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S'intéresse-t-on encore à l'histoire littéraire? Voilà une question sur laquelle n'hésiteront pas ceux de nos contemporains qui se contentent des faciles axiomes de la morale d'après-guerre. Il est entendu que les jouissances matérielles ont étouffé les préoccupations de l'esprit, que l'idéal américain de sens pratique et d'action a complètement aboli les curiosités désintéressées de jadis, et que si la jeunesse achète encore des journaux ce n'est plus que pour y chercher la chronique des sports. «On ne lit plus», voilà ce que répètent, d'accord au moins sur le fait, et les hommes nouveaux qui ne veulent plus rien savoir de ce qui intéressait leurs aînés, et les écrivains qui se plaignent de l'indifférence du public, et les pédagogues qui constatent chez leurs élèves des ignorances stupéfiantes, impossibles autrefois chez des jeunes gens sortant des mêmes milieux. Et cette affirmation, chacun de nous pourrait l'appuyer d'un faisceau d'observations impressionnantes —si impressionnantes que nous ne songeons plus aux observations contraires qui nous permettraient d'affirmer bien plutôt qu'on lit plus que jamais.
Du moins publie-t-on toujours davantage, et les libraires, eux aussi gens pratiques, ne s'y obstineraient sans doute pas si leurs livres n'étaient pas achetés. Bien mieux, l'accroissement porte non pas seulement sur les livres du jour, mais sur les réimpressions, et sur les ouvrages de critique et d'histoire aussi bien que sur les romans. Des éditions récentes de Ronsard ont été épuisées presque aussitôt que parues, ce qui autrefois ne se serait jamais vu pour une oeuvre aussi ancienne. De statistiques récentes, il résulte que la vente des grands écrivains est aussi forte que jamais. Les oeuvres de Lamartine ont été jusqu'au bout une des bonnes affaires de la maison qui en avait le privilège; et aussitôt tombées dans le domaine public, elles ont été éditées à nouveau. Le volume des morceaux choisis de Verlaine en est à son cent dixième mille ; et même des poètes dont le prestige a beaucoup baissé, et dont on prononce «qu'ils ne se lisent plus», comme Leconte de Lisle, continuent à se vendre et fort bien. Dans les journaux, l'extension des nouvelles sportives ne s'est point faite aux dépens de la chronique littéraire; bien au contraire, cette rubrique pénètre dans des quotidiens où l'idée de l'y voir aurait paru fort comique aux directeurs d'il y a trente ans. Le Temps, les Débats, publient des notices littéraires toujours plus abondantes, le Figaro, un supplément littéraire tous les samedis. Après les revues mensuelles et bimensuelles est apparu un hebdomadaire littéraire, et on le trouve maintenant dans le hall de tous les hôtels. Bien entendu, toute cette production n'est pas inspirée par l'amour désintéressé des belles-lettres, et elle n'en est que plus frappante: tout se passe comme si la littérature était un article très demandé. Les manifestations littéraires, spécialité de notre époque, le prouvent aussi. Autrefois, les funérailles d'un écrivain, même illustre, dérangeaient fort peu de gens. Il n'y eut presque personne à l'enterrement de Stendhal; et les quelques citoyens qui suivirent le convoi de Lamartine rendaient surtout hommage au conseiller général de Saône-et-Loire. Quant aux centenaires et cinquantenaires de la naissance ou de la mort des poètes, ils passaient complètement inaperçus.
Aujourd'hui, le bruit qu'ils font augmente à tel point d'année en année qu'on se demande curieusement ce qu'ils pourront être dans vingt ans. Cérémonies officielles, numéros spéciaux de revues et de journaux, articles innombrables, discours, plaques et statues: dans toutes ces manifestations, comme dans les prix littéraires que nous ne rappelons que pour mémoire, la part de l'agitation réclamière est sans doute beaucoup trop grande, c'est entendu: cette réclame suppose donc pourtant, dans le public, un goût général qui la fait réussir.
