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Nous sommes tous les deux face au 9, avenue de la Jonction, le chat et moi. Une odeur âcre de brûlé se dégage de l'immeuble déserté et chatouille de façon désagréable les narines, tout en imprégnant les habits, les cheveux, la peau. D'anciens locataires montrent leur attestation au vigile qui assure le guet devant la porte d'entrée, ils viennent récupérer quelques affaires. Des paquets de livres, des vidéos, une plante protégée par un sac poubelle, on ne voit que le sommet vert secoué par le mouvement des pas et qui frappe l'œil au milieu de ce plastique noir transporté vers une voiture. Les locataires rentrent rapidement et ressortent avec des cabas, précipitamment comme pour fuir tout nouveau malheur.
J'observe le chat, attentif, il regarde comme s'il comprenait tout ce qui se passait. Il reste à une distance honorable, avec ses yeux de chat, des billes phosphorescentes, il scrute et essaie de comprendre ce qu'il est advenu de son petit maître.
Ce matin-là, à l'aube, il dormait encore, assoupi dans sa corbeille placée dans le coin de la chambre. Un odeur étrange le réveilla, il se mit à miauler tant et plus. Son petit maître, un enfant âgé de 10 ans, lui donna une petite tape sur la tête : « Chut tais-toi, tu vas réveiller tout le monde ! ». mais le chat demeurait sourd aux ordres de l'enfant et sauta de sa corbeille, il se planta derrière la porte en poussant des miaulements désespérés. La mère de l'enfant se réveille, ouvre la porte et le chat s'enfuit tandis qu'une odeur de fumée lui saute au visage. Un hurlement, un cri.
Le chat s'en souvient encore de ce long hurlement terrible, lui dont les oreilles sont si fines. D'ailleurs, il se souvient surtout du tohu-bohu épouvantable, des fenêtres qui explosent, des personnes qui dévalent les escaliers en tous sens et lui qui ne sait plus trop comment a réussi à se faufiler au milieu de cette folle agitation, d'avoir sauté par la fenêtre du premier étage, puis de s'être enfui vers le petit bois juste à côté. Là, où tournoient sans cesse ces buses qui l'effraient tant et qui planent comme la mort au-dessus de ces arbres, prêtes à fondre sur leurs victimes qui se tapissent lorsqu'elles voient l'ombre géante des ailes des rapaces envahir leur humble cachette.
Quand il est revenu, plus personne ! De ses pas de velours, il erre depuis entre le bois et l'immeuble calciné. Il attend comme un chat qui a sept vies, son maître reviendra ou du moins ne l'oubliera pas, il le lui a promis au creux de l'oreille : " Je ne t'abandonnerai jamais ! » lui disait-il en lui caressant le poil si doux sous le menton. En guise de réponse, il ronronnait, si heureux de cette vie à deux remplie d'espoir et de bonheur .
Un chat ça a de la mémoire, il se souvient non seulement des promesses mais aussi de grands camions rouges, de l'eau partout, puis du feu, des flammes sauvages qui surgissent des fenêtres et le paralysent de peur, puis d'autres voitures qui viennent et emmènent tout le monde. Il l'a bien vu son petit maître pleurer et se lamenter : "et mon chat, Esperanza ! - qui a vu mon chat ?" Personne ne pouvait lui répondre, on n' a pas le temps, monte, on verra ça plus tard ! De grands yeux collés contre la vitre, remplis de larmes scrutaient encore l'immeuble, tandis que l'enfant sanglotait en se lamentant : »Mon chat ! »
Le chat est là sur le trottoir, son poil mouillé par la pluie qu'il déteste tant, mais il est là et il espère, parce qu'on ne l'a pas nommé pour rien « Esperanza ». Il est certain que lorsque son petit maître aura trouvé un logement et qu'il aura quitté l'abri PC de Varembé, il viendra le chercher. Tous les jours, le chat vient et observe, patient comme l'espoir qui se nourrit d'attente.