Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06944.jsonl.gz/1044

Le 23 septembre prochain, le peuple suisse est appelé à se prononcer sur deux initiatives dont l’enjeu est important pour le futur de notre agriculture : l’initiative pour des aliments équitables et l’initiative pour la souveraineté alimentaire. StopPauvreté s’engage en faveur de l’agroécologie et de la souveraineté alimentaire. Cela implique la promotion d’une agriculture et de modes de consommation qui ne soient pas déterminés par le besoin de croissance et la mentalité du jetable, mais qui se concentrent sur l’être humain et la nature.
Afin de mieux cerner les enjeux et comprendre davantage ce que sont la souveraineté alimentaire et une alimentation équitable, nous avons interviewé Roger Zürcher, chargé de programme chez Food for the Hungry Suisse et DM Echange et Mission. Il est spécialiste du développement et de la coopération internationale.
Roger Zürcher, pouvez-vous nous expliquer le contexte qui entoure ces deux initiatives ?
L'agriculture est aujourd'hui menée dans un contexte d'industrialisation émanant, suite à la Première Guerre mondiale, de l'arrivée des engrais chimiques et des pesticides. Depuis, nous avons vécu un siècle d'agriculture industrielle. L'agriculture paysanne a été transformée en une production à la chaîne. Or, ce processus, comme si nous fabriquions des pièces ou des ordinateurs, ne peut pas fonctionner correctement dans la nature car il est destructeur. Cette agriculture industrielle fabrique des produits qui peuvent même se révéler toxiques. De nombreux exemples, comme la crise de la vache folle, la controverse sur le glyphosate qui sont liés à la recherche effrénée d'économies d'échelles ont montré les limites de ce modèle. Ces différentes crises liées à la qualité des aliments constituent un signal d'alarme pour le monde agricole qui se voit dans l'obligation de changer de paradigme.
Dans ce cas, quelle est la solution? Un retour en arrière de 100 ans ?
Non, nous avons beaucoup progressé en développant de meilleures techniques agricoles, aussi grâce à une meilleure compréhension du fonctionnement du sol et des plantes. Cependant, entre-temps, le changement climatique est arrivé. Nous pouvons bien sûr reprendre d'anciennes techniques, comme une meilleure utilisation des engrais organiques et de la biodiversité, par exemple en revalorisant les haies, mais il faut les adapter aux défis d'aujourd'hui.
Les Suisses ont accepté, il y a un an, un changement de la Constitution pour y inscrire le principe de la sécurité alimentaire. Quelle différence avec la souveraineté alimentaire dont il est question dans les prochaines votations?
La sécurité alimentaire a surtout pour objectif de garantir l’auto-approvisionnement du pays avec des produits indigènes. La loi actuelle est bonne, mais force est de constater que cela ne suffit pas pour opérer un vrai changement vers un système alimentaire équilibré qui fait vivre les paysans et l’environnement. L’initiative pour la souveraineté alimentaire va plus loin que la situation actuelle et propose aussi de protéger l’agriculture suisse de certains produits d’importation, souvent bon marché, qui ne répondent pas aux critères suisses de qualité ou santé. La souveraineté alimentaire tend vers un modèle d'agriculture durable qui met le paysan au centre.
Pouvez-vous détailler la notion de durabilité et l’apport concret de l'initiative pour la souveraineté alimentaire ?
Une agriculture est durable si elle est rentable au niveau économique, environnemental et social. C'est une agriculture de proximité, qui vend en majorité localement, sans produire uniquement pour l'industrie agroalimentaire qui récupère toutes les marges. Plus l'agriculture est industrielle, plus les métiers sont déconnectés les uns des autres. A l'inverse, plus elle est artisanale ou intégrée dans le tissu local, plus il est facile pour le paysan de produire le produit fini et ainsi de récupérer la marge. Economiquement, la souveraineté alimentaire vise l'agriculture paysanne et familiale. Dans un tel système, nous allons vers la durabilité environnementale : cela doit être durable pour l'ensemble de la création, autant pour les animaux que les sols et les plantes. Les fourrages importés doivent aussi être limités. Il n'est en effet pas durable d'importer des fourrages OGM étrangers interdits de production en Suisse. Cette initiative permet de stopper cette incohérence en offrant des prix rémunérateurs permettant aux paysans de vivre correctement, avec à long terme un impact de vie et non de mort sur les campagnes.
Pour les opposants, l’acceptation de ces initiatives causerait un appauvrissement de la gamme de produits pour le consommateur. Qu’en pensez-vous ?
