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Une Tavannoise en Russie
Lydie-Amie Farron
Elle a vingt-et-un ans lorsqu'elle quitte Tavannes pour partir en Russie fin juillet 1837. La jeune institutrice formée à Bienne est engagée comme préceptrice chez un général à Moscou. Pendant plus de vingt ans, elle mettra son temps et son savoir au service de familles russes.
Le jour de son départ, du Pierre-Pertuis, elle jette un dernier regard sur son beau vallon : elle renonce à un bourg agricole de 600 à 700 habitants pour entrer dans le monde de la noblesse étrangère. En montant dans la diligence qui l'attend à Sonceboz, elle commence un voyage qui la mènera de Moscou à Saint-Pétersbourg, de Novgord à Varsovie, mais aussi à Florence, à Rome et à Naples. Elle sera dans le Caucase pendant la guerre de Crimée.
Mémoires d'Ici conserve une trentaine de cahiers dans lesquels Lydie-Amie Farron a relaté sa vie dans un monde étranger, ses découvertes, ses impressions - et, si souvent, l'ennui de sa famille et son mal du pays.
Le trajet de Tavannes à Sonceboz est si court quand on va là pour se séparer dans quelques minutes...
Ces lignes sont les premières de son journal. Lydie-Amie Farron y dit la douleur de quitter sa mère, sa famille, son pays.
© Mémoires d'Ici, Fonds Mary-Louise et Pierre Flotron
Mon départ de Tavannes pour l'Italie
1 novembre 1841
A peine levée, je descendis de ma chambre pour aller voir ma bonne mère, je la trouvai assise près du foyer occupée tout en pleurant silencieusement à retourner des beignets dans une casserole; je m'approchai d'elle pour lui demander son baiser maternel, de grosses larmes tombaient le long de ses joues, elle baissa les yeux quand elle sentit mes mains sur ses épaules et me regarda d'un air profondément triste et me demanda comment je me sentais et comment j'avais passé la nuit. (...) Que vous êtes à plaindre, vous, pauvres mères qui devez laisser vos filles partir seules pour des pays lointains que vous ne connaissez pas ! Que se passe-t-il dans votre cœur pendant qu'elles voyagent si vous n'avez pas voyagé vous-mêmes ? Votre inquiétude doit être moins grande. Que l'orphelin et le pauvre doivent souffrir sur cette terre ; au banquet du bonheur ils sont si rarement conviés. Qu'est-ce qui les soutient, si ce n'est la pensée puissante et consolante que cette vie n'est qu'un court voyage qui nous conduit dans notre véritable patrie. Là nos travaux et nos peines seront couronnés. (...)
Arrivés au pied de la montagne, je voulus descendre du cabriolet, mais mon frère s'y opposa. Je me retournai pour voir à travers les arbres de notre jardin la maison blanche de ma mère ; une des fenêtres de notre chambre à coucher se montra belle découverte. De sous Pierre Pertuis, je jetai un dernier regard sur notre beau vallon et lui dis encore adieu. Il faisait un très beau jour, un beau soleil du mois de novembre répandait une douce chaleur. L'air était si calme à peine si on pouvait entendre de tems en tems la feuille jaunie du hêtre tomber doucement sur le gazon. J'étais trop vivement et trop profondément émue pour pouvoir déjà à la vue de la nature me laisser aller à la rêverie, d'ailleurs la présence de mon frère et de mes sœurs occupait encore mon cœur. La trajet de Tavannes à Sonceboz est si court quand on va là pour se séparer dans quelques minutes. La diligence de Bâle ne tarda pas à arriver. Je fus heureuse de voir dedans mon cousin Bueche avec sa fille Aline, c'était au moins encore un membre de ma famille qui m'accompagnerait jusqu'à Berne (...) Le claquement du fouet du postillon annonça que la voiture était prête. Je n'aime pas que les adieux durent longtemps. Mon frère sanglota en m'embrassant, me donna la main en me disant d'oublier la scène de la veille. Je fus avec lui comme s'il n'y avait rien eu entre nous, je lui assurai que je ne gardais aucune rancune (habituée depuis tant d'années aux souffrances, mes larmes ne coulent plus facilement, mon cœur se brise, mais je ne pleure pas, d'ailleurs au milieu de tous ceux qui m'aiment, que deviendrais-je en me séparant d'eux si je pleurais autant d'eux ? Ils penseraient que je suis une victime, n'ayant aucune fortune. Que me reste-t-il à faire, quoique j'aie de parens qui en ont, je suis trop fière pour vivre aux dépens d'autrui. Je voudrais donner, mais ne jamais recevoir. Je dis donc que vu ces circonstances-là, je dois surmonter mes angoisses et montrer par mon sang-froid à ma famille que je pars, sinon avec plaisir, du moins avec courage et résignation. Après avoir quitté mes bonnes sœurs et mon frère, je gardai longtemps le silence. Mon cousin par délicatesse ne dit pas un mot, il me laissa me livrer à ma douleur mentale. Mes pensées couraient comme l'eau de la Suze.
Ces cloches de Novgorod ne sortiront jamais de mon souvenir
2 juillet 1849
© Mémoires d'Ici, Fonds Hoirie Guerne
Ce gémissement [des arbres] me rappelait vivement la mer et nos forêts du Jura
Le 23 janvier 1849, à Taroussovo
Tous les jours 5 ou 6 traîneaux étaient attelés et les jeunes Messieurs faisaient les cochers pour nous faire faire des parties de plaisir, soit dans les beaux bois des environs, soit dans les champs au bord des rivières ; un jour où il faisait bien froid, nous fûmes conduites à une fabrique de porcelaine à 10 verstes de Taroussovo, pour y arriver, il fallait passer de belles forêts dont les branchages des bois étaient couverts de neige. Le vent agitait légèrement les branches des sapins qui gémissaient en s'entrechoquant et ce murmure, ce gémissement me rappelait vivement la mer et nos forêts du Jura.
Notre voyage au Caucase, de Moscou à Stavropol, au mois de janvier et février 1856
Le 28 - sur la route de Varonège à 7 heures du soir
A trois heures nous étions déjà debout ce matin et ce n’est qu’à 5 ½ que nous avons quitté la station. Il faisait beaucoup de vent, mais doux, pont de route tracée, un brouillard qui ne permettait pas de voir d’une voiture à l’autre, vraiment, Tony et moi avons été frappées de l’image du chaos qu’offraient ces contrées désertes et le brouillard qui s’étendait de nous à l’horizon. Nous fermions les yeux pour ne pas voir ces plaines couvertes de neige, ces villages si clairsemés et ce ciel bas [qui] vous remplit le cœur de tristesse.