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J'ai, il y a quelque temps, contesté la valeur scientifique des intentions prêtées à la nature dans le goût que les êtres vivants avaient de manger, appelé communément instinct de survie – et, comme je m'y attendais, cela a créé du débat. Voire de la polémique. Regarder l'âme des bêtes de façon extérieure ou intellectualisée est très facile, mais rien ne prouve que le plaisir de manger ait la cause qu'on croit.
Mais alors, quelle serait-elle? Car rien n'arrive sans cause. Si la nature ou un dieu n'a pas créé cette ruse pour permettre aux espèces de survivre, si les animaux eux-mêmes n'ont pas conscience que c'est pour que leur espèce survive qu'ils ont faim et ont par conséquent du plaisir à l'assouvir, d'où cela vient-il?
On a tort de réduire des mouvements de l'âme, fût-elle animale, à des idées préétablies et simplistes, ou à des causes physiques. C'est en explorant l'âme même qu'on parvient à dégager des vérités sur l'âme, ou du moins à distinguer des pistes.
Et disons tout de suite une chose, une chose qui surgit spontanément et vigoureusement si justement on reste dans le monde de l'âme: la cause d'un sentiment ne peut pas être une idée développée par le sujet lui-même. Constamment, en effet, le sentiment précède l'idée!
Veut-on parler d'idée inconsciente, en allant dans les profondeurs de l'âme? Cela ferait dire que les pulsions volontaires de l'animal ont une fonction providentielle, et peu importe que cela vienne d'une nature soudain rendue intelligente, ou d'un dieu – car qu'est-ce qu'une intelligence de la nature, sinon un esprit divin? C'est bien sa définition.
N'allons pas aussi loin: n'extrapolons pas. Regardons déjà ce qui donne faim. Car la faim n'est pas aveugle: le plaisir diffère en nature et en intensité selon les aliments. Il apparaît clairement, dès lors, qu'on mange ce qu'on aime, au sens littéral: on veut se l'assimiler à soi. L'objet ou l'être mangé a une qualité qu'on voudrait acquérir. Et cette qualité, c'est l'animation.
Si un chat mange une souris après l'avoir animée, ce n'est pas par un dessein secret, parce que la souris échauffée lui donne des toxines utiles; c'est simplement que quand elle s'anime, elle lui donne très faim, et au moment où elle est le plus animée par la peur, sa faim le porte à la manger. Il aime en fait les souris, c'est pour cette raison qu'il joue avec elles.
On ne me croira pas. Mais qui ignore que, chez les adolescents, l'amour s'exprime de cette façon, par des agacements? Et même dans l'amour mûr, les caresses ont ce but, de rendre le corps plus désirable. Jusque dans l'amour intellectuel, le débat rapproche, et suscite le désir – donne du plaisir –, crée les conditions de l'union intime.
La relation avec un dieu est de même nature. Par le péché qui éloigne de la divinité, par la sainteté qui en rapproche, l'homme vit avec les astres, pour ainsi dire, une histoire d'amour. Il anime les anges par sa bonté, ses méditations, ses chants! Et même ses disputes avec Dieu - ses luttes avec l'Ange - préludent à son retour au Ciel.
Le légume bon à manger se présente aussi à l'œil comme beau, rond, brillant, plein, attirant – et que dire du fruit? La salade épanouie appelle l'homme à la manger, pour s'unir à lui, après qu'il l'a bien mêlée à l'huile et au vinaigre. Acte d'amour, encore. Et la cuisson en est un autre.
Ce qui vit appelle ce qui veut vivre, c'est vrai, mais cela prend directement l'allure de l'animation, de la plénitude, de qualités morales qu'on cherche à faire entrer en soi. Or, manger les fait réellement acquérir, et c'est bien celles qui permettent de continuer à vivre. Le moral n'est pas coupé du physique, le corporel n'est pas coupé du spirituel, en un sens tout est religieux, même manger. Mais pas pour obéir à un dessein utile de la nature – seulement pour aimer le monde et ses êtres.