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Lacs de Montagne (fin)
( Fin. ) Par L. Spiro.
De ces lacs dûs au seul glacier, celui de Märjelen est de beaucoup le plus connu; déjà célèbre par sa situation exceptionnelle, ses icebergs évoquant la beauté des paysages polaires, il a préoccupé encore des légions de savants LACS DE MONTAGNE.
par certaines manifestations inexplicables. Ce lac, en effet, avait l' habitude curieuse de se vider à intervalles plus ou moins rapprochés, tous les sept ans selon la tradition populaire; événement considérable pour les habitants du Haut Valais, si l'on songe que le bassin de Märjelen mesure un kilomètre et demi de long sur 500 mètres de large, avec une profondeur maximale de 47 mètres; c' était donc une masse d' eau formidable qui s' écoulait sous le glacier d' Aletsch avec un bruit de tonnerre, faisant jaillir par les crevasses ouvertes des colonnes liquides semblables à des geysers. A peine échappé du glacier, le flot dévastateur déferlait le long des gorges déchiquetées de la Massa, trombe de plus de dix millions de mètres cubes qui mettait parfois des semaines à s' écouler, mais qui parfois aussi n' employait que trois jours à atteindre les rives du Rhône où elle rasait tout ce qui aurait pu lui faire obstacle. Pour prévenir une catastrophe et donner aux paysans du bas le temps d' évacuer les lieux menaces, on promettait une paire de souliers neufs au berger qui, le premier, signalait le début de la cataracte. Ne souriez point; dame, au bon vieux temps des sabots une paire de souliers, au val de Conches surtout, constituait une récompense de valeur, très prisée des montagnards, sans compter l' honneur qui s' y attachait; aussi, des yeux perçants autant qu' avides tenaient-ils le lac sous une stricte surveillance.
La légende a rôdé autour des parois du sauvage glacier d' Aletsch, expliquant à sa façon ce dessèchement du lac, aussi incompréhensible que constant. Un dragon, disait-on, le Rollibock ou bélier à sonnettes, bouc monstrueux aux cornes gigantesques, aux yeux flamboyants, au poil fait de glaçons s' entrechoquant en un glas effroyable, sortait tous les sept ans de son repaire ténébreux; de ses cornes il projetait sable, pierres et blocs de glace, ouvrant ainsi une brèche profonde par laquelle s' écoulait l' eau du lac. Hélas, la science est défiante à l' endroit des Rollibocks, le pittoresque de la légende l' a laissée froide, elle a sonde le mystère de Märjelen et a mis à jour son secret; et la légende s' en est allée, dépouillée de son voile de frisson et de cauchemar. Chacun sait aujourd'hui que le lac se vidait soit parce qu' une fissure s' était formée dans la paroi de glace latérale d' Aletsch, soit par un simple siphonage, et si Märjelen ne s' écoule plus sous le glacier aux crevasses géantes, c' est que l'on a creusé un canal dérivateur qui déverse le trop plein des eaux dans le vallon de Fiesch sur le versant opposé. Du coup, Märjelen a perdu ce lustre de renommée qui lui faisait une auréole un peu sinistre, encore une gloire qui sombre dans l' oubli.
Le glacier encore a loge des lacs sur sa propre surface mouvante, oasis de couleur gaie dans le désert morne des blanches étendues, onde chatoyante dans une vasque de cristal translucide, d' œuvre d' architecture et de délicatesse. Une crevasse qui s' obture, il n' en faut pas plus au glacier pour créer un bijou, lac éphémère le plus souvent, prêt à se vider dès qu' une fissure traversera la paroi cristalline, prêt à se reformer aussi, au même lieu ou un peu plus loin, tel ce lac quasi permanent du Gorner, que le glacier forme aujourd'hui pour le détruire demain, semblable à l' enfant qui édifie ses châteaux de sable, vite éboulés, sitôt redressés. Ces lacs de surface sont francs, lumineux comme une âme pure de toute pensée d' ombre; il en est d' autres, cachés au sein même du glacier, impénétrables comme un mystère. Ces lacs secrets, les populations des hautes vallées les redoutent comme une menace permanente, elles cherchent à lever le voile de ténèbres, le secret terrible du glacier débonnaire. Jadis crevasse ouverte où se jouaient les rayons du soleil, le lac souterrain demeure maintenant figé dans sa prison de glace; sa voûte, de glace aussi, est surmontée d' un épais revêtement de neige qui dissimule la poche d' eau aux regards les plus perspicaces tout en y maintenant une température moyenne permettant au liquide, même au gros de l' hiver, de ronger les parois de sa prison jusqu' au moment où, comme dans les contes de notre enfance, tout un pan de la claire façade s' écroule. Le 12 juillet 1892, une poche d' eau jaillie du glacier de Tête Rousse descendit la gorge sauvage de Bionnassay, enlevant sur son passage une partie des bains de St-Gervais avec un grand nombre des infortunés qui s' y croyaient en sécurité. En cours de promenade au pied du glacier d' Argentière, deux fiancés furent arrachés par une trombe d' eau surgie d' un lac glaciaire insoupçonné, crevé brusquement là où nul des familiers de la région n' aurait supposé un danger.
