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Bouillie, frite, en purée ou au four: quoi de plus banal dans notre alimentation quotidienne que la pomme de terre? Sous ses airs familiers, elle cache pourtant une histoire pour le moins mouvementée…
Lorsque la papa en provenance d’Amérique du Sud commence à circuler parmi les botanistes européens du 16e siècle, elle soulève de la méfiance. On l’apparente à la mandragore, une plante à la réputation sulfureuse, qui sent la sorcellerie. La pomme de terre entre donc dans la dangereuse famille des solanacées, qui comprend également la belladone et la jusquiame dont on tirait des poisons mortels. En 1596, le naturaliste suisse Caspar Bauhin lui donne le nom scientifique qu’elle porte toujours: solanum tuberosum. Il lui attribue aussi trois qualités pour le moins surprenantes : celle de causer des vents, celle d’inciter aux plaisirs vénériens… et celle de donner la lèpre.
La grande question était donc: la pomme de terre est-elle oui ou non comestible? Est-elle bonne pour la santé ? Ne faut-il pas s’en servir pour nourrir les cochons?
En attendant que cette question soit tranchée, on pouvait la trouver sous forme de plante décorative dans les intérieurs chics de l’époque. Il faudra attendre deux siècles pour que la pomme de terre se débarrasse de sa mauvaise réputation. Au fil du temps, de nouvelles variétés sont apparues, plus digestes, et comportant moins de solanine (un alcaloïde toxique qui se développe lorsque la pomme de terre est récoltée verte et qu’elle est conservée au soleil). A la fin du 18e siècle, sous l’impulsion de quelques héros de l’histoire de la pomme de terre, tel le pharmacien Antoine Parmentier, les médecins se mobilisent en faveur de cette plante de culture facile et au rendement élevé. Ils y voient un aliment révolutionnaire, un "pain du pauvre" permettant de lutter contre les famines qui ravagent épisodiquement les campagnes et qui frappent la population la plus démunie.
Un destin glorieux et tragique s’offre alors à la pomme de terre. Elle est tout particulièrement adoptée par les Irlandais qui, comme les Italiens dans le maïs, y trouvent un moyen de ne pas mourir de faim. Mais l’Irlande est devenue dépendante. La pomme de terre est devenue une monoculture. En 1845-46, la maladie de la pomme de terre provoque donc une famine épouvantable, qui se double de toutes les maladies de carences liées à la suppression de cet aliment majoritaire (scorbut, dysenterie, typhus pétéchial, etc.). De très nombreux Irlandais meurent. Parmi les survivants, beaucoup choisissent l’émigration, laissant le pays exsangue.
En 2007, ce sont quelque 325 millions de tonnes de pommes de terre qui ont été produites dans le monde. Selon la FAO, ce chiffre pourrait doubler d’ici à 2012. La plante a gardé son statut de nourriture simple, ce que confirme son absence de nos menus de fête. Mais par ses qualités nutritionnelles, elle pourrait bien, comme les insectes, confirmer son statut d’aliment providentiel dans un futur proche.
Cette affirmation est attribuée au médecin Hippocrate, qui a vécu au 5e siècle avant notre ère. L’idée d’un aliment qui favorise la santé est donc ancienne; elle est même typique de la tradition diététique et des régimes de vie que les médecins prescrivent à leurs patients depuis des millénaires.
Alicament, contraction d’aliment et de médicament, est un néologisme de la fin du 20e siècle. En anglais, on parle de functional food ou de nutraceutical, qui résulte de nutrition et pharmaceutical. Un alicament se définit par un apport de santé particulier, par exemple une protection (ou une protection supposée) contre certaines maladies chroniques.
Les alicaments peuvent être naturels, mais le terme est plutôt employé pour des produits transformés par l’industrie agro-alimentaire: jus de fruits enrichis en calcium, lait enrichi en oméga-3, ou bactéries bifidus ajoutées au yaourt pour favoriser le transit et réguler la flore intestinale.
Où faut-il voir les ancêtres des alicaments? Peut-être dans le vinaigre qui était très à la mode dans les siècles passés non seulement pour l’aromatisation des plats, mais aussi pour ses vertus médicinales, diététiques, ou désinfectantes. Il était même utilisé comme produit cosmétique permettant de conserver la beauté, la fraîcheur et la jeunesse.
Certains contradicteurs rappellent que les alicaments ne sont pas soumis aux contrôles que subissent les médicaments avant leur mise sur le marché, et que leurs vertus sont commerciales avant d’être sanitaires. Il n’empêche, l’alicament n’est qu’une manifestation récente d’un vieux fantasme: manger bien pour vivre vieux et mieux.
On lit sur l'étiquette que cette préparation aide, entre autres, contre: " les eczémas, vices du sang, ... crises de nerfs, nevralgies, migraines ...".
On lit sur l'étiquette que cette préparation aide, entre autres, contre: " les eczémas, vices du sang, ... crises de nerfs, nevralgies, migraines ...".
Concentré de viande, vendu comme stimulant énergétique.
On sait que les régimes riches en viande ou en produits lactés nécessitent d’importantes ressources. Il faut 8 kilos de fourrage ou de céréales pour produire 1 kilo de viande bovine. De surcroît, moins de la moitié d’une vache peut être mangée. Sachant que la population mondiale pourrait s’élever à quelque 9 milliards d’individus vers 2015, et que les nouvelles classes bourgeoises de pays tels que l’Inde ou la Chine sont de grosses consommatrices de viande, on se rend bien compte qu’il devient urgent de trouver des solutions durables. Peut-être la production industrielle de viande artificielle? À moins que l’on ne développe d’autres sources de protéines. Les insectes comestibles par exemple.
