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XIXe DYNASTIE Statue colossale de Ramsès II, Bedrechein (Memphis), palmeraie. L'un des derniers témoins des fastes memphis.
XVIIIe DYNASTIE - Sphinx à l'effigie de la reine Hatshepsout Albâtre - haut. 7,790 - Bedrechein (Memphis), palmeraie. Ce sphinx est en fait anépigraphe; l'attribution à Hatshepsout n'est justifiée que par l'examen stylistique comparatif du monument
Avançons encore. Au centre d'un groupe de palmiers, sur une esplanade d'une centaine de mètres de diamètre, se dresse un sphinx imposant, monumental monolithe d'albâtre ; on le date le plus souvent de la XVIIIe dynastie, bien qu'il soit anépigraphe : aucune inscription, aucun cartouche ne nous renseigne sur son commanditaire ; par comparaison avec des statues historiées, on s'accorde à reconnaître là une représentation de la grande reine Hatshepsout, ex-voto qu'elle aurait fait ériger en pleine enceinte sacrée pour officialiser sa prise du pouvoir. A quelques pas de là encore, un pavillon de béton jaune abrite un colosse de Ramsès II encore, en calcaire celui-ci, qui, socle compris, devait mesurer plus de treize mètres de hauteur.
Ces quelques restes, si impressionnants soient-ils, ne peuvent que décevoir celui qui est à la recherche des fastes de la capitale initiale. En poussant plus loin, nous pourrions découvrir encore quelques fondations de monuments presque inintelligibles, quelques pans de colonnades, quelques tambours disloqués, quelques murs effondrés, quelques arasements.Que reste-t-il somme toute de ces temples, de ces palais qui ont exercé une telle fascination sur les voyageurs et sur les historiographes grecs ou romains? Rien, ou plutôt le fantôme de ce qui gît sous le limon accumulé par des centaines de crues pendant des centaines d'années de silence et d'oubli.
Memphis fut une ville importante ; sans doute l'une des plus vastes de toute l'Égypte ancienne, puisqu'elle fut la capitale du Double-Pays tout au long des six premières dynasties. Elle devint plus tard, en période classique, un centre religieux important, puis, en Basse Époque et en période ptolémaïque, l'un des hauts lieux du système administratif et politique du royaume. De par sa situation même, le site demeure privilégié: en nous reportant à une carte de l'Égypte, nous remarquons que le pays tout entier est naturellement divisé en deux parties distinctes: le Delta, soit la Basse-Egypte, et la vallée du Nil, ou Haute-Egypte. Memphis, à la frontière des deux domaines, en est ainsi la plaque tournante.
En égyptien, Memphis s'appelait , ce qui peut se traduire par la "Bonne Place" (Il est parfois bien difficile de traduire le mot : beau, bon, heureux, harmonieux, soit tout ce qui est positif). a été abâtardi plus tard par les Coptes en men nefri, puis men nefi, que le grec transcrit en Memphis.
Le nom religieux de Memphis était , soit la maison , de l'âme, du double , de Ptah, soit la Ville où demeure le Double , l'Essence mystique du Dieu Ptah, Ptah étant le dieu souverain de Memphis. Certaines recherches linguistiques tendent à prouver que le mot Egypte ne dériverait donc pas, comme on l'a cru longtemps, de Coptos, mais bien du nom divin de Memphis.
La ville s'est donc enlisée; car nous sommes à l'endroit précis où les eaux bourbeuses du fleuve concentraient leur flux avant de se partager dans les différentes branches du Delta où les appelaient les courants. Ainsi, dès que ne furent plus maintenus en service et régulièrement drainés les canaux d'irrigation qui en alimentaient les quartiers, les diverticules se comblèrent: Memphis disparut sous une couche de limon variant de un mètre et demi à près de six mètres.
C'est à un archéologue italien, Giovanni Battista Caviglia, que l'on doit la découverte du colosse de calcaire que nous avons cité plus haut, premier monument exhumé sur le terrain vierge encore vers 1820. Quelques années plus tard, Champollion l'approcha à son tour et le décrivit de façon circonstanciée dans ses Lettres d'Egypte. Quant au sphinx d'albâtre, il fallut attendre 1912 pour que l'égyptologue Sir Flinders Petrie le dégage et le rétablisse sur le site où, suppose-t-on, il se dressait dans l'antiquité. Les quelques autres vestiges que nous avons évoqués, restes des temples et des palais d'autrefois, ont été rendus au jour entre 1890 et 1900 par l'école française d'archéologie égyptienne, dirigée alors par des maîtres tels que Grebaut et Daressy.
