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Deux chercheurs de la New School of Social Research de New York, D. Comer-Kidd et E. Castano, viennent de publier dans la revue Science une étude de psychologie expérimentale fascinante sur les effets de la lecture d’œuvres de fiction sur la «théorie de l’esprit», c’est-à-dire la capacité de comprendre les états mentaux d’autrui.1 Cette aptitude se décline selon deux dimensions. L’une, cognitive, porte sur les croyances, tandis que la seconde – c’est celle qui nous concerne ici – se réfère à l’aptitude à déchiffrer les émotions d’autres que soi-même, aptitude qui représente un ingrédient nécessaire de l’empathie. Ces aptitudes sont mesurables par divers tests dûment validés, car l’étude de la théorie de l’esprit et de son émergence au cours du développement de l’enfant est un thème de recherche déjà ancien. Les sujets de recherche de Comer-Kidd et Castano devaient lire des extraits de fictions littéraires contemporaines «de qualité», des extraits de best-sellers «populaires» ou encore des textes non fictionnels. Les résultats montrent que la fiction littéraire augmente les capacités relevant de la théorie de l’esprit, contrairement aux fictions populaires ou aux textes factuels. L’hypothèse explicative proposée par les chercheurs est que la fiction littéraire entraîne ces aptitudes en mettant le lecteur en situation de déchiffrer la vie mentale de personnages qui ont de l’épaisseur et de la complexité : «la fiction changerait la manière dont les gens pensent à autrui, pas seulement ce qu’ils en pensent». Ce rôle serait plus actif et créatif s’agissant de textes littéraires que d’extraits de best-sellers aux situations et personnages plus convenus et prévisibles.
Cette recherche a éveillé mon intérêt du fait de mon implication dans l’éducation médicale au titre de disciplines un peu spéciales, un peu plus difficiles à mettre au programme que la pathologie ou la chirurgie. L’usage de la fiction littéraire dans l’enseignement aux étudiants en médecine est un aspect central des medical humanities, une composante du curriculum qui se généralise dans beaucoup de facultés de médecine.2 Par ailleurs, l’enseignement de compétences relationnelles relevant de l’empathie est évidemment un objectif important du curriculum. Y a-t-il dès lors une convergence possible ? Certes, des objections viennent immédiatement à l’esprit. Il y a quelque répugnance à traiter les productions de la culture de manière platement instrumentale, comme une simple gymnastique utilitaire. Il serait désolant de faire entrer les medical humanities dans le moule d’une éduction médicale encore trop marquée par la dictature des objectifs pédagogiques saucissonnés et évaluables. Pourtant, le message de Comer-Kidd et Castano est plus subtil. L’effet qu’ils observent, ils le rattachent au rôle de cocréateur du texte littéraire qu’est celui du lecteur. La fiction exigeante mobilise le lecteur comme personne totale, avec son imaginaire, sa curiosité, son ouverture au plaisir. Or malgré des progrès importants, l’éducation médicale présente encore des aspects de dressage fragmenté et dépersonnalisant. C’est dire l’importance pour ceux d’entre nous qui enseignons les disciplines relevant des sciences humaines en médecine de leur conserver leur potentiel de subversion bienveillante.