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On m'a donné récemment un petit livre de Jacques Rivière, paru aux éditions de l'Aire, sur la Russie, rassemblement de notes écrites en 1916, et Rivière montre que le peuple russe a le sens de la communauté; pour lui, la propriété privée et individuelle n'a pas la même valeur qu'en France. Il s'ensuit une qualité et un défaut. La qualité est que les Russes sont toujours prêts à donner à autrui ce qui leur appartient; le défaut est que, pour eux, le vol n'a pas la même gravité que pour un Français. Mais, pour Jacques Rivière, qui était catholique fervent, ce sens de la communauté est christique: les larrons, du reste, ne sont pas si maltraités par l'Évangile; quant au don de soi et à la pauvreté d'âme, le peu d'attachement à ce qui n'a qu'une valeur transitoire - les biens de ce monde -, ils correspondent aussi aux vertus évangéliques.
D'ailleurs, car dans ce qui guide obscurément le peuple, l'âme russe met spontanément un dieu, tandis que l'individu français n'est mû que par des pulsions animales - l'intérêt égoïste. Sur les Gaulois, il a ce bon mot: Toutes les difficultés de l'histoire de France viennent de la nécessité de faire vivre ensemble sans coups de bec tous ces petits coqs. Mais il néglige ce qui relie l'âme individuelle à la divinité, et qui fut tant exploré par le romantisme. Celui-ci était effacé de la culture des hommes de son temps; on se référait alors soit au classicisme - le siècle de Louis XIV -, soit à l'époque contemporaine. Or, de mon point de vue, le lien avec la divinité qu'on voyait dans la volonté du Prince sous la monarchie absolue a été transféré, à la fin du dix-neuvième siècle, vers l'État.
Rivière assure que le sentiment individuel ne pourra au fond jamais se renforcer en Russie, que le sens de la communauté est un trait éternel du peuple. Les trais nationaux sont figés, à ses yeux. Il en donne comme preuve la forme des langues, comme si celles-ci n'évoluaient pas, ne pouvaient pas changer sans aussitôt devenir autres. Une langue, en passant d'un état à l'autre, devient à ses yeux une autre langue.
Dans les faits, il n'en est pas ainsi: les évolutions sont continues; les changements soudains ne sont que des effets d'optique, seules des phases successives apparaissant à l'écrit, comme un dos de baleine n'émergeant que de temps à autre; mais l'esprit trace le chemin qu'elle effectue sous l'eau à partir des fragments qu'il perçoit. Il n'y a qu'une seule baleine, et non plusieurs montrant à chaque fois leur dos propre!
Je crois plutôt, comme Teilhard de Chardin, que les peuples sont amenés à synthétiser leurs qualités, et que, venant en quelque sorte d'Orient, le sentiment du divin global peut s'insérer dans l'individu et lui faire aimer, plus que sa propriété privée matérielle, la maison particulière qui lui est réservée dans la cité du ciel! Le collectivisme et l'individualisme ne sont pas inconciliables: il s'agit seulement de savoir ce qui, parmi les hommes, est propre à chacun, et ce qui est propre à tous, et d'équilibrer les deux.