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Sur le territoire de la Suisse actuelle, le culte des saints suit les tendances successives de Rome. Il reflète tout à la fois les conditions culturelles, politiques et sociales et les idéaux spirituels du temps.
Le culte des saints prend sa source dans le culte des martyrs du christianisme primitif, alors seuls vénérés, saint Maurice et ses compagnons par exemple. A partir du haut Moyen Age, les religieux et les laïcs haut placés qui avaient souffert d'une mort violente furent aussi considérés comme saints, voir Sigismond, roi des Burgondes, et Meinrad, ermite à Einsiedeln. Quand les persécutions eurent pris fin, confesseurs et vierges devinrent à leur tour des maîtres et des exemples de bons chrétiens. On ne remarque pas de différence flagrante entre les vénérations cultuelle et populaire. L'historicité de la centaine de saints propres à la Suisse jouait un rôle également très accessoire: ce qui comptait était uniquement le pourquoi de la sainteté. Cela apparaît notamment dans l'attribution automatique de nombreux saints à la Légion thébaine ou dans la légende de Béat, ermite pour lequel on ne connaît aucun fait datable; bien que Béat n'ait probablement joué qu'un rôle purement local, il fut considéré comme l'apôtre de la Suisse. Normalement, la vénération était spontanée, venant soit d'un groupe de fidèles, soit de moines ou nonnes du couvent où le saint avait vécu. Dès la fin du Xe s., la canonisation fut de plus en plus prononcée par le pape, ce qui permettait à la hiérarchie de mieux contrôler les cultes. En 993, Ulrich d'Augsbourg, qu'on révérait également en Suisse, fut le premier saint à être formellement canonisé.
Pour susciter un culte durable, il fallait un instigateur qui veille à la permanence et à la propagande, qui contrôle et au besoin organise la ferveur populaire. Ce furent d'abord surtout les couvents, plus rarement les paroisses qui remplirent cette condition puis, au bas Moyen Age, les villes, les confréries ou les corporations. La tombe ou les reliques du saint étaient les objets principaux de l'adoration, le jour de sa mort était mentionné dans les calendriers ecclésiastiques (Année liturgique) et civils. L'importance locale ou régionale du culte dictait les divers degrés de la vénération, cultuelle ou populaire: liturgie spécifique, lecture de la Vita lors de l'office des matines, simple mention du nom, bénédictions et processions, prédications et représentations de mystères. Si le saint faisait l'objet de pèlerinages proches ou lointains, ceux-ci apportaient des avantages économiques non négligeables comme le prouve la foire de Zurzach, née près de la tombe de sainte Vérène. Dès la fin de l'époque romaine, des mémoriaux furent édifiés en l'honneur des saints - par exemple à Soleure pour Ours et Victor -, des cryptes furent construites dès le haut Moyen Age, comme à Saint-Maurice, à Coire (église Saint-Lucius) et à Disentis. Les saints devinrent patrons de chapelles, d'églises et d'autels ( Patronage). Des images (portrait du saint ou cycle de légendes) ornèrent les lieux de culte. Certains saints furent munis d'attributs qui dépendaient aussi bien de leur destin que de l'étymologie populaire de leur nom. Lorsqu'on observe un saint à travers les siècles, on s'aperçoit qu'il subit des mutations typologiques selon les circonstances historiques. Ainsi saint Maurice fut honoré comme martyr à la fin de l'époque romaine, comme soldat à l'époque mérovingienne, pour devenir le protecteur de l'Empire germanique sous la dynastie des Ottoniens et le patron des chevaliers au bas Moyen Age. Par contre, le saint en tant que sujet juridique, tel saint Gall propriétaire fictif des biens de l'abbaye, ne justifie qu'indirectement le culte qu'on lui voue.
