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C'est décidé: la Confédération aidera UBS à faire face à la crise financière grâce à l'argent des contribuables. Pour l'expert financier Rudolf Strahm, qui est aussi ancien député socialiste et ancien Surveillant des prix, cette solution soulève des interrogations. Interview.Ce contenu a été publié le 19 octobre 2008 - 18:39
swissinfo: La Confédération va payer 54 milliards de dollars pour reprendre des titres et d'autres actifs d'UBS qui sont pour le moment invendables. Fait-elle une bonne affaire, ainsi que l'affirme le gouvernement?
Rudolf Strahm: Je considère que c'est une déclaration hasardeuse. Le gouvernement minimise le risque en présentant la chose comme s'il s'agissait d'une bonne affaire pour le pays. Le gouvernement a peut-être voulu se rassurer lui-même face à la débâcle.
Cette reprise par la Banque nationale va permettre de revaloriser une partie de ces actifs. Mais pour les valeurs les plus pourries – les actions toxiques – les pertes seront irrémédiables.
Ces actions toxiques ne valent plus aujourd'hui qu'entre 9 et 15% de leur valeur originelle, et elles continuent à se déprécier. Alors, même si la valeur actuelle se voit multipliée par deux ou par trois, on sera encore loin de la valeur originelle. Et ces pertes, ce sera naturellement la Banque nationale qui les payera.
swissinfo: Mais n'est-ce pas UBS qui devrait assumer les pertes provenant de cette dévalorisation?
R. S.: Elle ne le peut justement pas, raison pour laquelle c'est la Banque nationale qui supporte maintenant ces risques de pertes.
La Banque nationale et UBS se sont entendues pour un partage des bénéfices – si bénéfices il y a. Mais si cette affaire se solde par des pertes, ce sera la Banque nationale qui en payera les neuf dixièmes, et cela avec l'argent du contribuable suisse.
Ainsi, malgré toutes les dénégations du gouvernement, c'est bien le principe «les gains au privé, les pertes à l'Etat» qui s'applique dans cette histoire.
swissinfo: Dans de telles conditions, le gouvernement n'aurait-il pas mieux fait de ne rien entreprendre?
R. S.: L'incendie est là et il faut l'éteindre. Mais on devrait aussi davantage poursuivre les incendiaires et améliorer la lutte contre l'incendie.
Cet incendie aurait pu être évité si les directives en matière de capitalisation des deux plus grandes banques suisses (UBS et Credit Suisse) avaient été plus sévères. Les directives actuelles, connues sous le nom de «Bâle II», n'ont pas fait leurs preuves et doivent donc être modifiées. Il faut savoir qu'en cas de crise, le seul amortisseur vraiment efficace, ce sont des fonds propres en suffisance. Sinon, c'est à l'Etat d'intervenir.
Le fait que les banques estiment elles-mêmes leurs risques provoque par ailleurs la plus grande des incertitudes et ouvre grand la porte à la manipulation. Un exemple: au début de la crise, UBS a estimé ses crédits à risque à environ 800 millions de francs. Mais maintenant, la banque doit amortir plus de 40 milliards, soit cinquante fois plus!
swissinfo: Ce qui est fait est fait. Mais vous-même, auriez-vous agi d'une manière différente?
R. S.: Personnellement, j'aurais préféré la solution préconisée par le Premier ministre britannique Gordon Brown: une entrée de l'Etat dans le capital-actions des banques en difficulté. Naturellement, en agissant ainsi, l'Etat reprend aussi les risques, mais il participe aussi à une réévaluation future.
La plupart des pays européens et même les Etats-Unis sont sur cette ligne. Mais les autorités suisses font exactement le contraire: neuf dixièmes des fonds engagés sont consacrés au rachat d'actions pourries et un dixième seulement à une participation par le biais d'obligations convertibles qui offrent la possibilité de profiter d'une réévaluation future. C'est une solution orientée en direction des banques et non pas dans l'optique des finances publiques.
swissinfo: Le simple citoyen est-il concerné?
