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Rose Valland, l’art du risque
Conservatrice de musée et historienne de l’art, elle a permis d’identifier, de sauver et de restituer à leurs propriétaires des dizaines de milliers d’œuvres d’art saisies par les Allemands durant l’Occupation.
Rose Valland est curieusement peu connue du grand public, alors que son histoire a fait l’objet de livres, d’articles et même de films (l’un de John Frankenheimer dans les années 60 et un autre de Georges Clooney, plus récemment). Née en 1898 près de Grenoble, dans une famille toute simple, elle parvient à suivre de brillantes études à l’École des beaux-arts de Paris et à l’École du Louvre, qui la mènent à devenir conservatrice de musée et organisatrice d’expositions, bien que sa titularisation (comme son accession à un salaire correct) n’intervienne que durant la Seconde Guerre mondiale. Elle est alors attachée au musée du Jeu de Paume, où les autorités allemandes ont décidé d’entreposer les œuvres d’art saisies dans des collections privées ou publiques, appartenant souvent à des Juifs. Quelques-unes – relevant de cet art que les nazis qualifient alors de « dégénéré » – sont destinées à la destruction, mais la plupart doivent partir en Allemagne, entre autres pour enrichir la collection du maréchal Goering, lequel visite le Jeu de Paume à plus de vingt reprises.
Trains épargnés
Discrète et silencieuse, Rose Valland comprend l’allemand qu’elle a appris seule. Elle va soigneusement recenser en secret toutes ces œuvres, relever leurs provenances, leurs mouvements, les numéros des wagons de chemin de fer qui les transportent ainsi que leurs lieux de destination en Allemagne. Appartenant à un mouvement de Résistance, elle va également faire en sorte que les trains concernés ne soient pas attaqués ; plus tard, lors des bombardements massifs des villes allemandes par les forces anglo-américaines, elle signalera les entrepôts à épargner. Elle permettra aussi de stopper en 1944 l’un des derniers convois, au contenu particulièrement précieux.
Égérie lesbienne
Au lendemain de la Libération, Rose Valland va ainsi œuvrer à la récupération et au rapatriement de près de 60’000 œuvres spoliées. Elle sillonne l’Europe, s’installe à Berlin où elle récupère des listes d’objets d’art, dont le catalogue de la collection Goering. Elle témoigne au procès de Nuremberg, confond des collectionneurs et revendeurs peu scrupuleux, contribue à identifier des tableaux exposés dans des musées français, mais qui ont été volés à des particuliers, (il en resterait aujourd’hui encore, dont certains porteraient au dos de leur cadre le nom de leur propriétaire !) Au passage, l’historienne de l’art exerce ses talents d’espionne au profit de l’Ouest, car elle a libre accès à la zone d’occupation sovié-tique de l’Allemagne.
Personnage hors du commun, Rose Valland a eu droit à quelques médailles et même à une statue grandiloquente, drapée dans un péplum anachronique, à Marcq-en-Bareuil. Capitaine dans l’armée française et devenue égérie de la cause lesbienne (elle vécut avec une interprète américaine rencontrée après la guerre et se fit enterrer, en 1980 à Ris-Orangis, à ses côtés), n’a pourtant tiré aucun bénéfice significatif des risques qu’elle a pris et des services qu’elle a rendus. ■