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I.. « Voici déjà arrivée la plénitude du temps (Gal. IV, 4). » Cette plénitude du temps se prend, dans saint Paul, soit pour l'abondance de la grâce, soit pour l'accomplissement des prophéties précédentes, soit pour l'âge plus parfait de la foi arrivée à son accroissement définitif. Voyons chacun de ces sens. La plénitude de tous les biens, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, car il est rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu et de toute grâce; bien plus, « en lui, habite corporellement toute la plénitude de la divinité (Col. II, 9). » Les apôtres l'ont vu plein de grâce et de vérité, et ont tous reçu quelque effusion de sa plénitude. C'est au point que le dernier, l'avorton d'entr'eux, saint Paul, le vase d'élection, répandait en tous lieux de la plénitude qu'il avait reçue, la plénitude de la grâce et de la vérité, en criant et en disant, « Voici déjà arrivée la plénitude du temps (Gal. IV, 4). » Né dans le temps, comment l'auteur du temps n'aurait-il pas apporté la plénitude du temps? Quand les cieux laissaient tomber leur rosée, que les nues faisaient pleuvoir le juste, et que la terre germait le Sauveur, comment l'abondance d'une telle bénédiction n'aurait-elle pas donné la fécondité à toute la terre? « Seigneur, vous avez béni notre terre, vous lui avez donné la fécondité, et notre terre a produit son fruit (Psalm. LXXXIV, 1), » en d'autres termes, un grain de froment, qui est sorti du sein d'une vierge a donné par tout l'univers une moisson abondante de fidèles. Je ne veux pas que vous placiez cette plénitude du temps dans la quantité extraordinaire des biens temporels, mais dans la profusion dès biens éternels, non dans le produit des champs, mais dans la moisson des cieux. Si les eaux donnent leur rosée,, si les nuées pleuvent le juste, si la terre germe son Sauveur, et si la justice se lève avec lui, si, en ces jours, éclate, non-seulement la justice, mais une paix abondante, ne cherchez point de temps plus heureux, car le royaume de Dieu n'est pas autre chose que la justice, la paix et la joie dans le Saint-Esprit, joie qui résulte de tous ces biens (Rom. XIV, 17). Car on juge que notre siècle est dans un état excellent, lorsque la justice règle les murs et quand l'abondance donne avec la paix, le repos et la joie de la vie. Ensuite, « la terre est remplie de la miséricorde du Seigneur (Psalm. XXII, 5) : » Le Semeur a béni la couronne de l'année de sa faveur, et les champs se sont remplis de l'abondance de toute grâce spirituelle (Psalm. LXIV, 12). Et qui, à moins d'être ingrat, nierait la plénitude du temps? Quel âge d'or eut jamais quelque ressemblance avec la plénitude de ce temps qui voit le pain des anges, ce pain qui a tous les goûts les. plus délicieux et qui est plein de douceur, placé devant les animaux mêmes, et non-seulement les hommes mais encore les bêtes, alimentées de cette substance céleste? « Car, Seigneur, vous donnerez le salut aux hommes et aux animaux, selon que vous avez multiplié-,votre miséricorde, ô Dieu (Psalm. XXXV, 7). » Cette miséricorde, ô Seigneur, est infiniment multipliée, puisque, vrai pain des anges, vous faites non-seulement la richesse et le bonheur de la table des riches, mais que, devenu foin, vous remplissez la crèche des animaux. Vous confessez, ô Seigneur, miséricordieuse sagesse, que vous êtes débiteur envers les sages et les insensés ; créateur des uns et des autres, vous donnez à tons les aliments nécessaires, en sorte que les hommes et les animaux, les âmes spirituelles, et les âmes animales, tous sont sauvés par vous, chacun selon sa place et sa condition. » Que ses miséricordes célèbrent donc le Seigneur, ainsi que ses merveilles sur les enfants des hommes (Psalm, CVI, 21) : » Parce qu'il a envoyé son Verbe fait chair, pour servir à tous de médecine et de nourriture, en sorte que ceux même qui sont incapables de recevoir le Verbe, soient guéris et rassasiés par la chair du Verbe. Que les pauvres mangent donc et qu'ils prennent leur réfection, qu'ils reconnaissent que la bienheureuse plénitude du temps est arrivée, puisqu'ils rencontrent dans leur crèche le pain céleste, qu'ils n'ont point préparé à la sueur de leur front. Est-ce que le boeuf mugira, lorsqu'il sera devant un râtelier garni(Job. VI,5)? Oui, il mugira, mais ce sera de joie et de bonheur, parce qu'il a reconnu la crèche de son Seigneur ou le Seigneur dans sa crèche.
