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01/05/2011
Au-dessus d’Ugine l’horizon oblique
Quand on se rend à Albertville depuis la vallée de l'Arve, on monte jusqu'à Megève, puis on redescend une étroite gorge vers Ugine, et alors, entre deux montagnes grises et dont les pans caillouteux ou couverts d'arbres noirs oppressent l'âme, on aperçoit, au loin, devant soi, une montagne se dressant sous le ciel bleu; son sommet est enneigé, mais le plus incroyable est que la vue est obstruée par la pente de cette montagne, qui n'a rien d'abrupt, mais est parfaitement rectiligne, et s'étend sur une longueur telle qu'elle paraît être un nouvel horizon, puisque la chaîne sous laquelle on passe bouche le regard jusqu'au bas de cette longue pente. Mais ce nouvel horizon est oblique, et soudain, les formes si rationnelles, fondée sur l'horizontalité et la verticalité, qu'on voit dans les plaines perdent toute réalité.
Victor Hugo en a parlé, dans sa relation de voyage en Suisse: les montagnes ont des formes chaotiques, de telle sorte que, en leur sein, on perd tout repère clair; on a la vision d'un monde de formes désordonnées qui défient Euclide à chaque instant, renversant la raison.
Lovecraft a également évoqué ces formes défiant toute logique apparente, lorsqu'il a évoqué les constructions des Grands Anciens, les Dieux qui ont précédé l'homme sur Terre et au sein du Cosmos et dont l'origine défie toute l'intelligence rationnelle qu'on peut avoir. La perception de lignes impossibles à restituer par le langage et à concevoir par l'entendement est chez lui le seuil, pour la conscience, de la vision effroyable de ces Grands Anciens, dont la forme est hideuse, puisqu'elle échappe à toute logique. Or, il s'agissait, pour Lovecraft, de la vie ultime de l'Univers: en rien, il ne s'agissait d'une simple impression. Le monde rationnel n'était lui-même, au contraire, qu'une faible lueur dans la nuit immense.
De l'autre côté de cet horizon oblique, on concevait bien une volonté âpre, incroyable, dévastatrice, titanesque, à même de faire pencher le monde, de changer son axe et de précipiter l'homme dans le gouffre. La lumière, en ce matin où je m'approchais d'Albertville, jaillissait d'au-delà de cette barre parfaitement unie qui dans le même temps allait s'abaissant, et les forces qui ont minéralisé la terre et créé les montagnes apparaissaient comme absolues; le ciel ne brillait qu'au loin, qu'au fond de l'espace.
On a dit que le style plein d'imaginations chaotiques des montagnards inspirés que furent François Arnollet et Maurice-Marie Dantand et qu'est aujourd'hui Valère Novarina devait quelque chose à cette vision d'un chaos antédiluvien, d'un monde de géants figés qui, selon certaines prophéties, doivent se réveiller un jour! Dans le Coran, on trouve qu'à la fin du monde, les montagnes se remettront à marcher. Alors, comme eût dit Lovecraft, resurgiront les Grands Anciens, et l'épouvante se répandra sur le monde. Puissent les anges habitant le lambeau d'azur que je voyais encore au fond du ciel être suffisamment armés de lances de lumière pour ramener l'ordre et la raison dans le monde: dans leurs bras, sous leurs ailes, ils arracheront des griffes des Titans réveillés les hommes qui auront vers eux tourné leur regard et tendu leurs mains, peut-être!