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23/04/2011
A la fin du dernier épisode des aventures de Momulk, je disais qu'une fois transformé en énorme monstre vert, le professeur Maumot avait regardé l'élève qui l'avait suivi, et que la fureur s'était lue aussitôt dans ses yeux. Dans les obscures profondeurs de sa conscience embrumée par sa métamorphose, en effet, il ne se souvenait plus de la manière dont un professeur ou même un être humain est censé se conduire en face d'un élève ou même plus généralement d'un congénère, qui plus est encore presque un enfant. Car sa pensée était, à présent, totalement engloutie dans les ténèbres de sa nature bestiale: elle y avait sombré au moment où il avait changé d'apparence.
Il n'y avait plus, remontant des parties basses de son esprit, que d'obscurs souvenirs, et ces souvenirs se liaient à sa bile, pour ainsi dire: ils se chargeaient spontanément d'amertume. Peut-être se fussent-ils remplis de joie, s'il s'était trouvé devant une personne avec laquelle il avait passé les moments les plus heureux: car Momulk était entièrement soumis, jusque dans le fond de son âme, aux mouvements de sympathie et d'antipathie qui font comme de continuelles vagues, sous la conscience de l'homme, mais qui restent tempérées, d'ordinaire, par la raison. Chez cet affreux monstre, non seulement la surveillance qu'instaure cette raison n'existait plus, mais, de surcroît, les vagues qui suscitent les sentiments obscurs étaient décuplées, dans leur puissance, par l'enténèbrement de sa conscience, et elles faisaient en lui comme des raz-de-marée. En vérité, son âme s'était ouverte complètement aux forces néfastes de l'abîme; elle s'était insérée dans le monde où se meuvent les esprits que les religions ont communément assimilées aux démons, et desquels affluent les passions humaines, les vices.
D'un côté, c'est ce qui, s'imprimant jusque dans sa chair, donnait à Momulk cet aspect musculeux et colossal qui avait tant stupéfié son élève et dont il se dégageait le sentiment d'une force incommensurable: car ces êtres ont un lien avec les forces qui meuvent la terre en profondeur et minéralisent le monde; de l'autre, ce qu'on appelle habituellement la conscience n'était plus, dans l'âme du monstre, qu'une infime goutte de lumière, un atome certes encore vaguement brillant, jetant encore quelques lueurs ténues, mais que seule la clairvoyance la plus approfondie, la plus aguerrie, eût su distinguer - et encore eût-ce été avec la plus grande peine. Il eût fallu être un dieu pour continuer à déceler clairement ces faibles feux; car elle était enfouie sous d'innombrables nappes de brumes noires, de fumées, et ressemblait, ainsi, à quelque étoile brillant au fond d'un ciel entièrement rempli des épaisses vapeurs d'un immense incendie mêlées aux sombres nuées d'un effroyable orage.
Ce qu'il en advint, pour le malheureux élève, doit, après ces développements, être malheureusement renvoyé à un épisode ultérieur de ces aventures de Momulk. Qu'il suffise pour le moment de dire que le souvenir qui se liait à cet élève n'était pas, dans l'âme du monstre, des plus positifs; du coup, hélas! il lui inspirait - à tort ou à raison - la plus franche antipathie. Ce qu'il en advint, ainsi que la raison, nous en parlerons une fois prochaine, si nous le pouvons.
17/04/2011
On faisait, au Moyen Âge, une claire distinction entre Français et Bourguignons - lesquels, au-delà du duché de Bourgogne dont la capitale était Dijon, s'étendaient à travers l'ancien royaume de Bourgogne, à l'est du Rhône et de la Saône, et touchant - englobant, parfois - le pays des Alamans. Les princes de Savoie étaient regardés comme issus d'eux. Louis XI, roi de France, disait ne pas se fier à sa femme, Charlotte de Savoie, parce qu'elle était de nation bourguignonne.
Mais à l'époque des rois carolingiens, ce royaume de Bourgogne était un simple grand fief de l'empire des descendants de Charlemagne. Or, il existe une chanson de geste du douzième siècle qui reflète cette situation: Girart de Roussillon. Elle s'inspire d'un comte qui dirigea la Bourgogne royale au nom du roi des Francs depuis un château du Dauphiné, le long du Rhône, au sud de Vienne. Il se rebella contre le roi des Francs, Charles le Chauve: c'est cette révolte que raconte la chanson de geste.
D'ordinaire, on le sait, ce genre de poème oppose les Francs aux peuples dits païens; ici, rien de tel: il s'agit seulement de chrétiens en désaccord - d'un comte qui se rebelle contre son impérial suzerain.
La chanson de geste est clairement empreinte de patriotisme bourguignon. Selon les philologues, la langue même en est issue de Vienne, ancienne capitale du royaume bourguignon. Mais à ce dialecte se mêle le français des chansons de geste antérieurement écrites.
Curieusement, Girart de Roussillon fait exactement dix mille vers. Il m'apparaît qu'elle fut comme un défi national: pour son auteur, il s'agissait de composer une chanson de geste à la gloire des Bourguignons en cette langue qui leur était assimilée et que nous appelons aujourd'hui francoprovençal.
Étant chrétien, le poète devait respecter, néanmoins, l'ordre féodal, reflet, à ses yeux, de l'ordre divin: Girart révolté est explicitement assimilé aux anges rebelles. Après avoir mené de nombreuses batailles - racontées dans le style habituel des chansons de geste, opposant violemment des héros -, il paie son orgueil en buvant, comme on dit, la coupe de la destinée jusqu'à la lie. Mais il s'amende, d'abord sous l'impulsion d'un mystérieux ermite, au sein d'une forêt: il devient charbonnier, dans une petite ville, durant plus de vingt ans. Puis, Berthe sa femme, qui est de famille royale, prend le relais du saint homme: après avoir accompagné son époux dans son exil - et avoir exercé, de son côté, le métier de tisserande -, elle le met en relation avec sa sœur, la reine de France, qui lui permet de récupérer ses terres. Mais le meurtre de leur fils, tué pour sauver la paix alors qu'il n'avait que cinq ans et qu'il faisait la fierté de son père, conduit Berthe à donner à Girart l'exemple d'une sainteté sublime et du renoncement aux vanités du monde - dont les valeurs dites chevaleresques font partie au premier chef. Pourtant, les armes des chevaliers étaient glorieuses, presque magiques: elles venaient d'antiques héros; mais Girart a la vision de la pure sainteté de sa femme au travers d'une lumière qui descend du ciel pour l'éclairer au milieu de la nuit; il assiste même à un miracle: une perche qu'elle maniait pour aider à la construction de l'abbaye de Vézelay reste droite alors qu'elle-même a trébuché et est tombée à terre. Cette vertu est attribuée à Marie Madeleine. Girart, à son tour, se convertit pour toujours; il se retire, et fonde des abbayes pour le salut des âmes dont il a provoqué la mort sur les champs de bataille.
Cette chanson de geste, toute remplie d'esprit religieux, peut-être écrite dans l'entourage de l'évêque de Vienne, condamne la guerre et l'orgueil des chevaliers; l'énergie des hommes d'armes, dit-elle, doit être dirigée vers la délivrance des lieux saints. Elle donne au Pape un rôle fondamental: il apaise les tensions. C'est sanctifié par des rêves envoyés par la divinité, des signes, et la scène quasi finale dont j'ai parlé. La profondeur en est inouïe. Le sentiment que l'histoire est un drame y est omniprésent.
L'intrigue en est complexe; le récit rappelle le livre des Rois, dans la Bible: La Chanson de Roland, modèle du genre, fait intervenir plus directement les anges, s'affichant davantage comme un poème - moins comme une histoire. Les psaumes de David sont d'ailleurs cités.
C'est assez poignant, et assez unique, au Moyen Âge. Il est du reste saisissant que la geste des Burgondes évoquait déjà leur ruine, dans le Nibelungenlied. Ils n'ont trouvé la paix qu'en renonçant à gouverner!
