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Jamais la science et les mythes ne s’opposent aussi fortement que quand il s’agit de décrire le plus grand corps céleste, le Soleil. En ce qui le concerne, et de tout temps, il y a toujours eu deux types de conceptions, deux vérités. D’un point de vue scientifique, le Soleil est une étoile banale, l’une des milliers de millions d’étoiles qui parsèment l’inconcevable immensité de l’Univers.
Cette sphère incandescente, essentiellement constituée d’hydrogène, est le siège de réactions thermonucléaires incessantes, où la température atteint 20 millions de degrés ; c’est en outre le centre de tout un système de planètes. Celles-ci, ainsi que les 56 astéroïdes et diverses comètes, se sont formées par accrétion de grains de matière, après que le Soleil fut né, il y a environ 4,5 milliards d’années, de l’effondrement d’un immense nuage de gaz et de poussières reste de l’explosion d’une supernova.
Les objets du système solaire ne sont que peu de chose par rapport au Soleil, qui a 1,3 million de fois le volume de la Terre, et à peu près 0,35 million de fois sa masse. Sur la Terre, la vie est totalement dépendante du Soleil. A l’exception de la matière provenant des météores ou de la poussière interstellaire qui parvient jusqu’au sein de notre système planétaire, tout ici-bas est dépendant du Soleil : la terre, l’air et la mer, les minéraux, les plantes, les animaux, et la vie humaine elle-même, avec son mystère. La science touche à la poésie lorsqu’elle prend pour objet l’étonnant équilibre de la vie sur la Terre, sous la lumière et la chaleur du Soleil. Depuis l’aube de l’humanité, le Soleil occupe une place centrale dans l’esprit et dans l’imaginaire de l’homme ; toutefois, l’astre du jour n’a pas toujours, loin de là, la même signification symbolique dans les différentes mythologies.
Dans certains sites préhistoriques, et notamment sur les collines de Matopo, au Zimbabwe, on a trouvé quelques représentations symboliques du Soleil, mais elles sont assez rares. Le plus sou-dans les grottes peintes du paléolithique supérieur (il y a environ 40 000 ans), cet astre n’est pas repré-senté ; les images rencontrées évoquent surtout la fécondité de la femme et les animaux, c’est-à-dire le gibier. Cependant, il faut se garder de toute simplification en ce qui concerne les premiers chasseurs. L’anthropologue allemand Leo Frobenius (1873-1938) a voyagé dans la jungle congolaise en compagnie de guides indigènes. Un soir, il a proposé à ses compagnons de chas-ser une antilope pour améliorer l’ordinaire. Les guides se sont montrés fort étonnés de la proposition de l’homme blanc, dans la mesure où les préparatifs indispensables n’avaient pas été accomplis ; il a donc fallu attendre le jour suivant. Dès l’aube, les chasseurs ont dégagé une surface sur le sol sableux et ont dessiné les contours d’une antilope ; puis ils ont attendu le lever du Soleil. Lorsque l’astre s’est levé, l’un de ses rayons a atteint le dessin ; à ce moment, l’un des indigènes a tiré une flèche dans le cou de l’animal dessiné, tandis qu’une femme levait les bras en direction du Soleil, en gémissant. Les chasseurs alors partis en courant vers la forêt. Peu de temps après, ils sont revenus avec une belle antilope, tuée d’une flèche dans le cou. Pour terminer le rituel, les guides ont placé un peu de poils et de sang de l’animal sur la figure tracée par terre, avant de l’effacer.
La signification symbolique du Soleil est, dans cette histoire, bien différente de celle qu’on trouve dans les civilisations plus avancées. On en perçoit l’évolution à travers différents mythes de nombreuses civilisations, pour lesquelles le Soleil n’est qu’un personnage parmi bien d’autres. Par exemple, dans la mythologie grecque, Hélios, le Soleil, fils des Titans Hypérion et Thèia, avait un statut inférieur à celui d’Apollon. On_sait que, parcourant le ciel, il voyageait vers l’occident, précédé d’Éos, la déesse de l’Aurore, mais il existe peu de récits concernant Hélios lui-même, car il fut éclipsé par le puissant Apollon, qui le dépouilla de ses attributs pour devenir lui-même le glorieux dieu-Soleil de l’Olympe. Dans un autre récit, Hélios est accompagné de son fils Phaéton, et, comme toujours, il traverse le ciel sur son char tiré par quatre chevaux. Un matin, il finit par céder aux pressantes demandes de son fils et lui cède les rênes du char, mais le jeune homme ne peut contrôler les chevaux. Tout d’abord, ils bondissent au plus haut du ciel, s’écartant du trajet habituel, et la Terre tout entière frissonne ; ensuite, ils descendent si bas que la planète s’embrase. Devant un tel désordre, Zeus lance la foudre sur Phaéton, et le tue. Ce mythe contient une référence calendaire le renouveau de l’année au solstice d’hiver qui trouve son origine chez les Hittites et chez les Mésopotamiens
