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Château de Laconnex
Le territoire de l’actuel canton de Genève a pendant longtemps été confronté à des conflits politiques et religieux. Cela a eu comme conséquence la construction et la destruction successives de nombreux châteaux et maisons fortifiées destinés à protéger les biens des habitants de la région. Le modeste château de Laconnex est un exemple de cette histoire mouvementée.
Situé à l’extrême sud-ouest du canton de Genève, au cœur d’un territoire appelé la Champagne, le château se trouve au cœur du domaine de Laconnex. Il est passé au fil des générations entre les mains de plusieurs dynasties d’agriculteurs qui se sont succédé à sa tête. Les premières traces écrites de l’existence d’une maison forte dans le village remontent au XVe siècle, date à laquelle elle appartenait à la famille noble de Laconnex. Le rôle protecteur de la demeure se caractérise par une allure monumentale qui tranche avec celle des autres bâtiments de ferme alignés tout au long des ruelles qui traversent le bourg. Le carré qui forme sa structure de base est marquant et sa tour hexagonale confirme sa vocation de bâtiment destiné à défendre les biens et intérêts des agriculteurs et seigneurs du village.
Rappelons pour la petite histoire que la commune (orthographiée Laconay en 1225 et même Lacunay en 1231, ce qui signifiait à l’époque pique ou forte pente) et celle de Soral ont pris leur autonomie en 1850 après que celle-ci obtint son indépendance d’avec celle d’Avusy-Laconnex-Soral en 1816. Aujourd’hui, la commune de Laconnex compte quelque 700 habitants, ce qui représente, compte tenu des 192 nouvelles âmes enregistrées en 1960, un bien joli essor. Le caractère paysan de la commune est malgré tout bien préservé : 80% de sa superficie est encore aujourd’hui constitué de surfaces agricoles.
«Les premières traces écrites de l’existence d’une maison forte dans le village remontent au XVe siècle, date à laquelle elle appartenait à la famille noble de Laconnex. »
Une histoire pleine de rebondissements
C’est en longeant la rue de la Maison-Forte que l’on débouche sur ce que les Laconnésiens et Laconésiennes appellent le Château. Les sires de Laconay y avaient trouvé demeure et y prélevaient la dîme, l’impôt d’alors sur le fruit de la terre. Plus vaste que l’actuelle demeure, le château fut détruit par un incendie aux alentours de 1536 lorsque les armées bernoises occupèrent le village qu’elles durent restituer à Genève en 1544. Le château fut reconstruit à plusieurs reprises sur un modèle identique et au même endroit.
La famille de la Grave entra ensuite en possession de la maison forte pendant une bonne partie du XVIIe siècle. Une chapelle catholique fut bâtie en annexe du château en 1698. La tour ronde qui était accolée au château fut démolie dans le courant du XVIIIe siècle.
La famille Jacquard, d’origine Haut-Savoyarde, racheta ensuite la bâtisse au XIXe siècle pour y ouvrir une auberge. Des dépendances en bois furent alors construites pour les voyageurs. On apprend aussi que le café Mégevand s’installe en 1891 à la maison forte de Laconnex.
La bâtisse comprend deux appartements. Aujourd’hui encore, lorsque l’on pénètre dans celui qui servait antérieurement de café, on peut remarquer un plafond à poutres apparentes ainsi qu’une imposante cheminée dans une salle située au rez-de-chaussée.
De la difficulté d’entretenir le patrimoine bâti
Des restaurations ont été entreprises sur les façades en 1942 et les dépendances furent démolies en 1947. La salle de réception du château fit office de café jusque dans les années 1960. D’ultimes travaux de restauration intervinrent enfin en 1963. La toiture a été refaite, mais aucun projet de transformation n’est actuellement envisagé en raison des importants coûts que cela engendrerait. On articule un montant de près de 2 millions de francs, si ce n’est plus. En attendant de s’y attaquer un jour ou l’autre, le crépi extérieur gris ne restitue pas tout son attrait au modeste château érigé sur deux étages. Mais le principal désagrément de ce bâtiment classé comme édifice d’intérêt historique n’est pas de comporter qu’un nombre restreint d’ouvertures, mais surtout quasiment aucun terrain attenant. Une magnifique cave voutée aurait bien besoin d’être dégagée de tout le fatras d’objets hétéroclites amassés au fil des années. « C’est regrettable que les combles tombent en ruine », déplore Hubert Dethurens, qui chapeaute l’exploitation et occupe par ailleurs le poste de maire de la commune.
