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En 1841, le fils de paysan Alexandre Seiler, âgé de 22 ans, quitte son village de Blitzingen dans la vallée de Conches et tente sa chance dans le sud de l’Allemagne où il apprend à fabriquer du savon et des bougies. Après une année, il revient en Suisse et devient commerçant. Il va de village en village faire le troc de marchandises. Il fonde finalement une petite fabrique de savon et de bougies à Sion qu’il parvient tout juste à faire tourner. Son frère Joseph, nommé vicaire de Zermatt en 1847, l’encourage à venir dans son village de 400 âmes et à y reprendre une auberge. Les débuts sont difficiles pour les étranges à Zermatt. Ils logent modestement chez le curé, puis dès 1838 à l’auberge Lauber. Alexandre hésite trois longues années avant de plier bagage. La première fois qu’il voit le Cervin, un frisson lui parcourt le dos – un sentiment qui ne la lâchera plus et qui l’incitera à s’installer à Zermatt et à réaliser le rêve du vicaire. Avec l’aide de Joseph et de son deuxième frère Franz, il loue en 1853 l’auberge de docteur Lauber et ne se laisse pas impressionner par le prestigieux hôtel appelé « Mont Cervin » que se dresse vers le ciels quelques mètres plus bas. Le concurrent, Josef Anton Clemenz est un Conseiller d’Etat qui veut arrondir ses fins de mois. Les deux premiers étés à Zermatt sont un succès pour Alexandre – vers la fin de la deuxième année d’exploitation déjà, le 22 novembre 1854, il achète l’auberge, l’agrandit de 6 à 35 lits et la rouvre sous le nom de « Monte Rosa.
A partir de ce moment-là, il n’a pour seule préoccupation que l’hôtellerie et en particulier, assurer le bien-être du client. Toutes les situations auxquelles il est confronté, il les voit dans la perspective de l’hôtelier. En même temps, il croit fermement à sa mission de transforme Zermatt et de faire connaître l’endroit au monde entier. Il sent bien entendu très vite que le plus grand obstacle est de nature psychologique : à l’instar de Johannes Badrutt pour St. Moritz, Alexandre est un étranger pour Zermatt. Les habitants du village pour la plupart extrêmement pauvres, dont il veut améliorer les conditions de vie, adoptent une attitude de rejet pour ne pas dire d’hostilité envers lui. L’esprit de clan est extrême. Chaque vallée considère la vallée voisine comme une terre étrangère. Alexandre se sent malgré tout pousser des ailes et est fermement décidé à les déployer. Le troisième été, il loue la petite pension de montagne « Riffelberg » construite par trois ecclésiastiques. C’est l’auberge la plus haute d’Europe, située à 2582, d’altitude, à deux heurs du village. Elle offre la vue la plus spectaculaire au monde.
La chance sourit au jeune aubergiste, les affaires sont florissantes. La volonté d’Alexandre de persévérer, d’avancer et de réussir se renforce pratiquement jour après jour. L’année 1857 lui réserve une satisfaction toute particulière. Ill parvient à louer l’hôtel concurrent le « Mont Cervin » ainsi que l’auberge à Gletsch, au pied du glacier du Rhône. La même année, il épouse Catherine Cathrein, originaire de Brigue, qui va non seulement mettre au monde 16 enfants, mais jouer aussi un rôle de pilier dans l’entreprise familiale en rapide expansion. Sa nature chaleureuse et aimable compète à merveille l’esprit de pionnier infatigable de son mari.
