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Projet
Le projet de recherche porte sur la Renaissance italienne et sa redécouverte de l’Antiquité. Il a pour objectif d'élucider le rapport entre restauration matérielle et restauration politique au moment où il se cristallise autour de l’œuvre d’art avec une ampleur sans précédent. La démarche consiste à analyser l’articulation entre la restauration matérielle d’un objet, pour le rendre à son état premier ou supposé tel, et son réinvestissement symbolique au sein d’une dynamique politique de restauration, de retour à un régime antérieur.
Le corpus se concentre principalement sur la sculpture et la peinture, sans négliger leur interaction avec d’autres médiums artistiques, autour de Rome et de Florence, sur une période allant de 1450 à 1570. Cette approche spécifique de l’œuvre d’art entre le Quattrocento et le Cinquecento requiert une méthode interdisciplinaire, dans le registre des sciences humaines et sociales, contribuant à défricher les enjeux pratiques, théoriques et esthétiques posés par la restauration. De surcroît, les technologies de restauration contemporaines permettent de mettre à jour les actes de destruction opérés à l’encontre d’une œuvre et simultanément d’y distinguer leurs restaurations successives. Elles seront ainsi convoquées, par le biais d’échanges approfondis avec différents spécialistes, au service d’une herméneutique de l’objet d’art restauré.
Axes de recherche
Le projet est structuré selon quatre axes de recherche exemplifiant chacun une modalité différente de l’insertion de l’œuvre d’art dans cette double dynamique de restauration :
Restauration politisée de l’antique
Nous examinerons dans quelle mesure la restauration est l’invention d’un état de l’œuvre dont elle fabrique et fantasme l’origine, pour créer de la légitimité politique. Quels sont les mécanismes opérant, consciemment ou non, dans le glissement de la restauration vers la fondation, et vers le mythe de fondation ?
Restaurer l’œuvre « moderne »
Le projet se penchera aussi sur la restauration d’œuvres de générations antérieures ou contemporaines de la Renaissance. La question s’articulera ici autour d’œuvres reconfigurées symboliquement dans le contexte de réinstauration d’un régime politique, et aussi dans ce but touchées dans leur matérialité à des degrés divers.
Le temps des réformes
Dans ce climat d’effervescence iconoclaste, la restauration d’œuvres agressées et la réception de cette restauration, voire sa récupération d’ordre politique, sera analysée. L’objectif de cet axe est également d’interroger la notion de « restauration » de l’objet d’art à titre de prophylaxie, de prévention de sa destruction dans un environnement de réformes politico-religieuses. Les censures et rajouts afin de modifier une œuvre qui ne pourrait survivre telle quelle à son interprétation participent également de ce questionnement.
Ré-enterrer l’antique
Cette approche a pour objectif de mettre en lumière une dynamique inverse de celle de la restauration matérielle et politique de l’œuvre d’art antique, suite à son extraction : celle de son éviction par ré-ensevelissement. La survivance à la Renaissance de cette pratique ancestrale a en effet pour but de soustraire la réalité matérielle de cet objet, le plus souvent une sculpture, au monde visible et de neutraliser ainsi son efficace magique païenne. Ou éventuellement de la reporter sur l’ennemi, par la mise en pièces de l’œuvre et sa dissémination sous son sol. Une telle lecture en contrepoint de l’objet principal du projet est à notre avis extrêmement féconde, lui procurant le bénéfice d’une forme de démonstration a contrario.
Démarches méthodologiques
Les quatre axes de recherche qui structurent notre étude de la restauration comme fabrique des origines à la Renaissance impliquent une méthode interdisciplinaire, elle-même constituée de quatre focales dégageant les outils conceptuels principaux du projet :
Restauration - Fondation - Origine
L’origine comme lieu d’ancrage identitaire sera l’un des fils conducteurs du projet. Sise à l’orée de la science et du mythe, elle s’avère une préoccupation des plus actuelles dans de nombreuses disciplines : de la théologie à la physique en passant par l’anthropologie, les études littéraires sur la Renaissance et la pédopsychiatrie contemporaine. Avec elles, et au plus proche de notre thème, l’histoire de l’Antiquité grecque et romaine et l’histoire du droit romain ont souligné que la question des débuts [arkhaia] participe d’une « fiction sans cesse remodelée qui sert de mémoire à un temps vécu au présent et se confond avec lui » (Dupont, Rome, la ville sans origine, 2011, p. 19). L’archéologie mythologique qui vise à fonder le présent – et se distingue en cela d’une archéologie positiviste qui entend témoigner d’un temps passé – sous-tendra notre approche de la restauration.
L’origine dans l’« après-coup »
Le concept d'après-coup [Nachträglichkeit] a déjà fait son entrée dans l’histoire et la théorie de l’art, à différents niveaux : dans le sens du traitement a posteriori réservé à certaines images ou de l’étude du « passé de l’art » et de sa présence aux époques ultérieures, sous la forme de ruines ou de fragments. Dans une dynamique parallèle, la notion de « survivance de l’Antiquité [Nachleben der Antike] » et par extension des formes antiques à la Renaissance – dont Aby Warburg fit le motif central de son approche anthropologique de l’art occidental – guidera la recherche. Ses réflexions sur l’influence d’une époque sur une autre et les mouvements de transmission des formes [Wanderung der Formen] dans l’histoire et la culture seront également discutées et utilisées de façon critique. Ainsi les notions d’après-coup et de survivance seront autant d’outils conceptuels pour soutenir l’examen que le projet entend mener sur le problème de la restauration comme une fabrication, une construction ex post de l’origine à la Renaissance.
Sémantique de la restauration
Nous procéderons à l’analyse de la polysémie du terme de restauration et la pluralité de son usage au moyen d’une étude comparée avec d’autres mots qualifiant la relation à un objet ou système établi en un temps antérieur. Pour cette opération, la maîtrise des nuances sémantiques du concept de « Renaissance » est essentielle : de ses conditions d’emploi et d’interprétation pour caractériser la Renaissance italienne et la distinguer d’autres renaissances jusqu’à ses revisitations théoriques et historiographiques les plus récentes. Le même examen des notions parentes de rénovation [renovatio urbis], de reconstruction, voire de destruction féconde de l’art en vue d’édifier le présent servira de soutien à l’enquête, qui vise à clarifier les significations et usages du terme de restauration à la Renaissance italienne.
Histoires et pratiques de la restauration
L’histoire et les pratiques de la restauration permettront d’approfondir la compréhension matérielle de l‘objet et ses couches historiques successives, entre ses destructions et ses restaurations au fil du temps. L’équipe du projet se familiarisera à de tels procédés d’investigation en échangeant de façon approfondie avec différents spécialistes d’instituts de recherche scientifique et de restauration.