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Les relations du Pays de Vaud avec Chamonix à la fin du 18e siècle
Par Louis Seylaz
Avec 1 illustration ( 83 ) Curieuse destinée que celle de Laurent Garcin ( 1733-1781 ), successivement apprenti de commerce, étudiant en théologie, pasteur à Fleurier, précepteur et prédicateur en Hollande, puis à Paris où il fréquente le salon de Mme Necker. Rentré en Suisse, il épousa en 1771 une demoiselle Stürler, qui lui apporta en dot la minuscule seigneurie de Cottens près de Begnins. Il se voua dès lors entièrement à la botanique et aux travaux littéraires, Il préparait la publication du Dictionnaire de botanique de J.J. Rousseau et une Flore helvétique que la mort ne lui permit pas d' achever.
Quant à Charles-François Exchaquet ( 1746-1792 ) nous ne savons pas grand' chose de sa jeunesse, sinon qu' il avait étudié la métallurgie en Allemagne, et qu' il s' intéressait vivement à la montagne L.
L' excursion de 1781 fut méditée et préparée longtemps à l' avance, ainsi qu' en témoigne ce passage d' une lettre de Garcin à B. Jaïn du 29 décembre 1780: « Vous me ferez plaisir de me donner par écrit le petit Itinéraire de notre futur Voyage aux glacières, spécialement où l'on peut atteindre à chaque jour de marche. Si mes forces secondent mon zèle, j' espère faire avec vous un des voyages les plus intéressans qu' on aura faits en Savoye pour l' His naturellea. » En juillet 1781, le projet a pris corps. Voici les textes qui s' y rapportent:
A Monsieur le Conseiller Jaïn à Morges Monsieur, Je viens dans ce moment de recevoir une lettre de Mr Garcin de Cottens, il me marque que vous êtes toujours dans le dessein de faire, entre le 8 et le IO1™ d' Aoust, le voyage à la Valée de glace de Chamouny, je me félicite beaucoup d' avoir l' honneur de faire ce voyage avec vous, rien de ce qui pourroit dépendre de moi ne m' en détourneroit,je crois que des affaires particulières m' auroient également engagé de faire à peu près dans ce tems le voyage de Chamouny. Mr Garcin me marque qu' il espère que je me rendrai à Aubonne pour l' époque du départ, mais je crain de n' être pas libre de disposer d' un tems aussi long, en conséquence je vous prié, Monsieur, de me faire la grâce de me marquer en réponse s' il ne vous seroit pas égal de passer Martigny pour vous rendre à Chamouny, le chemin est plus court que par Genève, et même il est très praticable pour les cheveaux si cette route vous convenoit à l' un, et à l' autre, il me seroit plus commode de me rendre à Martigny pour le jour que vous me fixeriés, je vous conseillerais dans ce cas d' aller loge à la Grande Maison3 et dans le cas que cette route ne vous conviennent pas, je me rendrai à Chamouny le jour que vous me fixeriés. Je n' écri pas à Mr Garcin, parce que j' ai cru que vous aurés plus de facilité que moi de lui faire parvenir promptement le contenu de ma lettre, afin que je puisse recevoir encore à tems l' honneur de votre réponse, je ne reçois ici qu' une fois la semaine les lettres de Suisse. Je vous prié de me croire avec les sentiments de la plus parfaite considération, Monsieur!
Vôtre très humble et très obéissant serviteur; Charles Exchaquet 2. Fonderie de Kampel, le 14 me juillet 1781 1 Sur Charles-F. Exchaquet, voir Les Alpes, mai 1935.2 Papiers Jaïn.
3 La Grande Maison était le principal hôtel de Martigny. Il est signalé dans le Guide du Voyageur en Suisse de Th. Martyn ( Lausanne 1788 ).
Die Alpen - 1956 - Les Alpes12 Quelques jours plus tard, nouvelle lettre sur le même sujet:
A Monsieur le Conseiller Jaln à Morges Monsieur!
