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dividuelle et, en même temps, de l'amour de la tribu, les Allémans représentaient, mieux qu'aucun autre peuple dela même race, cette rudesse primitive et sauvage, cette liberté farouche qui caractérise le clan germanique, et qui, sous une forme adoucie, se retrouve chez les montagnards des petits cantons. Un écrivain moderne, qui n'a pas cherché ce rapprochement, le fait ressortir en peu de mots lorsqu'il dit des Allémans: « Ils avaient des mœurs de rustres, pour villes des villages, un grossier idiome, mais un vif sentiment de bravoure et de fidélité10. »
La chasse, l'agriculture, le soin des troupeaux formaient leurs principales occupations. Us s'adonnaient avec passion à l'exercice du chant, « entonnant leurs airs, » a dit un écrivain qui les avait entendus lui-même, « avec une voix qui ressemblait aux cris stridents des oiseaux11. » Ne dirait-on pas ces roulades de gosier dont retentissent encore les montagnes des petits cantons (Jodeln)? Toujours prêts à prendre les armes et doués d'une rare intrépidité guerrière, ils étaient plutôt campés que solidement fixés dans les lieux qu'ils occupaient; pour eux les villes étaient des prisons, et ils préféraient les habitations disséminées aux établissements agglomérés.
Mais, tandis que les nobles, mis par la conquête ou par la munificence du roi en possession de vastes domaines qu'ils faisaient exploiter par des serfs plus ou moins nombreux, y vivaient isolés, les hommes libres, petits propriétaires, se groupaient en associations qui, à la possession allodiale et personnelle des héritages privés, ajoutaient l'usufruit des terres communales appartenant indivisément à tous. Répartie en dizaines, en centaines et en comtés, la population libre, qui devait au roi le service militaire et l'impôt, était en outre appelée à prendre part aux assises dans lesquelles, suivant une juridiction déterminée par la nature et la gravité des cas, se jugeaient les causes civiles et criminelles. A la tête des trois divisions administratives dont nous venons de parler étaient placés des fonctionnaires publics, dont le principal était le comte, chargé d'exécuter les sentences rendues dans les assises qu'il présidait, et de conduire à l'armée du roi le contingent militaire de son comté12.
Cette organisation sociale, qui était évidemment plus propre à favoriser la liberté qu'à fortifier le pouvoir, se rapprochait des formes politiques dont Tacite a tracé le tableau en décrivant les mœurs des Germains, et, après avoir persisté sur le sol suisse avec peu de modifications essentielles jusqu'au treizième siècle, elle a transmis à des générations plus récentes encore, sinon les formes, du moins l'esprit qui l'animait. Il n'est pas jusqu'au nom d'Allemanni qui, dans la double étymologie qu'on lui attribue, ne puisse recevoir de l'histoire de la Suisse primitive sa justification. Qu'il exprime, en effet, l'idée de la bravoure virile ou celle de l'union fédérative13, les victoires et les ligues des Waldstâtten en ont confirmé la double signification.
Les Allémans formaient politiquement moins un corps de nation fortement uni, qu'une confédération de tribus semblables, et quand ceux d'entre eux qui s'étaient établis près duMein furent vaincus, sur la fin du cinquième siècle, à Tolbiac par Clovis, roi des Francs, les peuplades qui occupaient la Suisse orientale et les Grisons se placèrent, pour échapper au même sort, sous la protection du roi des Ostrogoths, le fameux Théodoric. Mais quarante ans plus tard, cette protection leur ayant fait défaut, ils furent contraints de subir la domination des monarques francs qui, à la même époque, mirent dans leur dépendance le royaume des Burgundes, dont Genève était la capitale (536).
Dès le milieu du sixième siècle tout le territoire qui forme aujourd'hui la Suisse faisait donc partie intégrante de la monarchie mérovingienne, et, quand celle-ci se fut morcelée en trois royaumes, on vit de nouveau les rois de Bourgogne étendre leur dominationjusqu'àlarive gauche de la Reuss, tandis que les souverains d'Austrasie exerçaient leur autorité sur la partie orientale du sol helvétique occupée par les Allémans. Ces derniers, depuis qu'ils avaient perdu leur indépendance politique, avaient cependant conservé à leur tête un chef qui portait le nom de duc, et qui, tout en relevant des rois francs, conservait à ses compatriotes, dont les lois particulières avaient été respectées, une sorte d'autonomie. Cette période de l'histoire des Allémans est, du . reste, couverte d'un voile épais. Tout ce que l'on en peut recueillir se résume dans ce double fait que, d'une part, l'organisation intérieure dont nous avons plus haut marqué les principaux traits fut maintenue, et que, de l'autre, le christianisme prit, dans le duché d'Allémanie, la place du culte païen.
