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Vingt ans après, ou la campagne des congrès (1947-1949) (octobre 1968) bf
Avec le recul des années, je me sens enclin à croire que, oui, tout est sorti du Congrès de La Haye en mai 1948 : les premières institutions européennes, parlementaires, juridiques, culturelles, techniques ; les principes généraux d’un Marché commun ; mais aussi : le refus de doter ces institutions d’un pouvoir de décision politique imposé par l’élan populaire, dont on sentait alors qu’il eût été possible de le déclencher.
Je voudrais fixer quelques points dont l’historien futur devra tenir compte. Points de détail et nuances méticuleuses : car c’est seulement dans le détail concret qu’on voit jouer ce qu’on appellera, pour faire court, les « ressorts de l’histoire ».
Je voudrais illustrer ainsi la réalité de l’engagement intellectuel en politique, tel que nous l’avions pratiqué bien avant cette époque de l’après-guerre où le mot fit la fortune soudaine de ceux qui nous laissaient la chose 148 .
Et je voudrais enfin rappeler que le mouvement personnaliste des années trente s’est continué dans la pensée et dans l’action d’un grand nombre de Résistants, ceux qui précisément vont animer le fédéralisme européen de l’après-guerre 149 .
Comme il y eut une « campagne des banquets » qui prépara la révolution de 1848, la révolution européenne, cent ans plus tard, est sortie d’une campagne de congrès échelonnés de 1947 à 1949. Ils ont à la fois manifesté et fomenté l’état d’esprit et les tendances maîtresses d’un mouvement multiforme, hétérogène, étrangement inefficace dans sa tactique et simpliste dans sa stratégie, mais auquel le Conseil de l’Europe doit d’exister, les communautés des Six d’avoir pu prendre forme dans l’imagination de nombreux économistes, et d’avoir été acceptées par l’opinion, donc par les parlements et les gouvernements qui en dépendaient alors dans nos pays.
Des historiens pourront soutenir que tous ces congrès n’ont rien fait, et en effet, il est normal que des congrès ne fassent rien, ce n’est pas ce que l’on attend d’eux, en général. Les gens d’une même profession y viennent pour s’ennuyer durant les séances et s’amuser d’autant mieux après. Mais une sorte de passion très singulière, qui n’existe plus aujourd’hui, était le seul mobile qui rassemblait les militants européens, et elle leur faisait préférer aux réceptions ou à l’opéra le travail nocturne des commissions. C’est elle qu’il s’agirait de rendre sensible si l’on voulait décrire la réalité psychologique et historique de la campagne des congrès et rendre justice à l’action qu’elle a exercée. Je voudrais comparer cette action non pas à celle d’un général qui conquiert une position, ni d’un législateur qui impose une structure, ni même d’un remède qui guérit, mais bien à celle d’une concentration concertée de facteurs psychiques [p. 17] et psychologiques qui modifient le terrain et préparent l’organisme à résorber certaines toxines, surmonter des inhibitions, et libérer des énergies nouvelles. C’est ce genre-là de métamorphoses profondes qu’on peut appeler de vraies révolutions.
La période des congrès s’ouvre en août 1947 à Montreux et se termine en décembre 1949 à Lausanne. Son histoire n’est pas encore écrite, et il faut craindre qu’elle ne puisse l’être que d’une manière insuffisante ou fausse, si l’on ne s’y met sans retard : les documents imprimés, peu nombreux 150 , ne donnent pas l’essentiel de l’événement, qui se passa dans les têtes et dans les cœurs. Les documents manuscrits ou polycopiés, déjà plus « vrais », n’ont pas été systématiquement réunis et ne se conserveront pas longtemps (mauvais papier de l’après-guerre) ; enfin, les acteurs de cette période s’en vont : sur une photo prise à La Haye, autour de Churchill qui se rassied après son discours inaugural, en essuyant une larme de l’index, on voit Raoul Dautry et Paul Ramadier, anciens ministres ; Joseph Retinger, qui fut l’éminence grise du congrès ; le sénateur hollandais Kerstens, qui présidait la séance ; et l’un des trois rapporteurs, qui est aujourd’hui le seul survivant du groupe et qui est en train d’écrire ces pages.
Ce ne seront pas des pages d’histoire, mais un essai de restituer l’atmosphère de l’époque, les espoirs, déboires et problèmes des responsables de quelques-uns de ces congrès. Personne, sauf Joseph Retinger peut-être, ne prit part à tous. Je serai donc forcément incomplet et délibérément subjectif dans l’approche de ce passé, quitte à recouper mes souvenirs à l’aide de notes de journal intime (mais elles sont rares précisément dans les périodes où l’on agit) ou à les confronter avec les lettres, brouillons, procès-verbaux de comités, etc., rassemblés à Genève au Centre européen de la culture. Ce qu’il m’importe de rendre ici, c’est tout ce que l’étude objective des rapports et des résolutions ne pourra révéler aux auteurs de thèses ; une certaine fraîcheur créatrice qui animait l’entreprise et l’eût peut-être fait réussir par surprise, si les calculs d’une prudence « réaliste » ne s’y étaient mis comme le ver dans le fruit. Oui, c’est la naïveté de quelques fédéralistes qui a presque « fait l’Europe » en 1948, et c’est l’habileté politicienne embrassant notre cause comme pour mieux l’étouffer qui a ramené toutes choses au niveau du « possible », où l’on peut être sûr qu’il n’y aura pas de miracle.
Le congrès de Montreux
Je venais de rentrer en Europe après six ans aux USA, et je m’installais près de Genève, mais en France, à Ferney-Voltaire, quand je reçus la visite d’Alexandre Marc : il m’apprit l’existence d’une Union européenne des fédéralistes, dont le siège était à Genève et qui allait tenir un congrès à Montreux. Au nom de notre ancienne camaraderie de combat dans le mouvement personnaliste (L’Ordre nouveau, Esprit, etc., 1931-1939) il me demandait d’y venir prononcer un discours. Et certes, durant mes années américaines, je n’avais cessé d’imaginer une action pour unir l’Europe, si jamais il devenait possible d’y rentrer. Pourtant, je me sentais pris de court. Je n’avais pas encore défait toutes mes valises… Avant de me donner la parole en public, il fallait me laisser le temps de m’orienter… Deux jours plus tard, le soir, c’est un journaliste français qui se présente, Raymond Silva, secrétaire général de l’UEF, et il vient me relancer au sujet de Montreux. À mes objections réitérées, il répond « Je vous demande simplement de nous lire les pages sur L’Attitude fédéraliste que vous avez publiées en 1940 151 . C’est la doctrine qu’attendent nos militants. Nous serons une trentaine autour d’une table, on discutera, vous aurez l’occasion de prendre contact avec un groupe où vous ne trouverez que des amis et des disciples. »
[p. 18] notes de journal, 6 août 1947 : « Comment refuser, cette fois-ci ? C’est en songeant à des tâches de ce genre que j’ai décidé de revenir en Europe. Aboutissement ? Nouveau départ ? Le fait qu’A. M. et R. S. aient été mes premiers visiteurs donne peut-être son vrai sens à ma venue dans ce lieu. »
Le soir du 26 août, au Pavillon des Sports, en face du Montreux-Palace, voici les trente personnes annoncées par Silva, autour d’une table, oui, mais sur une scène, et face à une salle archicomble. Je n’ai en main qu’un texte encore plus condensé qu’à mon ordinaire, prévu pour introduire un débat de table ronde. Henri Brugmans, qui préside, me présente comme l’un des auteurs qu’on lisait dans son camp d’otages en Hollande. Si la jeunesse de nos pays n’a pu faire passer dans l’action les idées que je représente, c’est qu’elle ne peut encore insérer son effort dans le cadre qui serait seul adéquat, d’une Europe fédérée, fédéraliste… Je n’ai plus qu’à m’exécuter.
