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24/10/2016
Les valeurs nous meuvent. Elles déterminent nos émotions et nos émotions déterminent nos actes. Par exemple, c'est parce que je pense que la liberté est une valeur importante que je ressens de l'indignation lorsque je vois la liberté d'individus violée. L'indignation (émotion) m'incite ensuite à vouloir mettre fin (acte) à la violation de la liberté (valeur). Parce que les valeurs jouent un rôle crucial dans notre vie en guidant nos actes, il convient de nous demander : quelles valeurs devons-nous adopter dans notre vie pour nous réaliser en tant qu'individu ?
La multiplicité et la diversité des individus rend difficilement envisageable l'idée qu'il existe une éthique, un code moral, adapté à tous. J'ai tendance à incliner à penser qu'il existe des types d'individus (et peut-être aussi des phases de vie) pour lesquels certaines valeurs sont plus valables que pour d'autres. La clef réside probablement dans ce cas dans la comparaison de différentes éthiques de vie pour que chacun puisse se construire au mieux en sélectionnant ce qui lui correspond le plus. En réfléchissant sur quelle étaient les valeurs les plus importantes pour moi, j'en suis venu à considérer une valeur peu commune (rarement considérée en tout cas il me semble) : le raffinement. Essayons un peu d'explorer ce que l'on pourrait dire sur cette valeur (considérez cet exercice comme une improvisation intellectuelle, de la même façon qu'au théâtre les comédiens improvisent parfois ; je m'élance sur la scène le cœur à nu sans souffleur ou texte prédéfini).
Pourquoi considérer le raffinement comme une valeur importante dans une vie ? Après tout, beaucoup de choses apparemment simples de la vie peuvent sembler valables, comme la nourriture, le travail de la terre ou, évidemment, la sexualité. En fait, ces choses qui semblent a priori simples ne le sont pas tant que ça. Cuisiner et avoir une sexualité épanouie demandent de la pratique, de la technique et une certaine sensibilité (une qualité émotionnelle qui n'a rien de simple à acquérir), autrement dit, une certaine sophistication. Quant au travail de la terre sans machines (c'est à dire dans sa simplicité), il n'est attirant que pour certains esprits en mal de retour à la nature ou comme hobby (donc comme activité temporaire). Par conséquent, nous abordons et effectuons les choses « simples » avec un certain degré de sophistication et ce qui est réalisé simplement est moins bien effectué que ce qui est réalisé de manière sophistiquée (si cette argumentation vous intéresse, vous trouverez une argumentation assez proche chez le philosophe utilitariste John Stuart Mill). Toute l'histoire de l'humanité consiste d'ailleurs dans le dépassement de ses conditions primaires et basiques pour atteindre un degré de développement supérieur, que ce soit dans le domaine technique et technologique, culturel (au niveau des mœurs), artistique (et esthétique), économique, scientifique, politique, philosophique ou moral.
Je vois trois champs principaux où l'on pourrait instancier cette valeur de raffinement et c'est pourquoi je parlerais successivement de raffinement intellectuel, de raffinement esthétique et de raffinement émotionnel. Passons-les en revue.
Un esprit mou, lent, conformiste, docile, indifférent, est un esprit mort. Les masses guidées par les fascistes, la chaire à canon des militaires, les disciples de sectes absurdes, sont tous composés de ce même esprit doxatique et moutonnier. Le zombie contemporain est celui qui ne sait penser par lui-même ni ne sait penser tout court. C'est celui qui n'a pas de courage intellectuel et n'ose pas s'opposer à l'erreur, à la sottise ou à la bêtise. Le raffinement intellectuel consiste donc à embrasser les vertus épistémiques : indépendance d'esprit, clarté de la pensée, respect de la logique, originalité (capacité à innover), capacité à argumenter, etc. Autrement dit, il convient d'adopter une attitude (étymologiquement) philosophique : amour de la sagesse, haine de la sottise (les deux étant probablement aussi importants l'un que l'autre).
La montagne qui se dresse au soleil levant, la fleur qui éclot au printemps, la jeunesse qui s'élance dans la vie, voici des exemples de beauté probablement considérées comme simples. Le raffinement esthétique ne peut évidemment consister à simplement embrasser ces beautés, ni même à seulement cultiver une sensibilité à cette beauté. Par raffinement esthétique je parlerais plutôt de sensibilité artistique envers la vie, que l'on pourrait traduire par une maxime partagée autant par les dandies que les situationnistes : faire de la vie une œuvre d'art. On ne peut obtenir un tel résultat qu'en cultivant un certain nombre de traits de caractère et c'est pourquoi le point suivant est celui du raffinement émotionnel.
