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L’histoire de la paroisse et église Notre-Dame s’inscrit dans le contexte troublé des relations entre l’Eglise catholique et l’Etat de Genève au 19e siècle. Plus largement, elle est à replacer dans le contexte européen du Kulturkampf.
A Genève, lors de l’entrée du canton dans la Confédération en 1814, l’Etat salarie les Eglises protestante et catholique et peine à gérer la mixité confessionnelle[1] : l’intégration des habitants – catholiques – des communes réunies est laborieuse, les prêtres refusent de prêter serment devant le Premier Syndic tant que la formule n’a pas été approuvée par le pape, et le curé Jean-François Vuarin, alors à la tête de la paroisse de Genève, attise les tensions. En 1835, il incite tous les prêtres du canton à signer un « Manifeste présenté à Monseigneur l’Evêque de Lausanne et de Genève (…) sur les pièges tendus par l’hérésie à la foi de la population catholique ».
Sous le gouvernement de James Fazy (1794-1878), porté au pouvoir par la révolution de 1846, les tensions s’apaisent. La constitution de 1847 retire au protestantisme son statut de religion dominante et Fazy s’attire le soutien des catholiques en faisant preuve à leur égard d’une grande tolérance. Lors de la démolition des fortifications de Genève, il cède à différentes communautés religieuses (anglicans, catholiques, orthodoxes, juifs et francs-maçons) des parcelles de terrain pour y édifier des lieux de culte. L’Eglise catholique reçoit un terrain sur l’ancien bastion royal de Cornavin et commence la construction de l’église Notre-Dame en 1852, qui précède de peu l’édification de la gare. L’Eglise est consacrée en 1859 et devient la deuxième église catholique de la cité après celle de Saint-Germain, en vieille-ville, devenue trop petite.
Le curé Gaspard Mermillod en devient le recteur puis remplace dès 1864 Jean-François Vuarin à la tête de la paroisse de Genève. La même année, le pape le nomme évêque auxiliaire de Genève sous la responsabilité de l’évêque de Lausanne et Genève, lequel lui délègue tous les pouvoirs en 1865. Pour le Conseil d’Etat, il est hors de question que Genève redevienne le siège d’un évêché. Sommé de s’expliquer, Mermillod déclare qu’il ne renoncera pas à une charge qu’il tient du pape et de l’évêque, ce qui conduit le Conseil d’Etat à supprimer son traitement. Les curés du canton refusent alors de tenir compte de cette décision et l’évêque de Lausanne et Genève, de repourvoir le poste de Mermillod. En 1873, le Conseil d’Etat décide alors de réformer le système de gestion de l’Eglise catholique à Genève en appelant les fidèles à élire eux-mêmes leurs curés. Le pape répond en nommant Gaspard Mermillod évêque de Genève. Ignorant une nouvelle fois la position du Conseil d’Etat qui lui demande instamment de refuser toute charge épiscopale, Mermillod est finalement expulsé du territoire suisse sur décision du Conseil Fédéral.
La nouvelle organisation du culte catholique proposée par le Conseil d’Etat est votée par le peuple en 1873, vote auquel la majorité des citoyens catholiques s’abstiennent de participer. Une minorité de catholiques partage néanmoins les idées libérales du gouvernement et s’oppose à l’action du pape Pie IX, notamment au dogme de l’infaillibilité pontificale, promulgué en 1870 (dogme à l’origine du Kulturkampf). Avec l’appui d’autres catholiques ayant formé à Soleure en 1871 une association de « chrétiens libéraux » (qui donnera naissance en 1875 à l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse), ces catholiques genevois forment une nouvelle Eglise admettant l’élection des curés, mais aussi leur mariage et la messe en français. Ils seront aussi appelés catholiques libéraux, vieux catholiques ou catholiques nationaux et, obéissant à la loi de 1873, deviennent la seule Eglise reconnue et financée par l’Etat.
