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La figure espiègle d’un jeune garçon la tête à l’envers, en train de fixer le photographe, serait à l’origine d’un des plus importants renversements de l’histoire de l’urbanisme moderne. Ni l’enfant en question, ni même Nigel Henderson qui l’immortalisa, ne pouvaient s’imaginer que cette image allait jouer un rôle crucial dans un débat qui aboutirait quelques années plus tard à la dissolution du CIAM.
En 1953, au 9e congrès international d’architecture moderne à Aix-en-Provence se forme le groupe de jeunes architectes qui va bouleverser l’orthodoxie moderniste. Aldo van Eyck, Georges Candilis, Alison et Peter Smithson, partagent une envie de renégocier certains aspects du fonctionnalisme. Le groupe Team 10 ne fait que traduire une préoccupation partagée concernant les carences des nouveaux quartiers qui émergent des champs de ruines de la seconde guerre mondiale.
A la fin des années 50, des voix s’élèvent un peu partout en Europe pour dénoncer la stérilité des quartiers modernes, conçus dans la stricte application de la charte d’Athènes. Dans les villes de barres et de tours, la vie ne « prend » pas. La superposition fonctionnelle et hygiéniste de logements génère un paysage urbain monotone et austère.
A cette réduction de l’habitat à la simple satisfaction des besoins matériels, s’ajoute la foi inébranlable des décideurs dans le principe du zonage qui commande la stricte séparation de l’habitat et de l’activité.
Des regrets nostalgiques de Guy Debord face à la disparition du vieux Paris, aux clowneries de Jacques Tati confronté au monde moderne, les premières critiques de l’urbanisme des grands ensembles sont souvent contemporaines à leur création.
L’appel de Team 10 naît dans un climat de défiance face au résultat des grands chantiers de la reconstruction. Leur position est claire : la modernité n’est certes pas réversible, mais elle peut s’améliorer en renonçant à certains de ses a priori comme le zonage, l’orthogonalité et surtout le principe de la table rase.
Leur objectif déclaré : paramétrer la fabrique de la ville sur la sociabilité, l’échange et la vie collective. Contre la tristesse des cellules identiques superposées, l’espace partagé ; contre les vues dégagées, les vis-à-vis, le croisement des parcours et des regards. Dans cette quête d’une ville plus organique, moins rectiligne, l’enfant va servir d’indicateur d’échelle. Cela s’établit clairement dans la grille de réidentification urbaine d’Alison et Peter Smithson.
Leur déconstruction provocatrice des principes fonctionnels de la grille CIAM se fait au profit d’un nouveau découpage de l’espace urbain. Aux quatre catégories qui constituent la grille corbuséenne (habiter, travailler, se déplacer et se divertir), les Smithsons répondent par une lecture anthropologique de la perception de la ville : l’enfant a une maison, qui est dans une rue, qui se trouve dans un quartier, qui fait partie d’une ville.
« Maison – rue – quartier – ville » met le poids sur des échelles et des qualités rejetées par l’urbanisme de la table rase. Dans les grands ensembles de barres et de tours, il n’y a ni rues (remplacées par la voie de desserte) ni quartiers, l’homogénéité typologique parvenant à estomper toutes les distinctions.
La réintroduction de l’enfant au cœur du projet urbain telle qu’en témoigne la grille poétique des Smithsons est le point de départ d’une tentative d’humaniser la modernité. La joyeuse communauté d’enfants jouant dans la rue sonne le glas d’une architecture peu soucieuse des impératifs de socialisation dans l’habitat collectif.
Il va falloir attendre encore plusieurs années pour que les questions soulevées par les membres de Team 10 deviennent des préoccupations systématiques pour les décideurs et les urbanistes.
Des grands ensembles brutalistes des années 60 au maintien du tracé des rues à partir des années 70 ; de la pluralité des formes dans les années 80 à la réduction des gabarits à partir des années 90, la critique des Smithsons porte les germes d’une lente mutation de l’habitat collectif dans la seconde moitié du 20e siècle.
L’enfant, composante de la ville
Les Smithsons ne sont pas les seuls à mettre l’enfant au cœur du projet urbain. Bien avant leur célèbre grille, Aldo van Eyck avait fait l’expérience de l’importance des aires de jeux dans la fabrique de la ville.
En construisant plus de sept cents aires de jeux à Amsterdam, il a pu observer à plusieurs reprises leur impact régénérateur sur le tissu urbain. Des innombrables carrefours sans âme revivifiés par les cris des plus petits, jusqu’aux trottoirs redevenus des lieux de rencontre où l’on aime se prélasser, van Eyck va transformer en peu de temps la ville qui l’emploie. Convaincu du rôle des enfants dans l’humanisation du milieu urbain, il préfigure une conception qui fait converger l’espace public et l’espace de jeu.
