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Les régions qui vont former le royaume de Bourgogne à ses débuts ont déjà été réunies dans un duché. A la fin du 6e et au 7e siècle, les rois mérovingiens installent à Besançon un duc chargé de lutter contre les Alamans et les Lombards. Son autorité s’étend donc à l’est du Jura, jusqu’à Sion, à l’extrémité orientale du monde franc. Quand le duché renaît, près de deux siècles plus tard, Alamans et Lombards ont été intégrés à l’Empire carolingien et ce territoire constitue autant une plaque tournante qu’une limite.
Aux origines : un duché Lotharingien et un aristocrate Welf
La région redevient une zone frontière en 855 à la mort de l’empereur Lothaire premier. La Francia media est partagée entre ses trois fils : à l’aîné, Louis, échoit l’Italie avec le titre impérial, au plus jeune, Charles, la Provence, et à Lothaire ii toutes les zones situées entre la mer du Nord et les Alpes, y compris les rives du lac Léman. Celles-ci constituent un espace charnière dans les turbulences qui caractérisent les relations entre les Carolingiens. Le roi Lothaire II se méfie en effet des prétentions de son frère aîné et il a lui-même bien l’intention d’arrondir sa part aux dépens de son cadet. Il constitue alors un duché de Transjurane, une arme qui peut être utilisée contre l’un ou l’autre, et il le confie à Hucbert, frère de sa nouvelle épouse, Theutberge.
L’échec du premier duc et l’arrivée des Welfs-Rodolphiens
Contrairement à l’ancien duché mérovingien, le duché d’Hucbert est situé entre le Jura et les Alpes. Il correspond plus ou moins exactement aux diocèses de Genève, Lausanne, et Sion, et peutêtre à ceux de Belley et de Tarentaise qui prolongent le royaume de Lothaire II au sud. Saint-Maurice d’Agaune, le plus prestigieux des établissements religieux alpins, lui échappe théoriquement puisqu’il est dirigé par l’évêque de Sion, Heymin. Toutefois, de la protection ducale à une mainmise complète, il n’y a qu’un pas qu’Hucbert franchit aisément.
Le nouveau duc appartient à une puissante famille franque bien en cour sous Lothaire Ier, les Bosonides. C’est un personnage ambitieux et des clercs critiquent la vie laïque ou débauchée de ce sous-diacre devenu abbé. Ils racontent qu’il met alors en coupe réglée les pays qu’il gouverne, notamment aux dépens des évêques. Ainsi, profitant de la faveur de son royal beau-frère Lothaire II, il s’impose par la force comme abbé laïc à Saint-Maurice d’Agaune. Toutefois, Hucbert ne tarde pas à se brouiller avec le roi qui cherche à se débarrasser de son épouse, son mariage étant stérile.
Dès lors, le duc devient un ennemi pour Lothaire qui dénonce des agissements couverts jusque-là. Il s’affirme en revanche comme un allié pour Charles le Chauve et Louis le Germanique qui s’opposent au divorce de leur neveu pour éviter la naissance d’un héritier du royaume de Lorraine. Comme Hucbert se maintient dans son duché, non sans difficulté face aux campagnes menées contre lui, Lothaire choisit de l’isoler en partageant le duché avec ses frères. En 858, au prix de la cession des cités de Belley et de Tarentaise, il se rapproche de Charles de Provence dont il espère bien hériter. L’année suivante, il cède à Louis d’Italie les diocèses de Genève et Sion, hormis l’abbaye du Mont-Joux (Grand-Saint-Bernard), et l’essentiel de celui de Lausanne. La situation d’Hucbert s’aggrave progressivement avec l’échec de Charles le Chauve, roi de Francie, son dernier protecteur, dans sa tentative sur la Provence en 861 puis avec le resserrement de l’alliance entre Louis et Lothaire qui se partagent la Provence à la mort de Charles en 862. En 864, Hucbert est tué près d’Orbe par Conrad le Jeune envoyé contre lui par Louis d’Italie.
