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La question d’identité nationale se pose de manière particulièrement complexe dans le cas de la suisse dont l’unité est problématique avec ses vingt-six cantons et demi-cantons, ses quatre langues nationales, ses divergences confessionnelles, sa géographie tourmentée impliquant une vie économique très différente d’une région à l’autre. Y a-t-il une identité helvétique ? Ou en d’autres termes, pour reprendre une expression utilisée par Gonzague de Reynold, existe-t-il un «esprit national» suisse? Cette question identitaire peut paraître obsolète à une époque où la planète n’est plus qu’un grand village; elle refait cependant surface, comme si le retour aux racines était un antidote à cette uniformisation effrayante. Cette quête identitaire n’est du reste pas propre à la suisse; en France, elle renaît immanquablement lors des élections présidentielles.
Ce problème d’identité se pose de manière particulièrement aiguë pour les suisses romands, minoritaires dans la Confédération helvétique et entrés relativement tard dans cet ensemble. il leur est possible de marquer leur spécificité par rapport aux Français dans les mœurs et la morale, dans une vision particulière du monde et du rôle accordé à la religion, dans une certaine attitude face aux institutions politiques ou enfin dans le langage même, que ce soit au niveau du lexique, de la syntaxe ou de l’accent. tous ces facteurs socioculturels ont leur source dans l’Histoire.
De l’Helvétie romaine à la Suisse romande
De l’Helvétie romaine à la suisse romande actuelle, on peut relever différentes strates historiques: d’abord l’héritage celte avec l’implantation sur le plateau suisse des Helvètes vaincus par César en 58 avant Jésus-Christ. Puis une progressive romanisation de l’Helvétie qui a laissé de fortes traces jusqu’à nos jours dans les domaines juridique et culturel. Viennent ensuite la christianisation de la région, la création des premiers évêchés et des premiers couvents qui vont conserver et transmettre la civilisation romaine après la chute de l’empire.
Mais l’événement le plus déterminant pour l’avenir de la suisse romande fut au 5e siècle l’installation des Burgondes sur les rives du Léman. Cette tribu barbare, à la différence des alamans qui occupèrent la partie orientale de l’Helvétie, s’assimila aux élites gallo-romaines et adopta le latin (vulgaire) comme langue. Ce sont les Burgondes qui ont en quelque sorte permis que perdurent dans l’espace romand la langue et les coutumes romaines. Le royaume Burgonde, qui naquit sur les bords du Léman avec Genève pour capitale et qui s’étendit le long de la vallée du Rhône vers Lyon et la Méditerranée, fut absorbé à l’époque de Clovis par les Mérovingiens, puis par leurs successeurs carolingiens.
En 843, lors du traité de Verdun par lequel les petits-fils de Charlemagne se partagèrent son empire, l’espace romand fit partie de l’éphémère Lotharingie sur les ruines de laquelle se créa en 888 le second royaume de bourgogne. C’est à Saint Maurice d’Agaune que son fondateur Rodolphe 1er se fit couronner. ainsi, de 888 à 1032, durant 150 ans, l’espace romand constitua le centre de gravité de ce royaume. C’est de cette époque que date le règne de la Reine Berthe, épouse de Rodolphe ii, restée comme le modèle des vertus domestiques et chrétiennes dans la mémoire collective.
A la mort de Rodolphe III, en 1032, son royaume échut par héritage aux descendants d’othonier, qui avait fondé le saint empire romain germanique en 966. dès lors, l’espace romand devint terre d’empire : les évêques de Genève, de Lausanne, de Sion et de Bâle y jouissent de l’immédiateté impériale et veillent jalousement sur leur domaine temporel convoité par des seigneurs féodaux comme les comtes de Neuchâtel dans le Jura, les ducs de Zaehringen fondateurs des villes de Fribourg et de Berne sur le plateau, la maison de Savoie sur les bords du Léman.
