Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06922.jsonl.gz/1017

08/10/2016
Vous l'aurez probablement compris, le « demain » de mon dernier billet était à prendre au sens métaphorique. Je reparlerai de Toronto tantôt mais à présent je me propose de parler un peu de la philosophie morale de John Rawls.
Autant répondre tout de suite à ma question : non, Rawls n'est pas libertarien, ni même libéral classique, mais un grand défenseur de l'Etat-providence et de l'interventionnisme étatique. Ceci étant dit, les principes de justice qu'il présente dans sa théorie morale peuvent être interprétés d'une façon libertarienne (bien que ce ne soit pas l'interprétation que lui en donne évidemment). Voici les principes en question :
P1. Chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous.
P2. Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu'elles soient : (a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés et (b) attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste égalité des chances.
Prenons le premier principe, un droit égal pour chacun aux mêmes libertés les plus étendues possibles, cela correspond peu ou prou au principe d'égalité en droits entre les individus qui est le principe fondamental de la philosophie libertarienne. En outre, un libertarien pourrait considérer que par « libertés les plus étendues possibles » il faut comprendre l'ensemble des libertés découlant de la propriété de soi. Donc le premier principe, égale liberté pour tous, est compatible, interprété ainsi, avec le libertarianisme.
Considérons à présent le second principe et séparons le en deux sous-principes distincts. Le principe P2b consiste à affirmer qu'il faut que les positions/fonctions, c'est à dire les emplois, soient ouverts à tous. L'interprétation libertarienne de ce principe revient à affirmer qu'il est moralement injustifié que l’État ou l'autorité politique interviennent pour restreindre l'accès à un emploi, par la force, par la loi ou par une quelconque réglementation ou régulation. Autrement dit, on retrouve là la lutte contre les réglementations des professions qui limitent l'accès au travail et limitent la libre concurrence entre travailleurs dans un secteur de production ou un autre.
Enfin, prenons P2a qui affirme que seules les inégalités économiques en faveur des plus pauvres/des plus défavorisés sont justifiées. La question est : quelles sont les inégalités économiques qui sont favorables aux plus précaires ? Certainement, il n'est en rien un avantage pour les plus pauvres que l’État ou que l'autorité politique créent des inégalités, que ce soit en subventionnant les riches ou les grandes entreprises, en fermant des marché à la concurrence pour le bénéfice d'intérêts corporatifs, en faisant augmenter les prix de certains produits ou denrées ou en distribuant des privilèges.
Quid des inégalités économiques émergeant sur un marché libre de par l'action spontanée et non contrainte des individus ? Sur un tel marché, lorsque x produit A dans un but d'échange/de commerce, x produit A pour (un potentiel) y sans contraindre y et sans attenter à ses biens ou à son intégrité. Les inégalités économiques découlent alors des choix de x et de y, choix qui ont pour conséquence la satisfaction des besoins ou envies d'autrui. Il n'y a donc pas a priori de raison pour que ces inégalités économiques soient moralement problématiques. Par conséquent, P2a implique, dans une interprétation libertarienne, que seules les inégalités économiques découlant d'une situation de marché libre (de respect du principe de non agression) sont légitimes puisque ce sont les seules qui sont en faveur des plus précaires (ces inégalités résultant uniquement d'interactions aux conséquences positives pour les individus – la satisfaction des besoins ou envies d'autrui).
On le voit, bien que Rawls ne soit pas un libertarien et bien que son interprétation de ses propres principes de justice ne soit pas libertarienne, il est possible d'interpréter ses principes de justice en respectant la philosophie libertarienne (sa cohérence et ses prescriptions normatives).
26/11/2014
Les géolibertariens considèrent que les ressources naturelles (dont le sol) sont limitées et que comme elles sont limitées il n'est pas juste que certains individus s'approprient des ressources en toute liberté au détriment des autres. Cela leur permet de justifier une redistribution des richesses produites par les individus par le biais d'un État (et c'est pourquoi les géolibertariens sont des minarchistes de gauche).
Je pense toutefois que les géolibertariens font erreur lorsqu'ils considèrent que les ressources naturelles sont limitées. Car ils supposent que les ressources ont leur qualité de ressource de manière inhérente à elles-mêmes. Autrement dit, ils supposent qu'il est le propre d'une ressource d'être une ressource, que les ressources existent objectivement en dehors des êtres humains. Or, cela est faux, car A n'est une ressource pour X que du moment où X décide d'utiliser A pour en faire quelque chose. Si X n'imaginait pas un usage possible de A pour réaliser un but particulier, alors A ne serait pas une ressource, mais simplement un objet physique sans fonction particulière. Ce sont donc les êtres humains qui, lors d'un acte de création visant la réalisation d'un but, donnent le caractère de ressource à un objet physique sans fonction particulière prédéfinie. La propriété de A d'être une ressource pour X est donc relative à X.
Compte tenu du caractère relatif d'une ressource, on ne peut pas établir qu'il y a inégalité dans la répartition des ressources naturelles et la justification géolibertarienne d'une redistribution forcée (étatique) des richesses produites s'écroule. Par contre, on peut éventuellement dire qu'il y a inégalité dans la répartition des capacités des individus à créer de la richesse (à créer de la valeur pour les individus à partir d'objets du monde physique). Notons toutefois que cette inégalité ne découle pas forcément tant des capacités des individus (car chacun est compétent dans des domaines différents, mais tout le monde est compétent dans certains domaines), mais surtout de la valeur subjective qu'ils donnent aux fruits de ces capacités. Autrement dit, si X produit A à partir de B, la valeur de B dépend de la valeur que lui trouve Y. Il y a donc surtout une inégalité dans les capacités des individus à créer des produits qui répondent à la demande des autres individus.
A partir de ce constat du caractère inégalitaire de la répartition des capacités des individus à créer des produits qui répondent à la demande des autres individus (qui découle du fait évident que tous les individus sont différents), Rawls pense que les plus capables des individus devraient être contraints par la force à redistribuer une partie de ce qu'ils ont obtenu pour leurs compétences. Quoiqu'il faudrait revenir en détails sur son argumentation (et je le ferai), j'aimerais tout de même répondre ici que ce qu'il propose est éthiquement inacceptable, car, et si je ne me trompe pas c'est là un argument que l'on retrouve chez Nozick, nul n'a de droit sur autrui. En effet, si X a le droit à une partie du revenu de Y, cela signifie que X a le droit que Y travaille pour X un certain temps sans contrepartie et contre sa volonté. Or, le droit de X de faire travailler Y pour lui contre sa volonté est ce qu'on appelle l'esclavage...