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Avant d'en arriver au coup d'Etat de Louis Napoléon du 2 décembre 1851, il y a peut-être quelque intérêt à mentionner les épisodes suivants de fin 1850 et du début de 1851 et qui sont des contributions à l'histoire des délégations neuchâteloises à Berlin.
Au commencement de mai, il se manifesta un revirement politique dans le canton de Berne.
Jusqu'alors ce canton, qui depuis 1830 avait été gouverné exclusivement par des radicaux, eut des élections qui donnèrent la majorité aux conservateurs.
Je ne sais si c'est à cette circonstance que l'on doit une recrudescence marquée d'agitation dans le Cabinet noir, mais le fait est que, justement à cette époque, ou peu après, il y eut de grandes allées et venues entre Neuchâtel et Berlin.
MM. de Wesdehlen, Guillebert et Matthey-Doret, ancien maire de la Brévine, s'y rendirent successivement pour s'y trouver ensemble.
Ces messieurs furent admis à la table du Roi, qui les reçut le plus gracieusement du monde.
Naturellement, ils ne restèrent pas inactifs et c'est probablement à leurs conseils que l'on dût deux décrets du ministère qui avaient une certaine importance:
le premier, dont on eut connaissance le 19 juin, avait pour objet la mise sous séquestre à Berlin des fonds que la bourgeoisie de Neuchâtel avait en Prusse et la nomination d'un curateur pour leur gestion.
Ce décret a été en vigueur pendant plusieurs années, et ce n'est qu'après le traité de Paris, de mai 1857, que la bourgeoisie a pu retirer ces mêmes fonds, lesquels, du reste,
(il faut le dire à la louange du gouvernement prussien) avaient été bien administrés et conservés parfaitement intacts.
Le second décret était du 13 juillet.
Il avait pour but de déclarer nulle toute vente, qui serait faite par le Conseil d'Etat de Neuchâtel, des immeubles appartenant à l'Etat ou à la Chambre économique des biens d'église.
Quant à celui-ci je ne sache pas que personne y ait jamais fait attention.
Il est assez naturel que ces mesures prises par le Roi donnassent de nouvelles espérances aux royalistes qui s'empressèrent d'adresser à Sa Majesté une lettre de félicitations après la non-réussite de l'attentat de Sefeloge contre sa personne
[Le 22 mai 1850, Frédéric-Guillaume IV fut blessé au bras par un fou du nom de Sefeloge].
Cependant à la réception de cette lettre[La réponse du roi.], il se manifesta passablement d'agitation, ce qui engagea M. de Sydow à écrire à Charles Lardy une lettre
dont j'eus connaissance et dans laquelle il suppliait ses amis de ne pas prendre la lettre patente du Roi, concernant les biens nationaux,
comme devant faire concevoir des espérances prochaines de délivrance, car elle n'avait été écrite que pour sauvegarder les intérêts de ceux qui auraient pu penser à acheter de ces immeubles.
Quoiqu'il en soit, dans ce moment-là, M. de Chambrier croyait encore à la restauration, seulement son opinion était qu'elle ne pouvait pas être durable et que lorsque le Roi aurait repris ses droits,
il entamerait des négociations diplomatiques pour dire définitivement adieu à sa chère principauté.
Mais si le Cabinet noir et les royalistes s'agitaient, les républicains ne restaient pas en arrière pour réchauffer le feu sacré. C'est ainsi que, du 23 au 29 juin, on refit un tir cantonal à l'instar de ce qui s'était passé l'année précédente.
Je ne sais si le républicanisme y gagna, mais ce que je sais, c'est que les bourses des actionnaires s'en trouvèrent de beaucoup plus légères, attendu qu'ils furent loin de faire leurs frais...
M. Guillebert en revenant, dans les premiers jours du mois d'août, du voyage à Berlin dont j'ai parlé, se rendit directement à la Mettle chez Fritz Pourtalès
[Il s'agit ici de Fréd. de Pourtalès-Steiger.].
J'appris à cette occasion que lorsque M. de Chambrier connut cette circonstance, il fut extrêmement blessé de cette manière de faire et de ce qu'il considérait, à juste titre, comme un manque d'égards,
d'autant plus qu'on lui avait laissé ignorer ce voyage qu'il n'apprit que par le bruit public.
Quoiqu'il en soit, il paraît que l'équipée de M. Guillebert et consorts avait eu passablement de retentissement et que, par leurs supplications pour ne pas dire leurs importunités,
ces messieurs avaient en quelque sorte engagé le Roi à prendre des mesures de rigueur vis-à-vis de la Suisse.
Naturellement, j'ignore tout à fait ce qui s'était passé à Berlin, mais le fait est que le 13 août, j'appris d'une manière positive, par une lettre datée de Paris du 11, lettre écrite par une personne à même d'être très bien informée
(mon ami Georges de Morel), que notre pays avait été sur le point d'être occupé par une division française, sur les ordres du général Magnan
[Le général Magnan se vit confier le commandement en chef de l'armée le 15 juillet 1851 et, après le coup d'Etat de décembre, Louis-Napoléon lui remit le bâton de maréchal.]
L'ordre était donné à l'armée française d'entrer en Suisse à la première démonstration des Prussiens que le Roi voulait faire marcher sur Neuchâtel.
Si l'on compare les dates du voyage et de la lettre, on pourra se convaincre que la députation du Cabinet noir à Berlin, n'y avait pas été de main morte.
Cependant tous ces tiraillements fatiguaient singulièrement ceux que je considérais, alors, et que je n'ai pas cessé de considérer comme les vrais amis de leur pays.
De toutes parts se manifestait l'opinion que l'on devrait s'adresser au Roi pour le supplier d'amener une solution d'une manière ou de l'autre.
Il y eut, à ce sujet, dans les mois d'août et de septembre, beaucoup de pourparlers.
Je citerai, entre autres, l'opinion de M. Delachaux, qui désirait ardemment que quelqu'un se mit en avant pour formuler une adresse à Sa Majesté;
celle de M. Constant Dubied, de Couvet, avec lequel j'eus une longue conversation, à cet égard, le 25 septembre.
Enfin je mentionnerai Louis de Pourtalès-Sandoz, qui me disait le 17 "Nos affaires doivent être décidées avant les élections de 1852".
Néanmoins l'on ne fit rien, faute d'un homme qui voulût se mettre à la tête de la manifestation, et cela, pour une raison bien simple,
c'est que ceux qui auraient eu quelque influence ne voulaient ou plutôt n'osaient pas parce que MM. de Chambrier et Calame déconseillaient toujours une pareille démarche, ce qui se conçoit
puisque l'un et l'autre, anciens conseillers d'Etat, ne pouvaient décemment ni prendre part ou approuver même une démonstration
tendant à rompre les liens qui attachaient Neuchâtel à la couronne de Prusse ou plutôt à la maison de Brandebourg.
En attendant le meneurs républicains trouvaient toujours le moyen de réchauffer le zèle de leurs adeptes.
Deux des grands révolutionnaires de 1831, le Dr Petitpierre, de Travers, et le pianiste Dubois, de Buttes, étaient morts dans les prisons et avaient été enterrés dans le cimetière
de Neuchâtel, sans tambour ni trompette, de sorte que l'on ne connaissait pas l'endroit où ils avaient été mis.
On résolut de réhabiliter leurs mémoires et de leur élever un monument qui fut adossé à l'endroit où l'on supposait qu'ils avaient été inhumés, c'est-à-dire contre le mur en vent du cimetière.
Une fois le monument terminé, l'on convoqua toutes les sections des "patriotiques", et le monument fut en effet inauguré le dimanche 29 septembre au bruit du canon et au branle de toutes les cloches de la ville.
Un millier de personnes et 38 drapeaux formaient le cortège. Du reste, pour rendre hommage à la vérité, je dois dire que tout se passa assez décemment, non sans bruit, mais sans rixes ni provocations...
Le 13, j'eus une très longue conversation avec Jämes de Meuron qui revenait de Berlin.
Il résulte de ce qu'il me dit alors que, dans ce moment-là, le ministère prussien était très divisé sur les affaires de Neuchàtel.
Si ce n'est le Roi et le prince de Prusse, il n'y avait guère que M. de Radowitz qui prît chaudement à coeur la position de notre malheureux pays.
Pour les autres ministres, ils s'en inquiétaient peu et la question neuchâteloise était pour eux comme une espèce de cauchemar.
Ce n'était donc pas sans raison que le Cabinet noir avait souvent, et presque en permanence, des représentants à Berlin.