Marqué par la prédominance de la vie conventuelle, le haut Moyen Age privilégia surtout, outre des rois (Sigismond) ou les premiers évêques (Théodule), nombre d'abbés, de moines, d'ermites et de recluses: premiers abbés de Saint-Maurice, Otmar de Saint-Gall, Germain de Moutier-Grandval, Meinrad d'Einsiedeln ou Guiborade de Saint-Gall. Au Moyen Age classique, ce type de saints dut se contenter d'un culte local, au mieux régional. C'est le cas d'Amédée, évêque de Lausanne, d'Adelhelm et de Frowin, tous deux abbés d'Engelberg. Il en alla de même pour les rares simples prêtres (Gaudentius de Casaccia, Burchard de Beinwil) et pour les laïcs (Konrad von Sellenbüren, donateur du couvent d'Engelberg, et Eberhard von Nellenburg, donateur de celui de Schaffhouse). A la fin du Moyen Age, des villes choisirent des protecteurs qui exprimaient leur conscience communautaire. Citons Félix et Regula à Zurich, l'empereur Henri II et sa femme Cunégonde à Bâle, Vincent de Saragosse à Berne, patron de la collégiale. En Suisse centrale, la vénération de Nicolas de Flue commença peu après sa mort (1487). A partir du XIIIe s., comme dans toute la chrétienté, le culte marial supplanta tous les autres, qu'on n'arrivait plus guère à embrasser du regard. Ainsi, à Einsiedeln, la Vierge évinça Meinrad qu'on vénérait jusqu'alors et que, dans l'abbatiale de Saint-Gall, l'image de Notre-Dame de la barrière devint le premier but de pèlerinage, rejetant à la seconde place saint Gall et saint Otmar, les célèbres patrons du couvent.
Auteur(e): Carl Pfaff / WW
Si l'on constate une certaine unité formelle dans le culte des saints jusqu'au XVIe s., la Réforme marqua une coupure. Son abolition dans les paroisses protestantes apporta une transformation radicale de la pratique des cultes, dans la vie quotidienne jalonnée jusqu'alors par le calendrier liturgique et, de façon plus générale, dans la sensibilité religieuse. Le changement de confession rendit visible l'abîme qui séparait les autorités politiques de la population. Jusque tard dans le XVIIe s., les gouvernements réformés durent intervenir contre le culte des reliques et les pèlerinages. Dans les cantons restés catholiques, les pratiques héritées du bas Moyen Age ne changèrent d'abord guère, mais les dévotions, mariales surtout, furent revalorisées ou même créées dans un but essentiellement contre-réformateur. C'est ainsi que des sanctuaires dédiés à la Vierge furent édifiés en ville de Lucerne sur le Wesemlin et à Menzingen sur le Gubel pour remercier le Ciel d'avoir donné la victoire aux cantons fidèles à l'ancienne foi lors de la bataille de Kappel (1531). Après avoir sauvé des iconoclastes, reliques et images, en particulier mariales, on transféra leur culte des cantons protestants dans les cantons catholiques: Félix et Regula passèrent de Zurich à Andermatt dans le canton d'Uri et Béat de Berne à Zoug. Une Vierge bernoise aboutit à Lachen dans le canton de Schwytz.
