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L'intégrale de l'émission
>> Ré(écoutez) l'intégrale de l'émission sur l'histoire de la pochette de disque
Le rôle de la pochette
Saviez-vous qu’il existe depuis 1959 une catégorie "Meilleure pochette de disque" aux Grammy Awards? Si on retrouve dans les gagnants la pochette de Tommy des Who ou l’inévitable Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, la liste est bien loin de refléter la richesse et l’évolution de cette discipline qui a fait partie intégrante de l’acte même d’écouter un disque.
L’attrait premier d’un disque a longtemps tenu à sa pochette. Celle-ci intrigue, repousse, effraie, excite, scandalise. Elle permet de poser l'univers d'un artiste, d'un groupe, mais aussi d'avertir ou d'être un objet subversif lorsqu'elle a été interdite.
Quand le support physique régnait encore en maître, le disque était un objet qui sollicitait quasiment tous les sens: le toucher du carton, l'odeur d’un vieux disque retrouvé, l'ordre des titres qu'on connaît par cœur, les paroles, les musiciens et producteurs, et tous ces gens qu'on ne connaît pas, puisqu'Internet, ça n'existait pas encore. Il arrivait aussi que paradoxalement, on connaisse ou apprécie plus un groupe pour ses pochettes que pour sa musique.
C'est Bernard Sumner, le guitariste de Joy Division et plus tard chanteur de New Order qui a suggéré le visuel de l’album Unknown Pleasures de Joy Division au graphiste Peter Saville.
Les premières pochettes
La pochette de disque est née à la fin des années 30. Le marché de la musique enregistrée n’était bien sûr pas aussi florissant qu'aujourd’hui: on sortait à peine de la période des cylindres d’Edison du début du XXe siècle et les disques étaient encore fabriqués en gomme-laque, donc particulièrement fragiles.
Puis arrivent une maison de disques et un tout premier Art Director de l'histoire de l'industrie musicale. Ce label, c’est Columbia, et l’homme qui va tout changer s’appelle Alex Steinweiss. Ce dernier a convaincu les cadres de le laisser dessiner quelques pochettes. Mais l'emballage étant toujours fait d'un papier kraft épais sur lequel on collait une affichette, un problème s’est posé avec le passage au vinyle 33 tours: ce papier kraft rayait les disques. Columbia lui demande alors de développer un concept, et c’est là que notre pochette entre dans l'histoire.
Alex Steinweiss est considéré comme le tout premier grand graphiste de pochettes de disques; ses œuvres sont des perles de graphisme stylisé, qui, pour la première fois, unissent visuellement des genres totalement disparates comme le jazz, la musique folklorique et le classique.
Le modèle installé par Steinweiss est celui du graphiste ou photographe engagé par une maison de disques, et dont la ligne représente non pas l’artiste, mais le label.
Andy Warhol sera par exemple engagé par RCA Records pour dessiner dans les années 50 un grand nombre de couvertures de disques. Ce sera l'occasion pour lui de commencer à pratiquer les méthodes - notamment la sérigraphie - qui le rendront planétairement connu une dizaine d'années plus tard. Warhol dessinera aussi quelques œuvres pour le label qui sera le premier de l'histoire à véritablement savoir associer une ligne visuelle originale avec un son moderne: Blue Note Records.
Blue Note Records
La commercialisation des 33 tours et la naissance du concept d'album dès la fin des années 40 fait réaliser aux maisons de disques l'importance cruciale d'une bonne pochette.
Les années 50 vont connaître une révolution dans le graphisme industriel et le design qui fera entrer l’art dans la consommation: on est dans l'ère des logos et de l'efficacité visuelle instantanée.
Le label Blue Note Records va se positionner à l'avant-garde de la pochette de disque dans son domaine de prédilection, le jazz. Cette force de frappe, on la doit à l'artiste Reid Miles, au style bien reconnaissable: des photos noir-blanc des musiciens, souvent occupés à jouer, mis en valeur par une typo sans fioritures, à l'alignement parfois fantaisiste, sur une bande rectangulaire.
Dans les dix années qui suivirent l'apparition du 33 tours, l'influence cruciale de plusieurs designers a permis de faire franchir des étapes dans l'apparence des pochettes. Ces dernières commençaient à sortir des sentiers battus et mettaient de plus en plus en avant une intention artistique. On ajoutait des posters avec la fourre du disque et certaines pochettes étaient doubles. De plus en plus souvent, des petits bonus étaient ajoutés à l'intérieur.
Hipgnosis
Plus on avance dans les années 60, plus l'esthétique des pochettes de disques s'affine et plus les artistes accordent d'importance à cet aspect de leur promotion. Dans la seconde moitié de la décennie, les styles se démultiplient. Certains font appel à des photographes superstars, comme Simon & Garfunkel, saisis par Richard Avedon pour la pochette de Bookends ou plus tard Patti Smith, immortalisée par Robert Mapplethorpe pour la pochette de Horses.
Dans cette foule d'images, certains bureaux se spécialisent. En particulier un collectif du nom de Higpnosis. Derrière ce nom imprononçable, il y a Storm Thorgerson et Aubrey Powell, qui travaillent déjà dès la fin des années 60 pour les premières pochettes de Pink Floyd. Hipgnosis, c'est aussi les pochettes de Led Zeppelin, d'Audioslave, de The Mars Volta et la plupart des pochettes de Muse.
Hipgnosis adorent les compositions précises et gigantesques et si leur art peut parfois paraître kitsch aujourd'hui, il a le mérite d'avoir installé une atmosphère et une forme de froideur que l'on retrouvera encore sur les créations d'autres photographes de la décennie suivante.
Nouvelles tendances
Peter Saville est l'un des noms qui ont révolutionné le graphisme dès la fin des années 70. Son travail souligne parfaitement le côté un peu clinique du style britannique et européen des années 80. Les illustrations sont presque totalitaires et les photos font apparaître des maîtres du noir-blanc.
Face à ces mises en scènes travaillées ressemblant presque à des tableaux photographiques, d’autres genres s'érigent avec leur propre style. C’est le cas du rock progressif, puis du métal, qui revendiquent des influences claires à la science-fiction ou à l’héroic fantasy. La photographie restera toutefois la touche dominante jusqu'à la décennie suivante, les 90s, où les superstars - Nirvana, Björk, Madonna - sont plus que jamais mises en avant.
Mais une dernière révolution du graphisme attendait son heure, celle des images conçues par ordinateur. Issue des milieux plus underground et moins dotés financièrement, cette tendance se démarque au départ surtout grâce aux musiques électroniques, qui reviennent à un discours visuel où l'artiste doit s’effacer devant la machine.
A ce moment, la musique électronique et les musiques de clubs restent les derniers bastions du vinyle alors que le CD a déjà bien réduit la taille d’un visuel de pochette de disque.
La suite va petit à petit se décliner sur divers écrans, de celui de votre ordinateur à celui de votre smartphone. Reste à savoir ce que les pochettes de demain auront encore à nous raconter.
Une série proposée par Ellen Ichters pour l'émission "Audioguide" sur Couleur 3
Réalisation web: Louise Saudan
Juillet 2017