2. Il nous est agréable de voir encore mieux quelle plénitude de temps le Christ nous a apportée en venant des cieux, de quel prix facile et bas il a voulu que l'on pût acheter tout ce qu'il y a de plus précieux. Depuis qu'il a paru, on paie le royaume des cieux deux pièces de monnaie, c'est-à-dire un verre d'eau froide, et la bonne volonté; et pourtant, aujourd'hui même, au milieu d'un si grand nombre de riches on trouve à peine quelqu'un qui l'achète. O honte! et nous aussi, qui avons déjà commencé à en faire l'acquisition, qui avons écrit le contrat d'achat et avons reçu les arrhes de l'héritage, nous aussi, dis-je, bien souvent, nous rompons le contrat, nous nous repentons de ce qui nous a plu, nous nous plaignons, nous murmurons, comme si nous avions été circonvenus en cette affaire : comme si ce presque rien qu'on exige de nous était quelque chose de grand. C'est bien de nous que l'Écriture à prophétisé : « C'est mauvais, ça ne vaut rien, dit tout acheteur, et en se retirant, il se glorifie de son acquisition (Prov. XX, 14). Ne pourra-t-il pas se glorifier avec raison, l'heureux trafiquant qui aura obtenu ce poids éternel et immense de gloire, pour un moment de tribulation aussi court que léger, et qui aura ainsi gagné le salut pour rien? N'est-ce pas qu'aujourd'hui, vous entendez de côté et d'autre, des plaintes et d'aigres murmures: ceci est mauvais, ceci est ennuyeux; ceci est insupportable; qui pourrait faire tout cela ? Il n'est presque personne qui estime les choses à leur juste valeur, et qui dise : «Les souffrances de cette vie ne sont point en rapport avec la gloire à venir qui éclatera en nous (Rom. VIII, 18) : » On ne trouvera de juste estimateur que lorsque cette gloire aura commencé à se faire voir. Alors, celui qui se plaint et qui trouve le prix trop lourd, se glorifiera, lorsque, sortant du marché, c'est-à-dire de ce monde où a lieu ce trafic, il rentrera dans la maison de son éternité, emportant avec lui le bien précieux qu'il aura acquis pour si peu de chose. Un homme selon le cur de Dieu, un homme simple, sans fiel, étranger à cet artifice, ou mieux à cette négligence et à cette infidélité des acheteurs, David, le saint roi, disait . « Parce que je n'ai point connu le trafic, Seigneur, je me souviendrai de votre justice seule (Psalm. LXX, 16). » Je ne rappellerai point mes justices pour exagérer mes travaux, pour exalter mes mérites, bien mieux, je ne ferai mention que de votre justice qui vous a engagé gratuitement envers moi en vertu de votre promesse. « Exaucez-moi dans votre vérité, dans votre justice, et n'entrez point en jugement avec votre serviteur (Psalm. CXLII, 1), » parce que si j'entreprends de me justifier, ma bouche me condamnera. Voilà comment, ajoute-t-il, « j'entrerai dans les puissances du Seigneur (Psal. LXX, 14). » C'est parce que je n'établirai pas mes justices, qu'il me rendra puissant maintenant dans le combat, et plus tard dans le royaume, c'est parce que j'avouerai mes faiblesses (II Cor. XII, 10), car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. Comme il mène prudemment son affaire auprès de Dieu, celui qui, oubliant sa justice, rapporte tout à la miséricorde; de même, il achète avec sagesse, celui qui refuse de pratiquer la ruse et l'avarice dans son trafic, et qui, après avoir rencontré cette pierre précieuse, dépense non-seulement tout ce qu'il a, mais encore se donne lui-même avec plaisir et bonheur. Mais nous, tièdes, rusés, ingrats, sans dévotion, plus amis du plaisir que de Dieu, à grand peine pouvons-nous nous retenir de dire cette parole infidèle et coupable de murmure: « C'est mauvais; c'est lourd : » Même après que nous avons éprouvé et vu, ainsi qu'il est écrit de la femme forte, que notre négoce a parfaitement réussi (Prov. XXXI,18).
