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La succession
En 1908, après le décès du Grand Rabbin Wertheimer, la Communauté israélite de Genève est à la recherche d’un nouveau guide spirituel - une tâche qui ne s’avère guère facile. Non seulement il s’agit de remplacer une figure emblématique de l’institution, dont l’aura avait largement dépassé les frontières, mais il s’agit surtout de redresser une communauté en crise d’identité, qui se fragilise lentement avec les effets de l’assimilation et qui vit à nouveau au rythme des luttes intestines qui la minent. Après avoir écarté la candidature de M. Louis Germain, rabbin de Dijon et fondateur de la Synagogue Libérale de Paris, la C.I.G. fait appel en 1909 à Ernest Ginsburger, né à Héricourt (Haute-Saône) le 15 avril 1876.
Un jeune homme au caractère bien trempé
Elève de l’école rabbinique de Paris (de 1894 à 1900), il est également élève titulaire de l’école des Hautes études de la Sorbonne et chargé de mission auprès du gouvernement français. Bachelier, puis diplômé en droit, il devient directeur des cours d’instruction religieuse au Consistoire de Paris avant d’accepter le poste de Grand Rabbin à Genève.
Ce jeune homme de 33 ans, fortement instruit mais au caractère particulièrement fougueux, ne semble point intimidé par la tâche qui l’attend. Dès son entrée en fonction il veut marquer son style en faisant preuve d’une certaine autorité. Mais les dirigeants de la C.I.G. ne l’entendent pas tout à fait ainsi et au contraire, souhaitent ne pas lui laisser un champ d’action trop libre.
Dans les faits, une scission entre le spirituel et l’administratif était intervenue avec la mort de Wertheimer. Le rabbin, pivot central de l’institution, jouait auparavant un rôle non négligeable dans les décisions politiques; désormais il ne serait plus qu’un « consultant » dans ce domaine particulier, perdant ainsi une part de son influence. Bien évidemment, les relations entre Ginsburger et le Comité se détériorent assez vite, d’autant que le Grand Rabbin, inflexible sur le rôle qu’il entend jouer, agace par son éloquence, par la franchise de ses propos, bref, par une sincérité qui bientôt dérange…
La tension est si élevée, que pour échapper aux confrontations quotidiennes, Ginsburger décide finalement de se porter volontaire comme aumônier israélite au sein de l’armée française en 1914.
Ginsburger, aumônier de l'armée française
Incorporé dans le bataillon des Brancardiers au sein du 18e corps d’armée, il s’illustre rapidement lors dès combats du plateau de Craonne. En août et septembre 1914 il réussit à faire évacuer de nuit 1700 blessés alors que l’armée allemande fonce sur ses positions. Toujours en septembre, alors que le village de Pontavert est bombardé, il décide de porter secours à l’ambulance divisionnaire bloquée dans les combats. Il réussit l’exploit d’évacuer le personnel et les blessés, alors que sa division avait du faire une retraite en toute hâte, laissant peu d’espoirs aux survivants. Ginsburger fait encore preuve de témérité lors des combats de Bouchavesne et demande ensuite à être affecté au 36e corps d’armée qui se trouve sur les premières lignes de front. Participant activement à l’évacuation des blessés lors des combats des Flandres, il est cité à l’ordre en novembre 1917 et reçoit la Croix de Guerre pour actes de courage face à l’ennemi. Le Directeur du service de Santé le propose même par deux fois pour la Légion d’honneur.
Loin de s’en tenir aux seules actions sur le terrain, Ginsburger prend également l’initiative de fonder à Genève l’œuvre Israélite de Secours aux Prisonniers de Guerre et participe également aux activités de la Société de Secours aux Prisonniers Juifs-Russes (subventionnée par le Président de la République Raymond Poincaré) et en devient Président d’Honneur. Pour son action, la France le décore enfin de la Grande Croix de l'Ordre National de la Légion d'honneur.
