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Chaque année, en avril, des hommes installent une station sur la banquise, non loin du pôle Nord. En route vers le pays des glaces.
La piste d’atterrissage de la station apparaît dans la fenêtre de la cabine de pilotage. Agenouillé dans le cockpit de l’Antonov, Thomas Ulrich se retourne et crie: «C’est de la pure folie! Chaque fois que je viens ici, je me dis que c’est impossible, que ça ne peut pas fonctionner.» Il se tient au siège du copilote. Ici, l’obligation de s’attacher à l’atterrissage est prise avec un certain… détachement. On se lève et on se tient, c’est tout. On sent une certaine nervosité chez cet aventurier suisse des régions polaires.
Depuis 2004, il vient à Barneo quasi chaque année, soit pour tenter une aventure, soit pour son propre compte, ou pour accompagner des expéditions commerciales vers le pôle.
Il faut admettre que la vue de la piste d’atterrissage est saisissante. Ici, en plein océan Arctique, près du 89e degré de latitude, la banquise fait environ un mètre et demi d’épaisseur et la piste ne mesure que 800 mètres. Vue d’en haut, elle semble ridiculement courte. Sous la glace, plus de 4000 mètres d’eau glacée. Si la piste cède sous le poids de l’avion, il finira sa course au fond de la mer. En cas d’accident, la station serait complètement isolée du reste du monde. Elle est située bien au-delà du rayon d’action des hélicoptères et aucun avion ne peut atterrir sur la banquise, celle-ci n’étant qu’un amas de glaces craquelées et fissurées. Il faudrait d’abord qu’un tracteur trace une nouvelle piste sur cette étendue…
Le tracteur a bien été transporté par avion en mars de la Sibérie près du pôle afin d’y être parachuté. Pour poser cet énorme poids en douceur sur la banquise, il a fallu utiliser des parachutes immenses, qui ressemblaient à de gigantesques méduses et ont freiné sa descente. Huit parachutistes escortaient l’engin. Leur mission: installer la piste d’atterrissage et édifier les premières tentes de la station polaire.
Contre toute attente, l’atterrissage ne présente pas de difficulté particulière. La porte s’ouvre sur Victor Boyarsky, un barbu, l’âme de Barneo. Il tient entre ses mains tous les fils de la logistique. Il monte dans la carlingue. «Ribiatouschki!», lance-t-il à la cantonade, nous souhaitant la bienvenue à Barneo.
L’homme donne une claque sur l’épaule de Thomas Ulrich avec une telle vigueur qu’on pourrait craindre pour le dos du robuste grimpeur. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps. Victor s’est occupé de la logistique de toutes les expéditions polaires de Thomas. Et en 2006, il lui a même sauvé la vie: Thomas était parti pour traverser l’Arctique depuis la Sibérie jusqu’au Canada, mais près des côtes sibériennes, la glace a cédé sous ses pieds… Ici, de telles choses ne sont pas rares. Elles cimentent les liens entre les hommes.
Barneo est un lieu étrange. Chaque année, en avril, les Russes édifient cette station polaire. Ils sont probablement les seuls capables de réaliser ce genre d’entreprise. L’histoire remonte au temps des stations polaires dérivantes que construisait et entretenait l’ex-Union soviétique. L’Arctique, d’où vient le climat qui influence l’hémisphère Nord, a depuis longtemps constitué un enjeu militaire. Dès 1937, les Russes se sont mis à construire des stations dérivant avec la banquise. Après l’implosion de l’Union soviétique, cette tradition a été interrompue pendant des années.
Quant à Barneo, c’est une station privée, un projet proprement incroyable, dont la première réalisation remonte à 1993.
Thomas saute hors de la carlingue de l’Antonov et dans l’air rare, sec et glacé (–32° C), il court jusqu’à la porte de la soute, à l’arrière. Il en extrait les traîneaux – les siens et ceux de ses clients. Les membres de la station le reconnaissent et le saluent joyeusement. Ici, Thomas est plutôt bien apprécié. Il a déjà prouvé qu’il savait se débrouiller sur la banquise.
Il y a trois groupes de visiteurs à Barneo: les touristes, les baroudeurs et les scientifiques. On peut considérer cet endroit comme un haut lieu de la décadence, comme un terrain qui permet aux plus fous de réaliser leurs rêves, ou comme une solution judicieuse pour la recherche scientifique dans des endroits dont l’accès est extrêmement cher.
Pour Thomas Ulrich, Barneo est un lieu de bonheur. D’ici, il peut partir à l’aventure, pour des expéditions qu’il a parfois préparées depuis des années. Cette fois, sa mission est simple: emmener un groupe de touristes jusqu’au pôle.
Une fois les traîneaux débarqués, tout le monde se retrouve sous la tente qui sert de vestiaire pour enfiler l’équipement polaire et se préparer au départ. «Allons-y!», lâche Thomas. Quelle image étrange de voir filer cet homme dans une lumière aveuglante, sur fond d’azur et de glace bleutée, suivi de ses trois clients. Mais l’étrangeté est de règle ici.
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