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Les volcans de la Turquie orientale
Jean Sesiano, Genève
1 Toutes les cotes d' altitude de ces régions de l' est sont sujettes à caution, une triangulation précise faisant défaut, et la plupart des altitudes ayant été surestimées ( le Suphan a été rabaissé de près de 400 mètres il y a quelques années ).
Les régions de la Turquie ayant une frontière commune avec l' Iran, l' URSS et l' Irak appartiennent à une entité plus vaste, le Kurdistan, qui fait fi des délimitations arbitraires de l' homme. C' est en effet dans ces quatre pays que l'on rencontre ce peuple semi-nomade, composé en grande partie de bergers.
Ces dernières années, plusieurs expéditions étrangères se sont rendues dans la partie turque du Kurdistan, là où se dressent de nombreuses et f ières montagnes de près de 4000 mètres, aux environs de Hakkâri. La présence de glaciers, de parois très redressées en roches cristallines et calcaires, au milieu d' un site retiré et sauvage, a joué un rôle déterminant dans la conquête des sommets. Plus au nord, très différentes sont les régions du lac de Van et de la zone attenant à l' URSS, paysage volcanique où s' élèvent de nombreux cônes de trois, quatre ou cinq mille mètres.
Quelque peu discordant dans ce contexte, à l' ouest du Kurdistan, se dresse encore un volcan majestueux et solitaire, dominant la cité de Kayseri: il s' agit de l' Erciyas, qui culmine à 3900 mètres environ.1 Il est loin cependant d' être la seule manifestation volcanique de cette région, puisqu' on y trouve également les célèbres sites touristiques de Göreme et Urgüp avec leurs innombrables maisons, sanctuaires et constructions diverses creusées dans les cendres volcaniques, assez fines et soudées, que sont les tufs.
En cette mi-juillet, nous ( ma femme et mes trois enfants ) l' avons aperçu de loin, isolé et rose dans les teintes du couchant, cet Erciyas, le mont Argée des Anciens. Perpétuellement couvert de neige, il avait très tôt attiré l' atten et le respect des peuples d' Asie Mineure qui l' avaient représenté en éruption sur des pièces de monnaie gréco-romaines. Le géographe Strabon y fit également allusion, et il semble que l' activité volcanique de ces quinze derniers millénaires se soit plus manifestée par l' apparition de cônes adventifs que par l' éruption de l' édifice central dont nous projetions l' ascension.
Par une route pavée, nous atteignons en fin d' après Kayak Evi et son sinistre refuge-hôtel, sur un col à l' est du volcan, à 2150 mètres d' altitude. C' est une station de ski dont les installations sont totalement délabrées. Nous sommes seuls, hormis les bergers qui conduisent de grands troupeaux de moutons. Aucun arbre, mais quelques buissons et de grosses touffes d' herbe. Le beau temps du jour précédent a cédé la place à quelques nuées qui entourent le sommet. Une nuit paisible sous tente, agrémentée de faibles averses, nous amène à une aube resplendissante. En jeep, ma fille et moi gagnons la station supérieure du télésiège, la piste se faufilant entre les câbles qui jonchent le sol et les sièges brisés. A 2750 mètres, le véhicule est parqué, et nos propres chevaux-vapeur se mettent en marche. Par une longue pente douce sur d' anciennes moraines et un glacier couvert de pierres, nous gagnons le pied des pentes orientales, rayées de nombreux couloirs. Notre dévolu est jeté sur celui qui aboutit légèrement à gauche du sommet: sept cents mètres de pente entre 35 et 40 degrés. Le soleil nous a atteints. Les crampons aux pieds, nous nous élevons régulièrement, mais trop lentement à mon gré, car des nuages commencent à se former plus bas que nous; et ils montent, eux aussi, insensibles à l' alti. La pente se redresse, une petite corniche est surmontée, et nous voilà sur l' arête. Nous faisons très rapidement les cinquante derniers mètres pour essayer de gagner de vitesse les nuages. Nous parvenons au sommet où nous accueillent de nombreux portraits d' Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne. Il y a trois heures et demie que nous avons quitté le véhicule. Il ne fait pas froid.