Comme ailleurs, la lutte se fait à deux niveaux : les conflits entre les Carolingiens se doublent de féroces rivalités entre grandes familles. Les membres de l’aristocratie impériale n’hésitent pas à changer de souverain, comme les Carolingiens n’hésitent pas à débaucher leurs fidèles respectifs ; l’action des souverains est efficace quand ils savent utiliser les rivalités internes entre les grands et réciproquement. De fait, l’intervention de Conrad et la mort d’Hucbert ne s’expliquent pas seulement par des décisions royales, mais aussi par les rivalités au sein de la haute aristocratie. Conrad, dit le Jeune, appartient aux Welfs, famille de la mère de Charles le Chauve, tandis qu’Hucbert et Theutberge font partie des Bosonides qui donnent plus tard une épouse à Charles. Celui-ci compte parmi ses principaux conseillers Hugues l’Abbé, frère de Conrad, et le comte Boson, neveu d’Hucbert.
La mort d’Hucbert en 864 ramène le calme : Charles le Chauve, ayant perdu tout espoir d’une mainmise rapide sur une partie de la Lotharingie, laisse alors les Welfs s’implanter en Transjurane.
L’implantation d’une famille de l’aristocratie impériale autour du lac Léman
Originaires d’Austrasie, partie orientale du royaume des Francs, les Welfs présentent les deux caractéristiques des grands groupes aristocratiques, les Sippen : une vaste dispersion géographique qui n’exclut pas la cohésion familiale et qui permet d’organiser une omniprésence dans l’empire. Ainsi, ils participent à la grande circulation géopolitique qui est l’une des principales caractéristiques de la haute aristocratie carolingienne : certains sont installés en Souabe jusqu’à Zurich et Saint-Gall, tandis que d’autres sont partis en Francie occidentale. Comme pour les autres Sippen, leur ascension est liée à la proximité impériale et cette Königsnähe est consolidée par des alliances avec les Carolingiens : Judith devient la seconde femme de l’empereur Louis le Pieux, puis sa sœur Emma épouse Louis le Germanique et son frère Conrad se marie avec une belle-sœur de Lothaire Ier.
Les fils de Conrad, Conrad et Hugues, sont donc les cousins de Charles le Chauve, de Louis d’Italie, de Lothaire II, de Charles le Gros… C’est d’abord auprès de Charles le Chauve que, tout en gardant des relations avec leurs cousins Welfs de Germanie, ils jouent un rôle considérable : conseillers du roi, gouvernant Paris et le nord de la riche Bourgogne, maîtres des grandes abbayes de Sens et d’Auxerre, dont ils réaménagent la célèbre crypte. Leur brouille avec Charles le Chauve et leur départ de la Francie occidentale en 864 n’entament pas leur puissance.
Réconcilié avec Charles, Hugues l’Abbé devient le premier des grands en France, tandis que Conrad, passé au service de Louis d’Italie, gouverne le duché de Transjurane après avoir éliminé Hucbert. Il lui appartient, en cette position stratégique, de garder la principale route de l’empire et l’accès à la Péninsule ; Hugues à Saint-Martin de Tours et Conrad à Saint-Maurice d’Agaune dirigent chacun une des plus vieilles abbayes de Gaule.
Appelé tantôt duc tantôt comte, Conrad n’a laissé aucun témoignage de son autorité sur la Transjurane, mais à sa mort, vers 869, son pouvoir est assez solide pour être transmis à son fils Rodolphe. Cette implantation constitue une nouveauté majeure pour des Welfs qui jusque-là changeaient de région ou de souverain au gré de leurs ambitions. Désormais, ils restent en place quel que soit le roi et portent un nouveau titre symbole de cet enracinement.
