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Les scientifiques ont longtemps pensé que le code génétique d’un organisme déterminait à lui seul ses caractéristiques biologiques, son développement et son adaptation à son milieu. Sous l’influence de divers facteurs chimiques ou « extérieurs », l’épigénétique peut non seulement modifier l’apparence ou le comportement d’un organisme, mais également transmettre certaines de ces modifications aux générations suivantes…
1. Introduction
Les lois de la génétique ont été ébauchées par le moine Gregor Mendel dès 1856. Dans le jardin de l’abbaye Saint-Thomas de Brno, au sud-est de la Tchéquie actuelle, il se tourne vers l’étude de l’hybridation des petits pois, car l’Evêque, son supérieur hiérarchique, lui demande de cesser de s’intéresser à l’hybridation des souris, l’élevage qu’il en faisait dans sa cellule importunant ses confrères moines. En 1866, après 10 ans de travaux minutieux, Mendel pose, dans un très intéressant article intitulé « Recherches sur des hybrides végétaux », les bases théoriques des lois de la génétique et de l’hérédité moderne. Souvent exposées dès le XIXe, les expériences de Mendel ont été fréquemment mal reprises et mal interprétées. L'apport fondamental de Mendel, bien plus que dans la découverte de ces lois, réside dans l'affirmation que ce ne sont pas les caractères eux-mêmes qui sont transmis, mais quelque chose d'autre que Mendel désigne sous le terme de « Faktoren » (facteurs, que Wilhelm Johannsen, généticien danois appellera des gènes, en 1909).
Les scientifiques ont longtemps pensé que le code génétique d’un organisme déterminait à lui seul ses caractéristiques biologiques, son développement et son adaptation à son milieu.
La découverte de l’ADN en 1953 par le Britannique Francis Crick et l'Américain James Watson a été une formidable avancée dans la compréhension de la génétique. Grâce aux progrès technologiques de la biologie et avec l’aide d’ordinateurs super performants, les scientifiques sont parvenus à cartographier le génome de nombreux organismes dont l’abeille. Ils se sont alors rendu compte qu’il existe des différences significatives entre ce que dicte le patrimoine génétique d’un organisme et l’apparence ou le fonctionnement de ce même organisme.
Depuis ~2010, l’épigénétique s’intéresse aux mécanismes de la régulation de l’expression du génome sans qu’il y ait modification/altération du code génétique lui-même.
Cette branche de la biologie étudie en quelque sorte le rôle du chef d’orchestre qui interprète la partition d’une symphonie concertante en dirigeant les musiciens de son orchestre à la baguette…
Sous l’influence de divers facteurs chimiques ou « extérieurs », l’épigénétique peut non seulement modifier l’apparence ou le comportement d’un organisme, mais également transmettre certaines de ces modifications aux générations suivantes…
L’apiculteur connaît bien le mécanisme de la différentiation des castes ouvrières/reines. Un œuf fécondé, pondu par une reine, donnera naissance soit à une ouvrière, soit à une reine, en fonction de l’alimentation à disposition (gelée royale pure ou non). On sait aussi qu’une ouvrière commence sa vie comme nourrice et la termine comme butineuse. Ces 2 activités sont totalement différentes et engagent des compétences clairement distinctes. L’apiculteur est quand même scotché par les modifications épigénétiques engendrées par la reprise de la ponte royale au printemps ou par un orphelinage. La réversibilité de ces modulations épigénétiques nous fascinent : une butineuse peut redevenir une nourrice en cas de besoin ; une ouvrière peut même se mettre à pondre !
1.1 Quelques définitions pour bien commencer
Patrimoine : un bien qu'on détient par héritage de ses ascendants.
Génétique : science qui étudie les caractères héréditaires des individus, leur transmission au fil des générations et leurs variations (mutations).
Epigénétique : discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l'expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique.
Chromosome : structure moléculaire complexe composée d’ADN et de protéines, dont la configuration évoque la lettre « X – ou Y ».
