Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07267.jsonl.gz/296

Vers le milieu du vingtième siècle, la poésie française a adopté une philosophie qui s’est peu à peu imposée: ce que le célèbre poète Yves Bonnefoy nomme une théologie négative. Elle est liée, je crois, à ce qu’énonce Jean-Paul Sartre dans L’Être et le néant, selon quoi l’esprit est pur néant, face à la matière brute, qui relève de l’Existence. Les élans mystiques des poètes, dès lors, devaient s’orienter vers ce pur néant, un néant indescriptible au sein duquel toute image était forcément trompeuse, et c’est ainsi, me semble-t-il, que la poésie moderne a commencé à rejeter l’imagerie glorieuse du romantisme et du symbolisme.
Notre ami Jean-Noël Cuénod, qui est poète, est l’héritier de cette tradition, même s’il a fondé son rejet de l’image sur Calvin - citoyenneté genevoise oblige. Mais en réalité, Amiel, nourri lui aussi de calvinisme, n’a jamais rejeté les images en elles-mêmes: il a simplement préféré celles qu’il créait à partir de sa propre âme, plutôt que celles de la tradition. La raison en est simple: il n’a jamais assimilé l’Esprit à du pur néant!
On se réfère, également, au mysticisme oriental, pour justifier cette absence d’images; mais la plupart du temps, l’Orient est très imagé!
Les poètes qui voulaient rester fidèles à la tradition mystique française et se référer à Dieu ont fréquemment voulu, alors, concilier le dogme traditionnel et cette philosophie existentialiste: j’en connais au moins deux qui ont établi un anagramme entre le mot Vide et le mot Dieu: Robert Marteau, Valère Novarina.
Personnellement, je trouve un peu subtil le raisonnement. Je trouve plus limpide Victor Hugo lorsque, dans Les Misérables, il prônait, dans un même élan, une marche du mal au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l’enfer au ciel, du néant à Dieu. Dieu et le néant s’opposent comme le bien et le mal.
De fait, d’un point de vue spirituel, c’est la matière qui est le vide et Dieu qui est le plein. Et, somme toute, l’existentialisme n’est pas réellement obligatoire: l’existence n’est pas forcément matérielle, quoi qu’on ait pensé. Du temps même de Sartre, Teilhard de Chardin rejetait, à ce titre, la philosophie de celui-ci, disant que c’était au contraire la matière, qui était une illusion, et que seul l’esprit avait de la substance.