Dans la face nord, un petit glacier, peu crevassé, essaie d' échapper à l' impitoyable soleil estival du pays. Les nuées devenant envahissantes, nous quittons le sommet et nous nous dirigeons vers l' arête sud, étroite crête bordant le vaste hémicycle où nous étions ce matin. Sur l' autre versant s' étendent des pentes plus douces de blocs de lave et de cendres. Une grosse tour rocheuse nous barre le chemin, nous obligeant à la contourner bien bas avant de remonter sur l' arête. Les jeux de lumière sur des murs déchiquetés, restes de dykes noyés dans la brume, sont impressionnants. Quelques heures plus tard, des névés nous ramènent par de longues glissades sur le glacier pierreux, où un berger nous invite à partager son frugal repas ( des galettes de pain et du fromage blanc ) sous l' œil indolent ( pour une fois !) d' un chien, véritable molosse. La conversation est sommaire, mais chacun est content de mettre en commun ce qu' il possède. Il nous dit venir des régions de l' est, les traits asiatiques de son visage nous indiquant de toute évidence un Turcoman. Et c' est avec une grande fierté qu' il nous demande de poser pour la postérité. Le retour au campement se fait sans histoires.
Le temps étant toujours aussi couvert, nous quittons ces lieux pour des cieux que nous espérons plus bleus, en direction de l' Iran.
Par Malatya, nous traversons le fleuve Firat ( l' Euphrate ), Elazig et le lac Hazar situé sur la grande faille de l' Anatolie de l' est, et nous gagnons Diyarbakir ( 660 m ), point le plus bas de notre voyage. La chaleur devient torride, la Syrie et l' Irak ne sont plus qu' à quelques heures de voiture. C' est déjà le Kurdistan et la gentillesse de ses habitants: on ne veut plus nous laisser dormir dehors, sur le sol; on nous invite, on vide nos jerricanes d' eau tiède pour aller les remplir à des sources fraîches, bref, c' est le dirigisme à outrance!
Nous aspirons toutefois à plus de liberté et, par Bitlis, nous gagnons le lac de Van ( 1700 m ), dont la superficie est égale à sept fois celle du Léman. Ses eaux sont légèrement bicarbonatées, si bien que la faune et la flore se concentrent surtout aux points d' arrivée d' eau douce. Dominant le lac à l' ouest, le volcan Nemrut s' élève en pente douce jusqu' à environ 3000 mètres. Nous prenons la piste qui se dirige vers le sommet. Arrivés sur la crête, nous basculons dans la vaste caldera, cratère de six kilomètres de diamètre qu' occupe partiellement un lac alimenté par la fonte des neiges dont quelques traces subsistent encore sous forme de névés. Comme au Mont St-He-lens ( Etats-Unis ) en 1980 et au Vésuve en 79 après J.C, une gigantesque éruption préhistorique a décapité le volcan, projetant loin alentour blocs, cendres et ponces. Dans la dé- Vue du Tendürek et des campements kurdes au soleil couchant pression ainsi formée, des laves visqueuses se sont plus tard mises en place, sous forme de dômes.
Un bulldozer ronronne dans le paysage: c' est, paraît-il, pour construire une excellente route qui conduira à un hôtel dont la construction est prévue sur la grève du lac. Projet utopique s' il en est, car qui viendra si loin dans l' est de la Turquie s' enfermer au fond de ce cratère? Pour les Européens, c' est très loin ( Is-tambul est à 1700 kilomètres à l' ouest ), et peu nombreux sont ceux qui parcourent ces régions. Quant aux touristes turcs, ils ont peur du Kurdistan et de ses habitants « barbares »; ils préfèrent la côte méditerranéenne, même si les Grecs ne sont qu' à une encablure!
De nombreuses tentes de bergers sont discernables, et des hordes d' enfants accueillent la jeep qui soulève des volutes de poussière.
LErciyas Seules traces d' une activité volcanique mo-ribonde, une source chaude ( 56° ) au bord du lac et une fissure d' où sort de la vapeur d' eau à 48 degrés. De nombreuses coulées d' obsi, verre volcanique en général noir, jalonnent le cratère et étincellent sous le soleil de plomb.
