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On s'accorde aujourd'hui à considérer l'œuvre littéraire de Louis-Ferdinand Céline comme l'une des plus importantes du vingtième siècle. Sans crainte de se tromper, on peut parler de véritable révolution esthétique et stylistique depuis la sortie de Voyage au bout de la nuit en 1932. Si l'homme est aujourd'hui détesté ou sujet à controverses, c'est à cause de trois pamphlets antisémites publiés entre 1937 et 1941. Pourtant, Céline n'aura de cesse par la suite d'assimiler l'origine de ses ennuis d'après-guerre à son premier roman : " C'est pour le Voyage qu'on me cherche ! Sous la hache, je l'hurle ! c'est le compte entre moi et "Eux" ! au tout profond... pas racontable..." (Préface à une réédition de Voyage au bout de la nuit, 1949). L'un des plus grands écrivains du vingtième siècle (disons qu'il partage la vedette avec Marcel Proust) n'est depuis jamais sorti du purgatoire. Il est aussi surprenant que paradoxal de constater que les plus grands adversaires de Céline n'ont bien souvent jamais lu les pamphlets incriminés. Jamais réédités depuis la guerre, ces ouvrages sont quasiment introuvables et vendus à prix d'or dans le cas contraire. L'idéal serait de parvenir à détacher de manière absolue l'homme de l'œuvre, comme le recommande Proust dans son Contre Sainte-Beuve. Mais, et le problème en devient encore plus délicat, Céline est quelqu'un d'entier et l'amalgame avec le "Ferdinand" narrateur de ses romans est aussi facile à faire que désiré par l'auteur lui-même. Cela est évident pour les romans de la Trilogie Allemande, si l'on lit les interviews données par Céline entre 1954 et 1961. Libre à chacun de se constituer sa propre opinion. Pour cela, le meilleur moyen reste de lire l'œuvre romanesque de Louis-Ferdinand Céline.
De son vivant, Céline a publié sept romans (en excluant Entretiens avec le Professeur Y), quatre pamphlets, une pièce de théâtre et quelques ballets. Depuis sa mort, en 1961, la source ne s'est pourtant pas tarie. Rigodon, ultime roman quasi achevé, est sorti en 1969 et Guignol's Band II en 1964. Mais les publications actuelles les plus abondantes restent les correspondances de Céline, épistolier furieux et très prolifique. Il semble que certaines soient encore à découvrir. On ne peut que s'en réjouir, dans la mesure où elles permettent d'éclairer l'homme et son œuvre... : "On écrit parce qu'on est malheureux. Votre monde dévore tout le reste. Vous êtes seul. Et soutenu par le style. Les poètes n'ont pas de vie intérieure. Les écrivains sont en général des bafouilleurs." (Tel Quel n°1, printemps 1960.)
A 16 heures, le 27 mai 1894, naît Louis Ferdinand Auguste DESTOUCHES, au 11 Rampe du pont à Courbevoie (Seine). Son père, Fernand Destouches, travaille au sein d'une compagnie d'Assurances, Le Phénix, comme correspondancier depuis 1890. Fils d'une famille de cinq enfants, une fille et quatre garçons, Fernand est né au Havre. Auguste, son père, agrégé de l'enseignement spécial, est mort depuis 1874. La famille Destouches, sous l'aile d'Hermance, veuve d'Auguste, est venue s'installer à Courbevoie en 1884.
C'est là que Fernand va rencontrer Marguerite Guillou, fille de Céline Guillou. D'origine bretonne, Céline Guillou tient à Paris un commerce d'antiquités, de dentelles et porcelaines, au coin des rues de Provence et Lafayette. Le 13 juillet 1893, Fernand et Marguerite se marient et s'installent au 11 Rampe du pont à Courbevoie. Presque aussitôt après sa naissance, le petit Louis est placé chez une nourrice, d'abord dans l'Yonne, puis à Puteaux. A Courbevoie, la clientèle ne se précipite pas dans le magasin de lingerie tenu par Marguerite Destouches. En 1897, les époux Destouches décident de s'en débarrasser et emménagent au 19 rue de Babylone, à Paris. Marguerite est contrainte de travailler dans le magasin de sa mère. Très vite, Louis rejoint ses parents rue de Babylone (avril 1897), avant qu'ils ne s'installent au 9 rue Ganneron. Louis est plongé au cœur de la capitale.
