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Extraits de la revue olympique de janvier 1908 
sous la plume du Baron Pierre de Coubertin 
Les sports de neige 
La première partie traite de la luge, des toboggans et des bobsleighs. La critique que fait Coubertin envers les femmes pratiquant la luge nous fait sourire, aujourd'hui. La deuxième partie décrit l'évolution historique et technique du ski. La plupart des détails de fond ont été tirés du livre de Wilhelm Paulcke : Der Skilauf, Freiburg/Brsg., 1898.
Luges, toboggans, bobsleighs 
On doit distinguer les sports de neige des sports de glace. Ces derniers se réduisent à deux sortes: le patinage, sous ses formes variées, et l'ire yachting. Le patinage est devenu de nos jours un exercice presque universel; il se pratique partout où l'on peut obtenir de la glace. L'ice yachting, au contraire, n'est guère praticable qu'en Amérique sur l'Hudson, quand un hiver rigoureux en a suffisamment congelé la surface -et au Canada, sur le Saint-Laurent. L'ice yacht, comme on le sait, est formé de deux traverses de bois se joignant en croix; aux extrémités de la pièce transversale, deux lames de métal mordent la glace; à l'extrémité de l'autre pièce, une troisième lame qui s'incline à volonté sert de gouvernail. Près de l'intersection des deux pièces s'élève le mât portant la voile tendue. Les passagers n'ont point la place de se promener. Ils s'arriment de leur mieux au mât et, sous l'impulsion du vent, l'ice yacht se met en mouvement. La marche de l'appareil s'accélère parfois jusqu'à devenir une course folle; il exécute des zigzags coupés de bonds fantastiques.
Aujourd'hui, laissant de côté les sports de glace, nous nous occuperons seulement des sports de neige qui se réduisent à deux groupes: la glissade en luge, en toboggan et en bobsleigh et les courses et sauts en skis. La luge est née en Suisse, sous sa forme sportive tout au moins; le toboggan vient du Canada. Il est probable que l'amusement des enfants fut l'origine de la première et qu'en maints pays les petits montagnards d'autrefois se placèrent sur trois planches hâtivement jointes pour dégringoler les pentes neigeuses. Le « ferron », premier type de luge connu, se composait de deux ou trois traverses reliant ensemble des patins de bois plein munis en dessous d'une garniture ferrée plate ou légèrement arrondie. Ce primitif engin était en grand usage dans certaines parties des Alpes et surtout dans le Jura. Du « ferron » naquit la « Davos » à l'endroit même dont elle porte le nom et par l'influence de quelques Anglais qui y résidaient. Un premier concours de luges eut lieu à Davos en 1883 et fut répété les années suivantes. Cinq ans plus tard, on y vit paraître le toboggan monté par un Américain ou pour mieux dire une sorte de luge construite en forme de toboggan et d'où devait sortir plus tard ce qu'on nomme le « skeleton ». Le toboggan était un traîneau dont se servaient les Indiens; ils entassaient dessus le produit de leur chasse et le tiraient après eux. Il se composait de deux morceaux de bois longs et plats solidement juxtaposés, maintenus par des traverses et recourbés à leur extrémité. Les « visages pâles », ayant amélioré l'appareil, transformèrent sa destination et la montagne qui domine Montréal les vit descendre à fond de train le long de ses pentes abruptes.
Tel est l'historique de ces sports. Voici maintenant de quoi se compose leur matériel actuel. Les principales luges sont la « Davos », la «Sillig» et la «canadienne ». La Davos et ses différents dérivés varient de soixante-dix centimètres à un mètre quinze de longueur; elles sont élevées de dix-huit centimètres environ et portées par deux montants relevés à l'avant et ferrés. Dans la luge Sillig plus basse les deux montants sont en bois plein comme ceux de l'antique « ferron », et une barre transversale les relie à l'avant sur laquelle on peut poser les jambes ou les mains selon qu'on luge assis ou à plat ventre. La canadienne est une luge Sillig aplatie et allongée; parfois cependant les montants de bois plein sont remplacés par des montants de métal à jour, ce qui la rapproche du skeleton. Quant au toboggan proprement dit, il n'a pas de fer et glisse sur le bois même, à plat, sans montant; il s'utilise de préférence, en Suisse du moins où son usage est peu fréquent, sur la neige fraîche. On se tient sur le toboggan le plus souvent couché un peu sur le côté, la tête en avant; les jeunes gens entreprenants le montent aussi debout. Le skeleton, qui s'emploie exclusivement pour luger à plat ventre, se compose d'une armature d'acier très légère mais résistante, sur les traverses de laquelle on pose les coussins servant de siège. L'homme s'y allonge, les mains tenant fortement les extrémités antérieures de l'armature, les jambes dépassant par derrière l'appareil qui a un mètre trente de long. Le « bobsleigh » ou, comme on l'appelle plus ordinairement, le « bob » est une luge collective; il se composait au début de deux luges genre Davos reliées ensemble, placées l'une devant l'autre et articulées, c'est-à-dire que la première luge montée sur un pivot pouvait s'incliner à droite ou à gauche par deux cordes à poulies que le conducteur tenait ferme en mains; le breaksman assis à l'arrière manoeuvrait un frein pour le cas de nécessité. Le bob a subi lui aussi l'influence du progrès; il s'est transformé en un appareil d'a:J monté sur quatre patins; les deux parties d'avant se manoeuvrent à l'aide d'un volant comme une simple automobile. Cette amélioration là, il est vrai, n'a pas réuni tous les suffrages. La direction primitive à cordes demandait pour éviter les déviations un vigoureux effort de la part du capitaine ou conducteur et, comme telle, était certainement beaucoup plus sportive que la direction à volant. On ne monte les bobs qu'assis les uns derrière les autres, les jambes écartées; il Y a des bobs à trois, quatre et cinq personnes.
Les pistes sur lesquelles circulent tous ces appareils sont très variables; il Y a la simple route de montagne où la neige en séjournant s'est tassée de façon plus ou moins régulière; il Y a la piste entretenue en vue du sport, établie généralement sur plusieurs kilomètres avec des virages variés et une pente allant de huit à quinze pour cent; la neige y est tassée ou battue sur une largeur de deux mètres, les bords restant en neige molle pour amortir les chutes. Enfin il y a la piste glacée qui ne peut guère s'établir qu'au-dessus de quinze cents mètres d'altitude et dont Saint-Moritz dans l'Engadine possède les plus parfaits, sinon les seuls exemplaires. Les virages, naturellement, y ressemblent beaucoup plus à ceux d'un vélodrome - en plus vertical même -qu'à ceux d'une route. Là, eu égard à l'état habituel de la neige, le bobsleigh et la luge n'avancent pas aisément. Il faut le skeleton, mais aussi à quelles étonnantes vitesses n'arrive-t-on pas? Sur la Cresta fun de Saint-Moritz, on chronomètre souvent du quatre-vingt-dix à l'heure en moyenne et par instants du cent vingt.
A côté de cela, le bob paraît bien modeste, lui qui se tient aux environs de cinquante et n'atteint que rarement, dans les lignes droites, le soixante-dix. Ce n'est pourtant pas un appareil facile à manoeuvrer. Ses facultés de dérapage sont considérables et le déplacement du centre de gravité qu'exige un virage bien fait est énorme. C'est ici que les équipiers doivent habilement seconder leur capitaine ; celui-ci a la responsabilité de la direction; il ne peut donc contribuer au déplacement que dans une proportion minime; les autres hommes, au contraire, sont libres de se pencher à l'intérieur du virage autant qu'il est utile pour reporter le poids au-dedans de la courbe décrite par le bobo Ils le font jusqu'à presque toucher avec la tête les bords neigeux de la piste; il leur faut en même temps se maintenir fortement avec les jambes « en selle » sur l'appareil et lutter avec la force centrifuge qui contrarie le mouvement. Tout cela se passe en éclair et cette rapidité est la source d'une intense émotion. Quant au breaksman, son rôle est de freiner le moins possible de façon à ne pas diminuer le degré de vitesse autorisé par la nature et le rayon de la courbe à décrire. Ces éléments de victoire ne peuvent se calculer; on doit les sentir et la moindre erreur à cet égard suffit à produire sinon un chavirage, du moins un dérapage, en tous les cas une perte de force et de temps.
Pour le solitaire qui court en skeleton sur une piste glacée, les sensations sont plus fortes mais moins « dégustables », si l'on ose ainsi s'exprimer. Elles ne peuvent guère se sérier en effet; elles sont toutes fondues en une seule, la sensation de la vitesse folle sur un ruban sans obstacle. La griserie en est magnifique; le coureur a moins à intervenir que ce n'est le cas pour un conducteur de bobo La route est construite de façon à le conduire en quelque sorte; sans doute il ne la suit pas en aveugle, loin de là, mais il a plus besoin de sang-froid pour maintenir en lui-même la souplesse désirable que d'adresse. Le bobsman au contraire doit être très adroit. Pour relativement rares que soient les culbutes ou les heurts en skeleton, on conçoit que les contacts en soient infiniment plus rudes et les conséquences infiniment plus graves. Aussi l'homme ne se met-il en course que capitonné de la belle façon. Il porte un casque de cuir destiné à protéger sa tête; ses coudes et ses genoux sont mate- lassés; ses mains sont revêtues de gants épais et ses pieds armés de griffes dentelées avec lesquelles il pourra au besoin ralentir un peu sa course. A l'arrivée enfin, un talus de neige le reçoit; il vient s'y abattre en général après avoir franchi en sautant avec sa machine l'espace final, saut qui amortit aussi sa chute en usant la vitesse.
Ce sont là de beaux sports et, encore que quelques femmes s'y soient risquées, on peut les qualifier de sports virils; ils méritent fortement cette appellation. Il en va tout autrement de la luge proprement dite restée amusement d'enfant et devenue amusement de grandes personnes. Ce sont, avons-nous dit, les Anglais qui ont accompli cette transformation. Les dames anglaises surtout y ont contribué avec l'ardeur la plus grande. Et elles ont contribué aussi, qu'on nous permette de le dire comme nous le pensons, à organiser dans la Suisse hivernale le spectacle le plus inesthétique que des yeux humains puissent contempler, spectacle devant lequel nos glorieux ancêtres les athlètes grecs se pâmeraient assurément d'indignation. La luge est déjà en elle-même un objet assez laid, un tabouret, en somme, aux formes disgracieuses. La position qu'elle impose à celui qui s'y assied n'est pas plus heureuse. On doit tenir les jambes écartées, les pieds un peu en l'air, le corps plus ou moins renversé en arrière. Voir une dame, les jupes relevées, glisser dans cette position raclant ordinairement la piste avec deux petits bâtons pointus qu'elle tient en mains et qui l'aident à se diriger constitue une véritable souffrance pour le regard. Rien de plus laid ne saurait se concevoir. Cette laideur se tourne parfois en indécence, chose tout à fait extraordinaire de la part d'un peuple aussi attentif à l'honnêteté des apparences que le peuple britannique. Très fréquemment un jeune homme et une jeune fille accouplent l'une derrière l'autre leurs luges (surtout des luges Sillig). Le jeune homme se place à plat ventre sur la première; la jeune fille s'assied sur la seconde. Elle allonge ses jambes sur les... cuisses de l'homme dont elle tient les pieds dans ses propres mains. C'est amusant, soit, car les luges ne sont reliées que par la machine humaine articulée qu'elles portent; mais franchement, il est difficile de rien imaginer de moins convenable.
Une dernière critique visant cette fois les organisateurs des concours de « bobs» devenus chaque année plus nombreux en Suisse et plus fréquentés. Ceux-ci ont introduit et favorisé l'extension du pari et des poules. La veille de la course, on tire une loterie dont les gagnants deviennent propriétaires des chances d'un bobo Ces chances sont alors mises aux enchères. Il arrive que, de surenchère en surenchère, un bon bob atteigne cinq cents francs. Or le produit de cette vente est destiné à être partagé entre le miseur et la poule de la course. C'est une manière plus ou moins déterminée d'établir des prix en espèces. La chose est très regrettable.
