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Monsieur le Maire, mesdames et messieurs les membres du Conseil de la commune de Gy, mesdames et messieurs. Merci de m’avoir invité à faire cette allocution, c’est un honneur pour moi.
La célébration de la fête nationale est une occasion pour réfléchir sur le concept de la citoyenneté.
Dans ce partage, j’aimerais explorer les différentes définitions de la citoyenneté avant de partager mes pensées et mes expériences personnelles par rapport à la citoyenneté et l’intégration sociale dans une communauté.
L'étymologie du mot citoyen vient du français cité: c’est quelqu’un qui habite dans une cité. Le terme vient du Moyen Âge, alors que la nationalité n'existait pas, car il n'y avait point d’États-nations. Donc, à la base, le concept relève de l’idée de vivre dans une communauté relativement petite.
Aujourd’hui, le sujet de la citoyenneté est synonyme avec nationalité, et décrit des millions de personnes unies par des symboles, des récits historiques, culturels et linguistiques. L’anthropologue britannique Robin Dunbar expliqua dans les années 90 qu’au-dessus de 150 personnes, la mémoire humaine est incapable de retenir les noms: donc dans des très grandes configurations de citoyens, comme c’est le cas dans une nation, il s’agit d’être liés sans pour autant se connaitre.
En ce qui concerne une typologie de citoyenneté, on pourra rapidement traiter quelques philosophes connus pour leur thèse sur l’idée. Le Franco-Suisse Jean-Jacques Rousseau dans les années 1700s voyait le peuple comme souverain, une idée essentiellement suisse. Donc, si une majorité de personnes veulent quelque chose, le gouvernement devrait respecter ces besoins. Par contre, chaque individu, chaque citoyen doit être capable de faire des concessions pour être protégé par l'État. C'est le fameux contrat social dans lequel le citoyen cède certaines libertés au nom d’un plus grand bien, et ce plus grand bien, c’est le gouvernement, mais toujours un gouvernement qui respecte les vœux de la majorité.
Pour l’anglais Thomas Hobbes, une centaine d’années avant Rousseau, le contrat social implique un État fort qui règne avec autorité. Le citoyen doit être contrôlé par l'État par des règles claires, sinon, il tomberait dans un état de barbarie et d’anarchisme.
A l’École Internationale de Genève, nous enseignons la citoyenneté mondiale. En puisant dans les concepts de l’UNESCO et des Nations Unies, l’idée est que les défis qui sont devant nous ne peuvent pas être résolus uniquement sur un plan local, qu’il faut impérativement une collaboration interétatique pour avancer sur les Objectifs de développement durable. Donc, l’éducation civique doit porter sur ces thématiques, qui sont universelles :
- Comment créer un monde plus paisible, juste, équitable ?
- Comment créer une société où la diversité, l’inclusion et l’anti-discrimination prévalent ?
- Comment naviguer sur la digitalisation du travail, la quatrième révolution industrielle avec l’essor puissant de l’intelligence artificielle ?
- Que faire pour sauver notre planète en péril ? Là, il s'agit du changement climatique.
L’École Internationale de Genève a toujours renforcé l’idée que le multilinguisme, un esprit international, une conscience liée à l’environnement et à la dignité humaine et une connaissance des protocoles diplomatiques mèneraient à un monde meilleur.
On pourrait ajouter à ce concept de citoyenneté celui de la citoyenneté numérique : une attitude, des responsabilités et des aptitudes nous permettant d’agir de manière éthique sur le web. Le phénomène des commentaires anonymes en ligne, des Tweets incendiaires, même l’utilisation abusive de l’e-mail, révèle un besoin éducatif de sensibiliser toute personne à des responsabilités à prendre en ligne.
Je pense qu’il y a un problème majeur avec toutes ces conceptualisations de la citoyenneté. Ce problème singulier est tout simple : c’est l’envergure colossale, au-delà d’une compréhension humaine empirique, de la communauté. Une communauté nationale, une communauté en ligne, une communauté globale - donc de 8 milliards de personnes, n’est pas une communauté, c’est une abstraction, une idée. Nous ne sommes jamais en contact ni avec la nation, ni avec le monde entier. Donc ces concepts de citoyenneté ne brassent-ils pas du vide ? C’est une situation qui peut créer des “citoyens” qui exigent des droits et sont tenu-es par des responsabilités très larges, dépersonnalisées, administratives : payer les impôts, respecter la loi, voter dans les élections.
Emile Durkheim, le philosophe et premier sociologue français, parlait dans ces ouvrages d’un phénomène d’anomie : c’est un type d'aliénation. Dans les communautés ancestrales, des petites configurations rurales, les villages et hameaux, tout le monde se connaît. Cela peut amener des ennuis et une pression sociale désagréable, certes, mais cela tisse aussi une communauté fortement et respectueusement. On salue les gens que l’on connaît, on partage leurs succès et leurs pertes, c’est presque une famille élargie.
Avant l'industrialisation et l’urbanisation massive des XIXe et XXe siècles, le travail s’inscrivait dans ces petites communautés, et le fruit du labeur d’un ouvrier était apprécié par ses voisins : le boulanger voyait les gens manger son pain, le tailleur voyait les gens porter ses vêtements, celles et ceux qui nettoyaient les rues voyaient leurs enfants et les enfants des autres, qu’ils connaissaient, y jouer. Ceci donne un sens à la vie et stimule un sens d’appartenance mais aussi de responsabilité, de contact humain.
