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On pourrait créer des récits mystérieux dans lesquels les emblèmes des écus anciens sont des êtres à part entière, et j'ai le sentiment que l'allégorie médiévale s'y est plus ou moins adonnée - et aussi, plus tard, sous la forme de poèmes énigmatiques, William Blake. Il existe un symbole héraldique particulièrement frappant, parce qu'il a donné son nom à une province, c'est le dauphin du comté de Vienne. Il a une si grande importance qu'on a oublié qu'il s'agit du Viennois.
Ce dauphin d'azur baignant dans l'eau dorée de sa bannière a quelque chose de si parlant, semble dire quelque chose de si profond, que c'en est troublant.
Le symbolisme de ce noble animal est connu par divers mythes, notamment celui d'Arion (si ma mémoire est bonne), dans lequel un enfant est sauvé par un dauphin qu'il chevauche alors qu'il a été jeté dans l'eau. Dès lors, le salut par le dauphin renvoie aux figures de poètes, de saints, de prophètes emmenés dans le monde divin par un poisson chevauché, au moment où, atteignant l'horizon, au lieu de s'abaisser sur la terre courbe, ils poursuivent leur route tout droit, jusqu'à atteindre l'orbe de la Lune! Le grand poète chinois Li Po est réputé avoir été emmené au pays des dieux par un poisson ainsi enfourché, et cela a un sens profond - agréé par les chrétiens, qui ont assimilé le poisson au Christ. Par l'élément de l'eau on peut atteindre au monde divin; les formes qui y nagent sont le reflet des astres.
L'origine, dans le comté de Vienne, de ce dauphin est mystérieuse, puisque ce pays n'a pas de mer, et certains l'ont liée à Delphes; mais je ne sais où est l'oracle du Dauphiné. Est-ce dans Mélusine, femme-poisson manifestant la grâce de l'eau, et réputée y avoir vécu? Un poète français, catholique et royaliste, en a tiré que les Alpes étaient vouées au diable - dont cette Mélusine était selon lui une figure, un déguisement. C'est une idée triste et absurde, surtout quand on sait que le diable s'exprimait, selon ce poète (appelé Parseval), par le féodalisme, le vrai dieu par l'absolutisme - et cela montre de quelle façon les catholiques français ont lamentablement pourchassé l'Imagination, et de quelle manière c'est lié au centralisme. On peut dire que celui-ci est l'ennemi du mythologique parce qu'il est rationaliste, hostile à l'Intuition, qui passe par l'image et ce qu'elle a de féminin, de fluide - de lié aux ondes, à Mélusine! Peut-être par réaction, André Breton a pris cette dernière comme symbole de l'imagination créatrice...
Le fait est que le Dauphiné avait autrefois un statut spécial, peut-être parce qu'il était issu du Saint-Empire romain germanique et avait été acheté - et non conquis - par le roi de France au quatorzième siècle, et que ce Statut dit delphinal a été supprimé par le nivellement républicain, le rationalisme du dix-huitième siècle. Plus qu'il ne le croyait, Parseval était le serviteur du centralisme agnostique, celui qui rejette l'imagination libre comme ne disant rien du monde...
Ce Statut explique que le Dauphin, ou comte de Vienne, soit devenu, après le rattachement à la France, systématiquement l'héritier promis à la couronne royale: un Dauphin était princier. Finalement, dans la langue, un dauphin est un héritier promis à une couronne royale: trait étrange, puisque le dauphin de l'emblème est l'ange qui emmène au Ciel!
Son amante cependant était Mélusine, et rejeter celle-ci était condamner l'ancienne monarchie à la vacuité.