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"Il y a eu deux versions de cet album. Une première en 2015, lorsque j'étais blessé. C'était plutôt un album punk-rock, dans lequel je gueulais... Je l'ai envoyé à la maison de disques. Ils n'ont jamais répondu. Tout à coup, je me suis dit: 'je chante quand même pour mon public, pas pour une maison de disques, pas même pour une radio...", a confié Stephan Eicher à la RTS.
Son nouvel album "Homeless Songs", qui sort vendredi, marque la fin d'un bras de fer juridique de plusieurs années avec sa maison de disques, pendant lequel il n'avait pas le droit de s'exprimer artistiquement comme il le voulait. Cette période difficile à vivre se ressent dans certaines chansons de l'album. Mais pas de manière dure, à travers extravagances et excès, comme un défouloir pour rattraper le temps perdu. Au lieu de ça, pour se faire entendre dans le vacarme des chansons à la mode, Stephan Eicher a choisi le murmure.
"On peut cacher beaucoup de choses dans les chansons"
"Au début, j'ai fait des chansons amères, gueulantes. Puis je me suis demandé si j'avais vraiment envie de chanter ça à quelqu'un, ces attitudes... On peut aussi cacher beaucoup de choses dans des chansons. Les gens les interprètent ensuite de différentes manières, et je trouve ça très beau", raconte l'artiste. A l'instar du titre "Si tu veux que je chante", qui semble évoquer une relation de couple, mais dans lequel il s'adresse en réalité à sa maison de disques.
Au début, j'ai fait des chansons amères, gueulantes. Puis je me suis demandé si j'avais vraiment envie de chanter ces attitudes à quelqu'un
Très calme, très doux, cet album contraste beaucoup avec. Le bois a remplacé le cuivre, les guitares sont caressées. Le piano semble avoir été emballé dans du velours. La voix de Stephan Eicher est atténuée, murmurée, chuchotée, presque méconnaissable par moments. Le disque n'est pas sans relief pour autant, au contraire: celui-ci est inversé, tourné vers l'intérieur du morceau. Les chansons font peu de bruit; on doit s'en approcher pour en examiner les détails.
Se libérer de l'autocensure
Plusieurs pistes échappent au schéma traditionnel couplet-refrain-couplet. Chantées en anglais, en français et en suisse-allemand, elles sont comme des plantes qu'on aurait laissé pousser sans essayer de les guider dans une direction particulière. Le chanteur explique s'être demandé à quoi ressemblerait une chanson insensible à la censure ou à l'autocensure induites par la pression des maisons de disques, des radios, ou par la simple volonté de plaire. De cette volonté découle le titre de l'album, des "chansons sans abri", qui n'auraient peut-être pas leur place dans l'industrie musicale d'aujourd'hui.
"Tous les musiciens que je connais s'imposent cette censure. On écrit une chanson, on va dans le studio, on enregistre... et alors on demande: 'C'est quelle longueur?' Quelle mauvaise question! On ne se demande pas si c'était bon, si c'était touchant. On pense trop à la radio et moins au texte, à l'invention", dénonce l'artiste, pas tendre avec ce moyen de diffusion, et qui ne se gène pas pour l'égratigner.
"Vous avez joué toute une chanson, depuis qu'on a commencé l'interview? Non. Il faut faire vite, je comprends. Il y a beaucoup de choses qui se passent dans le monde, et puis les gens ne doivent pas s'endormir au volant pour aller à leur travail qui les rend si heureux!"
>> Regarder la suite de son interview dans La Matinale:
J'aime bien les crises, comme ça, on trouve de meilleures solutions
Pour ce disque, il dit avoir bénéficié d'un grand espace de liberté, quelque chose de " très libérateur". Son parcours artistique a d'ailleurs toujours été placé sous le signe de la liberté, et la crise qu'il a traversée a nourri son travail. Son combat contre sa maison de disque, il l'a fait pour ouvrir la discussion.
"J'aime bien les crises, comme ça, on trouve de meilleures solutions. J'aime les opposés. Je m'informe beaucoup avec des journaux que je n'aime pas du tout. J'aimerais bien manger avec Christoph Blocher, par exemple. Ce serait plus intéressant d'échanger avec lui qu'avec des gens avec qui je suis d'accord", illustre-t-il. "Je ne veux plus séparer les gens. Il faut parler avec ses plus grands ennemis. C'est la même chose pour Trump, je veux qu'il dise tout. Il faut laisser les gens parler, même les cons, comme ça on peut au moins leur dire de faire un petit effort".
J'aimerais bien manger avec Christoph Blocher, par exemple. Ce serait plus intéressant d'échanger avec lui qu'avec des gens avec qui je suis d'accord
Symbole d'une Suisse multiculturelle
Bien qu'établi en France depuis plus de dix ans, il est l'un des rares artistes suisses à avoir réussi l'exploit d'être à la fois célèbre des deux côtés de la Sarine, mais aussi à l'étranger. Symbole d'une Helvétie multiculturelle, avec notamment une arrière-grand-mère Yéniche, on le présente souvent comme un défenseur de la Suisse. Mais de quelle Suisse parle-t-on?
"J'adore l'idée de la Suisse, une Suisse où deux Erythréens intimidants qui s'approchaient de moi en pleine nuit à Berne, alors que je rentrais d'une visite à ma mère, ont commencé à converser entre eux en dialecte bernois à propos de leur repas du soir", raconte Stephan Eicher, qui répond par une anecdote. "La Suisse reste une idée, qu'on ne peut pas physiquement toucher. Moi, je ne peux parler que des humains que je croise". Et d'ajouter qu'une bonne chanson "ne marche pas seulement pour les Suisses, elle marche pour tout le monde".
>> Concerts, festivals, streaming: comment rémunérer correctement les artistes? Ecouter la chronique de Frédéric Mamaïs dans Alter Eco et les réactions de Stephan Eicher:
Propos recueillis par Romaine Morard et Xavier Alonso
Critique de l'album: Yann Zitouni
Adaptation web: Vincent Cherpillod