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Un Tour de Suisse sous l'ancien régime
Par G. R. de Beer
Le baron François-Auguste de Frénilly 1 avait dix-huit ans quand, accompagné de son ami, le jeune d' Orcy, et de son précepteur, l' abbé Bréjole, il arriva en Suisse par Les Verrières au printemps de l' année 1787. Par Môtiers-Travers, Neuchâtel et Morat on alla visiter l' oncle de d' Orcy, M. de Garville, qui demeurait au château de Greng. Puis, par Berne et Soleure, les amis prirent le chemin de Basle, trajet que Frénilly eût oublié, si ce n' avait été pour une aventure à Aarberg dont Bréjole fit les frais. « Il faut savoir qu' il y avait dans ces contrées une pureté de mœurs, une chasteté d' habitudes qui rendait les jeunes filles très susceptibles sur la moindre atteinte portée à la décence. Il y avait aussi de petites lois municipales qui protégeaient la propreté des murs... » Amende de deux écus de six francs, et esclaffements de la part de deux jeunes gens.
De Basle l' itinéraire se poursuivit par Schaffhouse, Constance, St-Gall et Gais. « Ce jour-là, nous montâmes le mont Sentis, la plus haute de l' Appen, dont la plaine est déjà une Alpe, et nous montâmes pour monter, pour faire acte de voyageurs et prendre possession des montagnes... » Zurich, Baden, Einsiedeln, puis Glarus et Linthal. Les enfants crient à tue-tête: « donnez-moi un hard et vous serez mon ami ». Frénilly ne résiste pas au plaisir de se faire tant d' amis, et change un écu de six francs, pour lequel il reçoit cinq cents petites pièces de monnaie qu' il jette « à grande volée sur tout ce petit peuple ». Le lendemain l' hôte présente une note exorbitante qu' il justifie en leur faisant remarquer qu' ils avaient lance de l' argent par les fenêtres.
La Pantenbrücke les conduit à la Sandalp, et, « après un court déjeuner nous escaladâmes le Tœdi, mais pas tout à fait ». Ils se débattent dans un brouillard, essuient un orage et sont surpris d' entendre du côté de Linthal une forte détonation qui tenait le milieu entre le canon et le tonnerre. Le guide dit « Partons vite, car il pleut des rochers par ce temps-ci. » Wallenstadt et Pfäffers les mènent dans les Grisons. De Coire ils passent la Lenzerheide, couchent à Bergün et arrivent dans l' Engadine. « C' est un petit Elysée tout vert, tout tranquille. » Saint-Moritz; voitures et promeneurs. Ensuite, par le Col de la Bernina ils passent en Valtelline et visitent M. de Salis-Marschlins à Sondrio. A Chiavenne ils prennent la route du Splügen et ont beaucoup à se plaindre de leur guide qui se couche en travers de la route qu' ils veulent prendre, leur jette des pierres s' ils vont trop vite, et montre au pauvre Bréjole une branche d' arbre et une corde... deux fois il leur arrive, « pour avoir la liberté de courir dans la montagne, d' en appeler au podestat du lieu qui le mettait en prison pendant une demi-journée ».
Par la Via Mala ils gagnent Thusis, Reichenau et la vallée du Rhin antérieur. Ils changent de guide et se dirigent vers le Gothard. « Toujours montant, nous nous embourbâmes dans des prés marécageux, nous passâmes à gué vingt ruisseaux, nous en sautâmes vingt autres: c' étaient les sources 1 Souvenirs du Baron de Frénilly, publiés par Arthur Chuquet, Paris 1908.
du bas Rhin; après quoi, par une ascension de quatre heures, des pieds et des mains, à travers les rochers, les grèves et les neiges, nous atteignîmes le dernier sommet du Badus, que je crois le plus élevé du Saint-Gothard. C' est un pic de roches nues et brisées, dont l' espace praticable m' a paru d' environ six pieds carrés. On y arrive par une corniche fort étroite faisant crête... Nous eûmes le chagrin de nous trouver à ce sommet du mont Crispait comme ces inventeurs qui découvrent ce que d' autres ont inventé avant eux. Il y avait là une petite pyramide et trois ou quatre noms gravés. » Par le lac de l' Oberalp on gagne Andermatt, puis la Furka et Obergestelen d' où ils montent coucher à l' hospice du Grimsel: « Pour souper, une marmotte bouillie et du fromage; pour coucher, trois bottes de paille. » Ils retraversent la Furka et, par la vallée de la Reuss, ils atteignent Altdorf, puis Schwyz et Arth d' où ils montent sur le Rigi, « cette Alpe apprivoisée ». Ils passent à Zoug, gagnent Lucerne et de là, par Stansstad, Samen et Lungern, montent sur le Brünig pour coucher à Meiringen. La grande Scheidegg, Grindelwald, petite Scheidegg, Lauterbrunnen et Interlaken — « un jardin semé de maisons»ensuite Kandersteg et la Gemmi pour les bains de Louèche, « dans lequel barbottaient pêle-mêle, en costume de bain, des tritons de Genève, des sirènes de Fribourg et des capucins de Lucerne ». Par Sion, Martigny et le Col de Balme ils atteignent Chamonix où ils rencontrèrent « un certain M. Bourrit... homme d' une imagination volcanique, qui nous donna pour dessert une description du soleil levant. Toutes les têtes étaient exaltées, la mienne comme une autre, et je crois que j' écoutai Bourrit une demi-heure sans m' endormir. Mais enfin la fatigue du jour et la nuit blanche d' avant l' emportèrent, et j' ignore s' il vint à bout de faire lever le soleil. » Le tour s' acheva par Berne, Lausanne, la Savoie et le Dauphiné.