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16/09/2011
Houellebecq perdu et retrouvé
Pendant deux jours, on s'est imaginé vivre dans un monde sans Michel Houellebecq. L'auteur de La carte et le territoire ne s'était pas rendu à Amsterdam pour promouvoir la traduction néerlandaise de son dernier roman. Sans explication aucune, il n'était pas allé non plus au festival BorderKitchen, près de la Haye, où il devait rencontrer ses lecteurs mercredi. Et pas trace de lui à Bruxelles où il était attendu le lendemain. Un grand frisson s'est mis à courir à travers le web et la presse.
Fausse alerte: Michel Houellebecq cultiverait tranquillement ses humeurs dépressives en Espagne où son éditeur (Flammarion) a fini par le joindre. Coupé du monde, il aurait simplement oublié sa tournée promotionnelle aux Pays-Bas et en Belgique. La bonne blague.
Mais, dans nos têtes, la machine à spéculer s'était déjà mise en marche. Dans Plateforme, Michel Houellebecq avait imaginé un attentat djihadiste dans une discothèque d'extrême-Orient qui s'est réellement produit à Bali en octobre 2002, un an après la parution du roman. Si Plateforme était prophétique, pourquoi La carte et le territoire ne le serait-il pas aussi?
Les lecteurs de ce dernier roman n'ont pas oublié la scène où l'écrivain Michel Houellebecq (guest star à l'intérieur de son propre livre) est retrouvé assassiné, décapité et couvert de mouches dans sa maison de campagne. Je cite: «La tête de la victime était intacte, tranchée net, posée sur un des fauteuils devant la cheminée, une petite flaque de sang s'était formée sur le velours vert sombre; lui faisant face sur le canapé, la tête d'un chien noir, de grande taille, avait elle aussi été tranchée net.»
Plus Michel Houellebecq connaissait les hommes, plus il aimait son chien Clément qui l'accompagnait partout, jusque dans ses livres (à la manière de Louis-Ferdinand Céline qui avait introduit son chat Bébert dans ses romans). Mais Clément est mort en mars dernier, d'un arrêt du cœur paraît-il. Des deux personnages présents dans la scène ci-dessus, l'un était donc déjà passé de la mort fictive au trépas réel. On pouvait craindre le pire.
L'hypothèse de l'enlèvement était également tentante. Elle se heurtait cependant à un problème de vraisemblance: quel ravisseur aurait eu une force d'âme suffisante pour supporter, sans implorer grâce, un prisonnier aussi déprimant que Michel Houellebecq? Peut-être l'écrivain aurait-il pu simuler son propre enlèvement. Un peu comme Jean-Edern Hallier semble l'avoir fait en 1982, quand il disparut pendant quelques jours et prétendit avoir été enlevé par d'improbables Brigades révolutionnaires françaises.
Reste qu'il existe tout de même, parmi nos congénères, un type assez intrépide pour aller passer une semaine entière avec Michel Houellebecq dans les solitudes glacées de la Patagonie. Il s'appelle Juremir Machado da Silva. Ecrivain, journaliste et enseignant à l'Université de Porto Alegre, il publie ces jours-ci un livre relatant cet exploit de 2007: En Patagonie avec Michel Houellebecq.
Je ne l'ai pas lu, mais je viens de tomber sur un papier de L'Express qui en cite un passage encourageant. Il concerne les «hum» qui, chez Michel Houellebecq, constituent l'essentiel de son langage articulé: «Il y avait une alternance entre le silence total et le silence partiel, entre le quasi-rien et le rien comme un tout, dans un rythme syncopé, mélodique, pausé, saccadé. (...) C'est incroyable comment Michel peut dire «hum» avec des intonations et des sens différents. Si j'ai bien compris, il est composé d'environ sept changements de registre, du «hum» dubitatif et ironique au «hummmm» sarcastique et assassin.»
Alors, que pense Michel Houellebecq des rumeurs sur sa propre disparition? «Hummmm», bien sûr.
En Patagonie avec Michel Houellebecq
Juremir Machado da Silva
CNRS Editions
13/09/2011
Dante, Verdi, Fellini... Et Berlusconi
Les Italiens sont décevants. Sans eux, on n’aurait connu ni Dante, ni Machiavel, ni Michel-Ange, ni Le Caravage, ni Leopardi, ni Verdi, ni Pavese, ni Pasolini, ni Fellini, ni les tagliatelles à la truffe blanche… Mais on n’aurait pas connu non plus Silvio Berlusconi.
«Comment avez-vous pu, vous les Italiens?…» Ecrivain et chroniqueur à La Repubblica, Corrado Augias est poursuivi par cette question stupéfaite que lui adressent ses amis français, mais qu’on pourrait aussi lui poser: oui, comment un peuple chargé d’une telle culture a-t-il pu confier son destin à l’inventeur du «bunga-bunga»?
