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Critique
Un tableau de Bruegel l’Ancien sert de scénario au réalisateur polonais qui en fait une peinture vivante. La démarche est singulière et belle.
Il est photographe, poète, écrivain, cinéaste, metteur en scène de théâtre et d’opéra, vidéaste, plasticien… Lech Majewski est un artiste. L’historien de l’art Michael F. Gibson l’a compris; il lui a envoyé l’essai qu’il a consacré à un tableau de Bruegel, «Le portement de croix». Bouleversé par l’ampleur de l’œuvre, Majewski en a tiré le scénario d’un film, ou celui d’un tableau vivant qu’il reproduit dans son entier en le prolongeant. Certains personnages de la toile sont ranimés, le temps d’une journée.
Il y a le peintre, bien sûr, Bruegel l’Ancien (Rutger Hauer) qui, en 1564, met la dernière main à son tableau. Il y raconte le drame du Chemin de croix, mais pas seulement. Tout autour du Christ, aussi présents que Lui, fourmille la foule campagnarde de ce XVIe siècle que le peintre observe. Marie (Charlotte Rampling) est parmi eux, déchirée par ce qui arrive à son fils. Nicholas Jonghelinck (Michael York), le mécène, commente le martyre de cet homme et la puanteur du temps. Il faut dire que les Flandres de Bruegel sont alors soumises à la domination des Espagnols et que leur règne est sans pitié. Tortures, exécutions sommaires, coups de fouet font marcher la population qui, pourtant, continue à vaquer à son quotidien.
Majewski commence par poser le tableau avant d’entrer dans ses détails. Il montre alors, comme un leitmotiv, le formidable mécanisme du moulin, perché sur un rocher. Le moulin qui nourrit, certes, mais aussi le moulin qui broie, comme une analogie au pouvoir tyrannique, en arrière-plan, mais toujours présent. Selon Michael F. Gibson, «la démarche de Bruegel consiste à utiliser la situation politique immédiate pour faire comprendre l’histoire du Messie et non de prendre l’histoire du Christ pour condamner les exactions espagnoles.» Le cinéaste suit la même approche, faisant vivre Jésus au XVIe siècle flamand. Il prend soin de laisser le spectateur nourrir lui-même les moments de silence avec ce qu’il voit. Limités au strict minimum, les dialogues sont l’apanage de quelques personnages-clés. Marie, bien sûr, au premier plan du tableau, dont les interrogations sont universelles. Puis le peintre et son mécène, devant la toile, qui l’analysent comme ils analysent le monde.
La mise en scène s’appuie sur une technique complexe qui associe analogique, imagerie de synthèse et 3D, de manière à rapprocher les plans du rendu pictural. L’écran vibre à la façon du tableau, avec des paysages quasi semblables et ses quelque cinq cents personnages qui s’animent par la grâce des acteurs. Jamais on n’aura regardé de la sorte une peinture, avec une compréhension esthétique - les images sont splendides -, historique, sociologique, religieuse et quasiment empathique.
Le film est un bonheur pour les enseignants et leurs classes qui y trouveront toutes sortes de niveaux de lecture. Méditatif et poétique, il enchantera les amateurs d’art et les cinéphiles. Il risque en revanche de ne pas apporter grand-chose aux amateurs de cascades et de courses-poursuites… Mais qui sait?
Le tableau original se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Note: 15
Geneviève Praplan