Le lendemain que j' ai eu l' honneur de vous écrire j' ai reçu votre obligeante l' Ettre t, et je suis extrêmement sensible à l' intérêt que vous prenés pour tout ce qui me regarde; je sai-sirois avec beaucoup d' empressement toutes les occasions à pouvoir vous être utile à quelques choses, je n' ai point oublié, Monsieur, ce Jardin des Alpes extraordinaire, et le projet que nous avons fait de l' aller visiter avec Mr Garcin, je me suis toujours fait une grande fête de faire ce volage en aussi bonne compagnie, rien, ainsi que j' ai eu l' honneur de vous le marquer, ne pouvoit m' en détourner, mais tout s' arrange pour moi pour faire ce volage à l' époque que vous me fixes qui est au milieu d' aoust, mais affaires m' y appeloit dans ce tems. Le désir chés moi n' est plus assés grand pour m' engager à faire beaucoup de chemain pour visiter ses afreux déserts des Alpes, et ses vallées remplies de neige et de glaces éternels, la grande abitude que j' ai de me trouve dans ces lieux me fait voire ses beautés afreuses avec assés peu de surprise, il faut actuelement pour moi d' autres motifs pour m' y attirer, les minéraux m' ont appelés pendant le courant de cette année à parcourir plusieurs montagnes et glaciers extrêmement élevées, et dont la vue en est des plus horribles et tout à fait inconnues aux Etrangers. J' attens donc, Monsieur, si cela ne dérange point vôtre projet, que vous me fixiés le jour que vous serés à Martigny, ou à Chamouny, afin que je puisse m' y rendre en droiture depuis ici. Je vous prié de vouloir vous arranger pour cela avec Mr Garcin, et lui faire agréer mais ( sic ) humbles respects. Au cas que ma premiere l' Ettre ne vous soit pas parvenue, je répète à peu près dans celle-ci le contenus de l' autre, nous ne recevons ici qu' une fois la semaine les l' ettres de Suisse, cela m' oblige à vous prier de concert avec Mr Garcin de vouloir me donner une prompte réponse, n' ayent plus beaucoup de tems pour faire les préparatifs du volage... ( suivent des renseignements sur la mine de plomb de Loécen2 dont il dirige l' exploitation ).
J' ai l' honneur...
Fonderie de Kampel le 19e Juillet 1781Charles Exchaquets P. S. Je vous donne derechef mon adresse chez Mr Coursy, aubergiste à Tourtemagne, dans le Haut Vallais.
L. Garcin de Cottens à Benj.Gamaliel Jaïn à Morges.
Cottens 7 Aoust ( 1781 ) Votre lettre, Monsieur, est un vrai cathéchisme. Comme j' ai un peu perdu l' habitude des bancs,je ne sai si vous serés content de mes réponses. Mais il faut complaire à un homme qui dans 15 jours peut vous jet ter du haut du Mont Blanc en bas, sans avoir à craindre d' autres témoins que des chamois. Voici donc mes primo, mes ergo, mes item et mes tu autem que je soumets à votre bénin regard.
Primo, le Voiturier. S' il se trouve à Morges un voiturier qui veuille nous conduire à 10 baches par jour meilleur marché que celui de Nyon, je me résigne à cet accident, pourvu qu' il nous mène coucher le 2 me jour à Chamouny. C' est là le tu autem, car s' il ne nous menait qu' à Sallenche, ce seroit économiser un sol pour en dépenser quatre. C' est de quoi il faut convenir dès que vous aurés lu ma lettre, afin d' être en règle et de n' avoir pas à y revenir.
1 Exchaquet a dû écrire cette missive avec précipitation; l' orthographe en a pâti.
2 Peut-être Lœtschen. Il y avait jadis une mine de plomb au Rotenberg au-dessus de Goppenstein. 8 Papiers Jaln.
Secondo, les chevaux. Ils seront bien fatigués en arrivant à Sallenche, car supputés, s' il vous plaît, leur itinéraire. De Morges à Bonneville, 12 lieues, bonne journée. De Bonneville à Chamouny, si nous voulons qu' ils aillent jusques là, 15 lieues, traite forcée. Il ne peut d' ail m' entrer dans l' idée de prendre ma selle pour la faire asseoir à côté de moi, en attendant que je m' asseye dessus. Ergo muli preferendi.
Tertio, les lettres. Vous avés eu un méchant réavis de n' écrire à Paccard qu' après que vous auriés ma réponse.Vous avés oublié que votre première a été 13 jours en route, d' où il arrivera que nous serons de retour du Jardin quand il recevra l' avis de notre départ de Morges. On ne peut jamais trop se hâter d' écrire. Songes donc que quand vous m' écrives le Vendredi, vous ne pouvez recevoir réponse que le Mercredi suivant. Une lettre n' est une bonne chose que quand elle est lue.
