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Les Conseillers administratifs Rémy Pagani et Sami Kanaan ont présenté jeudi dernier la dernière version du projet de rénovation et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire Une version qui n'est pas loin d'être en fait un nouveau projet, « exemplaire et ambitieux ». Le projet précédent avait provoqué une levée de boucliers des organisations de défense du patrimoine -et un préavis négatif de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), un référendum menaçant d'être lancé. Le nouveau projet, élaboré avec la participation de membres de la CMNS, est présenté comme un « bon compromis » par Rémy Pagani et comme une « avancée importante vers un projet de grande qualité » par Sami Kanaan), tient compte des exigences des uns (le Musée, les mécènes) et de celles des autres (les défenseurs du patrimoine), qui ont salué avec prudence les changements apportés.
« ...respectueux de la substance historique du bâtiment... »
Le nouveau projet de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire réussit-il le « grand écart » qu'évoque Sami Kanaan « entre un projet qui doit faire sens du point de vue architectural et muséographique et un projet qui doit tenir compte des contraintes patrimoniales » ? On a en tout cas renoncé à forcer l'entrée du nouveau musée dans le bâtiment historique de l'ancien, pour se résoudre à l'y déposer sans le violenter. En février de l'année dernière, la Commission cantonale des monuments, de la nature et des sites demandait de revoir le gabarit du projet initial, et de le ramener aux limites légales, de l'étendre aux Casemates, de modifier la structure portante de la construction implantée dans la cour du musée, et de libérer l'espace de cette cour. C'est donc choses faites. Le projet «Nouvel-bis» a joué avec les contraintes qui lui étaient imposées pour améliorer le projet initial : il réduit le remplissage de la cour intérieure du bâtiment historique de 1910, préserve trois de ses quatre façades et y laisse passer la lumière jusqu'au rez-de-chaussée : la plupart des plateaux prévus sont remplacés par des mezzanines (mais le niveau inférieur de la cour resterait presque entièrement recouvert par un plateau utilisé comme espace d'accueil) et la toiture du sommet de la structure serait vitrée. Le gabarit du projet a été abaissé de sept mètres, les nouveaux étages supérieurs se superposant (de façon «réversible», assure-t-on) à l'édifice de 1910. Les autres structures nouvelles implantées dans le bâtiment historique ne seraient plus ancrées dans ses murs, mais reposeraient sur leurs propres fondations. Un restaurant et un forum souterrain restent prévus, le restaurant étant redimensionné et le forum s'installant sous la cour des Casemates (qui accueillera aussi des locaux techniques) et non plus sous celle du Musée. Le nouveau projet, dont le Conseil Administratif assure qu'il est à la fois «respectueux de la substance historique du bâtiment et en adéquation avec son temps », répond donc à plusieurs (mais pas à toutes) objections des opposants au projet initial. Il répond également à une nécessité, une utilité et une opportunité : la nécessité de rénover le musée, parce qu'on en attend autre chose qu'il tombe par morceaux sur la tête de ses visiteurs, serve de frigo l'hiver et de four l'été; l'utilité de l'agrandir, d'offrir de nouveaux espaces d'exposition, d'accueil et d'animation, parce que les plus merveilleuses collections ne servent à rien si elles restent dans des caves (les collections d'horlogerie et d'instruments anciens sont ainsi presque totalement soustraites aux visiteurs du musée actuel); l'opportunité, enfin, de faire participer des fonds privés au financement des travaux de rénovation et d'extension.
Cela fait maintenant plus d'un siècle que le bâtiment principal du musée, celui dû à l'architecte Camoletti, n'a pas été rénové, et plus de quinze ans qu'on projette de le rénover sans y arriver. Il commence à tomber en morceau. Et la muséographie a évolué, en un siècle : on attend désormais autre chose d'un musée qu'il soit un hangar, fût-il luxueux, d'exposition. On en attend qu'il soit un acteur culturel. Mais on doit aussi se garder de diluer la fonction muséale dans un vaste souk spectaculaire et marchand : si un musée n'est pas un hangar, il n'est pas non plus un supermarché. Les critiques et l'action des défenseurs du patrimoine ont permis de faire évoluer positivement le projet Nouvel. Il convient donc maintenant d'examiner non plus sa forme , mais son contenu, le discours culturel que contient tout projet de cette envergure. Car il ne s'agit pas seulement d'agrandir des espaces : il s'agit surtout de savoir à quoi on va les utiliser, et ce qu'ils auront à dire à celles et ceux qui y entreront.
Enfin, il va falloir se pencher avec attention, et même circonspection, sur la convention, nouvellement reformulée, passée entre la Ville et la Fondation Gandur, et bien mesurer ce que la première accorde à la seconde en échange de la participation financière de celle-ci à l'extension du Musée. Qu'est-ce que la Ville accorde à la Fondation Gandur pour n'avoir pas à payer ce que la Fondation Gandur, ou Jean-Claude Gandur lui-même, acceptera de payer (40 millions) ? Parce que si on veut bien croire que Jean-Claude Gandur soit un noble mécène désintéressé, on sait qu'il n'a pas fait sa fortune dans le mécénat artistique, mais dans le commerce du pétrole, et qu'il s'est par exemple, récemment, lancé, en Sierra Leone, dans un vaste proje de production de bioéthanol à partir de la canne à sucre -le genre de production qui, en supplantant les cultures vivrières des pays où elle s'implante « ne peut se prétendre en faveur des paysans et durable quand il entraîne le déplacement de ces derniers de leurs terres pour y produire du bioéthanol » dont il n'ont que faire, comme le relevait Yvan Maillard Ardenti, de Pain pour le prochain. Qu'est-ce que cela à voir avec le projet d'extension d'un musée genevois ? Dans le montage financier nécessaire à la réalisation de ce projet, les fonds promis par la Fondation Gandur sont indispensables -et en échange de ces fonds, le musée public accueillera dans ces propres espaces quelque chose comme un musée privé accueillant les collections de la fondation.
Il n'est donc pas, pour une ville comme Genève, dérisoire de se demander d'où, et de quoi, viennent les ressources de ceux qui contribuent à ses institutions culturelles.