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Mary Lou Williams, encore trop peu citée dans l'histoire du jazz, est pourtant l'une des artistes qui y contribuera de façon majeure grâce à ses talents de pianiste, d'arrangeuse et de compositrice. Elle était à la fois virtuose du blues, du boogie woogie, du stride, du swing et du be-bop, se renouvelant continuellement et contribuant à l'évolution du jazz.
Son travail de composition et d'arrangement au début des années 30 a été l’une des clés du succès du groupe de swing d'Andy Kirk, les Twelve Clouds of Joy, un des groupes les plus populaires de l’époque qui se produisait régulièrement au Savoy Ballroom.
La vie de Mary Lou est emblématique à bien des égards des multiples formes de discriminations vécues par les femmes Africaines-Américaines à l'époque, y compris par leurs pairs musiciens masculins dans le milieu du jazz. Mary Lou Williams a non seulement contribué à l'évolution musicale du jazz mais également à enseigner et à préserver son héritage Africain-Américain.
La “petite pianiste” d’East Liberty
C’est vers 1910, à Atlanta (Géorgie), qu’est née Mary Lou sous le nom de Mary Elfrieda Scruggs. Cadette d’une famille de huit enfants, abandonnée par son père, elle grandit avec sa mère, dans un quotidien marqué par le racisme et la pauvreté. Cette dernière travaille comme femme de ménage pour des familles blanches. Elle savait aussi jouer du piano et a enseigné ses premières notions à Mary Lou sur un harmonium qui se trouvait dans l’église qu’elles fréquentaient. Mary Lou est alors seulement âgée de trois ans et témoigne déjà d’une grande facilité à reproduire les morceaux qu’elle entend.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la famille déménage dans un quartier blanc de Pittsburg (Pennsylvanie) – région où de nombreu·x·ses Africain·e·s-Américain·e·s immigraient du sud pour trouver du travail, malgré la grande pauvreté dans laquelle iels finissaient par se trouver. De nouveau, les agressions racistes sont omniprésentes : Mary Lou mentionne les menaces au couteau ou les briques lancées sur leur maison. Le second mari de sa mère lui achète un piano mécanique pour ses 6 ans. Il lui transmet des notions de blues et de boogie. Elle commence alors à jouer régulièrement chez des voisin·e·s, dans des soirées mondaines, et parfois dans des maisons closes. On la surnomme alors « the little piano girl of East Liberty ».
Débuts fulgurants
Mary Lou Williams se forme à la musique à la Westinghouse High School de Pittsburgh. A 12 ans, elle est remarquée par Duke Ellington dans un club de jazz de Harlem. Trois ans après, elle jouera une semaine avec lui et son groupe, The Washingtonians.
À 14 ans, elle est engagée pour remplacer un pianiste dans un « black vaudeville », un type de spectacle mêlant musique, danse et théâtre qui était mis en scène et joué par des artistes Africain·e·s-Américain·e·s. Dans ce cadre, elle participe à une tournée d’une semaine dans plusieurs villes, notamment à Chicago, où elle rencontre Louis Armstrong. C’est aussi là qu’elle fait la connaissance du saxophoniste John Williams, qu’elle épouse en 1926. Ensemble, ils s’installent à Kansas City (Missouri). Iels rejoignent le groupe d’Andy Kirk, les Twelve Clouds of Joy.
Les débuts professionnels de Mary Lou dans le monde du jazz sont intrinsèquement liés à des violences et injustices sexistes qu’elle affronte à de nombreuses reprises au cours de sa vie. Ainsi, parce qu’elle est une femme, Kirk était réticent à ce qu’elle devienne la pianiste du groupe. Elle finit tout de même par être engagée.
Elle n’a que vingt ans quand elle subit un violent traumatisme : alors qu’elle se rend en train au studio d’enregistrement de Chicago, Mary Lou Williams est violée par le conducteur. Dans la même journée, elle enregistre son premier titre au piano, « Night life», avec les Synco Jazzers. Elle pense alors qu’il s’agit d’une audition et improvise ce morceau pour lequel elle ne touchera aucun droit d’auteure. C’est à cette époque qu’elle commence à se faire connaître, contribuant au succès du groupe pour lequel elle travaille jusqu’en 1942 : d’abord en tant qu’arrangeuse et compositrice, puis comme pianiste.