Les historiens des siècles à venir, quand ils s'occuperont du nôtre, pourront donc choisir entre deux séries de faits qui leur permettront de tracer de notre société deux tableaux absolument contraires et opposés l'un à l'autre. Ne nous attardons pas à des considérations d'un scepticisme trop facile sur la vanité de la science historique qui prétend expliquer le passé alors que nous n'arrivons même pas à nous faire une idée cohérente du présent, et concluons simplement qu'on ne lit pas moins aujourd'hui qu'il y a trente ans, mais que, peut-être, ce sont d'autres personnes qui lisent et qu'elles lisent autrement. Comme dans la littérature elle-même, ce changement s'est traduit par une crise dans les études de lettres. Une réaction s'est produite il y a une vingtaine d'années contre les méthodes qui prévalaient alors dans l'histoire et la critique littéraires. L'attaque s'est concentrée avec un singulier acharnement sur l'Université à laquelle appartenaient quelques-uns des plus notables parmi les maîtres de la critique d'alors. On a rendu l'Université responsable des préjugés de la critique, de ses opinions surannées, de ses injustices à l'égard des jeunes. Dans l'enseignement de l'histoire littéraire, qui est la fonction propre de l'Université, on a dénoncé l'aridité de sa science, l'abus qu'elle fait de la méthode historique et de l'érudition, au détriment du goût et de la véritable culture de l'esprit. Dans cette longue polémique, où les uns n'attaquaient que des personnes tandis que d'autres, sans s'en douter peut-être, faisaient le procès du siècle lui-même et de sa forme d'esprit, l'épisode le plus curieux a été la querelle des manuels. Cette
affaire, qui a fait beaucoup de bruit dans l'hiver de 1922 à 1923, a été bien caractéristique au surplus de certains travers de l'esprit français: l'habitude de s'en prendre à l'autorité et aux institutions officielles de tout ce qui déplaît ou contrarie, la violence irritante de la discussion, le dénigrement de soi-même poussé au delà de toute mesure et sans aucune considération pour l'effet produit au dehors. En Allemagne, les petites manies des professeurs à lunettes sont l'objet de plaisanteries nationales; mais on n'y imagine pas une pareille campagne. Bref, constatant, à l'occasion des fêtes de Sylvie, que le manuel de Brunetière parlait très peu de Gérard de Nerval, M. Vandérem examina les principaux manuels en usage et les trouva pleins de jugements faux, d'omissions scandaleuses, de sentences pédantesques. Baudelaire y était méconnu, Jules Vallès, Aloysius Bertrand, Rimbaud même ignorés ou presque. Il en conclut que l'Université perpétuait une orthodoxie surannée au détriment de la littérature vivante; et des jugements des pédants, des cuistres, de ceux qu'il nommait les «inaptes», il en appelait à celui des «créateurs» seuls capables de sentir la beauté littéraire. A l'origine de cette offensive on trouve d'ailleurs un bien étrange défaut d'information, car M. Vandérem invitait l'Université, c'est-à-dire le ministre, à reviser les manuels pour en retirer les jugements «genre Faguet et Brunetière», et les remplacer par d'autres. Il ignorait donc qu'en France les manuels ne sont pas officiels, que par conséquent seuls ceux qui les ont écrits peuvent y changer quelque chose. Aussi le conseil supérieur de l'Instruction publique répondit-il par une déclaration d'incompétence, ajoutant qu'il ne pouvait être question de créer en littérature, par une intervention officielle, une orthodoxie d'État. 1
Sur le fond du débat, on a concédé à M. Vandérem que beaucoup de manuels présentaient des jugements sommaires et
insuffisamment au point. On aurait pu ajouter que plusieurs parmi les plus employés, celui de M. Doumic entre autres, furent l'oeuvre de très jeunes maîtres et qu'ainsi, au lieu de la quintessence mûrie d'une longue suite d'observations personnelles, ils ne nous donnent, dans bien des chapitres, que le résultat d'une assimilation rapide. On a dit aussi, et c'est vrai, que le manuel étant un ouvrage d'enseignement, sa fonction est de communiquer les résultats acquis et non de se prononcer sur des questions actuellement discutées, qu'on ne doit donc pas s'étonner qu'il soit très bref sur la période contemporaine et sacrifie quelque peu Proust et Paul Morand à Corneille et V. Hugo, la littérature en formation à la littérature classique. L'enseignement concentre son effort sur les auteurs qui ont formé l'esprit humain, qui sont la base de la culture générale, base sur laquelle l'initiation à la littérature actuelle se fera sans peine plus tard. Sacrifier les derniers venus si le temps manque n'est que regrettable ; le contraire serait irréparable. Là-dessus chacun ou peu s'en faut s'est trouvé d'accord. Il est bien entendu, disait quelqu'un, que le maître qui consacrerait une heure entière à parler de Tristan Bernard ou d'Aloysius Bertrand ne serait qu'un imbécile.» A cela s'ajoutent d'autres raisons d'ordre pédagogique; il est évident que les auteurs récents, les poètes symbolistes par exemple, sont d'un accès difficile et que les élèves qui n'ont pas un goût décidé pour les lettres n'en retireront rien. Évident aussi, que les considérations morales ont le droit d'intervenir ici, et que les scrupules des parents qui, tout en admirant le génie de Baudelaire, ne tiennent pas à voir les Fleurs du Mal dans les mains de leurs enfants, sont fort respectables. Dans ce domaine comme dans tant d'autres, la plus grossière erreur serait de vouloir à tout prix devancer les temps et bousculer les préjugés.