PÉRIODE THINITE - Palette de Narmer, Schiste - haut. 0,642 - Provient de Kom et-Ahmar Le Caire, Musée archéologique. Au registre supérieur, Narmer porte la couronne rougede Basse-Egypte qu'il vient de conquérir
IVe DYNASTIE - Temple funéraire de Chéphren : nef centrale - Guizeh, nécropole royale
Plus tard, vers 2780 av. J.-C., au moment où débute l'histoire égyptienne à proprement parler, les monarques de la IIIe dynastie inaugurèrent ce que Manéthon appelle l'Ancien Empire. Parmi eux, le roi Djéser, épaulé par son vizir Imhotep, fut sans doute le premier à entrevoir le fabuleux destin de son royaume : à en croire les hauts faits dont la chronique garde la mémoire, il est à considérer comme le père même des Aménophis, des Thoutmosis, des Séthi, des Ramsès, de tous ceux qui firent la gloire de l'Egypte.
Avec l'avènement de la IVe dynastie et de la lignée de Chéops, de Chéphren, et de Mykérinos, le pays connut son premier âge d'or. C'est l'époque de toutes les fortunes, favorisées par une stabilité économique et politique certaine. L'Egypte fut alors conquérante, ainsi que le rappellent les graffiti que l'on a répertoriés en Haute-Nubie et au Nord, jusqu'aux frontières du Croissant Fertile. L'Egypte prospère alors ; les pyramides de Guizeh à la mesure des dieux en sont d'ailleurs le témoignage le plus éloquent.
La VIe dynastie hâta la chute de ce premier empire de gloire, puisque, sous le règne de Pépi II (le règne le plus long de l'histoire: quatre-vingt-quatorze ans), l'Egypte sombra dans une dramatique période de troubles et d'anarchie. Vers 2260 av. J.-C. éclata une crise sociale et bientôt économique, qui fit sombrer l'Egypte toute entière dans un marasme dont elle ne se releva qu'en XIe dynastie, à l'avènement du Moyen Empire. Une effigie en albâtre de Pépi Ier, haute de quelques centimètres à peine, montre le pharaon coiffé du pschent, assis sur un trône que protège Horus, maître tutélaire des couronnes: en VIe dynastie, en dépit de la pérennité des symboles, le colosse avait dû céder place à la statuette!
Que retrouvera-t-on sous les limons du Nil ? Sans nul doute une ville urbanistiquement très «actuelle», avec ses quartiers résidentiels, ses quartiers populaires, ses rues marchandes; plus loin, on exhumera les palais royaux (on sait en effet que les pharaons d'Egypte répugnaient à occuper la résidence de leur père, et préféraient bâtir à leur avènement un complexe nouveau). L'aire sacrée devait occuper une vaste surface : il y avait là un temple de Ptah, un temple de son épouse, la lionne Sekhmet, et vraisemblablement un sanctuaire consacré à leur fils Néfertoum. Aux abords des trois monuments majeurs se pressaient les chapelles annexes, les édifices sacrés et, plus loin, les appartements du dieu vivant, le taureau Apis, son temple, son domaine, et, veillant sur lui, ses prêtres, ses officiants, bref, toute une exploitation religieuse, économique et sociale.
Les hauts fonctionnaires, les princes et les prêtres n'ont pas seuls défié les millénaires; nous avons conservé aussi la mémoire des petites gens, des artisans, des ouvriers, voire des paysans: - Voici par exemple un cuisinier, comme croqué sur le vif, et qui, las de sa besogne, se repose un instant, accoudé, au col d'une jarre haute.Là, un boucher en plein labeur, occupé à dépecer un boeuf et à en apprêter les meilleurs morceaux pour le service de son maître.
La vie de la campagne elle-même a conservé sa saveur et ses couleurs particulières: un troupeau d'ânes à l'abreuvoir, des boeufs passant un gué, des oies menées à la mare, des oiseaux effarouchés s'envolant en rangs serrés des fourrés qui bordent le Nil; des martin-pêcheurs, des canards sauvages, des grues, peuplent les rives ; plus loin, à demi cachées sous les ombelles des papyrus, de petites sauterelles paressent au soleil. La nature entière vit, vibre et bruisse : l'ânier harangue son troupeau ; au détour d'un chemin, le bouvier salue ses compagnons aux labours. L'anecdote même n'est pas rare : ainsi ce petit veau, trop jeune pour nager, que son maître a chargé sur ses épaules pour lui faire traverser l'eau du canal, et que sa mère rappelle d'un beuglement inquiet.
