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Entretien | La langue arabe est fêtée chaque année le 18 décembre, à l’occasion d’une journée internationale organisée par les Nations unies. Une langue qui a irrigué le français, en particulier depuis le Moyen Âge, selon des voies parfois surprenantes, révélées par le lexicographe Roland Laffitte.
Avec près de 250 millions de locuteurs usuels dans le monde, la langue arabe est la 4ème langue la plus parlée après l’anglais, le mandarin et l’espagnol. Langue de communication et de civilisation, elle est célébrée chaque année le 18 décembre à l’occasion d’une journée internationale organisée par les Nations unies. Le lexicographe Roland Laffitte estime qu’environ 400 à 800 mots couramment utilisés en français portent la marque de la langue arabe.
Comment ces mots sont-ils arrivés dans notre langue ?
Certains mots sont directement entrés dans la langue française, comme casbah, qui nous arrive d’Alger. Mais pour la plupart des mots, l’arabe a été l’intermédiaire d’autres langues, c’est-à-dire les langues sémitiques de la région du Moyen-Orient comme l’akkadien, l’araméen, le syriaque, le sudarabique et même l’hébreu… Et puis des langues comme le perse ou le sanskrit. Le mot sucre, par exemple, nous vient du sanskrit et il a voyagé par la langue arabe jusqu’à nous. Il y a des mots qui viennent ainsi également du chinois comme satin et puis beaucoup qui nous viennent de langues anciennes qu’on ne connaît pas. On ne peut pas déterminer l’origine de toutes les langues et notamment certaines “petites” langues qui ont disparu au moment où se sont créés de grands ensembles qui ont adopté des langues officielles.
Notez que ces termes ont effectué un voyage direct depuis l’arabe : c’est le cas de casbah. Mais d’autres, plus nombreux encore, ont effectué un périple compliqué. Ils ont dû marquer une ou plusieurs étapes, dont la dernière a pu être, selon les cas, le latin médiéval : c’est ce qui s’est passé pour azur, l’espagnol pour algarade, l’italien pour coton, le portugais pour mousson, le catalan pour aubergine, l’occitan pour madrague, le turc pour café, parfois même l’anglais, ainsi pour chèque, et, de façon plus inattendue encore, l’allemand pour benzine ou le russe pour mazout.
Vous avez parlé du latin médiéval. Quel a été le rôle du Moyen Âge dans ce voyage des mots arabes vers le français ?
C’est à cette période que sont arrivés une bonne partie des mots arabes dans notre langue encore utilisés aujourd’hui. Les milliers de traductions réalisées au Moyen Âge, surtout aux XIIe et XIIIe siècle, ont apporté quantité de mots. Ces mots sont passés directement dans le latin des clercs et à partir de là ils ont inondé les langues européennes. Que ce soit pour les mathématiques, avec les mots algèbre, chiffre, zéro, des termes astronomiques comme azimut, des termes médicaux ou alchimiques comme alcali, concernant la faune et la flore… et puis bien d’autres disciplines encore.
D’autres mots ont été captés au moment des croisades, là-bas en Orient, à travers les Etats francs. C’est le cas d’assassin, qui est un mot assez connu finalement. D’autres aussi ont été pris au Maghreb, comme bougie, qui est le nom de la ville où était fabriquée ce type de chandelle de suif, aujourd’hui Béjaïa.
Certains mots sont aussi arrivés dans notre langue par la voie orale, notamment à partir de la Renaissance…
Oui, et il est intéressant de regarder par quelles voies tous ces mots sont passés. Cela peut-être la voie écrite, comme on vient de le voir avec le latin scientifique. Mais avec les Temps modernes, c’est-à-dire des Grandes découvertes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, vous avez tout un tas de gens, des commerçants, des navigateurs, des aventuriers, des diplomates qui ont traversé les empires ottoman, perse ou moghol, qui sont allés en Afrique et qui ont ramené de nombreux mots, qu’on a appelé à l’époque les mots “de relation” ou les mots de “voyage”.
