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Expérience de pensée
Une silhouette sans visage apparut devant Lisa : "Tu ne porteras plus de bleu !" ordonna-t-elle. Lisa prit peur et obéit. Quelques semaines plus tard, une silhouette sans visage apparut devant Lisa. "Coupe-toi les cheveux ! ", lui commanda-t-elle. Lisa prit peur et s’exécuta. Quelques semaines plus tard, un personnage sans visage apparut une nouvelle fois devant Lisa : "Tu ne sortiras plus de chez toi ! " gronda-t-il. De crainte, Lisa obéit à la silhouette. Quelques semaines plus tard, une silhouette sans visage s'approcha de Lisa et la jeta à terre.
(Source : SJC)
Où commence la violence ?
Avant de se plonger dans la question de la violence, nous nous devons d’établir quelques distinctions conceptuelles, afin de dissiper tout risque de confusion dans l’utilisation du vocabulaire philosophique. Ainsi, nous vous proposons de distinguer les trois notions que sont la force, le pouvoir et la violence.
La force est une aptitude physique ou morale décrite par Hannah Arendt – philosophe allemande du XXème siècle qui s’est intéressée au concept de violence en politique – comme étant une « énergie qui se libère au cours de mouvements physiques ou sociaux » [i]. La force n’est donc pas violente en soi et n’est pas rattachée à une valeur morale positive ou négative. Si ce terme est souvent confondu avec la violence, c’est parce qu’il y est étroitement lié. Nous pouvons en effet définir la violence comme l’exercice abusif d’une force et parler de violence lors que la force paraît anormale ou déséquilibrée, qu’il s’agisse d’une situation naturelle ou sociale.
En effet, la violence peut prendre différentes formes et englober différents acteurs. Nous parlerons ainsi d’un vent violent comme de la violence d’une guerre ou de la violence d’un geste. De même, quand elle caractérise une action, la violence peut être verbale, physique ou encore psychologique. Cependant, dans son essai La violence ou la déréliction du pouvoir [ii], Jean-Claude Poizat tient à faire la distinction entre la violence naturelle et la violence humaine. Il explique que la violence naturelle constitue seulement une modalité de notre écosystème, soit l’exercice de « forces biologiques ou physiques » qui répondent à des lois naturelles. L’utilisation de la notion de violence pour parler d’événements naturels ne serait en réalité qu’une « transposition métaphorique » de ce que l’homme perçoit lorsqu’il est lui-même victime d’un acte violent : une sensation de menace ou de tort. Ainsi, lorsqu’une tornade déracine un arbre, elle ne semble pas lui faire à proprement parlé « violence ». Or, le spectateur de cette scène pourrait la définir comme violente à ses yeux. La violence désigne donc plus spécifiquement l’exercice démesuré d’une force d’un individu sur un autre, de telle manière que ce dernier se sent lésé ou blessé dans son intégrité physique ou morale. De fait, la violence semble être directement liée à une relation sociale et a donc une portée essentiellement morale et politique.
Le pouvoir, quant à lui, est également un exercice de la force. Cependant, contrairement à la violence, il est défini par Hannah Arendt comme consenti par les différents protagonistes de la situation. Pour exercer un pouvoir, il faudra que celui-ci nous ai été donné et que l’on ait acquis la possibilité de l’exercer au nom des personnes qui nous l’ont accordé. De fait, le pouvoir d’un homme ou d’une femme politique lui est possible parce qu’il/elle a été élu.e. Le pouvoir n’a de réalité que s’il est collectivement consenti. Contrairement à la force, ce n’est pas une propriété individuelle, puisqu’il appartient à l’ensemble d’individus qui le fait exister. Hannah Arendt ajoute que si la « violence peut détruire le pouvoir, elle est parfaitement incapable de le créer » [iii]. Cette affirmation défend une définition de la violence comme la manifestation directe d’un échec ou d’un excès de pouvoir.
Intéressons-nous maintenant de plus près au concept de violence. Dale Jacquette (1953-2016), professeur à la chaire de philosophie théorique de l’université de Berne explique qu’il est communément admis qu’un acte de violence ne définit pas son auteur comme une personne violente, à moins que celui-ci ait délibérément commis l’acte de violence [iv]. Imaginons que nous vivions, sans le savoir, dans le même immeuble qu’un gang de bandits. En voulant allumer l’interrupteur de la cave, plongée dans l’obscurité, nous appuyons involontairement sur un bouton qui enclenche en réalité la destruction de l’immeuble voisin. L'accident fait plusieurs victimes. Sachant que nous n’étions nullement au courant de l’existence d’un tel bouton ni de la conséquence de notre acte, peut-on dire que nous avons commis un acte de violence ? Il semble qu’il soit un peu extrême d’établir une telle affirmation. Si, au contraire, nous avions été largement conscients de la conséquence d’un tel acte et que nous avions tout de même décidé d’agir, il aurait été raisonnable de qualifier notre action de « violente », alors même que l’acte d’appuyer sur un bouton n’est, en soit, pas violent. Ainsi, la connaissance des conséquences et l’intention d’agir malgré cette connaissance semblent être des conditions nécessaires à la définition d’un acte de violence.
Nous pouvons donc conclure que le concept de violence se définit non seulement par l’exercice d’une force individuelle excessive, mais qu’elle découle également d’une action intentionnelle, dans laquelle l’auteur est conscient des conséquences et des implications de son acte. Elle peut prendre diverses formes qui, toutes, impliquent une lésion physique ou morale chez la victime.
Dans le texte qui nous est proposé, Lisa rencontre une silhouette sans visage, qui semble pourtant réverbérer tous les reflets de la violence. Nous pouvons imaginer le ton véhément de la silhouette, sa force démesurée. Nous comprenons les conséquences de l’application de ses ordres sur Lisa. Lorsque la silhouette ordonne à Lisa de ne plus sortir, par exemple, elle restreint par les mots la liberté de mouvements de la jeune femme, et par là-même touche directement à son intégrité physique. Nous sentons la peur que ressent Lisa face à cette créature menaçante. Nous saisissons le pouvoir démesuré que cette dernière exerce sur le personnage, qui n’a pourtant à aucun moment donné son consentement à l’exercice d’un pouvoir. Cependant, avant sa dernière apparition, la silhouette ne commet pas d’acte qui puisse être qualifié de violent « en soi ». C’est uniquement lors de cette dernière rencontre que la violence surpasse la menace et que la silhouette exerce consciemment une force telle qu’elle viole directement l’intégrité physique de Lisa, rendant les mots performatifs. Où donc commence la violence ?
[i] ARENDT Hannah, Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine., trad. de Guy Durand, Paris : Calmann-Lévy, 2014 p.145
[ii] POIZAT Jean-Claude, « La violence ou la déréliction du pouvoir », in : Le philosophoire, n°30, 2008, pp. 43-48
[iii] QUELQUEJEU Bernard, « La nature du pouvoir selon Hannah Arendt. Du ‘pouvoir-sur’ au ‘pouvoir-en-commun’ », in : Revue des sciences philosophiques et théologiques, tome 85, pp. 511-527
[iv] JACQUETTE Dale, « Violence as Intentionally Inflicting Forceful Harm », in : Revue internationale de philosophie, n°265, 2013, pp. 293-322