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Je donne l'impression, sans doute, que mon voyage en Amérique fut merveilleux, et que je n'y ai vu que de radieuses choses. J'aime le monde et le crois moins sombre qu'on ne le dit. Il est vrai que beaucoup se complaisent à essayer de démontrer qu'avec son système libéral, l'Amérique est horrible, et laisse libre cours au racisme, au sexisme, à toutes les horreurs du monde.
Déjà, dans mes récits de voyage au Cambodge, je n'ai pas particulièrement évoqué les Khmers Rouges, cela ne fut qu'un élément parmi d'autres, et j'ai le sentiment que beaucoup sont obsédés par les questions politiques, ou les figures historiques pourtant détachées du présent. Il faut absolument en parler pour montrer qu'on a l'âme sensible: c'est le Devoir de Mémoire - l'Acte citoyen. Mais pour moi c'est souvent exagéré, artificiel, convenu.
Cela dit, j'ai vécu une expérience que j'ai longtemps hésité à restituer, parce qu'elle est commune, je crois, et en même temps délicate, ambiguë, de nature sexuelle.
Cela relevait-il du viol conjugal? La violence faite aux femmes est justifiée, fréquemment, par le plaisir qu'en tire l'homme.
Un matin, très tôt, vers cinq heures, dans mon hôtel de Manhattan, je fus réveillé par les cris réguliers d'une femme, et, à intervalles plus longs, des poussées de sanglots. Elle ne semblait pas prendre beaucoup de plaisir, mais la nature de l'acte qui provoquait ces expressions n'était pas douteuse.
La nuit suivante, je crois, il y eut dans la même chambre des bruits de révolte, et la femme est sortie dans le couloir en criant: on ne l'y reprendrait pas.
À vrai dire, ce n'est pas propre à l'Amérique, car quand j'habitais à Montpellier, en ville, des bruits similaires me venaient, à la différence peut-être que les révoltes ne venaient pas aussi clairement. Peut-être que les Américaines sont plus volontaires que les Françaises. Celles-ci sont plus résignées, croyant le plaisir de l'homme sacré. L'homme du reste s'imagine aisément que quand il a du plaisir, l'autre en a aussi, il est assez naïf.
Je pourrais dire, quand même, que c'est une marque de corruption, et que les villes modernes en sont pleines. Sans doute les anciennes aussi, car le poète savoisien Jean-Pierre Veyrat, séjournant à Paris, se plaignait que le Vice y régnât – parlant, sans originalité, de Grande Babylone!
L'atmosphère crue de tels faits rappelle, encore, Dashiell Hammett. Sa littérature est urbaine, se passe dans des immeubles, et on entend ce que font les couples, ou les familles, on entre dans la vie privée, qui souvent est pleine d'horreurs, alors qu'en public tout est normal, rien ne filtre, on se contient à cause du regard des autres.
La fascination pour ces secrets de la vie privée est liée au mal; la normalité n'a rien d'extraordinaire. Comme le disait Rudolf Steiner, le mal est plus directement lié au monde spirituel parce que la normalité est rationnelle. C'est l'origine du fantastique: le mal, même dans le naturalisme, est lié à des spectres, à des hallucinations.
Le naturalisme absolu d'un Hammett débouche sur le fantastique, paradoxalement, comme l'obsession du mâle qui fait souffrir la femelle dépasse l'entendement. Son origine est obscure. Elle engloutit la conscience, la raison - envahit l'âme. Lovecraft, vivant à New York, ressentit ces choses, même si ce fut en les mêlant de son racisme. À cet égard, Michel Houellebecq eut tort d'accorder une grande importance à celui-ci. J'y reviendrai.