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Enfants des rues en Chine. Une exploration sociologique
Daniel STOECKLIN
Résumé
(gracieusement transmis par l’auteur que nous remercions vivement)
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Enfants chinois en situation de rue [1]
Daniel STOECKLIN
Introduction
La situation des enfants marginalisés dans les grandes villes de Chine est encore très mal connue. Après plus de 25 ans d’arrêt de la sociologie (1952-1979) précédent la « politique d’ouverture » [2], cette dernière reste très sélective au niveau des recherches en sciences sociales. Si bien qu’il est actuellement impossible de conduire ouvertement une véritable recherche sur les enfants en situation de rue [3]. Les seules publications autorisées sont supervisées par des organes du Parti, leur qualité est faible, et de surcroît elles sont très minces.
Notre propre recherche constitue ainsi une première approche sociologique du phénomène des enfants en situation de rue en Chine. Dans ce contexte de censure, elle a dû être menée dans la clandestinité. Elle a été préparée et complétée sur une durée de six ans (1992-1998), dans le cadre d’un doctorat de sociologie à l’Université de Fribourg en Suisse. L’analyse proposée ne prétend pas faire autre chose que dégager simplement quelques hypothèses explicatives.
Nos observations portent sur 14 mois non-consécutifs, entre 1993 et 1996, dans les rues de Shanghai principalement. Elles se concentrent sur les activités et comportements des enfants qui pratiquent la mendicité, la récupération de déchets, la revente au marché noir de billets de train, ou qui ont fugué. Sur une année, on peut compter quelques 200 enfants fréquentant la place de la gare de Shanghai et les rues alentours.
Les enfants que nous avons observés ne sont pas présents en permanence dans la rue. Il y a beaucoup de changements, de nouveaux arrivés, des « anciens » de retour. L’occupation de la place est aussi plus ou moins intense selon les périodes : en moyenne, 20 à 40 enfants y sont visibles quotidiennement. La mobilité de cette population est donc assez importante. Cette mobilité s’explique avant tout par une répression policière relativement sévère. Les enfants fugueurs shanghaiens restent peu de temps dans la rue car ils sont vite repérés et placés en institution. Ceux que nous avons côtoyés dans la rue sont presque tous originaires des provinces extérieures à Shanghai (Anhui, Zhejiang, Jiangsu), et parfois lointaines (Sichuan, Fujian, Henan, Shandong, Heilongjiang, etc.). Pour ces enfants, la répression policière est également forte, mais elle dépend avant tout des places disponibles dans les « stations de déportation » (qiansongzhan) fonctionnant comme des centres par lesquels transitent les enfants renvoyés chez eux.
Parmi les enfants abordés, 60% ont moins de 12 ans, 30% ont entre 12 et 15 ans, et 10% entre 16 et 18 ans. Il y a deux fois plus de garçons que de filles dans la rue. Cependant, cette proportion varie sensiblement en fonction de l’âge : alors qu’il y a parité égale pour les moins de 12 ans, il y a 6 fois plus de garçons que de filles dans la tranche des 12-15 ans, et 15 fois plus pour les 16-18 ans. Pratiquement tous les enfants de moins de 12 ans mendient, accompagnés par un parent, souvent la mère ou une grand-mère. Certains petits mendiants sont des enfants « prêtés » par des voisins restés à la campagne.
Typiquement, nous observons des enfants mendiants opérant par pairs et supervisés par le parent, et ce groupe est lui-même contrôlé par un « patron » (laoda) shanghaien qui octroie à plusieurs groupes une chambre sordide en périphérie (environ 10 personnes par chambre) en échange d’une partie du produit de leur mendicité. Le racket policier vient couronner ce système pyramidal d’exploitation des « sans-papiers » chinois. Cette hiérarchisation très forte de l’espace-rue en Chine explique aussi pourquoi il est pratiquement impossible pour les enfants d’exercer une activité lucrative plus élaborée ou plus autonome, comme par exemple vendre des journaux ou cirer les chaussures.
