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Né à Londres en 1954, Ronald Jaubert obtint en 1981 un doctorat en économie rurale portant sur les systèmes agro-pastoraux au Népal, à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences Agronomiques Appliquées (ENSAA) de Dijon. Entre 1982 et 1986, il œuvra comme chercheur dans le programme sur les systèmes agricoles du Centre international de recherche agricole dans les zones arides (ICARDA) à Alep. Puis, entre 1986 et 1988, il assura la direction d’un programme similaire à l’Université de Colima, au Mexique. C’est lors de ses différentes expériences durant les années 1980 qu’il développa son intérêt pour les zones arides et le questionnement sur les territoires qualifiés de « marges ». Il les cultivera tout au long de sa carrière de chercheur, principalement en Syrie et par la suite au Niger. Chercheur associé à l’Institut de recherche sur le monde arabe contemporain de l’Université Lyon II, il rejoignit en 1990 l’Institut universitaire d’études du développement (IUED) de Genève en tant que chargé de cours et fut ensuite nommé professeur titulaire dans les années 2000.
Sur le plan de l’enseignement, il fit notamment très vite équipe avec Jean-Luc Maurer pour assurer le séminaire de base sur le développement rural et les politiques agricoles, un grand classique dans le programme de cours de l’IUED. Leur collaboration était basée sur une forte complémentarité, Ronald Jaubert avec une approche plus précise et pragmatique venant de sa formation et de son expérience en agroéconomie, Jean-Luc Maurer avec une perspective plus politique et généraliste résultant de ses recherches en socio-économie rurale ; le premier étant spécialiste des régions arides et semi-arides du Moyen-Orient et du Sahel, le second ayant surtout travaillé sur les zones tropicales humides d’Asie du Sud-Est.
Enseignant passionné, il aimait questionner les étudiant∙e∙s sur leurs savoirs conventionnels, afin de faire émerger une nécessaire prise de distance critique par rapport aux problématiques du développement rural et agricole. Son regard aiguisé décelait rapidement les faiblesses du raisonnement qu’il pointait souvent avec le trait d’humour lui venant de ses origines anglo-saxonnes. Ce n’était pas un enseignant prompt aux envolées lyriques, mais son enseignement était clair, précis, rigoureux, argumenté et fondé sur un méticuleux travail de recherche sur le terrain. Il considérait d’ailleurs que l’apprentissage de ce travail d’enquête sur le terrain constituait un objectif majeur d’un enseignement sur le monde rural.
N’ayant pas les moyens financiers d’emmener les étudiant∙e∙s sur des terrains éloignés, c’est dans le Pays-d’Enhaut vaudois, autour des Diablerets et Château-d’Oex, qu’il avait pris l’habitude d’aller avec eux chaque année pour un cours-atelier et un séjour d’enquêtes auprès des paysans, en compagnie de sa collègue Yvonne Preiswerk (hélas décédée en 1999 déjà), fine anthropologue des régions alpines, avec laquelle il avait développé une collaboration étroite et une grande complicité. Réunissant dans un contexte dépaysant étudiant∙e∙s de toutes origines et enseignant∙e∙s d’horizons disciplinaires différents, il visait à faire émerger une réflexion interdisciplinaire et innovante sur les « marges » qui lui étaient si chères. Plusieur∙e∙s étudiant∙e∙s qui ont participé à ces studieuses et joyeuses équipées ont ensuite eu la chance de l’avoir comme directeur de leur mémoire de maîtrise ou de leur thèse de doctorat. Tous et toutes ont grandement apprécié sa capacité à se mettre à l’écoute de leurs questionnements et de leurs doutes de chercheur ou chercheuse débutante, ainsi que sa grande disponibilité et gentillesse à leur égard.