Rodolphe, marquis-comte-abbé dans une région stratégique
Comme ailleurs, on ne parle plus de « duc-abbé » mais de « marquis-comte-abbé », pourvu de plusieurs comtés autour d’une grande abbaye : Rodolphe s’intitule alternativement « comte et abbé du monastère de Saint-Maurice » et « marquis et comte ».
Ainsi son pouvoir est indissociable d’un abbatiat laïc qui ne se limite pas à la domination de l’abbaye mais correspond à un véritable rôle public et le patrimoine mauricien se confond presque avec la Transjurane. Cette situation est partagée par les plus grands de l’époque comme les ducs d’Aquitaine, avec SaintHilaire de Poitiers et Brioude, ou les ducs de Bourgogne, avec Sainte-Colombe de Sens et Saint-Germain d’Auxerre. Cependant, contrairement à d’autres marquis, il ne nomme aucun vicomte et gouverne lui-même directement, concédant des biens fiscaux, gérant le patrimoine de Saint-Maurice… Son principal souci est de se maintenir à la tête d’une région stratégique dans un contexte particulièrement agité.
De Louis d’Italie à Charles le Chauve
Charles le Chauve, devenu roi de Provence, tente à nouveau d’intervenir en Transjurane quand Rodolphe remplace Conrad et, par un acte virtuel, il confie l’abbaye de Saint-Maurice au comte Boson en 869. Toutefois, Rodolphe n’est guère inquiété car il peut compter sur le soutien de Louis d’Italie et de sa très influente épouse Engelberge à qui il concède ensuite des biens dans son veuvage, qu’il appelle illustrissima Ingelberga augusta et pour le salut de qui des cierges sont brûlés chaque année à Agaune. Signe de l’importance de Rodolphe parmi les fidèles de la reine, c’est à Agaune qu’Engelberge donne rendez-vous à Charles le Chauve en 872. Ce lieu de rencontre implique que celui-ci reconnaît Rodolphe comme le légitime possesseur de l’abbaye valaisanne. Charles, qui désire être roi d’Italie et empereur, doit adopter une attitude conciliante envers des souverains italiens sans héritier et envers un comte-abbé qui tient la principale route vers la Péninsule.
Quand Louis meurt en août 875, c’est Charles le Chauve qui lui succède en Italie et en Transjurane. Rodolphe lui laisse le passage libre vers la couronne impériale, il continue à être marquiscomte-abbé et ses évêques genevois et sédunois participent à une assemblée italienne. Il a donc rallié le camp du nouvel empereur dont l’entourage compte son oncle Hugues l’Abbé mais aussi son rival Boson. Ce dernier doit alors faire taire les prétentions qu’il élevait jusque-là en Valais comme héritier d’Hucbert ou en Genevois comme protecteur de l’abbaye de Tournus.
Le bon choix : le ralliement à Charles le Gros
En 877, la mort de l’empereur Charles le Chauve place le marquis Rodolphe dans une situation délicate, entre Louis le Bègue, souverain lointain, théorique et éphémère, et les trois fils de Louis le Germanique qui ont des ambitions en Italie. Rodolphe choisit de reconnaître l’influence dominante de la Germanie et, à partir de 878, il s’affirme comme un fidèle soutien de Charles le Gros. Celui-ci confirme cette année-là des possessions à MoutierGrandval, une abbaye du diocèse de Bâle avec laquelle Rodolphe entretient de bonnes relations. A partir de 879, Charles le Gros, tout à la fois roi d’Italie et de Germanie et empereur d’Occident dès 881, intervient en Transjurane comme s’il en était le maître juridiquement et politiquement. Il traverse régulièrement la région et c’est à Orbe qu’il rencontre ses frères. Comme en Italie, il se comporte plus en nouveau maître qu’en possesseur paisible, cherchant à placer ses hommes sur les sièges épiscopaux.
Cette politique peut s’appuyer sur le comte-abbé Rodolphe, puis sur le pape, mais provoque des résistances soutenues par les métropolitains (les archevêques) : en 878, le roi échoue à imposer son candidat à Lausanne face à celui de l’archevêque Thierry de Besançon, sujet de Louis le Bègue et ami de Boson, Jérôme.
