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Francis Crick, lauréat du prix Nobel pour sa découverte de la structure de l’ADN, a proposé le premier modèle théorique de la pensée consciente dans les années ’90, et les dernières recherches confirment sa proposition. Nos pensées constituent littéralement la dernière étape du processus par lequel nos cerveaux traitent les informations sensorielles. Nos perceptions et émotions régissent en premier nos actions, et seul un petit paquet d’information (appelé « chunk » en anglais) parvient à une petite partie de notre cerveau frontal (le cortex pré-frontal dorsolatéral) qui en produit une représentation consciente.
Une pensée inclut en général quatre chunks : un mot, un sentiment/souvenir, une image et une valeur (reflétant son importance émotionnelle). Cette pensée ne nous reste à l’esprit que pendant cinq à dix secondes avant d’être remplacée par une autre. Quand un certain nombre de pensées significatives sont réunies, nos lobes frontaux adressent alors un message au reste du cerveau. C’est ainsi que nos pensées influencent nos vies. Mais les pensées ne correspondent pas à la réalité. Ce sont des constructions imaginaires au sujet de ce que nous vivons !
Notre conscience logée dans les lobes frontaux agit comme mémoire à court terme, retenant une pensée sur notre écran mental alors que d’autres pensées sont élaborées. Une autre zone de notre lobe frontal est la fameuse « aire de Borca », qui permet de traduire nos pensées en langage. Si nous ne traduisons pas une pensée en mots, il est impossible de passer à l’action de manière structurée.
Une exploration passionnante entreprise par l’Université de Californie à San Francisco montre qu’en fait, les mots sont « référencés » par grappes sémantiques sur toute la surface du cortex (l’enveloppe extérieure du cerveau). On trouve par exemple dans la même zone tous les mots relatifs au foyer et à l’intimité émotionnelle (maison, famille, canapé, cuisine, tendresse) et dans une autre ceux relatifs à la violence (dispute, blessure, arme, terrorisme, etc.) Lorsque nous entendons un discours ou lisons une histoire, les différentes régions de notre cerveau contenant les traces des mots employés s’allument séquentiellement un peu comme une guirlande de Noël ! Et le sens global se concentre par « chunks » dans notre cortex préfrontal dorsolatéral où nous synthétisons une compréhension.
Paul King, un chercheur en neuroscience computationnelle au Redwood Center for Theoretical Neuroscience, suggère que les pensées émergent comme résultat coalescent spontané de toute l’activité neuronale. Comme la plupart de nos pensées (mais pas toutes) sont verbales, la conscience peut être vue comme le discours intérieur qui se déroule dans notre tête. Ce discours intérieur est une suite de mots qui s’énoncent dans nos lobes frontaux et temporaux. Mais il y a aussi des pensées et des processus créatifs (spatiaux notamment) qui se déroulent hors de toute formalisation verbale.
Edward Chace Tolman fut le premier à démontrer dans les années 1940 que les pensées déterminent l’action et dictent nos comportements. La pensée nous permet de considérer les conséquences possibles de différentes actions sans avoir à les tester dans la réalité. Il est probable que vous n’ayez jamais mangé de crème glacée à l’oignon : l’expérience n’est pas nécessaire pour que vous sachiez par avance que le goût en serait à coup sûr déplaisant… La pensée est en fait un extraordinaire simulateur de réalités.
Le cerveau produit en continu des pensées pour que les centres décisionnels puissent déterminer ce que nous choisissons comme buts et ce à quoi nous renonçons. Les pensées négatives sont là pour nous rappeler les conséquences négatives possibles. Elles constituent littéralement l’avocat du diable, dont il convient d’inclure les objections dans nos délibérations intérieures, sans pour autant lui donner le pouvoir de la décision finale.
A ce sujet, c’est un des dispositifs qui s’avèrent améliorer les processus de décision collectifs : les comités ou conseils qui délèguent à un de ses membres le rôle de trouver toutes les objections possibles prennent de meilleures décisions que celles qui cèdent au formalisme de la pensée consensuelle avec le risque des biais qui en découlent.
Jean-Dominique Michel & Mark Robert Waldman