Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07252.jsonl.gz/950

Fin mai, 27 pays de l’UE – et peut-être aussi le Royaume-Uni – organiseront les élections au Parlement européen (PE).
Mais comment pourrait évoluer l’équilibre de forces politiques dans cette institution. Il est souvent dit que ce sera une grande victoire pour les «eurosceptiques». Qu’ils aient plus d’élus, c’est probable en effet. Qu’ils puissent accéder aux postes de direction et de pouvoir, c’est presque impossible, compte tenu de leur poids, de leurs divisions et de leur absence de crédibilité (le Brexit en est un bon exemple). Au regard de l’influence dans les décisions importantes, la victoire s’annonce plutôt pour les «libéraux».
Pour la neuvième fois depuis 1979 vont se tenir, à la fin mai, les élections au Parlement européen (PE). Le Parlement est l’un des sommets du triangle institutionnel de l’Union européenne. Il représente l’intérêt des citoyens, alors que le Conseil représente l’intérêt des États et la Commission l’intérêt général. Il est souvent décrié comme une institution sans grand pouvoir alors même qu’il partage avec le Conseil les mêmes compétences législatives, qu’il intronise la Commission et qu’il peut même la censurer à une majorité des deux tiers. Après quelques rappels de base sur ce vote, on examine dans cette note comment pourrait évoluer l’équilibre de forces politiques au PE et les implications que cela peut avoir sur la conduite de la politique économique en Europe.
Ces élections se dérouleront entre le 23 et 26 mai selon les pays. Il est prévu que 27 pays-membres se partagent 705 sièges en fonction de leur poids démographique (voir Encadré 1 pour le cas où le Royaume-Uni organiserait aussi cette élection). Dans la plupart des pays, les électeurs votent pour une liste nationale de candidats, mais dans certains cas, il y a des listes régionales. La répartition des sièges se fait au scrutin proportionnel avec généralement un seuil minimal de qualification. Le mandat des députés européens (MEP) est de cinq ans. En 2014, la participation moyenne était de 43%, comme en 2009, mais bien inférieure aux scrutins des années 1980. La première session du nouveau PE ouvrira le 2 juillet.
Même si ces élections sont de second ordre pour la plupart des électeurs, elles reflètent les préoccupations exprimées dans chaque pays de l’UE. Selon le dernier Eurobaromètre, paru à la fin 2018, l’opinion publique s’affiche plus optimiste que pessimiste sur les perspectives de l’UE (solde net: +22), en nette amélioration par rapport à la situation d’il y a cinq ans (solde net: +8). En 2014, l’élection s’était tenue dans des conditions économiques encore largement marquées par le marasme économique consécutif à la crise financière des années précédentes. Cela avait sans doute porté préjudice aux partis politiques mainstream, accusés de n’avoir pas su honorer l’une des promesses de l’UE, la prospérité. Depuis lors, les problèmes économiques ont reflué. En cinq ans, le taux de chômage a reculé de plus de quatre points. Il est au plus bas depuis 2008.
En 2019, l’élection fera suite à deux événements qui ont marqué l’opinion publique, la crise migratoire de l’été 2015 et la saga du Brexit qui dure depuis trois ans. La répercussion de ces deux chocs est différente.
- Les questions d’immigration et de sécurité sont désormais un peu partout en Europe la préoccupation principale des citoyens. Pour beaucoup, cela démontre que l’UE est incapable de délivrer une autre de ces grandes promesses, la sécurité. C’est d’ailleurs l’argument-massue des partis politiques «eurosceptiques», comme on le voit dans des pays aussi différents que l’Italie, la France, ou la Hongrie.
- Le Brexit est une toute autre affaire. Au regard de leurs promesses durant la campagne référendaire de 2016, les partisans du Brexit ont failli à plusieurs niveaux. D’abord en refusant d’assumer leur victoire, laissant cette charge à Theresa May en juillet 2016. Ensuite, en échouant à imposer leurs vues à l’UE durant la négociation. Enfin, en créant une énorme incertitude sur les perspectives du Royaume-Uni, alors qu’ils avaient promis des lendemains qui chantent. Il n’y a pas d’appétit ailleurs en Europe pour imiter les Britanniques. Il est facile de critiquer l’UE, de pointer ses défaillances, mais nul n’a encore présenté une alternative crédible à l’UE.
Le vote étant proportionnel, la projection des sièges au vu des sondages est plus simple que dans des systèmes de vote impliquant une prime de majorité, un vote à deux tours, ou un vote à plusieurs échelons, national et local. De plus, le faible intérêt relatif pour ces élections fait que des revirements majeurs de l’opinion publique sont improbables. Sur la base des sondages disponibles, Kantar Public fait des projections pour les différents pays. Nous partons de ces données pour voir comment pourrait être formé le prochain Parlement. Dans le tableau ci-dessous, on reprend la répartition usuelle en sept grands blocs politiques (voir Encadré 2). Certaines affiliations sont incertaines à ce jour. On a fait l’hypothèse que le Fidesz hongrois ne siègerait plus dans le bloc conservateur EPP mais dans le bloc ECR2. On suppose aussi que les élus de LREM en France siègeront avec le bloc libéral ALDE. Le calcul suppose que les élections ne concernent que l’UE27, sans le Royaume-Uni. Pour faciliter la comparaison avec le PE de 2014, on a ajusté le nombre actuel de députés pour tenir compte de la hausse de 27 sièges (hors UK) dans le futur PE.
