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Une énorme silhouette gît sur le sable de la plage de Derbent, dans le sud-ouest de la Russie. Un véhicule étrange, sorte de croisement entre un avion et un bateau, repose à quelques mètres seulement des vagues qui lèchent le rivage. C'est le dernier de son espèce, et il ne devrait pas être là.
Son apparence imposante et désagréable lui a valu le surnom de «monstre de la mer Caspienne». Son nom originel est plus noble: le busard, Lun en russe. C'est un engin très particulier, appelé «ekranoplan». De quoi s'agit-il? Et comment cette relique de la guerre froide s'est-elle retrouvée sur cette plage, telle une baleine échouée?
Ce qui est sûr, c'est que le Lun n'est pas passé inaperçu. Il est même devenu une attraction, et les influenceurs, les explorateurs urbains et les touristes de tout bord s'en donnent à cœur joie. Il suffit de consulter le hashtag #лунь sur Instagram:
Bien sûr, le monstre de la mer Caspienne n'a pas été conçu pour être pris en photo par des touristes en quête d'un cliché original. Il était une machine de guerre. Il était même capable de voler. Voici son histoire.
Tout d'abord, c'est quoi un «ekranoplan»? Ce mot d'origine russe décrit un véhicule hybride, à mi-chemin entre les avions et les bateaux, qui se déplacent au-dessus de l'eau sans la toucher. Cette technologie a été développée en Union soviétique à partir des années 1950 et présentait de nombreux avantages. Plus rapide que n'importe quel navire (le Lun pouvait atteindre les 500 km/h), l'ekranoplan était également peu détectable par les radars à cause de sa proximité avec la surface de l'eau.
Attirée par ces caractéristiques, l'armée soviétique en a développé plusieurs modèles pendant la guerre froide, dont le Lun. Imaginé dans les années 1970, ce dernier voit le jour une décennie plus tard. Sa mission est de détruire les navires ennemis à l'aide des six missiles qu'il transportait sur son dos. Un seul exemplaire est construit et est mis en service en 1987. C'est celui qui repose aujourd'hui sur la plage de Derbent. A l'époque, il ressemblait à ça:
Mais la vie de ce monstre mécanique (73 mètres de long, 19 de haut et 44 d'envergure) est courte. La fin de l'Union soviétique approche et, faute de moyens, le programme est arrêté en 1990. Le monstre de la mer Caspienne est condamné à rouiller sur la base navale de Kaspiysk, à une centaine de kilomètres au Nord de la frontière avec l’Azerbaïdjan.
Les années passent, l'engin est oublié, abandonné. Seuls quelques passionnés se rendent sur place pour le prendre en photo, à l'image de cet internaute, en 2009:
Le destin de l'ekranoplan, en mauvais état, semble scellé. Jusqu'à ce que, 30 ans plus tard, on décide qu'il allait devenir la star d'un musée à thème, dont la construction était prévue à Derbent.
Le 31 juillet 2020, le Lun est donc remorqué hors de la base navale de Kaspiysk et commence son voyage vers Derbent. Ce n'est pas facile. La ville se trouve à environ 100 kilomètres de son point de départ. Pour mettre en mouvement l'immense engin, il a été nécessaire de recourir à des pontons en caoutchouc et à plusieurs navires.
Mais cela ne suffit pas, et les choses ne se passent pas comme prévu. 14 heures après le début du périple, en s'approchant de Derbent, l'ekranoplan reste coincé dans le sable, loin de la destination prévue. Poursuivre le voyage semble impossible. Le Lun est une deuxième fois laissé à son destin, en équilibre entre la mer et la terre.
Pour ne rien arranger, la construction du musée est retardée. Prévue pour fin 2020, elle a été repoussée au printemps 2021, puis à l'été 2022.
L'ekranoplan reste coincé pendant cinq mois. Laissée à la merci des vagues, la coque commence à s'endommager. Puis, enfin, une opération de récupération a lieu en décembre. L'immense engin est sorti de la mer et déposé à une trentaine de mètres de l'eau.
Depuis, le Lun n'a plus bougé. Il reste allongé sur la page, parqué, en attendant que le musée censé le mettre à l'honneur soit enfin construit.
Ce qui ne semble pas être si nécessaire. Bien que la plage sur laquelle il gît soit théoriquement interdite d'accès, l'engin est vite devenu une attraction touristique, rapporte CNN.
Photogénique malgré lui, le monstre de la mer Caspienne a suscité la convoitise de nombreux touristes russes qui, en raison des restrictions de voyages liées au Covid, ont afflué dans la région. Et lui ont donné une nouvelle vie, avant de rejoindre sa dernière maison. Au vu de ce qu'il s'est passé jusqu'ici, ce ne sera probablement pour tout de suite.
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