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Pourquoi nous devons protéger l'océan Austral
vendredi, 24 Fév, 2023
Beaucoup considèrent l’Antarctique et l’océan Austral comme des merveilles préservées, riches de manchots et d’icebergs, éloignées et déconnectées du reste de l’écosystème terrestre, mais les scientifiques viennent de découvrir que ce n’est pas le cas du tout. L'écosystème de l'océan Austral, aussi unique et extraordinaire soit-il, est également inextricablement lié aux écosystèmes océaniques mondiaux et demeure essentiel pour la santé de l'ensemble de la planète.
L’océan Austral contribue à la régulation de la température de la planète
L'océan Austral entoure le continent de l'Antarctique et rejoint les océans Pacifique, Indien et Atlantique via le courant circumpolaire antarctique (ACC). Ce courant océanique, le plus puissant du monde, transporte environ 165 à 182 millions de mètres cubes d'eau par seconde, soit plus de 100 fois le débit de toutes les rivières de la planète.
L'ACC agit comme barrière naturelle entre les eaux plutôt chaudes de ces océans et les eaux glaciales de l'océan Austral. Il est essentiel pour maintenir le climat polaire de l’Antarctique et préserver sa faune endémique unique. De façon tout aussi importante, ce courant permet également à l'océan Austral d'absorber la chaleur des eaux provenant de l'Atlantique Nord avant que celles-ci ne soient diffusées encore plus au nord. Ce processus vital régule le climat de la Terre. Selon les scientifiques de la NASA, les océans du monde absorbent 90 % de la chaleur générée par les activités humaines. A lui seul, l’océan Austral permet d’absorber 60 % de cette chaleur océanique, notamment grâce aux forts vents d’ouest qui ne sont pratiquement pas interrompus par les masses continentales.
L’océan Austral est un immense puits de carbone
Des recherches menées grâce aux avions de la NASA ont démontré qu’en plus de piéger l’excédent de chaleur, l’océan Austral absorbe beaucoup plus de carbone qu’il n’en rejette dans l’atmosphère. Il agit non seulement comme un puits de carbone extrêmement puissant, mais contribue également à réguler les conséquences des émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine.
Lorsque les émissions de CO2 pénètrent dans l'atmosphère, une partie de ce gaz est absorbée par l'océan. Grâce au phénomène upwelling, les eaux froides remontent à la surface, et absorbent le carbone avant de redescendre dans les profondeurs.
Ce véritable système de balance de transport du carbone de la surface aux profondeurs océaniques est facilité par l'abondante faune marine qui réside dans l'océan Austral. Selon de nouvelles découvertes publiées récemment (2019) dans Nature Communications par des scientifiques du NOC (National Oceanography Centre) et du British Antarctic Survey (BAS), le krill de l’Antarctique - qui représente l'une des concentrations les plus élevées de biomasse animale au monde - se nourrit du phytoplancton microscopique vivant à la surface et et sous la banquise. Après s'être nourris, leurs excréments riches en carbone descendent ensuite dans les eaux froides, piégeant efficacement le carbone.
Et le krill n'est pas le seul acteur de ce processus.
L'incroyable biodiversité de la faune marine dans l'océan Austral
Malgré sa réputation d'environnement hostile pour les êtres humains, l'Antarctique et les eaux glaciales de l'océan Austral abritent l'un des écosystèmes les plus diversifiés au monde. Selon l’Australian Geographic, l'océan Austral est en réalité le foyer de plus de 9 000 espèces connues, dont beaucoup sont endémiques de la région. Et de nouvelles espèces sont découvertes à chaque expédition scientifique.
Comme le krill antarctique, beaucoup de ces espèces jouent un rôle important dans l'absorption du carbone, comme les baleines, ces gentils géants de l'océan Austral. Bien qu’elles aient frôlé l’extinction au cours du XXe siècle, les populations de baleines sont en train de se reconstituer lentement grâce à la fin des activités de pêche commerciale à la baleine (y compris le programme illégal de "chasse scientifique" du Japon auquel Sea Shepherd a contribué à mettre fin en 2018). Selon le FMI, le potentiel de de captage du carbone des baleines est "véritablement stupéfiant". Les grandes baleines accumulent en moyenne 33 tonnes de carbone dans leur corps au cours de leur longue vie. Lorsqu'elles meurent, elles emportent ce CO2 au fond de l'océan, où elles deviennent alors une source de nourriture pour d'autres organismes. A titre de comparaison, un arbre n'absorbe environ “que” 22 kg de CO2 par an. Malheureusement, les populations de certaines espèces, telles que les baleines bleues, ne représentent plus que 3 % de leur niveau d’abondance antérieur. Cela montre à quel point la protection de leur habitat est aujourd’hui essentielle dans la lutte contre le changement climatique.
Aujourd’hui, l’océan Austral abrite de nombreuses espèces de baleines, dont les baleines bleues, les rorquals communs, les rorquals de Bryde, les baleines de Minke, les baleines à bosse, les cachalots, les baleines franches australes, les baleines à bec de Cuvier.. Nous y trouvons également d’autres cétacés antarctiques comme plusieurs espèces d'orques, des dauphins sablier, et de globicéphales.
