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Entre conte naïf et méditation anxieuse sur le monde contemporain, voici "Vitus". Le réalisateur suisse Fredi M. Murer signe en 2006 cette fiction atypique, qui met en scène la résistance obstinée d’un enfant au conformisme ambiant.
Questionner la norme
Chapitre 01
Photo 12 - AFP
Sorti en 2006, "Vitus" raconte l'histoire d'un enfant surdoué qui doit trouver son propre chemin vers les étoiles et ses rêves.
Pianiste virtuose, doté d'un QI de 180, le petit Vitus cherche à s'échapper, à vivre sa propre vie et ses propres rêves loin des ambitions de sa mère qui veut en faire un petit Mozart et de ses camarades de classe qui le prennent décidément pour un alien.
Pour parvenir à devenir lui-même, Vitus peut compter sur l'amour de son grand-père pour le porter vers les sommets et permettre son envol. A l'écran, on trouve Teo Gheorghiu, vrai jeune pianiste prodige de 10 ans, Julika Jenkins, aperçue depuis dans la série "Dark", et Bruno Ganz dans le rôle du grand-père.
En réalisant un film sur la réalité du mal-être des surdoués, Fredi Murer questionne l'idée de normalité. Qu'est-ce que la norme, se demandent tous les surdoués, surtout enfants, quand ils se trouvent à la croisée des mondes. Fredi Murer s'amuse. Et revient sur ses thèmes de prédilections, l'enfance et la musique.
>> A voir, la bande-annonce du film:
Le rôle de la musique
Chapitre 02
Photo12 - AFP
"Nietzsche a dit: 'sans musique, la vie serait une erreur'. Je suis tout à fait d'accord avec lui. Mon père était, entre autres, clarinettiste. Et moi je voulais, en tant qu'enfant, avoir un piano. Mais les conditions sociales des années 50 n'étaient pas adéquates pour ça.
J'ai reçu un accordéon qui avait un clavier sur le côté. J'étais toujours un peu frustré, alors je fixais l'accordéon à une table avec une ceinture pour pouvoir jouer. Ma sœur actionnait le soufflet, elle tirait, elle poussait, et moi je pouvais l'utiliser comme un clavier. Mais cette carrière s'est enlisée. Et d'une certaine façon, 'Vitus', c'est la renaissance de ma vie de pianiste avortée"explique Fredi Murer dans un entretien accordé à la RTS en 2007.
>> A voir, Fredi Murer dans l'émission "Illico" en 2007:
Prendre son envol
Chapitre 03
Photo 12 - AFP
"Vitus", c'est l'histoire d'un petit garçon qui prend son envol. Dans tous les sens du terme. A douze ans, portant un costume sombre, un nœud papillon et des chaussures vernies, il escalade les grilles d'un petit aérodrome. Il sourit, monte à bord d'un petit avion de tourisme et s'envole. Au grand dam du mécanicien qui lui court après.
Il coule une enfance heureuse entre des parents amoureux et aimants quelque part en Suisse allemande. Léo, le père, fabrique des puces auditives. Helen, la mère, ne parle son anglais natal que dans les grandes occasions. Et puis, il y a le grand-père, qui rêvait d'être pilote et qui fabrique de drôles de machines dans son atelier campagnard.
>> A écouter, l'émission "Travelling" dédiée au film:
Ils entourent Vitus d'une attention d'autant plus enveloppante que le petit est surdoué. Au piano, c'est un virtuose. A l'école, il terrifie les autres gamins en leur parlant du réchauffement climatique et met sa professeur en boîte. Il bat son grand-père aux échecs.
Le hic, c'est que comme tous les petits, il rêve d'être normal. Difficile quand on a 180 de QI. Il se sent tellement désaxé qu'il décide de feindre d'être victime d'un accident cérébral pour s'improviser un rôle d'enfant normal.
"Vitus", c'est l'histoire que choisit de raconter Fredi Murer en puisant dans ses souvenirs, et dans ses propres envies de voler. Le cinéaste se met à hauteur d'enfant et rend hommage à ceux qui souhaitent échapper aux désirs de ceux qui les entourent.
Vitus grandit sous nos yeux par le biais d'une caméra et sous l'œil attendri du réalisateur, qui lui aussi, gamin, rêvait de voler.
Bruno Ganz et Fabrizio Borsani dans "Vitus" de Fredi Murer. [Photo12 - AFP]
"Comme tous les enfants je voulais devenir pilote", raconte Fredi Murer. "Et j'ai effectivement construit une aile delta comme le grand-père de Vitus. A 12 ans, sans que mes parents le sachent, je suis monté à Eggberge, au-dessus d'Altdorf. On l'a assemblé là-haut et, avec les copains, on a tiré à la courte-paille pour savoir qui allait faire le premier vol d'essai. C'est moi qui suis monté dessus. J'ai couru, et soudain, en me rendant compte que le sol se dérobait sous mes pieds, avec 10 mètres de vide sous moi, pris de panique j'ai tout lâché et je suis tombé. La montagne était très abrupte, et grâce à ça je suis bien tombé.
