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Nyon 2001:
Il faut remonter 21 ans en arrière pour se reporter au moment de cette Fête fédérale, à laquelle Christian Stucki participe sans la pression de fournir une performance. «Le résultat n’avait pas d’importance, le but était de participer», raconte Christian. A 16 ans, il est le plus jeune de tous les lutteurs. Cette première Fête fédérale a beau remonter à plus de la moitié de sa vie, il s’en souvient comme si c’était hier. Même s’il doit s’avouer vaincu après quatre passes, l’expérience demeure positive. «Il y avait moins d’animation qu’aujourd’hui. Une arène, un chapiteau, un gril et voilà. Et pourtant, j’étais déjà submergé par l’ambiance», explique-t-il. En plus de repartir avec des images plein la tête, il ramène chez lui une étagère à vin, en souvenir de la Romandie.
Lucerne 2004:
«A l’époque, je n’étais pas très futé», avoue le lutteur en repensant à cette période. Qu’entend-il par là? «J’avais 19 ans, j’étais jeune et idiot», affirme-t-il en riant. «Je voulais vivre ma vie et ne pas tout investir dans le sport.» Il devient pourtant de plus en plus performant dans la sciure, peut-être aidé par sa nonchalance. Grâce à sa première victoire, obtenue l’année précédente, et à sept couronnes en 2004, il fait partie des figures montantes et du cercle élargi des favoris. Il se souvient autant de sa performance en lutte que de la fête en elle-même. Une victoire contre Stefan Fausch en première passe et la suivante contre le futur roi, Nödli Forrer, lors d’un combat de géants. Ensuite, il bat Benji von Ah en troisième passe et Stefan Burkhalter en quatrième. «Et puis, comme souvent, le dimanche matin cause ma perte; j’ai perdu cette fois contre Pippo Laimbacher.» Ses autres victoires contre Bruno Dober, Werner Vitali et Bruno Müller lui permettent d’atteindre le rang 3b et de gagner une moto. Il se souvient également de l’envergure exceptionnelle de la fête et de sa notoriété grandissante: «Je pense que la diffusion en direct à la télévision suisse a été l’élément déclencheur de l’essor de la lutte les années suivantes.»
Aarau 2007:
Christian Stucki fait son grand retour. Deux ans auparavant, le natif du Seeland reçoit au lac Noir un coup au tibia à première vue peu grave. Sans se faire de souci, il entre à l’armée. La douleur se faisant insupportable, il se rend finalement chez le médecin. A cause d’une forte fièvre, il est envoyé en urgence à l’hôpital. C’est grave, mais l’amputation de la jambe peut être évitée. Après une greffe de peau, Christian a une jambe ouverte pendant seize mois et ne peut pas faire de lutte pendant vingt mois. «Beaucoup de personnes avaient déjà tiré un trait sur moi et annoncé que je ne reviendrais jamais. C’était peut-être un mal pour un bien et l’électrochoc que j’attendais.» Motivé par les sceptiques et par la longue pause, il se remet à lutter, dans tous les sens du terme. Lors de la Fête fédérale à Aarau, il parvient à revenir au plus haut niveau, se classe au rang 4a et meilleur Bernois.
Frauenfeld 2010:
Vainqueur à Kilchberg (ZH), il est le favori numéro 1 pour conquérir le trône. Même s’il a déjà fait ses preuves à maintes reprises, sa forme physique fait couler beaucoup d’encre. Ce géant d’1 m 98 pour 150 kilos en est conscient. «Arrivera-t-il au bout des deux jours ou au moins du premier? disait-on. Les gens parlent beaucoup, il faut savoir en faire abstraction.» La deuxième question est: y aura-t-il enfin de nouveau un roi bernois? Oui, mais ce ne sera pas Christian Stucki, plutôt Kilian Wenger. «J’y étais presque, c’est ma faute», affirme Christian en tirant un bilan pragmatique du troisième rang qu’il a décroché. Il est certes déçu, mais fait la fête avec ses collègues de la fédération. «Il y avait une bonne ambiance. Nous avons bu quelques verres ensemble jusqu’à environ 3 heures du matin.» Cela se poursuit dans les chambres, dans la caserne et sur la Waffenplatz. Pour Christian, la victoire d’un «athlète jeune, beau, fort et exemplaire sur toute la ligne» comme Kilian Wenger a renforcé l’intérêt croissant du public pour la lutte.
