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Le glacier d'Aletsch
Vu à la lumière de la nouvelle carte au 1:10000e ( I960)1 PAR JACQUES MARTIN-CHAVANNES, VEVEY
Avec 6 illustrations ( 36-41 ) et 2 cartes L' édition en 1960 de la carte au 1:10000e, consacrée à la partie inférieure du bassin du glacier d' Aletsch, constitue un événement sans précédent dans la topographie suisse.
Ayant pratiqué autrefois la gravure sur pierre2, je suis émerveillé des possibilités techniques qu' offre le procédé photogrammétrique aérien complété par le travail topographique habituel: chaque pli de terrain, chaque crevasse est à sa place précise.
1 Cet article était terminé lorsqu' un texte en allemand, publié par le Service topographique fédéral, m' est tombé sous les yeux. J' en traduis ici librement la conclusion: « Les relations de causes à effets qui, sur le terrain, sont à peine discernables, sont parfaitement identifiables sur la carte au I :10000e. C' est la raison pour laquelle il est permis d' espérer que celle-ci stimulera l' intérêt non seulement de l' homme de science ou de l' ingénieur, mais aussi du promeneur qui sait ouvrir les yeux. » Promeneur, en écrivant ces lignes je suis allé inconsciemment au-devant du vœu exprimé ci-dessus.
8 Les cartes Dufour et Siegfried ont été gravées sur pierre.
A la lecture de la feuille 3 ( la première éditée ), il me vint à l' idée de faire un dessin simplifié de ce qu' elle nous enseigne en gros. J' en fis ensuite un second dont les surfaces contrastées montrent les rapports de proportion entre trois états glaciaires connus: 1° 1957, année géophysique internationale; 2° récurrence des XVP-XIX6 siècles, stade de Fernau; 3° glaciation du Wurm, stade du Daun, 10000 ans.
Le grand glacier d' Aletsch est, après ceux de Grindelwald, celui de Suisse qui descend le plus bas dans la vallée. Lors du dernier relevé effectué en 1957, son extrémité était à l' altitude de 1498 m. A la veille de la décrue générale des glaciers vers 1830, sa langue terminale pointait jusqu' à 1350 m. Cela représente un recul frontal de 2 km ( voir planche A, I et II)1. Au temps de sa plus grande extension, on se rendait à l' alpage d' Unteraletsch en passant par-dessus le glacier avec le bétail. On peut voir les restes d' un vieux chemin qui atteint l' endroit nommé Kohlplatz ( non visible sur la planche ).
L' alpiniste d' aujourd a souvent l' occasion, lors de marches d' approche, la nuit, de pester contre les inconvénients inhérents au recul des glaciers! Quel âge d' or le milieu du siècle dernier n' était pas pour les pionniers qui n' avaient pas à affronter les interminables caillasses du XXe siècle!
* Les crêtes morainiques sont les témoins irréfutables de la poussée extrême d' une crue glaciaire. Elles le resteront, en principe, aussi longtemps qu' une nouvelle crue, d' une ampleur dépassant la précédente, ne viendra pas les renverser.
C' est une vérité élémentaire, direz-vous. Sans doute, mais encore faut-il en saisir toute la portée pour pouvoir observer avec profit un terrain postglaciaire.
La planche B ( voir aussi planche A, III ) nous montre le glacier actuel considérablement en retrait à l' intérieur de l' aire de glaciation des temps modernes ( aire indiquée en pointillé dans son extension maximum, atteinte vraisemblablement vers 1830 ). On ne sait pas d' où est partie cette « réavancée » au Moyen Age, car à cette époque les glaciers étaient un sujet d' épouvante pour les populations montagnardes qui avaient d' autres préoccupations que de faire des relevés topographiques!
Si, de la moraine de 1830, nous remontons la pente escarpée où l' arole a pris pied, nous arrivons sur une moraine vétusté: les rhododendrons, les aroles et les mélèzes en ont plus ou moins pris possession. Le ravissant sentier qui débouche de la Riederfurka la longe sur près de trois kilomètres. La carte au 1:10000e l' indique par un long trait violet ( PL A, IV ). Elle est dix à quinze fois millénaire et remonte au stade du Daun de la dernière grande glaciation du Wurm.