Ce sont les Savoie qui ont su établir leur puissance entre le 12e et le 15e siècle: maîtres du bas-Valais pour contrôler le passage du Grand-Saint-Bernard, ils ont peu à peu étendu leur influence dans le Pays de Vaud, se sont imposés à Genève en faisant monter sur le trône épiscopal des membres de leur famille, ont reçu l’hommage des comtes de Neuchâtel et se sont heurtés en direction de l’Alémanie aux Zaehringen, puis aux Habsbourg.
Parmi les nouvelles puissances qui se sont développées grâce au commerce à partir du 13e siècle, les villes de Fribourg et de berne vont jouer un rôle fondamental dans ce que l’on peut appeler la création de la suisse romande. Berne, cet Etat-Cité, membre de la Confédération helvétique depuis 1353, va profiter de la faiblesse des ducs de Savoie au 15e siècle pour étendre son influence sur l’espace romand : allié des dizains valaisans en lutte contre l’évêque de sion dès le 14e siècle, berne va profiter des guerres de bourgogne pour prendre pied dans le Pays de Vaud en conservant, au traité de Fribourg, les mandements d’Aigle, de Bex et des Ormonts ainsi que les bailliages communs avec Fribourg, de Morat, Grandson et Orbe-Echallens. Cinquante ans plus tard, pour venir en aide aux Genevois auxquels les liait un traité de combourgeoisie, ils conquièrent le Pays de Vaud qu’ils partagent avec les fribourgeois, contrôlent également la principauté de Neuchâtel occupée par les troupes suisses et convertie au protestantisme par Farel. ils font également prêcher la réforme dans le sud de l’évêché de Bâle à la faveur de combourgeoisies signées avec les villes de Bienne et de La Neuveville. sans l’hégémonie bernoise et son extension en pays romand, la suisse francophone n’existerait pas. dans cette mutation historique, la religion a joué un rôle capital. s’est ainsi constitué un bastion protestant francophone dont le rôle sera fondamental dans l’évolution «identitaire» des trois principales villes de l’espace romand : Genève, Lausanne et Neuchâtel.
Fribourg, d’abord vassale des Savoie, s’est émancipée de cette tutelle au cours du 15e siècle pour entrer en 1481, à la faveur des guerres de bourgogne, dans la Confédération helvétique. bien que dans l’ombre de berne, sa puissante voisine, elle est restée fidèle à l’église romaine et devint dès le 16e siècle la citadelle du catholicisme en suisse romande. elle profita de la conquête du Pays de Vaud pour s’étendre en direction du sud sans parvenir à se constituer un débouché sur le Léman, puis partagea avec berne les dépouilles du comte de Gruyère. Dès lors, avec une majorité d’habitants de langue romane, le gouvernement resta germanophone jusqu’à la révolution bien que l’oligarchie patricienne se soit progressivement francisée dès le 17e siècle. Allié des Confédérés, république épiscopale où les dizains se disputent le pouvoir avec l’évêque de Sion, le Valais s’est également agrandi au détriment de la Savoie en s’emparant du territoire francophone allant de Martigny à Saint-Gingolph.
Quant à l’évêché de Bâle, dirigé par un prince-évêque allemand, qui fut contraint de quitter la cité rhénane lorsque celle-ci passa à la réforme et se replia à Porrentruy, il subit lui aussi le contrecoup de la réforme puisque berne parvint, grâce à ses traités de combourgeoisie, à imposer la religion nouvelle dans le sud du Jura et à Bienne.
