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En 2013, la Suisse accueillait 330'000 millionnaires en fortune, soit plus en nombres absolus que l'Italie, le Canada ou l'Australie, et incomparablement plus en proportion de la population que les six pays qui comptent plus de millionnaires qu'elle (les USA, le Japon, l'Allemagne, la Chine, la Grande-Bretagne et la France). 18 % des contribuables de la ville de Zurich et 5,7 % de ceux de la ville de Genève sont millionnaires. Qui dit mieux ? Monaco... Abritant un habitant de la planète sur mille, la Suisse accueille un milliardaire sur 30, et sur 100'000 habitants, elle en compte 54 dont la fortune nette dépasse 29 millions de francs... Mais une fois tenu compte des impôts, des taxes, des loyers et des cotisations sociales, le revenu de la majorité des ménages n'a pratiquement pas augmenté depuis douze ans, alors que celui de la minorité la plus riche a explosé. La croissance des inégalités sociales est donc, qu'on l'admette ou pas, une réalité dans ce pays. Reste à savoir quelle réponse on lui donne. Et même si on lui en donne.
Ce n’est pas parce que « les choses sont ce qu’elles sont » qu’il faut s'y résigner
Qu'est-ce qui différencie la « gauche » de la «droite» depuis plus de deux siècles qu'il existe une «gauche» et une « droite » ? Lequel des trois principe de la triade révolutionnaire opère cette distinction entre les deux espaces du champ politique ? La liberté ? A quelques sillons de ces deux espaces près, nul ne se hasarde plus à la récuser... La fraternité ? Sa proclamation, pour peu qu'on y ajoute celle de la sororité, emporte une molle mais générale adhésion. Reste donc l'égalité, vieille passion de gauche, qu'on la comprenne comme une égalité des droits ou comme une égalité des situations. L'égalité étant le critère distinctif de la gauche en général, et le projet du socialisme en particulier, il s'ensuit que la lutte contre les inégalités est, ou devrait être, le coeur de tout programme « de gauche ». Donner à la croissance des inégalités une réponse politique présuppose d’abord que l’on admette l’existence des inégalités; ensuite, qu’on ait la volonté de lutter contre elles, ou à tout le moins de les réduire ; surtout, elle présuppose la possibilité et la légitimité d’une action politique contre les inégalités -contre les inégalités ici, et contre les inégalités entre ici et ailleurs. Admettre cette légitimité, c'est s'opposer à la « pensée » régnante, celle du « tout économique», celle de la fatalité économique.
Or cette pensée régnante qui nie le droit démocratique de prendre des décisions contraires aux intérêts économiques dominants, qui nie le droit des collectivités (les communes, par exemple) d’assumer leur rôle et de rendre concrets les droits que proclament leurs textes fondamentaux, cette pensée régnante négatrice de la politique est elle-même une pensée politique. C’est une pensée politique que celle qui nie la politique. C’est une pensée politique que celle qui nous enjoint de laisser se dérouler une mondialisation totalitaire, n’imposant pas seulement au monde entier un mode de production, mais aussi des décisions politiques, à commencer par la décision de ne pas utiliser les moyens dont on dispose. C’est une pensée politique que celle qui proclame comme un canon religieux la nécessité d’équilibrer les budgets publics et de baisser les impôts.
Nous ne sommes pas dans le registre de la «loi de l’histoire», mais dans celui de la volonté des acteurs sociaux, et cette volonté est politique. Ce sont des acteurs politiques qui négocient les traités qui désarment le politique, ce sont des acteurs politiques qui signent des accords interdisant aux collectivités publiques de résister aux « lois du marché ». Les inégalités sociales dans nos pays et les inégalités entre le nord et lée sud ne procèdent pas de la fatalité ou de la géographie, mais de décisions politiques.
Nous agissons, ici, dans un pays riche, dans une ville riche, avec des moyens de riches et des problèmes de riches ? ce n'est pas une raison pour accepter que les inégalités se creusent ici, sous prétexte qu’elles sont pire ailleurs : nous disposons pour agir de moyens dont la plupart des habitants de cette planète ne disposent pas. Nous avons donc la possibilité, réelle, de mener contre les inégalités une action politique qui procède de choix et pas seulement de nécessités. Ces choix, notre action les confronte à la réalité des rapports de force politiques, du fonctionnement des institutions, du droit en vigueur. Mais ces limites sont celles de l’efficacité immédiate, pas du choix politique lui-même : ce n’est pas parce que nous agissons dans la lenteur des institutions que nous ne pouvons pas y agir et agir hors des institutions, ce n’est pas parce que « les choses sont ce qu’elles sont » qu’il faut s’y résigner.
Et même un modeste bulletin de vote dans la modeste urne d'une modeste élection municipale peut être, parce que c'est un acte politique, et donc un refus de la résignation.