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Blockbusters, 1.
Portraits et bustes en abondance.
Le trombinoscope d'un occident mâle et super individualiste?
Béatrice Joyeux-Prunel
Politiciens, hommes d’affaires, écrivains, journalistes, artistes, universitaires...
Ce stock d'images parle d’abord de ceux qui ont pensé, orienté, animé les activités du monde - et d'abord du monde dit occidental.
Chaque portrait cite de manière assez simple la tradition iconographique du portrait officiel des rois ou des ministres : visage frontal, portrait pris en buste, regard direct, lèvres serrées.
Ces portraits sont en majorité des portraits d'hommes.
Ils paraissent dans tous les types de revues. Les visages de femmes qui figurent dans ce cluster, eux, sont presque toujours publiés dans des revues de mode ou de spectacle, ou dans des publicités.
Un portrait dans la presse à cette époque, est-ce nécessairement la preuve d'un certain pouvoir?
Les hommes sont comme coincés dans un cadre inextricable. Ils sourient rarement.
Leurs silhouettes, omniprésentes dans la presse des années 1900 et des années 1920 en particulier, surgissent d’un passé dans lequel le corps masculin est éduqué à l’immobilité, à la fois visuelle, corporelle, sociale - et peut-être politique. Ce n'est pas dû qu'aux conditions du travail photographique: les portraits de femmes sourient, se tournent, lèvent la tête.
Les portraits photographiques de femmes impliquent plus souvent le corps entier .
Ils se diffusent principalement dans les rubriques de publicité et de spectacle: le corps féminin y est utilisé surtout pour la publicité des théâtres, des opéras et bientôt des cinémas, ou pour mettre en valeur des modes vestimentaires – en d’autres termes pour susciter le désir.
Avons-nous tant changé?
Avec les images circule peut-être un inconscient collectif, comme le soulignait l’historien de l’art Aby Warburg il y a plus d’un siècle.
Warburg s’intéressait à la permanence de certaines formes et de certaines images d’une civilisation à l’autre ; il étudiait la circulation de ce qu'il appelait des formules de pathos, la persistance de sentiments, de peurs ou d'attentes dans la circulation des formes visibles. Commentant Warburg, l'historien de l'art Georges Didi-Huberman aime traduire cette idée une image très parlante : la survivance de fantômes[1].
Il y a des fantômes dans ces portraits.
Leurs silhouettes omniprésentes donnent l’impression d’un passé dans lequel le corps masculin a été éduqué à l’immobilité, à la fois visuellement et socialement. Il nous faudra explorer plus avant comment cette disposition serrée des hommes (encore plus que des femmes) a évolué au fil du temps et de l’espace.
Après la Première Guerre mondiale, dans les revues de cinéma et de théâtre, les photographies d'hommes sont plus vivantes.
De premiers indices apparaissent dès les années 1910. De nouvelles possibilités techniques ont peut-être joué un rôle dans ce changement : avec la diminution du temps de pause, puis la réduction de la taille des appareils, la photographie de voyage et de reportage devient possible. Il est alors plus facile de capturer l'image d'un corps en mouvement, et les pauses longues ne sont plus nécessaires[2]. Les portraits en pied se font également plus nombreux, où la personne masculine est représentée entièrement. Les années 1920 - justement celles du développement des petits appareils photographiques comme le Leica - voient les corps prendre vie dans nos périodiques illustrés.
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
Les années 1900
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
1902-1903: les appareils quoique transportables sont encore volumineux
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
1903-1905: évolution rapide des types d'appareils.
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
1905-1908
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
Publicités parues en 1908
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
1909-1912 : amélioration rapide des dispositifs.
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Cluster de publicités d'appareils photographiques
L'algorithme confond des images d'appareils photographiques avec d'autres illustrations. On note l'arrêt des publicités dès 1913 - notre corpus est pourtant riche en périodiques pour toute la guerre. Tout semble reprendre en 1925 seulement, avec l'apparition du Leica.
Ce sont les années folles. Plus folles, en tout cas, que les années précédentes. Les fantômes se seraient-ils envolés?
La femme, reine parmi les bustes
Le rapport hommes/femmes n'est plus le même dans le cas des photographies de bustes, également très courantes dans notre corpus.
Les bustes de femmes sont plus représentés que ceux des hommes, en particulier vers 1900, dans les années 1930 et les années 1940. Des bustes d’enfants apparaissent aussi.
