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Le Pr Charles Thibault, l'un des principaux fondateurs de l'Ecole française de la biologie de la reproduction, est mort le mercredi 20 août à l'âge de 84 ans. Ses proches ont fait savoir qu'il était mort «des suites de la maladie de l'amiante contractée au service de la recherche.» Parce que les chemins croisés du journalisme et de la science biologique firent que nous avons, à plusieurs reprises, eu la chance de rencontrer cette personnalité hors du commun, parce que nous avons souvent entendu plusieurs de ses élèves dire leur admiration pour celui qui restait leur maître, nous aimerions, en quelques lignes, sinon dire qui il était, du moins reprendre quelques-uns de ses propos ; des propos qui prennent aujourd'hui de bien curieuses et prophétiques résonances.Avant de le citer, resituons rapidement l'homme. Il naît le 14 juillet 1919 à Paris, entre en 1944 au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) comme chargé de recherche. A l'âge de 30 ans, il soutient sa thèse consacrée à la vision colorée sur la base d'expériences conduites sur les poissons. L'année suivante, en 1950, il entre à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) où il est nommé directeur de recherche en 1954 et, surtout, où il crée puis assure la direction du Département de physiologie animale de cet organisme. Nommé titulaire de la chaire de physiologie de la reproduction de l'Université Paris VI, il quitte ses fonctions administratives en 1976. Pour autant, il continuera de manière inlassable à conduire ses travaux au sein du Centre national de recherches zootechniques de Jouy-en-Josas (Yvelines).Celui qui avait été le premier au monde à réussir en 1961, avec Dauzier la fécondation in vitro d'un mammifère (en l'espèce il s'agissait du lapin) n'aura pas seulement joué un rôle essentiel dans le développement, en France, de l'étude de la physiologie de la reproduction et de la maîtrise de cette dernière. La nature même de ses travaux fit qu'il s'est longtemps interrogé, de manière très originale, sur l'extrapolation à l'homme des progrès accomplis dans la maîtrise des fonctions de reproduction des animaux.En 1969, alors qu'Edwards, Bavister et Steptoe venaient d'annoncer dans Nature avoir réussi les premières fécondations in vitro d'ovules humains, le Pr Thibault s'interroge dans les colonnes du Monde (daté du 6 mars) ; une page intitulée : «La fécondation et le développement d'un uf humain hors de l'organisme sont-ils possibles ?» ; une page lumineuse, témoin d'un temps où les grands scientifiques pouvaient aussi être de grands vulgarisateurs.Avant la publication de Nature, la fécondation in vitro n'avait été obtenue que chez le lapin et le hamster et la réussite chez l'homme (directement issue des travaux vétérinaires) soulevait d'emblée une série de questions essentielles. «Le développement en éprouvette de ces ufs fécondés in vitro jusqu'à un stade embryonnaire avancé restera un rêve impossible pour l'homme du vingtième siècle. Dans la mesure où on ne sait que cultiver les ufs de deux espèces de mammifères pendant cinq à six jours à un moment où le développement est relativement simple, il est hors de question de pouvoir cultiver un embryon de singe ou d'homme avec son propre placenta dans un proche avenir» écrivait-il alors.Il ajoutait : «Il est toujours angoissant de voir se développer des recherches sur l'homme quand celles sur l'animal n'ont pas atteint un niveau suffisant. Or, en ce domaine précis, il existe une possibilité d'application aux mammifères domestiques, sur une très grande échelle, qui permet de "se faire la main" avant d'intervenir éventuellement sur l'homme. On sait en effet que l'Europe, encombrée de lait et manquant de viande, n'a pas d'autre espoir, pour rompre la relation naturelle (une lactation un veau) que d'obtenir que ses vaches portent deux veaux. Pour y parvenir, il existe plusieurs possibilités : le transfert de deux ufs "préparés" in vitro dans chacune des deux cornes utérines, en est une qu'explorent quelques chercheurs. Et pour cette espèce si quelques maturations ou fécondations sont anormales et engendrent des embryons ou des jeunes déficients, le risque peut être tenté ; il n'en est pas de même pour l'espèce humaine.»Neuf ans plus tard, comme on le sait, naissait pourtant le premier «bébé-éprouvette».Nous rencontrâmes pour la première fois le Pr Thibault en 1988. C'était en Allemagne lors de l'une de ces multiples rencontres internationales où l'on s'attache souvent de manière tâtonnante et jargonneuse à réfléchir aux multiples questions éthiques soulevées entre autres par le développement des activités de procréation médicalement assistée. Charles Thibault revint alors sur la triple nécessité, morale, sanitaire et scientifique, qu'il y avait selon lui à faire précéder toute recherche expérimentale sur l'homme de travaux fondamentaux chez l'animal.«Je suis contre une législation rigide qui prescrirait ce qui est autorisé ou ce qui est interdit. Ce serait fondamentalement toxique, nous déclarait-il alors, pour Le Monde. Je propose un système simple et concret qui permettrait de concilier la liberté du chercheur et les garanties que l'on est en droit de lui demander». Pour lui, tout projet sur l'embryon humain devrait être examiné par un comité d'éthique national, le fonctionnement des comités d'éthique locaux étant, selon lui, tout à fait insuffisant.«J'estime, d'autre part, qu'il est impossible de mener ce travail si l'on n'a pas acquis un savoir-faire suffisant en manipulant sur des cellules animales. C'est un point fondamental. Il faut en effet savoir que, dans la plupart des pays, l'uf humain est de fait gratuit, alors que, de manière tout à fait paradoxale, les ufs des mammifères coûtent cher, très cher. La tentation est forte d'utiliser directement ce qui est gratuit, mais c'est une source de gaspillage, alors pourtant qu'il s'agit d'embryons humains, c'est-à-dire d'un matériel très précieux, honorable, auquel on devrait accorder la plus grande attention.»Nous devions nous revoir en 1997, au lendemain de l'annonce de la création de Dolly. Nous relisons tout cela et nous prenons la mesure de ce que toutes ces déclarations pouvaient avoir d'essentiel, de prophétique.Pour quelles obscures raisons n'écoute-t-on jamais assez ceux qui, parmi les grands hommes, savent parler ?