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Un avis de lecture d'Héloïse Durler
Chargée d'enseignement à la Haute école pédagogique du canton de Vaud
« Qu’est-ce qu'un parent? Qu’est-ce qu'un père? Qu’est-ce qu'une mère? »: c'est par ces questions ambitieuses que s'ouvre l'ouvrage de Lorraine Odier consacré aux transformations de la « figure parentale» entre 1950 et 2010. A partir de l'analyse des archives d'une association visant à soutenir les parents dans leurs pratiques éducatives, l'Ecole des parents de Genève, Lorraine Odier explore les transformations des normes parentales, pointe l'évolution des responsabilités attribuées aux parents, met en évidence les hiérarchies sociales qui s'élaborent autour de la parentalité «idéale» et identifie comment se construisent des figures maternelles et paternelles distinctes. Pourquoi l'Ecole des parents de Genève? Association privée fondée en 1950, majoritairement subventionnée par les pouvoirs publics et par les parents qui la fréquentent, principalement des mères des classes moyennes intellectuelles, elle propose des activités et de la documentation aux parents du canton de Genève, afin de les orienter dans leur fonction parentale. En tant qu'association paraétatique, elle est une actrice des politiques familiales et ses intervenant·e·s ont souvent été proches des experts de l'enfance. L'Ecole des parents de Genève peut à ce titre être considérée comme un « foyer local de production de discours de vérité sur les pratiques parentales» (p. 18) et constitue un terrain privilégié pour qui souhaite mieux comprendre la mise en œuvre des politiques publiques familiales. Adoptant une approche foucaldienne de l'analyse du discours, Lorraine Odier s'intéresse en effet à la manière dont sont problématisées les cibles des politiques publiques (ici, les parents), afin de saisir le « mode de gouvernement» des individus, ou, pour le dire autrement, comment sont produits les normes et les savoirs qui orientent les conduites et les subjectivités individuelles. L'ouvrage se construit à partir d'un questionnement sociohistorique et d'une approche «constructionniste » : quels sont les discours normatifs produits autour de la figure parentale en Suisse, plus précisément à Genève, des années 1950 à aujourd'hui? Comment se sont-ils transformés? A quelle problématisation sont-ils associés? Quelles sont les procédures par lesquelles sont produits des discours énonçant des vérités sur la pratique de la parentalité?
Toute l'originalité de l'approche adoptée par Lorraine Odier est de mobiliser, dans le même temps, une littérature féministe conséquente pour appréhender la maternité, alors que cette question, habituellement considérée dans les milieux féministes de la recherche comme le principal foyer d'oppression des femmes, reste relativement «taboue». La combinaison des approches foucaldienne et féministe permet à Lorraine Odier d'aborder le discours produit par l'Ecole des parents comme participant à la définition de normes produisant des identités sexuées et socialement situées, renvoyant les individus à des positions hiérarchisées.
Pour ce faire, Lorraine Odier a analysé les archives de l'association: une trentaine de cartons comprenant plus de 600 documents (des procès-verbaux de rencontres entre intervenant·e·s de l'association, des cahiers de notes rédigées par les intervenant·e·s sur leurs impressions durant les activités, des documents de comptabilité, de la correspondance de membres de l'association avec des institutions, des personnalités externes ou des bailleurs de fonds, des rapports d'évaluation, des programmes d'activités, des rapports d'activités, etc.). Elle a également consulté des archives de l'Etat sur l'association et des archives de la presse genevoise. Elle a de plus réalisé des entretiens avec des personnes ayant connu différentes périodes de l'association et deux entretiens collectifs avec l'ensemble des intervenantes actuelles de l'Ecole des parents. S'y est ajouté des observations d'activités de groupe de l'Ecole des parents.
L'ouvrage s'organise autour de trois grandes interrogations : 1) Comment la question parentale est-elle problématisée dans les discours de l'Ecole des parents et dans ses activités? 2) Quelles sont les figures parentales élaborées à travers ces discours? 3) Comment le genre opère-t-il dans ces discours et produit-il de nouvelles figures parentales sexuées? Après une introduction générale, un premier chapitre présentant les choix théoriques et empiriques de la recherche et un deuxième chapitre dédié à l'analyse des discours sur la figure parentale dans le contexte genevois avant la fondation de l'Ecole des parents, l'ouvrage s'organise en trois parties traitant chacune d'une « période discursive» correspondant à des modes particuliers de problématisation de la figure parentale, donnant lieu à l'apparition de frames1 ou cadres de référence spécifiques. Chacune des périodes est aussi caractérisée par des « techniques de pouvoir» spécifiques2 que Lorraine Odier identifie à partir de l'analyse des manières dont les activités sont décrites dans les programmes et les rapports d'activités. Ces techniques de pouvoir, correspondant à des modes d'éducation et de transformation des individus, en vue de leur faire acquérir certaines aptitudes ou attitudes, permettent d'identifier le type de «sujet» visé (p. 52).