Au niveau de la recherche, il lança tout d’abord, avec Riccardo Bocco, un groupe de recherche intitulé « Aridité et sociétés » focalisé sur les politiques de développement des zones de steppe au Proche-Orient, dont une partie des travaux fut présentée à l’Institut de Monde Arabe à Paris et éditée dans un ouvrage collectif intitulé Steppes d’Arabies, codirigé avec R. Bocco et F. Métral, dans la collection des Cahiers de l’IUED aux Presses Universitaires de France. Son parcours de chercheur a été animé par une très grande curiosité intellectuelle et par l’exigence de multiplier les regards disciplinaires sur un même objet de recherche. Convaincu de l’importance des données empiriques et de l’arpentage conséquent des terrains d’étude pour la production de savoirs de qualité, il a inscrit ses recherches dans le temps long.
En Syrie, son principal terrain de recherche, il fut l’animateur d’une recherche presque décennale sur les régions de steppe. L’ouvrage Les marges arides du Croissant fertile. Peuplements, exploitation et contrôle des ressources en Syrie du Nord (Travaux de la Maison de l'Orient et de la Méditerranée N° 43, 2006) a proposé une lecture très fouillée et d’une grande profondeur historique des interactions entre facteurs physiques, historiques, économiques, sociaux et politiques déterminant l’occupation contemporaine de ces espaces. Sur ce même terrain, le thème de l’eau et de son exploitation a par la suite structuré les recherches de son équipe, animée par des chercheurs syriens et suisses (par exemple : Exploitation des eaux souterraines : enjeux politiques et réalités locales, In Mouton M., Ed.; Exploitation de l’eau, cultures de l’eau au Proche- Orient, CNRS – IFPO, 2009 ; L’exploitation des eaux souterraines en Syrie centrale: rupture rhétorique et continuité des pratiques, Méditerranée, 119, pp. 73-81, 2012).
Les recherches se sont poursuivies pendant le conflit syrien, grâce à la fois à un déplacement partiel des terrains d’étude et à une focale portée aux enjeux de la reconstruction post-conflit. On peut mentionner le remarquable travail d’analyse réalisé sur le bassin de l’Oronte, qui a donné lieu à un atlas interactif et des publications questionnant les récits dominants à l’origine de diagnostics souvent simplificateurs (par exemple : Groundwater balance politics: aquifer overexploitation in the Orontes River Basin, Water Alternatives. 11(3), p. 663-683, 2018) ou dont les données ont été utilisées pour réfléchir aux modalités d’une reconstruction post-conflit avec la participation de la société civile (Management of the Jalamah, Mirkan and Jawban water supply networks in Northwestern Syria: water users associations and social cohesion, Graduate Institute Papers and Reports, 2021).
Au Niger, l’eau a aussi constitué le fil conducteur de ses recherches, réalisées en partenariat à l’Institut de géographie de l’Université de Lausanne, où il était professeur associé depuis 2003. Initiées lors d’une recherche exploratoire financée par le nouveau Réseau universitaire international de Genève (RUIG, par la suite devenu le SNIS) en 2002, les recherches se sont poursuivies avec une équipe de recherche nigéro-suisse sur la problématique émergente de la petite irrigation. Ces recherches, à visée opérationnelle, ont permis d’apporter une précieuse contribution aux opérateurs de développement, pour l’élaboration de politiques de développement appuyant la petite paysannerie et rompant avec la longue tradition de la grande hydraulique agricole (Les Nigériens nourrissent les Nigériens: quelles perspectives pour les exploitations familiales ? Les Cahiers d’Outre-Mer, 278, pp. 337-351, 2018 ; L’exploitation de l’eau dans le département de Gaya : des projets à contresens des besoins des populations In : Dambo, L., Amadou B. (éd.) Sahel : crises et espoirs, L’Harmattan, Paris, pp. 255-270, 2014; The Exclusion of Smallholders from Irrigation Projects and Policies in Southern Niger. In: Affolderbach, J. et al. (ed), Reinforcing governance. Perspectives on development, poverty and global crises, Peter Lang, Bruxelles, pp. 123-138).
