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« Ma philosophie ne m'a rien rapporté, mais elle m'a beaucoup épargné. »
En guise d'introduction du sujet, permettez-moi d'en venir à mes premières amours philosophiques, qui datent, certes, du siècle écoulé. Schopenhauer (né en 1788 à Dantzig, Prusse, décédé à Francfort-sur-le-Main en 1860), le dandy, l’athée, l’aigri mais néanmoins amateur de femmes et de bonne chère, un classique pourtant iconoclaste, reste une référence incontournable en matière d'art oratoire.
L'art de l'insulte en fait naturellement partie. Pour des raisons d'équité, le philosophe romantique méprisait les baratineurs sophistiques qui réussissent à prouver qu'une « hypothèse est une thèse de cheval ». Malgré de grands déboires professionnels (il perdra sa chaire pour manque d’élèves à cause de la renommée des cours de Hegel), il garda toute sa vie son vif esprit critique au point que l'acuité de son regard semble encore nous (trans-)percer.
Au-delà des ses réflexions profondes, fines sur tous les sujets philosophiques possibles, notamment dans Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer érige l’inventaire des procédés oratoires indispensables à ceux qui souhaitent gagner dans tel ou tel débat. Lorsque par exemple, un adversaire persiste à vous dire que vous avez tort, faites-lui remarquer que son lacet de soulier est détaché. Ainsi, vous détournerez la conversation et conséquemment vous ne vous en ferez pas un ennemi. Mais que se passe-t-il quand l’antiphrase, le détournement, la contradiction, le persiflage ont été utilisés, sans succès?
L’Art de toujours avoir raison explicite comment doit fonctionner l’extrema ratio pour conjurer les discutailleurs de tout genre : le sublime Allemand nous incite à recourir en dernier ressort à l’injure pour sauver la face … car "un rebut bougon passionne toujours davantage qu'une idole louée".
A ce stade, posons-nous la question de savoir comment fonctionne aujourd’hui cet ultime stratagème, l’injure, dans la vie publique (salons littéraires suintant de vanité, comités miteux, commissions où la parlote est la règle, communautés de bloggueurs où l'insulte est de mise, journaux d’opinions exprimant les plus plats topoi) ? Assurément, elle se déploie dans le registre familier, en particulier, oral. Par exemple, le non-fumeur taxera le fumeur défendant son droit de fumer d’ « ordurier », lui assénant un « crève, tu pues ! » et lui conseillera – sous forme presque d’impératif – d’« arrêter de faire chier la majorité qui n’en à rien à foutre de fumer». On le voit, si l’insulte n’était pas laconique et directe, elle serait qualifiée de trop pédante, à la manière du ridicule décrit dans les Femmes savantes de Molière. En un mot, la vulgarité jubile sur l’intelligence. Or, selon les propres termes du philosophe misanthrope, une injure bien frappée convoque avant toute chose une exigence stylistique, et par conséquence, une maîtrise du langage.
Si l'injure répond à un art propre, il subsiste néanmoins une dernière question concernant cet expédient oratoire, le dernier auquel recourir. Qui sait, si « tant qu’on se parle encore, on ne se fait pas la guerre » ? En d’autres termes, comment savoir si « tant qu’on se querelle, on reste en contact et qu’au fond, il n'y ait pas forcément la haine » ? Autrement dit, "qui châtie bien, aime bien" peut-il s'appliquer dans le cas de l'insulte (même gratuite et hors-propos)? Cette ultime ambivalence reste difficilement décidable ... Je ne sais si la rhétorique peut être d'un quelconque secours pour expliquer le désir d'occire.
2 aphorismes du grand homme à méditer :
"S'il y avait un Dieu, je n'aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le cœur."
"Si la loi du matérialisme était la vraie loi, tout serait éclairci. Le "pourquoi" du phénomène serait ramené au comment."