R. S.: Pour le moment, il n'y a pas de répercussions directs sur le budget de l'Etat. Mais tôt ou tard, il faudra naturellement compenser les pertes, que ce soit au travers de la fortune de la Banque nationale ou des finances de la Confédération. Le citoyen passera aussi à la caisse, mais il ne le remarquera pas directement.
swissinfo: En même temps qu'il rendait public des mesures de soutien pour UBS, le gouvernement annonçait aussi vouloir améliorer la protection de l'épargne. N'est-ce pas un petit sucre pour que l'homme de la rue accepte mieux ces milliards en faveur d'UBS?
R. S.: Il s'agit d'une importante mesure de stabilisation, afin qu'il n'y ait pas davantage de gens qui retirent leur argent d'UBS, ce qui aurait pour conséquence d'augmenter encore son problème de sous-capitalisation.
J'approuve cette mesure, mais je suis d'avis qu'il faut maintenant une solution législative qui prévoie un fonds alimenté par les banques. Jusqu'à présent, il n'y avait pas de véritable garantie, car le payement solidaire n'existait que sur le papier, sans bases financières solides.
Cette modification ne serait d'aucune utilité pour les perdants de la crise financière actuelle. Le gouvernement commence à peine à élaborer un nouveau projet de loi. Dans le meilleur des cas, cela ne servira que lors de la prochaine crise.
swissinfo: UBS peut-elle retrouver la santé?
R. S.: Je pense que oui, car cette banque dépend fortement de la gestion de fortune. Sans cette activité, elle serait probablement en faillite, comme plusieurs banques d'investissement américaines.
J'espère qu'à l'avenir, UBS et Credit Suisse se sépareront de leur secteur d'Investment Banking. Ce type d'opération devra être financé par des actionnaires en dollars et par des personnes qui ont l'intention de spéculer. La Suisse est trop petite pour gérer et garantir la sécurité de banques aussi gigantesques.
La crise a montré qu'il existe en fait une garantie d'Etat pour les grands instituts financiers. L'Etat ne peut pas se permettre de les laisser tomber. Ils sont «too big to fail», trop grands pour tomber. Mais trop grands aussi pour que la Suisse puisse les sauver seule.
Interview swissinfo : Etienne Strebel
(Traduction de l'allemand: Olivier Pauchard)
Rudolf Strahm
Né en 1943, Rudolf Strahm entreprend un apprentissage de technicien de laboratoire, puis obtient un diplôme de chimie à l'école d'ingénieurs de Berthoud (Berne).
Après avoir travaillé comme chimiste, il entame des études d'économie à l'Université de Berne.
Entre 1974 et 1978, il est secrétaire de l'ONG Déclaration de Berne.
En 1978, il devient secrétaire central du Parti socialiste suisse, un poste qu'il conserve jusqu'en 1985.
De 1991 à 2004, il est membre de la Chambre basse du Parlement fédéral.
Après avoir quitté les bancs du Parlement, il est nommé Surveillant des prix, une charge qu'il vient tout juste de quitter (1er octobre 2008).
Garantie de l'épargne
En Suisse, les dépôts bancaires sont actuellement garantis jusqu'à hauteur de 30'000 francs. Cette couverture n'est pas assurée par l'Etat, mais par les banques, qui ont établi une limite maximale de 4 milliards de francs.
Cette limite ne concerne pas La Poste et les banques cantonales. Les clients des ces établissements disposent en effet d'une protection de la Confédération et des cantons.
Après que de nombreux clients ont transféré leurs économies des principales banques privées vers les banques cantonales, le gouvernement a décidé de soumettre au Parlement – durant la session d'hiver – un message destiné à «renforcer immédiatement la protection des épargnants».
Le gouvernement suisse adapte aussi sa stratégie sur la base des mesures adoptées par l'Union européenne. La semaine dernière, les ministres des Finances de l'UE ont proposé se relever le seuil minimal de garantie de 20'000 à 50'000 euros (76'000 francs).
De son côté, la Commission européenne a lancé l'idée d'augmenter la limite de couverture à 100'000 euros (152'000 francs) d'ici un an, de manière à couvrir 90% des dépôts européens.
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