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L'opération alliée en Irak annonce le renouveau
4 mai 2003
es rapports de force numériques et la concentration des moyens dominent encore les doctrines d'emploi des armées occidentales. Mais à l'âge de l'information, les déséquilibres subissent une transition de l'espace vers le temps.
N'importe quel militaire suisse sait qu'un attaquant doit avoir une supériorité de 3 contre 1 pour espérer briser une défense préparée ; cette croyance est tellement ancrée dans les esprits qu'on la reproduit automatiquement au niveau tactique, tactique supérieur et opératif. Au sein de l'OTAN, on définit ainsi les actions possibles en fonction des rapports de force numériques : combat retardateur à 1 contre 6, contre-attaque dans un flanc adverse à 1 contre 1, ou encore attaque d'une position sommairement préparée à 2,5 contre 1.
Cependant, la stricte comparaison des nombres n'a jamais été qu'une fiction d'état-major, et elle n'a pu accéder au rang de règle qu'à la faveur des 60 ans de guerre symétrique réelle ou potentielle qu'a connus sans discontinuer l'Europe avant 1989. De tous temps, l'influence de la technologie, des doctrines, des métabolismes, des caractères et de l'environnement s'est opposée à la réduction du combat en un assemblage d'algorithmes simples à comprendre et à appliquer. Mais c'est l'impact des technologies numériques qui met aujourd'hui à l'agonie les rapports de force et leur représentation graphique.
Accélération et multiplication
A travers l'histoire, les opérations militaires ont démontré leur propension à refuser les lois de l'arithmétique. Selon les circonstances, la supériorité numérique peut tout aussi bien être une force qu'une faiblesse : elle permet des concentrations massives et l'occupation de plus vastes surfaces, mais accroît également les problèmes de conduite, de coordination et de logistique. Alexandre le Grand a écrasé l'empire perse en alignant les batailles où ses hommes étaient trois fois moins nombreux que ceux de Darius. Les Conquistadors ont vaincu l'empire inca et ses centaines de milliers de guerriers avec seulement quelques milliers d'hommes. En 1940, la Wehrmacht a défait 2 millions de Français répartis en 8 armées avec un poing blindé de 100'000 hommes appuyé par la Luftwaffe. Les exemples de campagnes victorieuses en état d'infériorité numérique ne manquent donc pas, et c'est une réalité qui a largement contribué à développer l'art opératif de la guerre, et en particulier l'importance de la logistique, des communications ou encore des effets interarmées.
Mais le niveau tactique lui-même ne peut être résumé par un modèle arithmétique. Même entre deux armées structurées, équipées, instruites, commandées et ravitaillées de manière semblable, ce qui est déjà rarissime, il est vain de penser que la supériorité numérique suffit au succès : l'influence du théâtre d'opérations, devenue déterminante avec l'essor de la puissance aérienne, est désormais complétée par l'impact disproportionné d'individus spécialisés et agissant de manière non conventionnelle. Les Forces armées ont certes tenté de numériser les caractéristiques des formations pour limiter le nombre d'inconnues et rendre plus fiable les simulations informatiques ou manuelles ; au sein de l'US Army, on attribue ainsi des valeurs relatives – comme 1 pour un bataillon mécanisé sur Bradley, 1,21 pour un bataillon de chars Abrams ou encore 2,81 pour un bataillon d'hélicoptères Apache – qui se rapprochent des méthodes utilisées par les wargames commerciaux. Rien de tout cela ne suffit cependant à traduire la transition majeure de l'art de la guerre contemporain : l'accélération et la multiplication des actions distinctes.
Dans cette perspective, l'opération "Iraqi Freedom" est annonciatrice des mutations à venir. D'une part, le temps nécessaire pour déclencher une frappe aérienne sur un nouvel objectif – en prenant toutes les précautions exigées par la minimisation des dommages collatéraux – a poursuivi sa compression pour descendre en-dessous de l'heure, alors que le processus de décision au niveau opératif a été accéléré par l'interconnexion des ordinateurs installés dans les postes de commandement, et qui permettent aux commandants des grandes unités de partager une image commune de la situation. D'autre part, l'établissement de liaison sans fil – via des satellites ou des relais aéroportés – sur tout le théâtre d'opérations a permis de multiplier les actions isolées et dispersées, menées par des forces spéciales ou des formations légères, tout en assurant leur cohérence par rapport à la manœuvre d'ensemble. Avec la généralisation des réseaux informatiques tactiques et la fusion en temps réel des renseignements, les formations militaires vont immanquablement accroître le rythme et le nombre des actions – et donc réduire l'importance des effectifs.
Affronter demain un adversaire conventionnel digitalisé sans disposer des mêmes systèmes de commandement sera comme faire une partie d'échecs en jouant un coup sur deux – ou moins encore. Si le maillage de toutes les petites formations en un réseau fournissant les mêmes informations révolutionne la conduite militaire et augmente nettement les exigences pour les commandants et les états-majors, il permet à une force plus petite de contrer et de frapper sans relâche un adversaire plus fort mais comparativement indolent, et de littéralement le mettre en pièces. L'intégration instantanée des renseignements et des ordres agit comme un multiplicateur de forces, encore accru par la profusion de senseurs automatiques et de combattants semi-robotiques comme les drones armés ou les mines intelligentes. En d'autres termes, le nombre brut de soldats, de chars ou d'avions – déjà difficiles à comparer – doit impérativement faire place au nombre d'actions et d'effets pouvant être déclenchés, alors que la surface de territoire contrôlé a moins de sens que l'activité en une période de temps donnée.
Nous assistons donc à un renouveau de la manœuvre fondé sur le déséquilibre des capacités de commandement, et qui permet de cibler les faiblesses d'un adversaire conventionnel en annulant ses forces. A dire vrai, rien de cela n'est bien nouveau : la guerre éclair menée au début de la Deuxième guerre mondiale reposait précisément sur une vitesse de décision et de mouvement qui permettait aux blindés allemands de prendre systématiquement à revers les défenses statiques. Tout comme la conduite par radio prenait hier l'avantage sur la conduite par téléphone, l'Internet militaire ne laisse aujourd'hui aucune chance aux radios classiques : la transmission de données de manière analogue au courrier électronique et la mise à jour en temps réel d'une carte numérisée, couplés avec le positionnement par GPS, donne aux formations digitalisées une maîtrise sans équivalent de l'espace et du temps. Ce qui amènera leurs adversaires à porter le combat dans d'autres dimensions en recherchant l'asymétrie des moyens et des méthodes.
Il serait en effet faux de croire que l'évolution des forces armées occidentales en général, et américaines en particulier, annonce sans autre une suprématie stratégique pour les décennies à venir. Au-delà des questions liées au déploiement et à l'engagement des moyens, qui comprennent les bases avancées, les autorisations de survol et les accords de défense, ce sont en effet la volonté et la nécessité d'agir qui resteront décisives. Les Etats-Unis disposeront ces 25 prochaines années au moins d'un outil militaire idéal pour imposer leurs vues à un gouvernement ennemi ou pour le renverser, mais leur administration devra conserver les ressources psychologiques et morales pour vouloir et pouvoir atteindre par la force armée leurs buts stratégiques. Le ciblage direct des populations et des échelons politiques sera par conséquent la seule réponse valable à la manœuvre aéroterrestre digitale, par des méthodes non conventionnelles allant de la manipulation médiatique au terrorisme le plus destructeur. Comme l'écrivait déjà Platon, seuls les morts ont vu la fin de la guerre.
Maj EMG Ludovic Monnerat