Les adolescents qui ne se soumettent pas à la hiérarchie de la mendicité forcée vagabondent, vivent de restes, et éventuellement volent. Contrairement aux petits mendiants, ces adolescents forment soit des dyades ou des quasi-groupes (near-groups) de 4 à 10 enfants dont la formation et la durée de vie dépend fortement des circonstances sur lesquelles ils n’ont pas prise : les opérations coup de poing de la police principalement, mais aussi les opportunités très aléatoires de trouver un travail journalier. N’étant pas protégés par des « patrons », ils n’ont souvent pas l’information quant aux descentes « surprises » de la police et sont arrêtés. La situation de « l’enfant mendiant » et celle de « l’enfant vagabond » constituent ainsi deux modes de relation à la rue que nous avons reconstruit comme des types-idéaux (M. Weber), sur la base de nos entretiens et observations. Nous les exposerons après avoir situé d’abord les contraintes macrosociales qui favorisent la marginalisation des enfants chinois dans la rue.
Le contexte macrosocial
Deux facteurs macrosociaux sont particulièrement décisifs pour le processus chinois de marginalisation des enfants dans l’espace-rue: les disparités économiques et la politique chinoise de limitation des naissances.
Pendant les trente premières années de la République Populaire de Chine, la politique chinoise de migration strictement contrôlée a artificiellement retardé et restreint la formation des bidonvilles caractéristiques du processus d’urbanisation des pays en développement. L’économie planifiée et la mobilité très restreinte qui y était associée ont ainsi empêché le développement du secteur informel urbain, mais les privilèges accordés aux citadins ont été obtenus au détriment des régions rurales. Progressivement, le sous-emploi rural, et les risques d’explosion sociale qu’il contenait, sont devenus tels qu’ils ont été à l’origine du revirement politique initié à travers les réformes économiques entreprises en 1978. L’optique des dirigeants était alors que le développement ne passerait que par une augmentation de la productivité de l’économie rurale, à savoir un renforcement du transfert de l’activité agricole vers les secteurs ruraux non-agricoles. Pourtant, après les premières années de réforme ayant eu un effet égalisateur par le truchement du développement de l’industrialisation rurale, les disparités économiques inter-régionales ont de nouveau augmenté [4]. En conséquence, le sous-emploi rural connaît lui aussi une croissance : les 125 millions de travailleurs agricoles désouvrés au début de la décennie seraient aujourd’hui 230 millions [5]. Cette précarité n’étant plus supportée par une fraction de plus en plus large de la population rurale, on a assisté ces dernières années à l’apparition d’une vague migratoire massive, appelée « population flottante », estimée à 100 millions pour toute la Chine et à 2,81 millions rien qu’à Shanghai [6].
Le fossé entre régions urbaines et rurales est de plus en plus évident, et les migrants voient les grandes villes comme la seule issue pour eux et leurs enfants. Dans un contexte d’inégalités croissantes, la politique de migration contrôlée n’a ainsi fait que différer l’exode rural, qui est aujourd’hui massif et de caractère saisonnier ; c’est en cela que le phénomène de la « population flottante » se différencie de celui de la « bidonvillisation » des grandes mégalopoles du Sud. L’origine rurale des enfants dans la rue, le caractère cyclique (ou saisonnier) de leur présence, leurs activités aussi (mendicité, travail journalier), sont directement en lien avec cet élément macrosocial.
