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Thé d’Assam et de Darjeeling: pour le seul plaisir… et pour de nombreuses expériences d’exploitation sociale. «Aujourd’hui encore, les ouvriers des plantations de thé sont considérés comme des étrangers, utiles que pour cueillir le thé.» Ces dures paroles du jésuite indien Xavier Lakra témoignent des difficiles conditions de travail à Assam.
D’un point de vue occidental, l’histoire du thé en Inde est racontée comme une saga de chercheurs d’or. En 1823, l’Écossais Robert Bruce découvre des théiers en Assam, un État fédéral situé dans la vallée du Brahmapoutre (deux fois la taille de la Suisse), riche en eau. Débute alors, dès 1840, l’histoire d’un vrai succès commercial. De grandes plantations de thé sont établies, les Britanniques contredisant ainsi le parti-pris selon lequel le thé ne peut provenir que de Chine ou du Japon. Aujourd’hui, environ 800 plantations à Assam approvisionnent le marché mondial en thé finement haché et mis en sachets.
Après l’eau, le thé est la boisson la plus consommée, et l’Assam et le Darjeeling sont les thés noirs les plus connus au monde. L’Assam représente 51% du thé noir produit en Inde et 11% du total mondial. Le Darjeeling, du district montagneux au nord-ouest de l’Assam, a un caractère plus spécial: 1% du thé indien provient de là.
Une population réinstallée pour le thé
Mais pour beaucoup de travailleurs des plantations de thé, cette boisson culturelle si appréciée est liée à une expérience d’exploitation, à un souvenir douloureux. Leurs ancêtres étaient des Adivasi (population indigène indienne) sans terre. Souvent recrutés sur la base de fausses promesses, ils ont été réinstallés à grande échelle en Assam pour la culture du thé. Leur situation de vie se rapprochait alors du servage. Ce n’est qu’au XXe siècle que la loi sur les plantations de travailleurs, un accord entre les propriétaires, les syndicats et le gouvernement, a tempéré quelque peu la chose.
«Plus de 70 ans après l’indépendance de l’Inde, il est scandaleux de voir le peu de chance encore qu’ont les Adivasi à mener une vie autonome», s’exclame Xavier Lakra sj, lui-même Adivasi et engagé auprès d’eux en Assam depuis des décennies. «Jusqu’à aujourd’hui, ils sont considérés comme des étrangers, des bons qu’à cueillir le thé.» Rien qu’en Assam, 6,5 millions de personnes vivent autour de ces plantations mais peuvent à peine gagner leur vie. Ils sont également exclus des programmes de soutien de l’État en faveur des personnes marginalisées, tels que la priorité à l’emploi, à qualification égale, dans les services d’État.
L’ONG Oxfam, basée au Royaume-Uni, a mené une enquête en 2019, Black tea, white vest, auprès de 510 travailleurs, dans 50 plantations de thé Assam: 56% des sondés disent ne pas manger suffisamment; 25% d’entre eux ingurgitent moins de 1800 calories par jour. La moitié des ménages reçoivent d’ailleurs des tickets alimentaires de l’État (une façon d’admettre que les travailleurs du thé ne gagnent pas assez). Il n’y a pas de salaire minimum vital en Assam, et le salaire moyen journalier de ces employés est de 137-170 roupies (1,91-2,3.- frs), soit bien moins que les 255 roupies généralement versés pour les ouvriers agricoles non qualifiés.
Les hommes obtiennent les emplois les plus rémunérés dans les usines de thé, tandis que les femmes travaillent principalement à la récolte du thé, pour des salaires particulièrement bas. Le travail est dur. Elles ramassent les feuilles à la main et les transportent jusqu’au point de collecte dans des sacs qui pèsent jusqu’à 30 kilos. Les vendanges ont lieu entre avril-juillet et septembre-octobre, des mois où les températures sont souvent supérieures à 40 degrés.
Toute personne qui cueille du thé entre en contact avec des pesticides. Il y a très peu de thé Assam certifié biologique, et celui-ci porte généralement le label Fairtrade. Ainsi 51% des sondés se plaignent d’irritations oculaires, de problèmes respiratoires, de réactions allergiques, 75% d’insolation, de fièvre ou de déshydratation. La pression sur les femmes enceintes, pour qu’elles travaillent jusqu’au bout et qu’elles reprennent vite leur tâche après l’accouchement, est grande. «La mortalité maternelle dans les régions productrices de thé est nettement plus élevée que dans le reste de l’Inde», indique Oxfam.
Les spéculateurs internationaux sont en partie responsables de l’affaiblissement des acquis sociaux et dans la guerre des prix que se livre les grossistes et entrepreneurs. Ils achètent des usines de thé, forcent les cueilleurs à se mettre à leur compte et les paient en fonction de leur production quotidienne. La qualité des feuilles n’a plus d’importance pour l’industrie du thé en sachet.
Les jésuites de Ranchi en Assam
Ce n’est qu’en 1997 que les jésuites ont établi leur présence en Assam. Aujourd’hui 26 jésuites de la province de Ranchi dans l’État fédéral de Jharkhand, y travaillent. Ce n’est pas une coïncidence : ils partagent des racines ethniques avec les personnes réinstallées.
Ces similitudes facilitent l’établissement de liens de confiance. Les jésuites s’appuient sur une éducation qualifiée «comme chemin vers un meilleur avenir», dit Xavier Lakra. «Parce que les personnes qui naissent, vivent et meurent dans la pauvreté, s’avèrent incapables de voir les systèmes d’interdépendance et de penser différemment que la masse.» Or, bien qu’il y ait des écoles primaires obligatoires dans les plantations, la plupart des élèves de troisième année ne peuvent pas compter jusqu’à 20 et ne connaissent pas l’alphabet (toujours selon l’enquête d’Oxfam).
Les jésuites, avec d’autres organisations, ont initié diverses formes de changement social. Les sœurs indiennes d’Ingenbohl (canton de Schwyz), par exemple, soutiennent des groupes de prêteurs locaux pour contourner les usuriers habituels. Les jésuites soutiennent les projets d’élevage de petits animaux et de jardins d’herbes médicinales de certaines familles. Ils permettent aux enfants de suivre des cours de soutien scolaire et des écoles secondaires à l’extérieur de la plantation. Les activités pastorales permettent aussi aux Adivasis de souffler. «Leur vie quotidienne est naturellement imprégnée de religion», explique le Père Lakra.
Le projet phare des jésuites reste leur collège près de Tezpur/Assam. Il offre aux enfants doués l’opportunité inimaginable d’obtenir un diplôme supérieur. «Je rêve que dans le futur, dit le Père Lakra, les gens des plantations de thé puissent occuper des postes à responsabilité dans les écoles, les soins de santé, l’ingénierie ou même les services d’État.»
Appel à la responsabilité de chacun
Alors, oui, la vie quotidienne dans les jardins de thé se caractérise par des conditions de travail difficiles, mais des améliorations peuvent y être apportées si les différents maillons de la chaîne en assument la responsabilité: consommateurs payant le juste prix pour ce délicieux thé; producteurs prenant soin des ouvriers et de l’écosystème de la plantation; négociants et investisseurs veillant à ce qu’il y ait plus que la simple maximisation du profit; et, depuis des décennies, jésuites engagés via l’éducation auprès des populations des plantations de thé en Assam et à Darjeeling. La voie de l’avenir qui amènerait plus de sécurité dans la vie des familles de la région!
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