Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07253.jsonl.gz/423

Il y a un mois, je suis rentré d'une balade de 8000 kilomètres en moto sur les routes d'Europe de l'Est. Près de deux semaines, soit la moitié de ce voyage, ont été consacrées à l'Ukraine, de Yalta à Lvov en passant par Odessa et Kiev. L'une des étapes les plus marquantes fut la visite de la zone de sécurité de Tchernobyl, le 27 septembre dernier. En voici le récit.
En 2004, j'avais lu avec beaucoup d'intérêt le récit d'Elena Filatova. Cette ukrainienne affirmait avoir clandestinement parcouru en moto la zone interdite autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Il semblerait qu'en réalité, sa visite fut mise en scène et qu'elle se déroula de manière tout à fait officielle, dans un minibus. Peu importe, depuis ma lecture de ce récit, l'idée d'aller voir par moi-même ce cimetière de l'humanité me trottait dans l'esprit.
Lorsque je voyage, je ne prépare jamais par avance mon itinéraire, préférant me laisser porter au gré des rencontres et des envies de l'instant. J'avais prévu de passer deux jours à Kiev, capitale de l'Ukraine et ville distante de cent kilomètres de Tchernobyl, mais je ne savais pas si la visite de la zone de sécurité serait possible. Le no man’s land autour de la centrale nucléaire, dont le réacteur n°4 explosa le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, couvre une surface de 2600 km². Il est impossible de pénétrer dans la zone sans autorisation, le seuil de radioactivité étant encore très élevé par endroits. Depuis 1998, l’Etat ukrainien, au travers de son agence Chernobyl Interinform, permet des visites encadrées. Des scientifiques et des journalistes ont pu ainsi avoir accès à la zone, puis la possibilité en a été donnée à tous ceux qui en acceptent les risques. Plusieurs agences privées jouent le rôle d’intermédiaires pour le compte de l’organisation gouvernementale. Environ dix mille personnes visitent Tchernobyl chaque année, ce qui constitue un apport de devises non négligeable pour le gouvernement. Cela dit, les quelques informations que j'avais pu collecter ici et là étaient contradictoires. Certaines sources faisaient état d'une fermeture de la zone au public, d'autres de tarifs exorbitants et de listes d'attente. Je n'ai su que la veille de ma visite que j'allais pouvoir faire celle-ci. Une fois arrivé à Kiev, j'ai contacté au hasard un tour operator, SoloEast Travel, et j'ai réussi à trouver à la dernière minute une place dans un groupe partant le lendemain matin.
État de la contamination au césium-137 en 1996 (crédit : Eric Gaba)
Le rendez-vous a lieu place de l’Indépendance, qui fut le théatre des grandes manifestations de la Révolution Orange. Je suis un peu en avance et cela me donne l’occasion de réfléchir au choix de faire cette visite. Celle-ci n’est en effet pas anodine. Je m'interroge sur la limite entre "tourisme" et voyeurisme. L’accident nucléaire de Tchernobyl causa plusieurs milliers de morts et de très nombreuses familles de la région furent touchées. Ce fut un drame personnel majeur pour les Ukrainiens, qui voient d’un assez mauvais oeil ce "tourisme de l’extrême". 90% des visiteurs sont des étrangers. Lorsque j’avais évoqué ce projet avec avec une Ukrainienne de Kiev rencontrée à Yalta, celle-ci avait été assez choquée. Pour ma part, je considère cette visite comme une mise en relation entre l’histoire que nous avons tous suivie par médias interposés et une réalité dont on ne peut prendre réellement conscience qu’en étant sur place. Je me suis posé la même question et ai abouti à la même conclusion lorsque je suis allé au camp de concentration d'Auschwitz cinq jours jours plus tard. La question du nucléaire, de son utilité et de sa dangerosité, nous concerne tous, en cette époque de fin annoncée des énergies fossiles. Par ailleurs, je suis a priori favorable au nucléaire civil – j’ai même travaillé quelques mois à la centrale de Belleville sur Loire à la fin des années quatre-vingt – et me suis dit que voir sa face cachée pourrait me donner d’autres éléments de réflexion.
