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Les Grignes
RenéPellaton, Genève
L' alpinisme moderne contraint le grimpeur à s' améliorer sans cesse, à parfaire constamment sa technique, à se maintenir en permanence dans des conditions physiques et morales qui lui permettront de réaliser les entreprises audacieuses dont il rêve. Il ne suffit plus, aujourd'hui, comme au début du siècle, de s' entraîner au gymnase durant les mois d' hiver, pour être prêt, en été, à aborder les grandes ascensions. Non pas que l' al complet les dédaigne, ces grandes ascensions. Mais l' alpinisme moderne a pris une autre orientation, faisant davantage place aux escalades rocheuses qu' aux grandes courses de glace ou en terrain mixte.
Peut-être les causes de ce changement sont-elles une amélioration du matériel alpin et l' appari des pitons et des étriers.
Les alpinistes de l' ancienne école, qui condamnent parfois avec véhémence l' emploi de tels auxiliaires, clament souvent que le grimpeur moderne bafoue la montagne. Mais leurs éclats sont sans effet: on ne lutte pas contre l' évolution! Les pères de nos pères ont dû s' y soumettre, comme nous devons aujourd'hui nous y soumettre, comme s' y soumettront demain nos enfants.
L' entraînement sévère, auquel le grimpeur actuellement s' astreint, l' oblige à rechercher à proximité des villes les parois nécessaires à sa préparation. Il n' est pas de cité, grande ou petite, qui n' ait son terrain d' exercice. Certains sont célèbres: les Calanques de Marseille, les grès de Fontainebleau; d' autres sont à la mode: les falaises du Saussois, les Préalpes du Vercors. Quel-ques-uns enfin ne sont connus que des seuls initiés locaux - et ce ne sont pas les moins intéressants, ni les moins appréciés.
Je ne saurais dans quelle catégorie classer les Grignes. Depuis que Cassin a « explosé » dans le monde alpin, en déflorant tour à tour la face nord-est du Badile et l' éperon de la Walker, les grimpeurs ont su que cet homme exceptionnel s' entraînait très près de chez lui, dans les Grignes.
Si aucun varappeur digne de ce nom n' ignore où s' élèvent les Grignes, je ne suis pas certain que beaucoup d' étrangers fréquentent ce massif. En tout cas, chaque fois que je m' y suis rendu, je n' en ai guère rencontré... et je ne crois pas que ce soit un mal, quand je pense à l' invasion dont sont fréquemment l' objet les refuges dolomitiques ou alpins.
Pourtantles Grignes forment un complexe d' une réelle beauté - et qui ne se compare à nul autre. L' alpiniste qui s' y rend pour la première fois risque d' ailleurs d' être tout d' abord déçu. Il recherchera des parois et n' en verra pas, pour la simple raison qu' il en existe peu. Ses premiers pas le mettront en contact avec une nature bucolique et paisible. Et puis, au détour du chemin, entre les frondaisons, lui apparaîtront les Grignes. Il verra soudain un hérissement d' aiguilles pointer vers le ciel; les unes effilées comme d' authentiques aiguilles, les autres comparables aux crocs de quelque fabuleux animal. Alors, il se trouvera au seuil du paradis des grimpeurs!
Le saint Pierre de ce paradis est, sans contredit, Gigi Alippi. Son hôtel, très simplement construit, se dissimule sous un cadre de verdure, ayant les Grignes comme toile de fond. Gigi, naturellement, est le grand bonhomme des Grignes. Il les connaît mieux que sa poche. C' est aussi un affreux farceur qui, pour prendre votre température, vous expédiera à la Comici dei Corni del Nibbio. Si vous avez passé le test, vous deviendrez son ami et vous aurez droit à ses confidences, à sa cordialité, à sa générosité. Il vous introduira dans le cercle de ses camarades, les Ragni di Lecco, et vous connaîtrez une atmosphère particulière, des conversations ésotériques, où seule la montagne a sa place. Il vous donnera tous les« tuyaux », vous dira comment attaquer la Giulia ou la Teresita ( attention! ce ne sont pas des jouvencelles, mais des aiguilles ) et vous réservera les plus belles voies des Grignes.