notes de journal : « Parlé très vite en me disant que j’allais beaucoup les ennuyer. Surpris par des applaudissements pour je ne sais quoi, après une dizaine de minutes, puis d’autres, à de nombreuses reprises, notamment quand j’oppose point par point le totalitarisme et le fédéralisme, et à la fin, une “ovation” je crois bien. Un curieux personnage appuyé sur une canne m’a entraîné loin des interviewers, m’a fait asseoir devant une fine à l’eau, dans un hall du Montreux-Palace, et m’a dit. “Tout cela est bel et bon, mais maintenant il nous faut travailler.” C’est un Polonais d’une soixantaine d’années, le Dr Retinger, qui a des vues sur le rassemblement des très nombreux groupements issus de la Résistance ou des gouvernements en exil à Londres : tous veulent l’Europe unie, me dit-il, vous avez donné ce soir la doctrine, il reste à faire le principal, l’action pratique… »
Mais le lendemain matin je quittais Montreux pour retrouver à Sion des amis venus de Paris. Je n’étais pas encore engagé dans l’affaire. Tout se passait comme si j’avais jugé que le fait de prononcer un keynote speech était une suffisante prestation.
Notes du 28 août, soir : « Hier, dans les rues de Sion, en fin d’après-midi l’affiche de la Gazette de Lausanne me tire l’œil : à Montreux, importantes déclarations sur l’Europe. Je me dis que j’ai eu tort de quitter ce congrès, j’aurai raté le principal, et je décide d’y retourner le soir même. Lu la Gazette dans le train : les « importantes déclarations » c’était tout simplement… les miennes ! Pluie dans le soleil bas près d’Aigle, beau soir rose et doré sur le Léman tandis que le train serpente de Villeneuve à Montreux, palmiers, tennis, saules pleureurs dans l’eau sombre… Été ce matin à la commission économique, en curieux. Le président Hopkinson MP me prie de venir siéger à la tribune. Après cinq minutes, on m’appelle pour un entretien devant le micro avec Brugmans, Robert Aron, Silva et Duncan Sandys, jeune ancien ministre conservateur qui représente ici le mouvement de Churchill. Il déclare d’entrée de jeu que l’action pour unir l’Europe doit s’appuyer sur le plan Marshall, et qu’une intégration économique conduira nécessairement à l’intégration militaire. Le réalisme commande de se borner à des mesures modestes de coopération, résultant de consultations entre gouvernements. Parlant aussitôt après Sandys, je demande que bien au contraire l’action européenne parte des mouvements de militants, bouscule les prudences gouvernementales, et ne revendique rien de moins qu’une fédération politique, sans laquelle ni l’économie ni la défense ne sauraient être concertées valablement. Le désaccord est si flagrant que le meneur de jeu interrompt l’enregistrement, pour nous permettre d’harmoniser nos déclarations. (Ce que nous faisons tant bien que mal avant de reprendre l’entretien devant le micro l’après-midi.) »
Vingt ans plus tard, il m’apparaît clairement que toutes les difficultés et frustrations qu’allait subir au cours des trois années suivantes notre mouvement étaient en germe dans ce premier affrontement entre l’élan des fédéralistes et la tactique des unionistes. « Rien ne peut se faire sans les gouvernements », disaient les uns… « Mais les gouvernements ne [p. 19] veulent rien faire, répliquaient les autres. À nous de montrer le but, et après cela, on cherchera les voies qui peuvent y mener. »
Il se peut que ce soit au fait d’avoir été jeté à brûle-pourpoint et publiquement dans ce débat que je puisse attribuer mon engagement réel, dès ce moment-là, au service du fédéralisme européen.
Je n’oserais affirmer, en revanche, que le contenu des discussions et des résolutions votées m’ait fait alors une impression bien forte. Je viens de relire le volume qui réunit les principaux discours et les conclusions du congrès 152 . Il y a là trop d’affirmations de principes pour le peu de conséquences précises qu’on en déduit. La supranationalité est préconisée avec insistance, comme condition de toute organisation européenne, tandis qu’ailleurs on parle de « mise en commun des sources d’énergie et de matières premières (charbon, électricité, fer, etc.) », d’organisation fédérale des transports, ou de répartition internationale du travail, sans que ces termes soient traduits et exemplifiés par des propositions plus détaillées d’institutions ou d’organismes à créer.
Toutefois, dans les rapports d’Henri Brugmans sur la politique européenne, de Maurice Allais sur l’organisation économique, ou de Théo Chopard sur le syndicalisme, je souligne beaucoup de propositions plus riches et plus précises que les motions finales. Le cadre de toute l’action ultérieure est posé, le but ultime bien indiqué : « L’Europe unie dans un monde uni », organisée selon le mode fédéral pour sauver les autonomies et les diversités valables, non pas pour les réduire à l’uniformité. La volonté de réunir tous les peuples européens, ceux de l’Est compris, est affirmée comme seul moyen de prévenir le péril de la colonisation par un parti ou par une monnaie. Le mythe du choix fatal et du partage du monde entre les Deux Grands, le mythe des souverainetés nationales absolues sont dénoncés et vidés de leur contenu terroriste, de même que les fausses oppositions entre liberté et planification, attachement à la patrie et universalisme, autorité fédérale et autonomie locale. Enfin, un remarquable rapport de Daniel Serruys propose les étapes suivantes pour l’organisation économique du continent : l’union douanière doit être l’expression finale d’une union économique, c’est-à-dire d’un plan commun de production ; la franchise totale des échanges devrait être obtenue par des abaissements de droits échelonnés sur dix à quinze ans ; « un plan Monnet 153 européen est nécessaire », non seulement pour l’équilibre des productions française et allemande (charbonnières et métallurgiques), mais pour la production de l’Union entière ; il faut mettre en commun les ressources d’énergie des marées et d’énergie atomique ; enfin, le règlement du « problème agricole de l’Europe » étudié sous l’angle d’une union régionale sera « sans cesse confronté avec le devenir de l’économie mondiale ». Avouons que depuis lors on n’a pas ajouté grand-chose à ce programme ; on lui a plutôt soustrait quelques points essentiels, la politique économique, par exemple.
