Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06945.jsonl.gz/762

Dans l'agrégation de lettres dont j'ai passé les épreuves orales en juin, il y en avait une qui devait porter sur ma thèse de doctorat – et la question posée par le jury m'a étonné, n'ayant pas grand-chose à voir avec le contenu de mon travail. J'ai été déstabilisé, mais cela ne m'a pas empêché d'être admis, grâce à la réussite d'une dissertation sur les contes de fées de Charles Perrault et Mme d'Aulnoy.
Je m'étais pourtant sérieusement préparé, à cette question sur ma recherche, car j'avais lu qu'il fallait montrer qu'on se tenait au courant des travaux scientifiques sur son sujet, et comme j'ai traité la dimension mythologique du romantisme, j'ai lu plusieurs articles et ouvrages spécialisés sur la question, notamment l'excellent Légendaire du dix-neuvième siècle de Claude Millet, professeuse à l'université de Paris – je crois.
Excellent, mais curieux, à certains égards. Notamment à celui de Charles Nodier, l'écrivain romantique d'origine comtoise, sur lequel l'autrice m'a appris qu'il avait élaboré une théorie des Êtres Compréhensifs poursuivant l'échelle des êtres au-delà du sensible – au-dessus de l'être humain. Appartenaient à cette espèce les anges, les fées, les elfes, les lutins dont parlait Nodier dans ses contes, et la vérité est que cette théorie a des rapports avec plusieurs auteurs célèbres et ce qu'ils ont dit dans leurs œuvres, à cette époque et postérieurement.
D'abord, évidemment, Victor Hugo, qui dans Les Contemplations exprime la même idée, ce qui n'a rien d'étonnant: il était très proche de Nodier, avec qui il partageait une origine comtoise commune. Ensuite, Guy de Maupassant qui, dans Le Horla, met aux prises un de ces êtres avec un Normand ordinaire – mais le montre plus vampire qu'ange, et peu compréhensif, plutôt égoïste: cela prépare le fantastique à fond démoniaque de H. P. Lovecraft, de Gustave Le Rouge et de Maurice Magre. Enfin, avec ses Grands Transparents, André Breton a eu clairement le même genre d'idées. Son camarade André Pieyre de Mandiargues les a mis en scène, ainsi que le singulier Henri Michaux, de façon très parlante. Nodier, d'ailleurs comme Hugo, était encore dans l'optimisme et l'angélisme médiévaux, relativement au monde invisible; leurs successeurs ont clairement dérivé vers le satanisme, même si Breton a aussi célébré l'ange de la Liberté, tel que Hugo l'avait conçu.
Ce qui m'a surtout étonné, toutefois, est que Claude Millet affirme que la théorie est évidemment totalement fausse – impossible à prendre au sérieux: elle a réellement mis les deux adverbes côte à côte, ce qui n'est pas du très bon français, alors que le reste du temps l'autrice essaie de montrer son style élégant. Mais cela ne marche pas toujours, car elle commet des fautes, de langue ou de goût – comme ci-dessus. L'étrangeté de cette maladresse trahit peut-être l'absurdité de la pensée qu'elle exprime, car personne ne peut savoir si ces Êtres Compréhensifs du génial Charles Nodier sont effectivement impossibles, et il faut quand même montrer du respect, face aux génies du temps passé, quand on est un professeur – quand on n'est, si j'ose dire, que cela. Les poètes et écrivains du panthéon littéraire sont des prodiges d'invention et d'imagination, et ils nous guident vers des mystères que la science banale ne peut sonder de la même façon.
Toutefois, je sais gré à Claude Millet de m'avoir appris cela, sur Nodier, que de toute manière j'aimais beaucoup, estimant qu'il était l'un des rares écrivains français à avoir donné corps d'une façon convaincante à des êtres fantastiques. Beaucoup de critiques attachent tellement d'importance à leurs opinions personnelles que, dans un respect paradoxal pour les grands noms du panthéon littéraire français, ils tendent à masquer les vraies idées, les vraies croyances de ceux-ci, et à les ramener vers leur propre philosophie banale marquée au coin du matérialisme vulgaire – c'est à dire à mentir pour les rendre plus sympathiques. Claude Millet a au moins été parfaitement honnête, et bien renseignée, même si elle n'évoque pas suffisamment les auteurs francophones non français – même si sa démarche est trop liée à la France politique: j'y reviendrai.