L'océan Austral abrite sept des 17 espèces mondiales de manchots (manchot empereur, manchot papou, manchot de Magellan, manchot royal, manchot à jugulaire, manchot Adélie, gorfou doré et gorfou sauteur) et six espèces différentes de phoques (phoque de Ross, phoque de Weddell, phoque crabier, léopard des mers, otarie à fourrure et éléphant de mer). On y compte également plusieurs dizaines d'espèces de poissons, dont les légines australe et antarctique, très pêchées. Vous ne trouverez pas de requins dans les eaux glaciales de l’Antarctique, mais il y a des calmars, des poulpes et des milliers d’espèces différentes d'invertébrés, telles que des éponges, des araignées de mer, des annélides polychètes, des étoiles de mer et du krill en abondance.
Le krill d’Antarctique est une espèce clé de l'écosystème de l'océan Austral. Il sert de principale source de nourriture pour de nombreuses espèces de baleines, de manchots, de phoques et d'oiseaux marins tels que l'albatros. Petit fait amusant : saviez-vous que les excréments de manchot sont souvent roses à cause du krill qu'ils consomment ? De même, le saumon obtient sa couleur rose en consommant du krill... Autrement, la couleur naturelle de sa chair est en effet grisâtre. Si vous mangez du saumon d'élevage, vous consommez également indirectement du krill antarctique sauvage. Ce qui est en soi une mauvaise nouvelle pour le krill et pour toute la faune de l'océan Austral.
Des menaces majeures pèsent sur la biodiversité de l'océan Austral
Le changement climatique, l'acidification des océans et le tourisme mettent en danger la biodiversité de l'océan Austral, mais la plus grande menace pour l’écosystème est incontestablement la pêche. Même si l’homme ne chasse plus les phoques et les baleines, la pêche demeure la principale activité dans les eaux antarctiques. Quatre espèces sont ciblées : le krill, la légine antarctique, la légine australe et le poisson des glaces.
Des quotas de "limites de capture" ont été fixées dans les années 1990, mais selon les scientifiques, elles sont obsolètes et ne tiennent pas compte du changement climatique et des progrès technologiques des navires de pêche.
De plus, les activités de pêche sont souvent concentrées dans les zones, où les prédateurs du krill, tels que les manchots, les phoques et les baleines, se nourrissent. Cela a été démontré par l'étude publiée cette semaine dans Ecology, où des scientifiques de Stanford ont en effet observé 1000 rorquals communs qui se nourrissaient près de l’Antarctique, à l’endroit même où des navires de pêche chalutaient pour le krill. “Bien que la lente restauration des populations de baleines soit prouvée, elle ne doit pas être considérée comme acquise. Ces baleines, et les écosystèmes dont elles dépendent, font en effet face aux pressions croissantes de la pêche commerciale et du changement climatique", a déclaré l'auteur de l'étude, Earle Wilson, professeur adjoint de science des systèmes terrestres à la Stanford Doerr School of Sustainability.
Il est surprenant qu’aucune loi n’empêche les chalutiers industriels géants de pister des groupes de baleines se nourrissant de de bancs denses de krill, pour traîner leurs énormes filets au milieu d’elles dans l’objectif de ramasser des tonnes de krill (la stratégie est semblable à la façon dont les navires de pêche au thon ciblaient autrefois les dauphins). En plus de voler leur nourriture sous leur nez, cette agitation peut entraîner des blessures ou la mort des baleines, qui s'emmêlent dans les filets ou sont percutées par les navires.
En 2021, des scientifiques de Stanford avaient déjà conclu que même en l’absence de pêche, il n’y a d’ores et déjà plus assez de krill dans l'océan Austral pour soutenir le rétablissement des populations de baleines à leur niveau d'avant la chasse à la baleine, même en l'absence de pêche au krill. Associée au réchauffement des océans et à l'acidification, la poursuite de l'exploitation commerciale de la faune marine pourrait être désastreuse pour l'ensemble de l'écosystème antarctique. Et pourtant, la pêche au krill est une industrie en plein essor.
Le marché des compléments alimentaires à base d’huile de krill représente aujourd’hui 531 millions de dollars. Selon un rapport publié en janvier par Global Industry Analysts, il atteindrait 941 millions de dollars d’ici 2026. En parallèle, la pisciculture (utilisant le krill comme nourriture) est le secteur alimentaire qui connaît la croissance la plus rapide au monde. La demande mondiale de poisson devrait ainsi doubler d’ici 2050. Considérant les impacts du changement climatique, est-il vraiment raisonnable de mettre une pression supplémentaire sur les populations de krill, en les pêchant massivement pour alimenter les poissons d’élevage et fournir des compléments alimentaires d’oméga-3 aux êtres humains ? Découvrez plus d’informations sur la nécessité de protéger le krill ici.
L’Océan Austral et sa faune sont essentiels pour la régulation climatique de la Terre, il est donc vital de les protéger et de les préserver pour les générations futures.