Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07049.jsonl.gz/604

Mishima entre ombre et lumière
La mort spectaculaire de cette figure majeure des lettres japonaises est devenue un lieu commun de l’interprétation de l’œuvre. Le matin du 25 novembre 1970, âgé de 45 ans, Yukio Mishima, né Kimitake Hiraoka, met fin à sa trilogie, «La mer de la fertilité». Puis, suivant une gestuelle qu’il maîtrise parfaitement pour l’avoir décrite dans ses livres, et imagée dans «Patriotisme» (film de 1966 qui préfigure sa propre mort), il se rase et enfile «son uniforme du Bouclier sur un slip de coton blanc et sur la peau nue». Vêtu selon le code rituel de la société secrète du Bouclier, qu’il a fondée quelques années plus tôt en signe de loyauté à l’Empereur et de contestation contre la soumission du Japon aux puissances étrangères, Mishima rejoint ses affiliés.
Ils se rendent au bâtiment du ministère de la Défense nationale, kidnappent le général des armées et exigent que les troupes soient réunies sur le champ dans la cour du bâtiment. Mishima, qui a méticuleusement préparé toute la mise en scène de son ultime coup d’éclat, sort alors sur le balcon et adresse un discours en faveur du Japon traditionnel et de l’Empereur aux quelques huit cents hommes médusés qui, à défaut de réagir, l’injurient. Face à ce fiasco, il rentre dans le bureau, suivi par son fidèle compagnon Morita, et s’agenouillant à un mètre du général bâillonné sur sa chaise, il exécute point par point la forme rituelle du suicide par éventration (le seppuku, littéralement: «coupure au ventre»), avant d’être décapité par un des affiliés qui se tourne ensuite vers Morita afin de répéter le même geste selon le code traditionnel.
Récupération «gay»
Dans son essai, «Mishima ou La vision du vide», Marguerite Yourcenar évoque cette mise en scène scrupuleuse de sa propre fin comme la dernière oeuvre de l’auteur japonais. Si la mort spectaculaire de Mishima trouve en effet dans plusieurs de ses œuvres des présages aussi troublants qu’éloquents, la question de son homosexualité présumée rend ce jeu de passages moins limpide, même si une certaine récupération «gay» a cru repérer dans les photographies où Mishima exalte son corps dénudé les signes d’une esthétique homosexuelle d’avant-garde. Mais ces photos sont plutôt à voir comme les preuves du travail acharné (musculature, Kendo) qu’a accompli Mishima sur son corps, à partir du milieu des années 50, pour atteindre cet idéal de beauté physique qui donnerait à son suicide son caractère glorieux. De même l’interprétation érotique de sa mort, proposée par certains biographes, comme relevant non pas du seppuku (action politique), mais du shinju, forme de suicide à deux fréquente dans le théâtre Kabuki, s’apparente à une projection fantasmée de certaines données de l’œuvre.
Une tradition perdue
Plusieurs livres de Mishima sont en effet traversés par une composante homoérotique forte. Elle apparaît dans la nouvelle «La mort de Radiguet», qui raconte les derniers instants de la vie du jeune prodige des lettres françaises, Raymond Radiguet (admiré par Mishima), et de sa relation avec Jean Cocteau. Dans «Confession d’un masque» (premier grand succès de Mishima qui n’a alors que 24 ans) le narrateur éjacule pour la première fois en contemplant une reproduction du «Saint Sébastien» de Guido Reni, où le jeune martyre, son corps planté de deux flèches indolentes, incline la tête dans une posture d’extase. Mais à la différence de la mort dont les représentations littéraires et l’exécution publique s’appuient chez Mishima sur des valeurs et des codes rituels encore vivants dans la mémoire collective du Japon moderne, l’homosexualité demeure chez lui un fait exclusivement littéraire (et traité comme une forme particulière de l’Amour plutôt que comme l’expression d’une identité sexuelle figée).
C’est que le sujet est devenu tabou au pays du soleil levant. Une tradition homoérotique existe pourtant, dont le Japon moderne et industrialisé s’est coupé. Mishima lui-même le suggère dans une interview de 1966, lorsqu’à la question: «Que pensez-vous de l’homosexualité?», il répond: «C’est un sentiment plus ancien et plus naturel au Japon que l’amour entre les deux sexes. Mais cette longue tradition a été rompue par les critiques des missionnaires américains venus s’installer dans ce pays au 19e siècle.» A tel point que, lorsqu’en 1998, l’écrivain Jiro Fukushima publie un livre sur sa relation romantique avec Mishima, en l’accompagnant de lettres, la famille de ce dernier intente un procès, invoquant un problème de copyright, et le livre est retiré de la vente.