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Dans la série «le billet du directeur»
Lausanne plane
Le 31 mai 1911, l’aviateur Emile Taddeoli décolle de Viry, près de Saint-Julien en Genevois et rallie Lausanne à la vitesse moyenne de 80 km/h. Après un vol sans histoire, il effectue le premier survol de la ville puis pose son monoplan sur un terrain militaire aux Plaines-du-Loup, où il est accueilli triomphalement. L’histoire de l’aérodrome civil de la Blécherette a débuté ce jour-là.
Né à Genève, Taddeoli (1879-1920) a déjà en 1911 une solide expérience de vol: directeur de l’école d’aviation des frères Dufaux à Viry, il a participé à plusieurs meetings (le premier jamais organisé se déroule à Douai en 1909) et a été le premier aviateur à survoler Berne et Genève. Taddeoli est le deuxième titulaire suisse d’un brevet de pilote, le «numéro 1» étant l’Avenchois Ernest Failloubaz. Avec le raid Viry-Lausanne, il établit de surcroît le record suisse de distance en volant sur 125 km.
Son avion est un Morane-Borel, un des premiers aéroplanes français, de type monoplan, équipé d’un moteur rotatif Gnôme de 50 CV entraînant une hélice en bois. Un appareil devenu célèbre après la victoire du Français Jules Védrines lors de la fameuse course Paris-Madrid (1'200 km en trois étapes) en mai 1911.
Fin mai, Taddeoli vient participer aux Journées lausannoises d’aviation, un événement exceptionnel qui rassemble des dizaines de milliers de spectateurs du 3 au 5 juin 1911. Le dimanche 4, après plusieurs passages et évolutions, l’avion de Taddeoli «dévisse» de plus de 400 m. Si le pilote s’en tire miraculeusement indemne, son monoplan est détruit. Une souscription publique, lancée en faveur de l’aviateur genevois pour l’acquisition d’un nouvel appareil, permettra de récolter 6'400.–.
De nombreux témoignages matériels de ces Journées lausannoises de juin 1911 sont parvenus jusqu’à nous, la plupart étant conservés au MHL et aux Archives de la ville. Le plus remarquable est sans conteste l’affiche du meeting. Créée par Arnold Cuenod – auteur également d’une carte postale pour le même événement et d’une splendide affiche montrant Lausanne vers 1915 – elle offre une admirable et vertigineuse perspective plongeante sur la ville, l’artiste ayant adopté le point de vue du pilote. La légère structure d’un Morane (l’engin de Taddeoli) survole la Cité où se distinguent les monuments emblématiques: la cathédrale avec la flèche de Viollet-le-Duc, l’Académie et, plus bas, l’église Saint-François. Mais aussi des réalisations toutes récentes, comme le pont Bessières, inauguré le 24 octobre 1910 et, à droite, le pont Chauderon, achevé au printemps 1905. Ces ouvrages d’art, aboutissements logiques du projet de «Ceinture Pichard», axe périphérique imaginé en 1844 déjà et dont le Grand-Pont fut la première expression, ont eu, urbanistiquement et symboliquement, une importance fondamentale pour Lausanne. Ainsi le pont Bessières, et son prolongement naturel, la rue Pierre-Viret, marque l’ouverture de la Cité vers la ville, la fin, au propre comme au figuré, des murailles médiévales, l’abattement symbolique des remparts derrière lesquels se protégeaient les pouvoirs religieux puis cantonaux. Plus concrètement, les ponts jetés par-dessus la vallée du Flon facilitent les communications, favorisent les transports et contribuent au développement de la ville.
Si Arnold Cuenod associe dans son affiche les spectaculaires réalisations de génie civil aux Journées d’aviation, c’est que toutes deux sont les expressions d’une modernité dans laquelle Lausanne a fait son entrée. Le Léman, ses rives et les campagnes lausannoise et vaudoise sont d’ailleurs reléguées bien loin des hauteurs de la capitale et des pionniers de l’aviation, dans une très belle perspective atmosphérique.
Laurent Golay
16 août 2011
- Philippe Cornaz, La Blécherette 80 ans d’aviation, Lausanne 1990
- P. Cornaz, L’aviation vaudoise, Lausanne 1997