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Raimund Gregorius, surnommé Mundus, professeur respecté de langues anciennes dans un lycée bernois, après des décennies d’enseignement toujours aussi passionné, et suite à la rencontre fortuite et fugace d’une femme portugaise sur le pont de Kirchenfeld, sent vaciller sa vie faite de repères jusqu’ici inébranlables. «Depuis ce matin, je sens que je voudrais faire encore autre chose de ma vie. Que je ne veux plus être votre Mundus. Je n’ai aucune idée de ce que je vais trouver de nouveau. Mais cela ne tolère aucun délai, pas le moindre. En effet, mon temps s’écoule, et il se pourrait qu’il ne m’en reste plus beaucoup» (p. 33). Tandis qu’il se rend dans la librairie espagnole, où il espère inconsciemment revoir cette femme, il «tombe» sur un livre qui l’aspire hors de sa vie. Ne parlant pas le portugais, il demande au libraire de lui en traduire un passage : «et alors, il entendit des phrases qui provoquèrent un effet assourdissant, car elles sonnaient comme si elles avaient été écrites pour lui seul, et non seulement pour lui, mais pour lui en ce matin-là où tout avait changé» (p. 28). Amadeu Inacio Almeida Prado est l’auteur de ces fragments désorganisés rassemblés dans cet ouvrage, sous le titre de L’orfèvre des mots. De retour chez lui, Gregorius traduit quelques-uns des fragments, comme il l’avait souvent fait avec des textes anciens. Mais cette lecture, au lieu de l’enrichir par une accumulation lente et presque subreptice, déclanche un effet non seulement assourdissant mais immédiat : «il semblait à Gregorius qu’il sortait de cette image (celle de l’homme myope penché sur des livres poussiéreux) comme d’une vieille peinture à l’huile accrochée au mur d’un musée, dans une aile latérale oubliée» (p. 35). Il décide alors de partir à Lisbonne sur les traces de Prado. Avant de quitter Berne, il téléphone à son vieil ami l’ophtalmologue Constantin Doxiades, avec lequel il joue régulièrement aux échecs, comme pour lui demander son approbation et son soutien.
Gregorius part en train, dont le rythme lui permet d’habiter peu à peu sa décision si surprenante, et d’accueillir des souvenirs enfouis depuis longtemps: celui de son ex-femme et de son divorce, celui de la mort de sa mère, celui d’un projet de voyage à Ispahan, certains épisodes de sa scolarité. Ce voyage est aussi l’occasion de la rencontre avec José Antonio da Silveira, un portugais, auquel il raconte son aventure récente, et avec lequel il joue aux échecs une partie de la nuit.
Arrivé à Lisbonne, il s’installe dans une chambre d’hôtel et déambule dans la ville. Il se fait bousculer dans la rue par un jeune en roller, tombe, perd ses lunettes, une réelle catastrophe pour lui qui voit si mal. Rentrant tant bien que mal à son hôtel, il téléphone à Silveira, seule personne qu’il connaît dans la ville, qui lui donne le nom de Mariana Eça, une ophtalmologue. Cette consultation marque le début d’un dépaysement qui passe physiquement par l’acquisition de nouvelles lunettes «avec les nouveaux verres, le monde était plus grand et l’espace possédait pour la première fois trois dimensions dans lesquelles les choses pouvaient s’étendre sans obstacles» (p. 107), et par le début d’une enquête serrée sur Prado. En effet, Mariana Eça, à laquelle Gregorius montre le livre, lui indique le nom d’un ami, vieux libraire pour lequel le monde des livres et de l’édition n’a aucun secret. Gregorius va voir ce libraire qui lui apprend qu’il a rencontré une fois Prado, dans le cadre d’une consultation avec sa sœur ; il ne connaît de lui que le drame qu’il avait dû traverser : Prado – qui était médecin – a soigné Mendes, le chef de la police à l’époque de la dictature. Mendes avait fait un arrêt cardiaque devant la porte de son cabinet, et Prado lui a sauvé la vie. Il aurait pu le laisser mourir ; aux yeux de sa sœur Adriana «quelques secondes d’inaction auraient suffi ; simplement ne rien faire» (p. 215). Pour Prado, l’interrogation reste entière : «L’ai-je fait pour lui ? Est-ce que je voulais qu’il survécût dans son intérêt ? Puis-je dire avec sincérité que c’était ma volonté ? Il en est ainsi avec mes patients, même avec ceux que je n’aime pas. Du moins, je l’espère, et je ne voudrais pas devoir penser que mon action est dirigée derrière mon dos par de tout autres motifs que ceux que je pense connaître. Mais avec lui ? Ma main semble avoir sa mémoire à elle, j’ai l’impression que cette mémoire est plus digne de confiance que toute autre source d’exploration de soi. Et cette mémoire de la main qui a enfoncé l’aiguille dans le cœur de Mendes, elle me dit : c’était la main de l’assassin d’un tyran, et elle a ramené à la vie, en un acte paradoxal, le tyran déjà mort» (p. 225). Prado a été méprisé pour ce geste ; il entra ensuite dans la Résistance. Voilà ce qu’apprend Gregorius par le libraire.
Gregorius entre de plus en plus dans les traces de Prado, aussi bien en sillonnant les lieux fréquentés par le médecin, qu’en discutant avec ses proches. Il fait d’abord la connaissance d’Adriana, la sœur aînée de Prado, qui vit dans le culte de son frère, pourtant décédé 30 ans plus tôt. Il visite ainsi la maison et le cabinet du médecin, complètement intacts depuis des décennies. Puis il rencontre Joao Eça, un résistant qui connut bien Prado au moment de la dictature. Le Père Bartolomeo, directeur du lycée et professeur respecté et admiré de Prado, est heureux de rappeler l’adolescent à son souvenir et dresse pour Gregorius le portrait d’un jeune homme brillant qui terrorisait les enseignants par son esprit si vif et intelligent ; il lui donne le texte écrit et lu par Prado pour la fête des promotions, un texte que Gregorius se remémorera à plusieurs reprises. Le Bernois fait ensuite la connaissance de Jorge, un Irlandais devenu pharmacien, sorte «d’envers» de Prado, son contraire et aussi son ami le plus proche, avec lequel il s’est pourtant querellé sans réconciliation possible.
Tellement aspiré par la nécessité de suivre Prado et surtout de le comprendre dans les moindres recoins de sa conscience, Gregorius sent qu’il se perd lui-même et décide de rentrer à Berne, sans même prendre congé de tous ses interlocuteurs, avec lesquels il avait pourtant eu des échanges intenses et pour lesquels il avait réveillé un passé douloureux. Il pensait pouvoir se rassembler et se recentrer grâce aux repères familiers de sa ville natale. Et pourtant la délocalisation, plus psychologique que géographique, a laissé des traces insoupçonnées : Berne ne l’accueille plus comme un nid atemporel dans lequel il aurait pu se recentrer.
Il retourne alors à Lisbonne et prend des cours privés de portugais qu’il ne connaît qu’à travers ses livres de grammaire. La langue, comme les lieux et les gens, est une manière de se rapprocher de ceux que l’on cherche. Silveira lui propose d’habiter chez lui, et c’est de là que Gregorius poursuit sa quête, en multipliant les visites à Adriana, l’adoratrice qui raconte les derniers mois du médecin, à Eça, le résistant qui lui dévoile les forces et les faiblesses de Prado dans la Résistance, à Mélodie qui évoque quelques événements marquants de leur enfance, à Jorge qui retrace les discussions sans fin qu’il eut avec Prado sur la mort, l’amitié, la loyauté, la religion et tant d’autres. Puis il rencontre Maria Joao, si souvent mentionnée dans les fragments écrits par Prado, la confidente, l’inconditionnelle, la seule qui savait que Prado avait un anévrisme dans le cerveau qui pouvait céder à chaque instant, celle qui traversa toute la vie du médecin, toujours à la même distance.
