Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07230.jsonl.gz/751

Est-ce que l'inégalité entre deux êtres implique logiquement une hiérarchie (sous forme de subordination)? Le cas échéant cette hiérarchie serait-elle globale, et serait-elle une forme de domination au sens d'une oppression? Car c'est bien l'oppression que nous voulons débusquer et combattre dans le combat anti-autoritaire auquel je souscris (même si ma définition de l'autorité est plus nuancée qu’à vingt ans et si aujourd'hui je distingue autorité et autoritarisme).
Hiérarchie conditionnée
Ces questions m’ont été posées récemment, en relation avec l’idée que l’inégalité entraîne forcément une subordination, laquelle est décrite comme une soumission aliénante. Cela fait partie de la doxa féministe et est une des raisons du recours à l’idéologie gender: nier les différences de nature et leurs implications relationnelles et comportementales permettrait, de manière artificielle, d’échapper à la supposée aliénation. Ce n’est d’ailleurs pas qu’un point de vue féministe: ces questions sont plus générales et ne suivent pas automatiquement les catégories de genre ou de sexe. J'apporte mon point de vue en toute relativité car ce sujet peut susciter des réflexions très diverses, liées entre autres à l’histoire et au vécu de chacun.
A un niveau oui, l'inégalité peut impliquer une hiérarchie. A un autre niveau non. Par exemple, si un partenaire de vie - personnelle ou professionnelle - excelle dans un domaine où je suis incompétent, une inégalité de compétences s’instaure. Cela ne lui donne pas de place hiérarchique par rapport moi, ni un pouvoir, sauf si éventuellement si voulais apprendre de son domaine d'excellence. Et encore, je pourrais choisir de l'apprendre ailleurs et de donner une préséance (donc d'accepter une hiérarchie) à quelqu'un d'autre. Cette hiérarchie est conditionnée. C'est-à-dire qu'elle concerne un domaine précis et défini, dans des moments et espaces prédéfinis, et pour une durée limitée et si possible prévue dans le contrat. Car il s'agit d'un contrat ponctuel où les niveaux sont distingués: la relation d’apprentissage est teintée d'une hiérarchie limitée et temporaire, alors que la relation personnelle n’en est pas teintée.
Je ne suis pas globalement sous l'autorité d'une personne parce que j’accepte d’apprendre d’elle, ou que ma place est définie par des conditions différentes, et quand j'y suis son autorité est bienveillante. Si ce n'est pas le cas je m'en vais! J'apprécie cette forme d'humilité face à une meilleure compétence, qui évite la confusion de ce que j'appelle l'égalitarisme revendicateur. Il y a donc deux niveaux: sur le fond, sur la vie en général, la personne n'a pas plus autorité sur moi que moi sur elle, mais dans un domaine précis et dans un cadre limité je lui accorde une autorité passagère et conditionnée à l’objectif.
L’exemple de a transmission
En réalité c’est ce qui se passe dans de nombreux domaines. L'enseignant n'est pas l'égal de ses étudiants, en matière de connaissances et de droit de gérer le temps d'enseignement et l’espace où il est diffusé. L'étudiant doit reconnaître cette préséance. Le respect est une manière de la reconnaître: ne pas couper la parole au prof sauf s'il en laisse l'opportunité, ne pas lui claquer la porte au nez - même le laisser entrer en classe avant soi. J'ai beaucoup aimé le film «Le cercle des poètes disparus», et j'ai moi-même enseigné de manière interactive, mais même cette forme de rapprochement ne doit pa exclure le différenciel conditionné et limité à un cadre utile à la transmission.
Idem pour un coach sportif, à qui le club de foot reconnaît une compétence et qui le signifie par le respect de sa personne et de ses consignes. Cette vision du respect était développée dans le temps. Mais 68 - qui a apporté à mon avis des choses positives - a aussi fait des dégâts dans l'éducation et la transmission, et dans la reconnaissance qu'une autorité peut être sage et bienveillante. Il faut dire que l'extrême hiérarchie malveillante des fascismes (brun ou rouge) était encore dans toutes les mémoires et que ce modèle a été rejeté (le père avec, d'ailleurs, et au final l'homme aussi).
