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Sous l’équateur, en Tanzanie. La lave «froide» du volcan Ol Doinyo Lengai
La lave « froide » du volcan Ol Doinyo Lengai
L' Ol Doinyo Lengai est un stratovolcan actif dont la silhouette est presque symétrique. Situé dans un fossé d' effondrement de l' Afrique de l' Est, il est considéré comme « montagne sacrée » par les Massaï. Sa lave, qui se transforme en calcaire, est unique au monde. Les eaux du lac Natron, occupant un fossé d' effon voisin, constituent une excellente zone de nidification pour les flamants roses.
Chaleur et poussière nous accompagnent depuis des heures. Notre chauffeur suit avec précaution la piste à peine visible où, par endroits, le sable nous arrive presque jusqu' aux genoux. Nous nous rendons au volcan Ol Doinyo Lengai, but de notre voyage, situé au centre du bassin d' Engaruka, au nord de la Tanzanie. Il fait partie du rift est-africain, gigantesque système de failles et de fossés d' effondrement qui s' étend du nord au sud, de la vallée du Jourdain jusqu' au Zambèze, en Mozambique. Le continent africain se brise en deux parties tout au long de cette structure géologique complexe, dont les ﬂancs s' affaissent en gradins. Ce processus, bien mis en évidence sur les images satellites, se reﬂète également dans le volcanisme encore actif de l' Afrique orientale 1. C' est en profondeur qu' on trouve l' origine des forces tectoniques d' expansion. Soumise au gonﬂement de l' asthénosphère, couche sous-jacente de l' écorce terrestre, cette dernière s' amincit et les ﬁssures qui en résultent laissent monter le magma qui alimente les volcans de cette zone fracturée. Poussière, sécheresse et chaleur Nous cheminons dans la région de transition entre la savane épineuse et la steppe. Les forêts-galeries, bordant le réseau des cours d' eau temporaires, forment une sorte de mosaïque. Telles de petites trombes, des tourbillons de poussière balaient le sol desséché et soulèvent des nuages de terre pulvérulente dans le ciel brumeux. La trace de notre chemin s' efface brusquement et on ne la distingue qu' avec peine, à l' aide de quelques touffes d' herbe. A maintes reprises, notre véhicule reste pris dans les sables mouvants. Le thermomètre affiche 40° C à l' ombre. Semblant sortir du néant, des indigènes Massaï surgissent à l' impro et croisent notre route, accompagnés de leurs troupeaux de bétail, à la recherche de points d' eau.
Nous passons la nuit au pied du volcan. Il est quatre heures du matin et la silhouette conique de l' Ol Doinyo Lengai s' esquisse sur le ciel étoilé. Nous quittons les véhicules tout terrain, garés au milieu d' herbes aussi hautes qu' un homme. Un vent chaud et aride souffle sur les étendues du haut-plateau est-afri-cain, que le mois de septembre a complètement asséchées. Nous avons choisi la nuit pour cette ascension, car le soleil torride de la journée augmenterait inutilement les difficultés de l' entreprise. Nous gagnons lentement de l' altitude à travers les arêtes vives des champs de lave escarpés du versant occidental, tan-
Longues coulées de lave sur le flanc est. De la vapeur et d' autres substances gazeuses s' échappent des canaux blancs, déjà fortement décomposés, des hornitos Hornitos dans le cratère du Ol Doinyo Lengai. En septembre 2001, des épanchements ( noirs ) de lave fraîche débordent sur le flanc est et dans la partie sud-ouest du cratère.
1 Eruption toute récente du volcan proche de la ville de Goma
tôt sur nos pieds, tantôt à quatre pattes. Les débris volcaniques et les accumulations de cendres témoignent d' une activité récente. Une maigre végétation tente de coloniser ce sol et ce climat inhospitaliers.
La « montagne divine » toujours active Notre jeune guide massaï nous précise que les dernières grosses éruptions se sont produites en 1966. A cette époque, des pilotes d' avion ont été les premiers à signaler de gigantesques nuages de cendres au-dessus du volcan. Celles-ci se sont déposées sur toute la montagne en une couche grise qui a détruit la majeure partie de la végétation déjà rare. Le cratère de deux cents mètres de diamètre qui a résulté de cette éruption se remplit constamment de lave depuis cette époque. En 1855 déjà, une carte de la célèbre « Royal Geographic Society » mentionnait, à l' emplacement de l' Ol Doinyo Lengai, une « montagne enneigée ». Les Massaï l' appellent la « montagne divine », car elle représente, à leurs yeux, la résidence d' Engai, leur dieu créateur. Ils sont peu nombreux à se hasarder sur ses pentes, et encore moins jusqu' au cratère lui-même. En 1995, nous avons découvert pour la première fois la bouche du volcan et, six ans plus tard, nous y revenons pour en constater les modiﬁcations morphologiques. Il est sept heures du matin. A quelque distance du bord du cratère, nous respirons l' odeur typique d' œufs pourris de l' hydrogène sulfuré, gaz incolore et lié à l' activité tellurique. L' ombre de l' Ol Doinyo Lengai s' allonge derrière nous. Il y a six ans, on ne mesurait, entre le fond et l' oriﬁce du volcan, que dix à vingt mètres de dénivellation. En 1998, la lave a débordé et s' écoule, depuis lors, de façon sporadique sur les pentes supérieures nord-ouest et est du cône volcanique. Durant notre visite en 2001, nous observons une intense activité effusive au centre-nord du cratère. De longues coulées se ﬁgent au-delà du déversoir oriental et dans le secteur sud-ouest de l' ouverture. Il n' est pas improbable que, dans un proche avenir, un exutoire se crée en direction sud–sud-ouest ou sud-ouest.
