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Paul Dupuy et les origines de l'éducation internationale
Par Conrad Hughes, Futur Directeur général
L'Ecole Internationale de Genève est la plus ancienne école internationale en activité continue au monde. Cela nous amène à examiner ce que nous entendons exactement par école internationale. Une école internationale est-elle une école qui propose une scolarisation à des enfants de nationalités différentes ? Est-ce une école qui propose un programme international ? Est-ce une école spécifiquement accréditée en tant qu'école internationale ?
On a beaucoup écrit sur les questions existentielles concernant l'identité des écoles internationales. Je ne vais pas prolonger ce débat ici, mais je dirais que, pour moi, la question importante que toute école se qualifiant d'école internationale devrait se poser est précisément celle-ci : que signifie pour nous être une école internationale ? Que faisons-nous pour être une école internationale ? Le terme devrait moins être une définition technique et qu’un cri de ralliement pour construire en permanence une culture, un programme, une dotation en personnel et une éthique générale qui répondent aux principes les plus fondamentaux de l'internationalisme :
- Reconnaissance de la Déclaration universelle des droits de l'homme
- Enseigner et apprendre à travers plusieurs cultures et nationalités et pas simplement un programme national
- Réflexion critique et action continue pour relever les défis mondiaux, tels que les objectifs de développement durable
- Comprendre spécifiquement les phénomènes internationaux tels que le droit international, le commerce international, la diplomatie et les défis sociologiques et économiques complexes induits par la mondialisation
- Développer la sensibilité interculturelle (la compréhension des différentes cultures et les attitudes nécessaires pour bien naviguer dans la différence culturelle)
Si l'une des principales premières théoriciennes de la sensibilité internationale de l'Ecole Internationale de Genève était la charismatique et franche Marie-Thérèse Maurette, dont les brochures de l'UNESCO sur l'éducation internationale parlent de l'importance d'une éducation pour la paix et de l'apprentissage de plusieurs langues, la personne qui a mis la théorie en pratique plus manifestement était son père, Paul Dupuy.
Dupuy a enseigné à l'Ecole normale supérieure en France et avait une formation académique extraordinaire en géographie, histoire et mathématiques. Étonnamment, à presque 70 ans, il sort de sa retraite pour enseigner à l'École internationale de Genève.
Les archives de lui parlent d'une certaine austérité, et les photographies en noir et blanc montrent un visage maigre et dur d'où deux yeux ardents et intenses vous fixent. Le portrait saisissant de Dupuy rend presque impossible d'imaginer quelqu'un qui n'aurait pas eu une forte personnalité. Lors de mon récent entretien avec Erik Thorbecke, ancien élève de l'Ecolint et économiste très accompli, il a mentionné comment Dupuy se pavanait sur le terrain de l'école avec un cahier dans lequel il notait constamment des idées. L'anecdote en dit long sur le tempérament de l'homme.
Dupuy était célèbre pour ses leçons de géographie. Il est important de rappeler qu'après la guerre franco-prussienne de 1870 et la Première Guerre mondiale, l'étude de la géographie a été un vecteur important d’un nationalisme militaire et impérialiste dans toute l'Europe. Dupuy a renversé la tendance en faisant apprendre aux élèves la géographie internationale. Au mur de sa classe, il avait une carte du monde dessinée du point de vue du pôle Nord, pour rappeler aux élèves du début des années 1930 que les questions de localisation, de centralité et de position étaient relatives et politiques. Il a fait découvrir aux élèves les îles du Pacifique et les côtes, éloignées des leçons habituelles qu'ils recevraient dans d'autres écoles sur la géopolitique européenne.
Photo de Paul Dupuy dans sa classe de « Culture internationale », Ecole Internationale de Genève, 1934.
Il existe également des archives de Dupuy critiquant publiquement le colonialisme et commentant l'absurdité des efforts visant à acculturer les citoyens des pays africains, asiatiques et américains pour en faire des sujets coloniaux de seconde classe. Dupuy, comme de nombreux normaliens, était à l'époque un dreyfusard convaincu, déplorant les sentiments antisémites à l'œuvre et le manque d'équité qui déformait l'affaire Dreyfus. Il était clairement non seulement une personne de principe mais bien en avance sur son temps et n'avait pas peur de le montrer. Cela déconstruit l'argument paresseux selon lequel les générations passées étaient généralement plus ouvertes aux violations des droits de l'homme parce que c'était une norme acceptée : des personnes comme Dupuy existaient et n'avaient pas peur d'être ouvertement critiques. En effet, ce sont souvent quelques-uns et quelques-unes, et non le grand nombre, qui s'opposent aux injustices.
Environ 30 ans plus tard, le cours de sciences humaines internationales que Dupuy avait créé à l'Ecole internationale de Genève a été emmené dans le triangle universitaire londonien par Robert Leach, inventeur du système Model United Nations (les exercices de simulation des Nations Unies). Il s'agissait de faire reconnaître le cours comme un A-Level (pour Advanced Level Qualifications). En fin de compte, cela conduira à un groupe d'écoles et d'éducateurs se réunissant pour créer le Baccalauréat International. La graine que Dupuy avait semée allait devenir une force internationale dans le monde entier, ce qu'est aujourd'hui le Baccalauréat International.
Dupuy nous rappelle une leçon importante : la marque d'une école internationale réside dans les perspectives critiques que vous adoptez - et que vous laissez s'épanouir - et les actions que vous menez en classe pour valoriser activement une approche internationale. Pour nous tous et toutes qui travaillons dans des écoles internationales, rappelons-nous Paul Dupuy et le travail qu'il a accompli il y a près de 100 ans pour promouvoir la sensibilité internationale : ce n'est pas quelque chose qui arrivera d’elle-même ou dont on peut s'attendre à ce qu'elle émerge spontanément d'un programme; elle se développe à travers des interactions pédagogiques intentionnelles et des actions concrètes.
Note
Certaines des informations contenues dans cet article proviennent d'un excellent colloque intitulé « Colloque sur les origines de l'éducation internationale et sur la naissance de l'Ecole internationale de Genève » qui s'est tenu les 1er et 2 avril 2023 et organisé par Alejandro Rodriguez-Giovo, archiviste de l'Ecolint. Je suis particulièrement redevable à Roland Carrupt pour son excellente présentation sur Dupuy.