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Le terme ordinateur est le néologisme proposé en 1955 par Jacques Perret à la demande d’IBM comme équivalent de computer. Le terme dérive du même mot qui signifiait autrefois celui qui ordonne, qui confère un ordre ecclésiastique. Etymologiquement, le mot anglais computer se réfère au verbe to compute, to determine by calculation, to number, to estimate, soit en français compter, faire des comptes, calculer, estimer, traiter par les nombres.
Il est intéressant de noter comment les deux termes, tout en procédant d’étymologies différentes, se complètent. Le mot français ordinateur souligne le pouvoir de mettre en ordre, de mettre de l’ordre, de créer l’ordre, soit une relation intelligible, en tout cas cohérente, entre une multiplicité de termes, de faits ou de données. Le mot anglais computer souligne la manière dont cet ordre est obtenu par le calcul. L’ordinateur est une machine révolutionnaire en cela qu’elle est dotée d’une mémoire et d’une unité de traitement distinctes, ce qui donne aux programmes une souplesse d’exécution inconnue des machines précédentes et assure l’indépendance logique et physique des données et des programmes par rapport au matériel qui les supporte.
Le 3 janvier 1983 Time Magazine consacrait sa couverture à l’ordinateur sous le titre « Machine of the year ; The Computer Moves In » en spécifiant : « Un monde émerge, résultant d’un bouleversement technologique qui introduit l’ordinateur auprès de tout un chacun.» Ainsi, après avoir consacré pendant plus de cinquante ans sa couverture «L’Homme de l’année» à un humain, Time Magazine a choisi pour L’Homme de l’année, non pas un homme, mais l’Ordinateur, marquant de cette manière le fait que l’ordinateur est devenu en quelques décennies l’ordonnateur du changement global de notre époque.
Désormais, la machine multiplie les rôles, calcule, gère, simule, pilote trains et avions ou encore transforme par exemple le bureau ou la recherche scientifique. Bientôt, elle pourra tout faire! L’ordinateur devient par conséquent l’assistant universel et toujours disponible, ce dont témoignent les expressions qui fleurissent dans les années 1980 en xAO, l’x étant aussi bien l’Education (EAO Education Assistée par Ordinateur) que le dessin (DAO), ou la conception (CAO), etc.).
Vers une symbolique universelle et de nouveaux territoires
Au-delà de l’assistance, l’ordinateur fournit encore par la simulation des aperçus et des modèles qui n’ont jamais pu être envisagés auparavant. Prouesse inouïe, il peut créer de toutes pièces, en dehors de toute référence à la réalité courante, dessinant, peignant, jouant de tous les instruments. Cela s’accompagne par le déploiement des réseaux informatiques qui tendent leurs filets partout dans le ciel ou sous terre et qui constituent à leur manière une sorte de « méga-cerveau » en pleine extension.
C’est pourquoi, à un premier niveau, l’ordinateur apparaît comme un surdoué, dont les capacités de vitesse de traitement en viennent à dépasser les capacités humaines.
A un deuxième niveau, l’ordinateur, et c’est la spécificité de l’informatique, se montre capable de convertir tous nos différents systèmes de communication, paroles, sons, images, chiffres, qui chacun use d’un système de symboles spécifiques, en une seule symbolique binaire. Inversement, il est capable de reconvertir une suite binaire constituée de 0 et de 1 en mots, parlés ou écrits, en opérations mathématiques, en dessins, tableaux, sons, bruits ou musique. Ainsi, à partir d’opérations arithmétiques et logiques relativement simples, la numération binaire est devenue la symbolique universelle, commune à tous les ordinateurs, mais pas seulement. En effet, la lettre, l’icône ou le son, en fait tout type d’information peut être désormais converti en signal binaire. La conversion de l’information analogique en binaire n’est pas seulement affaire de technique car elle entraîne des effets socio-culturels dont l’ampleur et les impacts restent encore méconnus. Ainsi, l’information numérique s’impose partout et est capable de tout représenter. La numérisation de l’information en binaire crée de ce fait la première symbolique unitaire universelle.
Une prise, une connexion qui peut être également réalisée par une transmission sans fil, suffisent pour ouvrir son domicile, son environnement, son moi au monde de l’Internet, c’est-à-dire au monde entier. Dès lors, un nouveau monde se dessine, le cyberespace, fait de l’ensemble des services et des réseaux informatiques qui recouvrent la planète et dans lequel s’élaborent, non seulement une nouvelle culture, mais, au sens rigoureux du terme, une nouvelle existence, que fécondent entre autres, le multimédia, l’hypertexte ou la réalité virtuelle. La preuve en est la prolifération des mondes virtuels, des doubles virtuels, des avatars ou encore des identités virtuelles multiples.
