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La foi chrétienne porte sur la personne de Jésus : elle professe qu’il était mort et qu’il est redevenu vivant, à jamais. Or nous approchons sa résurrection par les témoignages de ceux qui les premiers l’ont annoncée, témoignages sertis d’abord dans des formules brèves, lapidaires, insérées dans les discours de Pierre et dans les lettres de Paul et de quelques autres : « Dieu l’a ressuscité ce Jésus ; nous en sommes tous témoins » (Ac 2,32). Dans ces formules, la résurrection est comme l’acte de Dieu qui a rendu justice à Jésus après sa mort. On est très loin de représentations où la mort serait comme escamotée par la résurrection. D’autres témoignages apparaissent dans les quatre évangiles sous forme de brefs récits à la suite de la mort de Jésus. Sur quoi reposent-ils, quel langage revêtent-ils, quelle signification leur donner ?
Une énigme
Mis au tombeau le vendredi 7 avril 30 avant la nuit, le corps de Jésus en avait disparu à l’aube du surlendemain. Le récit le plus ancien, celui de Marc (vers 66-70), rapporte que les femmes qui avaient assisté à sa mise au tombeau sont en route de grand matin pour donner au corps de Jésus les soins d’une sépulture et pour « faire le travail de deuil », comme nous disons aujourd’hui.
En faisant abstraction de la présence et du message de l’ange dans le récit - « le jeune homme vêtu de blanc » -, qui se trouvent en dehors du champ d’investigation de l’historien, on comprend que la réaction spontanée de ces femmes a été l’incompréhension et la crainte, comme le rapporte Marc, avant qu’elles ne voient dans ce fait une intervention de Dieu et qu’elles n’en rap portent la nouvelle.
Que la disparition du corps de Jésus ait provoqué une enquête de la part des autorités paraît possible, cependant nous ne pouvons pas retenir cette hypothèse car le récit matthéen de la garde au tombeau n’est pas considéré comme historique, mais plutôt comme « une légende polémique » (Mt 27,62- 66 ; 28,11-159).[1]
La prédication de la Passion, qui s’achève par la découverte du tombeau vide, s’est répandue à Jérusalem chez les disciples de Jésus. Il n’y a pas eu de découverte du cadavre qui aurait mis fin à la rumeur.[2] Une fois enseveli, le corps de Jésus n’a jamais été retrouvé. Le tombeau vide n’est donc pas une preuve de la résurrection, mais une énigme qui laisse sa marque dans l’histoire, puisque la foi à la résurrection de Jésus y prend naissance.
Beaucoup de Juifs, depuis le IIe siècle avant notre ère, croyaient à la résurrection des morts au dernier jour, en particulier pour les martyrs de la foi juive. « On comprend ainsi que les disciples, convaincus de l’authenticité de la mission de leur Maître, de sa sainteté et de son intimité avec celui qu’il appelait son Père, aient pu progressivement, devant l’énigme du tombeau ouvert, reconstruire leur foi antérieure et croire à son retour vers Dieu », écrit le théologien jésuite Joseph Moingt.
Ainsi, sans être une preuve de la résurrection, le récit - d’une extrême discrétion - de la découverte du tombeau vide peut servir d’appui historique à la foi d’aujourd’hui.[3]
Les apparitions de Jésus
Par ailleurs, il y a les apparitions du Ressuscité. Une confession de foi très ancienne, rapportée par Paul dans sa lettre aux Corinthiens, mentionne cinq apparitions du Christ : la première à Céphas (Pierre), puis aux Douze, ensuite à plus de cinq cents frères à la fois, puis à Jacques, puis à tous les apôtres et en dernier lieu à Paul lui-même (1 Co 15,5-8). Aucune de ces apparitions n’est décrite. Il est seulement affirmé que le Christ « s’est fait voir à... ». Le texte de Paul pourrait donc être une liste de personnes légitimées à annoncer l’Evangile, qui se résume à la mort, à la mise au tombeau et à la résurrection de Jésus. Retenons ici qu’il n’apporte aucune précision sur la manière dont Jésus s’est fait voir.
Restent alors les récits d’apparitions qui, sur un mode narratif, racontent comment Jésus s’est fait voir. On en compte douze dans les quatre évangiles et les Actes des apôtres. Ces apparitions recoupent celles de la liste de Paul, avec en plus celles aux femmes. S’agit-il d’inventions, de fictions tissées d’invraisemblances ?
Trois éléments s’y retrouvent. D’abord, dans chacune d’entre elles, l’initiative revient au Ressuscité : c’est Jésus vivant qui se fait voir, comme par surprise et uniquement à ceux et celles qui l’ont connu et suivi. L’apparition n’est donc pas l’aboutissement d’une recherche éperdue, ce qui exclut l’autosuggestion d’esprits émotifs marqués par le deuil.
