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Vesterålen - Solitude montagnarde au pays du soleil de minuit
PAR HORST H. THER, ULM
Avec 1 esquisse et 6 illustrations ( 73-78 ) Vesterâlen, au nord de l' Europe, est un archipel sillonné de fjords, aux montagnes blanches de neige, recouvert de marais impraticables et de forêts de bouleaux rabougris. Avec les Lofoten, il constitue cette chaîne d' îles norvégiennes, longue de 250 kilomètres, qui commence à 100 kilomètres au nord du cercle polaire et, peu à peu s' élargissant, s' étend en direction du nord-est jusqu' au du 69e degré de latitude.Vesterâlen est composé des îles de Hinnöy, Langöy, Andöy, Gritöy et Hadselöy ainsi que d' une multitude de minuscules îlots inhabités. Hinnöy, avec ses quelque 2200 kilomètres carrés, est la plus grande île de Norvège, et l'on y trouve aussi, avec le Möisalen, haut de 1266 mètres, le point culminant de l' archipel des Lofoten et Vesterâlen.
Seule une mince bande côtière est habitée. Les rares routes serpentent le long des rives des fjords, et on ne décèle aucune trace de civilisation ou de technique à l' intérieur des îles. La population vit essentiellement de la pêche. Les événements qui passionnent l' opinion mondiale ne la touchent guère, car les distances sont grandes et Oslo est loin. A Vesterâlen, on a encore du temps, l'on n' y connaît pas la hâte et l' agitation de l' Europe centrale. Les rues poussiéreuses des villages de pêcheurs somnolent et sont perdues dans leurs rêves. Il n' y a ni pétarades de moteurs, ni vacarme touristique pour rompre le silence. Si, une fois, un véhicule à moteur traverse le village, c' est presque une sensation. L'on n' entend que le lointain tac-tac-tac des bateaux de pêche sur le fjord.
Vesterâlen couvre une superficie de 3600 kilomètres carrés et compte 40000 habitants, ce qui fait une densité d' environ 11 personnes au kilomètre carré. L' agglomération principale, Harstad, se situe au nord de Hinnöy et compte quelque 4000 habitants; dans le nord de la Norvège, cela fait déjà « grande ville ». C' est un port propre, aux rues goudronnées, avec des maisons peintes en couleurs vives, des conserveries de poisson et une station météorologique. Les autres localités sont éparpillées le long des côtes des îles et parfois ne comptent que quelques maisons.
Le climat de Vesterâlen est maritime et, du fait du Gulf-Stream, exceptionnellement doux si l'on tient compte de la latitude. Tandis qu' au Groenland, en Sibérie et dans l' Alaska le climat est dur et hostile à la vie, il permet ici une abondante végétation aux couleurs chatoyantes. Dès le 23 mai, le jour polaire se lève et, jusqu' au 23 juillet, le soleil ne disparaît plus de l' horizon; c' est 5 km alors que fleurissent le lin des marais, les trolles et les dryades. Les bouleaux et les aunes verdoient et les fougères envahissent les fonds marécageux. De ce fait il n' y a guère de zones englacées à Vesterâlen. Sauf dans la région du Möisal, on trouvera tout au plus des névés permanents plus ou moins étendus. Il n' y a pas dans ces îles de glaciers importants, comme dans les régions montagneuses de la terre ferme norvégienne.
