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Emboîtant le pas de ses illustres prédécesseurs, de Chateaubriand à Bloy, en passant par Hugo, Stendhal, Goethe, Tolstoï ou plus récemment Jean Rolin et Philippe Tesson, le romancier Philippe Forest prend la mesure d'un songe immense que le général devenu empereur a lui-même rêvé.
[…] l'individu d'exception qui, seul, par sa volonté et son génie, avait fait la France ou plutôt l'avait refaite et puis l'avait défaite, l'avait refaite peut-être par sa défaite.
Un rêve écroulé
Comment Napoléon, petit Corse de bonne famille originaire d'Italie, les Buonaparte, a-t-il indissociablement mêlé sa destinée à celle de la France? Car ses débuts n'en font pas un patriote. Jeune officier formé à Brienne dès l'âge de neuf ans, il n'ambitionnait que de libérer son île natale du joug français à partir du rattachement de 1768. Pris dans la tourmente révolutionnaire, il en épousa les grands principes d'égalité et de liberté bourgeoises, mais en modéré.
Sur appel de son frère aîné Joseph, il dirigea le coup d'État du 18 brumaire 1799 (9-10 novembre) pour conforter la République contre les menées séditieuses des royalistes et des nations européennes. Puis vint le temps des conquêtes fulgurantes en Italie puis en Égypte, conduites par ce général trentenaire, plus rapide que l'éclair.
Flambeau de la Révolution qu'il entendait exporter dans toute l'Europe, Bonaparte s'est métamorphosé en empereur, le 2 décembre 1804, par plébiscite populaire, soit dit en passant. De là date, pour beaucoup de ses admirateurs dont Stendhal, le renversement irréparable. Le héros est devenu tyran, et plutôt sanguinaire par les amas de cadavres semés sur sa route martiale. Le rêve de liberté s'est écroulé dans les défaites prévisibles, la démesure, l'hybris d'un héros antique qui comme Alexandre et César voyait plus loin que ses contemporains. La violence dont il a libéré la France en lui donnant un État de droit, s'est déversée sur le continent encore largement gouverné par les inégalités de l'Ancien Régime.
Avec Napoléon, quelque chose finit, commence à finir, n'en finira plus de finir afin que s'opère de la sorte, aujourd'hui comme hier, le continuel recommencement de l'Histoire.
"Quel roman pourtant que ma vie!"
Cultivé, nourri par d'abondantes lectures dont celle de Jean-Jacques Rousseau, Napoléon aimait la tragédie et ne concevait la fin des héros de théâtre que dans la mort. Cette sombre visée s'accordait à sa mélancolie, il se voyait lui-même en protagoniste d'un roman dont la France agrandie eût été la scène pacifiée. "Les spectres de l'époque romaine [qui] avaient veillé sur son berceau", comme l'écrira Marx plus tard, l'auraient-ils destiné à anticiper sur son temps, par ce court-circuit repassant par l'Antiquité? Porté vers l'avenir, hors-sol et hors temps, Napoléon était taillé dans ses chevauchées pour enflammer l'imagination des écrivains. Son histoire, achevée le 18 juin à Waterloo, puis humainement le 5 mai 1821 dans son exil à Sainte-Hélène, a fait de sa défaite une victoire par le mythe toujours recommencé.
Dans son essai méditatif, à la fois biographique et littéraire, Philippe Forest s'interroge sur les ressorts d'une fiction nommée Napoléon, réchauffée depuis deux siècles par l’effort des historiens et les fécondes élucubrations des écrivains.
Christian Ciocca/ld
de Philippe Forest dans la collection Des hommes qui ont fait la France, Gallimard, 2020.
"L'Université en première ligne à l'heure de la dictature numérique", Philippe Forest, coll. Tracts N° 18, Gallimard.
"L'Éloge de l'aplomb et autres textes sur l'art et la peinture", Philippe Forest, coll., Gallimard.
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