ADN : molécule de forme hélicoïdale (double hélice torsadée) porteuse de la totalité de l’information génétique (génome) contenue dans le noyau d’une cellule d’un organisme vivant (animal ou végétal).
ARN : molécule constituée d'un enchaînement de ribonucléotides (monohélice torsadée) dont l’ordre est dicté par les séquences de l’ADN et dont elle recopie la matrice.
Enzyme : protéine capable de catalyser des réactions chimiques dans les cellules
Acide nucléique : assemblage de macromolécules ou polymère, dont l’unité de base ou monomère est un nucléotide et dont les nucléotides sont reliés entre eux par des liaisons phosphodiesters.
Nucléoside : molécule résultant de la liaison d'une base nucléique à un ose.
Nucléotide : molécule organique composée d'une base nucléique, d'un ose à cinq atomes de carbone et enfin d’un à trois groupes phosphate.
|Une cellule est constituée d'une membrane plasmique ou enveloppe, contenant un cytoplasme, lequel est formé d'une solution aqueuse (cytosol) dans laquelle se trouvent de nombreuses biomolécules telles que des protéines et des acides nucléiques, organisées ou non dans le cadre d'organites. De nombreux êtres vivants ne sont constitués que d'une seule cellule : ce sont les organismes unicellulaires, comme les bactéries, les archées et la plupart des protistes.|
D'autres sont constitués de plusieurs cellules : ce sont les organismes multicellulaires, comme les plantes et les animaux. Ces derniers contiennent un nombre de cellules très variable d'une espèce à l'autre ; le corps humain en compte environ cent mille milliards (1014), mais est colonisé par un nombre de deux à dix fois plus grand de bactéries, qui font partie de son microbiote et qui sont bien plus petites que les cellules humaines. La plupart des cellules des animaux ne sont visibles qu'au microscope, avec un diamètre compris entre 10 et 100 µm.
Le noyau est une structure cellulaire présente dans la majorité des cellules eucaryotes et chez tous les organismes eucaryotes, et contenant l'essentiel du matériel génétique de la cellule (ADN). Il a pour fonction principale de stocker et protéger le génome nucléaire ainsi que la machinerie nécessaire à la réplication des chromosomes et à l'expression de l'information contenue dans les gènes. Il disparaît temporairement pendant le processus de division cellulaire pour se reconstituer dans les cellules filles. Il a un diamètre variant de 5 à 7 micromètres.
Les ribosomes sont des complexes ribonucléoprotéides (c'est-à-dire composés de protéines et d'ARN) présents dans les cellules eucaryotes et procaryotes. Extrêmement bien conservés au cours de l'évolution, ils ont pour fonction de synthétiser les protéines, comme de véritables usines de production, en décodant l'information contenue dans l'ARN messager. Ils sont constitués d'ARN ribosomiques, qui portent l'activité catalytique, et de protéines ribosomiques. Les ribosomes sont constitués de deux sous-unités, une plus petite qui « lit » l'ARN messager et une plus grosse qui se charge de la polymérisation des acides aminés pour former la protéine correspondante.
Les mitochondries sont souvent décrites comme les « centrales énergétiques » des cellules, dans la mesure où elles contribuent à l'essentiel de la production d'ATP cellulaire à travers la β oxydation, le cycle de Krebs et la chaîne respiratoire dans le cadre de la phosphorylation oxydative, l'ATP étant la molécule énergétique ubiquitaire utilisée dans un très grand nombre de réactions chimiques du métabolisme, et notamment de l'anabolisme (biosynthèses).
L'appareil de Golgi est un organite cellulaire situé à proximité du réticulum endoplasmique et du noyau. Il stocke les protéines et les lipides produits par le réticulum, les modifie grâce à l'action d'enzymes, les trie et les véhicule dans le milieu intra- ou extracellulaire, en fonction de leur destination finale.
