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Au cours des neuf derniers mois, on a dit tout ce qu’il y avait à dire concernant les tambours de guerre occidentaux. Jusques et y compris le fait que bien des choses jadis très importantes pour l’Europe sont passées à la trappe: non seulement la liberté et le droit, mais aussi l’humanité et l’entente entre les peuples. Lorsqu’un écrivain ouvertement raciste se voit décerner le «Prix de la paix» des libraires allemands, on devrait entendre des sirènes d’alarme résonner partout. Or, à quelques exceptions près, on ne les a pas entendues. C’est pourtant difficile à croire que ce soit tout à quoi se résume l’Europe.
Durant l’été 1947, deux Américains, John Steinbeck et Robert Capa, deux Américains, ont sillonné pendant plusieurs semaines l’Union soviétique, durement touchée par la guerre, pour le compte du «New York Herald Tribune». Leur objectif était de réaliser un reportage sur les habitants du pays et d’immortaliser leur vie en images. Le livre qui en a résulté, «Journal russe»,* publié pour la première fois en anglais en 1948, n’a été traduit en allemand qu’en 2010, et en français en 2022. En 1947, John Steinbeck et Robert Capa jouissaient déjà d’une renommée mondiale. Capa était un photographe de renom, fondateur de l’agence Magnum. Aujourd’hui encore, on trouve à Leipzig une rue et une maison qui portent son nom. Quant à Steinbeck, c’était un journaliste et surtout un écrivain, lauréat en 1940 du prix Pulitzer pour son œuvre journalistique et, en 1962, du prix Nobel de littérature pour son roman «Les Raisins de la colère».
On se contentera ici de citer les dernières phrases de leur livre: «Comme on pouvait s’en douter, les Russes se sont avérés être des gens comme vous et moi, et ils sont très gentils. Les gens que nous avons rencontrés détestaient la guerre, ils voulaient ce que tout le monde veut: une vie meilleure, avec plus de confort, de sécurité et de paix. […] Il n’y a pas de conclusions à en tirer, à part celle que le peuple russe n’est pas très différent des autres peuples du monde. Sans aucun doute, il y a parmi eux quelques individus malveillants, mais dans leur grande majorité, ce sont des gens très corrects.»
Ces neuf derniers mois, vous est-il arrivé de lire, d’entendre ou de voir ce genre de choses dans nos médias officiels occidentaux? Au contraire, les Russes sont désormais considérés comme des barbares et les dirigeants politiques de leur pays comme des êtres démoniaques qui menacent le monde entier.
Le bouleversement de toutes nos valeurs …
Toutes sortes de certitudes, pourtant prépondérantes et qui ont marqué les générations de nombreux pays européens dans les années qui ont suivi 1945, sont désormais tombées en désuétude ou dans l’oubli.
Combien de fois, ces dernières semaines ou ces derniers mois, me suis-je souvenu des 30 dernières années, du plan américain de «full-spectrum dominance» (domination totale), qui devait en définitive aboutir à la guerre en Ukraine, et de la vieille sagesse selon laquelle la volonté de puissance et la guerre impliquent non seulement la mort et la destruction, mais aussi le «bouleversement de toutes les valeurs.»
Je souhaiterais aujourd’hui, outre le «Journal russe», évoquer deux autres textes tirés d’une véritable mine d’or de documents de grande valeur, qui renvoient à une autre Europe, voire à une autre Allemagne.
Le premier de ces documents est un essai d’Adolf Süsterhenn paru dans le Rheinischer Merkur du 12 avril 19461, intitulé: «Freiheit und Recht» (liberté et droit). Adolf Süsterhenn était un spécialiste allemand en droit public ainsi qu’un homme politique. Considéré comme le «père spirituel» de la Constitution du Land de Rhénanie-Palatinat, il a été ministre en Rhénanie-Palatinat, membre du Conseil parlementaire chargé de rédiger la Constitution (Loi fondamentale) allemande, président de la Cour administrative supérieure et président de la Cour constitutionnelle de Rhénanie-Palatinat, ainsi que membre du Bundestag allemand. A Rheingönheim, sa ville d’adoption, il a été au nombre des fondateurs de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) en 1945.
… ou la liberté et le droit?
