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Éloge du plaisir du sens retardé
Il a fait l’objet de relativement peu d’études scientifiques jusqu’ici. Le rébus relève pourtant de procédés sur la langue - le déplacement ou la dissociation de sens, les jeux sur l’homophonie, les associations d’images et le sens caché – présents dès les premières formes d’écriture. Publié sous la direction de Claire-Akiko Brisset (professeure au Département d’études est-asiatiques de la Faculté des lettres), de Florence Dumora, (Université Paris Diderot), et de Marianne Simon-Oikawa (Université de Tokyo), un ouvrage regroupant une trentaine de contributions cherche à lever le voile sur un objet à la fois invisible et omniprésent.
En quoi le rébus est-il lié à l’histoire de l’écriture?
Claire-Akiko Brisset: À l’origine, les écritures reposent de façon quasi-générale sur une forme de pictographie, à savoir un lien étroit entre le signe écrit et ce qu’il représente. Elles proposent aussi, le plus souvent dès le départ, des signes plus abstraits, des combinaisons graphiques et des jeux multiples avec le phonétisme. Le rébus est à l’origine de l’invention de l’alphabet latin que nous connaissons aujourd’hui, lequel puise ses racines dans les hiéroglyphes égyptiens, de même que le cyrillique ou l’écriture arabe. Le principe du rébus est également présent dans le cunéiforme sumérien, dans les glyphes mayas et dans l’écriture chinoise. Il est aussi à la base de l’écriture japonaise, qui résulte d’un long processus de jeu avec les signes.
Comment cela?
Il n’existe pas d’écriture japonaise indigène. Elle a été empruntée à la Chine. Cela explique peut-être la distance qui caractérise l’attitude des Japonais vis-à-vis de leur système d’écriture ainsi que les jeux graphiques et linguistiques multiples qu’on observe tout au long de l’histoire de ce pays. C’est particulièrement manifeste au XVIIIe siècle qui voit le développement d’une importante culture populaire notamment autour des rébus. Au cours de ce processus de digestion et de détournement, l’écriture s’est profondément modifiée, au point qu’aujourd’hui un Chinois non initié ne peut pas lire l’écriture japonaise.
Cet aspect ludique est également très présent dans la culture occidentale du rébus…
Il intervient en effet dès l’enfance, dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Il faut dire que l’alphabet est un système très abstrait. Avec les mots croisés et les anagrammes notamment, les rébus apportent une dimension ludique qui facilite l’apprentissage. Ils fonctionnent aussi sur le mode de l’énigme qui, une fois résolue, suscite une émotion particulière, qu’on pourrait définir comme le plaisir du sens retardé. Cela dit, le rébus ne se limite pas à l’univers de l’enfance. Liée à l’essor de la presse et à la mise en place de l’instruction publique au XIXe siècle, sa diffusion imprègne la culture populaire. Tout cela explique en grande partie le dédain dont il fait l’objet auprès de la communauté scientifique qui le considère comme un objet d’étude mineur, voire illégitime.
À l’instar du calembour et de la contrepèterie, le rébus véhicule parfois un sens caché qui prend à revers les conventions sociales. N’est-ce pas aussi pour cette raison qu’il a mauvaise presse?
C’est le principe même du rébus: il recourt à un mot, à une lettre ou à une image pour signifier autre chose que leur sens habituel. Il provoque par conséquent un trouble dans le langage. Ce mécanisme permet de construire deux chaînes de sens, liées ou non, et parfois opposées: le discours cible – une maxime spirituelle par exemple – et les moyens visuels – triviaux voire scabreux – mobilisés pour y renvoyer. Le sens caché véhiculé par le rébus est également exploité dans le Japon du début du XIXe siècle. En raison de la censure régnant à cette époque, les pamphlétaires ont recours au rébus afin de dissimuler un message politique critique à l’égard du pouvoir. Ses usages sont multiples et il peut être employé, comme dans l’Europe du XIXe siècle, pour transmettre un message d’ordre moral.
Par exemple?
On trouve cet aspect dans la vaisselle de nos grands-mères, des assiettes sur lesquelles figurent des dessins véhiculant des maximes, par exemple. On fait ainsi son instruction morale en mangeant. Cet usage a trait à la fonction didactique du rébus, qui se manifeste également à travers son usage catéchétique en Europe ou ailleurs. Il sert à attirer l’attention et, par l’effort mental qu’il exige – et le plaisir qu’il suscite – à mémoriser un message, raison pour laquelle il est aussi couramment utilisé dans la publicité.
Aujourd’hui, on trouve des formes de rébus dans les SMS...
Oui, le recours à des rébus de lettres ou de chiffres répond à un souci d’économie d’espace et d’effort pour écrire. Il s’agit donc d’une forme de sténographie, qui permet aussi d’instaurer une complicité, grâce à la maîtrise commune d’une forme de communication non conventionnelle. —
Rébus d’ici et d’ailleurs: écriture, image, signe,
sous la direction de Claire-Akiko Brisset, Florence Dumora et Marianne Simon-Oikawa.
Hémisphères / Nouvelles éditions maisonneuve & larose, 2018