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On m'a apporté de Savoie le roman de Ramuz appelé Farinet ou la fausse monnaie – car les Savoyards cultivés lisent volontiers Ramuz, qui au fond parle d'eux. Il situait souvent l'action de ses livres parmi les montagnards catholiques du Valais francophone, consacrant leur vision du monde en l'épousant jusque dans leur style, leur langage.
Et ce roman est un bon roman, qui m'a intéressé aussi à cause de son sujet: j'avais entendu parler de Farinet, le Robin des Bois des Alpes – un faux-monnayeur que les montagnards aimaient, et protégeaient.
Ramuz enjolive, assurant qu'il créait ses pièces de l'or trouvé dans la montagne – de telle sorte que sa monnaie à lui avait objectivement plus de valeur que celle du Gouvernement, qui impose une valeur abstraite à la monnaie en papier, depuis environ Napoléon, du moins pour l'Europe: car en Chine, cela se fait depuis plus longtemps. Ramuz assure que les Valaisans ne sont pas convaincus par cette pratique, et qu'ils préfèrent le bon or de Farinet.
C'est poétique, car cet or des montagnes est naturel, c'est un don de Dieu – et le fait est que la partie la plus enchanteresse du roman est celle où la nature est dépeinte, avec ses montagnes qui sont des personnes (c'est dit explicitement), qui ont une âme, des sentiments, une pensée, une volonté. Laquelle? Celle de favoriser la liberté. Car Farinet meurt en proclamant que celle-ci vit avec lui, il en fait une personne, un peu comme Jean-Claude Mayor faisait de la Mort et du Destin des gens réels qu'il rencontrait lors de ses séances d'escalade.
Farinet n'a pas voulu se soumettre, au bout du compte – même s'il en a eu la tentation. Et le roman lui donne raison: s'il s'était soumis, cela aurait été en abandonnant la femme qui l'aimait et s'occupait de lui, avait assuré sa survie pendant toute sa cavale – alors qu'il se cachait en haut des montagnes, dans des grottes, ou dans des caves de vieilles tours, accessibles seulement de lui.
La mort de Farinet rappelle celle des bons brigands du cinéma, puisqu'il meurt en riant, acculé par les gendarmes et les narguant, jusqu'à ce qu'ils réussissent à l'abattre. Cela en fait un véritable héros, une force de la nature et du peuple. La liberté qui vit auprès de lui, comme il dit, est la fée qui le fait héros au sens vrai.
C'est allégorique, et peut-être que les montagnes personnifiées, comme au Tibet, auraient pu lui envoyer leurs nymphes, comme dans l'histoire de Milarépa. Le merveilleux, chez Ramuz, est plus suggéré que pleinement présent. Même quand il était explicite au départ, il le gomme ensuite.
C'est arrivé, dans Le Règne de l'esprit malin: d'abord il avait décrit des anges venant chasser, soutenus par l'innocence d'une enfant, un diable incarné – plus tard il les a transformés en lumière gracieuse, entourant ladite enfant. Les éditions successives le montrent.
Le roman n'en est pas moins très agréable à lire, et les montagnes sont bien décrites, si le village où évolue Farinet est un peu miséreux, triste – un peu trop réaliste à mon goût.