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Faire découvrir l’opéra aux enfants, c’est pas tous les jours faciles, vous en conviendrez. C’est pourtant la mission que se donne l’Opéra de Lausanne avec sa production « jeune public » chaque année en automne. L’année passée, c’était Le Petit Prince en création mondiale qui avait été donné, pour un succès tout relatif. Cette année, L’Enfant et les Sortilèges retombe dans les mêmes travers. Je m’explique : l’Opéra, pour un amateur comme un enfant, c’est avant tout de la musique ; pour un amateur, la musique, c’est avant tout une forme de beauté ; cette beauté s’exprime chez la plupart des gens par des consonances. Pourquoi alors programmer spécialement pour la production destinée à faire découvrir l’opéra aux enfants des œuvres dissonantes ? Pourquoi se tirer ainsi une balle dans le pied ? Je ne comprends pas.
L’Enfant et les Sortilèges raconte l’histoire de l’Enfant, puni parce qu’il ne veut pas faire ses devoirs. Il s’énerve alors, et maltraite le mobilier de sa chambre et des animaux. Les Meubles se réveillent alors ! L’un après l’autre, les Fauteuils, l’Horloge, la Tasse et la Théière, le Feu et le Tableau commencent à parler et danser, puis s’en vont. La Princesse sort du livre de l’enfant, l’Arithmétique de son livre de cours. L’Enfant s’endort alors que deux Chats arrivent. Plus tard, dans le jardin, ses tourments continuent : l’Arbre se plaint d’avoir été mutilé par sa main, la Libellule l’accuse d’avoir épinglé sa compagne sur son mur, la Chauve-Souris d’avoir frappé à mort la mère de ses enfants, la Grenouille lui bondit autour. L’Ecureuil se plaint d’avoir été mis en cage, bien qu’il ait pu s’en échapper. « C’était pour mieux voir ta beauté ! », lui répond-il. Les animaux commencent une violente ronde autour de lui, et veulent se venger. Dans le tumulte, l’Ecureuil est blessé. L’Enfant, compatissant, lui bande la main et prend soin de lui. Les animaux, impressionnés par sa soudaine compassion, le laissent alors en paix, tandis que l’Enfant clôt l’œuvre au cri de « Maman ! ».
Alors que l’Horloge n’est qu’un humain avec un sommet d’horloge, les Fauteuils sont de vrais meubles à visage humain. © Marc Vanappelghem
La mise en scène est minimaliste ; une chambre au premier acte, au milieu de la scène noire, aux angles distordus, dont les murs tombent pour faire apparaître le jardin du deuxième acte. Sur scène, un jeu réaliste : chaque chanteur est également danseur et acteur, et la gestuelle des animaux est très bien rendue. Sur les chanteurs, des costumes riches en éléments, parfois qui rappellent des connotations d’un animal, comme le veston et le chapeau melon des Chats nobles, parfois qui donnent une illusion plus profonde, comme les Fauteuils qui véritablement sont des fauteuils où apparaissent des têtes humaines. Avant le début de l’œuvre, petit prélude inhabituel : cinq personnes rentrent dans la salle par les entrées du public, parlent fortement, discutent du champagne qu’ils ont bu, rigolent à haute voix, puis l’une dit qu’elle doit aller voir si l’Enfant a été sage. Elle ressort puis réapparaîtra sur scène, alors que les quatre autres se disent que « tant qu’on est là, on peut bien jouer un peu de musique » puis rentrent dans la fosse d’orchestre – l’orchestration a été réduite à un quatuor piano à quatre mains, flûte et violoncelle. Mise en scène réussie, agréable et sobre.
Là où le bât blesse, c’est la musique. L’interprétation est bonne, très bonne même, avec une excellente jeune distribution, principalement francophone, ce qui rend les sous-titres inutiles pour peu qu’on tende l’oreille. La réduction de l’orchestration pour le quatuor est très convaincante également : pour une production d’à peine 50 minutes, un orchestre entier semblerait superflu, à une époque où l’on en revient souvent à des formations plus intimistes. Mais la musique ! La musique ! Maurice Ravel joue avec les nerfs de ses auditeurs. C’est d’ailleurs probablement le but recherché ; petite anecdote : on aurait rapporté à Maurice Ravel que, lors de la première représentation de son boléro, une femme criait « Au fou ! Au fou ! », suite à quoi le compositeur se serait exprimé : « Celle-là, elle a compris ! ». Personne n’a crié à l’Opéra de Lausanne, mais la musique n’en était pas moins folle pour autant. Peu de consonances, des notes qui semblent sortir de nulle part, un rythme très fluctuant ; on est vraiment dans la musique contemporaine du début du XXe siècle, dans une logique toute autre que celle à quoi les oreilles amatrices sont habituées.
Les animaux s’apprêtent à se venger des méchancetés de l’Enfant. © Marc Vanappelghem
J’ai récemment tenu un débat de musicologie avec un ami, où je défendais la position selon laquelle il n’y a pas de beau en soi dans l’art, mais uniquement dans le jugement que telle ou telle personne émet, jugement personnel interne et donc ni juste ni faux. Loin de moi donc l’idée de dire que cet opéra est moche ; tout au plus, ça pourrait être mon opinion, mais elle ne serait ni juste ni fausse, car c’est justement une opinion. En revanche, on est sérieusement en droit de s’interroger sur le bien fondé de choisir un opéra peu conventionnel comme celui-ci pour faire découvrir l’opéra aux enfants. Soyons réalistes : si ces enfants ont déjà entendu de la musique dite « classique », ce sera plus probablement du Mozart ou du Bach ; c’est la musique qu’on est habituée à entendre dans des publicités ou des films. Peut-être que ces enfants seront habitués aux musiques de films ; des grandes bandes-son à la Seigneur des Anneaux et Star Wars. Et surtout, ils auront écouté beaucoup de musique actuelle. Ces trois catégories ont en commun un système d’harmonie et de tonalités auxquels nos oreilles sont habituées. Or, L’Enfant et les Sortilèges est une œuvre qui déconstruit ces habitudes et qui joue avec, qui a peu en commun avec Bach et encore moins avec ce qui se produit maintenant. A ce moment, le risque est qu’un tel opéra ne plaise pas au public cible – les enfants –, tout simplement parce qu’il leur semblera moche harmoniquement, et non seulement parce que ce n’est pas le même style, les mêmes instruments, les mêmes techniques. Une telle production est donc une belle balle tirée dans le pied, car au lieu d’intéresser les enfants à l’opéra, elle risque de les en dégoûter avant même qu’ils aient pu comprendre que ce qu’ils ont été voir n’est pas représentatif de la majorité de ce qui se fait. A quand un simple Bastien et Bastienne ? Une version réduite d’un opéra-bouffe d’Offenbach ou d’un opera seria de Handel ?