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Hommage à Clo Duri Bezzola
L'écrivain romanche Clo Duri Bezzola est décédé en cet été 2004, à l'âge de 59 ans. En guise d'hommage, nous vous proposons de découvrir cet homme attachant à travers le dossier que lui consacrait Manfred Gross dans la revue Feuxcroisés (No 5, 2003). Une notice biographique et la liste de ses uvres sont à lire sur sa page d'auteur
Clo Duri Bezzola
"Ecrire en deux langues, c'est un peu comme jouer de l'accordéon"
Par Manfred Gross
Clo Duri Bezzola est un écrivain romanche contemporain majeur. L'homme et l'écrivain se distinguent par leur engagement: auteur d'une uvre très riche, membre de nombreuses associations culturelles, Bezzola dirige des ateliers d'écriture et de littérature, pratique la mise en scène, donne des conférences sur l'écriture (notamment l'écriture bilingue), la poésie, le romanche, fait des lectures dans toute l'Europe.
Comme beaucoup de ses compatriotes, Bezzola écrit en romanche et en allemand. La plupart de ses textes ont cependant paru dans sa langue maternelle. Il s'est fait remarquer par des poèmes et de petits textes en prose bien sentis publiés dans la revue satirique Il Chardun ("Le Chardon") et par des pièces de théâtre. Ses deux premiers recueils de poèmes Our per la romma et La chà dal sulai ont paru en 1978. Ses premiers textes en prose, il les a regroupés en 1983 sous le titre A l'ur dal di. Sans cesse en quête de nouvelles formes, il a écrit des livres pour enfants, des histoires murales, des lettres cassettes, des chants et des pièces radiophoniques. En poésie, Bezzola s'est appuyé sur la nouvelle tradition ladine d'après-guerre, qui a valu ses lettres de noblesse européennes à la poésie romanche, pour explorer de nouveaux sentiers, poussé par son besoin de liberté et de réalisation. Il a abordé des thèmes neufs, forgé des images nouvelles, des sons inédits; il a des accents audacieux, le plus souvent réduits "à l'essentiel grâce à quelques mots bien sentis, qui marquent", comme l'a écrit Gertrud Raeber.
Clo Duri Bezzola écrit des poèmes "d'une grande densité verbale avec un sens subtil du rythme et du timbre" - selon les termes de la "Laudatio" que lui a adressé le gouvernement du canton de Zurich en 1998 -, des histoires qui parlent de sa patrie, l'Engadine, et de sa langue maternelle, le romanche, des textes critiques sur la situation politique et sociale. Ses procédés stylistiques favoris sont le jeu de mots, la répétition verbale et sonore, les onomatopées. Ses thèmes privilégiés: le feu, l'eau, l'air et la terre, l'érotisme aussi, la nature et la problématique de l'environnement. Beaucoup de ses poèmes sont dédiés aux enfants, qui comme le dit le poème "Temma" (Our per la romma, 1967), sont trop souvent "freinés" dans leur course par "le gravier des adultes". L'uvre de Bezzola exprime avec force son attachement pour sa patrie, son souci de la langue et de la culture romanches. Il a dit un jour qu'écrire, c'était reconquérir une contrée linguistique abandonnée, morceau par morceau, à chaque phrase, et qu'il préfère le romanche pour exprimer ses réactions spontanées et ses sentiments. Dans "Viva l'Engiadina", un poème publié en 1987 dans La chà dal sulai, en référence au chant de Francesco de Gregori "Viva l'Italia", Bezzola évoque une Engadine déshonorée, privée de ses droits, dont il loue ironiquement le costume régional, la tourte aux noix et les glaciers; dans "Idil engiadinais" (Our per la romma, 1978), il dénonce le bradage de la patrie: "[
] la lingua da la mamma as fa our da la puolvra sün peiz scuzs / Ils pons fain grass haha plajà in palperi da regal
" ("La langue maternelle a pris la poudre d'escampette pieds nus / [
] les carrés à foin éclatants, ils les ont emballés dans du papier cadeau
")
En 1996, Clo Duri Bezzola a publié chez Pendo son premier roman, Zwischenzeit; c'est aussi son premier livre écrit en allemand, dans une langue qui emmène le lecteur dans "un mouvement qui réchauffe", pour le dire avec Peter Handke. Sa trame se situe dans une vallée alpine isolée entre l'Engadine et la Suisse alémanique, entre le monde méditerranéen et alpin, lieu de méditation d'un narrateur qui se retire dans un ermitage; perdu dans ses pensées, il se souvient de son enfance, observe, réfléchit, plein d'espoir et quelque peu perplexe tout de même devant ce qu'il peut encore attendre de l'existence. Ce récit de vie est ponctué par la mort de l'enfant du narrateur, celle de son père, de son ami. Selon les éditions Pendo, Clo Duri Bezzola "entreprend une marche rythmique au pays du langage. La nostalgie de l'harmonie et la douleur de sa perte sont ses fidèles compagnons de voyage. Sa plume suit toujours les coutures de la langue. Quand les mots résistent, le lecteur est invité à y regarder de plus près, sommé de s'interroger. Le texte pousse à s'arrêter plutôt qu'à se dépêcher. A tendre l'oreille plutôt qu'à détourner les yeux."
