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«Le plus bel objet dont ce site présente la vue, c’est la haute fière cime du mont Cervin qui s’élève à une hauteur énorme sous la forme d’un obélisque triangulaire, d’un roc vif et qui semble taillé au ciseau, Un sommet jamais gravi et inacessible» Jean David Forbes, Ecossais, professeur de sciences naturelle et voyageur en Suisse, 1842
«Plus surprenante que toute autres chose vue, la belle pyramide du Cervin qui jaillit de son lit de glace à cinq mille pieds d’altitude, spectacle inimaginable de grandeur» William Brockedon, peintre et voyageur britannique (1787-1854)
«Naturellement j’ai vu le Cervin à maintes reprises; quelles délicieuses sornettes Ruskin a écrites à son sujet, comme sur bien d’autres. Vue sous un angle favorable, cette montagne peut être comparée à un pain de sucre dressés sur une table, la tête du pain de sucre est incliné d’un côté. Grandiose, certes elle l’est, mais je ne puis pas dire qu’elle soit belle.» Edward Whymper, 1860
«Pourquoi ne cherchez-vous pas à faire des ascensions possibles?» Christian Almer, fameux guide suisse, réplique à Edgar Whymper qui lui propose de tenter le Cervin par l’arête Hörnli et le versant oriental, 1865
«L’arête Hörnli au Cervin, un gigantesque escalier naturel haut de près de 1000 mètres» Edward Whymper, 1865
«Je me sens proche du Cervin parce que je suis né au pied de la montagne. Si un enfant doit dessiner une montagne, il fait la « corne » de Zermatt ou la pyramide du K2. C’est intuitif. Notre pyramide au fond du Mattertal est le prototype même de la montagne.» Simon Anthamatten, guide de Zermatt
«Le Cervin, c’est la belle montagne par excellence, l’Eigner, plutôt une place de jeu.» - Dani Arnold, guide et alpiniste de l’extrême, auteur d’un solo en 1h46 à la face Nord du Cervin en 2015
«Si je devais personnaliser le Cervin, ce serait l’instituteur. L’instituteur sévère. Il rappelle chaque jour, aux villageois de Zermatt, que les touristes qui montent dans la vallée ne viennent pas pour eux mais bien pour ce cadeau unique de la nature. Leur motif de voyage, c’est le Cervin» Karl Lauber, gardien de la cabane Hörnli au pied du Cervin :
«J’ai suivi la route la plus directe, la plus logique. Au sommet je crois avoir pleuré en embrassant la croix. La face nord du Cervin, c’est particulier. Vous n’êtes jamais sûr, c’est très sévère. C’est la plus grande conquête, la plus idéale de ma carrière d’alpiniste. Quand on grimpe en solo, on pense à beaucoup de chose. A la face nord du Cervin, il ne faut pas penser. Pour rester concentrer, il faut marcher avec les idées claires, la tête lucide.» Walter Bonatti, alpiniste italien, racontant son solo hivernal à la face Nord du Cervin en février 1965
«On peut bien sûr discuter si ça fait sens de courir en moins de deux heures au sommet du Cervin sur la face nord. Après avoir lu le livre de Bonatti qui raconte son solo hivernal sur cette paroi, je voulais comprendre ce qu’il a pu éprouver autrefois. Mais les conditions ont changé, le matériel a changé. Je dois donc inventer un nouveau défi, être créatif. » Ueli Steck, alpiniste de l’extrême, après son ascension en «speed climbing» à la face Nord du Cervin.
«Le Valais a le Cervin pour mesurer le ciel et le Rhône pour mesurer la terre.» L’écrivain vaudois Charles-Ferdinand Ramuz
L’Anglais déflorait le géant il y a 150 ans, en admettant que cet honneur aurait dû revenir à l’Italien Jean-Antoine Carrel. La victoire sur la «corne» de Zermatt signe l’apothéose de l’âge d’or de l’alpinisme
Edward Whymper demeura une heure entière au sommet du Cervin. «One crowed hour of glorious life» (une heure remplie de vie glorieuse), écrit l’Anglais dans son récit de course six ans plus tard
«Le monde était à nos pieds, l’invincible Cervin était conquis! Hourra!» clame Whymper sur la cime si ardemment convoitée. Né d’une famille modeste, éduqué au puritanisme de l’époque victorienne, le jeune Anglais voulait marquer son siècle. Adolescent, apprenti graveur dans l’atelier de son père à Londres, il aspirait déjà à un destin grandiose: il serait un jour premier ministre – ou au moins millionnaire. Son succès au Cervin le propulse dans l’Histoire. A 25 ans, il devient mondialement célèbre. Le drame à la descente, qui coûtera la vie à quatre compagnons de sa cordée, entache son exploit tout en contribuant à sa résonance universelle. Whymper en est profondément blessé. Il est le héros tragique du Cervin.