Néanmoins, je me suis fracassé la tête contre un rocher. J'ai eu une fracture du crâne et j'ai fait 5 jours dans le coma. Je me suis réveillé à l'hôpital. Et depuis, il y a quelque chose qui est un peu différent dans ma tête. Avant ça, j'étais un élève modèle. Après, j'étais complètement absent et rêveur, je dessinais tout le temps, et d'une certaine façon, c'est avec cette fracture du crâne qu'est né l'artiste.
Quoi qu'il en soit, cette scène dans 'Vitus' a des origines autobiographiques. J'avais entendu à l'hôpital qu'il fallait qu'on me ménage et que je risquais d'avoir des maux de tête. J'ai entendu ça comme Vitus dans le film et je l'ai exploité sans vergogne. Quand je ne voulais pas aller à l'école, je disais: 'maman, maman, j'ai tellement mal à la tête, il faut que je reste à la maison'.
J'ai vraiment vécu une double vie en baladant les adultes et en profitant vraiment de cette fracture du crâne, car je n'avais absolument pas mal à la tête."
>> A voir, un documentaire dédié à Fredi Murer, dans lequel il revient sur la part autobiographique du film "Vitus":
Le grand-père et l'enfant
Chapitre 04
Photo12 - AFP
Vitus a besoin de l'aide de son grand-père pour supporter sa différence qui l'entrave par rapport aux enfants de son âge. Un jour, cela lui devient insupportable à un tel point qu'il décide d'abandonner ce qu'il a de plus cher aux yeux de ses parents pour devenir normal.
Vitus, c'est Teo Gheorghiu, un enfant de 11 ans qui rêve de devenir pianiste professionnel (ce qu'il deviendra vraiment plus tard). Père roumain, mère canadienne, Teo découvre le piano en 1996 à 5 ans. En musique, il gagne de nombreux concours.
Le 18 février 2004, il se présente à l'audition du film "Vitus".
>> Teo Gheorghiu se raconte lors du casting et surtout joue sur tous les pianos disponibles dans le magasin de piano:
Le grand-père, c'est Bruno Ganz, une centaine de rôles, une vraie personnalité qui sait très bien s'acoquiner de son camarade de jeu, ce petit garçon dont il devra incarner l'aïeul loufoque. Le jeune Teo Gheorghiuprend son rôle très à cœur et il travaille avec la complicité de son aîné.
Il faut dire que Fredi Murer a pour habitude d'encourager ses comédiens à découvrir la vérité de leurs personnages. Il donne à ses comédiens des dialogues en allemand. Ils doivent eux-mêmes les traduire en dialecte pour les lui rendre ensuite écrits à la main. Ainsi, ce sont eux qui réfléchissent à comment ils vont les jouer, ils doivent le formuler selon leur vérité. C'est aussi le corps qui parle.
Bruno Ganz fait de longues balades avec Teo pour nouer une complicité. Cette complicité et cette créativité se reflètent dans le film. Cela donne une synergie et permet au film de toucher son public.
Bruno Ganz et Teo Gheorghiu dans "Vitus" de Fredi Murer (2006). [Photo 12 - AFP]
Sortie du film
Chapitre 05
Peter Schneider - Keystone
"Un film n'est fini que devant un public, avant il est inexistant", souligne Fredi Murer. Le public, grand jury, fait un très bon accueil à "Vitus" lors de sa sortie en 2006, en Suisse puis aux Etats-Unis, où il est nominé aux Oscars parmi les meilleurs films étrangers.
>> A voir, un reportage aux Etats-Unis lors de la sortie de "Vitus":
Le film sait trouver la voie du cœur, celle du public, celle de l'âme. Les critiques sont bonnes, les spectateurs affluent. "Vitus" est couronné Meilleur film de fiction en 2007 lors du Prix du Cinéma suisse et reçoit le Prix du public à Soleure. Et enfin l'Ours de bronze au Festival de Berlin, que Fredi Murer repeint en or.
"J'ai dit au directeur de Festival: 'que le bronze…franchement?' Si j'avais été membre du jury, je me serais donné un Ours d'or, parce que personnellement j'aime ce film.
Je fais toujours une autocritique très violente une fois que j'ai fini le tournage - qu'est-ce qui est réussi? Qu'est-ce qui est raté? Pour 'Vitus 'et 'L'Âme-sœur', j'étais à peu près à 95% de réussite par rapport à ce que j'envisageais. Tout ça grâce à une bonne équipe, des bons acteurs, de la chance, etc. J'ai décidé de faire plaquer d'or mon Ours de bronze et j'ai dit ça à Dieter Kosslick, le directeur du festival de Berlin… qui m'a dit: 'tu sais que c'est illégal'. Et ça me fait encore plus plaisir."