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Quelques courses à ski peu connues
Par L. Henchoz et L. Seylaz.
Whymper constatait déjà que le tourisme, tout comme le trafic, suit les voies les plus faciles. On pourrait compléter cet aphorisme en disant que le tourisme suit les routes traditionnelles, et cela fut particulièrement vrai pendant longtemps de l' alpinisme hivernal. Les skieurs gagnant une cabane des hautes Alpes s' obstinaient à suivre les routes d' été, même lorsque celles-ci présentent en hiver des difficultés et des dangers qui peuvent souvent être évités en choisissant un autre itinéraire. ( Telles par exemple la montée aux cabanes de Chanrion, de Panossière, du Mountet. ) Sur un autre point encore on peut observer cette fidélité à la tradition, pour ne pas dire à la routine. Aux premiers temps du ski, celui-ci ne se pratiquait qu' en hiver; la seule neige considérée comme favorable était la neige poudreuse. Les Pâques passées, les skieurs remisaient leurs lattes au galetas. En conséquence, seuls les terrains orientés au nord entraient en considération. Avec les années et l' expérience, on s' aperçut enfin que les neiges de printemps, préalablement durcies par le vent ou le gel, puis ramollies en surface, offraient des conditions de régularité et de sécurité infiniment supérieures à ce qu' on rencontre en plein hiver en haute montagne. La plupart des pentes exposées au midi n' en demeuraient pas moins délaissées, et certaines régions ne voyaient jamais un skieur, sauf peut-être quelque braconnier en maraude. C' est le cas du versant SE ou valaisan des hautes Alpes Vaudoises, toute cette contrée de combes et de plateaux qui va des lacs de Fully à Derborence. La première rampe s' élève abruptement de la plaine du Rhône jusqu' à 1200 ou 1500 mètres et ne laisse guère deviner les vallons qui se cachent derrière les avant-monts.
Il fallut le hasard pour nous révéler les possibilités de cette contrée quant au ski. Un matin de novembre, répondant à l' appel impérieux du besoin d' évasion, nous partons pour la Grand' Garde, cette sœur cadette du Chavalard. D' Ovronnaz où la voiture nous a amenés en 2 h. 15 de Lausanne, nous montons d' abord à la Seya par le sentier de Bougnonnaz, avant de revenir au sud vers la Grand' Garde en suivant la crête. C' est de là que nous pûmes découvrir les magnifiques terrains à ski qui déroulent leurs ondulations dans le vallon du Grand Pré et dans la tombe ouverte entre la Dent Favre et la Tita Seiri jusqu' au point 2613 de l' arête faîtière. Il ne restait plus qu' à en faire l' essai.
Les progrès de l' automobilisme combinés avec l' amélioration de certaines routes de montagne ont rendu accessibles aux skieurs maints buts de courses pareils à celui-ci, que de mauvaises communications ou des conditions de logement défectueuses avaient fait mettre à l' écart.
Partis de Dugny sur Leytron où l' auto nous avait déposés à 8 h. du matin, le dimanche 2 avril, c' est le point 2613 que nous avions choisi. Sur le plateau de Mourtey les skis quittent les épaules et nous conduiront par Ovronnaz vers les pentes du pâturage de Bougnonnaz, puis, de là, en direction du Petit Pré, dans un terrain un peu rapide, mais régulier, clairsemé de mélèzes et très favorable au ski. ( On pourrait, à la rigueur, monter directement dans un couloir ouvert sous la Seya et aboutissant au point 2030. Cela nous paraît moins intéressant, et peut-être y a-t-il aussi certains risques. ) L' arrivée au Petit Pré est un enchantement. Quel coin merveilleux, enveloppé aujourd'hui de la grande solitude hivernale; aucune trace dans ces grands espaces blancs, si ce n' est celles de quelques lièvres, de perdrix, de chamois, folâtrant dans leur libre royaume; aucun bruit, si ce n' est le léger souffle qui descend des crêtes fumantes de nos Alpes Vaudoises, tempérant les ardeurs d' un soleil printanier. Quel contraste aussi avec certains « paradis de skieurs », vantés par des stations à la mode, farcis de téléfériques, de tire-flemmes, de tea-rooms, où la neige écrasée, souillée, pistée, sent la benzine et le patchouli.