La politique de limitation des naissances est l’autre facteur important qui affecte certains des enfants se trouvant dans la rue en Chine. En effet, la rue est une des trajectoires possibles des enfants nés en dehors des limites de la planification des naissances instaurées en 1979 à travers la politique dite de « un enfant par couple » : une partie des parents qui n’ont pas les ressources pour faire face aux sanctions économiques et administratives prévues pour les naissances surnuméraires quittent leur région pour la ville anonyme. Lors d’un précédent séjour (1987-89), nous avons eu accès à des sources statistiques chinoises permettant d’estimer à environ 9 millions par an le nombre de naissances dites » hors-plan » (chao sheng), soit 40% du total des naissances annuelles [7]. Mais surtout, parmi ces naissances 9 millions de naissances « hors-plan » annuelles, nous pouvions aussi estimer que quelques 4 millions d’enfants restent pour un temps indéterminé en dehors de tout enregistrement à l’état-civil (hukou). Entre-temps, la première estimation avait été reconnue officiellement [8]. Mais la censure empêche encore de savoir combien de ces enfants non-enregistrés, couramment appelés « enfants noirs » (hei haizi), sont aujourd’hui sans papiers d’état civil, donc sans droits formels. Une chose est sûre : une partie de ces enfants mendie aujourd’hui dans les rues des grandes villes, comme ceux que nous avons approchés à Shanghai.
Cependant, la plupart de ces enfants « inexistants » ne connaît pas la rue comme destin typique. Sinon, comment expliquer qu’avec autant de naissances » hors-plan » on n’observe pas davantage d’enfants dans la rue? La médiation de la marginalisation semble déterminante : le pouvoir économique et la capacité de négociation des parents d’enfants » hors-plan » leur permettent d’éviter la marginalisation des enfants surnuméraires. Les pratiques de corruption des cadres chargés de la planification des naissances, ainsi que les « paiements directs » aux enseignants et médecins, sont au cour de cette médiation. On pourrait parler d’une monétarisation de la « citoyenneté », car c’est de fait parmi les couches défavorisées que la « déviance » des enfants surnuméraires, politiquement créée de toutes pièces, entraîne un processus de marginalisation menant à des formes d’insertion forcée dans des relations victimisantes. Les variations régionales de ce processus sont largement sous-documentées et ceci n’est pas surprenant puisque le phénomène des enfants des rues chinois s’explique largement par des facteurs économiques et politiques. L’argument de la pauvreté, sans parler de celui de la dépravation morale, n’est qu’un paravent.
Deux types d’enfants en situation de rue
Pour arriver aux deux types idéaux évoqués plus haut, « l’enfant mendiant » et « l’enfant vagabond », nous avons utilisé le « système enfant-rue », un outil de compréhension élaboré sur une base empirique par Riccardo Lucchini [9]. Ce modèle permet de dégager des liens entre les dimensions de l’expérience de rue faite par les enfants :
Fig. 1 : Les dimensions du « système enfant-rue »
Toutes ces dimensions sont théoriquement interdépendantes et forment donc un système: c’est la tâche du chercheur de spécifier par l’observation empirique les indicateurs de chaque dimension et les liens effectifs entre ces dimensions. Autrement dit, parmi toutes les interrelations possibles, certaines seulement qualifient l’expérience de tel ou tel enfant. La mise en évidence de similitudes permet alors d’élaborer une typologie d’enfants en situation de rue. Nous préférons parler d’enfants « en situation de rue », car c’est précisément cette situation qui doit être qualifiée, et dont les discours et comportements des enfants sont des révélateurs. L’illusion de savoir de quoi on parle lorsqu’on utilise la catégorisation « enfant de la rue » est cependant tenace, et l’attractivité médiatique de l’expression fait que son usage correspond la plupart du temps à des intérêts bien éloignés de ceux des premiers concernés. Pour les uns l’enfant de la rue est une victime démunie, pour les autres il est un délinquant en puissance. La catégorisation entraîne une vision réductrice et par voie de conséquence des interventions qui vont de l’assistance condescendante à la répression aveugle.
