Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07244.jsonl.gz/17

Il y a ceux qui haussent les épaules et disent qu'il est «dans son monde». C'est Tsitsipas, «voilà». Pas le premier à glisser un bonjour mais toujours prêt à débattre d'une cause (cause un jour, cause toujours). C'est Tsitsipas, «évidemment», qui fait l'artiste et l'intéressant, mais sans autre prétention qu'un petit côté intello; pas vraiment méchant, jamais content.
S'il fallait le résumer par une formule génétique, le Grec serait un peu le fils caché d'Anne Nivat et de Nikos Aliagas, un regard sur le monde et l'autre sur ses abonnés Insta. «Il fait ses photos, distribue son argent, publie ses réflexions profondes (réd: 2e degré), mais pendant ce temps, il n'embête personne.» Affaire classée par quelques collègues monégasques qui l'évitent poliment et qui, confus, ne lui ont même jamais demandé l'heure, de peur qu'il ne leur raconte l'histoire de l'horlogerie.
Tout le monde est-il heureux de le voir débouler en finale de l'Open d'Australie, dimanche (9 h 30), avec la maturité de ses 24 ans rondement menés? Ceux qui haussent les épaules le trouvent légitime et ne sont pas insensibles à son tennis autoritaire, fondé sur une grande perspicacité dans les lignes arrière. Sans oublier ce revers à une main d'une élégance surannée qui, dans les accès de colère, résonne comme une gifle (à la société consumériste), quand il n'est pas emprunté à Victor Hugo et son geste auguste du semeur (ne pas confondre avec Hugo Gaston).
Les autres disent qu'il a eu la vie facile, qu'il a tout juste battu un surdoué hypocondriaque de 21 ans (Jannik Sinner, défait en cinq sets), et que si un joueur mérite de relancer la vieille tradition australienne des vainqueurs surprises, ce n'est pas lui. Surtout pas lui, avec ses postures de demi-dieu grec et ses leçons de morale à deux balles de break.
Pis: Tsitsipas est soupçonné d'emprunter certaines de ses tirades à des universitaires anonymes, parfois décédés, en oubliant de leur rendre justice. Notamment celle-ci: «Le féminisme moderne est passé de l'égalité des sexes à un culte de l'indignation qui cherche à dénigrer les hommes.» Ceux qui haussent les épaules disent que «ce charabia, c'est tout lui» - sauf que ce n'est pas de lui.
A son arrivée à Melbourne, Tsitsipas n'a pas arrangé sa réputation de chouchou du prof en promettant de rendre à l'Australie ce qu'elle pourrait lui donner. «J'ai récemment placé beaucoup d'argent dans la charité et j'aimerais un jour, espérons-le, gagner l'Open d'Australie et utiliser le prize-money pour construire une école dans l'Etat du Victoria, qui est celui de l'éducation. J'aimerais le faire», a-t-il annoncé au micro de la Rod Laver Arena, sous l'oeil attendri des experts et des futures mères. On parle quand même d'une donation éventuelle (tout est dans l'«éventuel») de 2 millions de francs, avant impôts.
Quand ses collègues prétendent qu'il est à part, l'expression à un double sens: différent et esseulé. Tsitsipas le reconnaît volontiers: «J’étais un enfant introverti et je n’avais pas beaucoup d’amis.» Lors de ses débuts sur le circuit, il cherchait à s'en faire. «Les amis rendraient les voyages moins solitaires», s'ouvrait-il en 2020. Cette semaine, à Melbourne, il a tiré un constat d'échec: « J’aimerais avoir des amis sur le circuit, mais je n’ai pas l’impression de m’identifier à beaucoup d’entre eux.»
Pour donner du panache à sa solitude, Tsitsipas a revendiqué sa différence (re-re-revendiqué): «Je l’ai dit, je suis un joueur différent, je joue différemment, ma mentalité est différente.» Mais les gens qui éprouvent le besoin de répéter qu'ils sont différents, atypiques, bizarres ou à la masse, ne cherchent-ils pas d'abord à se convaincre eux-mêmes de leur singularité?
