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Un modèle pour la plus gourmande des traditions genevoises ?
Parmi les figures héroïques qui prirent part à la défense de Genève lors de l’Escalade, la plus populaire est certainement la Mère Royaume, dont la tradition rapporte qu’elle assomma un assaillant à l’aide d’une marmite jetée par la fenêtre de son logement à la porte de la Monnaie (fig.1). L’épisode devait marquer les mémoires, et son héroïne s’imposer comme un personnage emblématique de l’histoire genevoise¹.
Le Musée d’art et d’histoire conserve une petite marmite en fer liée au souvenir du fameux projectile improvisé. Cet objet provient de l’ancien Arsenal, où il a servi au XIXe siècle de support à l’évocation du geste de la célèbre «vieille au poing vigoureux».
Une marmite pour la Mère Royaume
Le besoin de donner corps à cet épisode historique transparaît déjà dans une description du cortège organisé en 1793 pour le rétablissement de la fête de l’Escalade, supprimée en 1782. À cette occasion, une marmite accompagne les trophées de l’Escalade, exhibés en procession à travers la ville: «Après les autorités constituées et l’Assemblée nationale marchaient, en bonnets rouges, plusieurs citoyens chargés des nombreuses dépouilles prises sur les Savoyards […] Venaient ensuite la fameuse marmite qui cassa la tête d’un Savoyard, le pétard de Picot, les perfides échelles, précédées du canon qui les renversa, les drapeaux, les piques, les fourches, les pistolets de nos ennemis, une quantité de cuirasses, la plupart mutilées, dont chacune suspendue par un levier qui les traversait était portée par deux citoyens². »
Si aucune marmite de l’Escalade ne paraît avoir figuré en tant que telle dans les inventaires de l’Arsenal, où était déposé le butin de l’attaque savoyarde, une telle pièce est pourtant réputée y avoir été soustraite quelques années plus tard, lors de l’annexion à la France (1798-1813): «Quant à la célèbre marmite, on sait qu’elle a été enlevée de l’arsenal pendant l’occupation française, et il est au moins douteux que cet héroïque ustensile revienne jamais prendre sa place parmi nos trophées nationaux³».
La perte de l’«héroïque ustensile» semble cependant avoir été compensée, puisque l’existence d’une marmite à l’Arsenal parmi les trophées de l’Escalade est signalée dès le milieu du XIXe siècle. Toujours friands de détails pittoresques, différents guides touristiques y font allusion, tel cet ouvrage en anglais qui mentionne en 1868 «an iron saucepan with which an old woman knocked down a soldier on that eventful night4».
Cet objet a-t-il été mis à l’écart dans le dernier tiers du XIXe siècle, alors que la collection des «anciennes armures» se constituait en institution muséale à part entière? Force est de constater qu’aucune marmite n’est visible dans les rares vues de l’époque de l’ancien musée dit Salle des Armures, à l’Arsenal. Ceci expliquerait aussi pourquoi, contrairement aux autres «souvenirs» de l’Escalade, presque toujours reconnaissables dans l’abondante iconographie contemporaine, sa forme varie sensiblement d’une image à l’autre (fig. 2-4). L’hypothèse paraît confortée par le fait qu’une «marmite en fer attribuée à Mme Royaume 1602» est portée au registre d’entrée dudit musée en 1903, parmi des pièces d’armement trouvées sans numéro d’inventaire dans les «dépendances de la Salle des Armures» (fig.5).
Quoi qu’il en soit, la pièce n’était pas complètement sortie des mémoires: en décembre 1902, année marquant le troisième centenaire de l’Escalade, elle est même choisie pour illustrer – sous la prudente légende «Marmite dite de l’Escalade» – un article consacré à l’événement dans la revue La Patrie suisse5 (fig. 6).
En 1910 enfin, la marmite en question est transférée avec la collection d’armes de l’ancien Arsenal au Musée d’art et d’histoire. Là, elle ne figure pas dans la présentation permanente de la nouvelle salle des Armures: reléguée dans les réserves parmi la collection d’ustensiles ménagers, elle tombe peu à peu dans l’anonymat (fig. 7).
Du « pot de fer » à la marmite en chocolat
Par ses dimensions et sa forme, la petite marmite en fonte de l’Arsenal s’apparente au «pot de fer» illustré dans la première représentation connue de l’épisode, une vignette de la célèbre gravure dite de la Vraye représentation de l’Escalade attribuée à François Diodati. Bien que postérieure de plus d’un demi-siècle aux faits, cette œuvre largement diffusée s’est imposée dans la mémoire collective comme image de référence (voir fig. 1).
Un document assez inattendu livre en revanche une similitude formelle beaucoup plus nette: en décembre 1892, le confiseur Charles Finaz fait paraître dans la presse une annonce publicitaire vantant ses marmites en nougat et en chocolat «pour banquets d’Escalade» (fig. 8-9), dont l’invention dans la décennie 1870-1880 était encore toute récente6. La marmite en nougat illustrée offre de nombreux points communs avec notre exemplaire: un corps globulaire terminé par un petit col évasé, trois longs pieds anguleux, largement écartés et placés haut sur la panse, et un même bandeau caréné courant autour de celle-ci, où le confiseur a inscrit le millésime de l’Escalade. Quant à la description de la bonbonnière, qui précise qu’elle est de «forme et dimension de celle de la mère Royaume, montée d’après un desin [sic] de l’époque», elle dénote une certaine recherche de légitimité historique.
En tout état de cause, à travers le souci d’authenticité affiché par Finaz ainsi que la forte ressemblance entre sa création et la marmite de l’ancien l’Arsenal, il est tentant d’imaginer que ce modeste récipient en fer, s’il ne peut prétendre à l’honneur d’avoir été le projectile avec lequel la Mère Royaume assomma son Savoyard, pourrait du moins se flatter d’avoir inspiré la plus célèbre spécialité des confiseurs genevois…
1. L’action, attribuée à une femme anonyme, est relatée pour la première fois dans le fameux Cè qu’è laino, rédigé quatre jours après l’événement (voir Joël Aguet, Origines de la chanson de l’Escalade en langage savoyard dite Cé qu’è laino, Genève, 2019)
2. « Lettre d’un citoyen à son aîné sur la fête de l’Escalade », Journal de Genève, 16 décembre 1793 (Jean-Pierre Ferrier, «Histoire de la fête de l’Escalade», dans L’Escalade de Genève – 1602 ∙ Histoire et traditions, Genève, 1952, pp. 514-515)
3. «Le nouveau Musée des armures», Journal de Genève, 29 mai 1867, p. 3
4. «Une marmite en fer avec laquelle une vieille femme abattit un soldat lors de cette nuit mouvementée» (B. Prior, Geneva its Lake and the Surrounding Country […], Genève, 1868, p. 36)
5. La Patrie suisse, n° 240, 3 décembre 1902, p. 296
6. Bernard Lescaze, « À quand remonte la marmite en chocolat », Journal de Genève, n°288, 8-9 décembre 1984, p. 30; idem, «Escalade et coutumes de table», Revue du Vieux Genève, 1991, pp. 92-96.