Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07085.jsonl.gz/1078

Jacob Rogozinski, philosophe à l’université de Strasbourg, aborde au travers de son Moïse la relation entre religion et émancipation, et la possibilité d’une relation positive entre les deux. Ce livre s’inscrit dans l’héritage d’ouvrage comme le Tractatus de Spinoza, L’homme Moïse de Freud ou encore Moïse l’Égyptien de Jan Assmann.
Le livre propose une méditation sur l’auto-constitution d’une collectivité qui refuse les dynamiques d’aliénation et de subordination propres aux états monarchiques-ethniques, dont l’auteur voit la poursuite dans la conception moderne de l’État (p. 363).
Il s’agit de penser l’avènement d’un peuple qui se caractérise par la réciprocité, la solidarité et l’inclusion.
Le théologique joue une part centrale dans cet avènement et plutôt que de le refouler, il s’agirait de lui faire face.
L’ouvrage est structuré en quatre parties, une introduction et un épilogue.
Dans la première partie, l’auteur s’attache à reconstruire la figure de Moïse comme « restant défiguré » (le lépreux), c’est-à-dire comme élément d’altérité rejeté par le corps (individuel et collectif), dont le pendant est le « restant transfiguré » (le roi). Cette ambivalence du restant est à lier à la dialectique pureté/impureté du sacré.
Avec la théorie du « restant » appliquée à la formation du corps politique et social de l’Israël de l’Exode, l’auteur réactive des réflexions tirées d’ouvrages ultérieurs – notamment Le moi et la chair (Cerf, 2006)
La seconde partie de l’ouvrage présente un roman historique qui essaie de retracer les contours de l’expérience historique rattachée au motif de la « sortie d’Égypte » et au nom de Moïse.
Pour Rogozinski l’événement sur lequel s’appuie la tradition de la « sortie d’Égypte » est une révolution anti-monarchique en terre de Canaan (XIIe siècle avant notre ère), menée par une coalition de groupes subalternes parias (habirous), des adorateurs de Yhwh d’origine madianite et une tribu montagnarde affiliée au dieu El (Israël).
Dans cette société contre l’État l’impureté n’est jamais essentielle, l’intégration est toujours possible et la servilité n’est plus le moteur du développement civilisationnel.
Les règles sociales et rituelles de la Torah portent les marquent de ces décisions.
La troisième partie s’attache à décrire la dynamique constitutive de cette « utopie de Yhwh ».
Cette dynamique est illustrée par une formule d’alliance qui brise les schémas du pouvoir monarchique. Elle place le dieu à la place du souverain, comme partenaire de l’alliance conclue avec le peuple, laissant vide le lieu du pouvoir.
L’alliance au Sinaï indiquerait l’autoconstitution d’un peuple dont la permanence n’est jamais garantie mais toujours à reprendre dans la relation de réciprocité entre le peuple et son dieu.
Cette compréhension de l’alliance entre en concurrence avec une autre image de l’alliance présente dans la Torah et liée à la figure d’Abraham (Gn 17). En renvoyant la constitution du peuple à une garantie fondée dans l’élection divine, celle-ci rétablit une logique de type monarchique-héréditaire.
Dans le dernier chapitre avant l’Épilogue, Rogozinski essaie de dégager la spécificité du « dieu de Moïse ».
L'auteur renvoie les tensions internes à l’image du dieu portée par la Torah à une fusion entre le dieu « Yhwh » (libérateur, partisan des opprimés) et le dieu « El » (créateur, partisan de l’État) lors de l’insurrection contre les monarchies cananéennes. Le récit de la ligature d’Isaac (Gn 22) conserverait la trace de cette tension.
Le « dieu de Moïse » qui émerge ici est un dieu qui arrive parce qu’on l’invoque. C’est un dieu non-tout-puissant, non-omniscient, qui se laisse affecter, qui est orienté sur sa présence à venir et non sur le passé, qui dépend de l’accueil qu’on lui fait. Ce dieu n’est pas enfermé dans l’histoire d’un peuple particulier, mais se réitère dans la multitude des peuples du monde (cf. Amos 9,7). Rogozinski renvoie ici à l’universalisme réitératif développé par M. Walzer.
Ce livre lie la thématique religieuse et la thématique de l’émancipation. Il assume une lecture théologique de l’ordre politique – une lecture à la fois orientée et en même temps ouverte sur une pluralisation – tout en le faisant d’un point de vue matérialiste-historique. En dénonçant la constitution du peuple comme corps, il met en question l’une des associations fondamentales de l’ecclésiologie et de la politique occidentale.
La lecture est stimulante et ébouriffante, invite à jeter un regard renouvelé sur la relation entre religion et politique tant à l’interne des textes de la Torah que pour notre compréhension contemporaine du politique et de l’émancipation.
J’ai des réserves en ce qui concerne la tentative d’accéder à l’événement historique à la source du récit de la « sortie d’Égypte ». L’importance du caractère historique de cette expérience première pour le judaïsme est indéniable. Mais la reconstruction des faits auxquels se rapporte cette expérience paraît forcée : même si elle s’appuie en grande partie sur des données archéologiques, elle repose sur de nombreuses corrélations dont il faudrait évaluer la teneur et la solidité du point de vue de la méthode historique.
Le livre s’adresse à toute personne soucieuse d’une pensée politique qui fait droit aux mouvements d’émancipation et à une réflexion critique sur l’articulation du pouvoir par les institutions communes et la violence dont elles peuvent être porteuses. Il s’adresse également à toute personne préoccupée par la relation entre religion et politique, que ce soit dans la perspective d’une analyse critique de leur relation ou dans la perspective de celles et ceux qui essaient de rendre compte de la cohabitation de ces deux dimensions dans leur propre vie (politicien-ne-s, militant-e-s, employé-e-s de l’État, etc.).
Jacob Rogozinski, Moïse l’Insurgé, Paris, Cerf, 2022.