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Quand je suis allé à Siem Reap, au Cambodge, j'ai acheté un petit livre qui traduisait en anglais un récit de voyage à Angkor écrit par un Chinois du quatorzième siècle, un certain Zhou Daguan; il avait pour titre A Record of Cambodia.
Ce qui frappe le plus, dans le tableau qu'il fait, est que les anciens Khmers connaissaient l'ordalie aussi bien que les anciens Celtes et Germains: l'épreuve par laquelle on distingue dans les affaires de justice le bon du mauvais. On faisait par exemple plonger les mains dans l'huile bouillante; celui qui les gardait intactes était dans son droit, l'autre non.
Dans les textes médiévaux, écrits par des chrétiens, on n'a pas d'explication sur la logique interne à cette pratique: elle est juste racontée, et est clairement l'héritage de l'ancienne tradition, en particulier bretonne; car c'est dans le cycle arthurien et dans la légende de Tristan et Iseut qu'on la trouve le plus souvent. Les Germains étaient plutôt adeptes du duel judiciaire, qui obéit au même principe.
Il a pu y avoir des explications, rédigées en latin, sur cette façon de procéder: évidemment pour la condamner. Car l'Église s'y opposait. Elle l'assimilait à une superstition. C'est en tout cas ce qu'on peut observer dans le Traité des combats singuliers de Hyacinthe-Sigismond Gerdil, au dix-huitième siècle: il admet que pour les anciens Germains la divinité intervenait dans le conflit ritualisé, mais il rejette l'idée que ce soit possible. Dieu ne vient pas quand on le sonne, dit-il en substance. Il est donc resté difficile de saisir pleinement la logique des anciens peuples qui avaient ce type de pratiques.
Or Zhou Daguan les regarde sans aucune espèce d'œil critique; il ne la relie à aucune croyance: il affirme simplement qu'elles sont la preuve que les forces spirituelles sont très présentes à Angkor. Sinon, comment pourraient-elles exister? Si les hommes agissent, ce n'est pas sans raison, ce n'est pas en dehors du réel - présuppose-t-il.
Il s'exprime de la même façon en racontant un étrange prodige: un soldat qui s'unissait charnellement à sa petite sœur près d'une porte sanctifiée par la présence du Bouddha est restée coincé dans son corps; ils sont finalement morts de faim, après être restés deux semaines dans cet état. Zhou Daguan affirme que c'est arrivé deux fois. Et il conclut, donc, que le Bouddha exerce sur le lieu une influence spirituelle puissante.
Seule l'Asie peut-être a conservé des écrits dans lesquels on se situe dans cette logique. Même les miracles chrétiens n'étaient pas toujours expliqués avec une telle précision, et une telle simplicité. Quand ils le sont, ils suivent bien sûr une logique comparable: la divinité est intervenue pour punir les impies. Une légende de Boëge le rappelle: un Savoyard allié des Bernois, au seizième siècle, eût traîné derrière son cheval la Vierge des Voirons, une statue célèbre pour sa couleur noire; soudain, elle s'arrête: le cheval ne peut plus avancer. Le cavalier se retourne: il reste coincé dans cette posture, le cou tordu. Pis, sa descendance aura la même tare. Assurément, l'ermitage de Notre-Dame des Voirons était lui aussi rempli de force spirituelle, émanant de la Vierge. D'autres traditions du reste le confirment, que je pourrai évoquer un autre jour.
Car ce qui frappe, également, dans le récit de Zhou Daguan, est que les Khmers d'autrefois se baignaient nus; or maintenant ils se baignent tout habillés: ils sont devenus beaucoup plus pudiques. À cause des peines infligées par le Bouddha aux incestueux? Dieu sait.