Par un joli vallonnement entre le Greppon Blanc et Tête Termine, on passe du Petit Pré au Grand Pré, puis des pentes se faisant un peu plus raides au fur et à mesure qu' on s' élève conduisent par la combe de Vetreuze, au point 2613, notre but. Nous l' appellerons aujourd'hui: Col de la Dent Favre. Le haut de la combe, à droite, par où nous sommes montés, est coupé de deux barres rocheuses; on les franchit sans difficultés et sans enlever ses skis, en prenant suffisamment de hauteur. Il nous a semblé que, suivant l' état de la neige, le col peut aussi être atteint par la gauche. ( Temps de montée depuis Ovronnaz: quatre à cinq heures. ) Au col, comme cela arrive souvent, le souffle léger qui agrémentait la montée, s' est transformé en un vilain vent froid. C' est bien dommage, car adossés aux murailles de la Dent Favre, les pieds dans le vide des Martinets, il eût fait bon fumer le bout de cigare traditionnel en regardant évoluer sur le glacier, tout à nos pieds, les nombreux skieurs descendant du Roc Champion ou des Perri Blancs.
Tandis que du Vallon de Nant montait un brouillard cru et opaque, enveloppant les skieurs des Martinets, le versant valaisan restait suffisamment clair pour nous permettre de regagner la vallée en déroulant dans cet admirable terrain, le long de nos traces de montée, de bons vieux télémarks, jusqu' au moment, où, en bas dans la forêt, la neige alourdie nous engagea à piquer droit-bas dans un dernier couloir aboutissant à la croisée des chemins de Saille et de Bougnonnaz. Nous étions à 5 minutes d' Ovronnaz; une belle course était vécue et la preuve acquise que cette région est très favorable au ski de printemps. Le temps et l' occasion nous ont manqué pour couronner cette démonstration par une course encore plus belle: atteindre à ski... mais ici mon ami me tire par la manche pour me rappeler qu' il ne faut pas vendre la peau de l' ours... On vous racontera peut-être la suite cette année encore.
De l' autre côté de la vallée du Rhône, exactement en face de la Grand' Garde, un autre itinéraire attire les skieurs depuis quelques années; surtout depuis que, grâce à un service dominical de cars, ils peuvent, débarquant à Martigny par le premier train, gagner Verbier en moins de deux heures. De là ils montent par les Grands Plans jusqu' à l' épaulement des Savoleyres entre la Croix de Cœur et la Pierre à Voir — à l' ouest du point 2318. Ils ont alors devant eux la magnifique descente par les Etablons sur Isérables, que l'on peut éventuellement continuer par Condemine et Plan Fey jusqu' au fond de la vallée ( mon ami A. Perrenoud a publié une description de cette course dans l' Annuaire du Ski, 1939 ).
Mont Rogneux.
Les skieurs romands connaissent bien le Six Blanc ( 2448 m .), dernier sommet de la chaîne qui sépare les vallées de Bagnes et d' Entremont. Un peu plus au sud, sur cette même crête, se dresse le Mont Rogneux ( 3087 m .), qui forme l' extrémité de la branche occidentale d' un large fer à cheval ouvert au nord et dessiné par le Rogneux, le Grand Follat et les Avouillons. L' intérieur du fer à cheval forme le vallon et le plateau de Sery que l'on traverse lorsqu' on se rend en hiver à la cabane Panossière par le Col des Avouillons. Cette région mérite pourtant mieux qu' une hâtive traversée. Il y a là, entre l' alpe de la Lys et la crête du Rogneux, les plus admirables champs de ski que l'on puisse rêver, presque toujours vierges, et qui nous tentaient depuis longtemps.
Un dimanche de février dernier nous nous entassons quatre avec nos sacs dans une petite Peugeot et démarrons dans l' Avenue de Rumine au moment où 5 heures sonnent au clocher de St-François. Tout va très bien jusqu' à Roche, on nous entrons dans une nappe de brouillard qui risque de compromettre le succès de l' expédition. La vitre se couvre instantanément de givre sur lequel l' essuyeur automatique s' escrime en vain. Les phares ne percent pas ce coton opaque, même les bords de la chaussée sont invisibles. Pierre Renaud, qui tient le volant, a besoin de toute son adresse et de sa connaissance minutieuse de la route pour ne pas nous verser dans le fosse ou... dans le Rhône. Aigle, Bex, St-Maurice sont traversés à l' allure de 10 km ., non sans alertes. Nous commençons à désespérer de la journée lorsqu' enfin, au Bois Noir, le brouillard cesse brusquement, les étoiles réapparaissent et nous rendent foi en la nôtre. Nous traversons en trombe et laissons derrière nous tous les Martigny possibles. A Sembrancher nous rattrapons un grand car à destination de Verbier, qui éprouve quelques difficultés à tourner le coude de l' étroit boyau de la rue, et marcherons sagement derrière lui jusqu' à Châbles. La neige commence ici, mais le jour est venu et la route est bonne. A 7 h. 30 nous garons la voiture devant la chapelle de Champsec. Le froid est vif, le sol est couvert d' une merveilleuse floraison de cristaux qui sonnent sur le bois de nos lattes comme des épis mûrs sur la faux.