Enfin, le recueil de poèmes Das gestohlene Blau/Il blau engulà, paru en 1998, est bilingue. Bezzola ne s'y sert pas de l'idiome qui lui est familier, le vallader de la Basse-Engadine, mais du rumantch grischun, la nouvelle langue unitaire créé en 1982. Ce sont des poèmes merveilleux à la trame verbale sensuelle; ils parlent d'amour, de la nature, des oiseaux qui séparent le ciel de la campagne, du bonheur, de l'autre poids des mots. Dans le journal romanche La quotidiana du 27 août 1998, le peintre engadinois Constanz Könz écrit: "Quand l'âme du poème est suffisamment puissante, le mot bouge, il devient vivant et véhicule un sentiment puissant, les petites différences entre le rumantch grischun et l'orthographe familière à l'oreille ne comptent plus, elles peuvent au contraire devenir intéressantes dans leurs modulations."
Nous pouvons attendre la prochaine uvre de Clo Duri Bezzola avec impatience: un voyage littéraire épistolaire à travers l'Engadine, dont les lettres sont écrites depuis des endroits, à des saisons et dans des conditions climatiques toujours différents. Cette promenade littéraire, qui a débuté en automne 2002, part de Maloja, du point le plus haut de la Haute-Engadine, là où l'Inn si souvent chantée par les poètes sourd du Piz Lunghin, et se termine à Vinadi, au point le plus bas de la Basse-Engadine, où la rivière passe la frontière pour s'écouler vers l'Autriche, et, une fois arrivée à Passau, poursuivre avec le Danube son voyage vers la Mer Noire. Une métaphore de la vie? Nous verrons.
Entretien
- Clo Duri Bezzola, vous êtes en train d'écrire un livre sur l'ennui, pourquoi?
- Parce que ma nouvelle situation d'auteur indépendant me laisse beaucoup de temps pour cela. Si on comprend le temps comme une somme d'instants, je comprends l'ennui comme une somme de temps. Je vis l'ennui au sens positif comme une navette entre le souvenir et l'invention. Peut-être qu'à l'instar de Kundera, je suis sur le point de découvrir la lenteur. En romanche, nous avons un mot merveilleux pour l'ennui, la "lungurella", et qui se distingue de "passatemp", qui fait passer le temps.
- Est-ce aussi par ennui que vous avez commencé à écrire?
- Oui, quand on trouve le temps long en étudiant la phonétique française et que l'on cherche de toute urgence à s'en distraire, il arrive que l'on prête l'oreille à des enfants qui chantent des chants de Noël dans la rue. Une occasion bienvenue pour se mettre à dédier une strophe à chacune des voix, et c'est le début de quelque chose dont on n'avait aucune idée, la "passion" de l'écriture, comme l'exprime si bien le mont français.
- Pourquoi avoir choisi la littérature pour vous exprimer, plutôt que la peinture ou la musique?
