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Le Messerschmitt Me-1101 [6]
A la fin de l'année 1944, le Reichsluftministerium (RLM) chercha à développer dans l'urgence un nouveau chasseur à réaction susceptible de remettre en cause la suprématie aérienne des Alliés au-dessus du Reich. Il s'agissait de développer un chasseur rapide et maniable, capable d'intercepter et de désorganiser les formations compactes de bombardiers qui opéraient quotidiennement sur l'Allemagne, afin de mettre un terme aux bombardements stratégiques en tapis qui minaient le potentiel industriel du pays.
Premier chasseur à réaction à voilure en flèche
Parmi les divers projets concurrents qui furent soumis au RLM figurait celui d'un chasseur doté d'une voilure en flèche à grande incidence, concept totalement novateur à l'époque... Baptisé P-1101, cet avion conçu par Messerschmitt devait être propulsé par un puissant réacteur Heinkel Hirth HeS 011 développant 1380 kg de poussée. Outre la voilure en flèche fortement inclinée vers l'arrière, l'originalité du concept tenait au fait que le réacteur, assez court et compact, était suspendu sous la cellule de la carlingue tout en étant intégré dans le fuselage. Il était alimenté par une prise d'air frontale ménagée à l'avant du nez et se terminait nettement en avant de la queue de l'appareil dont la poutre se prolongeait bien au-delà de la tuyère d'éjection pour supporter l'empennage. Cette disposition, inhabituelle chez Messerschmitt, offrait l'immense avantage de libérer totalement le dessous des ailes qui pouvait dès lors accueillir divers types de projectiles antiaériens de dernière génération. Le concept s'inspirait manifestement de l'avion expérimental He 178 développé dès 1939 par Heinkel pour mettre au point la turbine à réaction, à l'instar du concurrent direct du Me 1101, le Ta 183A Huckelbein développé par Focke Wulf. On retrouvera d'ailleurs la même disposition du réacteur suspendu dans les premiers prototypes de chasseurs à réaction soviétiques de l'après-guerre, tous étroitement dérivés du Me-1101 (Mig-9, Lavotchkine La-150, La-168, La-174 et La-15).
L'armement prévu pour le Me-1101 comprenait deux canons MK 108 de 30 mm installés dans le nez de l'appareil et des points d'emport destinés à accueillir des rampes de roquettes ou 4 missiles air-air Kramer X-4 filoguidés (deux sous chaque aile). Ces armes nouvelles, tout récemment mises au point, révolutionnaient complètement la tactique du combat aérien car elles étaient propulsées par des moteurs fusées qui leur conférait une vitesse fulgurante et une très grande portée, ce qui permettait de les décocher à une distance de sécurité. Désormais, il n'était plus nécessaire de s'approcher dangereusement des bombardiers pour les encadrer, les aligner dans le viseur et les abattre, au risque de se faire soi-même descendre par les chasseurs d'escorte durant le court laps de temps où il fallait conserver le même cap pour les mitrailler. Ce genre de mésaventure arriva à plusieurs pilotes néophytes de Messerschmitt Me 262, trop confiants dans la supériorité de leur machine ou trop occupés à ajuster leur tir, qui furent " cueillis " par l'escorte au moment même où ils cassaient leur vitesse pour aligner leur cible... L'attaque s'effectuerait dorénavant de loin, à distance respectable des armements de bord, de façon à soustraire le pilote et l'appareil au feu nourri et meurtrier des formations compactes de bombardiers (les fameux " box " de l'U.S.A.A.F.). La nouvelle doctrine d'engagement allemande prévoyait à l'avenir de harceler les vagues de bombardiers alliés tout au long de leur parcours sur l'Allemagne, en lançant successivement contre elles des meutes de chasseurs à réaction échelonnés sur leur chemin. Surgissant inopinément du ciel, les chasseurs attaqueraient simultanément le " box " mais sous différents angles d'attaque, de façon à semer la panique parmi les équipages, à disperser le feu des bombardiers, à désorganiser leur défense et à disloquer les formations... Après quelques passes rapides qui leur permettraient d'abattre plusieurs cibles successives, les chasseurs rompraient le combat aussi soudainement qu'ils étaient apparus pour dégager rapidement vers leur base, en utilisant leur vitesse pour distancer l'escorte, abandonnant la formation à une autre meute qui prendrait le relais un peu plus loin... En multipliant ainsi les raids éclairs tout au long de la route des bombardiers, la Luftwaffe espérait disloquer et décimer progressivement les formations lourdes de bombardiers stratégiques au fur et à mesure qu'elles s'enfonceraient au cœur de l'Allemagne…
Bien que le choix Reichsluftministerium se porta finalement sur le projet rival Focke-Wulf Ta 183, il fut décidé de construire le prototype du Me-1101 afin de tester les différentes possibilités offertes par son aile révolutionnaire. En lieu et place du HeS 011 initialement prévu, qui affichait d'importants retard de fabrication, l'unique exemplaire plus ou moins achevé du Me 1101 fut finalement équipé d'un turboréacteur Junkers Jumo 004B. Il fut découvert par l'U.S. Army en avril 1945 dans une usine secrète dont les Alliés ne soupçonnaient même pas l'existence. Cette usine souterraine comportait également une halle où les G.I.'s trouvèrent une série de cellules de Me-1101 inachevées et en cours de montage (voir cliché plus bas).
Transféré dans le plus grand secret aux USA dans le cadre de l'opération " Paperclip ", l'unique exemplaire complet du Messerschmitt Me-1101 fut étudié minutieusement par les spécialistes américains, puis complété afin d'être testé en vol. Rebaptisé " Bell X-5 " par les ingénieurs d'outre-Atlantique, il atteignit une vitesse de 870 km/h à 7000 m d'altitude et devint ainsi le premier jet à voilure en flèche à voler au monde… De son côté, la firme North American développa le fameux P-86 Sabre, un appareil étroitement inspiré du Me-1101 et que l'on peut considérer comme l'aboutissement final des plans du Me-1101. Par une ironie de l'histoire, il fit ses premières armes au combat dans le ciel de Corée, face à un autre appareil issu des projets du Reichsluftministerium (voir "Des jets allemands en Corée").
De leur côté, les Soviétiques, conscients de leur énorme retard en matière aéronautique, ne furent pas en reste dans la chasse aux armes miracles allemandes. Au cours des dernières semaines de la guerre, l'Armée rouge captura des plans de l'appareil et fit prisonnier des savants et des techniciens qui avaient participés au projet. Ils furent transférés de force en U.R.S.S. où ils furent contraints de collaborer à la conception des tout premiers jets soviétiques. De 1946 à 1948, sur ordre express de Staline, l'Union soviétique développa ainsi une série de prototypes qui étaient tous directement inspirés et dérivés du Messerschmitt Me-1101. Mais ceci est une autre histoire et nous renvoyons les internautes plus particulièrement intéressés par ce sujet à la sous-rubrique spécifique qui leur est consacrée (voir "Les dérivés du Me-1101").
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