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"Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver", écrit Roorda en 1921. Quatre ans plus tard, il se suicide. Avant cela, il s'en explique dans une confession émouvante et sincère... Sous ce titre qu'il voulait ironiquement "alléchant", l'auteur énonce tout ce qu'il n'a pas su faire pour vivre vieux, ou ce par quoi il n'était pas tenté. En premier lieu, une hygiène de vie. Et puis, pour réparer des fautes commises, il eût à se soumettre à des besognes fastidieuses et subir des privations qu'il ne souhaitait pas assumer. C'est contre les aléas du vieillissement et, surtout, contre "un monde où l'on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de la vieillesse" que Roorda prend position, pour lui-même.
Pédagogue libertaire, Henri Roorda (1870-1925) est aussi un humoriste original. Professeur de mathématiques à Lausanne, il publie, outre des manuels d'arithmétique, des chroniques humoristiques dans différents journaux (réunies sous le titre Les Saisons indisciplinées, Allia, 2013). Auteur du fameux Pédagogue n'aime pas les enfants (1917), il s'élèvera toute sa vie contre une école autoritaire qui décourage le désir de connaissance.
Après avoir écrit trois pamphlets, où il s'en prend à la pédagogie et expose sa position politique (Mon internationalisme sentimental, 1915), le professeur de mathématiques Henri Roorda s'essaye à un genre nouveau, qui va le rendre célèbre. À prendre ou à laisser (1919) est le quatrième livre de Roorda et son premier recueil de chroniques, issues de La Tribune de Lausanne (1917-1919). Déjà dans Le Roseau pensotant, il s'était essayé à cette forme journalistique, mais cette fois-ci son talent explose : on a donc ici les débuts du chroniqueur, déjà drôle, prenant déjà à contre-pied la morale petite-bourgeoise, analysant les usages sociaux les plus banals (le fait de se serrer la main par exemple), prompt à décocher ses flèches fraîches et légères. Mais l'humoriste Roorda est tout à la fois un moraliste et un sentimental. Les pages mettant en scène sa fille, Miquette, montrent parfaitement comment il observe le monde et comment il l'analyse, en poète, en homme proche des enfants, ces adultes non encore dégénérés. Agissant parfois derrière le masque de son double Baltasar (sous le pseudonyme duquel il publiera les quatre éditions successives de l'Almanach Baltasar), le penseur et l'humanitaire Roorda signe avec À prendre ou à laisser son premier recueil d'envergure, où se manifeste sa première « manière ».
En 1917, le Suisse Henri Roorda (1870-1925), professeur de
mathématiques, chroniqueur et philosophe enjoué à ses heures,
publie un pamphlet intitulé Le Pédagogue n'aime pas les enfants,
critique nette et contondante de l'école considérée comme
une machine destinée à inculquer la soumission aux élèves.
Disciple de l'anarchiste humanitaire Élisée Reclus, Roorda
n'est pas seulement un pourfendeur de l'institution scolaire :
en relevant finement les incohérences et aberrations du régime
éducatif, c'est surtout la manie pédagogiste qu'il brocarde.
Contre la prétention des pédagogues assis sur d'immuables
pratiques, il en revient à ce constat de Reclus qui lui écrivait
le 4 novembre 1897 : « Si l'enfant n'a pas l'enthousiasme de
l'étude, c'est que le professeur n'a pas l'enthousiasme de
l'éducation. »
Livrés telles les nouvelles fraîches du jour, ces billets savoureux sont un rendez-vous hebdomadaire pour les amateurs de bons mots d'hier et d'aujourd'hui. Semaine après semaine, Henri Roorda jette un oeil tant critique qu'amusé sur tout et principalement sur ce à quoi l'on s'attend le moins. Il est autant question de raclette que de fondue, des compagnies d'assurance que du système pileux, du droit de l'animal que de l'amour des avions et des camions, de la combustibilité de la femme que du chat de l'auteur, Flopsy, pour n'en citer que quelques-uns. Autant de prétextes à l'antiphrase, au détournement, au jeu de mots et à l'ironie. Outre un recul surprenant sur l'actualité, Henri Roorda fait preuve d'un humour sans ride.Il sait oeuvrer et manoeuvrer pour que nul ne se rende compte de l'acuité de ses analyses. Il est un érudit qui se moque de la supériorité conférée par le savoir. Ses alliés : les mots, leur polysémie. Mais il les sait infidèles : ils sont indépendants, sans attache, ils se prêtent à toutes les interprétations. Une anarchie maîtrisée, un style à la Vialatte ou à la Desproges, un "pessimisme gai", telles sont les chroniques indisciplinées du Professeur Roorda.
« Au temps de Pascal, l'homme était un roseau pensant. Mais, pour les hommes d'aujourd'hui, l'obligation de penser est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous. » C'est sur ces mots narquois que le pédagogue, philosophe et humoriste suisse Henri Roorda (1870-1925), un proche d'Elisée Reclus, ouvre le recueil de ses chroniques intitulé Le Roseau pensotant. Le Roseau pensotant, c'est l'homme du XXe siècle, atteint d'une faiblesse du raisonnement, ou d'une fainéantise acceptable parce que la technologie a réduit considérablement les difficultés de survie. Il apporte encore quelques lumières sur des faits simples de l'existence, après avoir constaté dans les brasseries et les cafés, dans sa classe ou dans la rue, que les connaissances de base, les notions les plus élémentaires étaient méconnues ou battues en brèche. Il pensote donc. Les temps héroïques de la grande pensée sont révolus. « Le Roseau pensotant, c'est moi », dit Roorda, non sans ironie. Diffusées dans les journaux de Lausanne, ses chroniques lui valurent une grande notoriété d'esprit. Il est pourtant à comparer aux brillants stylistes issus de la Mitteleuropa de son époque.
En 1925, vingt-huit ans après la publication du Rire par Henri Bergson, c'est non plus un philosophe mais un praticien suisse - et les humoristes suisses sont rares, même si Charles-Albert Cingria a relevé le gant après Roorda - doublé d'un chroniqueur « pensotant » qui s'attelle à décrire Le Rire et Les Rieurs. Tentative que n'auront jamais tentée les grands humoristes avant lui : Alphonse Allais ou Tristan Bernard se sont bien gardé de penser l'humour ! Et pour cause. Comme le constate Roorda, « quand on écoute les théoriciens du rire, on ne rit plus ». Sauf avec Roorda, justement, dont la légendaire douceur, l'esprit plein de légèreté et l'ironie craquante constituent un baume. Selon Bergson, le rire est proprement humain, suppose une forme d'insensibilité et ne se noud que dans le cadre d'une conscience collective. Aussi, de Marcel Schwob à Kant, Roorda entreprend d'expliquer à son lecteur ce qu'est le rire en multipliant les anecdotes et les digressions... amusantes. Ces illustrations et cas pratiques ne doivent cependant pas faire oublier que ce plaidoyer pro-rire est de la même main que Mon suicide, texte d'une grande mélancolie rédigé par celui qui prônait, avant de passer à l'acte, un « pessimiste joyeux ». Au pays de l'humour noir et de la fantaisie, Henri Roorda est une figure tutélaire.
Même s'il cite Pascal en ouverture, Henri ROORDA est un cartésien mathématicien que l'on pourrait appeler "père spirituel" de Devos ou Desproges. Ces chroniques à l'humour subtil manipulent les idées reçues avec délices, tout en glissant - au passage - des accroches sociales non dénuées d'intérêts.