La menace la plus sérieuse pour le pouvoir de Rodolphe apparaît en 879 quand la mort de Louis le Bègue, roi de Francie, conduit Boson à se faire couronner roi par l’assemblée provençale de Mantaille, au sud de Vienne. Non seulement un Bosonide devient roi, mais parmi ses soutiens figurent l’évêque Jérôme de Lausanne et les archevêques Thierry de Besançon, Teutran de Tarentaise et Otramne de Vienne, métropolitains de Genève et de Sion. La réaction de l’empereur Charles le Gros est immédiate et efficace : il chasse Jérôme de Lausanne et installe Aptadus à Genève. Toutefois, les rois carolingiens échouent à prendre Vienne en novembre 880, ce qui permet à Boson de réorganiser ses forces. Ainsi, en 882, Otramne de Vienne peut capturer Aptadus de Genève, s’attirant les foudres du pape Jean VIII. Sans doute a-t-il réussi à former à Genève, comme Thierry de Besançon à Lausanne, un parti contre un évêque étranger et contre l’empereur qui l’impose. Là encore Charles le Gros rétablit rapidement la situation : dans l’été, l’action de ses forces italiennes, combinée à une offensive de Carloman sur Vienne, aboutit à l’effondrement définitif du roi de Provence. Le dernier essai viennois pour dominer Genève au sens politique et religieux échoue : il faut attendre le début du 12e siècle pour voir un évêque de Genève assister à une assemblée provinciale organisée par l’archevêque de Vienne.
Durant tous ces événements, Charles le Gros peut s’appuyer sur Rodolphe, son « fidèle et cher marquis » pour dominer la Transjurane. Cette fidélité lui est d’autant plus précieuse que la disparition de ses frères et de ses cousins restaure à son profit l’unité de l’empire en 884 et que Rodolphe lui garantit le carrefour stratégique entre la Francie, la Lorraine et l’Italie. En soutenant activement Charles le Gros, Rodolphe a choisi le bon camp et l’empereur le récompense ainsi que ses proches.
Ainsi, Conrad et Rodolphe sont légalistes, servant fidèlement un souverain qui change assez souvent. Appartenant au faîte des élites carolingiennes, ils adoptent l’attitude traditionnelle de la haute aristocratie : changer de maître si nécessaire mais reconnaître dans les Carolingiens un niveau de pouvoir supérieur et différent qui sanctionne moralement et juridiquement les réussites. C’est par ses rapports avec les Carolingiens – services, négociations ou révoltes – qu’un clan progresse. Cependant, si Hucbert et Conrad tiennent tous deux leur pouvoir d’un Carolingien, le premier l’a reçu et a tenté de s’y maintenir par la force, tandis que le second a dû le conquérir et peut le transmettre à son fils. Ainsi, quand les souverains sont éphémères, la concentration de pouvoirs sur un vaste espace régional se fait au profit de quelques très grands aristocrates comme Rodolphe, marquiscomte-abbé. Que la dynastie carolingienne s’efface et c’est lui qui devient le sommet du pouvoir.
Un roi entre les alpes et le jura
Janvier 888 : un roi pour un pouvoir à occuper
En novembre 887, Charles le Gros, unique souverain de l’empire d’Occident, gravement malade, est écarté par son neveu illégitime, Arnulf, et il meurt le 13 janvier 888. Le seul Carolingien légitime étant un enfant issu de rois de Francie occidentale, le futur Charles le Simple, Rodolphe peut se prétendre libre de toute fidélité. Voici donc que ce grand aristocrate d’une quarantaine d’années, très expérimenté, mais qui n’a pas manifesté de folles ambitions jusque-là, se fait aussitôt proclamer roi. Avec Boson, devenu roi en Provence, Rodolphe bénéficie d’un précédent régional, mais les circonstances sont différentes : il ne s’agit plus de la dépossession des Carolingiens mais de leur continuation dans le cadre d’un pouvoir vacant. La quasisimultanéité de la mort de Charles le Gros et du couronnement royal de Rodolphe Ier montre que le second événement est la conséquence directe du premier. C’est le signe que chez les Austrasiens que sont les Welfs la fidélité est due au souverain, dans la tradition germanique, tout autant qu’à l’institution, selon le rêve romano-carolingien.
