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Un certain nombre de controverses apparues dernièrement dans le champ médiatique relèvent d’une revendication, par les minorités discriminées, d’une éthique radicale.
L’éthique libérale et l’art
Il est possible d’appeler éthique libérale en art une certaine conception apparue au XIXe siècle qui a consisté à dégager l’art du jugement moral et politique. La création artistique est considérée comme un champ de jugement autonome.
Cette position peut être qualifiée de libérale en regard des débats relatifs au lien entre politique et éthique en philosophie politique. Pour des philosophes libéraux, comme John Rawls, il est nécessaire de distinguer entre le juste et le bien. Dans une société libérale, chaque individu est libre de poursuivre sa conception personnelle du bien sans que le pouvoir politique ne définisse une conception de la «vie bonne». Cette vision peut-être étendue au jugement artistique. Il en va de même en ce qui concerne la liberté d’expression. Chacun doit être libre d’exprimer ses opinions sans limites autres que juridiques, cela vaut également pour l’humour.
La conception libérale s’est construite historiquement par opposition à la conception conservatrice. Celle-ci, au nom généralement d’une morale religieuse, peut imposer une censure aux créations artistiques, aux écrits d’opinion…
L’émergence d’une éthique radicale
Or cette doctrine, qui était dominante dans les démocraties libérales, semble actuellement remise en question par ce que l’on peut considérer comme l’émergence d’une éthique radicale. La notion de radical est ici utilisée dans le sens anglo-saxon, où les radicaux désignent une force politique plus à gauche que le libéralisme (le libéralisme anglo-saxon n’étant pas lui-même un courant de droite – lequel serait plutôt désigné par le terme de conservateur).
L’éthique radicale est portée par des groupes socialement minorisés: les femmes, les personnes LGBTQI, les personnes racisées… Elle fait valoir plusieurs arguments concernant la création artistique et, de manière générale, les productions médiatiques.
Tout d’abord, elle met en avant la sous-représentation des personnes appartenant à des groupes socialement minorisés dans les productions artistiques. Par exemple, les acteurs et actrices noires ou encore transgenres ne sont pas assez sollicités. Les personnages transgenres au cinéma sont souvent joués par des personnes cisgenres. Lorsque les groupes minoritaires sont représentés, c’est trop souvent sous forme de stéréotypes, voire négativement. La conception libérale objecte que cette demande de représentation nuit à la liberté de création artistique.
Cette conception radicale est en particulier présente dans le mouvement féministe. En effet, le féminisme, contrairement au libéralisme, affirme que «le personnel est politique». De fait, il n’est pas possible d’avoir un discours féministe dans l’espace public puis en même temps, dans l’espace privé, se comporter de manière sexiste. Les récentes controverses autour des œuvres du cinéaste Roman Polanski et du romancier Gabriel Matzneff interrogent en effet la liberté de la création artistique à la lumière de la vie privée de l’artiste.
Les questions soulevées par l’éthique radicale dans les controverses médiatiques incluent également la question de l’humour. Peut-on faire de l’humour sur les minorités qui sont déjà socialement discriminées?
La dignité des groupes opprimés
Un des exemples qui peut être rappelé est la controverse liée à la diffusion non floutée des images de Georges Floyd qui a été considérée comme attentatoire à la dignité des personnes noires par des personnes concernées.
De manière générale, ce qui est mis en lumière par les personnes des groupes socialement minorés, c’est qu’il n’est pas possible, au contraire de ce qu’affirme la conception libérale, de juger une production artistique sans tenir compte des positions sociales des personnes. Par exemple, cela n’a pas la même signification de faire de l’humour en se moquant des personnes socialement dominées qu’en se moquant des dominants. Ce qui est reproché à la conception libérale, c’est en réalité son caractère abstrait qui envisage les individus et leurs productions comme si elles n’étaient pas inscrites dans un contexte social.
Bien souvent, les libéraux ont tendance à renvoyer cette conception radicale à la conception conservatrice. On ferait revenir l’art ou la liberté d’expression en général à une situation qui était celle du XIXe siècle, à un jugement moralisateur. Néanmoins, comme on peut le voir, les ressorts de la critique radicale et du conservatisme sont différents. Le conservatisme s’appuie le plus souvent sur une vision moralisatrice issue de la religion ou des bonnes mœurs. La conception radicale, elle, renvoie à une dénonciation des rapports sociaux de pouvoir qu’ignorerait ou que contribuerait à invisibiliser et à reproduire la conception libérale.
Notre chroniqueuse est enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com