Sur une paroi de sarcophage de XIXe dynastie renfermant la momie d'un adolescent, on peut lire : «J'étais un jeune enfant qui fut enlevé par violence. Mes années furent abrégées alors que j'étais encore parmi les plus jeunes. Je fus arraché de la vie comme un homme qu'emporte le sommeil. Je n'avais pas quinze ans quand la mort me ravit et m'emporta vers la ville d'éternité et j'arrivai devant le maître des dieux sans avoir eu ma juste part sur terre. J'avais une foule d'amis, mais pas un ne put me défendre. Mon père et ma mère suppliaient la mort, mes frères étaient prostrés, mais tout cela en vain»
Ainsi qu'en témoignent ces quelques lignes, l'Égyptien était conscient de l'injustice de la mort: la mort est cruelle, parce qu'elle coupe arbitrairement «celui qui est doté de vie» du monde auquel il appartient de droit. Le jeune défunt proclame être arrivé devant Osiris sans avoir eu sa juste part de vie ; c'est donc qu'il attendait, comme les autres, quelque chose de la vie!
Nous avons conservé aussi, dans les traités de morale de l'Ancien Empire, certaines formules définissant l'attitude du sage face à la mort. Elles sont le plus souvent lapidaires, car il n'est pas besoin de longues phrases pour tenter de cerner son destin : «Nul n'est jamais revenu après s'en être allé.» - « Vous qui vivez sur terre, prenez garde à la cime d'Occident». En Egypte, les rites funéraires étaient calqués sur la course tour à tour diurne et nocturne du soleil ; à la suite de l'astre, les défunts pénétraient dans le domaine des morts par l'Occident, en franchissant une montagne, la Cime, séjour de la déesse Mertseger, Celle qui aime le Silence. Cette Cime marque donc le passagede l'ici-bas à l'au-delà, le lieu de mutation de l'homme en quête de son destin.
Si l'Egyptien faisait appel aux dieux pour gagner sa juste part de vie, c'est qu'il appréhendait, tout comme les Grecs, les Romains, ou nous-mêmes, «le moment qu'on ne peut reculer». Il savait qu'un jour viendrait où il lui faudrait affronter le jugement divin, mais il espérait tout au moins avoir le temps de s'y préparer : « Quand ton messager vient te chercher, qu'il te trouve prêt à aller vers la place qui t'est assignée et reçois-le avec ces mots: vois, messager, celui qui s'est préparé pour toi va t'accompagner». L'Égyptien répugnait à s'attarder à l'idée de mort; mais il estimait de son devoir d'homme pieux d'en attendre en toute sérénité le messager, et de pouvoir lui dire, le coeur léger: «Je peux t'accompagner». Il est révélateur, d'ailleurs, que le verbe mourir n'a guère été usité en égyptien classique ; on préférait avoir recours à la périphrase, «quitter son ka», par exemple, ou «voir cheminer son ka», le ka étant, on le sait, l'âme ou mieux le double de l'individu.
Ainsi, pyramides, mastabas et hypogées, de même que le mobilier qu'ils abritaient, lits, coffres, sièges, vêtements, instruments de toilette, bijoux, et jusqu'aux amulettes qui garantissaient l'intégrité du défunt, jusqu'aux textes rituels, aux reliefs ou aux peintures qui se déroulent aux parois, n'appartiennent pas à ce que nous appelons aujourd'hui la dimension de l'art, mais à celle du divin, du néter. Dans l'Egypte ancienne, un objet, quel qu'il soit, est une force active, intelligente, en ce que, répondant aux exigences du rituel, il soutient, manifeste et exalte la puissance du néter; sa beauté tient à son accord, à son harmonie avec le divin, et jamais aux seules lois de l'esthétique. Etre beau, être néfer, c'est savoir signifier le néter.
