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L’Union européenne et le déclin de la social-démocratie
Contrairement à ce qu’on a pu souvent lire dans la presse, le résultat des élections en Grande Bretagne de décembre 2019 n’est pas comparable à la victoire de Donald Trump aux États-Unis en 2016. Il n’est pas vrai, non plus, que la Grande-Bretagne est peuplée par des gens qui sont égoïstes, racistes et stupides. Le choix qu’ils ont fait n’est pas contraire à leurs propres intérêts et n’est pas non plus basé uniquement sur une propagande démagogique. L’enjeu réel de ces élections a été la survie de la démocratie. J’essaierai de montrer, dans ce qui suit, que le résultat de ces élections a une dimension historique dont la portée dépasse le Royaume-Uni.
Par Lee Jones
Rappelons tout d’abord les faits : une grande majorité des électeurs britanniques a donné, en décembre 2019, sa voix au parti conservateur dirigé par Boris Johnson qui s’est prononcé sans équivoque pour le Brexit. Les travaillistes, par contre, qui avaient effectivement pris position contre le Brexit, ont fait leur plus mauvais score depuis les années 1930. Ils ont perdu la majorité dans un grand nombre de leurs fiefs traditionnels et connu leur recul le plus fort dans les circonscriptions populaires.
Européanisation de la politique britannique
Par bien des aspects, les élections britanniques de fin 2019 sont le signe d’une « européanisation » de la politique en Grande Bretagne. En effet, dans de nombreux pays en Europe, les partis socialistes sont en déclin. Les travaillistes britanniques suivent les socialistes allemands (SPD), français (PS) et italiens (PDSI), pour ne citer que quelques grands mouvements traditionnels de gauche en Europe. Tous ces partis sont morts ou sont en train de mourir à cause de leur attitude vis-à-vis de l’Union Européenne.
Le déclin des partis socialistes dans les différents pays européens suit des trajectoires qui se ressemblent partout. Après le recul de l’influence des syndicats au cours des années 1980, les partis travailleurs historiques se sont transformés en partis de centre-gauche qui ambitionnaient avoir trouvé « une troisième voie ». Leur discours s’adressait surtout aux couches moyennes libérales. De fait, les partis de gauche ont contribué à la victoire du néo-libéralisme perçu comme étant sans alternative. Les partis socialistes ont ainsi trahi les intérêts de leur électeurs traditionnels – les ouvriers – tout en supposant que ceux-ci leur resteraient fidèles.
La gauche a aussi abandonné son scepticisme traditionnel à l’égard de l’Union européenne. Au lieu de continuer d’appuyer les mouvements syndicalistes comme auparavant, la gauche politique a fait confiance à la Charte sociale européenne – en réalité une expression de volonté politique non contraignante - pour protéger les intérêts des milieux ouvriers. Or l’Union européenne ne constitue pas une forme institutionnalisée de l’économie sociale de marché, mais nous conduit au contraire à une constitutionnalisation de la suprématie des « marchés » qui échappent ainsi à tout contrôle démocratique efficace.
Au fil des ans un fossé s’est alors creusé entre les partis socialistes – qui pourtant avaient été fondés pour représenter les intérêts de la classe ouvrière de l’époque – et les salariés. Le vide créé a été rempli par des partis populistes ancrés politiquement aussi bien à droite qu’à gauche.
Le parti travailliste britannique a résisté à cette tendance européenne pendant un certain temps. L’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti a même semblé conduire vers une « renaissance de la gauche », accompagnée de l’adhésion de centaines de milliers de nouveaux membres au parti, le parti travailliste britannique devenant le plus grand parti social-démocrate de l’Europe. Mais en fin de compte Corbyn n’est pas parvenu à inverser l’évolution de son parti vers un parti pro-UE, dominé par les forces libérales de gauche issues de la classe moyenne aisée des grandes villes. De nombreux adeptes de Corbyn partageaient en réalité la vision « progressiste » du monde néo-libérale de cette classe moyenne.
Les travaillistes perdent des élections dominées par la question du Brexit
Ceci a été catastrophique pour le parti travailliste lors du référendum de 2016 sur le Brexit où une majorité des votants s’est prononcée pour la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Les dirigeants politiques n’avaient pas prévu ce résultat rendu possible essentiellement par les voix provenant des milieux populaires. On peut même dire que cette votation constitue une décision politique reflétant directement l’appartenance des votants aux différentes classes sociales – du jamais vu en Grande Bretagne depuis des décennies.