Des noms d’animaux sont arrivés comme girafe, des arbres comme baobab, des institutions, comme nabab. Ou encore le mot lascar, qui désignait au départ un “matelot indien” dans les mers des Indes Orientales, pour signifier ensuite “un individu hardi, rusé et habile à se tirer d’affaires”, et qui diffère de celui qui nous est venu plus tard d’Algérie au sens de “soldat”, puis “d’homme courageux”.
Les derniers apports datent-ils de la période coloniale ?
Non, pas seulement, bien que l’époque coloniale – qui démarre avec l’expédition de Bonaparte en Egypte et se termine avec l’indépendance de l’Algérie en 1962 – soit très riche en apports. Pendant cette période, les mots ont voyagé par plusieurs chemins. Quelques-uns, parmi les termes utilisés par l’administration, nous sont restés : c’est le cas de zouave. D’autres, les “petits mots de commandement” à l’adresse des autochtone, comme bésef pour dire “beaucoup”, fissa, “vite” ou balek, “attention”, ont été conservés dans le français populaire et familier. Une bonne quantité est spécifique aux troupes coloniales, comme barda ou bled. Notons à ce propos qu’il était alors de coutume de marquer son univers familier par des mots arabes dans un but identitaire et ludique, pour “faire bien” vis-à-vis des civils qui n’étaient jamais allés en Algérie. D’autres mots encore, utilisés par les colons, ont disparu ou alors ont été ramenés en France quand ils ont été “rapatriés”, comme chicaya ou merguez.
La sédentarisation de l’immigration maghrébine a également dû jouer un grand rôle dans le voyage des mots arabes…
Effectivement, si certains termes utilisés à l’époque coloniale ont été revivifiés par l’installation de l’immigration maghrébine en France à partir des années 1960, comme maboul ou meskine, ils sont sortis des quartiers et des cités avec la scolarisation des enfants à partir de la fin des années 1970, et se sont communiqués, par les cours d’école puis par le rap, dans ce que l’on peut appeler la “langue des jeunes”.
Pensez à beur, dawa pour dire “désordre” ou seum pour “rage”. Certains ont même passé la rampe pour se répandre dans la presse et le monde politique comme kif et kiffer. Outre cela, l’arabe nous a légué de nombreux termes culinaires, de mets comme chorba ou de pâtisseries comme halva.
Et les mots de la religion ?
Oui, du fait que nous comptons de nos jours plusieurs millions de musulmans dans notre pays, qu’ils soient musulmans pratiquants ou de tradition familiale ou de culture, il est logique que le vocabulaire de l’islam pénètre la société française. Nous connaissions depuis longtemps le mot ramadan mais sont désormais courants les mots halal ou hidjab. D’un autre côté, l’actualité draine de nombreux mots depuis ayatollah jusqu’à djihad, et cela pour le meilleur et pour le pire. Les mots de la religion islamique sont en effet parfois retournés contre elle dans une attitude intolérante : pensez à fatwa, employé pour dire « décision arbitraire » et même « appel au meurtre ».
Quelle est l’importance des mots venus de l’arabe dans la langue française ?
C’est une évaluation très difficile car elle ne peut être que relative au registre de la langue. Si l’on prend pour base les dictionnaires du français courant comme le Petit Larousse ou le Petit Robert qui donnent 40 à 50.000 articles, nous avons moins de 500 mots qui, directement ou indirectement viennent de l’arabe. Mais cela ne tient pas compte des mots dérivés, ce qui ajoute peut-être 200 mots courants. La statistique exacte est à faire. Mais cela ne traduit de toute façon pas l’imprégnation de la langue française par la langue arabe, et cela pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, ces dictionnaires ne donnent que les noms communs. Ils ne tiennent pas compte des prénoms et des noms de famille qui peuplent notre quotidien et qui sont portés par des millions de nos concitoyens et de résidents en France. Imaginez que l’an passé, Mohamed est entré dans les 20 premiers prénoms inscrits à l’état civil !
Il y a ensuite les lexiques spécialisés dont on parle peu. Dans les catalogues astronomiques, on peut dénombrer, outre Aldébaran, Bételgeuse ou Véga, plus de 500 étoiles portant des noms forgés par l’arabe et connus par les astronomes amateurs. Cela fait beaucoup. La statistique est à faire pour les termes savants de la chimie, où par exemple les dérivés d’alcool ou benzène sont innombrables, mais aussi pour la faune et la flore.