En 1899, Marguerite reprend un fonds d'objets de curiosité en boutique" au 67 du Passage Choiseul, dans le deuxième arrondissement. Louis découvre l'école communale de la rue de Louvois, située à quelques pas de la boutique de sa mère. Ses résultats scolaires ne brillent pas comme l'attestent les commentaires du directeur de l'école: "Enfant intelligent mais d'une paresse excessive, entretenue par la faiblesse de ses parents. Etait capable de très bien faire sous une direction ferme. Bonne instruction, éducation très relâchée". C'est également en 1899 qu'aura lieu à Paris l'Exposition Universelle et son cortège de modernités, annonciatrice d'un vingtième siècle en mouvement.
En 1904, les Destouches déménagent dans la boutique d'en face, au 64 du Passage Choiseul. La dentelle et les objets anciens restent leur fonds de commerce. En décembre, la mort de Céline Guillou, mère de Marguerite et grand-mère de Louis, affecte durement l'enfant. Son premier vrai contact avec la mort injuste date de là. L'héritage que leur lègue Céline offre aux Destouches la possibilité d'inscrire Louis dans une école privée, l'école Saint-Joseph des Tuileries en février 1905. Le 18 mai, il fait sa première communion en l'Église Saint-Roch, puis intègre en octobre 1906 l'école communale d'Argenteuil. Il décroche son certificat d'études primaires le 21 juin 1907. De toute cette période, le petit Louis Destouches gardera une nostalgie certaine du petit commerce et de la difficulté à s'y faire une place. Le Passage Choiseul marquera à jamais l'enfant, et l'écrivain Céline s'en souviendra au moment de rédiger Mort à crédit.
Entre 1907 et 1909, Louis Destouches est envoyé par ses parents en Allemagne et en Angleterre pour apprendre les langues étrangères avant de se destiner à une carrière commerciale. C'est aussi l'époque où son père, que sa condition professionnelle au sein de la compagnie d'assurances rend aigri, marque l'enfant par ses prises de position antisémites. Fin août 1907, Louis part en Allemagne, à la Mittelschule de Diepholz (Hanovre). L'enfant écrit de longues lettres à ses parents dans lesquelles son souci de l'argent transparaît. A partir de février 1909, il est inscrit à l'University School de Rochester et, un mois plus tard, change pour Pierremont Hall à Broadstairs. Ces expériences serviront également de matière au romancier narrant les péripéties du Meanwell College et du couple Merrywin.
Après son retour en France, en novembre 1909, Louis Destouches entame sa période d'apprentissage. En janvier 1910, à l'âge de 16 ans, il entre chez Raimon, rue du 4 septembre, un marchand de tissus. De septembre 1910 à mars 1911, il travaille chez Robert, un bijoutier, puis est embauché chez Wagner, un joaillier de la rue du Temple. En octobre 1911, les frères Lacloche, joailliers, l'embauchent, et l'affectent dans leur sucurssale de Nice jusqu'au 12 mai 1912. Premiers grands moments de liberté avant l'armée...
Le 21 septembre 1912, Louis Destouches devance l'appel et s'engage pour trois ans. C'est à Rambouillet, au 12e régiment de cuirassiers, qu'il effectue ses classes. Nommé Brigadier le 5 août 1913 puis Maréchal des Logis le 5 mai suivant, il partira en mission de reconnaissance avec le 12e cuirassiers dès la guerre déclarée. D'abord à Audun-le-Roman, en août, puis dans la région d'Armentières, au mois d'octobre, dans les Flandres, Louis Destouches connaît son baptême du feu. Lestémoignages du jeune cuirassier Destouches l'attestent de manière claire. La guerre est une horreur absolue. Volontaire pour assurer une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle, entre le 66e et le 125e régiments d'infanterie, il est blessé par balle au bras droit. Opéré à Hazelbrouck, il est envoyé à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris et devient médaillé militaire le 24 novembre, avant de recevoir la croix de guerre avec étoile d'argent. Par la suite, Céline reviendra constamment sur les séquelles de cette blessure, auxquelles il attribuera des maux incurables. En tout cas, le Maréchal des Logis Destouches ne devait jamais se remettre véritablement du spectacle de cette guerre sanglante et destructrice... Plus tard, les "Carnets" écrits par le jeune soldat seront publiés en marge de Casse-pipe.
1914-1932
Le médecin écrivant
Le 27 décembre 1914, Louis Destouches est transféré à l'hospice Paul-Brousse de Villejuif, dirigé par Gustave Roussy (le docteur Bestombes dans Voyage au bout de la nuit). Opéré une seconde fois au bras droit le 19 janvier 1915, il rejoint le nouveau domicile de ses parents, 11 rue Marsollier, pour une convalescence de trois mois. Louis Destouches restera, à cause des séquelles de cette blessure au bras, invalide à 70 pour cent.
