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J'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.
Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?
J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?
Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.
Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, Edgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.
Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.
Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.