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Le musée berlinois «Haus der Kulturen der Welt» [Maison des cultures du monde] (HKW) présente encore jusqu’au 8 janvier 2018 une grande exposition et divers événements analysant la culture politique propagandiste au temps de la guerre froide à partir des années 1950. Cependant, ce sujet conserve tout son intérêt même après cette date.
Il est nécessaire d’apporter un éclairage soigneux sur cette importante époque historique. Ce n’est certes pas par hasard que la «Maison des cultures» berlinoise ait été choisie pour cette exposition, car elle se trouvait au centre des activités culturelles et politiques dont il est question. «Elle fut construite à l’initiative d’Eleanor Dulles, l’épouse du ministre des Affaires étrangères, au caractère bien trempé, Jo Forster Dulles», selon Paul Jandl dans son article intitulé «Les services secrets favorisent l’art» paru dans la «Neue Zürcher Zeitung» du 30 novembre 2017. Jandl explique que dans la famille Dulles, il y avait beaucoup de monde «ayant fait carrière dans la pénombre idéologique américaine, c’est-à-dire dans la CIA».
Après la Seconde Guerre mondiale, la lutte des systèmes politiques fut menée en Europe – notamment en Allemagne et en France, mais aussi en Autriche et en Italie – en grande pompe, au moyen de montants chiffrés en millions pour développer l’art, la culture, les médias et la formation. Le «Congrès pour la liberté culturelle (Congress for Cultural Freedom, CCF) en fut un exemple», selon le texte de la HKW consacré à l’exposition. Au cours de la «guerre froide culturelle», selon un article sur l’exposition paru dans le journal «Süddeutsche Zeitung» du 18/19 novembre 2017, on favorisa dans tous les domaines culturels occidentaux l’hégémonie culturelle et le «modernisme».
A partir de 1950, le CCF organisa de nombreux congrès et des activités culturelles avec des personnalités connues, afin de mettre en évidence les valeurs américaines et les questions politiques européennes pour contrer l’influence du communisme et du socialisme comptant de nombreux partisans, particulièrement parmi les intellectuels. «A partir de son quartier général de Paris, le CCF apporta son soutien à de nombreux programmes culturels en Amérique latine, en Afrique et en Asie du Sud-Est et mit en place un réseau de publications, de conférences et expositions afin de promouvoir la langue ‹universelle› du modernisme en littérature, dans les arts et en musique.»
Le CCF s’immisça de plus en plus «dans le débat intellectuel en apportant son soutien aux artistes et aux médias». On ne se contenta pas d’apporter un soutien «à Heinrich Böll et à Siegfried Lenz au travers des activités du trésorier de la CIA, mais on fonda des magazines qui se révélèrent de puissants instruments de l’échange. En Allemagne, il s’agissait de ‹Monat›, créé par le journaliste américain Melvin Lasky, et qui bénéficia de l’apport écrit d’André Gide et d’Arthur Koestler, mais aussi de Theodor W. Adorno et de Hannah Arendt».
«En 1967, on découvrit que le CCF était secrètement financé par la CIA, afin de favoriser le consensus anticommuniste et donc les intérêts hégémoniques des Etats-Unis dans une guerre froide des cultures. Ce scandale dévoilé porta un coup fatal à la réputation du CCF. Les contradictions idéologiques étaient trop visibles et la défense hypocrite de la liberté et de la transparence par des moyens dénués de toutes bases démocratiques». (HKW) Ainsi, 44 journaux d’Allemagne fédérale, y compris la «Süddeutsche Zeitung» et certains grands journaux des pays voisins, telle la «Neue Zürcher Zeitung», furent «subventionnés» avec de grandes sommes d’argent.
Outre des institutions officielles et semi-officielles, plus de deux douzaines de fondations américaines participèrent avec des dizaines de millions de dollars à la «guerre froide culturelle». Dans le domaine de la musique, on promut l’avant-garde, dans l’art visuel, on favorisa avant tout les peintres modernes et abstraits. «Les peintures de Jackson Pollock et l’expressionisme abstrait, favorisé par le Congrès pour la liberté culturelle, représentaient la liberté formelle en faisant abstraction de messages politiques directs», selon un article explicatif paru dans la «Neue Zürcher Zeitung». Là, il ne s’agissait pas du «modernisme» historique de l’art et de l’architecture des débuts du XXe siècle, mais bien d’une abstraction sans valeurs fondamentales, caractérisée par l’arbitraire intérieur et donc une dévalorisation de la précieuse tradition européenne de l’art et de la culture réalistes, orientées vers les valeurs, celles-ci ne jouissant plus guère de soutien.
