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1. « Le vieillard portait l'enfant, » un vieillard plein de jours, l'enfant, l'ancien des jours. Dieu avait comblé de jours ce vieillard, afin de lui montrer, sous l'apparence de notre chair, celui qui était son salut; mais il devait le remplir d'une série d'autres jours, afin de lui faire voir, de sou propre visage, celui qui était aussi son salut. Plein des jours d'ici-bas, il portait donc celui qui était l'ancien rempli des jours antiques, et il tenait, pressé sur son cœur le gage très-assuré de l'espérance éternelle, parce que cet enfant ajoutait ses propres jours à ceux du roi et renouvelait sa jeunesse comme celle de l'aigle. Je crois pourtant plus volontiers que ce vieillard, comme Abraham, est appelé «plein de jours, » dans le sens de plein de vertus; car, le temps n'a aucun état fixe, et, apportant la décadence, il épuise l'homme plutôt qu'il ne le perfectionne. Ce n'est rien de grand, c'est plutôt un malheur d'avoir beaucoup vécu, si on n'a vieilli dans la vertu : puisque un enfant peut ne point mourir qu'il ne soit parvenu à l'âge de cent ans, et que le pécheur de cent ans doit être maudit (Isa. LXV, 20). C'est pourquoi, « si l'homme a vécu de longues années,» comme s'exprime Salomon, « s'il a trouvé des jouissances en toutes rencontres, il doit se souvenir du temps ténébreux, et de ces jours nombreux qui, en arrivant, accuseront le passé de vanité (Eccle. XL, 8). » Du reste, en un sens différent, et vénérable est la vieillesse, non celle qui est prolongée ou que mesurent les années. Les sens de l'homme sont blancs, et l'âge de la vieillesse, c'est la vie sans tache (Sap. IV, 8). Siméon, s'il n'avait été blanchi par cette vieillesse, n'aurait jamais mérité de porter la couronne des vieillards, le Christ, qui est la sagesse de Dieu. Voici, en effet, ce qui est écrit : « Couronne de dignité est la vieillesse qui se trouve marcher dans les voies de la justice (Prov. XVI, 31). » Et quelle est cette vieillesse qui se trouve dans le chemins de la justice, qui fait la couronne de celui qui la rencontre, sinon le Christ qui est la sagesse de Dieu ? C'est lui qui, en retour de ce que méritent les saintes œuvres, donne les sens blanchis de la justice, de cette justice que, pour les saints, il transformera en couronne de gloire. Par conséquent, le saint vieillard Siméon, étant venu dans le temple, dans les sentiers de la justice, y trouve en vérité, pour vieillir plus saintement encore, la vieillesse des sages, ou la sagesse des vieillards, devenue enfant : parce que la vieillesse se trouvait dans cet enfant au berceau, la sagesse dans un enfant, la force dans l'infirmité, le Verbe dans la chair. O enfance! ô vieillesse ! que vous vous rencontrez admirablement dans la conduite et dans les sens de cet enfant ! Rien de plus innocent, mais rien de plus sage; rien de plus agréable, mais rien de plus mûr; rien de plus doux, mais aussi rien de plus juste.
2. Le Verbe de Dieu vous parlait déjà par son silence, ô enfants des hommes, et vous prêchait d'être de petits enfants quant à la malice, et des hommes faits quant aux sentiments. Plusieurs d'entre vous, colombes séduites, n'ayant pas de cœur, n'assaisonnant pas leur simplicité de prudence, demeurent insensés : d'autres sont sages pour faire le mal, ils ne savent pas faire le bien : ils n'adoucissent pas la prudence par la bonté et ils deviennent autres. Cet enfant, l'ancien des jours, est un mélange et un assaisonnement tout à fait sage et agréable pour les uns et pour les autres, il montre l'innocence innée dans l'âge le plus tendre, et qui, de l'ancienneté de ses jours, fait briller la sagesse, produite avant toutes les créatures. Si quelqu'un se sent imparfait du côté des sentiments, ou peu réglé du côté des mœurs, qu'il vienne dans le temple avec Siméon, qu'il prenne dans ses bras l'enfant que porte Marie sa mère, c'est-à-dire qu'il saisisse dans son amour le Verbe de Dieu que l'Église sa mère lui présente. Cet enfant placé sur son sein, fortifiera ses sens, tempérera, dans une. suavité douce et salutaire, toute la situation et toute l'harmonie de son âme. Ce n'est pas seulement l'Église votre mère qui, en vous faisant entendre sa voix, vous présentera ce petit enfant à baiser, c'est bien plutôt la grâce qui vous l'apportera dans la prière, si pourtant, vous venez fréquemment dans le sanctuaire, et si vous dites chaque jour au Seigneur : « J'adorerai dans votre saint temple en votre crainte (Psalm. V, 7). » Ce divin objet que l'Église prêche aux oreilles, la grâce, par sa lumière, l'introduit dans les cœurs, le rend d'autant plus présent et plus délicieux, qu'elle l'a donné auparavant vérité toute pure, aux sens. Cette vérité, qui est en Jésus-Christ, Marie l'a offerte à nos embrassements revêtue de la chair, la grâce, revêtue de l'enveloppe des paroles, la grâce l'offre toute nue dans l'infusion du Saint-Esprit qui l'accompagne : quoique ces divers effets se réalisent, soit selon la capacité de l'âme, soit d'après les volontés de la miséricorde qui les distribue; car, bien que nous ne voyions pas facilement la face même de la vérité souveraine, et qu'il soit réputé grand celui à qui il est donné de l'apercevoir en reflet et en énigme, néanmoins, quand le Saint-Esprit se répand en nous, nous en sentons au naturel, si je ne puis m'exprimer ainsi, quelque chose, et notre sentiment est échauffé et brûle à ses feux comme à un contact immédiat. Alors, nous pouvons dire avec conviction et chanter avec allégresse : « O Dieu, nous avons accueilli votre miséricorde, au milieu de votre temple (Psalm. XLVII, 10). » Bienheureux celui qui pour la recevoir plus dignement et plus fréquemment, lui prépare une place dans l'intime de son cur. Heureuse cette Sion, qui orne avec convenance et décore son lit nuptial, pour loger le Christ, son roi, avec les honneurs qui lui sont dûs et qui lui sont agréables.
3. O sainte Sion, ô âme contemplant les réalités éternelles, considérez quelle est la majesté qu'il s'agit d'accueillir : pensez avec quel soin et quelle attention, il faut lui préparer une demeure. Si quelqu'un demande qui sera en état de la préparer ? Quels ornements, quelle magnificence et quelle gloire peuvent être dignes d'un si grand monarque? C'est en vain, lui répond David, que l'on chercherait une excuse dans sa pauvreté : « Sa place a été établie dans la paix (Psalm. LXXV, 3) ; » et: « La justice et le jugement sont la préparation de son trône (Psalm. LXXXVIII, 15). » C'est de ces tentures sans nul doute, que Siméon orna la couche nuptiale de son cœur, aussi fut-il digne de recevoir, avec une grande abondance de grâces, fa visite de Jésus-Christ. Voulez-vous voir qu'il avait trouvé dans la paix une place au Seigneur et qu'il lui avait préparé un trône dans la justice et dans le jugement? « Un homme, » dit le texte sacré, « se trouvait à Jérusalem, dont le nom était Siméon, et cet homme était juste et timoré (Luc. II, 25). » Sa maison était dans la paix, il habitait à Jérusalem, c'est-à-dire dans la vision de l'amour de la paix : au sujet de cette Jérusalem il avait entendu David faire cette promesse : « Celui qui habite Jérusalem ne sera pas ébranlé pour toujours (Psalm. CXXIV, 1). » Et, afin de vous faire connaître qu'il était l'habitant et l'ami de la paix, et que, par dessus tout, il cherchait la paix imperturbable de la Jérusalem stable et éternelle, lorsqu'il reçut sur son cœur, Jésus, la paix de Dieu et des hommes, qui venait donner paix sur paix, la première parole qui s'échappa de la poitrine de ce vieillard méditant depuis longtemps la paix, fut celle-ci : « C'est maintenant, Seigneur, que, selon votre parole, vous laisserez votre serviteur s'en aller en paix (Luc. II, 29). » Après que mes yeux ont contemplé votre salut, celui qui est notre paix, qui réunit les choses opposées, non-seulement le juif et le gentil, mais encore Dieu et l'homme, et, dans l'homme, l'esprit et la chair : il ne reste plus à désirer à votre serviteur, que de « s'endormir et de se reposer en lui dans la paix (Psalm. IV, 9) : » et de sentir la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, l'absorber tout entier dans le concert de cette unité simple et souveraine. La paix que j'ai attendue est arrivée: que celui qui a souhaité la paix, et qui toujours s'est attaché à pratiquer ce qui conduit à la paix, repose en paix, voici comment s'exprime Isaïe : « Que la paix arrive et qu'elle se repose en sa demeure, parce qu'il en a suivi les sentiers (Isa. LVII, 2). » Siméon, ce saint vieillard qui avait préparé dans la paix le lieu de son repos, lorsque, bannissant tous les autres soucis, il ne méditait que Jésus en son cœur, coucha le divin enfant dans ce lieu de paix. Il avait aussi marché dans les sentiers de la paix, lui qui était juste et timoré, et qui attendait la délivrance d'Israël, lorsque, par ses désirs, il allait chaque jour, à la rencontre du Sauveur qui approchait.
4. Quand il est dit qu'il était juste et timoré, comprenez la justice et le jugement, par lesquels on prépare le trône de Dieu. La justice est indiquée par son nom : le jugement peut très-bien, à ce que l'on croit, être pris pour la crainte, ou la crainte pour le jugement, parce que la crainte non-seulement naît de la considération du jugement à venir, mais encore elle opère en nous quelque image ou quelque exécution de ce jugement. Nous qui avons défense de juger, avant le temps, notre prochain, nous avons ordre de nous juger nous-mêmes, afin d'échapper au jugement du Seigneur (I Cor. IV, 5 et I Cor. XI, 31). Or, la crainte est plus sainte lorsqu'elle suit la justice que lorsqu'elle la précède, parce que celle qui précède initie à la justice, et celle qui la suit la consomme et la conserve, en ne nous permettant pas de présomption au sujet de notre sainteté, mais en faisant craindre tout ce qu'on fait, en sorte que, même après s'être jugé, l'homme redoute un jugement plus éclairé, et s'écrie : « Celui qui me juge, c'est le Seigneur (I Cor. IV, 4) » qui, au temps voulu, examinera même les justices. Celui qui n'éprouve pas cette crainte ne pourra pas être justifié, ainsi que l'atteste l'Ecriture (Eccli. I, 28) : avec quelque ardeur, un effet, qu'il s'exerce aux bonnes œuvres, les étrangers dévorent sa force, lorsque, voulant établir sa justice, il n'est pas soumis à celle du Seigneur.
5. C'est pourquoi l'Évangile, en relevant avec soin la justice parfaite de Siméon, ne dit pas qu'il était timoré et juste, de peur que nous entendissions par là la crainte qui est le commencement de la justice ; mais, qu'il était «juste et timoré, » afin que son exemple nous apprît la crainte qui, compagne incomparable , excite et protège la justice dans toutes les démarches. Ce n'est pas sans motif, non plus, que le texte sacré a dit « timoré, » au lieu de craintif, pour indiquer ainsi qu'il ne s'agissait pas là d'une crainte nouvelle, d'une heure et superficielle, mais d'une crainte habituelle qui avait profondément pénétré dans le sentiment. du cœur de l'homme, qui remplissait ce vieillard, qui ornait de modestie et de gravité tous ses discours à son visage, qui réglait toute sa conduite dans la circonspection et influait sensiblement sur tout l'état de l'homme intérieur et extérieur. Il ne berçait pas son esprit dans de vaines chimères, celui qui attendait la consolation d'Israël. Au comble de la justice, il ajoutait le mérite de cette attente prolongée qui le rendait inquiet et impatient au sujet de sa propre consolation en même temps que de celle du peuple tout entier.
6. Enfin, pour vous faire entendre que cette Sion, c'est-à-dire Siméon, avait orné sa couche de l'éclat véritable et précieux des vertus et non de couleurs fardées, l'Ecriture dit : « Le Saint-Esprit était en lui (Luc. II, 25). » A cette ornementation, que pouvait comparer la Sion terrestre, dans toute la pompe et la magnificence de son temple? Si elle l'avait orné de couronnes d'or, qu'est-ce que l'or en comparaison de la vertu ? De la boue. Je crois que Salomon lui-même dans toute sa majesté ne fut jamais paré comme Siméon : il perdit dans la vieillesse celte sagesse que Siméon reçut dans la science. Pourtant, ô Sion infidèle, votre couche nuptiale vous montre ce que l'on vous a suffisamment prédit : « Voici que viendra à son temple le Dominateur que vous voulez (Malach. III, 1) : » Ornez votre lit, Sion, « revêtez- vous des vêtements de votre gloire, ô cité du saint : » et, cependant, vous n'avez rien ajouté à l'ornementation quotidienne du temple quand ce divin Maître y est entré, vous n'y avez mis ni voiles, ni couronnes, ni luminaires plus nombreux, ni victimes, ni psaumes, ni cantiques : vous laissez repartir, sans honneurs et sans salut, celui qui était venu vous sauver. Aussi, ce lit nuptial, la maison de votre gloire sera déserte et abandonnée. bien plus, il n'y restera pas pierre sur pierre qui ne soit détruite. Pour vous, Seigneur, la foi des nations vous élèvera un temple plus auguste, plus vaste et plus parfait, je veux parler de l'Eglise, qui s'étendra du lever du soleil à son couchant, « et, selon la sublimité de votre saint nom, de Dieu, vos louanges retentiront jusqu'aux extrémités de la terre (Psalm. XLVII. 11). » Aussi, aujourd'hui même, nous avons entendu les louanges, gloire du juste c'est-à-dire les voix de ceux qui le glorifiaient et s'écriaient : « O Dieu ! nous avons reçu votre miséricorde au milieu de votre temple (Ibid.), » c'est-à-dire en communion avec votre saint peuple. O mes frères, vous avez reçu, vous aussi, la miséricorde de Dieu, et plus abondamment; veillez à ne pas l'avoir reçue en vain, à ne pas annihiler la grâce par l'ingratitude. Que votre dévotion tressaille donc : cet enfant, que Siméon a porté sur son sein, tout le long du jour, glorifiez-le et portez-le dans votre corps, Jésus- Christ, Notre-Seigneur, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.