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Créé le VENDREDI 04 NOVEMBRE 2011
Certains mots viennent et reviennent souvent sous la plume ou la langue, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'ils défraient la chronique; mais sait-on toujours d'où ils viennent ?
LES BILLETS DE BLOG
Le grand, le géant et le monstre
Méga-, giga, téra-… Toujours plus grand. Ces trois préfixes proviennent du grec classique. Méga- indique ce qui est, littéralement, "grand". Giga-, ce qui est "géant". Téra- sous-entend que l’on a affaire à quelque chose dont les proportions ou la quantité sont, à la lettre, monstrueuse. Du grand, on passe ainsi au géant, puis au "monstre".
Les fées peuvent rendre "fada"
Les fées ne servent pas, dans les contes et les légendes, qu'à exaucer les voeux et à se venger de n'avoir pas été invitées au mariage d'une princesse. Ce serait sans doute trop simple... Les fées détiennent également l'inquiétant pouvoir de rendre fou, susurrent les croyances populaires. L'enchantement comporte des risques. Les anciens Grecs, eux, appelaient les fées nymphes et leur dédiaient des lieux de culte, les nymphées, tout en affirmant que le passant qui croiserait malencontreusement le chemin d'une nymphe perdrait à coup sûr la raison. Deviendrait, en somme, à la lettre, complètement fada. Le fada, littéralement, désigne celui qui a vu une fée, fada en occitan, provençal, dans les parlers au sud de la Loire en tout cas. Un mirage, en italien, du type de ces illusions d'optique autrefois visibles au-dessus de la mer près du détroit de Messine, était surnommé Fata Morgana, fée Morgane. Se hasarder sans but dans la nature sauvage était jugé périlleux par les Anciens: le dieu Pan pouvait susciter la terreur "panique" (lire l'article de ce même blog à ce propos) et la fée rendre "fada". On retrouve un écho de ces craintes métaphysiques méditerranéennes dans Ma Famille et autres animaux de Gerald Durrell, l'ami des bêtes bien connu du public international (il a été traduit dans maintes langues, dont le... letton !): le narrateur, Gerry, raconte qu'il s'était couché au pied d'un cyprès pour dormir un peu, une après-midi sur l'île grecque de Corfou, et qu'un paysan l'a aussitôt abordé et lui a demandé de se placer ailleurs, assurant que l'ombre des cyprès comportait un danger grave, que celui qui s'y endormait se réveillait la tête vide et complètement idiot. Une réminiscence de la croyance aux nymphes apparaît ici probable.
Une fameuse soupeaurama !
"Ah ah ! Voici une fameuse soupeaurama", lance Poiret, sûr de son effet sur les convives, dans Le Père Goriot, un roman du cycle "La Comédie Humaine" d’Honoré de Balzac écrit dans la première moitié du dix-neuvième siècle. La soupeaurama se mange donc à la cuiller, puisque c’est en fin de compte une soupe qui a suivi une certaine mode esthétique parisienne. Quelle mode, précisément ? Celle du diorama, que l’on retrouve au XIXe siècle jusqu’à Genève, où la rue du Diorama, non loin de la place du Cirque, rappelle que ce genre de spectacle a bel et bien fait fureur avant l’invention du cinéma. Le diorama consistait en résumé en un dispositif illusionniste en vogue il y a un peu moins de deux cents ans. Il présentait l’aspect d’un tableau à effets animé par des jeux de lumière. C’est Louis Daguerre qui a mis au point en 1822 le premier diorama à Paris.
Diorama, pour revenir au mot, ce terme s’inspire du mot panorama remontant, quant à lui, au XIXe siècle, du grec pan, "tout", et orama, "vision, paysage", littéralement, ce que l'on parvient à voir. Mais "panorama" a très spontanément, en raison de son nombre pair de syllabes (quatre) été décomposé en deux morceaux de longueur égale, pano et rama, d’où la floraison de terminaisons –rama que l’on retrouvera par la suite dans cinérama, musicorama, dans une quantité de raisons sociales, mots-valises, marques de commerce ou bidules finissant par RAMA, ou, également chez Balzac dans le "froidorama" et le "santérama". Ces deux vocables insolites, l'écrivain les a glissés dans le dessein de se moquer de l'une des toquades de son temps. Il arrive donc qu'une fausse étymologie se révèle féconde et créatrice, autant qu’une vraie. Autant, voire davantage. D’ailleurs, la fameuse soupeaurama de chez Madame Vauquer dans Le Père Goriot, quel goût avait-elle, au fond ? "Pardonnez-moi, Monsieur, dit Madame Vauquer, c’est une soupe aux choux. Tous les jeunes gens éclatèrent de rire".