Ce 14 juillet 1865, un jour sans nuage ni vapeur, le Cervin tombe après neuf ans de chasse et dix-huit tentatives. Whymper en est à son neuvième essai; le premier par l’arête du Hörnli que l’on rejoint depuis Zermatt. L’itinéraire suisse était jugé inaccessible par tous les pionniers de l’époque. Le versant italien semblait offrir le seul itinéraire possible.
La course au Cervin a impliqué une vingtaine d’alpinistes entre 1857, année de la première tentative, et 1865. Des gentlemen anglais et leurs guides italiens, suisses ou français. Au dernier moment, Whymper a pris de vitesse celui qui fut son meilleur allié et son rival: Jean-Antoine Carrel. Le taiseux du val Tournanche, tête de pioche aux yeux caverneux, venait de lâcher l’Anglais par patriotisme: il croyait pouvoir offrir le sommet à l’Italie en quête de gloire.
Cette trahison mit Whymper en rage; elle décupla sa détermination et son audace. Parvenu au sommet avec la hantise d’y être précédé par Carrel, Whymper jouit de sa victoire quand il repère la caravane de l’Italien 300 mètres plus bas dans le versant méridional. Il jubile: «Les coquins, ils sont encore bien loin!» L’euphorie l’aveugle: il précipite un bloc de rocher dans l’abîme pour signaler sa présence. Les Italiens, terrorisés par le roulis des pierres, se replient, humiliés.
La conquête du Cervin ponctue une année exceptionnelle dans les Alpes: pas moins de soixante-cinq cimes vierges sont déflorées en 1865, un record. Ce millésime est le bouquet d’une décennie heureuse baptisée l’âge d’or de l’alpinisme. Après 1854, une pléiade de gentlemen se pressent, toujours plus nombreux, à Zermatt, Chamonix et Grindelwald. Parfois seuls, le plus souvent accompagnés par des guides, ils moissonnent les pics et les arêtes des montagnes les plus élevées. Dans son ouvrage qui vient de paraître, Gilles Modica livre un récit coloré de cet élan: «L’âge d’or marque essentiellement un nouvel état d’esprit. La science n’est plus la seule justification avouée de cette conquête. L’alpinisme est désormais un jeu, un divertissement sportif.»
Le jeune Edward rêvait d’arpenter le monde, le Groenland et les paysages de la lointaine Asie. Il découvre les Alpes l’été 1860, en service commandé. Son talent artistique a été repéré par un éditeur londonien qui le charge de ramener des croquis des sommets que gravissent les gentlemen de l’Alpine Club. Fondé à Londres en 1857, ce cercle d’aventuriers réunit l’élite de la société britannique.
Ça tombe bien, le graveur est sportif. Un marcheur infatigable. D’une vallée à l’autre, d’un sommet de premier ordre au suivant, il avale les distances et les dénivelés à un rythme effréné: entre 8 et 9 km/h sur plusieurs dizaines de kilomètres par jour! Ce premier voyage lui fait découvrir Zermatt. Du Cervin, il note sans enthousiasme dans son carnet que c’est «un pain de sucre dont la tête est de travers». Cette reconnaissance a pourtant éveillé son désir d’arpenter les glaciers et les pics des Alpes.
Cette passion s’exprimera les quatre années suivantes. Le Cervin devient l’obsession de l’Anglais. Des alpinistes confirmés, de vingt ans ses aînés, ont déjà échoué quand Edward entre dans l’arène. Un jour, il est proposé que le vainqueur reçoive une récompense: la course devient officielle. Le jeune Anglais en est l’outsider, mais avec quels arguments! «Whymper au Cervin, c’est Bonaparte dans la campagne d’Italie, avec sa vitesse et son énergie débordante», raconte Gilles Modica. Il bouscule tout «avec la fougue et la violence de ses 20 ans, cette impatience face au but qui donne des airs de folie et de marche forcée à ces ascensions.»