Nous pensons qu’il est plus respectueux de comprendre la façon dont les acteurs vivent leur situation. Ainsi, nous définissons la situation de rue comme la combinaison, toujours variable selon les contextes et les individus, entre, d’une part, les contraintes qui pèsent sur les enfants marginalisés et, d’autre part, les stratégies que ces enfants développent pour faire de la rue un espace de survie. Tout projet d’aide doit donc tenir compte de ces compétences, plus ou moins développées et différenciées selon les contextes. C’est le rapport entre contraintes externes et stratégies propres des acteurs qui caractérisent la situation de rue telle que vécue par les enfants. C’est ce rapport qui doit être compris avant d’intervenir. Le modèle (système enfant-rue) que nous utilisons permet de saisir comment l’enfant donne sens à sa situation et constitue ainsi un instrument d’analyse au service d’interventions participatives, où le premier droit de l’enfant est déjà celui d’être écouté dès le début, avant même qu’il décide de fréquenter les locaux d’un projet.
Notre perspective est donc une autre manière d’observer les enfants marginalisés dans la rue, et elle attire l’attention sur l’hétérogénéité des situations vécues et la complexité sociale du monde de la rue. Par comparaisons biographiques, elle permet aussi de mettre en évidence des modalités typiques de vivre la rue. En Chine, nous en avons trouvé deux.
Le mendiant
Six composantes caractérisent l’expérience des enfants mendiants: hiérarchie et exploitation, supervision de la mendicité, rejet et stigmatisation, limitation de la sociabilité, autonomie réduite, et récréation occasionnelle. Ces composantes donnent un contenu aux dimensions du « système enfant-rue »: l’espace-rue est organisé par la hiérarchie et l’exploitation (dimensions 1 et 2), l’enfant mendiant y est supervisé (dim. 3), il est rejeté, stigmatisé, sa sociabilité est limitée (dim. 4), et on ne lui accorde que de rares pauses ludiques durant son activité de mendicité (dim. 5).
On peut alors qualifier l’expérience que l’enfant mendiant fait de la rue, en mettant en évidence les liens entre ces dimensions. La composante fondamentale est la hiérarchisation de l’espace-rue car ce sont les rapports d’exploitation qui s’y déploient qui relient entre elles d’une manière spécifique les dimensions du « système enfant-rue ». Les rapports macrosociaux de pouvoir se répercutent au niveau microsocial : ils mettent en forme l’occupation spatiale de la rue (1), son utilisation temporelle (2), les modes de socialisation des enfants mendiants (3), et leur répartition par genre (8) [10]. Ce sont ces dimensions fortes qui organisent les autres aspects de l’expérience de l’enfant mendiant : la sociabilité (4), l’activité (5), l’identité (6), et la motivation (7). On comprend ainsi pourquoi cet enfant n’est pas en mesure de développer son sens de l’autonomie : les aspects que l’enfant pourrait activement mettre en forme (4-5-6-7) sont largement soumis à l’influence de facteurs externes sur lesquels il n’a pas prise.
Le vagabond
Il n’en va pas de même chez l’enfant vagabond, pour lequel nous avons relevé 5 thèmes principaux : territoires et répression, ambivalence face à la rue, organisation souple du groupe, provocation, stratégies d’émancipation. Ces composantes relient alors les dimensions du système d’une autre manière, car d’autres relations importantes existent entre les aspects de son expérience de la rue (sociabilité, activités, motivations, identité). L’enfant vagabond ne dispose que de quasi-territoires (1) dont l’existence dépend de la périodicité de la répression policière (2), cela contribue à le rendre ambivalent face à la vie dans la rue (7), et se répercute sur l’organisation interne du groupe (4). Ce dernier se distingue par des attitudes de défi et de provocation (6), et qui cherche à élaborer des stratégies d’émancipation (5).
S’il y a aussi des contraintes sur lesquels le vagabond n’a pas prise, l’organisation souple du groupe, les attitudes de provocation et les stratégies d’émancipation représentent simultanément une adaptation et une résistance à ces pressions externes. On constate alors que les facteurs macrosociaux conditionnent aussi, mais ne résument pas, l’expérience de l’enfant vagabond. Leur sociabilité et leur recherche identitaire sont des éléments au moins aussi importants pour expliquer leur carrière de rue. La motivation pour la vie dans la rue diffère donc sensiblement entre l’enfant mendiant et l’enfant vagabond : elle n’est éventuellement rattachée à l’expérience du défi et de la recherche identitaire que chez le second.