Selon Süsterhenn, le régime national-socialiste en Allemagne était avant tout caractérisé par un «système de non-liberté et de non-droit». Selon ses propres termes, l’absence de liberté et de droit «était, du point de vue spirituel, la pire des tortures, pire que la torture physique et les dommages matériels; car le système du national-socialisme, fondé sur l’asservissement et l’arbitraire, a porté atteinte au cœur de la personnalité humaine, à la dignité humaine en général».
Süsterhenn a défini en termes précis la signification exacte de la liberté et du droit, insistant sur la dichotomie inaliénable qui fige la liberté au droit. «La liberté», écrivait-il, «est un bien naturel auquel a droit tout individu en tant que tel. Elle résulte de la possibilité fondamentalement illimitée qu’a l’homme, indépendamment de toute contrainte extérieure, de développer et d’organiser ses aptitudes physiques et mentales, ses forces et ses capacités, de manière autonome et responsable. En tant qu’être doué de raison, l’homme ne peut se livrer à un dérapage irrationnel sans mettre en péril sa véritable humanité.
Citant un mot de Goethe à l’adresse du chancelier von Müller, l’essence de la liberté, continue Süsterhenn, consiste à «pouvoir accomplir, en toutes circonstances, ce qui est raisonnable». Le libre usage de la raison, du libre-arbitre et de la libre affirmation de soi qui résultent de la connaissance raisonnable des normes morales est le seul moyen permettant à l’être humain de dépasser le stade de la vie végétative et animale, soumis à la contrainte naturelle […], et de s’élever ainsi au rang d’homme véritable, de personnalité morale.
Et qu’en est-il du droit? «Or, c’est au droit qu’il revient d’organiser la coexistence sociale des individus libres au sein de la communauté, ainsi que de réglementer les rapports entre les différentes communautés humaines. […] Seul le droit est en mesure de garantir la liberté. Là où il n’y a pas de droit […], ce sont l’arbitraire et la violence qui règnent, c’est le triomphe de ce qu’on appelle le droit du plus fort.»
La menace d’un nouveau totalitarisme
Face au régime hitlérien allemand, Süsterhenn insiste sur ce que si le pouvoir étatique s’arrogeait à nouveau le droit de décider à lui seul de ce que sont la liberté et le droit, il y aurait le risque d’un nouveau totalitarisme. [mise en relief hd.]
Selon lui, ce danger existe en particulier sous le règne du positivisme juridique où le droit ne réside que dans la législation adoptée, ce qui avait précisément mené, en 1932 et 1933, à la dictature national-socialiste. L’article de Süsterhenn se conclut sur ces mots: «Toute réorganisation des rapports de droit public dans l’espace allemand doit s’inspirer des événements de 1933, car le danger des mouvements totalitaires perdure, même après l’élimination du national-socialisme. Quelle que soit la forme de la réorganisation, il faut éviter à tout prix qu’une concentration aussi importante du pouvoir étatique et du pouvoir réel ne se produise encore au niveau du gouvernement central […], sous peine de voir la liberté et le droit de nouveau en péril. Avant toute chose, il faut surmonter l’esprit du positivisme juridique et l’idée de la puissance absolue de l’Etat qui en découle et qui hante encore bien des esprits se voulant par ailleurs démocratiques.
Le principe suprême de toute politique doit être la reconnaissance de la règle selon laquelle l’individu et les communautés, qui font l’Etat, ne tiennent pas leurs libertés et leurs droits de l’Etat, mais que ces derniers sont de statut pré-étatique se trouvant par conséquent, en possession de droits pré-étatiques à eux, enracinés dans la nature de l’homme […].
Dans cette vue [celle du droit naturel, hd.] l’Etat qui, étant lui-même soumis au droit naturel, n’est pas le législateur à l’origine de tout droit et ne doit donc pas entraver l’épanouissement de la personnalité de l’individu ni s’approprier les domaines d’activité naturels des communautés pré-étatiques. Bien au contraire, sa mission est de protéger et d’aider les individus et les communautés qui en dépendent, et de leur garantir les libertés qui engendrent leur développement. […]
Le bien commun, c’est-à-dire la matérialisation de la justice sociale en tant que finalité suprême de l’Etat, constitue à la fois le fondement et la limite de son pouvoir en vertu du droit naturel. Selon ce dernier, l’état qui attente par la force aux libertés et aux droits de l’individu ou des formes naturelles de communauté telles que la famille, le corps de métier, la commune ou la patrie, se prive ainsi lui-même du fondement de son existence en termes de droit naturel et devient une sorte de Moloch qui dévore tout sur son passage […].»
