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Il va de soi aujourd'hui que Montaigne est notre ami. Il nous captive, nous émeut, nous persuade. Pourtant, Montaigne nous trompe. Il nous conduit par le bout du nez
Échapper à son charme pour saisir ce qu'il a vraiment voulu dire, pénétrer dans l'atelier pour découvrir ce que son entreprise comporte d'audace et de ruse, de vertu et de vice, de vérité et de mensonge : tel est le but de cet ouvrage. En comprenant le philosophe comme il s'est compris lui-même, nous verrons plus clair dans ce que nous sommes devenus après lui et, pour une part, à cause de lui.
Dans cet essai magistral, Pierre Manent ne se contente pas de présenter à nouveaux frais l'oeuvre d'un auteur décisif de notre modernité : ce sont les valeurs de l'homme moderne qu'il interroge à travers lui.
La doctrine des droits de l'homme est devenue l'unique référence légitime pour ordonner le monde humain et orienter la vie sociale et individuelle. Dès lors, la loi politique n'a plus d'autre raison d'être que de garantir les droits humains, toujours plus étendus. La loi ne commande plus, ne dirige plus, n'oriente plus : elle autorise. Elle ne protège plus la vie des institutions - qu'il s'agisse de la nation, de la famille, de l'université -, mais donne à tout individu l'autorisation inconditionnelle d'y accéder. L'institution n'est donc plus protégée ni réglée par une loi opposable à l'individu ; celui-ci jouit d'un droit inconditionnellement opposable à l'institution. Pierre Manent montre que cette perspective livre les éléments constituants de la vie humaine à une critique arbitraire et illimitée, privant la vie individuelle comme la vie sociale de tout critère d'évaluation. Une fois que sont garantis les droits égaux de faire telle action ou de conduire telle démarche, il reste à déterminer positivement les règles qui rendent cette action juste ou cette démarche salutaire pour le bien commun. La loi naturelle de la recherche du bien commun se confond avec la recherche des réponses à la question : comment orienter ou diriger l'action que j'ai le droit de faire ?
La cité est la source première du développement occidental. Avant cette invention, les hommes vivaient selon l'ordre relativement immobile des familles. Avec la cité, l'humanité s'engage dans ce nouvel élément qu'est le politique entendu comme gouvernement de la chose commune, et l'histoire de l'Occident devient alors celle de ses quatre grandes formes politiques : la cité donc, puis l'empire, l'Église et la nation, chaque nouvelle forme résultant de la précédente qui, parvenant au bout de ses possibilités, suscite la suivante.
Pendant une grande partie de son histoire, l'Occident restera incertain de sa forme politique, hésitant entre la cité, l'empire et l'Église, jusqu'à ce que soit élaborée la forme politique qui permettra aux Européens de se gouverner enfin de manière rationnelle : la nation. Cependant cette forme à son tour s'est détruite elle-même dans les guerres « hyperboliques » du XXe siècle, et nous sommes aujourd'hui à la recherche d'une nouvelle forme politique.
Cette étude s'efforce de retracer l'histoire politique, mais aussi intellectuelle et religieuse de l'Occident en la rattachant sans cesse à la question politique centrale : comment nous gouverner nous-mêmes ?
En couverture : Fra Carnevale, Cité idéale, huile sur bois, vers 1480. © Walters Art Museum, Baltimore / The Bridgeman Art Library.
La réponse aux attentats de janvier 2015 appelait un renouvellement des idées, des dispositions et des actions de notre pays. Perdurent au contraire les manières de penser les plus paralysantes : la «laïcité» serait la solution au «problème de l'islam», l'effacement de la présence publique du religieux serait la solution au problème des religions. Tout est faux dans cette thèse. Au lieu de chercher une neutralité impossible, qui couvrirait en fait une guerre sournoise, nous devons accepter et organiser la coexistence publique des religions, leur participation à la conversation civique.En entrant dans la communauté nationale, l'islam est entré dans une nation de marque chrétienne, où les juifs jouent un rôle éminent. Toute politique qui ignore cette réalité court à un échec cuisant, et met en danger l'intégrité du corps civique. Il s'agit donc, tout en préservant la neutralité de l'État, de faire coexister et collaborer ces trois «masses spirituelles». Loin que la mondialisation réclame l'effacement de la nation et la neutralisation de la religion, c'est son indépendance politique et spirituelle, et son ouverture au religieux, qui permettront à la France de franchir en sureté et avec honneur la zone de dangers dans laquelle elle est entrée.Pierre Manent a été directeur d'études à l'EHESS. Membre fondateur de la revue Commentaire, il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels: La Cité de l'homme (1994), La Raison des nations (2006), Les Métamorphoses de la cité (2010), Montaigne. La vie sans loi (2014).
« Aujourd'hui, la faculté humaine qui reçoit toute l'approbation, c'est l'imagination. Or je n'ai pas d'imagination, je ne suis pas un artiste et je n'ai pas l'ambition de créer. En revanche, je voudrais comprendre.
Comprendre quoi ? Comprendre ce qui est. Or comprendre ce qui est ne motive guère les hommes d'aujourd'hui. Rousseau, grand maître des Modernes en cela, disait : "Il n'y a de beau que ce qui n'est pas." Au fond, pour moi, c'est le contraire, je ne suis intéressé que par ce qui est. Et c'est peut-être pour cette raison que, au moins depuis ma maturité, je n'ai jamais été de gauche : la gauche préfère imaginer une société qui n'est pas, et j'ai toujours trouvé la société qui est plus intéressante que la société qui pourrait être. »
Depuis une trentaine d'années, Pierre Manent creuse un sillon aussi original que discret dans le paysage intellectuel français. Ces entretiens veulent en restituer le mouvement et les étapes : la passion précoce pour la politique éveillée par un père communiste ; la découverte de la religion catholique dans la khâgne toulousaine de Louis Jugnet ; l'entrée à Normale Sup et le choix de la philosophie politique ; la rencontre décisive avec Raymond Aron ; la fondation de la revue Commentaire... Ainsi viennent au jour les caractères d'une démarche personnelle : la lecture inlassable des grands auteurs, la conviction qu'une science politique demeure possible à l'ère du relativisme, un certain « regard politique », enfin, qui rend intelligible le monde contemporain.
Ces entretiens sont une vivante introduction au travail de Pierre Manent, et notamment aux Métamorphoses de la cité qui paraissent simultanément. Les deux livres partagent en somme la même ambition : « Toute notre histoire, se déployant à partir de notre nature politique, voilà ce que je voudrais donner à voir et à comprendre. »
L'éducation est, pour les sociétés démocratiques, un problème et un enjeu majeurs. S'il est vrai que nulle société ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les conditions qui permettront d'assurer la bonne transmission des savoirs et des pratiques sans lesquels elle ne pourrait subsister, il n'en demeure pas moins que le problème de l'éducation paraît singulièrement aigu pour les sociétés démocratiques et modernes qui se doivent d'articuler les exigences de l'éducation aux valeurs de l'individualisme.
On parle communément d'une " crise de l'éducation ", et l'on associe parfois celle-ci à la mise à mal de l'autorité. Autour de ce thème, se livre aujourd'hui un dur combat d'idées sur la pédagogie de l'âge démocratique. De quelle nature est cette crise de l'éducation ? Et quelles solutions pouvons-nous envisager ? Albert Jacquard, Pierre Manent et Alain Renaut en débattent et font émerger, à cette occasion, des clivages qui permettent d'éclairer d'un jour nouveau ces interrogations.