Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07167.jsonl.gz/318

On fête cette année le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Rudolf Steiner et on sait qu'il a consacré nombre de ses écrits et conférences à la pédagogie. J'ai pu lire récemment dans une de ses conférences retranscrites quelques mots qui m'ont frappé: Quand on sait comme il y va de l'évolution future de l'humanité que s'établissent entre les hommes de véritables liens sociaux, on a maintes fois le cœur serré en voyant faire de ces maîtres d'école qui, sur la foi de certains préjugés, trouvent de prime abord tel élève sympathique par opposition à tel autre qui ne l'est pas. Il y a souvent là de quoi faire frémir, alors que la vraie question, c'est de prendre chaque enfant tel qu'il est et de tirer le meilleur parti possible de ce qu'il est.
Tout professeur a pu ressentir ce dont il est question ici, je pense. Il est même possible de constater qu'on n'a pas pu pleinement dépasser ce stade de la sympathie et de l'antipathie, notamment parce que, aveuglé par ses préjugés et l'amour-propre, on imagine volontiers que ces mouvements de sympathie et d'antipathie correspondent à des vérités objectives, à un sens de ce qui est objectivement juste avec lequel on serait d'emblée en symbiose, et qui animerait l'instinct qu'on abrite. C'est bien sûr une erreur, car cela ne renvoie guère qu'à la subjectivité et à l'arbitraire de l'autorité qui est en fait le même que celui du Prince, avant la Révolution. Peut-être est-ce aggravé lorsqu'on possède beaucoup de diplômes ou de titres, lesquels tendent à sanctifier, en quelque sorte, ce qui vient spontanément au cœur.
On peut aussi, par idéologie, relier le souci de principe qu'on a des relations sociales à l'État, aux règlements qu'il édicte - et d'une certaine manière se décharger sur son autorité -, alors qu'il est évident que le véritable lien social se fait d'âme à âme, sans l'intermédiaire que représente l'instance dirigeante soutenue, dans les faits, par la force armée, et qui, par conséquent, s'offre comme contrainte. Le véritable lien social repose sur la libre volonté et donc sur l'effort que chacun effectue vis-à-vis d'autrui.
Quelqu'un qui le comprit bien, en France, c'est Victor Hugo, dans Les Misérables: l'État ne soutient pas Jean Valjean, qui est un modèle, puisqu'il rend le bien pour le mal, et qu'il pardonne même au représentant de l'État - Javert - sa froide obstination, son culte aveugle de la Loi, sa passion pour l'État qui fait de tout homme dont la loi se défie un ennemi, et qui ne regarde plus le bien et le mal pris en eux-mêmes, mais seulement sous l'angle de l'Autorité. Hugo était social, mais il n'aimait guère l'État, au fond. Jean Valjean créait un lien social véritable malgré l'État, en s'appuyant sur sa propre conscience, lui permettant de surmonter ses haines intimes et de vaincre l'antipathie que la police et l'autorité dont elle est le bras lui inspiraient. Pour Cosette, il fut bien sûr le meilleur des éducateurs. Il se dévoua.