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" Parle comme il faut ! "
Réflexions sociologiques sur lordre linguistique
Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des sciences de
léducation
Université de Genève
1988
Sommaire
Une approche relativiste de la norme
La norme et le jugement
Lélaboration normative
Légiférer sur la langue
Pourquoi fabriquer des normes langagières ?
Les registres de légitimation des normes
Les deux faces du rapport stratégique à la norme
Le rappel à la règle
Du conformisme à lexcellence
La norme et la nécessité linguistique : conclusion
Références
" Un décès dû à lingérence de comprimés ", " la douleur quil lui a affligée ", " il surnageait le golf français ", " de petits problèmes solvables ", " il a effrôlé le filet " : on a compris ces quelques expressions, quand bien même les mots sont inadéquats. La plupart des " fautes " de syntaxe nempêchent pas davantage la saisie du sens. " Jvoyais pas ce que tu me parlais ", " il consacre tout un chapitre sur cet épineux problème ", " cest ça quon a pas pu le convaincre ", " cest ce que je maperçois ", " cest pareil que toi ", " mon vocabulaire, jy sais ", " lescroquerie dans laquelle il serait mêlé " : ces locutions sont intelligibles. Cela ne les empêchera pas dêtres jugées fautives ou maladroites par une partie des locuteurs de langue française, à commencer par ceux qui font métier de dire la norme ou tirent de leur jugement un profit de distinction. Il nest guère de pratique langagière qui ait lheur déchapper à une forme ou une autre dévaluation. On juge à la fois la distance à certaines normes dexcellence et la conformité à certaines règles auxquelles tel locuteur est censé se conformer compte tenu de son statut, de son instruction, de la situation. Aucun de nos mots, aucun de nos silences qui ne risquent dêtre jugés : nous le savons ou nous le pressentons, ce qui pèse sur nos choix et nos habitudes. On juge le style et le niveau de langue, létendue, la précision ou la distinction du vocabulaire, la correction, lélégance ou la complexité des tournures, lorthographe et la présentation à lécrit, le débit, le ton et laccent à loral. On juge aussi là-propos, le sens, lintention et leffet des discours. Bien au-delà de la langue, cest la communication qui est lobjet dune attention normative de chaque instant.
Cette intense activité renvoie à toutes sortes de hiérarchies dexcellence, de classements, de formes de distinction, de correction ou de conformisme. Cet article tente dorganiser un peu cette diversité, en ignorant dans un premier temps ce quon pourrait appeler le statut de la norme en linguistique. Les normes langagières sont-elles constitutives du système de la langue ou ne sont-elles quun " épiphénomène " ? Les normes et la politique normative de lÉtat et de lécole sont-elles garantes de la stabilité et de lunité du code linguistique, donc de la communication ? Ou le système de la langue a-t-il ses propres mécanismes de régulation, qui ne doivent rien ou presque aux pratiques normatives des locuteurs ? Peut-être un détour par la sociologie de ces pratiques permettra-t-il de poser ces questions moins abstraitement. Jy reviendrai donc en conclusion.
Comme les autres normes sociales, celles qui régissent les pratiques langagières sont de statuts divers : la langue administrative, juridique, scolaire fait lobjet dune législation, la jurisprudence pénale définit les injures, certains points dorthographe font lobjet de règlements. Nombre dorganisations ou dassociations imposent à leurs membres des normes langagières censées garantir leur loyauté, leur efficacité ou leur statut : une organisation minoritaire enjoint à ses membres de ne pas parler la langue dominante ; larmée privilégie une langue " militaire " respectueuse des hiérarchies, sobre, efficace, sans états dâme. Un grand magasin impose des normes langagières à ses vendeuses, un hôpital à ses infirmières, une école aux maîtres et aux élèves, une Église aux prêtres et aux fidèles. Hors de la législation et des règles internes aux organisations ont cours des règles plus diffuses, qui définissent la raison, la moralité, la " correction ", la tradition, le bon sens, les bonnes murs, le bon goût, le savoir-vivre ou encore le " bon usage " de la langue.
Comme les autres, les normes langagières diffèrent par létendue de leur champ dapplication : certaines ne valent quà lintérieur dune famille, dautres sont reconnues dans une société entière ou dans une aire culturelle plus vaste. Comme dans dautres domaines, certaines normes sont extrêmement codifiées, mises par écrit, élaborées par un appareil spécialisé et des professionnels ; dautres sont floues, sujettes à variations et interprétations. En matière de langue aussi, les normes les plus précises sont en général énoncées par lÉtat ou une autorité constituée, alors que les plus vagues ont des sources difficiles à identifier, la tradition, lopinion, lesprit du temps, le sens commun. Les normes langagières diffèrent, comme les autres, selon la nature du contrôle social auquel elles donnent lieu : contrôle centralisé, confié à des agents spécialisés (lécole, le tribunal, toute instance de sélection ou de censure) ou contrôle diffus, laissé à lappréciation de quiconque se croit témoin ou victime dune déviance.
On peut de même étendre aux normes et aux déviances langagières les acquis de la sociologie dans dautres domaines (Malherbe, 1977) :
Tout cela ne veut pas dire que chacun définit les normes à sa guise ou que les normes communes changent dun jour à lautre. Mais tant leur caractère partagé que leur relative stabilité doivent être expliqués. Rien ne va de soi ! Les sciences sociales nous obligent aussi à prendre en compte la complexité des relations entre les normes et les pratiques : dune part les normes sont loin de déterminer mécaniquement les pratiques, puisque les acteurs les contestent, les ignorent, les interprètent ou les transgressent délibérément. Inversement, les actes et les jugements quotidiens font évoluer les normes, parfois parce quelles sont lenjeu de négociations et de redéfinitions explicites, souvent parce que cest la pratique qui fait évoluer le droit, a fortiori les règles moins rigides.
Ces traits généraux, qui suggèrent une image très relativiste des normes, se retrouvent dans le champ du langage, avec des traits spécifiques bien entendu, qui tiennent par exemple à lexistence dune politique normative, exercée notamment à travers lécole, qui na pas déquivalent dans le domaine des manières de table ou des pratiques vestimentaires par exemple.
Lorsquon évoque la norme langagière, on pense dabord, en général, aux grammaires, aux guides du bon usage, aux dictionnaires, aux chroniques spécialisées de certains journaux. On pense également à lécole et aux endroits où il importe de bien parler, parce quon y est ouvertement exposé à une évaluation : au tribunal, à la radio ou à la télévision, en public ou à loccasion dune cérémonie. On pense aussi aux gens autorisés à légiférer sur la langue, aux grammairiens, aux " gens de lettres ", aux " gens décole " et à tous ceux qui prétendent " posséder " la langue, connaître les règles, savoir " ce que parler veut dire " (Bourdieu, 1982). On se représente volontiers les normes langagières comme un ensemble de règles générales édictées par des gens instruits, des ouvrages de références, des institutions scolaires et culturelles.
Il existe bel et bien de telles règles. Mais on oublie quelles nont de poids sociologique, de véritable importance que si elles sont mises en uvre dans mille situations quotidiennes où il y a matière à juger un texte ou une parole. Gardons-nous dintroduire, entre normes et jugements, une coupure telle que celle que de Saussure a institué entre langue et parole. Ce qui se donne à voir, à entendre, cest la parole. Devant sa diversité, ses variations, son désordre apparent, la linguistique a préféré construire un objet abstrait, la langue ou le code. Démarche admissible, voire féconde, mais qui, lorsquon en oublie larbitraire, produit une fiction : limage de la parole comme simple " mise en uvre du code ", comme manifestation de la langue. La langue devient ce trésor dans lequel chacun puise pour former des phrases. La métaphore est parlante, mais elle masque le fait que le code nexiste pas en dehors du procédé qui permet de le construire à partir des actes de paroles.
Il faut renverser la manière habituelle denvisager le rapport entre normes et jugements : bien loin de précéder à tout coup le jugement, la norme est souvent seconde, que ce soit dans la conscience individuelle ou dans les représentations sociales. Tous les jugements que nous portons ne sont pas pure et simple mise en uvre de normes préétablies. Les attentes normatives qui ont effectivement cours sont toujours plus riches, plus ambiguës, plus diverses, plus changeantes et plus liées au contexte que les normes explicites, codifiées par les textes ou la tradition orale. Cest souvent sur le vif, au moment où nous formulons un jugement ou au moment où nous pensons à le justifier que nous le rattachons à une norme puisée dans le " répertoire " disponible ou construite de bric et de broc pour loccasion. À léchelle dune communauté, la genèse de certaines règles naît de la codification dattentes dabord implicites.
Notre fonctionnement normatif se situe entre deux pôles : dun côté des jugements explicites porté au nom de normes codifiées, de lautre des évaluations presque inconscientes qui sopèrent en vertu dattentes à peine formulables. Qui ouvre une grammaire ou un dictionnaire pour connaître les réelles attentes normatives des locuteurs en situation se condamne donc à prendre au sérieux des règles que personne ou presque napplique dans la vie quotidienne en même temps quà ignorer les attentes normatives qui ne renvoient à aucune règle codifiée, ni à aucun enseignement formel.