Un brin de nostalgie
Hubert Dethurens se remémore avec beaucoup de nostalgie la période précédant 1961, avant que le café du château (dénommé Café Mégevand ou des Chasseurs) ferme, et lorsqu’il aidait sa tante – qui tenait encore le bistrot – à servir les clients. L’estaminet du château subit alors une rénovation touchant son intérieur puis est transformé en appartement.
« À l’époque, mon rêve était de le reprendre, mais les aléas de la vie et des problèmes d’héritage ont contrecarré mon projet », explique-t-il.
Croisé par hasard à la terrasse du restaurant « Chez le Docteur » (ainsi dénommé parce que le patron d’alors y avait joué avec un grand succès ce rôle dans une pièce de théâtre qui s’y était donnée), un ancien du village raconte que, dans sa jeunesse, la distilleuse faisait toutes les années une halte de plusieurs jours sur la place du village pour que les paysans viennent y produire la goutte. Et les villageois d’aujourd’hui saluent encore l’ancien maire pour ses efforts visant à préserver le caractère villageois du bourg. Il s’était en effet battu de toute son énergie pour qu’une route de contournement déleste le trafic des véhicules du centre du village et plus particulièrement de la rue de la Maison-Forte, siège du château, du café-restaurant « Chez le Docteur » et de la mairie.
LE VITICULTEUR CHÂTELAIN
Actuellement, on trouve Hubert Dethurens non seulement au poste de maire du village (où il vient d’être réélu tacitement pour un nouveau mandat jusqu’en 2025), mais aussi à la tête du domaine familial qui s’étend sur 80 hectares de champs destinés aux grandes cultures (blé et colza) et 10 hectares de vignes. Cette diversification des activités illustre bien la volonté des exploitants du domaine de répartir les risques inhérents aux aléas climatiques qui influencent le travail de la terre. Hubert Dethurens chapeaute les activités du domaine, tandis que son fils Maxime s’occupe des travaux et de la logis- tique sur les grandes cultures. Quant à sa fille Lucie, elle s’est spécialisée dans l’œnologie et tous les travaux sur la vigne.
Mais cela a nécessité la création d’une toute nouvelle cave abritée dans un vaste hangar en bois de 700 mètres carrés construit à fin 2019. L’ancienne cave du château présentait en effet une capacité trop modeste pour permettre à l’exploitation de répondre aux exigences actuelles. Cette nouvelle infrastructure ne sert pas uniquement au stockage et à la maturation du vin. En plus des cuves en acier inoxydable, la cave du nouveau bâtiment abrite une trentaine de barriques, ce qui offre au total une capacité de stockage d’environ 6000 à 7000 litres. On y trouve aussi les bureaux administratifs, une grande salle de dégustation et de réunion ainsi que des chambres destinées aux ouvriers qui travaillent à la vigne durant la période des vendanges. Le nouveau bâtiment des Dethurens tombe à point pour développer les activités de l’exploitation, seul moyen de s’en sortir. « Comme on n’exporte pas notre production hors de nos frontières, on est un peu mieux protégé », relève Hubert Dethurens.
Il admet ne pas être enthousiasmé par l’idée d’une reconversion de la viticulture dans une filière bio. « Le marché n’est pas prêt à accepter l’augmentation de prix que cela implique », indique-t-il. En dépit des aléas de la météo, il est pourtant optimiste en ce qui concerne les résultats des vendanges de l’année 2021. « Je suis déçu en bien, comme diraient les Vaudois ; le mildiou a fait des ravages, mais on s’attendait à une situation encore bien plus grave. Ce ne sera malheureusement pas comparable à la belle récolte dont nous avons bénéficié en 2018 », regrette-t-il.
