Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07089.jsonl.gz/913

Portrait
par Eric POUSAZ
Ingo Metzmacher, qui prendra en charge l’an prochain la nouvelle réalisation musicale du Macbeth de Verdi au Grand Théâtre, est un chef qu’il est difficile de définir. Il est peu connu du public international car il n’est pas soutenu par une grande marque de disques, même s’il a publié chez EMI quelques titres qui ont fait date, notamment dans le répertoire contemporain.
La musique est un art libre
De plus, il est difficile de le classer parce qu’il se sent à l’aise dans tous les répertoires et se mue aussi souvent que possible en ardent défenseur de partitions oubliées ou négligées. Il dirigera Verdi à Genève, mais le Grand Théâtre aurait tout aussi bien pu lui demander de prendre les rênes d’une nouvelle production de Nono, Schreker ou Mozart…
Ce chef aime diversifier au maximum ses zones d’intérêt. Faire de la musique est, pour lui, un acte de liberté et il refuse catégoriquement de faire l’impasse sur un musicien dont la vie a été entachée de fréquentations politiques peu recommandables ou dont les engagements moraux suscitent la controverse. Il est pour lui parfaitement ridicule de chercher à retrouver les clefs du message musical d’une partition dans l’histoire qui a entouré sa composition ou dans les fréquentations de mécènes peu recommandables par des compositeurs financièrement aux abois. Lorsque, il y a quelques années, il a créé un scandale en Allemagne en proposant d’exécuter la cantate Von deutscher Seele de Hans Pfitzner, un musicien allemand apprécié des Nazis, il n’a tout simplement pas compris les raisons d’un tel tollé. Il eût été intéressant, disait-il alors à un journaliste allemand, de se demander ce que cette cantate nous dit sur nous-mêmes, notre peuple, nos idéaux ; mais que faire avec une discussion qui se place d’emblée sur un plan extra-musical ? Le problème, selon lui, est plus général : trop de gens vont au concert pour se distraire ou entendre de la belle musque. Mais qui songe vraiment à la portée du texte du Requiem dans l’ouvrage de Verdi ? Même un message musical de provenance douteuse doit être pris au sérieux et demande à être jugé sur ce qu’il nous dit aujourd’hui, non sur ce que pourraient dévoiler les circonstances éventuellement suspectes qui ont entouré sa composition…
Lorsque le chef aborde Luigi Nono (il a dirigé une remarquable représentation de Al gran sole carico d’amore au Festival de Salzbourg en 2009), tous s’accordent à dire qu’il s’agit là d’une œuvre généreuse parce qu’on sait le compositeur imprégné d’idéaux sociaux de gauche. Mais est-ce que l’orientation politique d’un musicien lui assure d’écrire de la bonne musique ? Et ne doit-on plus jouer les Carmina Burana de Carl Orff au prétexte que leur auteur a sympathisé longuement avec les pontes de l’extrême droite allemande ? Poser la question, c’est déjà formuler un début de réponse… Il est plus vraisemblable, selon Ingo Metzmacher, qu’on réserve de tels jugements discriminatoires aux œuvres réputées difficiles, pour s’éviter ainsi la nécessité d’affronter un univers musical qui ne s’ouvre pas à nous à la première écoute tout en nous posant des questions dérangeantes…
- Ingo Metzmacher
- © Harald Hoffmann
Mêler les répertoires
Une des grandes marottes du chef est de forcer les publics des salles de concert où il se produit à écouter ce qui s’est écrit au XXe siècle. Comme il le disait à un musicologue anglais, Colin Anderson, il aimerait « modifier progressivement le cœur du répertoire dans les programmes des maisons de concert et d’opéra et utiliser les moyens de communication modernes tel Internet pour y parvenir. La musique du XXe siècle est incroyablement variée, il faut donc donner au public l’occasion répétée d’entrer en contact avec elle. L’amour profond pour une œuvre tient à la connaissance qu’on en a : plus on l’écoute, plus on l’aime. » Tout est bon pour amener les gens à sortir des sentiers battus : abaisser le prix des billets afin d’éviter tout élitisme (10 Euros lui paraît un prix juste pour une bonne place dans une salle de concert…) et surtout commenter les œuvres inscrites au programme à la manière d’un Leonard Bernstein qui aimait passer des heures dans les studios de télévision afin d’apprendre aux gens comment écouter une œuvre intelligemment. Lorsqu’il était chef permanent à Hambourg, il s’est même offert le luxe de programmer plusieurs fois un concert du Nouvel An entièrement dédié aux musiciens du XXe siècle et, à la grande surprise des organisateurs, un public enthousiaste a répondu présent en masse, les concerts se jouant à guichets fermés…. Même la ville de Vienne s’est intéressée à ce type de programmation.
Une musique est donc seulement bonne ou mauvaise. Ingo Metzmacher assume ses goûts – ils sont plutôt larges et éclectiques si on les compare à ceux des principaux maestri de la baguette actuels ! – et refuse de se voir reprocher de mettre à l’affiche un ouvrage au seul titre qu’il a une histoire qui ne correspond pas aux canons du bien-penser. Dans les domaine lyrique, il a aussi à peu près touché avec succès à tous les répertoires, si l’on excepte le baroque. A Hambourg, où sa période d’activité est déjà considérée comme un moment faste de l’histoire récente du théâtre, il a participé à quelques spectacles qui ont fait date et que l’on retrouve aujourd’hui en DVD ou en CD. Le plus surprenant, dans cette catégorie, est peut-être le film du Freischütz paru chez Arthaus : le propos du livret de l’opéra a été radicalement modernisé et nous tend un miroir terrifiant sur les nouvelles formes de racisme qui nous menacent comme sur ce nouveau type de réalité dans laquelle nous plonge l’utilisation omniprésente des divers moyens techniques que les progrès de la science moderne ont mis à notre disposition. La direction vive et agressive du chef met crûment en valeur l’illustration radicale que propose Peter Konwitschny de cet ouvrage essentiel de la culture allemande et concourt à faire de ce DVD une expérience musicale qu’il est impossible d’oublier. Un autre DVD garde la trace du fameux Don Carlos de Verdi qu’a dirigé Ingo Metzmacher à l’Opéra de Hambourg avec la complicité de Peter Konwitschny à la mise en scène. L’ouvrage y est donné dans sa version française absolument intégrale en cinq actes, avec le long ballet transformé ici en pantomime, et dure largement plus de quatre heures. Le film de cette représentation (qui a paru chez TDK) a malheureusement été enregistré à Vienne sous la direction plus consensuelle de Bertrand de Billy. L’approche du chef allemand, plus aiguisée et âpre que celle de son collègue français, convenait nettement mieux aux partis pris scéniques choisis.qui donnaient de la cour de Philippe II une image tellement contemporaine que le public, secoué, a réagi avec violence comme s’il s’était senti directement concerné le soir de la première. Néanmoins, même sous sa forme légèrement affaiblie, cette version reste un must absolu qu’il faut voir pour découvrir un Don Carlos résolument différent du beau concert en costumes traditionnel.
Eric Pousaz