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1. « Marie a choisi la meilleure part (Luc. X, 42). » Ceci a été écrit de Marie, sœur de Marthe, mais s'est accompli, en ce jour, d'une manière plus parfaite et plus sainte dans Marie, mère du Seigneur. Aujourd'hui, en effet, la bienheureuse Vierge Marie a choisi la meilleure part, ou plutôt elle a reçu aujourd'hui, pour la posséder à jamais, la part qu'elle avait déjà choisie depuis longtemps ; elle est unie inséparablement au Seigneur et elle va jouir à jamais du Verbe de Dieu. On ne donne pas un sens étranger ou inconvenant à ces paroles, en appliquant à notre Marie ce qui a été dit de la sœur de Lazare; ce n'est seulement pas la similitude de nom, c'est aussi la ressemblance des actions qui favorise cette application. L'une a donné au Seigneur l'hospitalité sous son toit, l'autre le loge dans l'appartement nuptial de son sein. « Celui qui m'a créée, » dit-elle, « s'est reposé dans mon tabernacle (Eccle. XXIV, 12). » L'une, « assise aux pieds du Seigneur écoutait ses paroles (Luc. X, 39) ; » l'autre appliquée à soigner son humanité, conservait toutes les paroles qui avaient trait à lui, et les méditait dans son cœur (Luc. II, 51). Et lorsque Jésus, prêchant l'Évangile, parcourait les villes et les bourgades, Marie, sa compagne inséparable, s'attachait à ses pas, et était suspendue à ses lèvres; tellement que rien ne pût l'empêcher d'accompagner son Fils et son maître, ni la rigueur de la persécution, ni l'horreur de son supplice. « Marie, mère de Jésus, était debout, » dit l'Évangéliste, « auprès de sa croix (Joan. XIX, 25). » Voilà bien la mère, elle n'abandonnait pas son Fils, même dans la terreur de la mort. Comment aurait-elle pu être effrayée par la mort, cette âme supérieure dont la charité était aussi forte, disons mieux, était plus forte que la mort? Elle était bien placée près de la croix de Jésus, elle dont la douleur crucifiait aussi l'âme, et dont le cœur était percé d'autant de glaives, qu'elle voyait de coups blesser le corps de son adorable Fils. C'est donc avec raison qu'elle a été reconnue pour mère, et que Jésus a confié à un tuteur convenable la charge de prendre soin d'elle, au lieu où se sont montrés surtout l'attachement de la Mère pour son Fils et la véritable affection du Fils pour sa Mère. Car, dans les autres circonstances, il paraissait la méconnaître; soit lorsque, aux noces, il lui répondit quand elle demandait un miracle « Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi (Joan. II, 4)? » soit lorsque, une personne lui criant, au milieu de l'un de ses discours : « Voilà votre mère et vos frères qui sont dehors et vous demandent; il répondit quelle est ma mère, (Matth. XII, 48) ? Mais lorsque sa mère demandait un miracle, il fallait bien répondre ainsi, afin de montrer qu'il tenait d'un autre qu'elle le pouvoir de les opérer; et il ne pouvait pas mieux répliquer à celui qui interrompait la prédication de l'Évangile en lui annonçant l'arrivée de ses parents, qu'en lui indiquant qu'il fallait préférer les choses spirituelles à celles de la chair. Comme si, selon son habitude, il avait répondu à ses parents qui étaient à sa recherche, tandis qu'il était occupé à répandre l'Évangile : « Pourquoi me cherchez-vous? Ne savez-vous point qu'il faut que je me trouve en ce qui est des intérêts de mon Père (Luc. II, 49) ? »
2. Loin de nous la pensée que Jésus ait méprisé sa mère, lui qui a donné avec tant de soin le précepte d'honorer ses parents. Oui, loin de nous la pensée qu'il ait eu du dédain sur la terre pour sa mère, lui qui a désiré sa beauté dans le ciel. Mais c'était plutôt pour régler en nous la charité, pour nous apprendre, par ses paroles et par ses exemples, à préférer à nos affections naturelles, non-seulement l'amour de Dieu, mais l'amour de ceux qui font la volonté du Seigneur. On exige ces sentiments de nos curs, de nous tous qu'a adoptés la clémence du Père souverain on veut que nous disions fidèlement avec le Fils unique : « Quiconque aura fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, est. mon frère et ma sœur et ma mère (Matth. XII, 49). » Cette parole convient tout à fait aux enfants de Dieu, et l'Esprit divin ne rend point à notre esprit de témoignage plus fidèle pour attester que nous sommes les fils du Seigneur, que lorsque cette parole du Fils unique de Dieu sort de nos poitrines. C'est pourquoi Jésus montre encore que Marie, sa mère selon la chair, était aussi sa mère par une autre raison, puisqu'elle accomplissait si parfaitement la volonté du Père, que le Père disait d'elle à l'avance : « Tu seras appelé ma volonté en elle (Isa. LXII, 4). » Par conséquent, là où son Fils parait l'avoir méconnue, c'est là qu'il l'a le plus honorée, puisqu'il lui assure doublement l'honneur d'être sa mère, parce qu'elle l'avait porté incarné dans son sein et parce qu'elle le portait en cet instant inspiré en elle par le Saint-Esprit.