«Que renaisse un peuple libre!»
Le second document se présente lui sous la forme d’à peine quelques page, se trouvant d’un projet de programme pour un parti politique qui date des mêmes années fatidiques pour l’Allemagne.2 Fin juin 1945, à Cologne, la commission chargée du programme du parti Démocrate-chrétien l’a adopté pour la CDU allemande. Intitulé «Appel au rassemblement du peuple allemand», ce texte se compose d’une analyse de la catastrophe qui avait failli anéantir l’Allemagne et d’un programme en 20 points succincts portant sur la reconstruction du pays. On mettra ci-dessous en exergue quelques unes de ses phrases-clés:
«C’est ainsi que trop de gens ont succombé à la démagogie national-socialiste, qui promettait à chaque Allemand un paradis sur terre. Dépourvus de repères moraux, ils ont succombé à l’orgueil racial et à l’ivresse du pouvoir nationaliste. La folie des grandeurs du national-socialisme s’est accompagnée de la soif de domination des militaristes et des grands patrons de l’armement. Au bout du compte ce fut la guerre, qui précipita tout le monde dans la ruine. Ce qui peut encore nous sauver en cette heure de détresse, c’est une réflexion sincère autour des valeurs de vie chrétiennes et occidentales […]. C’est pourquoi il faut en finir avec la dictature et la tyrannie, le sectarisme et le militarisme! Que renaisse un peuple libre, dont la loi fondamentale soit le respect de la dignité humaine. Une nouvelle Allemagne doit voir le jour, fondée sur le droit et la paix. Notre jeunesse doit réapprendre que ce n’est pas la puissance mais au contraire l’esprit qui fait l’honneur de l’Allemagne aux yeux du monde. La vérité, l’honnêteté et la fidélité à la parole donnée doivent guider notre vie publique. Que le mensonge, la dissimulation et l’hypocrisie, ces fléaux de l’hitlérisme, disparaissent à jamais. La justice sociale et l’entraide communautaire doivent protéger une nouvelle communauté nationale qui sache concilier la liberté individuelle, nous conférée par Dieu, et les exigences de la communauté avec ce que nous devons au bien commun.»
L’article 20 du document historique, dernier des «Principes directeurs pour la reconstruction de notre patrie», stipulait: «Le fondement de la politique étrangère allemande réside dans le respect envers les nations étrangères et le strict maintien des traités. Le peuple tout entier doit comprendre qu’une politique de violence et de guerre ne constitue pas seulement une faute commise à l’encontre de sa propre patrie, mais aussi un crime contre l’humanité. L’Allemagne doit être à la pointe de la réalisation des aspirations des peuples à une paix perpétuelle».
Jadis nous étions
plus proches de cet idéal
John Steinbeck et Robert Capa, Adolf Süsterhenn et les «Principes directeurs de Cologne» – tout cela remonte à plus de 75 ans. Peu après 1947, les préoccupations majeures liées à une guerre nucléaire, que ce soit en Union soviétique ou aux Etats-Unis, ont été couvertes par le bruit des tambours de la guerre froide. La réflexion sur le droit naturel, qui avait effectivement, après 1945, connu une renaissance en Allemagne, fut à nouveau refoulée dans les années soixante.3
En considérant le contexte actuel de l’Allemagne et de l’Europe de l’Ouest, on peut toutefois affirmer que nous trouvions, nous autres Allemands, jadis plus proches de cet idéal – même si les termes choisis à l’époque devraient en partie être retraduits aujourd’hui dans un langage plus actuel. Dans les années d’après-guerre, l’expérience d’une dictature totalitaire et de ses horreurs avait conduit bien des gens à une longue période de réflexion. L’Europe d’aujourd’hui pourrait tirer quelques leçons de ces expériences et de ces comportements pour empêcher à de nouvelles catastrophes.
