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REMARQUES HISTORIQUES.
I.
Bossuet fit de l'Écriture sainte les plus chères délices, la principale étude et l'édification de toute sa vie. Une bible, qui lui fut donnée dans sa jeunesse, le frappa si vivement par la splendeur et la majesté des oracles divins, qu'il emporta dans le tombeau le souvenir de cette première impression. De ce moment il se nourrit chaque jour de la sainte parole, en même temps qu'il s'éclairait à ce foyer de céleste lumière. Devenu le prédicateur des princes et des rois, élevé à la dignité épiscopale, il avait toujours une bible sur son bureau et dans sa voiture : « Je ne saurais vivre sans cela, » disait-il ; et souvent il répétait cette parole de saint Jérôme à Népotien : « Que ce livre divin ne sorte jamais de vos mains ! »
Le dernier des Pères ne s'est pas contenté d'étudier l'Écriture sainte : il l'a commentée. Pendant son séjour à Metz, il la relut tout entière pour ainsi dire au flambeau de la tradition, consultant tour à tour Origène, Théodoret, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Ambroise et saint Augustin. Il amassa dans ce commerce un riche trésor de science et de lumières ; mais il le paya de longues lectures et de sueurs laborieuses. Dans le bonheur et l'expansion de son âme généreuse, il voulut communiquer aux autres de si précieuses richesses, et tout ensemble leur épargner tant de durs travaux : il forma le projet de résumer dans de courts commentaires tout ce que les Pères renferment de plus substantiel, de plus profond et de plus lumineux sur les Livres saints.
VI
C'est dans le tumulte du monde et dans l'accomplissement d'importants devoirs qu'il réalisa ce projet. Pendant qu'il fut précepteur du Dauphin, vivant au milieu de la Cour, il se livrait sans réserve à l'étude ; et le seul usage qu'il fit de son ascendant et de son autorité, fut de réunir autour de lui des hommes qui pouvaient l'aider dans la recherche et la propagation de la science biblique : l'abbé de la Broue, depuis évêque de Mirepoix ; l'abbé de Saint-Luc, aumônier du roi ; l'abbé Renaudot, savant orientaliste ; Cordemoy, auteur d'une Histoire de France ; Nicolas Thoynard, connu par son Harmonie des quatre Évangiles ;puis Fénelon, Fleury, la Bruyère, Pélisson 1. « Au sortir de la leçon qu'il donnait à M. le Dauphin, » comme on parlait alors 2, il trouvait souvent dans son cabinet cette troupe d'élite qui l'attendait pour étudier l'Écriture sainte ; souvent aussi il allait, entouré de ce cortège, se promener au parc de Versailles, dans l'Allée des Philosophes, sous ces arbres alors témoins de tant de grandeur et qui dévoient l'être de tant d'abaissement. Dans ces promenades qui rappelaient les entretiens du philosophe grec, ou dans son cabinet qui faisait songer à l'école d'Alcuin dans le palais de Charlemagne, Bossuet, la Bible à la main, proposait l'interprétation d'un texte sacré, l'explication d'un hébraïsme, la solution d'une difficulté quelconque ; chacun apportait librement son contingent à la science, l'un en philologie, l'autre en herméneutique, l'autre en histoire ; le Père qui présidait le Concile, comme on s'exprimait à la Cour, animait les efforts par les charmes de la déférence ; et « si la supériorité de son génie ne l'avait pas fait reconnaître, sa modestie l'eût fait oublier 3. » L'abbé Fleury rédigeait les notes, arrêtées d'un commun accord, à côté des textes, sur les marges de la Bible de Vitré.
Quelle partie des Écritures a commentées Bossuet dans ces réunions ? Le principal auteur de l'édition bénédictine, dont le premier volume parut en 1772, Dèforis répond qu'il a commenté tous les Livres saints ; et le savant qui présidait à l'édition de Versailles en 1815, l'abbé Hémey d'Auberive 4 donne après lui la même réponse. Dès les premières lignes du livre des Psaumes, disent ces bibliographes, dans la lettre dédicatoire à son clergé, l'évêque de Meaux nous apprend lui-même qu'il a commenté l'Ancien et le Nouveau Testament. Son neveu, l'évêque de Troyes, prit en 1727 un privilège pour la publication des œuvres posthumes 5, mentionnant particulièrement les Notes sur la Genèse et sur les
1 Mémoires de l'abbé Ledieu. — 2 Journal des savans, septembre 1704, p. S65. — 3 Éloge de Bossuet, par l'abbé de Boissy, qui assista souvent aux conférences. — 4 Lire Aimé d'Hauterive. — 5 Cela n'est pas tout à fait exact. L'évêque de Troyes demanda ce privilège le 11 décembre 1707, mais il oublia de le faire enregistrer pendant les trois mois prescrits pour la validation. H prit de nouveau le même privilège le 27 mars 1708, et le fît proroger en 1727, car il n'avait pas eu le temps de s'en servir pendant vingt ans,
VII
Prophètes. Et dans un catalogue imprimé en 1741 pour la vente des livres de le Peletier-Desforts, figure un manuscrit qui avait pour titre : Notes de Bossuet sur les livres de la Genèse, de l'Exode... et des Prophètes. Acheté par le libraire Barrois et revendu bientôt après, ce manuscrit passa dans la bibliothèque de Carpentras, puis fut donné par l'évêque de cette ville au Souverain Pontife Benoît XIV. Ici le précieux manuscrit disparaît sans laisser aucune trace de son passage. Cette parole est dure ; mais avant toutes choses il faut s'entendre. Si l'on parle des notes éparses [que [Bossuet traçait chaque jour sur les marges de sa bible, nous sommes d'accord ; mais s'il s'agit d'un commentaire suivi, régulier, prêt à paraître au jour, les preuves ne forcent pas tout à fait notre assentiment. Et d'abord l'évêque de Meaux ne dit pas, dans la lettre à son clergé, qu'il a commenté l'Ancien et le Nouveau Testament ; mais il dit qu'il les commentera, si Dieu lui en donne le temps, « la force et la bonne volonté ; son vœu le plus ardent est de finir ses jours et de mourir dans cette étude. » Ensuite l'évêque de Troyes n'a-t-il pas pris des notes éparses pour un commentaire régulier ? Avait-il le temps, lui qui était si diversement occupé dans le monde, de lire les manuscrits de son oncle ? Il les étalait aux regards de la frivolité curieuse ; il les prêtait par spéculation ; il les laissait s'égarer dans des mains étrangères ; il prenait des privilèges pour donner le change à l'attente du public qui demandait les ouvrages du grand écrivain 1. Enfin le Peletier-Desforts, quoi qu'en dise son catalogue, ne possédait en 1741 aucun autographe de Bossuet ; car l'évêque de Troyes était encore le seul propriétaire de tous ses manuscrits. Les deux éditeurs vont donc à Rome les mains vides ; et nous pourrions encore les arrêter là d'un seul mot : c'est que jamais un autographe de Bossuet ne se serait perdu dans la capitale de la science et de l'éloquence, dans le sanctuaire des belles-lettres et de la théologie. Quoi ! l'on retrouve chaque jour des manuscrits ignorés, oubliés, ensevelis depuis quinze siècles ; et l'on ne découvrirait aucun vestige d'un manuscrit de Bossuet ! Mais nous ne pouvons tout dire ; qu'on examine et qu'on prononce : Sub judice lis est.
II.
Bossuet publia les commentaires sur les Psaumes en 1691. La Dissertation préliminaire, qui forme la préface, est regardée comme un de ses plus beaux ouvrages. Dans ce monument d'érudition, d'éloquence et de piété, il nous fait connaître les Psaumes, ces chants merveilleux, que tant de générations répètent dans tant de langues depuis trente siècles ; ces hymnes inspirées, qui l'emportent infiniment sur les odes de Pindare, aussi bien par la dignité du sujet que par la magnificence du
1 On trouvera de tout cela des preuves nombreuses dans les Remarques historiques des autres volumes.
VIII
style ; ces divines poésies, qui sont la plus sublime expression des sentimens religieux de l'âme, de la prière qui sollicite les bienfaits du Seigneur, et de l'admiration qui contemple avec transport les merveilles du Tout-Puissant à travers les âges. Car il y a deux sortes de Psaumes, dit Bossuet : les déprécatifs, qui conjurent l'infinie miséricorde et célèbrent la souveraine grandeur ; les historiques et les prophétiques, qui racontent les œuvres divines dans les siècles passés et dans les siècles futurs. Pour terminer ses précieux enseignements, le pieux pontife nous apprend l'usage que nous devons faire des Psaumes dans toutes les circonstances de la vie. Nous les verrons briller d'une vive lumière, dit-il, si nous y contemplons le Chef et les membres, Jésus-Christ et l'Église ; mais nous ne devons pas pour cela nous écarter du sens historique ou littéral. Unissons nos cœurs à celui du saint Prophète : prions, louons, rendons grâces avec lui ; mais aussi gémissons, pleurons, versons avec lui des torrens de larmes. Quand nous sommes dans le bonheur ou dans la joie, que la componction de son âme pénitente nous détache des biens périssables ; que sa confiance inébranlable dans le Seigneur ranime notre espérance et nous donne des consolations, quand nous succombons sous le poids de la tristesse et de la douleur.
