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LES LIEUX
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HISTORIQUE
Construction de la salle du Théâtre du Loup
Par une bise glaciale, le dimanche 21 novembre 1993, une compagnie indépendante se dotait d’un théâtre : le bâtiment du Théâtre du Loup est inauguré avec les tambours et trompettes de la Fanfare du même nom. Après 15 ans d’itinérance, le Théâtre du Loup prend ainsi ses quartiers aux bords de l’Arve. La construction de ce bâtiment est un modèle du genre. Depuis l’imagination du projet jusqu’à son inauguration, seulement 14 mois se sont écoulés. L’association heureuse des compétences des architectes et des métiers du théâtre, plus un mélange de malice et de pugnacité ont permis d’ériger en seulement cinq mois de chantier un outil de travail performant, qui deviendra rapidement un des plateaux les plus appréciés de la région.
Le projet de construction d’un théâtre naît d’abord d’un besoin : mis à la porte de sa salle de répétition, la compagnie cherche d’urgence un lieu de travail. Au même moment, en 1992, la compagnie est invitée par Claude Stratz à se produire au Théâtre de la Comédie où elle présente trois spectacles dont Le retour de Krazy Kat, qui se voit attribuer le Prix romand du spectacle indépendant. Cette reconnaissance, qui s’accompagne d’un apport financier, donne le déclic pour imaginer le projet de construction d’une salle de théâtre : un espace d’architecture légère, fonctionnelle, économique, modulable, où le Loup puisse aussi bien présenter des spectacles que les fabriquer et les répéter. Début 1993, les plans sont dessinés (Baillif et Loponte architectes) et la Ville de Genève met un terrain à disposition de la compagnie pour une période de cinq ans. Le metteur en scène Matthias Langhoff, qui apprécie le projet et le travail de la troupe, décide de participer pour moitié au financement de la construction, sans condition. Diverses associations, organismes et institutions, ainsi que les amis du Théâtre du Loup permettent de compléter la part manquante qui couvrira les frais de construction et d’équipement de ce nouveau bâtiment.
C’est le début d’une nouvelle ère pour la compagnie. Dégagée des aléas du nomadisme elle peut mettre plus d’énergie dans le volet purement artistique de ses spectacles, qui gagnent en qualité formelle. La vaste plateau dont les dimensions généreuses, la lumière du jour et la situation de plain-pied constituent le seul vrai luxe du bâtiment, permet et suscite des productions plus ambitieuses scènographiquement parlant. Dans une forme de boutade ce bâtiment a été qualifié de « théâtre le moins cher de Suisse » et c’est vrai qu’au départ son équipement scénique est opérationnel mais limité au strict nécessaire. Il se verra complété au fil des années. Cette précarité fait qu’une certaine ingéniosité artisanale, qui a été jusqu’ici reconnue comme une des marques de fabrique du Loup, garde toute sa pertinence.
Rapidement, d’autres compagnies sollicitent l’usage de cet instrument adéquat. La scène du Loup s’ouvre ainsi à d’autres utilisateurs. Fidèle à sa démarche de gestion collective, dans un esprit d’ouverture, Le Loup se dote petit à petit d’une programmation à l’année, une saison théâtrale.
Un espace de théâtre-laboratoire
Le bâtiment est sans fondation. Toute sa structure s’appuie sur un radier coulé directement sur le sol, large de 1,40 mètre qui trace le périmètre de l’édifice. A l’intérieur de ce tracé s’étend un plateau de 30×16 mètres, constitué d’un gros plancher de sapin, appuyé sur un lattage en bois et porté par de petits monticules de béton. Ce plateau à même le sol, a été conçu pour être utilisé librement sur toute son étendue. En un certain sens, il apparaît comme une matrice d’espace dans le temps. Il permet la réalisation de toutes sorte de mises en scène où la place pour le public (structures montables-démontables) et celle de la scène peuvent trouver des localisations respectives différentes ainsi que des rapports multiples. Entièrement libéré, ce plateau peut être utilisé pour la construction des décors, ou pour les répétitions de tous spectacles, ce qui souligne un aspect de laboratoire. Mais, néanmoins, c’est bien du plateau d’un théâtre qu’il s’agit. Les parois qui délimitent les volumétries du bâtiment définissent une « boîte » à double hauteur où se montrent clairement le volume « côté scène » sur une hauteur de 9 mètres et celui « côté public » sur une hauteur de 6 mètres, donc une typologie théâtrale traditionnelle qui peut être utilisée comme telle et en même temps être détournée librement dans l’espace intérieur. Dans l’enveloppe spatiale du théâtre, en façade et sur l’arrière, deux grandes portes en enfilade s’ouvrent, permettant l’entrée et la sortie des décors ou même de véhicules à moteur, comme si une partie du dehors, de la ville, entrait directement dans l’espace du théâtre. La présence de ces grandes ouvertures coulissantes confère un caractère nouveau à la structure légère de l’enveloppe du théâtre, y ajoutant la référence du « hangar », comme pour un dépôt d’espaces transitoires de l’imaginaire. Cette complexité/ambiguïté dans la destination spatiale constitue en réalité la richesse de la proposition projectuelle qui fait de cet édifice léger une maison du spectacle où l’on puisse « s’efforcer d’atteindre à un simultanéité des événements par les liens du mouvement illimité ».
