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On vient de frapper au carreau (trois coups péremptoires), elle a tourné la tête : une femme se tient de l'autre côté, faisant des grimaces pour attirer son attention et sa pitié sur le gosse qu'elle tient par la main et qui dévisage l'étrangère d'un air indifférent, et elle, l'étrangère, elle se dit que cette grimace pourrait tout aussi bien s'interpréter comme une marque de mépris ou d'hostilité, ou des deux à la fois. Qu'est-ce qu'elle attend donc derrière cette baie vitrée impossible à ouvrir, qu'ils sortent du restaurant pour lui donner de l'argent ? Elle sent monter en elle une sorte de haine pour cette femme et son gamin, peut-être parce qu'ils sont assez bien mis pour des mendiants. Elle a détourné la tête, pour faire comme si elle n'avait rien remarqué de leur manège, comme si elle avait tout à fait oublié leur présence derrière la vitre, elle fait semblant d'écouter ce qu'il lui dit (comme à son habitude il parle et ne remarque rien), mais elle continue à penser à cette femme qui mendie, en espérant que la silhouette plantée à quelques dizaines de centimètres de leur table de leurs assiettes va s'éloigner enfin, disparaître, pendant qu'elle regarde ostensiblement du côté opposé où elle voit un jeune homme s'affairer dans l'arrière-cour du restaurant (sur son tablier un personnage de bande dessinée tient un livre de cuisine d'une main et de l'autre une cuillère à sauce, elle peut lire la légende d'ici : « THE JOY OF COOKING ».)
Elle lui fait remarquer qu'il n'y a plus de mouches, elle dit cela pour dire quelque chose parce qu'il s'est arrêté de parler, c'est comme si elle avait peur que ce silence entre eux, ce silence visible, n'encourage la mendiante à frapper encore une fois au carreau. Pendant le déjeuner ils avaient vu le patron pulvériser longuement de l'insecticide sur les vitres. Un peu plus tard (ils en étaient au café), un garçon avait fait tomber leurs cadavres poisseux à grands coups de torchon, et elle s'était demandé combien de temps il faudrait pour qu'elles (ou plutôt leurs semblables) reviennent se jeter contre les vitres en zonzonnant comme si elles n'avaient rien appris. Ils voulaient dîner ailleurs, ils ont cherché un restaurant où manger du poisson grillé en regardant la mer, mais voilà qu'ils se retrouvent au même endroit parce que le seul autre restaurant possible ici n'est qu'une cafétéria aux murs nus, à l'éclairage triste, avec des tables recouvertes de toile cirée, et où l'on a l'impression d'être enfermé à cause des rideaux tirés devant les fenêtres, de longs pans de tissu roses et bleus descendant jusqu'au sol, autant revenir ici d'où, certes, on ne voit pas la mer, mais au moins peut-on la deviner de l'autre côté de la rue. De temps en temps une gerbe d'écume noirâtre jaillit au-dessus du parapet, ce qui l'avait intriguée pendant tout le déjeuner, comme s'il y avait eu là, enchaînée derrière le mur, une bête hargneuse, mythologique, crachant à intervalles réguliers un sang anthracite.
Il joue avec sa boîte d'allumettes, sa main tremble, elle détourne les yeux et jette son regard, vite, n'importe où, vers ce magasin de meubles qui fait le coin de la rue, par exemple, où des couples marchent à petits pas sous la lumière des néons. Elle les voit très bien, ils paraissent indécis, allant d'un meuble à l'autre. À l'entrée de la ville, quand on vient de l'ouest, on traverse des quartiers en construction, et au premier abord cette ville lui avait paru dure, seulement du béton et de la poussière, et les reflets éblouissants du soleil tremblant sur la carrosserie des voitures. En voyant tous ces immeubles en construction elle avait imaginé les jeunes mariés qui viendraient s'y installer, les préparatifs de la noce et la chambre à coucher complète qu'ils allaient commander : le lit, les tables de chevet, la coiffeuse, l'armoire et la commode, le tout assorti, pas moyen d'acheter l'un sans acheter tous les autres, et maintenant, de l'autre côté de la rue, elle voyait justement l'un de ces couples hésiter devant des meubles aux allures de tombeaux.
