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Fokus
|4.2010|
|Emilie Ding conçoit des sculptures en béton ou en acier dont les motifs dérivent du domaine du génie civil. Les «Contreforts», «Angles», «Ancrages», «Tirants» et «Contreventement» introduisent un répertoire formel distinct dans la taxinomie de la sculpture, se réclamant et se distançant à la fois de l'art minimaliste américain.|

Emilie Ding - Cérémonie pour sculptures sans fin
von: Laurence Schmidlin

links: Contreforts, 2008, et deux planches tirees de la serie "Roues", 2008, Vue de l'exposition, Forde, Geneve.
rechts: Primitive, 2010, Vue de l'exposition, Evergreene, Geneve.

Fascinée par la dimension technique de la construction, par les systèmes de distribution des forces mis en place au sein d'un ouvrage architectural, en cours d'édification, afin de le stabiliser, Emilie Ding a trouvé dans le langage formel de l'ingénierie un moyen à même d'évoquer de façon radicale ces tensions et ces équilibres. Les sculptures abstraites que l'artiste en tire sont des métonymies (les éléments massifs mais extraits d'une structure renvoient à cette dernière comme à son gigantisme) qui reportent ces jeux de forces dans l'espace d'exposition et le densifient de fait. S'il s'agit bien de pièces rapportées (elles ne sont pas constitutives du lieu qui les accueille), leur installation n'opère pas de déplacement contextuel, sans doute parce qu'elles ne charrient aucune illusion : leurs titres, littéraux, se défendent de toute tromperie en indiquant leur fonction ordinaire, et leurs matériaux, authentiques, s'identifient naturellement avec l'espace réel, pour autant que celui-ci soit de caractère industriel.

Le contexte d'exposition comme instrument de lecture d'une oeuvre rappelle l'importance qu'accordaient particulièrement les artistes minimalistes américains aux conditions de présentation de leurs pièces. Chez Emilie Ding, tout ce que concèdent ses sculptures à l'espace, maximise leur rapport au lieu - quoique n'étant pas proprement des interventions in situ, elles conservent assez d'autonomie pour que l'environnement tout entier ne prenne, à leur contact, une dimension sculpturale. Emilie Ding pèse équitablement l'apport de Donald Judd et de Richard Serra au médium sculpté, mais le nuance aussi ; elle joue de la sérialité pour se distancer de la notion d'objet, produit des éditions dont les exemplaires sont uniques et discrètement imparfaits, se tient à l'usage de matériaux bruts et opaques dont les qualités intrinsèques valent tout autre donnée plastique.
Du béton en milieu bourgeois
Un environnement industriel, donc, comme seul cadre d'accueil possible des sculptures d'Emilie Ding ; c'est ce constat qui se trouve à l'origine de l'accrochage de l'exposition «Erased» au Palais de l'Athénée, monument de l'architecture genevoise du XIXe siècle. L'inadéquation des modules de béton et de l'intérieur de type bourgeois de la Salle Jules Crosnier - à laquelle s'ajoutaient des problèmes d'ordre technique puisqu'il eut été impossible de fixer aux cimaises artificielles des unités de plusieurs dizaines de kilos - a poussé l'artiste à renoncer au décalage qu'aurait créé l'insertion de ces éléments géométriques dans cette grande pièce, à rejeter la lecture ornementale que l'on aurait pu faire de ses sculptures pareillement mises en rapport avec la cheminée et les moulures, et à, symboliquement, mettre au rebut ses oeuvres dysfonctionnantes.
Ainsi l'exposition «Erased» prend la forme d'une installation pensée comme un «cimetière de sculptures». Reposant sur cette analogie, une sélection des travaux de l'artiste réalisés entre 2008 et 2010, est posée à même le sol de la salle. Les pièces sont désactivées, sans support, sans relation nécessaire à l'espace, et se montrent vulnérables ainsi données à voir au public qui les aborde de part en part, découvre leur manufacture. Le rapport d'échelle est également inversé ; la charge agressive des «Ancrages» qui font habituellement face aux visteurs est ici pleinement neutralisée.
Cimetière avant chantier
Outre les «Ancrages», on retrouve les «Angles» mais aussi de nouvelles pièces dont la conception date cependant de la même période ; toutes sont rassemblées pour la première fois. L'exposition de l'Athénée permet ainsi de considérer trois années de production, mais elle en offre l'occasion de biais, plutôt que sous l'angle de la rétrospective. La mise au plancher de pièces murales, la configuration installative, s'affranchissant des lois de composition externes (seul le groupe de travaux est ordonné, en raison du tout qu'il forme désormais), et la forme volontairement plus théâtralisée de ces oeuvres évitent toute confrontation entre les sculptures. Comment ces dernières se répondraient-elles dans une seule et même pièce ? Comment les préserver de leur potentiel décoratif ? L'effet de groupe réduirait-il la présence physique de chaque série ? L'espace d'exposition serait-il retourné et une sorte d'extérieur simulé à l'intérieur ? Les réponses sont remises à plus tard.
Pour l'heure, Emilie Ding évoque les «ruines à l'envers» de Robert Smithson et l'idée que ses sculptures portent en elles-mêmes leur propre fin. Celles-ci, en quelque sorte déjà érigées et anéanties mais toujours existantes et concrètes, sont moins les emblèmes d'un entre-deux que d'un début et d'un achèvement simultanés. Et comme il est courant de bâtir sur des ruines, «Erased» annonce un chantier puisqu'il s'agit de la dernière monographie présentée dans la Salle Jules Crosnier avant une année de travaux de rénovation.
Laurence Schmidlin est historienne de l'art. Elle collabore au Musée des beaux-arts du Locle et au Musée
Jenisch Vevey, et prépare une thèse à l'Université de Genève.
Bis: 02.05.2010

Emilie Ding (*1981, Fribourg) vit et travaille a Geneve

2003 Ecole d'arts visuels de Berne et Bienne
2004-2008 Haute ecole d'art et de design, Geneve
Expositions personnelles
2008
2009 <> (Gamma), Random Gallery, Paris ;
2010

Links
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|Ausgabe||4 2010|
|Institutionen||Athénée-Salle Crosnier [Genève/Schweiz]|
|Autor/in||Laurence Schmidlin|
|Künstler/in||Emilie Ding|
|Link||http://www.societedesarts.ch|
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