Cheval de Troie, la ruse sur mer
Celui qui essaie, celui qui tente sa chance, voilà le sens originel du mot d’ascendance grecque "pirate", romanisé ensuite en pirata. En antique grec, peirao signifie en effet tenter l’aventure, s’efforcer d'accomplir quelque chose, essayer. A la fin de la République Romaine, l'orateur et homme politique Cicéron a déclaré que les pirates étaient des ennemis publics à pourchasser, qu’ils dérogeaient à toutes les règles connues du droit. Du point de vue d’un système verrouillé, quiconque tente l’aventure passera aisément pour un trublion, un pirate. Voire, par la suite, pour un hérétique, l’adjectif découlant du concept d’hérésie, du grec airesis, choix, préférence (sous-entendu, la préférence pour telle ou telle doctrine, qu'elle ait ou non un caractère canonique). Avoir ses préférences et s’aventurer quelque part sans permission de spectacle, ô quelle subversion ! Dès lors, l’hérétique, le pirate sont vite décrits comme des gens naviguant en eaux troubles, «mal barrés», ce qui relie la piraterie (au départ, l’acte d’attaquer et de piller des navires marchands) à la navigation. Mal barré désigne après tout une embarcation qui n’est pas bien pilotée. De là à évoquer la "cyber-piraterie", il n’y a qu’un mille nautique voire nettement moins, juste quelques brasses. Car le préfixe d'ascendance hellénique cyber- vient de kybernésis, le pilotage d’une embarcation, par extension, le gouvernement. Le mot (présent chez Homère) kybernétès définissant, de son côté, celui qui dirige le bateau – la navigation comme métaphore courante, rebattue, de la direction politique. Le cyber-pirate entretient donc des liens étymologiques très anciens avec le monde maritime, remontant à bien avant l’ère coloniale, bien avant l'exploration des Caraïbes par les Européens. Même le programme informatique malveillant qu’il pourrait diffuser à des fins dévastatrices s’appelle un cheval de Troie et se peut en somme rattacher à la mer. Ce n'est pas une boutade. Ni un hippocampe. Chez Homère, sans doute ledit cheval si largement réutilisé en rhétorique politique et technologique n’était-il pas le quadrupède domestique bien connu mais… un navire ! Une pareille nouvelle ne relève pas exactement du scoop, en tout cas pas sous l’angle de l’Antiquité grecque, du moment que le cheval était associé à Poséidon, divinité de la mer (qu'on songe aux plantes marines baptisées posidonies) et des tremblements de terre ("Poséidon, l'ébranleur de la terre", en jargon homérique). Les bateaux étaient facilement surnommés, en Grèce, les "chevaux de la mer". Il apparaît donc envisageable que le "Cheval de Troie" épique ait été en fait un bateau, une espèce d'ambassade flottante envoyée aux Troyens afin de mieux les duper, de leur laisser croire à la venue d’une délégation des assaillants leur proposant un accord de paix. Les Troyens auraient marché et ensuite découvert la supercherie à leurs dépens.
La panique porte le nom d'un dieu grec
Une vague de panique. Une terreur panique... Panique à bord... L'actualité en général assez peu rassurante voit surgir ce substantif à différentes occasions dans les titres et les communiqués en provenance du monde entier. Mais d'où vient le terme même de "panique", après tout ? Eh bien, du fin fond de la civilisation antique. De Grèce. D'Arcadie en particulier - une région septentrionale du Péloponnèse dominée par le mont Lycée, "montagne aux loups", littéralement, du grec lykos, "loup" - où l'on vénérait le dieu Pan pratiquement à égalité avec Zeus, maître de l'Olympe. Sans doute Pan est-elle une divinité extrêmement ancienne, commune à tous les peuples indo-européens. Le dieu grec appelé Pan, du grec pan, "tout", était dans l'Antiquité considéré comme le protecteur des bergers ainsi que des troupeaux. Plus globalement, Pan était "la" déité associée à la nature, à la part du monde échappant au contrôle de l'être humain: Pan avait l'inquiétante réputation de parvenir à faire perdre aux humains tout sang-froid et toute rationalité, de désorienter les foules en leur transmettant la "terreur venant de Pan", autrement dit, et c'est de là que provient le concept, la "panique". Pan étant donc craint, les Grecs lui dédièrent un certain nombre de sanctuaires. Voire une ville hellénistique en Egypte, Panopolis, "ville de Pan".
La face "triviale" de la vie
Elle prête à sourire ou suscite un haussement d'épaules, l'insertion d'une donnée "triviale" ou perçue comme telle. En tout cas, ce qui de nos jours est estimé trivial n'est pas très loin d'apparaître comme banal, sinon vulgaire ou grossier, bref, sans envergure et très prosaïque. Au ras du sol, en somme. Mais d'où provient-il donc, l'adjectif "trivial" ? De bien loin, de l'Antiquité romaine même. Au temps des Romains, un trivium désignait un croisement ou un embranchement de trois routes. En d'autres termes, un type d'intersection tenu pour primaire, spontané, comme il s'en crée sans réflexion particulière au gré des constructions de maisons là où sort de terre un hameau quelconque, au milieu de nulle part. Le tout à la va-vite, une maison ici, une grange là, etc. Tandis que la mise en place d'une ville selon les règles de l'art impliquait, elle, l'établissement d'un plan à quatre directions, autrement dit, un quadrivium et non pas un trivium surgi au petit bonheur, à la bonne franquette et surtout sans plan d'urbanisme. Toute cité romaine pensée et structurée s'articulait autour de deux axes: l'un, orienté nord-sud, était appelé le cardo, littéralement, le pivot, ou la charnière de la porte, à la racine de nos points dits "cardinaux", voire des cardinaux de l'Eglise catholique romaine, "pivots" de toute élection pontificale (pour autant qu'ils aient moins de 80 ans); l'autre, est-ouest, portait le nom de decumanus. Et à l'intersection de ces deux axes se trouvait le forum. Quant au vocable quadrivium, il se trouve à l'origine du mot carrefour et des noms de lieux suisses romands Carouge (GE) et Carrouge (VD).
La dislocation de l'empire romain à la fin de l'été 476 n'a pourtant pas annihilé les termes quadrivium et trivium, qui ont survécu durant le Moyen Age, bien qu'avec des significations différentes. Le trivium médiéval constituait un ensemble de trois disciplines - trois branches - en l'occurrence la rhétorique, la dialectique et la grammaire. Les étudiants qui, eux, suivaient les cours du quadrivium (la musique, l'arithmétique, l'astronomie et la géométrie) abordaient une discipline de plus que leurs collègues "triviaux". De là à voir maints étudiants de la filière à quatre branches céder à la tentation de se croire plus doués, de s'estimer supérieurs, il n'y eut, vraisemblablement, qu'un pas, la nature humaine étant ce qu'elle est, en l'an 1212 comme aujourd'hui. Il n'est pas inconcevable d'imaginer, d'ailleurs, un lien entre le concept de "trivialité" et celui de la "routine", celle-ci évoquant dans ce cas une "petite route" vite suivie, prise par beaucoup et, peut-être, aisément oubliée, ou jugée trop triviale (en vertu des valeurs du moment) pour qu'on ose s'y référer ultérieurement.
Les petits sous font les grands... troupeaux !
Pécuniaire. Une amende consiste en une peine "pécuniaire". Est pécuniaire tout ce qui a trait à l'argent. Quoique... Au commencement n'était pas la piécette en métal: la monnaie telle que le monde la connaît n'a été inventée que vers 650 avant J.-C. en Asie mineure, au pays du roi Crésus, la Lydie. Situé dans l'ouest de la Turquie actuelle, la Lydie était entre autres arrosée par une rivière charriant des pépites d'or, le "Pactole".
Jadis, donc, dans la haute Antiquité, la richesse consistait en troupeaux, en bétail. Telle était la norme aux premiers temps de Rome (la Rome d'alors formait un gros bourg, centre de marchés paysans, sans Panthéon ni Colisée; ces édifices attendraient encore de longs siècles avant de se dresser dans la Ville Eternelle; place donc, pour le moment, au Forum Boarium, le marché aux bovins). Or, le troupeau s'appelait en latin pecus – origine du vulgum pecus, surnom attribué à la foule, ce «troupeau» de gens - d'où s’est formé pecunia, la richesse. Par contraste, le pauvre n'est autre qu'un infortuné impécunieux, littéralement, un individu qui ne possède pas de troupeau(x). La richesse résidait, ainsi, dans le nombre de têtes de bétail. Tête, en latin classique, caput, est en outre à l’origine du capital, à la lettre, le nombre de têtes de bétail que quelqu'un possède...Le capital provient de capitalis, «qui concerne la (ou les) tête(s)», comme d’ailleurs le mot cheptel. Un capitaliste, c’est donc, étymologiquement, quelqu’un qui accumule des têtes de bétail.
