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Parce que juive, Eugénie Goldstern a été assassinée en juin 1942 au camp de Sobibor. 22 ans plus tôt, cette ethnologue née à Odessa avait soutenu une thèse à la Faculté de sciences et de médecine de l’Université de Fribourg.
Peut-on imaginer une existence plus empêtrée dans les vicissitudes de l’histoire que celle d’Eugénie Goldstern? Du début à la fin, l’antisémitisme et les conflits mondiaux ont façonné son parcours de vie, si erratique, et imposé à sa carrière académique des tribulations insensées. Eugénie Goldstern semble être née sous les pires auspices, prisonnière d’une nasse dont on comprend vite qu’elle ne pourra pas s’échapper. Docteure de notre Faculté des sciences et de médecine, elle aura, malgré l’adversité à laquelle devaient faire face les femmes à cette époque, juives a fortiori, grandement contribué à l’ethnographie alpine.
Naissance dans l’Empire russe
Certains auteurs font naître Eugénie Goldstern en 1883, d’autres en 1884. Elle-même, dans un curriculum vitae manuscrit retrouvé dans les archives de l’Université de Fribourg, indique être née le 15 décembre 1884 à Odessa. A l’époque, cette ville des bords de la Mer Noire se trouve dans l’Empire russe, où les communautés juives souffrent, au tournant du siècle, de persécutions de plus en plus massives. Afin de fuir les pogroms, sa famille, dont elle est le quatorzième enfant, se réfugie en 1908 à Vienne, capitale de l’Empire austro-hongrois, d’où
son père est originaire. De 1908 à 1912, elle y suit les cours de la Faculté des lettres et, à partir de 1911, se consacre principalement à l’ethnologie, discipline qui devient vite sa passion. Son curriculum vitae nous apprend encore qu’elle effectue à cette époque plusieurs voyages d’étude, dont le résultat, hormis la collecte d’objets ethnographiques pour le Musée de Vienne, débouche sur une «dissertation», ainsi qu’un travail imprimé intitulé «Volkskunde des Lammertales».
Une thèse à tout prix
Selon son biographe, Albert Ottenbacher, c’est parce qu’elle ne peut suivre les cours qu’en auditrice libre – son baccalauréat russe n’étant pas reconnu à Vienne – qu’elle vient poursuivre ses études à l’Université de Neuchâtel, plus précisément auprès de l’ethnologue Arnold Van Gennep. Sous sa direction, elle conduit, dès 1913, des enquêtes de terrain dans le village de Bessans, à 1750 mètres d’altitude, en Haute-Maurienne. Elle y décrit les habitations, le mobilier, le costume des femmes, ainsi que les traditions de la naissance à la mort. Elle prend même 100 mensurations crânologiques de Bessanais dont elle déduit qu’ils sont fortement brachycéphales, comme la plupart des gens des Alpes. Un double coup du sort interrompt alors son travail. La Première Guerre mondiale éclate. Suspectée d’espionnage, Eugénie Goldstern quitte précipitamment Bessans, le 2 août 1914, jour de la mobilisation générale. Puis, en 1915, c’est son professeur, Arnold van Gennep, qui se voit expulsé de Suisse après avoir critiqué la complaisance du Conseil fédéral envers l’Allemagne. «II serait, en effet, extrêmement dangereux qu’on laisse ce personnage insulter à journée faite le pays qui lui donne abri. Et le fait qu’Arnold van Gennep est professeur d’Université constitue non pas une excuse, mais une circonstance aggravante», peut-on lire dans un pamphlet paru dans l’Impartial du 14 octobre de la même année.
Déterminée, Eugénie Goldstern s’inscrit en 1918 à la Faculté des lettres de l’Université de Berne, où elle compte bien obtenir sa thèse de doctorat. Une fois de plus, la malchance la rattrape. Elle attrape la grippe en août 1918, alors qu’elle se trouve en Haut-Valais pour y mener des enquêtes ethnographiques. «Je suis restée dans la Vallée de Saas qui est reculée et qui, du point de vue de l’assistance médicale, est fort misérablement équipée, confie-t-elle à Michael Haberlandt, son mentor à Vienne et directeur du Musée d’ethnographie, et c’est vraiment un miracle si j’ai survécu à la maladie dans de telles conditions.» Elle déplore que son état ne lui ait pas permis de suivre correctement ses études. Pire encore, Hermann Walser, son professeur de géographie, se donne la mort. Elle décide alors de se rendre à Fribourg, comme elle l’explique dans la suite de la correspondance: «C’est là que j’ai trouvé beaucoup d’obligeance spécialement de la part du Professeur Girardin, professeur de Géographie, qui a travaillé plusieurs années en Haute-Maurienne…»
Doctorat à l’Université de Fribourg
Les archives de l’Université nous révèlent que «Jenny» Goldstern s’y inscrit le 24 mai 1919 et qu’elle réside à la rue de l’Université 6, aujourd’hui rue Saint-Michel. On apprend également qu’elle se prévaut d’un diplôme du gymnase d’Odessa et de «certificats de sortie Vienne, Neuchatel, Berne». Au gré des documents, elle apparaît d'Odessa ou de Lemberg (Lviv aujourd’hui), ville d’origine de son père, appartenant à l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1918, puis polonaise après la première guerre mondiale.