La grande infériorité de ce premier groupe de « sports de neige » représentés par la luge, le toboggan, le bobsleigh est qu'ils sont d'une complète inutilité, n'étant susceptibles d'aucune application utilitaire quelle qu'elle soit. On cultive évidemment, en s'y livrant, des qualités d'à-propos, d'audace et d'endurance; mais c'est là le lot commun de presque tous les exercices physiques. Avec le ski au contraire, nous rentrons dans le domaine des sports propres à être utilisés de la façon la plus avantageuse et la plus précieuse pour le bien de l'humanité.
Le ski  
Il est tout à fait étrange que le ski -connu et employé de temps immémorial -ne soit devenu « sport» qu'à une époque toute récente. En effet, c'est en 1879 que fut courue aux environs de Kristiania la première course de skis; l'année suivante en 1880 fut fondé le Kristiania Ski Club, premier du nom. Or, venu vraisemblablement d'Asie où certaines peuplades arriérées le pratiquent encore sous sa forme la plus embryonnaire, le ski était déjà populaire dans les pays scandinaves il Y a mille ans. Les dieux du Walhalla ne dédaignaient pas s'en servir; et lorsque Freja retenue prisonnière dans les montagnes par les géants est enfin délivrée, c'est grâce à la vitesse de leurs skis que ses ravisseurs la font échapper. Wagner a négligé ce détail; c'eût été pourtant une jolie occasion de nous donner le « motif du ski ». Le roi Sveire, dès l'an 1200, était en possession d'un corps de skieurs émérites. Gustave- Adolphe et Charles VI s'en servirent également pour faire le service d'éclaireurs. Au commencement du XVIIIe siècle, des compagnies régulières de skieurs furent adjointes à l'armée norvégienne et, un peu plus tard, des écoles militaires furent ouvertes à Trondhjem et à Kongsvinger, en sorte que, lors de leur guerre de 1808 contre les Suédois, les Norvégiens eurent à leur disposition un effectif de près de deux mille skieurs. Il va de soi que la Scandinavie est le seul pays où des effectifs aussi importants puissent être utilisés militairement. Partout ailleurs il ne peut s'agir que des services de renseignements et de couverture. Ainsi le comprennent les Allemands, les Autrichiens, les Italiens, les Suisses, les Français, les Japonais, les Russes, qui tour à tour ont admis le ski dans leurs armées, mais depuis une vingtaine d'années seulement. Jusque-là, l'admirable engin demeurait ignoré. Il avait pourtant pénétré jadis jusque dans l'Europe centrale car un auteur fort véridique, écrivant en 1689, le décrit comme passé dans les habitudes des paysans de la Carniole, principalement des districts environnant Aursperg. Il s'agissait comme en Asie d'un ski plus que rudimentaire; de bonne heure au contraire, Lapons et Norvégiens le perfectionnent et il n'en est que plus remarquable de constater combien de temps dut s'écouler encore avant que l'instinct sportif vienne se l'annexer. Encore fallut-il pour arriver là le récit par le glorieux Nansen de sa fameuse traversée du Groenland, exploit que seul l'emploi du ski avait rendu possible. Le ski passe partout, voilà son grand mérite et ce qui lui assure une supériorité formidable sur tout autre engin destiné à progresser sur la neige. Il passe facilement ou laborieusement, rapidement ou lentement, par voie directe ou détournée, mais il passe avec certitude et sécurité. Ni descriptions, ni théories ne sont ici de mise.
Rien ne vaut deux heures d'expérience personnelle pour ancrer les convictions dans le cerveau. Sur cette même neige où l'instant d'avant vous enfonciez jusqu'aux hanches tant elle était molle et épaisse, les skis, dès que vous les avez aux pieds, vous soutiennent miraculeusement marquant à peine derrière eux de légers sillons. Leur apparence encombrante est trompeuse et, même à travers bois, le skieur arrive à se glisser avec une singulière prestesse. Le rocher seul est son ennemi et l'oblige à se déchausser pour jeter sur son épaule et porter à son tour l'engin qui le portait jusque-là.
