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Les Alpes, un « locus terribilis » La montagne vue par les Romains
La littérature alpine est en plein essor. Il est notoire qu' au 18e siècle déjà, des écrivains ont écrit sur les Alpes. Mais ils ne furent pas les premiers: leurs précurseurs remontent à la Rome antique.
Les Romains n' appréciaient guère les Alpes. Ils n' en firent la conquête que tardivement vers l' an 15 av. J.C., sous l' ère d' Auguste. Toute la Gaule avait été soumise des décennies plus tôt par Jules César, mais la résistance des indigènes1 fit échouer en 57 av. J.C. à Octodure ( aujourd'hui Martigny ) la tentative de son lieutenant Servius Galba de traverser le Mons Poeninus ( le Grand Saint-Bernard actuel ) avec sa 12e légion. Trop froide et inhospitalière, la haute montagne n' attirait pas les Romains, qui étaient des gens de la plaine. « La simple vue des hautes falaises donne le vertige.2 » Leur armée, équipée pour les champs de bataille ouverts, était inapte au combat contre les peuplades retranchées dans leurs montagnes. Pourtant, les écrits romains traitant des montagnes ne sont pas rares, mais la transmission de nombreux textes antiques est très problématique. Seuls restent aujourd'hui ceux qui, dans la période tardive de l' Antiquité, ont été mis à l' abri dans des couvents pour y être conservés, recopiés et plus tard imprimés. Les textes qui nous sont parvenus ont résisté à la pression de sélection de centaines, voire de milliers d' années, ce qui témoigne de leur grande qualité. Lorsque l'on s' intéresse aux montagnes dans la littérature romaine, on est confronté aux difficultés posées par une langue et une culture qui nous sont devenues étrangères. De plus, il faut rechercher sans guère de repères les éléments d' un sujet peu étudié jusqu' ici. Il n' existe presque aucune publication traitant des montagnes dans la littérature de la Rome antique. En y regardant de plus près, on constate que les montagnes sont mentionnées plus souvent qu' on ne l' aurait pensé, quoique peut-être pas de la manière attendue. Heureusement, on dispose d' excellentes traductions permettant aux personnes peu versées dans le latin de profiter de ces textes. En voici trois exemples. La traversée des Alpes par Hannibal L' un des textes les plus connus concerne la traversée des Alpes par le Carthaginois Hannibal et son armée à la fin de l' automne 218 av. J.C. Cet exploit militaire, qui permit aux troupes carthaginoises de surprendre les légions romaines par le nord, est décrit par l' historien romain Tite-Live ( env. 59 av.17 apr. J.C. ) dans le livre XXI de son œuvre monumentale Ab Urbe condita ( Histoire de Rome depuis sa fondation ). Tite-Live décrit, dans un style sobre et neutre, une progression pénible et meurtrière de deux semaines à travers le monde hostile des Alpes. On a toutefois l' impression d' une équipée romaine plutôt que carthaginoise. L' ordre donné par Hannibal à ses soldats, « corpora curare atque ad iter se parare » ( prenez soin de votre corps et préparez-vous à la marche ), n' est pas typique de la culture romaine du bain et des soins du corps? La campagne de la traversée des Alpes tourne à une confrontation entre l' homme et la nature. Plus l' armée d' Hannibal s' enfonce dans la montagne, plus les dangers s' accumulent et plus la nature dresse contre lui ses obstacles. Au prix de lourdes pertes, l' Africain parvient avec ses troupes jusqu' en Italie. Silius Italicus ( env. 25-100 apr. J.C. ) décrit cette épopée dans un texte intitulé Punica, largement inspiré de celui de Tite-Live. Dans une fresque tragique, il représente l' effroi des soldats aux prises avec la glace et la neige, le temps épouvantable régnant dans les montagnes et les populations à demi-sauvages qui y vivent. On y voit aussi les falaises s' élevant jusque dans l' éther où règnent les vents et le tout-puissant maître de la foudre, Jupiter. « Dans les Alpes, le sol se soulève dans les airs et obscurcit le ciel d' aussi haut que se creuse au-dessous de nous l' abîme du Tartare où coule le Styx, fleuve noir du pâle royaume des mânes. Ces contrées où l' air est rare ne connaissent aucun printemps, et moins encore les agréments de l' été. L' hiver cruel règne seul sur les affreux précipices de ces chaînes abruptes et interdit à toute créature l' accès à ces demeures altières » ( Silius Italicus, III, 483-489 ). La phrase d' Horace « Ut pictura poesis » ( un poème doit être pareil à un tableau ) prend ici tout son sens: les poètes romains savaient évoquer pour leurs lecteurs des images saisissantes de réalité. Locus terribilis La tradition littéraire a donné un nom au décor de ces scènes d' horreur: c' est le locus terribilis, le lieu d' épouvante. Les Alpes sont un domaine réservé aux dieux et demi-dieux, une région à la limite du monde civilisé dans lequel Hercule, pionnier de la culture, traça les premières routes à l' aube de l' Histoire. Dans les Alpes, l' homme est sous la menace constante de châtiments divins s' il vient à passer la frontière que les dieux