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par Christian Fischer, Cologne
Dans les parties 1 à 4 précédentes de cette série, les questions structurelles et institutionnelles ont été présentées, et dans la partie 5, l’exemple d’un citoyen actif et d’un démocrate intègre a été exposé. Enfin, dans cette sixième partie, un regard est porté sur le personnel politique au sein des in-stitutions. Sans personnel à plein temps, un Etat moderne, du moins au niveau central, ne peut pas exister, ni-même la démocratie directe. Mais la démocratie ne peut devenir plus directe que s’il y a une meilleure co-opération à la fois au sein de la «classe politique» et entre les citoyens et les politiciens.
C’est presque une loi de la nature: de nombreux citoyens pensent que les politiciens sont des êtres plus ou moins sans principes et qui aiment à croire à un futur prometteur. Ils considèreraient leurs promesses électorales comme un moyen de parvenir à une fin, mais pas comme une mission sérieuse. Il n’est pas nécessaire de faire des études scientifiques pour savoir qu’il y a des arguments pour et contre cette vision des choses. Presque tous les citoyens pourront en parler. Les contre-exemples sont alors considérés comme des exceptions qui confirment la règle.
La problématique
des politiciens de carrière
Cela dit-il tout sur les politiciens professionnels? Ne sont-ils que les carriéristes corrompus d’une pièce de théâtre chaotique sans metteur en scène pour les guider? Ou sont-ils même des agents contrôlés d’un «état profond», les représentants d’une «démocratie de façade», comme on l’appelle dans le jargon néo-marxiste? On peut aussi trouver des arguments pour cela. Le manque de scrupules ne saurait être la seule explication au fait qu’un gouvernement fédéral social-démocrate et pacifiste, par exemple, soit responsable du déclenchement agressif d’une guerre ayant lieu, à nouveau, sur le sol allemand, ou d’un programme de coupes sociales ayant transformé l’économie en un pays modèle pour les «réformes» néolibérales. Certes, il existe des groupes de réflexion influents, à commencer par le Council on Foreign Relationset s’étendant à ses innombrables branches et partenaires de coopération dans le secteur politique et médiatique (!),1 qui fixe les orientations politiques dans l’intérêt des grandes entreprises et des grandes banques, positionnant le personnel à des postes politiques importants. Personne n’a besoin de devenir un théoricien du complot lorsqu’il met en évidence ces liens évidents. Il faut plutôt faire attention à ne pas devenir un praticien du complot.
Néanmoins, la mise en œuvre d’objectifs politiques contrôlés de manière centralisée jusqu’aux différents niveaux politiques n’est pas une voie à sens unique au sens d’une chaîne de commandement militaire – ce sont toujours des personnes ayant leurs propres caractéristiques qui mettent en œuvre entièrement ou bien partiellement, ou tentent de contourner les objectifs politiques d’un niveau supérieur (ou d’un «Etat inférieur») ou ne sont même pas concernées par ceux-ci. La mise en œuvre ne se fait pas (seulement) par une corruption maladroite sous forme de valises noires pleines; il y en a probablement moins ici que sur d’autres continents, où l’utilisation de bureaux politiques pour l’enrichissement à plein temps de son propre clan est à l’ordre du jour. Ici, cela fonctionne de manière plus «civilisée»: ceux qui prennent le chemin d’un politicien professionnel abandonnent souvent leur profession ou la mettent de côté pour une période indéfinie, s’ils en avaient une, et se comportent plus ou moins comme un employé envers son patron – peut-être pour devenir eux-mêmes un jour patron ou chef de service, ou au moins pour avoir un revenu sûr. La fonction politique devient un poste avec toutes les lois hiérarchiques ou, au mieux, les petites libertés qui existent dans la profession.2 Le mandat de l’électorat risque donc de devenir une seconde nature; la porte est ouverte à la dépendance politique vis-à-vis d’autorités supérieures ou supposées plus compétentes, que celles-ci proviennent d’une source financièrement puissante ou idéologique.
Le politicien comme éducateur du citoyen?
