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lundi 16 février 2015
à propos de L'Homme sans empreintes, d'Eric Faye
Un écrivain énigmatique qui empruntait de multiples identités, sa veuve et sa dernière amante. Des biographes obsédés par leur difficulté à définir le portrait précis de celui qui a tout fait pour brouiller les traces de son passé. Entre ces personnages se tisse un réseau de demi-vérités, un jeu de masques, où chacun s'invente des fragments de vie ou s'approprie celle d'un autre. Dans un pays imaginaire appelé le Costaguana, situé en Amérique centrale, le romancier B. Osborn vient de mourir. Il était connu par son goût du secret, ce qui semble un exercice compliqué ayant atteint un certain niveau de célébrité. Peut-on se faire oublier lorsqu'on publie des romans à succès, adaptés au cinéma ? L'expression populaire « rançon de la gloire » prend ici tout son sens. B. Osborn paie un prix très élevé pour conserver l'anonymat désiré. Il est en permanence aux aguets, redoutant aussi bien les journalistes que de légendaires persécuteurs qu'il aurait semés jadis en Allemagne ; l'une de ses ruses consiste à se faire passer par son propre agent littéraire, un dénommé Stig Warren, Américain d'origine suédoise, qui correspond avec les éditeurs et signe des contrats à la place d'un Osborn perpétuellement souffrant ou empêché. C'est sous l'apparence de Warren qu'il épouse Aurelia, une jeune traductrice du pays. La disparition d'Osborn / Warren ne signifie pourtant pas la fin des questions, mais le début d'une autre enquête. Peut-être parce qu'il a vécu plusieurs vies et que la mort est pour les siens un nouveau départ vers un lieu inconnu.
Aurelia, la veuve de B. Osborn reçoit chez elle une femme qui se fait appeler Rebecca Donegal, encore un pseudonyme et une fausse identité : celle d'une chercheuse en littérature d'une université américaine. En réalité, Rebecca est une archéologue installée au Costaguana, ayant voué toute sa vie à l'étude de géoglyphes tracés sur le sol, vestiges uniques d'une civilisation disparue. La reconstitution d'une histoire à l'aide de morceaux épars est sa passion, et elle s'y adonne auprès des proches de son ancien amant, sans dévoiler son propre rôle. Rebecca trouve pourtant chez la veuve une interlocutrice méfiante. Peu à peu, le lecteur comprend que cette dernière est davantage que la gardienne jalouse de l’œuvre et du souvenir de l'écrivain. Il y a eu une complicité dans la supercherie, mais Rebecca ne parvient à distinguer des vérités dans un édifice de mensonges si patiemment bâti. Sa seule piste est la biographie écrite par un certain Aguila Mendes, qui s'est autrefois lancé à la poursuite de l'écrivain, au point de le terroriser et de le faire fuir.
J'étais venu au monde pour lui arracher son masque, éclairer la grande nuit biographique tombée sur une œuvre que je relisais en passant chaque ligne au peigne fin du soupçon. Sous chacune de ses œuvres à double fond coulait, si l'on peut dire, une autre œuvre, souterraine, dont je sondais la profondeur. Ma proie me rappelait le premier empereur de Chine, dont on n'ouvrait pas la tombe tumulus, deux mille ans après, par crainte des nappes de mercure censées protéger le défunt. Osborn, à sa manière, vivait dans une dimension parallèle à la nôtre, guère éloignée de l'au-delà, à l'écart des pillards de toute nature. Comme j'aurais aimé devenir le seul être dans la confidence, l'exception touchée par la grâce ! (p. 123)
Il y aura un second biographe, Allemand cette fois, pour tenter de résoudre l'énigme de l'existence d'Osborn. Le récit s'inspire de certains épisodes de la vie de B. Traven, l'écrivain aux divers pseudonymes, langues, nationalités, connu pour avoir méthodiquement mené les journalistes et d'autres critiques vers des fausses pistes. La volonté, généralement incomprise, d'occulter la chronologie ordinaire derrière un jeu romanesque, qui finit par éveiller une plus grande curiosité chez certains que les romans eux-mêmes, et l'attitude des héritiers qui tentent maladroitement de protéger cette volonté au-delà de la mort, ainsi que la frontière ténue entre le chercheur et le prédateur n'est pas sans rappeler l'intrigue des Papiers d'Aspern de Henry James. Comme le narrateur dans la nouvelle de James, les chercheurs / admirateurs tiennent ici un rôle trouble, des détectives immoraux dont les motivations hésitent entre la vanité personnelle de celui qui veut s'attribuer une découverte majeure et l'estime sincère d'une œuvre. L'erreur des « crapules littéraires » -publishing scoundrel chez James- est de délaisser l'incertitude de la fiction pour s'intéresser à des petits détails qui semblent sûrs. Cela revient à trahir la mémoire et violer les espaces privés, sans en apprendre davantage, car la finalité des artifices et autres dissimulations restera mystérieuse. Osborn n'apparaît pas comme un réfugié politique ou même un criminel en fuite, mais peut-être comme un artiste pour qui l'éternel recommencement est la seule façon d'effacer ses propres échecs. Les personnages de L'homme sans empreintes construisent cependant un homme de papier, à partir de lettres volées et de formulaires administratifs, mais quelque chose d'essentiel leur échappe toujours et chaque éclairage crée de nouvelles ombres.