Le temps est changeant, et s' il n' y a pas de longues périodes de mauvais temps, celles de beau temps sont brèves, mais l' atmosphère est alors d' une clarté de cristal. L' air est presque toujours en mouvement, et il est rare que la mer se présente en miroir uni. Sans arrêt, toujours avec le même rythme, le ressac frappe la côte déchiquetée et, depuis le fond des temps, l' Atlantique du nord ronge les roches dénudées de Vesterâlen, cet archipel solitaire aux confins de l' Arctique. L' alpiniste qui s' est égaré dans ces latitudes est confronté avec un paysage désertique. Il lui suffira de s' éloigner de quelques kilomètres de la mince bande côtière habitée, et il se trouvera dans un pays de montagnes incultes et sauvages. Au-dessus d' une jungle presque impénétrable de bouleaux s' élèvent de nombreux sommets enneigés. Semblables à des voiles, les cascades sont suspendues aux sombres parois et se précipitent, écumantes, vers des profondeurs inconnues. Des lacs sans nom scintillent au fond des vallées marécageuses, des torrents indomptés bouillonnent par-dessus les gros éboulis. L' eau est transparente, claire comme du cristal de roche, verte comme l' émeraude. Un paradis alpestre, absolument solitaire, intact: le dernier Eden en Europe. L'on se sent presque revenu au temps de l' alpinisme classique. Il n' y a que les moustiques qui soient désagréables, lorsqu' ils s' attaquent à l' intrus et le harcèlent de leurs coups d' épingle. Jamais l' indigène ne pénétrera dans ces régions incultes, si ce n' est pour pêcher la truite ou le saumon. Il ne comprend pas ses montagnes. Qu' irait chercher sur ces sommets inhospitaliers? Pourquoi en faciliterait-il l' accès, y créant des sentiers et signalant des cheminements? Inutile d' essayer de se renseigner chez les Nordiques. Vesterâlen est terre vierge pour l' alpiniste. Il n' y a pas de points d' appui, ni cabanes ni bivouacs fixes, et évidemment pas de moyens de remontée mécaniques. Pour atteindre ces sommets, il faut frayer sa route à travers des marécages sans sentiers ni ponts et à travers les fourrés de bouleaux. Soyons heureux toutefois de disposer encore en Europe d' un pareil monde de montagnes! Car si le « progrès » doit continuer au rythme actuel, il n' y aura bientôt plus dans les Alpes de haute vallée à l' état de nature, plus de sommet sans téléphérique. Que chercherons-nous alors dans des montagnes enchaînées par des câbles et où, à chaque pas, l'on se heurtera à des barrages, des usines électriques et des foules admirant sur commande, bouche bée? Soyons donc heureux que chaque voyage dans les montagnes de Vesterâlen doive être prépare comme une expédition, et que de solides tentes, capables de braver la tempête, soient indispensables!
Les montagnes du Grand Nord sont, du point de vue géologique, sensiblement plus anciennes que les Alpes. L' Europe du nord se forma pendant le calédonien, dans la période du silurien, il y a environ 400 millions d' années. De ce fait ces montagnes ont été davantage rongées et désagrégées par le temps que les Alpes, mais parfois elles n' en présentent pas moins des formes fantastiques, sauvagement découpées. La roche est en général de granit granuleux, de gabbro ou de gneiss et, parfois jusqu' aux régions les plus élevées, couverte de lichens.
Lorsque, en son temps, nous avions établi notre camp de base sur la rive du solitaire fjord de Guiles, au centre de Hinnöy, sur une lande sèche couverte de bouleaux clairsemés, nous ne nous doutions pas de tout ce qui nous attendait au nord de l' Europe. Il nous fallut d' abord nous habituer à l' isolement de ces montagnes: un silence presque absolu régnait en permanence dans ce monde sauvage. Aucun bruit humain ne parvenait à nos oreilles, nous ne percevions que le murmure monotone, devant notre tente, du torrent descendant des névés du Löbergtalstind, le violon aigu des moustiques et le léger frémissement de l' eau dans le fjord, quand la marée était haute et venait frapper le rivage. C' étaient toujours les seuls bruits de la nature qui nous répétaient la chanson de la solitude et qui se sont graves à jamais dans ma mémoire. Quand nous nous réveillions - peu importe quand, car les nuits étaient toujours claires - nous voyions se dresser au-dessus de nous le Botntind avec son névé et la sauvage arête déchiquetée menant au Löbergdalstind enneigé. Des nuages flottaient sur nos têtes, parfois il pleuvait; et c' était de nouveau le soleil éclatant dans un ciel bleu d' acier au-dessus du névé du Löbergdalstind. Dans ce pays, loin au-delà du cercle polaire, l' heure du départ pour une ascension n' a aucune importance. Nous nous mettions en route quand nous en avions envie, quand le temps s' améliorait et que nous avions copieusement déjeuné ou soupe. En général, nous essayions de comprendre minuit dans nos courses, car jamais le paysage n' était aussi beau que lorsque le soleil, bas à l' horizon, répandait sa lumière sur les terres du Nord.