A neuf heures, notre minibus quitte Kiev. Nous sommes quinze visiteurs, de nationalités différentes, accompagnés d’un chauffeur et d’un responsable de l’agence Chernobyl Interinform. Ce dernier sera notre guide et le responsable de notre sécurité. Tchernobyl se trouve au nord de Kiev et le trajet dure 2h30. Pendant celui-ci, on nous projette un documentaire en anglais. Mon propos ici ne sera pas de relater l’histoire détaillée de l’accident, mais uniquement de témoigner brièvement de cette expérience. Pour en savoir plus, beaucoup de ressources sont à disposition sur le réseau Internet, à commencer par Wikipedia.
Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la zone contaminée, les véhicules que nous croisons se font de plus en plus rares. C’est le seul indice visible, la route ressemblant à toutes les autres, bordée de champs – pour la plupart en friche – et de forêts. A trente kilomètres de la centrale, nous arrivons au checkpoint, gardé par des militaires. Nous devons descendre du minibus et passer un contrôle des passeports, la liste des visiteurs ayant été préalablement communiquée.
Tchernobyl, 300 habitants
Nous roulons ensuite pendant une vingtaine de minutes jusqu’à la petite ville de Tchernobyl où vit quinze jours par mois le personnel travaillant toujours à la décontamination de la zone. Là, nous nous arrêtons devant les bureaux décrépis de l'agence Interinform. On nous fait signer une décharge de responsabilité et on nous donne quelques informations et consignes de sécurité. Il est interdit de prendre quoi que ce soit dans la zone, de marcher sur la végétation, très radioactive, et de prendre des photos de la centrale en dehors des endroits autorisés. Nous reprenons le minibus et nous arrêtons à nouveau un peu plus loin, devant une épicerie où il est possible d’acheter de quoi grignoter et boire. Près de cette épicerie, un monument a été érigé en hommage aux six cent mille "liquidateurs". C’est ainsi que l’on appelle ceux qui ont donné parfois leur vie pour construire le sarcophage de béton qui recouvre complètement le réacteur n°4. Au pied du monument est écrit en cyrillique "A ceux qui ont sauvé le monde". Le sacrifice de ces "liquidateurs" a permis d’éviter de justesse une seconde explosion qui aurait été bien plus dévastatrice que la première en contaminant l’Europe entière.
A ceux qui ont sauvé le monde
Nous remontons à bord du minibus dans lequel on distingue très nettement les crépitements des deux compteurs Geiger portatifs qui nous accompagneront tout au long de la visite. Nous passons devant un champ sur lequel sont posés deux hélicoptères et arrivons au second checkpoint qui délimite la zone toujours très contaminée. La route est bordée par des forêts, hautement radioactives comme en attestent les panneaux plantés à intervalles réguliers. Sur notre gauche se trouve une zone dépourvue d’arbres. Il y avait là un village qui a été presque entièrement rasé et dont les maisons ont été enterrées à trois mètres de profondeur, couvertes de sable et de terre. Le guide nous montre les compteurs Geiger, dont le crépitement s’est accéléré jusqu’à parfois produire un son continu. La radioactivité dépasse ici plus de dix fois le niveau dangereux pour l’homme. Malgré cela, l’ambiance dans le minibus est détendue, comme si l’ennemi invisible n’était qu’une invention de l’esprit. A aucun moment, nous ne nous sommes pas sentis en sécurité.
Nous arrivons au canal artificiel de refroidissement des réacteurs et apercevons les cheminées des tranches 5 et 6, qui ne furent jamais terminées. Nouvel arrêt quelques centaines de mètres plus loin d’où nous pouvons enfin voir, à distance, le réacteur n°4 et son monstrueux sarcophage. Nous descendons prendre des photos. Pour nous démontrer la contamination de la zone, le guide approche l’un des compteurs Geiger de l’herbe que nous foulons. Son crépitement s’affole. C’est impressionnant et ça ne donne vraiment pas envie d’aller se promener…
Nous repartons et traversons ce que le guide nous dit avoir été baptisé "le pont de la mort". C’est là que quelques habitants de la ville voisine de Pripyat s’étaient postés pour regarder l’incendie qui a suivi l’explosion du réacteur. Le vent soufflant dans leur direction, ils sont tous morts. Je repense aux nombreuses tombes aperçues le long des routes depuis que je visite l’Europe de l’Est. Ici, pas de sépultures, la mort est passée partout. L’ambiance est assez irréelle car rien ne permet de deviner la tragédie qui a eu lieu ici même il y a vingt-cinq ans. L’endroit est calme, aéré, bordé de verdure. Un véhicule de service passe de temps à autre sur la route. On pourrait presque croire à une mise en scène si les crépitements des compteurs Geiger ne nous rappelaient la sinistre réalité.