L'Homme sans empreintes, d'Eric Faye, Éditions Stock 2008
Garenne énigmatique : inspirée d'une phrase de Mark Twain : Everyone is a moon, and has a dark side which he never shows to anybody
jeudi 12 février 2015
À propos de Nous l'appelions Em, de Jerry Pinto
Les fragments d'une vie de famille inhabituelle, parce qu'éprouvée par un trouble difficile à comprendre, la bipolarité, sont ici rassemblés dans un récit qui prend de multiples directions. Il y est question de maladie psychique, de traumatismes liés à la pauvreté et l'exil, de conservatisme social qui laisse peu de place aux aspirations personnelles, d'amour et de maternité. Au centre de cette histoire, le personnage d'Imelda, surnommée Em par ses enfants. Em habite un quartier modeste et tranquille de Bombay, avec son mari Augustin, dit Monsieur Hmm, et ses deux enfants, le narrateur et Susan, qui commencent leurs études universitaires. Augustin gagne bien sa vie, aime sa femme, mais celle-ci est atteinte d'un mal étrange, qui la fait osciller entre la lucidité et le délire. Em est tour à tour qualifiée de bipolaire, ou de maniaco-dépressive, mais elle-même se définit comme « folle ». Cependant, rien n'est davantage flou que ces étiquettes, qu'elles soient savantes ou injurieuses, et le rôle du narrateur sera de s'intéresser à ses racines familiales pour tenter d'expliquer la souffrance qui les frappe tous et qui modifie leur perception du monde.
Sa recherche est éparpillée, autant dans la chronologie que dans les thèmes, aussi désordonnée que la vie quotidienne d'Em et les siens. Les dialogues sont nombreux ; ils soulignent les phases euphoriques d'Em, lorsqu'elle ne tient pas en place, et raconte des histoires scabreuses portant sur des méthodes contraceptives surannées, sur sa vie sexuelle et sur ses rêves brisés. Parfois, le discours est parasité par des idées fixes, des jeux de mots, des répétitions ou des digressions, et surtout par une constante impression d'étrangeté issue de la façon distanciée dont Em s'adresse à ses enfants, comme s'il s'agissait de deux adultes qu'elle vient de rencontrer.
Les conversations avec Em pouvaient ressembler à des déambulations dans une ville inconnue, où tout chemin emprunté était susceptible de bifurquer brusquement, vous entraînant avec lui. Il fallait sans cesse s'efforcer de retrouver la route principale si on espérait arriver quelque part. (pp. 36-37)
Le narrateur ne s'arrête pourtant pas aux bizarreries de langage d'Em -qui sont par ailleurs mises en corrélation avec d'autres questions, comme le plurilinguisme et le mélange culturel dans lequel ils baignent en permanence. Il veut en savoir plus en interrogeant son père, en lisant les lettres qui racontent la jeunesse de sa mère. On découvre ainsi la migration, le déclassement, l'adaptation pas toujours simple des familles originaires de Goa à la société indienne. Tous les personnages sont catholiques, et la religion joue un rôle essentiel dans leur comportement, avec un catholicisme mâtiné de coutumes locales. Em est issue d'une famille appauvrie, chassée de Birmanie par la guerre. Dès son adolescence, elle devient le seul soutien financier pour ses parents, et ne se marie qu'après des fiançailles longues de douze ans. Le milieu assez puritain où les jeunes filles sont élevées -cette partie du roman se déroule pendant les années 1950-1960- tient plus du cocon que du carcan. La jeune Imelda est heureuse en tant qu'enseignante dans une école tenue par des religieuses, elle le sera plus tard également dans une relation chaste avec son fiancé. Il n'est pas question de violence ou de mariage arrangé, mais, en revanche, la liberté individuelle est lentement mais sûrement grignotée, par des convenances qui semblent anodines, voire bienveillantes au départ, mais qui finissent par créer une prison où les gens se laissent volontairement enfermer -comme le fait de se marier ou d'avoir des enfants « parce que tout le monde le fait »-. Si le narrateur explore ce passé, c'est aussi pour connaître le moment précis où les premiers épisodes dépressifs, annonciateurs de la maladie d'Em ont commencé à se manifester, leur possible rapport avec un passage à l'âge adulte où la liberté de choix a manqué, ce qui met en lumière la situation de perplexité et d'incompréhension dans laquelle peuvent se retrouver les proches d'une personne atteinte de ce que la médecine du XIXe siècle appelait la « maladie circulaire », qui alterne des périodes d'exaltation avec des phases de profonde dépression.
