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Ouverture, émergence de ce qui était enfermé.
Le message de cette carte est d’un grand réconfort spirituel. Cependant, jusqu’à la restauration du Tarot de Marseille, on voyait généralement dans l’Arcane XVI une référence à la tour de Babel. Les interprétations les plus courantes parlaient de châtiment de l’orgueil, de catastrophe, de divorce, de castration, de tremblement de terre et de ruine. Oswald Wirth, le créateur du Tarot des Imagiers du Moyen Âge, a imaginé un roi et une reine tombant d’une tour et ajouté une brique qui fracassait la tête de la femme…
Si on lit avec attention le passage de la Bible qui évoque la tour de Babel, on s’aperçoit que sa signification est bien loin d’une catastrophe. Plutôt qu’un châtiment, la destruction de la tour est la solution à un problème : le déluge venant de se terminer, toute la planète, abondamment irriguée, est devenue fertile. Il reste très peu d’êtres humains. Au lieu de se disperser pour cultiver les terres, ils se rassemblent afin de construire une tour qui, montant vers le ciel, arriverait jusqu’à Dieu. En principe, cette construction se veut un acte d’amour, un désir de connaître le royaume du Créateur. Or celui-ci, sachant que ce projet est irréalisable, ne foudroie pas la tour, ne fait chuter aucun de ses habitants. Il crée seulement la diversité des langues pour séparer ceux-ci. Il s’agit d’une bénédiction plutôt que d’un châtiment. Les hommes repartent à la conquête de la terre, et se mettent à la labourer.
Dans les différentes versions du Tarot, la tour n’avait pas de porte. Le travail de restauration a permis de retrouver non seulement la porte de la tour, mais aussi les trois échelons initiatiques qui y conduisent. Dans d’anciennes gravures alchimiques et sur des documents maçonniques, on retrouve cette tour pourvue d’une porte et de ces degrés qui y mènent, parfois au nombre de sept, parfois au nombre de trois. L’initié doit d’abord accepter la nouvelle connaissance, symbole de la création divine, puis savoir la conserver, et troisièmement lâcher prise. C’est le moment où la porte verte, symbole d’éternité, ornée d’une lune emblématique de la réceptivité totale, s’ouvre, révélant l’intérieur de la tour. Cette tour a parfois été comparée à l’athanor alchimique, le four où la matière première devient la pierre philosophale.
La Maison Dieu n’est pas la maison de Dieu. Le Tarot nous indique très clairement, avec les briques couleur chair, que cette tour est notre corps, et que notre corps contient la divinité. La porte entrouverte laisse échapper une lumière jaune : le corps est empli de la lumière de la Conscience. Les personnages ne sont pas en train de tomber, bien au contraire. Leur chevelure est jaune, symbole de l’illumination, et de la main ils touchent les plantes vertes qui poussent sur le sol. En réalité ils honorent la puissance de la terre. Ils ont la tête en bas, comme Le Pendu de l’Arcane XII, car ils voient le monde d’une façon nouvelle. L’intellect, l’esprit regarde directement la nature. L’un des personnages a les pieds orientés vers le ciel : ses pas le conduisent vers l’esprit.
Les deux diablotins de l’Arcane XV se sont humanisés et ils ont réalisé leur ascension. Sur le sol, les taches jaunes peuvent être interprétées comme des offrandes au temple, deux pépites d’or. Les personnages sont remontés de la caverne de l’inconscient pour honorer la Terre de leurs offrandes et aider la nature. Ils apportent la Conscience au monde, en imprègnent le terrain. Par leur action, le paysage se colore de bleu ciel, d’orange et de vert foncé.