Or, en examinant la carte nationale, nous cherchons en vain entre ces deux moraines les traces d' une autre moraine. C' est donc, si je me réfère à la formule énoncée plus haut, que depuis dix mille ans le glacier d' Aletsch n' a jamais dépassé les limites de 1830.
De toute façon subsiste une lacune ( qu' il sera probablement impossible de combler ) dans la connaissance des différents états d' avance ou de recul du glacier depuis 10000 années. Tout au plus, si celui-ci se retire encore très loin et libère des vestiges de forêts que l'on pourra dater, sera-t-il permis d' affirmer qu' en tel ou tel millénaire, la vallée en cet endroit, était libre de glace.
En attendant, la voie est ouverte aux hypothèses.
Dans cet intervalle, la vallée de la Massa a pu prendre des aspects divers. Le glacier s' étant retiré, sinon complètement, du moins très haut sur les cols, des forêts vierges ( dans le sens alpin du terme ), 1 Si cette étude doit présenter quelque intérêt pour le lecteur, ce sera à condition qu' il se reporte aux deux planches chaque fois que le texte l' invitera à le faire!
hantées de lynx, de chats sauvages, de loups et d' ours, rendaient périlleux l' accès au haut de la vallée encaissée, si tant est que des hommes de la préhistoire aient été amenés à y pénétrer 1. A plusieurs reprises peut-être le glacier est redescendu à l' attaque, renversant tout sur son passage, comme il l' a fait d' ailleurs vers le XVIe siècle. Précisément avant ce siècle-là, au temps où les Evolénards pratiquaient tout un commerce avec les Valdotains, passant le col de Collon avec leur bétail et rapportant d' Aoste l' outillage métallique qu' ils ne trouvaient pas à Sion, les gens de Naters, eux, allaient sans doute bûcheronner de beaux bois de mélèze et d' arole en des lieux aujourd'hui recouverts de glace.
Récemment, le glacier, en se repliant, a libéré dans le voisinage de la cote 1498 l' emplacement d' une forêt de mélèzes dont on pouvait voir des vestiges d' enracinement.
A ce propos je signale que, il y a 25 ans, j' ai vu des troncs d' arole émerger du glacier de Ferpècle ( val d' Hérens ). L' un d' eux était encore moulé dans son linceul de glace, et sa masse blême apparaissait au travers d' une pellicule transparente. Singulière vision que cette « Belle au Bois Dormant » dans son cercueil! D' autres troncs gisaient sur le fond morainique du vallon. L' un d' eux, emporté par une débâcle en 1945 se trouve aux Haudères. A la demande du Professeur Bellair, de la Faculté des Sciences de Paris, j' en avais prélevé un morceau, en 1962, avec la permission de M. Georges à qui le tronc appartient, pour l' envoyer à Saclay où l'on devait déterminer son âge par le test du Carbone 14. La réponse se fit attendre car l' opération est de longue haleine. Jugez de mon étonnement lorsque celle-cime parvint enfin ce tronc datait de 4000 ans!
De l' avis du Prof. Bellair lui-même, ce résultat demandait confirmation, aussi une nouvelle mesure est-elle en cours à l' Institut de physique de l' Université de Berne, sous la direction du Professeur Oeschger. Si cet âge était confirmé, il poserait plus d' un problème aux glaciologues. J' espère pouvoir tenir les lecteurs des Alpes au courant de cette intéressante question et des hypothèses ou conclusions que l'on pourrait en déduire.
En suivant le pittoresque sentier de la forêt d' Aletsch, tantôt en côtoyant la vieille moraine, tantôt sur la crête de celle-ci, nous arrivons à un petit col d' où la vue s' ouvre sur la Bettmeralp et, au loin, la vallée de Binn. Nous sommes à la cote 2292.
Il y a, à 25 m en contrebas, encore quelques restes de l' ancienne moraine du glacier d' Aletsch. Ils deviennent de plus en plus rares à mesure que l'on s' avance sous le Bettmerhorn, et il n' y en a plus sous l' Eggishorn.
