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cision. Son auteur qui, sur le terrain de l'histoire, marchait comme un homme perdu dans les ténèbres, retrouve soii assurance lorsqu'il aborde le domaine de la fiction; l'invention lui est plus facile à manier que la réalité. Que cette invention provienne de son propre cru, ou qu'il ne fass^ que mettre par écrit une tradition déjà répandue, on dirait que sa narration imaginaire a été composée suivant un procédé méthodique. Voulant donner des exemples de la conduite criminelle des baillis, il classe ces exemples systématiquement, d'après une combinaison où il semble qu'on a cherché, d'une part, à tenir compte des subdivisions politiques des Waldstâtten, et, de l'autre, à se conformer aux catégories entre lesquelles le dixième commandement du Décalogue répartit les diverses formes de la convoitise. Le pays d'Uri ayant dans la personne de Tell son représentant, il fallait pourvoir Sclrwyz et les deux Unterwalden. C'était trois anecdotes à imaginer, et, comme la loi divine interdit de convoiter la maison, la femme et le bœuf du prochain, le thème de chacune de ces anecdotes était tout trouvé.
La série de ces petites narrations fictives s'ouvre par l'aventure des bœufs ravis dans le Melchthal, sur l'ordre de Landenberg, bailli de Sarnen, à un paysan dont le fils s'oppose à cette spoliation, blesse l'estafier qui veut la commettre, et prend la fuite par crainte de la vengeance du bailli. Celui-ci, pour se dédommager, donne l'ordre d'aveugler le père et de confisquer ses biens. Voilà pour oe qui touche le Haut-Unterwalden et pour ce qui concerne la convoitise relative au bœuf du prochain. Passant à la partie inférieure de la même vallée, le chroniqueur (c'est le romancier qu'il faut dire) place la scène à Altzellen, où « le seigneur de l'endroit, » vivement épris de la femme d'un paysan, se fait, en l'absence de celui-ci, préparer un bain où il veut la faire entrer avec lui (fantaisie qui s'explique mieux par l'association d'idées qu'éveillait, chez le narrateur, le souvenir des histoires de Bathsèbah et de la chaste Susanne, que par la possibilité pour le hobereau de réaliser son licencieux projet dans une rustique chaumière); mais le libertin est surpris encore seul dans la baignoire par le mari, qui le tue d'un coup de hache, avant que la pudeur de son épouse ait reçu la moindre atteinte. Le Nidwald et la convoitise pour la femme du prochain ainsi défrayés, restent Schwyz et la convoitise de la maison d'autrui:
« Or, dans le même temps, il y avait à Schwyz un homme qui s'appelait Stoupacher, et il habitait à Steinen de ce côté-ci du pont. Il avait construit une jolie maison de pierre. Alors un Gesier était bailli pour l'Empire. Il vint un jour à passer à cheval, et il appela Stoupacher et il lui demanda à qui appartenait la jolie demeure. » Cette question, où il voit percer l'intention de s'emparer de son bien, jette le trouble dans l'âme de Stoupacher; sa femme s'en aperçoit, et jouant auprès de lui (comme Porcia auprès du second Brutus) le rôle d'une digne épouse, elle lui conseille de faire part de ses inquiétudes à ses amis d'Uri et d'Qnterwalden. Stoupacher suit son conseil, et, recherchant des auxiliaires, il rencontre « un des Fûrsten d'Uri et celui du Melchthal qui s'était enfui de l'Unterwalden. » Ils s'engagent tous trois par serment; puis ils cherchent et ils* réussissent à s'adjoindre (pour compléter le quadrille) un citoyen du Nidwald. Peu à peu leur société grossit, et ayant formé une ligue « afin de se défendre contre les seigneurs, ils se rassemblaient, de nuit et en secret, près du Myten Stein, dans un endroit qui s'appelle au Rûdli. »
C'est ici que le chroniqueur, qui n'a jusque-là parlé d'Un qu'en passant, lui rend ce qui lui appartient, en introduisant la légende dont la ballade et le récit de Rùss renfermaient le germe, mais à laquelle il donne des proportions et une physionomie très-différentes. Au lieu de s'en tenir au simple fait de l'injonction adressée à Guillaume Tell d'abattre la pomme, il cherche à entourer cet ordre de circonstances qui en expliquent le motif et en complétent les conséquences. Gessler, par une fantaisie de tyran, prescrit, sous peine d'amende, qu'on rende hommage à un chapeau placé sur le haut d'une perche, « sous les tilleuls à Uri. » « Or il y avait un brave homme, qui s'appelait le Thall. lequel s'était aussi engagé par serment avec Stoupacher et ses compagnons, et il passait souvent, de ci, de là, devant la perche, et il ne voulait point la saluer. » (C'est ainsi que les jeunes Hébreux à Babylone, et Mardochée à Suse, refusaient de s'incliner devant l'image de Nabuehodonosor, et la personne d'Aman.) Gessler, informé de cette désobéissance, mande le coupable, qui s'excuse, en disant qu'il l'a fait sans mauvaise intention, et qu'il ne savait pas que le bailli y attachât autant d'importance: « car si j'avais de l'esprit, je m'appellerais autrement, et non pas le Tall (le simple, le benêt). » Mais le malheureux a beau (comme h1 premier Brutus) jouer l'imbécile, le bailli ne le tiendra pas quitte à si bon marché24.
