Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07119.jsonl.gz/332

Un nombre grandissant d’études montre que la passion au sein du couple change en fonction du niveau d’intimité entre les partenaires. Plus l’intimité croît dans le couple, plus la passion croît également. En revanche, plus le niveau d’intimité est stable (haut ou bas), plus la passion a tendance à décroître. En termes mathématiques, la passion est décrite comme une fonction dérivative de l’intimité au cours du temps. L’interaction entre passion et intimité est également modulée par des variations interindividuelles (par exemple : trait de personnalité). Dans cet article, nous présentons une revue de la littérature qui démontre que les rapports sexuels au sein du couple peuvent varier en fonction d’un modèle triadique entre passion, intimité et traits de personnalité. Les thérapies de couple pourraient bénéficier d’une prise en charge interdisciplinaire incluant ce modèle triadique en plus des approches sexologiques classiques.
La passion et l’intimité sont des phénomènes très communément associés dans la vie de couple, surtout dans les premières phases de la relation. Mais quel est le lien entre passion et intimité ? Des études comparatives en psychologie sociale montrent des corrélations positives entre passion et intimité indiquant un accroissement de la passion avec l’accroissement de l’intimité au sein du couple.1,2 Néanmoins, des études longitudinales chez des couples en relation à long terme suggèrent des résultats differents.1,3 Par exemple, des études montrent que l’intensité de la passion pour le partenaire et l’intensité de la relation intime (désir, fréquence des rapports sexuels) peut décroître au fil du temps.1,3 Alors que la passion est souvent rapportée comme intense dans les phases précoces de la relation de couple, l’intimité peut parfois atteindre son équinoxe uniquement après de nombreuses années de vie de couple.4 Par conséquent, la dynamique évolutive entre passion et intimité est souvent discutée. Le but de cet article est de présenter une revue des travaux scientifiques qui abordent ce point afin de proposer des pistes de prise en charge des troubles sexuels (par exemple : baisse de désir sexuel) liés aux fluctuations des états passionnels dans la vie de couple.
Le terme intimité est un dérivé du latin intimus qui renvoie à la partie la plus profonde de soi (self).1,4 Erickson définit l’intimité comme étant une fusion des identités.5 D’un point de vue psychologique, trois facteurs jouent un rôle prépondérant dans la notion d’intimité. Le premier facteur est le partage de soi. Clark et Reis définissent l’intimité comme « un mécanisme dans lequel une personne exprime à l’autre des sentiments et des informations propres à soi ».6 L’intimité dépend non seulement d’un partage d’informations personnelles, mais également d’une réponse positive de la part du partenaire avec lequel on partage ces informations.1 En ce sens, l’intimité vise à un partage des self des deux partenaires qui sont initialement séparés et tendent à se rapprocher au fil du temps.
Le second facteur est la notion de proximité émotionnelle.1,3,4 Selon Sternberg, l’intimité consiste en un sentiment de rapprochement émotionnel et d’attachement avec le partenaire.4 En d’autres termes, l’intimité est vue comme une fonction rapprochant les couples émotionnellement et non pas seulement physiquement. Enfin, l’intimité dépend d’un troisième facteur qui est appelé la prédisposition motivationnelle. Ce facteur sous-tend la force motivationnelle de nos désirs et préférences au sein du couple. 1,3,4 D’un point de vue neurobiologique, l’intimité fait appel à des structures cérébrales impliquées dans la perception et l’expression des émotions, l’attachement et l’empathie. Par exemple, il a été démontré que des patients neurologiques ayant des lésions cérébrales orbitofrontales et cingulaire antérieur ont des difficultés à respecter l’intimité de l’autre.7 Les hormones impliquées dans le développement de l’intimité sont l’ocytocine et la vasopressine. L’ocytocine a aussi la capacité de réduire la peur, la douleur et d’accroître la confiance en l’autre.