Après les hostilités, Ginsburger revient à Genève où il ne semble guère enthousiaste à l’idée de retrouver les aléas quotidiens d’une communauté dans laquelle il a du mal à s’intégrer. Il diversifie alors quelque peu ses activités et devient représentant de « l’Alliance Israélite Universelle » puis du « Joint Foreign Comittee de Londres » auprès des Nations Unies. Il est à noter également au passage, qu’en 1922, Ginsburger accompagne une délégation de séfarades genevois d’origine ottomane, pour participer aux négociations de paix qui se tiennent à Lausanne en vue de régler le conflit gréco-turc.
Ginsburger, Grand Rabbin de Belgique
Au cours de l’année 1923, Ginsburger manifeste son souhait de quitter Genève. Il s’intéresse alors à Paris, mais malheureusement il échoue à une seule voix de majorité lors des élections. La déception est immense, Ginsburger doit se consoler en acceptant un poste comme membre du Conseil Rabbinique à titre de compensation. Finalement, c’est Bruxelles qui lui ouvre les portes et, en mai 1924, il est nommé Grand Rabbin de Belgique. Il poursuit donc sa carrière à Bruxelles en espérant cette fois-ci assumer ses fonctions sans heurts. Mais encore une fois les mêmes problèmes relationnels semblent ressurgir durant son rabbinat. Impliqué dans une controverse avec les divers représentants consistoriaux, il est obligé de démissionner fin 1929. Le Roi de Belgique l'honore toutefois pour son dévouement, notamment sur le plan humanitaire et l'élève au rang de Chevalier de l'Ordre de Léopold.
Ginsburger, Grand Rabbin des Basses Pyrénées et des Landes
Le parcours plutôt mouvementé de Ginsburger se poursuit ensuite à Bayonne, où il est nommé Grand Rabbin des Basses-Pyrénées et des Landes. Cette fois, son rabbinat ne semble pas être marqué par un quelconque conflit et les années se succèdent sans problème apparent. Toujours animé par son engagement sans faille envers autrui, il noue des relations avec le gouvernement républicain au cours de la guerre civile d’Espagne, afin de favoriser l’asile des réfugiés juifs qui fuient le Reich. Mais les choses se gâtent malheureusement avec le second conflit mondial. Ginsburger, comme à son habitude, n’est pas homme à se taire, surtout lorsque ses coreligionnaires sont persécutés. Fidèle à ses convictions, il se montre toujours aussi éloquent dans ses propos, ce qui n’est pas sans susciter quelques inquiétudes compte tenu de la situation politique du moment.
Un destin tragique
Lorsqu'il adresse en mars 1942 une vive protestation au gouvernement de Vichy contre la profanation de la Synagogue de Bayonne, ses jours semblent déjà en danger. Le point culminant est atteint lorsque les allemands découvrent à l’ambassade de France à Bruxelles un grand nombre de correspondances signées du Grand Rabbin.
En effet, durant son séjour en Belgique, il avait noué des liens étroits avec l’ambassadeur Herbette et avait tenté d’obtenir l’appui de personnalités juives américaines pour lutter contre le régime allemand. La sanction ne se fait pas attendre, arrêté, il est interné au camp de Compiègne puis déporté en mars 1943 à Auschwitz où il décède dès son arrivée.
Un homme intrépide et courageux
La personnalité du Grand Rabbin Ginsburger ne peut laisser personne indifférent. Doté d’une grande instruction, il n’était pas simplement un orateur de talent, mais aussi un homme courageux et intrépide, qui était animé par une foi inébranlable et une volonté farouche, toute dédiée aux hommes. Et s’il s’est laissé quelques fois déborder par son énergie et sa passion, c’est parce que la franchise de ses propos et la sincérité de son langage ne pouvaient souffrir d’aucune compromission.
© Jean Plançon - Patrimoine juif genevois, octobre 2016
Pour en savoir plus.
Ernest Ginsburger, in Jean Plançon, Histoire de la Communauté juive de Carouge et de Genève, volume II, Slatkine, Genève, 2010.