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La voie Major au Mont Blanc
Robert Bosch, Wallisellen
Je n' arrive pas à me débarrasser de l' idée que nous nous trouvons exactement dans un des couloirs où tombent des morceaux de séracs.
« Je crois qu' on s' est trompé; on est trop à droite! dis-je en criant à Gerrit au-dessous de moi.
Hier, tandis que nous étudiions l' itinéraire du bivouac de la Fourche, tout paraissait clair et simple: traverser le bassin de la Brenva jusqu' au col Moore, de là monter à gauche en diagonale vers la partie la plus étroite du grand couloir et, après l' avoir traversé, suivre l' éperon jusqu' à l' énorme chute de séracs.
Mais maintenant, dans l' obscurité, entourés des vagues contours de ressauts rocheux, de couloirs de neige, de côtes et de vires, sans aucune possibilité d' orientation, j' ai de sérieux doutes. Avançons-nous encore dans la bonne direction? Nous nous arrêtons toujours plus souvent pour étudier le terrain et tâcher de nous y retrouver d' une façon ou d' une autre, mais sans succès: la paroi n' offre aucun point de repère. Nous faut-il faire demi-tour? Mes craintes sont à la mesure de cette gigantesque paroi du Mont Blanc. Nous restons bloqués ainsi juste dans un couloir à chutes de pierres et de séracs! Pourquoi est-ce si dur de faire demi-tour? Laissons tomber tout ce bazar!
Gerrit veut escalader encore le prochain ressaut - peut-être verra-t-il de là-haut la suite de l' itinéraire. Je partage son avis: s' il faut sonner la retraite, que ce soit au moins en étant sûrs d' avoir tout essayé. C' est comme dans une course de fond: inévitablement vient le moment où on n' aspire à rien d' autre qu' à se coucher dans l' herbe - que les autres continuent à courir sans nous! Et on le ferait réellement si on n' avait pas peur d' abandonner de nouveau à la prochaine course. Gerrit a escaladé le ressaut suivant, et je grimpe à sa suite. Peu à peu, on y voit plus clair, si bien que nous pouvons enfin nous orienter un peu.
Eh, regarde le couloir, là-bas, nous sommes tout à fait juste.
Heureusement que nous n' avons pas abandonné! Nous traversons sur la gauche par des éboulis, des rochers et des restes de neige, jusqu' à ce que nous atteignions le bord du couloir. Maintenant, il s' agit de passer cette sinistre rigole exposée aux chutes de séracs. Espérons que la montagne fera preuve de dé- cence et ne se mettra pas à cracher. Gerrit est déjà au milieu du couloir quand il commence à glisser. Je cherche d' instinct à jeter la corde autour d' un quelconque piton rocheux, mais en vain, toutes les pierres sont branlantes.
C' est fini, amen! On nous retrouvera 600 mètres plus bas!
Au bout de deux ou trois mètres, il réussit à se rétablir, ses crampons mordent de nouveau. On a eu de la chance cette fois encore! Après la traversée du couloir, nous montons sur son bord et arrivons à l' arête qui parcourt en ligne droite le versant de la Brenva. Pour la suite de l' escalade, nous serons ainsi à l' abri Sur la partie septentrionale du dernier ressaut. Tout est recouvert de glace et de neige Au départ du dernier ressaut159 des chutes de séracs - un sentiment bien rassurant!
Mais la lumière du matin, pâle et grise, signale un prochain changement de temps. Les prévisions de la météo annonçaient pourtant le beau pour ce matin; il fallait s' attendre à une dégradation progressive pour la fin de l' après. Apparemment, il y a eu un changement de programme. Le ciel entier est couvert d' une couche de nuages grise et compacte et, derrière nous, des paquets de brouillard blancs qui s' épaississent glissent le long des versants de la vallée, si bien que nous nous trouvons quasiment pris en sandwich entre les nuages. Mais nous avons maintenant surmonté tout de même la moitié de la dénivellation. Le fait que le passage-clé se trouve encore devant nous ne me cause pas trop de souci - ce ressaut rocheux ne sera sûrement pas si dur que ça. D' après le topo, nous avons même trois variantes à disposition, c' est une offre généreuse.
Une fois arrivés sous cette barrière rocheuse, nous devons donc nous décider. Nous choisissons la variante de droite, dans l' espoir que nous pourrons garder les crampons. En effet nous pouvons les conserver, car ici, sur le côté nord, tout est couvert de neige, les fissures et les rigoles sont cimentées de glace. Au lieu d' une belle varappe sur du granite sec, c' est un passage très désagréable qui nous attend, éreintant et vertigineux, fait de rocher, de glace et de neige... jusqu' à ce que ça ne passe plus. Retourner en arrière? Cela nous coûterait sûrement deux heures. De plus, les autres variantes sont maintenant aussi enneigées et mouillées. Si seulement nous avions pris l' itinéraire direct! Gerrit tente une traversée sur des dalles enneigées. Ça passe! Je le suis et, au cours de la longueur suivante, je brasse la neige poudreuse dans une rigole sans fond jusqu' à ce que j' atteigne le relais sous le puissant mur de séracs. Un piton s' en en chantant dans la fissure d' un bloc rocheux et me procure un certain sentiment de sécurité.
