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Fondation Ling
La lettre de la Fondation - n° 2/juin 1992
FAUT-IL
BRULER LA FONDATION LING?
DOSSIER TAIJIQUAN
PETITE HISTOIRE DU
TAIJIQUAN
CHANT DES TREIZE MOUVEMENTS
QUESTIONS A VERONIQUE
TERRIER, PROFESSEUR DE TAIJI
L'ESPRIT DU LIEU
LA MALADIE ET LE MALHEUR
KODO OU LE BATTEMENT A
L'ETAT PUR
FAUT-IL BRULER LA FONDATION LING?
Il y a 500 ans montait sur un bûcher de Genève Michel Servet, médecin et théologien, condamné à mort par Calvin. Entre autres idées hérétiques pour l'époque, il avait affirmé que le sang circulait dans les veines et les artères, alors qu'on admettait communément qu'il était immobile, figé, dans le corps.
Le parallélisme n'est-il pas saisissant avec la compréhension actuelle de la notion d'énergie? Alors que les Chinois reconnaissent depuis des millénaires que l'Energie vitale circule à travers le corps dans des vaisseaux qu'ils appellent méridiens, les occidentaux se bornent à n'admettre que l'existence d'une énergie statique, localisée dans les mitochondries, et observable scientifiquement dans l'étude de certaines réactions chimiques. Cette appréciation divergente de l'"énergie" est un des principaux points d'achoppement entre la médecine traditionnelle orientale et la médecine occidentale, qui serait parfois prête à envoyer les acupuncteurs au bûcher.
Faudra-t-il encore 500 ans pour que l'on reconnaisse dans notre région du monde que l'énergie circule dans le corps et qu'il existe une façon de le "prouver"? On retrouve ici le fossé séparant l'objectivité (qui se penche sur l'objet, c'est-à-dire sur l'autre, le cobaye, le patient) de la subjectivité (qui étudie le sujet, c'est-à-dire soi-même). Dans l'exemple qui nous intéresse ici, l'approche scientifique de la circulation d'énergie dans une étude de laboratoire se heurtera longtemps au manque de sensibilité des appareils de mesure. Or nous négligeons trop souvent dans nos institutions la finesse de notre propre sensibilité, la perception de ce qui se passe dans notre propre corps. Rendre à la subjectivité une valeur certaine, c'est aussi développer un autre laboratoire de recherche: nous-mêmes. En ne s'opposant pas aux études objectives, mais en ouvrant la porte à la complémentarité, la Fondation Ling évitera peut-être le bûcher.
En fin de compte, l'énergie circule-t-elle ou non dans le corps? A chacun de le sentir et de s'en faire sa propre idée, pour y répondre selon son expérience personnelle. Le qigong comme le taijiquan et d'autres exercices méditatifs deviennent ainsi des outils remarquables. C'est la raison pour laquelle la Fondation Ling leur accorde une place aussi importante dans ses séminaires, comme dans le présent numéro de La Lettre. Un projet d'application thérapeutique de ces techniques psycho-corporelles est même en voie d'être présenté au Fonds National pour la recherche scientifique.
Un point fort de notre Fondation est la collaboration constante entre les praticiens des médecines traditionnelles et les scientifiques qui participent à nos activités. Il s'agit en fait d'apprendre ensemble à reconnaître l'utilité de la connaissance intuitive pour développer autant la sensibilité humaine que l'électronique des instruments, en d'autres termes de faire confiance aux potentialités méconnues de l'homme.
DOSSIER TAIJIQUAN
Voici quelques aspects d'une très ancienne discipline chinoise du corps et de l'esprit, le taijiquan (prononcez "taï-tchi-tchuann"), ancêtre de la plupart des arts martiaux chinois ou japonais. A la fois art martial "interne" et méditation en mouvement, le taijiquan évoque tout de suite pour les occidentaux cette image frappante, vue dans des documentaires télévisés ou lors de voyages en Asie : dès potron-minet, dans les parcs et les rues des villes et villages de l'Empire du Milieu, hommes et femmes exécutent ensemble, au gré d'une chorégraphie hypnotique, des mouvements qui ressemblent à un ballet au ralenti.
