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Quand
j'étais étudiant, il y a un siècle, dans
une grande académie de province, une tradition voulait
qu'on n'exprimât jamais son opinion, ou alors (si l'on ne
pouvait faire autrement) de la manière la plus impersonnelle
qui fût : de tous les mots de la langue française,
le pronom je était le plus étrange, infâme
et fascinant, tout à la fois frivole, superficiel, peu
scientifique donc à proscrire.
À
cette époque (c'était il y a un siècle),
la critique littéraire se prenait pour une science, et
pas n'importe laquelle : son champ était si vaste qu'il
n'avait pas de limites, englobait tous les genres, brassait tous
les langages et s'étendait presque à perte de vue.
Son ambition également illimitée n'était
pas loin de l'ambition des sciences exactes : soit quelque part
entre la thématique et la mathématique.
Aucun
critique, c'était la règle, ne parlait en son
nom : " on a vu que
", disait Genette
dans Figures I, " on rencontre cette image dans
l'épisode précédemment cité
" ; " on s'est donc contenté, dans les pages
qui suivent
" répliquait Jean-Pierre Richard
dans Proust et le monde sensible ; " on pourrait
poursuivre cette exploration
" écrivait
Dällenbach dans Le récit spéculaire
Seul
Roland Barthes, atypique comme toujours, détournait le
genre à sa manière en faisant du critique non un
être impersonnel (à la limite inexistant), mais presque
une catégorie de la fiction. Préface à ses
Essais critiques (1963) : " En rassemblant ici
des textes qui ont paru comme préfaces ou articles depuis
environ dix ans, celui qui les a écrits voudrait
bien s'expliquer sur le temps et l'existence qui les ont produits,
mais il ne le peut : il craint trop que le rétrospectif
ne soit qu'une catégorie de la mauvaise foi (je souligne).
"
Cette
double réserve, qui conditionne l'énonciation
(" le temps et l'existence "), RB la mentionne pour
aussitôt la congédier, par impuissance ou par pudeur,
mais elle occupera le centre de sa réflexion sur la critique
et sur le texte, qu'il soit littéraire ou non.
Qu'est-ce
que le temps ?
Ce
qu'on ne choisit pas.
Et
l'existence ?
C'est
le noyau de singularité que tissent autour de nous les
rencontres et les voix, les amitiés, les accidents, les
amours poursuivies ou rêvées, les rires et la mort.
Pourtant,
à l'époque dont on parle, c'est-à-dire il
y a un siècle, Barthes est loin d'avoir partie gagnée
: à la suite de Sur Racine (1963), il a dû
affronter les foudres de Raymond Picard, professeur en Sorbonne,
et s'est mis sur le dos une grande partie de l'Université
qui trouve son discours peu rigoureux, et un brin farfelu.
Mais
déjà, dans son texte, une faille s'ouvre, infime
d'abord, qui ne va pas cesser de s'élargir, et par laquelle,
moi, lecteur, je vais enfin pouvoir venir au jour.
Pas
un mot de vrai dans tout ça.
S'il
ne choisit pas son époque (quel truisme !), notre héros
a tout loisir de moduler son existence comme bon lui semble et
de parler, aussi souvent qu'il le désire, en son nom propre
(c'est-à-dire de signer son discours). Là
n'est pas la question. Si Genette, Richard ou Dällenbach
usent si souvent du on impersonnel, c'est qu'ils se plient,
tout simplement, aux lois du genre, lesquelles exigent que le
critique s'efface derrière le texte qu'il étudie
parce que sa position est toujours en retrait, à
côté ou dans les marges du texte dont il maîtrise
d'autant mieux le sens qu'il le surplombe avec hauteur.
Ainsi
donc, le discours impersonnel, loin d'être un vide abyssal
ou une prétention au savoir absolu, est une preuve de modestie
: le texte est déjà là, comme le je
qui l'a écrit, avant que l'il avisé du critique
ne le lise. Et cette préséance, irréductible,
creuse à jamais le gouffre qui sépare l'il
qui lit de la main qui écrit.
Lire
suppose justement cette distance entre le texte écrit et
sa lecture, le roman et la critique, ce qu'on appelle la "
création " et son commentaire. Effacer cette distance
ou seulement la nier mènerait aux pires aberrations
: bien vite on risquerait de confondre les deux textes, les deux
voix, l'image première et son reflet.
D'un
tel accouplement contre-nature naîtrait un être hybride
(et parfaitement monstrueux) qui n'a sa place dans aucune académie,
fût-elle de province.
Le
premier texte que j'ai écrit était une brève
étude d'Hérodias, le troisième des
Trois contes de Flaubert.