Nous continuons notre route et nous voilà à présent entourés par la végétation. Le guide nous annonce que nous sommes sur … l’artère principale de Pripyat ! En regardant attentivement au travers du feuillage touffu, on devine en effet des bâtiments. Pripyat était en 1986 une ville de 40000 habitants, où habitaient le personnel de la centrale nucléaire et leurs familles. Située à trois kilomètres de la centrale, elle a été entièrement évacuée en moins de quatre heures, le surlendemain de l’explosion. Des milliers de bus ont assuré la navette. Les habitants n’ont rien pu emporter avec eux. Dans l’ensemble de la zone contaminée, ce seront 250000 personnes qui seront évacuées en quelques jours.
Pripyat, la ville fantôme
Au loin, le réacteur n°4
Pripyat est devenue une ville fantôme, figée dans le temps, probablement pour toujours. Nous allons passer près de deux heures à visiter les vestiges de cette ville, plongée dans le silence total. Seuls nos pas sur les gravats résonneront sur les murs à la peinture écaillée. Nous nous arrêterons à l’hôtel, au théâtre, au parc d’attractions – dont la grande roue avait été inaugurée la veille de l’explosion – et à l’école. La végétation a presque entièrement envahi les rues de la ville, mais les bâtiments, d’architecture typiquement soviétique (la ville a été construite en 1970), sont encore en assez bon état structurel. L’intérieur a été généralement pillé, mais beaucoup d’éléments d’époque sont encore visibles, en particulier dans le théâtre et dans l’école. On trouve des journaux, des affiches, des objets divers. Le parc d’attractions est presque intact.
La grande roue du parc d'attractions
Le plus impressionnant est sans doute l’école, où les cahiers et les livres des élèves sont restés ouverts sur les pupitres. De nombreux posters éducatifs, à la gloire de l’Union Soviétique, sont affichés sur les murs. Dans une salle, se trouve un piano sur lequel est posée une poupée démembrée. Détail sinistre, le sol est jonché de masques à gaz de petite taille…
L'école
Nous quittons Pripyat en minibus pour aller rejoindre le bâtiment de la cantine qui sert les repas aux trois mille personnes qui travaillent encore dans la zone. Avant de déjeuner, nous passons un par un dans un appareil mesurant notre niveau de contamination. Aucun d’entre nous ne dépasse le seuil autorisé. Si cela avait été le cas, on nous avait prévenu qu’une hospitalisation de deux ou trois jours, pour observation, serait nécessaire.
Avant de quitter les lieux, nous avons fait deux derniers arrêts. Le premier sur un pont de chemin de fer enjambant le canal de refroidissement de la centrale. On peut y apercevoir des poissons-chat dont certains, en l'absence de prédateurs, sont énormes. Le second arrêt sera à deux ou trois cent mètres du sarcophage du réacteur n°4. Les crépitements des compteurs Geiger se font plus rapides. Dans cette zone, le personnel ne peut travailler qu’une seule journée d’affilée. Nous ne sommes autorisés à prendre des photos que sous un certain angle.
La construction du sarcophage en 1986
Le réacteur n°4 aujourd'hui
L’heure est venue de partir, après quatre heures passées dans la zone interdite. Nous empruntons la même route qu’à l’aller. Au checkpoint principal, nous devons descendre du minibus pour tous repasser à nouveau dans un appareil de mesure de notre contamination. Le minibus sera également vérifié par un portique dédié à cet effet.
Deux heures plus tard, nous sommes de retour dans les embouteillages de Kiev.