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Vous décrivez la relation entre Nestlé et les ONGs, qui a évolué au cours des dernières décennies. À la confrontation est venue s’ajouter la collaboration ponctuelle. Cela ne mène-t-il pas à la confusion au sein des ONGs ?
Ce n’est pas mon impression. Les ONGs ont appris que le conflit et le dialogue ne s’excluent pas mutuellement. Aussi bien les ONGs que les entreprises ont dû passer par un processus d’apprentissage avant de réaliser que confrontation et collaboration étaient possibles. J’ai observé ce processus au travers de l’exemple du travail des enfants dans les plantations de cacao. Il est, à mes yeux, exemplaire. La pression sur Nestlé est venue des ONGs aux Etats-Unis, en 2001. L’entreprise a alors promis des améliorations, mais sa réponse fut hésitante. Un tournant a eu lieu lors de la sortie d’un film en 2012 dans lequel un représentant de Nestlé a loué le réalisateur danois pour sa présentation très critique de la situation dans les plantations de cacao en Afrique de l’Ouest. Depuis lors, certains progrès ont été réalisés dans la lutte contre le travail des enfants.
Au sein des multinationales suisses, Novartis a joué pendant plusieurs années, grâce à sa fondation présidée par Klaus M. Leisinger, un rôle de premier plan dans la discussion sur la responsabilité des entreprises …
Leisinger a réussi – au-delà de Novartis- à faire bouger les choses dans le débat suisse relatif aux entreprises et aux droits humains. On est dès lors très surpris de ne pas trouver mention des droits humains dans les récents rapports d’activités de Novartis. La « durabilité » y est abordée sans lien avec les droits humains.
Cet exemple ne démontre-t-il pas la fragilité de l’argumentation des entreprises, qui consiste à vouloir nous faire croire que la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) suffit amplement ?
La RSE est un concept très flexible, mais peu fiable. Cette conclusion est désormais également partagée par des théoriciens du management. La RSE permet aux entreprises de ne prendre au sérieux que les postulats qui sont facilement réalisables. Si l’on place les droits humains au centre, cela n’est plus possible. Il faut dorénavant apporter des preuves que les droits humains sont respectés et protégés et que des instruments de réparation des violations éventuelles des droits humains sont accessibles. Ce sont les exigences des Principes directeurs de l’ONU. Il est vrai qu’ils ne sont pas juridiquement contraignants. Mais le pick and choose que permet le UN Global Compact - que les entreprises apprécient tant - devient plus difficile.
Le Conseil fédéral a adopté en 2015 un document qui définit sa position en matière de RSE. Vous ne semblez pas en avoir tiré grand chose de positif ?
La lecture de ce document est frustrante. Il prête à confusion et ne contient ni ligne rouge, ni message reconnaissable. Le Professeur pour les questions bancaires Urs Birchler a résumé cela en une phrase dans la NZZ: «La Confédération n’intervient pas dans le débat en tant qu’Etat qui définit des règles claires et contraignantes et en assure la mise en oeuvre, mais en tant qu’expéditeur d’attentes diffuses.» L’Etat devrait établir de la clarté au lieu de semer la confusion au travers d’une liste de recommandations peu claires. Il devrait établir des règles précises et le moins bureaucratiques possible afin de garantir le respect des droits humains par les entreprises.
Les banques ont fait - dans la douleur - l’expérience que des affaires peu scrupuleuses comportent des risques élevés, principalement pour leur réputation. Quelle importance les multinationales attachent-elles à la question de la réputation ?
J’ai été surpris par la clarté d’une déclaration faite dans un rapport d’activités de l’UBS. Il serait en effet difficile de réparer un préjudice effectivement subi à sa réputation. Le processus de guérison serait lent et les procès de ces dernières années auraient gravement nuit à la renommée et aux résultats financiers de la banque. Les entreprises multinationales semblent avoir réalisé le bien précieux que représente leur réputation.
Les banques mettent beaucoup en avant la finance durable (sustainable finance): lorsqu’on regarde les chiffres de près, la réalité est décevante.
Cela est confirmé dans les rapports d’activité. Les montants qui sont gérés par les deux grandes banques sous forme d’«avoirs gérés selon le principe de la durabilité» ont augmenté ces dernières années de manière significative. La lecture des rapports d’activités révèle par contre que seule une infime proportion de cette fortune est investie sur la base de critères sociaux et environnementaux.
Les Etats dans lesquels les multinationales ont leur siège peuvent également subir un dommage réputationnel. En ce qui concerne le commerce de l’or, le Secrétariat d’Etat à l’économie (seco) tente de palier à ce risque par le biais de la «Better Gold Initiative». Cette initiative ne concerne actuellement que 700 kg, alors qu’environ 3000 tonnes d’or transitent par la Suisse, soit 70 % du commerce mondial. N’est-ce pas une initiative ridiculement timide ?
Cette différence est en effet flagrante. Cela, d’autant plus à la lumière du fait que la Suisse a consciemment passé sous silence -et ce pendant des décennies- son rôle sur le marché de l’or. Aujourd’hui encore, la provenance d’une grande partie de l’or qui est importé et raffiné en Suisse reste une véritable boîte noire. La traçabilité, soit la question de savoir d’où provient et dans quelles conditions est extrait l’or suisse reste en grande partie opaque. La « Better Gold Initiative» le démontre en outre bien: une certification n’a de valeur que dans la mesure où l’ensemble de la chaîne de valeur est transparente.
Comment expliquez-vous la grande retenue de l’administration fédérale à l’égard de la problématique des droits humains ?
Mon impression est que le «politiquement correct» est largement répandu. J’ai également eu ce sentiment dans le cadre du débat concernant la spéculation sur les denrées alimentaires. On ne semble pas vouloir précisément connaître la réalité. Il y a des sujets tabous, comme la question des entreprises et des droits humains, auxquels l’on ne se confronte pas ouvertement. A quoi vient s’ajouter la tendance à l’adaptation. On attend que les autres – en règle générale l’UE – aient défini leur politique. Peut-être espère-t-on, par ce biais, pouvoir se soustraire à certaines discussions dans le domaine concernant l’économie et la société.
Les entreprises ont les moyens de s’assurer les services d’une multitude de lobbyistes pour influencer le processus relatif aux comportements des entreprises à l’égard des droits humains. Les ONGs ont-elles une quelconque chance de succès, malgré leurs moyens limités ?
Parfaitement. Je ne peux que vous rappeler le débat sur la justice fiscale. Ce débat fut lancé en 2003 par une poignée d’experts qui ont alors créé le Tax Justice Network. Aujourd’hui, leurs propositions sont reprises au plus haut niveau par l’OCDE (voir page 6). Il y a de très nombreuses compétences techniques au sein du monde des ONGs. Je pense notamment à BankTrack, à SOMO, aux Pays-bas, à Oxfam ou à de nombreuses ONGs suisses. Ma question est plutôt de savoir si la société civile est à même de divulguer les nombreuses recherches et rapports auprès du public. Bien sûr que ce travail d’information devrait aussi être celui de la presse. Mais c’est une autre histoire, que je n’ai pas abordé, faute de temps.
Markus Mugglin, merci beaucoup de cet entretien.