Löbergdalstind - 993 mètres Je me souviens encore très bien de notre départ pour le Löbergdalstind. Le temps n' était guère prometteur, un ciel de plomb recouvrait le Vesterâlen et les fourrés de bouleaux, d' habitude verdâtres, dominaient, noirs et menaçants, notre campement. Du côté de la mer, le fjord, sombre et morne, était lisse comme un miroir. Avec nos lourdes charges, nous nous sommes frayé un chemin à travers les épais taillis de bouleaux, puis avons gravi des flancs escarpés vers une selle inconnue. Bien au-dessous de nous, le torrent impétueux sautait de terrasse en terrasse, pour disparaître dans un lac et reparaître plus bas. Plus haut, s' élevaient les neiges immaculées du Nonstind. Le névé était dur et portait bien, et le sommet composé de gros blocs ( 929 m ). En une varappe épuisante, nous avons franchi l' arête dentelée, recouverte de lichens, que probablement aucun humain n' avait foulée avant nous. Nous sommes descendus en rappel des couloirs fort raides et des cheminées de gabbro verticales, puis avons traversé des névés abrupts. Quelque part dans la profondeur, le fjord, terne et inerte, serpentait silencieusement vers la mer. Au-dessus de nous, les nuages s' immobili. C' était une voie silencieuse, infiniment solitaire. A l' horizon, à l' ouest, s' élevaient les Lö-bergtalstind, nettement profilés. A un certain moment, nous nous sommes trouvés debout sur la plate-forme d' un bloc puissant ( point 963 ). C' était minuit, et loin au nord brillait une mince bande rougeâtre. Tout près de nous une énorme dalle de granit émergeait des profondeurs de la solitude subarctique. Sans aucune rainure, parfaitement lisse des deux côtés, elle semblait sortir du néant. Une vision fantastique! De ma vie je n' avais vu chose pareille. Comme détachée de la terre, elle semblait flotter dans l' espace, et je considérai comme absolument impossible d' en faire l' ascension. Somnolents, nous faisions notre trace, sur une neige ramollie, vers le Löbergdalstind Nord ( 985 m ). Je ne pouvais m' empêcher de penser à cette dalle de roche primitive, dressée depuis des temps immémoriaux dans son intacte virginité au-dessus de la jungle nordique. Est-ce que jamais un humain osera s' y attaquer? Dans la descente du Löbergdalstind Sud ( 993 m ), nous avons traversé, dans son flanc sud, des névés extrêmement raides surplombant un lac gelé {Storelvvatn - 595 m ) et avons atteint une selle inconnue, au nord du Vestbotntind. Une fine pluie commençait à tomber. Parmi des colonies de renoncules s' étendant à perte de vue, nous sommes montés, par une croupe peu inclinée, vers le Vestbotntind ( 938 m ). Celui-ci marquait la fin de notre traversée, et il nous restait à accomplir le trajet à travers le Vesterâlen inconnu et marécageux, pour retrouver nos tentes au bord du Gullesfjord. Là-bas, au fond de la vallée, nous attendaient un traître bourbier qui se collait en claquant à nos jambes et un sous-bois rebelle dont la traversée devint une vraie bataille. Lorsque nous avons retrouvé notre campement, 18 heures s' étaient écoulées.
Tverelvtind -1115 mètres Ce sommet solitaire ne fut-il pas notre plus belle ascension au Gullesfjord? Un matin d' une invraisemblable luminosité s' était levé. Le ciel était sans nuage, et une douce brise marine caressait le fjord bleu, chantait sur la lande, ondulait le lin des marais, faisait bruire le feuillage des bouleaux. Nous fîmes le tour du bras est du Sigerfjord ( Austpollen ). Le gravier du rivage craqua sous nos pieds, et nous attaquâmes le flanc nord du Stortind, haut de 1000 mètres. Tout de suite le terrain devint raide. Nous avons lutté pour traverser d' épais taillis de bouleaux et des fougères, presque aussi hautes que nous, qui couvrent le flanc sur trois cents mètres de différence de niveau. Nous nous sommes fatigués à gravir des rochers couverts d' une mousse si épaisse que la main y disparaissait jusqu' au poignet. C' était une lutte exténuante contre la sauvage nature nordique - une voie, certes pénible, mais quand même splendide à travers ce terrain absolument vierge. Nulle part, on ne trouvait même le plus modeste soupçon d' un sentier.
