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Les fondements de la musique classico-romantique
Dahlhaus présente ici la réflexion musicale entre l'« époque-seuil » (Kosellek) située autour de 1770 et les décennies tardives du XIXe siècle, qui marquent le début de la modernité.
Ce qui fascine dans ce texte d’une grande densité et d’une immense érudition, c’est la capacité qu’a Carl Dahlhaus d’aller au cœur des problématiques qu’il analyse. Croisant les questions musicales avec les idées esthétiques ou théoriques qui les ont réfléchies, il propose un parcours à travers le 19e siècle qui n’est pas systématique ou chronologique mais procède par cercles concentriques pour faire apparaître les fondements mêmes de la musique classico-romantique. Dans un premier temps, il tente de définir l’esthétique classique fondée sur la théorie des affects, en opposition avec celle de l’époque baroque, attirant l’attention, aux côtés de Kant et de Schiller, sur la figure moins connue de Karl Philipp Moritz et sur les liens qui conduisent au romantisme. Rappelant l’identité de la forme et du contenu postulée par Hegel, il en déduit que les affects ne sont pas antérieurs au travail de composition mais produits par lui (pour Mendelssohn, qui avait suivi les cours du philosophe, la musique est beaucoup plus précise que les mots en ce sens). Dahlhaus montre comment la musique devient un monde à part entière qui se « crée et se commente elle-même », selon le mot de Tieck. Ainsi s’élabore au début du siècle l’idée de la « musique absolue », ouvrant des espaces illimités à l’expérience musicale et nouant ensemble la métaphysique et le merveilleux.
Mais la période de la restauration qui naît avec le Congrès de Vienne et s’étend jusqu’aux révolutions de 1848 rebat les cartes : la culture bourgeoise y développe des institutions musicales dont la fonction est autant sociale que culturelle. Le trivial et l’esprit de divertissement font leur entrée, poussant les compositeurs romantiques à devenir critiques et à valoriser le poétique. Dahlhaus analyse en profondeur la bataille des idées qui les conduit à prendre la plume et le conflit entre la musique absolue et la musique à programme qui marque la seconde moitié du siècle. Au « travail de l’esprit sur un matériau propre à l’esprit » (chapitre 5), qui renvoie à Hanslick, l’ardent défenseur de la première, s’oppose « les apories de la musique à programme » (chapitre 6), qui traite du poème symphonique lisztien.
La dernière partie de ce livre qu’on ne saurait résumer aboutit logiquement à Wagner dans ses rapports avec la musique à programme ainsi qu’avec Bach, Berlioz, Nietzsche et Schopenhauer et à la lecture qu’en fait Claude Lévi-Strauss ; le titre du chapitre, Opus metaphysicum, fait référence au Docteur Faustus de Thomas Mann, ce qui conduit en guise de conclusion à la vision utopiste d’Ernst Bloch, penseur de l’expressionnisme.
La musique classico-romantique est ainsi replacée dans son contexte esthétique et philosophique sans lequel elle n’est guère compréhensible en profondeur (Dahlhaus traite essentiellement de la musique et de la pensée allemandes). En un siècle où les compositeurs dialoguent avec les philosophes et les artistes d’autres domaines, et où la musique devient un modèle pour les autres arts et la pensée, on ne peut plus s’en tenir aux seules notes de la partition ! C’est pourquoi ce livre devrait être lu et commenté dans les Hautes Ecoles de Musique. Il aide par ailleurs à saisir les enjeux de ce qui a suivi au 20e siècle, où la musique, en repensant ses propres fondements, s’est vue déniée le droit à l’existence et marginalisée.
La traduction à plusieurs mains est en tous points remarquable, et l’édition en format carré d’une belle qualité graphique.
Carl Dahlhaus : L’esthétique musicale classique et romantique. De Kant à Wagner, Trad. C. Couturier-Heinrich, J-F. Laplénie, L. Marignac et S. Zilberfarb, 635 p., € 40.00, Éditions Rue d’Ulm, Paris 2019, ISBN-978-2-7288-0591-4