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Elisabeth Alexandra Mary est née par césarienne, à 2 h 40, le 21 avril 1926, au 17, Bruton Street, dans le quartier chic de Mayfair, à Londres. Elle a été baptisée un mois plus tard dans la chapelle privée de Buckingham avec de l’eau du Jourdain. Petite fille, elle ne rêvait guère de couronne et de carrosses, mais d’une vie simple, à la campagne, entourée d’animaux. C’est ce que rapporta dans un livre, témoignage rare et précieux, sa nounou, la fidèle Marion Crawford, surnommée Crawfie. «J’aurai beaucoup de vaches, de chevaux et d’enfants», aimait à dire la fillette, l’air grave, ajoutant avec détermination: «Si jamais je suis reine, je ferai une loi: il n’y aura pas de chevauchée le dimanche. Les chevaux doivent aussi se reposer.» La petite-fille adorée du roi George V – il lui prêta plus d’attention qu’à ses propres enfants –, fille aînée d’Elizabeth Bowes-Lyon et du prince Albert, duc d’York, était troisième dans l’ordre de succession au trône. Et, a priori, rien ne la prédestinait à un avenir royal.
En 1928, dans une lettre à son épouse, Winston Churchill, alors chancelier de l’Echiquier (ministre chargé des finances et du trésor), tomba sous le charme de cet enfant qu’il croisa au château de Balmoral, en Ecosse, après une partie de chasse avec le roi. Il décrivit en ces termes la fillette de 2 ans: «C’est un vrai personnage. Elle a un air d’autorité et de sagacité étonnant chez un tout-petit.» Il ne se doutait pas encore qu’Edouard VIII ne ferait pas l’affaire et que ce bambin qui fit son admiration serait couronné un jour.
Elisabeth, que son père surnommait Lilibet parce qu’elle n’arrivait pas à prononcer son prénom, disant Tillabet, allait, huit ans plus tard, devenir l’héritière présomptive dans de folles circonstances. Son oncle, monté sur le trône en janvier 1936, volontiers coureur et peu soucieux de ses obligations comme du protocole, voulut se remarier. En jetant son dévolu sur l’Américaine deux fois divorcée Wallis Simpson, il entraîna un séisme politique et dynastique, déclencha une crise constitutionnelle et abdiqua. Il renonça à son titre et à sa charge le 10 décembre, soit après trois cent vingt-cinq jours, sans même avoir été couronné et préféra l’amour au trône, qu’il céda à son frère, un homme timide et bègue, le père de Lilibet. C’est ainsi que, à 10 ans, la petite fille éveillée devint Son Altesse Royale la princesse Elisabeth. Et, quinze ans plus tard, le quarante et unième souverain britannique.
Mais bien avant ce sensationnel coup du destin, la princesse vécut une enfance dorée et insouciante. Sa passion pour les chevaux débuta à l’automne 1928 lorsqu’elle accompagna ses parents dans la demeure de Naseby Hall, dans le Northamptonshire. Là, dès que l’occasion se présentait, elle filait dans les écuries. Elle aimait poser fièrement sur un quadrupède qui n’était encore qu’un jouet à bascule. Avec elle, tout était prétexte à s’imaginer conduire un attelage. Elle avait, par exemple, installé dans son lit des courroies qu’elle imaginait être des rênes. Petit à petit, elle s’initia vraiment à l’équitation. A 3 ans et demi, elle commença à apprendre à monter à cheval dans les Royal Mews, les écuries royales du palais de Buckingham. L’année suivante, elle reçut en cadeau du roi George VI un poney shetland surnommé Peggy. Elle monta seule dès l’âge de 6 ans. Et, à 12 ans, elle apprit à chevaucher en amazone, les deux jambes du même côté, technique requise pour la cérémonie annuelle du Salut aux couleurs (Trooping the Colour). A cette occasion, la reine menait la parade, suivie par 1400 soldats. A l’adolescence, elle préféra l’élevage et la course à la chasse au renard qu’elle pratiqua. Elle fut familiarisée avec la sélection des chevaux, déclarant à propos de ces bêtes «qu’elles rendaient les hommes plus égaux».
Côté caractère, la fillette avait la langue bien pendue. A peine avait-elle appris à parler qu’elle fit preuve d’espièglerie sous son air angélique accentué par de grosses boucles blondes. Un jour, elle fut réprimandée par sa grand-mère qui l’entendit prononcer les mots: «Bonté divine!» Sitôt qu’elle captait une expression d’adulte, Lilibet levait ses petits bras au ciel dans un geste de stupéfaction jouée et mettait ses mains sur la bouche. Comme le rapporte Catherine Ryan dans «Elizabeth II. Le livre du souvenir» (Ed. de L’Archipel), la petite dira à un hôte au château de Glamis: «Vous n’imaginez pas comme j’ai été vilaine! Vraiment très vilaine, vous n’avez pas idée!»
