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Les trous du filet social
A Genève, il n'y a guère que les mendiants et quelques sdf récalcitrants à être hébergés dans les abris PC ou à l'Armée du Salut, qui témoignent visiblement de la présence d'une population pauvre dans une ville riche. Il y a certes une pauvreté volontaire, assumée, revendiquée, proclamée : c'est celle de l'ascète, celle de Diogène, celle du mendiant. Celle du refus de l'aliénation laborieuse et marchande. Celle du refus de la norme sociale. Celle-là n'est pas méprisée, elle est crainte. Parce qu'elle est subversive. Or la plus grande part de la population genevoise pauvre ne se voit pas comme telle, ne serait-ce que parce qu'elle ne se montre pas comme telle. Ou qu'on la cache, parce qu'elle fait tache, et qu'elle montre à la Cité les trous de son filet social. Cette pauvreté-là est celle de dizaines de milliers de personnes. Ainsi, le canton détient-il le record de la rente AVS moyenne la plus basse, et de la plus haute proportion de retraités ayant besoin de prestations complémentaires à l'AVS pour survivre : ils et elles sont un-e sur trois dans ce cas. Et les dépenses consenties par le canton pour ces prestations ont augmenté de 15 % entre 2010 et 2016, et vont continuer d'augmenter, si suspicieuses et tatillonnes que soient les vérifications du droit à les demander. En Suisse, 14 % des retraités sont en situation de pauvreté. S'y ajoutent, dans la même situation, les centaines de milliers de "travailleurs pauvres" et de familles monoparentales recevant (ou non) une aide sociale. Dans le canton de Vaud, par exemple, une personne sur vingt âgées de 26 à 65 ans est en situation de pauvreté. Une pauvreté invisible, mais, à l'aune de cantons et d'un pays riches, considérable, dans tous les sens du terme, à commencer par le premier : est considérable ce qui doit être considéré.
La rue des Vollandes est proche de la rue du Rhône
Sur les 45 communes genevoises, une seule assume l'hébergement des sans-abris : Genève. Pour la Conseillère administrative Esther Alder, mais aussi pour le Conseiller d'Etat Maura Poggia, cette situation n'est pas acceptable : ce n'est pas la charge financière pour la Ville qui est problématique : 2 millions de francs par an sur un budget municipal de plus de 1,1 milliard, c'est marginal. Mais l'enjeu étant collectif (les hébergés par la Ville viennent de tout le canton, et même de Vaud et de France), la réponse doit l'être aussi, au moins cantonalement, voire régionalement, d'autant que les deux magistrats partagent un objectif commun : assurer un hébergement d'urgence toute l'année, et non plus seulement un mois d'automne, l'hiver et un mois de printemps. Un objectif qui ne pourra être atteint que si des majorités parlementaires le soutiennent, au Conseil municipal et au Grand Conseil.
En attendant, il faut bien héberger les sans-abris. Le 10 avril dernier, les abris PC ouverts par la Ville de Genève pour les accueillir les sans-abris ont fermé, jusqu'à l'automne. Depuis novembre 2016, ils avaient accueilli 1177 personnes, en majorité européennes (hors France) et africaines, mais comprenant aussi des Français et des Suisses, et leur ont assuré 23'139 nuitées (1000 de plus que lors de l'ouverture annuelle précédente). 23 personnes ont été conduites aux hébergements en abri par les équipes du Service social de la Ville, mais près de 340 ont refusé de les suivre, refusant la promiscuité et les règles de cet hébergement collectif. L'Armée du Salut a ajouté à l'accueil municipal le sien propre, destiné à des familles (101 personnes en ont bénéficié). Deux infirmières ont été mises à disposition des hébergés par la Ville et ont effectué 734 consultations médicales.
Le deuxième train de projets de loi sur la répartition des tâches entre le canton et les communes concerne notamment l'hébergement des personnes sans domicile fixe, une tâche que le canton veut voir assumée par les communes, et celui des réfugiés, dont le canton veut partager la charge avec les communes. Dans le projet du Conseil d'Etat, l'aide d'urgence (alimentation, hébergement), l'accompagnement social et l'orientation seraient, s'agissant des sdf, de la compétence des communes, au nom du principe de "proximité". Ce qui n'est pas absurde, ou ne le serait pas si des compétences réelles sont données aux communes, et qu'on ne les transforme pas en simples instances d'exécution de décisions purement cantonales (voire fédérales). La Ville assume d'ailleurs déjà cette tâche, sans en limiter les bénéficiaires à ses propres habitants puisqu'elle en héberge venant de tout le canton, et même de Vaud et de France. Les communes qui n'assumeraient rien en ce domaine devraient donc contribuer financièrement à l'effort de celles qui font leur boulot social. La moindre des choses ? voire : gageons que les refus de cette responsabilité commune ne manqueront pas.
L'autre soir, à la télévision, sur la chaîne romande, un reportage nous faisait arpenter la rue du Rhône, ses boutiques de luxe, ses loyers exorbitants, ses pas de porte pharaoniques, sa pléthore de vigiles, son déluge de fric et de paillettes (d'or, pas de strass...). Mais de là où aboutit cette rue (qui devrait bien remplacer celle de la Croix d'Or au Monopoly, place des Eaux-Vives, à la rue qui abrite l'un des principaux lieux d'hébergement des sans-abris de Genève, la rue des Vollandes, il n'y a que dix minutes, un quart d'heure tout au plus, de marche à faire. La Roche Tarpéienne est proche du Capitole : ainsi avertissait-on les puissants de Rome. La rue des Vollandes est proche de la rue du Rhône, devrait-t-on ajouter pour dessiller les assoupis de Piogre.