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Pour poursuivre et conclure ma série de publications sur la question de la pauvreté j’aimerais à présent aborder ce qu’on appelle, en philosophie politique, le suffisantisme. Il y a 14 ans, quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique c’est la question de la pauvreté qui était ma principale préoccupation. A partir du simple constat de l’existence de la pauvreté, qui me semblait intolérable, j’ai imaginé que découlaient bien des implications morales radicales, allant du planisme le plus total à la socialisation la plus intégrale de toute propriété. Sur ce blog je vous ai aussi parlé des théories philosophiques dites prioritaristes et des positions égalitaristes et j’ai pointé leurs limitations et leurs faiblesses. Le suffisantisme est la réponse à cette question morale de la pauvreté, à ce défi qui nous est posé en tant que collectivité, en tant que communauté de citoyens. Voilà pourquoi je vous propose à présent de vous plonger dans ce débat.
On peut faire remonter une première formulation claire et systématisée du suffisantisme à l’œuvre de Harry Frankfurt[1]. C’est pourquoi, je présenterai d’abord la conception générale qu’il en a avant d’aborder les différentes variantes qui ont ensuite été articulées. Tout comme le prioritarisme, le suffisantisme de Frankfurt est formulé comme une réponse critique et une alternative à l’égalitarisme[2]. Sa principale critique à l’encontre de l’égalitarisme réside dans le fait que ce dernier inciterait chacun à se désintéresser de sa propre vie et à se focaliser sur la vie des autres, ainsi que sur les ressources que ces derniers possèdent, plutôt que sur ses propres buts dans sa vie et sur les moyens nécessaires à les atteindre par soi-même. Pourtant, se focaliser sur sa propre vie est essentiel selon Frankfurt. En incitant les individus à se focaliser sur la vie des autres et non sur la leur, l’égalitarisme est donc aliénant. Comparer son statut économique à celui des autres est en effet moralement insignifiant et c’est pourquoi l’égalitarisme mène selon lui à la désorientation morale et à la superficialité[3].
En outre, l’égalitarisme serait fétichiste, car il valorise un moyen, l’argent, pour lui-même, et non pour ce qu’il permet d’acquérir. Frankfurt pense qu’il n’est pas plausible que l’augmentation constante de ses ressources monétaires par un individu implique une augmentation constante de son utilité, car, à partir d’un certain niveau de possessions matérielles, acquérir davantage d’argent implique davantage d’anxiété, de soucis et de difficultés pour le gérer. Il est aussi possible que si x dispose de davantage de choix, découlant d’une plus grande somme d’argent en sa possession, x soit moins heureux, car, selon Frankfurt, certaines personnes préfèrent suivre des traditions fixes et mener une vie simple, et non avoir à effectuer de trop nombreux choix.
Enfin, l’égalitariste a, selon Frankfurt, davantage de chances de développer de l’envie ou du ressentiment, sentiments jugés par lui comme étant laids et destructeurs[4]. A noter que, bien que l’égalité n’ait aucune valeur en elle-même, Frankfurt admet qu’elle puisse toutefois avoir une valeur instrumentale, à travers ses effets pour réaliser une fin en soi véritable[5].
Frankfurt développe sa critique de l’égalitarisme par le biais d’une expérience de pensée mettant en scène une situation hypothétique de famine. Supposez une situation où il existe un stock de 100 de nourriture à se partager et 4 personnes à nourrir et où une quantité de 50 de nourriture par personne est nécessaire pour survivre. Si on donne une quantité de 25 de nourriture à chacun, respectant ainsi une distribution égalitaire, alors tout le monde meurt. Dans ce genre de situations, on peut donc constater que l’égalitarisme ne maximise pas l’utilité agrégée des individus ou leur bien-être. A contrario, Frankfurt observe que l’on peut distribuer les ressources disponibles de façon à faire en sorte que le maximum de personnes survive, en attribuant une quantité de 50 de nourriture à deux personnes et en sacrifiant les deux autres.
Une question subsidiaire consiste à se demander ce qui se passerait dans le cas où il y aurait, non pas une quantité de 100, mais de 102 de nourriture. Ne faudrait-il pas alors distribuer les 2 unités supplémentaires aux deux autres personnes restantes ? Selon Frankfurt cela n’est pas forcément le cas, car il ne faudrait pas prolonger inutilement l’agonie des sous-alimentés[6].