Pour
autant que je m'en souvienne (car un siècle a passé
depuis), c'était une suite de citations et de jugements
intempestifs qui m'avait valu du censeur (un jeune poète
fou de Rimbaud et de football) plusieurs remarques acerbes, dont
l'une est restée à jamais gravée dans ma
mémoire : alors que j'osais rapprocher la figure d'Hérodias
d'une célèbre danseuse du ventre que Flaubert avait
rencontrée lors de son voyage en Égypte (en réalité,
je ne faisais que recopier une note de l'édition GF qui
citait le Journal de Maxime du Camp), le doux poète
avait noté en marge : " Comment le savez-vous ? "
Puis,
un peu plus bas, en majuscules rouges : " Y ÉTIEZ-VOUS
? "
À
vrai dire, pour incongrue qu'elle semblât, cette question
était tout à fait légitime : en effet, relisant
Hérodias, j'assistai au grand festin d'Hérode,
puis à la fameuse danse des voiles, au silence terrible
qui précède la décapitation de Iaokanann.
Indubitablement, j'étais là, assis dans l'ombre
au milieu des convives, mon carnet de notes à la main,
et fasciné devant la jeune fille comme Hérode lui-même
Cette
remarque (et quelques autres de la même farine que j'ai
dû refouler avec le temps) me frappa de plein fouet.
Quoi
! On peut donc lire un texte d'un il neutre, et sans
y être ?
Sans
participer, d'une manière ou d'une autre, à ce qu'on
est en train de lire ?
C'est
à ce moment-là, sans doute, que je compris pour
la première fois qu'un abîme existait entre auteur
et lecteur, écriture et lecture, " production littéraire
" (terme qui avait remplacé, à cette époque,
le mot fourre-tout de création, encore tout imprégné
de mysticisme religieux) et discours critique.
Bref,
tout séparait, à nouveau, le je qui écrit
du il qui lit.
Et
corollaire de cette première illumination
je compris que l'Université s'occupait avant tout des lecteurs,
et non des écrivains.
Ce
qui, pour l'adolescent plein de morgue que j'étais, et
qui rêvait d'être écrivain, bien sûr,
comme tous les autres étudiants du séminaire, fut
une rude épreuve
Oui,
ici l'on apprenait à lire, selon des procédures
fort diverses et souvent passionnantes, non à écrire.
Par
conséquent, il convenait de se faire tout petit, d'en rabattre
avec ses prétentions d'artiste, et d'étouffer à
jamais les cris du je (car je crie toujours) sous
les nobles habits du il (car il est toujours richement
habillé).
Quel
galimatias !
Si
l'Université a un mérite, c'est de tordre le cou
à toutes ces prétentions d'adolescent mal dégrossi,
de grand Artiste, de génie méconnu : devant un texte,
tous les lecteurs sont égaux en droits et en devoirs. Pas
d'échelle des valeurs, des savoirs, des talents.
Tout
le monde est logé à la même enseigne.
Et
d'ailleurs nous n'avons plus besoin aujourd'hui de nouveaux "
producteurs de textes ", car la Littérature (avec
une majuscule) est achevée. Depuis longtemps, tout a été
dit, et fort bien dit. Quant au roman, Robbe-Grillet et consorts,
dans les années cinquante, au 7 de la rue Palissy, lui
ont réglé son compte en démontrant une fois
pour toutes sa vanité.
Là
aussi, tout est dit.
Il
faut tourner la page, et c'est tant mieux.
La
société occidentale a moins besoin de nouveaux créateurs
que de lecteurs qui sachent décrypter les textes qui nous
trompent, nous manipulent, nous rendent étrangers à
nous-mêmes. Il est une tâche plus noble, aujourd'hui,
que d'écrire des comptines : savoir déchiffrer les
pièges de l'idéologie, ses ruses, ses séductions,
pour mieux maîtriser la doxa qui aliène.
Écrire
est une chose (qui autrefois avait son prix), mais lire en est
une autre, diablement plus utile, par les temps qui courent, et
difficile aussi, parce que l'hydre aux mille têtes est plus
pressante que jamais, et qu'elle menace à chaque instant
de nous engloutir, si nous n'y prêtons garde.
Voilà
comment, en quatre années d'académie, sans le vouloir
vraiment, mais sans non plus y opposer une résistance bien
farouche, moi, l'apprenti écrivain, je me transformai en
lecteur aguerri, capable de débusquer tous les anacoluthes
et les hypotiposes, les chiasmes et les paronomases, les tmèses
et les symploques, et toujours à l'affût des non-dits,
des silences, des points de suspension, et capable, comme nul
autre, de disséquer le texte dans tous les sens, de le
tordre et de le presser, pour en tirer l'incomparable moelle.
Voilà
comment, en quatre années d'académie, j'éprouvai
dans ma chair, et quotidiennement, cette sentence de Rimbaud :
" Je est un autre ".
Voilà
qu'il se prend pour Rimbaud à présent !
Où
va-t-il s'arrêter ?
Ce
que notre héros ignore, ou plutôt feint d'ignorer
(car il est plus rusé qu'il ne semble au premier abord),
c'est qu'avant de savoir écrire, il faut apprendre à
lire !
D'où,
bien sûr, l'importance d'acquérir une méthode
rigoureuse qui ne se base ni sur la " biographie " de
l'auteur, comme autrefois, ni sur l'étude d'un contexte
social toujours ambivalent, ni même sur l'histoire des courants
littéraires, mais sur le texte.
