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28 avril 2008
Onze stations de métro plus au nord, nous voilà donc à Ain Shams (“les yeux du soleil”), une banlieue cairote peu reluisante bâtie sur la ville antique de Héliopolis. Au marché (qu'il appelle sa caverne d'Ali Baba), il prend son temps, visite les différents étals, s'enquiert du prix, échange quelques mots avec les vendeurs, puis choisit une à une ses patates, les soupèse, ses tomates, les renifle, ses concombres. On croit Gamal Maqqar lorsqu'il dit pouvoir chercher un mot une nuit entière.
HELIOPOLIS Rue El Zahraa, l'immeuble vétuste appartient à la famille Maqqar. Il ne rapporte pas un sou, car la légisalation a gelé les loyers sur les barêmes d'il y a trente ans. Dans le hall d'entrée, une représentation de la Sainte Cène et une statue de la Vierge. Ses parents étaient coptes orthodoxes. Lui a lu le Manifeste de Saint Marx, a rejoint le Parti en 1975, puis a renoncé à tout engagmenent, aussi bien religieux que politique, pour poursuivre une lutte par les mots.
Dans son bureau, un portrait de son frère décédé (“il a voyagé dans 68 pays”) et un transistor pour apprécier la voix de la diva libanaise Fairouz. Du papier journal sur la table, on épluche les légumes en parlant de littérature. Il montre son premier manuscrit, non publié, écrit à la main, une très belle écriture pour un sombre drame familial qui donne dans le crime et la drogue.
MAQQAR L'ISOLÉ Né à Suez en 1955, Gamal Maqqar est devenu écrivain en 1991, lorsqu'un prix financé par le Koweit (Soaad El Sabbah's Contest) lui a été décerné pour sa nouvelle La nature n'a pas de merci sur les créatures misérables. Ont suivi le Prix du Conseil Culturel égyptien, en 1995, pour La Chanson du sang, et la récompense de l'Etat pour Les Bannis, en 1998. Cela n'a pas suffi. Gamal Maqqar continue d'écrire dans l'ombre. “Pour être reconnu, traduit ou invité dans les salons internationaux, il faut se faire voir dans les cafés de l'intelligentsia, au Zahret el Bostan, à l'El Atilah, au Nadoah Sakafia, au Souk el Hamideia...” L'hebdomadaire Al Ahram du 14 juillet 1999 avait titré un article le concernant: “Maqqar l'isolé”. Il aime citer l'écrivain irakien Saadi Youssef : “Je vis dans l'ombre et écris dans l'affrontement...”
Selon Gamal Maqqar, il n'y aurait que 5'000 lecteurs en Egypte (vrai que dans le métro, on n'en rencontre pas un seul). “On n'a pas entraîné les Arabes à lire. Et contrairement aux Libanais, aux Syriens et aux Emiratis, les Egyptiens n'ont pas le temps de lire. D'autres soucis les préoccupent. Ainsi, malgré ses 80 millions d'habitants, un grand tirage égyptien ne signifie que 3'000 exemplaires. C'est pour cela qu'il faut absolument être traduit. Un éditeur de Beyrouth m'avait fait une proposition, mais les éditeurs libanais sont réputés pour être des voleurs...”
Son éditeur actuel, Shorouk, lui reverse le 15% des ventes (un livre coûte en librairie environ quatre francs suisses). Un maigre salaire qu'il étoffe avec des prix (visiblement alignés sur les barêmes occidentaux, puisqu'il vient de toucher 10'000 dollars de la Sawiris Foundation For Social Developpement!). Mais puisque ces “cadeaux du ciel” sont rares, il travaille à plein temps comme comptable et écrit la nuit (au Caire, on écrit la nuit, quand la ville s'apaise enfin).
L'auteur n'est pas tendre avec les ouvrages français contemporains: “Je ne comprends pas ce que les auteurs veulent dire. Les écrits ambigus créent des âmes ambiguës. C'est à cause d'eux que de plus en plus de personnes se tournent vers la télévision pour retrouver un message simple...” Gamal, lui, garde les pieds sur terre. Quand on lui demande de quoi parle son prochain livre, il respire profondément, fait briller ses yeux et entame un monologue enjoué de trois-quart d'heure, larges gestes à l'appui. De ces moments de Joie que seul le voyage peut offrir...
...il faut l'accompagner une journée dans “sa" campagne pour saisir la force de ce lien qui l'unit au monde (qui tant fait défaut chez les scribes de nos latitudes). Assis, silencieux, l'âme en éveil, le doigt près de la gâchette, prêt à capturer le premier beau mot venu. Le déplumer, le faire mijoter et le savourer en compagnie de personnes qui apprécient les bonnes choses.
27 avril 2008
Au bon endroit, au bon moment. Loin des côtes surfréquentées de la mer Rouge et juste avant l'invasion des Cairotes assoiffés d'oxygène. Tout à l'ouest du littoral égyptien, la ville de Marsa Matrouh offre au premier venu des kilomètres de sable blanc et d'eau turquoise. A partir de là, on peine à imaginer comment un être humain (un certain Erwin Rommel) a-t-il pu songer à y établir le quartier général de l’Afrikakorps. Mais c'est une autre histoire.
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HORS SAISON Dans les immeubles sortis de terre ces dernières dix années, les appartements sont presque tous vides et les discothèques ne sont encore que des enseignes. Les haut parleurs ne hurlent pas leur musique à tous les coins de rue et les chaînes de fast food ouverts 24h sur 24h tournent au ralenti. Douceur du mois d'avril. Ceux qui travaillent retapent lentement les dalles de la promenade. Ceux qui ont travaillé font une partie de foot sur le sable, avec la tenue complète de la Juventus ou le traditionnel gallabiya, moins pratique. De quoi s'écorcher les pieds jusqu'au sang, suer de tout son corps et se sentir revivre. Jusqu'au coucher du soleil. Puis bavarder. Bavarder. Et bavarder encore.
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LES MULETS TRAFICANTS Pas moyen de faire taire cette satané manie de dégainer l'appareil à la première "bizzarerie". Le compte à rebours des feux rouges (comme dans la Grande Pomme) ou les panneaux interdisant l'usage du klaxon (une vraie plaisanterie égyptienne). Ou plus gros : quand on vient de Libye, ce qui "attrappe" l'oeil à la douane de Sallum, ce sont... les ânes. On comprend les origines du sobriquet que les Libyens emploient volontiers pour qualifier leurs voisins. “Donkey”...
On me dit qu'au début des années 90, cette ville n’était pas desservie par les transports en commun et que pour se déplacer, il fallait recourir aux carretas, sorte de charrettes améliorées tirées par des ânes. On me dit aussi que les traficants de Marsa Matrouh utilisent parfois des ânes pour acheminer des armes et de la drogue en provenence de Libye et d'Italie. Les ânes connaissent le chemin par coeur et ne seront pas frappés par les gardes-chiourme. On me dit enfin que "grâce" à ces trafics, les policiers sont ici encore plus nombreux qu'ailleurs en Egypte et que Marsa Matrouh est la ville la plus sûre du pays.
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Demander son chemin à un jeune homme qui dit être professeur d'histoire biblique, qui me présente sa méthode, qui court les écoles pour dispenser une leçon hebdomadaire à tous les jeunes de 15 ans, qui est pressé, mais qui prend le temps de me faire visiter la chapelle Copte... Sept millions de Chrétiens vivent en Egypte.
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AU PAIN SEC ET A L'EAU Monté sur la plateforme d'un pick-up, un vendeur de pain essaie de répondre à la demande. Même si la "crise" s'est résorbée ces derières semaines, les files d'attente devant les débits de pains subventionnés, vendus moins d'un centime suisse pièce, sont toujours impressionnantes...
Sur le sable blanc ou dans les files d'attente du pain subventionné, c'est pourtant le même soleil.