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Vers la fin de ma formation théologique à Eegenhoven-Louvain, en Belgique, je passais par hasard près d’un groupe d’étudiants qui, dans le parc de notre maison, entouraient un de nos professeurs de théologie, juste au moment où celui-ci leur expliquait : « On voit bien que le Père Teilhard n’a pas bien étudié sa philosophie. » C’était la première fois que j’entendais parler de Pierre Teilhard de Chardin. Je retenais ce jugement négatif.
Un an plus tard, le supérieur général des jésuites, le Père Janssens, donnait l’ordre de retirer tous les livres de Teilhard et de les mettre dans la chambre des livres interdits que nous appelions l’enfer. C’était en 1959, et je vivais la dernière étape de ma formation de jésuite, appelée le troisième an, à Saint-Martin-d’Ablois, en France. Une fois de plus par hasard, je rencontrai un de mes amis dans un couloir de la maison, les bras chargés des livres de Teilhard qu’il allait précisément déposer en enfer, pour obéir à l’ordre de notre supérieur. Je l’accompagnai.
Fort de ces deux souvenirs, je suis parti occuper mon premier poste de vicaire à la paroisse de Liebfrauen, à Zurich. Un paroissien, qui peu après mon arrivée m’avait demandé ce que je pensais de Teilhard de Chardin, me rappela plus tard que je lui avais répondu : « Un obscur mystique français. »
Ce jugement défavorable allait changer quelque temps plus tard, suite à ma lecture d’un article sur l’épître aux Hébreux, publié alors par Ladislas Boros sj dans la revue jésuite suisse Orientierung. Il s’agissait d’une interprétation de cette lettre à partir des vues de Teilhard de Chardin, dont le Père Boros connaissait bien les écrits. L’épître aux Hébreux était précisément le sujet de mon travail de licence en théologie et, à mon grand étonnement, je découvrais que l’interprétation de Teilhard correspondait à celle que je proposais moi-même. J’en conclus : « Si cette interprétation teilhardienne de l’épître aux Hébreux correspond aux vues que j’avance moi-même, Teilhard ne doit pas être aussi bête qu’on a bien voulu me le faire croire ! » Je commençai donc à m’y intéresser.
Peu après, par un nouveau coup de chance, je découvris dans la vitrine de la librairie Payot à Zurich les lettres de guerre de Teilhard, Genèse d’une pensée, un livre que je me procurai immédiatement. J’y découvris une conception du monde et une manière d’y vivre qui ne devaient plus cesser de me fasciner jusqu’à aujourd’hui.
Par la suite, j’ai lu tous les écrits de Teilhard accessibles à l’époque, en particulier Le milieu divin, Le phénomène humain et Les écrits du temps de la guerre. Cette lecture commençait à inspirer mes prêches ; je me souviens encore de la remarque d’un paroissien, suite à un sermon sur « la tempête apaisée » par Jésus : « Vous avez parlé du “Christ cosmique” de Teilhard. »
Plus tard, je suis devenu un collaborateur de notre Maison de formation pour adultes à Bad Schönbrunn (aujourd’hui Lassalle-Haus). Le directeur, le Père Stierli, m’invita à y animer des journées d’études sur Teilhard de Chardin. Même si par la suite j’ai occupé d’autres postes, je n’ai jamais cessé, année après année, de proposer des journées d’étude sur la pensée de Teilhard. J’ai même eu l’occasion de rédiger une étude scientifique de MA[1] à l’Université de Leeds (Angleterre) sur Le sens de la plénitude dans la vie et l’œuvre de Teilhard de Chardin, qui m’a mis en contact avec les amis du Teilhard Centre de Londres et avec l’Association des amis de Teilhard de Chardin en France. Ces rencontres ont donné naissance à une initiative commune qui impliquait également les amis de Teilhard en Allemagne et en Italie : la création du Centre européen Teilhard de Chardin (CET), une institution européenne encore active aujourd’hui, dirigée par des Français.
