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Formes précises, lignes rigoureuses
Le monastère cistercien de Loccum près de Hanovre vient d’inaugurer sa bibliothèque scientifique spécialisée. Avec grand soin, le bureau d’architecture pape + pape est parvenu à insérer le nouveau bâtiment dans l’ensemble existant. La façade en grès fait office de lien.
Les moines et sœurs cistercien·ne·s s’inscrivent dans la tradition des fondateurs de l'abbaye de Cîteaux, dédiant leur vie à la prière, à la lecture et au travail. La précision constructive et la typologie rigoureuse sont caractéristiques de l’architecture monastique des Cisterciens. Les bâtiments de cette branche réformée de l’ordre des Bénédictins révèlent une architecture perçue comme un acte culturel et collectif: l’unité employée n’est pas la brique, dont la taille a été définie de sorte à ce qu’un seul ouvrier puisse la travailler, mais le bloc de pierre, demandant un effort collectif pour le manipuler.1
En 1163, des moines cisterciens ont fondé le monastère de Loccum en Basse-Saxe en Allemagne, situé entre le fleuve Weser et le lac intérieur Steinhuder Meer. Ce monastère est connu pour son ensemble intacte constitué d’une église, d’un cloître et de bâtiments agricoles, remontant à l’époque romane tardive. L’église collégiale du 13e siècle est particulièrement remarquable. Le monastère dispose d’une vaste collection d’écrits historiques de grande valeur, qui étaient jusqu’à présent stockés dans des espaces dispersés dans l’ensemble monastique.
La bibliothèque de Loccum fut mentionnée pour la première fois en 1238 dans la chronique de l’abbé Stracke (1600–1629). Ce dernier y fait état de 234 ouvrages en possession du monastère. L'abbé décrit la manière dont ils sont rangés sur deux étagères et conclut son récit en appelant l’espace en question «une pièce rigolote et belle». Dans les siècles qui suivirent, la collection s’est agrandie, pour atteindre aujourd’hui 120’000 livres, dont 21 manuscrits du Moyen Âge particulièrement précieux.
Le nouveau bâtiment de la bibliothèque abrite désormais ces écrits dans des conditions appropriées et offre le cadre propice à un centre de formation moderne, le monastère étant aussi un séminaire consacré à la formation des vicaires de l’église régionale hanovrienne. En 2016, celle-ci avait décidé de lancer un concours d’architecture. Des 19 bureaux participant, le projet des architectes de pape + pape de Cassel et Hanovre est sorti lauréat. La disposition des espaces et la manière de raccorder le nouveau bâtiment au monastère historique ont su convaincre le jury.
Saisir l’essence même de la bâtisse historique
Depuis, la nouvelle bibliothèque est sortie de terre – le bois, le verre et la pierre naturelle du parement dominent. Elle a été érigée en continuité de l’aile est de l’ensemble existant classé. À cette fin, le bâtiment construit par Jan Wilhelm Prendel (1905–1992) a été démoli. Dirigeant de l’administration des bâtiments du ministère des finances alors en retraite, il avait conçu dans les années 1990 l’extension de l’aile dédiée à la bibliothèque, son architecture mettant pourtant l'accent sur les besoins et non sur une conception globale de l’ensemble monastique. Pour cette raison, dans le cadre du concours, les concurrents étaient libres de prévoir un maintien, une transformation ou une démolition de ce bâtiment existant.
Ainsi, le projet lauréat en a profité pour restituer le plan d’origine du monastère, des fouilles archéologiques ayant démontré que la bibliothèque avait été édifiée à l’endroit où se trouvait auparavant la salle de confrérie, c’est-à-dire l'espace de travail des moines jusqu’à la fin du 18e siècle. Étant donné que les vestiges des murs de la bâtisse précédente se trouvaient sous les fondations et que des canaux murés passaient au travers de la parcelle, le nouveau bâtiment a été construit sur pilotis.
Les architectes ont décidé de travailler sa structure porteuse en béton armé, laissant en grande partie apparentes les surfaces en béton. En raison de la charge utile importante des archives, allant jusqu’à 15 kN/m2, et des portées de 10.70 m, les plafonds se composent d’une grille de poutres. Les combles ont été réalisés en structure plissée en forme de cadre avec un toit à chevrons.