Et puis il y a des mots arabes clandestins, dont le nombre est extrêmement difficile à évaluer. Par exemple l’épithète “romaine” qui est accolé à une balance. On a l’impression que la balance romaine nous vient des Romains. En fait pas du tout. Le mot romaine vient de l’arabe rumāna qui veut dire “grenade”. Pourquoi ? Parce que cette balance possède sur un bras un dispositif d’équilibre qui ressemblait à une grenade.
Les mots de ce type, traduits d’une autre langue et que l’on appelle calques, sont difficiles à déceler car il faut les suivre à la trace dans l’histoire. Si l’on sait en général que les termes du jeu d’échecs, à commencer par ce mot lui-même, vient de l’arabe, on n’imagine mal le nombre de calques existant dans les autres jeux de table, qu’il s’agisse des jeux de dames ou des jeux de cartes. Je viens à ce propos de découvrir un calque que je ne soupçonnais pas, c’est le mot eau de vie. Il est né dans l’alchimie arabe pour ce que l’on pourrait traduire par ” élixir de longue vie”, dont mā’ al-hayāt puis māhya, “eau de vie”, sont respectivement une forme dérivée puis une forme elliptique. Passé au XIIIe siècle par les médecins familiers des textes arabes sous la forme aqua vitae, le mot a été traduit en français sous forme d’”eau de vie”, tandis qu’il était adapté en gaélique puis en anglais sous la forme whisky, et en russe et polonais sous celle de vodka.
Anne Fauquembergue
Colombie: la langue espagnole et ses racines arabes
Selon les classements, l’espagnol est la troisième langue la plus parlée au monde. Mais c’est sans compter le mélange avec ses racines arabes. La présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles a laissé des vestiges dans le castillan. Ces derniers se sont ensuite étendus dans l’ensemble des pays hispanophones. En Colombie, il est connu et reconnu que des centaines de mots d’usage quotidien sont d’origine arabe. Il suffit de demander et les langues se délient sur la question.
De notre correspondante à Medellin,
Il n’est pas rare de trouver des traits physiques communs entre les Colombiens et les Arabes. Il vous le diront eux-mêmes sans rougir, tout comme Luis. Ce chauffeur de taxi à la barbe parsemé de gris et de blanc s’en amuse régulièrement avec ses clients. A presque 60 ans, il baragouine un peu de français, d’anglais et d’arabe.
Tout sourire, il aime les mélanger pour divertir ses passagers : « On me dit souvent que je ressemble à un Arabe. Il y a des fois, quand il fait très chaud, je mets ce petit bout de tissu sur la tête, un peu tel un turban et là mes clients d’origine arabe, car il faut dire qu’il y en a de plus en plus, se mettent à me parler en arabe. C’est très drôle. Mais il est vrai qu’on utilise un tas de mots d’origine arabe comme “camisa, almohada, aceite, oliva, limón, naranja, sandía, zanahoria” (« chemise, coussin, huile, olive, orange, citron, pastèque, carotte »). Même dans la prononciation, il y a beaucoup de sons identiques comme ” la jota – le J ” et le ” H ” aspiré. »
Un dictionnaire de 2 000 mots arabes dans la langue espagnole
Comme Luis, la majorité des Colombiens parle ouvertement de ces vestiges linguistiques. Les professeurs d’arabe le confirment. Ahmad Dazuki donne des cours deux fois par semaine dans la mosquée de Medellin. Il assure qu’il prend le temps de leur expliquer ces subtilités. La plupart étant des hispanophones, l’apprentissage leur paraît alors plus simple.