Les enfants mendiants ne vivent pas la rue sur un mode ludique. Ils constituent un groupe de victimes non pas simplement de parents abusifs et exploiteurs (ce qui peut être le cas), mais bien plutôt d’une politique nationale qui a produit chez nombre d’enfants une dépendance à des formes de survie aléatoires et une soumission forcée dans des relations abusives. A l’inverse, si les enfants vagabonds peuvent développer une certaine marge de manouvre, et un certain sentiment de liberté, c’est bien parce que leur aller dans la rue correspond davantage à un projet personnel (trouver du travail ; fuguer d’un environnement familial et scolaire qui ne les satisfait pas). La recherche identitaire prend ici le dessus sur des considérations purement matérielles de survie, mais ils sont aussi les premiers visés par la répression institutionnelle. Car leur « discours » critique (paroles, gestes, activités) est perçu comme un véritable danger.
Les marges de manouvre
Beaucoup de recherches ont mis en évidence que les enfants en situation de rue ne sont pas que des victimes impuissantes, mais qu’ils sont aussi des acteurs ayant une certaine marge de manouvre. Il s’agit de creuser cette question, car elle est centrale, mais si possible sans tomber dans l’ornière de l’opposition primaire entre déterminisme et actionnisme. Toute marge de manouvre se dégage à l’intérieur de contraintes spécifiques, mais la question reste particulièrement complexe car ni la détermination des structures ni l’univers des rétroactions possibles ne sont définitifs. De nouveaux équilibres peuvent voir le jour à travers les relations de pouvoir mises en ouvre par les acteurs.
Par rapport à cette question, que nous apprend le cas chinois ? Comparativement à d’autres contextes, les marges de manouvre des enfants chinois en situation de rue sont faibles. Le respect de la hiérarchie informelle de la rue y constitue une condition essentielle du maintien dans la rue : ne restent dans la rue de manière durable que les enfants les plus jeunes et les plus soumis aux patrons et à la supervision adulte qui en découle. Mais, d’un autre point de vue, on peut aussi constater que cette hiérarchisation de l’espace-rue est en réalité actualisée par les motivations des acteurs : par la résignation des uns (les mendiants), par les profits recherchés par les autres (les patrons, la police), mais aussi par les tentatives d’émancipation, cependant vouées à l’échec, d’autres encore (les vagabonds). Cet échec est entretenu par une politique répressive sélective qui découle des arrangements entre acteurs auxquels la situation donne du pouvoir (policiers et « patrons »).
C’est donc l’accès différentiel aux ressources de pouvoir (économique, social, symbolique) qui est déterminant. Le cas chinois illustrerait donc un aspect général de la problématique : ce sont les configurations de la distribution du pouvoir, différentes dans chaque contexte, qui font varier les situations de rue, et les enfants eux-mêmes y ont plus ou moins part. En Chine, ce sont les antagonismes entre les options de planification et de libéralisation qui expliquent l’émergence du phénomène des enfants en situation de rue. Ces contradictions entre réformes économiques, politique de limitation des naissances et politique migratoire, renforcent les disparités et influencent la hiérarchisation des relations de pouvoir dans l’espace-rue. Pourtant, les acteurs sociaux réagissent différemment à cette mise en forme de la stigmatisation, et c’est principalement le sens que l’enfant donne à la stigmatisation dont il est l’objet qui conditionne sa carrière dans la rue. Cependant, au-delà d’un certain seuil de répression, il semble bien que les différences s’estompent : nos deux types-idéaux (l’enfant mendiant et l’enfant vagabond) sont moins distants que ne peuvent l’être les situations vécues par les enfants dans beaucoup d’autres contextes.