Ils sont néanmoins peu nombreux à faire ce choix, la majorité des catholiques décidant de suivre leurs prêtres et d’entrer en confrontation avec le gouvernement du canton, qui, entre 1873 et 1876 se saisit par la force de la plupart des églises du canton pour les remettre aux catholiques libéraux. Ceux-ci proposèrent aux catholiques romains la co-jouissance des édifices, notamment de Notre-Dame, mais les catholiques romains refusèrent et se replièrent dans un ancien temple franc-maçon aux abords de la plaine de Plainpalais qui fut rebaptisé église du Sacré-Cœur. Dans le reste du canton, ils élevèrent dans chaque paroisse des bâtiments de fortune qu’ils nommèrent « chapelles de la persécution ».
Le successeur de Mermillod à la paroisse de Genève et celui de Carteret au gouvernement s’engagèrent dans la voie de l’apaisement et peu à peu les églises furent rendues aux catholiques romains, démarche facilitée par l’adoption en 1907 d’une loi instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. Les catholiques romains regagnèrent Notre-Dame en 1912 lorsque l’Eglise catholique-chrétienne genevoise renonça à la co-jouissance de l’édifice. Celle-ci conserva l’église Saint-Germain en vielle-ville et celle de la Sainte-Trinité à Grand-Lancy, qu’ils fréquentent encore aujourd’hui.
Sources :
ALTERMATT, Urs, 1942, Le catholicisme au défi de la modernité : l’histoire sociale des catholiques suisses aux XIXe et XXe siècles, Payot, 1994.
AMSLER, Frédéric, SCHOLL, Sarah (dir.), L’apprentissage du pluralisme religieux : le cas genevois au XIXe siècle, Labor et Fides, 2013
BEDOUELLE, Guy, WALTER, François, Histoire religieuse de la Suisse : la présence des catholiques, Ed. du Cerf, 2000.
CHOISY, Eugène, Esquisse de l’histoire religieuse de Genève, Georg &Cie, Librairie de l’Université de Genève, 1928.
DUFOUR, Alfred, Histoire de Genève, PUF, Que-sais-je ?, 2010 (4ème éd.).
GANTER, Edmond, L’église catholique de Genève : seize siècles d’histoire, Slatkine, 1986.
Ribordy Monique, JEQUIER Rémi (dir.), Encyclopédie de Genève, T. 5, Les religions, Ed. Association de l’Encyclopédie de Genève, 1986.
La suppression du budget des cultes à Genève : recueil de documents officiels : (1906-1907), Genève : Impr. Centrale, 1908.
[1] La mixité confessionnelle est en effet récente pour Genève. La Cité, acquise à la Réforme en 1536, a banni le culte catholique jusqu’en 1798, date à laquelle Napoléon le rétablit lorsqu’il annexe Genève à la France. Après la chute de l’Empire, la petite république genevoise devient un canton de la Confédération helvétique (1814) et rattache alors six communes françaises et vingt-quatre communes sardes à son territoire. Elle intègre ainsi à son giron plus de 16 000 citoyens catholiques et décide de maintenir officiellement leur présence. L’Eglise catholique est désormais à la charge de l’Etat.
La basilique Notre-Dame a été construite sur l’ancien bastion de Cornavin entre 1852 et 1859. Avec ses voutes sur croisée d’ogives, ses élans verticaux, ses jeux de lumières et de couleurs animés par les vitraux, elle est le seul édifice genevois du 19e siècle empruntant au style gothique. Ce n’est pas un hasard que ce style, caractéristique du « temps des cathédrales » (que l’on songe à Notre-Dame de Paris, ou aux cathédrales de Bourges, Chartres ou Reims) ait été choisi pour matérialiser la première église catholique construite à Genève après la Réforme. En effet, dans le contexte troublé des relations avec les protestants (voir section précédente), la basilique – encore église à cette époque – se fit l’instrument symbolique de l’affirmation de la présence catholique romaine dans la Cité.
L’édifice, dédié à l’Immaculée conception de Marie, représente aujourd’hui une halte pour les pèlerins cheminant vers Compostelle. La statue de Marie, donnée par le pape Pie IX en 1859 et coiffée d’une couronne de pierres précieuses offertes par les fidèles en 1937, y est particulièrement vénérée. Pour ces raisons, l’église fut élevée au rang de basilique mineure en 1954 par le pape Pie XII à l’occasion du centenaire du dogme de l’Immaculée conception. Deux insignes, placés dans l’une des chapelles entourant le chœur, témoignent de la vocation basilicale du lieu : le tintinnabule (clochette suspendue dans un support, portée lors des processions) et l’ombrellino (sorte de parasol, à demi ouvert).
