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Depuis que je l'ai découvert, j'adore l'écrivain savoyard Jacques Replat, qui vivait au dix-neuvième siècle. Il a réinventé la Savoie médiévale en la ressortant du monde du rêve, après l'y avoir introduite dans sa nudité historique. Ce fut surtout un poète. La Savoie perçue depuis l'âme, cela donnait par exemple ce genre de passages, reliant au fond la Terre au Ciel, et évoquant le lac d'Annecy: Comme une étincelante pyramide renversée dans le mirage des déserts, la lune déploie sur ses eaux la magnificence de ses gerbes argentées; l'étoile de Vénus y jette aussi un reflet doux et voilé, comme une pensée d'amour dans le sein d'une vierge. Or, ce décor servira bientôt de tableau aux chastes amours de deux amants.
Il captait merveilleusement bien les symboles médiévaux, créant, à la façon de Victor Hugo, des forteresses gigantesques, effrayantes, et plaçant à leurs pieds la bannière étincelante du comte de Savoie, les assiégeant, tandis que dans le Ciel la Lune brille. En plus doux et bonhomme, rappelant davantage Nodier, il crée des mondes gothiques réellement proches de ceux de Hugo.
Il est pourtant peu à la mode, aujourd'hui. La raison en est son spiritualisme implicite, nourri de religiosité, mais aussi d'une mythologie celtique à laquelle il se réfère souvent: il relie les Allobroges à Arthur, à Merlin. Il en a la sensibilité: sur les eaux du lac, il place des brumes éclairées par les astres, et elles semblent remplies de fées mystérieuses, ouvrant sur un infini fascinant, mais inaccessible. Le désir en est poignant. C'en est presque douloureux.
La force de son style effraye, au fond, les âmes matérialistes actuelles. Même s'il tendait à glorifier la Savoie, en la mêlant au rêve et, par-delà, au divin, il crée une forme d'angoisse jusque chez les Savoyards amoureux de leur région, car il place la Savoie ultime dans une strate du monde qui est entre le Ciel et la Terre, dans le monde intermédiaire et imaginal dont parle si souvent Corbin, et où se tient, selon celui-ci, l'Imâm caché, l'immortel Sage qui attend de se manifester à nouveau, mais qui crée dans les âmes les rêves, les images vivantes du monde divin! Or, le matérialisme ordinaire préfère s'appuyer sur des représentations dites réalistes, pour comprendre le monde.
J'ai souvent essayé de réhabiliter cet écrivain, qui plut beaucoup à ses compatriotes, sans y parvenir. Victor Hugo et les autres écrivains romantiques français bénéficient de leur implication dans l'histoire de France; Replat reste à la marge, il n'est aimé que des cœurs que les figures enchantées se dessinant dans les brumes des lacs n'effraient pas, parce qu'ils ne craignent pas de perdre leur sens logique pour si peu, ne l'ayant pas reçu de représentations toutes faites du monde - d'essence réaliste, donc -, mais l'ayant développé eux-mêmes, en ayant conçu par eux-mêmes ce qui relie les choses entre elles, je crois. Replat avouait regarder l'histoire de l'intérieur des âmes qui s'étaient mues sur le sol savoyard, et c'est ce qu'on ne lui pardonne pas.