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JENNI, c'est qui ? Ah, le fils de...
Hermann Jenni, mon père, est venu sur le tard à la politique afin de mieux défendre les intérêts des chauffeurs de taxis quʼil représentait à lʼépoque. Il fut député au Grand Conseil de 1973 à 1993 et conseiller municipal à la ville de Genève de 1967 à 1971 et à Collonge-Bellerive de 1975 à 1983. Il a tenté sa chance en 1980 pour le Conseil dʼEtat contre Christian Grobet et Aloïs Werner. La droite sʼest mobilisée derrière ce dernier contre Grobet. Mon père sʼest pris une veste.
D'abord élu comme membre du mouvement Vigilance, puis comme représentant du mouvement patriotique genevois, il a été membre du Bureau en 1982 et 1989. Il s'est intéressé notamment aux questions de transports, comme la traversée de la rade. A lʼinstar du MCG dʼaujourdʼhui, Vigilance, puis le MPG furent placés à la droite de la droite bien quʼils se déclaraient déjà ni de droite, ni de gauche. Ces partis surfaient aussi sur le sentiment patriotique et la préférence nationale à lʼembauche.
Pourtant, étonnamment mon père engageait volontiers des étrangers dans son entreprise de taxis et je ne lʼai jamais surpris à faire preuve de racisme ou de discrimination. Bien au contraire. Et cela sʼexplique certainement en partie par son engagement auprès de la confrérie des Francs-Maçons où il a gravit presque tous les échelons jusquʼau 32e degré, le 33e étant lʼultime marche qui correspond surtout à des contraintes administratives qui ne lʼenchantaient guère.
Ainsi Hermann était un humaniste aux préoccupations philosophiques précoces. Il était aussi un constructeur et un inventeur. Un créatif qui a conçu et réalisé sa maison seul avec lʼaide de deux maçons. Il était aussi le mouton noir de la famille. Je suis sa copie conforme et fidèle. Jʼai parcouru pratiquement le même chemin à quelques nuances près et je lui ressemble comme deux gouttes dʼeau. Et pourtant, étonnamment, mes parents ont été plutôt absents. Mon père par ses activités politiques et créatrices, et ma mère qui assumait toute la logistique et qui ramenait les sous à la maison.
Cʼest ainsi que je me suis un peu construit tout seul, sans trop dʼinfluences. Jʼai dʼailleurs quitté le cocon familial à 19 ans pour partir sac au dos vers lʼInde, destination en vogue à cette époque puis pris un appartement avec un copain à Meyrin.
Comme mon père, qui était définitivement en avance sur son temps, jʼai pratiqué divers types de danse, jazz, moderne et contemporaine dès lʼâge de 24 ans avec quelques spectacles semi professionnels à la clef. Jʼai aussi monté divers groupes de musique à tendance funk, pop, rock. Je ne sortirai pourtant quʼun seul CD en 2000, et nʼai fait quʼun seul concert, au pénitencier de Bellechasse où jʼétais enfermé pour objection de conscience.
Comme Hermann, alors que je nʼavais aucune idée de ses engagements qui étaient un peu secrets, jʼai été très tôt intrigué par les questions existentielles. Un séjour dʼun mois à Pondicherry à lire les expériences de Mère et Aurobindo a sérieusement exacerbé ma faim spirituelle.
En revanche, mon premier séminaire dans un monastère bouddhiste au Népal mʼa passablement refroidi la tête. Il mʼétait dorénavant impossible de mʼaffilier à un mouvement, quel quʼil soit, et à plus forte raison suivre un maître. Les écrits et conférences à Gstaad de Krishnamurti furent le coup de grâce qui me ramena sur terre. Mais certains germes avaient poussé, certaines réalisations avaient laissé des traces et ma curiosité était toujours aussi grande.
Jʼai donc passé environ 6 mois par an pendant une quinzaine dʼannées à voyager, essentiellement vers les pays dʼAsie et plus particulièrement en Inde, qui était devenue comme une seconde patrie. Je mʼy sens à la maison. A tel point que jʼai même commencé à apprendre le hindi. Ces expériences très enrichissantes se sont faites au détriment dʼétudes qui mʼauraient peut-être permis dʼexercer un métier dans lequel jʼaurais pu exploiter mes ressources de manière plus optimale quʼen conduisant un taxi.
Pourtant, je ne regrette rien, car non seulement ce que jʼai appris au travers de ces voyages est inestimable et difficilement quantifiable, mais le métier de taxi fut une merveilleuse source dʼinspiration et je conduis encore parfois un taxi avec un plaisir incontestable. Chaque personne est unique et véhicule une expérience de vie précieuse pour celui qui sait écouter et qui est curieux. Le fait que les courses soient courtes est un atout qui encourage lʼépanchement. Les clients se confient volontiers à un chauffeur de taxi.
En 89, après environ 10 ans de polies suggestions de mon père, jʼai accepté de reprendre son business de taxis. Jʼen avais un peu marre de tourner autour du globe à la recherche de moi-même. Lʼimpression dʼun satellite ou dʼun serpent qui se mord la queue.
Ce nʼest quʼà 40 ans, soit en 1997, que je me calmerai et aurai ma première fille, Maya. Je ne voulais pas dʼenfants et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir lʼimmense plaisir dʼêtre père. Jʼen ai profité un max, notamment parce que ma femme travaillait beaucoup.
Jʼai consacré le début des années 2000 à construire notre maison et rénover la maison familiale dont nous avons hérité avec mes frères et soeurs. Ce furent des années chargées avec Maya le matin, le chantier lʼaprès-midi et le taxi la nuit.
Ce nʼest quʼen 2004 que je me suis résigné à prendre des responsabilités dans la défense des intérêts des taxis en rejoignant la coopérative SCCIT et le Conseil dʼadministration de Taxiphone en tant que secrétaire. Quelques questions un peu dérangeantes ont fait de moi un administrateur indésirable et je fus écarté momentanément du CA.
Ce fut un moment difficile pour moi, mais cʼest là que jʼai appris quʼil ne fallait compter que sur soi et ne rien attendre pour entreprendre. Dans la douleur, mais avec une réalisation majeure qui mʼa rendu grand service.
En 2008, les chauffeurs de taxis sont venus me rechercher pour défendre leurs intérêts. Ils avaient compris quʼils avaient affaire à un collègue non seulement compétent, mais surtout honnête. Ils mʼont donc bombardé président de Taxi-phone. Jʼai rapidement pris les choses en mains en organisant le 50e de Taxiphone par un renouvellement dʼimage et surtout j'ai proposé une restructuration importante qui a permis à la société, pour la première fois de son histoire, de dégager des bénéfices conséquents qui permettront notamment de baisser la redevance des chauffeurs.
Bien que, mathématiquement, un candidat indépendant nʼa aucune chance, je mise sur le ras-le-bol des électeurs, déçus par le carcan des partis et leurs manoeuvres, leurs alliances, pour obtenir des majorités et faire passer des “paquets” parfois indigestes.
Jʼespère aussi réveiller un peu la jeunesse abstentionniste via les réseaux sociaux qui chamboulent passablement la démocratie, comme nous l'avons vu avec le printemps arabe.
19 mars 2013