La basilique et une partie de son mobilier furent placés sous protection de la Confédération en 1971 puis classés au niveau cantonal en 1976. Pour anecdote, l’un des vitraux de l’édifice représente Elisabeth, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie (Sissi) et a été placé dans la basilique à la suite de son assassinat en 1898 sur le quai du Mont-Blanc à Genève. Il porte une dédicace à sa mémoire.
Les fidèles qui fréquentent Notre-Dame sont nombreux et de toutes origines. Les catholiques genevois, dit-on, ont deux paroisses : la leur et la basilique Notre-Dame. Elle attire par son style, parce qu’elle est un lieu de piété mariale, mais aussi parce qu’elle est toujours ouverte et qu’on y célèbre un grand nombre d’offices. Du lundi au samedi les prêtres en charge de la paroisse disent trois messes par jour et sept le dimanche. La messe dominicale de 19h est célébrée en anglais par la paroisse anglophone Jean XXIII. Elle réunit un grand nombre de Philippins qui forment pour certains d’entre eux le chœur accompagnant l’office. Le rosaire est par ailleurs prié tous les jours en fin de journée. En tout, ce sont en moyenne 400 personnes par jour qui passent à Notre-Dame, 2000 les week-end (chiffres communiqués par l’abbé responsable de la paroisse).
Aux premiers siècles de notre ère, le christianisme se répand progressivement depuis la Judée dans tout l’Empire romain. Les convertis forment de petites communautés locales dirigées par des évêques. Poussés par la nécessité d’unifier leurs positions sur les questions de gestion et de doctrine, ils vont progressivement se regrouper autour de l’évêque de la capitale régionale, lui reconnaissant volontiers la préséance du fait de l’ancienneté et de la taille de sa communauté (le christianisme s’étant diffusé depuis les grands centres urbains). Parmi ces évêques métropolitains, ceux qui siègent dans les villes les plus importantes de l’Empire tiennent une place éminente qui leur est reconnue par le premier concile œcuménique, le Concile de Nicée, en 325. Il s’agit des évêques de Rome, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Constantinople viendra s’ajouter à ce quarté à la suite du Concile de Chalcédoine (451) pour former à la fin du 5e siècle la pentarchie, le gouvernement des cinq patriarches.
L’éclatement politique de l’Empire[1], les querelles théologiques (notamment sur la nature du Christ, les innovations romaines en matière de liturgie, de pratiques ou d’organisation ecclésiale) et les prétentions de l’évêque de Rome à la primauté sur les autres patriarches (se basant sur l’idée qu’il est le successeur de Pierre, considéré comme le chef des apôtres) entraînent des tensions dans l’Eglise indivise, « une, sainte, catholique – c’est-à-dire universelle – et apostolique – c’est-à-dire dans la continuité des apôtres – »[2], tout au long du premier millénaire. Ces tensions aboutissent à un schisme, traditionnellement daté de 1054 (même s’il est déjà amorcé bien avant), entre l’Eglise latine sous l’autorité du pape, évêque de Rome, et l’Eglise d’orient dite orthodoxe (conforme à « la juste foi », du grec orthodoxè), qui s’est développée dans l’Empire byzantin sous l’autorité du patriarche de Constantinople (prenant le pas dès le 7e siècle sur les patriarcats d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem affaiblis par la conquête arabe[3]). Le terme catholique (du grec catholicos « universel ») revendiqué par l’Eglise de Rome en vient à désigner une confession chrétienne et plus seulement un attribut de l’Eglise chrétienne unie.
[1] En 313 les empereurs romains Constantin et Licinius ouvrent au christianisme les voies de la reconnaissance officielle avec l’édit de tolérance de Milan. Théodose Ier en fait la religion d’Etat en 380. A sa mort, celui-ci lègue l’Empire à ces deux fils, formalisant sa division politique en un Empire d’Orient ayant pour capitale Constantinople (ancienne Byzance) et un Empire d’Occident dont le centre est Rome. En 476, l’Empire romain d’Occident tombe aux mains des envahisseurs laissant seule la partie orientale que l’on appellera désormais l’Empire byzantin. A l’ouest, se forment des monarchies. A l’Est, l’Empire byzantin survit jusqu’en 1453 mais perd des territoires dès le 7e siècle du fait de la conquête arabe (la Syrie puis le Nord de l’Afrique – dont l’Egypte et la Cyrénaïque).
