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Collection vivante, la Fondation Martin Bodmer pratique une politique régulière d’acquisitions de prestige. Parmi les plus récents enrichissements de la bibliothèque figure un témoignage émouvant du monde des lettres de l’entre-deux-guerres : une copie autographe des Douze petits écrits calligraphiée par le poète Francis Ponge, alors tout jeune débutant, pour être offerte à son ami Marc Chagall, pressenti pour l’illustration du volume en gestation.
C’est en 1922 que le jeune Francis Ponge (1899-1988) rencontra Jean Paulhan, ami de sa famille, qui était son aîné de quinze ans. Paulhan était alors le secrétaire de Jacques Rivière, directeur de la NRF (Nouvelle Revue Française), et le demeura jusqu’à la mort prématurée de son patron en 1925. Il fit entrer Ponge à la NRF par la petite porte comme « attaché à la fabrication » (un emploi qu’il ne garda que trois mois, entre mai et juillet 1923, avant de démissionner). Dès 1916, Ponge, alors hypokhâgneux, avait mis au jour ses premiers vers, un sonnet, dans une revue confidentielle, mais il n’avait ensuite publié aucun livre ou recueil. Paulhan l’incita à confier certaines de ses compositions aux éditions de la NRF et Ponge composa un recueil baptisé Douze petits écrits, articulé en trois parties : trois « Poésies », quatre « Satires » et trois « Apologues », auxquels se rajoutaient deux textes liminaires à mi-chemin entre la préface et la dédicace.
C’est aussi grâce à Paulhan que Ponge rencontra à Paris, en 1924, Marc Chagall. L’artiste, après être resté bloqué dans sa Biélorussie natale durant la première Guerre mondiale, était de retour à Paris depuis un peu plus d’un an. Le texte assez court de Ponge devait prendre place dans la collection de la NRF baptisée « Une œuvre, un portrait » : chaque livre impliquait donc un artiste qui devait réaliser un portrait de l’auteur destiné au frontispice. Chagall fut retenu pour les Douze petits écrits et, comme il devait avoir une bonne connaissance de l’œuvre à venir, Ponge lui offrit une copie manuscrite de son œuvre, calligraphiée de sa propre main et enrichie d’un colophon prestigieux : « manuscrit recopié pour Marc Chagall, Francis Ponge, Paris, le 14 décembre 1924 ».
Le présent manuscrit a la particularité de présenter certaines variantes par rapport au texte définitif imprimé : on y découvre des exergues inédits sur le titre et la page de dédicace aux initiales « J.P. » (pour Jean Paulhan), ainsi que les intitulés prévus pour les cinq premières pièces – des indications ensuite supprimées dans la version imprimée. On notera par exemple que le second texte liminaire se nommait ainsi « La grimace de Malherbe », marque d’intérêt précoce de Ponge pour ce poète auquel il consacra son fameux Pour un Malherbe en 1960.
L’idée d’un portrait de Ponge par Chagall était donc arrêtée, lorsque le jeune poète, recevant les épreuves du livre, eut une crise de conscience : ne supportant plus son texte à la relecture, il décida d’en abandonner la publication. Il écrivit donc à Chagall pour lui expliquer son renoncement et lui dire qu’il n’avait plus besoin de portrait. Situation qui mit bien entendu Paulhan dans une position délicate, tant à l’égard de Chagall que des éditions de la NRF : il se montra donc très pressant pendant plusieurs mois et parvint à convaincre Ponge de revenir sur sa décision. Le volume vit donc le jour le 31 mars 1926, sous la forme d’un petit in-octavo tiré à 718 exemplaires sur vélin, plus 16 exemplaires de tête sur vieux Japon. Si le traditionnel portrait-frontispice était bien là, il n’était plus l’œuvre de Chagall, mais d’un autre artiste d’origine russe : Mania Mavro. Cette première œuvre de Ponge, bien que suivie de seize longues années de silence avant la sortie du célèbre Parti pris des choses, eut un retentissement important et, selon Jean Tardieu, « Paulhan tenait cette œuvre pour une des plus importantes de sa génération ».
Nicolas Ducimetière
9 octobre 2013