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Il y a septante-deux ans, Gottlieb Duttweiler a pris une décision aussi courageuse que radicale: offrir l’œuvre de sa vie au peuple suisse. En créant la coopérative Migros, le fondateur de Migros a remis le destin de son entreprise dans les mains de ses clients et de ses collaborateurs. Gottlieb Duttweiler voulait ainsi s’assurer qu’elle ne servirait pas à accumuler les gains mais à contribuer au bien-être des consommateurs – même au-delà de son vivant. «Le capital doit profiter au peuple», aimait-il répéter.
Lorsque Gottlieb Duttweiler a transformé la société anonyme en coopérative en 1940, son geste avait aussi quelque chose de paradoxal. Car en déléguant en partie le contrôle de l’entreprise aux coopérateurs, il a agi en patron responsable.
Aujourd’hui encore, la Suisse est une terre de coopératives. Toute personne résidant dans notre pays est forcément en contact avec l’une ou l’autre de ces organisations qui forment un univers varié allant de la petite communauté alpine aux grandes entreprises comme Migros, la Mobilière ou le groupe Raiffeisen, en passant par les nombreuses coopératives immobilières.
Quel genre de chefs sont nos actuels dirigeants de coopératives? Comment gèrent-ils ces organisations dont le but est toujours de contribuer au bien-être de communautés plus ou moins vastes? Pour y répondre, nous avons rencontré trois responsables qui sont la tête de coopératives très différentes.
Le bailli des alpages
Markus Durrer est à la tête de la communauté alpine de Kerns (OW). L’histoire de cette communauté remonte si loin que personne ne peut dater son origine avec précision. Les historiens estiment qu’elle a dû être fondée entre le Ve et le VIIe siècle. Pour les paysans ainsi réunis, il s’agissait de se défendre contre les nobles qui cherchaient à faire valoir leurs prétentions sur ces terres. Aujourd’hui, cette communauté possède près de 30% du territoire de la commune de Kerns. La gestion de ce domaine et des quelque septante bâtiments agricoles qui s’y trouvent est du ressort de la commission des alpages présidée par Markus Durrer, qui porte le titre de bailli des alpages. La communauté compte environ 2500 membres disposant du droit de vote et 120 coopérateurs-paysans qui bénéficient d’un droit d’usage. «Il faut savoir faire preuve d’un certain doigté pour trouver les compromis nécessaires», affirme Markus Durrer.
On songe à s’ouvrir, à se moderniser.
Marié, père de quatre enfants, le quadragénaire n’est pas du genre à élever la voix. Il préfère l’action à la parole. Le plus important pour lui étant d’instaurer une relation de confiance ainsi que d’être attentif aux besoins des paysans et des autres coopérateurs afin d’y répondre au mieux.
Les droits d’usage des alpages sont tirés au sort
Si la coopérative est très ancienne, elle n’est pas sclérosée. «On songe à s’ouvrir, à se moderniser», souligne Markus Durrer. Sans bousculer les choses, car toute précipitation est bannie.
En vertu de la nouvelle constitution en vigueur, les alpages doivent être attribués pour douze ans – soit une durée deux fois plus longue que jadis – à l’issue d’un tirage au sort. Cette procédure est nécessaire, car il y a plus de prétendants que d’alpages. «Le tirage au sort est la façon la plus loyale d’attribuer les alpages. Cette méthode a préservé la coopérative de nombreuses disputes au cours des siècles.»
La cheffe d’une flotte de 2600 véhicules
Viviana Buchmann dirige la coopérative Mobility. Le siège de la société de location de véhicules est caché dans un discret immeuble du centre de Lucerne. Là, plusieurs sièges de voitures de course meublent l’espace d’accueil, contrastant avec l’image que peuvent se faire les clients Mobility de cette entreprise. Cet aménagement correspond toutefois bien au tempérament de la directrice. «Quand je suis convaincue d’une idée, je suis prête à m’engager totalement pour la mener à bien», déclare Viviana Buchmann.
La coopérative Mobility a été fondée il y a quinze ans. A la fin de l’exercice 2011, elle a franchi pour la première fois la barre des 100 000 membres et compte 2600 véhicules répartis sur 1300 emplacements.
