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En 1986, alors titulaire depuis six ans déjà de la chaire d’histoire de l’urbanisme à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, André Corboz (1928-2012) est invité pour une année en tant que scholar au Getty Research Institute1. Son voyage d’Amérique entre septembre 1986 et juin 1987 s’inscrit dans une longue histoire de circulation de modèles et de discours architecturaux entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde. Pour les architectes et les critiques d’architecture européens de la première moitié du 20e siècle, New York (pour Le Corbusier) et Chicago (pour Siegfried Giedion) semblent être les terrains de découverte privilégiés d’une modernité américaine tantôt méprisée, tantôt idéalisée : l’américanisme2. Dans les années 1960, la côte Ouest, et particulièrement Los Angeles, devient une autre destination propice aux road trips architecturaux, en grande partie grâce au livre de Reyner Banham : Los Angeles, The Architecture of Four Ecologies (1971). C’est donc à l’instar du critique britannique qui affirme avoir « appris à conduire pour lire Los Angeles » que Corboz, lui aussi au volant d’une voiture, muni d’un appareil photo et de carnets de notes, sillonne « Autopia » à la rencontre de son architecture.
Le legs de Corboz de son voyage à Los Angeles se résume à un article écrit pendant son séjour, qu’il publiera sous le titre « ‹ Non-City › Revisited » dans Le Temps de la réflexion en 1987 (à lire sur espazium.ch)3. Dans ce texte, Corboz relève « les défauts », puis déconstruit les « critères non pertinents des descriptions européennes de la ville américaine » dont usent ses prédécesseurs4. Il conclut son article par une inversion du regard tourné désormais vers « nos propres villes » (européennes), qui, constate-t-il, « ont déjà pris fin comme cités ». Dans les années 1990 et 2000, Corboz écrit sur les dimensions utopique et culturelle de la grille territoriale américaine et sur son instigateur Thomas Jefferson5. Ainsi, si sa pensée sur la matière territoriale et urbaine américaine est bien documentée, il ne publie plus d’écrits sur la ville de Los Angeles, ni sur ses architectes. Pourtant la consultation de ses photographies conservées dans ses archives à la Biblioteca dell’Accademia di architettura à Mendrisio6 ainsi que la lecture de ses carnets de notes7 dévoilent, si ce n’est une passion, en tout cas un fort intérêt pour Los Angeles et ses architectes, et éclaircissent ainsi l’américanisme singulier de Corboz.
Photographies d’architecture
Lors de son séjour en Californie, Corboz prend près de 2000 photographies. La consultation de ses prises de vue soigneusement titrées, datées et situées permet de retracer de façon précise son itinéraire. Il visite les maisons pionnières de l’architecture domestique californienne réalisées par les architectes Greene & Greene et Irving Gill, les réalisations de la « phase californienne » de Frank Lloyd Wright, les maisons de ses élèves Rudolf Schindler et Richard Neutra ou encore les toutes premières expérimentations architecturales de Frank O. Gehry, alors encore peu diffusées en dehors de la Californie.
La profusion et la répartition des sujets photographiés informent sur la singularité du regard porté par Corboz sur les architectures de Los Angeles. Ainsi, l’absence des Case Study Houses #8 et #22 réalisées respectivement par Ray & Charles Eames (1949) et Pierre Koenig (1960), pourtant communément associées à l’imagerie de l’architecture de Los Angeles, contraste avec la profusion des photographies des architectures bricolées de Gehry, celle de sa propre maison par exemple (1978), le langage « maya » voulu par Wright dans la Hollyhock House (1919-21) ou son expérimentation d’une architecture vernaculaire américaine avec sa maison de style Usonian, la Sturges House (1939). Corboz visite et photographie plus volontiers les expériences pionnières de l’architecture moderne californienne au détriment des icônes d’un style californien international largement popularisé par les clichés – très aseptisés – de Julius Shulman.
Parfois, il met un soin particulier à titrer ses prises de vues : « le téménos de la Science » pour une photo de l’esplanade centrale du Salk Institut (1962-63) réalisé par Louis Khan ; « structure... et vérité » pour une vue cadrée de la structure porteuse en béton brut de la Lovell Beach House (1926) réalisée par Schindler. L’humour n’est pas en reste. La photo d’une ordinaire voiture américaine est ainsi titrée « Caprice Classic, 4e voiture » ; une vue en contre-plongée d’une rangée de palmiers est intitulée « Hommage au Bernin ». Si l’abondance des photos et la méthode de classification dévoilent une indéniable volonté documentaire de la part de Corboz, le choix des sujets et le désir de nommer indiquent un intérêt plus singulier pour l’outil photographique. Corboz, homme de lettres, enseignant, historien et critique d’urbanisme et d’architecture serait-il aussi photographe d’architecture ? Seuls le recueil des témoignages de ses contemporains et une étude plus avancée des photographies qu’il a prises pendant d’autres épisodes de sa trajectoire professionnelle peuvent l’affirmer. Toutefois, le singulier corpus photographique de son voyage d’Amérique nous conduit à ne pas en écarter l’hypothèse.
