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Je suis née le 15 juillet 1938 à Budapest.
Mon nom de jeune fille était Zsuzsanna Gonda.
Au départ, je voulais devenir médecin, mais
dans les années cinquante, la priorité a été donnée aux
élèves d'origine ouvrière ou paysanne dans
l'enseignement universitaire hongrois. J’ai donc accepté
de suivre des cours dans une école de commerce dont les
sujets ne m’intéressaient en rien et ne correspondaient
pas à ma sensibilité. C'est ainsi que je suis devenue
photographe.
J'ai terminé mes études
de photographie en 1955 à la Coopérative des photographes
à Budapest. Les maîtres qui m'ont appris ce métier,
avaient une grande renommée. Ils furent obligés de travailler
comme simples ouvriers, souvent dans leurs anciens studios.
Leurs noms n’y figuraient plus après la nationalisation.
Ils sont devenus des numéros; Fényszöv 1, 2, 3, etc.
Le studio du grand portraitiste Angelo
portait le numéro 15 dans les rues basses où
je faisais mon apprentissage.
Pendant mes années de stage, et surtout au
début, j’adorais être au laboratoire. J’étais
enchantée par le miracle du développement, mais plus tard,
je n'aimais plus y travailler, faire des séries de photos
du même négatif dans des tons identiques, douze fois
ou plus, selon la commande du client. Je me sentais punie
d’être enfermée jour après jour dans
le noir, sans air, respirant les produits chimiques. Je
n'avais pas beaucoup de talent - ni de patience, pour retoucher
les séries des mêmes copies.
Je m’intéressais particulièrement
au contact avec les gens et aux éclairages qui transformaient
les proportions du visage et du corps.
Maître Angelo a eu une
très grande influence sur moi. Chaque fois que je
l’entendais dire « J'ai besoin d'un assistant
», je courais pour être à ses côtés,
je regardais chacun de ses gestes, souvent sans rien y comprendre.
Il ne m’a pas enseigné comment photographier. En revanche,
il m'a parlé de ses sentiments sur les gens qu'il photographiait,
et surtout, il m’a parlé d'art. Il m'a envoyée dans
des musées étudier les tableaux, observer les formes des
corps et les lumières. Il m’a dit: «
N'essaye pas de me copier, fais ce que tu ressens ma petite.
»
Début 1955, après mon diplôme, j'ai
commencé comme retoucheuse, sans grand succès. Après
beaucoup d’échecs dans ce domaine, j'ai été engagée
dans l’unique studio en Hongrie spécialisé dans les
photos d’enfants. J’aimais jouer pour faire
sourire les enfants. Au bout d’un certain temps, ça
ne m’apportait plus rien de faire le clown pour obtenir
un sourire, de l’étonnement ou du chagrin sur leurs
visages.
J’ai photographié
pendant 6 mois dans cet atelier quand, enfin, mes rêves
deviennent réalité: j’ai été nommée portraitiste dans
le plus grand, le plus connu, le plus fameux studio hongrois,
en plein centre de Budapest.
J’étais chargée uniquement de faire
des prises de vue. J’ai adoré cela, mais photographier
demandait beaucoup d’efforts physiques sous des réflecteurs
de 3-4000 watt, dans une chaleur étouffante.
Une grande chambre est difficile à
manipuler parce qu’il est difficile de glisser la
cassette dans l’appareil, régler la netteté tout en
s’assurant que votre modèle ne bouge pas. Je
devais avoir avec eux presque un contact hypnotique pour
qu’ils ne bougent plus, qu’ils ne cillent pas
des yeux et qu’ils gardent une expression convenable.
Si le client ne voulait avoir qu’une photo, il payait
pour une seule prise et il fallait que cette seule prise
de vue soit la bonne.
Le gotha de la politique,
du spectacle, du sport, tous les VIP, venaient se faire
tirer le portrait dans ce studio. Dans nos grandes vitrines,
leurs portraits étaient exposés et attiraient les passants.
Le printemps était très chargé : des élèves
qui arrivaient en terminale venaient par classes entières
pour se faire faire leur portrait individuel. Il nous arrivait
de faire 120 à 150 portraits par jour, tous d’excellente
qualité. Ces portraits étaient collés sur un grand carton,
avec le nom de chaque élève et leurs professeurs.
La tradition perdure et aujourd’hui encore, chaque
printemps, partout en Hongrie, des tableaux similaires sont
exposés dans les vitrines des commerçants.
