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I Kong et Najavibes seront donc en concert à l’Usine le vendredi 1 mai suivi de Skankin’ Society Sound System. A ne pas rater !
Quel est ton parcours dans le milieu du reggae ? Avec qui as-tu collaboré auparavant ?
I Kong (IK) : Commençons par le début.
Dans les années 60, nous étions pas mal influencés par les chanteurs de soul et de rhythm’n blues américains. Norris Weir, Keith « Jerry » Brown, Mibsie Corey, Martin Williams et moi avons décidé de former un groupe : The Jamaicans. Nous étions, à l’époque des camarades d’école, sauf Martin Williams qui était plus âgé. C’est lui qui nous a appris à chanter des harmonies. J’étais le chanteur principal et aussi co-auteur (des paroles) avec Norris Weir qui était le « bassman »[1]. Par la suite, Tommy Cowan a remplacé Mibsie Corey après de nombreux changements. Après The Jamaicans, j’ai réalisé cinq morceaux sous le nom de Ricky Storm : mon premier single en 1972 The Way It Is, puis Cuban Cutlass, et Dunny Dun en 1973, Zion Pathway en 1974, Follower, fin 1974-début 1975.
[1] Celui qui chante les parties basses.
Ensuite, en 1976, j’ai changé mon nom pour Kong. Mon nom de famille est Kong. D’ailleurs Leslie Kong, de Beverley’s record [2], est mon oncle.
[2] Grand label de rocksteady sur lequel les premiers hits de Bob Marley et Jimmy Cliff ont été produits.
J’ai fait l’album The Way It Is en 1976.
Dans les années 70, j’ai collaboré avec Bunny Rugs, qui plus tard est devenu célèbre en étant la voix de Third World. Nous avons réalisé des morceaux ensemble tels que Freedom Fighter ou Bushweed Corntrash sous le nom de Ricky & Bunny. J’étais Bushweed et Bunny était Corntrash, c’est comme ça qu’on nous appelait. Nous avons donc fait ces morceaux pour Lee « Scratch » Perry. C’est un génie. Nous avons fait pleins de belles choses ensemble. Il a du caractère, mais il est fantastique.
J’ai aussi chanté avec Kes Chin & The Souvenirs, Carlos Malcolm & the Afro-jamaicans, The Skatalites qui étaient mes idoles. Ils jouaient de la très bonne musique. Jusqu’à aujourd’hui, je pense que les meilleurs morceaux instrumentaux de l’histoire de la Jamaïque ont été joués par The Skatalites.
J’ai collaboré avec beaucoup d’artistes parce qu’à cette époque nous n’étions pas égoïstes ; nous nous aidions les uns, les autres. Il y avait une ambiance fraternelle et d’amour de la musique qui nous rassemblait. Cet état d’esprit était en lien avec l’indépendance de la Jamaïque (1962) qu’on venait d’acquérir.
As-tu déjà fait des tournées dans le passé ?
IK : Cela fait presque 50 ans que je chante et cet été va être ma première tournée. Cela peut paraître étrange mais c’est vrai. Je ne sais pas pourquoi. Plein de personnes ont essayé de me trouver en Jamaïque et n’y sont pas parvenues alors ils sont repartis. Mais je suis là maintenant et je suis heureux d’être là. On a l’intention de continuer notre collaboration et de travailler sur un nouveau disque. J’espère que cette tournée sera un tremplin et que ça nous permettra de découvrir d’autres pays.
Etais-tu déjà venu en Suisse ?
IK : Oui, c’était à l’occasion de l’enregistrement d’Africa Calling, à Berne.
Comment ça se fait que tu te sois retrouvé là-bas ?
IK : J’ai rencontré une Suissesse, Eva, qui s’est intéressée à ma musique. Alors on réenregistré quelques anciens morceaux et enregistré d’autres que je n’avais jamais réalisés auparavant.
Et cette fois, qu’est-ce qui t’as convaincu de revenir en Suisse ?
IK : Mathias et Najavibes, d’excellents musiciens !
Comment les as-tu rencontrés ?
