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1688
Madame de La Fayette, Mémoires de la cour de France pour les années 1688-1689
Amsterdam : J.-F. Bernard, 1731
Représentation d'Esther de Racine
Dans ces mémoires qui racontent les événements d'une année entière, une seule représentation théâtrale est décrite, celle d'Esther de Racine. C'est l'occasion pour la mémorialiste de mener une réflexion intéressante et critique sur la partialité de la réception dès lors qu'une pièce est commanditée et admirée par quelqu'un d'aussi puissant que Madame de Maintenon en cette fin de siècle.
Madame de Maintenon, pour divertir ses petites filles et le roi, fit faire une comédie par Racine, le meilleur poète du temps, que l'on a tiré de sa poésie, où il était inimitable, pour en faire, à son malheur et celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un historien très imitable. Elle ordonna au poète de faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux ; car à l'heure qu'il est, hors de la piété point de salut à la cour, aussi bien que dans l'autre monde. Racine choisit l'histoire d'Esther et d'Assuérus, et fit des paroles pour la musique. Comme il est aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites filles ; la musique était bonne ; on en fit un joli théâtre et des changements. Tout cela composa un petit divertissement fort agréable pour les petites filles de Madame de Maintenon ;mais comme le prix des choses dépend ordinairement des personnes qui les font, ou qui les font faire, la place qu'occupe madame de Maintenon fit dire à tous les gens qu'elle y mena, que jamais il n'y avait rien eu de plus charmant, que la comédie était supérieure à tout ce qui s'était jamais fait en ce genre-là, et que les actrices, même celles qui étaient transformées en acteurs, jetaient de la poudre aux yeux de la Champmeslé, de la Raisin, de Baron et des Montfleury. Le moyen de résister à tant de louanges ! Madame de Maintenon était flattée de l'invention et de l'exécution . La comédie représentait en quelque sorte la chute de Madame de Montespan et l'élévation de Madame de Maintenon. Toute la différence fut qu'Esther était un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'on lui faisait du caractère d'Esther, et de celui de Vasti à Madame de Montespan, fit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté, et pour quelques-unes de ses amies particulières. Le roi en revint charmé : les applaudissements que S.M. donna augmentèrent encore ceux du public. Enfin l'on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller ; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour : les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers, qui le suivent quand il va à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père Lachaise, et douze ou quinze jésuites, auxquels se joignit madame de Miramion et beaucoup d'autres dévots et dévotes. Ensuite cela se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre ; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr, et à l'établissement : ainsi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie. Tout le monde crut toujours que cette comédie était allégorique, qu'Assuérus était le roi, et que Vasti, qui était la femme concubine détrônée, paraissait pour madame de Montespan. Esther tombait sur Madame de Maintenon, Aman représentait M. de Louvois ; mais il n'y était pas bien peint, et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer.
Édition de 1731 disponible sur Google Books.
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