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À Lausanne, la géographie se creuse comme des reins, mamelonne comme des seins. À la parcourir, les Lausannoises attrapent des jambes et des fesses du tonnerre! Et ça fait quelques milliers d’années que ça dure.
Lausanne n’a pas toujours été une ville. Ce fut d’abord une géographie. Il y a 3 millions d’années, les glaces remplacèrent la mer du nord des Alpes. Alors, au fil des réchauffements et des refroidissements s’est formé un relief. Le frottement des glaciers sur la mollasse a créé des plis, comme une caresse appuyée, des monts, des creux, des mamelonnements, des sillons. Après la dernière glaciation, les rivières ont fini de polir tout ça, fini de creuser les gorges. Lausanne était devenue féminine, avec sa toison de forêt descendant jusqu’aux rives du lac, le bordant comme s’il s’agissait d’une vulve.
Elle porte une tunique de chanvre ou de peau, s’accroche aux arbres tant c’est abrupte, évite une falaise. Elle vit il y a 6500 ans, sur une colline qui deviendra bien plus tard celle de la Cité. Pour l’instant, ils y sont peu. Deux foyers, quinze individus, peut-être vingt.
Souple, vive, hardie, elle chasse, suit la trace d’une biche. La voilà plus bas, au bord de la rivière qui coule à gauche de la colline. Elle s’y abreuve, la suit jusqu’à rejoindre celle qui vient de la droite. Une longue et profonde vallée mène à la grande eau. Sur la plage, elle concevra des enfants, des filles.
Il y a celle qui, depuis le marché de la Palud, monte du fromage et du vin au chantier de la cathédrale, au début du XIe siècle. De son ancêtre d’il y a cinq mille ans, elle a les cheveux bruns et les jambes bien tournées. Cinq cents ans plus tard, une autre descend jusqu’aux ateliers du Rôtillon depuis la colline de Saint-Laurent, acheter des chausses.
En 1790, c’est une femme qui vendange dans les vignes descendant en terrasses de Saint-François jusqu’au lac. En 1900, une petite fille qui vit à la rue du Pré, dans les bas-fonds, va chercher son père tout en haut de la rue Marterey, au café des Trois Pigeons. Elle croise, sans le savoir, une autre fillette qui a les même lointaines origines qu’elle et descend de la Cité avant de remonter sur Bourg, se pinçant le nez. Son père, banquier, veut que l’on bâtisse un pont, là, pour éviter qu’elle souille sa robe dans la fange populaire en passant d’une colline à l’autre.
En 1951, Rolande monte la rue de l’Industrie à vélo. Un jeune homme lui a offert une glace sur la place de la Riponne. Elle s’arrête à la ruelle des Juifs, où elle habite, pour se mettre un peu de rouge à lèvres. Elle a rendez-vous un peu plus haut, à la fontaine de la Barre, pour un baiser. C’est ma mère.
Dans les années septante, les descendantes de la première Lausannoise auront dans leur sang des gouttes d’Italie, d’Espagne, d’Arménie… Certaines monteront l’avenue de Beaulieu pour prendre d’assaut le Palais en chantant des slogans révolutionnaires, d’autres pousseront des landaus le long du Petit-Chêne, une se jettera du Pont Bessières.
Aujourd’hui, en 2016, on a non seulement tendu des ponts, comblé des vallées, creusé des tunnels, mais aussi installé des ascenseurs. Comme pour gommer le caractère de Lausanne, l’aseptiser. Alors, les courbes, les vallons, les surplombs, les collines originelles, ce n’est plus dans la géographie urbaine qu’on les retrouve. C’est chez cette Lausannoise, brune, souple, vive, hardie et nue qui tend son corps aux caresses, comme il y a 6500 ans.
Dessin: Lola Quéré