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La phénoménologie est l'une des orientations majeures de la philosophie du XXe s. Elle a été le point de départ d'un renouvellement du paradigme de la psychologie et de la psychiatrie (L. Binswanger, E. Straus), de la biologie et de la médecine (V. von Weizsücker, F.J.J. Buytendijk). Moins que l'unité d'une doctrine, c'est le recours à une même méthode qui rassemble les penseurs qui s'en réclament.
Le mot
phénomène renvoie étymologiquement au verbe grec φαινεσθαι : apparaître, se montrer. Or, apparaître est un mode privilégié de la rencontre, de l'entrée en contact du sujet et de l'objet, de leur décisive
prise de connaissance (Heidegger, 1927). Nous ne pouvons en effet parler d'une chose, même objectivement, que si nous présupposons comme réalisable la possibilité de faire l'expérience vivante de cette chose, de la rencontrer
en chair et en os. Ainsi, les phénoménologues cherchent avant tout à décrire les grands formes d'expérience où se réalise la rencontre primordiale entre l'homme et les
phénomènes qui deviendront les thèmes matriciels de son savoir, de son
parler ou de ses pratiques - corps, âme, monde, autrui, sacré, etc. Pour ce faire, ils tentent de suspendre ou de mettre entre parenthèses non seulement les théories et présupposés déjà élaborés relativement à ces phénomènes, mais même la question de savoir si ceux-ci renvoient à des entités qui existent
réellement. Cherchant à revenir en deçà de toute réalité constituée, ils se focalisent sur la relation constituante au sein de laquelle l'homme fait l'expérience du sens d'être des phénomènes qu'ultérieurement, une fois leur identité cristallisée, il pourra chercher à connaître ou à traiter.
Ce faisant, l'approche phénoménologique ne prône pas une attitude introspective, qui devrait se substituer à la méthode empirique objectivante. Elle ne vise pas des
contenus de conscience, supposés intra-psychiques. Elle se tourne résolument vers ce moment, le plus souvent inaperçu, où se joue et se rejoue, de façon largement pré-réfléchie, notre contact avec notre monde, nos prochains et nous-mêmes, centrant ainsi son intérêt sur l'existence comme mode d'être fondamentalement intentionnel ou
ex-tatique (ex-sistere signifiant littéralement : se tenir hors).
La phénoménologie - qui, à certains égards, anticipe sur le constructivisme et le constructionnisme, sans toutefois que l'on puisse l'y réduire - est à même d'enrichir l'horizon de pensée et d'action du thérapeute systémique en différents domaines, et en particulier dans l'approche de la souffrance, du corps et de la maladie dite physique (cf. notamment von Weizsücker, 1940 ; Merleau-Ponty, 1945 ; Buytendijk, 1948 ; Straus, 1956).
Approche phénoménologique du corps
Notre corps, appréhendé en acte, comme corps vivant, est toujours un corps propre, le corps-de-quelqu'un. Comme tel, il n'est pas une forme close ; il est le foyer de notre engagement au monde. Par la vue, par exemple, en regardant un paysage ou un film, nous sommes aussi bien ici (ici d'où nous regardons) qu'au large de notre corps, là où nous regardons. Notre corps est ce par quoi noussommes au monde, noués à lui en un échange alternant les moments où nous
débordons sur lui et les moments où nous nous retirons en
nous-même. La conscience, la réflexion silencieuse elles-mêmes sont des modes de notre présence corporelle.
Réalisant notre présence au monde, notre corps réalise tout uniment notre présence l'un à l'autre. Par notre façon proprement humaine d'habiter notre espace corporel, nos sens, notre auto-mouvement, nous nous accordons même constamment, de façon pré-réfléchie, au mode de présence corporel de ceux avec qui nous sommes.
Le monde de la vie - le monde tel que nous y vivons, avant tout recul réflexif - se profile comme un horizon qui a essentiellement la forme d'un monde ambiant - monde qui nous environne et dont les qualités sensibles (odeurs, lumière, ton des voix) -, de par la communication pathique que nous nouons avec elle, déploient autour de nous une certaine ambiance ou une atmosphère. Il se profile en même temps comme un système de significations système qui intègre la structure signifiante des situations dans lesquelles nous vivons, agissons et nous rencontrons les uns les autres, et la profusion de significations émanant de notre corporéitéy. Notre condition charnelle contribue en effet pour une part essentielle à la genèse du sens et à la constitution de la
réalité telle que nous y avons accès ou telle qu'elle nous apparaît.
