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Le colloque a réuni à Fribourg des intervenantes et intervenants originaires de divers pays européens et des États-Unis autour d’un sujet encore largement méconnu et sous-estimé : le magnétisme animal.
Le magnétisme animal est défini par le médecin Franz Anton Mesmer à Vienne dans les années 1770. Il postule l’existence d’un fluide universel, apparenté à l’électricité, circulant dans le cosmos et dans le corps humain, et dont le thérapeute rétablirait la circulation harmonieuse. Les patientes et patients sont regroupés autour d’un baquet rempli d’eau (ou de verre, analogue à un condensateur électrique) et ils forment une chaîne, tenant dans leur main un bâton de fer ; après quelques attouchements, ils entrent en crise et se pâment. Mesmer accompagne ses cures de musique ; il joue sur un harmonica de verre dont il est virtuose. Mesmer fonde en 1783 une Société harmonique qui initie ses adeptes, lesquels doivent payer une contribution de 100 louis d’or et s’engagent à garder le secret de sa thérapie tout en obtenant le droit de la pratiquer.
Cette pratique fera l’objet entre 1778 et 1784 d’une enquête ordonnée par le roi Louis XVI et confiée à deux commissions concurrentes (Faculté de médecine, Société royale de médecine), qui concluent après de nombreuses expérimentations ex negativo, que le principe essentiel du fluide universel de Mesmer ne peut pas être scientifiquement vérifié et s’avère faux : les guérisons des patientes et patients ne sont qu’à mettre au compte de leur imagination. Jussieu, l’un des commissaires, est plus prudent et publie un rapport séparé dans lequel il formule l’hypothèse que Mesmer influencerait la chaleur humaine. Un troisième rapport, secret, s’étend sur les risques moraux attachés à cette cure.
Malgré l’interdiction et le discrédit durable de Mesmer, dénigré comme un charlatan, de nombreuses sociétés-sœurs de l’harmonie sont fondées en France, à Saint-Domingue (Haïti) et dans d’autres pays. Un officier du nom de Puységur, qui s’essaie au mesmérisme sur ses terres dans les Ardennes, plonge à sa grande surprise son valet Victor Race dans un sommeil artificiel mais lucide, dans lequel ce dernier répond aux questions et prévoit sa propre thérapie. Après de nombreuses circulations, ce sommeil artificiel ou « somnambulisme magnétique » est baptisé hypnose. Cette découverte est lourde de sens puisqu’elle donne lieu à quantité de recherches, à partir de 1800, sur le système nerveux et sur l’inconscience (« Unbewusstsein ») notamment ; Sigmund Freud commencera beaucoup plus tard sa carrière comme hypnotiseur.
Le mesmérisme illustre la complexité de la médecine, à la fois scientia, ars et techne : science qui veut se fonder sur des principes logiques partagés par une communauté de savants, ars, ou art qui suppose une capacité à convaincre ou à mobiliser, et techne, ou technique manuelle qui implique des gestes, des postures, des milieux. Chronologiquement, le mesmérisme se développe à la charnière des XVIIIe et XIXe siècle. Il manifeste des continuités souvent méconnues avec la Révolution française. Mais le mesmérisme se renouvelle aussi profondément au cours de ses réceptions. D’une médecine ancrée dans le mécanisme des Lumières, il devient une source d’inspiration des mouvements romantiques. L’axiome posé par Mesmer de l’existence d’un fluide magnétique fonde enfin la circulation comme une notion médicale.
D’où l’idée, développée depuis trois ans par DAVID ARMANDO (Naples), BRUNO BELHOSTE (Paris), JEAN-LUC CHAPPEY (Paris), CLAIRE GANTET (Fribourg), MARKUS MEUMANN (Gotha) et OLAF SIMONS (Gotha), d’étudier les circulations à l’œuvre dans le mesmérisme aux XVIIIe et XIXe siècles. L’équipe de recherche étudie les trajectoires géographiques et sémantiques des pratiques liées au magnétisme animal à travers les correspondances, les polémiques, les traductions et les compilations. Elle a élaboré une base de données prosopographique des adeptes du magnétisme animal1 et une bibliographie des écrits publiés par ou sur des mesméristes (qui compte déjà plus de 1000 titres). L’objectif de ce colloque, qui s’inscrit aussi dans un projet FNS sur le mesmérisme en Suisse dirigé par Claire Gantet à l’Université de Fribourg2, n’est pas d’établir un catalogue exhaustif des circulations induites par le magnétisme animal, mais de présenter quelques exemples significatifs aux confins de la science et de diverses croyances, mêlant des enjeux sociaux et politiques.
