Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07173.jsonl.gz/570

“Aujourd’hui, en politique, c’est celui qui comprend le mieux la maladie nationale qui est élu. C’est-à-dire, qu’à chaque pays correspond une espèce de pathologie nationale et à chaque pays correspond son populiste.” – Anthony Bellanger, éditorialiste spécialiste des questions internationales
Après de nombreux dirigeants populistes élus, tels que Donald Trump ou encore Jair Bolsonaro, un nouveau populiste vient d’être élu en Argentine, Javier Milei. Son jeu de pouvoir pourrait en étonner plus d’un ; une sorte de révolution dans le paysage politique de l’Argentine, qui, ne l’oublions pas, découle de 70 ans d’instabilité sociale et économique.
Alors pourquoi ne pas plonger nos lecteurs dans son propre monde, en ne s’intéressant qu’à ses intentions projetées hors du socle idéologique proposé à l’égard de l’économie argentine ?
Nostalgie et Colère
“Il est courant de nos jours de mettre l’économie argentine dans la même catégorie que les économies d’autres pays d’Amérique latine. […] pourtant, la plupart des économistes écrivant au cours des trois premières décennies de ce siècle (20e) auraient placé l’Argentine parmi les pays les plus avancés – avec l’Europe occidentale, les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. Qualifier l’Argentine de “sous-développée” au sens où on entend ce mot aujourd’hui aurait été considéré comme risible. Non seulement le revenu par habitant était élevé, mais sa croissance était également l’une des plus élevées au monde” – Diaz Alejandro Carlos, 1970
Au début du 20ème siècle, l’Argentine s’appuie sur ses exportations (notamment agricoles), afin de se développer économiquement. Le secteur de l’industrie et des services se développe, la production se diversifie, et on investit dans l’éducation, la santé, ainsi que les aides sociales. L’industrie florissante profite d’un protectionnisme, afin de pouvoir faciliter leurs ventes en Argentine, et donc leur développement. Lorsque le marché argentin finirait par être saturé, il ne resterait plus qu’à lever les mesures protectionnistes graduellement. A savoir, permettre les entreprises à s’exporter et s’ouvrir à une plus grande clientèle. Cela permet d’augmenter la production, étaler les coûts fixes, et ainsi proposer des produits « made in Argentina » à prix concurrentiel. L’Argentine, alors en plein essor, avait vocation de devenir une puissance économique.
Comment alors, l’Argentine s’est-elle autant dégradée ? A partir de 1955, l’Argentine subit des alternances radicales de systèmes politiques : révolutions, péronisme, dictature, démocratie. Autant de mouvements radicaux sur la gestion et la situation économique du pays. Dès lors, s’ensuit un enchaînement de difficultés, à savoir des récessions, inflation, perte de confiance, fuites de capitaux, et défauts de paiement de la dette. Un manque de cohérence dans la gestion de la crise : on passe d’un mandat à un autre, à une politique sociale soutenant la classe ouvrière à une politique néolibérale favorisant le développement des entreprises. Par ces enchaînements de politique contradictoires, et par les difficultés de la banque centrale à gérer la crise, une suite de problématiques n’a cessé de détériorer l’intégrité du pays, aggravant ainsi le problème.
Le bilan ? 68 ans de crises, ce qui veut dire trois générations durant lesquelles l’Argentine n’a pas réussi à se solidifier. Ce qu’atteste ces dernières élections, c’est avant tout une perte de confiance absolue, ainsi qu’une colère noire de la part du peuple envers le gouvernement ainsi qu’envers la banque centrale. Il faut savoir que le peuple a opté pour un gouvernement se définissant comme « anarcho-capitaliste », un courant de pensée politique remettant en cause l’existence de l’Etat. En résumé, 56% des argentins ont choisi un gouvernement « anti-gouvernement » voulant ainsi la dissolution des ministères et de la banque centrale, ce que Javier Milei leur avait promis.
Un programme économique loin d’être illogique
Sans faire de commentaires sur son idéologie, remarquons quand même que son programme n’est pas aussi impertinent que sa philosophie. Son programme s’axe sur différents points représentés ci-dessous :
La suppression des subventions aux services publics.
La fin des contrôles sur les capitaux et sur le taux de change (depuis la présidence Macri, les Argentins doivent avoir l’accord de la banque centrale pour effectuer un virement à l’étranger ou acquérir des devises pour des montants de plus de 10’000 dollars).
L’abolition de la banque centrale et la dollarisation de l’économie.
Nous savons que les partis péronistes (défendant la justice sociale) s’opposeront à la suppression des subventions aux services publics, mais cela n’en changera pas moins la donne, étant donné que celles-ci sont l’une des principales causes du déficit budgétaire. D’ailleurs, il faut aussi relever que les subventions aux services publics sont financées par les recettes de la fiscalisation des exportations ; une situation qui ne serait pas assez rare et étrange ? C’est un système dont l’Argentine est l’un des seuls pays à mettre en place. L’idée sous-jacente est sûrement d’empêcher certains produits de quitter un pays en demande, pour être vendus dans un marché plus stable.
Seulement, est-ce vraiment équilibré de faire dépendre les aides sociales de l’exportation ? En effet, les volumes d’exportation étant très sensibles aux prix des matières premières et surtout aux crises sanitaires. Il faut aussi ajouter que l’Argentine risque d’être à nouveau en défaut de paiement. Or, lorsqu’une dette contractée a un retour sur investissement insuffisant pour la rembourser, la banque centrale a pris pour habitude de la rembourser avec des devises venant tout juste de sortir de la planche à billets. La dette est remboursée, mais la valeur du peso se dégrade, augmentant l’inflation déjà élevée. Prenons un exemple ; si en 2015, vous aviez réussi à économiser 8’500 pesos argentins, c’est-à-dire l’équivalent de 1’000 dollars, aujourd’hui vos 8’500 pesos ne vaudrait plus que 23 dollars. Comprenez donc que le peso n’est pas la meilleure devise pour épargner, ni d’ailleurs pour commercer !
Ainsi, Javier Milei propose la solution radicale de supprimer la banque centrale, ainsi que d’abandonner le peso qui serait dès lors remplacée par le dollar.
Un pari quitte ou double
Si l’Argentine ne parvient pas à capter assez de devises américaines, ou qu’elle voit son économie d’autant plus repoussante, c’est « quitte ». Cependant, si elle arrive à se pourvoir d’un dollar stable, avec une transition qui n’aboutisse pas à d’autant plus de dégâts sur l’économie, c’est « double ».
Il faut bien comprendre que tous les moyens seront utilisés, qu’aucun ne sera épargné, pour ainsi pouvoir récupérer une quantité favorable de dollars en peu de temps. Si la décision de dollariser l’Argentine se réalise, on peut donc s’attendre à une dynamisation des secteurs suivants :
Exportations/Importations : des ventes de produits argentins sur les marchés étrangers, comme les produits agricoles, miniers et les vins. Ajoutons que Milei souhaite légaliser la vente d’armes, de drogues et d’organes ; des produits considérés comme à “haute valeur ajoutée” et à “haut potentiel” sur le marché noir américain.
Investissements étrangers directs : des investisseurs possédant des dollars investissent dans des entreprises argentines, mais encore faut-il réussir à instaurer une relation de confiance.
Tourisme : pour de nombreux pays, le tourisme est l’unique moyen de récupérer des devises étrangères.
Emprunts de dollar : des obligations seront mises en vente pour le remboursement de ces dollars empruntés.
Transferts de fonds des travailleurs émigrés : les Argentins émigrés transfèrent des fonds dans leur pays d’origine.
Entreprises américaines sur le sol argentin : proposer des emplois, autour de multinationales stables ; les salaires étant payés en dollars.
Ventes d’actifs : vente de biens immobiliers, usines, etc.
S’il existe des techniques pour ce changement de monnaie, il subsiste cependant de nombreux défis allant au-delà de l’économie pure. Milei est économiste, serait-il un bon diplomate ? Va-t-il pouvoir compter sur de solides appuis ? Selon ses dires, ses alliés sont les « Etats-Unis, Israël et le monde libre ». Difficile de comprendre exactement les termes dits « Le monde libre » …
La nouvelle de son élection s’est diffusée en Europe, et l’opinion européenne ne semble pas être convaincue par ses idées, et se retrouve même adverse à ses valeurs. Il faut admettre que le nouvel élu n’a pas très bien commencé, par le fait de s’être mis à dos la Chine, ainsi que le Brésil, les deux premiers partenaires commerciaux de l’Argentine. De plus, son parti « La Libertad Avenza » était entré au Parlement en 2021 avec trois députés. Il est désormais la 3ème force – 38 députés sur 257 – dans une chambre basse sans majorité absolue, mais où le bloc péroniste (centre-gauche) reste dominant (108). Par le comportement très agressif de Milei, il n’est pas certain que les partis de l’opposition acceptent la négociation et le compromis, ni que le peuple accepte réellement voir leurs aides sociales disparaître, alors que 40.1% des Argentins vivent sous le seuil de pauvreté.
Sa méthode belliqueuse pour négocier fera ou non ses preuves. Mais une question persiste : si Milei n’est pas le meilleur diplomate ou le meilleur progressiste, aurait-il dû rester à sa place d’économiste ? Ou bien, si la fin justifie les moyens, parviendra-t-il à unir le peuple argentin pour construire une économie à la hauteur d’antan ?
SOURCES (cliquez sur les titres pour en savoir plus)