D’après Reginon, le seul témoin à donner des détails, Rodolphe convoque ses partisans laïcs et ecclésiastiques à SaintMaurice d’Agaune, se coiffe d’une couronne et ordonne qu’on l’appelle roi. L’assemblée paraît limitée car la Transjurane ne compte pas d’archevêque et Rodolphe lui-même y apparaît à la fois comme le seul grand laïc et en qualité d’abbé de la plus grande abbaye. La rapidité avec laquelle la cérémonie est organisée n’est sans doute pas étrangère non plus au faible nombre des participants ; parmi ceux-ci figurent sûrement les fidèles de Rodolphe connus avant 888, comme Turumbert, Iton, Amalric et Vodelgise, et ses premiers comtes, Manassès et Gerland, les chanoines de Saint-Maurice, une vingtaine, et les trois évêques de Transjurane, ceux de Genève, de Lausanne et de Sion. Peut être Rodolphe a-t-il attiré également d’autres grands qui apparaissent rapidement parmi ses soutiens, comme le comte Roffroi et l’archevêque de Besançon, Thierry. Contrairement à Boson ou à Eudes, Rodolphe n’est pas élu par des puissants qui sont plus ou moins ses pairs sur fond de faveur divine : c’est lui qui se proclame successeur de Charles le Gros.
Plus que les participants, c’est le lieu qui légitime la démarche de Rodolphe. Alors qu’il dispose de trois cathédrales et d’Orbe, résidence carolingienne comparable aux villae royales de Compiègne ou Mantaille, cadres d’autres élections, il choisit Saint Maurice d’Agaune. L’abbaye n’est pas en soi un haut lieu du monde carolingien, mais c’est une des plus vieilles abbayes d’Occident et elle apporte une forte sacralité par des insignes comme la lance et l’anneau de saint Maurice. Pour le marquis-comte-abbé qui devient roi, il s’agit de s’inscrire dans la tradition mauricienne des élites bourguignonnes, mais aussi dans l’héritage d’Hugues l’Abbé que la richesse, la puissance et un charisme religieux rapprochaient du modèle royal à sa mort en 886, et enfin dans la continuité d’une fonction reçue de l’empereur à qui on prétend succéder. Le choix d’Agaune renvoie donc à une triple continuité, carolingienne, familiale et régionale, et le couronnement symbolise la transformation d’un pouvoir antérieur et officialise la nouvelle dignité.
La signification du deuxième couronnement de 888
Pour tous les chroniqueurs, Rodolphe devient roi en Bourgogne, c’est-à-dire qu’il transforme son duché de Bourgogne transjurane en royaume de Bourgogne. En fait, Rodolphe fonde une nouvelle dynastie dont les ambitions débordent largement le cadre de la Transjurane, visant la Lorraine en 888, la Souabe à partir des années 910, puis l’Italie et la Provence après 920. A partir de la Transjuranne, ce noyau légitime car fidèlement tenu carolingien, il se considère comme digne de régner sur d’autres régions de l’empire.