Dans cette exposition berlinoise, on peut voir des tableaux modernes d’un grand nombre d’artistes connus. On y montre tout l’éventail allant de l’abstraction radicale propagée (non figuratif) jusqu’à l’art figuratif déprécié (réalisme). Le groupe d’artistes Art&Language présente la peinture «Guernica» de Picasso en grand format, transformée dans le style de l’«Action-Painting» de Jackson Pollock des années 1980. Ces dessins furent assemblés par les conservateurs sous la dénomination de «para-politique» incluant la dimension globale de la culture politique au cours de la guerre froide, l’instrumentalisation, ses influences et les «significations et buts changeants» du modernisme et du post-modernisme.
En ce qui concerne la problématique complexe manifestée dans l’exposition, il est utile de lire l’ouvrage de référence intitulé «Transatlantische Kulturkriege – Shepard Stone, die Ford-Stiftung und der europäische Antiamerikanismus» [Les guerres culturelles transatlantiques – Shepard Stone, la fondation Ford et l’antiaméricanisme européen] (Stuttgart 2004) de l’historien allemand Volker Berghahn qui enseigna, entre autres, à l’Université Columbia de New York. En prenant comme exemple une personnalité aussi centrale que Shepard Stone (1908–1990), collaborateur dans la direction de la «Ford Foundation», conseiller particulier des Etats-Unis dans la «guerre froide culturelle» et de 1974 à 1988, directeur de l’influent Aspen-Institut berlinois, le lecteur acquiert une vue détaillée des sources historiques démontrant à quel point, dès 1945, on luttait sur divers fronts culturels pour «s’assurer le pouvoir hégémonique à l’intérieur de l’alliance occidentale.
Frances Stonor Saunders, spécialiste en littérature, productrice de films et journaliste culturelle, avait déjà ouvert les yeux sur de nombreux artistes par son livre «Wer die Zeche bezahlt – die CIA und die Kultur im Kalten Krieg» [Qui paye les pots cassés – la CIA et la culture pendant la guerre froide] (New York 2000; Berlin 2001). Le critique d’alors du livre, Norbert Seitz, a décrit comment «d’importants intellectuels occidentaux devinrent sciemment ou non des instruments des services secrets américains» («Süddeutsche Zeitung» du 18/4/2001)
La stratégie culturelle de la guerre froide a eu de sérieuses conséquences jusqu’à nos jours. Paul Jandl écrit très justement dans la «Neue Zürcher Zeitung»: «Il ne faut pas se leurrer. En cas de nécessité, la culture a toujours été dégradée pour servir la politique. Lorsqu’en 2003, les Etats-Unis se montrèrent prêts à attaquer l’Irak, les Nations Unies ont fait recouvrir en tout hâte la tapisserie montrant ‹Guernica› de Pablo Picasso au siège principal de New York. En effet, le président Bush lançant son offensive dite ‹pour le Bien› accompagné de son Secrétaire d’Etat Colin Powell devant l’œuvre anti-guerre de Picasso n’aurait vraiment pas fait très bonne allure.»
Cette courte présentation des guerres culturelles demande à être élargie, notamment en ce qui concerne la science du comportement et la politique de la formation que les Etats-Unis ont «promu» dans le contexte de la «guerre froide culturelle». Parallèlement, il faudrait inclure les méthodes de propagande et de manipulation finement élaborées d’Edward Bernays de même que les effets des théories et de la pratique de l’«hégémonie culturelle» de Trotzki et de Gramsci.
En étudiant les programmes et les activités dans le domaine de la formation dans la Maison des cultures du monde à Berlin, on reconnaît à quel point cette exposition est d’actualité. Elle démontre combien il est important de ne pas abuser des notions telles «culture» et «liberté» et de les définir soigneusement. C’est ainsi que des expositions et des livres peuvent nous ouvrir les yeux et nous inciter à réfléchir, y compris à la nécessité d’une éthique de la culture, permettant de contribuer honnêtement et dans un esprit humaniste à préserver la grande richesse de la tradition culturelle européenne. •
Au printemps 2018 paraîtra en anglais, une publication consacrée à l’exposition. Pour de plus amples informations: www.hkw.de
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