La première partie traite des premières années de l'association (1950-1972). Durant cette période, la question parentale commence à être problématisée à partir de la responsabilité éducative des parents, dépassant la simple dimension «biologique». Au cours de cette période, la figure maternelle est désignée comme l'un des piliers de l'ordre familial, alors fortement associé à l'ordre social: le frame de « carence maternelle» est mobilisé pour expliquer les comportements déviants des enfants comme la conséquence d'un défaut d'amour maternel. Les activités privilégiées par l'association à cette époque («Cours de l'Ecole des parents» ou «Conférences») témoignent d'une conception dans laquelle des experts (universitaires, psychologues, psychiatres, psychanalystes, etc.), détenant un savoir, s'adressent à des parents considérés comme «profanes» et «à instruire». On distingue cependant des activités qui, rapprochant experts et expertisés, visent à faire participer ces derniers à l'élaboration des savoirs sur l'enfant: les « cercles de parents» invitent ainsi les parents, principalement les mères, à faire le récit de leur expérience et à la mettre en relation avec les connaissances des intervenant·e·s de l'association.
Dans la deuxième partie, qui recouvre la période allant de 1972 à 1988, c'est la figure du parent «réflexif et autonome» qui s'impose dans le discours de l'Ecole des parents. Alors que, dans la période précédente, la figure parentale était problématisée à partir de l'ordre social, au cours de cette deuxième période, c'est la qualité des relations entre enfants et parents (les mères, en particulier) qui est centrale, considérée comme la clé d'un bon développement affectif et expressif de l'enfant. Durant les années 1970, on assiste à la promotion du bien-être individuel, tant celui du parent que de l'enfant. Le parent doit alors se préoccuper de son développement personnel et de ses compétences relationnelles, et des activités sont proposées dans cet objectif (groupes de discussion, mais aussi cours de yoga, eutonie, «communication non violente», etc.). Alors qu'il s'agissait auparavant d'instruire les parents pour éviter l'apparition de comportements déviants chez l'enfant, c'est à présent au parent que revient la responsabilité de trouver des solutions aux difficultés qu'il éprouve dans son travail parental. Les savoirs institués sont alors dévalorisés, tandis que l'individu et son expérience personnelle sont mis en avant, dans le cadre de rapports entre intervenant·e·s et parents qui se veulent égalitaires. Au cours de la période 1988-2010, analysée dans une troisième partie, le processus de responsabilisation des parents s'accroît: dans une articulation des modes de problématisation identifiés dans les périodes précédentes, la qualité du travail parental, en particulier dans sa dimension relationnelle, est conçue comme déterminante pour l'avenir de l'enfant, tant sur le plan de son insertion sociale que sur celui de son bien-être psychologique. Cette injonction repose principalement sur les mères qui deviennent le principal «vecteur de l'épanouissement de l'enfant». La qualité de la relation mère-enfant est au centre des techniques de mise en scène de la relation parent-enfant, identifiées par Lorraine Odier dans les activités proposées durant cette période. La qualité première de cet ouvrage est son ambition. Proposer une analyse de l'évolution de la figure parentale de 1950 à nos jours constitue un défi de taille, que Lorraine Odier relève avec brio, à travers la présentation d'une enquête documentée, l'élaboration d'une solide problématique de recherche, la mobilisation de nombreuses références bibliographiques. Des développements complexes sont exposés dans un langage clair et le caractère structuré de l'ouvrage permet de suivre aisément le fil de l'argumentation. L'ouvrage nous offre une plongée saisissante dans le passé d'institutions qui nous sont familières et nous permet d'identifier les traces de conceptions qui impriment encore largement nos existences présentes.
Sur le fond, un léger trouble naît du contraste entre l'objectif large de saisir les évolutions de la figure parentale et le caractère forcément circonscrit du terrain d'enquête. Si Lorraine Odier explore finement les «conditions de possibilités» de l'émergence des différents/rames il persiste parfois une faiblesse dans l'argumentation, qu'elle identifie elle-même: il aurait été utile d'explorer d'autres « arènes discursives» (p. 146), comme les débats parlementaires sur les réformes de la loi de l'Office de l'enfance dans les années 1950 ou les discussions ayant mené à l'élaboration des droits de l'enfant, afin de saisir les discours en concurrence dans les différentes périodes examinées.