Il ne fallait pas se laisser oublier et il était nécessaire au contraire d'agir continuellement sur le Roi par l'intermédiaire de M. de Sydow et du chancelier de la principauté, Favarger, qui portait toujours ce titre.
C'est donc à eux que MM. Guillebert et consorts s'adressaient d'ordinaire, et ils le faisaient d'une manière tellement peu convenable, le premier surtout, que ce fut à la suite d'une lettre de lui, d'un style
excessivement dur, adressée à Favarger, que celui-ci ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter deux mois plus tard.
Jämes de Meuron me disait encore que toutes les grandes puissances étaient d'accord pour reconnaître les droits du Roi sur Neuchâtel; que conséquemment il croyait encore à une restauration possible, sinon probable.
Pour ce qui me concerne, j'étais toujours dans l'idée qu'entre une reconnaissance de droits, et les moyens de les faire valoir, il y avait un abîme
et je terminais mes notes dudit jour par ces mots: "Je conclus de tout cela que la république est désormais stable..."
Le 16 décembre [1850], survint à Berlin la mort du chancelier Favarger, que l'on attribua en grande partie aux déchirements de coeur que lui avaient fait éprouver les lettres de M. Guillebert.
Le fait est que, depuis 1831, Favarger avait été l'un des conseillers d'Etat les plus capables, très dévoué au Roi et grand travailleur.
Mais son dévouement à la monarchie n'allait cependant pas jusqu'au fanatisme de messieurs du Cabinet noir et il comprenait très bien ceux qui, prenant avant tout leur pays en considération,
avaient jugé convenable de prêter leur concours à la république.
De là la peine que lui occasionnaient les lettres qu'il recevait puisque c'était une preuve pour lui de la profonde scission qu'il déplorait avec beaucoup d'autres.
22 août 1851. J'apprends que l'on est revenu du pélerinage à Hechingen, ou plutôt à Baden-Baden, (on s'y était rendu le 17 et le 18).
Voici ce que j'ai pu en savoir: Aussi sûr que vous et moi sommes ici, disait, cet après-midi, Wilhelm Du Pasquier au juge de paix Andrié, nous serons restaurés.
Telle est la conclusion que l'on tire du pèlerinage duquel on est revenu aujourd'hui.
Quant aux paroles que le Roi aurait prononcées, on se tait, au moins jusqu'à présent; peut-être, plus tard, en saura-t-on davantage.
Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'est passé: les Neuchâtelois au nombre de 64 attendaient le Roi au débarcadère du chemin de fer à Baden.
A l'arrivée de Sa Majesté, ils obtinrent du directeur des chemins de fer, de rester dans l'enceinte réservée et ils crièrent: "Vive le Roi!"
Après quelques pourparlers, le Roi leur fit dire qu'il ne pouvait pas les recevoir au château, mais il se rendit chez M. de Sydow où eut lieu l'entrevue.
Elle dura trois quarts d'heure, en présence du prince de Prusse, de M. de Manteuffel et de deux aides de camp et aussi de Mme de Sydow, à ce que je crois.
Le Roi fut très aimable pour chacun et donna à tous une poignée de mains.
Il causa beaucoup, de même que le Prince et M. de Manteuffel, dont on a été fort content, à ce qu'il paraît.
Après l'entrevue, on repartit chacun de son côté.
Cependant il paraît que tous les Neuchâtelois n'étaient pas à Baden et que ceux qui étaient en retard auraient été reçus plus tard à Hechingen, mais je ne pense pas qu'ils soient fort nombreux.
En tout cas la scène principale a eu lieu à Baden, car c'est là que se trouvaient les gros bonnets. Wesdehlen et Meuron sont de retour.
23 août. On est plus explicite aujourd'hui que hier sur les paroles du Roi à Baden-Baden. Il aurait dit:
"Aussi sûr que nous nous trouvons ici ensemble, aussi certaine est votre restauration. Jamais ma Maison n'a manqué à sa parole et elle y manquera encore moins si possible dans cette circonstance."
Le Prince aurait été encore plus catégorique.
Mais d'époque déterminée, point.
Seulement, au ton du Roi, les auditeurs ont pensé que l'événement devait être assez prochain.
Maintenant, voilà du positif, et pourtant la position respective est-elle changée?
Qui a jamais douté que le Roi n'eût la ferme volonté de nous reprendre?
Qui a jamais douté de sa parole et de celle de sa Maison? - Mais ce sur quoi on n'est pas d'accord, le voici:
C'est que les uns voient la possibilité de la chose et les autres sont persuadés qu'elle est impossible;
aussi est-ce dans cette persuasion qu'il pensent qu'il faut être neuchâtelois avant d'être royaliste, entendu que le bien-être de notre pauvre petit pays doit aussi compter pour quelque chose dans la balance.
Cette dernière opinion est la mienne.
Honni soit qui mal y pense !
Car si quelqu'un aime et respecte le Roi, si quelqu'un regrette le régime monarchique, si quelqu'un enfin désire le retour de cet ordre de choses, moyennant qu'il ait quelque chance de durer, c'est bien moi.
Peut-être plus encore que ceux qui crient bien fort et qui, sans autre façon, me traitent de sans-culotte, car telle est l'épithète dont un des fidèles, ou soit disant tel, a bien voulu m'affubler.
Le major Edouard Bovet, qui lui aussi revient de Baden, me confirme ce que dessus; seulement il me dit qu'ils ont reçu le Roi au débarcadère le 19, au soir, et que ce n'est que le 20, à 10 h. du matin, qu'a eu lieu l'entrevue chez M. de Sydoww.
Quant aux paroles du Roi, elles ont été sans doute fort explicites et il a dit entre autres:
"Que maintenant il est d'accord avec son ministère et ses alliés.
La Russie surtout insiste pour le rétablissement de l'ancien ordre de choses, la France laissera faire et l'Angleterre... ah! l'Angleterre on ne sait pas.
En tout cas, rien ne peut être fait avant que les affaires de France soient réglées et si elles ne se règlent pas comme on l'entend, alors il faudra encore attendre."
C'était parbleu bien la peine de faire tant de bruit, car nous revoilà dans le pétrin, et pour longtemps encore.
Survint le coup d'Etat de Louis Napoléon.
La précédente révolution, celle de février 1848, avait eu, en notre pays, les répercussions que l'on sait.
L'avènement de Napoléon III ne risquait-il pas d'avoir aussi des répercussions politiques chez nous, mais dans le sens contraire.
4 décembre [1851]. J'apprends qu'avant hier, Louis Napoléon a fait un coup d'Etat comme l'on en a guère d'exemples dans l'histoire.
L'on est pas sans inquiétude sur la suite que cette affaire pourra avoir.
Aussi attend-on avec quelque anxiété les nouvelles de demain et l'on se demande déjà quelle influence cela pourra avoir sur nos affaires.
Nous verrons, mais j'ai bien de la peine à croire que, à supposer même qu'il se fasse nommer empereur, comme tout porte à la croire, cela nous fasse revenir au système monarchique.
Enfin nous verrons.
24 décembre. Les journaux de ce matin font prévoir une très forte majorité en faveur de Louis Napoléon et les fonds publics continuent à monter.
L'on dit que tout cela hâtera notre restauration et l'on me citait spécialement un mot de M. le Président de Chambrier, qui doit avoir dit que la restauration était plus prochaine qu'il n'aurait osé le croire.
Malgré la respectabilité de cette opinion, je doute encore et je ne croirai à un pareil événement que lorsqu'il sera là.
Et à supposer même qu'il s'accomplisse, quelle garantie de durée nous donnera-t-on; il suffira d'un coup de pistolet contre Napoléon pour nous remettre dans le pétrin plus que jamais.
On sait combien l'affaire de Neuchâtel occupa les puissances européennes au lendemain du 3 septembre 1856,
mais à vrai dire, déjà en cette année 1852, où nous sommes arrivés, grâce aux intrigues du Cabinet noir et de ses agents, nous voyons les diplomates étrangers s'occuper de nos affaires.
C'est d'abord le Cabinet de Londres, puis celui du Prince-Président, bientôt Napoléon III, qui entrent en scène :
21 mai [1852]. Fritz Pourtalès me disait, hier au soir, que nos affaires n'allaient pas, mais qu'elles avaient risqué de bien aller.
Voici, paraît-il, ce dont il s'agit: Le secrétaire particulier du Roi aurait été envoyé à Londres dans le but d'accélérer notre restauration et, d'entrée, la conférence aurait été bien disposée;
mais la France a demandé des concessions auxquelles les puissances auraient peut-ètre accédé.
