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Comment s’expliquer que, dans des économies où la concurrence fonctionne tant bien que mal mais fonctionne, les rémunérations des dirigeants des très grandes entreprises ne soient pas «tirées vers le bas» par l’existence d’une abondante offre de managers au moins aussi compétents qu’eux ? Autrement dit, pourquoi ce segment particulier du marché du travail échappe-t-il aux lois les plus banales de l’offre et de la demande ?
La raison tient probablement au fait qu’il se tisse entre directions générales et conseils d’administration des liens, de nature implicite, analogues aux pratiques cartellaires que l’on rencontre sur les marchés des biens ou des services.
Sur ces marchés-là, les restrictions à la concurrence, bien que dommageables pour l’ensemble de l’économie, persistent malgré les efforts des autorités chargées de lutter contre elles, pour l’évidente raison qu’elles profitent à leurs auteurs : les prix et les marges que les producteurs ou les importateurs garantissent aux revendeurs par le biais de contrats d’exclusivité ou de prix imposés sont plus élevés que ceux et celles qui s’établiraient sur un marché où régnerait une concurrence efficace. Les parties prenantes à de tels contrats ne sont freinées dans leurs appétits de gain que par la sensibilité des consommateurs au niveau des prix.
Cette sanction potentielle par la demande finale n’existe pas sur le marché des hauts dirigeants : la ponction qu’ils opèrent sur le résultat d’exploitation des entreprises qu’ils dirigent n’a qu’un impact infinitésimal sur les conditions de vente des biens ou services qu’elles produisent. En revanche, cette ponction réduit le montant de la part de bénéfice distribuable aux actionnaires, qui pourraient, eux, réclamer des dividendes plus substantiels. Mais voyez les chiffres dans leur réalité : qu’est-ce que la rémunération totale des dirigeants de Swatch Group – un peu plus d’une trentaine de millions de francs – par rapport à un montant total des dividendes distribués l’an dernier de 400 millions et quelques ? Encore s’agit-il là d’une entreprise dont la majorité du capital et les principaux leviers de commande demeurent en mains de la famille fondatrice. Chez Novartis, dont le grand patron touche l’une des rémunérations les plus élevées de Suisse (13,2 millions), la somme des dividendes distribués dépasse les 6,3 milliards…
Les actionnaires ne sont donc que modérément incités à exercer de manière plus incisive leurs droits sociaux, d’autant que les dirigeants qu’ils se sont choisis par administrateurs interposés ont l’habileté de leur proposer – si bien sûr la marche des affaires le permet – des dividendes en augmentation régulière. Quant aux conseils d’administration eux-mêmes, ils sont d’autant moins incités à freiner la rémunération des équipes dirigeantes que leurs propres indemnités et jetons de présence obéissent assez fidèlement à la même pente ascendante. Mieux, la responsabilité réelle ou supposée qui est celle des administrateurs les conduit à recruter de préférence des managers à hautes prétentions salariales, dans lesquelles ils croient trouver une sorte de garantie de succès pour l’entreprise. Du moins est-ce ainsi qu’ils justifient les choix de leurs comités de rémunération aux yeux des actionnaires qui les élisent.
La hausse, en somme, appelle la hausse.