- Parce qu'au Conservatoire de Zurich, on m'a dit qu'il valait mieux tenter ma chance dans un autre domaine. Je voulais d'abord devenir pianiste de jazz, et j'ai joué du Count Basie dans ma jeunesse pour la plus grande joie de ma maîtresse de piano qui venait de Paris; depuis lors, je continue à jouer pour mon plaisir avec le même modeste niveau qui est le mien. Mais la musique m'inspire beaucoup, parce qu'elle touche plus de registres émotifs que l'écriture. Je dois distinguer les choses les unes des autres. Quand je fais ou j'entends de la musique, je vis cette activité de manière plus immédiate que la lecture ou l'écriture. La musique garde toujours son langage à elle; la langue, en revanche, s'avère plutôt maladroite quand elle veut s'exprimer sur la musique. Ce qui me fascine en littérature a souvent plus à voir avec le rythme qu'avec le contenu. Pour ce qui est de la peinture, mon frère m'a offert un chevalet pour mes cinquante ans, mais pour l'instant, je n'ai fait que quelques rares croquis dans mon carnet.
- Vous donnez des cours d'écriture, où l'on peut apprendre le métier d'écrivain en quelque sorte. L'écriture n'est-elle pas bien plus une vocation, un talent que l'on a ou pas?
- Le talent, ou don, facilite certainement l'activité créatrice. Mais si cela suffisait pour faire un écrivain, il y aurait encore bien plus de livres non lus sur les rayons des bibliothèques. Regardez Theodor Fontane, par exemple, qui était certainement doué aussi pour rédiger des comptes rendus de guerre et qui n'a découvert la forme romanesque que très tard. Mes cours d'écriture servent à lever des blocages, je propose quelques techniques pour ne pas laisser tarir le flux de l'écriture; ils sont là pour réveiller la curiosité à partir de ses propres textes. Peut-être que cela amène les gens à pratiquer de manière créative, avec une liberté personnelle. L'exercice n'en restera pas moins difficile pour autant.
- Dans les journaux et les manuscrits de beaucoup d'écrivains, l'écriture est souvent liée à la souffrance. Qu'en est-il pour vous? Avez-vous parfois aussi de la peine à écrire?
- Ecrire relève presque du masochisme, parce qu'on essaie de renforcer son excitation en se tourmentant pour trouver les mots. Malgré cela, le temps ne passe jamais aussi vite que pendant que je m'adonne à cette course d'obstacles par-dessus les montagnes de mots et l'abîme des phrases. Je me surprends à être un horrible pédant qui se tord et se torture, laisse sécher l'encre plutôt que de la laisser couler, invente toutes sortes d'excuses pour faire autre chose, tout en ne faisant rien d'autre que ne rien faire ou attendre que le prochain mot me prenne par la main pour remettre ma plume en mouvement.
- Vous avez surtout publié dans votre langue maternelle, le romanche, avec lequel vous avez grandi, mais vous écrivez aussi parfois en allemand. Quel rapport entretenez-vous avec ces deux langues?
- On pourrait dire qu'il s'agit d'un rapport léger, puisque je ne cesse de faire des infidélités à l'une ou l'autre langue. Changeant aussi, comparable au travail du passeur qui va d'une rive à l'autre, et pour qui le trajet et les courants sont tributaires du temps qu'il fait. Ce qui compte ce n'est pas l'arrivée sur l'une ou l'autre rive, mais le nombre de coups de rame qu'il faut donner.
- Vous avez écrit une fois qu'écrire en deux langues, c'est un peu comme jouer de l'accordéon. Que vouliez-vous dire par là?
- Un accordéon a deux côtés, et entre les deux, il y a un soufflet pour animer les sons. Pendant que la main droite joue la mélodie sur un clavier, la main gauche l'accompagne en appuyant sur les boutons des basses. La puissance peut se régler en tirant plus ou moins fort sur le soufflet. Quand on joue, les sons sont amenés à se rencontrer comme des lettres ou des mots, peu importe la langue qui fait la mélodie ou l'accompagnement, tant que le morceau profite du mouvement qui va de l'une à l'autre.
- Le romanche et l'allemand forment donc en quelque sorte une unité harmonique dans vos textes?
- Si nous partons du principe que malgré l'existence d'une seconde langue, nous sommes en fin de compte toujours seuls avec une langue, celle qui n'appartient qu'à soi et qui ne se laisse confondre avec aucune autre, je dirais que l'harmonie entre les deux langues complète agréablement les parties d'un tout. Disons qu'elles entretiennent des relations de bon voisinage, s'entraident quand les mots viennent à manquer, et jettent de temps en temps un coup d'il de l'autre côté de la balustrade. Peut-être le romanche vit-il plus du souvenir, l'allemand plus de l'invention.