« Il existe un dictionnaire officiel des 2 000 mots d’origine arabe. Il a été établi en 1999. Ils ont été reconnus par une institution académique, explique-t-il. Mais le plus impressionnant, c’est les vestiges dans la culture. Il y a des noms de lieux, de sites arabes dans toute la Colombie et tous les pays qui ont été sous domination espagnole ou arabe. Souvent, c’est seulement la prononciation qui change la signification du mot et ainsi l’intègre à la langue espagnole. »
Des exemples à foison
Ahmad Dazuki commence alors la démonstration concernant le Rio Magdalena, le fleuve le plus important de la Colombie, qui se trouve dans une large vallée entre les cordillères centrale et orientale des Andes colombiennes, en direction du Nord à travers tout le pays. « Le fleuve Magdalena a été découvert par Rodrigo de Bastidas, le fondateur de la ville de Santa Marta. La partie qu’il a découverte est celle qui se jette dans la mer. On la nommait à l’époque ” Bocas de Ceniza “, qui veut dire ” les bouches de cendres “. Mais, en voyant son immensité qui ressemblait à une mer gigantesque , il l’a renommé ” al magdolana “, qui signifie ” l’immensité, le majestueux est nôtre “. Avec la déformation de prononciation, c’est devenu Magdalena. »
Cependant, dans l’histoire colombienne, ce nom est reconnu comme étant celui d’une sainte : Marie de Magdala. Son nom espagnol complet étant Rio Grande de la Magdalena, ce qui signifie « la grande rivière de la (Marie-) Madeleine ». Un autre exemple marque la domination arabe à Medellin. L’un de ses quartiers, celui de la mairie, se nomme Alpujarra. Il est dérivé du mot arabe « al-Busherat » (al-bugscharra) traduit comme « Terre de pâturages ». Ahmad explique qu’à la découverte du site, il n’y avait que de larges plaines et des pâturages à perte de vue, d’où l’appellation liée aux pâturages. Aujourd’hui, il s’agit d’un quartier administratif mais aussi d’une station de métro. Ce mot fait partie de l’ensemble des autres qui débutent avec « Al », tous liés à la langue arabe.
Pourquoi cette influence de la langue arabe ?
Cette influence de la langue arabe est liée tout d’abord à la présence des Arabes dans la péninsule ibérique durant huit siècles. La conquête débute au VII siècle. Son influence est très marquée en Andalousie qui fut alors bilingue au moins jusqu’au XIe ou XIIe siècle.
Ensuite, la complexité de la langue arabe a contaminé l’espagnol. Ahmad Dazuki explique cette influence par les origines de la création même l’arabe. « La langue arabe est une langue avec des racines propres, elle n’est pas dérivée d’une autre, explique le professeur. Ces mots sont donc uniques. Il y a beaucoup de mots qui ne sont pas traduisibles ni en espagnol ni dans une autre langue. Alors les mots sont restés tels quels dans l’usage espagnol. » Ainsi, certains chercheurs linguistes affirment que 8% des mots espagnols sont dérivés de l’arabe, soit 4 000 mots.
Enfin, il faut noter que l’engouement pour la langue arabe est également croissant en Colombie. Du fait de l’expansion de l’islam dans le pays mais aussi de la passion pour la culture orientale. A Medellin, il existe même un diplôme de spécialisation sur la culture arabe et du monde musulman dans l’une des universités les plus côtés de la ville : EAFIT.
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Dans un nouveau livre, Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, Jean Pruvost, professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française, dissèque quatre cents termes. Un ouvrage instructif.
L’Histoire et la langue se mêlent extraordinairement. C’est ce qu’illustre à merveille le nouveau livre de Jean Pruvost, notre fameux professeur de lexicologie et d’histoire de la langue française à l’université de Cergy-Pontoise. Le titre constitue un vaste programme: Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit (Lattès). L’auteur du Dico des dictionnaires présente et retrace l’histoire des emprunts de la langue française à l’arabe dans différents champs lexicaux.
Mais, tout d’abord, rendons à César… Un travail similaire avait déjà été effectué avec brio il y a dix ans par le journaliste et romancier Salah Guemriche avec son Dictionnaire des mots français d’origine arabe (et turque et persane), publié aux éditions du Seuil. Jean Pruvost lui rend d’ailleurs hommage en mettant l’une de ses phrases en exergue: «Il y a deux fois plus de mots français d’origine arabe que de mots français d’origine gauloise! Peut-être même trois fois plus…» L’auteur cite d’autres «éveilleurs» dont le remarquable ouvrage de son confrère et ami Alain Rey: Voyage des mots de l’Orient arabe et persan vers la langue française (Trédaniel)
L’arabe, en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté
Le professeur de lexicologie, à travers le chemin souvent surprenant de plus de quatre cents mots, ne dit pas autre chose. Qu’on en juge: «Dès lors, on comprend aisément que la langue arabe vienne en troisième position parmi les langues à laquelle le français a le plus emprunté, tout juste après la langue anglaise et langue italienne», écrit-il dans un premier chapitre érudit qui fait appel à l’histoire des civilisations. Et d’expliquer: cette langue a été véhiculée par les croisades, les conquêtes arabes, les échanges commerciaux en Méditerranée, et plus près de nous par l’exil des pieds noirs ou la musique.
