Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07224.jsonl.gz/54

21/08/2014
Suite à ma lecture d'un ouvrage (très touffu) d'introduction à la philosophie analytique de l'art du philosophe Karlheinz Lüdeking, et suite à la lecture du constat de l'auteur que la philosophie n'est pas parvenue à définir ce qu'est une œuvre d'art, je me suis demandé s'il n'était tout de même pas possible de proposer une définition minimale (mais fonctionnelle) de l’œuvre d'art. Voilà le modeste résultat de ma tentative que je publie pour la discussion.
Tout l'intérêt (et toute la difficulté) de définir ce qu'est une œuvre d'art réside, depuis l'invention du ready-made en 1917 par Duchamp et sa fameuse Fontaine, dans la détermination de ce qui différencie une œuvre d'art de n'importe quoi d'autre. Puisque tout objet, puisque n'importe quoi, peut potentiellement servir de matériel artistique, et potentiellement devenir (= être considéré comme) une œuvre d'art, il s'agit de trouver les conditions nécessaires et suffisantes permettant de différencier l’urinoir des toilettes publiques de celui de Marcel Duchamp.
Certes, on pourrait abandonner l'idée qu'il y a une différence entre une œuvre d'art et n'importe quelle chose de notre vie courante, mais alors il semble étrange que l'on attache autant d'importance à l'art et aux artistes. Si tout est une œuvre d'art, alors tout le monde peut être considéré comme un artiste et n'importe quoi peut être exposé au hasard dans les musées.
Une autre piste possible consiste à considérer comme je le disais plus haut que toute chose est potentiellement une œuvre d'art, mais que l'artiste est celui qui sait exploiter (mettre en valeur) le potentiel artistique de chaque chose à travers son talent et sa réflexion. C'est cette piste qu'il convient de développer je pense.
On pourrait aussi imaginer qu'il convient d'envisager une définition de l’œuvre d'art par domaine artistique (une définition pour la musique, une définition pour le théâtre, une définition pour les arts plastiques, etc.). De même, on pourrait supposer qu'il y a une définition de l’œuvre d'art par époque (la définition de l’œuvre d'art serait alors contextuelle et relativiste). Ces deux possibilités sont à mon sens erronées, car il est possible d'induire une définition à partir de l'ensemble des époques et des domaines artistiques qui soit toujours valable (et donc universelle), comme nous le verrons par la suite.
Enfin, on pourrait décider de se simplifier la vie en affirmant que ce qui est une œuvre d'art est simplement ce que les experts (critiques, professeurs, institutions, musées, etc.) en art ou le public/le marché considèrent comme étant une œuvre d'art. Mais cette définition est fausse, car on peut fort bien imaginer le cas d'un faussaire ramassant une brique sur le sol et l'amenant devant un public crédule ou un expert bourré et leur faisant croire que cette brique est une œuvre d'art, sans avoir par ailleurs le moins du monde réfléchi à pourquoi cette brique pourrait être une œuvre d'art. Ce qui différencie ici la Fontaine de cette brique, c'est que Duchamp posait une interrogation, une réflexion conceptuelle, sur la nature de l’œuvre d'art, lorsqu'il souhaita exposer son urinoir. Au contraire, le faussaire n'a pas d'interrogation ou de réflexion, pas de question à proposer, pas de norme à bouleverser, pas de performance à présenter, il se contente de prendre n’importe quoi et de décréter que c'est une œuvre d'art devant des individus crédules ou mentalement dérangés. Voilà pourquoi on ne peut considérer qu'une institution (un expert) ou un public (le marché) peut déterminer ce qu'est une œuvre d'art.
Compte tenu de ce qui précède, voilà la définition de l’œuvre d'art à laquelle je suis parvenue.
X (= quelque chose) peut être considéré comme une œuvre d'art si :
Première condition : x est un artefact (= une création humaine).
Seconde condition : x est intentionnellement exposé dans un espace d'exposition quelconque.
Troisième condition : x figure intentionnellement y ; où y peut être un élément matériel ou physique, un récit, un concept, une réflexion, une conceptualisation d'émotions.
La première condition implique qu'un caillou exposé naturellement (et non par une main humaine) en haut d'une montagne ne peut être considéré comme une œuvre d'art. La troisième condition implique qu'un caillou posé en haut d'une montagne par une main humaine sans autre modalités n'est pas une oeuvre d'art. L'acte d'exposer le caillou et de justifier cette exposition d'une façon ou d'une autre, par une réflexion expliquant ce que l'acte d'exposer ce caillou en haut d'une montagne figure conceptuellement, est l'acte artistique qui transforme l'exposition du caillou de simple objet à une œuvre d'art.
La troisième condition étend le concept de figuration (de représentation). L'art conceptuel (et l'art contemporain) ne s'oppose pas à quelque chose comme l'art figuratif, car l'art conceptuel figure lui-aussi. Certes, l'art conceptuel ne figure pas des arbres, des paysages, ou des scènes mythologiques, mais il figure des concepts, des réflexions, des conceptualisations d'émotions.
La seconde condition implique que si Duchamp avait enfermé son urinoir dans une grosse malle fermée à double tours, qu'il l'avait remplie de cailloux, et enfin jetée dans les profondeurs d'un océan, alors cet urinoir n'aurait pas pu être considéré comme une oeuvre d'art.
Je pense qu'à partir de ma définition on peut distinguer ce qu'est une œuvre d'art et ce qui ne l'est pas. C'est pourquoi je considère que ma définition est valable. En outre, elle fonctionne pour tous les domaines artistiques. Un concerto est un artefact, exposé dans une salle de concert, et figurant une conceptualisation d'émotions ou un récit ; un roman est un artefact, exposé dans une librairie, et figurant une conceptualisation d'émotions, une réflexion, et un récit ; un tableau est un artefact, exposé dans un musée, et figurant un élément physique, ou un concept ; une installation ou un happening est un artefact, exposé quelque part (musée, rue, salle de spectacle, etc.), et figurant un concept, une réflexion ; etc.
Un dernier élément à aborder réside dans les critères d'évaluation d'une œuvre d'art. Il y a en effet selon moi de bonnes et de mauvaises œuvres d'art, et toute une gamme graduelle d'évaluation entre ces bonnes et ces mauvaises œuvres d'art. Et c'est pourquoi, l'activité de critique d'art a une valeur et n'est pas qu'une activité subjective ou littéraire. Pour le moment, je me contenterais de proposer deux critères d'évaluation d'une œuvre d'art. Premièrement, le critère d'originalité et d'innovation. Deuxièmement, le critère de cohérence et de rigueur.
La Fontaine était une bonne œuvre d'art, car elle était innovante/originale (puisqu'elle remettait en question les normes en vigueur dans le monde de l'art) et car elle était fondée sur une réflexion cohérente/rigoureuse sur la nature d'une œuvre d'art. Cependant, exposer une poubelle de nos jours dans un musée est (sans apport réflexif et conceptuel supplémentaire) une mauvaise œuvre d'art, car ce n'est pas innovant ou original (le ready-made ayant été intégré par le monde de l'art). Néanmoins, la poubelle doit être considéré comme une œuvre d'art puisqu'elle respecte les critères d'artefactibilité, d'exposition, et de figuration.
Une mauvaise œuvre d'art pourrait aussi être une œuvre consistant en une crotte de chien posée sans autre au milieu d'une salle d'exposition pour représenter le capitalisme sans aucune autre explication, car cette œuvre d'art ne serait pas cohérente ou rigoureuse dans son argumentation/réflexion conceptuelle.