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Résumé
La Suisse: Pays du consensus?
Sébastien Guex, Albert Schnyder Burghartz
Dans une perspective de longue durée, la Suisse est considérée très généralement, mais aussi plus spécifiquement au sein de l'historiographie et de la littérature politique, comme le pays du consensus par excellence. Selon le point de vue adopté, on fait remonter cette tradition fédérale plus ou moins loin dans le temps. Pour beaucoup, le compromis de Stans (1481) et la figure de Nicolas de Flüe auraient constitué une première apogée de cette évolution. Par la suite, la tendance, attribuée par les uns à la nécessité et par les autres à la contrainte, consistant à maintenir ensemble, autant que possible, cette construction bizarre et hétérogène qu'était la Confédération aurait conduit à l'établissement progressif d'une culture imprégnée par le consensus et le compromis et, corollairement, par une conflictualité relativement faible.
La Suisse est-elle vraiment le pays du consensus par excellence? L'est-elle y compris depuis des temps très reculés? Et si c'est le cas, comment expliquer une telle caractéristique, aussi bien pour la Suisse moderne et contemporaine que pour l'ancienne? Voilà les questions qui ont été adressées aux contributeurs et à la contributrice de ce numéro de Traverse. On constatera à la lecture de leurs articles qu'ils/elles ne cherchent pas à apporter de réponses arrêtées à ces questions, l'état actuel de l'historiographie helvétique et l'avancement de la discussion ne le permettant pas. En revanche, leurs contributions démontrent clairement qu'il est nécessaire d'en renouveler l'approche et d'en raviver l'étude.
Prenons l'histoire de l'ancienne Confédération. L'historiographie suisse libérale du 19e siècle, dans l'objectif de combler les fossés de sa propre époque, a donné au mythe de l'union et de l'unanimité des Confédérés une nouvelle base en faisant remonter ce mythe jusqu'aux débuts de la Confédération et de son expansion, durant le Haut et le Bas Moyen Age. Cette façon de voir s'est perpétuée dans l'historiographie helvétique en gros jusqu'aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. A vrai dire, on était conscient que la culture du consensus pouvait aussi être considérée de façon plus réaliste et ainsi de manière moins héroïque et radieuse, mais pendant longtemps cette conscience n'a pas déterminé le discours.
Ce n'est que peu à peu que l'attention de l'historiographie suisse relative au fondement de ce consensus s'est déplacée vers l'époque moderne. Ce changement de l'angle d'approche est étroitement lié à la naissance de l'histoire sociale dans les années 1960 et 1970 et au fort accroissement de l'intérêt historique pour les questions concernant la domination et la résistance dans les années 1980 et 1990. C'est seulement à ce moment que les historiens-iennes se sont aperçus-es qu'en fin de compte, ce sont avant tout les objectifs de politique étrangère et de mise en place d'une politique rudimentaire de défense commune, ainsi que les quelques rares mais cruciales pour la Confédération relations économiques (extérieures), notamment avec la France, qui ont conduit à la coopération dans cette fédération de petits Etats qui, à part cela, n'était guère ou même pas du tout coordonnée. C'est également à ce moment que les fortes tensions confessionnelles, qui ont à plusieurs reprises mené la Confédération au bord du précipice, ont également reçu davantage d'attention. Toutefois, la constellation des puissances européennes ainsi que la fonction de la Confédération au sein de ce contexte général ont continué à n'être que rarement intégrées et prises en compte dans les réflexions récentes.
Les recherches récentes sur les thèmes de la domination, de la résistance, du «nationalisme» fédéral et des confessions durant l'époque moderne montrent une Confédération lourdement hypothéquée et parfois déchirée par des conflits internes.(1) A cet égard, il faut mentionner en premier lieu les tensions et les conflits confessionnels, ensuite les antagonismes entre cantons-villes et cantons ruraux et les nombreux mouvements de protestation et de résistance, qui mettent en lumière les relations entre les autorités et les sujets ainsi qu'entre les Confédérés et les bailliages communs et qui éclairent également les différences sociales au sein des cantons de la Confédération. L'ancienne Confédération n'a donc pas manqué de conflits, de petite et de grande ampleur. Que l'on songe, pour ne mentionner que quelques jalons majeurs, à la protestation paysanne de 1525 en lien avec la Réforme, à la guerre des paysans de 1653, aux «Troubles» dans l'Evêché de Bâle de 1730 à 1740 ou encore à ce qu'on appelle la Rappenkrieg dans l'ancien Bâle de 1591 à 1594. Enfin, il faut souligner que le 18e siècle a connu une multiplication des conflits, tels qu'ils ont été représentés pour la première fois de façon moderne par Pierre Felder.