S'approchant du site, l'on découvre tout d'abord, dominant l'horizon, la pyramide à degrés du roi Djéser (IIIe dynastie), puis à ses pieds, celle du roi Ounas (Ve dynastie) ; à quelques pas de là, on aperçoit encore les pyramides d'Horus Sekhemkhet (IIIe dynastie), d'Ouserkaf (Ve dynastie), et de Téti (VIe dynastie), réduites aujourd'hui à l'état d'arasements, ou peu s'en faut.
Dans le seul domaine memphite, on a pu dénombrer plus de cinquante-sept pyramides, élevées par les pharaons des Ancien et Moyen Empires. La région d'Abousir encompte plus de dix, dont celles de Sahouré (Ve dynastie), de Neferirkaré (Ve dynastie) et de Neouserré (Ve dynastie).
Dans le seul domaine memphite, on a pu dénombrer plus de cinquante-sept pyramides, élevées par les pharaons des Ancien et Moyen Empires. La région d'Abousir encompte plus de dix, dont celles de Sahouré (Ve dynastie), de Neferirkaré (Ve dynastie) et de Neouserré (Ve dynastie). A Dashour, on visite encore les deux pyramides du roi Snéfrou (IVe dynastie), dont l'étrange rhomboïdale, celles d'Amenemhat II (XIIe dynastie) et de Sésostris III (XIIe dynastie). Plus au Sud, à Licht, se sont groupés les rois du Moyen Empire, Amenemhat Ier (XII dynastie) et Sésostris Ier (XII dynastie). A Meïdoum enfin, Maspero a identifié en 1881 une troisième pyramide du roi Snéfrou (IVe dynastie), dite pyramide Sud. Encore ne cite-t-on là que les plus importantes!
IVe DYNASTIE Pyramide de Snéfrou Meidoum, nécropole royale
IVe DYNASTIE Pyramide de Chéops Guizeh, nécropole royale
La forme même du monument a une histoire dont les premiers chapitres sont à rechercher dans les temps les plus reculés. En période préhistorique, la fosse au fond de laquelle était déposé le défunt, reposant sur le côté gauche en position foetale, était surmontée d'un tumulus de terre et de pierraille. Les tombes de Badari et de Mérimdeh (vers 4000 av. J.-C.) sont donc les ancêtres directs des pyramides dites classiques qui firent leur apparition en IVe dynastie (vers 2500 av. J.-C.): en périodes protohistorique et prédynastique en effet, le tertre primitif, laissé jusqu'alors à nu, est recouvert d'un placage de calcaire soigneusement appareillé, évoquant déjà le profil du mastaba. Au début de la période historique, soit sous les deux premières dynasties, les tombeaux royaux que l'on a inventoriés sur les sites d'Abydos et de Sakkara marquent un degré d'évolution nouveau : celui du roi Aha (le- dynastie), par exemple, affecte la forme d'un vaste massif de brique rectangulaire, de dix-neuf mètres de longueur sur près de trois mètres de largeur, dont les parois extérieures, à pilastres et à redans, accusent un fruit très prononcé : l'architecture est en train de naître.
C'est à Djéser, deuxième roi de la IIIe dynastie, qu'il faut attribuer le pas décisif qui transforma les sépultures royales de mastabas qu'elles étaient jusqu'alors en pyramides. A l'origine de la prodigieuse épopée de l'architecture de pierre, il ouvrit aux bâtisseurs les portes d'un monde nouveau: s'appuyant sur la stabilité des assises de calcaire, son collaborateur et architecte Imhotep osa lancer vers le ciel une sorte d'escalier monumental à six degrés.
Développement ultime du prototype thinite, le monument funéraire de Djéser à Sakkara inaugure l'histoire des pyramides. Mais en dépit de la hardiesse du plan d'ensemble, la chambre sépulcrale a été maintenue sous le massif: un caveau revêtu de granit rose d'Assouan, obstrué au moment des funérailles par un monolithe de près de quatre tonnes, une chambre de manoeuvre, quatre longues galeries taillées au coeur du roc rappellent encore la fosse des tombes pré- et protohistoriques ou les resserres des mastabas thinites.
