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Elsbeth Müller, d’après une étude de l’Unicef, en Suisse, un enfant sur dix est considéré comme pauvre. Comment peut-on définir la pauvreté dans un pays riche tel que le nôtre?
En Suisse, on estime qu’une personne seule est pauvre lorsqu’elle dispose de moins de Fr. 28 450.- par an. Pour deux adultes et deux enfants de moins de 14 ans, le seuil de pauvreté est fixé à Fr. 59 935.- par an. Mais les gamins concernés n’ont que faire de ces chiffres!
Ce qui compte, c’est ce que la pauvreté implique pour les enfants. Le principal problème auquel ils sont confrontés est l’exclusion: faute de moyens, ils n’ont pas accès aux activités pratiquées par leurs camarades, ce qui a tendance à les isoler.»
On évoque souvent la «pauvreté relative». Pouvez-vous préciser ce concept?
Il fait référence à une situation donnée comparée à celle de l’entourage. Du point de vue de l’enfant, cela se traduit par la question: «Les autres ont-ils beaucoup plus que moi ou sommes-nous à peu près à égalité?» Ce concept souligne également la différence entre ce type de pauvreté et le dénuement absolu que l’on observe dans beaucoup de pays en développement. En Suisse, il s’agit de savoir si les personnes concernées parviennent tant bien que mal à joindre les deux bouts avec leur salaire et les aides existantes.
N’est-ce pas anecdotique lorsque l’on pense à la misère dans les pays en développement?
Je préfère ne pas me prononcer sur ce point. Je pense qu’il est hasardeux de faire des comparaisons de ce type car elles font fi du contexte, alors qu’il est primordial. Certes, l’Unicef concentre avant tout son action sur la pauvreté dans les pays en développement. Mais en Suisse comme en Afrique australe, les enfants concernés sont privés de certaines opportunités; ils ne peuvent faire ce qu’ils auraient fait s’ils avaient grandi dans d’autres circonstances. Il n’est pas rare qu’ils réussissent moins bien leur scolarité parce que leurs parents n’ont pas le temps de les aider.
N’est-il pas difficile de sensibiliser la population à la question de la pauvreté en Suisse, beaucoup plus discrète qu’en Afrique?
Si, mais cela tient aussi au manque de données statistiques: ici, on dispose de davantage d’informations sur les conditions de vie des vaches subventionnées que sur celles des enfants, ce qui montre bien quelles sont les priorités de la classe politique et des entreprises… Or comme la plupart des autres pays, la Suisse a signé la Convention relative aux droits de l’enfant. Elle a donc l’obligation d’offrir des conditions de vie décentes et la même sécurité juridique à tous les mineurs vivant sur son territoire, y compris ceux ayant demandé l’asile, les réfugiés isolés et les sans-papiers.
Quels sont les principaux facteurs de risque de pauvreté infantile en Suisse?
La situation des parents. Les séparations, mais aussi le chômage ou les problèmes d’addiction sont souvent en cause. De même, un handicap ou une maladie grave se déclarant brutalement chez un parent ou un enfant peut entraîner des frais trop lourds à assumer pour les familles. Souvent, celles-ci tardent à demander de l’aide ou ne savent pas comment s’y prendre ni à qui s’adresser pour obtenir un soutien de la Confédération, alors que ce type de fonds existent.
Ce sont généralement les foyers confrontés à diverses difficultés qui tombent sous le seuil de pauvreté. Et les enfants concernés ont plus de chances d’avoir eux-mêmes des enfants qui grandiront dans des conditions similaires.»
La spécialisation professionnelle croissante pose-t-elle problème, dans la mesure où les postes non qualifiés se raréfient?
Oui. Parallèlement à cela, les salariés doivent en faire toujours plus afin de préserver leur revenu, notamment en cumulant plusieurs emplois. Le temps qu’ils y consacrent empiète sur leur vie de famille, ce qui engendre un stress supplémentaire. Il est donc urgent de trouver une solution pour les personnes qui ne parviennent plus à suivre le rythme du marché du travail à l’issue de leur formation.
Les parents isolés sont particulièrement menacés par la pauvreté. Peut-on encore se permettre d’avoir des enfants?
(Rires) Si la décision de faire des enfants reposait uniquement sur des critères financiers, il est certain qu’il y en aurait beaucoup moins sur la planète! La maternité et la paternité sont extrêmement épanouissantes. Si ces petits monstres sont parfois très casse-pieds, ils permettent de vivre des expériences incomparables. Je n’ai encore jamais rencontré de parents qui regrettent d’avoir eu des enfants parce que ces derniers leur coûtent trop cher… Mais nous sommes loin d’offrir les mêmes opportunités à tous. Il suffit de comparer notre situation à celle d’autres Etats développés pour s’en convaincre:
les Pays-Bas et la Hongrie, par exemple, comptent moins d’enfants touchés par la pauvreté relative que la Suisse. Manifestement, ils parviennent à assurer un meilleur équilibre.»
