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Ce texte fait suite à celui appelé L'Elfe conducteur, dans lequel je raconte qu'un elfe est venu me voir de la part de son seigneur l'immortel Tornither, et m'a emmené dans la voiture volante jusque-là conduite par Ithälun disparue, m'annonçant même, en m'appelant « petit homme », qu'on l'avait chargé de m'apprendre à la conduire.
Je demeurai perplexe, en l'entendant me nommer ainsi, car je suis d'une taille au-dessus de la moyenne, et lui-même était plus petit que moi. Mais je devais apprendre, plus tard, que c'était illusoire, et qu'il avait réellement une taille supérieure à la mienne, mais qu'il avait comprimé son corps réel pour que nous pussions discuter aisément, et que nous fussions d'une même nature extérieure. Cela l'avait amené, cherchant à se proportionner selon ses vertus, à être plus petit que moi, qui peut-être ai somme toute de trop longues jambes, par rapport à mon buste: Dieu sait. Comme Tornither, en effet, il avait la faculté de cristalliser son enveloppe extérieure, et de réduire par conséquent son corps éthérique.
Je fus cependant assez effrayé par la perspective de devoir conduire le véhicule volant, même avec un moniteur à mes côtés, pour ne pas songer trop profondément au mystère du sobriquet qu'il m'avait donné. Ce moniteur était du reste fantasque à l'excès, et je craignais le pire. Quelle valeur auraient ses conseils? Devrais-je réellement les suivre?
Par bonheur, il m'en donna peu, me laissant conduire au hasard, et faire, par ma maladresse, pencher la voiture jusqu'au risque de la faire choir, ou de m'en expulser au péril de ma vie; mais il y prenait visiblement du plaisir, et ne craignait guère pour la sienne, et je finis par le soupçonner de n'être guère soucieux de mon sort, et de ne pas prendre du tout au sérieux la mission qu'il avait reçue.
Je devais en effet m'apercevoir que, comme le peuple de Tornither en général, il était de la race qui, sans être leur ennemie jurée, méprisait les mortels, et ne voulait pas frayer avec eux, regrettant secrètement de devoir leur laisser la place dans le règne du monde. Mais, ainsi qu'on le verra, Ornüln était amené à s'adoucir, dans ce mépris, et on espérait, en haut lieu, qu'il nouerait avec moi une amitié bénéfique pour lui.
Il n'était pas hostile, au demeurant, et il me mettait la main sur l'épaule lorsqu'il raillait ma maladresse, et demandait si je m'y prenais de la même façon sur terre, quand je conduisais ma voiture à pétrole, et si j'avais déjà écrasé beaucoup d'êtres humains. Et en disant ces mots, il souriait, et en finissant de parler, il riait un peu. Mais je ne prenais pas toujours en bonne part ses moqueries, car il dépassait parfois les bornes. Il se moqua même de ma maladresse supposée avec les femmes, puisque selon lui conduire ce véhicule volant était comme faire monter une femme au ciel, et j'en rougis, et mon visage se ferma.
Il sembla toutefois regretter sa plaisanterie juste après l'avoir faite, et reprit son sérieux, et m'expliqua plusieurs choses, pour que je la conduisisse mieux. Il me complimenta même, cette fois sans détours, et déclara que j'étais un bon camarade, et d'une patience pleine de vertu, puisque je soutenais sans me révolter son insolence et son indiscrétion, et même ses insultes! Mais je n'étais pas complètement apaisé, car qu'il en parlât me semblait destiné à minimiser celles qu'il m'avait lancées, et qui pour tous les hommes représentent un grave déshonneur, combien que le lot en soit, hélas, assez commun!
Nous continuâmes de la même manière un certain temps, et son calme et sa gentillesse, sa modestie, finirent par me faire oublier l'injure, et par me le rendre aimable. Grâce à lui, je pus bientôt conduire avec adresse le véhicule, et je lui en étais reconnaissant. Finalement, il me déclara: «Tu es vraiment adroit, pour un mortel, ô Rémi! Et je ne doute pas de tes capacités, parmi les tiens. Ne m'imite néanmoins pas, dans mes blagues insultantes, quand tu rentreras parmi eux, car ils n'ont pas ta patience, et l'ont d'autant moins qu'eux, contrairement à toi, sont réellement très maladroits!» Et ayant dit ces paroles, il cligna de l'œil, et afficha un large sourire.
(À suivre.)