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Rimbaud a dit de Lamartine qu'il était quelquefois voyant. Lamartine, en tout cas, pensait l'être et cherchait à l'être, dans la mesure de ses possibilités, puisque, dans son récit Raphaël, il dit, évoquant Julie, son amour défunt: Le bonheur semblait avoir des rayons et semer autour d'elle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmosphère de l'amour ne sont point tout à fait, comme on le croit, des images de poète. Le poète ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dit souvent d'une belle jeune fille qu'elle éclairait l'obscurité dans la nuit. On pouvait dire de Julie qu'elle échauffait l'air autour d'elle.
Sublime. Lamartine, ici, ressuscitait les poètes médiévaux, qui faisaient briller les êtres purs d'eux-mêmes, et qui pensaient, évoquant cette lumière, dire quelque chose de réel, quoique ce fût de nature spirituelle. Le romantisme consista bien à renouer avec cette conception du poète voyant, qui sonde l'Invisible, et en rend compte. Mais c'est aussi renouer avec la poésie même, en réalité, car un poète n'est plus rien, s'il ne peut, par ses images, distinguer et montrer une strate du réel plus élevée, et plus secrète, plus difficilement saisissable que la strate sensible. Pourquoi ne s'intéresse-t-on plus à la poésie, au sein du public? Ce n'est pas, je crois, parce que le public ne croit plus à cette faculté de voyance, mais parce que les poètes eux-mêmes ne l'assument plus. Ils sont devenus frileux. Le matérialisme a rejeté cette faculté, et les écrivains n'osent plus défier les philosophes d'État, à quelques exceptions près: j'ai déjà cité Robert Marteau et Charles Duits; pensons également à Blaise Cendrars. De fait, il n'y a qu'en marge que les poètes, les écrivains, ont continué à assumer cette faculté de voyance. André Breton voulait pourtant qu'on l'assume ouvertement: il pensait que les images créées par la poésie libérée des dogmes donnerait une image au moins partielle des Grands Transparents - les entités qui dirigent l'univers en secret. Gérard Klein, l'auteur de science-fiction, les évoque, parfois, dans les futurs qu'il imagine. Car la science-fiction tend à prophétiser. Les poètes qui s'avouent aveugles n'ont à montrer qu'un monde sensible qu'ils questionnent en vain. Mais même ceux qui s'avouent mal voyants sont forcément conduits à évoquer des bribes de choses: ce n'est pas possible autrement.
Dans mes Muses contemporaines de Savoie, Michel Butor évoque les gnomes qui œuvrent en hiver, dans leurs usines souterraines, pour qu'au printemps les arbres fleurissent; Jean-Vincent Verdonnet distingue des reflets de l'éternité, dans la lumière du soleil couchant; Marcel Maillet, quoique dans un style hermétique, crée des images fabuleuses personnifiant les éléments naturels, ou suit le chemin de héros qui sont allés de l'autre côté du seuil. Les plus grands ne peuvent pas s'avouer fondamentalement aveugles; leur humilité ne leur fera reconnaître qu'une vision partielle.