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Une rencontre avec les professeurs d’Arto, les maîtres, ainsi dit-on. Ils tiennent séance dans des salles de classes, reçoivent les parents chacun son tour. Venu tôt dans l’espoir de repartir vite, je m’assieds en face de la professeur de français. Quelques mots puis elle fait signe que d’autres parents veulent ma place. Je salue et m’en vais. Dans les couloirs des files se forment. Je déchiffre les étiquettes aux portes. Je dois voir tel professeur au 1.14, tel autre au RS3. Je m’assieds devant une dame. La professeur d’anglais de mon fils. Votre fils fait trois choses à la fois. Toujours trois choses. Il n’écoute pas. Ça ne va pas assez vite pour lui. Il commence son épreuve une demi-heure après les autres. Pour autant, dis-je, ces notes sont moyennes? La dame suggère de lui donner quelque chose à faire pendant qu’elle explique le cours. Elle pense qu’il est intelligent, très intelligent dit-elle. Je demande l’autorisation de faire un test de Q.I. Je dis que je réfléchirai, j’appelle Olofso et l’engage à ne pas dire à Arto ce qu’il en est de son intelligence. Le lendemain matin, sous l’effet de l’aspirine et de la bière, je me réveille avec une notion nouvelle du bonheur. Dans la deuxième moitié de la nuit, mon esprit s’étant fixé sur un objet et un seul (sorte de règle de bois noir), tout conflit intérieur à été bloqué.
Désolante récompense et qui discrédite l’Académie française que le Grand prix du roman décerné à un écrivain suisse qui affirme d’emblée: des États-Unis je ne connaissais rien mais si je voulais être lu, c’est là que les événements de mon livre devaient se dérouler.
Dans un coin de la scène, nu, alors que la pièce a commencé, j’écoute les répliques des comédiens. Bientôt mon tour. J’ai tout oublié de mon texte. La transpiration mouille les planches devant mon front. J’improviserai, je vais improviser. Et puis non, c’est impossible, les autres savent leur texte, ils n’en sortiront pas, le public comprendra. Trois répliques, deux… la lumière vient sur moi.
Prévu d’aller au Lac noir demain. Un peu de soleil et du brouillard dit la météo. C’est l’hiver mais sans neige et l’hiver seule la neige attire dans cette impasse. Les cartes indiquent plusieurs lacs. J’ai cherché ceux qui sont éloignés des alpages. Le lieu n’est pas élevé — entre 1000 et 1600 mètres — mais il est à part. Et depuis que j’ai décidé d’y planter ma tente, vertical et protecteur. J’y resterai trois semaines en mai, couché. Tel que je l’imagine, le lieu n’est pas visité. Celui qui arpente la hauteur me marcherait sur le corps. Couché là, le corps devient la montagne.
Tourné d’affichage dimanche, de distribution lundi. Deux fois de nuit après une heure de pénombre. L’adolescente que je forme pour me remplacer regarde, je pose les affiches. Nous allons à vélo, en zig-zag, un bus manque la renverser, nous repartons. Même plaisir qu’il y a vingt ans à voler à travers la ville. Puis au café où je lui donne les consignes: quelles affiches arracher, recouvrir, laisser, récupérer, quels annonceurs privilègier- ce n’est plus moi qui parle, le discours est imprimé, je tourne la manivelle, je le déroule. Sentiment inchangé de la vanité du travail. Et si le travail garantit un statut social, pire encore. Me revient mon effarement le jour où, dans ce bureau où je servais d’homme à tout faire, nous avons déballé un fax. Le patron le met en route et m’indique la tâche: envoyer un document aux trois cent destinataires d’une liste. Je dispose la page sur le fax, je tape le numéro, la page file dans la machine, je la récupère, je biffée le numéro, je recommence. Le salaire que je reçois en fin de semaine est produit par cette activité. Je me représente le fax d’un côté et de l’autre l’argent, Je me représente la répétition, l’ennui, la bêtise de l’activité. L’adolescente rentre chez elle. À l’évocation du salaire ses yeux ont brillé. Ce mot signe son entrée dans le monde des adultes. Ce matin je pensais aux groupes de rock qui commençaient leur carrìère il y a vingt ans lorsque je posais mes premières affiches. Attitude, paroles, musique, déclarations agressives. Condamnés aujourd’hui à confirmer, à jouer à 60 ans avec la même rage, à tenir les mêmes propos.
Tolérance, mot à bannir. Politique de la faiblesse. Dire qu’on ne s’opposera pas quand bien même l’acte ou la pensée seraient nuisibles. Mais pour cela, il existe la loi! Et le tour est joué: l’Etat s’érige en seul juge de ce qui n’est pas recevable. À commencer par le refus de la tolérance.
La vie au contact des machines nous a‑t-elle fait perdre notre sensibilité aux émotions et aux idées? En lieu et place d’une humanité consciente et fragile donc forte, nous avons une humanité débile et individuelle où la maîtrise technique est la mesure de la liberté. A l’apprentissage de la pensée succède l’assimilation des procédures. Le monde devient une machine dont la compréhension est possible à priori: le comprendre, c’est additionner ses parties conformément à un principe mécanique. Est alors posée la question de l’avenir. Si faute de personnalités le débat s’épuise, seule l’idéologie pourra imprimer une direction.
Conférence de Giorgio Agamben à la Miséricorde dans un amphithéâtre plein où l’assemblée est faite d’étudiants mal réveillés, de moniales lisses et de catholiques slaves. Le thème est théologique: mysterium iniquitatis, le raisonnement brillant et inintelligible. Derrière les explications on devine la portée révolutionnaire du propos, mais si pour un public choisi la compréhension est mal acquise que penser de la transmission à al cité? Au dernier mot je me lève ayant à rejoindre l’entraînement de boxe et vois sur la table aux livres ce titre d’un des derniers livres parus du philosophe que je jalouse aussitôt: La très haute pauvreté.
Dans les villes lentes où demeure vivace la tradition des travaux de campagne, la plus petites des actions déparant l’ordre quotidien suscite l’étonnement dans les yeux des passants. Tandis que les habitants de capitales luttent contre les figures anormales qui bouleversent l’illusion de continuité, les habitants des villes mineures s’en régalent .