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L’idée de vérité
Chapitre XV
DIALOGUE
Après avoir corrigé les épreuves de tout ce qui précède, j'imagine chez mon lecteur un état d'esprit résiduel, qui peut encore l'empêcher d'être convaincu, et que j'ai pour devoir de chercher au moins à dissiper. Peut-être pourrai-je être plus bref en mettant ce que j'ai à dire sous forme de dialogue. Faisons donc parler d'abord l'anti-pragmatiste.
L’anti-pragmatiste. — Vous dites que la vérité d'une idée est constituée par ses effets. Or supposez un certain état de faits — par exemple des faits de l'histoire antédiluvienne de la planète — au sujet desquels on puisse poser cette question : « La vérité sur eux sera-t-elle jamais connue ? » Et supposez (en laissant de côté l'hypothèse d'un absolu omniscient) que nous admettions que la vérité ne sera jamais connue. Je vous demande maintenant, pragmatiste mon frère, si selon vous l'on peut dire qu'il y ait une vérité quelconque touchant un tel état de faits. Y a-t-il une vérité, ou n'y en a-t-il pas, dans des cas où, quoi qu'il arrive, elle ne vient jamais à être connue ?
Le pragmatiste. — Pourquoi me posez-vous une telle question ?
L’anti-pragmatiste. — Parce que je crois qu'elle vous enferme dans un fâcheux dilemme.
Le pragmatiste. — Comment cela ?
L'anti-pragmatiste. — Eh bien ! parce que, si, d'une part, vous choisissez de dire qu'il y a une vérité, vous abandonnez par là toute votre théorie pragmatiste. Selon cette théorie, la vérité requiert des idées et des effets qui la puissent constituer ; mais, dans le présent cas, on suppose qu'il n'y a pas de sujet connaissant, et par conséquent, ni idées ni effets ne peuvent exister. Que vous reste-t-il donc, dont, vous puissiez faire votre vérité ?
Le pragmatiste. — Souhaitez-vous, comme tant de mes ennemis, de me forcer à prendre la réalité elle-même pour en faire la vérité ? Je ne puis : la vérité est quelque chose qu'on connaît, qu'on pense ou qu'on dit touchant la réalité, et qui par conséquent s'ajoute numériquement à elle. Mais sans doute votre intention est autre : aussi, avant que je ne dise laquelle je choisis des branches de votre dilemme, je vous prie de me faire entendre ce que peut être l'autre branche.
L’anti-pragmatiste. — L'autre branche, c'est que, si vous choisissez de dire qu'il n'y a pas de vérité dans les conditions admises, parce qu'il n'y a pas d'idées ni d'effets, alors vous tournez le dos au sens commun. Le sens commun ne croit-il pas que tout état de faits doit, quant à la nature des choses, être véridiquement exprimable en une certaine espèce de proposition, quand bien même, en fait, la proposition ne serait jamais proposée par âme qui vive ?
Le pragmatiste. — Incontestablement, le sens commun croit cela, et moi aussi. Il y a eu dans l'histoire de notre planète d'innombrables événements dont personne n'a jamais été ni ne sera jamais capable de faire un récit, et dont pourtant l'on peut déjà dire abstraitement qu'il ne saurait jamais y avoir de vraie qu'une seule sorte de récit possible. Ainsi, la vérité sur l'un quelconque de ces événements est déjà génériquement prédéterminée par la nature de l'événement ; et l'on peut par conséquent dire en parfaite conscience qu'elle préexiste virtuellement. Le sens commun a donc raison dans son affirmation instinctive.
L’anti-pragmatiste — Est-ce donc là la branche du dilemme que vous soutenez ? Dites-vous qu'il y a une vérité, même dans des cas où elle ne sera jamais connue ?
Le pragmatiste. — Certes, je le dis, pourvu que vous me permettiez de rester constamment attaché à ma propre conception de la vérité, et ne me demandiez pas de l'abandonner pour quelque chose que je me vois hors d'état de comprendre. — Vous aussi, vous croyez, n'est ce pas, qu'il y a une vérité, même dans des cas où elle ne sera jamais connue ?
L’anti-pragmatiste. — Certes, je le crois.
Le pragmatiste. — Apprenez-moi donc, je vous prie, en quoi consiste, selon vous, cette vérité concernant l'inconnu ?
L’anti-pragmatiste. —En quoi elle consiste ? Qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par le mot consiste ? Elle ne consiste en rien qu'en elle-même, ou, pour mieux dire, elle n'a ni consistance ni existence ; elle règne, elle s'applique.
Le pragmatiste. — Eh bien, quelle relation soutient-elle avec la réalité à laquelle elle s'applique ?
L’anti-pragmatiste. — « Quelle relation ? » Comment l'entendez-vous ? Elle s'applique à elle, bien entendu ; elle la connaît, elle la représente.
Le pragmatiste. — Qui est-ce qui la connaît ? Qui est-ce qui la représente ?
L’anti-pragmatiste. — La vérité ; c'est la vérité qui la connaît ; ou plutôt non, ce n'est pas tout à fait cela : celui qui la connaît, c'est quiconque possède la vérité. Toute idée vraie de la réalité représente la vérité en ce qui la concerne.
Le pragmatiste. — Mais nous étions convenus, je croyais, qu'aucun sujet qui la connaisse, ni aucune idée qui la représente ne devait être supposée ?
L’anti-pragmatiste. — Assurément !
Le pragmatiste. — Alors je vous prie à nouveau de me dire en quoi consiste cette vérité, existant à elle toute seule, ce tertium quid intermédiaire entre les faits per se, d'une part, et, d'autre part, toute connaissance, actuelle ou virtuelle, de ces faits. Quelle forme est la sienne en cette tierce condition ? De quelle étoffe, mentale, physique ou « épistémologique », est-elle faite ? Quelle région métaphysique de la réalité habite-t-elle ?
L’anti-pragmatiste. — Quelles questions absurdes ! Ne suffît-il pas de dire qu'il est vrai que les faits sont tels ou tels, et faux qu'ils soient autres ?
Le pragmatiste. — Il est vrai que les faits sont tels ou tels ; — je ne veux pas céder à la tentation de vous demander ce qui est vrai ; mais je vous demande si votre expression : « il est vrai que les faits sont tels ou tels » signifie réellement quoi que ce soit qui réellement s'ajoute à la pure et simple manière d'être des faits eux-mêmes.
L’anti-pragmatiste. —Cela signifie plus, semble-t-il, que la simple manière d'être des faits. C'est une sorte d'équivalent mental des faits, leur fonction épistémologique, leur valeur en termes noétiques.
Le pragmatiste. — Comme qui dirait, sans doute, leur double ou leur fantôme spirituel ! S'il en est ainsi, puis-je vous demander où se trouve cette vérité ?
L’anti-pragmatiste. — Où ? où ? Il n'y a pas d'où, — elle règne sans plus, elle règne absolument.
Le pragmatiste. — Pas dans l'esprit de quelqu'un ?
L’anti-pragmatiste. — Non, car nous sommes convenus qu'il ne fallait admettre aucun sujet actuel connaissant la vérité.
Le pragmatiste. — Aucun sujet actuel, j'en conviens. Mais êtes-vous sûr qu'aucune notion d'un sujet connaissant virtuel ou idéal n'ait rien à voir avec la formation, dans votre esprit, de cette idée étrangement illusoire de la vérité des faits ?
L’anti-pragmatiste. — Bien entendu, s'il y a une vérité touchant les faits, cette vérité est ce que connaîtrait le sujet connaissant idéal. Dans cette mesure, il vous est impossible de tenir séparées la notion que vous avez d'elle et celle que vous avez de lui. Mais ce n'est pas lui d'abord et ensuite elle ; c'est elle d'abord et lui ensuite, à mon avis.
Le pragmatiste. — Mais vous me laissez encore dans un terrible embarras quant à la situation de cette soi-disant vérité, suspendue comme elle l'est entre terre et ciel, entre la réalité et la connaissance, fondée dans la réalité, et néanmoins s'ajoutant numériquement à elle, tout en étant antérieure à l'opinion de tout sujet connaissant et entièrement indépendante de cette opinion. Est-elle, autant que vous le supposez, indépendante du sujet connaissant ? Cela me paraît terriblement douteux, car elle pourrait bien n'être qu'un autre nom pour désigner une connaissance virtuelle de la réalité, en tant que celle-ci se distingue d'une connaissance actuelle. Votre vérité, après tout, n'est-elle pas simplement ce qu'aurait à connaître, en cas qu’il existât, tout sujet connaissant qui atteindrait son but ? Et dans un univers où des sujets connaissant ne seraient pas même concevables, y aurait-il place à l'existence d'une vérité quelconque sur les faits de cet univers, en tant que chose numériquement discernable d'avec les faits eux-mêmes ? Pour moi, une telle vérité ne serait pas seulement inexistante ; elle serait inimaginable, inconcevable.
L’anti-pragmatiste. —Mais je croyais que vous disiez il y a un instant qu'il y avait une vérité des événements passés, quand même personne ne la connaîtrait jamais.
Le pragmatiste. — Oui, mais vous devez vous souvenir que j'ai aussi réclamé le droit de définir le mot à ma façon. La vérité d'un événement, passé, présent ou futur, n'est pour moi qu'un autre nom de ce fait, que, si jamais l'événement vient effectivement à être connu, la nature de la connaissance est déjà prédéterminée jusqu'à un certain point. La vérité qui précède la connaissance actuelle d'un fait, cela signifie seulement ce que tout sujet pouvant connaître le fait se verra, le cas échéant, forcé de croire à son sujet. Il sera obligé de croire quelque chose qui le mette en relations satisfaisantes avec le fait, qui, vis-à-vis du fait, joue le rôle d'un substitut mental convenable. Ce que peut être ce quelque chose, est déjà en partie fixé, bien entendu, par la nature du fait et par la sphère de ses associations. Voilà, il me semble, tout ce que vous pouvez clairement entendre, quand vous dites que la vérité préexiste à la connaissance. C'est une connaissance anticipée, une connaissance sous forme de simple possibilité.
L’anti-pragmatiste. — Mais que connaît la connaissance, lorsqu'elle se produit ? Ne connaît-elle pas la vérité ? Et, dès lors, ne faut-il pas que la vérité soit distincte, et du fait, et de la connaissance ?
Le pragmatiste. — Il me semble que ce que connaît la connaissance, c'est le fait lui-même, l'événement, ou la réalité quelle qu'elle soit. Là où vous voyez devant vous trois entités distinctes, — la réalité, la connaissance et la vérité, — je n'en vois que deux. De plus, je puis voir en quoi chacune de mes deux entités consiste en tant qu’elle est connue, mais quand je me pose cette question relativement à votre troisième entité, la vérité, je ne puis rien trouver qui soit distinct de la réalité, d'une part, et des manières dont elle peut être connue, d'autre part. N'est-il pas probable que vous vous laissez égarer par le langage courant, qui a trouvé bon d'introduire un nom hybride, désignant tantôt une sorte de connaissance, tantôt une réalité connue, pour l'appliquer alternativement à l'une ou à l'autre de ces choses ? Et la philosophie gagne-t-elle quoi que ce soit à perpétuer et à consacrer l'ambiguïté ? Si vous appelez « réalité » l'objet de la connaissance et « vérité » la manière dont il est connu, — connu, d'ailleurs, en des occasions particulières et diversement, par des êtres humains particuliers qui ont diversement affaire à lui, — et si vous restez constamment attaché à cette nomenclature, il me semble que vous échappez à toute espèce d'embarras.
L'anti-pragmatiste. — Voulez-vous dire que vous croyez échapper à mon dilemme ?
Le pragmatiste. — Assurément, j'y échappe ; car, si, comme je le soutiens, vérité et connaissance sont termes corrélatifs et interdépendants, alors, partout où la connaissance est concevable, la vérité est concevable, — partout où la connaissance est possible, la vérité est possible, — partout où la connaissance est actuelle, la vérité est actuelle. Donc, lorsque vous dirigez sur moi la première pointe de votre dilemme, je pense à la vérité actuelle, et je dis qu'elle n'existe pas. Elle n'existe pas ; car, par hypothèse, il n'y a pas de sujet connaissant, pas d'idées, pas d'effets produits. Je conviens, toutefois, qu'une vérité possible ou virtuelle pourrait exister, car il serait possible qu'un sujet connaissant vînt à naître ; et une vérité concevable existe certainement, car, abstraitement parlant, il n'y a, dans la nature des événements antédiluviens, rien qui puisse rendre inconcevable l'application de la connaissance à leur cas. Donc, lorsque vous essayez de m'empaler à votre seconde pointe, je pense à la vérité en question comme à une simple possibilité abstraite ; dès lors, je dis qu'elle existe, et prends parti pour le sens commun. Ces distinctions ne me tirent-elles pas convenablement d'embarras ? Et ne croyez-vous pas qu'il pourrait vous être utile de les faire vous-même ?
L’anti-pragmatiste. — Jamais ! — Arrière donc à votre abominable sophistique et à vos façons de couper les cheveux en quatre ! La vérité est la vérité ; et jamais je ne la dégraderai en l'identifiant, de la façon que vous proposez, à de basses particularités pragmatiques !
Le pragmatiste. — Soit, mon cher adversaire ! Je n'espérais guère convertir l'éminent intellectualiste et le logicien que vous êtes : jouissez donc, tant que vous vivrez, de votre ineffable conception ! Peut-être la génération qui grandit sera-t-elle plus accoutumée que vous n'êtes à cette interprétation concrète et empirique des termes, en laquelle consiste la méthode pragmatique. Peut-être s'étonnera-t-elle alors qu'une théorie de la vérité aussi inoffensive et aussi naturelle que la mienne ait pu trouver tant de difficulté à entrer dans l'esprit d'hommes beaucoup plus intelligents que je ne saurais jamais espérer devenir, mais liés par éducation et tradition à la manière abstractionniste de penser.