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L'an 1132.
Bernard le salue très-respectueusement.
Au très-illustre seigneur Henri (c), par la grâce de Dieu, évêque de Winchester, le frère Bernard de Clairvaux, salut en Notre-Seigneur.
C'est avec bien de la joie que nous avons appris, de différentes sources, que Votre Grandeur daigne faire quelque cas de notre bassesse; bien que je me juge indigne de l'honneur que vous me faites, je ne puis y demeurer indifférent; je vous en témoigne donc toute ma reconnaissance, sinon comme je le devrais, du moins autant que je le puis. Je ne doute pas que vous n'acceptiez dhumble marque que je vous en donne ou plutôt que vous en obtenez de moi, puisque vous avez bien voulu me prévenir vous-même par votre affection et par l'honneur que vous m'avez fait.
Je ne veux point vous écrire plus longuement avant de savoir, par un mot de votre main, si ces quelques lignes vous ont été agréables. Vous pouvez d'ailleurs confier votre réponse de vive voix ou par écrit à l'abbé Oger, qui est chargé de vous remettre ce billet. Je prie Votre Excellence de vouloir bien honorer ce religieux de son estime et de sa confiance; il en est digne par son honnêteté, son savoir et sa piété.
a Saint Bernard emploie souvent cette expression l'être d'une chose ou d'un homme pour en signifier l'état, comme on peut le voir dans les lettres cent dix-huitième et trois cent quatrième.
b Les princes et les rots sont comme tes vassaux de Dieu.
c Henri, évêque de Winchester, en Angleterre, était abbé de Glaston, quand il succède à Guillaume Giffard sur le siège de Winchester en 1128. Les historiens anglais en parlent avec éloge, de même que Henri d'Huntebourg. Voir le Spicilège, tome VIII, p.190, où il est appelé neveu du roi Henri. « une sorte de monstre , un moine-soldat. » (Voir aussi la note de Mabillon.)
LETTRE XCIII,
75. A Henri, évêque de Winchester, neveu, par sa mère, du roi d'Angleterre Henri I, frère du roi Etienne et fils d'Étienne, comte de Blois. « Sa mère, Adèle, au dire de Guillaume de Neubourg, ne voulant pas paraltre n'avoir eu des enfants que pour le siècle, le fit tonsurer à Cluny, » en 1126, comme on le voit longuement rapporté dans l'Histoire de l'abbaye de Glaston, qui le compte au nombre des abbés de ce monastère, en disant: « Ce fut un homme extrêmement versé dans les lettres et d'une régularité de moeurs extraordinaire. Il fit tant de bien par son excellente administration au monastère de Glaston que sa mémoire y vivra éternellement (Histoire des ordres monast. d'Anglet., tome II, p. 18). »
Henri fut élevé plus tard au siège de Winchester, et saint Bernard se plaignit de lui en ces termes dans sa deux cent trente-septième lettre adressée au pape Eugène: « Que dirai-je de monseigneur l'évêque de Winchester ? ses oeuvres témoignent assez de ce qu'il est, » Non content d'avoir extorqué des places de guerre de princes qu'il avait invités à sa table, au rapport de Harpsfeld, il avait consacré évêque d'York l'intrus Guillaume, selon ce que dit Roger dans ses Annales, à l'année 1140, en lui donnant le titre de légat du saint Siège.
Ce serait donc à tort que Brito et Henriquez le compteraient parmi les Cisterciens, et que ce dernier, en particulier, le présenterait comme un homme d'une éminente sainteté (Ménolog. de Cit. au 11 oct.), d'après Wion,qui en parle dans son Bois de vie comme d'un homme doué du don de prophétie, parce qu'à son lit de mort, recevant la visite de son neveu Henri, il lui prédit qu'il serait puni de Dieu pour avoir assassiné saint Thomas de Cantorbéry, dont il avait été le consécrateur. Mais il a pu parler ainsi aussi bien sous l'inspiration de la crainte que de l'esprit prophétique, comme Manrique le fait remarquer avec raison dans ses Annales. Pierre le Vénérable lui a écrit plusieurs lettres, entre autres la vingt-quatrième et la vingt-cinquième du livre IV, où il lui demande de revenir à Cluny pour l'y ensevelir. Cédant à cet appel, de même qu'à la lettre du pape Adrien IV et aux prières du roi de France et des grands de Bourgogne, comme on le voit dans les notes de Duchesne, à la Bibliothèque de Cluny, il se fit précéder de ses trésors, dont il avait chargé Pierre le Vénérable, et passa, sans la permission du roi Henri, d'Angleterre en France, pour se rendre à Cluny en 1155. Cette abbaye avait alors des dettes énormes qu'il paya de sou argent; il dépensa pour la nourriture de quatre cents religieux qui vivaient à Cluny 7,000 marcs d'argent, qui équivalent à la somme de 40,000 livres. Il donna quarante calices pour la célébration du saint sacrifice, et un ornement de soie d'un grand prix; il ensevelit de ses propres mains Pierre le Vénérable, mort le 1er janvier 1157. Etant retourné dans son évêché, il mourut lui-même, au grand regret des religieux de Cluny, le 9 août 1171.
