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George Guerreiro revisite le mythe de l’Enchanteur en se basant sur la pièce de l’auteur allemand Tankred Dorst. Le texte original et la légende arthurienne se fondent pour donner jour à une trame très actuelle : « Merlin, ou la Terre dévastée », actuellement au Théâtre du Loup
Un jour, pour singer Dieu, le Diable féconde une jeune fille vierge : ainsi naît Merlin. Mais la jeune fille est pieuse, et Dieu intervient en donnant à l’enfant des pouvoirs surnaturels. Alors que son père le destinait à mener les hommes vers le Mal, l’Enchanteur imagine un monde parfait et bon, et cherche par tous les moyens à réaliser le projet utopique de la Quête du Graal : il crée pour ce faire une Table Ronde, tente de guider au mieux les chevaliers du Roi Arthur, intervient dans leur vies, mais parfois le cours des choses lui échappe. Voilà sur quoi se base l’auteur allemand Tankred Dorst lorsqu’il décide en 1981 d’explorer les possiblités expressives de cette trame fantastique et de transformer le matériau de la légende arthurienne en une à“uvre aux accents très contemporains.
Merlin, ou la Terre dévastée, de Tankred Dorst, mise en scène de George Guerreiro, Théâtre du Loup, 2010.
D’abord mentionné au XIIe siècle dans le récit « Histoire des Rois de Bretagne » de Geoffroi de Monmouth, le thème arthurien s’inscrit dans la littérature dès le XIIIe siècle avec Chrétien de Troyes, qui y ajoute la question du Graal. Robert de Boron en fait par la suite une problèmatique chrétienne et introduit la figure du Diable : il s’inspire pour raconter les événements précédant la naissance de Merlin sur la rivalité entre ce dernier et Dieu, une opposition courante au Moyen-Age et basée sur le livre de Job. Mais plus que manichéen, le personnage de l’Enchanteur est un être ambivalent, oscillant entre le Bien et le Mal, et qui agit dans la pièce de Tankred Dorst comme une figure de metteur en scène obsédé par son désir utopique. Pour trouver le chevalier qui soulèvera les voiles du Graal, il joue avec les personnages, les oblige à commettre certains actes, faisant fi de leur libre arbitre, et va jusqu’à favoriser jusqu’à l’inceste si cela lui semble nécessaire. Merlin travaille pour son utopie : un désir révélateur de la volonté de contrer les situations de crises, qui interviennent selon l’auteur à chaque époque, en créant un « monde meilleur », un reflet du Paradis originel.
Le texte de Tankred Dorst interroge non seulement le fonctionnement des relations humaines à l’intérieur d’un groupe, celui des chevaliers de la Table Ronde en l’occurrence, mais questionne aussi des thèmes ayant leur importance de nos jours: la limite entre le Bien et le Mal, la problématique de la filiation et de la transmission, ou la figure du héros ne sont que quelques exemples parmis d’autres. Tous ces différents thèmes sont réunis dans une à“uvre extrêmement longue, ce qui rend la représentation du texte dans son intégralité laborieuse, voire impossible. Le metteur en scène est donc obligé de faire une sélection dans le vaste matériau qui lui est proposé : une infinité d’histoires très différentes peuvent ainsi voir le jour, selon les choix – mais aussi selon les cultures et les a priori sociaux.
Lors de la table ronde qui eût lieu le 18 février au Théâtre du Loup, en présence de sa femme et co-auteur Ursula Ehler, Tankred Dorst nous a expliqué que la multiplicité des langues et des langages dans la pièce permet d’alléger un texte rendu difficile par sa durée : en donnant un caractère différent aux scènes grâce au langage, il crée une certaine diversité stylistique. Mais la présence de plusieurs langues, qui peut rendre la pièce difficile à saisir, a d’autres fonctions : elle sert d’une part à caractériser les différentes générations et les origines des chevaliers, et, d’autre part, à créer une compréhension du son qui dépasserait les limites du sens sémantique. Ainsi, la multiplicité et, variabilité des langues – Merlin en parle une autre face à chaque nouvelle situation difficile – renforce le problème de la compréhension et de la non-compréhension entre les personnages, qu’ils parlent la même langue ou pas. Un thème une fois encore très actuel.
Tessa Sermet
Merlin, ou la Terre dévastée, de Tankred Dorst, mise en scène de George Guerreiro, Compagnie Baraka. Jusqu’au 20 mars au Théâtre du Loup.