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L'économie de marché est un système dans lequel les échanges sont coordonnés par le jeu de l'offre et de la demande, qui détermine les prix sur les marchés. Un encadrement législatif garantit la concurrence entre les acteurs, mais en évitant le plus possible de limiter leurs facultés de développement. L'Etat doit mettre à disposition les biens publics que le secteur privé ne saurait offrir à des prix rentables. L'économie de marché suppose l'existence de l'argent (Economie monétaire), de la propriété privée et d'agents économiques libres, ainsi que la sécurité du droit, la transparence du marché et une certaine liberté d'accès au marché (Capitalisme). Bien que l'économie de marché pure et parfaite dans laquelle la concurrence fonctionne à 100% n'ait jamais pu être réalisée, cette utopie joue encore de nos jours un grand rôle dans les débats socio-économiques et idéologiques (Politique économique).
A l'époque préindustrielle, les corporations contrôlaient l'accès au marché et en excluaient des marchandises qui n'avaient pas été confectionnées sous leur surveillance. Même sans annuler complètement les forces du marché, elles ne voulaient pas s'en remettre au jeu de la concurrence dans le domaine des prix. Leur attitude, soutenue par les autorités, débouchait sur la nécessité de déterminer administrativement, comme dans l'économie planifiée, le prix des marchandises et des services. Avant la révolution industrielle, on considérait généralement que le "juste prix" ainsi fixé ne pouvait être ni augmenté ni abaissé, même en période de pénurie ou de surabondance. Cette pratique était justifiée par l'idée qu'un métier devait nourrir une famille. A l'époque moderne, des innovations techniques, le Verlagssystem et l'apparition de nouveaux métiers qui récusaient d'emblée les contraintes corporatives (les imprimeurs, par exemple) commencèrent à mettre en cause le système. Les Lumières et la Révolution française ébranlèrent l'autorité des corporations; cependant, bien que l'acte de Médiation inclût la liberté du commerce et de l'industrie, beaucoup d'obstacles restreignaient encore le libre choix des acheteurs entre des offres concurrentes. La diversité des systèmes de mesure et des monnaies ne permettait guère les comparaisons et les barrières douanières entravaient les échanges entre les cantons. Il fallut attendre la Constitution fédérale de 1848, qui unifia les poids et mesures et les postes, supprima les douanes intérieures et confia la législation du commerce extérieur à la Confédération, pour rendre possible la concurrence intérieure, indispensable à la croissance de l'économie suisse dans la seconde moitié du XIXe s.
Le libéralisme économique fit admettre ses idées en Suisse dès le milieu du XIXe s. Selon Adam Smith, qui pensait les échanges comme une sorte de grand marché hebdomadaire où n'interviennent que de petits mais nombreux acteurs, une "main invisible" mène, dans un marché authentique, au meilleur résultat qu'une société peut espérer, alors même que tous les agents économiques poursuivent leurs intérêts particuliers. Au XIXe s., la concurrence dans l'industrie textile suisse fonctionnait effectivement en bonne partie de cette manière. Mais des tendances opposées se manifestaient aussi. Alfred Chandler, historien de l'économie, affirme en effet qu'un petit nombre de grandes entreprises sont à même d'influencer le marché, au point de remettre en question le modèle envisagé par Adam Smith et de façonner le marché à leur profit par leur "main visible" (Monopoles). En Suisse, ce phénomène se produisit au XIXe s. déjà dans certaines branches (par exemple dans les secteurs de l'industrie alimentaire presque entièrement dominés par la rivalité entre les entreprises Nestlé et Anglo-Swiss jusqu'à leur fusion, ou dans la production de chocolat, jusqu'à nos jours).
L'économie de marché moderne est née en association étroite avec l'industrialisation, puis elle a touché de plus en plus d'aspects de l'existence. Elle a modifié les façons de penser et les attitudes, commercialisé les loisirs, donné à des objets culturels une valeur spéculative et soumis la recherche scientifique à des objectifs utilitaires. Elle tire sa légitimité, d'une part de ses attaches traditionnelles avec la démocratie, d'autre part de sa dynamique innovatrice intrinsèque, qui a certes rendu la vie plus facile, mais dont il faut considérer aussi les rapports avec l'expansionnisme colonialiste et l'impérialisme culturel.