Mais voici un autre argument. Vous vous plaignez, a-t-on dit à M. Vandérem, que Mme de Staël, écrivain ennuyeux, tienne beaucoup de place dans les livres d'école, et Gérard de Nerval, écrivain charmant, très peu. C'est que l'oeuvre de Mme de Staël fut une des sources du mouvement romantique, tandis que
Gérard n'a eu aucune action sur son époque. De même, si singulier qu'il puisse paraître de parler plus longuement de George Sand que de Stendhal, alors que George Sand n'a rien écrit qui vaille la Chartreuse de Parme, cela n'est pas pourtant absurde lorsqu'on étudie les époques littéraires et non pas seulement les grandes oeuvres. Car George Sand a profondément remué une génération, que ses romans ont fait pleurer de tendresse et vibrer de généreux enthousiasmes. Il est même un certain romantisme échevelé que nous connaîtrions mal sans elle. Au contraire, Stendhal a peu communiqué avec ses contemporains; et son influence, ainsi qu'il l'annonçait lui-même, a été posthume.
Or ceci est tout autre chose. Si l'argument est plausible pour les manuels, dont le principal objet est bien de marquer la succession des époques, vaut-il aussi pour les études littéraires elles-mêmes? C'est ici que la question commence à dépasser et la querelle des manuels et la polémique contre l'Université. Ceux qui se plaignent que lès études de lettres se soient mises à la remorque de l'histoire, qu'elles aient oublié leur fonction éducative et esthétique pour se faire un simple instrument de la connaissance du passé, ceux-là peuvent avoir raison ou tort; mais leur reproche, au delà de M. Lanson et de M. Brunetière, atteint Taine et Renan, et tout le mouvement intellectuel du XIXme siècle, et aussi Herder avec les philosophes allemands, et au delà encore des Français du XVIIIme siècle. Ce sont les deux derniers siècles qui ont fait prévaloir l'esprit scientifique dans tous les domaines et l'esprit historique dans la connaissance de l'humanité. Il en est résulté tout un ensemble de disciplines nouvelles, l'histoire littéraire, l'histoire de l'art, l'ethnographie, la science des religions. A la notion de l'homme universel a succédé celle de l'homme tel qu'il résulte des conditions de temps et de lieu. Taine a poussé la méthode à l'extrême, et comme Sainte Beuve l'avait tout de suite remarqué, la littérature n'est plus pour lui qu'un instrument de recherche, un réactif plus sensible que d'autres qui nous révèle les états d'âmes successifs des hommes d'autrefois, et l'oeuvre écrite joue
le rôle d'un témoin, d'un vestige un peu plus significatif qu'une coquille ou une pierre taillée, mais du même ordre. Disons à ce propos que si l'on se plaint que le prestige de Taine ait fait subir une déviation fâcheuse aux études de lettres, il est juste de reconnaître alors que la méthode si décriée de Brunetière a eu au moins l'avantage de ramener l'intérêt sur les oeuvres elles-mêmes et leur contenu, sur les questions de forme et de technique.
Certes nous comprenons bien que l'abus de l'érudition n'est pas le seul danger de la méthode historique, et que pour d'autres raisons encore on ne s'accommode plus aujourd'hui du relativisme absolu des élèves de Renan. Comme la science des religions a créé le libéralisme protestant et catholique, la méthode historique, là où elle règne seule, peut aboutir à un éclectisme dangereux pour l'esprit; et il n'est pas bon que le plaisir de comprendre fasse oublier le devoir de juger. Ce danger, la jeunesse d'aujourd'hui l'a vu très clairement. «Nos voisins, disait M. Corpechot, parlant des Italiens, professent le mépris de la culture historique qu'ils considèrent comme hostile à la vie. L'enseignement qu'ils cherchent, c'est celui du courage, de l'énergie, et non plus ce scepticisme du promeneur dans le jardin de la Science, cette griserie du passé qui, comme celle de l'opium, brise en nous peu à peu les ressorts de l'effort.» Ainsi pensent sans doute, hors d'Italie aussi, un très grand nombre de jeunes gens.
