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16/03/2012
Une biographie de Mme de Warens
Par Alain Bagnoud
Judicieusement publiée en cette année où on célèbre le tricentenaire de la naissance de Rousseau, la biographie de Madame de Warens par Anne Noschis commence par toutes sortes de détails intéressants qui concernent la vie quotidienne à Vevey dans les premières années du XVIIIème siècle.
On se retrouve avec celle qui est encore Françoise-Louise de la Tour du Pil (née le 31 mars 1699) au milieu de ce qu'Anne Noschis appelle « le deuxième cercle ». Dans le premier, on a tout ce qui touche au pouvoir direct, géré, rappelons-le, par Berne, qui occupe le canton de Vaud depuis 1536 et y place un bailli. Le deuxième est constitué par la petite noblesse vaudoise, tentée par le piétisme, doctrine où la piété personnelle prend le pas sur l'orthodoxie doctrinale. C'est aussi une manière de résister à Berne. Le troisième cercle se compose du peuple, qui, maltraité partout, se fiche de savoir qui le dirige.
Le livre de Noschis fourmille de détails sur ce deuxième cercle et sa manière de vivre : comment s'y organise la vie domestique, quels sont les ustensiles de cuisine, les aliments consommés, les menus, comment on s'y habille, ce qu'on y fait, etc.
Ceci, c'est avant que Françoise-Louise ne quitte Vevey et son mari, ne se réfugie dans les États de Savoie, n'abjure le protestantisme et ne rencontre celui qui la rendra mondialement célèbre : Rousseau.
Anne Noschis, passionnée d'histoire, fouilleuse d'archives, a écrit des romans historiques sur des femmes inconnues ou méconnues. Ils sont publiés sous le pseudonyme d'Anne Faussigny à L'Age d'Homme. Elle est également l'auteur d'une pièce sur Villon, Moi, François Villon, escholier... jouée au Théâtre de Beausobre, à Morges, en 1995. Madame de Warens est sa première biographie. Une biographie minutieuse et qui contient un scoop.
En suivant la dame après sa conversion à Annecy, puis à Chambéry, le lecteur apprend quelque chose dont Jean-Jacques ne s'est jamais douté : Françoise-Louise était un agent secret.
Ça semble romanesque. Ça l'est.
Mais c'est vrai. Anne Noschis le démontre en citant des lettres et des documents.
Mme de Warens, donc, après qu'elle a quitté le protestantisme, demande la protection du roi de Sardaigne. On sait qu'elle touche une pension pour son rôle de convertisseuse, puisque, en pleine concurrence féroce entre le catholicisme et le protestantisme, c'est à elle qu'on adresse les réformés qui renoncent à leur religion. Mais elle est également chargée de préparer la conquête du Pays de Vaud par le roi de Sardaigne. Il a des ambitions, historiquement fondées prétend-il, sur la région.
Son arrivée pourrait être considérée comme une libération du joug des Bernois. C'est du moins ce que pensent Mme de Warens et ses acolytes. Mais le roi Victor-Amédée abdique en faveur de son fils, dont les ambitions territoriales se portent ailleurs, et c'est la fin du projet.
Tout ça, y compris voyages, parfois sous une fausse identité, correspondance suivie et crépage de chignons entre agents secrets, se passe sous le nez de Jean-Jacques et pendant les années exactement où il vit avec maman. Il ne s'en doutera jamais.
Par contre, il connaît et admet les mœurs libres de maman. Nous connaissions déjà quelques-uns des amants de la dame par les Confessions : quatre avérés et d'autres suggérés. Mais malgré son libertinage, Rousseau affirme qu'elle n'a jamais fait commerce de ses charmes.
Ce qui est faux, si on en croit Anne Noschis. Mme de Warens aurait pratiqué occasionnellement la galanterie, qui consistait à s'assurer la protection d'un vieux monsieur bien placé en échange de quelques faveurs... Elle aurait été, en d'autres termes, entretenue discrètement.
C'était une solution provisoire à des problèmes de fonds récurrents, dus à sa pension royale qui n'arrivait pas toujours, à sa générosité, à ses entreprises chimériques, à ses affaires incessantes et pas toujours fructueuses...
Une catholique convertie ! me direz-vous. Quel exemple !
Mais l'époque semblait assez tolérante. Anne Noschis parle de la complaisance de l'évêque du lieu qui savait fermer les yeux sur les écarts de conduite du clergé, pour autant qu'ils fassent leur travail correctement.
Décidément, dans ce siècle libertin, il n'y a que le pauvre Rousseau qui ne profite pas de la vie !
Anne Noschis, Madame de Warens, Editions de L'Aire