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ENQUÊTES
L'or sale, aspiré par les zones franches
Qui aurait imaginé la Suisse comme principal partenaire commercial de l'Ouganda? Plus de 70% de l’or exporté de Kampala, d'origine douteuse, sont destinés à la Suisse. Zurich représente un des premiers centres de transactions sur le marché mondial de l'or. Les importations du précieux métal jaune, dossier sensible pour la Confédération, passeraient en grosse partie par les zones franches
Gilles Labarthe / DATAS
Qui aurait imaginé la Suisse comme principal partenaire commercial de l'Ouganda? Les statistiques ougandaises du commerce ont parlé: les exportations pour la Suisse sont passées de 29 millions de dollars en 1999 à 99 millions en 2000, se stabilisant ensuite à 70 millions (1). Selon des experts de l’industrie en Ouganda, plus de 70% de l’or exporté de Kampala sont destinés à la Suisse. A l'étranger, ces chiffres n'étonneront pas: le gouvernement américain confirme que Zurich représente un des premiers centres de transactions sur le marché mondial de l'or. Mais qu'en pense-t-on à Berne? Ecran de fumée habituel. Classé "donnée sensible" par nos autorités, l'or est absent des statistiques d'importation par pays. Les douanes fédérales n'enregistrent donc que 11 millions de dollars en 2002 et en 2003: "du café, des fleurs et des diamants", résume Anneke Van Woudenberg. Contactée à Londres, la spécialiste de Human Rights Watch (HRW) pour la région des Grands Lacs raconte comment elle s'est fait promener par le Secrétariat d'Etat à l'économie (seco) et le Ministère des finances alors qu'elle demandait des explications sur ces différences notoires (de 44 à 77 millions, selon les années). "Ils nous renvoyaient aux différents services. On avait l'impression qu'ils se refilaient une patate chaude". Des douaniers suisses ont finalement vendu la mèche: "l'or ougandais" transiterait par les zones franches suisses (16 ports francs entre Zurich, Bâle, Chiasso et Genève, 140'000 m2 d'entrepôts à la Praille et près de l'aéroport), aussi impliqués dans le trafic d'art. Là, "pas de taxes ni impôts. Une sorte d'extraterritorialité. C'est comme si les marchandises ne faisaient qu'effleurer le pays", analyse le professeur d'économie français Damien Millet. Pas de déclaration en douane. Pas d'inventaires. Pas de commentaires non plus: les services de communication de Monsieur Gérard Duchesne, directeur général des ports francs de Genève, restent cois. Mais au bout du compte, de nombreux clients pour "l'or sale": les banques suisses. Une nouvelle législation sur les "biens de valeur", en discussion devant le Parlement, pourrait bientôt contraindre les ports francs à plus de transparence.
Un audit fédéral pour Metalor et Argor Heraeus
"Nous n'accepterons plus de livraisons de l'Ouganda tant que nous n'aurons pas une vision claire de la situation". C'est la réponse adressée par la direction de la firme suisse Metalor Technologies SA, principal importateur d'or ougandais pour la Suisse, aux responsables de Human Rights Watch. "Ce genre de belles déclarations ne vaut rien si elles ne sont pas accompagnées de mise en pratique. A ce niveau, depuis nos premières entrevues ce printemps, Metalor Technologies n'a encore rien fait, remarque Anneke Van Woudenberg, de HRW. Nous avons aussi demandé au seco ce qu'ils envisageaient pour exiger un minimum d'éthique de la part des entreprises suisses. Ils ont rétorqué que ce n'était pas de leur ressort". Alors, comment s'assurer que des sociétés suisses tranquillement basées à Neuchâtel (Metalor) ou à Chiasso (Argor Heraeus, aussi accusée d'acheter de l'or sale en provenance de l'Ouganada) cessent ce type de trafic meurtrier? "On pourrait faire pression sur des personnalités proches de leur direction, observe un militant genevois. Sur Ernst Thomke, par exemple". Président du Conseil d'administration de Metalor jusqu'en avril 2004, artisan de la réussite de Swatch, le charismatique docteur reste l'un des principaux actionnaires. Une source proche du dossier informe que les deux firmes suisses font d'ailleurs l'objet, actuellement, d'un audit mené par la section "lutte contre le blanchiment d'argent" du Ministère des finances. Résultats à suivre. En attendant, retranchée dans leurs bureaux de Mendrisio (avec ses murs de forteresse et ses barbelés, le siège d'Argor Heraeus n'est pas très accueillant, témoigne un manager américain), la direction de la firme tessinoise s'est fendue d'un communiqué de presse qui nie point par point le dernier rapport du Conseil de sécurité des Nations unies détaillant ses achats d'or en provenance de Kampala. Le port franc de Chiasso pourrait réserver bien des surprises. La connivence de nos acheteurs d'or avec les banques suisses serait intéressante à étudier: Metalor était une filiale de la SBS jusqu'en 1998. Argor Heraeus, détenue à 75% par l'UBS, jusqu'en 1999.
Gilles Labarthe / DATAS