Le réticulum endoplasmique lisse, dépourvu de ribosomes, est le lieu de synthèse des lipides et du métabolisme des sucres. Contenant des enzymes spécialisés, le réticulum participe aussi à la détoxication de la cellule.
Le réticulum endoplasmique rugueux assemble et transporte les protéines destinées aux membranes et à la sécrétion cellulaire.
1.2 Quelques chiffres étonnants

La longueur du génome (totalement étiré) d’une cellule humaine (Ø ~5-50 µm) atteint 2 mètres pour un diamètre de 2 µm (µ =10-6) et compte plus de 3 milliards de bases codant pour plus de 23’000 protéines différentes.
Le chromosome humain no 1, qui est le plus grand des chromosomes humains, contient environ 220 millions de paires de bases pour une longueur linéaire de plus de 7 cm.
Ni le nombre de chromosomes, ni la taille du génome (quantité d'ADN contenue dans une copie d'un génome), ni le nombre de gènes ne sont corrélés avec la complexité de l'organisme : c'est le paradoxe de la valeur C. La valeur C représente la taille d'un génome, exprimée en nombre de paires de bases, ou en picogramme.
2. Chaque cellule humaine contient 46 chromosomes

Chaque cellule humaine contient 46 chromosomes (comme l’olivier, le gecko, l’éponge de mer, la chauve-souris) contre 32 pour la cellule de l’abeille et 16 pour le faux-bourdon qui est haploïde.
La fourmi australienne en a 2, le moustique en a 6, l’éléphant 56, le poisson rouge 100, le papillon Azuré de l’Atlas 440, l’amibe protée autour de 1000 !!!
Les télomères des chromosomes sont protégés par des «capuchons» pour ralentir leur vieillissement et éviter leur effilochement qui pourrait conduire à de soudures entre chromosomes et donc des mutations.
Chez l’homme, les télomères raccourcissent avec l’âge, l’inflammation et le stress. Des études ont montré que des télomères courts sont associés à un risque plus élevé de maladies liées à l’âge (tumeurs cancéreuses).
Une étude1 aurait montré que les apiculteurs ont une durée de vie plus longue que les non-apiculteurs. Il s’avère que la longueur des télomères des apiculteurs testés est significativement plus longue que celle des non-apiculteurs.
Les phénomènes d’oxydation cellulaires et la production trop importante de radicaux libres contribuent au raccourcissement prématuré des télomères. Cette oxydation est amplifiée par certains facteurs tels que le tabac, l’alcool, la prise régulière de médicaments, la pollution, les UV, les radiations électromagnétiques, le surmenage physique et intellectuel, le stress, la malnutrition, etc. La consommation d’antioxydants ralentirait cette usure précoce. Dans le cadre d’une diététique santé, la consommation des produits de la ruche est un atout. Les propriétés anti-oxydantes du miel, du pollen et de la gelée royale, ont été confirmées par plusieurs études récentes mettant en évidence les vertus des polyphénols dans un contexte de prévention.
Chez l’abeille, la télomérase, enzyme qui maintient la longueur des télomères, pourrait être modulée par l’épigénétique, ce qui expliquerait la différence de durée de vie chez les abeilles d’été versus celles d’hiver et chez les reines.
1 ) Nasir, N. F. M., Kannan, T. P., Sulaiman, S. A., Shamsuddin, S., Azlina, A., & Stangaciu, S. (2015). The relationship between telomere length and beekeeping among Malaysians. AGE, 37(3), 1-6
On peut essayer de s’imaginer l’ADN comme échelle. Les montants de l’«échelle» correspondent à des sucres et les barreaux à des bases azotées A-T-C-G. Il faut encore un petit effort de visualisation pour tordre cette échelle sur elle-même et en faire une double hélice torsadée.

Chaque cellule humaine contient 46 chromosomes (comme l’olivier, le gecko, l’éponge de mer, la chauve-souris) contre 32 pour la cellule de l’abeille et 16 pour le faux-bourdon qui est haploïde.