Sur une autre planète Concrètement, le cratère s' apparente à un microcosme venu d' ailleurs. La cheminée ovale s' est lentement remplie de lave durant ces trente dernières années et les ﬁnes coulées, entassées les unes sur
Ecoulement sur le flanc est, avec des coulées de lave fraîche. A certains endroits, la carbonite, au contact de l' atmosphère, a déjà blanchi Pho to s: O liv er St eb le r LES ALPES 3/2002
les autres, forment des strates rocheuses à l' intérieur de la cheminée. Au milieu de l' oriﬁce, le sol vibre faiblement lorsque nous nous approchons de quelques petites boursouﬂures actives ( hornitos ). D' un noir d' encre, la roche en fusion suinte de ces pustules, tandis que des éclaboussures de lave jaillissent à d' autres endroits. La vive lumière du jour ne permet de distinguer aucune trace de matière incandescente. Nous nous tenons cependant à une distance respectueuse de ces manifestations volcaniques, sachant que la ﬁne croûte de lave solidiﬁée n' est pas bien solide. Nous observons partout des émanations de gaz ( fumerolles ), surtout composées de vapeur d' eau et de quelques autres matières volatiles qui se condensent à proximité des évents. Par ailleurs, des concrétions de soufre se déposent à la sortie des solfatares dont la température est un peu plus basse. Une lave unique au monde En 1993, la terre s' est mise à trembler, le volcan a rejeté des projections de cendre et des coulées de lave, et les Massaï ont déplacé leurs troupeaux hors de la zone dangereuse. Il existe, dans cette région, d' autres volcans plus grands et plus dangereux comme, par exemple, une partie de ceux de la chaîne des Virunga, à l' est du Congo-Kinshasa. L' Ol Doinyo Lengai intéresse les vulcanologues par ses émissions de téphrite carbonatée et de lave, uniques au monde.
La caractéristique de ces roches effusives alcalines est leur teneur élevée en oxyde de sodium. Calcium et dioxyde de carbone en sont les autres composants. Les carbonates de sodium forment l' es de deux minéraux: la nyérérite ( de J. Nyerere, premier président de la Tanzanie indépendante ) et la grégorite ( de J.W. Gregory, un des premiers géologues qui a étudié le rift est-africain ). Les scientiﬁques ont mesuré des températures comprises entre 500 et 590° C à la sortie de ces roches liquides, ce qui représente moins de la moitié de la température habituelle des coulées basaltiques d' Islande ou d' Hawaii. C' est pourquoi, même dans l' obscurité, les laves de l' Ol Doinyo Lengai n' émettent qu' une faible lueur rougeâtre. De jour, en revanche, la lumière réﬂéchie par ces roches effusives de couleur sombre absorbe leur propre émission lumineuse. Grâce à sa faible viscosité, la solidiﬁcation de cette roche en fusion crée des formes insolites 2. Cependant ces épanchements rappellent, par leur allure et leur ﬂuidité, l' écoule
La forme et la structure de ce canal miniature donnent une idée de la faible viscosité et de la haute vitesse d' écoulement de ce type de lave Ce hornito au milieu du cratère était encore partiellement actif au moment de la prise de vue en 1995. Aujourd'hui, il forme un canal brun, très dégradé et aplati sur le dessus Vue sur le flanc ouest du volcan. A l' arrière, les flancs descendant par paliers caractéristiques de la Rift Valley Pho to s:
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ment de la cire d' une bougie. Ils sont parfois tellement coulants qu' ils se ﬁgent en dalles minces et très lisses.
Changement de couleur avec le temps Durant notre progression dans le cratère, les plaques de lave se brisent sous nos pas dans un bruit de verre brisé. Avec curiosité nous identiﬁons les diverses coulées, traversées de petites intrusions plus récentes. Leur teinte nous renseigne sur leur âge. En raison de sa teneur élevée en sodium, la lave se décompose très rapidement par hydratation. Les émissions les plus récentes sont noires, mais elles s' éclaircissent au ﬁl des jours. Finalement, la roche lessivée se transforme en poudre blanche à brun clair. Néanmoins, cette relation entre couleur et âge, conséquence des conditions météorologiques, n' est valable que sous réserve pendant la saison des pluies. Soumis à une évolution continue, le fond du cratère change de teinte et d' aspect au bout de quelques semaines déjà, en raison des nouvelles coulées de lave.
