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Voici quelques semaines, avec une grande lucidité, le Contrôle fédéral des finances –dont les avis ont davantage de poids que ceux de la Cour de comptes en France– épinglait le traitement inégalitaire des subventions versées par la Confédération aux travailleurs indépendants.
C’est là un problème classique d’éthique publique. Comment assurer ce que les théologiens de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance nommaient la ‘justice distributive’, c’est à dire une juste répartition publique des richesses, des fonctions, des honneurs et des responsabilités. La justice distributive ne se confond ni avec ce que l’on nommait à l’époque la ‘justice légale’ (qui vise à répartir équitablement les charges collectives) ni avec ce que, depuis la fin du XIXe siècle, les militants socialistes nommaient la justice sociale (qui, dans notre société capitaliste, vise l’équilibre des pouvoirs et des avoirs entre les ‘maîtres des machines’ –comme disait l’économiste François Perroux– et les ‘servants des machines’). Cependant, le problème est le même, celui de l’ajustement des intérêts divergents entre les membres d’une même nation.
À la suite de Friedrich Hayek, certains économistes radicaux estiment que le problème est insoluble; car, font-ils remarquer, les intérêts se greffent sur l’idiosyncrasie de chacun qui reflète sa situation particulière, son éducation, son itinéraire moral et son tempérament, sans parler des événements spécifiques qui forgent sa sensibilité, toujours différente d’un individu à l’autre. Comme disait ma grand’ mère «l’égalité consiste à partager inégalement les choses inégales». Après avoir rappelé que selon lui, la justice sociale n’est que la dénomination de l’antique justice distributive (ce qui est une erreur historique), Hayek s’est donné une mission, inscrite dans l’avant-propos d’un ouvrage au titre percutant Le mirage de la justice sociale: «Le plus grand service que je puisse rendre à mes semblables serait de leur faire honte de jamais à l’avenir se servir de cette inepte incantation».
Je m’inscris en faux contre ce caviardage d’une notion (la justice sociale) essentielle au vivre-ensemble. Certes, je sais que toute décision publique prise au nom de l’intérêt général provoque des effets différents sur les uns ou sur les autres, et que l’on ne peut penser ‘intérêt général’ dans tenir compte en même temps des ‘intérêts particuliers’, principalement de l’intérêt des plus fragiles parmi nos concitoyens. Mais je sais aussi, contre certains libéraux qui veulent enfermer la justice sociale dans les limites de ce que les anciens nommaient la justice commutative (celle des échanges entre individus supposés également libres) , que les lois du marché engendrent des injustices insupportables. Il est donc du devoir de l’autorité publique de corriger, quand il ne peut pas les prévenir, du mieux qu’il peut ces injustices. C’est là un travail que l’on ne peut confier à la bureaucratie. C’est donc la dignité des pouvoirs publics, et tout à l’honneur du Contrôle fédéral des finances, que d’épingler les failles rarement évitables des catégories administratives, failles où s’immisce l’injustice sociale.