Très, ou pas très canonique - l'odyssée d'un mot grec
Les canons de la beauté, un évangile canonique et les chanoines réguliers de l’abbaye valaisanne de Saint-Maurice d'Agaune, les anciens comtes chanoines de Brioude (Auvergne) ont quelque chose en commun. Une racine partagée, la trace d’un antique mot grec, kanôn, vocable pouvant se traduire en substance par «mesure», «loi» ou «règlement». Est canonique ce qui obéit donc à une règle. A la lettre, les chanoines (depuis la fin de l’Ancien régime, les communautés de chanoinesses ont par contre disparu) suivent un code. Le nom de leur ordre dérive du latin canonicus. Quant aux évangiles dits canoniques, ce sont ceux que Rome a jugé conformes. De textes bibliques qualifiés ainsi de canoniques dérive l’expression plaisante «un âge canonique», en référence à plus d’une figure de l’Ancien Testament, ne serait-ce que Mathusalem, à qui la tradition prête une longévité épique, mythique de 969 ans.
Quoique hellénique d’origine, le «canon» a en outre fait une belle carrière en Orient, où, durant la période ottomane, le «Kanoun» désignait un code législatif édicté un sultan, Soliman le Magnifique, par exemple. Le petit mot grec se retrouve de plus jusque dans le domaine musical, puisque l’instrument appelé qanoun tire son nom de ce même concept millénaire, de l’idée de mesure.
"Eco", le préfixe qui résonne partout
Des éco-gestes, une éco-taxe, des écologistes, des éco-villages, l'essor de l'éco-tourisme... Et tôt ou tard, un probable éco-sommet abordera le thème de l'éco-gouvernance. Les deux syllabes du préfxe éco- n'ont jamais été autant imprimées, proférées, répétées. Le lecteur s'en doute peut-être déjà: les mots qui commencent par éco- se rattachent tous à une étymologie (origine) commune, le vocable grec ancien oikos, qui signifie "maison". Du strict point de vue linguistique, l'écologie envisage l'environnement sous l'aspect d'un habitat commun, la Terre étant considérée comme une maison à entretenir et à préserver. Rien de bien révolutionnaire ? Ce serait aller un peu vite en besogne. A présent que l'origine hellénique du préfixe éco est connue, le moment est venu d'explorer ce que l'on peut appeler la famille élargie de ce couple de syllabes. Et comme lorsqu'on s'adonne à la généalogie, les surprises ne sont pas rares au gré des recherches.
Il en va de même avec le préfixe éco. Sa parentèle ne se limite pas aux seuls termes techniques, néologismes ou mots construits entre deux conférences internationales en relation avec la nature et l'environnement. A première vue, qui songerait qu'écologie et économie partagent ce même début hellène ? Eh bien, étymologiquement, c'est le cas: éco-logie et éco-nomie possèdent bien un fonds grec commun. L'une peut se traduire par "science" ou "discours" au sujet de l'habitat, la seconde par "l'ensemble des lois qui régissent la maison". Et ce n'est pas tout: la maisonnée se révèle plus étendue encore, voire oecuménique ! "Oecuménique" et "oecuménisme" forment deux autres mots dérivés de l'antique oikos du temps d'Homère, de Périclès ou de Pythagore. Un concile oecuménique entend légiférer pour l'ensemble de l'oikouméné, de la terre habitée par les êtres humains. Le premier concile décrit comme tel s'est tenu près de Byzance, à Nicée, en l'an 325.
A ce stade, il serait tentant de croire que l'on a accompli le tour de la question, qu'on en a terminé avec ce passe-partout linguistique qu'est, au vu de son utilisation dans autant de domaines, le préfixe éco. Il n'en est pourtant rien. Il reste encore un mot qui héberge notre particule multi-usages: le "métèque", ce substantif dont la charge péjorative a été désamorcée avec brio par le chanteur... grec Georges Moustaki, qui l'a mis en musique, métamorphosant le stigmate en oeuvre d'art, l'accusation en revendication. Littéralement, le métèque, du grec metoikos - c'est même le titre original hellénique de la chanson - est une personne qui a, de gré ou de force, "changé de maison", en voyageant, ou en migrant, peut-être en étant obligée de s'exiler. Le préfixe grec qu'il emporte avec soi est lui-même une sorte de métèque, une particule qui a émigré peu à peu dans divers domaines de la connaissance et de la vie.