L’annexe
En 2003, 10 ans après la construction de sa salle, le Loup inaugure une annexe, complémentaire et contigüe au bâtiment principal. Le département de la culture de la Ville de Genève a largement participé au financement de l’opération en allouant 200’000 des 580’000 francs de budget de construction. Sans oublier le soutien fidèle de la Loterie Romande, ni celui de la longue liste des “amis du Loup”.
Ce bâtiment de 7 mètres de large par 25 de long et partiellement sur deux niveaux, comprend une grande salle de cours, un vestiaire, un atelier de construction et différents petits locaux techniques. Il est réalisé dans le même esprit que le bâtiment principal et par les mêmes architectes, le bureau Baillif-Loponte et associés, mais avec quelques améliorations au niveau du confort. Les nouveaux locaux bénéficient notamment d’une meilleure isolation et d’un chauffage central au gaz, plus agréable et régulier que le chauffage à air chaud de la grande salle. Par ailleurs, son éclairage zénital confère aux deux espaces de travail principaux une luminosité très appréciable. De plus, la communication entre la salle et l’atelier de construction se fait par un accès quasi direct et de plain-pied. Ce nouveau bâtiment permet de concentrer sur un seul site les activités pédagogiques, la construction de décors, la production des spectacles et l’administration.
Son volume n’a cependant pas permis d’y inclure le stockage des costumes et des décors, qui ont finalement trouvé place en 2014 dans le dépôt du MUZOO.
… Il disait “Rendre possible le mouvement dans toutes les directions, s’efforcer d’atteindre à une simultanéité des événements par le biais du mouvement illimité, voilà qui correspond à la forme d’un théâtre actuel ”
Matthias Langhoff
Entre une rivière et une zone industrielle :
un théâtre
(Article paru dans Faces No 31, printemps 1994)
La conception et la réalisation du Théâtre du Loup ont connu une série d’événements plutôt mouvementés. Conçu presque entièrement en bois, il a été bâti en cinq mois. Le théâtre a pris la place d’un centre de musique dont le projet, élaboré par les mêmes architectes, n’a pas été réalisé en raison de la conjoncture économique qui frappe Genève. Les architectes ont alors demandé à la Ville, maître d’ouvrage renonciateur, de leur octroyer le terrain pour y construire un théâtre autofinancé. Dans cette initiative, les architectes n’étaient pas seuls, ils avaient trouvé un nouveau maître d’ouvrage : le Théâtre du Loup. Il s’agit d’un collectif théâtral genevois composé d’acteurs, de musiciens, de réalisateurs et de décorateurs qui, au fil des années, sont passés d’une pratique artistique d’amateurs talentueux à l’élaboration de leur propre langage.
Dans la conception d’un théâtre, il est d’une certaine importance qu’un lien direct s’établisse entre la compagnie et les architectes. Cela n’arrive pas d’habitude. Le plus souvent, le maître d’ouvrage est une institution qui demande la construction d’un « théâtre universel », ce qui aboutit aux différentes typologies de théâtre rigidement structurés en scène et en salle. Dans ce cas, au contraire, deux recherches se sont rencontrées : celle d’un groupe en train de travailler un répertoire de pièces expérimentales qui se confrontent aux différents rythmes d’espace-temps, et celle d’architectes intéressés depuis longtemps à la conception d’espaces publics pour le spectacle. Ainsi, le projet du Centre-Rock et la réalisation de la « Coquille », une machine architectonique conçue pour des concerts sur l’eau, construite en 1991. Cette rencontre amènera à la réalisation d’un laboratoire théâtral dont la dimension du plateau (30×16 mètres) a été définie par la Compagnie du Théâtre du Loup, en superposant toutes les anciennes scénographies de son répertoire.
Mais cette rencontre était aussi placée sous le signe d’une contrainte, celle de l’économie. Le défi a alors été de réaliser un grand espace avec très peu de moyens sans renoncer à un langage architectural rigoureux. Cela a amené les architectes à un travail sur les matériaux, sur les techniques de construction à sec et de préfabrication industrielle, qui constituent en soi une recherche architectonique du plus grand intérêt. La première formulation du projet comportait une structure démontable composée d’un échafaudage de tuyaux en fer matelassé (les moyens à disposition, deux cent cinquante mille francs, n’en permettant pas plus). Mais, grâce à l’intervention d’un donateur – le metteur en scène Matthias Langhoff – le montant de base est doublé. Le projet sera alors reformulé, selon un dessin beaucoup moins provisoire.
Un autre élément caractérise ce projet : le site de son implantation, le lieu dit « Queue d’Arve », situé dans une vaste zone industrielle et de tertiaire, en marge de la ville qui avait été jadis un site de rencontre des nomades. En effet, avant de devenir une zone industrielle, la Queue d’Arve a été longtemps un quartier d’hiver des Gitans ainsi que des Bohémiens de fêtes foraines, un lieu de mystère habité par les gens du passage, qui semble revenir, en quelque sorte aujourd’hui, avec le Théâtre du Loup.
Le thème de la « zone », quant à lui, se présente sous plusieurs aspects et est lié aux processus d’expansion de la ville moderne en dehors de règles typologiques données. En général il s’agit de lieux où la ville exporte ce qu’elle ne peut ou ne veut pas accueillir. Quel qu’en soit le résultat, ces lieux sont inséparables d’une composante expérimentale où s’expriment les typologies émergentes d’une époque. Le site où est placé le théâtre en est un exemple. Là, en effet, sont concentrés une caserne militaire, des fabriques d’horlogerie, des garages et dépôts de voitures, des implantations tertiaires dont l’Hôtel de police et la voirie, des bâtiments de loisirs comme une piscine, une patinoire un hangar de squash…suivant une logique pragmatique d’occupation des parcelles et non selon un plan préalable. L’accumulation est considérable. L’ensemble du lieu comporte une concentration importante de gens. Les bâtiments de « loisirs » se succèdent sur la rive gauche de l’Arve, aménagée en parcours piétonnier. Sur une parcelle de 55×40 mètres, le Théâtre du Loup se présente comme un centre de production artistique non institutionnel dans un lieu en marge. En ce sens aussi, la zone, dans son désordre se présente comme un laboratoire dont l’activité principale est de produire, assembler, construire. Dans un temps dominé par la surface de la consommation l’événement projectuel qui situe un théâtre laboratoire dans un tel lieu n’est pas dépourvu d’intérêt. Cette collocation de zones a permis aux architectes de projeter avec plus de liberté, de travailler à la simplification des éléments architectoniques en dehors des règles de l’art, pas tant pour les nier en faveur d’un bricolage d’improvisation, mais plutôt pour réinterroger les normes, pour tester des propositions de construction adéquates aux moyens et au projet.
Un chantier expérimental
La structure du bâtiment du théâtre a été montée en quelques semaines. Les parois latérales sont composées de panneaux préfabriqués dont la structure en bois est isolée et lambourdée sur toute la hauteur. Montés à sec, ils appuient directement sur le radier, suivant une ligne de plissement qui donnera des parois en accordéon. Une telle disposition, tout en assurant un bon contreventement, établit des espaces à alvéoles à l’intérieur et des surfaces d’ombre-lumière à l’extérieur. Dans ces panneaux sont percées des fenêtres, grammaire inusuelle pour un théâtre, qui peuvent être obscurcies de l’intérieur.
L’avant et l’arrière de l’édifice ne sont pas pliés et comportent deux corps. L’un, en bois, pour les bureaux et les services est situé à l’avant, au rez-de-chaussée. L’autre, adossé à un mur de béton à l’arrière, est à un étage et contient les locaux de chauffage, les ateliers et les loges.
A l’intérieur, au milieu des niches formées par le plissement des parois, s’élèvent des poteaux ronds en bois qui, avec les châssis des panneaux, portent les solives de répartition de la charpente du toit sur la double hauteur « côté public » et « côté scène ».
