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Critique
"Héros d'une BD célèbre, Corto Maltese débarque sur les écrans. Un film fidèle à Hugo Pratt, mais un peu froid et distant. Comme peut l'être le personnage.
Avant de devenir l'icône graphique et publicitaire de Dior pour son ""Eau Sauvage"", Corto Maltese a été un célèbre personnage de bande dessinée. Inscrit dans l'Histoire - il serait né en 1887 et aurait disparu en 1955, après avoir mené une carrière d'aventurier - le héros d'Hugo Pratt apparaît en librairie à la fin des années soixante. On s'apercevra vite que le dessinateur s'adresse autant aux adultes qu'aux enfants: les personnages sont complexes, les références historiques nombreuses, et la vision du monde qu'il présente n'a rien de manichéiste.
CORTO MALTESE - LA COUR SECRETE DES ARCANES est une adaptation de l'album ""Corto Maltese en Sibérie"". Partant de Venise en 1919 et passant par Hong Kong, Corto, le marin sans navire, va retrouver son ami Raspoutine (à ne pas confondre avec son homonyme, protégé de la princesse Alexandra et mort en 1918). Tous deux tenteront de s'emparer des réserves d'or tsaristes que le train de l'amiral Kolchak emporte avec lui en pleine Sibérie. De multiples événements vont s'enchaîner: Corto s'envole dans un avion de l'American Air Force, voyage en train blindé, est sauvé d'un attentat par une société secrète féminine chinoise, rencontre une archiduchesse qui ressemble étrangement à Marlène Dietrich. On n'en dira pas plus d'une histoire qui s'inspire très directement de la révolution russe et des années 1918-1922.
Dans son adaptation cinématographique, Pascal Morelli respecte scrupuleusement l'œuvre d'Hugo Pratt dont il cherche à conserver et la lettre et l'esprit: cadrages, découpage, expressions des visages, rythmes variés de la narration, tout est présent. Et le réalisateur a surtout su garder intacte la figure, complexe et souvent fascinante, de Corto Maltese. Assez distant et presque hiératique, sorte de dandy observateur, de dilettante dans l'aventure, Corto ne croit pas à tout ce qu'on lui propose. Il a en revanche une idée très forte de la liberté, celle qui se place audessus de lois ou de valeurs souvent contestables. Sil ne s'engage pas complètement dans ses affaires, agissant souvent sans plan bien établi et décrochant au beau milieu d'entreprises dont il affirme ainsi la vanité, c'est par fidélité à cette image d'indépendance vis-à-vis des autres, du monde et de l'Histoire. Le charme du film (et des BD de Pratt) vient sans doute de cette latitude, de cette liberté que Corto Maltese s'accorde à lui-même. Tant pis ou tant mieux: les énigmes ne seront pas résolues, les femmes resteront insaisissables, les aventures ne connaîtront pas toujours de conclusion. Désinvolture et mélancolie sont ainsi au rendez-vous. Les personnages du film donnent par ailleurs l'impression de vivre dans un univers de violence et d'assister, impuissants, à l'évolution du monde, spectateurs résignés d'une époque finissante. Cette description de la modernité laisse, bien évidemment, un goût amer...
CORTO MALTESE est un film intéressant - même si l'intrigue ne l'est guère - et une réussite sur le plan esthétique. Le dessin (comme dans les albums) laisse heureusement une bonne place à l'imagination, les personnages sont surprenants, la description du monde est à la fois élégante et ironique. Le très grand travail (qui a duré plus de cinq ans) de Pascal Morelli et de son équipe respecte l'œuvre de Hugo Pratt et le style de la BD. Mais le film, fidèle à l'œuvre, reste malgré tout - la raison est sans doute à rechercher précisément du côté de ce très grand respect porté par le cinéaste au créateur de Corto - un peu froid. Peut-être est-ce le vent glacial de Sibérie..."
Antoine Rochat