Le dernier tiers du flanc nord était constitué par une caillasse en équilibre instable à laquelle on ne pouvait se confier qu' avec une extrême prudence. Ce devait être peu avant minuit, quand nous avons débouché sur le sommet du Strotind ( 1022 m ). Bien au-dessous de nous, les eaux du Sortlandsund luisaient comme de l' argent en fusion, et loin à l' horizon se dressaient les silhouettes de montagnes inconnues. Tout ici était silence et paix. Dans la profondeur, à nos pieds, le fjord était immobile et muet, on n' entendait même plus le lointain tac-tac-tac d' une barque de pêcheurs, ni ne voyait le large éventail de vagues que laisse derrière lui un bateau côtier. Même le vent semblait s' être assoupi. Le soleil rayonnait sur le Vesterâlen et inondait les montagnes à l' est d' un flamboiement de lumière.
Un névé raide nous conduisit à une brèche, nous escaladâmes quelques gendarmes difficiles, au-dessus d' un grand lac recouvert de glaçons ( Vangpollvatn - 436 m ), puis traversâmes plusieurs névés striés par les chutes de pierres. Après avoir rejoint l' arête, nous descendîmes en rappel des parois verticales, puis traversâmes à nouveau de flanc des névés gelés et durs.
Pareil à une citadelle imprenable; se dressait au sud-ouest le Möisalen caparaçonné de glace; ses satellites crénelés nous regardaient, noirs et menaçants. Jamais nous n' aurions cru qu' ici, au nord, il y avait des sommets si sauvages, si « haute-montagne ». Nous avons fait halte dans un paysage lunaire, forme d' immenses débris rocheux. Au nord, les arêtes dentelées du Tverelvtind fermaient l' horizon. Notre cheminement nous maintenait entre les cotes 600 et 800 au-dessus du niveau de la mer, à une altitude où, en Europe centrale, on trouve cultures et habitations. Ici, au 68e degré de latitude, le terrain était pierreux, intact ou couvert de neige, et son aspect primitif nous envoûtait. Devant nous se dressait la forme symétrique du point 963, pour lequel je ne saurais citer de parallèle, quoique je puisse prétendre avoir vu beaucoup de pays dans les Alpes. Au demeurant, nous n' avons trouvé de point de comparaison pour aucun des sommets du nord. Le point 963 ne ressemblait ni au Zimba, ni à la pointe de Trettach, ni au Cervin, ni à aucune autre montagne aux lignes harmonieuses. Tout simplement il se dressait là depuis plus de 350 millions d' années et nous dominait de sa puissante masse. Peut-être savait-il qu' aucune montagne des Alpes ne peut rivaliser avec lui pour l' âge.
En une varappe aérienne, nous avons traverse l' arête dentelée du point 963, pour descendre de l' autre côté, à la selle enneigée du Tverelv. Au-dessus de nous se dressait, très haut, l' arête sud du Tverelvtind. Le granit des Lofoten se dorait dans la lumière oblique du soleil matinal. Quelle splendide varappe dans ces énormes dièdres du Tverlvtind! Une roche granuleuse, dure comme le fer. Et quel merveilleux coup d' œil sur les immenses dalles de gabbro, parfaitement lisses, qui parfois se dressaient, horizontales, au-dessus de l' abîme et des profondeurs lugubres du désert nordique! Ce cheminement, sur le terrain absolument vierge de la nature nordique, nous a tellement impressionnés que, toute notre vie, nous ne pourrons plus l' oublier.
