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Jusqu’à la Première Guerre Mondiale, seule une faible partie du capital est investie en Afrique. Les grandes puissances de l’Europe occidentale préfèrent investir en Russie, aux Etats-Unis, en Amérique Latine et en Asie. Les exportations de capitaux sont pendant longtemps demeurées à un niveau relativement bas. Par exemple, la France n’a que guère investi (moins de 13% des exportations de capitaux français) dans ses colonies africaines, pourtant majoritaires.
Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Lénine démontre que le partage du monde entre les grandes puissances est décidé à l’avance. Cela signifie que, malgré l’intérêt insignifiant que montre le capital pour l’Afrique, la « course coloniale pour l’Afrique » est intégrée dans le contexte général du partage du monde impérialiste. Lénine nous fournit ici une bonne explication :
« Le capital financier ne s’intéresse pas uniquement aux sources de matières premières déjà connues. Il se préoccupe aussi des sources possibles. (…) Il en est de même pour la prospection de richesses minérales, les nouveaux procédés de traitement et d’utilisation de telles ou telles matières premières, etc., etc. D’où la tendance inévitable du capital financier à élargir son territoire économique, et même son territoire d’une façon générale. »
Ceci nous montre encore un autre aspect important de l’impérialisme : une fois entamée, les grandes puissances ne peuvent plus échapper à la course effrénée pour les ressources et les marchés du globe.
Nous avons déjà énoncé qu’une faible part de capital a été investie en Afrique au temps de Lénine. Néanmoins, certaines régions et ressources se sont distinguées par la forte attention qu’elles attiraient. Avant la Première Guerre Mondiale, deux zones en particulier se sont retrouvées être destinataires des exportations de capitaux : l’Afrique du Sud et l’Egypte. La première pour l’or, les diamants et les opportunités d’investissement dans les chemins de fer entre les villes. Quant à la seconde, c’est la compétition pour le canal de Suez qui représentait les grandes ambitions du capital financier européen.
Par ailleurs, les intérêts impérialistes en Afrique se limitaient à certaines ressources précises. Cette situation a mené à l’un des événements les plus intéressants de l’impérialisme en Afrique : l’ampleur de la monopolisation, largement supérieure à celle qui a eu lieu en Europe et dans les autres colonies. Les compagnies actives occupaient une position de monopole dans une multitude de branches économiques, et ce dans plusieurs pays. La United African Company, par exemple, contrôlait tant la production que le commerce dans presque toutes les colonies britanniques.
En résumé, les marchés africains se sont peu développés. D’une part, cette réalité a fortement favorisé l’émergence de grands monopoles dominants. D’autre part, il est probable que seuls les imposants monopoles se soient mesurés capables de tirer profit de si petits marchés. La dominance des monopoles en Afrique démontre encore une fois que les tendances essentielles de l’impérialisme ont également marqué l’Afrique. En effet, ce sont justement les monopoles et leurs Etats qui se répartissent le monde entre eux. Selon Lénine, « la division des nations en nations oppressives et nations opprimées [est] essentielle et inévitable à l’époque de l’impérialisme ».
Impérialisme globalisé
Quelles sont les caractéristiques « essentielles » de l’impérialisme moderne ? Dans quel sens correspondent-elles aux illustrations de Lénine ? Et quel rôle l’Afrique joue-t-elle aujourd’hui ?
Dans le Manifeste du Parti Communiste déjà, Marx et Engels expliquent que le capitalisme se développe d’abord à l’échelle nationale, pour ensuite inévitablement créer des marchés globaux. Cette prévision ne s’est pas simplement avérée juste : aujourd’hui, la dominance écrasante du marché mondial est le trait décisif du capitalisme moderne. Donc, la production globale – les soi-disant chaînes de production globale – représentent la plus grande différence par rapport à l’impérialisme du temps de Lénine. Presque aucune marchandise n’est entièrement produite dans un seul pays. Ce processus de division du travail à l’échelle mondiale (« mondialisation ») signifie l’expansion et la délocalisation de la production dans des pays avec des conditions de profits supérieures. Plus exactement, la mondialisation se résume dans l’expansion et la délocalisation de la production dans des pays à bas salaires.
Mais si nous retournons à Lénine, nous comprenons que les lois de la monopolisation restent valables. Elles dominent le marché mondial à travers la mondialisation. Et aujourd’hui, 80% du commerce mondial sont réalisés par les réseaux des compagnies multinationales.
Quel rôle tient l’Afrique ?
L’Afrique, en particulier l’Afrique subsaharienne, ne constitue toujours pas l’intérêt majeur des capitalistes et attire très peu d’exportations de capitaux. En appliquant la théorie de l’impérialisme globalisé, cela signifie que relativement peu de production est délocalisée vers l’Afrique. Pourtant, les ressources naturelles de l’Afrique subsaharienne sont d’une grande importance pour le capitalisme international : en ce qui concerne presque chaque pays de l’Afrique subsaharienne, ce sont sur les ressources naturelles que se base l’exportation principale. Seul le Lesotho fait exception (70% des exportations sont d’origine textile).
