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q Le désir d’exercer un certain pouvoir est un mal qui nous habite tous, un besoin qui nous colle à la peau. Peut-être parce qu’il y a en arrière fond un besoin fondamental : le besoin d’avoir une capacité d’action, d’exercer une maîtrise, et plus profondément encore, le besoin d’exister.
q Je me suis rendu compte après coup que, dans les premières années où je faisais mes exposés, je cherchais inconsciemment à convaincre, à faire passer mon point de vue, ce qui est une manière subtile d’exercer un pouvoir, une forme de manipulation. La manipulation est, en psychologie, est une attitude qui vise à influencer habilement des personnes pour les faire penser et agir comme on le souhaite. La manipulation ne laisse pas l’autre vraiment libre.
Je vois maintenant qu’il y avait en arrière fond un manque de confiance en moi, une peur : peur parce que si l’autre pensait différemment que moi, je me sentais remis en cause. On le verra plus loin, il y a presque toujours, dans les jeux de pouvoir, des peurs sous-jacentes.
q Dans les relations interpersonnelles, en particulier lorsqu’elles sont conflictuelles, s’exercent de subtils jeux de pouvoir, où il y a un dominant et un dominé, chacun étant à moment donné l’un ou l’autre.
q Le besoin d’exercer un certain pouvoir, plus ou moins grand, est probablement la cause de la plupart des conflits relationnels et des guerres dans le monde. C’est donc un obstacle majeur à la paix entre les personnes et entre les nations.
q Il y a derrière le besoin du pouvoir un besoin juste, un besoin fondamental : le besoin d’exister et de pouvoir agir. Si je regarde le dictionnaire, le Petit Robert, le sens premier de pouvoir est orienté sur soi, et non sur les autres : « Le fait de pouvoir disposer de moyens naturels ou occasionnels qui permettent une action. » Le dictionnaire renvoie aux autres termes plus ou moins synonymes de faculté, possibilité, don.
q En tenant compte de cela, A. Grün définit ainsi le pouvoir : « Le pouvoir est d’abord pouvoir sur soi, faculté de se façonner soi-même, de vivre par soi-même au lieu d’être vécu. (…) Le pouvoir est le contraire de l’impuissance. » (Développer sa valeur personnelle, p. 129) On le voit, son sens se rapproche de la maîtrise de soi, qui était autrefois une notion très importante dans la vie spirituelle.
q Franz Furger donne une définition du pouvoir qui va dans le même sens : Le pouvoir est « la faculté de réaliser quelque chose librement, par ses propres forces, au sens où l’on dit "avoir du pouvoir sur soi", "se maîtriser", c'est-à-dire échapper précisément à l’impuissance. » (Macht, in Praktisches Lexikon der Spiritualität, p. 8)
q Donc le pouvoir est d’abord pouvoir sur soi. Et, selon A. Grün, le pouvoir malsain que j’exerce sur les autres est un signe du manque de maîtrise exercé sur mon être : « Celui qui n’a aucun pouvoir en soi, aucun pouvoir sur soi, celui-là doit montrer du pouvoir à l’extérieur, il doit humilier les autres pour pouvoir croire à sa propre grandeur. Il doit faire violence aux autres pour se sentir puissant. » Plus j’aurai pouvoir sur moi-même, une maîtrise de moi-même, moins j’aurai besoin d’exercer un pouvoir sur les autres. Et inversement.
Selon M. Zundel la maîtrise de soi, c’est se conquérir soi-même, c’est vaincre la mort durant sa vie ; et il est plus facile de conquérir l’espace que d’arriver à cette conquête de soi-même.
q Le besoin malsain de pouvoir se traduit de mille et une manières. Goût de pouvoir explicite, mais aussi souvent pouvoir occulte qui s’exerce de manière assez sournoise. Pression sur l’autre, manipulation, chantage émotionnel.
Ceux qui ont apparemment le moins de pouvoir sur les autres exercent parfois un pouvoir assez subtil sur leur entourage : le malade chronique cloué au lit, pour qui la maladie est le seul moyen d’exister, qui maintient les proches dans un rapport de dépendance extrême, et qui fait résistance à la guérison.
Culpabiliser une personne est aussi un moyen redoutable d’exercer un pouvoir sur l’autre. C’est comme un poison qui pénètre l’âme et dont il est difficile de se défaire.
