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Orgue : Marcelo Giannini
Réalisation/montage : Cao-Thang Jeffrey Pham
Matthieu 13:44-52
« Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s’en va, met en vente tout ce qu’il a et il achète ce champ. 45Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherchait des perles fines. 46Ayant trouvé une perle de grand prix, il s’en est allé vendre tout ce qu’il avait et il l’a achetée.
47« Le Royaume des cieux est encore comparable à un filet qu’on jette en mer et qui ramène toutes sortes de poissons. 48Quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon et l’on rejette ce qui ne vaut rien. 49Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges surviendront et sépareront les mauvais d’avec les justes, 50et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents. »
51« Avez-vous compris tout cela ? » – « Oui », lui répondent-ils. 52Et il leur dit : « Ainsi donc, tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux. »
(Traduction Œcuménique de la Bible)
Prédication :
Aujourd’hui je vous le dis d’entrée : je vais faire ce que je dis à mes stagiaires d’habitude de ne pas faire, à savoir faire une prédication patchwork qui parte un peu dans toutes les directions. Mais c’est vrai que le texte que nous avons pour notre méditation de ce matin s’y prête : ce chapitre treize de l’Evangile selon Matthieu n’étant qu’une succession de paraboles (semeur, ivraie, graine de moutarde, levain), certaines très courtes, parfois même d’un seul verset. Nous allons donc nous arrêter sur les trois paraboles relues ce matin, celle du trésor dans le champ, de la perle précieuse et du filet. Sans oublier les deux versets qui concluent cette enfilade de paraboles. Et chacune a sa richesse, ses propres pistes de réflexion et mérite donc qu’on s’y arrête un instant.
Lorsque Jésus parle de paraboles du Royaume, il faut bien comprendre ce qu’on entend par là. Le Royaume des cieux, ce n’est pas un monde à venir encore moins l’au-delà. Le Royaume des cieux est une manière de parler de la vie avec Dieu, la vie spirituelle d’aujourd’hui, la foi ou pour le dire encore autrement ce sentiment d’être aimé, accompagné par Dieu dans notre vie d’ici-bas.
On le voit avec les deux premières paraboles, celle du trésor dans le champ et de la perle, cette découverte d’être aimé, d’être en relation avec Dieu, cela change la vie, les perspectives, l’échelle des valeurs, au point pour celui qui a trouvé ce trésor de vendre tout ce qu’il possède, rien ne pouvant égaler cette découverte !
Ces deux paraboles parlent de la grâce, de la joie de celui ou celle qui découvre cet amour. C’est l’image du converti qui ressent avec une certaine fulgurance cet amour qui change la vie. Mais plus largement cette parabole parle des croyants en général. Que nous soyons convertis de fraiche date ou croyant de longue haleine, nous devons reconnaître que tout ce que nous avons, et surtout cette vie spirituelle, relève d’un trésor immérité, ce n’est pas nous qui pouvons l’obtenir par nos mérites. C’est ce qui dit si bien Paul aux Corinthiens (1 Co 4, 7) : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? ».
Comprendre la vie comme un don et l’amour de Dieu comme une grâce imméritée, c’est bien la première démarche du croyant.
On retrouve ce même élément dans la deuxième parabole, celle de la perle. Il y a là de toute évidence un coup de chance, tomber sur une perle rare ; mais en même temps dans ces deux paraboles, celle du trésor et celle de la perle, cette chance, cette grâce imméritée se combine avec une action. Ou plutôt pourrions-nous dire que la découverte de cette grâce, pour laquelle on n’y est pour rien implique une réaction de notre part. Il y a une subtile combinaison entre cette grâce imméritée et les conséquences consenties que cela implique dans la vie du croyant. L’homme qui découvre un trésor doit encore prendre le risque, la décision d’un lâcher prise radical : tout vendre, pour s’en remettre à ce seul trésor. De même, s’il est vrai que le marchand de perles a eu un coup de chance, en même temps il l’aura provoqué. Il n’est pas tombé dessus purement par hasard, chercher des perles, c’est son métier ; même s’il n’a aucune garantie que son travail lui donnera cette chance de tomber sur une perle précieuse, il y travaille avec confiance, peut-être parfois obstination. Et cela doit nous interroger : nous ne pouvons pas par nos propres actions, notre foi ou nos prières mériter de trouver ce trésor, c’est-à-dire cette assurance de l’amour de Dieu, en même temps ces paraboles nous rappellent que nous avons aussi notre part de responsabilités pour permettre à cette grâce imméritée de nous rejoindre au cœur de notre vie. Je ne peux décréter recevoir cette grâce, mais je peux essayer par ma manière de vivre de me donner plus de chance de ressentir cette grâce, de découvrir et redécouvrir ce trésor au fil des jours ; cela nécessite que nous y consacrions un peu de temps et que nous laissions un peu d’espace dans notre vie.
Notons du reste que dans la première parabole, le Royaume est comparé au trésor, dans la seconde au marchand ; c’est-à-dire à l’homme qui cherche et qui n’a pas encore trouvé. Je comprends cette nuance comme le fait que celui ou celle qui cherche est autant signe de ce Royaume de Dieu que celui qui a déjà trouvé. Ces paraboles sont une invitation à ne jamais cesser de nous poser la question de Dieu dans notre vie.
Mais dans ces paraboles il est également question de la joie que cela suscite. La joie ne devrait-elle pas être chez tout croyant ou chercheur spirituel le premier fruit de l’Esprit ?
