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Pour qui ne se contente pas d'attendre un changement social mais veut agir pour le rendre possible, pour qui s'"indigner" ne suffit pas, la question de l'action culturelle se pose dans les mêmes termes que ceux de l'action politique : peut-on agir dans un lieu à l'organisation duquel on entend s'opposer absolument ? Peut-on agir dans la « culture » lorsque l'on en veut le changement le plus radical ? Peut-on agir dans les institutions (politiques ou culturelles) dont on postule la nécessaire abolition ? Mais cette question peut être aussi, a contrario, posée ainsi : Peut-on subvertir un lieu, un espace, une institution, dont on est absent ? Du dehors, on peut certes les conquérir, mais une fois conquis, qui nous empêchera d'en user comme les léninistes usèrent du pouvoir central d'Etat qu'ils avaient conquis ? Toutes les institutions ici se valent : Il faut être dedans pour les subvertir et pour les trahir, mais dehors pour les détruire.
L'ambition et l'exigence d'une présence subversive au cœur de la culture, comme au cœur des institutions politiques, sont ambition et exigence plus hautes et plus périlleuses que la triviale et primaire tentative de prise du pouvoir (politique ou culturel), en quoi se résorbèrent d'anciennes volontés révolutionnaires, et leurs plus récents mimétismes nostalgiques. Que la négation culturelle et politique coexiste avec ce qu'elle nie, telle est la condition même d'une synthèse "subversive". Ce qui nous requiert n'est pas le consensus, qui ne précède le conflit que pour l'abolir, mais cette synthèse, qui suppose le conflit préalable, et lui succède pour l'accoucher du changement.
La création culturelle est l'expression et la préfiguration de la vie telle qu'elle pourrait être. Toujours en avance sur l'action politique, même révolutionnaire, laquelle ne peut qu'être déterminée par les possibilités du lieu et du moment, la création culture affirme la liberté et la singularité de l'individu, et ses droits face au nombre, à la tribu, à la classe, à l'Etat, à la famille.
Si l'on est en droit, et en devoir, d'exiger de toute action politique (au sens large) qu'elle « ait raison », c'est-à -dire qu'elle exprime la raison du projet politique qui la sous-tend, on n'est ni en droit, ni en devoir de rien exiger de la création culturelle, et du créateur, que sa capacité à dire autre chose que ce qui est -ou à le dire autrement que comme ceux qui s'en satisfont ont convenu de le dire. De la création culturelle, de toute création culturelle, de toutes les formes de création culturelle, c'est-à -dire de tout ce qui, par quelque langage que ce soit, dit le monde tel qu'on le voudrait être contre le monde tel qu'il est, nous devons être capables de nous emparer.
Certes, toute création culturelle n'est pas révolutionnaire pour soi ; mais elle est révolutionnaire en soi, par le décalage même, et à plus forte raison parfois la rupture, qu'elle dit entre ce qui est et ce que l'on veut. Que ce que le créateur veuille puisse nous être odieux, nous aurons sans doute, le cas échéant, à le faire savoir -mais le seul fait que ce qu'il créée dit autre chose que ce qui est, dit que ce qui est pourrait ne pas être ; c'est précisément en cela que toute création culturelle est révolutionnaire, ou plutôt a « quelque chose » de révolutionnaire, lors même qu'elle l'ignore, ou le nie. Baudelaire était réactionnaire, son œuvre est révolutionnaire.
La mesure a contrario du caractère créatif de tout acte culturel est l'adhésion qu'il suscite de la part des marchands, des chantres de la culture établie, des institutions culturelles d'Etat et des coteries de critiques et de commentateurs reconnus : les auteurs, les peintres, les musiciens, et tous les « artistes » et « créateurs » autoproclamés et reconnus comme tels par le marché et l' « opinion » sont hors du champ de la création, par cette reconnaissance même. L'estampille du succès signe toujours le faux, le plagiat ou la reproduction. Lorsque l' « artiste » passe plus de temps à « communiquer » qu'à créer, quoi qu'il communique et créée, c'est l' « art » qui est réduit à rien. Exposant un urinoir et le proclamant oeuvre d'art, Duchamp voulait « décourager l'esthétique ». Ses épigones ne découragent plus que l'intelligence.
Nous partons du constat que rien de neuf ne peut plus être fait avec la culture traditionnelle, c'est-à -dire le legs culturel de l'histoire, de Lascaux à la techno, sans que ce legs ne soit fondamentalement renouvelé, mais nous partons aussi de la conviction que rien du tout ne pourra être fait qui vaille et qui tienne sans que ce legs soit connu, et compris : il faut savoir pour pouvoir : on n'est jamais libre lorsque l'on est ignorant. Il faut savoir lire pour pouvoir comprendre le monde -et il faut le comprendre pour le changer. Il faut savoir écrire et parler pour se faire comprendre des autres, et si l'on ne sait pas compter, on est sans défense face à ceux qui savent dépouiller les plus pauvres. Les pouvoirs seront toujours satisfaits de n'avoir affaire qu'à des analphabètes.
La question n'étant d'ailleurs pas de savoir si la société sera ou non révolutionnée, puisqu'elle l'est déjà par le capitalisme, elle est de savoir par qui, et pour qui : par nous et pour tous, ou par eux et pour eux ? Par un socialisme résurgent ou un libéralisme de combat ? Par en-bas et d'en-dehors, ou par en-haut et par ce cœur du marché qui est le profit que l'on peut tirer de tout, y compris de la culture ?
Il n'y a de révolution que culturelle -ou, pour mieux dire : de révolution possible qu'à la condition nécessaire d'être d'abord une révolution de et dans la culture ; non la culture patrimoniale, mais la culture en train de s'inventer, de se créer. Cette création, y compris dans le champ du politique, ne peut être que poétique : la poiesis est poésie, et la poésie est une pratique. Ce n'est pas sans raison que toujours les réactionnaires et les contre-révolutionnaires ont combattu la poésie de leur temps, et ça n'est pas sans évidence que Lautréamont est plus révolutionnaire que Lénine, et Makhno plus poète qu'Aragon, puisque de toutes poésies, l'insurrection sera toujours la plus haute et la plus belle, et que de toute révolution, celle qui s'exprime par et dans l'acte poétique sera toujours celle qui ira le plus loin. Nous avons moins besoin d'un parti que de rêves éveillés, et de mots pour les dire.