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Un des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.
On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.
Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon principal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.
Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.
Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien habités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.
On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.
Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.
Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.