Est-il si différent? De qui? De quoi? Pour étayer sa démonstration, Tsitsipas cite Holger Rune, son compagnon de paquetage à l'académie Mouratoglou: « Je l’ai vu travailler pendant des heures et des heures. Holger est obsédé par le tennis. Il vit, respire et pense tennis du matin au soir. C’est bien, mais cela peut aussi avoir des inconvénients, car il faut avoir autre chose à côté qui vous apporte de la joie. J'ai peur qu’Holger ne fasse un burn‐out. C’est beaucoup de tennis…»
Le directeur de l'académie, Patrick Mouratoglou, lui a répondu sur les réseaux sociaux:
Or c'est toute la question: Stefanos Tsitsipas peut-il devenir un champion? Peut-il être mieux qu'«un super joueur», «un gars spécial», «un poète maudit» dans la dérive sécuritaire des saltimbanques de la balle jaune? Tsitsipas est-il de ces beaux grognards qui, heureux de leurs défauts, ne seront jamais des standards, des gens bien comme il faut (🎶) ?
Sur Eurosport, Mats Wilander pointe un détail souvent déterminant dans le tennis: «Stefanos sert incroyablement bien. Peut-être est-ce en raison d'un lancer plus efficace et mieux positionné, mais il a compris comment atteindre la précision. Il n'est pas encore aussi précis que Djokovic mais la force est là. Ce service est devenu une arme redoutable. Le jeu de Stefanos est basé sur la puissance en coup droit et maintenant, le service est là pour l'assister.»
Un premier titre du Grand Chelem, dimanche, marquerait une forme d'émancipation: il romprait avec une réputation de fils à papa et d'éternel enfant prodige.
Avant que le coaching ne soit autorisé, Apostolos Tsitsipas était connu pour faire passer clandestinement des messages sur le court, avec l’avantage de parler une langue que très peu d’arbitres comprennent et ne peuvent formellement identifier comme du jargon technique. Stefanos ne faisait rien sans lui.
Apostolos a tout quitté pour la carrière du petit. Les deux hommes entretiennent une relation fusionnelle que Stefanos démystifie en rappelent que sa mère est «la personne la plus importante» de sa vie. Mais personne d'autre que «Polo», depuis les premiers pas en Grèce, n'amène Stefanos sur le chemin des courts. D’abord en lui tenant la main, puis la jambe.
Quand ses parents ne sont pas d'accord et se disputent dans les gradins, Stefanos tire une balle en l'air pour rétablir le calme. Sur le terrain aussi, il lui est arrivé de ferrailler dans tous les sens, de Medvedev à Kyrgios en passant par Djokovic. Surtout Djokovic qui, interrogé mardi dernier sur ses adversaires potentiels, a répondu avec un formidable aplomb: «Tsitsipas n'a jamais joué de finale en Grand Chelem, si je ne me trompe pas...»
Pour qui connaît ce milieu où n'importe quel joueur pourrait citer une balle de set écartée jadis dans un tournoi quelconque, comment croire une seule seconde que Djokovic ait oublié sa finale de Roland-Garros 2021 contre... Tsitsipas, un match durant lequel il était mené deux sets à zéro avant de disparaître aux toilettes pour se transformer en super-Djoko.
Tsitsipas le sait (du moins aime-t-il à le croire), la clairvoyance qu'il manifeste sur les sujets de société trouve son prolongement dans le tennis, dans la lecture du jeu, la géométrie du court et le rapport de force. «Quand il est comme ça, calme et serein, Stefanos est d'une incroyable justesse sur le plan tactique», souligne encore Mats Wilander.
Reste à savoir si un homme qui se prétend différent en tout, peut atteindre la singularité suprême: devenir un champion. Donc un vainqueur de Grand Chelem, fatalement et obligatoirement. Les paroles s'envolent, les titres restent.