De plus, alors même que l'ouvrage porte sur le discours d'une «école» -certes bien particulière puisqu'elle s'adresse à des parents3 -, la mobilisation des travaux sur l'institution scolaire reste plutôt secondaire. Or, les développements sur les «techniques de pouvoir» privilégiées dans les différentes périodes, les transformations des rapports entre intervenant·e·s et destinataires, de même que les évolutions dans la place accordée aux savoirs savants et profanes, auraient pu être mis en relation avec les analyses sur les évolutions de la forme scolaire, les transformations dans les rapports au savoir et au pouvoir à l'intérieur même de l'école4. L'ouvrage aurait également gagné à discuter plus directement les travaux portant sur les légitimités inégales de pratiques éducatives parentales, afin d'identifier plus précisément les dimensions sur lesquelles se fondent les hiérarchies sociales entre figures parentales mises au jour dans le discours de l'association. Il aurait par ailleurs été intéressant de mettre en parallèle les transformations des figures parentales avec celles des figures de l'enfant, en faisant référence aux travaux sur l'enfance, sur les définitions sociales de la prime enfance et du «métier d'enfant»5, définitions dans lesquelles les institutions (notamment l'école) interviennent largement.
Ceci n'enlève rien aux qualités nombreuses de l'ouvrage, et certainement pas à la première: offrir une analyse critique de la parentalité et son encadrement par les institutions, dans un contexte suisse. La perspective sociohistorique adoptée produit des effets puissants, permettant de considérer le caractère situé, historiquement et socialement, des normes qui pèsent sur les parents, mais aussi d'entrevoir les héritages, les scories et les transformation qui apparaissent dans les normes actuelles.
En particulier, l'ouvrage de Lorraine Odier met en lumière la persistance dans le temps d'une forte sexuation des rôles parentaux, voire de leur renforcement, dans un processus de «naturalisation» et de revalorisation d'une «disponibilité maternelle» dans laquelle les mères sont enjointes de manière pressante à consacrer un temps de «qualité» à leur enfant, sous peine d'entraver la bonne construction de leur personnalité. L'ouvrage montre ainsi comment se reconfigure, sous de nouveaux habits, une responsabilité féminine dans le travail parental. La thèse défendue par Lorraine Odier prend donc clairement le contre pied de celles de l'individualisation et de la désinstitutionalisation pour désigner la persistance de cadres normatifs puissants, tout en identifiant les paradoxes en jeu. Les dernières pages de conclusion, intitulées «Pour une sociologie féministe de l'expérience parentale», questionnent les conséquences concrètes, en termes de fatigue et de frustrations, par exemple, de la norme de la «disponibilité maternelle» qui s'impose aujourd'hui aux mères. Ces pages esquissent de nouveaux chantiers de recherche, à ouvrir d'urgence pour renouveler la question de la parentalité et de la maternité. Bref, un ouvrage à lire et à faire lire.
1 Bacchi, Carol (2009 ), Analysing Policy: What's the problem represented to be? Pearson Australia, French Forest.
2 Foucault, Michel (1975), Surveiller et punir: naissance de la prison, Gallimard, Paris; Foucault, Michel (1976), Histoire de la sexualité. La volonté de savoir, Gallimard, Paris; Foucault, Michel (1984), Histoire de la sexualité III. Le souci de soi, Gallimard, Paris.
3 Le nom lui-même de l'association ne manque pas d'intriguer: pourquoi parle-t-on d'« Ecole» des parents?
4 Lahire, Bernard (2008), La raison scolaire. Ecole et pratiques d'écriture, entre savoir et pouvoir, PUR, Rennes.
5 Chamboredon, Jean-Claude & Prévot, Jean (1973), Le «métier d'enfant». Définition sociale de la prime enfance et fonctions différentielles de l'école maternelle, Revue française de sociologie, XlV, 295-335; Court, Martine (2017), Sociologie des enfants, La découverte, Paris.
Héloïse Durler, Revue [petite] enfance, n°129, mai 2019
Compte-rendu dans la Revue suisse de sociologie, n°45 (2), 2019, pp. 274–277
Les métamorphoses de la figure parentale constitue un ouvrage désormais incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’émergence du « soutien à la parentalité » qui est devenu une catégorie d’action publique. Il retrace l’épopée d’une association genevoise, l’École des parents, qui s’est investie pour mettre à l’agenda politique la « question parentale ». Au-delà de cette question parentale, le livre porte sur l’autorité sociale que s’arrogent les experts à déterminer la norme et explore les relations entre savoirs et pouvoirs.