La Prusse seule a fait fort, je crois, et tout a été rompu.
Qui maintenant aura encore de l'espérance?
(Note de septembre 1860: Par le plus grand des hasards, j'ai appris, il y a peu de jours, en quoi consistaient les concessions demandées par la France et cela d'une manière certaine.
Il s'agissait purement et simplement de l'annexion de Genève à la France.
C'est depuis l'annexion de la Savoie que des gens bien au fait de la politique de l'Empereur ont commencé à parler.)
12 juin [1852]. Henri de Rougemont me fait part d'une conversation qu'il a eue avec M. de Bunsen à Londres:
"Les cinq grandes puissances (c'est M. de Bunsen ou M. de Rougemont qui parle) sont d'accord pour reconnaître les droits du Roi sur Neuchâtel et
aucune ne mettra opposition à ce que l'on emploie des moyens coercitifs envers la Suisse pour rendre la Principauté à son souverain légitime.
Toutefois, rien ne peut se faire encore, il faut d'abord que le ministère anglais soit stable et, pour cet effet, attendre que la Chambre des Communes ait été renouvelée, ce qui mènera jusqu'en novembre.
Mais il y a plus: Il faut une manifestation imposante de la part des royalistes neuchâtelois, au moyen d'une adresse couverte de nombreuses signatures, qui sera envoyée au Roi, et une copie d'icelle à M. de Bunsen,
afin que celui-ci puisse prouver au ministère anglais et à l'ambassadeur de France que le parti royaliste à Neuchâtel est, sinon le plus nombreux, au moins très considérable, car ces messieurs (mal informés) pensent que ce n'est pas le cas.
A cet égard, ils ne sont renseignés que par des Suisses et qui pis est par des radicaux.
En tout cas, la restauration doit avoir lieu, non pas que l'on tienne beaucoup à rendre au Roi une petite principauté, mais parce que c'est une question de principe, que l'on ne peut pas laisser tomber."
Certes voilà du positif, et pourtant je doute encore et mes doutes seront difficilement levés.
Rougemont ajoutait encore: "Si M. de Bunsen tient à avoir les pièces indiquées in-extenso, c'est que, de Berlin, on ne lui envoie jamais que des extraits,
or il faut qu'il puisse montrer les originaux au ministère anglais et à l'ambassadeur de France, pour les convaincre de la force du parti royaliste à Neuchâtel.
Mais, en tout cas, il repousse toute idée de manifestation violente ou armée de la part des Neuchâtelois.
28 juin [1852]. A la suite du protocole de Londres, la manifestation par signatures a eu lieu: on dit qu'il y en a plus de 5000.
Par contre, l'on annonce que les républicains font une contre-manifestation qui sera adressée à l'Assemblée fédérale.
Reste à savoir combien il y aura de signatures.
Une autre manifestation sera la bourgeoisie de Valangin, qui se réunit le 6 juillet.
Que sortira-t-il de tout cela? Je ne sais.
Ce qu'il y a de positif, c'est que des incrédules jusqu'à présent commencent à espérer.
Quant à moi, je ne crois, ni n'espère.
Non pas que je croie une restauration absolument impossible.
Mais que ferait-on après? Isolés comme nous le sommes, nous serions à la merci du premier mouvement révolutionnaire soit en France, soit en Allemagne.
De tout cela je conclus que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de s'en rapporter complètement à Dieu qui arrangera les choses pour le mieux et pour notre plus grand bien.
Du côté français nous voyons entrer en scène le général de Courtigis
[Le général de Courtigis figure au nombre des officiers généraux de l'armée de Paris qui, en novembre 1850, jurèrent fidélité et dévouement au prince Louis-Napoléon pour le jour où il lui conviendrait d'agir.
(Souvenirs du général comte Fleury. Paris, 1897, tome I, p. 159. )
Par son mariage avec Julie de Meuron, qui était la fille de Guillaume de Meuron et d'Alexandrine Lebel, Courtigis, nous apprend M. Pierre de Meuron, était le cousin germain de la mère de François de Montmollin.].
16 juin [1852]. Le général de Courtigis me parle de la position de Neuchâtel.
Je lui dis franchement ma façon de penser à cet égard et il me promet non seulement d'en parler au Prince-Président, mais encore d'insister sur la justesse de mon opinion qui est la sienne.
Il m'en écrira.
29 juin. Je reçois une lettre de Courtigis, que je communique immédiatement à M. Calame avec l'autorisation d'en parler à M. de Chambrier, lettre dont voici la teneur:
"Paris, 26 juin 1852. J'ai entretenu longuement le Président des affaires de Neuchâtel. Il s'y intéresse beaucoup.
Il m'a dit que la France, dans l'intérêt du droit et aux termes des traités, s'interposait pour que le roi de Prusse fût reconnu dans les titres et droits qui lui ont été garantis par les traités de Vienne,
mais que la France n'appuyerait pas une restauration proprement dite et qu'elle négociait pour que le Roi en sacrifiât une partie pour assurer au canton de Neuchâtel une indépendance relative,
toute particulière, avec un gouvernement librement établi par la majorité de ses habitants et en liaison avec le pacte fédéral suisse.
La France n'appuyera pas seulement cette indépendance intérieure pour Neuchâtel, mais pour tous les autres cantons suisses, de manière à faire cesser l'oppression des petits par les grands et d'y combattre le radicalisme par le bon sens populaire en général.
Telle est actuellement la marche que compte suivre le gouvernement.
Je ne pense donc pas qu'une restauration proprement dite s'effectue à Neuchâtel;
les dangers qui en résulteraient plus tard pour le canton n'ont échappé à aucun homme politique non intéressé personnellement dans la question;
et je ne doute pas qu'une fois le principe de la légitimité de la domination prussienne reconnu, tout tendra à en éviter les conséquences;
mais je crains que, de la part de la Prusse, cela n'entraîne à des négociations qui, si elle résiste, feront trainer les choses en longueur; en sorte qu'à moins d'une grande sagesse de la part du Roi,
je crains que le statu quo ne dure encore longtemps.
Il serait du reste bien important que toutes les personnes d'opinion modérée qui aiment leur pays pour lui-même fissent entendre au Roi la voix de la vérité plutôt que d'un aveugle enthousiasme.
Cela hâterait beaucoup la solution. [Signé]: Courtigis."
Ces mois de juillet et août 1852 furent caractérisés par une agitation intense provoquée par des espoirs pour les uns, menaces pour les autres, résultant de ce protocole de Londres.
Le 6 juillet se tint une "Générale bourgeoisie de Valangin", particulièrement mouvementée, il semble même qu'une sorte d'insurrection avait été prévue pour le mois d'août.
6 août [1852]. Jules Challandes, qui était descendu pour un enterrement, vient me voir et me dit d'une manière positive que, d'abord après la bourgeoisie de Valangin, il a été question d'une levée de boucliers du parti royaliste.
Fritz Pourtalès devait être le commandant en chef, et Meuron, chef des Montagnes.
On s'est assuré dans tout le pays des hommes sur lesquels on pouvait compter.
A la Chaux-de-Fonds, il y a eu peu d'entrain, et même si peu que l'on avait résolu de laisser de côté cette localité.
Aussi transportait-on déjà les armes disponibles à la Sagne.
Somme toute, le mouvement a manqué, mais cela m'explique bien des choses et, d'abord, c'était un dernier effort que l'on voulait faire après la lettre reçue par Ibbetson
[Ibbetson, capitaine anglais, avait pris part aux événements politiques de 1831. En récompense de ses services, il avait reçu la naturalisation neuchâteloise et la bourgeoisie de Valangin.]
(16 juillet) et la catastrophe dont il parle ne devait-elle pas être le résultat des menées royalistes par une levée en masse des républicains?
Enfin la non-réussite du projet n'est-elle pas la cause du profond découragement de M. de Sydow?
Enfin encore, et brochant sur le tout, cette entreprise avortée n'est-elle point la cause des derniers décrets du Grand Conseil.
Quant à moi, j'en ai la conviction.
Voilà où quelques insensés ont voulu nous mener, et cela pourquoi?!!!
Ici je dois supprimer les réflexions.
J'ajoute encore que M. de Chambrier, ayant eu connaissance de ces projets, est allé aux Montagnes pour calmer les populations.
Il y est parvenu, mais comment?
En promettant au nom du Roi, la restauration!!!
Hélas où allons-nous ?
7 août. J'ajoute, à ce que j'écrivais hier, que le projet de mouvement coïncidait parfaitement avec le retour de Londres de M. de Wesdehlen.