09/04/2011
Le Père Noël, dit-on, n'existe pas. Il n'est qu'une image créée par l'âme. Cependant, Rudolf Steiner dit, dans un de ses livres, que les images mythologiques sont créées par l'âme qui perçoit la présence d'êtres divins: cette perception provoque en elle les images de la fable, des mythologies. Or, on ne peut pas contester que la période de Noël est remplie d'une atmosphère à la fois forte et singulière. Je me plais à dire que la pensée de Noël, lorsque son rayonnement est perçu, au sein de l'heure que l'ordre du monde lui a assignée, crée en l'âme l'image d'un être qui peut réellement prendre le vêtement extérieur du Père Noël. Cette apparence se mêle bien sûr à celle de saint Nicolas, patron des enfants, et peut-être que celle-ci est nourrie, à son tour, du souvenir qu'a laissé ce Saint lorsqu'il vécut sur Terre, ou bien de l'image que chacun se fait du père idéal, en fonction de celui qu'il a personnellement eu. On peut regarder les pensées comme de simples productions du cerveau; mais, d'un point de vue mystique, Dieu a aussi des pensées, et elles sont justement ses anges: car il s'agit de pensées vivantes - qui le sont d'elles-mêmes. C'est d'ailleurs pourquoi on ne peut pas réellement, dans la vie religieuse, regarder les pensées même humaines comme totalement séparées du monde divin.
L'esprit angélique de Noël rayonne des étoiles. Le Père Noël est la cristallisation de ce rayonnement. On le voit à l'intérieur de soi, mais il est la résonance, je crois, de quelque chose qui est à l'extérieur et que l'œil ne voit pas.
Naturellement, il en allait ainsi surtout à l'origine, quand cette figure légendaire a été créée; car dans les faits, les idées que les êtres humains s'échangent par leurs mots suffisent, à présent, à transmettre cette image. On ne peut pas du tout nier que les figures des mythologies, en général, ne sont pas spécialement inspirées, dans le contexte où elles sont données. S'il n'en était pas ainsi, en vérité, il serait à mes yeux quasi impossible de découvrir une de ces images sans leur vouer immédiatement un culte. C'est parce que ces images sont transmises de façon purement mécanique, par le biais de l'intelligence froide, qu'elles sont creuses, et n'éveillent la plupart du temps pas de sentiment particulier. Mais à une certaine profondeur de l'âme, on peut sentir, j'en suis convaincu, une résonance, car on a le pressentiment qu'à l'origine, elles n'étaient pas le fruit de philosophes qui dissertaient stérilement, mais de véritables inspirations poétiques.
Cela rappelle que, parmi les écrivains modernes qui font appel aux mythes, ou créent une mythologie, certains sont plus inspirés que d'autres. On peut avoir le sentiment que tous ne font que reprendre et combiner des images déjà créées auparavant. Souvent, on me dit que Tolkien, par exemple, n'a fait que reprendre des mythologies préexistantes. Mais même en ce cas, la sensibilité de l'artiste peut ramener l'esprit qui a présidé à la création, au départ, des mythes. On sait peut-être que, précisément, Tolkien a écrit des Lettres du Père Noël à l'origine destinées à ses enfants, et illustrées par ses soins. Eh bien, je leur trouve une certaine beauté, une certaine noblesse.
On peut regarder le Père Noël comme étant un reflet tardif - peut-être très terni, privé de son éclat propre au cours du temps - des anges qui se sont adressés aux bergers lors de la naissance de Jésus, mais aussi, et surtout, des Rois Mages: dans le tableau de l'Adoration des Mages de Hans Baldung Grien, la ressemblance entre le Père Noël et le Mage qui s'agenouille devant l'Enfant et que je crois être Gaspard n'est-elle pas frappante? Ainsi, tant que la figure de ce noble vieillard demeurait belle, inspirant le respect, on pouvait la percevoir de cette manière. On pouvait la percevoir comme le rayonnement cristallisé d'une étoile: celle qui donne envie aux gens d'honorer leurs enfants par des offrandes, qui leur inspire le désir d'incarner la figure des Rois Mages, qui peut-être conduisit jadis ceux-ci auprès de l'Enfant divin!
Alors, la clarté de Noël plane sur les têtes, se mêle aux cœurs, et les cadeaux viennent. On a raison de dire que le Père Noël, ce sont les parents, mais il faudrait le prendre dans un sens spirituel: ce sont les parents tels qu'ils devraient être, projetés dans l'idéal, guidés par un esprit qui les transfigure.