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« Péril mortel » ou refuge libérateur ?
« Chers lecteurs »,
voilà comment j'aurais commencé un texte à l'époque, à l'instar du présentateur du journal télé en allemand qu'il a, pendant de nombreuses années, introduit par un : « Chers téléspectateurs, bonsoir ». J'ai toujours pensé que le masculin générique – c'est-à-dire le genre masculin employé pour désigner autant les hommes que les femmes – suffisait, que les doléances des femmes selon lesquelles elles n'étaient pas « incluses », s'avéraient inutiles et infondées, alors qu'elles étaient bel et bien incluses.
À l'époque, mon raisonnement, dont je refusais d'admettre qu'il était erroné, partait du principe que, selon moi, une personne était définie par deux composantes fondamentales : la première, la façon dont on parle d'elle, ou pas, et la seconde, son ressenti par rapport à cela, ou pas. C'était carrément présomptueux de ma part.
En plus, à l'époque, j'avais déjà acquis depuis longtemps une expérience suffisante en matière de discrimination. Je suis juif par ma maman. J'ai entendu, pendant des décennies, les mêmes remarques idiotes : celles concernant mon nez, soi-disant proéminent (en réalité, il est étroit et petit), mon sens inné des affaires (que je recherche aujourd'hui encore), le fait que je sois un « mauvais juif » (car j'ai une fois payé tout un déjeuner, et apparemment, ça ne se fait pas chez les juifs).
Si par malheur je m'opposais à de telles remarques, alors on me taxait de trop sensible, de rabat-joie ou d'épuisant, ou peut-être même tout ça à la fois. Personne n'a jamais fait cas de mon avis, personne n'a jamais demandé pardon. Donc j'aurais dû savoir ce que l'on ressent lorsqu'on est confronté à un langage rabaissant. Mais apparemment, cela n'a pas suffi à changer mon propre choix de mots discriminatoires.
Les règles sont les règles, pensais-je
Mon travail – d'abord en ma qualité de rédacteur, puis d'écrivain – n'a pas aidé à cet égard non plus. J'étais, et suis toujours, à cheval sur la grammaire. Que l'on oublie l'une ou l'autre virgule, passe encore, mais que l'on commette des fautes de français – surtout chez les gens dont c'est la langue maternelle – du style « Vous disez » ou « Si j'aurais su », les bras m'en tombent. À mes yeux, il s'agit de négligence et de désamour. J'étais donc inflexible à l'idée, apparue il y a quelques années déjà, de troquer le mot « collaborateurs » contre « collègues », d'éviter les participes passés, de suivre l'accord de voisinage, d'adopter exprès des vocables épicènes. Je trouvais l'utilisation du point médian, par exemple pour le terme « lect·eur·trice·s », impossible. Qu'est-ce que ce signe typographique vient faire au beau milieu de tout ça ? N'y a-t-il plus rien de sacré ?
Les tentatives visant à rendre les femmes linguistiquement visibles peinaient à me convaincre. Et pour être tout à fait honnête, l'idée sous-jacente ne l'était pas non plus selon moi. Les règles sont les règles, pensais-je. Si la règle voulait qu'un groupe composé de nonante-neuf lectrices et d'un lecteur correspondît à un groupe de cent lecteurs, alors qu'il en fût ainsi, les nonante-neuf lectrices n'avaient qu'à l'accepter. C'était comme ça chez les Romains.
Bien sûr, en tant qu'homme, c'était facile à dire.
Puis il y a eu les mots de Trump, l'affaire Weinstein et le mouvement #balancetonporc. S'en est suivi une polémique mettant en lumière le manque de respect envers les femmes. Ce débat n'a rien de nouveau, mais il a tellement défrayé la chronique que j'ai fini par me poser la question à moi-même : y avait-il du sexisme en moi ? Y avait-il un Trump caché en moi ?
Je n'ai pas eu à réfléchir longtemps. Lorsque l'on refuse aux femmes leur désir d'être rendues visibles dans la langue pendant des années et que l'on rit de leurs suggestions, alors c'est sexiste.
J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire pour moderniser mon langage manifestement archaïque et discriminatoire. Je m'étais toujours juré de ne jamais écrire « lect·eur·trice·s » dans aucun de mes livres. J'y voulais un français irréprochable. Mais peut-être pourrais-je y adopter une langue neutre tout en étant conforme aux règles ? Dans des courriels, chroniques et textes comme celui-ci par exemple ? Ce serait à mes yeux un compromis acceptable. Et dans les livres, je choisirais de m'exprimer différemment. Après tout, ces derniers sont aussi achetés par des femmes.
J'ai remarqué que ce n'est après tout pas si grave d'écrire « Suisse·ess·s » ou de parler de mes « amis et amies » lorsque je raconte quelque chose. Il est vrai que c'est un peu plus incommodant. Mais ce qui demande pour moi un petit effort supplémentaire dans la pensée, la parole et l'écriture signifie, pour la moitié de l'humanité, un moyen d'être vu, entendu et respecté par moi. De plus, cette façon de s'exprimer peut en inspirer d'autres, surtout par le biais des métiers ayant trait à l'écriture.
Mais surtout, j'ai pris conscience que ce n'est pas à moi de déterminer comment on doit parler des autres, mais à eux. Si un groupe de personnes veut que je les désigne par le sigle LGBTIQA, j'utiliserai alors LGBTIQA, même si je viens de prendre l'habitude de dire LGBT. Tout comme je souhaite que les gens évitent les blagues antisémites en ma présence, même s'ils les trouvent hilarantes, alors qu'elles ne me font pas rire. Il en va de même pour les femmes automatiquement taxées de « féministes » lorsqu'elles refusent le mot masculin générique « lecteur » au lieu de « lectrice ».
Mon langage, ou plutôt mon interaction avec le langage des autres, a également changé d'autres façons. Si une personne utilise les mots « pédé » ou « gouine », je la remets à sa place sans ménagement. Pareil avec les insultes faisant exclusivement référence à des défauts ou parties féminines, par exemple « con », « hystérique » « fils de pute ». Il en va de même quand quelqu'un emploie le terme « schizophrène » pour dire « contradictoire » ; la schizophrénie est une maladie mentale grave et ne devrait pas être banalisée de cette manière.
Quand on s'adresse à l'autre, je pense qu'il faut une langue plus soignée, plus réfléchie, plus empathique, même si l'on n’en tire rien soi-même, il s'agit d'un effort supplémentaire qui en vaut la peine, car l'autre a quelque chose à y gagner ; le respect. Avec son slogan « Presque tout pour presque tou(te)s », Galaxus accorde beaucoup d'importance à cet aspect.