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Nous proposons ici un bref récit (forcément lacunaire) ainsi qu'un dossier de sources numérisées autour du Mouvement 300 francs, 40 heures.
Fin 1973, alors que le Conseil d'Etat genevois arrive au terme de l'élaboration d'une nouvelle grille salariale pour l'ensemble des fonctionnaires, un mouvement revendicatif a lieu à l'Hôpital cantonal et dans les cliniques qui dépendent de l'État de Genève (Bel-Air, Loëx, etc.)
Les syndicats du personnel hospitalier estiment que la nouvelle grille salariale renforcera la division du personnel et les inégalités salariales qui sont sont déjà très importantes. Ils se donnent donc pour objectif une augmentation de salaire uniforme (300 francs) pour toutes les travailleuses et les travailleurs ainsi qu'une diminution de l'horaire de travail. Ce dernier est alors de 44 heures hebdomadaires.
En juin 1973, avait eu lieu un mouvement de médecins. Il existait également depuis un certain temps un Groupe de base de l'Hôpital (GBH) qui publiait un journal et des tracts, appelant, comme dans les arts graphiques, à sortir d'un syndicalisme corporatiste. Une pétition pour les 40 heures avait déjà circulé. Les syndicats vont tenter de s'appuyer sur ces éléments pour lancer un mouvement unitaire.
Le mouvement est préparé par les responsables syndicaux de plusieurs établissements hospitaliers genevois en juillet et août 1973. Les syndicats engagés dans la préparation du mouvement sont la VPOD (Syndicat des services publics), de la FChP/CRT (Fédération chrétienne des services publics / Confédération romande du travail), de l'ASID (Association des infirmières diplômées), de l'ASAG et de l'UCASP.
Les syndicats se regroupent, dès septembre, sous le nom de Comité d'action unitaire (CAU). «Le rôle du CAU est de regrouper les représantants du personnel de chaque établissement afin de déboucher sur une entente et que les revendications soient unitaires.» C'est ce qu'explique une circulaire sans date qui s'attache à démontrer que la réévaluation des fonctions voulue par le Conseil d'Etat aboutira à une dégradation des conditions de travail.
Le texte d'un infirmier, diffusé sous forme de tract, expose les intentions du mouvement. Il relève notamment le passage qui a eu lieu d'une organisation charitable à une organisation professionnelle des soins et ce que cela implique sur le plan de la rémunération:
«De plus en plus, les industries et même les petits patrons offrent à leurs employés le 13e mois ou des étrennes à la fin de l'année. Le personnel hospitalier ne bénéficie en fin d'année que de louanges et de bonnes paroles, les mêmes phrases que le Conseil d'Etat [...] servait aux religieuses qui assumaient toutes les fonctions dans les hôpitaux. Le personnel a changé, les soeurs ont été remplacées par des mères et des pères de familles auxquels si de bonne paroles peuvent faire plaisir, elles ne leur paient pas la viande chez le boucher.»
Le 2 octobre 1973, une première assemblée générale est convoquée par le CAU. Elle élit une délégation et adopte le principe d'un débrayage au cas où le Conseil d'Etat ne satisferait pas les revendications. Le 10 octobre 1973, après une rencontre avec le Conseiller d'Etat Willy Donzé (Parti socialiste), l'assemblée (1200 participant.es) décide du débrayage pour le lendemain. Le 11 octobre 1973, a lieu un débrayage de 3 heures (70% de participation).
Très vite, le CAU constitue une commission de popularisation qui est chargée de faire connaître le mouvement hors de l'hôpital. Elle organise, par exemple, le 24 novembre 1973 des stands de solidarité en divers endroits fréquentés et un rassemblement au centre ville en fin de journée. Le 12 décembre 1973, nouvelle rencontre avec Willy Donzé qui aboutit à une impasse. L'ASAG quitte alors le mouvement, bientôt rejointe par l'ASID.
En mars 1974, un tentative d'organisation similaire voit le jour à Berne. Un tract issu du groupe bernois, intitulé «Non viviamo solo per lavorare!» explique ceci:
«Dans tous les hôpitaux il y a beaucoup de travail, tant pour le personnel de nettoyage que pour les soignants. Après 9 heures, nous sommes fatigués, souvent nous devenons nerveux ou de mauvaise humeur et beaucoup d'entre nous passent leur temps libre à dormir.»
Un projet de Livre blanc (janvier 1974) compile des témoignages similaires:
«A Bel-Air, de nombreux aides-infirmiers ou élèves, travaillent de 13h à 21h durant 6 jours de suite. Si l'on ajoute le transport, ils partent de la maison à la fin du repas de midi et ne rentrent le soir que pour se coucher. Autant dire qu'ils vivent complètement déphasés, en dehors de tout [...] La personne qui a un horaire continu a 30 minutes pour prendre son repas. Dans ce temps, il faut parfois faire une queue de plus d'un quart d'heure à la cantine pour être servi.»
Ce projet de livre blanc qui, à notre connaissance n'a pas vu le jour, évoque également les changements dans la nature même des professions. Ainsi, sous le chapitre «Rationalisation» :
«Selon le Directeur de l'H[ôpital] C[antonal], Mr. Haas nous devons arriver tout en maintenant une certaine qualité de soins à un rendement plus grand, c'est-à-dire soigner plus de gens en moins de temps. Pour cela il préconie l'ordinateur d'un côté et la réévaluation des fonctions de l'autre.»
Le processus décrit ici rappelle fortement celui qui est à l'oeuvre au même moment dans les arts graphiques. Toujours selon le projet de Livre blanc, on assiste également à la constitution de catégories de travailleuses et travailleurs intermédiaires qui ressemblent fort aux ouvriers dits semi-professionnels de l'imprimerie:
Une autre manière de combler ces trous est de remplacer le personnel qualifié par un personnel de moindre qualification. Tout le monde sait qu'une école d'infirmière coûte relativement cher et que les études sont longues de trois ans. Pour boucher certains trous et pour faire des économies sur les salaires, l'Etat n'hésite pas à créer une sous-profession, les infirmières-assistantes et les aides qualifiées.
En avril 1974, le Conseil d'Etat accepte de passer à 43 heures pour toutes et tous dès octobre 1974, puis à 42 heures dès avril 1975. Il accorde 2 à 3 annuités (entre 94 et 200 francs) pour le personnel soignant, paramédical et «certaines professions manuelles». Le Comité d'action unitaire accepte ces revendications en assemblée générale (24 avril 1974). Il appelle le personnel hospitalier à défiler en vêtements de travail au cortège du Premier mai 1974.
Ce mouvement présente un grand intérêt à divers points de vue. D'abord, il s'agit d'un premier mouvement unitaire au sein d'une institution très fortement hiérarchisée. Ensuite, il met en lumière le processus de rationalisation des soins hospitaliers qui devait aboutir aux vastes plans de rationalisation des années 1990 (programme Caducée à Genève et orCHidée dans le canton de Vaud). Enfin, il manifeste le pressentiment d'un remplacement progressif des travailleuses et travailleurs par des machines. Comme dans le cas des arts graphiques, les syndicats doivent réorienter leur action dans ce contexte où la défense professionnelle s'avère insuffisante pour faire face aux bouleversements dans la nature même des métiers.