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Aucun parti socialiste ne devrait exister, dans aucun pays, nulle part dans l’univers. Il ne devrait, en effet, venir à personne l’idée saugrenue de fonder un « parti socialiste », ni même de militer pour un tel parti, et encore moins d’élire ses candidats, au même titre qu’il ne vient à personne l’idée de fonder un « parti du 2 + 2 font 5 ».
Que des partis socialistes existent encore doit donc être considéré comme choquant, comme un outrage à la raison et au bon sens, comme une anomalie historique vouée à disparaître tôt ou tard dans toute société — le plus tôt sera le mieux.
L’absurdité conceptuelle du socialisme
En effet, qu’est-ce que le socialisme ? Le socialisme s’oppose au capitalisme ; le capitalisme est un système de propriété privée des moyens de production (qui permet donc l’accumulation de capital).
Le socialisme est le contraire du capitalisme : un système de propriété publique des moyens de production.
Le problème apparaît déjà.
Bien sûr, différents partis socialistes de différentes époques auront différentes définitions. Certains clament à la nationalisation des entreprises, d’autres appellent à la défense du service public ; peu importe, l’enjeu est le même : que tout ou partie des outils de production ne soient « pas privés ».
Cette simple définition repose déjà sur une absurdité, une impossibilité, ou une tromperie, à choix : qu’est-ce que la « propriété publique » ?
Peut-on en effet concevoir une définition de « propriété publique » qui ne serait pas anti-conceptuelle ?
Seuls les individus peuvent effectivement penser, choisir, et donc agir. Seul un être humain, ou un groupe clairement défini d’êtres humains, peut s’approprier des resources naturelles, prendre la décision de les échanger, ou les modifier par son travail. Et en prenant ces décisions, c’est-à-dire en respirant et agissant sans avoir attendu l’autorisation de la collectivité, chacun agit bien en tant que propriétaire individuel de son corps. Au même titre que la digestion se fait individuellement, de même la décision de ne pas consommer, d’épargner, et ainsi d’accumuler du capital sous une forme ou une autre, relève là aussi d’un choix individuel fait par une ou plusieurs personnes.
L’introduction de la politique socialiste implique non pas que « la collectivité » va prendre les décisions faites jusqu’alors par les propriétaires, mais que d’autres individus vont prendre leur propriété aux producteurs et en disposer à leur place. Elle ne change rien aux formes légitimes d’acquisition de la propriété, ni aux formes illégitimes. Elle ne propose aucune démarcation claire qui ferait qu’une propriété acquise légitimement deviendrait soudain illégitime, ou qu’au contraire une propriété acquise par des moyens considérés comme illégitimes deviendrait légitime. Elle ne propose aucune définition de « propriété publique » qui serait compatible avec la propriété, ou même tout simplement non-contradictoire : qui contiendrait une définition universelle des moyens légitimes d’acquisition de la « propriété publique », qui contiendrait un critère non-équivoque permettant de proclamer « ceci est à tout jamais la propriété légitime de telle collectivité publique, et de nulle autre ». Elle n’introduit aucune magie qui permettrait d’être dispensé du principe de non-contradiction, et ainsi pouvoir à la fois être propriétaire de quelque chose et ne pas l’être.
Le socialisme introduit ainsi une notion de pseudo-propriété qui n’est plus conceptuellement défendable. Des phrases telles que « l’État est propriétaire de X » ne sont dès lors pas même grammaticalement correctes, au même titre que « je pleus » ou « ce caillou est heureux », dès lors qu’elle ne sauraient être décomposées en une chaîne cohérente partant de la définition en Droit de la propriété.
L’absurdité philosophique du socialisme
Ce détournement de la notion de propriété en pseudo-propriété publique et le manque de clarté conceptuelle de cette dernière amènent à une question fondamentale en philosophie du Droit, justement : comment modaliser la notion de propriété sans la nier ?
Dès lors que l’on piétine les bases conceptuelles qui garantissent la propriété privée, le Droit se retrouve à son tour sapé de ses fondements : comment en effet faire passer une propriété privée en « mains publiques », sans bafouer le Droit de propriété ?
En plaçant la pseudo-propriété au dessus de la propriété, on introduit une entorse au Droit, qui justifie que Y puisse prendre la propriété de X au nom du « public ». Mais comment justifier que Y puisse prendre une ressource à X, mais prétendre en même temps que Z n’aurait pas le droit de la reprendre à son tour à Y ?
Comment un régime socialiste partiel peut-il justifier la « nationalisation » d’une industrie A mais non d’une industrie B ?1 Et comment un régime socialiste complet K peut-il justifier sa prise de pouvoir au nom du prolétariat, tout en s’indignant du putsch du groupe P, qui se réclame lui aussi de ce même prolétariat ? Et s’il est légitime qu’une majorité de 50.1%, selon le système électoral M, confisque les biens du 49.9% restants, pourra-t-elle s’opposer à ce qu’une majorité opposée, composée des mêmes personnes mais selon le système électoral N, les lui reprenne2 ? Et si une collectivité C peut confisquer les biens des individus surlesquels elle prétend régner, pourquoi une collectivité D plus grande, dominant à son tour la collectivité C, n’en ferait-elle pas autant en s’accaparant les pseudo-propriétés de la collectivité C ?
Puisque la « propriété publique » n’a pas de définition cohérente, et que le socialisme ne contient donc aucune limite intrinsèque à l’étendue de son bafouement des droits de propriété, que reste-t-il des droits individuels en régime socialiste ?
Si la propriété, si la définition même de la propriété, devient sujette aux aléas « démocratiques » soumis au théorème d’impossibilité d’Arrow et autres paradoxes de Condorcet, voire, pire, aux décisions d’un quelconque bureaucrate, membre du Comité central, ou simple fonctionnaire, que reste-t-il du Droit ?
Quelle nuance, dès lors, entre le socialisme et le nihilisme ?
L’absurdité économique du socialisme
Ce nihilisme philosophique, niant l’universalité du Droit, niant l’identité des droits de tous, nie tout naturellement également l’économie et ses lois tout aussi immuables.
Le calcul économique, par exemple, repose sur les prix. Et les prix reposent sur... la propriété. Privée.
En effet, les prix sont le résultat d’actions, sur un marché, actions faites par des propriétaires qui échangent leurs biens, achètent et vendent leurs propriétés. Pour tout marché ou toute partie d’un marché où la propriété est remplacée par la pseudo-propriété « publique », il n’y a plus de libre-échange, de libre formation de prix. Les préférences individuelles ne sont observables que dans l’action, si cette action est interdite, les préférences ne sont tout simplement plus exprimées sur le marché et demeurent dès lors parfaitement inconnues.
Remplacer la propriété privée par la « propriété publique » annihile ainsi la fonction organisatrice des prix, rendant impossible le calcul économique.
La pseudo-propriété atteint dès lors rapidement ses limites : s’il est facile de se proclamer « propriétaire », et prétendre agir comme tel, cela n’est guère suffisant pour assurer la fonction entrepreneuriale d’un véritable propriétaire, avec notamment la responsabilité qui va avec. Le marché est aussi un processus de sélection, et toute tentative socialiste de remplacer certains de ses composants par des substituts étatiques n’en constitue que de pâles Ersätze, tout au plus nominalement semblables, mais ne reposant nullement sur les mêmes fondements d’acquisition légitime de propriété, de responsabilité financière pour ses actions, de formation de prix sur un marché libre, et de sélection des entrepreneurs par le marché.
Le fait même que les socialistes, après avoir saboté la propriété et le marché, se retrouvent systématiquement à devoir tenter de reproduire leurs mécanismes sous une forme bricolée et limitée quelconque, relève tout au plus d’un culte du Cargo, et ne prouve dès lors qu’une chose : leur admission implicite de leur dépendance du capitalisme.
L’absurdité politique du socialisme
L’inefficacité des entreprises « publiques », généralement constatée même par le profane, n’est ainsi qu’une manifestation locale modérée d’un problème beaucoup plus fondamental : comment choisir quoi produire pour demain, comment, et à quel prix le vendre ? Autant de décisions décentralisées coordonnées et sélectionnées par le marché, par des mécanismes qui dépassent complètement les socialistes.
Cette inefficacité sera d’autant plus grande que l’économie sera socialisée. Mais surtout, elle sera d’autant plus grande que l’économie aura été socialisée plus longtemps... et que le reste du monde sera aussi socialisé.
En se montrant incapable de répondre à ces questions, le socialisme montre qu’il ne saurait en aucun cas prétendre être un programme politique de long terme. La « propriété publique » n’est définie qu’en pervertissant la propriété, obtenue qu’en usurpant la propriété, et maintenue qu’en imitant la propriété des régimes capitalistes passés et voisins. Redistribuer la richesse créée par le capitalisme, sans se soucier de sa création sans capitalisme, sans même la comprendre, n’est pas un programme politique, pas plus que « manger ce qui reste dans le frigo, puis aller sauter d’une falaise3 » n’est un plan de carrière.
Le socialisme n’est ainsi pas une alternative au capitalisme : le socialisme n’est qu’un parasite temporaire du capitalisme.