Il n’est pas rare que cette attitude vaniteuse soit encore exercée, où le politicien a une sorte de devoir éducatif envers le citoyen. Les idéologies de la tradition de gauche en particulier aiment utiliser l’effet incontestable de la propagande politique, qui fonctionne si intelligemment que même les intellectuels en sont presque surmenés.3 Cette vision du citoyen ouvre la voie aux politiciens qui infligent diverses sortes de paternalisme à leurs électeurs et ne le dissimulent même pas sous l’étiquette du «nudging» [paternalisme libéral] de la Nouvelle Allemagne par exemple. Il faut «pousser secrètement» les autres, c’est-à-dire les conduire sans se faire remarquer, pour qu’ils avancent dans la bonne direction. Moins «idéologiquement fondée» après les défaites électorales, on entend souvent la seule phrase apparemment autocritique: «Nous n’avons pas été capables de rendre nos objectifs suffisamment clairs …», ce qui signifie en langage clair: le citoyen n’a pas compris notre programme sensé. Bien sûr, les politiciens doivent faire des suggestions, et c’est le but: mais des propositions, et non des instructions ou même des programmes éducatifs. C’est presque déjà une perte de démocratie intellectuelle.
Il est également intéressant de noter le comportement des politiciens entre eux: les différentes factions du parti et leurs protagonistes se comportent – au moins à l’extérieur – comme des entreprises concurrentes adhérentes au même contrat (le vote). Celui qui a gagné est alors heureux de ne plus avoir à considérer le perdant, à moins qu’il ne doive former des coalitions en raison de l’absence de sa propre majorité. C’est la règle dans le paysage désormais large des partis allemands. Il faut donc «malheureusement» encore tenir compte de la volonté des partenaires de la coalition – qui est après tout la bienvenue comme excuse pour rompre les promesses électorales. Le fait que l’opposition parlementaire représente également une volonté légitime de l’électeur est souvent oublié par le «propriétaire» de l’exécutif.
Bataille pour l’image plutôt
que débat sur les sujets de fond
En fait, les batailles de profilage parlementaire ont souvent peu à voir avec un débat de fond, même s’il est vrai que les décisions importantes sont préparées en coulisses, indépendamment des majorités politiques. En dehors de la sphère publique, les parlementaires travaillent souvent en collaboration. Ils acceptent souvent, au-delà des clivages politiques, de prendre des décisions de grande portée dont ils ont (ou peuvent avoir) à peine pris connaissance, comme le traité de sauvegarde de l’environnement,4pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres.
Néanmoins, il y a des personnes qui travaillent là-dedans et qui, dans de nombreux cas, ont probablement décidé de «se lancer en politique» par sens des responsabilités et pas toujours pour des raisons de carrière. Le sens des responsabilités peut avoir différentes couleurs; les axes thématiques peuvent être définis et évalués différemment. Dans ce cas, la démocratie ne serait pas en danger, au contraire. Et tant qu’un député ne s’est pas soumis inconditionnellement à son parti ou à des lobbies extérieurs, il reste indépendant dans ses décisions. Nous, les citoyens, devons trouver et exiger de tels députés. C’est une autre façon de parvenir à une démocratie plus directe.
D’autre part, il existe de nombreuses initiatives et campagnes citoyennes qui peuvent influencer des décisions plus ou moins politiques, mais qui souvent ne visent pas directement le travail institutionnel. Beaucoup se considèrent comme des mouvements démocratiques en dehors des institutions démocratiques, de plus en plus aussi sur un plan purement numérique. L’ignorance souvent associée aux institutions démocratiques montre un dangereux oubli de l’histoire.
Perspectives personnelles
Il ne suffit certainement pas de faire appel à l’intérêt général représenté par chaque membre du Parlement. Mais on ne peut faire sans non plus. Tout d’abord, il doit y avoir ce qu’on appelait autrefois l’opposition extra-parlementaire, et toutes les oppositions apparaissant maintenant sous de nombreuses formes différentes. Les politiciens réagissent parfois positivement à cette situation par simple intérêt. Mais ces mouvements devraient désormais prendre la forme de référendums réguliers. Le travail préparatoire à cet effet, à savoir la collecte d’approbations pour certains objectifs, est toujours lié à des discussions objectives entre les citoyens; il sert à objectiver le débat politique et, d’une manière générale, à éduquer la population. Bien sûr, il faut étendre les possibilités de référendum (partie 1 de cette série), ce qui peut se faire en fin de compte à l’aide des référendums eux-mêmes, mais aussi seulement avec l’aide des membres du parlement.