Mais l'oeuvre du XIXme siècle ne se laisse pourtant pas ainsi annuler. L'idée du relativisme historique subsiste dans les esprits cultivés, et la raison constructive dont on se réclame aujourd'hui ne commande pas de l'éliminer, mais de la saisir et de la diriger vers des fins utiles. Sans doute certaines oeuvres, et les plus belles peut-être, paraissent-elles se dresser dans l'absolu, en dehors des temps et des lieux. On peut, comme le disait Vinet, tourner toute sa vie autour d'une tragédie de Racine, sans s'inquiéter des circonstances de sa composition, et surtout sans y chercher, comme le voulait Taine, le courtisan de Louis XIV. Mais que deviendraient Voltaire, Rousseau,
même Chateaubriand, si nous ignorions à quel moment leurs oeuvres ont été écrites et à quoi elles s'opposent? Faudrait-il les oublier, comme en effet, autrefois, de très grandes oeuvres ont été oubliées pendant des siècles, parce qu'elles ne s'accordaient plus avec la conception qui réglait le jugement? Le sens historique a embelli notre vie spirituelle en élargissant le champ de notre sensibilité, en nous permettant de nous multiplier dans l'espace et dans le temps. Sans le relativisme historique, jamais ni la littérature du moyen âge ni la peinture des primitifs n'aurait été tirée de l'oubli. On ne nous persuadera pas qu'il y ait faiblesse d'esprit à se laisser émouvoir successivement par le Parthénon et par la cathédrale de Reims, par la Chanson de Roland, la tragédie de Racine et le roman de Balzac. Or, si nous revenions, comme le voudraient certains intégristes d'aujourd'hui, aux conceptions des contemporains de Boileau ou même de Voltaire, nous ne pourrions plus comprendre à la fois des oeuvres aussi différentes. Au surplus, la culture historique ne porte pas, dans le mouvement des idées politiques et sociales, les responsabilités dont on l'a chargée. C'est injustement, semble-t-il, que dans ces polémiques les conceptions littéraires et historiques ont toujours apparu liées à des systèmes politiques. En France, par exemple, le romantisme n'était nullement révolutionnaire au début; il aurait pris un tout autre tour si la révolution de 1830 ne s'était pas produite. En Italie, il a exalté les énergies nationales au lieu de les affaiblir. Examiner ces problèmes nous entraînerait trop loin; rappelons pourtant que les uns cherchent dans la tradition classique le moyen de rétablir les notions absolues, les fortes croyances ébranlées par l'éclectisme historique, et que d'autres au contraire, comme l'Allemand Troeltsch, d'accord en ceci avec certains Français, démontrent comment l'idée latine de l'ordre universel et rationnel conduit à une stérile idéologie, à «l'atomisme égalitaire», tandis que la notion historique du devenir nourrit chez les Germains les forces vivantes et toujours renouvelées du nationalisme.
Une autre erreur, celle-ci très fréquente chez ceux qui ont
proclamé la faillite de l'histoire littéraire, consiste à confondre la méthode historique avec l'érudition. L'une a pu se servir de l'autre, bien entendu; mais elles n'ont pas eu besoin l'une de l'autre pour naître et se développer. La méthode historique est une conception de notre temps; l'érudition n'est qu'une des formes de l'éternelle et universelle libido sciendi. L'érudition a été poussée très loin par des bénédictins français du XVIIme siècle, par des humanistes italiens du XVIme, qui n'avaient aucune idée de la méthode historique, tandis que Taine, qui a lié si fortement la littérature à l'histoire, a manqué précisément d'érudition, au moins dans ses ouvrages de critique littéraire. Rien n'est singulier d'ailleurs comme l'histoire du progrès de l'érudition. Il semble qu'une science, une fois en possession de ses méthodes propres, se développe par leur force interne, sans aucune considération d'utilité. Les chercheurs poursuivent leurs enquêtes comme si la recherche avait en soi sa propre fin. Sans doute les raisons de la justifier existent. Le fait indifférent aujourd'hui pourra se trouver significatif demain, et les érudits de la littérature pourraient se réclamer de Voltaire, qui estimait l'érudition s'il n'en aimait guère les dehors, et qui a écrit: «Il serait bon qu'il y eût des archives de tout, afin qu'on pût les consulter un jour». Lorsqu'on se moque du savant qui ferait une communication à l'Académie sur un chien écrasé au temps de Charlemagne, alors que le même accident arrivé devant sa porte ne l'intéresserait pas, le savant peut répondre que l'histoire du chien écrasé aujourd'hui ne nous apprend rien en dehors du fait lui-même, tandis que le même fait divers sous Charlemagne pourrait contenir des détails significatifs touchant les moeurs et les idées des hommes d'autrefois. Et la réponse sera bonne; mais vis-à-vis de lui-même l'érudit n'en aura pas besoin; et sa curiosité seule justifie à ses yeux l'exhumation de toutes les circonstances du passé. A l'égard des grands écrivains en particulier, chacun paraît admettre que rien de ce qui les concerne n'est indifférent, que la plus futile circonstance de leur vie doit être publiée dès qu'on a le moyen de la connaître.
