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Si un passant s’était promené à 16h30 sur la Place du Münster de Berne, il n’y aurait pas vu une seule pancarte arménienne. La place était occupée uniquement par les associations syriaques et grecques pontiques. Les quelques Arméniens présents se faisaient du souci mais cela n’a pas duré. Les associations arméniennes sont arrivées une heure plus tard: les bus loués pour l’événement ont eu du retard. Beaucoup de monde, au moins 1500 personnes. Peu de drapeaux arméniens, mais beaucoup de pancartes avec des phrases très claires concernant la problématique de la Cause arménienne, et puis une centaine de ballons violets aux mains des enfants et des adultes. Ambiance sérieuse, quelques chants patriotiques, mais ce n’est pas ce qu’on retiendra. Chaque association a fait son discours en allemand, suisse-allemand, français, arménien, turc et d’autres langues. Deux moments forts: le discours d’un Turc qui a crié plusieurs fois « özür » (pardon), à s’arracher la gorge, et le lâcher de ballons violets dans un ciel très bleu.
Deux rues plus loin, il y avait une contre-manifestation pour la commémoration de la bataille de Gallipoli, une centaine de personnes fanatisées, une sonorisation puissante: on se demande pourquoi cette manifestation a été autorisée, affaire à suivre.
De 19h à 19h15, les 6 cloches du Münster ont sonné, c’est paraît-il exceptionnel.
L’entrée dans la cathédrale du Münster de Berne était magique. Tout le long de l’allée centrale, des lanternes avec chacune une bougie violette, couleur de cette cérémonie. Sur l’autel, tout au bout de la travée centrale, une simple bougie entourée de fleurs. A gauche de l’autel, un grand bouquet de fleurs blanches et violettes, à droite, une grande bougie blanche. Il y a 1400 places assises au Münster de Berne, et beaucoup de gens étaient debout.
Cette cérémonie a été remarquable en tous points de vue par la justesse des intervenants, tant au niveau politique que musical. On en retiendra quelques bornes.
Impressionnante, cette minute de silence, ces centaines de personnes qui se lèvent en même temps, puis ce silence parfaitement respecté, sauf par des enfants qui ont continué à jouer dans les travées, et c’était bien comme ça.
Toute en finesse, l’interprétation des extraits de la Divine Liturgie de Komitas par le Chœur de Chambre d’État de la République d’Arménie, des voix très justes et beaucoup de spiritualité. On s’attendait ensuite à un requiem, puisque Hayr Goussan et Der Shnork étaient là. Il n’y en a pas eu.
Inoubliable, l’intervention au micro du prêtre syriaque pour chanter le Notre Père, en araméen, «la langue du Christ». Mille cinq cent personnes debout à nouveau, à la demande du prêtre, un homme tout en rondeur vêtu de noir avec un calot rond sur la tête, il lance la phrase, une espèce de mélopée de style arabo-hébraïque (il manque les mots pour la décrire), puis, au fond de la salle, la centaine d’Assyriens, tous descendants de rescapés du Génocide, chantent la fin de la phrase. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas. Cela aura été la phrase de la journée…
Parfait, le discours de bienvenue en deux langues adressé au public par Muriel Denzler, secrétaire de l’ASA, discours tout a fait formel, monocorde, mais qui laissait sentir d’autant plus une forte émotion sous-jacente, et finissant par un «notre combat pour la vérité» qui a fait gicler les larmes chez plusieurs d’entre nous.
Superbes, les discours des politiciens, avec l’espoir qu’ils seront utiles, mais nous savons qu’il faudra les répéter sans arrêt et longtemps. Chacun a réclamé que le Conseil fédéral suisse reconnaisse enfin le Génocide. On retiendra aussi les mots de Vicken Bayramian qui résument assez bien la tonalité des discours: «C’est extrêmement douloureux que ce pays qui m’a si bien accueilli, que j’aime profondément, ne reconnaisse pas le Génocide des Arméniens, ne reconnaisse pas l’Histoire d’une partie de ses citoyens».
Symbolique, la Missa de Lumine du compositeur arménien contemporain présent dans la salle, David Haladjian. Grande œuvre musicale écrite en 1996, interprétée par le Chœur de Chambre d’État de la République d’Arménie, le Vokal ensemble ardent de Berne, l’Orchestre de Chambre BKO de Berne, Aram Ohanian, baryton, et Gunhild Lang-Alsvik, soprano, qui remplaçait au pied levé l’artiste prévue. A la direction, deux chefs d’orchestre en alternance : Robert Mlkeyan et Peter Siegwart. La Missa de Lumine est une œuvre puissante, alliant une tradition mélodique évidente à des harmonies parfois extrêmement modernes. Le choix de mêler un chœur suisse et un chœur arménien et de partager la direction entre chef suisse et chef arménien, choix hautement symbolique, a été une réussite absolue. Comment ne pas souligner également la beauté de la voix du baryton Aram Ohanian, voix claire et chaude en même temps, un timbre typiquement arménien s’il en est. Longs applaudissements à la fin, une réussite totale, comme toute cette cérémonie.
Armand Arapian