- Quels avantages et quels inconvénients y a-t-il à écrire dans une langue minoritaire?
- L'avantage pour celui qui s'exprime dans une langue moins répandue, c'est que beaucoup de choses ébruitées depuis belle lurette dans une langue importante restent cachées tant qu'elles n'ont pas trouvé leur forme romanche - de qualité s'entend - et n'ont pas paru, si ce n'est comme une découverte, du moins dans un habit neuf. Écrire en romanche est une excursion sur l'arête d'une montagne. Il y a souvent des pierres qui roulent jusque dans la vallée et qui gisent là, inconscientes. Sisyphe n'a cessé de la remonter, sa pierre, pour duper la mort. Ecrire en romanche, c'est duper un petit peu la mort.
- Point d'inconvénient, alors?
- Ecrire ne dépend pas de la langue, mais des textes, et s'il arrive que mes lecteurs estiment que ma langue est trop exigeante, ils oublient que la littérature romanche actuelle non plus n'est pas faite en première ligne "pour le peuple", mais pour des lectrices et des lecteurs.
- Camus termine son Mythe de Sisyphe avec la célèbre phrase: "Il faut imaginer Sisyphe heureux." Est-ce à dire que le Sisyphe romanche Clo Duri Bezzola est toujours heureux en roulant sa pierre?
- Il sait peut-être que le bonheur est comme le vent, il vous arrive sans vous demander votre avis ou - pour employer les mots de Peter Handke - comme la durée, "le plus éphémère de tous les sentiments", heureusement aussi quand on roule la pierre.
- Le milieu des lecteurs romanches se limite en général à quelques centaines d'âmes, parce que l'on continue à écrire dans les différents idiomes régionaux. La nouvelle langue standard, le rumantsch grischun, ne pourrait-elle pas remédier à cela et, si ce n'est quintupler, tout de même doubler le nombre de lecteurs potentiels?
- Ou le diminuer de moitié. Pour dire les choses clairement, je suis un défenseur du rumantsch grischun, car c'est le seul moyen d'être pris en compte par celles et ceux qui lisent les autres idiomes. Mais pour le moment, il s'agit encore d'une vue de l'esprit, il faut que la langue standard soit présente en permanence dans le domaine littéraire et dans les médias pour que les habitudes qui nous sont chères puissent s'adapter aux nouvelles réalités.
- Où voyez-vous les limites de la langue standard en tant que forme d'expression littéraire?
- Les limites ne sont pas d'ordre linguistique, mais mental. Beaucoup de gens pensent que nous sommes forcément dans la perte à cause de l'érosion croissante des idiomes et cherchent à s'accrocher à ce qui est déjà perdu. Pour la littérature, le rumantsch grischun aiguise la langue, enrichit son vocabulaire et, de manière générale, représente une plus-value culturelle. Le rumantsch grischun est la réponse offensive au rétrécissement des idiomes.
- Votre uvre littéraire se caractérise par une grande diversité formelle, qui va du théâtre à la poésie et aux petits textes en prose en passant par les histoires pour tableau noir, les "biologies" pour enfants, les anthologies de travaux d'enfants, les pièces radiophoniques ou les lettres cassettes. Y a-t-il une forme que vous affectionnez particulièrement?
- Quand j'écris, la forme pour laquelle j'opte est aussi une sorte de mode de vie. Pour prendre la poésie, par exemple: quand j'écris un poème, je vois une image derrière chaque mot et derrière cette image un autre mot. La vie se déroule sur un plan métaphorique. "Quand les images s'estompent, les mots prennent de la force. Quand les mots s'estompent, les images prennent de la force", ai-je lu quelque part. C'est donc à chaque fois à la forme choisie que va ma préférence.
- Dans vos premiers textes, vous parlez souvent de votre enfance et vous regrettez les changements survenus en Engadine à cause du tourisme. Dans les textes plus récents, cette thématique semble être passée à l'arrière-plan. Cette impression est-elle exacte?
- Peut-être qu'à mes yeux, les touristes ont aussi passé à l'arrière-plan. Je trouve que dans le monde menacé d'aujourd'hui, la distinction entre touristes et indigènes n'a plus cours. Nous sommes tellement proches désormais que nous sommes tous concernés par notre planète, par son maintien sur une trajectoire paisible. Il ne s'agit pas de se demander comment j'aimerais que les choses soient, mais comment y arriver ensemble. Il faut poser la question de manière plus nuancée, nous devons nous demander comment articuler le dialogue entre des peuples, des pays et des générations qui ne sont pas sur le même plan, pour que l'axe du Bien ne soit pas accaparé par le mauvais bord.