LETTRE XCIV. A L'ABBÉ D'UN MONASTÈRE D'YORK QUE LE PRIEUR AVAIT QUITTÉ EN EMMENANT QUELQUES RELIGIEUX AVEC LUI.
L'an 1132.
1 . Vous m'écrivez d'outre-mer pour me demander un avis que j'aurais préféré vous voir demander à un autre. Je me trouve dans un double embarras. Si je ne vous réponds pas, vous pourrez prendre mon silence pour une marque de peu d'estime; et si je vous réponds, je m'expose, quoi que je fasse, à causer de la peine à l'un ou à donner à l'autre une sécurité qu'il ne peut avoir, ou du moins à la lui donner plus grande qu'il ne faut. Si quelques-uns de vos religieux vous ont quitté, ce n'est le fait ni de moi ni d'aucun des miens, cela s'est fait à mon insu et sans qu'on m'ait consulté ni entendu. J'incline à croire que c'est de Dieu que leur est venue une pensée dont vous n'avez pu les détourner, malgré tous vos efforts; sans doute ils sont également portés à le croire, puisqu'ils ont tant à coeur de savoir aussi ce que je pense de ce qu'ils ont fait; toutefois je suis convaincu qu'ils ne sont pas sans éprouver quelques remords de vous avoir quitté, car si leur conscience, comme celle de FAp8tre, ne leur reprochait rien, la paix de leur âme ne serait pas troublée. Mais enfin due dois-je faire pour ne blesser personne, ni par mon silence, ni par mes réponses? Peut-être pourrai-je me tirer d'embarras en chargeant des lèvres beaucoup plus savantes et plus autorisées que les miennes de répondre pour moi à ceux qui m'interrogent. Ce sera donc le saint pape Grégoire qui résoudra leurs difficultés : «Quiconque, dit-il dans son Pastoral, a pris la résolution d'embrasser un état plus parfait, ne peut plus revenir sur ses pas, pour entrer dans un état d'une moindre perfection,» ce qu'il prouve par ces paroles de l'Evangile : « Celui qui regarde en arrière après avoir mis la main à la charrue n'est pas digne du royaume de Dieu ( Luc., IX, 62); » puis il continue en disant: « Celui qui renonce à un état plus parafait qu'il avait embrassé pour en suivre un autre qui l'est moins, est précisément l'homme qui regarde en arrière (S. Grég., 3 part. Past., ch. 28). » Le même pape, dans sa troisième homélie sur Ezéchiel, ajoute: «Il y a des gens qui goûtent la vertu, se mettent à la pratiquer, et, en même temps, forment le projet de tendre à une perfection plus grande; puis ils changent d'intention et renoncent à poursuivre plus longtemps leur route dans des voies plus parfaites,
a Geoffroy, abbé du monastère de Bénédictins de Sainte-Marie, au diocèse d'York. Douze religieux quittèrent cette maison avec leur prieur pour se rendre dans un monastère de Cisterciens; entravés dans l'exécution de leur projet, ils se réfugièrent chez Turstin, archevêque d'York; saint Bernard le loue; dans la lettre suivante, de l'assistance qu'il leur a donnée. Voir la note de Mabillon et la lettre trois cent treizième adressée a Geoffroy.
ils ne cessent pas, il est vrai, de faire le bien qu'ils ont commencé d'entreprendre, mais ils manquent de courage pour exécuter ce qu'ils avaient conçu de plus parfait. Aux yeux des hommes, ces gens-là ne semblent pas avoir cessé d'être debout, mais devant Dieu ils sont tombés, parce qu'ils n'ont pas persévéré dans leur entreprise. »
2.Voilà le miroir où j'engage vos religieux à contempler, non pas les traits de leur visage, mais ceux de leur âme, depuis qu'ils ont conçu leur dernier projet. Qu'ils s'y regardent et se jugent avec soin, leurs propres consciences les absoudront ou les condamneront de cette sentence que porte tout homme vraiment spirituel qui juge de tout et n'est lui-même jugé par personne. Pour moi, je me garde bien de décider si l'état qu'ils ont quitté est plus ou moins parfait et élevé, plus ou moins sévère ou relâché que celui qu'ils ont embrassé ensuite, c'est à eux d'en juger en se réglant sur ce que dit saint Grégoire. Quant à vous, mon révérend père, je vous dirai avec autant d'assurance que de vérité qu'il ne vous appartient pas d'entraver les vocations, car il est dit: « Ne gênez pas celui qui peut faire du bien, et, si vous le pouvez, faites-en vous-même (Prov., III, 27). » Mettez donc toute votre gloire dans le bien que font vos enfants; car la sagesse du fils est l'orgueil du père. En tout cas, que personne ne m'en veuille de n'avoir pas gardé la vérité cachée dans mon coeur; peut-être, d'ailleurs, ne l'ai je que trop peu laissée paraître pour éviter tout scandale.
LETTRE XCIV.
76. A Richard, abbé de Wells, La trois cent treizième lettre indique clairement que c'est de l'abbaye de Bénédictins de Sainte-Marie d'York qu'il passa chez les Cisterciens; ce fait se trouve également confirmé par l'Histoire des ordres monastiques d'Angleterre, à l'endroit où il est question de l'abbaye d'York, et surtout de celle de Wells. C'est dans cette histoire que nous avons puisé les renseignements que nous donnons ici sur le sujet de cette lettre et des deux précédentes.
L'abbaye de Sainte-Marie d'York fut fondée en 1088, par le comte Alaris, fils de Guy, comte de Bretagne, dans l'Eglise de Saint-Olaf, prés d'York, que Guillaume le Roux surnomma plus tard Sainte-Marie. On y fit venir du monastère de Witteby l'abbé Etienne et quelques religieux Bénédictins. La discipline religieuse y fut d'abord en honneur; mais vers l'année 1132, sous Geoffroy, troisième abbé de ce monastère, le relâchement commença à s'introduire dans cette abbaye. C'était l'époque où l'ordre Cîteaux jetait un vif éclat dans le monde entier; il avait pénétré en Angleterre et fondé son premier établissement de Wavre (a) en 1128. Dans un mouvement de pieuse émulation, douze moines de Sainte-Marie, qui ne pouvaient obtenir de leur abbé la permission de passer chez les Cisterciens, implorèrent l'appui de Turstin, archevêque d'York, pour mettre leur projet à exécution, et sous sa conduite, le 4 octobre de l'année 1132, nonobstant l'opposition de leur abbé, ils partirent de leur monastère au nombre de douze prêtres et un lévite. C'étaient les deux Richard, l'un prieur et l'autre sacristain de la maison, et les autres dont l'Histoire des monastères d'Angleterre, donne la liste; ils n'emportèrent de leur couvent que l'habit dont ils étaient vêtus. Troublé par ce départ l'abbé Geoffroy écrivit aria pères d'Angleterre, aux évêques et aux abbés de son voisinage, ainsi qu'à saint Bernard lui-même, pour se plaindre de l'atteinte portée, en ce cas, aux droits de toutes les maisons religieuses sans distinction. L'évêque Turstin écrivit à Guillaume, archevêque de Cantorbéry, une lettre apologétique, en même temps que saint Bernard en adressait de son côté une à Turstin et aux treize religieux, pour les féliciter, et une autre à l'abbé Geoffroy pour justifier leur démarche. Cependant ces religieux se tenaient renfermés dansla demeure épiscopale de Turstin; et comme ils refusaient, malgré les censures de leur abbé, de retourner dans leur ancien monastère, l'évêque Turstin leur donna sur les bords du Rippon, pour s'y bâtir une maison, un endroit qui n'avait jamais été cultivé jusqu'alors, couvert de ronces et d'épines et situé au milieu de monts et de rochers qui le dominaient de tous côtés. Leur prieur Richard leur fut donné
a Dans le comté de Surrey.
pour abbé par Turstin, qui lui donna la bénédiction le jour de Noël. Après avoir passé l'hiver tout entier sous un orme dans une incroyable austérité, ils se donnèrent, avec l'endroit qui leur avait été cédé et qu'ils avaient appelé Wells, à saint Bernard qui leur envoya un religieux nommé Geoffroy, d'Aimayo, des mains duquel ils reçurent la règle de Cîteaux, avec une ardeur incroyable et une grande piété (Note de Mabillon).