En 1957, j’ai rencontré celui qui allait
devenir mon mari et qui était journaliste reporter photographe.
J’ai continué à travailler dans
ce studio jusqu’en 1964, puis notre famille a déménagé
à Genève, mon mari Tibor Farkas ayant obtenu
un contrat avec l’OMS.
En 1966, nous sommes retournés à Budapest
où j’ai pu reprendre mon travail là
ou je l’avais laissé quand, après un an, en
1967, un nouveau contrat de l’OMS nous a obligés à
retourner à Genève.
J’ai trouvé un travail
dans une école de photo française, installée à
Genève, le directeur m’a engagée comme professeur
de portrait. La plupart des élèves avaient quitté
l’université après quelques années car ils
ne savaient pas quelle orientation professionnelle choisir.
Ils faisaient de la photo en attendant…
Les élèves étaient équipés de Hasselblad,
de Leica, les appareils les plus sophistiqués et les plus
chers. Ils voulaient tous devenir photographes de mode,
ou de publicité. Sans rien connaître aux techniques de prises
de vue en studio.
Comment faire ? J’étais
perplexe. Est-ce que je vais leur montrer comment positionner
le modèle, prendre sa tête entre mes mains
et le forcer gentiment à s’incliner en diagonale,
éclairer selon un schéma académique?
J’étais sûre qu’ils ne reviendraient
jamais à mes leçons. Pourtant, avant tout
je voulais qu’ils s’intéressent et comprennent
la technique, je voulais qu’ils aiment mes cours.
J’ai décidé de ne pas faire de démonstration, mais
de parler plutôt de l’homme, de son corps, sa morphologie,
ses mains, son attitude, et du délicat rapport entre le
photographe et son modèle. Je me suis rendu compte
que je parlais comme mon maître Angelo. J’ai réussi
à les intéresser au portrait, et à la fin
de l’année, j’ai organisé un cours en hors de
l’école, chez moi, avec un modèle nu pour qu’ils
puissent étudier la forme d'un corps et trouver un éclairage
harmonieux.
Au début des années 70,
la société Kodak, un peu partout dans le monde, organisait
des workshops sur le portrait en couleur pour les photographes
professionnels, En 1972, la filiale suisse m’a proposé
de diriger ces ateliers dans tout le pays. Toutefois, avant
d’accepter, je voulais expérimenter la photographie
en couleur, car je n’avais jusqu’alors travaillé
qu’en noir et blanc. J’ai
été agréablement surprise. Par rapport au noir et blanc,
je trouvais que le portrait en couleur donnait un résultat
beaucoup plus naturel.
J’ai donné des stages
4 jours par semaine au siège de Kodak à Lausanne.
Environ 500 photographes professionnels suisses y ont participé
en 3 ans
Les pellicules couleurs de l’époque,
tout comme les tirages, ont conservé pratiquement toute
leur qualité depuis le début des années 70.
En 1974, j’ai tenu ma première
conférence au Fotokina de Cologne (RFA), intitulée
«L’avenir du portrait
couleur. »
Par la suite, j'ai été invitée à donner
des conférences dans plusieurs pays européens dont le sujet
était « L'approche psychologique du portrait photographique.
»
En 1976, j’ai ouvert mon propre atelier
en plein cœur de Genève, partageant mon temps
entre les clients qui voulaient se faire photographier dans
mon studio et les voyages pour répondre à des invitations
et donner des conférences.
Il y a beaucoup de domaines en photographie.
L’unique lien entre eux c’est qu’on utilise
des appareils de prise de vue. Le reportage et le portrait
demandent un minimum d’équipement, et la technique
est relativement simple, tandis que, dans d’autres
domaines, la technique est beaucoup plus compliquée et il
faut dépenser une fortune pour équiper un studio.
Parmi les participants à mes workshops,
certains n’avaient pas la sensibilité indispensable,
le tact, l’empathie pour le modèle, qualités
sans lesquelles on n’arrive pas à établir un
contact.
J’ai vexé les photographes qui voulaient
ignorer l’importance de la psychologie, en leur rappelant
que la technique du portrait, s’apprend en quelques
heures, le reste dépend de la personnalité du photographe.
Bien des années plus tard,
j’ai lu un texte de Nadar
dans lequel il traite de l’importance de l’approche
psychologique dans l’art de photographier. J’étais
très étonnée de lire ce texte, écrit dans les
années 1860. Instinctivement, j’avais compris l’importance
de cette approche qui a été la clé de mon succès
en tant que photographe portraitiste tout au long de ma
carrière.
