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20/04/2016
Jean-Henri Fabre et Pierre Teilhard de Chardin
L'entomologiste Fabre (1823-1915) critiquait la science qui n'étudiait des animaux que leurs formes extérieures, sans regarder à leurs mœurs, à leur instinct, à leur mode de vie. Elle ne voit que la surface, affirmait-il, et tire des théories artificielles, fallacieuses, de cette surface. Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) plus tard l'approuvera, en disant que les naturalistes admettaient qu'on ne définit bien une espèce que si on évoque son mode de vie, bien que pour des raisons de possibilité ou de commodité, les systématiciens ne se préoccupent que rarement de cette face interne des espèces qu'ils manient (Pierre Teilhard de Chardin, Œuvres. 3. La Vision du passé, Paris, Seuil, 1957, p. 282). Il les excusait, pour ainsi dire, mais la science véritable à ses yeux intégrait cette face interne qu'était le psychisme animal.
En effet, il existe entre l'anatomique et le psychique une relation étroite, et ne regarder qu'une seule face revient à manquer l'ensemble, et donc l'essence de la chose. Mais pour le matérialisme, le psychique émane de l'anatomique, de sorte qu'il n'y a pas à s'en soucier.
Fabre s'inscrivait en faux contre cette doctrine, affirmant que l'instinct émanait d'une intelligence située derrière l'insecte. Et Teilhard de Chardin allait dans le même sens. Il fut parfois explicite, et parfois il se contenta d'émettre son opinion sous forme d'hypothèse hardie, s'excusant de faire dans le spiritualisme, comme dans le passage suivant: C'est une question encore ouverte, et qui mériterait d'être étudiée davantage, de savoir si la formation des divers phyla zoologiques que nous cataloguons ne tiendrait pas à une dispersion psychique, beaucoup plus qu'à une différenciation organique. L'apparition si régulière, par exemple, dans un groupe animal donné, de sous-groupes carnassiers, herbivores, nageurs, fouisseurs, etc., ne correspondrait-elle pas, tout au fond, à la naissance et au développement de certaines inclinations, de certaines tendances internes, - l'évolution des membres n'étant que le contre-coup et l'expression de l'évolution des instincts?...(Ibid.)
Loin d'être l'effet de l'anatomie ou du milieu, l'instinct est la cause de la forme extérieure. L'esprit précède la matière.
Les conséquences de cette idée sont encore à explorer. Songeons à ce qu'il en est pour l'être humain, chez qui chaque visage est différent. Quel psychisme donnerait ici un pli spécifique? Certes, l'être humain est pleinement individualisé: chacun a son nom propre et ne se contente pas d'être l'expression d'une espèce; à l'intérieur de l'espèce, chaque psychisme s'individualise, et chacun a son mode de vie, même si la présence de tendances générales existe: dans la nappe psychique de l'espèce, l'individu humain a sa teinte propre.
Mais si le psychisme précède la manifestation anatomique faciale, les conséquences en sont vertigineuses, et rappellent évidemment l'idée de Platon qu'on choisit avant de naître ce qu'on sera durant sa vie.
Pour l'animal, en outre, chaque espèce est psychiquement unitaire. Et là aussi les conséquences sont vertigineuses: on songe aux esprits qui dirigent les collectivités, tels qu'on les concevait dans la pensée ancienne.
Parler du hasard paraît plus simple. Néanmoins, il n'explique en rien pourquoi l'être humain jusqu'à un certain point s'individualise anatomiquement, et pas l'animal. Si le hasard agit différemment selon les cas, c'est qu'il est soumis à des lois supérieures à lui-même. Et de ce fait il s'annule, et le problème se pose à nouveau, de ce qui est vertigineux.
L'ésotérisme évoque les entités collectives, les égrégores, et dit que l'être humain, par delà l'égrégore de l'espèce, du peuple, de la famille, s'individualise par un ange gardien spécifique: il crée une hiérarchie. H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner se sont exprimés dans ce sens. La forme individuelle dépend de la vie antérieure: idée connue.
Mais Teilhard de Chardin ne pouvait pas ignorer qu'une science qui reste rivée à des résultats palpables, qui reste attelée aux détails physiques, n'est pas en mesure d'explorer le psychisme dans son évolution et sa vie propre, surtout s'il est perçu comme cause de l'anatomie. Car alors, le physique n'est qu'un indice, nécessaire à étudier mais insuffisant, et c'est là qu'est le vertige, d'une pensée qui se meut dans le psychisme même, comme dans les mythologies. Que le romantisme allemand, avec Novalis et Frédéric Schlegel, ait pensé pouvoir faire de celles-ci, et de la poésie, un outil de connaissance, ne fait pas de Teilhard de Chardin totalement un romantique, puisqu'il n'est jamais allé aussi loin, qu'il n'a fait que suggérer des pistes, d'ailleurs à la façon de Fabre. Peut-être est-ce un trait français, que de ne pouvoir pas utiliser la raison sans se référer constamment aux manifestations extérieures. Mais Victor Hugo a bien tenté de s'arracher à cette forme de contrainte classique, quand il a évoqué les êtres qui continuaient la chaîne de l'évolution au-delà du visible, c'est à dire au-dessus de l'homme. Il le fait dans les Contemplations. Le Moyen Âge a lui aussi parlé en français de la hiérarchie des anges. Il n'y a pas de fatalité. L'individu est libre.