Peu après, nous quittons ces lieux pour regagner les rives du lac de Van et nous y tremper, non sans avoir évité sur la piste de nombreuses tortues ( dont certaines atteignent jusqu' à 25 centimètres de longueur ). Au loin, dominant le lac et couvert encore de belles plaques de neige, le volcan Süphan s' élève à 4060 mètres. Tout autour de nous, une vaste steppe desséchée où des moutons se contentent de la maigre végétation due à une aridité permanente. Les côtes du lac sont merveilleuses de couleurs, et toutes les tonalités du vert et du bleu se jouent dans ses ondes parfaitement transparentes, le long de plages de sable jaune ou noir, selon que l'on est au voisinage d' un affleurement calcaire ou en terrain volcanique. Il n' y a personne. Nous dépassons le village d' Adilcevaz et atteignons une piste menant à une antenne des PTT, à 2500 mètres d' altitude. Le ciel, d' une grande pureté, annonce un beau jour.
Je me mets en route, le 21 juillet, à 5 heures. La température est douce et l' aube naissante suffisamment claire. Je monte directement vers le sommet, en suivant l' axe d' un vallon.
De nombreux moutons broutent les herbes drues et sèches, mais ces quadrupèdes ne montent guère au-dessus de 3500 mètres, altitude où la flore multicolore est très variée, car la proximité de la neige en favorise l' éclosion. Le terrain est moins ferme et je dois choisir mon chemin pour tenter de trouver quelque chose de plus stable. Le soleil s' est levé, mais la température reste agréable.Vers 3750 mètres, j' atteins un vague replat, reste d' un large cratère comblé par des venues ultérieures de lave visqueuse. Dès lors, la pente se redresse et je trouve plus judicieux de mettre mes crampons. Un dernier couloir et je débouche sur le plateau sommital, tout accidenté de nombreux dômes séparés par d' innombrables petits lacs recouverts encore partiellement de glace, joyaux vert jade parsemant une étendue noire et blanche. Il est 9 heures et demie.
L' horizon sud est entièrement occupé par le lac de Van, puis, au-delà, par les montagnes d' Hakkâri, alors que, à l' ouest, je retrouve le Le Mont Ararat vu du sud-ouest Nemrut où nous étions il y a deux jours. Ailleurs, de vastes étendues vallonnées, brun-gris, s' étendent à l' infini. Sur ce volcan, aucune trace d' activité. Il a eu ses heures de gloire, mais cela remonte à plusieurs centaines de milliers d' années. Je prélève quelques échantillons avant de redescendre rapidement vers la tente.
Nous quittons le lac de Van. Tout de suite, le paysage devient plus austère et minéral. Nous ne sommes plus qu' à quelques kilomètres de la frontière iranienne, sur une piste à l' extrême est du pays. Toute cette région était, il y a quelques années encore, d' accès difficile, tant par sa position stratégique que par le fait qu' elle recouvrait la zone kurde, quelque peu turbulente au sein de l' Etat turc.
Nous remontons la vallée, le long d' un torrent issu des neiges du Tendürek, le volcan que nous nous proposons de visiter. Quelques contrôles militaires, des villages traversés à grande vitesse ( 30 km/h !) pour éviter les pierres jetées par des enfants, trop grands pour être encore au berceau, et trop petits pour apprécier la portée de leurs actes, sinon celle de leurs tirs! Peu après Çaldiran, nous longeons une coulée de basalte très récente ( quelques siècles peut-être ): telle une longue balafre noire, elle descend du sommet du Tendürek, cône surbaissé à double sommet, de près de 40 kilomètres de diamètre et s' élevant à 3500 mètres environ. La piste s' élève doucement. De temps en temps, le croissant et l' étoile blancs sur fond rouge nous signalent un poste militaire, l' Iran n' étant qu' à trois kilomètres sur notre droite. Nous avons atteint l' altitude de 2500 mètres et sommes au point le plus proche du volcan ( environ dix kilomètres à vol d' oiseau ). Une piste descend sur la gauche, vers une vaste cuvette herbeuse où se dressent de nombreuses tentes de bergers kurdes. Partout, les couleurs éclatantes des habits des femmes et des jeunes filles contrastent avec les complets et cravates, fort défraîchis, portés par les hommes presque partout en Turquie. Très vite, on nous invite à entrer dans une tente pour nous offrir le thé traditionnel, du yogourt, des galettes de pain et du fromage, nourriture quotidienne des habitants des montagnes, avec parfois quelques légumes et de la viande de mouton. Nous exposons nos projets, et déjà deux personnes s' offrent de nous accompagner sur le volcan. Il existe en effet une très vague piste s' élevant vers un camp situé à 3100 mètres, entre le sommet oriental et le sommet central.