Au surplus, dans la perspective historique qui commence à se dégager après vingt ans, le congrès de Montreux me paraît tenir une place décisive et axiale : c’est là que s’opéra la rencontre de la plupart des courants « européistes » jusqu’alors étrangers les uns aux autres ; c’est là que naquit l’idée d’un rassemblement de ces forces en une démonstration spectaculaire, celle qui devait se réaliser quelques mois plus tard à La Haye.
Une convergence mémorable
À vrai dire, en quittant Montreux dans l’euphorie d’une promesse de camaraderie retrouvée et d’une grande aventure où s’engager, j’étais loin de mesurer l’importance objective de ce qui venait de se passer dans ce palace énorme et désuet. Pour l’historien futur, j’indiquerai rapidement les trois composantes principales de l’affaire. Elles s’étaient déclarées un an auparavant, par une curieuse coïncidence à la fois dans le temps et dans l’espace : à la fin de l’été et en Suisse toutes les trois.
[p. 20] Il y avait eu d’abord, fin août, à Hertenstein, près de Lucerne, un colloque qui groupait sous l’égide du mouvement Europa Union (fondé en 1925) des représentants des groupes fédéralistes de France, d’Italie, de Belgique, de Hollande, de Danemark et de Grande-Bretagne, mais aussi d’Allemagne, d’Autriche et de plusieurs pays de l’Est. De ce colloque allait sortir l’Union européenne des fédéralistes, qui convoquerait le Congrès de Montreux, après deux réunions constitutives à Luxembourg (octobre 1946) et Amsterdam (avril 1947).
Mais derrière Hertenstein, il y avait, tous proches, les mouvements de résistance à Hitler et aux nationalismes totalitaires : c’étaient eux qui prolongeaient leur élan dans cette volonté d’action européenne 154 . Et plusieurs de leurs chefs se retrouvaient à Montreux, Italiens et Allemands, Français, Bénéluxiens.
Enfin, derrière la pensée de la plupart des Résistants, une source commune : le mouvement personnaliste, constitué d’abord à Paris dès l’année 1932 (autour d’Esprit et de L’Ordre nouveau) et qui avait essaimé dans le reste de l’Europe, y compris l’Allemagne (groupe des Gegner avec Harro Schulze-Boysen), mais non pas l’Italie, où le fédéralisme apparut d’une manière autonome dans les camps des îles Lipari (manifeste de Ventotene, 1942, et revue L’Unita Europea). Cette composante personnaliste-résistante était représentée à Montreux par des hommes comme Robert Aron et Alexandre Marc (qui avaient été, comme moi, de L’Ordre nouveau et d’Esprit), par Eugen Kogon, et par Henri Brugmans, qui a dit ce qu’il devait à Mounier et à Dandieu notamment.
Il y avait eu ensuite, du 1er au 12 septembre 1946, à Genève, les premières Rencontres internationales. En dehors de toute préoccupation politique, elles avaient posé d’une manière mémorable le problème de « l’esprit européen » dans le monde bouleversé de l’après-guerre. Julien Benda, Georges Bernanos, Francesco Flora, Jean Guéhenno, Karl Jaspers, Georges Lukacs, J. R. de Salis, Stephen Spender, et moi-même, nous étions attachés à définir en neuf conférences suivies de débats publics la conscience que l’Europe prenait de son destin et des valeurs de sa culture mise au défi par les ambitions (apparemment) contradictoires des deux « Grands ». Appuyé notamment par Jaspers, j’avais préconisé une formule fédérale d’union politique de l’Europe. Avec Jean Guéhenno, plutôt sceptique, Stephen Spender et quelques autres, nous avions même tenté d’élaborer une sorte de charte fédérative, dont hélas ! j’ai perdu les brouillons, rédigés au café Landolt par Maurice Druon. Ces Rencontres avaient alerté l’attention d’une large élite sur le problème européen. Elles avaient contribué à créer un climat favorable et presque une mode intellectuelle.
Il y avait eu enfin, quelques jours plus tard à Zurich, le 16 septembre exactement, le discours de Winston Churchill, proposant, avec une prudente hardiesse, de construire « une sorte d’États-Unis d’Europe », dont il retirait, mine de rien, la Grande-Bretagne et les Soviets, bienveillants témoins d’un mariage de raison entre la France et l’Allemagne. Churchill avait fondé tôt après l’United Europe Movement, que son gendre Duncan Sandys représentait à Montreux.
À tout cela venait s’ajouter une quatrième composante : il y avait eu à Londres, entre les chefs des gouvernements en exil de la Belgique, de la Hollande, de la Pologne, des États baltes, des États successeurs de la Double-Monarchie, et de la Grèce, des contacts réguliers, des études préparant des projets communs, et même certains accords, officiellement signés, tendant à une future union de l’Europe. La cheville ouvrière de cette action avait été le Dr Retinger 155 , bras droit du général [p. 21] Sikorski, chef du gouvernement polonais. À cinquante-six ans, il avait été parachuté en Pologne occupée, et il en gardait une bizarre claudication. Il avait fondé avec Paul van Zeeland, au lendemain de la guerre, la Ligue européenne de coopération économique, au nom de laquelle il était venu à Montreux.
Je devais découvrir tout cela, par bribes, au cours de ce congrès et des mois qui le suivirent, mais je ne m’en forme qu’aujourd’hui un tableau clair, aux grandes lignes bien marquées. J’avais plongé dans un milieu nouveau dont j’éprouvais l’étrangeté, la tonicité, la consistance, les courants imprévus et le dynamisme neuf. En cet automne d’il y a vingt ans, je n’étais guère préoccupé de connaître les origines si complexes d’une organisation dont je n’étais pas encore membre et d’un mouvement aux contours assez vagues mais au sein duquel j’entrevoyais des possibilités d’action à développer d’urgence.