La passivité, l'indifférence, l'inaction, la lâcheté, la peur maladive (excessive, car la peur du danger est saine en soi), sont des émotions qui nous mènent au bord du gouffre et qui font de nous des proies faciles pour le plus grand monstre qui menace la civilisation occidentale, la Bête de Baudelaire : l'Ennui. Go fast, go wild. Kerouac et les Beats nous ont ouvert la voie vers la solution pour étouffer la Bête que l'on peut résumer en trois traits de caractère : la passion, l'exaltation et le tourment. Passion d'abord, passion pour les choses de la vie, intensité comme maître mot, comme température corporelle, ou, comme le dit si magistralement Kerouac : « The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, like fabulous yellow roman candles, exploding like spiders across the stars ». Exaltation ensuite, comme capacité à l'enthousiasme pour une cause, c'est à dire exaltation comme capacité à agir pleinement moralement. Et enfin, tourment, comme sublimation romantique de la douleur ou de la peine en une émotion esthétique : la souffrance se fait alors événement narratif dans une trame plus globale et prend une valeur esthétique qui lui retire une partie de sa lourdeur et de son poids sur notre vie.
Voici ce que je me sens à même de dire pour l'instant sur cette valeur du raffinement et sur l'éthique que l'on pourrait développer à partir d'elle. Concluons notre improvisation intellectuelle sur ces quelques mots de Guy Debord : « L'individu doit être passionnant ou ne pas être. » Amen.
Adrien Faure
24/07/2016
« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde;
C'est l'Ennui!- l'œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! »
Charles Baudelaire, 1857
La philosophie politique s'intéresse à des questions d'éthique inter-individuelle (pour reprendre une expression de Thierry Falissard), c'est à dire à l'éthique (aux principes moraux) qui devrait fonder les interactions entre les individus et qui devrait déterminer la forme et la taille de l’État. Mais la philosophie morale peut aussi s'intéresser à des questions d'éthique individuelle et chercher à découvrir quels principes ou quelles valeurs devraient nous guider dans la vie et quels modes d'être l'on devrait adopter. Toutefois, il me semble fort probable que la diversité humaine ne nous contraigne en ce domaine à une dose d'humilité assez élevée. Les individus sont trop différents pour pouvoir espérer dresser pour eux, universellement, une éthique individuelle idéale et parfaite, un joyau moral que tous devraient chérir (c'est d'ailleurs pour cela que la philosophie politique ne peut s'appuyer que sur une ontologie humaine ultra-minimaliste). Tout au plus peut on proposer des éthiques individuelles diverses, en fonction de nos intuitions et raisonnements propres, et espérer que par un libre-échange de nos réflexions morales les individus trouvent ce qui leur convient.
« The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars. »
Jack Kerouac, 1957
Si la liberté (réalisée dans la philosophie libérale par le principe de non agression) est l'élément clef dans la réflexion qui me guide en philosophie politique, c'est une autre valeur qui me semble essentielle, en ce qui concerne l'éthique individuelle, et propre à guider l'individu dans la vie avec succès. Cette valeur est le raffinement.
Il y a selon moi trois types de raffinement à retenir.
1. Individualisme de l'esprit
Raffinement intellectuel d'abord, que je comprends comme un ensemble de vertus (de modes d'être à incarner) : indépendance (autonomie) d'esprit, sophistication de la pensée (du raisonnement), esprit critique et sensibilité individualiste.
2. Romantisme
Raffinement émotionnel ensuite, dont les vertus sont la passion (dans les relations sociales comme dans les événements de la vie), l'exaltation (c'est à dire la capacité à agir pour une cause ou plusieurs) et le tourment (c'est à dire la capacité à sublimer la souffrance).
3. Dandysme
Raffinement esthétique enfin, dont les vertus sont l'esthétisation de la vie et du quotidien (faire de sa vie une œuvre d'art), la recherche de la beauté et la sensibilité artistique (qui s'exprime dans l'acte créateur comme dans l'acte appréciateur).
Pour rendre cette présentation convaincante, chacune de ces vertus demanderait une discussion rigoureuse autour de ses avantages et de ses inconvénients. J'y reviendrai par la suite et il convient donc de prendre ce billet pour ce qu'il est : une énonciation et non une argumentation. A noter que je ne prétends pas incarner ces vertus, mais simplement que ce sont là des vertus à incarner (autant que possible) dans l'idéal.
« L'individu doit être passionnant ou ne pas être. »
Guy Debord