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Cet article résume un travail de recherche ayant exploité les données à disposition sur plus de 1 500 cas de suicide à Genève entre 1991 et 2010 sur la base des dossiers du site universitaire de médecine légale où tous ces cas sont en principe référés pour examen externe ou autopsie. Entre 1991 et 2010, le taux de suicide à Genève est dans la moyenne suisse et diminue régulièrement comme dans l’ensemble du pays. Si l’épidémiologie des méthodes de suicide et des classes d’âge aboutit aux résultats attendus, les auteurs ont été surpris de constater que le rapport homme/femme est dans la règle beaucoup plus bas que dans le reste de la Suisse.
Avec un taux mondial estimé à 11,4 décès par an et par 100 000 habitants en 2012,1 le suicide est un important problème de santé publique. Les mesures de prévention s’avèrent cependant efficaces2 et s’appuient principalement sur les données épidémiologiques des populations cibles. Ces données permettent en effet d’identifier les sujets à risque, de suivre l’évolution du problème dans une population cible et d’apprécier l’efficacité des mesures qui ont été prises.
Pour les vingt années courant de 1991 à 2010, les données issues du site genevois du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) recensent 1 501 cas de suicide avec un taux moyen annuel par 100 000 habitants de 22,5 au début des années 1990 et de 14,9 pour 2008 à 2010 (qui ne tient cependant pas compte des cas de suicide assisté, qui ont commencé à Genève à la fin des années 90), avec un rapport homme/femme bas de 1,8/1, qui est relativement stable au fil des ans.
Dans notre cohorte, le nombre absolu de suicides est le plus élevé dans la tranche d’âge de 40 à 59 ans tant pour les hommes que pour les femmes. Les méthodes de suicide observées sont, par ordre décroissant pour les deux sexes, la précipitation dans le vide (23 %), la pendaison (22 %), l’arme à feu (18 %), l’intoxication médicamenteuse (15 %), la noyade (12 %) et divers autres modus operandi (environ 10 %). Les hommes se suicident principalement par pendaison ou arme à feu tandis que les femmes se suicident davantage par intoxication médicamenteuse ou précipitation dans le vide. Très peu de femmes se suicident avec une arme à feu. Ce mode opératoire a légèrement diminué pour les hommes entre 1991 et 2010.
Nous passons ci-après en revue la question du taux, des méthodes, des classes d’âge et du rapport homme/femme pour la période étudiée.
Les résultats de ce travail de recherche3 pour Genève correspondent globalement à ce qui était attendu compte tenu des données publiées pour la Suisse tant dans la littérature médicale que par l’Office fédéral des statistiques (OFS).4 Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS),5 le taux de suicide en Suisse était de 9,8 pour 100 000 habitants en 2012. Il est plutôt bas par rapport aux pays de la région centrale de l’Europe de l’Ouest. Il est par contre plus élevé que dans les pays du Sud (Italie, Espagne, Portugal).
La plupart des bases de données s’accordent pour affirmer que le taux de suicide en Suisse est légèrement supérieur à la moyenne européenne. Il a par ailleurs considérablement diminué ces dernières années, comme dans la majorité des pays de l’Europe de l’Ouest. On retrouve cette même diminution pour le canton de Genève entre 1991 et 2010 (figure 1). Selon ce travail de recherche et les données de l’OFS, Genève se trouve dans la moyenne des taux de suicide des cantons suisses entre les extrêmes avec taux élevés que sont Appenzell et le Jura et avec taux bas que sont Obwald, Zoug, Bâle campagne et le Tessin.
Comme à Genève, le nombre absolu de suicides en Suisse est dans la règle le plus élevé dans la tranche d’âge de 40 à 59 ans tant pour les hommes que pour les femmes. Selon les données de l’OFS pour 2014, le taux de suicide augmente régulièrement chez les hommes à partir de l’âge de 15 ans, comme c’est ordinairement le cas en Europe. Chez les femmes, il augmente aussi pour se stabiliser à partir de la cinquantaine.