En mai, il est affecté au consulat général de France à Londres, au service des passeports. Il est réformé le 2 février 1915. Il fréquente les milieux londoniens mal famés et la pègre de Soho. Le 19 janvier 1916, il épouse Suzanne Nebout. Ce mariage ne sera pas déclaré au consulat et Louis Destouches rentrera seul en France, considéré comme célibataire par l'état français.
En mars 1916, Louis Destouches est engagé comme "surveillant de plantation" par la compagnie forestière Sangha-Oubangui et il part en Afrique, à Bikobimbo et Campo ("Topo" dans Voyage au bout de la nuit). Au bout de huit mois, il rompt son contrat et, en février 1917, il regagne Douala pour y être hospitalisé à la suite de crises de dysentrie. Le 10 mars, il réintègre le domicile de ses parents. Cette période passée en Afrique a permis à Louis Destouches de faire ses premiers essais littéraires (la nouvelle intitulée Des Vagues).
En septembre, il travaille avec Raoul Marquis, dit Henry de Graffigny (Courtial des Pereires dans Mort à crédit), directeur d'Euréka, une revue scientifique. Louis Destouches y signera la traduction d'un article de l'anglais en février 1918. Embauchés tous les deux par la mission Rockfeller contre la tuberculose, ils parcourent la Bretagne de mars à novembre. C'est à Rennes, le 10 mars, que Louis Destouches rencontre le docteur Athanase Follet. En novembre Louis Destouches quitte la mission et prépare le baccalauréat, dont il obtient les deux parties en avril et juillet 1919.
Il se marie avec Édith Follet, fille d'Athanase, le 10 août à Quintin (Côtes-du-Nord). Le couple s'installe à Rennes et Louis s'inscrit à l'école de médecine à partir de 1920. Le 15 juin, Édith donne naissance à Colette Destouches. En 1922, Louis Destouches effectue un stage à la maternité Tarnier à Paris, et poursuit ses études dans la capitale. Il fait un second stage obstétrical en janvier 1923 à l'hôpital Cochin. Il fréquente également le laboratoire de Félix Mesnil à l'Institut Pasteur. Edith et Louis emménagent à Paris en novembre 1923. Ce dernier soutient sa thèse le premier mai 1924, travail consacré au hongrois Philippe Ignace Semmelweis, précurseur dans la lutte contre l'infection puerpérale.
Dès le 27 juin, Louis Destouches entre à la Société des Nations, dans le service d'hygiène du docteur Ludwig Rajchman ("Yudenzweck" dans L'Église et "Yubelblat" dans Bagatelles pour un massacre). Il est nommé à Genève pour trois ans. En 1925, en qualité d'accompagnateur, il conduit un groupe de médecins aux Etats-Unis, à Cuba, au Canada et en Angleterre. Entre mars et juin 1926, il est envoyé en Afrique (Nigeria, Sénégal). Ces différents voyages l'obligent à délaisser sa vie de couple et Edith obtient le divorce le 21 juin 1926. Louis Destouches commence la rédaction de L'Église. A Genève, il rencontre une danseuse américaine de 23 ans, Elisabeth Craig.
Louis Destouches passe l'été 1927 à Paris et rédige Périclès, qui deviendra Progrès. Il ouvre un cabinet médical à Clichy, au 36 rue d'Alsace, mais le manque de clientèle l'oblige à fermer début 1929. Le jeune médecin est alors nommé comme vacataire au dispensaire de Clichy, sous la direction de Grégoire Ichok. Louis s'installe au 98 rue Lepic à Paris avec Elisabeth Craig. A cette époque, il fréquente le peintre Henri Mahé, la danseuse Karen Marie Jensen, la comédienne Nane Germon.
Au printemps 1931, une secrétaire du dispensaire de Clichy, Aimée Paymal, commence la dactylographie de Voyage au bout de la nuit. Louis Destouches portera son roman chez Bossard, Figuière, Gallimard et c'est finalement Robert Denoël qui acceptera de publier Voyage au bout de la nuit. Son auteur a 38 ans et s'appelle Louis-Ferdinand Céline.
1932-1945
Notoriété, obsessions et délires
Céline, soucieux du style, va surveiller de très près la composition de son roman, finalement mis en vente le 5 octobre 1932. Le premier tirage est de 2000 exemplaires. Le 10 novembre, Céline accorde sa première interview et, le lendemain, son anonymat est levé. Il est reçu par Lucien Descaves, Léon Daudet et Jean Ajalbert, trois membres de l'académie Goncourt. Rapidement, Louis-Ferdinand Céline est annoncé comme favori pour le prix Goncourt mais, au dernier moment, quelques jurés préfèrent voter pour Les Loups de Guy Mazeline (six voix contre trois). Le scandale est immédiat et les premières querelles autour de Céline commencent. Voyage au bout de la nuit obtient le prix Renaudot et Céline répond aux journalistes tout en continuant d'exercer la médecine... Mais la grande peine de Louis Destouches en 1932 demeure la mort de Fernand, son père, le 14 mars...
