Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07141.jsonl.gz/746

Les sciences économiques théorisent les discriminations liées au genre et/ou à la race à l’aide de deux modèles. On parle ainsi de taste-based discrimination ainsi que de statistical discrimination.
Taste-based discrimination
Le modèle taste-based est développé et popularisé par Gary Becker dans son livre The Economics of Discrimination publié en 1957. Cette publication fait écho à la situation ségrégationniste des États-Unis d’alors. Plutôt que de proposer une analyse du racisme ancrée dans une approche matérialiste, prenant en compte ses liens avec la structure d’exploitation, l’économiste réduit ce phénomène à un ensemble de comportements psychologiques individuels.
Le modèle de Becker présuppose l’existence de deux groupes qu’il nomme peu subtilement les W et les N. Il est indiqué qu’une majorité des individus issus du groupe W ont une «préférence» négative, représenté en termes de perte d’utilité ou dit de «bien-être», à entretenir des relations économiques avec des individus issus du groupe N. Cette aversion individuelle se traduit dès lors dans les faits par des salaires et un nombre d’emplois restreint pour les N en comparaison des W.
Pour autant, poursuit Becker, il suffit que le marché soit suffisamment «libre» et que certains individus W ne ressentent aucun désagrément à tisser des liens économiques avec les individus N pour que, selon lui, les effets de la concurrence fassent disparaître à terme l’effet économique de la discrimination, augmentant ainsi les salaires et le nombre d’emplois de celleux qui en étaient auparavant privé·e·s. Dès lors, le marché serait divisé, si ce n’est pour dire ségrégué, entre les firmes qui discriminent, employant exclusivement des personnes W, et celles qui ne pratiquent aucune discrimination, employant l’ensemble des personnes N. Une «solution» bien pratique pour les libéraux!
Statistical discrimination
Ce second type de modèles est inspiré par les travaux d’Edmund Phelps qui publie en 1972, dans The American Economic Review,un article nommé «The Statistical Theory of Racism and Sexism».
Son modèle décrit l’existence d’une économie peuplée d’un groupe majoritaire, soit des blanc·he·s (ou des hommes), et un groupe minoritaire composé respectivement de noir·e·s (ou de femmes). Phelps estime que son modèle diffère de celui de Becker dans le sens où il s’applique d’avantage aux employeur·euse·s qu’il qualifie de « liberals », les centristes de gauche étasunien·ne·s, qui sont censé·e·s ne ressentir aucun préjudice personnel basé sur la race et/ou le genre.
Pour faire suite aux différences avec le modèle précédent, les firmes sont hypothétiquement supposées incapables d’observer la productivité de leurs employé·e·s, un présupposé utile aux modèles néoclassiques qui partent du principe que la concurrence permet aux individus d’être rémunérés à hauteur de leur contribution à la production totale. Dès lors, il est admis que les firmes observent les seules caractéristiques censées renseigner sur la productivité des agents, la race (et/ou le genre). De là, en découle une estimation probabiliste de la productivité de l’agent qui repose sur les a priori et stéréotypes raciaux et/ou genrés de l’employeur·euse.
Un ensemble d’extensions théoriques formalisé par d’autres économistes au cours des années 90 ont tenu ensuite compte de la possibilité qu’ont les employé·e·s d’investir en leur propre «capital humain», par exemple en obtenant un diplôme, celui-ci censé refléter leur niveau de productivité.
Ainsi, les membres du groupe minoritaire, risquant d’être perçu·e·s comme étant peu productif·ve·s, seront découragé·e·s d’«investir» dans une formation. Confirmant a posteriori les croyances des employeur·euse·s.
Le racisme et/ou le sexisme ne reposeraient donc pas sur un ressentiment psychologique à la Becker mais plutôt sur l’incompréhension et la méconnaissance de certain·e·s, couplé au manque de «volonté» d’autres. Il suffirait donc de changements culturels, c’est-à-dire l’acquisition d’une meilleure «mentalité» du côté des employeur·euse·s et d’un plus grand «goût pour la réussite» du côté des employé·e·s qui sont injustement discriminé·e·s pour dépasser cette situation.
La traduction, une fois de plus, d’un narratif néolibéral qui ne permet pas une compréhension des mécaniques du racisme et du sexisme. On constate ainsi en Suisse une persistance des écarts salariaux entre les personnes enregistrées comme «femmes» et «hommes». Près de 18% en 2020 selon l’OFS, ce qui ne prend évidemment pas en compte la charge de près de 50% plus importante du travail domestique réalisé par la première catégorie de personnes.
Aussi, il est impossible actuellement de suivre précisément l’évolution de la distribution du travail et des opportunités liées à la race tant les statistiques officielles ne prennent pas en compte cette caractéristique structurante des rapports sociaux.