Ses collègues et ami∙e∙s de l’Institut et surtout de l’ex-IUED regrettent le départ d’un enseignant et chercheur de grande qualité qui laisse un héritage scientifique précieux pour la connaissance de la gestion de l’eau dans les régions arides et semi-arides, l’un des problèmes de développement majeur auquel la planète va devoir faire face au cours du 21e siècle.
Riccardo Bocco, Nicola Cantoreggi et Jean-Luc Maurer
Témoignages personnels de collègues et étudiant-∙e∙s
Ahmed Haj Asaad (collaborateur scientifique à l’Institut et directeur de Geo Expertise)
J’ai rencontré Ronald il y a plus de 25 ans déjà. C’était en 1996 à l’université d’Alep en Syrie. C’était un homme altruiste et un professeur plein d’énergie, de savoir et de connaissances qui était toujours disponible et prêt à les partager. Au fil des années, j’ai découvert, au-delà de sa vie professionnelle créative et infatigable, une dimension humaine hors-pair. Son agenda chargé ne l’empêchait pas d’être à l’écoute de ses amis, ses collaborateurs et ses étudiants.
Sur le plan de la recherche, Ronald a consacré son énergie au développement des sociétés dans une vie qu’il a mise au service de l’amélioration du sort de l’humanité. Des milliers de personnes bénéficiaires des projets mis en œuvre à Ar Ruj- Idlib et à Afrin en Syrie septentrionale, peuvent en témoigner et lui en sont reconnaissantes.
J’ai eu l’opportunité de traverser plus de quarante fois les zones arides du Liban, du Niger, de la Turquie, de l’Arabie Saoudite et de la Syrie avec Ronald et ses collègues des différentes disciplines scientifiques. Chaque mission sur le terrain était pour moi une nouvelle école.
La retraite et les soucis de santé n’ont pas empêché Ronald de rester actif, créatif et souriant. Comme nous le connaissions, il était toujours projeté vers l’avenir. Voilà tout juste deux mois, nous venions de finaliser ensemble un travail alors que d’autres recherches étaient en cours. Il m’a même appelé quelques jours avant son décès pour en discuter.
Marie-Odile et Ronald, merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, ma famille et mon pays. Sachez que ma famille et moi-même sommes de tout cœur avec toi, Marie-Odile, tes enfants, David, Christophe et Fiona ainsi que vos petits-enfants, dans ce moment si douloureux.
Nicola Cantoreggi (chargé de cours à l’UNIGE et alumnus de l’IUED)
Le parcours d’un chercheur en début de carrière est toujours accompagné d’une figure tutélaire. Ronald était la mienne. Des bancs de l’IUED et de notre intérêt commun pour les zones arides est née notre collaboration d’abord pour le mémoire et ensuite pour la thèse de doctorat. Son regard aiguisé et sa critique bienveillante, teintée d’une touche d’humour british m’ont accompagné pendant 25 ans et m’ont été indispensables pour garder le cap dans mon parcours de recherche. L’exploration du terrain était sa boussole et au Niger notamment nous avons partagé rencontres et expériences dans ces marges trop souvent méprisées et pourtant porteuses de solutions souvent innovantes et surprenantes. Sans jamais verser dans le misérabilisme tout en restant toujours vigilant envers une certaine rhétorique du développement, il aimait contribuer au plaidoyer en faveur de la petite paysannerie et des agro-pasteurs. Solide dans ses convictions, il savait toujours laisser la place à ses plus jeunes collègues, comme il aimait nous appeler, pour qu’ils apportent leur contribution à la construction du savoir, dans une visée résolument opérationnelle. Notre cheminement commun s’est malheureusement interrompu bien trop tôt, mais ses enseignements demeurent.
