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L’écosystème sous-marin de l’archipel du Svalbard a changé d’aspect au cours des 20 dernières années, une perturbation en appelle une autre, chacune remet en question l’équilibre de l’écosystème. Une étude démontre que les habitants des sédiments d’un fjord du nord se diversifient et pourraient être en train de se multiplier.
À la surface de l’océan Arctique, la banquise se retire progressivement et des courants d’eau chaude modifient les fonds immergés de l’archipel de Svalbard. En 2006, ces remontées d’eaux chaudes ont entraîné des extinctions locales chez les animaux qui peuplent les pentes sous-marines du fjord Rijpfjorden, dans le nord du Svalbard. Des mollusques, des vers, des nématodes ou encore des bivalves, vivant à la surface du sédiment ou enfouis, filtrent la colonne d’eau ou ingèrent et digèrent des petites bouchées de vase. Ce sont les proies nécessaires à l’alimentation de poissons comme la morue, les morses ou les crabes. Après l’épisode, la faune serait devenue plus nombreuse et plus diverse. C’est ce que montre des chercheurs norvégiens, polonais et états-uniens dans une étude parue début juin dans le journal Marine Environmental Research.
En 2006, la température de l’eau est montée de deux degrés au-dessus des normales entre août et novembre. Des courants d’eau chaude remontant du sud ont touché l’archipel sur son versant ouest se sont enroulés autour des reliefs sous-marins. Au nord, des vents d’est ont poussé les courants dans le fjord de Rijpfjorden.
Cet épisode prolongé a eu lieu au cœur d’une période d’anomalies récurrentes entre 2004 et 2008. Les populations d’animaux vivant sur le fond, comme les nématodes, ont drastiquement chuté. À partir de 2007, cette faune a entamé une période de restauration. Les espèces qui supportent une gamme de températures plus ample ont alors colonisé le fjord alors qu’elles se situaient en bordure où la température de l’eau est plus variable.
Ces vagues de chaleur sont aussi apparues plus au large dans le détroit de Fram et dans la mer de Barents. D’autres résultats suggèrent qu’au Svalbard comme dans le Fram, la communauté benthique pourrait avoir augmenté en densité et en diversité. « C’est tout à fait possible, commente Laurent Chauvaud, biologiste et plongeur spécialiste des écosystèmes côtiers arctiques. Après une perturbation, il est rare que l’écosystème regagne une situation d’équilibre, il y a une telle contingence dans les relations entre les espèces qu’une perturbation rebat toujours les cartes des relations entre espèces. »
« Cela fait plus de 20 ans que les fjords de Svalbard perdent leur banquise hivernale qui les protège de la houle », explique Agnès Baltzer, sédimentologue française qui travaille régulièrement à Ny-Ålesund dans le Kongsfjorden avec l’Institut Polaire Français. Son équipe a aussi travaillé sur le recul du glacier et a remarqué que l’écoulement des eaux s’est accéléré du littoral vers la mer, apportant plus d’eau douce et plus de sédiments. Certains secteurs du Kongsfjorden ont perdu un mètre de profondeur en 10 ans et les poissons viennent se nourrir plus près de la côte.
Laurent Chauvaud plonge depuis plus de 10 ans dans les eaux du Kongsforden. « J’ai récemment vu proliférer des oursins », explique-t-il. Il y a des sites, au pied du village, où les forêts de laminaires ont été grignotées par les oursins. À tel point qu’ils s’attaquent aux crabes, ou se mangent entre eux. « N’importe quel type de dérèglement a pu engendrer cette prolifération d’oursins », commente-t-il. L’espèce est commune en Arctique, présente aussi à Terre-Neuve, mais ce phénomène est nouveau.
Un développement de la pêche côtière ?
Ces changements entraînent forcément des conséquences sur les pêcheries de crabe et de morue, qui se nourrissent de proies vivant sur les fonds marins. Melina Kourantidou, spécialiste des pêcheries de l’Arctique, nous explique qu’ »il existe un désir d’approvisionner les résidents du Svalbard en poissons locaux, dans l’intention de soutenir une activité économique locale. Il y avait traditionnellement des mines, mais aujourd’hui il n’y a que le tourisme et la recherche. »
Les changements des écosystèmes côtiers sous-marins pourraient affecter les consommateurs de fruits de mer tels que les morses. L’élévation de la température pourrait favoriser le développement de bivalves ou encore introduire de nouveaux pathogènes comme le Vibrio. Des espèces invasives et commerciales comme le crabe des neiges pourraient aussi profiter des changements. « Ce prédateur est plus agressif que les espèces prédatrices habituelles. » ajoute le plongeur. Son développement serait une aubaine pour la pêche, mais d’une durée inconnue. « Souvent une autre espèce change de comportement et régule la population. C’est ce que l’on a vu avec un bivalve introduit dans la rade de Brest en France. » complète-t-il.
Difficile de savoir si les changements seront en faveur d’une activité de pêche autour de Svalbard. Si les perturbations dans ces espaces côtiers rebattent les cartes, alors on peut dire que les changements globaux changent complètement les règles du jeu.
Camille Lin, PolarJournal
Lien vers l’étude : Jordà-Molina, È., Renaud, P.E., Silberberger, M.J., Sen, A., Bluhm, B.A., Carroll, M.L., Ambrose, W.G., Cottier, F., Reiss, H., 2023. Seafloor warm water temperature anomalies impact benthic macrofauna communities of a high-Arctic cold-water fjord. Marine Environmental Research 189, 106046. https://doi.org/10.1016/j.marenvres.2023.106046
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