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Alors que d'autres défauts, comme la colère, liée à l'agressivité, donnent à l'animal des avantages évidents dans la sélection naturelle, la jalousie semble n'avoir que des inconvénients. On comprend mal dans ces conditions qu'elle n'ait pas disparu au cours de l'évolution. Pire, cet état émotionnel très particulier a pris chez l'homme une importance énorme, sans que ses bénéfices ne soient évidents.[1]
En français, la confusion règne puisqu'on qualifie de jalousie les trois formes que sont l'émulation/compétition, la jalousie vraie liée à l'amour, et l'envie, mal universel dont chacun d'entre nous vit chaque jour les avatars. Au point que le psychanalyste est très in quiet quand son patient lui dit : « Moi, la jalousie, je ne connais pas ! » Cette classification en trois groupes est certes simplificatrice et des formes mixtes existent, mais elle reste fort utile pour comprendre la complexité de ce sentiment.
La langue grecque distingue sa première manifestation par le terme zelos, à l'origine du mot français zèle, mais qu'on traduirait mieux par émulation.
Le zelos
C'est le poète Hésiode qui, au VIIe siècle av. J.-C., l'a décrite le premier dans son merveilleux poème Les Travaux et les Jours.[2] Il y parle à son frère de la vie à la campagne (la Béotie !), des travaux des champs, mais aussi des relations entre voisins : quand un agriculteur constate que son voisin, qui se lève très tôt, obtient une meilleure récolte que lui, il se sent poussé par le zelos à faire de même. Cette émulation est donc positive. Dans la confrontation à autrui, c'est le seul cadeau fait aux hommes par la sinistre Eris, déesse de la querelle.
Pour nous aussi l'émulation est positive, à l'école, dans les jeux et le sport, même dans l'art, l'artisanat, le commerce et l'économie en général. Mais (est-il nécessaire de le souligner ?) la saine émulation résiste mal à la tricherie, à la violence, aux pratiques d'un certain libéralisme économique, et peut se transformer, dès l'école enfantine, en une compétition destructrice.
La jalousie
Au zelos, les Grecs opposent le très agressif phthonos, qui comprend les deux autres formes de jalousie.
Là encore, il convient de bien distinguer entre la jalousie proprement dite et l'envie. La jalousie concerne le couple sous toutes ses formes, mais aussi l'amitié. Il y a de fait toujours trois personnes en jeu. La jalousie est toujours le signe de l'amour, l'amour pour une personne unique plus précisément. Ce qui la distingue nettement de l'envie. « L'amour sans jalousie n'est pas l'amour », a écrit Paul Léautaud. Dans tous les couples d'ailleurs, susciter par moment, très subtilement, la jalousie de son conjoint est la stratégie préférée pour tester son amour. Car l'aimé(e) est irremplaçable (d'où aussi la niaiserie des « tu en trouveras vite un(e) autre »).
La jalousie cependant entraîne une grande souffrance chez celui/celle qui en est affecté(e). A l'inverse de la luxure ou de la gourmandise, elle ne répond pas à une pulsion vers le plaisir. Elle n'est pas choisie et tombe sur une personne, un peu comme la colère mais en plus durable.
La poétesse Sappho (VIIe siècle av. J.-C.), qui tenait à Lesbos un « pensionnat » pour jeunes filles, décrit ce que ressent une jeune femme voyant son amie séduite par un beau jeune homme : « Ah ce désir d'aimer qui passe dans ton rire... Si je te regarde, je ne puis plus parler... un spasme étreint mon cœur... un feu subtil soudain a couru en frisson sous ma peau... une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble tout entière possédée, je suis plus verte que l'herbe ; me voici presque morte, je crois. »[3]
La jalousie se nourrit parfois jusqu'à l'addiction de détails et de fantasmes. Peu importe qu'il y ait eu des faits avérés, c'est l'idée même que l'aimée puisse en préférer un autre, ne serait-ce que dans ses pensées ou ses rêves, qui fait souffrir le jaloux. Par ses questions, il harcèle l'aimée et lui rend la vie impossible. Et quand la jalousie s'intensifie, elle peut même aboutir, paradoxalement, au meurtre de l'aimée. Le jaloux déteste moins le rival que celle qu'il soupçonne de trahison.