De Montreux à La Haye : une option dramatique
C’est en effet pendant les suspensions de séance au Montreux-Palace que l’idée avait été lancée, et tout de suite discutée avec passion, de convoquer dès le printemps suivant des États généraux de l’Europe. Nous pensions recenser rapidement ce que nous appelions (d’un terme repris de L’Ordre nouveau de 1933) les « forces vives » de nos pays : syndicats ouvriers, agricoles, patronaux ; coopératives ; magistratures et parlements ; mouvements de jeunesse ; Églises… On les prierait de rédiger des cahiers de revendications et de nommer leurs délégués. Ceux-ci devaient se réunir en de vastes assises délibératives et peu à peu constituantes, à mesure qu’un accord se dégagerait sur les formes nouvelles d’une Europe fédérale. Des comités permanents s’occuperaient des problèmes politiques, sociaux, économiques, coloniaux, etc. Leurs dirigeants formeraient le noyau d’un futur gouvernement européen 156 . Nous songions à Versailles comme siège de l’Assemblée : ce symbole de l’absolutisme, puis des règlements de comptes nationalistes de 1871 et de 1919, devait être racheté en quelque sorte par l’avènement de l’Europe fédérale.
Mais tandis que l’UEF imaginait tout cela, les observateurs des mouvements européens non fédéralistes, présents à Montreux, pensaient de leur côté à convoquer une grande conférence de notables sous l’égide prestigieuse de Churchill. On convint de chercher un accord entre militants et ministres.
Le 11 novembre 1947, à Paris, les délégués de l’United Europe Movement de Churchill, du Conseil français pour l’Europe unie (Dautry, Reynaud, Ramadier et André Siegfried), et de la Ligue européenne de coopération économique (van Zeeland, Serruys) se rencontraient avec ceux de l’UEF (Brugmans, Silva, Voisin) et constituaient un « comité de liaison international des mouvements pour l’unité européenne ».
Le 15 novembre, Brugmans rendait compte de cette réunion devant le comité central de l’UEF. Le procès-verbal que j’ai sous les yeux permet de reconstituer la situation dramatique dans laquelle l’UEF avait à tenir son rôle, ou plutôt à le créer, en prenant de grands risques quoi qu’elle fît.
Brugmans rappelle d’abord l’idée qui a germé à Montreux de « convoquer l’Europe » au terme d’une vaste campagne populaire, afin de créer le noyau d’un futur gouvernement. Les autres organisations ont décidé pour leur part de réunir à La Haye les « sommités » européennes, et nous invitent à collaborer. Or, Sandys ayant exigé et obtenu que son comité anglais et le comité français aient chacun une voix, tout comme la Ligue économique et l’UEF, cette dernière se trouve seule contre trois.
« Pourtant, si nous refusons, que va-t-il se passer ? Il me paraît difficile de faire les États généraux contre le congrès de La Haye. Les autres se couvriront largement sur leur gauche et nous aurons à envisager bientôt de sérieuses difficultés financières. Très probablement notre action en serait vite paralysée dans l’immédiat et c’est l’immédiat qui compte, non seulement parce que les événements se précipitent, mais encore parce que nos propres [p. 22] mouvements se désagrégeront si nous ne leur donnons pas un but précis. Nous risquerions de devenir une secte. Pendant ce temps, du reste, les autres agiront. Sans nous, ils ont beau jeu. La droite connaît un renouveau inespéré, les communistes se sont isolés volontairement, et la “troisième force” classique ou bien se retirera sous sa tente, ou bien se liera aux “grands noms” de l’“Europe Unie” et de la Ligue. Nous pourrions sans doute, dans une certaine mesure, empêcher les autres d’obtenir à La Haye un succès complet, mais nous ne réussirons pas non plus, et on se sera paralysé mutuellement. »
Brugmans propose donc de ratifier l’accord préparé le 11 novembre, à condition toutefois que les pays de l’Est soient invités, que des organismes permanents naissent de La Haye, et que les délégués soient choisis par des Comités nationaux, sans droit de veto du Comité de liaison. Dans la discussion qui suit, on sent fort bien qu’en chacun des dix-huit membres du comité central qui s’expriment (sur vingt présents), s’affrontent les mêmes craintes et volontés contradictoires, quoique inégalement dosées.
Rompre avec le parti des « sommités », qui dispose des moyens financiers et de la presse, c’est risquer de courir à l’écrasement rapide, ou de « devenir une secte », comme l’a dit Brugmans. (Mais n’est-ce pas pour avoir accepté ce risque-là que Lénine a gagné finalement ?) En revanche, aller à La Haye sous le signe d’une union vaguement définie par Churchill, au lieu de convoquer les États généraux, n’est-ce pas risquer de perdre à la fois le bénéfice du nombre (l’UEF groupe déjà vingt-huit mouvements totalisant cent mille membres cotisants) et le dynamisme créateur, révolutionnaire, qu’apporte la doctrine fédéraliste ?
Faut-il survivre, mais au risque de perdre ses raisons de vivre (et pas seulement l’appui des socialistes) ? Ou risquer l’isolement et la dislocation, mais aussi la seule chance peut-être de réussir notre révolution fédéraliste ? (La gauche, la jeunesse et le reste suivraient.)
Dilemme classique on le voit, que celui qui s’énonce en termes de maxima contradictoires dont il s’agit d’optimiser la coexistence en tension.
L’UEF choisit ce jour-là le risque de collaborer. Elle le fit, semble-t-il, sans enthousiasme, voire avec un certain pessimisme chez beaucoup, comme si déjà cette décision impliquait plus qu’une concession : une sorte d’admission de la faiblesse relative de cent mille militants sincères face à quelques anciens ministres britanniques et français très inégalement assurés de leur droit de parler au nom de l’avenir…
Il serait intéressant d’analyser dans ce procès-verbal les facteurs politiques et psychologiques, conscients ou inavoués, qui contribuèrent à cette décision fatidique. Il se peut que le sort de l’Europe fédérale se soit joué à ce moment-là pour trois ou quatre décennies.
On peut très bien imaginer que, mieux conscients de leurs vraies forces, les membres du comité central de l’UEF aient décidé ce jour-là d’annoncer leur rupture éclatante avec « l’ancien personnel politique », et leur volonté d’assumer tous les risques d’une convocation des États généraux de l’Europe : les comités d’anciens ministres et d’économistes menacés de perdre l’audience des jeunes mouvements de militants, et du même coup leur meilleure chance d’intéresser la presse, ou bien cédaient aux exigences toujours plus radicales des fédéralistes (quitte à les « assagir » ou à les berner plus tard), ou bien se voyaient contraints de renchérir sur les conditions réelles d’union et d’accepter de réviser le dogme des souverainetés nationales absolues. De son côté l’UEF voyait venir à elle le mouvement démo-chrétien des Nouvelles équipes internationales, le Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe (qui refusait de collaborer avec Churchill), et l’Union parlementaire de Coudenhove (qui avait tenu un important congrès du 8 au 11 septembre à Gstaad, avec deux cents parlementaires de dix nations, et demandé une fédération des peuples, au lieu d’une simple société de gouvernements). Dans cette hypothèse, les chances des États généraux eussent été les plus grandes dans le plus court délai : l’effet de surprise, je le répète, était une condition décisive de succès.