D'un autre côté, il ne faut pas négliger les nombreux cas où la Confédération est intervenue en tant qu'intermédiaire et négociatrice entre les autorités et les sujets. De même, il ne faut pas passer sous silence l'activité de la Diète en tant que tribunal arbitral. En ce qui concerne l'époque moderne, il n'y a donc qu'une seule chose sûre: il n'est pas possible de fonder historiquement une seule tradition, forte et continue, soit dans un sens soit dans l'autre. On ne peut caractériser la Suisse ni de modèle de consensus politique existant depuis les «temps primitifs», ni de pays présentant une conflictualité extraordinaire. Les Confédérés n'ont pas été des anges paisibles, assoiffés de consensus depuis des siècles et quelque peu ennuyeux dans leur manière complètement pragmatique de penser et d'agir. Ils n'ont pas davantage été uniquement des rustres et des bagarreurs qui cherchaient et avivaient les conflits là où ils le pouvaient et qui offraient systématiquement une résistance à toute injustice, en particulier lorsqu'elle venait de l'extérieur. Manifestement, l'élément intéressant réside beaucoup plus dans la préférence pour des solutions politiques, préférence qui s'est formée au cours de l'époque moderne au sein de cet organisme particulier qu'était la Confédération. En outre, celle-ci constituait également un territoire dans lequel des habitudes et des institutions «non contemporaines», presque moyenâgeuses, se sont maintenues encore longtemps et où une modernisation énergique selon le modèle de quelques Etats voisins ne s'est pas produite ou ne s'est réalisée que dans une moindre mesure.
Finalement, il ne faut pas oublier, et la recherche devrait davantage s'y intéresser à l'avenir, qu'un Etat relativement faiblement développé, prenant la forme d'un faisceau de petits Etats au milieu de l'Europe, correspondait très bien aux intérêts des grandes puissances environnantes. Ce contexte extérieur a probablement représenté une précondition centrale permettant à la construction politique de la Confédération de se poursuivre aussi longtemps. Des changements politiques en profondeur à l'intérieur de cette fédération d'Etats auraient certainement provoqué l'entrée en lice des puissances européennes. Dans un certain sens, la Confédération de l'époque moderne peut être également caractérisée comme un système de faiblesses s'étayant les unes les autres. L'existence de cette construction dépendait d'un contexte favorable. C'est pourquoi elle ne s'est écroulée qu'à la fin du 18e siècle, lorsque les contradictions sociales, économiques et politiques internes à la Confédération ont dépassé un seuil critique, sous la pression du dehors, c'est-à-dire de la Révolution et des troupes françaises.
La demande adressée à deux historiens de l'époque moderne, Thomas Maissen et Andreas Würgler, de discuter de façon critique, sous la forme d'un essai, la question du conflit et du consensus dans l'ancienne Confédération, conduit à un résultat sans ambiguïté: les deux ne mettent pas tellement l'accent sur la question de la culture conflictuelle ou consensuelle. Ils se focalisent sur le fait, historiquement important et agissant efficacement à long terme, que les conflits dans la Confédération ont été réglés bien plus volontiers et bien plus souvent, pour ne pas dire par principe, sur le plan politique et non pas par la voie juridique, à travers des tribunaux. La «juridicisation» de procédures conflictuelles, devenue courante dans d'autres pays européens au cours de l'époque moderne, est restée inhabituelle et peu aimée, et évidemment non ancrée institutionnellement, dans l'ancienne Confédération, car il n'existait pas d'instance de recours supérieure.
