Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07076.jsonl.gz/695

Le terme d’addiction à la nourriture est apparu pour la première fois en 1956.
T. Randolph, allergologue s’intéressant aux allergies alimentaires, l’a définie comme «Une adaptation spécifique d’un ou plusieurs types d’aliments consommés régulièrement, auxquels une personne est très sensible, produisant un ensemble de symptômes décrits comme similaires aux processus addictifs».1 Certains types d’aliments tels que les farineux (maïs, blé, pommes de terre), la caféine et les œufs semblaient favoriser ces comportements. Depuis cette date, et en dépit du peu de recherches effectuées sur ce sujet jusqu’à récemment, le terme d’addiction à la nourriture a été utilisé fréquemment dans la littérature relative à la perte de poids, rendant ainsi populaire cette notion.2 Il n’est pas rare que les patients souffrant de problèmes de poids se décrivent spontanément comme addicts à certains types d’aliments. Depuis 1987, une association américaine d’entraide regroupant des personnes déclarant souffrir d’addiction à la nourriture (Food Addict Anonymous) a été fondée sur le concept des Alcooliques Anonymes.
La théorie de l’addiction à la nourriture se base sur l’hypothèse que certains nutriments, certains additifs ou certains comportements en lien avec la prise alimentaire activeraient les mêmes circuits neurobiologiques que ceux impliqués dans les addictions.3 L’addiction alimentaire pourrait expliquer, en partie, pourquoi certains patients présentant des problèmes de poids auraient du mal à changer leurs habitudes alimentaires.
Le terme d’addiction à la nourriture doit être différencié des autres troubles de conduite alimentaire actuellement reconnus et décrits dans les manuels de diagnostic et de classification des troubles mentaux tels que le DSM-5.1 L’addiction à la nourriture ne doit pas être confondue avec la crise de boulimie, se définissant par une absorption, en une période de temps limitée (généralement moins de deux heures), d’une quantité de nourriture largement supérieure à ce que la plupart des gens absorberaient dans des circonstances similaires avec un sentiment de perte de contrôle. Les aliments ingurgités durant ces crises sont souvent très énergétiques, riches en sucre et en graisses. Ces crises s’accompagnent souvent de honte et se déroulent la plupart du temps à l’abri des regards. Elles sont déclenchées par des états émotionnels intenses et se terminent avec la survenue de sentiments de trop-plein, douleurs ou/et distorsions abdominales. Elles provoquent également un sentiment d’autodévalorisation, de tristesse et de honte. Ces crises mènent à des comportements compensatoires afin de soulager l’inconfort physique et de limiter l’impact de celles-ci sur le poids. Les sujets boulimiques ont généralement un indice de masse corporelle (IMC) dans la norme.
Un autre trouble de comportement alimentaire devant être distingué de l’addiction à la nourriture est l’hyperphagie boulimique (Binge Eating Disorder). Ce trouble comprend la survenue récurrente de crises de boulimie avec une sensation subjective et des manifestations comportementales de perte de contrôle sur le comportement alimentaire et une souffrance marquée liée aux crises. Il n’y a pas de recours à des stratégies compensatoires comme décrites dans la crise boulimique. La souffrance relative à ces crises est un critère pour le diagnostic de l’hyperphagie boulimique. Ces crises sont également le plus souvent déclenchées par des états dysphoriques tels que l’anxiété et la dépression. Les sujets souffrant d’hyperphagie boulimique souffrent en conséquence généralement de surpoids ou d’obésité.
