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Cet article est une préparation en vue de ma défense de thèse.
Le sujet
Ma thèse porte sur le « discours sur la spiritualité » en théologie. Elle s’intéresse à la manière dont on parle de la spiritualité et à ce que l’on fait quand on parle de spiritualité. J’en viens à ce thème parce que le lexique de la « spiritualité » s’est établit dans le langage courant et dans des textes de lois et des règlements, mais aussi parce qu’il est investi par les communautés religieuses, par les Eglises et qu’il fait l’objet de recherches en théologie académique.
Pour travailler ce thème je suis passé par quatre grandes étapes : (i) la reconstruction d’un arrière-plan ecclésial et académique pour le travail sur la thématique de la « spiritualité » en théologie protestante ; (ii) une comparaison entre les tentatives de définitions de la « spiritualité » en théologie récente et la manière dont certaines institutions non-religieuses définissent la « spiritualité » ; (iii) une série d’études comparatives au sein de la dogmatique réformée qui vise à dégager les conditions pour un discours théologique sur la « spiritualité » ; (iv) un essai de discours doctrinal sur la « spiritualité ».
La problématique
Convergences
En comparant la manière dont la théologie et certaines institutions définissent la spiritualité, je suis arrivé aux constats suivants : il y a d’une part une convergence dans la centralité accordée à la personne dans la thématisation de la spiritualité. En théologie, la spiritualité tend à désigner un processus d’évolution et de transformation du Soi, en référence à des vécus concrets. Sur le plan des institutions, l’intégration du lexique de la « spiritualité » vise à faire de la place à la personne individuelle, à ses décisions, son identité, ses valeurs, etc.
Cette convergence peut nous mener à un premier seuil d’une définition générale de la spiritualité. La « spiritualité » désigne les moments (espace-temps et pratiques) où la personne advient à elle-même par l’exploration pratique et discursive de son expérience de l’ultime, ainsi que par les tentatives d’explicitation de cette expérience.i
Divergences
Sur le fond de cette convergence, il faut également attester d’une importante divergence : les définitions théologiques affirment avec force la primauté de l’action de Dieu dans la spiritualité. S’il y a spiritualité, c’est parce que Dieu a agit le premier en faveur de la personne. À l’inverse, dans l’intégration institutionnelle de la « spiritualité », c’est précisément la suspension de toute détermination théologique de la transcendance qui ouvre l’espace discursif et pratique pour l’advenue de la personne à elle-même. C’est parce que l’institution se refuse à déterminer trop précisément ce que recouvre le lexique de la « spiritualité » que ce lexique permet l’expression et l’exploration individuelle de la subjectivité personnelle.ii
Problème et question centrale
Pour la théologie, il y aura donc une tension importante dans la définition de la « spiritualité » entre l’affirmation de la primauté de l’action de Dieu et l’indétermination théologique caractéristique de son usage dans des contextes institutionnels.iii Le problème se renforce en cela que dans les deux cas, la « spiritualité » est posée comme une dimension à la faveur de la personne humaine.
Ceci me mène à la question centrale suivante : Comment parler de « spiritualité » en théologie protestante? Cette question se précise avec la tension indiquée par ma problématique : est-il possible de concilier l’indétermination pragmatique de la « spiritualité » avec sa détermination théologique sur le plan doctrinal ?
Les principaux résultats de la recherche
I Les critères du discours théologique sur la spiritualité
Ces critères visent à la fois le discours où la théologie évalue ce qui se présente comme « spiritualité » et celui où elle-même tente de définir la « spiritualité ». Ces critères reflètent une posture théologique issue de la tradition chrétienne.
(i) La théologie affirme la primauté de l’action de Dieu en faveur de la personne humaine dans la spiritualité et la dignité irréductible de la personne humaine qui en découle. Elle dénonce toute détermination de la « spiritualité » qui nie la primauté de l’action de Dieu et la dignité de la personne.
(ii) La théologie doit maintenir et valider une réserve dans la détermination théologique de la spiritualité. Cette réserve vise à faire signe vers l’ouverture maintenue par Dieu dans la détermination de l’existence humaine. Il en ressort qu’elle doit dénoncer toute clôture de ce que Dieu maintient ouvert.
(iii) La théologie discerne sa détermination de la spiritualité dans l’exposition à « Pâques », comme figure privilégiée de l’action de Dieu en faveur de l’être humain dans le monde et de la relation instituée par cette action.
II La spiritualité comme communication pascale
Ce qui suit indique les principaux éléments d’une proposition de détermination doctrinale de la spiritualité.
A. Pâques est le point de ressourcement de la « spiritualité ». Il s’agit de l’événement dans lequel Dieu se révèle être amour et où l’être humain accède à sa pleine identité. Cet événement se présente à nous dans la vie de Jésus de Nazareth, le crucifié ressuscité, celui qui a vécu la vie de l’Esprit de Dieu et qui fait participer toute la réalité à cette vie de l’Esprit de Dieu. La « spiritualité » est la communication constamment renouvelée de cet événement dans la complexité des interactions constitutives de l’existence dans le monde.
B. La « spiritualité » est la concrétisation de la communication de Pâques. En Pâques, la personne trouve son identité d’enfant de Dieu et elle participe à la mission de Dieu en faveur de sa création. Elle discerne et improvise son action à partir de l’amour de Dieu, dans la prise de décision concertée, dans l’exercice de sa relation à Dieu, dans la pratique du droit et dans l’interdépendance entre ces trois aspects.
Limites
Cette thèse est une réflexion sur les conditions pour un discours théologique sur la « spiritualité ». Le travail que j’ai effectué a surtout été textuel et verbal. Elle devrait également s’adosser à des enquêtes praxéologique sur la « spiritualité ». De plus, mon texte aborde sans doute trop d’aspects différents. Il est sans doute trop long et mériterait d’être retravaillé stylistiquement – il comporte encore trop de coquilles à mon goût.
Je n’explicite pas suffisamment les conditions de la discursivité théologique. Il m’apparaît notamment en fin de travail que la réduction de ma proposition à une compréhension « protestante » de la spiritualité est à la fois inévitable – c’est le contexte à partir duquel je parle – et trop réducteur – la prétention d’universalité portée par mon propos ne peut pas se contenter d’être cloisonnée à une appartenance confessionnelle. Le corrélat de ce que je tente de faire serait il me semble une compréhension pluraliste, dialogique et politique de la pratique théologique dans le contexte scientifique.
Cette création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.
- Pour cette définition, je reprends des éléments résultants de l’enquête de Heinz Streib et Barbara Keller, Was bedeutet Spiritualität? Befunde, Analysen und Fallstudien aus Deutschland, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2015
- La définition de la spiritualité proposée par l’aumônerie du Centre Hospitalier Universitaire vaudois illustre exactement cela : « La spiritualité de la personne hospitalisée est définie par la cohérence singulière qu’elle donne à connaître lorsqu’elle déclare son sens à l’existence, manifeste ses valeurs, et désigne sa transcendance. Cette cohérence fonde son identité profonde« . Cette définition est reprise de l’ouvrage de Nathalie Monod-Zorzi, Soins aux personnes âgées. Intégrer la spiritualité ?, Bruxelles, Lumen vitae, 2012, p. 53.
- À noter que l’usage stratégique de cette indétermination théologique a précisément été pensée et justifiée par des théologien-nne-s travaillant dans le domaine de la cure d’âme / de l’accompagnement spirituel. Voir notamment le travail de Traugott Roser, Spiritual Care. Der Beitrag von Seelsorge zum Gesundheitswesen, Stuttgart, W. Kohlhammer, 2017.