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Autour de la première ascension du Mont Blanc
du Mont Blanc ( Fin ) E. Engei
( La Ire partie de cet article a paru dans le numéro de février 1944 des Alpes ) Deux jours passent. Paccard a fait paraître le prospectus de son livre, et en adresse un paquet à Saussure1: l' édition de luxe coûtera 6 livres de France, l' édition ordinaire 4,10; elles comporteront une planche gravée. Saussure tente tout de suite une nouvelle démarche auprès de Bourrit, pour ramener toute l' affaire dans les limites de la courtoisie et du bon sens. Voici la réponse de Bourrit:
« Genève, ce vendredi 13 Octobre 1786. Monsieur.
J' avais des étrangers lorsqu' on m' a donné votre lettre, Je n' ai pu la lire qu' à la dérobée, mais l' ayant relue avec plaisir, j' ai jugé qu' elle méritait une plus ample réponse. Je crois qu' il est permis à tout homme de faire connaître la vérité, la manière seule peut en être blâmable. Or, il est certain que j' ai vu Jacques Balmat très offensé des prétentions du docteur, surtout de l' omission qu' il a faite de lui dans son prospectus. Dès lors, Balmat m' a intéressé et il serait très croyable pour qui ne connaît que l' intérêt de ce jeune homme et la vérité qui m' ont portés en sa faveur. Pourquoi serais-je jaloux de M. Paccard? Personne ne s' est tant réjoui qui moi, ne l' a tant publié! Mais aussi quelle n' a pas été ma surprise lorsque j' ai vu que M. Paccard voulait s' attribuer à lui seul la gloire de son succès et s' en attirer les fruits.
M. Paccard promet une relation des tentatives que l'on a faites pour parvenir au Mont Blanc; sans doute il n' est pas satisfait de celles que vous avez données; il dira mieux, instruira mieux2!
Je le crois capable de décrire les plantes de son pays3, mais c' est à peu près tout; aussi, ayant appris que vous alliez suivre ses traces, il s' est hâté de remonter à la Côte pour moissonner les plantes qu' il y avait vues, afin, disait-il à Balmat qui l' accompagnait encore, que vous ne les trouviez pas sur votre chemin*.
Si j' eusse cru faire mal de publier ma lettre, je me serais enveloppé sous l' anonyme ou plutôt je ne l' aurais jamais écrite8; si M. Paccard a x II s' en trouve plusieurs exemplaires dans les archives de Saussure dans le même dossier que ces lettres de Bourrit. Ces papiers sont rarissimes: on n' en connaissait qu' ici qu' un seul, très abîmé par des souris, qui provenait des archives Gosse. Il est reproduit par Dübi.
2 Bourrit tente d' éveiller la jalousie de Saussure. Le prospectus de Paccard porte: « ( L' auteur ) donnera une histoire abrégée des tentatives qui ont été faites pour escalader cette montagne. » 3 Prospectus: « ( L' auteur ) décrira les pierres et les rochers autant qu' il lui a été permis de les observer, les insectes qui habitent ces lieux, les plantes rares que l'on trouve en y allant ( au Mont Blanc ). » 4 Le 18 août 1786, Paccard était effectivement remonté sur la voie du Mont Blanc, mais non pas à la Montagne de la Côte: il était sur l' autre rive des Bossons. Il était accompagné de son frère et d' un guide qui n' était pas Balmat. Il n' a donc pu faire à Balmat cette déclaration.
5 L' aveu de Bourrit quant à sa conception des lettres anonymes est édifiant.
AUTOUR DE LA PREMIÈRE ASCENSION DU MONT BLANC quelque chose à me dire, je veux qu' il le puisse avec succès et librement, et s' il prouve que j' ai été mal informé, je veux pouvoir me rétracter et lui rendre publiquement justice.
Je n' ai point cherché à vous mettre de moitié dans cette affaire, si je parle de vous comme je l' ai fait, ce n' est pas par flatterie, mais parce que je suis vraiment pénétré de votre mérite et que je me sens toujours honoré en pensant ainsi de vous. Souffrez-moi cette vérité. Pourquoi m' arrive dans mes insomnies de poser tout autre livre pour prendre le vôtre 1? Croyez-moi, je ne puis ni ne saurais vous flatter, mais j' ai dit ce que je pense fortement.
Voyez dans mon dernier volume l' éloge que je fais du père de M. Pao card 2; voyez aussi combien j' ai craint de publier mes impressions lorsque pour donner à mes guides la gloire d' avoir seuls atteint le Dôme du Goûter 3! Un auteur a tant de manières de narrer, tant de flatteries, réticences à son commandement que j' aurais bien pu en trouver qui me fussent favorables.
M. Paccard n' a pu faire d' expériences sur le Mont Blanc, il n' a pas d' instru pour cela 4 et quand il en aurait eus, il n' aurait pas su s' en servir. Son ignorance de cette partie est telle qu' il a soutenu à M. Girtanner et à moi que la dilatation du mercure dans le baromètre était nulle pour la mesure des montagnes, et que votre baromètre n' était qu' ostentation, un luxe inutile à l' exactitude des expériences, et ce raisonnement il l' a tenu à cent personnes et à M. Exchaquet qui m' en parlait encore il y a peu de jours s.
Je connais M. Paccard. Il était à Paris pendant que j' y étais et chaque soir pendant douze mois il a passé ses veillées dans ma chambre 6. Il avait déjà de grands projets, mais c' était de relever les erreurs des écrivains de son pays, et il en trouvait à chaque page. Il aimait aussi à contredire; c' était son plaisir, et les trois mois que je passais à Chamonix, j' eus des occasions de remarquer le même penchant; il était si absurde dans ses raisonnements qu' il m' avait donné une bien petite idée des professeurs de Turin et de ce qu' on y enseignait. Bien loin de porter envie à ses talents et à ses descriptions, l' idée seule m' en a réjoui, supposé toujours qu' il oublie ses anciennes connaissances, ses principes de physique, etc.