Ensuite, la « surpopulation » sur le marché de travail se manifeste sur tout le continent. Dans les grandes villes africaines, les taux de chômage s’élèvent de 30% au Cap jusqu’à 65% à Ouagadougou et Niamey. Ce faisant, la rationalité économique est évidente : la baisse des salaires est la conséquence inéluctable du déséquilibre entre la demande accrue d’emploi et la faible teneur de l’offre. A cela s’ajoute la grande menace des conditions de travail précaires du secteur informel. En Afrique subsaharienne, 72% des personnes employées sont engagées dans le secteur informel, ce qui contribue encore davantage à une baisse du montant des salaires. Par conséquent, la surpopulation relative sur le marché de travail est à l’origine des profits réalisés grâce aux ressources africaines. Sur les plantations de café en Ethiopie ou les mines d’or en Afrique centrale règnent en partie des conditions de travail similaires à celles de l’esclavage. Qui s’y oppose se fait immédiatement remplacer, car la force de travail est abondante.
Il semble que les capitalistes internationaux se rendent de plus en plus attentifs à ces conditions favorables de profits en Afrique. La Chine fait parler d’elle avec des immenses projets d’infrastructure. L’Union européenne s’entête à conclure des accords commerciaux avec différents Etats africains. Et le G20 discute au sujet d’un « partenariat avec l’Afrique ».
Et finalement, le capital financier est également présent en Afrique, notamment par le biais de la servitude pour dettes. Des 39 pays identifiés par le FMI comme étant des cas problématiques, 30 se situent sur le continent africain. Ce fardeau pèse lourd et mène à une double dépendance. Premièrement, les pays emprunteurs sont livrés sans défense aux décisions de la banque mondiale, du FMI et des consorts. Deuxièmement, afin de pouvoir rembourser les dettes et les taux d’intérêts, ces pays se trouvent encore davantage obligés d’orienter leur économie nationale vers les recettes des exportations.
Perspectives pour la lutte des classes
Il est évident que l’impérialisme et ses effets néfastes se doivent d’être vivement combattus. Les masses opprimées ont maintes fois montré – en particulier en Afrique – qu’elles sont capables d’intervenir dans le cours de l’histoire. Nous devons cependant être conscient-e-s que la lutte doit avoir lieu dans le monde entier. Amilcar Cabral, un combattant marxiste pour l’indépendance de la Guinée-Bissau, relève sur ce point :
« Le néocolonialisme, l’impérialisme rationalisé, est plutôt une défaite pour la classe ouvrière internationale que pour les peuples colonisés. (…) Au cas où ceci serait encore nécessaire, le néocolonialisme nous démontre une fois pour toutes que notre combat et le combat de la classe ouvrière internationale doivent être réunis. »
Puisque la mondialisation signifie la division du travail à l’échelle mondiale, elle renforce le caractère international de la classe ouvrière. Pourtant, au même moment, elle sape également l’unité de cette même classe, car les travailleurs et travailleuses des différents pays semblent se retrouver en concurrence. Ce faisant, les salarié-e-s des nations impérialistes les plus développées profitent de leur position dans la division du travail globale. Mais ceci ne veut en aucun cas dire qu’ils ou elles exploitent directement les autres salarié-e-s. Car la classe ouvrière internationale est unie à travers sa position dans le processus de production. Mais qu’entendons-nous par là ?
D’un côté, les conditions de vies de tout-e salarié-e, où qu’il ou elle se trouve dans le monde dépend directement des conditions de l’économie capitaliste. Ainsi, les coûts de la crise économique actuelle sont transmis sur le dos des travailleurs et travailleuses du globe entier. Les vagues d’austérité et les baisses salariales actuelles touchent les professeurs et les ouvrières d’usine tant en Afrique de l’Ouest qu’en Europe.
D’un autre côté, les conquêtes sociales, telles que les prestations de santé ou de vieillesse, sont le fruit des luttes des classes et des mouvements révolutionnaires qui sont perceptibles partout dans le monde. Cependant, sous le capitalisme, les « nations sont divisées en nations oppressives et nations opprimées ». C’est pourquoi seules les classes ouvrières de quelques pays peuvent profiter à long terme de leurs acquis sociaux. La lutte pour des bonnes conditions de vie est cependant internationale : où que ces droits fondamentaux aient pu être obtenus, ce n’est que par leur généralisation qu’ils pourront être défendus. Concrètement, nous devons donc étendre dans un premier temps ces acquis aux migrant-e-s des pays opprimés et aux frontaliers.
Formidable potentiel révolutionnaire
La crise profonde du capitalisme global accentue les contradictions de l’impérialisme dans les pays africains. En 2014, elle a mené à une insurrection populaire au Burkina Faso, qui avait temporairement réussi à vaincre tant la bourgeoisie que l’impérialisme français. Cette expérience continue à inspirer les masses dans la région. Au Togo, des centaines de milliers de personnes demandent de manière de plus en plus combative la fin du régime. Des expressions de la lutte des classes ont presque quotidiennement lieu dans les pays les plus développés de l’Afrique subsaharienne, tels que le Nigeria et l’Afrique du Sud. Et la menace du printemps arabe fait toujours trembler la classe capitaliste internationale.
L’expansion du marché mondial a mené à une situation où la réalité de centaines de millions d’Africain-e-s, jeunes pour la plupart, est dominée par le salariat précaire et des conditions de vie extrêmement fragiles. L’exploitation impérialiste et la trahison des bourgeoisies nationales corrompues continuent à provoquer un grand soutien en faveur des idées socialistes. Et, plus important encore, les mouvements révolutionnaires en Afrique portent en eux les traditions des luttes indépendantistes héroïques et se réclament de révolutionnaires légendaires tels que Amilcar Cabral ou Thomas Sankara. Une révolution socialiste dans un de ces pays produira sans doute un effet domino non seulement en Afrique, mais aussi partout dans le monde.
Dersu Heri
JS Genève