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ans la Suisse d’avant 1866, les Juifs exposés à une forte discrimination constituent une infime partie de la population. La Constitution fédérale de 1848 donne la liberté de mouvement et d’établissement sur tout le territoire helvétique à l’ensemble de la population chrétienne, mais pas aux Juifs. Ce n’est qu’en 1866 que la liberté d’installation et le plein exercice des droits civiques leur sont accordés. La nouvelle Constitution fédérale de 1874 leur octroie enfin libertés de conscience et de culte. Ces dernières dispositions déclenchent les premières immigrations.
Rattachés à l’Allemagne en 1871, les Alsaciens de toutes confessions sont alors obligés d’opter pour la nationalité allemande ou de s’expatrier. Nombre de Juifs alsaciens puis ultérieurement d’Europe de l’est partent s’installer dans le Jura neuchâtelois et bernois, à Genève et à Avenches. A Hégenheim, village situé dans la banlieue immédiate de Bâle et siège d’une communauté israélite, vivent quelques horlogers juifs bâlois, interdits de résidence en Suisse. Les autres habitants sont marchands de bétail, de toiles ou de montres. Une partie d’entre eux va, par le biais du commerce, rentrer progressivement dans la production horlogère, souvent avec pour objectif de la mécaniser. L’arrivée en Suisse de familles juives, grâce à leurs relations internationales et à leur savoir-faire commercial, va galvaniser la vente des montres. Parmi les familles originaires d’Hégenheim figurent entre autres les noms de Bloch, Brunschweig, Dietisheim, Dreyfus, Franck, Gintzburger, Grumbach, Lévy, Nordmann, Picard, Schwob et Weil.
Hégenheim, berceau de noms illustres de l’horlogerie suisse
Originaire d’Allschwil près de Bâle, la famille Diedesheim émigre à Hégenheim dès 1694. Au fil du temps, son patronyme se transforme en Didisheim, Diedisheim, Ditisheim, Dietisheim et Didesheim.
En 1850, les frères Marc et Emmanuel Didisheim fondent à Saint-Imier un comptoir horloger dont le nom M & E Didisheim est déposé en 1884. Henry-Albert, Edgar et Hyppolite, fils de Marc, déposent la marque Marvin en 1893, puis l’internationalisent après s’être implantés à La Chaux-de-Fonds. Ils exportent des montres-bracelet aux Etats Unis dès 1893 et développent l’affaire avec un souci constant de mécanisation poursuivie par la troisième génération. En 1905, la raison sociale de l’entreprise devient Henri-Albert Didisheim, fabrique Marvin.
Sur le plan familial, Marc et Emmanuel ont pour frère Jacques Didisheim. Ce dernier ouvre en 1860 un atelier de fabrication de montres à Saint Imier sous le nom de Fabrique Juvenia Didisheim-Goldschmidt et Cie, entreprise transférée à La Chaux-de-Fonds en 1882. Par ailleurs, les trois fils de Marc Didisheim se marient aux trois filles de Maurice Ditisheim. L’oncle de ces dernières, Gaspard, est avec son frère Maurice cofondateur de Ditisheim & Cie Fabrique Vulcain et père de Paul Bernard Ditisheim, lui-même fondateur de Solvil à La Chaux-de-Fonds.
Maurice Ditisheim quitte Hégenheim en 1858 et s’installe à La Chaux-de-Fonds en tant que courtier en horlogerie sous la raison sociale Manufacture Maurice Ditisheim. Lors de l’Exposition universelle de Paris de 1889, l’entreprise est honorée d’une Médaille de bronze pour la «Vallée de l’Arve», une pièce à grandes complications. En 1894, les montres sont produites sous la marque Vulcain qui rentrera dans la légende en 1947 avec le calibre 120 Cricket, à l’étude depuis 1942.
Paul Bernard Ditisheim travaille dans un premier temps dans l’entreprise familiale Vulcain. En 1892, il fonde la Fabrique d’horlogerie Ditis, Solvil et Titus. Considéré comme le père de la chronométrie moderne, il fabrique les chronomètres les plus précis jamais réalisés et obtient en 1912 le «Record chronométrique mondial» à l’Observatoire de Kew. Par ailleurs, il travaille en étroite collaboration avec Charles Edouard Guillaume, étudie les effets de la pression atmosphérique et des champs magnétiques et crée des lubrifiants de synthèse avec l’ingénieur chimiste Paul Woog. Il cèdera sa société en 1930 à Paul Bernard Vogel. Par son mariage avec Suzanne, l’une des héritières de la famille Eberhard, cet homme d’affaires est lié aux grandes familles horlogères de l’époque que sont notamment les Eberhard, Blum et Ditisheim.
