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Montag, 4. März 2013
Une table ronde sur l'avenir du Latin
Enrico Natale, infoclio.ch
L'Académie suisse des sciences humaines et sociales (ASSH) organisait le 12 février à Berne une table ronde sur l'avenir du Latin à l'université, avec le titre "Am Ende des Lateins? Pro und contra Lateinobligatorium für geisteswissenschaftliche Studiengänge".
La table ronde opposait Virginia Richter (Uni. Berne) et Christoph Riedweg d'un côté, à Hans-Johann Glock (Uni. Zürich) et Antonio Lopreno (Uni. Basel) de l'autre. Assis au centre, Thomas Späth (Uni. Berne) animait le débat. La discussion portait sur le caractère obligatoire ou non des cours de Latin dans les filières humanistes à l'université.
La situation actuelle de l'obligation du Latin - Lateinobligatorium en Allemand - dans les universités suisses est résumée sur ce ce tableau. Les universités ont tendance, à l'exemple de l'université de Bâle, à supprimer l'obligation du Latin pour tous les domaines d'étude, y compris l'histoire ancienne ou l'archéologie, afin de ne pas surcharger les élèves. Selon les intervenants, cette sous-enchère s'inscrit dans un mouvement généralisé de mise en concurrence des universités, issu de la réforme de Bologne, pour attirer le plus grand nombre d'élèves. Exceptions notables, les universités de Genève et de Zurich sont aujourd'hui les seules en Suisse qui maintiennent l'enseignement obligatoire du Latin pour un nombre important de disciplines en Lettres.
Certains professeurs se lamentaient de la difficulté d'enseigner l'archéologie ou la philologie médiévale à des élèves qui n'ont jamais fait de Latin, et d'autres lançaient des appels à conserver une université qui enseigne le sens critique plutôt que des compétences destinées au marché du travail.
Sur place, la Kuppelraum de l'université de Berne était pleine. D'après mon impression en écoutant les questions, le public était composé en majorité d’enseignants de Latin, de Grec, de Littérature ou d'Histoire.
Ayant moi-même obtenu un trois-quarts de licence en Latin de l'université de Genève, j'étais intéressé par cette manifestation. Pendant mes études déjà, je souhaitais trouver un champ d'application original pour le Latin, sans jamais y parvenir jusqu'ici. J'étais curieux d'entendre quels seraient les thèmes de la discussion, et le public intéressé.
Une question imprimée sur le dépliant de la manifestation a attiré mon attention:
Gibt es andere Wissensbestände der akademischen Grundausbildung – zum Beispiel in den Digital Humanities – die heutzutage eher vermittelt werden müssten als Kenntnisse der lateinischen Sprache? / Y a-t-il d'autres domaines du savoir - comme par exemple les humanités numériques - qui devraient remplacer l'enseignement du Latin dans la formation universitaire de base ?
La question à le mérite de placer sur un même plan le Latin d'un côté, langue à l'origine de la culture lettrée en Occident, et de l'autre les Digital Humanities, terme générique pour décrire les applications des technologies numériques dans les sciences humaines.
Dans l'un des plateaux de la balance, le Latin, langue ancienne sans laquelle il est difficile d'appréhender l'histoire et les langues de l'Europe; dans l'autre, une somme de technologies sans lesquelles il est devenu presque impossible d'envoyer un message, de rechercher une information, de se situer dans l'espace ou de faire un payement. De quel côté va pencher la balance ?
Comme le montre François Waquet dans Le Latin, ou l'Empire d'un signe, le Latin, bien que déclinant dans les usages depuis la Renaissance, s'est maintenu bien vivant dans l'enseignement et l'érudition jusqu'au XXe siècle. La principale raison de sa survie, selon l'auteure, est que Latin fonctionne comme un système de reproduction des élites. La Latin serait devenu, suite à la montée des langues vernaculaires, un instrument de maintien du pouvoir à l'intérieur de cercles restreints, qu'il s'agisse de familles patriciennes ou de corporations comme les médecins et les avocats.