Lui aurait-on fait entendre qu'il n'y avait qu'une manifestation matérielle et violente qui pût avancer la restauration?
Je serais bien tenté de le croire après tout ce qui s'est passé dès lors.
Ce qui donne de grande force à cette supposition, c'est que je viens d'apprendre, par une personne qui était à Londres lors du protocole, et qui est à même d'être très bien informée,
que M. de Bunsen, ensuite d'ordres supérieurs, avait dit à Ibbetson de venir à Neuchâtel pour chauffer et qu'il avait même été jusqu'à prononcer ces paroles:
"Prenez-moi deux cents hommes, et jetez-moi toute cette boutique par la fenêtre."
Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette conversation avait lieu après la signature du protocole, qui doit s'exprimer tout autrement que ne le disait H. de Rougemont (voir ci-devant),
et qui, tout en reconnaissant les droits de la Prusse, mettait pour une solution qu'aucun moyen coercitif ne serait employé contre la Suisse pour arriver aux résultats désirés.
Le récit de deux visites faites à Greng, en août et octobre de cette même année 1852, montre le clan Pourtalès quelque peu découragé:
14 août [1852]. Hier j'étais à Greng, où l'on ne m'a plus paru aussi sanguin vis-à-vis de la restauration.
L'on envisage le fameux protocole comme une sottise à mesure qu'il n'aura pas de suite.
L'on quitte définitivement Berlin.
En un mot, on a l'air vexé contre le Roi et sa manière d'agir.
Or, qui se trouvait à Greng?
Mon oncle[Frédéric de Pourtalès-Castellane et ses fils Albert, ministre de Prusse, et Guillaume, mentionné plus bas.],
Albert, son ami le comte de Goltz, homme rempli d'esprit, dit-on, en tout cas fort aimable, le colonel May, le curé de Bottens.
Avec tous, j'ai parlé politique, mais plus particulièrement avec Albert, Goltz, et le colonel May, et les deux derniers partagent ma manière de voir.
Il est bon de remarquer que M. de Goltz est diplomate prussien.
Il paraît que Fritz Chambrier revient en Suisse, au moins momentanément, mais pour le quart d'heure, il se tiendra éloigné de Neuchâtel.
23 août. Quelques étudiants reviennent de Berlin; ils ne disent rien de bon de nos affaires.
M. de Manteuffel ne nous aime pas et ne fera pas grand'chose pour nous.
Il faut donc encore attendre. Jusques à quand!!!
Le professeur Sacc y a aussi été et a dit à quelqu'un de ma connaissance qu'il était dans la consternation de ce qu'il avait vu et entendu.
Ouvrira-t-on bientôt les yeux?
26 août. Quelqu'un de très bien informé me dit que notre situation politique s'en va en dégringolant, mais que, malgré cela, les Noirs entretiennent toujours les espérances.
3 septembre. F. de Rougemont disait, l'autre jour, à Corcelles sur Concise, qu'il y avait moins d'espérance de restauration que jamais.
Les 15 et 16 octobre, je fis une visite à Greng et, à mon retour, je consignai les réflexions que cette course m'avait suggérées.
Les voici textuellement.
Et d'abord: la froideur, pour ne pas dire plus, que l'on me témoignait depuis peu de temps après la révolution a complètement disparu et tout le monde, au contraire, m'a témoigné la plus grande affection et la plus entière confiance.
En voici la preuve. Nous avons eu en famille une conversation politique, dont j'ai immédiatement fait le résumé:
Albert me dit qu'à ses yeux une révolution est désormais impossible, vu la lâcheté du Roi et de son gouvernement qui entassent bêtises sur bêtises.
Une seule chose reste à faire aux Neuchâtelois, c'est de s'adresser au Roi pour le prier de nous délier de nos serments d'une manière positive,
car il faut pouvoir travailler au bien de son pays et un grand nombre ne se croient pas encore déliés.
Cela n'empêcherait pas le Roi de faire valoir ses droits, cas échéant, ce qui n'arrivera pas encore.
Voilà ce que dit Albert.
Ma cousine va presque plus loin et dit que, quant à elle, son opinion est que la lettre du 5 avril 1848 est suffisante et que les Neuchâtelois doivent s'en contenter.
Guillaume ne dit pas grand'chose, mais sourit lorsque je lui dis que je trouve que l'opinion a beaucoup changé dans la maison.
En effet, que deviennent toutes ces allées et ces venues d'il y a un ou deux ans?
Je comprends maintenant que toute correspondance ait cessé entre Mme de Pourtalès et le Cabinet noir que l'on trouve maintenant bien coupable d'entretenir chez les royalistes des illusions qu'il ne peut plus raisonnablement conserver.
En attendant, M. de Pourtalès, qui avait demandé au Roi son congé de Grand-Maître des cérémonies, envoie maintenant sa démission, purement et simplement, parce qu'on a éludé de répondre à sa demande.
Au dîner du 15 (jour de la fête du Roi), ma cousine a porté la santé du prince de Neuchâtel et non du Roi, ce qui est significatif.
J'ai répondu comme suit: J'y bois en reconnaissance de tout le bien qu'il nous a fait et de celui qu'il pourra encore nous faire, mais!!!
Voilà donc mes prévisions qui se confirment de plus en plus.
D'autre part, l'idée de "fusion" (rappelons qu'il s'agissait du rapprochement entre conservateurs et républicains modérés) progressait, bien qu'assez laborieusement.
13 novembre [1852]. Après un dîner auquel j'avais été convié par Paul Carbonnier à Wavre,
nous avons eu une conversation politique dans laquelle Charles de Chambrier nous a vivement intéressé en nous donnant des détails sur de certaines relations entre son père et le Cabinet noir.
Mais de cette conversation est résulté pour moi que l'idée de fusion est encore antipathique à bien des gens et spécialement aux proches, tenants et aboutissants des anciens conseillers d'Etat;
et avec cela, on convient que sans la fusion nous sommes perdus.
Dès lors je dois présumer que, sans que l'on s'en rende bien compte, cette idée fait cependant des progrès.
16 novembre. J'avais passé la soirée d'hier à la Rochette avec M. l'ancien avoyer Fischer, de Berne, et voici ce que je trouve dans mes notes:
C'est une vraie jouissance d'entendre M. Fischer causer et raconter plusieurs épisodes peu connus de notre histoire.
C'est ainsi que nous entretenant du peu d'influence que la diplomatie a sur le radicalisme, il nous dit qu'il était très lié avec Sir Stratford Canning et qu'il le vit très souvent à l'époque de sa mission en Suisse, tôt après la guerre du Sonderbund;
que ce diplomate était chargé, entre autres, de faire entendre raison aux autorités fédérales sur trois points principaux:
1) de ménager Neuchâtel à l'occasion de son refus de fournir ses contingents;
2) de faire en sorte que les cantons sonderbundiens fussent traités avec équité et douceur après leur défaite;
3) de bien prendre garde de toucher au pacte fédéral.
Eh bien! malgré les recommandations de l'Angleterre, Neuchâtel a dü payer 300,000 livres de Suisse et a été révolutionné trois mois après, les cantons souderbundiens ont été écrasés et le pacte a été bouleversé quelques mois plus tard.
Qu'a fait alors la diplomatie? Rien.
Sur la question neuchâteloise, M. Fischer pense que les puissances n'ont pas le loisir de s'occuper de nous et que d'ailleurs après la proclamation de l'Empire, on ne sait trop ce qui arrivera.
Les idées d'une annexion à la France commencent à germer, non seulement chez mous, au dire de M. Calame, mais encore dans l'Oberland bernois, selon M. Fischer.
C'est ainsi qu'un paysan de ces contrées lui disait spontanément: Mieux vaudrait être français que de retomber sous la patte des radicaux. Qui vivra verra.
On n'en continuait pas moins à vivre dans cette incertitude du lendemain, que les bruits contradictoires, constamment répandus, rendaient de plus en plus énervante.
Voici encore quelques échantillons de l'apparition chronique de ces bouffées d'espérance:
16 juillet [1853]. On me disait, ce matin, que le Cabinet noir songeait de nouveau à une levée de boucliers dans le pays.
Serait-ce dans ce but que l'un de ses membres les plus influents a fait, ces jours derniers, une course dans les Montagnes? Les fous!!!
2 octobre. On me disait, il y a trois jours, que le colonel Meuron, qui ne parle pas volontiers politique, avait annoncé tout dernièrement, dans un dîner,
et sans y être provoqué le moins du monde, que très incessamment l'on allait s'occuper de la régénération politique de l'Europe, et que l'on commencerait (notez bien l'expression) par la restauration de Neuchâtel!!!
