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Grande Interview de Ursula Meier
Raphaël Rück - La réalisatrice franco-suisse Ursula Meier ("Home") revient sous le feu des projecteurs: Pour son nouveau film "L'enfant d'en haut" elle a obtenu un Ours d'Argent à la Berlinale, un prix spécialement crée par le président du Jury Mike Leigh. Elle a accepté de répondre à quelques questions...
Pourquoi avoir choisi deux titres: "L'enfant d'en haut" en français et "Sister" pour le lancement international?
En français c'est donc "L'enfant d'en haut". Nous n'avons pas trouvé d'équivalent en anglais: "The Child From Above" n'a pas la même poésie et double sens que le titre français. J'ai donc préféré lui donner carrément un autre titre. J'ai même hésité à l'appeler "Sister" en français, comme "Home" qui n'avait qu'un titre, mais je craignais qu'on me demande si j'avais un problème avec le français [rire]. En même temps le fait qu'il ait deux titres, je trouve que cela va bien avec la schizophrénie des personnages.
En repensant à "Home", au niveau du décor tu as changé de registre, il est plus réaliste dans "L'enfant d'en haut".
C'est vrai que dans "Home" c'était très difficile de transférer ce monde que j'imaginais au réel. On a mis presque un an à trouver le lieu du tournage qui était en Bulgarie et on a tout construit: la maison, l'autoroute etc., c'était un travail de titan. Donc je me suis dis pour mon prochain film, je pars vraiment de décors existants et je laisse mon imaginaire travailler dessus.
De plus on constate un certain contraste entre la station de ski qui semble tout à fait réaliste et la plaine, qui est plutôt "construite".
Parce qu'on est tout le temps dans le point de vue du petit, on a évité de filmer le grandiose de la montagne. On pénètre dans les coulisses, donc dans le bas du haut quelque part. On découvre un monde que les gens ne soupçonnent pas: Tous ces mineurs de fond qui travaillent pour l'industrie de l'or blanc. Ce n'est qu'à la fin qu'on perçoit la beauté des paysages. Malheureusement il est trop tard, la neige a fondu et c'est trop grand pour le personnage.
La plaine du Rhône est un peu tristounette dans le film...
Oui, mais je ne voulais pas la rendre glauque. La façon dont c'est filmé la rend assez graphique, même la tour, je trouve qu'elle est presque élégante. Dans le travail des couleurs il y a par exemple trois périodes: Noël, février, Pâques. A Noël, tout baigne dans une lumière bleue qui rappelle les contes nordiques d'Andersen. On décolle vraiment du réel.
Léa Seydoux n'a pas d'accent "suisse" dans le film, pourquoi?
Parce que je m'étais imaginé qu'elle pouvait venir de la France voisine. Il y a quand même beaucoup de Français dans le coin. Moi même j'ai grandi à une frontière, dans le département de l'Ain exactement, et j'aimais bien montrer des Français qui viennent travailler en Suisse. Le petit a un accent plus prononcé, c'est-à-dire qu'il dit "septante" ou "nonante".
Après Berlin, est-ce que ton film sera projeté dans d'autres festivals?
Il va aller dans énormément de festivals. Il est à Hong Kong en ce moment et au festival international de films de femmes à Créteil. Il fait la clôture à Buenos Aires et l'ouverture à un festival en Corée où je vais aller d'ailleurs.
Avec ce film voulais-tu susciter un débat sur une sorte de misère sociale qui existe malgré tout dans les pays industrialisés?
Tant mieux si cela en déclenche un, après moi je ne fais pas des films pour qu'il y ait un débat. Je ne crois pas que le cinéma soit fait pour donner des messages ou dénoncer des choses de façon littérale. C'est d'abord une histoire humaine, de deux personnages qui se débrouillent avec les moyens du bord, qui sont un petit peu perdus. Au moment de la révélation on comprend que cela a été extrêmement difficile pour cette fille, qu'ils se sont marginalisés et que c'est un personnage en colère que je vois assez mal aller frapper aux services sociaux. Le film témoigne effectivement de gens précaires en Suisse – parce que ça existe! – et là, c'est un cas assez particulier de par leur histoire.