Théodore Schwob, né à Hégenheim, s’installe à La Chaux-de-Fonds en tant que marchand de chevaux, puis se lance dans l’horlogerie en fondant Schwob Frères et Cie en 1862. Il marie sa fille à Adrien Schwob, fils de Joseph, Alsacien installé lui aussi à La Chaux-de-fonds en tant que marchand de textile puis comme commercial chez Zenith. Adrien fonde alors sa propre entreprise au Locle, la revend et engage une partie de son capital aux cotés de Théodore dans la fabrique d’Henri Sandoz à Tavannes. Le capital de la société Tavannes Watch Co enregistrée le 25 septembre 1895 provient donc des entités Schwob Frères et Cie (Théodore Schwob) et Schwob et Cie (Joseph Schwob). Il garantit à Henri Sandoz, nommé directeur, l’écoulement de sa production. Afin d’éviter toutes concurrence entre elles, chacune des sociétés actionnaires se partage les marchés et pénètre Russie, Japon et Moyen-Orient. Peu avant la Première Guerre mondiale, Tavannes Watch devient la deuxième entreprise horlogère suisse grâce à ses méthodes de rationalisation calquées sur le modèle américain. Alors que Tavannes ne fabriquait pas de chronographes, Schwob Frères et Cie SA commercialise durant de nombreuses années ceux de la Timing and Repaiting Watch Company of Geneva créée par Prosper Nordmann et dont chronoscopes et montres à répétition étaient identiques à ceux de la Waltham Watch Co américaine. En 1945, Schwob Frères et Cie SA devient Cyma Watch Co SA. En 1966, Tavannes Watch Co est rachetée par Ebauches SA et par Cyma Watch Co SA, cette dernière commercialisant la production de Tavannes sous la marque Cyma.
Natifs d’Hégenheim les frères Achille, Léopold et Isidore Ditesheim fondent en 1881 à La Chaux-de-fonds la société LAI Ditesheim devenue en 1903 Movado LAI Ditesheim. En 1947, Nathan Georg Horwitt, disciple de l’Ecole du Bauhaus, imagine pour Movado le design de la Museum Watch, montre ultérieurement sélectionnée par le Musée d’art moderne de New York afin d’y être exposée. En 1911 Eugène Blum, descendant d’un négociant en horlogerie originaire de Belfort et son épouse Alice Lévy fondent la Fabrique Ebel Blum & Cie à La Chaux-de-Fonds, Ebel étant l’acronyme d’Eugène Blum Et Lévy.
Bienne, terre d’accueil d’horlogers alsaciens et jurassiens
Après l’arrivée d’horlogers venus du Jura français, d’autres quittent l’Alsace et s’installent à Bienne. Ainsi naissent, entre autres, Antima Watch (familles Antmann et Appel), Liebmann et Liema Watch (Sigmund Liebmann), Goschler et Cie. Cette entreprise, fondée en 1830 sous le nom de Goschler Frères et qui s’est faite connaître sous la marque Urania, fut un temps dirigée par Charles Picard, alors Président de la communauté juive de Bienne.
Parmi les huit enfants de Gaspard Lévy natifs d’Hégenheim, Léon crée sa première société à Bienne en 1883: Léon Lévy et Frères. Trois ans plus tard, l’entreprise emploie 700 personnes et fabrique des montres complètes. En 1905, une usine est ouverte à Moutier. Elle sera consacrée au développement de la marque Pierce, spécialisée jusqu’à sa disparition au début des années 1980 dans les montres à remontage automatique dont la masse se déplace parallèlement au mécanisme, les chronographes et les montres à calendriers complets et phases de lune.
A Soleure, Fritz Meyer fonde une première entreprise en 1888 puis, associé à Johann Stüdeli, une seconde en 1905 baptisée Meyer & Stüdeli AG. Les premiers calibres ont pour noms Médana et Roamer. Ce dernier se substituera progressivement à la raison sociale d’origine devenue Roamer Watch Co SA.
Et les autres?
Bon nombres d’entreprises fondées par des horlogers israélites n’ont pu être citées dans cette brève rétrospective. Par exemple: Auréole Watch Cie créée par Philidor Wolf, Homis Watch par la famille d’émigrés polonais Schymanski ou encore la Fabrique d’horlogerie Nathan Weil qui, en 1913, lance les tout premiers «bracelets chronographes compteurs» à rattrapante. Encore actives ou oubliées, toutes ont contribué au développement de l’horlogerie industrielle suisse au même titre que les ateliers artisanaux fondés antérieurement par les protestants et dont l’histoire est plus connue.