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Rezension
von Carole Wälti
Publiziert am 12/04/2006
Dans les nanotextes de Patrick Moser, le narrateur raconte comment il a cassé la figure à un écrivain, poursuivi les transports publics de ses assiduités épistolaires ou engagé une relation érotique purement verbale avec une interprète lors d'une visite guidée. Dans la vie, la vraie, il arrive non seulement que Patrick Moser officie en tant que guide à la villa Le Corbusier à Corseaux, mais aussi qu'il imagine ce qui se passerait s'il saisissait Eric-Emmanuel Schmitt au col pendant une séance de dédicaces ou si les employés du service clients des TL étaient capables de rédiger autre chose que des lettres types.
Dans la fiction, il arrive à Patrick Moser de mettre en scène un éditeur qui refuse le manuscrit de Gustave Flaubert. L'éditeur en question est le même Patrick Moser qui, dans la réalité, en plus d'avoir mis au point un cours sur la virgule chez Flaubert, est l'un des co-fondateurs des éditions Castagniéée, dont il porte aujourd'hui le titre, «ronflant» selon ses propres termes, de directeur littéraire.
Patrick Moser, le site des éditions Castagniééé précise qu'«il n'y a pas de ligne éditoriale connue à ce jour». Or on sent, jusque dans cette débauche de é finaux, une volonté de privilégier l'atypique, le décalage, tendance qu'on retrouve par ailleurs dans vos textes. Là encore, la frontière est floue entre votre statut d'éditeur et celui d'auteur…
En fait, les fondateurs des éditions Castagniééé sont Stéphane Bovon, qui est illustrateur BD, et Nathalie Compondu, qui est relieuse. Le nom Castagniééé vient du «Petit Baigneur» avec Louis de Funès, quand il court en hurlant après Robert Dhéry qui s'appelle Castagnier dans le film. Après avoir gagné un concours, Stéphane a été invité à participer au Festival de BD de Sierre, pour lequel il a fallu augmenter le catalogue. C'est lui qui m'a proposé de publier. On a fait d'abord 100 exemplaire de La Saveur des mots artisanalement, puis on en a retiré 500 industriellement. J'était très content d'avoir trouvé un éditeur, surtout que cela faisait un bout de temps que j'écrivais. Comme il a le même humour que moi, ça a tout de suite collé. Aujourd'hui, on est une vraie maison d'édition, on publie de la BD et des textes littéraires. Je suis aussi en train de traduire - après Le Missionnaire qui raconte l'histoire d'un Mormon qui a finalement de la peine à dire «C'est ça, la vérité» -, un autre roman de l'écrivain américain Jon Ferguson, pas très connu ici mais primé aux Etats-Unis.
En tant que traducteur, quel est votre rapport à l'écriture?
J'ai traduit des films, des trucs sympas; par exemple Big Fish, Gangs of New York, Im toten Winkel: Hitlers Sekretärin. J'aime beaucoup faire ce genre de choses, mais si c'est pour traduire des emballages de médicament, ça non! Et puis, j'en suis venu à l'écriture parce que j'en avais marre de réécrire les textes des autres, j'avais envie d'écrire mes propres textes. Je ne fais donc plus que de la traduction littéraire ou cinématographique, et à côté de ça, je passe la plus claire partie de mon temps à écrire. Mais je m'amuse, c'est sans prise de tête, c'est du plaisir. Une quatrième série de nanotextes est prévue pour cet automne. Dans l'un d'eux, je mets en scène une histoire qui m'est arrivée entre Bratislava et Budapest: un douanier m'a explicitement demandé de le corrompre, en me fournissant les tarifs officiels!
Tous vos textes, dans lesquels on retrouve la même tendance à l'autodérision, le même regard tendrement ironique sur nos travers et nos petites lâchetés, la même attention à l'absurdité de certains de nos comportements, sont donc inspirés par votre propre quotidien?
