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Je me suis fait traité de grognon, ici, il y a quelques temps … et bien, ça ne va pas s'arranger.
Je vous ai dit à plusieurs reprises ma passion pour certaines musiques, et leurs interprètes. Aucun interprète n'a depuis plus de 50 ans généré en moi d'agacement, de sentiment de colère. Mais ça y est, j'y suis.
Bien sûr, certain interprète ne trouvera pas grâce à mes oreilles, pour insuffisance technique ou conception erronée, voire de l'indifférence.
Un exemple, vous voulez un exemple ?
Je pense qu'un pianiste doit faire des efforts gigantesques pour jouer la musique, disons, précédant Mozart. La responsabilité est double et revient, aujourd'hui
à la conception des pianos modernes: les cordes sont croisées et ne permettent pas l'expression de la polyphonie.
à l'interprète dont la formation n'a pas abordé la compréhension de la langue adaptée à la musique jouée.
au tempérament d'accord, uniforme sur les pianos modernes et résolument, absolument, pas au clavecin ou au clavicorde. Quelle que soit la tonalité jouée au piano, la "couleur" du rendu ne varie pas.
Écoutez ici un extrait d'une conférence De Robert Levin, professeur de musicologie à Harvard
L'exemple d'interprète, pianiste, qui a tout faux, est à mes oreilles Angela Hewitt qui a beaucoup bâti sa carrière sur des exécutions - mettez le sens que vous voulez à ce mot - de pièces de Johann Sebastian Bach, et je tais, par simple respect, ses cuisines des oeuvres de François Couperin.
En clair, je n'aime pas, du tout, du tout. Comme dit Monsieur de Sainte Colombe au jeune Marin Marais dans Tous les Matins du Monde: "Monsieur vous faites de la musique, mais vous n'êtes pas musicien." Si vous remplacez Marin Marais par Angela Hewitt et Monsieur par Madame …
Après ceux qui ont - à mes oreilles, hein ? - tout faux, il y a ceux qui n'ont pas de respect pour les oeuvres jouées. C'est le propos du jour.
Attention, je sais, que je mets les pieds en terrain glissant.
Tant pis, je me lance.
J'ai assisté à des dizaines de concerts, entendu plusieurs centaines de diffusion radiophoniques, assisté à des dizaines de répétitions, voire de sessions d'enregistrement. J'ai à chaque fois, entendu, le "petit truc" qui révèle la présence humaine, l'imperfection … la fragilité. En quelque sorte, sans pour autant considérer que la rencontre de l'oeuvre musicale et de l'interprète - même un orchestre - puisse être un combat, il me parait qu'en tout moment de l'exécution, l'oeuvre prime, règne, en une sorte de perfection intouchable, et que quelles que soient les propositions de l'oeuvre, l'interprète doit rester à la place que l'oeuvre voudra bien lui réserver et enfin, last but ot least, rester l'intermédiaire entre l'oeuvre et l'auditeur.
Si je me réfère aux interprètes de mon panthéon personnel, le tout premier qui reste encore plus de 30 années après sa disparition, l'illustration de ce qui précède est Alfred Deller dont la voix "si fragile" révélait l'immense humanité; en goûtant les mots des "songs" il donnait une inflexion charnelle aux oeuvres et donc…
Sigiswald et son frère Wieland Kuijken m'ont toujours paru respecter les oeuvres. Sigi explique cette position dans un livre titré Bleib bei uns Bach (que vous aurez sans doute un mal de chien à trouver). Je range dans ce même tiroir, leur claveciniste de toujours Robert Kohnen
Philippe Herreweghe (que j'ai vu pleurer au cours d'une répétition dans la chapelle du lycée Henri IV, de la Passion selon Saint Mathieu de JSB en Mars 1980, tant il était gagné par l'émotion - le concert a eu lieu le 15 Mars 1980 en l'église Saint Étienne du Mont et reste encore incandescent 36 ans après).
Paolo Pandolfo tient une place particulière: il magnifie par son talent d'exceptionnel interprète toute oeuvre, mais reste "à genoux et tête découverte" devant l'oeuvre. Essayez de dénicher son Tobias Hume, vous comprendrez.
Monsieur Gustav Leonhardt exemplaire d'humilité en toute circonstance
…et tant d'autres
J'étais tranquille depuis … je n'imaginais même pas tout ce que j'ai écrit ci-dessus jusqu'à ce que j'entende une nuit d'insomnie les Variations Goldberg jouées par Andreas Staier au cours de l'intégrale "Les As du sautereau".