Première image : fréquence absolue des bustes dans notre corpus de 3 millions d'images (femmes, hommes, enfants).
Image au survol : Fréquence relative des mêmes bustes dans le corpus.
La reconnaissance du genre des portraits est très aisée pour cette époque.
Le premier graphique (fréquence absolue) est intéressant par les chiffres qu'il révèle - plus de 300 images de bustes pour certaines années - mais il reste trompeur: si pour certaines années nous avons beaucoup plus d'images, ne risque-t-on pas de croire trop vite à des évolutions qui, relativisées, n'en sont plus ?
Le graphique affiché au survol de votre souris, où sont calculées les fréquences relatives d'apparition de bustes dans notre corpus de presse illustrée, est plus révélateur. Pour ne pas surestimer la fréquence des photographies de bustes lors des périodes où notre corpus d'images général est plus important, nous avons divisé chaque année le nombre total de bustes retrouvés par l'algorithme par le nombre total d'images récupérées pour l'année.
Plutôt qu’indiquer une représentation du monde où l’homme dominerait, la forte présence des bustes suggère des modes de représentation de soi propres à une élite internationale européenne où la gent féminine joua son rôle - mécènes, femmes de salons, égéries, mères de familles...
Le buste n'est donc pas qu'une histoire de grands hommes. C'est au début du siècle une mode qui touche les femmes au premier chef.
Les élites aiment à faire immortaliser leur figure, et la presse fait régulièrement l'éloge du résultat. Dans les périodiques satiriques, certains s'amusent des classes moyennes incapables de refuser le privilège de poser pour un buste. On se moque aussi des sculpteurs de portraits, qui profiteraient des séances de pose de naïves jeunes filles peu difficiles à déflorer.
Jean Veber (1868-1928), Le Buste [impression photomécanique], 1896. Source : Gallica (http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40462413b)
Les bustes étaient modelés selon une esthétique ancienne considérée comme supérieure, héritée de la Grèce et de Rome. L’Europe des images du premier XXe siècle imitait le passé.
Notre fantasme, au XXIe siècle, est d’être sortis depuis longtemps de ces logiques passéistes. Mais quand ce changement s’est-il produit ?
La publication de photos de bustes dans la presse augmente fortement dans les années 1920 et les années 1940, puis retombe assez brusquement après la Seconde guerre mondiale.
Elle ne reprend guère par la suite. Nous nous intéresserons dans un chapitre ultérieur [Petite épidémiologie des images, chapitre VI] aux raisons sociales, esthétiques susceptibles d'éclairer ces vagues successives. Mais pour la chute de l'après-guerre, le brusque changement de goût peut manifester l'avènement subit d'un nouvel ordre politique et géopolitique mondial. La modernité s'impose dans les pratiques visuelles après 1945, les fascismes ayant trop récupéré l’héritage des anciens empires pour leur bénéfice[3]. La référence aux pratiques anciennes n’est plus pertinente. Peut-être une autre relation au monde s'impose-t-elle aussi alors, où l’idée d’un individu en tant que seigneur de l’univers n’a plus vraiment sa place.
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Platon. Plâtre. Collection des moulages de l’université de Genève. Photographe / modèle 3D : Davide Angheleddu 2019, Copyright 2021. Original: Copenhague, Ny Carlsberg Glyptotek, inv no. I.N. 2553
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Le christianisme en fond d'écran. Le cas de la Vierge à l'Enfant
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Blockbusters du XXe siècle
Références
[1] Georges Didi-Huberman, L'image survivante. L'histoire de l'art et le temps des fantômes, Paris, Minuit, 2002.
[2] Jean-Paul Gandolfo, "Photographie - Histoire des procédés photographiques", Universalis, https://www.universalis.fr/encyclopedie/photographie-histoire-des-procedes-photographiques/5-l-essor-des-systemes-argentiques-au-xxe-siecle/.
[3] Eric Michaud, Un art de l'éternité. L'image et le temps du national-socialisme, Paris, Gallimard, Folio Histoire, 2017. Sur l'abandon généralisé des esthétiques des années 1930 et 1940, au profit de l'art moderne et de l'abstraction, voir Béatrice Joyeux-Prunel, Naissance de l'art contemporain 1945-1970. Une histoire mondiale, Paris, CNRS Editions, 2021.