L'envie
La troisième forme de la jalousie, la plus universelle et la plus néfaste, c'est l'envie. A la différence de la jalousie vraie, l'amour cède ici la place à l'admiration, de celle que définit Kierkegaard : « L'envie est une admiration qui se dissimule ; l'admiration est un abandon heureux de soi-même, l'envie une revendication malheureuse du moi. »
A première vue, on envie quelqu'un de son entourage. Il s'agirait donc d'une tension entre deux personnes, ou entre une personne et un groupe, ou encore entre deux groupes de personnes. En réalité, il y a avec l'envie à nouveau trois « personnages », ou deux personnes et une « instance ».
L'histoire de Caïn et Abel (Gn 4,2-8) illustre parfaitement le mécanisme de l'envie (on parle parfois en psychanalyse du complexe de Caïn). Abel n'a causé aucun tort à Caïn, les deux frères ne se détestent pas et Caïn travaille autant voire plus qu'Abel. Pourquoi donc Caïn envie-t-il Abel au point de le tuer ? C'est que Dieu, leur Père à tous les deux, accepte le sacrifice de l'un et refuse celui de l'autre, manifestant ainsi, c'est du moins ce que ressent Caïn, sa préférence pour Abel. C'est injuste et intolérable pour Caïn, qui aime son Père, qui lui est fidèle, qui travaille la terre et l'honore d'un sacrifice généreux. Comme le fils aîné de la parabole de l'enfant prodigue (Lc 15,29), il ne comprend pas.
Cette jalousie-là, l'envie, n'épargne personne. Elle est présente dans toutes les familles et probablement dans toutes les cultures. Elle débouche sur des ruptures et des conflits d'héritage : « Si je reçois moins, c'est que mon père m'aimait moins que mon frère. » Les biens matériels, l'argent, les objets les plus modestes ne sont que des symboles. Cette troisième instance que le père représente n'agit pas sur le même plan que dans le trio de la jalousie. Elle est ici avant et en quelque sorte au-dessus, puisque le père a donné la vie.[4]
Aristote attire encore notre attention sur deux autres caractéristiques de l'envie. [5] On n'envie que ses pairs, c'est-à-dire des gens qui sont sortis du même village ou des mêmes écoles que nous, mais qui ont mieux « réussi » matériellement ou socialement, sont plus connus, admirés et surtout plus aimés que nous-mêmes. N'avions-nous pas toutes les qualités pour être à leur place ? A l'inverse, nous ne pouvons pas être jaloux de Roger Federer si nous ne sommes pas tennismen.
Aristote dit ensuite que lorsqu'on envie quelqu'un, il est impossible de ne pas se réjouir quand il arrive malheur à cette personne. Cette joie mauvaise, en allemand Schadenfreude, est notre pain quotidien. Savoir que celui ou celle que j'envie est malade, accusé(e), renvoyé( e), quitté(e) me soulage de mon malheur de ne pas être à sa place.
Une grande partie des nouvelles et des manchettes de journaux, de nombreux livres, films ou pièces de théâtre nous captivent en suscitant ce désir/plaisir universel, revanche à notre médiocrité et à nos déceptions. Cette Schadenfreude est aussi le fond de commerce de certains médias qui, après avoir encensé telle vedette, famille princière ou tel couple modèle, remplissent des pages avec leurs procès, maladies et divorces. Au point d'éveiller en nous une certaine satisfaction à l'annonce du léger déclin que traverse Federer (que nous admirons mais dont nous ne pouvons, selon Aristote, être jaloux). Ce qui révèle au final que nous envions Federer pour des raisons plus générales (sa célébrité, son argent, etc.) et plus profondes que le tennis.