Parce qu'en l'occurrence un cas comme celui-ci serait repéré par les services sociaux, non?
Ou pas! Il y a beaucoup de gens qui ne se déclarent pas et qui n'ont pas envie de quémander parce que c'est quand même très humiliant. Bien sûr le film reste aussi un conte.
C'est vrai que tu fais abstraction de toute police, de tout état...
Absolument, je n’avais vraiment pas envie de montrer cet aspect-là. Les personnages font leurs propres lois. Ils s'inventent un monde, une utopie. Il n'y a pas de hiérarchie alors que lui a douze ans et elle en a vingt-sept. C'est une façon de vivre autrement. Le réel les rattrape évidemment, comme dans "Home" d'ailleurs, mais c'est vrai qu'ils sont eux-mêmes un peu en marge et ce sont des personnages qui ont une sorte d'orgueil.
Tu filmes comme tu dis le bas du haut, quelque chose qu'on a quand même tendance à oublier dans les films Suisse, non?
Oui, c'est vrai que je n’ai pas le souvenir d'un film où l'on montre une réalité sociale sans complaisance et de façon assez abrupte comme c'est le cas ici. Je trouve d'ailleurs que ça manque terriblement. C'était aussi un désir de montrer la Suisse autrement même si le film est plus métaphorique que ça. Puisque lorsque j'étais à Berlin, on m'a dit que le même film aurait pu se faire pas forcément à la montagne, dans la verticalité, mais aussi dans d'autres zones touristiques. Tout de même, j'avoue que j'avais envie de poser un regard différent de ceux qu'on a l'habitude de voir sur ce pays.
Par rapport à tes références, que faut-il avoir vu pour "comprendre" Ursula Meier?
Oh mais rien! J'espère que le film ne ressemble à rien. "Home", ça me faisait plaisir parce qu'on me disait que c'était un ovni. J'ai du mal avec l'enfermement. J'aime bien les choses qui sont borderline, qui sont à la limite de, qui ne sont pas étiquetables. J'aime échapper à la norme. A Berlin, on parlait beaucoup des frères Dardenne et non, ils n'ont pas été une référence pour moi. Peut-être que le point commun serait qu'on parle d'un endroit très précis. Eux en l'occurrence ils filment toujours la banlieue de Liège et ça leur permet d'être le plus universel possible.
Pour revenir à ton cinéma, tu es basée à Bruxelles, c'est bien juste?
Oui, enfin je suis beaucoup entre, c'est à dire entre Bruxelles, Paris et Lausanne où nous avons fondé une boite de production avec mes collègues et amis Jean-Stéphane Bron, Lionel Baier et Frédéric Mermoud qui s'appelle "Bande à Part Films". En plus je donne des cours à l'ECAL donc de fait je suis beaucoup à Lausanne. Mais c'est vrai que si j'habitais tout le temps en Suisse, je pense que j'aurais pas fait un film comme "L'enfant d'en haut". Quand on est dedans les choses sont moins lisibles.
Tu as été formée à la réalisation en Belgique, que penses-tu de la formation en Suisse?
Je pense qu'elle est très bonne, en tout cas l'ECAL, parce que je n'ai jamais mis les pieds à l'école de Zurich. A L'ECAL les intervenants sont vraiment des gens assez extraordinaires. Les étudiants ont de la chance. Moi j'aurais aimé avoir ce niveau-là d'enseignement parce que chez nous c'était un peu l'inverse. Je devais plus aller chercher l'info de moi-même. C'est vrai que la Suisse ne peut pas avoir des écoles où l'on forme des techniciens comme en France ou en Belgique – parce qu'il y a beaucoup de téléfilms qui sont tourner en Belgique mine de rien. L'ECAL offre une formation plus globale, moins spécialisée, alors que moi j'ai été formé qu'à la réalisation.
Le film est actuellement en salle en Suisse romande, voir ce lien pour les projections: http://www.cineman.ch/fr/movie/2011/LenfantDenHautSister/cinema.html
Pour un critique du film je vous conseille celle-ci http://www.toutlecine.com/film/avis-toutlecine/0040/00405006-l-enfant-d-en-haut.html ou celle de students.ch qui est à lire sur la version allemande du site!