L’ascension du Cervin par l’arête Hörnli, «gigantesque escalier naturel haut de 1000 mètres» écrit Whymper, se révèle étonnamment facile. Jusqu’à l’Epaule, passage clef où la tête du Cervin se relève, l’itinéraire est avalé, tel un boulevard. Au-delà, les difficultés sont moins grandes que l’Anglais ne le redoutait. La raideur des pentes sommitales est inférieure à celle du triangle des Ecrins qu’il a gravi un peu plus tôt. Même la rampe finale empruntant la face nord avec 1000 mètres d’abîme sous les pieds semble facile à Whymper. Ce jour-là, par temps radieux, les rochers sont secs; ça aide…
Whymper est le premier surpris car les années précédentes il a eu tout loisir d’examiner avec soin, à la longue-vue, l’arête du Hörnli. Il en a conclu qu’elle était infranchissable. La partie haute de la pyramide, vue de Zermatt ou du Riffelberg, lui paraissait absolument à pic et même surplomber la vallée. Les deux meilleurs guides suisses de l’époque, Franz Joseph Bennet et Christian Almer, faisaient la même erreur d’appréciation. Une simple reconnaissance de l’itinéraire leur aurait révélé le contraire. «Dans les annales de l’alpinisme, souligne Gilles Modica, l’arête du Hörnli est l’un des plus beaux exemples de trompe-l’œil. Les illusions d’optique se dissipent à condition de s’approcher.»
L’autre motif qui a longtemps détourné Whymper de l’itinéraire suisse était sa dépendance envers Jean-Antoine Carrel. Whymper le reconnut plus tard: «Il était le seul grimpeur de premier ordre que je pusse trouver, convaincu que le Cervin n’était pas inaccessible. Avec lui j’avais de l’espoir, sans lui je n’en avais aucun.»
La vérité est cruelle. La première ascension ne fut pas un exploit, mais un drame. A la descente, le faux pas du jeune Hadow, excellent marcheur mais alpiniste inexpérimenté, précipita dans l’abîme quatre hommes sur les sept de la cordée. Le souvenir des corps brisés au pied de la montagne hanta l’Anglais toute sa vie.
La seconde ascension, la première par l’arête du Lion conduite depuis Cervinia par Jean-Antoine Carrel seulement trois jours après le succès de Whymper, fut un tour de force. «Une escalade d’exception», relève Gilles Modica. En 1969, Whymper se demandait encore comment l’Italien avait mené son affaire. Admiratif, il lui rend un hommage sincère: «Il était celui qui méritait le mieux d’être le premier au sommet. Le premier, il avait eu la gloire de croire au succès. Seul il avait persisté.» L’orgueilleux se fait modeste: «Carrel était le grimpeur de rocher le plus remarquable que j’aie rencontré.»
Dans ses Escalades dans les Alpes, Edgar Whymper évoque discrètement la découverte de ses compagnons morts au pied de la face nord du Cervin. Le moment fut effroyable. Les corps sont mutilés. De la tête du guide chamoniard Michel Croz, il ne reste qu’un bout de la mâchoire inférieure, à laquelle pend sa longue barbe. Le cadavre de Lord Douglas manque; il n’a jamais été retrouvé. «Chaque nuit, je vois mes camarades glisser sur le dos, les bras écartés, l’un après l’autre. Oui, je les verrai toujours…», écrit l’Anglais.
La fréquence des accidents varie d’une année à l’autre, selon la météo et la persistance de la neige. «Les mauvaises années, on peut enregistrer une dizaine d’accidents mortels», témoigne Klaus Tcherrig de l’équipe des secours de Zermatt. Le niveau moyen des alpinistes sur le Cervin a augmenté mais un problème subsiste: «Le Cervin reste une ascension souvent sous-estimée. L’arête Hörnli est longue, la météo y change vite. Dès qu’un alpiniste s’écarte de l’itinéraire, il se met sérieusement en danger.» Le secouriste regrette une évolution: «Le téléphone portable fait croire à certains qu’ils sont en sécurité car ils seront secourus. quoi qu’il leur arrive. C’est faux et cet état d’esprit ne porte pas à la vigilance.»
Les corps redescendus à Zermatt par hélicoptère, ils sont pris en charge par le croque-mort de Zermatt. Bruno Horvath fait ce travail depuis trente-six ans. Sa devise: «Au service des vivants, en l’honneur des morts». «S’il y a eu chute, on recommande aux familles de s’abstenir de voir le défunt car l’image est terrible malgré nos efforts.»
Les alpinistes morts au Cervin n’ont pas droit à une place au cimetière des alpinistes. Sis sous l’église de Zermatt, ce lieu est désormais un musée du souvenir. Les cendres du défunt peuvent être placées dans un réceptacle collectif situé dans le cimetière de Zermatt. Le dépôt est anonyme ou associé à une plaque portant le nom de l’alpiniste et le lieu de l’accident.
Le rapatriement des cercueils ou des urnes avec les cendres a été beaucoup facilité par Internet. Bruno Horvath gère le contact avec des familles endeuillées du monde entier. Il admire la zénitude des Japonais: «Si l’un d’eux meurt au Cervin, ses proches viennent toujours lui rendre hommage à Zermatt. Après les rituels de leur religion, tous ont le sourire et repartent soulagés.»
Les premiers jours de juillet de cette année-là, Zermatt se met sur son trente et un pour célébrer le 100e anniversaire de la première ascension du Cervin. La Télévision suisse se surpasse. Elle prépare depuis des mois la production d’un formidable spectacle: l’ascension du Cervin filmée en direct. La retransmission sur les chaînes suisses durera toute la journée du 14 juillet. Des reprises sur les chaînes de plusieurs pays sont prévues.
Il y a cinquante ans, la Genevoise née à Vallorbe fut la première femme à gravir la face nord du Cervin.
«Le Cervin en direct» est une folle aventure logistique. Quinze tonnes de matériel sont transportées par train de Genève à Zermatt, puis par des hélicoptères de l’armée à la cabane Hörnli, point de départ de l’ascension. Des guides de Zermatt sont mobilisés pour acheminer sur la montagne les sept caméras et le matériel destiné à la diffusion des images.
Des alpinistes célèbres sont engagés pour parcourir l’arête Hörnli – la route normale ouverte par Edward Whymper cent ans plus tôt – et la face nord. Pour celle-ci, la Télévision compte sur trois guides suisses. L’un d’eux, Michel Vaucher, a réussi un an plus tôt une spectaculaire première aux Grandes Jorasses avec l’Italien Walter Bonatti. Le 10 juillet 1965, Michel Vaucher arrive à Zermatt avec son épouse, Yvette. Le couple est connu pour s’attaquer aux voies les plus difficiles des Alpes. Ils ont échoué à la face nord de l’Eiger, contraints au repli par la tempête.
Pour les Vaucher, les retrouvailles avec Zermatt ont un parfum singulier. Deux ans plus tôt, leur union a été bénie dans la chapelle du Schwarzsee, au pied de la fameuse face nord du Cervin. Cette muraille de rochers et de glace a longtemps fait saliver les alpinistes les plus chevronnés. Elle fut déflorée par les frères Schmid en 1931. Jusqu’à ce fameux mois de juillet 1965, les tentatives féminines se comptent sur les doigts d’une main et elles ont toutes échoué.
«Depuis le jour de notre mariage, je rêvais de gravir la face nord du Cervin», raconte Yvette Vaucher. Elle nous reçoit à l’EMS La Terrassière, à Genève, où elle est pensionnaire. A 86 ans, elle a des trous de mémoire mais elle se tient droite et arbore ce sourire d’ange qui a fait fondre tant d’alpinistes. Elle rigole, malicieuse: «Vous savez, ils voulaient tous grimper avec moi!» Bronzée, elle est restée coquette. Elle prend le temps de se coiffer puis elle plonge ses yeux bleus dans l’objectif avec jubilation.
Le jour du 100e anniversaire du Cervin, il n’était pas prévu qu’Yvette Vaucher grimpe au sommet. Cette femme de caractère, ambitieuse et orgueilleuse, ne pouvait se satisfaire d’être tenue à l’écart. Le 11 juillet, à la cabane Hörnli transformée en studio de télévision, elle exprime sa frustration à son époux et le supplie: «Laisse-moi t’accompagner dans la face nord!» «Tu sais bien que c’est impossible à cause de la télévision», réplique Michel.
Othmar Kronig commente une des rares photos d’Yvette Vaucher évoluant dans la face nord du Cervin. Le vieux guide est admiratif: «La pente de neige et de glace est d’une raideur extrême, mais on voit bien qu’elle avance, sûre d’elle, tellement à l’aise. Elle était une gazelle volant sur la montagne.»
A la descente du Cervin par l’arête Hörnli, les vainqueurs de la face nord croisent les cordées officielles du jubilé. L’héroïne de la journée, c’est Yvette! Dès le premier arrêt au refuge Solvay, les micros lui sont tendus et les caméras relaient en direct le bonheur de cette femme intrépide et à l’humour rafraîchissant. «Ce jour-là, Yvette a volé le show de la Télévision suisse; elle a éclipsé le pionnier Whymper auquel la journée était dédiée. Elle était la reine du Cervin», raconte Othmar Kronig. Il ajoute, avec une pointe d’ironie: «A Zermatt, certains n’étaient pas heureux de son irruption dans le programme réglé comme du papier à musique…»
Yvette Vaucher avait tout pour séduire: élancée, endurante, le nez aquilin, le sourire lumineux et des yeux dévastateurs. Elle assumait sa féminité dans un monde où ne gravitaient pour ainsi dire que des hommes. Elle avait aussi le sens de la repartie. Née à Vallorbe, elle fit sa scolarité à Genève, au pied du Salève, qui devint son jardin préféré.
Rebelle, libre, audacieuse, Yvette Vaucher a forcé le destin ce 14 juillet 1965, ce qui lui valut de capter la lumière. «Elle aimait être la vedette, c’est sûr», songe à haute voix le vieux guide de Zermatt qui l’accompagna dans la périlleuse ascension qui fit d’elle une star. Le public suisse avait déjà lu des reportages présentant la Genevoise comme la première femme parachutiste du pays. Il découvrit en direct la tombeuse de la face nord du Cervin, et fut aussitôt conquis.
L’atmosphère est électrique. Yvette est en colère. Elle peste contre le personnel de l’Eurovision, uniquement des hommes, et contre l’émission qui perpétuera le cliché de la montagne, milieu machiste, réservée à la gent masculine. Au milieu des câbles de télévision, la Genevoise croise Toni Hiebeler, célèbre depuis son exploit à la face nord de l’Eiger – première hivernale en 1961. Cette légende de l’alpinisme la conforte dans son désir de tenter la face nord du Cervin. Yvette sait que Daisy Voog, l’alpiniste qui lui a «volé» la première à la face nord de l’Eiger, est attendue à Zermatt. «Je me suis dit: c’est maintenant ou jamais», raconte la vieille dame.
La soirée du 11 juillet, Michel cède devant l’insistance de son épouse. Le lendemain, pendant que lui va repérer les conditions de la face, Yvette court à Zermatt chercher son matériel de haute montagne. Le soir, elle est de retour à Hörnli. Le 13, à 2 heures du matin, le couple rejoint la vertigineuse face nord. La veille, Michel a convaincu un jeune guide de Zermatt, Othmar Kronig, de les accompagner. Celui-ci se souvient: «J’étais à la cabane pour porter une caméra. J’ai hésité, je ne me sentais pas en excellente condition. Mais j’admirais Michel. Nous avions été des camarades de cordée complices au cours de guide. Il me donnait la chance de réaliser une course extrême que je n’aurais sinon peut-être jamais tentée.»
Othmar Kronig a cessé son activité de guide il y a dix ans. Le Cervin, il pense l’avoir gravi près de cent fois. Mais il n’a jamais répété la face nord. Cinquante ans plus tard, il parle avec précision et beaucoup d’émotion de leur exploit: «Michel a été souverain. Il donnait confiance. Il a été le héros de l’ascension, même si c’est Yvette qui en a le plus profité par la suite.»
Sur les 1200 mètres de la paroi, Michel grimpe en tête et aux relais il assure, sur deux cordes, Yvette et Othmar montant en parallèle. «Je ne ressentais pas la peur, juste de la tension», se souvient Yvette. La progression à trois prend du temps. Après 18 heures d’effort, l’obscurité empêche la cordée de continuer. Au dernier toit sous le sommet, à septante mètres du but, le trio installe un bivouac de fortune.
La température est plutôt clémente. Les trois alpinistes grignotent quelques dernières victuailles. Othmar fait fondre de la neige sur son réchaud, il y ajoute des carrés de chocolat pour préparer une boisson chaude. «Les flammes bleues dansaient dans la nuit, les lumières de Zermatt scintillaient sous nos pieds. Ce fut la plus belle ascension de ma vie», assure le vieux guide.
Le lendemain, à l’aurore, le dessert est promis au trio qui atteint le sommet en trois longueurs de corde. Dans les bras de son ange gardien Michel, Yvette pleure de joie comme une gamine. «Je ne savais pas que la vie pouvait être si belle», confiera-t-elle à Toni Hiebeler à l’arrivée à Zermatt. Dans un ouvrage consacré au Cervin, l’Autrichien a publié son témoignage intégral recueilli à chaud. Avec cette première féminine à la face nord, Yvette Vaucher entre dans la grande histoire du Cervin. Dans le Musée historique de Zermatt, son portrait, radieux, illumine la pièce consacrée aux plus grands alpinistes du sommet.
L’alpiniste uranais a avalé la face nord du Cervin en 1 heure et 46 minutes. En toute décontraction
Cool . Dans la bouche de Dani Arnold, le mot revient en boucle. Grimper, cramponner, tracer dans la neige, c’est cool; arpenter les faces nord bordées d’abîmes vertigineux, c’est supercool; déguster un bon whisky avant de dormir, les yeux plantés dans le ciel étoilé du Schächental, c’est mégacool…
Dani Arnold nous reçoit dans l’appartement qu’il occupe avec son épouse, Denise, à Bürglen (UR). Devant un verre d’eau fraîche et des biscuits au chocolat, l’Uranais raconte sa vie de guide de montagne et d’alpiniste de l’extrême. Il parle peu, mais il est tout sauf bourru et taciturne. Les réponses précises sont souvent ponctuées d’un mot pour rire; le regard est malicieux; le minibouc taillé en triangle sous la lèvre inférieure donne à notre montagnard un air mutin. Dani, 31 ans, nouvelle vedette de la scène alpinistique suisse, ne se prend pas le chou. Il respire comme il grimpe: en toute décontraction. «L’alpinisme, c’est ma vie. Je n’ai que du plaisir et je savoure chaque instant.»
4477,5 : en mètres, la hauteur du sommet suisse du Cervin
14692 : en pieds, la hauteur du sommet du Cervin
4476,4 : en mètres, la hauteur du sommet italien du Cervin, sur la partie ouest de l’arête sommitale
1901 : l’année de la pose d’une croix sur le sommet italien – il n’y en a pas sur le sommet suisse
3260 : en mètres l’altitude de la cabane Hörnli, point de départ de la voie normale, côté suisse.
1200 mètres : le dénivelé de la voie normale
6 : en heures, la durée moyenne de l’ascension de la cabane Hörnli au sommet, par bonne conditions – sans la descente
550 : le nombre d’alpinistes morts au Cervin (équipe des secours de Zermatt)
442 côté suisse
115 sur le versant italien
29 : le nombre des corps portés disparus
5.8.1881 : ce jour-là, le futur président américain Théodore Roosevelt, de passage à Zermatt, gravit le Cervin.
2h33 Le record de vitesse, aller-retour, cabane Hörnli-sommet. Signé Simon Anthamatten et Michael Lerjen
2h57 : le record de vitesse pour rallier le Cervin depuis Zermatt (place de l’Eglise), soit 2915 m. de dénivelé. Signé Andreas Steindl
1h46 : le record de vitesse pour gravir la face nord du Cervin. Solo signé Dani Arnold
Hors des milieux spécialisés, personne ne le connaissait avant son dernier exploit. Le 22 avril 2015, le lutin de Bürglen gravit la face nord du Cervin en 1 h 46. Il explose le record établi par le Bernois Ueli Steck. La presse internationale salue l’exploit. Forbes, qui trace les célébrités, fait son interview. Dani s’amuse de ce tam-tam «plutôt agréable»: «Ma vie n’a pas changé mais j’apprécie les bons côtés de cette subite renommée. C’est fou comme ça ouvre des portes!»
Son équipementier jubile. Dani appartient à un petit groupe d’alpinistes professionnels que la firme de Seon, en Argovie, soutient – le Mammut Pro Team. Alors qu’on célèbre le jubilé de la première ascension du Cervin, l’intérêt pour la «Corne» est planétaire. Les images de Dani volant vers le prestigieux sommet impressionnent. Avec sa légèreté et sa facilité insolente, la nouvelle Flèche du Cervin est une figure rafraîchissante.
Dani jure qu’il n’avait rien planifié. «J’y songeais, mais j’ai décidé au dernier moment de tenter le coup. C’est l’instinct qui décide.» Une semaine auparavant, engagé dans la face nord du Cervin avec un client, il repère les conditions, elles sont bonnes. Une haute pression est annoncée sur les Alpes. Le 19 avril, il retourne sur place – un aller-retour – et se convainc que c’est le bon moment. Le 21, il gagne Zermatt et la cabane Hörnli. Un ami guide sera son témoin au pied de la paroi.
L’alpiniste grimace dans les premiers couloirs. Pas la grande forme! Puis il trouve son rythme. Alors, plus rien ne le freine dans la voie Schmid, la route classique à travers la face nord. Agrippé à ses deux piolets, il réalise son solo avec un minimum de matériel: une vis à glace, deux mousquetons, un couteau et une longe de survie de 6 mm de diamètre et longue de 10 mètres. Le droit à l’erreur n’existe pas. La chute serait mortelle. «Dans l’action, je n’y pense pas. Après, je me dis que c’est bizarre comme rapport à la montagne.»
Le speed climbing constitue pour Dani une «discipline marginale». «Je profite de l’attention créée par Ueli Steck pour ce sport.» Les deux alpinistes se respectent sans être des complices. Ils suivent des chemins différents. Le Bernois se fixe des objectifs sportifs et suit rigoureusement une préparation scientifique pour les atteindre; l’Uranais n’est pas moins sérieux dans son rapport à la montagne, mais il place le plaisir en tête et mise sur ses dispositions naturelles: «Si le rush du Cervin était une obsession justifiant un entraînement spécifique et des sacrifices, je n’y arriverais pas.»
Enfant, Dani arpentait les alpages depuis la ferme familiale du Schächental, à 1800 mètres d’altitude. Adolescent, il brillait en snowboard et l’alpinisme était un hobby. Le jour où il a raté sa sélection pour les Jeux olympiques de Turin, il a décidé de devenir guide. Il ne regrette pas ce choix: «Le métier de guide, au service d’autrui, contribue à mon équilibre. C’est le pendant des grandes ascensions où je suis concentré sur moi.»
Son affaire, c’est reculer les limites des difficultés techniques en escalade. Les cascades de glace et les ascensions en terrain mixte, glace et rocher, sont ses points forts. «J’aime le froid, la canicule ne me convient pas», glissait-il à la veille de partir cet été dans l’Himalaya. Objectif: les pointes du Latok, à plus de 7000 mètres d’altitude.
Dans quelques jours – le 14 juillet sur RTS Un – le public verra le film «Cervin, le rêve de la femme-oiseau» qui raconte et montre comment Géraldine Fasnacht, le 7 juin 2014, s’est élancée du sommet du Cervin pour voler comme un oiseau autour du sommet mythique. Elle devenait ainsi la première pilote de wingsuit à s’envoler de là-haut!
La Vaudoise établie à Verbier, quand elle évoque cette aventure au téléphone, parle pente, degrés, points GPS, lignes, verticales, limites, repérages, entraînements, logiciels, laser, et wingsuit bien sûr. Dans cette jolie salade de termes spécialisés, on sent l’énorme complexité d’une telle opération et l’immense expérience accumulée au fil des ans et des exploits par cette sportive à part. Et puis, elle en vient à raconter, avec le cœur, ce que le Cervin est pour elle.
Justement, la montagne de son cœur: «Moi qui ai tellement voyagé pour le snowboard free ride un peu partout dans le monde, quand je me trouve à l’étranger et que je vois le Cervin en photo, je ressens une grande émotion. Le Cervin, chaque fois, me fait penser à la maison. Cette montagne me raconte aussi beaucoup d’histoires de gens importants dans ma vie, et notamment Sébastien Gay, mon mari (ndlr: le guide est décédé à 28 ans en 2007) qui a sa voie dans la face nord.»
Le 7 juin 2014, Géraldine Fasnacht s’envolait du sommet du Cervin. Elle réalisait ainsi une première et un vieux rêve.
Avant d’en descendre en volant, il fallait y monter, sur le Cervin! Départ de la cabane Hörnli le samedi 7 juin à 1h30, huit heures d’ascension pour Géraldine en compagnie de quatre amis, Julien Meyer – athlète de l’extrême qui volera lui aussi depuis le sommet – Claude-Alain Gailland et Hervé Grech, guides, Bertrand Delapierre le cameraman qui suit la jeune femme depuis des années. «Arrivés là-haut, on a commencé par se reposer une heure, pour reprendre des forces. Puis on est allé voir si le départ était possible, s’il y avait assez de longueur de pente et d’inclinaison pour que la sécurité soit maximum. Dans ce genre de tentative, on n’a pas une deuxième chance! Tout s’est présenté parfaitement.»
Sous le «nez» du Cervin, elle a appliqué ce qu’elle avait répété un nombre incalculable de fois sur d’autres falaises proches de Verbier où elle va s’entraîner régulièrement. «On a tout préparé avec Julien, pour que je connaisse mon départ par cœur. C’était magique, on partait à l’aube, on notait tout, on relevait tout, chaque pas, chaque geste, on se filmait, on s’est analysé sur des logiciels. Quand je me suis retrouvée au sommet du Cervin, je me suis dit c’est extraordinaire, tu es là avec des amis, et tu vas voler.» Elle a volé. En wingsuit, cette combinaison inspirée des oiseaux, et peut-être un peu du gypaète barbu qui la regarde parfois avec curiosité.
Mais pourquoi ne pas se contenter de voler en avion, maintenant qu’elle a passé sa licence? «Parce que c’est avec mon corps que j’ai toujours rêvé de voler. Quand j’ai sauté du Cervin, je me suis dit que j’allais me faire plaisir, que j’allais profiter de ce vol. Alors j’ai tourné autour de la montagne, le plus près possible, j’ai enroulé les arêtes, j’ai pris mon temps!» Et comment voit-elle le Cervin? Plutôt féminin ou masculin? «C’est une montagne énorme, âpre, avec des faces radicales, monstrueuses quand on est tout près. Ou dedans. On ne se rend pas compte, quand on le voit dans sa globalité, mais il est complexe, difficile, à la montée j’ai eu le sentiment de me perdre!» L’avenir, après le Cervin, après la montagne du cœur? «Tout est possible avec l’évolution des wingsuits, il ne faut jamais perdre ses rêves de vue car tout à coup ils deviennent accessibles.»
De la jalousie, de la sueur, du suspense, de la joie, de la gloire et du sang. La première ascension du Cervin comportait tous les ingrédients d’une bonne tragédie. Sans surprise, le théâtre populaire s’en saisit: dès le 9 juillet et jusqu’à fin août, The Matterhorn Story installe ses tréteaux face à la célèbre montagne, sur le versant du Gornergrat. L’affaire tombe pile, bien que l’initiatrice du projet, la metteur en scène bernoise Livia Anne Richard, assure ne pas avoir eu dans son viseur les cérémonies du 150e, et nulle commande de la part de Zermatt. N’empêche: la station reçoit avec cette pièce l’événement artistique et ludique de ses festivités. Et un petit souffle de polémique.
Comme la plupart des reconstitutions, The Matterhorn Story jongle avec les faits historiques, le folklore et la fiction. Les répétitions de cette pièce de 90 minutes, employant 37 comédiens (dont 6 professionnels), ont débuté en avril. On rejoint l’une d’entre elles, en un samedi après-midi faussement ensoleillé, par le train qui grimpe au Gornegrat. La masse magnétique du Cervin, à la fois le sujet de la pièce et son décor majestueux, disparaît derrière une nébuleuse ouatée, et les bourrasques attaquent les ultimes plaques neigeuses du Riffelberg, station installée à 2600 mètres d’altitude. «Cet été, nous serions à la limite de l’annulation», concède Livia Anne Richard. On choisit l’un des 700 sièges accrochés à la pente et l’on se laisse chavirer par l’ampleur du paysage.
Sur le plateau de pierre, plus bas, deux jeunes hommes s’engueulent ferme. Le noiraud se nomme Edward Whypmer. Il est Anglais, âgé de 25 ans et il vient de conquérir le Cervin, en cet été 1865. Le blond se nomme Peter Taugwalder, il est né à Zermatt une vingtaine d’années plus tôt, et il posa ses semelles cloutées au sommet de la montagne quelques minutes après Whymper. Les deux ont échappé à la mort: alors que leur expédition revenait, victorieuse, vers la civilisation, le groupe de tête a dévissé, jetant 4 des 7 alpinistes dans le vide. Entre un juge emprunté et une foule en deuil, la scène rejoue le jugement sommaire qui tenta de déterminer les circonstances du drame. En vain. Pour la postérité, Edward Whymper reste le premier homme à avoir gravi le dernier grand sommet des Alpes. Et Peter Taugwalder, père et fils, les cocus d’une cordée que l’Anglais avait rejoint à la dernière minute.
«Je sais que je joue une sorte d’antihéros, surtout en Valais», sourit Christoph Keller. Le comédien biennois incarne un Edward Whymper sombre et tourmenté, a priori opposé en tout au plus fragile et naïf Peter Taugwalder, joué par… David Taugwalder, son descendant. Les autochtones ont répondu avec enthousiasme au projet, assurant la foule des figurants, mais aussi des rôles plus centraux. «Zermattois de cœur», féru d’alpinisme, Othmar Baggenstos fait ainsi chaque week-end le voyage depuis Lucerne pour affiner son personnage de juge Clemenz. «J’espérais jouer l’un des 7 mais je suis trop vieux», sourit ce consultant en ressources humaines de 59 ans, qui a fait la plupart des 4000 «mais pas le Cervin car il y a trop de monde, c’est la pagaille!» Avec de tels amateurs, l’authenticité de la pièce est au moins assurée.
Saga glorieuse, ode à l’effort, love story grand public (entre le fils Taugwalder et sa future épouse), spectacle en plein air rendu plus majestueux encore par la bande-son diaphonique de Bruno Bieri (cor des Alpes et violoncelle), The Matterhorn Story ne laissera sans doute pas autant de place à la polémique que son projet sur papier pourrait le supposer. Au budget de 1 million de francs, la pièce est avant tout un beau challenge en pleine montagne, une mini-épopée en soi pour rejoindre les hauteurs. Sept mille places ont déjà été réservées, dont un tiers en Suisse romande. Les dialectes vernaculaires seront respectés – haut valaisan, allemand et anglais – mais le spectateur recevra un livret en 5 langues, dont le coréen.
La répétition s’achève sans que le Cervin n’ait déchiré son rideau de nuage. Cent cinquante après avoir laissé des bipèdes lui marcher sur la tête, il s’apprête à revoir jouer ad libitum les images de sa défaite. Il n’est pas pressé.