Les Allemands ont appliqué à l'érudition leur esprit de
méthode, d'organisation systématique, mais ils ne l'ont pas inventée. En France, la Sorbonne n'en est pas responsable. Lancé à la recherche du vrai, ou du nouveau, l'esprit critique a suivi son chemin, et le progrès de ses exigences a été continu depuis les renseignements sommaires dont on se contentait autrefois jusqu'aux minuties d'information qui sont de rigueur aujourd'hui. Lorsque Grimarest publia sa Vie de Molière en 1705, le public s'étonna: on ne comprenait pas qu'il pût venir à l'esprit de quelqu'un de consacrer tout un livre à la vie d'un écrivain. Un siècle plus tard, en 1821, parut le premier travail d'érudition sur la vie de Molière, appuyé sur des documents inédits, selon les méthodes critiques actuelles; et il n'eut pas pour auteur un universitaire mais un commissaire de police de Paris, M. Beffara. Puis, à la fin du XIXme siècle, une revue spéciale a centralisé les recherches sur Molière. Elle a cessé de paraître; mais on n'a pas cessé de publier sur Molière, parce que les points de vue de la critique ont changé. La valeur du détail dépend en effet de l'état de chaque question; toute controverse en fait surgir de nouveaux, et c'est encore une raison pour laquelle il est impossible de fixer à l'érudition ses limites. Jamais on ne peut, comme certains le voudraient, s'en tenir aux résultats acquis. Les résultats des travaux de G. Paris sur les chansons de geste étaient considérés comme acquis. M. Bédier a-t-il donc eu tort d'y regarder de plus près?
Dans toutes choses, l'erreur doit disparaître quand la vérité paraît. Il ne vaudrait pas la peine de le dire assurément si quelques-uns n'avaient pas un peu trop donné à entendre qu'en face de l'oeuvre littéraire une ignorance heureuse est la plus intelligente des attitudes; si la réaction contre les fameuses méthodes n'avait pas abouti à ceci, que certains élèves des hautes écoles ne tiennent plus compte des ouvrages de leurs devanciers et ne se servent même pas des instruments de travail que la patience de leurs aînés avait mis à leur disposition. Voilà un résultat que M. Lasserre n'avait pas désiré quand il écrivit son livre sur la Doctrine officielle de l'Université. Or, on peut assurément ne plus parler du tout de sujets littéraires. Mais si l'on en parle, il faut
être informé. il y a quelques années seulement que M. Arbelet a découvert que les deux tiers de l'Histoire de la peinture en Italie de Stendhal sont un plagiat, ou même une simple traduction de l'abbé Lanzi. Or, M. Chuquet, auteur d'un livre longtemps classique sur Stendhal, lui attribuait comme des jugements originaux des réflexions simplement transcrites de Lanzi. Il est tout excusé puisque, de son temps, on ne savait pas. Dire la même chose, maintenant qu'on sait, serait une fâcheuse bévue. De même, on peut ne rien dire, dans un livre ou une leçon sur Victor Hugo des différences très grandes de style et de versification qui existent entre ses premières et ses dernières oeuvres. Mais si l'on en parle, si l'on en tire une observation ou un argument quelconque, alors il faut faire attention, sous peine de dire des sottises, que la date de publication d'un poème n'est pas nécessairement celle de la composition, et que V. Hugo, quand il datait ses morceaux sur le manuscrit ou dans l'imprimé, était souvent très inexact. Et si on attache quelque importance à ces particularités, alors on ne doit pas mépriser les moyens qui servent à les faire constater, enquêtes sur les dates, étude des manuscrits et des brouillons, examen du papier et de l'encre. Ou alors, répétons-le, il faudrait renoncer à tout argument d'ordre historique, à toute comparaison, c'est-à-dire presque à tout jugement, car comment jugerait-on un poète ou un romancier même contemporain, sans se demander à quel point son art est original ou composite, ce qui revient à chercher ce qu'il doit à ses devanciers? D'ailleurs, ceux qui décrient le plus les méthodes de l'érudition sont obligés de s'en servir, et souvent, car ils ne peuvent faire autrement. «La recherche des sources est un plaisir de cuistres et de Sorbonnards.» Ainsi débutait un article de M. Henri Béraud sur Baudelaire. «Il est pourtant des cas,» ajoutait-il... et ce qui suivait était une recherche de sources.
