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Bolsonaro et la fièvre de l’agro-industrie
Carla Hoinkes, 24 octobre 2022
Avec plus de 26 % du produit intérieur brut du Brésil, le secteur agricole représente un lourd poids économique, et jouit d’un grand pouvoir politique. Au Congrès, les intérêts de la branche sont fidèlement représentés par le « Front parlementaire pour l’agriculture et l’élevage » (FPA). Ce groupe compte actuellement 280 député·e·s, soit tout juste la moitié des sièges du Sénat et de la Chambre des député·e·s, ce qui en fait de loin le plus important groupe d’intérêt.
La grande influence du lobby agricole sur la politique brésilienne ne date pas d’hier. Aucun président avant Bolsonaro n’a toutefois pris aussi clairement parti pour l’agro-industrie ni ne s'est positionné si explicitement contre les « Ambientalistas » (les écologistes), les peuples autochtones et les autres minorités. Il a soutenu des projets de loi très controversés dont une légalisation, dans les faits, de l’accaparement de terres, l’autorisation de l'agriculture industrielle et de l'extraction minière sur les terres autochtones, ou encore la violation des droits politiques des peuples autochtones (dans le cadre d’un ensemble de lois surnommé « paquet de la mort ») et un affaiblissement de la législation sur les pesticides que l’industrie agrochimique réclamait depuis des années (« paquet toxique »).
Les attaques de Bolsonaro contre les autorités environnementales, sa grande passivité face à la déforestation illégale et ses encouragements explicites à exploiter l’Amazonie ont des conséquences dramatiques pour la population et l’environnement.
Sous Bolsonaro, la déforestation de l’Amazonie a augmenté de 75% en moyenne annuelle.
Les territoires autochtones et la forêt amazonienne sont de plus en plus exploitées, en partie illégalement, pour l’extraction minière et l’élevage. Ce scandale s’accompagne d’une vague de violence sans précédent à l’encontre des peuples autochtones et d’autres minorités, ainsi que d'assassinats d’activistes écologistes, y compris récemment de ressortissants étrangers.
Bolsonaro, les milliardaires du soja et «Mme déforestation»
Alors que la réputation internationale du Brésil n’a cessé de se détériorer sous l’ère Bolsonaro, l’agro-industrie a connu une croissance record, notamment dans les exportations de soja et d’autres denrées agricoles.
De nombreux grands propriétaires terriens (oui, ce sont en très grande majorité des hommes) soutiennent l'actuel président. Comme le montre une analyse du financement de la campagne électorale réalisée par Bloomberg, leurs contributions constituent la majeure partie des dons de particuliers reçus par Bolsonaro avant le premier tour, qui se montaient à un total de 4,2 millions de dollars US. À titre de comparaison, Lula a reçu environ 190 000 dollars de dons privés.
Parmi les soutiens financiers de Bolsonaro figure Hugo de Carvalho Ribeiro, milliardaire et beau-frère du sulfureux « Roi du soja » et ancien gouverneur de l’État du Mato Grosso, Blairo Maggi. Ribeiro dirige les activités commerciales d’Amaggi, premier producteur mondial de soja, cofondé par Maggi. Comme beaucoup de grands négociants agricoles, cette multinationale fait régulièrement l’objet de critiques pour la déforestation qu’elle cause.
Autre grand soutien de Bolsonaro, le producteur de soja Oscar Luiz Cervi a écopé par le passé de plusieurs amendes pour déboisement illégal. Cervi a également des liens avec des négociants agricoles suisses et entretiendrait par exemple des relations commerciales avec Bunge.
Juste après le premier tour électoral début octobre, alors que les chances de réélection de Bolsonaro devenaient plus tangibles, le « Front agricole parlementaire » (FPA) annonçait tout son soutien au président sortant. La nouvelle sénatrice Tereza Cristina ajoutait que le groupe n'avait « pas le moindre doute » quant au fait que Bolsonaro était le président qui avait « le plus soutenu » le secteur agricole de toute l’Histoire du Brésil. Ancienne députée et présidente du FPA, Tereza Cristina s'engage depuis longtemps pour l’agrochimie, ce qui lui a valu le surnom de « muse des pesticides ». En raison du bilan discutable de son mandat de ministre de l’Agriculture sous Bolsonaro (jusqu’en mars 2022), le quotidien français Le Monde l’a récemment affublée du titre de « Mme déforestation ».
Bon pour les affaires (suisses)
Derrière le FPA et ses projets politiques, on trouve non seulement des député·e·s mais aussi et surtout des sociétés du secteur à travers le groupe de réflexion « Instituto Pensar Agropecuária » (IPA). Rassemblant les 48 principales associations professionnelles de l’industrie agricole, l’IPA représente les intérêts de plus de mille entreprises du domaine des pesticides, des semences, du sucre, du soja, de la viande bovine ou encore de l’industrie agroalimentaire.