Carnets d’Amérique
Parallèlement à son investigation photographique, Corboz remplit sept carnets titrés « Amérique » recouvrant la durée de son séjour californien. Ils adoptent la forme du genre littéraire du carnet de voyage. Ainsi, parmi les pages manuscrites, s’intercalent par exemple le dessin de deux schémas en coupe comparant l’organisation du Salk Institut de Khan et la Neue Nationalgalerie (1968) de Ludwig Mies van der Rohe, une coupure de presse d’un journal en italien, un croquis de Gehry ou encore le plan photocopié d’une maison de Wright.
Quotidiennement ou presque, Corboz note l’adresse précise des bâtiments qu’il visite, leurs architectes et les dates de leur conception. Il décrit ensuite ces architectures depuis l’extérieur vers l’intérieur. Les phrases sont souvent courtes et précises. Parfois, les descriptions de certains détails sont extraordinairement minutieuses. Si le recensement des photographies suggère une préférence de Corboz pour certaines architectures, l’étude des carnets de notes en donne la confirmation. Il consacrera de longues pages à la description de l’architecture de Wright et de son influence chez ses contemporains et élèves. Ainsi, parmi « les arcades hispanisantes » de la Horatio West House (1919) réalisée par Irving Gill, il remarque « les traits wrightiens » dans les géométries des fenêtres. Dans une autre page, il émet l’hypothèse que le plan en V de la Kings Road House (1922) réalisée par Schindler est une émanation de celui de la Hollyhock House dessinée par Wright une année auparavant. Il qualifie ainsi la maison de Schindler de « Hollyhock du pauvre ». Sachant que c’est Schindler qui a suivi une partie du chantier du projet de son maître, la comparaison de Corboz prend l’allure d’une interrogation très savante sur les origines de la typologie de l’architecture domestique californienne. Dans d’autres pages, il questionne l’architecture si insolente de la maison de Gehry en faisant toujours appel à une comparaison, cette fois-ci entre Maillol et Rodin. Ailleurs encore, au cours d’un long passage sur la Gamble House construite au début du siècle, il constate les influences japonisantes chez les architectes Greene & Greene, et colle sur une page de son cahier le plan de la villa impériale de Katsura à Kyoto.
Les carnets de Corboz regorgent de ces mises en résonance et comparaisons entre des objets architecturaux qui peuvent être parfois très éloignés. Souvent inattendues au commencement, elles se révèlent toujours très savantes au bout de l’argumentaire. Il regarde toujours l’architecture de Los Angeles en interrogeant librement ses sources, ses influences ou ses réminiscences sans basculer dans la distance ou la séduction envers l’objet qu’il regarde. Inlassablement, il interprète ce qu’il observe. Une phrase du carnet, en forme de mise en garde, illustre peut-être parfaitement cette méthode : « Règle d’interprétation n° 1 : Que toute œuvre diffère toujours de ce qu’on peut en dire ». C’est peut-être là un trait singulier de l’américanisme de Corboz.
1 Corboz est invité par le Zurichois Kurt Forster, fondateur du Getty Research Institute, en 1986-87, puis en 1993 par Stanislaus von Moos alors scholar au Getty.
2 Sur l’américanisme, lire Américanisme et modernité : l’idéal américain dans l’architecture et l’urbanisme, Jean-Louis Cohen et Hubert Damisch,1992, Paris, Flammarion.
3 En 1992, le Getty traduit le texte en anglais, l’enrichit de photographies de Dennis Keeley et le publie dans un ouvrage conçu par Bruce Mau sous le titre Looking for a City in America : Down These Main Streets a Man Must Go. Avec l’autorisation de Mme Yvette Corboz, sa femme, les éditions Gallimard nous ont transmis la version originale du texte pour publication.
4 Il critiquera Jean Baudrillard qui reproche à Los Angeles de ne pas « être une ville à l’européenne ». Vu d’Europe, mais aussi chez « les Américains eux-mêmes », le diagnostic de Corboz est toujours aussi contrasté. Il jugera sévèrement Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour (Learning from Las Vegas, 1977) ou encore Colin Rowe (Collage-City, 1978), qui « se contentent de jouer avec quelques reflets ».
5 « Les dimensions culturelles de la grille américaine », in Faces, n° 46, été 1999, pp. 60-63 et « La dimension utopique de la grille territoriale américaine », in Architecture Canada, n° 28, 3-4, 2003, pp. 63-68.
6 Angela Windholz et Elisabetta Zonca travaillant toutes deux à la Biblioteca dell’Accademia di architettura di Mendrisio nous ont largement aidé à consulter avec attention les photographies de Corboz.
7 Yvette Corboz nous a aimablement autorisé à consulter les carnets de notes d’André Corboz datant de son séjour californien.