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Parlant devant Helvetia Latina, lors de son assemblée anuelle au Bellevue pour «commémorer» l'échec de la votation du 2 décembre sur l'EEE, le nouveau président de la Confédération pour 2001 a plaidé pour la valorisation des «fossés» culturels pour renforcer notre identité. Extraits de son discours
Moritz Leuenberger: «Sauvons notre diversité culturelle!»
Berne, mardi 12 décembre 2000
«En fait, je voulais commencer cet exposé par une question qui m'a été posée l'été dernier par un journaliste de la Radio suisse romande: «Les Romands ne vous aiment plus. Comment ressentez-vous ce constat accablant?» Mais des Romands m'ont déconseillé de commencer ainsi. On m'a d'abord expliqué qu'il serait délicat de vouloir ironiser à ce sujet et, inversement, qu'il ne fallait pas prendre au mot la question du journaliste. On m'a aussi discrètement suggéré qu'un Alémanique majoritaire ne pouvait pas réagir de façon si sensible.
La question a d'ailleurs perdu un peu de son actualité, puisque je semble avoir retrouvé les faveurs des Romands. Leur soutien sans faille lors de mon élection à la présidence m'a réconforté. Et Yves Christen est même prêt à m'accueillir au sein d'un des sanctuaires de la Suisse romande profonde, le Parti radical vaudois! Si ça continue ainsi, j'aurai bientôt des problèmes d'identité...
Il a donc fallu que je trouve une autre entrée en matière. Commençons alors par le commencement. A l'école, je n'ai goûté ni aux joies de l'anglais précoce, ni même à celles de l'anglais «tardif». Non, j'ai fait du latin et du grec. Aujourd'hui encore, je peux réciter la liste des substantifs qui ont une déclinaison en -i et non en -e à l'ablatif: «sitis, puppis, turris, febris, vis, securis».
Nos professeurs nous suggéraient que c'était à l'ignorance de l'anglais qu'on reconnaissait l'élite. Car la méconnaissance de cette langue était la preuve d'une culture classique, le nec plus ultra, c'est le cas de le dire. Il va de soi que ces thèses étaient absurdes, mais j'y ai quand même un peu cru, sinon comment expliquer que je n'aie pas été attiré par l'anglais?
Plus tard, quand j'ai débuté au Conseil national, j'étais bien décidé à améliorer mon français. J'avais demandé à des parlementaires romands de me corriger et je participais régulièrement aux soupers de notre groupe latin. Et puis, j'ai arrêté, car tout le monde parlait beaucoup trop vite et, malgré ma bonne volonté, je n'arrivais quand même pas à suivre. Dans ma fonction actuelle, je dois vous avouer qu'il m'est aussi arrivé de trahir certains signes de fatigue lors d'une intervention en français particulièrement longue, et de ne plus écouter avec toute l'attention requise. Par souci de collégialité, je n'en dirai pas davantage.
Alors que j'étais candidat au Conseil fédéral, j'ai découvert à ma grande surprise, en lisant la presse romande, que je passais pour un «anti-Blocher», un Zurichois atypique, le «chouchou des Romands», «le Zurichois qui aime les Romands». J'ai été très touché de constater que les ingénieurs du son et les journalistes avaient la délicate attention de faire de mes propos exprimés dans un français hésitant et maladroit un montage suffisamment habile pour donner à beaucoup de Romands l'illusion que je parlais bien leur langue.
A peine entré en fonctions, ma faible maîtrise du français m'a même permis de me tirer d'un mauvais pas. Une de mes premières tâches était en effet de présider l'assemblée générale de TV5. Je m'étais bien aperçu que la discussion était dans l'impasse et qu'on était proche de l'empoignade générale, à propos de quoi exactement, cela m'a échappé. En désespoir de cause, j'ai mis fin à l'affaire en m'exclamant:«Ainsi décidé!» Personne n'a protesté, et ce compromis, que personne ne connaît, tient toujours.
Lorsque j'étais candidat au Conseil fédéral, on m'a plus d'une fois interpellé sur la question du Röstigraben. A l'époque, j'étais persuadé que le fossé qui divise les Suisses n'était pas linguistique, mais culturel, séparant la ville et la campagne. Si, en acceptant mon élection, j'ai fait allusion à la barrière de rösti, j'en ai aussi évoqué d'autres car elle ne me semblait pas être la plus importante. J'en suis moins convaincu aujourd'hui car, entre- temps, je me suis retrouvé plus d'une fois au bord de ce fossé au moment où je m'y attendais le moins. Par exemple, la compréhension de l'humour ne va pas de soi.
Je me souviens notamment d'une rencontre avec les représentants syndicaux de La Poste et de Swisscom qui m'ont accueilli à Martigny avec une caricature me représentant avec des moutons à mes trousses. Sous le dessin, une légende «Loin, les bergers! Les moutons sont enragés!». Si sur le plan du vocabulaire, tout était clair, le sens profond du message, lui, m'échappait totalement. Je notais juste que la candeur des moutons contrastait curieusement avec l'agressivité que je percevais autour de moi.