La passion est un état subjectif émotionnel et motivationnel. D’un point de vue psychologique, l’état passionnel est un « état physiologique profond d’excitation qui n’est pas restreint à l’amour pour une personne, et qui peut être vu comme un état émotionnel intense ».3 En 1980, Averill définit l’état passionnel comme un sentiment intense qui peut surgir rapidement et de manière automatique comme une émotion.1,3,8 Au sein du couple, nous distinguons deux types de passion : une passion émotionnelle qui implique un intense désir et motivation de rapprochement émotionnel avec un partenaire spécifique ; et une passion dite sexuelle qui implique plutôt un intense désir, une motivation et une excitabilité pour les rapports physiques sexuels avec un partenaire spécifique.9-11
D’un point de vue général, l’état passionnel est un état subjectif intense d’union avec le partenaire dont le contentement peut être ressenti en fonction du degré d’accomplissement de cette union (lorsque le partenaire répond positivement à cette union).3 D’un point de vue neurobiologique, l’état passionnel recrute le système dopaminergique notamment mésolimbique qui lie l’aire ventrale tegmentale au nucleus accumbens, l’insula et aussi le septum, l’amygdale et l’hippocampe (par exemple : des aires cérébrales profondes impliquées dans les émotions et la gestion entre les sensations somatiques et la réalité externe), la motivation, le plaisir et aussi la récompense.10 Par ailleurs, des études récentes sur les états cérébraux passionnels montrent clairement que cet état implique non seulement un réseau neuronal émotionnel sous-cortical limbique et paralimbique (par exemple : cingulaire antérieur) mais également des aires corticales associatives de plus au niveau cognitif qui sont reliées à la représentation de soi, comme par exemple le gyrus angulaire.10 D’un point de vue hormonal, l’aspect purement sexuel de la passion recrute plutôt des hormones comme les œstrogènes et les androgènes, alors que l’aspect émotionnel de la passion fait appel à des hormones impliquées dans le mécanisme d’attachement, comme par exemple l’ocytocine.12
Afin de tester l’intimité au sein du couple, il est important de tester trois axes : 1) le partage de soi ; 2) le rapprochement émotionnel et 3) la prédisposition motivationnelle. Pour ce faire, le niveau de connaissance que les partenaires ont l’un de l’autre ; leur niveau de rapprochement émotionnel et d’attachement l’un pour l’autre, ainsi que leur prédisposition motivationnelle à faire fonctionner le couple doivent être évalués.
Afin de tester l’état passionnel, il est important d’évaluer l’état subjectif de la passion en lien avec les sentiments positifs d’excitation envers le partenaire. Ceci peut être évalué par des questionnaires standardisés. La passion pour une personne peut ainsi être testée en mesurant l’intensité de deux types de passion : la passion émotionnelle, qui se réfère à la passion amoureuse pour le partenaire (intensité d’amour, pourcentage de pensées récurrentes pour le partenaire) ; et la passion sexuelle (qui est liée au désir sexuel, excitabilité et fréquence des rapports sexuels). Etant donné que les études dissociant ces deux passions sont rares, elles peuvent être regroupées sous le terme plus général d’état passionnel. La durée de la relation, le contentement, les rejections et les feedbacks positifs du partenaire sont des composantes à prendre en considération lors de l’évaluation de l’état passionnel au sein d’un couple.1,3,4,10
Bien que des controverses persistent, il est suggéré que la passion change en fonction de l’intimité au sein du couple. Lorsque l’intimité augmente, la passion est haute. Le fait de découvrir de nouveaux indices identitaires sur le partenaire et de partager des expériences communes facilite souvent la passion. En revanche, elle diminue lorsque les possibilités de connaître le partenaire sont restreintes (ou complétées), et qu’il n’y a plus d’occasion de mieux connaître le partenaire ou de partager des expériences communes, et ceci même si l’intimité du couple (connaissance mutuelle et compréhension du partenaire, intérêts et soins l’un pour l’autre) reste extrêmement haute1 (figure 1 ). D’un point de vue mathématique, la passion est donc une fonction de première dérivative de l’intimité au cours du temps. La passion se décrit donc ainsi : P= f(dI/dt), où P = passion, I = intimité et t est le temps. La relation entre passion et intimité peut être modifiée par la perception, la motivation et le contexte environnemental dans lequel vit le couple. En ce sens, une formulation plus adéquate de la passion est la suivante : P = f(dI/dt)+E, où E = environnement.1 Des études portant sur le décours temporel de la passion et de l’intimité montrent que la passion décroît avec le nombre d’années de mariage. Notamment, la fréquence des rapports sexuels, qui est souvent utilisée comme une mesure de la passion sexuelle pour le partenaire, diminue progressivement avec le temps dans la vie de couple.1 En 1977, Ard montra dans une étude longitudinale de vingt ans chez des couples mariés que la fréquence des rapports sexuels diminue surtout dans les premières années de mariage.13 Ceci peut indiquer que le niveau d’intimité atteint très rapidement un plafond dans les premières années de mariage. D’autres études, qui ne se sont pas servies de la fréquence des rapports sexuels comme indice de passion dans la vie de couple mais plutôt de scores à des échelles standardisées portant sur la passion amoureuse, montrent des résultats concordants.1,3,4 Bien que la pensée commune suggère souvent que l’âge est une variable confondue de cet effet de diminution de la fréquence des rapports sexuels chez les couples à long terme, des études montrent clairement que ce n’est pas le cas. Par exemple, Call et coll. ont montré que les personnes qui se remarient montrent un accroissement de la fréquence sexuelle dans leur vie de couple.14 Le déclin de la passion sexuelle au sein du couple ne peut donc pas totalement être dû à l’âge. Plutôt, c’est l’interaction entre la dynamique d’intimité et la passion qui joue un rôle dans la diminution de l’état passionnel. Lorsque l’intimité atteint une certaine stabilité (effet plateau), la passion décroît. En revanche, lorsque le niveau d’intimité a un potentiel d’accroissement au sein de la relation de couple, la passion s’accroît.