Oui,
toujours le texte, rien que le texte, mais tout le texte.
Ainsi
armé du scalpel de la " genettique ", n'importe
quel étudiant en Lettres pourra déchiffrer la littérature,
comprendre comment le texte s'est constitué, à partir
d'un noyau autonome et signifiant, et surtout en saisir le sens,
toujours caché, grâce à l'analyse acharnée
de ses figures et de ses processus d'énonciation.
Il
comprendra alors, et peut-être définitivement, ce
que répétaient de nombreux critiques, et non des
moindres (Butor, Ricardou, même Barthes parfois) : à
savoir que toute lecture, pour peu qu'elle s'attache à
débrouiller les fils perdus du texte, est d'abord une
écriture.
Et
donc que lire, c'est écrire, mais par d'autres moyens.
Au
fil des ans, l'écriture poétique s'est tarie pour
faire place à une sacrée fureur analytique.
C'est
ainsi qu'il y eut, dans le désordre, des essais sur Racine,
Chaucer, Marie de France, Voltaire et Diderot, Claude Simon, Nerval,
Flaubert, etc. Le moindre texte, alors, était prétexte
à écriture, au point que certains professeurs éprouvaient
de la peine à suivre le rythme effréné de
mes productions, et essayaient, sans résultat, de modérer
mes transports critiques. La tâche me paraissait d'autant
plus exaltante qu'elle s'appuyait sur une méthode infaillible
(ou du moins que personne, à l'époque, n'osait remettre
en cause) et qu'elle autorisait un regard neutre, impersonnel
et surplombant (un peu comme le regard de Dieu) qui n'obligeait
jamais à dire je.
J'étais
heureux, c'est vrai, dans la peau du critique, et partout chez
moi, quel que soit le siècle où je me promène,
car mon royaume, à cette époque, n'avait pas de
limites.
Écrivant
sur Racine, sur Joyce ou sur Lautréamont, j'avais le sentiment
d'être couvert (peu de risques, en effet, que mes
modestes tentatives provoque des réactions intempestives)
et j'éprouvais l'ivresse des sommets, car lire un
texte, surtout s'il appartient à la catégorie hors
norme des chefs-d'uvre, permet de se sentir l'égal
des plus grands écrivains.
Oui,
dorénavant, ma route était tracée : j'avais
une méthode et un champ d'investigation illimité
(la littérature) qui paraissait réclamer mes lumières.
De plus, un certain don pour les formules obscures (" Évitez
l'obscurium per obscurius " m'avait pourtant conseillé,
fort justement, un bon maître) et une capacité (qui
aujourd'hui m'épouvante) de passer tout ce que je lisais
à la moulinette théorique.
C'était
la folie de ces années-là : croire qu'on possédait
enfin une grille de lecture des textes qui permettait d'éviter
tous les pièges, les chicanes et les chausse-trappes du
monde qui nous entourait.
Après
son couplet sur l'autosatisfaction, voilà qu'il invoque
la folie, à présent, pour justifier les errements
de sa jeunesse !
Curieux
retour de manivelle !
Pourtant,
quelle honte y a-t-il à vouloir comprendre le monde, à
tenter de le maîtriser plutôt que d'en être
le jouet ?
S'il
est un phénomène qui marque les années de
formation de notre héros, c'est bien l'effervescence
théorique qui y régnait : pas un mois, alors,
sans un texte fondamental de Barthes, Foucauld, Genette, Leclaire
ou Derrida, qui non seulement remettait en question l'édifice
de nos traditions, mais aussi traçait des voies nouvelles
pour cette science qui allait éclairer notre avenir.
Jamais
encore, dans l'histoire des hommes, on n'avait vu pareille passion
nomenclatrice, pareil désir de classifier et de comprendre,
d'étiqueter, de débusquer, d'interpréter
et jamais, non plus, on n'avait eu autant qu'à cette
époque les moyens de le faire.
Je
me souviens que pendant toute une année (78-79), je n'ai
pas ouvert un seul livre de littérature, mais que j'ai
dévoré toute la collection du Champ freudien
(aux Éditions du Seuil), ainsi que toute la collection
Critique (chez Minuit) et Poétique (au Seuil,
encore).
Je
me souviens qu'on se réunissait par petits groupes qui
s'appelaient Études théoriques ou Confrontations
et qu'on parlait non de littérature (car la littérature,
pour nous, n'avait aucun avenir), mais de transfert, d'introjection,
de différance, d'architexte.
Je
me souviens que nous nous retrouvions chaque soir dans un coin
du Landolt autour de la fameuse table de Lénine.
Je
me souviens qu'entre nous, il y avait un éternel sujet
de plaisanterie :
"
As-tu lu La Recherche ?
Non ! Mais j'ai lu ce qu'on a écrit sur elle. Ça
me suffit
"
Je
me souviens de Y.L. (le plus brillant d'entre tous les conspirateurs)
qui se vantait d'avoir été dragué par RB
à Cerisy et jouissait en cela à nos yeux d'un immense
prestige.
