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13/09/2015
Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin
Dans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.
Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?
Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.
L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient le rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.
Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.
Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.
Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.
L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces ponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.
D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.
Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.
Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.