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L’acrobate
« Cette barre unique dans les mains… est-ce une vie ? »
(Premier Chagrin, Franz Kafka)
L’imprésario fit acheter un deuxième trapèze, à la demande expresse de l’acrobate. Au début, celui-ci manifesta toute sa joie et son énergie, son désir et son goût de la solitude, se balançant et jouant de ses deux trapèzes, dans les hauteurs qu’il habitait. Pendant plusieurs mois les spectacles qu’il donna furent éblouissants de virtuosité et d’invention : ses nouvelles pirouettes étaient pleines de fougue et d’ardeur juvénile, ses bonds soudains étonnaient les spectateurs, et il prenait parfois des postures si périlleuses que chacun, bien calé dans son siège, en frissonnait de peur.
Jour après jour, la salle ne désemplissait pas. C’est quand l’imprésario, satisfait à la fois du nouvel essor de l’acrobate et du succès de son cirque, alla le voir pour le féliciter, qu’il le surprit à sécher une larme. Il le savait pudique : il feignit de n’avoir rien vu ; et le trapéziste se borna à tenir quelques propos banals.
Mais l’imprésario le vit à plusieurs reprises l’air affligé, et il commença à s’inquiéter. Il décida de lui parler :
– Pourquoi pleures-tu ? questionna-t-il avec douceur, en caressant sa mince épaule où un ruban doré était brodé sur son habit serré.
Mais l’acrobate nia de sa petite tête aux cheveux bouclés : il nia avoir pleuré ou avoir sujet de se plaindre. Et l’imprésario ne réussit pas à percer son sourire poli ni la douce dénégation de sa figure triste. Après cette brève conversation, l’artiste parut néanmoins plus serein, et cela rassura l’imprésario : quoi qu’il se fût passé, cela avait dû s’arranger.
Un jour, pendant le spectacle, alors que l’acrobate venait d’effectuer, d’un trapèze jusqu’à l’autre, un triple saut périlleux salué d’une salve d’applaudissements enthousiastes, et que l’on attendait de lui, pour la fin imminente du spectacle, une voltige inédite, il s’immobilisa soudain. On ne voyait, sur ce corps petit et mince, plus aucun muscle bouger, aucun tressaillement de vie sur son visage grave ou son long cou.
Plus que toutes ses cabrioles, bonds ou périlleux plongeons, cette immobilité figea les spectateurs dans la stupeur. Il se fit un silence pesant dans la salle, qui était comble, puis des chuchotements surgirent de côté et d’autre, de plus en plus forts. L’acrobate ne bougeait toujours pas. Pourtant, il était bien vivant, debout : que signifiait tout ceci ? Se moquait-il du public ?
S’encourageant mutuellement, les gens se mirent à siffler, puis à huer : « L’acrobate fait la grève », « l’acrobate ne sait plus danser », « à bas l’acrobate » ; et ils riaient de leurs boutades.
L’imprésario s’inquiétait de plus en plus. Lui aussi était déboussolé par l’attitude de l’artiste, qu’il ne comprenait pas. Mais il connaissait sa sensibilité, et avait toujours essayé de le protéger, de le tenir à l’écart de la vulgarité. Et maintenant il était là, impuissant face à cette blessure que lui infligeaient les spectateurs, qui exigeaient, en échange de leur maigre obole, de dangereux sauts et pirouettes, une intrépidité mettant la vie du trapéziste en danger. Ils pourraient ensuite applaudir et s’ébahir entre eux : « C’est incroyable ! Dire que s’il trébuchait, ou glissait, ou faisait simplement un infime faux mouvement, il serait mort devant nous ! » Et c’était presque une victoire à laquelle ils auraient participé, assis, mangeant cacahuètes et bonbons, et sermonnant leurs enfants.
Mais ils ne comprenaient rien, ils ne voyaient rien. Même l’imprésario avait tort de penser que le trapéziste était atteint par leur grossièreté, qu’il pouvait l’être. Il se concentrait pour une acrobatie jamais exécutée auparavant. Comment aurait-il pu être simultanément attentif au brouhaha venant d’en bas ?
Cet ultime saut, il l’accomplit si vite que très peu de personnes eurent le temps et la chance de le voir ; trop distraits, ils discutaient entre eux ou le sifflaient.
Il se tint tout droit, maigre, bras et jambes raides le long de son corps tendu, immobile, et soudain — mais d’où put lui venir une telle impulsion ? — il fit un bond vers le haut, perça la toile qui recouvrait le cirque et disparut.
On le chercha ensuite — l’imprésario, des collègues acrobates, des pompiers même — en vain. Il avait disparu, emportant son chagrin et son art.
Peinture: Chaïm Soutine.