Comment?
Le plus important est d’être en contact le plus tôt possible avec des petits camarades du même âge. C’est pourquoi il est essentiel que les enfants défavorisés aient rapidement accès à la crèche. De cette manière, ils sont aussi bien préparés à l’école que les autres et peuvent développer leurs aptitudes sociales grâce aux interactions avec le groupe.
Faut-il donc réduire l’influence des parents?
Non. Même si la situation est difficile à la maison, les parents restent les principales personnes de référence pour les enfants. Mais la crèche soulage les familles dans le besoin, structure le quotidien des petits et élargit leurs perspectives.
Il faut donc exiger des places en crèche pour tous.
Oui, cela serait très utile. Les aires de jeux sont également idéales pour permettre aux enfants de passer du temps avec leurs petits camarades. Ils doivent donc pouvoir y accéder sans être accompagnés par leurs parents. Or souvent, les plus jeunes ne peuvent s’y rendre seuls car ils ne savent pas ouvrir la porte d’entrée de leur maison ou qu’ils doivent traverser une rue passante et dangereuse. On pourrait faire beaucoup plus en termes d’aménagement.
Que pouvons-nous apprendre des autres pays?
En Angleterre, il existe des centres familiaux regroupant aires de jeux, crèches et consultations pédiatriques. Parents et enfants s’y retrouvent souvent et entretiennent des contacts. Et surtout, le lieu n’est pas réservé aux personnes en difficulté: il est ouvert à tous. Cette politique encourage la venue des familles les plus modestes. En effet, on n’admet pas volontiers que l’on a des problèmes, c’est pourquoi il est beaucoup plus délicat, justement pour ceux qui en ont besoin, de fréquenter un centre qui leur est spécialement dédié.
Il y a aussi des pays qui accordent des allocations plus importantes, notamment la Suède ou le Luxembourg. Et au Danemark, toutes les familles ont droit à des crèches gratuites.»
Dans de nombreux pays européens, la situation des classes populaires et moyennes s’est fortement détériorée depuis la crise financière de 2007. Est-ce également le cas en Suisse?
Nous manquons encore de chiffres pour le dire. Ce qui est sûr, c’est qu’au tout début, nous nous en sommes plutôt bien tirés par rapport à certains pays comme l’Irlande. En Grèce, en Espagne ou dans le sud de l’Italie, le travail des mineurs a augmenté depuis le déclenchement de la crise, de plus en plus d’écoliers abandonnant leurs études pour pouvoir aider leurs parents.
Bon nombre de bénéficiaires de l’aide sociale sont des enfants et des adolescents. Que pensez-vous des nouvelles règles dans ce domaine, qui ciblent tout particulièrement ce public?
Bien sûr, la réduction des coûts dans ce domaine est l’une des priorités de la classe politique. Il est compréhensible que la population soit intransigeante face aux abus – moi aussi, je suis exaspérée par la fraude. Mais il ne faut pas oublier que les brebis galeuses représentent une infime partie des allocataires. Et il est essentiel de permettre aux jeunes de travailler. C’est un peu facile de supprimer leurs indemnités sans leur donner les moyens de subvenir à leurs besoins. Cela entraîne un manque de perspectives auquel il faut absolument remédier. En bref, il est indispensable de renforcer leur intégration sur le marché du travail. Nous devons être prêts à les accompagner et à les soutenir durant cette phase de transition qui fait partie de la vie.
Que pensez-vous des réductions d’allocations attribuées aux familles nombreuses?
Je suis très sceptique, car cela limite les possibilités de participer à la vie en société. Là encore, il convient de se demander s’il s’agit simplement de faire des économies ou s’il est préférable d’investir dans des mesures qui profitent directement aux enfants.
Beaucoup de Suisses sont convaincus que pour réussir, il suffit de le vouloir. Chacun mériterait donc son sort. La pauvreté est-elle considérée comme honteuse dans notre pays?
Il est vrai que nous avons tendance à stigmatiser les personnes dans le besoin, si bien que ces dernières tentent de dissimuler leurs difficultés. La pauvreté est un sujet tabou – on en parle seulement lorsque les problèmes ont été surmontés, en précisant que l’on aurait dû «faire plus attention».
Dans quelle mesure les enfants en souffrent-ils?
Là encore, nous n’avons pas suffisamment de données pour le dire. A mon avis, c’est surtout au niveau de l’habillement qu’ils perçoivent la différence avec leurs camarades. Mais ils ressentent aussi le stress de leurs parents. Il arrive également qu’ils soient tout à fait conscients des problèmes financiers de leur famille, par exemple lorsqu’on leur explique qu’ils ne pourront passer qu’une demi-heure à la kermesse parce que cela coûte trop cher.
