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ENTREPRISE
DU
TUNNEL DU GOTHARD
L. FAVRE & CIE
No 12
Altorf (Canton d'Uri-Suisse), le 3 Décembre 1873
Monsieur Escher, Président du Comité de Direction du Chemin de fer du Gothard,
Zurich.
Requête.
Monsieur Le Président,
En vous remettant aujourd'hui mon programme détaillé & expliqué selon votre désir, je me sens forcément amené à vous prier de vouloir bien examiner avec moi la question de la date du départ du délai de huit années, qui m'est accordé par notre convention du 7 Août 1872 pour l'exécution du tunnel du Gothard.
Maintenant que nous sommes sortis des difficultés des débuts de mon entreprise, nous pouvons nous y reporter en parfaite connaissance de cause, et apprécier les circonstances, qui se sont imposées pour entraver le départ & la marche de mes travaux, & dont je ne saurais être responsable.
Je viens donc avec confiance, Monsieur Le Président, vous exposer cette question aussi succinctement que possible, et faire appel à votre droiture et à votre grande pratique des affaires pour la vider selon les principes de la saine raison et de l'équité.
Notre Convention du 7 août 1872, ratifiée le 23 août 1872, porte (art. 7):
«Le tunnel du Gothard devra être complètement achevé | dans l'espace de huit ans, à dater du jour de l'approbation de la convention par le Conseil fédéral Suisse.»
Cet engagement contracté par moi, implique, bien entendu, l'obligation pour la Compagnie de n'apporter aucune entrave de son fait, ni au commencement des travaux, ni à leur exécution; c'est-à-dire que pour le commencement des travaux, elle aurait dû me donner les moyens d'attaquer le tunnel à ses deux têtes à la date du 23 Août 1872; et pour leur exécution, elle aurait dû me fixer dans les quatre semaines sur la question Italienne, ou me donner les moyens de vider cette question immédiatement. 1
Sur le premier chef de ma demande, vous savez, Monsieur le Président, que, le 23 août 1872, la Compagnie ne m'avait pas mis en mesure de commencer mes travaux.
Du côté d' Airolo, ce n'est que le 14 septembre 1872, que j'ai pu travailler, après avoir achevé la tranchée d'abords du tunnel & fait des fossés pour l'écoulement des eaux.
Du côté de Goeschenen, la situation était bien plus difficile. La tranchée d'abords, ne pouvant être derminée le 23 Août 1872, Monsieur l'Ingénieur en Chef me demanda, dès le 19 août, de me charger de ce travail. Mais comme rien ne m'obligeait à accepter des travaux en dehors de mon marché, à des conditions onéreuses, je me gardai bien d'accepter cette responsabilité; & le tâcheron Battista, qui avait commencé la tranchée, continua son travail encore quelque temps pour l'abandonner ensuite. Le 3 Octobre, Monsieur l'Ingénieur en Chef m'écrivit de nouveau pour m'informer qu'une galerie faite par Battista avait atteint, le 1er Octobre, la tête du tunnel | et il ajouta:
«Je vous prie de vous occuper, dès le 5 octobre, sous réserve de s'entendre sur le prix, de pousser aussi activement que vous devez le désirer vous-même, les travaux d'achèvement de la tranchée».
Ainsi donc, le 5 Octobre 1872, Monsieur l'Ingénieur en Chef m'invitait à continuer la tranchée de Goeschenen, qui n'était pas achevée.
Il m'invitait, en même temps à commencer le tunnel en l'attaquant par la partie inférieure, ce qui est tout-à fait contraire à mes intérêts. Il va sans dire que la Compagnie ne pouvait m'obliger à suivre tel ou tel procédé pour l'exécution de mes travaux, sans changer les conditions de mon contrat; attendu que l'art. 5 me confère le droit de «prendre comme je l'entends toutes les mesures que je juge utiles pour l'exécution du tunnel du Gothard»; et que sans cette condition expresse, je n'aurais pas signé le contrat.
Comme il m'était néanmoins très-pénible de voir la situation dans laquelle se trouvait le chantier de Goeschenen, je proposai, le 11 Octobre 1872, à Monsieur l'Ingénieur en Chef, de prendre moi-même les meilleures mesures dans l'intérêt de la Compagnie, afin d'arriver le plus vite possible à la tête du tunnel; en même temps, je fis mes réserves au sujet du retard qui m'était & m'allait être causé par cet état de choses.
Je me mis aussitôt à l'oeuvre, et ce n'est que le 18 Novembre 1872 que mes ouvriers arrivèrent au profil de tête du tunnel à Goeschenen. |
Ainsi, je n'ai pu attaquer le tunnel: à Airolo que le 14 septembre 1872 à Goeschenen que le 18 novembre 1872.
Prenant la moyenne entre ces deux dates, vous voyez, Monsieur Le Président, que ce n'est que le 16 Octobre 1872 que j'ai été mis en mesure par la Compagnie de commencer mes travaux par les procédés manuels ordinaires. C'est à cette date que m'ont rejeté les entraves apportées, du fait de la Compagnie, au commencement de mes travaux.
Sur le second chef de ma demande, mon raisonnement sera aussi facile, aussi clair, aussi évident que sur le premier.
Vous connaissez comme moi, Monsieur le Président, toutes les péripéties de la question du Mont-Cenis; et je pourrai me dispenser d'entrer dans trop de détails.
D'après l'art. 13 de notre Convention, la Compagnie se réservait le droit de donner au personnel du Mont-Cenis, une part équitable dans mon entreprise; elle pouvait user de ce droit dans le délai de quatre semaines; et si, passé ce délai, je n'avais reçu aucune notification, je devais considérer ce droit comme périmé.
Au bout des quatre semaines, c'est-à-dire le 20 Septembre 1872, je n'avais reçu aucune notification de la Compagnie; et pourtant je n'étais pas fixé dutout sur ma situation: la question était toujours pendante et prenait de la gravité; le gouvernement Italien avait fait ses réserves sur le délai de quatre semaines; et si je n'étais intervenu moi-même pour faire comprendre au monde politique qu'il s'agissait de questions personnelles et non pas d'affaires d'Etat, la Compagnie aurait pu rester longtemps dans l'embarras. |
ENTREPRISE
DU
TUNNEL DU GOTHARD
L. FAVRE & CIE
No 13
Altorf (Canton d'Uri-Suisse), le 3 Décembre 1873
Suite de la requête à Monsieur Le Président
Pour sortir de la situation anormale qui m'était faite par l'incertitude où se trouvait la Compagnie, j'ai dû me rendre à Rome deux fois: en Octobre & en Décembre 1872; et ce n'est que le 28 Décembre que j'ai pu quitter Rome, que j'ai pu être fixé définitivement sur l'importance de mon entreprise et les mesures que je devais prendre pour mes installations; en un mot que j'ai pu réellement diriger mes travaux.
Cette situation qui devait prendre fin le 20 septembre avait duré jusqu'au 22 décembre. C'était donc trois mois de perdus.
Pareille chose s'est présentée pour l'acquisition du matériel du Mont-Cenis: la Compagnie s'était réservée, il est vrai, par l'art. 6, de notre Convention, de m'imposer l'obligation d'acquérir ce matériel; mais, en me confiant une entreprise de travaux de tunnel avec obligation d'acheter tel matériel pour son exécution, a-t-elle jamais songé à m'imposer des transactions diplomatiques? Peut-elle me rendre responsable des caprices du Gouvernement Italien? Non! L'acquisition du Matériel du Mont-Cenis, devait être, dans la pensée de la Compagnie comme dans la mienne, une affaire purement commerciale, pour laquelle je n'aurais eu qu'a m'entendre avec les détenteurs; et, en cas de désaccord, à nommer des experts qui eussent tranché la question dans un bref délai. Tandisque, grâce aux intrigues qui se tramaient dans les sphères élevées, grâce à la | mauvaise foi de quelques journaux, et à d'autres causes très-complexes, je me trouvais avoir non pas à traiter, mais bien à lutter avec un gouvernement.
Après des pourparlers interminables, je tombe d'accord avec la commission gouvernementale & je signe le procès-verbal du 14 Novembre 1872. Je me dispose à prendre possession du matériel convenu, pensant que c'était une affaire réglée: Pas dutout! Je trouve au Mont-Cenis un ordre qui me défend de toucher au matériel; à Genève une dépêche du gouvernement Italien, qui annule sans me consulter, le procès-verbal du 14 Novembre & m'impose d'autres conditions.
Je retourne à Rome, à Turin, et ce n'est que le 19 décembre qu'on me dicte de nouvelles conditions. Le 28 du même mois je reçois les instructions à suivre pour la prise de possession du matériel.
Ainsi donc les transactions qui eussent dû être commerciales sont devenues des questions diplomatiques, sortant complètement de ma sphère d'entrepreneur, et l'affaire du matériel comme celle du personnel du Mont-Cenis m'ont valu le même retard.
Au lieu d'être fixé le 20 Septembre, je l'ai été le 28 Décembre; j'ai perdu les trois plus beaux mois qui me restaient de l'année 1872 pour préparer mes installations; trois mois que j'ai vu s'écouler avec la plus grande peine, pendant lesquels j'ai dû hésiter, m'absenter constamment, négliger mes travaux & différer mes constructions jusqu'à l'année suivante. Ce n'était pas trois mois ordinaires que je perdais, c'était une campagne tout entière, une année! | En resumé, d'un côté, je n'ai pu commencer mes travaux que le 16 Octobre 1872; c'est-à-dire que j'ai été retardé de près de deux mois pour leur commencement. D'un autre côté le retard apporté dans mes installations par les affaires italiennes et sur lesquelles il est inutile d'appuyer plus longtemps, s'ajoute encore à celui du commencement de mes travaux.
En considération de ces deux chefs, je crois ne pas être exigeant en demandant que le départ de mon entreprise soit fixé au 1er Novembre 1872; &, raisonnablement, équitablement, le délai de huit années ne pourrait remonter à une époque antérieure.
Croyez bien, Monsieur Le Président, que si j'ai pris la liberté de vous faire cette requête, c'est que j'ai la ferme conviction que mes chiffres sont incontestables; et que je ne saurais laisser passer cette question sans léser gravement mes intérêts en faisant abandon de mes droits.
Vous savez que chaque fois qu'il m'a été possible d'être utile à votre Compagnie, même au détriment de mes intérêts, je vous ai toujours prêté mon concours.
Dans le début des travaux, rien ne m'obligeait à travailler dans les tranchées des abords, de manière à pouvoir attaquer au plus vite le tunnel à sa tête; je l'ai fait néanmoins.
Dans l'affaire du Mont-Cenis, rien ne m'obligeait à souffrir les lenteurs des négociations diplomatiques. Le 20 septembre 1872, j'aurais pu profiter de l'embarras & de l'incertitude où se trouvait la Compagnie pour lui demander de me fixer sur ma position, ou bien de modifier ou de résilier notre convention du 7 Août. Il n'est pas un tribunal qui ne m'eût accordé satisfaction sur tous ces points. |
Au lieu de cela, qu'ai-je fait? Je me suis mis tout à votre disposition; il fallait que j'intervinsse pour réduire la question à sa juste valeur; je suis intervenu. J'ai quitté mes travaux, au moment où ma prèsence y était le plus nécessaire pour me rendre à Rome; j'ai perdu trois mois en courses continuelles, en négociations laborieuses, en voyages fatigants; trois mois pendant lesquels je n'ai pris aucun repos; en un mot je n'ai reculé devant aucun sacrifice pour le bien de votre Compagnie et au préjudice de ma santé & de mon entreprise qui souffrait de mon absence. Je n'ai rien négligé pour mener à bonne fin vos différends avec le Gouvernement Italien & mériter vos bons égards.
Je sais que mon dévouement n'a pas été apprécié & que la Compagnie ne m'a pas habitué à de la bienveillance.
Aussi, ce n'est pas une faveur que je viens vous demander, Monsieur Le Président; je viens seulement faire appel à vos sentiments d'équité pour obtenir de votre Compagnie & du Conseil fédéral que l'époque de départ des 8 années de délai qui me sont accordées pour l'exécution du tunnel du Gothard soit fixée à la date où me reportent incontestablement les entraves causées par le fait de la Compagnie, tant pour le commencement que pour l'exécution de mes travaux; c'est-à-dire à la date du 1er Novembre 1872.
Dans l'espoir que ma demande sera accueillie favorablement, je vous prie d'agréer, Monsieur Le Président, l'assurance de mes sentiments respectueux.
L. Favre