Le génie de l' homme cherche à prévenir ces catastrophes dont rien ne peut contenir l' effet une fois déchaînées; mais quel œil, quel rayon X perfectionné saurait posséder la force de pénétration nécessaire pour sonder les entrailles du glacier et assister à l' élaboration mystérieuse du dévastateur inconnu? Jadis les légendes évoquaient l' image de génies malfaisants jouant avec les eaux redoutables comme aux terres volcaniques l' imagination populaire expliquait tout cataclysme par la seule intervention des esprits du feu. Ici encore la science a projeté son flambeau sur les ténèbres hallucinantes, elle explique, explique toujours et cependant l' énigme demeure; la nature tient baissé le voile qui cache aux humains ses laboratoires secrets; sans cesse elle place de nouveaux problèmes devant l' intelligence humaine désorientée, tels ces lacs dont on ne distingue ni le canal d' arrivée ni le chenal d' écoule de l' eau; d' où vient-elle donc, où s' en va-t-elle? Il est des gens que trouble leur ignorance à résoudre ces questions, j' avoue que la mienne ne m' émeut guère, l' homme a-t-il donc besoin de tout savoir!
Tout comme les humains encore, les lacs de montagne naissent, vivent et meurent; parfois leur existence s' écoule tout entière dans le calme et la paix, ils meurent de vieillesse parce que toute vie ici-bas doit finir un jour, qu' elle soit d' ordre minéral, végétal ou animal. Tel fut sans doute le sort de ce merveilleux lac de Salanfe dont Rambert chercha naguère à évoquer la splendeur ignorée; ce lac que personne ne vit jamais puisque l' espèce humaine était sans doute à créer au temps où le murmure de ses vagues animait seul la solitude du vaste cirque que dominaient alors les plus hautes falaises des Dents du Midi et de la Tour Sallière. « Il était profond sans doute, ses eaux limpides d' un bleu légèrement ardoisé mais transparent et doux; le glacier de Plan Névé, majestueux et éblouissant, y déversait les séracs de sa base en un écroulement sonore répercuté à l' infini par les parois voisines. » Plus tard, lorsque le glacier en retrait eut quitté les rives, les mélèzes audacieux lui firent peut-être un dais d' ombre légère, harmonisant leur verdure gracile aux teintes douces de l' eau calme. Tranquille, à l' abri des ouragans, le lac LACS DE MONTAGNE.
vit passer les siècles; combien? qui donc le dirait? Les millénaires pèsent peu aux œuvres de la nature. Mais graduellement ces infiniment petits qu' étaient les ruisselets descendus du Luisin ou des pentes de Plan Névé travaillèrent à combler le grand lac; « ils se traînaient sur les moraines, s' y chargeaient de limon qu' ils déposaient sagement au fond du bassin tandis que leur eau s' en allait en cascatelles joyeuses bondir dans les gorges de Van, pure et transparente. » Pour ces artisans de remblaiement aussi les siècles ne comptèrent point, le temps était à eux; de siècle en siècle le niveau du lac s' exhaussait, le fond approchait de la surface; vide dans le haut par la brèche d' écoulement, comblé à sa base par les alluvions, le lac était condamné. Il ne connut point la mort tragique, la fin éclatante et prodigieuse que rêve l' imagination exaltée des poètes, il mourut simplement, chaque jour un peu. « Les parties fraîchement comblées n' étaient d' abord qu' une vase spongieuse, imbibée d' eau; dans cette vase des plantes aquatiques, joncs alpins entre autres, s' installèrent, fixant le sol; pionniers de la vie végétale derrière lesquels s' avançait la flore des pelouses. » Sous cette emprise inexorable, séculaire, le génie des eaux s' est senti sans force, parfois il eut des retours offensifs bien vite réprimés, aujourd'hui la prairie est formée, tapis parfait sans un caillou, si doux au pied que fatigua le rude sentier de Van. Du lac de jadis seul subsiste le torrent qui serpente au milieu de la plaine, d' un cours si mou qu' à peine l' entend couler. Le lac de Salanfe appartient au passé lointain, notre génération le verrait-elle renaître?