Mais il y eut bien pire, cette fois, au cours d’une leçon de français. Un beau jour, Crawfie, la gouvernante, entendit des bruits suspects. Lilibet, pourtant décrite comme ordonnée, voire méthodique à l’extrême – il lui arrivait de se lever trois fois dans la nuit pour vérifier que ses chaussures étaient bien droites et ses vêtements rangés –, piqua une crise, dont on ne connaît pas l’origine. Dans sa colère, elle s’empara d’un gros encrier en argent posé sur la table et se le renversa sur la tête. Marion Crawford n’oublia jamais la scène cocasse et inattendue: «Elle était assise et l’encre coulant sur son visage teignait ses boucles dorées en bleu. L’éducatrice, transie d’horreur, quitta ses fonctions peu de temps après.»
Elisabeth était-elle un bon petit diable à la façon du personnage de la comtesse de Ségur? Pas vraiment. Elle prit très tôt conscience de l’étiquette. Elle sut, par exemple, faire la révérence au roi, qu’elle surnommait son «grand-père Angleterre», avant l’âge de 3 ans. Au moment de lui dire bonsoir, elle ne manquait pas de sortir à reculons, en s’inclinant et prononçant la phrase rituelle: «J’espère que Votre Majesté passera une bonne nuit.» Dans sa famille, l’année 1930 fut marquée par un heureux événement: la naissance de sa cadette, Margaret Rose. Dans l’album de famille, on voit les deux sœurs jouer dans leur «little house», à la fois maison de poupée grand luxe et cottage miniature de 7 m de long. Elisabeth posséda jusqu’à 150 poupées et 10 mètres de long de chevaux à bascule, mais elle ne se montra jamais capricieuse.
Ses repas étaient servis par des laquais en livrée. Les enfants de la bonne société qui lui rendaient visite devaient lui faire la révérence et l’appeler «Madame». Une après-midi, alors que l’un de ses camarades la fit choir sur un canapé, son père le châtia en lui rappelant avec sévérité: «On ne se conduit pas ainsi avec un membre de la famille royale.» Elisabeth a grandi en vase clos, sans possibilité de nouer des amitiés spontanées à l’extérieur et d’évoluer dans la réalité. «Vivre au palais de Buckingham (775 pièces, ndlr) instaure un rideau de verre entre vous et le reste du monde», nota Marion Crawford.
L’éducation scolaire de la future reine fut assez sommaire. Elle se fit uniquement à la maison, où elle apprit à lire à 5 ans. A voix haute, sa mère lui faisait la lecture des classiques de la littérature enfantine. On lui enseigna le piano, la danse et le français. Elle mémorisa des poèmes et visita des musées.
Dès qu’elle sut écrire, on l’encouragea à tenir son journal intime. Une habitude qu’elle n’a jamais perdue. Chaque soir, depuis 82 ans, elle note ses impressions sur l’équivalent de 6 pouces, soit 15 centimètres. Au cours de son règne, si elle n’a jamais retranscrit les conversations qu’elle a pu avoir avec les grands de ce monde et ses premiers ministres, elle a soigneusement consigné tous les faits marquants qu’elle a vécus. En 1937 déjà, à 11 ans, Elisabeth décrit «l’air émerveillé» de son père lors de son couronnement et évoque sa fascination pour les gants blancs, les diadèmes des dames de la haute société «semblables à des cygnes».
Deux ans plus tard, son tuteur principal désigné fut Sir Henry Marten, le vice-président du collège d’Eton, ce pensionnat pour garçons situé non loin du château de Windsor. Un brin excentrique, l’homme possédait un corbeau domestique. Deux fois par semaine, la princesse lui rendait visite en calèche. Il lui enseigna l’histoire et les complexités de la Constitution britannique dans des livres aussi épais que savants. Elle s’investit avec tant de zèle qu’un observateur fit remarquer «qu’elle étudiait comme si elle devait devenir présidente de la Chambre des communes et non pas reine».
Par la suite, ses parents recrutèrent la vicomtesse belge Marie-Antoinette de Bellaigue pour l’initier à la littérature et à l’histoire françaises. Elle soumit à son élève des sujets de dissertation en lui demandant de prendre en compte les deux aspects du débat et de donner son avis personnel. Pour ce qui est des bonnes manières, la reine Mary, sa grand-mère, femme rigide, fut son modèle. Elle lui enseigna qu’il était malvenu pour une souveraine de sourire en public. Elle réprima Elisabeth lorsque, à la sortie d’un théâtre, elle parla de «tous ces gens» en désignant la foule qui les attendait devant la sortie. Cette remarque jugée «orgueilleuse» lui valut de rentrer immédiatement à la maison.