Tard dans la matinée, nous avons foulé les rochers sommitaux, couverts de lichens, du Tvereltvind. Rien n' indiquait que cette montagne avait été gravie avant nous. Bleuâtre, très éloigné, le Gullesfjord luisait dans la profondeur, tandis que, au sud-ouest, se dressait la silhouette dominatrice du Möisalen. Nous avons érigé un steinmann et y avons déposé les données d' usage. Epuisés, nous étions assis sur les rochers chauffés par le soleil, et nos regards se perdaient dans l' immense coupole du ciel nordique. Quelques nuages moutonneux flottaient, perdus à des altitudes incommensurables. Y avait-il vingt, vingt-cinq ou trente heures que nous avions quitté notre campement? Je ne le savais plus. Mais ce que je savais, c' est que le temps viendrait où nous retrouverions nos tentes, et où, exténués de fatigue, nous nous glisserions dans nos sacs de couchage pour nous réveiller vingt heures plus tard.
Möisalen -1266 mètres Nous avions quitté pour toujours les sauvages montagnes bordant le Gullesfjord. Un petit cargo nous avait permis de traverser le Sortlandsund, et nous nous étions embarqués à Kaljord.
Le pêcheur Kvalheim accosta avec son canot à moteur et nous conduisit dans le sombre et mystérieux Lonkanfjord. Sur une terrasse herbeuse, peu au-dessus de la pointe du fjord, dans un paysage grandiose dont la splendeur était malheureusement quelque peu ternie par des essaims de moustiques, nous avons établi notre campement. Au-dessus de nous se dressait la puissante arête du Kongen et, au fond du Norddalen, s' élevait le Möisalen. Partout, la roche était striée des fils d' argent des cascades, et les névés immaculés brillaient au soleil. Tout près, un torrent à l' eau de cristal sautait les rochers, se hâtait à travers le pré pour disparaître, en bas, dans le fjord. C' est là que se dressait la cabane aux planches disjointes de Joakim Olsen, le pêcheur solitaire du Lonkanfjord. Joakim vivait là avec sa famille, complètement à l' écart du monde. Ses seuls moyens de liaison avec ses semblables étaient son téléphone des années vingt et son canot à moteur Diesel. Il n' avait ni lumière électrique, ni poste de TSF, et sa femme faisait sa provision d' eau au torrent. Le mobilier était des plus sommaires et pourtant Joakim vivait ici, heureux et satisfait. Je ne pense pas que, entre-temps, sa façon de vivre se soit modifiée, car la mer constitue la seule richesse du Vesterâlen, et il n' y a là-haut pas de tourisme comme en Europe centrale. Le commun des mortels évite les lieux où il faut renoncer à toutes les commodités de la civilisation; aussi Joakim continuera-t-il à vivre au Lonkanfjord, à l' écart du monde. Lorsque le temps des grands bancs de poissons sera revenu, il posera ses filets, comme il l' a toujours fait, comme ses ancêtres les Vikings l' ont fait, il y a des siècles. Pour lui, à l' avenir aussi, les problèmes de la politique mondiale seront dépourvus de tout intérêt, comme aussi les autres problèmes qui nous préoccupent. Joakim sait qu' ici, à l' extrême nord de l' Europe, la nature est plus forte que l' homme.
Le soleil avait disparu derrière des nuages aux contours bien dessinés. Plat et silencieux, tel un miroir, le Lonkanfjord s' étendait à nos pieds. Un sentier de mine abandonné, déjà envahi par la jungle nordique, conduisait vers des galeries en ruine où, il y a bien longtemps, on avait cherché du minerai de fer. Le sentier se perdit bientôt dans le sol spongieux du marais. Avec des balancements d' acrobate, nous sautions de touffe d' herbe en touffe d' herbe et par-dessus des ruisseaux aux eaux tourbillonnantes. C' est avec soulagement que nous atteignîmes le flanc raide, couvert d' éboulis et d' épaisses fougères, qui constitue l' accès au col de Memuru, atteint au prix de bien des sueurs. A nos pieds s' enfonçait le Norddalen.