Jean-Luc Maurer (professeur honoraire en études de développement à l’Institut et directeur de l’IUED de 1992 à 2004)
Sur le plan personnel, je garde de Ronald le souvenir d’un homme d’une grande intégrité, alliant le sérieux de la démarche scientifique de ceux qui savent ce qu’ils cherchent, à la modestie de ceux qui sont conscients de tout ce qu’ils ne savent pas. Il avait en effet des convictions bien ancrées, mais répugnait à se lancer dans des discussions oiseuses sur les sujets qu’il maîtrisait imparfaitement, préférant entreprendre des actions de recherche concrètes pour trouver réponse à ses questions plutôt que parler dans le vide de manière abstraite. En fait, il se méfiait des grands discours généralistes et les accueillait avec ce petit sourire perplexe et espiègle qui ne le quittait jamais ainsi qu’une ironie parfois grinçante emprunte d’un humour froid puisé du côté de ses racines britanniques. Encore aujourd’hui, au jour même de ses obsèques, un sourire me vient aux lèvres en le revoyant arriver dans la salle Bungener de l’IUED, trimbalant son inséparable et énorme serviette bourrée de documents. Sous une apparence modeste, il avait une forte personnalité et même du caractère comme on dit. Il fallait savoir s’en accommoder, mais tout se terminait toujours dans la bonne humeur. La maladie qui l’a si injustement frappé, alors qu’il venait de prendre sa retraite, l’avait beaucoup affaibli, mais il restait confiant sur le fait de pouvoir la surmonter. La brusque péjoration de son état de santé depuis le début de l’année en a malheureusement décidé autrement. Il va laisser un grand vide à sa famille, à sa femme Marie-Odile, infirmière de profession qui l’a veillé jusqu’à son dernier souffle, et à ses enfants et petits-enfants. Je leur exprime ma grande tristesse et compatis à leur douleur.
Marie Thorndahl (collaboratrice de la recherche à l’Institut et alumna de l’IUED)
Ronald était un homme charmant. Son ton était direct, son intelligence pétillante et sa simplicité en toute circonstance permettait des relations profondes, drôles et libérées des enjeux de pouvoir. Ses analyses limpides étaient critiques envers les projets et les discours institutionnels mais généreuses et inclusives pour les humains ; il n’oubliait d’ailleurs jamais de saluer les travaux et projets menés par d’autres.
Il faudrait recenser les personnes, étudiant∙e∙s et alumni∙ae, collaborateur∙trice∙s de terrain, collègues, qu’il a – sans jamais en faire cas, sans fanfaronnade – soutenu∙e∙s et aidé∙e∙s, pour un projet, du cash, un travail, ou pour la vie. C’était sa manière d’être au monde. Pour nous, si nombreux et nombreuses, qui avons bénéficié du compagnonnage de Ronald, merci infiniment.
Myriam Saadé (chargée de recherche, Université Gustave Eiffel, France)
Mon premier contact avec Ronald date de 2OO5, en préparation d'un voyage en Syrie qui devait durer quelques mois et qui s'est mué en travail de thèse, à l'Université de Lausanne, puis en une collaboration qui s'est poursuivie pendant quatre années, à l'IHEID, dans le cadre du programme Oronte.
Je ne saurais exprimer en quelques lignes tout ce que je lui dois. Il m'a beaucoup appris. A triturer une idée, à la tester auprès des uns et des autres, infatigablement, jusqu'à trouver le fil, le déroulement logique, la juste tonalité. A toujours faire un pas de côté, parce que le point de vue y est tellement plus intéressant. A détecter le truc qui dans un argumentaire ne colle pas tout à fait, et qui permet, en mettant le doigt dessus, d'élargir l'horizon des possibles. A redonner du sens à ces possibles en les projetant dans le champ de l'action...
Ronald ouvrait des portes, généreusement et avec beaucoup d'humilité. Merci pour ces années qui ont permis, à moi et à beaucoup d'autres, de grandir à ses côtés.