Il est possible que cette préférence pour des solutions politiques représente une constante de l'histoire suisse, si l'on pense par exemple à la grande importance du Parlement dans la législation qui, aujourd'hui encore, ne peut pas, ou extrêmement difficilement, être remise en cause, par exemple par le Tribunal fédéral. Dans le même sens, une partie de la population réagit de manière sensible aux formes de gestion des conflits qui sont pilotées du dehors de la Suisse, comme le droit international, la Cour des Droits de l'homme de Strasbourg ou encore l'harmonisation juridique opérée dans le cadre du rapprochement à l'Union européenne.
Abordons maintenant le cas de la Suisse dite contemporaine, celle des 19e et 20e siècles. Ici aussi, et peut-être encore davantage qu'en ce qui concerne l'ancienne Confédération, la littérature, même récente, a insisté et théorisé sur la recherche du consensus et la faiblesse de la conflictualité sociale et politique. Prenons un exemple, celui du principal axe de conflits dans les sociétés capitalistes à partir de la seconde moitié du 19e siècle, l'antagonisme entre le mouvement ouvrier et le patronat, autrement dit, entre le Capital et le Travail. La très grande majorité des études portant sur le cas suisse admettent sans examen approfondi, comme un fait établi, que l'histoire helvétique récente, disons au plus tard à partir des années 1950, se caractérise par un degré très faible de conflictualité sociale et politique, dont les principaux symboles sont d'une part la Paix du travail, conclue en 1937 et systématiquement renouvelée par la suite et, d'autre part, la participation du Parti socialiste au Gouvernement fédéral dès 1943, collaboration permanente, hors une brève interruption, qui a été désignée sous le nom de «formule magique». A cet égard, il est important de faire une première remarque: de telles approches, qui se focalisent sur certains «grands» événements politiques, tendent à surestimer quelque peu l'ampleur et la profondeur du consensus, et donc la spécificité du cas helvétique. En effet, elles négligent ou sous-estiment une série de conflits parce qu'ils ne se présentent pas sous une forme classique, en tant que luttes sociales ou politiques ouvertes, mais sont déplacés sur d'autres terrains et/ou tendent à se «privatiser» et, ainsi, à être perçus comme problèmes et conflits individuels.(2)
Toutefois, ce premier problème est béni par rapport au second. En effet, sans réflexion critique, sans vérification empirique systématique et sans comparaison internationale, ces études font remonter le constat d'une Suisse particulièrement consensuelle jusqu'au début du 19e siècle, voire au-delà, et, corollairement, elles succombent aux facilités de l'approche téléologique en présentant et en expliquant la faible conflictualité en Suisse durant les 50 dernières années comme l'aboutissement inévitable et prédéterminé des circonstances qui ont présidé à la mise en place de la Suisse contemporaine. «Dès le départ [1848], les dés sont pipés», ce qui fait que «la classe ouvrière suisse ne pouvait donc pas ne pas être réformiste», soulignent Masnata et Rubattel lorsqu'ils analysent le «fameux consensus suisse».(3)
Une fois esquissé à la va-vite un développement continu et linéaire entre 1848, ou même 1815, et la Paix du travail ainsi que la «formule magique», les recherches traitant la problématique conflit-consensus s'attardent longuement de manière souvent stimulante, il faut le reconnaître sur les multiples facteurs qui auraient contribué à ce type d'évolution: l'absence d'une véritable révolution bourgeoise en Suisse, l'octroi par en haut de larges droits démocratiques, la fragmentation religieuse et linguistique du pays, l'influence du référendum et de l'initiative populaires, la faiblesse de la concentration de la classe ouvrière, la structure et la culture particulières de cette dernière (notamment son degré élevé de qualification et ses liens prononcés avec le monde rural), le poids élevé de l'industrie d'exportation dans la structure économique, l'importance de l'immigration, etc.