Certains auteurs considèrent l’hyperphagie boulimique et l’addiction à la nourriture comme un continuum de sévérité : l’addiction à la nourriture ne serait pas une entité distincte de l’hyperphagie boulimique mais plutôt un sous-type sévère de celle-ci, fortement marqué par la composante impulsive.2
Le concept d’addiction à la nourriture s’appuie sur des constatations neurobiologiques mettant en évidence des similarités entre les processus de prise alimentaire et les comportements addictifs. Ces découvertes ont permis de poser l’hypothèse que certains aliments (notamment ceux riches en sucre et/ou en graisses) pourraient créer une addiction à la nourriture.3–5
Le premier circuit étudié est celui de la récompense, médié par la dopamine. Le niveau de dopamine activant ce circuit dépend de la nature des aliments ingérés : plus l’aliment est riche en énergie et plaisant au goût, plus le nucleus accumbens «relargue» de la dopamine, renforçant ainsi l’intensité du sentiment de récompense. Ce même phénomène se retrouve dans les comportements addictifs (figure 1).5,6
Un autre circuit neurobiologique impliqué dans l’alimentation et les conduites addictives est le système des endorphines.3,5 Il s’agit de composés morphiniques endogènes produits par le cerveau lors de prises de substances psychoactives et de certains nutriments tels que les sucres et les graisses. Ces endorphines se lient ensuite aux récepteurs opioïdes provoquant un sentiment de plaisir. Des molécules antagonistes de ces récepteurs comme la naltrexone (utilisée, entre autres, comme addictolytique en cas de dépendance à l’alcool) diminuent la consommation et l’appétence pour les aliments riches en sucre et en graisses chez les personnes normo-pondérales et les personnes obèses présentant une hyperphagie boulimique.3,5
Des recherches ciblées sur la sérotonine ont également démontré qu’un taux bas de ce neurotransmetteur diminue le processus inhibant le craving (désir irrépressible de reproduire un comportement addictif), à la fois concernant la consommation de nourriture et de substances addictives. Au contraire, un taux élevé de sérotonine réduirait le craving pour la nicotine ainsi que la fréquence et l’intensité des crises d’hyperphagie boulimique.5
De plus, le glutamate, autre neurotransmetteur, a été désigné comme acteur dans la régulation de la prise alimentaire et dans la recherche active de substances addictives. Il est décrit comme pouvant modifier les crises d’hyperphagie boulimique. Une fois encore, des molécules addictolytiques telles que l’acamprosate (utilisé pour aider l’abstinence d’alcool) et le topiramate (dont l’indication addictolytique est encore off-label) ont démontré une amélioration des composants liés aux crises d’hyperphagie boulimique aboutissant à une perte de poids chez certains types de patients.5
Pour finir, un effet de tolérance à la nourriture, similaire au phénomène de tolérance présent lors de conduites addictives, a également été décrit : les hyperphagiques boulimiques ont tendance avec le temps à augmenter la quantité d’aliments consommés durant une crise pour rechercher le même effet apaisant. Accompagnant ce phénomène de tolérance, des signes de sevrage ont également été décrits après une diminution drastique ou une privation de certains aliments ou nutriments, notamment l’apparition de symptômes anxieux chez les patients suivant un régime pauvre en sucre.3
Dans le but d’établir un consensus sur l’addiction à la nourriture, des chercheurs de l’Université de Yale ont élaboré un questionnaire de dépistage : la Yale Food Addiction Scale (YFAS). La YFAS peut être vue comme le principal questionnaire évaluant l’addiction à la nourriture. Créée en 2009, cette échelle se base sur les critères de dépendance du DSM-IV-TR, et des outils mesurant les addictions comportementales.3 Elle comporte 25 questions évaluant les habitudes alimentaires sur les douze derniers mois et explore divers aspects en lien avec la consommation de nourriture, tels que la tolérance, les signes de manque, le fait de consommer davantage de nourriture que planifié, la volonté ou les tentatives infructueuses de réduire ou stopper la consommation d’un type d’aliment (tableau 1).
La YFAS s’intéresse principalement aux aliments à haute teneur en énergie. Les réponses apportées doivent être regroupées en l’un des sept critères de dépendance du DSM-IV-TR (tableau 2). Le test est considéré comme significatif si au moins deux critères sont mis en évidence et que ceux-ci sont reliés à des dysfonctionnements au quotidien ou/et causent des souffrances psychiques.
