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Voilà le début de dialogue qui va peut-être devenir la règle dans la pratique de la médecine de demain. Cette prédiction est alimentée par un croustillant article de Richard Smith, rédacteur en chef du British Medical Journal,1 article auquel tout le monde a accès par Internet grâce à la généreuse politique d'information de ce journal (http://www.bmj.com).
Qu'est-ce qu'une non-maladie ? Il est plus facile de la définir par exclusion, en disant par exemple qu'une non-maladie n'est pas une maladie. A ce stade, le lecteur se pose raisonnablement la question de la santé mentale de l'auteur de ces lignes, pourtant d'une imparable logique. En fait, la non-maladie est une condition qui représente un écart par rapport à un état normal ou désirable, que certains pourraient considérer comme médicale, mais qu'il est préférable de ne pas traiter comme telle, sous peine d'en faire une maladie. En effet, être malade n'est pas nécessairement neutre : d'un côté, vous suscitez empathie et réconfort ; d'un autre côté, vous portez dorénavant une étiquette, vous risquez de perdre votre emploi, d'être forcé à limiter votre activité physique, d'être soumis à des restrictions dans le cadre de vos assurances, pour ne parler que des conséquences négatives les plus évidentes. Donc, être non-malade, c'est souffrir ou être atteint d'un état, d'une anomalie dont il vaudrait probablement mieux que la médecine ne s'en mêle pas. Pour rendre ce concept plus palpable, voici, dans l'ordre décroissant les vingt non-maladies jugées les plus importantes par les experts consultés par le BMJ :
Le vieillissement, le travail, l'ennui, les poches sous les yeux, l'ignorance, la calvitie, les rides, les grandes oreilles, les cheveux gris ou blancs, la laideur, la naissance, l'allergie au XXIe siècle, le jet lag, le malheur, la cellulite, la gueule de bois, l'anxiété sur la taille du pénis, la grossesse, la violence sur la route, la solitude.
Cette liste, grossie par les suggestions des lecteurs du BMJ, s'est allongée pour comprendre jusqu'à 200 items. C'est dire que nous vivons dans un monde infesté de non-maladies. Pour ne prendre que les vingt premières formes de non-maladies que je viens de mentionner, il n'est pas difficile de faire le diagnostic de cinq ou six d'entre elles chez chacun de nos collègues un peu chenus, ne serait-ce qu'en le regardant avec un minimum d'attention. D'autres diagnostics de non-maladie attendront le bon vouloir du groupe Ringier pour être connus du grand public.
Il serait inapproprié de considérer cette notion de non-maladie avec désinvolture et légèreté. Les firmes pharmaceutiques n'ont pas été lentes à discerner les avantages à faire la promotion des non-maladies dans la mesure où elles avaient un produit à proposer à la population souffrante, mais non malade. Cette situation a ceci de particulier qu'il n'est plus nécessaire d'apporter la preuve de succès thérapeutique puisque, dans l'état de non-maladie, il ne saurait être question que de non-guérison. Par contre, en diffusant plus largement l'existence de ces non-maladies, il est possible de créer des besoins de prise en charge ou d'accompagnement pharmaceutique, générateurs d'accroissement de consommation, donc de profits.
Au moment où les chambres fédérales s'occupent de la deuxième révision de la LAMal, il serait grand temps qu'elles accordent un minimum d'attention à ce nouveau concept. En effet, ne conviendrait-il pas, dans l'effort d'anticipation dont nos politiciens font abondamment preuve, de prévoir, si ce n'est l'avènement, du moins le développement des non-maladies et de leurs conséquences. Il est clair que certains articles de l'actuelle LAMal ne pourront guère rester sans retouches et qu'il faudra les adapter à la problématique intrinsèque de la non-maladie. L'abréviation même de LAMal devra s'allonger en LAMalnonMal afin de rendre plus explicite l'extension de sa couverture. La solidarité, érigée en principe majeur de la LAMal, ne pourra, en effet, négliger plus longtemps le sort de nos concitoyens et concitoyennes atteints de non-maladie(s).
Reste encore à résoudre le problème d'assurances complémentaires destinées à couvrir la non-maladie, même si, ce faisant, l'on reconnaît l'existence de l'inégalité face à la non-maladie, les nantis pouvant s'en prémunir, alors que les personnes socio-économiquement défavorisées subiraient ses effets, de plein fouet. Des subventions, fédérales ou cantonales, les Chambres en décideront, devraient assurer un meilleur équilibrage des chances de chacun face à la non-maladie.
Autre souci : alors même que, dans un soubresaut ultime, le corps médical vient d'accepter TarMed et, partant, la notion de dignité dans l'exercice de la médecine, comment introduire la non-maladie qui pose l'épineuse question de la non-médicalisation et de sa compatibilité avec cette qualité enfin reconnue du médecin ? Il faudra sans doute introduire une nouvelle prestation, dotée d'une pondération particulièrement élevée, prestation correspondant à une mutation de comportement en non-médecin générée par la présence d'un non-malade.
Enfin, la Faculté de médecine, toujours à l'affût de l'innovation et soucieuse d'assurer un contrat de prestations propre à satisfaire les élus du peuple, ouvrira bientôt une chaire de non-maladie, avec, comme corollaire, la création d'un service de non-malades doté d'un personnel expérimenté de non-soignants. Une rapide extension de ce dernier, du fait de l'énorme fréquence des cononmorbidités, est attendue, et, comme les deniers publics destinés à la santé resteront vraisemblablement stables, il est à craindre un progressif étouffement du secteur des malades, coûteux et peu rémunérateur au profit des non-malades, peu coûteux, mais rémunérateurs. Est-ce la solution finale pour le contrôle des coûts de la santé ?
1 Smith R. In search of «non-disease». BMJ 2002 ; 324 : 883-5.