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Au sens abstrait, la notion d'histoire recouvre le passé dans sa totalité. Comme discipline scientifique, l'histoire comprend aussi bien les activités de recherche, y compris les théories et les méthodes qui les guident, que la mise en forme et la communication des résultats.
Au Moyen Age et à la Renaissance, l'histoire était, selon la définition d'Isidore de Séville (636), le compte-rendu d'événements conçus comme le révélateur du sens de la destinée humaine. On écrivait l'histoire de l'humanité, d'un peuple, d'un royaume, d'un Etat, d'un diocèse, d'une abbaye, d'un chapitre, celle d'un grand événement, d'une personnalité mémorable; l'ampleur chronologique du récit, son contexte et le but poursuivi pouvaient varier fortement d'un ouvrage à l'autre.
Dans les écoles et les universités, l'histoire ne constituait pas une branche indépendante, mais avait sa place comme discipline auxiliaire des arts libéraux, du droit et de la théologie. D'abord affaire presque exclusive des membres instruits du clergé séculier et régulier, porteurs de la culture écrite, elle commença au XIIe-XIIIe s. à éveiller l'intérêt des laïcs, dans les milieux de la noblesse de cour, puis de la bourgeoisie. Elle recourut dès lors aux langues vulgaires, en plus du latin; la plupart du temps, elle adopta une perspective assez étroite, territoriale ou municipale (expression de la conscience de soi de la bourgeoisie au XVe s.), l'existence des cantons-villes dans la Confédération allant dans ce sens. Avec l'apparition d'auteurs ou de commanditaires laïques (marchands par exemple), elle s'éloigna quelque peu de l'Eglise pour entrer au service des autorités politiques et de l'Etat. Après la Réforme, les querelles confessionnelles favorisèrent le recours à l'histoire pour justifier les positions des uns et des autres. Mais il fallut attendre que ces luttes se calment, après 1650, voire après 1700, pour que l'on entreprenne des travaux fondés sur un examen critique des sources, dans le domaine de l'histoire de l'Eglise médiévale et de ses ordres par exemple.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Après la chute de l'Empire romain, le territoire de la Suisse actuelle se trouva divisé, au nord des Alpes, entre Burgondes et Alamans, soit entre deux aires culturelles distinctes. S'inscrivant dans l'une ou l'autre, ou encore dans l'aire culturelle du sud des Alpes, l'historiographie suisse y gagna précocement la diversité qui la caractérise.
Dans la Suisse burgonde, la tradition romaine survécut longtemps, même à l'époque franque,comme chez Marius d'Avenches (évêque de 573 à 593), auteur d'une chronique allant de 455 à 581 et considéré comme le premier historien suisse. Centre du culte rendu aux martyrs de la Légion thébaine, l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, fondée en 515, ne produisit pas seulement des Passiones (Hagiographie) qui furent à l'origine d'un vaste cycle de légendes, mais aussi, au VIe s. déjà, la première histoire abbatiale (Vita abbatum acaunensium). La Vita patrum jurensium date aussi du VIe s.; elle retrace la vie des pères du Jura, saint Lupicin et saint Romain, et des autres grandes figures du monachisme gaulois du sud de l'Arc jurassien. D'autres Vitae gardent le souvenir des missionnaires et fondateurs d'abbayes de l'époque mérovingienne dans le nord de l'Arc jurassien (saint Imier, saint Ursanne, saint Germain). L'auteur de la Chronique de Frédégaire (vers 660), l'une des principales sources pour l'histoire des Francs au VIIe s., est sans doute originaire de la Bourgogne transjurane "suisse". Le siège épiscopal de Lausanne tint des annales du IXe au XIe s., continuées au XIIIe et utilisées notamment par Conon d'Estavayer dans sa Chronique de 1235.
En Suisse alémanique, les premiers ouvrages historiques proviennent de Saint-Gall et de Reichenau (qui d'ailleurs les échangeaient entre eux): Vitae des saints locaux (Gall, Otmar, Magne de Füssen, Wiborada) en plusieurs versions dès le VIIIe s., histoires de l'abbaye de Saint-Gall (Casus sancti Galli, IXe s., avec continuations jusqu'au bas Moyen Age), annales poursuivies au XIe s. sous forme de récits qui s'inscrivent dans un contexte impérial (Hermann, dit le Paralytique, et Berthold, tous deux de Reichenau). Einsiedeln rédigea des annales dès le Xe s., Allerheiligen et Zurich au XIe, Rheinau et Engelberg dès le XIIe. A l'époque carolingienne, on rédige les Vitae de Félix et Regula à Zurich, d'Ours et de Victor à Soleure, de Vérène à Zurzach (en les reliant à la légende thébaine), puis au Xe s. celle de Fridolin à Säckingen.