En janvier 888, Rodolphe ier ne paraît pas avoir rencontré de contestation en Transjurane. Partant de cette base solide, il cherche à étendre son pouvoir vers le royaume de Lorraine, à travers la Franche-Comté, l’Alsace et le sud de la Lorraine ; il reconstituerait ainsi l’axe privilégié de la Lotharingie qui, par le Grand-Saint-Bernard, Pontarlier et la vallée de la Moselle, relie l’Italie à Aix-la-Chapelle. Pour réaliser ce projet, il assure ses arrières en donnant des gages de bonne volonté aux Bosonides qui tiennent la Bourgogne ducale et la Provence : il cède l’abbaye royale de Romainmôtier à sa sœur Adélaïde, qui a épousé le duc Richard aux environs de 870, et la celle (établissement monastique en principe modeste) de Baume(-lesMessieurs) à l’abbaye de Gigny qui dépend du diocèse provençal de Lyon. Dans le même temps, il envoie des émissaires dans toute la Lorraine pour séduire les prélats et les grands laïcs.
Grâce au soutien de l’archevêque Thierry de Besançon, du comte Roffroi et de l’évêque de Bâle, Rodolphe dispose des passages vers la Lorraine et l’Alsace et il parvient à Toul, peutêtre en avril. Il s’y fait élire roi par les aristocrates présents, parmi lesquels sans doute des membres de la famille de sa grand-mère, les Etichonides, maîtres des comtés d’Alsace. Il y est sacré par l’évêque de Toul, Arnaud, probablement entouré des prélats de Transjurane, de Besançon et de Bâle.
La cérémonie apporte le sacre usuel dans une cathédrale mais ne confère pas une autorité nouvelle à celui que toutes les chroniques considèrent déjà comme roi. Le choix de Toul, dicté par le fait qu’Arnaud soit le seul évêque lorrain à prendre parti pour Rodolphe, renvoie à un autre couronnement, celui de Guy de Spolète comme roi de Francie, intervenu peu auparavant à Langres avec le soutien de l’archevêque de Reims. Dans les deux cas, le choix se porte sur une cité aux confins de la Bourgogne, de la Francie et de la Lorraine. Il s’agit là de cette zone indécise et centrale de la Francia, un territoire historique des Francs qui peut servir de base d’expansion et qui légitime le souverain par sa forte tradition carolingienne.
Ainsi le premier couronnement, celui d’Agaune, dans un cadre régional voire burgonde, a signifié un changement de la nature du pouvoir que Rodolphe détient, tandis que le second, celui de Toul, plus carolingien, marque à la fois la recherche d’une autorité sur une région où il n’avait jusque-là aucun droit et une reconnaissance générale de sa légitimité.
Les dix premières années difficiles de Rodolphe Ier
Au milieu de l’année 888, l’Empire carolingien que Charles le Gros avait une dernière fois réuni s’est divisé en plusieurs royaumes incertains. En Provence, la veuve de Boson, Ermengarde, veut faire roi son fils Louis. En France, Eudes s’est vite imposé malgré les velléités de Ramnulf de Poitiers et de Guy de Spolète ; celui-ci préfère finalement tenter sa chance en Italie où il affronte les ambitions de Bérenger de Frioul. Arnulf, le neveu illégitime de Charles le Gros prétend lui succéder en Germanie et au-delà. Il est prêt à admettre l’existence de royaumes secondaires, mais considère que doivent lui revenir le titre impérial et toutes les régions ayant appartenu à son grand père Louis le Germanique. A ce titre, il voit d’un mauvais œil la naissance du royaume de Bourgogne et plus encore les tentatives de Rodolphe pour faire reconnaître son autorité dans le royaume de Lorraine.
Ainsi commence une dizaine d’années d’affrontements difficiles pour les Rodolphiens.
Une reconnaissance âprement négociée
Dans un premier temps, Arnulf se contente de s’assurer la possession d’une tête de pont vers l’Alsace, plaçant l’un de ses fidèles sur le siège de Strasbourg en mai. Ensuite, il isole Rodolphe en négociant l’allégeance d’Eudes en août, puis il l’attaque au début de septembre. Il mène lui-même ses troupes en Alsace puis, ayant sans doute reçu la soumission officielle de puissants qui avaient suivi Rodolphe, il repasse le Rhin vers la Germanie, laissant son armée poursuivre la lutte. Voyant ses forces se réduire, Rodolphe se décide à négocier. Il entre en contact avec les chefs de l’armée germanique, chez qui il compte sûrement des parents, puis avec Arnulf qu’il va rencontrer à Ratisbonne en octobre, voire début novembre 888.
