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01/05/2013
Rapport de Symmaque et réponses d'Ambroise
Prudence, poète latin du cinquième siècle, illustra dans ses vers la religion chrétienne. Il composa en particulier un Contre Symmaque inspiré par un débat qui avait eu lieu quelque temps auparavant entre Symmaque, orateur, sénateur et prêtre païen, et l’évêque de Milan saint Ambroise. Le premier, en effet, demanda à l’empereur Valentinien II, qui était chrétien, de rétablir l’autel de la Victoire qu’Auguste avait fait ériger à l’entrée du Sénat, et qu’un autre empereur chrétien avait fait supprimer. Il voulut également que fussent rendues aux Vestales leurs subventions, qui leur avaient été enlevées.
Les arguments échangés de part et d’autre sont fascinants: ils éclairent le monde moderne d’un jour nouveau.
Ambroise défend la cause de la laïcité: l’empereur ne versera désormais plus d’argent aux Vestales, puisque, dit-il, s’il fallait en verser aussi aux vierges chrétiennes, le trésor public serait rapidement épuisé. Et on ne peut pas obliger les sénateurs chrétiens à sacrifier à la déesse de la Victoire; or, le rituel garantissait, aux yeux des païens, la sincérité et la loyauté des Sénateurs. Il fallait que la conscience privée seule y contraignît.
Cependant, lorsqu’il s’agit de principes théoriques, il est remarquable que les idées énoncées par l’orateur ressemblent davantage à celles de la philosophie ordinaire que celles énoncées par saint Ambroise. Symmaque dit, par exemple, que l’âme naît avec le corps. L’évêque de Milan ne répond pas à cette assertion, mais la Scholastique l’a reprise à son compte. Elle ne vient pas du christianisme: Aristote déjà l’énonçait. Un certain courant mystique, au sein du christianisme, alla du reste dans un autre sens - se réclamant davantage de Platon, qui présupposait qu’avant la naissance du corps, l’âme était dans le sein de la Divinité, au Ciel: certains passages de François de Sales et (plus encore) de Joseph de Maistre vont dans ce sens: ces deux Savoyards étaient liés, en profondeur, au Saint-Empire romain germanique et à la tradition mystique allemande; ils étaient moins proches des anciens Romains que ne l’étaient les Français, tels Bossuet ou Fénelon.
Une autre idée de Symmaque très répandue dans l’Occident actuel est que l’on ne peut rien savoir de la Divinité, qu’elle est hors de la portée de l’entendement. Il le dit pour égaliser les cultes: comme on ne peut rien savoir de Dieu, toutes les voies religieuses doivent être sauvegardées; aucune ne doit être supprimée. À cela, Ambroise répond que si les païens avouent ne rien savoir de la Divinité, il n’en est pas ainsi des chrétiens, puisque le Christ s’est exprimé clairement, soit sous les traits de Jésus, soit au travers des prophètes qu’il a inspirés: car on estimait que le dieu de l’Ancien Testament était le Christ avant qu’il ne s’incarne.
Prudence affirme, cependant, que seul Dieu connaît la nature des anges: il voulait éviter qu’on assimilât les dieux multiples à ceux-ci. Pour lui, l’important est l’unité de la Divinité: les anges sont noyés dans sa lumière. En donnant aux êtres spirituels des attributs trop précis, on morcelait Dieu, et le polythéisme faisait son apparition.
Toutefois, la Bible n’est pas dénuée d’allusions précises à certains anges. Saint Paul leur donnait plusieurs noms, selon leur rang, et on dit que saint Denys l’Aréopagite, celui qui a établi la hiérarchie complète des anges, était son disciple. Prudence ne s’oriente pas dans ce sens ésotérique. Il se contente de dire que le Christ foule au pieds les étoiles dont les Romains faisaient les implacables destins.
Curieusement, il affirme que Rome, à l’origine, n’avait elle aussi que quelques dieux, et que la corruption des temps et l’apport d’idoles arrachées aux peuples vaincus seuls les ont multipliés jusqu’à constituer un infâme fatras. Comme, par ailleurs, Prudence était très patriote, qu’il croyait à l’éternité de Rome, on peut comprendre que son christianisme s’est mêlé d’un désir de retour aux sources: Plutarque ne disait-il pas que Numa avait interdit la représentation des dieux, qui étaient tels que des idées pures, invisibles à l’œil de chair? Les sages, parmi les Romains, méprisaient la religion populaire et avaient de la Divinité une vision globale, unitaire, quoique théorique. Prudence s’appuie souvent sur eux.
Pourtant, les peuples vaincus tendaient leur regard vers Rome parce qu’elle possédait les idoles sacrées dans lesquelles ils avaient placé leur âme: plusieurs sages païens du temps ont compris qu’en supprimant leur culte, Rome perdrait de son prestige, et que l’Empire se dissoudrait. Tout au contraire, Prudence pensait qu’en plaçant le symbole du Christ sur la bannière romaine, l’Empire n’en deviendrait que plus grandiose. Dans les faits, il perdit de son lustre, et les différences avec les peuples extérieurs s'estompant sous la poussée universaliste, les Germains purent facilement déposer l'Empereur romain puis revêtir sa couronne depuis leurs propres royaumes.
La lecture de Prudence n'en est pas moins profondément instructive.