L'érudition littéraire et la méthode historique sont donc deux formes, l'une beaucoup plus ancienne que l'autre, du mouvement général des esprits. L'Université les a fait prévaloir dans les études de lettres. Elle eût mérité plus de reproche, certes, si
elle s'était attardée dans l'enseignement par trop oratoire qu'elle donnait encore vers 1830. Ce qui reste vrai, c'est qu'à la fin du XIXme siècle, il s'est produit un foisonnement extraordinaire, anormal, d'ouvrages d'histoire littéraire. Il y eut bien là, en partie, un effet de la coïncidence de l'idée historique du milieu et du progrès de l'érudition. La nécessité d'expliquer l'homme par le milieu et le milieu par l'homme justifiait les enquêtes les plus étendues sur la vie des écrivains, sur leurs relations de famille et de société; la connaissance d'une oeuvre parut impliquer celle de toutes les oeuvres du même genre venues avant et après; l'étude des auteurs secondaires produisit des volumes aussi gros que celle des grands écrivains, parce que l'homme moyen représente aussi bien son milieu, mieux même, que l'homme exceptionnel. Mais il était arrivé surtout, par suite des changements sociaux, qu'un trop grand nombre de jeunes gens se tournaient vers les études de lettres comme vers toutes les carrières libérales; et le métier prévalut sur la vocation. Des chercheurs dépourvus de goût abordèrent l'histoire littéraire comme un travail purement mécanique, et un malentendu se créa sur la valeur et la définition du fait littéraire. Alors peut-être —quoique il faille se garder de prendre au sérieux tout ce qui a été écrit sur ce thème facile — la fiche, qui n'est que le carré de papier sur lequel on note ce qu'on craint d'oublier, parut prendre dans la vie intellectuelle une importance exagérée. Un des conférenciers du Musée pédagogique, en 1907, ne proposait-il pas d'en faire l'instrument de travail des élèves de l'enseignement secondaire?
Les adversaires de la nouvelle Sorbonne auraient bien mérité des lettres s'ils s'étaient bornés à rappeler qu'aucune méthode ne dispense d'avoir du goût, disons simplement de la sagesse. Si dans les fameuses thèses de doctorat le sujet paraît souvent étouffé par la matière, cela est moins l'effet d'une méthode que d'un défaut de mesure et de jugement. Ce sont là les erreurs où tombait déjà au temps de Boileau l'auteur «trop plein de son sujet». Le chercheur que son travail enfièvre, surtout si c'est un débutant, perd le discernement, la notion
juste de l'importance des choses. Les gros travaux d'érudition sont de ceux qu'il faudrait laisser reposer quelque temps avant de les publier. Alors on distinguerait plus facilement ce qui peut être éliminé, ce qui vraiment signifie et prouve quelque chose. Mais les thèses de doctorat sont l'oeuvre de gens très pressés, qui travaillent en vue d'un examen, d'un grade à conquérir, avec la hâte d'en finir et la terreur qu'un autre leur prenne leur sujet. Ainsi, bien souvent, dans ce qui passe pour la preuve d'un pédantisme indécrottable, il n'y a eu qu'un manque de sang-froid.
