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28/01/2013
« Pourquoi je ne suis pas marxiste » : Castoriadis et le projet d'autonomie
« Qu'est ce qu'une société autonome ?
J'avais d'abord donné au concept d'autonomie, étendu à la société, le sens de « gestion collective ».
Je suis maintenant amené à lui donner un contenu plus radical, qui n'est plus simplement la gestion collective (l'autogestion) mais l'auto-institution permanente et explicite de la société ; c'est à dire un état où la collectivité sait que ses institutions sont sa propre création et est devenue capable de les regarder comme telles, de les reprendre et de les transformer.
Si on accepte cette idée, elle définit une unité du projet révolutionnaire. »
Cornelius Castoriadis, après avoir critiqué dans sa jeunesse (années 40) le stalinisme (pour son totalitarisme), puis démontré les faiblesses du trotkysme (incapable de dépasser le projet d'une économie étatisée bureaucratique et centralement planifiée), finit par abandonner le marxisme (fin des années 60).
Sa critique du marxisme s'articule autour de plusieurs axes, dont deux prépondérants : Marx n'a pas tenu compte du progrès technologique, ni de la lutte des classes dans sa théorie de la valeur.
En résumé, selon Castoriadis, il est impossible de calculer la valeur de la force de travail car celle-ci dépend de la lutte des classes (le rendement du travail dépend entres autres de la résistance du travail à son exploitation).
Cette critique a beau affaiblir la théorie de la valeur (en la rendant non quantifiable), elle ne la vide pas de son contenu conceptuel selon moi : la théorie de la valeur permet en effet toujours d'exprimer clairement le phénomène de l'exploitation capitaliste.
Mais cette critique explique les erreurs de prédiction de Marx en ce qui concerne la paupérisation croissante qu'il prévoyait.
Une deuxième critique de Castoriadis consiste à remettre en question la loi de la composition organique du capital, et une autre à attaquer la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. Sur ces deux points, on notera que les marxistes ont contre-attaqué par la suite (cf. Notamment « Ca-pi-tal » de Ben Fine et Alfredo Saad-Filho).
Enfin, Marx aurait oublié le progrès technologique dans sa théorie de la valeur.
Mais bref, comme dirait Popper, l'économie marxiste est falsifiée selon Castoriadis.
Toutefois, il est très important, et même essentiel, de noter que si Castoriadis renonce au marxisme, il ne renonce nullement au projet socialiste ou au projet révolutionnaire :
« Ce que nous appelons le projet révolutionnaire a été engendré dans et par les luttes des ouvriers, et cela avant Marx (entre 1790 et 1840 en Angleterre et en France). Toutes les idées pertinentes sont formées et formulées pendant cette période : le fait de l'exploitation et de ses conditions, le projet d'une transformation radicale de la société, celui d'un gouvernement par les producteurs et pour les producteurs, la suppression du salariat. »
Le marxisme n'est pas le début du projet socialiste. Le projet socialiste voit le jour en réaction au capitalisme, et il est son possible (et souhaitable) dépassement. Et surtout, le projet socialiste voit le jour de manière spontanée.
Libérer le socialisme du carcan marxiste (ou marxien) est un point nécessaire, à mon sens, à une pensée libre et indépendante, apte à penser et repenser le monde en fonction de son évolution constante.
Ainsi le socialisme peut-il se refonder sur ses fondamentaux : le projet d'autonomie qui agrège en lui-même liberté positive et négative, et implique l'égalité, la solidarité, et la justice, ainsi qu'une forme de démocratie radicale à développer.
« Aujourd'hui, les individus sont conformes au système et le système aux individus. Pour que la société change, il faut un changement radical dans les intérêts et les attitudes des êtres humains. La passion pour les objets de consommation doit être remplacée par la passion pour les affaires communes. »
PS : J'ajoute quelques lignes pour rappeler que je considère quand même que le marxisme offre de bons outils analytiques et de bonnes lunnettes pour comprendre et agir sur le monde. Toutefois, j'affirme que le socialisme se suffit à lui-même. Et c'est pourquoi je me considère comme socialiste, mais non marxiste, bien que j'emploie régulièrement des concepts développés par Marx.