L’entreprise investit en permanence: dans la flotte, dans de nouveaux emplacements et surtout dans le développement de logiciels de réservation toujours mieux adaptés aux nouvelles technologies comme les smartphones. «Mobility n’est pas seulement un parc de véhicules rouges, elle est aussi une entreprise logistique et technologique», relève Viviana Buchmann.
La croissance à long terme prime sur les profits immédiats.La structure coopérative de l’entreprise ne freine pas son aspect dynamique. Viviana Buchmann en est convaincue.
Il faut par contre faire preuve de tact dans la communication et de beaucoup de transparence pour ne pas heurter les copropriétaires lors des prises de décision. «Mais si on tient compte de ces éléments, un fort lien de solidarité se développe au sein de la coopérative», assure la directrice.
L’auto-partage demande beaucoup d’investissements.
Pas moins de 45% des clients Mobility sont, en leur qualité de coopérateurs, propriétaires de l’entreprise. Il est à noter que les avantages de cette forme juridique pèsent davantage que ses inconvénients. «L’auto-partage est une activité qui demande beaucoup de capital et d’investissements», poursuit Viviana Buchmann. Or, la structure de coopérative permet de réfléchir à long terme, tout en développant l’entreprise de manière constante, car elle n’est pas orientée vers le profit immédiat.
Le directeur des coopératives immobilières
Stephan Schwitter est à la tête de l’Association suisse pour l’habitat (ASH) qui réunit mille coopératives immobilières. Pour lui, les modèles d’habitation sont en pleine évolution. Il en veut pour preuve un lieu qui reflète bien ce changement. Nous voici donc dans un parc de Zurich où retentissent de joyeux cris d’enfants. L’heure du repas approche et les mamans rappellent leurs bambins.
L’ensemble locatif Brunnenhof qui borde la rue date de 2007. Conçu par le prestigieux bureau d’architectes Gigon/Guyer, il appartient à une fondation de la ville qui s’occupe de loger les familles nombreuses. D’autres immeubles coopératifs lui font face. D’allure résolument contemporaine, ils ont été construits ces dernières années.
A Zurich, un logement sur quatre appartient à une coopérative
Stephan Schwitter voit là tout un symbole: «L’image des coopératives immobilières change», explique-t-il. Nous sommes est en train de la dépoussiérer, et cela se traduit notamment par la construction de bâtiments présentant une architecture plus moderne.
Zurich est un terrain favorable aux coopératives immobilières. Dans cette ville, un appartement sur quatre est en effet géré par un de ces organismes d’utilité publique. L’automne passé, la population zurichoise s’est même prononcée clairement en faveur d’une augmentation de cette part afin qu’elle atteigne un tiers en 2050.
Il serait judicieux que la part des logements d’utilité publique atteigne 10% sur l’ensemble du pays.
Malheureusement, on ne relève pas les mêmes chiffres dans le reste de la Suisse. La part de ce type de logements tend à diminuer depuis dix ans et se situe actuellement vers 4,5%. Or, «une part de 10% sur l’ensemble du pays serait sans doute judicieuse», déclare Stephan Schwitter.
Cet ancien député au parlement zurichois, père de trois enfants, est une vraie force tranquille. Quand il évoque des thèmes comme la spéculation immobilière, les augmentations de loyer ou le fait que de plus en plus de citoyens doivent quitter les centres villes devenus trop chers, il parle certes d’une voix ferme, mais dénuée de toute agressivité. En sa qualité de directeur de l’ASH, il est habitué à faire preuve de patience et de diplomatie. Car son organisme réunit plus de mille coopératives immobilières et environ 140 000 logements. Le droit de codécision est garanti à tous les niveaux, suivant le principe «un membre, une voix». Dans ce contexte, il n’est guère possible de prendre des décisions à la va-vite. Et c’est précisément là que réside l’atout durable des coopératives, «car l’ensemble des participants se sent solidaire des décisions prises», explique Stephan Schwitter.
Auteur: Michael West
Photographe: Paolo Dutto