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propre. Personne, du reste, ne songeait à révoquer en doute d'aussi flatteuses réminiscences, et l'on en trouve même la confirmation officielle dans un acte public de l'État de Schwyz écrit trente ans plus tard. C'est une lettre adressée aux villes impériales d'Allemagne, pour réclamer leur assistance dans la lutte que soutenaient alors les Schwyzois et leurs confédérés contre Zurich, alliée de l'Autriche. < Dès l'origine de notre pays de Schwyz, > dit cette lettre, datée de 1443, < nous avons, par la grâce de Dieu, directement appartenu au Saint-Empire romain, et il y a bien des siècles que nos ancêtres ont pris part, pour le service des empereurs et des rois des Romains, à des expéditions, soit à Rome, soit à Bysance, soit en d'autres pays lointains8. > Les fables historiques de Puntiner avaient trouvé chez ses confédérés un accueil d'autant plus prompt, qu'elles servaient tout à la fois à satisfaire leur orgueil et à défendre leurs intérêts.
C'était sous l'influence du premier de ces motifs, que vers la même époque un magistrat de Schwyz, voulant rehausser l'extraction de ses concitoyens, que leurs adversaires politiques cherchaient à dénigrer comme n'étant que de vils paysans, composa un traité ex professo sur les origines des Schwyzois. Cet écrivain, natif de Lucerne, mais secrétaire d'État à Schwyz, s'appelait Jean Friind, et voici, fort en abrégé, mais très-fidèlement reproduit, ce qu'il racontait à ce sujet 9: < On apprend, dit-il, par d'anciennes chroniques, que, du temps du roi Gisbert en Suède et de Christophe comte d'Ostfrise, il y eut une si grande famine, que 6000 Suédois et 1200 Frisons désignés par le sort furent forcés d'émigrer avec femmes et enfants, après s'être promis par serment de ne jamais se séparer. S'avançant dans les pays voisins qu'ils mirent au pillage, ils réunirent à eux bon nombre d'aventuriers et finirent par arriver sur les bords du Rhin, puis ils en remontèrent le cours, ainsi que Pline, grand poète et versificateur, le raconte dans sa chronique. Là se trouvaient Priamus et Pierre von dem Moss, ducs de France, qui voulurent leur barrer le passage. Alors les exilés de Suède et d'Ostfrise se donnèrent trois chefs, dont l'un devait être le supérieur des deux autres. Le premier était Schwyterus, avec son camarade Rémus, tous deux de Suède; le troisième s'appelait Wadislaus; il était originaire d'une ville nommée Hassnis et située entre la Suède etl'Ostfrise. Se mettant à la tête des leurs, ils battirent les Français, s'ouvrirent la route du Rhin, et parvinrent dans un pays appelé la montagne brisée, ou Frackmund, dans le duché d'Autriche. Ils trouvèrent que la contrée ressemblait à leur propre pays, ce qui les engagea à solliciter des comtes de Habsbourg l'autorisation de défricher ce territoire (die Walsttet), et, après l'avoir obtenue, ils s'y établirent à perpétuelle demeure.
< Schwyterus, originaire de la ville royale de Suède, et son camarade Rémus s'installèrent dans le pays du Frackmund (ainsi appelé à cause de la montagne qui porte ce nom et où se trouve le lac de Pilate), jusqu'aux Alpes lombardes. Wadislaus s'établit au delà de la montagne noire qu'on nomme le Briinig, près des sources de l'Aar, dans la vallée appelée Hassle, par altération du nom de Hassnis sa ville natale. Vers l'an 390, le pape Zesynius, le roi des Goths Alaric, et les empereurs Arcadius et Honorius, ayant ouï parler de la bravoure de ces peuplades alpestres, leur envoyèrent une députation, qui se rendit à Schwyz et au Hassle, pour offrir une grosse solde aux guerriers qui voudraient prendre part à la guerre contre les Romains révoltés et conduits par le prince payen Eugène.