Entre les règnes de Djéser et de Chéops s'écoulent près de deux siècles, au cours desquels la conception même de la pyramide évolue de cas en cas. Si Sekhemkhet ( IIIe dynastie) se fit encore élever à Sakkara une pyramide à degrés analogue à quelques détails près à celle de Djéser, Snéfrou (IVe dynastie), lui, érigea à Meïdoum un tombeau qui, après plusieurs remaniements de plan, fut entièrement revêtu d'un parement lisse en calcaire de Tourah. Plus tard, et pour des raisons mystérieuses encore, il ordonna la construction à Dashour de deux nouvelles pyramides, la rhomboïdale avec sa curieuse cassure de l'angle d'arête, et la pyramide Nord, toutes deux à pans lisses; pour la première fois, les appartements funéraires, au lieu d'être taillés en sous-sol, à même le roc, sont ménagés dans les assises inférieures du massif. Son successeur Chéops choisit pour y reposer le plateau de Guizeh, où il éleva à son tour une pyramide que l'on s'accorde à reconnaître comme le type le plus accompli du tombeau memphite: avec ses deux cent trente mètres de côté, ses cent quarante-six mètres de hauteur et les quelque cent quatre-vingt-sept mètres de son plan incliné selon un angle de 51° 50, elle atteint le volume énorme de 2521000 m3. Mais, moins que ses proportions, si étourdissantes soient-elles, c'est la perfection et surtout l'originalité de la conception qui valent au monument sa réputation de chef-d'oeuvre: galeries et chambres funéraires sont réservées au coeur même de la masse ; la chambre du roi, noyau central de la pyramide, s'ouvre ainsi à quelque cinquante mètres du sol, comme suspendue entre terre et ciel; en étudiant de près plan et élévation, on s'aperçoit que la disposition révolutionnaire des lieux est le fruit d'un long et patient travail de mise au point: le premier projet répondait, semble-t-il, au schéma traditionnel; une galerie descendante conduisait à la première chambre funéraire taillée dans le sous-sol rocheux à près de vingt-cinq mètres de profondeur, et laissée inachevée. Lors d'une deuxième campagne de construction, on lui préféra un couloir ascendant ouvrant sur un corridor horizontal qui permettait d'accéder à une nouvelle chambre funéraire, dite abusivement chambre de la reine, la seule des trois salles qui soit située dans l'axe exact de la pyramide. Une dernière modification de plan occasionna l'aménagement de la fameuse grande galerie, longue de quarante-six mètres, aboutissant à la troisième et dernière des chambres funéraires, toute revêtue de granit. Chef-d'oeuvre de technique, cette salle est surmontée d'un plafond plat composé de neuf dalles de pierre, au-dessus duquel lesconstructeurs ont prévu cinq compartiments de décharge superposés, le dernier à double pan, pour conjurer tout risque d'effondrement.
L'équipe anonyme des architectes, des ingénieurs et des contremaîtres qui, depuis le règne de Djéser, était responsable des chantiers royaux, forte de l'expérience acquise de règne en règne, atteignit à Guizeh le point culminant de son génie. Badari, Mérimdeh, This, Sakkara, Dashour, Meïdoum et Guizeh, sont donc les étapes distinctes d'une même évolution qui, du tumulus primitif à la pyramide idéale, s'étendit sur près d'un millénaire et demi. Pendant ces mille cinq cents ans, toutes considérations techniques mises à part, la forme première du tombeau demeura inchangée. C'est dire que le symbole qu'elle illustre était assez puissant pour garantir la stricte observance des canons et de la tradition.
Pour tenter de cerner ce symbole, il faut remonter aux sources: en égyptien classique, le mot tombeau se notait per en djet, soit maison d'éternité, ou plus exactement maison pour l'éternité.
En période thinite déjà, les mastabas de This ou de Sakkara reproduisaient la structure des demeures civiles : les murs à pilastres et à redans du tombeau du roi Aha symbolisent ainsi l'enceinte d'une propriété ou d'une ville, le défunt affirmant par là qu'il repose pour l'éternité dans son fief, dans sa demeure. Une muraille analogue délimite encore le complexe funéraire de Djéser à Sakkara, postérieur de près de trois siècles pourtant.
Mais dès l'aube de l'Ancien Empire, la mise en commun d'idées religieuses jusqu'alors éparses, et l'élaboration d'un rituel syncrétique dans les temples dépendants de la couronne favorisèrent l'évolution de la symbolique funéraire. La place privilégiée accordée au roi dans le système divin et l'affirmation de son destin néterique marquèrent la fin des mastabas pharaoniques : une demeure d'éternité ne suffisait plus à celui qui était appelé à rejoindre les dieux ses pères ; il lui fallait, outre le lieu qui lui garantissait l'immortalité, le véhicule permettant d'accéder au séjour divin. La pyramide se veut l'un et l'autre, à la fois lieu et véhicule ; elle offre au roi un asile inviolable et elle l'aide à franchir les premiers pas de son ascension vers l'au-delà.
