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Qui n’a jamais rêvé de savoir dessiner ? De prendre son crayon et reproduire un paysage, de croquer la personne que l’on a en face sur un coin de table, de représenter une maison ou une ville imaginaire sur une feuille canson… On sait que le dessin, la première parmi les langues convoquées par l’être humain pour s’exprimer, est un alphabet de conventions, de techniques, de méthodes qui ne demande qu’à être exercé par la pratique.
Le dessin
Pour apprivoiser le dessin, rien de plus simple que de commencer par manipuler un crayon.
Valeurs de gris, 8 par 26 cm, crayon sur papier.
Le dessin est né il y a longtemps; on pense bien sûr aux peintures de Lascaux ou l’on imagine les traces dessinées dans le sable qui les ont sûrement précédées. Le dessin n’a jamais disparu, mais il s’est adapté au cours de l’histoire; notamment au 15e siècle où l’on découvre le dessin perspectif, au 19e siècle où l’on invente la photographie et au 20e siècle où apparaît l’informatique. Une vision élargie de l’histoire du dessin permet de postuler qu’il est l’une des quatre langues constitutives du langage spécifique à l’être humain1. Ces quatre langues sont celles des sons, des mots, des nombres et des formes. Chacune de ces langues possède son propre système de signes et sa propre structure. La langue des formes s’articule en quatre éléments :
• Les signes spécifiques du dessin sont le point, le cercle, le triangle et le carré. Ils constituent la base de toute représentation graphique.
• Les perspectives agencent de manière convenue et codée les signes. Ce sont la projection orthogonale, la perspective parallèle, la perspective conique, les perspectives des ombres et atmosphérique.
• Les techniques sont comme les véhicules ou les médias des signes agencés de manière convenue : tout d’abord les techniques de dessin (crayon, craie, fusain, stylo, feutre) et de la couleur (peintures à l’eau, à l’huile, à base de polymères), puis les techniques en relief (gravure sur bois) en creux (eau-forte), en aplat (lithographie), et à travers comme la sérigraphie, la photographie et le numérique.
• Les thèmes sont les sujets de communication et d’expression, matérialisés au moyen de signes agencés de manière convenue et véhiculés par des techniques de représentation. Ils sont communs aux quatre langues évoquées. On peut citer de manière non exhaustive les thèmes de l’être humain, l’animal, la nature, l’architecture, l’environnement, le paysage, le spectacle, la narration, l’imaginaire, la création…
Valeurs de gris, 8 par 26 cm, pastel sec sur papier.
Signes, perspectives, techniques et thèmes sont déclinables dans les registres aussi bien artistiques que scientifiques, autant subjectifs qu’objectifs. A eux tous, ils permettent de concrétiser la gamme complète des nuances qu’offre le langage. Si l’on accepte que le dessin est une langue propre à l’être humain, il va de soi qu’il peut s’apprendre. Il n’est en effet pas nécessaire d’en avoir reçu le don : comme toute autre langue, le dessin se travaille au contact des autres et par l’exercice personnel ; comme toute langue le dessin peut commencer à s’apprendre à n’importe quel moment de la vie, mais c’est surtout très tôt dès l’enfance que son apprentissage est le plus efficace. La langue du dessin se compose d’une part de lecture, dans laquelle les oeuvres peuvent être décrites et analysées, et d’une part d’écriture qui nécessite une pratique, entre imitation scientifique et invention artistique et un exercice assidu de ces outils que sont le pinceau, le fusain, le stylo, le feutre, la craie, le crayon et la souris de l’ordinateur.
Le crayon tel que nous le connaissons aujourd’hui est inventé à la fin du 18e siècle. Il n’a donc pas toujours existé, pas plus qu’il n’est devenu obsolète, rien n’ayant à ce jour remplacé son potentiel graphique. Sa mine est composée de carbone impur, qui a pris le nom de graphite pour ses capacités à laisser une trace, et d’argile, terre de couleur grise, qui assure la dureté de la mine. Dans le volume fixe de la mine de crayon, ces deux matières sont mélangées en proportions différentes selon que le crayon est dit B (black, noir) ou H (hard, dur). Plus il y a de graphite, moins il y a d’argile, plus le tracé est foncé et la mine tendre. Moins il y a de graphite, plus il y a d’argile, plus le tracé est clair et la mine dure.
