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Dans notre pays, l’enregistrement des cas de cancer est de compétence cantonale, avec douze registres correspondant à 16 cantons et aux deux tiers de la population. L’Office fédéral de la statistique parvient à maintenir les statistiques à jour et a publié pour la première fois en 2011 Le Cancer en Suisse. Chaque année, 35’000 cas de cancer sont diagnostiqués, et près de 16’000 personnes en meurent.
Sur les dernières quinze années, la baisse de la mortalité est importante pour les cancers du col de l’utérus, de l’estomac, du côlon-rectum, du sein, de la prostate, et du poumon – pour ce dernier chez l’homme seulement, car la mortalité due au cancer du poumon a fortement augmenté chez les femmes.
C’est le cancer du poumon qui, à l’échelle mondiale, provoque le plus de décès, avec 1,38 million de morts par an. Environ 2’500 hommes et 1’200 femmes sont atteints de cancer du poumon chaque année en Suisse, et 2’000 hommes et 900 femmes en meurent. L’enjeu: en 25 ans le nombre de femmes atteintes a doublé et, durant les dix dernières années, fréquence et mortalité ont augmenté de 15% chez la femme et reculé de 10% chez l’homme.
Fumer et tabagisme passif
Fumer est si dangereux que 10 à 20% des fumeurs développent le cancer du poumon. Fumeuses et fumeurs confondus représentent 70% à 80% des cas de ce cancer. L’augmentation observée s’expliquerait simplement par l’augmentation du nombre de fumeuses.
Or la proportion de fumeurs a diminué – de 6 points environ – au cours des dix dernières années, chez les hommes comme chez les femmes, pour atteindre en 2010, 30% des hommes et 24% des femmes; les femmes fument d’ailleurs moins que les hommes à tout âge, y compris chez les moins de vingt ans. Des données historiques américaines (à défaut de données suisses) montrent que l’augmentation du nombre de fumeuses a bien eu lieu, mais dans la période 1955-1965, pour se stabiliser et baisser depuis.
L’effet postulé entre augmentation du nombre de fumeuses et pic d’incidence du cancer est donc très décalé. D’ailleurs, le risque d’un cancer de poumon est environ 100 fois plus grand à 70 ans qu’à 35 ans.
Le cancer des non-fumeuses, un cancer différent?
20 à 30% des cancers du poumon ne résultent pas du fait de fumer. Et là, la différence homme-femme est impressionnante: globalement, avec des variations, environ 15% des cancers chez l’homme mais plus de la moitié des cancers chez la femme ne sont pas attribuables au fait d’être fumeur. Le premier coupable pour ces cancers pourrait être le tabagisme passif, «environnemental et marital», qui serait à l’origine de près d’un quart des cancers du poumon survenant chez les personnes n’ayant jamais fumé; dans la mesure où les femmes des années 50-60 travaillaient dans des bureaux ou restaurants enfumés, et avaient un conjoint fumeur, elles pourraient être des victimes majoritaires de ce tabagisme.
Reste que la prédominance du «cancer du poumon des non-fumeurs» chez les femmes pourrait indiquer une différence avec le cancer du poumon des fumeurs, actifs ou passifs, et suggérer un élément hormonal qui interagit avec d’autres facteurs – mutations génétiques, infections, pollution, fumée des fours de cuisine (spécialement en Asie), radiations. Les carcinogènes pulmonaires reconnus par l’OMS comprennent amiante, radon (relativement important en Suisse, on lui attribue 200 à 300 cas par année de cancer du poumon). Le radon est logé dans les caves des maisons, et pourrait viser davantage les femmes.
Il y a encore controverse sur le rôle de la pilule contraceptive ou de l’hormonothérapie substitutive dans l’augmentation du cancer du poumon chez la femme. Il reste que les récepteurs aux œstrogènes, qui rendent donc le tissu sensible à l’action de l’hormone, sont présents dans les poumons sains et dans les tumeurs, chez l’homme comme la femme. Mais il semble que certaines mutations de ces récepteurs, pas très rares et qui prédisposeraient aux tumeurs, soient plus fréquentes chez les femmes.
Il semble trop simpliste d’attribuer l’augmentation des cas de cancer du poumon chez la femme aux habitudes de fumer. Prêter attention à la spécificité de ce cancer chez la femme ouvre la voie à une médecine plus personnalisée et précise.