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Que n’a-t-on pas dit de ces répertoires de “fautes de français” stigmatisées par des censeurs sourcilleux, thuriféraires du “bon français”, qui, jusqu’au milieu du siècle dernier, faisaient la pluie et le beau temps en matière de langue ! Intitulés Ne dites pas…, mais dites…, ces petits guides du “bon langage”, voués par la suite aux gémonies du point de vue linguistique, avaient pourtant le mérite de présenter, sous une forme à la fois simple et concise, et dans l’ordre alphabétique, les principaux barbarismes, solécismes, helvétismes, anglicismes, impropriétés de termes et autres bévues émaillant la prose écrite et orale de cet heureux temps.
Or ces opuscules s’inscrivent dans une longue tradition, remontant au XVIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où le français, de langue orale qu’il était principalement, se substitue peu à peu au latin en tant que langue écrite ; la langue dite vulgaire, soit l’idiome du vulgus, le commun des hommes, la multitude, conquiert progressivement tous les domaines de l’activité humaine : littérature, sciences humaines et exactes, politique, économie, administration, etc.
Se met alors en place un processus grammatical de longue haleine, qui s’enracine dans le XVIIe siècle, au cours duquel le cardinal, duc de Richelieu fonde l’Académie française (1635). Claude Favre, seigneur de Vaugelas, auteur de Remarques sur la langue française, publiées en 1647, est le principal représentant de ce qui deviendra une tradition spécifiquement française. S’opposant aux latinisants, il assoit les fondements de la science grammaticale sur l’usage et le bon goût de la cour et de la ville 1De Paris, s’entend..
En 1539, Robert Estienne, imprimeur du roi François Ier, avait publié un petit ouvrage, le premier du genre, dû à la plume de Mathurin Cordier 2Dont une petite rue, un passage pour être précis, porte le nom dans la vieille ville de Genève., théologien et humaniste lausannois d’origine française. Ecrit en latin, il connaîtra une vingtaine d’éditions jusqu’en 1580. Intitulé De la correction du langage altéré 3De corrupti sermonis emendatione., il peut être considéré comme le premier d’une longue série de “Ne dites pas…, mais dites…” Liée au développement de l’instruction 4Et non °en lien avec le développement de °l’éducation, deux anglicismes disgracieux, on ne peut plus répandus de nos jours…, une production abondante d’écrits relatifs à la grammaticalité trouve un écho certain dans une large frange de la population, soucieuse de s’exprimer correctement. Nombre de journaux et de revues mettaient même un point d’honneur à proposer à leurs lecteurs une rubrique de Curiosités du langage.
Des Mots trompeurs de Robert Le Bidois au site Dire, ne pas dire de l’Académie française, De Les fautes de français ? Plus jamais ! de Julien Lepers au Evitez de dire…, dites plutôt… de Bernard Laygues 5Préfacé par Bernard Pivot., ces mises au point ‒ et non plus au pas, comme les florilèges d’autrefois ! ‒ ont encore de beaux jours devant elles, en dépit qu’on en ait… Et c’est tant mieux, étant entendu que l’on n’a peut-être jamais autant écrit que de nos jours ! Autant donc le faire le mieux possible…
Loin de se borner aux questions de lexique : parties du discours, néologismes, paronymes, mots pris l’un pour l’autre (impropriétés de termes), les dictionnaires des difficultés de la langue française font la part belle à la conjugaison, à l’orthographe grammaticale, aux accords fautifs, aux confusions de personnes, de genres et de nombres des pronoms personnels correspondants, dans les verbes pronominaux notamment, aux confusions de constructions prépositionnelles, sources intarissables de difficultés de toutes sortes, sans parler de la typographie 6On use et abuse de la majuscule aujourd’hui. Aussi ne recommandera-t-on jamais assez le remarquable Guide du typographe romand, grammaire et règles typographiques pour la préparation, la saisie et la correction des textes,5e éd., édité par le groupe de Lausanne de l’Association suisse des typographes, 1993., de la ponctuation, de la syllabation graphique approximative, de la syntaxe des propositions, qui, mal maîtrisées, donnent lieu à des maladresses de style confinant au galimatias.
Je me rappelle un remplacement 7Transitif direct comme le verbe simple (appeler), dont il est un composé, le verbe pronominal se rappeler se construit avec un complément d’objet direct, et non avec la préposition de, comme son synonyme se souvenir. C’est ainsi que l’on ne saurait dire ni écrire « je me rappelle °d’un remplacement », comme on dit je me souviens de quelque chose. — Dans les ouvrages de grammaire le petit cercle en exposant signale une forme fautive. que, jeune étudiant ès lettres 8Et non °en lettres, le régime de la préposition étant un terme du pluriel. On dira en revanche un étudiant en droit, un doctorat en théologie, mais une maîtrise ès sciences, un doctorat ès lettres (noter l’accent grave, ès étant un ancien article contracté représentant en les)., je faisais d’un professeur de français dans une classe de jeunes filles, la mixité n’étant pas encore entrée dans les mœurs scolaires de ce temps. N’ayant reçu aucune instruction particulière quant au programme à suivre, j’eus l’idée de distribuer aux élèves une longue liste de fautes de français, dactylographiées en colonne sur la partie gauche de la feuille, laissant l’autre moitié libre. Le but de l’exercice consistait à trouver pour chacune d’elles la forme correcte. Inutile de préciser que ces jeunes filles se sont vite laissé prendre au jeu ‒ eh oui, le caractère ludique d’un devoir n’était pas encore officiellement érigé en principe pédagogique!… Or, effet collatéral de cette idée lumineuse, je ne tardai pas à apprendre que j’avais, sans le vouloir, semé le trouble dans leurs familles, ces élèves reprenant leurs proches sur des points de langue…
Pour terminer ces quelques considérations relatives à la grammaire normative, je rappellerai qu’en matière de langue il est convenu de considérer le bon usage comme 9Remarquer l’emploi obligatoire, après le verbe considérer, de la conjonction comme, introduisant l’attribut du complément d’objet direct. la norme. N’est-ce d’ailleurs pas le titre de “la meilleure grammaire française” 10Pour citer l’opinion d’André Gide, qui, dans un article paru en 1947 dans le Littéraire, la recommandait en ces termes élogieux. de tous les temps ? Je veux dire Le Bon usage de Maurice Grevisse, refondu par André Goosse, paru pour la première fois en 1936 et qui en est aujourd’hui à sa 14e édition… S’y plonger, c’est aller au-devant de découvertes langagières et de moyens d’expression d’une variété infinie. Or, se fermer à de telles considérations revient, pour reprendre l’heureuse formule de Bernard Laygues 11Op. cit., p. 11., à se rendre coupable de « non-assistance à langage en danger ».