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1635
Georges de Scudéry, La Comédie des comédiens
Paris: Courbé, 1635
Les qualités d'un bon comédien
Ce personnage de spectateur méfiant décrit ce que doit être pour lui un bon comédien, avant que l'actrice Beau Soleil ne lui présente le répertoire de la troupe:
MONSIEUR DE BLANDIMARE.
Tant s'en faut que je la méprise [la comédie], que je tiens qu'à moins que d'avoir renoncé au sens commun, il n'est pas possible qu'on ne l'estime quand elle est bien faite mais je vous dirai librement, que j'ai le même goût pour les comédies, que pour les vers, pour les melons, et pour les amis ; c'est à dire, que s'ils ne sont excellents, ils ne valent rien du tout. Il y a des choses d'une nature si relevée, que la médiocrité les détruit : et à n'en point mentir, il faut tant de qualités à un comédien pour mériter celle de bon, qu'on ne les rencontre que fort rarement ensemble. Il faut premièrement que la nature y contribue, en lui donnant la bonne mine ; c'est ce qui fait la première impression dans l'âme des spectateurs : qu'il ait le port du corps avantageux, l'action libre, et sans contrainte ; la voix claire, nette, et forte ; que son langage soit exempt des mauvaises prononciations, et des accès corrompus qu'on acquiert dans les Provinces, et qu'il se conserve toujours la pureté du français, qu'il ait l'esprit et le jugement bons pour l'intelligence des vers, et la force de la mémoire pour les apprendre promptement, et les retenir après toujours , qu'il ne soit ignorant ni de l'histoire, ni de la fable, car autrement, il fera du galimatias malgré qu'il en aie, et récitera des choses bien souvent à contre-sens, et aussi hors de ton qu'un musicien qui n'a point d'oreille. Ses actions mêmes seront comme les pas d'un mauvais baladin, qui saute une heure après la cadence ; et de là vient tant de postures extravagantes, et tant de lever de chapeau hors de saison, comme on en voit sur les théâtres. Enfin, il faut que toutes ces parties soient encore accompagnées d'une hardiesse modeste qui ne tenant rien de l'effronté, ni du timide, se maintienne dans un juste tempérament, et pour conclusion, il faut, que les pleurs, le rire, l'amour, la haine, l'indifférence, le mépris, la jalousie, la colère, l'ambition, et bref que toutes les passions soient peintes sur son visage, chaque fois qu'il le voudra. Or jugez maintenant, si un homme de cette sorte, est beaucoup moins rare que le phœnix ?
BEAU-SÉJOUR.
Ce que vous nous venez de dire, est l'idée de la perfection, qui ne se trouve point aux hommes. Mais si j'ose bien assurer que notre troupe n'en est pas tant éloignée ; et comme vous savez parfaitement faire le discernement des bonnes et des mauvaises choses, si vous nous aviez vu représenter, peut-être seriez vous de mon avis.
MONSIEUR DE BLANDIMARE.
À dire vrai l'on connaît le Lion par l'ongle : mais les nuits sont longues, et ennuyeuses, quand vous m'aurez fait la faveur d'en employer une demie-heure à réciter des vers devant moi, il nous restera encore assez pour dormir.
BELLE-ÉPINE.
Vous pouvez tout sur notre obéissance.
MONSIEUR DE BLANDIMARE.
Quelles pièces avez-vous ?
BELLE-FLEUR.
Toutes celles de feu Hardy.
MONSIEUR DE BLANDIMARE.
Il faut donner cet aveu à la mémoire de cet auteur, qu'il avait un puissant génie, et une veine prodigieusement abondante (comme huit cents poèmes de sa façon en font foi) et certes à lui seul appartient la gloire, d'avoir le premier relevé le théâtre français, tombé depuis tant d'années. Il était plein de facilité, et de doctrine, et quoi qu'en veuillent dire ses envieux, il est certain que c'était un grand homme. Et s'il eut aussi bien travaillé par divertissement, que par nécessité, ses ouvrages auraient sans doute, été inimitables : mais il avait trop de part à la pauvreté de ceux de sa profession, et c'est ce que produit l'ignorance de notre siècle, et le mépris de la vertu.
BEAU-SOLEIL.
Nous avons encore tout ce jeu imprimé, La Pyrame de Théophile, poème, qui n'est mauvais qu'en ce qu'il a été trop bon : car excepté ceux qui n'ont point de mémoire, il ne se trouve personne qui ne le sache par cœur, de sorte que ses raretés empêchent qu'il ne soit rare. Nous avons aussi la Sylvie, la Chriseïde, et la Sylvanire, Les Folies de Cardenio, L'infidèle Confidente, et la Philis de Scire, les Bergeries de Monsieur de Racan , Ligdamon, le Trompeur Puni, Mélite, Clitandre, la Veuve, la Bague de l'oubli, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits du temps, mais pour maintenant, il suffira que nous vous fassions ouïr une églogue Pastorale à l'auteur du Trompeur puni, nous l'avons apprise parce qu'elle est bonne, et sans dessein de nous en servir au théâtre, pour lequel elle n'a pas été composée : prenez la peine de l'entendre.
MONSIEUR DE BLANDIMARE.
Vous n'avez pas mal choisi, pour rencontrer mon approbation car ce gentilhomme dont vous parlez, est à mon gré un de ceux qui portent une épée, qui s'aide le mieux d'une plume :mais commencez quand il vous plaira.
Comédie en ligne sur Théâtre Classique
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