Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06943.jsonl.gz/493

Le temps est une force de production -sans doute la plus importante, et donc celle dont l’appropriation est, socialement et politiquement, la plus déterminante, la plus porteuse de pouvoir. S'approprier le temps des autres, c'est s'approprier les autres. Or cette appropriation est constitutive du salariat. Le salariat est le système même par lequel l’individu est dépossédé du temps, par l’échange illusoire de ce temps contre de l’argent (illusoire dès lors que l’on ne peut jamais recouvrer le temps vendu, et que ce temps vendu est toujours, irrémédiablement, du temps perdu).
La dépossession du temps est aujourd’hui le seul critère concevable de la prolétarisation.On peut donc appeler "prolétaires" toutes celles et tous ceux dont le temps personnel -le temps de vivre, le temps d’aimer, tout le temps dont on peut ou pourrait déterminer soi-même l’affectation et modifier la durée subjective- est déterminé par d’autres, et qui sont ou se sont privés de la possibilité de déterminer eux-mêmes le rythme subjectif et le contenu objectif de leur temps, cédant ainsi à ces « autres » le pouvoir d’en modifier la durée et la valeur réelles. A contrario, les dirigeants ou les potentats sont ceux qui organisent et déterminent le temps des autres, en se gardant de leur laisser le pouvoir de déterminer leur propre temps personnel -ce qui d’ailleurs ne signifie pas que leur temps personnel ne soit pas aliéné, mais seulement (si l’on peut ainsi écrire) qu’il n’est pas aliéné à quelqu’un d’autre, puisqu’il qu’il l’est à quelque chose d'autre -un pouvoir, une machine, une entreprise...
Le temps du travail salarié pourrit tout le reste du temps, en continuant à le déterminer lors même que l’on passe désormais apparemment moins de temps sur son lieu de travail qu’ailleurs, quand le lieu de travail et l’ « ailleurs » ne se confondent pas purement et simplement. Le travail subsistant (le travail nécessaire à la production de la plus value, dans des conditions données, par une technologie donnée) restera toujours excessif, si réduit qu’il paraisse, tant qu’il sera celui d’un travail pour le capital : 35 heures pour un patron, c’est 35 heures de trop. Pour parfaire le dispositif de l'aliénation, l’ « ailleurs » du travail aliéné est aliéné par ce travail, qui produit tout ce que le travailleur consommera lorsque apparemment il ne travaillera pas ou plus : les industries des loisirs, du tourisme, du spectacle, des media, n’exploitent ni n'aliènent pas moins le travail que les autres industries, et le travailleur consommateur des produits de ces industries consomme le travail qu’elles ont exploité et aliéné. Il va donc sans dire que le « temps libre » octroyé pour son plus grand profit (même s'il y fut contraint, mais on sait ce mode de production capable de transformer en or le plomb dont on le truffe par le capitalisme aux travailleurs n’est pas plus libre que le commerce que les transnationales laissent encore faire aux petites entreprises : ce « temps libre » n’a pour nous strictement aucun sens, d’autant qu’en fait de « liberté » il ne s’agit que souvent que celle d’une consommation accrue, parfois compulsive, des marchandises produites par les industries du tourisme, du spectacle et des media, grandes captatrices du temps salarié de « leurs » travailleurs.
Socialement, une révolution ne serait rien d’autre que le mouvement par lequel les dépossédés du temps en reprendraient possession, et en dépossèderaient leurs maîtres. Cette révolution ne serait pas une prise de pouvoir, mais une prise du temps. Elle ne serait pas un changement du régime de propriété, elle serait la revendication d’une propriété privée, personnelle, absolue, intransmissible du temps individuel. Elle ne serait pas un renversement des dirigeants en place, elle serait la volonté qu’il n’y ait plus du tout, jamais, de dirigeants, de maîtres du temps personnel des autres.