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Grand Format
Colette, notre contemporaine
Introduction
Femme multiple, Gabrielle Sidonie Colette (1873-1954) fait l'objet d'un biopic signé Wash Westmoreland, avec Keira Knightley dans le rôle titre. Le film s'intéresse à ses années d'apprentissage, quand Colette cherche à s'affranchir de son mari Willy qui signe les "Claudine" qu'elle écrit. A la fois pionnière de l'autofiction, plus queer que féministe, soucieuse de son image comme une rock star et portant aux animaux une passion très contemporaine, elle apparaît d'une incroyable modernité.
Chapitre 01
L'enfance heureuse avec Sido
"Beauté, joyau tout en or", "Minet chéri" ou "Chef-d'oeuvre". C'est ainsi que Sido, la mère de Gabrielle Sidonie Colette, s'adresse à sa fille chérie, la dernière d'une fratrie de quatre.
L'enfance de celle qui deviendra la deuxième femme élue à l'Académie Goncourt est heureuse, à l'image de son éducation, à la fois libérale et littéraire. Son père Jules-Joseph Colette, saint-cyrien et zouave ayant perdu une jambe lors de la bataille de Melegnano, est un "poète urbain". Sa mère, Sidonie Landoy, qui a connu durant sa jeunesse à Bruxelles le milieu des écrivains et des peintres, est une femme cultivée pour l'époque, laïque et passionnée de nature. Seul interdit dans la famille: les livres pour enfants. C'est ainsi que celle qui s'appelle encore Gabrielle aura lu Labiche à 7 ans et l'essentiel de Balzac à 12.
Toutefois, les relations avec cette mère aimante mais possessive ne sont pas exemptes d'ambivalence. Sido parle souvent de l'air bête de sa fille et préférera s'occuper de la floraison rare d'un cactus plutôt que de lui rendre visite. De son côté, Colette dira à plusieurs reprises que sa mère, décrite comme autoritaire, n'a jamais cru en elle. Ce que dément absolument leur correspondance.
>> A écouter, Gérard Bonel, biographe de Colette, parlant de la relation mère et fille:
La jalousie est peut-être la seule souffrance de la petite Gabrielle. Celle qu'elle éprouve pour son frère, le préféré de Sido, mais aussi celle que Sido lui exprime à son tour, dès qu'elle s'entiche d'un autre adulte.
Sans que ses biographes puissent vraiment l'expliquer, Colette ne sera pas au chevet de sa mère et n'ira pas non plus à son enterrement en 1912.
Mais Colette doit à cette femme qui sait parler aux animaux et aux plantes, son goût quasi fusionnel pour la nature et son sens inné de la liberté. Elle aura également suivi et adopté l'injonction maternelle: "Regarde! Regarde!"
Le temps du souvenir va ériger le personnage de Sido en force vitale et tellurique, comme une source d'inspiration constante. Plusieurs livres lui sont consacrés.
L'enfance de Colette se termine lorsque la famille, ruinée, doit se séparer de la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, dans l'Yonne. Ce n'est que le début d'une longue série de déménagements, en ville ou en campagne. La plupart des lieux où Colette a vécu fera l'objet d'un portrait littéraire, notamment Saint-Tropez dans "La Naissance du jour", un village qu'elle découvre bien avant Brigitte Bardot et qu'elle quittera en raison d'un tourisme trop envahissant.
Chapitre 02
Willy ou le début de l'affranchissement
En 1898, Colette a des tresses qui lui fouettent les reins. "Tu as une chevelure phénoménale" lui lance Henry Gauthier-Villars, dit Willy, critique musical influent et auteur populaire à succès, grâce à son équipe de collaborateurs qui écrit pour lui.