Cette hypothèse est confirmée par les recherches de Christian Alain Muller sur le système éducatif à Genève au XIXe siècle. Dans une monographie, il montre comment l'existence parallèle d'une filière classique, centrée sur la Latin et le Grec, et d'une filière moderne, centrée sur les sciences et les techniques, renforce l'écart entre la bourgeoisie et l'élite conservatrice et permet à cette dernière de conserver un modèle de société de type oligarchique. Une conférence en ligne est également disponible, dans laquelle il expose son argument en prenant l'exemple des deux fondateurs de la Croix-Rouge Henry Dunant et Gustave Moynier.
Aujourd'hui, le Latin a perdu en partie de ses fonctions de sélection des élites. Les bonnes familles continuent d'insister pour que leurs enfants fassent du Latin au collège, mais ce sont désormais les filières scientifiques qui ont le vent en poupe, à l'exemple des deux Écoles polytechniques fédérales, qui forment la nouvelle élite de demain, celle-là globale, anglophone, et plus à l'aise avec les nouvelles technologies qu'avec les langues anciennes.
Et c'est là justement que nous nous trouvons aujourd'hui devant un immense chantier éducatif. Quelles matières enseigner à l'école pour faire sens des technologies numériques désormais omniprésentes dans notre vie quotidienne ? Quel type de formation offrir aux jeunes générations qui utilisent ces nouvelles technologies dès la première enfance ? Quels outils intellectuels mobiliser pour construire une pensée critique vis-à-vis de ces nouvelles technologies, qui déterminent désormais le développement économique et scientifique de nos sociétés contemporaines ?
Au premier siècle avant notre ère, Cicéron (Marcus Tullius Cicero) écrivait dans son Sur l'Orateur (Orator ad M. Brutum):
Nec vero sine philosophorum disciplina genus et speciem cuiusque rei cernere neque eam definiendo explicare nec tribuere in partis possumus nec iudicare quae vera quae falsa sint neque cernere consequentia, repugnantia videre, ambigua distinguere. (Cicero, Orator ad M. Brutum, I, IV.)
Comment parvenir, sans les méthodes philosophiques, à classer les objets par genres et par espèces, à les préciser par la définition, à les coordonner par les divisions, à démêler le vrai du faux, à déduire les conséquences, à signaler une contradiction, à relever une équivoque ?
Vingt-et-un siècles plus tard, un des pionniers de l'informatique, Joseph Weizenbaum, s'inquiétait des conséquences de l'informatique sur notre entendement dans un article intitulé Alptraum Computer:
Wir haben technologische Metaphern – «Mythen der Maschine» – une die Technik selbst so tief in unsere Gedankenprozesse eindringen lassen, dass wir schliesslich an die Technologie sogar die Aufgabe, Fragen zu formulieren, abgegeben haben (...) Wo ein einfacher Mann fragt: «Ist das gut ?», fragt die Technologie: «Wird das funktionieren?». Auf diese Weise wird die Wissenschaft und sogar die Weisheit zu dem, was Technologie und vor allem der Computer handhaben können. (Joseph Weisenbaum, Alptraum Computer, Die Zeit, 21. Januar 1972)
Nous avons laissé la métaphore technologique – le «mythe de la machine» – pénétrer si loin dans nos processus de pensée que nous avons finalement abandonné à la technologie la tâche même de formuler des questions (..). Là où un homme simple demande «Est-ce que c'est bien ?», la technologie demande «Est-ce que ça va fonctionner ?». De cette façon la science et même la sagesse se réduisent à ce que la technologie, et surtout l'ordinateur, peut manipuler.
