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Sur le plan organologique, les conques apparaissent sous deux formes : traversière (un trou percé dans la paroi sert d’embouchure ou plus généralement terminale – la pointe (ou l’apex) a été sectionnée et l’ouverture permet d’y appuyer les lèvres pour souffler comme dans une trompe. Les quatre exemplaires de la collection Angelo Walter Galletti, achetée par la Ville de Genève en 2000 (lire l’encadré), sont des conques terminales. Elles proviennent de Grèce, du Tibet, du Japon et d’Afrique (peut-être de la côte orientale). Deux d’entre elles (Grèce et Afrique) sont constituées d’un coquillage simple. La conque horagai du Japon présente une structure composée, faite d’une pièce de bois servant d’embouchure fixée à l’extrémité du volumineux coquillage. La conque dung dkar est, quant à elle, ornée d’un motif gravé en forme de lotus stylisé, emblème de la pureté et l’un des huit signes de bon augure dans la culture bouddhique tibétaine. Elle repose sur un élégant support métallique ouvragé.
Quand la nature résonne les conques dans la collection du MAH
L’utilisation de coquillages marins pour produire des sons est-elle le signe d’une conception rudimentaire de la musique ? L’aire de répartition des conques sur les cinq continents est très étendue, quoique ses contours soient limités. L’instrument est bien connu en Mélanésie et en Polynésie, mais peu en Australie. On le retrouve en Asie jusque sur les hauts plateaux du Tibet. Il est joué en Amérique centrale et du Sud ainsi qu’en Europe, dans l’aire méditerranéenne (notamment en Crète, en Corse et en Sardaigne) et à l’intérieur des terres. Et s’il est très présent à Madagascar, il est quasiment absent en Afrique, sauf sur la côte est du continent. Cette géographie parcellaire serait-elle liée à des trajets de circulation anciens remontant peut-être au Paléolithique, si l’on prend en considération une conque vieille de 18’000 ans découverte dans la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne) ? D’apparence extrêmement sobre, les conques proposent d’intéressantes perspectives de réflexion, dont quelques-unes sont ici esquissées.
DIVERSITÉ DES ORIGINES ET DES USAGES
Les travaux ethnographiques sur ces coquillages sonores sont nombreux. Ces écrits montrent que les usages de la conque sont aussi divers que les conditions culturelles, historiques et géographiques dans lesquelles on la trouve. Parfois simple outil de signalétique, elle peut aussi être utilisée comme instrument de musique stricto sensu ou encore être exclusivement jouée par des initiés lors de rituels religieux. Mais au-delà de la diversité de ses utilisations, les travaux de recherche nous enseignent qu’il est possible d’identifier trois grandes sphères ou thématiques de représentation.
Le thème de l’eau vient spontanément à l’esprit, la mer étant le milieu naturel de ces coquillages et le cadre des activités des pêcheurs et des navigateurs, qui peuvent utiliser la conque afin d’annoncer leur présence ou pour se repérer dans l’espace. L’eau renvoie aussi, par extension, à l’idée de la fertilité et donc de la puissance créatrice. En Polynésie et en Europe, l’usage de la conque intervient parfois lors de rituels agraires ou pour célébrer l’abondance. Le thème du signal ou plutôt de la transmission efficiente d’un message est aussi étroitement lié au son de la conque. Attribut emblématique de Vishnou, l’une des principales divinités des panthéons hindou et bouddhique, la conque a le pouvoir d’appeler certains dieux, en particulier ceux des mondes terrestres et souterrains, et de faire se diffuser largement la doctrine comme se diffuse le son de l’instrument. Sa sonorité peut aussi servir de signal de ralliement au sein de la communauté monastique. Enfin, le contexte guerrier est souvent signalé dans la littérature au sujet de la conque, aussi bien pour ce qui concerne l’Océanie, l’Amérique du Sud ou l’Asie. Des textes anciens mentionnent que les horagai étaient insufflées sur les champs de bataille. Dans les civilisations de l’Inde ancienne, les héros se préparaient au combat en embouchant une conque. Les premières chroniques de la conquête espagnole en Amérique du Sud mentionnent le caractère belliqueux associé à la puissante sonorité de ces coquillages.
