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À l’assaut des barrières géographiques et idéologiques
La constitution de la collection sur près de quatre décennies relève d’un exploit comme l’a été l’organisation de l’exposition, cent fois contestée par les deux belligérants. Né en 1946, Uli Sigg a grandi en Suisse et a obtenu son doctorat à la Faculté de droit de Zurich. Tour à tour journaliste et éditeur, il rejoint en 1977 le groupe Schindler qu’il quitte en 1990. L’homme d’entreprise est déjà un pionnier lorsqu’il initie la coentreprise -ou joint-venture- entre une société chinoise et un groupe étranger. En 1995, la Suisse lui octroie le statut d’ambassadeur en Chine, en Corée du Nord et en Mongolie. Ce sera le début d’une grande aventure.
Uli Sigg connaissait la Chine depuis 1979. Dix ans plus tard, il débute sa collection, qui est aujourd’hui l’une des plus représentatives de l’art chinois contemporain et unique en ce qui concerne la Corée du Nord. «Il a fallu négocier pendant des années, se souvient le collectionneur, les œuvres représentant les leaders nord-coréens», telle la mise en scène théâtralisée dans un ciel enflammé de Missiles (1994-2004) de Pak Yong Chol (1931).
Usant de sa position officielle, Uli Sigg a pu avoir accès aux deux coopératives du pays Mansudae et Mount Paeku auprès desquelles il a acheté à titre privé des œuvres exclusivement destinées aux lieux institutionnels. Il a sans doute été le premier collectionneur autorisé à acquérir les effigies de protagonistes du régime de la dynastie des Kim. Rompu à la diplomatie, Uli Sigg a usé de toute sa force de conviction pour vaincre les résistances. À la veille de l’inauguration, les deux Corées s’opposaient encore avec véhémence à la cohabitation.
L’institution bernoise n’a pas voulu séparer les ennemis irréductibles mais tente, par un accrochage thématique et non géographique, d’instaurer un dialogue. Sans surprise, le Nord adhère à tous les poncifs d’un réalisme socialiste d’un autre âge qui dépeint une utopie à la fois glorieuse et sentimentale loin des famines que traverse régulièrement le pays. Hua Guofeng in North Korea (1978) de Guang Tingbo (né en 1938) célèbre dans des tonalités roses et au milieu d’un envol de colombes la rencontre du premier ministre chinois et de Kim Il-sungen. Dépourvu de "propagandisme", La mer (2008) témoigne d’un hyperréalisme confondant de virtuosité, seule esthétique créditée par la Corée du Nord où les artistes sont regroupés dans deux ateliers sous le contrôle de l’État. Quand l’art invente une réalité politique fantasmée, la peinture de paysage concurrence la vérité photographique.
Un art des limites sensibles
Les frontières ne sont pas absentes de cet «au-delà» que mentionne le titre de l’exposition. Lee Sea-Hyun (né en 1967), peintre sud-coréen vivant à Londres, en fait le motif central de Between Red33 (2008), paysage en apparence paisible en dépit de ses tonalités sanguinaires. Ce sont bien des limites infranchissables que le peintre observait durant son service militaire. Ce «paysage de souvenir et de souffrance» est ce no man’s land, théâtre des traversées de tous les dangers.
À la couleur rouge bannie en Corée du Sud parce qu’elle renvoie au socialisme, le photographe chinois Shen Xuezhen (né en 1973) oppose le noir et blanc de ses photographies du fleuve frontalier Tumen River. La Corée du Nord est aussi observée par la Chine comme en témoigne beaucoup d’œuvres acquises alors qu’Uli Sigg était ambassadeur de Suisse en Chine. L’exposition, qui décidément confronte les points de vue, convoque le regard du jeune artiste chinois He Xiangyu (1986) dont l’enfance s’est écoulée non loin des rives du Yalu, fleuve de la frontière au nord de la Corée. Pour mieux ressentir la douleur de l’exil, il en effectue la traversée à la nage et en relate le récit poignant dans la vidéo Les bonnets de bain jaunes. La Corée du Nord fascine encore lorsque le Chinois Feng Mengbo (né en 1966) transpose les portails d’informations à la gloire de Kim Jong-un en aquarelles très poétiques notamment dans l’une d’elles où Kim Jong-un, entouré de hauts militaires, contemple un ban de requins. Symbolique ou ironique, Deux grands requins blancs (2014) a constitué la pomme de discorde de la Corée du Nord qui en a demandé le retrait. Présente dans l’exposition, l’œuvre ne figure plus sur le site internet.
