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Le cerf doit reconquérir tous les habitats appropriés en Suisse, y compris
au nord de l’Arc jurassien. Pour que son expansion ne porte pas préjudice à la forêt,
une gestion intercantonale de l’espèce est nécessaire.
Entre Kestenholz et Niederbuchsiten (SO), rien ne passe plus depuis des années dans le corridor faunistique suprarégional SO 9. La route des longues migrations du cerf qui mène du nord du lac de Brienz vers le Jura en passant par l'Emmental et la Haute-Argovie (BE) s'achève abruptement contre le grillage de l'autoroute A1. En 2004, Ornella, une biche capturée deux ans auparavant près de Giswil (OW) et équipée d'un collier émetteur (voir encadré page 47), était arrivée jusque-là. Ne pouvant poursuivre son chemin, elle s'est établie dans la forêt bernoise de Längwald, au sud de Kestenholz.
De nombreux animaux ont suivi sa trace. Aujourd'hui, deux bonnes douzaines de cerfs vivent dans cette forêt située sur une moraine entre l'Aar et le pied sud du Jura. Et de nouveaux individus viennent régulièrement les rejoindre.
Cette affluence dans le Längwald n'est qu'une étape d'un processus engagé voilà cent cinquante ans. Au milieu du XIXe siècle, le cerf noble (Cervus elaphus) avait été exterminé en Suisse. Son habitat s'était réduit comme peau de chagrin en raison de l'exploitation à outrance des forêts, et les populations déjà décimées avaient été achevées par la chasse qui, à l'époque, n'était guère réglementée.
Des éclaireurs venant de l'est. A partir de 1870, de premiers animaux venus du Montafon, en Autriche, s'installèrent dans le Prättigau grison et la vallée de Schanfigg. Les forêts s'étant rétablies, le cerf, protégé par la loi fédérale sur la chasse édictée en 1875, reconquit peu à peu le terrain perdu.
Les phases de ce retour sont typiques de l'espèce. Généralement, ce sont de jeunes mâles qui partent en éclaireurs. Ils surgissent soudain dans une région parfois éloignée de plusieurs douzaines de kilomètres des populations les plus proches. Les biches les rejoignent seulement lorsque le cheptel d'origine s'est tellement accru qu'il y a concurrence pour la nourriture.
Entre l'apparition des premiers mâles et le début d'une colonisation durable, des années voire des décennies peuvent s'écouler. Ainsi, des chasseurs avaient déjà abattu un cerf à Oberhasli (BE) en 1914, mais il a fallu attendre les années soixante pour que les premiers animaux s'installent définitivement sur le sol bernois. Ils avaient migré de Suisse centrale où cette espèce s'était entre-temps établie parmi la faune locale.
Le retour se poursuit. Aujourd'hui, quelque 28'000 individus vivent à nouveau en Suisse, dont la moitié dans le canton des Grisons. Et l'évolution est loin d'être terminée, car l'espèce est encore presque inexistante dans des régions aux forêts étendues et tranquilles qui lui seraient très favorables. C'est le cas de certaines parties de l'ouest des Alpes, mais aussi de maintes zones de collines sur le versant nord, sans oublier le Jura, où elle ne se trouve que dans la région du Mont-Tendre (VD).
Le cerf n'est pas l'unique responsable de la lenteur de cette expansion. Le plus grand herbivore indigène a longtemps été indésirable dans de nombreuses forêts. Il est vrai que feuilles, aiguilles et pousses d'arbres figurent en toute saison à son menu, et surtout en hiver, où elles constituent une ressource alimentaire importante. A cela s'ajoute dans certaines régions son habitude d'écorcer les troncs. En été, les mâles se frottent en outre contre les jeunes arbres pour ôter le velours de leurs nouveaux bois.
Si les populations sont importantes, tout cela peut compromettre le rajeunissement naturel des forêts. Quant aux agriculteurs, ils n'apprécient pas non plus la présence de ces hôtes voraces. L'extension de l'espèce a donc souvent été empêchée par la chasse. En 1977, le canton de Berne publia un «Concept ‹Cerf noble›» qui divisait le territoire en trois catégories: zone peuplée de cerfs, zone tampon, zone non peuplée de cerfs. L'objectif premier était d'éviter que l'animal ne colonise le Plateau. Il s'agissait aussi de stabiliser les effectifs.
Une expansion compatible avec la forêt. Un changement de politique est intervenu en 2006. Depuis, l'objectif est de permettre au roi des forêts de réinvestir tous les habitats appropriés du canton. Outre les zones déjà colonisées, le Jura bernois, l'Emmental et la région de Schwarzenburg sont également considérés comme propices au cerf.
Pour que ce développement ne nuise pas à la forêt, les populations doivent être régulées par la chasse en tenant compte des spécificités du terrain. Le Service cantonal des forêts a fixé des seuils de tolérance pour les dégâts de gibier. Dans les forêts protectrices importantes, ce seuil est placé très bas: on ne saurait prendre le risque de compromettre le rajeunissement des essences dominantes par l'abroutissement. Ailleurs, une intervention ne s'impose qu'en cas d'aggravation des dégâts. C'est ainsi qu'en automne 2010, cinq animaux ont été abattus dans la forêt de Längwald suite aux plaintes des propriétaires.
