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Adèle Haenel : la poignante lettre à son père
Adèle Haenel a lu, sur le plateau de Médiapart, une lettre adressée à son père. Suite aux accusations d’attouchements et harcèlement lorsqu’elle avait entre 12 et 15 ans qu’elle a portées contre le réalisateur Christophe Ruggia, l’actrice a accordé une discussion en directe avec Edwy Plenel, le rédacteur en chef du site, et Marine Turchi, qui a enquêté pendant sept mois sur l’affaire.
Après la publication du long reportage réalisé par Marine Turchi pour Médiapart sur les accusations portées par Adèle Haenel à l’encontre du réalisateur Christophe Ruggia, l’actrice a été invitée à s’exprimer en direct sur le plateau du site. La comédienne multi-césarisée a donné plus de détails sur les attouchements et le harcèlement sexuel dont elle dit avoir été victime de la part du cinéaste lorsqu’elle avait entre 12 et 15 ans, au moment du tournage de son premier film, Les Diables.
A la fin de l’entretien de plus d’une heure, au cours duquel elle a raconté avec force pourquoi elle avait choisi de parler, elle a lu une lettre envoyée à son père en avril dernier, au moment où Marine Turchi a commencé son enquête. « Je vais essayer de t'expliquer clairement les choses. Cette affaire remonte à dix-huit ans. Si j'ai attendu tout ce temps pour dénoncer les faits, c'est du fait d'un ensemble de choses qui rendaient longtemps la parole impossible et aujourd'hui, d'un autre ensemble de choses qui rendent la poursuite du silence insupportable. Ce qui rendait impossible de parler, c'est entre autres choses, le fait que Christophe était "quelqu'un de bien", qu'il avait "tellement" fait pour moi et que sans lui je ne serais "rien" ; que ce qu'aujourd'hui, je considère clairement comme de la pédophilie et du harcèlement, je me forçais à penser à l'époque que c'était de l'amour. Comment te dire ? Au fond de moi, j'ai toujours su que quelque chose clochait, que ce n'était pas de l'amour ; et quand j'allais chez lui je me sentais si sale que j'avais envie de mourir. Je le trouvais dégueulasse, mais je me sentais redevable car il faisait tellement pour moi. Lui me disait sans cesse que "nous, c'est pas pareil", que "les autres ne pourraient pas comprendre" », a-t-elle entamé.
Adèle Haenel a poursuivi : « Pour te dire autre chose, ce que tu as vécu comme du silence pendant dix-huit ans, je l'ai traversé comme un bâillonnement entouré de beaucoup de fausses vérités arrangeantes pour tout le monde. Pour te dire par exemple, très souvent, je me suis retrouvée face à des gens, même des gens que j'aime beaucoup, qui sans que je leur parle de quoi que ce soit concernant cette histoire me disaient : ''Non, mais Christophe c'est quelqu'un de bien.'' Je veux dire qu'après ce que je te raconte en partie dans ce mail, tu peux te douter que ''quelqu'un de bien'' ne recouvre pas tout à fait le cas de Christophe. »
Ajoutant qu’elle a décidé de parler après avoir vu le documentaire sur Michael Jackson, Leaving Neverland et appris que Christophe Ruggia « relançait un casting pour un nouveau film dont les personnages centraux s'appellent Chloé et Joseph, comme dans Les Diables. C'est peut-être un détail pour toi, mais pour moi c'est énorme. Ça veut dire qu'il nie complètement mon histoire », elle lui a détaillé sa démarche. « Si j'en parle à Mediapart, après avoir envisagé d'autres possibilités, c'est parce que la journaliste va mener une enquête de fond. Tu sembles penser que je cherche à me faire mousser avec ces révélations ou que je cherche à ramener ma psychanalyse sur la place publique : tu es à côté de l'enjeu. Si j'en parle, ce n'est pas pour brûler Christophe, c'est pour remettre le monde dans le bon sens, lui qui est sens dessus dessous de mensonges. Si j'en parle, c'est pour que les bourreaux cessent de se pavaner et qu'ils regardent les choses en face. Si j'en parle, c'est pour que la honte change de camp. Si j'en parle, c'est pour que cette exploitation de futurs enfants, de femmes, cesse ; pour qu'il n'y ait plus la possibilité de double-discours. »
Suite à cette lettre, le père d’Adèle Haenel a accepté de parler à Médiapart et a changé son point de vue. Christophe Ruggia, qui avait de 36 à 39 ans au moment des faits dénoncés, dément « catégoriquement » par le biais de ses avocats.