A en croire Albert Ottenbacher, «elle se sent bien à Fribourg, entre autres parce qu’à la faculté des sciences un certain nombre de cours sont asssurés par des scientifiques polonais et qu’une bonne moitié des étudiants sont originaires de Pologne». Cela dit, Eugénie Goldstern se voit confrontée à un nouvel imbroglio administratif pour être admise à l’examen de doctorat, qu’elle entend passer début mars 1920. Elle confie à Haberlandt n’avoir été immatriculée qu’en tant qu’auditrice extraordinaire, en raison de son «malheureux baccalauréat russe». Elle parviendra à lever ces derniers obstacles mais, ainsi que sa correspondance nous le révèle, mais un ressort semble cassé. «Je préfère ne pas songer à mon avenir et à ce que j’entreprendrai après cet examen. De toutes façons et en raison de la triste situation qui règne actuellement en Autriche, je ne vois pas l’avenir en rose.»
Un travail unanimement salué
Dans un cahier intitulé «Examina» retrouvé dans les archives de l’Université, on apprend que, à la date du 16 juin, Eugénie
Goldstern a obtenu la note d’1,5 et la mention summa cum laude pour sa thèse intitulée «Bessans: volkskundliche monographische Studien über eine savoyische Hochgebirgsgemeinde». Dans son rapport, Paul Girardin, ne se montre pas avare de compliments: «Mlle G. a mis plusieurs années pour ramasser les matériaux de son travail, elle a fait plusieurs séjours dans le pays, où j’ai pu, par des indications qui se confirment, la suivre comme à la trace, elle y a passé des semaines, non seulement l’été, mais l’hiver, elle s’est introduite avec habileté dans la familiarité des gens du pays, dont elle a capté la confiance malgré le caractère méfiant de ces montagnards, et, surprise là-bas, en juillet 1914, par la guerre, elle a pu regagner son pays sans encombre, grâce à la protection des habitants.» Et nous insistons sur les deux phrases qui suivent, qui témoignent du dévouement presque irrationnel d’Eugénie Goldstern à sa discipline:
«Donc c’est une étude qui a coûté à son auteur beaucoup de temps, de peine, et sans doute d’argent.»
Paul Girardin se permet, presque en s’excusant, d’ajouter un très léger bémol à son évaluation: il manque selon lui une description plus approfondie de l’environnement physique de Bessans, qui aurait permis de mieux comprendre comment le climat, l’altitude et les montagnes ont défini la culture et le mode de vie des Bessanais. Bien qu’elle ne parvienne pas à parfaitement se couler dans le moule du déterminisme en géographie, si cher à son directeur de thèse, Eugénie Goldstern, passionnée d’ethnologie depuis presque 10 ans, rend un travail qui s’inscrit parfaitement dans sa discipline d’adoption: «On a pu se rendre compte, chemin faisant, conclut Paul Girardin, que c’est bien là de la vraie et bonne géographie, et mes carnets de notes témoigneraient qu’il n’y a pas deux façons d’observer les mêmes faits ni de les décrire.»
Nous n’avons pas pu retrouver sa thèse originale, datée de 1920, mais uniquement celle de 1922, imprimée à Vienne. Etonnamment, elle y remercie ses «professeurs allemands» de lui avoir facilité la tâche, ainsi que ses «chers amis de Bessans», mais pas Paul Girardin. On imagine qu’elle dût être la surprise de ce dernier, lui qui avait convenu avec Eugénie Goldstern d’imprimer sa thèse «dans les plus brefs délais». Il écrivait d’ailleurs à ce sujet le 25 février 1922 à «Monsieur le Professeur Docteur HABERLAND»: «…J’ai obtenu d’une revue suisse, à Neuchâtel, et de deux revues françaises, la promesse d’imprimer le mémoire… Je vous serais reconnaissant, Monsieur le Professeur, soit de l’y décider si elle travaille encore avec vous, soit tout au moins de me donner son adresse si elle a quitté Vienne». Pourquoi ce revirement de la part d’Eugénie Goldstern? Mystère!
