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Le juge d'instruction fédéral veut envoyer le père et les fils Tinner devant la justice. En dépit des documents détruits, les preuves seraient suffisantes.
Entre les pressions politiques subies en Suisse et le jeu trouble de la CIA et des Etats-Unis, l'affaire Tinner a donné du fil à retordre au juge d'instruction fédéral Andreas Müller.
Rappel des faits: Les ingénieurs suisses Friedrich, Urs et Marco Tinner - le père et ses deux fils - sont soupçonnés d'avoir violé la loi sur le matériel de guerre en travaillant avec Abdul Qader Khan, le père de la bombe atomique pakistanaise, dans le cadre d'un programme d'armement nucléaire destiné à la Libye. Le juge Müller a révélé hier les conclusions de son enquête préliminaire. Pour lui, il n'y a pas de doute possible: après les essais nucléaires menés par le Pakistan en 1998, les trois hommes ne pouvaient pas ignorer à quel usage leur partenaire destinait l'uranium enrichi. Il demande au Ministère public de la Confédération (MPC) d'inculper les trois hommes.
Pour Andreas Müller, le dossier est clos. La balle est dans le camp du MPC qui réserve sa décision. Celui-ci avait ouvert en 2004 une procédure d'enquête et ordonné la mise en détention préventive des Tinner. Le père a été libéré début 2006. Urs et son frère Marco sont sortis de prison en 2008, respectivement 2009. En cas de procès, ils risquent jusqu'à 10 ans de prison (moins les années de préventive) et 5 millions de francs d'amende pour trafic illicite de matériel de guerre. Andreas Müller demande en outre l'inculpation de Marco Tinner, le comptable de la famille, pour blanchiment d'argent. Il aurait réalisé un chiffre d'affaires de 12 millions de francs en commerçant avec Abdul Qader Khan.
L'enquête s'est révélée difficile. Non seulement parce que le dossier a des ramifications internationales complexes, mais aussi parce que les interférences politiques ont empêché le juge d'approfondir certains éléments. «En 2003», rappelle-t-il, «les Tinner sont entrés au service de la CIA et ont contribué à la chute du réseau pakistanais. Je n'ai pas été autorisé à poursuivre mes recherches au-delà de cette date». Le Conseil fédéral ne s'est pas contenté de fixer cette limite. Il a ordonné en 2007 la destruction de pièces à conviction. Il fallait selon le gouvernement éviter que des plans de construction nucléaire ne tombent entre de mauvaises mains.
«Quand j'ai ouvert l'enquête, j'ai constaté qu'il manquait 98% des éléments de preuve», souligne le juge. «J'ai dû reconstituer le dossier pièce après pièce, notamment en recourant à la voie judiciaire. La police judiciaire fédérale avait reçu l'ordre du directeur de l'Office fédéral de la police de nous refuser sa collaboration. Il a fallu attendre avril 2009 pour que cela change». Dans un rapport publié l'an dernier, la délégation des commissions de gestion a jugé disproportionnée l'intervention du Conseil fédéral. Christoph Blocher était en charge du dossier au moment des faits. Il s'est refusé hier à tout commentaire.
Andreas Müller constate quant à lui que l'exécutif est intervenu dans le champ de la justice au mépris de la séparation des pouvoirs. Il juge cette situation «préoccupante», mais il estime que seul un tribunal peut décider des conséquences de cette intrusion sur l'affaire Tinner.
«Le père et les fils Tinner doivent être inculpés»
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