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La santé de nos parents et de nos grands-parents influence la nôtre
Fait encore plus étrange: si quelques bactéries s'introduisent dans certaines régions du corps, elles peuvent avoir un effet dévastateur. Ce jour-là, la jeune femme pelotonnée dans le lit d'hôpital qui se trouvait devant moi n'avait pas une, mais deux types de bactérie dans son sang; ces dernières se multipliaient sur ses valves cardiaques et se logeaient dans ses poumons.
«Bonjour!» Lui ai-je dit du ton le plus enjoué possible, étant donné l’heure matinale et le manque de caféine. «Allez-vous en», maugréa-t-elle, quelque part sous les couvertures. Voilà plusieurs jours qu’elle me réservait ce genre d’accueil chaleureux; je savais donc à quoi m’en tenir. J’ai tenu bon: «Je dois écouter votre cœur; c’est important.» «Vous devez vous en aller, c’est important», me rétorqua-t-elle. Je me suis dit qu’il valait mieux revenir un peu plus tard.
Cette patiente était particulièrement frustrante. Elle se droguait par voie intraveineuse depuis longtemps, et avait été admise dans un hôpital de quartier avec une forte fièvre et d’abondantes sueurs nocturnes. On avait diagnostiqué une endocardite. C'est une infection dangereuse: les bactéries se logent sur les valves cardiaques, y provoquent des lésions, et peuvent diffuser très largement et infecter de nombreux organes. On lui administra bien vite de puissants antibiotiques, mais elle quitta l’hôpital peu après, car elle estimait que le traitement de ses symptômes de sevrage (héroïne) n’était pas efficace.
Quelques jours plus tard, elle a été admise dans notre hôpital. Entretemps, elle s’était droguée avec des aiguilles non stériles; son sang contenait désormais une seconde souche bactérienne, et elle se sentait encore plus mal qu’auparavant.
Lorsqu’elle a déclaré qu’elle comptait partir, je lui ai à nouveau expliqué que sa maladie était particulièrement dangereuse, qu’elle devrait suivre un long traitement à base d’antibiotiques, et que les arrêts fréquents du traitement pourraient renforcer la résistance bactérienne, ce qui compliquerait le processus de soin. Voyant qu’elle n’écoutait pas un mot, je lui ai demandé d’où venait la petite couverture colorée qu’elle pressait contre sa poitrine. Des sanglots plein la voix, elle m’a répondu que c’était le doudou de sa fille. Elle venait d’avoir quatre ans et vivait avec un ami de la famille depuis que sa mère se débattait contre la toxicomanie (consommation, cures de désintox, hospitalisations).
Elle décida de rester à l’hôpital –pour un temps, pour sa fille. Elle ne voulait pas mourir en abandonnant son enfant; ne voulait pas lui imposer le destin qui avait été le sien. Sa propre mère s’était suicidée, son père avait été incarcéré l’année suivante. Elle avait été confiée à une tante éloignée, qu’elle détestait, et avait commencé à consommer de la drogue peu après.
Lorsque j’ai songé à sa fille – quatre ans à peine – qui aurait certainement une enfance tout aussi chaotique, je n’ai pu m’empêcher de me demander: aurais-je dans vingt ans une discussion tout aussi démoralisante avec elle dans une triste chambre d’hôpital? Tiendrait-elle le doudou de son propre enfant contre son cœur, pour se donner un peu de réconfort, une raison de survivre?
Mobilité sociale, héritage financier: aux Etats-Unis, ces sujets complexes et importants sont depuis peu sur la table. En revanche, celui de l'héritage de la santé est beaucoup moins abordé; il est pourtant lié à ces deux questions. Il apparaît de plus en plus clairement que notre santé est en grande partie façonnée par notre petite enfance ainsi que par les épreuves et la bonne fortune de nos parents et de nos grands-parents.
Ce processus commence dans le ventre de nos mères, et même souvent avant cela. De nombreux travaux soulignent aujourd’hui l’importance de la bonne santé de la mère avant, pendant et après la grossesse; elle aurait des effets importants à long terme sur la santé des enfants. Les enfants nés de mères montrant de hauts niveaux d’hormones de stress sont plus susceptibles de développer une accoutumance à la nicotine à l’âge adulte. Les enfants dont la mère fume sont plus susceptibles de souffrir d’obésité et d’une mauvaise santé cardiovasculaire plusieurs décennies plus tard. Les femmes qui souffrent de troubles psychologiques avant leur grossesse rencontrent plus de complications pendant l’accouchement (faible poids du bébé à la naissance, enfant mort-né).
