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Stan Lee est devenu le pape des super-héros. Vers le début de sa carrière, il a travaillé avec Jack Kirby, dont l’imagination virile et foisonnante fut pour beaucoup dans les succès de son entreprise. Ils reprirent ensemble un héros inventé déjà auparavant par Kirby et Joe Simon, Captain America. Or, l’idée de relier directement un drapeau et un costume, un surhomme et l’âme de la nation, devait faire fortune.
Captain America représente l’idéalisme généreux, l’humanisme, la foi en l’avenir, face à Crâne Rouge, qui incarne le cynisme, le mépris de l’homme, son rabaissement à l'animalité. Pour le héros, la réalité est ce qui vient du futur sous la forme d’une lumière divine, émanée de ce que Teilhard de Chardin eût appelé le point Oméga, le Christ cosmique, tandis que pour le méchant, lié à Hitler, ce ne sont là que des songes, l’être humain n’étant mû que par l’égoïsme, les pulsions de cupidité, la haine, la jalousie, l’envie.
J. R. R. Tolkien, plutôt du côté de Captain America dans sa philosophie, disait: All myths come true. Les costumes colorés des super-héros sont des images chatoyantes pour un monde meilleur, sorti de la grisaille. La première des vertus est de croire en l'essence céleste de l’âme humaine. La mythologie créée par Stan Lee avait de vrais fondements moraux. Elle n’était pas une simple fantaisie pour le plaisir. C’est en grande partie ce qui lui a permis de s’imposer dans les consciences.
Pendant ce temps, en France, l’extraordinaire était généralement assumé par le mal seul. L’essence de l’univers ne pouvait être représentée que par des super-vilains tels que Fantômas. L’affrontaient les garants de l’ordre public, des policiers. Ils essayaient d’imposer au monde hostile le règne de la raison! Cela n’a évidemment pris que dans la mesure où on prenait le parti de l’extraordinaire pour se moquer des policiers, comme le firent les surréalistes, ou Blaise Cendrars. Ce qui manqua, généralement, c’est l’accord entre la loi et la dimension surnaturelle. Bien sûr, certains pourront dire qu’en Amérique, il est factice. Mais c’est méconnaître que beaucoup de super-héros étaient poursuivis par la police parce qu’ils enfreignaient les principes tout faits, dans leur effort pour faire le bien.
Et soudain on peut saisir qu’en France, c’est une forme d’interdiction de concevoir un bien existant par delà la puissance publique qui a nui constamment à la mythologie des super-héros. On sait que cette interdiction existe: les accords à l’amiable sans passer par la loi sont mal vues… Jean-Jacques Rousseau même réprouvait toute forme de spiritualité située au-delà de la religion civile - le culte de l’État. L’habitude est restée.
Cependant, l’aspiration au bien, Stan Lee et Jack Kirby avaient raison, réellement émane d'un pressentiment de quelque chose se situant au-delà de l’horizon rationnel. Même si la culture américaine, trop dominée par la logique matérialiste, n’en donne pas toujours une image convaincante, elle a l'insigne mérite de se projeter au-delà de cette ligne.