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culture
Interview: un café avec Marc Levy
Il s’installe et commande un Cappuccino - simplement. L’homme aux 40 millions de livres vendus, dont les romans se retrouvent depuis vingt ans dans les sacs à main, les besaces de plage, les bibliothèques et les tables de nuit de milliers de personnes, se distingue davantage par une humble élégance toute naturelle que par l’imposante assurance de celui qui a réussi; Marc Levy balaie modestement les compliments, comme s’il était convaincu de ne pas les mériter. Il dit écrire, ainsi qu’il l’a toujours fait, sans se soucier de la publication de son oeuvre. D’ailleurs, il n’approuverait peut-être pas tout à fait le terme d'«oeuvre», puisqu’il affirme ne pas se considérer comme un artiste.
Son discours s’emplit de métaphores, sur lesquelles il s’appuie pour étayer ou préciser son propos. Il prend le temps de s’assurer que nous ayons compris ce qu’il veut dire. Derrière les verres de ses lunettes rondes, son regard se perd parfois dans le néant, alors qu’il fouille les arcanes de sa mémoire ou se lance à la recherche du mot juste. Sa voix est grave et posée, tandis qu’il parle de ses personnages comme s’il les connaissait depuis des années, de son travail comme d’une simple évidence au succès duquel il ne semble pas réfléchir tant que cela. Ses récits ont pourtant conquis le coeur de millions de lecteurs venus du monde entier.
Au beau milieu d’une phrase, il s’interrompt pour s’amuser du fait que le petit chocolat, venu accompagner sa tasse de café, a entièrement fondu. Le serveur a de l'humour et lui répond que c’est une petite blague faite aux clients, puisque le café est chaud. Cela le fait rire.
«La dernière des Stanfield»
Nous avons rencontré le célèbre auteur français le 29 avril 2017, à l’occasion du Salon du Livre de Genève. Propulsé en tête des ventes littéraires en 2000 avec le magnifique «Et si c’était vrai» (adapté au cinéma en 2005, avec Reese Witherspoon et Mark Ruffalo), il a eu la gentillesse de nous accorder un entretien.
Son dernier roman, «La dernière des Stanfield» nous entraîne dans une intrigue haletante, un jeu de pistes étonnant à la découverte d’un secret de famille inattendu. Tout commence lorsque la jeune Eleanor Rigby, journaliste résidant à Londres, reçoit une lettre anonyme accusant sa mère d’un passé criminel. Au Québec, un homme nommé George Harrison reçoit une lettre semblable, accusant sa mère des mêmes faits. Ils ne se connaissent pas.
Interview
FEMINA Au centre de «La dernière des Stanfield» se trouve un lourd secret familial: qu’aviez-vous envie d’explorer en choisissant cette thématique centrale?
MARC LEVY Je voulais explorer les conséquences du non-dit et du non demandé sur les membres d’une famille: finalement, on ne sait de nos parents que ce qu’ils ont bien voulu nous dire et ce qu’on a bien voulu leur demander. Je me suis intéressé aux conséquences de ces non-dits, de génération en génération. Car parmi les phrases que nos parents nous ont répétées, au plus grand agacement des adolescents que nous étions, figure ce fameux «Tu sais, moi aussi j’ai eu ton âge». Or, étrangement, cette phrase que l’on reçoit comme une évidence banale, recèle généralement un appel à converser comme deux amis, et non pas comme deux parents, en oubliant un instant l’écart d’âge. Malheureusement, nous parvenons très rarement à tenir ce genre de conversation avec les nôtres.
Le narrateur se glisse souvent dans la tête de différents personnages: comment faites-vous, en tant qu’écrivain, pour passer ainsi d’un être fictif à un autre?
Je pense que cela relève d'une démarche similaire à celle de l’acteur qui se glisse dans la peau de ses personnages. On pourrait simplement comparer cela à ce que nous faisions, enfants, lorsque nous rejouions les conversations que nous avions entendu les adultes tenir. Tout au long de notre vie, l’enfant qui est en nous ne nous lâche pas; on peut choisir de l’étouffer, de l’enfermer ou de le laisser guider nos choix, mais il ne nous quitte pas.
Si notre apparence change avec le temps, et cela bien malgré nous, l’intérieur ne vieillit pas de la même façon. J’ai remarqué que beaucoup de très jeunes personnes se précipitent dans une vie d'adulte, mus par une volonté de mimétisme parental. Mais lorsque survient une très grande émotion telle qu’une rupture, un deuil ou un coup de foudre, leur armure se fracture.
Nombreux des personnages centraux de votre roman sont des femmes: vous abordez d’ailleurs des thématiques très féministes (Les mères des deux protagonistes décident notamment de lancer un journal dirigé par des femmes, aussi bien que par des hommes).
En 1980 (époque où se déroule une partie de l’intrigue, nldr), dans la plupart des grands quotidiens, aux Etats-Unis notamment, les femmes journalistes faisaient la quasi totalité du travail; elles menaient l’enquête, posaient des questions, écrivaient les articles… Cependant, leurs papiers étaient signés par des collègues masculins. Il était inconcevable qu’une femme puisse penser et s’exprimer au même titre d’un homme. Nous sommes en 2017, en Europe, et malgré d’énormes progrès, un homme et une femme qui exercent la même profession ne reçoivent pas le même salaire.