Ce qui est vrai des dissertations d'histoire littéraire l'est aussi des éditions critiques ; plus vrai peut-être, car ce genre de travail est particulièrement dangereux pour les écrivains qui ne résistent pas à la tentation de tout dire. Il ne devrait pas être difficile à un esprit un peu clair, semble-t-il, de distinguer ce qui est nécessaire pour l'intelligence d'un texte de ce qui ne l'est pas. Ainsi, les oeuvres de Victor Hugo, et surtout les dernières, contiennent des quantités d'allusions historiques qu'on est bien aise de voir expliquer par une note, parce qu'elles sont obscures, curieuses, et qu'il est toujours intéressant de constater à quel point l'imagination du poète a déformé la réalité. Par contre, lorsque Hugo nomme un personnage suffisamment connu, nous ne demandons pas à l'annotateur de nous en donner la biographie: nous trouverons bien ces renseignements ailleurs si nous en avons besoin. Mais on croirait à des exemples récents, que la notion de cette différence n'est pas donnée à tout le monde — ou qu'elle s'abolit rapidement dans la préoccupation excessive d'être complet. 1 Il ne serait en tout
cas pas juste d'attribuer à la méthode ce qui est une faute contre la méthode. Les maisons qui entreprennent des éditions en série devraient précisément prendre plus de soin pour obtenir de leurs collaborateurs l'unité de méthode indispensable à la tenue d'une grande collection. Car «l'appareil critique» d'une édition savante peut être de diverse nature. Il peut avoir pour objet d'établir le texte lui-même, donner les variantes des diverses éditions, expliquer la filiation de ces éditions. Il peut être historique, et établir les circonstances de la publication, les sources, les influences subies et exercées; et là naturellement l'esprit de choix est de rigueur. Mais il existe une autre critique encore, celle-là aussi ancienne que l'enseignement même de la langue et de la rhétorique. C'est l'explication littéraire, le commentaire qui ponctue d'épithètes chaque phrase, chaque vers, qui fait ressortir les «beautés» du style et les finesses de la pensée. Cette critique-là, on le conçoit, devient bien vite pédantesque; et au commencement du XVIIIme siècle, Thémiseuil de Saint-Hyacinthe en a fait une amusante satire, le Chef-d'œuvre d'un inconnu, qu'on devrait bien relire pour constater qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les notes didactiques, d'origine scolaire, n'ont leur raison d'être que dans des éditions scolaires aussi. Mais voici que certaines éditions critiques modernes, commencent à les réintroduire, sous couleur, il me semble, d'étudier dans le détail les influences littéraires. Et alors la superposition de la critique du texte, de la critique historique et du commentaire littéraire, produit une terrible surcharge. Les annotations à caractère scolaire devraient être rigoureusement bannies des éditions savantes. 1
Par l'esprit —si français —de mesure et de finesse, l'histoire littéraire évitera la lourdeur du détail inutile. Par le sentiment du beau et la connaissance des techniques littéraires, elle délimitera son domaine propre et ne se réduira pas à être une branche de l'histoire générale. Il semble bien que telle soit sa tendance actuelle. La psychologie, les questions morales, l'imagination
y tiennent plus de place qu'autrefois. Rappelons ici la mode des vies romancées, exemple terriblement dangereux mais bien significatif de l'orientation actuelle des esprits. L'érudition, elle aussi d'ailleurs, se renouvelle en s'attachant à d'autres catégories de faits et en les interprétant autrement; et l'histoire littéraire précisément est vivante parce qu'elle est capable de s'adapter au mouvement des idées. Les questions de technique, l'étude des formes et des genres, qui a donné lieu à tant de malentendus, lui réserve un champ immense et des plus fertiles en découvertes.
L'histoire littéraire doit aussi se souvenir de la belle pensée de Chateaubriand: «Il faut abandonner la petite et facile critique des défauts pour la grande et difficile critique des beautés.» Certes, c'est une joie médiocre que celle de l'«éreintement», qu'il s'agisse des oeuvres ou des hommes. Il y a vingt-cinq ans, le jeune universitaire qui s'adressait au public s'employait surtout à détruire les opinions reçues, à renverser des idoles, à montrer sous la gloire des grands écrivains les misères et les vices de l'homme privé. L'historien croyait avoir rempli sa fonction quand il avait pris un grand homme en flagrant délit de mensonge ou d'hypocrisie. On dépoétisait les magnifiques idylles racontées par Chateaubriand ou par Lamartine en les ramenant aux aventures suspectes ou platement banales de la réalité. Les conférences de Jules Lemaître caractérisent encore assez bien cet état d'esprit. Quel plaisir pour un normalien de scandaliser des auditoires, et surtout, dans ce temps-là, des auditoires de dames, peu au fait de la critique, élevées dans le culte des grands noms et des grandes oeuvres et pleines d'une tendresse respectueuse pour leurs poètes favoris! Et c'était plus qu'un plaisir: c'était la victoire de l'esprit moderne, l'affirmation de la méthode critique, et comme, un devoir de conscience. Je crois pouvoir dire qu'aujourd'hui un jeune professeur aborde son auditoire dans un autre esprit. Les dames s'étonnent moins facilement; le public a perdu ces respects religieux qui donnaient tant de prise à l'ironie des démolisseurs, et ces admirations trop faciles
qui faisaient un devoir au critique d'enseigner à ne pas tout admirer. Il y a pius d'utilité, plus d'intérêt aussi, à essayer tout naïvement de faire aimer ce qui est beau. En présence de certaines grandes oeuvres, de Victor Hugo ou de Chateaubriand par exemple, admirables encore, mais qui portent si visiblement la marque du temps, l'effort le plus intelligent ne sera-t-il pas de faire retrouver la puissance de vie qui les a animées, de faire comprendre comment le génie reste le génie, même dans les pages qui ne peuvent plus nous émouvoir de la même façon que le public d'autrefois? Non, il n'y a plus de mérite à s'égayer aux dépens des chapitres ennuyeux des Martyrs et de l'emphase sentimentale d'Hernani; il y en aura davantage à faire sentir, ici le jaillissement malgré tout prodigieux de la verve lyrique, là la richesse admirable des descriptions et la nouveauté surprenante de certains points de vue.
