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Longtemps Sainte-Croix n’a été pour moi qu’un nom écrit sur des panneaux routiers, abrégé Ste-Croix, le t et le x mimant à leur façon la croix, et le S initial les lacets à effectuer pour arriver jusque là-haut.
Ma géographie a longtemps été confuse. En voiture avec mes parents, dès que nous apercevions une croix plantée au bord de la route, j’étais persuadé que nous arrivions à Sainte-Croix. Il fallait bien que les mots et les choses correspondent. À force de traverser des villages avec des croix, on finirait bien par arriver à Sainte-Croix, me disais-je.
Je ne me souviens pas de la première fois que je me suis rendu à Sainte-Croix. Ce devait probablement être lors d’une sortie avec l’école, mais j’ai probablement dû confondre avec la vallée de Joux ou les Diablerets, là-bas aussi il y avait un petit train rouge et les montagnes tout autour.
Je savais aussi que Sainte-Croix et les Rasses étaient proches puisque mon père, quand il nous faisait le récit des courses de motocross de sa jeunesse, mettait toujours ces deux noms ensemble, Sainte-Croix - Les Rasses. Je savais qu’il y avait une piste de ski aux Rasses et il me semblait que l’on pouvait voir cette piste de ski depuis chez nous, toute droite et creusée dans la montagne, imaginant des skieurs descendre en schuss (si ma géographie était nulle mon vocabulaire sportif était impeccable) du haut de la montagne jusque tout en bas. Ce que je pensais être la piste des Rasses n’était en réalité rien d’autre que les Rapilles de Baulmes (Rasses ou Rapilles, le risque de se tromper existe).
Parfois mon père ajoutait de la confusion dans mon esprit, lorsqu’il disait : Sainte-Croix-Bullet-Les Rasses. BULLET ! Je connaissais l’équipe de NBA des Washington Bullets et je ne voyais pas très bien ce que Chris Webber ou Rod Strickland seraient venus faire dans le Nord vaudois.
Puis j’ai commencé à mieux connaître Sainte-Croix grâce à certains de mes potes du gymnase qui y habitaient et prenaient le train tous les jours pour venir en cours. Ils me racontaient leur Sainte-Croix, un peu éloigné il est vrai, mais j’enviais leur remontée en train dans la neige et ce moment où le train transperce les nuages.
Je suis monté quelquefois chez mes potes à Sainte-Croix, souvent la nuit, souvent l’hiver et ne voyais rien de cette ville sinon la gare, la nuit, les flocons. Et puis je me souviens d’un reportage très maladroit à la télévision réduisant Sainte-Croix à une plateforme de deal où les loyers sont bas et le moral des gens aussi.
Cet été, je suis monté à Sainte-Croix pour voir ce qu’il y a derrière les panneaux, derrière ce qu’on raconte, pour aller voir le lieu d’origine des machines à écrire Hermès. Parti de la gare de Baulmes, j’ai marché jusqu’à Sainte-Croix en passant par L’Onglettaz. À cause de la pandémie, tout était fermé. Le Musée des arts et des sciences était fermé, fermé aussi le CIMA. Aucun espoir de pouvoir entrer dans les anciennes usines Paillard, c’était dimanche. J’ai tourné un moment dans le village à la recherche des signes de la grande époque de Paillard, une plaque commémorative, une ancienne affiche publicitaire, une statue ou je ne sais quoi encore. Rien.
En redescendant par la rue de l’Industrie, j’ai tourné autour des bâtiments, collé mon nez aux vitres pour essayer de voir s’il ne restait pas ici ou là un levier d’interligne, le chariot d’une vieille machine, une Hermès Baby ou un poste de décolletage. Alors que je m’apprêtais à partir, dans un recoin, entre une palette en bois, un container et un reste de pare-choc de voiture, j’ai vu une caisse en métal de laquelle débordaient une jante et un pot d’échappement. Sur cette caisse, probablement utilisée par un garagiste du coin, on pouvait lire une inscription peinte à la main : PRECISA SA. Je ne sais pas si elle avait servi à l’époque de benne à ordures de l’entreprise Hermes Precisa International (anciennement Paillard SA) ou si elle avait une quelconque autre utilité dans l’usine de machines à écrire. Le soleil cognait, personne dans les rues, la chaleur écrasait tout, immobilisait tout, et ces lettres peintes autour de 1974 ou 1975 continuaient malgré tout de persister au lent travail de grignotage du temps.
Je me suis dit qu’écrire sur Hermès-Paillard, sur le passé industriel et la mémoire collective d’une région, c’était non seulement lire des livres d’Histoire, consulter les archives, lire les journaux de l’époque, parler aux gens, sonder ses propres souvenirs. Mais c’est aussi se rendre sur les lieux pour décrire le peu qu’il reste, décrire les ruines, les ravages, le vide. Mesurer l’écart.