Pour essayer de comprendre ce double rôle de la pyramide, passif de par l'inertie de la matière et actif de par le pouvoir de la forme, il faut se référer aux célèbres Textes des Pyramides. Produits d'un colossal travail de compilation entrepris par les prêtres héliopolitains sous les premières dynasties, ils sont composés d'hymnes, d'incantations, de formules magiques, véritables amulettes verbales destinées à protéger le défunt dans l'accomplissement de son destin, à surmonter les périls qui pourraient se dresser sur sa route, ou mieux encore, en reprenant l'expression égyptienne, à «affermir son coeur» jusqu'au terme du voyage. Les trois versions principales qui nous en sont parvenues ont été relevées dans les chambres funéraires des pyramides d'Ounas (Ve dynastie), de Pépi Ier (VIe dynastie) et de Merenré (VIe dynastie), gravées à même les parois en longues colonnes de hiéroglyphes polychromes en bleu. Délibérément hermétiques, et donc fort difficiles à appréhender dans le contexte culturel d'aujourd'hui, ces recueils présentent tous, en dépit de leur disparité, l'essentiel du rituel du «savoir renaître».
Certains passages intéressent notre sujet; ainsi le paragraphe 267: « Un escalier vers le ciel est déposé pour lui (le roi) afin qu'il puisse accéder au firmament par cette voie». La pyramide, et la pyramide à degrés plus particulièrement, est donc l'escalier, la voie permettant au pharaon défunt d'accomplir sa destinée cosmique. Plus loin, aux paragraphes 508 et 523, on lit encore : «J'ai foulé le faisceau de tes rayons sous mes pieds comme une rampe par laquelle je monte jusqu'à ma mère, vivant usus sur le front de Ra» [www.sacred-texts.com]- «Le ciel a fortifié pour toi (le roi) les rayons du soleil pour que tu puisses te soulever jusqu'à lui,pareil à l'oeil de Ra». La pyramide à pans lisses représente donc à la fois a suprême protection de Ra étendant ses rayons sur la dépouille de son fils, et, tout comme l'escalier du paragraphe 267, le chemin de lumière qu'empruntera le roi ressuscité pour rejoindre le sein de son père.
Il serait certes abusif de prétendre que les paragraphes 267, 508 et 523 des Textes proposent à eux seuls une explication définitive de la symbolique funéraire égyptienne. Nous disposons d'autres sources encore qui confirment les hypothèses avancées : l'écriture égyptienne offre en ce domaine un champ d'investigations d'une richesse exceptionnelle ; le scribe, on le sait, avait coutume d'ajouter à la fin d'un groupe de signes formant un mot un idéogramme supplétif, le déterminatif, destiné à expliciter l'essence même du terme invoqué. Ainsi bière, par exemple, s'écrivait heneket, à quoi l'on accolait le signe , représentant un pot à bière , soit .
De même, le verbe monter se notait er , et avait pour déterminatif la représentation schématique d'un escalier à double pan dont le profil rappelle étrangement celui de la pyramide de Djéser. Quant au substantif pyramide, il avait pour graphie mer. Le prefixe em signifiant le plus souvent l'endroit, le lieu, la place, le mot peut se traduire par la place où l'on monte. L'écriture corrobore donc la teneur des textes sacrés: la pyramide est l'escalier, la voie mystique, ou plus simplement le lieu qu'emprunte le roi pour monter auprès de Ra.
Mais nous aurions tort de croire que le problème est ainsi résolu, que la pyramide à degrés symbolise toujours les premières marches du chemin menant à Ra et que la pyramide à pans lisses représente toujours la protection suprême des rayons en faisceau. En étudiant la structure interne des pyramides de Sakkara, de Dashour, de Meïdoum, de Guizeh, les égyptologues ont eu la surprise de découvrir que, le plus souvent, les deux schémas se superposaient dans un même édifice : ainsi, la pyramide de Meïdoum a révélé sous son revêtement lisse un massif central à sept degrés. Après examen, il ne semble pas que les architectes aient adopté ce mode de faire pour de simples raisons techniques ; il n'est pas plus difficile en effet de plaquer une couverture de calcaire sur une paroi à assise régulière que sur une paroi en degrés. Le véritable motif pourrait donc être symbolique : le monument funéraire de Snéfrou serait une double pyramide, à la fois véhicule (l'escalier) et lieu de protection (les rayons de Ra).
