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J’ai fait allusion, précédemment, à la mythologie populaire corse qui plaçait, dans les montagnes, des ogres magiques - non pas seulement mangeurs d’hommes, mais aussi instructeurs de l’humanité primitive. Je les ai assimilés à Saturne, pareillement instructeur des premiers Latins - celui qui, selon les poètes, leur avait enseigné l’agriculture et était en même temps Kronos, dévorateur de ses propres enfants. Il était regardé comme le père de la nation: on établissait des généalogies pour le prouver; on l’entendait au sens propre.En Corse, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps: une mythologie populaire dans une langue apparentée à l’italien, et héritée de façon assez claire, selon moi, de la mythologie latine primitive, effacée plus tard par l’influence grecque. Car on prétend souvent, pour excuser le rejet de l’imagination qui a cours à Paris, que l’esprit latin lui est hostile; mais à l’origine, j’en ai toujours été convaincu, il n’en était pas ainsi: si on approfondit l’âme latine, on trouve la strate mythologique que je crois exister partout, étant universelle.Naturellement, on peut prétendre que la Corse a déployé solitairement son imagination, indépendamment de ses origines latines, mue par une autre forme d’esprit; mais je ne le crois pas, car sa mythologie a des rapports avec l’Orlando Furioso, de l’Arioste; on retrouve souvent les mêmes vocables.En ce cas, dira-t-on, comme Arioste s’inspirait de la littérature d’inspiration franque et bretonne, la Corse a aussi une imagination nourrie de celtisme et de germanisme; mais je n’en crois rien, car la mythologie originelle des Latins, telle qu’on peut la percevoir chez Virgile ou les documents issus de la religion spécifique de l’ancienne Rome, a des formes correspondant plus directement à celles du folklore corse. L’insularité implique constamment le conservatisme des figures: et la Corse n’atteste d’aucune pénétration importante, en son sein, de peuples du nord. L’influence d’Arioste n’est pas suffisante, non plus, pour expliquer cette mythologie populaire, car celle-ci ne contient pas ce qui chez le poète de Ferrare ressortit à la littérature de cour: en réalité, ses mots n’ont servi qu’à nommer les êtres mystérieux qu’on concevait; ils ne les ont pas créés.Ogre, en corse, se dit Orcu; or, en latin, le mot désigne l’abîme où vivent les démons - les êtres infernaux, divins ou non. Mais le sens n’est en pas nécessairement négatif: ces êtres ont été diabolisés par le christianisme, qui les regardait soit comme illusoires, soit comme émanés des forces terrestres, élémentaires, comme non susceptibles de sauver l’humanité, et impropres à l’adoration. Dans les légendes locales, la recette du célèbre brocciu a été enseignée aux bergers par un de ces ogres. Leurs services étaient d’ordre technique, ou même artistique. Mais, dénués de dimension morale authentique, avides de posséder les filles des hommes, ils sont aussi les anges non chrétiens dont parlait saint Augustin, les esprits angéliques flottant dans l’atmosphère terrestre et inspirant les magiciens.En Corse, on les dit en général liés aux mégalithes; les dolmens sont souvent vus comme étant leur maison, les menhirs volontiers confondus avec eux. Ils sont aussi, par conséquent, les divinités adorées par les païens.La sagesse populaire est toujours très profonde.
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Durant mon voyage en Corse, j’ai visité d’anciennes églises de style pisan, qui dataient du temps où l’île appartenait à la cité de Pise. On les reconnaît aisément, et qui est allé à Pise et plus généralement en Toscane mesure les liens forts et profonds de la Corse médiévale avec cette partie de l’Italie. Au demeurant, la langue corse, elle-même, est proche du toscan. Pour moi, cela en fait une des langues régionales de France les plus faciles à lire; le savoyard même est plus éloigné du français. J'ai pu le vérifier en pratiquant l'Antulugia bislingua di a literatura corsa, de Jean-Guy Talamoni - dont je reparlerai, si je puis.Mais ces églises pisanes ont été abandonnées au fil des siècles; beaucoup tombent en ruines et elles sont fréquemment en dehors des villages. Ce qui les a remplacées, ce sont des églises baroques dont l’inspiration était génoise - après que la Corse a été intégrée à la république de Gênes.Or, aujourd’hui, ces églises baroques tendent à leur tour à se défraîchir. Le rationalisme moderne, propre à la France, les rejette peu à peu dans le passé. Prosper Mérimée, lors de son voyage en Corse, a marqué clairement le mépris que lui inspirait le baroque, assimilé par lui à la crédulité populaire et à la superstition.Ce qui est neuf, à présent, en Corse, ce sont les musées, justement hérités de l’encyclopédisme parisien.J’ai vu celui de Bastia, créé récemment sous les auspices du Ministère de la Culture français à l’initiative d’un maire qui je crois est radical-socialiste - ainsi que celui de Corte, qui se flatte d’être le plus ancien musée régional de France, mais qui est tout à fait moderne et poli, brillant, neuf. On y présente la Corse des bergers, du tourisme, des manufactures: c’est l’angle pratique, matériel, profane.Dans les églises baroques, on trouve les figures de saints importants: Julie à Nonza, Érasme - patron des marins - sur la côte, Dévote - patronne de toute la Corse - un peu partout, et bien sûr la sainte Vierge, à qui est voué l’hymne corse. Ils sont entourés d'anges. Certaines statues, remises à neuf récemment, m'ont bouleversé: celle d'Érasme dans une église de Calvi, avec son rouge éclatant, a ramené en moi mille souvenirs enfouis, et indéfinissables, qui me parurent remonter à des temps situés par-delà ma naissance - quoique, peut-être, certaines teintes m'ayant frappé dans la prime enfance les aient relayés.