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C’est entre autres pour regagner son statut de partenaire fiable qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la Suisse fonda et soutint divers programmes d’aides et initiatives de réconciliation. Ceux-ci devaient aider le voisin allemand, terrassé par le conflit, à se remettre sur la voie de la réconciliation et de la reconstruction.
Jacqueline Plum
Jacqueline Plum est historienne et auteure, et conseille des organisations non gouvernementales dans les domaines de la collecte de fonds et de la communication.
Après la capitulation sans condition de la Wehrmacht le 8 mai 1945, les puissances victorieuses partagèrent l’Allemagne en quatre zones d’occupation. Jusqu’à la fondation de la RFA et de la RDA en 1949, le territoire de l’actuelle République fédérale était contrôlé et administré par les Alliés.
L’économie allemande avait été anéantie par la guerre. Les infrastructures et les immeubles étaient en partie détruits. La population souffrait de la faim, de nombreux produits demeuraient introuvables. Mentalement, beaucoup de personnes souffraient des séquelles laissées par douze années de régime nazi: les partis avaient été interdits, il n’y avait pas de presse libre, les écoles et les universités étaient fermées… La dénazification de l’Allemagne que visaient les Alliés devait passer entre autres par une démilitarisation et une démocratisation totale du pays.Les officiers français en mission dans la zone d’occupation française frontalière de la Suisse poursuivaient le même objectif. En même temps, ils œuvraient à la reconstruction politique, économique, sociale et culturelle de l’Allemagne, sous leur direction et leur contrôle. Mais après des années de guerre, la situation économique de la France n’était elle-même guère reluisante: difficile, dans ces conditions, d’apporter un soutien à l’Allemagne. Mais dans tous les cas, il fallait impérativement vaincre la faim pour espérer enregistrer des progrès sur le plan économique et social. Les initiatives suisses en ce sens étaient donc vues d’un très bon œil.
La solidarité avec les populations victimes de la guerre est une vieille tradition suisse, mais elle se doublait ici d’un intérêt politique. Les Alliés s’étaient montrés très critiques envers la neutralité helvétique durant la guerre, d’autant que les entreprises et autorités suisses avaient maintenu des relations d’ordres divers avec l’Allemagne. La Suisse, qui cherchait donc à regagner son statut de partenaire fiable, veillait à ce que son aide ne passe pas inaperçue. Elle mit ainsi au point des programmes de soutien à l’échelle européenne, non dans le cadre de la coopération internationale, par le biais d’organisations internationales d’aide aux réfugiés, mais par ses propres moyens. L’aide devait apparaître comme une contribution suisse décidée en toute souveraineté.
Aide humanitaire
En 1945, sous le coup des crimes nazis qui commençaient à cette époque à dévoiler toute leur horreur, l’aide accordée à la Suisse fut d’abord l’objet de vifs débats de politique intérieure. En dépit de ce climat antiallemand, la Commission suisse pour l’aide à l’Allemagne, une organisation faîtière fondée en mai 1945 et chapeautant quinze organismes privés, définit un certain nombre de mesures pour venir en aide au grand voisin du Nord. Avec un acharnement sans égal, les associations défendant cette cause partout en Suisse parvinrent en septembre 1945 à renverser l’opinion. À force de manifestations, d’appels, d’articles ciblés, de lettres de lecteurs, et d’entretiens avec le conseiller fédéral Petitpierre, elles parvinrent à rallier à leur cause la sphère politique et journalistique du pays, mais aussi de larges pans de la population. Les actions d’aide officielles purent ainsi commencer à s’organiser sur différents plans à partir de septembre 1945.
Au début, le «Don suisse» bénéficia surtout à une bonne partie des habitants des régions frontalières allemandes.L’aide directe apportée par des particuliers suisses aux personnes vivant non loin de la frontière fut également très précieuse. En 1945, lorsque 1200 Thurgoviens furent autorisés à passer en zone française pour Noël, ils prirent avec eux une livre de denrées alimentaires (matière grasse ou édulcorant, par exemple), comme la réglementation le leur permettait pour leur usage personnel, et ils les offrirent aux habitants de Constance. Pour le café, si convoité, il fallut se montrer un peu plus créatif, puisqu’il était interdit de passer la frontière avec du café en poudre ou en grains. La boisson fut donc préparée en Suisse et apportée sous cette forme aux habitants de Constance. Un fabricant de Kreuzling organisa des repas dans des écoles. Pendant trois mois, les élèves de cette région reçurent quotidiennement une portion de soupe de pois cassés, de gruau ou d’orge. Des familles thurgoviennes invitèrent des enfants à venir manger et se vêtir chez elles.Dans les régions allemandes plus éloignées, l’aide officielle suisse se concentrait sur les grandes villes gravement endommagées par les bombardements et sur les centres industriels essentiels à l’économie, comme la Ruhr. Les «villages suisses» érigés dans quelques villes furent accueillis avec reconnaissance par la population. Dans celui de Cologne, on nourrissait des dizaines de milliers d’enfants dénutris et on installa des ateliers, de menuisier ou de tailleur, par exemple. On y trouvait même des équipements d’accueil pédagogique et des bibliothèques.
