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« Eisern Union, Eisern Union ! » (« l’Union de fer »). Il suffit de se balader dans les alentours de la gare raboteuse de Köpenick, dans l’Est berlinois, pour entendre les chants prolétaires jetés à la gloire de l’Union Berlin. Les jours de match, d’abondants supporters s’évadent de ce quartier grisâtre pour entamer une marche sacrée vers la « Vieille maison forestière » (« An der Alten Försterei »). Sur le chemin se traînent, rouge dominant, des groupes de deux à dix personnes, jacassant un Allemand terreux et débitant des « Wurst » à la moutarde. La caravane, longeant le fleuve appelé « Wuhle », se disperse soudain en plusieurs sentiers de copeaux, pénétrant une épaisse forêt. C’est au bout de ceux-ci qui se dresse l’arène flamboyante du FC Union. Le métal au cœur du bois. S’il avait dû imaginer l’environnement d’un stade, Tim Burton n’aurait sans doute pas fait mieux.
Deuxième institution footballistique de la capitale allemande, l’Union Berlin roule aujourd’hui aux côtés de 12’000 membres, faisant de sa communauté sportive la plus importante de l’ancienne RDA. Mais les apparences sont trompeuses. Si son code de couleur (dominé par un rouge sans équivoque), son slogan (« l’Union de fer »), son identité travailliste et sa situation géographique rappellent l’ex-gouvernement soviétique, l’Union Berlin est tout sauf un produit communiste. Sebastian, supporter d’une cinquantaine d’année flânant au bar niché près du stade, s’explique : « L’Union était le seul club de la RDA à refuser le gouvernement totalitaire des Russes. On a préféré faire avec rien plutôt qu’avec leur argent. Pendant trente ans, on était contraint de recruter tous nos joueurs à Pankow (ndlr : petit quartier résidentiel au nord de Berlin). L’année dernière encore, le club a refusé une offre de sponsoring colossale d’une entreprise car, par le passé, cette dernière avait des liens avec la STASI. A chaque coup-franc, on chantait tous : « faites tomber le mur !« »
A quelques mètres sont attablés Peter et Tobias. Le premier, la quarantaine, affalé sur son litre de bière, se lance : « Regarde, tous les vrais supporters ont un badge « Bluten für Union« (« du sang pour l’Union« ). Cela veut dire qu’ils ont participé à la donation de sang collective en 2005, pour sauver le club alors proche de la faillite. Cette saison-là, notre président a dépensé comme un fils de bourgeois, alors que l’Union, c’est une famille d’ouvriers ! » Tobias reprend : « On a aussi organisé des concerts de rock, des ventes de t-shirts, et la plupart des fans, comme nous, ont même versé directement de l’argent au club. C’est nous, qui avons sauvé l’Union ! »
Fondé en 1906 par des serruriers et des travailleurs métalliques de l’industrie d’Oberschöneweide, le club a martelé dur pour engendrer son identité culte et libertaire, maintenant connue dans le monde entier. Tobias continue : « On est plus étonné de voir des journalistes ici. Chaque semaine, des Anglais et même des Australiens viennent jusqu’à Berlin pour voir notre stade. Ici, ce n’est pas derrière les buts que ça chante, c’est partout. » Sur une capacité de 25’000 personnes, « An der alten Försterei » n’a que 3’000 sièges, chose surprenante pour une enceinte rénovée en 2013. Pour Peter, c’est une représentation de la mentalité du club : « On n’est pas dans le snobisme et dans la culture VIP du football d’aujourd’hui. On veut des mecs debout, comme à l’époque, qui crachent le feu pendant 90 minutes ! » Se levant d’un bond, Peter saisit un homme par le bras, l’engageant aussitôt dans la discussion : « Voici Torsten, mon frère. Lui, c’est un fou de l’Union. » La soixantaine, un veston de cuir sur le dos, les joues creusées et la posture péniblement arquée, Torsten ressemble à un motard qui aurait roulé un peu trop longtemps : « Je suis fan de l’Union depuis mes 10 ans. Pour moi, il n’y rien de plus important. Le patron du club est un homme bien, il a une entreprise de construction spécialisée dans le bétonnage. J’y travaille depuis 15 ans. »
Le locuteur prend enfin le temps de s’asseoir, avant de continuer : « Moi, chaque année, j’ai toujours une des meilleures places. Tu sais pourquoi ? En 2007, quand le club avait besoin de refaire le stade alors qu’il n’avait presque pas de sous, on a tous donné un coup de main. J’ai trois semaines de vacances par année. Pendant ces trois semaines, je me suis levé tous les matins à 6h00 et ai travaillé pour la reconstruction des tribunes jusqu’au soir, bénévolement. C’était l’été, on transpirait beaucoup, mais on était plus de 2’000 à le faire ! » Alors que le club a toujours été dans la précarité depuis les années 60, il se voit aujourd’hui enfin profiter de son passé, attirant de plus en plus de sponsors, et de plus en plus gros. « Depuis la disparation de la RDA, les clubs comme le Dynamo Dresden ou le BFC Dynamo, ceux qui gagnaient tout à l’époque où les autorités nous pourrissaient, s’embourbent maintenant dans la déchéance. Les investisseurs ne s’intéressent plus aux vieilles mentalités. L’Union, c’est l’avenir ! » scande fièrement Tobias.
Une autre particularité du club se situe dans l’organisation d’évènements extravagants, raffermissant son image culte. Tous les 23 décembre, le « Weihnachtssingen » réunit 10’000 supporters et autant de cierges dans les tribunes du stade, produisant une ambiance de Noël électrisante. Dernière création de la fertile équipe de comm’: le « VW Wohnzimmer ». Le concept ? Inviter les membres du club et leurs proches à amener leur canapé sur la pelouse de la « Vieille maison forestière » pour assister aux matches des championnats du monde sur écran géant. Pour l’occasion, le club a simulé une ambiance « salon » avec d’énormes façades décorant les tribunes. « L’Union est la seule institution du monde qui arrive à construire des ambiances familiales en si grandes dimensions », prétend Tobias.
9ème la saison dernière, le FC Union n’a pas encore réussi à greffer sa culture étincelante aux jambes de ses joueurs. Et c’est seulement quand on leur parle de 1. Bundesliga que le groupe se divise : « Soyons réalistes, le club manque clairement de ressources pour le tout haut niveau. Je préfère voir mon club se battre dignement ici. » Le commentaire de Peter est tranché net par Torsten : « L’Union a traversé tellement d’épreuves, il mérite de jouer au moins une saison en première division. Je veux absolument voir ça. Après, je pourrai mourir. »