La suite du parcours est claire: Gerrit enfonce une vis dans la paroi de glace et entame la traversée scabreuse, de quelque quatre mètres, sur une dalle abrupte, couverte de glace et de neige. Comme je suis heureux, une fois arrivé à ce même passage, d' avoir la corde qui me retient, tandis que mes crampons crissent désagréablement sur le rocher. Nous voici enfin au-dessus de cette maudite barre de ro- cher et le plus dur devrait être derrière nous. Mais, avec le brouillard toujours plus dense et la neige qui tombe, nous courons maintenant le danger de nous perdre. Cependant, nous sommes un peu soulagés, et nous partons même d' un grand rire quand je perds soudain pied en escaladant un bombement de glace de deux mètres de hauteur et que tout s' ef autour de moi. Bien assuré et aidé par la corde, je parviens bientôt à me libérer de cette crevasse sournoise, en nageant plutôt qu' en marchant. Jusqu' au sommet, il n' y a plus que des névés à remonter. Mais faire la trace dans un demi-mètre de neige fraîche, à plus de 4500 mètres d' altitude, promet d' être astreignant. Au bout de quelques pas déjà, Gerrit me crie qu' il veut faire une pause.
- Très bien, dis-je en montant jusqu' à lui.
Quand je le rejoins, je le trouve dans un état inquiétant: il respire très difficilement, ses lèvres sont bleues: il est épuisé. Visiblement ce sont les premiers symptômes d' un oedème pulmonaire. Une descente rapide est donc vitale, surtout avec ces conditions atmosphériques. Mais d' abord, il nous faut franchir le sommet. Je commence à faire la trace. Tous les trente ou quarante mètres, Gerrit doit s' as dans la neige. Est-ce que c' est encore loin? Si seulement il n' y avait pas ce brouillard! Tout ce qui nous entoure disparaît dans une blancheur opaque. Seules apparaissent parfois des crevasses béantes - ou n' existent que dans mon imagination? Je crains d' être parti trop à droite, car, pour atteindre l' arête Peuterey dans sa partie supérieure, nous devons nous tenir le plus possible sur la gauche. A quoi pourrais-je me repérer? En même temps, il s' agit d' être extrêmement prudent. Si je tombais dans une crevasse, ce serait la fin à coup sûr. Gerrit n' est probablement plus capable de m' assurer, à plus forte raison de me sortir d' un trou!
On va quand même bien finir par arriver sur cette arête! Ou bien sommes-nous allés trop à droite à force de contourner des crevasses? Soudain j' ai l' impression de me trouver sur un dos légèrement bombé. Je crois même distinguer des traces presque effacées par le vent; ou bien n' est qu' une illusion? Si « notre arête » va dans la direction attendue, nous avons au moins la certitude de nous trouver sur l' arête de Peuterey. Je demande donc à Traduction: A. Rigo Gerrit de sortir ma boussole qui se trouve dans la poche extérieure de mon sac. Mais il est tellement épuisé et absent qu' il s' y refuse. Ce n' est que lorsque je lui explique que je ne ferai pas un pas de plus sans cela qu' il se met à chercher- mais sans succès. Nous renonçons donc à cet instrument et continuons dans la direction que nous supposons être la bonne. La pente se fait progressivement plus forte et l' arête se précise.
Nous sommes apparemment sur le bon chemin. Mais nous n' avons pas encore atteint le point culminant du Mont Blanc. Enfin, à un certain moment, ça descend de tous les côtés: c' est le sommet! Un brouillard dense, opaque, avalant tous les contours, une visibilité égale à zéro, partout une blancheur impénétrable. J' aimerais pouvoir attendre une éclaircie. Mais le temps presse, nous devons redescendre aussi vite que possible. Soudain Gerrit croit voir un engin de piste ., mais ce n' est qu' un lambeau de papier rouge.
Lorsque je veux régler mon altimètre que je porte autour du cou, Gerrit le prend pour la boussole introuvable et commence à m' inju: il prétend que je l' ai laissé chercher dans mon sac uniquement pour l' ennuyer. Je suis de plus en plus inquiet. Si nous ne trouvons pas la voie de descente du premier coup et que nous devons remonter, je crains que Gerrit ne s' en tire pas.
Indécis, nous attendons un peu au sommet, enveloppés d' un brouillard qui reste toujours aussi épais. Tout à coup, je vois surgir trois silhouettes qui se dirigent vers nous. Eh, bien, quelle chance nous avons! Ce sont vraiment des alpinistes qui arrivent au Mont Blanc par la voie normale, à quatre heures de l' après. Nous nous joignons à eux et, en marchant dans leurs traces, arrivons au refuge Vallot. Après y avoir mangé une salade de fruits réchauffée, nous quittons rapidement ces « latrines les plus hautes d' Europe ». L' état de Gerrit s' améliore beaucoup. Lorsque nous arrivons enfin au refuge du Goûter, il va même si bien que nous pouvons passer outre, la cabane étant bondée, et descendre directement jusqu' au refuge de Tête Rousse. Ces deux heures de descente supplémentaires récompenseront notre effort, puisque nous aurons le plaisir inestimable de dormir sur deux couchettes réservées pour nous par téléphone par le gardien du refuge du Goûter. Quel luxe dans cette région du Mont Blanc!
Inutile d' ajouter que, même sans la bouteille de vin, nous aurions dormi royalement!