Approche phénoménologique de la maladie
Ressaisie en son niveau de réalité phénoménologique - non pas telle qu'on peut l'objectiver en faisant abstraction du sujet vivant qui la porte, mais telle qu'elle se réalise dans le monde de la vie
avant toute intervention médicale cognitive ou pratique - la maladie peut se définir comme ce processus par lequel le sujet subit une atteinte au départ de son propre corps. Des modifications peuvent survenir au niveau biologique, mais la maladie et le pâtir (constitutif de la condition de patient tout comme de la
pathologie) ne deviennent des données phénoménologiques réelles qu'à partir du moment où le niveau
personne est impliqué, c'est-à-dire à partir du moment où le sujet fait l'expérience d'un malaise ou d'une détresse.
L'expérience
pathique de la maladie
La maladie n'est jamais, en ce sens, un phénomène purement biologique. Elle atteint un organisme qui, avant de pouvoir se réduire à un
corps physique, est le corps propre d'une personne, un corps habité. Or, c'est toujours au départ de son corps - et ce n'est jamais qu'à travers celui-ci - que l'homme agit, ressent, pense et communique, en sorte que tout événement qui l'atteint dans son corps atteint immédiatement la base de toutes ses possibilités d'existence. La notion d'expérience pathique de la maladie condense précisément tout ce en quoi la maladie affecte ou fait
pâtir le patient. Or, cette expérience, ample et complexe, déborde largement ce que l'on isole comme étant la proprioception.
Lorsque nous sommes en bonne santé et que nous
nous sentons bien, nous pouvons oublier notre corps ; nous nous appuyons sur lui pour vivre
au-delà, pour nous consacrer aux choses et aux êtres de notre monde. Dans nos jours de santé, notre corps fonctionne pour nous
dans le silence et le secret (cf. F.J.J. Buytendijk, 1951). L'atteinte à la santé se déclare en ceci que
quelque chose dans notre corps, sortant de la latence et s'imposant à nous avec insistance, nous perturbe ou nous fait mal. La maladie produit ainsi une singulière division, voire une dissociation entre
nous-mêmes et la partie de notre corps qui nous fait souffrir. L'expérience pathique première de la maladie peut ainsi se décrire comme le fait pour le patient d'être
retourné sur une partie de son corps, d'y être à la fois enchaîné sans pouvoir s'en distraire et, en même temps, d'en être aliéné, car tout se passe comme si la partie de son corps qui le faisait souffrir n'était plus
lui-même.
Mais la maladie ne se joue pas dans ce seul espace de la présence à soi. Etre malade modifie notre
monde - ce terme étant entendu, en un sens phénoménologique, comme rassemblant ce qui, pour chaque sujet, constitue l'Autre ; ce à quoi il a proprement affaire dans son existence. Or, le caractère éprouvant de la maladie ne vient pas seulement de ce que quelque chose nous perturbeà l'intérieur de notre corps, mais aussi du fait que
cela qui nous oppresse corporellement entrave ou, dans les cas critiques, interrompt carrément nos autres possibilités de réalisation, limitant ainsi notre horizon d'existence. Lorsque nous avons fort mal ou sommes très mal, nous ne pouvons plus rien faire - que ressentir douloureusement ce qui est en train de
mal aller en nous. Une telle expérience est en outre souvent traversée par la peur, car ce qui va ainsi mal, tout en se déclarant
en nous, échappe à notre contrôle et laisse affleurer la menace d'une destruction ou d'une mort imminente (Lévinas, 1947).
La maladie nous éprouve donc en ce qu'elle réduit notre monde et l'appauvrit en rapprochant ses limites de la portée de notre corps - et cela en un sens mortifère, la mort seule assimilant la personne, sans plus aucun dépassement, à l'espace de son corps physique. A l'inverse, la maladie fait que notre corps
s'épaissit ; non seulement nous ne pouvons plus l'oublier, comme nous le faisons le plus souvent en nous adonnant à nos activités quotidiennes, mais il tend à devenir lui-même une part importante de notre monde, une
chose qui nous encombre, qui nous tourmente et dont nous ne pouvons pas ne pas nous préoccuper.
