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Exposition – La Fondation Gianadda rend hommage au maître de la lumière
Joseph Mallord William Turner (1775-1851) peut être considéré comme le plus grand peintre anglais de l’époque romantique. Mais n’a-t-on pas dit de lui aussi qu’il fut un précurseur des Impressionnistes ? A cette différence près qu’il peignait en atelier, et rarement sur le motif.
De son vivant déjà, il acquit la gloire et la fortune, liée en partie à son sens des affaires. Il fut un grand voyageur, parcourant Grande-Bretagne, France, Suisse, Hollande, Allemagne et Italie, où Venise lui donna le choc de la lumière. Il en rapporta des centaines de carnets de dessins qui lui inspirèrent à son retour une multitude d’aquarelles (très prisées par la caste nobiliaire et la nouvelle bourgeoisie liée à la révolution industrielle) et de nombreuses huiles. Le traitement de la lumière y joue un rôle majeur. Couchers de soleil sanglants dans ses huiles. Mais surtout couleurs diffuses, brumeuses, mélancoliques dans ses aquarelles, avec une prédilection pour le rouge, l’orange, le rose, et qui confèrent à ses paysages un aspect évanescent, impalpable. Certaines d’entre elles semblent avoir été peintes avec de la vapeur teintée. Quand, en 1798, il exposa ses vues du Lake District, il les accompagna de citations de poètes anglais, comme John Milton dans son Paradis perdu : « Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous élevez de la colline ou du lac fumeux jusqu’à ce que le soleil peigne d’or vos franges laineuses ». Quelle adéquation ici entre la littérature et l’art pictural !
Turner a donné au paysage, longtemps considéré comme un genre mineur, ses lettres de noblesse. Car les genres « nobles » étaient la peinture historique, mythologique et religieuse. L’artiste les a aussi pratiquées. Mais ce ne sont probablement pas ces tableaux-là, inspirés par les poèmes de Virgile ou d’Ovide, qui retiendront le plus le regard des visiteurs. Ou alors il faut oublier les premiers plans antiquisants, avec leurs personnages, et se concentrer sur le paysage qui les baigne.
Turner, à l’instar de son contemporain Goethe, était passionné par les phénomènes scientifiques, et notamment météorologiques. Il s’est intéressé aux travaux d’Isaac Newton sur les sept couleurs du spectre qui constituent le rayon lumineux. Il rend donc, avec une extraordinaire maîtrise, tant la chute d’une avalanche dans les Grisons, que le pont de Grenoble ou la lagune de Venise noyés dans la brume, les atmosphères d’orages, de pluie, la mer démontée. Il recourt pour cela à des moyens si sobres, à des formes si incertaines, qu’il est parfois annonciateur de l’abstraction picturale. On remarquera en passant nombre de paysages suisses, souvent représentés depuis l’hôtel où Turner, par exemple à Lucerne, choisissait une chambre avec une large vue.
L’exposition présente aussi un certain nombre de gravures, dont le coût moins élevé permettait une large diffusion des œuvres. Si la couleur n’y est que suggérée par les nuances du noir et du blanc, on y observera un détail particulièrement intéressant. L’artiste, loin de rejeter son époque, y montre, perdus dans des paysages terrestres ou maritimes, des locomotives et des bateaux à vapeur. C’est l’intrusion du monde moderne dans l’art ! Et en cela, Turner annonce bien sûr Monet, avec notamment la fameuse entrée du train, avec sa fumée et sa vapeur, dans la gare Saint-Lazare à Paris.
On ressort de cette exposition, mise sur pied grâce à la collaboration de la prestigieuse Tate Gallery de Londres, avec l’impression d’avoir été habité par la magie picturale de l’artiste, fondée sur l’omniprésence de la lumière. Oui, comme l’aurait dit l’artiste au seuil de sa mort : « The Sun is God » !
« Turner. The Sun is God », Martigny, Fondation Pierre Gianadda, jusqu’au 25 juin