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jeudi, 16 juin 2016
Il y a 200 ans naissaient à Genève Frankenstein et sa créature
Le 16 juin 1816, quatre Anglais s'emmerdaient ferme à Genève, dans la villa Diodati, juste-au-dessus du lac. Il faisait un temps de chien. Un volcan, le Tambora, avait fait des siennes en Indonésie, un an avant, et avait chargé l'atmosphère de soufre et de cendres, à détraquer le temps jusqu'en Europe. A cinq jours du début de l'été, il faisait 14 ° à Genève. Comme maintenant, deux siècles plus tard ? Ouais, il faut se méfier des étés pourris à Genève : il peut en sortir des monstres. Bref, Mary Godwin (future Mary Shelley), Georges Byron, Percy Shelley et John Polidori s'emmerdent. Byron a une idée : "chacun d'entre nous va inventer une histoire de fantôme". Shelley et lui évoquent la réanimation d'un cadavre. Mary Godwin en écrira un chef d'oeuvre : "Frankenstein, ou le Prométhée moderne". Un homme y crée la vie en assemblant des morceaux de mort. La Créature et son Créateur ont aujourd'hui 200 ans (mais le livre ne paraîtra que deux ans plus tard, en 1818, et d'abord en français). Elle comme lui sont immortels. Et genevois -ceci n'expliquant en rien cela, puisque, selon Mary Shelley,"à Genève, on ne trouve rien qui vaille la peine que l'on prend à marcher sur ses rudes pavés".
Jusqu'au 9 octobre, à la Fondation Bodmer, à Cologny, à deux pas du lieu de naissance du docteur Frankenstein (la villa Diodati est toujours là), une exposition, des conférences, des événements, retraceront la genèse du roman de Mary Shelley, son contexte, sa signification aujourd'hui...
"Mais voici que des livres et des hommes nouveaux avaient poussé plus loin leurs recherches..."
Le roman de Mary Shelley s'inscrit dans un temps de révolutions. Mary Shelley avait donné pour titre à son roman "Frankenstein, ou le Prométhée moderne". Prométhée avait volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Il en avait été puni par les dieux, condamné par eux à être éternellement enchaîné, un aigle dévorant ses entrailles. Funeste destin. Mais le Prométhée des temps d'où étaient nés Byron, Shelley, Polidori, Mary Godwin, ce n'était pas Frankenstein. Pas un savant fou, pas un démiurge. C'était la révolution. Ils en étaient fils et fille (Mary l'était d'ailleurs d'un philosophe libéral, William Godwin, et d'une écrivaine féministe, Mary Wollestonecraft). Quand dans la tête de Mary Shelley naissaient Frankenstein ("né à Genève" dans l'une des familles "les plus distinguées de la République") et, sous la foudre, sa créature, on sortait d'un quart de siècle de révolutions et de guerres révolutionnaires. Et d'un siècle de Lumières prométhéennes : "Mais voici que des livres et des hommes nouveaux avaient poussé plus loin leurs recherches", se souvient Victor Frankenstein, citoyen de Genève et aussi fier de l'être qu'un autre, un siècle plus tôt... Ceux qui croyaient en 1816 avoir restauré l'ordre ancien n'avaient rien compris à ce qui venait de bouleverser l'Europe. Et plus que l'Europe : le monde avait changé. Définitivement changé. Le bonheur n'était plus "une idée neuve" en Europe, s'il était encore une revendication. Du monde ancien, on ne pouvait que restaurer quelques apparences. D'anciens maîtres avaient certes été replacés sur leurs trônes ébranlés, mais sous eux, les sociétés, les peuples, les nations, désormais leur échappaient. La Révolution était passée par là. Véritable "Prométhée moderne" elle avait donné aux humains (aux hommes, qui tardèrent à le partager avec les femmes) un feu plus brûlant que celui que le Prométhée légendaire avait pour eux volé aux dieux : le feu de la liberté -non seulement de la relative liberté politique, de la démocratie, de la république, mais de la liberté fondamentale, ontologique, celle dont écrivirent Max Stirner puis les existentialistes : la liberté par laquelle plus rien n'est tenu pour sacré, inébranlable, définitif. Plus rien en tout cas de ce que les pouvoirs politiques, sociaux, religieux proclament et dont ils font leur justification. On peut couper la tête d'un roi. On peut se sacrer soi-même empereur en ayant convoqué un pape pour ne lui laisser que le droit de contempler le spectacle. On peut abolir les privilèges. On peut prendre la place de Dieu, ne plus être sa créature, mais son créateur. Tout peut être changé. Et on peut penser ce changement, le projeter, l'entreprendre. Et quand on commence à le faire, on ne contrôle plus rien. On lance une révolution, et elle échappe à ceux qui l'ont lancée comme la créature échappe à Frankenstein, et la révolution dévore ceux qui l'ont lancée, comme l'aigle dévore Prométhée.
Frankenstein donne vie à un assemblage de morceaux de cadavres. Sa créature était faite de chair et d'os morts. Un monstre ? De monstres, il en fut bien d'autres, de ceux que l'aube est supposée dissoudre, et ceux là sont d'idées, d'institutions, d'organisations. De politiques et de religions.
"Quelle gloire ne résulterait pas de ma découverte, si je pouvais bannir du corps humain la maladie, et, hors les causes de mort violente, rendre l'homme invulnérable", s'enthousiasme Victor Frankenstein... Rendre l'homme invulnérable à quoi ? A ce qui matériellement le tue, ou à ce qui tue ce qui le fait humain ?
Nous sommes bien à la fois Victor Frankenstein et sa créature.