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La neige était tombée toute la nuit si bien que la rue ressemblait a de la meringue. En bas, le pas feutre des passants. Plus haut, les cheminées fumantes, le ciel pale. De longues décorations zigzaguaient au-dessus des têtes. Des guirlandes d'un jaune vif que la lueur de l'aube dissimulait a peine. Une odeur de pain d'épice accompagnait les lèves-tôt et des fenêtres entrouvertes s'échappaient la magie des fêtes de Noël, la chaleur des foyers ardents.
Seul dans son appartement, Monsieur Gottweiler avança en frottant ses chaussettes sur le sol. Le plancher gémissait et les courants d'air familiers sifflaient. Le chat s'étira, fit mine de se rendre utile mais préféra se glisser entre les coussins. Monsieur Gottweiler s'arrêta au milieu de la pièce. Il goûta le silence du matin comme d'autres appréciaient l'automne au bord du lac. Un de ces petits bonheurs privilégies que la rareté pressait de chérir. Un instant durant lequel les bruits pouvaient être un murmure, un doux murmure seulement. Après, la rue s'éveilla.
Monsieur Gottweiler était quelqu'un de très organisé. Sa liste pour le réveillon était plaquée sur le frigo depuis un mois. Il avait numéroté les lieux en fonction des horaires d'ouverture et trace des croix sur un plan
Les livreurs, les bus et les premières conversations sur une météo capricieuse. En face, le phénicien dégagea péniblement son entrée a l'aide d'une pelle-bêche. Malgré les béquilles en promotion, il répandit du sel afin d'éviter les chutes. Encore en face, la coiffeuse rangea ses ciseaux, balaya trois malheureux cheveux. Juste a coté, le boucher fit un nœud a son tablier, aiguisa ses couteaux.
De son salon, Monsieur Gottweiler observa ce monde avec réalisme. En décembre, l'agitation citadine avait quelque chose de profondément viscéral. Une nervosité palpable ou il était normal de courir pour un dernier achat. A cette époque de l'année, chacun pouvait retrouver une sorte d'instinct primaire qui consistait a se battre pour du papier cadeau brillant ou pour des huitres fraiches. A Noël, « courir partout » prenait l'allure d'un sport national avec, comme pause obligée, un arrêt aux caisses des magasins. Tout le monde connaissait cette frénésie. Tout le monde ou presque.
En effet, Monsieur Gottweiler était quelqu'un de très organisé. Sa liste pour le réveillon était plaquée sur le frigo depuis un mois. Il avait numéroté les lieux en fonction des horaires d'ouverture et trace des croix sur un plan. Il avait classe les bons de réduction par ordre croissant. Il avait souligné ce qui restait à faire: récupérer la dinde, emballer l'écharpe de Marion, prendre les bougies à la cave. Sur sa liste, il avait écrit aussi « costume ». Il souhaitait surprendre ses proches en se déguisant. Il imaginait la tête de sa famille et lui dansant sur la table basse du salon. Par précaution, son dos douloureux lui recommandait de ne pas faire l'idiot sur une table, même basse.
En se dirigeant vers la cuisine, Monsieur Gottweiler entendit sa voisine. A chaque repas de Noël, elle bougeait toujours ses meubles pour recevoir douillettement ses enfants et ses petits-enfants et à chaque repas de Noël, elle finissait par souper seule en regardant un film d'amour où les princesses bottaient les fesses de princes sans doute moins charmants qu'auparavant.
Alors, Monsieur Gottweiler reprit sa tasse et pleura. Il pleura pour les vies perdues et les ténèbres envahissantes. Il pleura submergé par des émotions sans nom. Peut-être égoïstement, il pensa qu'il avait une sacrée chance
Monsieur Gottweiler se servit un thé a la cannelle. L'odeur lui rappela les noëls de son enfance. Avec ses parents aimants et la maison familiale dont le jardin accueillait des crépuscules enflammés. La tasse dans le creux de ses mains, il but cette chaude nostalgie. Parce que la journée s'annonçait belle, Monsieur Gottweiler alluma la radio. La chanson était entraînante et, de toute évidence, le chanteur se donnait du mal pour rendre l'univers heureux. Donc, Monsieur Gottweiler posa sa tasse et tournoya dans la cuisine, devant le sapin, sur la table basse. Il entama de tournoyer près du chat mais la musique s'interrompit. A la radio, le journaliste prit un ton grave. Il annonça qu'un avion de ligne venait de s'écraser.
Alors, Monsieur Gottweiler reprit sa tasse et pleura. Il pleura pour les vies perdues et les ténèbres envahissantes. Il pleura submergé par des émotions sans nom. Peut-être égoïstement, il pensa qu'il avait une sacrée chance. Parmi les vivants, il pouvait continuer de soutenir son fils dans ses choix professionnels, voir sa fille amoureuse de son amie, parler paisiblement avec son ex-femme... et puisque tout n'était pas noté sur une liste, Monsieur Gottweiler ramassa son pantalon, enfila sa chemise et monta inviter sa voisine.