La Suisse romande d’Abraham Ruchat
Ainsi, dès le 16e siècle, l’espace romand est entré dans l’orbite helvétique Mais c’est en 1712, dans Les Délices de la Suisse, ouvrage commandité par un éditeur hollandais, que l’historien vaudois Abraham Ruchat utilise le terme «romand» et donne une vision extensive du territoire helvétique, qui devait correspondre à l’image que l’on s’en faisait alors en Europe: « La suisse est fort peu connue, non seulement parmi les étrangers, mais même parmi ses propres habitants. On sait en général qu’elle est partagée en XIII Cantons, qu’elle a plusieurs alliés dans son voisinage, qui font un Corps avec elle. Mais c’est à peu près tout. on ne connaît guère ni la constitution des divers gouvernements de ces petites républiques, ni la diversité de leurs mœurs, de leur langue, et de leur religion, ni même les noms seuls de tous les Pays, non plus que la nature du terroir. En suisse même, comme je viens de l’insinuer, on ne se connaît guère d’un bout à l’autre. Les Suisses Allemans sont peu instruits au sujet des Romands ; et les romands (auxquels la langue Allemande est autant barbare que dans le cœur de la France) connaissent encore moins les Allemans. »
Pour Ruchat, la suisse de 1712 ne se limitait pas aux treize cantons et à leurs sujets mais comprenait dans son orbite ses alliés : Neuchâtel, la ville de Saint-Gall, l’abbaye de Saint-Gall, les Grisons, le Valais, Genève, l’évêché de Bâle et la ville de Mulhouse en Alsace. Ainsi donc, dès le 18e siècle, l’actuelle suisse romande, qu’elle soit intégrée dans la Confédération ou simplement alliée de celle-ci, constitue un ensemble certes hétérogène, mais dont les membres se considèrent comme suisses ou liés à la suisse. on notera toutefois que Ruchat fait état d’un manque de connaissance respective des communautés francophone et germanophone. dans ce même domaine linguistique, il souligne la spécificité des romands par opposition aux français: «au reste je ne fais point de compliments à mes lecteurs sur mon langage. Comme les suisses ne sont pas assujettis à la monarchie française, ils ne jugent pas nécessaire non plus de subir le joug de l’académie française. Pourvu que leur langage n’ait rien de barbare, et qu’ils puissent se faire entendre, cela leur suffit. »
Barbarie et civilisation
Pour répondre aux exigences de la collection dans laquelle prend place son ouvrage, Ruchat doit allécher ses lecteurs en leur vantant « les délices » de la suisse. or ce pays n’avait pas la réputation d’être particulièrement raffiné et ses habitants passaient aux yeux des voyageurs pour des rustres. Ruchat souligne le côté paradoxal de son titre : « Les étrangers, qui ne connaissent notre pays que par les froides plaisanteries qu’on en fait parmi eux, s’imaginent que c’est un pays de loups garous, où l’on ne voit le soleil que par un trou; que ce ne sont que montagnes à perte de vue, que rochers stériles, que précipices affreux; que les habitants ne sont que de misérables vachers, que l’on se figure à peu près comme des demi-sauvages qui n’ont pas le sens commun. »
Cette image de notre pays rappelle certains clichés sur les suisses que l’on trouve chez Molière, Racine ou Perrault : dans Monsieur de Pourceaugnac, Molière prête à ses suisses l’accent tudesque, l’ivrognerie et la paillardise; racine rappelle dans Les Plaideurs le célèbre proverbe, né pendant les guerres d’Italie: «Point d’argent, point de suisse.» Chez Charles Perrault, dans La Belle au bois dormant, les gardes suisses s’endorment pour cent ans « le verre à la main » et le prince charmant les reconnaît « à leur nez bourgeonné et leur face vermeille ».
On retrouvera de tels clichés sur la balourdise et la rusticité des Helvètes jusqu’à l’époque contemporaine. au début du 18e siècle, la suisse était une terre peu propice au développement des Lumières : les disparités géographiques, politiques, sociales, confessionnelles et économiques entre les diverses entités de la Confédération empêchaient l’extension des idées nouvelles. Les conflits religieux entre catholiques et protestants (qui s’étaient encore manifestés en 1712) avaient durci les positions des deux partis et l’ académie de Lausanne (contrôlée par les bernois) et même celle de Genève ne s’ouvrirent que lentement aux idées nouvelles. sur le plan linguistique, la Confédération des treize cantons est un état monolingue, germanophone, mais dans les cités alémaniques, particulièrement à Bâle, Berne, Soleure, Lucerne et Fribourg, le français est pratiqué par les élites dirigeantes qui ont d’intenses relations avec la France grâce au service mercenaire.