La "boxe contre l'ombre" est avant tout, au degré le plus élevé de sa pratique, une voie spirituelle d'inspiration taoïste. Le praticien de taijiquan va à la recherche du plus profond de son être, et apprend à le transcender, à se fondre dans l'harmonie universelle. Mais il est important de souligner que cette pratique s'inspire de la physiologie corps-esprit de la médecine chinoise, avec ses habituels concepts des yin et yang , des cinq éléments (wuxing ), et de la circulation du qi (souffle ou énergie) selon la cartographie des méridiens et des points d'acupuncture. C'est dire qu'il s'agit aussi d'une pratique de santé, préventive aussi bien que curative, réputée d'aillleurs elixir de longue vie chez les Célestes. Bien des malades somatiques ou mentaux la pratiquent en Chine, comme les bien portants d'ailleurs (et comme bien des soignants!), parallèlement aux méthodes de prévention et de soins occidentales ou orientales.
Il était naturel que la Fondation Ling s'intéresse de près à cette pratique venue de loin, mais déjà largement enseignée en Occident, où elle soulève une vague d'enthousiasme progressif. La Fondation compte parmi ses membres nombre de praticiens réguliers de taijiquan, et quelques enseignants de cette discipline. Quelques-uns de ces enseignants ont accepté de contribuer au développement de cette pratique au sein de Ling (enseignement hebdomadaire ou stages d'initiation lors de divers week-ends), comme de son évaluation dans un contexte de recherche appliquée à des patients souffrant de syndrome de dépendance. Un projet de recherche a d'ailleurs été récemment déposé au Fonds National de la Recherche Scientifique dans ce but, par la Fondation Ling, en collaboratioon avec ces divers enseignants et quelques institutions (voir textes de Catherine Eggler et de Mireille Vuillemin).
La rédaction de La Lettre a le plaisir de vous présenter ici quelques textes rédigés par quelques-uns de ses enseignants, dont elle mentionne en même temps l'activité.
PETITE HISTOIRE DU TAIJIQUAN
Ce terme signifie "l'art martial du faîte suprême" (le principe de l'harmonie complémentaire du Yin et du Yang), symbolisé par le diagramme des deux poissons inversés blanc et noir, inscrits dans un cercle. Il se pratique seul contre un adversaire imaginaire (shadowboxing) en une suite de mouvements lents et harmonieux, exécutés avec une respiration profonde du "dantian" (bas-ventre, "champ de cinabre inférieur"). Le taijiquan est une technique chinoise de combat, de relaxation et de santé qui développe souplesse, agilité et concentration, tout en travaillant le souffle et l'équilibre ainsi que le sens de l'orientation dans l'espace. Il sensibilise à la circulation des énergies du corps. La lenteur du geste permet la relaxation et l'observation, l'étude plus précise, détaillée du mouvement et améliore la coordination psychomotrice. Il se pratique également à deux (tuishou), à vitesse plus ou moins rapide selon le niveau acquis. En solo, plus on progresse, plus on fera les mouvements lentement, alors qu'à deux la vitesse d'exécution augmente avec le niveau. Une suite de mouvements lents peut être suivie de mouvements rapides et soudains, qui devront être absorbés, déviés par le partenaire/adversaire. Le principe du tuishou est de garder le centre, l'équilibre, et de s'harmoniser avec les mouvements de l'autre jusqu'à pouvoir épouser ses gestes et son centre et le bouger à son gré. L'intérêt de cette pratique est de voir ce que fait l'autre, qui nous renvoie une image gestuelle de nous-même, afin de se connaître soi-même et de modifier notre propre disponibilité au changement, à l'adaptation, à l'écoute d'autrui à travers la connaissance de soi-même. L'erreur classique du débutant est de vouloir s'imposer, ce qui entraîne rigidité et lenteur de réaction du fait du manque de sensibilité à l'autre, la communication reste limitée. Avec la pratique du tuishou, souplesse et douceur se développent, alliées à une grande fermeté intérieure L'intuition et la force spirituelle permettent de voir la situation et de prévoir ce qui va arriver. Lorsque la santé est forte, l'énergie circule librement à travers tout le corps, et la technique peut être développée. Lorsque la technique se développe, l'esprit peut se libérer et être en harmonie avec le corps. Le développement spirituel n'a pas de limitation. Les courants d'énergie, de ruisseaux impétueux, deviennent des fleuves tranquilles dont la force est régulière et grande mais insoupçonnée. Avec un minimum d'effort les "dix mille choses" s'achèvent. Le principe est Un mais les effets sont multiples. Une jarre vide fait beaucoup de bruit, une jarre pleine en produit peu.
