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Le projet du FB-22, où comment transformer un chasseur en bombardier
24 novembre 2002
ne proposition visant à transformer le F/A-22 Raptor en bombardier de haute altitude illustre une dure réalité : la flotte de bombardement US est mal préparée à combattre dans des régions où aucune nation amie ne prête de base aérienne.
Changer un chasseur en bombardier est comme essayer de convertir un coupé sport en tout-terrain. Les chasseurs, conçus pour le combat rapproché avec des appareils adverses et les missions d'attaque à courte portée, sont rapides et agiles ; les bombardiers portent de lourdes charges sur des milliers de kilomètres. Mais Lockheed Martin est en train de concevoir un chasseur-bombardier hybride basé sur le F/A-22 Raptor, actuellement testé à la base aérienne d'Edwards en Californie. La variante de bombardier proposée – connue de manière informelle comme le FB-22 – a suscité un intérêt croissant depuis les attaques du 11 septembre et le début des opérations américaines en Afghanistan.
Avant cela, l'Air Force jugeait adéquate sa flotte actuelle de bombardiers et n'avait aucune intention d'en construire de nouveaux jusqu'à la fin des années 30. Les B-52 sont lents et voyants comme des cuirassés, mais ils peuvent emmener plus de 14 tonnes de bombes ; durant la Guerre du Golfe, ils ont été engagés avec succès aussi bien contre des dépôts de munitions que des troupes de combat. Quelques avions lourds, raisonnait l'Air Force, permettaient de voir venir. Mais face à la mission de combattre les Taliban et Al Qaeda, les chefs de l'Air Force ont réalisé combien le service avait négligé sa flotte de bombardiers.
Si les Etats-Unis pouvaient faire décoller leurs avions du territoire d'un allié régional dans le Golfe, en l'occurrence l'Arabie Saoudite, l'Afghanistan était très éloigné de tout pays désireux d'accueillir les avions de combat US. Les bombardiers B-52 et B-1 pouvaient atteindre l'Afghanistan à partir de l'île britannique de Diego Garcia, dans l'Océan Indien, mais cela leur prenait tellement de temps qu'ils ne pouvaient effectuer autant de missions que nécessaire. Et comme les tensions continuent de croître au Proche-Orient, les nations capables de fournir aux Etats-Unis des bases à portée des probables zones de guerre subissent une pression croissante, à la fois des terroristes et de leurs populations mécontentes, de n'en rien faire.
Renouvellement des bombardiers
Pendant ce temps, les bombardiers US vieillissent. Le plus récent B-52 a 40 ans, et le B-1 est un avion complexe, exigeant une maintenance lourde et conçu au début des années 70. De nombreux experts militaires pensent qu'il est temps de revitaliser la flotte épuisée des bombardiers. Et le FB-22 pourrait être la réponse. Ce bombardier moyen hériterait du F/A-22 la capacité de voler plus haut et plus vite que les avions comparables – jusqu'à 2000 km/h à 18'000 mètres – mais il aurait plus d'allonge et une charge utile supérieure. De plus, il serait parfaitement adapté à l'une des armes les plus prometteuses de l'Air Force, la Small Diameter Bomb (SDB). Bien qu'elle n'ait qu'une fraction de la charge d'une bombe classique, cette nouvelle bombe est excessivement précise, grâce à son système de guidage par GPS. Le FB-22, qui serait conçu pour porter 24 SDB, pourrait être l'avion idéal dans la guerre future. Et comme il est basé sur une conception existante et partagerait de nombreuses pièces et matières avec son prédécesseur, il serait relativement peu coûteux à construire.
Le chef d'état-major de l'Air Force, le général John P. Jumper, est enthousiasmé par l'idée de placer des bombes sur un F/A-22 normalement chargé de missiles – une mesure qui pourrait être considérée comme un premier pas vers le FB-22. Lorsque l'Armée US "parle d'avoir des effets loin derrière les lignes ennemies, voilà le vecteur capable d'approcher à Mach 1.5-1.7 pour résoudre tous les problèmes qu'ils pourraient rencontrer", dit Jumper du F/A-22, qui est prévu pour entrer en service dans l'Air Force en 2005. "Ce sera l'avion que rien ne pourra toucher. C'est la transformation."