Ce besoin malsain de pouvoir se manifeste aussi par l’intolérance, qui est une attitude consistant à imposer à l’autre ce qui semble bien, en particulier dans le domaine religieux ou politique.
q Maîtrise de soi, refus de posséder. A. Soljenitsyne utilise encore d’autres termes pour exprimer le refus de domination malsain: la modération ou l’autolimitation. Il l’exprime dans un texte déjà ancien, mais qui s’applique bien au contexte mondial actuel, avec les problèmes écologiques qui deviennent de plus en plus criants
q « Le temps est venu de limiter nos désirs. Il est difficile d’en venir par soi-même au sacrifice et au renoncement, car dans notre vie privée, comme dans notre vie publique et en politique, nous avons depuis longtemps jeté la clé d’or de la modération au fond de l’océan. Mais l’autolimitation est l’action primordiale et la plus sage pour tout homme qui a accédé à la liberté. Pour ceux qui cherchent à l’obtenir, c’est également la voie la plus sûre.
Si nous n’apprenons pas à restreindre fermement nos désirs et nos exigences, à subordonner nos intérêts aux critères moraux, l’humanité sera réduite à s’entre-déchirer, car les pires aspects de la nature humaine montreront les dents. » (A. Soljenitsyne, Tychique 163, p. 8)
q Certains pacifistes, qui luttent pour promouvoir la non-violence, le font parfois d’une manière très violente, ce qui trahit des motivations inconscientes pas très propres. Selon Jean-Pierre Godding, juriste et sociologue dans la communauté du Chemin Neuf, un non-violent est « un violent qui a commencé à prendre conscience de sa violence. (…) Choisir la non-violence comme chemin de paix, encore faut-il prendre conscience combien soi-même on est violent. Et si mon action non-violente est enracinée dans ma violence personnelle, elle ne sera pas source de paix.» (Comment gérer nos conflits, in Tychique 163, mai 2003, p. 29)
q Il nous est difficile de voir notre propre violence, car c’est quelque chose de très douloureux. Mais c’est seulement en passant par cette prise de conscience que nous pouvons réellement être non-violents et porteurs de paix. Car c’est seulement en voyant notre propre violence que nous pouvons comprendre la violence de l’autre.
q Tant que l’on n’est pas conscient de la violence qui est en nous, et que l’on n’a pas fait un sérieux travail de conversion dans ce domaine, même le combat pour la paix peut devenir source de violences, de divisions.
q Il existe dans la tradition chrétienne ce que l’on appelle la vertu de force : celle-ci a pour fonction de réguler l’agressivité de l’être humain. Pour que la personne ne soit ni dans la pusillanimité, ni dans la violence non maîtrisée ou l’audace excessive. La vertu de force régule la violence pour que celle-ci ne soit qu’au service de la vie (violence : de la racine grec bios = vie)
q R. Buchmann : « La peur est un sentiment extrêmement puissant ! Elle fait naître des guerres, porte toujours en elle des germes de violence. » (La peur est contagieuse, In Pharmacie chez soi, mars 2007, p. 86)
q Une peur fréquente est celle de la différence, qui est perçue comme menaçante.
q Ce sont des peurs qui sont souvent à l’origine des jeux de pouvoir entre les personnes. Des peurs qui trouvent leur source dans un noyau premier d’angoisses tissé dans l’enfance. Angoisse de ne pas être reconnu à ma juste valeur, angoisse de l’image que les autres ont de moi, besoin de me rassurer sur ma propre valeur, sur mes compétences, angoisse de perdre la maîtrise d’une situation, angoisse en fin de compte de ne pas exister.
Ce noyau d’angoisses est à l’origine du besoin de contrôler l’autre, de le manipuler.
q On comprend l’importance de repérer, d’identifier ses peurs, car elles sont source de comportements dysfonctionnels, de violences.
q L’être humain oscille souvent entre impuissance et toute-puissance. La toute-puissance étant une manière de cacher son impuissance. Cette toute-puissance se manifeste par une peine à accepter la finitude, les diverses limites et conditionnements qui tissent sa vie.
