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Il est le musicien de la femme: Liu, Mimi, Tosca, Angelica, Cio Cio San et les autres. Musicien populaire par excellence, la providence des maisons d’opéra! D’emblée, il atteignit le coeur du public. Mais il fut aussitôt décrié, parce que trop immédiatement séduisant. Il a fallu du temps pour qu’on s’émerveille des raffinements de sa musique, des subtilités de ses orchestrations; on le considéra comme un vériste. Homme de théâtre efficace certes, on le crut vulgaire. L’entendait-on vraiment? Il est bien autre chose: l’homme de l’effusion et de la fragilité.
Giacomo Puccini naît en 1858 à Lucca dans une vieille famille de musiciens. Depuis plus d’un siècle, les Puccini sont organistes et maîtres de chapelle de la cathédrale de l’antique ville toscane. Baignant dans ce milieu, et d’ailleurs détestant les études, n’aimant que la chasse, de surcroît jeune garçon assez dissipé, il devient naturellement organiste et commence rapidement à composer, d’abord pour l’église, puis pour l’orchestre. C’est le spectacle de l’Aïda de Verdi, à l’Opéra de Pise, qui décidera de sa vocation: la scène lyrique, voilà son domaine.
Il peut, lui le jeune homme pauvre, orphelin de père très tôt, entrer, grâce à la protection d’un oncle mécène, au Conservatoire de Milan, où il sera élève de Bazzini et de Ponchielli. Et c’est un concours organisé par une revue musicale qui lui offrira l’occasion d’écrire son premier ouvrage pour la scène, qui ne sera pas couronné d’un prix, mais lui vaudra d’être remarqué par le plus grand éditeur d’Italie, Giulio Ricordi, dont la maison édite Rossini, Donizetti et Verdi. Ricordi croit en lui. Voilà Puccini en passe d’être leur successeur désigné.
En 1884, Le Villi est créé avec grand succès. Verdi lui-même y va de son couplet pour louer la maîtrise du nouveau venu. Le deuxième opéra, Edgar, que Puccini compose sous la pression de son éditeur malgré un livret maladroit de Ferdinando Fontana (les affres d’Edgar partagé entre une bohémienne provocante et une pure jeune fille...), rencontre l'échec. Mais la caractérisation des personnages et la qualité de l’écriture harmonique confirment le talent de Puccini.
Lequel va désormais harceler ses librettistes pour obtenir satisfaction. Par bonheur, il formera une "Sainte Trinité" avec Luigi Illica, qui n’aura pas son pareil pour résoudre les problèmes de dramaturgie et bâtir des scénarios efficaces, et Giuseppe Giacosa qui, lui, ne transigera jamais sur la qualité des vers qu’il écrira. Tous les deux montreront une patience remarquable, même si Giacosa présentera maintes fois sa démission.
Ils se joignent à Puccini pour l’écriture de Manon Lescaut qui a déjà mis à genoux trois autres librettistes (dont Leoncavallo) et dont la création en 1893 va être un énorme succès, qui installera définitivement Puccini comme chef de file des compositeurs d'opéra de sa génération.
La suite de sa carrière appartient à l'histoire du genre: La Bohème (1896) sous la baguette de Arturo Toscanini, Tosca (1900) d'après une pièce de Victorien Sardou, et Madame Butterfly (1904) font presque immédiatement leur entrée au répertoire.
Un tel enchaînement de triomphes donne une fausse impression de facilité. En réalité, le compositeur est régulièrement en proie à des crises de doute. En refusant de sacrifier à la formule toute faite et à la facilité, il se démène pour trouver l'histoire qui lui convienne parfaitement, puis la transpose en livret. Les détracteurs de Puccini parlent de la vulgarité des sujets et des effets racoleurs.
Ce pourrait être le cas de Tosca. Qui est en fait une magnifique machine théâtrale, à laquelle on résiste pas: il y a les mélodies, les couleurs de l’orchestre, le mélodrame efficace, il y a surtout l’intuition puccinienne d’adapter fidèlement la pièce de Victorien Sardou.