< Schwyterus, Rémus et Wadislaus acceptent la proposition, et partent avec un contingent pour rejoindre Alaric devant Rome, dont ce roi faisait le siége. Ils y font prouesses sur prouesses, s'emparent de douze bannières princières et du château St-Ange. Le pape et les deux empereurs comblent d'éloges les montagnards et leur demandent comment ils peuvent reconnaître leurs services. Les gens de Schwyz répondent qu'ils désirent en premier lieu recevoir un drapeau qui soit entièrement rouge et écartelé, et sur lequel soient placés les symboles de notre Seigneur Jésus-Christ et de son martyre; en second lieu ils demandent à relever directement de l'Empire et à être affranchis de tout vasselage et de tout impôt, parce qu'ils sont nés libres. Les faveurs qu'ils réclament leur sont accordées, et ils emportent, avec les diplômes qui les consacrent, de nombreux et riches présents, ainsi que la bénédiction et l'absolution du pape; en sorte, dit le narrateur en terminant, qu'ils quittèrent Rome tout remplis d'attachement et d'affection. >
Ce que nous avons dit de Puntiner et de ses inventions s'applique plus directement encore au secrétaire d'État de Schwyz et à ses fantaisies historiques; il suffit de les avoir reproduites pour montrer ce que peut se permettre la légende, quand elle a pris son vol dans le pays des chimères. C'est pourtant là-dessus que s'appuie la créance, encore aujourd'hui répandue, sur les lieux mêmes et au dehors, que les habitants des Waldstàtten sont d'une autre race que les populations voisines, et que c'est dans les plus lointains parages du Nord qu'il faut chercher leur berceau. Mais il n'est plus nécessaire de réfuter ces puérilités ethnographiques, où tout est de pure invention, et l'on peut, sans scrupule comme sans discussion, reléguer Schwyterus là où sont allés Romulus, Francion et Lémanus. Schwyz n'y perdra pas plus que n'ont perdu Rome, la France et Genève, pour ne point parler de tant d'autres, à ne pas compter des fantômes parmi leurs aïeux.
Mais, du temps de Friind, on ne l'entendait pas ainsi, et un ennemi déclaré des Schwyzois, le chanoine Hemmerlin de Zurich, ne voulut pas laisser cette auréole planer sur leur berceau. Procédant par étymologie, comme le panégyriste de Schwyz, il établit dans son Dialogue sur la rustieité et la noblesse,0, dont un chapitre a pour titre: < De l'origine, du nom et de la confédération des Suisses, > il établit, disons-nous, que < c'est de simtten (suer) que vient le nom de Switenses ou Switzer, > et que, bien loin d'être de meilleure race que leurs voisins, les montagnards suisses ne sont que les restes d'une colonie de prisonniers de guerre saxons, transportés par Charlemagne dans ce pays pour garder la route du S'-Gothard, en sorte qu'ils ont conservé toute la rusticité féroce du peuple dont ils descendent. < Mais comme ils se montrèrent, > ajoute Hemmerlin, < de fidèles défenseurs du passage des Alpes, le susdit empereur, voulant conserver la mémoire de la sueur de sang qu'ils avaient suée à son service, leur accorda de porter à perpétuité une bannière couleur rouge pur, telle qu'ils la portent encore aujourd'hui. >
On voit que les notions historiques dUemmerlin valent celles de Piintiner et de Friind, et que, dans cette discussion ethnographique à coups de légendes, on peut renvoyer les parties dos à dos. On peut mettre également hors de cours, sans débat, les diverses hypothèses qui ont succédé aux leurs et qui toutes ont pour but d'assigner aux Waldstâtten une origine nationale différente de celle des populations qui les avoisinent. Tous les historiographes suisses, jusqu'à Jean de Miiller, ont soutenu cette insoutenable thèse, sur la vanité de laquelle il est inutile d'insister davantage ". Laissant donc de côté les variations successives qu'elle a subies, nous pouvons passer des légendes ethnographiques aux légendes anecdotiques qui se sont enlacées autour de l'antique tronc des annales suisses.
IV
LES LÉGENDES ANECDOTIQUES. LEUR FORMATION
\ 1. USE LÉGENDE ISOLÉE
Ici encore c'est Hemmerlin, l'un des fabricateurs des généalogies fantastiques, que nous retrouvons le premier parmi les auteurs des inventions romanesques. Après avoir expliqué l'origine nationale des Schwyzois, il prétend expliquer aussi l'origine de la Confédération à laquelle ils ont donné leur nom Nous avons vu que Justinger ne savait déjà plus se retrouver dans cette histoire un peu complexe; le chanoine de Zurich, tout instruit qu'il devait être, et tout instruit que, pour son temps, il se montre en effet, s'y retrouve bien moins encore. A mesure qu'on avance dans le quinzième siècle, l'ignorance historique va croissant. Voici, selon Hemmerlin, comment l'alliance fédérative des Suisses aurait été fondée ":
< Il arriva une fois, > dit-il, < qu'un certain comte de