Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07166.jsonl.gz/409

Deux s’en vont à quelques jours l’un de l’autre. On ne sait où. Là-bas, là-bas, où le ciel est plus bleu paraît-il. L’un, Stéphane, était un jeune vieux monsieur. Il disait «Indignez-vous». L’autre, Daniel, un jeune rocker ayant déjà de la route, cherchait sa lumière dans l’ombre et dans l’épure.
Je ne m’indigne pas sur commande. Ce mot-même, «indignez-vous», me paraît si mièvre que je ne peux y donner suite. On ne s’indigne pas, on se révolte. On se dresse. L'indignation est une forme sociale admise, correcte. Alors que la révolte vient de l'intérieur et personne ne nous la commande. C'est sa force. On lui donne sa vie s’il le faut. L’indignation est trop narcissique pour changer le monde. L'indignation est la révolte du carré de sable. Hessel n’est certes pas Camus. L’homme révolté selon Camus était dans un puissant questionnement et ne s'excluait pas lui-même du raisonnement. L'homme indigné de Hessel est aujourd’hui un produit de librairie aux édulcorants pour plateaux télé. L’homme révolté moderne, l’indigné, ne descend plus assez dans la profondeur du monde et de l'Homme. C’est un moralisateur. Il exprime une émotion. Mais depuis quand l’émotion a-t-elle fonction de changer le monde? L’émotion est volage, versatile, à durée limitée. L’émotion est une soupape. Ou une soupe. S'indigner c'est remplir une liste. On s'indigne pour les canards au bois de Boulogne, pour la couleur des façades des gares, pour tout. Le règne de l'individualisme triomphe dans l'indignation. On pourrait faire un calendrier: contre quoi je m'indigne aujourd'hui? Imaginons un programme: 10:00, indignation pour le Panda. 10:30, le Diable de Tasmanie; 11:00, les SDF. Comme ils sont nombreux et qu'ils font la queue une heure pour un bol de soupe, on s'indigne jusqu'à midi. Ensuite contre la pêche sauvage à la baleine. Puis repas au restaurant du Drakkar. Cuisine nordique, avec schnaps et saumon d'élevage. L'après-midi on s'indignera pour huit sujet déjà prévus.
Aujourd'hui on écrit par série. «Indignez-vous» s'était bien vendu? Il a fait une suite, «Engagez-vous», pour vendre un peu plus. Les indignés sont d'abord des consommateurs. Ils ont de l'argent. Imaginerait-on Camus écrire «L'Homme révolté 2»? Jamais! On avait de la dignité et de l'estime de soi à cette époque. Quand un leader proposait une pensée, il ne passait pas son temps sur les plateaux télé. On écrivait pour tout dire, pas pour mettre en place un service après-vente. Et si tout n'était pas dit c'était au lecteur de réfléchir et de compléter. Stéphane lui a fait marcher sa crêperie. C'est un juste crêpier qui ne fait peur à personne. On en parle même en société. Mais ce qui manque aujourd'hui ce ne sont pas des marchands de crêpes: il y en a partout. Ce qui manque ce sont des terrassiers de l’âme. Des creuseurs de tunnels, des jeteurs de ponts. De ceux qui aplanissent les montagnes - n'en déplaise aux écologistes.
Chacun son choix. Je suis «Daniel», pas «Stéphane». Daniel Darc, qui vient de mourir à 53 ans. Trop jeune. Toujours trop jeune quand on est spéléologue de l’âme, quand on porte un langage si frais, bien que parfois obscur.
Daniel Darc, rocker-baladin, un de ceux qui, comme Manset, Miossec ou Sheller, et d’autres que j’oublie, marche des chemins différents. Des chemins à fleur de peau, où le fragile de l’homme côtoie la démesure des rêves.
Daniel Darc n’est pas dans le panier de la ménagère. Parce que trop souvent sombre, aux textes simples et si perçants quand on les écoute attentivement. Pourtant elle devrait, la ménagère. Si elle écoutait Daniel Darc ou Gérard Manset elle serait transpercée de vie. Elle saignerait de bonheur, la ménagère, du bonheur de trouver un ciel plutôt que ce chemin où la terre mange peu à peu ceux qui baissent trop longtemps le regard. Même la danse ne nous préserve pas de la pesanteur. La parole, oui, parfois. Comme «C’est moi le printemps»: une chanson qui fait corps au clip, ces images décalées, ce texte dans ce paysage nu, cette femme silencieuse dont la robe semble tachée de sang. Drôle d’amour!
Drôle de croyant aussi, Daniel Darc. Croyant sans religion. Dieu, et c’est tout. Présence métaphysique, la seule qui, peut-être, fait monter sur la montagne pour voir le monde et soi-même d’en haut. Parcours atypique, mystique, secoué par de lentes vagues qui le faisaient vaciller. Même sa voix cherche son équilibre. Daniel Darc.
«C’est moi le printemps»:
Et cet aveu lucide «J’irai au Paradis»: