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Madame le Compositeur
Mel Bonis (1858 – 1937)
En 1881, une jeune musicienne, encore élève au Conservatoire de Paris, entame une carrière de « compositeur ». Elle change son prénom Mélanie en Mel, diminutif neutre, pour éviter tout jugement a priori. En effet, être une femme était à l’époque un handicap qui rendait une reconnaissance dans le domaine créatif improbable. Adopter un pseudonyme masculin n’était de ce fait pas inhabituel pour les femmes artistes. Pour n’en donner qu’un exemple : la Suisse Adèle d’Affry, duchesse de Castiglione Colonna, la femme qui faisait plier le marbre, s’est imposée sous le pseudonyme de Marcello.
Le 19e siècle était marqué par une polarisation forte des sociétés occidentales. Aux hommes et aux femmes correspondaient des sphères et des fonctions distinctes, et la création artistique ne faisait pas partie de la « nature » féminine. Lorsqu’une femme s’élevait au niveau de l’excellence, la mesure restait l’homme. La remarque attribuée à Saint-Saëns à propos du Premier Quatuor de Mel Bonis en témoigne: « je n’aurais jamais cru qu’une femme fut capable d’écrire cela. Elle connaît toutes les roueries du métier ! »
En composition, si quelques femmes parvenaient – non sans difficulté – à se faire un nom, elles étaient soit issues d’un milieu musical, soit promues par leur famille. Mélanie Bonis ne pouvait ni s’appuyer sur l’un, ni compter sur l’autre.
Qui est cette compositrice dont l’œuvre considérable[1] – mais longtemps oubliée – suscite depuis quelques années une attention grandissante ? Le point de départ de l’intérêt pour la vie et la musique de Mel Bonis fut sans doute la publication d’une biographie romancée par son arrière-petite-fille, la pianiste Christine Géliot en 19982.
Mélanie Bonis naît le 21 janvier 1858 à Paris, dans une famille modeste. Elle reçoit une éducation catholique stricte et sera pieuse et pratiquante toute sa vie. Dans la maison se trouve un piano dont personne ne joue, mais qui est très convoité par la petite fille. Elle s’y initie en autodidacte, apparemment au grand dam de sa mère. Sur l’insistance d’un ami de la famille, frappé par le talent musical de Mélanie, les parents consentent à ce qu’elle reçoive des cours de piano et de solfège.
En 1876, Mélanie Bonis est présentée à César Franck, professeur d’orgue au Conservatoire de Paris ; il lui ouvre les portes de cette institution. Elle est admise en classe d’harmonie et accompagnement. Parallèlement, elle prend des leçons de piano et suit des cours d’écriture. Très douée et travailleuse, elle gagne en 1879 un deuxième prix d’accompagnement et un an plus tard un premier prix en harmonie. Ces distinctions lui valent l’admission dans la classe de composition d’Ernest Guiraud, avec Debussy et Pierné comme condisciples. La première œuvre signée Mel Bonis, Impromptu pour piano, est datée de 1881.
Deux ans auparavant, au conservatoire, Mélanie avait rencontré Amédée Landély Hettig, un étudiant en chant chez Massenet. Collaborateur régulier à la revue L’Art musical, il est aussi critique musical et écrit des poèmes, dont plusieurs sont mis en musique par Mélanie. Après un temps de fiançailles secrètes, Hettig demande la main de la jeune femme, ce qui aura de lourdes conséquences. Les parents de Mélanie non seulement rejettent la demande, mais obligent leur fille à abandonner sa formation musicale, qu’ils ont d’ailleurs toujours regardée avec suspicion. Elle démissionne du conservatoire au moment où Guiraud songe à la présenter au Prix de Rome3.
Interdite d’amour et de musique, Mélanie prend un emploi de vendeuse. En 1883 – elle a 25 ans – ses parents lui trouvent un « bon parti », un monsieur riche4, de plus de vingt ans son ainé, deux fois veuf, père de cinq garçons. Mélanie Bonis devient Madame Albert Domange, installée dans un somptueux hôtel particulier à la rue de Monceau. Son mari possède en plus une grande propriété à la campagne, à Sarcelles, et une maison sur le front de mer, à Etretat en Normandie. Hettig, de son côté, accepte un travail en Italie et épouse une harpiste polonaise.
» J’espère que le mariage ne vous fera pas oublier vos bonnes intentions de travail », lui avait écrit son maître Guiraud.
Mais la gestion d’une grande maison, l’éducation des enfants5, la vie mondaine et les voyages occupent pleinement la jeune Madame Domange. De plus, l’entourage de la compositrice ne s’intéresse pas à sa musique et les influences extérieures manquent. Pendant presque dix ans, seules quelques petites compositions sortent de sa plume. Elle joue toutefois régulièrement du piano, profitant de l’excellent instrument à sa disposition.
Hettig est revenu à Paris, Mel Bonis l’apprend. Il est rédacteur à l’Art musical édité par Leduc, où paraissent aussi ses compositions à elle. Ils se retrouvent en 1890 et commencent une collaboration qui durera plusieurs années. Hettig l’encourage à composer et lui aménage des contacts avec des éditeurs et des personnages influents de la scène musicale. Ce sera le début de la phase la plus créatrice de Mel Bonis. Elle met d’abord en musique des poèmes de celui qui est resté son grand amour, puis se lance dans la musique de chambre.
En 1891, elle participe pour la première fois à un concours organisé par le journal musical Piano Soleil qui primait la plus jolie valse. La composition qu’elle présente, Les Gitanos, emporte le premier prix. Hettig et Mel Bonis travaillent ensemble sur l’Anthologie des airs classiques6, dont le premier volume sortira en 1899, sous le nom de Hettig uniquement. (Une des belles-filles de Mel Bonis dira plus tard qu’elle avait été son « nègre ».)
