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A bord du bateau, le travail scientifique continuait, monotone comme presque tous les travaux scientifiques. Des miliers et des miliers de chiffres lus sur les cadrans de nos appareils de mesure. Des chiffres sans aucun intérêt immédiat. Ils n'auront de sens que plus tard, reportés sur des cartes géophysiques ou digérés par un ordinateur.
Heureusement, il fallait aussi plonger très souvent pour vérifier la bonne marche des appareils que nous traînions derrière le petit bateau à moteur ou pour les décrocher lorsqu'ils se coinçaient entre deux rochers chevelus.
En plongeant ainsi, nous avions remarqué, tout près du bord, une espèce de falaise sous-marine entièrement faite de débris d'amphores cassées. Un véritable pouding solidifié de plusieurs mètres d'épaisseur, étalé sur des kilomètres de longueur. Une telle masse représentait une quantité d'amphores beaucoup trop importante pour une si petite province.
Quelques semaines plus tard, je quittais provisoirement le bateau pour donner à Londres une conférence sur le résultat de nos travaux en Lybie et, par hasard, je parlais aussi de cette accumulation de vieille vaisselle sous l'eau de l'île de Chypre.
Un jeune archéologue anglais fut intéressé par ce détail et il me posa, à ce sujet, des questions beaucoup trop savantes pour moi. Je m'en débarrassai en l'invitant tout simplement à bord du bateau pour qu'il puisse voir lui-même de quoi il s'agissait.
Dès notre arrivée à Chypre, il se mit donc à travailler sur ce curieux pouding en remplissant sa cabine d'innombrables échantillons soigneusement numérotés. Et c'est lui qui, finalement, nous expliqua le sens de cette antique poubelle sous-marine.
Il faut savoir que la réputation agricole de l'île de Chypre remonte à l'antiquité mais elle est sujette à des sécheresses qui, au temps d'Homère, faisaient déjà le déséspoir des maraîchers. En revanche, juste en face, à cinquante milles au nord, la côte turque, qui est très pauvre et presqu'inhabitée, reçoit en abondance l'eau des fleuves venus d'Anatolie pour se perdre bêtement dans la Méditerranée. Depuis le fond de la civilisation, il existe donc un courant d'importation d'eau douce entre la Turquie et l'île de Chypre. De l'eau transportée à la rame et naturellement dans des amphores.
Dans l'antiquité, les amphores n'étaient probablement pas un emballage très coûteux. Mais elles nécessitaient quand même l'exploitation de mines de terre glaise de bonne qualité. Or, sans être rares, ces mines ne sont pas si communes le long des côtes de la Méditerranée qui est relativement sèche. Ensuite, il fallait le travail d'un bon artisan et puis du bois, relativement cher lui aussi, pour cuire la terre. Il fallait enfin transporter et vendre les amphores neuves. Bref, sans être très coûteuses, elles devaient représenter quand même un petit capital non négligeable. Alors, bien entendu, et comme on le ferait aujourd'hui encore entre gens raisonnables, on essayait de les faire durer. Elles ne servaient tout d'abord qu'à transporter des produits nobles et chers : de l'huile d'olive ou du vin par exemple. Malheureusement, après quelques voyages, elles sentaient le vinaigre ou l'huile rance. Alors, on les revendait d'occasion au meunier, par exemple, pour transporter du grain. Et puis, lorsqu'elles avaient perdu une anse ou qu'elles avaient le col fendu, le meunier les revendait encore. Ainsi de suite jusqu'à ce qu'elles aboutissent, toutes sales, toutes usées et toutes moches sur la côte turque oú on les revendait encore, mais cette fois pour presque rien, aux rameurs cypriotes venus chercher de l'eau douce.
Cinquante milles à ramer pour retourner à Chypre, ce n'est pas considérable mais, tout de même, il fallait le faire et les galères étaient beaucoup moins pesantes à la rame lorsque la cale était vide.
Alors, une fois l'eau douce versée sur les légumes cypriotes, et pour s'éviter la peine de ramener ces lourdes vieilleries jusqu'en Turquie où elles ne valaient presque rien, on les balançait tout simplement par dessus bord.
Et cela dura des siècles. Le temps d'accumuler cette véritable falaise sous-marine de débris.
J'ai reçu récemment le livre que publia notre ami anglais sur ce sujet. Il s'est servi des échantillons qu'il récoltait avec tellement d'enthousiasme pour identifier l'origine des amphores. Près du col, sur l'anse ou à la base de leur gros ventre, les amphores portent assez souvent un sceau ou une simple marque. C'est la signature de l'artisan qui les a tournées ou du commerçant qui les a commandées. En notant soigneusement toutes ces indications et en les comparant à d'autres données connues des archéologues méditerranéens, il réussit à reconstituer une partie des grandes routes commerciales de l'antiquité.
* * *
Après quelques mois à Chypre, il était prévu que notre bateau passe le canal de Suez pour participer à un programme de recherches scientifiques sur le corail tropical en Mer Rouge. Mais, tout d'abord, il fallait aller à Beyrouth pour nettoyer et repeindre la coque.
A cette époque, dans les années soixante, Beyrouth était encore la capitale d'un Liban heureux, hospitalier et fier d'un luxe incomparable au Moyen-Orient.
Après le charme bucolique de notre mouillage à Chypre, les bruits du grand port de Beyrouth paraissent affolants : la sirène des cargos, le grincement des grues, le travail du chantier naval, les coups de masse sur la coque, le petit soleil d'un soudeur, l'angoisse d'une scie à métaux. Et puis, les arabes en pyjama qui s'engueulent au grand soleil, une poignée de petits garçons tout nus qui crient en se poussant dans l'eau sale du port et qui laissent sur la pierre du quai l'empreinte mouillée de minuscules pieds.
Derrière le chantier naval, le grondement de la grande ville moderne, ruisselante de publicités multicolores. Au fond du cañon que forment les façades géométriques, un torrent de voitures, de trams ferraillants sous des étincelles, de bars vibrants de musique rythmée et de restaurants décorés en imitation orientale en Orient. Dans ce bouillon mécanique, imperturbable, un mulet avec un vieux sac suspendu sous le derrière pour récolter l'engrais, tire une charrette aux roues de voiture d'occasion. Couché sur le chargement, son patron, la casquette sur le nez, dort à poings fermés.
Et au-delà de la grande ville, il y a l'éternel silence des vastes montagnes libanaises. Le monde ancien des héros phéniciens et des tailleurs de pierre blanche.
Ici, le rêve se mêle aux odeurs de citronniers, du bateau que l'on repeint et des épices orientales. Les odeurs n'ont pas d'âge. L'antiquité devait sentir le citron, la peinture à bateau et le marché aux poissons.
Ce soir, c'est la fête, le bateau est prêt. Demain matin, nous repartons pour l'Egypte et la Mer Rouge.
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