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Dans plusieurs pays, la notion de «privilège» est de plus en plus mobilisée pour effectuer une critique sociale des discriminations et des inégalités. Elle est également utilisée dans les courants actuels de la pédagogie critique.
La théorie des privilèges. La notion de privilège a été élaborée dans le sens qui nous intéresse ici par la féministe Peggy McIntosh en 1988 pour désigner à la fois le privilège masculin et blanc dans la société américaine.
La notion de privilège social désigne dans ce sens un avantage que tire une personne du fait de sa position dans la structure sociale. Le privilège social fonctionne indépendamment du fait qu’un individu soit en accord ou en désaccord avec le système social. Un homme «proféministe», lorsqu’il passe un recrutement d’embauche, possède un privilège social structurel sur les femmes qui se présentent à ce même recrutement, indépendamment de ce qu’il pense de l’organisation patriarcale de la société.
Le système croisé des privilèges a été nommé «kyriarchie» par la féministe et universitaire Elisabeth Schüssler Fiorenza. La kyriarchie est un système qui désigne un ensemble formé par différents rapports de domination sociaux: de sexe, de racisation, de classe sociale ou encore lié au handicap… L’idéal type du privilégié est donc un homme blanc de classe moyenne ou supérieure, hétérosexuel, cisgenre et valide. Un même individu n’est donc pas nécessairement privilégié dans tous les systèmes.
Les enseignant-e-s dans le système de privilèges. Utilisée en formation, la pédagogie critique (issue de Paulo Freire) invite les enseignant-e-s à prendre conscience de leur position sociale dans le système de privilèges et du fait que, sans le vouloir, ils/elles peuvent reproduire des comportements discriminatoires qui contribuent à accroître les inégalités sociales.
En effet, les enseignant-e-s, quel que soit leur milieu social d’origine, maîtrisent un capital culturel scolaire qui est celui des classes moyennes supérieures. De fait, dans le système scolaire français, ce sont les enfants d’enseignant-e-s qui réussissent le mieux, tandis que les enfants issus des classes populaires ont une forte probabilité d’être en difficultés scolaires.
Mais en même temps, la pédagogie critique s’appuie sur la position sociale des enseignant-e-s pour les aider par analogie à prendre conscience de certaines situations de discrimination. Ainsi, une grande proportion des enseignant-e-s sont des femmes. De fait, elles ont l’expérience des discriminations que subissent les femmes. Elles savent ce que cela fait par exemple de supporter des propos sexistes. Par analogie, elles peuvent s’imaginer – même s’il y a des différences – ce que peut ressentir une personne qui doit supporter des propos homophobes ou racistes même si elles n’appartiennent pas à ces groupes.
L’expérience sociale des enseignant-e-s peut également être mobilisée face à leurs élèves. L’enseignant-e peut par exemple évoquer sa trajectoire sociale et comment il/elle a pu – si il/elle vient d’un milieu populaire – réussir à comprendre les codes scolaires. A l’inverse, il/elle peut également – en tant que privilégié-e au sein du «système de race» – expliquer pourquoi il/elle s’oppose au racisme systémique en dépit de ses privilèges sociaux afin de conscientiser les élèves socialement privilégiés dans ce système.
L’enseignant-e face à ses préjugés. La position sociale des enseignant-e-s les conduit souvent à adopter un regard ethnocentrique face aux élèves et aux familles de milieux populaires et/ou immigrés. A la position sociale correspond en effet une certaine expérience sociale. On appelle «classisme» la discrimination que subit un individu du fait de sa classe sociale.
Les familles de milieux populaires sont accusées d’être démissionnaires, de ne pas s’occuper de leurs enfants, de laxisme… Ce jugement négatif se redouble lorsqu’a fortiori il s’agit d’élèves et de parents d’origine immigrée. Dans ce cas, pèse le soupçon que la culture d’origine ne favorise pas la réussite scolaire de l’élève et qu’elle constitue un handicap.
La pédagogie critique rejoint les analyses effectuées en sociologie critique pour montrer comment les codes que maîtrisent ou non les familles ont un effet sur leurs positions sociales. C’est ce que Bourdieu avait appelé le «privilège culturel».
Cela doit par conséquent conduire les enseignant-e-s à veiller à ne pas universaliser les codes sociaux qu’ils/elles maîtrisent. Ils/elles doivent ainsi être attentifs/ves à expliciter à tous les élèves qui sont culturellement éloignés de l’école, du fait de leur milieu social ou de leur origine migratoire, les attentes de l’école.
Les enseignant-e-s ont tendance également à avoir des attentes différenciées en fonction du milieu social des élèves: ils/elles ont tendance à donner aux élèves dans les zones de ségrégation socio-ethnique des enseignements de niveau moindre. De même, à notes égales, en France, ils orientent plus facilement les élèves d’origine populaire, en particulier immigrés, vers des filières professionnelles.