Lhomme est un " animal normatif ". Dans son rapport au monde, et notamment aux autres, il se borne rarement à voir les choses comme elles sont. Il les rapporte sans cesse à un monde possible, souhaitable ou nécessaire. Cette distance normative peut être vécue sur des registres divers, du sentiment confus que les choses " ne sont pas ce quelles devraient être ", sans quon puisse très bien dire en quoi ni pourquoi, à la conscience claire dun écart entre une norme explicite et une pratique. Cest pourquoi il peut, à la limite, y avoir jugement normatif sans norme ! Il nous suffit souvent déprouver limpression que les choses " ne sont pas normales ", " ne tournent pas rond ", sont bizarres ou inacceptables. À partir de cette impression samorce parfois un travail de clarification et dexplicitation de la norme. Mais il nest pas automatique. Les intéressés ont souvent trop peu dénergie, de temps ou de moyens pour réfléchir longuement. Lélaboration normative ne se déclenche que lorsquil semble possible de transformer la situation (il faut alors savoir dans quel sens !) ou nécessaire de justifier un jugement.
On se trouve donc en présence de deux réalités distinctes :
Toute norme énoncée comme telle prétend à une certaine généralité. Même lorsquelle est formulée en fonction dune situation qui a peu de chance de se produire ou de se reproduire, elle prétend valoir pour toute situation comparable. Cette prétention fait sa force : en appeler à une règle est la façon en apparence la moins arbitraire de contrôler la conduite dautrui. Certes, qui veut se soustraire à la règle peut feindre de lignorer ou en contester la pertinence ou le bien fondé ; il peut plaider lexception, tenter de cacher ou de minimiser sa déviance. La règle nest donc pas un moyen absolu de contrôler les conduites et les interactions. Pouvoir se réclamer dune règle partagée est toutefois un atout majeur pour quiconque veut exercer un pouvoir ; la règle permet de faire léconomie dune décision au coup par coup et masque plus efficacement larbitraire du pouvoir. Contre une règle générale, on ne peut se défendre quau prix dune argumentation difficile. La prétention à luniversalité, de préférence péremptoire, protège donc efficacement contre la contestation. " On ne parle pas la bouche pleine ! " : cette règle na de force que si on fait accroire quelle relève de la sagesse universelle !
La prétention dénoncer une règle générale participe des stratégies délaboration normative autrement dit du travail sur la norme comme représentation communicable. Cette élaboration fonctionne selon deux modes principaux :
Ces deux processus délaboration normative ne sont pas hermétiquement séparés. On passe parfois de lun à lautre sans solution de continuité. Nous les examinerons cependant lun après lautre, parce quils renvoient à des logiques daction très différentes.
Lélaboration normative in abstracto nest pas un jeu gratuit ; elle a des enjeux politiques et idéologiques à une échelle plus ou moins vaste. Saussure na pas inventé lopposition entre langue et parole. Dans toutes les sociétés qui se donnent une image de leur propre culture, la langue apparaît comme un objet, un système ou un code relativement indépendant des locuteurs. Lidée quau-delà de la diversité des actes de langage il existe des invariants, un code, est une intuition bien antérieure à la naissance de la linguistique moderne ; dune certaine façon, elle la rendue possible. Dans nombre de sociétés, et en particulier dans la nôtre, élaborer in abstracto des représentations normatives à propos de la langue est une pratique banale. Cest ce que font les dictionnaires, les grammaires, les guides du bon usage et tous les discours normatifs qui portent sur la langue en général. Bien entendu, subordonner la langue à une norme na véritablement dintérêt que si, à travers la langue, on vise la parole. Mais on vise une parole idéale, abstraite, sans contexte précis, sans référence à un marché linguistique spécifique, ou à des situations dénonciation ou de communication particulière. Ce qui revient soit à entretenir une fiction, soit à privilégier implicitement un marché linguistique particulier.
La fiction est de faire comme si tous les locuteurs parlaient la même langue et se trouvaient dans les mêmes situations de communication. On peut alors traiter de la langue au singulier, celle dun locuteur abstrait, petit cousin du " sujet épistémique " de la psychologie piagétienne. Si lon reconnaît - et comment ne pas le reconnaître aujourdhui ? - que le code nest pas unique, quil en existe des variantes distinctes à lécrit et à loral, et dans chacun de ces registres selon les situations de communication, et selon les communautés et les marchés linguistiques, on conviendra que parler de la langue, cest parler implicitement de la langue qui a cours dans un groupe de référence privilégié, en loccurrence une plus ou moins large élite cultivée, limitée parfois, comme pour la prononciation, à la capitale ou à la région dominante du pays. On parle alors de la langue comme on parle de la culture, culture délite par opposition à la culture de masse ou à la culture populaire, culture dominante parce quelle simpose comme la norme dans lÉtat et dans lécole, culture des dominants parce quelle est le code familier de ceux qui ont passé de longues années à lécole, où ils ont intériorisé non seulement la maîtrise du code, mais le rapport particulier à la langue et à la culture sans lequel cette maîtrise serait inachevée.
Le discours sur la langue renvoie aux marchés linguistiques officiels tels que lécole, les rapports avec ladministration, les échanges devant un public, un tribunal ou un jury, les cérémonies, la radio et la télévision et bien sûr lécrit. Comme le souligne Bourdieu, " plus le marché est officiel, cest-à-dire pratiquement conforme aux normes de la langue légitime, plus il est dominé par les dominants, cest-à-dire par les détenteurs de la compétence légitime, autorisés à parler avec autorité " (Bourdieu, l982, p. 64). Cest à de tels marchés que pensent en priorité ceux qui prétendent légiférer sur la langue. Certains souhaiteraient certes que la norme quils édictent soit respectée par tous les locuteurs sur tous les marchés linguistiques. Mais ils nont pas dillusions ; ils savent quils ont peu de prise sur les marchés non officiels, qui sont pourtant le cadre de la majorité des échanges quotidiens, même dans les classes sociales les plus instruites. On peut tenter de normaliser la langue des media, pas celle qui se parle en famille ou au café. Certains " légistes " du langage, faisant peut-être de nécessité vertu, considèrent dailleurs que les normes ne valent que pour les " gens de qualité " et quil ne faut attendre du peuple quun minimum de " correction " dans les situations officielles.
Lobservation sociologique identifie, dans toute société développée, un certain nombre dorganisations, de professionnels ou damateurs éclairés qui passent une partie de leur temps à expliciter, commenter, nuancer ou justifier des normes censées sappliquer à la langue, en fait à la parole sur les marchés les plus officiels. Le travail dune sociologie des normes langagières consiste dabord à décrire ces producteurs de normes et leurs pratiques. Qui sont-ils, comment travaillent-ils ? Une réponse empirique à ces questions amènerait à élaborer une sociographie détaillée des grammairiens et notamment de ceux qui font les grammaires scolaires (Chervel, 1977), des lexicographes et des auteurs de dictionnaires, des gens décole et des spécialistes du curriculum et de lenseignement de la langue maternelle, des professionnels de la rédaction et de la communication (écrivains, journalistes notamment), des critiques et des responsables de la chronique langagière dans la presse, des concepteurs de jeux éducatifs et de jeux de langage, des académies. Tous ces acteurs nont pas la même façon de produire ou dexpliciter les normes langagières et ils ne forment pas un groupe unique. En même temps, leurs actions sont souvent convergentes, du fait dune éducation et de références culturelles semblables aussi bien quen raison des réseaux dinterconnaissance et de lappartenance de beaucoup à plusieurs champs, par exemple journaliste et membre de lacadémie, grammairien et auteur de manuels scolaires, lexicographe et animateur dun jeu télévisé sur le langage. Je ne puis ici que suggérer la diversité de ces acteurs, de leurs insertions institutionnelles, de leurs pratiques.
Quest-ce qui pousse des institutions et des individus à légiférer sur la langue ? Espèrent-ils exercer une influence sur les pratiques ou les représentations de la langue dans des cercles plus larges ? Et sils veulent contrôler les échanges linguistiques de leurs contemporains ou des générations nouvelles, est-ce aux fins de maintenir lintégrité de la langue ? den figer ou den maîtriser lévolution ? de contribuer à la cohésion culturelle de la communauté régionale ou nationale ? de garantir la perpétuation dune élite cultivée ?
De telles préoccupations ne sont pas étrangères à ceux qui participent à lélaboration in abstracto de normes langagières censées sappliquer au plus grand nombre. Ce sont en tout cas les raisons quils affichent, présentées de façon à paraître défendre lintérêt général et non celui dune caste de lettrés ou de la classe privilégiée. Mais il faut aussi faire la part de la routine et de raisons plus terre à terre : fabriquer un dictionnaire ou un manuel scolaire, être grammairien ou académicien, cest une façon de trouver une place, de sassurer un revenu, de " tirer son épingle du jeu " dans une société industrielle. Fabriquer des normes, cest plus gratifiant, plus intéressant, moins fatiguant, mieux payé, plus prestigieux que de fabriquer des chaussures ! La fabrication normative peut être une passion ou un gagne-pain, un jeu ou un travail, un emploi à plein temps ou un passe-temps occasionnel. Certains fabricants de normes ont limpression davoir un rôle social à jouer, dautres, plus cyniques ou plus routiniers, fabriquent des normes sans relier constamment leur activité à des finalités sociétales. Les effets de leur travail normatif nont pas nécessairement de rapport avec leurs intentions. Tel amuseur créant et animant un jeu de langage à la télévision peut exercer, au départ sans le vouloir, une influence considérable sur des millions de téléspectateurs, alors que tel grammairien pur et dur, engagé dans une croisade pour le beau langage, prêchera dans le désert, faute davoir trouvé les bons relais médiatiques.
Élaborer des normes in abstracto ne suffit pour contrôler les pratiques. Comme tous les légistes, les fabricants de normes langagières sont à la merci de ceux qui voudront bien prendre leurs normes au sérieux, pour les transmettre, les appliquer ou en exiger le respect là où ils ont une influence. Les moyens de communication de masse démultiplient le message. Mais encore faut-il quil soit lu ou entendu. La force dun vrai législateur, cest de sappuyer sur un principe - nul nest censé ignorer la loi - et sur un appareil judiciaire et pénal qui veillera à lapplication des textes. Le juge de la province la plus reculée, le dernier des agents de police incarnent le droit ; leurs décisions ont " force de loi ". Les églises disposent, pour faire connaître et faire respecter leurs normes, dun appareil séculier considérable. Ceux qui légifèrent sur le langage ne sont pas dépourvus de tout moyen de contrôle des pratiques. Mais ils ne disposent pas dun appareil spécialisé. Il ny a pas de " ministère de la langue ". Les grammairiens, les auteurs de dictionnaires ou de guides du bon usage doivent leur influence à la force que leur prêtent divers appareils dont le contrôle des pratiques langagières nest pas la vocation unique, ni même la principale.
Au nombre de ces appareils, il y a bien entendu lécole, qui enseigne et évalue la langue. Il y a la justice, qui impose dans les procédures et devant les tribunaux un usage spécifique de la langue. Il y a ladministration, dont les usagers doivent maîtriser un tant soit peu la langue de bois. Il y a les églises, qui ne sont pas insensibles aux rituels et à la façon dont les choses sont dites, quil sagisse de la prière, de la confession, de la participation au culte ou à la messe. Dautres institutions - la presse, les médias, les entreprises qui produisent des livres, des jeux, des logiciels ou des disques par exemple - nont pas véritablement le pouvoir de sanctionner la déviance et se bornent, dans le cas le plus favorable, à incarner la norme, à offrir des modèles aux lecteurs-consommateurs. Les grammairiens et autres légistes de la langue ne sont donc pas isolés, livrés à leurs propres forces. Mais ils ne sont pas tout puissants ; ils doivent composer avec des appareils et des institutions qui ont dautres intérêts, économiques, politiques, pédagogiques ou ecclésiastiques, intérêts favorables parfois à la plus grande rigueur dans le respect des normes langagières, favorables en dautres circonstances à une relative tolérance.
Même lorsque la norme est relayée par un pouvoir institutionnel fort, par exemple au sein dun appareil scolaire ou administratif ou dune institution, la question reste ouverte de savoir si les agents de cet appareil ou de cette institution sont tous convaincus du bien-fondé de la norme, capables et désireux de lappliquer en toutes circonstances. Rien nest moins sûr. Dans ses rapports avec ses élèves, le maître a dautres enjeux. Il accepte bien souvent de mettre la norme entre parenthèses pour favoriser lexpression, faire participer certains élèves à léchange, créer une relation plus chaleureuse ou plus permissive ou tout simplement pour gagner du temps ou ne pas perturber le travail en cours. Les nouvelles didactiques de la langue maternelle insistent dailleurs beaucoup moins sur le rôle de lenseignant comme défenseur de la norme et beaucoup plus sur sa capacité de créer des situations de communication et de susciter le besoin et le pouvoir de sexprimer. De la même façon, le prêtre, le juge, le fonctionnaire se permettent et permettent à leurs partenaires des accommodements avec la norme langagière chaque fois que cela sert leurs intérêts mieux que la censure. Quant aux industries culturelles et aux médias, le temps nest plus où ils acceptaient de perdre leur public par respect pour le beau langage. Aujourdhui, une radio périphérique ou un quotidien adaptent leur langue à leur " audience ", au besoin en suggérant aux journalistes de simplifier leur vocabulaire et leurs phrases, voire dadopter des tournures argotiques ou incorrectes, plus modernes et " branchées ". Même les dictionnaires et les grammaires sont aujourdhui lenjeu dune très dure compétition commerciale, qui peut justifier diverses concessions à la mode et au " laxisme ".
Il faut aussi tenir compte de lérosion des arguments mis traditionnellement au service de la norme.
Lardeur normative des institutions ou dune partie de leurs agents est dautant plus faible que la foi dans la norme seffrite de décennie en décennie. On peut y voir leffet de la linguistique comparative, de la psychologie et de la sociologie du langage, qui ont mis laccent sur le caractère relatif et arbitraire de la norme, sur la diversité des pratiques, sur la plasticité du code. On peut aussi évoquer des phénomènes plus généraux, la crise des valeurs, linsistance sur le pluralisme et le droit à la différence, la critique des élites, des institutions et des pouvoirs dans la ligne de mai 1968.
La norme langagière fait, depuis des siècles, lobjet dun discours très prolixe au sein des couches lettrées. Il emprunte maintenant aux sciences humaines leur vocabulaire et certains de leurs acquis, mais sa fonction est tout autre : il sagit non pas de décrire mais dénoncer la norme, de laménager pour tenir compte du changement social ou encore de la justifier face à ses détracteurs, voire de la contester si lon fait partie de la fraction critique de lintelligentsia.
Dans certaines sociétés traditionnelles, la norme est tellement intériorisée, et paraît tellement solidaire de lordre des choses que personne ne se demande doù elle vient et ce qui la justifie. Dans un régime autoritaire, la norme est imposée " parce que cest la norme ", même si cette tautologie nemporte pas la conviction intime de ceux auxquels on lassène. Dans une société pluraliste et complexe comme la nôtre, peu de normes échappent au débat idéologique, voire à une certaine contestation. Il faut, pour quune norme soit jugée légitime, que ceux qui la défendent puissent avancer une argumentation explicite et notamment rapporter telle règle particulière à des principes généraux acceptables, à des valeurs morales, politiques, juridiques, religieuses, esthétiques ou logiques qui font lobjet dun certain consensus. De nos jours, ces principes évoluent avec les murs et lesprit du temps ; aucune norme nest donc justifiée une fois pour toutes. Le rapport entre générations se joue en partie sur la capacité des adultes de convaincre les jeunes quil y a " encore " des raisons de respecter certaines règles, par exemple quant à la façon de sexprimer.
Le développement de lesprit critique, même sil reste très modéré, incite les individus confrontés à une norme à vouloir comprendre ce qui la justifie. Ils attendent de ceux qui les rappellent à lordre une explication convaincante. Plus le consensus est faible, plus les acteurs saffrontent à propos du bien-fondé des diverses normes qui gouvernent la vie quotidienne. Ce qui ne va pas sans transactions et négociations. Il ne suffit plus daffirmer quune norme est édictée par lÉglise ou lÉtat pour quelle soit " au-dessus de tout soupçon ". La question est alors de savoir de quel droit, au nom de quelle science, de quelle vertu ou de quelle délégation de pouvoir, le parlement, lacadémie, les églises, les autorités scolaires ou lordre des médecins énoncent des normes. Certes le parlement a constitutionnellement le droit de légiférer. Mais dans quelles limites ? Peut-on interdire le suicide, imposer la ceinture de sécurité, introduire tel vaccin, imposer une orthographe officielle ? De plus en plus souvent, la norme doit trouver une justification " rationnelle ", qui la rattache non à larbitraire dune autorité, aussi reconnue soit-elle, mais à la mise en uvre raisonnée de principes ou de valeurs auxquels tant les défenseurs que les détracteurs de la norme sont censés adhérer.
Quels sont, dans le domaine du langage, les registres disponibles de justification des normes ? Ils sont nombreux, mais defficacité très variable selon les contextes. Ainsi, en appeler à la tradition et au respect du patrimoine nentraîne ladhésion que de ceux qui privilégient la continuité et valorisent lhéritage. De même, les justifications esthétiques et littéraires laissent indifférents ceux qui nont quun rapport pragmatique à la langue et ne se soucient pas de faire de belles phrases. Les justifications de lordre linguistique comme signe de cohésion et dunité de la communauté ne fonctionnent que dans les phases de construction ou de crise de lidentité nationale ou régionale. Lidée quil faut respecter des normes pour parler " comme tout le monde " ne séduit pas ceux qui plaident pour le droit à la diversité et à lindividualisme. Justifier la norme en disant que cest la langue officielle, la langue de lÉtat, de ladministration, de lécole na dimportance que pour ceux qui sidentifient à ces appareils. Défendre la norme comme accomplissement et comme forme dexcellence ne mobilise que ceux qui ont intérêt à entrer en compétition sur certains marchés linguistiques, par souci de réussite scolaire ou professionnelle par exemple. Dire que bien parler est un indice de goût et de léducation na dimpact que dans les classes sociales où la recherche de distinction est une préoccupation majeure. Toutes ces justifications présentent une certaine efficacité, séparément et conjointement. Mais défendre la norme comme garante du code, donc de la communication, cest sadresser à tous, sans distinction de condition sociale, de sexe, dâge ou de métier, dans lillusion du communisme linguistique (Bourdieu, 1982).
Habilement adaptée au niveau dinstruction des destinataires, la thèse selon laquelle " une langue qui se dégrade, cest une société qui se défait " est un argument qui fait mouche du haut au bas de léchelle sociale. La volonté de sauvegarder la langue ne souffre guère la contestation ; la norme est présentée comme une nécessité fonctionnelle au service de lintérêt général. La force de cette légitimation tient évidemment à sa vérité partielle : si chacun parlait " nimporte comment ", il ny aurait pas de communication possible. De cette évidence, gardons-nous de conclure que toutes les normes langagières contribuent au même titre et au même degré au maintien dun code de communication. Que ce type de justification ait largement cours ne prouve pas son bien-fondé. Le fait que la plupart des grammairiens, voire une partie des linguistes y souscrivent nest pas un argument définitif, car certains spécialistes du langage ont partie liée avec les appareils et les classes sociales qui se soucient avant tout de conserver leur pouvoir et leurs privilèges. Dans une société égalitariste, il faut évidemment avancer des raisons plus avouables.
Les théories du langage sont, comme les autres, peuvent être mobilisées à des fins pragmatiques et au bénéfice dun groupe social. Que déminents grammairiens affirment que le respect des normes est garant de la langue ne tient pas lieu de démonstration. Mais à linverse, le fait quune théorie conforte certains intérêts ne prouve pas quelle est fausse !
Pendant longtemps, la justification de la norme par les nécessités du code na guère trouvé de contradicteurs. Ce nest guère quau vingtième siècle quun courant critique sest manifesté, soulignant larbitraire de certaines normes langagières et le fait quelles servent des stratégies de domination ou de distinction beaucoup plus que de communication. Cette critique se fonde notamment sur létude des variations linguistiques, qui montre que la langue, bien loin dêtre une petite chose fragile et rigide, est en fait une structure assez souple, qui permet la diversité et lévolution des usages sans que la communication ou léconomie interne du code soient en péril. Dans la mesure où " le code " nest jamais directement observable, mais doit être reconstitué à partir dénoncés attestés, la nature même de ce qui devrait être conservé prête à discussion. Les variations ne nuisent pas toujours à lintercompréhension. Lorsque cest nécessaire, chacun sadapte, au moins passivement, au code de lautre.
Cette évolution des sciences du langage a nourri certaines rénovations de lenseignement du français (Bronckart, 1983, 1985). Mais elle est loin davoir gagné une audience suffisante pour que le relativisme linguistique soit devenu façon courante de penser. La plupart des défenseurs de la langue justifient donc encore la norme au nom de la défense de la langue comme code de communication. Mais lexistence dun débat, quel quen soit lissue, affaiblit la légitimité des normes. Certains de leurs défenseurs dhier deviennent leurs plus ardents détracteurs. Et surtout, nombre de ceux qui sont censés transmettre la norme ont maintenant des doutes. Laffaiblissement des certitudes normatives des " autorités ", quelles quen soient les causes, donne aux agents des appareils et des institutions culturelles de plus grands degrés de liberté. Pourquoi appliqueraient-ils une norme à laquelle ils ne croient quà moitié et que leurs supérieurs ne défendent pas davantage ? Labsence de conviction profonde les amène à appliquer les normes plus sélectivement, lorsque cela sert leurs intérêts.
Pas plus que le juge nest une machine à appliquer la loi, le maître décole ou dautres agents de lÉtat ne sont des machines à appliquer la norme langagière. Ils peuvent avoir intérêt à se placer dans le registre normatif, ou au contraire à y échapper. On ne peut pas faire abstraction de leur appartenance à une organisation, avec les allégeances et les dépendances, les socialisations et les contrôles que cela suppose. Mais en définitive, les agents dune organisation scolaire ou culturelle sont des acteurs comme les autres qui, lorsquils appliquent une norme, le font en fonction de leur définition de la situation et de leurs stratégies du moment et de leurs convictions profondes autant que de leur rôle officiel. En cela, ils ne diffèrent pas fondamentalement des acteurs qui nont aucun mandat et jugent les pratiques langagières " à leur compte ", à titre privé. Ce qui nous amène à placer maintenant au centre de lanalyse les usages de la norme langagière dans la vie quotidienne.
Évaluant comme il respire, lêtre humain ne peut sempêcher de faire subir à la parole un double traitement. Un premier travail, de décodage, porte sur le sens, dans son acception la plus large, incluant lintention présumée du message et ce quil dit de la relation entre les locuteurs (cf. Watzlawick et al., 1972). Un second travail, dévaluation, porte sur les aspects les plus divers du langage, laccent, la prononciation, le débit, le rythme, le ton, la pose de la voix ; le choix du vocabulaire, plus ou moins précis, plus ou moins évocateur, plus ou moins argotique, plus ou moins riche ; la clarté et la complexité des constructions syntaxiques, leur correction grammaticale ; lélégance de lexpression, le style ; lintelligibilité du message, sa pertinence, le rapport entre la forme et le contenu ; lintensité et la densité de la communication, limplication affective, lécoute ; le geste, la posture, la mimique qui accompagnent la communication verbale. Un message est fait de toutes ces composantes et chacune se prête potentiellement à un jugement de valeur ou dexcellence. Mais nous naccordons pas à toutes la même attention. Certains locuteurs sont particulièrement sensibles à la correction syntaxique, au choix dun lexique soutenu et riche et au respect dune prononciation standard. Dautres jugent dabord le contenu ou la construction du discours. Lévaluation déborde évidemment ce qui relève de la parole stricto sensu. Les locuteurs ordinaires nont cure des distinctions théoriques et jugent ce quils veulent à leur façon ! À loral, ils accordent en général beaucoup dimportance à ce qui entoure la parole : expression, posture, communication non verbale, apparence du locuteur. À lécrit, on tiendra compte de lécriture, de la mise en page, du papier, de lencre ou de la qualité dactylographique, etc.
Travail sur le sens et évaluation ne sont pas indépendants. Lévaluation se fonde nécessairement sur une interprétation définie du sens et des intentions du message entendu. Pour reconnaître quune phrase appartient à la langue française, quelle est correcte, quelle est intelligible, quelle est pertinente dans le contexte, il faut en avoir décodé le sens, ou du moins lun des sens possibles. Lévaluation ne porte pas sur le signifiant seulement, mais sur le signifié et larticulation entre lun et lautre. Les intentions et le sens attribués à la parole modulent lévaluation : on jugera différemment une déviance imputée à la maladresse, à lémotion, à la fatigue, à lignorance des usages où à une inexcusable désinvolture ; on ne jugera pas les propos dun touriste étranger ou dun travailleur immigré, comme ceux dun homme politique parlant à la télévision. Lévaluation dune performance linguistique est toujours rapportée à la compétence supposée du locuteur ou à la compétence en principe requise pour être autorisé à parler ou à écrire dans telle ou telle situation. À linverse, lévaluation module linterprétation du sens et des intentions. Négative, elle peut faire écran, atténuer la force du message, dévaloriser son auteur ou infléchir ses effets. Au contraire, la séduction engendrée par la forme ou lhabileté rhétorique peut donner au message un surcroît de sens ou defficacité.
Lévaluation de la parole en situation de communication est un processus complexe et différencié, aussi bien dun individu à lautre que dune situation à lautre. Pour mettre un peu dordre dans cette complexité, il me semble utile de distinguer deux modes dévaluation, qui se réfèrent à deux types de normes, que jappellerais dune part les règles dusage, dautre part les normes dexcellence. Il ny a pas en pratique de distinction absolue entre les deux, surtout à propos de la parole. Mais on peut situer les jugements entre deux extrêmes :
Règles dusage et normes dexcellence ne concernent en général pas les mêmes aspects de la parole et de la langue. Les règles valent pour de petites unités, le phonème, le mot, la phrase, certaines articulations du discours. Sur ces constituants, il est possible de codifier une règle précise et donc de distinguer conformité et déviance. Au-delà, les règles strictes font place à des normes dexcellence, à des modèles idéaux. Le style dun écrivain ne sévalue pas essentiellement en termes de conformité à des règles dusage. Lexcellence littéraire consiste justement à transcender les règles, à jouer avec elles, à en inventer et en tout cas à en disposer dune façon qui appartient en propre à un auteur. On peut décrire son style, mais non en tirer un modèle quil suffirait de suivre pour " bien écrire ". Ce faisant, on aboutit au mieux à un pastiche réussi. De même, tout ce qui fait le charme de lexpression orale relève de normes dexcellence difficiles à expliciter. Lexcellence est appréciée sur lensemble dun texte, dune intervention, de la participation à un échange. Cest donc un jugement global, fondé sur divers éléments, dont le respect des règles orthographiques, syntaxiques, phonétiques ou lexicales nest pas toujours le principal. La maîtrise de la langue, considérée globalement, nest identifiable quen partie à la capacité de faire peu derreurs " graves " de syntaxe ou dorthographe.
On peut à la fois, devant un texte ou un discours, apprécier la conformité de chaque élément à la règle correspondante et évaluer le niveau dexcellence de lensemble. Mais ces deux évaluations nont pas les mêmes conséquences dans linteraction sociale. Lidentification des erreurs appelle des réactions qui, lorsquelles sont exprimées, sapparentent à des sanctions. Désigner lerreur, cest en appeler au mea culpa et à la correction, cest exercer une sorte de police du langage qui na deffet que si elle se fonde sur un rapport de pouvoir, quelle va en général renforcer.
Lexcellence est parfois obligatoire (Perrenoud, 1984, 1987). Lorsquon engage un conférencier, un journaliste, un enseignant, un prédicateur ou tout autre professionnel de la parole, on sattend à ce quil manifeste un certain niveau dexcellence. Lorsquun contrat garantit implicitement ou explicitement une certaine qualification, le défaut dexcellence devient une déviance, qui peut donner lieu à une action en dommages et intérêts ou appeler une sanction. Dans une communauté, certaines fonctions politiques, ecclésiastiques ou culturelles ont les mêmes exigences. Certains groupes fermés attendent de leurs membres un niveau minimum dexcellence. Lincompétence est une déviance lorsquelle contrevient à un engagement moral ou formel.
Hors de telles situations, lexcellence nest pas interprétée en termes de conformité ou de déviance, mais comme un signe de qualité, de valeur, de distinction. Lévaluation de lexcellence peut sinscrire dans un rapport social asymétrique, par exemple devant un jury. Mais elle peut aussi prendre la forme dune compétition entre locuteurs de même statut. Autour dune table, dans un salon, dans une salle de conférences, au bistrot ou en famille, les locuteurs se jugent mutuellement et établissent des hiérarchies dexcellence plus ou moins convergentes, plus ou moins explicites, plus ou moins stables. La place de chacun dans la hiérarchie locale lui vaut certains avantages ou certains désavantages, ou pour reprendre lanalogie économique chère à Bourdieu (1982), des " pertes " ou des " profits " plus ou moins considérables, symboliques autant que matériels.
Janalyserai séparément le rappel à la règle inscrit dans une stratégie de contrôle, de domination, de sélection ou dexclusion et la recherche de distinction, qui fait du langage le terrain dune compétition pour lexcellence.
Chaque locuteur dispose dun répertoire plus ou moins étendu de règles. Les unes sont considérées comme valables pour toutes sortes de discours. Ce sont par exemple les principales règles dorthographe, daccord, de ponctuation, de construction syntaxique. Dautres règles dépendent du contexte, de la situation dénonciation, de lidentité du locuteur. Il existe dans une " communauté linguistique " une immense variété de postures normatives : certains font de la concordance des temps, de la prononciation des liaisons ou de laccord du participe à loral des règles absolues : nulle infraction néchappe à leur vigilance, quels que soient le contexte et le locuteur ; dautres au contraire nappliquent jamais ces règles, quils ignorent ou qui leur sont indifférentes. Entre ces extrêmes, certains considèrent que ces règles sont pertinentes sur certains marchés linguistiques, les plus " tendus ", les plus officiels, mais les tiennent pour déplacées, expression dun purisme exagéré, dans dautres situations de communication.
Comme on la souligné plus haut, un sentiment de déviance peut naître sans quon sache immédiatement et facilement expliciter la règle correspondante. On peut avoir limpression quun interlocuteur " parle mal ", fait des erreurs sans pouvoir préciser exactement ce qui nous dérange et ce quil faudrait dire à la place. Le " Ne dites pas , mais dites " est un fonctionnement normatif parmi dautres. En situation les jugements de déviance sont souvent plus intuitifs. Il nest pas possible de décrire ici la diversité des attitudes normatives. Retenons deux idées simples : placée dans des situations différentes, la même personne nest pas sensible aux mêmes déviances ; placées dans la même situation, deux personnes ne sont pas sensibles aux mêmes déviances.
Un jugement ou un " sentiment " de " déviance linguistique " nentraînent pas nécessairement une réaction manifeste. Tout dépend des intérêts et des stratégies des acteurs. Dans la perspective du grammairien ou du maître décole traditionnel, une erreur doit être relevée et corrigée, au nom de la défense de la langue ou du progrès de linstruction. Cette répression systématique est parfois présentée comme larchétype du jugement sur la langue. En fait, elle est exceptionnelle. On tient volontiers pour acquis que tout témoin dune déviance, a fortiori toute victime, va sefforcer dobtenir réparation ou de contribuer à une sanction. En réalité, chacun ne se sent pas constamment une vocation de redresseur de torts. Même lorsquun professionnel a explicitement pour rôle de prévenir ou de réprimer la déviance, rien nassure quil le fera constamment, à la manière dun automate. Un policier, un surveillant, un enseignant ou un confesseur peuvent " fermer les yeux " sur certaines déviances, pour toutes sortes de raisons stratégiques. La prévention et surtout la répression sont des formes de pouvoir, parfois de coercition, qui détériorent nécessairement les relations interpersonnelles. Lorsque le surveillant doit coexister avec ceux quil surveille, il a intérêt à trouver avec eux un modus vivendi, donc à manifester une certaine tolérance sous peine dêtre détesté et traité comme un indésirable. Aucun agent chargé dune répression ne peut être indifférent à son insertion dans un tissu social, à sa réputation, au maintien dun réseau informel qui lui permet de faire son travail en dépit du manque de moyens ou des contradictions de son cahier des charges.
Les professionnels de la répression ne répriment " machinalement ", mais parce quils y ont intérêt : sentiment du devoir accompli, conformité à leur mandat ou raisons moins avouables. Les gens " ordinaires " modulent plus encore leur réaction lorsquils sont témoins ou " victimes " dune déviance. On sait que dans les grandes villes, nombre de vols et dagressions se commettent sous les yeux de témoins qui restent impassibles, détournent les yeux ou passent leur chemin pour ne pas avoir dennuis. Les criminologues soulignent, pour la plupart des catégories dinfractions au code pénal, limportance du " chiffre noir " autrement dit de la proportion des délits qui ne sont jamais punis, ni même rapportés à la police ou à la justice. Tout dépend de la situation, du rapport de force, de lintérêt quont les témoins ou les victimes dune déviance à la stigmatiser. Comme dautres déviances, fautes ou écarts de langage ne suscitent de réactions quen vertu dun calcul : quest-ce que je gagne ? quest-ce que je risque à manifester un jugement ?
Parfois, la répression des fautes ou des écarts de langage est inscrite dans les rôles respectifs des interlocuteurs :
Malgré leur diversité, toutes ces situations ont un point commun : un rapport asymétrique donne à lun des acteurs le droit ou le pouvoir de juger lautre ouvertement et de justifier par son jugement des décisions (de sélection par exemple) ou des ordres (corrections, travail supplémentaire).
Il existe dautres situations autorisant une répression explicite des erreurs, entre égaux cette fois. Sexposent par exemple au jugement de leurs pairs ceux qui font partie dune équipe, dun groupe qui sera jugé globalement sur sa production langagière. Entre comédiens, entre journalistes dune même rédaction, entre auteurs dun même livre ou " concepteurs " dun message publicitaire, on se donne le droit, en y mettant les formes, de rappeler lautre à la règle lorsque son erreur ou son écart pourraient nuire à la prestation commune. La répression est alors plus douce parce quelle doit, beaucoup plus que dans un rapport asymétrique, ménager les susceptibilités et maintenir les possibilités de coopération. Toutes ces situations autorisent lun des interlocuteurs à identifier des erreurs ou des écarts de langage des autres au nom de leur intérêt commun. Encore faut-il ne pas en abuser ! Aucune censure ne va sans risque au bout de son pouvoir. Dans la vie ou le travail en commun, chacun navigue constamment, au mieux de ses intérêts supposés, entre lattitude la plus sévère ou répressive et une tolérance, voire un " laxisme " propres à éviter les conflits.
Hors de ces situations, la répression ou la simple stigmatisation des erreurs ou des écarts de langage nest pas socialement légitime. Au collègue de bureau qui me dit quil va " au coiffeur " ou à la voisine qui me raconte " quelle aurait fermé ses fenêtres si elle aurait su quun orage se préparait ", jhésiterai à répondre quon ne dit pas " au coiffeur " mais " chez le coiffeur ", ou à signaler que " si jaurais su " est fautif. Je penserai quil ne vaut pas la peine, pour si peu, de mettre mon interlocuteur dans lembarras, de passer pour quelquun de pédant ou dintolérant, ou de mentendre demander sèchement de quoi je me mêle. Puis-je dire que les grossièretés ou les fautes écorchent mes pauvres oreilles ? Ou encore que lécole nayant pas fait son travail, il faut que chacun y mette du sien ? On sait le peu de succès de telles justifications lorsquun simple pékin se soucie de rappeler ses concitoyens au respect du code de la route, du bon goût ou de la politesse. Il nen va pas autrement du langage.