En 1867, Alexandre achète le “Mont Cervin” et l’agrandit de 68 à 180 lits. Son établissement préféré, le « Monte Rosa » , sera lui aussi agrandi à 110 lits. En 1871, l’hôtel Jungfrau sur l’Eggishorn s’y ajoute, et en 1879, il loue le « Zermatterhof » érigé par la Bourgeoisie. Une année plus tard, il achète l’hôtel des Alpes. Avec le soutien du canton, il fait améliorer la route traversant la vallée et créer des chemins ver le Lac noir et le Mettelhorn. Il achète du terrain à Zermatt, exploite des domaines agricoles, fait l’élevage de bovins et de chevaux – le tout au service de son entreprise hôtelière en pleine croissance. Bien que le transport des clients depuis la vallée jusqu’à Zermatt se fasse toujours à dos de mulet ou dans des calèches ballotantes, le nombre de visiteurs augmente d’année en année. Stimulés par le goût de l’aventure et les événements tumultueux de l’époque, toujours davantage de monde – notamment les lords et les gentlemen anglais, à l’affût des plus hauts sommets – aspirent à découvrir l’univers fascinant des montagnes et à mesurer leurs forces aux défis que leur lance la roche. En 1884, plus d’une décennie avant la construction du train à crémaillère du Gornergrat, le monumental hôtel de luxe Riffelalp construit par Alexandre est inauguré. Il aura fallu de grands sacrifices personnels et une planification minutieuse. Tous les matériaux de construction sont transportés par mulet de Viège jusqu’à une altitude de 2222 mètres, soit en une expédition de 10 heures, puisque le train Viège-Zermatt n’existe pas encore à cette époque. Les attentes d’Alexandre Seiler ne sont pas déçues. A peine construit, l’hôtel doit être agrandi d’une annexe et le nombre de lits augmente de 150 à 200. Après la signature des contrats de bail pour les hôtels Schwarzsee et Gornergrat en 1890, tous les auberges et hôtels de Zermatt – sauf l’hôtel de la Poste – sont sous l’égide d’Alexandre Seiler. Quelque 1000 lits sont à disposition des clients et 600 personnes sont engagées, sans compter les nombreux guides de montagne. Un journal local écrit : « Ill existe deux grands propriétaires fonciers dans le Haute-Valais : les nonnes et Seiler.
Même lorsque les amis ainsi que de nombreux clients de Zermatt érigent un monument en l’honneur d’Alexandre Seiler pour son travail de pionnier dans le tourisme, il n’est tout de même pas accepté dans la Bourgeoisie. Il devra lutter pendant 17 ans pour que le droit de cité lui soit accordé, non sans avoir bataillé avec assiduité et mené une série de procès jusqu’au Tribunal fédéral. Pour le courageux nouveau citoyen, cette « naturalisation » est une question de prestige, mais aussi une nécessité pour continuer à développer son affaire, avant tout pour le droit d’utiliser les forêts, les carrières de pierre et le pâturages au même titre que les bourgeois. Lorsqu’en 1889 il obtient enfin son brevet de bourgeois tant attendu, il est physiquement déjà assez diminué. Entre-temps, le tourisme se développe de tous les cotés. La lumière électrique remplace les lampes à pétrole et la voie de chemin de fer Viège –Zermatt est ouverte. Par une décision singulière du destin, le premier train circulant selon l’horaire officiel en 1891 descendra en plaine la dépouille d’Alexandre Seiler.
En l’espace de 38 ans, la prévoyance, la force et l’endurance de ce fils de paysan visionnaire posent les fondements de l’histoire du succès de Zermatt. Malgré les résistances et les contre-coups, Alexandre Seiler parvient à placer le Valais – un domaine inexploité – sur la scène touristique internationale et à donner un tournant décisif à l’hôtellerie suisse. Inspiré par son frère Joseph, le vicaire, il prend rapidement conscience que le capital ne comprend pas uniquement les marchandises et les matières premières, mais aussi le paysage. Il est l’un des premiers à reconnaître le potentiel touristique des Alpes et le besoin des étrangers de « changer d’air ». L’époque entre 1854 et 1865, pendant laquelle les « quater mille » des Alpes valaisannes sont conquis l’un après l’autre, entre dans l’histoire comme « l’âge d’or de l’alpinisme ». Par la légendaire conquête du Cervin que l’Anglais Edward Whymper réussit le 14 juillet 1865 après sept vains essais, et qui se termine par la chute tragique de quatre des ses compagnons, le nom de Zermatt – et aussi celui du brillant hôtelier Seiler – fait le tour du monde. Après le décès d’Alexandre, sa veuve Catherine reprend la direction de l’entreprise. En 1895, elle décède à son tour. Leur troisième fils, Alexandre II, reprend la succession.
Après des études de droit à Munich, sa carrière d’avocat à Brigue et son mariage avec la Lucernoise Emeline Willimann, Alexandre II reprend en 1895, à l’âge de 31 ans, la direction de l’entreprise familiale. Talentueux, plein d’initiatives et convaincant comme son père, il rend Zermatt également intéressant pour les « non alpinistes », fonde avec son frère Hermann la société « Seiler Frères » et rachète les parts de ses soeurs. Il contribue de manière importante à introduire la lumière électrique au village, à réaliser l’alimentation en eau et ses canalisations, à fonder l’Office du tourisme et à créer des sentiers pour promeneurs et randonneurs ainsi que des parcs. Le fils du commerçant de bougies compte parmi les tout premiers propriétaires de voiture dans le canton et exerce non seulement une influence considérable dans l’histoire du tourisme au Valais, mais également sur la mentalité des Valaisans. Il remue et secoue ses concitoyens, il les contraint à choisir entre l’isolement traditionnel et l’ouverture au monde.
