Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07156.jsonl.gz/614

La généalogie, en tant que discipline, étudie les filiations familiales. A l'origine, elle avait pour tâche d'établir les liens biologiques, juridiques et sociaux au sein des familles de la noblesse et de l'aristocratie. Elle s'est développée au XIXe s. en science auxiliaire de l'histoire. Au XXe s., elle a gagné en autonomie et a profité particulièrement à la recherche sur les familles.
Au bas Moyen Age, la généalogie avait une finalité utilitaire: la recherche des ancêtres servait à fournir les preuves de noblesse exigées pour être admis dans les chapitres collégiaux et cathédraux ou à déterminer l'ordre de succession des héritiers. En Suisse, où la haute noblesse avait disparu (extinction ou émigration), ce furent les nouvelles élites urbaines et rurales, auxquelles s'agrégèrent de plus en plus de familles d'origine roturière (bourgeois, artisans et paysans), qui firent rédiger à partir du XVIe s. des livres de famille et dresser des arbres généalogiques; souvent réalisés par des membres de la famille, ces ouvrages, tel le registre des patriciens bernois von Erlach (1542), étaient destinés à donner à la jeune génération une conscience historique et familiale. Aux XVIIIe et XIXe s., des personnalités issues de ces milieux produisirent, en partie par intérêt personnel, en partie pour des raisons liées à leur statut social, des collections en plusieurs volumes qui contenaient parfois les généalogies de toutes les familles patriciennes de la ville (par exemple à Berne les collections Gruner, Stettler, von Stürler, von Werdt et von Rodt).
Les contacts avec la noblesse européenne, qu'ils résultassent de mariages aristocratiques ou qu'ils fussent noués au XVIIIe s. dans le cadre du service étranger et au XIXe lors d'études dans des universités étrangères, notamment en Allemagne, suscitaient un intérêt pour la généalogie et aussi pour l'héraldique, puisque les sceaux, les cachets et les armoiries aidaient à identifier les divers rameaux d'une famille. Sur le plan local en revanche, les relations étaient assez claires pour qu'il fût rarement nécessaire de prouver sa généalogie, sinon parfois dans des questions d'héritage, par exemple dans le cas du fidéicommis, forme particulière de succession, généralement fondée sur un droit de primogéniture, qui devait être démontré. L'affaire de la succession de la principauté de Neuchâtel (1707) fut la dernière où des nobles européens élevèrent des prétentions sur un territoire de la Suisse actuelle en s'appuyant sur leur arbre généalogique.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Quand au XIXe s. l'histoire commença à s'affirmer comme une science à part entière, elle fit de la généalogie son auxiliaire, à côté de l'héraldique et d'autres sciences. La problématique fut définie par des médiévistes, qui exploitaient les sources courantes (chartes, nécrologes, annales, chroniques) selon les règles de la méthode historique critique. Ils élaborèrent des consignes sur la présentation des relations de filiation et de parenté sous forme de tableaux (symboles graphiques pour les liens sûrs ou supposés, pour les bâtards et les cognats, etc.) et sur les textes annexes (titres, droits seigneuriaux, étapes de la carrière) destinés à en faciliter la lecture. Ils imposèrent la mention des sources et leur restitution exacte.
Aujourd'hui, la généalogie scientifique se fonde sur l'exploitation de toutes les sources possibles, sur des identifications exactes ne négligeant aucune donnée (comme les surnoms familiers et les noms de domaine des campagnards) et sur le refus des spéculations oiseuses pour suppléer aux lacunes des documents. Parmi les sources figurent les registres paroissiaux tenus dès le XVIe ou le XVIIe s. et ceux de l'état civil, introduits d'abord sur le plan cantonal (Vaud en 1821, Berne en 1823-1825, Lucerne en 1833-1834), puis unifiés par la loi fédérale de 1876. On les complète par les chartes (dès le XVe s.), procès-verbaux de conseils de ville et de commune, chroniques villageoises, actes notariés (testaments, inventaires après décès, hypothèques, actes de faillite, partages, sentences), registres (comptabilités, recensements, rôles fiscaux) et documents iconographiques (photos) des archives communales.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Les résultats des investigations généalogiques peuvent être présentés sous forme de textes; tel est le cas dans certains dictionnaires encyclopédiques, comme l'Helvetisches Lexikon de Leu (1747-1765) ou le Dictionnaire historique et biographique de la Suisse (1921-1934).
Mais le plus souvent, on recourt, comme le préconisent les manuels, à une forme graphique, éventuellement complétée par des commentaires. Pour un individu donné, on peut soit remonter dans le temps et établir une table d'ascendance, soit aller en sens contraire pour dresser une table de descendance. Ces tables suivent la parenté de sang, en ligne masculine (agnation) et féminine (cognation). Il en existe plusieurs variantes, selon l'aspect qu'on souhaite privilégier: l'arbre généalogique peut se limiter aux descendants porteurs d'un nom, les filles étant mentionnées, mais sans leurs enfants; il arrive en revanche que l'on donne les ancêtres des épouses (lignées parallèles). On peut s'intéresser essentiellement à la filiation, soit du côté du père, soit du côté de la mère, par exemple afin de mettre en évidence certains caractères biologiques héréditaires. On peut réaliser des tables partielles, restreintes par exemple aux descendants appelés à hériter ou, dans le cas d'une famille régnante, à succéder au trône. A des fins scientifiques, des biologistes ont dressé des tables de consanguinité restituant l'ensemble des ascendants et descendants d'un individu (table Rübel, 1943).
