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Les lieux et les temps de production prennent des formes nouvelles, chacune de ces formes nouvelles devenant terrain nouveau de lutte, et produisant des formes nouvelles, ou redécouvrant des formes anciennes, de lutte. Le temps de production a dévoré le lieu de production, et s'y est substitué comme critère déterminant des rapports de production, et des choix économiques des forces de production.
La réduction, lente (bien trop lente) et progressive (interminablement progressive) de la durée du travail salarié a été plus que largement compensée par l'allongement de toutes les durées d'activités relatives au travail, et de tous les temps consacré au « loisirs » -temps qui, devenant des normes sociales de comportement (il « faut » se distraire, il « faut » se cultiver, il « faut » faire du sport), et devenant en quelque sorte des temps obligatoires, deviennent ou redeviennent des temps de travail. Le temps du travail salarié s'est réduit, mais le temps nécessaire à l'accomplissement du travail salarié s'est accru : temps de formation à l'exercice de ce travail, temps de déplacement du lieu de domicile au lieu de travail, temps de consommation de tout ce qui permet de supporter le travail, temps de réparation des dommages causés à la personne par le travail. Et finalement, nous sommes bien parvenus à ce stade où la vie privée est privée de vie. Mais le corps humain étant la limite infranchissable de la virtualisation des lieux de production et d'échange, il devient par là même le lieu d'une résistance au temps de la production. Dès lors qu'il est devenu marchandise, le temps des humains doit être traité par eux comme une marchandise : sa valeur d'usage doit écraser sa valeur d'échange. Il convient donc, pour lui redonner précisément sa valeur, de le donner, de le gaspiller, de le perdre, de se vouloir inefficaces, inutiles, contre-performants. De réinventer un nomadisme entre des lieux sans maîtres.
Le capitalisme, qui s'est avancé sous la bannière de l'individualisme, a constitué un individu sans individualité. A ceux qui pleurent ou font mine de pleurer sur la montée de l'individualisme, sur la dissolution individualiste des liens communautaires d'abord, sociaux ensuite, nous pouvons répondre, rassurants : « ne pleurez plus, l'individualisme que vous craignez n'est qu'un fantôme » : Jamais troupeau ne fut plus moutonnier que celui des populations de nos sociétés. Nos sociétés sont individualistes comme le camembert industriel est « fermier », « rustique » et « moulé à la louche ».