Les différences dans le degré d’élaboration des stratégies de survie chez les enfants en situation de rue ne nous informent donc pas seulement sur les compétences individuelles des uns et des autres : elles nous informent plus largement sur la structuration des contraintes qui forment le cadre à l’intérieur duquel les enfants peuvent déployer une certaine marge de manouvre. Dans ce sens, lorsqu’il y a diversité des carrières de rue cela indique que l’espace-rue est marqué par une structuration complexe et que les acteurs disposent ainsi de davantage de ressources que dans un contexte pauvre en opportunité et aux relations sociales très hiérarchisées, comme c’est le cas en Chine. Par exemple, l’absence de programmes d’intervention dans la rue (ONG) fait du cas chinois un contexte relativement pauvre en ressources, matérielles et symboliques, pour l’enfant en situation de rue. Plus largement, la confiscation de l’espace-public par un régime à parti unique restreint l’expression de représentations sociales divergentes quant à l’enfance. La stigmatisation courante des enfants en situation de rue résulte alors d’une idéologie de l’enfance (abnégation, discipline, performance) mise en forme par un pouvoir fortement centralisé, qui détient le « monopole de la violence légitime » (M. Weber).
Le cas chinois démontre que c’est la médiation de cette violence qui est un élément essentiel pour comprendre l’hétérogénéité des situations de rue. En Chine, les arrangements (racket, pot-de-vin, etc.) entre individus (parents d’enfants hors-plan / cadres du planning familial ; adulte superviseur / patron / police), qui entrent en relation par le jeu de ces facteurs macrosociaux sont relativement toujours les mêmes : ils n’engagent pas l’enfant lui-même dans la négociation. Cela explique aussi que la diversité de leurs trajectoires est moindre par rapport à des contextes dans lesquels l’enfant est davantage partie prenante dans les négociations entre acteurs individuels, voir collectifs (« mouvements sociaux »), et où entrent en scène d’autres acteurs institutionnels, à savoir les ONG.
Au-delà des effets pervers de la circulation inter-institutionnelle des enfants dans les contextes où se sont multipliées les ONG, leur présence fournit aux enfants en situation de rue des points d’appui indispensables. Car dans l’élaboration d’un projet de vie, les relations « désintéressées » et basées sur l’écoute sont essentielles. En Chine, deux types seulement d’enfants en situation de rue ont pu être identifiés, alors qu’ailleurs la typologie des modes de vivre la rue peut être beaucoup plus nuancée. La présence de nombreuses ONG est probablement un élément explicatif de la diversité avec laquelle les enfants vivent la rue. A l’inverse, la faible différenciation des stratégies de survie est indicatrice d’une importante violence institutionnelle.
Conclusion
La comparaison inter-culturelle des situations vécues par les enfants marginalisés nous informe sur la nature du pouvoir. L’observation microsociologique des comportements et des discours des enfants en situation de rue doit permettre de comprendre avec plus de précision les processus de victimisation de ces enfants, en remontant au niveau macrosocial, pour ne pas rester dans une dénonciation triviale de ceux (parents, employeurs, policiers) à qui on réserve généralement la responsabilité de cette violence par le seul fait que ce sont effectivement ces derniers qui l’exercent directement. Sur ce point, le cas chinois signale, par l’évidence de ses contradictions entre politiques économiques libérales et politiques administratives centralisées, un trait dominant les systèmes sociaux producteurs de marginalisation des enfants : un problème de régulation sociale, par absence ou insuffisance d’espace public dans lequel peut s’exprimer la société civile.
En distinguant des contextes homogènes et des contextes marqués par l’hétérogénéité des situations de rue, l’analyse typologique ouvre un champ d’investigation essentiel : celui des processus dynamiques à travers lesquelles les individus peuvent réaliser l’ajustement des structures à leurs besoins. Si l’on veut favoriser le passage des enfants en situation de rue du statut d’objets d’intervention à celui de sujets de la société civile, il est indispensable de considérer leurs compétences d’acteurs sociaux, en comparant comment elles se déploient dans les différents contextes. Cette attention aux compétences des enfants n’équivaut pas à nier les contraintes réelles qui pèsent sur eux. Plus modestement, ce regard considère leur apprentissage d’une solidarité d’émergence comme un point d’appui pour une société civile qui se construirait avec les populations marginalisées, et non pas à l’écart d’elles.