L’industrie du tourisme est une passe de devenir l’activité principale du canton – et les « enquiquineurs », comme il appelle les éternels nostalgiques, lui empoisonnent la vie en s’opposant aux routes et aux chemins de fer ainsi qu’à une certaine autonomie. Il les esquiver par des ruses juridiques afin de sauvegarder ci et là quelques terrains non construits pour une concession de chemin de fer, comme par exemple le train à crémaillère du Gornergrat. Après sa construction en 1898, il crée le « petit tram rouge » - la ligne de tramway la plus haute du monde, pour amener les clients et leurs bagages de la station de Gornergrat à l’hôtel Riffelalp. D’autres offres intéressantes sont aussi proposées aux clients du « Riffelalp » encore une fois considérablement agrandi : une place de tennis (la plus haute d’Europe) est à disposition ; des pique-niques sont organisés avec possibilité de se baigner dans le lac de Riffel ou le lac Vert, et le télescope installé sur la terrasse de l’hôtel est très apprécié des clients qui souhaitent suivre les aventures des alpinistes à une distance rapprochée. Même les dames parées de chapeaux voilés peuvent se promener tranquillement sur l’ »Invalid Path » ou le « Chemin des philosophes » - qui mène au glacier du Gorner. La vie sociale cultivée, les buffets bondés, le five o’clock tea et les soirées dansantes étincelantes font leur apparition.
En 1908, quatre ans après la construction du nouvel hôtel Victoria, Alexandre II transforme l’entreprise en une société anonyme. En 1909, à l’apogée économique du groupe, il propose plus de 1200 lits, en comptant ceux des établissements loués. Peu après, la pilule est amère lorsque la bourgeoisie de Zermatt ne renouvelle pas les contrats de bail pour les trois exploitations « Zermatterhof », « Riffelberg » et « Gornergrat » et accepte l’offre alléchante des frères Gindraux de Bienne. Cependant, la Première Guerre mondial plonge les frères Gindraux dans la faillite, et le coup dur de jadis s’avère une providence bienveillante. Par ailleurs, l’hôtel Beausite de la masse ne faillite de Gindraux peut être acheté aux enchères à un prix intéressant et ajouté aux hôtels Seiler. En tut cas, Alexandre II conduit avec sûreté les hôtels Seiler à travers les années de crise et de guerre enter 1914 et 1918, en agissant en mouvement perpétuel, sans jamais se lasser ni perdre la vue d’ensemble. L’année de la grande fièvre, en 1918, il transforme le « Victoria » en hôpital d’urgence. Il essaie pour la première fois de lancer un saison d’hiver – il n’existe à cette époque d’une saison d’été -, ce qui ne pourra se réaliser que huit ans après son décès, car les propriétaires de la ligne de chemin de fer Viège – Zermatt mettent du temps pour être convaincus de maintenir l’exploitation ferroviaire durant les mois d’hiver. Alexandre Seiler II n’est pas seulement hôtelier, entrepreneur, meneur des paysans et alpiniste passionné, mais également un homme politique engagé – comme membre du Grand conseil valaisan, et de 1905 à 1920, en tant que conseiller national. Il fonde le mouvement « Pro Sempione » pour stimuler le trafic du Simplon, lance la construction de la route du Grimsel ainsi que de la ligne du Lötschberg et participe à la fondation de l’Office national suisse du tourisme. « Le roi de Zermatt », comme ses clients l’appellent, meurt le 4 mars 1920 à l’âge de 56 ans seulement.