Cette charpente du toit est réalisée avec des fermes industrialisées en bois de 5 cm d’épaisseur sur 16,20 mètres de portée, assemblées par connecteurs métalliques en usine. Tous les mètres, une ferme est appuyée sur une solive portée tous les trois mètres, – dimension d’un plissage -. Cet appareillage structurel donne lieu à deux ordres de volume clairement perceptibles : une grande boîte fermée à double hauteur qui couvre le plateau de 30×16 mètres et une charpente à l’air libre pour le toit qui s’y superpose comme un grand parapluie ouvert.
Ce procédé, souvent utilisé pour la construction rurale, est ici détourné et révèle mieux la qualité statique des minces fermes de préfabrication industrielle. La longue portée de ces dernières et l’enchevêtrement du volume transparent de la charpente sont bien justifiés par le grand volume fermé de la boîte. A ce propos, il est regrettable que deux frontons de la charpente en direction de la façade soient fermés par une paroi non transparente qui change la lisibilité des deux ordres de volumes et la qualité de leur opposition.
Les procédures d’autoconstruction partielle, élaborées par les architectes sont un autre aspect intéressant de ce chantier. Ces interventions sont visibles particulièrement dans le second oeuvre, dans la couverture et le finissage des parois internes et externes, dans le choix des couleurs, dans l’exécution de la peinture, dans l’application des vitrages, dans les détails en général. Mais aussi dans le choix de simplifier au maximum toutes les procédures de montage et les techniques pour les réaliser. A nouveau, un réflexion économiques pousse à des inventions dans la réalisation du chantier.
Le revêtement externe réalisé en autoconstruction est composé d’un strate de papier fort sur lequel se détache, pour des exigences de ventilation, un réseau de lattes de bois couvert d’une feuille tendue de polyéthylène plastique avec couche d’aluminium (une barrière vapeur d’habitude enfouie dans la charpente, mais ici apparente). Cette peau réfléchissante est striée verticalement par des lambourdes peinte en bleu. Vers le bas, à partir du sol, la peau extérieure est faite d’un lambrissage en sapin brut peint en noir et blanc, en alternance selon les faces du plissage. Parois réfléchissantes, striées et rythmées de peinture, tout ceci amène une grande animation. Le volume fort de la boîte se charge d’effets de lumière comme un décor de théâtre, et comme tel il fait signe, sûrement, avec cohérence, à sa destination, mais peut-être un peu au détriment de la tension intrinsèque à sa structure.
À l’intérieur, le lambrissage des parois est fermé jusqu’à une hauteur de trois mètres. Il est ensuite ajouré pour des raisons phoniques. Sur le fond de la scène, un mur de béton retient les fréquences basses de la musique, les empêchants de partir dans tous les sens. Sur le côté avant de la façade, une structure en bois soutient la régie au-dessous de laquelle, dans un espace galerie est situé un bar-buvette. Une grande partie est peinte en couleur clair, calme. Le plafond, bleu, fait fond de ciel. L’aménagement est sobre, contrôlé. La présence du bois comme sol, comme parois plissées, ainsi que comme surfaces, textures, la présence d’éléments textiles, matière douce, sur les fenêtres et formant de grandes parois mobiles flottant sur la scène, tout cet ensemble n’est pas sans rappeler aussi l’espace d’une grande tente, d’un chapiteau à événements.
Le bâtiment du Théâtre du Loup se révèle, à l’examen, une oeuvre d’une complexité certaine, qui exhibe avec sincérité son aspect expérimental. Les architectes ont su résoudre les contraintes de temps et de moyens dans des formulations de langage architectonique et dans un organisation matérielle de chantier. En ce sens, leur oeuvre exprime une grande tension entre les savoir-faire traditionnels du second oeuvre et l’application de préfabrication industrielle de la structure. Le bâtiment réalisé montre aussi la grande attention des architectes en direction de l’économie : ils on su, en effet, utiliser les matériaux locaux dans leur forme immédiate (porteau rond, bois brut), suggérer une réutilisation (détournement) de matériaux soustraits à leur norme. Dans leur expérimentation ils ont su également se mesurer avec la « fragilité » : leur bâtiment demande assurément un surcroît d’entretien par la légèreté du revêtement des parois, l’attache au sol qui se fait en absence de socle ; en même temps, ces solutions hors normes permettent de mesurer jusqu’où on peut aller dans celles dictées par la réduction des moyens.
On a beaucoup insisté, à propos de ce bâtiment, sur son statut provisoire. Or, le résultat n’est pas un bâtiment provisoire, mais un édifice riche en événements architecturaux, qui montre la maîtrise d’une recherche complexe dans les structures, l’économie des matériaux et la constitution du chantier.
Giairo Daghini, Faces, 1994
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