Il est des lacs alpins qui agonisent sous nos yeux. Celui de Mattmark, au fond du val de Saas, passait naguère pour une pure merveille; les touristes du siècle dernier remontaient l' interminable vallée pour la seule joie de le contempler et les voyageurs assez hardis pour franchir le passage fameux du Monte Moro s' extasiaient en passant sur la limpidité des eaux du lac comme sur le pittoresque de ses rives. Aujourd'hui déjà le travail du remplissage est en voie d' achèvement, travail énorme puisque les torrents ont jeté dans la grande fosse ouverte une couche de limon de 80 à 90 mètres d' épaisseur. Partout l' alluvion grisâtre troue la surface liquide; le passant non informé jette à peine un regard sur cette mare sans gloire ni dignité et s' en va chercher plus loin le lac merveilleux dont il ou' it tant d' éloges. Sic transit gloria mundi! Une même destinée attend tous ces joyaux de la nature, que leur bassin soit de granit, de marbre ou de cailloutis, qu' ils soient lacs imposants ou vasques d' eau minuscules qui brillèrent au soleil quelques saisons seulement.
Tel est le sort normal d' un lac alpestre, mais le génie utilitaire de l' homme prétend intervenir et modifier le cours des lois naturelles. Timidement d' abord, puis avec une hardiesse croissante, il a prolongé l' existence de certains lacs en bouchant la brèche d' écoulement, en rétablissant ou haussant le barrage naturel; c' est ainsi que le lac Ritom va échapper au sort lamentable échu à celui de Mattmark. Déjà fameux par sa source d' hydrogène sulfuré jaillie à 13 mètres de profondeur, le Ritom passe du coup au premier plan des préoccupations nationales qui prisent moins les vertus d' une eau minérale que la force hydraulique splendide emmagasinée entre les parois de rochers. Il ne suffit plus même à l' ingénieur moderne de prolonger l' exis des lacs alpins, il ambitionne de ressusciter ceux du passé, de remplir à nouveau les cuvettes desséchées; surpris, les montagnards ont vu l' antique lac de Barberine reprendre vie et ses eaux mobiles et changeantes rendre au site un peu morne son charme primitif. Le lac ignoré du val des Dix dans lequel se mirèrent jadis les cimes du Pleureur et de la Luette va, lui aussi, après une disparition séculaire, reprendre sa place au nombre des vivants avec qui il faut compter.
Les lacs alpestres du passé ressuscitent les uns après les autres, du moins les plus grands, car du menu fretin le génie humain ne prend nul souci; est-ce vie réelle ou apparente seulement? D' aucuns parlent de profanation sacrilège; ces lacs modernes, déclarent-ils, ont un aspect étranger aux Alpes, ils semblent des fjords norvégiens arrachés à leur patrie boréale et jetés au sein de nos montagnes; la main de l' homme s' y fait sentir, pesante, dépouillée de cette grâce de la nature qui façonne selon des visées plus larges, creusant ici, redressant là, afin d' harmoniser l' ensemble au détail et le détail à l' ensemble et assurer par là à son œuvre une beauté et une durée plus grandes. L' homme qui ne vise qu' à ses fins à lui, égoïstes, transitoires, saurait-il imiter la nature sans que son œuvre porte un cachet d' imperfection grossière; son impuissance éclate dès l' abord; en effet, il ne restaure qu' une partie du site ancien, mettant une pièce neuve à un habit que les siècles ont usé; saurait-il donc restituer aux cimes les roches éboulées qui comblèrent le lac disparu? La digue elle-même, tirée au cordeau, d' œuvre de l' art technique, n' est pas, dans sa rigidité monotone, une mauvaise copie des barrages naturels qui eux, nés de la montagne, s' harmonisaient avec elle.