Il est impossible de citer les quatre cents mots qu’il recense, dissèque et nous explique (l’index est d’une richesse hors normes). Jean Pruvost dit tout simplement: «De la tasse de café à l’orangeade, de la jupe de coton au gilet de satin, de l’algèbre à la chimie ou aux amalgames, à propos de la faune, de la flore, des arts, des parfums, des bijoux, de l’habitat, des transports ou de la guerre, nous employons chaque jour des mots empruntés à l’arabe.» On le voit, il n’y a pas que toubib, baraka, sarouel, taboulé, nabab, kebab, babouche ou moucharabieh. On découvre les mots truchement, abricot, mohair, chiffre, épinard, civette, amiral, algorithme, arsenal…
En six chapitres (de «Nos ancêtres… mais encore» à «Une langue en mouvement de Saint-Denis et du RAP», en passant par «Dans nos premiers dictionnaires», «Les chemins des mots arabes» et «Voyage thématique en français via les mots d’origine arabe»…) il nous convie à un formidable voyage au cœur de l’Histoire et de la langue. Ce livre est d’utilité publique.
Nos ancêtres les Arabes, ce que notre langue leur doit, de Jean Pruvost (Lattès). 318 pages, 19 €.
- Juliette Bénabent / Publié le 11/05/2015 dans Télérama
Au lycée Jacquard, dans le 19e arrondissement de Paris, ils sont près de deux cents chaque semaine. Deux cents élèves de la seconde à la terminale, issus d’une quarantaine de lycées, qui étudient l’arabe en « enseignement inter-établissements ». « Très motivés », selon le proviseur adjoint, Damien Lucas, ils viennent souvent de loin, un soir ou le mercredi après-midi. Chaque année, leur nombre augmente de plusieurs dizaines. A Paris, seulement huit lycées et trois collèges proposent l’arabe en langue vivante — tous situés rive droite. Le courrier officiel du rectorat qui, en 2012, incitait sept établissements de la rive gauche à les imiter a essuyé sept refus… « La rareté des classes d’arabe est un mystère pour moi, reconnaît Damien Lucas. C’est une richesse pour l’établissement, et un élément positif à verser au dialogue entre les différentes composantes de notre société. »
Langue officielle de vingt-cinq pays, l’arabe est l’une des six langues de l’ONU. Environ trois millions de personnes le parlent en France, où son enseignement a une longue histoire : entré au Collège de France à la fin du XVIe siècle, il est au programme de l’Ecole spéciale des langues orientales dès sa création, en 1795. L’agrégation d’arabe existe depuis 1905, le Capes depuis 1975. Xavier North, ancien délégué général à la langue française et aux langues de France, énonce « un triste paradoxe : nous sommes l’un des seuls pays occidentaux à offrir un enseignement de l’arabe au sein de l’école publique, et dont le patrimoine intellectuel compte d’immenses arabisants. Cette belle tradition est contrecarrée par ce qu’il faut bien appeler une ghettoïsation de cet apprentissage. » A l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), le professeur Luc Deheuvels résume : « Dans un contexte où tout ce qui a trait à l’islam est suspect, l’enseignement de l’arabe souffre d’une mauvaise image. Nous devons pourtant le considérer comme une grande langue de la mondialisation, et plus seulement comme celle d’une communauté religieuse. »
Sacralisé par le Coran, au VIIe siècle, l’arabe en est indissociable : souvent, l’étude du texte fondateur est intimement liée à celle de la langue. Réussir à laïciser l’apprentissage de l’arabe n’est pas une petite affaire, comme on le voit à l’école primaire. Il y est étudié par près de quarante mille élèves, dans le cadre des Elco (enseignements de langue et de culture d’origine). Créés dans les années 1970, au départ pour les enfants d’immigrés, ces cours sont dispensés par des enseignants étrangers, selon des accords bilatéraux entre la France et les pays concernés (1) . La notion de laïcité y est parfois totalement absente. Une ancienne inspectrice se souvient « avoir vu des versets du Coran dans des cahiers de CE2, ou des enseignants inscrire au tableau la date de l’hégire, le calendrier musulman ! » Maintes fois critiqués pour leur médiocrité linguistique et leur risque de « renforcer les références communautaires », selon un rapport du défunt Haut Conseil à l’intégration, les Elco, de plus, « ont eu pour effet pervers l’absence de développement d’un enseignement franco-français », selon Bernard Godard, ancien spécialiste de l’islam au ministère de l’Intérieur (2) .