Corrado Augias a écrit un livre pour répondre: L’Italie expliquée aux Français. La faute à l’histoire, selon lui. Et même à la géographie: dans ce pays étiré sur 1200 km et traversé par les Apennins, il a été longtemps aussi difficile de communiquer entre le Nord et le Sud qu’entre l’Est et l’Ouest. D’où la difficulté à faire émerger un Etat. Si l’Italie se détache clairement sur les cartes, elle traîne en revanche une vieille incapacité à s’unir à l’intérieur.
De la «surestimation des liens familiaux», qui aurait entravé la recherche de formes associatives plus larges, au rôle joué par les papes de Rome, tous les arguments de Corrado Augias vont dans ce sens: héritière d’une longue histoire de désunion, l’Italie souffrirait d’une difficulté à s’éprouver comme nation. Et Berlusconi ne serait que le dernier symptôme en date de cet «excédent de passé».
Mais on peut tout aussi bien penser l’inverse. Dans le domaine politique, l’Italie est plutôt en avance depuis un siècle. Elle a inventé le fascisme avant tout le monde. Elle a aussi réalisé la première mue d’un parti communiste en parti social-démocrate. Et le roi du «bunga-bunga», même en bout de course, porte sans doute moins le poids du passé qu’il n’annonce le populisme d’avenir.
L'Italie expliquée aux Français
Corrado Augias
Traduit de l'italien par Anaïs Bokobza. Seuil, 120 p.
06/09/2011
De Morges à Sarko
Dimanche, j'étais à Morges pour animer une rencontre avec l'écrivain Stephen Clarke dans le cadre de la manifestation «Le livre sur les quais» (je ne vais répéter ce que tout le monde a déjà dit sur les qualités de ce nouveau rendez-vous littéraire: sa volonté de se centrer sur le livre lui-même, sa convivialité, son esprit bienveillant, la beauté de son cadre, le public attentif... tout cela est parfaitement vrai).
Stephen Clarke est Anglais, donc charmant. Comme Julian Barnes, il appartient à cette variété d'écrivains d'outre-Manche chez qui le voisin français suscite un mélange de stupeur, de curiosité ethnologique, d'affection et d'irrépressible moquerie.
La rencontre devait avoir lieu sur un bateau, le «Lausanne». On a donc embarqué pour discuter de ses trois livres traduits en français (tous disponibles en format de poche, Pocket) au fil d'une «croisière littéraire». Bien humide, le temps était aussi très britannique. On se serait cru sur la Tamise.
Pour préparer la rencontre, je m'étais plongé dans les livres de Stephen Clarke, ce qui ne demande pas le moindre effort. Et, en lisant Français, je vous haime, je suis tombé sur un passage qui m'a ravi autant que surpris: le récit de la visite d'Etat du président Nicolas Sarkozy en Angleterre, en mars 2008.
A l'époque, si ma mémoire est bonne, tout le monde avait disserté à perte de vue sur la tenue d'hôtesse de l'air rétro que portait Carla Bruni, et sur sa gracieuse révérence devant la reine. Mais qui s'était alors intéressé à la subtile humiliation du président français au château de Windsor? Pas grand monde, il me semble.
Dans Français je vous haime, Stephen Clarke donne de cet épisode un récit hilarant et édifiant dont il m'a garanti l'authenticité. Pour escorter le couple présidentiel jusqu'au château, la Couronne britannique avait mobilisé la garde des grenadiers et la cavalerie de la garde royale dont le cheval de tête, ce jour-là, portait le nom subtilement mortifiant d'Azincourt: en 1415, dans ce coin d'Artois, l'armée du roi d'Angleterre Henri V avait infligé une correction mémorable aux troupes françaises.
Après quoi, une fois arrivés au château, Nicolas et Carla ont dû rejoindre la salle du dîner par un chemin qui les a fait traverser une antichambre baptisée The Waterloo Room. En passant, ils ont donc pu admirer l'immense tableau de la bataille (1815) qui donne son nom à la pièce: une autre rossée mémorable pour les Français...
Mais ce n'est pas tout. A table, le jeu de l'humiliation s'est poursuivi, comme le raconte Stephen Clarke: «La nourriture était servie dans un service de porcelaine de Sèvres appartenant à l'origine à Louis XVI et acheté par George III à un prix symbolique lors d'une sorte de vide-grenier royal juste après la Révolution. M. Sarkozy ne le savait pas, mais il mangeait dans une assiette qui aurait clairement dû être propriété de l'Elysée.»
«Au final, conclut Stephen Clarke, la visite présidentielle a été organisée avec un mélange si subtil de politesse et de rebuffade qu'elle aurait presque pu être française.» C'est aussi pour leur élégance dans la vacherie qu'on aime les Anglais. Et Stephen Clarke en est un, pas de doute.
Français, je vous Haime
Stephen Clarke
Traduit de l'anglais par Thierry Cruvellier. Pocket, 247 p.