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“Madame la comtesse, les communistes sont arrives”.
Tirée de Harmonia Caelestis (Gallimard, 2011), cette phrase résume bien la vie de son auteur, Péter Esterházy, fils d’aristocrate élevé dans un pays communiste, décédé il y a quelques jours. Péter figurera parmi les rares membres de l’aristocratie hongroise à ne pas être sortis, comme on disait alors, ni en 1945 ni en 1956.
Figure majeure de la littérature hongroise contemporaine, il se distingue par une langue riche, un ton plein d’humour mais aussi par un style assez éclectique et une syntaxe expérimentale qui peuvent rendre ardue la lecture de ses ouvrages.
Harmonia Caelestis nous plonge d’emblée dans un univers familial et même dynastique car il renvoie à une œuvre de la musique baroque, un cycle de cinquante-cinq cantates sacrées composées par Paul, premier prince Esterházy, et publiée à Vienne en 1711. Roman baroque où se mêlent la fiction et les faits liés à la famille au fil des siècles, Péter Esterházy y explore l’histoire familiale et le thème du père ; dessinant clairement sa famille selon une lignée de père en fils, il fait de chacun de ses protagonistes une figure symbolique du père si bien qu’il pourra écrire par exemple « mon père, qui avait accueilli Marie-Thérèse ». Car pour Péter Esterházy tout comme pour saint Mathieu au premier chapitre de son évangile, le rôle du père, mieux sa raison d’être, sa vocation même, est de transmettre le nom, dont lui, Péter est l’héritier.
Or, il s’avère que le vrai père, le père biologique, Mathias avait agi en tant qu’informateur des services secrets communistes. Quelque temps après la chute du mur et l’ouverture des archives de la police secrète, Péter Esterházy y découvre des rapports que son père, entretemps décédé, avait rédigés. Alors qu’il l’avait glorifié dans Harmonia Caelestis, Péter découvre que Mathias a non seulement mené une double vie, dont sa famille n’a jamais rien su, mais qu’en quelque sorte il n’a pas été à la hauteur de son rôle d’espion. Petit indic, il consigne dans ses rapports des faits insignifiants : « le comte Jean Esterházy est allé se faire soigner à Vienne ». Toujours est-il que le monde édifié dans Harmonia Caelestis s’écroule. Sa reconstruction demandera un travail d’écriture qui verra le jour avec Revu et Corrigé (Gallimard 2005) où en deux couleurs d’impression différentes et en deux tons différents, le fils écrivain baroque répond aux rapports du père rédigés dans le style des bureaucrates et dont il reprend des extraits.
Le 14 juillet dernier, Péter a rejoint l’harmonie céleste dont Paul, le premier prince, le prince Nicolas, mécène de Haydn, son grand-père Maurice, éphémère premier ministre du Royaume de Hongrie en 1917, et, qui sait, Mathias, dans la mesure où il a transmis le nom, avaient eux aussi sur terre fait résonner les notes.