Cest pourquoi, en dehors des situations spécifiques mentionnées plus haut, les écarts à la règle ne sont pas stigmatisés dans la plupart des échanges quotidiens : ceux qui les détectent nont aucun droit à la répression ou jugent plus prudent, plus courtois ou simplement moins fatiguant de ne pas réagit. Lintervention répressive sera dautant moins probable que celui qui détecte une déviance nest pas très sûr de la règle, ne se sent pas vraiment à laise pour lexpliquer ou pressent quelle apparaîtrait vieillie, prétentieuse ou déplacée sur un marché linguistique donné. Ainsi, personne ne se donnera le ridicule de corriger des tournures argotiques, les grossièretés ou les fautes de syntaxe dans une conversation détendue, et moins encore sur les marchés linguistiques où le mépris affiché de la norme scolaire est une valeur positive.
Parmi les critères qui, plus ou moins consciemment, dissuadent dune intervention répressive, on accordera une importance particulière au sentiment que la règle pertinente nest pas connue, pas comprise, ou pas acceptée par les interlocuteurs. Les réactions face à la déviance varient donc considérablement selon quon sattend à un consensus sur la norme ou au contraire à de fortes divergences. Dans un milieu hétérogène, tout dépendra du rapport de forces, du poids et des contours des minorités et des majorités. Certains statuts forts permettent dassumer un discours normatif à partir dune position marginale, contre la majorité. Tout dépend encore une fois des stratégies de lacteur : sil veut sintégrer au groupe, il en adoptera les normes et sabstiendra de tout jugement répressif au nom de normes qui nont pas cours et qui paraîtraient déplacées. Mais il existe aussi des marginaux qui, loin de jouer la carte de lintégration, forgent leur identité en jouant les censeurs, les maîtres décole ou les intellectuels. Ils peuvent y trouver leur compte si le groupe les tolère, à la manière dont le roi et sa cour toléraient le bouffon !
Chaque censeur en puissance apprend, parfois au prix dexpériences douloureuses, à taire ses réactions dans certaines circonstances, même lorsque la norme langagière transgressée lui tient à cur. Il est difficile cependant de maîtriser certains signes non verbaux de désapprobation ou détonnement. Haussements de sourcils, mimiques ironiques ou contrariées peuvent être aussi clairs quune remarque désobligeante ! Lorsque le rapport social nautorise pas à une répression ouverte des erreurs ou des écarts de langage, le langage du corps permet une désapprobation assez ambiguë pour ne pas donner prise à linterlocuteur.
Un écart ou une faute de langage peuvent, sans être ouvertement relevés, ni même stigmatisés de façon non verbale, faire lobjet dune " sanction " fort concrète. On peut interrompre la lecture dun article, changer de chaîne, abréger une conversation, feindre découter en pensant à autre chose, sintéresser à dautres interlocuteurs, manifester une soudaine froideur. Il est rare quune seule erreur ou quun seul écart de langage provoquent de telles réactions. Cest en général leur accumulation qui lengendre, avec des effets de seuil : tel orateur devient brusquement insupportable, tel interlocuteur grossier, tel journal illisible parce que " bourré de fautes ".
Même en labsence de toute réprobation manifeste ou de toute sanction directe, les déviances linguistiques ne restent pas sans effet. Elles participent à lévaluation intuitive du niveau dexcellence de linterlocuteur. Maîtriser la langue, cest notamment éviter les erreurs graves ou trop fréquentes. Comment les erreurs et les déviances contribuent-elles à la formation ou à la révision dune image globale de lexcellence ? Lorsquon a affaire à un travail de correcteur professionnel, il y a parfois codification précise des pondérations affectées à chaque type derreur. Dans un texte par exemple, on fixera limportance respective des fautes dorthographe, des fautes de syntaxe, de lemploi inapproprié des mots ou des expressions. Dans les situations courantes, le jugement est beaucoup plus intuitif.
Lévaluation globale de lexcellence tient compte de la gravité et de la fréquence des erreurs, mais elle se fonde aussi sur dautres critères. Il faut donc, pour en traiter, parler des hiérarchies dexcellence, des stratégies de distinction et des profits que la compétence linguistique vaut à son détenteur sur différents marchés. Dès que plusieurs personnes pratiquent le même art, le même sport, le même métier, elles se comparent et on les compare selon leur degré de maîtrise. Les praticiens les plus accomplis incarnent la norme dexcellence ou sen approchent lorsque lexcellence fait figure de limite inaccessible. En matière linguistique, lexcellence est en première approximation une maîtrise accomplie du code, respectant les règles ou en jouant habilement pour produire des effets stylistiques ou pragmatiques hors de portée dun locuteur ordinaire. Lexcellence comme pratique accomplie ne se confond pas avec le simple conformisme.
Lexcellence dans un champ donné consiste en partie à reconnaître et à respecter les règles de lart. Mais un respect trop absolu nuit parfois à lexcellence. Même pour produire des uvres ou des effets parfaitement codifiés, un praticien crée parfois un nouveau procédé, sécartant des règles reçues. Flosbury, lorsquil " invente " le saut en hauteur sur le dos, rompt avec toutes les règles de lathlétisme de son époque. Et pourtant il devient le meilleur et fonde une nouvelle technique qui devient à son tour la norme. Dans dautres domaines, lexcellence passe par linnovation, la rupture avec les traditions et les règles consacrées : la peinture non-figurative, la musique atonale, le surréalisme ou le nouveau roman en sont autant dexemples. Lexcellence entretient avec le respect des règles techniques des rapports assez subtils. Quant aux règles morales, leur stricte observance est souvent peu compatible avec les plus hautes performances. Lorsque la compétition est très forte, il est presque impossible de surpasser les autres et datteindre des records sans tricher un peu avec les normes. Lexcellence consiste alors à le faire habilement, à sauver les apparences, à laisser ignorer au public ce qui se passe dans les coulisses. Jouer avec les règles ne consiste alors ni à les ignorer, ni à les transgresser inconsidérément. Lavocat ou lindustriel qui jouent avec les failles de la législation, lécrivain qui revendique une licence poétique ou le sportif qui frise le doping connaissent les règles et croient savoir " jusquoù ils peuvent aller trop loin ".
Lexcellence linguistique passe elle aussi par un jeu avec les règles. Mais la façon de jouer et les libertés que lon peut prendre varient fortement selon les marchés linguistiques et selon les pratiques langagières considérées. Lusage du langage nest pas une pratique homogène. Non seulement parce que les locuteurs parlent différemment, mais parce que lusage de la parole sinscrit toujours dans un rapport social et un projet qui peuvent varier considérablement. On pourrait dire quil y a autant de pratiques langagières que de contextes pragmatiques possibles. Plaider en Cour dassises est une pratique langagière, placer une police dassurance vie en est une autre. Elles ont en commun lintention de convaincre, mais elles ne relèvent pas de la même hiérarchie dexcellence. Une hiérarchie spécifique sétablira donc entre les avocats, une autre entre les courtiers. De telles hiérarchies se développent dans toutes les professions où la maîtrise de la langue importe. Mais elles portent aussi sur des pratiques langagières extra professionnelles : bien raconter une histoire est une forme dexcellence distincte de lart de savoir marchander, séduire ou obtenir des renseignements par téléphone.
Lexcellence langagière ne se limite pas à celle de lécrivain ou de lorateur, figures consacrées de la maîtrise de la langue. À lintérieur du genre littéraire, les formes dexcellence sont dailleurs diverses : lessai philosophique nest pas jugé selon les mêmes critères que le roman littéraire, qui lui-même nest pas comparable au roman daventures ou de science-fiction. Quant aux formes dexcellence propres à la langue orale, elles sont aussi diverses que les situations dinteraction : léloquence du prêtre nest pas celle du général, de lhomme politique ou du professeur devant ses étudiants. Faire rire, captiver, interroger, mentir, autant de maîtrises distinctes !
Sil existe des standards professionnels ou une tradition " critique " relevant dune discipline constituée (critique littéraire, rhétorique, analyse stylistique), les normes dexcellence seront relativement codifiées. Mais aucune pratique langagière néchappe à lévaluation en termes dexcellence, même si la norme est plus difficile à expliciter. Savoir raconter une histoire drôle, écouter, animer une conversation, réconforter un malade, parler à un jeune enfant, donner des ordres, fournir des explications simples et précises, parler de soi autant de formes dexcellence à luvre dans la vie quotidienne sans quon puisse identifier une norme précise, encore moins unique. On pourrait, à linfini, multiplier les exemples. Les parents comparent leurs enfants et les enfants leurs parents. Les maîtres hiérarchisent leurs élèves, qui évaluent leurs professeurs. Dans nimporte quel milieu professionnel, les gens se jaugent, quil sagisse de répondre au téléphone, de rédiger une note de service, de faire un petit discours, danimer une réunion. La vie sociale est faite de circonstances dans lesquelles on parle. Cest parfois pour ne rien dire, mais alors, plus que jamais, tout est dans la manière !
