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La commissaire du Retour des ténèbres commente le choix pour l’affiche de l’exposition
La peinture choisie pour l’affiche de l’exposition Le Retour des ténèbres. L’imaginaire gothique depuis Frankenstein est l’œuvre de l’artiste américaine Dana Schutz, née en 1976, vivant et travaillant à New York. Pour sa première exposition personnelle, Frank from Observation (Galerie Zach Feuer, New York, 2002-2003), celle-ci crée un concept original. Elle invente un personnage fictif, le dernier homme sur terre, et s’attache à faire son portrait dans une dizaine de tableaux. Elle le peint comme si elle l’observait dans ses différentes activités de survivant, ce qui fait d’elle en quelque sorte la dernière peintre sur terre. Le thème du dernier homme, développé dans l’exposition, est un sujet important dans l’art et la littérature du XIXe siècle. Marie Shelley, par exemple, écrit dix ans après Frankenstein un autre roman fantastique intitulé The Last Man (1826). Le poème Darkness de Lord Byron, composé à Genève durant l’été 1816, raconte lui aussi l’extinction de l’humanité.
Frank, le dernier homme sur terre
Dana Schutz a prénommé son dernier homme Frank, en hommage à la créature du docteur Frankenstein. Dans Frank on a Rock, l’œuvre retenue pour l’affiche du Retour des ténèbres, celui-ci est assis sur un morceau de banquise, allusion directe à la fin du roman de Mary Shelley où le monstre, après un dernier face à face avec son créateur, disparaît dans les glaces du pôle Nord. Un des buts de l’exposition est de présenter la descendance artistique féconde du personnage inventé par Shelley en 1816. De son origine à nos jours, le théâtre, le cinéma, l’art, l’illustration et la bande-dessinée se sont appropriés la créature pour la façonner au goût de l’époque. Si la figure créée par l’acteur Boris Karloff et le maquilleur Jack Pierce pour le film réalisé à Hollywood en 1931 est la première image qui vienne à l’esprit lorsque l’on évoque le nom de Frankenstein, Le Retour des ténèbres souhaite montrer que ce dernier a de nombreux visages et que son influence se propage dans l’art contemporain au-delà des représentations directes du monstre. En cela, le tableau de Dana Schutz est exemplaire.
Dans le même esprit, une esthétique lumineuse a été privilégiée pour l’affiche, à l’opposé de l’image sombre généralement associée au gothique. L’exposition met l’accent sur des œuvres qui dépassent les clichés limitant l’art gothique à la représentation d’une imagerie noire (monstres, vampires, zombies, têtes de morts, femmes fatales, cercueils, crucifix, etc.). Si Dana Schutz est encore peu connue en Suisse romande, son talent est célébré en Suisse alémanique depuis plusieurs années. La revue Parkett lui a consacré un numéro en 2006 et plusieurs de ses œuvres ont figuré dans l’exposition Deftig Barock, organisée par le Kunsthaus Zürich en 2012. Aux États-Unis, son travail a été reconnu dès le début de sa carrière.
Le nu masculin dans la tradition occidentale
La nudité masculine est à la base de l’art européen. Les chefs-d’œuvre classiques et néo-classiques, qui trouvent leur inspiration dans l’art antique, sont principalement des représentations d’hommes nus. On pense à L’Apollon du Belvédère, au David de Michel-Ange, ou aux Sabines de Jacques-Louis David.
Le nu en peinture est toujours symbolique. Dans les périodes classiques, il représente un idéal esthétique synonyme de droiture morale et d’héroïsme du sujet peint. La peinture d’histoire, le genre pictural le plus prestigieux entre le XVIIe et le milieu du XIXe siècle, a souvent utilisé la nudité, même pour représenter des sujets contemporains. Avec la modernité, le sens de la nudité se transforme. D’un symbole de puissance, elle devient un signe de pureté et de fragilité. Ainsi, elle est souvent utilisée dans les représentations des jeunes enfants et retrouve alors un peu de la signification qu’elle avait dans l’art religieux où le Christ est fréquemment représenté entièrement nu dans les Vierges à l’enfant et même dans certaines crucifixions.
Les représentations de la créature du docteur Frankenstein s’inscrivent dans l’histoire de l’art européen. Theodor von Holst, un élève de Johann Heinrich Füssli, réalise la première image du monstre pour le frontispice de l’édition du roman parue en 1831. Bien que d’inspiration gothique, l’image s’inscrit également dans le courant néo-classique et peut être rapprochée d’œuvres telles que le Prométhée apporte le feu aux hommes (1790) d’Heinrich Füger, tableau figurant dans l’exposition. On peut aussi y voir une référence à la Création d’Adam de Michel-Ange à la chapelle Sixtine. La nudité de la créature fait allusion au fait qu’elle vient de «naître», qu’il s’agit d’un «homme nouveau», concept philosophique cher au XVIIIe siècle. Dans cette gravure, l’innocence de la créature est mise en avant et contraste avec la réponse effrayée de Frankenstein. Le conflit entre la bonté innée de la créature, symbolisée par sa nudité, et la réaction d’horreur que son apparence provoque, d’abord chez son créateur puis chez les personnes qu’elle rencontre, est un des sujets centraux du roman de Mary Shelley.
La vision de Dana Schutz
Lorsque Dana Schutz décide de représenter Frank nu, elle fait également référence, de manière moderne, à la symbolique de la nudité masculine. Elle exprime la grande vulnérabilité de son personnage qui est seul sur terre. Il est comme un naufragé, une sorte de Robinson Crusoé, que personne ne viendra jamais secourir. Comme la créature de Frankenstein, il est offert à notre regard et souffre d’être jugé uniquement sur son aspect extérieur peu séduisant. Leurs corps nus portent les marques de leur douleur intérieure, des cicatrices dans le cas de la figure littéraire, une peau brûlée par le soleil chez la peintre.
L’exposition Le Retour des ténèbres est à découvrir au Musée Rath jusqu’au 19 mars 2017