Dès le matin, c' est le départ par un temps splendide, à quatre dans une jeep. La piste, moyenne au départ, se transforme en quelque chose d' innommable. C' est absolument clair que, sans nos guides, nous aurions été incapables de trouver ce cheminement. Les pentes herbeuses, sur lesquelles travaillent de nombreux faucheurs préparant le fourrage d' hiver, ne tardent pas à devenir pierreuses, et il faut sans arrêt zigzaguer entre les obstacles. Finalement le camp est atteint. Les tentes sont du même genre qu' en bas, avec de vastes toiles brunes en poil de chèvre, soutenues, ici où là, par des pieux de bois amarrés par des cordes de chanvre, et adossées de trois côtés à des talus de terre ou à des murets de pierres. Sur le sol, des tapis. La literie est pliée dans un coin, et un feu ou un réchaud à gaz, à l' angle opposé, représente la cuisine.
Nouvelle réception. D' autres personnes se joignent à nous. Je décide de laisser le véhicule au camp, bien que les indigènes m' affir que la piste continue. Mais la mécanique a assez souffert, et nous sommes aussi là pour marcher. Nous nous élevons rapidement par un bon sentier vers le sommet est, puis nous entrons dans un vaste cratère éventré, de 500 mètres de diamètre, dont le fond est occupé par un lac d' eau douce à 17 degrés. Nous sommes à 3200 mètres d' altitude et suivons l' arête pour atteindre le point culminant, deux cents mètres plus haut. Là, les vingt Kurdes qui nous accompagnent nous guident fièrement un peu en contrebas vers un petit puits duquel s' élève de la vapeur d' eau à 58 degrés: le volcan présente donc encore des signes d' activité, quoique faiblement.
A huit kilomètres au sud-ouest se dresse le sommet central que les indigènes nous signalent comme intéressant. Nous redescendons vers le camp, puis, par de longues pentes recouvertes de laves anciennes et de maigres pâturages, nous atteignons encore un autre camp, à 3300 mètres. Nous y sommes de nouveau reçus et gavés. Un doute s' insinue dans nos esprits: sommes-nous ici pour une tour- née gastronomique ou pour une recherche scientifique?
Le seul point noir de ces réceptions dans les camps, ce sont les chiens bergers. Ces énormes molosses se précipitent sur vous pour tenter de vous mettre en pièces, désireux, semble-t-il, d' améliorer un ordinaire qui est en général d' une extrême frugalité. Nous avons donc essayé de limiter le contact, et c' est armés de bâtons de ski en acier, sans rondelles, que nous avons affronté souvent quatre ou cinq chiens grondant et bondissant autour de nous.
Et c' était toujours avec soulagement que nous voyions accourir des indigènes qui, eux, les chassaient à coups de pierres. Méthode sans doute la plus efficace, car elle les maintenait à distance.
Nous poursuivons notre montée, tout en rencontrant quelques névés. Le cône sommital, plus redressé, est formé de scories et de lapilli, ce qui ne facilite pas la progression. Finalement, nous atteignons le sommet. Béant, un vaste cratère aux parois presque verticales s' ouvre à nos pieds: environ un kilomètre de diamètre et cinq cents mètres de profondeur. Sa morphologie est étonnamment fraîche, et très peu d' éboulis en couvrent le fond. Sur la paroi opposée, des vapeurs s' élèvent et déposent du soufre. Un de nos guides, un chasseur ceinturé de cartouchières, nous quitte pour aller tirer des chocards. Toujours accompagnés d' une dizaine de Kurdes, nous prenons le chemin du retour et arrivons à la nuit tombante à notre campement, croulant sous le poids de la fatigue et des échantillons de lave.
