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A propos de l’article : Mach F, et al. Traitement des dyslipidémies par les statines en prévention primaire et secondaire. Rev Med Suisse 2014; 10:2430-3.
Je souhaite faire quelques commentaires à la suite de cet article cosigné par les Prs Mach, Riesen, Rodondi et von Eckardstein.
De façon surprenante, les quatre auteurs déclarent n’avoir «aucun conflit d’intérêts avec cet article», formule magique passe-partout largement utilisée dans la Revue Médicale Suisse et qui semble dédouaner les auteurs de tous leurs liens avec l’industrie pharmaceutique. Les Prs Arnold von Eckardstein et Walter F. Riesen sont pourtant cosignataires d’un autre article, paru le 11 mars 2014, dans le Wiener Klinische Wochenschrift, intitulé «New AHA and ACC guidelines on the treatment of blood cholesterol to reduce atherosclerotic cardiovascular risk»1 dans lequel ils reconnaissent l’existence de conflits d’intérêts. Le Pr von Eckardstein indique être membre de plusieurs conseils scientifiques de filiales suisses d’AstraZeneca, Merck Sharp et Dohme, et Amgen. Le Pr Riesen déclare avoir participé à des comités consultatifs pour Amgen, AstraZeneca, Merck Sharp et Dohme, Eli Lilly, et avoir reçu des honoraires pour des conférences de Merck Sharp et Dohme et Eli Lilly.
Dans son curriculum vitae, le Pr Mach mentionne avoir reçu un prix de la recherche Pfizer. On retrouve sa participation dans un article intitulé «Rosuvastatin in older patients with systolic heart failure».2 La publication de cet article était financée par AstraZeneca, qui produit le Crestor (rosuvastatine). Dans une émission produite par la TSR en mai 2012 et intitulée : «cholestérol, un business qui rend malade», le Pr Mach déclarait qu’il était très proche de l’industrie pharmaceutique et qu’il avait des conflits d’intérêts.3
Le Pr Rodondi a participé à une étude faite par des chercheurs de l’Université de Californie et publiée en 2009 (Comparing Impact and cost-effectiveness of Primary Prevention Strategies for Lipid-lowering).4 A l’époque, il reconnaissait avoir consulté pour Pfizer Inc et reçu des honoraires de Pfizer, AstraZeneca, Merck et Schering Plough.
Ce bref recensement n’est vraisemblablement qu’une partie de l’iceberg des relations incestueuses qui lient ces quatre médecins comme tant d’autres aux laboratoires pharmaceutiques. Je souhaiterais leur demander ce qui leur permet d’écrire qu’ils n’ont pas de conflit d’intérêts ? Et j’aimerais savoir si la Revue Médicale Suisse s’astreint à un minimum de vérifications ou prend comme parole d’évangile les déclarations des auteurs des articles publiés dans la revue.
Quelle crédibilité peut-on accorder à des experts biberonnés au sein des firmes pharmaceutiques et qui de plus paraissent vouloir dissimuler leurs troubles relations ? En 2011, la Société européenne de cardiologie (European Society of Cardiology – ESC) et la Société européenne d’athérosclérose (European Atherosis Society-EAS) publiaient leurs recommandations pour la prise en charge des dyslipidémies. Sur les 18 experts ayant participé à leur élaboration, tous, sauf un, avaient des conflits d’intérêts. Les 20 membres du comité en charge des recommandations à l’ESC avaient tous déclaré des liens avec l’industrie. La même année, le Pr Don Poldermans, ancien président de ce même comité, a dû démissionner du Centre hospitalo-universitaire Erasmus aux Pays-Bas après avoir été convaincu de malversations sur des essais thérapeutiques auxquels il avait contribué.
La controverse sur l’intérêt ou l’inutilité des statines n’est pas nouvelle. En France, le Dr Lorgeril, cardiologue et chercheur au CNRS, ou le Pr Philippe Even, ancien doyen de la Faculté de médecine Necker à Paris, ont réalisé une analyse détaillée de toutes les études parues depuis plus de 20 ans. Comme d’autres, ils répètent que le cholestérol ne joue qu’un rôle marginal dans la maladie artérielle. Il n’y a pas de bon et de mauvais cholestérol. Mis à part dans le traitement des hypercholestérolémies familiales pour lesquelles elles ont été initialement développées, les statines n’ont pas fait preuve de leur utilité. Elles ne diminuent pas la fréquence des complications cardiaques, elles n’ont aucun effet sur la mortalité cardiovasculaire ou totale. Leurs effets secondaires sont peu étudiés et probablement sous-estimés. Pour eux, les études financées et contrôlées par les industriels du médicament sont presque systématiquement biaisées. A cet égard, l’essai Jupiter (2008), sponsorisé par AstraZeneca et qui devait justifier l’utilisation des statines en prévention primaire, apparaît assez emblématique des manipulations qui peuvent être pratiquées. On y retrouve un cumul de lacunes méthodologiques, d’inconsistances dans les données cliniques et épidémiologiques, de conflits d’intérêts massifs.
Dans ce combat qui oppose pro et anti-statines, ces derniers ne font pas le poids face au lobby pharmaceutique. Les statines sont la classe de médicaments qui génère le plus de profits, on parle d’un marché mondial touchant 200 millions de personnes et ayant rapporté près de 300 milliards de dollars depuis 20 ans. Les industriels allument rapidement des contre-feux à toute publication qui dessert leur doxa. C’est ce qu’on a pu constater à la parution en 2013 du livre du Pr Even «La vérité sur le cholestérol», Cherche-midi, Paris. Dans une tribune parue peu après dans le journal Le Monde du 20 février 2013,5 le Pr Gabriel Steg, cardiologue parisien, déclare qu’il n’y a pas de controverse sur le cholestérol et accuse le Pr Even ni plus ni moins de coup porté à la santé publique et de mettre en danger la vie d’autrui. Bref d’être un criminel en puissance. Là encore le Pr Steg n’avait pas jugé utile d’informer les lecteurs de ses nombreux liens de consultance avec Pfizer, AstraZeneca et Bristol Meyers.
On en revient ainsi à la question centrale des conflits d’intérêts, de la désinformation massive des médecins et des patients, de l’emprise de l’industrie pharmaceutique au cœur des institutions publiques de financement de la recherche scientifique et de contrôle des médicaments.
Comme le préconise le Pr Even, on ne peut qu’inviter tous les médecins à rester extrêmement méfiants vis-à-vis des études financées par l’industrie, à remonter aux sources de l’information, à confronter les avis divergents, à se référer aux rares publications et revues indépendantes (revue Prescrire en France), à privilégier une formation continue indépendante des laboratoires.
Dans ce travail critique, je conseille vivement d’écouter le Pr Even parler de cette merveilleuse molécule qu’est le cholestérol,6 et de lire sa réponse au Pr Steg, dans une tribune du Monde intitulée : Non, les statines ne sont pas efficaces.7
Il est également très instructif de lire l’article du Dr Lorgeril et son travail minutieux d’analyse des données qui lui permettent de mettre en évidence les incohérences de l’étude Jupiter.8
J’aimerais terminer ce papier en reprenant les propos du Pr Rodondi, déclarant dans l’émission de la TSR précédemment citée : «il n’y a pas de preuve que la baisse du cholestérol apporte un bénéfice au patient». CQFD.