En second lieu, la reconnaissance du Ressuscité par ceux et celles qui en sont favorisés s’effectue lentement, le plus souvent à travers un long processus, marqué par le doute, les hésitations et l’incrédulité. Cette démarche de reconnaissance hésitante est soulignée dans presque tous les textes. Le mode de reconnaissance se fait par des perceptions sensibles, où l’ouïe, la vue et le toucher sont actifs face au corps de Jésus. Ce langage du corps et des sens dans les récits est le seul qui atteste la vérité de l’apparition, en montrant la continuité entre le Jésus terrestre d’avant la mort et le Ressuscité.
Révélation et réception
En même temps, Jésus n’a pas pu être vu, entendu et touché comme il l’était de son vivant terrestre. Dieu a recréé un autre corps à Jésus, un corps spirituel, comme le dit Paul, pour se faire reconnaître des disciples hommes et femmes.[4] Le fait qu’il devient subitement invisible ou qu’il mette une distance, comme avec Marie de Magdala (« ne me retiens pas » : Jn 20,17s), montre la discontinuité et le caractère différent entre sa vie terrestre et sa nouvelle présence.
Soulignons encore une fois que ce ne sont pas les disciples qui voient Jésus quand ils le désirent. C’est lui qui leur fait ressentir sa présence, devenue invisible, telle qu’elle est gravée dans leur mémoire : « C’est une intervention de Dieu et du Ressuscité lui-même sur la sensibilité intérieure des disciples qui les conduit progressivement du désespoir et de la tristesse à la reconnaissance de sa présence », écrit Joseph Moingt. Il y a donc un réel danger à faire une lecture fondamentaliste des apparitions (c’est comme si on s’arrêtait aux représentations des peintres, aussi admirables qu’elles soient).
Enfin, il y a un dernier élément dans les récits d’apparition, comme l’ajoute le théologien : « La conviction de la résurrection de leur Maître a transformé l’esprit et la vie des apôtres. Ils l’avaient abandonné, voire renié, ils se cachaient, ils avaient peur, et voici qu’ils retrouvent la parole, la liberté, l’énergie et qu’ils osent affronter ses ennemis et lui rendre témoignage. »
La foi en Christ ressuscité est reçue par ses proches comme une révélation de Dieu, qui inclut la mission de la transmettre. La sortie du tombeau de Jésus avait eu lieu dans le secret - Matthieu d’ailleurs montre l’ange qui symbolise Dieu, l’auteur de la Résurrection, mais ne montre pas Jésus sortant du tombeau.[5] « Sa résurrection devenait pour eux affaire publique, un événement déployant son efficience dans leur vie et dans leur histoire », écrit Joseph Moingt. Les Actes des apôtres de Luc rapporteront cette histoire.
Le rôle des disciples
En guise de conclusion, redisons qu’il n’y a pas de preuve de la résurrection. La foi aujourd’hui en la résurrection de Jésus s’appuie sur le témoignage solide et indubitable des disciples qui ont annoncé l’Evangile de Dieu au péril de leur vie. L’attachement à la personne de Jésus durant sa vie terrestre et à Dieu son Père a repris force et vie en eux, par-delà la mort.
[1] • Voir Ulrich Luz, Das Evangelium nach Matthäus, (Mt 26-28), vol. I/4, Zürich/ Neukirchen-Vluyn, Benziger Verlag/ Neukirchener Verlag 2002, pp. 391 + 426. Raymond E. Brown, pour sa part, parle de « dramatisation eschatologique ... de la puissance de Dieu pour faire triompher la cause du Fils contre toute opposition », in La mort du Messie. Encyclopédie de la Passion du Christ, Paris, Bayard 2005, p. 1443 : l’histoire (rapportée par Matthieu) n’est donc pas sans valeur, mais ne relève pas du genre historique.
[2] • Le récit avec la parole du messager « Il est ressuscité », la mission aux disciples ainsi que l’intérêt pour le lieu (« voyez l’endroit ») renvoie peut-être à la communauté qui célébrera à proximité du tombeau le Seigneur victorieux de la mort.
[3] • Comme ce fut peut-être le cas pour Pierre (Lc 24,12).
[4] • Voir la recension du livre de François Gachoud, Comment penser la résurrection, à la p. de ce numéro. (n.d.l.r.)
[5] • Contrairement aux représentations des peintres de la Renaissance qui montrent le Ressuscité avec l’étendard de la croix, dressé debout sur le tombeau ouvert, avec les gardes terrassés. Par ex. La Résurrection de Piero della Francesca, datée de 1474, à San Sepolcro (Toscane).
[L’article s’inspire de l’ouvrage récent de Joseph Moingt, Croire au Dieu qui vient I. De la croyance à la foi critique, Paris, Gallimard 2014, 612 p.]