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Diplômée d'une université ukrainienne, Maryna Shevchuk a enseigné un an dans son pays avant de venir continuer ses études en France. Elle enseigne aujourd'hui l'ukrainien à ses compatriotes scolarisés au Cycle d'orientation ou à l'ACCES II.
Maryna Shevchuk, on peut imaginer que les Ukrainiens réfugiés à Genève sont contents de pouvoir parler leur langue avec l'une de leur enseignante…
Certainement… mais les choses ne sont pas aussi simples que cela! En Ukraine, on parle plusieurs langues, selon les régions. Il existe ainsi un dialecte à mi-chemin entre le russe et l'ukrainien, qui s'appelle le sourjik. Par ailleurs, dans l'est de l'Ukraine, beaucoup de gens parlent le russe à la maison. L’enseignement des disciplines dans la langue ukrainienne est obligatoire depuis quelques années dans tous les établissements publics, mais la loi n’est pas toujours respectée. Au début de l’année scolaire, 80 % de mes élèves me répondaient en russe. C’était bizarre pour moi, qui viens d’une région du centre de l’Ukraine où le russe est peu utilisé!
Comment avez-vous géré cela?
Dès le début, j'ai laissé aux élèves russophones la possibilité de s'exprimer en russe. Deux trimestres plus tard, je constate une dynamique assez positive. Plusieurs dizaines d’entre eux se mettent à me répondre en ukrainien. Ils ont un vocabulaire assez riche et ils écrivent bien. Cela donne à mon enseignement une tournure toute particulière et j’avoue rentrer à la maison avec un grand sourire accroché à mon visage.
Vous avez le sentiment de répondre à un besoin?
Absolument! Et ce d'autant plus que, pour des raisons politiques, beaucoup de familles ont décidé de ne plus parler russe. C’est un changement énorme de passer d'une langue à l'autre à la maison. Les plus petits sont souvent particulièrement déstabilisés. Une de mes collègues qui fait des évaluations en langue d’origine à l’école primaire pour évaluer les compétences scolaires des élèves raconte que les enfants demandent souvent s’ils ont le droit de parler en russe. Elle leur répond évidemment que c’est égal, que c’est comme ils préfèrent.
Votre excellent bilinguisme vous aide-t-il à les accompagner dans l'apprentissage du français?
J'ai d'abord dû expliquer à ces enfants pourquoi il était important pour eux de parler leur langue maternelle. C'est maintenant acquis pour eux. Depuis lors, je n’arrête pas de leur expliquer l’importance pour eux d'apprendre aussi le français, une langue supplémentaire qui leur permettra de se sentir bien ici. Je peux aussi sensibiliser mes collègues enseignants francophones aux principales difficultés rencontrées par les Ukrainiens dans l'apprentissage de cette nouvelle langue et de ce nouvel alphabet, s’ils n’ont pas encore appris l’anglais.
Quelles sont-elles?
Elles sont de plusieurs ordres. Du point de vue lexical, les Ukrainiens font facilement la confusion entre les adjectifs et les adverbes. Ils vont par exemple avoir du mal à différencier long et longtemps, rapide et rapidement, dangereux et dangereusement… Du point de vue orthographique, ils ont du mal avec les accents qui n'existent ni en russe ni en ukrainien et avec les lettres muettes, car nous prononçons toutes les lettres que nous écrivons. L'ukrainien est une langue avec trois genres (masculin, féminin et neutre) et des déclinaisons, comme le latin et l'allemand. Nos sept cas (nominatif, génitif, datif, accusatif, instrumental, locatif, vocatif) permettent plus de combinaisons dans l'ordre des mots pour une même phrase. On peut dire "je t'aime", mais aussi "Te j'aime" ou "j'aime te". Enfin, les slaves n'utilisent pas de sons nasaux comme on en a dans les mots "croissant" ou "bien", qui deviennent des "kroassanne" et "bienne".
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article de l'édition du 9 mai 2023