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Susanne M. Winterling est une artiste qui aime à revisiter des personnages de l’histoire de l’art, des architectes ou des intellectuels du XXe siècle, souvent du début de ce siècle, dont elle admire le travail et s’en inspire : Berenice Abbott, Eileen Gray, Edward Krasinski, Le Corbusier, Annemarie Schwarzenbach, figures artistiques romanesques, radicales, d’un autre monde, celui qui a vu la naissance de la modernité.
Comme l’écrit Mark Prince dans son article dans Frieze (no 126, octobre 2009) à propos de son exposition à la galerie Lüttgenmeijer de Berlin, … of Mice and Blood (for E.K.) : « Where the installation is more than the sum of its allusions it manages to translate the irreducible particularities of another artist’s life and work into Winterling’s own language, like a dreamy adolescent who absorbs the image of a pop star into the private universe of her bedroom. » Elle y rend hommage à l’artiste polonais Edward Krasinski (1925-2004), avec des objets et un environnement inspirés d’une série de photographies prises dans son atelier, conservé en l’état par la Foksal Gallery de Varsovie et dont il fut l’un des fondateurs dès 1966.
Les photographies, films, objets ou installations de Winterling portent la nostalgie de la liberté, de l’exaltation et de l’anti-conformisme de ces années d’avant-garde. Mais si cette réappropriation de figures rêvées risque la tentation de la fétichisation, elle produit un étirement du temps propice à un effet miroir entre le présent et le passé, nous interrogeant sur l’attitude et le statut actuels des artistes. L’artiste allemand Joseph Strau aborde cette question de l’identification à certaines figures artistiques emblématiques dans un article sur Susanne M. Winterling paru dans Camera Austria (no 105, 2009) : « … her specific interest in the examples of historical artists, attempts to create an identification, both for herself and for the observers, attempts to fade her own situation as an artist into the situation of other artists. In performing these cross-fades of identity she is particularly interested in investigating how these artists were able to come to terms with their lives despite difficult social circumstances and identity crises in various social spheres.»
Pour son projet avec le CEC, Susanne M. Winterling envisage de réaliser plusieurs pièces qui formeront un ensemble et qui trouvent leur principale référence et leur source dans l’histoire du groupe d’avant-garde Pool. Le groupe réunissait à la fin des années 1920 et le début des années 1930 la poétesse américaine H.D. (Hilda Doolittle), la romancière anglaise Bryher (Winifred Ellerman) et Kenneth Macpherson, dessinateur écossais et passionné de cinéma. Ils créèrent ensemble une maison d’édition et de production de films expérimentaux (Pool), ainsi qu’une revue critique et littéraire sur l’art et le cinéma de leur époque, Close-Up, active entre 1927 et 1933. Le groupe était basé à la Tour-de-Peilz (VD), où Bryher et Macpherson firent construire une des plus belle maison de style moderne de la Riviera vaudoise, la Villa Kenwin (1930-1931). Cette maison était pour cette petite communauté libertaire considérée comme une machine à vivre et à produire une activité intellectuelle et artistique libre et intense. Leur maison d’édition cinématographique, Pool, leur publication, Close-Up, et le film le plus connu qu’ils réalisèrent ensemble, Borderline (1930), baignent dans un jus expérimental proche du surréalisme, de l’engouement de l’époque pour les phénomènes parapsychologiques, les expériences visionnaires et la magie. En ce début du XXe siècle, ces intérêts se mêlent de très près aux premières expériences psychanalytiques où l’image cinématographique garde encore le mystère vaporeux, magique de la projection et pourrait être le révélateur de projections mentales, une sorte de matériau psychanalytique. Comme le précise François Bovier, pour le groupe Pool et surtout H.D., qui a passablement influencé son orientation – H.D. fit partie de « l’imagisme », courant poétique anglo-américain basé à Londres apparu vers 1912, et suivra dès 1933 une psychanalyse avec Sigmund Freud –, « le cinéma a momentanément servi de relais entre l’expérimentation poétique et la démarche psychanalytique, celui-là étant en retour investi par les enjeux afférents à ces deux pratiques. Le cinéma, dès lors qu’il permet de réactiver des investigations qui portent sur l’image poétique et sur la libre association de pensée, est assimilé à une expérience visionnaire (car il s’agit là, somme toute, d’une affaire de voyants). Le groupe Pool, à travers son engagement dans la pratique filmique et la spéculation théorique, a redéfini en termes cinématiques les enjeux et le programme d’une certaine avant-garde littéraire, en empruntant le cheminement de l’interrogation psychanalytique.»
L’installation de Susanne M. Winterling impliquera une légère transformation de notre espace en vitrine, qui contextualisera une série de pièces récentes : films 16 mm, photomontage et assemblage d’objets, inspirés par le groupe Pool, son intérêt pour le cinéma expérimental, son engagement éditorial et son mode de vie.