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Chapitre 17
17
Lorsqu’il ouvrit les yeux, Mike crut que le monde allait s’écrouler. Les tambours battaient un chant de guerre dans sa tête, sa langue pâteuse collait dans sa bouche sèche et il aperçut, entre ses paupières gonflées, des habits éparpillés aux quatre coins de sa chambre. Lui qui depuis des années allait se coucher chaque soir en pliant soigneusement son pantalon sur la chaise de son bureau, pendait sa chemise à l’éternel cintre qui ornait son portemanteau, semblait avoir laissé ses vêtements se faire emporter par un ouragan, certes localisé, mais non moins chaotique.
Mike gémit en se débattant avec la grosse couverture molletonnée qui pesait sur son corps nu comme une chape de béton. Il eut un instant l’horrible impression qu’il allait mourir étouffé. Il hésita à entamer une crise de panique en bonne et due forme, mais se ressaisit en réalisant qu’en fait, ce qu’il voulait vraiment, c’était avaler un litre d’eau et une boîte d’aspirine. C’est ce qu’il fit donc en rejoignant, titubant, sa salle de bains.
Là aussi, l’ouragan avait sévi, laissant un tube de dentifrice éventré et une brosse à dents au fond de l’évier. Mike ignora délibérément ces nouvelles preuves de désordre, avala sans broncher, coup sur coup, trois cachets d’aspirine dans un verre d’eau glacée. Il manqua s’étouffer à plusieurs reprises avec les bulles du cachet effervescent, mais tint bon et, après avoir longuement appuyé son front brûlant contre la glace froide au-dessus de l’évier, commença à se sentir mieux.
L’esprit s’éclaircissant, Mike commença à se souvenir des événements qui l’avaient conduit à ce difficile matin. Il avait reçu un appel de la secrétaire de M. Bartan demandant à parler à Sandra hier après-midi. Trop heureux d’avoir un prétexte pour appeler sa stagiaire, il avait immédiatement composé le numéro de cette dernière qui, de fil en aiguille, avait accepté son invitation chez Mario. S’en était suivie une magnifique soirée en tête à tête, arrosée de plus de vin que de raison. Lorsqu’ils avaient voulu régler l’addition, le patron, pensant faire plaisir à un jeune couple amoureux, avait insisté pour leur offrir la Grappa de la maison en dessert. Sandra, les joues rouges, avait refusé prétextant qu’elle ne pourrait jamais rencontrer M. Bartan le lendemain avec la gueule de bois. Mike, pris d’une envie irrésistible de jouer au plus fort, avait alors bu cul sec les deux généreux verres d’alcool.
Il avait donné le change jusqu’à ce que la jeune femme soit en sécurité dans le taxi qu’il avait insisté pour payer. Mais il avait perdu toute contenance à peine la portière fermée. C’est à peine s’il avait eu la présence d’esprit de laisser sa petite Citroën sur le parking du restaurant pour rentrer à pied.
Arrivé chez lui, l’alcool courait dans ses veines et il avait eu toutes les peines du monde à se mettre au lit. En témoignait le désordre de ce matin, les vêtements éparpillés et la salle de bains ravagée. Seule la conscience professionnelle de Mike l’empêcha de retourner se terrer au fond de son lit. La Gazette de Tribom et ses lecteurs se fichaient bien de la gueule de bois du rédacteur. « Show must go on », se remémora ironiquement le journaliste.
Il décida de prendre une douche glacée, ce qui lui remit plus ou moins les idées en place, et se prépara comme chaque jour à piloter le petit journal de la ville. En sortant de chez lui, Mike jura en se rendant compte qu’il avait oublié son téléphone portable dans la poche de son pantalon de la veille. Avec la mauvaise humeur des lendemains d’hier, il remonta les quatre étages sans ascenseur qui le menaient à son petit appartement. Il chercha la clef de la porte dans sa poche et, une fois celle-ci finalement calée entre ses doigts tremblants, rentra chez lui. Il s’en fallut de peu qu’il ne rejoigne automatiquement son lit, qui l’appelait de toutes ses forces. Mais le jeune homme sut ignorer le chant de cette sirène moelleuse, se dirigea sans un regard pour le matelas encore chaud de la nuit passée, fouilla dans les poches de son jean de la veille, saisit le petit téléphone de ses doigts maladroits, le fourra dans sa sacoche et repartit bravement pour une nouvelle journée au journal.