Démonstration au collège et au lycée. Ici, les cours d’arabe sont assumés par l’Education nationale et ne se réfèrent jamais au Coran. Mais ils ne concernent plus que sept mille six cents collégiens et lycéens dans le public — où ils sont déjà vingt-et-un mille trois cents à apprendre le chinois. « On conserve des Elco très contestables pour maintenir un contact avec la culture d’origine, et ce besoin disparaîtrait en sixième, quand les cours dépendent de l’Etat ? C’est absurde », raille Bernard Godard. Dans soixante-quatre départements, aucun collège n’enseigne l’arabe ; dans trente-trois, aucun lycée. Rien, par exemple, dans toute la Corse, l’Oise ou la Seine-et-Marne. A Lyon, Alice, 15 ans, passionnée par cette langue, a dû suivre les cours à distance du Cned, comme environ deux mille élèves. « Les collèges qui le proposent sont en grande banlieue, à Vaulx-en-Velin ou à Vénissieux. On sent bien la stigmatisation qu’implique cette offre marginalisée », regrette sa mère.Le chinois, la musique, le théâtre : pour rendre leur établissement attrayant, principaux et proviseurs pensent à tout… sauf à l’arabe. « Ce sera le souk » ; « Mon collège deviendrait l’antichambre de la prison » ; « Mes élèves juifs seraient choqués »… Des arguments stupéfiants pour les inspecteurs d’arabe qui les rapportent. Bruno Levallois, ancien inspecteur général de l’Education nationale, s’emporte : « On confond tout : la langue arabe et l’islam, la population arabophone et la délinquance. Un recteur du Midi m’a dit : ”Je ne veux pas d’ayatollahs chez moi.” Un autre, dans le Rhône, était tout fier d’avoir nommé un professeur d’arabe… en prison ! » Certains collèges proposent l’arabe mais dissuadent les familles d’y inscrire leurs enfants. Yahya Cheikh, agrégé chargé des cours au lycée Jacquard, se souvient d’un principal de banlieue parisienne qui préférait conseiller l’espagnol : « Il espérait qu’avec moins d’élèves la classe d’arabe fermerait. » A Lille, un projet de cursus bilangue anglais-arabe s’est heurté au refus d’un établissement, qui arguait le manque de place, et au chantage d’un autre, qui voulait bien accueillir la langue arabe, à condition d’ouvrir aussi une classe de chinois ! « Le virage est encore à prendre, confirme l’inspecteur général d’arabe Michel Neyreneuf. Nous avons besoin de construire des générations de bons arabisants, cette langue offre de larges perspectives économiques et culturelles. Mais les recteurs et chefs d’établissement convaincus sont encore trop rares. »
Absence de politique volontariste
Sans compter les gouvernants. Contrairement à l’allemand, ou plus récemment au chinois, jamais l’arabe n’a bénéficié d’une politique volontariste pour promouvoir son enseignement. L’agrégation et le Capes sont à géométrie variable — cette année, huit postes sont ouverts (quatre pour chaque épreuve), mais le Capes n’en offrait ni en 2011, ni en 2013, ni en 2014. Des établissements manquant de personnel embauchent des profs contractuels ; mais des diplômés sont envoyés dans des lieux sans élèves, comme cette agrégée nommée dans l’académie d’Amiens, qui ne compte plus de classe d’arabe ! En 2012, Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale, déclarait : « L’enseignement de l’arabe doit être un axe de développement stratégique pour le ministère. » Un groupe de travail avait mis au point, à l’époque, un document vantant l’intérêt de cette langue aux chefs d’établissement. Le ministre a changé (deux fois), et la brochure est restée dans un tiroir.
