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«Nous commençons à voir les temps modernes, dans leur ensemble, écrit Sloterdijk, comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été provoquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes. Ce monstrueux n'est ni envoyé par les anciens dieux, ni représenté par les monstres classiques ; les temps modernes sont l'ère du monstrueux créé par l'homme».
«Monstre» dérive du verbe monstrare qui veut dire «montrer». Le monstre, c'est l'étrange que l'on donne à voir. Dans l'Antiquité, il évoque le trouble devant la manifestation des origines, l'étonnement devant l'incontrôlable de la nature, la curiosité inquiète face aux ratés, au difforme, à l'informe. A la Renaissance, le mot «monstre» était utilisé pour décrire les humains et animaux affectés de déformations morphologiques, ainsi que des créatures composites aux formes surprenantes : jumeaux soudés, animaux déformés ou encore individus androgynes.
Aujourd'hui, ce n'est plus de la nature laissée à elle-même que sortent les monstres. Ni même de la mythologie. Renversement complet : le monstre est devenu témoin de la nouvelle puissance humaine, le symptôme avant-coureur des possibles de la science et la technologie.
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En 2005, le monstrueux, c'est bien sûr le clonage humain, mais plus encore les nouveaux bricolages cellulaires qui mènent à la création de chimères homme-animal. Par rapport à l'Antiquité, le lieu symbolique n'a pas changé. L'angoisse est la même. Le monstrueux est tout individu (ou chose individuée) qui met en difficulté la définition de l'être humain. En particulier, tout ce qui interroge les limites catégoriques qui identifient l'homme de façon claire en le séparant de l'animal.
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Pour certains, le monstrueux se désigne en écoutant ce que nous disent nos tripes. Ce serait d'ailleurs le premier travail de l'éthicien : écarter les monstres comme on sépare les ténèbres de la lumière. C'est ainsi que, à propos des chimères humain-animal, Leon Kass, président de la commission d'éthique fondée par le président Bush (commission dont le but est de séparer le bien du mal dans le domaine biomédical), parle de «royaume du répugnant». Les chimères suscitent le sentiment «viscéral» que quelque chose ne va pas. Une barrière morale a été franchie et, on sait sans pouvoir l'expliquer, affirme Kass, «qu'il est temps de faire marche arrière», selon ses mots rapportés par un récent éditorial du New Scientist.1
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Qu'y a-t-il à observer avec la raison, avant de laisser les tripes s'exprimer ? Le même éditorial fait un bon point sur la question. D'abord, c'est vrai, en quelques années, le domaine des chimères a émergé hors du monde de la science-fiction. Par curiosité, passion et esprit de compétition, mais aussi par volonté de faire avancer la médecine, des chercheurs aimeraient comprendre comment se comportent les cellules souches humaines. Ils veulent observer leur façon de se développer, de se différencier, d'évoluer en organes ou en tumeurs. Pour cela, pas d'autre choix que de les implanter chez des animaux, donc de créer des chimères. L'intérêt des chimères est aussi d'offrir de nouveaux modèles de maladies humaines, tels que le cancer ou la maladie de Parkinson.
Le trouble entraîné par ces expériences change selon le pourcentage du mélange. Il est toujours lié à la question de la clarté de la limite homme-animal. Avec 1% de cellules humaines, une souris ne bouscule pas trop les certitudes : c'est une souris. Mais qu'en est-il avec 20% ? et 50% ? Et comment faudrait-il réagir si des caractéristiques humaines surgissaient des comportements anthropomorphes, des signes d'intelligence ?
Le stade de développement de l'animal dans lequel les cellules sont introduites importe, mais aussi la proximité de l'animal avec l'humain. Le trouble n'est pas le même si les cellules humaines sont implantées tôt dans un embryon qu'on laisse se développer et si l'hôte est un chimpanzé plutôt qu'une souris.
Le problème du cerveau est particulier. Bien sûr, les chances qu'une souris devienne consciente sont ténues. Surtout, d'ailleurs, parce que lorsque des cellules souches humaines sont introduites dans un cerveau de souris, elles suivent l'organisation du système neuronal de l'organisme hôte. «Le caractère humain du cerveau ne réside pas dans les cellules cérébrales individuelles, mais dans leur organisation» remarque avec justesse le New Scientist. Mais qu'en est-il si le cerveau de la souris est entièrement remplacé, dès l'embryon, par des cellules humaines ? C'est le projet déjà déposé de Weissman, un chercheur américain qui affirme vouloir avancer, grâce à ce modèle de chimère, dans la compréhension des cancers du cerveau et des traitements médicamenteux. Simple provocation ? Peut-être. Mais l'histoire récente montre que si elles sont scientifiquement possibles, la plupart des provocations se réalisent.
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Ce qui est le plus troublant dans les chimères humain-animal, rappelle le New Scientist, c'est «la perspective de créer un organisme subhumain, une personne qui ne serait pas totalement humaine ou qui serait "enfermée" dans un corps animal». Comment notre organisation sociale qui aime les distinctions claires classifierait-elle cet organisme ?
Aucun doute : il y a, face au nouveau monde des chimères, des non à dire, des limites à tracer. Mais certainement pas en pensant que nos tripes sont de meilleurs guides que notre raison.
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Il y a une dizaine de jours, c'était le Conseil de fondation du Kunstmuseum de Berne qui, sans avancer une véritable «raison», décidait de retirer du musée une création de l'artiste chinois Xiao Yu. Or, il s'agissait justement, à proprement parler, d'un monstre chimérique : un corps d'oiseau surmonté d'une tête de ftus humain. Un militant pro-embryon avait envoyé une lettre de protestation. S'en est suivi une immense controverse, comme on en voit l'été dans notre petit pays, et la décision de retirer l'uvre et d'organiser un colloque sur le sujet.
Qu'une uvre choque en évoquant ce qui se trame : voilà l'art, dans une partie de son rôle. L'art, c'est parler de ce que la modernité porte dans son ventre. C'est ce besoin, humain (en voilà une, de caractéristique de l'humain), de raconter, de dévoiler, de déplier le réel qui sans cesse masque ses zones sombres et de le mettre en paraboles.
Dans cette affaire, l'unique question qu'il aurait fallu sortir du formol de la bien-pensance est : les parents de ce ftus acheté, paraît-il, en Chine, ont-ils donné leur accord en connaissance de cause ? Dans ce cadre, un petit rappel sur l'absence de respect des droits des individus en Chine, sur les corps et organes qui s'y vendent hors tout contrôle n'aurait pas fait de mal. Et c'est tout.
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Laisser parler les tripes, c'est de la solution sauce populiste, de la morale pour journal gratuit, mais ce n'est pas avec ça qu'on va garder une petite lumière allumée à l'horizon de l'humanité.
N'empêche : l'inquiétude face au nouveau monstrueux, 100% made in homo sapiens, nous fait regretter son ancienne version, qui surgissait de la nature comme pour nous rassurer sur nos qualités d'humains et notre différence puissamment affirmée. Désormais, c'est comme si un crime avait été perpétué à l'encontre de ces vieux monstres. Cette fois, le monstrueux est libéré, il est ouvert vers l'avenir et l'infini. Et peut-être est-ce cela qui nous panique dans les nouvelles formes de monstrueux : la possibilité d'un «trou noir s'ouvrant dans le temps» (Sloterdijk). Comment conserver la nature humaine, non pas de façon figée, mais en utilisant et en prolongeant ce qu'elle a de meilleur ?