Eugénie Goldstern a donc enfin décroché le titre de docteure auquel elle tenait si ardemment, mais il s’agit sans doute là d’une victoire à la Pyrrhus. On la devine brisée. Du reste, elle est femme. Elle est juive. Elle a 35 ans, encore célibataire. Aucune institution ne lui ouvrira jamais ses portes, bien que les musées ne rechignent pas à accepter les objets folkloriques qu’elle glane sans relâche à travers les Alpes. Elle continue d’en faire don avec une générosité déconcertante, en particulier au musée d’ethnographie de Vienne, dont Arthur Haeberlandt, fils du fondateur, deviendra membre du parti nazi.
Morte en déportation
Sa fin, on la connaît hélas. Dans les archives de la résistance autrichienne et dans la base de données du mémorial Yad Vashem, nous apprenons que Jenny Goldstern, née «le 01/03/1884», habitant au 9 de la Nussdorferstrasse a été déportée le 14 juin 1942. Aux côtés de 1000 autres juives et juifs, elle a dû monter à la gare d’Aspang dans un train initialement prévu à destination d’Izbica, mais dont le terminus sera finalement le camp d’extermination de Sobibór. Le convoi macabre y pénètre le 17 juin à 8h15. Eugénie Goldstern y meurt gazée peu après son arrivée.
Le Décanat de la Faculté des sciences et de médecine rendra un hommage à Eugénie Goldstern le 20 mai 2022 à 17h00 à l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes.
Qu’Eugénie Goldstern soit venue étudier en Suisse n’a rien d’exceptionnel. A l’époque, de nombreuses ressortissantes de l’Empire russe et de Pologne fréquentent les universités de notre pays. Elles y sont même souvent plus nombreuses que les Suissesses. Les explications de Christina Späti, professeure d’histoire contemporaine.
Comment expliquer que de si nombreuses femmes de l'Empire russe, à l’instar d’Eugénie Goldstern, soient venues étudier en Suisse?
A l’époque en Russie, les filles peuvent déjà fréquenter le lycée, mais elles n’ont pas la possibilité de poursuivre leurs études. Le bruit s’est alors vite répandu qu’il était possible pour les femmes de suivre les cours à l’Université de Zürich en tant qu’auditrices. En 1867, la Russe Nadeschda Suslowa y devient la première femme à obtenir son doctorat. On peut aussi expliquer l’importante cohorte de femmes russes par la présence de nombreux compatriotes étudiant à Zurich et parce que la Suisse passait pour un pays libéral. Leur communauté comptant une part non négligeable de révolutionnaires, elle provoque le mécontentement en Russie, mais aussi dans certains milieux zurichois. C’est la raison pour laquelle le gouvernement impérial russe décide, en 1873, d’interdire les études à Zurich à ses ressortissants. De nombreuses Russes se rendent alors à Berne où les études leur sont officiellement ouvertes depuis 1868.
Est-ce vrai que la Suisse est le premier pays dont les universités ont ouvert leurs portes aux femmes?
C’est vrai en ce qui concerne l’Europe. En 1867, Zurich autorise les femmes à étudier, Berne en 1868, Genève en 1872, Lausanne et Bâle en 1890 et Fribourg, en dernier, en 1904. Dans la seconde moitié du 19ème siècle, les universités suisses se montrent donc relativement libérales. Il se peut que cela soit dû à leur relative jeunesse, à l’exception de Bâle, et donc à leur caractère plutôt innovant. Par ailleurs, il y n’y a aucun gymnase pour les filles à cette époque. On s’imagine sans doute que leur présence va rester relativement faible. En 1906, les femmes représentent un quart de tous les étudiants en Suisse, dont la vaste majorité vient de l’étranger.
Il semble aussi que de nombreuses femmes venues en Suisse pour étudier sont juives. Comment l'expliquer?
On peut imaginer plusieurs raisons. D’une part, les étudiantes viennent de milieu bourgeois, dont faisaient partie, en Europe de l’Est, de nombreuses familles juives. D’autre part, les communautés juives y subissent des violences et des restrictions qui les forcent à fuir à l’ouest. Sans compter aussi que la tradition religieuse juive valorise grandement la formation, aussi pour les femmes dans les familles juives libérales.