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No. 61/1 mars 2008
4. Le XVe siècle: la musique vocale
Nous sommes heureusement bien mieux informés sur le XVe siècle, qui devait être le temps de plus grande splendeur pour la musique à la cour de Savoie. Bien que la vie de cette dernière puisse paraître relativement austère comparée à celle du duc de Bourgogne ou du roi de France, la musique y occupa en effet une place tout à fait particulière. Le premier duc lui-même, Amédée VIII, possédait une harpe dont il a peut-être joué; lui-même et sa femme Marie de Bourgogne pratiquaient en tout cas l'orgue, un instrument qui est mentionné pour la première fois dans un document de 1401-2. Dès les premières années du XVe siècle, chose également nouvelle, les archives de Savoie font état de musiciens étrangers séjournant à la cour. Mais le point le plus important reste assurément le renouveau de la chapelle ducale, destinée spécialement à la musique sacrée. C'est en effet le développement de cet instrument qui va véritablement faire entrer la Savoie dans la cour des grands, musicalement parlant.
La Chapelle des Ducs de Savoie
Suite à la disparition subite du comte Rouge, Amédée VII (1391), le comté entre dans une période d'instabilité, marquée par les rivalités entre le parti de Bonne de Bourbon, mère du prince défunt, et celui de Bonne de Berry, sa veuve. Durant ce laps de temps, la vie de cour en général, et la musique en particulier, semble avoir stagné. Les chanteurs sont rarement mentionnés dans les comptes; en 1414, un certain Colin Noé, du comté de Nemours, est rémunéré pour avoir pris part aux cérémonies aux côtés des chapelains de la cour. On dispose d'une liste de ces derniers pour l'année 1418; ils sont au nombre de cinq, mais seuls deux d'entre eux sont de manière avérée des chanteurs: un certain «Bernard» et un «Bertrant». Tous deux sont qualifiés de «tenor», ce qui indique selon toute probabilité que, malgré sa taille plus que modeste, cet ensemble était en mesure de pratiquer la polyphonie. Quant aux autres membres, il pourrait certes s'agir de chanteurs, mais aussi bien de prêtres; même dans ce cas-là, leur intervention musicale est envisageable, surtout pour l'exécution du plain-chant. Ces forces limitées seront encore diminuées après la mort de la duchesse Marie de Bourgogne, épouse d'Amédée VIII, en 1422. Désormais, il n'y a plus qu'un seul membre de la chapelle qui soit de manière certaine un musicien: Reynaud Joly, chantre et harpiste dès 1423. En 1427, un subside lui est alloué pour un voyage d'études à Chieri (où se trouvait alors l'Université de Turin).
Une telle faiblesse paraîtra encore plus évidente si l'on compare ces chiffres avec ceux des cours voisines: ainsi, en 1418, la Sainte-Chapelle de Paris dispose de 15 chapelains; il y en a autant à la chapelle du duc de Bourgogne en 1419, plus trois enfants de choeur. Mais peu après va commencer pour la Savoie une nouvelle phase, marquée par une croissance constante et décisive: en 1428, à l'occasion du mariage de sa fille Marie avec le duc de Milan Filippo Maria Visconti, Amédée VIII dispose d'une chapelle comptant pas moins de 16 membres. Mais il est difficile de dire combien d'entre eux auront pu avoir un rôle spécifiquement musical; et sans doute le recrutement, pour cette occasion particulière, avait-il été étendu aux principautés voisines. En 1431, pour les funérailles du prince Amédée, fils aîné du duc, on voit apparaître dans les archives pour la première fois le nom d'un organiste, Gauthier de Pernes. En 1433, la comptabilité suggère même l'existence de deux ensembles musicaux indépendants, l'un constitué de trois ou quatre enfants et de trois adultes, parmi lesquels un certain Adam ou Adam Grand, «magister puerorum». Cet ensemble sera toutefois dissous peu après l'arrivée de Dufay l'année suivante, et Adam quittera la cour. L'autre ensemble est fort d'une petite dizaine de membres, tous adultes; c'est sur lui que va désormais se concentrer toute l'attention des ducs, sans doute sous l'impulsion de Dufay.
Guillaume Dufay
Ce dernier fait son apparition au plus tard au début février 1434. Cette date correspond avec celle du mariage du prince Louis, héritier du trône, avec Anne de Lusignan, fille du roi de Chypre Janus; il est donc très probable que c'est pour rehausser l'éclat des cérémonies que le duc de Savoie fit appel à un musicien au prestige sans égal, précédemment au service du pape: le souverain, à la tête d'un Etat en plein essor, se devait de rivaliser en splendeur avec son voisin le duc de Bourgogne, qui assista d'ailleurs aux cérémonies, accompagné d'une suite de plus de 200 personnes. Nul doute que Dufay s'acquitta de sa mission avec succès; un chroniqueur bourguignon, témoin de ces festivités, rapporte en tout cas le faste des cérémonies, qui durèrent cinq jours: Jean Le Févre, seigneur de Saint-Rémy, nous parle en détail des somptueux banquets, animés par des ménétriers déguisés des plus diverses façons, et des bals, auxquels participèrent les grands princes et leurs dames, et dont la musique est aujourd'hui hélas totalement perdue. Il fait également allusion aux cérémonies religieuses, dont on peut sans peine deviner la magnificence. On a d'ailleurs longtemps pensé que Le Févre parlait de la chapelle de Savoie lorsqu'il décrit le déroulement de la deuxième journée de ces fêtes extraordinaires:
Mais comme l'a montré Craig Wright, Le Févre pense ici aux musiciens de son propre maître, Philippe le Bon: à chaque fois qu'il utilise l'expression «le duc», notre chroniqueur entend en effet le duc de Bourgogne. Dans tout le récit des noces, cette règle ne souffre aucune exception. On peut même dire que le soin mis par Le Févre à mettre en valeur son patron, au détriment de son hôte Amédée VIII, est quelque peu suspect. Il est difficile de croire par exemple que, alors que Philippe le Bon trône à la table principale du banquet de noces, en compagnie des mariés, du Cardinal de Chypre et du duc de Bar, le duc de Savoie se contente de la troisième table, où il aurait eu pour voisins le comte de Monrevel et le seigneur de Talenchon. Quant à la messe de mariage proprement dite, qui eut lieu le dimanche dans l'après-midi, elle fut certainement chantée par les chapelains d'Amédée VIII, bien que Le Févre n'en souffle mot. Sans doute faut-il prendre ce récit avec une certaine prudence, et y voir un témoignage indirect de l'impression produite par les fastes musicaux organisés par Guillaume Dufay. On peut en conclure sans trop de peine que le matois Amédée VIII, une fois de plus, avait parfaitement réussi son coup, piquant même au vif la susceptibilité de son homologue bourguignon...
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(page mise à jour le 30 juillet 2008)