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De la gloire au vulgaire
Carte blanche donnée à l'historien de l'art Jean-Hubert Martin, l'exposition Pas besoin d'un dessin revisite la collection du MAH de manière aussi originale que réjouissante. Le parcours d'une vingtaine de salles thématiques inclut un chapitre intitulé "De la gloire au vulgaire" que le commissaire introduit ainsi dans le catalogue de l'exposition:
"Au début du XVIIe siècle, se profile en Hollande une forte réaction à l’art italien. Les
artistes tiennent à se démarquer des effets de pathos et de beauté élégante ornant
les célébrations et les glorifications des saints, des dieux antiques et des grands de
ce monde, comme le Saint Martin partageant son manteau entouré d’angelots de
Francesco Solimena et L’Extase de saint François de Filippo Lauri. À l’opposé, un
courant de l’art hollandais privilégie à partir de 1620 les sujets vulgaires, sales, scatologiques
et pauvres. Jan Weenix n’hésite pas à railler un tableau de Titien: «Au
premier plan, un jeune couple s’amuse du jeu innocent de trois enfants dans une
saynète qui semble parodier L’Amour sacré et l’amour profane de Titien (…) Tel
Cupidon, l’enfant brasse l’eau de la fontaine comme pour harmoniser l’instinct
animal, représenté par l’enfant domptant le bouc et celui exhibant son sexe, avec
l’amour noble qu’incarne le couple.»1
Les hommes se soulageant derrière des joueurs de cartes (Théobald Michau),
derrière un fumeur contre le mur d’une taverne (David Teniers) ou dans l’eau du gué
(Hendrick Sonnius) sont des exemples courants de cette tendance. Les animaux
ne sont pas en reste: les gravures montrant vaches, chevaux et brebis pissant sont
légion, sous la signature des meilleurs talents comme Nicolaes Berchem et Paulus
Potter. Et même Rembrandt s’y met avec sa Femme se soulageant près d’un arbre.
Elle trouve un écho dans la figurine d’Angela Marzullo et ce n’est pas un hasard.
Le goût actuel permet de porter un regard renouvelé sur le passé. C’est parce que
les artistes actuels se sont saisis de ces thèmes que l’on redécouvre ces œuvres,
pudiquement passées sous silence, dans les réserves des musées.
Cet intérêt pour le vulgaire, les excréments et ce qui rapproche l’homme de
l’animal, s’il a connu une vogue particulière en Hollande, n’est pas non plus un phénomène
totalement nouveau. Les artistes sont des gais lurons, le corps avec toutes
ses fonctions leur importe et, à la différence des philosophes, ils ne se préoccupent
pas que de la pensée. Ne serait-ce pas ce à quoi fait allusion l’enfant qui défèque à
côté du Prophète Élisée et les enfants de Philips Wouwerman?
Les exemples antérieurs ne manquent donc pas. L’abattant d’une stalle d’église
est décoré d’un contorsionniste se léchant le postérieur. Albrecht Dürer fait un
calembour visuel dans sa gravure Le Bain des hommes en plaçant un robinet devant
le sexe d’un mélancolique, sachant que celui-ci se dit «Hahn» en allemand, mot qui
désigne également le coq, symbole de sexualité dont la clé du robinet a pris la forme.
Hier, comme aujourd’hui, les artistes ont été de joyeux drilles, sachant faire
usage de l’humour, toujours prêts à enfreindre les règles de la morale ou de la bienséance;
et n’est-ce pas justement un des rôles que leur assigne la société pour rappeler
certaines vérités et montrer des réalités sur lesquelles on voudrait jeter un voile
pudique? William Hogarth ne se prive pas d’en faire usage, aussi bien dans Le Clystère
politique que dans Le Cogneur où son chien pisse sur le livre d’un détracteur. Ces
transcendances insolentes se retrouvent chez nombre d’artistes et non des moindres:
Sebald Beham, Jacques Callot, Francisco de Goya et Wolfgang Adam Töpffer."
1 Cécile Palanque in L’Art et ses marchés. La peinture flamande et hollandaise au Musée d’art et d’histoire de Genève, Genève, 2009, p. 242.
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