Quarto, le départ. Par la raison que je viens de dire, nous fesons mieux de ne partir que le 17. Paccard recevra votre lettre préparera deux mulets. Mr Exchaquet, il est vrai, est appointé au 15 at qui, ou vous pouvés le renvoyer par une nouvelle lettre, ou peut-être votre seconde aura-t-elle aussi subi des retards et il ne pourra se trouver à Chamouny que le IS ou le 19. Il vaut beaucoup mieux qu' il nous attende que si nous l' attendions. Dixi.
Marqués moi irrévocablement le jour du départ dans deux lettres consécutives, l' une du Vendredi, l' autre du Dimanche... Agréés toutes mes impatiences botaniques et mes compli-mens les plus affectueux.
P. S. Mr Exchaquet est un membre si nécessaire que nous ne pouvons nous en passer. Est-il besoin de récrire? Récrives.
P. S. Lundi soir. Mon premier mouvement a été: le D. t' emporte. Le second a été Dieu te bénisse. Le cœur a beau être prompt, l' esprit l' est toujours da vantage. Je vous plains, Monsieur, et je gémis, mais je vous prie de ne rien changer à nos plans, de n' écrire à personne et de retenir la voiture. Avant la fin de la semaine, et avant que vous vous cassiés la tête, je viendrai à cheval vous demander la soupe... Nous prendrons nos arrangements de bouche. En attendant ne sortes point, ne marches point, tens votre jambe étendue sur une chaise, et soyés sûr que sans ces précautions vous en avés pour 6 semaines. Crede Roberto.
Malgré l' accident auquel le second P. S. fait allusion, et qui faillit en compromettre l' exécution, le voyage eut lieu. Les hommes de ce temps écrivaient volontiers le journal ou la relation de leurs déplacements, à plus forte raison, semble-t-il, quand il s' agissait de Chamonix. Il n' en existe point dans les papiers Jaïn. Quant aux papiers Garcin de Cottens, ils furent acquis avec son herbier par lord Bute et emportés en Angleterre. Peut-être les re-trouvera-t-on un jour. Mais Garcin eut-il le temps d' écrire le récit de cette course? C' est douteux 1. Il était de constitution délicate et revint très fatigué du voyage à Chamonix. Peu après, il fut saisi par une « fièvre bilieuse », à laquelle il succomba le 9 novembre 1781. « J' ai appris la mort de notre cher M. Garcin, écrit L. Reynier à B. Jaïn ( 23 novembre ), elle m' a extrêmement affecté, mais elle n' ôte pas le courage2. » 1 Dans une lettre à Mme de Charrière de Bavois ( 1er juin 1781 ), Garcin écrit: « J' ai oublié, lors de ma visite à Lausanne, mon Voyage aux Alpes et Mr. Heubach. » Or, le voyage de 1781 n' eut lieu qu' à la fin août. Entend-il peut-être le récit d' une autre course, celle qu' il annonce dans une lettre du 27 août 1776 à Ph. Bridel: « J' ai visité plusieurs Alpes, ayant pour guide et pour coureur Abraham Thomas, avec lequel j' ai fait ample moisson; je suis actuellement occupé à écrire la relation de ce voyage. »(Fonds Bridel, Bibl. cant. Lausanne. ) Heubach était imprimeur à Lausanne.
* Papiers Jaln.
A deux reprises, dans les lettres précitées, Exchaquet mentionne des « affaires particulières » qui l' appelaient à Chamonix. La suite des événements nous éclaire sur ce point. Quelques semaines plus tard, nous trouvons en effet Exchaquet installé à Servoz en qualité de Directeur général des Mines du Haut Faucigny. L' entreprise se bornait au début à l' ex du fer. La mise en train fut difficile, le rendement médiocre; aussi, pour élargir son champ d' action, Exchaquet se mit à parcourir les montagnes environnantes à la recherche de nouveaux filons. Il rapportait de ses randonnées des sacs d' échantillons minéralogiques qu' il vendait aux touristes pour augmenter ses maigres revenus. Et comme la mode est aux cabinets d' histoire naturelle, le voilà bientôt fournisseur attitré de la plupart des savants et des amateurs de l' Europe. A Lausanne, le pasteur-doyen Samuel Secrétan est son dépositaire et entasse dans une cave de l' hôpital ( actuellement Collège scientifique ), où il habite, des caisses d' échantillons de minéraux qui iront évoquer le Mont Blanc qu' en Pologne et en Russie.