Dans ses souvenirs écrits à la fin de sa vie en 1831, Charles Victor de Bonstetten, fils d’une vieille famille patricienne bernoise, ancien bailli de Nyon, évoque en parlant de sa ville natale une curiosité linguistique alors unique au monde : « La société de berne était un composé de mœurs françaises et allemandes, placées sur un fond national: tout ce qui était forme, comme modes et manières, était français, le langage aussi se faisait français tant qu’il pouvait. dans les années dont je parle [vers 1760], on ne connaissait point à berne la littérature allemande qui ne faisait que de naître. toute la partie scientifique de nos pensées était allemande. Le troisième élément, l’élément national, se faisait sentir dans le langage qui est tellement resté en arrière que l’allemand bernois est inintelligible aux allemands de l’Allemagne. Il y a entre le bernois et l’allemand à peu près la même distance qu’il y a entre le provençal et le français. dans la haute société, l’allemand bernois était lardé de mots français et de phrases françaises. Quant à ce qui regarde la pensée bernoise, comme je l’ai dit, tout ce qui était scientifique était allemand, et tout ce qui était du domaine de l’imagination, ce qu’on appelait littérature, était français. »
Cette triglossie bien particulière que l’on devait retrouver à des degrés divers dans d’autres cités alémaniques nous donne une piste intéressante si l’on veut cerner la spécificité helvétique dans ses rapports avec la culture européenne: science allemande, littérature française et maintien du dialecte local en signe de fidélité à la tradition. Double signe d’ouverture sur le monde et de fermeture sur soi-même qui n’est pas sans avoir perduré jusqu’à nos jours.
Par opposition à la France des philosophes, la suisse des Lumières conserve un attachement indéfectible à la religion, non pas à l’institution de l’Eglise avec laquelle les intellectuels prennent souvent leurs distances, mais à la nécessité de la foi. Chez Béat de Muralt, la notion d’instinct divin, reprise par Rousseau dans l’Emile, est centrale dans la mesure où c’est la conscience individuelle qui est en relation avec dieu. Tout au long du siècle, dans le monde protestant, la foi religieuse ne sera jamais remise en question ; si les dogmes seront parfois discutés, reste permanent le sentiment d’une transcendance et d’un contact, d’une relation directe entre le moi et dieu, de Bodmer à Lavater, de Muralt à rousseau et Mme de staël. Dans l’ouvrage qu’il écrira tout au long de sa vie sur la religion, Benjamin Constant, pourtant peu pratiquant, soutient la thèse selon laquelle le sentiment religieux est inhérent à la nature humaine, quelque forme qu’il puisse prendre.
Comme les suisses de ce temps restent attachés à la foi chrétienne, ils ne manifestent guère de goût pour la spéculation pure. en revanche, par pragmatisme, on se passionne pour la physique, la botanique, la zoologie, la géologie, le droit, l’anthropologie, la pédagogie ou la psychologie. Ainsi la suisse des Lumières apporte-elle une contribution non négligeable au développement des sciences naturelles et humaines; Charles Bonnet découvre la parthénogénèse en étudiant les pucerons ; le médecin neuchâtelois Jean-Antoine d’Ivernois initie Rousseau à la botanique. Les bâlois Jean et Jacques Bernouilli illustrent le domaine des mathématiques en créant le calcul exponentiel ; leur fils et neveu Daniel est l’inventeur de l’hydromécanique; leur compatriote Euler, membre de l’académie de Berlin durant 25 ans, mais qui avait commencé et finit sa carrière à Saint-Pétersbourg, ne fut pas seulement un brillant mathématicien, mais révolutionna par ses travaux la physique et l’astronomie; Horace-Bénédict de Saussure est le premier savant à gravir le Mont-blanc, mais il se révèle aussi un ethnologue du monde alpin en même temps qu’il voudrait rendre compte en géologue de l’Histoire de la terre, sans oser toutefois transgresser le point de vue de l’Eglise. Mentionnons pour finir dans le domaine scientifique et pratique les deux grands médecins du siècle : Tronchin à Genève et Tissot à Lausanne. Celui-ci, médecin des princes et prince des médecins, fut également docteur des pauvres de la ville de Lausanne. il fut l’un des premiers adeptes de la médecine préventive en publiant en 1761 son Avis au peuple sur sa santé.
