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Les points cardinaux sont parfois relatifs. Comme le note l’écrivain Hugo Loetscher, ils se déplacent en fonction de ce qui occupe le centre de la carte. Il y a toujours le méridional du sud, le septentrional du nord. En tant que Tessinois, je viens du sud de la Suisse. Pour les Alémaniques, je suis même méditerranéen. Pourtant, pour les Italiens, le Tessin c’est le nord.
Le sud n’est cependant pas seulement un concept géographique. Après avoir pris des significations politiques pendant la guerre froide (est/ouest), la sémantique des points cardinaux attribue au sud des conditions socio-économiques telles que la pauvreté et le sous-développement. Du sud viennent par exemple les migrants qui cherchent fortune et travail dans le riche nord.
A la frontière italo-suisse, la relativité du sud et du nord prend une dimension grotesque qui met en évidence la fluidité, voir l’inutilité, de ce genre de catégorisation. La vacuité des partis politiques qui exploitent la haine contre les étrangers est ici mise en évidence par la géographie. Il suffit de franchir la frontière pour devenir soi-même un étranger, et passer du statut de citoyen du nord à celui de migrant du sud. Illustration de ce non-sens, de cette absurdité politique malheureusement à la mode, les deux Lega, celle du Tessin en Suisse, et celle du Nord en Italie.
Bien qu’idéologiquement proches, les deux mouvements politiques, qui bénéficient d’un gros succès populaire dans les deux régions, sont en conflit.
La Lega Nord est le premier parti politique des régions italiennes limitrophes du Tessin. Ce parti a construit son identité en opposant les Italiens du sud à ceux du nord, en allant jusqu’à mettre en discussion le concept même de l’unité nationale italienne. Il préconise en effet la sécession de la Padanie, une entité géographique politiquement et historiquement inexistante. Naturellement, les migrants, qui viennent d’un sud encore plus éloigné, d’un midi nommé Afrique du Nord, sont devenus ces derniers temps la principale cible du parti. Bref, pour ce mouvement nordiste, le sud est synonyme de fainéantise, de vol des places de travail, de criminalité.
Or nombreux sont les électeurs de la Ligue du Nord qui passent la frontière nord pour travailler. Cinquante mille personnes résidant en Italie travaillent au Tessin. Dans ce Tessin où, notamment en attisant la haine envers les travailleurs frontaliers, une autre Lega est devenue le principal parti du canton. Les travailleurs italiens électeurs de la Lega Nord se trouvent en situation tout à la fois d’accusés et d’accusateurs, d’étrangers et de xénophobes, de gens du nord et de migrants du sud.
La chasse aux travailleurs frontaliers fomentée au Tessin par le parti de Bignasca a créé des tensions avec la Ligue du Nord. Des tensions exacerbées par la récente décision du gouvernement tessinois de bloquer la moitié de la rétrocession des impôts des frontaliers dus aux communes de résidence de ces derniers. Une décision qui reprend une promesse électorale de la Lega. L’autre moitié a été déposée sur un compte, dans l’attente de l’acceptation par l’Italie des conditions évoquées par la Lega dei Ticinesi – négociation d’un nouvel accord d’imposition, élimination de la Suisse de la liste noire des paradis fiscaux établie par le ministre italien de l’économie Giulio Tremonti.
Cette décision pénalise lourdement les 340 communes des trois provinces italiennes concernées par cette mesure. Or ces communes, qui ont un grand besoin de cet argent, sont en majorité gouvernées par la Lega Nord.