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Entourée des bâtiments de l'hôtel de ville construit vers la fin du XVIe siècle, une importante tour circulaire moyenâgeuse se dresse au centre de Vicosoprano. Elle représente les derniers vestiges d'un ouvrage sans doute plus étendu, mais dont aucune autre trace n'a subsisté. Aujourd'hui, cette tour compte encore quatre étages; elle devait toutefois être plus élevée jadis. Peut-être a-t-elle même été surmontée au Moyen Age d'une superstructure en bois. Le toit légèrement voûté, couvert de dalles de pierre, ne date que de l'époque postmédiévale, c'est-à-dire du moment où la tour fut englobée dans le complexe des bâtiments de l'hôtel de ville et transformée en prison.
Son aménagement intérieur actuel rappelle d'ailleurs ces temps lointains. Des murs transversaux divisent le rez-de-chaussée en trois pièces d'inégale grandeur qui servirent d'oubliettes. Aujourd'hui encore, on ne peut y pénétrer que par des trappes verticales pratiquées dans le plafond. II est vrai que jamais on n'enferma dans ces sinistres cachots des prisonniers condamnés à de longues détentions; conformément à la juridiction d'alors, on y gardait les détenus jusqu'au jour de leur jugement ou de leur exécution. L'ultime chemin des criminels condamnés à mort les menait au lieu de supplice de Vicosoprano, situé au sud-ouest du village, dans une clairière écartée. On voit aujourd'hui encore à cet endroit les deux piliers de pierre de l'ancienne potence. C'est aux étages supérieurs que les accusés étaient soumis à leur interrogatoire; et s'il le fallait, on leur infligeait dans ces mêmes lieux la torture. Le troisième étage a d'ailleurs conservé le treuil au moyen duquel on soulevait les prisonniers, du même que d'autres antiquités utilisées par la justice, ainsi un «masque d'infamie», que devaient porter ceux qui s'étaient vu infliger une peine infamante pour certains délits. Une pierre de pilori et un carcan, deux instruments destinés à des fins semblables, sont en outre exposés devant l'hôtel de ville.
Même si depuis la fin du XVIe siècle, la tour ronde de Vicosoprano a servi de palais de justice et de prison, elle n'a pas entièrement perdu son caractère initial de tour seigneuriale forte. Un évier encastré dans le mur rappelle son habitabilité d'antan. Les petites meurtrières et l'entrée haute sont elles aussi des éléments de la construction primitive.
Il n'est pas très facile de situer chronologiquement l'ouvrage de Vicosoprano car les tours à plan circulaire sont très rares dans les vallées alpines méridionales et même au nord de celles-ci, dans le secteur rhétique, on n'en trouve que fort peu. D'ailleurs, au Moyen Age déjà, ce monument dut paraître peu commun, sinon on ne l'aurait pas nommé tour «Senwelen», ce qui ne signifie autre chose que «tour ronde». C'est donc son architecture qui manifestement lui a valu son nom. Il faut probablement voir dans cet ouvrage une variante d'un plan à la mode au XIIIe siècle dans l'architecture des châteaux. En faisant ériger la tour Senwelen, son promoteur, sans aucun doute l'évêque de Coire, voulut être de son temps et construire un ouvrage correspondant aux normes courantes à l'étranger, et notamment dans le pays qui alors donnait le ton en matière culturelle, la France.
D'autres caractéristiques architecturales que ce fameux plan circulaire permettent de supposer que la tour a dû voir le jour au milieu ou pendant la seconde moitié du XIIIe siècle. Ce qu'on ignore en revanche, c'est si elle a été construite sur un terrain non bâti ou si elle a remplacé un plus vieux complexe de bâtiments épiscopaux. Un document de 1293 signale un palais épiscopal à Vicosoprano. Celui-ci doit probablement être recherché à un endroit proche de la tour ronde. Nous ne savons pas non plus si la tour que l'évêque donna en fief en 1285 à Jacques de Castelmur, à Vicosoprano, était la tour Senwelen, car il existait encore d'autres donjons moyenâgeux dans la région.
Ce n'est qu'à partir du XIVe siècle qu'apparaissent des textes relatifs à cet ouvrage, des textes qui parlent expressément de la «tour ronde» ("turris rotunda"). En 1314, Perlin de Castelmur, le podestà Ramus et Ulrich Minusa confirmèrent à l'église épiscopale de Coire qu'ils étaient chargés de recouvrer les droits de douane dans la vallée de Bregaglia et autorisés à loger dans la tour de Vicosoprano, et ce pour une durée de cinq ans. A l'expiration de ce délai, douane et tour seraient restituées à l'évêque.
Au cours du XIVe siècle, la tour fut concédée aux Planta, mais la commune de Bregaglia revendiqua de son côté le petit château fort. Force fut donc à l'évêque d'intervenir et d'exiger des gens de la vallée qu'ils laissent la tour à Thomas de Planta, à qui il l'avait inféodée. D'autant plus que le père de Thomas déjà l'avait obtenue à titre de fief à vie. La commune de Bregaglia dut donc renoncer à son espoir de se voir attribuer la tour Senwelen, proche du lieu où le tribunal de la vallée avait coutume de siéger. La tour ronde demeura propriété épiscopale et fut concédée à titre de fief à divers vassaux, Nous savons par exemple qu'en 1390, le bénéficiaire en fut Jacques de Planta, ammann épiscopal à Zuoz. Le «Livre des forteresses», un registre des châteaux épiscopaux établi en 1410, fait expressément mention de la tour Senwelen. Au XVe siècle, elle fut passagèrement occupée par les Torriani, mais elle doit être retournée vers 1490 déjà aux Castelmur, qui possédaient encore de nombreux autres biens dans la vallée. Vers la fin du Moyen Age, une branche de cette importante lignée porta le nom de la tour ronde de Vicosoprano.
On ne sait pas très bien quel fut plus tard le sort de cet ouvrage. Lorsque, au cours du XVIe siècle, les communes grisonnes acquirent un peu partout des biens et des droits seigneuriaux, qu'elles virent donc se développer leur autonomie, la tour ronde de Vicosoprano, laissée à l'abandon depuis un certain temps, revint probablement au val Bregaglia. En 1583, les communes de la vallée décidèrent de la reconstruire et de la mettre à la disposition de la haute cour. Il semble que les travaux nécessaires aient immédiatement été entrepris car l'hôtel de ville situé devant la vieille tour ronde porte la date de 1584.
Bibliographie