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"Mirage" de la démocratie...
On ne votera donc pas sur l'achat des avions de combat F-35... avant de les avoir achetés. Un vote aura peut-être lieu tout de même, mais trop tard pour avoir quelque effet que ce soit. Un vote pour beurre : c'est ce que le Conseil fédéral, sous pression du Département de la Défense, va proposer au parlement qui, vu la majorité qui y sévit, va très certainement accepter, la gauche dénonçant, un mépris des droits démocratiques, une "lâche manœuvre d'évitement" du vote populaire et un "affront" pour les 120'000 citoyennes et citoyens qui ont signé l'initiative populaire s'opposant à cet achat, et validée par la Chancellerie fédérale. Il y a sans doute, en effet, du mépris et de l'affront, dans cette décision de signer des contrats d'achat avant que le peuple ait pu se prononcer sur eux, mais il y a aussi quelque chose qui tient de l'amnésie. Qui se souvient encore de l'"Affaire des Mirages+ ? Il faut évidemment avoir plus de 65 ans pour s'en souvenir personnellement -mais après tout, les livres d'histoire et les ressources documentaires disponibles sur internet par exemple sur https://www.rts.ch/archives/dossiers/3652747-laffaire-des-mirages.html) peuvent suppléer au hasard de la date de naissance. En attendant quoi, on va vous la rappeler, cette affaire...
Des "Mirages" aux "F-35", comme une sorte de bégaiement de l'histoire
Le Conseiller national Pierre-Alain Fridez, socialiste jurassien, s'interroge* : Le choix du F-35 est-il une "Erreur grossière" ou un "scandale d'Etat" ? Les deux pourraient ne pas être incompatibles, le second consistant à camoufler la première. L'"erreur grossière" que dénonce Pierre-Alain Fridez est celle d'un avion inadapté aux besoins de la Suisse, d'un avion dangereux, d'un avion américain plutôt qu'européen, d'un avion beaucoup plus coûteux qu'annoncé. Et le "scandale d'Etat commence au moment même du traitement des soumissions, celle du F-35 ayant été favorisée par rapport aux autres -jusqu'à l'être par un fort opportun avis de droit demandé à l'Office fédéral de la justice, pour enjoindre au Conseil fédéral de choisir le F-35 en tenant pour nuls les critères politiques, et pour seuls déterminants les critères financiers -et encore : après les avoir complaisamment adaptés au choix qu'on voulait que le gouvernement fasse et qu'il a effectivement fait, après une procédure d'évaluation opaque, en fonction de 79 critères d'évaluation qu'on a soigneusement tenus secrets, même aux soumissionnaires. Finalement, le Conseil fédéral a choisi d'acheter un "avion furtif idéal pour des attaques en territoire ennemi", alors que la Suisse a besoin d'avions "profilés pour la police aérienne", tels que les avions européens concurrents du F-35. Et comme c'est la Suisse qui, joli cadeau au fabriquant, devra payer les futurs développements du F-35 (qui, précisément, est encore en développement, et pas encore fabriqué en série)., au final, le F-35 coûtera au moins 23 milliards sur 30 ans. Le double de ce qui a été annoncé, ce qui en fera le programme d'armement le plus cher de l'histoire suisse.
Tout cela devrait rappeler au plus anciens, aux mieux informés, à celles et ceux qui ont quelque goût de l'histoire politique de ce pays, une vieille affaire qui fit grand bruit et grand scandale, jusqu'à entraîner la démission d'un Conseiller fédéral et la remise en cause du fonctionnement du Conseil fédéral, dans les années soixante du siècle dernier : l'"Affaire des Mirages"... Le 21 juin 1961, l'Assemblée fédérale votait l'acquisition de 100 avions de combat français Mirage III, de Dassault, et ouvrait à cet effet un crédit de 871 millions de francs. Mais trois ans plus tard, stupeur et tremblement, le 4 mai 1964, le Conseil fédéral revenait devant le parlement pour lui demander 557 millions de plus (un crédit additionnel de 356 millions, assorti de 220 millions pour le renchérissement) : le Parlement n'avait pas été informé de tous les coûts, augmentés par la volonté de l'armée de construire les Mirages sous licence en Suisse, de les doter de perfectionnements (choix de l'électronique par exemple) et d'en faire des appareils capables de diverses missions en leur adjoignant quelques options dont il n'était pas tenu compte dans le crédit initial.
Les "Mirages" allaient donc coûter 576 millions de plus. Une paille, comparé aux milliards supplémentaires que pourraient coûter les F-25 -mais on était dans les années soixante, un million de l'époque en valait vingt d'aujourd'hui. Le scandale fut énorme : Le Parlement, qui avait été trompé, refusa d'entrer en matière et, le 17 juin 1964, créa, sur proposition du Conseiller national PDC Kurt Furgler, la première commission d'enquête parlementaire de son histoire. Elle rendra le 2 septembre un rapport accablant: le Département militaire avait trompé le gouvernement, le législatif et l'opinion publique. Les Chambres, le 23 septembre, réduisaient de près de la moitié (de 100 à 57) le nombre d'avions achetés (ils ne seront finalement que 36 à être effectivement utilisés comme avions de chasse, les autres étant affectés à la reconnaissance et à l'entraînement des pilotes), et des têtes tombèrent : le colonel divisionnaire Etienne Primault, chef de l'aviation, fut suspendu, le chef de l'Etat-major général Jakob Annasohn, démis de ses fonctions, le chef du Département militaire, le Conseiller fédéral radical vaudois Paul Chaudet, dont plusieurs parlementaires avaient réclamé la démission, fut contraint à renoncer à un nouveau mandat en 1966.
« Tous les grands événements et personnages de l’histoire du monde se produisent pour ainsi dire deux fois… la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide… » écrivait Marx. On n'est certes pas ici dans un "grand évènement", et on ne risque sans doute pas la "grande tragédie"... mais est-on sûr de pouvoir éviter la "farce sordide" ?
* Pierre-Alain Fridez, "Le Choix du F-35 -Erreur grossière ou scandale d'Etat (Editions Favre)