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Lors d’ un entretien avec la SSUP, l’historien bâlois, Georg Kreis, s’exprime au sujet de la fonction du Grütli, des valeurs suisses et du projet de l’hymne national.[nbsp]
Dans un article paru début mai 2014 dans le Basellandschaftliche Zeitung, vous avez défendu l’initiative de la SSUP visant à donner un nouvel hymne national à la Suisse. Selon vous, pourquoi la Suisse aurait-elle besoin d’un nouvel hymne ou du moins d’un nouveau texte pour la mélodie actuelle?
Je trouve le mot «défendre» un peu fort. J’ai tout de même souligné qu’il était illusoire d’espérer un hymne qui fasse l’unanimité, qui soit populaire et qui puisse s’ancrer dans toutes les têtes. Ce que je trouve excellent, c’est le fait que la SSUP souhaite s’appuyer sur le texte de la Constitution fédérale, non pas celle de 1848, pas plus que celle de 1874, mais celle de 1999.
En effet, le concours définit le Préambule de la Constitution fédérale suisse comme texte de base pour le nouvel hymne national. Or, ce texte serait trop dans l’esprit de notre temps pour certains critiqueurs. Que leur répondez-vous?
Un refus fondamental se sert ici d’un argument bon marché: celui de la temporalité. C’est tout de même un peu surprenant que des valeurs atemporelles, comme la solidarité (une valeur fondamentale pour la SSUP), soient rejetées comme étant des folies de la mode. D’autant plus que le texte du Préambule est excellent en soi, tant pour son contenu que pour sa forme, et que de ce fait il est apte à traverser les époques à l’instar des chefs d’uvre de l’architecture, et même d’un vêtement ancien.
En appelant à la création d’un nouvel hymne, la SSUP souhaite lancer le débat sur les valeurs qui constituent l’identité de la Suisse. Indépendamment du Préambule, quelles valeurs désigneriez-vous comme typiquement suisses? Et pourquoi?
Honnêtement, cet éternel débat sur les valeurs suisses me fatigue à la longue. On a vite fait de qualifier comme suisses des valeurs qui, en fait, sont universelles et se rencontrent partout: la famille, le travail, la religiosité, etc. Question test: Les rapports qu’entretiennent les immigrés récents dans notre pays avec la famille, le travail et la religion, dépendent-ils de leur nationalité respective? Le respect des droits de l’homme est-il une vertu spécifiquement suisse? Sans doute suis-je trop vieux pour toutes ces questions. Je me souviens qu’en 1991, à l’occasion des 700 ans de la Suisse, un ouvrage de 400 pages est sorti de presse; il s’agissait d’une enquête menée par Anna Melich; Flavio Cotti, alors président en titre de la Confédération, en avait rédigé la préface portant sur les valeurs de la Suisse. A cette même époque, nous avons mené des recherches durant cinq années sur le thème de l’identité nationale et de la pluralité culturelle. Les questions y relatives, chaque génération doit se les poser à son propre niveau. Toutefois: une nouvelle génération commence quand et l’ancienne s’arrête où?
La question ne serait-elle pas plutôt: L’appartenance à un pays commence quand et s’arrête où? La nationalité est-elle encore un critère valable?
On peut se le demander en constant le nombre de cas problématiques de son évocation. Ma réponse est: L’appartenance à un pays est bien moins le fait d’un contenu essentiel ou d’un comportement typique dans notre cas, le fait de la suissitude mais cette appartenance est fonctionnelle. A l’échelle du pays, c’est dire au-dessus des échelles communale et cantonale et en-dessous de celles du Conseil de l’Europe, de l’UE, de l’OSCE et de l’ONU, les personnes sont regroupées en un collectif au destin semblable au sens qu’elles sont placées sous la même Constitution, les mêmes lois, le même cadre budgétaire et à peu près le même système éducatif. Cette appartenance-là à un pays, on devrait la prendre au sérieux. Vraiment. Considérer davantage le respect des minorités et identifier ce comportement comme faisant partie intégrante de la culture nationale, cela me conviendrait parfaitement!
J’en reviens à la solidarité, citée plus haut. Quelle importance a-t-elle dans la Suisse actuelle? Et dans quels domaines devrait-on renforcer la pensée solidaire?
Pour répondre à la première question: La solidarité était bien plus importante par exemple en 1944/45 lorsque la Suisse a contribué de manière considérable à la reconstruction de l’Europe ravagée par la guerre. En revanche, je suis peiné lorsque je pense à la Fondation de solidarité annoncée par le président de la Confédération Arnold Koller, en 1997, et qui devait s’appuyer sur l’or de la banque nationale. Cette idée est passée aux urnes en septembre 2002, sous une forme fortement réduite, et seuls 46 pour cent des votants se sont prononcés pour. Pour la seconde question, la réponse est: Partout et dans tous les domaines. La pensée solidaire se traduit par un comportement général lorsqu’elle existe; elle s’exprime là où elle est sollicitée et aussi partout où elle peut. Etre solidaire avec ses semblables est certes plus simple; mais qui sont «les semblables» et qui sont «les autres»? Il faut reconnaître que la Suisse est championne mondiale en matière de dons je renvoie à la chaîne du bonheur. En revanche, au niveau de la solidarité fondée en droit, elle a du retard. Et je ne pense pas seulement à la solidarité entre les cantons et les vallées, qui sont perçus comme des proches, mais je fais référence à la solidarité par rapport aux autres pays, qui sont attribués à la zone «des autres» ce qui est justifié jusqu’à un certain degré.