L’entité fulgurante qui émerge de la tour ou pénètre en elle, flamme, oiseau de feu ou éclair, est unie à la couronne de créneaux : il n’y a pas de destruction, mais la transformation du pouvoir matériel en fulgurance spirituelle. L’androgyne diabolique de l’Arcane XV est devenu une flamme qui s’est élevée tout le long de la colonne vertébrale et a ouvert le centre nerveux coronaire pour s’élancer vers le cosmos. Cette entité porte toutes les couleurs de la terre (jaune, rouge, vert, chair). C’est une assomption. On y distingue une forme foetale couleur chair qui symbolise le germe d’une nouvelle conscience, l’apport de la race humaine au développement de l’univers. La création d’un être nouveau s’annonce, qui se concrétisera dans L’Etoile (XVII). Le sol enrichi de couleurs s’unit aux personnages qui sortent de la tour, de même que la « flamme » s’unit à la couronne.
Du degré 6 comme L’Amoureux, La Maison Dieu évoque le thème de l’union – ici, si l’on veut accepter l’homophonie, l’union de « l’âme et son Dieu ». Cette alliance produit des gouttes colorées comme des concentrations d’énergie. Dans les textes sacrés indiens, il est dit que la connaissance est comme le lait qui, quand on le bat, finit par faire sortir à la surface des gouttes d’huile. De même, ces boules jaunes, rouges et bleues qui flottent dans l’air expriment la danse de la joie cosmique, comme pour dire que les étoiles sont nos alliées et qu’elles attendent notre réveil, nous apportant leur énergie. Cet éclatement cosmique représentait peut-être les dessins de constellations existantes : de même que la tour a, de par son illumination, une parenté avec le phare, ces dessins de constellations en font, si on le veut bien, un outil de navigation.
(…)
Et si La Maison Dieu parlait…
Je suis le Temple : le monde entier est un autel que je sacralise. Mon existence comme la vôtre prouve à chaque battement de coeur que le monde est divin, que la chair est une célébration vivante et la vie une construction incessante.
Avec moi vous connaîtrez la joie, qui est la clé du sacré. Je suis la vie même, la transformation et la reconstruction, la flamme et l’énergie du vivant, de toute la matière et de tout l’esprit. Si vous voulez entrer en moi, il faudra vous réjouir, jeter au feu les caprices enfantins de la tristesse et de la peur, et vous demander à chaque réveil : quelle est la fête ? Je suis la joie cataclysmique du vivant, l’imprévu permanent, la merveilleuse catastrophe.
Une couronne défensive m’éloignait du monde. Un bouchon de vieilles paroles recouvrait mon esprit, et des nuages de sentiments cristallisés, momifiés, sclérosés empêchaient la lumière de surgir des battements de mon coeur. Un manteau épais de désirs transformait mon formidable appétit de vivre en geôlier. J’étais chair sans Dieu, se consumant dans les flammes de sa propre existence, mon moi converti en prison.
Me méprisant, m’isolant, croyant défendre un territoire intérieur qui n’appartienne qu’à moi, qui étais-je dans l’obscurité de cette tour ? Maître de quoi ? De quel paraître, de quelle fausse identité ? Je n’étais que l’air raréfié d’une obscurité égoïste.
Et soudain, de l’intérieur et de l’extérieur a surgi la force innommable, l’amour qui soutient la matière. Mon sommet s’est ouvert. Mes tréfonds aussi. Les énergies du Ciel et de la matière, s’unissant, m’ont traversée comme un ouragan. J’ai connu la brûlure du centre de la Terre, la lumière du centre de l’univers. Je recevais l’axe universel, vibrant, je n’étais plus une tour, j’étais un canal.
Alors la joie de l’union a éclaté. Le haut était le bas, le bas était le haut. Comme une fourmi reine, j’ai commencé à engendre des êtres joyeux. Dieu était en moi, et moi je n’étais que matière en adoration. Je savais que je pouvais éclater, que chacune de mes briques traverserait l’infini comme un oiseau. Je savais que tout ce qui avait été enfermé dans la matière jaillirait à travers moi. J’étais le pilier central d’une danse cosmique, j’étais tout simplement le corps humain en pleine réception de son énergie originelle.
Source : Jodorowsky, La Voie du Tarot, pp. 233-237