Cette rapide visite des volcans de l' est de la Turquie touche à sa fin. Il nous reste encore à voir le mont Ararat, à l' extrémité nord de cette fracture de 250 kilomètres sur laquelle sont alignés le Nemrut, le Suphan et le Tendürek. Nous plongeons vers la vallée par une mauvaise piste et atteignons la petite ville de Dogubayazit, à 1500 mètres d' altitude. 25 kilomètres au nord, le Grand Ararat nous domine du haut de ses 5137 mètres ( nouvelle cote ).
Après bien des difficultés, nous arrivons à dénicher la mauvaise piste sablonneuse qui nous conduira à Eliköy, sur les pentes sud du volcan, à l' altitude de 2000 mètres. Les ennuis ne font que commencer. Les indigènes se montrent très intéressés par l' argent, car cette montagne est par excellence un lieu de tourisme pour les alpinistes. L' atmosphère est tendue: on veut nous imposer des gardiens pour les véhicules, au prix de 150 francs pour trois jours, somme considérable pour la Turquie. D' après eux, ma femme ne pourrait pas les surveiller, car ce serait trop dangereux pour elle! Si l'on refuse, c' est à nos risques et périls; en clair, nos véhicules seront ouverts et dévalisés, mais tout cela est dit avec le sourire. De plus, la location des guides et des chevaux s' avère onéreuse, et l'on nous fait comprendre que nous avons avantage à les engager. Finalement, un arbitre entre en jeu: c' est le temps qui est devenu instable. Des nuées recouvrent le sommet de la montagne en cette fin de juillet et l' orage gronde. Nous quittons alors les lieux, un travail de géologie m' attendant ailleurs. Quelques jours plus tard, nous tentons à nouveau l' ascension, mais à partir du versant nord. Nous dominons la vallée de l' Araxe ( ou Aras ), rivière d' Arménie qui va se jeter dans la mer Caspienne. Nous pénétrons dans ce « doigt » de la Turquie qui s' insi entre l' URSS et l' Iran. Le soir tombe. A 40 kilomètres au nord, les lumières d' Erevan, chef-lieu de l' Arménie soviétique, scintillent au pied de l' Aragats, volcan de 4100 mètres environ, au sommet recouvert de neige. Quelques gouttes de pluie tombent durant la nuit.
Le lendemain, le Grand Ararat est perdu dans les nuages, alors que le Petit Ararat, énorme cône adventif s' élevant à 3900 mètres, est recouvert de neige fraîche. Les choses se présentent assez mal. Nous dénichons une piste en construction qui nous mène à deux mille mètres. Nous faisons les sacs et nous nous mettons en route. Quelques minutes plus tard, une violente averse nous contraint à trouver refuge dans une bergerie. Aux alentours, des faucheurs font de même. Sitôt la pluie terminée, on nous invite ( pour changer !) à manger, et l'on nous fait admirer et photographier une faucheuse mécanique, objet de la fierté du village. Nos projets dévoilés, on nous amène un âne, nos sacs sont ficelés sur l' animal, et, accompagnés de trois Kurdes, nous nous élevons vers un village de tentes, à 2500 mètres. Nous y sommes reçus et, le temps ne s' améliorant pas, hébergés. Durant la soirée, l' orage roule et un déluge s' abat sur le camp. Nous sommes inquiets, car les toiles ne semblent pas imperméables et une vapori-sation nous rafraîchit constamment. Cela n' a 180Ipas l' air d' incommoder nos hôtes, mais leH0 00UMTG 06 nombre de bronchites chroniques dans le.f, camp semble leur donner tort.g Au point du jour, nous devons nous rendre à l' évidence: la neige fraîche est tombée jusqu' à 3500 mètres, et la calotte glaciaire permammm^m nente qui recouvre le sommet au-dessus deRomain Vogler, Genève 4000 mètres est perdue dans les nuages. Nous faisons néanmoins une tentative et nous élevons jusqu' à la limite de la neige et du brouillard. Les Kurdes se sont mis en quatre pour nous aider, mais le temps n' a guère été coopératif. C' est le cœur lourd que nous redescendons vers la jeep. Du travail sur le terrain m' appelle maintenant dans la région de Kars, à 150 kilomètres au nord-ouest.