Dans ce contexte, les enfants acquièrent rapidement des réflexes et des comportements adultes, comprenant la fragilité de l'un de leurs parents, mais la suite est forcément triste, car Em connaîtra l'inefficacité des médicaments, les séjours en hôpital psychiatrique et même les électrochocs. Les hésitations et les tâtonnements de la psychiatrie correspondent à ceux de l'entourage, et il faudra la rencontre avec un médecin davantage compréhensif pour que la famille se voie peu à peu délivrée du sentiment de culpabilité, et pour que l'état d'Em s'apaise enfin.
Nous l'appelions Em, de Jerry Pinto, traduit de l'anglais (Inde) par Myriam Bellehigue, Actes Sud, 2015
mardi 3 février 2015
à propos de San Michele, de Thierry Clermont
Les étrangers à Venise n'ont qu'une envie, qui n'a rien de secrète : être des Vénitiens, faire partie de la ville, s'inscrire dans son histoire et se fondre dans ses paysages. Parfois, la vie à Venise ne suffit pas à ces amoureux exigeants, assoiffés de poésie, d'images et de notes. Ils ne se résignent pas à être des touristes indifférents, des voyageurs érudits ou des hôtes de marque. Pour ces conquérants discrets, qui peuvent être aussi bien des artistes célèbres que des personnages légendaires, il y a San Michele, l'île cimetière de la lagune, seule demeure leur permettant de rester définitivement à Venise. Une île des morts où les monuments funéraires évoquent un monde d'hier, toujours décadent et toujours presque miraculeusement maintenu à flot, fait de luxueuses chambres d'hôtel, de promenades nocturnes en gondole et de suicides romantiques, où se croisent le souvenir d'artistes et écrivais, comme Ezra Pound, Robert Browning, Joseph Brodsky, Stravinski, Luigi Nono ou Henry James, mais aussi celles de centaines d'anonymes. Des enfants décédés en bas âge, des jeunes gens dont la tombe rappelle leurs goûts et leurs passions, voire des statues dont nul ne sait si elles représentent quelqu'un ayant réellement vécu ou une figure romanesque, doublement fantomatique. À la fois guide d'une Venise insolite et récit de fiction, -et illustré par de nombreuses photographies de l'auteur- San Michele nous entraîne dans des lieux ombragés, davantage singuliers que tristes, où les morts résistent à l'oubli.
À l'écart du bruit et de la foule, le narrateur se laisse guider par une femme aimée, Flore, -une « Muse tragique »- qui lui échappe constamment au gré d'étranges caprices et obsessions mystiques, tout en lui laissant découvrir par lui-même les tombeaux les plus originaux ou les plus énigmatiques. Et, parmi eux, celui de la Princesse Sonia, jeune voyageuse russe, qui se serait suicidée, suite à un chagrin d'amour, habillée de soie rose. Ce drame aurait eu lieu au début du XXème siècle, pendant le carnaval, et le conditionnel s'impose, car ce fait divers glisse rapidement dans la légende, impossible à vérifier ; se non è vero, è ben trovato. L'irréel et le sublime font partie de l'atmosphère de Venise. Les visites du cimetière, organisé selon la religion des défunts, avec des divisions catholique, évangélique et orthodoxe se poursuivent au rythme des saisons. On retrouve les tombes de très jeunes enfants, et leur trace dans les mémoires se cristallise en une liste de prénoms, les familles de la ville (seuls les habitants de Venise peuvent, en principe, être enterrés à San Michele), et, bien entendu, les étrangers illustres : poètes, musiciens, scientifiques... Il y a aussi les absents, ceux qui font partie de l'histoire et l'imaginaire vénitiens, mais dont le tombeau se trouve ailleurs, comme Casanova, ou Richard Wagner, qui aurait pu aussi avoir une place à San Michele. Chez d'autres, les églises, palais et canaux sont le décor éphémère d'une phase mélancolique. La pensée de la mort favorise l'introspection, mais aussi une certaine légèreté, en accompagnant les vivants à travers des épitaphes, rites et coutumes qui maintiennent un lien entre passé et présent. En s'intéressant à ce que les morts ont voulu dire. Mais le récit suggère également les aspects dangereux de cette fascination pour le déclin et les lieux abandonnés, avec des hantises qui se développent au milieu des ombres.
Thierry Clermont, San Michele, ed. Du Seuil, Fiction & Cie, 2014
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