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Mes expériences (heureusement très rares) avec la justice suisse m'ont amené à développer un véritable réflexe de peur à la simple vue d'un tribunal. Se savoir à la merci totale d'un ou d'une juge, de son humeur, de ses préjugés, de sa digestion ou encore de ses relations dans la bonne société locale - toutes choses qui peuvent transformer votre cas en véritable loterie - provoque chez moi un sentiment glaçant. C'est dire si cette visite de la cour fédérale de justice à Boston m'intriguait puisque le jury populaire y tient encore une place centrale.
Signé Pei
John Joseph Moakley United States Courthouse est un bâtiment magnifique, signé Pei, l'architecte qui a aussi construit à Boston la Kennedy Library et le Greenbuilding du MIT dont il était un alumni. Cette cour abrite les cas de justice qui tombent sous le coup de la loi fédérale. C'est là qu'a été jugé et condamné à mort l'auteur de l'attentat du Marathon de Boston en 2015.
La visite des salles d'audience réveille le souvenir des innombrables films américains qui mettent en scène des débats judiciaires. Tout y est : la table des plaignants à gauche, celle de la défense à droite, face au juge. Et le box du jury bien sûr: douze sièges pour des jurés qui sont priés d'être unanimes dans les cas pénaux. C'est là que je m'assieds, imaginant les cas de conscience et songeant à l'exercice fascinant du jugement. Au fond de la salle, les places réservées au public.
Même s'il protège une certaine confidentialité - on doit déposer tout appareil électronique à l'entrée - le système judiciaire américain est transparent. Ainsi, les débats sont publics. On nous propose donc d'assister à une audience.
Après quelques minutes d'attente, une porte s'ouvre. Apparaît une sorte de géant latino. Il est en survêtement. Ses pieds et ses mains sont entravés par de lourdes et sonores menottes. Il est entouré de deux US Marshalls en jeans. Ce sont les agents responsables de la protection de la magistrature et du transport des prisonniers fédéraux aux USA. Le grand latino s'appelle John Mena. Il est accusé d'avoir enfreint la loi sur les stupéfiants. On libère ses mains, uniquement, pour l'audience. Il nous dévisage avec une intense curiosité. Il ne s'attendait sans doute pas à ce que son cas soit suivi par un public. Son avocat - commis d'office - s'appelle Jaime Sultan. Un vrai de vrai: costume défraîchi, cravate approximative, cheveux en bataille. Ils discutent de formalités en attendant l'arrivée du juge.
Devant eux se tient Alexandra Brazier (photo de droite), une délicate silhouette pour un poids lourd. Elle représente le plaignant: les Etats-Unis.
"All rise" (tout le monde debout !). L'ordre du greffier est suivi dans un mouvement silencieux. Le juge David H. Hennessy fait son entrée. Cinquante ans, l'air serein et empathique. L'audience d'aujourd'hui sera courte: il s'agit de se mettre d'accord sur la date de la prochaine et sur son but : accepter ou non la requête de remise en liberté de Mena. On discute de dates. "Vendredi ? OK pour vous ?" demande le juge. "J'ai le spectacle des mes enfants... " rétorque, embêté, l'avocat qui demandait pourtant une décision ASAP... On se met finalement d'accord pour lundi. "All rise": sortie du juge. Un des deux Marshalls re-menotte John Mena et l'entraîne hors de la salle dans le fracas métallique des chaînes.
L'avocat d'un footballeur criminel
Jaime Sultan (à gauche sur la photo) est impassible. Business as usual. Il a connu des cas plus excitants. Il est fameux à Boston pour avoir défendu, il y a quelques années, un footballeur professionnel, Aaron Hernandez, (à droite sur la photo) accusé de meurtre. Un cas qui avait soulevé les passions aux Etats-Unis. Joueur titulaire des Patriots, l'équipe de football (américain) de la Nouvelle Angleterre, Hernandez était un garçon plutôt violent qui a passé les quatre dernières années de sa vie en prison avant de se suicider dans sa cellule.
L'affaire a fait grand bruit car l'équipe a rompu son contrat et a dû stopper en catastrophe le merchandising lié au joueur (maillot, numéro, etc.) mais surtout parce qu'un autre avocat de Hernandez - le New-Yorkais Jose Baez* - a obtenu que l'on procède à l'autopsie du joueur, soupçonnant que le comportement violent de son client soit lié à des lésions cérébrales encourues dans l'exercice de son sport (lui aussi très violent). Et, en effet, il est apparu que le cerveau de Hernandez était atteint d'encéphalopathie traumatique chronique. Une pathologie qui provoque des changements d'humeur, de la dépression et divers désordres cognitifs.
Bien qu'aucun scientifique n'ait attesté un lien direct entre sa maladie et son comportement criminel, Jose Baez déposait le jour même des conclusions de l'autopsie, en septembre 2017, une plainte contre la NFL (National Football League) pour n'avoir pas protégé la santé du joueur. Ce débat sur le lien entre la pratique du football et la présence de d'encéphalopathie traumatique chronique a fait l'objet d'un film, Concussion, avec Will Smith et Alec Baldwin.
Une fois de plus, il apparaît que quelle que soit la ficelle que l'on tire ici à Boston, on finit toujours par retrouver un cerveau à la fin de l'histoire.
le hall central de Moakley Courthouse
Une salle d'audience