Dans la généalogie scientifique aussi bien que dans l'usage pratique, l'arbre limité à la descendance masculine était la forme de présentation graphique la plus répandue. En effet, dans une tradition marquée par le droit du père, où c'était moins la filiation biologique qui déterminait le statut juridique et social d'une personne que sa transmission selon la ligne masculine, concrétisée par le nom de famille, la parenté agnatique jouait un plus grand rôle que la cognation et la lignée paternelle avait la préséance (surtout dans la noblesse). Notons à ce propos que dans les alliances matrimoniales de la haute noblesse, il arrivait que l'allié le moins prestigieux reprît le nom de l'autre en cas d'absence de descendant mâle (fondation de la maison de Kibourg-Berthoud en 1273). Optant pour une présentation sobre, la généalogie scientifique a renoncé à ces arbres agrémentés d'armoiries qui ne manquaient dans aucun château et qui ornaient maint salon bourgeois. Depuis les années 1980, le recours à l'informatique favorise la présentation horizontale.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
La généalogie scientifique se considéra d'emblée comme une branche des sciences historiques; ses résultats figurèrent dans des ouvrages généraux, au début surtout dans ceux qui étaient consacrés aux Etats de grands dynastes (Zähringen, Lenzbourg, Habsbourg, Kibourg, Savoie) et aux seigneuries (fiefs de barons ou de ministériaux). Des médiévistes de renom élaborèrent des ouvrages monumentaux comme les Oberrheinische Stammtafeln (1912).
L'importance de la discipline s'accrut dès la fin du XIXe s. On entreprit notamment des études portant sur des familles bourgeoises: le Recueil généalogique suisse (sans tableaux, 3 vol., 1902-1918) de Louis Dufour-Vernes et Albert Choisy, l'Almanach généalogique suisse (12 vol., 1905-1965), l'Almanach des familles suisses (4 vol., 1945-1963). On élabora des tableaux sur les familles membres des corporations (bourgeoisies) à Uri et Schwytz. Souvent les recherches avaient des motifs pratiques et juridiques (procédures successorales par exemple; c'est ainsi que l'on dressa sur mandat officiel, dès 1893, la généalogie de toutes les familles glaronaises; les archives cantonales poursuivent ce travail depuis 1988). Des généalogistes de métier, comme James Galiffe (Genève), Wilhelm R. Staehelin (Bâle), Johann Jakob Kubly-Müller (Glaris), Anton Küchler (Unterwald), Julius Billeter et Johann Paul Zwicky von Gauen travaillaient sur commande. Des collections privées furent remises à des bibliothèques publiques et rendues accessibles aux chercheurs.
Les sciences naturelles montrèrent une attention précoce envers la généalogie conçue comme auxiliaire de l'étude de l'hérédité (génétique), notamment à propos de maladies héréditaires telle l'hémophilie qui se transmet par les femmes. Des intérêts scientifiques en soi légitimes, combinés avec de vieilles théories raciales, trouvèrent une application dénaturée dans l'idéologie raciste des nazis, qui se servirent abusivement de la généalogie pour prouver l'origine arienne ou juive des individus ou pour appuyer leurs revendications territoriales à l'est.
Dans les années 1960, la Société généalogique des mormons (Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours), à Salt Lake City, a entrepris pour des motifs religieux de microfilmer systématiquement les registres paroissiaux en Europe. Ce matériel est accessible aux chercheurs, soit par le service de prêt des centres de recherche mormons (pour la Suisse, à Zurich, Pratteln et dès 1997 Genève) et d'un important service généalogique sur internet, soit dans les archives suisses qui en ont un double.
La démographie historique, pratiquée en Suisse depuis la fin des années 1960, reconstitue des familles en partant des registres de paroisse, tout comme les généalogistes, mais ses buts sont différents: dans une perspective sociologique, elle vise une description statistique fondée sur les taux moyens de natalité, nuptialité, mortalité, etc.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Dès la fin du XIXe s., plusieurs sociétés furent actives dans le domaine de la généalogie. La première fut la Société suisse d'héraldique (1891), éditrice du Manuel généalogique pour servir à l'histoire de la Suisse (Genealogisches Handbuch zur Schweizer Geschichte, 4 vol., 1900-1980) et des Archives héraldiques suisses. Sur le plan régional, la plus ancienne fut la Société généalogique vaudoise (1910), à qui l'on doit le Recueil de généalogies vaudoises (3 vol., 1912-1950).
La Société suisse d'études généalogiques (1933) a une très large influence. Jusqu'en 1998, elle servit d'association faîtière à onze organisations régionales (Genealogisch-Heraldische Gesellschaft der Regio Basel par exemple). Elle fournit à ses membres, pour la plupart amateurs, des informations abondantes et des directives scientifiques. Elle vient à leur aide par ses périodiques (Le généalogiste suisse, 1938-1973, Annuaire dès 1974), par la série Arbeitshilfen für Familienforscher et par le Répertoire des noms de famille suisse. Elle a soutenu dès 1980 la saisie électronique des données généalogiques introduite par les mormons et a commencé dans les années 1990 à offrir un service d'informations sur internet.
Depuis la fin du XXe s., la généalogie suscite toujours l'intérêt d'un large public, comme le montre la création de plusieurs associations régionales ou cantonales (Jura et Jura bernois, 1989; Suisse italienne, 1997; Grisons, 1999; Genève, 2001), ainsi que la fondation à Zurich de l'Association suisse de généalogie juive (1986), qui publie une revue trimestrielle (MAAJAN - Die Quelle).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM