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Les jeunes suisses reprennent le chemin d'une école qui continue de susciter un vaste débat au sein de la population et de la classe politique suisse.
L'ancien parlementaire Jacques Neyrinck milite en faveur de la création d'un département de l'éducation nationale et implore les pédagogues à virer leur cuti soixante-huitarde.
Professeur honoraire à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Jacques Neyrinck affronte au quotidien les défis de la formation en Suisse. Un dossier qu'il a également épluché comme conseiller national (Chambre du peuple du parlement suisse). Interview.
swissinfo: L'école suscite toujours le débat au sein de la population comme de la classe politique suisse. Pourquoi maintenant?
Jacques Neyrinck: L'étude PISA a été un signal d'alarme. L'école suisse était fière de ses prestations, basées sur une longue tradition de pédagogues suisses dont certains très célèbres. Et subitement, suite à cette étude comparative entre les pays de l'OCDE, la Suisse a réalisé qu'elle atteignait à peine la moyenne des pays industrialisés.
Cet électrochoc a suscité une réflexion sur les voies et les méthodes suivies ses dernières décennies qui ont, me semble-t-il, cédé à la facilité. Obtenant de moins en moins des élèves, l'école a exigé de moins en moins d'eux. Elle s'est également dispersée dans toutes sortes de domaines. Et surtout, les pédagogues sont devenus des «pédagogistes», c'est à dire des gens extrêmement dogmatiques et idéologiques.
L'école a toujours servi d'ascenseur social pour des gens extrêmement doués issus des milieux défavorisés. Mais elle tend aussi à privilégier les enfants des couches privilégiées de la population, puisqu'ils jouissent souvent de plus de connaissances que leurs camarades défavorisés.
Or une majorité d'enseignants - plutôt à gauche - veulent faire de la promotion sociale. Et puisque la promotion sociale n'est pas possible pour tout le monde, la meilleure manière de l'atteindre est de baisser les exigences à l'école.
swissinfo: En se focalisant sur les notes ou sur le choix des langues, le débat sur l'école ne vise-t-il d'abord à rassurer les parents et le monde politique suisse au détriment des élèves?
J.N.: La société suisse paie très cher (20 milliards de francs environ) pour que les élèves soient formés. Et c'est l'intérêt des élèves que de l'être. Les intérêts des élèves et ceux de la société coïncident donc.
Concernant la question des notes, il est typique d'avoir renoncé aux notes dans le cadre de cet esprit post 68, puisqu'il s'agit de départager les bons et les mauvais élèves. Mais le système des évaluations est terriblement opaque, en tous cas impossible à déchiffrer pour les parents.
Ce système extrêmement idéologique refuse de différencier les élèves, alors qu'à la fin de l'année, il faut tout de même le faire.
Le choix des langues est un tout autre problème. Il répond à des considérations politiques, puisqu'il est souhaitable que les Suisses connaissent au moins une autre langue nationale que la leur. Mais cette question répond également à une dimension beaucoup plus large, liée à la globalisation. Tout le monde devrait pouvoir se débrouiller en anglais.
Or, ces deux exigences sont contradictoires. Les élèves apprennent facilement l'anglais, ne serait-ce que par le cinéma, la musique, Internet ou les modes d'emplois des appareils qui accompagnent leur quotidien.
En revanche, les langues nationales sont plus difficiles d'accès. De plus, elles ne bénéficient pas d'un enseignement pratique, mais théorique. Malgré les réformes, les enseignants s'obstinent à donner des leçons de grammaire. Et cela suffit à inhiber l'apprentissage de la langue.
swissinfo: Nous assistons à l'émergence de la société du savoir. L'école d'aujourd'hui répond-elle à cette transformation?
J.N.: J'ai des doutes. Les programmes de l'école obligatoires et des classes qui mènent au baccalauréat sont concoctées sans aucune coordination avec l'enseignement universitaire. Les écoles polytechniques et les universités se retrouvent donc avec des étudiants issus de 26 cantons et demi-cantons souverains en la matière.
Leurs auditoires sont donc très hétérogènes. Des élèves connaissent certaines matières, d'autres pas. Il faut donc souvent tout reprendre à la base et perdre ainsi énormément de temps. Une telle situation ne peut pas durer, si l'on veut tirer le meilleur bénéfice d'une société du savoir.
swissinfo: Comment sortir de cette impasse?
J.N.: La première décision politique importante à prendre – et le parlement quasiment unanime l'a proposé à plusieurs reprises – est de confier à un seul Conseiller fédéral (ministre) les questions de formation et de recherche, et qu'il s'en occupe à plein temps.
Aujourd'hui ce dossier est partagé entre le département de l'économie et celui de l'intérieur. De plus, les cantons sont souverains, y compris sur nombre de questions touchant l'université.
Il faut donc prioritairement créer un département (ministère) de l'éducation nationale qui couvre aussi bien l'école obligatoire que l'université en passant par les hautes écoles spécialisées. Mais une telle révolution nécessite le changement de la constitution.
Interview swissinfo, Frédéric Burnand à Genève
En bref
- En Suisse, l'Instruction publique relève des compétences des cantons.
- Au cours des dernières décennies, plusieurs tentatives d'harmonisation des 26 systèmes éducatifs se sont heurtées aux résistances des cantons.
- Le 21 mai dernier, le peuple suisse a accepté via les urnes une proposition de modification de la Constitution visant à harmoniser l'enseignement scolaire.
- La Confédération a désormais le droit d'intervenir au cas où les cantons ne parviennent pas à s'entendre sur la création d'un espace éducatif commun et homogène.