L’aide suisse concernait surtout les zones française et britannique, ainsi que Berlin. Le gouvernement militaire américain approvisionnait les populations de sa juridiction de manière largement autonome, tandis que l’occupant soviétique n’acceptait d’aide que de la part du Comité international de la Croix-Rouge, avec lequel l’aide suisse coopérait. Même chose à Berlin, où les alliés soviétiques s’appuyaient sur le droit international pour empêcher une représentation suisse en vertu de l’accord quadripartite: la Croix-Rouge servit de passerelle pour acheminer l’aide alimentaire.
Livres et service de conférences
L’aide humanitaire se doublait de projets culturels. Le «Don suisse du livre» créé en septembre 1945 fournit des ouvrages aux pays ayant connu une longue répression de la liberté de presse et de pensée, ou qui avaient vu leurs bibliothèques détruites ou évacuées pendant la guerre. En 1946, il fit ainsi livrer aux bibliothèques universitaires d’Allemagne de l’Ouest de la littérature spécialisée dans presque toutes les disciplines, selon ce qu’elles demandaient. Les instituts de formation des enseignants, les écoles primaires et secondaires, les bibliothèques municipales et d’État bénéficièrent eux aussi de dons importants. Aujourd’hui encore, certains livres du département d’histoire de l’université rhénane Frédéric-Guillaume de Bonn sont estampillés «Don Suisse».
Sous la direction de l’éditeur et sociologue de la culture Hans Zbinden, un service de conférences fut lancé en 1946, en collaboration étroite avec le ministère des Affaires étrangères. Après de premières expériences positives de conférences données par des intellectuels suisses à un public de prisonniers de guerre allemands détenus dans des camps en Grande-Bretagne, il fut décidé de transposer l’initiative aux zones d’occupation de l’Ouest. Celle-ci remporta un grand succès auprès du public allemand, soumis à une «disette culturelle». En 1948 et 1949, le service envoya 117 intervenants donner près de 1200 cours et conférences dans de nombreuses villes allemandes. Dans ces régions, des professeurs d’université, des journalistes, des hommes politiques, des enseignants, des fonctionnaires et des juristes échangèrent avec la future classe dirigeante allemande sur l’expérience de la démocratie en Suisse et dans l’Allemagne de l’époque, sur le fédéralisme et l’élaboration d’administrations communales.
Échanges et rencontres
Dans l’immédiat après-guerre, l’idée d’organiser des échanges entre Français et Allemands fit son chemin dans l’opinion française. Les premières rencontres entre jeunes Allemands et français eurent d’abord lieu en zone française. Certains échanges se déroulèrent également en Suisse. Ainsi, en 1947, la Société germano-suisse organisa une manifestation sur la formation de la jeunesse allemande. Jean-Charles Moreau, responsable de la Jeunesse au sein du gouvernement militaire en zone française, jugea cette coopération franco-suisse très positive et à l’automne 1947, il écrivit que les Suisses francophiles, avec leur esprit de démocratie, formaient un heureux «trait d’union» entre le gouvernement militaire français en Allemagne et les participants allemands.
Rapprochement de communes allemandes et françaises
En juin 1948, les deux écrivains suisses Eugen Wyler et Hans Zbinden eurent l’idée de réunir pour la première fois sur le lac Léman des maires français et des Bürgermeister allemands. Ces derniers se retrouvèrent donc sur le Mont-Pélerin l’été de cette même année, trouvant le courage de se regarder bien en face et sans haine. De là naquit, en 1950, l’Union internationale des maires pour la compréhension franco-allemande (UIM). Celle-ci organisa des rencontres entre homologues des deux pays, donnant finalement naissance, en 1950, au tout premier jumelage franco-allemand, entre Montbéliard et Ludwigsburg.
Le centre de rencontre du Réarmement moral à Caux
En 1946, le Suisse Philippe Mottu, théologien réformé, Robert Hahnloser, ingénieur à l’EPF, et Erich Peyer, juriste, fondèrent le centre de rencontre du Réarmement moral à Caux, près de Montreux (désormais connu sous le nom de Centre international de Caux). La pensée de Mottu était marquée par son expérience de la Seconde Guerre mondiale: la Suisse, épargnée par le conflit et la désolation qu’il charriait, avait selon lui le devoir de proposer un lieu où Français et Allemands puissent travailler à leur réconciliation et à la paix. Ce faisant, il pensait également aux gouvernements politiques émergents. Grâce au soutien de centaines de Suisses et de Suissesses, Mottu, Hahnloser et Peyer acquirent le Caux Palace, un ancien hôtel, et le transformèrent en un centre de conférences. Entre 1946 et 1949, le centre accueillit des milliers de participants français et allemands, parmi lesquels le chancelier allemand Konrad Adenauer et le président français Robert Schumann.