Berthoud 2013:
La Fête fédérale au pays! «On dort toujours mieux dans son propre lit.» Pour le logement, on ne peut pas faire mieux. Or, sur le plan physique, Christian Stucki ne se présente pas dans les meilleures conditions. Six semaines plus tôt, au Rigi, il se déchire deux ligaments à la cheville. Il arrive pourtant jusqu’à la passe finale à Berthoud. Cela ne suffira pas: après 11 minutes 45, il s’incline devant Matthias Sempach. Christian ne sera pas roi, une fois de plus. Il acquiert cependant le titre de roi des cœurs après sa défaite grâce à un geste spontané: alors qu’ils sont encore debout dans la sciure, Christian embrasse Matthias Sempach sur le front. Un moment inoubliable: «Ce n’était pas prévu. C’était un instant de pure reconnaissance envers Matthias. Des souvenirs sont remontés à la surface: âgés de 7 et 8 ans, nous nous entraînions en commun, nous avons passé notre jeunesse ensemble. Cela crée des liens.» La déception de ne pas avoir remporté le titre est palpable ce soir-là. «Je m’aperçois que je suis épuisé physiquement et mentalement. Je prends congé assez tôt et je sors par-derrière.»
Estavayer 2016:
«Ma pire Fête fédérale.» Une scène aurait pu passer inaperçue dans cette immense arène si elle n’avait pas été retransmise à la télévision et fait sourire des millions de Suisses. Xavier, le fils de Christian, âgé de 3 ans et habillé pareil que son père en chemise edelweiss rouge foncé et en culotte de lutte, glisse à son père après la huitième et dernière passe: «Papa, je veux aller me baigner maintenant!» Tous deux quittent ainsi l’arène main dans la main. Christian le confie: Xavier est effectivement allé se baigner après. Pas dans la piscine extérieure, mais dans le vestiaire des lutteurs. «La déception est alors passée au second plan.» Même si la famille lui permet de relativiser, il se retire certain d’une chose: «Je ne peux pas continuer ainsi. J’ai besoin de changement.»
Zoug 2019:
Christian Stucki n’a jamais été aussi en forme. Depuis deux ans, il s’entraîne chez Tommy Herzog. L’ancien bobeur est coach de musculation et de condition physique; il lui apporte aussi un soutien au niveau du mental. «Il m’a posé des limites et fait comprendre que je ne pouvais pas faire plaisir à tout le monde.» A Zoug, cela voulait dire concrètement: après chaque passe, le champion signe certes quelques autographes et se prête à quelques photos, mais il prend ensuite la direction du vestiaire sans tarder. «J’ai remarqué que le public pardonne, si on lui donne quelque chose en retour.» Christian souhaite offrir des performances sportives. Après six passes, dont deux au résultat nul, il est persuadé qu’il ne va pas y arriver, une fois de plus. Quand il apprend qu’il est tout de même qualifié pour la passe finale, le doute le submerge. «J’étais dépassé. De vraies montagnes russes sur le plan émotionnel.» Tommy Herzog, son entraîneur, joue un rôle clé en trouvant les bons mots: il lui fait comprendre que sa famille est fière de lui quoi qu’il arrive. «Là, j’ai fondu en larmes.» La passe finale ne dure que 42 secondes; Christian finit par mettre sur le dos Joel Wicki, venu de Suisse centrale. «Quand j’ai entendu l’arbitre prononcer «bon», je me suis senti libéré d’un poids. Je faisais toujours partie des principaux favoris, sans jamais concrétiser. Cette fois-ci, cela a marché, grâce aussi à une dose de chance.» Cette nuit-là, quand Christian rentre à vélo en ville vers son logement, on sait qu’il gardera les pieds sur terre, même en tant que roi. Un long voyage à pied se profile aussi à l’horizon pour Willi, le père de Christian: il a promis de randonner de Zoug jusqu’à sa maison de Büren (BE) si jamais son fils devenait roi. Soit une centaine de kilomètres.
Pratteln 2022:
Après deux ans de pandémie rythmés par les annulations de la Fête fédérale, on peut enfin lutter de nouveau. A peine la saison du roi pour la remise en jeu du titre a-t-elle commencé qu’elle se termine déjà: en avril, Christian se blesse à l’épaule droite, alors qu’il avait déjà cassé son épaule gauche en août 2021 et qu’une opération avait été nécessaire. Cette déchirure partielle des tendons de l’épaule impose un repos de plusieurs semaines. Le lutteur pense à arrêter, décide finalement de tenter un retour. «Si cela marche, tant mieux, sinon tant pis», annonce-t-il, plus laconique que d’habitude. Selon son coach, «sa force primaire est énorme et, même après une longue pause, il n’en perd pas beaucoup». C’est un autre problème qu’il faut surmonter. «Pour un entraîneur, le mental de Christian est le plus gros défi.» En d’autres termes: «Il se met beaucoup de pression et vise trop la perfection, encore plus en tant que roi.» C’est pour cela que Tommy Herzog est convaincu que le fait de ne plus vraiment être le centre de l’attention convient mieux à son poulain. «Si l’épaule tient, tout est possible.» Même si elle ne tient pas, le roi Christian Stucki aura marqué la sciure de la Fête fédérale de son empreinte. Elle n’est pas près de s’effacer.