Le plus jeune fils du fondateur de l’hôtel consacre la première moitié de sa vie professionnelle essentiellement à la politique. En 1904, il est nommé président de la Ville de Brigue ; en 1910, membre du Grand conseil Valaisan, puis conseiller d’Etat ; en 1925, conseiller national. Lorsque, après le décès d’Alexandre II, il est confronté à la question de savoir s’il veut continuer à servir l’Etat ou reprendre les affaires familiales, il choisit l’hôtellerie. Son mariage avec Elisabeth Cattani, issue d’une célèbre famille hôtelière d’Engelberg, lui donne 13 enfants. La vision de son frère d’ouvrir le Zermatt enneigé aux sports d’hiver et de développer ainsi de nouveaux créneaux de marché ne lâche plus Hermann. En 1928, une année après que 180 Anglais, mordus de sport, ont passé le réveillon de la Saint Sylvestre à l’hôtel Seiler Victoria, le moment tant attendu est arrivé : la ligne de chemin de fer Viège-Zermatt est exploitée pour la première fois pendant tout l’hiver, et le train du Gornergrat fait enfin monter des trains vers la neige. A partir de la fin des années vingt, la clientèle devient plus international, plus exigeante ; de nombreux clients célèbres des milieux culturels, industriels et politiques viennent à Zermatt. Toujours plus de chambres ont l’eau courante (jusqu-là, seules les suites les plus luxueuses avaient leur propre salle de bain), et le ski devient un phénomène à la mode. Le « Riffelalp » est alors le lieu de rencontre chic de la haute société. Les prix ne semblent jouer aucun rôle. L’établissement préféré des Seiler le « Monte Rosa », parvient à garder sa réputation d’un des hôtels de montagne les plus magnifiques des Alpes. La dévaluation de la livre sterling en 1931 entraîne quelques années de crise qu’il s’agit de surmonte. De nouveaux clients suisses parviennent à être attirés, contribuant à ce que les hôtels Seiler soient maintenus ouvert également durant la Seconde Guerre mondiale. De son frère aîné Joseph, Hermann reprend l’hôtel Glacier du Rhône à Gletsch et de ce fait également la possession du glacier du Rhône qui lui est disputée et plus tard – malgré de curieuses circonstances lors de l’achat – confirmée par le Tribunal fédéral. En 1943, à l’âge de 67 ans, il remit la direction des hôtels zermattois à la troisième génération : à ses neveux Franz et Joseph II, fils d’Alexandre II. Hermann Seiler qui a fortement marqué l’entreprise pendant des décennies, meurt en 1961 à l’âge de 85 ans.
La troisième génération des Seiler entre dans l’entreprise familiale en 1943, au milieu de la Seconde Guerre mondial et en période de crise économique. Joseph II et Franz, fils d’Alexandre II, surmontent dans un premier temps d’énormes difficultés financières, parviennent à assurer l’indépendance du groupe et veillent finalement à un confort moderne dans les hôtels. Avant de s’engager à Zermatt, Joseph II suit la filière hôtelière classique avec des étapes dans des établissements célèbres de Londres à New York en passant par Jérusalem. Il dévient plus tard gérant du buffet de la gare de Bâle – et succombe à l’âge de 52 ans d’une crise cardiaque. En sa qualité de président de la Société suisse des hôteliers, son frère Franz, docteur en droit, s’engage avec ardeur à donner un nouvel essor au tourisme suisse. A l’âge de 46 ans, il atteint le sommet de sa forme et s’efforce avec compétence de conserver la caractère familial des hôtels Seiler, sans toutefois perdre de vue la compétitivité internationale. Par ailleurs, Franz représente un style de vie cultivé. Il intègre son réseau de contacts culturels avec souveraineté dans les Semaines musicales de Zermatt sont il est cofondateur. Une tragédie assombrit le ciel de son optimisme inconditionnel, confirmé par sa sœur, Emeline Zschokke-Seiler, directrice de l’hôtel Riffelalp pendant 40 ans : le 15 février 1961, alors que l’hôtel Riffelalp était encore vide, car il devait être aménagé pour la prochaine saison d’hiver, le majestueux bâtiment principal est détruit par un incendie en 120 minutes. Malgré l’intervention rapide des pompiers de Zermatt sur place, les secours arrivent trop tard. En mars 1963, le village est frappé d’une nouvelle calamité. Une épidémie de typhus éclate, portant – malgré le peu de victimes qui y ont succombé – gravement atteinte à l’image de l’hôtellerie locale comme à tout le tourisme vacancier suisse. Des mesures drastiques sont prises : l’épidémie change la façon de penser. Elle conduit à davantage d’hygiène ainsi qu’à une alimentation en eau et à des denrées alimentaires irréprochables.
En 1981, Roberto Seiler reprend la tête des hôtels Seiler avec son cousin Christian Seiler en tant que délégué du conseil d’administration. Ils entreprennent la rénovation complète et l’extension du Mont Cervin Palace et de l’Hôtel Monte Rosa ainsi que la reconstruction de l’hôtel du Riffelalp.Il y a quelques années les biens fonciers sont vendus au Credit Suisse. Mais en 2012 la famille Seiler rachète la société d’exploitation avec des partenaires et reprend ainsi la direction. Aujourd’hui, la cinquième génération est bien établie à Zermatt: André et Simone Seiler et leur jeune famille (6e génération) dirigent l’hôtel du clan, le Mont Cervin Palace.