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Stephen Donaldson est mon auteur vivant préféré. Il est l'auteur de Thomas Covenant the Unbeliever (1977), un roman impressionnant dans lequel un lépreux affronte ses propres démons en entrant dans un monde où ses différentes tendances intimes sont matérialisées. Ce n'est d'ailleurs pas explicite: apparemment, il ne s'agit que d'une histoire de fantasy dans laquelle un homme est projeté dans un autre monde plein de choses merveilleuses, angéliques ou démoniaques, comme dans le Narnia de C.S. Lewis. Mais cherchant le lien entre cet univers mythologique et notre monde, j'ai demandé un jour à l'auteur, par une lettre, si son pays plein de géants et de monstres, d'immortels et de divinités, pouvait être considéré comme une mythologie de l'Amérique primitive. Mais il m'a dit que non: il s'agit plutôt d'un monde intérieur, allégorique.
Cependant, Donaldson croit à l'âme humaine, et aux forces qui l'habitent: il est spiritualiste. Son monde exige donc qu'on ait foi en lui, en ce qu'il manifeste. La vie morale pour lui n'est pas un leurre: elle est ce qui importe; elle est substantielle.
Mais il ne la cherche pas dans le monde extérieur, physique, comme le faisaient les romantiques, et il continue à distinguer les phénomènes extérieurs du monde intérieur; les deux ne se rencontrent pas. Il en allait ainsi dans l'allégorie médiévale; et il y en avait de belles. Le Roman de la rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, en est le plus digne exemple, au treizième siècle. Ou l'était, peut-être, jusqu'au roman de Donaldson.
Celui-ci m'a encore impressionné, plus tard, avec son recueil de nouvelles Reave the Just (1999). Car cette fois, pas de monde second: les figures mythologiques sont présentes dans l'univers des héros humains. Elles peuvent matérialiser des tendances profondes de l'âme humaine – si profondes qu'elles se confondent avec les esprits, les anges. Le plus beau est que Donaldson a des conceptions morales élevées, non naïves, et que ses êtres spirituels sont d'abord là pour permettre aux hommes de se découvrir eux-mêmes, de s'accomplir, de trouver le fond de leur propre héroïsme, de leur liberté. Ils font peu de miracles: pour l'essentiel, ils se contentent de montrer la voie.
Mais ce qui a achevé de me rendre son admirateur est que dans une interview filmée il a déclaré que le roman mainstream, réaliste, était essentiellement nihiliste dans la lignée de Jean-Paul Sartre, et que le roman d'imagination ne pouvait pas l'être. Dans la science-fiction, ne donne-t-on pas un futur à l'être humain? Et dans la fantasy, les forces morales intimes sont des figures réelles, non des illusions.
Résister à l'impérialisme germanopratin, alors, c'est faire de la science-fiction ou de la fantasy. Par ces genres seuls peut-on donner une vision différente de l'être humain, qui le rétablisse dans toute sa dignité. Il a infiniment raison. L'imagination affranchit toujours l'humanité, et lui fait vaincre la fatalité des lois physiques. Lovecraft lui-même reconnaissait que son fantastique en entretenait l'idée.
Mais Donaldson est peut-être pour moi le plus grand écrivain que l'Amérique ait connu.