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Elena, modeste infirmière, vit depuis dix ans avec Vladimir, homme riche et froid calculateur. Il a une fille avec laquelle il a peu de contacts. Elena, elle, entretient un fils au chômage et sa famille. Suite à un infarctus, Vladimir réalise qu’il pourrait mourir prochainement et décide de léguer la plus grande part de sa fortune à sa fille. La docile Elena, qui ne pourra plus aider sa famille, se révolte et décide alors d’agir…
Après LE RETOUR et LE BANNISSEMENT, le grand cinéaste russe met sa maîtrise au service de questions fondamentales: quel prix est-on prêt à payer pour assurer sa survie? Comment vivre au quotidien l’abîme entre deux statuts sociaux? La voix du sang prime-t-elle sur celle du devoir? Le tout sur un arrière-fond de fin du monde, évoqué par la proximité d’une centrale nucléaire.
Face à ces questions, ELENA est un film foncièrement amoral: il ne prend pas position, construisant un savant équilibre entre empathie et distance. Finalement, chacun se retrouve seul, les idées humanistes sont balayées et les instincts les plus archaïques reprennent le dessus.
Claude Schwab
Le réalisateur russe se fait rare. Mais chacun de ses films est un chef-d’œuvre. En peignant la Russie contemporaine, ELENA parle d’un choix dont la réponse s’enferre dans une impasse dramatique.
C’est une tragédie qui ne fait aucun bruit. Elle se déroule dans la Russie contemporaine, elle-même tragique. Andreï Zviaguintsev offre son troisième film à un public qu’il avait impressionné avec LE RETOUR
(2003) et LE BANNISSEMENT
(2007); un film qui, autant que les précédents, rappelle que le cinéma est un art.
Elena (Nadezhda Markina) et Vladimir (Andreï Smirnov) se sont mariés sur le tard. Elle est une femme modeste et soumise, tandis qu’il vit sur la fortune qu’il a amassée. Chacun a un enfant d’un premier mariage. La fille (Elena Lyadova) de Vladimir est brillante, rebelle, indifférente à son père. Le fils (Alexeï Rozin) d’Elena est un chômeur alcoolique, peu soucieux de sa famille, il a notamment un fils de 17 ans promis au même avenir. Elena espère que son mari aidera sa famille, mais Vladimir est réticent, il prône la responsabilité individuelle. Lorsqu’il est hospitalisé pour un grave infarctus, elle y voit une occasion d’obtenir ce qu’elle souhaite.
Le film prend pour décor deux quartiers de la même ville. L’un est celui de la richesse, l’autre celui de la misère. Elena relie ces endroits opposés par le fil de ses amours et des trajets qu’elle accomplit sans cesse, de l’un à l’autre. Le bus, le train laissent voir à travers leurs fenêtres un urbanisme de plus en plus négligé jusqu’aux immenses barres de logements sinistres, sans aménagements extérieurs, où traînent des bandes d’adolescents perdus.
Aux antipodes, les entrées d’immeubles sont surveillées par des réceptionnistes, les rues propres parcourues par des voitures élégantes et des personnes qui fréquentent les salles de gymnastique, tandis que les oiseaux chantent dans les parcs. On comprend que les quartiers pauvres et leurs habitants occupent l’immense majorité du pays. Pour Elena, ces pôles urbains et affectifs posent les termes d’un choix: d’un côté le mari, de l’autre le fils. Elle aime ces deux êtres et tout ce qui les sépare lui ronge le cœur.
Le fils ou le mari? Lorsqu’elle prend son parti, ce sera par une réponse inacceptable, dont l’ambiguïté, en ce qui concerne le rôle d’une mère, est terrible et qui constitue le nœud du film.
Le réalisateur pose son regard sur des réalités cruelles. Par exemple, en même temps que celle de la course à l’argent, rendue amère par sa confrontation à une indigence omniprésente, la condition des femmes y est durement révélée. La soumission d’Elena, épouse d’un homme riche, est la même que celle de sa belle-fille, mariée à un bon à rien. La résistance insolente ne se trouve que chez des personnes comme la fille de Vladimir, éduquée et assez riche pour s’autoriser à cracher dans la soupe.
La caméra accomplit un travail remarquable, puisant l’âme au fond des yeux, la misère derrière trois brins d’herbe… Andreï Zviaguintsev se signale une fois de plus par le choix du cadre, la beauté des éclairages étroitement liés au récit. Tout se trouve à sa place exacte pour servir un scénario puissant, qui tend à se matérialiser en temps réel. Et même la bande-son, lancinante, qui illustre l’obsession de la protagoniste. Elena, incarnée par une actrice parfaite, porte sur son visage le bouleversement de son âme. Son drame pose des questions fortes qui semblent ne trouver de réponses que dans la désespérance. Serait-ce l’image de la Russie d’aujourd’hui.Geneviève Praplan