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Neuchâtel est une très belle ville, mais il manquait un point d’accroche, comme le Moyen Age pour Morat ou l’urbanisme horloger pour La Chaux-de-Fonds.» Voilà ce qu’explique Alexandra Wilhem, guide à l’office du tourisme local. Lequel a fini par le trouver, ce point d’accroche: une visite guidée de la ville sur le thème de la Belle Epoque. «A savoir les années 1890-1914, baptisées ainsi après la Première Guerre mondiale, quand les gens ont réalisé que c’était vraiment une belle époque.» Et qui le fut particulièrement à Neuchâtel.
Il y a d’abord eu la construction de la gare qui dynamise l’économie:
Suchard par exemple comptait 1700 ouvriers en 1910, alors qu’il n’y en avait que 500 en 1890.
Les grands travaux de correction des eaux du Jura, ensuite, abaissent le niveau du lac de 3 mètres, «ce qui a permis de gagner beaucoup de terrain, de multiplier les constructions». Résultat: de 7000 habitants en 1850, la ville passe à 21 000 en 1900.
Puis l’université a ouvert en 1909, Neuchâtel était vantée comme ville d’études, on venait y apprendre le français, qui passait pour le plus beau de Suisse romande.
Le tourisme se développe «avant l’essor de la côte lémanique et des Alpes. On construit de grands hôtels.»
La visite débute sur le port, qui date de 1890. Comme dans toute la ville désormais, une fresque rappelle l’ambiance de la Belle Epoque au bord de l’eau: «Malgré l’arrivée du train, les gens étaient encore beaucoup sur le lac, des fêtes nautiques étaient organisées.» Une autre fresque évoque la nageuse Marthe Robert qui fut, en 1904, la première personne à traverser le lac à la nage, 7,6 km, en 3 heures 40. En 1906, une course est organisée, les quatorze hommes inscrits abandonnent rapidement en raison d’un fort joran qui souffle. Seules Marthe Robert et sa sœur aînée Cécile achèveront la traversée.
Radieuses maisons de maître
On passe ensuite dans le quartier des Beaux-Arts, construit entre 1880 et 1890. Une réalisation rendue possible grâce à l’abaissement du niveau du lac, mais aussi une colline d’environ 300 mètres qui fut rasée lors de la construction de la gare et qui a fourni de la terre en quantité. Deux groupes de bâtiments avec des squares intérieurs sont édifiés ainsi qu’une rangée de villas de maître. Le quartier reste aujourd’hui très coté: «Ces squares intérieurs sont des havres de paix.» Un peu plus loin, le Jardin anglais, appelé d’abord: «Grande Promenade du Faubourg». Une fresque montre des enfants qui jouent aux billes. «On jouait beaucoup à l’époque, on avait plus de temps,
les jeux populaires étaient le jeu de l’oie, la marelle, le cerceau, le croquet, qui a été la première discipline olympique ouverte aux femmes, aux Jeux de 1900, parce que les équipes de croquet étaient mixtes.
Le parc, qui comportait alors un zoo, une rotonde faite de peupliers, une brasserie et un kiosque à musique, date des années 1770 et a été offert à la ville par Pierre-Alexandre DuPeyrou, fils d’un huguenot ayant fui la France et fait fortune dans le commerce aux Pays-Bas et au Surinam. Pierre-Alexandre DuPeyrou a construit l’hôtel particulier qui porte son nom et où il rêvait que vienne s’installer son ami Jean-Jacques Rousseau. Il avait même prévu que le philosophe y soit enterré dans un monument funéraire à l’égyptienne, avec des sphinx. Rousseau n’arrivera jamais. Restent les sphinx.
Dans une rue passante des quartiers les plus anciens de la ville, Alexandra Wilhem prend prétexte d’une pause pour extraire, cachée dans le mur d’une fontaine, comme au joli temps de la prohibition, une bouteille d’absinthe. «La boisson à la mode à la Belle Epoque et fabriquée dans le Val-de-Travers. La première recette connue, celle de la mère Henriod, remonte à 1780. Plus tard Henri-Louis Pernod ouvrira une première fabrique d’absinthe à Couvet: «Mais comme les taxes sur l’alcool étaient chères en Suisse, il a délocalisé à Pontarlier en 1805.»
L’absinthe était tellement à la mode que même les femmes en buvaient alors que d’ordinaire elles consommaient très rarement de l’alcool.
Fresque et fortune
Plus loin, une fresque rappelle l’existence des voitures Martini fabriquées à Neuchâtel à la Belle Epoque par un ingénieur roumain. «En Suisse, en 1910, il y avait à peu près six cents voitures, et cent étaient des Martini. Les touristes qui montaient à Chaumont au Grand Hôtel pouvaient prendre un taxi Martini.» La marque ne survivra pas aux chaînes de montage développées par la concurrence.
Voici l’ancien hôpital et l’imposant Hôtel de Ville, tous deux construits grâce à la fortune léguée par un personnage qui a sa statue en ville, David de Pury: «Un commerçant redouté au XVIIIe siècle, d’origine huguenote, comme beaucoup de grandes familles neuchâteloises et qui a fait fortune dans le commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud, vendant et achetant des tissus ou encore des esclaves.» La fortune qu’il a laissée à la ville correspondrait à 600 millions d’aujourd’hui. Cette manne a également permis de détourner la capricieuse rivière du Seyon, de construire des collèges, dont l’un d’entre eux abrite aujourd’hui le musée d’histoire naturelle.
Histoire de friandises
L’arrivée devant la confiserie Suchard, ouverte en 1825, permet d’évoquer un autre personnage incontournable de Neuchâtel: Philippe Suchard. «Il se raconte que sa mère l’envoya, enfant, acheter du chocolat qui se vendait en droguerie: c’était pas bon, amer, mais très cher.
Le gosse aurait dit alors, quand je serai grand, je fabriquerai du chocolat et je deviendrai très riche.
Une année après la confiserie, il ouvre la première usine Suchard à Serrières. Une cité Suchard, avec des maisonnettes et des jardins pour les employés, verra le jour à la sortie de Neuchâtel. Après la mort de son fondateur, cette entreprise familiale se mue peu à peu en multinationale avant de quitter la ville.
Sur la célèbre place Pury enfin, un wagon de tram aménagé permet de revivre, en quelques minutes, vingt-quatre heures d’activités à la Belle Epoque. Au risque, peut-être, d’aviver le sentiment d’être décidément né trop tard.