3. Du reste, Jésus ayant aimé sa mère, l'aima jusqu'à la fin, tellement que non-seulement il donnait sa vie pour elle, mais encore lui consacrait ses dernières paroles, puisque dans les paroles suprêmes de son Testament, il léguait à son très cher héritier le soin de cette mère envers qui il se reconnaissait si redevable. Et par-là, le Seigneur partagea sa succession entre Pierre qui l'aimait plus, et Jean qui était plus aimé de lui. Pierre fut chargé de l'Église et Jean de Marie. Ce dernier lot convenait parfaitement à Jean, non-seulement à raison de sa parenté, mais encore à raison de l'amour et de la prédilection que Jésus avait pour lui comme marque évidente de sa pureté. Il convenait, en effet, qu'un homme vierge servît la vierge, afin que cette âme bienheureuse, languissante d'amour, fût soutenue par les fleurs de la chasteté, et que la pureté d'un jeune homme reçût en attendant, pour récompense, la grâce de progresser au contact d'une vertu si éminente. Et cet apôtre, parce qu'il se montre fidèle à soigner une mère sans tache, mérita qu'on lui confiât aussi des mystères de la divinité et les secrets du Verbe incorruptible. Oui, répétons-le, il convenait que la mère du Seigneur n'eût point d'autre serviteur que le bien-aimé du Fils, en sorte que la mère, soupirant toujours après son Fils, répandît ses influences suaves dans le cœur du bien-aimé de son enfant chéri, et que le disciple, se plaignant qu'on eût trop tôt ravi son maître à sa tendresse, s'applaudit d'avoir trouvé une institutrice qui lui apprit toute vérité. Cela fut disposé avec beaucoup d'utilité, afin que celui qui devait écrire l'Évangile s'entretînt plus familièrement avec celle qui était au courant de tout, parce que, dés le commencement, elle avait remarqué avec beaucoup d'attention tout ce qui concernait son Fils, avait conservé tous ces détails et les avait repassés dans son cœur. Aussi, cette incomparable vierge s'est-elle montrée Marthe dans le soin qu'elle prit de nourrir l'enfant. On croit avec raison néanmoins qu'elle remplit loffice de Marie par le zèle qu'elle eut à connaître le Verbe. Surtout lorsque ce même Fils monta au séjour où il était auparavant, sa mère, dégagée de toute sollicitude temporelle, et plus pleinement illuminée par le Saint-Esprit qu'elle avait reçu en société des apôtres, sans parler des prémices singulières qu'il avait versées en elle, elle trouvait ses délices à se reposer et à considérer que Jésus est Dieu. Vision pleine assurément d'une joie ineffable et de bonheurs indicibles pour tous ceux qui aiment Jésus, mais par dessus tout, pour celle qui l'a enfanté. De même qu'elle fut privilégiée par la grâce qui lui fut faite d'enfanter un Dieu, de même elle reçut la faveur exceptionnelle de se glorifier d'une manière spéciale en celui qu'elle avait mis au monde, c'est la gloire singulière et incomparable de la Vierge Mère, de voir Dieu, le roi de toutes les créatures, portant le diadème de la chair dont elle l'a couronné, en sorte qu'elle le reconnaît et l'adore Dieu dans son propre corps, et qu'elle voit son corps, lui aussi, de son côté glorifié en Dieu. C'était là, je me le persuade, les contemplations dont Marie se nourrissait dans cet intervalle, c'était la meilleure part qu'elle avait choisie, part qui ne lui a point été ôtée, mais qui a été complétée en ce jour. N'ayant été ni négligente ni lâche dans l'office de Marthe, elle n'a point été privée des avantages de Marie. Travail dans l'action, fruit ou récompense dans la contemplation. « Parce que son âme a travaillé, » dit le Prophète, «elle verra et sera rassasiée (Isa. LIII, 44). »
