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Un dépôt en couches géologiques profondes traverse une phase d’observation, avant d’être définitivement fermé. Pendant cette longue période, on ne peut pas exclure qu’une situation de crise se produise en Suisse et que les autorités responsables n’aient plus aucun contrôle sur le dépôt. Dans l’interview, Peter Jost, co-auteur du rapport d’expertise « Mesures de fermeture en situations de crise », explique pourquoi ce scénario est difficilement imaginable.
Monsieur Jost, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire IFSN vous a chargé, en tant qu’expert externe, et avec des collègues de l’entreprise Basler & Hofmann, de rédiger un rapport sur les mesures de fermeture en cas de perte de contrôle sur un dépôt en couches géologiques profondes dans des situations de crise. Qu’entend-on par perte de contrôle dans ce contexte ?
Dans le cadre de nos travaux, nous avons défini la perte de contrôle comme une situation dans laquelle la fermeture du dépôt en couches géologiques profondes ne peut plus être assurée tel qu’initialement prévu dans le projet, bien que ceci aurait été envisagé au moment du déclenchement de la crise. Tant que la société peut décider consciemment de la manière dont elle veut traiter le dépôt en couches géologiques profondes et qu’elle est également en mesure de mettre en œuvre cette décision, il n’y a pas de perte de contrôle. Peu importe que nous soutenions ou non cette décision selon la perspective qui pourrait être la nôtre aujourd’hui. Une perte de contrôle comme nous l’avons défini dans notre étude n’est ni une défaillance ni un accident. Nous n’avons pas tenu compte de ces deux derniers aspects dans le cadre de nos travaux.
La perte de contrôle entraîne-t-elle un rejet de substances radioactives ?
Non. Une perte de contrôle n’équivaut pas à un rejet de matières radioactives. Celles-ci sont toujours très bien protégées par les conteneurs pour le stockage définitif et les galeries remplies, même en cas de perte de contrôle. Il pourrait être possible de détecter une variation de la radioactivité mesurable sur de très longues périodes, de plusieurs centaines de milliers d’années par exemple. Toutefois, cela ne doit pas nécessairement être le cas.
Comment évaluez-vous l’éventualité que les exploitants de dépôts perdent tout simplement le contrôle sur un dépôt en couches géologiques profondes ?
Ceci nous semble très improbable et n’est imaginable que s’il devait y avoir des bouleversements majeurs en Suisse. Nous ne n’entrevoyons pas de perte de contrôle isolée sur un dépôt individuel, alors que le reste de la Suisse fonctionne normalement. Même si une perte de contrôle est difficilement imaginable dans la perspective qui est la nôtre aujourd’hui, on ne peut pas l’exclure. N’oublions pas que nous parlons ici d’une très longue période, peut-être de plus de 100 ans, avant que le dépôt tout entier soit définitivement scellé. Il y a 100 ans, personne n’aurait pu prédire de façon fiable le fonctionnement de notre monde d’aujourd’hui. Nous ne devrions pas non plus prétendre être en mesure de prédire ce à quoi ressembleront notre société et notre environnement dans 100 ans.
Comment évolue ce risque de perte de contrôle au fil du temps ?
Nous pouvons voir à l’œuvre ici deux facteurs principaux qui s’opposent. D’une part, l’accès aux déchets déposés aujourd’hui à la surface de la terre est le plus facile aujourd’hui et diminue considérablement avec le temps, car ils sont stockés dans des dépôts en couches géologiques profondes. Il en va inversement de l’incertitude relative à la capacité de la société à contrôler les déchets. Si nous pouvons encore supposer avec une grande certitude que, dans une semaine, notre société continuera de fonctionner comme elle le fait aujourd’hui, une prévision sur 50 ou 100 ans est entachée d’une incertitude beaucoup plus grande. Ce qui nous semble pertinent ici, c’est la prise de conscience du fait que plus le processus de gestion des déchets radioactifs prend du temps, plus la probabilité que la société perde le contrôle au cours du processus est grande.
Dans le rapport, vous arrivez à la conclusion que « le cadre légal relatif à l’emplacement d’un dépôt en couches géologiques profondes est adéquat du point de vue d’une perte de contrôle ». Dans quelle phase de la réalisation devrait-on accorder davantage d’importance à l’aspect de la perte de contrôle ?
