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Le Père Joseph

L'association Aide à toute détresse qu'il crée avec les familles du Camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, non loin de Paris - et qui deviendra le Mouvement international ATD Quart Monde -, puis l'Institut de recherche et de formation aux relations humaines vont surtout faire connaître ce prêtre hors du commun. Il recevra finalement la considération des Grands de ce monde qu'il n'a jamais recherchée pour lui-même, mais surtout l'amour de millions d'hommes et de femmes parmi les plus pauvres dont il aura été le bon pasteur et le serviteur durant toute sa vie. Pourtant, rien ne prédestinait Joseph Wresinski à ces honneurs ; il était le fils d'un père polonais et d'une mère espagnole internés en France comme émigrants, au début d'août 1914, alors que la guerre avait commencé avec l'Allemagne et, dès sa naissance, trois ans après, il connaissait déjà une misère noire dont il aura beaucoup de peine à s'affranchir et qu'il vivra volontairement lorsqu'il en sera sorti.
C'est le 23 septembre 1956 que j'ai visité, avec l'Abbé Pierre, ce camp de cinquante-six " igloos " en matériaux agglomérés (fibrociment), construits à titre provisoire par les gars de la communauté des chiffonniers de Pontault sur un terrain vague en friche avec le " Château de France " dont seules quelques ruines subsistent. Il fallait agir vite et, de ce fait, c'était un véritable bidonville où on avait logé plus de quinze cents personnes appartenant à quelque 250 familles, dont des marginaux, des alcooliques, des fainéants, mais aussi des êtres honorables, la plupart marqués par le passé, mis par terre et harassés par le malheur et la détresse, la maladie ou les infirmités. Cette solution constituait un palliatif afin de ne pas les rejeter à la rue ou les réinstaller dans des taudis et des hôtels misérables, voire dans des tentes que les compagnons d'Emmaüs avaient dressées dans la banlieue de Paris.
Cette promiscuité ne plaît pas au Père Joseph qui retrouve dans ce lieu la même situation tragique qu'il avait connue avec sa famille dans un logement sans soleil, souvent sans feu et dans les courants d'air, son père rarement à la maison, à la recherche de travail, et sa mère faisant des ménages pour entretenir les quatre enfants issus de leur mariage. Oui, ses souvenirs de gosse de pauvres lui reviennent sans cesse à l'esprit, car, dès l'âge de quatre ans, il avait déjà dû gagner sa vie, ramassant quelques sous lorsqu'il servait la messe, puis enchâssant des feuilles de papier à cigarette zigzag dans des étuis en carton. Il va tout entreprendre pour donner au camp de Noisy un peu plus de dignité, grâce à des conduites d'eau, une cantine, une chapelle, une place de jeux, une garderie d'enfants, un foyer pour les hommes et un pour les femmes, tout cela construit avec l'aide de jeunes volontaires que nous allons aussi lui envoyer de Suisse. Ensuite, avec la collaboration de la société HLM Emmaüs (loyers bon marché), il reloge les familles dans une cité promotionnelle, dans le milieu rural de province, dans des habitations anciennes ou même des caravanes. Il n'a de cesse que lorsque le bidonville du " Château de France " a disparu, ce qui sera le cas en 1971.
A Berne, où je l'ai invité pour une conférence en mai 1960, il nous dira que l'aumône et la bonne volonté ne suffisent pas et qu'il faut aller plus loin, au fond des problèmes qui consistent dans la formation dès la prime enfance et la prise en charge des besoins. Il faut veiller à ce que ces hommes et ces femmes dans le malheur retrouvent leur dignité.
Qu'est-ce qui a poussé le Père Joseph, décédé le 14 février 1988, à agir ainsi, non seulement à Noisy-le-Grand, mais aussi, par la suite, auprès des gouvernements, des organisations internationales et même de l'ONU, pour défendre la cause des déshérités ?
D'abord le fait qu'il avait ressenti amèrement, dans sa propre chair, l'exclusion et la pauvreté. Il voulait éviter à d'autres ce qu'il avait subi lui-même durant de nombreuses années. Mais également parce qu'il avait œuvré dans la Jeunesse ouvrière chrétienne, une organisation visant à faire reconnaître la dignité des travailleurs et à mettre en pratique l'enseignement du plus célèbre ouvrier qu'a été le Christ, Fils de Dieu, né dans une crèche. Moi-même j'ai été fortement marqué par ce mouvement durant mon adolescence et je peux donc comprendre l'influence qu'il a pu exercer sur le Père Joseph, surtout qu'ensuite il devient prêtre et se met aux service des plus démunis de ses paroissiens. A ce titre, il conduira à Rome en 1982, auprès du pape Jean-Paul II, une délégation de soixante jeunes du Quart Monde de quatre continents. " Il voulait ainsi rendre les plus pauvres à l'Eglise, pour la fortifier, mais aussi pour fortifier toute l'humanité dans sa certitude que tout homme est habité par l'Esprit et capable d'agir pour le bien du monde ", dira Alvine de Vos van Steenwijk dans son livre sur le Père Joseph, cette Hollandaise qui avait quitté la carrière diplomatique pour le rejoindre.
Le Père Joseph a été l'un des hommes de notre époque qui a le mieux su dévoiler et combattre les problèmes du Quart Monde, c'est-à-dire des malheureux qui vivent dans notre société de riches et que, souvent, nous négligeons ou refusons de prendre en charge, dans notre propre pays, en Europe ou même en Amérique. Si des personnalités d'alors comme les présidents successifs de la République française ou les Secrétaires généraux des Nations Unies et de l'Organisation internationale du travail ont désiré le rencontrer, il fallait bien qu'il possède des solutions efficaces et humaines à proposer pour la défense des plus faibles. Quelles étaient donc celles-ci ?
L'une
s'adresse aux nantis et se base sur l'enseignement de Jésus ;
elle est ainsi conçue : " Si nous ne nous défaisons
pas de nos supériorités, les pauvres ne pourront pas compter
sur nous pour leur libération ." Pour cela, ce défenseur
du Quart Monde a sans cesse demandé que nous confrontions nos
idées aux réalités que ceux-ci subissent et aux
questions essentielles qu'ils posent, telles que " Comment ferons-nous
pour que la famille soit respectée et que les enfants puissent
suivre l'école ?… Comment vont-ils finir leur scolarité
, apprendre un métier?… Comment mon mari obtiendra-t-il
un emploi, comment aurons-nous un logement ? " C'est une solution
contraire à la seule logique de l'aumône, car cela va bien
plus loin : la fréquentation des plus pauvres pour répondre
à leurs besoins et partager ce que nous avons avec eux, comme
le demande l'Evangile. Dans la Bible, Zachée, riche collecteur
d'impôts, en est l'un des exemples, puisqu'en se dépouillant
et en rendant le quadruple de l'argent extorqué à ses
frères, " il aura mis sens dessus dessous l'ordre de l'exploitation
et de la duperie économique, celui de l'exclusion des plus pauvres
".
Que faut-il retenir de cela ?
Pour la plupart d'entre nous qui disposons pratiquement de tout en suffisance, il nous faut vraiment, comme le Père Joseph nous y pousse impérativement, être à l'écoute de ceux qui souffrent afin de comprendre leur situation et ensuite y remédier, en communion avec eux et non pas en les regardant de haut. L'exemple et les propos de ce grand prophète ne peuvent que nous aider dans la recherche de la paix et de la justice entre tous les hommes, privilégiés ou non, de chez nous ou d'ailleurs, car tous sont des enfants de Dieu à respecter et à aimer.
Marcel Farine
* Centre International Jospeh Wresinski - ATD Quart-Monde