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La recherche (impossible) de la vérité
Qu'est-ce que la "vérité"?La vérité est un concept complexe qui échappe à toute définition précise. En termes journalistiques, la vérité est une représentation du monde qui est conforme avec le monde. Il y a donc dans la notion de vérité une corrélation entre le signifiant (le message journalistique) et le signifié (la situation que le message décrit).
Le problème du concept de vérité est qu'il implique un jugement subjectif. En effet, la conformité de la représentation avec la situation représentée n'est pas automatique. Cette conformité entre signifiant et signifié est accordée ou non par la récepteur du message. En effet, le monde est perçu subjectivement par chaque être humain. Parfois il existe des petites variations dans la compréhension du monde, d'autres fois les variations sont considérables. La vérité de l'un peut être perçue comme un mensonge par un autre, et cela sans qu'il y ait intention explicite de mentir. Ainsi, il n'existe pas UNE vérité, mais DES vérités.
L'impossible devoir du journalisteLa "Déclaration des devoirs et des droits du/de la journaliste" (voir http://presserat.ch/_Declaration_fra_html.htm) déclare comme principe premier la "recherche de la vérité". Mais dès lors qu'il existe un nombre de vérités égal au nombre d'être humains, comment parvenir à LA vérité, l'unique, celle qui est indubitablement réelle–celle qui n'existe pas? La réponse est que cette recherche de la vérité est impossible, car la proposition elle-même est impossible.
Le métier de journaliste en Suisse est donc basé sur une antinomie: il faut rechercher la vérité alors même que cette dernière n'existe pas. Il y a dans cette situation une incongruité frappante, qui non seulement rend caduque le principe fondamental du métier de journalisme, mais berce la population d'illusions qui au final sont néfastes pour la société: les journalistes disent LA vérité.
Au contraire, les journalistes devraient se targuer de dire LEUR vérité–sous-entendu, leur version de la vérité–et non pas LA vérité. Comment prétendre rechercher la vérité alors même que le principe de vérité est en réalité un mensonge. Cela ne discrédite-t-il pas la profession?
Quid des faits?Certains répondront à cette attaque du principe de vérité qu'il y a des faits objectifs, indépendants du sujet-observateur, qui ne peuvent être remis en cause. Ces faits constituent LA vérité, et le devoir du journaliste est d'exposer ces faits à la population afin que cette dernière puisse se faire une idée subjective de la réalité objective.
Il faut aussi se défaire de cette illusion de faits objectifs et indépendants du sujet. Si il ne faut nier l'existence d'objets extérieurs à la subjectivité de chacun, il faut rejeter l'idée qu'on puisse y accéder. Plus précisément, la réalité objective n'existe qu'en théorie, car à partir du moment où elle est appréhendée par le sujet, elle cesse d'en être indépendant. Ainsi, les faits deviennent subjectifs dès lors qu'ils sont observés et racontés.
Un exemple qui démontre l'impossibilité d'accéder à la vérité objective est que lorsqu'on raconte un fait, un événement, on est obligé de synthétiser, de raccourcir, parfois d'analyser ou même de recréer des liens de causes à effets. Cet habillage des faits, ou ce déshabillage, souille la vérité et en fait une représentation de la vérité parmi d'autres. En d'autres termes, les faits existent, mais c'est uniquement à la représentation des faits que les êtres humains ont accès.
Pourquoi rechercher la vérité alors?La recherche de la vérité est une cause noble qui idéalise le métier de journaliste. Bien plus que l'idéaliser, elle le protège aussi, en lui garantissant l'indépendance vis-à-vis des autres métiers de la communication, tel que la politique par exemple. Si les partis politiques donnent leur version de la réalité, la presse doit s'en extirper afin de mener à bien son rôle de contre-pouvoir.
Cependant, il n'est pas normal de baser toute une profession sur une incongruité, surtout quand cette incongruité donne l'illusion de fournir une information universelle et absolue. Au contraire, je pense que la recherche de la vérité devrait être abolie de la "Déclaration des devoirs" sous peine de discréditer le message journalistique.
Le métier de journaliste peut très bien être accompli sans la notion de recherche de vérité. A mon sens, le principe primordial qui régule le métier de journaliste est l'honnêteté intellectuelle, c'est à dire la capacité à transmettre une information avec laquelle la journaliste est en accord au plus profond d'elle-même. Sans revendiquer une universalité absolue de sa parole, la journaliste devrait revendiquer l'honnêteté de sa démarche, sa volonté d'utiliser sa subjectivité afin de rendre compte de sa version des faits.