« Nous ne sommes pas aidés par la géopolitique », soupire Michel Neyreneuf. A peine nommée, à l’été 2014, la ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem était victime d’une fausse circulaire sur les réseaux sociaux (une enquête est en cours) : elle y aurait encouragé les maires à instaurer des cours d’arabe. « Son cabinet est tétanisé par le sujet, estime Bruno Levallois, l’ancien inspecteur général qui participait au groupe de travail du ministère Peillon. Avec le FN en embuscade, tout ce qui touche à l’arabité en France est extrêmement sensible. La ministre est ligotée. » Par crainte d’être accusée de promouvoir sa culture d’origine, elle serait empêchée de développer l’enseignement de l’arabe… Une explication qui fait bondir Pierre-Louis Reymond, professeur en classes préparatoires à Lyon : « A elle de laisser ses peurs au vestiaire ! Quand on gouverne, il faut être courageux. » Malgré nos demandes répétées, le ministère n’a pas souhaité participer à notre enquête.
En attendant, tout continue de reposer sur l’enthousiasme des recteurs ou chefs d’établissement convaincus. Les classes bilangues ou les sections internationales qui ouvrent sont des succès, comme au collège Louis-Germain de Saint-Jean-de-Védas, près de Montpellier. « On a eu du mal à recruter au départ, mais cette année nous avons vingt élèves en sixième », témoigne Batoul Wellnitz, professeur d’arabe, qui espère « sortir cette langue des quartiers difficiles et la faire accéder, à terme, à une mixité sociale. » En région parisienne, une enseignante (elle requiert l’anonymat) raconte que dans son collège-lycée les classes d’arabe font le plein, à vingt-sept élèves, et refusent des demandes. « Les familles commencent à se rendre compte que l’arabe peut ouvrir des perspectives et qu’il vaut mieux l’apprendre à l’école, espère-t-elle. Pour la première fois, aux portes ouvertes du lycée, j’ai entendu des critiques sur les cours de la mosquée voisine. »
Etudier l’arabe en dehors de l’éducation nationale
Car si l’école est frileuse, les associations, souvent religieuses, investissent en force le terrain. Yahya Cheikh étudie depuis des années cette offre en pleine croissance. « Elle est impossible à mesurer exactement, mais j’estime qu’au moins trois cent mille personnes, en France, étudient l’arabe en dehors de l’Education nationale. » Toutes les mosquées (elles sont deux mille trois cents) proposent des cours. A Argenteuil, à la grande mosquée Al-Ihsan, le dimanche après-midi, le premier étage résonne des voix enfantines qui récitent en classe les sourates du Coran. Tout fiers, des élèves de 6 ans tracent au tableau les lettres qu’ils ont appris à écrire. Près de huit cents enfants, de 5 à 17 ans, suivent ici des cours une demi-journée par semaine : deux heures de langue, une heure de Coran, une heure d’« éducation islamique ». « Avec des enseignants différents, précise le directeur, Mourad Khoutri, par ailleurs prof de maths dans un collège voisin. Le jour des inscriptions, il y a la queue dès 7 heures du matin. » La mosquée a ouvert en 2001 dans cet ancien garage Renault de 8 000 mètres carrés, aujourd’hui lieu de prière pour plus de dix mille fidèles. Le fondateur algérien, Abdelkader Achebouche, 84 ans, explique : « Nous avons tout de suite eu une demande forte pour des cours d’arabe, mais aussi d’éducation musulmane. » Ici, la langue est étroitement mêlée à la religion, même si théoriquement l’école est ouverte à tous.