– Salut, Mike ! entendit-il d’une voix trop forte à son goût en poussant la porte de la rédaction.
Sourire timide et lunettes luisantes, Charlie était visiblement soulagé de voir débarquer son patron.
– Salut, Charlie, répondit Mike dans un effort surhumain pour masquer sa mauvaise humeur. Tu es bien matinal, non ?
– Euh… il est neuf heure trente, Mike. En fait, je commençais à m’inquiéter de ne pas te voir. Le téléphone n’arrête plus depuis ce matin, les gens veulent des infos !
– Ho zut !, fut tout ce que put répondre Mike en réalisant qu’il aurait dû être au bureau depuis deux bonnes heures.
Il ne releva pas le trouble de Charlie dont les yeux hagards auraient dû le mettre en garde.
– Est-ce que Sandra est déjà là ?
– Déjà repartie, répondit son stagiaire en souriant de travers. Elle m’a juste dit qu’elle avait rendez-vous avec M. Bartan à neuf heures et que je devais te dire salut de sa part lorsque tu arriverais. Elle va tenter d’élucider tout ça. Ça va encore être un scoop !
Mike se sentit un peu revigoré en sachant que la jeune femme avait eu une pensée pour lui dès le matin. Normal puisqu’il était son responsable, mais il choisit de voir cela comme un signe d’encouragement dans leur relation. Le mot scoop parvint néanmoins à percer la brume qui occupait son cerveau, mais il ne le retint pas.
– Bien, elle a dit quand elle reviendrait ? demanda-t-il avec un peu plus de calme.
Dès qu’elle aurait fini apparemment. Elle voulait voir avec toi pour que l’interview sorte dans l’édition de demain, tu sais comment elle est.
Il savait bien comment elle était : impulsive, impatiente et vraiment séduisante. Penser à Sandra chassa les derniers tambours qui battaient entre ses tempes. Ragaillardi malgré lui, il sourit à Charlie, le regardant en face pour la première fois de la matinée.
– Comment s’est passé ton reportage à la foire ? J’ai bien reçu ton article, c’était très bien, je n’ai dû faire que quelques corrections mineures. Bravo pour les photos aussi. Ça n’a pas été trop long ?
Rougissant jusqu’aux oreilles, Charlie ne cacha pas sa joie.
– C’était super, Mike ! Plein de gens sympa, plein de bonnes choses à manger. J’ai adoré ! je recommence quand tu veux ! Et tu sais, les gens, ils aiment vraiment ce qu’ils font, c’est cool de voir comment ils tiennent à leurs recettes, ce qu’ils sont fiers de ce qu’ils font.
Mike sourit à l’enthousiasme de son stagiaire. Loin de se moquer, il savait combien comptait pour un journal de petite ville d’avoir des journalistes heureux de couvrir les foires locales, d’écouter les artisans et les mamies dévoiler leurs secrets. Il se prit à espérer que Charlie resterait un peu plus après son stage pour le seconder dans ces tâches qui, lui, ne le passionnaient plus.
– Merci, Charlie, je ne manquerai pas de te confier le prochain sujet du genre ! lui répondit-il sincèrement.
Le jeune homme se fendit d’un immense sourire qui coupa en deux sa grande face enfantine. Un baume au cœur qui soignerait n’importe quel matin chagrin.
– Espérons que Sandra fera aussi bien que toi avec son interview du matin ! reprit Mike, de meilleure humeur.
Mike ne vit pas le regard de travers que lui lança Charlie, ni son air dubitatif lorsqu’il se remit au travail. Tout à sa bonne humeur retrouvée, il se dirigea vers la machine à café pour un petit déjeuner liquide bien mérité.Lire le chapitre suivant
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