Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06987.jsonl.gz/138

Le terme ital. ingegnere et son dérivé franç. ingénieur ont donné l'all. Ingenieur, utilisé en Suisse depuis 1600 environ, d'abord pour désigner un spécialiste des techniques militaires, des fortifications, de l'artillerie, censé connaître les mathématiques, la géométrie et les méthodes d'arpentage. C'est l'amélioration des défenses urbaines pendant et après la guerre de Trente Ans (première moitié du XVIIe s.) qui donna lieu dans la Confédération aux premiers engagements de spécialistes relevant du génie (arme), dont les compétences furent tôt mises au service des plus grandes villes pour des tâches de génie civil (ponts et chaussées par exemple).
Au XIXe s., les liens avec l'armée et l'Etat se distendirent et l'ingénieur devint l'une des figures clés de la société industrielle. Les formations et les carrières se normalisèrent autour de valeurs telles que la rationalité technique, la faisabilité et la foi dans le progrès.
Des impulsions venues de l'étranger jouèrent un rôle important. L'Ecole polytechnique créée en France sous la Révolution (1794-1795) s'offrait comme un modèle, mais elle avait encore été conçue pour répondre surtout aux besoins de l'Etat. Elle inspira divers projets sous la République helvétique et la Médiation, dont aucun ne se réalisa, mis à part l'institut philotechnique de Christophe Bernoulli (1806-1817). Dans les années 1820, d'autres écoles polytechniques furent fondées en France et en Allemagne (Karlsruhe en 1825), ce qui relança la réflexion en Suisse, à partir de 1830. L'ouverture d'écoles industrielles à Zurich, Berne, Aarau, Saint-Gall et de l'école spéciale à Lausanne (1853, ancêtre de l'EPF de Lausanne) permit enfin d'offrir une formation technique supérieure. La Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA) se constitua en 1837 déjà, dans laquelle, sous le terme d'ingénieurs, se rassemblaient surtout des techniciens de la construction, au sens traditionnel du génie civil, mais aussi dès ses débuts des constructeurs de machines et des mécaniciens.
La responsabilité de la formation au plus haut niveau passa en 1855 à l'EPF de Zurich, appelée aussi Polytechnicum (Ecoles polytechniques fédérales). En peu de temps, le terme d'ingénieur fut étendu à tous les techniciens de formation universitaire, qui rapidement acquirent des positions dirigeantes dans l'industrie, les chantiers ferroviaires et la correction des cours d'eau. Dès 1866, l'EPF décerna aux élèves de sa section de mécanique le titre d'ingénieur mécanicien et non plus de mécanicien. Le langage les distinguait ainsi des techniciens issus des écoles techniques supérieures (ETS) ou technicums, établissements dont les précurseurs remontent à 1874 et qui sont devenus dès les années 1990 les hautes écoles spécialisées (HES).
L'organisation des professions techniques en Suisse s'inspira, dès la fin du XIXe s., du modèle allemand, qui faisait la distinction entre diplômés EPF et diplômés ETS, avec toutefois une accentuation moindre des différences entre "ingénieur" et "technicien": on observait une certaine souplesse dans les appellations, puisque des techniciens expérimentés ayant pratiquement rang d'ingénieur en recevaient parfois le titre, dans la première moitié du XXe s.; cette pratique fut encouragée dans le cas de collaboration avec l'industrie lourde allemande, très sensible aux questions de titulature. Néanmoins, l'orientation de plus en plus universitaire de l'EPF à l'approche de la Première Guerre mondiale, puis les problèmes d'emploi dans l'entre-deux-guerres renforcèrent l'importance des titres et amenèrent des délimitations mieux définies au sein de la profession. Contrairement à l'Allemagne, les écoles techniques suisses échappèrent jusqu'aux années 1990 aux tentatives de revalorisation passant par un rapprochement avec les modèles universitaires; leur enseignement, très stable, préparait à des métiers bien définis. En 1951, les associations professionnelles établirent un registre qui précisa qui avait droit à quel titre. L'Etat intervint en 1978 en reconnaissant dans la loi fédérale sur la formation professionnelle le titre d'"ingénieur diplômé EPF" et celui d'"ingénieur diplômé ETS" (remplacé dans les années 1990 par "ingénieur diplômé HES").
