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De qui ou de quoi? Simplement de l’Hôtel du Cygne dont les propriétaires obtenaient leur première patente en 1869, ce qui fait que cette enseigne revendique aujourd’hui ses 150 ans d’âge.
Découverte d’une missive écrite des Charbonnières et datée du 2 mai de cette année-là:
Dans le but de créer un établissement dans notre village, les frères Eugène et Séraphin Rochat viennent vous demander l’autorisation de bien vouloir nous accorder en votre délibération la permission d’ouvrir l’établissement que nous voulons créer sous le nom de café du Cygne pour le 20 mai 1869. Veuillez Messieurs, nous donner une réponse le plus tôt possible.
Agréez Messieurs, nos sincères salutations.
Séraphin Rochat1.
Réponse de la Municipalité:
Eugène & Séraphin Rochat fils de Moïse aux Charbonnières, voulant ouvrir un établissement destiné à la vente des boissons sous le nom de café du Cygne, réclament le préavis de la Municipalité pour obtenir une patente.
La Municipalité préavise favorablement2.
Le même jour la demande est aussi faite par ceux du Vieux Cabaret qui n’ont pas encore l’intention d’abandonner.
Edouard & Charles Rochat feu Louis Siméon aux Charbonnières demandent le préavis pour obtenir une patente afin de vendre du vin à l’emporter.
La Municipalité préavise favorablement et fixe le prix à trente francs.
Il y aura donc deux débits de boissons alcooliques situés à quelque 20 m de distance l’un de l’autre aux Charbonnières!
Mais si le Cygne allait dès lors connaître une brillante et longue carrière, le Vieux Cabaret céderait bientôt la place au Café vaudois qui se trouverait tout de même cette fois-ci à près d’une centaine de mètres de son confrère!
Séraphin et Eugène étaient fils de Moïse dit Mouïson, nom porté par la famille depuis ce temps-là. On trouvait encore parmi les enfants de Mouïson un Isaac, parti à Vallorbe, un Sami, ayant pris domicile au Pont, un Auguste dit Pit, ou mieux encore Titouillon, agriculteur et affineur de son métier, un Emile dit Milo et enfin une Célina, celle-là même qui devait marier Ernest Rochat du Pont et fonder avec lui le fameux Grand Bazar.
On le voit, la famille avait une forte propension aux professions commerçantes.
C’est Eugène Rochat lui-même qui avait construit la grande maison qui devait bientôt devenir le Cygne. Cette énorme bâtisse n’avait que trois ans d’âge lors de la prise de patente en 1869. Elle avait remplacé une partie du quartier incendié en 1866. L’édification de ce bâtiment dut coûter des sommes importantes. Il convenait donc de trouver une profession autre que l’agriculture, que pourtant l’on gardera dans la maison jusqu’au milieu du XXe siècle, afin de pouvoir nouer les deux bouts.
Des cousins, qui habitaient le même voisinage, fils de Louis, soumis au même sinistre, devaient quant à eux construire la grande maison Alphonse Rochat. Ceux-là devaient se lancer dans le commerce de vin puis plus tard de fromage.
Les deux frères Eugène et Séraphin, hôteliers, avaient pu accueillir des réfugiés Bourbakis lors du passage d’un bon millier de ceux-ci par Les Charbonnières. Toutefois rien n’a transpiré de cet épisode.
Toute cette smala associée possédait encore l’alpage du Bonhomme3 , sur les hauts du village des Charbonnières, vaste propriété que l’on gardait dans la famille depuis le début du XVIIIe siècle où elle était alors acquise par l’ancêtre Pierre-Abraham Rochat. On possédait là-bas non seulement un chalet construit sur la partie la plus élevée de ce territoire alors réparti entre deux propriétaires, mais aussi une ferme située dans le bas. De là où l’on restait à l’année autrefois, on cultivait les champs de proximité, magnifiques parcelles où l’on pouvait même récolter des céréales, territoire devenu aujourd’hui pâturage de qualité.
Les affaires, suite à la reconstruction des maisons après l’incendie, ne suffirent pas à remonter la pente. Il fallut vendre cette propriété. Ce fut le 10 septembre 1873. L’acquéreur fut un Grobéty de Vallorbe, marchand de farine. Cette résolution ne fut prise, on s’en doute, que dans la douleur et dans l’impossibilité de faire autrement.
Les cousins devaient dès ce moment aller chacun de leur côté et désormais ignorer la vie d’alpage.
On peut supposer que la part de chacun de la grande tribu, suite à cette vente, ne suffit pas à rétablir les situations. Tout au moins pour Eugène à qui l’on voit succéder un nouveau propriétaire en la personne d’Auguste Rochat du Haut-des-Prés. Celui-ci est en place au moins en juin 1887 où l’on découvre sa première entête.