Les choses sérieuses commencèrent tôt pour Elisabeth. Son père, que rien ne prépara à monter sur le trône, l’initia à ses obligations futures. Dans le bureau du roi, l’adolescente lisait par-dessus son épaule les documents confidentiels tirés des red boxes, ces mallettes de cuir rouge, frappées du monogramme royal, par lesquelles on achemine quotidiennement le courrier, parfois classé top-secret, émanant du premier ministre. Lorsque la guerre éclata avec l’Allemagne, l’univers paisible dans lequel elle avait pris l’habitude d’évoluer fut ébranlé et la monarchie menacée. La princesse de 13 ans fut envoyée, avec sa sœur, au château de Windsor, mais elle ne perdit jamais son sens du devoir. A 14 ans, elle prouva sa maturité en enregistrant, à l’abri des vieilles pierres, le 13 octobre 1940, pour la BBC, dans le cadre de l’émission «Children’s Hour», un discours destiné aux enfants du pays et à ceux de l’Empire britannique alors que le Blitz faisait rage. Sa sœur à ses côtés, elle parla en leur nom. Ce fut sa première déclaration officielle. «Nous savons, chacun de nous, qu’à la fin tout ira bien, car Dieu prendra soin de nous et nous donnera la victoire et la paix, dit-elle sur un ton assuré et solennel. Et quand la paix viendra, souvenez-vous que ce sera à nous, les enfants d’aujourd’hui, de faire du monde de demain un endroit meilleur et plus heureux.» Son intervention enthousiasma l’opinion.
Les bombardements allemands furent incessants entre le 7 septembre 1940 et le 21 mai 1941. Ces attaques contraignirent de très nombreux garçons et filles – plus de 3 millions à la fin de la guerre – à quitter leur famille en tant qu’évacués pour se réfugier à la campagne ou à l’étranger, aux Etats-Unis, en Australie comme au Canada. Le roi fit ouvrir une demeure dans son domaine de Balmoral afin d’accueillir des mères et leurs enfants de la ville de Glasgow. A cette occasion, Crawfie demanda aux princesses de servir le thé et de demander aux réfugiées des nouvelles de leurs maris et de leurs fils partis au front. A travers le conflit, la future souveraine découvrit ses parents sous un jour héroïque. Privilégiant le devoir, ils firent preuve de courage et refusèrent de quitter Londres. Ils vécurent dans les alertes et les restrictions; Buckingham fut bombardé à neuf reprises. A 17 ans, Elisabeth indiqua au public comment transformer son jardin – fût-il royal – en potager afin de lutter contre la pénurie de légumes.
A 19 ans, la jeune femme supplia son père de rejoindre le Service territorial auxiliaire féminin. La Second Subaltern Elisabeth Windsor s’est formée comme mécanicienne et conductrice de camion militaire. Elle est la seule femme membre de la famille royale à être entrée dans les forces armées et le seul chef d’Etat vivant à avoir servi pendant la Seconde Guerre mondiale. A la fin des hostilités, âgée de 19 ans, elle était devenue une femme accomplie. Le 8 mai 1945, coiffée d’une casquette pour ne pas être reconnue, elle se mêla à la foule des Britanniques et fut saisie d’un frisson: elle goûtait à la liesse populaire et à l’inconnu.
Ces événements, son envie innée de servir et son éducation forgèrent son caractère et la préparèrent à accomplir son écrasant devoir. Afin de l’aider à surmonter ses appréhensions et un brin de timidité, sa mère l’initia à la conversation à travers des jeux de rôle en lui prodiguant ce conseil: «Si quelque chose ou quelqu’un t’ennuie, le problème ne vient pas d’eux, mais de toi.»
On lui demanda d’éviter le ridicule et la vantardise, l’invitant à parler doucement et à ne pas crier sous peine de ne plus inspirer confiance à personne. «Elle a grandi en sachant qu’elle n’avait pas le droit de pleurer en public, et c’est devenu sa philosophie de vie», confia Patricia, la fille de Louis Mountbatten, l’oncle du futur époux d’Elisabeth. Dans une lettre, sa mère lui avoua toutefois, à l’occasion d’un déplacement à l’étranger, son épuisement «de toujours devoir faire bonne figure».
En devenant Elisabeth II, Lilibet n’oublia jamais la leçon.
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Un peuple au rendez-vous: le couronnement, qui a coûté quelque 53 millions d’aujourd’hui, a passionné les Britanniques: 3 millions d’entre eux étaient dans les rues, 27 millions ont regardé la cérémonie à la télévision en noir et blanc et 11 millions l’ont écoutée à la radio, soit 40% de la population. Quelque 2000 journalistes et 500 photographes ont couvert l’événement vu par 300 millions de téléspectateurs dans le monde.DR