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29/12/2015
Lors d'un de mes voyages en Corse, j'ai rencontré une sorte de sage, un homme relativement connu dans l'île, oncle d'un homme qui l'est encore plus, surtout depuis qu'il a gagné deux élections successives. Il éprouvait le besoin de raconter la Corse, d'exprimer son âme. Je l'ai écouté avec l'attention dont je suis capable.
Il ne m'a pas parlé pas du Corse éternel et de ses qualités morales, comme le font presque toujours ceux qui veulent parler d'un peuple ou d'une ethnie, mais a évoqué des faits historiques significatifs et des anecdotes parlantes. C'était moins péremptoire et plus amusant; car il avait de l'humour.
Petit, mince, émacié, de la malice et de la volonté dans le regard, une certaine force intérieure transparaissait de sa personne; un air de ruse, aussi.
Le point le plus fort et le plus étonnant qu'il ait évoqué est que les bergers corses eussent récité Dante dans le texte. J'avais lu que la bourgeoisie corse avant le rattachement à la France lisait le Tasse et l'Arioste, mais ce qui m'était dit à présent était plus mythique. On pouvait imaginer les bergers corses, le soir, scruter l'infini et y voir les cercles du paradis, de l'enfer, du purgatoire...
Le trait historique important qu'il a cité était l'emprise des Franciscains sur la spiritualité corse. La Savoie le partage, car cet ordre dominait Chambéry, à l'origine; saint François d'Assise était censé y avoir passé une semaine. C'est un lien avec l'Italie qu'avaient les deux contrées. François de Sales même, confirmant Dante, reprend, en vue de la dévotion, les figures de l'enfer et du paradis, sur lesquelles, disait-il, il faut méditer. Il affirme que Dieu parle dans la nature et qu'il faut apprendre à y lire sa volonté.
Je n'ai rien vu de tel dans le gallicanisme, qui invitait à méditer davantage sur des principes abstraits. L'évêque de Genève reprend aussi des figures d'anges conducteurs, ou d'autres, tirées de l'Apocalypse. Mais en prose, et en français. Les chansons en dialecte peuvent reprendre en Savoie des épisodes évangéliques, mais de façon moins solennelle, plus gaie, plus légère.
L'italien a un lien fort avec le corse, qui dérive du pisan, une variété du toscan. Les plus anciennes églises corses sont pisanes. Elles ont été longtemps vides, ayant été supplantées par les églises génoises, de type baroque: le pouvoir imprime toujours sa marque et son style. Paris impose, elle, des musées: c'est la religion rationaliste, le culte des Lumières. Le gallicanisme était déjà la branche la plus rationaliste du catholicisme, et, à écouter mon interlocuteur, le différend entre la Corse et Paris était aussi religieux, car, justement, la Corse ne partageait pas les présupposés du gallicanisme.
Malicieusement, il me raconte que les prêtres corses du dix-huitième siècle approuvaient la révolte contre la France en répliquant, à ceux qui leur opposaient le roi de droit divin: Là où il y a de la tyrannie, il n'y a plus de droit divin.
Un trait qui eût ravi Stendhal. Il haïssait le gallicanisme et raffolait du catholicisme italien, romantique et comme la suite du paganisme romain. Un trait, aussi, qui rappelle les patriotes italiens du dix-neuvième siècle, souvent républicains et catholiques à la fois. Mais un trait qui pour le coup ne rappelle pas la Savoie, qui à cet égard était plus proche de la Bretagne: on y croyait bien à la figure paternelle et sacrée du Prince. François de Sales s'était exprimé dans ce sens à propos du Duc - dont la bannière croisée reflétait, disait-il, le Père divin. Il avait aussi promu le culte du bienheureux Amédée IX, ancien duc considéré en Savoie comme saint. La cathédrale de Chambéry et l'église abbatiale d'Hautecombe témoignent de ce culte de la dynastie locale.
Et si, au dix-neuvième siècle, un profond esprit de fraternité régnait en Savoie, c'est que chacun se considérait comme le fils du roi, Charles-Félix ou Charles-Albert notamment: il était un père pour tous, et le peuple constituait une famille. Il était la manifestation vivante du lien social, et, à cet égard, on était proche de l'esprit qui règne en Thaïlande ou au Cambodge, où le roi reste une personne sacrée manifestant l'esprit du peuple. En Bretagne, je crois, même à l'égard du roi de France, et par l'éventuel intermédiaire des princes bretons, on avait ce genre de sentiments; cela explique les guerres de Vendée. Était-ce l'héritage du roi Arthur - très vénéré aussi en Savoie, où ses chevaliers sont réputés avoir fondé plusieurs cités?
