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Après Tocqueville qui, en 1835 et en 1840, publia son essai intitulé De la démocratie en Amérique, vaste réflexion autour du système démocratique et de ses dérives, c’est au tour de Castellucci de réfléchir à ce sujet. En trois tableaux habilement structurés, le metteur en scène propose une remontée haletante dans le temps, de la culture à la nature : la première séquence se place dans le cadre de la démocratie actuelle, matérialisée par une troupe de femmes habillées en militaires, portant chacune un drapeau orné d’une lettre. Sur une musique rythmée, ésotérique, les lettres se mélangent, formant différentes séquences de mots plus ou moins signifiantes, comiques parfois, faisant directement écho au phénomène de glossolalie, forme de transe où le sujet se met à articuler des sons sans sens en une langue inconnue, souvent interprétée comme un message divin. Cette question du langage malléable, inconsistant, incontrôlable, se retrouve directement dans le deuxième tableau, où une certaine Elisabeth, puritaine, fait au cours d’une conversation une crise de glossolalie, parlant un dialecte amérindien qu’elle-même ne peut comprendre. Dans la troisième et dernière partie, deux Amérindiens badinent dans leur langue sur la nécessité d’apprendre anglais, tentant maladroitement au passage d’en prononcer quelques mots. Au fur et à mesure que l’on traverse ces tableaux, que l’on remonte de la société « civilisée » à celle des « sauvages », le langage retrouve une certaine stabilité, une certaine capacité à porter du sens, que n’avait pas la glossolalie totale du début. D’ailleurs, les comédiennes, donnant un poids supplémentaire à cette thématique, jouent en italien et en dialecte amérindien (sur titré en français et en anglais).
©Théâtre de Vidy
Cette remontée dans le temps marque aussi le passage d’une démocratie bruyante (toute la première séquence est rythmée par des sons), puissante (il y a une petite vingtaine de personnes sur plateau), déséquilibrée (il y a toujours plus d’artistes sur le côté jardin du plateau), à son expression la plus simple, c’est-à-dire deux individus discutant sur un plan d’égalité. Le tableau central, quant à lui, montre un couple de puritains, Elisabeth et Nathanaël, se disputant sur des questions de foi (Elisabeth a blasphémé) autour d’une étoile, symbole du christianisme. La religion, lien social, est ici présente (elle ne l’est pas chez les Amérindiens), oppressante, ayant contribué à créer une communauté qui, aux commandes, commence à exercer sa « tyrannie » contre tous ceux sortant de la « norme ». Elisabeth a blasphémé, elle sera donc châtiée pour ne pas avoir respecté le code chrétien.
Mises à part quelques longueurs et répétitions dans le texte, le dispositif dans son ensemble suscite une réflexion abondante. Les trois tableaux, sobres tant par le décor que par les costumes, sont fortement liés thématiquement et temporellement : il suffit d’évoquer le jeu de miroir entre Elisabeth et les Indiens, qui tous trois frappent leurs longs cheveux sur une barre métallique, sous-entendant ainsi que les deux Amérindiens sont des puritains en devenir, qui eux-mêmes se transformeront en porteurs de drapeau. Il y a uniquement des femmes sur scène, y compris pour les rôles d’hommes, ce qui est très rare. Le spectacle met particulièrement en avant le personnage d’Elisabeth qui, remettant en question l’idée que tout malheur est une épreuve envoyée par Dieu, s’interroge sur la pertinence de la foi. Malheureusement, Elisabeth sera une (peut-être la première) victime de la démocratie, cette tyrannie aveugle du plus grand nombre, celle qui prend les décisions sans pour autant en saisir les (in)conséquences.
De la démocratie en Amérique / d’après l’essai d’Alexis de Tocqueville / mise en scène de Romeo Castellucci / Societas Raffaello Sanzio / Théâtre de Vidy / du 30 mars au 2 avril.