Le Cygne, était alors établissement connu et respecté. C’est là que s’arrêta du 19 juin au 19 juillet 1889 le peintre Félix Vallotton venu à La Vallée pour se refaire une santé, souffrant alors de neurasthénie, en terme moderne, de dépression. Il devait ramener quatre peintures de la région à son retour à Lausanne. Deux nous sont inconnues. Une troisième, relativement médiocre, traita des environs des glacières. La quatrième représente le village des Charbonnières aux maisons encore entièrement recouvertes de tavillons, mis à part les derniers bâtiments que l’on venait de reconstruire après les incendies de 1866 et 1872 ainsi que l’immeuble tout nouveau de chez Tsalottet. Cette peinture pourrait paraître quelconque au néophyte. Elle peut l’être sur le plan purement esthétique, elle ne l’est pas quant à sa valeur historique, alors que le village est représenté de manière très fidèle. Nous reviendrons en d’autres temps sur le séjour de Vallotton à La Vallée.
Auguste Rochat céda l’établissement en 1892 à Louis Rochat de Jules-Isaac. Location à Brunner en 1896, à Louis Lugrin en 1899.
Rachat par Rochat Emile de Charles David cette même année 1899. Emile sera au moins tenancier en 1901. Il a pu voir de son établissement, et même trembler, un nouveau sinistre emporter tout le haut du village le 11 septembre 1900.
Vente du Cygne à Louis Numa Emile dit Quenet en 1912. On parle ailleurs de Tournefuste! Celui-ci transmettra l’établissement à ses deux fils Palmyr et Octave en 1944. Ce dernier vendra sa part à son frère en 1955, pour aller installer sa boucherie au Haut du Village.
Palmyr était déjà gérant du Cygne depuis 1941. Il possédait les patentes d’hôtel et de café-restaurant. Le Cygne constituait à l’époque l’établissement public le plus important des Charbonnières. Plusieurs sociétés locales et le Conseil administratif y tenaient leurs séances.
Cette longue liste de Rochat est certes fastidieuse. Elle prouve néanmoins que l’établissement intéressa toujours les gens du village qui souvent, sans grande expérience de l’hôtellerie, pensaient pouvoir gagner facilement leur vie avec un tel métier. La réalité était moins rose.
Palmyr Rochat, véritable légende de son vivant, devait non seulement garder le Cygne jusqu’en 1964, année où il brûla mais aussi le reconstruire et le tenir jusqu’en 1977 avec l’aide de son épouse Nina née Kohler, venue des Grisons travailler aux Charbonnières chez son futur beau-père Numa.
En 1977 l’établissement fut vendu à Mme Marguerite Haas qui devait le garder jusqu’au début des années nonante. La suite pour les prochains historiens.
L’un des épisodes les plus marquants de la période Palmyr, fut sans doute son retrait de patente pour non respect des heures officielles de fermeture. Ici se voit l’intervention réitérée de l’agent de police local. L’affaire passe ensuite en Municipalité et finit au Conseil d’Etat. Dans une situation aussi embarrassante, et mis au pied du mur, notre hôtelier ne put plus que s’adresser à l’administration du village. Un honorable citoyen de celui-ci rédigea alors un préavis adressé au Conseil général. Nous sommes en 1954. Quelques-uns de ses propos méritent leur place ici:
J’en arrive aux faits: que vous soyez, Messieurs, des habitués du café ou pas, vous savez que, lorsque l’occasion nous est offerte de sortir, (les pèdzes que nous sommes), que ce soit une assemblée de laiterie, de Syndicat, même de Conseil général ou autre, on n’est jamais pressé de rentrer. Ceci a valu à Palmyr Rochat maints rapports de simple police, qui finalement ont créé un dossier à sa charge.
…
Ce dernier (le Conseil d’Etat) après une enquête SOMMAIRE, a condamné Palmyr à se retirer des affaires, autrement dit retrait de ses patentes et remise de son établissement, ce qui signifie la faillite probable, et peut-être le drame!
Mon intention n’est pas de blanchir Palmyr qui est gravement fautif, mais de chercher à éviter un malheur possible.
Quel est celui d’entre vous, au point de vue sentimental, qui ne tendrait pas la perche à un individu qui se noie?
Je vous connais suffisamment pour savoir qu’il n’y en aurait point parmi nous.
Dans le cas présent la perche ne suffit plus, Palmyr est noyé; c’est le PULMOTOR qui peut tenter de le sauver. …
Je vous demande un examen de conscience, et vous invite à prendre librement la décision qu’il vous plaira.
Signé: Jules-Louis Rochat
Palmyr fut sauvé des eaux! Malgré tous les avatars encore à venir, il put mener à bien son établissement jusqu’en 1977. On se souviendra toujours de ses slogans comme: Au carnotzet des gourmets, ou encore Stop, ici on mange bien. Ce dernier était peint en grand contre les tôles de la façade à vent de la bâtisse. Il devait disparaître dans les flammes de 1964.
On disait encore Chez Palmyr. Et cela signifiait vraiment quelque chose!
Editions Le Pèlerin.
1 ACLieu, C, correspondance, année 1869.
2 ACLieu, livre des procès-verbaux A 17, 1858-1870, du 10 mai 1869.
3 Propriété de la commune du Lieu depuis 1913.