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Il y a des mots comme ça, ils nous renvoient aux règles, qui elles ramènent à la loi, qui se fonde sur des valeurs. Ainsi en va-t-il de « transactions sociales ». Cette notion indique en effet la mise en œuvre de « négociations »[1] (pouvant être à peine perceptibles), et donc l’existence de conflits (pouvant être peu manifestes), qui réclament une création ou un ajustement de règles, afin de vivre ensemble plus favorablement et conformément à une loi principielle[2].
Jeanne, qui est à 6 ans plutôt raisonnable et apparemment soucieuse de ne pas trop se faire remarquer des éducatrices (peut-être pour ne pas avoir à y être confrontée directement), est dès lors dépeinte et pensée comme discrète et fort adaptée aux règles de fonctionnement de la crèche-garderie. Elle illustrerait, s’il le fallait, ce mot de Michel de Montaigne : « Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même. »[3] Des problèmes survinrent toutefois lorsqu’elle entreprit d’être un renfort à l’activité pédago-éducative des adultes, et tenta de réguler le comportement de ses camarades également. Au vestiaire, elle rappelait à l’ordre les enfants qui ne rangeaient pas leurs chaussures convenablement, et elle les pressait jusqu’à ce qu’ils s’exécutent. Au moment de l’accueil, elle enjoignait les distraits d’être attentifs, se tenant face à eux en leur demandant avec autorité de la regarder dans les yeux lorsqu’elle leur parlait. Cette administration croissante de leurs conduites par l’une de leurs pairs excéda rapidement plusieurs enfants, qui firent part verbalement de leur mécontentement à Jeanne, puis la bousculèrent ou la frappèrent. Ce qui compliqua notre travail habituel de gestion des conflits entre enfants, c’est que Jeanne, bien qu’adoptant une conduite irrecevable en l’occurrence, n’enfreignait en soi aucune règle, au contraire, puisqu’elle s’efforçait tout entière de les faire respecter. Bien sûr, nous reprîmes avec l’ensemble du groupe le principe de la séparation des rôles et des responsabilités entre enfants et adultes, ainsi que celui de la résolution des désaccords ou des litiges hors violence verbale ou physique. Mais nous voulûmes aussi réfléchir aux règles que nous avions produites, et nous décidâmes de le faire avec les enfants. Nous assistâmes au phénomène connu, toujours désarçonnant lorsqu’on y est directement confrontées, d’enfants regorgeant d’idées de contrôle et de restriction de leur propre activité ; mais les jours durant lesquels nous avons travaillé avec eux sur cette question (par séquences de 30 minutes), ont surtout permis de partager le constat que chacun×e avait une vision différente de ce qui est important ou non dans une règle. La question (complexe, nous en étions conscientes) a ainsi été posée aux enfants : « Comment faire pour que chacun×e puisse garder son point de vue et sa manière d’être, tout en respectant les autres ? » Thimotée proposa de ne plus se regarder dans les yeux et de ne plus se parler, comme cela, il n’y aurait plus de disputes. Christophe dit que ce ne serait pas drôle, qu’il aimait bien jouer avec les copains. Hélène se demanda pourquoi tout le monde n’obéissait pas aux éducatrices ? Appollonie répondit que les enfants ne font pas toujours exprès de ne pas obéir. Bref, on modifia la question : « A quoi servent les règles ? » Thimotée avoua que ne pas ranger l’une de ses chaussures, au vestiaire, « c’est faire un peu comme à la maison, et je suis alors content quand même de venir à la garderie ». Appollonie confia qu’elle aimait beaucoup le moment de l’accueil, « parce qu’on peut rigoler un peu avec les copines et, en même temps, on est un peu sages et on apprend des choses ». On voyait la création par les enfants d’espaces médians, ni complètement blancs (respect total de la règle), ni complètement noirs (non-respect total de la règle), des tentatives en somme de trouver, de concilier le général et le particulier, la règle permanente et la réalité temporaire. Nous avons compris que les enfants ne sont, la plupart du temps, probablement pas ignorants des règles ou incapables de les respecter, mais qu’en réalité ils transigent sans cesse avec elles, et que ces transactions sont ce qui leur permet de « bien vivre » à la crèche « malgré tout ». Ils n’accordent pas à la règle une valeur et une priorité absolues par rapport à ce qu’ils sont en train de vivre, et bien qu’en tenant compte, ils pondèrent ce respect de la règle avec d’autres impératifs, tout aussi fondamentaux selon leurs propres estimations. Nous avons alors cherché une règle qui permettrait de réfléchir à l’application des règles en prenant en considération les besoins et les désirs des personnes. Nous sommes arrivé×e×s à l’idée que « chacun×e a le droit de dire ce qu’il/elle pense d’une règle, le droit de comprendre pourquoi il/elle doit la respecter, et le droit de ne pas la respecter si cela ne fait de tort à personne. »
Nous ne savons pas exactement dans quoi nous nous lançons, mais nous avons décidé de mettre cela en œuvre durant un mois avec ce groupe d’enfants. Nous donnerons le meilleur de nous-mêmes pour que cela fonctionne, mais nous ne forcerons pas les choses non plus. Le moment venu, nous ferons une évaluation avec les enfants, afin de savoir s’il faut poursuivre, ou non, dans cette voie. Quant à nous, les éducatrices, nous nous sommes prises au jeu. Et dans la salle de colloque, on a affiché cette phrase : « Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser. »[4]
La Rémige
[1] « La négociation est un processus de communication et d’échanges entre au moins deux parties dont l’objet concerne l’organisation d’une relation ou le règlement d’une problématique entre celles-ci.» http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1620
[2] Par exemple, le principe de non-nuisance. Cf. John Stuart Mill (1806 – 1873).
[3] Michel de Montaigne (1533 – 1592).
[4] Paul Valéry (1871 – 1945).