Dans le domaine juridique, Jean Barbeyrac, professeur de droit à l’académie de Lausanne, publie en 1712 sa traduction française du Droit de la nature et des gens de Puppendorf. Certes il tente de concilier un rationalisme critique et les commandements de dieu dans l’écriture sainte, mais ce développement du droit naturel met en question le dogme de la monarchie de droit divin tel que l’avait développé Bossuet dans sa Politique tirée de l’Ecriture sainte. trente ans plus tard, à l’académie de Genève, Jean-Jacques Burlamaqui publie ses Principes du droit naturel et politique dans lesquels il expose des notions appelées à une grande fortune comme la souveraineté nationale et le contrat social. dans son Droit des gens ou principes de la loi naturelle, le neuchâtelois emer de Vattel, diplomate au service du roi de saxe, donne les fondements du droit international public. Quant au droit pénal, les célèbres réflexions de Beccaria sur la torture sont prolongées par le juriste vaudois Seigneux de Correvon qui en prône l’abolition : elle est interdite du reste à Genève dès 1730, cas unique en Europe.
C’est également dans le domaine de la pédagogie et de l’anthropologie que s’illustrèrent de nombreux suisses au 18e siècle, de Jean-Pierre de Crousaz qui publie en 1722 son Traité de l’éducation des enfants à Henri Pestalozzi de Zurich qui avec Lienhard und Gertrud (1781-1787) emprunte la voie du roman pour exposer ses conceptions nouvelles, ou encore au Père Girard de Fribourg et, au début du 19e siècle, à Mme Necker de Saussure, cousine par alliance et amie de Mme de Staël, dont le traité sur L’Education progressive fera date.
Ainsi, dans le développement des Lumières européennes, la suisse occupe une position certaine, même si elle est un peu excentrée. Ce décentrement tient au fait de la distance que la suisse a conservée par rapport à la France et à ses modes intellectuelles. il tient aussi à la tendance helvétique au refus de la spéculation pure au profit de réalisations pratiques. Mais par dessus tout, ce décentrement est dû au respect des traditions et surtout au maintien de la dimension religieuse de la destinée humaine. au tournant des Lumières et du romantisme, Madame de Staël et le groupe de Coppet maintiendront la foi dans la perfectibilité de l’esprit humain tout en refusant un rationalisme étroit. ils lui opposent les vertus de l’enthousiasme, « ce supplément d’âme » qui, pour la baronne de Coppet, est le signe de la présence divine dans l’homme.
Contre l’impérialisme culturel français s’il est un point commun qui puisse caractériser la spécificité helvétique dans le premier tiers du 18e siècle, c’est l’attitude des intellectuels suisses face à la France: dans leur journal Die Diskurse der Mahlern, publié entre 1721 et 1723, Johann Jacob Bodmer (1698-1783) et Johann Jacob Breitinger (17011776), soutenus par le médecin appenzellois Zellweger, abordent tous les problèmes, mais plus particulièrement les questions relatives à l’esthétique et à la philosophie dans le sens que ce terme acquiert au début du 18e siècle. Prenant modèle sur The Spectator d’Addison, les professeurs zurichois cherchent à se distancer de l’influence alors prépondérante de la France en matière littéraire. Ils prennent position contre le saxon Gottsched qui s’était fait en Allemagne le champion des idées esthétiques de Boileau dont il avait traduit L’Art poétique. La polémique – qui durera jusqu’en 1760 – est liée à l’affirmation d’une littérature allemande spécifique dont Wieland et surtout Klopfstock sont alors les hérauts. de ce dernier, l’ode intitulée Der Zürchersee (1750) marque le triomphe des idées esthétiques de Bodmer dans la nouvelle génération. C’est également dans le sillage de Bodmer qu’il faut placer le renouveau d’intérêt pour le dialecte suisse allemand, considéré comme une survivance du vieil allemand du Moyen age, et la redécouverte de l’épopée des Niebelungen, exploitée plus tard par richard Wagner. Cet attachement au dialecte peut être considéré également comme un moyen d’affirmer son identité helvétique face aux allemands.
