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Cet article propose le commentaire des chapitres 3,1-4,16 du livre de Qohélet / Ecclésiaste, de la main de Nicolas Merminod.
3,1-15. Le temps de l’humain et la durée de Dieu
Ce chapitre présente une réflexion sur le temps qui passe et place sans cesse l’humain à devoir choisir entre des options contraires. De plus, quelle que soit la décision celle-ci ne fera que répéter ce qui s’est déjà fait… Une fois encore, l’auteur porte un regard lucide mais froid sur la condition humaine.
1 Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel :
2 un temps pour enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant,
3 un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour saper et un temps pour bâtir,
4 un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
5 un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres, un temps pour embrasser et un temps pour éviter d’embrasser,
6 un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter,
7 un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler,
8 un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps de guerre et un temps de paix.Qo 3:1-8 Traduction Oecuménique de la Bible
Il semble ici y avoir une opposition entre temps et durée, le texte utilisant deux mots différents pour désigner le temps : זמן et עת en hébreu, χρόνος et καιρός en grec. Tout intervient à un moment donné, une action et son opposé ; l’opposition est toujours construite de la même manière : un temps pour…(עת, καιρός), et un temps pour… (ועת, καὶ καιρός). Chaque chose est bonne « en son temps » (v. 11), si bien que dans les 14 oppositions présentées, aucun élément n’est à supprimer. Chaque élément de l’opposition est bon en son temps, et l’autre élément bon en un autre temps ; il n’y a pas un des éléments qui aurait davantage de valeur que l’autre ou qu’il faudrait supprimer. Au final, la question que laissent ces oppositions est de savoir quel est le temps de l’individu ; c’est nécessairement le temps de l’une des actions opposées, et le tout est de savoir de laquelle. Seulement, il est impossible à l’humain de savoir quelle est l’option qui convient (Qo 11:6) ; il doit agir en restant dans l’ignorance.
L’individu est pris dans une tension : Dieu donne la durée dans le cœur – donc l’intelligence – de l’humain, mais sans que celui-ci ne puisse saisir l’action de Dieu du commencement à la fin (v. 11). La conscience de la durée pousse l’humain à chercher à comprendre le temps et l’action de Dieu, mais cette quête ne peut jamais être réalisée. Cette conscience de la durée est à la fois ce pousse l’humain à chercher à comprendre, mais c’est en même temps ce qui le met face à ses limites indépassables. En reprenant les paires d’action d’opposées, l’individu est toujours situé à un moment et se demande quelle action accomplir alors même qu’il ne comprend pas l’ensemble de l’action de Dieu.
9 Quel profit a l’artisan du travail qu’il fait ?
10 Je vois l’occupation que Dieu a donnée aux fils d’Adam pour qu’ils s’y occupent. 11 Il fait toute chose belle en son temps ; à leur cœur il donne même le sens de la durée sans que l’homme puisse découvrir l’œuvre que fait Dieu depuis le début jusqu’à la fin.
12 Je sais qu’il n’y a rien de bon pour lui que de se réjouir et de se donner du bon temps durant sa vie. 13 Et puis, tout homme qui mange et boit et goûte au bonheur en tout son travail, cela, c’est un don de Dieu. 14 Je sais que tout ce que fait Dieu, cela durera toujours ; il n’y a rien à y ajouter, ni rien à en retrancher, et Dieu fait en sorte qu’on ait de la crainte devant sa face.Qo 3:9-14 Traduction Oecuménique de la Bible
Le v. 9 surprend, dans la mesure où il présente une rupture puisqu’il ne porte pas sur la question du temps. Cependant, il fait écho à Qo 1:3, ce qui ramène à la question de la vanité. L’auteur rappelle la question, mais sans y répondre. Il n’avance rien de ce qui reste à l’artisan, de ce qui ne serait pas vain ; il rappelle la question, mais c’est pour la laisser sans réponse.
Les vv. 12-13 semblent reprendre cette question, mais la réponse est bien modeste : « Je sais qu’il n’y a rien de bon pour eux sinon de se réjouir et faire bien durant leur vie » (v. 12). Il n’y a pas de réponse, mais juste une piste : tout comme le travail est réel, se réjouir et faire bien – accomplir l’action dont c’est le temps – sont tout aussi réels. L’auteur appelle à se réjouir de manger et boire, et « voir le bon en tout son labeur » – probablement en tant que le labeur permet de subvenir aux besoins – car cela est un don de Dieu. Tout comme la conscience de la durée qui met l’humain face à ses limites, ces joies mêmes vaines sont aussi un don de Dieu ; on retrouve la racine נתן aux vv. 11 et 13.