Mais il y a des indices de controverse au sein du service quant à la transformation du F/A-22 pour une nouvelle mission. Le secrétaire de l'Air Force James G. Roche s'est vivement intéressé à l'avion, alors que d'autres, dont le chef d'état-major, sont loin d'y être acquis. Ces sceptiques avancent que le FB-22 n'offre presque rien de nouveau, car le F/A-22 peut lui-même porter des SDB (quoique pas autant), et sa portée peut être accrue par le ravitaillement en vol. Cet avis ne va probablement pas influencer Roche, qui s'est déjà publiquement déclaré inquiet par le fait que l'Air Force dépende de ravitailleurs vieillissants, mais le débat en lui-même est révélateur. L'atmosphère au sein des militaires américains est actuellement tendue. Confrontés à des menaces sans précédent, les responsables savent qu'ils doivent adapter leur stratégie et leurs outils. Qu'il soit ou non construit un jour, le FB-22 offre un aperçu de la nature changeante de la guerre et du besoin de réponses économiques et relativement rapides en termes de développement d'armes.
Le design du FB-22 est encore ultra-secret – Lockheed Martin le considère comme propre et n'a pas diffusé de vues d'artistes – et comme la compagnie répond à des priorités militaires en transition, les détails sont destinés à changer. Cependant, les responsables de Lockheed en ont dit suffisamment pour rendre possible des prédictions assez larges quant à l'avion proposé. Pour commencer, le FB-22 aurait une aile delta triangulaire au lieu de la conception plus classique du F/A-22. L'aile delta sera plus grande – une modification due au fait que les bombardiers doivent être capables de frapper des objectifs terrestres où qu'ils soient, et que par conséquent leur autonomie doit être importante. Pour voler plus loin, le FB-22 doit emmener davantage de carburant, et les ailes sont le meilleur emplacement pour le stocker.
Ainsi, les ailes delta sont longues d'avant en arrière, donc elles peuvent être plus profondes ; elles ont également une aire plus vaste, donc leur volume est plus grand. Le FB-22 transporterait jusqu'à 80% de carburant en plus que le F/A-22. Par ailleurs, l'enveloppe du FB-22 serait environ 3 mètres plus longue que celle du F/A-22, créant ainsi la place pour une soute à bombe plus grande. Le nouvel avion utiliserait cet espace pour emmener deux douzaines de SDB pour des attaques terrestres (bien que l'avion emmènerait probablement quelques missiles pour l'autodéfense en cas d'attaque d'un autre avion). Le FB-22 se passerait probablement des deux stabilisateurs horizontaux et des empennages verticaux du F/A-22, ce qui veut dire qu'en dépit de son enveloppe allongée, l'avion n'aurait pas une longueur très différente de cette du F/A-22.
Au lieu d'adopter les réacteurs Pratt & Whitney F119, le FB-22 aurait probablement le nouveau F135, qui a été développé à partir du F119 pour propulser le nouveau F-35 Joint Strike Fighter, ou son rival, le General Electric F136. De toute manière, les nouveaux moteurs seront plus puissants, plus efficaces et moins chers. Combinés avec les changements de design proposés, ils permettront au FB-22 de franchir plus de 3200 kilomètres – deux fois la portée du F/A-22 – et achèveront de transformer le nouvel avion en bombardier. "Ce sera un appareil très différent", souligne Bob Rearden, manager du programme FB-22.
Jusqu'ici, le FB-22 ressemble à la hache de George Washington – identique à l'original à l'exception d'une nouvelle lame et d'une nouveau manche. Mais de nombreux éléments de l'appareil ne changeront pas. Le FB-22 partagerait avec son prédécesseur la capacité à croiser en vol supersonique à plus de 18'000 mètres, soit 3 kilomètres plus haut que la plupart des avions de combat, ce qui le met hors de portée de nombreux missiles sol-air. Plus important, il adopterait le puissant système de détection du F/A-22, qui permet au pilote de localiser et d'identifier différents types de radars hostiles à plus de 160 kilomètres – et de calculer à quelle distance son propre avion s'affichera sur les écrans de l'ennemi. Le système se compose d'un récepteur électronique appelé ALR-94, d'antennes intégrées à la surface de l'avion et de deux superordinateurs placés dans son nez. Le FB-22 emprunterait également au F/A-22 un radar perfectionné, capable de produire des images d'objectifs terrestres avec une qualité quasi photographique.
Un appareil complémentaire
Est-ce que le plan va fonctionner ? L'histoire semble le montrer. En 1982, à l'usine Lockheed Martin de Fort Worth, une équipe conduite par le concepteur du F-16, Harry Hillaker, a construit un prototype appelé F-16XL. Le XL, comme le FB-22, était un bombardier dérivé d'un chasseur existant – il avait une enveloppe allongée et une grande aile delta pour une portée et une charge accrues. "L'analogie avec le F-16XL est très bonne", souligne Al Piccirillo, le premier chef du projet Advanced Tactical Fighter, qui devint le F/A-22. Le F-16XL perdit finalement contre une version d'attaque du F-15 et n'entra jamais en production, mais de nombreux experts militaires et industriels estiment que c'était l'un des meilleurs avions de combat que l'US Air Force a rejetés. Est-ce que le FB-22 pourrait être le phénix s'élevant des cendres d'un projet abandonné ? Piccirillo pense que c'est concevable.
