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Culture contre culture est le thème de notre programme de valorisation pour 2021. Nous proposerons par le biais de soirées-débats et de notre site Internet matière à réflexion sur la place de la question culturelle dans les mouvements sociaux de la seconde moitié du XXe siècle. On trouvera ci-dessous une première contribution à ce programme sous la forme de la publication de plusieurs documents de la période 1965-1971. Une note d'intentions et une ébauche du programme, qui se réalisera en fonction des circonstances sanitaires, sont accessibles en suivant ce lien.
S'il est clair que l'émergence de la question culturelle dans les mouvements sociaux évoque plutôt les années 1970-1980, il nous a semblé judicieux de décentrer le regard et de l'amener vers des documents antérieurs à 1968 comme ce compte-rendu du séminaire de l'Action syndicale universitaire (ASU) qui porte précisément sur la question culturelle. Cette première période pourrait se clore avec le mouvement pour le Centre autonome (1971).
Manifestation devant le Palais de justice de Genève pendant le mouvement pour un Centre autonome (1971).
Fondée en février 1962, l'Action syndicale universitaire (ASU) regroupe des étudiant.e.s membres du Parti du Travail, des étudiant.e.s chrétien.ne.s et des étudiant.e.s membre du Mouvement démocratique des étudiants (MDE), lui-même constitué une année auparavant. L'ASU aussi bien que le MDE s'oppose à la position hégémonique de l'Association générale des étudiants quant à la représentation estudiantine, tout en s'impliquant dans le fonctionnement de cette association. Comme son nom l'indique clairement, l'ASU se revendique du syndicalisme étudiant, une réalité qui n'existe pas en Suisse à ce moment-là.
En 1964, l'ASU prend en charge le «poste affaires culturelles» de l'Association générale des étudiants. C'est pourquoi le groupe syndicaliste décide de se doter d'un programme revendicatif sur la question de la culture et d'organiser un séminaire autour de ce thème. La tâche dépasse les disponibilités des membres de l'ASU et le programme doit être restreint, mais un document d'une quarantaine de pages est tout de même publié à l'issue d'un séminaire qui se tient les 20 et 21 mars 1965.
L'axe principal développé dans ce document marqué par le style marxiste est l'idée que la culture comme sphère autonome est étroitement liée au travail aliéné: «Les conséquencos de ce travail [aliéné] sont les suivantes: on y recherche le salaire, et le loisir devient une fin en soi.» lit-on par exemple en page 7. La culture devrait être «un facteur de libération, de désaliénation.» (p. 2) Mais c'est seulement «au cas où la société se transforme fondamentalement [que] la culture répondra enfin à son but: la désaliénation».
Puisque le travail produit le loisir-culture comme sphère séparée, il faut abolir l'un et l'autre. La culture, selon le compte-rendu du séminaire, est appelée à disparaître: «L'évolution et le changement qualitatif d'une société de consommation passive à une société de participation présument une disparition progressive de la notion de culture rattachée aux sociétés précédentes. Ce processus de disparition s'engange dès la mise en place de la nouvelle structure. La préparation de ces nouvelles structures suppose aussi un début d'abandon de la notion.» (p. 3)
Sur la base de ces élément, le séminaire de l'ASU élabore un programme pour le «poste affaires culturelles» qui tient en quatre points:
Dans le tract d'appel à la meeting devant la Grand Théâtre du 3 juin 1971, on retrouve le motif du refus de la séparation travail-loisir, vie-culture.
«Dans les centres de loisir, on retrouve la même culture qu'à l'école, sous forme de divertissement. Il s'agit de conserver une jeunesse sage pendantles heures creuses, de nous défouler pour que nous repartions retapés au travail. Toutes les tentatives de rupture du mode de vie imposé, de la répression sexuelle et de la contrainte familiale, toute contre culture sont violemment réprimées: festival pop, centre de loisir de Carouge, Traitaux [sic] libres, Centre autonome.»
Ce meeting s'inscrit dans le cadre du mouvement pour un Centre autonome. Son objectif est d'empêcher la représentation d'un opéra de Richard Wagner et de dénoncer la « culture morte » que représente, selon les manifestant·e·s, le Grand Théâtre. Privée d’accès à la salle de spectacle, un cortège début qui se dirige vers la Maison des jeunes de Saint-Gervais: elle est alors occupée pour la deuxième fois en quelques semaines. C'est lors du rassemblement à la place de Neuve qu'a été prise cette photographie.
