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Le «Proletkult», ou la culture des masses
Méconnue et éphémère, la Culture prolétarienne est un mouvement issu du bolchEvisme qui a réussi à mobiliser des centaines de milliers de personnes des classes modestes dans des ateliers d’écriture, de théâtre, de musique et d’arts plastiques. Dénigré par Lénine et Trostki, le courant disparaît en 1920.
Symbolisme, rayonisme, néo-primitivisme, futurisme, cubo-futurisme, constructivisme, suprématisme : dans la Russie du début du XXe siècle, les mouvements artistiques foisonnent, se chamaillent et rivalisent sur la scène de l’avant-garde. En parallèle à ces courants reconnus apparaît également en octobre 1917 une organisation artistique et littéraire méconnue et éphémère mais qui connaît un succès populaire fulgurant : la Culture prolétarienne, ou Proletkult, selon l’acronyme russe. À son apogée, en 1920, le mouvement (qu’il ne faut pas confondre avec l’« art prolétarien » de l’époque stalinienne) revendique 400 000 membres, c’est-à-dire autant, voire plus, que le Parti communiste lui-même. Répartis en 300 sections locales, il édite une quarantaine de journaux et de revues. Il disparaît la même année, dénigré par une partie de l’élite bolchevique et intégré de force au Commissariat du peuple aux lumières (Ministère de l’éducation).
« Le projet du Proletkult est une tentative de créer une culture propre au prolétariat qui soit libérée de toute influence bourgeoise, explique Éric Aunoble, chargé de cours à l’Unité de russe (Faculté des lettres) et rédacteur d’un article sur ce sujet dans le Dictionnaire des Utopies réédité en 2008 aux éditions Larousse. De 1917 à 1920, en pleine guerre civile, alors que le pays, en ruines, est plongé dans le chaos, des individus issus des classes modestes se rassemblent dans des ateliers de musique, de peinture, de sculpture, d’écriture ou encore de théâtre. Dans des conditions de dénuement extrême, des centaines de milliers de ces « prolétaires » – il s’agit surtout de membres de la toute petite bourgeoisie, des employés, des paysans et des ouvriers qui savent au moins lire et écrire – montent des pièces, réalisent des toiles, écrivent des textes, etc. »
Bogdanov aux idées
Le concept de Culture prolétarienne est pensé par Alexandre Bogdanov (1873-1928). Ce biologiste de formation est, avec Lénine, un des fondateurs de la fraction bolchevique du Parti ouvrier social-démocrate russe en 1903. Les deux intellectuels divergent toutefois sur la philosophie que devrait adopter leur courant politique. Alexandre Bogdanov place dans le prolétaire (le « travailleur de la production mécanisée » selon sa définition) l’espoir d’une « réunification de l’homme » dans une société jusque-là « morcelée » ou « déchirée » par une hiérarchisation opérée selon les spécialisations professionnelles.
« Selon lui, le prolétariat n’est pas la classe stratégiquement capable de renverser l’ordre ancien, mais celle qui porte déjà en elle le communisme, précise Éric Aunoble. Bogdanov estime qu’une culture prolétarienne est possible avant même la révolution. Et elle va au-delà du mouvement des écrivains ouvriers tel qu’il se développe en France avec un auteur comme Henry Poulaille (1896–1980) ou aux États-Unis à la suite de Jack London (1876-1916). »
Pour Alexandre Bogdanov, cette culture passe par la « tectologie », un terme qu’il utilise pour désigner une discipline réunifiant les sciences humaines et naturelles et considérée selon certains comme un des précurseurs de la théorie des systèmes actuelle. Le penseur écrit d’ailleurs deux romans d’anticipation, L’Étoile rouge (1908) et L’Ingénieur Memmi (1912), dans lesquels l’agent de cette réunification est présenté par la figure de l’ingénieur (qui doit être compris dans le sens du technicien en non pas celui du cadre dirigeant). Alexandre Bogdanov se fait étriller par Lénine, notamment dans son Matérialisme et empiriocriticisme (1909). Mais la graine du « bogdanovisme » est semée et de nombreux militants marxistes russes, c’est-à-dire la future élite soviétique, la cultivent. Nourrie par l’ambiance insurrectionnelle, la fleur éclôt quinze jours avant la Révolution d’octobre 1917, lorsque se tient la première Conférence des organisations de culture et d’éducation prolétariennes, rapidement abrégée par Proletkult.
