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Nous serons demain le 17 mai 2014. Pour beaucoup, une date quelconque. Pour moi, c'est un anniversaire. Le 17 mai 1984 à 19 heures, j'entrais en clinique à Dakar pour tenter de me débarrasser de l'ennemi qui me rongeait depuis de longues années : l'alcool.
C'était il y a trente ans.
Le 17 mai 1984, c'est le jour où j'ai bu ma dernière bouteille de Johnnie Walker, entre 18 heures et 18 heures 45…
Je laisse le soin aux médecins lecteurs de Cuk d'estimer mon taux d'alcoolémie à ce moment précis. Ce que je sais, c'est que je tenais toujours debout et que j'ai pu rejoindre la clinique à pieds, après avoir descendu les quatre-vingt-neuf marches de mon immeuble !
C'était la preuve qu'il était bien temps de mettre un terme à mon amitié de longue date avec mon copain Johnnie Walker… La décision avait été prise l'avant-veille, conséquence heureuse d'une rencontre improbable qui changea ma vie.
Le déclic
Pour moi, ce fut Mimi, la nièce d'une vieille amie à moi qui ne cessait de me dire que celle-ci avait trente (!) cures de désintoxication derrière elle et qu'elle s'en était finalement tirée puisqu'elle ne buvait plus d'alcool depuis cinq ans. Oh ! Le beau cas !
La chance voulut que Mimi était de passage à Dakar et j'ai donc pu la rencontrer dans le but de lui expliquer mon cas, avec pour seul discours de ma part « Je sais qui vous êtes, je sais ce que vous avez fait. Il faut que vous me sortiez de là ».
Elle avait trente-cinq ans, elle était très jolie et ses yeux verts pétillaient de malice.
Elle a très bien joué le coup, en commençant par me raconter en une heure toute sa vie d'alcoolique. C'était évidemment horrible, au-delà de ce que l'on peut imaginer. Ce faisant, elle m'apportait son « Témoignage », au sens où l'entendent les Alcooliques Anonymes (les A.A.).
Ma réaction fut celle qu'attendent les A.A. en de telles circonstances : j'avais devant moi une nana splendide, bien dans sa peau, qui venait de me raconter des horreurs et qui s'en était sortie depuis cinq ans. Alors, pourquoi pas moi ?
C'était le matin du mardi 16 mai 1984. Sur ses conseils, nous avons décidé ensemble d'un protocole qui déboucha sur mon entrée en clinique le lendemain 17 mai à 19h00 pour une cure de désintoxication "classique" de quinze jours.
Nous savions tous les deux que le taux de réussite d'une telle cure ne dépassait pas 20 % à deux ans mais il fallait faire avec puisqu'aucune des autres solutions qu'elle proposait ne pouvait me convenir, pour des tas de raisons, sociales en particulier. Trente ans après, je suis l'exception qui fait mentir les statistiques.
Mon témoignage
J'ai commencé à boire sérieusement dès mes seize ans, sur le chantier de la MIFERMA à Port-Étienne, cette ville de Mauritanie qui se nomme désormais Nouadhibou dont Jean-Christophe Rufin a si bien rendu l'atmosphère dans « Katiba ».
Le Whisky m'a d'abord servi comme inhibiteur du vertige incontrôlable dont je souffrais depuis mon enfance. Dès le casse-croûte de 9 heures du matin, nous le prenions en apéritif avant de passer au Boulaouane qui arrosait le jambon espagnol et le beurre néozélandais.
C'est ainsi que j'ai pu commencer à grimper aux échelles qui donnaient accès aux toitures, en surmontant le vertige qui me rendait l'exercice totalement impossible lorsque j'étais à jeun.
À midi, tous les responsables du chantier se retrouvaient au bar du Club où nous prenions nos repas. La règle était claire et incontournable : à chacun sa tournée. Comme nous étions régulièrement une quinzaine alignés le long du bar, il est facile de comprendre dans quel état nous étions lorsque nous passions à table… Où, déjà, je ne buvais que de l'eau.
Un qui m'a beaucoup aidé à apprendre à boire à cette époque était un Anglais, monteur des moteurs Mirlees de la centrale électrique.
Alors qu'il se faisait servir ses bières systématiquement additionnées d'une dose de Gin, j'avais remarqué qu'il ne s'asseyait jamais au bar. Pourquoi ? Simple : « Lorsque tu bois au bar, si tu es assis tu ne sens pas arriver le trop-plein et tu risques de tomber du tabouret. It's Shocking ! Si tu restes debout, tu sens arriver le verre de trop et tu sors du bar dignement, droit comme un "i" ».
La leçon a porté puisqu'on ne m'a jamais vu assis pour picoler, que ce soit en discothèque, lors de réunions publiques ou de soirées chez des amis.
Progressivement, au fil des années la dose d'alcool que j'étais capable d'ingurgiter sans désordre apparent a augmenté. J'étais devenu le prototype du mec qui "tient l'alcool", bref, un homme fort, pas une mauviette comme certains (!).
Et les ennuis ont commencé. On ne s'endort pas impunément chaque soir en état de coma éthylique. J'ai commencé à souffrir du syndrome de la brosse à dent le matin au réveil, qui provoquait des nausées incoercibles et me faisait régurgiter dans le lavabo mon repas de la veille au soir, absolument intact, non digéré. Ça tombait bien parce que j'avais oublié ce que j'avais mangé la veille. De même que j'avais complètement oublié les insultes éventuelles que j'avais servies à mon entourage ce soir-là.
Puis est arrivé l'œdème des membres inférieurs, qui se manifestait par le syndrome du poisson mort (l'empreinte du pouce reste marquée en creux lorsque vous relâchez la pression après l'avoir appuyé fortement sur une cuisse). Vinrent ensuite l'apparition de Gammas GT dans ma formule sanguine (en mai 1983, j'étais déjà à 63, ce qui m'avait valu une mise en garde sérieuse par le laborantin qui avait fait l'analyse. Je finirai à 262 en mai 1984).
Puis vinrent les troubles de la vision alors que j'étais à jeun (le matin, impossible de déchiffrer le nom des cargos que nous croisions dans la baie de Dakar, alors que nous rejoignions Dakar depuis l'île de Gorée où j'habitais à l'époque.
Le matin dès 08h30, j'étais incapable d'écrire mon nom tant je tremblais. Trois whiskies d'affilée étaient nécessaires pour me remettre les yeux en face des trous. Hélas, ce n'étaient que les trois premiers de la journée :-(
Bref, j'étais devenu une éponge dont on disait dans le monde professionnel « Grujon, c'est un mec génial mais il faut le rencontrer avant 9 heures du matin parce qu'après il est bourré ».
Quinze jours sans alcool, mais après ?
Arrêter de boire est une chose. Se réinsérer normalement dans la vie sociale et rester sobre en est une autre et c'est un vrai combat. C'est là que ma fréquentation des A.A. a été essentielle.
Une des particularités des A.A. est qu'ils ne formulent jamais aucun jugement de valeur sur les consommateurs d'alcool mais cherchent à faire partager leur expérience, basée sur une existence de bientôt quatre-vingt ans.
Les Douze Questions des A.A.
Ces 12 questions, vous seul pouvez y répondre.
1 – Avez-vous déjà résolu d’arrêter de boire pendant une semaine ou deux, sans pouvoir tenir plus que quelques jours?
2 – Aimeriez-vous que les gens se mêlent de leurs affaires concernant votre façon de boire – qu’ils cessent de vous dire quoi faire ?
3 – Avez-vous déjà changé de sorte de boisson dans l’espoir d’éviter de vous enivrer ?
4 – Vous est-il arrivé au cours de la dernière année de devoir prendre un verre le matin pour vous lever ?
5 – Enviez-vous les gens qui peuvent boire sans s’occasionner d’embêtements ?
6 – Avez-vous eu des problèmes reliés à l’alcool au cours de la dernière année ?
7 – Votre façon de boire a-t-elle causé des problèmes à la maison ?
8 – Vous arrive-t-il, lors d’une soirée, d’essayer d’obtenir des consommations supplémentaires parce qu’on ne vous en donne pas suffisamment ?
9 – Vous dites-vous que vous pouvez cesser de boire n’importe quand, même si vous continuez à vous enivrer malgré vous ?
10 – Avez-vous manqué des journées de travail ou d’école à cause de l’alcool ?
11 – Avez-vous des trous de mémoire ?
12 – Avez-vous déjà eu l’impression que la vie serait plus belle si vous ne buviez pas ?
Les A.A. considèrent que si vous avez répondu OUI quatre fois ou plus, vous avez probablement déjà un problème d’alcool ou vous n'allez pas tarder à en avoir un.
J'ai découvert les A.A. et leurs Douze Questions après être sorti de clinique. J'ai constaté a posteriori qu'en ce qui me concernait j'étais capable de répondre OUI à 8 Questions sur 12 ! Curieusement, je n'étais absolument pas concerné par les quatre autres. J'en conclus que chacun a sa façon de vivre ses problèmes avec l'alcool.
Un des aphorismes des A.A. : « L'alcoolisme est une maladie progressive et mortelle »
Le Buveur du Petit Prince sur sa planète
Souvenons-nous du dialogue entre le Petit Prince et le Buveur, sur la planète du Buveur, dans ce très court Chapitre XII de l'ouvrage de Saint-Exupéry :
« La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie :
— Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu'il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
— Je bois, répondit le buveur, d'un air lugubre.
— Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
— Pour oublier, répondit le buveur.
— Pour oublier quoi ? s'enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
— Pour oublier que j'ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
— Honte de quoi ? s'informa le petit prince qui désirait le secourir.
— Honte de boire ! acheva le buveur qui s'enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s'en fut, perplexe.
« Les grandes personnes sont décidément très très bizarres », se disait-il en lui-même durant le voyage. »
Une référence cinématographique ?
Le plus beau film jamais réalisé sur l'alcoolisme : Pour l'amour d'une femme
Désolé de proposer le lien vers la version anglaise du Wiki mais c'est celle qui offre la meilleure description du film. Un lien vers la version française est néanmoins disponible sur la page. Les deux lignes du Synopsis en français sont tellement indigentes que je vais tenter de me coller à la traduction de la version anglaise un de ces soirs.
Dans ce film, on retrouve dès les premières séquences tous les détails qui font la vie d'une alcoolique (en l'occurrence, c'est Meg Ryan, époustouflante) : les mensonges, les tics de comportement, les souffrances et l'incompréhension dramatique de ses proches.
La prière de la sérénité des A.A.
Pour terminer, je voudrais vous soumettre la Prière de la Sérénité. Au format carte de visite, elle est dans mon portefeuille depuis trente ans et ne me quitte jamais. Son origine est obscure, même si on l'attribue généralement à l'empereur Marc Aurèle. C'est en tout cas un guide de vie exemplaire, que vous buviez ou pas.
Cet article, c'est un bout de ma vie. Je le dédie à Maximilien Sagna, mon "Diola préféré" qui me tanne depuis plus de quinze ans pour que je l'écrive, avec l'espoir qu'il puisse servir à ceux ou celles qui se sentiraient un tant soit peu concernés.
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Marc, l'Africain