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par antonin moeri
John Cheever sait adopter le point de vue d’une fillette de trois ans. Pour cela, pas besoin d’inventer un langage “bébé”. Il décrit ce que pourrait voir, entendre, dire, ressentir ou faire la petite Deborah. Exemples: elle attend le dimanche matin dans sa chambre “un signe de son père indiquant qu’elle pouvait entrer dans la chambre de ses parents”. Elle répète les phrases prononcées par les adultes. Elle concocte des Martini dans le bac à sable. Elle choisit des vêtements dans les publicités d’un journal et dit “Je mets mes chaussures” en mettant la photo découpée sur ses pieds. Elle se dispute souvent avec Mrs Harley, la gouvernante qui s’occupe d’elle. Elle baptise ses poupées du nom de “Renée”, une comédienne au caractère instable à qui la gouvernante confie Deborah quand elle veut aller à l’église.
L’intrigue se corse lorsque Deborah est confiée à la comédienne qui, ce jour-là, est vêtue d’un déshabillé ourlé de plumes. Son appartement est en désordre, des verres de whisky et des cendriers renversés traînent ça et là. La comédienne se prépare pour déjeuner avec une femme qui pourrait lui trouver un emploi. Deborah murmure alors:”J’ai une amie. Elle s’appelle Martha”. Au moment où Mrs Harley vient récupérer la gamine, celle-ci a disparu.
Les parents et la police sont alertés. Toutes les pistes sont étudiées. Le père va trouver une femme qui interprète les rêves, étudie les astres et qui avait prédit cette disparition. La mère a le sentiment d’avoir sacrifié sa fille (elle est justement en train de lire l’épisode d’Abraham dans la Bible). Elle a également l’impression de devenir folle. Elle pense avoir été une mère exécrable, une épouse exécrable. Le père continue de participer aux recherches. Deborah est enfin retrouvée. Elle explique qu’elle devait retrouver Martha. Le père ne saura jamais qui est Martha.
Voilà les ingrédients d’une histoire subtilement contée. Une ravissante fillette. Des parents qui travaillent et passent leurs soirées avec des copains. Une disparition qui pourrait être un enlèvement. Les standards du polar: recherche d’indices, flics, suspense, interrogatoire. Mais le lecteur, ici, ne reste pas prisonnier de ces standards. Car John Cheever a un autre projet: raconter les désarrois d’une classe moyenne dont le principal souci est de sauver les apparences. L’énergie déployée à cette fin est telle qu’un incident sortant de l’ordinaire provoque des réactions d’une violence inouïe.
Serait-ce notre lot? Pourtant John Cheever écrivait ces nouvelles au milieu du siècle passé.
John Cheever: L’Ange sur le pont. Editions Le Serpent à Plumes 2001