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"Et si l'Ukraine libérait la Russie?" C'est le titre d'un libelle qui paraît aux Editions du Seuil sous la plume d'André Markowicz. Le titre, étonnant, n'est pas une provocation. C'est un vrai espoir. Celui qu'une défaite russe en Ukraine brise la chaîne interminable des autocraties ultraviolentes qui caractérisent l'histoire russe.
André Markowicz dépeint la situation historique et actuelle de la Russie et de l'Ukraine en tant qu'antinationaliste de toujours (violemment opposé au nationalisme tant russe qu'ukrainien), et en tant qu'homme de lettres. Car il a traduit tout Dostoïevski, tout Tchekhov avec sa compagne Françoise Morvan, beaucoup de grands textes de Pouchkine, ainsi que de nombreux auteurs opprimés par le stalinisme, comme Anna Akhmatova ou Marina Tsvetaieva.
Sa connaissance très profonde de la littérature russe entre dans un dialogue permanent avec sa lecture de l'actualité. En dialogue avec l'histoire du XIXe, du XXe, du XXIe siècle, de grands textes ancrent le débat dans un terreau profond.
D'un côté la gloire de l'Empire et de l'autre côté, l'humanité détruite
Ainsi lorsqu'André Markowicz parle d'autocrates qui pilent l'humanité comme on pile du verre. L'image, il la trouve chez Pouchkine. Dans son récit en vers "Poltava" (1828), ce dernier exalte le triomphe de Pierre le Grand sur le roi de Suède et l'hetman cosaque Mazepa à Poltava, en Ukraine. C'est le début de la soumission de l'Ukraine au tsar russe.
Le texte s'achève sur des vers devenus proverbes: "Ainsi le marteau pesant, fracassant le verre, forge l'acier". "Or le verre, dans la mémoire poétique russe, explique le traducteur et essayiste, c'est une référence à un poème du XVIIIe siècle de Mikhaïl Lomonossov, qui en fait une création emblématique du génie humain. Une matière qui permet de voir loin, de voir ce qui est petit – mais qui est fragile. Pouchkine dit que l'empire est construit par un Dieu Sabaoth, un Dieu des armées monstrueux, sur la destruction du verre. C'est ça le sens du poème Poltava: d'un côté la gloire de l'Empire – gloire, non humaine militaire, et de l'autre côté, l'humanité pilée, détruite…"
La dictature en Russie est très ancienne et elle doit cesser – il faut que l'Ukraine gagne la guerre pour que le régime de Poutine s'effondre et qu'il ait dans les ruines de ce régime une possibilité démocratique. Les Russes y ont droit comme n'importe quel être humain sur terre. Et la Russie peut perdre cette guerre.
André Markowicz inscrit ainsi Vladimir Poutine dans une lignée d’autocrates violents qui pèsent sur la Russie depuis Ivan le Terrible au moins. Il inscrit sa doxa dans la droite ligne de la triade d'Ouvarov, ministre ultraconservateur du Tsar Nicolas I: "Autocratie – Orthodoxie – Principe National". La littérature russe qu'André Markowicz s'emploie à traduire, et qu'il édite également dans sa structure éditoriale Mesures qu'il a fondée avec Françoise Morvan, il la voit comme un miroir de cette violence et une littérature de liberté.
Contre l'oubli
En parallèle, André Markowicz continue d'éditer des auteurs résistants d'hier. Ainsi "La Russie l'été", de Kari Unksova, publié ce printemps: une poétesse féministe et underground assassinée par le KGB en 1983, à la diffusion absolument confidentielle – que Markowicz considère comme une des très grandes voix de la poésie russe des années soixante et septante du XXe siècle.
C'est un recueil de poèmes et une brève autobiographie qui recèle des pages miraculeuses, notamment sur la petite enfance comme une vie de sensations et d'émotions pour ainsi dire animale, dont Kari Unksova dit avoir gardé, et livre, des souvenirs singulièrement précis et miraculeusement sensibles. La Russie l'été, c'est aussi un jeu de mot qui marche en français comme en russe: "La Russie, Léthé". Du nom du fleuve de l'oubli dans la mythologie antique. Cet oubli contre lequel cette parution œuvre avec conviction.
Francesco Biamonte/ld
"Et si l'Ukraine libérait la Russie?" d'André Markowicz, Editions du Seuil.
"La Russie l'été" de Kari Unksova, édition bilingue russe-français, Préface et traduction d’André Markowicz, Editions Mesures.
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