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par Gregor Loepfe
Ce sont des musiciens de rues turcs qui suscitèrent l’intérêt du pianiste et bandleader américain Dave Brubeck pour les rythmes impairs alors qu’il était en tournée à Istanbul. Décidé à enregistrer des musiques en mesures impaires et en mesures composées sur son album «Time Out» paru en 1959, il mit effectivement son projet à exécution avec «Blue Rondo à la Turk». Bien que le morceau soit en 9/8, les mesures ne sont pas subdivisées en trois comme c’est le cas habituellement, mais selon le schéma 2+2+2+3. Lors d’une répétition, deux de ses musiciens, le saxophoniste Paul Desmond et le batteur Joe Morello, se mirent à improviser sur une mesure à 5/4. Lorsque Brubeck s’en rendit compte, il demanda aussitôt à Desmond d’apporter un nouveau thème en 5/4 pour la répétition suivante. Desmond lui présenta alors deux thèmes différents dont il pensait qu’ils n’allaient pas ensemble. Ces thèmes plurent à Brubeck et il les réunit au sein d’une forme tripartite qui fonctionna aussitôt du fait du contraste important entre la partie centrale et les deux autres parties. La composition «Take Five» était née. Elle se fit une place sur le nouvel album et devint la mélodie emblématique du Dave Brubeck Quartet.
Toutes les qualités d’un tube pour un grand succès commercial
Sorti en single en août 1961, deux ans après sa première publication, «Take Five» se hissa à la cinquième place du hit-parade en Grande-Bretagne. L’album «Time Out» se vendit à plus d’un million d’exemplaires et reste jusqu’à présent le disque de jazz instrumental le plus vendu malgré son caractère expérimental. «Take Five» méritait indubitablement le succès. Composé de trois parties dont la première et la troisième sont identiques, le morceau compte 24 mesures. Sa mesure à 5/4 nettement perceptible et sa mélodie très blues marquent par leur originalité. La figure d’accompagnement caractéristique du piano crée l’impression d’une mesure à 3/4 additionnée systématiquement d’une mesure à 2/4.
À sa mort, le compositeur Paul Desmond céda les droits de «Take Five» à la Croix Rouge américaine. Peu convaincu du résultat de l’enregistrement au départ, il avait dit en plaisantant que les droits d’auteurs lui suffiraient à peine pour s’offrir un nouveau rasoir. Ils s’élèvent à ce jour à plus de 6 millions de Dollars.
Les premiers enregistrements et autres interprétations intéressantes
Après le premier enregistrement de Dave Brubeck, Carmen McRae enregistra sa propre version chantée qui parut sur son album «Take Five Live», avec le même quartet. Par la suite s’y ajoutèrent deux autres versions jazz de George Benson et Al Jarreau suivies d’une version pop de Stevie Wonder. Comme l’ont prouvé Nigel Kennedy et Yo-Yo Ma, le violon et le violoncelle se prêtent au mieux à des reprises particulièrement agréables. En 2011, le Sachal Studios Orchestra pakistanais en a également livré une variante orientale très originale.
Interprétations sur Radio Swiss Jazz
La version originale de 1959 fait évidemment partie de notre répertoire. Celle de Carmen McRae y figure également. D’autres versions proches de l’original nous viennent d’Elek Bacsik, Fernando Fantini et du duo Markusphilippe dans des formations diverses. La version de George Shearing & The Dixie Six est portée par une légère brise des États du Sud tandis que la pianiste et chanteuse brésilienne Eliane Elias en fait une douce bossa. Deux artistes différents ont entrepris de transformer la mesure 5/4 originale en une mesure paire en 4/4: Tito Puente dans une version latino et les Be Bop Stompers dans une version New-Orleans.
Titres précédents de la série des grands standards de Radio Swiss Jazz: Summertime, Autumn Leaves, Misty, Round Midnight et Watermelon Man.