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par Pierre Béguin
"La science est la croyance en l'ignorance des experts" (Richard Feymann, Nobel de physique)
Dans Histoire des Oracles (1686), le philosophe Fontenelle, précurseur des Lumières, s’attache à montrer que la crédulité et la paresse nous font accepter naturellement des événements extraordinaires sans la moindre velléité de vérification. L’un des passages les plus célèbres s’intitule La Dent d’or. Que raconte-t-il?
L’anecdote se situe en Silésie en 1593. Le bruit court (au début est la rumeur) qu’un enfant de sept ans, qui vient de perdre ses dents, a vu tout à coup pousser à la place une dent en or. Intriguée, une cohorte de savants, dignes émules de Diafoirus – Fontenelle insiste sur les titres et les noms, tous à consonances latines, – se penche «scientifiquement» sur le cas et multiplie les hypothèses pour tenter de comprendre ce phénomène: «Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstadt, écrivit l’histoire de cette dent (…) En cette même année, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent et y ajoute son sentiment particulier.»
Toutes ces réactions dans un laps de temps réduit suggèrent une grande activité intellectuelle, aussitôt ridiculisée lorsque Fontenelle précise avec une ironie mordante qu’«il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or.»
Car entre-temps, un simple technicien – «un orfèvre» – avait pris soin d’examiner l’enfant – ce que n’avaient bien entendu pas fait les doctes savants, engoncés dans leur vanité, leurs théories et leurs controverses – et découvert que l’objet des débats était en réalité une feuille en or appliquée avec adresse sur une dent normale. Et Fontenelle d’ironiser sur cette précipitation grotesque des scientifiques: «Mais on commença par faire des livres et puis on consulta l’orfèvre.»
La leçon est limpide et préfigure la méthode des Lumières: en toute chose, il faut commencer par vérifier les faits dont nous parlons avant de leur chercher des explications, voire des solutions. Fontenelle donne alors une définition originale de l’ignorance: être ignorant, ce n’est pas ignorer la cause de ce qui est, c’est trouver la cause de ce qui n’est pas («Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux»). En clair, notre capacité à rendre compte de problématiques inexistantes est encore plus révélatrice de notre ignorance que notre difficulté à expliquer les faits réels.
Si l’on appliquait vraiment cette leçon à notre époque engoncée dans ses certitudes, nous aurions une vision édifiante de notre ignorance. Les doxas pullulent, s’imposent avec autorité sans la plus petite vérification ou preuve, et ne supportent plus la moindre remise en question. Ne parlons pas du Covid, ce serait trop facile. Mais au moment où, alimenté encore par le dernier rapport alarmiste du GIEC, et relayé par la presse et l’instruction publique, le changement climatique provoque des effets désastreux, plus particulièrement sur la santé mentale de la jeunesse qui perd toute foi dans l’avenir, au moment où l’on parle d’éco-anxiété comme d’une nouvelle maladie qui génère un sentiment d’impuissance conduisant au repli sur soi (ou sur son portable), qui, parmi toute cette population paniquée, ou parmi les politiciens qui prennent des décisions aussi absurdes que dommageables, détient le plus petit embryon de preuve que le CO2 est réellement l’ennemi public No 1 et que ce réchauffement est vraiment de nature anthropique? Qui sait si les températures atteindront les sommets vertigineux qu’on nous promet sous peu (alors que leur augmentation est estimée à 1 degré depuis 1870)? Qui connaît la formule permettant de prédire le climat de notre planète dans cinquante ans? Qui a pris la peine, (comme je l’ai fait dans un précédent billet) de calculer l’ineptie des milliers de milliards publics investis pour combattre ce réchauffement anthropique dont personne ne sait s’il est vraiment fondé, à fin d’éradiquer ce terrifiant CO2 dont on n’est pas certain qu’il soit notre principal ennemi? Qui, parmi tous ces gens anxieux, et convaincus qu’ils le sont à raison, sait même ce qu’est ce GIEC qui alimente leur anxiété? Qui connaît son histoire, sa genèse, comment et par qui il s’est constitué? (Je vous incite à le faire, c’est édifiant… si c’est vrai; en lisant par exemple La Religion écologiste de Christian Gerondeau, mais il est d’autres sources pour de nécessaires recoupements).
En réalité, personne ne sait rien sur rien: nous sommes la proie de croyances prenant l’apparence de vérités scientifiques qui, comme toute croyance, ne tolèrent aucune contradiction. C’est même à cela qu’on reconnaît les croyances, et à la capacité d’inclure le débat (l’épistémologie) qu’on reconnaît la science.
Mais laissons la conclusion à Fontenelle.
Notre philosophe n’est pas dupe, il sait que la méthode qui consiste à vérifier d’abord le bien fondé de chaque fait se heurte à un obstacle de taille: elle demande du temps, énormément de temps, beaucoup trop de temps en regard de celui dont nous disposons. Sa lenteur est non seulement inadaptée à la précipitation naturelle de l’homme, pour ne pas dire à sa paresse ou à son confort intellectuel («il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait»), mais surtout au tourbillon de sollicitations qu’impose à chacun de nous la vie moderne. A l’image des événements historiques que nous évoquons dans nos conversations, il en va du flot d’informations quotidiennes qui nous inonde comme des multiples événements de la sphère privée que nous commentons: faute d’avoir pu en être les témoins directs, nous devons nous appuyer sur des informations non vérifiées ou nous rapporter à des témoignages de seconde main. Il suffit d’écouter n’importe quel échange, sur n’importe quel sujet, pour constater qu’y sont commentés des faits dont les interlocuteurs seraient bien incapables de garantir l’authenticité, et pour lesquels ils sont contraints de se fier à d’autres personnes, ou de faire confiance à d’autres sources. Ainsi en va-t-il, à l’exception – et encore! – des rares domaines où nous nous sommes spécialisés, de l’ensemble de nos connaissances auxquelles, pour ne pas les discréditer en les qualifiant de croyances, nous attribuons généreusement le label «scientifique». Les médias, comme les politiques, sont tout particulièrement exposés à cette tendance, ce qui constitue un danger certain pour nos sociétés démocratiques, ou ce qu’il en reste («nous vivons en démocratie» est aussi une de ces doxas qu’il est malvenu d’interroger).
La position de Fontenelle, concevable à la fin du XVIIe siècle et inattaquable sur le papier, relève au XXIe siècle du vœu pieux. Et c’est peut-être là le nœud du problème, à notre époque: cette insurmontable dichotomie entre l’abondance d’informations et l’absence de temps permettant de les traiter, terrain idéal pour la prolifération des croyances, des délires, de la propagande, de la manipulation, terrains où s’épanouissent à loisir les Greta ou les Diafoirus de Fontenelle.
Entre croyance et science, il devrait nous rester le bon sens. Hélas! C’est bel et bien à une crise du bon sens que nous assistons actuellement à tous les niveaux, et avant tout dans la sphère politique. Une crise qui résulte logiquement d’un matraquage incessant ciblant nos peurs et nos culpabilités. Rien que d’y penser, je deviens politico-anxieux, une maladie qui devrait bientôt figurer dans le catalogue nosologique à côté de l’éco-anxiété.
Pour me soigner, j’ai décidé de refuser systématiquement tout argument, idéologie ou théorie visant mes peurs ou ma culpabilité. Pour l’instant du moins, je n’ai rien trouvé de mieux. Mais ça semble fonctionner...