Ces quelques exemples soulignent que derrière l’apparente simplicité de la conque se cachent des interprétations différentes quant à la valeur de sa représentation. Cependant, l’appréciation de son timbre profond et pénétrant, maintes fois décrit et que des enregistrements permettent d’éprouver, semble faire consensus. D’ailleurs, sur le plan strictement acoustique, le son de certaines conques ne peut être distingué de celui d’un cor. Et si la volute du coquillage avait donné l’idée d’enrouler le tuyau de cuivre…
Texte de Madeleine Leclair
Madeleine Leclair travaille depuis plus de trente ans à la valorisation du patrimoine musical et sonore dans des musées ethnographiques, où elle a assuré le commissariat de différents projets d’exposition sur la musique. Depuis 2012, elle est conservatrice des collections d’instruments de musique et des Archives internationales de musique populaire (AIMP) au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). Elle est rattachée à l’Université de Genève depuis 2015, où elle enseigne dans le cadre du Master en ethnomusicologie (Université de Genève, Université de Neuchâtel et Haute école de musique de Genève).
BIBLIOGRAPHIE
- Laure Cailloce, « Ce coquillage est un instrument de musique vieux de 18’000 ans », in CNRS Le Journal, 10 février 2021.
- Mireille Helffer, Mchod-rol. Les Instruments de la Musique tibétaine, Paris : Maison des sciences de l’homme, CNRS Éditions, 1994.
- Henry Johnson, « Horagai », in Grove Music Online, mis en ligne le 28 mai 2015.
- Gilbert Rouget, « La conque comme signe des migrations océaniennes en Amérique », in Actes du XXVIII e Congrès international des Américanistes, Paris : Société des Américanistes, 1948, pp. 297-305.
- André Schaeffner, Origine des instruments de musique. Introduction ethnologique à l’histoire de la musique instrumentale, Paris : École des hautes études en sciences sociales, 1968.
LA COLLECTION D’ANGELO WALTER GALLETTI
Ces quatre conques font partie de la collection de cuivres anciens achetée en 2000 par la Ville de Genève au corniste Angelo Walter Galletti (1913-2012). Cette acquisition a permis de combler le manque quasi total d’instruments de la famille des cuivres dans le fonds pourtant riche d’instruments anciens du Musée d’art et d’histoire.
Cette collection est le travail de toute une vie, et ce, malgré les revenus modestes de Galletti. Ce dernier vit entouré de ses trophées, les murs de son appartement recouverts, du sol au plafond, de tubes plus ou moins tortueux et de pavillons rutilants.
Né à Lugano (Tessin) dans un milieu modeste, Galletti s’initie à la musique dans l’harmonie locale et saisit l’opportunité de suivre des cours avec Marsilio Ceccarelli, premier cor à la Scala de Milan. Distingué lors d’un concert par Ernest Ansermet (1883-1969), chef de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), Angelo Galletti y sera engagé quelques années plus tard et ne le quittera qu’à l’âge de la retraite. En parallèle, le corniste fonde un ensemble de musique de chambre, le Convivium Musicum de Genève.
Les musiciens d’orchestre vivent alors difficilement de leur salaire, d’autant qu’ils ne sont ni rémunérés durant les mois d’été, ni bénéficiaires d’une pension de retraite. Galletti se voit forcé de compléter son revenu en exerçant la fonction de bibliothécaire d’orchestre, notamment au Grand Théâtre de Genève. Il est, du reste, l’un des membres fondateurs de la Bibliothèque musicale, à laquelle il fera don de sa collection de partitions, réductions et autres arrangements pour cor.
Forte de quelque 180 pièces, datées pour la plupart du XIX e siècle, la collection Galletti comprend plusieurs instruments d’Adolphe Sax (1814-1894), des instruments d’appel – clairons comme cors des Alpes –, ou encore un rarissime cor solo d’orchestre (vers 1820) et ses neuf tons de rechange signé Johann Conrad Lienecke.