La pratique du taijiquan comporte également celle de l'épée, du sabre, du bâton et de l'éventail.
La tradition fait remonter l'invention du taijiquan à un ermite taoïste du 12ème siècle: Zhang Sanfeng aurait créé le taijiquan à partir de l'observation du combat d'une pie et d'un serpent. Ce dernier, malgré ses mouvements curvilignes, aurait perdu contre l'oiseau qui le saisit dans son bec par ses mouvements inattendus et très rapides comme dans le tuishou. L'oiseau va à l'essentiel sans se perdre dans les méandres du reptile. Bon appétit! (Cette histoire rappelle celle du Pas de Yu, ce démiurge qui aurait organisé le monde en 9 régions grâce à sa danse, à son pas sautillant pour attrapper des serpents s'enroulant autour des arbres et se faufilant sous les pierres). Malgré tout le pitoresque de cette légende, des ouvrages montrent que déjà bien avant, à l'époque Tang, il existait des styles de pratiques à l'épée où les mouvements étaient tout en relaxation et utilisaient les principes d'économie de l'énergie interne plutôt que la force musculaire contractée (dispensatrice d'oxygène et d'énergie, et grande productrice d'acide lactique, d'où diminution rapide des performances, essoufflement et manque d'endurance). En général, les livres font remonter l'origine historique du taijiquan à la famille Chen au début du siècle.
J'aimerais ici vous relater une autre version recueillie auprès de maître Wang Yannian à Taiwan. Selon lui, la famille Chen pratiquait un art martial assez dur et "externe". Lorsque Yang Lu Chan vint à Chen Jia Gou, le hameau des Chen, il possédait déjà un niveau très élevé dans la pratique martiale (il pratiquait le Chang Quan = la longue boxe et le Hong Quan appris ailleurs). Il serait venu observer la pratique des Chen et se serait engagé comme valet et jardinier. Le soir, il épiait les mouvements de combat de la famille Chen. Un jour, la maison prit feu et le grand-père Chen resta prisonnier des flammes. Yang Lu Chan bondit dans le brasier et sortit le grand-père indemne en moins de temps qu'il n'en fallut pour réaliser qu'il s'y était engagé. La famille Chen stupéfaite s'exclama "qu'est-ce qu'il possède comme gongfu (habileté), celui-là!" Dès lors, il dut se mesurer à tous les membres de la famille Chen et les défit tous. Ce serait donc la famille Chen qui apprit un peu de l'art de ce qui allait plus tard s'appeler taijiquan. Yang Lu Chan devint célèbre par la suite et dans toute sa carrière de pugiliste, jamais il ne fut vaincu, ce qui explique son surnom "Lu Chan" l'invincible. L'origine du taijiquan plonge ses racines dans les pratiques taoïstes fort anciennes et commence donc avec Yang Lu Chan, inventeur du style Yang. Les autres formes dérivent de ce style et de celui des Chen.
CHANT DES TREIZE MOUVEMENTS
Ne néglige pas les treize mouvements,
Song Shuming
QUESTIONS A VERONIQUE TERRIER, PROFESSEUR
DE TAIJI
- Combien existe-t-il d'écoles de taijiquan?
Il existe trois écoles de base. Chen, Wu et Yang. Au travers de ces trois écoles, chaque enseignant apporte sa personnalité et son style.Chaque forme du taijiquan comporte une suite d'enchaînements de mouvements bien précis. Au travers de différents exercices, qui existent en grande variété, on travaille divers aspects. Les exercices proviennent parfois de traditions plus anciennes, mais on retrouve toujours les mêmes idées et le même esprit. Certains enseignants privilégient plus l'aspect martial, d'autres l'aspect interne, en travaillant uniquement la lenteur et la précision des détails.
- Comment définiriez-vous votre propre style d'enseignement?
J'essaie de travailler tous les aspects, englobant ainsi la méditation, les exercices d'échauffement, le qigong, les massages, l'enchaînement des mouvements du taijiquan et l'aspect martial.L'enchaînement du taijiquan, qui lie l'aspect interne et l'aspect externe, est le centre de la pratique. Chaque cours varie suivant l'ambiance, la saison, et ce que je ressens sur le moment. On ne travaille pas forcément tous les aspects à chaque cours, mais dans l'évolution du travail sur plusieurs mois, tous auront été abordés.
Un débutant peut rejoindre mon cours à n'importe quel moment, parce que la plupart des exercices que je propose peuvent apporter autant à quelqu'un qui ne les connait pas qu'à ceux qui les ont déjà pratiqués. Le cours est réparti en plusieurs périodes, et en comporte toujours une où l'on travaille les bases. Quel que soit le degré atteint dans la pratique, il faut toujours revenir aux bases et les développer.
- Comment avez-vous connu le taijiquan ?
J'ai eu un premier contact lors d'un séjour linguistique à Pékin en 1983, pendant lequel j'ai suivi des cours de taijiquan, qui m'ont plu immédiatement. Mais je ne l'ai plus pratiqué après mon retour en Suisse. Puis j'ai eu des problèmes de tension musculaire et des problèmes de dos pendant plusieurs années. J'allais chez un ostéopathe deux fois par semaine, sans aucune amélioration en vue. Jusqu'au jour où on m'a dit qu'il fallait que je fasse quelque chose de moi-même pour me sortir de là, et c'est à ce moment-là que je me suis souvenue du taijiquan. J'ai suivi un premier stage donné en Valais par .Tew Bunnag, qui a été une révélation. Un éveil subit s'est fait à ce moment-là. Je suis partie en Chine juste après et j'ai continué à pratiquer quotidiennement avec un professeur de l'institut des langues de Pékin, M. Zhang Yongliang, tout en suivant les stages de Tew Bunnag. J'ai complètement résolu mes problèmes de déséquilibre du squelette et de tension nerveuse.
- Qu'est-ce qui vous a poussée vers l'enseignement?
Mes deux maîtres m'y ont poussée, sans se connaître, en disant que c'était à travers l'enseignement que j'allais pouvoir continuer mon chemin personnel, et qu'ils n'avaient plus rien à m'apporter pour le moment. Il fallait que je me débrouille seule.
- Comment vivez-vous votre rôle d'enseignante?
J'enseigne depuis un peu plus d'une année, et l'évolution est très rapide. J'ai le sentiment qu'en étant tout-à-fait sincère, j'arrive à apporter quelque chose aux gens qui en ont envie et qui viennent pour ça. D'autre part, l'enseignement me permet de développer ma sensibilité, d'être à l'écoute de ce qui ce passe dans un groupe, de m'ouvrir à toutes les énergies en présence. C'est au travers de cette attention-là que je peux continuer mon travail personnel.
- Qu'entendez-vous par travail personnel?
Le taijiquan peut être pris à de nombreux niveaux différents, comme une danse, une gymnastique, une technique de relaxation, une méthode préventive, et en poussant plus loin, comme un chemin spirituel. Au bout d'un moment, on ne peut plus éviter cet aspect du taoïsme. Je parle d'un travail, parce que l'aspect physique du corps en mouvement est doublé d'un aspect interne d' harmonisation entre l'esprit, les émotions et le physique. D'ailleurs, tous les mouvements exigent que le mental soit parfaitement recentré, et se remette en harmonie avec le corps. Car le taijiquan réunit des éléments complémentaires, internes et externes, qui font partie d'un tout, comme la mobilité et l'immobilité, le soi et l'environnement.
Le taijiquan est un art vivant, qui peut être adapté selon le contexte, comme une partition de musique qui peut être interprétée et donner des versions très différentes et toutes intéressantes. Les racines universelles du taijiquan en font une technique parfaitement adaptable à l'Occident, bien que ce ne soit pas une méthode facile.
Il ne s'agit pas pour autant d'une recette miracle adaptée à tous, et il faut tenir compte du tempérament de chacun. Cette technique convient le mieux à ceux qui sont prêts à faire un chemin, qui savent s'armer de patience, et qui ne la considèrent pas seulement comme un hobby.
Les gens qui viennent chercher quelque chose de précis sont souvent étonnés de découvrir un aspect auquel ils n'avaient pas pensé, et qui correspond à quelque chose en eux. Par exemple, ceux qui sont attirés par le côté doux et méditatif, sont souvent surpris par l'aspect martial et découvrent qu'il peut être aussi très plaisant, et qu'il répond à une envie cachée en eux.
Un principe essentiel, auquel je tiens beaucoup, est de retrouver le contact direct avec le sol. Je pratique autant que possible à pieds nus. Cette histoire de contact avec la terre, avec la nature et avec le ciel n'est pas qu'une théorie. C'est une chose évidente et essentielle. Inévitablement, je pratique en salle quand le temps m'y oblige, mais il manque toujours quelque chose.
- Quelle est, à votre avis, la différence fondamentale entre taijiquan et qigong?
Il n'y en a pas. Il n'y a que des différences extérieures. Le qigong se compose en priorité de mouvements internes, de visualisation, de mouvements répétitifs et très lents, ou d'immobilité totale dans certaines positions. Le taijiquan comporte des mouvements d'attaque et de défense provenant des arts martiaux de combat, mais qui se font très lentement avec un travail interne. Les deux méthodes sont un travail sur l'énergie, sur le qi, et c'est là que les deux approches se retrouvent et sont pareilles. Tous ces aspects sont complémentaires. Mon maître n'aimait pas qu'on pratique uniquement le qigong, car il disait qu'on s'échappait alors trop vers l'abstraction. Le taijiquan est une manière de ramener les énergies vers le concret. Inversement, il est rare qu'on travaille uniquement le côté danse du taijiquan.
Propos recueillis par Giselle Eberhard
L'ESPRIT DU LIEU
La Fondation Ling et la SIA (Société vaudoise des ingénieurs et architectes) organisent le 3 octobre 1992, au Château de La Sarraz, un séminaire sur l'Esprit du Lieu. Nous avons demandé à Monsieur Roland Michaud, architecte et président de la SIA, de présenter ce travail.
Le lieu, c'est (traditionnellement) la cuisine, la chambre à coucher, l'atelier, le champ, la rue. Sans oublier les lieux de fêtes et de culture. Et aussi l'environnement, avec sa charge émotive à la fois absolue, abstraite, passionnée...
Nous tenterons de cerner les liaisons essentielles entre l'esprit de l'homme et le lieu, et l'interaction de l'un sur l'autre. Le lieu nous interpelle, et nous agissons sur le lieu, par l'architecture. Positivement et négativement. Nous cultivons notre jardin avec amour et nous saccageons la terre. L'environnement nous agresse, ou nous équilibre. Ici je t'ignore, là je te prends la main...