L' épaisse ceinture de bouleaux et d' aunes devint une masse verte, tandis que, à l' horizon, se profilaient les lignes arrondies du Lonkanfjord. Au sud-est surgissaient des sommets aux pointes sauvages, les montagnes d' Austvagöy, et très loin à l' ouest, derrière la surface claire et interrompue par quelques îles du Sortlandsund, apparaissait la longue ligne de l' Atlantique Nord. Nous avions atteint le col de Memuru, véritable selle entre le Kongen et le Möisalen. Ce sommet est une mon- tagne singulière, massive et pourtant aux lignes enchanteresses. Au-dessus du névé de Möisal se dressait la paroi sud, à sa droite se profilait l' arête est, toute en gendarmes, et, au-delà, s' élevaient d' un seul jet les deux tours de Möyene, deux flammes de rocher rappelant les Aiguilles de Chamonix. Mais ce n' était pas le granit doré duTverelv, c' étaient plutôt des formes rocheuses sombres et mornes.
Ouvrant notre trace dans un névé assez raide, nous sommes descendus vers le lit enneigé d' un torrent, puis avons remonté le versant opposé, jusqu' à ce que la neige se perde dans les gros blocs de granit. Au-dessus de nous se dressaient les masses rocheuses du Möisalen, bizarrement éclairées par les rayons obliques du soleil. Irréelle, l' arête sommitale se détachait sur un horizon qui se rétrécissait. On n' entendait ni le gazouillis d' un oiseau, ni le murmure d' un torrent, ni le vacarme d' une chute de pierres. Rien! C' était le silence le plus complet. Il y a sans doute des millénaires qu' il en était ainsi dans ce paradis du silence. Nous seuls troublions la paix de ce paysage. La neige craquait sous nos pas, on entendait la respiration de chacun, tandis que, de temps en temps, un juron s' échappait de nos lèvres, quand le pied glissait sur une surface lisse.
La vue devint libre et vaste: elle s' étendait, du Sortlandsund aux reflets d' argent, vers les lignes confuses de montagnes inconnues, à l' ouest et au nord. L' arête s' assagit, devint plus large et se transforma enfin en une croupe de roches schisteuses. Ici poussaient de splendides touffes de renoncules des glaciers. Ces étoiles lumineuses, que l'on trouve également dans les Alpes, peuvent croître et fleurir ici sans craindre d' être arrachées par l' homme.
Il était 23 heures. Après une ascension de six heures, nous étions sur les rochers sommitaux du Möisalen, nos souliers lessivés et nos chemises trempées de sueur. Nous vîmes comment le soleil terminait son périple apparent autour de la voûte céleste et s' apprêtait à refaire son voyage, toujours le même depuis des millions et des millions d' années. La paroi est du Möisalen, lugubre et pâle, tombait à pic vers des profondeurs monstrueuses, entrecoupée de bourrelets de glace, puis s' enfon dans la jungle nordique. Aujourd'hui encore, ce mur de rocher et de glace, haut de plus de mille mètres, n' a été ni gravi ni même reconnu. Solitaire et ignoré, il somnole, loin du monde connu. Qui donc le gravirait? Le Möisalen est si éloigné!
Comme de sombres miroirs, lacs et fjords apparaissaient au nord, assoupis dans leur interminable sommeil nordique. Allongés entre des océans de forêts, ils poursuivaient leur rêve, sans être dérangés. Quel dommage que l' heure du départ fût venue! Déjà, il fallait quitter cet endroit solitaire, auquel nous dîmes adieu à tout jamais.
Descendant des névés très raides, nous arrivâmes à un lac complètement gelé ( Möisalvatn, 666 m ). Barrant le ciel, se dressait au-dessus de nous la puissante suite de dalles des 800 mètres de la paroi nord du Möisalen. Elle est bien mentionnée dans le guide, mais n' a jamais été gravie, et je ne pense pas qu' elle sera conquise d' ici bien des années. Un flanc neigeux, très incliné, nous conduisit à une croupe. Bien au-dessous de nous, on voyait le solitaire Firvatn ( 453 m ), couvert de glaçons, et l' avant d' une immense mer de nuages se pressait vers son vallon. Déjà la plupart des fjords à l' ouest avaient disparu dans les brumes et seuls émergeaient les arêtes et les sommets dépassant la cote 600.