[p. 23] Certes, on pourrait aussi imaginer l’inverse, qui était ce que redoutaient en cas de rupture les fédéralistes hollandais et anglais : la mainmise de la droite libérale sur le Congrès de La Haye, le fédéralisme évincé, et ses organisations démantelées par l’attrait que le « congrès de Churchill » ne manquerait pas d’exercer sur beaucoup de responsables impatients de « succès immédiats » plus que d’action réelle.
En fait, les militants des NEI et de nombreux éléments socialistes défendirent les thèses fédéralistes avant et pendant le Congrès de La Haye et l’on ne peut juger que c’eût été le cas si l’UEF avait rompu avec Sandys, Retinger et Courtin. Mais gardons pour plus tard l’évaluation des résultats de La Haye, du point de vue des fédéralistes, c’est-à-dire de ceux pour qui l’union de l’Europe était le souci primordial ou unique. (Les autres s’appelaient « unionistes »…)
De Montreux à La Haye : qui formulera le sens ?
L’UEF attendait des États généraux la naissance d’une vie politique fédérale et la formation d’un noyau de gouvernement européen. Mais le « Comité de liaison des mouvements pour l’Europe unie » fixa comme objectifs au Congrès de La Haye :
1° de démontrer d’une manière frappante la puissance et l’ampleur des appuis déjà acquis par l’idée européenne ;
2° de fournir un matériel de discussions, de propagande et d’études techniques ;
3° d’imprimer un nouvel et puissant élan à la propagande européenne dans tous nos pays.
On mesure la différence de niveau entre les ambitions fédéralistes et les objectifs unionistes. Dira-t-on que le comité de liaison se rapprochait du « possible », c’est-à-dire de ce que l’on prévoyait que les partis politiques et leurs chefs admettraient ? Ce serait avouer que les fédéralistes avaient renoncé du même coup à créer du possible, ce qui est l’acte essentiel de toute révolution politique ou spirituelle. Je pense plutôt que l’UEF gardait encore bon espoir de faire du Congrès de La Haye quelque chose de plus qu’un congrès…
Lorsque Duncan Sandys, en janvier 1948, puis Joseph Retinger, le 25 février, vinrent me voir à Genève et à Ferney pour me demander de m’engager à fond dans le mouvement (je leur promis d’y consacrer deux ans de ma vie, et m’y voici toujours, après vingt ans), je posai les conditions suivantes à ma prise en charge de la partie culturelle du congrès projeté :
1° La Commission culturelle, loin d’être une simple adjonction ornementale aux commissions « sérieuses » (la politique et l’économique), devait assumer le rôle décisif de dire le sens de toute l’entreprise et des suites qu’on en attendait.
2° Afin de prouver qu’il partageait cette vue, le comité de liaison devait charger la Commission culturelle de rédiger le Préambule définissant les buts à long et à court terme du congrès et des mouvements qui le prolongeraient par une action commune.
3° Ce préambule devait contribuer aussi à codifier la terminologie des résolutions ; il importait donc que son contenu, élaboré par la section culturelle, fût discuté avant le congrès par les animateurs des sections politique et économique.
Dès la fin de février, j’avais reçu des promesses de collaboration d’une cinquantaine de philosophes, savants, écrivains et éducateurs, auxquels j’avais soumis une première esquisse du rapport qui devait faire l’objet des débats de la section culturelle, à La Haye : ainsi, Nicolas Berdiaev, Étienne Gilson, Jules Romains, Ignazio Silone, des évêques, des académiciens, des dirigeants syndicalistes, des ministres de l’Éducation (anciens ou imminents). T. S. Eliot m’écrivait : « I feel that at the present time one ought to do what one can to support a movement of this kind, however desperate the attempt. » Et Salvador de Madariaga : « Je consacrerai volontiers (à la Commission) un temps qui, à dire vrai, me manque. »
Retinger m’avait appuyé fort habilement. [p. 24] Il m’écrivait le 29 mars (avec « copie à quelques-uns de nos collègues ») une lettre qui donnait au Préambule sa pleine valeur, telle que je l’avais souhaitée.
« Je suis d’avis que cette déclaration doit fournir le point de départ de notre action commune après le Congrès et doit devenir le manifeste de tout le Mouvement européen. Nous devons tenter de réunir des millions de signatures d’Européens, et de créer de la sorte un puissant mouvement populaire… Cela ne manquerait pas d’exercer une pression supplémentaire sur les gouvernements timides et récalcitrants. […] Le lancement d’un tel manifeste doit constituer l’un des objectifs principaux et immédiats du congrès et de notre mouvement. Le fait de recueillir des signatures doit maintenir nos idées constamment actives dans les masses. Chaque meeting organisé par un de nos groupes affiliés devra se terminer par une collecte de signatures (et peut-être de quelques sous, donnés par chaque signataire, pour faire marcher la campagne) 157 . »
Lors du comité du 8 avril, à Paris, il fut décidé subitement que le texte appelé jusqu’à ce jour Préambule « constituerait un Message aux Européens à faire approuver par acclamations » et serait donc lu à la séance de clôture. Des représentants des trois sections l’examineraient avant le Congrès « pour assurer l’homogénéité nécessaire des rapports des trois commissions ». C’était à quoi je tenais surtout.