Par ailleurs, Frankfurt dénonce ce qu’il considère comme une confusion chez les égalitaristes. En effet, quand ces derniers se sentent indignés face à une situation d’inégalité économique, ce n’est pas, selon lui, et contrairement à ce qu’ils affirment, le fait que quelqu’un ait moins qu’autrui qui leur pose un problème moral, mais le fait que quelqu’un ait trop peu. Autrement dit, l’intuition des égalitaristes serait en fait une intuition suffisantiste mal comprise[7]. En effet, les inégalités entre les individus menant une vie matérielle confortable et les personnes riches ne nous émeuvent pas, alors qu’en tant qu’égalitariste, toutes les inégalités devraient pourtant provoquer notre indignation. En fait, selon Frankfurt, les situations qui impliquent des inégalités matérielles ne sont moralement dérangeantes que dans la mesure où elles violent l’idéal de la suffisance, l’idéal d’une société où chacun a suffisamment[8].
Concernant l’égalitarisme des opportunités (des chances), Frankfurt affirme que le problème n’est pas que x ait des opportunités inférieures à y au début de sa vie, mais que x ait une mauvaise vie pour cause de manques d’opportunités. En effet, chaque individu a besoin d’accéder aux opportunités qui lui permettront de réussir dans sa vie, et non d’avoir exactement les mêmes opportunités qu’autrui. Le fait que x ait de moins bonnes chances de réussite que y dans la vie peut être sans conséquence négative pour personne, dans la mesure où x pourrait néanmoins avoir une vie tout à fait réussie.
De façon générale, Frankfurt suggère la possibilité que, dans l’absolu, les plus défavorisés n’aient aucun besoin pressant et qu’ils aient tout ce qui réellement important pour eux. En fait, selon lui, le fait que x ait de moins bonnes conditions de vie que y n’implique pas, en soi, que x a de mauvaises conditions de vie[9]. Il nous renvoie en fait ici à la distinction entre pauvreté relative, qui n’est qu’une mesure statistique, et pauvreté absolue, qui concerne des privations subies concrètement par les individus.
Frankfurt ne défend toutefois pas un suffisantisme comportant un seuil de suffisance qui serait réduit à un revenu assurant la simple survie. Le seuil de suffisance devrait selon lui être davantage élevé que cela. Frankfurt affirme en ce sens que l’on peut dire de x qu’il a assez d’argent si davantage d’argent ne le rendrait pas plus heureux. De plus, on peut aussi dire de x qu’il a assez d’argent si davantage d’argent ne rendrait pas x plus heureux parce que, bien que malheureux, ce qui le rend malheureux n’est pas le manque d’argent ou l’absence d’une fin qu’il pourrait obtenir par davantage d’argent. Toutefois, il est possible pour x d’être satisfait de son niveau de richesses et néanmoins, dans le même temps, d’apprécier gagner davantage d’argent pour accéder à de nouvelles possibilités de dépenses. En fait, selon Frankfurt, avoir assez d’argent signifie pour x qu’il n’aura pas un intérêt actif à en obtenir davantage. Dans le cas où x vit dans une situation de pauvreté, mais où il adapte ses aspirations et ses désirs à ses faibles moyens pour mieux s’en contenter et en être satisfait, il est alors possible selon Frankfurt qu’il n’y ait là aucun problème moral[10].
Frankfurt nous offre une première présentation générale du suffisantisme. Mais il nous faut à présent détailler les différentes versions qui en existent pour parvenir à déterminer laquelle est la plus convaincante parmi elles et déterminer si les contractants, dans une situation hypothétique de position originelle (d’état de nature) et sous un voile d’ignorance, peuvent la considérer comme la meilleure attitude morale, comparativement à l’égalitarisme et au prioritarisme.
Adrien Faure
[1] Gosseries Axel, « Qu’est-ce que le suffisantisme ? » in Philosophiques Vol. 38, n°2, Société de philosophie du Québec, automne 2011, p. 465.
[2] Probablement parce qu’il est dominant dans la philosophie politique académique.
[3] Frankfurt Harry, “Equality as a Moral Ideal” in Ethics Vol. 98, No. 1, The University of Chicago Press, October 1987, p. 23.
[4] Frankfurt Harry, “The Moral Irrelevance of Equality” in Ethics Vol. 14, n°1, University of Illinois Press, April 2000, p. 91.
[5] Ibidem, p. 89.
[6] Frankfurt Harry, “Equality as a Moral Ideal” in Ethics Vol. 98, op. cit., p. 31.
[7] Ceci est une interprétation charitable, par Frankfurt, de l’intuition égalitariste. Une interprétation moins charitable pourrait réduire cette intuition à la simple expression d’un ressentiment ou d’un sentiment d’envie. Nous y reviendrons.
[8] Ibidem, p. 32.
[9] Frankfurt Harry, “The Moral Irrelevance of Equality” in Ethics Vol. 14, op. cit., p. 93.
[10] Frankfurt Harry, “Equality as a Moral Ideal” in Ethics Vol. 98, op. cit., p. 41.