Lors de notre passage près de l' Ararat, deux semaines plus tard, le temps s' est stabilisé et le dôme de neige et de glace resplendit au soleil. Mais la route est encore longue jusqu' en Suisse où nous devons retourner maintenant. Nous reviendrons!
Chaque année vient l' été, la saison des moissons. Les grimpeurs eux aussi font leurs récoltes et, dans leurs sacs à malices, ils entassent, pêle-mêle, voies normales, classiques et premières. Autrefois, on « récoltait » des sommets vierges, puis des arêtes, enfin des faces. Depuis lors, ce sont les directes et les directissimes, la ligne idéale du fil à plomb à grand renfort de pitons.
Aujourd'hui on en est revenu, et l' escalade contemporaine est placée sous le signe du « libre » et de l' écologie. Les itinéraires se font plus subtils et tortueux, cherchant au maximum les faiblesses du rocher afin de permettre une escalade all free, all clean. C' est l' idéal à atteindre, mais, lorsqu' on ouvre une voie de plusieurs longueurs, on est parfois acculé à des compromis. Et les vieilles querelles à la Preuss sont de nouveau d' actualité. Pourtant comment se refuser le plaisir de parcourir de magnifiques longueurs libres, juste à cause d' une courte dalle compacte qu' il faut franchir avec des gollots. De plus en plus, les nouveaux itinéraires en haute montagne font appel au piton à expansion où, tout comme en falaise, il sert davantage à la sécurité qu' à la progression.
En 1982, il est rare de pouvoir ouvrir à Chamonix des lignes entièrement nouvelles, logiques et évidentes. Le bon vieux temps des voies Bonatti et Contamine est terminé! Les innovateurs contemporains doivent se contenter des miettes! Les glaciéristes ont plus de chance, car le piolet traction leur a ouvert les portes d' un univers de goulottes encore intact. En revanche, les pitons et coins de bois ont déjà envahi presque toutes les fissures du massif, même dans les lieux les plus acrobatiques. Le grand mérite de nos prédécesseurs était de gravir ces piliers verticaux et parois dites impossibles. Aujourd'hui grâce à l' infra en téléphériques et hélicoptères, la région du Mont Blanc a perdu beaucoup de son engagement et, pour le grimpeur moderne, tout est possible techniquement. Ce qui est devenu le plus dur, pour ouvrir une voie nouvelle, n' est pas de l' escalader, mais 1 Un knob est un gros gratton de granite.
de la trouver! Cela demande de sacrées qualités d' archiviste, et vous occupe, les jours de pluie, à fouiner dans les topos et à glaner des informations officieuses. Dans le granite, il est très facile, grâce aux coinceurs, de progresser en terrain inconnu si bien qu' il y a peu de différence entre une « première » ou une « dernière ». Alors, autant faire une première, car au moins il n' y a pas d' horaire à respecter ou d' itinéraire à risquer de perdre, sans parler des problèmes de promiscuité dans les classiques, ni de la crise du logement aux bivouacs du FrêneyeX de la Walker.
Ces dernières années, j' étais pris dans la grande migration estivale des alpinistes, quittant ma tanière, le Salève, pour aller découvrir l' Alpe sublime.
A l' aube, sur un parking triste et froid, la longue attente pour acheter les billets; puis la cabine qui répand les odeurs humaines et la vantardise.
Après les tunnels angoissants, le granite magnifique est enfin à portée de main... j' ai parlé trop tôt: une vibram m' écrase les doigts; l' étrier du grimpeur que je talonne se balance dangereusement au-dessus de mon scalp, et de toute façon je ne peux avancer, puisque mes cordes sont emmêlées avec celles de mon suivant.
Pourtant, dans tout le massif, ce sont quand même l' Envers du Tacul et les Aiguilles de Chamonix que je préfère pour leur qualité de rocher et leur facilité d' accès. Je suis avant tout un grimpeur de falaise que les parois verglacées rebutent et que la solitude de l' alti effraie. Quel embarras pour celui qui aime l' ambiance sécurisante des petites parois ensoleillées, mais qui est las de la foule qui s' y presse!
