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Je vois les relations entre individus et entre groupes d’abord en terme de souveraineté. Chacun est appelé à gouverner sa propre vie, selon le dogme de l’individualisme en vigueur. Chacun est d’abord son propre souverain, ce qui l’installe dans la liberté et la responsabilité individuelle.
Un bébé est centré sur ses propres besoins. En grandissant l’enfant apprend à reconnaître que ses besoins ne sont pas la totalité du monde. Il doit ménager son légitime et nécessaire égoïsme mais aussi prendre en compte les besoins des autres humains proches de lui dans son environnement social.
Dans la famille, premier groupe structuré, une organisation des relations est nécessaire. Une part de cette organisation est réglée de manière collective et les règles s’imposent à tous à l’identique: heure des repas, respect des aînés, etc.
Une autre partie passe par des alliances bilatérales: enfant et mère, enfant et père, enfant et un frère ou une soeur. Cette étape est fondamentale. Deux personnes se reconnaissent à la fois proches et différents, avec certains intérêts et certaines affinités en commun. Il négocient leur mode de relation et la place de chacun dans la relation. C’est un bilatéralisme fondateur des règles qui prévalent entre les humains et devenant référence pour d’autres types de négociations.
Dans ce bilatéralisme les deux individus sont reconnus en tant qu’individus uniques et apprennent l’altérité. Ils peuvent ensuite établir d’autres alliances respectant celle qu’ils auront initialement scellées. C’est le début du multilatéralisme entre les personnes.
Ce processus peut-il être appliqué à des grands groupes comme des nations? Oui. Une nation commence par négocier des accords avec ses voisins proches. Ces accords préservent les intérêts des uns et des autres et facilitent les échanges sur les questions qui peuvent être mises en commun.
Un État peut ensuite proposer les mêmes accords à un autre voisin. Petite précision: le multilatéralisme implique d’associer au minimum trois parties dans la négociation. C’est une extension du bilatéralisme fondateur. Les facilitations inter-États s’appliquent alors à trois (ou plus) entités nationales géographiquement voisines.
Les grands accords de libre échange internationaux sont-ils une forme de multilatéralisme? C’est à voir, dans la mesure où ces accords imposent des règles uniformes à tous les contractants. Les intérêts des uns et des autres sont-ils bien pris en compte et respectés? Ou ces grands accords ne sont-ils pas en passe de devenir une nouvelle forme de gouvernance au-dessus des États?
Quand Emmanuel Macron soutient le multilatéralisme devant l’Assemblée générale de l’ONU, dans un discours convenu, fade et scolaire, il pense s’opposer à Donald Trump et son America First. Erreur.
Y a-t-il contradiction entre le fait de préserver les intérêts d’un individu ou d’un État souverain, et ceux d’un groupe? Faut-il commencer par exposer ses besoins propres avant de négocier des règles, ce qui serait le bilatéralisme fondateur, ou faut-il donner d’emblée la priorité à l’objectif idéal du groupe, en contradiction éventuelle avec ses besoins propres? Vaste débat.
Mais au fond il n’y a pas de multilatéralisme sensé et pensé sans qu’il soit précédé d’un unilatéralisme puis d’un bilatéralisme. Macron est dans un discours à tendance moralisatrice, comme s’il savait déjà que pour rattraper la mauvaise presse du multilatéralisme il faut en passer non par ses éventuels avantages techniques, économiques et culturels, mais par la morale du Bien et du Mal. Cependant la souveraineté n’est pas dans le camp du Mal, et le laisser penser est hors de propos raisonnables. Méfions-nous de la surenchère langagière.
Dire, à propos de l’Iran, que la volonté de Donald Trump de réviser l’accord sur le nucléaire avec l’Iran est une grosse erreur, sans autre développement, c’est comme dire C’est mal à une classe d’élèves du primaire.
Ce n’est en tous cas pas convainquant pour des adultes conscients de la complexité du monde et des relations entre humains et entre États. Le multilatéralisme n’a pas vocation à être un principe, ni une idéologie, ni un État au-dessus de l’État. Il ne devrait pas être invoqué sans que les étapes précédentes n’aient été prises en compte, pour les Nations comme pour les individus.
Un regroupement d’intérêts élargit et met partiellement en commun la gouvernance des groupes. Si l’équilibre entre les deux mouvements – préservation de son soi national et mise en commun de règles partagées sur certains sujets – est respecté on peut escompter des bénéfices économiques, sociaux, culturels pour l’ensemble des contractants.
Il est normal qu’un individu ou un État préserve ses intérêts, et s’il y renonce en partie ce doit être le fruit d’une profonde réflexion et d’une mesure lucide, non émotionnelle, des avantages gagnés face aux privilèges abandonnés.
C’est aussi ce que fait un individu libre et souverain: il négocie des alliances en faisant la balance entre les avantages et les inconvénients. En principe l’individu choisit ce qui lui procure des avantages sans trop prétériter ses intérêts et besoins.
Dans ma vision il n’y a pas d’opposition entre souveraineté et multilatéralisme. Au contraire: ils se complètent mutuellement. Il n’y a pas d’approche multilatérale des relations humaines s’il n’y a pas d’abord des individus souverains et des nations souveraines, sans quoi le multilatéralisme serait totalement sans objet. Le souverain est la condition initiale du multilatéralisme. Celui-ci n’est pas le rejet ou la fin de la souveraineté: il n’en doit être qu’un aménagement.