Le caractère contemporain du nouveau bâtiment à deux étages et les contours du bâtiment existant adjacent forment un ensemble cohérent. «Quant au développement longitudinal, le volume reprend l’orientation du bâtiment conventuel en face et respecte l'alignement sud afin de contenir une cour intérieure rectangulaire de forme précise», explique l’architecte Tore Pape. À l'abri des intempéries, l’entrée principale de la bibliothèque s’ouvre justement sur cette cour intérieure, appellée Priors Garten. À l’intérieur de la bibliothèque, les finitions en bois de chêne clair contrastent avec les surfaces en béton apparent. Le réfectoire classé, utilisé aujourd’hui comme salle de spectacle, et le slaphus, jadis dortoir des moines, présentent des murs extérieurs qui ont été dégagé et qui ont été intégrés au foyer.
Dans les documents remis dans le cadre du concours, le maître d’ouvrage insistait sur le fait qu’en vue d’une conservation adéquate des précieux écrits historiques, l’humidité de l’air était plus importante que la température ambiante. Pourtant, pour des raisons financières et écologiques, il comptait renoncer à une technique de climatisation sophistiquée. Aujourd’hui, aux étages supérieurs, les ouvrages précieux sont conservés en magasin. Pour les objets particulièrement sensibles, les architectes ont eu recours à un «espace dans l’espace»: le magasin au deuxième étage dispose d’une pièce tempérée d’environ 6 m2.
Le grès fait office de lien
La maçonnerie en moellons du bâtiment existant a été construite à partir de grès de Münchehagen, à proximité immédiate du monastère. Les gisements disponibles ne suffisaient pourtant pas à créer les nouvelles façades. Un autre type de grès de la région a donc été retenu, mais pour des questions de coût il ne pouvait être utilisé. Finalement, le maître d’ouvrage s’est décidé pour le grès Bucher venant d’une société d’exploitation de carrières à Bamberg, à 400 km de Loccum: un grès clair présentant une structure et une couleur très proches de la pierre d’origine.
Pour la façade du nouveau bâtiment, les architectes ont opté pour un mur en moellons éclatés. Par conséquent, les dimensions similaires des pierres de taille et la largeur uniforme des joints confèrent à la construction un aspect régulier, moins présent au niveau du bâtiment existant. Quant à la hauteur des pierres, trois différents formats ont été utilisés: 15, 20 et 25 cm, combinés avec des longueurs de 30 à 50 cm. L’épaisseur des pierres naturelles est de 9 à 12 cm. L’ouvrage de maçonnerie standard a été taillé de manière conventionnelle et les bords avant des pierres ont été éclatés afin d’obtenir un aspect rugueux. La face extérieure éclatée présente une profondeur allant jusqu’à 3 cm.
Les architectes ont décidé des formats et de la pose des pierres au préalable. Cependant, la suite des teintes a été laissée au hasard. «La teinte, c’est-à-dire la position des pierres dans la construction n’a pas été définie. De la carrière venait un triage plus clair et un autre plus foncé, qui ont été montés tel quel», déclare Philipp Nüthen de l’entreprise chargée de la fabrication sur mesure. En particulier la finition des embrasures et des pignons nécessitait des pierres de forme très différente, la préfabrication automatisée permettait alors d’économiser et de gagner du temps. Les pierres ont d’abord été dessinées en 3D et ensuite travaillées à l'aide d’une fraiseuse CNC. Grâce aux différentes méthodes utilisées pour la fabrication des pierres – celles-ci ayant été travaillées à la main afin de conserver leur apparence rugueuse – leurs surfaces ressortent plus en relief que celles de la maçonnerie des façades, évoquant un ornement le long des pignons obliques.
Bibliothèque du séminaire pour prédicateurs au monastère de Loccum
Maître d’ouvrage:
Église régionale de Hanovre
Architecte:
pape + pape architekten, Cassel, Hanovre, Berlin
Ingénieur:
Drewes + Speth, Hanovre
Façade en pierre naturelle:
Philipp Nüthen Bau und Denkmal, Bad Lippspringe
Planification des espaces non construits:
Wette & Küneke, Göttingen
Données
Concours: 2016
Fin des travaux: 10/2021
Coûts de construction: 7 mio d’euros
Note
1. Les pierres sauvages est un livre de l’architecte, urbaniste et écrivain Fernand Pouillon. Il est rédigé du point de vue d'un moine cistercien et d'un maître d'œuvre du 12e siècle, témoignant de la fascination de Pouillon pour la précision constructive et la rigueur typologique des bâtiments monastiques cisterciens. Dans TEC21 48/2016: «Architekturkreuzfahrt 2016: Mediterrane Moderne», «Die Stadt als Hintergrund» de Dominik Fiederling.