Comment le FB-22 pourrait-il être engagé ? Sa propension à voler vite et haut, combinée à ses capacités de bombardement et de détection radar, lui permettraient d'accomplir des missions dangereuses de concert avec d'autres avions. Dans un scénario développé par Lockheed Martin, une flotte de chasseurs F-35 et de bombardiers B-2 font route vers leurs objectifs – disons une usine de munitions – mais doivent traverser une ceinture de sites antiaériens pour les atteindre. Bien que le F-35 et le B-2 soient tous deux furtifs, c'est-à-dire conçus pour échapper à la détection, ils peuvent être identifiés par certains des radars les plus puissants. La stratégie consiste dès lors à envoyer en premier quelques FB-22 pour détruire les missiles sol-air ennemis et ouvrir la voie pour les autres avions.
Et c'est ici que les capacités de repérage radar sophistiquées du FB-22 entrent en jeu. L'avion non seulement peut détecter des radars hostiles, mais également déterminer de quel type d'installation ils proviennent. S'il perçoit le radar d'un lanceur de missiles antiaériens, il peut le localiser – et donc le site de missiles aussi – avec son récepteur ALR-94. Un autre avantage du FB-22 est sa capacité à croiser plus vite et plus haut que les F-35 et les B-2 largement subsoniques, ce qui le rend plus difficile à être détecté ou touché. Cette vitesse permet également au FB-22 à mener des attaques à partir d'une plus grande distance : lorsque l'avion lance des SDB contre un site de missiles ennemis, les bombes planeraient 50% plus loin que si elles avaient été larguées par un avion subsonique.
La SDB pèse la moitié du poids de la plus petite bombe que l'Air Force utilise aujourd'hui, la Mark 82 de 500 livres. Elle a un système de guidage par satellite, une enveloppe en acier trempé et une charge explosive à haute énergie. Par conséquent, elle peut se diriger seule par un plongeon final frappant la cible sous le meilleur angle, et peut pénétrer l'objectif avant d'exploser.
Lors de tests récents menés par Boeing et l'Air Force, une version expérimentale de la SDB a détruit 85% de ses objectifs, y compris des abris pour avions protégés par 1,8 m de béton. D'où la conclusion qu'une petite bombe explosant à proximité immédiate d'une cible va infliger autant de dommages qu'une grosse bombe atterrissant à 30 mètres.
La SDB a des ailes repliables pour un entreposage facilité; son empennage, treillagé pour l'équilibre aérodynamique, se replie également. De la sorte, 6 bombes occupent le même espace qu'une seule GBU-32 de 1000 livres. Il faut noter que Lockheed Martin et Boeing sont en compétition pour construire la version de série de la SDB : l'Air Force choisira le gagnant à la fin de 2003. Le premier avion à l'emporter sera le chasseur-bombardier F-15E, et le second sera le F/A-22.
Est-ce que le FB-22 sera l'un des avions suivants à être équipé de cette nouvelle petite bombe ? Lockheed Martin l'espère certainement. La société va construire des F/A-22 pour l'Air Force jusqu'en 2013 ; l'approche la plus logique pour le FB-22 serait de le faire suivre directement sur la chaîne de production. Pour que cela se produise, toutefois, l'Air Force devra demander les fonds nécessaires dans le budget annuel de la défense, et le Congrès devra l'accepter. Le prix étiqueté pour le développement du FB-22 dépendra de l'ampleur des modifications, mais s'élèvera probablement à quelques milliards de dollars – bien moins que ne coûterait la création d'un avion et d'un moteur inédits ; chaque appareil aurait ensuite un prix unitaire supérieur à 100 millions de dollars.
Le Pentagone doit encore évaluer formellement la proposition du FB-22, mais le secrétaire Roche a dit que l'agence a besoin d'un nouvel avion rapide et à longue portée, et il a indiqué que le FB-22 est un concurrent. En avril, Roche a déclaré à Defense Daily, un périodique bien informé de Washington, que l'amélioration en cours du F/A-22 est doublement utile, car elle fait également avancer l'adaptation du bombardier proposé. "Plus vous améliorez le F/A-22", conclut Roche, "plus vous faites de même du FB-22."
Texte original: Bill Sweetman, "Smarter Bomber", Popular Science, 5.7.02