Contrairement à ce que proclament les remainers, ce ne sont ni des motifs racistes ni une tendance xénophobe qui expliquent ce résultat. A mon avis, il fut un appel en direction de la classe politique à écouter à nouveau leur base, les électeurs, et à agir dans l’intérêt de ceux qui l’ont élue. La politique d’immigration n’a représenté qu’un sujet parmi d’autres à propos desquels les électeurs étaient en désaccord avec la politique suivie par les autorités. Mais, pour moi, il ne fait aucun doute que de nombreux électeurs britanniques souhaitaient voir un changement fondamental sur le plan politique et économique.
Les conservateurs ont gagné l’élection de décembre 2019 car ils ont mieux compris que les travaillistes ce message du référendum de 2016. Au départ les deux partis s’étaient prononcés pour rester dans l’Union Européenne. Mais contrairement aux conservateurs qui ont accepté le résultat du référendum, de nombreux représentants travaillistes n’ont jamais pu s’en satisfaire. Des dirigeants du parti ont passé les années entre le référendum et les élections de 2019 à dénigrer les électeurs comme des racistes ignorants ou même fascistes. La fraction des remainers au sein du parti travailliste ont finalement réussi à pousser le parti à se prononcer pour un deuxième référendum sur le Brexit. Cette stratégie a conduit au désastre lors des élections de 2019.
Comment pouvons-nous avoir la certitude que l’attitude des remainers par rapport au référendum de 2016 a conduit à ce désastre ? C’est parce que nous avons été témoins d’un événement très rare en science politique, à savoir une expérience en temps réel. Il se trouve que nous pouvons comparer les résultats des élections générales de 2017 et 2019, séparées de deux ans et demi seulement, pour arriver à cette conclusion.
La stratégie des conservateurs a été la même en 2017 et 2019. Les conservateurs ont tenté, avec leur campagne pro-Brexit, de gagner des voix dans les milieux populaires. En 2017, cette stratégie n’a pas porté ses fruits puisque les conservateurs ont perdu la majorité à la Chambre des communes. En 2019, au contraire, la même stratégie a conduit à une majorité confortable pour les conservateurs. Qu’est-ce qui a donc changé entre temps ?
Ce n’est pas le leader des travaillistes : Jeremy Corbyn a été aux commandes de la campagne les deux fois. Dans l’autre camp, Boris Johnson semblait a priori plus qualifié que Theresa May pour conduire le parti aux élections. Mais, en fait, sa campagne était menée de façon dilettante, avec des faux-pas en cascade. Lors de certaines entrevues, Johnson a maladroitement évité les questions gênantes et, une fois, il s’est même caché dans un réfrigérateur pour ne pas avoir à répondre à un journaliste.
Les propositions sociales et économiques des travaillistes étaient pratiquement identiques en 2017 et 2019. Les deux programmes comportaient le projet de nationalisation des services publics et une augmentation de certains impôts. Les sondages confirment que ce genre de projet continue à trouver un écho positif dans une grande partie de la population. C’est à ce point vrai que même les conservateurs ont fini par abandonner leur politique d’austérité et promettent aujourd’hui de vouloir investir dans les infrastructures publiques.
La grande différence entre 2017 et 2019 est que, en 2017, le parti travailliste promettait de vouloir respecter le résultat du référendum de 2016, alors que, en 2019, ils envisageaient la tenue d’un deuxième référendum, et ceci dans le but manifeste d’empêcher le Brexit.
Une élection portant sur la démocratie
En 2017, la classe ouvrière pouvait penser que les travaillistes, après tant d’années de mépris affiché, seraient prêts à prendre ses revendications au sérieux. Corbyn s’était prononcé de façon hésitante contre le Brexit mais tout le monde savait qu’il avait été pendant toute sa carrière un eurosceptique. Il avait toujours insisté sur le fait que le résultat du référendum devait être respecté comme expression de la volonté des électeurs britanniques. Les attaques des remainers contre Corbyn après le référendum de 2016 ont renforcé la position de Corbyn dans son parti. Les classes populaires pouvaient donc espérer que les travaillistes, après des années de tendance néo-libérale et pro-UE, allaient revenir à leurs racines historiques.
Le bon résultat inattendu obtenu par les travaillistes en 2017 semblait donc confirmer ces espérances. Mais, après les élections, l’aile libérale pro-UE des travaillistes a progressivement repris le dessus. La politique du parti par rapport au Brexit depuis 2017 correspond à une position du remain. Le parti exigeait l’impossible : l’accord avec l’UE devait sauvegarder tous les avantages de l’appartenance à celle-ci, tout en la quittant. C’est pour cette raison que l’accord négocié par Theresa May a été rejeté fin 2018, rejet qui a mené à une crise politique profonde en Grande Bretagne.