Les Grignes n' étant pas de grandes montagnes, mais des montagnes pour se faire les doigts et pour affiner sa technique, point n' est besoin de partir à l' aube. Au contraire, la bonne méthode est de se lever vers 8 heures et de faire un substantiel petit déjeuner, qui serve en même temps de vrai déjeuner. Ainsi vous pourrez tenir jusqu' au soir. Le sac n' en sera que plus léger, et vous n' y mettrez qu' une gourde en plus du matériel d' escalade les 9 h, 9 h et demie, vous partirez vers le Fungo ( une sorte de Capucin du Tacul pour école d' escalade ) ou bien vous vous en irez attaquer la voie Gandini du Cinquantenario ( la plus extraordinaire et la plus difficile des Grignes ). Un sentier bien trace, mais qui grimpe, qui grimpe... vous conduira à la base de votre objectif. Et quand vous l' aurez atteint, vous connaîtrez la joie d' une varappe exaltante, qui mettra à l' épreuve vos talents. Suivant que vous serez dans tel ou tel groupe d' aiguilles, vous gravirez une ou plusieurs voies, passerez du libre à l' artif ou, selon votre force, de l' artif... en libre. Ainsi, tout le jour, vous vous intoxiquerez d' esca jusqu' à l' heure où, le soleil déclinant, vous reviendrez trouver Gigi, pour lui conter vos exploits de la journée.Vous le verrez rire de vos difficultés, plissant ses yeux malins, usant de ses mains éloquentes pour vous expliquer où vous avez commis l' erreur. Puis il vous emmènera à son bar, vous offrira un verre, et vous y deviserez en attendant que la mamma, accorte et riante elk aussi, vous désigne la table qu' elle vous a réservée.
tVue partielle des Grignes ( au nord de Lecco ) Photos ( t,2.3 ) René Pellaton, Genève 2Escalade du Sigaro ( Les Grignes ) 3Le Sigaro ( se longueur ) Alors, vous trouverez que la vie est merveilleuse et que les Grignes sont une région incomparable.
Ce matin, nous partons pour le Sigaro. Nous sommes arrivés l' avant chez Gigi. Nous voulions profiter de l' Ascension et de la fin de la semaine pour faire quelques escalades dans les Grignes. Partis de Genève le mercredi au sortir du bureau, nous sommes arrivés à Piano di Resinelli vers minuit. La grande bâtisse sommeillait. A notre appel, la mamma est venue nous en ouvrir les portes.
Il y avait peu de monde à l' hôtel. Au jour, nous avons retrouvé Giorgio Bertone, un excellent guide de Courmayeur, venu avec un client et l' épouse de ce dernier. L' épouse retient davantage notre attention que le client. Mes amis, Robert et Wannès, la voient rousse. Moi, je la trouve délicieusement blonde, et je l' épinglerais bien volontiers à mon tableau de chasse. Mais mes camarades me rappellent à l' ordre, car nous sommes là pour grimper et non pour jouer les galants.
Donc aujourd'hui, vendredi, nous allons au Sigaro, dont Bertone nous a recommandé la voie Molteni. Hier, nous avons gravi la Torre, le spigolo du Fungo ( splendideet la Lancia. Puis mes amis se sont offert, en prime, une voie mi-libre, mi-artif dans le Campaniletto.
Le chemin d' accès au Sigaro passe par un profond couloir. La neige y subsiste en une couche épaisse et ferme sur laquelle nous progressons aisément. Nous avons l' impression de nous trouver en haute montagne. Cette impression se renforce encore lorsque, parvenus au sommet de la gorge, nous nous trouvons enfermés dans un cirque étroit, aux murs verticaux et singulièrement élevés.
