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Mais ce ne sont pas seulement les événements importants et les personnages considérables de l'histoire qui trouvent place dans le récit du religieux. Sa chronique est remplie d'une foule d'incidents de la vie commune. Dans une seule page on rencontre le récit d'une vengeance conjugale. où l'adultère est assassiné et coupé en petits morceaux, d'une querelle de famille, dans laquelle, au milieu d'une noce, l'époux est tué par le frère de l'épouse, d'un triple homicide commis par des citoyens sur des citoyens du parti contraire". Les incendies, les fléaux, les possessions diaboliques, les suicides, les parricides, sont consignés avec autant de soin que les grandes catastrophes politiques, et Jean de Winterthur montre une prédilection particulière pour tous les incidents empreints d'un caractère sombre et tragique.
Se représente-t-on cet esprit éveillé et curieux, qui a glané de tous côtés sa gerbe d'anecdotes, ignorant des épisodes qui se seraient accomplis pendant son enfance, à quelques heures de distance de sa ville natale, et qui, plus que tous les faits étranges qu'il a recueillis dans sa chronique, auraient dû remplir sa jeune âme d'épouvante et sa mémoire du désir de les retracer ?
Si un père a, sur la place d'Altorf, risqué la vie de son fils p0ur abattre une pomme; si un fils a vu dans le Melchthal son père aveuglé pour venger la blessure d'un valet ; si, dans la baignoire d'Altzellen, un nouveau Tarquin a trouvé la mort, tandis que, plus heureuse que Lucrèce, la paysanne d'Unterwalden conservait tout à la fois la pudeur et la vie, - et qu'à Winterthur on n'en ait rien su, et que, si on l'a su, les enfants n'en aient ouï parler ni au foyer paternel, ni dans les conversations de l'école, ni sur la place publique, ou que, s'ils en ont ouï parler à dix ans, ils l'aient oublié à quarante, — et si le silence du chroniqueur doit s'expliquer par cette série d'invraisemblances, alors nous ne pouvons rien conclure, il est vrai, du mutisme de Jean de Winterthur, rien, sinon que de tous les témoignages connus, antérieurs à l'an 1350, il n'en est aucun qui atteste, de près ou de loin, directement ou par allusion, la réalité des incidents auxquels la tradition rattache l'affranchissement des Waldstätten.
Au silence des documents authentiques est donc venu s'ajouter le silence des historiens contemporains. Pas la plus petite pierre d'attente ne se laisse entrevoir, à laquelle puisse s'appuyer l'édifice de la légende. Comment donc cette légende, qui a contre elle, répétons-le, tout à la fois le témoignage et le mutisme de l'histoire, comment cette légende a-t-elle pu naître, se glisser, s'établir, s'incruster dans les annales du peuple suisse? C'est la question qui nous reste à étudier.
II
LES RUDIMENTS DE LA LÉGENDE
Le temps marchait, et les premiers confédérés, par de nouvelles alliances et par des victoires nouvelles, avaient agrandi et affermi leur indépendance. Lucerne, Zurich, Berne, Zug et Glaris sont entrés dans la Confédération, et les batailles de Laupen, de Sempach, de Naefels, ont jeté un nouvel éclat sur la bravoure militaire des montagnards suisses. Mais, pendant qu'ils travaillent ainsi à se faire un nom et une place dans l'histoire, l'histoire se tait sur leur compte. .Ce n'est qu'au bout de soixante et dix ans, vers l'année 1420, que l'on Voit apparaître un narrateur, national cette fois, qui renoue la chaîne longtemps interrompue des récits historiques relatifs aux trois vallées. Conrad Justinger, secrétaire du Conseil de Berne et auteur d'une chronique suisse*, donne sur les origines politiques des Waldstätten et sur les causes de leur affranchissement les premiers renseignements qui aient quelque rapport avec la thèse adoptée et propagée plus tard par la tradition. C'est moins, toutefois, une narration de faits précis, qu'un résumé des idées conçues ou recueillies par le chroniqueur bernois, que nous trouvons dans son livre. Il s'exprime d'une manière très-générale et très-vague, comme un homme qui ne se rend pas très-bien compte de ce dont il parle. En portant, dans son exposé, un peu plus de clarté qu'il n'en a mis, on voit qu'il divise en deux périodes l'histoire des Waldstätten antérieure à la bataille du Morgarten. La première remonte, selon l'un des textes de la chronique, « bien avant la fondation de Berne, » ou simplement, selon une autre leçon, « à l'an 1260. » C'est alors que les vallées se trouvaient en guerre avec les seigneurs de Habsbourg, « auxquels, » dit le narrateur, « appartenaient ceux de Schwytz et d'Unterwalden, tandis qu'Uri relevait du couvent de Zurich. Cette querelle, » ajoute-t-il, « venait de ce que les seigneurs, leurs baillis et leurs officiers, cherchaient à introduire de nouveaux droits et de nouvelles charges, à côté des anciennes obligations et des anciens devoirs que les Waldstätten rendaient à l'Empire, par lequel ils avaient été aliénés. De plus, les dits officiers se comportaient criminellement envers- les filles et les femmes des braves gens et voulaient leur faire violence; ce que les gens de bien ne pouvant souffrir, ils s'insurgèrent contre les seigneurs. Ceux-ci, de leur côté, se mirent en guerre contre les vallées, qui auraient bien volontiers réclamé le secours de l'Empire, auquel Schwyz appartenait depuis plusieurs siècles, selon la teneur de ses bonnes chartes. »
A cette première période de luttes entre les Waldstätten et les Habsbourg, dont ceux-ci « se lassèrent, » dit Justinger, succède une seconde époque où entrent en scène les ducs d'Autriche, « qui donnèrent, » raconte l'auteur, « une somme d'argent aux Habsbourg pour acquérir leurs droits sur les vallées. » Celles-ci vécurent d'abord en bonne intelligence avec les nouveaux seigneurs, mais ensuite « les officiers de ces derniers élevèrent encore de nouvelles exigences et des prétentions auxquelles les vallées refusèrent d'obtempérer; alors la guerre éclata entre les deux parties et elle se prolongea longtemps entre les pauvres Waldstätten, réduits à leurs seules forces, et l'Autriche qui voulait les assujettir selon son bon plaisir. Cela dura jusqu'à l'année 1315. »
Dans ce récit, mêlé de vrai et de faux, et où l'état politique des Waldstätten est caractérisé de la manière la plus incohérente et la moins conforme aux résultats certains fournis par l'histoire, nous ne voulons relever qu'un seul point, c'est le passage où se trouve la première allusion qui soit faite aux excès qu'auraient commis, envers les habitants des trois vallées, les seigneurs de Habsbourg, ou leurs officiers. Justinger classe ces excès sous deux
chefs, suivant qu'ils se rapportent au gouvernement ou aux mœurs, et qu'ils ont, par conséquent, le caractère de l'usurpation ou de la débauche. « L'introduction de nouveaux droits et les violences faites aux femmes, » voilà les expressions très-générales où se manifeste, pour la première fois, la pensée de rattacher à des motifs de ce genre le soulèvement des Waldstätten. Encore faut-il remarquer que les attentats aux mœurs sont attribués par Justinger à la période des « Habsbourg, » antérieure au règne du roi Rodolphe, et non à celle des « ducs d'Autriche ; » en sorte que la lutte avec ceux-ci n'aurait pas dû son origine, comme le veut la tradition, à des excès de cette nature. Quant aux actes de cruauté dont parle la légende, le chroniqueur n'en fait nulle mention.
Que les motifs prêtés par Justinger au soulèvement des États forestiers soient de son invention, ce qui n'est pas probable, ou qu'il les doive, avec les autres informations que renferme cette partie de son récit, aux souvenirs déjà confus de ses confédérés des Petits Cantons, — il n'en est pas moins certain qu'on doit chercher l'origine de cette interprétation imaginaire dans le besoin de se rendre compte, d'une manière plausible, d'événements dont le laps de temps, le manque de lumières, l'absence d'esprit critique, avaient fait perdre de vue la véritable cause. On se trouvait alors à ce point de partage où la fidèle mémoire du passé n'a pas encore entièrement disparu, mais où la légende, de moins en moins tenue en échec par des souvenirs récents et précis, et de plus en plus favorisée par la crédulité et les préjugés de l'amour-propre national, s'introduit peu à peu dans les esprits et finit par s'emparer de l'imagination populaire, en raison même de la satisfaction qu'elle lui procure.