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En l’hospice occidental grave sympa
À propos du Plaidoyer en faveur de l’intolérance de Slavoj Zizek
par Antonin Moeri
La lecture du Plaidoyer en faveur de l’intolérance de Slavoj Zizek est roborative, parce que l’essoufflement des discours consensuels sur la transparence à tout prix, l’éthique des droits de l’homme, l’impératif compassionnel, l’ineffable convivialité et le respect des différences commence à se faire sentir. Le plaidoyer se présente comme une virulente critique de la parole convenable et de ce qu’elle induit comme comportement. L’exposé est clair, rondement mené avec un rire sardonique et un humour décapant qui aide le lecteur à se représenter les choses.
Après quelques considérations swiftiennes sur l’excrément, ou plutôt sur trois types de cuvettes signalant les différentes manières dont un sujet se rattache au déplaisant objet, le modèle allemand qui en suscite une contemplation fascinée, le modèle français qui entraîne sa disparition immédiate et le modèle américain qui facilite l’approche pragmatique, après ce détour ironique et savoureux, le psychanalyste d’origine slovène décortique un phénomène omniprésent: comment s’impose sur toute la surface du globe, avec les B52 et le napalm s’il le faut, mais sans les gesticulations ni les grimaces d’un dictateur hystérique, une logique post-politique basée sur la séduction, le fun, la rhétorique démocratiste, le compromis stratégique et la négociation commerciale.
Médicalisation des comportements
L’espace claustral que cette logique induit ressemble à un vaste hôpital où toute déviance, toute colère, toute discorde, toute rébellion sont directement traitées par des experts qui les réduisent, ces déviances, ces colères, ces discordes et ces rébellions, à une simple demande particulière, celle du bébé qui a faim et qu’une mère bienveillante peut aussitôt apaiser, celle de la victime qui réclame justice et qu’un avocat attentionné ou un politicien avisé peuvent aussitôt secourir, celle de l’adolescent incompris et qu’une psychologue diplômée peut aussitôt rassurer.
Pour imposer dans la douceur les lois de l’hospice, il ne faut surtout pas opposer à l’Autre les valeurs particulières de sa propre culture, ce qui serait une manière trop évidente d’affirmer sa propre supériorité, mais prôner le respect pour les coutumes locales « arrachées à la culture particulière qui était la leur» et, ainsi, transformer les particularismes en modes de vie que chacun a le droit d’adopter.
«C’est mon choix » peut alors affirmer l’individu démocratisé en affichant sa libération de toute forme de contrainte. Zizek voit, dans cette tolérance tous azimuts prônée par les gardiens de l’hospice, cette morale multiculturelle vantée par les as du marketing, une volonté délibérée de dépolitiser l’espace social. « Le colorant des identités particulières est l’écran fantasmatique qui dissimule le fait que le sujet est déjà totalement déraciné, que sa véritable position est dénuée d’universalité. »
Or la passion politique est fondée sur la discorde, la tension, l’affrontement, le conflit, le combat. Les membres du demos de la. Grèce antique ne se posaient pas en victimes d’un ordre inique, ils voulaient être considérés sur un même pied d’égalité que l’oligarchie au pouvoir. Au cours de la Révolution française, le tiers état ne voulait pas seulement gémir sur son sort ou attirer l’attention sur sa situation désastreuse, «il se proclama identique à la Nation en tant que telle». Zizek préconise donc, en ce début de troisième millénaire, un retour du politique dont le potentiel de déstabilisation et la dimension traumatique pourraient inspirer une vision et non une simple régulation des pulsions agressives, une routinière administration des questions sociales, une morne gestion des affaires publiques.
Explosion de violence
A cela s’ajoute, parmi bien d’autres, une réflexion sur la violence démesurée avec laquelle se produisent certains actes dans le Brave New World, quand l’Autre n’accepte pas simplement de se soumettre aux douceurs du compromis et de la négociation, quand il n’accepte pas simplement d’être observé et étudié comme une bête rare, le membre d’une tribu exotique ou un cas clinique, quand «il sent que quelque chose ne va pas et provoque une frustration du fait même de cet effort consistant à rendre justice à sa malheureuse situation ». Si le passage à l’acte d’une violence irrationnelle s’impose au sujet rebelle, c’est parce que, selon Zizek, il était dans l’impossibilité « d’élever sur un plan métaphorique son tort spécifique».
De là à penser que le refus de se soumettre aux lois du langage, le refus d’entrer dans la métaphore faciliteraient le passage à l’acte chez certains sujets fragiles, il y a un pas que mon expérience d’enseignant dans une école publique me permet de franchir. Car en perdant son caractère institutionnel, en devenant un lieu sympa où les comportements alternatifs et les modes de vie pluriels sont non seulement reconnus mais hautement valorisés, l’école assume de plus en plus des fonctions thérapeutiques qui engendrent une psychologisation des rapports et des liens de dépendance rappelant ceux que crée une mère avec son enfant.
En encourageant de manière délibérée les «attachements passionnés » des élèves et en n’ayant plus pour mission de former un «sujet critique autonome capable de mettre en confrontation l’ordre social dominant et ses convictions éthiques », l’école met en place officiellement « un sujet extrêmement narcissique, c’est-à-dire percevant toute chose comme une menace potentielle pour son précaire équilibre imaginaire », un «sujet qui n’a plus pour référent une langue, un ancêtre, un idéal », un sujet «guidé par autrui et convié à une fête permanente », chargé de se maintenir dans la course à la jouissance, fuyant compulsivement le trouble de penser.
Cette préoccupation rejoint celles d’auteurs se réclamant de Lacan. Je pense à Charles Melman dans L’Homme sans gravité. Jouir à tout prix, à Jean-Pierre Lebrun dans Un monde sans limite, ou encore à Michel Schneider dans son excellent Big mother. Ces auteurs expriment, chacun à leur manière, une inquiétude qu’on pourrait balayer d’un clic rageur. Mais n’est-ce pas à l’écrivain d’interroger le monde radieux qui nous entoure et de regarder « comment les humains, malgré tout ce qu’il y a en eux de mauvais, circulent au fond comme en état d’apesanteur»?
A. M.
Slavoj Zizek. Plaidoyer en faveur de l’intolérance. Editions Climats, Collection « Sisyphe », 2004, 120 pages.
(Le Passe-Muraille, Nos 64-65, Avril 2005)