Comme à La Courneuve, à l’Institut Formation Avenir, installé dans un ancien atelier de charcuterie, peint en blanc et bleu clair — « les couleurs du bled », s’amuse le directeur Habib Mokni, qui fut en Tunisie l’un des fondateurs du mouvement Ennahda. L’école, sans subvention (ni publique, ni privée, ni d’une mosquée), enseigne l’arabe et la « morale musulmane » à plus de quatre cents enfants. « A chaque crise de société impliquant la communauté arabe, la demande augmente, constate Habib Mokni. Quand les musulmans se sentent rejetés, ils se replient dans un réflexe protectionniste, et la langue est un marqueur fort d’identité. Mais l’attente religieuse est secondaire : si les familles trouvaient une offre sérieuse d’arabe à l’école, on aurait moins d’élèves ! »
Apprendre l’arabe est un besoin et la manière de l’enseigner, un enjeu
Pour rehausser la qualité de ces cours associatifs et former les professeurs, Ahmed Dabbabi a cocréé en 2007 un Observatoire européen de l’enseignement de la langue arabe. « Nous travaillons pour améliorer la pédagogie et sortir l’enseignement des mosquées. Mais le Coran est une immense référence linguistique, on ne peut pas le distinguer de la grammaire, de la syntaxe, de toute la rhétorique de la langue. Notre culture est basée sur ce livre, qui a fait à la fois notre langue et notre religion, explique-t-il. Ce n’est pas une raison pour nous regarder comme des fous dangereux ! » Car le développement de ces cours privés, échappant à tout contrôle, nourrit le fantasme. Bernard Godard, l’ancien « monsieur Islam » du ministère de l’Intérieur, en convient : « Leur existence est admise, et personne, ni les Renseignements, ni aucune structure de contrôle, ne met son nez dedans. Il ne faut pas s’imaginer que ces classes sont tenues par des extrémistes, mais elles diffusent une langue purement liturgique, et non une langue vivante de communication. »
Les principaux dangers de cet enseignement sont sa piètre qualité et la communautarisation qu’il entraîne. Le professeur Yahya Cheikh confirme : « Ces cours ne sont pas des fabriques de djihadistes, mais ils impliquent un prosélytisme indirect : leur enseignement ne repose pas sur les valeurs de la République. Ils n’ont par exemple aucune notion de la laïcité. » On y rencontre souvent critiques des mariages mixtes ou négation de l’égalité des sexes… « Dans l’association, pourtant laïque, où allait mon fils, témoigne cette mère de l’Essonne, dont le mari est marocain, les enseignantes étaient toutes voilées. C’est déjà de la religion ! Nous étions le seul couple mixte, et personne ne m’adressait la parole. » Depuis, elle s’est résolue à faire deux heures de trajet le samedi matin pour emmener son enfant aux cours de l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, où la demande explose. Nada Yafi, directrice du centre de langues de l’IMA, fréquenté par deux mille élèves, dont trois cents jeunes de 5 à 16 ans, témoigne : « On sent un grand besoin d’enseignement laïc et lié à la culture. L’arabe est la langue du Coran, mais aussi des chrétiens d’Orient, de la Renaissance arabe, d’un immense patrimoine littéraire et scientifique ! »
Alors que le Golfe est en pleine croissance économique, que des chaînes arabophones existent dans tous les pays, les librairies regorgent de méthodes, lexiques, manuels de grammaire. Apprendre l’arabe est un besoin et la manière de l’enseigner, un enjeu. « L’arabe à l’école de la République, c’est une occasion manquée, soupire Brigitte Trincard-Tahhan, ancienne enseignante. On aurait pu en faire une discipline de référence laïque, si l’on avait osé le considérer comme une langue d’excellence, à l’image du latin. » Il n’est peut-être pas trop tard. La demande des familles est là ; la volonté des enseignants aussi (près de cent candidats ont présenté leur copie au jury d’agrégation 2015) ; les grandes écoles (HEC, Polytechnique, Centrale…) ont déjà compris l’intérêt de cette langue, qu’elles enseignent toutes. Comme l’explique cette mère lyonnaise, dont le fils va à la grande mosquée faute de cours à l’école, « être arabe dans ce pays aujourd’hui, c’est compliqué. A l’adolescence, ces jeunes sont en pleine quête identitaire. L’Education nationale doit intégrer la langue de leurs origines, pour changer l’image d’eux-mêmes que leur renvoie l’école. L’Etat a le devoir de s’en mêler ».
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