Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07217.jsonl.gz/668

Quelques raisons biologiques pour se méfier de la solitude
Nous nous en doutions, nous en avons la démonstration. Une série de travaux menés par des chercheurs de The Ohio State University établissent un lien entre la solitude, le système immunitaire et la santé. Ces recherches ont été notamment soutenues financièrement par les National Institutes of Health (NIH) américains et viennent d’être et présentées à la Réunion annuelle de la Society for Personality and Social Psychology.
Ces chercheurs constatent chez les personnes vivant seules une production de protéines associées à l'inflammation (en réponse à un stress aigu) plus élevée chez les personnes isolées que chez celles qui ont des relations sociales soutenues. Or cette famille de protéines est par ailleurs associée au développement de nombreuses affections dont les maladies coronariennes, le diabète de type 2, ou les maladies neurodégénératives.
Sous la direction de Lisa Jaremka les chercheurs de l'Ohio State University ont mesuré le degré de solitude, au moyen d’un modèle standardisé (la «UCLA Loneliness Scale», accessible ici même). Ils ont travaillé chez un groupe de volontaires adultes sains d'âge moyen. Ils ont aussi effectués leurs recherches auprès de deux cents femmes (âgées de 51 ans en moyenne) ayant été soignées avec succès pour un cancer du sein. Cette équipe a ensuite mesuré les niveaux d'anticorps dans le sang produits lors de la réactivation d’un virus de l’herpès, et ce pour obtenir un aperçu du comportement du système immunitaire de tous ces participants. On sait que ce virus (un cytomégalovirus) est présent à l’état «dormant» chez de nombreuses personnes qui ont été infectées tôt dans leur vie. Une situation qui fait qu’il existe chez ces personnes des niveaux d'anticorps, plus ou moins élevés.
C’est ainsi que ces chercheurs ont pu mettre en évidence que la solitude pouvait être considérée comme un facteur de stress chronique et de dysfonctionnement immunitaire. Ils observent des niveaux plus élevés d'anticorps contre le virus de l’herpès chez les participants ayant les modes de vie les plus solitaires. Et ces niveaux d'anticorps plus élevés sont associés à un cortège de symptômes dépressifs, de fatigue et de douleurs. La réactivation de ce virus latent est connue pour être associée au stress, expliquent en substance les auteurs. Ce qui selon eux suggère que la solitude est un facteur de stress chronique qui entraîne une réponse immunitaire mal contrôlée. De multiples observations cliniques et des études précédentes avaient déjà suggéré que le stress pouvait favoriser la réactivation de ces virus de l’herpès, entraînant alors des niveaux d'anticorps élevés.
Ce n’est pas tout: la solitude favorise aussi la production de protéines dites «pro-inflammatoires». Dans une autre série d'études, les scientifiques américains se sont intéressés aux mécanismes qui permettraient d’expliquer de quelle manière les stress inhérents à la solitude peuvent jouer sur la production de telles protéines. Ces dernières sont aussi connues sous le nom de «cytokines». Ils ont menés leurs travaux auprès des femmes du même groupe de survivantes du cancer du sein et auprès d’un groupe de même effectif constitués d’adultes d'âge moyen, obèses mais sans autre problème de santé majeur.
Tous les participants (volontaires) ont été soumis à un stress biologique d’un genre bien particulier: leur système immunitaire a été stimulé par lipopolysaccharide (LPS), un composé issu de cellules bactériennes et bien connu pour déclencher une réponse du système immunitaire. Les personnes «à niveau élevé» de solitude sont aussi celles qui présentent des niveaux plus élevés d'une cytokine particulière: l’interleukine-6 (ou IL-6), en réponse à ce stress aigu. Les chercheurs observent aussi que chez les adultes en bonne santé, une autre cytokine, le facteur de nécrose tumorale-alpha (TNF-alpha), augmente également plus fortement chez les personnes les plus solitaires. Chez les participantes les plus solitaires ayant survécu à un cancer du sein, ce sont les niveaux de la cytokine interleukine 1-bêta (IL-1β) qui augmentent également.
Ensuite, les chercheurs ont soumis chaque volontaire à des situations également stressantes, mais d’un tout autre genre: ils leur ont demandé de faire un discours improvisé de cinq minutes, puis de résoudre un exercice de calcul mental face à une caméra et à trois membres de l'équipe de recherche. Petit détail (également stressant): pendant que les participants réalisaient ces tâches, leur composition sanguine était analysée. Résultat: pour les deux groupes, les taux de cytokines étaient plus élevés chez les personnes vivant seules que chez les personnes socialement entourées.
Tous ces éléments convergent pour montrer que la probabilité d'une inflammation chronique est plus élevée chez les personnes vivant seules que chez les autres. Un argument supplémentaire, s’il en était besoin, pour confirmer biologiquement la célèbre formule d’Aristote selon laquelle l’homme est avant tout un «animal social». Une formule qui n’est pas toujours compatible avec celle, anonyme, qui voudrait que le même homme soit un loup pour ses semblables. Sans parler des femmes.