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Déstabilisation
Certains croient que notre réalité est basée sur des certitudes qui la transcendent. Je crois qu'ils parlent trop vite...
C'est une stratégie argumentative vieille comme le monde, j'ai tendance à croire. Faire penser à son interlocuteur qu'on ne peut qu'avoir raison et qu'on sait de quoi on parle, qu'on est certain de ce qu'on avance... Il faut avouer, ça semble une rhétorique gagnante. Et l'histoire a donné raison à cette façon de communiquer.
La raison du plus fort... ou l'art de crier le plus fort possible pour masquer le fait que l'on ne sait pas, et qu'on n'est pas assez humble pour l'admettre, ou qu'on n'est pas en insécurité et qu'on refuse de dévoiler une brèche.
Après tout, qui suivrait celui qui doute? Qui écouterait celui qui, modestement, avoue son ignorance? Qui n'achèverait pas celui qui expose sa vulnérabilité? Je propose une réponse: celui qui réfléchit!
Pourquoi est-ce que je m'attaque à cette question qui turlupine les philosophes, vous me direz? Je vous répondrai que c'est le rôle de l'académicien littéraire, de l'humaniste, du lecteur, que de s'attaquer à ces questions. Cela serait la réponse réfléchie.
L'autre réponse, la vraie, est que je suis en train de lire un roman qui déstabilise... heu... tout! Et pour tout dire, la plupart des romans que j'apprécie déstabilisent l'autorité, la vérité, la réalité. C'est un des pouvoirs de la littérature que d'exposer les contradictions, de mettre à nu les stratégies trompeuses. C'est une fonction littéraire qui est indirecte, qui montre au lieu de dire.
Montrer par les mots, je suis toujours fasciné par cette façon de voir les textes et le langage.
Et comme je lis la déstabilisation, je vois le monde par la déstabilisation. C'est un des autres pouvoirs de la littérature: celui de plonger le lecteur dans une façon de penser, de lui faire voir sa réalité et son monde à travers un prisme épistémologique. Ce prisme ne dure pas toute la vie, mais offre au lecteur une éphémère alternative, qui si elle est répétée, s'enracine en lui, le consolide, lui permet de grandir et d'atteindre des sommets dont il n'aurait rêvé.
J'adore les sciences neurocognitives, et j'apprécie le fait qu'elles s'attaquent au processus de lecture. J'apprécie cela, vraiment. Mais on n'a pas besoin d'expliquer par la science le pouvoir de transformation que possèdent les œuvres littéraires! Il suffit de lire, et on se rend vite compte qu'on n'est plus tout à fait le même! Pas besoin de scanner, d'IRM, ou de je-ne-sais-quoi, il suffit de se plonger dans un texte, de s'ouvrir à lui, de l'accepter en soi comme on accepte la parole d'un être qu'on aime, comme on accepte le conseil d'un être qu'on respecte, et on se rendra compte que d'une manière ou d'une autre, ce processus de lecture ne nous laissera pas plus bête, mais plus lucide!
J'ai envie de dire: LISEZ! mais je veux pas paraitre pompeux. Alors je dirai: FAITES CE QUE VOUS VOULEZ! Mais surtout, surtout, ne croyez pas qu'on a réponse à tout. Acceptez qu'on ne sait réellement que ce que l'on sait ignorer!