Sans doute qu' il ne saurait être content de ma lettre, mais aussi pourquoi en serait-il tant mécontent? Je lui rends justice et il lui serait aisé de voir que mon but est que Balmat jouisse aussi bien que lui de la gloire due aux conquérants du Mont Blanc 7, et puisque je suis en train de tout dire, j' ajou 1 Bourrit a l' intention de dire une phrase aimable.
Le notaire royal. Dans la Nouvelle Description des Glacières de Savoie, 1785. » 1d. ch. XXVII.
4 Paccard a fait des observations; il avait un baromètre. Il est vrai que ce dernier a été cassé à la descente.
6 Paccard, qui s' était encombré de son baromètre en montant au Mont Blanc, qui avait emporté cet instrument dans toutes ses expéditions préalables, n' a pu faire de semblables déclarations. Il avait fait des observations barométriques pour Saussure et il lui avait souvent demandé des renseignements sur ces questions. Bourrit n' était pas en très bons termes avec Exchaquet, le directeur des mines de Servoz.
e Paccard et Bourrit se trouvaient à Paris en 1779.
7 Phrase du prospectus: « l' éloge et la récompense des conquérants du Mont Blanc. » Les italiques sont de Bourrit.
terai que lorsque Balmat fut à Genève, je remarquai très bien qu' il était surveillé dans son récit par François Paccard, et ce qui est sans réplique, c' est l' aveu que m' en a fait Balmat lui-même dans mon dernier voyage à Chamonix 1.
Non, Monsieur, je ne pense pas qu' ils m' en aient imposé sur leur succès; j' ai combattu devant M. l' Intendant cette idée, j' ai cité MM. Gersdorf et Meyer, mais frappé ensuite du caractère honnête de l' ingénieur des chemins de qui je tenais le fait, et réfléchissant ensuite sur les illusions des montagnes, j' ai pu vous confier ces choses sans cependant cesser de croire2.
Je vous suis infiniment obligé de la manière dont vous écrirez à M. Paccard et je l' attends de vous comme un service. Je hais les disputes; cependant, s' il me blâme, s' il me donne trop de torts, s' il y met de l' aigreur, de la grossièreté, ce que je pense pas, je pourrai bien lui répondre de la plaine en attendant que je le fasse du haut du Mont Blanc3.
Je vous remercie encore de la manière dont vous réprimez à Chamonix le bruit injurieux répandu contre moi. L'on vous en parlait dans votre chambre chez la Couteran, comme d' une chose certaine, mais pas encore au gré de François Paccard, à qui vous imposâtes silence en disant: Je sais tout et ne veux plus rien savoir, vous n' êtes tous que des babillards. Rappelez-vous cela et voyez si je suis instruit. J' ai eu sujet de me louer de Pierre Balmat. Il m' a donné des preuves d' une probité bien délicate. Je suis bien aise de lui rendre cette justice4; Je suis etc.Bourrit.
Plus qu' un mot, Monsieur. J' ai bien compris que certaines choses de ma dernière lettre imprimée peut ( sic ) prêter à rire, mais je ris assez souvent des gens de la plaine lorsque je me vois perché sur les montagnes, qu' il est bien naturel qu' ils rient à leur tour quand j' en suis descendu. » Saussure note au dos de la lettre: « R(épondu ) de bouche. » Bourrit se décide à supprimer sa lettre du 20 septembre pour en publier une nouvelle version, où un post-scriptum apporte quelques atténuations à ses calomnies, ainsi que quelques excuses hypocrites. Saussure, pour ne pas éterniser l' affaire, s' en déclare satisfait; il estime que Paccard sera de son avis. Cette lettre, du 19 octobre 1786, a été publiée par D. W. Freshfield dans sa Life of Saussure ( p. 195 ).
Le même jour, Bourrit adresse une réponse au naturaliste: le ton en est aigre-doux, et son indignation est d' autant plus violente qu' il est contraint de la contenir:
« N' en doutez pas, c' est bien vous qui m' avez engagé à mettre au pilon la première lettre. J' ai trouvé que vous aviez raison, sans cependant cesser d' être indigné, je tranche le mot. Oser offrir un écu neuf à un homme qui le comblait de gloire! qui rendait son nom célèbre! Moi, je voudrais qu' il m' en eût coûté non seulement une grosse somme, mais encore dix années de ma vie — 1 L' espionnage de François Balmat, ni même sa présence ne sont mentionnés dans la première lettre de Bourrit.
2 Bourrit bat en retraite de manière piteuse. Le mensonge est flagrant.
3 Bourrit menace: il sait déjà qu' il a le moyen d' étouffer le livre de Paccard.
C' est Pierre Balmat qui a renseigné Bourrit sur l' épisode de l' auberge Couteran, mentionné plus haut, bien entendu.
AUTOUR DE LA PREMIÈRE ASCENSION DU MONT BLANC ce qui me fait plaisir, dans ma lettre, c' est qu' elle opère le but pour lequel je l' ai faite, et j' ai déjà en main quelques pistoles pour Balmat1. » Les lettres entre Bourrit et Saussure, sur la question de la première ascension, se terminent à cette date, semble-t-il. Paccard va tenter de rectifier les mensonges de Bourrit dans des notes au Journal de Lausanne, en février et en mai 1787, mais le mal est fait. Bourrit va déployer toute son ingéniosité pour étouffer le livre que prépare Paccard: on a vu qu' il savait déjà quelle marche suivre. Il est regrettable que Bérenger l' ait aidé dans cette entreprise.