Toute issue vers le haut semble nous être interdite. Nous cherchons longuement, avant de nous diriger vers un ressaut surplombant, difficile à franchir, au-dessus duquel nous entrons dans la partie élargie du couloir. Jusqu' ici, nous n' avons pas aperçu le Sigaro et nous ne le distinguons pas encore. Nous en sommes à craindre de nous être trompés de couloir. Car nous voyons la partie supérieure de la montagne, ses croupes gazonnées et ses ultimes parois rocheuses, mais de Sigaro, nenni!
Et cependant, il était là, confondant sa masse énorme et cylindrique aux murailles qui nous dominent. C' est une magnifique tour. Elle figure assez bien un colossal cigare dressé vers le ciel, qu' une profonde entaille sépare de la montagne. Selon Bertone, nous devions en atteindre le pied en 45 minutes. En réalité, il nous a fallu plus du double pour faire le trajet.
La vue de ce monolithe aux parois sans défaut m' ôte tout désir de l' escalader. Je n' ai aucune envie d' aller peiner sur ce rocher rébarbatif. Il fait bon au soleil; le gazon sec du couloir invite à la flânerie. Pourquoi ne pas m' y étendre et laisser à mes amis le soin de vaincre le Sigaro? En vérité, je suis d' un moral chancelant en ce début de saison, et l' aspect inhumain de l' aiguille n' est pas de nature à relever un courage défaillant.
L' homme est ainsi fait qu' il souhaite voir ses semblables souffrir, là où il suppose devoir souffrir lui-même. En abandonnant mon rôle d' ac pour celui, plus contemplatif et plus reposant, de spectateur, j' espérais bien que mes amis allaient rencontrer d' immenses difficultés et qu' ils n' en viendraient pas à bout sans efforts.
Une première traversée ascendante fut effectuée sans aléas. Mais il était évident que, plus haut, les choses n' iraient pas aussi facilement. Robert était parti pour une nouvelle longueur de corde. Je le voyais, accroché comme une araignée, tâtant le rocher de ses longs membres écartelés, pour y découvrir des prises. Il s' éle posément, allant d' un piton à l' autre, donnant de temps en temps des directives à Wannès pour le maniement des cordes. La paroi ne semblait pas lui opposer beaucoup de résistance. Et, pourtant, la voie était de haute difficulté. J' étais en somme très vexé de voir avec quelle 4 Le Mont Maudit, vu du sommet de la Médiane Photo Jean-Claude Notz, Meyrin ( GE ) aisance mes amis débrouillaient le problème. J' aurais été heureux qu' un obstacle inattendu, insurmontable, les obligeât à quelque manœuvre désespérée. Non! ils passaient d' un relais à l' au, sans que rien n' entrave leur progression lente, mais régulière.
Chaque fois que je leur demandais:
a va?
me venait la même réponse:
- C' est formidable!
Le ton de leur voix disait toute la joie qu' ils prenaient à cette ascension.
Sans être tout à fait dans l' état d' âme de l' Anglais qui suivait partout un cirque en souhaitant voir un jour le lion dévorer le dompteur, j' aurais bien aimé que le lion Sigaro montrât un peu les dents.
Une fois, je crus que mon vœu allait se réaliser. Vers le haut, dans une traversée horizontale d' une vingtaine de mètres, très délicate, Robert se plaignit de manquer de point d' assurage. J' étais prêt à photographier un magistral envol, quanti le ruse garçon trouva une astuce pour continuer son petit bonhomme de chemin, sans aller se balancer dans l' éther. C' était fini! il avait passé le dernier pas difficile et, peu après, la cordée sortait au sommet, triomphante et rayonnante.
Il ne me restait plus qu' à m' en aller, la ette basse, mortifié d' avoir stupidement renoncé à cette très belle escalade. Et le soir, chez Gigi, je ne fis rien pour laisser supposer que j' en étais absent. Ainsi me suis-je trouvé pare, frauduleu-sement, d' une gloire que je ne méritais pas.
Mais, pour ne pas paraître trop minable, il faut parfois savoir emprunter un peu à la grandeur d' autrui.