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Sous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.
L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.
Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.
Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.
Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.
Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans Le Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.
Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.
Un grand homme!