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Les bourgeoisies, les élites, les oligarchies issues du capitalisme moderne, trônant au centre des cités au commerce florissant, ont remplacé les princes, les nobles qui étaient censés être issus des Héros, et par eux des Immortels, et avoir conservé et transmis, par l’hérédité, une forme de surhumanité fondée sur la Vaillance, comme on disait autrefois. Les qualités héroïques ont été supplantées, elles-mêmes, par une forme de superintellectualité, ou de surintelligence, manifestable par les diplômes et les concours d’État, et liée en partie aux nécessités nouvelles d’un commerce fondé sur la comptabilité et donc les facultés rationnelles de l’être humain.
A Paris, sans doute, c’est visible. A Turin, cela le fut aussi, au XIXe siècle. Mais Genève ne put profiter pleinement de cette évolution, parce qu’en commençant par se dégager de la tutelle des princes de Savoie, elle s’est privé de la possibilité de s’asseoir plus tard sur leur trône, la donnant plutôt à Turin, voire Paris, justement. Elle préféra, inconsciemment, conquérir tôt sa liberté, plutôt que d’attendre deux ou trois siècles l’occasion de s’emparer des rênes d’un État auquel jusque-là elle eût dû se soumettre. Plus qu’à l’ancienne Rome, maîtresse d’un large territoire, Genève ressemble ainsi davantage à une ancienne cité grecque - autonome, libre, mais ne possédant pas d’empire.
Cependant, du point de vue des paysans, du prolétariat savoyard ou apparenté, il faut avouer que cette succession d’Excellences, ce remplacement des nobles par une aristocratie liée au Capital, ou même à l’Intelligence, n’a jamais été regardée forcément comme un progrès, que ce soit par conservatisme ou parce que réellement le prolétariat n’a jamais rien gagné à changer de maître, comme le dit la fable de l’âne d’Ésope: Zeus accorda à l’animal un maître nouveau, conformément à ses prières, mais il était pire que le précédent! Idée connue. Elle pourrait s’appliquer à de nombreux divorcés remariés. Mais passons. En général, on ne croit pas qu’un maître puisse être pire que celui qu’on a.
J’ai lu chez un écrivain gruhérien que somme toute, les paysans de son cher comté avaient conservé une affection plus grande, à l’égard des comtes de Savoie, qu’ils n’en avaient développé à l’égard des Messieurs de Fribourg, et c’est bien la preuve que la question n’est pas religieuse. Les paysans bretons aussi ont souvent préféré leurs petits seigneurs locaux à la bourgeoisie, pourtant éclairée par la philosophie des Lumières, qui tenait le haut du pavé à Paris.