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Par Emilie Roch
Les Reines / de Normand Chaurette / mise en scène Zoé Reverdin / Théâtre du Grütli / du 19 avril au 8 mai 2016 / plus d’infos
« Etes-vous la reine d’Angleterre ? », demande la reine Elisabeth à deux reprises à Isabelle, fille du comte de Warwick, lorsque celle-ci tarde à lui obéir. « Non » ne peut qu’admettre la jeune noble à contrecœur. « Pas encore », ajoute-t-elle la seconde fois, après l’annonce de la mort du roi. Telle est l’ambiance qui règne au château royal londonien, un soir d’hiver de l’an 1483, et sur la scène du Grütli ces jours-ci. Les Reines met en scène les émois de six femmes, concernées plus ou moins directement par la couronne anglaise, pendant et après l’agonie du roi Edouard IV.
Zoé Reverdin, également danseuse et chorégraphe, met en scène Les Reines de Normand Chaurette, première pièce québécoise produite par la Comédie Française en 1997, qui reprend les thèmes de Henri VI et Richard III de Shakespeare mais n’en conserve que les personnages féminins. Il y a les sœurs Warwick, Anne (Anna Pieri) et Isabelle (Olivia Csiky Trnka), blondes, vêtues à l’identique d’une robe rose et d’une grande manche rouge. Chacune d’elles est courtisée par l’un des frères du roi et s’imagine déjà sur le trône. Il y a aussi la très vieille duchesse d’York (Léa Pohlhammer), mère de ces nobles messieurs, qui a fait couper les mains de sa propre fille pour la punir de l’amour incestueux qu’elle et son frère se portent. Depuis la plateforme suspendue qu’elle ne quittera pas, Anne Dexter (Madeleine Raykov), en haillons, brise le silence qui lui a été imposé pour s’adresser à cette mère qui ne l’a jamais aimée. Il y a finalement la reine Elisabeth (Camille Giacobino), dont le règne s’arrête à l’annonce de la mort de son mari et dont la folie naissante menace de s’aggraver suite à l’enlèvement de ses enfants par la reine douairière Marguerite (Pascale Vachoux).
Parmi ces six femmes, certaines ont régné, d’autres règneront, d’autres encore ne règneront jamais, mais aucune ne sort indemne de la proximité avec le pouvoir. Dans la mise en scène de Zoé Reverdin, celui-ci est symbolisé par la chevelure des protagonistes : abondante et flamboyante est celle de la reine Elisabeth jusqu’à la mort du roi, où elle enlève sa perruque pour se retrouver chauve. Chaque femme qui voit ses espoirs de règne s’envoler renonce également à ses cheveux, atout de séduction devenu inutile.
La scénographie tout en verticalité suggère que l’ascension peut être aussi fulgurante que la chute. Les jeunes sœurs Warwick, prétendantes à la couronne, se plaisent à évoluer dans les hauteurs des échelles, mais la réalité de leur condition les force souvent à disparaître dans les entrepôts du château par les différentes trappes présentes sur scène. C’est finalement Anne Warwick qui est couronnée reine par son union avec Richard III, tandis que la grande couronne noire et brillante en suspension s’abat sur elle et l’encercle, ce qui n’augure rien de bon pour son règne à venir.
Les Reines traite moins du thème de la condition féminine aristocratique au XVe siècle que des déviances liées à la soif de pouvoir, déchaînée par la vacance du trône. Un scénario à la « Game of thrones », mais en version plus aléatoire, où la prétendante à la couronne n’a pas de bataille à remporter, mais seulement à espérer et à attendre une union favorable. En effet, aussi ambitieuses et prêtes à tout qu’elles puissent être, ces six femmes n’ont que peu d’emprise sur leur destin, qui dépend de mariages qu’elles ne choisissent pas ainsi que de la longévité de leurs époux et enfants.
Malgré des performances d’actrices irréprochables, une scénographie et une mise en scène très réussies, le spectateur peut se sentir tenu à l’écart de cette pièce, qui demande un gros effort de compréhension de la généalogie complexe des maisons d’York et de Lancaster. De plus, il se révèle difficile de ressentir de l’empathie pour ces femmes avides, aigries, cruelles, rendues folles au contact du pouvoir, si ce n’est peut-être pour Anne Dexter, la seule à se tenir à l’écart de la course au trône, brisée par sa propre mère pour avoir aimé la mauvaise personne. Toutefois, Les Reines ont sans doute de quoi plaire aux amoureux des vers shakespeariens, que Zoé Reverdin a parsemé ça et là au sein du texte de Normand Chaurette.