On connaît évidemment d' autres roches calcaires aussi curieuses en divers endroits de la planète. Mais elles proviennent toutes de volcans éteints depuis fort longtemps. Les spécialistes n' imagi pas que celles-ci tiraient leur origine de magma solidiﬁé. En effet, la lave riche en soude se désagrège si rapidement sous l' inﬂuence des conditions atmosphériques que le carbonate de sodium disparaît totalement. Les études isotopiques de l' Ol Doinyo Lengai ont peu à peu démontré que les laves carbo-natées ont bel et bien une origine magmatique. Elles sont la résultante de matériaux en fusion appartenant au manteau ou à la partie inférieure de la croûte terrestre, et non de roches sédimentaires que le magma aurait digérées. Pendant son refroidissement, sa composition évolue constamment, mais les détails de ce processus sont encore l' objet de vives controverses scientiﬁques. La célèbre vulcanologue Katia Krafft a qualiﬁé l' Ol Doinyo Lengai de volcan miniature ( « toy volcano » ), en raison de son modeste oriﬁce et de ses « hornitos ». Toute-
De la lave brune, ancienne est traversée par un petit canal miniature plus récent. Les champs de lave sont encadrés, latéralement, de blocs de lave coupante Partie frontale d' un écoulement de lave. Sa forme et sa viscosité rappellent la cire de bougie En 1998, les coulées de lave ont atteint le bord du cratère et forment, depuis lors, un écoulement nord-ouest et est. En 1995, le fond du cratère se trouvait, à cet endroit, 10 à 20 m en dessous du niveau actuel 2 Selon leur aspect général, on distingue des laves cordées du type Pahoehoe ( riche en gaz ) ou des empilements de blocs aux arêtes vives du type Aa ( pauvre en gaz ).
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fois, comme c' est le cas de tous les volcans actifs sans exception, la promenade à l' intérieur d' un cratère n' est pas un jeu d' enfant et reste une entreprise risquée qu' il faut absolument déconseiller au profane, car l' activité volcanique possé-dera toujours un caractère imprévisible 3.
Flamants roses et lac de soude Vers midi, l' atmosphère devient véritablement irrespirable dans le cratère. L' haleine torride du volcan et les rayons
3 Les coulées se répandent très rapidement et par couches. Leurs surfaces se transforment en une peau ﬁne, élastique et peu résistante pendant que la lave continue à couler en dessous. La montée continue du fond du volcan, due à l' activité effusive incessante, renforce la pression intérieure sur les parois du cratère. De plus, cette sorte de volcan émet beaucoup de dioxyde de carbone qui peut être mortel en grande concentration.
du soleil presque au zénith transforment ce lieu en un chaudron de sorcière. Il est grand temps de redescendre, d' autant plus que nous voulons encore visiter le même jour une autre curiosité naturelle, en liaison étroite avec le volcan. Cette entreprise requiert à nouveau toute notre attention. Nous glissons tantôt prudemment, tantôt de manière plus acrobatique sur les dalles lisses et les cendres des pentes escarpées que nous avons péniblement gravies le matin même. Cette descente nous conduit vers le lac Natron. Cette nappe d' eau peu profonde, qui remplit un fossé d' effon, ne possède pas d' émissaire. En revanche, il s' y dépose de grandes quantités de soude ( évaporite de carbonate de sodium ) que les pluies ont dissoutes sur les roches effusives avoisinantes. Lorsque nous arrivons enﬁn sur ses berges, les ardents rayons du soleil de l' après
Des nuages sombres au-dessus du Ol Doinyo Lengai ( 2890 m ) annoncent un orage imminent. Au premier plan, une partie de la population des flamants roses à la recherche de nourriture dans l' eau peu profonde du lac Natron Les flamants sont les derniers habitants du lac Natron. La pluie qui tombe sur les roches effusives du volcan produit une évaporite: le carbonate de sodium Pho to s:
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et l' absence d' eau ont transformé cette dépression en un enfer brûlant. Le mercure du thermomètre grimpe à nouveau à 40° C. Sur ce lac sans exutoire, alimenté de surcroît par des sources chaudes d' eau sodée, les conditions climatiques déterminent une évaporation extraordinairement intense. La cristallisation de la soude rappelle les rayons d' une ruche. Quant aux algues qui teintent l' eau en rouge, elles servent de nourriture aux ﬂamants roses.
Les lacs de soude de la Rift Valley s' étendant sur l' Ethiopie, le Kenya et la Tanzanie abritent les colonies de nidiﬁcation de ﬂamants les plus populeuses de toute l' Afrique. Ces oiseaux aquatiques sont les seuls à occuper de tels habitats, car leurs longues pattes sont insensibles à l' action corrosive de cette solution alcaline. Mais leur solitude n' est pas absolue. Un peu plus tard, nous apercevons quelques lions à la recherche d' eau. Au loin, un orage gronde sur le sommet de l' Ol Doinyo Lengai. A cette distance, les champs de lave bordant le cratère luisent de leur blancheur caractéristique et confèrent au volcan l' aspect d' une cime enneigée. a
Oliver Stebler, Zurich ( trad. )