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Un menuisier aime sa femme, ses enfants et la nature. Ensuite il rencontre une autre femme, une postière, qui ajoute du bonheur à son bonheur. Toujours très amoureux de sa femme, il ne veut pas se priver, ni se cacher, ni mentir. Un jour de pique-nique en Ile-de-France, le drame va se mêler aux délices : l’épouse se noie dans un étang. Le menuisier et la postière vivront ensemble et élèveront les enfants. Ils iront en pique-nique, mais c’est l’automne.
Critique
La première chose qui caractérise le drame romantique Le Bonheur d'Agnès Varda de 1965, (…) c'est sa débauche de couleurs, mélangeant les irrésistibles et pénétrantes couleurs primaires avec les ambiguïtés séduisantes des tons intermédiaires, un mélange qui rappelle d’avantage l'intimité cosmique des peintures de Bonnard que les œuvres impressionnistes dont Varda parle dans le film. Pour Varda, les charmes de l'impressionnisme sont une matière première qu'elle soumet à l'analyse et à la critique - c'est un film dans lequel la vie émotionnelle et le plaisir sensuel sont perçus à travers le prisme de la sociologie, de la psychologie et de la réflexion philosophique.
La deuxième chose qui caractérise Le Bonheur, c'est le génie pictural avec lequel Varda réalise cette analyse. Il n'y a pas de voix off ou de contenu intellectuel manifeste pour suggérer le point de vue du spécialiste en sciences sociales - seulement les images brillamment conçues et le montage fragmenté qui produisent leur sous-texte. La séquence du générique à elle seule est exemplaire ; tout comme l'utilisation saisissante d'une mise au point superficielle et sélective, dans la première scène et tout au long du film. C’est là le dispositif primitif du cinéma, l'inclusion d'éléments étonnamment disparates dans une seule et même image. Le contraste entre les paysages ruraux idylliques et l'architecture moderne qui se dessine à proximité et qui commence à se refermer sur les personnages agit comme une véritable claque visuelle. Varda, avec ses compositions astucieuses et ses mouvements de caméra investigateurs, réalise un rare, peut-être unique, mélange de volupté esthétique et de révélation intellectuelle.
La troisième chose qui caractérise Le Bonheur, ce sont ses personnages et leur sensualité. (Varda filme les acteurs à la limite de l'indécence, et le film est l'un des classiques du cinéma de la passion érotique des années 60). Le couple en son centre, François et Thérèse, est incarné par un vrai jeune couple marié, Jean-Claude et Claire Drouot (c'est leur unique apparition au cinéma), et les jeunes enfants du couple fictif sont aussi ceux des Drouot. La simplicité chaleureuse de leurs performances doit peu à la technique et beaucoup à la sincérité et à l'air de famille que Varda sait inspirer. Les corps sans contraintes et ordinaires des personnages, tels qu'on les voit en petite tenue, ajoutent beaucoup à la sensualité naturelle et transpirante qu'elle capture et qu'elle soumet à une étude sans concessions tout en la célèbrant.
Quatrièmement, Le Bonheur, c'est l'histoire simple de ce triangle amoureux - celle d'un jeune charpentier déchiré entre sa femme couturière et l'employée de la poste avec laquelle il commence une liaison - que Varda inscrit dans un contexte culturel particulier. À l'aide d'affiches Pop de Sylvie Vartan ou de Georges Brassens, d'images de vedettes de cinéma, du kiosk qui affiche tous les films diffusés localement et de références aux magazines de mode dont la couturière tire ses modèles, Varda montre d'où la classe ouvrière, saturée d’images, tire ses idées. Et avec un extrait du Déjeuner sur l’herbe de Jean Renoir, de 1959 (également une romance érotique, également dans un contexte socio-scientifique) et des citations visuelles de films de Jean-Luc Godard et François Truffaut, elle montre aussi la source de certaines de ses propres inspirations.
La cinquième chose qui caractérise Le Bonheur est son pessimisme lumineux et léger : le bonheur en est le sujet, mais, pour citer Max Ophüls dans Le Plaisir, "le bonheur n'est pas joyeux".