Alors pourquoi ne pas créer de nouveaux itinéraires à quelques mètres des classiques. J' ose à peine les appeler des « premières », car ils empruntent parfois des longueurs déjà parcourues, et on peut m' accuser de bricoleur, de gagne-petit, avec mes itinéraires confus se faufilant entre les voies classiques. Cependant, chaque fois, le but hédoniste est parfaitement atteint et mes escalades baignent dans le nirvana. Le granite y est excellent, qu' il soit doré et riche en knobs'* comme au Grand Capucin, gris clair et très découpé comme à la sud-ouest de l' Aiguille du Midi, ou encore d' un grain noir et rugueux dans les grandes dalles du Peigne. A la Pointe Lachenal, le rocher est plus étonnant encore, lorsqu' il faut grimper dans le sillage des veines de quartz perdues dans un océan vertical.
Le Sourire de l' été au Grand Capucin se situe dans un cadre exceptionnel, à la fois sauvage et aimable. Il faut établir son camp de base aux terrasses supérieures où l'on peut laisser sa panoplie d' alpiniste et revêtir ses habits de lumière. Pour une répétition, le mieux est de suivre les cinq premières longueurs, merveilleuses et libres, puis, au niveau des toits, de sortir par la Voie des Suisses qui est équipée pour l' artif, mais peut aussi se « jaunir » comme l' a fait René Ghilini. Cette combinaison permet une escalade entièrement libre et rapide, puisque seul un jeu de stoppers et de friends suffit, les pitons utiles étant en place. Une descente en rappel très aérienne le long des « Suisses » ramène au bercail.
Au début de cet été, toujours avec Gaetano, nous amarrons notre tente au Col du Midi et explorons les alentours pendant deux jours. De la première journée naît La Dame du lac qui exploite les fissures de la face sud-ouest Dans la première longueur du « Sourire de l' été » de l' Aiguille du Midi. La paroi n' est pas bien haute, mais fort raide, d' où une escalade sans compromis, athlétique et « yosemitique », libre et sur coinceurs. Néanmoins le passage-clé, découvert par Gaetano, est une fine traversée en dalle entre des toits. A côté de la Rebuff at il faut aussi aller faire Monsieur de Mesmaeker, un suprême itinéraire de la cordée Piola-Steiner.
Le lendemain c' est sur les veines de quartz de la Pointe Lachenal que nous promenons notre imagination. Quatre longueurs inédites, un ballet à la limite de l' adhérence, un labyrinthe de dalles et de dykes\ Puis les fissures verticales de VAfanassieff que l'on remonte à vigoureuses brassées et dont la franchise contraste avec le puzzle mental des longueurs précédentes. Deux semaines plus tard, Alexis et Gérard Long, au cours d' une promenade en 1 Dyke = veine de quartz.
famille, ouvrent le Macroscope sur le fil du pilier, à droite de la Contamine.
Contrastant avec ces voies de lumière, la paroi d' ombre du Peigne semble un peu austère. En fait, la vue sur le gazon du Plan de l' Aiguille est si belle et les sonnailles des moutons semblent si claires et proches que l'on se croirait davantage dans les Préalpes que dans une face ouest du massif du Mont Blanc. L' Aquaplaning est une voie très variée, mais aussi très délicate, car trop souvent humide. Une fraîcheur aquatique, agréable les jours de grande chaleur. La Passe mongole est beaucoup plus accueillante et facilement répéta-ble, puisque tous les pitons nécessaires ont été laissés en place. Il ne s' agit pas d' un itinéraire nouveau à proprement parler, mais de la reprise d' une ancienne voie d' artificielle ouverte par Ghilini en 1976 et qui, grâce à quelques variantes et à un nouvel équipement, se « jaunit » entièrement. Son tracé, très subtil, offre une escalade d' un genre unique dans le massif: dalles grises très adhérentes, arches et croissants de lune aux bords arrondis, vaguelettes d' une mer sans soleil. Depuis, notre bateau ivre, las de caboter le long des côtes familières, s' est lancé dans la grande aventure des mers lointaines. Malheureusement il a fait naufrage sur les récifs du mont Gruetta, alors que son Karma 1 était presque accompli.
:'Voir: LES ALPES, revue trimestrielle de mars 1983 ( p. 65/66 ).