D’abord présenté par une introduction qui explicite l’objet, le cadre théorique, le corpus théorique et empirique, le livre se compose de trois parties, respectivement dédiées à l’émergence du parent éducateur et la responsabilisation des mères (1950–1972), « l’émergence du parent réflexif et de la maternité naturelle (1972–1988) » « l’émergence du couple parent-enfant et de la disponibilité maternelle (1988–2010). » La première partie, formée de trois chapitres, revient sur les courants qui ont résidé à cette figure du parent éducateur, au nom de la protection de l’enfance, les savoirs destinés à faire advenir un « parent actif » et l’attribution aux mères de la responsabilité du devenir de l’enfant par ces mêmes savoirs.
La seconde partie, à travers trois chapitres, retrace les évolutions associées aux nouvelles techniques relationnelles sur les conceptions de la parentalité « idéale » (des individus émancipés et « responsables », des rôles sexués fondés sur les impératifs de la reproduction biologique). Cette période est marquée par l’influence des idéaux humanistes et néo-familialistes, qui excluent l’imposition autoritaire de normes en font appel à la réflexivité, tout en contenant dans des limites « raisonnables » (celle de l’assignation à la division « naturelle » des rôles les perspectives d’émancipation). Ces idéaux permettent cependant une ouverture, même relative, de la structure de l’association aux idées portées par les mouvements sociaux et à des fonctionnements institutionnels peu hiérarchisés.
La troisième partie, composée de quatre chapitres, met l’accent sur le retour de l’association à un fonctionnement plus traditionnellement hiérarchique, lié à des injonctions gestionnaires qui s’imposent à tous les univers sociaux dans cette période. Cette période est aussi celle où l’encadrement des parents et surtout des mères prend la forme, aujourd’hui dominante, du « soutien à la parentalité » et de l’injonction à la disponibilité, en particulier maternelle. Elle analyse la manière dont « l’épanouissement de l’enfant » devient une prescription adressée essentiellement aux mères qui masque les inégalités liées à la charge du travail parental.
Le livre se termine en invitant la sociologie féministe à s’emparer de cette question de la parentalité et de la manière dont elle contribue aux inégalités de genre.
Basé sur les archives de l’association de l’association de 1950 à 2010, auxquelles s’ajoutent les textes retraçant les évolutions législatives et des observations d’ateliers destinés à développer les liens parents/enfants, le livre s’appuie sur le cadre théorique formalisé par Michel Foucault de l’analyse discursive pour saisir les évolutions à l’oeuvre dans ces « figures parentales ». Ces archives permettent (dans le cas de la Suisse qui fonctionne sur la base d’une forte délégation de l’État aux associations) d’étudier la manière dont s’opère une régulation « par le bas » et les stratégies de légitimation mises en oeuvre par les membres de l’École des parents. Les activités de formation des parents (conférences, groupes de parole, activités parents-enfants, thérapie, lieu d’accueil parents/enfants) constituent des données précieuses pour analyser les changements à l’oeuvre dans l’encadrement des familles.
Mobilisé à travers l’association, un groupe d’individus, socialement situé parmi les classes moyennes intellectuelles supérieures – selon la catégorie forgée par Agnès van Zanten (van Zanten, 2009) – s’est engagé dans ce qu’il faut bien appeler, en reprenant Howard Becker, une croisade. L’enjeu de cette croisade est de conduire des parents (qui se rendent librement à l’association) à adopter une vision et une pratique des relations familiales conformes aux idéaux sociaux de ces catégories sociales. Pour cela, l’association offre différents « services » aux parents – conférences sur l’enfance et sur l’adolescence, activités avec les enfants, consultations de psychothérapie, conseils dispensés aux parents, etc. Cette offre rencontre une demande, car elle se propose de répondre aux nombreux problèmes que rencontrent les parents (les relations avec l’école, l’adolescence, l’autorité, etc.).
La croisade passe très largement et c’est toute la force de l’ouvrage que de le montrer, par un encadrement des mères et une réassignation de ces dernières à leur identité parentale, même si cette réassignation adopte, comme Lorraine Odier le montre, des formes variées. Elles sont plus ou moins euphémisées et en partie dépendantes de la configuration sociale dans laquelle s’inscrivent les activités de l’association.
Le livre met l’accent sur des dispositifs élaborés des acteurs (en l’occurrence, plutôt d’actrices) visant à transformer les manières d’être parents conformément à leur propre vision du monde, socialement située. Ils et elles s’appuient pour ce faire sur les ressources scientifiques et sociales disponibles dans un contexte donné (et au premier chef, les ressources représentées par les « experts » de l’enfant ) : médecins militant pour une Education Nouvelle, psychanalystes de l’enfant, psychopédagogues, etc. En cela, le livre se démarque des explications qui attribuent l’émergence de la parentalité comme catégorie d’action publique liée à des transformations internes de la famille et aux nouvelles préoccupations de l’État en matière d’éducation des enfants. À rebours de cette vision « lisse » qui occulte les rapports de force, la parentalité est abordée dans l’ouvrage de Lorraine Odier comme un ensemble de discours normatifs, en constante redéfinition autour de la question et des responsabilités parentales vis à vis de la société. L’approche résolument sociohistorique, permet de saisir ces évolutions.
