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Encore un morceau de viande?
Comment recevoir ensemble un athée, un bouddhiste, un chrétien, un hindou, un juif et un musulman à ma table? - Je crois qu'un menu végétarien fera l'affaire.
Le musulman ne mange pas de porc, s'agissant des mammifères, le juif ne mange que la viande de ruminants à sabots fendus, l'hindou ne mange pas de boeuf, sans être soumis à des interdits religieux, le chrétien ne mange pas toujours de cheval ni de chien, le bouddhiste est végétarien et l'athée l'est de plus en plus. On peut ajouter les inuits qui ne se nourrissent quasiment que de viande et de poisson, faute d'avoir accès au fruits et aux légumes. Ce raccourci simpliste à l'extrême seulement pour évoquer que le rapport de l'homme à la viande est complexe et diversifié.
Je me rappelle, jeune adulte, avoir été invité à dîner par ma tante Tina. Elle s'était convertie à une alimentation végétarienne depuis quelques années et je me demandais quel menu fadasse elle allait me concocter. J'ai quitté sa table la panse remplie, après avoir dégusté des mets tous aussi savoureux les uns que les autres. Le tout accompagné de vins délicieux. Je sais depuis ce jour-là qu'il existe une gastronomie végétarienne.
Appelé quelques années plus tard à travailler en Suisse alémanique, j'ai observé que presque tous les restaurants de la région proposaient une assiette "vegi" en plus de la traditionnelle assiette du jour. C'est à cette époque aussi que nous avons commencé à réduire notre consommation de viande à la maison. Avec les années, nous avons passé d'au moins une fois de la viande par jour à une fois par semaine. Le changement a été dicté par la simple envie de manger moins de viande et de se convertir à une alimentation à la fois plus saine et plus légère.
Les écologistes nous répètent depuis une vingtaine d'années que pour produire un kilogramme de viande de boeuf il faut produire treize kg de céréales fourragères et 30 kg de foin. Autrement dit, l'amélioration de l'alimentation de l'humanité, en particulier des populations souffrant de malnutrition - quantitative ou qualitative -, doit notamment passer par une diminution de la consommation de viande. Je relève que l'humanité soufre d'obésité tendancielle quand elle vit en milieu urbain, sur tous les continents. Aucune ville n'échappe à la force de la distribution de la malbouffe.
Sans une augmentation significative de l'alimentation végétarienne de l'humanité, nous n'arriverons pas à stopper le déboisement massif de la planète pour augmenter les terres agricoles nécessaire à la production de viande. Il ne s'agit pas de pourfendre l'agriculture; mais de protéger la forêt en limitant les surfaces agricoles et en favorisant une transition alimentaire vers moins de consommation de viande.
Voyageant actuellement en Afrique du Sud, après avoir passé quelques mois en Inde, il est intéressant de relever la différence de régime alimentaire. En Inde, l'offre de mets végétariens est abondante. En Afrique du Sud, on mange de la viande. L'offre de mets végétariens est limitée. Celui qui, comme moi, s'est converti à une alimentation largement végétarienne, peine à trouver en Afrique du Sud des restaurants à son goût. Les effets de cette différence de régime alimentaire saute au yeux. Dans les rues de Durban, où j'attends l'arrivée du cargo qui transporte mon camping-car, l'obésité des gens est frappante. Ce n'était pas le cas à Mumbai où j'ai aussi passé quelques semaines, le temps des formalités d'embarquement de mon véhicule.
Je n'oublie pas la multitude de personnes vivant dans les rues de Mumbai ou de Durban, surtout de Mumbai, qui n'ont certainement pas les moyens de se nourrir correctement. Je pense aussi aux populations essentiellement agricoles vivants dans les campagnes et n'ayant point d'autre nourriture que toujours la même écuelle de riz ou de manioc. L'habitat, l'accès à l'eau, l'alimentation, l'habillement, l'activité et les moyens de déplacement ou de transport révèlent une société à plusieurs vitesses. C'est criant dans ces pays. C'est malheureusement de plus en plus le cas dans tous les pays. C'est seulement moins visible dans les pays dits développés. Si les chantres du libéralisme économique mondial ne comprennent pas qu'il faut impérativement réguler l'économie, qu'il faut impérativement redistribuer plus équitablement les fruits de cette économie, qu'il faut impérativement stopper le pillage des ressources terrestres qu'elle a organisé à l'échelle planétaire, qu'il faut impérativement la forcer à respecter davantage les ressources humaines qu'elle emploie ou auxquelles elle vend les biens et les services qu'elle produit, nous n'aurons plus que le temps d'écrire que le libéralisme économique sauvage, pas assez régulé, a accéléré la mort de l'humanité.
Revenons au sujet de l'alimentation. Les enseignes mondiales de la distribution alimentaire sont implantées dans tous les pays, ou presque. Elles adaptent leur offre aux coutumes et aux goûts locaux; mais elles modulent aussi ces coutumes et ces goûts en introduisant certains produits ou certaines méthodes culinaires venant d'ailleurs. Elles ont donc les moyens d'influencer leur clientèle dans le sens d'une alimentation plus saine, au niveau des menus proposés, mais aussi au niveau des produits achetés aux agriculteurs du pays. On peut donc attendre d'elles qu'elles contribuent à l'amélioration de l'alimentation dans les pays où elles sont implantées. Je suis convaincu qu'elles pourraient le faire sans réduire significativement leurs bénéfices. Malheureusement, le libéralisme économique, tant et si bien promu à l'échelle planétaire, a démontré sa difficulté à prendre ses responsabilités. Il appartient donc au pouvoir politique et aux consommateurs de contraindre les agents mondiaux de l'agroalimentaire. C'est triste, mais c'est la réalité depuis le XIXème siècle.
Cependant, mea culpa, je continuerai de me rendre en voyage dans les débits des grandes enseignes mondiales de la distribution alimentaire pour y boire un bon café, pour y consommer un bol de céréales quand il y en a un d'inscrit au menu et pour profiter du parc auto, du wifi et d'une salle chauffée ou rafraichie. Pourquoi? - Parce-qu'en arrivant avec mon camping-car dans une grande ville inconnue, après plusieurs jours de pistes chaotiques, le grand M jaune se voit de loin et je sais à quoi m'attendre. Les petits restos de rue et la cuisine locale sont bien entendu à l'agenda; mais une fois un endroit où bivouaquer trouvé.
Aujourd'hui, j'essaierai de dénicher un bunny chow sans viande. Bon appétit!
Durban, le 27 novembre 2019 / Renaud Tripet
© Claudius Thiriet / Issouf Sanogo / Samantha Pinto
Chicken (Kikirikiki)