Je dirais que, de toute façon, il y a aujourd'hui trop de choix. Nous n'avons pas besoin de rayons entiers de yogourts et nous sommes plus attachés à acheter une alimentation de qualité qu’à avoir du choix. Nous aspirons à ce que les aliments que nous mangeons ne nous empoisonnent pas. Cette initiative permet de donner des produits de qualité à la population et de protéger le pays de menaces telles que la désertification des campagnes, la perte de la biodiversité ou l'impossibilité de vivre décemment à la campagne. Les prix doivent permettre aux paysans de vivre.
Derrière les argumentaires de ces deux initatives, nous percevons les écarts entre les mondes de l’agriculture industrielle et de l’agriculture paysanne. Quelles sont ces différences ?
L'agriculture industrielle est basée sur la monoculture et non sur la polyculture. Les pesticides chimiques sont utilisés en fortes quantités, car les monocultures sont fragiles, alors que dans la polyculture on peut les diminuer ou s'en passer. Les produits de traitements utilisés dans une agriculture biologique se dégradent rapidement et ne polluent pas la nappe phréatique, à l'inverse des pesticides chimiques qui restent stables dans la bouteille mais aussi dans le sol ! D'un point de vue social, l’agriculture industrielle présente une approche où l’ouvrier est déshumanisé, appelé à faire des tâches à répétition. Il est un facteur de production dont le coût doit être minimisé. Cette agriculture pollue l'air, l'eau et appauvrit le sol. C'est une agriculture émettrice de CO2 … et c'est un comble! La plante est justement le mécanisme créé par Dieu pour capter le CO2 et l'agriculteur est censé produire des plantes.
A l'inverse, l'agriculture paysanne agroécologique permet une couverture végétale plus importante durant l'année, ce qui protège les sols et fait pousser plus de variétés, d'espèces et d'arbres, ce qui signifie plus de résilience face aux aléas climatiques ou de développement de populations d’insectes qui pourraient manger les feuilles, par exemple. Tout cela favorise la vie du sol, des micro-organismes et ensuite des plantes et des animaux. C'est un cercle vertueux qui finit par produire la vie du terroir et même du pays entier.
A la fin, on pense que cela coûte plus cher. Mais c’est faux, car les externalités négatives ne sont pas incluses dans les calculs. Le coût des remises en état de l’environnement quand la biodiversité ou la nappe phréatique est atteinte, ou les sols dégradés n’est pas considérée. Au niveau social, l’agriculture industrielle du « toujours plus grand » induit des pressions énormes qui peuvent conduire au divorce ou même au suicide. Ces conséquences dramatiques ne sont pas prises en compte. Dans cette agriculture industrielle, les personnes handicapées ou âgées, les jeunes en échec scolaire ne sont pas employés, alors que cela peut être le cas dans une agriculture plus reliée au terroir, ce qui permettrait d’éviter de créer des institutions qui s’occupent de ces catégories de personnes. Le coût réel n'a jamais été calculé sérieusement.
Sur un plan spirituel, quelle est la responsabilité de l'être humain ?
Dieu se soucie de l'ensemble de la Création et l'être humain a la responsabilité de prendre soin de la Terre. Nous avons un rôle particulier, mais l'ensemble de la Création a de la valeur aux yeux de Dieu. Tous les êtres vivants sont créés par Dieu et ont de la valeur. D'ailleurs, lorsque Dieu dit à Jonas qu'il a pitié de Ninive, il parle des humains et des animaux en grand nombre. Si Dieu a une vision du monde où il faut prendre soin de la Création, pourquoi devrions-nous en avoir une autre ? Nous devons revenir à cette vision d'un homme au milieu de la nature. Nous ne sommes pas dans une salle d'attente en attendant l’autre monde ; nous devons nous occuper de ce qui nous entoure, des enfants qui souffrent, de la qualité de l'eau ou de l'air. Car notre bonheur dépend du bien-être de toute la Création, de l'environnement qui nous entoure. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à aller plus loin que le bien-être de notre famille à cause de la responsabilité donnée aux humains par Dieu.
En une phrase, quel est l'argument clé en faveur des initiatives ?
Pour moi, c'est le mot vie. On reconnaît l'arbre à ses fruits, dit Jésus. Une politique agricole ou un système alimentaire sont comme un arbre, il faut que les fruits soient bons. Les fruits représentent la qualité de la vie dans notre pays, de la vie des humains, des animaux et des plantes. Est-ce que la façon dont nous cultivons et mangeons produit un cercle vertueux de vie ou est-ce l'inverse ?
Propos recueillis par Alexis Bourgeois (coordinateur romand StopPauvreté)