Ce qui me rappelle davantage la Corse est l'esprit frondeur des Francs-Comtois. Face à Louis XIII et Louis XIV, on plaça leur armée sous la direction du capitaine Lacuzon, de Longchaumois. Je rappelle qu'à cette époque la Franche-Comté était une partie de l'Espagne. Lacuzon n'était qu'un simple bourgeois. Or il avait été, dit la légende, baptisé sous deux signes: chrétien, païen.
Pour le christianisme, il avait pour mentor Claude Marquis, curé de Saint-Lupicin, près de Saint-Claude. Il eût également plu à Stendhal, car on raconte qu'avant d'officier, d'effectuer la cérémonie sacrée, il posait sur l'autel ses deux pistolets, le chien levé, prêts à tirer.
Quant au baptême païen, il avait été donné à Lacuzon par son autre guide intime, le colonel Varroz, à la fontaine de la Vouivre, l'esprit protecteur de la Comté. Et elle donnait au héros, dernier surhomme d'Europe, une prescience étrange: car dès qu'un danger le menaçait, ce serpent ailé tournait au-dessus de sa tête, dans les airs, et lui criait: Attention! - c'est-à-dire, en patois: La Cuson. D'où son nom. Car en réalité il s'appelait Jean-Claude Prost. Un jour, même, on le vit monté sur cet animal volant, pour échapper aux assiégeants français d'un fort qu'il devait garder. Il disparut dans les airs, laissant derrière lui une traînée lumineuse - pareille à un arc-en-ciel, dit un texte (d'Édith Montelle)!
Ce paganisme plein d'imagination est plus septentrional que méridional. L'esprit latin est plus réaliste. Il est vrai que les bergers corses étaient réputés avoir obtenu maints secrets des ambigus Ogres, à la fois terreur du peuple et inspirateurs occultes. Il est vrai, aussi, qu'il existe, en Corse, la tradition des mazzeri, voyants qui agissent sous une forme spectrale (ou astrale), qui se dédoublent, et sont les instruments du destin. Mais le héros de la Corse, Pascal Paoli, était davantage dans l'histoire, moins dans la légende, que le capitaine Lacuzon, même s'il se disait citoyen du Ciel. Fréquentant Rousseau, il était déjà un homme des Lumières. Il me suggère que la Corse a aussi un rapport avec la rationaliste et républicaine Genève – qui, certes, s'est fiée, à un prédicateur religieux, pour poser les bases de son État; mais Calvin se fiait à la raison humaine, pour démêler les mystères divins.
Je pensais à tout cela, en écoutant le vieil homme sage, et à ce romantisme italien, à la fois patriotique et réaliste, que Stendhal admirait. Car il aspirait à transfigurer ce monde, plutôt qu'à y amener l'autre.
Mon interlocuteur me montrait, par d'autres anecdotes, qu'il décelait la source cachée des décisions collectives, qu'il en distinguait les origines individuelles: il connaissait le dessous des cartes. Cela me rappelait La Chartreuse de Parme. Le regard vif de l'homme projetait des images qui allaient au-delà des apparences, tout en restant dans le monde manifesté.
13/12/2015
L'horizon réel des Français dépasse moins qu'ils le croient leur région. Lorsqu'ils se réfèrent à la nation, ils ajoutent à leur région l'image plus ou moins fantasmée de la ville de Paris, la regardant comme leur capitale ontologique. Ils s'intéressent en fait peu aux autres régions, et c'est pourquoi le régionalisme a peu d'audience en France: personne ne veut voir une autre région devenir plus importante que la sienne. Chacun au contraire assimile la province entière à sa région à lui, et s'il constate que dans les autres régions on ne fait pas comme chez lui, cela l'irrite.
Néanmoins, cela démontre que des régions trop abstraites courent le risque de désorienter les citoyens et de ne plus leur donner une image concrète de la nation, puisque c'est justement à leur région traditionnelle qu'ils assimilent celle-ci. Il est donc important de créer des régions correspondant à une tradition culturelle identifiable.
Certains, pour le refuser, assurent que la France a changé, que le monde n'est plus le même que dans les siècles anciens. Ils s'inventent des mondes nouveaux, je crois. Car les provinces de l'Ancien Régime étaient liées à des villes qu'elles entouraient, or ces villes sont toujours les capitales régionales qu'elles étaient alors. On ne voit pas que des villages soient devenus des villes et des villes des villages, sauf dans les banlieues des grosses villes; mais c'est qu'alors celles-ci ont étendu leur influence et ont englouti les villages: ce n'est pas que ceux-ci soient devenus des métropoles.