Quant à ce qui me concerne, les mêmes doutes que précédemment subsistent, mais ne font que se fortifier tous les jours davantage.
Nous verrons qui aura raison, en fin de compte.
9 mars [1854]. J'apprends que le Cabinet noir a été ce matin en séance solennelle, car on avait convoqué de la Mettle, Fritz Pourtalès.
12 mars. On parle plus que jamais des menées du Cabinet noir.
On prétend même qu'il y a des conférences entre anciens chefs militaires.
A quoi pense-t-on?
Je ne suppose pas que l'on veuille faire un mouvement maintenant, mais n'aurait-on pas l'intention de se mettre en mesure pour le cas où la Suisse serait plus ou moins menacée par les puissances.
Nous verrons!... '
Nous en sommes arrivés à l'époque de la guerre de Crimée, aussi Messieurs les royalistes neuchâtelois durent-ils prendre leur mal en patience et admettre que les cabinets européens avaient d'autres soucis
que la sauvegarde des droits du roi de Prusse sur sa chère principauté.
22 avril [1854]. Promenade de trois heures pendant laquelle survient un épisode assez curieux.
Je passais sur la vieille route de Chaumont, au-dessus de Fontaine-André, lorsque je fus accosté de la manière la plus amicale par M. de Perregaux, qui, par forme de conversation,
commença à me demander mon opinion sur la politique générale et sur les affaires d'Orient; puis, après un moment, il ajouta que cette guerre le peinait surtout à cause des affaires de Neuchâtel, dont cela retardait indéfiniment la solution.
Je lui répondis que dans mon opinion cette solution était toute trouvée depuis le 1er mars 1848 et que, déjà alors, je croyais notre révolution bel et bien consommée, et que,
malgré toutes les assurances de restauration que l'on nous avait données dès lors, j'étais resté inébranlablement dans mes convictions.
Il me demanda mes raisons pour penser de la sorte et je les lui expliquai ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le transcrire dans ces notes.
Là-dessus, il répliqua que cependant le Roi lui avait dit à lui-même, et que le prince de Prusse lui avait répété, qu'ils n'abandonneraient jamais Neuchâtel.
"Peuvent-ils ce qu'ils veulent?" répondis-je.
Il ne sut trop que dire et me parut du reste assez découragé, surtout en pensant à ses enfants qui n'auraient point de carrière.
Puis il me demanda ce que je comptais faire de Georges
[Georges de Montmollin, 1832-1906, juge au Tribunal de Neuchâtel et juge de paix.].
"Un bon Neuchâtelois, répondis-je, et j'espère bien que, soit en république, soit en monarchie, il fera ce qu'il pourra pour être utile à son pays."
Il ne me désapprouva pas et mit la conversation sur le chapitre élections.
Encore sur ce point, je lui fis part de mes idées de fusion. "Inutile, répliqua-t-il, notre population est bientôt plus de la moitié suisse".
"C'est égal, fis-je à mon tour, lorsque nous n'aurons plus de royalistes, mais seulement des conservateurs, nous aurons la majorité." "Croyez-vous?"
"J'ai tout lieu d'en être convaincu". [Note de 1861: Je ne me doutais pas alors de la sottise du 3 septembre 1856 qui a tout compromis.]
Après cela il me raconta l'histoire des démêlés de M. de Chambrier avec le Cabinet noir...
L'absence de toute allusion politique au cours de nombreuses pages du journal consacrées surtout à des événements de famille, nous est expliquée comme suit:
On s'étonnera peut-être que de toute l'année [1855], je n'aie pas même fait mention de politique...
C'est que je ne voulais pas me répéter constamment sur les on dit des faits et gestes et des menées du Cabinet noir.
Ce calme durera encore un certain temps, mais le coup de tonnerre du 3 septembre 1856 ne le troublera que trop tôt et me forcera à revenir à la politique, momentanément au moins, bien plus que je ne l'aurais désiré.
Il y a évidemment, non seulement lassitude, et même une vraie accalmie, au cours de ces années 1854 et 1855, mais une fois la guerre de Crimée terminée, les intrigues reprendront de plus belle, et c'est vers le congrès de Paris que les regards vont tendre:
Si la politique avait été au calme plat pendant la guerre de Crimée, il n'en fut pas de même lorsque celle-ci fut terminée et surtout après la conclusion de la paix.
Les espérances et les menées du Cabinet noir se ravivèrent et nous conduisirent enfin à la catastrophe qui termina son rôle, et cela à tout jamais.
Je reprends donc mes notes et transcrirai mes impressions, sans commentaires, mais aussi sans en rien retrancher.
16 avril [1856]. Les premières données que j'eus à cet égard résultèrent d'une lettre du général de Courtigis, en date du 14 avril et que je reçus le 16.
Je crois devoir la transcrire:
"Lorsque je vous ai écrit ma dernière lettre, j'étais fort peu au courant des affaires de Neuchâtel, et jugeais d'elles comme de beaucoup de choses étrangères au congrès.
Je vous ai dit par analogie que je ne pensais pas que cette question si délicate devint l'objet de discussions sérieuses, me promettant toutefois de m'éclairer lorsque j'en trouverais l'occasion:
Eh bien! cette occasion, je l'ai trouvée et saisie après le grand banquet impérial auquel j'ai assisté avant-hier, en ma qualité de commandant de division de l'armée de l'Est.
Me trouvant donc ainsi placé au milieu de la foule des ambassadeurs et plénipotentiaires, j'ai eu une longue conversation avec M. de Manteuffel, et j'en ai profité pour lui parler de Neuchâtel en me
permettant de me faire un peu auprès de lui l'interprète des sentiments de la noblesse neuchâteloise et de la partie saine de la population de ce bon pays, le priant de me faire connaître, s'il n'y avait pas d'indiscrétion,
si déjà dans le congrès il avait été question du retour de la principauté sous le protectorat prussien, ce qui paraissait être le voeu de tous les patriciens du pays.
[Note de 1861: Pour expliquer ces lignes, il est bon de savoir ce que je n'ai appris que plus tard, c'est que, dans ce moment-là, Courtigis voyait journellement Eugène d'Erlach, qui avait été envoyé à Paris par le Cabinet noir,
je ne sais dans quel but.] Le ministre me dit alors qu'effectivement on en avait touché quelques mots, mais que l'affaire n'était qu'engagée; que, dans un premier entretien avec l'empereur Napoléon, il
lui avait exprimé le vif désir du roi de Prusse de rentrer dans sa souveraineté de Neuchâtel et que l'Empereur ne lui avait pas paru faire opposition;
qu'il avait donc quelque espoir que les choses pourraient tourner selon les voeux du Roi, et qu'il m'engageait à en parler moi-même à l'Empereur suivant mes sentiments, et qu'il lui demanderait dans quelques jours une
nouvelle audience pour l'en entretenir de nouveau comme de l'un des plus ardents désirs du Roi; et qu'alors il traiterait la question à fond.
Qu'il avait bien lieu de supposer quelque opposition d'une ou deux puissances, mais que, néanmoins, il avait bon espoir de voir les choses revenir à leur ancien état, sauf les modifications que pourraient exiger les circonstances.
Ce matin, fort de cette entrée en matière, je suis allé chez lui à l'ambassade de Prusse, il m'a reçu avec beaucoup de cordialité, m'a de nouveau engagé à en parler et m'a dit ensuite confidentiellement,
que le roi de Prusse devait avoir avant peu une entrevue personnelle avec l'empereur Napoléon et que la question neuchâteloise serait une des principales choses que le Roi traiterait personnellement comme l'une de celles à laquelle
il attachait le plus de valeur; que si la réussite avait lieu, comme il l'espérait, les dispositions de la Prusse pour une occupation militaire protectrice étaient arrêtées et les moyens convenus avec Hesse-Darmstadt et Baden;
que peut-être la France, comme voisine et bonne alliée, se chargerait de cette mission.
Si cela était, j'en demanderais la conduite à l'Empereur, m'estimant très heureux s'il m'était donné d'aider mes bons amis et parents de Neuchâtel, et de frotter ma bonne division avec les democ-soques de la Suisse.
A la première occasion, je parlerai à l'Empereur de tout cela, mais n'ayant aucune mission de me mêler de cette affaire, je ne puis qu'y mettre une grande réserve.
