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«J’aime farouchement, désespérément la vie . Et je crois que ce farouche, cette détresse me mèneraient à la fin. J’aime le soleil, l’herbe, la jeunesse. L’amour pour la vie est devenu pour moi un vice bien plus mortel de la cocaïne. Je dévore mon existence avec un appétit vorace. Comme tout cela finira. Je l’ignore.»
(Pier Paolo Pasolini)
Luigi, fumeur de pipe âgé de 56 ans, atteint d’un handicap mental qui est le fruit d’une méningite contactée à l’âge de cinq ans, m’interroge: «Davide, le monde est beau parce qu’il est varié, n’est pas?».
Je lui réponds que je suis parfaitement d’accord avec lui. Et que Pier Paolo Pasolini, un auteur italien que j’aime énormément, il y a trente ans environ, avait dit grosso modo la même chose.
Je lui explique alors qu’à une époque où la télévision était en train d’entrer dans la quasi-totalité des ménages italiens, Pasolini déplorait l’homologation de masse que ce nouvel appareil imposait à la population à travers les modèles qu’il exposait au quotidien sur son écran; qu’il s’agissait pour lui d’un génocide du particularisme que même le régime fasciste des années ‘30 n’avait pas réussi à réaliser.
Je lui parle de la disparition des différents dialectes, qui faisaient la richesse linguistique de l’Italie, en faveur d’un italien standardisé sur des modèles fournis par la télévision; du fait que Pasolini avait écrit en dialecte frioulan, dialecte maternel, toute une série de poèmes d’une rare sensibilité poétique et qu’à travers cette opération il avait donné une dignité nouvelle à une langue méconnue. Je continue en parlant de la mort des rites ancestraux du monde paysan, découverts par Pasolini depuis sa plus tendre enfance; ainsi que du changement anthropologique des jeunes sous-prolétaires des banlieues romaines, qu’il côtoyait au quotidien dès son arrivée à Rome. Je lui explique ensuite son refus de la notion de «tolérance», une attitude ambiguë qui, en soit, ne fait que réaffirmer la non-légitimité d’une minorité.
Je termine ma brève dissertation en lui expliquant que le combat pasolinien pour cet univers de réalités particulières trouvait son inspiration majeure dans un véritable et profond amour pour l’être humain. Vertu rare, celle de Pasolini, amoureux de l’humble et de l’authentique. Un amour qu’on ressent dans chaque page qu’il a écrite, même quand on n’est pas d’accord avec lui.
Donc, oui, le monde est bien beau parce qu’il est varié!
Pas très convaincu du fait que Luigi ait saisi le sens de mon discours, je le regarde dans l’attente d’un signe. Il fume la pipe. Puis, il m’interroge à nouveau: «Davide, à ton avis qu’est-ce qu’il est en train de faire Umberto Tozzi en ce moment?».* Je lui réponds que je n’en ai pas la moindre des idées et on continue à admirer la beauté du paysage, en silence, ensemble.
*Umberto Tozzi est un auteur-compositeur italien qui était très populaire durant les années ’70.
Davide, Luigi et Pier Paolo