Pour la Suisse et les deux sexes, les chiffres de l’OFS pour 2014 placent la pendaison (29,4 %) comme première méthode de suicide en Suisse. La pendaison est suivie de près par la précipitation dans le vide. On retrouve ensuite le suicide par arme à feu, l’intoxication médicamenteuse et la noyade. Ces données sont similaires à celles de Genève pour 1991 à 2010 et ne s’écartent pas davantage de ce qu’on constate dans le reste de l’Europe.
Selon l’OFS, le suicide par arme à feu a régulièrement diminué entre 2000 (27 %) et 2014 (18 %) alors que la précipitation dans le vide a passé de 18 % en 2000 à 27 % pour la même année, soit exactement dans la même proportion.
Avec toute la prudence requise, on pourrait avancer l’hypothèse que certains sujets qui effectuaient le choix de l’arme à feu se dirigent aujourd’hui vers une autre méthode violente et qui laisse un corps mutilé qu’est le saut dans le vide depuis que l’accès aux armes est devenu davantage restrictif en Suisse.
Le rapport homme/femme des cas de suicide à Genève donne une valeur moyenne de 1,8/1 avec un intervalle de 1,4 à 2,7/1, ce qui est régulièrement plus bas que dans le reste de la Suisse. En 2010, il est le plus bas de Suisse, à l’exception du canton d’Uri dont les données sont d’interprétation difficile compte tenu du petit nombre de cas. Ceci est principalement dû au fait du nombre important de femmes qui se suicident.
Selon la littérature, le taux de suicide des hommes est environ trois fois supérieur à celui des femmes. Une étude publiée par J. Brockington avance un rapport moyen dans le monde de 2,8/1.6 Les régions rurales de la Chine font toutefois exception. Les nouvelles données de l’OMS pour 2012 relèvent également une prédominance féminine en Irak, au Pakistan, au Bangladesh et en Indonésie. Ces chiffres récents doivent toutefois être confirmés sur la durée.
Dans un article dédié à ce problème, J. Brockington précise que la menstruation, les traitements hormonaux, la grossesse et la puerpéralité n’ont pas d’effet majeur sur le taux de suicide alors qu’une grossesse non désirée peut conduire au passage à l’acte de la femme en cause dans certaines circonstances. Le fait d’avoir des enfants aurait par contre un rôle protecteur. Si les viols et les violences domestiques conduisent sans aucun doute à des tentatives de suicide, il n’y a pas d’évidence qu’ils conduiraient au suicide.
Il subsiste de nombreuses inconnues sur les motifs qui poussent les femmes à se suicider davantage que les hommes dans certaines régions du monde. Il s’agit vraisemblablement de causes multiples qui varient d’une culture à l’autre. Nous n’avons quant à nous pas d’explication spécifique à donner pour ce bas rapport homme/femme du taux de suicide à Genève.
Cette étude épidémiologique sur vingt années de suicide dans le canton de Genève montre que le taux de suicide diminue comme dans l’ensemble de la Suisse. Cette diminution pourrait aussi être corrélée à l’efficacité des campagnes de prévention et à une amélioration de l’état de santé bio-psycho-social et du bien-être de la popu-lation.
A Genève, les méthodes de suicide et les taux par classe d’âge sont similaires à ce qu’on observe pour le reste de la Suisse. Dans notre cohorte des cas de 1991 à 2010, le rapport homme/femme est par contre régulièrement l’un des plus bas de Suisse. A Genève, les hommes se suicident moins par rapport aux hommes de l’ensemble de la Suisse, alors que les femmes se suicident davantage. D’un point de vue pratique, cette particularité devrait être prise en compte dans l’évaluation du risque suicidaire des femmes à Genève ainsi que dans les campagnes de prévention du canton en général, puisque le fait d’être une femme paraît moins protéger du suicide que dans le reste du pays.
Cette publication est le résumé d’une thèse de doctorat qui comprend une bibliographie très complète que les auteurs tiennent à disposition des personnes intéressées.
Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.