En décembre 1932 il quitte Paris et part pour Genève avec sa mère. Le docteur Rajchman le nomme sur une mission en Autriche et en Allemagne et l'écrivain rédige un article, "Pour tuer le chômage, tueront-ils les chômeurs ?". Les fréquentations de Céline se diversifient et il commence à entretenir quelques correspondances avec Léon Daudet, Lucien Descaves, mais aussi Elie Faure, Georges Altman, Elisabeth Porquerol. Le 16 mars 1933, il publie "Qu'on s'explique..." dans Candide afin de clore les débats autour de son roman.
Le succès de librairie est tel que Denoël publie L'Église en avril 1933, alors que son auteur parcourt l'Europe pour oublier le départ définitif d'Elizabeth Craig. Voyage est traduit en italien, en russe (par E. Triolet et L. Aragon) et en allemand. Céline se lie à Evelyne Pollet, se rapproche de Karen Marie Jensen. Il entame la rédaction de Mort à crédit, rédige la préface d'un album, 31 cité d'Antin, rassemblant des fresques d'Henri Mahé. A la recherche d'Elizabeth Craig, il part aux Etats-Unis en prétextant le lancement de l'édition américaine de Voyage, de mai à août 1934.
Le travail que lui demande son nouveau roman, d'abord intitulé "L'Adieu à Molitor", puis "Tout doucement" et enfin Mort à crédit, est colossal. En 1935, Céline se rend à Londres, Copenhague, en Autriche et se lie avec la pianiste Lucienne Delforge. 1935 est aussi l'année de sa rencontre avec Lucette Almanzor... Enfin, en 1936, le manuscrit de Mort à crédit, dont les épreuves sont corrigées par Marie Canavaggia, est remis à Denoël. L'éditeur s'affole de l'obscénité de certains passages et imprime l'ouvrage en laissant des blancs. Mis en vente le 12 mai, le roman devient l'objet d'un véritable scandale orchestré par la critique et les publicitaires. Les premières rancœurs de Céline à l'égard des milieux littéraires surgissent. La critique le blesse ou l'ignore et il en est très affecté. Fin juillet, Céline part en URSS jusqu'en septembre et publie Mea Culpa la dernière semaine de décembre. Début 1937, Céline entame la rédaction de Casse-pipe, très vite abandonnée au profit de Bagatelles pour un massacre, pamphlet écrit en six mois et publié en décembre. Les polémiques sont instantanées, même si l'accueil reste plutôt tolérant. On considère alors ce pamphlet comme une farce (André Gide), comme un réquisitoire naïf... Céline démissionne du dispensaire de Clichy et, en 1938, compose à Dinard un nouveau pamphlet pacifiste et antisémite, L'Ecole des cadavres. L'écrivain est unanimement rejeté par la gauche qui avait encensé Voyage.
En mai 1939, le décret Marchandeau oblige Denoël à retirer de la vente ces deux pamphlets. Céline est exclu de la vie littéraire. En proie à de violentes polémiques, une lettre adressée à Je suis partout le 21 juillet dénote de son état d'esprit : "Mes livres sont retirés de la circulation... Moi aussi."
En septembre, le docteur Destouches ouvre un cabinet à Saint-Germain en Laye, puis revient chez sa mère, rue Marsollier. Le 9 novembre, il est réformé définitivement et déclaré invalide à 70 pour 100. En qualité de médecin, il s'embarque sur le "Chella". Le navire sera accidenté et Céline rapatrié. Nommé au dispensaire de Sartrouville, il part en exode à La Rochelle au volant d'une ambulance avec Lucette.
Après la défaite, Céline s'installe 4 rue Girardon à Paris et écrit "Notre Dame de la débinette", publié en février 1941 sous le titre Les beaux draps par les "Nouvelles Editions Françaises", une succursale de Denoël. Céline envoie une trentaine de lettres à différents journaux pour y parler de son antisémitisme. Pourtant, il refuse obstinément de rallier un quelconque parti politique ou un journal.