3. Le zèle et l'indignation me porteraient encore à parler contre l'ingratitude et l'infidélité de notre siècle; mais la sainte et bienheureuse plénitude du temps de Jésus-Christ, dont j'ai commencé à parler et dont il faut vous instruire encore plus pleinement, me rappelle d'un autre côté. Ces deux temps courent néanmoins conjointement, et se font supporter ensemble, ces temps si opposés, et si différents, temps de la grâce et temps de la malice, alors cependant que chacun n'a qu'une même durée . Si ce n'était point à présent le temps de la grâce , l'Apôtre ne dirait pas : « Voici à présent le temps favorable, voici les jours de salut (II Cor. VI, 2). » Et si le temps présent n'était point le temps de la malice, de même Apôtre ne dirait pas « Rachetant le temps, car les jours sont mauvais (Eph.. V, 16). » La grâce et l'ingratitude règnent donc dans le même temps, comme dans une même arène. Depuis longtemps la sagesse combat contre la malice , cest pourquoi elle est descendue dans l'enceinte de ce monde. Elle combat et ne veut pas être vaincue par le mal, mais vaincre le mal par le bien. L'iniquité abondait, et, bien que la charité humaine fût gelée, celle de Dieu ne se refroidissait pas. Cette ardeur de l'amour était si grande que, en vérité les eaux abondantes n'ont pu l'éteindre, comme il est écrit (Cant. VIII, 7), et lorsque déjà la multitude des péchés réclamait le jugement dernier, Dieu néanmoins envoya son Fils, non pour juger le monde, «mais pour le sauver (Joan. III, 17). » Aussi, bien loin que la malice du monde, arrivée jusques à son comble, indiquât la fin des temps, larrivée du Rédempteur apportait aux choses humaines une plénitude de temps nouvelle et inattendue. Car, lorsque le monde avait vieilli et était sur le penchant de sa ruine à cause de la fuite des années, soudain, à la venue de son Créateur, il fut renouvelé par une vigueur inespérée de fraîche jeunesse, et pénétré de la chaleur juvénile de la foi. Car la foi est son premier âge, et comme son enfance dans les patriarches qui parurent aux premiers jours de la naissance de l'Église, et son adolescence dans les prophètes est arrivée à la plénitude de sa force dans les apôtres, quand elle fit éclater l'énergie de sa vigueur dans les triomphes si remarquables et si fameux des légions innombrables des martyrs. C'est cet âge mûr et plein de la foi que l'Apôtre nomme « la plénitude des temps, » c'est alors que ceux qui étaient sous la conduite de la loi, comme sous un pédagogue, et ne différaient en rien des esclaves tant qu'ils étaient enfants, devenus grands ont reçu la liberté des enfants par le moyen du Fils unique du Père (Gal. IV, 4). Pour qu'aucune plénitude ne manquât à son temps, ce fils adorable vient autant rempli de grâce que de vérité, afin de faire accomplir par sa grâce les préceptes de la loi, et d'accomplir par lui-même, par la vérité, les promesses qui s'y trouvent contenues, en sorte que tout ce qui avait été fait ou dit mystiquement dans les siècles passés, se trouvât réalisé plus véritablement et plus pleinement en cette plénitude. Car ce jour lui-même a montré réunis en lui tant de sacrements, tant d'oracles, qu'on peut dire de lui avec exactitude : « en peu d'espaces il a renfermé des espaces considérables (Sap. IV, 13). »
