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II est des mots qui vous posent un homme, un auteur. Ainsi «atrabilaire». Parvenir à le glisser dans une conversation de salon, lors de la visite hospitalière en présence du chef de service, au décours d’une page bien sentie... l’effet est garanti. Des regards inquiets viennent, en coin, vous sonder. Généralement, on n’osera pas vous demander de vous expliquer. Mais la chose peut toujours arriver. Aussi est-il sage d’assurer ses arrières.
Aidons-nous du Larousse universel du XIXe qui nous explique que Voltaire se plaisait à utiliser ce terme. Est atrabilaire celui qui est habituellement «sombre», «chagrin», «triste» ou «irritable». L’atrabilaire «exprime ou marque la mauvaise humeur». Tout ceci renvoyait alors à une conception anatomique, déjà datée, à bien des égards savoureuse. Ainsi l’«atrabile» renvoyait-elle aux «capsules atrabiliaires», structures anatomiques situées en position surrénalienne et que l’on imaginait être la source d’une «bile noire», «humeur épaisse et âcre» à l’origine de l’état de mélancolie, voire de l’hypochondrie. Mais déjà le XIXe doutait. «L’existence de l’atrabile est considérée aujourd’hui comme entièrement hypothétique» estimait l’Académie. «Ce qu’on a dit de l’atrabile ne peut s’entendre que de la bile elle-même, qui offre quelquefois, dans les maladies, une couleur très foncée» avait déjà prévenu Pierre-Hubert Nysten (1774-1817), médecin de l’hospice des Enfants-Trouvés de Paris, par ailleurs «préparateur de chimie».
Comme souvent en la matière tout remonte à Hippocrate et à Galien. Ce dernier avait structuré son système au travers de quatre humeurs principales : le sang, la pituite, la bile et l’atrabile. «Les anciens attribuaient à l’atrabile les névroses, qui portent à la tristesse ; de là le nom de mélancolie (bile, noire), donné encore à la tristesse habituelle par la langue générale, à la folie à forme triste par la langue médicale, expliquait le Larousse universel. C’était aussi l’atrabile qui formait la matière des vomissements noirs, qui produisait les anthrax, le cancer, les varices, la dysenterie, etc. Il est inutile de faire remarquer que tout cela ne repose sur aucune observation sérieuse.»
Et le Larousse de poursuivre : «Tombée sous le ridicule sous Molière, l’atrabile a reparu de nos jours sous une autre forme et avec un autre nom ; Frerichs,a en effet, a restitué à la rate quelque chose qui rappelle cette humeur hypothétique ; il a démontré que la rate produit et verse dans le torrent de la circulation une matière noire pigmentaire, dont l’excès peut déterminer différents états morbides, tels que sécrétion hépatique anormale, hémorragies intestinales intermittentes, diarrhées, vomissements, hydropisies aiguës du péritoine, céphalalgie, vertiges, délire, albuminurie, etc.»
«Atrabilaire». C’est le mot choisi par Jean Clair pour qualifier un journal hors du commun qui vient d’être réédité par la collection Folio de Gallimard.1 Ancien directeur du Musée Picasso et auteur d’une somme d’ouvrages savants sur l’art. Jean Clair avait créé il y a quelque temps à Paris une très belle exposition sur les expressions artistiques de la mélancolie. Elève du philosophe Jean Grenier (1898-1971), il s’autorise ici l’auto-diagnostic et se définit comme un «atrabilaire». Il confortera ainsi ceux – et ils sont nombreux à Paris – qui ne veulent voir en lui qu’un vieux réactionnaire engoncé dans ses certitudes, un homme méprisant pour qui ne partage pas sa culture. Force est pourtant d’observer que l’atrabile ne nuit en rien au courage et à l’intelligence.
Ce bref journal tenu durant une année est tout sauf tendre avec l’actualité de notre temps. L’auteur tranche au scalpel et sans anesthésie dans cette «civilisation des apparences». Les réquisitoires sont sévères contre quelques institutions parisiennes comme le Centre national d’art et de la culture Georges-Pompidou ou l’Opéra Bastille. Il dénonce les ridicules de la «culture de proximité», certaines tendances de l’art contemporain, la perpétuelle agression sonore dans les espaces publics ou encore l’excroissance de la «novlangue» française dans les champs du politique et de l’administration.
Mais la médecine n’est jamais bien loin. Ainsi avec l’acedia ou acédie, ce trouble du comportement qui, schématiquement, fait que l’on ne prend plus soin de soi. On sait que cette entité n’est pas simple qui, au fil du temps, a pu englober les notions d’ennui, d’accablement, d’aboulie, de mélancolie de spleen (la rate, toujours elle…). Evoquant l’acédie de Lénine et celle d’Hitler, Jean Clair observe que cette humeur noire était sans doute «nécessaire à puiser l’énergie de mobiliser autour d’eux autant d’hommes». Il poursuit : «Ces armées en campagne, franchissant en un jour des distances énormes, ces troupes envahissant en quelques jours des pays lointains, ces millions de personnes déplacées, ces fuyards sur les routes, ces exodes, ces migrations jamais vues de peuples, ces troupeaux de civils et ces trains de déportés, ce grouillement affolé, cette agitation inimaginable d’humains réclamaient un moyeu immobile, un point fixe assez fort pour retenir leur course.»
Il traite aussi de manière peu banale de la psychanalyse : «La hargne, souvent la haine, dont la psychanalyse semble désormais la proie, renvoie à une aversion plus profonde : la haine du langage, telle qu’elle s’exprime dans l’homme d’aujourd’hui. La méconnaissance de l’orthographe, la pauvreté confondante du vocabulaire, la grossièreté de l’expression orale, l’usage habituel de mots orduriers, plus grave encore, la dyslexie et la désarticulation radicale de la syntaxe, bien d’autres traits d’un mépris de la langue, sont les signes d’une catastrophe de l’expression verbale qui me paraît sans égal dans le temps.»
Inquiet de la domination croissante du sensoriel sur le spirituel, Jean Clair estime que la psychanalyse avait gardé, seule peut-être dans un univers totalement technicisé, le respect de la langue. La psychanalyse dans laquelle il perçoit plus une morale qu’une thérapeutique. «Ceux qui hurlent à la mort aujourd’hui contre la psychanalyse le font en écho à ceux qui, dans les années 1930, en URSS et en Allemagne, voulaient interdire son exercice, souligne-t-il. Voici revenu le temps des brutes.»