Ni style ni vedette
Le succès est immédiat et massif. Le mouvement ne se distingue pas par un style particulier. Il puise au contraire dans tous les courants, modernes ou classiques. Il ne dispose pas non plus de vedettes, le but n’étant pas la promotion des artistes mais, selon ses théoriciens, l’édification d’une nouvelle culture par l’introduction d’éléments d’esthétique dans la vie quotidienne, de formes collectives de vie culturelle, de nouveaux rites, etc.
« Toutes ces initiatives ne sont possibles que grâce à l’activité autonome des masses, souligne Éric Aunoble. Le Proletkult doit jouer le même rôle dans le domaine culturel que le Parti bolchevique dans la sphère politique ou les syndicats dans l’économie. Une ambition qui se heurte rapidement aux prérogatives du Commissariat du peuple aux Lumières. Ce qui signe la fin du mouvement. »
Les dirigeants communistes voient en effet d’un assez mauvais œil la diffusion du Proletkult alors même qu’il est issu de leurs propres rangs et qu’il est porté par des bolcheviks convaincus. Léon Trotski (1879-1940), par exemple, estime que le concept de culture prolétarienne, opposé à la culture bourgeoise, est un non-sens. Le prolétariat doit, selon lui, œuvrer à l’abolition des classes et, une fois ce stade atteint, c’est une culture à l’échelle de l’humanité tout entière qui pourra se développer. Lénine, qui a pourtant d’autres sujets de préoccupation, estime également dans un texte présenté le 8 octobre 1920 au 1er Congrès du Proletkult que « toute tentative d’inventer une culture prolétarienne est fausse sur le plan théorique et nuisible sur le plan pratique ».
« Il semblerait qu’il y ait eu une querelle d’appareils entre celui du parti et celui du Proletkult, chacun comptant tout de même des centaines de milliers d’adhérents, explique Éric Aunoble. Les dirigeants du mouvement culturel étant également des membres loyaux du Parti, ils finissent par accepter leur intégration forcée au Commissariat du peuple aux Lumières en 1920. »
Les militants de la Culture prolétarienne deviennent alors petit à petit des fonctionnaires, mais leur influence ne disparaît pas. Ils utilisent leur expérience pour créer des réseaux considérables de clubs ouvriers et continuent à y promouvoir l’« autonomie créative des masses ». C’est Staline qui met définitivement fin au mouvement. Il en réactive la rhétorique dans le but de valoriser l’industrialisation du pays entre 1929 et 1931 avant de réunir tous les organismes artistiques sous une chape de plomb : celle du Réalisme socialiste.

la fabrique d’une civilisation soviétique
Avant 1917, les milieux artistiques, à l’image du reste de l’intelligentsia, sont globalement contestataires vis-à-vis du régime tsariste, créant ainsi des points de passage naturels avec les révolutionnaires. Nombre d’artistes de cette époque ont un passé révolutionnaire, forgé notamment au cours des événements de 1905, qui marque durablement leur biographie et leur œuvre, qu’il s’agisse d’écrivains au style assez classique, comme Maxime Gorki (1868-1936), ou de ceux qui s’inscrivent dans l’avant-garde des années 1910, comme le poète Vladimir Maïakovski (1893-1930). Dans les années suivant la révolution de 1917, ils vont contribuer à la « fabrique du soviétique » dans les arts et la culture. Tour d’horizon en compagnie d’Éric Aunoble, chargé de cours à l’Unité de russe (Faculté des lettres).