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Innocent ou coupable ?
À propos du Verdict de Franz Kafka,
par Antonin Moeri
Innocent ou coupable? La question se pose pour les personnages que Kafka met en scène. Exemple: le jeune négociant Georges Bendemann prend la plume un dimanche matin de printemps. Le cadre spatio-temporel se met en place. Georges est dans sa chambre et songe à un ami parti en Russie il y a de longues années. Il lui annonce un événement heureux entre tous: ses fiançailles avec une dénommée Frieda Brandenfeld. Il lui dit à quel point il est ravi de réussir en affaires et d’épouser bientôt une fille de riche famille. Tout semble donc se présenter sous les meilleurs auspices. Petit hic: pour pouvoir atteindre son objectif, Georges sait qu’il doit obtenir l’assentiment de son père.
Lettre en poche, il se rend dans la chambre du chef de clan, une pièce sombre et non aérée où se tient en robe de chambre l’homme édenté qui dirige encore plus ou moins le magasin où Georges vient de quintupler le chiffre d’affaires. Un vieillard dont les facultés ont sensiblement diminué et qui ferait bien de se ménager. Raison pour laquelle Georges, après lui avoir proposé de déménager dans une chambre mieux éclairée, lui offre ses services pour lui enlever ses chaussettes et son caleçon d’une propreté douteuse, le porter dans son lit, ramener la couverture sur ses épaules et le border.
C’est alors que, aux deux tiers du récit et contre toute attente, le père se rebiffe contre ce sympathique maternage. «Il rejette la couverture avec une telle force qu’elle se déploie un instant tout entière dans son vol». Il se dresse sur son lit, prend appui d’une main contre la plafond et donne libre cours à une avalanche de reproches. «Non seulement tu veux poser ton derrière sur moi et prendre ma place mais, en plus, tu veux épouser cette dinde répugnante qui a retroussé ses jupes pour que tu puisses satisfaire tes instincts avec elle».
La colère du patriarche est d’une violence inouïe. Pour donner plus de force encore à sa diatribe, il relève sa chemise de nuit et lance des coups de pieds dans tous les sens. Cette image fait penser à une scène de music-hall ou de cabaret que Kafka chérissait. Le vieil édenté reproche à son fils d’avoir couru le monde, conclu des affaires, cabriolé de plaisir en plaisir au lieu de prendre soin de l’homme dont il est issu. «Reste où tu es, je n’ai pas besoin de toi. Je suis encore le plus fort de beaucoup».
Le lecteur se demande alors si ce père n’a pas fait une attaque, s’il n’est pas atteint d’une démence tumorale ou paranoïde. Cette explosion de colère rappelle les bouffées délirantes que peuvent connaître certains patients dans des moments d’insoutenable lucidité. Le barrage a cédé. Le vieil édenté accuse son fils d’infantilisme et d’immaturité. «Il a fallu que ta mère meure pour que tu te décides à mûrir». Il brandit le bras droit au-dessus de sa tête. «Tu étais au fond un enfant innocent mais, plus au fond encore, tu étais un être diabolique! C’est pourquoi je te condamne en cet instant à la mort par noyade!» Et comme sous l’emprise d’une hypnose, le fils soumis va se jeter dans le fleuve voisin.
Ce récit «sorti de moi comme une véritable délivrance couverte de saletés et de mucus» m’a fasciné dès la première lecture à l’âge de 14 ans. Je le relis pour la énième fois. Est-ce le délire vengeur du patriarche édenté ou la dépossession du fils poussé dans ses tout derniers retranchements qui me trouble au point de vouloir relire encore, crayon en main, ce récit dont l’équilibre, la concision et le crescendo ingénieusement agencé concourent à un genre de parfaite réussite. Réussite dont Kafka était conscient puisque c’est le seul de ses récits dont il se soit déclaré satisfait. «Ce n’est qu’ainsi qu’on peut écrire, avec cette continuité, avec une ouverture aussi totale de de l’âme et du corps», a-t-il noté le 23 septembre 1912 dans son Journal.
A.M.