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14/08/2016
Moscou - Terminal E
Sans doute certains d'entre vous ont vu le film "Terminal", l'histoire de ce réfugié iranien, Karim Nasser Miran resté 11 ans bloqué à Roissy. Son presque jumeau, lui, est bloqué au Terminal E, à Moscou, depuis 1 an et 4 mois, c'est Mohamed, un journaliste somalien qui a demandé refuge à la Russie, il attend depuis tout ce temps une réponse qui ne vient pas sur un 2m2. Installé sur un matelas dans une ancienne pièce vitrée destinée autrefois aux fumeurs, il a rassemblé ses quelques affaires et laisse un mot, écrit en anglais et en russe, pour prier les gens de ne pas lui prendre ses affaires dont il ne s'éloigne que rarement si ce n'est pour aller aux toilettes, ou s'acheter de quoi se nourrir. Il a un chauffe-eau qu'il branche aux bornes de recharge, un thermos, un Coran et un tapis de prière. Il est assis une bonne partie de la journée, et depuis peu possède un ordinateur depuis lequel il tapote toute la journée pour essayer de s'extirper de cette situation, en sachant qu'avec le temps, elle ne peut que s'empirer, passeport plus valable, impossible de le renvoyer en Somalie où il risque pour sa vie. Je lui suggère de raconter sa vie au quotidien dans cet aéroport via Facebook. Il hésite entre humour et désespoir, il y a aussi comme un sentiment de fatalité. Au moins, il a perfectionné son anglais et appris le russe, dit-il en souriant.
En face de son couchage de fortune, un capsule hôtel pour les voyageurs avec chambres et douches, le tout entre duty free offrant caviar et vodka. Après lui avoir parlé, je lui glisse un billet pour le cas où il en aurait besoin, en roubles, c'est beaucoup, il se défend, refuse, j'insiste et lui dit qu'il pourra me rembourser plus tard, de nombreuses personnes travaillant à l'aéroport doivent aussi lui donner des coups de main par ci par là, une couverture, un sac, un sandwich. Il est aussi soutenu par le UNHCR.
Une occasion de réfléchir sur le monde, notre relation aux autres, j'ai un sentiment d'empathie énorme pour ce jeune de 30 ans qui passera peut-être encore quelques années couché dans cet aéroport, à patienter, pris au piège kafkaïen d'une quelconque administration.
Assise dans un autre terminal, au Terminal F, à patienter pour un avion déjà en retard, en songeant à tout cela, à cette liberté perdue, à cet enfermement perpétuel, ces années qui passent à attendre au lieu de prendre son envol, toutes ailes déployées, je vois un pigeon qui lui, aussi, a appris à vivre à l'aéroport, enfermé, il ne vole plus, il sautille entrain de récupérer les miettes tombées, des chips, des bouts de pain. Il déambule entre les valises, entre les pieds des voyageurs, ses ailes lui sont devenues inutiles. Il va son chemin, sans plus craindre, rien ni personne, indifférent à tout, atteint d'une neurasthénie existentielle comme l'autre pigeon voyageur du Terminal E.