Ce point marqué et qui pouvait être important, restait à obtenir l’imprimatur du comité pour le rapport culturel, le rapport politique et économique étant déjà sous presse. On était à dix jours du Congrès. À Londres, le 26 avril, dans une petite salle du palais de la Chambre des Communes, je me vis en présence d’un groupe presque purement britannique, qui feignit le plus grand embarras : comment imprimer mon rapport, puisqu’il y en avait là deux autres, d’auteurs anglais, pleins de mérites eux aussi… Je rappelais que la Commission culturelle travaillait depuis deux mois sur mon texte, et n’avait jamais entendu parler de ces deux autres. On me répondit que mon projet était trop long, qu’il parlait de fédéralisme et qu’on « ne pouvait pas me suivre jusque-là… ». En conséquence, et faute de temps pour raccourcir mon texte, lui incorporer la substance des deux autres et le remettre à l’imprimeur (dernier délai demain matin, et je devais repartir le soir même), on se bornerait à proposer au Congrès, mais sans préavis du comité de liaison, les trois documents polycopiés… Je sentais qu’au-delà de mon rapport, on visait le Message final : on tentait de casser ou d’émousser cette pointe fédéraliste du Congrès… Je quittai la séance au milieu de l’après-midi et allai me recueillir à Westminster Abbey. Puis à pied jusque chez Retinger, que je trouvai devant une patience de cartes. Il m’emmena dîner dans un petit restaurant en face de Victoria Station, où il avait jadis coutume de retrouver Joseph Conrad. Nous convînmes que je ne quitterais Londres que par l’avion du lendemain matin, et qu’un secrétaire, alerté par Retinger, viendrait à l’aube prendre mon texte pour le remettre à l’imprimerie. À l’hôtel, un garçon lugubre m’apporta des kippers, de la bière, et une table de bridge. À 6 heures du matin, j’avais fini, à 8 heures mon avion décollait, à midi je m’endormais à Ferney. Mon rapport culturel, à l’encre encore humide, fut remis aux délégués le deuxième jour du Congrès. On me dit qu’un des auteurs qu’on m’avait opposés, apprenant au cours d’un dîner à Londres que mon texte était sous presse, non le sien, avait pleuré. Nous étions tous assez nerveux, en cette veillée d’armes.
Le congrès de La Haye : 7 au 11 mai 1948
extrait de mon journal, mai 1948 : « Cette architecture de grandes poutres, chevrons et traverses sculptées, soutenant un toit immense, tout là-haut, j’ai rêvé un instant qu’enfants, nous sautions d’une poutre à l’autre, sans regarder l’abîme sous nos pas… Vertige rapide. J’abaisse mes regards le long des parois blanches et nues, jusqu’à cette rangée d’écussons aux lions couchés trois par trois. Plus bas, des tapis suspendus. Au-dessus [p. 25] de nous, un large dais carré, tendu de soie rouge et or. J’appuie ma tête contre les plis d’un lourd rideau de velours pourpre. Qui sont ces gens autour de moi, dont les visages s’illuminent dans le faisceau des projecteurs de cinéma ? Je suis assis sur la tribune, derrière deux rangs de dos et de nuques fascinantes qui dépassent le dossier des fauteuils. Cette nuque très large et rouge, c’est Ramadier ; cette nuque placide et blonde, c’est van Zeeland ; et cette absence de nuque, c’est Paul Reynaud. Une nuque blanche et gonflée au-dessus du col d’une redingote victorienne, Winston Churchill. À ma gauche, à ma droite, quelques profils d’amis, ce jeune ancien ministre socialiste hollandais, ce jeune ancien ministre conservateur anglais, les yeux bridés de Coudenhove, le sourire voltairien de Lord Layton, un homme en noir qui porte une longue chaîne en sautoir… Où suis-je ? À quelle époque ? Dans un rêve ? Que se passe-t-il ?
« Churchill, tout près de moi, parle dans un micro, et la voix me revient de la salle : “The task before us, at this congress, is not only to raise the voice of Europe as a united home. We must here and now resolve that a European Assembly shall be constituted…” 158
« Oui, c’est un rêve, devenu réalité ; et que je faisais depuis vingt ans.
« Devant nous, tout autour de nous, dans cette grande salle des Chevaliers, qui est celle d’un très vieux Parlement, mille personnes, mille Européens. Je reconnais dans la foule quelques têtes, la moustache d’Anthony Eden, la face concave de Daladier, le profil du chapelier fou d’Alice in Wonderland (ce ne peut être que Bertrand Russell), le crâne poli de Prieto, les boucles blanches de William Rappard, un Anglais plus Anglais que nature : Charles Morgan, un archevêque qui représente le Vatican, un Lord Bishop qui représente Canterbury, des députés socialistes anglais, un joyeux anarchiste italien, des ministres allemands aux lunettes sans bord… Mais pourquoi cet immense applaudissement ? “L’Europe, vient de dire quelqu’un dans le micro, c’est la civilisation des non-conformistes !” Je regarde le texte qu’on m’a remis. “L’Europe, c’est la terre des hommes continuellement en lutte avec eux-mêmes, c’est le lieu où aucune certitude n’est acceptée comme vérité si elle n’est continuellement découverte. D’autres continents se vantent de leur efficacité, mais c’est le climat européen seul qui rend la vie dangereuse, aventureuse, magnifique et tragique — et, par là, digne d’être vécue.” (C’est mon ami Brugmans, travailliste hollandais, qui parle ainsi devant douze anciens présidents du Conseil, soixante ministres et anciens ministres, deux cents députés venus de vingt-cinq pays… Mais je me dis qu’en effet, malgré tout, notre congrès est doublement non conformiste, puisqu’il a su rallier pour une œuvre commune les conformistes et les non-conformistes…)
« Tout à l’heure, présidents et rapporteurs, nous avons traversé la salle en procession, Churchill et sa femme conduisant. Il y avait des fleurs partout, et des fanfares dans la cour du palais. “On dirait un mariage !” m’a soufflé mon voisin, Lord Layton.
« Mariage de qui ? Non certes de Churchill et du Labour, mais peut-être des vieux hommes d’État et des générations formées pendant la Résistance ? Ou encore des vainqueurs et des vaincus d’hier ? (Nous avons des délégations allemandes, autrichiennes et italiennes.) Ou bien le mariage de l’Ouest et de l’Est ? Non, pas cela : les quelque trente Roumains, Polonais, Tchèques, Hongrois et Yougoslaves ici présents ne sont encore, hélas ! que des “observateurs”.
« Attendons : le congrès commence à peine. L’histoire seule dira le vrai sens de cette cérémonie sans précédent. »
Dès le 8 mai, les congressistes se répartirent en trois sections. Je ne pus en suivre qu’une, celle dont j’avais la charge.
Les débats sur mon rapport (création d’un Centre européen de la culture et d’une Charte des droits de l’homme) se déroulèrent dans l’habituelle confusion des congrès, bien illustrée par cette suite de déclarations faites par des membres de la seule délégation nationale qui se présentait comme telle au Congrès, la [p. 26] Britannique. Le romancier Charles Morgan veut qu’on s’en remette pour la culture aux gouvernements (ceux du Pacte de Bruxelles) mais l’ancien ministre de l’Éducation Kenneth Lindsay pense au contraire que « notre devoir est de constituer nous-mêmes un comité compétent pour continuer l’œuvre du Congrès ». Le jeune colonel d’aviation Cheshire, du Réarmement moral, exige d’abord un retour à Dieu et dénonce mon rapport comme « antichrétien ». Enfin, Bertrand Russell, tout en relevant qu’« il n’y a pas de raison de proclamer la supériorité de l’héritage de l’Europe », estime « qu’un Centre aiderait les hommes de pays différents à maintenir un contact étroit et à mieux connaître leurs points de vue respectifs » 159 . Finalement, tout le contenu positif du Rapport passera dans la résolution votée à l’unanimité : Centre culturel, Charte des droits de l’homme et Cour suprême, « instance supérieure aux États à laquelle puissent en appeler personnes et collectivités ». Tout cela verra le jour à partir de 1950, en application des résolutions de La Haye 160 .
Si l’on compare les rapports introductifs des trois sections, on est frappé par la similitude de leur manière de poser le problème européen, c’est-à-dire de fonder les efforts pour l’union économique et politique sur l’unité de culture déjà existante et sur les droits de la personne, antérieure et supérieure à ceux de l’État ; de revendiquer une forme d’union fédéraliste, c’est-à-dire propre à sauver les caractères distinctifs de nos peuples ; et enfin de considérer que cette union sera le premier pas vers une fédération mondiale.
L’influence des idées fédéralistes est également sensible dans des expressions clés telles que « transférer certains droits souverains des nations pour les exercer en commun », ou « créer une citoyenneté commune sans que soit perdue pour autant la nationalité d’origine ». La controverse entre fédéralistes et unionistes laisse une trace sensible dans la résolution politique : l’emploi, à cinq reprises, des mots « l’union ou la fédération » pour désigner la future Europe. Cependant, les rares précisions qu’on apporte à l’idée d’union indiquent toutes une forme d’union fédérale, j’entends non unitaire, limitée et réelle.
Mais si le fédéralisme réussit à influencer le langage des rapports et des résolutions, il ne triompha que dans les textes. L’unionisme, doctrine (ou refus de doctrine) de ceux qui espéraient faire l’Europe sans casser des œufs, resta seul maître d’exploiter les conséquences de l’éclatante manifestation de La Haye. D’une part, ses tenants surent empêcher que le Congrès ne se prolonge en un vaste mouvement populaire, d’autre part les fédéralistes ne surent pas imposer leur tactique : ils se laissèrent berner par des promesses de « résultats modestes, mais concrets ».
Les fédéralistes, je l’ai dit, espéraient que les États généraux donneraient naissance — mais comment ? — à un noyau de gouvernement européen, dont on ne décrivait pas les compétences. Churchill avait parlé d’un « Council of Europe », dont on ne savait pas bien s’il était plus et mieux qu’une alliance de souverainetés nationales absolues. Le rapport politique (d’inspiration unioniste) proposait un conseil extraordinaire pourvu d’un secrétariat permanent, et une assemblée délibérante nommée par les parlements. Mais la résolution politique (votée aussi par les fédéralistes) ne parlait que d’une assemblée « élue, dans leur sein ou au-dehors par les parlements ». Enfin, le Message aux Européens revendiquait « une assemblée… où soient représentées les forces vives de toutes nos nations », thèse des fédéralistes intégraux. En fait, le Mouvement européen, constitué par les six organisations réunies à La Haye, aboutit très rapidement à un « résultat modeste mais concret » : la création en neuf mois d’un Conseil de l’Europe privé de tous pouvoirs et doté d’une Assemblée purement consultative, formée de députés désignés par les parlements nationaux.
Dès ce moment, la teneur en fédéralisme, non seulement des réalisations obtenues mais des exigences mêmes du Mouvement, va décroître d’année en année. On sait cela, mais ce qu’on ignore, c’est l’incident minime et décisif qui devait couper les ailes à tout espoir [p. 27] d’action « révolutionnaire » du Congrès de La Haye.
Le Message aux Européens, après avoir été discuté pendant deux mois, et mis au point par le Comité de liaison à la veille même du Congrès, avait été imprimé en haut d’un long rouleau de fort papier parcheminé : il était entendu qu’à la fin de la séance de clôture où je lirais ce texte, tous les congressistes, Churchill en tête, signeraient le document, lequel circulerait ensuite dans toute l’Europe pour récolter des millions de signatures et devenir l’instrument d’une puissante campagne d’agitation européiste.
Or, tandis que je donnais dans les couloirs une interview à la radio, dix minutes avant l’heure fixée pour la séance de clôture, on vint me chercher : Duncan Sandys désirait me voir d’urgence dans la salle des Chevaliers, où la séance plénière de la section économique prenait fin. Je vis Churchill debout devant le micro, les mains sur les revers de sa redingote. Par moments, un orage déchaîné faisait baisser et s’éteindre pour quelques secondes toutes les lumières. Au fond de la salle, près de l’entrée principale, je trouvai Duncan et son beau-frère Randolph Churchill, lequel me dit : « Vous souhaitez, je pense, l’unanimité du Congrès sur le texte d’engagement qui termine votre Message. Or je connais trente délégués au moins qui s’y opposeront, à cause de la phrase : “Nous voulons une défense commune”. » Sandys ajouta : « Cette phrase n’a pas été discutée par le Congrès. Désolé, mais il faut renoncer au Message ».
Mon interviewer, Alec Plaut, m’avait suivi, le micro à la main, traînant des fils. Je lui fis signe et, parlant devant le micro, je répétai ce qu’on venait de dire et je conclus : « OK ! Lors du prochain Congrès européen, Staline, qui est plus fort que vous, enverra cinquante délégués ! Et l’Europe ne se fera pas ! » J’avais un peu crié, je crois. Des huissiers nous prièrent de sortir. J’envoyai quérir Retinger et Paul van Zeeland, qui étaient à la tribune. Dans une petite salle près de l’entrée, nous nous assîmes à six ou sept, et après dix minutes d’un débat virulent, au cours duquel, voyant entrer Churchill Jr, je criai aux huissiers : « Faites sortir ce journaliste irresponsable », Paul van Zeeland, qui devait présider la séance de clôture du Congrès fit accepter un compromis : je lirais le Message, mais j’omettrais la petite phrase incriminée. Cela semblait raisonnable et bénin. Cela signifiait en réalité qu’on ne pourrait plus faire signer le Message déjà imprimé, puisque la petite phrase y figurait 161 .
J’étais encore très pâle, paraît-il, quand van Zeeland me donna la parole pour présenter le Message aux Européens. Au moment où, marquant un temps, j’allais passer à l’engagement final en cinq articles, Sandys fit un signe impérieux de la main afin que personne ne se lève dans la salle. J’eus une faible revanche (mais seulement d’amour-propre), pendant que le sénateur Kerstens lisait le Message en anglais : j’avais repris ma place à la tribune, juste derrière Churchill, qui faisait basculer son fauteuil, et je l’entendais dire à haute voix : « But why ? We should stand up at that ! We should all stand up ! » 162 Personne ne bougea cependant. Et le Congrès prit fin dans l’enthousiasme, mais il venait de tuer en germe tout espoir d’une campagne populaire élargissant son retentissement dans l’Europe entière.
