Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07070.jsonl.gz/337

Plusieurs médecins genevois se sont illustrés durant la première moitié du XIXe siècle et demeurent présents dans les mémoires. Jean-François Berger, qui aspirait à égaler les meilleurs et en avait les capacités intellectuelles, n’est pas de ceux-ci.1
Lors de la réunion annuelle de 1833 de la Société helvétique de sciences naturelles, le chirurgien genevois François-Isaac Mayor fait l’éloge de son confrère et contemporain récemment décédé. Il remarque que depuis de longues années Berger ne jouissait que d’une santé débile, alors que dans son jeune âge elle avait toujours été florissante et il était alors d’un caractère gai et aimable. Mais depuis les expériences qu’il fit à Paris, avec de la Roche fils, elle fut toujours altérée et «il devint insensiblement triste et chagrin ; sans doute sa position financière n’était pas de nature à lui faire voir l’avenir en beau».2 Sa dépression s’aggrava avec le temps et, en 1814, il fit une crise de délire de persécution et fut enfermé quelque temps contre son gré dans une maison de santé.3
Jean-François Berger (né à Genève le 22 juin 1779, mort à Genève le 5 juin 1833) est le fils d’un artisan horloger et d’une mère qui décéda quand l’enfant n’a que huit ans. Jean-François est très doué pour les études et entend devenir médecin. «Il a depuis l’âge de quatorze ou quinze ans été élevé pour la carrière médicale. Des circonstances favorables l’avaient placé chez un chirurgien bien connu (le Dr Louis Jurine) qui ne négligeait aucune occasion de le familiariser avec les principes de l’anatomie et de la chirurgie». Berger fait ses classes au Collège, puis à l’Académie, où il est diplômé en lettres (1797), puis en philosophie (1799). C’est l’année où le docteur Louis Odier, célèbre pour son rôle dans la dissémination de la vaccination sur le Continent est nommé à une chaire de médecine annexe à l’Académie de Genève. Berger apprend d’Odier différentes branches de la médecine. En 1802, muni de lettres de recommandation, Berger prend la route de Paris. Il y vise l’obtention du doctorat en médecine, qu’il obtient effectivement fin 1805, avec un travail sur les causes de la mort d’animaux lors de la noyade.
Berger participe aussi activement aux recherches que réalise, en vue de l’obtention du même doctorat, son ami et condisciple François de la Roche, dont le père est un médecin d’origine genevoise qui dirigeait un hôpital à Paris.
Dans le but de préciser le rôle de la transpiration cutanée dans le maintien de la température corporelle, les deux jeunes gens s’exposaient à de très hautes températures externes, soit dans une petite étuve sèche où ils étaient forcés de rester immobiles, soit dans un bain de vapeur d’eau. Pour déterminer ce qu’ils avaient perdu par l’effet de la transpiration, ils se pesaient avant et après chaque expérience. Dans sa thèse, soutenue en janvier 1806, de la Roche précise que les résultats de ces expériences ne lui appartenaient pas exclusivement. «Je les ai faites avec un ami, M. Berger de Genève, docteur en médecine, qui en a constamment partagé avec moi la fatigue et les soins, en même temps qu’il m’a aidé de ses conseils dans tout le cours de ce travail».4
Après une expérience particulièrement longue et éprouvante, de la Roche écrit : «Nous étions faibles, chancelants ; nous éprouvions une forte céphalalgie ; notre circulation était fortement accélérée, nous avions des nausées. Les forces nous abandonnèrent alors tout à fait, et nous fûmes obligés de nous étendre sur un matelas. Monsieur Berger cependant ne tarda pas à se trouver mieux. Quant à moi, je fus pendant plus d’une heure incapable de me lever. Je conservai jusqu’au lendemain matin de la pesanteur dans la tête et de la fréquence dans le pouls».
Mayor a postulé que des expériences aussi extrêmes pouvaient expliquer la sévère dépression dont Berger a souffert par la suite. Cette hypothèse n’est guère tenable. En réalité, Berger avait d’autres bonnes raisons d’être déstabilisé. Il était arrivé au terme d’études longues et ardues et il entendait revenir à Genève pour s’y consacrer à la pratique médicale ; or, selon une loi promulguée en 1803 par Bonaparte, relative à l’exercice de la médecine, le droit de pratique n’était plus octroyé que très parcimonieusement dans le Département du Léman ! En attendant des jours meilleurs, Jurine et Odier encouragent Berger à parfaire sa formation pratique en Grande-Bretagne en visitant les hôpitaux d’Edimbourg, de Londres et de Dublin.