Quand en 1725 béat de Muralt publie ses Lettres sur les Anglais et les Français, les professeurs zurichois les lurent avec passion. Le patricien bernois, né en 1665, a étudié à Genève, fut un temps officier au service de France et séjourna en Angleterre, avant de rentrer dans sa patrie d’où il fut exilé pour ses idées piétistes. réfugié à Colombier sur les bords du lac de Neuchâtel, il y passa le reste de sa vie jusqu’à sa mort en 1745. Ses Lettres sur les Anglais et les Français sont un ouvrage polémique qui s’inscrit dans le champ de la littérature protestante contre l’hégémonie française. en comparant le caractère national des anglais et des Français, Muralt met en question la prétention de ceux-ci au monopole du bel-esprit, leur reproche leur superficialité et leur frivolité.
Cette polémique anti-française est d’abord le signe de la crainte suscitée dans les cantons protestants par la France expansionniste: la conquête de la Franche-Comté jusqu’alors espagnole, la prise de Strasbourg, longtemps alliée des suisses, la mainmise sur l’Alsace, enfin la révocation de l’Edit de Nantes qui a jeté sur les routes d’Europe des milliers de réfugiés, tous ces éléments ont contribué à nourrir la méfiance envers les Français.
Sur un plan plus psychologique, c’est pour réagir contre le cliché du suisse balourd que de Muralt insiste sur la vanité du prétendu esprit français dont le père Bouhours s’était fait le théoricien dans ses Entretiens d’Eugène et d’Ariste (1671). dans sa critique du livre de Muralt, l’abbé Desfontaines écrit naïvement : « Je fus bien aise de voir un suisse penser. »
C’est donc au nom de valeurs authentiques que la mondanité française est mise en cause. Cette satire de la vanité n’est pas originale: elle est présente chez les moralistes français de Montaigne à La bruyère, mais elle visait l’homme en général, alors qu’en opposant anglais et Français, de Muralt adoptait une perspective ethnique qui a beaucoup choqué les critiques parisiens. bien qu’il ait choisi d’écrire dans la langue de Molière et qu’il se soit nourri de la littérature classique, de Muralt crée une image du Français léger, superficiel, amoureux des apparences qui sera reprise d’abord par Rousseau, puis par Mme de Charrière et Mme de Staël et qui deviendra au 19e siècle un véritable cliché.
