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(1878-1968)
Professeure de physiologie à la faculté de médecine de l’Université de Genève de 1918 à 1925, elle fut la première et seule femme jusque dans les années 1940 à laisser son empreinte dans l’enseignement universitaire.
Professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, chargée de l’enseignement de la biochimie médicale de 1918 à 1925, puis professeur de physiologie à l’Université de Moscou.
Issue d’une famille juive, germanophone, vivant en Lettonie, Lina Stern n’a pas été admise aux études supérieures dans l’Empire russe, dont les universités n’étaient ouvertes que très parcimonieusement aux membres des minorités qui n’étaient pas de religion orthodoxe, ne parlaient pas le russe comme langue maternelle et n’appartenaient pas au sexe masculin.
Comme des milliers d’autres étudiantes, Lina Stern se rendit en Suisse, à Genève en l’occurrence, pour y mener des études universitaires. Elle obtint le doctorat en médecine en 1904, suite à des recherches effectuées sous la direction du professeur J.-L. Prevost au Laboratoire de physiologie.
Nommée assistante (1905) et privat-docent, elle fit de la recherche et de l’enseignement à l’époque faste d’avant la Première Guerre mondiale, quand les jeunes gens venus d’Europe centrale et orientale formaient la grande majorité des étudiants de l’Université de Genève, dépassant de très loin le nombre de ceux – et surtout de celles – originaires de Suisse ou des pays limitrophes.
A l’Institut de physiologie, Lina Stern s’intéresse à la respiration cellulaire, ainsi qu’aux enzymes qui règlent le métabolisme intermédiaire. Ses résultats révèlent l’existence de deux types de processus respiratoires distincts et ils suggèrent que les enzymes qui y sont impliqués peuvent être regroupés en deux grandes catégories. L’une comprend les oxydones, peu solubles parce que liées aux membranes et qui sont les principaux agents de la production de chaleur chez les êtres évolués.
La seconde catégorie, les oxydases, qui sont hydrosolubles, ne jouent apparemment qu’un rôle modeste dans la production de chaleur, mais elles assureraient la détoxification de certains produits du métabolisme. Ces recherches – temporairement interrompues par la guerre – établissaient la relative spécificité des enzymes du métabolisme intermédiaire et invalidaient l’idée de l’existence d’un unique ferment respiratoire. Les enzymes de la famille de la catalase, ses agonistes et ses antagonistes, étaient non seulement spécifiques quant au substrat devant être oxydé, mais aussi par rapport au produit devant être réduit, l’accepteur d’hydrogène.
Une trentaine d’articles originaux réalisés par Lina Stern, mais signés en tant que premier auteur par son supérieur hiérarchique, Federico Battelli, «premier assistant» et gendre de Jean-Louis Prevost auquel il avait succédé en 1913, ont fait la réputation des deux auteurs. Deux grandes synthèses,1,2 et le texte d’un exposé fait à Berlin peu avant le déclenchement de la guerre,3 démontrent l’impact de leurs contributions. Un article tardif provient de l’Institut de physiologie de Moscou.4
Suite au déclenchement de la guerre en 1914, l’Université de Genève va vivre une crise sévère, due à l’interruption de l’afflux des étudiants étrangers, crise dont elle ne se relève que très lentement et progressivement dans la décennie suivante. En 1917, l’arrêt prochain des hostilités laissait augurer – à tort – que l’Université de Genève retrouverait bientôt à nouveau sa nombreuse clientèle slave d’antan.
Dans cette perspective, Lina Stern fut au début de 1918 nommée professeur extraordinaire, chargée d’un nouvel enseignement – celui de biochimie médicale, de «chimie physiologique» pour utiliser le terme de l’époque – rendu obligatoire pour les étudiants en médecine par la commission fédérale des examens de médecine. Il s’agissait en fait d’une solution minimaliste, puisque Lina Stern n’obtenait ni une augmentation de salaire ni le contrôle d’une ligne budgétaire nouvelle. Au moins obtenait-elle de choisir dorénavant librement ses collaborateurs et ses thèmes de recherche, de pouvoir publier ses résultats sans que le nom de Battelli ne figure automatiquement parmi les auteurs, et la perspective d’une promotion ultérieure. Elle fera un bon usage de ces potentialités.