4. Puis donc qu'il est constant en tant de manières, que la bienheureuse plénitude du temps est arrivée, Salomon a mis fin aux plaintes des insensés en ces termes : « Ne dites pas pourquoi les temps anciens furent-ils meilleurs que les jours actuels? Une demande de ce genre n'a pas de sens (Eccle. VII, 11) ; » car la grâce de Dieu a rendu les temps très-heureux pour l'homme, tandis que c'est l'ingratitude des hommes qui les avait rendus fort amers. O temps favorable, auquel a donné un début si heureux, si riche en espérances, ce jour où l'auteur éternel du temps a annoncé l'éternité aux mortels! Oui, ce jour est véritablement un jour de salut, quand le salut du monde s'est présenté aux hommes malades dans une coupe où s'était fait un favorable mélange. O mes frères, c'est de ce jour que le sage, si je ne me trompe, parlait à son fils : « Ne soyez pas trompé au sujet du jour bon (Eccle. XIV, 14). » Voulant faire comprendre ce qu'il entendait par là, il ajoute : « que la moindre parcelle d'un don excellent ne vous échappe point.» Il appelle bon le jour où nous a été donné, dans le temps, le don parfait, le don excellent et suprême, descendant du Père des lumières, que nul ne tonnait que celui qui l'a reçu. Mais vous, mes frères, vous avez reçu l'esprit qui est de Dieu , afin que vous sussiez ce que Dieu vous a donné, vous qui chantez dans le sentiment éclairé de vos curs : « Un fils nous a été donné (Isa. IX, 6). » Ce fils, c'est le pain des enfants : parce que c'est en ce jour qu'un banquet heureux et solennel a été offert à toute la famille de son Père.
5. Grâces vous soient rendues, Père des miséricordes, à vous qui nous donnez en cet instant notre pain quotidien, et qui avez ouvert avec tant de profusion votre main pour remplir tes animaux de bénédiction au point que leur crèche en est garnie. Combien misérable et insensée, combien folle, que dis-je, combien ennemie de soi-même est cette créature qui se prive de l'influence de ce jour, qui laisse perdre une partie de ce don parfait, et ne reçoit pas la grâce céleste qui lui a été proposée, et passe ce jour de rassasiement et de joie dans le jeûne et la tristesse de son cur, comme si la très-heureuse plénitude des temps n'était pas encore venue, comme si le pain du ciel n'avait pas rempli les crèches des simples et des humbles. La sagesse adresse en ces termes des reproches à cet homme méchant et ennemi de lui-même, ingrat et inconvenant envers Dieu : « L'il mauvais est tourné vers les actions coupables : il ne sera pas rassasié, il manquera de pain, et il sera dans la tristesse à sa table (Eccle. XIV,10). » Son âme ne sera pas rassasiée de biens, dit le sage, parce que son il est porté vers le mal et qu'il ne se retournera point vers le bien pour lui faire considérer avec foi et piété ce qui lui a été préparé sur la grande table du riche. Car « l'il du méchant est coupable, » continue le même auteur, « il détourne sa face, et méprise son âme (Ibid.). » Sans nul doute, mes frères, si nous ne détournons pas notre visage de celui qui est couché dans la crèche, nous pourrons être très-heureusement nourris de cette vue même, et nous dirons : « Le Seigneur m'alimente et rien ne me manquera, il m'a placé dans une terre de fertiles pâturages. (Psalm. XXXII, 1). » Alors nous saurons qu'est arrivée cette très-désirée plénitude des temps, où Dieu a envoyé son fils qui nous a remplis d'une telle abondance de biens, et à qui soit toute bénédiction et toute action de grâces, maintenant et dans les siècles infinis. Amen.