Fortement subventionnée par l’État et les parents qui la fréquentent, l’Ecole des Parents, comme le montre Lorraine Odier, peut être considérée comme un foyer local de production d’un « discours de vérité » au sens où l’entend Foucault sur les pratiques parentales, distinguant les bonnes et les mauvaises figures dans le but d’assurer « des relations familiales harmonieuses ».
Dans la production de ce « discours de vérité », Lorraine Odier distingue trois périodes : l’émergence du parent éducateur et la responsabilisation des mères (1950–1972), l’émergence du parent réflexif et de la maternité naturelle (1972–1988), enfin l’émergence du couple parent-enfant et de la disponibilité maternelle (1988–2010). Lorraine Odier convoque la notion de « frame » théorisée par Carol Bacchi pour décrire « des procédés rhétoriques qui modèlent ou assignent une interprétation aux phénomènes sociaux » (p. 50) pour éclairer les glissements et les passages d’un modèle de parent à un autre.
Malgré les différences observables dans ces « frames » qui s’adossent à des référentiels savants et des justifications variables (qu’il s’agisse, selon les périodes, de lutter contre les névroses infantiles, de prévenir le chômage ou de combattre la maltraitance), la psychanalyse occupe une place centrale, à tel point que nous aurions tendance à considérer que le projet même de l’association se confond avec « l’orthopsychanalyse » (utilisation de la psychanalyse à des fins d’éducation des individus). C’est ce qu’indique clairement un rapport d’activités qui précise que « l’école des parents a pour objectif prioritaire la prévention des troubles de la relation parents-enfants, afin de favoriser les conditions optimums au développement de l’enfant » (p. 303).
Impulsée dans l’entre deux guerres par des membres du mouvement psychanalytique, l’orthopsychanalyse vise à élargir le spectre des individus susceptibles de profiter des bienfaits de la psychanalyse. Ce savoir pratique a ouvert la voie à ce que Lorraine Odier nomme, de manière très appropriée, « un gouvernement par le bien-être de l’enfant » (p. 289) qui dépasse très largement la question de l’encadrement de la parentalité. On le retrouve aussi bien solliciter pour orienter des élèves vers l’éducation spécialisée, malgré les réticences de leurs parents, qui craignent le plus souvent à juste titre une sortie du circuit « normal ». Ce gouvernement par le bien-être de l’enfant et la place secondaire que tiennent les mères et leurs envies apparaît très clairement dans les expressions de violence symbolique décrites à l’issue des observations réalisées par l’auteure d’ateliers de jeux parents-enfants. Les interventions des « animatrices » ont pour but de recentrer les femmes sur ce que les « animatrices » considèrent comme l’essentiel, leur rôle de mère, plutôt que de discuter entre elles, par exemple ce dont elles ont parfois envie aussi. On regrette d’ailleurs que cette partie là ne soit pas plus développée, car elle met l’accent sur les formes d’appropriation des dispositifs par les mères elles-mêmes.
Influencé par la France, le canton de Genève qui, comme dans l’ensemble des cantons suisses, dispose de son autonomie en matière de politique familiale mène une politique active, confiée aux associations, en matière de natalité et de protection des familles.
L’École des parents, qui s’est imposée dans ce domaine, s’appuie sans cesse sur des experts comme Jean Piaget ou Françoise Dolto pour se légitimer. Les intervenantes sollicitées dans le cadre de l’association appartiennent aux professions dominantes dans le champ de la protection de l’enfance, même si la composition de l’association se diversifie dans les années 1970 et se rééquilibre en faveur de la petite bourgeoisie. Malgré un éclatement relatif de la composition sociale de l’association, celle-ci reste structurellement liée aux acteurs qui au sein de l’État, se chargent de l’évaluation des pratiques parentales pour les infléchir. L’École des parents, ainsi, « siège depuis 2004 comme la représentante des associations à la Commission cantonale de la famille, qui est chargée d’établir les liens entre les associations du canton et les députés du canton » (p. 21). L’École des parents fonctionne bien comme un dispositif d’encadrement édifié par les classes moyennes intellectuelles et que les familles utilisent librement pour une série d’activités (conférences, groupes de parole, jeux avec les enfants), mais dont l’enjeu reste l’assignation des mères au bien être de l’enfant tel que défini par les experts en conformité avec une classe sociale spécifique qui est la classe moyenne intellectuelle, grande consommatrice (et productrice) de conseils fournis par les experts de l’enfance.
