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[1827-]1828
« Vendredi 20 février [1824].
Toutes les fois que je revois les gravures du Faust, je me sens saisi de l’envie de faire une toute nouvelle peinture (…) » (Eugène Delacroix, Journal).
Ayant découvert « vers 1821 » les gravures de Peter Cornelius et Moritz Retzsch, Delacroix fut soulevé d’enthousiasme après avoir assisté à Londres, en 1825, à une représentation du Faust.
Cette révélation incita l’artiste à composer dès l’année suivante deux lithographies.
L’éditeur Charles Motte lui proposa alors de fournir une série plus complète, une commande qui déboucha sur la composition de dix-sept lithographies (plus un portrait de Goethe).
Motte les employa comme illustrations pour une réédition du Faust traduit par Albert Stapfer : l’ouvrage parut sous la forme d’un magnifique in-folio en décembre 1827.
En dépit de sa beauté, ce fut un four : sifflé, moqué, parodié, le Faust de Delacroix ne trouva guère d’amateurs.
L’artiste en attribua la faute à Motte et à sa « malheureuse idée d’éditer ces lithographies avec un texte qui nuisit beaucoup au débit ».
Mais c’est bien « l’étrangeté des planches » qui valut à Delacroix sa nomination parmi les « coryphées de l’école du laid ».
Ces lithographies sombres et violentes devinrent pourtant les manifestes de l’école romantique.
« … De temps en temps j’aime à voir le vieux Père, // Et je me garde bien de lui rompre en Misère … ».
Aux yeux de Delacroix, le personnage central de l’œuvre goethienne était bien davantage Méphistophélès que Faust ; l’artiste apporta donc le plus grand soin à sa représentation dans ses diverses apparences, humaines ou démoniaques, avec le choix délibéré de figurer son visage presque toujours de trois-quarts (quand Faust présente le plus souvent un simple profil).
L’ange déchu occupe d’ailleurs seul la première planche, le fameux «Méphistophélès dans les airs ».
La version préliminaire au lavis est très proche de la version finale lithographiée : le démon ailé au corps contorsionné domine les toits et clochers d’une ville médiévale aux contours flous, plongée dans une demi-obscurité.
« Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder… ».
Durant la nuit de sabbat à laquelle participent Faust et son mentor, des lémures amènent soudain devant le savant l’ombre de sa bien-aimée Marguerite.
Représenter cet avatar tenait du défi, il fallait faire cette apparition à la fois « pâle et belle », mais marquer aussi son aspect maléfique : « C’est une figure magique, sans vie, une idole.
(…) As-tu déjà entendu parler de la Méduse ? » Pourtant, dans un premier temps, Delacroix avait brossé, en quelques traits de plume, une Marguerite semblant bien vivante, encadrée et traînée par deux démons, mais consciente de sa situation et résistant à son effroyable escorte.
Un cadavre au squelette en partie découvert regarde cette lutte en grimaçant un sourire bien dans le ton de cette scène macabre.
Rendre le Malin, sous sa forme démoniaque, à la fois beau et repoussant, grotesque mais pas ridicule, tient de la gageure : les études de Delacroix montrent son travail autour de la représentation du visage de Méphistophélès et de ses sbires infernaux.
Un rictus sardonique fend ces faces affublées de cornes plus ou moins développées ou enroulées ; le visage se fait parfois léonin, voire simiesque, versant même dans le masque de bouffon carnavalesque.
Fruit d’une imagination débridée autour d’un texte déjà tourmenté, la monstruosité s’affiche à loisir dans les planches de Delacroix (rappelant parfois Los Caprichos de Goya), alors qu’elle était absente des plus sages gravures de Cornelius et de Retzsch.
Dans la version définitive de cette planche fantasmagorique, Delacroix a préféré abandonner l’idée de la jeune fille en lutte pour favoriser, en écho au texte, une forme floue et molle, exhibée par les diablotins comme une poupée de chiffon.
En revanche, on retrouve dans les visages de ces lémures certaines des caractéristiques étudiées par l’artiste dans ses croquis préparatoires ; de même, le grave Méphistophélès se cachant en partie les yeux et la gorge est conforme en tout point à la première esquisse crayonnée de Delacroix (reproduit à la page suivante).
Ce type de scène débridée eut un admirateur de poids : Goethe en personne.
Comme l’auteur le nota avec admiration, « il est bien curieux que l’esprit d’un artiste ait trouvé dans cette œuvre obscure tant de plaisir et se soit si bien assimilé tout ce qu’elle renfermait de sombre (…), qu’il ait pu tracer les principales scènes avec un crayon aussi tourmenté que la destinée du héros ».
Et de conclure : « M. Delacroix est un peintre d’un incontestable talent ».
Une fois encore, dans les planches « Faust et Méphistophélès galopant dans la nuit de Sabbat » et « Faust dans la prison de Marguerite », la figure du Malin prenait le pas sur celle de Faust.
Montant à cru un cheval blême, aveugle et spectral, tout droit sorti du Cauchemar de Füssli, le démon au visage chafouin est en posture de conseiller et de maître, sermonnant son apprenti.
Sous une autre apparence, le regard halluciné, il joue encore ce rôle dans la scène finale de la prison, exhortant Faust à fuir et à abandonner Marguerite à son sort.
La transposition sur le papier de ces moments trépidants de la pièce semble avoir été très nette dans l’esprit de Delacroix : ses crayons préliminaires des visages et des postures seront repris sans modification dans les planches définitives.
L’imagination et le talent de Delacroix lui permettent de transposer le monde infernal créé par Goethe dans une série de compositions saisissantes jouant sur les clairs-obscurs.
Le résultat enthousiasma Goethe, pour lequel Delacroix était bien « un artiste d’un talent d’élite, qui a précisément trouvé dans Faust la pâture qui lui convient.
Les Français lui reprochent sa fougue ; mais ici, elle est parfaitement à sa place.
(…) La puissante imagination de cet artiste nous oblige à repenser les situations aussi parfaitement qu’il les a pensées lui-même.
Et, si je dois avouer que, dans ces scènes, M. Delacroix a surpassé ma propre vision, combien, à plus forte raison, les lecteurs trouveront tout cela vivant et supérieur à ce qu’ils se figuraient ».
Nicolas Ducimetière