Le nouveau «Concept ‹Cerf noble›» bernois correspond au point de vue adopté au niveau fédéral. Nicole Imesch, de la section Chasse, pêche, biodiversité en forêt de l'OFEV, le résume ainsi: «Lorsque des biotopes adéquats existent, ils doivent pouvoir être peuplés. L'objectif de conservation de la diversité
des espèces inscrit dans la loi sur la chasse s'applique sans restriction géographique.»
Gare au loup. Le canton de Berne n'est pas le seul à avoir reformulé sa politique concernant le cerf noble. Ses voisins de l'Arc jurassien poursuivent des objectifs similaires. Le loup a beaucoup contribué à cette nouvelle approche. Si sa présence n'est pas encore attestée dans cette partie du pays, ce n'est qu'une question de temps. Le moment venu, il faudra qu'il ait assez de gibier pour se nourrir, faute de quoi il s'en prendra au petit bétail. Or, dans les Alpes, sa principale proie naturelle est le cerf.
Pour coordonner leur gestion, les cantons impliqués ont formé un groupe de travail dans lequel la Confédération est représentée. Soleure joue un rôle stratégique important pour les migrations depuis les Préalpes. Lorsqu'elle sort de la forêt de Längwald, la biche Ornella voit le Weissenstein sur le flanc sud du Jura soleurois. Elle y trouverait d'excellents habitats, mais ce site lui est pour l'instant inaccessible. Les nombreux obstacles - autoroutes, voies ferrées et zones habitées - sont une autre raison qui explique pourquoi le cerf n'a pas encore colonisé toutes les régions appropriées de Suisse. Cette espèce est particulièrement concernée par le problème dans la mesure où ses quartiers d'hiver sont souvent très éloignés des lieux où elle se tient en été. Elle a besoin d'une voie libre pour ses migrations saisonnières.
Passages et transferts. Des passages ont désormais été construits en divers endroits pour surmonter les obstacles sur les routes des longues migrations qui vont des Préalpes au nord du Jura en traversant le Plateau. Les cerfs peuvent franchir l'autoroute A1 et le tracé de Rail 2000 par le passage à faune de Birchiwald près de Kirchberg (BE) et par celui de Neu-Ischlag près d'Utzenstorf (BE), tout comme ils franchissent l'A5 grâce au passage de Nennigkofen (SO). Mais le chemin le plus rapide, celui du Längwald, restera encore bloqué quelques années, la construction d'un ouvrage sur l'A1 n'étant prévue qu'en 2019.
Cela dit, les cerfs du Längwald ne devront pas attendre si longtemps. En effet, il a été décidé de capturer quelques animaux pour les transférer dans le Jura soleurois. Ils seront équipés de colliers émetteurs qui permettront de suivre leurs déplacements. Une première capture a eu lieu dans la nuit du 21 janvier 2011.
Hansjakob Baumgartner
Aider le cerf à coloniser de nouveaux territoires exige une planification raffinée de la chasse. Car l'expansion souhaitée n'est possible que si la pression des populations atteint un niveau suffisant dans les régions d'origine. En même temps, pour que ce développement reste compatible avec la forêt, il faut veiller à ce que le cheptel ne dépasse pas une certaine taille.
Trouver le bon équilibre cynégétique représente déjà une tâche délicate en soi. Elle est rendue plus difficile encore par le fait que la chasse est réglementée au niveau cantonal, alors que le cerf ne connaît pas ces frontières. Ses quartiers estivaux et hivernaux sont parfois situés dans des cantons différents. Il peut ainsi arriver que dans un canton où les populations sont considérées comme excessives en raison des dégâts causés aux forêts en hiver, le cerf ne soit pas encore présent lorsque la saison s'ouvre. A l'inverse, il se pourrait qu'un canton décime une population extérieure qui, normalement, devait être protégée dans son lieu d'origine pour pouvoir s'agrandir et s'étendre.
Une planification intercantonale de la chasse s'avère donc indispensable. Mais pour cela, il faut connaître les déplacements saisonniers des cerfs et savoir si les animaux établis dans plusieurs cantons forment ou non une population commune.
Dans la zone des Préalpes entre les lacs de Brienz et des Quatre-Cantons, des individus se répartissent sur les cantons de Berne, d'Obwald, de Nidwald, de Lucerne et d'Uri. Entre 1999 et 2006, onze d'entre eux ont été capturés et équipés d'un collier émetteur dans le cadre d'un projet intercantonal. Ces recherches ont permis de constater que les animaux de la partie est de l'Oberland bernois, ceux de la partie ouest d'Obwald et les cerfs lucernois constituaient une même population.
Un projet similaire soutenu par l'OFEV a été lancé au début de 2010 dans les Préalpes occidentales. La zone étudiée recouvre des régions de Berne, de Fribourg et de Vaud. Une demi-douzaine de cerfs sont suivis actuellement par satellite.
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