Un jour, pour un sondage, j'ai dû répondre à cette question du Magazin du Tages-Anzeiger: «Qu'est-ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue?» Comme j'évite toute question intime, j'ai répondu en guise de boutade qu'une question aussi importante relevait de la compétence du Conseil fédéral. J'ai recommandé à la rédaction de prendre contact avec la Chancellerie, qui communiquerait la prise de position officielle, à laquelle je me soumettais par avance. La réponse a été publiée telle quelle et n'a pas manqué de susciter des réactions. Les Suisses alémaniques ont trouvé la plaisanterie à leur goût mais pas les Romands. Un magazine romand s'est demandé si j'avais encore toute ma raison.
Le Röstigraben nous joue des tours bien au-delà de la langue. Parfois, je ne comprends pas l'humour des Romands et parfois ils ne comprennent pas le mien. C'est vrai que l'ironie est souvent à double tranchant. L' ironie implique que l'interlocuteur perçoive l'écart entre ce qui est dit et ce qui est sous-entendu. Ce qui n'est pas toujours le cas dans sa propre langue, alors imaginez quand on passe d'une langue à l'autre! Rien d'étonnant donc qu'on ne se comprenne pas toujours, les Romands et moi. [...]
Au dernier congrès du Parti socialiste, la question du service public était à l'ordre du jour. Beaucoup d'orateurs romands ont juré qu'il n'y avait pas de Röstigraben sur cette question. L'un d'entre eux est allé jusqu'à faire une allusion rhétorique au fameux «Ich bin ein Berliner!» de Kennedy en proclamant «Ich bin ein Deutschschweizer!». Mais les résultats du vote ont démontré une divergence d'opinions. Plus exactement, les Romands et les Alémaniques ne se font pas la même idée du rôle de l'État. Il ne faut pas voir dans cette différence de conception un problème de minorité, mais bien l'expression d'une différence de culture, de tradition politique. Et d'ailleurs, il y a des fossés partout: la semaine passée à Zurich, c'est Ogi qui s'est exclamé: «Ich bin ein Zürcher!»
On peut illustrer cela par des exemples apparemment anecdotiques mais non moins révélateurs. [...] Lorsque, pour mes visites officielles, je traverse Neuchâtel ou Genève, c'est toujours précédé par une escorte de police. Le cortège officiel ne respecte pas toujours les feux rouges – ce qui pose des problèmes de conscience à un ressortissant de la ville de Zwingli. Mais tout le canton est fier d'une visite politique aussi importante. A contrario, un cortège de Mercedes officielles qui veut traverser Berne doit régulièrement s'interrompre pour laisser passer des piétons en Birkenstock, absolument décidés à faire respecter leur droit démocratique de priorité. Je me souviens qu'à Zurich, des automobilistes nous ont refusé le privilège de rouler groupés (et pourtant nous n'avions grillé aucun feu rouge): ils se sont engouffrés dans le cortège entre les motards de la police et la voiture officielle dans laquelle j'étais installé en compagnie de mon collègue le ministre français des transports. Je vous laisse imaginer sa surprise...
Les Suisses allemands parlent du Vater Staat avec un certain détachement, du moins sans émotion, alors que les Romands entretiennent une relation affective avec l'«État-providence», l'État nourricier avec un E majuscule. Cette différence dans le rapport à l'État se retrouve entre les Français et les Allemands mais également entre les Français et les Anglais et, d'une manière générale, entre les communautés de langue romane et celles de langue germanique. Or, dans un pays aussi petit que le nôtre, cette différence est perceptible au sein du parlement, au sein de chaque parti et même de chaque fraction. [...]
Vouloir nier ces différences culturelles n'a pas de sens. Ce serait une erreur, ce serait même dangereux. Il est de notre devoir politique d'en prendre conscience. Mais devons-nous aussi les surmonter? J'ai des doutes. Le souci constant des fossés existant dans notre pays nous empêche de sombrer dans l'autosatisfaction et oblige les différents groupes culturels et linguistiques à discuter sans cesse de leur place respective, à prendre conscience de leurs différences et à les valoriser.
L'identité se forge (aussi) par la différenciation. Il est dommage qu'en Suisse, dans ce processus de différenciation entre les groupes linguistiques, on se heurte si souvent aux sensibilités, aux peurs et aux susceptibilités. Ce n'est pas en faisant des tentatives de rapprochement embarrassées et timides que nous renforcerons notre identité, mais en portant une attention soutenue mais bienveillante à nos différences.
En fait, je souhaiterais un peu moins de «politiquement correct» et un peu plus d'impertinence – ce qui serait tout à fait dans l'intérêt de la culture. L'humour, la caricature, le witz – éléments essentiels de chaque culture – se nourrissent précisément des limites et des contraires. Ils se basent souvent sur des clins d'œil, des clichés un peu forcés. Par exemple: le Suisse romand est charmant, toujours en retard et boit volontiers du blanc; le Tessinois est tout aussi charmant, un peu nerveux et boit volontiers du Merlot. Le Romanche vit dans un chalet de guingois, s'appelle Flurin ou Gian, porte un bonnet de laine et est également charmant. Le Suisse allemand est borné, travailleur mais pas du tout charmant! Il existe un humour allemand typique, il existe un humour noir typiquement britannique. Les recherches le démontrent, si une culture perd son caractère, ce sont les bases de la caricature et de l'humour qui disparaissent aussi, et avec elles un acquis culturel important pour la société.
