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Le cerveau des gauchers est-il différent?
On estime qu’environ 10 % des individus sont gauchers. Une particularité qui s’explique par le concept de latéralité. Chaque espèce animale est biologiquement conçue selon une latéralisation précise qui définit la disposition des organes et la préférence motrice. Tandis que certains animaux comme les chevaux ou les kangourous seraient plutôt gauchers, chez l’être humain, le prototype commun est droitier. Cette latéralité manuelle profite à l'initiative, la rapidité et la précision du geste, un avantage définitif sur la compétition bilatérale. Ainsi, l'être humain hérite d'une asymétrie plus ou moins marquée qu'il entraîne pour favoriser la main, le pied, l'œil ou l'oreille qui guidera l'action.
Au niveau cérébral, l’utilisation d’une main plutôt que l’autre répond de la spécialisation de l'hémisphère opposé: le cerveau gauche pour la main droite, et inversement. L'asymétrie est une disposition mise en place il y a plusieurs millions d’années chez les organismes primitifs. «Des connexions assez simples du système nerveux se sont créées sur un principe similaire au fonctionnement d’un bateau : quand vous activez un côté, vous tournez de l’autre, explique Patrik Vuilleumier, chercheur en neurosciences à l’Université de Genève. L’évolution a sélectionné ce modèle dans un but premier de développer le mouvement.»
Les gauchers font ainsi figure d’exception. «Plutôt que de parler de "gauchers", je parlerais de "non-droitiers" qui ont un développement atypique, corrige François Gaillard, neuropsychologue spécialiste de la latéralité à l’Université de Lausanne. Il faut aussi distinguer ceux qui sont tout à fait gauchers, tels des droitiers "inversés", et ceux qui ne sont pas ou mal latéralisés.»
L’hémisphère droit plus sollicité
Le principe de latéralisation cérébrale a été longuement étudié et suscite encore de nombreuses interrogations. Chez l’être humain, le cerveau est composé de deux hémisphères, communiquant entre eux et possédant chacun leurs spécialisations. L’hémisphère gauche est ainsi communément associé à la rationalité, à la reconnaissance des lettres et des mots, au langage, tandis que la reconnaissance des visages et des émotions, les concepts spatiaux ou l’apprentissage de la musique activent des zones dans l’hémisphère droit.
Des variations individuelles seraient également présentes au niveau des liaisons intracérébrales qui relient les zones entre elles.«On a par exemple remarqué que la transmission des informations visuelles à la main allait légèrement plus vite chez le gaucher, ajoute Jean-Marie Annoni, professeur de neurologie à l’Université de Fribourg. Un détail qui fait peut-être la différence entre Nadal et Djokovic mais qui n’aura pas vraiment d’impact chez le commun des mortels.»
Un raccourci serait donc de dire que les gauchers sont de bons musiciens ou sportifs tandis que les droitiers sont de meilleurs orateurs. «Les choses ne sont pas aussi simples, tempère Patrik Vuilleumier. Ce n’est pas parce qu’un individu est gaucher que les capacités de l’hémisphère droit sont meilleures. Cela dépend aussi de paramètres comme l’expérience, l’apprentissage ou les influences épigénétiques.»
Comment devient-on gaucher ?
La latéralisation se définit bien avant la naissance. On observe déjà chez le fœtus une préférence pour un côté. «Des études ont montré par exemple qu’il se positionne d’une certaine façon ou suce préférentiellement son pouce droit», explique François Gaillard, neuropsychologue spécialiste de la latéralité à l’Université de Lausanne. À l’hérédité de l’espèce s’ajoute également une prédisposition génétique de l’individu. Les enfants de parents gauchers ont ainsi plus de chances de l’être aussi. «Mais il n’y a jamais plus de 50 % des enfants d’une même descendance qui sont gauchers, ajoute le neuropsychologue. On ne passe pas d’une hérédité de l’individu à une transmission pour l’espèce.»
En plus de cette combinaison de facteurs génétiques, une anomalie du développement in utero pourrait aussi influencer la latéralisation. Une infection virale pendant la grossesse ou un trouble de la croissance fœtale pourrait également «modifier l’organisation cérébrale que le programme génétique voudrait mettre en place, explique Jean-Marie Annoni, professeur de neurologie à l’Université de Fribourg. La gaucherie chez un programmé droitier, ou la droiterie chez un programmé gaucher, peut alors être un marqueur d’une perturbation de la latéralisation ou d’une anomalie génétique, liées par ailleurs à des pathologies psychiatriques.» Un constat parfois utilisé pour expliquer la plus forte prévalence de gauchers dans certaines maladies comme la schizophrénie.
Les gauchers, des pestiférés?
Historiquement, les gauchers ont été mis de côté, voire diabolisés. Notre langue en est d’ailleurs le témoin : n’utilise-t-on pas dans un sens péjoratif les expressions « être gauche », «se lever du pied gauche», «avoir deux mains gauches»? «Il n’y a pas si longtemps, les enfants gauchers ou mal latéralisés étaient mis de côté, rappelle François Gaillard, neuropsychologue spécialiste de la latéralité à l’Université de Lausanne. Leur organisation cérébrale augmente par ailleurs leur susceptibilité au bégaiement et à un certain nombre de difficultés d’adaptation dans la vie de tous les jours.»
Et la discrimination va plus loin, puisque la recherche médicale elle-même les a oubliés. «Les études en neurosciences se concentrent souvent sur des individus "standards", c’est-à-dire plutôt des hommes, blancs et droitiers – et excluent les gauchers, constate Patrik Vuilleumier, chercheur en neurosciences à l’Université de Genève. Il y a clairement un biais.» À quand la réhabilitation des gauchers?
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