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1. Le problème de l’instabilité (de Hobbes à Rawls)
Le problème de l’instabilité est un problème traditionnel de la philosophie politique puisqu’on peut le faire remonter au moins aux écrits contractualistes de Thomas Hobbes sur la sortie de l’état de nature[1]. La question qui se posait notamment pour lui était de savoir comment identifier et justifier les institutions d’une société pacifique et stable (question qui émergeait dans son esprit dans le contexte des guerres civiles du XVIIe siècle anglais[2]). Chez Rawls, la signification donnée au concept de stabilité est celui d’un état de coopération de tous aux institutions découlant de ses principes de justice[3]. Il affirme ainsi que « la justice comme équité n’est raisonnable qu’à condition d’obtenir l’adhésion des citoyens d’une manière appropriée, c’est-à-dire en s’adressant à la raison publique de chacun. (…) C’est seulement à cette condition que la justice comme équité rend compte de la légitimité politique[4]. » Si un système institutionnel n’obtient pas continuellement un degré d’adhésion suffisant des citoyens, alors « la méfiance et le ressentiment rongent les liens de la civilité et le soupçon comme l’hostilité sont une incitation à des actes qu’autrement on éviterait de commettre[5]. » On peut donc reformuler ce problème de l’instabilité comme un problème d’allégeance insuffisante aux institutions en place au sein d’un ordre politique donné. Ainsi, un ordre politique qui n’obtient pas un degré suffisant d’allégeance d’un nombre suffisant d’individus vivant en son sein est instable. Nous allons à présent voir comment ce problème de l’instabilité se pose par rapport à la question de la pauvreté.
2. Le problème du thymos (de Platon à Erving Goffman)
Francis Fukuyama rapporte que, dans La République, Platon propose une division de l’âme (de l’esprit) en trois parties[6]. La première partie est la partie rationnelle, raisonnante et calculatrice, tandis que la seconde est celle où se situent nos préférences et nos goûts. C’est toutefois la troisième partie qui va davantage nous intéresser. Cette dernière est appelée par Platon le thymos et désigne cette partie de l’âme qui aspire à la reconnaissance de sa valeur et de sa dignité. Fukuyama en propose la définition suivante : « Le thymos est quelque chose comme un sens inné de la justice dans l’homme : les gens pensent qu’ils ont une certaine dignité et lorsque les autres agissent comme s’ils avaient moins que cette dignité (lorsqu’ils ne reconnaissent pas leur dignité à leur juste valeur), ils se mettent en colère[7]. » C’est d’elle que proviendrait le sentiment d’estime de soi ou de mésestime de soi (d’autodépréciation).
Pour Erving Goffman, le thymos, le sentiment de sa dignité et de l’importance qu’on lui accorde, est à la base de nos comportements et de nos interactions sociales en tant qu’êtres humains. Selon lui, s’impose en effet à nous constamment le devoir de maintenir un certain ordre expressif, en s’efforçant de garder la face, de ne faire perdre la face à personne et, en cas de situation socialement délicate, de sauver la face. Cet ordre rituel se compose de nombreux protocoles visant à préserver l’entité sacrée qu’est notre face. Cet attachement à la préservation de sa face serait une caractéristique inhérente à notre nature humaine universelle car « sous leurs différences culturelles, les hommes sont partout semblables. (…) On lui apprend à être attentif, à s’attacher à son moi et à l’expression de ce moi à travers la face qu’il garde, à faire montre de fierté, d’honneur et de dignité. (…) C’est en partie à [ces comportements élémentaires] que l’on se réfère quand on parle de nature humaine universelle[8]. » Pour Goffman, le thymos joue donc un rôle fondamental dans l’ensemble de nos vies et de nos relations sociales.
Enfin, on retrouve cette notion de thymos chez Rawls, dans sa discussion des biens premiers, puisqu’il inclue parmi eux ce qu’il appelle les bases sociales de l’estime de soi[9] ou encore respect de soi-même, qu’il qualifie de « bien premier le plus important (…) [que] les partenaires n’accepteraient pas de considérer comme étant sans importance[10] ».
