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J'ai évoqué déjà la volonté du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), en 1861, d'imposer, en Italie, le dogme rationaliste pour remplacer le dogme catholique. Or, cela m'a rappelé une prophétie de Joseph de Maistre (1753-1821) - lequel Blanc connaissait bien, s'étant fait connaître par un livre sur lui: le monde devait s'attendre à une effusion généralisée de l'Esprit-Saint. La forme que cela prendrait n'était pas très claire.
Je crois que Maistre était un être contradictoire, qui voulait, en public, proclamer le dogme catholique, et qui, en privé, à part soi, croyait que l'individu pouvait se lier librement à Dieu, et donc défier les autorités, se montrer plus inspiré qu'elles, même quand elles étaient consacrées. Il avait, à cet égard, quelque chose qui le rapprochait de H. P. Lovecraft (1890-1937) - qui confessait, en public, le matérialisme, philosophie officielle des gens intelligents, et qui, en privé, croyait à la faculté de l'individu de créer des images d'êtres défiant les lois physiques et se présentant comme hypothèses plausibles.
Maistre, donc, affirmait dans ses écrits que l'Esprit-Saint répandu devait passer par le Pape, puisque, officiellement, dans le catholicisme, celui-ci en était le premier, voire l'unique réceptacle. Les nations devaient donc se mêler et se soumettre à l'Église. Mais dans les faits, lui-même ne le faisait guère. Il discutait sans arrêt les injonctions des représentants du Pape, croyant qu'ils étaient mal informés et que le Pape, inspiré, lui donnerait raison - ce qui ne correspondait à rien, car le Pape était réellement informé, et on le connaissait parfaitement à Rome, plus qu'il ne le savait.
En privé, il affirmait, à des catholiques collectivistes et rationalistes tels que Louis de Bonald, que l'analogie pouvait établir des rapports entre le monde matériel et le monde spirituel - puisque le premier n'était que le reflet du second -, et il s'y adonnait, créant des ébauches de mythologies nouvelles surprenantes, qui font généralement bondir aujourd'hui les catholiques conventionnels, et qui annoncent plutôt Victor Hugo que Léon Bloy...
Il appelait cela la pensée intuitive, et la différenciait de l'esprit rationnel - du raisonnement extérieur. Il s'opposait donc à Voltaire, à la philosophie des Lumières, et au courant représenté par Albert Blanc. Mais aussi, en réalité, au courant catholique rationaliste qui se contente de disserter à partir de l'Écriture sainte. Pour lui, la pensée intuitive donnait raison à la doctrine catholique: elle la vérifiait. Il n'aurait jamais voulu qu'on imposât le dogme rationaliste. Mais, en un sens, il voulait bien, secrètement, qu'on établît la liberté d'inventer, ou de prophétiser - de trouver, par la pensée intuitive fondée sur le sentiment individuel, les vérités cachées du monde d'en haut. Il était donc favorable à la liberté de conscience et à l'imagination créatrice. De ce point de vue, il était bien plus libertaire que nombre de rationalistes voltairiens.
C'est aussi pour libérer son esprit de la tutelle de l'État qu'il se réclamait du Pape, que les nations rejetaient. Comme l'Église romaine était un symbole de la divinité prenant corps sur Terre, se réclamer d'elle revenait à proclamer la possibilité du Mythe. C'était l'assurance d'un lien entre le Ciel et la Terre, qu'assumait visiblement la forme des temples. Il préfigurait le romantisme.