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Franz Kafka. Journal (édition intégrale, douze cahiers, 1909-1923) (IV) Gallimard
Dans ce journal sui couvre plus d’une décennie, certains passages, certains commentaires reviennent comme des Leitmotive. Le judaïsme, le célibat et quelques autres thèmes inhérents au judaïsme connaissent de très nombreuses occurrences. Et le Talmud en fait partie ; souvent, comme je l’ai dit plus haut, Kafka retire de ses lectures talmudiques, surtout des aggadot, c’est-à-dire des récits fortement légendaires ou des expériences vécues dont le lecteur doit retirer un enseignement éthique. Ici, dans ce quatrième cahier, Kafka ne déroge pas à la règle. Il commence à signaler un conseil talmudique : lorsqu’un sage cherche à épouser un femme et à convoler avec el en justes noces, il doit être accompagné par un ignora mus, un homme mal dégrossi, car dans cette opération particulière il lui sera plus utile que l’érudition accumulée au cours des ans. Certes, ce n’est pas très flatteur pour les femmes mais cela témoignage d’une grande lucidité. Et dans commerce là, l’ignorant est mieux loti que l’érudit Je suppose que par cette remarque, le talmud entend éviter au candidat au mariage quelques pièges dans lesquels il serait tombé pieds join
Franz Kafka. Journal (édition intégrale, douze cahiers, 1909-1923) (IV) Gallimard
Dans ce journal, on a l’impression que notre homme passa une grande partie de son temps au théâtre juif, et l’autre grande partie de son temps à rédiger des critiques de pièces de théâtre… Il relève qu’à la fin d’une représentation on a vu des enfants défiler avec des pancartes portant l’inscription suivante en yddidsh : la Torah est la meilleure des choses…
L’auteur décrit une pratique religieuse juive qui consiste en une fiction juridico-légale, le évouv. Il s’agit de définir, le jour du chabbat, un espace fermé dans les limites duquel on peut circuler en portant des objets, ce qui, le jour du chabbat, est interdit par la règle religieuse juive. Ici, Kafka cite le cas de la ville de Varsovie dont la forte densité juive comportait aussi des ultra-orthodoxes ; grâce au câblage de cette capitale, les juifs religieux ont pu assimiler ce câblage à un érouv…
Kafka réfléchit sur le judaïsme et sur l’ensemble de cette tradition religieuse qui est la sienne, ou à tout le moins, celle de sa naissance. Il assiste à la circoncision de son neveu. Il est aux premières loges puisque, de là où il est, il scrute les ongles du circonciseur, parle de la chair nue, de la coupe de vin sucré dont il humecte les lèvres du nouveau né, ce qui lui inspire quelques réflexions que voici :
J’ai vu devant moi un judaïsme d’Europe occidentale en proie à une transition manifeste au terme imprévisible, ce qui ne cause aucun souci aux premiers concernés qui supportent au contraire ce qui leur est infligé en vrais êtres de transition. Parvenues à leur fin ultime, ces pratiques religieuses avaient déjà un statut purement historique sous leur forme actuelle et celui-ci était si évident qu’il suffisait apparemment de consacrer un tout petit laps de temps dans la matinée à des informations sur l »usage traditionnel désuet de la circoncision et de ses prières à demi chantées pour susciter un intérêt historique chez les présents.
Dans ce passage Kafka laisse transpirer son découragement concernant l’avenir du judaïsme religieux. Au cours de cette cérémonie de la circoncision, laquelle est fondamentale pour l’appartenance à la communauté juive (cf. chapitre 15 de la Genèse pour l’alliance abrahamique), Kafka sent que ce type de réunion n’a pas d’avenir. Il réalise bien que le judaïsme qu’il scrute de ses yeux, n’est plus solidement rattaché à ses racines, se meut dans l’ombre, sans avoir reconquis un nouveau statut. Il est en transition, en d’autres termes il est menacé de disparition et on ignore s’il va ressusciter sous une autre forme. Évidemment, Kafka s’est trompé puisque parmi ses propres amis (Brod, Bergmann, etc…) plusieurs ont édifié l’État d’Israël et en sont devenus les heureux citoyens. Mais on peut comprendre que vers 1911, plus aucun espoir de renaissance nationale n’était permis. Cela me fait penser, vers la même époque, à quelques années près, à une rencontre d’Albert Einstein et de Kurt Blumenfeld chez le ministre des affaires étrangères de la République de Weimar Walther Rathenau. Ses deux convives tentèrent durant toute une nuit de le convaincre du bien-fondé de la cause sioniste. Rathenau eut cette remarque terrible : la cause sioniste est une cause embaumée, c’est-à-dire périmée, maintenue en vie artificiellement. Kafka ne l’aurait jamais dit avec une telle franchise mais les extraits de son Journal vont dans le même sens. Il ne pouvait prophétiser que moins de quatre décennies plus tard, l’État juif renaitrait de ses cendres, tel un phénix.
Dans ce quatrième cahier, Kafka souligne que c’est ce fameux Löwy qui le nourrit de connaissances talmudiques ou juives en général, depuis Varsovie, à quoi se surajoute ce qu’il lit lui-même dans la presse locale, à Prague. Il est vivement intéressé par certains rites comme la circoncision mais aussi par les sept premiers jours dans l’existence d’un nouveau-né, notamment les huit jours qui séparent le jour de la naissance du jour de la circoncision. Kafka découvre une véritable folklore religieux : on ne laisse jamais l’accouchée seule avec son enfant, il faut les défendre contre l’intrusion néfaste des forces maléfiques. On fait venir en Russie chaque soir de jeunes enfants qui viennent chanter dans la chambre de l’accouchée. Et le vendredi la fête gagne en ampleur puisqu’elle mobilise près d’une centaine d’adultes en prières.
Kafka est conscient des limites de son œuvre qui consiste à tenir un journal intime ; ce n’est pas la même chose que de rédiger une historiographie… En effet, tous les rites dont il parle proviennent du folklore hassidique dont il évoque souvent la présence. Mais l’auteur a une critique à faire, la mise à l’écart des femme, exclues des cours de Talmud et obligées de se retirer dans une autre pièce lorsque les hommes se livrent à l’exégèse de la Tora. Kafka n’avalise pas une telle mise à l’écart.
Enfin, Kafka éprouve le besoin de nous parler de son identité juive, il nous apprend donc que son prénom hébraïque est Amschel comme le grand-père et l’arrière grand-père de sa mère. Ces deux ancêtres furent de grands érudits de la Tora et on sent chez Kafka une certaine fierté pour ce haut lignage religieux (A suivre)