La petite enfance semble avoir un impact tout aussi profond sur la santé à long terme. Ainsi, les nourrissons qui dorment moins de douze heures par jour seront deux fois plus susceptibles d’être en surpoids lorsqu’ils seront en âge d’entrer à l’école maternelle. Les enfants qui grandissent avec un seul parent (en bénéficiant de moins d’éducation et de moins d’argent) sont les plus exposés. Lorsque les pères sont très impliqués dans l’éducation des garçons, ces derniers ont moins de problèmes comportementaux à l’adolescence, et sont eux-mêmes des pères à l’attitude plus positive. Être le témoin de violences intimes pendant l’enfance peut rendre plus susceptible d’en être la victime ou l’acteur à l’âge adulte.
Sans surprise, les enfants de parents toxicomanes sont moins susceptibles de vivre dans des environnements familiaux stables et sont plus souvent sujets à la dépression et à l’anxiété. Ils risquent plus fréquemment de faire eux-mêmes l’expérience de la toxicomanie. Même durant l’enfance, ils sont plus souvent admis à l’hôpital, y restent plus longtemps, et leurs frais de santé sont plus importants. Selon une étude, la toxicomanie parentale est à l’origine de plus de 70% des dépenses en soins de santé dispensés aux enfants aux Etats-Unis.
Nous vérifions systématiquement la tension artérielle et le niveau de cholestérol afin d’identifier et de traiter les patients risquant de développer un trouble cardiovasculaire. Nous devrions appliquer cette logique à la transmission des risques sanitaires, et dépister la toxicomanie et les troubles mentaux chez les enfants et les jeunes adultes issus de milieux à risques.
Une grande partie des problèmes de santé les plus redoutables et les plus onéreux sont dus aux troubles de la santé mentale et à la toxicomanie. Mais même dans les pays ayant les meilleurs systèmes de santé, l’accès aux soins psychiatriques est souvent limité. Les Etats-Unis consacrent moins de 6% de leur budget sanitaire à la santé mentale. Il y est particulièrement difficile d’avoir accès à des soins psychiatriques. A la pénurie de spécialistes vient s’ajouter le fait que les psychiatres sont moins susceptibles que les autres d’accepter les mutuelles. Dans ces conditions, il n’est donc guère surprenant d’apprendre que la majorité des adolescents américains souffrant de troubles mentaux ne reçoivent aucun traitement; un problème encore plus présent chez les minorités ethniques souffrant de problèmes d’alcool et de toxicomanie.
Il faut donc renforcer nos efforts en matière de santé mentale et accompagner ces efforts d’initiatives de soutien social. Les Etats-Unis consacrent beaucoup plus d’argent à la santé que les autres pays développés. Mais si l’on étend le concept de soins de santé aux services sociaux bénéfiques sur le plan sanitaire (allocations de logement, programmes d’aide à l’emploi, services de soutien familial), ils dépensent moins – bien moins – que le reste du monde développé. La chose ne fait désormais plus de doute: nous allouons les ressources de manière disproportionnée, les soins de santé sont indûment privilégiés face aux services sociaux. Par rapport aux pays adoptant une approche plus équilibrée, nous sommes toujours distancés, qu'il s'agisse de la mortalité infantile ou de l’espérance de vie.
Ces questions n’ont pas de réponse aisée; c’est souvent le cas dans le domaine sanitaire. Mais il serait salutaire de franchir une première étape: reconnaître l’impact que peut avoir notre passé sur notre avenir. Nous devons reconnaître que les cicatrices laissées par les injustices sociales et les décisions personnelles autodestructrices ne disparaissent pas en quelques années, qu’elles peuvent marquer plusieurs générations. Il faudra remanier en profondeur l’allocation des ressources (à l’intérieur comme à l’extérieur de notre système sanitaire) pour mettre un terme à ce cycle vicieux.