Face à cet encadrement, qui peut, comme c’est le cas dans la période récente, invoquer la prise en compte du « stress parental » et les difficultés de la vie et de l’éducation pour mieux « vendre » leurs conseils, Lorraine Odier rappelle, avec un matérialisme salvateur qui peut s’appuyer sur des recherches récentes « que la détention d’importantes ressources matérielles constitue la meilleure protection au stress que peut engendrer le travail parental » (p. 306). On ne peut que la suivre lorsqu’elle nous engage à nous emparer de la question de la parentalité d’un point de vue critique et féministe pour interroger ce que recèle, en réalité, la demande de soutien exprimée par des mères, confrontées aux inégalités du travail parental « assumé en majeure partie par les mères et leurs conséquences sur les trajectoires de vie ou la santé physique et psychique de ces dernières » (p. 337).
Le livre de Lorraine Odier, s’avère une étude extrêmement précise et documentée de l’évolution des catégories mobilisées pour penser la question parentale, du rôle des experts de l’enfance dans la production de ces catégories qui se sont désormais imposées à travers le soutien à la parentalité. Le seul regret que l’on peut avoir, mais qui tient aux choix théoriques de l’auteure et au dispositif d’enquête, est celui de n’avoir pu intégrer, sinon à la marge, les logiques d’appropriation ou éventuellement, de résistance ou de critiques émanant des femmes qui sont la cible de ces actions.
Sandrine Garcia (IREDU - UBFC Pôle AAFE), Revue suisse de sociologie, 45/2.2019
À quoi ça tient, un bon parent?
La sociologue Lorraine Odier a scruté les métamorphoses de la relation parent-enfant en s’appuyant sur les archives de l’École des parents, à Genève, fondée en 1950.
Qu’attendait-on d’un «bon parent» dans les années 50? Qu’en attend-on aujourd’hui? Comment le regard porté sur la parentalité a-t-il évolué? La sociologue romande Lorraine Odier apporte quelques réponses après s’être penchée sur une expérience inédite, menée à Genève. Dans la Cité de Calvin, l’École des parents oriente et soutient les parents dans leur tâche éducative depuis 1950. Après en avoir décortiqué les archives, la chercheuse signe «Les métamorphoses de la figure parentale». Un travail de fourmi qui nous permet de pointer quelques-unes des évolutions marquantes dans la relation parent-enfant.
Une école des parents, pourquoi faire?
À l’origine du projet de l’École des parents à Genève, il y a huit femmes, médecins et psychologues. «Elles étaient soucieuses que l’éducation des enfants se fasse au mieux, explique Lorraine Odier. Dans les années 50, les parents que l’on considérait comme «défaillants» faisaient face à des décisions de mise sous tutelle ou de placement de leurs enfants. Ces femmes, aux idées novatrices, estimaient qu’il existait d’autres voies possibles, notamment l’éducation des parents.» Elles agissent alors avec le souci de préserver la relation entre la mère et son enfant. À l’époque, de nouveaux travaux scientifiques se focalisent en effet sur les conséquences dévastatrices de l’absence maternelle sur le développement de l’enfant. Même si ces textes ont été fortement discutés depuis, ils constituent alors une indéniable source d’inspiration.
La grande métamorphose parentale
Parmi les changements majeurs intervenus entre les années 50 et aujourd’hui, Lorraine Odier souligne l’importance accordée à l’éducation de l’enfant durant ses premières années. Dans les années 50, les préoccupations autour de l’effet de carences maternelles sur les capacités cognitives et relationnelles émergent, mais persiste l’idée d’une certaine fatalité. Autrement dit, les «travers» des parents se transmettraient aux enfants de manière héréditaire. «Aujourd’hui, on peut dire que la fatalité a beaucoup moins de place dans la conception que l’on a de la relation parent-enfant, ajoute la sociologue. Ce qui tend d’ailleurs à faire peser une pression assez forte sur les parents, concernant la qualité de la relation qu’ils peuvent développer avec leur enfant et sur toutes les répercutions qui lui sont attribuées quant à sa vie future, son épanouissement, que ce soit à l’école, dans sa vie amicale, affective, professionnelle, sexuelle, etc.»