Deuxièmement, il faut ajouter que les citoyens honnêtes et de bonne volonté doivent également assumer des fonctions politiques. Une modification du droit de vote (partie 2) pourrait créer des structures et des réalités plus proches des gens et moins partisanes. Même notre loi électorale actuelle permet des candidatures relativement faciles aux parlements des Etats et au Parlement fédéral sans affiliation à un parti; une façon correcte de le faire serait de limiter le soutien de l’Etat aux partis et de l’augmenter pour les candidats indépendants sans base de parti. Une représentation fédérale plus directe par l’élection directe des membres du Bundesrat (partie 3), qui est moins dominée par les partis, peut également créer des représentants élus plus proches du peuple. Il est tout aussi important de faire respecter une plus grande autonomie des municipalités (partie 4), ce qui favoriserait généralement l’engagement personnel des citoyens.
Les députés sont
les représentants de l’ensemble du peuple
Cependant, comment les citoyens deviennent des «parlementaires» et des «décideurs»:Que pouvons-nous, que devons-nous attendre des parlementaires «réels et existants»? Réponse: Ils devraient refléter de manière adéquate les opinions et les souhaits des citoyens avec leurs contradictions et conduire à des solutions. On ne rappellera jamais assez que tous nos délégués sont les représentants du peuple tout entier et ne sont pas liés par des ordres et des instructions (Loi fondamental pour la République fédérale d’Allemagne, art. 38); ils ne sont pas les délégués de leur parti! Il convient à ce stade de critiquer l’expression «parti populaire», encore utilisée avec plaisir aujourd’hui. Ce terme est une contradiction en soi. Un parti (lat.: pars = partie) ne représente pas l’ensemble. Elle peut défendre les intérêts de certains groupes sociaux ou des priorités politiques particulières, mais à côté d’elle, il y a toujours d’autres parties (partis), fondamentalement égales. Il s’agit de trouver un compromis entre ces parties, et non d’identifier les objectifs des partis avec l’ensemble. Il n’y a pas de «parti populaire», du moins pas dans une démocratie.
C’est le devoir de chaque «parti» de trouver un compromis et cela vaut même pour la relation entre le gouvernement et l’opposition. Après tout, le succès électoral n’est pas un aveu de la dictature de la majorité avant les prochaines élections. Bien sûr, les vainqueurs des élections ont le devoir et la légitimité d’accorder une attention particulière à leur circonscription; néanmoins, il s’agit toujours du bien commun, qui inclut les intérêts de l’opprimé. En fait, dans notre paysage de partis désormais diversifié, la plupart des décisions sont prises à l’unanimité. Cependant, cela n’est guère dû à la lutte pour le compromis, mais souvent à l’influence de puissants groupes de réflexion, comme mentionné ci-dessus, auxquels de nombreux députés se soumettent pour les raisons également mentionnées ci-dessus. De nos jours, les débats politiques ont tendance à être mis en scène comme des spectacles pour démontrer une «culture du débat» et/ou pour éviter des décisions impopulaires dans d’autres domaines.
Le modèle de compromis entre les différents groupes d’intérêt, qu’il s’agisse de partis ou de députés indépendants, est le meilleur pour une législation démocratique. Cela peut également inclure le lobbying. Un parti n’est rien d’autre qu’un groupe de pression. Les lobbyistes ne deviennent un problème que lorsqu’ils opèrent en coulisses. Ce problème doit être abordé avec une transparence intransigeante: publication des revenus des députés, des ministres, des partis, et est accessible à tous; restriction de ces revenus; divulgation des agendas: Les personnes occupant une fonction publique ne doivent suivre personne d’autre que leur conscience, mais le public a le droit de savoir ce qu’elles font en leur nom.
Le système de concordance en Suisse
La concordance au niveau du gouvernement développée en Suisse il y a 60 ans est intéressante: une grande coalition des quatre partis les plus forts avec une répartition fixe des sièges; cela ne change que si les tendances à long terme (pas déjà après une élection!) montrent que la répartition ne représente clairement plus la volonté des électeurs.5A première vue, on peut dire que cela n’est pas démocratique: Où est l’opposition, qui existe d’ailleurs encore en Suisse sous la forme de petits partis?