Dès la fin du XIXe s., les ingénieurs avaient généralement un statut d'employés. Ils se distinguaient des dessinateurs et des auxiliaires ayant fait un simple apprentissage, avec lesquels ils ne formaient pas d'associations communes; contrairement aux Allemands, les employés techniques suisses ne réussirent jamais à mettre sur pied un syndicat durable. Quant à leurs possibilités de promotion, elles étaient favorables à long terme, en dépit des phases de stagnation économique. Ils pouvaient se mettre à leur compte, surtout dans la construction (ce qui était plus facile avec un titre EPF qu'ETS); quelques-uns entraient dans les milieux du management industriel ou de la bourgeoisie entrepreneuriale, mais la majorité accédait à un poste de cadre moyen. Autant que par la longue formation scientifique qu'elle exige, la profession se caractérise aux yeux de ses membres par une certaine aptitude au commandement.
Auteur(e): Mario König / PM
L'effectif des ingénieurs suisses n'est connu avec précision que depuis le recensement de 1930; pour le XIXe et le début du XXes., il faut se contenter d'estimations. La profession a connu un taux de croissance supérieur à la moyenne. En comparaison internationale, la Suisse avait en 1990 une forte densité d'ingénieurs (env. 2% de la population active), plus de 80% des diplômés EPF et plus de 90% des diplômés ETS ayant un statut d'employés. Vers 1950, la majorité travaillait dans la métallurgie, la construction de machines et l'industrie électrique. Depuis les années 1970, de nouvelles disciplines se sont rapidement développées et l'éventail des domaines s'est élargi (métrologie, informatique, agronomie, forêts, alimentation, textiles, microtechnique). La suppression d'emplois industriels touche également les ingénieurs. Les mécaniciens ont longtemps dominé, mais en 2000, la plus grande catégorie était celle des informaticiens. Les femmes étaient et restent très minoritaires, dans les ETS ou HES plus encore que dans les EPF.
|Année||EPF||ETS||Total|
|1930||5 561||7 712||13 273|
|1950||7 430||14 061||21 491|
|1970||12 314||27 600||39 914|
|1990||76 706|
|2000||74 232|
Auteur(e): Mario König / PM
A côté de la SIA apparut en 1869 la Société des anciens élèves du Polytechnicum. S'inspirant d'un modèle parisien, elle encourageait les contacts entre collègues, tenait à jour une liste d'adresses, signalait les postes vacants et publia dès 1883 (avec la SIA) la Revue polytechnique suisse. Elle revendiquait un rôle représentatif qu'elle put exercer dès 1880, ayant obtenu lors de la réforme de l'EPF un siège au conseil de l'établissement. Elle servit d'exemple aux techniciens, qui fondèrent des associations d'anciens élèves (dès 1884), un organe (Revue technique suisse, 1904) et en 1905 l'Union technique suisse ou UTS (auj. Swiss Engineering UTS). Dès 1908, ils eurent aussi une influence dans la gestion des technicums. L'Association suisse des ingénieurs-conseils vit le jour en 1912 (auj. Union suisse des sociétés d'ingénieurs-conseils), en 1987 naquit celle dite IngCH Ingénieurs et avenir et en 1992 l'Association suisse des femmes ingénieures.
La défense des intérêts de la profession ne fut que peu marquée par des tendances politiques; elle se fit surtout d'un point de vue corporatif par des mesures visant à limiter l'accès au métier. Une organisation de type syndical, la Fédération des employés techniques (à laquelle adhérèrent des dessinateurs, des techniciens, mais aussi quelques ingénieurs EPF) eut quelque influence, mais seulement pendant la Première Guerre mondiale et au début des années 1920. Les tentatives ultérieures des syndicats auprès des techniciens de l'industrie ne rencontrèrent guère de succès. Au début du XXIe s., même les associations traditionnelles ont de la peine à maintenir leurs effectifs. La part des techniciens affiliés à l'UTS, autrefois très élevée, est descendue à 50%. La majorité des intéressés se fient à leurs propres forces pour s'imposer sur un marché du travail qui, depuis la Deuxième Guerre mondiale, ne leur a jamais été défavorable.
Auteur(e): Mario König / PM