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Binious en tête, drapeaux blancs et noirs gwenn ha du partout, des milliers de bretons - entre 13’000 et 30’000 - ont défilé à Nantes hier. Leur demande: que le département de Loire-Atlantique soit rattaché à la Bretagne.
Une nation, vraiment?
En tête du cortège, une banderole: «Nous sommes une nation». La nation bretonne. Nation: le mot n’est-il pas un peu fort ans une époque où la nation s’est en général confondue avec l’Etat? Peut-être pas. Distinguons d’abord les deux choses. L’Etat est tout ce qui a trait à l’organisation civile d’un groupe ou d’un pays: le mode de décision et de représentation, les institutions et les fonctions régaliennes ou indépendantes d’une ligne politique particulière. Par exemple, l’Etat français n’est pas la France, bien que presque tous les politiques tentent de l’amalgamer au pays et de l’incarner. Résidu du centralisme très marqué de ce pays.
La nation est une idée plus complète, complexe et multiple. Selon le bon dictionnaire en ligne cnrtl.fr, la nation peut être définie comme suit:
«Groupe d'hommes dont les membres sont unis par une origine réelle ou supposée commune et qui sont organisés primitivement sur un territoire. Groupe humain, généralement assez vaste, dont les membres sont liés par des affinités tenant à un ensemble d'éléments communs ethniques, sociaux (langue, religion, etc.) et subjectifs (traditions historiques, culturelles, etc.) dont la cohérence repose sur une aspiration à former ou à maintenir une communauté.»
Une citation de Paul Valéry, extraite de «Regards sur le monde actuel et autres essais», illustre cette définition:
«... l'idée même de nation en général ne se laisse pas capturer aisément (...). Le fait essentiel qui les constitue [les nations], leur principe d'existence, le lien interne qui enchaîne entre eux les individus d'un peuple, et les générations entre elles, n'est pas, dans diverses nations de la même nature. Tantôt la race, tantôt la langue, tantôt le territoire, tantôt les souvenirs, tantôt les intérêts instituent diversement l'unité nationale d'une agglomération humaine organisée.»
L’émergence des grands Etats
Cette illustration décrit bien ce que l’on entend par nation. Il s’agit d’un groupe dont l’identité - Le fait essentiel qui les constitue, leur principe d'existence, le lien interne qui enchaîne entre eux les individus d'un peuple, et les générations entre elles - est unifiée par ces caractéristiques excluantes des autres groupes: la langue, le territoire, l’ethnie, etc. Excluantes mais pas forcément opposées. Les nations commercent entre elles et signent des traités.
On parle de nation indienne, et plus encore de «première nation» pour les peuples amérindiens qui habitaient autrefois l’Amérique du Nord. Cette appellation est donnée par les descendants des colons qui ont combattu les amérindiens, pas par ceux-ci. A l’intérieur de ces populations on trouve des langues et des territoires différents. Même les esprits auxquels croyaient les tribus étaient différents. Seul l’animisme - ou chamanisme - participait à socle de base commun. Le terme de nation s'applique donc parfois avec une certaine subjectivité.
Depuis le XIXe siècle la nation s’est agrandie et s’est peu à peu confondue avec l’Etat. Celui-ci groupe des populations aux origines et cultures ou croyances assez diverses. Les Etats ne sont pas homogènes et imposent une sorte de supra-identité. On y retrouve un territoire défini, et souvent une langue commune ou dominante, qui justifient que ces Etats soient également des nations. Mais une nation ne peut être composée de nations, mais de peuples, de cultures ou d'ethnies! De même qu'un livre ne peut être composé de livres, mais de pages. Un Etat n'est donc pas forcément une nation.
La Bretagne dispose d’un territoire et d’une langue, encore vivante dans certaines régions. Sa géographie et ses paysages lui confèrent une certaine unité. La mer, omniprésente, a façonné une culture du départ, du voyage, du retour, de la fragilité de la vie, et des relations hommes-femmes. La musique d’origine celte accentue cet effet de corps. La Bretagne fut aussi un royaume, puis un duché, pendant une longue période du Moyen-Âge. Elle confère une identité et un sentiment d'appartenance propre aux nations.
Une question d’identité, donc de pouvoir
Car on a besoin d’une identité spécifique, de source collective, que l’on peut endosser en signe d’attachement à un ensemble partagé. La mondialisation tend à diluer les identités spécifiques et à détruire les particularismes. On peut certes endosser une identité unique: citoyen du monde. Mais cette identité ne nous donnera aucun pouvoir décisionnel sur le développement du Zimbabwe ou de la Patagonie. On vit dans la mondialisation mais on s’y perd. La seule identité restante est dès lors individuelle. Cela signifie que personne ne nous reconnaît comme l’un des siens, personne sauf l’Etat ne nous protège ou ne valide notre appartenance. Nous n’avons plus de souvenirs en commun avec personne. Nous sommes un étranger parmi des étrangers.
Il existe visiblement une identité bretonne. Elle est revendiquée même par les bretons vivant loin de leur pays. Selon la définition citée plus haut, on peut parler de nation. Mais c’est une nation-région: elle n’a plus d’autonomie propre. La tendance régionaliste est trop délaissée dans la construction du monde moderne. La région, le groupe, le coin de terre, sont pourtant des marqueurs forts de l’identité et du pouvoir sur soi qui en découle. Le régionalisme, le féminisme, le communautarisme gay ou religieux entre autres démontrent le besoin presque acharné de s’inscrire dans une identité spécifique et excluante.
Mais ces particularismes, comme le régionalisme, ne peuvent se développer qu’au sein d’un ensemble neutre plus vaste: l’Etat. Si par exemple la Bretagne gagnait en autonomie, ou si la Catalogne devenait indépendante, ces régions auraient-elles intérêt à créer une monnaie ou une armée? Probablement pas. Cette part de l’organisation politique peut rester sous la responsabilité d’une entité étatique plus globale - ce que l’Union Européenne tente de réaliser.
Alors, si la Bretagne est une nation, si la Provence en est une, quelle place donner à ces aspirations identitaires? Faire leur propre police? Lever l’impôt? Enseigner leur langue nationale en premier? Après la constitution des grands Etats aux frontières relativement stables et de conception assez abstraite pour les citoyens, le temps est venu de réintégrer les individus dans des collectivités plus restreintes, qui leur donnent un pouvoir partiel sur leur environnement et qui satisfont au besoin d’identité spécifique et d’appartenance.