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L’Union européenne devra payer plus cher son énergie, polluer davantage et rationner.
Engager une guerre économique avec un pays dont on dépend pour couvrir ses besoins en énergie, notamment en gaz, telle est la situation unique dans laquelle se trouve l’Union européenne.
Il faut d’abord mesurer le degré de dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie. En 2019, ce pays était le principal fournisseur de pétrole de l’UE avec une part de marché de 31%. La répartition par grandes zones était ensuite assez équilibrée: 18% pour le Moyen-Orient, dont près de la moitié pour l’Arabie, 17% pour l’Afrique, 13% pour l’Europe, 10% pour l’Amérique du nord et 10% pour l’Asie centrale. Sans surprise, la géographie dicte en partie le choix des fournisseurs. Le poids de la Russie avoisinait 80% dans certains pays de l’Est, moins de 20% pour les pays de l’Ouest, plus dépendant du pétrole africain et moyen-oriental. Concernant le gaz, la Russie était aussi le principal fournisseur de l’UE, avec une part de marché dépassant 40%, devant la Norvège 25%, le reste venant d’Afrique du nord ou de gaz liquéfié (GNL). Le marché du gaz est très segmenté car la plupart des échanges se font au travers de pipelines. Ensuite, la dépendance dépend aussi de la géographie. La Russie était en en quasi-monopole pour la fourniture de pays de l’Est. Sa part de marché avoisinait 50% en Allemagne et Italie, moins de 15% en France et Espagne.
Il est plus facile de trouver des fournisseurs de substitution pour le pétrole brut que pour le gaz du fait de l’importance du commerce pétrolier par bateau plutôt que par pipeline. Cela ne va pas toutefois sans quelques contorsions politiques. Dans le cadre du dernier round de sanctions, l’UE envisage d’ailleurs de stopper d’ici la fin 2022 tout achat de pétrole brut venant de Russie par voie maritime.
Dès l’été 2021, les livraisons de gaz russe avaient été réduites sous le prétexte de travaux de maintenance, sûrement pour mettre un coup de pression afin d’accélérer la mise en service du gazoduc Nordstream. Il y avait donc déjà des tensions en matière d’énergie, mais rien de comparable à aujourd’hui. En réponse à l’invasion de l’Ukraine, désormais pays candidat à l’UE, l’Europe sanctionne la Russie. En représailles, la Russie réduit ses livraisons de gaz. Fin 2021, les importations de gaz russe étaient tombées à 70-80% de la normale. En mars 2022, juste après l’invasion, les livraisons avaient rebondi, soit comme un gage d’apaisement aux Européens, soit parce que les stocks russes étaient excédentaires. La rechute a repris depuis. Pour l’UE, les importations de gaz russe pointent à 40% de la normale, redonnant un coup de fouet aux prix du gaz. C’est l’une des causes principales du choc d’inflation que subissent les Européens.
Dans le cas d’une baisse supplémentaire des livraisons russes ou d’une coupure complète, il faudra sans doute en passer par une gestion administrée de l’offre, complétée par des mécanismes d’aide pour éviter que les coûts exorbitants de l’énergie ne conduisent des entreprises à la faillite. Divers pays planchent déjà sur des plans de contingence de ce type afin de déterminer quels critères permettraient de répartir le rationnement entre types d’agents économiques ou entre secteurs et d’en limiter le coût.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, il y a un vif débat entre experts pour estimer le coût économique d’une coupure des livraisons de gaz russe. Une étude collective publiée en Allemagne estimait que le PIB baisserait entre 0,5 et 3 points par rapport au scénario de base sans rationnement. Cette fourchette est si large qu’elle couvre des scénarios très différents, allant de la stagnation à une récession sévère. Dans sa propre étude, la Bundesbank envisageait une contraction du PIB dans le haut de cette fourchette. En France, le Conseil d’Analyse Economique aboutissait à une baisse minime, de l’ordre de 0,15 et 0,3 point de PIB. Ces calculs reposent de manière cruciale sur l’élasticité de la production à la quantité d’énergie disponible et tout le débat porte sur l’estimation de cette élasticité. Ces modèles sont utiles pour donner des ordres de grandeur, mais personne n’a de point de comparaison pertinent pour évaluer précisément les répercussions macro de la crise énergétique actuelle. Personne ne peut dire non plus quelle durée ou sévérité aurait un éventuel rationnement. En tout état de cause, la production serait perturbée puisque certaines branches d’activité seraient tout bonnement mises à l’arrêt. Comme dans le cas de la pandémie, la réponse devrait être une intervention directe des Etats dans la conduite des affaires économiques, soit pour hiérarchiser les secteurs prioritaires pour l’accès au gaz, soit pour compenser les pertes.