Quel est à l’opéra l’homme essentiel? C’est le compositeur, évidemment, mais il ne peut donner sa mesure que si l’histoire est bonne. Ainsi Puccini va-t-il de théâtre en théâtre pour dénicher l’oiseau rare, l’histoire éprouvée où la musique pourra rendre parfaitement fluide l'évolution psychologique des personnages, amener, soutenir et dénouer les moment forts, tenir le public sous sa coupe, complètement transporté d'émotion.
Même débordé par le succès et la reconnaissance, Puccini s’intéresse à l'évolution de la musique; très tôt il a eu connaissance des recherches de Debussy, admirant profondément Pelléas et Mélisande, (même s’il trouve que cet opéra reste dans une grisaille harmonique, alors qu’il faut, pense-t-il, varier constamment les couleurs); il s’intéresse à tout ce qui est nouveau, se précipitant à Florence quand y est donné Pierrot Lunaire. Son écriture orchestrale fera d’ailleurs l'admiration de Ravel lui-même.
Le jeune homme pauvre est devenu un confortable bourgeois. Il a fait construire une villa cossue à Torre del Lago, d’où il ne sort guère. Il s’y sent protégé du monde. Cet homme séduisant, portant beau, est aussi un timide qui redoute la foule. Lui, si proche de la décadence urbaine fin-de-siècle, n’aime que le calme de la campagne et se tenir à l’affût dès l’aube, dans les roseaux, des canards et des faisans. Fou de mécanique, il collectionne les navires rapides pour naviguer sur le lac. Dès qu’il le pourra, il fera l’acquisition d’une automobile imposante.
Il multiplie aussi les liaisons extra-conjugales. Il a fini par épouser en 1904 Aurora Gemignani, une austère et imposante compagne, dont la seule folie fut un jour de tout quitter, mari et maison, par amour pour lui. Lui-même, Giacomo, semble beaucoup moins capable de passions exaltées (et en tout cas moins que ses héros). Ses aventures le portent vers des femmes de niveau social inférieur, qu’il peut facilement dominer.
Après Madame Butterfly, et alors que tout semble sourire au compositeur, la belle façade se lézarde. Son épouse, excessivement jalouse, pousse au suicide une jeune fille entrée au service de la famille. Le scandale est considérable. Moyennant une forte somme, les parents de la victime acceptent de retirer leur plainte. Mais les relations entre Aurora et Giacomo en seront encore refroidies.
Parmi ses librettistes favoris, Giacosa meurt, et Illica renonce. L'opéra suivant du compositeur, La Fanciulla del West (La Fille du Far-west) avance laborieusement. Il est finalement accueilli avec succès à New-York en 1910, sous la direction de Toscanini, mais fraîchement en Europe.
Les années suivantes sont cruelles. Luigi Ricordi, son protecteur depuis ses début, meurt en 1912. Durant la Première Guerre mondiale, Puccini fait représenter une oeuvre légère, La Rondine, dont la composition lui a donné du souci (du mauvais Lehar, dira-t-il), puis trois petits opéras Il Tabarro, Suor Angelica et Gianni Schicchi, qui forment Il Trittico (Le Triptyque, 1918). Seul Gianni Schicchi, avec sa faconde, fait l'unanimité parmi les trois pièces.
C’est que le coeur n'y est plus. La fin de la guerre laisse Puccini désemparé au milieu d'un monde qu'il sent profondément transformé. Il est de ceux qui, face au spectacle d’une Italie abaissée, appauvrie, marginalisée, croient que Mussolini peut être un recours.
C'est en s'attelant à la composition de Turandot d'après Gozzi, dont il aime le mélange de conte chinois et de commedia dell'arte, qu'il retrouve la force d'accomplir une grande oeuvre personnelle. Mais il y travaille avec une extrême lenteur, se documentant sur la civilisation chinoise avec autant de ferveur qu’il s’était intéressé au Japon du temps de Madame Butterfly.
Hélas, il n'ira pas jusqu'au terme du troisième et dernier acte, emporté par un cancer de la gorge en 1924 à l'âge de 66 ans. Turandot est créé en 1926 sous la direction de son fidèle ami Toscanini, qui pose sa baguette au cours du fameux troisième acte en se tournant vers le public: "C'est ici que le maître mourut".
Bibliographie
Une nouvelle diffusion de la série d'émission du 7 au 12 février 2004.