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Jouer à se faire peur au Musée Rath
À partir du Frankenstein de Mary Shelley et du Vampire de John Polidori, Le Retour des ténèbres présente deux cents ans d’effroi artistique jusqu’au 19 mars. La commissaire de l’exposition Justine Moeckli revient sur les prémices du sujet.
Un été à Genève
Mai 1816. Mary Wollstonecraft Godwin (1797-1851) et son compagnon, Percy Bysshe Shelley (1792-1822), voyagent sur le Continent. Ils accompagnent Claire Clairmont (1792-1822), la fille de la seconde épouse de William Godwin, le père de Mary. Claire désire se rendre à Genève où Lord Byron (1788-1824), alors en exil, doit passer l’été. Amoureuse éconduite, la jeune femme cherche à se rapprocher du poète. Le trio arrive le 15 mai à l’Hôtel de Sécheron où il est rejoint dix jours plus tard par Byron. Celui-ci, séparé de sa femme et accusé d’entretenir une relation incestueuse avec sa demi-sœur, a quitté l’Angleterre un mois plus tôt et traversé la Belgique, où il a visité les champs de bataille de Waterloo. Il est accompagné de John William Polidori (1795-1821), un jeune docteur anglais d’origine italienne, qui est son médecin personnel. Byron et Shelley se lient rapidement d’amitié. Fuyant les nombreux touristes anglais en séjour à l’hôtel, le groupe s’installe de l’autre côté du lac Léman à Cologny.
Concours littéraire
Des conditions météorologiques désastreuses, dues aux nuages de cendres provenant de l’éruption du volcan indonésien Tambora l’année précédente, empêchent les excursions et génèrent une sombre atmosphère. Byron s’en inspire pour son poème Darkness (Les Ténèbres), écrit en juillet 1816. Souvent confiné à la villa Diodati, le groupe se distrait, entre autres, par la lecture commune de contes fantastiques allemands¹. Byron propose alors que les convives s’essaient à rédiger eux aussi des histoires de fantôme. Lui-même ébauche un récit mettant en scène un personnage mystérieux qu’il destinait à être un vampire, et qui inspirera à Polidori son court roman The Vampyre (1819). Percy Bysshe Shelley compose quelques vers, puis abandonne le projet. Mary Shelley, quant à elle, écrit les premières pages de son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818). Au départ, elle manque d’inspiration et peine à trouver un thème. Mais une conversation entre Byron et Shelley sur les expériences de génération spontanée attribuées au Dr Erasmus Darwin et les possibilités de réanimation des corps par le galvanisme provoque chez la jeune femme un horrible cauchemar qui lui fournit la trame de son récit.
Naissance du vampire et de la créature du Dr Frankenstein
Avec l’exposition Le Retour des ténèbres. L’imaginaire gothique depuis Frankenstein, le Musée d’art et d’histoire célèbre le bicentenaire de cette «année sans été» qui donne naissance, sur les rives du lac Léman, à deux des figures modernes les plus influentes de l’imaginaire fantastique occidental : le vampire comme personnage littéraire et la créature du docteur Frankenstein. Leur création en terre genevoise y est considérée, ainsi que les influences météorologiques, géographiques, historiques, scientifiques et artistiques qui les nourrirent. La grande force de Mary Shelley et de Polidori est d’avoir conçu des «héros» en rupture avec ceux des histoires terrifiantes du passé. L’influence des événements historiques récents – la Révolution française, les guerres napoléoniennes – et l’émergence d’une conscience européenne moderne ont évidemment joué un rôle crucial dans le développement de ces nouvelles figures. Monstres différents de leurs prédécesseurs, la créature de Victor Frankenstein et le vampire partagent un statut de mort-vivant et sont caractérisés par une apparence proche de celle des êtres humains. Leur monstruosité n’est plus immédiatement visible comme s’ils avaient une queue de serpent, une paire d’ailes ou de cornes. Ils ne sont pas non plus immatériels comme les fantômes ou les apparitions. La question du corps dans ces récits d’horreur est donc primordiale et est l’un des thèmes abordés dans l’exposition.