IK : Mathias m’a appelé un samedi. Bien sûr, j’étais un peu sceptique. Mais mon ami Horsemouth m’avait parlé d’eux et m’a dit :
Bwoy some great musicians man ! Ah me bring dem, ah my band dem. Dem good ! [3]
[3] « Mec c’est des bons musiciens ! C’est moi qui les ai formés, c’est mon groupe. Ils sont bons ! »
Je me suis dit que, si Horsemouth me disait ça, c’est qu’il fallait y aller parce que c’est mon ami depuis longtemps et aussi un très grand batteur.
Ensuite, tout s’est fait très rapidement. Ils ont enregistré les riddims [4] à Mixing Lab le lundi suivant. Je suis venu le mardi pour commencer à enregistrer les voix. J’ai fait deux morceaux le soir et le mercredi j’en ai encore fait quatre.
[4] Morceau instrumental, sans voix.
Mathias, comment t’es venue l’idée de faire un album avec I Kong ?
Mathias (M) : En septembre 2014, on est parti en Jamaïque avec Antonin – le batteur – , Léo – le guitarist – , Quentin et Primo – les deux bassistes – . On voulait enregistrer un disque avec un chanteur des années 60-70. On a pensé à lui parce qu’il a fait un album exceptionnel dans les années 70. On a cherché son numéro de téléphone mais personne ne l’avait. Finalement, on l’a trouvé sur facebook ! Je l’ai appelé et en cinq jours le disque était fait !
Comment s’est déroulé l’enregistrement ?
IK : Tout s’est fait naturellement et dans la continuité du travail que j’avais commencé avec The Way It Is, bien que ce n’ait pas été intentionnel.
Je suis encore en train d’apprendre les morceaux parce que quand je les ai enregistrés, je ne les avais pas encore inventés. J’écoutais d’abord la musique, puis je laissais faire mon inspiration.
M : C’est vrai que ça nous a complétement soufflé. Il arrivait, écoutait les riddims, chantonnait un peu, allait dans la cabine et enregistrait. Soit c’était directement bon, soit il chantait autre chose. Par exemple, en ce qui concerne le morceau Groovy Feeling, il est entré dans la cabine, a chanté d’une traite et le morceau est resté comme ça. C’était fou parce que lui, n’avait rien préparé. Nous avions essayé de garder l’esprit de son premier disque mais ça aurait pu ne pas lui convenir. Finalement, tout s’est fait très naturellement et le résultat nous plait et a l’air de plaire aux gens.
Groovy Feeling
Comment avez-vous choisi les morceaux ?
IK : En m’entendant chantonner A Little Walk, Quentin, Mathias et Antonin m’ont dit qu’ils aimaient bien celui-ci, qu’ils aimeraient que je le fasse. Alors j’ai fait quelques modifications pour que ça colle avec le riddim qu’ils avaient fait la veille.
Sinon il y aussi la chanson When I See You Smile. C’est la seule chanson d’amour de l’album. Pour celle-ci, Primo est venu vers moi et m’a dit :
I Kong, I like lovers rock tunes. Can you sing one ? [5]
[5] « I Kong, j’aime bien les chansons d’amour. Tu peux en chanter une ? »
Je lui ai répondu que c’était une bonne idée, mais qu’il devait choisir le riddim.
Quand je suis arrivé au studio pour l’enregistrer, j’ai mis le casque et soudainement, le visage de la mère de mon fils Skunga est apparu. Elle était en train de sourire, et j’ai alors commencé à chanter When I See You Smile. Il a suffi d’une prise.
When I See You Smile
Avez-vous demandé à d’autres musiciens de jouer pour cet album ?
M : On a eu la chance d’avoir, en plus de nous, quelques-uns de ses vieux copains pour enregistrer ce qu’il manquait.
Aux percussions, il y a Scully Simms, une légende, il a 80 ans, est aveugle et a joué sur presque 80% de la musique depuis 50 ans et il joue aussi sur son premier album. Ensuite il y a Dalton Browne, un guitariste très célèbre, le directeur musical de Freddie McGregor, depuis 30 ans. Stingway, un souffleur (cuivres, trompette, trombone, euphonium, bugle), qui joue toute la section à lui tout seul et qui a ce son à l’ancienne. Tout cela c’est aussi grâce à Gaylard Bravo, l’ingénieur, qui nous a donné beaucoup de contacts et son studio nous était toujours ouvert. Enfin, les chœurs ont été enregistrés en Suisse avec le reste du groupe.
