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supportable. L'ombre venant après cette scène , ne 1732. fait pas l'effet qu'elle devrait faire, parce qu'elle en
dit moins que Théandre n'en a fait entendre. Enfin, la reine ne finit point cet acte par les sentimens qu'elle devrait avoir. Elle ne marque que le désir d'épouser Alcméon. Il faut qu'elle exprime des sentimens de tendresse, d'horreur et d'incertitude.
Il me paraît qu'il y a très-peu à réformer au cinquième , et rien au premier ni au second,
Je lisais ces jours passés , mon cher ami, que les gens qui font des tragédies négligent fort le style épiftolaire, et écrivent rarement à leurs amis. J'ai le malheur d'être dans ce cas , et en vérité j'en suis bien fâché. Je ne conçois pas comment je peux mériter fi mal les charmantes lettres que j'aime à recevoir de vous. Si je m'en croyais, je vous importunerais tous les jours pour m'attirer des lettres de mon cher ami Cideville ; mais je ne suis occupé à présent qu'à
m'attirer ses fuffrages. J'ai corrigé dans Eryphile tous les défauts que nous y avions remarqués. A peine 1732. cette besogne a été achevée qu'afin de pouvoir revoir mon ouvrage avec moins d'amour propre , et me donner le temps de l'oublier , j'en ai vîte commencé un autre , et j'ai pris une ferme résolution de ne jeter les yeux sur Eryphile que quand, la nouvelle tragédie sera achevée. Celle-ci sera faite pour le coeur autant qu'Eryphile était faite pour l'imagination. La scène sera dans un lieu bien singulier ; l'action se passera entre des turcs et des chrétiens. Je peindrai leurs mæurs autant qu'il me sera possible, et je tâcherai de jeter dans cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir de plus pathétique et de plus intéressant, et tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus cruel. Voilà ce qui va m'occuper fix mois ; quod felix , fauftum musulmanumque fit.
Je vis avant-hier l'abbé Linant, pour qui je me sens bien de l'estime et de l'amitié. Ce qu'il vaut, c'est-àdire, ce que vous pensez de lui, me fait extrêmement regretter de n'avoir pu le servir comme je le désirais. Vous savez que mon dessein était de vivre avec lui chez madame de Fontaine-Martel; j'y étais même intéressé. Un homme de lettres qui est né avec tant de talens, et qui me paraît si aimable , que vous aimez , et qui m'aurait entretenu de vous , aurait fait la douceur de ma vie. Madame de Fontaine n'a pas voulu entendre raison ; elle prétend que Thiriot l'a rendue fage. Elle lui donnait douze cents francs de pension, et avec cela n'en a point été contente. Elle croit que tout jeune homme en ufera de même. Le fils du pauvre Grébillon , frère aîné de Rhadamiste,
- et encore plus pauvre que son père , lui a été présenté 1732. dans cet intervalle. Elle l'a assez goûté; mais sachant
qu'il avait vingt-cinq ans, elle n'a pas voulu le loger. Je crois qu'elle ne m'a dans sa maison que parce que j'ai trente-six ans, et une trop mauvaise santé pour être amoureux; elle ne veut point que les gens qu'elle aime aient des maîtresses. Le meilleur titre qu'on puisse avoir pour entrer chez elle , est d'être impuissant; elle a toujours peur qu'on ne l'égorge pour donner son argent à une fille d'opéra. Jugez d'après cela fi Linant qui a dix-neuf ans eft homme à lui plaire.
Je suis en vérité bien fâché de la haine que madame de Fontaine-Martel a pour la jeunesse. Votre abbé aurait été fon fait et le mien. Mais quelque chose qui arrive, il réussira surement; il est né sage , il a de l'esprit , de la bonne volonté , de la jeunesse ; avec tout cela on se tire bientôt d'affaire à Paris. Les vers qu'il a faits pour vous, sont bien au-dessus de ceux qu'il avait faits pour DIEU et pour le chaos. On réussit selon les sujets. Je suis fort trompé, ou ce jeune homme a le véritable talent; et c'est ce qui augmente encore le regret que j'ai de ne pouvoir vivre avec lui. Qu'il compte sur moi, si jamais je puis lui rendre sera vice. Dans deux ou trois ans il écrira mieux que moi, et je l'en aimerai davantage. Mon Dieu ! mon cher Cideville , que ce serait une vie délicieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de lettres avec des talens et point de jalousie! de s'aimer, de vivre doucement, de cultiver fon art, d'en parler, de s'éclairer mutuellement! Je me figure que je vivrai un jour dans ce petit paradis, mais je veux que vous en
soyez
veux
foyez le Dieu. En attendant, je vais versifier ma tragédie, et si je peins l'amour comme vous me faites 1732. sentir l'amitié, l'ouvrage sera bon. Je vous embrasse mille fois.
Je viens de mander à notre cher Cideville combien je suis fâché de n'avoir pu faire succéder l'abbé Linant à Thiriot. La dame du logis prétend que puisqu'elle m'a pour rien, elle doit avoir tout gratis , et regarde Thiriot comme quelqu'un dont elle hérite douze cents livres de rente viagère. Elle pense que tout jeune homme, à qui elle ferait une pension, la quitterait sur le champ pour mademoiselle Sallé. Je suis véritablement affligé de me voir inutile à l'abbé Linant, car vous l'aimez, et il fait bien des vers. J'ai vu un autre abbé qui ne le vaut pas assurément, et qui m'a montré de petits vers pour madame de Formont. Vous logerėz celui-là, s'il vous plaît; pour moi je ne m'en charge pas. Je ne vous renverrai pas Eryphile fitôt : j'ai tout corrigé ; mais je veux l'oublier, pour la revoir ensuite avec des yeux frais. Il ne faut pas se souvenir de son ouvrage quand on veut le bien juger. J'ai cru même que le meilleur moyen d'oublier la tragédie d'Eryphile , était d'en faire une autre. Tout le monde me reproche ici que je ne mets point
Corresp. générale. Tome I. H
d'amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, 1738. je vous jure, et ce ne sera pas de la galanterie. Je veux
qu'il n'y ait rien de fi turc, de si chrétien, de si amoureux , de fi tendre, de fi furieux que ce que je versifie à présent pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera
la pièce la plus fingulière que nous ayons au théâtre. . Les noms de Montmorency , de St Louis, de Saladin,
de Jésus et de Mahomet s'y trouveront. On y parlera de la Seine et du Jourdain , de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera , on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès qu'elle sera brochée.
On m'a parlé hier d'une petite pièce bachique du jeune Bernard , poëte et homme aimable. Dès que je l'aurai je vous l'enverrai. Il paraît ici des couplets contre tout le monde ; mais ils sont assez , comme presque tous les hommes d'aujourd'hui , malins et médiocres. La fureur de jouer la comédie par-tout continue toujours , et la fureur de la jouer très-mal dure toujours aux comédiens français. Nous attendons l'opéra des cinq ou fix Sens ; la musique est de Deslouches , les paroles de Roi, qui se cache de peur que son nom ne lui nuise. Nous aurons aussi les Sermens indiscrets de Marivaux, où j'espère que je n'entendrai rien. Pour des nouvelles du parlement, ea cura quietum non me sollicitat. Je ne connais et ne veux de ma vie connaître que les belles-lettres , et aimer que des personnes comme vous , fi par bonheur il s'en rencontre.
Adieu , je vous suis attaché pour toute ma vie.