En introduisant une scission dans le sujet entre le
soi et une part aliénée de lui-même - la part de son corps qui lui fait mal, dont il se désunit comme si elle lui était étrangère, mais qui en même temps l'obsède - la maladie ne peut manquer d'agir sur la vierelationnelle du patient. En son niveau de réalité pathique, la maladie a ainsi pour troisième espace de réalisation la relation aux prochains. Elle envahit les espaces intersubjectifs tout comme elle envahit l'espace du moi : elle devient alors un thème lancinant autour duquel se focalisent l'attention, les gestes et les échanges entre le patient et les membres de son entourage. Sous ses aspects les plus douloureux et les plus critiques, elle transforme l'ouverture du patient vis-à-vis des autres et la réduit en un sens que l'on pourrait résumer en ces termes, certes trop schématiques :
aidez-moi ou laissez-moi.
Dans la mesure où elle forme la sphère d'appartenance primordiale du sujet, où elle constitue un lieu privilégié des relations d'attachement - et, par le fait même, de la polarité affective de base entre sécurité et insécurité -, la famille occupe bien sûr ici une place particulière. La maladie, surtout chronique ou à risque vital, fait
souffrir les proches, parfois non moins que le patient lui-même. Si elle constitue pour ce dernier une menace portée à sa propre vie, elle constitue pour les proches une menace deséparation et de perte.
La maladie, en tant qu'événement de vie, atteint donc un organisme qui a en propre d'être un corps subjectivé (toujours corps de quelqu'un) et d'être un corps socialisé - marqué de part en part par la structure de l'échange et, plus spécifiquement, par celle de la communication intersubjective. Le principe selon lequel la maladie affecte toujours et essentiellement un être social signifie d'une part qu'en perturbant le fonctionnement biologique, elle atteint l'homme comme sujet de relations, comme partenaire actif de telle ou telle collectivité de vie. Il signifie à l'inverse - le fonctionnement biologique étant rien moins que monadique, mais participant de façon constitutive au réseau d'échange qui lie le sujet vivant à son environnement - que
l'évolution de la maladie est "sensible" à ce qui se passe entre le patient et le contexte intersubjectif dans lequel il s'inscrit (Vannotti & Célis-Gennart, 1998, 1999).
Conclusion
Si l'on se réfère au paradigme biomédical dominant et aux présupposés qu'il véhicule quant à la place dévolue à la démarche scientifique dans la pratique médicale quotidienne,
la "science" et la méthode scientifique ont affaire avec la compréhension et le traitement de la maladie, et non avec le patient et le soin du patient (Engel, 1980, p. 538).
L'importation en médecine de la méthode analytique réductionniste des sciences classiques de la nature s'accompagne d'une décision initiale que l'on peut condenser en ces termes : être malade (avoir mal, se sentir mal, être perturbé...) se réduit à avoir une maladie, une
entité morbide à l'intérieur de l'organisme. La voie méthodologique consiste dès lors à transiter de l'homme qui
est mal aux faits et processus morbides qui peuvent être identifiés dans son corps physique (seule
substance observable et analysable à loisir). L'ancien projet
pathologique institué par la médecine grecque hippocratique (le projet d'un savoir relatif aux souffrances ou aux
passions - ???? - du vivant) se transforme en une somatologie - le corps lui-même
étant réduit à un objet, à un agrégat d'organes et de fonctions, et se trouvant amputé par là de son rapport constitutif au monde et aux modalités concrètes de la vie (Onnis, 1998, p. 24).
Le modèle biomédical comporte donc un problème de base qui rend compte pour une bonne part du malaise éprouvé dans la société face à la médecine, et de celui que les médecins eux-mêmes peuvent ressentir en présence de situations face auxquelles leur modèle classique de pensée et d'action les laisse en partie démunis.
L'erreur qui fait de ce modèle un modèle estropié, condense Engel, réside dans le fait qu'il n'inclut pas le patient et ses attributs en tant que personne, en tant qu'être humain (1980, p. 536).
