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A Bucarest en 1911, un jeune comédien fasciné par l'émergence prometteuse des «ombres animées » du cinéma décide de devenir réalisateur et de créer le plus long film jamais produit afin de « conquérir le monde ». Le cinéma est sur le point de devenir un art à part entière, et ainsi naîtra le premier film roumain.
Critique
Il fut un temps où le cinéma était considéré comme quelque chose que presque personne ne prenait au sérieux et même qu’un certain groupe de personnes (principalement de grands acteurs de théâtre) répudiait. Au début du XXe siècle, à l'aube de la Première Guerre mondiale, le cinéma était un travail pour lequel, selon l'un des protagonistes du film, il n'était pas nécessaire d'être doté uniquement de talent. Il fallait aussi savoir se faufiler parmi les multiples cercles d'intérêt (argent, notoriété, ambition) qui jalonnent l'histoire d’un film.
The Rest is Silence, dont le titre shakespearien tiré de l'immortel Hamlet est dû à l'importance de cette œuvre tout au long du récit, est une sorte d'hommage à la figure du réalisateur, si inconsidéré parfois dans le processus de réalisation d'un film. Le cinéaste Nae Caranfil (qui disposait alors du plus gros budget de production roumain de l'histoire) met en scène Grigori Ursache, un cinéaste dont la timidité va de pair avec son manque de charisme et qui doit donc demander de l'argent au millionnaire excentrique Leon Negrescu pour réaliser un film ambitieux sur la lutte pour l'indépendance des Roumains de la Turquie.
Inspirée par le développement du film Indpendenta Romaniei réalisé par Aristide Demetriade en 1912, l’oeuvre raconte comment la plupart des gens considèrent les acteurs et, bien sûr, le producteur comme les véritables architectes d’un film, reléguant le réalisateur à l'arrière-plan. Elle est parfaitement symbolisée par la difficulté du Roi à comprendre le travail d'un réalisateur. "C'est quelque chose entre le secrétaire et le chef du protocole", entend-on même dire.
Caranfil raconte magistralement la lutte des ego entre tous ceux qui sont impliqués dans le tournage, du producteur qui veut bien apparaître avec certaines personnages puissants et qui leur donne un rôle dans le développement du film aux interprètes qui exigent un gros plan pour montrer leurs qualités. Ursache tourne le film du mieux qu'il peut dans ce tumulte. La grande variété des moyens cinématographiques mis en oeuvre dans The Rest is Silence est frappante, de la bande dessinée pour éviter les ellipses brusques aux changements de lumière maîtrisés du directeur de la photographie Marius Panduru, ce qui montre combien la production de cette œuvre est soignée et en lien direct avec le message d'amour du cinéma qu'elle contient.
La dernière partie du film ne fait qu’ajouter à l'excellence du travail de Caranfil, avec une fin pour chacun de ses personnages aussi remarquable du point de vue des arguments que du point de vue du réalisme. The Rest is Silence devient non seulement une très bonne analyse de ce que nous connaissons sous le nom de méta-cinéma, mais il est aussi capable de contextualiser une époque et un environnement très singuliers de telle sorte que ce qui est bien narré puisse se reproduire aujourd'hui. Caranfil sait offrir au spectateur des personnages très bien construits et une intrigue pleine de péripéties, mais surtout ce film est réalisé, comme Huit et demi, sur la figure du réalisateur et la ligne très fine qui sépare l’échec du succès, la renommée de l’anonymat. Un véritable (et joyeux) hommage à tout les cinéastes.
Álvaro Casanova, Cine maldito