Oui, tout est autobiographique. Tout est de toute façon toujours autobiographique. La Guerre des Etoiles pour Georges Lukacs, c'est autobiographique, dans le sens où on écrit toujours par rapport à son propre vécu. Ce qui m'inspire par exemple, c'est la demi-seconde durant laquelle j'ai regardé à ma droite et où j'ai vu ce que j'ai vu et tout à coup j'imagine quelque chose à partir de ça. Ce sont souvent des petites choses qui sont à l'origine du nanotexte. Par exemple, j'ai écrit Tu ne voleras point autour d'une phrase prononcée par un copain alors qu'on parlait, en février, de sauter dans le premier avion pour aller au soleil. Il a dit: «Quand je sais que je dois prendre l'avion, j'appelle tous les gens avec qui je suis en conflit pour me réconcilier». Cette phrase, je l'ai reprise texto tellement je la trouvais révélatrice et tellement elle contenait de choses. Il y a aussi des débuts que j'aime bien. Par exemple dans «Un chat qui vous ressemble», quand je dis «Gribouille était un chat très joueur», c'est une phrase qui dit énormément de choses, il y beaucoup d'implicite, que je peux reprendre après pour pousser l'absurde jusque dans les extrêmes limites.
Au-delà de l'attention portée aux détails et de l'observation minutieuse des petits riens chers à certains écrivains du moment, il y a donc une volonté critique dans le nanotexte?
Parfois on me dit «Ah, mais vous faites la même chose que Delerm dans La Première gorgée de bière». Mais je dis pas du tout, parce que lui, il parle d'une sensation fugace, d'un moment précis comme «la sensation des espadrilles mouillées». Il n'y a pas d'humour chez lui. A part l'exercice de style qui consiste à rédiger un petit texte sur un instant fugace, je ne vois pas vraiment l'intérêt! Dans l'histoire du chat joueur que ses propriétaires finissent pas faire empailler pour qu'il cesse de griffer leurs meubles et d'abîmer leurs chaussures, il y a une dimension critique qui passe par un humour un peu grinçant.
On sent en effet chez vous une prédilection pour l'humour fin-de-siècle, mais aussi pour tout un comique cinématographique qui joue sur l'absurde. Quelles sont vos références, comment les conciliez-vous?
Flaubert est le maître absolu. De Huysmans, j'aime beaucoup A Rebours ou A vau l'eau: la langue est splendide, et même si c'est un peu sinistre, je trouve A rebours finalement assez drôle. Sinon, j'adore Oscar Wilde bien sûr, et aussi Maupassant, notamment sa façon de faire en sorte que la fin de l'histoire rejoigne son début. Au cinéma, je vois Woody Allen comme un maître dans l'art du contraste et donc de la drôlerie. J'ai vu beaucoup de films et beaucoup regardé la télévision quand j'étais ado, je suppose donc que cela a joué un rôle dans ma façon d'écrire.
Vous faites des lectures publiques. Dans quelle mesure l'oralité, la perspective de lire vos textes sur scène influence-t-elle votre écriture?
Par exemple si j'ai le choix entre deux synonymes, je choisirais celui qui a une meilleure sonorité, qui a une syllabe de plus ou une syllabe de moins en fonction du rythme que je veux donner à la phrase. Mais c'est toujours le sens qui prime. Le vocabulaire est assez précis, le regard est celui de l'entomologiste. Quand je fais mes lectures, je viens habillé en noir et prends un air grave, et les gens se disent que ça ne va pas être très drôle. Je lis mes textes avec un grand sérieux, et c'est le contraste entre ma mine sérieuse et la drôlerie du propos qui crée le comique: ça marche hyper bien, les gens se marrent beaucoup et passent en général une bonne soirée! Maintenant beaucoup plus qu'au début, j'écris donc en imaginant cet horizon d'attente du public, souvent à haute voix pour contrôler la sonorité, la saveur des mots, les rythmes.
C'est encore une façon d'en revenir à Flaubert et à son fameux gueuloir. Vous avez d'ailleurs intitulé votre premier recueil La Saveur des mots; quant au dernier, Tu ne voleras point, il fonctionne sur le même jeu sémantique qu'une campagne publicitaire d'Easy Jet actuellement placardée sur les murs. D'où vous vient cette attention portée à la substance phonétique et sémantique du langage?