Ce sera de nouveau de l'éclectisme; et nous y revenons pour finir, parce que cet éclectisme est la raison d'être de l'histoire littéraire. La faculté de comprendre des beautés diverses et d'en jouir successivement, de saisir non pas seulement une des formes mais la série des formes dont l'imagination intelligente de l'homme a revêtu le monde des objets et des apparences, voilà l'apport essentiel et bienfaisant du XIXme siècle. Nous ne pouvons plus ni oublier ce qu'il nous a appris, ni faire abstraction de ses exigences en fait de critique, ni imaginer une connaissance du présent qui n'implique pas l'analyse historique des éléments qui le composent. Ce que nous devons faire, pour l'éducation de l'intelligence et de la volonté, c'est diriger les études de lettres dans le sens où notre esprit peut y gagner; c'est dominer la matière au lieu d'être dominé par elle; c'est maintenir le droit de juger et de préférer. Non seulement l'histoire littéraire et la critique littéraire ne s'opposent pas, mais on sent bien qu'une critique littéraire vivante a besoin de s'appuyer sur une histoire littéraire solidement établie, et en même temps très active et toujours en quête de nouveaux résultats; on sent, et les faits que nous indiquions au début en sont la preuve, que l'arrêt des recherches littéraires à caractère
historique entraînerait une diminution de l'intérêt qu'on porte à la production contemporaine, ou plutôt, que ces deux phénomènes ne pourraient pas se produire l'un sans l'autre.
Ces solidarités ne vont-elles pas plus loin et la connaissance historique n'est-elle pas liée à la forme même de notre civilisation occidentale? Une chose le ferait croire: c'est l'origine et le but visible de certaines attaques dirigées contre l'éducation actuelle. Fait grave, le dernier en date, et combien significatif! Après la réaction très vive qui s'est produite contre l'abus de l'érudition et contre la méthode historique en littérature, a paru une pédagogie générale qui combattait l'exercice de la mémoire et qui déjà, visiblement, était hostile à tout ce qui est communiqué par tradition. Ensuite est venue la mentalité «d'après-guerre», la prétention de la jeunesse à ne dater que d'elle-même, à considérer tout le travail des générations antérieures comme non avenu, à traiter toute question selon l'esprit nouveau, selon les «réalités de la vie». Mais ce qui était chez les uns lassitude, scepticisme ou crainte justifiée de certains abus, chez certains naïve suffisance, ou sentiment exagéré d'une crise réelle, devient chez d'autres une doctrine agressive, un dogmatisme de l'ignorance. A la méthode historique s'oppose une méthode antihistorique, pour des raisons qui n'ont plus rien à voir avec celles des Agathon et des Lasserre. Certains groupes se sont avisés que l'ignorance de l'histoire pouvait être un moyen de briser définitivement les liens qui nous enchaînent aux puissances du passé et de la tradition. Ne se consolant pas de ne pouvoir construire, comme ils disent, «sur un plan rationnel», une humanité née d'hier, ils voudraient arriver au même résultat par un sommeil artificiel qui nous ferait oublier que nous avons déjà vécu. Il faut tout croire des hommes affolés d'abstraction: en 1917 déjà, un universitaire français demandait très sérieusement qu'on supprimât des ouvrages scolaires toute mention des guerres, afin que la nouvelle génération pût croire qu'il n'y en avait jamais eu. Quelle base solide pour l'édifice de la paix! L'idée a fait son chemin, et dans divers pays des congrès de pédagogues ont réclamé ou peu s'en faut la suppression
de tout enseignement à caractère historique. Voilà du moins la question nettement posée; devant de telles prétentions, les questions de méthode et de tendance qui divisaient le monde des lettres il y a vingt ans ne comptent plus; et ceux qui traitaient le plus cavalièrement l'érudition littéraire sentent le prix de ce savoir lentement accumulé et qu'on voudrait détruire pour atteindre et ruiner le fond même de notre civilisation. Cette offensive de la barbarie aura du moins rendu quelque service si elle fortifie l'union de tous ceux qui luttent pour sauver la vie supérieure de l'esprit.