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Nous sommes à onze années du début de la fin du monde. C’est ce qu’il ressort des données scientifiques partagées à l’Assemblée générale des Nations Unies, en mars 2019. Il ne reste donc plus que 132 mois pour reconnaître, déconstruire et réinventer le mode de vie que nous perpétuons depuis bientôt trois siècles. Depuis la révolution industrielle, nous entretenons un modèle de développement semblable à celui des londoniens des années 1700, qui commencèrent à brûler du charbon pour alimenter une croissance exponentielle au détriment de la condition humaine et planétaire. Ce modèle se nomme l’économie linéaire.
Ce procédé de développement est le suivant: extraire des ressources naturelles, les transporter vers une zone de production où elles sont transformées en produit, tirer profit de ce produit, puis disposer de celui-ci ainsi que de tout autre surplus. Si cette méthode sait faire décoller une économie en très peu de temps, ses conséquences sur la planète sont désastreuses: les forêts disparaissent, les degrés s’ajoutent aux températures moyennes et des îles de plastique flottent dans les océans.
L’architecture est un domaine de création où le choix et l’utilisation des matériaux sont des plus conséquents. Comment contribuer au changement que nous ne cessons de reporter au lendemain? Quelles sont les solutions pratiques pour construire de façon durable et consciente? Cet article se concentre sur le réemploi de matériaux de construction et explore les implications de cet usage dans l’architecture.
En Suisse, le total des déchets produit s’élève à environ 90 millions de tonnes par année. Le secteur de la construction est responsable de la part la plus importante des déchets du pays, soit 84% du total. Il est important de différencier les 57 millions de tonnes qui viennent des matériaux d’excavation et de percement, et les 17 millions de tonnes de matériaux de déconstruction. Un postulat du Parti vert libéral déposé en juin 2016 constate que, parmi le pourcentage de matériaux recyclés suite aux démolitions de bâtiments en Suisse, 5 millions de pièces réutilisables sont perdues. Cela représente 75’000 tonnes d’éléments de bonne qualité démolis et remplacés par des produits similaires mais neufs. Bien que ces éléments soient recyclés, les coûts énergétiques et financiers de la transformation de ces matériaux laissent à penser qu’une autre solution plus intéressante pour leur réemploi est envisageable. Il faut constater aussi que, même si 70% des matériaux de construction sont recyclés en Suisse, seulement 10% des matériaux utilisés dans la construction proviennent de matériaux recyclés. L’écart entre la quantité de matériaux recyclés et la quantité utilisée pour construire est remarquable. Il met en évidence une divergence entre les intentions de la Confédération et la pratique du domaine.
Qu’en est-il alors des 75’000 tonnes de matériaux réutilisables? Comment récupérer les éléments de bonne qualité, et qu’est-ce que cela implique?
On distingue plusieurs types de réemploi. Quand la construction d’un nouvel édifice suit une démolition sur le site même du chantier, il est imaginable de récupérer les éléments du bâtiment voué à la destruction. Plusieurs particularités dans des bâtisses architecturales historiques montrent que cette méthode de travail n’est pas nouvelle. Par exemple, dans la Grande Mosquée-Cathédrale de Cordoba, monument historique de l’architecture islamique en Espagne, les colonnes dépareillées de la salle de prière laissent à penser qu’elles proviennent d’autres structures plus anciennes.
Une autre façon de réduire la quantité de matériaux neufs lors d’un projet de construction est de récupérer les composants d’une déconstruction sur un autre chantier, ou sur un lieu de stockage. Le projet « Halle 118 » à Winterthur est un exemple récent et premier en son genre: 80% des matériaux proviennent du réemploi. Avant d’imaginer les plans, le bureau d’architectes in situ a identifié les éléments de construction disponibles localement. Les architectes ont profité de la démolition de la centrale de distribution Coop à Bâle pour récupérer la charpente métallique de cette structure et la réutiliser dans leur projet. Pour la compléter, les architectes utilisent des éléments d’autre bâtiments voués à la démolition, et les seuls matériaux neufs sont soit écologiques, soit eux-mêmes réutilisables. Le projet pionnier est constitué de bureaux et d’ateliers et souhaite devenir un exemple réussi pour servir à l’étude du réemploi et encourager d’autres projets du même type.