ont fixée à leur domaine. C' est une conclusion morale qui ressort du récit de Silius Italicus. Hannibal a dû franchir en fin de compte les limites imparties à l' humanité par la nature et il a réussi ce que peu ont accompli jusqu' alors: surmonter avec une armée les moenia Romae ( les remparts de Rome ), fouler le sol sacré de l' Italie ( la Gaule cisalpine de l' époque ) et le saccager. Il finira par payer le prix de sa témérité et par perdre la guerre. Le géant puni rugissant sous l' Etna Le contraste entre la haute montagne hostile et les plaines accueillantes trouve une belle illustration dans un texte écrit au début de notre ère par l' un des grands poètes latins, Ovide ( env. 43 av.17 apr. J.C. ). A l' opposé du locus terribilis, il y représente des paysages de monts éloignés et de douces collines figurant le locus amoenus, l' agréable théâtre de la nature. Dans le cinquième livre des Métamorphoses, c' est dans le charme d' un tel décor qu' il met en scène l' enlèvement de Proserpine par Pluton rendu follement amoureux. On trouve d' abord une description de la Trinacrie ( Sicile ) et de l' Etna: « L' immense île de Trinacris écrase de tout son poids les membres gigantesques du demi-dieu Typhée ( Typhon ), qui un jour prétendit à un siège au royaume des dieux. Il tente parfois de se redresser, mais sa main droite se trouve sous le cap Pelorus ( aujourd'hui Punta del Faro ), la gauche sous le Pachynus ( Capo Passero ), tandis que le promontoire de Lilybaeus ( Lilybée ) prive ses jambes de tout mouvement. L' Etna écrase la tête du géant furieux qui, couché sur le dos, crache du sable et des flammes hors de son cratère. Il essaie souvent de se libérer du poids de la terre qui l' oppresse et de se débarrasser des villes et des hautes montagnes qui enserrent son corps. La terre alors tremble, et le roi des enfers lui-même craint de voir s' ouvrir dans le sol une crevasse qui apporte la lumière du jour aux ombres épouvantées des ancêtres » ( Ovide, Mét., V, 346-358 ). Le mythe permet ici à Ovide d' expliquer pourquoi la terre tremble souvent dans la région entourant l' Etna et pourquoi le volcan crache de la lave. Il y a bien du gigantisme à la Sicile, la plus grande île de la Méditerranée, et à l' Etna, qui s' élève aujourd'hui à quelque 3300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le riant Lago di Pergusa évoque des images plus douces: « Il existe non loin des remparts de la ville d' Enna un lac aux eaux profondes dont le nom est Pergus. Le chant du cygne n' enchante plus le Caystre sur ses vagues mouvantes. Une forêt entoure ses eaux de toutes parts, masquant de ses frondaisons les rayons du soleil. L' ombre dispense la fraîcheur, et le sol humide porte les fleurs pourpres d' un éternel printemps. » Le pillage des ressources naturelles Une profonde communion avec les éléments émane de ces textes. C' est un hymne à la beauté de la nature, mais aussi un tableau des dangers qu' elle recèle. L' homme est cependant porté à faire son profit de la nature et non seulement à l' admirer. Il en allait de même chez les Romains. Les moyens techniques de l' époque ne permettaient pas d' exploiter la nature comme l' industrialisation l' a fait depuis le 19e siècle, mais le pillage systématique des ressources était déjà pratiqué. C' est ce que montre notre dernier exemple. Pline l' Ancien, dans le livre XXXIII de sa Naturalis historia ( Histoire naturelle ), décrit l' extraction de l' or en Espagne. Elle consistait à creuser des galeries dans les montagnes, puis à en démolir les soutènements. Un veilleur surveillait la montagne de l' extérieur et donnait un signal lorsque l' effondrement menaçait: « L' apparition d' une fissure annonce l' écroulement. Seule la sentinelle postée au sommet peut l' observer. A son signal, les ouvriers sont appelés à sortir de la mine et lui-même s' éloigne rapidement. La montagne rongée s' effondre alors dans un grand vacarme accompagné d' un souffle tel que l' esprit de l' homme peine à se le représenter. Les vainqueurs contemplent alors les ruines de la nature » ( Pline, Nat., XXXIII, 72-73 ). 1 Jules César, De Bello Gallico, III, 1-6 2 Silius Italicus, Punica, III, 492-493: « Caligat in altis obtutus saxis »Lire la littérature de la Rome antique Les passages cités ci-dessus ne sont que de brefs extraits. On trouvera les textes complets en français aux éditions Flammarion ( Ovide et Tite-Live ) et Gallimard ( Pline l' Ancien ). Des versions bilingues latin-français sont disponibles aux éditions Les Belles Lettres ( Paris ). Les textes anciens sont difficiles à comprendre sans connaissances historiques et linguistiques préalables. Leur lecture est très exigeante. Pourtant, celui qui s' arme de patience pour s' y risquer verra s' ouvrir devant lui un monde nouveau. Une version française de la Punica de Silius Italicus existe aux éditions Les Belles Lettres. On trouvera aussi sur Internet une documentation ( en allemand ) sur l' extraction de l' or en Espagne: www.swr.de/schaetze-der-welt > Las Médulas und seine Goldminen.