3. La relation entre thymos, pauvreté et instabilité (d’Adam Smith à Fukuyama)
Cette théorie du thymos peut être appliquée à la pauvreté. En effet, selon Fukuyama, lorsque quelqu’un se considère comme étant pauvre, il se peut qu’il ait le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Adam Smith affirme, en ce sens, que les pauvres ont tendance à se sentir invisibilisés dans le monde social : « L’homme pauvre est honteux de sa pauvreté. Il sent bien qu’elle le place en dehors de la vue de l’humanité, ou bien que si l’on prend quelque nouvelle de lui, on n’a que très rarement des sentiments de pitié pour la misère et la détresse qui l’accablent[11]. »
Fukuyama développe cette idée en l’appliquant à la pauvreté relative dans les pays occidentaux : « Les inégalités résiduelles sont beaucoup plus mal supportées lorsque la question de la dignité est entièrement séparée de celle des besoins naturels dans l'esprit des gens. Pour le moment, la passion pour l'égalité est un peu tempérée par la croyance persistance que le problème principal est la satisfaction de certains besoins de base des plus défavorisés. Mais dans une époque future, même si elle est plus riche, l'afflux des pauvres risques de devenir évident pour tout le monde, lorsque davantage de gens comprendront enfin que la pauvreté dans les sociétés modernes est quelque chose d'entièrement relatif. Si aucun élément de richesse matérielle ne vient soigner l'insulte faite à la dignité et au respect de soi de ces nécessiteux, tout degré de différence dans la situation sociale pourrait apparaître comme intolérable[12]. » Fukuyama pose donc un constat alarmant sur le lien entre pauvreté relative et sentiment de non-reconnaissance de sa valeur. Or, selon Paula Casal, une politique suffisantiste (assurant aux plus pauvres de quoi subvenir à leurs besoins) serait insuffisante pour satisfaire les revendications des plus défavorisés et obtenir leur allégeance[13].
Il est difficile de déterminer à quel point il convient de prendre en considération ce type de ressentiment des plus pauvres (pauvres en termes de pauvreté relative), notamment du fait de la nature subjective de ce ressentiment. On peut remarquer que le suffisantisme ne préconise aucune prise en compte de la pauvreté relative, ce qui signifie que le problème du thymos se pose à lui. Le défi, pour nous, consiste à déterminer comment nous pouvons identifier une réponse satisfaisante à ce problème sans retomber dans l’égalitarisme ou le prioritarisme que nous avons écartés précédemment. J’y reviendrai.
Adrien Faure
[1] Hobbes Thomas, Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’Etat chrétien et civil, 1651.
[2] Trois guerres civiles successives s’enchaînent entre 1642 et 1651, tandis que les régimes se succèdent (monarchie, république, dictature, monarchie).
[3] Rawls a parfois été présenté comme un penseur à la recherche des principes d’une juste coopération permettant de pacifier la société américaine à la suite de la décennie conflictuelle des sixties (mouvements afro-américains contre la ségrégation, mouvements pacifistes contre la conscription et la guerre au Vietnam, mouvements contestataires étudiants, etc.).
[4] Rawls, La justice comme équité : une reformulation de la Théorie de la Justice, Editions la Découverte, Paris, 2003, p. 252-253.
[5] Rawls John, Théorie de la justice, Editions du seuil, Paris, 1987, p. 32.
[6] Fukuyama Francis, La fin de l’Histoire et le dernier Homme, Editions Flammarion, Paris, 1992, p. 196.
[7] Ibidem, p. 197.
[8] Goffman Erving, Les rites d’interaction, Les Editions de minuit, Paris, 1974, p. 41.
[9] Cf. ma discussion du concept de biens premiers chez Rawls.
[10] Rawls John, Théorie de la justice, op. cit., p. 577.
[11] Cité par Francis Fukuyama in La fin de l’Histoire et le dernier Homme, op. cit., p. 206.
[12] Fukuyama Francis, « Dealing with inequality in Poverty » (2011) in Poverty, Inequality, and Democracy, The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2012, p.10.
[13] Casal Paula, “Why Sufficiency Is Not Enough”, in Ethics Vol. 117, The University of Chicago Press, January 2007, p. 306.