L'an 1132.
Bernard loue sa charité envers les religieux.
A son très-cher père et révérend seigneur Turstin, par la grâce de Dieu archevêque d'York, Bernard, abbé de Clairvaux, très-profond salut.
La renommée, j'en ai maintenant la preuve, n'a rien publié de vous que l'éclat de vos bonnes oeuvres n'égale ou ne surpasse. C'est aux actes, en effet, qu'on peut se convaincre que ce qu'elle va racontant partout n'est pas un vain bruit, une gloire sans fondement: de quel éclat ne viennent pas de briller particulièrement votre zèle pour le bien ainsi que votre ardeur et votre énergie sacerdotale pour la défense de pauvres religieux qui n'avaient pas de soutien (a) ! Un jour l'assemblée des saints redira vos oeuvres de miséricorde et l'abondance de vos aumônes; mais en le faisant elle ne publiera rien qui ne vous soit commun avec beaucoup d'autres, car
a On peut voir ce que fit Turstin dans l'intérêt de ces religieux qui s'étaient réfugiés chez lui avec le désir d'embrasser une vie plus austère, par une lettre de cet archevêque que nous avons extraite de l'Histoire des monastères d'Angleterre pour la placer après celles de saint Bernard.
quiconque possède les biens de ce monde en doit une partie aux pauvres. Votre titre de gloire, à vous, c'est votre épiscopat, ce sont les preuves insignes de votre bonté paternelle, c'est ce zèle ardent, ce feu divin qui vous consument pour la défense des pauvres du Christ et qui n'ont pu être allumés dans votre âme que par Celui qui a des anges aussi prompts que le vent et des ministres aussi ardents que des flammes dévorantes; oui, voilà ce qui vous appartient et n'est propre qu'à vous, ce qui rehausse l'éclat de votre charge et couronne très-bien votre dignité. Je mets une très-grande différence entre secourir les pauvres, les sentiments de la nature nous portent à le faire, et aimer la sainte pauvreté, ce qui ne peut être que le fruit de la grâce. « Si vous voulez éviter le péché, dit l'Ecriture, visitez et secourez votre semblable (Job, V, 24). » C'est donc commencer par se tenir éloigné du mal que de donner à l'indigent le morceau de pain dont il a besoin, mais c'est aller plus avant dans la voie du bien que de soutenir la pauvreté des saints. Aussi est-il dit encore Gardez votre aumône dans votre main jusqu'à ce que vous ayez trouvé un juste à qui vous la donniez. Quelle récompense aura-t-on pour avoir suivi ce conseil: On vous répond: « Celui qui reçoit un juste parce qu'il est juste recevra la même récompense que ce juste (Matth, X, 41). » Commençons donc par faire l'aumône quand la nature réclame de nous que nous la fassions, si nous voulons éviter de pécher; puis secourons les pauvres de Dieu pour mériter la récompense de la grâce. C'est ce que vous avez fait, c'est le double mérite de votre admirable conduite, et comme le bien que vous nous avez fait dans le temps, mon très-révérend et très-aimable Père, est un fruit de la grâce, il ne cessera d'être pour vous un motif de bénir Dieu dans l'éternité.
LETTRE XCV. A L ARCHEVEQUE D'YORK.
