Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06910.jsonl.gz/555

Lorsqu’on me demande ma profession, j’ai toujours du mal à répondre simplement et brièvement. Mes interlocuteurs ont généralement besoin que je décrive plus précisément mon activité pour essayer de cerner mon travail et sont surpris, pour la plupart, de l’existence de cette profession quelque peu exotique. J’ai moi-même parfois de la peine à expliciter et il m’arrive de répondre différemment en fonction de l’activité principale du moment ou de mon interlocuteur. Comme je ne suis pas professeure ou chargée de cours permanente à l’université, je ne peux pas aiguiller mon vis-à-vis sur l’enseignement uniquement et j’essaie alors de lui indiquer quelques facettes de mon travail.
Le terme de “chercheuse” ne facilite pas la clarté de mon propos. On s’imagine souvent quelqu’un qui travaille dans un laboratoire avec une blouse blanche et des éprouvettes, et moins (ou seulement dans un deuxième temps) une personne qui travaille essentiellement sur des textes. Pourtant, c’est ainsi que je me définis parce que le terme de “chercheuse” est celui qui correspond le plus précisément à ce que je fais et parce qu’il est capable de regrouper toutes mes activités. En effet, je suis toujours en recherche: recherche de nouveaux textes à explorer, recherche de données historiques précises, recherche de matériel pour enseigner, recherche du mot juste pour une traduction, recherche d’éditions anciennes ou de manuscrits dans les rayons d’une bibliothèque (ici ou ailleurs), recherche des auteurs ayant écrit sur tel ou tel sujet particulier. Je cherche, et mes collègues avec moi, dans le but de contribuer à l’avancée des connaissances dans mon domaine.
Ces recherches portent sur une aire géographique spécifique. Et là aussi, je bute sur les mots. Par souci de clarté, je dis souvent que je travaille sur l’Inde (études indiennes). Mais j’essaie de placer ensuite “Asie du Sud” ou “sous-continent indien” pour bien spécifier que, comme je m’intéresse plus spécifiquement à la pré-modernité, les frontières de l’Inde n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui.
La question de savoir comment se définir en tant que chercheur-se n’est pas anodine et est susceptible de véhiculer un positionnement idéologique et/ou politique. Elle peut aussi simplement exprimer la volonté de mettre en avant la langue étudiée ou l’approche utilisée, bien que de nos jours les chercheurs travaillent souvent sur plusieurs langues et allient les approches. Les termes pour désigner “un-e chercheur-se en études indiennes” ont d’ailleurs variés au cours de l’histoire (orientaliste, sanskritiste, indologue, indianiste) et aujourd’hui encore, un-e chercheur-se peut se définir de diverses manières, en fonction de ce qui est important pour lui ou elle.
Reste que dans un bref échange, il y a l’impératif et la volonté de se faire comprendre au plus vite, d’où l’utilisation de certains raccourcis. Les explications peuvent venir dans la suite de la discussion si l’interlocuteur démontre de l’intérêt. Et c’est aussi ce qui est demandé aux chercheurs d’aujourd’hui. Il est nécessaire de savoir se positionner et communiquer sur son travail au sein du milieu académique, mais aussi en-dehors de celui-ci. Il ne suffit plus d’être le nez penché dans ses livres et ses dictionnaires, il faut aussi savoir transmettre à la société le fruit de ses recherches.
Dans cette perspective, le FNS (Fonds National Suisse de la recherche scientifique) met un certain nombre d’outils à disposition des chercheurs dont, parmi d’autres, un concours d’images scientifiques “pour rendre visible la recherche suisse”. Les chercheur-ses sont invité-e-s à prendre une photographie ou une vidéo susceptible de rendre compte de leur travail et de les soumettre à l’avis d’un jury. Une tentative de mêler recherche et culture, comme il y en a d’autres. Ces initiatives, tout comme le concours Ma thèse en 180 secondes (concours de rhétorique durant lequel il s’agit d’exposer les buts et résultats attendus de sa recherche en 180 secondes devant une audience non spécialisée), ont leurs lots de supporters et de détracteurs. Les uns applaudissent le fait que les universitaires sortent de leur tour d’ivoire, les autres houspillent le fait de devoir transformer une pensée complexe en quelques mots ou une “simple” image.
La photo que j’ai utilisée en illustration de cet article et celle ci-contre sont les deux clichés que j’avais pris lorsque j’avais vu passer l’appel à concours du FNS de l’année dernière. C’était au mois de décembre, j’étais à Venise dans le cadre de ma bourse postdoctorale, il faisait froid et j’étais immergée dans la traduction des manuscrits de mon nouveau projet de recherche. Les dictionnaires, les papiers partout, les livres de grammaire ouverts, une tasse de thé et une chaude étole sur les épaules représentaient les outils de mon activité professionnelle à ce moment précis. Je n’ai pas envoyé ces clichés pour le concours, je les trouvais extrêmement réducteurs, même s’ils témoignaient d’un des aspects que je préfère dans mon travail.
Mais comme j’ai le privilège avec ce blog de pouvoir communiquer sur les différentes activités qui composent “le métier de chercheuse en études indiennes”, je profiterai de publier parfois un ou deux articles sur le sujet.
Image du bandeau: Outils de recherche, déc. 2017 © NC