De cette fréquentation de travail intense naît une liaison qui donne des ailes à la compositrice : elle écrit pour le piano (elle entame notamment le cycle Femmes de légende)7, elle compose de la musique de chambre, s’exerce à l’orchestration et publie8. Autre signe d’un retour officiel au monde musical : elle rejoint en 1899 la Société des compositeurs de musique, dont elle occupera plus tard le poste de secrétaire.
Cette liaison ne restera pas sans suites : Mel Bonis attend un enfant de Hettig. Emotionnellement éprouvée, elle cache son état aussi longtemps que possible puis part « en cure ». Une petite fille, Madeleine, naît « de parents non dénommés ». Elle est confiée à une famille nourricière. Ses parents, dont la liaison a pris fin, maintiendront un contact avec l’enfant et veilleront à son éducation, sous le couvert de « marraine » et « parrain ».
Dès 1900, Mel Bonis se retire dans une sorte d’émigration interne, faite de religion et de musique. Elle travaille inlassablement : de la musique pour orgue et beaucoup de musique de chambre pour des formations diverses. Son Premier Quatuor sera joué, avant sa présentation au public, dans un petit concert privé à la rue de Monceau, en présence de Saint-Saëns. Elle fait de grands efforts pour faire connaître et diffuser sa musique. En 1909, elle participe même au concours d’un journal allemand avec Omphale, une des sept pièces de Femmes de légende. Cette composition figurera dans les dix sélectionnées et sera éditée par Simrock.
La Grande Guerre apporte son lot de soucis et de changements. Les jeunes hommes sont mobilisés. Mel Bonis invite Madeleine, dont la mère nourrice est décédée, à passer une partie de l’été 1915 à Etretat. La visite d’une « filleule » abandonnée ne suscite point suspicion dans ces temps mouvementés. Elle sera ensuite régulièrement hôte de sa fée marraine et s’intégrera dans le clan Domange.
Albert Domange meurt au printemps 1918. L’armistice est signé en novembre et les hommes de la famille reviennent. Mais le destin réserve une nouvelle épreuve à Mel Bonis. Son fils cadet, Edouard, tombe amoureux de Madeleine. Lorsqu’il fait connaître ses projets de mariage, il essuie un refus net de la part de sa mère, sans plus d’explications. Celle-ci se voit toutefois obligée de dévoiler à sa « filleule », sous promesse de silence, sa vraie filiation.
La période de guerre et les années qui suivent marquent un temps d’arrêt dans l’activité compositrice de Mel Bonis, si l’on excepte la belle page pour piano, La Cathédrale blessée, une vaste lamentation funèbre inspirée par la Première Guerre mondiale10. Elle revient à la musique de chambre vers 1922 et écrira entre ce moment et 1930 six œuvres conséquentes, dont une Sonate pour violon et piano et le Deuxième Quatuor dédié à son condisciple Pierné.
En 1934, Mel Bonis compose Cantique de Jean Racine, une rencontre spirituelle avec son fils Edouard, subitement décédé la même année. Cette œuvre ne sera pas publiée de son vivant.
Devenue physiquement et psychologiquement de plus en plus fragile, Mel Bonis passe les quinze dernières années de sa vie allongée. Elle continue à composer et essaie de publier, mais le monde musical a évolué et son style ne s’inscrit plus dans l’air du temps. Elle meurt le 18 mars 1937 à Sarcelles, où elle s’était définitivement installée en 1931.
Notes
- Environ 300 compositions dans presque tous les genres de musique
- Edition à compte d’auteur, suivie de deux éditions (2000 et 2009) chez Harmattan comprenant le catalogue des œuvres de Mel Bonis. L’association Mel Bonis, fondée en 2000, dont Christine Géliot est la présidente, est parvenue à reconstituer l’ensemble des partitions de la compositrice et à les faire rééditer en France et en Allemagne. En 2000 et 2005 parurent respectivement un devoir de maîtrise à l’Université de Paris IV et une biographie en allemand; plus récemment, des émissions radiophoniques en Suisse, en France et en Allemagne lui ont été consacrées. Dans les années 1990 déjà, le médecin violoncelliste allemand Eberhard Mayer, fondateur de l’Ensemble Mel Bonis, a commencé à faire connaître sa musique.
- Les femmes n’ont officiellement pu concourir au Prix de Rome qu’à partir de 1903.
- Issu d’un milieu non fortuné, Albert Domange a pu reprendre la florissante entreprise de cuir industriel de son premier beau-père.
- Aux cinq enfants s’ajouteront encore trois dans les premiers dix ans du mariage.
- Une collection (17 volumes) des grands airs du répertoire italien, anglais et allemand, en traduction française pour faciliter l’accès à ces œuvres aux chanteurs et au public
- L’ensemble comprend sept pièces de concerts représentant Phoebée, Viviane, Salomé, Desdémone, Mélisande, Omphale et Ophélie.
- Entre 1898 et 1899 paraissent chez l’éditeur Leduc vingt de ses partitions. Plus tard, elle travaillera avec d’autres éditeurs renommé
- Le secret semble avoir été bien gardé. Le faire-part annonçant le décès de Madame Albert Domange ne mentionne pas le nom de Madeleine.
- L’œuvre évoque La cathédrale engloutie, prélude de Debussy, mais aussi la destruction, en septembre 1914, de la cathédrale de Reims. Elle peut aussi être considérée comme prémonitoire : Madeleine survivra à l’effondrement de l’église Saint-Gervais suite à un bombardement.
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