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Le 31 octobre dernier, Extinction Rebellion faisait sa déclaration officielle à Londres. Ce mouvement social de résistance non-violente s’est formé en réaction à l’inefficacité des gouvernements face à l’urgence climatique et sociale. « Nous refusons de léguer une planète mourante aux futures générations, à cause de notre incapacité à agir maintenant » peut-on lire dans leur déclaration de rébellion (1). C’est par des actes de désobéissance civile (comme le blocage de nombreux ponts londoniens le 17 novembre dernier) que le mouvement entend faire changer les choses. Il compte aujourd’hui pas moins de 40’000 membres dans 119 pays différents (2).
Ce mouvement grandit rapidement et prend de l’ampleur, mais est-ce suffisant? Quelle est la masse critique à atteindre pour renverser le système dans lequel nous vivons?
Selon Erica Chenoweth, politologue américaine et chercheuse au PRIO (Peace Research Institute Oslo), et Maria J. Stephan, directrice du programme des actions non-violentes au U.S. Institute of Peace, il suffirait d’une participation active et soutenue de 3.5% de la population pour assurer le succès d’un mouvement. Les deux chercheuses ont collecté des données sur toutes les campagnes visant à renverser un gouvernement ou à libérer un territoire entre 1900 et 2006; elles ont synthétisé leurs résultats dans un livre paru en 2012, « Why civil resistance works » (3).
Aucune campagne réunissant plus de 3.5% de la population n’a échoué.
Leurs conclusions sont les suivantes: les mouvements non-violents aboutissent à une réussite deux fois plus souvent que les mouvements violents, aucune campagne réunissant plus de 3.5% de la population n’a échoué, et toutes les campagnes dépassant ce taux de participation étaient non-violentes (4).
Au-delà des chiffres, observons les constats globaux et qualitatifs de cette étude. Les mouvements non-violents rassemblent en moyenne une plus grande part de la population et surtout, une plus grande mixité sociale. « Tout le monde est né avec une compétence physique naturelle à résister de manière non-violente » (4), cette méthode est moins dangereuse et ne nécessite aucune capacité physique particulière, ce qui la rend par conséquent plus inclusive que la méthode violente (même les personnes âgées ou les enfants peuvent y prendre part). De plus, il existe une pluralité d’actions non-violentes (manifestations, boycotts, désobéissance civile, etc.) ce qui permet, d’une part, de rassembler un plus large spectre de la population et rend d’autre part ce mouvement social plus diffus qu’un mouvement violent, et par conséquent plus difficile à arrêter. Les mouvements non-violents permettent ainsi de toucher un plus large panel de citoyens. Cela devient particulièrement intéressant lorsque l’entourage même des individus représentant l’Etat (tels que les forces de l’ordre ou les acteurs du pouvoir judiciaire) se joint au mouvement. Ceux-ci reconsidéreront peut-être la manière d’accomplir leur devoir, puisque cela pourrait directement toucher leur entourage (5).
Il est important cependant de tempérer les résultats de cette étude. Nicolas Casaux, membre de l’organisation internationale Deep Green Resistance, soulève la question des définitions utilisées (6). Ce qui est ici considéré comme un succès est le renversement du régime en place, mais le nouveau régime pourrait ne pas être meilleur (ni plus démocratique, ni plus représentatif). D’autre part, la définition de la non-violence utilisée par Erica Chenoweth et Maria J. Stephan est plutôt large, puisqu’un mouvement est classé comme violent s’il inflige des dommages et non pas s’il « inflige ou menace d’infliger des dommages à un autre être humain », selon la définition de Gene Sharp (6). Il est fondamental de prendre en compte cet aspect subjectif de l’étude et de ne pas se fier aveuglément aux chiffres qu’elle met en lumière. Cependant, les considérations globales portant sur les différences qui existent entre les deux types de mobilisation, et plus particulièrement sur le fait que les mouvements non-violents sont plus inclusifs et plus représentatifs, restent valables.
« il faut susciter une situation radicale perçue comme intolérable aux yeux du monde »
Sandra Laugier, philosophe française, apporte une autre nuance importante aux conclusions des deux chercheuses américaines. Selon elle, « un soutien vague ne suffit pas, il faut susciter une situation radicale perçue comme intolérable aux yeux du monde » (7) afin d’obtenir le soutien (ou du moins le consentement) de la population. La priorité est de se faire entendre par la population, avant même de se faire entendre par le gouvernement. Il est nécessaire pour cela de légitimer l’action de désobéissance civile aux yeux de celle-ci, c’est-à-dire de lui montrer que la loi ou le système actuel est injuste et que chaque citoyen a le droit (et même le devoir) de s’indigner, comme l’encourageait déjà Stéphane Hessel dans son ouvrage paru en 2010 (« Indignez-vous! »).
Finalement, qu’il soit nécessaire de rallier 3.5% de la population à sa cause, que ce nombre soit plus élevé ou moins élevé, le plus important est de se rendre compte de notre pouvoir de citoyen, de ce pouvoir de masse et ainsi d’agir conjointement, de manière organisée, participative et représentative pour construire ensemble l’utopie de demain.
Léa Barbey
- rebellion.earth/declaration/
- Audrey Garric, Climat: Extinction Rebellion se prépare à « entrer en résistance » en France, le Monde, 26.01.19
- Erica Chenoweth & Maria J. Stephan, Why civil resistance works, Columbia University Press, 2012
- Erica Chenoweth, The success of nonviolent civil resistance, TEDx, Boulder, septembre 2013
- Erica Chenoweth, It may only take 3.5% of the population to topple a dictator – with civil resistance, The Guardian, 01.02.17
- Nicolas Casaux, Erica Chenoweth ou quand l’Etat et les banques promeuvent la non-violence, Le Partage, 06.2018
- Vincent Lucchese, Désobéissance civile, ultime recours face à l’urgence climatique?, Usbek & Rica, 10.02.19