Naissance du mythe suisse
Par un certain goût de la provocation, de Muralt se présente dès les premières lignes de son livre comme « un homme grossier », un suisse, et dans la Lettre sur les voyages qui vient clore l’ouvrage au moment de sa publication, il s’interroge sur ce qui fait l’esprit suisse en appelant ses compatriotes à un retour aux valeurs ancestrales qui ont fait la grandeur des Helvètes d’antan sur les champs de bataille européens : « Heureuse nation si elle revenait à soi et si elle savait jouir de ses avantages. La simplicité et la droiture ont été son partage. Elle en était ornée naturellement, tandis que d’autres se paraient du faste et des vains ornements qu’il fait rechercher. Dans sa simplicité elle a puisé des forces qui l’ont rendue supérieure à des ennemis puissants, et ce qu’ils méprisaient en elle leur a été fatal. Elle s’est fait rechercher dans sa droiture, et par son caractère original elle s’est élevée au-dessus des autres nations, autant qu’elle s’abaisse à présent au-dessous d’elles en les imitant. (…) il semble que la Providence qui gouverne le monde ait voulu que parmi les nations il y en eut une droite et simple, qui manquant de grandes richesses aussi bien que d’occasions à de grands plaisirs, ne fut pas dans la tentation de se laisser aller au luxe. Une heureuse obscurité, un genre de vie éloigné de toute ostentation, autant que de toute mollesse, devait nous attacher à nos montagnes, et le contentement inséparable de ce genre de vie devait nous y affermir. dans cette situation la Providence voulait nous conserver exempts des troubles et des agitations qui travaillent le reste du monde, et nous proposer pour exemple aux peuples égarés. »
Tous les éléments constitutifs de ce qu’on peut appeler le mythe suisse sont présents dans ce texte : rudesse et rusticité ne sont pas marqués du signe négatif de la barbarie, mais constituent des vertus positives permettant de mépriser le luxe et d’affirmer face au reste du monde son indépendance. Cette image du « peuple des bergers, qui est libre sur la terre », relayée par les récits des voyageurs, par les idylles de Gessner et le rousseau de la Lettre à d’Alembert et de La Nouvelle Héloïse s’est ainsi ancrée dans notre imaginaire.
Les montagnes, auxquelles tout bon suisse doit être attaché, sont dotées d’une valeur symbolique; dans cette même lettre, de Muralt compare les vieux suisses au granit des alpes et la problématique du réduit national, qui a joué un rôle si important lors de la seconde Guerre mondiale, n’est pas loin. Quelques années après de Muralt, Albrecht von Haller développera cette relation privilégiée des suisses à leurs montagnes dans son célèbre poème Les Alpes. et inversement, quand après mai 1968 on remettra le mythe en question, l’un des slogans sur les murs des villes sera « rasez les alpes, qu’on voie la mer!»
La suisse n’est pas pour de Muralt une création historique, mais elle a été voulue de toute éternité ; comme dieu ne saurait être que bon pour le piétiste qu’il était, sa création ne saurait être qu’excellente. La suisse doit servir d’exemple aux peuples égarés. Le mythe de la suisse comme « Sonderfall » est né et il continue aujourd’hui à nourrir le discours de politiciens populistes lors des discussions sur une éventuelle adhésion à l’union européenne.
De cette position privilégiée de la suisse découlent deux principes intangibles sans lesquels le pays ne saurait survivre: la neutralité et la méfiance viscérale envers l’étranger. or la neutralité suisse est née de circonstances historiques précises au moment de la Guerre de trente ans, mais de Muralt n’en a cure. Quant à la méfiance des étrangers, elle apparaît comme un corollaire inévitable : comment ces gens heureux, retranchés dans leurs montagnes, pourraient-ils ne pas considérer l’autre comme un danger potentiel risquant de menacer l’équilibre national ?
La construction du mythe helvétique se fait donc contre le courant de l’histoire. Béat de Muralt situe du reste son Helvétie idéale dans le passé: pour conserver sa pureté, cette heureuse nation devrait «revenir à soi»; sinon elle risque de succomber sous les menaces du monde moderne. il souhaite arracher la suisse au devenir historique et la situe ainsi dans une éternité mythique.
Rousseau genevois et suisse Jean-Jacques Rousseau a été un grand admirateur de béat de Muralt qu’il cite à maintes reprises dans son œuvre. dès le premier Discours sur les sciences et les arts (1750), il prend le contrepied des philosophes français, s’inspire des anciens et se présente comme un «barbare», à l’instar de l’auteur des Lettres sur les Anglais et les Français. Son deuxième Discours sur les origines de l’inégalité parmi les hommes, Le contrat social et L’Emile font de celui qui se fait appeler «le Citoyen de Genève» un révolutionnaire qui revendique de nouvelles institutions et un nouveau système éducatif capables d’assurer le bonheur de l’homme. son œuvre a été certes condamnée par les oligarchies helvétiques (à Genève et à berne) ; mais elle a suscité intérêt, voire enthousiasme chez les esprits avancés de suisse. a la réception du Discours sur l’inégalité, Voltaire lui écrit narquois qu’il prend envie de marcher à quatre pattes en le lisant. au contraire, Bodmer, Gessner, puis Lavater ou Pestalozzi y voient la justification de leurs propres aspirations: l’idée d’un retour à la nature, le rappel des vertus républicaines, le refus du luxe et de la corruption des villes, tous ces motifs qui se trouvaient déjà dans la littérature suisse du 18e siècle.