Daniel STOECKLIN
[1] Résumé de l’ouvrage de l’auteur : « Enfants des rues en Chine. Une exploration sociologique », (Préface de Jean-Luc Domenach), Editions Karthala, Collection Questions d’enfances, Paris, 2000, 367 pages).
[2] Voir Ming Yan: « Sociology in China: Its Past, Present, and Future« , Chinese Sociology ant Anthropology, Vol. 22, No 1, 1989.
[3] Voir D. Curran & S. Cook, « Doing Research in Post-Tiananmen China« , in: C. Renzetti & M. Lee (Eds), Researching Sensitive Topics, London: Sage, 1993, pp. 71-81. A notre connaissance, la seule enquête officielle sur les enfants des rues chinois financée par une ONG internationale a abouti à un résumé tout aussi officiel, de la part du partenaire gouvernemental chinois, d’une longueur de deux pages… (entretien à Beijing, mars 1994).
[4] B. Cabrillac, « Economie de la Chine », Paris : PUF (Coll. Que sais-je ? No 1102) 1997, pp. 100-110 ; Zuo Xuejin, « The Changing Rural-Urban Relationship in China’s Economic Reform », manuscrit non-publié, Shanghai : Shanghai Academy of Social Sciences, 1994.
[5] Zuo Xuejin, Ibid.
[6] Wang Niuding (Ed.) « Jiushi niandai Shanghai liudong renkou » (La population flottante des années 1990 à Shanghai), Shanghai : Shanghai Academy of Social Sciences, 1996.
[7] Voir D. Stoecklin, « Note sur la statistique des naissances en Chine », Population, No 1, janvier-février 1992, pp. 223-233; D. Stoecklin, « Des enfants illégaux par millions », Le Monde Diplomatique, Paris, février 1992, p. 23.
[8] L’agence de presse chinoise Xinhua Overseas annonçait le 29 mars 1989 qu’il y a 9,6 millions nés « underground » chaque année (voir : D.J. Solinger, « China’s transients and the State : A form of civil society ? », Hong-Kong : Hong-Kong Institute of Asia-Pacific Studies, 1991, p. 21).
[9] R. Lucchini, «Enfant de la rue. Identité, sociabilité, drogue », Genève/Paris : Droz, 1993.
[10] La plupart des filles mendiantes sont « hors-plan ». C’est aussi pour cette raison que nous trouvons que parmi les moins de 12 ans, 90% sont des filles.
Né en 1963, Daniel STOECKLIN est sociologue, professeur associé à l’Institut Universitaire Kurt Bösch (www.iukb.ch) et collaborateur scientifique auprès de l’Institut international des droits de l’enfant (www.childsrights.org). Formé en sciences sociales à l’Université de Lausanne, il a été assistant puis maître-assistant en sociologie à l’Université de Fribourg. Après une recherche sur la démographie chinoise à l’Université Fudan de Shanghai, il a consacré sa thèse de doctorat aux enfants en situation de rue en Chine. Son ouvrage « Enfants des rues en Chine » (2000) a été distingué avec le prix Veillard-Cybulski 2002. Son parcours académique est doublé d’une bonne expérience dans le domaine de l’intervention auprès d’ONGs en faveur d’enfants en situations difficiles, ceci dans une quinzaine de pays. Depuis 2006, il se rend régulièrement en Chine en tant que conférencier et formateur dans le cadre des projets de l’Institut international des droits de l’enfant. Ses domaines de recherche et d’enseignement actuels portent sur les droits de l’enfant et la sociologie de l’enfance. Il est aussi expert au sein d’un groupe mandaté par le Conseil de l’Europe pour favoriser la participation des enfants et des jeunes. Il développe accessoirement des outils pratiques (www.active-self.com) favorisant l’écoute et la réflexivité.