[2] Selon les termes du Concile de Constantinople en 381.
[3] Les patriarcats d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem évoluèrent hors de la juridiction de l’Empire byzantin du fait de la conquête arabe dès le 7e siècle. Les patriarches confièrent l’administration de leurs Eglises à des représentants et s’exilèrent à Constantinople qui devint par conséquent le patriarcat éminent en Orient. Dans les régions de ces patriarcats –notamment-, des Eglises firent scission au 5e siècle en refusant d’adhérer au dogme christologique – relatif à la définition de la nature du Christ* – adopté au concile de Chalcédoine. Ce sont les Eglises préchalcédoniennes aussi appelées Eglises orientales anciennes (Eglises copte, éthiopienne, syriaques).
Les catholiques reconnaissent le pape, évêque de Rome, comme leur chef spirituel. Le catholicisme, contrairement au protestantisme, conçoit l’existence d’un clergé séparé des laïcs, hiérarchisé (cardinaux, archevêques, évêques, prêtres, diacres), et consacré par le sacrement de l’ordre (l’ordination) pour guider la communauté des fidèles. Le célibat des prêtres et évêques est propre au catholicisme.
L’Eglise catholique reconnaît sept sacrements (comme les Eglises orthodoxes), compris comme des signes et vecteurs de la grâce divine : le baptême, la confirmation, l’eucharistie (célébration du sacrifice de Jésus commémoré par le partage du pain et du vin, associés à son corps immolé et de son sang versé), la pénitence (confession), l’onction des malades, l’ordination et le mariage. Les protestants n’en reconnaissent que deux : le baptême et la cène (l’eucharistie). L’obéissance requise aux enseignements du pape et des évêques implique l’idée que les dogmes, par lesquels l’Eglise a été amenée à préciser sa position officielle par rapport à la foi, sont intangibles. Les plus récents concernent l’immaculée conception de Marie (1854), l’infaillibilité pontificale (1870) et l’Assomption de Marie (1950).
Ces dogmes soulignent l’importance particulière de Marie pour les catholiques, qui sont, de tous les chrétiens, ceux qui ont le plus développé le culte marial. Celui-ci existe aussi chez les orthodoxes mais il a connu dans leur tradition une évolution plus mystique et moins doctrinale. Les différences entre les deux confessions reposent sur les pratiques relatives à ce culte : pèlerinages dans les lieux de dévotion mariale, prières du rosaire, ordres religieux voués à la spiritualité mariale chez les catholiques, culte des icônes mariales chez les orthodoxes. D’une manière générale, le culte rendu aux saints, considérés comme des intercesseurs auprès de Dieu, existe dans ces deux confessions. Les catholiques se démarquent par le processus de « canonisation » (de reconnaissance de la sainteté) nécessitant notamment d’avoir accompli des miracles. Les protestants pensent qu’à Dieu seul doit être rendu gloire et ne prient donc ni Marie, ni les saints.
Indications bibliographiques :
ARMOGATHE, Jean-Robert (dir.), Histoire générale du christianisme, éd PUF, Collection Quadrige, 2010, 2 vol.
BRULEY Yves, L’histoire du catholicisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 2004.
CHADWICK, Henry, The Church in Ancient Society. From Galilee to Gregory the Great, Oxford, Oxford University Press, 2001,
LIVINGSTONE, E. A. (ed.), The Concise Oxford Dictionary of the Christian Church, Oxford University Press, 2006 (version online 2013).
MAYEUR, Jean-Marie, sous la direction de, Histoire du christianisme : des origines à nos jours, Éd.: 1990-2000 en 13 tomes
MIMOUNI, Simon Claude, MARAVAL, Pierre, Le Christianisme des origines à Constantin, PUF, Nouvelle Clio, Paris, 2006.
PATTE, Daniel (éd.), The Cambridge dictionary of Christianity, Cambridge University Press, 2010.
RUNCIMAN, Steven, Le Schisme d’Orient, la papauté et les Églises d’Orient, XIe-XIIe siècles, Les Belles Lettres, Paris, 2005.