Les hiérarchies dexcellence portent sur des pratiques globales, qui sont en général des pratiques de communication. Le langage est un instrument dont lusage peut être apprécié selon des critères formels ou esthétiques, mais qui est évalué dabord dans ses aspects sémantiques et pragmatiques. Lanalyse des normes dexcellence ne renvoie donc jamais à la pure et simple maîtrise formelle du code. Il faut toujours prendre en compte la situation de communication, qui définit le rôle du locuteur et le registre langagier adéquat. Pour ne pas se perdre dans linfinie diversité des normes dexcellence langagière, on sinspirera donc dune typologie des situations dinteractions, des actes de paroles et des discours (Bronckart et al., 1985 ; Bronckart, 1987). On trouvera sans doute certaines régularités dans des situations de même structure au sein desquelles certains acteurs ont des intentions pragmatiques comparables, par exemple convaincre, ordonner, enseigner ou faire rire. On peut aussi distinguer les pratiques langagières selon le poids que la norme dexcellence donne à des critères formels, à des règles relativement strictes de prononciation, de construction syntaxique, demploi du lexique ou de transcription. Dans un groupe dadolescents (sauf peut-être dans les collèges chics et les quartiers résidentiels), on se préoccupe peu de la rigueur formelle. Les hiérarchies dexcellence qui sétablissent dépendent bien davantage du ton, de lassurance, de lhumour, dune certaine désinvolture ou dune certaine violence dans lexpression, de la capacité de capter les mots à la mode et de sen servir, de mimer et de ridiculiser le langage des adultes, des " profs ", des petits bourgeois. Dans dautres milieux, lindifférence aux normes scolaires est plus grande encore et lart de la conversation ne tient pas au style ou à la forme, mais à la capacité dexprimer des émotions, de partager des expériences, de faire passer " de bonnes vibrations ".
Dans dautres milieux encore, la norme est dignorer la norme scolaire, de la tourner en dérision, de singer le langage précieux et maniéré des gens instruits, de faire volontairement des fautes grossières, ce qui peut être évidemment interprété comme une forme dintériorisation des normes dominantes. Comme lont montré Labov (1978) et Bourdieu (1982), le poids des normes formelles dans les critères dexcellence ne varie pas linéairement avec la condition sociale. Certains parlers populaires sont une sorte de revanche prise sur la norme scolaire et bourgeoise, ce qui est le contraire de lindifférence. Alors que, dans certains milieux privilégiés, on ne déteste pas un certain relâchement, laffectation dun parler populaire ou une certaine familiarité, signes de décontraction et daisance. Cest généralement dans la fraction la plus conservatrice des classes moyennes quon observe la plus forte propension à prendre la norme scolaire au sérieux, voire au tragique et à définir lexcellence langagière comme une " hypercorrection ", contrôle constant exercé sur la forme de lexpression, le respect des règles grammaticales, lexclusion des termes populaires ou vulgaires, le rejet des prononciations fautives ou relâchées.
Lorsquon se trouve dans un milieu homogène du point de vue du rapport à la norme et des représentations de lexcellence, une hiérarchie dexcellence peut sétablir. Ce nest pas le cas lorsque saffrontent des images différentes de lexcellence. La question est alors de savoir quelle norme simposera. Ce ne sera pas toujours celle des gens les mieux situés dans léchelle sociale ou les plus instruits. Comme le souligne Bourdieu (1982), plus le marché est officiel, plus la norme dominante est la norme des dominants. Dans dautres marchés, la présence de gens instruits ne suffit pas à imposer leurs normes : dans une troupe de soldats ou une équipe de football, les intellectuels ne tiennent pas le haut du pavé ; le " beau langage " nest pas la norme, mais plutôt un objet de railleries. Bien parler, au sens scolaire, est alors sinon une déviance - la norme dominante est connue -, du moins un signe de marginalité.
On touche ici à lune des difficultés de lanalogie économique chère à Bourdieu : sur un " marché " linguistique donné, la valeur dune pratique langagière ne vaut quen référence à une norme dexcellence définie. Si la norme dexcellence est partagée, une hiérarchie unique sétablit. Les pertes et les profits symboliques ou matériels de chacun dépendent alors de sa place dans la hiérarchie dexcellence. Dans un groupe qui valorise lécoute, la faconde, lart de faire rire ou la capacité dexprimer lunité du groupe, ceux qui maîtrisent ce savoir-faire auront un statut supérieur. Dans un milieu où la préciosité du verbe définit lexcellence, ceux qui ont le vocabulaire le plus choisi et les tournures les plus subtiles sassurent davantage de considération, et parfois de pouvoir. Sil existe un consensus " local " sur la définition de lexcellence, lanalogie économique est alors heuristique, même si la quantification des coûts et des prix nest guère possible en matière culturelle, sauf lorsque la culture devient marchandise. En revanche, lorsque les normes dexcellence langagières sont diverses et contradictoires, la même pratique langagière a des valeurs différentes selon lévaluateur. Ainsi, dans un groupe disparate de touristes embarqués par hasard dans le même voyage organisé, tel amuseur ne reculant devant aucun jeu de mots et ayant toujours quelque chose à dire paraîtra prétentieux, vulgaire et sans goût aux gens cultivés, qui maudiront le sort de les avoir accablés dun aussi détestable comparse, alors que dautres voyageurs trouveront la même manière de parler pleine dhumour, sympathique, chaleureuse et se féliciteront davoir un aussi heureux compagnon. Si le même groupe se trouvait soudain transporté dans une salle de séminaire ou de conseil dadministration, dans un salon chic ou dans un état-major, la situation même imposerait une norme dominante à laquelle chacun se rallierait au moins pour la circonstance. Mais il existe beaucoup dendroits qui ne sont pas définis avec une telle rigueur et où les exigences fonctionnelles nimposent pas un type de pratique langagière au détriment de tout autre. Dans ces conditions, la même pratique peut avoir de multiples valeurs sur le même marché. Or en économie politique, un marché est le champ clos sur lequel se fixe, à un moment donné, la valeur unique dun produit donné. Si ce produit a plusieurs valeurs, on dira justement quil est disponible sur plusieurs marchés On le voit bien, pour commode quelle soit, la notion de " marché linguistique " ne doit pas être prise dans un sens trop strict. Peut-être léconomie gagnerait-elle, dans certains domaines, à élargir ses modèles aux situations dans lesquelles la définition même de la valeur est un enjeu idéologique. Une économie de la santé, de léducation, de la sécurité est dabord une sociologie. Mais cest un autre débat
Les pages qui précèdent ont rappelé limportance et la diversité des jeux normatifs qui se jouent autour du langage. Demeure une question jusquici laissée entre parenthèses, qui concerne traditionnellement la linguistique plus que la sociologie : quelle est le rôle des normes dans le développement et la conservation du système linguistique ?
La question nest pas neuve, de savoir si les normes sont au fondement de lordre social. Il fut un temps où lordre moral semblait garant de lordre social. Cest la thèse que soutiennent aujourdhui encore les forces conservatrices, qui annoncent leffondrement de lordre social au moindre manquement aux règles et valeurs établies. Les sciences sociales, du moins en dehors du marxisme, ont longtemps prêté main forte à ce discours. Elles ont aujourdhui tendance à adopter des positions plus nuancées. Les systèmes sociaux ne sont pas des orchestres dont la cohérence tiendrait au respect scrupuleux, par chaque concertiste, dune partition intouchable. Aucune communauté ne survit, certes, sans un minimum de normes partagées ou imposées par un pouvoir fort. Mais une société complexe peut saccommoder dune importante dose de flou, de désordre, de conflits. Les sociétés libérales valorisent dailleurs le pluralisme et le droit à la différence. Loin dêtre une mécanique fragile, que gripperait le moindre rouage défaillant ou déviant, une société est un système vivant, capable dauto-organisation et dadaptation. Lexistence dun ordre normatif intégré nest pas une condition préalable de fonctionnement dune société ; la définition de cet ordre est au contraire lenjeu de négociations permanentes.
Ce qui amène à relativiser fortement limportance fonctionnelle des normes. Leur arbitraire nest pas total. Les normes ont une histoire qui les rend intelligibles et des effets qui contribuent soit à les stabiliser, soit à les faire évoluer ou disparaître. Mais aucune norme nest la pure et simple traduction dune nécessité. Le tabou de linceste ou les règles de parenté jouent un rôle important dans la reproduction dun groupe social. Mais cela ne suffit pas à en expliquer la genèse. Une fois instituées, certaines règles paraissent indispensables à la survie dune communauté ou dune société globale ; mais on ne peut en déduire que leur émergence était fatale. Les sociétés sont mortelles, rien ne garantit quelles sauront, quelles voudront, quelles pourront se donner les règles censées garantir leur reproduction. Sauf à faire revivre un fonctionnalisme désuet, il faut accepter lidée quil ny a pas de deus ex machina, que la genèse de normes est le fait dacteurs qui proposent ou imposent des règles à leurs concitoyens, par une voie démocratique ou totalitaire, en faisant appel à la tradition, à la foi, à la raison, à toutes sortes de sentiments et de valeurs. Les plus soucieux de lavenir, les plus lucides ne sont pas toujours entendus. Les écologistes ont longtemps parlé dans le " désert ". Ceux qui veulent prévenir lextension du SIDA, la mort des forêts ou la destruction nucléaire de la planète proposent des politiques et des normes. Sont-ils écoutés ? La seule nécessité qui compte est celle que des forces influentes définissent, en fonction de leurs représentations de la réalité, mais aussi de leurs intérêts.
