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Une majorité de sièges pour les indépendantistes, mais pas une majorité de suffrages pour l'indépendance : les Catalans ont le sens de la contradiction et de la dialectique; leurs élections régionales, convoquées par le Premier ministre Rajoy (dont le parti subit une véritable déculottée) font apparaître trois "blocs" (qui n'en sont d'ailleurs pas vraiment) : les indépendantistes (de gauche et de droite) autour de 45 % des suffrages et une majorité absolue de sièges, les unionistes (de droite) non seulement opposés à l'indépendance mais également à plus d'autonomie, à 30 % des suffrages et un petit tiers des sièges, et les fédéralistes (de gauche), partisans d'une plus grande autonomie et de la fin du centralisme, mais opposés à l'indépendance, autour de 25 % des suffrages et d'un cinquième des sièges. Mais on retrouve aussi, et toujours, une gauche et une droite, certes traversées l'une et l'autre par le clivage sur l'indépendance, mais dont la distinction n'a pas pour autant disparu : la gauche (indépendantistes et fédéralistes additionnés) est à un peu plus de 50 %, la droite (unioniste et indépendantistes additionnés) à un peu moins. Quelle que soit la clef de décryptage utilisée pour tenter de tirer quelque conclusion que ce soit de ces résultats, deux choses semblent claires : aucune majorité "unioniste" n'est possible, et le chef du gouvernement espagnol s'est pris une double baffe : d'abord, son camp "unioniste" de droite est largement dépassé par le camp "indépendantiste". Ensuite, son parti à lui, Rajoy (le PP) plonge dans le tréfond des urnes, et n'aura même pas assez d'élus pour pouvoir former un groupe...
Il va bien falloir leur donner un contenu, à l'indépendance et à la République catalanes
"La République catalane a gagné sur la monarchie" espagnole, a jubilé hier soir, à l'annonce du succès des indépendantistes (et surtout de la déroute du parti du Premier ministre Rajoy) l'encore ex-président catalan, Carles Puigdemont. Ajoutant : "l'Etat espagnol est en déroute", ce qui est un peu trop dire hors de Catalogne, du moins pour le moment. Les partisans de l'indépendance de la Catalogne sont donc toujours majoritaires au parlement catalan, et désigneront donc à nouveau le gouvernement catalan. Le même que celui révoqué par Madrid, et dont la moitié des membres sont en prison lu en exil (et la plupart des autres en liberté provisoire) ou un autre, mais de même couleur. C'est la défaite de Rajoy, de son gouvernement, de son parti (le PP) et de la quasi totalité des media espagnols, hors de Catalogue et du Pays Basque. Et on voit bien que l'arrivée de l'antenne catalane des libéraux de Ciudadanos en tête des listes de l'élection ne les consolera pas de cette défaite : Ciudadanos a en effet littéralement vampirisé le PP, et aucune coalition "anti-indépendantiste" ne peut être majoritaire à la Generalitat.
Quant à l'Union Européenne, elle ne sort pas grandie de l'épisode, tétanisée qu'elle semblait être par la possible émergence d'une multitude de ces "petites patries" perturbatrices de l'ordre continental, évoquées par le président du parlement européen, Antonio Tajani. Or on n'est, avec la Catalogne, ou le Pays Basque, ou l'Ecosse, ou la Corse, face à des "émergences", mais on est dans la permanence de nations pré-existantes à l'Etat dans lequel elle ont été intégrées. Et la construction européenne elle-même rend possible leur indépendance (relative) dans le même cadre (l'Union Européenne) construit autour des grands Etats. Après tout, la Catalogne est plus peuplée que la majorité des Etats membres de l'Union Européenne. Si Malte, le Luxembourg, la Lituanie, la Lettonie, l'Estonie, dans l'UE... ou la Suisse, ou l'Islande, ou le Montenegro, ou Chypre, hors de l'UE peuvent être des Etats souverains, pourquoi pas la Catalogne ? A contrario, pourquoi la Catalogne (ou la Corse, ou le Pays Basque, ou l'Ecosse) devrait-elle forcément se constituer en un Etat indépendant pour exercer son droit à l'autodétermination ?
Dans une étude sur la légitimité de ce droit pour la Catalogne, un groupe d'experts internationaux coordonnés à Genève par le professeur Nicolas Levrat conclut que "les revendications pour une indépendance politique sont légitimées par un principe démocratique dont est investi le peuple catalan", le principe, précisément, de l'autodétermination. Mais ce principe n'est pas une mécanique conduisant inéluctablement à la naissance (ou la renaissance) d'un Etat-nation nouveau : il impose que le choix d'un peuple soit déterminant, il n'impose pas ce choix, que les référendums d'autodétermination (comme celui qu'a saboté le gouvernement de Madrid le 1er octobre dernier en Catalogne) ont précisément pour fonction de permettre : l'alliance (de gauche) Catalunya en comun d'Ada Colau est ainsi à la fois opposée à l'indépendance, c'est-à-dire à la constitution de la Catalogne en Etat séparé de l'Espagne, et favorable à un référendum d'autodétermination, ainsi qu'à une profonde réforme institutionnelle de l'Etat espagnol, qui passerait du modèle ambigu (et amnésique) issu de la "transition" post-franquiste à un modèle fédéral, voire confédéral.
Les indépendantistes sont majoritaires au parlement catalan (mais pas au sein de la population), et s'ils parlent tous d'une "République catalane", ils ne lui donnent pas le même visage, et le même contenu. Le parti de Puigdemont est un parti de droite : l'indépendance et le "catalanisme culturel" peut lui suffire; son allié, la Gauche Républicaine de Junqueras, est un parti de gauche : il conçoit l'indépendance comme le moyen de mener une nouvelle politique sociale et économique. Et le troisième larron, la CUP, est un parti anticapitalisme qui se revendique comme communiste : l'indépendance est pour lui un acte de rupture non seulement avec l'Espagne, mais surtout avec le capitalisme.
Il va bien falloir leur donner un contenu, à l'indépendance et à la République catalanes -et là, ce n'est plus le clivage "national" (ou nationaliste) qui va s'imposer, mais le bon vieux clivage social et politique "gauche-droite". Une sorte de retour aux fondamentaux de la démocratie, en somme. Mais pour que ce retour se fasse, il fallait bien d'abord en découdre avec le pouvoir central.