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Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fallait des coupons pour acheter du lait, du café ou du sucre. Une histoire tirée de l’époque analogique...
Bernard Degen
Bernard Degen est chercheur et collaborateur scientifique au Département d’histoire de l’Université de Bâle.
Documents vitaux pour tous les adultes ayant vécu en Suisse à la fin des années 1930, les cartes de rationnement ont été utilisées pendant plus d’une décennie. De fin octobre 1939 à l’été 1948, sans ces autorisations dûment imprimées sur papier spécial, il était impossible d’avoir accès aux principales denrées alimentaires. Afin d’éviter les falsifications, on utilisait du papier à haut grammage confectionné selon un procédé contrôlé. Les cartes contenaient des coupons au format 21 x 12,5 mm détachables dont le nombre évolua au cours du temps. Il ne s’agissait pas de bons d’achat directs de produits alimentaires, mais de droits à les acheter.La femme au foyer se retrouva alors responsable de la gestion de la pénurie, ce qui exigeait à la fin de la guerre une petite administration pour ne pas perdre le contrôle. Pendant la phase la plus rigoureuse du rationnement ordonné par la Confédération, une famille composée d’un père cheminot, de sa femme exerçant aussi une activité professionnelle et de deux adolescents de plus 16 ans recevait 22 cartes de rationnement par mois. En plus, il existait aussi des cartes de rationnement fédérales pour d’autres denrées alimentaires et des cartes supplémentaires variables en fonction des régions. Jusqu’à 700 millions de coupons devaient ainsi être traités par mois dans tout le pays.
L’autorité chargée de gérer l’économie de guerre voulait à tout prix que son bilan se distingue de celui de la Première Guerre mondiale, comme le précise Alfred Fleisch (1892-1973), président de la Commission fédérale pour l’alimentation de guerre (CFAG). En 1947, il écrit dans son bilan: «Dans cette guerre, la constante préoccupation de la CFAG a été d’éviter un développement analogue à celui de 1918, et nous y sommes parvenus.»Alors que la grève générale était considérée dans les milieux bourgeois comme l’œuvre de l’agitation bolchévique, de nombreux hommes politiques étaient conscients du fait qu’il fallait absolument éviter qu’une catastrophe économique et sociale de l’ampleur de celle de la Première Guerre mondiale se reproduise. Le Département fédéral de l’économie (DFE) mit très tôt en place un système d’économie de guerre. La loi fédérale tendant à assurer l’approvisionnement du pays en marchandises indispensables est entrée en vigueur dès l’été 1938 conférant au Conseil fédéral les compétences pour procéder à des contrôles, pour décréter la constitution de réserves (stocks obligatoires), les séquestres et les expropriations, et pour ordonner une extension des surfaces cultivées. Fin 1938, l’appareil était opérationnel sans qu’aucun débat public n’ait été organisé.
Les denrées rares étaient distribuées selon les principes de contingentement et de rationnement, le contingentement étant de moindre importance pour les ménages. Les rations quant à elles étaient définies principalement selon deux facteurs, la disponibilité des produits et les besoins physiologiques.Dans un premier temps, les produits alimentaires disponibles étaient régulièrement recensés, puis était calculée la quantité pouvant être distribuée tous les mois à chaque personne. La ration ainsi calculée était inscrite sur les coupons des cartes de rationnement. Les coupons circulaient en sens inverse des marchandises, du détaillant en passant par les intermédiaires jusqu’au producteur ou à l’importateur. Ce dernier pouvait alors effectuer le contrôle final pour déterminer si les coupons récupérés correspondaient bien à la marchandise livrée. Les cartes de rationnement étaient distribuées par les offices communaux de l’économie de guerre aux consommateurs finaux qui, au début, se les faisaient livrer par la poste. Mais lorsque les cartes ne furent livrées que par lettres recommandées à des tarifs d’abonnement plus élevés, l’envoi par voie postale diminua.Au cours de la guerre, alors que la consommation alimentaire était toujours plus marquée par le rationnement et que le renchérissement des produits atteignait des sommets, tous les coupons, loin s’en faut, n’étaient plus utilisés. La thèse sociale selon laquelle beaucoup n’avaient pas suffisamment d’argent prit alors de l’ampleur. Une solution fut la carte B qui pouvait être retirée à la place de la carte A normale. Particulièrement populaire auprès des familles nombreuses, des végétariens et des personnes seules à faibles revenus, elle dispensait une ration de pain, de lait et de fromage plus importante au lieu de la viande très chère.
À compter de 1943, les 2160 calories par jour considérées comme nécessaires pour un adulte ne pouvaient être garanties que pendant quelques mois de l’année. Le fond fut atteint dans la période de l’après-guerre en raison des difficultés à rétablir rapidement la chaîne d’approvisionnement. Puis la situation s’améliora considérablement à partir de l’automne 1945 même si le seuil des 2160 calories ne put pas être atteint pendant quelques mois encore dans les années 1946 et 1947. De plus en plus de marchandises sortirent ensuite de la liste des produits rationnés jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus aucun en juillet 1948. Cependant, certains produits restèrent contingentés jusqu’en août 1949.Contrairement à la Première Guerre mondiale, les produits alimentaires ne furent pas laissés au libre jeu des forces du marché et les catégories moins fortunées de la population purent bénéficier d’une alimentation suffisante. En effet, si la ration alimentaire a été fortement influencée par la disponibilité des marchandises, elle a aussi été calculée sur la base de connaissances scientifiques. Ainsi, malgré ses défauts toujours autant critiqués, il se dégage de l’économie de guerre un souci d’équité de plus en plus palpable au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la période de la guerre.
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