Je pense donc qu'une autorité peut et doit être conditionnée, limitée, et bienveillante. A partir de cette idée, la hiérarchie n’est qu’une organisation des relations dans un domaine et un moment donné. Par exemple le Président d’un pays a une prévalence sur le Premier Ministre. C'est fonctionnel, cela ne signifie pas que l'un a plus de valeur personnelle et qu'il aurait des droits sur l'autre plus que ceux qui sont prévus dans le contrat constitutionnel.
L’égalité n’est pas une valeur absolue
Un problème vient ensuite: c’est la tendance à admirer et à se soumettre à celui ou celle qui a une autorité conditionnée, et à lui attribuer une autorité et préséance hiérarchique globale. Hommes, femmes, nous pouvons tous en être atteints. Cela doit faire l’objet d’un travail personnel d’indépendance. La globalité dans ce domaine est une forme de rigidité psychologique. Un autre principe est à établir: à chaque situation ses règles et conditions. Deux enfants peuvent avoir des relations hiérarchiques qui se construisent spontanément. L'un est plus audacieux, ou plus fort, il donne le mouvement, et l'autre le suit. Difficile à éviter totalement. Par contre on peut développer des domaines d'excellence propres à chaque enfant de manière à ce qu'il y ait des domaines où l’un ne suit pas l’autre. La question des caractères joue aussi dans cette dynamique: certaines personnes sont spontanément dans une posture initiatrice et donnent le mouvement un peu partout. On leur donne autorité à cause de cela.
Cette manière de voir, soit la hiérarchie conditionnée, permet de nuancer les relations, de les épaissir, alors que l'égalitarisme est une sorte de rouleau compresseur qui ne tient plus compte de la multiplicité des situations, ni des mouvements intérieurs des êtres et des nuances de comportement que cette multiplicité implique.
Si l'on pense au système de répartition des espaces et des tâches selon les sexes dans le couple, chacun avait des domaines de pouvoir et de compétence. La notion de chef de famille était une représentation juridique de la famille, une responsabilité du groupe à travers un devant la loi. Aujourd'hui nous apprenons davantage à fonctionner dans un monde multipolaire où les pouvoirs et responsabilités sont davantage répartis (pas partout mais c'est la tendance). C'est une nouveauté dans l’Histoire, comme le concept d'égalité a été une nouveauté.
Je pense que l'on devrait redéfinir avec précision ce qu'est l'égalité et comment l'articuler avec les inégalités rédhibitoires et naturelles. Comment gérer les différences? Comment ne pas cultiver de posture victimaire si notre voisin a des compétences ou des responsabilités que nous n'avons pas? Nous sommes en train d'oublier ce qu'est un monde différencié et comment il fonctionne pour que chacun y trouve sa place sans être victime. Il faut accepter (homme ou femme) différenciation discriminante, au sens premier de la discrimination: la distinction des qualités et compétences, et des conditions temporaires ainsi que des places respectives qui en découlent. Donc pas un différentialisme absolu. Un monde dont les relations hiérarchiques internes sont mobiles, limitées, conditionnées, bienveillantes, questionnables. Les activités en réseau diminuent l’empreinte hiérarchique, mais ne la suppriment pas. Il y a toujours un élément central quelque part, matériel ou humain. Les hiérarchies y sont simplement très mobiles et courtes dans le temps, et une forme d’autonomie y est encouragée. Les virus ont un développement non hiérarchique, mais leur reproduction est dépendante d’un hôte qu’ils parasitent.
Si l’égalité devant la loi est un principe fondateur de la démocratie, elle ne s’applique pas à tout. L’inégalité de nature et de conditions est une réalité qu’il faut apprendre à gérer.
_______________________________________________________________________