La fourmi australienne en a 2, le moustique en a 6, l’éléphant 56, le poisson rouge 100, le papillon Azuré de l’Atlas 440, l’amibe protée autour de 1000 !!!
|Les barreaux de l’échelle peuvent se dissocier (s’ouvrir comme un zip/fermeture éclair), puis être lus, copiés et exportés vers les usines de production (ribosomes) pour synthétiser toutes les protéines nécessaires à la vie de la cellule. Ce sont les séquences de ces barreaux, pris 3 par 3 (les triplets ou codons), qui codent pour la fabrication des protéines.|
La structure des barreaux horizontaux de l’échelle est formée par 4 bases azotés (molécules assez simples, à base de carbone et d’azote, très communes et intervenant dans de nombreux processus biochimiques) distinctes et accouplées :
A = Adénine avec T = Thymine ; C = Cytosine avec G = Guanine
La séquence de ces couples de bases (code génétique) correspond au le plan de fabrication de chacune des protéines dont nos cellules peuvent avoir besoin pour exister, fonctionner... et nous faire vivre !
Ces plans – nos gènes – sont donc gardés bien à l’abri, à l’intérieur du noyau cellulaire sous forme d’ADN. Les usines qui synthétisent les protéines – les ribosomes – sont quant à elles situées à l’extérieur de ce noyau.
|Dès lors, la fabrication des protéines n’est pas réalisée à partir des plans originaux, mais en s’appuyant sur leur « duplicata » : les ARN messagers (pour acide ribonucléique messager).|
Ainsi, lorsqu’une cellule a besoin d’une protéine, le plan de fabrication de cette dernière est « photocopié » ou « transcrit ». La copie ainsi générée – un ARN messager – est ensuite exportée hors du noyau et rejoint les ribosomes où elle permet la synthèse de la protéine demandée. Très instable et fragile, cette copie est ensuite rapidement détruite.
Si l’ADN est le support de l’hérédité des organismes vivants, le gène est un segment d’ADN qui contient les informations nécessaires à la production d’une unité fonctionnelle (par exemple une protéine). C’est l’unité fonctionnelle de l’hérédité.
3. Transcription et traduction
|L'ADN stocke l'information génétique à long terme.|
Par réplication, lors de la division cellulaire (mitose), il transmet toute l'information génétique aux nouvelles cellules somatiques (et seulement la moitié du génome, par la méiose, aux cellules de reproduction ou gamètes, qu’on nomme aussi ovule ou spermatozoïde).
Par transcription, l’ADN est « photocopié » et « imprimé » en un brin monocaténaire d’ARN (un seul montant de l’échelle par opposition aux 2 montants de l’ADN). Cette « photocopie » qu’on appelle RNA-messager (tout le monde en a entendu parler avec les vaccins à ARNm contre le COV19) et exportée hors du noyau et dirigée vers les ribosomes contigus en vue de l’assemblage des protéines (traduction).
3.1 De façon imagée et pour voir plus clairement la relation entre la génétique et l’épigénétique
|Utilisons comme analogie un manuel d’utilisateur qui décrit comment assembler une voiture sur une chaîne de montage.|
Si votre responsabilité est de placer les roues, vous n’avez pas besoin d’information concernant l’installation du pare-brise, le montage des sièges, ou l’assemblement du moteur. Afin de faciliter votre tâche, le manuel est divisé en plusieurs parties, chapitres, sections, et paragraphes pour que vous puissiez vous concentrer uniquement sur l’information requise pour installer les roues. Le manuel d’utilisateur est analogue à votre génome – il est composé de toute l’information dont vous avez besoin pour former un humain. Le plan et l’organisation du manuel reflètent la fonction de l’épigénome, c’est à dire la biologie chimique qui indique aux différents types de cellules quelles portions du génome sont à lire. De cette manière, en travaillant sur la même information (votre génome), vos cellules peuvent organiser cette information (en utilisant l’épigénétique) et travailler de concert, chacune ayant leur propre rôle pour former et maintenir tous les tissus et organes de votre corps.
