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L’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme une tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
Les points de convergence sont quand même étonnants.