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Les colonels Egli, sous-chef d’état-major de l’armée, et von Wattenwyl, chef de la section des renseignements, avaient remis aux attachés militaires allemands et autrichiens le « Bulletin (journalier de la section des renseignements) » destiné aux cadres supérieurs de l’armée. Celui-ci contenait une description de la situation sur les différents fronts de la guerre, mais aucune information sur l’armée suisse. Il était constitué essentiellement de communiqués officiels des belligérants et de comptes-rendus de presse ; sans apporter de véritable « scoop », il offrait une bonne vue d’ensemble. Toutefois, cette distribution contrevenait aux principes de la neutralité, d’où enquête et procès. Mais la dénonciation en décembre 1915, l’enquête en janvier 1916 et le procès en février 1916 laissèrent entrevoir que des dépêches confidentielles de certains belligérants avaient été interceptées et décryptées, et éventuellement transmises à d’autres partis. Cela aurait été nettement plus grave ! Cet aspect fut notoirement occulté lors du procès, les autorités politiques et militaires souhaitant traiter rapidement l’affaire, ne pas entacher encore plus la réputation de la Suisse et aussi calmer l’aversion de certains milieux face au commandement de l’armée. L’affaire fut jugée, circulez, il n’y avait plus rien à voir !
Toutefois, a posteriori, diverses personnes se sont penchées sur l’existence et le sort fait à ces dépêches. On touche dès lors un aspect beaucoup plus captivant. Il est intéressant de savoir comment on cherchait et acquérait des renseignements, il y a cent ans, notamment par l’interception de dépêches télégraphiques. Le livre explique bien les méthodes de codage cassées par André Langie, un cryptologue amateur mais très doué, engagé dès le début de la guerre tant pour ses connaissances spécifiques et que peut-être aussi pour sa maîtrise de la langue russe. Mais Langie n’a pas apprécié les répercussions de son travail, respectivement ses supérieurs ne l’ont pas correctement évalué ; quoi qu’il en soit, il s’est senti manipulé et a déclenché une avalanche politico-médiatique. Ecoute – décryptage – lanceur d’alerte : on trouve en 1915 les mêmes éléments qu’en 2013 lorsque Edward Snowden révéla les travaux de la NSA et la surveillance à large échelle des flux internet.
La remise du « Bulletin » était clairement une violation de la neutralité, mais son contenu n’en valait pas la peine. Les colonels ont manifestement fauté, consciemment eu égard aux fonctions qu’ils exerçaient. Alors pourquoi ?
La remise du « Bulletin » était clairement une violation de la neutralité, mais son contenu n’en valait pas la peine. Les colonels ont manifestement fauté, consciemment eu égard aux fonctions qu’ils exerçaient. Alors pourquoi ? Lors de l’enquête, on a parlé de « monnaie d’échange » ; mais de quel échange ? On n’en saura pas plus… On peut dès lors se demander si la partie jugée de l’affaire n’était pas que la partie visible d’un iceberg beaucoup plus important d’interceptions voire d’échanges de renseignements, impliquant plusieurs des belligérants. Les soupçons de Langie, les indices évoqués puis étouffés lors du procès, l’attitude ambiguë de la France et les révélations additionnelles de Fritz Stoeckli me titillent dans ce sens…
Et c’est là qu’il faut impérativement tenir compte du commandant de corps von Sprecher, chef de l’état-major général. C’est lui qui avait analysé dès 1907 huit cas stratégiques pour l’armée suisse, le plus défavorable correspondant à un conflit généralisé en Europe, opposant à nos frontières l’Allemagne et l’Autriche à la France et à l’Italie, et c’est ce cas qui s’était réalisé en 1915 ; il était donc du plus haut intérêt pour la Suisse de connaître la situation et d’anticiper les intentions de ses voisins. La recherche de renseignements – directement ou par d’autres voies… - était cruciale ! Je ne peux dès lors pas m’empêcher d’envisager que la mise au jour de la remise du « Bulletin » fut un feu de paille, et que la fumée qui s’en est dégagée masqua une quête stratégique bien plus importante. Un indice est peut-être à trouver dans la considération que le commandant de corps continua à apporter aux colonels, malgré leur condamnation.
Mais ne nous perdons pas en conjectures ! Le cryptologue avait vu juste, mais sa manière de lancer une alerte n’a fait qu’emmêler les choses et a jeté un voile de brouillard sur le tout. Les colonels ont été accusés et condamnés, parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fût, afin d’éteindre la crise et de mettre un couvercle sur l’affaire. Mais on ne saura probablement jamais si la fumée couverte cachait effectivement un feu plus profond. Le livre de Fritz Stoeckli présente de manière soignée et détaillée les tenants de l’affaire, met en évidence une série de preuves et d’indices esquissant des ramifications, et donne envie d’en savoir plus sur les aboutissants… ce qui est probablement impossible, puisque de nombreux documents ont disparu des archives ou n’ont tout simplement jamais été archivés ! Les recherches effectuées par Fritz Stoeckli n’en ont que plus de valeur ; le livre qui en résulte mérite une large diffusion et, qui sait, une suite…
Dominique Andrey
Référence du livre présenté :
Fritz Stoeckli
L’affaire des colonels 1915-1916 – Révélations des archives
2020, Editions Slatkine, Genève
ISBN 978-2-05-102862-3