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C'est par un concours de circonstances dont l'une est tout particulièrement douloureuse, que je viens recevoir aujourd'hui l'investiture d'une fonction des plus graves, lourde surtout par le poids des devoirs. D'autres eussent infiniment mieux mérité cette charge. Elle revenait tout naturellement au professeur Emery. Il l'attendait et s'en réjouissait; il s'y préparait en s'intéressant d'une façon toujours plus active à la vie économique de l'Université; il élaborait des projets; il caressait de beaux rêves... Ces rêves, je les ignore; je ne les réaliserai pas. La mort, trop tôt, nous l'a repris. Et c'est, de par la force des choses, l'un des moins vénérables parmi les maîtres de la Schola lausannensis, qui prend place au gouvernail, non pas, espérons-le, à l'heure des tempêtes, mais au moment toujours critique où l'on franchit la passe pour entrer dans des eaux nouvelles, et où peut-être, avant de voguer librement sur une mer large et profonde, il faudra naviguer avec adresse parmi les récifs.
Lorsque le Sénat, dans un acte de foi qu'un théologien ne saurait blâmer en principe, et dont je me sens
pressé de le remercier, m'a désigné pour ce poste périlleux entre tous, je n'ai pas cru pouvoir ni devoir me récuser. Ai-je eu tort? Vous en jugerez en cours de route. Mon inconscience n'est pas la seule explication de ma témérité. J'étais encouragé par l'expérience de mes devanciers pendant un quart de siècle. L'accueil que tous ont rencontré au Département, et auprès de ses titulaires successifs, a été fort agréable; le haut intérêt, la sollicitude intelligente de l'Etat pour l'enseignement supérieur, n'ont pas fléchi un seul instant, légitimés et consolidés sans cesse par les progrès remarquables dont nous allons parler tout à l'heure; et j'ai tout lieu de croire qu'il en sera de même pendant la période nouvelle, et sous le régime légal que j'aurai l'honneur d'inaugurer.
D'autre part, c'était une sécurité, pour mes collègues, et pour moi-même, que de savoir désormais le recteur doublé d'un chancelier qui partagerait avec lui les responsabilités de la tâche.
Ensuite, j'ai pensé à mon prédécesseur, qui, devenu prorecteur, voudra bien mettre à ma disposition les lumières de son expérience. Vous avez, Monsieur Roud, dirigé le navire — on n'ose plus dire la barque quand on compte cent hommes d'équipage et plus de mille passagers, — avec autant de précision que de sagesse, mettant à bien tenir la barre la vigilante clairvoyance, le jugement rapide et sûr, qui sont votre inestimable privilège. D'un coup d'oeil vous avez discerné jusque dans le détail l'anatomie, — pour changer d'image, — de notre corps universitaire, et si vous ne l'avez pas disséqué, 'c'est que vous ne lui avez rien trouvé de cadavérique. Il fut atteint sans doute — qui ne l'a pas été, et même au coeur? — par les blessures que la guerre lui a portées; mais vous avez su les: panser d'une main délicate, et si vous quittez votre patient à l'heure où l'on appelle auprès de lui.., le. ministre, ce n'est pas que vous désespériez de son salut terrestre. Aussi, tout ce que je puis souhaiter à l'Université vaudoise, que malgré la guerre je ne saurais appeler
un malade, c'est qu'elle n'ait .pas plus à souffrir entre les mains d'un théologien, qu'elle n'a souffert, à l'encontre de la pauvre femme dont parle un évangéliste, entre les mains d'un médecin.
Enfin, j'ai osé compter sur la sympathie et l'appui de tous mes collègues, qui m'aideront à travailler avec eux à la prospérité de l'institution à laquelle avant tout nous consacrons nos forces.
En retour, je mettrai au service du même idéal mon labeur constant, mon entière bonne volonté, avec cette jeunesse, d'ailleurs bien. relative, dont les déficits naturels se corrigent hélas trop tôt, et qui je l'espère profitera sans leur nuire à la bonne marche 'et au vigoureux essor de notre jeune Université.