Une fois de plus, pas de romantisme naïf, plusieurs romans du XIXe siècle, de Flaubert, Maupassant et Hardy, par exemple, élaborent toute la méchanceté, la bêtise et l’étroitesse d’esprit qui émanent souvent de ces petites communautés, la claustrophobie et le besoin terrible d'en échapper pour découvrir la ville. Mais, les avantages étaient considérables aussi.
Une fois que la personne sort de ce cas de figure et se trouve dans une vaste usine, travaillant sans savoir qui va bénéficier de ce travail, sans voir et comprendre l’objectif humain de ce travail ; vivant dans une ville où, finalement, il est seul, c’était ça pour Durkheim, l’anomie.
Le citoyen du XXIe siècle, le citoyen national, mondial ou numérique d'aujourd'hui peut facilement se trouver dans un état d’anomie. Il est capable de vivre sans véritable contact humain : devant un écran, dans un monde transitoire entre transport public et véhicule, bureau et maison, le fameux métro boulot dodo ; sur des réseaux sociaux. Les interactions vont être transactionnelles : avec les personnes à la caisse aux supermarchés - là où il y a encore des êtres humains, quelques fonctionnaires et c’est tout. Il ne connaît pas ses voisins et il poste des images et phrases sur des plateformes numériques pour être suivi par des gens qu’il ne connaît pas non plus.
C’est une caricature, bien entendu, mais ce n’est pas si loin de la réalité pour beaucoup.
Je pense qu'un remède à cette situation parfois affligeante est exactement ce que nous avons en Suisse : la vie communale. Quand je suis arrivé dans ma commune de Dardagny, j’ai assisté à une présentation des associations et j’ai décidé de rejoindre les pompiers. Cela fait maintenant 11 ans que je suis sapeur pompier volontaire et membre de notre amicale. Hormis les exercices et les interventions, le travail en amicale est un travail de service communautaire : nous plantons les fleurs en mai et nous organisons la logistique des caves ouvertes et du premier août. Cet acte de devenir pompier a profondément changé mon expérience dans mon village. Les gens me saluent dans la rue, je connais beaucoup d’entre eux, je ne suis plus un fonctionnaire international qui réside dans une ville dortoir, je me sens citoyen de ma commune. Lors des soirées après des exercices de notre compagnie, on passe de longs moments à discuter, à échanger, à causer.
Et puis, surtout, quand on traite avec les autres en ligne, sur des réseaux sociaux, quand on n’a pas de visage humain devant soi, c’est facile de juger, et même d’aller plus loin, dans les insultes. Par contre, quand on est assis autour d’une table à discuter, à s'écouter, à tisser des liens par les conversations, on apprend et on grandit. C'est même un principe fondamental en éducation, élaboré par le brillant pédagogue russe Lev Vygotsky dans les années 30. Cela s’appelle le constructivisme social, chose que tout enfant a besoin de faire a partir de trois ans pour son développement linguistique et cognitif. La socialisation est cruciale à la condition humaine.
Faire partie de la protection civile change votre perception des choses : si je constate quelque chose qui ne fonctionne pas, je ne suis plus dans l'automatisme dans lequel j’étais avant de devenir pompier, c’est à dire, de me dire que c’était le problème de quelqu’un d’autre, qui allait le ranger, et donc de passer à côté : cela devient ma responsabilité. Si quelqu’un fait un malaise, ma formation en premiers secours m'interpelle pour les aider. Lorsque je vois un robinet ouvert dans un parc, je m’interroge pour savoir si c’est censé être comme cela ou si le robinet est cassé, et donc j’agis en contactant mes coéquipiers. Vous allez me dire qu’on n’a pas besoin d’être pompier pour avoir ces réflexes-là, et c’est vrai. Mais, c’est moins le cas et on ne se sent pas engagé au même titre.
C’est pour cela que j’encourage non seulement les jeunes à rejoindre une association dans leur commune, mais aussi celles et ceux qui sont étrangers, pour mieux s'intégrer, pour sentir le plaisir de faire partie d’une communauté, et de prendre ses responsabilités civiques en main à bras le corps.
Tout ceci pour incarner, réellement, le sens du mot concitoyen, qu’on ne devrait pas prononcer une fois par année lors d’une commémoration, mais chaque jour, dans les activités quotidiennes.
Avec les troubles de société que nous voyons autour de nous: la fracture sociale en France, un monde numérisé avec chacun caché derrière un écran, avec les défis sur une échelle massive, tellement grande qu’ils deviennent les défis de tout le monde, et donc de personne, je pense que la meilleure leçon à apprendre c’est celle de ce qu'on peut appeler la glocale, qui est une concentration de globale et de locale: pensée globale mais action locale ; compréhension internationale mais interaction communale ; notions et principes mondiaux mais interactions sociétales et, surtout, humaines.
On est là, finalement, pour célébrer notre humanité et pour célébrer cette magnifique commune et ce magnifique pays. Bonne fête.
Conrad Hughes, 1 août 2023