A partir de 1942, il cesse ses interventions publiques, écrit Scandale aux Abysses et l'essentiel de Guignol's Band. Denoël réimprime ses pamphlets. Voyage et Mort sont réédités, enrichis d'illustrations de Gen Paul. Le 23 février 1943, Louis Destouches épouse Lucette Almanzor à la mairie du 18ème arrondissement de Paris. Ils passent l'été à Saint-Malo. Céline préface le livre d'Albert Serouille, Bezons à travers les âges, qui paraît en janvier 1944. L'écrivain est alors médecin-chef du dispensaire de Bezons.
Le couple Destouches quitte Paris en juin 1944. Il séjourne à Baden-Baden où se trouve l'acteur Robert Le Vigan. Face à l'impossibilité de passer au Danemark, où Céline a déposé de l'or depuis plusieurs années, le couple se rend à Neu Ruppin, près de Krantzlin, chez la famille Scherz. En octobre, le couple, accompagné du chat Bébert et de Le Vigan, parvient à Sigmaringen. Céline loge à l'extérieur du château et soigne les réfugiés. Enfin, le 27 mars 1945, les Destouches réussissent à passer au Danemark et à atteindre Copenhague malgré les bombardements.
1945-1951
Les années d'exil
Céline et sa femme s'installent chez Karen Marie Jensen. Le 6 mars, l'écrivain apprend la mort de sa mère, bientôt suivie de l'assassinat de Robert Denoël le 3 décembre. Le 19 avril 1945, le juge d'instruction de la Cour de justice de la Seine lance un mandat contre Céline, qui reste sans effets. L'avocat Thorvald Mikkelsen légalise la présence de Céline au Danemark, pendant que ce dernier reprend le manuscrit de Guignol's band 2, commencé à Paris, et qu'il réfléchit au projet de Féerie pour une autre fois.
Le 17 décembre, la légation française au Danemark demande l'extradition de Céline. Il est immédiatement écroué avec Lucette, et incarcéré à Vestre Faengsel. Lucette est libérée le 28 mais Céline, que l'état danois refuse d'extrader, demeure en prison près de onze mois. Le 6 novembre 1946, Céline signe un texte intitulé "Réponses aux accusations formulées contre moi par la justice française au titre de trahison et reproduites par la police judiciaire danoise au cours de mes interrogatoires, pendant mon incarcération 1945-1946 à Copenhague". Le 8, il est transféré au Sundby Hospital, puis à l'infirmerie de Vestre Faengsel le 24 janvier 1947. Le 26 février, Céline, pesant 62 kilos, entre au Rigshospital, un établissement civil. Le 24 juin, il promet de "ne pas quitter le Danemark sans permission des autorités danoises".
Il rejoint Lucette à Kronprinsessegade, achève Guignol's 2, reprend Féerie et ce qui deviendra Foudres et flèches. Le 19 mai 1948, Céline et Lucette emménagent à Klarskovgaard, près de Korsør, sur la mer Baltique, dans un pavillon appartenant à Thorvald Mikkelsen. Céline entretient une correspondance très abondante et quelques proches lui rendent visite : Pierre Monnier, Daragnès, Henri Mahé... Il rencontre Milton Hindus, un jeune professeur américain, mais leur amitié sera rapidement brisée.
Fin 48, Casse-pipe est publié d'abord dans Les Cahiers de la pléiade par Jean Paulhan, puis chez Frédéric Chambriand (maison d'édition créée par Pierre Monnier), ainsi que Foudres et flèches. Albert Paraz, dans Le gala des vaches, insère A l'agité du bocal, réponse de Céline à des accusations formulées par J.-P. Sartre, ainsi que leur correspondance. Voyage est réédité par Jacques Frémenger (Ed. Froissart, Bruxelles).
Le 17 octobre 1949, la Cour de justice de la Seine arrête les poursuites engagées contre Céline et le 3 décembre le commissaire du gouvernement réclame à son encontre l'application de la loi pénale concernant les délits mineurs contre la sûreté de l'état. Le 25 janvier 1950, le président de la Cour de justice de la Seine convoque Céline et l'annonce de son procès est commenté dans la presse. Le 21 février 1950, la Cour de justice rend son arrêt. Céline est condamné à un an d'emprisonnement, à 50000 francs d'amende et à l'indignité nationale.
En mai paraît L.-F. Céline tel que je l'ai vu de Milton Hindus qui expose la brouille entre les deux hommes. Pierre Monnier publie Mort à crédit en avril 1950 et Scandale aux Abysses en novembre. Paraz, dans Valsez saucisses, continue de plaider en faveur de Céline. Le 25 avril 1951, le tribunal militaire de Paris ordonne l'amnistie de Louis Destouches.
