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Quand est née la légende de Guillaume Tell?
Les plus anciens textes dont nous ayons connaissance remontent aux années 1470. C’est une chronique recopiée dans un registre de chancellerie. Cela fait donc penser qu’il y avait des étapes antérieures de mise par écrit. Mais il ne serait pas raisonnable de reculer au-delà du XVe siècle. Parce qu’un siècle à un siècle et demi de vide entre le cadre temporel de cette libération des Suisses et la rédaction du mythe paraît assez normal.
Pourquoi a-t-on créé ce mythe?
Il y a plusieurs pistes intéressantes à suivre. La première, c’est que les Suisses sortent au milieu du XVe siècle de ce qu’on a appelé la guerre de Zurich. En fait, la ville de Zurich hésitait entre l’alliance confédérale et l’amitié avec les Habsbourg. Des déchirements vraiment graves se sont ensuivis, auxquels se sont encore ajoutés le résultat des guerres de Bourgogne et la montée en puissance des Suisses avec la question de l’adhésion de nouveaux membres dans la Confédération. Et la réponse à ces problèmes d’équilibre politique a été en partie poétique, c’est-à-dire qu’on s’est créé une belle histoire.
Parce qu’un pays sans héros, c’est un pays sans histoire?
Oui, il faut incarner les débuts de quelque chose. Ça répond à un besoin de savoir comment tout a commencé… Guillaume Tell a servi à cela et a également agi comme ciment national.
Pour paraphraser l’artiste Ben, pourrait-on aller jusqu’à dire que, sans Guillaume Tell, la Suisse n’existerait pas?
Il y a en tout cas dans le stock des héros potentiels bien d’autres gens que Guillaume Tell qui auraient pu faire l’affaire, notamment un tueur de dragons et un pseudo-apôtre envoyé par saint Pierre pour convertir les Suisses. Mais ceux-là sont restés dans les cartons de l’histoire.
D’autres hypothèses sur les fonctions qu’aurait pu remplir cette jolie fable?
Elle a peut-être servi d’avertissement pour dire aux fonctionnaires: «Si vous vous comportez comme les baillis autrichiens, ça finira mal!» Et sans doute aussi que ce récit montre que les Suisses se débarrassent de leurs oppresseurs avec un minimum de morts. Embellir ainsi les choses, c’était faciliter l’établissement de relations équilibrées avec les puissances environnantes et surtout avec l’Autriche.
D’ailleurs, si la Confédération avait pu sélectionner les héros les plus satisfaisants, elle n’aurait, selon les époques, pas toujours choisi Guillaume Tell, parce qu’il avait du sang sur les mains.
A l’opposé de Nicolas de Flüe, un saint pacificateur qui, lui, a vraiment existé…
C’est l’anti-Guillaume Tell. Il est là pour prêcher la paix presque à tout prix, alors que Guillaume Tell est au service de la liberté. Nicolas de Flüe apparaît même dans l’iconographie du serment du Grütli ou de certains épisodes de la Confédération, alors que chronologiquement il n’a rien à faire là. Il y a vraiment une longue rivalité entre les deux.
L’image de l’arbalétrier aux bras noueux a-t-elle évolué avec le temps?
Pour nous, le Guillaume Tell éternel, c’est le personnage musclé, barbu, habillé de façon assez sommaire, qui court les genoux à l’air. Alors que c’est une création de la fin du XIXe siècle pour les fresques de la petite chapelle sur la Tellsplatte, au-dessus du lac des Quatre- Cantons. L’artiste a cherché parmi la population locale des types et a créé son Guillaume Tell d’après un paysan jeune et baraqué. Et cette solution a été «canonisée» par Hodler. Mais avant cela, c’est-à-dire jusqu’aux années 1880, Guillaume Tell est plutôt représenté sous la forme d’un jeune et pimpant aristocrate.
Ce qui peut surprendre, c’est que les Suisses ont longtemps cru à l’existence de Guillaume Tell, un peu comme les enfants au Père Noël…
Absolument. Et cela notamment grâce à un historien glaronnais nommé Gilg Tschudi qui, au XVIe siècle, adopte le genre annalistique pour raconter l’histoire de la Suisse, c’est-à-dire qu’il la détaille année après année. Cela l’oblige à donner des dates à tous ces événements légendaires, leur conférant ainsi une apparence d’honorabilité, d’authenticité. Il a écrit, par exemple, que la conspiration pour la libération éclate dans la nuit du 31 décembre 1307 au 1er janvier 1308, ce qui est parfaitement gratuit. Itou pour les hauts faits de Guillaume Tell qui datent de septembre-octobre 1307.
Cet icône faisait donc partie de l’histoire officielle!
Tout à fait. Bien à sa place. On savait au jour près ce qu’il avait fait. Tout cela était du vent, mais ça avait l’air très sérieux.
Du vent enseigné à l’école?
Ben, oui. On a dû l’enseigner comme quelque chose de sérieux jusqu’à l’entre-deux-guerres.
A quel moment commence-t-on à douter de la véracité de cette histoire d’archer uranais?
Il y a déjà les effets de la redécouverte, au milieu du XVIIIe siècle, du Pacte daté de 1291. Celui-ci étant antérieur à 1307, ça pose évidemment problème. Et ça coïncide aussi avec la parution en 1760 d’une démonstration assez rhétorique de l’inexistence de Guillaume Tell par des intellectuels bernois qui font le parallèle avec Toko, un héros nordique qui vit exactement la même histoire. Ça s’intitule «Guillaume Tell, fable danoise» et exerce des ravages à long terme.
Ces «flèches» n’ont pourtant pas suffi à terrasser notre héros national!
Non, parce qu’en même temps on approche de la Révolution française et Guillaume Tell va connaître un succès européen étincelant comme héros de la liberté. Et puis, au XIXe siècle, il appartient à la culture universelle grâce à Schiller, à Rossini, à Voltaire, etc. Il a alors une telle aura culturelle que ça ralentit la prise de conscience. C’est surtout depuis l’après-guerre que le mythe se désagrège.
On a pourtant l’impression qu’il y a toujours des gens qui sont prêts à croire à cette légende…
Quand on travaillait sur notre ouvrage, on plaisantait là-dessus. Si nous avions solennellement annoncé que nous avions trouvé une preuve de l’existence de Guillaume Tell, on aurait été adoré par une bonne partie de la Suisse pendant une dizaine de jours. Après, les ennuis auraient commencé bien sûr…
Pourquoi a-t-on autant besoin de s’accrocher à ce mythe?
Aujourd’hui, on se retrouve tout seul au milieu de l’Europe et l’idée d’un héros qui lutte pour l’indépendance plaît, parce que cela paraît expliquer notre isolement.
Nos mythes fondateurs rassurent aussi dans un contexte où tout ce qui nous entoure menace de se dissoudre.
Auteur: Alain Portner
Photographe: Matthieu Spohn, Keystone