Dans le domaine de l'histoire profane, Notker le Bègue de Saint-Gall traita de Charlemagne à la fin de l'époque carolingienne et Wipo, chapelain à la cour des empereurs saliens, sans doute originaire de Soleure, de Conrad II. Au XIe s., la réforme ecclésiastique et la querelle des Investitures stimulèrent une historiographie partisane, fournissant des armes au combat intellectuel. Bernold de Constance, moine à Saint-Blaise dans la Forêt-Noire et à Allerheiligen, écrivit ainsi une Chronique universelle (jusqu'en 1100) où il défendait le pape. De la même époque datent les notices sur les débuts d'abbayes réformées comme Muri (Acta Murensia), Petershausen près de Constance ou Allerheiligen (livre des fondateurs, refait au XIVe s.). L'interprétation théologique de l'histoire du monde et l'imminence du Jugement dernier, telles qu'elles apparaissent chez Otton de Freising et son continuateur Otto de Saint-Blaise (XIIe s. et début du XIIIe) se retrouvent dans les extraits de leurs ouvrages (passages relatifs à la Suisse, alors englobée dans le Saint Empire) qui figurent dans la Chronica universalis turicensis.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Parmi les historiens religieux du XIVe s., citons Rudolf von Radegg, qui a raconté l'attaque d'Einsiedeln par les Schwytzois (1314) dans l'épopée Cappella Heremitana, le franciscain Johannes de Winterthour et Heinrich Truchsess von Diessenhofen, auteurs de chroniques riches de renseignements sur les événements contemporains.
Le renforcement de la Confédération au XVe s. et le développement d'un sentiment "national" offraient un terreau idéal à l'historiographie. Les villes en plein essor mandataient des historiens afin qu'ils perpétuent le souvenir de leurs hauts faits. Les chroniques urbaines privilégiaient les éléments profanes. En relatant la vie mouvementée de la cité, elles éveillaient une réflexion sur son destin. Elles donnaient des racines au statut que revendiquaient les bourgeois, le légitimaient tant pour eux-mêmes qu'envers l'extérieur et rappelaient un glorieux passé aux générations présentes et futures.
La ville de Berne était devenue au XIVe s. la première puissance sur le Plateau. Sa chronique officielle, brillamment commencée en 1420 par Konrad Justinger, fut continuée jusqu'en 1470 par Benedikt Tschachtlan et Heinrich Dittlinger. Diebold Schilling le Vieux est l'auteur du plus vaste corpus suisse de chroniques illustrées, comprenant l'Amtliche Berner Chronik (1483), la Spiezer Chronik (1484, commande privée), la Grosse Burgunderchronik (1486) et d'autres ouvrages perdus. La chronique de Valerius Anshelm, rédigée dans l'esprit de l'humanisme et de la Réforme, un siècle après Justinger, montre l'attachement des Bernois à leur historiographie officielle.
A Zurich, où divers auteurs collaborèrent dès le XIIIe s. à la rédaction de la chronique municipale, l'Eidgenössische Chronik (1436-1517) du conseiller Gerold Edlibach constitue l'un des sommets du genre. A Lucerne, où l'on se contenta d'abord de notices dans les manuels du Conseil et dans le rôle des bourgeois, la première chronique officielle est celle de Melchior Russ (XVe s.). La recherche de racines historiques réelles ou fictives saisit aussi les pays sujets et les cantons campagnards. Elogius Kiburger fit l'histoire des églises du lac de Thoune dans la Strättliger Chronik; un anonyme retraça les origines des Schwytzois et celles des gens de l'Oberhasli; Hans Schriber, chancelier d'Obwald, recueillit dans le Livre blanc de Sarnen les mythes fondateurs de la Confédération. Le violent pamphlet attaquant les Suisses de Felix Hemmerli représente un contre-exemple marquant. Bâle, qui ne faisait pas encore partie de la Confédération et relevait culturellement de la région du Rhin supérieur, ne tenait pas de chronique officielle, mais des particuliers y firent œuvre d'historiens: Matthias von Neuenburg, Henman Offenburg, Heinrich von Beinheim, Johannes Knebel et Hieronymus Brillinger.
Certains événements incitent les contemporains à livrer leur témoignage: les grands conflits politiques internes, comme le Twingherrenstreit (querelle des seigneurs justiciers à Berne, relatée par Thüring Fricker) ou l'affaire Waldmann à Zurich, ainsi que les conflits armés, pour lesquels nous avons souvent des récits émanant des deux camps (guerres d'Appenzell, de Zurich, évoquées dans la Klingenberger Chronik et sous la plume de Hans Fründ, guerres de Bourgogne, de Souabe, d'Italie). Dans le dernier tiers du XVe s. et au début du XVIe, les chroniques illustrées suisses sont particulièrement brillantes.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Les premiers humanistes apportèrent des éléments nouveaux. Albert de Bonstetten et Conrad Türst lièrent l'histoire et la géographie. Petermann Etterlin, chancelier de Lucerne, diffusa les mythes fondateurs grâce à sa Kronica von der loblichen Eydtgnoschaft (1507, première histoire suisse imprimée) et renforça le sentiment confédéral. La découverte des Helvètes (Heinrich Brennwald, Glaréan) dota les Confédérés d'une Antiquité commune et contribua à constituer la Confédération, en tant que telle, comme objet d'histoire. Pour de nombreux auteurs, la Réforme représenta un tournant fondamental, une date charnière.