J'ai vu cette campagne: il y a un type qui s'est fait plein d'argent avec cette formule! Blague à part, je dois dire que je souffre de la surcorrection de l'immigré, parce que ma langue maternelle, c'est l'allemand, et j'ai parlé allemand jusqu'à l'âge de cinq ans. Quand je suis arrivé dans une classe francophone, j'ai tout de suite été attentif aux mots nouveaux, il fallait absolument que je sache comment ils s'écrivaient, se prononçaient. Ce tic m'est resté: quand il y a un mot que je ne connais pas, je le mémorise, je le cherche dans un dictionnaire. J'aime bien jouer avec la polysémie. Une fois, après une lecture au Centre d'enseignement professionnel de Vevey, on m'a posé la fameuse question de savoir si l'écrivain pensait à tous les niveaux de sens qu'on pouvait déceler dans son texte. J'ai répondu qu'on s'en fichait, parce que s'il y avait pensé, c'est un artisan habile, et s'il n'y avait pas pensé, c'est un génie parce c'était malgré tout dans son texte! En ce qui me concerne, je suis souvent dans le cas de l'artisan habile. Je n'ai pas la prétention de faire quelque chose du niveau de Bouvard et Pécuchet, mais il faut avouer que quand on a lu les deux premières pages de ce roman, on le referme avec un profond dégoût pour tout ce qu'on pourrait écrire à l'avenir, en se disant à quoi bon écrire encore. J'adore Flaubert pour son humour sous-cutané. Il dit des choses énormes avec des phrases très simples, qui passent comme des lettres à la poste, c'est génial!
Est-ce qu'écrire dans cette veine-là est une condition sine qua non pour être publié chez Castagniééé?
Je reçois maintenant quasiment un manuscrit par semaine, et c'est vrai que j'ai refusé des choses, surtout parce qu'elles n'étaient pas drôles. On essaie quand même d'éditer des livres qui ont une sorte d'humour décalé, comme par exemple My Life is a Soap Opera de Frédéric Vallotton ou Don Juan à Tahiti de Jérôme Akinora, un pastiche drôle et intelligent de Molière, qui va chercher très loin, ou encore les Poésies Bonsaï de Gossip, qui sont des sortes de haïkus suisses. Concernant le nanotexte, Yann Gerdil-Margueron en écrivait de son côté. Je ne le connaissais pas, mais lui s'est reconnu dans ce que j'ai écrit pour tenter de théoriser ce nouveau genre.
Le nanotexte possède donc suffisamment de traits définitoires pour être considéré comme un nouveau genre, une sorte de nouvelle forme de nouvelle. Ce n'est pas seulement une étiquette publicitaire?
On me dit toujours ce sont des nouvelles, mais ce sont des nanotextes! Le nanotexte est un sous-genre de la nouvelle, si on veut même carrément un genre littéraire dans le sens que par rapport à la nouvelle, il y a beaucoup moins de description. Par contre, le nanotexte donne à voir, c'est cinématographique: le nanotexte serait à la littérature ce que le film muet est au cinéma. Le cinéma n'est pas fait que d'images, il est fait de mouvements de caméra, de travellings, d'ambiance, de sons, de dialogues, et là aussi: en lisant ces textes, on visualise très bien la situation. D'ailleurs, cet été normalement, on va adapter un de mes nanotextes et en faire un court-métrage. Donc le nanotexte est court, mais pas forcément, on peut l'imaginer avec 2000 pages. En fait, c'est surtout l'écriture qui est dense. Ça va très vite, beaucoup plus vite que dans l'écriture habituelle où il y a des pauses, des ellipses, des arrêts sur image. Pour résumer, je dirais que le nanotexte est dense, polysémique, humoristique et quintessenciel. Dans le nanotexte, en trois phrases, il faut faire faire au lecteur trois fois le tour du monde.