Une première partie du colloque est consacrée aux usages et enjeux thérapeutiques. FRANÇOIS ZANETTI (Paris) présente la convergence nosologique entre le magnétisme et les maladies chroniques ainsi que l’importance de la notion de fluide et du baquet rempli d’eau chez Mesmer ; elle pose la question des affinités entre le magnétisme animal et la médecine des eaux en plein essor, en particulier sous la Restauration, période majeure et fort peu étudiée. YVONNE WÜBBEN (Bochum/Berlin) analyse les techniques narratives employées dans des textes mesméristes et des textes médicaux ou littéraires avant 1800 pour décrire certaines formes de folie. SAMUEL MACAIGNE (Paris) se penche sur le cas d’un médecin de campagne du Lubéron qui, tout en se présentant comme un « solitaire », fonde vers 1830 une société adepte de la « théodivinité » : le magnétisme permet d’établir une vérification expérimentale de la Bible. Les textes et émigrés français de la Révolution jouent un grand rôle dans la réception du magnétisme animal en Belgique, bien plus que ceux en provenance d’Allemagne, analyse KAAT WILS (Louvain). Par ailleurs on observe en Belgique un important hiatus entre la réception philosophique ou médicale du magnétisme animal, et la perception avec laquelle les psychologues anti-matérialistes envisagent le phénomène.
La deuxième partie du colloque sonde les cercles, réseaux et circulations magnétistes. OLAF SIMONS (Gotha) et MARKUS MEUMANN (Gotha) décryptent la bibliothèque mesmérienne que Johann Joachim Christoph Bode, chef de la société secrète des Illuminati (forte de 1300 membres en 1787), constitue pour se préparer à son voyage secret vers les loges maçonniques parisiennes, et le traitement du magnétisme animal dans la base de données FactGrid. ANNE JEANSON (Paris) relève l’ampleur du lectorat du Journal du magnétisme (1845-1861) qui fédère une grande communauté de magnétiseurs, et les logiques coloniales qui président à sa diffusion à l’échelle globale. KAPIL RAJ (Paris) se penche sur l’action du médecin écossais James Esdaile en Inde qui, réagissant aux pratiques locales de guérison, fonde en 1846 un hôpital magnétique à Calcutta, lequel doit néanmoins dès 1848 fermer ses portes en raison des coûts en travail et en temps que cette thérapie nécessite.
Les relations fructueuses entre magnétisme et littérature forment le troisième pan du colloque. FRANCESCA PAGANI (Bergame) étudie l’imaginaire magnétiste très élaboré de deux romans de Révéroni de Saint-Cyr, et de la Comédie humaine de Balzac. Ce dernier admire Mesmer tout en critiquant les médecins de son époque. L’analyse de la nouvelle Brigitta d’Adalbert Stifter (dans sa première version de 1844) par JÜRGEN BARKHOFF (Dublin) dévoile le recours foncièrement ambivalent et déstabilisant au magnétisme dans une œuvre aux dimensions intellectuelle, morale, métaphysique et politique. EMILY OGDEN (Charlottesville) éclaire quant à elle le style magnétique d’Edgar Allan Poe, propre à suspendre la partition entre le fictionnel et le réel.
Les usages et enjeux politiques et sociaux constituent la quatrième partie. MÉLANIE TRAVERSIER (Lille) montre comment l’harmonica de verre s’inscrit à la fois dans une histoire des représentations, de la place des femmes, de l’innovation et de l’usage médical de la musique. Si Mesmer est le seul à l’utiliser parmi tous les mesmériens, on qualifie sa musique d’électrique, ce qui contribue à le placer au centre d’une controverse sur sa dangerosité. OLIVIER RITZ(Paris) se plonge sur les textes de l’époque révolutionnaire qui lient les événements politiques au magnétisme animal. JAVIER SOLANS (Saragosse) étudie la réception tardive du mesmérisme en Espagne, par effet des exils dus à l’invasion napoléonienne, entre religion, politique, nationalisme et globalisation. ANDREA CECI (Pise/Paris) éclaire les adaptations du magnétisme animal dans le socialisme utopique des saint-simoniens et des fouriéristes ; ils sont convaincus que l’usage du magnétisme animal peut inciter les milieux ouvriers à adhérer au socialisme et propager les vertus de l’homo novus socialiste. NICOLE EDELMAN (Paris) avance la thèse que le somnambulisme magnétique, en permettant la prise de parole des patientes, contribue à modifier les rapports entre hommes et femmes au XIXe siècle.
