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Il y a plus de 2000 ans, Aristote nous promettait la publication du second volet de sa «Poétique». On l’attend toujours. Depuis lors, nombre de projets éditoriaux ont été entrepris avec enthousiasme, mais leur élan a été brisé avant terme. Pour quelles raisons?
En 1962 paraît à Genève chez Labor et Fides le premier tome des «Commentaires de Jean Calvin sur l’Ancien Testament». Le président de la Société calviniste de France, Pierre-Charles Marcel (1910-1992) s’est attelé à la tâche avec son protégé André Malet (1919-1989), prêtre converti au protestantisme, et le patristicien Michel Reveillaud (1926-1970). Dans son avis au lecteur, Marcel lance un vibrant appel aux dons, puisque «Aucun éditeur n’était prêt à assumer seul la responsabilité financière d’une si vaste entreprise». Rien d’autre n’a paru… faute d’argent.
Edouard Maury (1858-1914) tenait salon à Paris où il recevait les amis de la famille, peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains. Après avoir été pasteur près de Limoges, cet homme curieux et passionné par la nature et les arts, dont l’épouse appartenait à une famille fortunée de Vevey, avait fait un héritage important qui lui permettait à la fois de se consacrer aux bonnes œuvres et au mécénat. Alliant art et foi, il entreprit la publication de «Noëls» avec le peintre animalier Paul Jouve et l’artisan-artiste du livre François-Louis Schmied (né à Genève en 1873-1941). Fin 1914, Edouard Maury décède des suites d’un accident ; début 1915, c’est au tour du soldat Schmied d’être blessé. La suite de seize gravures sur bois a été publiée à 50 exemplaires avec un avertissement: «cet ouvrage entrepris en 1912, grâce à l’initiative de Edouard Maury fut interrompu en 1915 par la disparition de celui-ci». Le texte n’a jamais paru… à cause du décès de la cheville ouvrière du projet.
Albert Thibaudet, né en 1874 à Tournus et professeur à Genève de 1924 à sa mort, était surtout un essayiste et un critique littéraire. Grand connaisseur de la littérature française, il accumulait les notes de lecture, mais ne pouvait concevoir la critique sans le plaisir de lire et c’est là une de ses grandes originalités. Thibaudet est décédé en 1936 alors que la rédaction de second volume de son «Histoire de la littérature française» concernant la période «de 1789 à nos jours» était à bout touchant. Dans sa préface, il dit joliment: «nous avons vu dans le volume précédent vers quel horizon et pour quel départ s’infléchissait la courbe du courant littéraire à la veille de la Révolution». L’édition finale de ce volume a été établie par ses exécuteurs testamentaires Léon Bopp et Jean Paulhan, mais le travail de Thibaudet pour le premier volume n’était pas assez avancé et ses deux amis ont été pris par d’autres occupations. Le premier volume n’a jamais paru… à cause du décès de l’auteur.
L’empereur Napoléon III était absolument fasciné par Jules César. Avant d’entreprendre lui-même la rédaction d’une «Histoire de Jules César», il avait créé en 1858 la Commission de topographie des Gaules réunissant de nombreux savants, cartographes, militaires, etc. Afin de disposer de sources fiables, Alexandre Bertrand (1820-1902), professeur de rhétorique devenu archéologue sur le tard, et le général Casimir Creuly (1795-1879), spécialiste en fortifications et passionné d’épigraphie latine, sont chargés d’éditer la «Guerre des Gaules». En 1865 paraît le premier tome, soit les livres I-VII. Mais la fin des années 1860 est une période de grands troubles pour le régime qui tend à une forme plus libérale. Le second tome avec l’appareil critique n’a pas paru… pour des raisons politiques.
Ces quelques exemples sont encore bien loin de certains projets pharaoniques de dizaines de volumes ou encore des périodiques et journaux dont la fin n’était même pas envisagée.
Ce texte est signé Marianne Tsioli, bibliothécaire retraitée