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qu'un seul individu, qu'un seul être collectif qui les réunit, et les représente tous avec la plus exacte ressemblance
III. Des moyens de convaincre une grande assemblée. En effet , il n'existe en quelque sorte, par cette fiction oratoire , qu'un seul homme pour l'orateur, dans la multitude qui l'environne; et, à l'exception des détails qui exigent quelque variété pour peindre les passions, les états, les caractères, il ne doit parler dans sa composition qu'à un seul auditeur, à un seul infortuné, à un seul coupable, dont il déplore les égarements, les désastres, les erreurs, les peines, les misères ou les vices : cet homme est pour lui comme le démon de Socrate, qu'il voit toujours debout, toujours à ses côtés, et qui tour à tour s'attendrit ou s'irrite, résiste ou promet, s'humilie ou se courrouce, et ne cesse de lui répondre que pour l'interroger. C'est lui qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on compose, jusqu'à ce que l'on parvienne à triompher de ses préjugés, de ses inconséquences et de ses travers. Les raisons qui seront assez persuasives pour surmonter sa résistance individuelle suffiront pour subjuguer la plus nombreuse assemblée. L'orateur tirera mème de nouveaux avantages d'une grande affluence, où tous les mouvements excités à la fois, comme les vagues d'une mer agitée qui s'entrechoquent de tous les côtés, multiplieront les triomphes de l'art, en formant une espèce d'action et de réaction entre l'orateur et l'auditoire. C'est dans ce sens que Cicéron a raison de dire que nul homme ne peut être éloquent sans une multitude qui l'écouter. L'auditeur venait entendre un discours; mais dès qu'il paraît l'orateur le prend à partie : il l'accuse, il le confond : illui parle, tantôt comme son confident, tantôt comme son médiateur, tantôt comme un juge. Voyez avec quelle adresse il lui dévoile ses sentiments les plus cachés, avec quelle sagacité il lui révèle ses pensées les plus intimes, avec quelle force il anéantit ses excuses les plus séduisantes. Le coupable se reconnaît : une attention profonde, l'effroi ,
a Orator sine multitudine audiente eloquens esse non potest. » Brutus, 338
la confusion, le remords, tout annonce que l'orateur a deviné, dans ses méditations solitaires, le secret des consciences. Alors, pourvu qu'aucune saillie ingénieuse ne vienne émousser les traits de l'éloquence chrétienne et refroidir cette sainte émotion des cours, la parole évangélique se gravera plus avant et achèvera son cuvre. Vous verrez encore, il est vrai, dans le temple des milliers d'auditeurs; mais il n'y aura plus qu'une seule pensée, un seul intérêt, un seul sentiment; c'est-à-dire, Dieu et le pécheur, ou plutôt le repentir et la clémence. Je me trompe : le ministre de la parole, devenu ainsi un ange de consolation, se confondant avec son auditoire, qui réagira puissamment sur lui-même, mêlera de douces larmes de joie aux pleurs attendrissants de l'amour, qui scelleront le pacte solennel de la miséricorde; et tous ces individus réunis reproduiront devant vous, pour l'honneur immortel d'un si beau ministère, l'homme idéal que l'orateur avait présent à sa pensée pendant la composition de son discours.
IV. Avantages de l'orateur qui s'étudie lui-même. Mais où chercher cet homme abstrait, cet interlocuteur fictif , ainsi formé de tous ces traits divers , sans s'exposer à peindre un être chimérique? Où trouver ce fantôme, cette espèce de simulacre d'atelier, dans lequel tous peuvent se reconnaître, sans qu'il ressemble individuellement à personne ? Où le trouver? Dans votre propre cæur. Descendez-y sou. vent; parcourez-en tous les replis : c'est là que vous découvrirez, et les prétextes des passions que vous voulez combattre, et l'origine des faiblesses et des contradictions que vous devez nous développer pour nous en guérir. Massillon avouait sans détour que c'était celui de ses livres qui l'avait le plus instruit; et le peintre le plus fidèle du cœur humain, l'éloquent et pieux Racine, se vit honoré du plus digne éloge que puisse obtenir un écrivain moraliste, lorsqu'après avoir entendu ces deux vers de ses cantiques :
Mon Dieu! quelle guerre cruelle!
Louis XIV dit aussitôt : Je connais bien ces deux hommes-là.
