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Die Theorie von Allem, de Timm Kröger, convoque de multiples références et mêle de manière audacieuse et convaincante film fantastique, drame de guerre, film noir des années cinquante, intrigue d’espionnage et romance.
Le film s’ouvre sur une séquence en couleurs d’une émission de télévision allemande où l’animateur accueille sur le plateau un physicien quadragénaire, Johannes Leinert, qui est invité pour parler de son livre. Alors que l’invité allume une cigarette avant de commencer à répondre aux questions (nous sommes en 1974 : on fume à la télévision !), l’animateur se moque ouvertement du physicien et de sa théorie des mondes parallèles, des multiverses, qu’il tourne au ridicule pour le grand bonheur du public. Le physicien se lève, fixe une caméra et s’adresse à une mystérieuse Karin avant de quitter le plateau en plein direct…
La séquence suivante, en noir et blanc, nous entraîne en 1962. On retrouve Johannes Leinert, alors étudiant doctorant en physique, et son directeur de thèse qui se rendent à un congrès de physique dans les Alpes suisses, au cœur des Grisons, où un scientifique iranien doit révéler une théorie révolutionnaire de la mécanique quantique. Mais lorsque les physiciens arrivent à l’hôtel cinq étoiles, l’invité iranien est introuvable. En l’absence d’une nouvelle théorie à discuter, la communauté des physiciens se tourne vers le ski. Johannes reste cependant à l’hôtel pour travailler sur sa thèse de doctorat mais se retrouve bientôt distrait et développe une fascination particulière pour Karin, une jeune pianiste de jazz. Quelque chose chez elle est étrange, insaisissable. Elle semble savoir des choses sur lui, des choses qu’il pensait être le seul à connaître. Lorsqu’un matin, l’un des physiciens allemands est retrouvé mort, deux inspecteurs arrivent sur les lieux pour enquêter sur une affaire d’homicide. Alors que des formations nuageuses de plus en plus étranges apparaissent dans le ciel, la pianiste disparaît sans laisser de trace et Johannes se retrouve entraîné dans une sinistre histoire de faux souvenirs, de vrais cauchemars, d’amour impossible et d’un mystère sombre et rugissant caché sous la montagne.
Ces montagnes suisses enneigées dans lesquelles se déclenchent régulièrement des avalanches semblent cacher des mystères sous leurs parois rocheuses… La théorie du Tout.
Timm Kröger entraîne le public dans un thriller palpitant aux nombreux clins d’œil aux films d’espionnage et aux films policiers des années cinquante et le public perçoit rapidement la cinéphile du cinéaste allemand qui est aussi scénariste, directeur de la photographie, producteur et monteur.
Si les scientifiques conversent avec enthousiasme autour de la physique quantique, le réalisateur s’amuse à jouer avec les temporalités dès l’entrée en matière : avec l’émission de télévision à Hambourg en 1974, le début est la fin de l’histoire du physicien et le temps est circulaire. Mêlant harmonieusement mélodrame et mélancolie, Timm Kröger entretient le mystère, voire les mystères, et développe une intrigue noire et une romance tragique dans une anomalie temporelle qui flirte avec la physique quantique dans le contexte politique tendu de l’après-guerre où plane une certaine paranoïa… À moins qu’il ne s’agisse d’univers parallèles qui se côtoient et interfèrent ponctuellement ?
Timm Kröger révèle ses sources d’inspiration :
« Ce qui m’attirait, c’était un amalgame d’images-souvenirs du cinéma, tour à tour étranges et divertissantes – un peu comme si Hitchcock et Lynch, et bien d’autres, connus ou oubliés, faisaient l’amour sur la moquette d’un vieil hôtel – où la « musique utilitaire » , comme celui de Bernard Herrmann, joue en quelque sorte à la fois sur une ironie dramatique et une émotion authentique et sincère. S’agit-il de l’histoire tragique d’un génie inconnu, ou assistons-nous aux délires paranoïaques d’un imbécile obsédé ? Ce film fait invariablement les deux. Ici, le chat de Schrödinger est à la fois brillant et en état de mort cérébrale. L’histoire semble profondément enracinée dans le XXe siècle, ce siècle long et étrange qui n’a toujours pas réussi à effacer la vieille idée du génie individuel « guidé par le destin ». L’idée opposée – habiter un univers indifférent et chaotique – reste jusqu’à aujourd’hui insupportable. Lequel est le plus précis ? La réponse la plus productive, selon moi, se trouve dans le multivers du cinéma – et dans sa capacité continue à synthétiser nos rêves collectifs avec les pièges de la réalité, à « mélanger les vieilles cartes de manière nouvelle ». Tout comme Johannes, nous ne savons pas qui a écrit la musique étrange qui traverse le couloir, mais nous reconnaissons certainement la mélodie. »
Ce thriller métaphysique permet à Timm Kröger de brosser une gravure progressive et lente à l’image des lithographies du XIXe siècle. Le cinéaste y livre un exercice de style rondement mené et un délicieux pastiche de certains classiques du septième art. Tant dans ses idées que dans ses choix stylistiques, Die Theorie von Allem entremêle la science-fiction et le film noir qui se combinent jusqu’à l’obsession, faisant de fréquentes allusions au multivers pour créer un projet narratif étrangement fascinant mais ardu à suivre, parfois déconcertant ou décontenançant. La mise en scène épurée met en relief le jeu des comédiens qui présentent une galerie truculente de portraits hauts en couleurs et tout aussi mystérieux que les entrailles des montagnes.
En compétition à la 80ème Mostra de cinéma de Venise, Die Theorie von Allem a parcouru les festivals du monde entier depuis septembre dernier. Lors de sa venue à Genève pour le GIFF 2023, Timm Kröger s’est livré sur ses sources d’inspiration, sur ses intentions et sur les arcanes de son film. Rencontre avec Timm Kröger (en anglais).
Firouz E. Pillet
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