Ce fut un véritable pèlerinage qui nous permit de voir la face de notre planète. Pareil à un château de rêve, le Möisalen émergeait de la masse des nuages. Loin au nord, les nuages formaient des tours d' un blanc cru, qui grandissaient et montaient à l' assaut du ciel bleu, restaient immobiles quelques instants au-dessus de l' infini de la mer de brouillard, pour, ensuite, s' effondrer lentement. Semblables à d' immenses masses d' eau, les brouillards bouillonnaient au-dessus de sombres silhouettes d' arêtes. Toujours plus haut, ils rampaient le long des bastions rocheux de Tretind et de Todind, grimpaient, irrésistibles, sur les flancs de ces deux colosses de gneiss et de gabbro. Quel dommage de quitter ce royaume étincelant et supraterrestre pour se plonger dans le brouillard! Il nous fallait pourtant bien descendre dans le Lonkanfjord, vers nos tentes qui, quelque part, tout en bas, nous attendaient, solitaires et abandonnées. Fatigués, nous trébuchions dans les fourrés. Qu' est que cela pouvait bien faire que, parfois, nous enfoncions jusqu' au genou dans un trou marécageux! Ce fut bien pire encore, lorsque Bernd, en traversant un torrent sur un tronc glissant, perdit l' équi et profita malgré lui d' un bain complet, sac compris, dans des eaux froides et tumultueuses. Trempé comme une soupe, il chercha sa voie parmi les blocs de granit sur lesquels les flots écumaient, maintenant péniblement son équilibre, pour rejoindre un terrain à peu près sec. Mais quelle importance cela avait-il! Nous avions accompli notre tâche: nous avions gravi le Möisalen, et nos regards s' étaient perdus vers les horizons sans fin du Grand Nord.
Kongen -1017 mètres Un couloir d' avalanches nous montra la voie. Des bouleaux fracassés émergeaient de la neige, pareils à de grotesques poteaux de signalisation. La lutte recommença contre la jungle nordique, contre les taillis d' aunes, les fougères et les gros blocs de roche moussue. Dans ce terrain, la grimpée était exténuante et très lente.
Loin au-dessous de nous, s' étendait le Lonkanfjord, bleu et légèrement moutonné par une faible brise. L' air était d' une transparence extraordinaire. Claires et nettes, les montagnes d' Austvagöy se dressaient au sud-ouest. Dans notre cheminement vers le Kongen, nous fîmes halte dans une brèche solitaire. Quel invraisemblable silence! En vain l' oreille épie un bruit d' origine humaine; nous n' entendons que le léger et lointain murmure d' un torrent. Qui a bien pu être l' inconnu qui, la dernière fois, a foulé le sol de ce belvédère?
Et la lutte reprit contre notre propre insuffisance, la lutte de la volonté contre le cœur, les poumons, les muscles. Des heures durant, des traversées sur des flancs herbeux. Au-dessus de nous un bastion rocheux, déchiqueté, se dressait sur l' arête. Là s' arrêtait le flanc - et en même temps notre savoir. Un mur de dalles nous permit enfin de passer, et nous voici dans des roches instables où nous avançons comme des naufragés cherchant un point d' appui. Les sacs si lourds, ce maudit rocher, les os qui font mal - il y avait bien de quoi vous dégoûter de la montagne. Et le voilà au-dessus de nous, le Kongen avec, dans l' arête, cette immense fenêtre que jadis le dieu Thor avait créée, dit-on, dans un accès de rage. Mais où était le losange qui avait été découpé de la montagne? Lugubre le vent mugissait à travers la fenêtre sans vitres du Kongen. Sans doute, il hurle ici son bruyant concert depuis des temps immémoriaux, et il en sera ainsi aussi à l' avenir. Un ciel de plomb recouvre Hinnöy: une ambiance apocalyptique. Etait-ce la lumière de cette fin de journée ou l' immense solitude de ces montagnes qui nous impressionnait si fortement? Des profondeurs sans fin montait vers nous le grondement des torrents. Sombres et mornes, les rochers recouverts de lichens du Kongen nous dominaient de leur masse.