Je
me souviens de l'" affaire Claustre ", cette ethnologue
française emprisonnée deux ans au nord du Tchad,
et des débats qui s'ensuivirent dans notre groupe pour
savoir dans quelle mesure son nom (en tant que signifiant)
avait déterminé son enlèvement par les milices
d'Issan Habré.
Je
me souviens du dernier film de Buñuel, Cet obscur objet
du Désir, dans lequel un même personnage féminin
est joué par deux actrices différentes (dont la
sublime Carole Bouquet).
Je
me souviens qu'il y avait trois femmes dans notre groupe, et qu'elles
ne prenaient jamais la parole.
Je
me souviens de la Bande à Baader qui avait mis toutes les
polices d'Allemagne sur les dents en enlevant le patron des patrons,
Hans Martin Schleyer.
Je
me souviens de M., ses cheveux blonds et ses yeux gris, et des
longues promenades que nous faisions pendant que les autres discutaient
du clivage du sujet.
Je
me souviens du baron Empain auquel ses ravisseurs avaient tranché
la première phalange de l'auriculaire gauche (au couteau)
pour l'envoyer à sa famille.
Je
me souviens d'un séminaire sur Raymond Roussel que nous
avions investi en nombre et que nous avions quitté avec
fracas au milieu de la quatrième séance, après
qu'un professeur eut interdit à l'un des nôtres de
prendre la parole.
Je
me souviens qu'un bruit se répandit alors dans toute la
Faculté selon lequel un groupe d'affreux conspirateurs,
manipulé sans doute par les bolcheviques, voulait mettre
à mal l'institution.
Je
me souviens qu'au printemps je cessai complètement d'assister
aux séances du groupe, fatigué par nos vaines disputes
et impatient, aussi, d'aller rejoindre M. (ou C., je ne sais plus)
dans le parc des Bastions.
Je
me souviens de la mort d'Aldo Moro, assassiné par les Brigades
Rouges, et dont on avait retrouvé le corps dans le coffre
d'une voiture.
Je
me souviens de l'étrange mort d'Andreas Baader et de Gudrun
Ensslin que toute la presse impérialiste avait présenté
comme un " suicide collectif ".
Je
me souviens qu'on avait tout à fait cessé nos réunions
quand avait commencé en Argentine la Coupe du monde de
football.
Ma
parole, le voilà qui se prend pour Perec à présent
!
On
ne dira jamais assez l'effet néfaste que certaines lectures
peuvent avoir sur des esprits influençables !
Ce
qu'on peut retenir, aujourd'hui, de ces années-là
années de fièvre théorique et d'effervescence
politique c'est que la littérature était
parvenue à sa fin : on avait fait le tour de tout,
du roman comme de la poésie, de la philosophie comme du
théâtre, de la peinture comme du cinéma.
Que
restait-il par conséquent à dire si tout,
déjà, avait été écrit ?
Eh
bien, pour boucler le chapitre, il restait à conclure l'état
des lieux de ce domaine balisé par d'audacieux (et géniaux)
géomètres : si l'art en général, et
la littérature en particulier, était bel et bien
arrivé au terme de son histoire, ayant épuisé
la somme nécessairement finie de ses possibilités,
la seule place qui restait aux lecteurs de cette fin de siècle,
c'était celle de critique de cette mort annoncée.
Si
la poésie était morte, comme le roman, le cinéma
ou la peinture (ce dont personne, à l'époque, ne
doutait), si l'art ressemblait à un immense champ de bataille
jonché de ruines et de cadavres sur lesquels personne n'avait
plus aucune influence, le devoir du critique était d'en
rendre compte, depuis les marges de l'histoire, d'un il
avisé et sans complaisance.
Exclu
de l'Histoire qui venait de se clore sous ses yeux, notre héros
se devait de rogner les ailes à l'ambition démesurée
qui l'animait et de vouer toutes ses forces, désormais,
à la seule tâche qui semblât digne d'intérêt
: celle de déchiffrer interminablement le monde qui l'entourait
(puisque le monde était un texte) pour en traquer
les pièges, gloser sans fin sur la mort du roman, le tarissement
de la source poétique, l'inanité de la peinture
ou encore l'indigence du cinéma.
Pourtant,
bien qu'elle parût solide et sans danger, ma position était
critique : fidèlement, comme tous ceux qui m'avaient
devancé, je reproduisais les grilles de déchiffrage
que j'avais apprises au cours de mes années académiques
et cela, je dois le dire, fonctionnait à merveille.
Cela
fonctionnait même si bien, d'ailleurs, que j'en vins à
concevoir des doutes : est-ce que vraiment les textes que je passais
au crible de ma lecture m'attendaient depuis toujours, et n'attendaient
que moi, lecteur rompu aux nouvelles méthodes de harcèlement
textuel, pour révéler leur sens intime, leur message
chiffré ou leur " substantifique moelle " ?