Propos futiles d' un sage désabusé, porté à jeter sur toutes les inventions du machinisme moderne l' opprobre du pessimisme 1 L' homme du passé n' a pas déjà détourné de leur chenal naturel les eaux des glaciers? et ces ruisseaux artificiels que sont les bisses, coupant les pentes arides et brûlées au lieu de s' écouler stérilement en quelque gorge étroite, apportent au paysage, qu' il soit champ, forêt ou pâturage, la fraîcheur, l' éclat et la vie. Nous avons bien connu la plaine de Barberine d' autrefois, nous l' avons revue au temps des travaux dévastateurs, charniers de pâturages et d' éboulis, nous l' avons visitée plus tard, le lac formé battant la digue de ses flots; déjà les hommes, leur but réalisé, s' étaient éloignés et la nature compatissante avait commencé son œuvre de miséricorde, pansant les plaies béantes de la roche meurtrie, jetant sur l' énorme muraille rigide et sans grâce le voile et la patine des choses vieilles, auréolées de la poétique beauté du passé; serrée contre les arêtes sombres de granit, l' eau claire reflétait doucement les hautes chaînes lointaines. Du haut de l' Aiguille d' Argentière encore, frappés par un miroitement insolite, nous avons contemplé le lac immobile et pourtant créateur de vie dans le massif âpre et désolé du Ruan.
Tel qu' il est, ce dernier inscrit dans la généalogie des lacs alpestres vous serre le cœur étrangement, comme le glas d' un passé enfui pour toujours. Sous la surface claire gît le pâturage, les chalets de pierre, le Barberine d' antan qu' enlise de plus en plus la pluie fine des alluvions; penché sur la rive vous Làcs de Montagne.
fouillez du regard l' onde transparente tandis que votre pensée plonge dans la brume du souvenir, évoquant l' image ensevelie, la fumée bleue montant des foyers dans l' air tiède, le mugissement des troupeaux, toute la vie en un mot, prenante et douce, menée jadis là-haut. N' est point bizarre que de flotter aujourd'hui au-dessus du sol foulé naguère; là, sur le tertre désormais invisible, se dressent encore les murs démantelés de la cabane, cette cabane où nous fûmes si souvent au temps de la jeunesse, des jeux, des rires, des ambitions folles et de la tendresse. Noyé sous les eaux, Barberine dort comme ces villes de légende enfouies au Zuydersee ou dans l' Atlantide fabuleuse; comme s' apprête aussi à dormir le vieil hospice du Grimsel lorsque les trois lacs actuels n' en formeront plus qu' un seul aux eaux profondes, contenant derrière une digue monumentale cette redoutable force d' expansion que l' homme convoite.
La nature respectera-t-elle l' entreprise des hommes? ses forces vives vont-elles s' employer à défaire, au sein des eaux profondes, ce que les mains débiles se sont usées à construire? La nature a le temps pour elle tandis qu' aux humains chétifs les siècles pèsent lourdement. Sous d' autres cieux elle a laissé subsister les pyramides et les temples anciens, sera-t-elle clémente dans les Alpes comme en terre d' Egypte? qui sait? Et puis, l' homme lui-même est inconstant, volontiers une génération cherche des voies nouvelles, faisant fi de l' œuvre de ses précurseurs; l' homme de demain maintiendra-t-il ce qu' édifia l' homme d' aujourd?
L' homme ressuscite les lacs abolis, non point création mais imitation; il a copié les plans de la nature et c' est ce qui donne à son œuvre un certain charme même lorsqu' il n' a vise qu' à des fins égoïstes, grandioses ou puériles, qu' il s' agisse de l' ingénieur rêvant de turbines géantes ou du touriste gourmet souhaitant transformer les lacs nouveaux en viviers pour truites délicates, magnifique appoint au menu montagnard. Mais parfois l' homme avide n' a su qu' enlaidir; ma génération se souvient d' un lac Champex terre de rêve et d' idyllique fraîcheur, aujourd'hui site à ce point défiguré que j' hésite à le traverser. J' ai retrouvé dernièrement une photographie du lac de Statz près de St-Moritz, elle date de 70 ans et cependant donne une vision de grâce souriante; les grands sapins se mirent dans l' eau calme, derrière eux les grands monts semblent se hausser pour contempler eux aussi leur propre image doucement reflétée; sur la rive même les fleurettes se penchent, coquettes elles aussi. Aujourd'hui nul ne parle plus des rives du lac de Statz mais de sa plage et cette plage est couverte de baraques, de cabines, d' appontements et de guinguettes; les sapins à l' horizon ont cessé de se mirer dans l' eau trouble, les fleurettes ont disparu, piétinées par la foule bigarrée, cosmopolite et débraillée qui gesticule bruyamment. Mais nous avons hâte de détourner notre regard de cette image affligeante pour le reporter sur les sites admirables préservés de l' emprise sacrilège de l' homme inconscient.