Le style et l'attitude critique des historiens antiques exercèrent une certaine influence à partir de la Renaissance. La discussion scientifique entre lettrés vint compléter la recherche systématique des sources et leur étude minutieuse. Il en résulta une série de grands ouvrages (qui, pour la plupart, restèrent manuscrits), comme la Chronique des abbés de Saint-Gall de Vadian, l'histoire de la Réforme de Heinrich Bullinger, l'histoire suisse de Josias Simler, le Chronikon helveticum d'Aegidius Tschudi (qui rassemble une grande quantité de matériaux, de l'époque romaine à 1470), l'histoire suisse de François Guillimann et surtout la Chronik der Eidgenossenschaft (imprimée en 1548) du pasteur zurichois Johannes Stumpf. Cette dernière ouvrit la voie à des réalisations mettant l'accent sur un canton particulier: à Zurich l'Eidgenössische Geschichte de Johann Heinrich Rahn, à Berne la Bernerchronik de Michael Stettler et la Schweizergeschichte de Johann Jakob Lauffer. On doit encore à l'historiographie humaniste les chroniques de Christian Wurstisen (Bâle), d'Ulrich Campell (fondateur de l'histoire grisonne), de Johann Jakob Rüeger (Schaffhouse) et les Chroniques de Genève de François Bonivard.
A l'époque des confessions, l'histoire de l'Eglise prit une grande importance. Du côté protestant, citons l'Historia ecclesiastica de l'érudit zurichois Johann Heinrich Hottinger, l'Helvetische Kirchengeschichte de son fils Johann Jakob, plus tard les œuvres du Vaudois Abraham Ruchat; du côté catholique l'Helvetia Sancta de Heinrich Murer, chartreux à Ittingen, et l'Historisch-theologischer Grundriss du curé de Frauenfeld Johann Kaspar Lang. Parmi les monastères qui s'occupèrent de leur histoire, on trouve surtout des abbayes bénédictines (Saint-Gall, Rheinau, Einsiedeln, Muri), travaillant parfois selon les méthodes de la congrégation de Saint-Maur. Dans les conflits armés, les Troubles des Grisons suscitèrent nombre de mémoires et de monographies (Bartholomäus Anhorn le Vieux, Fortunat Sprecher von Bernegg, Fortunat von Juvalta, Ulysses Salis-Marschlins et le duc Henri de Rohan). Au Tessin, on doit à des prêtres et à des clercs réguliers d'origine indigène mais actifs à Milan, tels Nicolò Maria Laghi (av. 1557), Vincenzo Fontana (1675), Alessandro Perlasca (vers 1605-1670), Giovanni Rigolo (1640-1711) ou Giuseppe Bellasi (1750), d'importants travaux d'histoire locale et ecclésiastique, restés fréquemment inédits.
Auteur(e): Ernst Tremp / PM
Au XVIIIe s., l'histoire ne s'est pas encore dissociée de la philosophie. Réservoir d'exemples choisis dans l'immensité du passé, elle offre des matériaux auxquels il faut donner un sens. Dans les républiques comme dans les monarchies, la connaissance de l'histoire fait cause commune avec la pensée sur l'Etat et la réflexion sur la nature du gouvernement. Si le XVIIIe s. marque une telle prédilection pour l'Antiquité, c'est que les modèles de Rome et de Sparte semblent pouvoir légitimer le fait républicain. Un Ludwig Meyer von Knonau ne manque pas d'admirer Scipion, Caton et le patriciat romain.
Les gouvernements suisses confient d'ordinaire à des juristes ou à des ecclésiastiques la charge de rédiger la relation minutieuse de leurs faits et gestes et contrôlent le travail de ces historiographes. Il n'y a pas de place pour la critique et la consultation des documents est rigoureusement surveillée, les archives relevant du secret d'Etat. Johann Jakob Bodmer, chargé en 1729 par le Conseil de Zurich de continuer une chronique, fut suspendu par la censure et relevé de ses fonctions officielles. Dans les années 1770 encore, le jeune Jean de Müller se vit refuser l'accès aux recès de la Diète. En 1780, l'accusation de détournement de documents valut au pasteur statisticien zurichois Johann Heinrich Waser d'être décapité. L'Histoire de Genève de Jean-Pierre Bérenger fut condamnée au bûcher en 1773, à peine publiée. Les gouvernements craignent en effet que les archives ne fournissent des arguments au combat politique. Aux XVe et XVIe s., les villes souveraines se sont efforcées de confisquer les archives des territoires conquis. Lors de troubles, et particulièrement sous la République helvétique, le peuple est convaincu que les dépôts d'archives cachent les preuves de libertés confisquées par les aristocraties au pouvoir (Bourla-Papey).