Quelles en sont les conséquences? L’étude de l’Unicef a aussi révélé que la consommation de cannabis était particulièrement élevée chez les jeunes Suisses – est-ce là une manière d’échapper à la morosité du quotidien?
Nous manquons de preuves scientifiques pour établir un lien direct entre les deux phénomènes, mais je suis persuadée qu’une enfance difficile peut conduire à des formes dangereuses de gestion du stress. A long terme, l’anxiété est en effet susceptible d’avoir des conséquences graves sur le psychisme de l’enfant. Il en résulte une altération du comportement social, qui peut se traduire par une addiction.
Etes-vous satisfaite de la politique suisse en matière de pauvreté infantile?
La plupart du temps, les politiques ne réalisent pas que l’avenir dont ils ne cessent de parler est déjà là. Cet avenir vit parmi nous: ce sont nos enfants. Je ne comprends pas qu’on ne les prenne pas davantage au sérieux. Mais ce qui m’agace le plus, c’est que l’on mette des décisions en œuvre sans jamais leur demander leur avis. Pourtant, ils seraient les mieux à même de nous donner des conseils…
«Le pouvoir aux enfants», c’est votre credo?
Si l’on écoutait ce qu’ils ont à dire, ce serait déjà bien. Promenez-vous donc avec des enfants à Zurich, ils vous montreront tout ce qui ne fonctionne pas! La circulation est un bon exemple: étonnamment, les petits ont plus peur des cyclistes que des automobilistes – ils savent comment faire attention aux voitures, tandis que les vélos arrivent par derrière, sans faire de bruit. Les enfants voient les problèmes de manière différente. Et en tant que membres de la société, ils ont le droit d’être pris en compte.
Quels sont les partis qui ont le plus d’efforts à faire?
Mon appel s’adresse à toutes les organisations. En matière de politique infantile, il n’y a pas de schéma automatique. J’ai rencontré des personnalités de droite qui s’engageaient sans réserve dans ce domaine, et je connais des représentants de la gauche qui ne comprennent rien aux enfants.
Actuellement, l’Unicef est principalement actif dans les pays en développement. Quelle est l’évolution de la pauvreté infantile dans ces régions? Observez-vous des améliorations?
Absolument, on y dénombre moins de pauvres aujourd’hui qu’il y a 15 ans. En Amérique latine, par exemple, les changements sont spectaculaires. Le produit national brut a augmenté dans de nombreux pays, notamment au Vietnam: alors qu’il y a 20 ans, l’ensemble du pays était considéré comme pauvre, aujourd’hui, l’essor économique est perceptible dans de nombreuses régions – une évolution dont profitent aussi les enfants.
Que pouvons-nous faire ici afin de lutter contre la pauvreté infantile à l’échelle mondiale?
Les dons sont essentiels, mais il y a un autre aspect fondamental: pour que les salaires puissent augmenter, il faut que les pays en développement aient accès au marché international. Nous avons le devoir de rendre cela possible, d’autant que nous avons longtemps profité du fait que certains d’entre eux soient exclus du commerce mondial.
Quel est le rôle de l’Unicef dans le cadre de la crise des réfugiés?
Nous sommes à leurs côtés tout au long de leur parcours. Nous leur fournissons de la nourriture et des soins médicaux, organisons le regroupement des familles… Ce n’est pas facile. A l’heure actuelle, nous avons les yeux rivés sur la Syrie et les Etats voisins.
Seulement 107 000 enfants ont fui vers l’Europe, contre plusieurs millions vers la Jordanie, le Liban, l’Irak et la Turquie. Ce sont donc ces pays qui supportent l’essentiel du fardeau!»
Dans le cadre de votre travail, vous êtes souvent confrontée à une grande souffrance. Comment le supportez-vous?
Il est indispensable de garder une certaine distance professionnelle, tout en étant sensible au sort des enfants en détresse.
Comment y parvenez-vous?
(Rires) Tout est une question d’état d’esprit. Il faut distinguer ce qu’il est possible de faire pour améliorer une situation et ce qui relève de l’utopie. C’est un travail de longue haleine, mais après tous mes voyages, je garde espoir. Je suis convaincue que nous pourrions être encore plus efficaces avec davantage de solidarité et de coopération internationale. Mais cela demande du temps.
Encore 20 ans?
Je crois bien. Mais d’ici là, j’aurai passé la main!
Texte © Migros Magazine – Peter Aeschlimann, Ralf Kaminski
Auteur: Ralf Kaminski, Peter Aeschlimann
Photographe: Samuel Trümpy