- Votre poésie s'est affranchie de la rime et de la métrique? Ce lyrisme "visuel" équivaut-il à une libération? N'est-il pas plus facile d'écrire des poèmes sans contrainte métrique?
- Devant des poèmes, il faut être armé. Ils connaissent leur auteur avant que celui-ci ne les connaisse. Ils peuvent faire irruption dans votre vie, et quand cela arrive, on est content que la forme ne soit pas fixée d'avance. L'écriture est un "entraînement à l'authenticité", dit Hilde Domin, car "la poésie et l'amour n'ont pas de but", ils n'existent que pour eux-mêmes.
- Sans égard pour la compréhension du lecteur?
- Les poèmes ne sont pas faits d'abord pour être compris. C'est plus simple que cela. Ils veulent qu'on les interroge à partir de nos propres expériences de vie ou de lecture. Comprendre signifierait que l'on a épuisé le poème une fois qu'on l'a compris. Les poèmes sont davantage que toutes les interprétations qu'on en fait. Un lecteur n'en a jamais fini avec un bon poème. Pas plus qu'un spectateur avec un bon tableau. Les amateurs de poésie savent être attentifs. Ceux qui apprécient les poèmes sont conscients qu'il n'y a pas deux être humains qui lisent un texte exactement de la même manière, parce que chacun s'y lit aussi soi-même. Seuls les mauvais poèmes sont vite expliqués et vieillissent en conséquence.
- Dans un des poèmes de La chà dal sulai ("Mias istorgias"), vous écrivez, par analogie, que vos histoires sont comme un tapis sur le marché de la vanité, que dans leur trame vous avez tissé les mots qui font résonner les voix que le lecteur veut bien leur prêter. Que voulez-vous dire précisément par là?
- On peut comprendre leur trame comme une trame d'expériences, dans laquelle le lecteur se reconnaît, un lieu où ses propres interrogations et celles qui sont tissées dans le poème amorcent un dialogue. "Il est plus significatif pour le lecteur de mettre quelque chose dans un texte que d'en tirer quelque chose", dit Martin Walser. À l'école par exemple, si vous demandez aux enfants d'interroger des poèmes, les réponses viennent d'elles-mêmes. Les enfants sont plus libres devant "l'incompréhensible" que les adultes, parce qu'ils savent mieux se débrouiller avec la "réserve de non-dit".
- Le lecteur récrit les poèmes en quelque sorte?
- C'est vrai aussi pour chaque livre lu. C'est le coup de chance.
- Vous vivez depuis de nombreuses années au bord du lac de Zurich. Avec cette distance temporelle et géographique, comment envisagez-vous votre univers romanche, le déclin démographique, géographique et interne de votre langue maternelle, les efforts pour la sauver de la disparition ?
- Les romanches font eux-mêmes partie de ce processus, parce qu'ils ont très bien compris qu'ils finissent par se retrouver dans une sorte d'exil dans leur propre pays. Un changement global de valeurs peut consolider une minorité culturelle ou la déstabiliser. Les temps où il suffisait d'être Romanche et fier de l'être sont heureusement révolus. Aujourd'hui, il nous faut des valeurs comme l'ouverture et la solidarité pour intégrer aux nôtres des idées qui viennent d'ailleurs. Et puis il faut que ça vous amuse d'utiliser une langue et que cela ait un sens pour vous.
- Comment peut-on avoir du plaisir à utiliser une langue qui a de moins en moins d'importance et d'utilité pratique?
- C'est peut-être que cette langue n'a rien d'évident. La langue prend le sens qu'on lui donne. Chaque nouveau texte contribue à former la texture littéraire d'une langue. Peut-être la littérature d'une langue menacée génère-t-elle une plus-value spécifique, qui prend de la valeur avec chaque mot qui se perd.
- Vous n'avez cessé, votre vie durant, de vous mettre au service de la vie littéraire romanche. Vous avez collaboré à la revue satirique Il Chardun, fondé la revue Litteratura et les journées littéraires de Domat/Ems, enfin vous avez siégé longtemps au comité de la Société des écrivains romanches, que vous avez présidé pendant plusieurs années. Pourquoi cet engagement?