La SSUP assure l’administration de la prairie du Grütli. Et elle a publié un ouvrage sur le Grütli qui a fait couler de l’encre. De nos jours, dans la prairie emblématique, quels sont les contenus à communiquer au pays? Et quelle signification le Grütli pourrait-il et devrait-il avoir pour la Suisse moderne?
Je dirais: «Aucun contenu, à moins que l’on considère la simplicité et la modestie naturelle comme des contenus.» Le Grütli est en endroit puissant, un lieu de référence, une sorte de «marque confirmée» ou encore une valeur sûre sur laquelle il convient de veiller, mais qu’il ne faudrait pas surexploiter. Sa signification n’est pas pilotée par le haut mais lui est donnée par la communauté toute entière, en d’autres mots, elle lui arrive.
Les mythes fondateurs de la Suisse sont intimement liés au Grütli: les Trois Tell et la scène du serment. Mais les milieux progressistes datent la création de la Suisse plutôt avec l’entrée en vigueur de la Constitution fédérale de 1848. Dans quelle mesure le Grütli nous raconte-t-il une histoire infidèle?
Souvenons-nous que les architectes libéraux et radicaux de l’Etat fédéral moderne ont eux-mêmes fait référence aux mythes des anciens confédérés. D’abord, ceux-ci leur servaient de point d’ancrage dans le passé profond. On était certes «révolutionnaire», mais en même temps on se considérait «inscrit dans une continuité grandiose». Ensuite, c’était également une concession par rapport aux forces conservatrices, vaincues lors de la guerre de sécession entre les cantons catholiques et protestants, violées par la création de l’Etat fédéral moderne. Toutefois le Grütli est aujourd’hui ouvert aux défis modernes. Ainsi, lors des débats sur l’adhésion de la Suisse à la Société des Nations (1920), plus tard sur celle à l’ONU (1986/2002) et sur les rapports avec l’UE (1991/1992), il a été souligné à juste titre que l’alliance tripartite de 1291, conjurant l’entraide, devrait servir de modèle puisqu’elle admet l’élargissement et l’adaptation afin de répondre aux défis actuels.
Visiteur au Grütli, que souhaiteriez-vous y trouver? Sous quelle forme l’Histoire doit-elle être communiquée?
Pour moi, le Grütli se confond avec la prairie. Ce pré se suffit à lui-même. Si certains pensent indispensable d’esquisser son passé historique, je souhaite que cela se fasse à l’écart du pré, aussi loin que possible. Donc près du débarcadère. Bien que… cet emplacement poserait un problème dans la mesure où les arrivants souhaitent accéder au pré le plus rapidement possible et risquent de ce fait d’oublier totalement les sources du Grütli, situées un peu plus bas.
Début 2014, la SSUP a édicté un nouveau règlement d’utilisation pour le Grütli. Ces dispositions interdisent toute propagande politique en ce lieu symbolique. Mise à part la question de savoir s’il est réaliste d’empêcher tout abus sans contrôle permanent, que pensez-vous de la volonté de protéger le Grütli de l’instrumentalisation politique?
J’adhère totalement à cette volonté. De toute façon, la politique a tendance à s’entourer d’une ambiance de foire permanente, avec des ballons multicolores et des hamburgers. C’est bien de vouloir épargner cela au Grütli et de conserver ses caractéristiques initiales. Il n’est pas exclu que le règlement soit violé. Mais soyons objectifs et ne nous énervons pas: de telles violations sont susceptibles de renforcer l’attractivité du Grütli.
Vous avez présidé la Commission fédérale contre le racisme. Lors d’une manifestation du PSN organisée au Grütli le 8 août 2010, un membre du parti a levé le bras pour le salut hitlérien. Récemment, le Tribunal fédéral a jugé que ce n’était pas un acte de discrimination raciale punissable, car ce geste n’avait pas visé à influencer d’autres personnes. A plus long terme, cette différenciation des actes de l’extrême droite sert ou dessert-elle la promotion d’une société tolérante?
Je n’approuve pas ce jugement du Tribunal fédéral. Puisque nous venons de parler de l’esprit du temps, c’est payer un trop important tribut à celui-ci. Il y a dix ans, Lausanne aurait rendu un autre jugement. Pour moi, l’argument que l’objectif du geste n’avait pas été de rallier d’autres personnes est loin d’être convaincant. Les actes et leurs représentations en images ont toujours un aspect «non territorial», c’est-à-dire qu’ils ne demeurent pas au sein du groupe de ceux qui partagent le même point de vue. Ils peuvent quitter ce cercle et être utilisés à des fins de propagande pour tenter d’influencer des personnes non encore acquises à la cause de la communauté originaire. L’article 261 bis du Code pénal suisse interdit l’incitation publique à la discrimination raciale. Or, il n’y a rien de plus public que ce pré au bord du lac, apparemment loin de tout.
Quels sujets historiographiques et politiques vous préoccupent actuellement?
Comme d’autres, je travaille toujours sur plusieurs projets en parallèle. Certains dossiers échappent à un résumé, voire à un intitulé rapide, leur questionnement étant trop complexe. Simple à citer est la publication aux éditions Schwabe d’un manuel de 650 pages sur l’histoire de la Suisse à l’issue d’un travail de six ans avec une équipe de 30 collègues. Et comme le hasard fait bien les choses, un autre de mes projets, en cours depuis deux ans, concerne des questions soulevées en marge dans cette interview, à savoir le fonctionnement du populisme de droite, interagissant entre les médias et le Parlement. Enfin, un troisième grand projet est planifié pour 2016 (donc au-delà de la commémoration en 2015 des batailles de Morgarten et de Marignan) et se préoccupe de l’industrie chimique bâloise.