Nous sommes étonnés de ce que, à une époque glaciaire de l' étendue de celle du Wurm, le glacier d' Aletsch n' ait pas débordé par-dessus la crête. C' eût été l' affaire de quelque cent ans et qu' est que cent ou deux cents ans face aux cinquante deux mille années que l'on attribue à cette glaciation? 2 Mais, attention! Nous sommes profanes, ne l' oublions pas! Si nous lisons la légende de la carte au 1:10000e, nous constatons que notre moraine date du stade du Daun, qui est l' un des derniers et des plus faibles de l' époque würmienne. A ce stade, le glacier du Rhône s' était déjà considérablement retiré en amont de la vallée et il n' arrivait même pas à la hauteur de Fiesch. C' est du moins ce que nous apprennent les géologues.
D' autres récurrences se produisirent postérieurement à celle du Daun, mais aucune, nous l' avons vu, n' atteignit l' ampleur de celle des temps modernes.
1 Des sondages acoustiques pratiqués à la Concordiaplatz ont révélé une profondeur de 800 m. 1 Le géologue Frank Bourdier situe la glaciation du Wurm entre - 74 000 et - 8000.
Arrivés à ce point de nos investigations, nous ne nous tenons pas pour satisfaits. Nous désirons en savoir plus que ce que la nouvelle carte nous révèle.
La question qui se pose à notre curiosité est la suivante: n' y a-t-il pas sur la crête même des traces du passage du glacier que la carte ne signale pas?
La réponse est à notre portée. Il nous suffit de monter en direction du Bettmerhorn. Tout de suite nous sommes renseignés. Les roches de gneiss sont très visiblement moutonnées jusque très haut sur la pente ( PI. A et B, M ). Le sens des stries d' usure, que nous aurions garde de confondre avec les veines naturelles, montrent clairement que la glace qui s' écoulait là appartenait au glacier d' Aletsch, débordant de son lit pour aller en direction de la Riederalp confluer avec le glacier du Rhône.
Cela s' est produit durant la glaciation du Wurm, antérieurement au stade du Daun et, à plus forte raison, durant les précédentes grandes glaciations, puisqu' il est reconnu, selon l' opinion générale, que celle du Wurm a été la moins étendue.
Nous voici au clair sur ce point1.
Jetons maintenant le regard sur l' autre versant de la Massa, sur la rive droite du glacier d' Aletsch. La carte au 1:10000e signale en violet deux tronçons de la moraine latérale, stade du Daun ( PI. A, VI ). Nous ne les apercevons guère d' où nous sommes, et de toute façon nous sommes frappé du peu qu' il reste de cette moraine, tandis que, dans la forêt d' Aletsch, elle est presque continue sur plusieurs kilomètres.
C' est que la crête de la Hohfluh—Moosfluh domine ici la moraine d' à peine cent mètres: il n' y a pour ainsi dire pas eu d' érosion ni d' éboulements importants qui eussent pu l' endommager. Les eaux de pluie et de fonte n' ont pas forme un torrent destructeur, mais elles se sont écoulées le plus gentiment du monde par la petite dépression blottie entre la moraine et le flanc de la montagne '.
Le versant d' en face, au contraire, est constitué de pentes escarpées dont les crêtes culminent 1000 m plus haut. Il est facile de se représenter le rôle que l' érosion et les éboulements y ont joué dans l' ablation de la vieille moraine latérale. Indépendamment de ces facteurs, il en est un autre qui explique partiellement le phénomène: les petits glaciers de Zenbâchen et de Triest étaient, au stade du Daun, des affluents du grand glacier. Leurs propres moraines latérales de cette époque sont nettement visibles sur le terrain ( PI. A, VII ).
Il est intéressant de constater qu' au stade maximum de la dernière récurrence ( 1830 ), ces frères jumeaux ne sont pas parvenus à rejoindre leur aîné ( PI. B, I ), tandis que ce fut le cas du glacier d' Oberaletsch, grâce évidemment à son bassin beaucoup plus étendu. Quant au Mittelaletsch, est-il aujourd'hui encore ( si oui, jusqu' à quand ), affluent du grand Aletsch ( PI. B )?
La comparaison entre les différents niveaux du glacier d' une période à l' autre est intéressante à faire.
Se douterait-on que, à la cote 1498, c'est-à-dire au point où le glacier d' Aletsch prenait fin en 1957, il y avait encore en 1910 une épaisseur de glace de cent septante mètres, si l'on en croit la cote donnée par la carte Siegfried de cette année-là? Elle était de 300 m vers 1830 et de 550 m au stade du Daun, calculé approximativement d' après les crêtes des moraines.
