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Beaucoup connaissent à Paris le boulevard Raspail, belle et longue allée arborée qui va du boulevard Saint-Germain au nord à la place Denfert-Rochereau au sud. On connaît moins l'homme, généralement qualifié comme homme politique et biologiste. Il nous intéresse en ce qu'il toucha à la médecine dans un contexte qui lui donnait déjà une grande portée.Ce contexte est d'abord exceptionnel chronologiquement. Alors que l'on s'inquiète aujourd'hui de changements ou d'instabilité politiques, qu'on pense à cette France du XIXe siècle que traverse Raspail de 1794 à 1878. Sans même détailler les divers régimes de la Révolution, ni s'attarder sur les Cent Jours ou la Commune, il va connaître trois républiques, deux empires et deux monarchies (celle issue de la Restauration puis la Monarchie de Juillet).Originaire de Suisse, la famille Raspail s'installe au XVIe siècle, en un temps où les migrations ne sont déjà pas rares, à Carpentras. C'est là que naît François-Vincent, d'un père restaurateur, qui a une certaine influence sociale mais meurt quand l'enfant n'a que deux ans. Avec leur mère, les enfants connaîtront des débuts difficiles. Doté de beaucoup de qualités personnelles, François a la chance d'être repéré par un prêtre républicain qui lui permet de faire des études où il se montre brillant, particulièrement doué pour l'éloquence et l'écriture.Remuant et impatient, dérangeant son milieu provincial et abandonnant une vocation religieuse qu'il croyait avoir, en 1816 il va à Paris où il souhaite faire des études de droit et de médecine. Les études attendront, Raspail s'engage d'abord dans l'action politique, tout en subsistant grâce à de «petits boulots» de journalisme et d'écriture pour lesquels il déploie des talents de documentation et de pédagogie. On passera sur son engagement dans la franc-maçonnerie et la Charbonnerie ou carbonarisme, dans lequel trempera aussi le futur Napoléon III, mais tout opposera par ailleurs les deux hommes. Ses activités journalistiques s'exercent dans ce domaine où il se montre républicain et anticlérical, en particulier «jésuitophobe», ce qui lui vaudra bien des ennuis et plusieurs peines de prison, la dernière commuée en bannissement au début du Second Empire, subi et non choisi comme par un autre exilé célèbre, Victor Hugo.Plus étonnant est l'intérêt, auquel rien ne le prédisposait, qu'il va manifester pour la biologie. Il y développe des talents certains, non seulement pour une abondante vulgarisation, mais aussi par des contributions grâce auxquelles il va connaître une certaine notoriété. Il manie le microscope, met au point des colorations histochimiques qui lui permettent de détailler les composantes des tissus qu'il congèle pour en obtenir des coupes fines. On a quelques raisons de faire de lui l'un des précurseurs de la théorie cellulaire, même si c'est le biologiste allemand Theodor Schwann qui en obtiendra la paternité. Il sera aussi mêlé à la polémique qui oppose le vieux Cuvier, «fixiste», au jeune Geoffroy Saint-Hilaire, «évolutionniste», aux côtés duquel il se rangera. Cela lui vaudra des brimades du premier à l'Académie des sciences où il peine à présenter des communications comme celle de sa découverte du sarcopte de la gale.Tout cela le pousse vers des publications parallèles et une vulgarisation qui n'est pas nouvelle (pensons à Tissot à Lausanne) mais trouve un public croissant dans laquelle il va exceller. Fier du savoir qu'il a acquis en autodidacte, il veut le transmettre pour éduquer le peuple dans son intérêt social, en cohérence avec ses idées politiques. Cela passe par des ouvrages et des revues, par l'hygiène et la médecine qui y trouve, à cette époque, ses principaux moyens. Avicenne et Maïmonide alliaient philosophie et médecine pour les individus. Quelques siècles plus tard, la biologie prend la place de la philosophie pour orienter des règles de vie favorables à la santé de la collectivité.Ses séjours en prison lui laissent la disponibilité pour écrire un traité d'agriculture ou de botanique, instruit par de studieuses promenades autour de Paris, un autre de chimie organique, en même temps qu'il alimente divers périodiques. Cette abondance le conduira à monter sa propre entreprise éditoriale avec laquelle il finira par gagner de l'argent.Il prend encore position pour la décentralisation, sur la réforme du Code pénal, en faveur de la prévention plus que de la répression et contre la peine de mort, ou pour un impôt progressif, en des termes qui gardent leur actualité. Mais c'est surtout comme «médecin social» qu'il nous retiendra, voyant la médecine comme un moyen pour favoriser et émanciper la population. Là encore il apprendra tout seul, ne passera pas de diplôme officiel et sera poursuivi pour exercice illégal de la médecine. Mais la valeur de ce qu'il recommande et sa notoriété lui vaudront des consultants venant le voir de loin et même des consultations données alors qu'il séjourne en prison, consultations surveillées par un gendarme (!). Couvert par un médecin patenté, il acquiert la réputation de «médecin des pauvres» parce qu'il fait seulement payer les riches.Ses deux principaux ouvrages sont l'Histoire naturelle de la santé et de la maladie (1843) et surtout le Manuel annuaire de la santé : publié en 1845, il est vendu à 60 000 exemplaires la première année et sera régulièrement tenu à jour par Raspail et ses successeurs pour près d'une centaine d'éditions jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Soucieux d'émanciper le peuple, il n'hésite pas non plus à le responsabiliser en écrivant : «Honte au malade s'il a sacrifié sa santé à des sales plaisirs et à des dangers sans utilité et sans gloire, à de mauvaises passions». Il portera en lui jusqu'au bout un besoin frénétique d'instruire, d'éduquer pour être utile à ses contemporains. Plusieurs de ses publications contre les épidémies et différentes intoxications seraient aujourd'hui rangées comme écologiques.Ses connaissances en chimie font de lui un expert reconnu en toxicologie, appelé ou mis à contribution dans des procès au cours desquels il s'affronte avec le fameux Orfila. Il recommande l'usage du camphre qui entre notamment dans la composition d'une «eau sédative» qui fait le succès de la «méthode Raspail», ou celui de l'aloès prôné comme purgatif. Un des meilleurs signes de sa réussite est que ses produits sont l'objet de contrefaçons. Ce succès entraînera une mégalomanie qui le conduira à se considérer comme un bienfaiteur de l'humanité et l'amènera, à la fin de sa vie et aux débuts de la IIIe République, à des mandats électifs avec un certain bonheur. Il se placera sous le parrainage de Marat, autre Suisse, devenu médecin après des études en Grande-Bretagne, vivant en France et engagé dans le combat politique.Malgré le froid et la neige, son convoi funèbre sera suivi le 13 janvier 1878 par une foule immense.1 Bédéï P, Bédéï JP. François-Vincent Raspail. Paris : Alvik, 2005.