Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07181.jsonl.gz/1056

Gauguin, la dualité sacrificielle entre l’artiste et l’homme
A la fin du XIXe siècle, Paul Gauguin abandonne son épouse et leurs cinq enfants et embarque pour la Polynésie. A Tahiti, dans le sud de l’océan Pacifique, il peint les célèbres tableaux qui feront de lui l’un des peintres les plus célèbres au monde.
Sa décision était-elle juste? Est-ce que le succès nous donne toujours raison?
Au diable les convenances
Gauguin n’est pas, et de loin, le seul artiste à avoir tout quitté. Renoncer à un mode de vie bourgeois et à un revenu assuré pour vivre en marge de la société est parfois censé faire partie du statut d’artiste.
Entretenir le mythe
Mais d’où vient cette obligation que la société bourgeoise impose à ses artistes de se comporter en antibourgeois? Elle est probablement liée à la disparition des artistes de cour à la fin du XVIIIe siècle.
Privés de commanditaires, les artistes cherchent de nouvelles stratégies pour se maintenir à flot et ils doivent séduire de nouvelles catégories d’acheteurs. En d’autres termes, ils doivent entretenir durablement le mythe.
L’artiste doit désormais expliquer aux bourgeois pourquoi l’œuvre qu’il achète vaut son pesant d’or. Contrairement à la majorité des princes, les nouveaux clients savent que l’argent est le fruit d’un dur labeur.Image du documentaire "Gauguin à Tahiti et aux Marquises". [ - Richard Dindo]
Les artistes ont donc besoin d’arguments solides pour justifier la valeur de leurs œuvres. Le meilleur argument est encore celui de la qualité: une œuvre d’art de qualité vaut son prix.
Seulement voilà: qui peut dire que telle œuvre est de qualité alors que les écoles d’art perdent de leur influence et que le statut d’artiste de cour qu’on s’arrache a disparu?
A la fin du XVIIIe siècle, les critères établis disparaissent en même temps que les commanditaires de la cour. L’heure est aux tâtonnements: une stratégie consiste à attirer l’attention avec des tableaux qui font scandale; une autre à devenir un messie.
Gauguin a peint le paradis qu’il cherchait, mais qu’il n’a jamais trouvé.
L’art passe avant la famille
La vie de privation d’un artiste qui sacrifie tout pour l’art et ne vit que pour lui - sans considération pour autrui - envoie un signal fort de qualité dans un processus complexe de négociation entre les artistes eux-mêmes, les critiques d’art et la société.
Au nom d’un art de qualité, l’artiste s’assied sur les convenances et renonce à des revenus assurés. Et s’il le faut, il quitte la France et abandonne femme et enfants, comme Gauguin.
Le paradis en peinture
Selon les règles de la société bourgeoise, Gauguin a brisé un tabou. Mais c’était aussi ce que la société attendait de l’artiste. Il devait se comporter comme un antibourgeois pour être érigé en artiste de génie. Il ne s’agit donc pas seulement d’évaluer le comportement de Gauguin, mais aussi le contexte qui a rendu les décisions de l’artiste relativement respectables.
L'ironie de l’histoire c’est que Gauguin n’était pas heureux en Polynésie et qu’il revenait régulièrement à Paris. Tout est allé de travers dans sa vie, ses œuvres ont eu du mal à trouver des acquéreurs jusqu’à la fin de sa vie ou presque: la vie originelle qu’il espérait trouver dans les îles polynésiennes n’existait plus.
Et c’est ainsi qu’il a peint sa quête du paradis dans ses tableaux...
Ellinor Landmann (SRF)/Réalisation web: Miruna Coca-Cozma
>> A lire aussi: le dossier de RTS Découverte sur la philosophie.
Publié vendredi à 11:44 - Modifié dimanche à 10:15