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Critique
"La toundra laponne donne un cadre splendide à cette œuvre poétique, où l'incompréhension sémantique est peu à peu laminée par la force des sentiments.
Aleksandr Rogoshkin place sa caméra dans un lieu peu connu de la Seconde Guerre mondiale, la Finlande, que l'Allemagne a attaquée en novembre 1939 avant de signer la paix avec elle quelques mois plus tard, face à sa résistance. Au moment où se passe le film, des combats ont toujours lieu, que le Finlandais Veiko (Ville Haapasalo) a désertés. En fuite, il découvre l'habitation de fortune d'Anni (Anni-Kristiina Juuso) et y trouve un refuge. Mais il n'est pas le premier. Un caporal russe blessé, Ivan (Viktor Bytchkov) a été recueilli par la jeune femme. Entre les trois va commencer une cohabitation difficile, que compliquent gravement les différences linguistiques: le russe, le finlandais, le lapon. Personne ne comprend la langue de l'autre. Or Anni, qui a perdu son mari, n'apprécie guère sa solitude. Elle s'emploie à séduire avec culot les deux hommes arrivés ""miraculeusement"" jusque chez elle.
""Jusqu'à maintenant, il n'y avait jamais eu de films dans lesquels trois personnages principaux parlent leur propre langue et se devinent sans se comprendre, constate le réalisateur. La complexité des relations entre mes personnages me faisait penser à une espèce de puzzle, ce fut également l'impression ressentie par les comédiens et l'équipe du film. Je voulais que les spectateurs puissent comprendre les personnages sans en parler la langue. C'est en cela que l'on peut saisir mon projet comme une Tour de Babel dans laquelle non seulement le public, mais aussi les protagonistes doivent se débattre, lutter pour pouvoir communiquer.""
L'une des belles surprises de cette œuvre est la justesse, et le piquant des dialogues. Ce sont deux monologues qui s'enchaînent, se juxtaposent, s'allongent sans se rencontrer comme des rails de chemin de fer, se rapprochent parfois. Et soudain, comme un miracle, la compréhension surgit, pour se noyer de nouveau. On se dit que les conversations attrapées par hasard, au Café du Commerce ou dans le bus, ressemblent parfois à cette sorte d'obscurantisme, chacun enfermé dans sa vérité, incapable d'écouter l'autre.
L'existence rude menée par Anni s'impose peu à peu aux deux soldats. Ils doivent composer avec ces lieux, leurs difficultés, la force de caractère de leur hôtesse. La façon dont ils évoluent est montrée avec une perspicacité remarquable. Les malentendus donnent dans le tragi-comique. Chaque fois, ils sont une avancée dans la découverte de l'autre, pour les protagonistes, comme pour le public d'ailleurs qui décode en même temps les personnalités, leur passé, leurs désirs et leurs espoirs. La vie laponne transparaît, sa rusticité et ses bonheurs quotidiens dans la vaste solitude de la toundra. Anni connaît les coutumes anciennes. A l'heure où il s'agit de retenir un mourant sur le versant de la vie, elle use de ses pouvoirs, et c'est là encore une scène magnifique dont la poésie s'inspire d'un humanisme vibrant.
Superbe hymne à la vie, à l'amour entre les êtres, au respect de chacun, KUKUSHKA donne ce qu'il y a de meilleur dans les différences culturelles: l'enrichissement mutuel."
Geneviève Praplan