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La bureaucratie par l’image : on pourrait retenir cette formule de la lecture de l’ouvrage de Drew A. Thompson. Il précise sa double démarche au seuil de son livre : faire une histoire de la photographie au Mozambique, et faire l’histoire photographique du Mozambique. Fort de cette double ambition, son livre est le fruit d’une riche enquête menée sur de nombreux terrains archivistiques, au centre desquels se trouvent les différentes institutions en charge de la production, de la reproduction et de la diffusion des images photographiques du Mozambique colonial et post-colonial. L’auteur relève avec succès un premier défi, celui d’enjamber la rupture des années 1974-1975, marquées par la révolution des Œillets du 25 avril 1974 et par la déclaration d’indépendance du Mozambique le 25 juin 1975, pour interroger les héritages et les inflexions des pratiques photographiques menées par les différentes autorités politiques et étatiques qui se sont succédé dans ce pays d’Afrique australe et orientale, aux confins du monde indien et de l’impérialisme britannique présent en Rhodésie/Zimbabwe et en Afrique du Sud. De la dictature salazariste au gouvernement communiste du Front de libération du Mozambique (Frelimo) en passant par les années de la lutte armée, celles des guerres avec ses voisins et de la guerre civile contre les forces de l’opposition de la Résistance nationale mozambicaine (Renamo), Drew A. Thompson interroge la place de la photographie dans la vie politique mozambicaine, ses usages, ses mésusages, ses lacunes, ses reconditionnements et ce qu’il nomme ses « filtres ».
Sans abuser des possibilités offertes par le langage et le lexique propres à l’acte photographique, Drew A. Thompson file en effet la métaphore du filtre, à laquelle il recourt dès le titre, pour exposer le cadre théorique et méthodologique qu’il entend donner à son enquête : élément matériel et processus chimique de production d’une représentation qui n’est jamais le reflet fidèle de la réalité, le filtre doit ici être également saisi comme opération politique et mémorielle, comme processus de sélection des images autorisées à circuler et à être reproduites. D’où l’attention rigoureuse de l’auteur aux contextes d’exposition des clichés, du studio commercial à l’agence de presse en passant par la salle de rédaction et les bureaux des ministères.
La méthode passe donc par une définition très large de la photographie, à la fois image et support d’image, mais aussi expérience et même événement impliquant une multitude d’acteurs : dirigeants politiques et militaires, diplomates, fonctionnaires et bureaucrates, photographes professionnels et amateurs, journalistes, personnels techniques des studios, sans oublier l’ensemble des usagers et des consommateurs de photographies. Le portrait qui en ressort du Mozambique contemporain est à l’image de son histoire récente : heurté, violent, marqué par le spectre des morts et des guerres qui ont déchiré un des pays les plus pauvres de la planète. Mais un pays dont l’auteur montre également la profonde intégration aux processus globalisés les plus « modernes » de l’information et de l’identification, que celle-ci soit photographique ou, plus récemment, biométrique.
Les cinq chapitres qui structurent l’ouvrage suivent un ordre chronologique avec lequel l’auteur prend quelques libertés, dont il se justifie toujours avec rigueur et honnêteté intellectuelle. Les deux premiers chapitres couvrent la période du début des années 1960 à la période de transition de 1974-1975, adoptant respectivement le point de vue portugais métropolitain (chap. 1) et celui des agents, notamment représentants diplomatiques, du Frelimo (chap. 2). Le caractère quelque peu artificiel de cette démarche n’empêche pas de suivre la démonstration et de comprendre les contraintes propres à chaque parti, dans une vision plutôt classique qui fait la part belle à la dimension de « guerre des images » qu’ont pu prendre de nombreux conflits coloniaux de la période. On regrette, de ce point de vue, que quelques comparaisons n’aient pu être davantage développées. À titre d’exemple, pour l’espace francophone, il est clair qu’une comparaison avec la guerre d’Algérie, étudiée depuis maintenant plusieurs années du point de vue des images, eût été tout à fait profitable, pour réfléchir aux réseaux et aux mobilisations, notamment internes au continent africain, en faveur de la cause de la libération1.
