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«L’opération du thérapeute, par son sentir, sera donc toujours la création d’un espace fermé-ouvert au sein duquel les êtres, les choses, les événements, pourront se mouvoir les uns les autres à partir de leurs places respectives. Le thérapeute pourrait n’être alors qu’un batteur muni d’un tambourin qui rythme l’espace de tous et de chacun pour le leur rendre familier et pour qu’ils s’y mettent à leur place.» (François Roustang)
Puisque je viens de l’enseignement, je partirai de là, pour dire quelque chose à propos du shamanic counseling, de ma pratique et des réflexions qu’elle m’inspire. Il y a une fable qui me plaît beaucoup, dont se servent certaines traditions orientales pour éclairer ce qu’est le rôle d’un «maître». Elle pourra nous être utile ici, pour autant que nous introduisions assez de prudence dans sa lecture. C’est l’histoire d’un petit lion, dont la mère a été tuée par des chasseurs et qui est adopté par un troupeau de moutons. Par conséquent, il grandit comme un mouton : il broute assidument comme un mouton, bêle du mieux qu’il peut comme un mouton, a bien sûr peur des lions comme un mouton, et se prend évidemment pour un mouton comme un mouton. Un jour, un grand lion s’approche du troupeau. Tous les moutons s’enfuient affolés, et le petit lion avec eux. Le grand lion l’attrape, et lui demande ce qu’il fait. Tremblant, le lionceau lui explique qu’il s’enfuit avec les autres parce que les lions mangent les moutons, et le supplie plaintivement de l’épargner. Alors, le lion l’emmène au bord de l’eau, lui demande de se pencher, de sorte qu’il voie son reflet, et lui demande simplement ce qu’il voit.
Est-ce à dire alors que le maître, l’enseignant, le chamane, le counselor seraient comme le grand lion qui vient mettre celui qui s’est égaré dans les illusions sur lui-même face à sa propre réalité ? Sûrement pas. Ce serait même encore une fois s’égarer dans une illusion, d’autant plus dangereuse qu’elle est très séduisante – et dangereuse tout particulièrement pour le jeune lion. C’est ici qu’il faut être prudent ; et ne pas perdre de vue un élément fondamental : le counselor ne détient aucune autorité. Ce n’est pas lui le maître. Sa tâche consiste uniquement, mais c’est énorme, et délicat, à ouvrir et tenir un espace où la rencontre entre une personne et «son lion» sera possible.
Quand j’enseigne la philosophie, je considère toujours que ce que j’ai à faire, ce n’est pas tellement d’expliquer un texte ou un auteur, mais de rendre possible la rencontre, la relation, entre les étudiants et un texte ou un auteur. Il en va exactement de même pour le counseling : il n’y a rien à expliquer (par exemple du contenu des voyages du client), et encore moins à conseiller. Et je peux reprendre ici ce que j’en étais venu depuis longtemps à me dire à propos du rôle du professeur : il est à la fois parfaitement indispensable et totalement superflu. Les problèmes commencent quand on le considère soit uniquement comme indispensable, ou alors exclusivement comme superflu. Quand le maître, ou l’élève, croit que sans ses précieuses lumières explicatives l’élève ne s’en sortira jamais, alors ce dernier est livré à son impuissance (dans laquelle il se peut très bien qu’il se complaise) ; un tel maître, qui pense, sincèrement, être utile à l’élève, est en réalité un maître «abrutissant». A l’inverse, quand l’élève, ou le maître, estime qu’il n’a besoin de personne, alors il risque presque inévitablement de rester prisonnier de ses opinions (pourquoi les remettrait-il en question?), de ses illusions. Impuissance et immobilité, donc, au lieu de transformation et pouvoir personnel, ou puissance de vie, ou «pouvoir du dedans», qui sont les enjeux essentiels de toute éducation – et d’une démarche de shamanic counseling.
L’enseignant, ou le counselor, doit donc à la fois être extrêmement présent, porteur d’une énergie qui va secouer, ouvrir l’espace de l’autre, mettre du jeu qui va permettre une transformation – et en même temps disparaître totalement. Etrange paradoxe qui n’est pas sans rapport, me semble-t-il, avec ce que les taoïstes appellent «non-faire».
Pour le dire autrement, je parle volontiers, pour ma part, d’«espace médecine» : un espace qui a la caractéristique de rendre possible une transformation, de «faire bouger les lignes» qui constituent un grillage qui emprisonne la vie et d’ouvrir des possibles nouveaux, inédits, même pas soupçonnés. Un espace où le pouvoir personnel s’accroît, où la vision se clarifie, et où tout cela est mis au service de la capacité à vivre une vie plus juste, plus harmonieuse, plus joyeuse, plus sage – plus vivante. Un tel espace se crée quand la réalité ordinaire est pénétrée par la réalité non ordinaire, ou à une sorte d’intersection des deux. Ou peut-être qu’il suffirait de dire plus simplement que c’est l’espace où interviennent les esprits. C’est donc là qu’opère le chamane. Et je dirais que le rôle du counselor est d’une part d’ouvrir un tel espace, d’abord par sa propre connexion avec la réalité non ordinaire, c’est-à-dire avant tout avec ses propres alliés, et d’autre part, surtout, d’y donner accès au client – un rôle, humblement, de passeur, ou même de portier, en somme !
L’accompagnement qu’offre le counselor ne consiste pas à entrer avec le client dans le dédale de son propre monde, voire de sa confusion, comme ce serait le cas dans certaines formes de psychothérapie, mais à lui offrir quelques moyens d’y accéder, dans un premier temps, et ensuite surtout à lui donner la possibilité d’aller chercher lui-même ce dont il a besoin dans la réalité non-ordinaire, en le laissant aussi vivre pleinement lui-même son expérience. Le counselor s’arrête là. Ce qui ne doit pas le retenir de souligner fermement, pour le client, la nécessité de ramener les enseignements et la force trouvés dans la réalité non-ordinaire dans notre vie d’ici. Parce que c’est ici que nous avons à vivre, et c’est à cela que vise la démarche – et pas à une forme de tourisme spirituel qui offrirait un peu d’évasion, un baume illusoire sur les difficultés de la vie. L’enjeu n’est rien moins qu’une transformation effective dans la vie de la personne.