C’est ce que Paul rappelle aux Thessaloniciens dans son exhortation finale (1Th 5, 16) quand il leur donne ce commandement : « Soyez toujours dans la joie ! » ou Jésus à ses disciples quand il leur dit : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jean 15.11). Probablement, certainement même, nos communautés manquent de chaleur et de joie ; or comme le dit le Christ, « c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres, qu’ils reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 35)
Avec la parabole suivante, celle du filet, il y a un changement de décor assez radical. Parabole, …qui m’a accompagnée durant mes douze premières années de ministère puisqu’elle fait l’objet d’une magnifique fresque colorée au temple d’Onex !
Il n’est plus question ici de joie, mais plutôt de menaces et de grincements de dents ! Encore une fois il faut bien comprendre que nous sommes dans le registre de la parabole et non d’une prophétie ou d’un jugement définitif. La question qui se pose ici n’est pas celle de vouloir jouer les inquisiteurs, comme ce n’était pas le cas non plus dans la parabole de l’ivraie, juste avant, où il est rappelé que ce n’est ni le moment ni notre responsabilité de vouloir faire ce travail de jugement à la place de Dieu. Cette parabole en revanche nous invite à nous poser la question, comme celle de l’ivraie, de la coexistence des bons et des méchants, mais d’avantage encore celle du bien et du mal non seulement au sein du monde, mais également, je dois bien l’admettre en moi-même déjà.
Il faut bien mesurer combien le monde à l’époque de Jésus, et surtout le monde juif, était divisé entre pureté et impureté. Une des plus grandes révolutions opérées par Jésus a probablement consisté à repenser la frontière entre le pur et l’impur. Lorsque Jésus dit : « Ne savez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre puis est rejeté dans la fosse ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur et c’est cela qui rend l’homme impur. » (Matthieu 15, 17-18), il révolutionne la manière de penser la ligne de séparation entre le pur et l’impur, qui n’est plus à l’extérieur, mais à l’intérieur de nous-mêmes.
La réalité du monde et de notre vie est à comprendre comme un filet mélangé. On y remonte toutes sortes de choses plus ou moins belles, plus ou moins sombres. On retrouvera cette même idée avec la parabole des deux fils, où l’on doit bien reconnaître que tour à tour, selon les moments ou les situations, on est plutôt comme le fils ainé ou le fils cadet. Là nous sommes invités à reconnaître que nous sommes en même temps toutes sortes de poissons et qu’il serait donc bien téméraire de vouloir jouer les juges…. On risque de vite de retomber sur la parabole de la paille et de la poutre !
Et enfin notre texte se finit avec ces deux versets assez énigmatiques « avez-compris cela ? oui leur répondirent-ils. Et Jésus leur dit : ainsi donc tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux. »
Jésus il est vrai a une relation paradoxale avec sa tradition. Jésus est profondément juif ; il s’inscrit pleinement dans cette tradition et ses paraboles du reste s’inspire largement du Premier Testament ; on ne peut comprendre les paroles et les paraboles du Christ si l’on ne les ancre pas dans ce socle da la tradition juive et en même temps, Jésus mourra d’avoir osé remettre en cause radicalement les pratiques religieuses de son temps.
Il est peut-être hardi de dire que Jésus a échoué dans sa tentative de faire émerger du neuf à partir de la tradition ancienne, car parler d’échec pour la vie de Jésus nous entrainerait sur d’autres considérations théologiques, mais il est clair qu’il a n’a pas réussi à convaincre ses contemporains, et surtout les religieux de son époque, de la nécessité de repenser le religieux et la relation à Dieu.
Aujourd’hui je crois que le défi auquel font face nos Eglises est assez similaires, et probablement pas seulement nos églises, mais toutes nos institutions qui sont remises en cause.
Il ne s’agit pas à mon sens de rejeter la tradition ou motif que cela serait vieux ou obsolète, mais de réfléchir à comment nous pouvons tirer du neuf à partir de ce qui a été légué et qui conserve toute sa pertinence. C’est une vraie question quand on voit que notre Eglise tout à la fois ne permet plus au plus grand nombre d’avoir accès à l’Evangile, on le voit à son faible taux de renouvellement et d’engagement des jeunes générations, mais en même temps c’est notre Eglise qui toutefois permet à certains de découvrir toute la pertinence du message de l’Evangile pour aujourd’hui. C’est du reste exactement la question que le groupe de catéchumènes qui prépare sa confirmation pour cet automne a décidé de travailler : comment convaincre aujourd’hui qu’on peut vivre une expérience spirituelle moderne et actuelle alors que l’Evangile et encore plus l’Eglise semblent appartenir au monde d’hier ? C’est le grand défi de notre Eglise : comment tirer du neuf, c’est-à-dire probablement en acceptant d’abandonner certaines pratiques, manières de faire, langage, culture en s’enracinant dans une tradition qui demeure pertinente. Car si nos pratiques sont marquées par le temps, l’Evangile, j’en suis convaincu, ne parle qu’au présent.
La question est loin d’être simple et d’autres avant nous s’y sont cassés les dents et si cette question est probablement plus criante pour notre génération au vu de la situation du Christianisme en occident, elle est présente à toute époque.
Peut-être que si je reprends l’image de la perle, la perle reste à toute époque toujours aussi fine et précieuse, mais son écrin a inéluctablement tendance à s’user. Pour nous alors il s’agit de ne pas se tromper de combat, il ne s’agit de se battre pour préserver l’écrin de cette perle ou le coffre de ce trésor, mais bien de continuer à permettre au plus grand nombre de découvrir ce trésor, quitte à en modifier le packaging !
Amen