Elle sait jouer du boogie-woogie, du ragtime et du swing, et ajoute aux mélodies connues des modulations et harmonies novatrices pour l’époque. En tant que femme noire évoluant dans le milieu majoritairement masculin des big bands, elle devient l’une des musiciennes-compositrices de jazz les plus connues, avec des tubes comme Mary’s Idea, Froggy Bottom et compose aussi notamment pour Benny Goodman (Roll’Em, en 1937), Earl Hines, Duke Ellington et Louis Armstrong.
New York : le Café Society
En 1942, lors d'un concert, Mary Lou est épuisée et quitte le groupe de Kirk. Les deux années précédentes avaient été marquées par des problèmes d'argent et des conflits dans le groupe. Si Andy Kirk reconnaît le succès amené par Mary Lou Williams, cela ne l’empêche pas de percevoir une bonne partie de ses droits d’auteure et, aussi, de privilégier les succès de ses chanteurs. Mary Lou Williams et Andy Kirk se disputent constamment au sujet de l'utilisation d'harmonies complexes dans les arrangements que Mary Lou propose, aggravant son sentiment d’aliénation créative au profit du succès commercial recherché par Kirk.
Après une tentative infructueuse de relancer sa carrière dans un groupe avec Art Blakey, Mary Lou épouse le trompettiste Harold Baker et, au début de 1943, elle le rejoint alors qu'il est en tournée avec Duke Ellington. Elle le suit comme arrangeuse et écrit pour la première fois pour l'orchestre d'Ellington, dont le fameux “Trumpet No End”. Au cours de l’hiver 1943, elle est la première femme noire a adhérer à l’ASCAP, société de défense des droits d’auteur·e des compositeurs·trices.
Malgré un mari qui s'avère violent, Mary Lou tente de sauver la relation en déménageant dans un petit appartement à New York. Elle est engagée par Barney Josephson, homme de gauche et propriétaire du Café Society, la première boîte de nuit qui accueillait un public racialement mixte à New York. Grâce à Josephson, elle obtient en 1945 sa propre émission de radio, Mary Lou Williams' Piano Workshop. Ce programme lui a permis de composer Zodiac Suite, une série de compositions inspirées par des musiciens de jazz et leurs signes zodiacaux. Plusieurs seront jouées en 1946 à Carnegie Hall par un orchestre de 70 musiciens.
Mentore des boppers
Mary Lou Williams est aussi connue pour avoir influencé le mouvement bop dans les années 40. Elle intègre ainsi les innovations du bop (comme le tempo rapide, l'improvisation et les harmonies complexes) dans le style swing. De plus, elle devient la mentore de plusieurs icônes du bop, tels que Dizzy Gillespie, Charlie Parker et Thelonious Monk. Ces musiciens et d'autres se retrouvent souvent dans son appartement pour discuter de musique, écouter des enregistrements et écrire de nouveaux morceaux.
Dizzy Gillespie et sa femme deviennent ses amis les plus proches. En 1949, celui-ci enregistrera In The Land Of Oo-Bla-Dee composé par Mary Lou. Voyant de nombreux musicien·ne·s sombrer dans l’alcool et la drogue, Mary Lou entame à cette époque une croisade pour aider les musicien·ne·s dépendant·e·s, notamment Billie Holiday.
C’est une période difficile pour Mary Lou Williams, à cause du constant décalage entre ce qu’elle souhaite jouer, créer, et ce que tentent de lui imposer les producteurs de labels ou de concerts à savoir, le swing, le blues et le boogie-woogie. Elle n’a que peu d'opportunités de jouer, rencontre des difficultés financières et est déprimée par le manque de reconnaissance publique et professionnelle.
