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Par Louis Billotti et Marie Luce Storme, de l’école Varadi de Genève,
« Winners make commitments, losers excuses » - John Schuerholz 2
« Le bégaiement n’est pas, ne peut pas être une manifestation purement héréditaire, de même qu’il ne peut pas être réduit à un trouble de l’élaboration et de l’ordonnance du langage, voire de la gaucherie contrariée. Il est d’abord un trouble de la communication orale individuelle ; sa naissance et son devenir sont liés aux relations du sujet avec les autres » 3
Bien que nuancée, la conclusion de Pichon et Borel Maisonny montre à quel point les causes du bégaiement ont été mal comprises pendant des siècles. Les causes héréditaires ou génétiques ayant été quasiment éliminées, les recherches sur le bégaiement ont pu progresser. Le bégaiement était trop souvent approché comme un mal à traiter. Aujourd’hui, même si les professionnels de la parole polémiquent parfois, le bégaiement est reconnu comme le symptôme des troubles de transition entre la pensée (trop rapide), et l’élocution 4 . « Alors que le bègue a mentalement formulé deux ou trois phrases, les muscles de la bouche n’ont encore prononcé que le premier mot de la première phrase » explique Louis Guy Billotti, fondateur du centre « Inspire&Parle». Dans la fameuse tirade « Etre ou ne pas être, telle est la question », alors que les muscles articuleront la première syllabe du mot « être », les centres de la pensée, eux, auront atteint la dernière syllabe du mot « question ».
Pour cette raison, le bégaiement doit être appréhendé comme le symptôme d’une inadéquation entre la rapidité de la conceptualisation et la vitesse de formulation orale. Ce n’est pas un hasard si, étant données les nombreuses d’idées créatrices ou révolutionnaires qui leur venaient à l’esprit, des esprits avancés, qui ont marqué leur temps, de grands précurseurs comme Moise 5 , Newton, Napoléon, Einstein ou Tiger Woods étaient ou sont notoirement bègues,
Tenant compte de cette nouvelle perspective, il devient possible de se focaliser sur la recherche de causes. Parmi ces causes, « Inspire&Parle » en retient deux plus principales : le regard des autres et sur soi-même et, la respiration. La prise en compte de ces deux aspects du bégaiement ont permis à L. G. Billotti de changer la perspective sur les bègues. Cette perspective s’inscrit dans la lignée des travaux de Estienne et Morsomme qui écrivent : « … l’essentiel est de dialoguer avec chaque personne bègue en partant de sa vision des choses pour l’élargir en expérimentant que son bégaiement n’est pas une anomalie de la parole insurmontable qui relève de la fatalité. La clé de la remédiation est le recadrage. Recadrer c’est changer son point de vue, c’est penser différemment, c’est aussi agir autrement pour penser et sentir d’une autre façon » 6.
Ceci montre que les logopédistes et orthophonistes ont pu évoluer sur leur appréhension du bégaiement. Il n’en reste pas moins que le premier « recadrage », à opérer pour les thérapeutes du bégaiement, doit se focaliser sur la vision des autres et de soi-même.
Or, « le bègue est quelqu’un qui s’oublie », selon L. G. Billotti. S’oublier prend ici un sens tout particulier : c’est de l’oubli de soi et de son propre jugement sur soi dont il s’agit. Vivre par le regard des autres prend pour les bègues une dimension trop lourde à gérer émotionnellement. Leur psyché, construite sur la bonne ou mauvaise opinion des autres, ne peut résister au moindre doute perçu dans le regard des autres. Leur psychisme, envahi de peurs leur fait percevoir la communication orale comme très dangereuse, parce que la parole les expose aux jugements des autres. La peur de s’affirmer empêche que la voix intérieure s’exprime « à voix haute et intelligible ». Le discours ne peut se construire sereinement. Dire que le bégaiement est alors un mécanisme de défense, il n’y a qu’un pas qui relève de la psychanalyse (au sens où la pratique Golse). Sans aller dans la psychanalyse, les exercices proposés par L. G. Billotti prennent en compte cette « zone de confort » dans laquelle le bègue souhaite rester afin de ne pas se confronter à l’expression de soi.
‘’Il y en a un autre que moi, qui est amputé de sa voix et vit caché mais ce n’est pas vivre. Il y en a juste un autre comme moi, qui ne demande qu’à exister pleinement’’ 7
Le bègue prenant chaque remarque de l’autre comme une vérité absolue et comme une fatalité, certaines paroles vont déclencher de forts accès de colère. Lorsque les paroles de l’autre lui semblent injustes ou insultantes, le bègue cherche à se défendre. Il réagit alors de manière extrêmement virulente et incontrôlée, à toutes les paroles perçues comme des « attaques ». De plus, ces attaques paraissent s’accumuler au fil du temps, en partie parce le bègue ne peut pas répondre au fur et à mesure de manière spontanée aux critiques. Frustré, il laisse volontairement de côté sa voix intérieure pour continuer à plaire aux autres. Mais cette voix resurgit tout à coup, sous l’effet de l’accumulation de frustration et de paroles perçues comme vexatoires, tel un piston qui aurait été trop longtemps gardé sous pression. Ces « colères de bègue », les manifestations de sa personnalité et l’impossibilité de laisser sa voix intérieure se dérouler, accentuent le sentiment d’infériorité et de dévalorisation par rapport à autrui.
L’approche du centre « Inspire&Parle » prend en compte toutes ces dimensions, autant psychologiques que sociales et mécaniques, à travers des exercices qui vont de la respiration à la coordination entre la pensée, la parole et le souffle.
Cette nouvelle dimension dans la méthode « Inspire&Parle » permet aux personnes bègues de devenir ce qu’elles ont toujours voulu être. À l’instar du célèbre coach Jerry Maguire, incarné au cinéma par Tom Cruise, L. G. Billotti conçoit son travail comme celui d’un coach ‘’La clé est la personnification des rapports’’. Cet « agent sportif » aide le bègue dans sa quête vers sa voix intérieure, tel un sportif qui chercherait à exprimer toutes ses capacités cachées. ‘’Je serai disponible pour mes élèves en tout temps du jour et de la nuit’’ 8
Or, contrairement à un sportif de haut niveau qui doit faire montre d’une volonté de fer pour percer dans le très exigeant monde des sports professionnels, le bègue est très fainéant pour appliquer sur lui, minute après minute, heure après heure et jour après jour, le principe simple de la respiration. La perspective de l’effort le rebute avant même parfois de commencer et il se laisse submerger par le flux non contrôlé de ses pensées. Une fois leurs idées canalisées et recentrées par la respiration, le monde peut enfin découvrir que les bègues ne sont pas des objets de foire ou des simples d’esprit, mais des individus ayant une capacité créative hors norme. Mais l’effort coûte et l’accompagnement est nécessaire. Or, les bègues n’ont pas tous l’opportunité de se faire aider, pas à pas, comme le fut le roi George VI. Ayant suivi pendant des années la thérapie de Lionel Logue 9 , George VI a pu affronter sa peur de devenir roi aux yeux du monde entier.Comme le montre le film réalisé par Tom Hooper 10 , cette peur s’est longtemps caractérisée par son bégaiement. Jusqu’à ce que la situation politique le pousse à maîtriser son discours, afin de mobiliser son peuple contre les Allemands. Cet exemple montre à quel point des stages ou des séminaires de quelques jours ne peuvent régler les difficultés. La persévérance, le travail à long terme sont des éléments essentiels. « Lors de la première année, en 1926, le duc de York et Logue avaient des rendez-vous plusieurs fois par semaine, raconte Mark Logue, le petit-fils du désormais célèbre orthophoniste australien. Ils se sont vus exactement 56 fois pendant les trois premiers mois ! ».
En effet, la discipline et ses résultats, l’autoréflexivité et la maîtrise physique ne s’acquièrent pas en quelques jours. Comme le personnage du film, il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier, encaisser les échecs et reprendre le travail. La motivation et l’envie peuvent être mises à rude épreuve, notamment à cause du regard des autres. Le bègue, en constante recherche d’approbation et de reconnaissance, doit apprendre à élaborer des stratégies de succès et acquérir estime de soi et confiance dans son potentiel « guerrier ».
Une fois que le bègue parvient enfin à exprimer sa voix intérieure en utilisant toutes ses capacités physiques, coordonnées par la respiration, il doit réussir à la maintenir dans la vie quotidienne. Ceci lui demande un travail continuel, à chaque respiration, pendant chaque discussion. Tel un boxeur qui combattrait chaque jour. L. G. Billotti aime à se référer à Mohammed Ali, connu pour sa persévérance dans le maintien de son niveau de forme et de sa technique en vue de chaque combat. À force d’entraînement, la technique lui vint d’instinct. Lors du fameux combat du 25 mai 1965, lorsqu’il vit l’opportunité de mettre son adversaire k.o à la première minute du premier round, il fit ce que peuvent faire tous les bègues ayant incorporé, psychiquement, le bon mécanisme de parole et qui, spontanément, exprimeraient leur pensée avec la force et la rectitude d’un uppercut. Ce soir-là, l’adversaire d’Ali, Sonny Liston, n’avait pas imaginé être mis au tapis aussi rapidement et avait élaboré un tout autre plan de match. Il ne songeait pas à vivre le moment présent et n’a pu anticiper le crochet qui l’a propulsé au sol dès le début du combat. C’est Liston qui s’est trouvé dans la position de la plupart des bègues, vivant uniquement sur la pensée du futur en oubliant leur parole présente.
Il est alors loisible de comprendre que les exercices mécaniques, proposés par la logopédie et l’orthophonie classiques, qui sont censés entraîner les muscles et les articulations pour la prononciation sont pour le moins décevants. En revanche, associés à des exercices de respiration, ils peuvent parfois porter leur fruit. Sans doute la respiration a-t-elle des vertus relaxantes libératrices. Mais la méthode « Inspire et Parle » va plus loin : étant basée sur la pratique d’une activité physique, sportive ou purement gestuelle, elle insiste sur la respiration de tout le corps.