Le dernier volet analyse la redistribution des savoirs promue par les réceptions contrastées du magnétisme animal. CHLOÉ CONICKX (Gand) analyse comment les débats entre les commissaires chargés d’évaluer le magnétisme animal en 1784 participent d’une redéfinition des termes de « crise » et de « convulsions » auxquels ils tentent de le réduire. BASTIAAN VAN RIJN (Berne) compare l’argumentation de deux magnétiseurs, George Bush et Louis-Alphonse Cahagnet, qui aspirent autour de 1847-1848 à prouver l’existence de la vie après la mort : si leurs convictions swedenborgiennes3 sont proches, ils diffèrent dans leur approche.
Au final, le colloque souligne la fertilité du mesmérisme et ses réécritures depuis l’étude pionnière de Robert Darnton en 19684. Le magnétisme animal a fortement imprégné la culture de la fin du XVIIIe et encore plus du XIXe siècle tout en conservant un statut instable. Les intervenantes et intervenants souhaitent poursuivre et intensifier leurs réflexions. Une publication est prévue.
Notes
1 Harmonia Universalis, qui comporte d’ores et déjà plus de 5000 fiches, reprise dans la collection de bases de données FactGrid.
2 Voir le carnet de recherche scientifique en ligne mesmerisme.hypotheses.org.
3 Emanuel Swedenborg (1688-1772) est un scientifique, théologien et philosophe suédois. Les « swedenborgiens » désignent les disciples et missionnaires anglais et américains qui se réapproprièrent sa pensée empreinte de mysticisme durant le XIXe siècle. En France, de nombreux écrivains et poètes du XIX e siècle se passionnèrent pour ses écrits (Balzac, Baudelaire).
4 Robert Darnton, Mesmerism and the End of the Enlightenment in France, Cambridge, MA: Harvard University Press, 1995 [1968].
Aperçu de la manifestation:
Introduction: Anita Thomas, Claire Gantet, David Armando
Usages et enjeux thérapeutiques
Présidence: Bruno Belhoste
François Zanetti (Université Paris VII) : Le magnétisme animal au prisme de la médecine des eaux (acteurs, lieux, pratiques)
Yvonne Wübben (Ruhr-Universität Bochum): Mesmerism and Madness: Narrative techniques in psychiatric and literary cases
Samuel Macaigne (EPHE, Paris) : Le magnétisme animal, entre thérapeutique et prière : le cas de Guillaume-Pascal Billot
Kaat Wils (KU Leuven) : Transnational encounters in the history of therapeutic magnetism in Belgium, 1830-1860
Cercles, réseaux, circulations
Présidence: Pierre-Yves Beaurepaire
Markus Meumann, Olaf Simons (Forschungszentrum Gotha der Universität Erfurt) : J. J. C. Bode’s Mesmerist Library
Anne Jeanson (EPHE, Paris) : Le réseau international du Journal du magnétisme, 1845-1861
Kapil Raj (EHESS, Paris) : When Scottish Medicine Meets Indian Magic: Dr James Esdaile’s Mesmeric Surgery and Hospital in Mid-19th Century Bengal
Magnétisme et littérature
Présidence: Jacqueline Carroy
Francesca Pagani (Università di Bergamo) : « La science des fluides impondérables ». L’imaginaire littéraire du magnétisme de Révéroni à Balzac
Jürgen Barkhoff (Trinity College Dublin), Gazes, Attractions and the Law of Gentleness. Mesmerism in Adalbert Stifter’s Brigitta
Emily Ogden (University of Virginia), Magnetic style in the work of Edgar Allan Poe
Usages et enjeux politiques et sociaux
Présidence: Jean-Luc Chappey
Mélanie Traversier (Université Lille III) : Dans le salon des crises […] j’ai vu se pâmer des Marquises, aux doux sons de l’harmonica ». Réflexions sur la diffusion de l’harmonica de verre à l’épreuve du mesmérisme
Olivier Ritz (Université Paris VII), Les origines magnétiques de la Révolution française
Francisco Javier Ramón Solans (Universidad Zaragoza) : The introduction of animal magnetism in Spain 1808-1848
Andrea Ceci (Università di Pisa/EPHE, Paris) : Magnétisme animal et socialisme utopique : circulations et réinterprétations le long d’une frontière poreuse
Nicole Edelman (Université Paris Nanterre) : Le mesmérisme a-t-il modifié le rapport entre les hommes et les femmes ?
Redistribution des savoirs
Présidence: David Armando
Chloé Conickx (Universiteit Gent) : A crisis of language: the re-configuration of animal magnetism in the 1784 debate
Bastiaan van Rijn (Universität Bern) : Between Science and Religion: Proving the Afterlife through Animal Magnetism
Université de Fribourg