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Les entités qui constituent nos sociétés – citoyens, entreprises, institutions – n’aiment pas beaucoup le changement. Celles-ci font preuve d’une inertie qui rend l’innovation politique majeure difficile, voire impossible. C’est d’ailleurs le problème principal auquel fait face le chercheur en sciences sociales, puisque contrairement à son collègue de sciences naturelles, il est privé de la faculté d’expérimenter. C’est donc seulement par la pensée, par l’imagination que celui-ci (ou tout autre penseur politique) peut mettre en scène les conséquences sociétales de systèmes politiques drastiquement différents. Une tâche où excelle Ursula Le Guin, dont les nouvelles de science-fiction imprégnée de politique ont raflé tous les prix les plus prestigieux de leur catégorie, y compris deux Hugo.
En raison de la persistance importante des structures de pouvoir, l’anarchisme politique et le libertarianisme souffrent de ces maux plus que de nombreuses autres philosophies politiques. De fait, difficile de citer un peuple de l’ère moderne ayant mis en place un tel système, alors que le communisme (autoritaire), le socialisme, la social-démocratie, le libéralisme, l’autoritarisme ont tous eu (ou ont toujours) leur heure.
Dans The dispossessed (les dépossédés, 1974), Le Guin contourne ce problème de transition politique en contant l’installation d’une communauté d’anarchistes utopistes sur une lune, Anarres, voisine de la planète Urras. Cette dernière symbolise la Terre des années de la Guerre froide, puisqu’elle est séparée en trois États : A-Io, qui mime l’Occident capitaliste ; Thu, l’URSS communiste ; et Benbili, le tiers-monde, également terrain d’affrontement des deux premiers.
Le roman se déroule 200 ans après ladite installation, à travers les yeux de Shevek, physicien annaresti. Dans un premier temps, celui-ci décrit la société anarchique qui s’est bâtie sur la lune : une société libre de désirs consuméristes et de contraintes religieuses ou culturelles, où l’unique richesse des citoyens est la communauté, où le travail est libre, la nourriture et le logement gratuits. Une société certes économiquement pauvre, en raison du climat difficile et de la terre peu arable, mais heureuse dans sa générosité, sa liberté morale et notamment sexuelle. Même si cette description paraît elle-même utopique, Le Guin dépeint ce monde avec un tel réalisme qu’on se met à croire en sa possible existence. Rien n’est laissé au hasard par l’auteure, de l’organisation économique au développement de l’enfant.
Le Guin pousse ce réalisme plus loin en décrivant la naissance naturelle de structures de pouvoir et d’une bureaucratie étatique que son personnage principal subit. Les origines de ces imperfections sont imputées à la nature humaine, dans une vision plutôt hobbesienne de l’Homme : les besoins intrinsèques de posséder, de gouverner, de contrôler. Le tout laisse penser à l’impossibilité de l’existence d’une société « parfaite », même au sein de l’utopie anarchiste.
Ces problèmes amènent Shevek à entreprendre le voyage vers Urras, où il est invité à partager ses découvertes par la communauté scientifique de la riche A-Io. S’ensuivent alors de multiples péripéties dignes des meilleurs romans politiques, qui poussent à comparer les différentes sociétés présentes dans le livre – et leurs organisations politiques respectives – au travers d’un personnage au regard presque neutre. Naissent alors chez le lecteur (en tout cas, ce fut mon cas) d’exaltants débats philosophiques sur ce que serait, au final, le système politique optimal. Pour parvenir à la conclusion que, avant le système politique en lui-même, c’est la nature de l’Homme, de ses sentiments, ses désirs, ses besoins qu’il nous faut analyser.
En plus des considérables talents littéraires de son auteure, c’est pour cette capacité inouïe à faire germer des idées que The dispossessed devrait figurer dans la bibliothèque de tout amateur de science-fiction et/ou de philosophie politique.