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Les moraves
Il faut attendre la moitié du XIXe siècle pour que des missionnaires protestants s’installent dans l'Himalaya. En 1855, August Wilhem Heyde (1825-1907) et Eduard Pagell sont les deux premiers missionnaires moraves à voyager au Ladakh. Il est important de connaître l’histoire de l’Église morave et les raisons de son implantation dans l’Himalaya.
De l'Europe
Comme leur nom l’indique, les moraves viennent d’Europe Centrale, de Bohème et de Moravie (aujourd’hui en République Tchèque). C’est là qu’au début du XVe siècle le Père Jan Hus (1369-1415), précurseur du protestantisme, lutte contre les erreurs du clergé catholique. Il sera condamné et brûlé en 1415. Ses idées se sont perpétuées avec la Réforme et en 1457, des disciples se retrouvent dans l’Unitas Fratrum, dénomination reconnue par Luther (1483- 1546) et encore utilisée aujourd’hui. À la suite de la guerre de Trente Ans (1618-1648), ils se réfugient en 1722 à Herrnhut en Saxe sous la protection du comte Nikolaus Ludwig Zinzendorf (1700-1760) et commencent à envoyer des missionnaires à travers le monde dix ans plus tard. Les valeurs du travail, du savoir et de l’éducation sont au centre de leurs activités.
Les premiers contacts entre les moraves et le bouddhisme tibétain se font dans les années 1760. L’impératrice de Russie, Catherine II la Grande (1729-1796), avait invité les membres de l’Unitas Fratrum à fonder une mission à Sarepta au bord de la Volga, au sud de la Russie. Ils y rencontrèrent des Kalmouks bouddhistes gelugpa. En 1850 Karl Gützlaff (1803- 1851), un missionnaire en poste en Chine, incite le comité des missions moraves à Herrnhut à envoyer des missionnaires chez les Mongols. Heyde et Pagell sont choisi parmi une trentaine de volontaires.
À l'Himalaya
En août 1854, ne pouvant passer par la Russie et la Sibérie faute d’autorisations, Heyde et Pagell s’embarquent à Portsmouth pour Calcutta afin de rejoindre la Mongolie par une autre route. En 1855, ils vont en reconnaissance au Zanskar, Ladakh et Spiti. Mais, ayant été refoulés par trois fois à la frontière du Tibet, ils décident de fonder une mission au Lahul, à Kyelang, au nord-ouest de l’Inde, à proximité du Ladakh. Ils notent que les villages du Ladakh sont désertés en raison des impôts du gouvernement du Cachemire. Ces Ladakhis se réfugient au Lahul, notamment à Kyelang. En 1865, les premiers convertis seront Nicodemus Sönam Stobgyas (n.c.) et son fils Samuel Jolden (n.c.), originaires de Stok au Ladakh. En 1889 encore, la grande majorité des chrétiens convertis à Kyelang sont des Ladakhis.
En 1857, Heinrich August Jäschke (1817-1883) arrive à Kyelang et devient superintendant de la mission. Il connait déjà dix-sept langues à son arrivée dont sept couramment. Il part à Stok au Ladakh pour étudier le tibétain, puis va à Darjeeling apprendre le tibétain de Lhassa en 1865. Cette même année, une nouvelle mission est fondée à Poo au Kinnaur. Jäschke va travailler sur de nombreux textes en tibétain, des traités de grammaire et de médecine, la vie de Bouddha, les Cent mille chants de Milarepa et les chroniques du Ladakh. Il a commencé une traduction de la Bible et, surtout, rédige un dictionnaire tibétain-allemand traduit ensuite en anglais. Une première édition d’un dictionnaire en tibétain romanisé vers l’anglais et suivant l’ordre alphabétique latin sera éditée en 1866 grâce à la presse lithographique de Kyelang. En 1868, il doit rentrer en Allemagne pour raisons de santé. C’est à Herrnhut qu’il finira son travail, dont la première édition de son dictionnaire en 1871, traduite en anglais dès 1881.
Jusqu'au Ladakh
En 1882 deux familles chrétiennes converties à Kyelang rentrent au Ladakh. La volonté de monter une mission à Leh grandit parmi les missionnaires de Kyelang. Il faut attendre 1884 pour que le Maharaja du Jammu et Cachemire donne la permission de s’installer à Leh avec l’appui du Vice-Roi des Indes. C’est donc en 1885 que la mission de Leh est créée, avec l’arrivée de Friedrich Adolf Redslob (1838-1891) qui a monté avec lui un observatoire météorologique. Beaucoup de progrès sont faits les cinq premières années : en 1886 l’église de Leh est construite, en janvier 1887 Redslob commence une petite école et en avril de la même année le docteur Karl Marx (1857-1891) arrive pour fonder une clinique sponsorisée par le gouvernement Britannique. En 1891, Redslob et Marx meurent du typhus à quelques mois d’intervalle. La mission survit grâce à des missionnaires de Poo.