Deux académiciens, MM. de la Rouze et Boutard ; un oratorien, l'abbé Leroi, ont traduit en français la Dissertation sur les Psaumes ; mais une seule de ces traductions, celle de l'abbé Leroi, a reçu l'honneur de la publicité ; elle parut en 1775.
Bossuet donne les Psaumes dans deux versions. L'une, faite dans les premiers siècles sur le grec des Septante et souvent remaniée par différentes mains, n'est irréprochable ni dans le fond ni dans la forme : c'est la version italique ; l'autre, faite sur l'hébreu par un Père versé dans toutes les langues orientales, est à la fois plus exacte, plus claire et plus élégante : c'est la version de saint Jérôme. Quand l'Église fixa solennellement les versions de l'Écriture, la première était profondément gravée dans la mémoire des fidèles, parce qu'elle servait au chant des Psaumes ; mais la seconde n'était connue que des savans, parce qu'elle se trouvait enfermée dans les in-folio des bibliothèques. En conséquence, pour ne pas alarmer la piété des peuples, le concile de Trente conserva la version italique et n'adopta point la version de saint Jérôme 1. Dès lors Bossuet dut admettre un texte qui faisait autorité ; mais il ne devait pas négliger un autre texte qui fournit des éclaircissemens utiles et de précieuses rectifications : il donna la version italique et la version de saint Jérôme.
1 Le saint concile a conservé l'Italique pour les Psaumes, comme on vient de le voir ; puis pour les livres de la Sagesse, de l'Ecclésiastique, de Baruch et des Machabées, parce que saint Jérôme ne les a pas traduits.
IX
A l'époque de sa publication, la meilleure édition qu'on eût de saint Jérôme, c'était celle de Marianus Victorius : Bossuet la suivit dans l'impression. Mais deux ans plus tard, en 1693, les Bénédictins donnèrent une édition beaucoup plus exacte, qui fait disparaître une foule de fautes. Dans ces conjonctures, pour profiter des avantages que cette dernière édition nous présente, et ne voulant rien changer à l'édition de Bossuet, nous donnons dans les pages le texte de Maria-nus ; et nous mettons au bas des pages, comme variantes, les corrections des Bénédictins 1.
Dans les commentaires, Bossuet, méprisant un vain étalage d'érudition, ne recherche point les sens subtils et détournés, plus souvent imaginaires que réels ; comme il le dit lui-même dans la lettre à son clergé, il s'attache avant toutes choses au sens historique ou littéral, affermissant ainsi les bases de la science et sapant par le fondement les fausses interprétations. Toutes ses notes sont courtes, claires, lumineuses, tirées pour le fond des meilleurs commentaires. Une chose qu'il faut remarquer ici, pour ce volume et pour les suivans, c'est que Bossuet ne cite pas toujours textuellement, dans la discussion, les témoignages de la tradition, ni même les paroles de la Bible ; soit pour abréger le discours, soit pour donner plus de jour à la pensée, soit pour apporter plus d'exactitude dans la traduction, il élague souvent les passages des saints Pères et change quelquefois les expressions de la Vulgate. Nous n'avons eu garde, à Dieu ne plaise ! de rétablir les textes primitifs, en corrigeant les corrections de Bossuet 2.
Un écrivain du XVIIe siècle explique en peu de mots tout le plan de Bossuet dans l'interprétation des Psaumes. Après avoir parlé de la Dissertation préliminaire, il continue : « Ce qui m'a plu davantage est le moyen qu'a trouvé M. de Meaux, d'expliquer les Psaumes selon l'hébreu
1 L'éditeur de Versailles dit en parlant de la dernière édition : « Les Bénédictins possédaient d'excellents manuscrits, à l'aide desquels ils avaient pu corriger une infinité de fautes des éditions précédentes : aussi la leur, plus correcte, obtint bientôt une juste préférence. » (Edit. Vers., vol. I, p. xlviii. ) Le critique ajoute qu'un savant éditeur a collationné cette édition « avec les plus anciens manuscrits du Vatican, et qu'il n'y a rien trouvé à corriger. » Malgré ces déclarations, l'éditeur de Versailles a reproduit l'édition de Marianus, et n'a pas donné un seul mot de l'édition bénédictine.
2 Il faut encore entendre l'éditeur de Versailles ; il dit que Bossuet « abrège les passages des Pères, surtout quand ils sont un peu longs ; » et qu'il « allègue des textes de l'Écriture en d'autres termes que ceux de la Vulgate, non par inadvertance, mais parce que quelquefois l'auteur emploie des versions anciennes, pour faire entendre plus pleinement le sens de la phrase ou du mot qu'il explique. » Qu'a donc fait le critique ? Il a reproduit les traductions nouvelles et les textes abrégés dans tous les ouvrages publiés pendant la vie de Bossuet, parce que les éditeurs les avaient reproduits ; mais il les a changés dans les ouvrages posthumes, parce que les éditeurs les avaient changés. Et depuis le commencement de ce siècle, on a réimprimé dix fois l'édition de Versailles servilement !