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la période de l’indépendance stricto sensu : les années 1975-1980 (chap. 3) marquées par l’héritage d’un État colonial portugais dont on ne saurait trop souligner les défaillances en matière d’encadrement, même le plus élémentaire, des populations africaines. C’est donc bien une histoire bureaucratique qui se raconte ici : celle d’une bureaucratie sans État héritée de la période tardo-coloniale, période durant laquelle se posent des questions aussi essentielles que celle de l’organisation territoriale du nouvel État-nation, de sa construction tant matérielle que symbolique. Dans ce contexte, la photographie avait-elle le pouvoir de compenser les failles béantes laissées par les Portugais ? Les photographies prises pendant la période de la lutte armée ont-elles suffi à construire un récit jugé indispensable à la construction d’un nouvel État-nation souverain ? Le chapitre 4, le plus original dans son approche et ses objets, règle la focale sur la question de l’identification photographique, outil classique de contrôle et de recensement des populations d’un immense territoire marqué par sa diversité linguistique, géographique et culturelle: on lit avec intérêt cette histoire politique et cette tension entre une population civile en quête d’identité, au sens premier du terme (la pénurie de photos d’identité) comme au sens figuré (qu’est-ce qu’être Mozambicain ou Mozambicaine ?) et un État en construction qui recourt à l’objet photographique pour justifier ses abus de pouvoir. Le dernier chapitre, le plus sombre, évoque l’ensemble des conflits qui ont ponctué l’histoire du Mozambique indépendant, l’opposant à la Rhodésie et à l’Afrique du Sud, ainsi que la guerre civile qui dévasta le pays jusqu’en 1992. Y sont étudiées les photographies produites par l’agence de presse nationale, l’Agência da Informação de Moçambique (AIM), fondée en 1976, et sa branche photographique, seulement opérationnelle en 1983, grâce à des financement suédois (p. 196). Ce chapitre souligne notamment l’écart entre les ambitions d’une agence de presse et de sa branche photographique d’une part et d’autre part les moyens réels dont elle a pu disposer pour faire connaître au monde la tragédie mozambicaine et ses multiples guerres. La première partie du chapitre se concentre notamment sur l’analyse visuelle des photographies des victimes de ces conflits, internes et externes. Le passage est extrêmement éclairant sur le fonctionnement des agences de presse internationales et l’intégration des journalistes et des photographes mozambicains dans le réseau des agences les plus en vue (Reuter, Associated Press, Agence France-Presse, etc.), illustrant l’aisance de l’auteur à faire varier les échelles de son étude. Thompson analyse ainsi les efforts du Frelimo en vue de contrôler la diffusion des images de cadavres et des violences résultant du conflit qui opposait le Mozambique à la Rhodésie depuis 1975. Il propose à cet effet de poursuivre une approche anthropologique de la question de la représentation de la mort dans le Mozambique tout juste indépendant. Il rappelle notamment la nationalisation, en même temps que des studios photographiques, des pompes funèbres du pays, y voyant le souci de transférer les coûts exorbitants des cérémonies funéraires des individus à l’État, mais aussi celui de contrôler le deuil, la mort et ses images (p. 199). La représentation des massacres de masse, des fosses communes et des corps sans vie fit alors l’objet d’un débat interne à la presse et au pouvoir mozambicains, ce dernier alors confronté à un certain discrédit auprès de ses principaux soutiens internationaux. L’auteur souligne ici le fossé entre le régime visuel des autorités mozambicaines et celui de la communauté internationale. Pour les premières, la violence insupportable des photographies d’exactions rhodésiennes a valeur de dénonciation, tandis que la seconde, plus suspicieuse, exige une mise en contexte et une authentification renforcées des clichés.
Histoire politique d’une lutte de libération suivie de l’instabilité chronique de l’État mozambicain dans son environnement régional (Rhodésie et Afrique du Sud), histoire institutionnelle des différents services et dispositifs mis en place de 1960 à 1994 en vue de donner une cohérence d’identité au Mozambique, l’ouvrage de Drew A.Thompson se double d’une authentique histoire sociale des producteurs, des reproducteurs et des diffuseurs de photographies au Mozambique. Ainsi, l’auteur conjugue brillamment son travail sur les archives et sur la presse à des entretiens menés avec des photographes et des dirigeants politiques de la période, afin d’obtenir un propos toujours éclairé et cadré.
À travers cet ouvrage, l’histoire photographique du Mozambique comme l’histoire de la photographie au Mozambique progressent incontestablement, ouvrant de nouvelles pistes propres à interroger les continuités et les ruptures de cette période particulièrement riche en événements. À cet égard, l’étude visuelle des nombreux clichés produits par les compagnies coloniales implantées dans la région et leurs héritières contemporaines, telles la Compagnie du Mozambique dans la partie centrale du pays, autour de la ville de Beira, mériteraient le même type d’enquête, afin de comprendre la longévité de dispositifs bureaucratiques ayant survécu aux contingences de l’histoire.
Référence : Nadia Vargaftig, « Drew A. Thompson, Filtering Histories. The Photographic Bureaucracy in Mozambique, 1960 to Recent Times, 2021 », Transbordeur. Photographie histoire société, no 6, 2022, pp. 182-183.