Aller chez le photographe a été populaire
dès 1880. Lorsqu’on regarde ces photos, on
a l'impression que dans tous les ateliers de photo, dans
le monde entier, on a photographié les gens de la même
manière. C’est juste la signature sur le passe-partout
qui indique dans quel pays, dans quelle ville la photo a
été prise. Les vêtements, les poses, les accessoires,
les ameublements
étaient presque identiques. Pendant des dizaines
d’années, jusqu’en 1960 environ, l’habillement
et les comportements étaient bien définis. Petit à
petit tout a changé. L'équipement des studios a dû
s'adapter à l’époque, à la diversité
vestimentaire, plus individuelle, diversifiée.
Lorsque j'ai ouvert mon propre studio de photo
à Genève, j'ai invité des personnes de différents
milieux et je les ai photographiées pour avoir des photos
à exposer dans la vitrine. Je supposais qu’ils
allaient aussi montrer ces photos à leur entourage.
Cette stratégie m'a permis de me composer une clientèle
petit à petit. J'ai aménagé mon atelier pour avoir
une pièce séparée, où je pouvais inviter les
clients qui souhaitaient se faire photographier. Là,
sans être dérangés, nous pouvions discuter.
Je laissais autant de temps que nécessaire
pour apprendre à faire connaissance. Je pouvais aussi
parler de moi, expliquer comment je travaille, expliquer
que chacun devient photogénique quand il se trouve
dans une ambiance agréable et détendue. Il me fallait comprendre
l’usage que le client voulait faire des photos que
j’allais prendre de lui. Je pouvais ensuite le conseiller
pour qu’il s’habille en conséquence, puisque
les vêtements parlent eux aussi. Le reste c’est
mon affaire. S'il a l'habitude d'aller chez le coiffeur,
qu'il y aille avant la séance photo, mais si ce n'est pas
dans son habitude surtout qu’il ne le fasse pas. Pour
les femmes qui ne se maquillent pas beaucoup, elles trouveront
très étrange d'avoir un maquillage soutenu, excepté
si c'est le but. Je n’ai jamais maquillé mes clients,
j'ai juste mis un peu de poudre pour éviter que la peau
brille. Je leur ai déconseillé de trop bronzer avant la
séance, puisque, avec le bronzage, la peau perd de sa transparence
et des couleurs bizarres peuvent apparaître. Même
en noir et blanc le bronzage donne à la peau un effet
«papier mâché»
Ma clientèle, en plus de gens locaux,
se composait de personnalités des organisations internationales,
de la politique suisse et internationale, de l’élite
sportive, d’artistes ainsi que de membres de certaines
familles royales. Des organisations internationales, (OMS,
HCR, FAO, BIT) m’envoyaient faire des reportages sur
leurs programmes, surtout en Amérique centrale.
Depuis l’apparition des appareils de
photo jetables, puis des caméras numériques, pas chers et
de bonne qualité, les gens vont toujours trouver une photo
qui leur plaît, parmi des centaines. Pourquoi donc aller
chez un professionnel ? De temps en temps les gens exigent
encore de se faire photographier en studio, mais bientôt
cela va aussi disparaître.
Nous sommes nombreux à nous souvenir
de réunions familiales ou amicales, avec d’interminables
et pénibles projections de diapos. Puis ont suivis les films
d'amateur en 8 millimètres et les bandes vidéos…
Aujourd’hui, on commence à haïr la masse
de photos qui nous envahit dans nos email.
Je pense que si la photo en couleur avait
été antérieure au noir et blanc, nous en arriverions à
présent à l'abstraction de la photographie.
J'aimerais encore dire combien c'était un travail excitant
et créatif de faire de la photo en noir et blanc. On choisissait
les matériaux dans les magasins spécialisés comme des gâteaux
dans une pâtisserie. Les pellicules à différentes
sensibilités, selon le résultat qu’on voulait obtenir.
On choisissait parmi les différents papiers de photo et
de révélateurs ceux qui rendraient la photo unique.
Mais, qui sait, un beau jour certains vont
peut-être se décider à fabriquer de la pellicule
et du papier photo selon les anciennes recettes, comme des
alchimistes.
Je ne crois pas à la disparition définitive
de la photo artisanale. Il en restera un petit quelque chose
et il y aura toujours des gens pour la faire ressusciter.