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Les vins biodynamiques ont beaucoup de succès, et quelques sceptiques s'en plaignent, estimant que la biodynamie n'est qu'un discours de fantaisie destiné à tromper les gens. Je n'en crois rien, et pense que le public est légitimement attiré par elle, que les produits biodynamiques contiennent des qualités spéciales, senties d'instinct.
Il y a cependant un enjeu politique. J'ai été dernièrement surpris d'entendre que le gouvernement français acceptait de faire la promotion des emplois disponibles dans l'agriculture car, depuis au moins De Gaulle, la politique industrielle de la France est de vider les campagnes, d'accroître la productivité agricole par les engrais chimiques et la mécanisation, et de concentrer l'investissement dans la croissance technologique. De Gaulle, je pense, était encore tout obsédé par la défaite face à une Allemagne industriellement plus performante – ainsi que par la suprématie américaine sous ce rapport. Il cherchait l'autonomie alimentaire et technologique – dans son esprit encore marqué par Louis XIV et l'absolutisme monarchique, la fierté française et son esprit d'indépendance voire de domination: au fond, beaucoup croyaient que la suprématie américaine ne durerait pas, que le capitalisme allait s'effondrer, et en ce sens les prévisions illusoires du communisme arrangeaient De Gaulle, et expliquent au moins autant que son pragmatisme ses alliances de fait avec ses militants, ou même avec l'Union soviétique de Kroutchev.
Or, la biodynamie, en s'appuyant sur des pratiques demandant beaucoup de bras, en proposant des emplois intéressants et motivants, en vendant à un bon prix des produits rares, brise ce contrôle indirect par l'État de la production agricole et alimentaire – et, dans le même temps, la logique industrialiste de la France depuis plusieurs décennies. Cela fait peur aux souverainistes de la logique gaulliste, mais aussi aux communistes qui persistent à croire aux bénéfices issus de l'étatisation de la production agricole, c'est à dire à sa non insertion dans l'économie de marché.
Car, contrairement à ce que laissent entendre ses détracteurs, la biodynamie s'insère justement dans l'économie normale et rationnelle, celle qui ne crée pas artificiellement des prix bas pour pallier aux manquements de l'État à l'égard des pauvres, ou bien pour favoriser indirectement la consommation de biens industriels – mais simplement celle dont le prix varie en fonction, d'une part, des coûts de production, d'autre part de la valeur accordée par les consommateurs aux produits. En un sens, c'est l'agriculture chimique, avec sa soumission aux principes nationalistes et communistes, qui est économiquement irrationnelle – artificiellement soutenue par des fantasmes dépassés.
Cependant, il semble que le gouvernement actuel de la France ait pris la mesure du problème, pour plusieurs raisons. D'abord, par pragmatisme: si, dans les faits, les produits biodynamiques sont à forte valeur ajoutée (contredisant les prévisions positivistes assurant que cela serait pour toujours réservé aux machines), la taxe qui en est issue est bénéfique pour l'État, et les excédents commerciaux, lorsque les produits biodynamiques français (les vins, donc) se vendent bien à l'étranger, sont bénéfiques aussi pour l'État. Ensuite, par ouverture d'esprit: les vins biodynamiques marchent réellement bien, et récemment Le Monde a admis l'efficacité des pratiques, même si elles restent intellectuellement difficiles à saisir; il serait économiquement suicidaire de ne pas soutenir cette branche sous prétexte que les matérialistes contestent la validité scientifique de la démarche. Le sectarisme n'est pas forcément là où on croit – et il nuit toujours. Enfin, l'industrialisation de la France a vécu et, comme l'a énoncé Michel Houellebecq dans La Carte et le territoire (2010), l'avenir économique du pays repose probablement davantage sur les produits alimentaires d'excellence, traditionnels, issus d'un terroir renouvelé et dynamisé, renaissant de ses cendres justement grâce à la biodynamie.
Inutile de revenir en arrière. Une bonne partie du territoire français semble irrémédiablement vouée à l'agriculture, et ne pas pouvoir suivre le chemin technologique suivi à outrance par la Chine. Il faut l'assumer; la biodynamie le permet.