Exchaquet fut un agent de liaison très actif entre le Pays de Vaud et la vallée de Chamonix. Des 1784, et sur sa demande, Henri Struve, professeur de chimie à l' Académie de Lausanne, fut agrégé à la Direction des Mines de Servoz. Le comte de Razoumowsky, autre Lausannois d' adoption, auteur d' une Histoire naturelle du Jorat ( 1789 ), vint aussi visiter les mines de Servoz et dressa le catalogue méthodique des minéraux que recèlent ces montagnes1.
J.P. Berthoud van Berchem, 1763-1832, faisait partie de ce groupe d' amateurs qui poursuivaient avec ardeur et enthousiasme l' étude de la nature et fondèrent en 1783 la Société des Sciences physiques et naturelles de Lausanne. Sa famille, d' origine hollandaise, était venue s' établir à La Naz près Lausanne. Le père s' occupait du domaine et s' intéressait surtout à l' agriculture. Pour le fils, que ses amis appelaient familièrement Coos, les choses de la montagne passaient au premier plan. ABerne, il s' était lié avec le pasteur Samuel Wyttenbach. Il fit de longs et nombreux séjours à Servoz 2, gravit le Buet et le Brévent par des itinéraires inédits et s' en fut, entre autres, herboriser au Jardin. En 1787, il faisait imprimer chez Heubach à Lausanne un petit livre: Excursion dans les mines du Haut Faucigny et Description de deux nouvelles routes pour aller sur le Buet et le Bréven, avec une notice sur le Jardin. Trois ans plus tard il publiait un Itinéraire de la vallée de Chamonix, d' une partie du Bas Vallais et des montagnes avoisinantes ( Lausanne 1790 ). Cet ouvrage est accompagné d' une « Carte en perspective de la Vallée de Chamouny... représentant la Forme des montagnes vues par leur face septentrionale - Wexelberg fecit ». Ce dernier n' en était que le graveur; l' auteur de l' Itinéraire déclare dans son « Avertissement »: « Il suffira de dire, pour répondre de l' exactitude de cette carte, qu' elle est de Mr Exchaquet... si avantageusement connu par ses reliefs de la vallée de Chamonix. » En effet, la comparaison avec la carte dressée par Marc-A. Pictet pour le deuxième volume des Voyages de de Saussure ( 1786 ) permet de mesurer les progrès que celle d' Exchaquet apporte dans la représentation de la chaîne du Mont Blanc, surtout au point de vue de l' individualisation, la nomenclature et la localisation des sommités. Celles-ci sont dessinées en perspective cavalière, à vol d' oiseau, sous un angle plongeant de 45 degrés. L' Aiguille Verte y occupe sa place habituelle, l' Aiguille du « Crépon » est déjà distincte de celle des Charmoz, les glaciers du Trient, du Tour et d' Argen sont où ils doivent être; par contre, l' Aiguille d' Argentière n' est pas nommée. Les seuls itinéraires marqués sont ceux du Mont Blanc, du Col du Géant et du Jardin.
1 Excursion dans les mines du Haut Faucigny, p. 10.
2 « Notre vie de tous les jours est d' aller aux mines travailler à en faire des plans exacts. » ( Lettre du 25 mai 1790 à B. Jaïn. ) Exchaquet travailla plusieurs années à l' établissement de cette carte. Au début de 1785, il en avait soumis un premier état à la Société des Sciences physiques de Lausanne, qui l' invita « à perfectionner sa Carte des montagnes du Faucigny » ( Séance du 11 août 1785 ). Dans le même temps, il s' occupait de modeler une maquette ou plan-relief de la chaîne du Mont Blanc. Les premiers modèles étaient en terre de brique, qu' il coloriait après les avoir cuits au four. Mais ces spécimens étaient à la fois lourds et fragiles, d' où l' idée de les sculpter sur bois. La lettre suivante nous renseigne sur les espoirs et les perspectives qu' Exchaquet croyait voir s' ouvrir pour lui:
A Monsieur Jatn, Conseillerà Morges en Suisse Servoz le 30 juillet 1786 Monsieur, Je répond par le premier courrier à la lettre que vous m' avés fait le plaisir de m' écrire, je suis très sensible à l' empressement que vous avés de me rendre service, je désire beaucoup trouver l' occasion de vous en témoigner ma Reconnaissance. Je suis fâché qu' on ait inséré dans le Journal de Mr de la Biancherìe qu' on voit chez Monsieur Jaïn un Relief du Mont Blanc. Je conviens qu' il y a eu de ma faute de fixer l' époque. Des circonstances auxquelles je ne m' attendois pas trop sont la cause de ce retard, mes occupations à la fonderie ne m' ont pas permis jusqu' à présent de m' occuper beaucoup depuis ce printems au Relief du Mont Blanc, et je me suis trouvé obligé de faire encore diverses courses. Les deux que j' ai exécuté en terre ont présenté des difficultés de les faire cuire, il est dispendieux d' empêcher qu' elles ne sautent au feu, avec assés de précautions et de peine j' y suis parvenu, joint à cela la découpure délicate de tant d' Aiguilles de diverses formes qui ne sont pas faciles à exécuter en terre, le peu de solidité de la pièce, et son poid considérable m' ont déterminé à renoncer à continuer. J' ai alors pris le parti de chercher un artiste en état par mes renseignemens et en lui procurant les outils nécessaires, d' exécuter cet ouvrage avec du bois léger et solide. Après beaucoup de recherches, j' ai trouvé une seule personne qui m' a paru en état de réussir1; la première pièce est achevée de sculpter, il a fallu beaucoup de tems parce que l'on a presque point pu se servir pour modeler des anciennes pièces, à cause que l'on a ajouté à la nouvelle plusieurs petits détails, et de plus qu' on s' est servi d' une plus grande échelle; on a aussi beaucoup varié la découpure des rochers pour mieux représenter les différentes sortes. Presque tous les Etrangers qui vont voir les Glaciers s' arrêtent ici pour voir ce Relief, quelques uns m' ont témoignés l' envie d' en acheter et m' en ont demandé le prix...
( Suit tout une page sur les délais de livraison, la longueur du travail. )... Je suis bien-aise d' avoir le plaisir de voir bientôt ici Mr Curchod, je tacherai de lui procurer un bon guide, et peut-être je pourrai l' accompagner au Brévent. J' ai été il y a quelques jours à la Mortine, il y faisait extrêmement froid, et par intervalles du brouillard, ce qui m' a empêché de pouvoir bien jouir de la vue. J' ai été aussi il y a quelques semaines presque au fond de la Vallée de Glace du Tacul, s' il n' y avoit pas eu aussi par intervalles du brouillard j' aurais tenté de me rendre à Cormayeur2, le passage jusqu' au sommet de la montagne n' est pas fort difficile, mais il est très long. J' ai appris que plusieurs chasseurs de la Val d' Aoste ont été depuis Cormayeur jusqu' au Tacul, il n' y a qu' un seul passage au dessus de la Tournoire du Tacul. Pour descendre de Vautre côté, il faut suivre une aréste de montagnes à côté d' un glacier, on gagne dans quelques heures de marche une montagne où il y a des pâturages de moutons, et de là on est peu éloigné de Cormayeur.
1 C' était un homme de Valorcine.
2 C' est nous qui soulignons.
Six personnes de Chamonix ont été il y a quelques tems presque au sommet du haut Mont Blanc 1; il paroit qu' il n' y avoit plus qu' environ une bonne demi heure pour monter à son sommet, ils ont été arrêtés par deux petits rochers qui paroissent depuis Chamonix. Ne pouvant passer de côté à cause d' une longue traversée de neige presque perpendiculaire; et du côté de l' Allée Blanche le Mont Blanc se trouve taillé à pic, de sorte qu' ils ont jugé cette partie du Mont Blanc inaccessible. Ils ont dressé sur le sommet du grand Mont Blanc une piramide de pierres que j' ai très bien vue avec des lunettes, elle se trouve aujourd' huy toute tapissée de Neige glacée ce qui la rend brillante. J' espère de faire le volage de Suisse en même tems que je vous envolerai un Relief du Mont Blanc, il y aura un Mémoire qui l' accompagne pour servir d' explication aux numereaux, avec un détail de certains objets qu' on n' a pas pu repré-santés dans le plan.
