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Disruption et Big Mouton
Depuis que le monde est monde, c’est-à-dire depuis qu’Adam et Eve ont commencé à manger cinq fruits et légumes par jour, les êtres humains se sont appliqués quotidiennement à créer le monde de demain où rien ne sera plus comme avant.
Il en a toujours été ainsi. Dans les périodes paisibles et harmonieuses, cela s’est passé sans qu’on n’y prenne garde: les humains ont créé une quantité phénoménale de nouvelles choses sans y penser, tout naturellement et en sifflotant. Mais depuis que le monde va de travers, ils éprouvent le besoin de se contempler eux-mêmes et de tenir des discours emphatiques et prophétiques sur tout ce qu’ils créent. Ils tentent ainsi de se convaincre qu’ils vivent une époque non seulement radicalement différente des autres – ce qu’on ne saurait contester puisque toutes les époques sont radicalement différentes des autres – mais aussi plus radicalement différente que toutes les autres. Il est de bon ton d’affirmer avec exaltation que le Progrès, aujourd’hui, est plus rapide qu’il ne l’a jamais été. C’est peut-être vrai, mais on remarquera que les gens qui affirment cela en parlent en toute méconnaissance de cause, en ignorant sinon la totalité, du moins la plus grande partie de l’histoire du monde et des civilisations. Mais il est tellement flatteur de se persuader que nous vivons des temps plus exceptionnels que tous les précédents!… Et pour se donner encore plus d’importance, on use et abuse de l’adjectif «disruptif» pour qualifier l’époque moderne.
L’utilisation de cet adjectif dans ce contexte constitue un anglicisme. En bon français, il désigne plutôt ce «qui transperce un isolant en désorganisant sa structure mécanique et chimique, momentanément ou définitivement». Quant au substantif «disruption», il évoque tout d’abord l’«apparition brutale d’instabilités magnétohydrodynamiques dans une chambre de confinement», et seulement ensuite, dans le domaine du marketing, une «stratégie d’innovation par la remise en question des formes généralement pratiquées sur un marché, pour accoucher d’une vision créatrice de produits ou de services radicalement innovants», ou encore, en psychologie, une «accélération de la société qui génère une perte de repères chez l’individu». Ce terme emblématique de la modernité apparaît déjà dans une citation du… XVIIIe siècle. Tout est relatif.
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Cette modernité de plus en plus rapide terrorise les uns, tandis qu’elle réjouit béatement les autres. (Les uns et les autres ont tort, tous autant qu’ils sont.) Tout récemment, nous avons été effaré par la légèreté, pour ne pas dire la niaiserie de cette réponse d’un responsable d’un bureau de conseil en innovation à qui le magazine Propriété, évoquant la ville du futur qui deviendra intelligente en exploitant les innombrables données de ses habitants, demandait si cette smart city ne préfigurait pas le retour de Big Brother: «Il est aussi possible de l’imaginer en Big Cousin, gérant avec éthique et bienveillance ces nouvelles opportunités (sic).» Si ce n’est ton frère, c’est donc ton cousin! Voilà qui change tout… Une brève recherche sur internet montre d’ailleurs que la perspective d’un «Big Brother respectueux et bienveillant» est d’ores et déjà accueillie avec satisfaction dans les discours sur la modernité numérique. Les gens d’aujourd’hui n’ont jamais lu George Orwell et ils aiment Big Brother!
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Parmi les créations merveilleuses de la modernité, signalons encore l’application Alptracker qui permet aux éleveurs de géolocaliser, surveiller et compter leurs moutons. Eh oui: une machine à compter les moutons! Sera-t-elle aussi capable de s’endormir à notre place?
(Le Coin du Ronchon, La Nation n° 2100, 6 juillet 2018)