Il faut donc rentrer ainsi en soi-même pour être éloquent. Aussi les premières productions d'un jeune orateur sont-elles ordinairement trop recherchées, parce que son esprit, toujours tendu, fait des efforts continuels, sans oser s'abandonner jamais à la simplicité de la nature, jusqu'à ce que l'expérience lui apprenne que pour atteindre au sublime il est bien moins nécessaire d'exalter son imagination que de se recueillir profondément en soi-même et dans son sujet. Si vous avez médité les livres saints ; si vous avez étudié les hommes; si vous avez bien lu les moralistes, qui ne sont pour vous que des historiens; si vous vous êtes familiarisé avec la langue des orateurs, peignez-nous ensuite vos propres combats, vos faiblesses, vos inclinations, vos inconséquences : c'est le secret de la nature humaine que vous allez nous révéler. Faites sur vous-même l'épreuve de votre éloquence. Devenez, pour ainsi dire, l'auditeur de vos propres discours; et, en anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent produire , vous tracerez, sans les altérer jamais , des caractères frappants ; vous nous subjuguerez par une suite de ces mouvements et de ces tableaux qui entraînent l'auditoire, dont le silence attentif et profond atteste que l'orateur est dans le vrai, et qu'ii a saisi l'accent et la langue de la mature. Vous verrez que, malgré les nuances qui les distinguent, tous les hommes se ressemblent intérieurement, et que leurs vices sont uniformes, parce qu'ils dérivent toujours ou de la faiblesse, ou de l'intérêt, ou de l'orgueil, et surtout de l'orgueil ; car la première et la plus dominante de nos passions n'est pas l'intérêt personnel, dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot, mais l'amour-propre, qui en triomphe presque toujours. Enfin, vous ne mettrez rien de vague dans vos peintures ; et plus vous aurez approfondi les sentiments de votre propre cæur, mieux vous retracerez l'histoire du coeur humain.
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V. De la manière de préparer les compositions oratoires. Ces principes généraux sont insuffisants. Il faut donc passer aux détails, et appliquer les règles de l'art à la composition d'un discours. C'est une grande et dangereuse entreprise, dit l'orateur romain, d'oser parler seul au milieu d'une nombreuse assemblée qui vous entend discuter les plus importantes affaires ; car il n'y a presque personne qui ne remarque plus finement et avec plus de rigueur les défauts que les beautés de nos discours ; et on nous juge toutes les fois que nous parlons en public. En effet, outre le talent naturel que l'éloquence exige, et auquel le travail ne supplée jamais, tout orateur qui veut satisfaire son auditoire est obligé d'ajouter à l'instruction qu'il a puisée dans ses études préliminaires une connaissance très-approfondie du sujet qu'il se propose de traiter, et qu'il est et doit être supposé connaître mieux que ses auditeurs. Plus il l’aura étudié à loisir, plus il s'assurera d'avantages sur eux et de confiance en lui-même pour en faire l'objet d'un discours public. Qu'il le médite donc longtemps, s'il veut en pénétrer tous les principes et en découvrir tous les rapports. C'est par ce travail préalable que l'on fait amas, selon l'expression de Cicéron, d'une forêt d'idées et de choses ?, qui, en s'accumulant, donnent à l'orateur je ne sais quelle impatience d'écrire, ou plutôt un invincible besoin de déclamer seul, dans le silence même des nuits, ses heureuses et soudaines inspirations, et qui rendent ensuite la matière plus abondante, et la composition plus riche, plus rapide et plus pleine. Mais, pour n'être point appauvri ou détourné par d'importunes reminiscences après ces instants de création, il faut écrire à mesure que l'on produit, et tenir ainsi son imagination toujours en haleine et toujours
Magnum quoddam est onus atque munus suscipere atque profiteri se esse, omnibus silentibus, unum maximis de rebus, magno in conventu hominum, audiendum. Adest enim fere nemo quin acutius atque acrius vitia in dicente quam recta videat : quoties enim dicimus, toties de nobis judicatur. » Brutus, 27, 125.
« Silva rerum ac sententiarum comparanda est. » De Orat. 29.
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libre dans son essor, en ne l'exposant à aucune distraction par les dépôts divers qu'elle serait chargée de surveiller , si elle les confiait à la mémoire. Ce sont deux facultés qu'on ne peut employer à la fois sans les affaiblir l'une et l'autre; et de là vient que pour improviser avec succès il faut s'abandonner à la verve du moment, et se défendre en toute rigueur de préparer d'avance une seule phrase. Quand on a ainsi rapproché les principales preuves , qui sont comme les matériaux de l'édifice, on se rend bientôt maître de son sujet : on en fait aisément la distribution oratoire , et l'on entrevoit déjà de loin l'ensemble du discours à travers ces idées détachées , qui deviendront des masses régulières dès qu'une combinaison oratoire les réunira. Cette ordonnance coûte peu à l'orateur; car le discours, dit Fénelon, est la proposition développée, et la proposition est le discours en abrégé'.
Au moment où j'indique cette méthode de travail, je m'y conforme, et j'en recueille le fruit. Le dépôt de mes notes et de mes idées de réserve est sous mes yeux. Ces réflexions détachées que me suggéraient mes lectures , sur les principes ou sur les compositions de l'art oratoire, et que je jetais dans ce cahier, sans ordre et sans liaison, viennent se placer ici d'elles-mêmes sous ma plume. Si toutefois, malgré ces provisions , vous éprouvez en écrivant la lassitude et les langueurs d'une imagination refroidie , sortez aussitôt de votre retraite, et ne perdez pas plus de temps, selon le langage des anciens , à vouloir écrire malgré Minerve. Une conversation de choix est un stimulant plus prompt et plus actif qu'aucune lecture qui serait de commande et non pas d'instinct Allez donc vous délivrer de cette sécheresse d'esprit dans les entretiens d'un ami éclairé qui partage vos études. Sa présence et vos entretiens intimes agrandiront la sphère de vos conceptions solitaires. La stérilité, qui n'est que le sommeil du talent, cessera bientôt. L'inspiration vous sera rendue. Vous trouverez , dans un instant de verve, ces rai
· Lettre sur l'éloquence.