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03/06/2016
JE SUIS LARGUÉ
Je ne m'y retrouve plus dans le vocabulaire moderne que nous imposent des experts ou des bureaucrates ignares mais dotés d'un pouvoir maléfique. Prenez par exemple le verbe composter. Il signifie pour moi, c'est la seule acception recevable*, mettre ensemble des déchets organiques en vue d'une fermentation qui en finale donnera un magma fertilisant. Or, il s'est trouvé un fonctionnaire français pour décréter qu'un titre de transport, pour être valable, devait être composté. Le mot est devenu officiel. Alors que si cet 'orifice anal' (la vraie expression est trop vulgaire pour être employée ici) avait réfléchi un seul instant avant d'accomplir son méfait, il se serait rendu compte que le terme valider faisait entièrement l'affaire depuis que les trains et les bus existent.
Le vocabulaire est ainsi malmené par des autorités à la culture minçolette mais au pouvoir exorbitant. Et nous sommes impuissants devant cette dictature.
C'est dans le domaine juridico-policier qu'on constate les pires abus. Je lis l'entrefilet suivant : « Après une course-poursuite, les policiers sont parvenus à interpeller les auteurs du casse ». Ils ont fait quoi ? Ils ont crié « Hep, vous là-bas ? » C'est un des sens d'interpeller. L'autre étant de poser une question ou faire une remarque : « Le député a interpellé le ministre ». Avec ce verbe, les malfrats s'en tirent à bon compte. Il en irait autrement si les policiers étaient parvenus à les arrêter. Ils auraient alors pu « les mettre à la disposition de la justice », c'est-à-dire les incarcérer. On les empêche ainsi de se faire la belle, une activité courante chez les interpellés. La justice peut dès lors procéder à leur mise en examen, l'expression chochotte pour dire qu'ils vont être inculpés. À eux ensuite de se disculper. Ces deux termes avaient pour eux la clarté : on était dans la faute, la culpa, on essayait alors de se sortir de la faute. Tout le monde comprenait ça. Tandis que mise en examen...
Je crois, mais je peux me tromper (il y a un risque) que les époques anciennes ne faisaient pas autant leurs courses au marché de l'euphémisme. Oyez plutôt ce document rarissime qui date de 1661 et obtenu par micro caché (le son n'est pas très bon) :
— D'Artagnan !
— Sire ?
— Je vous ai fait mander pour vous confier une mission délicate.
— À vos ordres, Majesté.
— Vous allez prendre six de vos hommes, vous vous rendrez à Vaux-le-Vicomte et vous arrêterez le sieur Fouquet.
— C'est comme si c'était fait. Et après ?
— Après, vous le foutez au trou !
— Embastiller ?
— On commencera par un peu de Bastille, après je verrai. Il arrêtera de m'emmerder, ce petit con. (On notera qu'en tant que monarque absolu, Loulou XIV prend des libertés absolues avec le vocabulaire.)
— De quoi l'accusez-vous, si je peux demander à sa Majesté ?
— Il me fait de l'ombre.
— De l'ombre au Roi Soleil, tudieu !
— Vous voyez vous-même l'énormité de la chose. Cela dit, vous pouvez disposer, j'attends un rapport ce soir même.
On voit donc que le langage était dru de part et d'autre. La séparation des pouvoirs, il faut le reconnaître, n'était pas encore assurée. Il faut dire que le sieur Fouquet, en plus d'attenter à la vanité du Roy, avait aussi un peu puisé dans la caisse, d'où une colère royale qui s'exprimait sans euphémismes hypocrites. Nous avons perdu tout cela.
*Pas tout à fait : 'composter' est un terme technique utilisé par les imprimeurs.
Équivoquez un peu sur 'à Beaumont-le-Vicomte'. (Rabelais, ce farceur qui fut le premier d'une longue lignée).