Ce
que j'effectuais chaque jour dans l'effort et la satisfaction
du devoir accompli n'était-il pas, en fin de compte, banal
et d'une parfaite impersonnalité ?
Peu
à peu, le doute apparu dans les nuits d'insomnie se transforma
en certitude, et je compris les limites de cet il extérieur
que je braquai sur les textes des autres.
Triple
limite en vérité : en bon commentateur, d'abord,
soucieux de respecter à la lettre le texte à lire,
j'en arrêtai le sens, une fois pour toutes, en le
pliant aux grilles de mon savant décryptage alors
que par définition le sens d'un texte est libre, et à
jamais indécidable.
Ensuite,
j'eus le soupçon que la littérature n'était
pas aussi moribonde que d'aucuns se plaisaient à le dire.
Bien sûr il y avait eu Joyce, Proust et Kafka, les glorieux
précurseurs, puis Beckett et tous les romanciers de l'ère
glaciaire, enfin Blanchot était venu pour clouer le cercueil
Pourtant, malgré cette mort mille fois annoncée,
le cadavre était toujours vivant, et bien vivant, semblait-il,
puisque des milliers d'écrivains continuaient à
écrire, envers et contre tout
Enfin,
il me parut que l'écriture romanesque (la seule qui me
passionnât) trouvait son prolongement non dans le commentaire
critique qui essayait de l'expliquer, mais dans une autre écriture
romanesque, encore à inventer (car chaque époque
doit inventer sa propre musique, et ses propres instruments),
qui devait à son tour en transmettre l'élan.
Inventer
une autre écriture : décidément, ce n'est
jamais la modestie qui étouffe notre héros !
Au
lieu d'être un lecteur aussi rusé que perspicace,
mais constamment modeste, tout de même, et conscient de
sa place de lecteur, le voici qui veut devenir écrivain
La
vérité, une fois encore, est tout autre.
À
chaque époque correspond une science, une technique ou
une forme d'art qui occupe par rapport aux autres une position
avancée. À l'époque dont nous parlons (au
début des années soixante-dix, il y a un siècle),
cette science nouvelle, qui est aussi une technique et une forme
d'art (cf. Barthes), c'est la lecture, précisément
non l'écriture.
N'oublions
pas qu'à cette époque, l'homme a gravi tous les
sommets terrestres, exploré les tréfonds marins,
envoyé des spoutniks dans l'espace et fait les premiers
bonds de cabri indiscipliné sur la lune ! Le monde entier
est sous contrôle. L'homme maîtrise tout. Et
la littérature, évidemment, n'échappe pas
à cette hégémonie. Voilà pourquoi
l'époque est propice aux lecteurs, que les académies
produisent à foison, aux grands développements théoriques
(car la pratique littéraire, une fois pour toutes, semble
bouclée), à l'essor inouï des sciences humaines.
Le
grand fantasme de l'époque, c'est un fantasme de maîtrise.
Et
c'est dans la lecture, comme " pratique théorique
", que ce fantasme trouve à se matérialiser.
Tout
cela fonctionnait à merveille, sans accroc et presque sans
dérapage, les lectures s'enchaînant aux lectures,
mécaniquement, dans un ordre impeccable, chacune apportant
à la science nouvelle sa contribution modeste mais indispensable.
Et
j'aurais pu, comme tant d'autres, me fondre alors dans la cohorte
impressionnante de ces lecteurs omnipotents, lire, interpréter,
traduire dans la langue nouvelle les grands textes français.
Mais, comme je l'ai dit, la certitude n'est pas mon fort, et je
me mis à douter.
Écrire
ne serait-il que ça ?
Mettre
au jour des hantises, des réticences, des complexes cachés
? Dégager des structures souterraines ? Interpréter
(c'est-à-dire remplir) les silences d'une uvre
?
Comme
à chaque fois que je doutais, je décidai d'y aller
voir moi-même.
Mais
cela ne se fit pas en un jour.
Bien
au contraire, ce fut un travail de longue haleine.
Constamment
partagé entre lecture et écriture, j'essayai,
dans un premier temps, de conjuguer les deux activités
parallèlement, et si possible de manière équitable.
De cet effort, plusieurs livres surgirent, qui sont à la
fois le symptôme d'une époque et le souci, pour moi,
de jouer sur les deux tableaux : celui de la fiction et celui
de la théorie.
Pour
bien marquer ce double pli (cette double origine) de l'écriture,
je publiai en 1981 deux livres en même temps.
D'une
part, un essai sur Lautréamont, Le Texte du vampire,
qui prônait une lecture " polyphonique " (rien
que ça !) des Chants de Maldoror, intégrant
plusieurs voix dans le déchiffrement du texte, voix dont
certaines dérapaient carrément du côté
de la fiction. D'autre part, un récit, La Toilette des
images, qui essayait de réfléchir sur la photographie
en général, et en particulier sur l'image d'une
actrice célèbre (D.S.) prise en Égypte par
un photographe amateur.
Où
l'on constate, une fois de plus, que personne n'échappe
à son époque ! Et que Lacan, à sa manière,
avait bien raison de prétendre que les non-dupes errent
Combien,
alors, de ces pauvres " fictions théoriques "
qui, faute d'avoir su clairement choisir leur camp, avaient le
cul entre deux chaises ! N'étant bien sûr jamais
des théories à part entières, ni des fictions
bien convaincantes
S'il
était demeuré sur le chemin du commentaire de
texte, notre héros aurait trouvé sa voie (voix)
et n'aurait pas connu le doute, ni l'insatisfaction des devoirs
à moitié accomplis.
Mais
il a la tête dure, que voulez-vous, il est têtu comme
un vieux paysan vaudois, alors qu'il aille au diable !
Comme
un enfant, j'étais content et fier de mes deux premiers
livres, qui recueillirent le type d'écho que suscite, dans
nos contrées polies, les textes que personne ne comprend.
Pourtant,
ce modeste succès d'estime ne me satisfit pas.
Non
pas que j'attendisse des gerbes de louanges de la presse ébahie
(je m'attendais à être un génie méconnu),
mais parce qu'à leur manière, constamment double
et " compliquée ", mes livres n'étaient
pas achevés : ni en littérature, ni en photographie,
je n'étais allé au bout de l'ouvrage, je n'avais
consenti à perdre mon chemin pour espérer,
peut-être, en inventer un autre qui n'appartînt qu'à
moi
Il
fallait donc recommencer, tout, depuis les premiers mots, comme
cet étranger qui, selon Jabès, " est constamment
au commencement de son histoire ".
Plût
au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément
féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorirenter,
son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages
désolés de ces pages sombres et pleines de poison
; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à
sa défiance, les émanations mortelles de ce livre
imbiberont son âme comme l'eau le sucre.
Infatigablement,
je me remis au travail et publiai l'année suivante un récit
qui, cette fois, était presque un roman.
Certes,
il n'était pas tout à fait pur, il ne s'avouait
pas comme fiction, mais il se présentait comme un
récit écrit autour de six dessins du peintre
genevois René Feurer. Et par son titre, La Chambre noire,
il évoquait des connivences (à vrai dire assez troubles)
avec la photographie.
Ce
texte marque une date importante, car il me donne l'accès,
pour la première fois, à des zones qui m'étaient
jusqu'alors interdites et, même s'il s'entoure encore de
plusieurs garde-fou (les dessins, la photographie, l'influence
de Blanchot), il m'ouvre la porte de bien des fictions à
venir.
Cette
intime chambre noire, si patiemment décrite et autour
de laquelle je tourne, un crayon à la main, sans oser y
entrer, c'est celle de l'écriture. Aujourd'hui seulement
je m'en rends compte. Mais tout est là, déjà,
lisible pour un autre il que le mien.
Oui,
je cherche une faille dans la muraille, une fenêtre brisée,
un soupirail ou un judas, mais mon désir tout entier (si
je peux le connaître) est d'entrer dans cette chambre, qui
est encore barricadée, ou seulement scellée.
Pour
combien de temps encore ?
Abrégeons,
de grâce, cette pauvre confession qui hésite sans
cesse entre le panégyrique (de mauvaise foi) et la palinodie
!
S'il
avait consenti, une fois pour toutes, à choisir la bonne
voie (la voie royale du commentaire de texte), notre héros
n'aurait pas à souffrir de tels tourments (et, accessoirement,
à nous les faire endurer). Il ne se poserait pas tant de
questions inutiles. Il irait de l'avant, droit au but et d'un
pas assuré, muni de son Genette, vers les contrées
lumineuses du Savoir. Humblement, il apporterait, jour après
jour, sa propre pierre à l'édifice de notre moralisation
future.
Au
lieu de quoi, convaincu d'on ne sait quel talent, il louvoie,
il balance, il titube constamment entre mensonge (fiction) et
vérité (critique).
Bel
exemple d'indécision coupable !
Sans
toutefois m'ouvrir ses portes, La Chambre noire m'avait
guidé vers cette zone de silence (l'écriture) qui
m'appelait depuis longtemps, mais que je n'avais pas encore les
moyens, la force ou le désir d'affronter réellement.
Pour moi (je m'en aperçois aujourd'hui) c'est un lieu
de parole que j'essaie de cerner, mais qui m'échappe encore.
Dans
l'année qui suivit, j'entrepris, pour la première
fois, de dissocier les deux voix que je voulais nouer ensemble.
Ce
qui donna naissance à deux livres tout à fait différents,
de genre comme d'ambition et de style.
À
l'origine de La Chambre noire, comme je l'ai dit, il y
avait les six dessins de René Feurer. Écrire un
bref récit autour de ces dessins n'avait pas suffi
loin de là à en élucider l'énigme.
J'avais envie d'aller plus loin. D'autant que Feurer, d'abord,
se voulait peintre, et qu'il plaçait dans sa peinture la
pointe la plus avancée de sa recherche.