77. Et aimer la sainte pauvreté... Saint Bernard recommande l'aumône faite à des religieux comme étant plus sainte et plus méritoire que celle qui ne s'adresse qu'aux mendiants vulgaires. Voir Eccli., XII, 1 et 2; Corneil et Bonartius sur ce même endroit, et saint Matthieu, X, 41, où il dit: «Celui qui reçoit un prophète parce qu'il est prophète... et celui qui reçoit un juste parce qu'il est juste, recevra la récompense du juste, etc. » Par ces paroles, continue Suarez, Jésus-Christ insinue que . si notre aumône ne s'adresse qu'à l'homme, parce que c'est un homme, elle est un bien de l'ordre naturel; mais si elle lui est faite par ce que c'est un fidèle, un concitoyen des saints, un membre de la famille de Dieu, c'est une oeuvre d'un mérite plus élevé et surnaturel (voir Suarez, livre II, de la Nécessité de la grâce, chap. XVI, n° 10). » Il a raison en est que par cette aumône ainsi faite on coopère à l'uvre du prophète, du prédicateur de l'Evangile ou du religieux, etc., attendu que par les secours qu'on leur donne on les aide à remplir les devoirs de leur vocation et de leur état, on les soutient et on les nourrit-; on participe donc à leur travail et aux mérites qu'ils acquièrent et, par conséquent, on a une part dans ces mérites et un droit à faire valoir dans la récompense qu'ils obtiennent, proportionnellement à la mesure du concours et de la charité qu'ils ont reçus de nous. Saint Grégoire dit quelque chose de semblable dans sa vingtième homélie sur les Evangiles, quand il fait remarquer « que l'orme qui ne porte point de fruit s'approprie ceux de la vigne dont il soutient les pampres chargés de raisins. » De même celui qui par l'aumône vient en aide au juste s'approprie les bonnes oeuvres que fait le juste et est censé faire le bien par les mains de ce dernier. Saint Jérôme, s'adressant à Vigilance, «qui ne voulait pas qu'on envoyât des aumônes à Jérusalem pour secourir les chrétiens qui y étaient, » recommande aux fidèles de donner surtout aux pauvres que leur piété et leur religion distinguent des autres, et il cite à l'appui de ce qu'il dit l'exemple de saint Paul, en ajoutant: « Nous ne disons pas qu'il ne faut point faire l'aumône à tous les pauvres quels qu'ils soient, aux Juifs mêmes et aux Samaritains, si on dispose de ressources suffisantes pour cela, car l'Apôtre veut qu'on secoure tous ceux qui sont dans le besoin, mais en commençant d'abord par ceux qui sont de la famille de Dieu. Car c'est de ces derniers que parlait le Sauveur quand il disait dans l'Evangile : Faites-vous, avec l'argent de l'iniquité, des amis qui vous reçoivent... En effet, ces pauvres, sous les haillons et dans la misère desquels bouillonnent dans le coeur les passions mauvaises, seront-ils jamais en possession des tabernacles éternels? Dépourvus des biens de la vie présente, ils sont sans espérance pour ceux de la vie future. S'il est dit: Bienheureux les pauvres, ce n'est pas de tous les indigents qu'il est ainsi parlé, mais seulement des pauvres d'esprit, auxquels pensait celui qui disait : Heureux l'homme qui discerne l'indigent..., etc. Quand il s'agit des pauvres ordinaires, il n'y a pas besoin de discernement mais de secours. Mais lorsqu'il est question des pauvres qui sont saints, on est heureux de savoir les discerner afin de leur donner des secours qu'ils reçoivent en rougissant; mais quand ils les ont reçus, ils en sont débiteurs, et s'ils ont moissonné des biens temporels, ils sèment des biens spirituels. » Ainsi parle saint Jérôme, chap. VI (Note de Horstius).
78. Il est plus facile, en effet, de trouver des hommes du monde qui se convertissent. C'est un fait bien digne de remarque et peut-être bien: surprenant pour beaucoup de gens, mais d'une expérience continuelle. Il faut, je crois, en rechercher la raison dans cet axiome de philosophie: On n'est pas ému par les choses auxquelles on est habitué. Quand un homme du monde entend parler de la sévérité du jugement dernier, de l'éternité des supplices de l'enfer, de l'horreur et de l'inévitable nécessité de la mort, etc., il se sent ému et pénétré de terreur ; s'il entend parler de la bonté ineffable de Dieu envers les hommes, de la passion douloureuse, de la mort de Notre-Seigneur et de tous les autres mystères de la rédemption, il est touché et attendri; car ce qui est nouveau nous frappe davantage, de même que ce qui est rare attire beaucoup plus notre attention.
Mais chez un religieux devenu tiède, il semble que l'habitude d'entendre parler régulièrement tous les jours de ces merveilles, a formé des cals dans ses oreilles ; aussi n'est-il presque plus touché quand il les entend (Voir Alphonse Rodriguez dans ses Exercices de la perfection, page 9, traité 2, chap. 8). On ne saurait non plus passer sous silence, dans un pareil sujet, les paroles de saint Jean Chrysostome, ou plutôt de l'Ouvrage incomplet sur saint Matthieu, homélie 40. Voir ce passage (Note de Horstius).