En été 1807, Berger arrive à Londres, avec des lettres de recommandation pour des savants et des médecins de renom. Alexandre Marcet, un Genevois établi à Londres, docteur en médecine d’Edimbourg et professeur de chimie à l’Hôpital de Guy, figure parmi les destinataires. Marcet était devenu très riche par son mariage avec Jane Haldimand, issue d’une famille originaire d’Yverdon qui avait prospéré à Londres. Elle venait de publier (anonymement) un livre de vulgarisation de la chimie, qui allait devenir un grand succès de librairie.5
Marcet reçoit Berger avec son hospitalité coutumière. Il lui déconseille de se rendre à Edimbourg et lui suggère plutôt d’apprendre rapidement l’anglais. Il le présente aux savants et aux amateurs de science qu’il connaît. Grâce à leurs appuis, Berger obtient la licence de pratiquer la médecine à Londres, assiste à quelques séances de la Société Royale et devient membre de la Société de géologie, pour laquelle il effectuera des relevés stratigraphiques le long des côtes britanniques. Paradoxalement, c’est en tant que géologue et minéralogiste qu’il gagne quelque argent, alors que la pratique de la médecine ne le nourrit pas. Il officie bénévolement dans le village de Saint-Ives, où il s’occupe de la vaccination des enfants avec un vaccin que lui procure Marcet ; à Colchester, Marcet et Berger soignent des matelots anglais atteints de malaria suite à un débarquement de la marine anglaise en Flandres. D’autres tentatives de trouver un emploi dans l’armée ou dans les colonies comme médecin ou comme géologue font long feu.
En 1810, Berger fait un séjour de plusieurs semaines à Paris et à Genève. Des savants anglais de renom lui remettent des lettres et des communications à transmettre à leurs collègues parisiens.6 A Genève, la situation demeure bloquée. La correspondance qui s’ensuit montre que la famille de Berger ne peut pas lui venir en aide, son frère étant chômeur.
Marcet et ses riches amis de la Société de géologie créent alors un fonds de voyage permettant à Berger de poursuivre ses études géologiques de la Grande-Bretagne.7 Un contrat en bonne et due forme est signé par les partenaires pour une durée de trois ans, de décembre 1810 à décembre 1813. La rédaction fut faite avec grand soin, pour éviter de blesser sa sensibilité, car on le savait très susceptible. Les frais d’entretien et de voyage de Berger sont couverts jusqu’à hauteur de 200 livres anglaises par année. L’argent est déposé dans une banque au nom de Berger, qui retire de ce compte ce dont il a besoin. Un subside lui est aussi alloué pour l’achat d’instruments de mesure et de cartes topographiques.
L’odyssée solitaire de Berger dans des régions de la Grande-Bretagne où la majorité des habitants s’expriment dans l’une ou l’autre des langues gaéliques (et lui en anglais approximatif, parlé avec un accent français) a beau lui donner de quoi subvenir à ses besoins, elle n’est pas de nature à le guérir de ses angoisses. Au contraire, elle aggrave sa dépression et suscite en lui des idées de persécution : en effet, il lui arrive d’être arrêté, chassé d’un village ou d’une auberge et de voir son baromètre confisqué. Il faut admettre que le bonhomme avait de quoi susciter la méfiance des habitants et des policiers qui croisaient son chemin. Son comportement et son habillement pouvaient être ceux d’un voleur, d’un fou ou – pire encore – d’un espion au service de l’ennemi français. Dans une lettre datée de 1808, Berger se décrit comme suit :
«Figurez-vous un gaillard de la figure et de la taille dont vous me connaissez, qui porte une longue veste, un court habit noir fait avec un vieux greatcoat d’origine parisienne et deux rangs de poches en étagères sans compter celles de l’inside, des pantalons de même couleur et nés dans le même climat, des lunettes d’argent sur le nez, un parapluie dans la main gauche, un baromètre sur son épaule droite dans un étui de peau, un marteau de trois livres avec un manche qui dépasse la longueur du genou et qui est fixé au centre de gravité de son corps par le moyen d’une courroie qui en fait le tour, un autre petit marteau sortant des poches de la longue veste, une boussole, une carte de géographie, un livre de notes, une écritoire et autant de pierres que le reste de ses poches peut en contenir».1
C’est en Irlande et dans les îles de la mer d’Irlande que Berger passe la moitié des trois ans qui lui ont été alloués. Il en tire plusieurs publications.8 Fin décembre 1813, le contrat de Berger avec la Société de géologie se terminait. Le moral au plus bas, Berger ne croyait plus aux promesses de ses amis de lui trouver un emploi rémunéré. Il devenait de plus en plus sombre et il ne fréquentait plus guère ses amis londoniens. Les Marcet continuaient pourtant à défendre sa cause.