4. Nous vous parlons ainsi, mes frères, pour vous apprendre que si quelqu'un désire avoir la part excellente qui est louée en Marie, il doit savoir que cette part est la récompense de celle qui n'est point blâmée dans Marthe : et il n'est pas juste de vouloir la récompense avant de la mériter. Il faut que Jacob soit d'abord uni à Lia, avant de jouir des embrassements de Rachel (Gen. XXIX) ; et qu'il soit Jacob et en porte le nom avant d'être Israël. « On vous a établi chef ? » dit l'Écriture (Eccli. XXXII, 4) ; « Prenez soin de vos inférieurs, faites attention et appliquez-vous avec toute sorte de soucis, à vous réjouir à cause d'eux et à recevoir pour couronne l'ornement de la grâce. » Car le travail des œuvres ou la sollicitude de l'administration sont les semences de la justice ; c'est par ces titres qu'on mérite de recueillir les joies de la bouche de la miséricorde qui console. Voici comment s'exprime le Prophète : « Semez pour vous dans la justice, récoltez dans la bouche de la miséricorde (Ose. X, 42). » Car, « Celui qui sème peu recueille peu, et celui qui sème dans la bénédiction, récolte dans les bénédictions (II. Cor. IX, 13), » Personne ne sema avec tant de bénédictions que la femme bénie entre toutes les femmes, qui a produit de son sein un fruit béni. Dirai-je un fruit ou une semence ? Il vaut mieux dire à la fois l'un et l'antre. Celui qui est semence pour ceux qui opèrent la justice est aussi fruit pour ceux qui recueillent la gloire. Semence dans sa passion, il est un fruit dans sa résurrection. « Puissante sur la terre est cette semence (Psalm. CXI, 2), » tombée sur le sol, elle a montré sa puissance, elle a donné beaucoup de fruits, et, dans son germe, sont bénies toutes les nations de la terre. Aussi, ajoute-t-on : « La race des justes sera bénie. »
5. Que Marie récolte donc ses bénédictions, après avoir semé la bénédiction de toutes les nations, qu'elle reçoive, d'une manière spéciale, la bénédiction de tous les peuples. « Toutes les générations me proclameront bienheureuse, » s'écrie-t-elle (Luc. I, 48). Ce n'est pas assez. Tous les ordres des esprits bienheureux vous proclameront aussi bienheureuse. Aujourd'hui, « les filles de la Sion » céleste, vous « ont vue » monter en triomphe, ils vous ont saluée comme bienheureuse, et les reines vous ont louée (Cant. VI, 8). » Oui, aujourd'hui, Marie récolte des bénédictions, parce qu'en elle s'est spirituellement répandue cette bénédiction parfaite qui est sortie de son sein. Donnez lui, dit le Saint-Esprit, du fruit de ses entrailles, qu'elle se rassasie de celui qu'elle a produit. O mère de la miséricorde, rassasiez-vous de la gloire de votre Fils, et abandonnez-en les restes à vos enfants. Souveraine, vous êtes assise à la table, quant à nous, nous sommes (le petits chiens qui nous tenons sous votre table. Comme les yeux d'une servante sont fixés sur les mains de sa maîtresse, de même cette famille affamée attend de vous les aliments de la vie. Par vous, nous avons eu part au fruit de vie à la table des sacrements actuels, par vous, nous goûterons ce même fruit de vie à la table des joies éternelles, Jésus-Christ, le fruit béni de votre sein, à qui est honneur et gloire dans tous les siècles des siècles. Amen.