Dans sa définition la plus scientifiquement rigoureuse, un chromosome correspond à une structure totalement condensée de chromatine (fil d’ADN), avec un aspect fibreux de pelote de laine bien serrée.
Dans cette définition, le chromosome est seulement présent au cours de la mitose (division cellulaire) pendant laquelle il atteint son degré de condensation maximum.
Le reste du temps (hors mitose), la chromatine est plus ou moins condensée dans le noyau et ne forme pas de chromosome.
|Ce fil d’ADN est torsadé et enroulé sur lui-même et sur des « poulies » ou histones.|
Si les «poulies» sont serrées les unes contre les autres par méthylation, le brin d’ADN n’est pas accessible à la lecture par l’ARN pour la fabrication des protéines. En revanche, si le brin d’ADN est largement déroulé par acétylation ou des facteurs épigénétiques, la lecture des différents gènes devient possible et la fabrication des protéines s’enclenche.
4. Les mécanismes épigénétiques

En haut : l’adjonction de groupes méthyle à l’ADN ou aux histones compacte l’enroulement de l’ADN. Les facteurs de transcription ne peuvent pas se lier à l’ADN et les gènes ne sont pas exprimés.
En bas : l’acétylation des histones permet un déroulement de l’ADN. Les facteurs de transcription peuvent se lier à l’ADN et les gènes sont exprimés.
Pour simplifier :
Lorsque les gènes de l’ADN codant par exemple pour la récolte de pollen, ne peuvent être lus, les protéines/enzymes ne sont pas fabriquées et l’ouvrière accomplit ses tâches à l’intérieur de la ruche.

En revanche, lorsque le bout d’ADN, qui code pour booster une butineuse, est bien exposé et lisible, la machinerie se met en marche, modifie le comportement de la nourrice qui devient butineuse et la récolte de pollen bat son plein…
De façon imagée, on peut se représenter le génome (le fil d’ADN) comme une bande magnétique sur laquelle a été enregistrée toute la «symphonie no 9 de Beethoven» ou l’entier du code génétique de la cellule.
L’épigénétique permet de masquer ou de démasquer certaines mesures de la partition et donc de moduler l’interprétation du morceau de musique.
5. Génétique vs Epigénétique
Du point de vue de la génétique, un gène peut être modifié par une altération du code génétique, par exemple après une mutation génétique due à un mutagène (UV, rayons X…) ou spontanée, lors d’une erreur de réplication de l’ADN au cours de la division cellulaire. Cette modification du patrimoine génétique est définitive et irréversible. Elle est transmise à la descendance.
Du point de vue de l’épigénétique, il n’y a pas de modification du code génétique ; un gène peut être masqué ou surexprimé temporairement par l’induction de facteurs extérieurs (environnement, autres…). Cette modification est totalement réversible et peut être transmise à la descendance.
La plasticité de l’épigénome de l’ouvrière est nettement plus importante que celle des reines : les ouvrières alternent plusieurs rôles/métiers au cours de leur courte vie : nettoyeuses, nourrices, dames d’honneur, cirières, ventileuses, magasinières, gardiennes, éclaireuses, butineuses; de son côté, la reine ne fait que manger et pondre... J !