Différents facteurs individuels peuvent influencer la passion dans la vie de couple (génétiques, hormonaux). Par exemple, le type de personnalité des partenaires joue un rôle crucial dans l’équation définissant la passion par rapport à l’intimité. Il a été démontré que les personnes extraverties montrent un très rapide accroissement du niveau d’intimité (en comparaison aux personnes introverties), surtout dans les premières phases de la relation de couple. Les personnes extraverties sont plus engageantes envers le partenaire et cherchent plus rapidement à le connaître.1 De même, il a été démontré que les personnes extraverties communiquent beaucoup plus d’informations sur elles-mêmes que ne le font les personnes introverties,1 ce qui joue un rôle très important dans l’équation passion/intimité. De nombreuses preuves montrent que les personnes extraverties sont également plus passionnées que les personnes introverties. Les personnes extraverties (notamment les hommes) sont plus enclines à divorcer que les personnes introverties. L’ensemble de ces données montre donc que le praticien doit prendre en compte la variable personnalité lors de son évaluation de couples et de leur dysfonctionnement.1 Il est intéressant de noter que le cingulaire antérieur, partie du cerveau qui est impliquée dans le réseau émotionnel, passionnel et aussi l’intimité, varie en fonction des traits de personnalité, comme l’extraversion.15
Le nombre grandissant d’études montrant une corrélation entre passion et intimité indique clairement que la passion pour le partenaire constitue une mesure du niveau d’intimité du couple. On comprend donc que lorsqu’un couple consulte pour une diminution de la fréquence des rapports sexuels, le praticien doit s’interroger sur les raisons de ce changement dans la relation et comprendre la dynamique évolutive de la passion et de l’intimité du couple depuis ses débuts. Une évaluation médicale et psychosociale portant sur l’interaction entre passion, intimité et personnalité est alors recommandée.
Le bilan sexologique des couples présentant une baisse de l’état passionnel peut être associé à un manque d’accroissement du niveau d’intimité dans la relation de couple. Une fois correctement identifié par le praticien, ce trouble peut être alors approché de manière clinique. Le praticien envisagera alors une prise en charge interdisciplinaire centrée, notamment, sur les traits de personnalité des partenaires et sur les trois axes du niveau d’intimité : partage de soi, rapprochement émotionnel et motivation à connaître le partenaire. En conclusion, la prise en charge des fluctuations de l’état passionnel chez les couples de vrait intégrer une approche interdisciplinaire suivant un modèle triangulaire de la relation de couple intégrant intimité, passion et traits de personnalité.
Les données utilisées pour cette revue ont été identifiées par une recherche Pubmed Medline des articles publiés en anglais ou en français depuis 1950 dans le domaine de la médecine sexuelle et la psychologie. Les articles ont été inclus dans la liste des références s’ils présentaient une approche originale pour chacune des sections principales de la revue ou couvraient les sujets suivants : passion et sexualité. Les trois mots clés principaux utilisés pour la recherche étaient « passion », « intimacy » et « sexuality ».
> La diminution de la passion sexuelle et des rapports sexuels au sein du couple doit être testée systématiquement selon un modèle triangulaire incluant passion, intimité et type de personnalité
> La diminution de la passion sexuelle au sein du couple peut être un signe du niveau de plafonnement d’intimité dans le couple et peut être traitée
> Les pistes thérapeutiques visant à augmenter la passion sexuelle dans un couple doivent viser l’évolution dynamique de la découverte identitaire du partenaire, son rapprochement émotionnel et sa motivation