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Lilia Herriton, une jeune femme veuve et mère d’une fillette, quitte l’Angleterre pour quelques semaines de voyage en Italie en compagnie de son amie Caroline. A Monteriano, elle tombe amoureuse de Gino, un jeune Italien de dix ans son cadet et fils d’un dentiste. "Catastrophés", sa belle-famille envoie Philip (le beau-frère de Lilia) sur place pour tenter de la raisonner et la ramener. Mais il arrive trop tard, Lilia ayant déjà épousé Gino. Elle s’aperçoit cependant assez rapidement de son erreur et a du mal à s’adapter au statut social de la femme italienne de l’époque. Lui, bien sûr, a épousé Lilia pour son argent. La jeune femme tombe enceinte mais meurt lors de l’accouchement. Tout d’abord indifférents, les Herriton cachent que Lilia a eu un enfant mais décident finalement d’envoyer Philip et sa sœur Hariet en Italie afin de le ramener et lui faire bénéficier d’une bonne éducation. Rejoins par Caroline, le voyage ne se passera toutefois pas aussi facilement que prévu.
Il s’agit du premier roman de Forster, publié en 1905 et, à ma connaissance, non traduit en français. L’auteur s’y livre à une critique de la bonne société anglaise qui est pleine de préjugés et clichés sur l’Italie. Certes, Philip reconnaît et admire la beauté des paysages, le charme et la joie de vivre des habitants, la culture de ce pays qu’il a découvert lors de son Grand Tour l’année précédente (les Anglais fortunés, dès la fin du 17e s., effectuaient un voyage d’un an à travers l’Europe pour y parfaire leur éducation et découvrir la culture, l’art, la marche, etc.). Toutefois, de retour dans sa famille, il "reprend ses vieux plis". En somme, l’Italie est "la sauvagerie originelle" mais n’a pas les bonnes manières, la morale et les valeurs anglaises.
La famille Herriton, au sein de laquelle Lilia a toujours plus ou moins parue trop indépendante, agit uniquement en fonction des conventions sociales. Si elle décide de ramener l’enfant pour l’élever en Angleterre, c’est uniquement pour se faire bien voir auprès de ses semblables. Dans le fond, le petit garçon pourrait grandir "comme un petit sauvageon", cela lui serait bien égal. Mais en s'assurant l'enfant auprès d'elle, elle veut aussi éviter que Gino, qui n’est ni comte ni marquis mais simplement un monsieur, n'hérite de Lilia.
Une autre différence relevée par Forster est le statut de la femme. La société italienne est patriarcale, alors que la société anglaise peut être matriarcale. Mrs Herriton prend les décisions importantes et décident d’envoyer Philip et Hariet en Toscane chercher l’enfant. Alors que Lilia, en Italie, ne peut se promener seule, Gino jugeant que sa place est à la cuisine (ou du moins à la maison), alors que lui passe ses journées à ne rien faire (ou alors des affaires bien louches).
En Italie, Philip tombe amoureux de Caroline. La langueur italienne le permet-elle alors que les "convenances civilisées anglaises" ne lui auraient pas permis de découvrir le vrai caractère de la jeune femme qu’il jugeait fade et sans grand intérêt ? Philip se lit aussi "d’amitié" avec Gino. Leur relation est un peu ambigue ; je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ce que Forster sous-entendait mais il me semble qu’on pourrait parler de tension homosexuelle. Forster était ouvertement homosexuel et a abordé ce thème dans son roman Maurice, écrit vers 1913 mais publié à titre posthume seulement, en 1971.
Si j’ai quand même préféré Chambre avec vue, ce troisième roman de Forster que je lis m’a beaucoup plu dans sa "démonstration" de l’hypocrisie de la bonne société anglaise du début du 20e s. Si vous lisez l’anglais, je vous le recommande !
Edward Morgan Forster est né en 1879. Romancier et essayiste, il a étudié à Cambridge où il enseignera ensuite durant plusieurs années. Proche du groupe de Bloomsbury, il a voyagé à travers l’Europe ainsi qu’en Egypte et en Inde. Objecteur de conscience durant la première guerre mondiale, il a également produit des émissions pour
la BBC (radio) durant l’entre deux guerres, et écrit un livret pour un opéra de Benjamin Britten. Parmi ses romans connus, on peut aussi citer Howard’s end (1910), A passage to India (1924) et Maurice (1913/1971). Homosexuel, il a vécu de nombreuses années avec sa mère et est décédé en 1970.
(éd. Penguin Modern Classics, 1962)
(photo auteur : E.M. Forster in his rooms at King's College, Cambridge, in 1968. King's College, Cambridge Archive Centre EMF/27/862. Copyright Edward Leigh)