Rousseau lui-même se réclame de cet helvétisme et joue la suisse contre la France dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758) et dans La Nouvelle Héloïse (1761). dans son pamphlet contre le théâtre, il donne en exemple les Montagnons du Jura neuchâtelois : ces hommes simples et naturels échappent à la malédiction engendrée par la division du travail parce qu’ils vivent en autarcie, savent tout faire et ne dépendent de personne.
Avec La Nouvelle Héloïse, dont le succès fut immédiat et européen, Rousseau fait entrer les bords du Léman dans l’univers des fictions. A ce cadre idyllique de Clarens «ce séjour charmant [...] sans égal dans le reste du monde », s’oppose Paris « ce vaste désert du monde » où le héros saint Preux « entre avec horreur ».
Dans son roman, Rousseau ne se propose pas seulement d’opposer à la civilisation française triomphante l’idylle lémanique de Clarens. En philosophe du langage, auteur de L’Essai sur l’origine des langues, il est attentif à la manière de parler de ses personnages. Comme Ruchat l’avait fait dans Les Délices de la Suisse, Rousseau revendique dans sa préface le droit de « mal écrire » : «Quiconque veut se résoudre à lire ces lettres doit s’armer de patience sur les fautes de langue, sur le style emphatique et plat, sur les pensées communes rendues en termes ampoulés ; il doit se dire d’avance que ceux qui les écrivent ne sont pas des François, des beaux-esprits, des académiciens, des philosophes ; mais des provinciaux, des étrangers, des solitaires, de jeunes gens, presque des enfants, qui dans leurs imaginations romanesques prennent pour de la philosophie les honnêtes délires de leurs cerveaux. »
Ce roman d’amour par lettres est aussi un traité d’économie domestique qui s’inscrit dans une réflexion sur l’agriculture très présente dans les Lumières helvétiques et en France chez les physiocrates. une année avant La Nouvelle Héloïse paraissait à Zurich Le Socrate rustique dû à la plume du médecin Hans Kaspar Hirzel et dont le retentissement fut considérable en Europe. Le héros de cet ouvrage, Kleinjogg, est un paysan modèle qui sait au mieux exploiter ses terres et qui élève ses enfants dans la religion du travail. sa nombreuse progéniture n’a le droit de prendre place à sa table qu’à partir du moment où elle a suffisamment travaillé aux champs pour mériter cet honneur. Ce personnage qui a réellement existé et qui a été fêté à Schinznach par les membres de la société helvétique en même temps que le prince héritier du Würtemberg, incarne le suisse à la fois ouvert au progrès technique et fermé au monde extérieur. Kleinjogg est (comme l’ont été longtemps ses compatriotes zurichois) hostile au service mercenaire ; il l’est aussi au commerce qui favorise le luxe et la mollessse. Cette tendance à l’isolationnisme ne s’oppose pas à l’idée d’un progrès, mais d’un progrès dans le respect de la tradition. il en va de même dans le roman de rousseau : M. de Wolmar est soucieux de bien exploiter son domaine de Clarens, mais avec son épouse, ils maintiennent les vertus ancestrales et se comportent en vrais patriarches avec leurs domestiques, veillant jalousement à protéger leur sphère privée, hostiles à toute mondanité et à toute forme de luxe ou d’ostentation.
Ainsi se développe tout au long du siècle des Lumières une prise de conscience de la spécificité helvétique qui s’exprime de manière originale et avec ses valeurs propres.
Extrait du titre De Rousseau à Starobinski, Roger Francillon
Publié dans la collection Le savoir suisse