Geneviève Comby, Le Matin Dimanche, le 22.09.18
Lorraine Odier est l'invitée de l'émission Versus/Penser du 25.09.18, Espace2 (RTS) : écouter l'émission
Lorraine Odier est l'invitée de Julien Magnollay dans l'émission Tribu du 31.10.18, la 1ère (RTS) : écouter l'émission
Compte rendu de Holly Hargis dans Lectures, relais de l’actualité de l’édition en sciences sociales
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Qu’est-ce qu’« être parent » ? Quelles sont les transformations des normes parentales ? Quels discours sont produits et construits autour de la figure parentale ? Quelles distinctions sociohistoriques dégage-t-on vis-à-vis des distinctions parentales socialement situées ou sexuées ? Dans une perspective sociohistorique, Lorraine Odier prend comme objet spécifique l’École des parents de Genève pour répondre aux questions multiples liées aux métamorphoses de la figure parentale en Suisse et plus précisément à Genève. « Partant du postulat foucaldien selon lequel le discours produit différentes versions du monde et oriente les pratiques » (p. 17), Odier se situe dans une perspective « constructionniste », sa recherche a pour but d’identifier des constructions discursives pour appréhender les figures parentales de différentes périodes à Genève dans le but de mieux comprendre ce que signifie « être parent » dans la société. L’auteure se propose d’étudier cette école à petite échelle pour rendre compte des phénomènes plus globaux dans la société et des transformations des perceptions et des normes vis-à-vis des pratiques parentales globales.
2
Afin de mettre en lumière les « métamorphoses de la figure parentale », Lorraine Odier s’est plongée dans les archives de l’École des parents de Genève, une association « dotée d’une forte reconnaissance sociale et institutionnelle des années 1950 à aujourd’hui » (p. 17). L’auteure a donc exploré plusieurs cartons de cahiers de documents diverses (des rapports internes et externes de l’École, des correspondances de membres avec des institutions, des documents de comptabilité, des programmes d’activités, des comptes rendus des activités organisées par l’École, etc.), ainsi que des archives de la presse ou de l’État. Le travail est également alimenté par deux entretiens collectifs avec les intervenantes actuelles de l’École ainsi que des observations des certaines de leurs activités. Odier saisit donc la problématisation de « la question parentale » en se focalisant sur trois axes d’analyse : les stratégies discursives de légitimation de l’École de parents, les figures parentales produites par le discours et la sexuation des figures parentales.
3
L’École des parents de Genève est fondée en 1950 dans des conditions sociohistoriques privilégiant une « nouvelle approche éducative des parents » et dans un contexte plus large de la montée du « sentiment d’enfance » dans les institutions publiques, au tournant du XXe siècle. Principalement fréquentée par des mères des classes supérieures et moyennes, l’École des parents de Genève compte aujourd’hui environ 600 familles qui participent aux activités diverses. Le livre analyse les dynamiques de cette association au cours du temps, soulignées comme s’inscrivant dans des frames* différents. Il est organisé en trois parties qui explorent les principales étapes de transformation de l’École des parents de Genève.
*Odier, en se basant sur Bacchi, définit les « frames » comme des cadres de références qui orientent les réponses politiques à partir d’une représentation du « problème » (Bacchi Carol, « The issue of intentionality in frame theory », in Emanuela Lombardo, Petra Meier et Mieke Verloo, The Discursive politics of Gender Equality, Londres, Routledge, 2009).
4
La première partie se focalise sur les années fondatrices de l’école, de 1950 à 1972, où la figure parentale est problématisée à partir des responsabilités éducatives des parents. Le parent n’est plus seulement vu comme un géniteur biologique mais plutôt comme devant être un éducateur, figure qui vise principalement les mères. L’école des parents participe donc à la diffusion des savoirs institués et elle est notamment impliquée dans les réformes politiques de protection de l’enfance. Dans une approche préventive, l’École met en avant les expertises psychologiques et « développe un regard d’expertise sur les pratiques éducatives rapportées par les récits des mères » (p. 145). Les actions de l’École sont entreprises pour lutter contre « l’hérédité sociale » et réduire le taux de divorce, l’alcoolisme et/ou la délinquance juvénile. Elles s’inscrivent dans des problématisations étatiques qui visent des comportements vus comme « déviants » et qui sont perçus comme touchant plus particulièrement les classes populaires (qui, de fait, sont sous-représentées à l’École des parents). S’ajoute à ce discours un deuxième frame de « carences maternelles » qui explique les comportements déviants des enfants par un manque d’amour maternel. La figure parentale est donc problématisée par son « bagage héréditaire (biologique et social) » et vient s’ajouter à une figure parentale « culturelle dotée de responsabilités éducatives » (p. 143).