Janvier 1814 apporta son lot de nouvelles qui avaient de quoi déstabiliser Berger. A Londres, les nouvelles sont encourageantes : on offre à Marcet non pas un, mais le choix entre deux postes rémunérés, l’un dans l’armée, l’autre en Inde. Le mérite en revient au frère de Jane Marcet, William Haldimand, qui était alors directeur de la Banque d’Angleterre et habitait la même maison que les Marcet. Berger accepte sans hésiter le poste de médecin que la Compagnie des Indes lui propose. A la même époque, il apprend de Genève la nouvelle de la mort de son père, suivie de celle à Paris de François de la Roche, ami des études et victime de l’épidémie de typhus amenée en France par les rescapés de la campagne de Russie.
Entre le chagrin de la perte de deux êtres qui lui étaient chers, la panique devant son départ pour une durée indéterminée et les espoirs nés de la fin de l’occupation française de Genève, on ne sait pas lequel ou lesquels de ces événements fut responsable d’une brusque et sévère altération de son comportement. Il devint plus soupçonneux et quérulent que jamais. Il s’offensa du fait que William Haldimand lui avait fait réserver une place à bord d’un bateau sans lui demander son avis. Son délire de persécution lui faisait craindre d’être débarqué en Amérique du Nord en lieu et place de l’Inde. Il tint à l’endroit de Haldimand de tels propos que ceux qui le virent pendant ces jours-là furent convaincus qu’il était devenu fou : il finit par convoquer Haldimand à un duel. La forme du message et les menaces que Berger proférait contre lui suscitèrent un conseil de famille et une réunion de médecins au cours de laquelle on décida que pour protéger Haldimand, il était nécessaire de faire sans retard interner Berger. Ce qui fut fait dans une maison privée, tenue par un médecin spécialiste, réputé pour ses connaissances médicales et sa discrétion.
Berger informa aussitôt le Dr Jean (John) Baumgartner de sa situation. Ce camarade du Collège de Genève, qui était médecin de campagne dans le centre de l’Angleterre, se rendit à Londres, où il discuta de la situation de Berger avec Marcet. Après dix-huit jours d’enfermement, Berger fut remis en liberté sous la responsabilité de Baumgartner. Il avait déjà exprimé ses regrets à Haldimand et il écrivit à Marcet pour lui apprendre son retour définitif à Genève. En fait, il coupait tout lien avec les Marcet et ceux de ses amis à Londres qui avaient pris part à son enfermement. Il continua par contre de correspondre avec d’autres membres de la Société de géologie.
En été 1814, le gouvernement provisoire, qui a été mis en place après la fin de l’Annexion de Genève à la France, autorise Berger à exercer la médecine à Genève. Mais sa pratique ne prospère pas. Dans une lettre à un collègue, il écrit : «J’ai été assez occupé, mon cher ami, pendant quelques jours… à relever de petits comptes pour ramasser quelques pièces de vingt et un sols, si nécessaires pour vivre». Il attribue son insuccès à son enfermement et il est possible qu’il ait été mal vu. Un dossier sur son délire londonien fut envoyé par Marcet à son beau-frère, le professeur Pierre Prevost, pour être porté à la connaissance d’un syndic au cas où Berger agresserait Marcet lors d’une de ses visites à Genève.
A Genève, Berger pratique surtout l’observation et l’expérimentation animales. Il fréquente aussi les réunions de la nouvelle Société médicale de Genève, ainsi que celles de la Société de physique et d’histoire naturelle.
Entre 1820 et 1825, il étudie, à l’aide d’une balance et d’un thermomètre, des animaux qui hibernent. Lérots, muscardins, marmottes et chauves-souris sont le sujet d’une publication sur ce thème parue au soir de sa vie.9
A sa mort, il laissait beaucoup de papiers, y compris un gros registre où il avait inscrit jusqu’à ses derniers jours des centaines d’observations météorologiques. Le document le plus étrange est un long mémoire, achevé en 1830, dans lequel il a amassé des données sur la température interne de très nombreuses espèces de mammifères et d’oiseaux. La Société de physique et d’histoire naturelle le fit paraître intégralement dans deux de ses volumes.10
Mais le Dr Charles Chossat, qui fréquente comme Berger les séances de la Société de physique et d’histoire naturelle, se gausse, mais sans les nommer, de ceux qui comme Berger font «de longues recherches pour s’assurer si la chaleur de telle espèce était d’une fraction de degré plus haute ou plus basse que tel ou tel point».11
Laissons le mot de la fin au professeur Alfred Gautier : «Berger avait de la droiture de caractère et beaucoup de qualités estimables. Il était fort zélé pour la science, très laborieux et consciencieux dans tout ce qu’il faisait. Mais il était peut-être trop entier dans ses idées, et parfois ombrageux et irritable. Il est probable que sa santé a été pour beaucoup dans ces dernières dispositions, qui ont eu une fâcheuse influence sur son bonheur».12