- Parce que je trouve que l'écriture est une affaire, disons, un peu trop ésotérique. L'échange d'expérience, les conditions de production, de diffusion et de commercialisation de la littérature, l'encouragement apporté à de jeunes auteurs me permettent d'avoir une vision d'ensemble sur un tout petit segment de la vie littéraire. En dernière instance, il s'agit toujours de ce curieux sentiment de l'unique et du jamais plus.
- Que peut apporter la littérature romanche contemporaine?
- Elle peut devenir un support décisif pour la communication, à côté d'autres éléments de la vie publique. Elle peut faire entendre sa propre voix, comparable à nulle autre. En fin de compte, elle peut réaliser ce que réalisent toutes les littératures de ce monde, mettre le lecteur face à soi-même.
- Les accents critiques que vous entonnez avec "Fraid", une nouvelle de A l'ur dal di, ont pratiquement disparu dans la littérature romanche récente. Pourquoi, à votre avis, la jeune génération d'écrivains ne s'intéresse-t-elle pas aux questions politiques, sociales et environnementales?
- Attention, le politique s'est mêlé au privé et y a fait son nid. Aujourd'hui les lecteurs sont censés intégrer le message politique à leur propre vie et en faire une affaire publique. Les écrivains ne sont pas les seuls responsables de cette situation.
- Ne sont-ce pas justement les acteurs culturels qui devraient protester contre les abus dont sont victimes les hommes, les animaux et l'environnement?
- On proteste, de nos jours, mais plutôt par désespoir de ne pas être écouté. Quand la littérature se fait bruyante, elle devient suspecte et on la prend encore moins au sérieux.
- Les "Dis da litteratura" ont eu lieu pour la douzième fois cette année à Domat/Ems. Un des buts de cette manifestation est d'encourager la relève littéraire. Qu'en est-il, à votre avis?
- Suivant le credo biblique "croissez et multipliez", ces journées s'efforcent effectivement de produire chaque année une relève. Tirer profit de l'ambiance éphémère d'une pareille manifestation est un véritable défi. Prenons la langue au pied de la lettre, pour une fois. Cet événement la fait exister. Ce qui est appelé à durer se manifestera peut-être une fois dans un livre. Nous organisons aussi des ateliers d'écriture de plusieurs jours qui profitent surtout à des jeunes et qui ont un effet à long terme.
- La littérature mondiale ne recourt pas souvent au genre épistolaire. Dans le livre que vous avez sur le métier, vous utilisez la lettre pour faire un voyage littéraire à travers l'Engadine, pourquoi?
- Parce que j'ai découvert que la lettre, même adressée à un correspondant fictif, s'avère être un bon compagnon pour "marcher avec l'écriture", comme dit Paul Nizon.
- Peut-on interpréter le périple littéraire que vous avez amorcé comme le voyage de la vie qui commence symboliquement aux sources de l'Inn, à Maloja, pour se terminer un jour dans la Mer Noire?
- L'eau est un symbole important pour moi. Être en route avec l'eau qui coule m'inspire beaucoup. Mais si vous permettez, j'aimerais répondre à votre question en citant l'autre Walser, Robert, qui dit que "la pensée, l'écriture et la marche sont parentes." Oui, c'est une bonne fratrie.
- Mais pourquoi l'Engadine, la vallée de votre enfance et de votre jeunesse, celle de l'Inn? On pourrait très bien suivre d'autres eaux de la plume, celles du Rhin par exemple. N'y a-t-il pas un sens caché? Une nostalgie du passé peut-être?
- Peut-être l'Inn est-elle le symbole de la partie ladine de la langue romanche. Mon flux verbal. C'est une sorte de boucle qui se referme, dans la mesure où je visite des lieux qui ont sans doute représenté pour moi quelque chose comme une patrie. Mais une fois que je camperai au milieu de mon décor géographique, j'écrirai peut-être une tout autre pièce.
Traduction : Ursula Gaillard
Trois Poèmes
Les poèmes tirés du recueil Das gestohlene Blau/Il blau engulà ont été publiés par l'auteur simulatnément en romanche et en allemand; nous donnons don les deux versions originales en plus de la traduction (ndlr).