M. de Manteuffel m'a dit avoir reçu ce matin la visite de M. de Wesdehlen à qui il aura probablement tenu le même langage qu'à moi.
Du reste, je me tiendrai au courant de cette affaire, et vous informerai de ce que je saurai.
Je vois qu'il faut agir sur l'Empereur et le crois assez favorablement disposé, mais de là à une détermination bien arrêtée il y a encore loin.
Il est probable que j'entretiendrai, dimanche prochain, l'Empereur de vos affaires.
Je ne dis mot de cette lettre avant d'être mieux informé et surtout avant que les élections soient passées, pour ne pas risquer de mettre le feu aux poudres.
Peut-être que les occupations non politiques toujours plus nombreuses et importantes agissaient-elles sur l'auteur du journal,
comme la guerre de Crimée sur les cabinets européens: les intrigues des amateurs de restauration passent au deuxième plan.
Le 3 mars 1855, François de Montmollin avait été nommé président du conseil d'administration de la nouvelle Banque cantonale, ce qui lui donna comme première occupation de trouver un directeur.
Sur le refus de M. Petitpierre, établi à Paris, on s'adressa à un conseiller d'Etat, Marcelin Jeanrenaud, qui, alors "qu'on croyait que c'était chose faite", refusa; puis au jeune Henri Nicolas, qui fut nommé.
Pourtant la politique reprit ses droits à l'occasion d'un voyage à Paris:
[Mai 1856]. Obligé de me rendre à Paris pour une affaire fort importante et fort désagréable concernant la Caisse d'épargne,
je ne profitai pas moins des loisirs que cette affaire me laissait pour m'enquérir un peu de ce qui se passait relativement à nos affaires et sonder l'opinion publique.
Aussitôt après mon arrivée, je fis plusieurs visites dont l'une au général Courtigis qui m'avait écrit la lettre transcrite ci-devant, et voici ce que je trouve dans mon carnet de poche de 1856:
C'est par cette lettre que j'avais appris le voyage de MM. de Perregaux et de Wesdehlen à Paris, voyage qui a fait un tel bruit chez nos ultra-royalistes que l'on assurait que d'un moment à l'autre, on devait s'attendre à une restauration.
Pouvant de mon côté savoir quelque chose par Courtigis, je lui répondis immédiatement pour le prier de me tenir au courant, surtout puisqu'il devait avoir une conversation avec l'Empereur.
Je n'avais pas eu de réponse, ce qui s'explique, puisque la conversation n'a eu lieu que dimanche dernier, 27 avril, jour où Courtigis a dîné aux Tuileries.
Or, c'est de cette conversation qu'il m'a entretenu ce matin, et voici ce qu'il en résulte:
d'après ce que lui avait dit Manteuffel, il s'est cru autorisé à demander à l'Empereur ce qu'il en était de l'affaire en question.
Sa Majesté lui a répondu qu'en effet Manteuffel lui avait parlé; que la question était grave et délicate; qu'il savait que le Roi attachait une importance extrême à cette affaire, et qu'il devait en
conférer avec lui dans une entrevue qu'ils devaient avoir ensemble (mais du lieu et de l'époque de la conférence, pas un mot).
Sur ce, Courtigis dit à l'Empereur que, s'il devait donner assistance matérielle, il espérait que Sa Majesté serait assez bonne pour lui donner le commandement de l'expédition éventuelle.
L'Empereur: "Vous avez donc bien envie de quitter Paris?" Courtigis: "Puisque Votre Majesté n'a pas voulu m'envoyer en Crimée, je serais bien aise de faire quelque chose et surtout d'être envoyé à Neuchâtel où j'ai des parents et des amis et où je serai bien reçu".
Là-dessus, l'Empereur de sourire, mais de réponse, point.
Voilà où en est l'affaire. Est-elle aussi avancée que nos messieurs le croient? J'en doute fort.
En tout cas ce sera long et la montagne accouchera d'une souris.
Telle est d'ailleurs l'opinion de toutes les personnes que j'ai vues aujourd'hui et qui m'en ont parlé.
Il résulte encore de ce que j'ai appris que Manteuffel disait à Courtigis qu'un seul bataillon suffirait!!!?; que MM. de Perregaux et Wesdehlen n'ont pas fait de visite à Courtigis, ce qui me paraît l'avoir blessé;
que M. de Perregaux n'a point vu l'Empereur, comme le bruit en a couru à Neuchâtel, et que, par conséquent, ces messieurs n'ont entendu que Manteuffel et peut-être quelques autres plénipotentiaires qu'ils savaient être favorables à la Prusse.
De sorte qu'ils n'ont entendu qu'une cloche et par conséquent qu'un son...
Le 26 mai [1856], passant sur la place de la Concorde, je rencontrai le bétail du canton de Fribourg qui se rendait à l'Exposition qui devait s'ouvrir le 1er juin.
Les vaches avaient leurs clochettes, dont l'harmonie dans Paris produisit sur moi un effet singulier et très émouvant...
Le 27, j'assistai à une revue passée par l'Empereur au Champ-de-Mars.
Il y avait 35'000 hommes.
Le 1er juin, j'assistai à l'ouverture de l'Exposition et je quittai Paris le 2 pour revenir directement à Neuchâtel.
J'employai le mois de juin à me remettre un peu au courant des affaires soit de la Banque, soit de la Caisse d'épargne, et le 28 du même mois, nous allâmes nous établir aux Ruillères où nous séjournâmes environ deux mois.
Je n'ai, jusqu'à la fin de ce séjour, rien de bien intéressant à noter, si ce n'est que je fis un grand nombre de promenades dans les environs, et que nous essuyâmes un grand nombre d'orages soit de jour, soit de nuit;
mais le dernier, d'un autre ordre, il est vrai, devait en clôturer la série d'une manière terrible, c'est ce que nous verrons bientôt.
Une de ses grandes préoccupations, â cette époque, est la fameuse question des chemins de fer.
Le Franco - Suisse, délaissé par l'Etat au profit du Jura industriel, aura toutes ses préférences.
Aussi bien était-il devenu un peu citoyen du Val-de-Travers, par le fait de son second mariage, le 8 septembre 1853, avec Mlle Cécile de Sandoz-Travers; sa première femme était morte le 29 juin 1851.
Ses séjours d'été se partageaient entre le château de Travers et les Ruillères, lieux qu'il semble avoir eu en affection particulière, et où les événements du 3 septembre devaient venir le surprendre
[Rappelons que le récit détaillé des événements de septembre 1856 se trouve dans les Phases de la question neuchâteloise, de L. Junod, Râle, 1866. On trouve d'autre part une bibliographie complète de ces mêmes événements et de leurs conséquences dans l'ouvrage de Ph. DE VARGAS: L'affaire de Neuchâtel, I856-1857; les négociations diplomatiques. Lausanne et Bâle, 1913.].
3 septembre [1856]. Malgré un temps de brouillard, nous allons avec Bellenot (Bellenot, de Monruz, était arrivé la veille et devait passer quelques jours avec nous) au Creux-du-Van,
mais le brouillard était tellement épais que nous ne nous aventurâmes pas plus loin que le chalet.
En revenant à 11 heures, je me changeai de pied en cape.
Un instant après, M. Blanchard arrive et nous annonce qu'une contre-révolution a éclaté à Neuchâtel la nuit passée.
Les colonels Pourtalès et Meuron sont à la tête, dit-on.
La poste du Locle est partie, mais avec un laisser-passer signé Pourtalès; M. Blanchard repart immédiatement pour engager Mme Sandoz et Uranie, parties ce matin pour Travers, à remonter.
Arrive Franz Sandol, qui nous annonce son père, et repart de suite.
Son père arrive et dîne avec nous. En sortant de table, son domestique vient lui annoncer que la colonne républicaine, en descendant, a pris son fils et qu'on le fait marcher en tête.
Ces dames partent pour Pontarlier. Ce pauvre père, furieux et consterné, nous quitte pour passer la montagne. M. Blanchard ajoutait que le Locle était au pouvoir des royalistes,
ainsi que Neuchâtel, et que les conseillers d'Etat Piaget et Humbert étaient en leur pouvoir.
Cinq heures: Nouvelles de Travers: C'est le colonel Denzler qui est à la tête de la colonne républicaine.
Franz Sandol et le notaire Borel sont prisonniers sur parole chez M. Blanchard.
Sandol écrit à son père auquel j'envoie immédiatement un exprès.
Jeudi 4. Hier au soir, à 10 h. 1/2, Franz Sandol est venu me réveiller pour avoir des nouvelles de son père. Je lui fais part de ce que j'ai fait.
