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11/11/2009
Noir c'est noir
Par Antonin Moeri
Evelyne n’a pas été soumise dans son jeune âge à une autorité écrasante. Elle me l’a souvent dit. Son père ne lui a pas imposé des valeurs rigides qu’elle aurait dû intérioriser sans examen critique. Bonne élève, elle comprenait aussitôt ce que la prof attendait d’elle. Douée pour défendre un point de vue et développer une idée hardie, elle obtint ses certificats et ses diplômes avec une renversante facilité. En discutant avec elle l’autre soir (célébration du quarantième anniversaire de son mari, un homme qu’elle a rencontré au Mamco), je fus surpris par son attitude. Elle travaille actuellement dans un cabinet d’avocats réputés. Son père est propriétaire d’un restaurant gastronomique dans la région de Sierre. Pour célébrer le quarantième anniversaire de son beau-fils que sa fille aime, il avait préparé des canapés au foie gras flambé.
Evelyne ne supporte pas l’homme que sa soeur a épousé. En présence de cet homme, elle baisse les yeux, s’en tient aux formules d’usage. Elle ne s’intéresse pas à sa vie, ni à ce qu’il aime, ni aux études qu’il a entreprises. Son regard glisse doucement vers les reproductions de Roublev, vers les figurines en cuir que les gamins vendent aux touristes égarés dans le souk de Marrakech. Evelyne n’est pas une femme bornée. De son séjour récent à Calcutta, où elle est tombée dans une bouche d’égout, elle m’a parlé en riant aux larmes. Elle a relu plusieurs fois Le ravissement de Lol.V.Stein. Elle adore la peinture de Baselitz, les installations de Krähenbuhl et les quatuors de Janacek. Mais avec Alpha, le courant ne passe pas. Je lui ai demandé pourquoi elle avait construit une représentation négative du Noir. Elle m’a longuement regardé au fond des yeux. Je sais pas, pas envie de me prendre la tête pour ça.
Un peu plus loin, Alpha et Brigitte dansaient, étroitement enlacés. En quoi la construction imaginaire d’Evelyne pouvait-elle refléter le réel? pensai-je. Dans la pénombre, Brigitte et Alpha bougeaient harmonieusement. Quand Alpha posa ses lèvres sur celles de Brigitte, Evelyne s’est brusquement levée: “Je reviens, je vais aux chiottes”.