Ces deux textes ont été écrits dans des contextes très éloignés, et pourtant il défendent une même idée: pour pouvoir distinguer le vrai du faux, ou le bon du mauvais, une somme de connaissances abstraites et fondamentales est nécessaire. Qu'il s'agisse de la philosophie, du latin ou des mathématiques, ce sont tous les trois des langages d'infrastructure. L'un pour l'exercice du raisonnement, l'autre pour le langage et l'expression écrite, et le dernier pour les sciences. Tous trois n'ont pas de rentabilité ou d'utilité immédiate. Et ils forment ensemble le noyau dur d'une éducation générale telle qu'elle nous a été transmise depuis l'Antiquité.
Aujourd'hui, dans un système éducatif de plus en plus soumis aux lois du marché, la tentation est grande d'enseigner des connaissances directement mobilisables par l'économie, au dépend de disciplines plus fondamentales. Le risque qui se dessine derrière cette tendance, c'est une éducation à plusieurs vitesses, à l'image du Collège à Genève au XIXe siècle. D'un côté, ceux qui auront étudié les disciplines fondamentales formeront une élite, appelée à assumer des fonctions de direction et de pilotage; de l'autre, ceux qui auront étudié des compétences pratiques se verront cantonnés à des tâches exécutives, dont ils ne pourront saisir les enjeux généraux. A dire vrai, cette situation est déjà en grande partie avérée aujourd'hui, avec la distinction entre les différentes filières éducatives.
L'informatique repose aujourd'hui ce même problème de façon aigüe. Comment former les jeunes générations aux nouvelles technologies ? Leur enseigner à utiliser Word et Excel, comme on l'a fait avec nous au collège ? Cela reviendrait à former des utilisateurs, ainsi que des clients, de logiciels propriétaires spécifiques dont ils ignoreront tout du fonctionnement. Se lèveront alors des armées de fonctionnaires de machines, dépassés par le potentiel de leurs instruments de travail, qui exécuteront toute la journée des opérations dont ils ignorent à la fois les mécanismes et le but ultime. Belle dystopie, qui est, à vrai dire, déjà en partie avérée.
Il faudrait plutôt réfléchir à constituer un enseignement à même de faire sens du fonctionnement général de l'ensemble des technologies numériques, et de replacer leur apparition dans un contexte historique plus large.
Mais aujourd'hui, à part une poignée de mathématiciens et d'ingénieurs, une toute petite élite, ayant vécu de l'intérieur le développement de l'informatique durant ces 30 dernières années, et possédant par conséquent une bonne vision d'ensemble, personne n'est en mesure de dire quelles connaissances devraient être enseignées aux générations à venir, qui grandiront intégrées - embedded - dans les technologies numériques.
Assurément les cours d’introduction à l’informatique enseignés au collège ne sont pas suffisants. Pour comprendre la signification d'un ordinateur, il faudrait des éléments de calcul binaire, de logique symbolique, de micro-électronique, d'histoire des techniques, d'anthropologie des sciences, de linguistique, et que sais-je encore ? Une chose est sûre, une réflexion sur les principes d'un enseignement général aux nouvelles technologies est nécessaire. Un enseignement qui ne soit pas une simple formation aux usages, mais qui ressemble plutôt une caisse à outils intellectuels pour comprendre les technologies.
L'enjeu ultime d'une éducation contemporaine serait une transdiscipline, capable de réconcilier les sciences dures et les sciences humaines. De Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716) à Bruno Latour, nombreux sont les penseurs qui ont caressé le projet de faire converger la logique mathématique et la pensée philosophique vers une nouvelle épistémologie scientifique. Dans un sens, c'est là le programme des Digital Humanities: un nouvel humanisme, capable de comprendre et d'utiliser les nouvelles technologies dans la recherche, tout en menant une analyse rétrospective sur le rôle des matériaux et des techniques dans nos production culturelles. C'est à ce prix seulement qu'il sera possible de mobiliser pleinement les nouvelles technologies dans les sciences humaines.