Peut-on transposer cette analyse au langage ? Les normes langagières jouent-elles un rôle majeur dans lintégrité et de la stabilité du code ? Depuis Saussure, il est acquis quil faut traiter la langue comme un système, doté dune structure complexe. Lexistence de ce système dépend-elle des normes langagières en vigueur et de leur respect ? Sur ce point, la linguistique saussurienne noffre aucune certitude, puisque la norme est étrangère à son objet. Mais la linguistique de la parole ou la pragmatique ne sont pas beaucoup plus éclairantes sur le rôle des représentations normatives dans le fonctionnement langagier. La question paraît difficile et, je le crains, impossible à trancher en létat actuel des connaissances.
La sociologie ne peut prétendre répondre à la place de la linguistique. Sa conception des rapports entre les pratiques et les normes permet en revanche de poser en termes différents le problème de lordre linguistique.
Pour soutenir que les normes langagières sont effectivement garantes de lordre linguistique - ce qui reste à démontrer - il faut expliquer la genèse de normes aussi " fonctionnelles ". Si la langue nétait parlée que par les linguistes qui la formalisent, on pourrait leur prêter la compétence et la rigueur nécessaires pour la faire fonctionner conformément aux exigences du code. Mais chaque langue naturelle est parlée par des milliers ou des millions de gens en majorité bien incapables de décrire le code quils utilisent chaque jour. Si la plupart des locuteurs parlent en respectant grosso modo le code, ce nest à lévidence pas à la manière dont un logicien applique les règles dun système formel.
Comment expliquer alors que les normes soient conformes à des " exigences " inconnues, voire insoupçonnées ? Faut-il, devant ce mystère, renoncer à lhypothèse selon laquelle les normes jouent un rôle décisif dans la conservation ou lévolution du système de la langue ?
Au risque dajouter à la confusion, jaimerais montrer que cet argument nest pas décisif. Dabord parce que la " création normative " nest pas nécessairement un processus " démocratique ". Même le droit, formellement soumis à lapprobation du parlement, et parfois du peuple, est élaboré par un petit nombre de spécialistes. Lélaboration normative nest pas laffaire de tous. Dans le cadre dune division du travail et dune structure du pouvoir, il revient souvent à une minorité dénoncer la norme et de la mettre en forme. Le problème de la prise de conscience ne concerne donc pas lensemble des locuteurs, mais seulement ceux qui participent activement à lélaboration de normes langagières, en général les lettrés, les gens décole, les grammairiens, les linguistes " engagés ". Ces défenseurs de la norme ne prétendent pas en général exprimer le sentiment commun. Ils se présentent au contraire comme " les gardiens avisés du temple ", ceux qui savent et qui, au nom de la langue, de la " tyrannie du code ", se donnent le droit de légiférer sur la langue. Le sociologue observe que ce discours vient à point pour légitimer le pouvoir des légistes et des censeurs. Mais des fonctions sociales dune théorie on ne peut déduire quelle est fausse !
Pour faire la part de la conviction et celle de la mauvaise foi, il faudrait analyser de plus près la teneur des discours normatifs les plus savants, leur évolution, leurs contradictions. On montrerait sans doute que les tenants de la norme ont parfois affirmé sans savoir, quils ont pris leurs désirs pour des réalités, quils ont érigé leur goût ou leur intérêt en règle générale ou quils se sont tout simplement fondés sur des théories de la langue qui ont par la suite été infirmées.
Mais là nest pas lessentiel. Un tel débat repose sur une conception rationaliste de la genèse des normes langagières. Une norme est certes en dernière instance une représentation " consciente " de ce que devrait être telle pratique. Mais elle ne se fonde pas nécessairement sur lanalyse des exigences du code. Elle peut résulter " simplement " de la codification progressive, de lexplicitation dun fonctionnement normatif " en actes ". Jai déjà rappelé que, dans nombre de domaines, nous jugeons en mettant en uvre des schèmes inconscients. Ainsi toutes sortes de goûts, de préférences, dattirances ou de réactions rejets se rattachent à des schèmes dévaluation qui nexistent quà létat pratique. Y a-t-il des raisons pour que de tels fonctionnements, qui dont déjà dordre normatif, coïncident avec déventuelles exigences du code ? Quelle que soit la force de la langue comme " système ", elle nagit pas magiquement. Il faudrait, pour que les locuteurs se forgent des attentes normatives conformes aux exigences fonctionnelles supposées du code et de la communication, quil y soient sensibles dune manière ou dune autre, autrement dit que ces exigences se manifestent sinon en théorie, du moins en pratique.
La théorie de lhabitus peut sur ce point proposer une explication séduisante. Concept présent chez Aristote et Saint-Thomas, au cur de la plupart des philosophies de laction bien avant quon parle de sciences humaines (Héran, 1987), lhabitus désigne non seulement une forme dacquis et de mémoire, mais la " grammaire génératrice " de nos actions, de nos représentations et de nos jugements. Bourdieu a fait de la notion dhabitus lune des pierres dangle dune théorie de la pratique (1972, 1980). Il le définit classiquement comme un ensemble de " dispositions " ou mieux comme un système de schèmes de perception, de pensée, dévaluation et daction.
Le concept de schème, central dans la psychologie piagétienne aussi bien que dans la sociologie de Bourdieu, est fécond en particulier parce quil permet de concevoir la pratique comme autre chose que la mise en uvre de règles ou de modèles idéaux. Lhabitus, cest ce qui nous permet dagir dans lillusion de limprovisation, cest-à-dire dans linconscience de nos schèmes, sans avoir constamment à nous référer à des normes ou à des schémas de conduite. Cest aussi ce qui nous permet de faire face à la diversité des situations non pas grâce à un inépuisable répertoire de réponses " programmées ", mais grâce à un nombre beaucoup plus limité de schèmes susceptibles dêtre coordonnées, différenciés, ajustés à des situations inédites. Autrement dit : notre fonctionnement mental englobe lapplication de règles à titre de cas particulier ; limage de lhomme comme acteur guidé par des normes nest pas entièrement fausse, mais elle nie la complexité de laction.
Dans " Ce que parler veut dire " (1982), Bourdieu a étendu les concepts de schème et dhabitus aux pratiques langagières. Il définit lhabitus linguistique, comme lensemble des schèmes acquis que nous mettons en uvre pour comprendre ou produire des énoncés. On pourrait ajouter : chaque locuteur dispose aussi dun habitus métalinguistique, ensemble des schèmes - eux aussi dans une large mesure peu explicites, voire inconscients - que nous mettons en uvre pour juger de lorthodoxie, de la pertinence ou de lexcellence des pratiques langagières. Au sens large, notre pratique langagière ne consiste pas seulement à parler ou écouter. Elle est aussi évaluation quasi permanente de ce quil faut, de ce quon peut, de ce quon doit dire dans telle circonstance, à tel interlocuteur. Ce fonctionnement normatif participe du fonctionnement quotidien de la langue et de la communication et renvoie à une autre facette de lhabitus.
Il reste bien entendu à expliquer la genèse des schèmes. Cest ici quinterviennent les régulations des pratiques de chacun à travers les réactions de ses interlocuteurs sur divers " marchés linguistiques " (Bourdieu, 1982). Nous combinons constamment la mise en uvre de schèmes inconscients et lajustement de notre discours aux attentes et aux réactions de nos interlocuteurs. Dun point de vue génétique, la formation de lhabitus passe par lintériorisation progressive des réactions que chaque locuteur rencontre dès quil parle, dans sa famille, à lécole puis au-delà. À force de se reproduire, certaines situations de communication engendrent des conduites ou des jugements qui, devenant des routines, se fondent dans un inconscient culturel qui nest pas refoulé, à la manière de linconscient psychanalytique, mais seulement " oublié " de façon économique.
Il se peut donc - mais ce nest quune hypothèse - que les normes langagières expriment certaines exigences du code non parce quelles dériveraient dune prise de conscience dordre " métalinguistique ", mais parce quelles explicitent et codifient des attentes à luvre dans la communication quotidienne. Parmi ces dernières, certaines sont à coup sûr lexpression de stratégies de domination, de distinction, dexclusion et ne se réfèrent pas au premier chef à lefficacité de la communication. Mais dautres attentes sancrent dans le besoin dêtre compris ou entendu et traduisent une certaine intuition des exigences du code et de la communication. De là à conclure à lexistence en chacun de nous dune sorte de sagesse linguistique, dont les normes langagières ne seraient que la partie émergente, il y a un pas que je ne franchirai pas. Jespère seulement avoir indiqué que le débat ne pourra progresser quau prix dune analyse beaucoup plus fine des fonctionnements normatifs en situation. Autre façon de dire que la linguistique seule ne pourra décider de la fonction des normes dans la conservation du code.
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