Le crayon tendre est normalement privilégié par l’artiste qui peut bénéficier ainsi d’une trace noire, bien visible et large selon la pression exercée. Il permet des dessins rapides sur de grands formats où la gestuelle du corps entier peut s’exprimer. Le crayon dur est, à l’opposé, privilégié par le scientifique, qui peut bénéficier d’une trace grise, fine et précise. Il est adéquat pour les formats où des gestes lents et contrôlés de la main, voire de l’avant-bras, sont garants de l’objectivité du tracé. Le crayon permet donc à tout un chacun de s’exprimer et de communiquer dans toutes les nuances, des plus sombres aux plus lumineuses.
Valeurs de gris, 8 par 26 cm, craie grasse sur papier.
Dessiner pour apprendre
L’exercice
Dessiner demande de l’habileté, de la dextérité et de l’endurance, donc de l’exercice.
Dessins d’observation d’élèves posant simultanément devant leurs camarades. Mes camarades de classe, 3 × 30 par 21 cm, papier déchiré, papier découpé, pinceau et encre de Chine, par des élèves de 10 ans.
Robert Hainard
Hainard (1906-1999) était un peintre, graveur et sculpteur qui doit sa notoriété à ses sujets animaliers gravés sur bois de manière très élaborée. Dans son ouvrage Entretien sur la gravure, publié en 1988, il se raconte avec humour dans un moment où il apprend à dessiner. Vers 12 ans, en vacances en Valais accompagné de son père occupé chaque jour à peindre le glacier du Trient, il essaye de dessiner des chèvres en traçant leurs contours, mais comme elles bougent sans cesse, il se retrouve avec un carnet rempli de dos et queues de chèvre, bref de dessins inachevés. Il attend désespérément qu’une chèvre veuille bien rester immobile – ce qui n’arrive pas souvent – pour qu’il puisse correctement travailler. Alors il se met à les observer longuement, pour s’imprégner des mouvements de l’animal, et enfin en faire un dessin rapide de mémoire. En lisant Entretien sur la gravure, certains enseignants se rappellent le conseil qu’ils donnent à leurs élèves penchés trop près de leur dessin qu’ils ne quittent pas des yeux : observer, définir ce qui va être dessiné, dessiner, et recommencer ; soit, beaucoup regarder et dessiner juste le nécessaire !
A la lecture de cette leçon de dessin, certains étudiants des écoles de Beaux-Arts où se pratiquait le dessin d’académie se seraient rappelés qu’ils ne dessinaient pas tout de suite le modèle qui venait de prendre une pose, mais qu’ils attendaient ce moment particulier où celui-ci oubliait qu’il posait, ce qui lui faisait légèrement modifier et stabiliser sa position. Les élèves pouvaient alors enfin se consacrer au dessin lors de ces cours où à longueur d’année ils étaient conduits à répéter les mêmes gestes sur les mêmes sujets.
La leçon que donne Robert Hainard dans cette petite histoire de représentation du mouvement est peut-être bien celle-ci : dessiner est un processus qui convoque aussi bien les facultés physiques qu’intellectuelles de l’être humain. Se déroule tout d’abord un important travail de perception devant amener réponse à la question que voir ? Puis un travail d’analyse répond à la question que montrer de ce qui a été perçu ?
Enfin, un effort de mémoire nous amène à choisir que restituer de toutes les observations. Ensuite seulement se construit le travail de représentation où des chèvres ayant plusieurs fois changé de position peuvent être tracées d’un dessin rapide, qui sera moins ici le résultat d’une vue photographique instantanée que la synthèse mémorisée de mouvements observés et compris. En filigrane de ce processus, on apprend que l’on n’obtient rien sans la pratique de l’exercice. On comprend que la solution n’est certainement pas dans le premier dessin, mais qu’il faut répéter ces opérations physiques et mentales de nombreuses fois, en les transformant en réflexes, pour tenter d’atteindre l’idéal recherché.
On comprend aussi que répéter un dessin sur un même sujet peut être justement un bon test pour mesurer les progrès réalisés, à la fois dans les procédures d’approches du sujet et dans leurs transcriptions sur le papier.
Revisitant les principaux courants de la pédagogie du dessin, Charles Duboux nous prend la main, il y place un crayon, il nous apprend à regarder, il nous ouvre les yeux et nous transmet un savoir-faire. Avec des mots simples il nous rend compte du dessin. A l’aide de 17 films bien conçus et faciles d’accès (DVD vendu avec le livre), il nous apprend à dessiner. Les pages blanches dont le présent ouvrage dispose invitent le lecteur à faire ses premières gammes. A vos crayons !
Extrait du titre Dessiner De Charles Duboux Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes