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par René Berger
Sous une forme laconique, Dominique nous l'apprend: "La découverte del'ordinateur en 1984 est une révélation...", en faisant suivre cet aveu de trois points suspensifs. Me trompé-je en affirmant, ou en conjecturant, qu'il s'agit de beaucoup plus, par exemple, osons le dire, d'une entreprise de séduction réciproque ?
J'imagine - sous ma seule responsabilité, cela va sans dire - une jeune femme qui, au terme des ses études d'histoire de l'art, éprouve l'insatisfaction de la connaissance livresque et qui, désireuse de donner forme à ce qui a été enfermé dans des concepts, ne trouve pas plus de satisfaction dans les techniques traditionnelles qui en assurent le métier. Y était-elle mal préparée, ou manquait- elle d'inclination pour le passé ? Je l'ignore. Mais ce que je sais, c'est que l'attendait au détour de sa route une créature étrange, capable de décider de son destin. Pour la plupart, I'ordinateur (on a deviné que c'est de lui qu'il s'agit), apparaît sous les traits d'un calculateur surdoué ou d'un gestionnaire aussi habile qu'infaillible. A quoi correspondent l'austère clavier avec ses touches alignées comme des soldats à la parade, I'écran au garde-à-vous devant l'inspecteur, les logiciels qui ne laissent rien passer de la discipline.
Mais suivons plutôt les artistes qui, tels les premiers hackers, ces "héros de la révolution informatique", comme les appelle Steven Levy, leur historiographe, ont, dès les années soixante, deviné que l'ordinateur est, sous l'uniforme qu'on lui impose, la lampe d'Aladin d'un nouveau merveilleux. Ce qu'a ressenti de son côté Dominique, qui soupçonne que pourrait même y être enfermée une âme prisonnière, qu'elle va dès lors s'efforcer de libérer.
L'ordinateur ne serait-il pas un être sensible, capable de séduire et, pourquoi pas ?, désireux à son tour d'être séduit ? Ce que Dominique entreprend aussitôt d'expérimenter en multipliant sur l'écran les entrelacs d'étreintes fugitives toujours recommencées. C'est que l'ordinateur (continuons à l'appeler ainsi) dispose de plus de ressources que Zeus, 16 millions de couleurs, de quoi déjouer mille fois la jalousie de Héra, de quoi séduire lo, Danaé, Europe, tant d'autres (la liste est infinie), de quoi encore s'attirer la complicité bienveillante d'un Léonard, d'un Uccello, d'un Alberti, ou d'artistes inconnus, qu'elle emprunte aussi bien aux gazettes qu'aux gravures ou aux journaux. Non pas qu'elle se les approprie ou les pastiche. Son talent et son émerveillement aidant, elle se plaît à en tirer d'innombrables êtres intermédiaires qui, mi-dieu, mi-animal, mi-végétal, se mettent à peupler l'étendue écranique. La Technologie, Dominique en est désormais sûre, se montre d'une fécondité sans borne à qui sait se concilier ses grâces. Avec habileté, avec persévérance, avec tact, elle multiplie les rendez-vous au fur et à mesure que MacPaint, SuperPaint. Photoshop (combien d'autres !) lui proposent des lieux propices. Princes, rois, vierges, châteaux, chevaux s'y entremêlent, non plus sous la tutelle de l'histoire, mais au gré des métamorphoses qu'elle affectionne. Et piaffent les destriers caparaçonnés de la Bataille de Rocroi, ou se déploient, non moins paradoxalement, les vertus cardinales actuellement en conclave au Château de Beychevelle, tous en quête du nouvel habit de lumière électronique.
Et si notre destin était à son tour désireux de délaisser l'opacité de notre condition terrestre ? Et si l'ordinateur, ce tard venu parmi les espèces, quittant le rôle de Magister à tout faire auquel on se plaît à le réduire, se révélait être, non pas un séducteur de plus parmi d'autres, mais le Séducteur ? A condition de préciser: celui qui nous détourne, non pas, comme le veut un moralisme caduc, du bon chemin, mais des chemins battus. C'est ce qu'a deviné Dominique qui s'emploie à nous entraîner, (à nous séduire?) à la suite de son intuition. Ce qu'elle n'a aucune peine à faire, tant elle met d'allégresse à susciter formes et images dans le foisonnement de ses songeries. Au point qu'on en viendrait à souhaiter,- est-ce la nouvelle étape ? - qu'elle s'échappe des vertiges de l'écran pour gagner le balcon d'où l'on découvre les cygnes qu'interroge Mallarmé
" Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui ! "
René Berger