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La deuxième sélection de Bertrand Bonello à la Quinzaine, onze ans après De la guerre (2008), marque le retour du réalisateur à des films « plus léger » dans la forme, mais pas dans le fond. En 2016, Bertrand Bonello sortait de deux films assez lourds : Saint-Laurent et Nocturama; le cinéaste a confié qu’il avait envie de revenir à quelque chose de plus léger. Mais tout reste relatif …
Zombi Child entraîne les spectateurs à Haïti, en 1962. La séquence d’ouverture dévoile une scène de rite vaudou : la caméra ne révèle que deux mains qui s’affairent à éventrer un volatile avant d’en extraire les viscères. Puis la caméra de Bonello suit un homme qui déambule dans les ruelles d’une bourgade, titube et finit par s’étaler sur le bitume. la séquence suivante suit un convoi funéraire où les pleureuses accompagnent le défunt en chantant et frappant des tambourins et des sortes de djembés.
Un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé de force dans l’enfer des plantations de canne à sucre. On saisit rapidement que Bertrand Bonello s’est intéressé de très près aux zombification qui se pratiquent encore de nos jours sur l’île d’Haïti.
La caméra de Bertrand Bonello alterne les séquences à Haïti – dans les années soixante, puis les années quatre-vingt et de nos jours – et les séquences en France, cinquante-cinq ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris, où une adolescente haïtienne, Mélissa (Wislanda Louimat), confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille.
Elle est loin de se douter que ces mystères vont persuader l’une d’entre elles, Fanny (Louise Labeque) en proie à un chagrin d’amour, à commettre l’irréparable en sollicitant la tante de Mélissa, Madame Katy (Katiana Wilfort) à pratiquer un rite vaudou car Fanny se sent posée par l’esprit de Pablo, son amoureux qui vient de la plaquer.
On se souvient de certaines films de Bertrand Bonello qui ont plus marqué que d’autres : Le pornographe (2001), L’Apollonide – souvenirs de la maison close (2011). Le cinéaste aime s’aventurer sur des chemins de traverse, des chemins peu explorés par ses pairs. C’est à nouveau le cas avec Zombi Child, tourné en France et en Haïti, par souci de véracité pour le cinéaste qui s’est intéressé à cette île, à ses habitants et à ses coutumes par l’intermédiaire d’un ami, très enthousiaste par le vivier culturel et artistique dont fait preuve Haïti.
Bertrand Bonello a baptisé son film Zombi Child en laissant tomber le « e » final du mot :
Zombie est l’orthographe américaine. Zombi, c’est le zombi originel, qui est une figure profondément inscrite dans l’histoire et la culture d’Haïti. Il résulte d’un usage mauvais du vaudou, quelque chose dont on ne parle pas, dont certains nient souvent l’existence. Pourtant, tout le monde là-bas sait comment se déplace et comment parle un zombi. Pendant le casting, les hommes le mimaient tous de la même façon
déclare le réalisateur.
Mélissa, la jeune élève haïtienne, a perdu ses parents dans le séisme qui a dévasté Haïti. Sa mère, qui a lutté contre la dictature des Duvalier, a reçu la Légion d’honneur, ce qui permet à Mélissa, recueillie par sa tante qui vit en France, d’étudier dans la prestigieuse institution qui semble complètement surannée. Quand une groupe d’élèves, mené par Fanny, lui propose d’intégrer leur sororité, Mélissa doit raconter quelque chose d’intime pour passer son rite de passage : elle raconte l’histoire de son grand-père, Clairvius Narcisse.
Les spectateurs férus d’histoire reconnaîtront avec malice au début du film l’historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, auteur de plusieurs livres, dont L’Histoire mondiale de la France, qui joue son propre rôle en donnant un cours.
Le film est documenté avec précision, ce qui est primordial vu le sujet : certains critiques se sont fourvoyés durant le festival en qualifiant le film de Bertrand Bonello de « film de zombie », à l’instar de celui de Jim Jarmusch.
Zombi Child s’intéresse, en effet, au destin tragique de Clairvius Narcisse et, par cet intermédiaire, s’intéresse à la laité de la zombification encore pratiquée à l’heure actuelle dans quelques pays d’Afrique mais dont l’expert en la matière demeure Haïti.
