Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07262.jsonl.gz/784

Quand j'habitais en Franche-Comté, je rencontrais parfois une conteuse et écrivain passionnée par le folklore local: Edith Montelle - qui vivait à Ornans (célèbre pour avoir donné naissance à Gustave Courbet). Elle a publié plusieurs beaux livres, qui montraient une capacité singulière à tirer l'essence pure et belle des contes anciens: elle créait des mondes. Je me souviens qu'elle évoquait le capitaine Lacuson, héros de la résistance comtoise contre les rois de France, avec beaucoup de noblesse et d'élégance: elle disait qu'il avait échappé aux assiégeants d'un château qu'il défendait en montant sur l'encolure de la Vouivre qui l'avait emporté dans les airs: on l'avait vu distinctement chevaucher ce serpent de feu - qui, dans son vol, laissait une traînée d'arc-en-ciel! Edith Montelle puisait au plus profond des traditions locales, touchant au seuil qui ouvrait sur des croyances très anciennes, marquées par exemple par l'idée de la réincarnation, qui était plus répandue qu'on ne pense dans l'antique Occident.
Je l'avais invitée à venir présenter des contes à mes élèves, au lycée de Morez, et ils avaient apprécié son talent de conteuse, qui créait dans les histoires qu'elle racontait des éclats qui semblaient voler dans l'air! Elle avait essayé de faire un exposé plus théorique, au sein duquel elle reprenait les classifications des savants patentés, mais cela m'avait moins convaincu. Je trouve que les catégories que créent les critiques sont souvent arbitraires, sans objet. C'est un peu comme pour le fantastique tel que le conçoit Tzvetan Todorov - et à sa suite l'ensemble des professeurs de français de France, qui ont été en quelque sorte été obligés d'adopter ses théories. On aime bien tenir compte du lien qu'entretiennent ou non ces récits d'autrefois avec l'histoire au sens scientifique, par exemple, et je trouve que c'est un peu vain. On est obsédé par la question de savoir si les pensées de ceux qui ont créé ces histoires se sont limitées à l'espace physique ou si elles en sont sorties, alors que la question ne les préoccupait pas vraiment, à mon avis. Il est d'emblée clair que la limite, dans les pensées, entre ce qui est matériel et ce qui est spirituel, entre ce qui est réel et ce qui est symbolique, est constamment franchie, et qu'elle l'est parce qu'on refuse de lui accorder de l'importance. Il est donc vain d'en remettre ensuite une en évaluant le degré avec lequel on a franchi la limite, comme on le fait fréquemment. Ce problème est extérieur à la manière dont ces histoires ont été conçues, puisqu'elles veulent précisément montrer que la limite entre le monde matériel et le monde spirituel est illusoire! Mais c'est typique de la méthode qui se veut scientifique, et qui essaye de faire entrer l'esprit dans des cases, à la façon dont on range des clous, au sein d'une fabrique. Cela permet d'avoir l'impression qu'on maîtrise le sujet, bien qu'en procédant de la sorte on refuse d'entrer dedans, de sorte qu'on n'y distingue rien de véritablement solide. Mais lorsqu'Edith Montelle suivait son sentiment personnel, elle avait un talent admirable. Tout trait du folklore tendait grâce à elle au mythe, car elle en saisissait intuitivement la profonde poésie.