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Il était une fois un homme et sa thèse. C'est par ce cliché que pourrait commencer le conte moderne de Daniel Jaquet, qui pour sa thèse a décidé de reproduire une armure historique...
|Daniel Jaquet, vous préparez actuellement une thèse sur les duels à la fin du Moyen Âge. Pouvez-vous nous la présenter?|
Il s'agit principalement de mettre en lumière un corpus de sources particulier qui n'a pas été pris en compte dans la plupart des études traitant des gestes guerriers ou de la conduite de la guerre. Ces sources apparaissent dans les cercles et communautés académiques depuis seulement une quinzaine d'années. Il s'agit de livres d'armes, selon la dernière terminologie, qui décrivent à l'aide de textes ou d'images les techniques personnelles de combat à travers diverses armes.
Dans ce corpus composé de 70 manuscrits, j'essaie de prendre comme limites les textes de la période allant du XIVe au début du XVIe siècle en me concentrant sur le combat en armure à pied.
Quelle approche avez-vous adoptée?
Il y a plusieurs manières d'aborder le sujet. L'approche strictement historique est difficile. On a peu d'informations sur les auteurs et les lecteurs. Il faut essayer l'approche pluridisciplinaire. Une de ces approches, je lâche le mot, parce qu'il est décrié, est l'archéologie expérimentale. Soit, à travers des protocoles, essayer de déterminer, ou l'approcher une reconstitution du geste tel qu'il est décrit dans ces sources. Ça pose plusieurs problèmes.
Lesquels?
La plupart du temps, quand on parle d'une transmission d'un savoir gestuel au Moyen Âge, la norme est une transmission orale, qui n'est pas codifiée et qu'on ne peut pas approcher en tant qu'historien, d'abord parce que cet art a été perdu. On ne manie plus l'épée longue du XVe.
C'est ce qui vous a amené à reproduire une armure historique?
Utiliser une armure est une solution et permet en plus d'approcher le domaine du sensible. Si on s'intéresse à l'histoire du geste, on peut repérer d'emblée des choses qui paraissent logiques ou qui figurent sur les textes d'autres natures. Je pense par exemple aux limitations de mouvements lorsqu'on porte ce type d'équipement qui devaient être le quotidien des gens. Dans ces manuscrits, ce n'est pas expliqué, car c'est un acquis du lecteur. Maintenant, si on essaie de mesurer cette limitation des mouvements, on est ennuyé. On peut le faire à travers des textes narratifs, mais pas tant que ça. L'autre approche passe par l'archéologie, sur les pièces qui ont été conservées. L'idéal serait d'entrer dans un musée, de prendre ces différentes pièces et d'effectuer des mouvements. On comprend bien que ce n'est pas possible. C'est pour ça que j'ai souhaité compléter mon approche avec une reproduction aussi proche que
possible des pièces d'une armure du XVe.
Qu'en avez-vous retiré?
Actuellement, je peux enfin mettre en place mes protocoles d'archéologie expérimentale pour essayer de faire parler ces traités. Le but est de reconstituer ces gestes avec l'équipement le plus proche possible, de manière à mesurer un certain nombre de choses: vitesse, impact, limitations biomécaniques, etc. Selon une de mes hypothèses de recherche, cette limitation de mouvements est au centre des techniques.
Et au niveau de la réalisation de l'armure?
On peut voir depuis une vingtaine d'années une espèce de mode, un engouement du public pour tout ce qui est manifestations, fêtes médiévales, ainsi que pour l'escrime de spectacle telle qu'elle y est pratiquée. Du coup, on voit essaimer une sorte de reproduction de costumes, y compris d'armures. Le problème, c'est que la plupart de ces reproductions sont justement conçues pour être des costumes. Les artisans, dont certains de qualité, font des reproductions destinées à la vente pour des pratiquants ou des enthousiastes des fêtes médiévales, en privilégiant l'aspect visuel à l'aspect fonctionnel.
Qu'est-ce qui empêche d'en reproduire une à l'identique?
Ce serait beaucoup trop compliqué et plus cher de reconstituer une pièce dans une démarche d'archéologie expérimentale, avec les techniques, le matériel et le savoir de l'époque. C'est un tout autre champ d'investigations auquel j'ai dû m'intéresser. Mais ça n'a pas été facile de trouver quelqu'un capable de faire ce travail. Il existe quelques personnes en Europe. Ça pose un certain nombre de problèmes dont le principal était pour moi celui des fonds.
Le batteur d'armure que j'ai contacté, renommé dans le milieu, avait la possibilité de faire ce genre de travail, mais sur deux ans, dans une démarche d'archéologie expérimentale, sans recourir à des outils mécaniques ou électriques, en utilisant du minerai de fer. Il demandait à être payé pendant deux ans 5'000 euros. Ça veut dire qu'une armure vaut en tout cas dans les 60'000 euros, soit plus de 100'000 francs suisses. Il était clair que je ne pouvais pas me permettre ce genre d'achat pour mes recherches.
Qu'avez-vous donc fait?
J'ai des collègues qui travaillent dans des facultés de sciences vivantes et qui obtiennent des financements au sein de leur université pour acheter différents matériaux et faire différentes expériences qui sont très chères. Pourquoi pas moi? Ça m'a pris plusieurs années avant de trouver mon bonheur à la fondation Ernst & Lucie Schmidheiny, qui d'habitude finance des projets dans les sciences vivantes, plutôt en biologie ou en médecine. Elle a été séduite par le caractère anticonformiste de ma demande. Je travaille avec eux depuis deux ans. J'ai commencé l'armure en 2008 et maintenant elle arrive à un stade acceptable pour pratiquer ma recherche.
Quelles sont vos perspectives à moyen terme?
Terminer la thèse et trouver un moyen de prendre des mesures qu'on puisse attester scientifiquement, car dès qu'on approche le domaine du sensible, c'est difficile d'être objectif. Ce moyen sera peutêtre obtenu à travers un projet avec le laboratoire Miralab spécialisé dans l'imagerie de synthèse en 3D des problèmes liés à la médecine et à la science du mouvement. L'idée est de réaliser une modélisation 3D de moi-même et de l'armure et d'effectuer un séquençage de mouvements pour sortir des mesures à partir de cette imagerie.
Daniel Jaquet a été étudiant à la faculté des lettres à Genève de 2000 à 2005, terminant avec une licence sur l'étude d'un traité de combat qui lui a valu d'être lauréat du prix Arditi. Il a ensuite enchaîné avec une pause universitaire où il a enseigné au public, avant de revenir comme assistant en 2007 avec une thèse entreprise en histoire médiévale.
Daniel Jaquet est membre actif et instructeur au sein de l'association Gebennensis Artium Gladiatorium Schola (GaGschola). Cette association étudie les arts martiaux historiques européens (AMHE) dans une pratique non pas tournée vers le sport ou le spectacle, mais vers la reconstitution historique de gestes perdus en s'aidant de traités. Elle fait partie de la communauté européenne Historical European Martial Art Coalition (HEMAC).
Actif au sein de la communauté HEMAC, Daniel Jaquet et son association s'investissent et se déplacent énormément au niveau international. Il cherche actuellement à réunir les personnes travaillant sur ce sujet et qui disposent du matériel nécessaire pour faire avancer l'étude sur le geste en combat en armure. Le but est de créer une sorte de cercle au sein de ces instructeurs pour travailler spécifiquement sur les sources.