Le contexte: En Mars 2014, à la Cité de la Musique a eu lieu un grand raout autour de JS Bach: l'intégrale de sa musique pour clavecin, donnée jour après jour par une vingtaine d'immenses clavecinistes venus du monde entier. Bien entendu, le résultat est stocké dans mes disques durs.
Et bien, je suis vite revenu à Ysengrain, parce que le comte Kayserling avec cette interprétation là, ne se serait sans doute jamais endormi !! (heu ... moi non plus). Staier n'était plus claveciniste mais boulanger: le nombre de pains est hallucinant. Il avait ouvert une boulangerie. J'entendais des variations Goldbrot de Johann Sebastian Bäcker!!
Outre les pains, cet animal est d'une raideur à la fois complexe et inintelligible. Il joue certaines variations à un tempo hallucinant - pseudo virtuosité gratuite - donc il se plante.
Je me dis que Staier n'était pas dans un bon jour.
Quelques temps après, j'entends une """""i-n-t-e-r-p-r-é-t-a-t-i-o-n""""" du fandango du padre Antonio Soler par Staier. Le début jusqu'à la mesure 15 est joué avec un peu de manièrisme -ça fait couleur locale de la cour du Roi d'Espagne ? Puis débutent des ornements arrivés là sans raison, tout au moins inappropriée à mon oreille. Et soudain, sans que la partition ne l'indique, sans que les usages d'interprétation ne l'admettent, survient une crise épileptique, je crois que Staier a du se mordre la langue (signe de base de la crise épileptique), la mesure n'est plus respectée, les ornements pleuvent dru, bref le padre Antonio Soler peut redevenir moine, il sera plus isolé de ce monde là, celui de Staier. Si on y ajoute un enregistrement affublé d'une réverbération totalement indigeste, travestissant et trahissant et l'instrument et l'oeuvre, le tableau est complet, l'oeuvre passe loin, loin derrière Staier, ses maniérismes, ses variations épileptiques de tempo… Beuaarkk !!
Staier ne joue pas ici le fandango de Soler, il fait une variation de Staier d'après le fandango de Soler, un peu comme Ferruccio Busoni a réécrit des oeuvres de JS Bach.
Je me suis donc interrogé sur cette évolution de Staier.
Sa carrière débute vraiment, en 1983 quand Reinhardt Goebel cherche un claveciniste pour Musika Antiqua Koln (MAK) succédant à Henke Bouman, disparu dans un ashram aux Indes.
Le contexte de l'époque a donné une immense notoriété à cet ensemble. Il est composé d'un escadron de virtuoses exceptionnels, sous la poigne incontestée (et inconstestable) de Reinhardt … qui a donc besoin d'une pointure. Reinhardt permet à Staier d'enregistrer dans le groupe ce qui reste encore aujourd'hui iconique dans la production discographique
… entres autres
J'ai le souvenir qu'au sein de notre groupe de baroqueux, il se disait que Reinhardt avait amélioré la qualité de la basse continue et des passages solistes par le recrutement de Staier dans le groupe.
Staier ne reste que 3 ans avec MAK, mais quelle production !!
Et pourtant, dans une interview de 2005, il prononce ces mots, parlant de Reinhardt. Plus loin dans l'interview, il dit clairement que les brandebourgeois, acclamés unanimement dans le monde entier sont ratés. Enfin il juge que MAK sous la direction de Reinhardt ne sait pas jouer la polyphonie.
Le moins qu'on puisse dire …: le mérite des opinions extrêmes est de permettre la discussion.
Au cours de cette interview, il raconte que le lendemain du jour où il a annoncé à Reinhardt qu'il ne continuerait pas l'aventure avec MAK, il est recruté comme professeur à la prestigieuse Schola Cantorum. Autrement considéré, le claveciniste inconnu de tous en 1983, intègre, comme professeur, un des plus hauts lieux d'enseignement de la musique baroque au monde, après avoir passé 3 années avec un ensemble de référence. Il devient après la fréquentation de Reinhardt le collègue de ces maitres.
Aucun doute que cette nomination est indiscutable, mais la mise en perspective de cet élément avec le résultat obtenu
quant aux variations Goldberg données au printemps 2014
dans l'enregistrement calamiteux du fandango de Soler
me fait dire que la fragilité sous jacente de Staier existe, mais qu'on ne l'entend pas du tout dans son jeu musical.
Pour terminer, je vous livre sa version de la "marche turque" n° 11 en la majeur, K. 331 de Mozart.
Vous, je ne sais pas, mais cette esbroufe m'exaspère par l'absence totale de respect de l'oeuvre.