C'est, en effet, dans la première moitié du septième siècle que, sur l'ordre du roi Dagobert I, fut rédigée, sous la forme où elle nous est parvenue, la loi des Allémans, dans laquelle on retrouve tous les traits de l'état social que nous venons d'esquisser14. C'est alors aussi que des missionnaires partis d'Irlande apparaissent au milieu d'eux, et que saint Gall, qui fut en Suisse le plus illustre champion de cette pieuse croisade, fonde le monastère d'où la foi nouvelle devait rayonner dans tout le territoire soumis à la juridiction spirituelle de l'évêché de Constance15. Vers le même moment, la portion de ce territoire située entre la Reuss, le Rhin, le lac de Constance et les Alpes, recevait le nom officiel de Thurgau (Thurgovie), ou comté de la Thur. Cette dénomination administrative comprenait, par conséquent, comme la dénomination ecclésiastique dont nous venons de parler, les trois vallées qui entourent le lac des Waldstâtten, mais qui n'avaient pas encore reçu à cette époque leurs premiers habitants.
Divers témoignages attestent, en effet, que de vastes forêts, des marais profonds, d'immenses solitudes couvraient encore au commencement du septième siècle les lieux que n'avaient occupés ni les Celtes, ni les Romains.
Grégoire de Tours, écrivant vers 596, parle d'un «désert» qui s'étend au delà d'Avenches entre la Bourgogne et l'Allémanie, c'est-à-dire de l'Aar aux Alpes. A l'autre extrémité du territoire helvétique, vers le lac de Constance, des forêts peuplées de bêtes féroces existaient de chaque côté des routes qu'avaient frayées les Romains. Il en était de même près du lac de Zurich, dont la rive septentrionale était, il est vrai, parcourue par une voie romaine, mais où une forêt d'une immense étendue couvrait encore au huitième siècle le territoire avoisinant. Du côté du sud, une vaste solitude (eremus), qui a donné son nom au couvent de Notre-Dame des Ermites, occupait le haut plateau qui forme aujourd'hui le centre du canton de Schwyz, et à la même époque le pays de Glaris était aussi entièrement dégarni d'habitants16.
Il n'est donc point étonnant que ce soit seulement vers le milieu du neuvième siècle, que se montrent pour la première fois, dans un document authentique, les indices qui attestent l'existence d'une population sédentaire établie au sein des vallées voisines de ce qu'on appelait alors « le grand lac11, » et de ce qu'on nomme aujourd'hui le lac de Lucerne ou des Quatre-Cantons. Si, avant les tentatives de colonisation qui devaient rendre habitables ces espaces inoccupés, ils ont pu de tout temps servir de passage, de retraite ou d'exil à des individus isolés, ce n'est guère que dans le siècle qui a précédé celui dont nous parlons qu'ils ont dû commencer à se peupler. Du moins nul vestige historique ne trahit auparavant l'existence en ces lieux d'établissement de quelque importance, tandis que dès lors, et jusqu'au quinzième siècle, on peut suivre les progrès du peuplement graduel des « pays forestiers, » ou des Waldstâtten, et ce nom générique dit assez quel en était le caractère primitif. Ce lent et successif accroissement de la population achève de démontrer, soit les difficultés que de telles contrées devaient offrir à qui tentait de s'y établir, soit la certitude presque complète qu'avant l'époque de la dynastie carolingienne aucun effort collectif ne fut fait pour les occuper.
L'avénement de cette dynastie fit disparaître ce qui pouvait rester encore aux Allémans d'indépendance partielle, en supprimant le pouvoir ducal, lors même que l'on conservait le. duché d'Allémanie, qui fut assimilé, sous le rapport administratif, à toutes les autres provinces de l'Empire (759). L'institution des comtés et des comtes fut maintenue, le rôle des diverses classes de la société ne subit pas de changement, mais, au lieu d'avoir affaire à un chef national quoique subordonné, ce fut au pouvoir central représenté par des commissaires du prince (missi dominici), que