En 1896 August Hermann Francke arrive à Leh et fonde une nouvelle mission à Khalatse en 1899. Durant la guerre de 1914-18, les Allemands sont contraints de quitter le territoire britannique et la mission de Leh est alors gardée par des moraves suisses et anglais. En 1920, l’évêque Arthur Ward, de Londres, ordonne les deux premiers pasteurs ladakhis Joseph Gergan et Dewazung Dawa lors d’une visite dans les missions de l’Himalaya. D’autres conversions vont se faire, et une “lignée” de pasteurs ladakhis va naître. Les missionnaires occidentaux vont se succéder jusqu’en 1956, date à laquelle le gouvernement indien demande à Pierre et Catherine Vittoz, les deux derniers missionnaires suisses au Ladakh, de quitter la région. C’est en 1967 que la province évangélique de l’Himalaya Occidental est pleinement confiée aux Ladakhis. Cette province comporte aujourd’hui les paroisses de Leh, Khalatse, Shey et Rajpur.
Les contacts avec la culture locale
Ces missionnaires vont s’adapter à la culture locale dans une certaine mesure, en s’inspirant des usages bouddhistes. Ils fabriquent des rouleaux de toiles peintes représentant des images du Christ, à la manière des thangka. De même, ils vont graver et peindre des pierres comme pour les mani, mais aussi créer des saynètes rappelant les danses cham durant les cérémonies bouddhistes. De plus, les Ladakhis chrétiens d’aujourd’hui suivent le calendrier et les fêtes traditionnelles du Ladakh auxquelles ils ajoutent Noël et Pâques.
D’autre part, les missionnaires vont aussi importer des nouveautés dans la vie des Ladakhis. Le travail missionnaire des moraves met l’accent sur l’éducation. Ainsi, ils vont rapidement fonder une école qui existe encore aujourd’hui. Elle accueillait aussi bien des chrétiens que des bouddhistes ou des musulmans. L’équipe d’enseignants a notamment compté Marx et les Gergan père et fils. De nombreuses matières étaient enseignées comme le tibétain, l’urdu, l’anglais, la géographie, les sciences naturelles et l'arithmétique. C’est au nom de cette volonté d’éducation que Francke va créer le premier journal entièrement en tibétain, les Nouvelles du Ladakh, en 1904. La réflexion autour de la langue et des problèmes de traduction ont conduit Eliyah Tseten Phuntsog à vouloir mener une réforme de l’écriture.
Outre l’école, les missionnaires moraves vont apporter leur savoir médical avec la fondation d’un hôpital en 1887, qui a fermé en 1952. Les femmes des missionnaires vont aussi jouer un rôle important : elles introduisent la technique de tricotage en jacquard qui est largement répandue aujourd’hui pour les chaussettes et les bonnets. Dans ce secteur d’activité, Walter Asboe créa une filature et des ateliers de tissage à Leh comprenant des métiers à tisser importés d’Occident. Dans les années 1960-70, le gouvernement indien reprit ces idées et fut aidé par des artisans formés à la mission.
Les missionnaires apportèrent aussi des nouveautés dans le domaine agricole en introduisant plusieurs légumes dont la pomme de terre, le navet, la laitue... Pour la cuisine, la cuisson à la pression a permis de cuisiner des aliments jusqu’alors difficile à préparer à cette altitude.
Nous constatons que les missionnaires moraves avaient des normes élevées quant aux personnes à convertir. En conséquence, les conversions ne furent pas importantes. Ils combattirent notamment ceux qu’ils appelèrent “chrétiens pour du riz” et qui se convertissaient uniquement pour les avantages matériels que cela pouvait produire. Cette attitude se traduit aussi par le fait que les candidats à la conversion étaient soumis à une période probatoire. Une autre caractéristique marque la mission morave ; en effet, les premiers convertis étaient des lettrés. L’importance du travail et de l’éducation est bien visible dans les méthodes missionnaires employées au Ladakh.
Aujourd’hui, il n’y a que très peu de convertis, mais les chrétiens restent parmi la classe de la société la plus instruite. Ils furent au nombre des premiers Ladakhis à obtenir des postes dans l’administration. Certains poursuivent leurs études ailleurs en Inde, mais aussi à l’étranger. Leurs bonnes relations avec l’étranger se traduisent aussi par des mariages ; il n’y a pas assez de femmes chrétiennes au Ladakh et, même si les mariages interconfessionnels sont possibles, les Ladakhis chrétiens n’hésitent pas à se marier avec des chrétiennes venues d’ailleurs.
Bien que les missionnaires étrangers aient été plutôt bien accueillis au Ladakh, les convertis eurent parfois à subir la désapprobation de certains de leurs anciens coreligionnaires bouddhistes. Ces tensions étaient moins importantes à Leh, où la mixité cultuelle est nettement présente, que dans les missions du Lahul et Spiti où la population est uniquement bouddhiste. Pour les immigrés, la conversion était plus facilement acceptée, mais la vie d’Eliyah Tseten Phuntsog décrit bien la violence qu’il dut parfois subir en raison de sa conversion.