Première découverte
On peut comparer notre formation théologique à la montée sur le mont Tabor, pour y contempler et concevoir, de manière plutôt théorique, une idée de la gloire de Jésus. Mais comme les apôtres, il nous a fallu redescendre de la montagne avec le Christ, pour partager la vie de nos contemporains et leur apporter une aide dans leurs problèmes : « Ainsi donc, puisque les enfants ont en commun le sang et la chair, lui aussi, pareillement, partagea la même condition » (He 2,14). Si j’ai jamais compris comment me retrouver parmi mes contemporains pour les aider, c’est bien grâce aux écrits de Teilhard.
Ma première découverte, ce qu’il m’a fait le mieux comprendre, c’est ce qu’il appelle le sens de la plénitude, un sens qui nous fait entrevoir, à travers notre situation, l’absolu ou la transcendance : « Hier, exquise journée de printemps - la première. Je suis allé, en suivant la chaussée-boyau, à la Briquetterie, vers Nieuwendamm. A perte de vue, vers Ostende, vers St-Georges, le Schorre s’étendait, infiniment uni, infiniment calme, infiniment baigné de lumière pure. Les nappes d’eau douce dormaient, reflétant un ciel de perle. Et puis, un peu plus tard, le soleil a commencé à se dissoudre dans l’or, au-dessus des ruines de Nieuport, à l’ombre d’un gros nuage violet. En voyant une telle physionomie à la terre, comment ne pas être tenté de lui chercher une âme... »[2]
C’est surtout dans la recherche de cette âme que Teilhard m’a aidé. Il l’identifie avec le Christ : « Autour du radieux soleil d’amour, qui est venu illuminer le Monde, s’étend à l’infini une “couronne” rarement aperçue et pourtant siège de l’action enveloppante et unissante du Verbe Incarné. »[3] On peut donc contempler le Christ dans sa gloire « en haut » sur la montagne, selon les Evangiles, et en même temps le retrouver « en avant », à travers la « physionomie de la terre ». Quelle libération ! « Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit » (Mc 16,7).
Deuxième découverte
Pour mieux comprendre cette vision « de l’en haut par en avant », il m’a fallu apprendre à voir notre monde en évolution. Après le sens de la plénitude, ce fut ma seconde découverte. Tous, nous sommes nés dans une succession historique. Chaque être présuppose un autre dont il est né ou dont il dépend : depuis les plis des montagnes jusqu’à ma propre naissance, il n’y a qu’un seul mouvement dans lequel nous tous sommes pris.
Teilhard caractérise ce mouvement comme Complexité-Conscience. Par complexité, il faut comprendre la convergence des êtres. Nous pouvons la constater aujourd’hui dans cette sorte de rassemblement de 8 milliards d’humains sur notre planète, qui cherchent à se réunir par amitiés, par familles, par communes, par nations. En Europe, nous assistons à l’unification des Nations.
Toutes ces tentatives d’unification par complexité n’aboutissent que dans la mesure où s’instaure un dialogue de conscience à conscience, car c’est par la découverte créative d’une conscience ou idée commune que les individus trouvent leur unité. Chose surprenante, en s’ouvrant à cette unification, la conscience s’ouvre de nouveau à la transcendance.
Dans la mesure où l’on identifie la transcendance avec le Christ, le Christ se comprend comme le centre spirituel qui, par son activité créatrice et en luttant contre des forces contraires, provoque l’unification du multiple. « Le Christ guide, par le dedans, la marche universelle du Monde. Progresse donc sans cesse, pour nous faire davantage sentir le Christ, notre conscience de la liaison et du devenir des choses ! »[4]
Cette vue de Teilhard sur un monde en évolution qui converge vers le Christ, centre spirituel d’unification, m’aide à me retrouver au milieu des évènements qui agitent l’humanité d’aujourd’hui. Même si nous constatons une unification tâtonnante, contrariée et même souvent bloquée par des forces de séparation, la vision christique de Teilhard nous donne le courage de collaborer au devenir évolutif du Monde et d’espérer son succès.
[1] • Maîtrise ès arts.
[2] • Teilhard de Chardin, Journal, 10.02.1916.
[3] • Teilhard de Chardin, Œuvres t. 12, « Forma Christi », p. 369.
[4] • Teilhard de Chardin, Œuvres, t. 10, « Panthéisme et christianisme », p. 90.
Retrouvez tous les articles du Père Brüchsel sur Teilhard de Chardin parus dans la revue choisir, sur www.choisir.ch