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On leur doit le bœuf et l’âne de la crèche, la grotte ou l’étable de la Nativité, ainsi que la couronne de roi des mages. Les textes apocryphes, c’est-à-dire non retenus dans le Canon des Ecritures, étaient très lus durant les premiers siècles du christianisme. Pourtant, ils ne comportent pour la plupart aucun des complots ou des révélations explosives qu’on a bien voulu leur attribuer. Au contraire, ils nous renseignent sur des aspects de vie des premières communautés chrétiennes.
Par François-Xavier Amherdt
Photos: DR, pxhere
Même si le terme vient du grec apokruptô qui signifie « caché », les écrits apocryphes, qui rassemblaient aussi des Evangiles, des lettres, des Actes des Apôtres ou des apocalypses, ont longtemps coexisté avec les textes retenus par la suite dans le Canon officiel (le mot « canon » voulant dire en grec la règle, la norme). Certains semblent même antérieurs aux écrits canoniques. Leur principal intérêt est de témoigner de la prodigieuse vitalité du christianisme primitif et de ses diverses communautés (voir notamment les Evangiles selon les Hébreux, des Ebionites, des Egyptiens,…).
Ce n’est que vers 170 qu’Irénée, évêque de Lyon, mentionne l’usage habituel dans l’Eglise des quatre Evangiles canoniques, des Actes, des Epîtres de Paul, de Pierre et de Jean et de l’Apocalypse. L’appartenance aux listes officielles a connu des variations. Quels étaient les critères de sélection pour conserver des documents dans le canon ? Que ces textes viennent des apôtres eux-mêmes ou de leurs disciples et qu’ils soient reçus dans la majorité des premières communautés.
Au IVe siècle circulent des listes comprenant les 27 livres actuels, mais ce n’est qu’au début du Ve siècle que saint Augustin clôt le débat en invitant à « suivre l’autorité des Eglises catholiques les plus nombreuses ». Le Canon de l’Eglise catholique sera définitivement établi au XVIe siècle (Concile de Trente) avec l’intégration dans l’Ancien Testament de livres dits « deutérocanoniques » (c’est-à-dire des écrits figurant dans la Bible juive en langue grecque, appelée Septante), que les réformés n’acceptent pas et considèrent comme « apocryphes ». Aujourd’hui encore, dans la TOB (Traduction œcuménique de la Bible), ces livres sont placés en fin de volume : Esther (partie grecque), Judith, Tobit, les deux livres des Maccabées, Sagesse, Siracide, Baruch et la lettre de Jérémie.
La production des apocryphes s’est en réalité poursuivie après la délimitation du Canon, jusqu’au VIIIe siècle et même pendant le Moyen Age. En fait, ils ne comportent pas de scoops fracassants, comme le Da Vinci Code de Dan Brown a bien voulu nous le faire croire. L’Eglise hiérarchique ne les a pas écartés par peur de révélations qui auraient nui à son autorité, mais simplement parce qu’ils n’étaient pas en cours dans les communautés, qu’ils ne servaient pas à l’unité, ou alors parce qu’ils véhiculaient des conceptions non orthodoxes, gnostiques notamment, « ésotériques » (c’est-à-dire dévalorisant le corps, l’incarnation et l’histoire et attachant le salut à des connaissances réservées à une élite). C’est le cas de l’Evangile de Thomas (voir encadré), découvert à Nag Hammadi en Egypte, ou des Homélies du pseudo Clément, qui ne voient pas en Jésus le Fils de Dieu mais le « vrai prophète ». Par contre, rien de tonitruant dans les apocryphes hérétiques : ni épousailles entre Jésus et Marie de Magdala, ni descendance issue d’une telle liaison. Pas de quoi nourrir des fantasmes !
On y découvre cependant un statut privilégié octroyé aux femmes, comme dans l’Evangile de Marie ou les Actes de Paul. Ce dernier écrit présente le courage de Thècle, une femme apôtre (dont on trouve une représentation aux côtés de Paul sur les murs d’une église copte de Bagawat en Egypte), qui, forte des persécutions qu’elle a subies, s’arroge le droit d’enseigner la Parole et de baptiser.
Il n’est donc pas question d’attribuer aux apocryphes la même valeur d’inspiration qu’aux textes canoniques que nous a transmis la Tradition. Toutefois, il serait également erroné de tous les taxer de faux, d’hérétiques ou de diaboliques du fait qu’ils n’ont pas été retenus dans le Canon. Ils sont intéressants parce qu’ils témoignent d’une différenciation très grande au sein du christianisme primitif, d’une foi en mouvement, moins monolithique et uniformisée que nous pourrions le penser : ils déploient d’autres visages des premières communautés, notamment en marge des mondes byzantin et romain, ils se rapportent à des personnages ou des événements de l’histoire juive ou chrétienne moins connus ou tombés dans l’oubli, ils montrent que la figure de Jésus a suscité, dès après sa mort et sa résurrection, une floraison d’interprétations, un peu comme la multiplication d’ouvrages à son sujet à laquelle nous assistons aujourd’hui. Ils nous aident à saisir par quels processus progressifs une élaboration doctrinale a pu se dégager et ils nous fournissent des clés précieuses pour l’interprétation d’œuvres parfois fameuses du patrimoine artistique.
Surtout, les apocryphes nous permettent de mieux comprendre les écrits devenus canoniques et pourquoi ceux-ci ont été reconnus comme tels. Une exploration passionnante, donc, et tout sauf « dangereuse ».