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La fille du roi des Lapithes, Coronis (la «corneille», ainsi désignée à cause de sa grande beauté) est séduite par Apollon. Enceinte de ses uvres, elle redoute d'être abandonnée par le dieu et choisit d'épouser un mortel. Son infidélité est rapportée par un corbeau à Apollon dont le courroux se traduit de deux manières. Le plumage de l'oiseau, jusque-là «éclatant de neige et d'argent» est changé en noir, comme le rapporte dans ses Métamorphoses Ovide qui rattache cette prévention à «sa langue loquace». Par ailleurs, l'amante va être tuée par Apollon ou par sa sur jumelle Artémis ? et incinérée : sur le bûcher, le dieu extraira de son ventre in extremis l'enfant encore vivant qui sera
Esculape. Dieu de la médecine, il sera instruit par le centaure Chiron. Que ce premier médecin ait failli être victime d'une transmission de mauvaise nouvelle, mais malgré tout sauvé, paraît riche de signification. Car le médecin n'est-il pas souvent un oiseau de mauvais augure dont on doit cependant s'accommoder ?Il y a un demi-siècle, deux enfants sont soignés dans deux familles voisines, l'un pour une maladie d'Osler, l'autre pour une rougeole grave, l'une et l'autre alors courantes. Le médecin commun est un petit bonhomme sec et sévère qui se promène en costume sombre et cravate noire, avec sa mallette et son chapeau. Il parle peu et pas pour ne rien dire. Il annonce à une famille que la pneumonie morbilleuse va probablement emporter l'enfant, ce qui est accepté avec une grande peine ; mais l'enfant guérira. Il annonce à l'autre et à l'enfant lui-même que son souffle au cur ne lui permettra pas de mener une vie normale comme ses camarades ; le jeune malade refuse de continuer à le voir et survivra seulement grâce à de lourds traitements qui ne l'empêcheront pas de mourir vers 45 ans.Proche de l'oiseau à livrée noire, le médecin a longtemps fait partie des «trois robes noires», à côté du juge et du confesseur. Visiteur inopportun, indésirable, étranger, voire «charognard utile mais solitaire décrié» on en trouve de nombreuses illustrations dans l'uvre de Julien Green.1 Il y est représenté de façon caricaturale avec tout ce que la caricature souligne de vérité et, on peut l'espérer aujourd'hui, dépassée. Il est heureusement, moins qu'autrefois «désabusé ou hautain, mondain isolé derrière son masque de grand bourgeois, bifrons, à la fois détesté, craint mais indispensable». Dans les romans de Green plus qu'en réalité, «la mort colle à la peau du médecin, il demeure incapable d'éradiquer le mal. Ses masques le condamnent plus qu'ils ne le sauvent : autoritaire il est un tyran redouté ; timoré, un vulgaire bonimenteur : honnête, un sombre corbeau».1 On pourrait ajouter le charme qu'il irradie parfois. On est loin du partenaire qu'il s'efforce d'être aujourd'hui, mais il n'est pas complètement maître de son image et dépend forcément de celle qu'on lui prête.Même si le médecin visite aujourd'hui de plus en plus de patients en bonne santé pour des conseils ou des actes de prévention, des certificats de reprise de travail ou d'aptitude à une activité professionnelle ou sportive, il reste aussi celui que l'on est obligé d'aller voir quand une gêne, majeure ou mineure, sème le trouble dans l'esprit. Il arrive que le consultant soit naïf, ne redoute rien et risque alors de tomber de haut quand viendra le «verdict» d'une maladie grave. Ou bien il sera suffisamment inquiet à l'avance, aura sans doute retardé la consultation supposée fatidique en conséquence, trouvera confirmation de son inquiétude ou sera heureusement surpris par un diagnostic bénin.Quelles que soient les dispositions du patient, le médecin sera au moins dans quelques cas le porteur de mauvaises nouvelles, celui par lequel le malheur arrive dans l'existence. Dans les temps anciens on tranchait la vie du messager qui apportait à la cité ou au prince la nouvelle de la défaite de ses armées. Pour Pascal «dire la vérité est utile à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent car ils se font haïr».Il y a là, sans aucun doute, une cause forte bien que rarement explicitée à l'origine du «mensonge médical».2 On lui a surtout donné comme raison, partagée par profanes et praticiens, qu'un pronostic sombre risquait de précipiter une évolution défavorable alors qu'une perspective heureuse ne pouvait que favoriser la convalescence, la guérison. Dans le premier code de l'American Medical Association (1847), on est un peu surpris aujourd'hui de lire : «La vie d'une personne malade peut être raccourcie par les actes, mais aussi par les mots ou le comportement du médecin. C'est donc un devoir sacré pour lui d'être prudent sur ce point
».Dans son ouvrage très documenté sur «Les médecins et la mort»,3 Anne Carol observe que les médecins des deux derniers siècles insistent sur le devoir de ne pas désespérer le malade, ce qui serait cruel, grâce à une «charité ingénieuse», alors que «la nature, en bonne mère, dérobe à l'homme, comme à tous les animaux la connaissance de sa fin». Nos prédécesseurs étaient-ils aveugles à ce point ou s'agissait-il seulement d'un prétexte commode ? Il semble y avoir une esquive des médecins, contribuant à leur confort moral ainsi qu'à celui des familles. Un médecin lâche en 1909 : «Ne soyez jamais le messager de la fatale nouvelle, le malade quitterait la vie en vous maudissant». En 1829, un autre recommandait même à ses confrères «de se décharger sur la famille du soin d'avertir le malade». Ce sera encore appliqué aux Etats-Unis à la fin du XXe siècle dans «Le Patrimoine» de Philippe Roth qui est invité à expliquer à son père qu'il a une tumeur cérébrale. A défaut de mentir, pour éviter de le faire, le médecin a longtemps déserté le chevet des personnes en fin de vie pour lesquelles «il n'y a plus rien à faire». Il n'est pas rare aujourd'hui de voir un malade changer de médecin pour ne plus voir celui qui a porté le diagnostic de son cancer. Il y a quinze ou vingt ans un médecin de famille reprochait à un cancérologue de lui laisser «le sale travail» de présenter le diagnostic.Le médecin n'est là ni pour se faire aimer, ni pour se faire haïr. Pour inspirer au malade la confiance dont celui-ci a besoin encore plus que d'espoir, il ne peut plus lui mentir. Il n'est pas non plus obligé de lui dire toute la vérité, ne serait-ce que parce qu'une partie de celle-ci se dérobe à tous. Il ne peut que parler avec lui plutôt que lui parler avec authenticité, tact, bienveillance et compréhension.Bibliographie1 Pottier-Thoby AC. Hommes en blanc, hommes en noir ? le corps (médical) de Julien Green. In : Cabanès JL, éd. Littérature et médecine II. Bordeaux : Univ Montaigne, 2000;365-75.2 Hrni B. Vie et déclin du «mensonge médical». Société Hist Méd, 16 octobre 2004.3 Carol A. Les médecins et la mort. XIXe-XXe siècle. Paris : Aubier, 2004.