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sans dire qu'il le faisait... C'a été, en mettant vis-a-vis de la Vulgate, non une nouvelle version selon l'hébreu, mais celle de saint Jérôme, à qui l'Église a rendu ce témoignage, qu'il avoit reçu de Dieu une vocation particulière pour traduire les Écritures divines. Il n'y a plus guère d'endroits dans les Psaumes qu'on n'entende très bien, et on a dans un même livre la traduction de l'hébreu de saint Jérôme et laVulgate1. »
Ajoutons que le savant exégète a joint aux Psaumes les Cantiques de l'Ancien et du Nouveau Testament, parce que l'institution de l'Église en a fait, comme il le dit lui-même, une partie de la divine psalmodie.
III.
Bossuet avait publié les Psaumes en 1691 ; il publia d'autres ouvrages de l'Écriture en 1693. Dans la deuxième comme dans la première partie de ses doctes élucubrations, il met avant chaque livre une préface qui en fait connaître l'époque, le but et l'authenticité. Nous avons hâte de laisser la parole au Maître si maître, pour parler son langage, mais nous devons faire encore quelques observations particulières.
1° Additions supplémentaires aux Psaumes. — Des critiques téméraires s'étaient levés, qui attaquaient l'autorité des prophéties. A la tête de ces novateurs, un homme d'une vaste érudition, mais flottant à tout vent de doctrine ; Grotius, catholique, luthérien, calviniste, socinien tour à tour ou peut-être dans le même temps, disait à peu près ceci : Les prophéties, principalement celles des Psaumes, ne concernent pas le Messie promis, mais des personnages célèbres dans l'histoire sainte, Ezéchias, Josias et d'autres ; aussi les Apôtres ne les ont-ils jamais citées pour prouver la divinité de Jésus-Christ. Voilà les erreurs que Bossuet réfute dans ses Notes supplémentaires ; il montre que plusieurs prophéties des Psaumes s'appliquent directement à Notre-Seigneur, et que les apôtres les ont citées pour confondre l'incrédulité des Juifs : écoutez saint Paul, s'écrie-t-il : « Nous sommes édifiés sur la pierre angulaire Jésus-Christ par le fondement des apôtres et des prophètes2. »
2° Les Proverbes. — Bossuet donne ce livre d'après la Vulgate, qui est ici de saint Jérôme. Saint Jérôme a traduit les Proverbes sur le texte hébreu : mais comme ce texte est souvent obscur par sa concision, et que les Septante le paraphrasent dans beaucoup de passages, le saint interprète a quelquefois remplacé la lettre originale par la paraphrase. Bossuet signale ces changemens dans les notes.
3° L'Ecclésiaste. — Saint Jérôme a fait, sinon trois, du moins deux versions de cet ouvrage : l'une, adressée avec un commentaire à Paula,
1 Arnauld, Lettre du 5 juin 1691.— 2 Ephes., II, 20.
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se rapproche souvent du grec des Septante ; l'autre, faite cinq ans plus tard, suit fidèlement le texte hébreu. Or Bossuet donne ces deux versions : la première, parce qu'elle renferme d'utiles éclaircissements ; la seconde, parce qu'elle a été adoptée dans le concile de Trente. Mais dans l'Ecclésiaste, comme dans les Psaumes, notre auteur a publié la version ad Paulam d'après l'édition de Marianus ; nous voilà donc forcé, pour faire disparaître les fautes qu'elle renferme, de donner encore ici les rectifications de l'édition bénédictine.
4° Le Cantique des Cantiques. — Bossuet montre dans sa préface la sublimité de ce Cantique, livre scandaleux pour l'homme charnel, le plus divin des livres pour l'homme spirituel ; admirable épithalame, qui peint l'amour de Jésus-Christ et de l'Église sous la vive image de l'amour conjugal. Dans les notes, le commentateur explique d'abord le sens littéral, qui s'entend de Salomon et de la reine son épouse ; puis le sens allégorique, qui regarde Jésus-Christ et son Église.
En 1694, il traduisit en français, pour les Ursulines de Meaux, le texte et les commentaires du divin poème. Tout le monde admirera cette traduction, qui joint la force à la délicatesse, la grandeur à la simplicité. Nous la publions après l'original latin. C'est une copie faite en 1695 à la Visitation de Meaux, qui nous a servi de modèle dans l'impression.