Les discussions sont difficiles, signe que les positions de Rodolphe sont sans doute assez solides des deux côtés du Jura et qu’il compte peut-être encore des partisans lorrains. En venant à Ratisbonne, il a implicitement admis la supériorité d’Arnulf, mais il n’est pas du tout certain qu’il se soit reconnu comme son fidèle : les Annales de Fulda, pourtant très favorables au roi de Germanie et promptes à mentionner la fidélité déférente d’Eudes, se contentent de rapporter qu’Arnulf accorde à Rodolphe la permission de régner. Celui-ci obtient non seulement la reconnaissance de son autorité royale sur la Transjurane, mais aussi sur le diocèse de Besançon et probablement sur une partie de celui de Bâle. Arnulf semble s’être satisfait dans un premier temps de l’abandon des prétentions de Rodolphe sur la Lorraine, se réservant la possibilité d’en finir ultérieurement avec ce petit royaume et son souverain qu’il poursuit d’une hostilité tenace.
Rodolphe peut désormais se consacrer à gouverner son royaume. En Genevois, il donne des biens au comte Manassès, puis il intervient dans la succession épiscopale à Lausanne, en compagnie des évêques de Besançon et de Bâle, et il délivre un diplôme concernant le Portois et l’Escuens, deux subdivisions du diocèse de Besançon, à la demande du comte Roffroi. Le contrôle des grands laïcs et ecclésiastiques, celui des élections épiscopales, la concession de biens fiscaux et la délivrance de diplômes, montrent que Rodolphe exerce pleinement son autorité royale.
Les tentatives d’Arnulf pour éliminer le royaume de Bourgogne
Cependant, Arnulf est bien décidé à éliminer le royaume de Bourgogne. Il commence par l’opposer à la Provence en s’alliant aux Bosonides. En mai 890, recevant la reine Ermengarde et des aristocrates provençaux, il accepte que le jeune Louis devienne roi de Provence et peu après il envoie deux représentants à son couronnement. Signe des tensions croissantes entre Provence et Bourgogne, les biens bourguignons de l’abbaye jurassienne de Gigny sont accaparés par un Provençal. Toutefois, l’abbé Bernon, son fondateur, en obtient la restitution et les Provençaux ne se lancent pas dans l’affrontement, sans doute grâce à Richard le Justicier qui semble jouer un rôle modérateur entre sa belle-sœur Ermengarde et son beau-frère Rodolphe.
C’est donc Arnulf qui prend l’initiative des hostilités en janvier 994. Il pénètre en Italie pour éliminer Guy de Spolète, roi d’Italie et allié de Rodolphe. Il chasse Guy de l’Italie du nord, puis il tente d’en finir avec Rodolphe. Toutefois, son armée est bloquée devant le castellum d’Ivrée où des troupes bourguignonnes se sont jointes à celles d’Anscaire, marquis d’Ivrée, un fidèle de Guy d’origine bourguignonne. Avec de grandes difficultés, Arnulf parvient finalement à contourner Ivrée, ce qui lui permet de remonter le Val d’Aoste, de passer le Mont-Joux et d’atteindre le cœur des possessions rodolphiennes. Rodolphe, privé d’une partie de ses troupes toujours à Ivrée et sachant l’armée d’Arnulf épuisée et incapable d’occuper durablement le pays, refuse le combat et se réfugie dans des zones montagneuses. Arnulf s’empare de Saint-Maurice puis ravage la Transjurane, mais cette invasion paraît se limiter à une partie du mois de mai et Arnulf rentre rapidement en Germanie.
