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Des premiers tableaux de chevalet aux décorations monumentales, la peinture d’histoire ponctue toute la carrière de Ferdinand Hodler. Mais elle résulte essentiellement de concours ou de commandes publiques, excepté Le Guerrier furieux, œuvre de la seule inspiration du peintre. Ce constat soulève donc des interrogations quant à la place du genre dans son univers pictural. La peinture d’histoire fut-elle un passage obligé pour un artiste en quête de reconnaissance officielle ou une véritable vocation? La réponse se situe probablement entre ces deux hypothèses. Il est certain que le genre, interprété par celui qui sut incarner les aspirations d’un art dit «national», marqua les esprits au-delà de sa portée helvétique et lui permit de poursuivre, dans un cadre souvent imposé, sa recherche artistique, son inlassable exploration de la figure, du geste, de la ligne et de la couleur.
La collection du Musée d’art et d’histoire se décline au fil de tableaux définitifs, de peintures d’études, de cartons… des premières œuvres de concours tels Calvin et les professeurs dans la cour du Collège de Genève et Le Grütli moderne, jusqu’aux dernières réalisations monumentales de l’Université d’Iéna et de l’Hôtel de Ville de Hanovre, sans omettre Le Guerrier furieux, le cycle destiné à la Taverne du Crocodile (aujourd’hui disparue) consacré à l’Escalade, les fresques du Musée national de Zurich ou les panneaux décoratifs de l’Exposition nationale de 1896.
Il sera ici question de deux moments-clés de la carrière de Hodler «peintre d’histoire».
Le Guerrier furieux, tout d’abord, occupe une place fondamentale. Réalisé entre 1883 et 1884, il est aussitôt exposé au Salon suisse des beaux-arts, à Genève, et le sera à nouveau à l’occasion de l’Exposition nationale suisse, en 1896, date à laquelle la Ville de Genève en fait l’acquisition. L’évocation du lansquenet est ici monumentale; debout, la main sur une hallebarde, le guerrier regarde au loin, fièrement; un village se perd dans les flammes en arrière-plan et des combattants gisent à terre, vaincus. Une connivence étroite existe, par ailleurs, entre le lansquenet et son interprète; non seulement le titre rappelle un autoportrait, Le Furieux, peint en 1881, mais l’artiste, à lire ses propos, s’est intimement identifié à cette figure: «Je donne libre carrière à ma fureur: je peins un guerrier en rage. Je me sens dans mon assiette. Tremblez, misérables, tremblez! Cette fois-ci, le spectateur quittera le sol terrestre.» Sous les traits du combattant victorieux, c’est lui-même, sa rage, sa fureur, que Hodler semble vouloir dépeindre. D’aucuns y ont vu la représentation symbolique de l’artiste triomphant, vainqueur d’une critique aveugle.
Artiste vainqueur, Hodler le sera à la suite de l’«affaire» des fresques du Musée national (le dernier carton préparatoire est visible dans l’escalier du musée), en 1898, mais il le sera également lors de l’Exposition nationale, la grand-messe patriotique dont Genève fut le théâtre deux ans auparavant: de la Plaine de Plainpalais à la Jonction s’étendirent de multiples pavillons construits pour l’occasion: la Galerie des machines, le Palais de l’industrie, le Village suisse… mais également un Palais des beaux-arts monumental, érigé sur la plaine de Plainpalais, abritant une aile dédiée à l’art ancien et une autre à l’art moderne (une section plus communément appelée «salon»).
La décoration du bâtiment fit l’objet de concours; Rodolphe de Niederhäusern, dit Rodo, fut amené à réaliser les sculptures ornant le fronton du palais, Ernest Biéler et John Simonet quelques décorations murales intérieures et extérieures, enfin Ferdinand Hodler et Daniel Ihly se virent confier l’exécution de quarante-quatre panneaux destinés aux pylônes courant le long de l’édifice. Hodler en réalisa vingt-six, parmi lesquels lansquenets, lutteurs, laboureur, moissonneur, vigneron, artisans et autres représentants de notre pays. Mais les panneaux à peine terminés, l’artiste se heurta à l’incompréhension du comité central qui refusa huit panneaux et le somma d’effectuer de multiples retouches sur les autres. Cette décision ne le découragea pas.
Un autre événement mit au jour la désapprobation d’une partie du public – désapprobation qui s’exprimera de façon beaucoup plus virulente deux ans plus tard, lors du scandale provoqué par les fresques du Musée national suisse. Ainsi, et pour reprendre les termes de Paul Seippel, «à la veille de l’exposition, par une nuit sombre, une main inconnue en a enlevé trois – et trois des plus intéressants – pour les remplacer par des arabesques demi-deuil de l’effet le plus funèbre […]. Qui a fait le coup? […] Se figure-t-on qu’il est loisible de traiter un tableau comme un simple colonel de cavalerie?» Cette subtilisation fit grand bruit mais resta non élucidée.
Nonobstant, l’exposition s’ouvrit, offrant aux visiteurs ces représentations de guerriers, hallebardiers et autres Suisses proposés par Hodler. Huit sont à découvrir dans la cage d’escalier d’honneur du musée. La mise en scène des différents panneaux est d’une austérité étonnante: décor réduit à l’essentiel, représentation en pied et souvent frontale des personnages, caractère d’ébauche – la mise au carreau reste souvent visible. Tout cela concourt à la puissance d’expression de ces figures que les contemporains perçurent comme «de vrais Suisses […], durs et solides comme des piliers en cœur de chêne» [sic]…
Texte publié suite à l’Entretien du mercredi du 24 avril présenté par Isabelle Payot Wunderli.