Les différentes dimensions constitutives de la vie de l'homme se dessinent d'elles-mêmes, dans leur entrecroisement mouvant, sitôt que nous nous intéressons, non au seul fait morbide, mais à l'homme malade, et acceptons le difficile renoncement aux habitudes de pensée qui risquent toujours de scléroser le mouvement même de la pensée. Or, ce que la phénoménologie nous enseigne avant tout, c'est à suspendre les préjugés séculaires qui prédéterminent nos savoirs et même notre regard. Tel le présupposé selon lequel le corps et la psyché seraient des
substances différentes. Tel celui qui nous pousse à penser le psychique comme
intérieur au sujet et, à ce titre, comme plus
lié ou comme plus proche du somatique que le
social, qui serait, lui, plus
extérieur au corps. Ou tel celui qui nous incline enfin à situer la subjectivité du côté psychologique, et non dans le fonctionnement biologique, qui obéirait pour sa part à des règles générales et anonymes, à des
lois de la nature qui le prédisposeraient, lui et lui seul, à une investigation et un traitement scientifiques.
Par la patiente déconstruction des présupposés à laquelle elle s'adonne, la démarche phénoménologique pourrait en quelque sorte rajeunir notre regard et raviver notre écoute, en sorte que nous puissions prêter une attention non prévenue à ce que l'homme souffrant ou perturbé, de quelque manière qu'il le soit, peut nous enseigner d'authentique quant à notre commune condition d'hommes vivants.
Le thérapeute systémique peut faire sienne cette démarche lorsqu'il se heurte aux limites et aux apories des oppositions - souvent idéologiques - entre troubles somatiques, mentaux, psychosomatiques, comportementaux, et aux alternatives rigides de traitement qui en sont souvent co-extensives. Depuis presque un siècle, en effet, au départ de différentes disciplines, le courant phénoménologique n'a cessé d'explorer ce qu'en reprenant une expression de G. Bateson, nous pourrions nommer la
structure qui relie. La phénoménologie, à l'inverse, en entrant davantage en dialogue avec les thérapeutes et chercheurs d'orientation systémique, ne pourrait que tirer projet de la richesse du regard cultivé par ceux-ci eu égard à la dense complexité des relations interhumaines.
Bibliographie
- Binswanger L. (1957) : Der Mensch in der Psychiatrie. Pfullingen : Günter Neske.
- Binswanger L. (1971) : Introduction à l'analyse existentielle. Trad. franç. de J. Verdeaux et R. Kuhn. Paris : Ed. de Minuit.
- Buytendijk F. J. J. (1948) : De la douleur. Trad. franç. par A. Reiss. Paris : PUF, 1951.
- Celis-Gennart M., Vannotti M. (2000) : L'expérience intersubjective de la maladie chronique. Ces maladies qui tiennent une famille en haleine. Lausanne : Institut universitaire de médecine sociale et préventive (Raisons de santé, 52).
- Engel G.L. (1980) : The clinical application of the biopsychosocial model. Am. J. Psychiatry ; 137 (5) : 535-544.
- Heideger M. (1927) : Etre et Temps. Trad. franc. de E. Martineau. Paris : Authentica, 1985.
- Lévinas E. (1947) : Le temps et l'autre. In : Le choix, le monde, l'existence. Grenoble-Paris : B. Arthaud, pp. 125-196.
- Merleau-Ponty M. (1945) : Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard (Tel), 1989.
- Onnis L. (1985) : Corps et contexte. Thérapie familiale des troubles psychosomatiques. Trad. franç. de L. Cabanel, Paris, ESF, 1989.
- Straus E. (1956) : Du sens des sens. Contribution à l'étude des fondements de la psychologie. Trad. franç. de G. Thinès et J.-P. Legrand. Grenoble : Millon, 1989.
- Vannotti M., Celis-Gennart M. (1998) : Liens et chiasmes entre les dimensions personnelles, familiales et sociales de la maladie. In : M. Vannotti, M. Célis-Gennart (Eds.) : Malades et familles. Penser la souffrance dans une perspective de la complexité. Genève : Ed. Médecine et Hygiène, pp. 1-20.
- Vannotti M., Celis-Gennart M. (1999) : L'expérience plurielle de la maladie chronique. Maladie pulmonaire et famille. In : Corps et thérapie familiale. Bruxelles : De Boeck Université ; Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, pp. 113-137.
- Weizsäcker V. von (1940) : Le cycle de la structure. Trad. franç. de M. Foucault et D. Rocher, préface de H. Ey. Paris, Desclée De Brouwer, 1958.
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