La quête de l'accord du lieu et de l'esprit nous attire en tant qu'attente de la cohérence absolue. L'écologie, la protection de l'environnement, les constructions des ingénieurs et des architectes, la santé publique relèvent de cet objectif. Et peu importe que cette recherche soit parfois récupérée politiquement, ou économiquement; toutes les forces sont nécessaires pour contrôler l'avenir du développement, éviter un suicide collectif.
Notre esprit peut être le lieu où le monde tourne, mais nous aimons sortir dans le monde pour retrouver notre identité, au milieu des autres.
Le lieu, c'est la périphérie immédiate de l'être.
Marie-Thérèse Coullery nous parlera de la nature recréée des jardins japonais et chinois (lieu leurre, espace postiche); Marcel Golschmid nous évoquera la psychologie du lieu, Ilario Rossi les ambivalences du lieu (entre tradition et modernité), Violette Niquet présentera une approche de l'équilibre du lieu par la géobiologie; Gérard Salem traitera du "lieu commun", de la relation entre l'être et le langage (la banalité comme repère d'équilibre et de normalité); Roland Martin et Emil Svikovsky nous diront comment bâtir en relation avec l'écosystème et ses énergies subtiles, Camille Meyer de Stadelhofen abordera la géobiologie d'un point de vue de géophysicien; Giovanni Simona jettera un regard de géographe sur la géophysique et la géobiologie; enfin je vous parlerai de ces lieux sociaux où la matérialisation architecturale influe sur la façon de vivre des groupes d'utilisateurs, des règles d'implantation à respecter pour les lieux publics, et de comment définir, par les fonctions et par l'architecture, l'Esprit du lieu.
Conférenciers:
LA MALADIE ET LE MALHEUR
"... la souffrance réelle est celle que l'on observe chez autrui, elle est liée à la souffrance cosmique. En revanche, la souffrance qui me concerne moi seule n'est pas réelle."
Fragment d'un témoignage
Voici un aperçu de l'enquête sur les aspects révélateurs et constructifs pour la personne de la maladie et du malheur, commencée au début de cette année et qui poursuit ses travaux. Cette recherche nous paraît promise à un bel avenir: ses objectifs sont originaux et exigeants. L'équipe interdisciplinaire qui y travaille actuellement regroupe : Mme Ursula Brentano, Mme Marie-Claude Favre, Mme Anne Spagnoli, le Dr Jean-Pierre Müller, le Dr François Mean, le Dr Bertrand Piccard, le Dr Gérard Salem.
A l'origine de ce groupe (baptisé du titre un peu ronflant de "comité d'organisation"), il y a l'intuition que la maladie ou le malheur peuvent avoir des aspects révélateurs et constructifs pour la personne. Nous avons décidé de faire de cette intuition une hypothèse de travail à vérifier par une enquête.
Au départ, cela paraissait assez limpide, mais cela n'a pas duré... Ainsi, lors de notre première rencontre, un tour de table a mis en évidence à quel point le seul titre de ce projet pouvait être envisagé de manière totalement différente par les huit participants. Cette diversité de conceptions a donné lieu à des débats passionnants et passionnés, qui nous ont tantôt entraînés vers des sommets spirituels et philosophiques, tantôt ramenés aux problèmes pratiques. Les trois séances auxquelles nous avons participé jusqu'à maintenant nous ont toutes paru beaucoup trop courtes pour explorer la richesse du contenu.
Ce sont d'ailleurs cette richesse et ce foisonnement d'idées qui nous ont incités à ne pas élargir notre "comité" pour le moment. En effet, à chaque nouveau participant, nous aurions été tentés de repartir dans ce brassage enivrant de concepts, sans pouvoir nous atteler à un travail plus concret. De même, c'est parce que nous avons constaté comment chaque idée, chaque proposition révélait de nouveaux terrains à explorer, de nouveaux problèmes à résoudre, que nous avons décidé de nous fixer d'abord un but assez modeste, celui de commencer par une sorte de sondage ou enquête-pilote portant sur une dizaine de volontaires contactés par les membres du comité.
