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Comment se positionner en tant que féministe et amoureuse du verbe français par rapport au langage épicène ?
Le langage épicène, contrairement à ce que veut la pensée commune, n’est pas l’utilisation systématique de tirets ou de barres obliques pour féminiser les mots. Il existe plusieurs manières de l’appliquer et cela sans modifier outre mesure les règles grammaticales.
L’utilisation de tirets (étudiant-e-s) est relativement simple d’application pour la correspondance, les textes de lois (statuts d’association, notamment) et notes d’informations internes à une entreprise ou une université. On s’habitue assez facilement à sa lecture. Par contre, pour ce qui est de son usage à l’oral, il est quasiment impossible de le rendre fluide ou même compréhensible.
Dans la correspondance, donc, il me semble nécessaire de féminiser les textes, et ce de la manière la plus simple possible, c’est-à-dire par l’utilisation de tirets ou de barres obliques. Un courriel n’est pas alourdi par cette écriture et permet de s’adresser à l’ensemble des destinataires. Pour ce qui est d’une communauté universitaire, intégrer le genre féminin permet de lui donner une visibilité et ainsi inciter à une meilleure participation des femmes dans la vie associative, dans la recherche ou simplement pour montrer que l’alma mater donne une importance à l’égalité de fait et de droit entre hommes et femmes.
Là où le bât blesse : les écrits scientifiques, la fiction, la prose, la poésie, le coup de gueule sur un blog… Oui, cela paraît bateau, mais on peut s’interroger. J’ai des souvenirs très pénibles d’un abrégé de procédure civile dans lequel le professeur utilisait systématiquement le doublet intégral1 (« le représentant ou la représentante de le ou la locataire » « le ou la juge », « le président ou la présidente du tribunal cantonal », « le médiateur ou la médiatrice »). Stop ! C’est superflu et contre-productif.
Quelles sont donc les solutions viables qui s’offrent aux personnes aimant la grammaire française mais souhaitant néanmoins féminiser leurs textes ?
Selon le guide de formulation non sexiste de la Confédération2, outre le doublet intégral, qui n’est pas très apprécié à cause de son manque de lisibilité, il existe d’autres manières de rendre un texte neutre. En remplaçant certains termes par leur équivalent épicène (le bien connu « droits de l’homme » changé en « droits humains ») ou en utilisant le mot « personne » et en y accolant l’adjectif ad hoc. Ainsi les malentendants deviennent des « personnes malentendantes ». Cela permet de respecter les règles de grammaire telles que nous les connaissons encore aujourd’hui et de ne pas altérer la lisibilité du texte. L’usage du terme « quiconque » est également recommandé dans la littérature juridique.
La féminisation de l’article semble évidente en Suisse : il ne nous viendrait jamais à l’idée (du moins, j’ose l’espérer !) de dire « Madame le Président » ou « Madame le Directeur général ». Malgré cela, certains réactionnaires à la tête dure semblent persuadés que la masculinisation de ces termes doit rester incontestée.
Les deux solutions qui me semblent les plus adéquates sont l’utilisation de la forme non personnalisée et le singulier collectif.
Les deux présentent néanmoins quelques limites. Pour la première, la vivacité du texte s’en trouve quelque peu altérée et il n’est pas toujours évident de trouver la forme non personnalisée d’une fonction. Mais pour des écrits formels, administratifs, des consignes de vote, des tribunes, des prises de position par des associations, bref, tout ce qui n’est pas prose artistique, je la recommande. Utiliser la fonction plutôt que la personne (« élection à la présidence » au lieu d’élire « un président, un-e président-e »), l’autorité plutôt que la personne (« le tribunal » plutôt que « le juge »3). Pour la deuxième solution, c’est-à-dire l’usage du singulier collectif, qui peut s’appliquer aux mêmes types de textes, on préférera désigner les employés (ou employé-e-s) par « le personnel », les enseignants (vous m’avez suivie…) par le corps enseignant, les chercheurs par « l’équipe de recherche »4, etc. Là encore, l’effort consiste à trouver les termes les plus adaptés (corps, service, unité, équipe).
Tout ceci n’est par contre pas très poétique.
Après moult questionnements, induits par mes activités quotidiennes qui incluent beaucoup de rédaction de courriels ou de textes plus formels, je suis arrivée à un consensus un peu bancal. C’est-à-dire que je féminise systématiquement les courriels, les lettres et j’essaie de sensibiliser les membres de l’association dans laquelle je m’investis. Je privilégie au maximum le singulier collectif ou la forme non personnalisée pour les écrits tels que dissertations juridiques, mais sans en faire un cheval de bataille. Je pense qu’une simple mention du style : « L’utilisation du genre masculin a été adoptée afin de faciliter la lecture et n’a aucune intention discriminatoire. » en remarque liminaire suffit à démontrer une certaine prise de conscience quant aux problématiques posées par la langue française.
Mais pour le reste, et étant une scribouilleuse assidue, c’est non. Ce ne sera pas mon combat premier. Le style et la beauté du verbe l’emportent sur mon féminisme. Concernant ma prose, il est évident que l’introduction du langage épicène nuirait à son message, qui se veut spontané et percutant. Je me vois mal adapter des figures de rhétorique aux règles du langage non sexiste.
Le langage épicène me semble donc nécessaire pour une égalité de fait entre hommes et femmes, pour donner plus facilement une tribune à la voix des femmes, mais il est indispensable d’interroger la pertinence de son utilisation pour chaque type de texte, pour viser au plus juste et ainsi éviter d’être contre-productif/ves.
1Utilisation de la variante féminine et masculine du nom, s’utilise dans les textes de l’administration fédérale, la correspondance écrite et les discours.
3NB : A ce sujet cependant, il est préférable de remplacer le terme « juge » par « tribunal » uniquement lorsqu’il s’agit de juridictions collégiales et non d’un tribunal statuant à juge unique. Si tel est le cas, on adapte le terme au genre du juge.
4Les exemples sont tirés du Guide de formulation non sexiste de la Confédération.