Cela soulève alors de nombreuses interrogations dont retenons, dans un premier temps, les suivantes :
- Est-il possible de décrire ce nouveau monde ? Est-il possible d’en esquisser la cartographie ?
- Est-il possible de se faire une idée des nouvelles populations, les cybernautes, qui l’habitent ?
- Est-il possible d’appréhender les perspectives qui s’ouvrent, les nouveaux comportements, les nouveaux systèmes d’organisation, les changements terminologiques et métaphoriques que cela induit ?
- Est-il possible d’entrevoir une nouvelle esthétique, voire une nouvelle éthique ?
- Est-il possible de préciser les relations nouvelles suscitées par le cyberespace en rapport avec notre corps, qui reste tributaire d’une évolution millénaire, à commencer par le corps multimillénaire de notre terre mère ?
Le binaire a permis entre autres l’essor du multimédia interactif, qui a ébranlé nos pratiques et nos modes de connaissance les plus invétérés : école, éducation, divertissement, production, acquisition et transmission du savoir par exemple. L’explosion de l’information numérique a été rendue possible notamment grâce aux progrès de l’électronique, des techniques de codages et de compression de l’information, mais aussi grâce à des périphériques de stockage de l’information, qui autorisent la sauvegarde et la restitution de l’information (CD-ROM, DVD, clé USB, cartes à puce…), sans oublier les équipements qui facilitent la saisie de l’information et sa manipulation par l’usager. Entrent dans cette dernière catégorie par exemple, les appareils photos, les caméras numériques, les consoles, les écrans tactiles, les lecteurs de DVD, les lecteurs optiques, etc.
Par conséquent, l’ordinateur, associé à toutes sortes de périphériques de stockage, toujours moins volumineux et aux capacités de mémorisation toujours plus performantes, se dévoile à un troisième niveau, comme notre nouvelle mémoire. Hier encore, dans des bibliothèques, archives ou centres de documentation, notre héritage culturel, nos savoir-faire, notre histoire, notre mémoire localisés se trouvent aujourd’hui dans des banques de données quasi universelles et consultables à distance, sans se déranger. La miniaturisation des équipements, la convergence numérique, l’intégration de l’ordinateur et de la téléphonie, les technologies de communication sans fil permettent d’avoir accès et dans sa poche, via un équipement tel que l’i-phone par exemple, à toute la mémoire de l’Internet et le réseau n’oublie jamais!
A un quatrième niveau, l’ordinateur, véritable robot, s’applique à réaliser nos mouvements et nos gestes les plus subtils et peut donc se substituer à l’être humain, éventuellement dans des environnements plus ou moins hostiles ou pour réaliser des tâches répétitives de manière plus performantes qu’un humain.
Le développement de l’intelligence artificielle aidant, l’ordinateur à un cinquième niveau se met à simuler toutes les procédures du raisonnement, et même de la pensée. Ainsi se développent les systèmes experts, soit sous la forme cognitiviste ou analytique, soit sous la forme connexionniste, au moyen de réseaux de neurones artificiels. Les programmes de reconnaissance de formes se multiplient dès les années 1980 pour assister entre autres, la police ou la biologie, la reconnaissance de voix s’empare par exemple des équipements téléphoniques et transforme la voiture en compagne de route vigilante, parfois agaçante. Les aveugles peuvent se faire lire des ouvrages sans que ceux-ci soient d’abord transcrits en braille. Des malentendants, certains malades ou handicapés peuvent éventuellement renaître, grâce à l’informatique et aux télécommunications, à une vie sociale sinon complète, du moins profondément améliorée.
L’ordinateur polymorphe
L’ordinateur se prête aussi bien aux usages les plus spécifiques qu’aux tâches les plus générales. Ce faisant, il poursuit le défi que l’espèce humaine a lancé aux autres espèces animales assujetties aux seules contraintes de l’instinct. A la plasticité de l’encéphale fait pendant la plasticité du microprocesseur, l’une et l’autre capables de répondre aux changements et aux stimuli de l’environnement.
L’ordinateur en vient progressivement à simuler toutes les procédures du raisonnement et de la pensée en général, jusqu’à s’inspirer toujours plus étroitement du fonctionnement de notre cerveau. Si le processus d’hominisation porte sur des millénaires, le processus d’informatisation porte sur quelques décennies seulement. Le temps nécessaire à sa compréhension du point de vue philosophique ou anthropologique fait encore défaut.
Une réalité orientée vers et par l’ordinateur
L’ultime paradoxe de l’évolution informatique et déjà fait d’expérience est le suivant : plus l’ordinateur excelle comme machine, moins il apparaît comme machine; et moins il apparaît comme machine, plus il apparaît comme conscience, ou proche de notre conscience.