J' ai l' honneur, etc.C. Exchaquet Dans son désir d' augmenter ses connaissances de la configuration du massif du Mont Blanc, de ses ramifications et de la situation des sommets, Exchaquet poussait ses explorations dans des régions où personne n' avait pénétré. La lettre ci-dessus fournit un renseignement précieux sur sa première tentative de passage du Col du Géant. Il fut peut-être le premier à forcer la barre de séracs et à fouler les neiges du bassin supérieur du glacier de ce nom. Il ne donne pas la date exacte de sa course - quelques semaines avant le 30 juillet -mais laisse entendre nettement son intention de franchir la chaîne, ce qu' il tenta d' effectuer quelques semaines plus tard, en septembre 1786, en compagnie d' un Anglais, Mr. Hill. Mais ce dernier, peu habitué à voyager sur les glaciers, retarda la caravane à tel point qu' il fallut rebrousser chemin 2. L' affaire dut être renvoyée à l' année suivante; le 28 juin 1787 Exchaquet accomplit la première traversée touristique du Col du Géant, allant d' une traite de Chamonix à Courmayeur où il arriva à 8 heures du soir. Il ne s' en faisait aucune gloire: « Le but de mon voyage à Cormayeur était de simple curiosité, je cherchais à m' y rendre par le plus court passage, et j' avais en même temps le désir de prendre une connaissance plus exacte que je ne l' avais de la vallée de glace du Tacul relativement à mes reliefs... » Pour la même raison, Exchaquet a fait bien d' autres courses dans la région, dont nous trouvons çà et là mention dans sa correspondance. Mais c' était un modeste. Lui-même ne publia jamais rien de ses randonnées; ce n' est qu' à la demande expresse de son ami H. A. Gosse qu' il consentit à raconter sa traversée du Col du Géant dans une lettre publiée dans le Journal de Genève du 15 septembre 1787. Ses papiers, ses dessins et ses relevés ont disparu après sa mort en 1792, à l' âge de 46 ans. Dans une note au Magasin Encyclopédique 3, son ami Berthoud van Berchem souligne cette perte: « Elle est d' autant plus irréparable que peu de personnes pourront comme lui aller dans les endroits du plus difficile accès, sur les rochers escarpés, prendre des dessins exacts des différentes formes des montagnes; elles n' auront pas surtout cette connaissance parfaite des différentes chaînes des Alpes qu' une longue habitude lui avait donnée. » Malgré sa fin prématurée, Exchaquet occupe donc une place importante dans l' histoire de l' alpinisme et particulièrement dans l' exploration du massif du Mont Blanc qu' il con- 1 II s' agit de la tentative des 8-9 juin 1786, faite simultanément par la Côte et par Bionassay. François et Michel Paccard étaient de la partie. La « piramide de pierres » se trouvait sur les rochers qui portent aujourd'hui la cabane Vallot.
2 L' année précédente Mr. Hill, parti de Courmayeur, était parvenu au Col du Géant, d' où il était redescendu sans accomplir la traversée. C' est de lui sans doute qu' Exchaquet tient les renseignements sur la descente du versant piémontais.
» 1795.
naissait mieux que quiconque et dont il a fourni une documentation capitale pour l' époque. Ses fameux reliefs, dispersés chez les amateurs du temps et dans les sociétés scientifiques -il en avait offert un à celle de Lausanne - n' ont pas peu contribué à la, connaissance des Alpes. En 1790, Chrétien de Mechel de Bâle en avait fait graver une estampe, accompagnée du catalogue des sommités, des glaciers et des localités. Par ses nombreuses relations au Pays de Vaud, il y a fait connaître Chamonix et sa vallée. Dès ce moment la mode s' impose d' aller les visiter. Rosalie de Constant peut bien railler « cette manie d' aller se fatiguer sur les glaciers », cela ne l' empêche point de faire deux fois le pèlerinage.
Bien que l' événement appartienne au début du 19e siècle, il faut citer ici le nom de Maurice-Albert Forneret qui fut le premier Vaudois parvenu à la cime du Mont Blanc \ en compagnie du baron balte von Doorthesen, dont il semble avoir été le précepteur. Tout ce que nous savons de lui, c' est qu' il était né le 4 septembre 1778, fils de Noble Albert Forneret, membre du Conseil des LX de Lausanne. C' était le frère cadet du capitaine Gabriel Forneret, qui, en mars 1798, commandait l' attaque du Col de la Croix défendu par les Ormonans, au cours de laquelle il fut mortellement blessé. Maurice Forneret doit à son parrain Maurice Gleyre, conseiller privé du roi de Pologne, son prénom et probablement sa carrière. Tandis que deux de ses frères se vouaient au métier des armes, Maurice s' en fut à l' étranger en qualité de précepteur-gouverneur. Il n' a pas laissé dans l' histoire d' autre trace que celle, éphémère, qu' il inscrivit sur les neiges du Mont Blanc le 11 août 1802. La montagne n' avait pas été gravie depuis quatorze ans.