Pour
comprendre sa peinture, j'entrepris donc de remonter aux sources
de l'abstraction (Kandinsky, Malevitch), puis de redescendre le
temps jusqu'à nous, en suivant les jalons que Feurer m'avait
indiqués (Klee, Rothko, Barnett Newman, Pincemin). Le fil
rouge de cette étude, c'était la couleur dont
j'analysai l'importance et les présupposés symboliques
chez un grand nombre de peintres contemporains.
Le
résultat de ce travail, René Feurer : l'empire
de la couleur, parut à l'occasion d'une grande exposition
que le peintre fit au Centre d'Art Contemporain, à Genève,
en mai 1984.
D'autre
part, je travaillai sur le journal intime, lisant à
peu près tout ce qui s'était écrit sur la
question (dont l'inhumain Journal d'Amiel) et désirant
montrer combien cette écriture de la " sincérité
", de l'" authenticité " ou de l'"
intimité inaltérable " était déjà
travaillée, en profondeur, par la fiction.
Qu'il
n'y a rien de moins vrai, en d'autres termes, de moins fiable
aussi qu'une confession écrite.
Pour
concilier (une fois encore) théorie et pratique, j'entrepris
de tenir durant toute une année la chronique régulière
de mes faits et gestes et cela moins pour garder témoignage
de ce qui n'existe plus (fonction habituelle du journal intime)
que pour alimenter le désir de fiction qui nous habite
tous, dès lors que nous sommes sujets à (de) la
parole.
Expérience
passionnante, bien sûr, autant que peu originale (car il
existe une tradition du roman intime comme il existe une
tradition du roman épistolaire) qui m'ouvrit cependant
bien des portes, comme celle du traitement du temps, de l'actualité,
de l'" écriture courante " (au sens que Marguerite
Duras donne à ce mot).
Le
résultat de cette expérience s'appela L'Homme
de cendre, un faux journal intime qui se voulait un vrai roman
dont la durée (du 18 mars ou 18 décembre, soit 9
mois exactement) mimait la renaissance d'un homme miné
par un chagrin d'amour. Par sa structure, il se voulait original,
car il commençait par la fin d'un amour (dont il portait
le deuil plusieurs mois durant) et s'achevait par une rencontre
qui devait être le commencement d'une autre vie.
Plus
notre héros écrit, plus il s'enfonce dans la complication.
Plus
il se pique de vanité (écrire un livre original,
excusez du peu) et plus il tourne en rond !
On
voit que cette complication d'esprit (faire toujours deux choses
à la fois) ne l'a jamais quitté, quoi qu'il en dise,
et qu'il est condamné à écrire des faux
romans (ou des romans qui sonnent faux) et des propositions
critiques qui paraissent de plus en plus fictives.
En
cela, notre héros est vraiment symbolique de son temps
: indécis, flasque, superficiel, romancier trop mental
et intello sans imagination
Imagine-t-on
Malraux, Camus ou Bernanos prisonniers de telles prétentions
formelles ?
D'une
somme égale d'importance nulle.
Que
reste-t-il de L'Homme de cendre ?
Beaucoup
de vent, bien sûr, mais aussi quelques graines, indiscernables
sur l'instant, comme toujours, parce qu'invisibles au regard de
l'" auteur ".
Quand
un livre est fini, on le livre au public, c'est-à-dire
qu'on le brûle, c'est la coutume, pour s'en débarrasser,
parce qu'on étouffe sous les mots depuis bien trop longtemps
!
On
le brûle et parfois, quand le feu est éteint, les
cendres vous rattrapent, oui, certaines se dispersent et d'autres
s'inscrivent en vous, à votre corps défendant, elles
vous brûlent sans mot dire : c'est le début d'un
autre livre.
Je
croyais L'Homme de cendre enterré, avec, comme toujours,
pour moi, un sentiment confus de soulagement et d'insatisfaction.
Eh
bien non !
Même
dispersé dans l'air, Simon continuait à parler,
à respirer, à vouloir faire entendre sa voix
Cette
question des origines était beaucoup trop vaste, trop profonde,
trop complexe, pour qu'on la règle en un seul livre.
Il
fallait donc remettre l'ouvrage sur le métier.
Reconnaissons
au moins une qualité à notre héros : il sait
se remettre en question !
Les
livres s'accumulent (il en a déjà publié
cinq), mais il n'est pas plus satisfait de lui qu'à son
premier essai, comme si l'essentiel, pour lui, restait toujours
à écrire.
Trois
ans plus tard, je publiai mon plus gros livre, La Mémoire
engloutie, le plus touffu et le plus ambitieux de
tous ceux que j'avais publiés jusqu'alors.
Plus
question, ici, de retracer la vie d'un homme neuf mois durant,
minutieusement et presque intimement, comme dans L'Homme de
cendre. Non : il s'agissait de suivre tout un parcours, de
la naissance à la mort, en remontant même avant
la naissance du héros (puisque le roman commençait
dans le ventre de sa mère, un soir d'orage et de vendanges,
sur la Côte vaudoise).