Le féminisme (un mot que je n’aime pas, mais c’est le seul qu’on a trouvé) est la volonté d’en finir avec les inégalités absurdes: les hommes dotés de bon sens sont aussi engagés dans ce combat que le sont les femmes.
Vos récits contiennent souvent des histoires d’amour: est-ce pour vous un ingrédient essentiel d’un roman?
Il m’est arrivé d’écrire des romans sans intrigue amoureuse, mais je n’ai jamais réussi à produire un récit dans lequel il n’y a pas d’amour. Car, sans avoir une vision naïve de la vie, je pense que cela n’aurait pas d’intérêt. Si votre histoire ne suscite pas d’empathie envers vos personnages, je ne vois pas pourquoi quelqu’un aurait envie de vous lire pendant 350 pages. Compte tenu du nombre d’heures de travail que représente l’écriture d’un roman, il serait inutile d'y consacrer tout ce temps sans ressentir soi-même de l’émotion. L’auteur reste finalement le tout premier lecteur de tout récit.
A quoi ressemble, pour vous, une journée d’écriture typique?
J’écris environ quatre mois par an, sept jours sur sept, 11 heures par jour, et souvent la nuit. Car si on écrit de 8h du matin à 10h du soir, on n’a plus du tout de vie.
Et qu’en est-il de l’inspiration?
Quand je me suis mis à écrire «La dernière des Stanfield», je n’avais pas en tête davantage que les 15 premières pages du roman. J’adore jouer avec la peur: car ne pas savoir ou on va est terrorisant.
C’est cela que j’essaie de vivre. Disons qu’au tiers du manuscrit, je n’avais pas encore décidé qui allait être le corbeau (la personne qui envoie la lettre anonyme à Eleanor Rigby et George Harrison, ndlr). Je menais l’enquête avec les personnages, et j'ai résolu les énigmes en même temps qu’eux.
Avez-vous toujours l’impression que l’histoire vous appartient une fois le livre publié et dévoré par des milliers de lecteurs?
Je ne prends pas mon travail suffisamment au sérieux pour penser à ce genre de choses. Lorsque je publie un roman, j'en range un exemplaire dans une bibliothèque qui n’est même pas dans mon bureau: sinon ce serait comme ces gens qui mettent des photos d’eux sur la cheminée, à quoi ça sert? On se voit tous les matins dans la glace. En fait, à ce moment là, je m’intéresse déjà davantage au roman que je vais écrire ensuite.
Pourquoi écrivez-vous?
Parce que j’étais un enfant extrêmement pudique. Je n’arrivais pas à parler, je n’arrivais pas à dire. A vingt ans, si je m'éprenais d’une fille assise à l’autre bout du bar, il fallait six mois pour traverser la salle et aller lui parler... entre temps, elle s'en est allée au bras d'un autre.
En quoi la forme de l'écriture narrative vous permet-elle de vous exprimer?
Peut-être parce que le roman ne s’impose à personne: si vous lisez un livre, vous avez fait toute la démarche d’aller le chercher, vous avez lu la quatrième de couverture, la promesse de l'histoire vous a plue, vous l’avez choisie.
Comment, initialement, vous êtes-vous lancé dans l’écriture?
Je suis entré dans l’écriture de façon assez accidentelle: j’ai écrit un premier roman à l’âge de 18 ans, que j’ai jeté à la poubelle parce qu’il était mauvais.
Pourquoi cette longue trêve?
Quand je suis revenu de Berkeley, j’ai donné le manuscrit à mon père. Il l’a lu et m’a dit deux choses, qui étaient foncièrement vraies: «C’est mauvais. Mais ce qui est formidable, c’est que tu es parvenu à écrire 300 pages». Et moi, je n’ai entendu que la première partie. Cela m’a inhibé et ce n’est que 20 ans plus tard que je m’y suis remis. A ce moment-là, je n’ai pas pensé à être publié; j’écrivais sans me soucier ne serait-ce qu’une seconde du regard des autres, et uniquement dans le but de pouvoir donner cette histoire à l’homme que deviendrait mon fils, trente ans plus tard.
Et cela n’a pas changé?
Non. Beaucoup de gens me demandent des conseils d’écriture, à quoi je leur réponds que je ne suis pas professeur. Mais ce que je peux leur dire, c’est de ne jamais penser à la publication. L’écriture est associée au désir d'être aussitôt publié; pourtant, personne ne se met au piano en se promettant que «demain matin je ferai un concerto». On s’assied devant un piano en se disant qu’on va apprendre à manier cet instrument. Avant de devenir artiste, chacun est avant tout artisan.
Qui sont vos inspirations littéraires, les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire?
Je répondrai plutôt en vous citant les auteurs qui m’ont fait aimer lire: René Barjaval, Romain Gary, Stephen King, Jacques Prévert, Hugo, Dumas… J’ai toujours été un avide lecteur qui s’accordait une grande liberté: je ne me suis jamais surpris à lire quelque chose parce que tout le monde disait qu’il fallait le lire. Je n’aime pas les préjugés. Un bouquin qui compte dans la vie de quelqu’un est un livre qu’il a lu à un certain moment et qui lui a apporté quelque chose à cet instant précis. On peut passer complètement à côté d’un livre s’il entre dans notre vie à un moment où il ne nous touche pas.
Nous quittons Marc Levy en lui demandant si nous pouvons prendre une photo avec lui. Spontanément, il répond: «Mais oui bien sûr. Allez, prenons un selfie!»
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