Les ennuis de Rodolphe ne sont cependant pas terminés.
Arnulf décide d’instituer son fils illégitime Zwentibold roi de Lorraine et de l’associer aux Provençaux contre Rodolphe.
Recevant Louis de Provence et sa mère Ermengarde, il leur cède une partie des cités reconnaissant le roi de Bourgogne, au moins le sud du comté de Bourgogne et le diocèse de Genève. Dans le même temps, il envoie Zwentibold envahir la Transjurane, sans résultat décisif face à Rodolphe à nouveau prudemment retiré dans les zones montagneuses. En 895, Arnulf fait Zwentibold roi « in Burgundia et omni Lotharico regno », ce qui signifie qu’à la Lorraine s’ajoutent le nord du comté de Bourgogne, Bâle et les diocèses de Lausanne et de Sion. Toutefois, ce partage du royaume de Bourgogne ne reçoit pas d’application. Si Rodolphe perd effectivement le contrôle des régions situées au nordouest du Jura, Bâle et Besançon, son autorité continue à s’exercer normalement autour du Léman. En effet, entre 895 et 899, Rodolphe cède d’importants droits à l’Eglise de Lausanne et il lui confirme des donations, peut-être pour restaurer son temporel après les passages des troupes germaniques. Quant au royaume de Provence, des documents indiquent qu’il tient Rodolphe ier pour le souverain légitime de Genève.
A partir de 896, Rodolphe rompt l’encerclement qui le menaçait. Il est sans doute associé à la rencontre entre Charles le Simple, futur roi de Francie, et Lambert, fils de Guy de Spolète, dans l’hiver 895-896. Il profite aussi de la maladie d’Arnulf, contractée lors de l’expédition qui lui permet d’acquérir le titre impérial en 896, et de la mort d’Ermengarde la même année ou l’année suivante. Rodolphe, débarrassé de ses principaux adversaires, disposant de puissants alliés en Francie et en Italie, peut se rapprocher de la Provence. Signe de détente, il devient le beau-frère du roi Louis de Provence, dont il épouse la sœur, Wille, peut-être un remariage situé après 896, et il peut de nouveau intervenir à l’ouest du Jura.
Le duc Richard le Justicier et son épouse Adélaïde, sœur de Rodolphe, jouent un rôle essentiel dans cet apaisement dont le nœud, sinon le prix, est l’implantation par Rodolphe de leur fils Hugues le Noir à la tête du comté de Bourgogne. Le remplacement du roi de France, Eudes, par Charles le Simple en 898, puis la disparition d’un royaume burgondo-lorrain avec la mort d’Arnulf en 899, et enfin celle de Zwentibold en 900 complètent le retournement de la situation au profit de Rodolphe.
En Bourgogne comme ailleurs, l’instabilité des royaumes carolingiens a favorisé l’apparition d’entités régionales consistantes tenues par des membres de l’aristocratie impériale, à l’image de Conrad : son duché de Transjurane est autant acquis par la force que réellement concédé par le roi et il devient héréditaire. L’empereur Charles le Gros les a consolidées en favorisant quelques marquis-comtes-abbés dominant de vastes portions de l’empire comme Rodolphe. Combinée à une haute naissance, à l’exercice des plus hauts commandements dans tout l’empire et au charisme d’une grande abbaye, son implantation fait de ce nouveau roi le dépositaire naturel du pouvoir quand le roi légitime disparaît en 888. Plus que ses pairs, Rodolphe ier se pose en digne successeur, à l’opposé de l’éclatement de l’empire que peignent certains clercs : l’autorité des Carolingiens perdure à travers un fidèle, proche par le sang et par la fonction. Certes, après des débuts difficiles, le royaume ne correspond pas aux ambitions initiales de Rodolphe, mais celui-ci peut gouverner en héritier des Carolingiens.
Extrait du titre L’AN 888 - LE ROYAUME DE BOURGOGNE de François Demotz
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes