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Le capitalisme produit des effets au-delà des aspects économiques de nos vies. Il structure les relations de travail et les rapports de classe, bien sûr, mais il impacte aussi la consommation, la sphère politique, les relations sociales et familiales. Il serait erroné de voir son histoire comme un progrès continu. Si à certains moments les inégalités sont moins importantes, elles s’accroissent sensiblement depuis une vingtaine d’années. Comment cette tendance est-elle possible malgré les progrès technologiques et la démocratisation des sociétés?
C’est à cette question parmi d’autres que le livre de Pierre François et Claire Lemercier, Sociologie historique du capitalisme1P. François, C. Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, Paris, La Découverte, 2021., cherche à répondre. En considérant le capitalisme comme une réalité collective, le sociologue et l’historienne analysent son évolution sur la longue durée en distinguant trois âges.
Dès la fin du XVIIe siècle, les sociétés sont affectées par les comportements capitalistes des négociants. Ceux-ci tissent des réseaux à travers le monde et distribuent la production à de petites unités. L’argent issu du travail souvent accompli à domicile donne la possibilité d’acquérir des objets, ce qui transforme les pratiques de consommation en profondeur. Pendant cet âge du commerce (1680-1880), se développe la traite des esclaves, tandis que le travail est le plus souvent rémunéré à la pièce.
L’âge de l’usine (1880-1980) est caractérisé par un nouveau discours sur l’organisation du travail qui prend une place très importante dans les réflexions des capitalistes (taylorisme, fordisme, toyotisme). Les anciennes formes de production ne disparaissent pas totalement, mais la grande entreprise intégrée devient un modèle dominant. Le salariat, qui pourtant ne s’étend pas à l’ensemble de la main d’œuvre, structure le marché du travail. Il devient aussi le modèle à partir duquel sont façonnées les politiques sociales. Ces transformations inaugurent de nouvelles manières d’organiser les luttes et les négociations entre classes sociales. Le rôle de l’Etat change également. Grâce à l’impôt, les administrations et les politiques publiques se développent.
Enfin, l’âge de la finance ne marque pas l’apparition de celle-ci, mais sa position de plus en plus dominante, notamment dans le financement des entreprises. Ceci a un impact sur la forme de ces dernières, mais ne signifie pas la disparition des grandes entreprises et du salariat. Le discours qui promeut désormais une organisation «en réseau» et par «projets» devient dominant. L’actionnaire prend une place centrale. Les transformations concernent aussi les modes d’intervention de l’Etat par la privatisation de certains services (censés être ainsi plus rationnellement organisés) et l’introduction du new public management.
Le livre contient huit chapitres thématiques consacrés à l’entrée dans le capitalisme, à la consommation, au travail, aux entreprises, aux capitalistes (actionnaires et managers), au capital (banques et marchés financiers), aux institutions et au rôle de l’Etat.
Ses auteur·es identifient deux mécanismes principaux dans le passage d’un âge au suivant: les conflits de classe et l’accroissement de la division du travail. Le premier est repérable dans les pratiques de consommation qui influencent la transition de l’âge du commerce à celui l’usine. La consommation recèle un double phénomène d’imitation (les classes populaires imitent les classes plus aisées dans leurs pratiques de consommation) et de distinction (les classes dominantes cherchent à se distinguer des autres). Ces deux dynamiques alimentent une demande de biens nouveaux qui induit une transformation dans les modes de production. Les conflits du travail jouent également un rôle moteur dans la même période et trouvent une réponse (non définitive) dans le compromis salarial. Le passage de l’âge de l’usine à l’âge de la finance est quant à lui caractérisé par une lutte au sein même de la classe capitaliste qui oppose les managers aux actionnaires. Ces derniers sont alors capables d’imposer de nouvelles règles aux salarié·es et aux managers.
L’accroissement de la division du travail et la spécialisation qui en résulte constituent le deuxième mécanisme principal des changements. Des acteurs toujours plus nombreux rejoignent le système d’échanges. De nouvelles activités émergent, comme les représentants de commerce à l’âge du commerce, les publicitaires à l’âge de l’usine ou les sites d’évaluation des restaurants à l’âge de la finance.
Le livre offre des clés importantes pour comprendre l’histoire des sociétés et l’ampleur du phénomène capitaliste. Il a aussi le grand mérite de déconstruire certaines idées reçues comme, par exemple, celle qui érige la rationalité et l’efficacité en principes moteurs de l’évolution du capitalisme.
Notes [ + ]
|1.||↑||P. François, C. Lemercier, Sociologie historique du capitalisme, Paris, La Découverte, 2021.|
* Historienne.