Damaun
Sur tia pel
sa branclan nivels
cun urs d'aur
Da bucca a bucca
ans litga la glina
sin lieungas da glisch
Stailas crodan
or da noss mauns
*
Strandmorgen
Über deiner Haut
umarmen sich Wolken
mit goldenem Rand
Auf Lichtzungen
wandert der Mond
von Mund zu Mund
Aus unseren Armen
fallen Sterne
*
Matin à la plage
Sur ta peau
des nuages s'embrassent
ourlés d'or
De bouche en bouche
la lune avance
sur des langues de lumières
Des étoiles tombent
de nos mains
***
Equiliber
A mezdi
è il sulegl
imparzial
parta cun mai
sumbriva e glisch
Tegn'en pasantina
mes pais
*
Schwebe
Am Mittag
ist di Sonne
gerecht
teilt mit mir
Licht und Schatten
Bringt
meine Schwere
ins Lot
*
Équilibre
A midi
le soleil
est impartial
partage avec moi
ombre et lumière
Tient en balance
mon poids
Das gestohlene Blau/Il blau engulà.
***
Temma
Üna
schlerna
dad uffants
sülla naiv
per glischar
e
glera laint
da creschüts
per frenar
*
Peur
Une
piste
pour enfants
sur la neige
pour glisser
et
le gravier dedans
des adultes
pour freiner
Our per la romma
Traduction : Manfred Gross, Clo Duri Bezzola, Francesco Biamonte
Repères
Clo Duri Bezzola est né le 14 juillet 1945 à Scuol, dans les Grisons. Après s'être formé à l'enseignement primaire, il a étudié les lettres à l'Université de Zurich, puis travaillé quatre ans à St.-Moritz comme maître secondaire. En 1976, il a déménagé avec sa famille à Oetwil am See, dans le canton de Zurich, où il a enseigné jusqu'en 2002. Il a ensuite habité à Männerdorf, dans le canton de Zurich. Clo Duri Bezzola est décédé dans l'été 2004.
Auteur de textes en prose et de poèmes en romanche et en allemand, Clo Duri Bezzola a reçu de nombreux prix et bourses, notamment le Prix de la Fondation Schiller en 1979, le prix de la Radio-Télévision CRR (antenne romanche de la SRG) en 1992, et le prix littéraire de la fondation UBS en 1999.
Clo Duri Bezzola a animé plusieurs associations culturelles. Membre du comité de la Société des écrivains romanches, qu'il a présidé de 1989 à 1991, rédacteur de la revue Litteratura, membre de la Société suisse des écrivains depuis 1992, dont il est devenu vice-président, membre du Conseil de fondation de Pro Helvetia (groupe littérature), il a également fait partie du jury de "La vache qui lit", prix zurichois pour les livres destinés aux enfants et à la jeunesse.
Outre les publications mentionnées ci-dessous, Clo Duri Bezzola a écrit plusieurs pièces de théâtre et comédies musicales, tant en romanche qu'en allemand, destinées à des projets scolaires.
Bibliographie
Prose
A l'ur dal di, Erzählungen, Zernez, Il Chardun, 1984.
Zwischenzeit, Roman, Zürich, Pendo,1996.
Poésie
Our per la romma, Clo Duri Bezzola, 1978.
La chà dal sulai, Lyrik und Prosa, Samedan, Uniun dals Grischs, 1987.
Das gestohlene Blau/Il blau engulà, Gedichte, Zürich, Pendo, 1998.
Essai
Typisch - Die Engadiner zwischen Fernweh nach der Weite und Heimweh nach der Enge, Zürich, AS-Verlag, 1999.
Traductions
Grips, Üna festa pro Antonio, (titre original: Ein Fest für Papadakis), La Scena, 1974.
Ingling, Meinrad: Plasch Tartea, (titre original: Chlaus Lymbacher), La Scena,1978.
Tü ed eu da pè a cheu, Biologie für Kinder, Übersetzung, Chur, Lia Rumantscha, 1972
Pièces radiophoniques
Kassettenbriefe - radiophonischer Briefwechsel CH-USA, Radio DRS, 1983.
Desideri, Radio Rumantsch, 2001.
Autres
Kindels dal malom, anthologie de travaux d'enfants, Clo Duri Bezzola, 1977.