Suite et fin des congrès
Le Mouvement européen, né au cours des mois suivants et dominé par les unionistes, convoqua d’abord un congrès politique à Bruxelles, en février 1949, qui n’ajouta rien à La Haye, à part l’adhésion de P.-H. Spaak ; puis un congrès économique à Westminster, en avril 1949, qui précisa qu’« une Autorité européenne permanente devrait être instituée, à laquelle les gouvernements conviendraient de confier certains pouvoirs spécifiques dans des domaines bien définis de la vie économique ». Pour les « industries de base telles que charbon, fer et acier », une Autorité européenne [p. 28] devrait être créée en vue de supprimer les droits de douane, définir la politique des investissements, de la production, des prix, et des droits sociaux. L’influence des socialistes, et surtout d’André Philip, vient désormais s’ajouter à celle des libéraux, principaux auteurs des analyses et projets formulés par les premiers congrès. Un an plus tard, grâce au génie réalisateur de Jean Monnet, et à l’accord des trois chefs de gouvernement démo-chrétiens de France, d’Allemagne et d’Italie, la naissance d’une Haute Autorité du charbon et de l’acier inaugurera une stratégie nouvelle : celle qui consiste à organiser d’abord l’économie avec l’idée que l’union politique devra s’ensuivre, en vertu des mécanismes supranationaux institués dans certains domaines clés.
Enfin, la conférence culturelle de Lausanne (8-12 décembre 1949) organisée par mon « Bureau d’études » de Genève et présidée par Salvador de Madariaga, reprit et développa toutes les suggestions même implicites des textes de La Haye. Elle vota vingt et une résolutions, dont il est frappant de constater que dix-neuf sont aujourd’hui réalisées, parmi lesquelles le Centre européen de la culture, le Collège d’Europe, et le Laboratoire européen de recherches nucléaires (CERN) qui a construit l’un des plus grands synchrocyclotrons du monde et a pu, grâce à cela, freiner « l’hémorragie de matière grise » qu’étaient alors en train de subir toutes nos nations, trop pauvres pour s’offrir un si grand appareil.
Ainsi les unionistes (la droite continentale et le Labour) avaient eu leur Conseil de Strasbourg ; les économistes (libéraux et socialistes) allaient avoir la Haute Autorité de Luxembourg, en attendant le Marché commun ; les culturels avaient le Centre de Genève et par lui ou autour de lui, de nombreuses associations professionnelles et instituts d’enseignement ou de recherches. Mais les fédéralistes en tant que tels n’avaient rien obtenu de concret, car leur but spécifique était, précisément, de lier toutes les activités européennes en une vivante interaction organisée d’union et de diversités, de puissance et de liberté, idéal politique par excellence. Beaucoup de choses se faisaient en Europe, on l’a vu, mais sans liens organiques, sans politique d’ensemble. À qui la faute ? Les unionistes avaient mieux travaillé que les fédéralistes, c’est certain, et leur tâche était plus facile, puisqu’ils misaient sur les routines de la politique des nations. Certes, leur succès même risquait de compromettre l’avenir de notre idée européenne, comme risquait de le faire dans un autre domaine la stratégie si rapidement mais isolément efficace de la CECA, puis du Marché commun. Certaines satisfactions partielles et à court terme coupent mieux l’élan d’une révolution que ne le font les refus systématiques d’une réaction butée qui indigne l’opinion.
Mais les fédéralistes s’étaient montrés incapables de concevoir et surtout d’imposer une vision vraiment neuve et fascinante des formes et institutions de l’union politique à instaurer. En décembre 1948, ils avaient tenu à Rome, dans les salles du Palais de Venise, un grand congrès riche en péripéties dramatiques. Salués par le président Einaudi et par le comte Sforza 163 , harangués par Pie XII en son palais d’été, ils essayèrent en vain de reprendre l’initiative saisie par Sandys et Retinger dès avant La Haye. L’équipe des dirigeants de Montreux, accusée d’avoir trop cédé « aux Anglais », fut injustement désavouée, après des polémiques acerbes. Henri Frenay et moi-même, élus en tête de liste, devînmes l’un président et l’autre délégué général de l’Union. Les thèses « dures » furent acclamées : c’était trop tard. Cette victoire à la Pyrrhus des radicaux (ou tenus pour tels) n’empêcha pas le Mouvement de s’épuiser assez vite en querelles de factions et de personnes, ou en initiatives mal exploitées.
À La Haye, Paul Reynaud avait dépassé les fédéralistes en proposant l’élection au suffrage universel d’une Assemblée européenne. Il n’avait recueilli que six voix. (Le général de Gaulle allait proposer le même projet en 1958.) Reynaud fut le seul tempérament révolutionnaire [p. 29] qui se manifesta à La Haye. À Macmillan qui conseillait de n’avancer que step by step, il répliquait : « On peut tout faire en deux pas, sauf franchir un fossé. »
Plus tard, les fédéralistes demanderaient à leur tour l’élection par le « peuple européen » d’une Assemblée, mais ils la voudraient constituante. Or il est clair qu’une Assemblée ne saurait innover, imaginer ni vraiment créer quoi que ce soit. Un tel projet ne serait-il pas une manière d’esquiver la vraie tâche de l’aile marchante du Mouvement européen, j’entends la recherche et la formulation des moyens de rendre fécondes les grandes antinomies valables qui tissent la réalité occidentale : autorité et liberté, plan continental et initiatives régionales, union nécessaire à la force et respect des autonomies, unité et diversité — que dis-je, unité pour les diversités ?
Si je tiens pour licite et opportun de publier aujourd’hui ce protocole d’un échec — une bataille perdue, non la guerre — c’est parce qu’à la faveur d’une analyse impitoyable, conduite par beaucoup d’entre nous, il devient très clair, désormais, que la Fédération européenne ne se fera jamais sur la base « réaliste » des États-nations souverains, formule oppressive, négative, quoiqu’aussi coriace que désuète. Elle se fera, elle peut et doit se faire à partir des Régions, formule neuve qui réalise exactement ce que demandaient et définissaient le « groupuscule » Ordre nouveau et le mouvement personnaliste des années trente.
Mais ceci est une autre histoire. Ce sera celle des vingt ans qui viennent. Et certains, que je connais, la préparent.