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Tout d’abord mettons-nous d’accord sur les termes. En effet, par Occident on entend les pays industrialisés, sachant que le mode d’industrialisation qui s’est imposé (qui a été imposé) au monde est né de phénomènes intervenus en Occident à partir de la Renaissance. Tels la mise en avant de la science expérimentale comme approche explicative du monde (domaine précédemment réservé aux religions), la volonté d’expansion commerciale et coloniale, l’invention de la machine à vapeur et l’exploitation à large échelle, dès le 18e siècle, du charbon.
Un concours de circonstances historiques
Toutefois, la Chine et le monde Arabe avaient eu une sérieuse longueur d’avance scientifique et technique. Ce n’est pas sur la capacité de conquête ou de colonisation qu’ils diffèrent de l’Occident, c’est sur la phase historique: au moment où l’Occident prend sa posture expansionniste, tous deux se trouvent en phase de repli. Mais par Occident, on entend également la généralisation des libertés publiques, la revendication de l’Etat de droit, la formulation de droits humains, économiques, culturels et sociaux, l’exigence de participation démocratique.
Cette dynamique expansive sur le dos des autres régions du monde, et depuis une cinquantaine d’années des générations futures, est-elle en train de s’écrouler? La perte d’influence de l’Occident est certaine, sa dominance est battue en brèche déjà par le simple jeu de la démographie.
L’Occident ou le monde?
Mais cela remet-il en question le modèle occidental? Et est-ce un problème? Le modèle économique actuel est celui d’une croissance matérielle, inégalitaire et négligeant les capacités de la nature à fournir des ressources et à traiter les déchets et fondée de plus en plus sur des besoins artificiels. Il est aujourd’hui adopté par la quasi-totalité des régions du monde. Cela ne saurait empêcher qu’il doive en effet être mis en question.
Par contre, ce qu’il ne faut pas remettre en question, ce sont les valeurs dont se réclame l’Occident et dont il se veut le garant: libertés publiques, démocratie, Etat de droit. Les régimes autoritaires de tous pays affirment régulièrement que les droits humains et l’égalité juridique entre êtres humains sont des avatars néo-coloniaux. Aucun dissident, ni en Russie, ni en Chine, ni en Iran ni maintenant en Turquie, n’a jamais partagé cette interprétation injustifiable.
L’enjeu: notre capacité à gérer le monde
La persistance de la crise et la croissance des inégalités font que l’Occident connaît actuellement une vague de repli sur l’enveloppe nationale, censée protéger les populations fragilisées d’une mondialisation mal orientée. Cette vague de renforcement des Etats est lourde de périls car elle installe des gouvernants hostiles aux institutions supranationales, et par là actionne un véritable cercle vicieux.
Les plateformes de débat et de négociation internationales sont en effet le seul espoir de traiter les déséquilibres écologiques, économiques et sociaux globaux par des régulations de niveau adéquates. Les enjeux sont sociaux (conventions de l’OIT), environnementaux (Accord de Paris sur le climat), économiques et éthiques (traité sur la responsabilité des entreprises multinationales réclamé par plusieurs Etats, régulation des flux financiers et de la fiscalité). L’Etat nation n’est ici à l’évidence pas la bonne échelle.
S’unir pour peser sur le monde?
Ce n’est pas l’Occident qui s’écroule, c’est notre capacité à gérer les enjeux globaux qui risque de sombrer, de par la faiblesse de la volonté politique face aux intérêts économiques. Si l’Occident devait s’écrouler, ce serait sous le poids de sa propre faiblesse à se réformer et à empoigner de front les enjeux de notre temps. Il est vrai qu’il est bâti sur une ambiguïté fondamentale: le libéralisme politique qui est à la source des droits humains, et le libéralisme économique, qui est à la source de leur remise en question à travers une liberté sans responsabilité.
Les Nations Unies sont nées en 1945 sur les ruines de la Deuxième Guerre mondiale, et ont réussi, en intégrant la centaine de nouvelles nations nées entre la fin des années 40 et 60, à répondre à l’attente de l’universalité. Par contre l’UE, née dix ans plus tard des ruines de la même guerre, dans le but d’unifier économiquement puis politiquement le continent, n’est pas parvenue à se créer une légitimité populaire.
Les gouvernements y cherchent avant tout à préserver leurs intérêts nationaux. Ils n’ont promu aucun patriotisme européen, aucun sentiment d’unité entre les peuples du continent, pourtant si proches culturellement. Et, mis en difficulté, chacun met sans hésitation la faute sur Bruxelles.
Ce que nous avons à perdre
Dans divers pays d’Europe, comme la Grande-Bretagne, tentés par le repli national, la tendance est à se complaire dans l’illusion d’une grandeur perdue. Faute d’avoir compris que l’UE permettait à l’Europe d’avoir (tout juste) la taille critique pour peser sur le monde, les Européens risquent tout simplement de se retrouver isolés et divisés. Dans ce sens, l’Occident ne va pas s’écrouler, mais se disperser, se dissiper.
Que les décisions se prennent ailleurs n’est que justice. Que cinq siècles de domination européenne n’aient été qu’une parenthèse dans l’histoire de l’humanité n’est pas particulièrement choquant. Par contre, que deux siècles de droits humains, de démocratie et d’Etat de droit se révèlent eux aussi comme une parenthèse vite refermée de l’histoire de l’humanité aurait tout pour nous déplaire. Or, si la démocratie reste incapable de tenir ses promesses d’égalité de droits et de chances, elle risque bien de sombrer et les valeurs qui nous tiennent à coeur avec.
René Longet