En marge des conflits, un art apaisé entre tradition et modernité
L’exposition jette un pont entre l’Europe et la Corée. Difficile de ne pas interpréter l’art de la Corée du Sud à l’aune de l’Occident, certains ayant étudié et travaillé en Europe, particulièrement en France. Doyen de l’exposition bernoise, Park Seo-bo, 89 ans, avait remporté en 1961 une bourse d’études de l’UNESCO. Mais en dépit de l’influence exercée par l’art informel qui se développe à Paris, il façonne une identité coréenne par le recours à l’hanji, ce papier traditionnel travaillé de manière à créer des plis qui deviendront le support délicat de ses monochromes au chromatisme intense.
Pas d’amnésie culturelle non plus chez Yee Sookyoung (née en 1963) qui reconnaît la richesse et la singularité de son patrimoine qu’elle recrée à partir de matériaux ou de techniques du passé. L’artiste se situe d’ailleurs au cœur de ce débat entre tradition et modernité, thème récurrent de la culture coréenne, surtout auprès de la jeune génération. Elle en fait la démonstration dans sa série présentée à Berne où elle recycle des débris de porcelaines traditionnelles qui composent de nouvelles formes hybrides, souvent bulbeuses comme dans le cercle parfait de Translated Vases (2007). Elle transfigure ces vestiges d’objets grâce à la technique japonaise du kintsugi qui consiste à assembler les fragments avec des fil d’or. Elle invente une beauté qui conjugue fragilité, délicatesse et poétique des ruines.
Formée aux États-Unis, Unkyung Hur (née en 1964) renoue également avec un passé ancestral en reprenant la technique de la laque traditionnelle coréenne (otchil) qui remonte à l’époque du royaume de Goryeo (918-1392). Les deux artistes bouleversent aussi les frontières, cette fois-ci artistiques, en abolissant les hiérarchies entre art et art appliqué.
L’union des irréconciliables
Peu de Sud-Coréens osent aborder le tabou de leur ennemi juré. Kyungah Ham (née 1966) se risque cependant à des œuvres qu’elle considère comme des «messages artistiques adressés à un pays inconnu». Au prix d’un trafic digne selon elle de films d’espionnage, elle fait réaliser en Corée du Nord les broderies de Chandelier (2009-2010) et Sweet-Sweet & Bling-Bling (2009-2010). Le savoir-faire délicat ne masque pas la menace avérée que laisse entendre le message d’Hiroshima & Nagasaki Mushroom Cloud où les brodeurs ont eu pour modèle la photographie de l’explosion d’une bombe atomique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Image du passé certes, mais qui renvoie tragiquement à une peur contemporaine et bien réelle.
L’art n’adoucit pas forcément les tensions. Aucune ambassade n’a accepté d’assister à l’inauguration. Pour la première fois, les réticences émanaient des deux Corées. Le collectionneur est conscient qu’il risque de ne plus jamais obtenir de visa pour la Corée. Fruit d’une aventure politique, artistique et surtout profondément humaine, la collection prend pour cela la forme d’un activisme.
A voir à lire
Au-delà des frontières
L’art nord-coréen et sud-coréen de la collection Sigg
jusqu’au 9 septembre, Kunstmuseum, Berne
Catalogue de l’exposition
Grenzgänge Nord- und südkoreanische Kunst aus der Sammlung Sigg
Border crossings North and South Korean Art from the Sigg
Collection Kunstmuseum Berne & Katje Cantz Verlag, Berlin, 2021