In fact Socialism is not in the least what it pretends to be. It is not the pioneer of a better and finer world, but the spoiler of what thousands of years of civilization have created. It does not build; it destroys. For destruction is the essence of it. It produces nothing, it only consumes what the social order based on private ownership in the means of production has created. Since a socialist order of society cannot exist, unless it be as a fragment of Socialism within an economic order resting otherwise on private property, each step leading towards Socialism must exhaust itself in the destruction of what already exists.
— Mises, Socialism, p. 458.
Le « socialisme dans un seul pays » est bien la seule chose qui aura permis à l’URSS de se maintenir si longtemps, en recopiant les prix des catalogues et des marchés boursiers occidentaux, et plus généralement en profitant des structures de propriété et de prix qui l’ont précédée, et qui perduraient dans le reste du monde4.
L’absence de pays socialistes n’aurait rien changé pour les pays capitalistes. L’absence de pays capitalistes, en revanche, aurait tout changé pour les pays socialistes, qui n’auraient plus eu aucune référence de prix, personne pour les soutenir, personne à piller. Aucune redistribution socialiste n’est possible sans qu’il n’y ait eu, d’abord, une production par le capitalisme.
L’impossibilité de la société statique
Ceci nous amène au problème fondamental du socialisme : il se base sur une vision du monde parfaitement statique, à la micro-seconde présente, et donc inadaptée à notre univers proportionnellement à la part de cette seconde dans l’âge de l’univers, et donc d’autant plus inadaptée à chaque seconde qui passe.
En se concentrant sur la « redistribution » ou « l’allocation » des richesses, le socialisme oublie complètement leur création, leur production. En posant comme donnée la propriété existante, sa création, et son maintien futur, et la structure des prix, le socialisme passe complètement à côté de l’enjeu véritable de la science économique. En ignorant l’importance d’une définition cohérente de la propriété, il ignore complètement l’importance des enjeux du Droit.
En somme, le modèle socialiste pose comme exogènes non seulement le progrès technologique, mais l’apparition des biens qu’il prétend redistribuer, et la structure des prix qu’il prétend altérer. Au-delà de la micro-seconde, donc, le socialisme sape les conditions mêmes de l’existence économique et sociale humaine, qu’il prétend pourtant réguler.
Cette pseudo-philosophie s’illustre dans tout domaine que les socialistes abordent, que ce soit la politique du logement (les logements sont-là, régulons leurs prix) ; l’imposition des entreprises (les profits sont là, taxons-les), la nationalisation des entreprises (les entreprises sont là, confisquons-les) ; ou même, dernière lubie particulièrement flagrante, le revenu universel (les revenus sont là, redistribuons-les).
Dans tous ces exemples, aussi bien le passé (la création passée de ces richesses existantes) que le futur (la création future d’autres richesses du même type) sont majestueusement ignorés. L’incroyable complexité dynamique du monde est, dans l’arrogance sans bornes du socialisme, ramenée à un modèle statique, sur lequel les socialistes s’attribuent le droit d’intervenir, et s’imaginent que leur intervention n’influencera aucun paramètre autre que celui que leur caprice du jour aura décidé d’influencer.
En stoppant l’accumulation de capital et la croissance, les socialistes rapprochent la société de leur modèle, de même qu’en postulant l’économie comme un jeu à somme nulle de redistribution, et non à somme positive de création, ils l’approchent aussi de leur modèle, instituant la guerre de tous contre tous pour l’accaparement des richesses existantes. Les nostalgiques de l’URSS en viennent ainsi à s’imaginer qu’ils vivaient bel et bien dans une société statique :
On vivait chichement, mais on savait ce qui nous attendait le lendemain.
Or, cette société statique n’existe pas, et n’a jamais existé plus de deux secondes. De même que la micro-seconde du présent n’a guère d’existence entre le passé et le futur, de même que le jeu à somme nulle ne remplace le jeu à somme positive qu’un bref instant sur la descente vers le jeu à somme négative, de même la non-croissance ne remplace que brièvement la croissance, avant de passer à la décroissance.
L’accumulation privée de capital est remplacée par la destruction de capital, et la société éphémère du socialisme n’est alors pas statique, mais bien en train de glisser sur la pente vers l’effondrement inévitable.
Le « choix de société », l’alternative entre capitalisme et socialisme que serait censé offrir le socialisme, « l’autre modèle d’organisation sociale » n’existe dès lors tout simplement pas :
Socialism is not an alternative to capitalism; it is an alternative to any system under which men can live as human beings.
— Mises, Human Action
Le modèle socialiste statique n’est donc pas un choix social possible. La seule alternative réelle est le choix entre le chaos du non-Droit nihiliste d’un côté, dans une dynamique de cercle vicieux vers l’appauvrissement, et l’ordre du Droit libéral de l’autre, dans une dynamique de cercle vertueux d’enrichissement. Ce choix-là ne devrait pas être bien difficile.