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Sur le vif - Mardi 18.06.19 - 15.01h
Imaginer, ne serait-ce qu'une seule seconde, que Mme Merkel puisse devenir Présidente de la Commission européenne, et de surcroît estimer cela souhaitable, relève de l'inconscience quant à la nature des humains, des nations qui composent notre continent, et du jeu d'apparences et de réalités derrière le conglomérat appelé "Union européenne".
Sans la France ni l'Allemagne, il n'y aurait certes jamais eu de construction européenne, après la guerre. Ces deux pays, les plus forts de la partie centrale du continent, sont assurément les piliers de l'Europe. Sans leur réconciliation, sans de Gaulle et Adenauer, puis d'autres couples, comme Schmidt-Giscard, ou Kohl-Mitterrand, rien n'aurait pu se faire.
Il ne s'agit donc pas de rejeter l'idée d'une Présidente allemande de la Commission, sous le seul prétexte qu'elle serait allemande. Delors, après tout, était bien français.
Le problème, ça n'est pas l'identité germanique de Mme Merkel, ni même son identité première, d'ailleurs, qui est prussienne, mais je vous emmène déjà là sur d'autres voies, plus internes aux équilibres historiques entre les Allemagnes. Il n'existe pas de malédiction allemande sur l'Europe, pas plus que de malédiction française, ni aucune autre d'ailleurs. Il ne saurait exister de génétique obscure qui conduirait le destin des nations.
Le problème, c'est Mme Merkel elle-même. Depuis le 22 novembre 2005, donc depuis plus de treize ans (on touche au record de longévité d'Adenauer), elle est Chancelière fédérale de l'Allemagne. Pendant treize ans, elle a orienté une politique, exercé des choix, joué à fond de son influence sur l'Europe. Nous n'avons donc pas particulièrement affaire à une petite nouvelle.
Quelle Chancelière, en matière européenne, fut Angela Merkel ? La réponse est très simple : dans l'immédiat sillage d'Helmut Kohl (et Schröder n'avait pas beaucoup dérogé), elle a profondément accru l'influence allemande sur le continent. Détruite en 1945, redevenu géant économique très vite (milieu des années 50), l'Allemagne a mis du temps à se reconstituer, en Europe, comme géant politique.
Avec la chute du Mur (1989), l’absorption gloutonne de la DDR par Kohl (1990), la carte germanique jouée pendant dix ans dans les guerres balkaniques (1990-2000), l'extension à l'Est, la prédation des entreprises allemandes sur l'Europe centrale et orientale, la prise de position de Mme Merkel sur la question ukrainienne, plus rien en Europe ne se fait sans l'Allemagne. Et combien de fois, jusque dans l'affaire grecque, la Chancelière ne s'est-elle pas déjà comportée, avec une arrogance inouïe, comme patronne de l'Europe, ce que j'appelle souvent une "Chancelière d'Empire" ?
Et c'est à cette femme-là, qui n'a cessé de jouer la carte nationale allemande sous paravent européen, de défendre les intérêts stratégiques, économiques, fondamentaux de l'Allemagne, sous couvert de multilatéralisme continental, qu'il faudrait confier les rênes de la Commission ? Dangereux, non parce qu'elle est Allemande. Mais parce qu'elle est elle-même. Mme Merkel est Mme Merkel, cette Chancelière au jeu caché, qui pendant treize ans, feignant l'Europe, a si bien présidé à la renaissance de la puissance allemande sur le continent.
Et quand on pense qu'un Macron, Président de la République française, successeur de quarante rois et de toutes les fiertés républicaines, garant de l'indépendance et de la souveraineté de son pays, vient allègrement, avec cette candeur sucrée des inconscients, imaginer l'hypothèse de Mme Merkel à la tête de la Commission de Bruxelles. Mais cet homme, décidément, serait-il dénué du plus élémentaire des arrière-pays historiques ?
Encore trois ans de répit pour l'Ancien Monde.
Pascal Décaillet