15 Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été, et Dieu va rechercher ce qui a disparu.Qo 3:15 Traduction Oecuménique de la Bible
Le v. 15a fait écho à Qo 1:9 : « Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été » ; il n’y a donc rien de nouveau, toujours une répétition de ce qui a déjà été. Cette répétition peut être comprise selon deux accents distincts : soit que par ignorance l’humain répète le passé, soit que l’action de Dieu est telle qu’elle dure, se répète. Au niveau du contexte, le second accent me paraît préférable, cela renforçant le v. 14. De plus, 15b va encore dans ce sens : le fait que Dieu recherche ce qui est perdu renforçant la dimension de répétition, de complétude de ce que Dieu fait.
Même s’il n’y rien de neuf sous le soleil, méditer ces mots nous interpellent ; c’est bien dans cette réalité que nous vivons et avons des décisions à prendre. Même si nous sommes finalement bien impuissant, cette réalité est toujours dans les mains de Dieu.
3,16–4,16. Regard sur la société
L’auteur décrit ce qu’il voit sous le soleil ; le verbe “voir” (ראה ; ou en grec, « je vois » : εἶδον) et les termes « sous le soleil » (תחת השׁמשׁ ; ὑπὸ τὸν ἥλιον), ces termes introduisant la plupart des sections de ce passage. Aussi, l’auteur se contente de décrire ce qu’il observe sur terre, ce qu’il perçoit du fonctionnement de la société, des relations humaines. Il ne s’agit pas ici de défendre une quelconque idée ou affirmation, mais uniquement de partager des constats sur la vie humaine, sur ce à quoi est confronté l’individu.
3,16-22. Justice humaine et divine
16 J’ai encore vu sous le soleilQo 3:16-17 Traduction Oecuménique de la Bible
qu’au siège du jugement, là était la méchanceté,
et qu’au siège de la justice, là était la méchanceté.
17 Je me suis dit en moi-même :
Dieu jugera le juste et le méchant,
car il y a là un temps
pour chaque chose et pour chaque action.
Cette section s’ouvre par un constat sans illusion sur la justice : « Et j’ai encore vu sous le soleil qu’au lieu du jugement, là est la méchanceté, et qu’au lieu du juste, là est le méchant » (v. 16). Au final, ce ne sont pas les justes qui rendent les jugements, d’où une critique de la justice humaine, critique qui est d’ailleurs reprise en Qo 5:7-8. Cela amène l’auteur à une réflexion sur la rétribution : au final, Dieu jugera. Rien ne suggère ici une justice immanente, le temps du jugement de Dieu n’étant précisé. On retrouve l’idée qu’il y a un temps pour chaque chose (3,1-8) et tout comme il y a un temps où le méchant est à la place du juste, il y aura un temps où le juste est à sa place.
18 Je me suis dit en moi-même,
au sujet des fils d’Adam,
que Dieu veut les éprouver ;
alors on verra qu’en eux-mêmes, ils ne sont que des bêtes.
19 Car le sort des fils d’Adam, c’est le sort de la bête,
c’est un sort identique :
telle la mort de celle-ci, telle la mort de ceux-là ;
ils ont tous un souffle identique :
la supériorité de l’homme sur la bête est nulle,
car tout est vanité.
Qo 3:18-21 Traduction Oecuménique de la Bible
20 Tout va vers un lieu unique,
tout vient de la poussière
et tout retourne à la poussière.
21 Qui connaît le souffle des fils d’Adam
qui monte, lui, vers le haut,
tandis que le souffle des bêtes
descend vers le bas, vers la terre ?
La forme de ce jugement reste bien mystérieuse puisque l’auteur ne parle pas ici du jugement de Dieu de la même manière que les prophètes. Il ne s’agit pas ici du rétablissement des justes et de la condamnation des méchants, mais d’une prise de conscience de la condition humaine, qui n’est pas différente de la condition animale (v. 18). Il y a un jeu de mots en hébreu : Dieu montre à eux (המה) qu’ils ne sont que des bêtes (בהמה) ; l’utilisation de la troisième personne du pluriel ne désigne pas un groupe, mais bien l’ensemble des humains, comme dans les autres passages.
Pour l’humain comme pour la bête, il y a un même souffle en eux, une même mort. Tout vient d’un seul lieu, la poussière, et retourne à ce lieu, si bien que penser qu’à la mort le souffle de l’un monterait et celui de l’autre descendrait relève de l’absurde. En cela, l’humain n’a aucune supériorité sur la bête, rien qui puisse le rassurer. L’auteur insiste : « car tout est vanité », l’humain n’est pas différent de la bête si bien que peu importe la supériorité – inexistante – à laquelle il prétende, il connaîtra le même sort.
22 Je vois qu’il n’y a rien de mieux pour l’hommeQo 3:22 Traduction Oecuménique de la Bible
que de jouir de ses œuvres, car telle est sa part.
Qui en effet l’emmènera voir ce qui sera après lui ?
La conclusion est une invitation à ce que l’individu se réjouisse de son travail ; c’est là sa part. Comme il n’a aucune prise sur ce qui suivra, qu’il ne peut rien en savoir, la seule chose qu’il puisse faire est de se réjouir de son travail. Formulé autrement, n’ayant aucune certitude quant à son futur, il n’a que son présent, alors l’auteur l’invite à se réjouir de ce présent.
4,1-3. Pas de consolateur dans l’oppression
1 D’autre part, je vois toutes les oppressionsQo 4:1 Traduction Oecuménique de la Bible
qui se pratiquent sous le soleil.
Regardez les pleurs des opprimés :
ils n’ont pas de consolateur ;
la force est du côté des oppresseurs :
ils n’ont pas de consolateur.
L’auteur voit sous le soleil la réalité de l’oppression. Non seulement, cette oppression est bien réelle, mais en plus, elle est déséquilibrée. Pour traduire le v. 1 : « Moi, je me suis retourné, et j’ai vu toutes les oppressions qui sont faites sous le soleil : voici les larmes des oppressés et il n’y rien de réconfortant pour eux ; la force est dans la main des oppresseurs et il n’y rien de réconfortant pour eux. » Ce versets joue sur les répétitions :
- La racine “oppresser” (עשׁק ; συκοφαντέω) est reprise trois fois : oppressions, oppressés et oppresseurs.
- Le constat « et il n’y rien de réconfortant pour eux » est répété, et la question est de savoir si la seconde fois s’applique encore aux oppressés ou alors aux oppresseurs. La construction de la phrase permet les deux interprétations, et je préfère considérer qu’il s’agit des oppresseurs.
Ainsi, l’auteur constate la réalité de l’oppression sous le soleil, il constate que ceux qui la subissent ne trouvent pas de réconfort et que ceux qui l’exercent ne trouvent pas de réconfort non plus. Au final, aucun de ces sorts n’est enviable. L’absence de réconfort souligne que la situation est désespérante : il n’y a pas de secours à espérer, ni de perspective réjouissante dans cette oppression. L’oppression génère la souffrance et n’ouvre de perspective réjouissante ni pour les oppressés, ni pour les oppresseurs.
2 Et moi, de féliciter les morts qui sont déjà mortsQo 4:2-3 Traduction Oecuménique de la Bible
plutôt que les vivants qui sont encore en vie.
3 Et plus heureux que les deux
celui qui n’a pas encore été,
puisqu’il n’a pas vu l’œuvre mauvaise
qui se pratique sous le soleil.
La hiérarchie de bonheur qu’établit l’auteur surprend : les plus malheureux sont les vivants qui connaissent cette oppression ; les morts qui l’ont connue mais n’y sont plus confrontés sont plus heureux. Et moins malheureux encore sont ceux qui n’ont pas encore vécue parce qu’ils ne connaissent pas cette oppression qui se fait sous le soleil. Cette appréciation peut être comprise comme désespérée ou comme provocatrice. Elle est désespérée si l’on considère que l’auteur considère la vie comme mauvaise. Cependant, de sont bien plutôt les fausses assurances – les vanités – que l’auteur dénonce, et non la vie elle-même qui a une bonne part : manger, boire, se réjouir de profiter de son travail, profiter de la jeunesse avec la femme aimée… Aussi, cette hiérarchie désillusionnée peut être comprise comme une ouverture ; cette oppression est réelle et mauvaise (v. 3), et la place occupée dans cette oppression – oppressé ou oppresseur – ne change rien à la situation. C’est qu’il n’y a ici rien à quoi se raccrocher, rien qui puisse assurer la moindre sécurité, rien qui reste.
Ici encore, l’auteur s’applique à défaire les lecteurs des illusions réconfortantes auxquelles ils pourraient se raccrocher et les confronte à la réalité certes difficile mais la seule réelle, la seule où nous vivons.
4,4-6. Le travail et ses risques
4 Je vois, moi, que tout le travail,Qo 4:4-5 Traduction Oecuménique de la Bible
tout le succès d’une œuvre,
c’est jalousie des uns envers les autres :
cela est aussi vanité et poursuite de vent.
5 L’insensé se croise les bras
et dévore sa propre chair :
L’auteur observe les bénéfices du travail et répète le constat qu’il n’y a rien ici à quoi se raccrocher. Si une œuvre est bien faite, elle suscite la jalousie ; une œuvre même bien faite ne peut réjouir tout le monde. La jalousie accompagnant nécessairement le succès, la recherche de celui est finalement poursuite du vent. Il n’y a pas de succès qui n’impliquent des conséquences négatives.
Cependant, le travail est nécessaire : celui qui ne travaille pas est considéré comme insensé – ce qui implique par contraste que le sage travaille – et n’a pas le nécessaire pour sa subsistance sinon se manger lui-même. Autrement dit, celui qui ne travaille pas est responsable de sa propre perte.
6 Mieux vaut le creux de la main plein de reposQo 4:6 Traduction Oecuménique de la Bible
que deux poignées de travail, de poursuite de vent.
La traduction du v. 6 laisse place à l’interprétation, avec deux possibilités :
- « Mieux vaut la paume pleine avec le repos que les deux paumes pleines avec le labeur et la poursuite du vent.»
- « Mieux vaut la paume pleine de repos que les deux paumes pleines de travail et de poursuite du vent.».
Avec un génitif, le texte grec a choisi la seconde option. Cependant, cela me semble passer à côté de l’essentiel : la question n’étant pas de savoir si c’est le repos et le travail qui remplissent les mains. Il mieux vaut avoir une paume pleine et avoir du repos que d’avoir les deux paumes pleines et n’avoir que du travail. Cela va à l’encontre de l’excès : travailler suffisamment pour avoir une main pleine – et donc subvenir à ses besoins – et avoir aussi du repos ; celui qui veut avoir les deux paumes pleines – donc amasser les biens – abandonne le repos. Cette sentence va à l’encontre de l’insensé qui ne travaille pas, et aussi à l’encontre de celui qui ne fait que travailler mais finalement n’en profite pas et provoque même la jalousie. L’auteur rejette ces deux extrêmes et ouvre une voie médiane, la seule où il est possible de profiter de la vie.
4,7-12. La solitude et ses risques
7 Par ailleurs je vois une vanité sous le soleil.Qo 4:7-8 Traduction Oecuménique de la Bible
8 Voici un homme seul, sans compagnon,
n’ayant ni fils ni frère.
Pas de limite à tout son travail,
même ses yeux ne sont jamais rassasiés de richesses.
Alors, moi, je travaille,
je me prive de bonheur : c’est pour qui ?
Cela est aussi vanité, c’est une mauvaise affaire.
En continuant à observer ce qui se passe sous le soleil, l’auteur relève la vanité du labeur de l’individu solitaire. Les vv. 7-8 affirment que le travail de l’individu seul a moins de sens : inutile d’accumuler des biens s’il n’a ni fils ni frères qui en hériteront. Le labeur peut ici être vu positivement : il a de la valeur quand il est fait pour les autres, pour qu’il reste quelque chose dont ils puissent profiter.
9 Deux hommes valent mieux qu’un seul,Qo 4:9-11 Traduction Oecuménique de la Bible
car ils ont un bon salaire pour leur travail.
10 En effet, s’ils tombent, l’un relève l’autre.
Mais malheur à celui qui est seul !
S’il tombe, il n’a pas de second pour le relever.
11 De plus, s’ils couchent à deux, ils ont chaud,
mais celui qui est seul, comment se réchauffera-t-il ?
Par opposition à l’individu solitaire, l’auteur oppose deux individus et les avantages de cette union. Le solitaire ne peut compter que sur lui-même alors que ceux qui sont unis peuvent se soutenir mutuellement. Là où un individu n’a pas les ressources, un autre peut lui apporter soutien et réconfort. Cette union est plus forte que si chaque individu restait isolé. Un point à relever est qu’il ne s’agit pas ici d’abord de couple, mais bien des bénéfices d’une union au sens d’œuvrer ensemble, que ce soit en couple ou autrement.