Enfin, le 1er juillet 1951, Céline, Lucette, leurs chiens et le chat Bébert rentrent en France et atterrissent à l'aéroport de Nice.
1951-1961
La retraite à Meudon
Les Destouches passent l'été chez Paul Marteau, à Nice, rendent visite aux parents de Lucette domiciliés à Menton et à Albert Paraz, à Vence. Céline signe en juillet un contrat avec les éditions Gallimard. En septembre, le couple emménage à Meudon, au 25 ter route des Gardes. Lucette ouvre un cours de danse et Céline un cabinet médical.
Au même moment, Céline intente un procès aux éditions Julliard qui viennent de publier le Journal d'Ernst Jünger. L'écrivain s'estime diffamé et Ernst Jünger reconnaît lui-même que son éditeur français a effectué une modification de son texte (le nom de "Merlin" est devenu "Céline"...).
Entre mars et mai 52 les éditions Gallimard réimpriment toute l'œuvre de Céline hormis les pamphlets. Féerie pour une autre fois est publié en juin. La critique boude le nouveau roman de Céline et, à de rares exceptions près (Gaëtan Picon, Maurice Nadeau, Roger Nimier, Jean Paulhan et évidemment Albert Paraz), elle demeure muette.
En janvier 1953, André Parinaud publie la première interview de Céline depuis son retour d'exil (voir Céline et son art). Cette initiative a peu d'impact et Céline achève Normance, la seconde partie de Féerie, publié en juin 1954 et dont le succès reste aussi confidentiel. La Nouvelle Revue Française édite en cinq livraisons Entretiens avec le Professeur Y, qui ne rallume toujours pas les passions des lecteurs. Voyage est réédité en collection de poche et au "Club du Meilleur Livre". Cela offre à Céline l'occasion de donner une longue interview, la première d'une très longue série. Finalement, Entretiens avec le Professeur Y paraît chez Gallimard en juin 1955.
A partir de 1956, les lecteurs de Céline se font plus nombreux, grâce à la diffusion de Voyage en poche et à un reportage publié dans Paris Match présentant l'écrivain en compagnie de Michel Simon et d'Arletty à l'occasion de l'enregistrement d'un disque. Céline est en train de rédiger D'un château l'autre et de plus en plus de journalistes viennent à Meudon pour l'interviewer. Dans son pavillon, l'écrivain cultive son décor et son personnage.
D'un château l'autre est édité en 1957 et Céline est l'invité de Lecture pour tous, l'émission télévisée de Pierre Dumayet. L'accueil de ce nouveau roman est favorable. Quelques débats reprennent, opposant les pros et les antis Céline. Il écrit alors Vive l'amnistie, monsieur ! pour faire cesser les polémiques. Mort à crédit est publié en édition de poche, avec les fameux blancs.
A partir de 1959, des universitaires commencent à s'intéresser de près à Céline. Gallimard, en mai, réédite les ballets de l'écrivain sous le titre Ballets sans musique sans personne sans rien, illustrés par Éliane Bonabel. L'équipe d'En français dans le texte enregistre une émission télévisée à Meudon mais des protestations en font interdire la diffusion.
En mai 1960 paraît Nord, la suite de D'un château l'autre. Céline travaille sur plusieurs projets, notamment l'adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit par Claude Autan-Lara et son entrée dans la "Bibliothèque de la Pléiade" pour laquelle il réécrit les passages censurés de l'édition originale de Mort à crédit (il faut noter que l'actuelle édition Folio reprend cette version "remaniée" et aseptisée). Céline entame également "Colin-Maillard" qui deviendra Rigodon. Le 30 juin 1961 il a enfin achevé la deuxième version de ce roman. Le lendemain, le 1er juillet, à 18 heures, Louis-Ferdinand Céline meurt d'une rupture d'anévrisme. Son décès ne sera annoncé par la presse que le 4, après son inhumation au cimetière de Meudon...
Céline par Gen Paul, 1943
Céline et son art
1932-1957
" Qu'importe mon livre ? [Voyage au bout de la nuit] Ce n'est pas de la littérature. Alors ? C'est de la vie, la vie telle qu'elle se présente. La misère humaine me bouleverse, qu'elle soit physique ou morale. Elle a toujours existé, d'accord ; mais dans le temps on l'offrait à un dieu, n'importe lequel. Aujourd'hui, dans le monde, il y a des millions de miséreux, et leur détresse ne va plus nulle part. Notre époque, d'ailleurs, est une époque de misère sans art, c'est pitoyable. L'homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C'est ça, mon livre. [...] J'ai écrit comme je parle. Cette langue est mon instrument. Vous n'empêcheriez pas un grand musicien de jouer du cornet à piston. Eh bien ! je joue du cornet à piston. Et puis je suis du peuple, du vrai... "
Interview avec Pierre-Jean Launay, Paris-Soir, 10 novembre 1932.