Un ski est une planche de bois large de sept à neuf centimètres, longue de deux mètres ou même davantage, épaisse de un centimètres environ à ses extrémités, de trois en son milieu. Cette planche présente en outre une double courbure et, si, la posant à plat sur une table, vous la regardez de profil, vous apercevez qu'elle touche la table en deux points seulement: à son extrémité postérieure et à quarante centimètres à peu près de son extrémité antérieure, laquelle se termine en pointe et se relève lentement jusqu'à une hauteur de quinze à vingt centimètres du sol. Cette courbure-là permet au skieur de fixer sa direction, d'aborder librement le tracé de son sillon. L'autre courbure (celle du centre) est destinée à donner de l'élasticité à l'appareil; elle est en rapport avec le poids du skieur et correspond au degré de pression produit par ce poids, de façon que les skis, une fois montés, soient d'un bout à l'autre de leur surface de glissement en contact égal avec la neige; enfin, une rainure large d'un centimètre et profonde d'un demi- centimètre est tracée sous le ski et tout du long; ce rien suffit à donner prise sur la neige et à empêcher les déviations latérales.
Le ski se fabrique en plusieurs espères de bois, notamment en frêne. Sa surface de glissement, soigneusement rabotée et enduite à l'état de neuf de nombreuses couches d'huile de lin tiédie, peut être avantageusement frottée de cire quand on veut la rendre plus glissante. L'attache par laquelle le pied est relié au ski doit naturellement posséder des qualités assez contradictoires; elle doit être solide et légère, adhérer fortement et ne pas serrer, etc., oe qui importe le plus c'est qu'elle ait assez de rigidité pour maintenir la direction ferme et assez peu pour ne pas tordre le pied en cas de chute. Il y a de très nombreux systèmes d'attache; mais ils se réduisent en somme à deux types: attaches à courroies et attaches à semelles. Les premières laissent la chaussure du skieur à découvert; les secondes l'encastrent dans une semelle munie d'une talonnière à courroie. Cette semelle bien entendu est flexible car il n'y a jamais que la partie tout à fait antérieure du pied qui doive adhérer de façon permanente au ski. N'oublions pas en effet qu'à la différence du patineur le skieur laisse toujours son ski en contact avec la neige; le pied doit donc s'en pouvoir détacher partiellement, pour autoriser les mouvements de la marche.
Ceci suffit à faire comprendre que skier n'est pas l'équivalent sur la neige de patiner sur la glace comme l'écrivent périodiquement de braves chroniqueurs soucieux de faire « bien comprendre » à leurs lecteurs de quoi il s'agit. Comment patinerait-on avec des patins de plus de deux mètres de long aux pieds? La première règle à suivre est naturellement de tenir ses skis rapprochés l'un de l'autre et dans un exact parallélisme. Cette règle ne souffre que de rares exceptions en montée ou pour freiner à la descente, mais le débutant n'a pas à en tenir compte et tout son effort doit tendre d'abord à glisser bien parallèlement. Ce à quoi il doit s'exercer ensuite, c'est à virer de pied ferme. Le mouvement a l'air difficile; il ne l'est guère surtout avec l'appui des bâtons que le skieur porte avec lui pour s'aider au besoin dans les hasards de sa route. Il consiste à lever la jambe assez haut pour retourner son ski vers la direction nouvelle que l'on veut prendre et le reposer à plat à côté de l'autre mais en sens inverse. Le second ski suit alors facilement et pivote à son tour avec le corps.
