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Sur le plus célèbre de tous les portraits de Beethoven, une peinture à l'huile réalisée par Joseph Stieler de 1820, le compositeur tient dans ses mains une partition: celle de la Missa Solemnis. Ce n'est pas une coïncidence, car Beethoven considérait cette dernière comme sa «plus grande œuvre. «Du cœur – qu'il aille à nouveau – au cœur» est le mot célèbre qu’il a prononcé au moment de dévoiler l’ouvrage. Il concluait ainsi un travail qui lui avait pris quatre ans. Son intention n’était de contribuer à la liturgie catholique avec une autre œuvre interchangeable, mais bien de livrer une confession de foi personnelle, une «vraie musique d'église» comme il l’a noté en 1818. Les contemporains et successeurs de Beethoven ont eu du mal à partager des exigences aussi élevées que celles du compositeur. Lors de sa création partielle à Vienne en 1824, la Missa Solemnis fut clairement éclipsée par la Neuvième Symphonie, elle aussi une nouvelle composition. Par la suite, il y a eu autant d’approbation que de rejet de la part des auditeurs. Pour certains, le musicien a donné le meilleur de lui-même dans cet ouvrage alors d'autres ont ressenti un «manque d'unité». A ce jour, l'op. 123 reste probablement l'une des œuvres majeures les plus controversées de Beethoven. Tout avait commencé de façon tout à fait inoffensive. En 1819, l'archevêque d'Olmütz est décédé. L'archiduc Rodolphe, frère cadet de l'empereur et élève en composition de Beethoven, a été désigné comme son successeur. Beethoven, qui avait déjà dédié toute une série d'œuvres à son mécène et qui espérait obtenir un poste de maître de chapelle, proposa de contribuer à la fête d'intronisation avec une messe solennelle. Seuls deux des cinq mouvements étaient toutefois disponibles au moment de la célébration, en mars 1820, le projet étant devenu hors de contrôle. Ce n'est que trois ans plus tard que la partition complète a été remise au dédicataire. Les raisons de ce retard sont multiples. Beethoven s’est d’une part livré à de nombreux travaux préparatifs pour cette œuvre. Il a non seulement fait traduire le texte latin de la liturgie, mais a aussi étudié la musique du Moyen Âge et de la Renaissance ainsi que des textes théologiques et philosophiques. Ce soin prouve à quel point le compositeur entendait livrer œuvre qui établisse des normes et qui soit d'une importance à la fois personnelle et générale. Beethoven a également innové sur le plan formel. Au lieu de diviser le texte de la messe en plusieurs petits «numéros» – chœurs, airs, ensembles – à l’instar de Bach, Haydn et Mozart, il s’est limité aux cinq sections données par la liturgie: Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei. A l’intérieur de chacune de ces sections, l'expression change fréquemment en fonction du texte, tout comme le tempo, la tonalité, la mesure et l'instrumentation. Il en ressort des tableaux de type panoramique, d'une grande puissance dynamique et visuelle, dont l'intensité a bien sûr submergé nombre d'auditeurs. Rien ici ne tient du hasard, tout est subordonné au contexte général. Beethoven a aussi fait preuve d’innovation dans la façon dont il a établi un lien entre l'ancien et le nouveau, la tradition et la modernité. Les fugues et les harmonies à l’ancienne de la Missa Solemnis sont mises sur un pied d'égalité avec le traitement orchestral symphonique et des successions d'accords inhabituelles. L'interprétation conventionnelle des textes existe au même titre qu’un traitement expressif des timbres. Une «musique de la transformation», un prélude purement instrumental que Beethoven a placé avant le Benedictus, constitue l’un des moments les plus distinctifs de l’œuvre. Ce qui est peut-être le plus fascinant dans la Missa Solemnis, du moins dans une perspective actuelle, est l'enchevêtrement de la foi et du doute, cette approche très individuelle du phénomène de la religiosité. La musique de Beethoven offre un espace ouvert tant aux questions, à la nostalgie et au désespoir, qu’à la jubilation, la confiance et la force. Après tout, le compositeur de 50 ans se trouvait lui-même dans une situation ambivalente: admiré en tant que musicien, il a connu l’échec dans sa vie privée. Sa «plus grande œuvre» ne laisse en tout cas personne indifférent.