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Pourquoi l'allaitement reste-t-il tabou en Irlande?
En Irlande, seules 10 à 15% des femmes allaitent encore leur enfant quand il est âgé de six mois, contre 50% en Suisse.
Ces chiffres font réagir dans le pays. Des députées et des sénatrices ont lancé début mai un appel pour introduire des cours sur l'allaitement dans les écoles et pour récolter de meilleures données sur la pratique. Elles espèrent ainsi faire évoluer la norme culturelle de ce pays qui perçoit toujours l'allaitement comme une honte. A tel point qu'il est rare de voir une femme allaiter son enfant en public.
"Si c’était mon premier enfant, je serais hyper mal à l’aise à l’idée d’allaiter ici", confie Petrina au micro de la RTS, dans un café du centre de Dublin. "Mais j’ai eu ma première fille à Londres où c’est bien plus accepté dans la culture de le faire en public. Alors quand j’ai eu ma deuxième fille, je m’en fichais de ce que les gens pouvaient en dire ici. Ma famille n’aime pas ça, certains ne me soutiennent pas dans ma démarche, mais c’est comme ça", poursuit-elle.
Des reproches en cas d'allaitement en public
Les reproches à l'égard des mères qui osent allaiter en public peuvent être nombreux, confie Petrina: "On me pose constamment des questions: Pourquoi tu allaites? Tu sais qu'elle dormira mieux si tu lui donnes un biberon de lait? Comment tu sais qu’elle en a assez puisque tu ne peux pas contrôler les quantités qu’elle mange?"
Quand vous êtes enceinte et que vous allez à la maternité pour vos rendez-vous, personne ne vous parle de l’allaitement
La pratique est également vue comme honteuse. Petrina s'est déjà vu demander de s'isoler aux toilettes pour allaiter son enfant. "Si on ne voit pas régulièrement des femmes le faire, ça ne va pas les encourager", déplore la jeune femme. "Et quand vous êtes enceinte et que vous allez à la maternité pour vos rendez-vous, personne ne vous parle de l’allaitement. Il n’y a aucun soutien culturel en Irlande."
À Dublin, des appels pour installer des bancs d’allaitement rembourrés dans un parc ont aussi soulevé une polémique et viennent d’être refusés par la Ville.
Un traumatisme post-famine
Ce rapport à l’allaitement s’explique aussi par un traumatisme post-famine. Au 19e siècle, près d’un million d’Irlandais et d'Irlandaises meurent de faim à cause d’un champignon qui détruit les cultures de pomme de terre. Durant longtemps, cette peur d’avoir faim et de la pauvreté est restée.
Les mères qui allaitaient étaient perçues comme pauvres et si vous aviez de quoi vous payer du lait artificiel, cela signifiait que vous étiez aisée. Les entreprises laitières ont exploité cette pensée dans leurs campagnes publicitaires des années 80, renforçant ainsi les stéréotypes. L'idée que le lait en poudre soit meilleur que le lait maternel était mise en avant.
Un manque de personnel dans les hôpitaux
Les consultants et consultantes en lactation sont rares en Irlande et la pratique n'est pas toujours orientée vers l'allaitement: "On leur parle du lait en poudre un peu trop tôt sans soutenir les mères, mais la raison c’est que nous n’avons pas assez de personnel. Les sages-femmes n’ont pas assez de bras pour leur dédier du temps dans leur parcours d’allaitement", déplore Afif EL Khuffash, pédiatre néonatal à l'’hôpital Rotunda à Dublin.
On n’enseigne pas la lactation aux étudiants en médecine et je pense que ça devrait devenir un module à part entière
"On n’enseigne pas la lactation aux étudiants en médecine et je pense que ça devrait devenir un module à part entière pour les externes et les internes. Je crois aussi qu’il faut davantage inclure les hommes dans la conversation pour que la société l’accepte mieux. Il faut défier ce tabou. L’option devrait être là si la mère le souhaite", poursuit ce médecin qui compte bien faire avancer les moeurs.
Sujet radio: Laura Taouchanov
Adaptation web: Léa Bucher
Un groupe parlementaire dédié à l’allaitement
Ce tabou commence à être pris au sérieux sur le plan politique. Grâce aux actions de l’association Bainne Beatha, qui soutient l'allaitement maternel en Irlande, un groupe parlementaire entièrement dédié à l’allaitement vient d’être créé.
"Si vous décidez d'allaiter, que ça ne marche pas et que vous ne vous faîtes pas aider, vous pouvez vous sentir très seule et vulnérable. C’est super si les taux d’allaitement augmentent, mais notre objectif est de réduire le deuil et le traumatisme des femmes qui ont besoin d’aide pour y parvenir", confie Déborah Byrne, porte-parole du groupe parlementaire.
L'association Bainne Beatha a mené une enquête menée auprès de 5000 parents en janvier 2022. Elle révèle que 80% des mères avaient l'intention d'allaiter leur enfant, mais qu'un mois après la naissance, seules 52% d'entre elles le faisaient de manière exclusive. Plus de la moitié d'entre elles ont déclaré avoir eu recours à une aide privée à l'allaitement, dépensant en moyenne 309 euros.