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Plus de trois heures de musique, des solistes capables de résister à des difficultés vocales extrêmes et une mise en scène efficace parvenant à tenir le public éveillé: une production de l'opéra "Alcina" n'est jamais une mince affaire pour une institution lyrique.
Créé à Londres, en 1735, cet opéra de Haendel a un succès tel qu'il se maintient à l’affiche du Covent Garden durant dix-huit jours (fait rarissime à l'époque). Comme souvent dans l'opera seria (l'un des genres principaux de l'opéra au XVIIIe siècle), le livret ne se distingue pas par sa fluidité, mais qu'importe pourvu qu'il y ait de la magie, de la séduction, des trahisons et surtout de l'amour triomphant de tout le reste.
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La trame de l'opéra évoque les tribulations d'un couple, Ruggiero et Bradamante, face à la magicienne Alcina qui transforme en arbres, animaux et rochers les chevaliers qui échouent sur son île. Alcina a cependant un talon d'Achille: son amour pour Ruggiero qu'elle a envoûté pour lui faire oublier son épouse. Trois heures plus tard, après une série d'intrigues et d'airs pyrotechniques, tout finit bien: Bradamante, qui a débarqué sur l'île déguisée en homme, délivre son mari, tous les chevaliers retrouvent leur forme humaine et la magicienne est vaincue.
L'opéra "Alcina" d'Haendel à l'Opéra de Lausanne. [Jean-Guy Python - DR]
"Alcina" à la Fashion Week
Le propos de Stefano Poda, qui signe également les décors, les costumes, les lumières et la chorégraphie, transpose l'intrigue en un lieu où Alcina règne en despote multimilliardaire droguée au pouvoir, au sexe et à la haute couture. Au fil des trois actes de l'opéra, on assiste à un défilé digne d'une Fashion Week: des robes à vertugadin (ces robes immenses dont sont parées les infantes sur les tableaux de Velasquez), des déshabillés vaporeux, du cuir, des tailleurs noirs, d’autres rouge et or, des escarpins Louboutin…
Ces costumes fastueux se détachent d'une scénographie très sombre qui révèle des cyprès noirs, des servantes à la peau anthracite, des statues de panthères, de volatiles aussi blafards que kitsch et des formes sombres vaguement humaines symbolisant les chevaliers transformés en animaux et rochers par Alcina. Au cœur de cette scénographie oppressante se dresse une sphère monumentale qui assure deux fonctions: côté pile, l'urne magique qui abrite les pouvoirs d'Alcina, et côté face, la sphère révèle l'antre-palais de la magicienne dépravée.
>> A voir, la bande-annonce du spectacle:
Une dramaturgie dissipée
Stefano Poda a fait le choix de la démesure, de l'abondance d'éléments scéniques; un parti pris qui fait sens quand on sait qu'au XVIIIe siècle, l'opéra était le théâtre de tous les excès avec des décors et des effets destinés à en mettre plein la vue au public. Mais si la scénographie trouve une forme de cohérence, on peine à suivre la dramaturgie aussi dissipée que "premier degré". Dans la conception du metteur en scène, Alcina conserve pouvoir, jeunesse et beauté grâce à sa magie, mais pour combien de temps?
Pour figurer les craintes d'Alcina, pressentant sa fin prochaine, Stefano Poda convoque un double, une figurante âgée qui apparaît régulièrement au fil de l'opéra. Malheureusement, au lieu de creuser cette intention, pourtant riche de sens, la narration s'engouffre dans la voie, plus conventionnelle, de la relation entre sexe et pouvoir. Les ébats sexuels auxquels Alcina se livre avec ses esclaves et son amant envoûté, Ruggiero, tout comme les autres scènes de séduction musclée n'amènent rien au propos. Cette lecture stéréotypée contamine le jeu des interprètes. Pourquoi tant d'exagération dans les mouvements et les mimiques qui semblent destinées à "meubler" les fameuses "aria da capo", ces longs airs répétés et ornementés de vocalises redoutables'?
Enchantement musical
Côté musical, la production lausannoise brille de mille feux. Dans le rôle d'Alcina, la soprano Lenneke Ruiten dévoile une voix, ample et agile, caressant sans stridence aucune, les notes stratosphériques de la partition redoutable de Haendel. Face à elle, le contreténor Franco Fagioli, campe un Ruggiero redoutable, mais malheureusement beaucoup trop maniéré dans son expression vocale (peut-être par effet miroir de son jeu d'acteur exagéré). Le trio vocal de tête est complété par la mezzo-soprano Marina Viotti, stupéfiante de naturel, dans le rôle de Bradamante; une voix, jamais contrainte, qui magnétise le public.
Moins flamboyant, le reste de la distribution reste néanmoins convaincant avec la soprano vaudoise Marie Lys dans le rôle d'une Morgana déchaînée et le baryton-basse Guilhem Worms, dont la très belle voix manque quelque peu de précision, dans celui de Melisso. Cette distribution équilibrée est accompagnée par l'Orchestre de chambre de Lausanne dirigé par Diego Fasolis qui fait ressortir à merveille les beautés de la partition de Haendel, entre les passages déchaînés et les moments de grande douceur dans lesquels les bois et les cordes dialoguent avec les solistes.
Anya Leveillé/olhor
de Georg Friedrich Haendel. Opéra de Lausanne. jusqu’au 13 mars 2022. Diffusion sur Espace 2 dans l’émission "A l’opéra" le 9 avril dès 20h et sur RTS Un le 21 avril à 22h45