IIIe-Ve DYNASTIES Tombeau des barques, chaussée funéraire et pyramide du roi Ounas; à droite, mur Sud du complexe funéraire de Djéser Sakkara, nécropole royale
On peut dès lors comprendre et admettre la mystérieuse rupture d'angle de la pyramide rhomboïdale de Dashour; plutôt que de croire que Snéfrou, à court de moyens, voulut précipiter la fin des travaux en brisant l'arête du monument, il paraît plus justifié de se rallier à l'opinion d'Alexandre Varille, et d'interpréter la rhomboïdale comme «deux pyramides imbriquées l'une dans l'autre: tout y est l'expression d'une dualité. Deux galeries indépendantes accèdent aux deux appartements; dans l'appartement du bas, deux trappes ouvertes dans la cheminée du puits plafonné par deux dalles; deux herses coulissantes dans la partie horizontale de la galerie haute. (...) La pyramide est entourée par deux murs d'enceinte parallèles séparés par un étroit couloir. L'avenue d'accès arrivait à une porte à deux battants, placés curieusement à très peu de distance l'un derrière l'autre, disposition à laquelle on ne peut pas éviter de donner une explication symbolique». [cf. A Propos des pyramides de Snefrou, Cairo, Imprimerie Schindler, 1947, p.7]
Poursuivant l'étude des monuments funéraires de l'Ancien Empire, les archéologues ont découvert encore que la plupart des pyramides, au lieu de reposer comme on l'avait cru sur un terrain parfaitement plan, étaient assises sur un tertre naturel, ou tout au moins sur une éminence rocheuse soigneusement réservée. Là encore, toutes considérations techniques mises à part, l'explication appartient au domaine du symbole : à l'origine des temps, à en croire le dogme héliopolitain qui prévalait alors, le chaos ou noun, composé neutre de matière et de non-matière, d'inerte et d'animé, de passif et d'actif, aurait donné naissance, sous l'impulsion du Vouloir créateur, au premier élément organisé, une butte de pierre émergée des marais; là serait né Atoum, père des dieux qui organisèrent le cosmos : Shou et Tefnout, Nout et Geb, Osiris, Isis, Seth, Nephthys, formant à eux tous la Grande Ennéade.
Ce tertre primordial était vénéré au coeur du sanctuaire d'Héliopolis sous la forme d'un obélisque trapu dont on ne sait aujourd'hui, vu l'absence de témoignages précis, s'il était de section ronde ou carrée. Il portait à l'origine le nom de ben, puis de par le phénomène bien connu de réduplication, celui de benben. Le monolithe sacré représentait donc le lieu où avaient surgi la vie, l'harmonie, l'ordre, toutes manifestations du néter agissant.
Les pharaons de l'Ancien Empire, pour affirmer leur triomphe sur ce néant qu'est la mort, s'arrogèrent ce privilège de participer au mythe héliopolitain et, reposant à jamais sur la butte originelle, s'assimilèrent au cycle créateur d'Atoum. L'éminence sur laquelle est fondée la pyramide, et donc par extension la pyramide elle-même, représentent le lieu du premier jour de la genèse, celui du pouvoir-naître, celui du pouvoir-renaître, par analogie à la genèse héliopolitaine.
La pyramide est ainsi l'instrument du plus grand des mystères divins, celui du retour à la vie. Dressée à l'horizon, face au pays tout entier, elle exalte la suprême puissance des dieux ; car, comme l'a écrit J.H. Breasted : «La forme pyramidale du tombeau royal avait la plus haute signification sacrée. (...) et quand la pyramide s'élevait, énorme telle une montagne, au-dessus du sépulcre royal, dominant la ville à ses pieds et la vallée au-delà, elle était l'objet le plus altier qui accueillît le Soleil dans toute la contrée à la ronde et les rayons matinaux de l'astre divin étincelaient sur le sommet éblouissant bien longtemps avant de disperser les ombres dans les demeures des humbles mortels».
Depuis quarante-quatre siècles, bien des mortels ont traversé le plateau de Guizeh ; pas un seul, j'en suis sûr, n'a levé les yeux sur Chéops sans ressentir, au-delà des cultures et des confessions, le frisson profond que provoque la découverte du sacré.