Le potentiel de ressources à récupérer est vaste, mais plusieurs aspects logistiques rendent leur acquisition difficile. Un inventaire complet et détaillé doit être fait pour permettre aux développeurs de projets de récupérer les matériaux dont ils ont besoin. Il existe quelques associations et entreprises prévues à cet effet (www.salza.ch, www.materiuum.ch, www.bauteilclick.ch). Ces sites proposent la vente et l’achat d’éléments tels que des revêtements de sols, des sanitaires, des portes ou encore des systèmes de chauffage. L’Etat de Vaud a aussi mis en place « La Bourse des Matériaux (BOUME)», « une plate-forme d’échange de matériaux minéraux de chantier ». Depuis 1990, l’association Recyclage Matériaux Construction Suisse a pour objectif de promouvoir le recyclage et la réutilisation dans le milieu de la construction et de sensibiliser le public en encourageant le dialogue et le questionnement sur les produits, leurs cycles de vie et leur gestion.
Le réemploi permet de diminuer la production de nouveaux éléments, ce qui peut réduire les dépenses financières, les coûts énergétiques et la pression sur les ressources naturelles. Outre les avantages environnementaux que cela représente, bâtir de cette façon peut également générer de nouvelles opportunités d’activités économiques, et stimuler un secteur du marché encore très peu exploité. Le réemploi peut encourager une meilleure construction, et un bâtiment mieux construit incite à être réutilisé. Il existe dans cette notion une dynamique qui peut autoalimenter une qualité d’architecture supérieure. En supposant que la notion de réutilisation prenne de l’ampleur dans la conscience des clients, les nouveaux matériaux pourraient être conçus de façon à être récupérés une fois le projet arrivé en fin de vie, incitant un système bouclé dans une économie circulaire. Prenons comme exemple “La Maison du Projet” des architectes Carlos Arroyo à Roubaix, qui a été dessinée dans l’optique d’être désassemblée et réutilisée, des fondations métalliques enfoncées dans le sol jusqu’aux façades.
Les limites du réemploi dans la construction ne sont pas négligeables. Les processus d’identification et d’obtention des matériaux peuvent être longs et dépendre du déroulement et de la démolition d’un autre chantier. Une communication efficace entre les chefs de projets est nécessaire pour coordonner la récupération des éléments, et cela ne garantit pas le respect des échéances. Dans la pratique, la récupération fonctionne surtout pour les structures en acier ou en bois, car les systèmes de jointure sont réversibles, ou peuvent être séparés de façon à conserver l’intégrité structurelle. Les méthodes actuelles se concentrent sur la rapidité et l’efficacité de la démolition plutôt que sur une déconstruction organisée ou contrôlée, ce qui défavorise la récupération. Et puis, même si un élément est au final récupéré, peu sont ceux qui acceptent d’utiliser un produit qui n’est plus sous garantie.
Si la réutilisation de matériaux présente de nombreux atouts, surtout environnementaux, il est cependant difficile de s’imaginer mettre en place cette méthode immédiatement. Les désavantages économiques freinent l’adoption du réemploi. En Suisse, la main d’œuvre représente un coût très important, contrairement à l’achat de nouveaux matériaux. Dans le processus de récupération, il y a deux étapes de plus que dans une démolition classique: le démontage non destructif et le stockage entre déconstruction et construction. Ces deux étapes représentent une dépense en main d’œuvre qui n’est pas économiquement avantageuse.
Les conditions économiques, environnementales et sociales d’aujourd’hui font appel au changement. Cela nécessite une prise de conscience non seulement de la part de ceux qui font construire, à savoir les clients, mais aussi de ceux qui réalisent la construction, architectes et mandataires inclus. Un article de recherche issu du département de l’Architecture à l’Université Ryerson de Toronto souligne les conclusions importantes tirées de projets pionniers pour le principe du réemploi. Parmi ces conclusions, une idée fondamentale semble ressurgir: l’engagement de toutes les parties impliquées dans le projet, et ce depuis les premières phases de design. Cela implique une transformation dans la réflexion architecturale et conceptuelle.
Peut-être est-il temps de repenser la phrase qui dicte l’architecture moderne depuis l’époque de Louis Sullivan: “la forme suit la fonction”. Comme le suggère un article du laboratoire de recherche SXL de l’EPFL, peut-être que le futur durable de la construction prend racine dans une autre idéologie, où “la forme suit la disponibilité”. Cette approche nous aidera certainement à construire des habitats durables, pour des villes viables, dans une économie circulaire.