Il est en liberté sous caution. Je l'ai beaucoup encouragé à retourner au Marais, sauf à voir plus tard.
Ce matin, le Vallon est parfaitement tranquille.
Le courrier de Neuchâtel de hier soir est arrivé.
La ville était libre dans ce sens que l'on y circulait librement.
Le château seul était barricadé. Rien du reste du pays.
Il est 6 h. 1/2. Tout cela est bien angoissant.
On voudrait avoir des nouvelles à chaque minute.
Bellenot part pour Couvet à 7 h. et reviendra peut-être.
A 8h. 1/2, Paul Meuron arrive de Travers et nous apporte Le Neuchâtelois et la Feuille d'Avis.
Il nous annonce qu'une dépêche de ce matin, à 5 h., apprend que le château a été repris par les républicains.
Dans le même moment arrive Alphonse, qui apporte les journaux et une lettre de Georges de 1 h. après-midi.
Il est à Neuchâtel et garde la maison.
A 11 h. 1/2, Franz Sandol revient pour chercher des nouvelles de son père, mais nous ne pouvons lui en donner, l'exprès n'étant pas revenu.
Il nous dit du reste que la reprise du château, qui paraît positive, n'a pas eu lieu sans effusion de sang.
Bon Dieu! quelles nouvelles allons-nous recevoir?
A 3 h., l'exprès revient de Bevaix et de Concise. Heureusement Sandol était dans ce dernier endroit, et a pu écrire à son fils pour le rassurer.
Je lui envoie immédiatement la lettre de son père. Il est 6 heures.
Le reste de la soirée, nous attendons en vain des nouvelles.
5 septembre. Il est 7 h. 1/2; je n'ai encore aucune nouvelle, c'est à n'y rien comprendre. Quelle longue attente!
8 h. 1/2. Les nouvelles n'arrivent que trop. Grand Dieu! quelle punition d'une folie aveugle (de ce moment, sauf des faits spéciaux, s'il y en a, je m'en réfère aux journaux et aux lettres que je conserverai en liasses).
Dans l'après-midi, vers 3 h., arrive H. Sandol, revenant de Concise; puis M. Blanchard et Paul Meuron. Sandol couche aux Ruillères...
Jeudi 11 septembre. Depuis dimanche, je n'ai pris aucune note.
Ce jour-là, je suis venu à Neuchâtel pour voir les affaires d'un peu plus près.
En arrivant, j'ai vu d'abord ma belle-soeur Louise qui m'a dit que si son mari était au château, elle en était un peu la cause, car elle n'avait rien fait du tout pour l'empêcher de s'y rendre
[Cette phrase et d'autres preuves dont nous pourrions faire état infirment l'assertion de V. Humbert, reproduite par le Dr CHATELAIN dans sa brochure posthume:
Du rôle de la Prusse dans le mouvement des royalisles neuchâtelois du 3 septembre 1856, à la page 77, suivant laquelle Auguste de Montmollin aurait bien été au rendez-vous du Vauseyon, mais pas au château.].
Par contre, sa belle-mère lui a adressé une parole sévère, mais qui est restée sans effet.
Ensuite, j'ai été dîner avec Georges chez Cécile Coulon, où se trouvait Mme Emilie de Pourtalès.
Elle ne m'a pas dit grand'chose, mais assez pourtant pour que je puisse en conclure que, dans son opinion, son mari [Frédéric de Pourtalès-Steiger.] et Meuron ont été en quelque sorte sacrifiés.
Je savais d'ailleurs que le pauvre Fritz avait été poussé d'un côté par les Sagnards, de l'autre par le Roi.
Pour le moment, il me paraît évident que c'est M. de Wesdehlen qui est à la tête du mouvement, et pour ainsi dire le seul coupable, car c'est son entêtement et son fanatisme à froid, qui lui ont fait prendre des ombres pour des réalités.
C'est lui qui a influencé le Roi en lui faisant envisager que le nombre des royalistes était beaucoup plus considérable qu'il ne l'est en effet.
C'est encore lui qui a fanatisé les Sagnards, de concert avec MM. tels et tels.
Vendredi 12. L'on m'assurait ce matin que Jeanrenaud-Besson disait que Wesdehlen et le professeur Perret étaient les plus compromis.
Quand, le jour de l'occupation, on témoignait à Meuron des inquiétudes sur les résultats, il répondait: "Soyez tranquilles, la Prusse, la France et même la Suisse sont pour nous". - (Rapporté par un réfugié qui a été au château.)
Dimanche 14. Longue conversation avec le conseiller d'Etat Marcelin Jeanrenaud, de laquelle il me paraît résulter que le pouvoir en connaît beaucoup plus sur la conspiration, qu'on ne le pense généralement.
Que tout ce que le Conseil d'Etat désirerait, serait de voir, les royalistes devenir Neuchâtelois-conservateurs: "car, me dit-il, vous pouvez être certain que les trois quarts du pays sont conservateurs,
et s'il n'y a plus de royalistes, les honnêtes gens auront nécessairement le dessus, et nous pourrons enfin marcher, car depuis déjà deux ans au moins, le gouvernement est sans force.
Il ne peut pas se faire obéir au Val-de-Travers.
Dans ce moment, il est en lutte avec le Comité de salut public du Locle.
En un mot, la machine gouvernementale ne chemine pas.
Il m'affirme que, dans son opinion, il faut des conservateurs aux affaires.
Pour eux, reprendre une grande influence serait facile, du montent où l'on n'aurait pas constamment autour de soi ce cauchemar de restauration qui paralyse tout.
Quant aux suites de l'échauffourée, il ne sait qu'en dire.
Cependant et pour ce qui est de l'entreprise même, il y avait lutte jusque dans la Camarilla prussienne.
L'Autriche, dans cette question, est fort louée d'être bien disposée pour la Prusse.
Quant à la France, on ne sait qu'en dire, il paraît que l'Empereur, qui n'est pas à Paris, ne s'est pas encore prononcé;
toutefois les lettres qui leur parviennent de Paris peuvent faire croire que l'on envisage assez légèrement toute cette question,
et que l'on ne mettra pas la Suisse en demeure de satisfaire aux exigences de la Prusse.
Il ajoute enfin que l'un des motifs qui lui font désirer que les royalistes se prononcent dans le sens neuchâtelois, serait qu'il est intimement convaincu que, dans ce cas, les prisonniers seraient traités avec beaucoup plus de ménagements.
Je crois qu'en me tenant ce langage, M. Jeanrenaud est sincère, car je l'ai toujours reconnu vrai.
Quant à l'opinion soulignée ci-dessus, il y a déjà plusieurs années que je la partage, et je puis même dire, sans m'avancer trop que si l'on m'avait cru, lorsque je faisais des propositions de fusion,
nous serions plus avancés que nous ne le sommes, et que nous aurions évité la dernière catastrophe.
Lundi 15. M. Junier me disait, ce matin, qu'en général les prisonniers du Temple étaient assez irrités contre leurs chefs, ce qui, pour quelques-uns,
ne me paraît pas fort extraordinaire puisque des soldats ont reçu des cartes de citation telles qu'ils devaient les envisager comme régulières, parce qu'elles étaient timbrées: Direction militaire.
Je me rends au château pour voir mon frère [Auguste de Montmollin.] et lui serrer la main; mais pas moyen de se rien dire.
En sortant, dans l'après-midi, je rencontre Fritz Perrot qui me paraît disposé à déclarer en plein Grand Conseil qu'il blâme le mouvement.
Il espère que ses collègues feront de même.
Dieu veuille qu'il ne se trompe pas, car ce serait le meilleur, pour ne pas dire l'unique moyen, pour les députés de cette catégorie, de conserver encore quelque influence dans ce corps.
Mardi 16. Je reçois une lettre de mon frère qui me prie d'aller de temps en temps chez lui.
Je m'y achemine et trouve tout en ordre. Il est dans les prisons.
Mercredi 17. Visite à Mme Emilie de Pourtalès. En en sortant, je rencontre Alexandre [Alexandre de Pourtalès, fils de Frédéric de Pourtalès Steiger].
Il est complètement de mon opinion et voudrait que, sans tarder, les membres des familles dans une certaine position fissent une manifestation dans le sens républicain.
Du reste, il me raconte, sur les derniers événements, des circonstances fort curieuses qui ne font que confirmer tout ce que je crois être la vérité sur la participation du Roi, malgré que l'on dise le contraire.