En plus des entreprises nationales, de nombreuses multinationales exercent également une grande influence sur les associations membres de l’IPA : on retrouve ici les Suisses Syngenta et Nestlé, ainsi que les plus grands négociants agricoles mondiaux ADM, Bunge, Cargill et LDC, qui dirigent une grande partie de leurs activités depuis la Suisse. La grande banque suisse UBS est également représentée dans l’IPA depuis deux ans, grâce à son siège dans l’influent lobby agricole « Associação Brasileira do Agronegócio » (ABAG). UBS cofinance, à travers une joint-venture controversée, de grands producteurs brésiliens de viande et de soja – dont certains sont liés à la déforestation illégale comme l’a récemment révélé une enquête de la Société pour les peuples menacés.
Selon une analyse de l’ONG brésilienne Agribusiness Watch, Syngenta, Nestlé et Cargill font partie des six entreprises qui ont entretenu les relations les plus étroites et directes avec la politique brésilienne entre 2019 et 2022. Elles ont surtout eu des réunions de lobbying avec le ministère de l’Agriculture sous Tereza Cristina. Si le contenu de ces rencontres est généralement tenu secret, les liens directs des entreprises suisses avec la politique brésilienne semblent toutefois bien solides!
Syngenta, Nestlé et Cargill génèrent des milliards de chiffre d’affaires par an au Brésil. Pour les multinationales de l'agrochimie, la vente de pesticides extrêmement dangereux est une mine d’or.
Pour le numéro un mondial des pesticides, Syngenta, les affaires vont bon train au Brésil et représentent environ 20% de ses ventes de pesticides.
Bolsonaro: un simple «problème d’image»?
Le gouvernement Bolsonaro s’est aussi montré particulièrement complaisant avec l’agrochimie. Comme la plupart des multinationales, Syngenta ne s'est pas directement exprimée sur les élections en cours, mais Christian Lohbauer, le président de Croplife (le principal groupe d’intérêt de Syngenta et consorts au Brésil), a récemment fait preuve d’une honnêteté inhabituelle. Interrogé en juillet 2022 par le magazine britannique The Grocer lors d'un salon agricole, Lohbauer a déclaré regretter la « très mauvaise » image de Bolsonaro à l’étranger, mais a précisé que celui-ci était la « moins mauvaise option » pour le Brésil. Sous le gouvernement précédent, c’était selon lui « vraiment difficile d’obtenir des autorisations pour des produits chimiques ». En revanche, Bolsonaro a simplifié à un tel point les formalités d’autorisation de nouveaux pesticides que, pendant son mandat, 1801 (!) nouveaux produits ont été autorisés (dont près de la moitié contenaient des substances interdites dans l’UE). Si l'actuel président n’est pas réélu, ses projets politiques seraient enterrés, estime Lohbauer (qui pense probablement, entre autres, au fameux « paquet toxique »).
En d’autres termes : qu’importent la déforestation et les violations de droits humains, la politique de Bolsonaro est bonne pour les affaires (suisses) – tant que le dégât d’image n'est pas trop grave.
Or le premier tour des élections a été une victoire pour le lobby agricole. Ses député·e·s ont déjà réussi à conserver de nombreux sièges dans les deux chambres. Le Sénat va devenir nettement plus conservateur. Nombre des projets de loi très controversés de Bolsonaro qui sont encore en discussion au Congrès (dont le « paquet toxique » et le « paquet de la mort ») pourraient donc être adoptés. Et ce même en cas de victoire de Lula, qui veut mettre un terme à la déforestation effrénée de l’Amazonie et à la répression des peuples autochtones.
Si Bolsonaro était réélu, l’agro-industrie aurait les coudées franches. Et il n’y aurait plus guère d’obstacles à « l’exploitation économique de la forêt amazonienne ». Les multinationales suisses de l’agroalimentaire et de la chimie pourraient s’en réjouir – en cachette.
« Foncer tête levée ! » (auteur∙e inconnu∙e)
Carla Hoinkes se penche chez Public Eye sur les questions liées à l'agriculture et à l'alimentation, en portant un regard critique sur le business mondial de l’agroindustrie. Elle aime découvrir le monde, ses populations et les secrets de sociétés qui font leurs choux gras en racontant des salades (et elle espère qu'un jour, elle aura elle aussi la main verte).
Ce texte est une traduction de la version originale en allemand.
Nos expert∙e∙s, journalistes et porte-parole commentent et analysent des faits surprenants, cocasses ou choquants, liés aux pratiques des multinationales et à la politique économique. Depuis les coulisses d’une ONG d’investigation, et en portant un regard critique sur le rôle de la Suisse.