Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07044.jsonl.gz/1309

(Réd.) Il y a 100 ans, le poète Carl Spitteler recevait le prix Nobel de littérature. A cette occasion, la Nouvelle Société Helvétique a organisé samedi 14 décembre 2019 à Zurich un débat sur le rôle politique des écrivains en Suisse. Du très riche exposé de Wolf Linder qui introduisait la discussion, nous extrayons les propos concernant le nobélisé de 1919 et Gottfried Keller, deux écrivains moins connus de ce côté de la Sarine.
Le sujet proposé, La voix des poètes et des philosophes dans la politique, pourrait sembler provocateur à beaucoup de gens. En effet, les acteurs culturels se plaignent souvent que la Suisse constitue un terrain difficile pour leur travail, et les intellectuels sont en proie à la méfiance du public envers tout ce qui semble académique. Mais surtout, ni les poèmes ni les récits ne semblent jouer un rôle important dans la définition de la politique suisse, qui paraît plutôt se nourrir d’actions terre-à-terre et de compromis.
Je souhaite contredire cette idée par une antithèse: les écrivains et les philosophes participent intensément à la vie politique suisse. Depuis les débuts de la Suisse en tant qu’Etat moderne et jusqu’à l’heure actuelle, ils ont toujours tenté d’exercer une influence sur la politique.
Le chantre de l’unité nationale
Cela vaut tout d’abord pour Carl Spitteler (1854-1924), qui a été célébré partout dans le pays cette année, non seulement comme poète, mais aussi comme lauréat du prix Nobel de littérature. Car aujourd’hui, il y a 105 ans jour pour jour, Spitteler prononçait son célèbre discours, Notre point de vue suisse, devant cette même Nouvelle Société Helvétique qui nous a invités à ce débat. Le discours de Spitteler constitue clairement une intervention dans la politique, une intervention qui a eu un effet considérable sur l’opinion publique et l’état d’esprit du pays. A une époque décisive, celle du début de la première guerre mondiale, alors que de nombreux Alémaniques admiraient l’Empire allemand et que les Romands ne juraient au contraire que par la Grande Nation, un poète a sonné l’alarme, attirant l’attention sur la division menaçant notre pays. Spitteler a fait appel à notre capacité à dépasser nos différences internes grâce à la compréhension mutuelle. Et il a exigé que la Suisse défende son propre point de vue, indépendant de celui de ses voisins […]
Critique sociale et préoccupation écologique
Venons-en à Gottfried Keller (1819-1890). On sait qu’il n’était pas seulement poète, mais également chancelier d’Etat du canton de Zurich, et qu’il avait reçu le mandat, lui qui n’était pas croyant au sens usuel du terme, d’écrire les «Bettagsmandate» [Mandements du Jeûne] du canton de Zurich. Le fait qu’il fût dans ses jeunes années un partisan convaincu du jeune Etat national est attesté par son Ode à la Suisse […]. Ce poème de cinq strophes figurait autrefois dans presque tous les répertoires de base des chœurs populaires […].
Mais laissons maintenant l’ode à la patrie derrière nous et lisons le Keller ultérieur, un autre Keller. Il était profondément déçu par la nouvelle démocratie et les bouleversements de l’économie, qui avaient évolué très différemment de ce qu’il avait espéré. Son roman Martin Salander brosse une critique sociale lourde de sombres pressentiments:
«Il viendra un temps où, dans notre pays comme ailleurs, de grandes masses d’argent s’accumuleront, sans avoir été acquises et épargnées de manière sérieuse…. alors on verra clairement si le fil et les couleurs de notre drapeau seront encore de valeur.»
Et, d’une certaine manière en précurseur des écologistes actuels, Keller prophétisait:
«Un temps viendra où le trésor noir du soleil sera consumé sous la terre, en moins de siècles que les millénaires qui avaient été nécessaires à l’amasser.
Ensuite, on dépendra de l’électricité. Mais, alors que les forêts naturelles sont déjà en train d’être dévorées, lentement mais sûrement, où seront les forces hydrauliques domestiquées qui sont censées faire fonctionner les machines électriques? […]
Voilà à quoi nous conduira l’injonction folle: plus, plus, toujours plus!
Qui engloutira le “suffisant”.»
L’impact politique des poètes et des philosophes
Leurs paroles ont-elles une quelconque influence, ou s’agit-il seulement de paroles emportées par le vent?
Spitteler nous donne une première réponse. Comme les politiciens, il se servait de la parole pour faire bouger les choses. Toutefois, contrairement aux politiciens, il n’avait à disposition aucun autre instrument de pouvoir pour rallier des partisans. Il n’avait aucune influence pour amener son point de vue au cœur des votations populaires. Et il ne jouissait pas d’une popularité importante. Il n’avait que la parole, et pourtant sa parole subsiste.
C’est justement cette absence de pouvoir qui a fait la force de Spitteler. Il portait à la connaissance du public les sujets qui le préoccupaient, indépendamment de tout lien d’intérêt. Il exprimait des choses qui n’avaient pas été dites par les politiciens élus, et que peut-être, ces derniers ne pouvaient dire avec la même intensité et la même crédibilité. Les mots de Spitteler ont contribué à surmonter la fracture, profonde à l’époque, entre Romands et Alémaniques. C’est justement un poète souvent exubérant qui a sobrement attiré l’attention sur la distinction qu’il convient d’opérer entre sympathie personnelle et raison politique. Ce faisant, en 1914, dans un savant équilibre entre engagement et retenue, il a fait passer l’intérêt commun pour la voie raisonnable.
Faire un tel usage de la liberté d’écrivain demandait du courage. Et c’est en cela que résident finalement la crédibilité et l’influence de Spitteler au-delà de son époque, même s’il s’agit d’une influence incertaine. Quoi qu’il en soit, sa contribution est entrée dans la réflexion politique. Il a aidé la société suisse à prendre conscience de son unité politique et de son identité. Malgré le Röstigraben, les Welsches et les Suisses alémaniques sont unis aujourd’hui.