Tout comme les entraînements de Tiger woods, sortir du bégaiement demande une pratique quotidienne, assidue et accompagnée mais pas nécessairement désagréable. T. Woods qui pratique assidûment le golf avec un haut degré de concentration et une volonté de fer ne prétend pas que cette pratique soit désagréable, bien au contraire. Elle l’est d’autant moins qu’elle a l’heur de lui faire gagner ses tournois et maîtriser sa voix.
On peut assimiler la technique de la respiration à un swing de golf :
Un détail infime différencie un bon swing d’un mauvais. Le même détail de respiration peut bloquer le bègue sur une syllabe. La pratique d’exercices physiques associant tous les muscles du corps, donne aux bègues travaillant à « Inspire&Parle » une maîtrise des détails de manière à pouvoir s’exprimer en un discours parfaitement construit et audible. L. G. Billotti peut ainsi concilier son désir de venir en aide à la communauté bègue à sa passion sportive, en l’appliquant au mécanisme fondamental de la parole appliquée dans tous les cours théâtraux et de diction.
Un bègue ne sait pas se servir de tout son corps, alors que celui-ci participe entièrement à la parole. Étant donné son état intérieur toujours tendu, tous les muscles, en particulier ceux de la bouche, sont toujours contractés et ne se relâchent jamais. « Apprendre à respirer régulièrement ce n’est plus seulement un exercice mécanique ». Le travail commence avec tout le corps, en mouvement, avec un ballon par exemple. En faisant travailler toutes les parties du corps, y compris le cerveau (qui coordonne tous les muscles), la méthode permet de réguler la respiration à tous les niveaux. Outre la détente engendrée par l’exercice physique, elle permettra, à long terme, de poser la parole entre l’inspiration et le souffle. La parole est l’expression d’une pensée conçue avant même de prendre sa respiration. Il faut donc apprendre à la mettre à la bonne place et ne pas inverser le mécanisme. Les exemples des grands sportifs auxquels L. G. Billotti se réfère fournissent des images de mouvements, bien placés sur la respiration et que tout un chacun peut comprendre et intégrer.
Ainsi, il choisit d’expliquer le processus de parole sur la respiration en prenant comme exemple une attaque classique de rugby. Si une équipe attaque sans prendre de la profondeur, elle ne peut pas franchir la défense adversaire. Elle ne va faire que des passes latérales en risquant fortement de faire un ‘ en avant’ tel un bègue disant des mots sur une respiration sans capter l’attention de son auditeur. Ce qui va accentuer automatiquement le risque de bégaiement.
Alors que si cette même équipe met ses joueurs en profondeur pour qu'ils arrivent "lancer" lorsqu’ils reçoivent le ballon, elle aura plus de facilité pour franchir le rideau défensif adverse et marquer un essai. Tel est un bègue appliquant le bon mécanisme de la parole, en mettant en abysse la phrase, puis en la découpant pour lancer des morceaux de phrases rigoureusement choisis de manière à capter l’attention de son interlocuteur et enfin de réconcilier la forme du phrasé avec le fond des pensées, tel une équipe concrétisant enfin son rêve de gagner la coupe du monde.
1% de la population mondiale est touchée par ce phénomène dont les causes ont longtemps été ignorées. A contrario des échecs successifs des méthodes « tout-en-un », trop mécaniques ou trop psychologiques, l’approche «Inspire&Parle » se veut personnalisée, basée sur la stratégie de succès, la réalisation de soi et une motivation toujours retravaillée, comme le formulait M. Ali,
«… les champions ne se construisent pas dans les salles de gym. Les champions sont faits de choses qu’ils ont profondément ancré en eux : un désir, un rêve, une vision. Ils doivent avoir le talent et la volonté. Mais la volonté doit être plus forte que le talent ». Quoi que les autres puissent en dire…
1 Extrait du court Louis Le bègue, produit par le centre Inspire&Parle, visible sur : http://www.inspireparle.ch/Court_metrage.html
2 Ex manager de la franchise de baseball des Atlanta Braves, la plus victorieuse des années 1990-2000
3 PICHON, E., BOREL MAISONNY, S., 1964, Le bégaiement, sa nature et son traitement, Ed. Masson et Cie, Paris
4 MONFRAIS-PFAUWADEL, M-C., 2000, Un manuel du bégaiement, Ed. SOLAL, Marseille, pp. 363
5 Exode 4:10,4:15
6 ESTIENNE, F., MORSOMME, D., 2005, 372 exercices pour articuler, gérer son bégaiement et sa voix, Ed. SOLAL, Marseille, pp. 143.
7 Extrait du court Louis Le bègue, produit par le centre Inspire&Parle, visible sur : http://www.inspireparle.ch/Court_metrage.html
8 Extrait du court Louis Le bègue, produit par le centre Inspire&Parle, visible sur : http://www.inspireparle.ch/Court_metrage.html
9 Lionel Logue (1880 – Adélaïde, AUS. 1953 – Londres, U.K).
10 The King’s speech, 2010, réalisé par Tom Hooper, Réalisé par Tom Hooper a été nommé à 12 reprises pour les Oscars.