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Le mythe de Guillaume Tell
Grâce à la pièce de théâtre de Friedrich Schiller, Guillaume Tell devint mondialement connu. L’avantage de l’histoire de ce héros suisse: elle a pu être racontée pour servir bien des intérêts.
Juste avant le lever de rideau, on entend l’appel d’un paysan et le son harmonieux des cloches de vaches. Les décors représentent le lac des Quatre-Cantons. Dans sa barque, un pêcheur approche et de l’autre côté de l’eau on aperçoit les verts alpages, les villages et les fermes de Schwytz. À gauche, un sommet rocheux et à droite, en arrière plan, un glacier. C’est ainsi que s’ouvrit, le 17 mars 1804, la première de Guillaume Tell de Schiller au théâtre de Weimar. C’est son ami Goethe qui se chargea de la mise en scène.
Le sujet datait de plusieurs siècles mais était toujours d’actualité. On était en 1472 et «le Thäll» apparaissait pour la première fois dans le Livre blanc de Sarnen. L’histoire était un emprunt à des vieux récits norvégiens et textes danois. Quoi qu’il en soit, les thèmes de la lutte pour la liberté et de l’assassinat du tyran rappelèrent avant tout au public de Schiller les événements de la Révolution française et des guerres napoléonniennes. Le poète tissa l’histoire en s’inspirant de la vengeance d’un archer norvégien et de la lutte des vallées de Suisse centrale contre les Habsbourg. Et il éleva ce récit au statut d’œuvre littéraire, ce qui lui valut une notoriété bien au-delà de l’espace germanophone.
Ce texte fut très bénéfique à la Suisse. César-Frédéric de La Harpe avait déjà demandé que l’histoire soit utilisée comme légende fondatrice. Guillaume Tell avait le potentiel de rassembler une Suisse fragmentée sur les plans linguistique, social et religieux. Ce n’est pas pour rien que Schiller fit dire à ses trois Suisses lors de la conjuration: «Nous voulons être un peuple de frères uni». Pour lui, cela signifiait que les Suisses n’étaient pas devenus un peuple seulement grâce à une appartenance religieuse, ethnique ou linguistique, mais parce qu’ils avaient la volonté de devenir Suisses ensemble.
Guillaume Tell n’obtint certes pas la pièce de cinq francs suisses à son effigie (c’est un paysan de montagne qui y est représenté), mais grâce à Schiller, il se fit une place au théâtre. L’œuvre fut interdite à plusieurs reprises mais continua toujours d’être jouée. En Suisse, l’enthousiasme fut tout d’abord limité. Il fallut attendre plusieurs décennies et le soutien de l’État fédéral, créé en 1848, pour que le récit de Guillaume Tell s’impose comme un mythe fondateur. En 1880, la chapelle de Tell fut construite dans le canton d’Uri, et en 1906, le bateau à vapeur «Schiller» naviguait sur le lac des Quatre-Cantons. Et le «Chemin creux» près de Küsnacht, goudronné entre temps, fut réaménagé en 1937 pour être plus conforme à l’imaginaire du lieu de l’assassinat du tyran.
Le meurtre du tyran par Guillaume Tell fut à maintes reprises interprété et expliqué différemment. Si Guillaume Tell est toujours resté le même, le tyran Gessler changea maintes fois de visages pour servir les intérêts des divers narrateurs.