Comme le Royaume-Uni faisait encore partie de l’UE lors des dernières élections européennes en mai 2019, les électeurs britanniques y ont participé. Lors de ces élections, les travaillistes ont perdu de nombreuses voix au profit des démocrates libéraux. Les remainers se sont appuyés sur ces mauvais résultats pour faire passer au congrès travailliste de l’été 2019 le projet d’organiser un deuxième référendum sur le Brexit. J’ai déjà fait remarquer à l’époque que cette décision était un acte de suicide électoral.
Les conservateurs, à leur tour, ont perdu massivement des voix lors de l’élection du parlement « européen » ; ces voix sont allées vers le parti pour le Brexit qui venait d’être fondé. Les conservateurs ont réagi en s’investissant plus clairement pour le Brexit. Theresa May, à l’origine une remainer a alors été remplacée par Boris Johnson, un leaver de longue date. Celui-ci a tout fait pour permettre au Royaume-Uni de quitter l’UE au 31 octobre 2019. La majorité du Parlement a tenté de faire avorter ce projet, de sorte que Boris Johnson a dû reporter la date de la sortie de l’UE une fois de plus.
Les remainers ont jubilé à tort quand ils purent infliger cette défaite au premier ministre, sans réaliser qu’ils commettaient là leur propre suicide politique. Car ainsi une nouvelle élection devenait nécessaire, avec une campagne qui a permis aux conservateurs de promettre de mener le Brexit à terme. C’est ainsi qu’ils ont pu gagner la majorité dans la Chambre des communes.
Contrairement à ce qui est souvent dit et écrit, cette élection n’était donc pas une élection où les votants ont voté contre leurs propres intérêts, désinformés après une campagne démagogique. La question essentielle était : est-ce que la Grande Bretagne doit rester un pays où les voix d’une élection démocratique comptent ? Il s’agissait concrètement de choisir entre un gouvernement majoritaire conservateur qui s’engageait à respecter les règles démocratiques et un gouvernement minoritaire travailliste qui, à tout prix, ne voulait pas les respecter.
Les travaillistes ont tenté pendant leur campagne d’éluder la question du Brexit en préférant axer celle-ci sur une multitude d’autres sujets. Ils ont parlé de toute sorte de choses, comme par exemple une révolution industrielle verte ou la fourniture gratuite pour tout le monde d’un accès internet à haut débit.
Nombre de projets proposés par les travaillistes sont bien fondés. Mais ce qui était prioritaire pour les votants était que leur voix compte lors des élections. Le mot d’ordre des brexiters était « take back control ». Il a rencontré un grand succès puisque nombre de gens modestes ont le sentiment d’avoir peu d’influence sur le contexte politique dans leur existence, tout en étant aux prises avec les difficultés causées par la mondialisation néo-libérale.
Le seul rôle qu’ils peuvent jouer sur le plan politique est celui d’électeurs lors des élections. Si leur voix ne compte pas et est tout simplement ignorée par les politiciens, on les prive donc de toute influence. Pourquoi croire au parti travailliste quand il promet une transformation socialiste de la société britannique, lorsque le même parti ne veut pas tenir compte de la votation sur le Brexit ?
En fin de compte, les électeurs britanniques se sont rangés du côté du parti conservateur qui probablement ne fera pas beaucoup pour améliorer leur situation socio-économique – et cela, ils le savent – mais qui, au moins, les respecte en tant que citoyens de leur pays.
Royaume-Uni des perdants ?
Beaucoup de personnalités de gauche commentent le résultat des élections de décembre 2019 comme une victoire du camp « raciste » et « d’extrême droite » et fustigent le projet de transformation de la société « rappelant les méthodes de Madame Thatcher ». Mais il est désormais clair que Johnson ne peut pas gouverner comme ses prédécesseurs du parti conservateur. Il sait – et il l’a dit – qu’il va perdre les voix des milieux populaires aux prochaines élections s’il ne tient pas compte de leurs intérêts. Les conservateurs ont déjà pris un virage vers la gauche : la dérégulation, la politique d’austérité et les attaques contre les droits des salariés ont disparu de leur agenda. Et ils savent très bien qu’ils risquent de perdre les prochaines élections s’ils les remettent à l’ordre du jour.
Si la gauche politique en Grande-Bretagne et en Europe veut redevenir une force politique progressiste, elle devra remettre au centre de son programme le maintien et le développement de la démocratie. Si, au Royaume-Uni, les travaillistes avaient fait ce choix en 2016, ils seraient maintenant aux commandes de ce pays.