La carte Siegfried révisée en 1910, donne deux cotes de la surface du glacier: 2075 dans la partie inférieure de la langue et 2380 en face du lac de Maerjelen. En nous basant toujours sur les moraines pour évaluer l' altitude de la surface glaciaire en ces points donnés, au stade du Daun nous obtenons les hauteurs respectives de 2300 et 2570 m environ, en tenant compte qu' une langue de glacier est 1 Dans le fascicule LXXVII, Bulletin de la Murithienne, page 128, M. Ignace Mariétan décrit les traces d' un bisse qui doit remonter fort loin dans le temps; il pourrait avoir été alimenté par le lac de Maerjelen, des traces de son passage sous le Bettmerhorn et l' Eggishorn sont encore à trouver.
généralement renflée en son axe. Les altitudes actuelles ne sont pas données par la nouvelle carte en ces mêmes points, mais en les cherchant au moyen des courbes de niveau, nous arrivons à 2010 et 2350 m, toujours approximativement, bien entendu.
A la lueur de ces chiffres, nous sommes frappé: l' Par l' ampleur de la récurrence des temps modernes, dite stade de Fernau, par rapport à celle du Daun, 10000 ans auparavant, nous rappelant qu' entre les deux il y en a eu d' autres de moindre importance. Cela doit nous permettre de dire que nous, hommes du XXe siècle, vivons à la période de glaciation du Wurm. 2° Par la rapidité de l' abaissement du niveau du glacier depuis une cinquantaine d' années: 65 m au point inférieur et 30 vers le lac de Maerjelen. A cette cadence, le plus grand glacier d' Europe sera terriblement amenuisé d' ici cinquante autres années et l'on n' ose penser à ce qu' il sera dans cent ans! Mais les savants ne nous annoncent-ils pas la fin probable du cycle de réchauffement de l' atmosphère?
Pour terminer, poussons jusqu' au lac de Maerjelen où une visite dans le cadre de cette petite étude s' impose. Nous nous y rendons en passant par les hôtels Bettmerhorn et Jungfrau. Chemin faisant nous apercevons plusieurs vieilles moraines à l' altitude de 2200 m ( PI. A, V ). Ce sont celles du glacier du Rhône, de l' époque du Wurm à un stade antérieur à celui du Daun. L' épaisseur de la glace jusqu' au creux de la vallée atteignait là 1350 m environ.
Le vallon de Maerjelen était de toute évidence comblé de glaces lors des grandes glaciations, les roches moutonnées qui le dominent en font foi. La langue que tirait le glacier d' Aletsch par le vallon, rejoignait le glacier de Fiesch dans la vallée voisine.
Quant aux restes hypothétiques d' une moraine marqués en violet sur la carte au 1:10000e ( P. A, VIII ), ils se rapportent à la récurrence du Daun qui franchissait à peine le col au sommet du vallon.
Le glacier d' Aletsch avait donc une grande difficulté à élaborer un appendice dans ce vallon qui s' ouvrait à angle droit par rapport à la masse énorme de glace entraînée dans la vallée de la Massa. Cela est semble-t-il démontré par l' impuissance de la récurrence des temps modernes dont le front se situait à peine quelques dizaines de mètres en avant dans le vallon ( PI. A et B, 2 ).
Ce front allait d' ailleurs favoriser l' accumulation des eaux du grand lac dont les frasques et les ravages qui en résultèrent, jusqu' en notre XXe siècle, sont encore dans toutes les mémoires.
Pauvre lac, il n' est plus que l' ombre de lui-même, réduit à trois fois rien en regard de ce qu' il était à l' époque de sa funeste gloire, alors qu' il faisait ses onze millions de mètres cubes d' eau!
Ce n' est pas sans nostalgie que les plus de soixante ans qui l' ont vu dans le premier tiers de notre siècle, se remémorent la vision de Grand Nord qu' offraient les impressionnants icebergs flottant sur ses eaux glauques et la falaise de glace abrupte contre laquelle clapotaient d' agressives petites vagues... à moins qu' ils ne l' aient trouvé vidé de sa substance à la suite d' une de ses mémorables débâcles, les icebergs reposant sur le fond limoneux, tels des bateaux de pêche dans un havre de Bretagne à marée basse.