De l’usage récent du terme «gothique»
Si le terme gothique (gotico) apparaît dans l’histoire de l’art à la Renaissance pour désigner l’art et l’architecture post-antique, il est repris au milieu du XVIIIe siècle afin de décrire l’engouement contemporain pour l’architecture médiévale (néo-gothique). Il sert ensuite principalement à dénommer le roman d’horreur qui se développe à peu près à la même époque en Angleterre et se déroule souvent dans des décors médiévaux (ruines et châteaux). En ce qui concerne les arts, la survivance de l’expression n’est alors plus qu’historique, mais à la fin des années 1990 le qualificatif resurgit dans la critique d’art dans un sens lié aux idées développées par la littérature. Selon l’historienne de l’art Gilda Williams², il ne s’agit pas seulement d’un emprunt au vocabulaire littéraire, mais bien d’une communauté de thèmes entre les romans de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, et l’art contemporain. Comme, par exemple, l’espace réduit provoquant la claustrophobie et signalant un rapport conflictuel avec le passé, l’insistance délibérée à montrer le corps en souffrance, la mise en scène théâtrale et voyeuriste pouvant signifier un point de vue d’outsider, ou encore l’utilisation subtile mais fréquente de la peau pour signaler la monstruosité. Ces catégories permettent de dépasser les définitions iconographiques souvent simplistes qui limitent l’art gothique à la représentation d’une imagerie noire (monstres, vampires, zombies, têtes de morts, femmes fatales, cercueils, crucifix, etc. ).
Angoisses modernes
Le titre de l’exposition, Le Retour des ténèbres, reprend celui d’un roman de science-fiction coécrit par Isaac Asimov et Robert Silverberg, et paru en 1990. Cet ouvrage, basé sur une des plus célèbres nouvelles d’Asimov, Nightfall (1941), aborde le même sujet que le poème de Lord Byron Darkness: un monde sur lequel le soleil ne se lève plus. Cette correspondance thématique illustre une certaine pérennité dans la manière d’exprimer les angoisses modernes. Dans ce contexte, et grâce à un riche corpus d’œuvres allant du XVIIIe au XXIe siècle, l’exposition entend tracer la persistance des motifs et de thématiques gothiques dans l’art. Notre regard sur le XIXe et le XXe siècle a aujourd’hui changé. Les historiens contemporains écrivent une histoire plus sombre de notre passé proche³. Il semble que nous soyons entrés, au moins depuis la Première Guerre mondiale, dans une ère gothique. Le modernisme littéraire et artistique a longtemps été considéré comme l’antithèse du gothique, particulièrement en raison de l’élitisme supposé du premier et du style populaire du second. Or, rétrospectivement, il est clair qu’un courant sombre sous-tend de nombreuses œuvres modernes et qu’il existe certaines similitudes entre les deux genres, notamment : l’emploi de la citation, l’esthétique du collage, de la disjonction, le rejet du réalisme, une méfiance face à la raison et à l’idée d’un moi unifié et stable, ainsi qu’une remise en question du progrès. L’exposition propose une plongée dans cet univers ténébreux, corollaire de la modernité.
Ce texte est une version adaptée de celui paru dans le catalogue de l’exposition (Musée d’art et d’histoire et DoPe Press, 2016)
¹ [Jean-Baptiste Benoît Eyriès], Fantasmagoriana; ou Recueil d’histoires, d’apparitions, de spectres, revenans [sic], fantômes, etc., traduit de l’allemand, par un amateur (Paris: F. Schoell, 1812)
² Gilda Williams, « Defining a Gothic Aesthetic in Modern and Contemporary Visual Art », in Glennis Byron et Dale Townshend (éds.), The Gothic World (Londres : Routledge, 2014), 420.
³ Cf., par exemple, Emmanuel Fureix et François Jarrige, La Modernité désenchantée : relire l’histoire du XIXe siècle français (Paris : La Découverte, 2015) ou Ian Kershaw, To Hell and Back: Europe, 1914-1949, ([London] : Allen Lane, 2015). Ce dernier titre a été traduit en français par: L’Europe en enfer : 1914-1949.