La séquence de ces tâches est aisément modulable si bien qu’une butineuse peut redevenir une nourrice en cas de besoin (!), par exemple lorsque la reine reprend sa ponte après les mois d’hiver. De même, une nourrice peut devenir rapidement butineuse (!) après la division d’une colonie (les butineuses des 2 ruches revenant à la souche…). La complexité étonnante de l’épigénétique survient lorsque la fièvre d’essaimage s’allume et que plusieurs facteurs coexistent (manque de place, surface couvain ouvert/fermé, météo, saison, âge de la reine, déficit des phéromones de marquage, etc…)
Exemples de facteurs extérieurs ou épigénétiques :
- Gelée royale
- Phéromones
- Hormone juvénile
- Vitellogénine
- Oléate d’éthyle
- Abondance de la nourriture
- Température
- Stress
- Pesticides
- Toxines, infections
- Parasites
- Polyéthisme d’âge
- Démographie des sous-castes…
La gelée royale est le produit de sécrétion du système glandulaire céphalique (glandes hypopharyngiennes et glandes mandibulaires) des abeilles ouvrières, entre le cinquième et le quatorzième jour de leur existence. Cette substance blanchâtre et gélatineuse est riche en acide gras (10HDA ) stimulant le développement de l’appareil reproducteur, en plusieurs vitamines et oligo-éléments et en royalactine (protéine 57-kDa) qui détermine la différenciation de caste ouvrière/reine.
L'hormone juvénile est une hormone qui contrôle le développement post-embryonnaire chez les insectes. Elle doit son nom au fait qu'elle maintient les caractères juvéniles, en favorisant les mues larvaires et en retardant la métamorphose. Toutefois, elle n'intervient pas que chez les larves, puisqu'elle joue aussi un rôle très important chez l'insecte adulte, où elle régule la reproduction, en particulier la vitellogenèse et l'ovogenèse.
La vitellogénine est une protéine très présente chez les abeilles d'hiver; elle est stockée dans leur corps gras surdéveloppé; cette molécule stimule leur système immunitaire. Par ailleurs, il existe une corrélation entre le taux de vitellogénine et les chances de survie hivernale de colonies d’abeilles. Le taux de vitellogénine va également déterminer le type de butinage. Ainsi, de fortes teneurs en vitellogénine chez les jeunes abeilles vont privilégier un butinage tardif et orienté vers la collecte de pollen, et des teneurs plus faibles vont permettre un butinage plus précoce et orienté vers la collecte de nectar. Par ailleurs, la vitellogénine réduit le stress oxydatif chez l’abeille en piégeant les radicaux libres, prolongeant de ce fait la durée de vie des ouvrières et de la reine.
L’oléate d’éthyle (OE), véritable phéromone produite par les butineuses, est une molécule qui joue un rôle essentiel dans la maturation et la transformation des plus jeunes abeilles : elle agit comme un inhibiteur chimique qui retarde l'âge du butinage. Cette phéromone inhibe donc la transformation des jeunes abeilles en butineuses de la manière suivante :
- En cas de grosse miellée et par beau temps, les butineuses sont à l’extérieur, au «travail» et donc les jeunes abeilles restées à la ruche, ne sont pas exposées à l’éthyle oléate. Elles se transforment alors plus vite en butineuses, car une colonie sait mobiliser ses forces pour profiter d’une grosse miellée. Ce qui a pour conséquence un sous-effectif de nourrices dans la ruche, et incite la reine à augmenter la ponte.
- En cas de mauvais temps, au contraire, les butineuses sont confinées dans la ruche et diffusent de l’éthyle oléate aux jeunes abeilles et celles-ci restent alors plus longtemps au stade de nourrice. Il y a alors une forte population cloîtrée dans la ruche, dont un très grand nombre de jeunes nourrices. Ce déséquilibre dans les castes d’abeilles déclenche très souvent la fièvre d’essaimage et très fréquemment, dès le retour du beau temps, c’est l’essaimage.
L’ARN interférent est un acide ribonucléique dont l'interférence avec un ARN messager spécifique conduit à sa dégradation et à la diminution de sa traduction en protéine. Dans la mesure où l'ARN joue un rôle crucial dans l'expression des gènes, l'ARN interférent permet de bloquer celle-ci en rendant « silencieux » tel ou tel gène. Il serait vraisemblablement un produit de l'évolution permettant aux organismes de se défendre contre l'introduction de génomes étrangers, notamment viraux, ou encore permettant de moduler l'expression des gènes.
