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W A G N E R À V I L L E N E U V E
Vers le mois de mars 1848, à Dresde, Wagner reçoit la visite d’une jeune Américaine, Madame Jessie Laussot, née Taylor, épouse d’un négociant en vins de Bordeaux. C’est par l’intermédiaire d’un jeune admirateur de Wagner, Karl Ritter, que la rencontre a lieu et Wagner écrit dans « Ma Vie » (*) : « La jeune femme m’exprima son admiration avec une grande timidité et d’une façon qui m’était encore inconnue ».
Deux ans plus tard, alors qu’il s’est exilé à Zurich avec son épouse Minna, Wagner se retrouve à Paris, malgré l’échec cuisant de son premier séjour dans la capitale française (17 septembre 1839 – 7 avril 1842). Il s’y rend de mauvaise grâce : il aurait de beaucoup préféré rester à Zurich, car il venait de recevoir un soutien financier de Madame Julie Ritter, la maman de Karl, ainsi qu’une lettre de Jessie Laussot qui l’assurait « en termes touchants et bienfaisants » de « sa fidèle sympathie ». Il cède cependant à la pression de certains de ses amis, Franz Liszt en particulier, et de Minna qui lui a déclaré que « s’[il ne faisait] pas au moins l’essai d’arriver à quelque chose de bien à Paris, elle désespérerait de [lui] et ne resterait pas à Zurich pour assister à [sa] ruine comme misérable écrivain et chef d’orchestre de seconde zone ».
Ce deuxième séjour parisien est tout aussi infructueux que le premier et Wagner rêve de poursuivre son existence vers l’Orient, quand il reçoit une lettre de Jessie Laussot l’invitant à Bordeaux. Wagner accepte et se rend dans cette ville où il est reçu « avec amabilité et distinction » par le couple Laussot. Eugène Laussot étant pris par ses affaires et Mme Taylor, mère de Jessie, qui la chaperonne, étant sourde comme un pot, Jessie et Richard en arrivent « à une grande intimité, grâce à [leurs] confidences animées sur la concordance de [leurs] goûts et de [leurs] idées ». Wagner est assailli par les mauvaises nouvelles — notamment celle de la condamnation à mort de ses amis révolutionnaires de Dresde — et Jessie n’est pas heureuse en ménage. Tous deux forment le projet de s’enfuir en Grèce ou en Asie mineure. Mais Wagner est pressé par sa femme de rentrer à Paris et Jessie n’est pas encore tout à fait prête à faire le grand saut … Wagner retourne seul à Paris « dans un état vraiment lamentable » et trouve refuge à Montmorency, après avoir écrit à Minna que leur séparation devait être sérieusement envisagée. Dans le calme de Montmorency, il récupère lentement et parvient même à recouvrer une certaine sérénité, mais : « Je vivais donc là paisiblement, quand, soudain, ma quiétude fut troublée par la nouvelle terrifiante que ma femme venait de débarquer à Paris et me recherchait » ! Ni une, ni deux, Wagner saute dans le premier train pour Genève, via Clermont-Ferrand, où il compte attendre des nouvelles (et sans doute de l’argent) de Mme Julie Ritter et, pour passer le temps de l’attente, se retire à l’autre bout du lac Léman, à Villeneuve, où il trouve aisément à se loger à l’hôtel Byron, absolument vide à cette saison.
Les premiers jours passés à l’hôtel Byron sont paisibles et agrémentés par la venue de Karl Ritter. Mais Wagner n’a pas le temps d’entamer le moindre travail sérieux : des nouvelles alarmantes lui parviennent de Bordeaux, Eugène Laussot a tout découvert et veut absolument retrouver Wagner afin de lui loger une balle dans la tête ! Courageusement, Wagner quitte Villeneuve pour Bordeaux afin de régler cette affaire de vive voix, mais il n’y trouvera personne : Eugène Laussot a éloigné tout son monde de la ville. Revenu à l’hôtel Byron, Wagner a le plaisir d’y retrouver son jeune ami Karl Ritter. Quelques jours après, le 22 mai 1850, trente-septième anniversaire de Richard, c’est Mme Ritter et sa fille Emilie qui les rejoignent. Pendant une semaine, le petit groupe visite la vallée du Rhône. Puis Julie et Emilie Ritter regagnent Dresde et Karl et Richard effectuent des excursions à Zermatt, puis à Thoune avant de regagner Zurich où Minna les attend !
Quant à Jessie Laussot, à qui son mari et sa mère ont caché le dernier débarquement de Wagner à Bordeaux, elle ne voulut plus avoir aucun rapport avec le compositeur. Mais elle fut quand même invitée à la création de la Tétralogie à Bayreuth en 1876 !
Un mot encore sur l’hôtel Byron de Villeneuve : construit dès 1836, il fut ouvert en juin 1841 et devint jusqu’au premier quart du 20ème siècle un lieu réputé de villégiature et de cure, recommandé notamment par le fameux Guide Baedeker. Des personnalités parmi les plus célèbres y ont séjourné : outre Wagner, Liszt, Bismarck, Garibaldi, Victor Hugo, Gustave Courbet, Rabindranath Tagore, etc. En mai 1929, l’hôtel fut vendu et devint l’Institut de jeunes gens de Chillon-College, accueillant quelques centaines de garçons, principalement des enfants de coloniaux britanniques, un journal de Singapour qualifiant même l’établissement d’Eton suisse ! Dans la nuit du 23 au 24 janvier 1933, le bâtiment fut ravagé par un incendie d’origine accidentelle. Il n’y eut heureusement aucune victime (cf. Gazette de Lausanne du 25 janvier 1933). L’hôtel ne fut jamais reconstruit, mais une dépendance a été aménagée au début des années 1970 et est devenue le Centre de logement et de soins Tertianum Le Byron pour personnes âgées.
Georges Schürch, août 2019
(*) Toutes les citations entre guillemets sont extraites de Wagner, Richard : « Ma Vie », traduction de Noémi Valentin et Albert Schenk (1911), révisée, complétée et annotée par Dorian Astor, Editions Perrin, 2012.