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Description
En Suisse comme en France, il n'a pas fallu attendre la pandémie de covid-19 (Baur 2020; Naiditch et Lombrail 2020) pour que des acteurs de santé publique se demandent pourquoi ces deux nations se révèlent incapables de mesurer les inégalités sociales de santé (Lehmann, Mamboury et Minder 1988 ; Aïach et al. 1988; Leclerc et al. 2000; Lehmann 2010; Burton-Jeangros 2016). Ces interrogations sont d'autant plus prégnantes que ces deux pays sont dotés, depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, d'institutions de veille sanitaire en mesure de collecter des biostatistiques scocio-économiques et qu'ils ont participé, dès les années 1980, aux programmes de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) visant à mesurer et à réduire ces inégalités.
Aussi, contrairement à d'autres États européens qui, comme l'Allemagne, ne disposent pas de système de veille épidémiologique centralisé ou qui possèdent, comme le Royaume-Uni, une culture de recherche explicite en la matière, les situations de la Suisse et de la France s'avèrent paradoxales : on y déplore d'un côté l'absence de données et, de l'autre, les travaux existants relatifs aux inégalités sociales et aux déterminants sociaux de santé semblent ignorés. Comment expliquer que dans ces deux pays qui ont pris part aux programmes de l'OMS en la matière et qui disposent en principe des données biostatistiques et démographiques requises, la question des inégalités de santé ne soit pas devenue un enjeu de débat scientifique, politique et public ? La littérature sur l'histoire globale de la santé publique, de la médecine sociale, de l'OMS, et de l'épidémiologie sociale, fournit des éléments importants renseignant sur les conditions épistémiques, institutionnelles, politiques et sociales qui ont vu naître les études modernes sur les déterminants sociaux de la santé.
Cependant, ces travaux ne concernent pas exclusivement l'histoire des inégalités de santé et ils n'ont que peu couvert la période des années 1970 à nos jours, marquée notamment par la constitution de la Commission des déterminants sociaux de la santé (CDSS) de l'OMS en 2005. Enfin, le paradoxe suisse et français s'avère difficilement explicable dès lors qu'il n'existe aucune étude historique portant spécifiquement sur les recherches médicales relatives aux inégalités et déterminants sociaux de la santé menées en Suisse et en France. Or, nos travaux préliminaires ont permis de confirmer que de telles recherches ont bien vu le jour dès les années 1980, notamment sous l'impulsion de l'OMS. Notre projet vise précisément à étudier le développement des programmes de l'OMS portant sur les inégalités sociales et les déterminants sociaux de la santé. Ceci nous permettra, dans un second temps, d'analyser leur réception en Suisse et en France et l'organisation épistémique, institutionnelle, politique et sociale de l'ignorance des inégalités sociales que l'on y observe. Nous proposons de mener cette histoire agnotologique des inégalités sociales de santé à l'OMS, en Suisse et en France à partir d'une analyse d'archives (OMS ; Offices fédéraux de la santé publique et de la statistique en Suisse ; Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) en France ; Fondation européenne pour la science), de sources imprimées (rapports, articles scientifiques), d'entretiens réalisés avec 12 acteurs ayant joué un rôle clef dans les trois cas étudiés (OMS, France, Suisse), ainsi que de sources politico-législatives et médiatiques. Au travers de cette histoire agnotologique des
inégalités sociales et des déterminants sociaux de la santé, nous souhaitons contribuer à un pan peu connu de l'histoire de l'OMS et de la santé publique en Suisse comme en France. À terme, il s'agit d'informer les milieux médicaux et, plus généralement, les citoyens sur les différents types d'obstacles à la (re)connaissance des inégalités et des déterminants sociaux de la santé.