A ce propos, citons le spécialiste Philippe Charlier qui est parti sur place, enquêter, interroger des zombis, mais aussi des professionnels qui travaillent sur la question, des neurologues, des médecins, des chercheurs. Ce spécialiste a observé et témoigne :
il s’agit d’une drogue administrée comme un poison qui éteint le corps puis le plonge dans un état d’hébétude, de tribunaux sociaux vaudous, de vengeances intimes, de troubles psychiatriques, de vivants enterrés comme des morts.
Comme dans la scène où le grand-père de Mélissa est enterré vivant, assistant à sa mise en terre sans pouvoir ni bouger ni appeler au secours, entendant les jets de terre tomber sur son cercueil sans savoir si les commanditaires de sa zombification viendront le chercher ou pas.
Bertrand Bonello s’est abondamment documenté et offre, par son film, quasiment un voyage anthropologique au coeur des pratiques vaudou et de zombification, des pratiques difficiles à concevoir pour des esprits occidentaux, plus rationnels, qui ont coupé complétément la communicatifon avec le monde des morts, ce qui n’est pas le cas à Haïti, ni aux Antilles, ni dans nombre de pays africains où les vivants communiquent quotidiennement avec leurs morts, leur donnant des nouvelles des vivants, comme le fait la tante de Mélissa dans le film.
Dans Zombi Child, l’authenticité des rites et des pratiques est intègre : de la poudre qui transforme un homme en zombi, la situation d’esclavage où il est maintenu dans les plantations, le sel, la viande ou les cacahouètes qui, s’il en mange, le font sortir de son état de zombi et retourner chez lui, ou dans sa tombe.
Bertrand Bonello a respecté la démarche si spécifique, la lenteur, l’expression des êtres zombifiés. Chez Jarmusch, le zombie est un vrai mort, ce qui n’est pas le cas de l’haïtien.
Comme on le voit dans le film de Bertrand Bonello, le zombi haïtien est suspendu quelque part entre la vie et la mort. Et c’est un aspect qui a fasciné le cinéaste qui a voulu développer ce lien entre la vie et la mort,
un lien qui continue à se faire là-bas, alors que nous l’avons rompu depuis les grecs. Dans le vaudou il n’y a pas de coupure entre la vie et la mort.
Présenté dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs au dernier festival de Cannes, le film a partagé la critique : certains journalistes ont admiré le travail de recherches effectuées par Bertrand Bonello pour transcrire une réalité encore bien actuelle par le biais d’une intrigue judicieuse. Pour ce faire, Le cinéaste a indiqué s’être inspiré
de livres de photographies, de romans, d’ouvrages d’anthropologie, à commencer par celui d’un Suisse, Alfred Métraux, Le Vaudou haïtien, écrit dans les années 1950, qui décrit dans le détail la démarche, la voix nazillarde, la poudre qui dépigmente la peau autour des yeux… Et puis, en cherchant pour l’intronisation de Melissa au sein de la sororité littéraire un récit qui parle du zombi de façon particulière, j’ai découvert un poème de René Depestre, Cap’tain Zombi. C’est ce poème qui est cité en exergue.
Le cinéaste a filmé les montagnes haïtiennes, le Palais du Sans-souci, le Palais du Roi Christophe, une réalité des Haïtiens qui rend encore plus efficace l’immersion voulue par Bertrand Bonello dans une culture qui l’a fasciné et qui reste encore méconnue des Occidentaux.
Le pensionnat de la banlieue parisienne où étudient Fanny et ses amies existe vraiment : la maison d’éducation de la Légion d’honneur et se situe à Saint-Denis. Tout le que le film montre est exact :
les salles, les uniformes, l’excellence, le mélange d’architecture moderne et ancienne, la révérence, le parc. Quand j’ai appris que ce lycée public avait été fondé par Napoléon en même temps, ou presque, qu’a eu lieu l’indépendance d’Haïti.
Certaines scènes sont dévoilées par le film de Bertrand Bonello – une scène de dépossession qui vire à la transe et l’incarnation d’un esprit – des scènes auxquelles on n’assiste pas si on n’est pas initié à la culture et aux rites.
Le film donne à s’interroger sur ces pratiques de zombification qui amènent les personnes transformées en zombi à travailler comme esclaves dans les plantations de canne à sucre, un temps que l’on croyait révolu !
Zombi Child sort sur les écrans de Suisse romande le 26 juin 2019.
Firouz E. Pillet
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