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«Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs.
J'avais sept ans, rien n'était plus agréable que d'avoir trop d'air dans le cerveau. Plus la vitesse sifflait, plus l'oxygène entrait et vidait les meubles.
Mon coursier déboucha sur la place du Grand Ventilateur, appelée plus vulgairement place Tien An Men. Il prit à droite, boulevard de la Laideur Habitable.
Je tenais les rênes d'une main. L'autre main se livrait à une exégèse de mon immensité intérieure, en flattant tour à tour la croupe du cheval et le ciel de Pékin.
L'élégance de mon assiette suffoquait les passants, les crachats, les ânes et les ventilateurs. Je n'avais pas besoin de talonner ma monture. La Chine l'avait créée à mon image: c'était une emballée des allures grandes. Elle carburait à la ferveur intime et à l'admiration des foules.»
Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux, éditions Albin Michel, 1993
«Chaque premier de l'An à minuit, il portait le dieu en procession, offrait un sacrifice aux ancêtres, puis il mangeait un nombre incalculable de raviolis végétariens à l'huile de sésame.»
«Comment être sûr que c'est dans ces parages que la princesse s'est perdue? La route de Pékin à Kachgar a emprunté de tout temps la "Voie impériale" qui conduit d'abord à l'ancienne capitale Xi'an puis, entre Gobi et montagnes, vers Lanzhou sur les rives du Fleuve Jaune, Dunhuang et les grottes des Mille Bouddhas, puis la rive nord du désert du Taklamakan. Mais une alternative existe plus au sud: la route qu'empruntèrent justement Ella Maillart et Peter Fleming, sur laquelle nous cheminons.»
«Qui veut acheter le Palais d'Été? Qui rêve de démolir vingt mètres de la muraille pour se construire une bicoque avec ces pierres sacrées? c'est à vendre.»
Bruno Paulet est retourné sur les pas d’Ella Maillart et Peter Flemming 70 ans plus tard. Pour tenter la traversée d’une région toujours aussi sauvage et méconnue de la Haute-Asie. Pari réussi.
En 1935, la célèbre voyageuse suisse Ella Maillart rejoignait les Indes en improvisant avec Peter Flemming une traversée entre les déserts du Tsaidam et du Taklamakan, à l’extrême ouest de la Chine actuelle. Chacun a laissé son récit de cette aventure éprouvante. Oasis Interdites pour l’une et Courrier de Tartarie pour l’autre. Un troisième témoignage vient aujourd’hui s’y ajouter, Mémoires des sables, de l’écrivain-voyageur français Bruno Paulet. Accompagné du photographe suisse Yann Mingard et d’un guide mongol, il se lance en juillet 2005 pour 800 kilomètres sur cette «piste oubliée». L’orientation est risquée. Cette région, encore interdite au tourisme, reste méconnue. Et les annotations d’Ella Maillart sont parfois plus utiles qu’un GPS ou une carte satellite. Les rencontres sont rares. Tibétains, Mongols ou Ouïghours, avec lesquels Bruno Paulet échange quelques maigres paroles grâce à ses connaissances du chinois, lingua franca imposée dans ces contrées reculées.
Mais l’auteur fait surtout parler le désert. Il jalonne son récit de détails des expéditions et aventures précédentes. Ella Maillart et Peter Flemming bien sûr, mais aussi leurs prédécesseurs, moines, missionnaires, explorateurs ou géographes.
Et surtout Bruno Paulet n’hésite pas à partager ses déboires. Le départ, qui tarde, succession de malentendus et autres contretemps, et dont le récit occupe près d’un tiers du livre. Au cours du voyage, l’auteur n’épargne pas non plus au lecteur les quelques anicroches et divergences de vue qui séparent les trois aventuriers.
Un voyage à trois, et pourtant en solitaire, où chacun se plonge qui dans ses cartes, qui dans ses photographies et qui, parfois, dans sa bouteille d’alcool fort.
Après quarante jours de marche, l’aventure est réussie. « Une fin bien banale » écrira pourtant l’auteur. Le voyage comptait plus que la destination.
Papiers de Chine
Mémoires des sables De Bruno Paulet Ed. Olizane, 2007.