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Des poux dans la tête
Le diagnostic de la pédiatre était tombé: « La petite souffre d'un dys…» Le reste de la phrase se perdit dans le bruit de rangement des assiettes. La petite fille entendit la voix soucieuse de son père. «Mais d’où cela vient-il ?» Elle ne saisit pas la réponse de sa mère parce que ses parents étaient sortis sur la terrasse. La petite fille était inquiète. Visiblement, elle avait attrapé un dys qui menaçait sa scolarité. Elle n’était pas certaine d’avoir bien compris l’explication du pédiatre qui parlait d’un tout petit problème dans son cerveau. Un problème dans le cerveau! Cela lui paraissait grave pourtant.
Elle sentait souvent le vent qui soufflait dans sa tête et qui faisait s'envoler les lettres comme des feuilles d’automne quand elle s’apprêtait à lire. Mais le dys lui paraissait bien plus redoutable. C'était peut-être un petit animal. Avec horreur, elle pensait à son oncle qui, il y a longtemps déjà, avait eu un cancer. Elle était alors toute petite. Comme les poux qu'on attrape à l'école, elle croyait que son oncle avait "attrapé" une bestiole qui lui avait mangé les cheveux. A l'école enfantine aussi, on attrapait des poux. Sa mère lui lavait alors la tête avec un produit qui sentait très fort. Sa peluche n’avait pas survécu au lavage. C'est ainsi qu'elle avait perdu son premier amour.
Et si le dys était un animal qui jouait avec les lettres dans sa tête ? Elle s’imaginait une petite bête avec des pinces très fines pour attraper les lettres. La bestiole en dévorait quelques-unes et en déplaçait d'autres qu'elle cachait n'importe où, l'empêchant ainsi de reconnaître le sens des mots. L’idée d’avoir une sorte d'insecte dans la tête ne la rassurait guère.
Quelques jours après, la maman accompagna la petite fille chez une spécialiste. Maman avait dit " Une spécialiste des lettres mélangées." C'était une petite dame toute ronde qui n'avait rien d’un dresseur de bêtes farouches. Mais elle avait un chien. La petite dame ronde lui expliqua comment il fallait s’y prendre pour éduquer les lettres à rester à leur place. Et puis, elle lui faisait lire des histoires que le chien paraissait écouter attentivement. Dans la main droite, la petite fille tenait le livre. De sa main gauche, elle caressait le chien. Ce mouvement, la chaleur du chien et la douceur de ses poils lui faisaient du bien. Son cœur ne partait plus au galop quand elle se trompait de mot. Au fond d’elle, elle savait que le chien se fichait de ce qu’elle lisait. Seules importaient les caresses de sa main et de sa voix. A d’autres moments, le chien lui apportait des balles avec des mots inscrits dessus. Elle devait alors lire le mot et le chien attendait patiemment sa récompense. Elle apprenait à faire obéir ce gros chien. Elle gagnait en confiance.
La petite dame avait appris à la petite fille à devenir une excellente dresseuse: le chien était devenu un auditeur attentif et docile et même la petite bête qui dans sa tête dévorait les lettres commençait à lui obéir.
Tina Nordmann