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Tout est parti d'une discussion avec un joueur de Challenge League. On voulait savoir, par curiosité, combien gagnait un footballeur de 2e division en Suisse. Sa réponse a été un peu hésitante: «C'est difficile à dire, car il y a beaucoup de joueurs de niveaux et d'âges différents. En plus, il y a le chômage qui entre en ligne de compte.»
Le chômage? «Beaucoup de joueurs l'utilisent pour pouvoir jouer dans cette Ligue», a-t-il poursuivi.
On a insisté auprès de notre interlocuteur pour en savoir plus, puis on a appelé d'autres personnalités de Challenge League (joueur, agent et directeur sportif) pour leur demander s'ils étaient au courant de la pratique. Tous ont répondu «oui».
Le principe est assez simple. Prenons un footballeur qui évolue au Servette FC (au hasard) et admettons qu'il gagne 13 000 francs par mois, ce qui est tout à fait possible «puisque la moyenne des salaires mensuels en Super League oscille entre 12 000 et 15 000 francs», selon l'agent de joueurs Lorenzo Falbo. Ce footballeur servettien, donc, arrive en fin de contrat. Son club ne veut plus le garder et les autres équipes de 1re division ne lui ont pas fait d'offre.
Le Genevois sonde le marché et signe un contrat avec un club de 2e division (au hasard encore, Schaffhouse). L'équipe alémanique ne peut lui proposer que 6000 francs mensuel (la moyenne en 2e division). C'est à ce moment que le chômage intervient. Notre footballeur va accepter l'offre en demandant à la caisse de chômage, à laquelle il est inscrit depuis la fin de son précédent contrat, de payer la différence entre le salaire qu'il percevait à Servette (13 000) et celui que Schaffhouse lui propose (6000).
Un deal qui semble satisfaire toutes les parties:
«Evidemment, l'arrangement entre le club et le chômage doit être équitable, précise le footballeur qui nous a parlé de ce système pour la première fois. Tu ne peux pas dire: "Je paie un gars 3000 et le chômage met 8000".»
«Pas mal de clubs utilisent ce moyen pour faire une équipe compétitive avec un petit budget», explique notre interlocuteur. «Ce système a toujours existé», intervient Serge Duperret, directeur sportif de plusieurs clubs de 2e division dans sa riche carrière. Lui-même l'a déjà appliqué avec certaines de ses recrues. «Mais tu ne montes pas ton équipe avec des gens au chômage», précise-t-il.
Lorenzo Falbo estime qu'il s'agit d'un épiphénomène. Aucun des footballeurs de Challenge League avec lesquels l'agent travaille ne bénéficie actuellement de ce régime. «Il ne peut être appliqué que sur des cas particuliers et très précis, pour des joueurs qui descendent de Super League.»
Sur le papier, rien à redire: le footballeur est un salarié comme un autre. Il a cotisé et a donc le droit d'être aidé lorsque sa situation professionnelle se dégrade. Mais l'Etat a-t-il pour autant vocation à soutenir les clubs de foot, à les rendre plus performants en participant financièrement à l'acquisition de joueurs? Après tout, le chômage existe surtout pour des employés qui traversent une mauvaise passe et ont pour ambition de se réinsérer professionnellement. Que faire de joueurs dont la plupart sont en fin de carrière, et dont l'argent qu'ils touchent de la caisse de chômage sert à financer les ambitions sportives de leur employeur?
«C'est difficile de prétendre que ce n'est pas juste, commence Lorenzo Falbo. On pense que le football est différent du reste, mais c'est un travail comme un autre. Ceux qui cotisent ont ensuite des droits. Et ces droits sont de toute façon limités.»
Vrai: le footballeur ne peut bénéficier de ce qu'on appelle «une compensation par rapport au gain intermédiaire» au-delà de 640 jours. Le montant de la compensation se fait par rapport au gain assuré, mais il est lui aussi limité à 12 350 francs. «Travailler en touchant le chômage, c'est quelque chose qu'on ne peut de toute façon pas faire toute sa vie», résume une employée de la caisse de chômage d'Yverdon.
«Pour moi, ce n'est pas un abus, insiste Lorenzo Falbo. Les joueurs ont cotisé cet argent. Ils ne l'ont pas volé!» «Tant que les sommes ne sont pas extravagantes, ça ne me gêne pas, abonde Serge Duperret. Et en Challenge League, les sommes sont rarement extravagantes.»
Footballeur est un métier, c'est vrai, mais «un métier un peu spécial quand même, dit un joueur de Challenge League. Les personnes qui nous contrôlent au chômage ont aucune idée de comment le monde du foot fonctionne.»
La particularité du métier de footballeur est, pour notre contact, ce qui légitime ses arrangements. «Mais c’est un système un peu hypocrite, ajoute-t-il. Car quand tu arrives à la fin de ton chômage et que tu n'as reçu aucune nouvelle offre, tu peux te retrouver au social. Je dis toujours à ceux qui font ça: "Il faut être conscient du risque que tu prends".»
Lorenzo Falbo leur tiendrait un autre discours.
Des trois parties qui bénéficient de cet arrangement entre footballeurs et caisses de chômage, une seule est finalement certaine d'en sortir gagnante à long terme: le club. Il n'aura pas pris le moindre risque financier dans la transaction et ne devra pas payer son joueur au-delà de son contrat s'il ne trouve rien, le chômage prenant ensuite le relais.
Rien ne dit que Sion pourra recruter Mario Balotelli, encore moins que ce soit une idée épatante, si l'on en croit les articles qui le disent fini. Mais il en va du talent comme d’un amour de vacances: on ne peut pas s'empêcher de penser qu’il durera toujours, même si on connaît déjà la fin.