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La Suisse n’avait pas de colonies. Mais c’est précisément pourquoi elle en a profité. Protégée par les grandes puissances coloniales, elle a pu asseoir sa position économique dans le monde.Ce contenu a été publié le 14 août 2020 - 11:28
- Deutsch So umfassend profitierte die Schweiz vom Kolonialismus
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- 中文 瑞士从殖民主义中得到了什么？
- عربي سويسرا استفادت من الاستعمار على نطاق واسع
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- Pусский Как Швейцария извлекала выгоду из колониализма
- Italiano Così la Svizzera approfittò del colonialismo
C’est probablement précisément parce qu’ils n’avaient pas d’ambitions coloniales que les Suisses étaient bien tolérés par les grandes puissances européennes. L’économiste Richard Behrendt écrivait déjà il y a 90 ans que la Suisse avait davantage profité de l’impérialisme que les colonisateurs eux-mêmes parce que ceux-ci devaient assumer les coûts considérables du maintien de leurs empires. En revanche, les Suisses qui parvenaient à trouver un accès aux colonies pouvaient réaliser de grands profits. Et ce sont surtout les classes les plus aisées qui en ont profité.
Marchands de textiles outremer
Le commerce colonial a apporté d’Inde en Europe des étoffes très demandées et, dans leur sillage, les techniques pour les produire. La copie de ces indiennes a donné le coup d’envoi à la première industrialisation, un modèle qui s’est poursuivi jusqu’au 19e siècle. Les motifs étrangers étaient copiés, produits industriellement et vendus moins cher que les produits locaux faits à la main. L’industrie textile suisse s’est spécialisée dans les marchés lointains parce que ses voisins avaient érigé de hautes barrières douanières.
Pour cela, elle avait besoin de réseaux mondiaux fiables. Mandatés par l’industrie textile, de jeunes marchands se rendaient dans les centres de négoce et y établissaient des filiales. À cette époque, le voyage jusqu’en Asie du Sud-Est durait de trois à quatre mois et pouvait être dangereux. Les marchands ne prenaient ces risques que parce qu’ils pouvaient compter sur la protection militaire et juridique des puissances impériales. Elle s’étendait même aux pays qui n’étaient pas colonisés tels que le Japon, la Chine, la Thaïlande, la Perse et l’Empire ottoman.
Négociants en matières premières
Le commerce des richesses locales des colonies était plus risqué mais aussi plus lucratif, en particulier celui des matières premières destinées à la production industrielle européenne. Certaines sociétés de négoce connurent un grand succès dans ce domaine. André, dans le canton de Vaud, était un leader du commerce de céréales. Avec ses succursales dans l’Empire britannique des Indes, Volkart, de Winterthour, a construit un empire mondial dans le coton et le café. Siber Hegner a dominé pendant un demi-siècle le commerce de la soie au Japon. Et la société commerciale de la Mission de Bâle est devenue un des acteurs importants du commerce du cacao après avoir soutenu sa culture au Ghana.
En Suisse, les sociétés de commerce ont donné d’importantes impulsions au développement de l’industrie financière. Plusieurs marchands qui avaient réussi dans les colonies ont pu s’asseoir à leur retour en Suisse dans les conseils d’administration d’assurances ou de banques. Les entreprises citées plus haut ont jeté les bases du négoce actuel des matières premières en Suisse.
Le savoir-faire dans le commerce et les services financiers s’est affiné dans le temps et le négoce des matières premières profite toujours indirectement du colonialisme. Celui-ci a laissé en Afrique une série d’États faibles dont les gouvernements sont corrompus et en Europe une large indifférence face au pillage des ressources de ce continent.
Les tropiques comme réservoir pour la recherche et l’industrie
Le commerce n’a pas été le seul à profiter de l’accès aux colonies. Les sciences et la technique en ont aussi tiré parti. Pour la recherche, les tropiques soulevaient des questions intéressantes, en particulier en géographie, biologie, paléontologie et en anthropologie. Les plantes indigènes intéressaient la pharmacie. Des carrières académiques ont été lancées par des voyages sous les tropiques ou des travaux sur des matériaux provenant de ces régions. Des géologues ont écumé la forêt vierge et les déserts pour Shell ou d’autres sociétés pétrolières.
Comme l’avait fait la première industrialisation avec le coton et les modèles exotiques, la deuxième s’est aussi appuyée sur des matériaux provenant des colonies, en particulier dans la chimie, l’automobile et l’industrie électrique. Le caoutchouc bon marché issu des plantations de Malaisie, de Sumatra et de Ceylan (l’actuel Sri Lanka) a donné l’impulsion nécessaire. La recherche de nouveaux matériaux toujours plus prometteurs s’est intensifiée. Les plantations industrielles des Européens ont ouvert d’immenses tranchées dans la forêt originelle. Certains ont accumulé d’énormes richesses dont ils ont fait étalage à leur retour dans de grandes villas avec de magnifiques jardins.
Mais ces millionnaires revenus des colonies étaient peu nombreux et leur poids dans l’économie suisse était négligeable. En revanche, la période des colonies a permis à la Suisse de faire sa place dans l’ordre économique mondial: d’un côté avec des fournisseurs de matières premières, de l’autre avec des fabricants industriels. L’accès aux colonies et à leurs matières premières a permis à la Suisse de s’imposer comme une nation industrielle.
La nouvelle mondialisation a certes repoussé la production industrielle dans les anciennes colonies, mais désormais, c’est surtout la production de savoir et de technologie qui est importante. Et sans accès aux colonies, le paysage académique suisse ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui.