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Un pèlerinage d'un genre particulier
Madhu, lieu de pèlerinage le plus célèbre du pays et centre spirituel pour les catholiques du Sri Lanka, est toujours considéré comme lieu de paix et de réconciliation entre les groupes ethniques et les religions. Cependant, la population du Sri Lanka y fait le lien également avec les pires moments de la guerre civile, car le lieu se trouvait au milieu de la zone de combat. Aucun Sri Lankais ne peut en effet oublier les tragiques évènements qui y sont associés.
On s’approche de Madhu de Manthai en longeant une route toute droite, bien entretenue, bordée à gauche et à droite par la jungle. Soudain, le lieu de pèlerinage apparait: une église récemment rénovée, quelques maisons et des étals de vendeurs de souvenirs tout autour, le centre de pèlerinage et une cantine où les fidèlent viennent manger. L’endroit est immense, avec de grands arbres qui offrent de l’ombre. Des groupes de pèlerins ont déjà mis en place leurs tentes devant l'église - bien que la Solennité de l’Assomption n’est prévue que dans deux semaines.
Un million de croyants pour le Pape
Il semble incroyable qu’en ce lieu, les solennités de la Vierge Marie du 2 juillet et du 15 août réunissient à chaque fois 600’000 croyants, y compris les bouddhistes et les hindous. Le caractère interreligieux du sanctuaire en fait plus que jamais un lieu privilégié de réconciliation nationale. Le 14 janvier 2015, le pape François y a prié pour la paix et la réconciliation dans le pays devant près d'un million de personnes. Il avait alors demandé aux fidèles de tendre la main à l'autre et d’offrir le pardon à ceux qui le cherchent.»
L'histoire mouvementée du sanctuaire marial est étroitement liée à celle des catholiques du Sri Lanka (voir article à la page 10), comme l’explique le Père Thayalan, l'un des quatre prêtres responsables: au début du XVIe siècle, le missionnaire portugais François Xavier avait rejoint de l’Inde le royaume tamoul de Jaffna, sur la côte Nord du Sri Lanka.
En juillet 1544, le roi hindou Cankili I fait exécuter six cents convertis au catholicisme et il ne reste aux autres qu’à s’enfouir. À Manthai, ces rescapés ont construit un premier sanctuaire, «Notre-Dame de la Bonne Santé». Alors que les calvinistes hollandais, dès 1656, contrôlent les zones côtières du Sri Lanka, quelque vingt familles catholiques tamouls quittent la région emportant avec eux la statue de Marie qu’ils déposent dans un lieu secret à Madhu. C’est là qu’elles rencontrent 700 émigrés en provenance de Jaffna. Ils unissent leurs efforts pour ériger un nouveau sanctuaire.
Cinq à six familles veillent sur la statue en permanence. Vers la fin du 18ème siècle, le nombre de pèlerins augmente dans toutes les régions du pays. En 1872, une nouvelle église fut construite. Au cours du couronnement liturgique de la statue mariale en 1924, elle reçoit son nom actuel «Notre-Dame de Madhu». «Ici, le sol et le sable ont des pouvoirs sacrés», confie le père Thayalan, «les fidèles mélangent le sable avec de l'eau et le boivent».
Gravité et profondeur
A Madhu on est impressionné par le sérieux et la profondeur avec laquelle les fidèles vénèrent Marie: on y allume des bougies, on y prie soit assis dans le sanctuaire, soit en s’y avançant à genoux vers la statue. On y chante avec ferveur. Deux messes y sont célébrées tous les jours, en tamoul et en cinghalais et quatre, les jours fériés et les dimanches.
En se promenant à travers le lieu de pèlerinage on fait la rencontre des gens qui aiment à raconter leur histoire: un groupe de 15 pèlerins de Chilaw qui a voyagé avec un bus privé et s’est confortablement installé dans une petite ville de tentes pendant 15 jours. On croise aussi une famille avec leur enfant Saron, qui nous invite immédiatement pour un thé et un gâteau. Le papa est actif dans le négoce. Il essaie de faire vivre sa famille en vendant du poisson séché. Enfin, ces quatre jeunes étudiants tout joyeux en provenance de Jaffna, pour qui la participation à la célébration du 15 août est un moment fort de l'année.
«Place de la Paix» au milieu de la guerre civile
Ce tableau idyllique fait oublier un instant que Madhu était - il n’y a pas si longtemps - au centre de la guerre civile qui a lacéré le pays. «Madhu a aussi été, la plupart du temps, une zone démilitarisée, aucune des deux parties belligérantes n’a attaqué directement ce lieu de paix et pour les fidèles du Nord et du Sud, il est toujours possible de faire un pèlerinage ici», explique le père Thayalan.
Cependant, cette affirmation n'est pas tout à fait vraie: depuis 1990, les réfugiés ont de plus en plus cherché refuge parce qu'ils s’y sentent en sécurité. Au printemps 1990, plus de 10.000 personnes campaient directement autour du sanctuaire, considéré comme un lieu sûr. Le 20 novembre 1999, cependant, un bombardement y a fait 44 morts et plus de 60 blessés. Chacune des parties en guerre à cette époque a accusée l’autre d’entre être coupabe.
Les civils qui se retrouvaient dans les camps ont été contraints de fuir vers le nord en raison des bombardements. L'église a été endommagée et la statue de la Vierge a été placée dans un endroit sûr pendant un certain temps. Lorsque les combats ont repris en 2005 -après une trêve de trois ans- la statue a de nouveau dû être mise à l’abri. Ce n'est qu'après la fin de la guerre que Madhu est devenu un véritable lieu de paix et de réconciliation. Beat Baumgartner