Deux termes qui marqueront les luttes culturelles des années 1980 apparaissent dans les tracts du mouvement pour un Centre autonome: ennui et contre-culture. Les auteurs d'un tract distribué le 21 mai 1971 et intitulé «Centre autonome la lutte continue» écrivent ainsi: «Face à l'ennui général dans la totalité de notre vie quotidienne, nous, jeunes travailleurs, étudiants, apprentis, collégiens, avons exprimé aujourd'hui notre besoin de vivre autrement. Nous en avons marre de nous asseoir autour d'une bière et de discuter de notre impuissance.» Le texte introductif du numéro unique Centre autonome définit longuement la notion de contre-culture:
Le centre autonome, c'est une base pour la lutte et pour le développement de la contre-culture. A l'école, la contre-culture, c'est l'abolition des notes, des programmmes imposés [...] Pour les travailleurs, la contre-culture, c'est le contrôle ouvrier sur la production [...] Dans le théâtre, c'est la destruction du rapport hiérarchique entre l'acteur et le spectateur [...] La contre-culture, c'est aussi la destruction du tabou sexuel. (p. 1)
Ainsi, la contre-culture s'oppose, en tous domaines, à un quotidien routinier et ennuyeux.
Même si le motif du refus de la séparation travail-loisirs, central dans le document de l'ASU, fait retour dans la production documentaire autour du Centre autonome, cette dernière se distingue de la position des étudiant.e.s marxistes de l'Action syndicale universitaire. D'abord parce que le séminaire de l'ASU conclut que seul un changement de société permettra l'abolition de la culture comme sphère autonome alors que le mouvement pour un Centre autonome veut réaliser cet objectif sans plus attendre. Ensuite parce que le document de l'ASU critique l'idée d'une autonomie de la culture par rapport au reste de la société tandis que le mouvement pour un Centre autonome fait précisément de l'autonomie (de la culture, de la jeunesse) la condition d'un changement social. C'est cette question que discute le troisième numéro du Journal du Centre de liaison politique, entièrement consacré à une analyse du mouvement pour un Centre autonome et que nous reproduisons ci-dessous.
Ce document s'ouvre sur une citation de Guy Debord et se clôt sur un mot de Lukacs, ni l'une ni l'autre citation n'étant référencée. Les auteurs se livrent à un examen tactique du mouvement, de ses potentialités, des conditions nécessaires à sa durée. Ils placent d'emblée ce mouvement dans le contexte d'un mouvement social plus large:
Le mouvement qui s'est constitué autour du Centre autonome est un moment important de la lutte de classe telle qu'elle se développe à Genève, particulièrement depui la grève de la Murer et dont les grèves dans la métallurgie, dans le bâtiment ainsi que la manifestation du 1er mai ont été d'autres points forts. (p. 1)
Mais surtout, dans la ligne du document de l'ASU, ils tracent les limites d'un mouvement qui se développerait exclusivement sur le plan culturel et qui viserait la réalisation immédiate de ses objectifs finaux:
L'autogestion est une des conceptions sur l'organisation sociale qui devrait s'instaurer lorsque les rapports de production capitalistes seront détruits. Sans entrer ici dans le débat, il est une farce de fort mauvais goût: faire croire qu'on peut pratiquer l'autogestion dans la société capitaliste. Et sur ce point la confusion est grave. En effet, alors que n'importe quel travailleur vous rirait au nez si on lui avait parlé d'autogérer les Charmilles, Hispano-Oerlikon ou Verntissa lors de la grève, à propos de centre et d'activité culturels le mot d'ordre passe mieux. [...] Toute intervention dans le champ idéologique (culturel) est plus intégrable par le système car il ne met pas imnédiatement en cause les rapports sociaux établis. (p. 3)
Cette tension entre une volonté réalisatrice alternative et l'idée de la nécessité changement social d'ampleur marquera les mouvements des années 1970. Dans le domaine culturelle, force est de constater l'importance considérable prise en un demi-siècle par les espaces d'expression dits contre-culturels dont le mouvement pour un Centre autonome est sans doute un des précurseurs.