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06/05/2013
Première dans l'histoire de la mode et devant le Haut Commissariat des Nations Unies pour les droits humains: l'affaire Prada
"Je me suis battue trois ans contre Prada Japon devant le tribunal de Tokyo, parce que comme directrice des ventes, j'ai été témoin d'un comportement cruel et abusif à l'égard des femmes sur leur lieu de travail. Et comme j'ai pris leur défense, je suis devenue la cible de la direction", a déclaré Rina Bovrisse, ancienne employée de Prada à Tokyo, lors de sa conférence de presse au Club suisse de la presse, le 30 avril. "J'ai été renvoyée parce que j'ai rendu compte à la direction générale de Prada, à Milan, de la discrimination sexuelle et du harcèlement qu'exerçaient le PDG et le directeur des ressources humaines de Prada Japon."
Diplômée de la Parsons School of Design de New York, Rina Bovrisse, ressortissante japonaise, a travaillé dix-huit ans dans le domaine de la mode et du luxe, principalement chez Chanel à New York. En 2009, elle reçoit une offre d'emploi attrayante de la part de Prada et déménage avec son enfant de deux ans, engagée comme responsable des ventes, en charge de superviser les 500 employés et 42 magasins de la marque à Tokyo.
Mais très vite, raconte-t-elle, elle est confrontée à ces mauvais traitements et voit la direction pousser à la démission quinze employées parce qu'elles n'avaient pas "le look Prada". Après avoir été elle-même licenciée elle engage, en mai 2010, avec deux autres ex-employées, une action en justice devant un tribunal de Tokyo contre la filiale japonaise du groupe, pour harcèlement sexuel et licenciement abusif. "Pour que cessent les abus et l'injustice dans le domaine de la mode", précise-t-elle.
Selon les témoignages écrits et enregistrés par le tribunal, que Rina Bovrisse a apportés, le président- directeur général et le directeur des ressources humaines de Prada Japon ont reconnu lui avoir demandé de changer de couleur de cheveux, de maigrir et de mieux s'entretenir physiquement pour être en harmonie avec l'image de la marque.
Mais en octobre 2012, la plainte de Rina Bovrisse a été classée sans suite, "bien que la juge Reiko Morioka ait elle aussi admis que j'avais été victime de discrimination et de harcèlement basés sur l'apparence, a-t-elle déploré. Elle a estimé légaux ces actes de Prada contre ses employées puisque, selon elle, ce sont des pratiques courantes dans l'industrie de la mode".
Prada Japon a aussitôt contre-attaqué par une plainte en diffamation contre son ancienne employée, assortie d'une demande de dommages et intérêts à hauteur de 780.000 dollars pour atteinte à son image de marque "par des rumeurs infondées".
Mais Rina Bovrisse est bien décidée à ne pas se laisser faire. Son combat se poursuit à Genève puisque le Haut Commissariat aux droits de l'homme des Nations Unies examine un contre-rapport présenté par le Working Women's Network (www2.ohchr.org/english/bodies/cescr/cescrs50.htm - Japon, 6.1) et adressé au parlement japonais. Celui-ci recommande d'inclure dans la Loi sur l'équité en matière d'emploi (Equal Employment Opportunity Law) "des dispositions explicites pour que le harcèlement sexuel soit sanctionné." "Ce procès montre qu'il y a peu de juges aptes à comprendre les questions de droits humains comme le harcèlement sexuel ou le harcèlement d'autres genres", est-il aussi écrit. "Le procès a duré trois ans pendant lesquels la charge émotionnelle et financière a été énorme pour la plaignante, mère célibataire. Il faut que Prada retire sa plainte."
Un autre moyen de pression dans ce but est une pétition en ligne sur la plateforme Change.org, lancée par solidarité par Ayako Barrera, 33 ans, qui a raconté au Japan Times avoir été elle-même victime de discrimination et ne pouvoir trouver un emploi au Japon, parce qu'elle est une femme et porte le nom de son mari américain.
Immense succès: cette dernière semaine, pas moins de 115'000 personnes l'ont signée à travers le monde.
Irène Lichtenstein