Gabrielle Sidonie Colette l'épouse l'année suivante. Elle a vingt ans, il en a 14 de plus.Henry Gauthier-Vilars dit Willy (1859-1931). [Archives-Zephyr - Leemage/AFP]
On a coutume de faire le procès de Willy, séducteur compulsif, mari tyrannique et usurpateur. Le film de Wash Westmoreland est plus nuancé et montre bien l'interdépendance du couple, combien Willy et Gabrielle - elle ne s'appelle pas encore Colette - ont besoin l'un de l'autre.
Lui, en tant qu'entrepreneur littéraire, repère le talent de sa femme, l'incite à écrire, parfois l'enferme dans sa chambre pour qu'elle travaille plus vite. Il corrige ses manuscrits et lui prodigue quelques conseils avisés, comme celui d'abolir les adjectifs. Surtout, il fait entrer cette provinciale dans les salons littéraires et musicaux parisiens. Grâce à lui, elle croise la crème des artistes de l'époque, dont Ravel pour lequel elle écrira plus tard le livret de "L'Enfant et les Sortilèges".
Mais c'est sous son nom de Willy que le mari signe toute la série des "Claudine".
La relation est inégale. Comment Colette, éduquée dans l'idée d'être libre, peut-elle supporter ce traitement? Pourquoi ne l'a-t-elle pas quitté plus tôt? De son accent bourguignon qui roule les "r", Colette répond au micro de France Culture en 1953 que si elle avait suivi son penchant, il aurait fallu qu'elle retourne dans sa famille, puisqu'elle n'avait pas d'autre refuge.
Or je ne voulais absolument pas que ma mère découvrit que je n'étais pas heureuse. Et il y avait la nécessité matérielle: je n'avais pas le sou et ma famille non plus...alors je suis restée. Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute.
Forte du soutien amoureux et financier de Mathilde de Morny, dite "Missy", figure fascinante et transgenre de la Belle Epoque, elle se sépare de Willy en 1906 et divorce en 1910.
Elle vouera à ce premier mari qui l'a enchaînée tout en la révélant une haine féroce. Dès qu'il est question d'argent, Colette ne pardonne rien. Or Willy a vendu en 1909 les droits des Claudine et de "L'ingénue libertine".
Chapitre 03
Colette, reine de la pop culture
Longtemps, les Claudine ont été signés Willy, puis Colette et Willy, et enfin Colette seule. C'est avec "La Vagabonde" qu'elle impose son nom de famille, en 1910.
On l'a oublié mais la série des Claudine fut un véritable phénomène éditorial. Les aventures de l'adolescente malicieuse, devenue épouse puis femme affranchie, inspirent toutes les femmes de l'époque. On s'habille Claudine, on se coiffe Claudine, on mange Claudine.
Dominic West, l'acteur qui joue Willy dans "Colette", déclarait à "Harper's Bazaar" que lui et Keira Knightley se sont inspirés de Kim Kardashian et Kanye West pour restituer ce que représentait le duo Willy et Colette à la Belle Epoque. Le couple a exposé sa vie privée comme nul autre et n'a pas hésité, avant l'heure, de décliner son succès éditorial en produits dérivés: savons, cols de chemise, parfum, objets de papeterie ou linge de maison.
Dans la foulée, dans les années 30, Colette ouvrira même un institut de beauté, fabriquant elle-même les produits qu'elle vend.
Avec son personnage de Claudine, Colette - qui comme son héroïne s'est coupé les cheveux - est devenue ce qu'on appelle aujourd'hui une "influenceuse". En femme pragmatique, elle a su capitaliser sur sa notoriété. Son indifférence au scandale, et sa capacité à s'en servir, se révéleront des armes extraodinaires.
>> A écouter, Gérard Bonal, la vie de Colette, au micro de Mélanie Croubalian:
Entre 1906 et 1912, elle se lance avec succès dans le music-hall. Elle prend des cours avec le comédien et mime George Wague et devient en quelques semaines une vedette de la pantomime. Elle ose tout, provocante et souvent dénudée.
