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Par un mardi pluvieux tandis que le ciel gris se penche sur vous comme une larme immense, je traîne ma douleur dans une jambe droite au point que je décide, au milieu de la journée, de prendre ma voiture et filer chez moi avaler quelques anti-inflammatoires.
Arrivée au rondeau de Carouge, je vois une dame qui doit avoir plus de huitante ans faire du stop, là, sous la pluie. Malgré, la douleur lancinante, je me dis que je peux sans doute encore faire quelque chose pour elle dans l'état pitoyable dans lequel je me trouve. Je m’arrête. Tout sourire, elle ouvre la portière lentement, se hisse péniblement dans la voiture, dépose à grand- peine son lourd sac à main noir ouvert comme une bouche immense et son parapluie grenat à pois blancs. Une dame bienveillante qui attendait le bus, ferme prestement la portière derrière elle, en m’envoyant un baiser de la main et me remerciant d’avoir eu du cœur de prendre cette pauvre vieille dame sous la pluie.
- Vous allez où ?lui, demandai-je.
- A l’église arménienne.
- Vous êtes arménienne ?
- Non, je suis italienne, mais j’habite à Troinex près de l’église. Vous savez, continue-t-elle, je prie le bon Dieu, lorsqu’il pleut que quelqu’un me prenne en stop et bien sûr, j’explique à Dio ce que c’est le stop; je vais me mettre au bord de la route et tendre mon pouce. Elle roule magnifiquement les « r » en un français hésitant et continue à m’expliquer ce dialogue pré-stop avec Dieu. Je m’en amuse.
- Et surtout, continue-t-elle, j’implore Dieu de bénir celui ou celle qui me prendra.
Arrivées devant l’église arménienne, je lui propose de l’emmener au pied de son immeuble situé à quelques centaines de mètres, elle me demande alors si je n'ai pas quelques contacts avec des régies parce qu'elle aimerait revenir en ville et se rapprocher des magasins et qu'elle pourrait échanger avec un appartement plus petit, et qu'elle propose "due balconcini"; je les imagine fleuris et tout le soin qu'elle peut en prendre puis en partant, elle m’embrasse avec effusion, sort de la voiture et postée quelques minutes, elle me fait de grands gestes d’adieu. Cette vieille dame, là, debout, sur ce trottoir avec sa masse de cheveux blancs, tout de noir vêtue à l’exception d’un chemisier ton crème, son visage rond avec ses petits yeux bleus rieurs dégage quelque chose de joyeux, tandis qu’elle tient son parapluie à pois blancs. Elle continue à me saluer par de larges geste de la main qu'elle agite de façon énergique et me bénir jusqu’à ce que je disparaisse de sa vue.
Agréablement distraite par cette « auto-stoppeuse », j’en ai oublié ma douleur. En sortant de la voiture, je ne ressens plus rien, toute tension a disparu et carrément, je gambade comme si je n’avais jamais eu mal après des heures de douleurs.
Ses bénédictions semblent avoir porté ses fruits. Miracle !