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Un moratoire de cinq ans sur les biocarburants! Cette proposition du rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation suscite une vive polémique au Brésil.
Le gouvernement brésilien conteste le rapport dans lequel Jean Ziegler affirme que l'enthousiasme du Brésil pour les biocarburants menace la sécurité alimentaire de sa population et l'environnement.
Selon ce rapport, l'expansion des cultures pour la production de biocarburants – surtout de canne à sucre pour l'éthanol – représente une menace pour le droit à l'alimentation des couches les plus pauvres de la population brésilienne.
Le sociologue suisse critique également l'impact environnemental de ces cultures sur des zones déjà menacées comme l'Amazonie. Des affirmations contestées par le gouvernement.
«Au Brésil, il n'existe pas de relation entre la production de biocarburants et la production d'aliments, affirme Arnoldo de Campos, du Ministère du développement agricole (MDA). Le gouvernement s'attend d'ailleurs à ce que la prochaine récolte donne 130 millions de tonnes de grain, un record».
Un bémol sur la canne à sucre
Arnoldo de Campos estime que «la production d'aliments et la production d'énergie peuvent aller de pair au Brésil». Et le responsable de citer l'exemple du soja: «80% du soja récolté dans le pays est destiné à l'alimentation et à peine 20% au biocarburant.»
Arnoldo de Campos est en revanche plus prudent en ce qui concerne la canne à sucre. Mais il affirme que le gouvernement brésilien est capable d'éviter que la production croissante d'éthanol ne porte préjudice à la sécurité alimentaire et à l'environnement.
«Le Brésil dispose d'une très bonne législation pour empêcher les atteintes à l'environnement, déclare-t-il. Il est toutefois nécessaire de procéder à une mise en zone écologique, afin de définir les zones destinées à la culture de la canne à sucre et d'exclure des régions comme l'Amazonie et le Pantanal, notamment.»
Deuxième producteur mondial
Le développement de nouvelles technologies de production est, selon le gouvernement, un autre facteur qui permettra l'expansion des zones de culture de biocarburants sans que ceci mette en échec la production d'aliments.
Avec 12 millions de tonnes l'an passé, le Brésil est le deuxième producteur mondial d'éthanol. Seuls les Etats-Unis, qui tirent leur éthanol du maïs, font mieux.
Selon des études réalisées par l'Institut brésilien de recherches agronomiques (Embrapa), il serait même possible de doubler la production brésilienne au cours des dix prochaines années.
Concernant les biocarburants produits à partir de plantes oléagineuses, la demande brésilienne atteindra, selon le gouvernement, un milliard de litres par an dès le 1er janvier prochain. C'est en effet à cette date qu'entre en vigueur l'obligation de mélanger au moins 2% de biodiesel à tous les carburants diesels traditionnels produits dans le pays.
Renato Roscoe, agronome et chercheur auprès de l'Embrapa évalue dans un article publié récemment que «cela siginifie une zone de 3 à 4 millions d'hectares plantés avec du soja».
La deuxième génération
Dans son rapport, Jean Ziegler souligne aussi la nécessité d'accélérer les recherches en vue de la mise au point de biocarburants de deuxième génération, synthétisés à partir de résidus de plantes non vivrières et d'autres déchets de l'industrie agricole. Là aussi, le gouvernement brésilien estime aller dans la bonne direction.
Petrobras – la société pétrolière nationale – mène en effet des recherches dans ce domaine. «Le résidu de canne à sucre sert de base à cette recherche. Ce résidu, disponible en grandes quantités au Brésil, est aujourd'hui jeté ou sous-utilisé», affirme Carlos Frage, directeur exécutif du Centre de recherches et de développement de Petrobras.
Ziegler soutenu par les ONG
Rejetées par le gouvernement, les remarques de Jean Ziegler ont en revanche été bien accueillies par les organisations actives dans le domaine social et environnemental.
Directeur du département politique de Greenpeace Brésil, Sérgio Leitão affirme que «les biocarburants sont peut-être une bonne solution pour les questions liées à l'énergie et au réchauffement global, mais que leur expansion doit tenir compte des aspects environnementaux et sociaux.»
Or le gouvernement brésilien «a été ambigu et a fait des concessions dangereuses» aux secteurs liés à l'agro-business, estime Sérgio Leitão.
«Malgré ses discours, il est en train de transmettre au Congrès un projet de loi qui réduit les réserves légales en Amazonie. S'il y parvient, cela va faciliter l'arrivée de plantes à palme et même de canne à sucre. Le gouvernement tente de limiter l'expansion de la canne a sucre, mais il n'y parvient pas», avertit l'écologiste.
Ce dernier cite l'exemple de villes comme Rio Verde, Dourados, Sacramento ou Uberaba qui ont déjà adopté – ou sont en train de le faire – des lois qui limitent la culture de la canne à sucre à un pourcentage de leur territoire.
«Uberaba, qui est historiquement liée à l'élevage et qui est connue comme la terre du bœuf zébu, est prise par la canne à sucre, illustre Sérgio Leitão. Ce bétail a maintenant été déplacé vers la région du Centre-Ouest, où il a un fort impact sur l'environnement.»
swissinfo, Maurício Thuswohl, Rio de Janeiro
(Traduction du portugais: Olivier Pauchard)
En bref
Jean Ziegler s'est exprimé le 25 octobre dernier au siège des Nations Unies à New York.
Le rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation a réclamé un moratoire de cinq ans sur la conversion à la production de biocarburants de terres jusque-là destinées aux cultures vivrières.
Son argument principal: cette conversion fait monter les cours mondiaux des denrées alimentaires et augmente par conséquent de la famine des plus pauvres.
Adepte de la formule choc, Jean Ziegler avait qualifié devant la presse la production de biocarburants de «crime contre l'humanité».