C'est une pionnière de ce qu'on appellera plus tard la pop culture. Elle maîtrise son image jusqu'à la fin quand, octogénaire, vissée dans son lit pour cause de polyarthrite, elle acceptera, non sans coquetterie, d'être filmée devant la caméra de Yannick Bellon.
Jeune, Colette était très belle; âgée, avec ses yeux perçants, sa bouche "en chapeau de gendarme" comme le disait Cocteau, et ses cheveux de sauvage, elle est irrésistible.
Chapitre 04
Pionnière de l'autofiction
Les intrigues de ses romans sont ténues mais ses observations d'une densité rare.
"Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne"
Le style Colette est un mélange de raffinement littéraire et de rusticité: des phrases gourmandes et juteuses comme des grappes de raisins mûrs, des descriptions précises et parfois cruelles, une célébration permanente de la nature, des pages peuplées d’hommes, de femmes et d’enfants, mais aussi d’animaux et même de plantes qui s’expriment comme des humains. La sensualité de son style, de chacun de ses mots, rappelle qu'avant d'écrire, Colette a regardé, intégré, métabolisé tout ce dont elle parle.
Moi c’est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Toute ma peau a une âme.
A-t-elle écrit des fictions ou a-t-elle documenté sa vie? Est-elle en quête de vérité - des êtres et des sentiments - ou travaille-t-elle à sa légende? Colette est au coeur de ses récits. A la fois personnage, narrateur et auteur, évoquant les lieux qu'elle a habités, les personnes qu'elle a aimées, les livres qu'elle a écrits, on peut dire qu'elle est une pionnière de l'autofiction.
Chapitre 05
Queer plutôt que féministe
Colette a des mots très durs à l'égard des suffragettes "qui la dégoûtent" et des mots assez condescendants parfois à l'égard des femmes. Colette n'a pas l'âme d'une militante. Pour l'être, il faut défendre une cause et accepter d'appartenir à un groupe. Colette ne défend rien d'autre qu'elle-même.
"Je veux faire ce que je veux"
Et elle l'a fait! En matière de sexualité, ou d'amour, elle n'a connu aucun tabou. Colette est une exploratrice: elle a aimé des hommes, des femmes, des femmes qui s'habillaient en homme, des hommes très jeunes, comme Bertrand de Jouvenel, 16 ans, le fils de son deuxième mari, qui lui inspirera "Le Blé en herbe". Ce que Colette refuse, ce sont les étiquettes. Ce qu'elle expérimente, c'est l'exaltation du corps - elle est la première à tant célébrer la jouissance féminine. Ce qu'elle appelle de ses voeux, c'est la métamorphose permanente, la fluidité des identités.
Mais Colette est ambiguë. Sa liberté, affichée et revendiquée, s'entend avec des fantasmes de soumission puisque c'est ainsi qu'elle comprend l'amour.
Chapitre 06
Sa passion pour les animaux
La modernité de Colette tient aussi à sa passion de la nature et surtout des animaux, dans sa vie comme dans son oeuvre. Il n'y a pas d'un côté les hommes et de l'autre la nature, les deux forment un tout assez fusionnel.
Je suis la fille d’une femme qui dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes.
Dans "La naissance du Jour", elle dit d'ailleurs qu'elle renoncera bientôt à la chair des bêtes et qu'elle deviendra végétarienne.
Cet amour, elle le tient de sa mère, Sido, qui parlait la langue des animaux et des plantes. Colette, elle, fait parler les animaux. Son arche de Noé est riche, et chaque écureuil, lion ou rouge-gorge a droit à sa description, ou même à son récit singulier comme "La Chatte".
Mieux, sous sa plume, Tobi-chien et Kiki-la-doucette échangent pensées et réflexions sur le monde avec une intelligence qu'elle ne prête pas toujours aux humains.
Crédits
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Texte et réalisation web:
Marie-Claude Martin
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RTS Culture
Janvier 2019