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La deuxième partie s’interroge sur l’émergence de « la figure du parent réflexif et autonome » et de la « maternité naturelle », frames qui définissent le discours autour de la figure parentale à l’École des parents de 1972 à 1988. À cette époque, l’École est en retrait vis-à-vis des politiques étatiques et se focalise plutôt sur la problématisation de la question parentale à partir du bien-être du parent et de ses compétences relationnelles avec son enfant, souhaitant agir directement sur l’individu. L’École sollicite de plus en plus la collaboration des parents (plutôt que des « experts »), les mères en priorité : « leurs expériences deviennent l’objet de mise en récit, d’orientation et de contrôle » (p. 205). En diffusant un discours de responsabilisation et d’« autocontrôle », les techniques de l’École des parents à cette époque relèvent de « la mise en place d’un contrôle plus étendu à partir d’un référentiel normatif socialement situé fondé sur le devoir de plaisir porté par les nouvelles classes moyennes » (p. 182) ainsi que d’une définition sexuée du travail des mères (lié à la petite enfance) et des pères (lié à l’adolescence des enfants).
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Enfin, la troisième partie de l’ouvrage s’intéresse à une période allant de 1988 à 2010 où la figure promue par l’École est celle d’un parent « réflexif et communicant avec l’enfant » (p. 318). Désormais sous contrat de prestations avec l’État, l’École met en avant notamment l’importance des parents dans l’avenir scolaire et professionnel de l’enfant. Les parents sont invités à « favoriser le développement » de l’enfant ainsi que leur « individualité » et leur « autonomie » et la figure maternelle est prioritairement visée dans ce discours. Être une « bonne mère », c’est donc consacrer un temps spécifiquement dédié à son enfant pour lui donner de l’attention « favorable à la construction de sa personnalité » (p. 314). Alors que dans les années 1990, en France comme en Suisse, le discours étatique sur la définition de la « bonne famille » ou du « bon parent » se développe, les associations de ce type se multiplient aussi de plus en plus, et l’École des parents à Genève voit un fort développement de ses activités et une extension de l’intervention des pratiques parentales. On observe notamment la coproduction des modèles hiérarchiques entre pratiques parentales qui sont socialement situées*.
*Darmon Muriel, « Les entreprises de la morale familiale », French Politics, Culture and Society, vol. 17, n° 3-4, 1999.
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Le livre conclut en précisant que l’École des Parents de Genève a participé à une certaine coproduction des normes sur les pratiques éducatives des parents dans des métamorphoses sociohistoriques. Odier met en évidence six idées fortes : la figure parentale est perçue de plus en plus comme responsabilisée vis-à-vis de l’avenir de l’enfant ; la figure parentale est sexuée et donc la figure maternelle prime ; la figure parentale est un objet de distinction sociale ; la figure maternelle est soumise à des tensions autour de la redéfinition de l’enfance (privilégiant le « bien-être » des enfants); la figure parentale est prise dans des cadres normatifs persistants ; enfin, l’étude de la figure parentale devrait davantage donner lieu à un regard féministe autour du « travail invisible que supportent les mères pour tenter d’atteindre le bien être de l’enfant » (p. 337).
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En conclusion, ce travail présente de nombreux intérêts grâce à son étude profonde d’une institution précise à Genève, un objet local qui témoigne d’un discours plus global sur les perceptions autour de la parentalité. L’ouvrage ajoute une perspective centrée sur la question de la production et de la circulation des normes qui régissent les pratiques familiales et éducatives. L’auteur souligne l’évolution de ce qui signifie être une bonne « mère », un bon « père », et un bon « parent » à des époques différentes, selon cette École (et donc selon les « experts », certaines institutions dont l’État, et les femmes des classes supérieures qui participent principalement à cette École au cours des époques).
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On peut cependant relever une limite principale. Dans une perspective visant à décrire de manière précise la transformation des normes de la figure parentale à l’École de Genève, on regrette que le livre n’introduise pas une discussion théorique davantage centrée sur les pratiques éducatives socialement situées, qui sont inégalement valorisées dans la société. En effet, les pratiques des parents des classes moyennes et supérieures sont légitimées par de nombreuses institutions* et cette réalité sociale, mentionnée à plusieurs reprises, aurait pu faire l’objet d’une discussion plus approfondie puisque l’ouvrage traite directement la coproduction de ces normes.. Néanmoins, le livre donne lieu à une étude extensive en matériaux empiriques et à une analyse sociohistorique particulièrement centrée sur la sexuation des pratiques parentales ; il peut notamment servir de base de dialogue avec les études sur les pratiques éducatives et avec celles sur les normes et disparités sociales vis-à-vis de l’enfance.
*Lareau Annette, Unequal childhoods: class, race and family life. Second edition with an update a decade later, Berkeley, University of California Press, 2011 [2003] ; Lignier Wilfried et Pagis Julie, L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social, Paris, Seuil, 2017, compte rendu de Corentin Roquebert pour Lectures : http://journals.openedition.org/lectures/22748.
Compte-rendu de Holly Hargis, publié le 16 novembre 2018 dans Lectures
Lorraine Odier est l'invitée de l'émission Les Matinales du 11.01.19, RTS, la 1ère : écouter l'émission