Pour en revenir au Latin et aux philologues classiques, ces derniers étaient parmi les premiers dans les sciences humaines à investir le domaine des nouvelles technologies pour la recherche. Les méthodes philologiques étant très rigoureuses, logiques, et parfois répétitives, c'est assez naturellement que les latinistes ont dès le départ montré un vif intérêt pour les premiers ordinateurs. Le premier d'entre eux était un frère jésuite, Roberto Busa (1913-2011), qui s'associa dès 1949 avec l'un des fondateurs d'IBM, Thomas J. Watson (1875-1956), pour créer une concordance générale de l’œuvre de St. Thomas d'Aquin (1225-1274). Trente ans et des milliers de cartes perforées plus tard, la première concordance informatisée voyait le jour, l'Index Thomisticus, intégralement en Latin. Elle est aujourd'hui disponible sur internet.
Autre projet du premier âge de l'informatique, le Laboratoire d'analyse statistique des langues anciennes de l'université de Lige, fondé dès 1961 pour étudier les littératures grecques et latines au moyen des outils informatiques. Toujours en activité, le laboratoire à publié de nombreuses concordances et index d'auteurs latins, en commençant par les œuvres de Sénèque (4 av. J.-C. - 65 ap. J.-C.). Sous forme imprimée, ces travaux de concordance se présentaient sous la forme d’épais volumes mis en page sur trois colonnes, selon le principe du Keyword in Context (KWIC). De plus, ils utilisaient une police de caractère similaire à Courier, qui les distinguait de tous les autres livres et en faisait des objets étranges. Aujourd'hui, les concordances ne s'impriment plus, mais se consultent via des bases de données.
Dernier exemple, le Thesaurus Linguae Graecae, un projet lancé en 1972 avec l'objectif de réunir une collection complète des textes en grecs ancien de l'époque d'Homère jusqu'à la chute de Constantinople en 1452. Le projet a bénéficié du soutien actif de l'entreprise Hewlett Packard en la personne du fils du fondateur, David Woodley Packard, qui fournit le financement initial, de même que les machines et le programme d'édition électronique des textes. Ces alliances originelles entre philologues et entreprises informatiques mériteraient d'être approfondies, notamment pour comprendre pourquoi les pères de la grande industrie informatique s'intéressaient de si près à ce type de recherche.
On pourrait multiplier les exemples jusqu’à aujourd'hui. Cette semaine encore, un professeur d'histoire ancienne de l'université de Zurich recevait une distinction pour ses recherches et la leurs diffusion au moyen d’applications mobiles. Les sciences de l'Antiquité ont souvent été à l'avant-garde des méthodes informatiques dans les sciences humaines.
Qu'il s'agisse de discours ou de techniques, il semble vraisemblable que de solides connaissances dans le domaine de la philologie, de la linguistique, et par conséquent des langues anciennes, représentent un avantage certain pour s'orienter dans une réalité contemporaine aux contours toujours mouvants. Alors qu'aujourd'hui personne ne sait prédire sous quelles formes circulera la connaissance dans 30 ans, il semble raisonnable de privilégier un apprentissage classique, qui, comme on l'a vu, a fait ses preuves aussi lors du premier âge de l'informatique, à une formation uniquement centrée sur les usages à des technologies soumises au lois de la guerre économique.
En parallèle, il semble nécessaire de réfléchir aux bases d'un enseignement critique sur les nouvelles technologies numériques; un enseignement qui donne les outils pour comprendre les bases du fonctionnement des technologies de l'information, mais aussi pour reconnaître et analyser les interactions complexes qui se tissent entre elles et nous au niveau de nos processus cognitifs.
PS : En France, le gouvernement vient de publier une feuille de route sur le numérique (28.02.13), qui prévoit l’introduction d’un enseignement sur le numérique à l’école primaire et au lycée, ainsi qu’une « réflexion sur la place que doit prendre l’informatique à tous les niveaux d’enseignement ».
PPS : La démission du Pape Benoît XVI s’est faite en latin. A réécouter ici.
PPS : La chanson Tempête dans un bénitier de Georges Brassens, évoque la question la messe en Latin, supprimée par le concile de Vatican II et réintroduite en 2007 par Benoît XVI,