La conclusion qui ressort de ce constat est alors difficile à éluder. Son corollaire est que nous allons toujours plus au-devant d’une ComputerOriented-Reality, d’une « Réalité orientée vers et par l’ordinateur ». C’est pourquoi l’enjeu redouble d’importance car serons-nous capables d’en faire une Man-Computer-Oriented Reality, une « Réalité orientée vers et par l’hommeordinateur»?
Nous voici par conséquent et pour la première fois, confrontés à la nécessité d’inventer un nouveau type de symbolique, peut-être même une nouvelle vision.
Comme nous venons de le voir, tous les symboles, linguistiques, iconiques, numériques, logiques sont susceptibles d’être convertis en 0 et 1, qui peuvent à leur tour être reconvertis indifféremment en images, sons, musique, etc. Cela implique donc l’abolition des «symboles-signaux» spécifiques et entraîne ce qu’on pourrait appeler « l’omniplasticité2 » du signal informatique.
Nous pouvons dès lors nous demander si l’Ordinateur, dans son u-topie3 extrême, n’est pas à la limite appelé à rompre, non seulement avec le principe de représentation, mais avec le principe de correspondance sur lequel celui-ci repose ? Car tout devient possible sans modèle et sans référence à quoi que ce soit. La formulation est elliptique, conceptuellement acceptable, mais insupportable dès que nous nous attardons à réfléchir à ses implications et que l’on tente de les mettre en œuvre.
Ainsi par exemple: Comment faire quelque chose de rien et qui, sans ressemblance à rien, soit quelque chose ? Dès lors, l’image de synthèse ne se situe-t-elle pas entre la magie et la voyance? Ou serait-ce que nous sommes entrés dans une ère nouvelle, dont nous ne faisons que pressentir la nouveauté, sans avoir encore ni les moyens ni l’expérience, ni la formation non plus pour l’affronter?
Puisque toute mutation n’apparaît jamais telle quand elle se produit et que c’est seulement après coup qu’elle dévoile son «évidence» et qu’elle devient matière à explication. La mutation en cours échapperait-elle à ce constat ? A tout le moins pourrait-on dès maintenant en surprendre les délinéaments ? Or, la dynamique dans laquelle s’inscrit la mutation technologique permet difficilement de répondre à ce questionnement. Ce qui n’empêche pas, en revanche, de nous interpeller et de tenter d’y apporter des éléments de réponse, comme nous le verrons par la suite.
La technocommunication - Au-delà du traitement du signal
Toute conception, toute théorie, en substance toute culture, est le fruit de la communication, entendue au sens large que lui donnent Claude Shannon et Warren Weaver4, les auteurs de la théorie mathématique de la communication qui définissent ainsi le terme communication : « Le mot communication sera utilisé dans un sens très large afin d’inclure tous les procédés par lesquels un esprit peut en affecter un autre. Cela, bien sûr, ne concerne pas seulement le discours écrit ou oral, mais aussi la musique, les arts picturaux, le théâtre, le ballet et en fait tout comportement humain.» Définition qu’ils étendent encore aux mécanismes entre eux: «Dans certains cas, il peut être désirable d’utiliser une définition encore plus large de la communication qui inclurait les procédés par lesquels un mécanisme (disons un équipement automatique pour suivre un avion à la trace et calculer ses positions futures) affecte un autre mécanisme, disons un missile téléguidé prenant cet avion en chasse.» Dans leur ouvrage de référence, les auteurs relèvent également le constat suivant : « Quand je vous parle, mon cerveau est la source d’information, le vôtre la destination ; mon système vocal est l’émetteur, et votre oreille et le huitième nerf qui lui est associé forment le récepteur.»
De prime abord, il n’y a rien à redire tant au schéma qu’à l’exemple. Mais il faut se garder de céder à certaines évidences trop rapides. En effet, à la réflexion, on s’avise que cette façon de poser le problème, en dépit du fait qu’elle est devenue quasiment canonique chez les ingénieurs en télécommunications, comporte un vice fondamental, gros de malentendus et de distorsions. Il s’agit dès lors d’établir une claire distinction entre la communication au premier degré, ou interlocution d’une part, et la communication au second degré, ou technocommunication de l’autre. Dans la première, celle que nous pratiquons familièrement dans la conversation, l’échange de paroles auquel nous procédons ne se réduit jamais à une simple transmission de messages, codés d’un côté, décodés de l’autre.
Communiquer, c’est d’abord et l’étymologie en fait foi, rendre commun, à partir d’un environnement lui-même commun, c’est-à-dire en partage…
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L'auteur :
Solange Ghernaouti-Hélie est expert international en cybersécurité. Elle est professeur à l’Ecole des HEC de l’Université de Lausanne et professeur invité au Département de sociologie de l’Université de Genève. Elle est l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages sur les télécommunications, la sécurité informatique ou la cybercriminalité.
Extrait du titre Technocivilisation de René Berger et Solange Ghernaouti
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes