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Nous avons tous en nous le pressentiment des anges, mais pas forcément celui de les concevoir de façon appropriée. La question de leur nature s'est constamment posée, et comme beaucoup de gens ne sont pas parvenus à trouver une réponse satisfaisante, il s'est formé deux groupes, parmi eux: les matérialistes, qui nient leur existence, et disent que par eux l'on ne fait que cristalliser l'amour de la mère, hérité de la petite enfance: ils sont freudiens; et les spiritualistes, qui disent qu'on a élaboré l'idée d'un ange à partir des guides spirituels, initiés en tous genres – druides, mages, guérisseurs, gourous et artistes à succès.
On pourrait croire que le premier camp, plutôt rationaliste, est plus important que l'autre, mais non: il a simplement plus droit à la parole et à sa diffusion large – par les chaires d'université, les chaînes de télévision, les grands journaux –, parce que la position en est plus intellectuelle, moins fondée sur l'émotion, et que la société a tendu à donner plus de pouvoir aux intellectuels qu'aux autres, à faire prévaloir l'intelligence sur le mysticisme. Pour quelque raison, la force publique a été regardée comme plus grande grâce à la raison que grâce à la passion. Héritage romain, sans doute.
Dans les faits, on le sait bien, le peuple assimile constamment des acteurs et des chansonniers, des stars de la pop, à des demi-dieux ou des prophètes, et l'écrivain Pacôme Thiellement en a fait plus ou moins son miel, en prétendant que ces artistes étaient descendants des gnostiques, des hérétiques au mysticisme pur et beau – et qu'il y avait plus de spiritualité en eux que dans la tradition classique, la théologie légale, ce qui n'est évidemment pas le cas.
Je ne veux pas minimiser l'intérêt de cette pop culture, qui a ses beautés, et j'ai toujours aimé David Bowie et Twin Peaks, que Pacôme Thiellement aime aussi, mais je pense, tout de même, qu'il y avait plus de hauteur spirituelle chez un Pierre Teilhard de Chardin, qui était jésuite, que dans l'immense majorité des chanteurs pop – et le pense d'autant plus que Pacôme Thiellement a placé, au pinacle de la spiritualité angélique terrestre, John Lennon, et que c'est quelqu'un qui ne me parle aucunement, qui me fait simplement penser aux hippies qui rêvaient d'amour terrestre sans prendre appui sur le céleste, et donc assimilaient leurs pulsions corporelles à des élans mystiques, ce qui est plutôt ridicule. On ne peut pas étendre son désir personnel jusqu'à toucher à l'infini sans invraisemblance, et, certes, ce n'est pas dans l'irréel et l'impossibilité objective que se trouve le divin – ainsi pourtant que le prétendait Robert Heinlein dans Stranger in a Strange Land, son héros, Michael Smith, pouvant tout faire parce qu'il était lié intimement aux défunts de Mars. Heinlein voulait parler d'un ange, peut-être; mais en le matérialisant, il n'a pu se sauver que par la satire, le rire.
Cette assimilation d'un chanteur qu'on aime à un ange (car on m'a aussi parlé de John Lennon directement comme tel) me rappelle le perroquet de Félicité, dans le conte Un Cœur simple, de Flaubert: vivant, elle l'adorait, n'ayant pas d'autre ami dans la vie, et, mort, elle le fait empailler et le vénère comme une divinité, assurant qu'il est le véritable Saint-Esprit, puisqu'une colombe ne parle pas. Il y a d'ailleurs des peuples, m'a-t-on dit, qui réellement vénèrent les perroquets, dans l'Océan pacifique. Mais une parole purement extérieure ne fait pas une expression du verbe cosmique, et c'était la plaisanterie de Flaubert. On peut, extérieurement, imiter le grand style antique et mystique des textes sacrés, et qu'il n'y ait pas grand-chose derrière. Cela se fait beaucoup – notamment, je trouve, quand il s'agit de l'Inde. Sri Aurobindo imite la Bhagavad-Gita, mais, certes, le contenu n'est vraiment pas le même. J'y reviendrai.