Gregorius se rend ensuite à Coïmbra, pour voir l’université dans laquelle le Portugais avait fait ses études de médecine. Dans la bibliothèque, il découvre deux études sur le cap Finistère, écrites par Estefânia Espinhosa, membre du groupe de résistance auquel appartenait Prado, une femme souvent évoquée par ses interlocuteurs, mais qui traverse les récits dans une sorte d’ombre mystérieuse, et jamais mentionnée dans les fragments. C’est aussi à Coïmbra que Gregorius est pris de vertiges toujours plus angoissants. Il décide alors de rentrer à Lisbonne, mais sur le chemin s’arrête au cap Finistère, soupçonnant que cet endroit avait été déterminant pour Prado. Arrivé à Lisbonne, et souffrant toujours plus de ses vertiges, le Bernois, sur les conseils de Doxiades (vous devriez revenir chez vous. Parler aux médecins dans votre langue maternelle (p. 436)), fait ses bagages et cette fois ses adieux, sans savoir s’ils sont définitifs.
Le train qui devait le ramener à Berne fait un arrêt à Salamanque, la ville dans laquelle Estefânia enseigne l’histoire. Il décide subitement de descendre du train ; va à l’université, rencontre Estefânia qui lui révèle ce qui était resté dans l’ombre pour tous.
Il finit par arriver à Berne, rentrer chez lui, jouer une partie d’échec avec Doxia-des qui l’accompagnera dans la soirée dans une clinique pour effectuer des examens pour élucider la raison des vertiges.
Ce compte rendu n’est qu’un pâle reflet réducteur d’un livre qui raconte l’histoire d’un homme, Gregorius, qui choisit le dépaysement, le décentrement, pour comprendre un autre homme, Prado, mort depuis 30 ans, mais dont les mots ont touché son âme. Il va l’approcher grâce aux fragments écrits par cet homme, et grâce aux regards que ses proches posent sur lui. Se dessine alors un personnage considéré de l’intérieur et de l’extérieur, le portrait d’un homme complexe, à l’image de tous les autres : «Nous sommes tous des êtres stratifiés, des êtres pleins de hauts-fonds, avec une âme de vif-argent instable, avec un caractère dont la couleur et le forme changent comme dans un kaléidoscope inlassablement secoué» (p. 380). Prado est non seulement stratifié, mais son destin s’entrecroise avec celui de ses proches, et même avec celui de Gregorius, qu’il n’a pourtant pas rencontré, mais qui l’a durant toute sa quête comme rendu à la vie, pour lui et pour ses interlocuteurs. Gregorius ne sortira pas indemne de cette délocalisation psychologique ; il s’est mis en danger, a perdu ses repères jusqu’à lui en donner le vertige.
La force de ce livre ne réside pas seulement dans les portraits des personnages ciselés au scalpel, notamment ceux de Gregorius et Prado dont les strates et leur labilité sont mises à nu. Elle réside aussi dans la forme discursive que Pascal Mercier a choisie pour révéler peu à peu les contours du médecin portugais : récits des proches, fragments écrits par Prado, mais aussi correspondance conservée par les uns et les autres, textes en tous genres dont Gregorius devient le récipiendaire universel, au gré des discussions. S’assemble alors une mosaïque d’indices de nature différente pour explorer la condition humaine à travers un personnage et les relations aussi intenses que diversifiées que ce personnage entretient avec son entourage. A ces indices s’ajoutent le contenu des réflexions de Prado, et de Gregorius, deux héros d’une lucidité impitoyable, sans complaisance, ni pour eux ni pour les autres, et la teneure d’innombrables discussions sur des thèmes qui fondent l’existence et lui donnent sa saveur, thèmes chers à la philosophie, terrain familier à Pascal Mercier.
Mercier a écrit un livre dont chaque phrase se déguste ; dont chaque mot est à sa place, et qu’il est difficile de refermer.