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09/03/2017
Les origines de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XXVI)
Ce texte fait suite à celui appelé La Maison de Tornither le Brave, dans lequel je continuais à converser avec une immortelle de la Lune (avec laquelle je voyageais sur une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline); et nous évoquions un être mystérieux appelé Tornither le Brave, dont elle me disait qu'il gardait des brebis dans la montagne.
- Mais encore? demandai-je après un instant.
- Tornither le Brave est retiré des affaires: il est pour ainsi dire à la retraite. Il n'est autre que le frère du père de Segwän, le terrible Tarcamïn. Lui aussi a une apparence terrifiante, que je préfère ne pas te décrire. Je dirai seulement que du feu semble continuellement sortir de ses yeux, et qu'un torrent coule de chacune de ses oreilles. Il a quatre bras en tout, et si tu le vois tel qu'il est vraiment, si tu le contemples nu, sans ses habits tissés d'illusions, tu en perdras la raison. Dans sa bouche on voit, mâchées, des âmes humaines, et on les entend gémir. Pourtant, ne crois pas qu'il s'agisse d'un être mauvais. Mais déjà j'en dis trop: moi qui prévoyais de ne pas t'en parler!
- Le verrons-nous? fis-je.
- Prie pour qu'il n'en soit rien! s'écria Ithälun.
- Mais pourquoi s'est-il retiré, s'est-il mis à la retraite?
- Sache qu'il est tombé malade, et que son souffle est pestilentiel, et que ceux qui le respiraient, parmi les hommes, tombaient malades à leur tour. Une épidémie abominable s'est répandue parmi eux. Ce qui ne l'a atteint que comme une indisposition a fait mourir les mortels en masse.
«Ce qui causa son indisposition, je vais te le dire: certains hommes qui, comptant sur sa bonne volonté à leur égard, lui offraient des présents en offrirent un qui le rendit malade. Il dut demander la guérison aux anges, et, s'il l'obtint, il dut, en échange, jurer sa retraite définitive, les instances divines ayant estimé qu'il n'était plus utile aux mortels comme il l'avait été, et même qu'il suscitait en eux des aspirations perverses. Ce n'est pas qu'il le voulût; mais il en était ainsi: sa présence les enorgueillissait et leur faisait perdre leur pouvoir de choisir entre le bien et le mal, de telle sorte qu'ils se laissaient happer par le mal, lorsqu'il était près d'eux, il les éblouissait et ils ne voyaient pas les hordes mauvaises qui s'emparaient d'eux, et les engloutissaient. C'est ainsi qu'une offrande immonde fut un jour faite à son endroit, et qu'il ne la supporta pas.
«De son mal il reste des séquelles, notamment les torrents qui sortent de ses oreilles, et le feu qui jaillit de ses yeux. Ils sont le reliquat de ses infections passées.
«Il attend encore la guérison définitive, car son état est stationnaire; il n'empire plus, et son haleine s'est améliorée, mais il n'a point repris sa splendeur d'antan. Loin des hommes, qu'il ne veut plus infecter, il garde des brebis, dont la laine est d'argent: il l'offre aux génies pour qu'ils se tissent des habits enchantés.
«J'ajoute que ses rapports avec son frère sont mauvais, et qu'ils se sont disputés, parce qu'ils n'étaient pas d'accord sur le rôle à donner à Segwän dans l'avenir, et je dois dire que Tornither était plus favorable à sa nièce que son propre père. Un débat s'en est suivi, et même un combat, et des catastrophes en sont venues, sur la Terre, dont beaucoup d'hommes sont morts. Cela peut d'ailleurs avoir joué dans l'excès de vénération dont il a fait preuve parmi les survivants, aussi curieux que cela paraisse. Ce que font les génies est de conséquence immense, parmi les hommes, qu'ils en soient conscients ou non. Ils peuvent bien attribuer ce qui leur arrive à des propriétés de la matière, en réalité ils savent peu de choses, ils ne connaissent du monde que la surface, même quand ils contemplent l'immensité au moyen de leurs instruments.
(À suivre.)