Que penses-tu de l’état du reggae aujourd’hui ?
IK : Le dancehall, dans sa forme actuelle, pour moi, ce n’est pas du reggae. Beaucoup de jeunes ont été influencés par le hip-hop et la soca. Alors que le reggae c’est d’abord la batterie et la basse. Si tu n’as pas de batterie ou de basse, ce n’est pas du reggae. Aujourd’hui, le dancehall c’est plus du hip-hop et du calypso.
J’aime bien certains artistes comme Sizzla Kalonji. Mais le message des paroles du dancehall me dérange. Le thème c’est toujours les femmes, l’argent et les armes. Ils s’éloignent trop du message du « tout puissant » qui est paix et amour. Le but du reggae c’est d’éduquer et d’élever la conscience morale.
Mais ces dernières années, il y a eu une sorte de résurgence du roots rock reggae qui est le côté spirituel du reggae. Bob Marley, moi-même, Yabby You, Burning Spear, Black Uhuru, tous ces groupes ont fait du roots rock reggae. Le reggae c’est la musique du King, c’est-à-dire l’empereur Haïlé Sélassié, notre Dieu, notre roi.
Est-ce que la musique est une question de religion alors ?
IK : Non, d’autres le pensent, mais moi je la vois plutôt comme une manière de vivre. C’est un moyen de communication.
Les religions provoquent des guerres dans le monde.
Qui a ramené cet esprit roots ?
IK : Chronixx, Protoje, Jesse Royal, Jah9, Kabaka Pyramid, ce sont eux qui ont commencé à revenir aux racines. Mais je pense qu’aucun d’eux, et je dis ça en pesant mes mots, n’a capté l’essence du véritable son des années 70, comme Mathias et Najavibes l’ont capté. Tous les musiciens avec lesquels j’ai parlé : Chinna Smith, Robbie Lyn, Lloyd Parks, Sly & Robbie étaient d’accord avec moi. Ils m’ont dit:
Rassklaat, di youth dem nailed it ! [6]
[6] Putain ! Ces jeunes ils l’ont capté [l’esprit du reggae] !
Comme l’a dit une chronique spécialisée en reggae, cet album est « instant classic ». Les musiciens ont vraiment tapé dans le mille et compris l’essence même du roots rock reggae.
Y-a-t-il d’autres genres de musique que tu apprécies ?
IK : J’aime tous les genres. J’aime le classique : Bach, Beethoven, Tchaïkovski, Chopin, … Le jazz, le rhythm’n blues, le delta blues, le calypso (Mighty Sparrow, Mighty Douglas), le negro spiritual (Mahalia Jackson), Myriam Makeba, la soul, le funk…
Mais je n’aime pas le rap à cause du message qu’il véhicule.
Est-ce que tu fais autre chose que de la musique ?
IK : Lorsque mon dernier fils est né, j’ai essayé de tenir une petite ferme. Mais je ne suis pas un grand fermier ! C’est finalement grâce à ma femme, la mère de Skunga, que l’on a survécu.
Enfin, qu’est-ce que tu aimes le plus à Genève ?
IK : Les femmes ! Que de jolies filles !
Tu aimerais ajouter quelque chose ?
IK : J’aimerais faire un big up à : Lee « Scratch » Perry, Bernard Collins & The Abyssinians, tous les habitants de Trenchtown et de Maxfield avenue, Rhythm & The Originators, Leroy Sibbles & The Heptones, Tabby & The Mighty Diamonds, Small World Crew, Flabba Holt & Style Scott, Bunny Wailer, Jah Mikes, Big Youth…
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On peut trouver l’album chez Sounds à l’avenue du Mail, chez Dig it records à la rue de la Servette, chez O’CD au Rond-point de Plainpalais, chez Bongo Joe Records à la place des Augustins et chez Vinyl Resistance à la rue Terreaux-du-Temple.