À Aléria, on trouve, dans un joli musée, des restes de mobilier sacré de temples païens, la ville ayant été fondée par des Grecs de la secte pythagoricienne. Des femmes ailées semblent encore emporter des âmes dans un monde plus beau.Et dans les montagnes, on peut admirer des menhirs, des dolmens, des forts préhistoriques: les bergers les attribuaient aux Sarrasins et à leurs cultes, et les mêlaient au souvenir fabuleux des Ogres, maîtres des éléments, initiateurs des premiers hommes, cousins du Saturne des Latins, qui selon la légende leur apprit à cultiver la terre.Toutes les couches de l’histoire dans l'île sont visibles. Cela a quelque chose de beau et d’émouvant. Le temps y est comme cristallisé.Le baroque conserve la particularité d’être pleine de figures belles et colorées encore en bon état. Ce qui est plus ancien apparaît comme parcellaire, ce qui est plus moderne reste à mon goût trop prosaïque. Le jour où on érigera une statue à Captain Corsica dans un beau musée, cela changera peut-être!
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Je suis récemment allé en Corse. Durant mon séjour, j’ai pu lire, dans le quotidien Corse-Matin, que l’équipe de football de Bastia s’était préparée à la nouvelle saison de championnat en Savoie, à Combloux.Cela m’a surpris, car on me dit souvent que la Savoie ne doit pas être confondue avec la Haute-Savoie, et un éditeur m’a refusé, pour un livre que j’avais écrit, le titre La Savoie des écrivains, parce que dedans il était également question de la Haute-Savoie. En Corse, on n’a pas l’air du tout d’ignorer que la Haute-Savoie est bien une partie de la Savoie au sens large.Au demeurant, dans une Anthologie de la poésie française de Jean Orizet parue aux éditions Larousse, j’ai pu lire également que Jean-Vincent Verdonnet et Michel Butor habitaient en Savoie - l’un à Lucinges, l’autre à Vétraz-Monthoux!La confusion n’est possible qu’à cause du département de la Savoie. La fusion des deux départements est donc souhaitable, ou alors il faudrait que, comme en Corse, où les deux départements sont dits Haute-Corse et Corse du Sud, on rebaptise Savoie du Sud le département dirigé depuis Chambéry.Je dois ajouter qu’en voyant un livre, dans les librairies corses, qui s’appelait La Corse des écrivains, j’ai d’autant plus regretté que la Savoie n’ait pas adopté la méthode de terminologie pratiquée dans l’île de beauté… La Savoie des écrivains, c’était un beau titre, qui sonnait bien.Mais quoi qu’il en soit, il m’a été difficile d’apprendre qu’au cours de sa préparation, l’équipe de Bastia avait battu celle d’Evian, lors d’un match amical. Je me suis consolé en me rappelant qu’à mes yeux, on était surtout de la patrie dont on respirait l’air, comme je l’ai écrit une fois: le génie du lieu ne vit-il pas dans les souffles?Je reparlerai, si je puis, de celui de la Corse: Captain Corsica, en particulier, m’a inspiré, après que l’excellent Sylvestre Rossi l’a eu décrit, et que le non moins excellent peintre calvais Anto l’a eu représenté: chacun l’ayant fait de son côté, sans connaître l’autre! Mais le bleu roi mêlé au noir est présent dans les deux cas…
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Je suis allé cet été en Toscane, et j'ai visité Pise une nouvelle fois. Je m'y étais déjà rendu souvent; à dix-sept ans, notamment, mon père m'y avait emmené, et m'y avait acheté un livre plein de photographies de la noble cité. Il était destiné aux touristes, écrit par des Italiens et traduit de façon plutôt imparfaite, et je ne l'avais jamais vraiment lu; mais cet été, de retour de mon voyage, j'ai décidé de le rouvrir et de le lire en entier.
On sait que la fameuse tour penchée est le clocher de la Cathédrale - ou campanile du Dôme, pour parler comme les Italiens. Or, à son sujet, mon livre, datant de 1977, dit: La tour penchée est encore utilisée aujourd'hui comme campanile de la Cathédrale. L'origine des campaniles, considérés de typiques constructions nationales italiennes, peut dériver des minarets arabes. Fascinés par la voix des muezzins qui criaient, et crient encore aujourd'hui, du haut des minarets, la gloire de Dieu et l'appel à la prière, les chrétiens d'il y a plusieurs siècles ont probablement voulu répéter cette expérience en occident et, plus particulièrement, en Italie. Ils placèrent au sommet des tours byzantines de Ravenne, de Florence, de Rome, de Pise et de tant d'autres villes la voix retentissante des cloches. Si les muezzins appellent encore aujourd'hui les peuples de l'Islam à la prière et si cette invitation est entendue même dans les plus arides localités du désert plein de soleil et de solitude, la voix des cloches italiennes assume la même fonction pour retrouver le chemin vers ce Dieu qui est le même pour les Arabes et pour les Italiens, mais aussi pour tous les autres peuples.