Le
fil rouge (car il en fallait un, d'autant que le roman n'était
pas linéaire), c'était celui des premières
fois, entendues comme premières expériences
(le premier pas, la première cigarette, etc.), mais aussi,
au sens freudien du terme, comme Urszene, c'est-à-dire
scène originelle de douleur ou de plaisir
qui sert de modèle au sujet pour le reste de sa vie.
Comme
on le voit, cette première fois est déjà
double !
C'est
à la fois une scène figée dans la mémoire
(une image ou un souvenir) et un principe actif qui modulera toutes
nos expériences à venir.
À
la fois une empreinte et un moule.
À
la fois, à la fois !
Quand
donc apprendra-t-il à parler normalement et simplement,
comme les autres habitants de la planète ?
Pour
notre héros comme pour tous les personnages de Sempé
on dirait que rien n'est simple !
Ce
qui se conçoit clairement ne s'énonce-t-il pas simplement
?
Le
héros de La Mémoire engloutie portait le
même prénom que celui de L'Homme de cendre
: Simon.
Pour
la première fois, il était même doté
d'un nom propre (Morteau), ce qui, pour moi qui n'arrivais
jamais à nommer les personnages que j'inventais, était
une vraie révolution. La preuve aussi, peut-être,
que j'entrais de plain-pied, pour la première fois, dans
le domaine de la fiction pure.
Quand
il m'arrive d'y repenser, près d'un siècle plus
tard, je crois que La Mémoire engloutie a été
mon premier roman, le premier texte que j'aie écrit réellement
au singulier, sans volonté démonstrative,
ni béquille théorique (hormis la vulgate freudienne),
le premier texte, aussi, où j'aie tenté d'écouter
jusqu'au bout une voix singulière, de me laisser guider
par elle, surprendre et dérouter, plus souvent qu'à
mon tour.
Voix
singulière et singulièrement nombreuse, car dès
qu'on lâche la bride à l'imagination (c'est-à-dire
à la langue), les voix et les visages se multiplient, les
personnages abondent, on ne sait plus où donner de la plume.
D'où
l'impression de foisonnement que donne le livre, de discontinuité
et de désordre apparent, et qui a dérouté
plus d'un critique : " où l'auteur veut-il en venir
? ", " que cherche-t-il vraiment à raconter ?
", etc.
Quoi
de plus suisse (au sens zieglerien du terme) que ce goût
de l'autoflagellation ?
Et
ce dénigrement de la critique !
Si
personne ne comprend notre auteur, c'est bien sûr de la
faute des autres, les lecteurs ignorants, les critiques paresseux,
les universitaires reclus dans leur tour d'ivoire : vieille ritournelle
en vérité !
Et
notre auteur, ici, fait semblant d'oublier Kundera : " Quant
aux critiques en général, il n'y a rien de pire,
croyez-moi, que de se heurter à leur silence ! "
Publié
en septembre 90, La Mémoire engloutie, roman de
toutes les naissances, a coïncidé, à quelques
semaines près, avec la naissance de ma fille Sarah
mais c'est sans doute une autre histoire.
Deux
ans plus tard, je devenais aveugle.
Enfermé
dans une vraie chambre noire, mon baladeur sur les oreilles,
je rêvais d'un roman qui devait me sauver ou du moins
me guider, pas à pas, vers la lumière du jour qui
m'était refusée.
C'est
là que j'entrepris Le Voyage en hiver, récit
d'un jeune homme qui, en même temps qu'il découvre
la vérité de sa naissance, invente sa propre liberté.
Roman de facture classique, marqué par le silence de cette
chambre noire que j'avais si longtemps appelée de mes vux
et par la musique de Schubert (la Winterreise surtout)
qui m'avait tenu compagnie dans l'ombre de ma cellule.
Roman
qui, à nouveau, osait dire je.
Je,
tu, elle ou il
La
tête nous tourne, à la fin, avec tous ces pronoms
fictifs !
Il
faudrait tout de même savoir qui parle, saperlipopette
!
Le
lecteur ou l'auteur, les personnages ou les critiques des livres
? Lalangue ? L'écriture ?
L'idéologie
?
Et
si, justement, la littérature commençait à
partir du moment où celui qui écrit ne sait plus
à qui il écrit (pas d'adresse arrêtée),
ni au nom de qui il écrit ?
Encore
un sophisme !
Celui
qui parle, comme celui qui écrit, est obligé de
signer ce qu'il dit : c'est la condition même de
sa parole, ici et maintenant.
Cela
fonctionne pour la parole, peut-être, mais pas pour l'écriture
!
Pour
écrire vraiment (vous le sauriez si vous aviez véritablement
lu ce texte), il faut apprendre à perdre.
Ses
théories, d'abord, ses certitudes et ses idées "
profondes ", ses intuitions " géniales "
et même ses mots.
Voilà
le démon théorique qui reprend notre héros
!
C'est
sans espoir.
Personne
ne peut plus rien pour lui
Et
cette manie d'avoir toujours le dernier mot !
Le
dernier mot ?
Évidemment
je vous le laisse.
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