d'importance. L'une et l'autre sont simplement deux formes d'une seule et même monnaie - dite monnaie centrale, émise par la Banque centrale en contrepartie de ses actifs (or, devises, titres), donc pas tout à fait «ex nihilo» - et dont les proportions respectives sont simplement le résultat des habitudes de paiement du public. Ces habitudes étant plutôt stables, la quantité d'«argent réel» ne varie guère qu'en fonction du volume de l'activité économique.
Si la totalité de la monnaie centrale était constituée de Bargeld (le «liquide», en langage courant), ce qui adviendrait dans le cas fort improbable où aucun d'entre nous n'ouvrait le moindre compte bancaire, il ne se produirait pas cette multiplication impressionnante du Schriftgeld qui s'opère par le truchement du crédit bancaire. Ce sont en effet les banques qui, en ouvrant des lignes de crédit à leur clientèle, donnent naissance à cette masse de monnaie scripturale qui représente jusqu'à seize fois voire davantage le numéraire en circulation.
Evidemment, lorsque les Grecs apeurés retirent leurs euros de leurs comptes, ils réduisent brutalement la base de la pyramide du crédit, obligeant la Banque centrale de Grèce à fournir de la liquidité aux banques, en quelque sorte «ex nihilo». Mais comme, de toute façon, les banques ne prêtent plus beaucoup, cela ne porte guère à conséquence...