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Ma grand-mère, la mère de ma mère, venait de la campagne, de Saint-Pourçain-sur-Sioule, et quand elle est arrivée à Paris, rue Pernety, elle a eu du mal à s'habituer. Elle disait qu'elle étouffait. Surtout qu'elle vivait dans un studio, au septième, avec vue sur le ciel par une lucarne de trente centimètres sur trente. Elle était en ménage avec Adrien qui, par le fait, devait devenir mon grand-père, mais à l'époque il était tout jeune, un peu moins que ma grand-mère, à eux deux, s'ils atteignaient les quarante ans, c'était bien beau.
Allez, concentre-toi, essaye de croire vraiment à ta liberté, ta volonté. Tu deviendras friable, sec, tu étoufferas sous tes propres gravats. J'ai abusé de ce genre de lointains. Depuis, j'ai mal à mes distances, elles boitent et n'en finissent pas de se cogner aux perspectives. Croire en soi ? Non, terminé. Je ne décide rien, rien ne m'appartient ; et quand je mâche ainsi la première personne, je m'agenouille encore devant le ridicule. « Moi », coïncidence sur pattes, fugitive comme une rancune de piaf, ruse des mots pour circonvenir le quotidien, expédier les affaires courantes, ne pas semer l'intendance. L'arbitraire s'est trouvé une viande affamée d'autres viandes, il dévore, absorbe, rejette, bande et s'injecte, au risque de faire naître une nouvelle errance, unique, qui - au mieux - appellera « mystère » sa trouille et « âme » son ignorance. Pas le choix, je ne pouvais résister à la lente fonte de mon front sur la fenêtre, jusqu'à ce que la silhouette aimée m'accorde un instant pur entre « il était une fois » et le premier parking.
Georges-Henri Pitcham coulait des jours tragiques au sein de l'orchestre national. Comme il disait à sa contrebasse, les soirs où ça n'allait vraiment pas : « si tu savais comme je m'emmerde ! » Et c'était vrai. Il cherchait désespérément à attirer l'attention du public, mais en vain. Quand il jouait un solo, les gens souriaient, comme quand on regarde un singe en train de faire la grimace. Et c'était tout.
J'en rêve la nuit de cette princesse. Je n'exagère pas quand j'affirme que ses cheveux sont d'or, que son menton semble sculpté dans l'ivoire et que ses lèvres enduites d'un carmin sauvage évoquent les framboises que l'on trouve sur le bord de la route - quand on s'arrête pour faire pipi ou quand mon père veut fumer sa Gauloise. Et ces framboises-là, justement, ne sont pas consommables ; d'aucuns prétendent que leur poison pourrait freiner la croissance et même déclencher des troubles intestinaux. Parfois j'imagine mes lèvres contre les siennes. Ça chatouille et aussitôt quelque chose se met à vibrer en moi. C'est tout à fait nouveau comme impression, c'est attirant, magique, et défendu aussi. Alors forcément, je ne pense qu'à ça. Et puis il y a aussi le fait qu'elle soit riche. Il me semble que je pourrais, par le biais de promenades bucoliques, évaluer l'exact fossé qui nous sépare. Cette différence sociale qui parfois me pousse à me poser des questions aussi farfelues que : M. Morinelli trempe-t-il son pain dans la soupe de légumes (après y avoir versé un restant de vin rouge) ? Mme Morinelli y regarde-t-elle à deux fois avant d'acheter quelque chose ? Choisit-elle systématiquement les périodes de soldes, janvier février ?
On l'apprend avec calme, on ne s'étonne pas bruyamment. Du sapin suffira, un drap blanc, pas de dépenses, nous n'avons plus rien. Premièrement, escamoter l'arme ; et, deuxièmement, la toilette ; mon vieux costume bleu marine à rayures conviendra et cravate autour du cou bien serrée. Enfin on étouffe l'affaire, surtout auprès des jeunes générations, dans un cimetière de campagne, en pays natal, loin. La grande photographie de la princesse accrochée au-dessus de mon lit vous revient de droit.
Jarris, Hal et Raymond, Clyden Harvey et Lee Oswald, Buck et Aaron, une suite de portraits d'hommes que vous détesterez avec plaisir.