Spiritualité et aide aux musicien·ne·s dépendant·e·s à la drogue et à l’alcool
En 1954, après une expérience spirituelle, elle se consacre à la prière, aux œuvres de charité et, ne jouant plus, rencontre de graves ennuis financiers. Parallèlement, elle travaille à la création de sa fondation “Bel Canto” qui aide les musicien·ne·s de jazz en difficulté, l’alcool et la drogue faisant des ravages. En plus d'emmener les musiciens·iennes à l'église, elle transforme son appartement en centre de réhabilitation pour les musiciens-iennes dépendant.e.s. qu’elle finance grâce à des redevances et des dons venant d’autres artistes
Lorsque Art Kane réalise sa célèbre photo, A Great Day in Harlem, réunissant 57 musiciens regroupés sur un escalier de Harlem, seules trois femmes y apparaissent, la chanteuse Maxine Sullivan et les pianistes Marian McPartland et Mary Lou Williams.
La musique sacrée et l'histoire du jazz
La vie de Mary Lou Williams se partage désormais entre foi et musique et les deux se mêlent dans sa musique sacrée. En 1964, elle fait la connaissance du Père Peter Francis O’Brien qui va devenir son plus proche ami, plus tard son manager et, après sa mort, son exécuteur testamentaire. Face aux refus des maisons de disque de l'enregistrer, en 1964, Mary Lou fonde sa propre maison de disques, Mary Records, pour publier son album autoproduit Black Christ of the Andes.
De la fin des années 60 au début des années 70, elle compose trois messes jouées dans diverses églises et cathédrales, (jusqu’à Rome où elle rencontre le pape Paul VI). Les années 70 marquent son grand retour pour le plus grand bonheur du public qui la réclame.
En 1976, Mary Lou devient enseignante d'improvisation et d'histoire du jazz à la Duke University en Caroline du Nord. C’est la première fois de sa longue carrière qu’elle bénéficie d’un salaire régulier - elle a 75 ans - et qu’elle peut s’acheter une maison. Elle devient l'une des principales défenseuses du jazz, se consacrant à l'éducation des jeunes Africain·e·s-Américain·e·s sur leur héritage musical. En 1977, chez elle, sur son magnétophone, elle enregistre The History of Jazz, un album mixte de musique et de discours destiné à enseigner l'évolution du jazz. Elle illustre cette histoire par l'"Arbre du jazz", un dessin qui décrit l'histoire de la musique Africaine-Américaine. En 1979, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer mais continue ses concerts jusqu’à sa mort le 28 mai 1981.
Mary Lou Williams se distingue dans le paysage musical des années 1940 à 1970. Elle est l’une des pionnières du jazz grâce à la grande modernité de ses compositions et sa maîtrise du piano. Au vu des violences et discriminations qu’elle a subies en tant que femme noire dans le milieu patriarcal du jazz, qui l'a longtemps invisibilisée et oubliée, il est fondamental de la remettre sur le devant de la scène aujourd'hui.
Rédaction: Tessa Cerisier et Lucie Spezzatti de l'Association Backbeat
Sources écrites :
Linda Dahl (2001), “Morning Glory”, ISBN: 9780520228726
Fabu Phillis Carter (2020), “An examination of Mary Lou Williams’ creative resilience against racism and patriarchy” (Thèse de doctorat), Université de Nairobi
Lauryn Gould (2019), “Mary Lou Williams”, Jazz Women
Jenny Gathright (2019), “Mary Lou Williams, the Missionary of Jazz”, NPR
s. n. (2023), “Black History in American vaudeville, a story”, AAREG
Documents audio :
De Mary Lou Williams:
Mary Lou Williams (1977), “The spoken commentary by Mary Lou Williams”,
Mary Lou Williams (1977), “The History of Jazz according to Mary Lou Williams”,
Mary Lou Williams (1976), “Interviews”
Frémeaux et associés,”Mary Lou Williams, the first lady in jazz 1927-1957”
Sur Mary Lou Williams:
Airelle Besson et Alex Dutilh (2021), “Jazz Ladies au sommet : Mary Lou Williams, la modernité en marche”, Radio France
Barbara Marty (2021), “Mary Lou Williams, la première dame du clavier jazz”, France Culture
Donald Macleod (2019), “Composer of the week - Mary Lou Williams”, BBC
Documentaire :
Carol Bash (2015), “The lady who swings the band”
Pour en apprendre plus sur le swing et son histoire:
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