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Parle-t-on toujours de la même chose lorsqu’on discute du phénomène démocratique ?
Certains analystes, comme Yves Sintomer (dans Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative, 2007), diagnostiquent l’essoufflement de la démocratie et en appellent à un tournant «participatif»; d’autres, plus rudement, en dénoncent le caractère strictement formel. Mentionnons entre autres la critique de Karl Marx dans Sur la Question juive (1843), les analyses méticuleuses du politologue Daniel Gaxie dans Le Cens caché (1978) ou encore Alain Badiou, qui fustige une démocratie en trompe-l’œil – qui serait, de fait, une oligarchie.
Usant de formulations tirées de la nomenclature classique, qui distingue les différents types de gouvernements, ce dernier philosophe nous invite à interroger le sens originel de la démocratie., la saillie de ce dernier philosophe nous invite à interroger le sens originel de la démocratie. Pour y parvenir, il encourage à revenir sur une mutation conceptuelle intervenue au XVIIIe siècle et largement commentée par Cornelius Castoriadis et Bernard Manin, entre autres.
Depuis près de trois siècles, le terme «démocratie» désigne généralement un système représentatif s’appuyant sur la règle de la majorité. Or, l’Athènes de Périclès – qui, pour beaucoup, fait figure d’archétype occidental –, présentait un caractère de démocratie «directe» très prononcé, et il se pourrait bien que la règle de la majorité n’en fût pas le maître mot.
Appréhendons la question en nous aidant d’une source de premier ordre, la Constitution des Athéniens (le premier texte attique en prose nous étant parvenu), ainsi que des travaux d’un grand connaisseur de l’Antiquité, spécialiste italien d’histoire et des littératures anciennes, Luciano Canfora.
C’est en 1989 que les éditions Desjonquères publient la Constitution des Athéniens dans une édition précisément dirigée par Canfora, également auteur de l’avant-propos ainsi que d’un essai (sous le titre «La démocratie comme violence») prolongeant la nouvelle traduction de ce texte source. Datant approximativement de 429-424 avant notre ère, celui-ci a longtemps été attribué à Xénophon. Pour certains – dont Canfora –, l’opuscule serait, à la vérité, de la main de Critias, sophiste et anti-démocrate notoire.
De fait, la Constitution des Athéniens traite de la démocratie sous la forme d’un dialogue particulièrement polémique entre un «traditionaliste rigoureux» et un «oligarque intelligent» (Canfora dixit). Très concrètement, il s’agit pour les deux interlocuteurs de définir les moyens d’«abattre» le régime d’Athènes.
Pourtant – et ce n’est pas là le moindre paradoxe de ces pages –, l’«oligarque intelligent» (lequel énonce probablement l’avis de l’auteur) reconnaît la grande cohérence du système honni. Sa vitupération est motivée par les tendances oppressives et délétères de la démocratie, ainsi que par la gouvernance par des individus ignorants et versatiles. Ce dernier trait est crucial, et Canfora s’y arrête avec à-propos.
Qui gouverne en démocratie? Que signifie le gouvernement du peuple par lui-même? Le pouvoir non d’un seul ou de quelques-uns, mais de la majorité ?
La notion de demokratia, relève Canfora, ne légitime pas dans l’absolu le concept de la majorité; elle ne recouvre pas non plus l’idée de la participation égale de chacun à la vie de la Cité (ce que traduirait davantage le terme isonomia).
Pour la définir, la Politique d’Aristote réunit deux caractéristiques, l’une qualitative et l’autre quantitative: la démocratie est ainsi le système dans lequel «les hommes de naissance libre et pauvres, étant en majorité, sont maîtres des magistratures».
Progressant dans les pas du Stagirite, mais également dans ceux de l’auteur de la Constitution des Athéniens et de Xénophon, l’essayiste transalpin relève donc qu’il s’agit de la domination d’un groupe social – le démos –, des «pauvres parmi les citoyens» (Xénophon), et de ceux qui doivent travailler pour vivre: concrètement, Aristote énumère «les paysans, les artisans, les gens de mer, les journaliers, les commerçants»; l’auteur de la Constitution évoque, de son côté, «les pilotes, les chefs de nage, les commandants en second, les vigies de la proue, les constructeurs de navires» («hoplites», «nobles» et autres «honnêtes gens» ne sont pas du nombre).
En son origine, la démocratie ne serait ni un système représentatif ni le régime d’une majorité indifférente socialement. On est en effet loin de l’image d’une gouvernance par un peuple unifié: il y a exclusivité. S’explique ainsi cette «violence» qui titre l’essai de Canfora. La démocratie serait fondée sur une intolérance foncière. Même le modéré Démosthène – l’éducateur de la Cité – réclamait «que les citoyens de tendance oligarchique soient déchus de leurs droits et exclus de l’assemblée» (L. Canfora).
Notons que l’on est également loin d’un régime libéral au sens moderne. La gloire d’un Benjamin Constant, dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819), est de l’avoir remarqué. Anti-individualiste – souligne encore Canfora –, le régime d’Athènes est celui d’un sujet politique collectif.
La démocratie serait-elle alors un populisme? Oui, si l’on prend soin de dégager ce terme du champ sémantique du césarisme et du fascisme, et de préciser que le souci du peuple n’est pas porté par un démagogue isolé, mais par une entité multitudinaire, une classe sociale: celle, plurielle mais distincte, des travailleurs.