Une méta-analyse regroupant les études sur l’addiction à la nourriture selon la YFAS a établi une prévalence de 20% (19,9%) d’addiction à la nourriture chez la population adulte testée. La prévalence de celle-ci est deux fois plus importante chez les personnes en surpoids ou obèses. Les femmes sont également davantage touchées que les hommes (12,2% versus 6,4%). L’addiction à la nourriture est également plus présente chez les adultes de plus de 35 ans. Pour finir, elle se retrouve chez plus de la moitié (56,7%) des personnes souffrant d’un trouble du comportement alimentaire. Le critère le plus fréquemment retrouvé est le désir persistant ou la tentative infructueuse d’arrêter de consommer un aliment.7
En 2013, l’arrivée du DSM-5 a mené à des modifications dans les critères diagnostiques des addictions : les entités d’abus de substance et de dépendance ont fusionné en troubles liés aux substances (Substance-Related Disorder) et le nombre de critères diagnostiques en lien avec cette catégorie a augmenté. La notion de degré de sévérité (léger, modéré et sévère) a été introduite pour chaque critère (tableau 3). Une autre catégorie, les troubles addictifs (Addictive Disorders), a vu le jour dont le seul diagnostic faisant partie de cette catégorie est actuellement celui de l’addiction au jeu d’argent (Gambling). Concernant les troubles de conduite alimentaire, l’hyperphagie boulimique a pris sa place en tant qu’entité entière, alors qu’elle ne figurait qu’en appendice dans la version précédente. Malgré de nombreux débats, l’obésité n’a pas trouvé sa place en tant que diagnostic de trouble mental.3
Le DSM-5 amène à repenser le concept d’addiction à la nourriture. Une révision de la YFAS basée sur le DSM-5 est d’ailleurs actuellement en cours.8
La notion officiellement reconnue de troubles addictifs pourrait également avoir une répercussion sur les recherches concernant l’addiction à la nourriture : certains chercheurs proposent de considérer davantage l’addiction à la nourriture comme une addiction à s’alimenter (Eating Addiction), reflétant alors l’aspect comportemental de cette addiction, plutôt que de rechercher l’effet direct d’une substance comme le sucre ou les graisses. L’addiction à s’alimenter devrait trouver sa place dans le futur à côté de l’addiction aux jeux d’argent dans la rubrique des troubles addictifs dans les prochaines révisions du DSM.1
La notion relativement récente d’addiction à la nourriture se base principalement sur des preuves neurobiologiques. Les futures recherches sur l’addiction à la nourriture devraient également se poursuivre sur plusieurs aspects et notamment se focaliser sur les processus comportementaux. Il serait nécessaire de pouvoir arriver à un consensus sur le concept d’addiction à la nourriture pour parvenir à la création d’un diagnostic reconnu. Peut-être que la parution prochaine de la CIM-11, autre outil de classification des maladies mentales, apportera davantage de réponses. De plus, comme la fréquence de l’obésité couplée à des comorbidités psychiatriques est élevée, il serait intéressant de connaître la prévalence des troubles psychiatriques, et plus particulièrement des troubles des conduites addictives, chez les personnes souffrant d’addiction à la nourriture. Pour finir, un accent devrait également être mis sur la prise en charge des gens présentant une addiction à la nourriture, notamment sur les implications de ce diagnostic sur un projet de perte de poids.
> L’addiction à la nourriture amène à repenser le traitement de l’obésité chez certains patients
> L’addiction à la nourriture renforce la notion que le manque de motivation ne serait pas l’unique critère de rechute chez les patients obèses suivant un programme de perte de poids
> Une abstinence de nourriture n’étant pas possible, d’autres axes de traitement de la dépendance à la nourriture doivent être envisagés