Cette projection confirme tout d’abord la plus large fragmentation du Parlement, au détriment des deux principaux blocs pro-européens, EPP à droite et S&D à gauche. En 2014, ils réunissaient à eux deux 56% des sièges, pouvaient former une grande coalition et, ainsi, décider des postes-clés (ils se sont partagés la présidence du Parlement). En 2019, ils ne réuniraient plus que 44% des sièges, les obligeant à trouver d’autres partenaires de coalition, du côté des «libéraux» ou des «verts».
La plus forte progression concerne les partis (plus ou moins) «eurosceptiques», Leur poids cumulé passerait de 20% à 27% des sièges. Cela ne fait pas une majorité, loin de là, d’autant que ces partis ne forment pas du tout un bloc uni.
- Durant l’actuelle législature, ces partis étaient rattachés à des groupes différents et parfois opposés entre eux, à savoir ECR (ex: PiS polonais, AfD allemande), EFDD (ex: M5S italien), ENF (ex: Lega italienne, RN français), sans compter une myriade de non-inscrits. Plusieurs de ces partis ont connu des crises internes, par exemple le RN (ex-FN) en France, l’AfD en Allemagne, UKIP au Royaume-Uni. Il n’y aucune raison de penser que ce bloc va subitement s’homogénéiser. La presse a rendu compte des efforts d’un homme comme Steve Bannon pour unir ces partis et créer une dynamique aboutissant à la désintégration de l’UE. Aux dernières nouvelles, le résultat est à peu près nul. Il n’existe pas de force politique «populiste» unifiée en Europe, ni d’ailleurs de programme bien structuré en ce sens. L’influence des partis «eurosceptiques» restera largement diluée au PE.
- La progression attendue des partis «eurosceptiques» est due avant tout à deux pays: l’Italie où la Lega a le vent en poupe (inversement son programme économique est de moins en moins radical) et l’Espagne avec l’émergence de Vox. Dans les autres pays, par exemple en France ou en Allemagne, il n’est pas prévu que ces partis fassent des gains notables. Pour rappel, aux élections de 2014, le parti de Marine Le Pen avait recueilli 25% des voix en France, décrochant la première place. Il est crédité de 20-22% actuellement, au coude à coude avec le parti d’Emmanuel Macron.
- Quoique notable au PE, le poids des «eurosceptiques» est minuscule au Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement, et va le rester. Le Conseil est dominé par les conservateurs (10 membres, 32% de la population de l’UE), les libéraux (8 membres, 27% de la population) et les socialistes (6 membres, 16% de la population). Les «eurosceptiques» sont (seront) représentés uniquement par le PM polonais, le PM hongrois et le PM italien (encore que G.Conte n’est officiellement ni membre de la Ligue, ni de M5S).
- La ligne de fracture entre les partis «eurosceptiques», le plus souvent classés à l’extrême-droite, et la droite classique portent avant tout sur les questions de société (immigration en particulier), mais pas/plus sur l’appartenance à l’UE ou à la zone euro. Marine Le Pen a officiellement sorti le Frexit de son programme, Matteo Salvini n’est plus un ardent supporter de l’Itaxit, les Grecs ont trop souffert pour retenter l’expérience du Grexit, etc.
A peine moins forte que celle des partis «eurosceptiques» est la progression du bloc des libéraux, autrement dit des partis les plus «europhiles». Leur poids passerait de 10% à 15% des sièges. Compte tenu de leur position au centre de l’échiquier politique, ils ont beaucoup plus de chance d’être les «faiseurs de roi» que les partis qui sont aux extrêmes. Si les blocs classiques, EPP et S&D, ne peuvent obtenir une majorité, ils seront tenus de faire plus de place aux idées avancées par l’ALDE ou le bloc écologiste.
Les élections européennes sont l’occasion pour les différents partis et, à travers eux, les différents pays d’influencer sur les décisions à l’échelon européen. Sont en jeu en particulier les postes de Jean-Claude Juncker comme président de la Commission, de Donald Tusk comme président du Conseil et de Mario Draghi comme président de la BCE. On entre là dans un subtil (et hélas très opaque) dosage où comptent les nationalités, les compétences, les arbitrages politiques. Compte tenu de la composition probable du futur Parlement, les partis «eurosceptiques» n’auront aucun poids dans les choix de ces postes de direction, et de ce fait, aucune influence sur les grandes décisions économiques, qu’elles concernent la politique monétaire ou la poursuite des négociations avec le Royaume-Uni post-Brexit.
La fragmentation politique est un fait constaté partout en Europe, et il est normal qu’on le trouve aussi dans le futur Parlement européen. C’est un problème plus aigu qu’il y a dix ou vingt ans, mais on ne doit pas oublier qu’au début des années 1980, le PE était déjà très divisé. A côté des partis classiques étaient représentés divers partis nationalistes, régionaux, paysans, tous assez anti-européens ou anti-fédéralistes, et qui au total représentaient environ 30% des députés. C’est à peu près la proportion que les partis «eurosceptiques» peuvent espérer cette fois-ci. A ce niveau, cela traduit un problème politique en Europe (divorce «élites/peuples», formation des majorités) mais ce n’est pas suffisant pour désintégrer l’Europe. En somme, les élections européennes ne seront pas le grand soir du populisme, comme on en voit trop souvent l’écho dans la presse ou, plus encore, sur les réseaux sociaux. La vraie «victoire», celle qui permet d’influencer le cours des choses, pourrait même en fait revenir aux forces politiques les plus attachées à préserver l’intégrité de l’UE et éventuellement à la renforcer.