q Selon A. Grün, « Dans l’impuissance que nous vivons jour après jour transparaît déjà l’impuissance de la mort. Ainsi, chaque impuissance que nous vivons nous invite à nous réconcilier avec notre nature mortelle, avec notre fragilité et avec la faiblesse de notre existence charnelle. Mais en même temps, l’impuissance nous invite à croire en la force de Dieu, en la force de la résurrection, par laquelle la force de Dieu, également, se manifestera victorieuse en nous. » (op. cit., p. 138)
q Le suractivisme ou la surconsommation trahissent une non acceptation de la finitude de la condition humaine. Mais aussi, plus une personne expérimente un sentiment d’impuissance, sans arriver à le gérer, plus elle sera encline à exercer un pouvoir sur autrui.
q Dans notre vie de chrétien, Dieu est souvent celui qui est censé pallier à ces limites, à cette relative impuissance. A. Grün dit que « c’est une tentation ancestrale de l’homme que d’appeler la toute-puissance de Dieu au secours de son impuissance, de penser que, par la prière et une vie pieuse, on sera libéré de son impuissance. Le paradoxe chrétien est cependant que nous devons nous réconcilier avec notre propre impuissance. En Jésus-Christ, Dieu lui-même s’est manifesté dans son impuissance. » (op. cit., p. 136)
q On verra dans le troisième exposé le portrait du Messie que Jésus-Christ nous révèle dans sa vie : un serviteur souffrant, qui ne fuit pas l’humble condition de créature avec toutes ses limites et sa finitude.
q Selon M. Zundel (commenté par M. Donzé), l’homme ne peut être violé de l’extérieur, il est aussi inviolable à lui-même : « Si l’homme s’aperçoit assez vite qu’il ne peut être violé de l’extérieur, il est une autre forme d’inviolabilité qu’il n’aperçoit guère. C’est qu’il est inviolable à lui-même : il ne peut pas se posséder, se manipuler ; il ne peut pas se subir dans ses passions et ses déterminismes. Il ne peut entrer en lui-même qu’avec respect. Toute effraction de soi par soi est encore plus mortelle qu’un esclavage subi de l’extérieur, Pour le dire en termes populaires, on n’entre pas dans son âme comme dans un moulin. » (M. Donzé, Pauvreté et libération, p. 86)
q Si autrefois on insistait beaucoup dans la spiritualité sur la maîtrise de soi, on le faisait presque toujours dans un manque de respect de sa propre personne, dans un esprit de domination malsain. Aujourd’hui, pour échapper à ces excès, on est passé dans l’autre extrême : on insiste sur le respect de soi-même, mais en ne parlant presque plus de maîtrise de soi. La juste attitude, selon M. Zundel, est à mi-chemin entre les deux. Nous sommes appelés à une maîtrise de nous-mêmes, mais n’oubliant pas que notre corps est Temple de Dieu (cf. 1 Co 3, 16 ; 6, 19), qu’il est un espace inviolable, même à nous-mêmes.
q Si l’on revient aux sens du mot pouvoir, selon le Petit Robert, c’est seulement dans un sens 4ème que le pouvoir est orienté vers autrui, et désigne alors la possibilité d’agir sur quelqu’un. Et dans un 5ème sens, il désigne le mandat pour diriger. Mais même dans ce sens, le pouvoir ne devrait pas servir à dominer.
q Klaus Hemmerle donne une bonne définition de ce que devrait être le pouvoir bien compris : le pouvoir est « le règne de ce qui est bon et juste, sous la forme du bien commun… Le pouvoir est l’ordre efficace de la cohabitation humaine, de l’existence de l’homme dans le monde. » [1] :
q A. Grün : le pouvoir sert à « façonner notre propre vie et le monde selon la volonté de Dieu. » (op. cit., p. 131)
q M. Zundel: “Puisque Dieu lui-même n’est pas un pouvoir, puisque Dieu lui-même est l’amour, puisque Dieu lui-même ne possède rien, puisque Dieu lui-même ne peut avoir que des rapports de libération, puisqu’il ne peut nous toucher que par son cœur, comme nous ne pouvons L’atteindre que par le nôtre, comment l’Eglise-Christ pourrait-elle être un pouvoir ? Elle ne peut être qu’un lavement des pieds pour introduire l’homme dans l’univers de l’Esprit. » (in M. Donzé, Témoins d’une présence, p. 15)
Michel Maret, Communauté du Cénacle au Pré-de-Sauges
[1] Macht, in Sacramentum Mundi, édité par K. Rahner et A. Darlap, Fribourg, 1969, p. 316.