12 Et si quelqu’un vient à bout de celui qui est seul,Qo 4:12 Traduction Oecuménique de la Bible
deux lui tiendront tête ;
un fil triple ne rompt pas vite.
Le proverbe final – « Une corde triple ne rompt pas vite » – souligne la force de l’union. Une surprise est que ce proverbe rompt avec la paire : en clair, l’union de deux valent mieux qu’un solitaire, et l’union de trois est solide… L’accent doit-il être mis sur l’union – les fils tissés – ou sur le chiffre 3 ? La question est impossible à trancher et seule reste l’affirmation que l’union permet plus de sécurité que l’isolement.
4,13-16. Le pouvoir politique et ses risques
13 Mieux vaut un gamin indigent, mais sage,Qo 4:13-14 Traduction Oecuménique de la Bible
qu’un roi vieux, mais insensé, qui ne sait plus se laisser conseiller.
14 Que ce garçon soit sorti de prison pour régner,
qu’il soit même né mendiant pour exercer sa royauté,
L’auteur présente deux figures de dirigeants : un enfant pauvre et sage d’un côté, un vieux roi insensé qui ne sait plus se laisser conseiller de l’autre. Alors même que l’enfant n’a pas de légitimité, l’auteur estime qu’il fait un meilleur dirigeant que le roi qui a la légitimité mais insensé ; on retrouve ici un motif du proche orient ancien qui veut que le roi soit celui qui exerce la sagesse.
L’auteur ne tombe pas dans l’idéalisation ; d’où qu’il vienne – même si c’est de la mendicité ou de prison –, l’enfant dirigerait mieux que le roi ; mais c’est vraiment par rapport à ce soir insensé et non dans l’absolu que l’enfant vaudrait mieux. Pour diriger, la sagesse vaut mieux que l’âge et la richesse, mais l’âge et la richesse valent mieux que la jeunesse et la pauvreté. Il n’y a pas d’idéalisation dans le sens qu’un roi issu de la pauvreté et sans expérience – car jeune – risque de provoquer des dégâts. En fait, il ne s’agit pas ici de la description du bon dirigeant, mais plutôt de savoir lequel ferait le moins de dégâts.
15 j’ai vu tous les vivants qui marchent sous le soleilQo 4:15-16 Traduction Oecuménique de la Bible
être du côté du gamin, du second,
celui qui surgit à la place de l’autre.
16 Pas de fin à tout ce peuple, à tous ceux dont il est le chef.
Toutefois la postérité pourrait bien ne pas s’en réjouir,
car cela aussi est vanité et poursuite de vent.
Pour les v. 15-16, la traduction et l’interprétation sont délicates. Je propose : « J’ai vu tous les vivants allant sous le soleil avec l’enfant, le second qui se tient à sa place. Il n’y a pas de fin à tout ce peuple, à tout ce qui a été avant eux, mais ceux qui suivent ne se réjouiront pas de lui, car cela aussi est vanité et poursuite du vent. » Le fait de parler du second qui se tient à la place du premier me paraît désigner le successeur de l’enfant devenu roi ; le second de cette nouvelle dynastie. Autrement dit, il succède à son prédécesseur et est reconnu comme dirigeant, mais cela n’implique absolument pas que l’enfant soit un aussi bon dirigeant que son prédécesseur ; la succession héréditaire ne signifie pas une succession de bons dirigeants. Celui qui n’a aucune légitimité serait un meilleur dirigeant que le roi insensé, mais même s’il prenait le pouvoir – par exemple par un coup d’État (v. 14) –, rien n’assure que son successeur soit à son tour un bon dirigeant. Bref, rien qui puisse assurer le pays ne soit bien dirigé, rien qui permette de prévoir comme sera la suite.
Conclusion aux chapitres 3,1-4,16
Dans l’ensemble de cette section, l’auteur s’applique à défaire les sécurités illusoires sur lesquelles nous sommes susceptibles de nous reposer ; il nous force à nous imprégner de la réalité et à vivre pleinement dans celle-ci. Relevons que même si son propos procède surtout à déconstruire, il ouvre néanmoins des pistes comme la confiance que la justice survient au moins ponctuellement, la modération dans le travail, l’importance des liens humains, de la communauté et la possibilité de trouver un bon dirigeant en dehors de la lignée “légitime”.