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ABSTRACT
Les capitales de Berlin et Tokyo ont été brutalement détruites au milieu du XXème siècle, durant la Seconde Guerre mondiale. La reconstruction de ces deux villes a été très différente, ceci pour des raisons foncières, politiques, économiques, mais surtout culturelles (dans les pratiques de l’habitat et de l’urbanisme).
Tandis que Tokyo est rapidement devenue la plus grande et la plus dense aire métropolitaine du monde (10 % de croissance économique par an dans les années soixante), les plans de reconstruction de Berlin ont été ralentis, voire stoppés par la Guerre froide.
Aujourd’hui, Tokyo est hyperdense, hypermoderne, hyper technologique, hyper consommatrice, hyper capitaliste et futuriste. Alors que Berlin est « pauvre mais sexy », grande, pleine d’espaces verts, alternative et artistique.
Lorsqu’on expérimente les deux villes et leurs architectures, on est dans une autre sensibilité, dans une autre lecture des signes. Cette lecture peut mener à une incompréhension mutuelle : « Tokyo est une ville épouvantable, la plus grande et la plus laide du monde [...], l’urbanisme y est chaotique, il n’existe même pas. Les rues surélevées se chevauchent ici et là, comme les dragons des légendes japonaises, mais des dragons fonctionnels ; en certains points, on en a jusqu’à trois au-dessus de la tête. C’est la caricature de quelque prison obsessionnelle de Piranèse. »
Cependant, la lecture de ces villes peut tout aussi bien mener à une admiration, à une fascination : Tokyo fascine puisque son architecture et sa structure urbaine ne sont pas saisissables avec nos traditionnels critères de la « bonne architecture » et de la « bonne ville ». Pourtant, Tokyo a su gérer des croissances économiques et démographiques fulgurantes.
Berlin fascine par sa capacité à se relever si souvent tout en conservant sa spécificité et son unicité : la richesse culturelle et alternative (10 % de ses actifs sont des artistes).
Cependant, Berlin, la « ville du vide », est de moins en moins vide. Berlin « pauvre mais sexy » devient moins pauvre et moins sexy. Les squats se ferment, les investisseurs achètent les parcelles du centre-ville et les loyers augmentent. Les grandes friches berlinoises font l’objet de conflits d’intérêts entre les associations culturelles et sociales et les banquiers. En fait, Berlin doit et cherche à se densifier.
Malgré ces deux lectures possibles des deux capitales, il semble ici opportun d’apprendre de Tokyo, ville qui présente des solutions urbanistiques et architecturales empreintes de flexibilité, d’adaptabilité et de régénérescence. Elles peuvent en effet mieux correspondre aux modes de vie européens (mobilité, développement durable) ainsi qu’aux aspirations des millenials (économie du partage, développement des réseaux) : des logements plus petits, plus légers, plus expérimentaux, une densité plus élevée.
Lorsqu’on expérimente les deux villes et leurs architectures, on est dans une autre sensibilité, dans une autre lecture des signes, et plus particulièrement, des seuils ; c’est pourquoi ce travail va se concentrer sur les seuils, en posant l’hypothèse suivante :
C’est la différence dans la construction mentale et physique des seuils entre la culture nippone et berlinoise qui rend les villes et les architectures de Tokyo et Berlin si différentes, et c’est par le seuil que peut se faire une translation entre les deux villes.
STRUCTURE DE L’ÉNONCÉ THÉORIQUE
Ce travail se divise en quatre parties ou quatre livres :
I Prélude INTRODUCTION Enjeux et intérêts d’une translation
II Diachronie Déchiffrer TOKYO Lecture des seuils de l’intime à l’urbain
III Diachronie Déchiffrer BERLIN Lecture des seuils de l’urbain à l’intime
IV Synchronie TOKYO / BERLIN Éléments pour une translation et conclusion
I SEUILS
"Les "rites de passage" représentent, dans le folklore, les cérémonies qui se rattachent aux évènements de la vie humaine: à la naissance, à la puberté, au mariage, à la mort. Dans la vie moderne, ces transitions sont devenues de moins en moins perceptibles et il est de plus en plus rare d’en faire l’expérience vécue. Nous sommes devenus très pauvres en expérience de seuils. L’assoupissement et le réveil sont peut-être les seuls qui persistent dans une société séculaire."
Georges Teyssot, 1998
II TOKYO
LA NOTION DE SEUIL DANS LA PHILOSOPHIE JAPONAISE
Le seuil dans la culture japonaise est le ma : .
Dans son idéogramme tel que proposé ci-dessus (un soleil entouré par une porte), il signifie littéralement « intervalle, interstice, entre-deux » ; mais cette traduction dans le langage occidental ne prend pas suffisamment en compte la richesse du terme : en effet, l’idéogramme ma exprime tant une spatialité temporelle, physique, que mentale, selon la manière dont il est combiné. C’est pour cela que le seuil ne peut être vu comme une simple notion physique (un objet ou un espace), mais également comme un moment et comme une action.
Le ma est avant tout ce qui relie et unit et non ce qui sépare deux objets, deux phénomènes, qui favorise une harmonie entre soi et l’espace : « [...] il est une sorte de milieu médiateur permettant de tisser des liens spatiaux entre des opposés, des différents milieux ou des personnes. » Le ma n’est donc pas fixé, pas nécessairement visible mais perceptible par les cinq sens. Son début, sa fin, son contour et sa limite sont flous. Le ma est absolument fondamental dans la compréhension de la philosophie, de la culture et de l’architecture japonaise.
III BERLIN
Les principes urbanistiques et architecturaux qui transparaissent de Berlin illustrent la recherche sans relâche, en Occident, d’une rationalité et d’un ordre urbain. La lecture des seuils à Berlin souhaite montrer comment l’histoire (en particulier la guerre) et la prédominance du contenant sur le contenu (valeur typiquement occidentale) amène sans prévenir et permet, dans cet ordre urbain d’apparence figée, le « désordre », le « chaos », ou plutôt une richesse inouïe.
IV TOKYO / BERLIN
Apprendre d’une tradition architecturale et urbanistique d’une ville pour l’importer dans une autre pose évidemment la question de la translation : s’agit-il d’un déplacement (shift), d’une traduction (translation) ou d’une greffe (transplant) ?
[...]
Pour que greffe il y ait, il faut un organisme receveur (un milieu) – en terme architectural un site, un contexte, un terrain dans la ville de Berlin – et un organe qui puisse être implanté dans le milieu, c’est-à-dire un projet d’architecture développé sur la base de l’enseignement de Tokyo.
Le choix du milieu se détermine par une analyse de la ville, des opportunités spatiales et foncières et par la recherche d’un site précis. Les caractéristiques de l’organe sont la traduction et la mise en commun des langages architecturaux tokyoïtes et berlinois, en prenant en compte les modes de vie et les aspirations de la société berlinoise actuelle. La qualité de la greffe dépendra finalement de la finesse de traduction.