Le concile de Trente (1545-1563) introduisit en Suisse, comme partout en Europe, une rupture dans l'Eglise. D'un côté, on amplifia le culte des saints pour renforcer les sentiments antiprotestants des populations catholiques; de l'autre, on réprima comme des restes de superstition les processions, les bénédictions, rogations et autres rites, ce qui provoqua souvent la protestation des paroissiens. La modernisation des cultes et des rites (entre autres le rôle des confréries) sous la surveillance de l'Eglise et l'introduction de nouvelles liturgies permirent de surmonter en partie cette opposition. L'installation au nord des Alpes des jésuites (à Lucerne en 1574) et des capucins (à Altdorf en 1581) contribua à cette évolution. Les deux ordres encouragèrent les cultes mariaux déjà existants, par exemple à Einsiedeln et à Glis, mais ils promurent également d'autres saints, y compris ceux de leur ordre. Les jésuites popularisèrent François-Xavier, mort en 1552, qui devint le patron de la ville de Lucerne en 1654. Ils consolidèrent et répandirent aussi le culte de Nicolas de Flue dont la béatification fut ordonnée par Rome en 1669. Les capucins, quant à eux, s'employèrent à propager le culte de saint Antoine de Padoue et disposèrent même après 1622 de leur propre martyr de la foi, Fidèle de Sigmaringen, béatifié en 1729, canonisé en 1746. Le culte de saint Charles Borromée servit également la Contre-Réforme. Les nombreuses églises qui lui sont dédiées et une véritable marée d'images, au Tessin entre autres, témoignent de la vénération grandissante dont il jouit après sa canonisation en 1610. A quoi s'ajouta l'introduction en Suisse de nombreux saints, dits des catacombes, aux XVIIe et XVIIIe s. Après la redécouverte en 1578 à Rome des hypogées où étaient enterrés les premiers chrétiens, ceux-ci furent considérés comme des martyrs du Bas-Empire et la curie romaine diffusa leurs restes dans toute l'Europe. La translation de reliques à Morcote (1623) et à Lucerne (1624) ne fut que le début d'une longue série. Sur le territoire suisse de l'archidiocèse de Constance, on compta plus de 160 transferts jusqu'en 1795, le point culminant étant atteint entre 1640 et 1680. L'intensité de ces cultes nouvellement créés ne fut pas moindre dans les autres régions catholiques, Tessin, Fribourg ou Jura. Ils en remplacèrent de plus anciens, considérés comme douteux par la hiérarchie, répondirent aux vœux de la population locale, car plusieurs paroisses eurent pour la première fois leur propre saint, et resserrèrent les liens avec Rome conformément aux tendances centralisatrices du concile de Trente. Au faste de la translation s'ajoutait le retour annuel de la fête du saint, dont le succès peut se lire dans les noms de baptême donnés aux nouveau-nés.
Au XVIIIe s., le culte des saints ne put échapper à l'influence des Lumières. D'un côté, la hiérarchie catholique poursuivit son action contre les formes de piété populaire, en essayant de réduire au profit de Jésus et de Marie les nombreux jours de fête et en réprimant les cultes locaux. De l'autre, quelques milieux catholiques, voulant se rapprocher des réformés dans une optique patriotique, prirent leurs distances avec le culte des saints, jugé trop ostentatoire. On citera en exemple, dans les années 1770, le renoncement à orner l'église Saint-Ours à Soleure d'un cycle biographique. Les réactions violemment négatives de la population et du bas clergé et le rétablissement en grande pompe de processions (comme celle donnée en l'honneur de Fridolin de Säckingen) montrent, il est vrai, que les idéaux des Lumières restèrent le fait d'une minorité.
L'éclatement des polémiques confessionnelles du XIXe s. entraîna un renouveau du culte des saints et en particulier du culte marial, cela au grand profit de lieux de pèlerinage traditionnels (Einsiedeln). Les bouleversements sociaux des XIXe et XXe s. amenèrent toutefois un affaiblissement et même la disparition de certains cultes locaux. Au XXe s., l'immigration en provenance des pays d'Europe méridionale et la mobilité grandissante de la population firent apparaître de nouveaux lieux de culte dans les cantons protestants, comme l'église Notre-Dame de Lourdes, à Seebach dans le canton de Zurich, consacrée en 1935. Le culte de saints marquants du XIXe s. (Thérèse de Lisieux par exemple) se répandit aussi en Suisse et Nicolas de Flue, canonisé en 1947, connut également un regain de ferveur. Des procès en canonisation furent ouverts pour des personnages remarquables comme Meinrad Eugster (depuis 1939) et l'évêque Aurelio Bacciarini (depuis 1972). En 1995, Marguerite Bays, Maria Theresia Scherer et Maria Bernarda Bütler ont été béatifiées.
Auteur(e): Michele Camillo Ferrari / WW