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Il en est de l’Histoire des hommes comme de l’Histoire de l’Humanité: le prisme terrien, seul, a voix de cité. Et si l’on commence tout juste à admettre que l’Amérique ait pu être «visitée» par les Vikings avant sa (re)découverte par Colomb, le mythe de son peuplement par le détroit de Béring demeure tenace. On sait pourtant aujourd’hui que la période de glaciation qui relia Asie et Amérique était impropre dans cette zone à toute flore, par conséquent à toute faune et au final à l'homme. On sait encore que la pomme de terre, dont le génome est typiquement américain, s'est retrouvée dans les îles polynésiennes dès l'an mille. On sait toujours que l'ADN des poulets d'Amérique du Sud présente une mutation propre aux espèces de Polynésie occidentale. Et pourtant... pourtant, on se refuse à imaginer un peuplement venu des océans.
Parti pris historique
La raison? L’imaginaire terrien l’a emporté sur l’imaginaire merrien. L’histoire du monde se conte sous ce prisme: les migrations ne peuvent se concevoir qu’à pied ferme. Les terriens avaient pour eux l'absence de preuve: le bois des navires n'est, somme toute, que de la matière organique et retourne à sa prime origine, effaçant toute trace. La mer, de manière générale, est peu hospitalière pour les vestiges de l'aventure humaine: on trouve le non périssable -le bronze, la porcelaine...- quand les pondéreux se sont évanouis depuis bien longtemps... et l’on se construit sur cette base une image faussée. Les échanges de la Chine avec l'Ouest auraient, par exemple, été tournés uniquement vers le luxe quand on sait aujourd’hui que l’essentiel du trafic était lié au riz. Mais l'Histoire est écrite par les Terriens. Reprenons une description de cette immensité bleutée par un des historiens qui l'a le mieux comprise, qui a le mieux saisi ses implications dans l'Histoire de notre monde: «Là, il faut l'imaginer, la voir avec le regard d'un homme de jadis, comme une barrière étendue vers l'horizon. Une immensité obsédante, omniprésente, merveilleuse, énigmatique. À elle seule, elle est un univers, une planète» [1] . Même le grand Braudel la comprend mal, l'effleure: la mer n'est pas une «barrière» pour les merriens, elle est un passage.
On ne dispose pas d'une Histoire vue par les Merriens. Le marin est taiseux. Par nature -comment raconter ce qui ne peut être que vécu?- mais aussi par intérêt: on ne révèle pas des zones de pêches ou les voies d'accès à la fortune. On peut enjoliver à l'occasion -moyen de magnifier la monotonie du voyage-, chercher à effrayer en peuplant les océans de monstres, sirènes et autres vaisseaux fantômes pour mieux éloigner le Terrien crédule, mais pour l'essentiel, on se tait.
L'Histoire de ces hommes, de ces peuples parfois, commence toutefois à se recomposer: l’impressionnisme devient réalisme. Les archives -étrangères notamment- s'ouvrent, l'archéologie sous-marine progresse et, plus que tout peut-être, le regard change. Lentement, par petites touches, nous nous décentrons: les habitants du Vieux Continent prennent conscience, par exemple, que leur vision chrétienne a forgé en Europe une image de la mer qui n'est pas forcément unique. La mer inquiétante, peuplée de monstres, de sirènes enchanteresses et autre Léviathan peut être, dans d'autres civilisations, un jardin d’Éden, un paradis sous-marin. Les Inuits par exemple y situent leurs Élysées, gorgés de phoques s'y pêchant sans peine -voire tombant vivants dans des brasiers pour y être rôtis- et baignant dans un été perpétuel. Car si les civilisations terriennes trouvent leurs dieux dans les cieux, les civilisations maritimes ou fluviales vont les chercher au fond des océans ou des cours d'eau. On observe d'ailleurs, dans nombre d'imaginaires spirituels anciens, nordiques aussi bien que celtes, océaniens comme asiatiques, une même séquence initiale: «au commencement était un océan...». Dans les sociétés merriennes, la mer est nourricière, à l’origine de la vie. Elle est vénérée, incarnée par des dieux puissants et des êtres surnaturels aux pouvoirs nombreux et bénéfiques. À l’inverse, dans les sociétés terriennes, la mer, méconnue, peut-être dangereuse et les êtres qui en viennent malfaisants.
Ces civilisations merriennes ont longtemps dominé leurs homologues terriennes. Elles puisaient dans la mer une technicité, un savoir-faire, une richesse qui leur a longtemps permis de dominer la terre: c'était le temps des thalassocraties. Puis est venu le temps du retournement, l'éternel balancier du pouvoir et la décision s'est retrouvé loin des flots. L’État est devenu donneur d’ordres, régissant peu à peu la mer, tandis que le financier mettait la main sur ses circuits. Les Merriens sont devenus sous-traitants, participant à une exploitation des océans de plus en plus vaste, variée et parfois incontrôlée.
La vie des profondeurs
Aujourd'hui, les hommes s’intéressent à un sanctuaire longtemps préservé: aux abysses. Nécessité fait loi: la croissance démographique, la volonté de tous les peuples d’accéder à un mode de vie à l’occidentale pousse à aller de plus en plus loin, de plus en plus profond pour dénicher les ressources qui, à terre, commencent à se raréfier. Les ressources minérales attirent tout comme les organismes qui s’y mêlent. Ces profondeurs obscures regorgent en effet de vie… d’une vie qui nous est encore en grande partie inconnue. Le recensement de la vie marine (Census of marine life) [2] évalue à un million les espèces terrestres décrites et enregistrées contre 250'000 pour leurs homologues marines: 70 à 80 % seraient encore à inventorier.
Cet inconnu en recèle un autre, plus essentiel encore: l’origine de la vie. La découverte de formes de vie atypiques, prospérant au contact d'un hydrothermalisme sous-marin actif depuis les prémisses de l'histoire de notre Globe par le sous-marin l'Alvin en 1977 a, ici, tout changé. Les moyens d’exploration permettront peut-être à certains biochimistes d'y trouver les traces de la première forme de vie apparue sur Terre, au fond des mers, il y a trois milliards d'années, et de saisir, d'entrevoir, l’origine de la vie comme les fossiles, à terre, nous l’ont permis. Encore faut-il que nous sachions préserver ces traces...
Et c’est là que la réunification de nos mémoires, merrienne et terrienne, peut prendre tout son sens, son importance. Nos esprits terriens y sont prêts. L’aéroplane puis l’aventure spatiale, en nous faisant découvrir notre Terre vue d’en haut, ont accéléré une prise de conscience: la Terre, notre Terre est bleue. Bleue et finie: nous n’en avons pas de rechange. L’Homme doit exploiter les océans bien entendu -il lui faut vivre, survivre parfois- mais il doit aussi en être le protecteur. Réunir nos deux hémisphères, terrien et merriens n’est plus une option: c’est une obligation.
Cyrille P. Coutansais est directeur de recherches du Centre d'études stratégiques de la marine (CESM). Il est notamment l’auteur de Les hommes et la mer paru aux éditions CNRS en 2017.
Lire notre recension: Les hommes et la mer
[1] La Méditerranée, 1949
[2] Programme de recherche international destiné à inventorier la vie marine.