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Ethnologie et fédéralisme
Rangeant ma bibliothèque, il m'est arrivé ce qui arrive chaque fois qu'on tente cette impossible opération: j'ai ouvert un livre. Il s'agissait de Tristes tropiques, le fameux ouvrage de Claude Lévi-Strauss paru en 1955, à la fois récit de voyages et florilège de réflexions ethnologiques.
A le lire, la société la plus «primitive» utilise les mêmes éléments fondamentaux que ceux qui structurent une société très «civilisée». De fait, le terme de «primitif», en ce domaine, ne signifie nullement simpliste: les hiérarchies sociales du Rwanda au XIXe siècle étaient d'une incroyable complexité. Et ce sont les colons et missionnaires européens qui les ont simplifiées, cassant l'équilibre fragile qui harmonisait tant bien que mal les relations entre les Tutsis et les Hutus.
L'ensemble des éléments qui constituent toute société humaine – les relations familiales, celles de l'individu et de la collectivité, celles de la collectivité et de ses dieux, la poésie et les chants, la sculpture et la peinture, les outils, les ustensiles de cuisine et les armes –, tous ces éléments renvoient à une même source ancestrale et originale qui rend cette société unique.
Et c'est sous l'inspiration constante de cette source que la société évolue, assimile les influences extérieures, réagit aux cataclysmes, résiste aux envahisseurs. Même quand elle dégénère, elle le fait encore dans son style propre.
Il faut surtout avoir à l'esprit que chaque communauté traditionnelle, si petite et primitive soit-elle, a réussi à engendrer une langue articulée qui permet de nommer les choses, de penser et de communiquer avec autrui, et à mettre sur pied une organisation interne qui résout les problèmes de coexistence sociale, de renouvellement des générations et de survie alimentaire. Chacune représente donc une prodigieuse victoire sur le néant en même temps qu'une contribution irremplaçable au patrimoine humain. L'idée que la moindre d'entre elles puisse disparaître devrait nous être insupportable.
La modernité occidentale, imbue de sa domination scientifique, a pu penser qu'elle avait dépassé ce stade et n'avait désormais plus besoin de se reconnaître dans une tradition particulière. Mais elle est en train de nous conduire vers un monde un peu plus disloqué chaque jour. Et l'on peut se demander si les mouvements dits «identitaires» ne manifestent pas obscurément, et jusque dans leurs excès, leur crainte de se voir dépossédés de leur culture, si dégradée soit-elle.
Tout bien considéré, le combat des fédéralistes pour conserver au Canton de Vaud la maîtrise d'une politique conduite avec ses moyens et selon ses traditions ne s'inscrit-il pas dans le droit fil des considérations de Lévi-Strauss sur la pérennité des sociétés humaines?
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 22 mars 2016)