Quand on sait virer, qu'on connaît les différents « trucs » à l'aide desquels le skieur monte les côtes sans risquer de glisser en arrière et qu'on peut descendre une pente de raideur moyenne sans se crisper ni s'effrayer de la vitesse croissante, il reste la chose la plus difficile, et pourtant la plus nécessaire, qui est de s'arrêter. Un obstacle, en effet, peut toujours se dresser devant vous inopinément et alors, que devenir? Fort heureusement, la nature y pourvoit en mettant sous vos pas un tapis moelleux sur lequel vous n'avez -tant que vous ne possédez pas le « télémark » et le « kristiania » -qu'à vous laisser choir de côté. Le télémark et le kristiania permettent l'arrêt brusque en pleine vitesse sans tomber. Mais il est malaisé d'arriver à les bien pratiquer. En attendant, la chute volontaire vous empêche de rien craindre car cette suprême ressource ne comporterait, au pire, qu'une légère contusion.
Il y a encore le saut et le skijoring qui, avec la descente en vitesse vertigineuse des pentes les plus raides, constituent de furieux plaisirs. Le saut dont il s'agit ici s'exécute toujours en profondeur sur une pente rapide. Le coureur prend son élan en descendant cette pente, se ramasse et se lance en l'air à l'endroit fixé (par un petit palier soit naturel, soit artificiel), et à la retombée poursuit sa course. Les pistes de saut normales présentent, en général, une inclinaison de vingt à trente degrés. Quant au skijoring, il consiste à se faire traîner par un cheval dont on tient en mains -à bonne distance -les rênes. Quelques chiffres. Les moyennes de vitesse diffèrent beaucoup, selon la nature du terrain et l'état de la neige. Sur piste tout à fait horizontale, la meilleure moyenne a été de trois minutes trente secondes pour le kilomètre; en terrain brisé et coupé, de quatre minutes cinquante-six secondes. C'est ainsi que, dans le premier cas, on a pu faire trente kilomètres en une heure quarante-six et, dans le second, cinquante kilomètres en quatre heures vingt-six. Le par- cours le plus long qui ait été effectué en concours fut de deux cent vingt kilomètres, en Laponie. Six Lapons couvrirent cette distance, le premier en vingt et une heures vingt, et le dernier en vingt-deux heures. Les vainqueurs étaient des hommes de trente-sept à quarante ans. Ce point est à considérer: il indique l'avantage que donne au skieur l'expérience. L'état de la neige joue un rôle considérable dans ce sport et il est fort utile d'y avoir acquis une grande et longue expérience.
Nous n'en dirons pas davantage sur le ski, non plus que sur ses innombrables applications utilitaires. Aussi bien, est-ce là un sujet qu'on ne peut traiter en un article. Parmi les ouvrages consacrés au ski, il en est un qu'on ne saurait trop recommander. C'est le manuel du Dr Paulcke (Der Skilauf, Freiburg, i. Br. ; il a été traduit en français). Nous nous bornerons, en terminant, à dire deux mots de l'esthétique du ski et de sa valeur hygiénique.
Le skieur un peu agile glissant le long d'une pente, sautant ou se faisant remorquer par un cheval, présente un spectacle très gracieux. La montée, naturellement, est moins gracieuse. Ce qui est franchement laid, si rapidement que ce soit exécuté, c'est le virage de pied ferme. Il n'en reste pas moins que le ski compte parmi les plus jolis sports, ceux qui avantagent le mieux l'homme et le font valoir. La tenue, sans doute, y est pour beaucoup mais, en dehors des longues excursions nécessitant un bagage dont la forme manque toujours d'élégance, il dépend de chacun de «soigner sa silhouette », pour peu qu'il y tienne.
La valeur hygiénique du ski est de tout premier ordre. Exercice essentiellement de plein air et d'air pur, il se compose de mouvements d'une énergie modérée, bien liés les uns aux autres sans secousses ni « emballements ». On a dit de lui qu'il était le meilleur médecin des tuberculeux et des neurasthéniques. S'il s'agit de malades du premier degré, la chose est hors de doute.
Revue Olympique, janv. 1908, pp. 9-14 (1) ; févr. 1908, pp. 23-28 (II). Ce texte, non signé, a été reconnu par l'équipe de rédaction comme un texte dont Coubertin est l'auteur. 
Édité le 12.08.2012