Qu'attendons-nous de ce premier sondage (actuellement en cours)? D'abord une confirmation - ou une infirmation!- de l'hypothèse de départ, à savoir que la maladie et le malheur peuvent avoir des aspects révélateurs et constructifs pour la personne. Puis, une idée plus concrète des problèmes pratiques et méthodologiques qu'il faudra résoudre si nous décidons de procéder à une enquête plus vaste susceptible d'avoir une valeur scientifique.
Mais ce modeste sondage nous a déjà mis du pain sur la planche. Il a fallu réfléchir à comment nous allions mener ces entrevues: seraient-elles enregistrées? Comment en garantir la confidentialité? Qui allions-nous chercher à contacter? Comment nous répartir le travail?
Pour l'heure quatre personnes ont déjà été interviewées. Par la suite, il faudra encore transcrire ces témoignages. Ce n'est qu'après avoir analysé, discuté et publié dans La Lettre les résultats de ce premier sondage que nous pourrons passer à l'étape ultérieure, soit entreprendre le travail "de terrain".
KODO OU LE BATTEMENT A L'ETAT PUR
Des tam-tam africains aux tambours du Bronx en passant par les batteries militaires, la percussion a rythmé, depuis la nuit des temps, la vie et ses grandes étapes, ses joies et ses tristesses, ses victoires et ses retraites...
Ici, venant de l'Extrême-Orient, nous nous trouvons face au hiératisme traditionnel japonais pendant plus de 120 minutes ininterrompues. Du battement du coeur au harcèlement de la bête aux aguets en passant par la pluie, toutes les variétés, nuances, intensités, subtilités sont développées tantôt avec joie, sérénité, frénésie, tantôt avec minutie, délicatesse, effleurement.
Tous les paysages du Japon y passent, de l'éclosion de la nature à l'astreinte diabolique de la machine. Sur des tambours de tailles, de formes et tonalités diverses, aux peaux de boeuf ou de cheval bigarrées, les baguettes, maillets et massues frappent, s'abattent, tambourinent, cliquettent, mêlant leurs résonances à celles des flûtes, cymbales, gong et luth.
Du shime-daiko clair, alerte et vif au o-daiko, monumental sur son char, dont les vibrations transpercent toutes vos fibres pour s'irradier dans votre hara, en passant par le miya-daiko et le oke-daiko aux formes allongées, le tambour (daiko) est impérial.
Les exécutants, au nombre de 12, fournissent un effort que seul le Ki permet de soutenir, surtout dans un des derniers morceaux avec l'impressionnant o-daiko et les tambours en forme de fût. Là, habillés d'un seul morceau d'étoffe blanche ceignant leurs reins, ils évoluent, soit debout face à la Vibration, soit assis en extension devant la Résonance, en martelant régulièrement, synchrones ou assynchrones, alternatifs ou en canon, en arythmie progressive ou dégressive, les surfaces dont ils font sortir les mouvements et les phases de la vie et de la nature.
Le morceau Monochrome est un vrai régal: on commence par une pluie fine, ensuite arrive une averse qui va grandissant jusqu'à l'orage, déclenchant un tsunami; survient une accalmie précédant tonnerre et grondements qui s'apaise finalement dans les dernières gouttes, distillant leur éphémère mélopée en chutant des tuiles des pagodes dans les flaques parsemant le gravier détrempé des jardins.
Deux heures entières de dépaysement total, en communion avec le SON. Faire zazen, écouter et laisser chaque vibration, chaque battement se répercuter dans votre hara comme une éternelle interpellation, l'essence de la Vie, n'est-ce pas le premier battement du Coeur..?
Kodô, lors de sa troisième tournée en mai 1992, a posé ses tambours à Lausanne un trop court moment, le temps de nous ravir et de nous enchanter.
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