Laissons alors subsister les diversités culturelles, c'est-à-dire les fossés qui nous séparent – Suisses alémaniques, Suisses romands, Tessinois et Romanches. Le fédéralisme suisse laisse d'ailleurs volontairement subsister ces fossés – des usages régissant la cueillette des champignons jusqu'aux compétences en matière d'école.
Mais la question du pouvoir est quelque chose de tout à fait différent. Là, il ne peut pas y avoir de différences ni de fossés. Nous devons tout faire pour éviter un écart économique important entre les centres et les périphéries, entre les villes et la campagne, entre la Suisse allemande et la Suisse latine. C'est pour cela qu'il est très important que les différences culturelles ne soient pas assimilées automatiquement à des problèmes de minorités. Est-ce que l'émission «10 vor 10» doit être tenue en dialecte ou en bon allemand, c'est une question culturelle occupant la Suisse alémanique, mais pas un problème minorité/majorité. Dans les questions culturelles, la majorité aussi a le droit de faire valoir son identité! Cela ne veut dire en aucune façon qu'elle opprime les minorités. En revanche, dans les questions économiques, il est impératif de trouver un équilibre. C'est pourquoi, quand les vols intercontinentaux sont déplacés de Genève à Zurich, c'est un véritable poison pour la cohésion nationale.
Quand j'étais à La Chaux-de-Fonds récemment, il y avait une manifestation de mécontents qui se sentent défavorisés en tant qu'habitants d'une région périphérique. On m'a donné l'exemple de lettres que la Poste a acheminées à La Chaux-de-Fonds avec deux jours de retard, ce qui serait la preuve que la région est clairement désavantagée. Mais de tels retards peuvent se produire dans tout le pays, aussi dans les grandes villes! [...]
Cette attitude de minorité qui se croit défavorisée comme minorité ou qui veut être privilégiée par rapport à la majorité peut nuire à la cohésion nationale de la même façon que lorsque la majorité ignore les revendications de la minorité. Il est peut-être délicat de le souligner pour un Alémanique majoritaire, mais c'est important: la compréhension mutuelle doit aller dans les deux sens, de la majorité à la minorité certes, mais aussi des minorités à la majorité. Mais nous devons veiller à ce qu'aucune culture ne commence à se prendre pour la culture dominante de référence, comme certains milieux le propagent actuellement en Allemagne afin de remettre à leur place les cultures des immigrants. De tels fossés dus à l'arrogance peuvent cependant être surmontés par l'honnêteté en matière politique, économique et culturelle – cela n'est lié qu'en second lieu à la qualité des connaissances linguistiques mutuelles.
L'importance croissante de l'anglais ne creuse pas non plus le fossé de rösti entre la Suisse latine et alémanique. Il y a longtemps, nous avons déjà utilisé dans ce pays une langue morte que nous ne parlions pas, le latin, pour trouver des expressions valables dans toute la Suisse. Nous voulions ainsi éviter de privilégier une région linguistique. Sur les voitures, on trouve l'abréviation «CH» pour Confoederatio helvetica; nous avons fondé Pro Helvetia, Pro Infirmis, Pro Senectute, Pro Patria, et aussi Pro Juventute. Mais, alors que l'héroïne nationale était jadis Helvetia, elle se nomme aujourd'hui Miss Switzerland. La Confédération a Swisscom, les Swisscoys, etc. On parle de plus en plus souvent anglais dans des entreprises bien suisses, et même à la Poste. Le Conseil fédéral n'a rien pu y faire.
Comme le latin dans le passé, l'anglais n'a pas à se substituer à une langue nationale. Dans ce sens, je ne vois pas pourquoi l'anglais devrait mettre en danger la cohésion nationale ou la compréhension mutuelle des quatre cultures de ce pays. En Suisse, l'anglais permet également aux jeunes d'être compétitifs sur des marchés toujours plus internationaux et leur évite d'être défavorisés dans un monde globalisé. Les quatre cultures de la Suisse n'en disparaîtront pas pour autant. Le risque existerait seulement si on croyait rendre caduques les différences culturelles entre les régions linguistiques de la Suisse en promouvant l'anglais et en particulier l'anglais précoce. Mais ce serait une erreur.
Nous voulons faire ce travail de compréhension culturelle mutuelle. Car, à la différence d'autres nations qui ont aussi eu des problèmes de langues, nous avons la volonté de vivre ensemble – raison pour laquelle nous nous définissons parfois comme une nation née de la volonté, une «Willensnation». C'est un devoir qui nous occupera toujours, qui ne sera jamais achevé.