Dans le célèbre film Amadeus,[6] Salieri, un compositeur reconnu, rencontre le jeune Mozart. Il est ébloui par son gé - nie, l'aime et le déteste à la fois, et est d'emblée rongé par l'envie : moins par crainte de perdre sa prééminence à la Cour de Vienne, que parce que Dieu a donné plus à Amadeus qu'à lui. La violence de l'envie conduit Salieri, lui, l'homme d'Eglise, à s'en prendre à Dieu lui-même : il jette le crucifix dans le feu. Comme le démontre René Girard, le maître en matière d'envie et de jalousie est incontestablement Shakespeare.[7]
Dans un de ses chefs-d'œuvre, Othello, un général vénitien aimé et admiré, est en vié par son meilleur ami Iago. Ce dernier va s'ingénier à instiller dans l'esprit d'Othello la jalousie vraie en - vers Des démone, sa femme aimée. Le drame, qui aboutit comme on sait à la mort des protagonistes, est truffé de dialogues et d'intrigues secondaires où l'envie est omniprésente.
Il vaut aussi la peine de parler de ceux et de celles qui suscitent l'envie. Là encore personne n'est épargné. Chacun, vedette ou simple quidam, serait étonné s'il consentait à examiner en profondeur ses comportements. Il y a d'abord ceux qui se vantent ou qui montrent ostensiblement ou naïvement leur « réussite », comme Joseph lorsqu'il raconte son rêve à ses frères (Gn 37,5- 11). Il y a ensuite ceux qui, envieux eux-mêmes, essaient de susciter l'envie chez ceux qu'ils jalousent. Ainsi des disciples de Jean-Baptiste qui viennent lui dire : « Rabbi, celui qui était avec toi de l'autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise, et tous vont à lui » (Jn 3,2).
Un mal social
Que faire face à ce mal sournois qui entache nos pensées et nos actes ? D'abord être lucides, puis suivre des conseils de sagesse, comme celui d'Hippocrate à ses confrères (Ve siècle av. J.-C.) : « Ne sois pas jaloux d'un autre médecin, tu montrerais par-là ton infériorité. » Plus profitable, parce plus universelle dans ses conséquences, sera la parabole des ouvriers de la onzième heure : « Faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ? » (Mt 20, 1-16).
L'envie est plus qu'une passion individuelle, c'est un mal social, ingrédient de toutes les guerres, révolutions et autres luttes de classes. La figure du Père est alors remplacée par des idéaux : Justice, Egalité, Fraternité. Comme l'a exprimé si bien le poète espagnol Antonio Machado : « De ce que les hommes appellent /vertu, justice et bonté/ une moitié est de l'envie et l'autre n'est pas de la charité. »[8]
Il y a incontestablement beaucoup à dire à ce propos. Ce sujet de réflexion d'ailleurs habite l'homme depuis la nuit des temps et est sans cesse exacerbé par les nouvelles du monde. Pour les Pères de l'Eglise, l'envie est le Mal, personnifié en Satan, l'ange déchu qui ne supporta pas de voir que l'homme pouvait être sauvé.
[1] • La jalousie est aussi présente chez les animaux. Très étudiée, elle est encore mal comprise.
[2] • Hésiode, Les Travaux et les jours, v. 20-40, texte établi et traduit par Paul Mazon, Paris, Belles-Lettres 2014 (18e tirage), 242 p.
[3] • Sappho, Odes et fragments, traduit du grec ancien et préfacé par Yves Battistini, Paris, Gallimard 2005, p. 39.
[4] • Je parle ici du père pour simplifier et rester dans la tradition, mais il est évident que la mère ou le couple parental joue un rôle tout aussi important dans cet enchevêtrement de blessures, de conflits et de refoulements qui tisse notre inconscient.
[5] • Rhétorique, 1387 b-1388 a.
[6] • De Milos Forman (1984), d'après une pièce de Peter Shaffer, elle-même fondée librement sur une nouvelle d'Alexandre Pouchkine, Mozart et Salieri.
[7] • René Girard, Shakespeare. Les feux de l'envie, Paris, Grasset 1990, 438 p.
[8] • « De lo que llaman los hombres virtud, justicia y bondad, una mitad es envidia y la otra no es caridad », in Proverbios y Cantares, VI.