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Jetant un œil, pour chercher une référence, dans le beau traité de J. R. R. Tolkien sur le Conte de fées, j'ai pu mesurer, par la relecture en diagonale, le génie de cet auteur, sa prodigieuse clairvoyance en matière de littérature.
Il évoque ce que la critique appelle souvent le réalisme magique, la faculté à s'émerveiller du quotidien en faisant comme si le connu était inconnu. Il cite Dickens et Chesterton. Il aurait pu citer, s'il les avait lues, les premières pages de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Il admet que cela a une valeur, mais il en estime la puissance d'évocation inférieure à celle du merveilleux proprement dit, qui propose l'image de quelque chose de nouveau, sortie de l'âme de l'auteur. Il ne s'agit plus de ruse, de feinte - on ne fait plus comme si quelque chose de connu était inconnu -, on pénètre réellement, courageusement l'inconnu!
À l'inverse, il désavouait la fantaisie hallucinatoire qui n'avait aucune clarté, n'était pénétrée d'aucune raison, et l'appelait morbid delusion. On sait qu'il rejetait la poésie moderne comme étant telle - et même, souvent, le celtisme. L'excès de mystère finissait par brouiller la féerie vraie - et il affirmait que plus la raison imprégnait le merveilleux, plus grande était sa qualité. Il faut comprendre que, catholique romain - et au fond disciple de Thomas d'Aquin -, il estimait que la raison et l'imagination n'étaient absolument pas inconciliables, et que, même, le but de l'Art était de concilier les deux au suprême degré. Il voyait, en réalité, cette réussite surtout dans la poésie médiévale germanique.
Même s'il était plus conservateur et plus conventionnel dans son inspiration, il avait en art des vues qui le rapprochaient de Rudolf Steiner. Il approuvait du reste la philosophie d'Owen Barfield, un des plus grands disciples anglais de celui-ci.
Steiner exigeait, peut-être, moins de clarté de l'artiste, acceptait davantage le mystère. Mais c'était affaire de sensibilité. Les vues fondamentales étaient les mêmes. Tolkien rendait davantage hommage aux anciens Romains, Steiner aux anciens Celtes; mais tous les deux regardaient l'ancien art allemand comme harmonieux, et pour les mêmes raisons.
Personnellement, je les approuve. On a trop oscillé, dans la France moderne, entre l'allégorisme abstrait et le surréalisme hallucinatoire. La littérature médiévale était plus équilibrée. Certains auteurs romantiques aussi, comme Hugo et Lamartine - ou d'autres moins connus, et ayant vécu dans des régions excentrées, tels Charles de Coster et Frédéric Mistral. Au vingtième siècle, de ce type, et partageant profondément les mêmes vues, est le grand Charles Duits, même s'il tirait plutôt vers le bizarre. Vers le rationalisme, mais restant imaginatif, il y eut surtout l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Mais cet équilibre fut moins souvent trouvé qu'on ne le voudrait, le public et la critique s'amusant en général à préférer de futiles polarisations.