L'industrialisation a fait croître des villes en leur donnant comme d'énormes champignons - ou des tumeurs, et je le dis sans esprit de péjoration, car cela peut aussi s'appeler des grains de beauté: cela dépend si c'est invasif. Pour moi la croissance des villes est comparable à celle des plantes; or la tumeur d'un arbre ne tue pas l'arbre, en général.
Certes, certains craignent que les banlieues n'envahissent funestement les villes vieilles; ils ont peur des effets de l'industrialisation, tout en essayant de faire croire que leurs peurs sont culturelles. Mais elles sont plutôt d'ordre végétal. Cela n'empêche pas un certain danger; mais il faut que l'humain prévale, en principe. Au reste la Commune était peut-être déjà une révolte des faubourgs. Finalement, Paris s'est renouvelée en intégrant la culture ouvrière; André Breton la chantait, la disant viscérale.
Il existe, pour les villes d'une même région, des rapports de force qui ont changé: c'est le cas entre Annecy et Chambéry. La proximité de la Suisse, sans doute, a rendu la première plus grosse que la seconde. Du coup beaucoup se demandent quelle pourra bien être la capitale d'une hypothétique Région Savoie. Mais en général, les choses sont restées comme autrefois: Tours est toujours la ville la plus grosse de la Touraine, Rouen de la Normandie, Amiens de la Picardie, Grenoble du Dauphiné, Toulouse du Languedoc. Les anciennes régions restent donc complètement valables, quoi qu'on dise.
La croissance des villes étant végétale, il est écologique de faire épouser la forme administrative à ces régions traditionnelles, économiquement polarisées par leurs capitales. Il peut y avoir des exceptions, notamment autour de Paris, devenue une ville monstrueuse: les villes voisines semblent avoir été aspirées par elle. Chartres paraît être désomais au moins autant en Île de France qu'en Touraine. Mais même si sa croissance est faible, Bourges, par exemple, reste bien la capitale du Berry.
Épouser la nature, c'est ramener les anciennes provinces et en faire des régions démocratiques dans une France fédérale. Car la nature des choses n'est pas que seule une ville énorme existe et que tout autour il n'y ait que de la campagne. C'était le rêve de Charles Fourier, selon Alfred de Musset: concentrer la population dans Paris et transformer le reste de la France en un immense champ agricole. Mais cela n'a jamais eu lieu, quoique peut-être certains s'y soient efforcés. Et cela n'aura pas lieu, car les grandes régions voulues par François Hollande sont une manière de dire que ce sont des villes secondes qui d'abord doivent aspirer les plus petites villes à l'entour. Avant peut-être de recommencer à tout aspirer depuis Paris? Je ne sais si Fourier a encore des adeptes.
Cela dit, sa réforme des Régions a bien tendu à rendre à la Normandie son âme, et même peut-être à l'ancien Languedoc. Elle a une part d'écologie, mêlée à de la technocratie. Je veux regarder ce qui est positif. Mais toutes les Régions n'ont pas forcément à être grandes. L'important est qu'elles soient culturellement représentatives, c'est à dire qu'elles parlent aux citoyens, et deviennent pour lui en petit l'image de la Nation. Peu importe que cela soit illusoire, puisqu'en réalité les régions sont très différentes entre elles et qu'aucune n'est l'image fidèle du tout; dans les faits, c'est par le lien intime avec la région, par ce lien qui parle au cœur, que le citoyen vit son rapport à la République. Celle-ci, sans sa déclinaison locale, reste une abstraction, accessible seulement aux gens qui, ayant fait des études, évoquent les grands principes.
D'ailleurs, même chez ceux-là, cela parle peu. Il suffit d'écouter Jean-Luc Mélenchon pour s'en convaincre: s'il évoque constamment la théorie républicaine, il ne laisse pas de trahir son régionalisme spontané en évoquant aussi son caractère méridional et latin. Ceux même qui ont fait beaucoup d'études ne peuvent pas s'empêcher de se relier à une région, pour la simple raison qu'au-dessous de leur bel intellect ils sont des corps enracinés dans un milieu, issus d'un lieu. En tant qu'ils sont des organismes vivants, ils se lient totalement à des lieux restreints, et l'intelligence vient s'y ajouter - ouvrant, peut-être, des perspectives -, mais ne le change pas. L'intellect ne crée pas de bulle nouvelle, par laquelle on pourrait s'arracher au terrestre.
Il est donc normal de considérer que le fédéralisme doit progresser en France et qu'il doit avoir pour base les anciennes provinces, dans les cas où leurs capitales restent des villes importantes – et il en est généralement ainsi. Ce qu'on aurait souhaité, une refonte complète de l'univers par la Révolution, n'a pas forcément à entrer en ligne de compte: ce qu'il faut regarder, c'est le réel.