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Louis*, 24 ans, s’est vu imposer contre son gré la fonction de tuteur de Jean*, polytoxicomane de trente-deux ans.
Brève anamnèse : en dépit de la prescription médicale d’une solide dose de méthadone et de médicaments, Jean consomme régulièrement de l’héroïne et quatre types de somnifères. D’après les médecins, Jean a le développement mental d’un enfant de treize ans. Il n’a pas fini sa scolarité obligatoire et n’a jamais travaillé. Après de nombreux passages dans des institutions, Jean vivait dans le studio où son frère aîné était récemment décédé d’une overdose.
Un cycle infernal
Au moment où Louis a repris la tutelle, début 1998, Jean venait de se casser la jambe en sautant de la fenêtre de son studio situé au deuxième étage : il était « en manque » et ne trouvait plus ses clés. Après une légère amélioration de son état de santé due aux soins reçus à l’hôpital, Jean refuse pour la énième fois d’entrer dans un foyer à bas seuil, c’est-à-dire n’exigeant pas de volonté préalable de se désintoxiquer. Durant les mois qui suivent, il fait une dizaine d’overdoses qui lui valent à chaque fois une brève hospitalisation et parfois une amende ou une condamnation pénale : thérapeutiquement inutiles, ces condamnations ne sont jamais purgées… Elles occupent simplement un appareil judiciaire qui semble avoir du temps à revendre !
Ce cycle infernal est brutalement interrompu par l’incendie de son studio : Jean « part en flash » en oubliant sa cigarette. S’en suivent deux mois de cauchemar pour Louis, qui doit faire le siège de tout ce que le canton compte d’assistants sociaux, d’infirmiers psychiatriques, de foyers et de juges de paix : il s’agit d’obtenir une décision judiciaire d’internement pour Jean et de trouver une place dans un foyer qui n’exige pas de volonté préalable de désintoxication.
Après quelques atermoiements, la justice de paix reconnaît qu’elle a désigné Louis parce que son nom figurait sur une liste électorale et que le fait d’avoir été élu semblait offrir une garantie de moralité. Pas un instant, elle ne s’est demandé si Louis disposait des compétences et de l’expérience voulues. Il aurait pu sortir lui-même d’une toxicomanie qu’elle ne l’aurait pas su !
Sans aucune formation préalable, Louis s’improvise assistant social : négociations avec l’AI, l’aide sociale, le fisc, les foyers, les parents, l’assurance incendie, la police et la justice ainsi que colloques divers s’accumulent.
En guise d’indemnité, Louis a bénéficié pour 1998 de largesses exceptionnelles, aux dires de la Justice de paix : en ayant documenté huitante heures de travail, il a touché 1000 fr., soit
12,50 fr. de l’heure, sans un mot de remerciement. réd.
*Nom d’emprunt.