Bien que non vérifié expérimentalement, on peut observer que lorsqu’on prélève des larves pour le greffage à partir d’une colonie acclimatée en altitude (environ 1’500 m), les reines déplacées en plaine (à 500 m) auront un retard dans leur processus de ponte au printemps suivant (jusqu’à 2 cadres de couvain de différence à la même date avec les autres reines issues de la plaine).
On peut émettre l’hypothèse qu’une information sous forme d’un marquage épigénétique présent dans la larve pourrait conditionner son devenir de reine (en l’occurrence le développement tardif de la colonie); ce marquage étant potentiellement labile sous l’effet du nouvel environnement, le trait de caractère n’est plus observé la deuxième année. L’effet du milieu géographique pourrait entraîner des conséquences sur les performances d’une reine achetée à un éleveur situé dans un environnement différent.
En conséquence, il pourrait être risqué de juger des performances d’une reine sans tenir compte de l’origine géographique de sa mère. En suivant ce raisonnement, on pourrait penser que les écotypes adaptés aux différentes régions puissent correspondre à des colonies génétiquement très proches mais marquées de manière différentielle par leur habitat naturel. Ces formes d’adaptation, faisant appel à des phénomènes épigénétiques, seraient de ce fait potentiellement réversibles.
6. En conclusion
Les mécanismes épigénétiques confèrent aux êtres vivants une plasticité à l’égard des changements de l’environnement et ont certainement contribué à l’évolution des espèces au cours des âges. Chez l’abeille, ces phénomènes existent aussi et interviennent largement dans les changements comportementaux. Dès lors, il est également possible que les caractères que l’on observe sur les colonies d’abeilles ne soient pas uniquement liés à la présence de certains allèles mais aussi à des empreintes épigénétiques positionnées sur le génome des parents; dans ce cas, les traits observés par l’apiculteur au niveau de la colonie seraient potentiellement réversibles.
7. Annexes

Code génétique universel : en lisant les lettre du centre vers la périphérie du disque, on obtient un triplet qui donne l’information aux ribosomes pour synthétiser un acide aminé bien précis. Par exemple « AGG » donne Arginine. L’apposition de plusieurs acides aminés va former une protéine. La lecture d’un gène d’ADN commence toujours par un code start (AUG) et se termine toujours par un des 3 stops (UAA, UAG, UGA), un peu comme en écriture morse (… 3 points entre les lettres ; ……. 7 points entre les mots).

Les « vrais » jumeaux : identiques quant à leur génome (patrimoine génétique) mais différents quant à leur phénotype (apparence).

Les marques épigénétiques varient d’un individu à l’autre. Même les jumelles monozygotes (issues du même œuf) ne sont pas identiques de ce point de vue.
Les jumeaux monozygotes sont souvent très ressemblants physiquement. En prenant de l'âge, les jumeaux monozygotes se différencient à la suite des choix personnels comme la nourriture, les activités physiques et intellectuelles... ainsi que des expériences de vie. La scolarité constitue également un pas important dans ce domaine de différenciation.
Dans la recherche scientifique, l'étude comparée de deux individus jumeaux monozygotes permet de mettre en évidence des mécanismes épigénétiques qui jouent un rôle important dans la régulation de l'expression des gènes au cours de l'ontogenèse. Ainsi, bien qu'il s'agisse de clones au sens biologique du terme, ils ont des empreintes digitales et des constantes biologiques différentes, dès les premières semaines de gestation. Au cours de leur existence, la modulation de l’expression de leurs gènes est influencée par l’environnement au sens large (hygiène de vie, alimentation, profession, localisation géographie, etc.) et leur phénotype permet de les différencier plus aisément (Cf. les frères Bogdanoff).
Sources:
|Auteur:||ApiSion (www.ApiSion.ch)|