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La face nord du Doldenhorn
Par M. Brandt
Avec 2 illustrations ( 9, 10Bienne ) II serait intéressant d' analyser les motifs pour lesquels un rochassier quitte sa première passion pour se lancer dans les courses glaciaires. Je pense que tout alpiniste entreprenant connaît trois phases de développement, dont les différents stades sont les arêtes rocheuses, les parois rocheuses et enfin les parois neigeuses. Les difficultés croissent, le plaisir devient plus âpre, l' enthousiasme plus serein. Les joies imprévues et fugitives que cache une arête s' estompent dans les faces pour n' être plus, dans une paroi de glace, qu' un état d' esprit. La constance de la pente, l' uniformité des difficultés suppriment les joies subites que peuvent procurer les ressauts d' une arête. La satisfaction à la rimaye et celle à la corniche sommitale sont presque de même intensité.
L' arête est et la face nord du Doldenhorn sont pour moi le début de deux stades d' évo. Après avoir été saturé pendant plusieurs années de passages-clés, de dièdres, fissures, cheminées et surplombs il me semblait bon de me vouer un peu aux plaisirs de la glace.
L' entraînement obstiné subi lors d' un cours alpin militaire ne devait pas rester sans porter de fruits. Le souvenir de l' enseignement formel que j' y avais goûté se condensait dans l' axiome qu' il était indispensable de donner cinq coups de piolet pour faire une marche. Indication très précieuse pour savourer les délices d' une face nord. Les cas exceptionnels où la glace ne se plie pas à la discipline militaire n' avaient pas été traités; ils étaient laissés à l' initiative personnelle des participants qui en feraient l' expérience.
Il est d' usage de réserver le mois de juin aux faces glaciaires recouvertes alors d' une bonne couche de neige. Les mois de juin 1953 et 1954 particulièrement incléments avaient interdit toute approche. Il restait l' alternative: renvoyer à 1955 ou utiliser le mois d' août. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l' auras » également en montagne, c' est pourquoi rendez-vous avait été pris à la cabane Fründen avec Adrien et Rose Voillat pour le 1er août.
Une course à trois était une innovation pour moi, habitué à la cordée de deux, idéale dans le rocher. La cordée trio n' aura pas été lors de notre course l' élément de sécurité qu' on oppose volontiers à la cordée duo. Lorsque la consistance de la neige s' oppose à un assurage au piolet, que vous soyez deux ou trois l' insécurité totale subsiste. La vie du grimpeur est entièrement dépendante des capacités de ses compagnons de cordée, à moins d' assurer à chaque longueur de corde au moyen d' un piton à glace. Et c' est ce qui crée un lien d' intimité plus fort que lors d' une course rocheuse.
Je connaissais Adrien pour l' avoir accompagné au Schilt. Sa femme, alpiniste courageuse et modeste, l' a suivi dans presque toutes ses ascensions. Cette paroi devait servir d' entraînement pour une voie plus difficile qui nous a déjà échappé à plusieurs reprises.
L' après du 1er août est utilisé à des essais infructueux de dévoiler les secrets de notre face, cachée sous d' épaisses nuées. Une seule échappée permet d' espérer que la glace n' apparaît pas encore partout. Les talents d' Adrien pour le bricolage sont mis utilement à contribution pour rallonger mes crampons. Deux sécurités valent mieux qu' une, et je tiens à parfaire la liaison de l' avant et de l' arrière avec un bout de ficelle. La prudence est une qualité recommandée.
Un des éléments communs des membres de notre cordée étant une répugnance très marquée pour les levers matinaux, nous fixons le départ à 4 heures. Le retour est escompté pour le début de la soirée; on verra que nous sommes excusables de nous être trompés. La cérémonie du déjeuner qui ne veut pas descendre se renouvelle une fois de plus, la bouche pâteuse refuse ses services.
La première partie de la course se confondra avec l' itinéraire de l' arête Gallet ( dénommée Callegrad dans le livre de cabane par un ignorant de l' histoire alpine ). Les lueurs du jour nous atteignent sur l' arête caillasseuse, suivie pendant quelques centaines de mètres avant d' obliquer à droite dans la combe glaciaire au pied de la paroi. Le ciel parfaitement bleu conservera sa limpidité toute la journée, à notre grand soulagement. La rimaye a tôt fait de révéler son point faible et Adrien attaque la pente. Nous avons bon espoir d' en sortir rapidement, la consistance de la neige est très bonne, un coup avec la pelle du piolet suffit à l' établissement d' une marche. Le slalom ascendant a débuté, nous recherchons de préférence les légères nervures neigeuses où il est même possible de progresser un moment droit en haut en frappant les marches de la pointe du soulier. C' était trop inespéré pour durer plus de vingt mètres. Près de la barre rocheuse la glace fait son apparition, c' est le début de la partie la plus délicate de la course, l' heure de la sculpture dans la glace reposant sur des roches délitées. Une traversée oblique à droite permet d' en sortir mais nous fait par là même entrer dans une zone de glace première qualité, dureté garantie. Nous sommes au milieu de la paroi, point d' où l'on aperçoit de nouveau la cabane Fründen. Je revendique la tête de la cordée, non pas par goût pour le travail de jardinage, mais bien plutôt parce que j' en ai assez de me casser la nuque à observer chaque geste du leader, à guetter le moment de la glissade. Il est moins éprouvant de regarder ses compagnons de haut en bas que le contraire. L' examen continuel de la moitié des chaussures des précédents finit par faire douter de la sécurité. Nous pratiquons le système des grandes marches avec relais-baignoires à chaque longueur de corde. L' assurage sur pitons, dont nous possédons une collection, est laissé de côté. Les cinq coups de piolet de la théorie militaire ne suffisent plus, il en faut bien de dix à quinze par marche. Notre allure rappelle celle de l' escargot, le temps passe effroyablement vite. Il est près de 11 heures, le soleil nous a touchés pour nous quitter de nouveau vers 15 heures, peu après que j' ai atteint une nouvelle zone plus malléable. Adrien reprend la tête et amorce la traversée sous la dernière barre rocheuse avec point d' arrivée sur l' arête Gallet, à trente mètres sous le sommet. La dernière longueur est en glace noire, mais la proximité de l' arête empêche tout découragement.
J' aurais cru éprouver un sentiment de soulagement beaucoup plus prononcé au sortir de cette face qui nous a retenus pendant douze heures sans haltes. Le faîte est tout proche, défendu encore par des rochers que je surmonte avec peine, les crampons aux pieds. A 18 h. 30 nous sommes réunis au sommet, heureux de jouir à nouveau des bienfaits du soleil.
La neige de la voie normale est fondante, et c' est un travail de charrue que nous entreprenons jusqu' au Spitzstein. Au milieu de la descente, une énorme crevasse pontée d' un édifice extrêmement fragile qui doit s' être écroulé le lendemain nous surprend quelque peu. Des traces de montée s' arrêtent ici, hésitent le long de la lèvre inférieure et s' en retournent. La voie du Doldenhorn devient impossible pour certains et il faudra replacer une échelle qui a, paraît-il, autrefois existé à cet endroit.
Les pentes croulantes qui servent de piédestal à l' étrange monolithe du Spitzstein sont parcourues à grandes enjambées jusqu' au sentier de liaison entre les cabanes Fründen et Dolden. La nuit est bientôt complète, ce qui complique notre avance sur le glacier du Dolden. Parvenus au cairn de l' arête Gallet, en face de la cabane, le gardien nous fait des signes avec sa lampe de poche. A 23 heures sa femme accueille l' élément féminin de notre cordée en lui donnant l' accolade. Dix-neuf heures se sont écoulées depuis notre départ, une course de plus a réussi, puisse-t-il y en avoir encore beaucoup de semblables.
L' honneur de la « première » de cette paroi revient à S. Plietz et M. Bachmann en 1934. Notre ascension est probablement la onzième, la seconde avec participation féminine. Il y a eu deux montées solitaires, dont une s' est terminée au sommet après le couvre-feu. La pente est régulière sauf au centre, à la barre rocheuse, où la paroi présente un renflement. Les derniers mètres sont les plus raides. L' inclinaison a été estimée à 55° par d' autres que nous, et ce chiffre ne me semble pas exagéré du tout.
Cette raideur ne constitue d' ailleurs pas la difficulté majeure de la course. Il faut résister au flot humain que déverse le télésiège dans les pâturages d' Oeschinen et remonter cette marée en se tenant sur les bas-côtés du chemin, sinon vous risquez d' être submergés. Le spectacle inattendu qu' offrent trois alpinistes ( dont deux sont fortement barbus, admettons ) doit être singulièrement excitant et curieux. L' insistance obstinée des regards accrochés à nos habits est plus dure à supporter qu' une pente de 700 mètres sous les pieds. C' est pourquoi je recommande aux intéressés de redescendre à Kandersteg à pied par l' ancien chemin maintenant délaissé. C' est une variante qui paie si vous ne vous sentez point d' affinités avec ceux dont la tâche essentielle semble être de déparer les plus beaux paysages. La direction du télésiège vous y invite d' ailleurs tacitement puisqu' elle n' accorde aucune réduction de ses tarifs aux membres du CAS.