Depuis un moment déjà l'ennui a commencé à monter entre eux, un ennui que renforcent l'austérité du cadre et l'absence d'alcool. Ils sont fatigués, malgré la sieste qu'ils ont faite après le déjeuner à cause de la chaleur. L'hôtel a été construit à l'époque coloniale, il est maintenant très sale et décrépit, mais ils l'ont choisi de préférence à celui qu'on leur avait recommandé comme le seul hôtel correct de la ville, parce qu'ils ont une prédilection pour les hôtels délabrés (personne ne veut les comprendre quand ils essaient d'expliquer, comme à des sourds, ce que de tels endroits peuvent avoir de bouleversant). Les chambres donnent sur une place ombragée de grands arbres au feuillage épais, sombre et luisant, sous lesquels sont garées des voitures serrées les unes contre les autres comme des chèvres qui chercheraient l'ombre. Entre les voitures on a installé des tables et des chaises, des hommes y fument le narghileh en sirotant leur verre de thé. De l'autre côté de la place il y a une mosquée et l'entrée du souk.
Le hall de l'hôtel paraît très vide, il n'y a pas de meubles, les murs nus et le carrelage sans tapis donnent l'impression d'un déménagement imminent. Elle n'aime pas le réceptionniste, il a l'air faux et les cheveux gras, il a laissé planer des sous-entendus déplaisants en insistant sur le caractère « conjugal » de la chambre (ils avaient demandé la meilleure : une suite pour vingt dinars et sur la porte le chiffre treize). Dans les couloirs flotte une odeur fade d'humidité, cette odeur de vieille serpillière qu'on sent dans les bâtiments administratifs de certains pays ou dans leurs prisons.
Les hauts plafonds lui ont tout de suite rappelé d'autres voyages, d'autres hôtels où ils étaient allés ensemble, en arrivant ici elle s'était dit qu'il n'était pas trop tard mais maintenant elle ne sait plus. Le store de la chambre ne se remonte pas, on a noué ensemble les franges des deux pans du rideau (un tissu bon marché d'un très beau rouge), comme pour signifier une interdiction d'accéder à la galerie qui court, reliant les chambres, juste au-dessus des arbres. Le soleil du matin passe à travers le rideau rouge et inonde cette chambre sordide d'une splendeur de rubis. Dans la seconde pièce une niche creusée dans le mur abrite un miroir qui renvoie la photo collée sur le mur d'en face : un jardin à la française, avec un château. Il est impossible de fermer la porte-fenêtre qui donne sur la galerie. Ils ont mal dormi à cause du vacarme qui montait de la place (de la musique locale, des chansons d'amour en arabe mais l'une en français où il est question de vie en rose et qui lui a donné une bête envie de pleurer). Il y avait sur les draps des taches indéfinissables et familières, si bien qu'il a fallu acheter au souk voisin, en plus des serviettes de toilette dont la chambre est dépourvue, deux coupons de tissu qu'ils ont étendus sur les lits en guise de draps. Dans la salle de bains, un jour éteint filtre à travers la fenêtre encrassée de poussière et de traces de peinture. Au-dessus de l'émail écaillé de la baignoire brille, solitaire, une pomme de douche neuve.
Il fait maintenant tout à fait nuit, le serveur vient d'apporter l'addition. Elle a oublié la mendiante, ce n'est qu'en regardant par la fenêtre qu'elle se souvient d'elle et constate qu'elle est partie. Elle la cherche des yeux, maintenant que tout danger d'être sollicitée s'est évanoui, et elle la repère, là-bas, un peu plus loin avec son gamin, leurs deux silhouettes debout, insistantes, la main tendue près d'une voiture arrêtée.
Elisabeth Horem
Retrouvez une note biographique et les publications de Elisabeth Horem sur nos pages consacrées aux auteurs de Suisse.
Page créée le 10.04.08
Dernière mise à jour le
10.04.08