Comme tous les hommes ne sont pas égaux face à la concurrence (enfants, malades, etc.), l'économie de marché fut considérée comme inhumaine par des représentants de la doctrine sociale chrétienne et critiquée comme une forme d'exploitation par les tenants du marxisme. Peu après son apparition, les Etats essayèrent déjà de la contrôler pour atténuer ses excès, qui pénalisaient une partie de la population et menaçaient l'ordre social. Par exemple, la loi glaronaise de 1864 sur les fabriques réglementa, pour la première fois en Europe, la durée de la journée de travail des adultes. L'élaboration de la législation sociale au XXe s. créa peu à peu l'économie sociale de marché (Etat social) et l'Etat multiplia ses interventions, aux niveaux communal, cantonal et fédéral. A partir des années 1930 se répandit l'espoir que l'Etat soit en mesure d'influencer l'économie de marché. On développa dans les années 1960 des instruments de pilotage de la conjoncture, fondés sur le keynésianisme, qui avaient théoriquement pour objectif d'assurer une croissance régulière, des emplois et la stabilité de la monnaie (Politique monétaire) par des interventions qui limitaient les mécanismes du marché. Dans la pratique, les possibilités de relance de la demande étaient très limitées, en raison de la structure fédéraliste de la Suisse et de l'étroitesse du budget fédéral, de sorte que ces interventions eurent peu d'effets et on leur reprocha de n'être que des mesures symboliques. En 1947 encore, les articles économiques de la Constitution fédérale garantissaient le principe de la liberté du commerce et de l'industrie. Dans les années qui suivirent, la nécessité d'un contrôle étatique, doublée de la confiance dans les capacités d'organisation de l'Etat, déboucha sur une limitation de la liberté d'action qu'exige l'économie de marché. La Confédération se vit attribuer des droits d'intervention supplémentaires en 1971 (protection de l'environnement), 1978 (politique conjoncturelle) et 1982 (surveillance des prix). Ces élargissements, certes justifiés, restreignaient l'économie de marché dans son principe.
Les tendances au corporatisme se firent sentir assez tôt sur le marché du travail. L'antagonisme entre capital et travail, qui s'était violemment manifesté durant la grève générale de 1918, s'atténua très lentement; il n'avait pas encore disparu à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le dialogue entre les partenaires sociaux, salariés et employeurs, s'inscrivait dans le réseau toujours plus serré et plus solide qui s'établit entre l'Etat et l'économie par le truchement des associations patronales et des syndicats. Ce système corporatif, complété après la Deuxième Guerre mondiale par la "formule magique" définissant la composition du Conseil fédéral, ne se nourrissait pas des principes de la libre économie de marché, mais de ceux de la coopération; ses acteurs admettaient et admettent encore le recours aux instruments de l'économie planifiée et les cartels. La politique agricole suisse fut particulièrement marquée par ces tendances, mais d'autres branches revendiquèrent une aide notable de l'Etat (garantie contre les risques à l'exportation, arrêté Bonny, etc.). Néanmoins, c'est justement à ce système d'économie de marché impure qu'il faut attribuer le succès de l'économie suisse de l'après-guerre jusqu'aux années 1980, voire jusqu'à nos jours. Durant les années 1970, contrairement aux autres pays développés victimes de la crise, la Suisse put retrouver le plein-emploi. L'édification de l'Etat providence ne fut donc guère remise en cause. C'est seulement à partir des années 1980 que la critique de l'Etat social se fit plus virulente, les attaques principales portant sur les problèmes de financement (Monétarisme), mais aussi sur l'avalanche d'ordonnances et de réglementations. Après l'effondrement de l'URSS, les champions du néolibéralisme réclamèrent, dans les années 1990, une dérégulation fondamentale et un désengagement de l'Etat dans tous les secteurs de l'économie, des réductions d'impôts, des reprivatisations, la fin du saupoudrage de l'aide sociale publique, une plus grande ouverture du marché intérieur, enfin et surtout une large déréglementation du marché du travail, afin que l'économie de marché gagne en dynamisme. Vers 2000 néanmoins, en raison des suppressions d'emplois, des salaires croissants de certains grands patrons et d'une série d'entorses aux principes libéraux faites avec l'appui de parlementaires bourgeois qui normalement défendent farouchement la déréglementation, des critiques se firent entendre envers une foi trop naïve dans le marché.
Bibliographie
– S. Borner et al., Schweiz AG, 1990
– H. Letsch, «Lenkungsabgaben statt Ordnungspolitik? Systemwidriges, marktwirtschaftlich verpackt», in Orientierungen zur Wirtschafts- und Gesellschaftspolitik, no 1, 1990, 49-53
– W. Wittmann, «Das Soziale in der Marktwirtschaft», in Management Zeitschrift, 60, 1991, 89-90
– W. Wittmann, «Marktwirtschaft in der Schweiz?», in Management Zeitschrift, 61, 1992, 97-98
– P. Weidkuhn, Reizwort Marktwirtschaft, 1998
– K. Armingeon, «Wirtschafts- und Finanzpolitik der Schweiz», in Manuel de la politique suisse, éd. U. Klöti et al., 1999, 725-766
– P. Rosanvallon, Le capitalisme utopique, 1999
– W. Wittmann, «Marktwirtschaft für den Arbeitsmarkt», in Management Zeitschrift, 60, 1999, 97-98
– P. Ulrich, Der entzauberte Markt, 2002
Auteur(e): Harm G. Schröter / AN