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Traditionnellement, les études sur le tournant culturel des siècles XIIIe-XIVe ont recours à une grille interprétative dualiste caractérisée par l’opposition de deux modèles culturels, le modèle augustinien et le modèle aristotélicien. Suite à la redécouverte et à la diffusion des textes d’Aristote, ces deux modèles viendraient se confronter et déclencher une transition marquant le déclin progressif du modèle augustinien et, par ce biais, de certains des présupposés de la pensée chrétienne médiévale. L’opposition entre ceux deux modèles se veut à tout niveau. Elle concerne d’abord la philosophie naturelle, où l’influence aristotélicienne sollicite l’intérêt pour la physique et les disciplines connectées; elle concerne aussi le niveau anthropologique, la vision augustinienne centrée sur le péché originel et le rôle de la grâce s’opposant à la vision naturaliste aristotélicienne. Finalement, cette opposition engage le niveau politique et elle a trouvé un point d’appui dans l’ainsi-dit “augustinisme politique”, à savoir l’étiquette par laquelle on a défini, depuis les études d’Arquillière, l’ensemble des doctrines en faveur de la théocratie pontificale car élaborées, du moins en partie, par des membres de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin (OESA).
Dans cette cartographie, Dante Alighieri, dont la revendication du bonheur terrestre comme fin du genre humain dans ce monde et la doctrine de la Monarchie Universelle sont clairement inspirées d’Aristote, a aisément gagné la place de penseur “anti-augustinien” tout court. Ce présupposé a limité profondément les études, au point que, exception faite pour les Confessiones, dont la fréquentation est généralement admise, on ignore à ce jour quels ouvrages d’Augustin étaient familiers à Dante, quel type de connaissance il en eut, et quelle influence exercèrent sur lui.
Or, la grille interprétative qui est en amont de l’état actuel de la recherche a fait l’objet d’une importante révision critique au cours de la dernière décennie. Tandis que la connaissance de l’OESA s’approfondit, les médiévistes ont critiqué la notion d’"augustinisme politique" car dépourvue en effet de fondement historique. De là la crise du modèle dualiste en faveur d’un modèle différent, proche de l’acculturation, mettant en avant les interactions entre augustinisme et aristotélisme ainsi que leurs différents équilibres dans l’horizon de réflexion des siècles XIIIe et XIVe. Les élaborations anthropologiques, politiques et concernant la théologie de l’histoire de Dante Alighieri offrent alors un terrain d’autant plus significatif qu’elles paraissent se situer, dans l’horizon de son temps, à l’extrême le plus éloigné de la pensée augustinienne. Il est donc davantage intéressant de saisir ce qui du modèle augustinien demeure actif chez Dante et comment cette permanence s’articule avec les autres noyaux de sa réflexion.
Il est donc souhaitable de reprendre ce dossier, de façon à pouvoir enfin répondre au questionnement qu’il soulève sur une base textuelle et contextuelle fiable. Ce projet vise à atteindre quatre objectifs principaux :
1) En repartant des textes, il s’agit d’abord d’évaluer l’entité des « réminiscences » augustiniennes présentes dans la réflexion de Dante. Nous avons recours au terme « réminiscences » pour distinguer ce type d'enquête de celle propre à la critique des sources pratiquée traditionnellement ; par « réminiscences », on se réfère à un spectre qui comprend: (i) la mention générique de l’auctoritas augustinienne ; (ii) la citation explicite des textes augustiniens (ou considérés tels par Dante) ; (iii) la citation implicite de ces textes; (iv) la reprise de matériels divers; (v) la reprise de structures, ou «patterns», discursifs, y compris si appliqués à des sujets différents de ceux traités par Augustin lui-même.
Ce premier objectif demande à dresser un relevé global des « réminiscences » signalées jadis par la critique - ce qui s’avère nécessaire en raison de la fragmentation des études - et à intégrer cette liste par une nouvelle analyse des ouvrages de Dante, avec une attention particulière envers le dernier type de réminiscence, la reprise de structures discursives, car le plus négligé par les études.
2) Ensuite, il sera question d’évaluer les modalités de transmission de ces « réminiscences », si par voie directe ou bien indirecte, ponctuelle ou de longue durée, etc., et donc le type de fréquentation dont elles sont l’indice.
3) De façon parallèle, on se propose de juger de l’originalité des reprises par Dante dans le contexte de son temps.
Le 2e et le 3e objectif engagent les deux la prise en compte de la tradition médiévale, ce qu’on poursuivra par des méthodes différentes selon le type de réminiscence considérée: (a) Pour les citations de passages spécifiques on effectuera des sondages dans les principales bases de données (PL, CETEDOC, MGH, etc.), visant à saisir leur diffusion, aussi bien que les anneaux d’une transmission indirecte éventuelle. (b) Dans les cas de réminiscences plus complexes, on constituera de dossiers de textes par d’autres auteurs du Bas Moyen Age de façon à percer le sens des reprises par Dante et pointer ses référents polémiques proches. Parmi les textes considérés, on privilégiera les ouvrages d’argument politique de l’époque de Dante; les commentaires du De civitate Dei à la première moitié du XIVe, notamment celui du dominicain Nicholas Trevet; finalement, les commentaires les plus anciens de la Commedia car significatifs de la culture augustinienne de l’époque de Dante.
4) Finalement, il s’agira d’établir si les prises de position de Dante, tout en étant assurément polémiques envers la théocratie pontificale de son temps, furent aussi conçue par lui comme anti-augustiniennes au sens propre. Cette tâche revient à préciser la notion que Dante eut de la distinction entre Augustin et les théories politiques développées au Bas Moyen Âge, donc à situer sa pensée dans le cadre historiographique actuel où, la catégorie d’ «augustinisme politique» archivée, celle d’«anti-augustinisme politique» demande à être questionnée non moins attentivement. Ce dernier objectif est de nature critique et interprétative et il sera atteint à travers la considération globale des « réminiscences » repérées et notamment de leurs usages dans les argumentaires de Dante.
Ce projet prévoit la construction d’une base de données permettant de saisir les récurrences autrement difficiles à cerner à cause l’ampleur de ce matériel. Cela s’avère spécialement utile, par exemple, en vue de l’individuation des anneaux éventuels de transmission indirecte.
Les résultats de ce projet seront communiqués au fur et à mesure de son avancement et resumés dans une monographie à ce sujet.