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Vous avez tous vécu la scène : 18h45, les enfants/les adolescents sont crevés, il faut terminer un devoir, une dictée, une révision de livrets ou de verbes anglais irréguliers, faire à manger, préparer les affaires pour le lendemain (et ça, selon l'âge des enfants, ça peut carrément être un truc aussi trash que "prendre deux bouteilles de lait vides pour les ACM*" de la part de la maîtresse, qui oublie qu'on achète... des briques tetra pak !), écouter Mister Mari qui pense que le résumé détaillé de sa séance avec ses collègues présente un intérêt quelconque pour le reste de la famille, et... répondre au téléphone.
Parce que le téléphone, il a une fâcheuse tendance à sonner au plus mauvais moment (comprenez "lorsqu'on fait l'amour" alors qu'on a 25 ans, "quand on est sur le point de décider d'emménager ensemble" à 30 ans et "lorsqu'on tente d'éduquer ses enfants un minimum sans céder tout le temps à la facilité des jeux vidéo et des nintendo DS" entre 35 et 45 ans; je suppose qu'à 89 ans, il sonnera alors que "je voudrais mourir tranquillement", à suivre donc).
Bref, on a alors le choix :
a) ignorer la sonnerie mais il faut alors avoir des enfants sourds, ce qui n'est pas très fréquent : "mamannnnnnnnn, pourquoi tu ne décroches pas ?", voire un "attends, dégage, c'est moi qui - coup de poing sur le nez du petit frère - décroche !", immanquablement suivi d'un "mamannnn, c'est pour toi !"
b) répondre, sachant que de toute façon, ça va être une source d'ennui : à cette heure-là, ça ne peut pas être Meilleure Amie, elle sait que c'est pas le moment, encore moins Maman Chérie Casse Les Pieds, elle a renoncé à partager ses états d'âme à cet instant-là de la journée, préférant bousiller une soirée entière plutôt qu'un début de soirée.
Moralité, c'est forcément un sondage !
"Bonsoir Madame, je suis bien chez Madame Poppins ? Oui ?! Ah, super ! Je suis Sandy, de l'institut Sondage à des heures improbables, vous seriez d'accord de répondre à quelques questions ?"
Là, je l'admets, mon coeur oscille entre deux impulsions, tout à fait antinomiques :
a) l'engueuler en lui disant que son sondage, de toute façon, il est pourave et que je n'ai pas que ça à faire dans la vie (forcément, j'ai un Tom Pouce, qui, du haut de ses trois ans, me hurle "moi aussi, j'veux lui parler, à la dame, allez, donne, Maman, le téléphone")
b) prendre le temps de lui répondre : finalement, c'est pas la faute de Sandy si ces sondages débiles existent.
Parce que, oui, Sandy, elle est au bénéfice d'un contrat de travail, caractérisé généralement par sa précarité (car à temps très partiel, pour un salaire horaire dérisoire, probablement par des CDD à répétition, "à la chaîne" comme dit le droit suisse, qui, s'il ne les réprouve pas obligatoirement, ne voit pas d'un bon oeil pareille construction juridique) et son absence total d'intérêt : franchement, vous croyez sincèrement qu'elle en a quelque chose à taper, Sandy, de la marque / entreprise que vous associez à la Super League de football en Suisse ? Et non, je n'invente pas la question, elle m'a été posée vendredi soir.
Bref. Sandy, pour en revenir à elle, elle a accepté ce travail probablement parce qu'il était dans un endroit au sec, dans des bureaux probablement pas trop moches, à des horaires raisonnables (son job précédent, c'était emballer le pain dans une boulangerie industrielle, avec des horaires impossibles, où elle devait aller en vélo, faute de moyens de transports publics à cette heure-là, sans parler du fait qu'elle ne voyait pas ses enfants avant leur départ à l'école -); en outre, oui, elle l'a accepté parce que, comme un couple sur deux, elle a divorcé, Sandy : elle a donc besoin d'argent parce que le juge a estimé que même si elle avait quitté son emploi durant 10 ans pour s'occuper des enfants, elle devait contribuer à réduire la charge représentant pour son ex les contributions d'entretien.
En d'autres termes, Sandy, elle n'a pu faire ni mannequin ni responsable des achats chez Manor et si on l'avait soutenu un peu à l'école, elle aurait "appris un bon métier" mais ça, c'est une autre histoire. Toujours est-il que là, tout de suite, elle fait des téléphones.
Consciente qu'elle va déranger 80% des gens, certaine de recevoir un accueil qui va osciller entre le "non merci, je ne suis pas intéressé" et le "franchement, vous croyez que j'ai que ça à faire (voire un synonyme moins poli), moi ?", elle compose le numéro probablement avec une certaine appréhension : le problème, c'est que pour la prochaine compagne de sondage "vos habitudes d'achat en matière d'articles de sport" ou "la place de l'hygiène dentaire dans votre vie", le patron ne va prendre que celles et ceux qui obtiennent un 85% de réponses à leur appel. Re-donc, elle se donne de la peine et essaie de convaincre les gens de participer à son enquête "si je vous dérange, je peux vous appeler quand les enfants sont couchés", priant pour que lesdits enfants ne soient pas insomniaques.
Et là, je dis quoi, moi ? Que lorsque mes enfants sont au lit, j'ai envie
a) de passer du temps avec mon mari,
b) de lire un roman policier,
c) d'aller marcher avec mon amie
en aucun cas de participer à un sondage dont la dernière question sera fatalement "quel est le revenu brut du ménage", comme si tout était toujours dépendant du pouvoir d'achat des gens.
Ben non, je ne lui dis pas ça, moi : je commets la fatale erreur de penser qu'il faut bien quelqu'un pour soutenir Sandy et l'aider à conserver son emploi, donc à gagner sa vie. Alors qu'en réalité, si tous les consommateurs du monde s'unissaient et répondaient "je refuse de participer à votre sondage", Patron de Sandy trouverait autre chose pour sonder le marché et... le téléphone ne sonnerait plus à 18h45 !
Non, décidemment, je n'aime pas les sondages mais j'aime encore moins l'idée que si je ne réponds pas, Sandy n'aura plus d'emploi, alors que si je réponds, elle a un emploi par le biais duquel elle est exploitée....
Et vous, lorsqu'un improbable institut arrive à vous joindre pour un sondage, vous répondez quoi ?
ACM = activité créatrice manuelle, que j'ai toujours vécue, enfant, comme "activité castratrice manuelle et obligatoire"