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Critique
Au début des années 70 Bergman avait tourné pour la télévision suédoise une série de six films dont il allait tirer un long métrage de trois heures, SCENES DE LA VIE CONJUGALE. Ce film se terminait par la rupture d'un couple: Marianne (Liv Ullmann) et Johan (Erland Josephson) partaient chacun de leur côté.
SARABAND nous transporte 30 ans plus tard, et les acteurs sont les mêmes (E. Josephson a maintenant 80 ans, et Liv Ullmann 64). Marianne n'a jamais eu de contact avec son ancien mari depuis leur divorce. Un jour elle se décide pourtant à le revoir et le rejoint dans son chalet de retraite. Elle se montre chaleureuse et douce, lui reste égocentrique et souvent cynique. L'arrivée de Marianne va déclencher une crise, un processus douloureux, un travail de mémoire qui va ébranler fortement les relations entre les membres d'une même famille.
A côté de Marianne et Johan il y a en effet trois autres personnes. Anna d'abord, qui est morte d'un cancer il y a deux ans mais qui reste présente parce qu'elle est au centre de tous les propos. Ensuite Henrik, mari d'Anna et fils (d'un autre mariage) de Johan, et enfin Karin, la fille qu'Henrik a eue avec Anna et que ce dernier garde jalousement sous sa coupe, dans un amour extrême et possessif. Musicien lui-même (à la retraite) il veut la préparer à une carrière de violoncelliste de concert.
Bergman a divisé SARABAND en une douzaine de chapitres distincts, chacun d'eux mettant en scène un ou deux personnages qui parlent, dialoguent ou s'affrontent lors d'échanges verbaux difficiles, souvent empreints de haine. La caméra, impitoyable, scrute les êtres, révèle le monde intérieur de chacun, arrache les masques.
Le personnage central reste Marianne, qui joue à la fois le rôle de narratrice et de thérapeute: elle écoute, elle intervient, elle prend à témoin le spectateur (par plusieurs regards qu'elle adresse à la caméra). Elle tente de débrouiller le vécu de chacun, un vécu fait de relations le plus souvent fausses, d'humiliation, d'égoïsme, voire de méchanceté. Elle essaie d'éviter un naufrage collectif, sans y parvenir totalement.
Bergman désigne SARABAND (tourné en caméra digitale) comme son dernier opus, comme s'il voulait, de façon ultime, redonner vie à ses deux héros. L'on sent par ailleurs qu'il continue à puiser dans sa propre existence, et dans celles de ses proches, toujours à la recherche - vaine - de la sérénité. Le tableau reste sombre sans doute, tempéré ici ou là par la compréhension (salvatrice?) et la compassion qu'ont entre elles Marianne et Karin, toutes deux porteuses de quelques éléments d'espoir. Les hommes, eux, restent dépourvus d'humanité... Vu sous cet angle-là SARABAND renvoie souvent, avec intensité et presque de façon explicite, à d'autres films du cinéaste suédois (LES FRAISES SAUVAGES, LES COMMUNIANTS, L'HEURE DU LOUP, SONATE D'AUTOMNE, pour n'en citer que quatre).
La mise en scène de Bergman reste austère et retenue. Et les dialogues sont, comme toujours, finement ciselés. SARABAND est un film sombre, par moments terrifiant, sur les relations parents-enfants, sur la difficulté de vieillir, sur la mort, mais aussi sur le besoin de réconfort et la nécessaire réconciliation avec son passé.
Antoine Rochat