Découvertes en biochimie et en neurosciences
Elle s’intéresse par exemple à l’obtention d’extraits d’organe et à l’étude de leur activité biologique. Ses recherches antérieures l’avaient convaincue que les processus respiratoires, qui produisent l’énergie nécessaire à la vie, fonctionnent encore quelque temps après la mort. Elle postule que la production des hormones et autres substances biologiquement actives perdure aussi après la mort ; et avec Ernst Rothlin, elle décrit les effets vasomoteurs d’extraits de divers organes et la caractérisation, dans l’extrait de rate, d’un puissant stimulant du tonus de la musculature lisse.5,6 Ils étudient aussi l’effet de substances biologiques appliquées directement sur le cerveau.7
Elle teste surtout, et durablement, l’idée que chaque organe, pour fonctionner adéquatement, doit être nourri par un fluide spécifique qui lui est propre et dont la composition diffère de celle du fluide nutritif commun qu’est le plasma sanguin. La composition de ces fluides serait maintenue à des valeurs plus ou moins constantes par des mécanismes qui déterminent quels solutés s’échangent entre le sang et le milieu extracellulaire des divers organes. Elle propose le terme de «barrière» pour désigner ces mécanismes et étudie surtout la barrière hémato-encéphalique, qui assure le transfert de substances en solution entre le sang, le liquide céphalo-rachidien et le système nerveux central. Le premier article de Lina Stern sur cette barrière est le texte d’un exposé tenu lors d’une réunion de la Société médicale de Genève,8 où elle fut en 1921 l’une des premières femmes à être acceptée comme membre. Ce travail paraît dans le périodique fondé et dirigé par C. von Monakow, le célèbre neurologue et anatomiste du cerveau d’origine russe, professeur à l’Université de Zurich, qui s’intéresse à la circulation du liquide céphalo-rachidien.9 Un autre article, publié à l’occasion du 70e anniversaire de la naissance de Monakow, fait le point de progrès accomplis par le groupe genevois en deux ans.10 Ces articles, ainsi que la publication intégrale des résultats obtenus par Lina Stern et Raymond Gautier,11 sont favorablement accueillis par le monde scientifique.
Au pays des soviets
En 1922-1923, Stern et Battelli signent encore ensemble plusieurs communications, dont trois sur l’action du courant électrique sur des muscles striés ou lisses, … en fait, le courant (sic) ne passe plus guère entre eux deux ! Les relations du professeur de physiologie de 56 ans et de sa collègue qui en a 11 de moins se dégradent, la jeune, dynamique et ambitieuse Lina visant l’ordinariat et la direction d’un laboratoire indépendant de l’Institut de physiologie. Les tentatives faites dans ce sens n’ont pas abouti, en raison des difficultés financières de l’Université de Genève et/ou des réticences de Battelli. Aussi prêtera-t-elle une oreille bienveillante à l’offre de venir occuper une chaire de physiologie à l’Université de Moscou et à la perspective de la création par les Soviets d’un institut de recherches physiologiques, dont elle supervisera l’aménagement et prendra la direction en 1929.
Battelli n’a pas pardonné à Lina Stern d’avoir choisi Moscou ; dans son courroux, il lui interdira – lors de son départ en 1925 – d’emmener avec elle les procès-verbaux des expériences qu’elle avait réalisées à Genève avec ses étudiants et ses doctorants à elle ! Elle tentera en vain d’en prendre ou reprendre possession lors de voyages initialement quasi annuels en Suisse, plus rares par la suite, une dernière fois en 1947, plusieurs années après le décès de Battelli.
Les Travaux du Laboratoire de physiologie de l’Université de Genève, où figurent toutes les publications et les thèses de doctorat patronnées depuis 1899, ont cessé de paraître après le tome XII couvrant la période 1919-1922. Il faut donc consulter la bibliographie de Lina Stern publiée à Moscou en 1960 par Smirnova12 pour avoir accès à la liste complète des publications de Lina Stern couvrant non seulement ses années soviétiques, mais aussi ses dernières années genevoises. On y apprend que les recherches réalisées avec Jean Baatard sur la barrière hémato-encéphalique et avec Gilbert Du Pasquier sur la barrière placentaire n’ont paru que sous forme de thèses de doctorat.13,14 Les travaux de Stern et de René Peyrot n’ont été publiés que dans des communications brèves, dont une parue tardivement.15
La carrière de Lina Stern en URSS lui valut honneurs et gloire, du moins de la fin des années 1920 jusqu’aux premières années qui suivent la Seconde Guerre mondiale.16 Mentionnons seulement le volumineux recueil d’hommages17 qui lui furent dédiés en 1934, où figurent, entre autres, ceux de sept lauréats ou futurs lauréats d’un Prix Nobel de chimie, respectivement de médecine ou physiologie, dont O. Meyerhof (1922), H. Euler (1929), A. Szent-Györgyi (1937), P. Karrer (1937) et C. Heymans (1938).
Les déboires suivront, liés à la survenue de la Guerre froide. En 1947, les théories scientifiques et médicales de Lina Stern et de son école seront mises au ban, entraînant la fermeture de «son» institut. Elle-même «disparaîtra» au début de 1949 pour quatre longues années dont on n’apprendra qu’après la mort de Staline qu’elles furent pour Lina une période d’emprisonnement, d’instruction par la police secrète de participation à un complot antisoviétique, de haute trahison et de préparation d’actes terroristes. Le procès secret contre elle et d’autres intellectuels ou artistes membres du présidium du Comité antifasciste juif eut lieu en été 1952. Treize de ses co-accusés sont condamnés à mort et exécutés. Elle est la seule à s’en sortir vivante et à n’être que… condamnée au bannissement dans un lieu perdu d’Asie centrale.
L’activité scientifique de Lina Stern en URSS, ainsi que les contacts scientifiques qu’elle sut maintenir avec le monde savant occidental seront le sujet d’une suite prochaine au présent article.
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