« La cave du nouveau bâtiment abrite une trentaine de barriques, ce qui offre au total une capacité de stockage d’environ 6000 à 7000 litres. »
L’HOMME AUX MANETTES DES MACHINES
Responsable de la production au sein de l’exploitation, Maxime Dethurens regrette que ses parcelles soient encore pareillement morcelées malgré le remaniement qui a mis un peu d’ordre dans la répartition des terres agricoles sur la commune. Les 10 hectares de vigne de la propriété sont dispersés sur 27 parcelles. « Nous avons en particulier 2,5 hectares de vignes dans des endroits avec une pente de 35%. Les vignes y sont plus difficiles à travailler, mais celles qui sont orientées plein sud présentent un véritable atout pour la qualité du raisin. »
«En raison de la multiplicité des travaux, quand un secteur ne va pas très bien, on peut ainsi se rabattre sur un autre. »
En dehors de son travail dans les vignes, Maxime se retrouve aux manettes des activités agricoles du domaine. Avec un parc de machines composé de deux moissonneuses-batteuses, quatre enjambeurs, un charriot élévateur, un semeur, il peut répondre à toutes les demandes et se met aussi à la disposition des autres agriculteurs de la région pour effectuer les travaux des champs et de la vigne. Cela leur évite de devoir investir eux-mêmes dans des machines toujours plus coûteuses. « En raison de la multiplicité des travaux, quand un secteur ne va pas très bien, on peut ainsi se rabattre sur un autre », relève Maxime Dethurens.
Il indique que le passage de flambeau entre leur père et la nouvelle génération ne s’est pas avéré trop compliqué, car tout était déjà en place. « Il a suffi d’inscrire notre action dans la continuité. Il a pourtant fallu quelques fois réfléchir à tête reposée pour finir par nous mettre d’accord sur certains points », admet cependant Maxime.
L’ŒNOLOGUE DE LA FAMILLE
« C’est la grande diversité ethnique que l’on rencontre à Genève qui sauve la production locale. »
Après avoir suivi durant quatre ans une formation d’ingénieur à l’école supérieure de viticulture et d’œnologie de Changins, Lucie Dethurens est responsable de la commercialisation et des travaux d’œnologie et du travail à la vigne. Elle se réjouit de la vente de ses spécialités en bouteille, nettement plus rémunératrice que la commercialisation en vrac. Au total, ce ne sont pas moins de 13 cépages différents qui sont produits sur leur domaine à l’étiquette du château de Laconnex. Au traditionnel chasselas (qui représente environ 20% des ventes) s’ajoutent six blancs, du rouge, du rosé, du mousseux et plusieurs assemblages. Lucie Dethurens s’avoue très fière de son vin pétillant – pour lequel elle a obtenu le prix du meilleur mousseux de Genève en 2021 – et des nouveaux cépages qui résistent mieux aux maladies traditionnelles de la vigne. « On a un très grand succès avec notre merlot », reconnait-elle. Les dernières cuvées de pinot viennent de décrocher une double médaille dans le cadre de la sélection médaille d’Or pour leur pinot gris tout comme lors du mondial des pinots tous deux en 2020. « La vente de vin pétillant marche bien surtout durant les fêtes, mais on a de la peine à changer les habitudes des inconditionnels du véritable champagne », relève-t-elle.
À l’image de la viticulture genevoise, le domaine de Laconnex est confronté aux mêmes défis, en particulier à une baisse de la consommation ; mais l’équipe s’accroche. « Cette année a été très difficile, car très humide et fortement attaquée par le mildiou » souligne-t-elle. « C’est toujours le gel et la grêle qui régulent le marché ».
La vente en vrac s’avère plus aléatoire. Toute la difficulté est de trouver le bon équilibre dans le choix des cépages proposés sur le marché. C’est pour cette raison que les Dethurens ont acquis une trentaine de barriques dans les- quelles ils proposent leurs différents cépages. « Nous les utilisons pour vinifier de nouveaux plants rouges qui se com- portent bien et faire les essais de vinification », précise à ce sujet Maxime Dethurens.
C’est la grande diversité ethnique que l’on rencontre à Genève qui sauve la production locale. Il faut donc porter son choix sur des millésimes plus tardifs et sélectionner des cépages moins sensibles aux maladies et des vignobles mieux orientés qu’on ne le faisait traditionnellement. Ou des cépages qui viennent du Sud.