Samedi 20. Je reçois une lettre de Courtigis, dont copie:
"Je viens de recevoir votre lettre, au moment de partir pour Lyon, où je me rends pour mon inspection et prendre le commandement de ma division qui s'y trouve déjà depuis six semaines.
Quant à ce que vous me demandez, je ne puis que vous dire que je ne sais absolument rien et qu'on ne dit rien.
Le maître de la maison, de qui tout dépend, n'est pas là, et toutes les questions qui sont de nature à nous préoccuper se décident dans un secret absolu.
On pense que tout cela se traitera à fond, quand la commission du congrès de Paris se rassemblera pour clore tout le travail qui lui reste à élaborer.
On croit ici que les braves gens qui se sont brûlé les doigts ont été poussés par une influence supérieure assez peu énergique pour oser se mettre en avant, et qui calera par un compromis avec la révolution.
J'étais du reste bien persuadé que vous ne vous mettriez pas dans une telle entreprise, très honnête selon moi, mais bien insensée."
Aujourd'hui on change les quartiers de logement des soldats. J'en reçois six qui se conduisent bien.
Cinquante soldats et deux officiers chez les Wesdehlen.
L'on assure que c'est sur l'ordre formel du château, attendu que plus l'instruction du procès avance, plus il se prouve que M. de Wesdehlen est le principal, si ce n'est l'unique auteur, de tout ce qui est arrivé.
Chez mon frère, qui a trente soldats et deux officiers, les esprits sont aigris.
On ne peut presque pas discuter sans se fâcher, surtout avec certaines personnes.
Je prends donc le parti, dès à présent et jusqu'à nouvel ordre, de retourner peu ou point à la Chambre [Cercle du Jardin], et de vivre beaucoup en famille.
Reste à savoir si, plus tard, il ne faudra pas prendre un parti plus radical, car qui sait ce que l'hiver nous prépare.
Mardi 23. Dans la matinée, je vais au Cercle de lecture, où s'établit une longue conversation politique sur l'état actuel de nos affaires.
Je suis tout réjoui d'entendre que M. DuBois, ministre, ancien pasteur de Buttes, est complètement de mon avis sur la question et qu'il envisage, comme je le fais moi-même,
une restauration monarchique qui serait fort à craindre attendu le peu de garantie qu'elle offrirait d'une durée plus ou moins longue.
Restons donc ce que nous sommes et chacun dans notre sphère, faisant le plus de bien possible à notre pauvre pays.
Telle est l'idée, telle est la conclusion que nous tirons l'un et l'autre de cette conversation dans laquelle le principal interlocuteur, outre nous deux, était le professeur Desor.
Dimanclie 28. La déclaration de M. Calame fait une assez grande sensation.
On en est généralement satisfait, car l'on envisage que, dès ce moment, il n'y a plus de royalistes, au moins dans le Grand Conseil et, à mon sens, pas davantage dans le reste du pays,
car chacun, sauf quelques exaltés, pense qu'il nous faut une position bien tranchée.
Mardi 30. Illumination. Beaucoup de personnes, dont je fais partie, ne prennent aucune part à cette manifestation, malgré les menaces de bris de vitres.
Néanmoins la soirée et la nuit se passent tranquillement et l'on ne parle pas de voies de fait, soit contre les maisons, soit contre les personnes qui n'ont pas illuminé.
21 octobre. Mort de M. le Président de Chambrier. Ce magistrat distingué, déjà peu bien depuis longtemps, avait reçu le coup de mort de l'expédition du 3 septembre,
qu'il désapprouvait complètement et qu'il n'avait pas pu prévenir puisqu'il n'en avait été informé que la veille dans la soirée.
Je tiens d'un témoin auriculaire qu'en apprenant la fatale nouvelle, que le coup avait été exécuté, il s'assit et, se prenant la tête à deux mains, il s'écria à plusieurs reprises: "Mon pays est perdu".
Dès ce moment, son état alla en empirant journellement, jusqu'au jour de sa mort qui arriva à Cormondrèche, où il avait passé l'été.
Même si nous en avions la compétence, ou le désir, il serait vain de chercher à donner un regain de vie aux discussions consacrées à l'affaire du 3 septembre.
Cet événement, qui a passionné la génération précédente, est entré dans le stade d'un oubli à peu près complet, oubli du reste, il faut bien le reconnaître, apaisant et réparateur.
Aussi, est-ce tout au plus à l'usage des amis du passé qu'on a cru pouvoir l'évoquer ici, une fois encore.
Dans la brochure posthume d'un homme pour lequel les événements de 1856 constituèrent des tragiques souvenirs qui ne se sont jamais effacés de sa mémoire et de son coeur, le Dr Châtelain,
fils d'un membre du Cabinet noir, s'exprime ainsi (dans une note annexée en 1922) : Rien,... depuis le traité de Paris,... n'a été dit de nouveau sur la triste affaire de septembre,
aucun document n'a vu le jour et j'ignore si plus tard il en sortira des archives des familles des chefs.
En attendant, les hommes qui auraient pu en parler en connaissance de cause s'en sont allés les uns après les autres sans ouvrir la bouche, et je crains fort que jamais une voix plus autorisée que la mienne ne se fasse entendre...
Les pages que l'on vient de lire apportent-elles des arguments nouveaux à l'instruction de la cause?
Il est bien évident que la thèse de François de Montmollin : "Le mouvement fut l'oeuvre du Cabinet noir, bien plus que du gouvernement prussien" ne concorde pas tout à fait avec celle que soutient le Dr Châtelain dans la brochure en question,
et qu'il résume ainsi: "L'instigation première de la prise d'armes de septembre est partie de Berlin; les ministres l'ont conseillée, le roi et le prince de Prusse l'ont encouragée et les royalistes, braves gens,
trop honnêtes pour douter de la parole de ceux en qui ils avaient tout leur espoir, ont marché sans penser qu'on les envoyait à la mort avec l'intention bien arrêtée, non seulement de ne pas les secourir,
mais encore de les désavouer sans vergogne."
Où donc situer la vérité entre ces deux extrêmes? N'est-elle pas contenue dans la lettre de Paul Godet citée par le D' Châtelain:
"Je crois que M. Humbert et le Cabinet noir ont été trompés, mais eux aussi se sont trompés : il y a eu chez eux un brin de fanatisme; ils étaient beaucoup plus royalistes que le roi..." ,
ainsi que dans celle de Mme de Perregaux-Montmollin: "Quelques-uns de nos messieurs, M. de Wesdehlen, etc., intriguaient toujours pour rétablir l'ancien régime...
Peut-être le gouvernement prussien, lassé, fatigué, ennuyé par leurs continuelles requêtes, pensa-t-il qu'il valait mieux laisser trancher ainsi la question par ces bons Neuchâtelois..."
Nous ne pouvons nous empêcher de croire que ces appréciations contiennent, dans leur simplicité, une explication qui risque bien d'être suffisante.
Et pour finir, encore ces deux remarques:
François de Montmollin déplora cet événement, dont la menace l'avait tant inquiété, parce qu'il y voyait le tombeau de l'idéal qu'il appelait de tous ses voeux depuis le 1er mars 1848,
soit la fusion entre républicains modérés et conservateurs, qui lui paraissait la seule voie "conduisant au salut de notre malheureux pays".
S'il est vrai que le 3 septembre écarta définitivement des fonctions publiques une pléiade d'hommes capables et bénéficiant d'une longue pratique des affaires,
il faut bien reconnaître que cela ne provoqua aucunement la ruine de notre malheureux pays.
Dans la lettre mentionnée ci-dessus, Paul Godet écrit encore à ce sujet:
"Comment les royalistes neuchâtelois en étaient-ils venus à croire que la prospérité du pays était irrévocablement perdue s'il tombait en république?
Je crois qu'à voir la fête du cinquantième anniversaire de 48, ils auraient été surpris."
Enfin, on s'étonne aussi un peu, de la part d'un homme aussi clairvoyant, de ne pas trouver sous la plume de F. de Montmollin cette prévision évidente, qui est aussi une des thèses à laquelle le Dr Châtelain finit par se rallier,
grâce, peut-être, au recul des années: "Ceci dit, j'ajoute que cette folie (la prise d'armes de 1856), a été un bienfait pour notre pays".
En effet, le 3 septembre eut comme conséquence le traité de Paris du 26 mai 1857 qui, non sans risquer d'allumer une guerre générale, il est vrai,
mit un point final à cette sorte de cauchemar provoqué par la menace toujours renaissante d'une restauration monarchique, dont on se refuse à croire qu'elle eût donné à notre pays un statut politique favorable ayant quelque chance de durée.