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Au début du XVIIIe siècle déjà, J.-P. de Crousaz avait déploré que l’instruction des femmes se bornât aux éléments. « Des mères, élevées avec plus de soin, seraient en état de mieux élever leurs enfants. Il est honteux de négliger l`éducation d’un sexe dont les lumières et les vertus pourraient avoir tant d’inﬂuence sur les mœurs des hommes.
Dans une série d’articles (Nouvelliste Vaudois, juillet et août 1824), Vinet développa toutes les raisons qui doivent déterminer l’Etat à s’intéresser à l’instruction secondaire féminine. Il entrevoyait la création d’écoles largement ouvertes à toutes celles qui seraient capables de proﬁter d’un enseignement solide, sérieux. Pas de culture superficielle ou incomplète; une formation raisonnable qui oppose aux écarts de l’imagination une insurmontable barrière. Et il voyait l’inﬂuence d’un tel système étendre ses conséquences heureuses, puisque «les femmes impriment le sceau de leur caractère et de leurs mœurs à chaque génération nouvelle, puisque chaque génération, pendant ses premières années, leur appartient exclusivement ››.
Jusqu’en 1837 pourtant, rien ne fut tenté pour les jeunes ﬁlles.
A cette date, une femme dévouée, Mme Samuel de Molin, ﬁlle de François Huber, le savant naturaliste aveugle, ouvrit une école privée, avec l’appui de maîtres distingués : Monnard, Gauthey, Lèbre, Espérandieu. Dès son retour à Lausanne, en 1838, Vinet s’intéressa à cette institution, qui réalisait ses vœux. Le départ de Mme de Molin devait entraîner la fermeture des cours dont elle avait pris l’initiative. Mais, précisément en 1839, les membres du comité de l’Ecole moyenne organisaient, sous le patronage de la Municipalité, l’Ecole supérieure des jeunes ﬁlles. Les autorités fournissaient l’ameublement, les locaux, contre un loyer annuel de 550 francs. L’école tirait ses ressources d’elle-même. Chaque élève versait 120 francs par an. Les maîtres recevaient 15 batz par heure. Bientôt deux classes s’ouvrirent dans l’ancienne cure de la Madeleine, sous la surveillance du Dr Verdeil, l’historien du canton de Vaud, du libraire Fischer, plus tard conseiller d’Etat, et de Joël, père du futur syndic. En 1841 un nouveau comité de direction se constitua avec A. Vinet comme président. Cette école mi-ofﬁcielle connut un développement rapide. Avant la fin de 1842, elle possédait quatre classes et près d’une centaine d’élèves. Une douzaine de maîtres, dont l’historien Gaullieur et le poète J.-J. Porchat, aidés des maîtresses d’études se partageaient l’enseignement.
Surtout, on voulait entourer les jeunes ﬁlles de sollicitude, d’une atmosphère de conﬁance, leur inspirer, par une discipline ferme et affectueuse à la fois, une obéissance spontanée, développer les qualités du cœur autant que celles de l’esprit. L’éducation morale devait aller de pair avec la culture intellectuelle.
En 1849, la Commune instituait, comme la loi scolaire de 1846 l’y autorisait, et suivant l’exemple d’Aubonne, de Rolle, de Vevey, d’Yverdon, une école supérieure industrielle de jeunes ﬁlles. A la demande de nombreux parents, le Comité décida de poursuivre son œuvre. Il y avait place pour deux écoles dont la concurrence pouvait devenir une fructueuse émulation; par des moyens différents, on pouvait travailler au même but, remplir une même belle et grande mission.
Et dès lors l’Ecole poursuivit sa tâche, à la Madeleine, puis à Bel-Air, enfin à la rue du Midi. Chaque époque apporta ses modiﬁcations, ses progrès. L’institution des examens et d’un “diplôme de bonnes études”, l’introduction de l’enseignement de la gymnastique, après bien des hésitations, le développement de celui des sciences naturelles, marquent l’étape de 1848 à 1857.
Mais il appartenait à Mlle Sophie Godet de réorganiser complètement l’établissement lui-même, et d’assumer, de 1884 à 1908, une direction « parfaite ››. Un gymnase, des classes pour étrangères, des classes de latin, l’introduction des procédés intuitifs, de méthodes nouvelles. L’organisme se développa merveilleusement et aussi harmonieusement.
“Ce qui vit et veut vivre ne saurait demeurer stationnaire”, disait Henri Vuilleumier lors de l’inauguration, en 1898, des bâtiments de la rue du Midi, Une institution qui ne se rajeunit pas, décline. Cela, mieux que quiconque, René Guisan le savait, et pour cela sa direction (1908-1917) fut si féconde.
D’Alexandre Vinet à René Guisan, que de noms seraient à citer! François Guisan, Louis Vulliemin, Louis Vautier, Georges de Molin, Favrod-Coune, De Loës, parmi les membres du Comité de direction; Elise Vinet, William Cart, Louise Secrétan, Florence Chavannes, Philippe Bridel et tant d’autres parmi les maîtres – une longue tradition.
Plus et mieux encore, Vinet a établi « son » Ecole sur des bases solides ; il lui a assigné un but supérieur : l’éducation morale aussi bien qu’intellectuelle des jeunes filles à elle confiées; il a voulu qu’elle devienne un foyer de culture, d’une culture étendue sans doute, scientifique et littéraire, mais aussi et surtout, ne négligeant ni le cœur, ni l’esprit. Former, il l’a dit lui-même, “des femmes instruites, sérieuses et sensées ››. Un magnifique programme, dont il a dégagé l’esprit et la méthode. Ne pas se borner à «farder l’intelligence “. Avec le respect qui est dû à l’âme, à l’intelligence, à la destination sociale de la femme, lui inculquer des connaissances solides. Initier, comme il le répétait dans une allocution aux élèves, l’esprit “au vrai, au beau “, par la contemplation des merveilles de la charité, de celles de la nature, de celles de la parole dans l’analyse des différents idiomes, de celles des lois qui régissent en secret la marche des sociétés. Une longue fête de l’intelligence: “Chassez l’ennui de cette enceinte où il n’a que faire ; l’ennui s’attache au travail inconstant et décousu; dans l’école, et partout ailleurs, c’est la paresse qui ennuie, c’est l’activité qui jouit: rien ne pèse comme un devoir qu’on a voulu rendre léger”.
Tant que l’Ecole Vinet maintiendra, à ses fondements les idées et les convictions de celui dont elle s’honore de porter le nom, tant qu’elle sera un centre d’humanisme chrétien, elle aura sa raison d’être. Et en demeurant ﬁdèle à l’esprit du grand éducateur vaudois, elle contribuera, sans étroitesse et en collaboration sincère avec d’autres, au développement de notre patrimoine spirituel.