Dans un ancien mythe mésopotamien, le vieux roi meurt » au solstice, et un jeune garçon prend sa place pendant une journée, au terme de laquelle il est sacrifié. A Corinthe, en Grèce, dans un mythe similaire, ce roi était arraché d’un char solaire tiré par des chevaux emballés. Ensuite, le vieux roi, qui représentait le Soleil, réapparaissait et reprenait sa course annuelle dans le ciel. La civilisation égyptienne est l’une des toutes premières à avoir donné un rôle majeur au Soleil, il y a environ 3 000 ans. Il était appelé Aton ; cependant, selon qu’il montait dans le ciel, qu’il était à son apogée ou qu’il descendait, on lui donnait successivement les noms de Khepri, de Rê et d’Atoum. On l’appelait aussi Horus, le dieu à tête de faucon que, plus tard, les Grecs ont identifié à leur dieu solaire, Apollon. On relève une évolution symbolique intéressante à propos de Khepri, le dieu du Soleil levant. On le représentait sous la forme d’un scarabée, roulant la boule du Soleil sur l’horizon. L’hiéroglyphe désignant le scarabée a évolué et a donné le signe astrologique désignant le Cancer, qui est lié au solstice d’été. Ce signe a symbolisé ensuite, notamment chez les anciens Égyptiens, la fécondité perpétuelle et le renouveau de la vie. Le culte du Soleil, dans l’ancienne Égypte, a atteint son apogée lors de la brève révolution religieuse du pharaon Akhenaton (» Celui qui plaît à Aton »), au 11ème siècle av. J.-C. Ce souverain a instauré le culte unique du dieu du Soleil, le créateur de l’humanité, et s’est déclaré seul intermédiaire entre le Soleil et la Terre. Cette façon d’envisager le rôle royal va perdurer dans les siècles qui vont suivre, en particulier avec les cultes solaires d’Hélios et d’Apollon, qui vont se développer autour de la personne de l’empereur romain. A Rome, le culte rendu au Soleil contient de nombreux élément’ symboliques qui sont bien souvent utilisés dans un but politique. Le premier d’entre eux correspond au culte de Mithra, importé de Perse. Il s’agit d’un dieu-Taureau, lié à la constellation du même nom ; on le représente sou-vent participant à un banquet avec le Soleil. Cependant, par une inversion étonnante mais caractéristique de la mythologie, il est aussi dépeint comme le dieu solaire qui a tué le dieu-Taureau. Sous cette forme, il ap-paraît aussi comme Hélios, le dieu du Soleil, et comme Sol Invictus, le Soleil invincible ». Le deuxième élément dérive du culte du dieu-Soleil phénicien Baal, qui était adoré sous la forme d’une pierre noire. Dans l’Empire romain, Baal est devenu populaire au W’ siècle. En 218, lorsque Élagabal est devenu empereur sous le nom de Sol Invictus Elegabalus, le culte du Soleil est devenu la religion officielle. Aurélien (qui a régné de 270 à 275) a adapté le dieu du Soleil à la religion romaine traditionnelle, sous le nom de Deus Sol Invictus, «Dieu, le Soleil invincible». Cet état de fait a duré jusqu’au règne de Constantin ; le christianisme s’est alors imposé, évinçant (et en même temps assimilant) son rival solaire. Plus tard, la fête du Sol Invictus sera célébrée le 25 décembre, date adoptée par les chrétiens pour fêter la naissance de leur propre roi invincible.
Mais c’est sans doute dans les civilisations d’Amérique centrale que le culte du Soleil a été le plus spectaculaire. Chez les Aztèques, l’épopée de la Création prend fin avec l’apparition du cinquième Soleil, qui a suivi celle des quatre précédents, les Soleils de terre, de vent, de feu et d’eau. Pour ce peuple, les dieux eux-mêmes devaient être sacrifiés pour que le Soleil puisse poursuivre sa route. Le dieu-Serpent à plumes, Quetzalcéatl, leur a coupé la tête l’un après l’autre, avec un couteau sacrificiel ; par cet acte a été créé Nahui, « le Soleil en mouvement ». C’est là ce qui justifiait, aux yeux des Aztèques, les terribles sacrifices humains offerts au Soleil. Cet astre symbolise la vérité et l’intégrité : « Connais-toi toi-même » est la devise inscrite sur le principal sanctuaire dédié à Apollon, à Delphes, en Grèce. Cependant, l’éclat apparent du Soleil dissimule un mystère. Le grand philosophe néoplatonicien de la Renaissance italienne Marsile Ficin (1433-1499) considère que nous e voyons » à l’aide de deux facultés, l’une étant l’esprit concret de la pensée commune, et l’autre l’intellect supérieur. Dans son poème De Sole, sa dernière oeuvre majeure, Ficin montre que le Soleil a non une seule, mais deux lumières : la lumière ordinaire, perçue par les sens physiques, et une lumière cachée, occulte qui est à la base de l’astrologie. On retrouve cette idée de « lumière cachée » du Soleil chez les Pueblos, qui enseignent qu’Oshatsh, l’astre solaire, malgré sa luminosité aveuglante, est un bouclier qui protège l’humanité de la lumière du Grand Esprit. Ces intuitions profondes attestent la per-tinence et la subtilité de pensée qui caractérisent de nombreux mythes des civilisations anciennes non occidentales.
Quetzalcdatl, dieu aztèque lié â l’avènement du cinquième Soleil. Sa tâche, dans l’ère du cinquième Soleil, était de créer l’humanité. Il correspond aussi à Vénus.