Partisan de l’ouverture des aires de jeux sur la ville, il prend souvent la parole pour défendre sa conception d’une ville ouverte aux enfants. Dans une conférence en 1962, il présente l’idée de micro-aires de jeux composées d’un ou deux jeux disséminés sur les trottoirs de la ville.
« Si j’arrive à en trouver cinq cents, (il fait référence à des nouveaux emplacements), on aura alors entre deux jardins d’enfants, cinq ou six aires de jeux publiques et entre ces aires de jeux, encore de petits emplacements avec un ou deux équipements de jeu. La possibilité donnée à l’enfant de découvrir son corps en mouvement est alors optimale dans la ville. La ville est elle-même aire de jeux. L’enfant se sert de tout ce qui s’y trouve, s’y construit, de tout ce à travers quoi il peut se glisser, tout ce qu’il peut escalader. Objets avec lesquels il n’a, à vrai dire, pas le droit de jouer mais avec quoi il est capable de s’amuser comme un fou. Je ne voudrais pas éliminer totalement cette éventualité et c’est d’ailleurs impossible. Un enfant est de fait en situation de miroir avec la ville. » (van Eyck, 2010)
Son idée de créer un réseau dense de jeux uniques intégrés dans la ville, traduit l’espoir de garder les enfants dans la rue au lieu de les confiner aux espaces appropriés à l’enfance : écoles, jardins d’enfants, espaces domestiques. Le jeu de l’enfant est présenté comme partie intégrante de la ville.
« La spécificité de ces emplacements de jeux est qu’ils n’appartiennent pas exclusivement à l’enfant. La ville s’y continue avec tous les dangers et inconvénients que ça représente. Ce sont des lieux de rencontre aussi pour l’enfant. » (van Eyck, 2010)
Quant à la forme de ces jeux, van Eyck défend l’idée d’une simplicité qui permet l’appropriation.
« Un équipement de jeu doit être vrai, comme une cabine téléphonique est vraie parce qu’on peut y téléphoner, comme un banc est vrai parce qu’on peut s’y asseoir. Un éléphant en aluminium n’est pas vrai, un éléphant, ça marche ; en tant qu’objet dans la rue un éléphant est contre-nature. » (van Eyck, 2010)
La Cité des enfants
En 1971, Emile Aillaud réalise la Grande Borne : une cité de 3 685 logements entièrement piétonnisée, sur un terrain de 70 hectares. Le chantier, très médiatisé, est censé incarner la nouvelle conception de l’habitat social. On parle de Cité des enfants pour la façon dont Aillaud niche au milieu de ses immeubles courbes, des espaces publics qui sont autant d’aires de jeux.
L’implantation atypique des bâtiments crée une succession de petites places toutes différentes les unes des autres. Les horizons qui s’ouvrent à partir des chemins qui serpentent entre les immeubles ne sont jamais les mêmes. A cette variation des volumes vient s’ajouter la polychromie. Aillaud utilise de la pâte de verre dans plus de quarante tons différents. Il tente ainsi de répondre à la monotonie typologique des grands ensembles.
Si Aillaud ne fait pas partie de Team 10, son architecture en partage les principes. Les 27 secteurs que dessine l’étrange implantation des édifices sont tous des espaces de vie avec une identité propre. La hauteur limitée des immeubles offre une proximité entre l’habitat et l’espace public. A la Grande Borne, on peut voir de sa fenêtre ses enfants jouer sur la place. Aillaud met à contribution les enfants dans ses tentatives d’humanisation de l’habitat collectif.
Pour cette génération d’architectes qui avaient vu les enfants quitter les villes pour se mettre à l’abri des bombardements, l’enfant dans la rue est un indice de paix et de bien-être. Bien plus qu’un idéal de socialisation, le jeu dans la ville représente pour eux cette promesse d’une société qui investit l’espace partagé. Une occupation des lieux publics capable de contrer le repli domestique télévisuel qui se dessine à la fin des années 60.
Team 10 se fixe comme objectif de recréer les liens défaits par les échelles écrasantes de l’urbanisme moderne. L’histoire n’ira pas dans leur sens. La plupart des grands ensembles d’habitations brutalistes, délaissés par les classes moyennes, sont devenus des ghettos.
Les aires de jeux de la Grande Borne, aujourd’hui bien usées, sont toujours prises d’assaut par des enfants de tout âge. Les figures blêmes des enfants d’ouvriers délogés de Belleville ont cédé leur place à celles de jeunes africains. Les jeux sont les mêmes. Aillaud sera parvenu à placer, au cœur de sa cité, un authentique bonheur qu’aucun déclin ne pourra faire disparaître.