Si ces lignes avaient été écrites récemment, on aurait certainement cru à une volonté de polémique. Mais il fut un temps où dire de telles choses apparaissait comme normal.
D'ailleurs, il m'a toujours semblé que la Divine Comédie, de Dante, devait beaucoup aux récits de voyage de Mahomet dans l'autre monde qui avaient été traduits en latin au treizième siècle en Espagne. Ils étaient écrits sur le mode d'une visite systématique de l'au-delà, les Arabes ayant hérité de l'esprit d'Aristote mais le déployant à l'intérieur du monde spirituel, divin: trait qui fascina Henry Corbin. Jusque-là, soit la description était théologique, soit elle était intégrée à un récit légendaire ou héroïque qui ne faisait apparaître le Paradis et l'Enfer que par fragments; un récit de voyage comme celui de Marco Polo, mais dans l'autre monde, ne s'était pas vu.
Dante, cela dit, a ajouté le Purgatoire à l'Enfer et au Paradis que visite Mahomet; certains y ont vu une invention irlandaise.
Quoi qu'il en soit, Pise est une très belle ville, et son histoire est très riche. Je ne m'étais jamais rendu compte, avant de me rendre cet été en Toscane, à quel point le style byzantin y avait été important, comme si l'Italie avait été d'abord orientale, et grecque, avant d'être rattachée à l'Occident - notamment par Charlemagne. J'en reparlerai à l'occasion, si je puis.
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Je suis allé à Moûtiers pour signer mon dernier livre - Muses contemporaines de Savoie -, et j'en ai profité pour visiter cette noble capitale de la Tarentaise.
Moûtiers est une ville industrielle qui fut autrefois un centre religieux important. La similitude avec Saint-Claude, dans le département du Jura, où j'ai vécu quelques années, m'a sauté aux yeux: dans les deux cas, il s'agit d'une ancienne théocratie dont le siège était au fond d'une vallée très encaissée, qui est devenue une cité industrielle, tandis que le tourisme profite davantage à des villages des hauteurs désormais soustraits à son influence. L'aspect extérieur en est pauvre. Les bâtiments les mieux entretenus abritent les représentants de l'administration centrale. Pendant ce temps, souvenir de l'ancienne aristocratie locale, une magnifique demeure de style tarin, carrée, au toit immense, descendant presque jusqu'à terre et se déployant en quatre pans distincts, tombe en ruine en plein centre ville.
La cathédrale, néanmoins, est en cours de restauration. D'illustre mémoire, elle fut instituée par Charlemagne! La figure principale y fut l'évêque saint Pierre de Tarentaise.
Cette vallée du duché de Savoie eut une sorte de prestige. Elle rayonnait, dans les esprits, d'une lumière pleine de couleurs qui s'élançait jusque par delà les sommets: on la voyait, depuis les vallées voisines; elle faisait l'étonnement de tous. C'était comme si les anges avaient déposé, au bord de l'Isère, une étoile, brillant au front de l'Évêque, et dont l'éclat se diffusait en permanence dans la cathédrale. La nuit, elle était comme une lanterne, pour tous les peuples!
L'essentiel de cette lumière a dû être placé dans l'art baroque local, très renommé: il est flamboyant, coloré - fabuleux. Il a en quelque sorte cristallisé l'éclat obscur de l'ancien temps. Comme il risquait de s'échapper - de se dissiper dans l'espace -, on a trouvé le moyen de le fixer dans ces œuvres d'art aux couleurs incroyables. François de Sales, très vénéré en Tarentaise, y fut pour beaucoup, je crois.
Les Ceutrons, ancêtres des Tarins, sont glorieux, par les hauts faits qu'on leur attribue; plus d'un poète local les a chantés. Il est d'ailleurs étonnant de constater le grand nombre de poètes qui viennent de cette vallée aux pentes abruptes: il devait y avoir une qualité sainte, dans l'air qu'on respirait; il était comme rempli de sylphes - d'êtres gracieux du royaume de féerie. L'éther y allumait les âmes d'une façon merveilleuse!
Quand j'y suis allé, les pentes, au-dessus de la cathédrale, abruptes, étaient comme couvertes d'une abondante chevelure verte; une sorte d'éclat furtif passait de feuillage en feuillage, faisant comme de vivants et fins éclairs. J'en croyais à peine mes yeux!
L'Isère avait la teinte de l'émeraude. Selon Arnollet, poète de Moûtiers, l'archange saint Michel en personne la fit jaillir d'une montagne. Elle était le sang d'un Titan qu'il avait abattu.