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J'ai lu un roman de fantasy en français qui m'avait été envoyé par son auteur, appelé La Flèche du Scythe, et ce qui y est remarquable, c'est la profusion du merveilleux, mêlé libéralement à l'histoire romaine. J'ai lu quelque part que la fantasy à la française consisterait à ne mettre, dans une histoire intelligemment écrite, du merveilleux que par touches, ce qui n'a rien de révolutionnaire, puisque le roman historique du dix-neuvième siècle procédait déjà ainsi, intégrant le merveilleux aux vieilles croyances: les meilleurs auteurs laissaient même le doute sur leur réalité possible. C'était Gustave Flaubert, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Jacques Replat, François Arnollet - c'était en fait très courant. Quelques-uns même affirmaient le merveilleux, tels Antoine Jacquemoud, Maurice Dantand, Louis Jousserandot, Charles de Coster: tous auteurs dits régionaux. Or, l'auteur de La Flèche du Scythe, Sébastien Morgan, est belge, c'est peut-être pour cela qu'il ne suit pas la règle française, et qu'il se permet de placer beaucoup de fantastique dans son roman. Il pourrait être, en un sens, l'héritier des Jean Ray, des J. H. Rosny aîné - des Belges qui, nourris de culture et d'imagination populaires, voulaient éviter le classicisme parisien - ou l'évitaient spontanément.
Sa fantaisie est chatoyante, agréable, puisant aux mythes, colorée, expressive, visuelle, inspirée par le cinéma américain le plus débridé, avec de beaux elfes maléfiques qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté, une sorcière qui jette des boules de feu, des ondines qui vivent dans un superbe monde à part où s'initie le héros, des griffons servant de montures, et ainsi de suite. On se dit: enfin quelqu'un qui ose.
Trop? Il n'y a jamais rien de trop, si la structure qui soutient les éléments est suffisamment solide, afin que l'ensemble soit équilibré. On a reproché à Sébastien Morgan des erreurs d'expression: il semble, enthousiasmé par sa propre inventivité, avoir été pressé de publier. Peut-être que son style prosaïque et familier convient modérément aux figures mythologiques dont il use, et dont l'essence, de mon point de vue, est poétique.
L'intrigue est également bizarre: je ne suis pas parvenu à en saisir le sens. Quelle providence a pu se tenir derrière? Aucune, peut-on penser. Les choses arrivent peut-être au hasard, d'une manière absurde. Mais si sur terre il y a des elfes, pourquoi n'y en a-t-il pas aussi dans la destinée? C'est à dire dans le ciel, parmi les astres? Car c'est bien les astres qui dirigent la vie terrestre: quoique disent (sans réfléchir) les sceptiques, c'est bien le jour et la nuit, la succession des saisons, des mois, des années, qui organisent le temps qui passe. Or, nous le devons aux astres, aux mouvements que la Terre effectue relativement au Soleil, ou que la Lune effectue relativement à la Terre (pour les mois). Curieusement, le temps qui passe ne semble pas, chez Sébastien Morgan, avoir aussi son merveilleux...
Ce n'est pas qu'on attende forcément une fin heureuse: la tragédie avait aussi ses dieux vengeurs. Mais on n'attend pas une fin absurde, soumise à la mécanique des caprices humains. Au moins qu'on montre, derrière ces caprices, des dieux qui s'amusent!
Mais que je n'aie pas compris le déroulement des événements n'implique pas l'absence de sens. Peut-être que tout s'éclairera dans les tomes suivants, annoncés!
Le livre vaut en tout cas pour son fantastique chatoyant, et frappant.