Nous estimons que le plus grand potentiel se situe après le stockage des déchets, mais aussi pendant la construction du dépôt en couches géologiques profondes. Toutes les conditions-cadres pour la construction et l’exploitation d’un dépôt en couches géologiques profondes ont été formulées dans l’optique d’une société stable. Dans cette hypothèse, plus le temps à disposition sera important, plus solide sera la planification, permettant ainsi un meilleur projet. En partant de la prémisse qu’il y a toujours eu des perturbations sociales dans le passé et qu’il en sera toujours ainsi à l’avenir, cette hypothèse n’est plus aussi sûre. Une telle prémisse alternative aurait pour conséquence de faire en sorte de stocker les déchets le plus rapidement et le plus sûrement possible. C’est à ce niveau que nous voyons le plus grand potentiel d’optimisation en termes de temps, en particulier dans les phases temporelles susmentionnées. Pour cela, il faudrait prendre à l’avance les décisions pertinentes, respectivement adapter les conditions-cadres.
Dans vos propositions d’optimisation, vous distinguez trois types de mesures : premièrement, les mesures qui influencent la conception, deuxièmement, les mesures et décisions préparées à l’avance et, troisièmement, les mesures et considérations générales. Qu’est-ce qui distingue ces trois types de mesures ?
Les mesures qui ont un impact sur la conception du dépôt pourraient avoir une influence sur son architecture et sur la façon dont celui-ci est planifié et dimensionné aujourd’hui. A titre d’exemple, je voudrais mentionner l’aménagement séparé du dépôt principal par rapport au dépôt pilote et aux zones de test à partir du bord supérieur de la roche d’accueil. Parmi les mesures préparées à l’avance, nous avons proposé des mesures favorisant la fermeture rapide du dépôt, ou d’une partie de celui-ci pendant et après le stockage, si une éventuelle situation de crise devait se présenter avec un risque accru de perte de contrôle. Toutefois, de notre point de vue, les mesures et considérations générales sont les plus prometteuses. Nous avons déjà mentionné le fait que plus le processus d’élimination des déchets est long, plus le risque de perte de contrôle est important. Afin de maintenir ce risque aussi faible que possible, il serait donc souhaitable de stocker les déchets aussi rapidement que possible et de fermer rapidement l’installation de stockage. Du reste, la phase d’observation pourrait même être totalement supprimée. Toutefois, cela va à l’encontre des actuelles bases et prescriptions légales, d’après lesquelles le dépôt et son exploitation doivent être planifiés. Pour nous, les mesures et considérations générales sont des encouragements pour des discussions générales.
Nous pensons, en particulier, que la discussion sur l’évaluation des opportunités et des risques de la phase d’observation devrait être menée de façon large et ouverte quant à son résultat. Nous tenons à souligner que les mesures que nous avons proposées à la discussion sont formulées dans l’unique perspective de la perte de contrôle. La question de savoir si ces mesures sont pertinentes et efficaces d’un point de vue général, ou même éventuellement contre-productives, n’a pas été abordée dans le contexte de cette étude.
Dans votre étude, vous concluez qu’avec le concept actuel de la Nagra, par exemple le remplissage et l’étanchéisation continus des galeries de stockage, beaucoup a déjà été réalisé pour réduire l’impact négatif sur le dépôt en couches géologiques profondes en cas de perte de contrôle. Selon vous, dans quelle mesure est-il raisonnable, voire nécessaire, de prévoir des mesures supplémentaires ?
Il y a selon nous peu de mesures qui ne contribuent qu’à la sécurité à long terme, mais qui sont négatives pour sous d’autres aspects. Nous ne mettons pas non plus l’accent sur des mesures individuelles, mais plutôt sur des perspectives de réflexion. Le dépôt en couches géologiques profondes est un projet très complexe aux exigences nombreuses et parfois contradictoires. Nous avons mentionné plus haut, par exemple, l’aménagement séparé du dépôt principal à partir du bord supérieur de la roche d’accueil comme une mesure possible pour optimiser la sécurité en cas de perte de contrôle. Nous supposons qu’une telle mesure serait également avantageuse, par exemple, pour contrôler les effets d’une importante venue d’eau. Mais du coup, l’exploitation du dépôt en couches géologiques profondes serait probablement plus complexe. Ce qui peut être positif d’un point de vue, peut donc être défavorable d’un autre point de vue. Nous pensons qu’il est utile de considérer la possibilité d’une éventuelle perte de contrôle dans le développement du projet et de compléter ainsi le sujet. La question de savoir si une mesure spécifique ou une décision dans le cadre du développement d’un projet est pertinente ou nécessaire doit être évaluée dans le cadre d’une considération globale, qui tient compte de toutes les perspectives.