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Jean-Claude Mayor, qui fut journaliste à la Tribune de Genève, était un homme selon mon cœur, même si je ne l'ai jamais connu. Il rassemblait les contes et légendes de la région, et j'ai lu avec ravissement son livre des Contes et légendes de Genève, qui impliquaient beaucoup la Savoie médiévale, et ses Légendes et visages du Salève, qui paradoxalement étaient davantage centrées sur la tradition propre à la cité de Calvin. À Boëge, où j'étais professeur, m'est tombé entre les mains, au collège même où j'enseignais, un petit recueil poétique qu'il a édité – et Dieu sait ce qu'il faisait là: il m'attendait, sans doute, la Providence l'y ayant posé, un ange l'y ayant amené, ou s'étant servi pour ce faire d'on ne sait quel collègue ayant rencontré Mayor dans un salon du livre inconnu. Bref, il se nomme Petit Essai mystique sur la montagne. Le soleil et la mort, et date de 1989.
J'avoue en avoir adoré le style, qui s'efforce de lier le ciel et la terre – voire de les mêler. Une étincelle sur le rocher est une étoile filante, le soleil vient dormir dans les grottes, et les objets de la nature – tant terrestre que céleste – s'animent tous, acquièrent tous une âme, une pensée. L'orage récite des poèmes, la pierre respire – lentement, mais sûrement –, le glacier avale des cailloux, et l'escalade en varappe hisse au pays de la vivante lumière. Les deux cents septante-six aphorismes de Mayor font se refléter le macrocosme dans le microcosme, et les étoiles deviennent des flocons de neige, le soleil et la lune des amis de l'alpiniste qui se fuient l'un l'autre – le premier notamment s'efforçant de dévorer la seconde.
Mieux encore, Mayor discute sans cesse avec la Mort, dont il fait une personne familière. L'allégorie prend vie sous sa plume, devient un personnage mythologique avec lequel il a des rapports singuliers, et spécifiques. L'ange gardien est aussi là, et le Destin à son tour s'assoit à tel ou tel endroit, pour marquer la vie humaine de son sceau. Car si Mayor ne donne pas dans le merveilleux populaire, s'il n'évoque pas les lutins et les fées, il reprend à son compte le merveilleux chrétien le plus pur, et voyage ostensiblement hors de son corps – le précédant ou le laissant aller devant lui, dit-il magnifiquement.
Car il s'agit, on l'a compris, de marches et d'escalades sublimées. La montagne le permet, puisqu'elle est plus proche du ciel – loin des basses agitations humaines, que meut l'esprit de l'abîme. Dans la montagne la lumière règne et rapproche de Dieu. Ainsi: Au-delà du cœur et de l'esprit, qui sont de ce monde, il existe un moi profond directement relié aux signes, et ces signes apparaissent purifiés dans la montagne, dit le divin aphorisme quatre-vingt-quatre. Comme ici Mayor a deux fois raison! Oui, il existe une strate profonde de l'âme qui se relie aux anges, vivants signes des dieux!
C'est un petit livre, qui ne fait que cinquante pages. Les idées sont simples, et il est vite lu. Mais il est comme une sublime source de fraîcheur, et je ne sais comment font les poètes suisses pour rester ainsi liés au divin dans la Nature – alors que les Français semblent avoir si peur d'invoquer Dieu et ses anges, les démons de la vie et les monstres du Vide! Récemment, le collègue de Jean-Claude Mayor Jean-Noël Cuénod, lui aussi journaliste et poète, a publié sur son blog un magnifique article que je pense on n'aurait pas vu dans un journal parisien, évoquant le mystère de l'Ascension et son lien avec la poésie. Mystère inopportunément oublié – et pourtant, Jean-Noël Cuénod n'est pas suspect de bigoterie.
Il y a en Suisse une constellation de poètes qui ne renient pas les symboles traditionnels et en font de la merveilleuse poésie – avec Cingria, avec Ramuz, avec Reynold, avec Mayor, avec Cuénod, et bien d'autres. Dans une prochaine vie, peut-être, je me ferai suisse, moi-même.