Indéniablement, la pratique de l'histoire conduit à la prise de position dans les questions politiques du temps. A Fribourg, le baron François-Joseph-Nicolas d'Alt de Tieffenthal, tout en menant son Histoire des Helvétiens (1749-1753) comme une apologie du régime aristocratique, développe un point de vue catholique de l'histoire suisse et distille une certaine critique de l'exclusivisme patricien. Plus encore, les historiens qui commencent à appliquer les nouveaux principes de la diplomatique (Sciences auxiliaires de l'histoire) à la critique des documents sont suspects d'ingérence politique, comme le Genevois Jean-Antoine Gautier et le Bernois Alexander Ludwig von Wattenwyl.
D'autres enjeux viennent compliquer la tâche des historiens. Le rapport au temps se modifiant, la durée historique tend à devenir celle des étapes de la civilisation et du progrès. Pour la culture politique suisse pétrie de références bibliques, la confrontation avec les nouvelles conceptions anthropologiques oblige à certaines révisions. Admettre avec le siècle que les Alpes abritent des peuples heureux préservés des maux de la civilisation met au premier plan des préoccupations la question des origines.
Pour Bodmer en particulier, mais il n'est pas seul, le but de l'histoire est de rendre compte de l'attachement à la patrie par une connaissance approfondie des origines et des mœurs des peuples des cantons, contrepoint à l'idée séditieuse du progrès. Bodmer distingue trois types d'historiens: les copistes qui amassent des matériaux, les critiques qui savent choisir leurs documents et les esprits originaux évocateurs du passé et du génie de la nation. Sa faveur va à la dernière catégorie sans que lui-même l'ait illustrée. L'Helvetische Bibliothek qu'il patronne, en publiant entre 1735 et 1741 des documents qui attestent des antiques libertés des communautés suisses, contribue à fonder les études médiévales. D'autres séries, le Mercure suisse et plus tard les Etrennes helvétiennes, poursuivront la publication de documents, répondant au besoin de preuves qui anime la recherche à ses débuts (Chartes). Pour autant, cette forme d'histoire n'est pas épurée du voisinage des récits légendaires; Philippe-Sirice Bridel, l'éditeur des Etrennes puis du Conservateur suisse, est autant folkloriste qu'historien (Folklore). Il privilégie l'origine celtique du montagnard, seul vrai Suisse.
La passion des origines et la valorisation de l'époque héroïque où commence l'histoire documentée des Waldstätten focalisent l'attention. Cette veine déborde le cercle étroit des lettrés pour toucher un public plus populaire. Avec Bodmer, l'étude de l'histoire débouche sur l'enseignement et il a lui-même écrit des récits historiques (Historische Erzählungen) pour les écoliers. A travers le patriotisme naïf des Schweizerlieder de Johann Caspar Lavater, le goût des exploits guerriers de la Suisse héroïque fascinera les générations du XIXe s. Mais c'est surtout l'œuvre de Jean de Müller qui servira de fondement à l'historiographie nationale. Les cinq volumes de son Histoire de la Confédération suisse (parue en allemand en 1786-1808) sont construits comme une épopée: grandeur et décadence d'un peuple proche de l'état de nature, histoire du principe de la liberté avec comme sommet l'"affranchissement" des années 1307-1308 (c'est à ce moment que l'on situe encore les événements qui entourent la conclusion de la première alliance des Waldstätten). Pour Müller, l'histoire reste au service de la politique.
Auteur(e): François Walter
Pourtant, pour progresser, la science historique devait acquérir son autonomie. Elle le fit progressivement au XIXe s. en s'affirmant comme recherche empirique. C'est à partir des traces du passé (les documents) que se construit ce que l'on considère alors comme l'objectivité historique (Positivisme). Toutefois, dans la ligne de l'historisme allemand, les historiens suisses continuent à rechercher au-delà du récit factuel une compréhension de leur passé afin d'en tirer des leçons pour l'action. Cette double exigence implique un contact indispensable avec les documents.
Le XVIIIe s. a innové avec des entreprises comme la publication d'une source du XVe s., la Chronicon Helveticum d'Aegidius Tschudi en 1734-1736. Gottlieb Emanuel von Haller a compilé la première bibliographie de l'histoire suisse (Bibliothek der Schweizer Geschichte 1785-1788), sept volumes et plus de onze mille ouvrages. Mais quand, faisant appel à la critique des sources, Haller et Uriel Freudenberger dénoncent en 1760 l'histoire de Guillaume Tell comme "fable danoise", leur libelle est livré au bourreau. Il n'en va plus de même après 1820.
Le courant critique lie les certitudes à l'existence du document authentique. Joseph Eutych Kopp va très loin dans cette voie avec ses Urkunden zur Geschichte der eidgenössischen Bünde (1835-1851) qui rejettent la tradition narrative. Durant tout le siècle, nombreux sont les auteurs à se démarquer de la "fausseté" (Pierre Vaucher, 1889), des récits romantiques de Müller et à écarter l'"auréole imaginaire" (Albert Rilliet, 1868) qui enveloppe les débuts de la Confédération. La question des origines hante pourtant le XIXe s. et les périodes les plus anciennes ont la prédilection des chercheurs (Préhistoire, Antiquité et Moyen Age), qui sont aussi étudiées par les archéologues (Archéologie) et par les spécialistes des sciences de l'Antiquité. Dans les anciens manuels scolaires, on enchaînait histoire sainte et histoire de l'ère chrétienne. Le XIXe s. laïc et nationaliste ne se satisfait plus d'une telle généalogie, pas plus qu'il n'accepte une origine logée dans les "brumes légendaires". Le texte du Pacte de 1291, connu depuis 1758 et publié en 1760, devient le document fondateur. Carl Hilty et Wilhelm Oechsli sont officiellement mandatés pour rédiger les exposés historiques qui justifient le choix de 1891 pour célébrer la première fois la Fête nationale.
Si l'histoire de la Suisse a ainsi légitimé son origine, elle s'est difficilement affranchie d'une conception finaliste du temps (l'histoire sert à expliquer le présent). Les événements politiques de la première moitié du XIXe s. n'y sont pas étrangers. La période de la révolution helvétique suscite l'histoire immédiate avec de nombreuses publications idéologiquement très marquées, dont celles d'un Pierre Ochs, favorable à la Révolution, ou d'un Jacques Mallet-du Pan, qui la dénonce. La veine réactionnaire continue à inspirer des auteurs (Heinrich Zschokke ou Johann Anton von Tillier) dont les œuvres sont rapidement traduites en français.
L'enjeu historiographique que constitue la période révolutionnaire n'est pas anodin puisque, d'une certaine manière, l'évolution amorcée avec la chute de l'ancienne Confédération ne trouve son aboutissement qu'au moment de la création de l'Etat fédéral en 1848. Les générations qui se succèdent durant ce demi-siècle auraient tendance à figer l'histoire sur les acquis de 1798, de 1815 ou des révolutions libérales des années 1830. Mais les vainqueurs de 1848 bénéficieront d'une position de force pour donner une légitimité historique aux événements dont ils avaient été les acteurs. L'avènement de la Suisse moderne justifie un formidable besoin d'histoire, concrétisé par toute une série d'entreprises de recherche et lié à de nouveaux organismes. Toute écriture historique est désormais focalisée par la Constitution de 1848, résultat d'une lente construction organique; une telle conception, qui met en évidence l'œuvre des libéraux et des radicaux du XIXe s., conserve à l'évidence un caractère politique marqué (Histoire politique).
Les conditions de production du savoir historique ont changé sous l'impulsion des idées libérales. Même si les conditions matérielles de la recherche ne sont pas toujours idéales, la publicité des procédures décisionnelles rend accessibles les sources, du moins celles qui concernent les périodes antérieures à la Révolution française. Des archives cantonales distinctes des chancelleries voient le jour et les Archives fédérales sont contemporaines (1849) de la fondation de l'Etat fédéral en 1848. Les publications de documents se multiplient: recès de l'ancienne Diète (Amtliche Sammlung der ältern Eidgenössischen Abschiede) dès 1856, documents de la délicate période de l'Helvétique (Aktensammlung aus der Zeit der Helvetik) dès 1886, Quellen zur Schweizer Geschichte dès 1877 et Recueil des sources du droit suisse dès 1898 (Documents administratifs, Histoire du droit). Les bibliothèques cantonales puis la Bibliothèque nationale (1894) facilitent la consultation des imprimés. Dès la fin du siècle, on se préoccupe de fournir des répertoires bibliographiques, ceux de Josef Leopold Brandstetter et de Hans Barth en particulier.
Parallèlement, l'idée que la connaissance du passé permet de comprendre le présent vulgarise la pratique de l'histoire, entrée dans les programmes scolaires sous l'influence des conceptions libérales. Les périodes les plus reculées et l'âge héroïque de l'ancienne Confédération ont la préférence. On se garde d'évoquer les troubles du XVIIIe s. et les événements trop contemporains. Néanmoins, l'enseignement de l'histoire sert à lier les grandes traditions nationales dont l'Etat fédératif est comme l'épanouissement.
L'engouement pour l'histoire explique aussi l'essor des associations qui regroupent érudits et amateurs éclairés. A l'échelle nationale, on trouve une première tentative en 1811, puis, dès 1841, la Société générale suisse d'histoire (SGSH) se profile comme l'infatigable initiatrice d'entreprises d'éditions de documents et comme précieux moyen de communication scientifique par sa revue, publiée dès 1843. A l'échelle locale et régionale, le relais est assuré par d'innombrables associations, la plupart des sociétés cantonales étant fondées entre 1830 et 1870 (Sociétés d'histoire).
La double exigence, celle du contact avec le document et celle d'expliquer la construction de l'Etat suisse, marque l'ensemble de la production du XIXe s. Müller s'était arrêté à la fin du XVe s. Son œuvre est poursuivie par quatre auteurs et l'édition d'ensemble paraît en français (1842-1851), puis en allemand (1853). Si Müller a été présenté comme "l'éducateur" de la Suisse libérale et démocratique, il le doit pour beaucoup à ses continuateurs de Suisse romande, Charles Monnard en particulier, chef de file du libéralisme vaudois. Les historiens, même s'ils se réfèrent aux canons de la critique historique, restent en effet marqués par l'engagement dans les combats du temps, comme le radical fribourgeois Alexandre Daguet, dont l'Histoire de la Confédération suisse connut de nombreuses éditions. Le cas le plus significatif reste celui de Johannes Dierauer. Sa Geschichte der schweizerischen Eidgenossenschaft (1887-1917), bientôt traduite en français, marque l'apogée de la période historisante. Cette œuvre de synthèse magistrale repose sur l'érudition parfaite d'un homme entièrement consacré à sa tâche d'historien et soucieux de stricte objectivité. Mais son ouvrage, qui s'arrête en 1848, est tout entier orienté vers cet événement en proposant une lecture politique de la durée historique qui encombre encore l'imaginaire collectif d'aujourd'hui.
Auteur(e): François Walter
La première moitié du XXe s. s'inscrit dans la continuité de cette vision de l'histoire. Les modèles étrangers et les nouvelles conceptions de la science influencent toutefois les conditions de production du savoir historique. Jusqu'alors, les historiens étaient avant tout des auteurs engagés dans une œuvre personnelle. Rares d'ailleurs étaient ceux dont les préoccupations universelles leur avaient valu une renommée internationale; la notoriété des Bâlois Johann Jakob Bachofen (recherches sur le matriarcat, 1861) et Jacob Burckhardt, l'homme de la Renaissance et des Considérations sur l'histoire universelle (1868-1869), est exceptionnelle.
Cependant, à la fin du XIXe s., en Allemagne et en France notamment, on voit se constituer des communautés scientifiques formées d'historiens de métier. L'université devient le lieu de reconnaissance professionnelle où l'on juge des compétences à mettre en œuvre les normes de scientificité de la discipline. Sans doute les universitaires suisses ont-ils, en fréquentant les universités étrangères, été imprégnés par les conceptions naturalistes de l'historiographie française et les courants néokantiens et herméneutiques de l'école allemande. Aucun d'eux, cependant, n'a laissé d'œuvre théorique marquante. Il faut dire que la communauté universitaire suisse demeure de taille plus que modeste. Les premières chaires d'histoire ont été créées à l'époque libérale. Zurich a inauguré un enseignement de vaterländische Geschichte à la fondation de son université en 1833. Ces chaires couvrent en général tout le champ de la discipline, comme à l'académie de Berne dès 1832 ou à celle de Genève dès 1835. Durant la première moitié du XXe s., l'enseignement universitaire se diversifie. A l'université de Fribourg qui ouvre quatre chaires d'histoire au début de son existence (1889-1890), on en recense pas moins de neuf durant les années 1930 (Berne en détient seulement cinq à la même époque). De plus en plus, les disciplines historiques seront regroupées en séminaires sur le modèle germanique (à Berne et Zurich vers 1870, à Bâle en 1887), mais avec des moyens (les bibliothèques en particulier) très sommaires. Les filières de formation pour accéder à la carrière d'historien mettent du temps à se mettre en place. C'est seulement durant le dernier tiers du XIXe s. que l'on commence à organiser la formation pratique des étudiants avec des exercices de lecture et de critique des textes.
La production scientifique est dès lors dominée par les titulaires de chaires. Or l'enseignement universitaire n'est pas exclusivement centré sur l'histoire nationale. De nombreux professeurs s'émancipent de la fonction sociale qui consiste à traiter de leur pays pour publier sur des sujets d'histoire européenne (Alfred Stern à Zurich, Rudolf Wackernagel à Bâle ou Gustav Schnürer à Fribourg), mais la plupart des historiens importants se font un nom par leurs travaux d'histoire nationale. Ils ont en général été formés aux méthodes critiques dans les universités allemandes et ceux qui introduisent dans la recherche les préoccupations de type socio-économique d'origine anglo-saxonne sont quasi marginalisés, comme l'est William Emmanuel Rappard, fondateur de l'Institut des hautes études internationales à Genève (1927). Encore plus atypique restera Eduard Fueter. Outre une œuvre historiographique de haut niveau et des travaux d'histoire européenne dont le souffle novateur annonce Fernand Braudel, Fueter a publié en 1928 Die Schweiz seit 1848, livre que d'aucuns considèrent comme le fondement du renouveau de l'historiographie suisse.
Le changement de génération est particulièrement marqué autour des années 1920, avec le retrait de ceux qui ont vécu les années 1870-1910, période décisive pour l'évolution politique et économique de la Suisse. Leurs successeurs se trouvent rapidement confrontés aux problèmes aigus que posent à la Suisse la crise des démocraties libérales et la montée des totalitarismes. La manière d'écrire l'histoire de la première moitié du XXe s. s'en ressent nettement, que ce soit dans les recherches de type monographique ou dans les grandes synthèses, lesquelles, en s'ouvrant à l'histoire sociale et à l'histoire économique, élargissent la vision trop institutionnelle et politique du siècle précédent. Celle-ci perdure néanmoins dans de vastes entreprises comme l'Histoire militaire de la Suisse (1915-1936) ou le grand instrument de travail que reste le Dictionnaire historique et biographique de la Suisse (1921-1934), dont la rédaction mobilise universitaires, archivistes et érudits cantonaux (Histoire militaire, Dictionnaires encyclopédiques). Le genre n'empêche pas l'innovation comme en témoigne le long article "République helvétique" dans lequel Alfred Rufer réhabilite une période délicate particulièrement négligée avant lui. De surcrôit, la Bibliothèque nationale publie une bibliographie annuelle de l'histoire suisse depuis 1914 et la Revue d'histoire suisse, organe de la Société générale suisse d'histoire, commence ses livraisons en 1921.
Des personnalités marquantes comme Richard Feller et Werner Näf à Berne, Ernst Gagliardi, Leonhard von Muralt et Hans Nabholz à Zurich, ou Emil Dürr à Bâle, ont exprimé leurs inquiétudes devant l'évolution du monde contemporain. En illustrant par leurs recherches la spécificité de l'histoire suisse, ils ont largement contribué à l'éclosion du concept Sonderfall Schweiz, le "cas particulier de la Suisse". Plusieurs d'entre eux apparaissent comme très engagés dans le mouvement de la défense spirituelle qui réaffirme durant les années 1930 et la guerre la volonté de résistance à l'agression extérieure comme à la subversion intérieure. Karl Meyer relit une nouvelle fois l'histoire des origines en insistant sur la vision traditionnelle d'une guerre de libération contre l'ennemi étranger. La polémique que suscite son œuvre ne se comprend que dans le contexte qui entoure en 1941 la célébration hautement symbolique du 650e anniversaire de la Confédération. La tenue à Zurich en 1938 du VIIIe Congrès international des sciences historiques sous la présidence de Hans Nabholz est également l'occasion de réaffirmer le caractère multiculturel de la nation suisse pour laquelle l'attachement à la démocratie est en outre une véritable Weltanschauung.
Très minoritaire et bannie des positions institutionnelles, une historiographie d'inspiration marxiste ou socialiste a laissé quelques ouvrages atypiques (Robert Grimm, Valentin Gitermann ou Hans Mühlestein). D'autres ont montré leurs sympathies pour l'Allemagne (Hermann Bächtold), voire pour le national-socialisme (Hektor Ammann). Sa remise en question de la tradition libérale de l'histoire nationale valut à l'aristocrate fribourgeois Gonzague de Reynold de perdre son poste à l'université de Berne après la publication d'un essai de philosophie de l'histoire, La Démocratie et la Suisse, paru en 1929.
Auteur(e): François Walter
C'est en 1951 que le périodique publié par la Société générale suisse d'histoire prend le titre qu'il porte encore aujourd'hui, la Revue d'histoire suisse devenant Revue suisse d'histoire. Ce changement annonce une formidable ouverture du champ historique. A partir des années 1960 en effet, les effectifs d'étudiants augmentent considérablement tant dans les universités que dans les filières de formation qui impliquent un enseignement d'histoire. Les poussées les plus aiguës se manifestent à la fin des années 1960 et au début des années 1980. Le nombre des étudiants en lettres double durant les années 1960, celui des étudiants en histoire double lui aussi durant les années 1980 (près de huit mille étudiants en 2010-2011). Certaines disciplines (Histoire du droit, Histoire de la médecine) sont dispensées dans d'autres facultés. Les enseignants-chercheurs sont aussi plus nombreux et de nouveaux postes sont créés (à Berne, le premier assistant en histoire est nommé en 1942). La carrière s'ouvre lentement aux femmes. Dans les instituts et séminaires d'histoire confrontés aux nécessités d'encadrement des étudiants, les activités de recherche ont été parfois marginalisées. Des organismes aussi productifs que la Forschungsstelle für schweizerische Sozial- und Wirtschaftsgeschichte fondée à Zurich en 1971 sont l'exception. En effet, contrairement à ce qui se passe dans les autres pays européens, les structures de recherche indépendantes de l'enseignement sont inexistantes. Depuis 1952, le Fonds national suisse de la recherche scientifique a bien consenti un appui financier à de nombreux chercheurs isolés, voire à des groupes de chercheurs, mais l'histoire, la plupart du temps, est restée en dehors des grands projets de recherche d'intérêt national, peut-être faute de groupe de pression.
L'expansion des effectifs de la communauté professionnelle se traduit par une multiplication des publications. A côté des séries anciennes apparaissent de nouvelles collections de monographies universitaires à l'initiative d'éditeurs dynamiques (comme Chronos Verlag à Zurich) ou à celle des instituts universitaires. S'affirment aussi de nouvelles revues qui émanent souvent d'historiens regroupés non plus par régions mais par affinités sectorielles (la Société suisse d'histoire économique et sociale fondée en 1974 par exemple). Parmi les entreprises de grande envergure, il faut mentionner Helvetia sacra (dès 1972), les Documents diplomatiques suisses (dès 1979) et le Dictionnaire historique de la Suisse (dès 1988). Quelques ouvrages de référence ont aussi marqué le dernier demi-siècle. Fait significatif, ils n'ont pas été écrits par un seul auteur. Le Handbuch der Schweizer Geschichte (2 vol., 1972 et 1977) est de facture encore traditionnelle, alors que la Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses publiée simultanément en français, allemand et italien (3 vol. en 1982-1983) s'est efforcée pour la première fois de traduire pour le grand public les acquis d'une histoire structurelle à fondements économiques et sociaux, alors en plein épanouissement.
On assiste à un éclatement des directions de recherche qui multiplie en même temps les cloisonnements: les universitaires capables d'écrire avec autant de compétences sur la Renaissance et l'histoire diplomatique contemporaine cèdent la place aux spécialistes d'une période ou d'un thème (Histoire des techniques, Histoire du corps). Les historiens perdent aussi une partie de leur rôle social, concurrencés comme gardiens de la mémoire nationale par les anthropologues, les folkloristes (Ethnologie), les sociologues (Sociologie), ainsi que par d'innombrables associations locales et régionales de conservation du patrimoine et une floraison de musées à contenu historique. Dès lors beaucoup s'émancipent totalement de l'histoire nationale, les chaires n'étant souvent plus définies selon la double obligation d'enseigner l'histoire générale et suisse. Les affinités diverses d'ordre idéologique et politique qui conditionnent le travail historique sont moins systématiquement refoulées. C'est ainsi qu'au relatif isolement des intellectuels suisses attachés à définir le Sonderfall helvétique entre les années 1930 et celles de la Guerre froide succède à partir des années 1970 une certaine ouverture aux grands courants qui renouvellent la discipline en Europe et aux Etats-Unis.
La multiplication des courants de recherche rend illusoire toute tentative de synthèse et vaine la prétention d'identifier des écoles autour de tel ou tel titulaire de chaire. L'histoire structurale économique et sociale a particulièrement marqué la recherche durant les années 1960 et 1970. A côté d'une indéniable vitalité des thèmes traditionnels de la discipline (histoire des institutions, histoire religieuse, histoire diplomatique), l'industrialisation de la Suisse, les effets du développement économique sur les structures sociales et les mécanismes démographiques ont suscité de belles recherches, le plus souvent dans un cadre cantonal. Durant les années 1980 et 1990, les intérêts se sont une fois encore déplacés. La monographie traditionnelle commence à céder la place à des recherches plus thématiques. L'influence, tardive, de l'école des Annales, les nouvelles approches anthropologiques, l'ouverture aux sciences sociales, les références à l'Alltagsgeschichte allemande (Histoire de la vie quotidienne, Histoire culturelle), le poids des modes germaniques et anglo-saxonnes (Geschichte von unten et gender studies, Histoire des femmes), ainsi que l'analyse du discours, modifient l'écriture de l'histoire, influencée aussi par le recours à de nouvelles méthodes (Histoire quantitative, Histoire orale). La question des origines de la Confédération a trouvé un nouveau dynamisme avec l'abandon récent de la thèse de l'affranchissement de la domination des Habsbourg. Les tentatives d'assumer les révisions nécessaires de la difficile période des années 1930 et de la Deuxième Guerre mondiale sont récurrentes. Edgar Bonjour, mandaté en 1962 par le Conseil fédéral pour écrire un rapport sur la politique étrangère de la Suisse pendant la guerre, publiait en 1970 les trois derniers volumes de sa magistrale Histoire de la neutralité suisse. La nouvelle génération a continué de s'interroger sur l'attitude de la Suisse envers les réfugiés et sur les concessions faites à l'Allemagne nazie, sans craindre les procès: septante-quatre historiens ayant soutenu leur collègue Walter Hofer, qui avait désigné en termes non équivoques l'attitude d'un officier supérieur en 1940, ont été acquittés en 1989. En 1997, lorsque l'image du pays a été remise en cause par les accusations du Congrès juif mondial sur le rôle des banques helvétiques dans le blanchiment de l'or dérobé par les nazis et sur les comptes en déshérence des victimes de l'holocauste, le Conseil fédéral a nommé une commission d'experts (dite commission Bergier) pour essayer de comprendre et d'expliquer la situation de la Suisse durant le conflit. Depuis la fin des années 2000, on constate un renouveau d'intérêt pour l'histoire de la Suisse des origines à nos jours, comme en témoigne la publication de diverses synthèses, dont celles de Volker Reinhardt (Geschichte der Schweiz, 2006, plusieurs rééd.), François Walter (Histoire de la Suisse, 5 vol., 2009-2010) et Thomas Maissen (Geschichte der Schweiz, 2010, plusieurs rééd.). Plus que jamais, la discipline historique est sollicitée par les attentes de l'opinion publique et des politiciens, défi que la communauté des historiens s'efforce de relever.
Auteur(e): François Walter