Que faut-il penser de ce nom du Thall, Tall, ou Tal, sous lequel seul l'archer d'Uri est désigné par l'auteur de la chronique de Sarnen et qui ne se retrouve dans aucun autre des textes de la légende? Est-ce un sobriquet dérivé du nom de Guillaume Tell, ou bien celui-ci s'est-il, au contraire, formé d'après ce surnom significatif? Car d'admettre qu'ils ont été imaginés séparément l'un de l'autre, c'est ce que nul ne saurait proposer. Quand nous voyons plus loin que le rocher en saillie, sur lequel s'élance le ThalL est appelé par le chroniqueur, non point la plate-forme de Tell, mais la plate-forme « au Tell » (ze Tellen), comme désignation de lieu, et que l'écrivain n'établit aucun rapport entre le nom de l'archer et cette dénomination locale, il nous semble difficile de ne pas croire que le nom de Thall a dû précéder celui de Guillaume Tell dans la tradition, et que ce n'est pas l'inverse qui a eu lieu. La légende, en effet, ne procède pas de ce qui est particulier à ce qui est général; d'une épithète elle fera un nom propre; mais celui-ci une fois adopté, elle ne le laissera pas s'effacer ou se transformer en un simple surnom attributif.
D'ailleurs, on comprend mieux comment, pour rendre l'archer d'Uri plus intéressant, la tradition a primitivement voulu faire dë lui un homme simple et l'a dénommé en conséquence. L'origine du nom de Guillaume Tell semble de même plus facile à expliquer, s'il n'est que la forme concrète et complète du nom personnel substituée à l'épithète de « le Thall. » Ce sobriquet serait devenu le nom principal, et la coïncidence fortuite de la forme Tall qui désignait l'archer et de la forme Tell qui désignait le lieu de son évasion aurait contribué à ce résultat. Quant au prénom de Guillaume (Wilhelm), qui ne se rencontre jamais à cette époque parmi la population des Petits Cantons, il a été très-probablement emprunté à un tireur célèbre dans le moyen âge, William (Guillaume) de Cloudesly, braconnier anglais dont on racontait un trait d'adresse tout semblable à celui qu'on prêtait au Thall. Cette dernière explication, bien qu'elle soit donnée par des hommes fort compétents, ne peut toutefois valoir, comme la précédente, que ce que vaut une hypothèse; nous n'en connaissons pas de meilleure, mais nous ignorons si c'est la bonne25.
« Si quid novisti rectius istis, Candidus imperti; si non, his ntere mecum. »
Il faudrait en outre admettre, sans s'arrêter à la date presque contemporaine de la ballade de Tell et de la chronique d'Obwald, telles que nous les possédons aujourd'hui, il faudrait admettre que, si la première semble, par sa simplicité même, reproduire la légende de l'archer sous sa forme la plus ancienne, d'un autre côté, la seconde a plus fidèlement conservé le nom par lequel il était primitivement désigné. Le manuscrit de Sarnen n'étant que la copie d'un texte antérieur, il n'y aurait pas à s'étonner qu'il eût retenu la forme du sobriquet original, et il n'y aurait pas à s'étonner davantage que celui-ci eût disparu du chant où il a dû se trouver d'abord, pour y faire place au nom plus précis de Guillaume Tell, après que celui-ci se fut introduit dans la légende. Ces substitutions ne sont pas rares dans les œuvres de la poésie populaire, où se reflète la mobilité de la tradition; mais il est toujours difficile d'en donner une démonstration évidente et incontestable. Nous ne prétendons point revendiquer ce double caractère pour l'explication que nous venons de proposer, et nous n'y prétendons pas davantage pour la plupart de celles dans lesquelles nous sommes contraint d'outre-passer les déductions basées sur des faits certains.
Revenons à l'analyse de la chronique de Sarnen. Après la réponse faite par le Thall au bailli, le narrateur anonyme introduit, à peu près sous la même forme que dans