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Travail en cours. La numérotation du chapitre est provisoire.
VII
Jacob suivit le libraire vers le fond de la boutique. Une porte ouvrait sur un petit escalier menant à une cour intérieure, pavée, vieillotte, envahie d'objets hétéroclites. De ci, de là, on voyait un peu de mousse entre les pavés. Le libraire se retrouva en un tournemain dans la cour, mais Jacob, toujours gêné par son genou blessé, peina à le suivre. Au-dessus des toits, on apercevait le ciel hivernal, d'un bleu profond, toile sur laquelle était posée une lune un peu pâlotte. Son guide se retourna, et lui dit :
- Le dépôt se trouve au premier étage.
Jacob monta un autre escalier à sa suite, et pénétra enfin dans la pièce qu'un plafonnier juste allumé éclairait faiblement. Le libraire lui indiqua les rayons où se trouvait la poésie, en précisant qu'après son examen il pouvait tout laisser en l'état, et qu'en partant il n'avait pas besoin de fermer la porte.
Une fois son hôte parti, Jacob inspecta son nouvel environnement, se retournant à gauche, puis à droite. Soudain, il avisa un carton, posé sur une étagère de la bibliothèque à laquelle il tournait initialement le dos. Il recula, puis tira le carton à lui, de sorte qu'il restât en équilibre sur le bord du plateau en bois. Il l'ouvrit, et aperçut un paquet de feuilles à l'intérieur. L'élastique qui les tenait ensemble avait lâché, et collait par endroits au papier. C'était apparemment un manuscrit. Il s'empara de la première feuille, et commença la lecture, assez pénible du fait de l'éclairage insuffisant :
Essai de Cahier des Charges pour La Lune Rouge (Zermatt)
Le narrateur, célibataire, passe tous ses Noëls à Zermatt, en famille, dans un chalet.
Il skie. Il se complaît dans le ressassement d’un amour perdu, essentiellement par sa faute, du moins le pense-t-il.
Il s’intéresse aux eskimos, au Groënland.
Blanc versus blanc. Skis versus raquettes. Journées de glisse et de sublime solitude. Silence de la neige. Il est nécessaire d’effectuer un retour à la nature, mais l’entreprise apparaît comme quasiment impossible, tout comme l’amour.
Il tente de se guérir de ses mauvaises habitudes. Le sport l’aide beaucoup. Il devient un intégriste sportif, après avoir été un traîne-savates appliqué et paresseux. Le processus a pris quelques années : fréquentation des bars nocturnes.
Intérêt pour la poésie, pour Apollinaire en particulier, discussion avec un client (« As-tu connu Guy au galop… »). Peut faire un chapter…
A Zermatt, au tout début des années 70, Guy Debord se trouvait incognito, dans le cadre d’un projet de livre sur la société spectaculaire touristique. L’aliénation par les loisirs.
L’Internationale Situationniste battait de l’aile. Il fréquentait alors une jeune et riche Suisse allemande d'origine irlandaise par sa mère, menant une vie de bohème, qu’il mit enceinte. Celle-ci ne resta que quelques mois en sa compagnie, la vie les sépara, lui pour l’errance de plus en plus radicale, elle pour le retour sur le « droit chemin » et le mariage.
L’enfant qu’elle mit au monde se nommait Oona. La mère cacha à sa fille la véritable identité du géniteur. Bien plus tard, elle lui laissa toutefois croire qu’il s’agissait d’un vieil ami de passage, Ernest, rencontré lors de sa période hippie…en 1970-71.
Rencontre de Oona et du narrateur : lors d’une série de cours à l’Université de Genève. Incommunicabilité, angoisses, terreur de se lancer dans une relation. Qui est-elle ? Jamais il ne le sut vraiment.
Plot : grosso modo raconter la tentative avortée de relation amoureuse, sublimée in fine dans l’écriture romanesque. La vie s’efface devant le livre, la femme devant l’idée de la femme. Prendre le contre-pied de Cohen chez Chancel, de « Belle du seigneur », et s’engager dans la voie post-moderne des relations potentielles, qui ont remplacé les relations réelles, des relations romanesques, au sens strict, qui ont envahi la réalité, le mental, le monde.
Dans l’idéal, il faudrait montrer combien le narrateur est incapable de réellement comprendre toutes ces notions, qu’il essaie vainement de fixer par écrit dans un roman. L’échec est ici la règle, mais il n’est pas méprisable ; il est au contraire grandiose, glorieux, à l’image de l’Homme qui est grand justement de son imperfection. Ainsi, le « retour » (tout relatif, car elle n’est jamais « partie », puisqu’elle n’a jamais été avec lui) de l’aimée est encore imaginaire ; c’est le fruit d’une folie qui s’empare peu à peu de lui. C’est peut-être un retour dans le roman. Ou non.
Jeu de pistes, tout s’embrouille. On ne sait plus où on (en) est… On ne sait plus si le récit est vrai ou imaginaire. Mais n'est-ce pas au fond la même chose ?
Étrange, se dit Jacob. Formellement, cela ressemblait à une ébauche, à un brouillon. Le texte était raturé, corrigé à la main. C'était peut-être un synopsis, ou un résumé, ou quelques idées jetées sur le papier pour mettre en forme un texte à venir. Ou bien était-ce le texte définitif? Difficile de savoir. Qui pouvait bien en être l'auteur? Le libraire?
Deux choses l'avaient frappé. D'abord, un personnage se prénommant Oona. Ensuite, des événements survenus à Zermatt, comme si c'était une partie de sa propre vie qui se retrouvait, en miroir déformant, dans cette page. Tout cela commençait à l'intriguer au plus haut point! Jacob, voyant le temps passer, remit la feuille dans le carton, rangea celui-ci, et s'attaqua à l'examen des rayons de poésie. [...]
Jacques Davier (Mars 2020)