Sans traverser la Dranse, nous suivons le sentier de Plenaz Jeurs. Forte montée jusqu' aux mayens de Tougne ( 1635 m .) où nous retrouvons des traces venant de l' alpe de la Lys. A deux d' entre nous ce trajet rappelle de pénibles souvenirs. Il y a quelque quinze ans, nous montions là en route pour Panossière et le Combin, avec des sacs absurdement lourds. Pour comble de malheur, trompés par une caravane qui nous précédait, nous manquâmes le sentier, ce qui nous obligea de faire une grimpée directe dans la forêt, grimpée rendue plus atroce par le poids des sacs et l' état de la neige sur laquelle les peaux de phoque ne mordaient pas. Aujourd'hui, en comparaison, c' est tout plaisir: les sacs sont légers, la neige poudreuse à souhait et le sentier nous amène par une pente régulière à l' alpe de la Lys. A 10 h. 30 nous atteignons le point 2112 de la crête, un admirable belvédère d' où le regard plonge dans la gorge sauvage de Corbassière et sur les hôtels déserts de Fionnay. Nous nous installons sur un bloc pour un second déjeuner bien gagné. Il fait si bon au soleil, et le site est si grandiose que le pique-nique se prolonge; il est 11 h. 30 lorsque nous reprenons skis et bâtons pour gagner le Plan de Sery. Devant nous se déroule sur des kilomètres un terrain ondulé en croupes gracieuses, si tentant, si attirant qu' il nous fait commettre une erreur de direction: au lieu de redescendre jusqu' au fond du Val de Sery, et de quitter là seulement l' itinéraire du Col des Avouillons, nous appuyons à droite trop tôt et, passant près d' un petit lac, arrivons après deux heures de grimpée sur l' arête nord-est du Rogneux, près du point 2855. Tout ce pays est d' ailleurs d' une conformation déroutante, et la carte encore davantage. De l' autre côté, et presque sous nos pieds, se creuse une tombe profonde où dort le petit lac anonyme cote 2597. Nous suivons donc l' arête en direction du Rogneux dont on aperçoit un épaulement à l' arrière. Ce sera l' affaire de trois quarts d' heure, pensons-nous. Bientôt se dresse devant nous une bosse rocheuse qui nous obligera à déboucler les skis. Le premier s' est arrêté, estimant qu' une halte est tout indiquée. Les autres s' asseyent près de lui. On cause, on admire. Un flacon, je ne sais comment, se trouve débouché, et le gobelet circule. Que c' est beau! que c' est bon!
« Au fait, ce Rogneux, c' est comme si on y était. Est-ce que tu tiens tant que cela à aller au sommet? Là-haut il fera froid. En définitive, nous sommes ici pour le ski avant tout. » A l' aide de toutes sortes de raisons captieuses le défaitisme s' insinue. Un semblant de résistance que l' un de nous croit devoir opposer est balayé par la loi du moindre effort et par l' impatience irrésistible de goûter la griserie de la vitesse sur les pentes magnifiques qui nous attendent. Et c' est ainsi que, sans beaucoup de remords ni de regrets, le sommet du Rogneux fut abandonné à son austère solitude.
La descente donna tout ce qu' elle avait promis. Sur les croupes et dans les combes du Plan de Sery, nous filons dans une neige admirablement homogène, tantôt en ligne droite, tantôt en courbes compliquées selon la fantaisie de chacun ou les mouvements du terrain. Voici déjà la Tête de Sery. Quelques télémarks dans le ravin qui la flanque à gauche, et nous sommes de retour au bloc du déjeuner. L' alpe de la Lys est traversée en quelques minutes, puis c' est le chemin dans la forêt qui exige plus d' efforts et d' attention. Nous nous avisons un peu tard qu' il y aurait probablement avantage, de l' alpe de la Lys, à descendre directement par la forêt clairsemée jusqu' au chalet du Pissot et rejoindre de là, par une marche de flanc, la longue clairière de Tougne. Ce sera pour la prochaine fois. A 16 h. nous sommes à Lourtier d' où, par la route et par les prés, nous rallions Champsec et notre voiture.
NB. La reproduction de l' illustration qui devait accompagner cet article n' a pas été autorisée par le Service topographique fédéral.