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Relier les objets de Milingimbi et les descendants de leurs créateurs
Roberta Colombo Dougoud
La collaboration avec la communauté de Milingimbi s’insère dans le projet «Relier les collections et les communautés sources», selon les objectifs du plan stratégique 2020-2024 du MEG. Ce projet a pour ambition de soutenir les communautés qui cherchent à rétablir les liens avec les objets conservés dans les musées d’ethnographie, à établir de nouvelles formes de cogestion et coresponsabilité des collections et enfin à comprendre si et comment ces collaborations peuvent être considérées comme des formes de réparations à la violence du colonialisme.
Milingimbi, appelée localement Yurruwi, est la plus grande des îles Crocodiles, au large des côtes de la terre d'Arnhem au nord de l’Australie. À partir des années 1920, avec la création d’une mission méthodiste par le révérend James Watson (1865–1946) et pendant plus de 50 ans, Milingimbi (1923-1974) a été un centre prolifique de création artistique et un point de départ de nombreuses collections vers le reste de l’Australie et du monde.
Les différents missionnaires qui se sont succédé à Milingimbi ont encouragé la production artistique locale et la préservation des coutumes ne s’opposant pas intrinsèquement au mode de vie missionnaire. En étant autorisés à maintenir certains aspects de leur vie cérémonielle, les Yolngu de Milingimbi produisaient des objets recherchés par les musées, en échange d’argent et de biens. Pour les missionnaires, la production artistique à Milingimbi représentait sans doute une source importante de revenus et, pour certains d’entre eux, Thomas Theodor Webb (1885-1948) et Edgar Almond Wells (1908-1995) notamment, un moyen pour mieux comprendre la culture des populations locales. Pour les Yolngu, les motivations étaient complexes: l’aspect économique de cette production les intéressaient évidemment, mais c’était pour eux aussi un moyen d’éduquer les missionnaires sur leur vie et traditions, ainsi que de participer aux activités missionnaires pour promouvoir leur langue, une sorte de lingua franca pour répandre l’Évangile dans la région.
Entre 2013 et 2016, Louise Hamby, professeure d’Anthropologie à l’Australian National University (Canberra) et Lindy Allen, à l’époque conservatrice au Museums Victoria (Melbourne) ont dirigé un projet australien prestigieux, The legacy of 50 years of collecting at Milingimbi Mission. Le but était d’identifier objets, images, films et vidéos, enregistrements et archives collectés à Milingimbi de 1923 à 1974, aujourd’hui dispersées dans de nombreuses collections. L’objectif était aussi de travailler, en collaboration avec la communauté de Milingimbi, au développement de modèles d’engagement dans le patrimoine culturel des musées, des galeries, des archives et des bibliothèques du monde entier. Ce projet peut être considéré comme un catalyseur pour différentes initiatives de coopération entre la communauté de Milingimbi et les musées.
Le MEG compte parmi les 52 institutions du monde qui conservent des objets de Milingimbi. En tout, une cinquantaine provient d’acquisitions différentes. Depuis plusieurs années, nous sommes en contact avec la communauté de Milingimbi pour partager images et informations sur cet ensemble. Cette relation s’est consolidée au cours de ces cinq dernières années avec des échanges de correspondance, d’informations et de visites. Plusieurs étapes ont déjà être franchies. Du 3 au 5 septembre 2018, nous avons eu le plaisir d’accueillir au MEG Helen Ganalmirriwuy et Ruth Nalmakarra, deux femmes artistes du Milingimbi Art and Culture Centre, Rosita Holmes, coordinatrice du centre, et Louise Hamby, de l’Australian National University. Cette délégation a pu avoir accès à toutes les informations en notre possession au sujet de notre collection et s’est rendue au MEG pour étudier les objets de Milingimbi.
Les représentantes de Milingimbi ont aussi donné un atelier/conférence dans notre atelier de médiation.
Lors de cette visite, nous avons enfin discuté de la présence de deux crânes peints (liya) dans nos collections et de la possibilité d’obtenir des informations par le biais d’une étude scientifique de ceux-ci.
Pour poursuivre le dialogue et la collaboration, Roberta Colombo Dougoud, conservatrice de la collection Océanie du MEG, s’est rendue à Milingimbi en avril 2019, en compagnie de Louise Hamby, Lindy Allen, Beatrice Voirol, conservatrice au Museum der Kulturen de Bâle, et son assistante Michèle Monnier.
L’objectif de ce voyage était plus précisément de transmettre à Rosita Holmes et Chris Durkin, qui dirigent le Milingimbi Art and Culture Centre, les photographies et toute la documentation concernant les trente-trois objets de Milingimbi conservés au MEG, ainsi que celle relative à vingt-neuf objets dont la provenance précise n’était pas indiquée, mais qui se sont révélés être de Milingimbi. Par le biais de sa conservatrice, le MEG a également transmis les photos et la documentation relative aux deux crânés peints. Toutes ces informations sont maintenant stockées dans la base de données du centre où elles peuvent être consultées par les personnes intéressées selon le respect des pratiques locales (soumission à des restrictions culturelles d’accès basées sur l’âge, le genre, l’appartenance clanique et le dégrée d’initiation notamment).
La collaboration entre les musées et les communautés sources est un effort plus concret et pragmatique que ce que l’on peut imaginer. À sa visite en Australie, Roberta Colombo Dougoud a été frappée par la présence de deux publications du MEG Traces de rêves. Peintures sur écorce des Aborigènes d’Australie et L’effet boomerang. Les arts aborigènes et insulaires d'Australie au Milingimbi Art and Culture Centre. Elle s’est intéressée aussi au regard attentif et aux commentaires faits par les artistes sur les images des objets conservés au MEG, ceux de Milingimbi bien entendu, mais d’autres également. Les photos de nos objets et des objets d’autres musées, qui alimentent le projet de restitution virtuelle, sont constamment consultées comme source d’information et d’inspiration.
Soulignons enfin que les deux crânes peints conservés au MEG ont déjà fait l’objet d’analyses menées par Jocelyne Desideri, Julie Debard et Déborah Rosselet-Christ du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie de l’Université de Genève. En Australie, des consultations sont en cours pour déterminer le clan auquel ils appartiennent. Les précieuses informations qui pourront nous être fournies ouvriront alors un nouveau chapitre dans la collaboration entre Milingimbi et le MEG.