Réponse: Tout d’abord, en Suisse, le peuple lui-même fonctionne comme l’opposition grâce aux possibilités d’influence directe (référendum et initiative); les élus le savent et y sont préparés. Deuxièmement, les partis qui ne font pas partie du gouvernement ont également une certaine influence; sinon, ils n’auraient pas existé depuis longtemps. Ici, les élus des pouvoirs exécutif et législatif s’offrent beaucoup moins le «luxe» des combats spectaculaires, dans lesquels le peuple est dégradé au rang de spectateur, mais se voient davantage comme les organes exécutifs de la volonté du peuple (au pluriel), qui s’articulent à travers les élections et les votes. Les perturbations, qui existent également dans ce système aujourd’hui, ne doivent pas être discutées ici.
Le personnel politique professionnel, sans lequel aucune démocratie moderne ne peut fonctionner, porte toujours en lui le germe qui consiste à repousser le contact avec le citoyen et à s’orienter vers les «lois» internes du processus politique. C’est pourquoi, s’il doit y avoir des possibilités de contrôle structurel par les citoyens d’une part, les députés et les fonctionnaires du gouvernement doivent toujours donner l’exemple d’honnêteté et d’incorruptibilité et pratiquer une attitude éthique axée sur le bien commun. Ne riez pas, cher lecteur, mais contredisez si vous le pouvez: Même les instruments de contrôle ne valent que pour les personnes qui les utilisent, et ceux qui ne veulent pas être contrôlés trouveront des moyens de s’en sortir dans n’importe quelle structure. Des structures démocratiques pour la formation de l’opinion, la prise de décision et le contrôle sont donc indispensables, mais ne constituent pas une garantie tant que des personnes responsables ne sont pas à l’œuvre.
L’éthique pour le bien commun
comme base de la démocratie
La démocratie a donc besoin de citoyens, de parlementaires, de gouvernements pour lesquels le bien commun est une préoccupation éthique. Il y a un besoin de personnes qui, outre leurs compétences professionnelles, sont formées avant tout à l’histoire et à la connaissance de la nature humaine et qui sont vigilantes dans le suivi de leur travail. C’est la base indispensable de la vie démocratique, quels que soient les détails du système politique. L’engagement patient en faveur d’une éducation globale et d’une éthique orientée vers le bien commun est donc une tâche permanente parallèlement à toute politique quotidienne.6Nous ne pouvons vivre et améliorer notre démocratie que sur le terrain. Nous ne devons pas vouloir ignorer ce qui a été réalisé, ni même vouloir le détruire. Seuls les révolutionnaires étrangers au monde empruntent sans cesse cette voie sans issue, qu’ils considèrent comme un raccourci. L’interaction empathique entre les responsables démocratiques et les citoyens est à l’ordre du jour. Ce n’est que de cette manière que la tâche démocratique la plus importante peut être résolue: la volonté du peuple en tant que la primauté politique sur les grands lobbyistes privés et les bellicistes. •
1 p. ex.: Ploppa, Hermann. Die Macher hinter den Kulissen, Frankfurt 2014; Rügemer, Werner. Die Kapitalisten des 21. Jahrhunderts, Köln 2018; Mies, Ulrich. Der tiefe Staat schlägt zu, Rottenburg 2019; Swiss Propaganda Research: https://swprs.org/die-propaganda-matrix/
3 p. ex. Rainer Mausfeld: https://www.heise.de/tp/features/Wir-leben-in-einer-Zeit-der-Gegenauf-klaerung-4178715.html?seite=all
4 Malgré de solides arguments sur l'inconstitutionnalité, sans attendre la décision pertinente, sans en connaître le contenu exact, les députés européens ont voté en faveur du mécanisme européen de stabilité à plus de deux tiers: https://www.welt.de/debatte/kommentare/article107264390/Der-ESM-ist-ein-erneuter-Verfassungsbruch.html; https://www.welt.de/politik/ausland/article107298975/Deutliches-Ja-vom-Bundestag-zu-ESM-und-Fiskalpakt.html
5 Trimborn, Marc. Ohne Kompromisse keine Schweiz, in: Neue Zürcher Zeitung International vom 2.8.2019, page 15
6 Liessmann, Konrad Paul. Was ist Bildung? in: Zeit-Fragenvom 10.9.2019; https://www.zeit-fragen.ch/de/ausgaben/2019/nr-20-10-september-2019/was-ist-bildung.html
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