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" Ce qui m'intéresse par dessus-tout, c'est d'écrire, de dire ce que j'ai à dire, avec passion ; je ne pourrais pas le faire autrement. J'ai mis des années à rédiger Voyage au bout de la nuit. Il me faudra peut-être cinq ans pour écrire le livre que j'ai commencé. Je veux qu'il soit comme une cathédrale gothique. On y verra des bons et des méchants, des assassins et des maçons, pêle-mêle tout d'abord, et puis tout s'ordonnera, si j'en ai la force, comme dans une cathédrale. Il faut longtemps pour penser un livre et pour l'écrire. Tenez, Voyage au bout de la nuit a d'abord été une pièce de théâtre. Ça s'appelait L'Eglise. Jouvet et Dullin l'ont eu entre les mains. Ça ne devait pas être jouable. Le roman ? Eh bien, voilà, il y a eu cinquante mille pages, dans lesquelles j'ai rogné et taillé ; il a été dactylographié douze fois. Mon style ? Lorsque je l'abaisse à la familiarité et à la grossièreté, c'est parce que je le veux ainsi."
Interview avec Paul Vialar, Les Annales politiques et littéraires, n°2421, 9 décembre 1932.
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" J'ai besoin, moi, de cette atmosphère pour travailler... Elles sont près de moi ces banlieues, je les comprends, je les sens. Je dirai même qu'elles m'exaltent, ces mornes banlieues suburbaines."
Interview avec Georges Altman, Monde, n°236, 10 décembre 1932.
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" J'ai inventé une langue antibourgeoise qui rentrait ainsi dans mon dessein. Et aussi parce qu'il y a des sentiments que je n'aurais pas trouvés sans elle. "
" Ce que je peux faire facilement, c'est la chevalerie, le roman d'apparition avec des rois, des spectres... Mais impossible pour moi de tracer l'épure d'un roman... Il faut que je sente une résonance, que je travaille dans le nerf, que j'aie le bon contact."
Propos recueillis par Robert de Saint-Jean, La Revue Hebdomadaire, 1933.
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" Je crois que je ne dois rien à aucun écrivain.
Ce qui m'a influencé, c'est le cinéma. Ah ! ça, le
cinéma, je le connais. Le music-hall aussi et puis les journaux,
les journaux illustrés principalement. Au fond, mon livre, c'est,
en bien des endroits, une sorte de reportage comme on en trouve dans les
magazines.
Et même, est-ce bien du reportage ? Les souvenirs des choses que j'ai vues dans ma vie ne comptent pas tant que cela. Ce ne sont que des points de départ, des prétextes qui me fournissent l'occasion de noter mes rêves. Car si la littérature a une excuse (je crois bien d'ailleurs que nous arrivons à la fin de la littérature ; mais après tout, peut-être ai-je tort de vous dire cela ; quand on a eu quelque succès dans un genre, on est toujours tenté de croire que ce genre-là va disparaître parce qu'on voudrait se persuader qu'on a été un des seuls à y réussir) ; si la littérature donc a une excuse, c'est de raconter nos délires. Le délire, il n'y a que cela et notre grand maître actuellement à tous, c'est Freud. Peut-être, si vous tenez absolument à me trouver d'autres influences plus littéraires, peut-être que vous pourriez indiquer les livres de Barbusse. "
Interview avec Charles Chassé, La Dépêche de Brest et de l'Ouest, n°18187, 11 octobre 1933.
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" Si vous demandiez pourquoi les hommes, tous les hommes, de leur naissance jusqu'à leur mort ont la manie, ivrognes ou pas, de créer, de raconter des histoires, je comprendrais votre question. Il faudrait alors (comme à toute véritable question) plusieurs années pour y répondre. Mais Ecrivain !!! biologiquement ça n'a pas de sens. C'est une obscénité romantique dont l'explication ne peut être que superficielle. "
Réponse à une enquête de Commune, "Pour qui écrivez-vous ?", n°5-6, janvier/février 1934.
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" Je ne peux pas lire un roman en langage classique. Ce
sont là des projets de roman. Ce ne sont jamais des romans. Tout
le travail reste à faire... Leur langue est impossible. Elle est
morte.
Pourquoi je fais tant d'emprunts à la langue, au "jargon", à la syntaxe argotique, pourquoi je la forme moi-même si tel est mon besoin de l'instant ? Parce que vous l'avez dit, elle meurt vite, cette langue, donc elle a vécu, elle vit tant que je l'emploie.