En effet, il faut moins de 2 kilos d’aliments pour produire un kilo de criquets. Selon un rapport récent de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l'apport calorique des insectes est supérieur à celui qu’offrent différents légumes ou l'élevage animal. De nombreux insectes sont riches en acides gras: ils pourraient servir de compléments alimentaires pour les enfants sous-alimentés. De plus, le développement de l’entomophagie permettrait de freiner la pollution des sols et de l'eau dus à la production animale intensive, au surpâturage ou à la dégradation des forêts.
L’insecte sera-t-il la pomme de terre de demain? Un aliment sain et facile à cultiver, permettant de nourrir la population grandissante de la planète et de remédier à ses carences nutritionnelles ?
Dans l’Antiquité, nos ancêtres mangeaient des insectes rôtis, bouillis, salés, ou réduits en farine. Selon différents témoignages, Aristote appréciait les larves de cigales. Pline l'Ancien écrit que les Romains recherchaient quant à eux le goût des larves de scarabée. Dans la Bible, la loi mosaïque n’interdit pas la consommation de sauterelles (Lévitique 11 :22) et, selon l’Évangile de Matthieu (3:4), Jean Baptiste en aurait fait un de ses aliments privilégiés. À l'heure actuelle, environ 1900 espèces d'insectes sont consommées à travers le monde par plus de 2 milliards d'êtres humains, essentiellement sur les continents asiatique, africain et sud-américain.
La résistance occidentale face à l’entomophagie repose sur des considérations culturelles et sanitaires. En Suisse, l'élevage et la vente d'insectes destinés à la consommation humaine demeurent interdits. En décembre 2013, la Belgique a pour la première fois en Europe autorisé la mise sur le marché de dix espèces d’insectes. L’Union européenne prévoit de faire adopter prochainement un texte encadrant le commerce et la consommation des nouvelles denrées alimentaires. Nos habitudes alimentaires se transforment donc lentement. En Hollande, l’Université de Wageningen, dont les thèmes de recherche portent sur “healthy food and living environment”, héberge une unité consacrée aux insectes.
L’entomophagie n’est pas de la science-fiction. Produits dans de bonnes conditions, les insectes comestibles peuvent être sains, écologiques et rentables. Sont-ils bons? Pour se faire une opinion, une seule solution: goûtez!
Edible insects. Future prospects for food and feed security, FAO, Forestry Paper 171, 2013.
Couverture du rapport de la FAO sur les insectes commestibles. Le document est librement accessible ici.
Ces larves font partie des insectes comestibles les plus communs.
La pénurie était une réalité profondément ancrées dans la vie quotidienne des campagnes aux siècles passés. On a de la peine aujourd’hui dans nos sociétés à imaginer des niveaux de faim tels que, selon l’expression d’un historien, il n’était pas rare de “trouver des individus morts sur la route, la bouche pleine d’herbe et les dents plantées dans la terre.”
Comment survivre en cas de chute brutale de la production des céréales? Avec l’augmentation démographique que connaît l’Europe à partir de la fin du Moyen Âge, cette question se pose de façon de plus en plus dramatique. En effet, au milieu du 14e s., la population européenne est estimée à 80 millions d’individus. Elle passe à 195 millions à la fin du 18e s., sans progrès significatifs des techniques et des rendements agricoles. À cette époque, les campagnes représentent encore entre 80 et 90% de la population totale.
Les savants cherchent donc l’aliment révolutionnaire qui remplacera le blé dans la fabrication du pain, et qui permettra de nourrir toutes ces bouches affamées. Une réponse sera trouvée dans les nouvelles variétés vivrières en provenance du Nouveau Monde : en particulier la pomme de terre et le maïs. Plus tard, des solutions seront cherchées du côté de substituts alimentaires industriels, comme la margarine qui se répand dans les pays anglo-saxons au 19e siècle. Aux États-Unis, le Dr John Harvey Kellog (1852-1943) - celui que nous connaissons pour ses corn flakes - met au point le beurre de cacahuète, et tente d’élaborer des viandes végétales à base de gluten et de cacahuètes. Sa volonté d’améliorer l’alimentation quotidienne est autant motivée par des considérations religieuses qu’hygiénistes. Faut-il considérer ces produits comme les ancêtres des alicaments qui ont fleuri dans les rayons de nos supermarchés depuis une vingtaine d’années?
Et que mangerons-nous demain? Nous sommes actuellement 7,2 milliards d’habitants sur terre. Selon un rapport de l’ONU de 2013, ce nombre devrait passer à 9,6 milliards en 2050. La consommation d’insectes sera-t-elle la solution économique, nourrissante et peu polluante qui permettra de nourrir tout le monde? Ou nous tournerons-nous vers de nouveaux substituts alimentaires? Aux États-Unis, le biohacker Rob Rhinehart propose déjà le Soylent, une mixture qui répond à tous nos besoins nutritionnels quotidiens. La réalité rejoindra-t-elle la fiction? Dans un roman écrit en 1897, L’An 2000, le chimiste Marcellin Berthelot prévoyait une société qui ne se nourrit plus que de pilules alimentaires synthétiques et parfaitement saines.