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Seiji Ozawa, le chef d'orchestre qui a fait aimer la musique classique aux Japonais
"Atypique" et "non conventionnel" sont deux des adjectifs qui reviennent le plus souvent lorsqu'on évoque Seiji Ozawa, l'une des dernières légendes vivantes de l'âge d'or des chefs d'orchestre. Il faut dire qu'avec ses baskets rouges, ses cheveux en bataille et sa casquette de base-ball, le Japonais n'a pas vraiment le look de l'emploi.
Dans les années 1970, il a su changer l'image de la musique classique avec certes son apparence qui sortait des standards très collet monté du milieu, mais surtout grâce à un style de direction qui a permis d'attirer de nouveaux publics. "Dans le monde très codifié des orchestres classiques ou symphoniques, c'était une sorte d'icône de la contre-culture", raconte en souriant Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera de New York et ancien attaché de presse du Boston Orchestra, dans le documentaire "Seiji Ozawa, retour au Japon", à voir sur le Play RTS.
Dans le monde très codifié des orchestres classiques ou symphoniques, Seiji était une sorte d'icône de la contre-culture.
La musique symphonique, une révélation
Né en 1935 à Shenyang en Chine, le jeune Seiji se destinait à une carrière de pianiste. Mais un accident de rugby alors qu'il est adolescent lui laisse deux doigts cassés, ce qui met fin à ce rêve. On suggère alors au jeune homme - qui n'avait jamais vu jouer un orchestre symphonique mais qui dirigeait déjà une petite chorale d'amateurs - de se tourner vers la direction.
Et c'est Hideo Saito, maître incontesté de la direction d'orchestre au Japon, qui devient son professeur et son mentor. Il lui ouvre les portes de la musique classique symphonique occidentale, et c'est la révélation! Après cinq ans auprès du maestro, Seiji Ozawa décide de se rendre en Europe; la musique classique n'étant pas très populaire au Japon dans les années 1950.
A la tête du Boston Symphony Orchestra
Sa carrière est lancée au moment où, âgé de tout juste de 24 ans, il remporte le prestigieux concours d'orchestre de Besançon en 1959. Herbert von Karajan l'invite à Berlin, puis c'est le départ pour New York où il occupe le poste d'assistant de Leonard Bernstein.
>> A voir, Seiji Ozawa, assistant de Leonard Bernstein, dirige le New York Philharmonic en 1962:
Il prend ensuite la tête des orchestres de Toronto et de San Francisco avant de connaître, en 1973, la consécration lorsque Charles Münch lui permet d'obtenir la direction du Boston Symphony Orchestra, poste qu'il gardera pendant une trentaine d'années.
Cette nomination est à la fois un événement et un choc. D'une part, c'est la première fois qu'un chef asiatique se retrouve à la tête d'une des phalanges les plus réputées; d'autre part, ce jeune chef "avait les cheveux longs, portait des colliers et des cols roulés, et ne ressemblait à aucun autre chef d'orchestre", se souvient le critique de musique classique Lloyd Schwartz.
Une vraie star parmi les chefs d'orchestre
Même s'il a été critiqué pour son exigence et son indocile liberté, le Japonais devient une star et sera amené à diriger en chef invité de nombreux orchestres de renom comme les Phiharmoniques de Berlin, Vienne, Londres, l'Orchestre national de France ou encore l'Orchestre symphonique de Chicago. Après son départ de Boston, il prend la direction de l'Opéra de Vienne entre 2002 et 2010.
"Seiji fonctionne surtout à l'instinct, analyse Peter Gelb. Son génie tient au fait qu'il n'intellectualise pas la musique. Il a ça en lui. C'est un musicien inné. Et même lorsqu'il ne connaissait pas le contexte historique des œuvres qu'il dirigeait, instinctivement, il était capable de communier avec l'âme des compositeurs et de comprendre le sens de leur musique."
Seiji Ozawa lors du concert "Seiji and Friends" en 2002 qui met fin à presque 30 ans de collaboration avec le Boston Symphony Orchestra. [Steven Senne - AP Photo/Keystone]
Relations conflictuelles avec le Japon
Durant sa carrière, Seiji Ozawa a joué tout le répertoire, de la musique baroque aux créations contemporaines. Il a reçu un nombre impressionnant de récompenses internationales. Pourtant, malgré une vie passée en grande partie en Occident et loin de sa famille, le chef est toujours resté attaché à son pays, avec lequel il entretient des relations pas toujours simples.
Installé en Chine au moment de sa naissance, il a une dizaine d'années lorsque sa famille revient au Japon. Il est alors en butte aux moqueries des autres enfants à cause de son accent et se retrouve exclu socialement. Bien des années plus tard, il dira que c'est dans cette expérience qu'il a puisé la force de tenir tête à l'establishment japonais lorsque celui-ci, n'appréciant pas les manières de ce jeune chef américanisé qui trahissait son pays et sa culture, a tenté de ruiner sa carrière et de le faire rentrer dans le rang au début de sa carrière internationale.
Faire connaître et transmettre
C'est pourtant grâce à lui que le Japon va s'ouvrir à la musique classique. Conscient que son pays connaît mal ce genre, Seiji Ozawa crée dès 1972 le Nouvel orchestre philharmonique du Japon, puis en 1984, en hommage à son mentor, le Saito Kinen Orchestra qui réunit des instrumentistes japonais jouant dans des orchestres occidentaux et qui deviendra son orchestre "de coeur". En 2003, il fonde le Tokyo Opera Nomori, première compagnie lyrique du Japon. Des formations qui seront essentielles à l'essor de la musique classique dans ce pays.
Mais après le rejet, c'est finalement la reconnaissance qui prendra le dessus. Seiji devient le chef de file de l'école japonaise de la direction d'orchestre et est élevé au rang d'icône dans son pays.
La musique est la meilleure chose au monde pour Seiji car elle n'a pas besoin d'être traduite
Avec le temps, d'autres formations verront le jour grâce à lui ainsi que des académies pour jeunes musiciens. Au Japon, mais également ailleurs dans le monde, comme à Rolle dans le canton de Vaud, où se trouve la Seiji Ozawa International Music Academy of Switzerland qu'il a fondé en 2004. "La musique est la meilleure chose au monde pour Seiji, car elle n'a pas besoin d'être traduite", explique sa fille Seira Ozawa.
>> A voir et à écouter, un concert de la Seiji Ozawa International Academy Switzerland sous la direction du chef d'orchestre japonais en 2015. Au programme: 3e mouvement du quatuor n° 16 en fa majeur de Beethoven et la Suite Holberg op. 40 (mouvements 1, 4 et 5) d'Edvard Grieg
Transmettre encore et toujours, tel est le credo du maestro. Et même si, suite à d'importants problèmes de santé depuis quelques années, il a décidé de rester désormais au Japon, la musique classique, elle, continue de voyager et de traverser les frontières. Et certainement encore un peu mieux grâce à lui.
Andréanne Quartier-la-Tente