Jeune? Hé oui! Vingt-cinq ans — c'est d'elle que je parle — représentent encore la plus belle des jeunesses. En fait, on pourrait bien épiloguer sur la date; rien n'est indiscret comme un registre d'état-civil. L'Université compte vingt-six printemps. Et si elle ne célèbre qu'aujourd'hui son vingt-cinquième anniversaire, ce n'est pas qu'elle ait pris de bonne heure, comme certaines demoiselles, la précaution de diminuer son âge d'une ou plusieurs unités, en prévision d'un avenir qui peut réserver bien des vicissitudes; elle met ailleurs sa coquetterie. Elle a laissé passer discrètement cette étape, parce que les fêtes de famille n'ont lieu chez elle que tous les deux ans; et vous n'eussiez pas compris, même vous Mesdames, qu'elle anticipât...
C'est donc elle, aujourd'hui, notre vrai jubilaire. C'est elle que vous entourez, Messieurs les représentants des autorités de notre ville et de notre pays. C'est elle que vous êtes venus saluer, Messieurs les délégués des Universités suisses et de l'Ecole polytechnique fédérale. C'est à son appel que vous avez répondu avec un empressement
qui nous réjouit et nous honore; et en son nom je vous remercie d'avoir bien voulu vous associer à sa joie, et témoigner ainsi d'une solidarité fraternelle, dont le prix est grand à nos yeux, dans les temps sérieux que nous traversons. Oui, c'est l'Université, et ses cinquante semestres, que nous fêtons. Et nous ne saurions donner à nos félicitations et à nos voeux une forme plus élogieuse et une portée plus haute, qu'en retraçant le chemin parcouru, et en souhaitant la continuation des brillants progrès dont nous allons esquisser le tableau.
Du point de départ, je ne dirai rien. M. le chef du Département vient d'en parler, et je ne puis que m'associer aux remerciements qu'il adressait aux vaillants promoteurs de l'Université, depuis Charles-Guillaume-Loys de Bochat, qui au XVIIIe siècle en réclamait pour la première fois la création, jusqu'à Louis Ruchonnet, et à M. le Dr Eugène Ruffy, que nous avons l'honneur de saluer au premier rang de cet auditoire, et qui a le droit d'être fier aujourd'hui de l'envergure qu'a prise l'institution à laquelle il a voué naguère tous ses soins, et qu'il n'a jamais cessé d'entourer de sa chaude sollicitude.
Du point d'arrivée, je ne vous entretiendrai pas davantage. Le recteur sortant de charge l'a fait en termes excellents, et si j'avais à corriger son exposé, ce ne serait que pour combler une lacune, en y joignant tout ce que sa modestie a négligé de nous dire de la part qui lui revient dans la conquête des résultats qu'il nous a signalés;
Il me reste, en touchant les deux extrémités, à remplir tout l'entre-deux, comme disait Pascal. Et c'est un champ d'exploration immense. Mais ne craignez rien. Je n'ai pas l'intention de le parcourir en détail. Je me suis longuement penché sur des documents qui ne sont pas encore poudreux, témoins d'une histoire que beaucoup d'entre vous, Messieurs, ont créée, ou tout au moins vécue. Je n'y ai pas trouvé ce que j'attendais. Les procès-verbaux sont une pâle image de la vie. Les arbres, les buissons; touffus,
les brins d'herbe démesurément grossis, ne permettent guère de discerner la configuration générale de la forêt. Ce que j'en ai dégagé n'est peut-être pas l'essentiel. Le voici, tel qu'il m'est apparu.
Au début, les voeux et les rêves. L'idéal affirmé lors des fêtes inaugurales était double. National d'abord: donner au canton de Vaud et à son peuple plus de vigueur intellectuelle, donc plus d'indépendance, plus de caractère, une individualité mieux marquée: International ensuite: en attirant ici des jeunes gens de pays divers, permettre entre nous et l'étranger la création d'un courant de sympathie réciproque.
Les rapports officiels et les statistiques ne permettent pas de constater jusqu'à quel point ce rêve s'est réalisé. Sans doute il reste encore pour une large part dans le domaine de l'idéal. Mais nous voyons avec quel enthousiasme on est parti à sa conquête. Ceux des professeurs actuels qui étaient déjà dans la maison, en sont restés tout «enflambés», connue disait Calvin. Ils sont une dizaine. .Je citerai les trois aînés M. Amstein, notre doyen d'âge; M. Maurer, le premier recteur de l'Université naissante; M. Vuilleumier, le plus ancien par le nombre des semestres, déjà titulaire en 1868 de la chaire d'Ancien-Testament qu'il occupe encore aujourd'hui avec une autorité incontestée, et une jeunesse qui, selon le mot du Psalmiste, se renouvelle comme celle de l'aigle.
Il y avait avec eux des hommes illustres, que nous avons encore ou que nous ne possédons plus, de grands noms qui symbolisent de grandes oeuvres. Charles Secrétan, Eugène Renevier, Marc Dufour, Henri Dufour, Léon Walras, Eugène Dandiran, d'autres encore, auxquels vous me permettrez bien d'ajouter le nom d'un contemporain, M. le Dr César Roux... On était déjà riche, même très riche, au départ.
Les premiers mois durent être semblables à ceux que nous allons vivre; il s'agissait, comme aujourd'hui, de mettre en vigueur une loi nouvelle, et d'élaborer les règlements
nécessaires. Puis vint, splendide féerie, le brillant feu d'artifice que furent les fêtes universitaires, en 1891. Après quoi, les yeux et les coeurs inondés de lumière, chacun se remit à creuser son sillon.
Dès le commencement, s'affirme la prépondérance numérique des Facultés de médecine et de droit, celle-ci plus forte en été, celle-là plus nombreuse en hiver. En droit, l'on voit accourir de sérieux contingents d'étrangers, soit des brumes du Nord, soit de l'Orient ensoleillé. «Les jeunes Allemands, déclare le rapport officiel, sont venus en rangs serrés s'asseoir sur les bancs de la Faculté à côté de beaucoup d'élèves originaires des contrées danubiennes, spécialement de la Bulgarie.» La Faculté de médecine s'enrichit plus que toute autre de chaires et d'installations nouvelles. L'Ecole d'ingénieurs se félicite d'avoir su conserver sous le régime universitaire la stricte discipline —je n'ai pas dit le drill —qui lui donne encore aujourd'hui son cachet si spécial.
Bientôt ce sont les rêves qui deviennent des réalités. Dès ta seconde année, le nombre des étudiants s'accroît, comme celui des maîtres. On s'était mis en route, 58 professeurs, 320 étudiants, dont un tiers d'auditeurs. En arrivant au terme de la deuxième étape, on se comptait, et l'on trouvait 62 maîtres, 400 élèves, dont un sixième seulement d'auditeurs. Les privat-docents affluaient; la Faculté de théologie seule n'en avait pas; elle s'en lamentait, tait, laissant percer une vive inquiétude. Elle a été, depuis, abondamment servie; elle a cessé de se plaindre.
Trois ans ont passé; la progression continue: 67 professeurs, 482 étudiants. Toutefois, le nombre des Vaudois, une centaine à peine, reste stationnaire. Il montera très lentement; il faudra vingt ans pour le doubler. «C'est là, dit le rapport de 1893, une circonstance dont nous ne pensons pas devoir nous attrister outre mesure. Notre institution existe sans doute en premier lieu en vue de notre pays,... mais nous ne saurions nous dissimuler qu'il est dans l'intérêt même de celui-ci, que les études supérieures
n'attirent pas des jeunes gens en nombre tel, que des forces précieuses soient de ce fait détournées d'un emploi qui pourrait être plus utile et plus légitime.» L'idée est d'un Vaudois; la phrase aussi sans doute... L'an dernier, les Vaudois étaient deux cents de plus qu'aux origines. Et nous n'hésitons pas à nous en réjouir, heureux de ce qu'un nombre croissant d'enfants du pays bénéficient des sacrifices consentis par un petit peuple, qui par là se révèle à la fois vaillant et éclairé.
Quatrième année. Déjà sur le tronc principal se greffe une branche nouvelle. La Policlinique universitaire, ouverte en 1893, prend rapidement une extension qu'on peut qualifier de réjouissante; car si elle est heureuse de découvrir des maux en grand nombre, dans le public indigent et dans l'autre aussi quelquefois, ce n'est pas uniquement pour donner à nos futurs Esculapes l'occasion de se faire la main, mais c'est essentiellement pour chercher à les guérir.
Cinquième année: un nouveau rameau surgit, plein de sève. Des cours de vacances s'ouvrent à la Faculté des lettres, avec 6 professeurs et 54 élèves. La Faculté de théologie atteint son maximum, 54 étudiants, presque tous du pays, chiffre inconnu depuis 1845. Cinq cents étudiants, et cinq ans d'âge. Déjà l'on peut faire un retour sur le passé, et parler de ses expériences. On a été large pour les admissions, on s'en félicite encore, tout en prévoyant la nécessité prochaine de distinguer entre l'immatriculation et l'accès aux examens.
Sans s'arrêter à ce premier tournant, l'Université reprend' sa marche ascendante. Le nombre des professeurs s'élève à 82, dont une vingtaine de privat-docents et de lecteurs. Les cours de vacances, ayant déjà doublé leur chiffre de participants, doivent se transporter à l'Ecole de chimie. La Faculté des lettres ouvre ses portes aux jeunes filles diplômées du Gymnase de l'Ecole supérieure communale. La Policlinique réclame des locaux plus vastes. «Nous offrons à la jeunesse studieuse, dit en 1898 le
Département, des ressources tout autrement variées que celles que nous mettions à sa disposition en 1891.» Le besoin d'installations nouvelles se fait urgent, et du haut de la vénérable colline qui soutient les bâtiments académiques, on entend avec joie les premiers coups de pioche qui vont, sans l'ébranler, préparer à ses pieds la construction prochaine du palais de Rumine. Au dehors, la réputation de l'Université s'affirme; au XIIe Congrès international de médecine, à Moscou, M. César Roux est appelé à la vice-présidence générale, tandis que le regretté Marc Dufour est nommé vice-président de la section d'ophtalmologie.
L'année suivante, les cours de vacances groupent 128 élèves; la Policlinique refuse des inscriptions, faute de place. En 1899, le total des étudiants est de 600. En 1900, 640, le double exactement des chiffres du début. Les professeurs sont au nombre d'une centaine.
Cinq ans encore se passent. L'essor est si rapide qu'il faut déjà reviser les règlements, refondre plus d'une organisation, élargir plus d'un cadre. L'Ecole d'ingénieurs s'adjoint une Ecole préparatoire, restée florissante; il faut songer à un comité de patronage, à une caisse d'assurance, à une salle de lecture...
Poursuivons notre course, sans nous attarder aux détails. En 1901, 700 étudiants, dont, en droit, 131 Allemands, presque le cinquième de toute l'Université. En 1903, 850, grâce à l'arrivée, en médecine, d'une vraie sotnia, non de cosaques, mais d'étudiantes russes. En 1904, près de 900 étudiants. La Policlinique enfin va être au large: elle inaugure ses superbes locaux de la Solitude. C'est maintenant la Faculté des sciences qui clame l'insuffisance de ses laboratoires. C'est, en 1905, la Médecine qui se plaint à son tour et songe à rendre plus difficiles certaines immatriculations... Heureusement, le Palais de Rumine est prêt. Les fêtes du Simplon lui font une première inauguration des plus grandioses; les collections et les laboratoires y font soigneusement leur entrée; en 1906,
il ouvre solennellement et officiellement ses portes. Du coup, le nombre des étudiants augmente de 300; il atteint en été 1906 le chiffre inusité de 1263. En 1907, 1372, mille de plus qu'aux origines.
En 1908, pour la première fois — non la dernière — un fléchissement se produit. De nouvelles exigences. ont refoulé des auditoires de médecine un certain nombre de jeunes filles, et les tristes démêlés qui ont abouti à la destitution de deux professeurs allemands, et à la suppression pour un semestre de l'enseignement du droit germanique, le seul orage qu'ait dû subir en vingt-cinq ans l'esquif universitaire, ont éliminé pour quelque temps un grand nombre d'étudiants d'Outre-Rhin. Mais la crise dura peu. En. 1909, l'élan reprend, superbe, accompagné d'une nouvelle extension des branches d'étude. On crée un Institut de police scientifique, dont la réputation est solidement établie à l'étranger. En 1910, la Faculté de droit organise l'Ecole des sciences sociales, sous la direction d'un de nos maîtres les plus éminents. Elle inaugure l'année suivante une Ecole des hautes études commerciales, en pleine prospérité à l'heure actuelle. En 1912, le chiffre des étudiants dépasse de nouveau 1300. Il fléchit en 1913, au moment des guerres balkaniques. Il remonte en 1914; iI atteint 1482; c'est le maximum; on allait toucher aux 1500, quand éclata la guerre.
La guerre... J'arrête ici, Mesdames et Messieurs, ce tableau historique, à mon gré trop extérieur. La guerre! c'était en août, pendant les vacances. Appelés brusquement sous les drapeaux, dans des camps opposés, une foule d'étudiants partirent, ou ne rentrèrent pas. Combien pourront revenir? Combien sont déjà couchés dans les immenses cimetières qui allongent, à perte de vue, non loin des fronts restés presque immobiles, leurs forêts de croix souvent encore fracassées par les obus, comme si la bataille, les poursuivant jusque dans leurs tombeaux, trouvait prématuré de leur laisser goûter, même dans la mort, les douceurs de la paix. Combien sont mutiles,
abîmés, moralement détruits, incapables de reprendre jamais les études qui leur étaient chères? Combien devront tomber encore, dans un de ces grands gestes d'héroïsme que l'histoire n'enregistrera pas, parce qu'ils sont trop pour elle, qu'elle est incapable d'en noter le nombre extraordinaire et la sublime inspiration?
Car elle est belle, la jeunesse d'aujourd'hui, belle au-delà de toute espérance; elle est généreuse et prodigue dé son sang, dans le don complet d'elle-même à cette réalité idéale, mais bien vivante, qui s'appelle Ïa Patrie, et qui saisit jusqu'aux fibres les plus profondes de notre être, lorsque nous la sentons en. danger. Dans cette merveilleuse débauche de dévouement, la jeunesse cultivée s'est montrée admirable; les études, qui l'affinaient, ne lui avaient rien ôté de ses énergies primitives. Quelle histoire ont-ils écrite, écrivent-ils tandis que je parie, nos étudiants de naguère, devenus les ardents champions de la grandeur ou du salut du pays auquel ils pensaient consacrer une carrière paisible? Histoire formidable, écrasante, que le génie seul pourra peut-être retracer, et en présence de laquelle on ose à peine parler de nos mobilisations, qui ont jeté dans la vie universitaire comme dans la vie économique du pays quelques perturbations sans doute, mais dont on aurait honte de se plaindre quand on songe aux sacrifices vaillamment consentis par les peuples qui nous entourent.
Notre neutralité nous laisse heureusement en dehors du conflit où se joue, avec d'autres, l'avenir de notre petite patrie. Mais elle ne saurait nous empêcher d'adresser un hommage de sympathie et d'admiration à la plus héroïque des jeunesses, et d'ouvrir largement nos portes aux étudiants étrangers qui viennent à nous en costume de guerre.
Messieurs les internés, vous êtes les bienvenus. Vous demandez à nos Universités, et, avec un empressement qui nous touche, à l'Université de Lausanne, la haute culture que de grand coeur nous vous avons offerte. Nous ne la
comprenons que sous une seule forme: généreuse, libérale et largement humaine. Nous vous l'offrons deux fois, car c'est elle qui a formé dans notre peuple cet esprit d'intelligente et noble sympathie, que vous connaissez déjà, dont vous ferez toujours davantage la douce expérience, et auquel vous répondrez par des sentiments analogues, parce que vous aurez senti toute la sincérité qui en décuple la valeur.
Et ceci me conduit tout naturellement, Messieurs les étudiants, au dernier point dont je désire vous parler. La contemplation du passé n'est utile que si l'on en dégage des leçons pour l'avenir. Nos vingt-cinq ans de prospérité constante, et la catastrophe qui jusqu'en ses fondements secoue notre monde, nous parlent un langage trop clair pour que nous ne prêtions pas l'oreille à cette voix si grave.
Qu'a été, que doit être le rôle de l'Université? Que peut-on normalement. attendre, aujourd'hui, de l'enseignement supérieur?
Il ne saurait être question de nous contenter d'une oeuvre purement utilitaire. Travailler à la prospérité économique d'un peuple, et lui permettre de faire grande figure dans le monde, telle n'est point notre tâche essentielle. C'est pour avoir trop envisagé la culture sous cet angle, que de grandes nations ont conduit l'Europe aux abîmes. Il n'est pas prématuré de recueillir ce terrible avertissement. La science, telle que nous la cultivons ici, doit rester désintéressée. Elle n'a pas de nationalité. Elle ne se laisse point enchaîner au char d'une patrie. Il faut abandonner à des époques dépassées l'idéal vieilli de la maîtrise universelle. Les Universités doivent être des foyers non d'impérialisme, mais de liberté. Ce que nous appelons culture, un nom dont on a singulièrement faussé la signification, ce n'est pas l'accumulation des signes extérieurs de la civilisation matérielle, c'est le résultat du
travail qui tend à affiner nos facultés intellectuelles et morales, par l'étude de l'homme, de son passé, de ses conquêtes et des méthodes les plus fécondes pour lui ouvrir de nouveaux horizons. Nous devons former une élite capable non seulement de conduire un pays, mais d'élever sa mentalité générale jusqu'au niveau des intérêts moraux, et des principes de fraternité dans la liberté; car leur triomphe seul peut assainir une atmosphère empoisonnée d'orgueil et d'égoïsme et créer l'air vraiment respirable dans lequel sera possible le plein épanouissement, c'est-à-dire le bonheur, des peuples et des individus.
Telle est, Messieurs les étudiants, la vraie culture, celle dont nous aimerions vous faire part. Un mot trop abandonné la résume: vous ferez ici vos humanités. Partout où elle a été répandue, elle a permis l'éclosion du talent et du génie; elle a provoqué la création de chefs-d'oeuvre splendides, qui sont sacrés, étant devenus les instruments les plus admirables de la culture humaine, et que nul ne saurait détruire, même en guerre, sans commettre un crime de lèse-humanité.
Mais je m'aperçois que je vais commencer à prêcher; et, avant de glisser sur cette pente que d'ailleurs je ne crois point fatale, je m'arrête. Vous aurez comme recteur un ancien pasteur. Il est difficile — à supposer que ce soit nécessaire — de dépouiller ici le vieil homme. Sous la robe rectorale; qui d'ailleurs n'est pas d'un luxe éblouissant, vous croirez retrouver parfois la robe pastorale. En devenant recteur, je redeviens berger. Du pasteur, je tâcherai d'avoir le bienveillant accueil, l'optimisme robuste, et cette charité qui ne soupçonne point le mal.
Les ecclésiastiques, civils ou militaires, n'aiment guère à punir. Vous ne m'y forcerez pas. Les temps sont d'ailleurs trop sérieux pour ne pas imposer même aux plus
expansifs une retenue, j'allais dire une gravité, qui n'est autre chose aujourd'hui qu'une preuve élémentaire de tact. A l'heure où tant de vos camarades succombent, il serait de mauvais goût de sortir d'une certaine réserve... Je veux inaugurer nos rapports en accomplissant à mon tour un acte de foi. Je suis persuadé qu'aucun de nos étudiants ne serait capable d'un méfait vulgaire ou d'un geste qui pût être une tache à l'honneur. Vous ne démentirez pas ma confiance.
L'honneur vaut plus encore que le savoir ou le pouvoir. C'est le trésor le plus précieux des individus comme des peuples. Avec la vérité, la justice, et l'amour, l'honneur sera demain l'une des forces qui mèneront le monde. Il serait criminel de le ternir. Pour vous et pour votre pays, Messieurs les étudiants, vous ne l'oublierez pas.