Le congrès international pour la paix et l’entente entre les peuples à Lörrach
Des rencontres internationales au service de l’entente entre les pays furent également organisées par des groupes et associations suisses, comme celle des Amis de la nature, de tendance socialiste. À l’été 1948, les délégations allemande et française de cette association se retrouvèrent durant plusieurs semaines dans divers gîtes de la Forêt-Noire et participèrent à l’issue de ce séjour à un congrès international pour la paix et l’entente entre les peuples, à l’intersection des frontières allemandes, françaises et suisses. Près de 1500 délégués des Amis de la nature vinrent d’Allemagne occupée, mais surtout de France et de Suisse. Ce fut la première grande rencontre internationale organisée par l’antenne de Bade du Sud depuis sa dissolution en 1933 – un exploit si peu de temps après la guerre. L’événement culmina avec un grand rassemblement sur la montagne de Tüllingen, à Lörrach, avec, parmi les orateurs, un représentant des Amis de la nature Suisse venu de Zurich.Le rapprochement franco-allemand initié après la guerre et soutenu entre autres par la Suisse, s’exprima pleinement avec la signature du Traité d’amitié franco-allemand, ratifié le 22 janvier 1963 par Konrad Adenauer, alors chancelier fédéral, et par le président de la République française, Charles de Gaulle. L’accord obligeait les gouvernements et les ministres des deux pays à se rencontrer et à échanger régulièrement. Il prévoyait en outre la création de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, chargé de promouvoir les échanges au sein de la société civile. Il constituait la pierre angulaire de l’amitié entre les deux pays et plus largement, la garantie d’une paix durable en Europe.
L’idée de la «Regio»: une collaboration trinationale instaurée en 1963 sur le Rhin supérieur
Parallèlement à la ratification du Traité d’amitié franco-allemand (et à l’adhésion de la Suisse au Conseil de l’Europe en mai 1963), une initiative suisse visionnaire vit le jour, portant dans son ADN la promotion de l’amitié et de l’entente transfrontalières. En février 1963, des représentants des milieux économiques et scientifiques créèrent à Bâle l’association privée Regio Basiliensis. Ses pères fondateurs souhaitaient instaurer sur ce territoire trinational des liens politiques, économiques et culturels transcendant les frontières et abolir les obstacles frontaliers dans les différentes régions.La création de l’association promouvait pour la toute première fois une collaboration à l’échelle d’une région européenne. La vision derrière cette idée était principalement celle de Peter Gloor, considéré comme le précurseur et le théoricien de la coopération transfrontalière dans la région franco-germano-suisse du coude du Rhin. Il prônait un allègement des frontières au quotidien et des échanges fructueux avec les voisins alsaciens et badois. Il contribua en outre à ce que Regio Basiliensis, en plus de ses activités d’association privée, assume des missions étatiques de l’ordre de la «petite politique étrangère», afin que la philosophie de l’entente ne soit pas portée uniquement par des acteurs privés, mais aussi par le gouvernement. Aujourd’hui encore, l’organisme fait office de ministère des Affaires étrangères commun aux cinq cantons du nord-ouest de la Suisse pour la coopération transfrontalière avec le Baden-Württemberg, la Rhénanie-Palatinat et l’Alsace.
Cette collaboration interrégionale, partie prenante depuis 1963 et aujourd’hui encore de nombreux projets bi- et trinationaux bénéficiant à la population du Rhin supérieur dans des domaines aussi divers que les transports, la science et la culture, a largement contribué à renforcer la cohésion de la région. L’association Regio Basiliensis, en plus d’impulser de nombreux projets, a également pris une part active à la création de divers organes trinationaux, comme la Conférence tripartite, créée en 1975 et devenue depuis la Coopération du Rhin Supérieur, qui relie les autorités gouvernementales et administratives à l’échelon régional et définit le cadre institutionnel de la collaboration transfrontalière. Elle s’est également investie dans la création de l’eurodistrict trinational de Bâle qui regroupe depuis 2007 des communes et des acteurs locaux dans les trois pays. Toutes ces structures permettent des échanges réguliers et l’élaboration de solutions communes. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une évidence n’aurait jamais existé sans l’initiative d’individus engagés depuis 1963 en faveur de la paix et de la compréhension entre les peuples de ces trois pays. Dans ce domaine comme dans d’autres, la Suisse a joué un rôle non négligeable en donnant l’impulsion initiale. De nos jours, le modèle de réconciliation et de coopération qu’offre Regio Basiliensis constitue même un exemple dont s’inspirent des délégations venues d’Afrique, d’Asie et du Proche-Orient.
En temps de crise, la contrebande a toujours été vitale pour les hommes de la région frontalière entre la Suisse, l’Allemagne et la France. Les tracés imprécis des frontières entre l’Allemagne, la France et la Suisse rendaient le transport illégal de marchandises particulièrement attrayant.
À la fin du XIXe siècle, la fièvre du rail s’était emparée du monde entier. Le savoir-faire suisse était particulièrement recherché. C’est à cette époque que le Lucernois Jakob Müller émigre dans l’actuelle Turquie pour y devenir le chef de l’Orient-Express.