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La photographie existait-elle à l’époque médiévale, comme cette image aimerait nous le faire croire ? Les personnages sont-ils endormis par un sortilège digne d’un conte de fées ? Que signifie donc cette esquisse de sourire sur le visage du petit marmiton au premier plan ?
Nous sommes en fait dans le studio du photographe A. Fontaine à Saint-Maurice, en 1890, et la famille venue se faire portraiturer ne manque pas de caractère ! Si les membres de la famille ferment tous les yeux, ce n’est pas en raison d’un temps de pose trop long. La technique photographique avait déjà fait suffisamment de progrès pour éviter tout souci de cet ordre dans un portrait. C’est donc purement intentionnel. Mais quelle est cette mascarade ?
A la fin du XIXe siècle, le pictorialisme est en vogue. Ce mouvement avait pour ambition de déployer et faire reconnaître le potentiel artistique de la photographie. Il s’inspirait de la mode du tableau vivant, des préraphaélites, de la littérature et de la peinture, et recourait à des explorations stylistiques telles que le flou ou le photomontage.
Cette famille et son photographe de Saint-Maurice s’inscrivent vraisemblablement dans cette vogue. On peut aussi raisonnablement supposer qu’ils ont puisé pour leur mise en scène dans le conte de la Belle au Bois Dormant, de par le choix du décor, des costumes, des poses, et bien sûr du sommeil feint. Les personnages endormis, ou yeux fermés, ne sont d’ailleurs pas rares chez les préraphaélites et autres pictorialistes. Le conte de la Belle au Bois Dormant a même inspiré exactement à la même époque que notre famille de Saint-Maurice le peintre anglais Edward Burne-Jones pour sa série de toiles The Briar Rose. Le photographe A. Fontaine en aurait-il vu une reproduction dans une revue ?
Seul le père, ou plutôt le prince, figé dans une attitude d’étonnement, semble avoir les yeux ouverts. Peut-être joue-t-il le moment où il découvre sa femme, ou plutôt la princesse, et s’apprête à l’embrasser pour la réveiller ! Cette trame narrative est un des ressorts artistiques majeurs expérimentés par les photographes pictorialistes.
La photographie et la fiction
Pourtant, ce n’était pas gagné. En effet, à partir de son invention officielle en 1839, la photographie est avant tout perçue comme le meilleur moyen d’enregistrer fidèlement la réalité. C’est en soi une révolution technique majeure. Mais c’est aussi un écueil pour ce nouveau médium : la photographie peut-elle aussi être un art ? Cette question taraudera l’histoire de la photographie jusqu’à la fin du XXe siècle et reste même encore ouverte pour quelques perplexes. Cette image de 1890 est bien la démonstration que la photographie, comme tous les autres médiums artistiques, recèle un potentiel fictionnel, d’autant plus puissant qu’elle est également la maîtresse d’une documentation objective du réel. ■
Références
1. Sur l’histoire de la photographie : L’art de la photographie des origines à nos jours, sous la direction d’André Gunthert et Michel Poivert, Paris, Citadelles et Mazenod, 2007
2. Sur la série pictorale de Burne-Jones: voir ce lien