Une langue c'est comme le reste, ça meurt tout le temps. Ça doit mourir. Il faut s'y résigner. La langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d'autres, ils auront pendant un an, un mois, un jour, vécu.
Tout est là. Le reste n'est que grossière, imbécile, gâteuse vantardise. Dans toute cette recherche d'un français absolu, il existe une niaise prétention, insupportable, à l'éternité d'une forme d'écrire."
Lettre à André Rousseaux, Le Figaro, n°151, 30 mai 1936.
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" Je ne suis pas pour la périphrase. Je ne m'appelle pas Boylesve. Je ne me déciderai jamais à écrire que mes bougres s'étreignaient passionnément en se donnant des baisers fous... Voilà quatre ans que je travaille tous les jours à ce bouquin [Mort à crédit], à m'en faire maigrir de douze kilos. Je n'y changerai pas une virgule. "
Le Nouveau Cri, n°115, 28 mars 1936.
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" Il faut un style pour écrire. Après on peut causer de la pluie et du beau temps, de l'amour ou de la haine ; le style est là qui sauve tout. Les histoires ! il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser, à jeter un coup d'oeil dans la rue... Mais écrire ! Communiquer sa fièvre, sa trouille, sa faim, son amour, sa rage... Minute ! Il faut d'abord ressentir tout ça, puis se trouver, se comprendre, travailler sur sa petite personne. C'est long. Ça ne paye pas. Il vaut mieux inventer. "
" [...] Il y a un beau cri à pousser et que j'ai déjà dans la gorge. Mon art va maintenant consister à écrire pour que tous les cris de cette sorte tiennent le coup, quoi qu'il arrive, pendant au moins un ou deux siècles. "
Interview avec André Parinaud, La Parisienne, janvier 1953.
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" Je ne suis pas un écrivain. Je suis tout ce qu'on voudra excepté un écrivain. Je n'ai pas la prétention d'apporter un message. Non, non et NON. Je vous assure que je ne suis pas dans le coup, dans aucun coup. Je n'ai eu aucune influence sur la génération de la "Drôle de guerre"... J'ai inventé un style, c'est tout ce qu'on peut me reprocher... Je suis un technicien, un styliste, un point c'est tout...
Au diable mes livres et mes tirage. Il m'est arrivé d'écrire ce qui me passait par la tête, mais je ne veux être qu'un simple médecin de banlieue. "
Propos recueillis par Madeleine Léger, Semaine du monde, n°89, 23 juillet 1954.
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" Dites-leur donc à vos lecteurs que je ne suis pas un écrivain, vous savez un de ceux qui esbrouffent la jeunesse, qui regorgent d'idées, qui synthétisent, qui ont des idées ! Je suis qu'un petit inventeur, un petit inventeur, parfaitement ! et que d'un petit truc, juste d'un petit truc... J'envoie pas de messages au monde, moi, non ! je me saoule pas de mots, ni de porto, ni des flatteries de la jeunesse !... Je cogite pas pour la planète !... Je suis qu'un petit inventeur, et que d'un tout petit truc qui passera pardis ! comme le reste ! comme le bouton de col à bascule ! [...] J'ai inventé l'émotion dans le langage écrit !... Oui, le langage écrit était à sec, c'est moi qu'ai redonné l'émotion au langage écrit... comme je vous le dis... c'est pas un petit turbin je vous jure !... le truc, la magie, que n'importe quel con à présent peut vous émouvoir "en écrit" !... retrouver l'émotion du "parlé" à travers l'écrit ! c'est pas rien, c'est infime mais c'est quelque chose ! "
"Je ne relis jamais mes livres, ils ne m'intéressent pas. De même, je ne lis pas les articles qu'on écrit sur moi ou sur mes livres. J'ai un don pour la littérature mais pas de vocation pour elle. Ma seule vocation c'est la médecine, pas la littérature. "
Interview avec André Brissaud, Bulletin du Club du Meilleur Livre, n°17, octobre 1954.
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" Non l'argot ne se fait pas avec un glossaire, mais avec des images nées de la haine, c'est la haine qui fait l'argot. L'argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère, lisez L'Humanité, vous n'y verrez que le charabia d'une doctrine. L'argot est fait pour permettre à l'ouvrier de dire à son patron qu'il déteste : tu vis bien et moi mal, tu m'exploites et roules dans une grosse voiture, je vais te crever... "
Propos sur Fernand Trignol et l'argot, Arts, n°605, 6-12 février 1957.
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