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Critique
"Dans les années 60, un poisson prédateur vorace - la perche du Nil - fut introduit dans le Lac Victoria. Expérience scientifique ou initiative privée, on ne sait trop. Ce qui est sûr c'est que l'effet fut radical: toutes les populations de poissons indigènes du lac tanzanien sont décimées, et son écosystème détruit. Parallèlement une industrie florissante est née, la chair blanche de l'énorme perche étant excellente et s'exportant avec succès (par les airs) dans l'hémisphère nord.
Le cinéaste autrichien Hubert Sauper s'est rendu sur place pour voir ce qui en était: il y découvre une situation assez alarmante, en dialoguant avec les pêcheurs, ouvriers, politiciens, pilotes ukrainiens, prostituées, industriels ou commissaires européens. Se dégage de cet excellent travail de recherche un tableau assez catastrophique de ce ""commerce"". Le ciel est sillonné par les gros porteurs Iliouchine de l'ex-URSS - ce sont les moins chers et ils peuvent transporter jusqu'à 55 tonnes de poissons deux fois par jour -, le Lac Victoria est devenu le théâtre d'un ballet aérien incessant de gros cargos qui viennent prendre livraison du poisson, mais qui profitent aussi d'amener, comme l'avouent certains pilotes, des armes... On ne trouverait pas de perches du Nil dans nos supermarchés s'il n'y avait pas de guerre en Afrique, affirment certains. Un commerce Nord-Sud qui, au-delà de ce douteux trafic guerrier, a entraîné en Tanzanie d'importants déplacements de populations et tout un cortège de maux divers: pauvreté, sida, enfants livrés à eux-mêmes, banditisme, le contexte est dramatique. Et les menaces de famine, dans cette région, sont endémiques.
A signaler que l'enquête menée par le cinéaste ne donne pas du tout dans le spectacle, ni dans la démonstration: la caméra enregistre ce qu'elle voit, le plus souvent discrètement, sans y ajouter trop de commentaires. Les intervenants s'expriment en toute liberté, intelligemment sollicités par le réalisateur, qui fait preuve d'une remarquable qualité d'écoute. LE CAUCHEMAR DE DARWIN est un documentaire puissant, bien monté, tendu par moments comme un thriller, aux images souvent cauchemardesques, apocalyptiques même. ""J'aurais pu faire, ajoute Hubert Sauper, le même film au Sierra Leone, où les poissons seraient remplacés par des diamants, ou par des bananes au Honduras, ou du pétrole en Lybie, au Nigeria ou en Angola. Il me semble qu'au sein d'un système corrompu, les acteurs isolés n'ont pour la plupart ni des visages horribles, ni des intentions mauvaises. Nous faisons également partie de ces gens. Certains d'entre nous faisons simplement notre métier, d'autres préfèrent ne rien savoir, et d'autres ne font que lutter pour leur survie."" Le cauchemar continue... mais comment en sortir?"
Antoine Rochat