Enfin, toute une série de questions s’imposent, centrées sur celle: pour quelle raison les convictions, jusqu’ici justifiées, sont-elles à présent écartées ou abandonnées? Ensuite, puisqu’il s’agit là également d’une question à dimension socio-psychologique: avec toutes nos belles idées, quelle est notre position personnelle par rapport au pouvoir actuel et réel? Comment éviter à se prosterner intérieurement devant lui? Et, pour ceux qui y aspirent toujours, dans leur for intérieur, au pouvoir: comment se comporteront-ils pour contribuer effectivement à retrouver l’accord avec ce que l’on sait être juste?•
*«Journal russe», édition française, (Gallimard) Paris, 2022, 304 p.
1Bucher, Peter (éd.) Nachkriegsdeutschland 1945–1949. Quellen zum politischen Denken der Deutschen im 19. und 20. Jahrhundert. Freiherr-vom-Stein-Gedächtnisausgabe, Band X, Darmstadt 1990, édition spéciale 2011, p. 165ss.
2loc.cit. p. 27ss.
3v. Nestor, Moritz. «Die Renaissance des Naturrechts nach 1945», https://naturrecht.ch/wp-content/uploads/02-Renaissance-des-Naturrechts-nach-1945.pdf ; et Künnecke, Arndt. «Die Naturrechtsrenaissance in Deutschland nach 1945 in ihrem Historischen Kontext – mehr als nur eine Rechtsphilosophische Randnotiz?»; (La renaissance du droit naturel en Allemagne après 1945 dans son contexte historique – plus qu’une simple note à la marge dans le domaine de la philosophie du droit?) https://dergipark.org.tr/tr/download/article-file/7071
km. Le 5 novembre 2022, on a lu, sur vaticannews.va/fr, une dépêche intitulée: «L’évêché de Münster a qualifié d’‹incompréhensible› le décrochage du crucifix historique situé dans la salle de la Paix de l’hôtel de ville de Munster. […]
L’évêché se réfère à une demande du ministère allemand des Affaires étrangères selon laquelle la ville de Münster devait retirer le crucifix historique à l’occasion de la réunion du G7 dans la fameuse «salle de la Paix» [il est installé dans ce lieu, depuis 1540, au centre de la parois du Nord, merveilleuse exemplaire d’art gothique profane, comme la fameuse salle de la Paix toute entière, visitée chaque année par une centaine de milliers de touristes du monde entier]. Selon la ville de Münster, cette décision a été prise en raison de la participation à cette réunion de personnes de différentes religions.
Comme le communique l’évêché de Munster, cette intervention «correspond malheureusement à une conception restreinte de la tolérance», la croix «représentant –même si cette signification n’a pas été et n’est pas toujours respectée – la tolérance, le pacifisme et l’humanité. La croix représente la foi que la violence et la mort seront surmontées. La croix représente donc exactement les objectifs visés par les ministres des Affaires étrangères visés à Munster.»
Le fait que les ministres des Affaires étrangères aient choisi, pour leurs délibérations, la salle de la paix de Munster (salle dans laquelle la Paix ouestphalienne avait été conclue en 1648) renouant ainsi avec l’histoire, avait été bien accueilli. Les traditions et les symboles qui y sont liés, sont l’expression de valeurs, d’attitudes et de convictions religieuses, ne peuvent toutefois pas être simplement ‹détachés›, poursuit la déclaration épiscopale. «Au contraire, il peut être utile de s’y intéresser et de s’y confronter. C’est ce que nous aurions souhaité. […]»
Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères avait justifié la mesure par le protocole. Il a notamment affirmé que la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock (Les Verts), n’était pas concernée par le décrochage du crucifix. Baerbock elle-même a entre-temps regretté la décision d’enlever la croix pour la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7. Selon elle, il s’agissait d’une mesure purement organisationnelle, ne relevant point du politique, comme elle a déclaré lors de la conférence de presse finale à Munster. Elle n’en avait été informée que le matin même. Même si la salle de la Paix de l’hôtel de ville, lieu historique, avait dû être aménagé en salle de conférence, la croix y aurait eu sa place. «Il aurait été bon qu’elle n’ait pas été déplacée», a déclaré Baerbock. Nous abandonnons à nos lecteurs d’évaluer la crédibilité de cette déclaration a postériori de Mme Baerbock.
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