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Critique
"Cette œuvre ""limite"", dure et dérangeante, qui fit partie de la sélection du Festival de Venise 2004, aborde le thème délicat de la pédophilie.
L'été de ses 8 ans, Brian Lackey sort d'une pluvieuse séance de base-ball; cinq heures plus tard, il se réveille dans la cave de la demeure familiale, le nez ensanglanté et ne se souvenant de rien. Les années passent, timide et naïf, le gamin devenu grand s'imagine avoir été enlevé par des extraterrestres jusqu'au jour où il croit comprendre qu'un autre joueur de l'équipe d'alors, Neil Mc Cormick, pourrait peut-être l'aider à y voir clair. Hélas, ce dernier, un marginal qui vend ses charmes à d'autres hommes, vient de partir pour New York rejoindre Wendy sa seule amie. Mais Brian le retrouvera et la mémoire qui jusque-là ne lui offrait que quelques pièces de puzzle fera peu à peu apparaître l'entier de l'image. Et du coup le climat trouble qui régnait jusqu'alors dévoile son secret, le drame que l'on devinait enfoui dans le passé apparaît en pleine lumière.
MYSTERIOUS SKIN, tiré d'un roman éponyme de Scott Heim, aborde là avec une force dérangeante moins le thème de l'homosexualité que celui d'abus d'enfants et des conséquences terribles et durables qu'ils entraînent. L'incompréhension des deux enfants se conjuguait à leur obéissance à un entraîneur coupable d'existences gâchées; quant à Brian, il se heurtait en plus à l'indifférence d'un père sourd à son cri.
Le propos est fort car le cinéaste ne démontre ni que Brian est mal dans sa peau ni que le beau et charmeur Neil en est venu à se prostituer parce qu'autrefois... Cela, il le suggère en peignant subtilement le temps de l'adolescence.
Ainsi, lorsque Neil, lors d'une passe à New York, se fait littéralement ""casser la figure"" et violer avec brutalité, il n'ose avouer à son amie ce qui lui est arrivé. Il a ""perdu la face"" et il ne faudra pas moins que les retrouvailles avec Brian pour qu'ensemble ils puissent véritablement muer, changer de peau. Une veille de Noël, à travers une sorte de reconstitution des quelques heures effacées de la mémoire de Brian et via la réappropriation de leurs instants v(i)olés, ces deux adolescents laisseront leurs corps respectifs, souillés, pour devenir eux-mêmes, adultes peut-être. Ce qui n'est vraiment pas simple, car comment guérir une telle mémoire, comment faire comme si ""cela"" ne s'était pas passé, comment vivre désormais? Tant il ne suffit pas qu'un mystère soit dévoilé pour que chacun se découvre bien dans sa peau.
Aujourd'hui où le sexe est très présent sur les écrans, où les dialogues perdent souvent leur intensité, ce film souligne, avec crudité parfois, combien la sexualité est langage. Or si les gestes ne respectent plus, ils ne parlent plus et ne génèrent que le silence ou le cri: ils volent alors l'innocence d'un enfant, ils violent l'identité d'un être. Saignements (du nez), évanouissements, incapacités à nouer relation vraie deviennent ainsi les indices de blessures intimes que seuls les mots partagés commenceront peut-être à cicatriser, lorsque l'amnésie de l'un se dissipera et que l'autre usera de son corps moins pour gagner de l'argent que pour exprimer la confiance.
Brady Corbet (Brain) et Joseph Gordon-Levitt (Neil) incarnent avec grande sensibilité et force de conviction ces jeunes troublés, qu'Araki met en scène sans complaisance ni voyeurisme."
Serge Molla