Nous avons vaincu le bastion du Kongen en une varappe escarpée, parfois à cheval sur le fil de minces arêtes à la roche friable. Par un couloir raide, il fallut descendre vers une pente d' éboulis. Des cailloux branlants reposaient sur d' autres cailloux tout aussi branlants. Mais maintenant le sommet semblait être à portée de main, bien qu' on ne puisse guère qualifier d' alpinisme notre progression sur ces éboulis instables. Après quelques jurons et plusieurs glissades, nous avons enfin surmonté le dernier obstacle du Kongen. Semblable à la proue d' une nef de Viking échouée, le sommet labourait la mer de nuages qui venait à notre rencontre. Nous étions sur les rochers de son plus haut saillant et vivions le couronnement de notre aventure nordique.
Autour de nous, les brouillards bouillonnaient comme des eaux agitées par la tempête, puis se heurtaient aux rochers du Kongen. Le vent glacial déchirait et chassait le brouillard au-dessus de nos têtes. De minces formations de nuages, semblables à des voiles en léger tissu rose, flottaient au-dessus de nous. L' air devint de plus en plus lumineux, et soudain le Möisalen se dressa devant nous, féerique, éclairé, tel un château de rêve. Le disque incandescent du soleil touchait l' horizon au nord-ouest, plongeait dans la mer avec une infinie lenteur, pour en émerger tout aussi lentement un peu plus loin au nord. Quel spectacle sublime! Qu' est donc que tout le savoir du XXe siècle à côté de ce que la nature du Grand Nord nous a révélé! Rien de tout ce qu' a créé la main de l' homme ou de ce qu' a coup l' esprit humain n' aurait pu me faire une plus vive impression. A l' est, la pleine lune se détachait de l' horizon. D' un jaune bizarre, énorme, ressemblant à une immense coupe d' or, elle flottait sur les montagnes de la terre ferme norvégienne. Au-dessus de nous, de nouveaux bataillons de nuages jetaient leur ressac contre les rochers, y grimpaient, et pour finir nous noyaient sous leur marée montante. Comme des fantômes disparurent bientôt le puissant Möisalen et le disque rouge du soleil de minuit. Autour de nous, il n' y avait plus qu' un épais brouillard. La descente se fit par des dalles de granit abruptes qui, telles des spectres, émergeaient du brouillard. Nous nous hâtâmes vers le bas, dirigés uniquement par notre sens de l' orientation. Il y a longtemps que la fenêtre du Kongen avait disparu. Etait-ce un rêve, une hallucination, ou la vérité que nous avions vécu? Lorsqu' au petit matin nous avons atteint une brèche inconnue, le brouillard s' était dissipé. A l' est apparaissaient des montagnes jamais vues, des montagnes qui émergeaient de marais et de taillis de bouleaux infranchissables et que probablement jamais un être humain n' avait gravies. Au-dessous de nous, le névé suspendu du Kongen se précipitait vers les profondeurs. Il était dur comme du béton. On entendait au loin le murmure d' un ruisseau. Que n' aurais alors donné pour une gorge d' eau de source glacée...
Un peu plus tard, nous étions de nouveau à la brèche qui, la veille, nous avait ouvert la voie vers le sommet du Kongen. Lisse comme un miroir bien poli, le Lonkanfjord était à nos pieds. Ce fut à nouveau la. lutte pour traverser la jungle nordique; nous nous sommes tordu chevilles et genoux dans une chaos de blocs moussus, nous avons trébuché dans le maquis de bouleaux rabougris, d' aunes et de hautes fougères, nous sommes enfin arrivés au cône d' avalanches et peu après, trempés de sueur, à la rive du fjord...
Cartographie Topografisk kart over Norge 1:100000, feuille Lödingen Gradteig I. 9.
Guides ( en anglais ) « Mountain Holidays in Norway » ou « Rock Climbs in Lofoten », à vrai dire inutilisables pour les régions décrites, du fait qu' il n' y a pour ainsi dire pas d' informations sur Hinnöy.
( Traduit de l' allemand par G. Solyom ) 11 Les Alpes- 1967 -Die Alpen161