Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07237.jsonl.gz/31

Dix marches blanches de tailles différentes. Cet escalier débute en bord de scène et s'achève dans les ceintres du théâtre. Du premier rang, vous avez l'impression d'être face à une falaise. Des six comédiennes et comédiens de l'ensemble du Poche, on n'aperçoit d'abord que des paires de jambes nues qui se balancent, tout là-haut, comme une bande de gosses assise sur le parapet d'un pont. Durant tout le spectacle, ils et elles vont crapahuter, sauter, arpenter, défiler, poser ou chuter sur cet escalier qui pourrait tout aussi bien être le chemin reliant l'Enfer au Paradis.
"L'éveil du printemps" est une pièce qui a 130 ans et des poussières. Un texte phare. Une grenade longtemps interdite ou censurée. Le premier spectacle de théâtre consacré à un monde alors inconnu: l'adolescence.
En 1891, lorsque l'Allemand Frank Wedekind boucle cette histoire dans sa chambre du château haut perché de Lenzbourg, l'adolescence n'existe pas. Vous êtes enfant et du jour au lendemain vous vous voici adulte. L'éducation sexuelle? Inexistante ou presque. La masturbation est un péché dont on ne parle pas ou qui se corrige à coup de baguette. Pour les unes, le sexe se découvrira dans le lit marital. Pour les uns, ce sera au bordel. Et pour les autres, celles et ceux né-e-s sous une mauvaise étoile ou dans une orientation non-reconnue, s’ouvre une vie pavée de douleur.
Sexe libertin et masochisme
Frank Wedekind aborde l'adolescence et sa sexualité à la hauteur des 14-18 ans et il ne chipote pas. Dans son "Eveil du printemps", tout y passe: la masturbation, les attouchements, le viol, le désir incestueux, les relations hétérosexuelles et homosexuelles, le sexe libertin, l'avortement et même le masochisme. Scandale assuré à l'époque et débats nourris chez Freud et les premiers psychanalystes.
Aujourd'hui rebaptisé "Eveil/Printemps" par son metteur en scène et nouveau traducteur Mathieu Bertholet, ce texte ne fait plus scandale. Il tient régulièrement l'affiche au titre de classique du répertoire allemand avec l'opéra "Lulu" d'Alban Berg. En Suisse, le dernier qui s'y était frotté dans une mise en scène magistrale et gothico-grunge était Omar Porras et son théâtre Malandro en 2011. C'est que "L'éveil du printemps" n'a pas perdu la moindre acuité.
Comme une sitcom au collège
Au Poche, rythmé par les musiques plutôt pop de la chanteuse Billie Bird, il tient du manifeste pour la différence et contre les hypocrisies de la société adulte. Wendla, Martha, Théa, Ilse, Melchior Gabor, Moritz, Jeannot, Ernst, Otto, Georg, Robert et Lämmermeier ont la sève et la fougue de la jeunesse. Pour leur malheur comme pour leur bonheur. On suit comme une sitcom leurs péripéties à la veille d'entrer au collège.
Une photo du spectacle "Eveil/Printemps" mis en scène par Mathieu Bertholet. [Dorothe Thebert - Le Poche]
Du cabaret décadent
Mathieu Bertholet aime chorégraphier ses spectacles. Son sextuor (les excellents Bénedicte Amsler Denogent, Jérôme Denis, Aurélien Gschwind, Zacharie Jourdain, Aline Papin et Louka Petit-Taborelli) arpente les marches du décor comme une troupe de cabaret décadent ou des modèles en plein défilé. Costumes, maquillage et mouvements sont directement inspirés par un contemporain de Wedekind, le peintre viennois Egon Schiele dont les corps tordus ou maladifs ont été voués aux gémonies par les nazis.
Ainsi, le Poche a un petit air de revue façon Weimar avec ses personnages interlopes, sensuels et provocants. "Eveil/Printemps" sera escorté dès le lundi 3 octobre par "Trigger Warning", une pièce contemporaine signée Marcos Camares-Blanco, qui aborde les mêmes thématiques.
Une surprise tout de même dans cette version revisitée de "L'éveil du printemps". Si le traitement de la sexualité est très explicite (on s'embrasse et on se caresse dans cet éveil qui réveille les sens), celui de la violence est plus métaphorique ou gommé. Une pudeur? A l'origine, "L'éveil du printemps" c'est aussi ça: la violence de ces parents qui battent leurs enfants, celle de ce proche devenu violeur, celle d'une société élitaire qui broie les plus faibles et les pousse au suicide.
Oui, ce spectacle mérite son sous-titre de "tragédie enfantine". On y rit aussi souvent et surtout, on y est happé et capté de bout en bout.
Thierry Sartoretti/ld
"Eveil/Printemps", de Frank Wedekind. Mise en scène de Mathieu Bertholet. A voir au Théâtre Le Poche, Genève, jusqu’au 23 octobre.