Or, si l'on procède à des comparaisons internationales, même rudimentaires, on constate que les choses se sont passées de façon différente de celle qu'expose la représentation traditionnelle. Un seul exemple l'illustre: le nombre de grévistes et de grèves, qui représente un bon indice de l'évolution du degré de conflictualité dans les pays économiquement développés. Un fait saute aux yeux à la lecture des graphiques 1 et 2 (p. 13): la concordance pratiquement totale, durant la période allant de 1885 aux années 1920, entre l'évolution en Suisse et dans les autres pays pris en compte. Non seulement, le graphique 1 indique que le taux de grévistes par 1000 habitants en Suisse a progressé de façon similaire, mais qu'il a même été supérieur à celui des autres pays pendant plusieurs années (18951897; 19021903; 1904; 1907; 1912). Le graphique 2 confirme cette lecture.(4) Il est clair que, dans l'absolu, le nombre des grèves a été inférieur en Suisse étant donné la différence de population avec l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne ou l'Italie, mais la courbe des grèves a connu un développement presque semblable à celui de ces autres pays entre 1885 et les années 1920.
Ce n'est que dans les années 1920 et surtout 1930 que ce type de conflictualité a suivi en Suisse une voie très différente qu'à l'extérieur, se situant dès les années 1950 à un niveau extrêmement bas, proche de zéro. Jusqu'après la Première Guerre mondiale, la conflictualité sociale et politique telle qu'elle s'exprime à travers les mouvements de grève ne semble pas avoir été moindre en Suisse qu'à l'étranger. Il paraît en conséquence très hasardeux, pour ne pas dire captieux, de considérer l'esprit de consensus qui se manifeste incontestablement à partir de la crise des années 1930 et la prise du pouvoir des Nazis comme l'aboutissement obligé d'une évolution linéaire plongeant ses racines dans le 19e siècle et même bien au-delà.
La problématique relative à la conflictualité et au consensus en Suisse doit donc être revisitée. C'est aussi ce dont témoignent les contributions de Herrmann, Jost et Lang. Elles en témoignent d'autant mieux qu'ils divergent sensiblement. Certes, toutes aboutissent au constat que la Suisse, pendant le 19e siècle et le début du 20e siècle, est considérablement moins consensuelle que l'historiographie a bien voulu l'admettre jusqu'ici. Mais elles divergent clairement quant à la véritable ampleur de la conflictualité durant cette période, et encore davantage lorsqu'elles s'attellent à expliquer cette conflictualité.
Nul doute que beaucoup reste à faire. D'autant plus qu'il est nécessaire d'éviter deux écueils sur lesquels s'échouent maintes études traitant de la question conflit-consensus. D'une part, l'écueil consistant à aborder conflit et consensus exclusivement comme deux pôles absolument séparés, ce qui ne permet pas, pour reprendre les termes de Bourdieu, «de penser toutes les situations réelles où la soumission consensuelle s'accomplit dans et par le conflit».(5) D'autre part, l'écueil consistant à négliger, et cette fois-ci nous sommes d'accord avec Masnata et Rubattel, que «le consensus est, en réalité, la forme réussie de la coercition»,(6) négligence qui incite à se centrer sur le consensus et à ne pas voir les aspects conflictuels qu'il étouffe ou dissimule.
Notes
(1) Pour la littérature correspondante, cf. les références indiquées dans les contributions d' Andreas Würgler et de Thomas Maissen dans ce numéro.
(2) Ce n'est donc pas un hasard que deux des trois contributions consacrées à la Suisse contemporaine, celles de Herrmann et de Jost, attirent l'attention sur les liens entre la prégnance du consensus et le déplacement des conflits ainsi que sur l'intensité de ce qu'on peut appeler le malaise individuel en Suisse.
(3) François Masnata, Claire Rubattel, Le pouvoir suisse. Séduction démocratique et répression suave, Lausanne 1995 (1ère éd. 1975), 82, 245.
4 Les données relatives aux grévistes et aux grèves à partir desquelles les deux graphiques sont construits, les sources dont sont tirées ces données et les remarques qu'elles appellent sont présentées dans un tableau figurant à la fin de cette introduction. Les données relatives à la population sont tirées de Brian R. Mitchell, European Historical Statistics 17501970, New York 1978, 48.
(5) Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris 1987, 55.
(6) Masnata (voir note 3), 154.