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Que faire de Martin Kippenberger ? Il prétend être le meilleur peintre de la deuxième ligne. Il pose les questions qu’il ne faut pas poser. Il admet se permettre le luxe de produire des « au-dessus-de-canapé-tableaux » pour clientèle avec canapé. Il est peintre, dessinateur, sculpteur, écrivain, poète, photographe, musicien, professeur à l’Académie, organisateur d’expositions et collectionneur d’art contemporain. N’ayant pas assez de temps pour tout faire, il lui arrive de déléguer son travail. Il engage des personnes pour aller faire des expériences à sa place, en Afrique, par exemple. Et dernièrement, il a encore publié la fin du roman « Amérique » de Franz Kafka, resté jusque-là fragment : « The Happy End of Franz Kafka’s Amerika ». Que faire de Martin Kippenberger ?
Né à Dortmund en 1953, Martin Kippenberger montre dès son enfance des dons artistiques particuliers. Jugeant que son professeur l’a injustement noté, il boycotte le cours de dessin. En 1968, un magasin de chaussures refuse de l’employer pour cause de « trop grand talent ». De 1972 à 1980, il est étudiant à l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Hambourg, où il a notamment Franz Erhard Walther pour enseignant. En 1978, il fonde à Berlin le « Bureau Kippenberger » qui présentera l’année suivante l’exposition « Misère » avec Werner Büttner, Walter Dahn et Georg Herold. En même temps il devient directeur du SO.36, une salle de concerts qui se fera remarquer par des événements fort animés, tels les concerts d’Iggy Pop ou de Lydia Lynch. En 1994, il a déjà montré son travail dans plus de cent expositions personnelles, publié une centaine de livres et de catalogues et fait enregistrer neuf disques en collaboration avec les artistes allemands : W. Büttner, Albert Oehlen, A.R. Penck, Jörg Immendorf et Günther Förg.
La « quantité » est un trait marquant du travail de M. Kippenberger. Tout fait partie de son œuvre, des publications jusqu’à sa collection. Toute hiérarchie a disparu, il n’y a pas d’œuvre qui soit plus signifiante qu’une autre. Tout est important. Tout est possible. L’art de M. Kippenberger réalise ce postulat d’une manière qui déconcerte même les adeptes du postmodernisme. Sans parler de celui qui le regarde ou qui essaie de le décrire. L’acheteur n’est pas non plus content car l’abondance influence négativement le prix. Quant aux musées, ils préfèrent des œuvres importantes. Cet art gêne. Par sa prolifération, il nous place dans une impasse d’évaluation et d’orientation. Mais M. Kippenberger ne s’arrête pas là. Il nous met constamment dans l’embarras, nous qui nous croyions d’esprit si ouvert. La rencontre avec ses œuvres est à chaque fois riche d’émotions ambiguës ; elles nous obligent à réagir. Par exemple, M. Kippenberger nous dérange lorsqu’il choisit un sujet mais fait peindre la toile par un peintre d’affiches. Ou lorsqu’il nous rappelle notre salle de séjour ou celle de nos parents en nous montrant un « au-dessus-de-canapé-tableau ». Il nous dérange encore par des questions comme « Quelle est votre minorité préférée ? » ou « Vous souvenez-vous encore des ongles du ministre français de la Culture, Jack Lang ? », par ses poèmes qui nous apostrophent : « Si l’on se détourne / on ne voit pas certaines personnes » et ses proverbes, qui par centaines vont du banal au vrai et du vrai au banal : « Traite bien le hasard car il ne connaîtra pas de retour », « Nous n’avons pas de problèmes avec les portiers de discothèques, s’ils ne nous laissent pas entrer, nous ne les laissons pas sortir », « Nous n’avons pas de problèmes avec Guggenheim, car nous ne pouvons pas dire non, si on ne nous invite pas », « L’abîme n’est pas profond, mais creux »...
Mais alors l’art de M. Kippenberger, est-ce n’importe quoi ? Non. La prolifération peut être une réponse très juste. Aujourd’hui tout semble possible et il n’existe plus guère de points de repères : Dieu est mort, le communisme aussi, la paix et l’amour se sont éloignés, de même que la grâce de l’argent. Et l’idée de Nation nous fait peur. M. Kippenberger ne fait pas semblant de maîtriser la situation. Il est aussi perdu que nous, mais il l’exprime : « Ne rien comprendre est toujours mieux que rien du tout ». Et il oppose au « Tout-est-possible » général, son « Tout-est-possible » à lui. Il s’agit de travailler sans relâche, il faut tout faire connaître, tout a de la valeur pour quelqu’un. Ou, comme il le dit avec W. Büttner et A. Oehlen : « La vérité c’est le travail ». Tout fait partie du travail, les bonnes idées comme les mauvaises pensées, les questions bêtes comme les belles peintures. Dans cette attitude provocante, M. Kippenberger atteint un niveau de rare sincérité. Il ne prétend rien. Il nous confronte à tout, il nous fait rire, nous ennuie et nous fait réfléchir. Et souvent, il nous met dans l’embarras et nous expose ainsi à notre propre étroitesse. Un art moral alors ?
Daniel Baumann