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20/01/2014
Le mot "chocottes" est utilisé exclusivement au pluriel. On le rencontre dans l'expression "avoir les chocottes": avoir peur. On dit aussi "donner/flanquer les chocottes": faire peur. Au XIXème siècle, une chocotte désignait une dent en argot. Le mot vient de "chicot" qui a deux significations: le reste d'une branche ou d'un tronc qui a été coupé et une dent qui a été cassée. C'est ce dernier sens qui nous intéresse. L'expression "avoir les chocottes" véhicule l'image des dents qui s'entrechoquent sous l'effet de la peur lorsque notre bouche commence à trembler. On dit d'ailleurs aussi "claquer des dents". Et il y a bien sûr un jeu de mots entre "chocottes" et le verbe "choquer", le tout prenant l'allure d'une onomatopée.
Le mot "chochotte" est apparu au début du XXème siècle. Il décrivait un jeune homme maniéré ou une jeune fille apprêtée dans sa façon de s'habiller. Aujourd'hui, le terme est appliqué à toute personne, homme ou femme, qui fait des complications pour peu de choses, qui chipote et qui minaude, qui est douillette, snob ou prétentieuse. On utilise généralement ce mot pour produire un effet comique dans la conversation. Il/elle fait sa chochotte: il/elle fait des chichis. L'origine du mot est controversée, elle pourrait venir de "chouchou" ou de "cocotte", voire d'une combinaison des deux.
Au XIXème siècle, une cocotte était une femme qui avait des "mœurs légères", entendez une prostituée, une gueïupe en vaudois. À l'époque, on utilisait aussi le terme "demi-mondaine". Voici une définition plus complète: Demoiselle qui ne travaille pas, qui n'a pas de rentes, et qui cependant trouve le moyen de bien vivre - aux dépens des imbéciles riches qui tiennent à se ruiner, s'amuse le journaliste et écrivain Alfred Delvau en 1866, rappelant que le mot date alors de quelques années à peine, précisant encore: nos pères disaient "poulettes"¹. Ou encore cette variante: Cocotte-minute, femme réputée pour ne résister longtemps aux avances des messieurs. Ce terme, dans ce sens, apparaît dans les années 1950, peu après la commercialisation, en 1953, d'un autocuiseur devenu célèbre portant ce nom². Dans un tout autre registre, on retrouve notre cocotte dans le langage enfantin pour parler d'une poule... l'oiseau de basse-cour, bien évidemment, par imitation du gloussement.
Lorsqu'on est chochotte, on a facilement les chocottes. Mais il existe toutes sortes d'expressions synonymes. On peut avoir la trouille ou, si l'on a vraiment très peur, le trouillomètre à zéro. On peut aussi avoir la frousse, la pétoche, les foies et des sueurs froides. Au Québec, on dit "avoir la chienne" ou "avoir la chienne de sa vie" et "avoir les quételles".
Enfin, on peut avoir les jetons ou donner les jetons à quelqu'un. Cette expression, relativement récente puisqu'elle date de la première moitié du XXème siècle, appartiendrait au vocabulaire du jeu et tirerait son origine des jetons de casino qui servent de mise à la roulette et que l'on craint de lancer sur le tapis par peur de perdre son argent. Autre possibilité: depuis la fin du XIXème siècle, dans le langage populaire, un jeton est un coup de poing. L'expression symboliserait donc la peur d'être frappé.
¹&²Pierre Merle, Nouveau dictionnaire de la langue verte, Éditions Denoël, 2007.
13/01/2014
La bringue a un sens différent en Suisse romande et en France.
Selon le pays où vous vous trouvez, faire la bringue n'aura pas tout à fait les mêmes conséquences !
En Suisse romande, on utilise le mot "bringue" pour qualifier un discours ennuyeux, des propos répétitifs: il ressasse toujours la même bringue, c'est-à-dire la même rengaine.
Une personne qui rabâche continuellement les mêmes choses est également appelée bringue: quelle vieille bringue, celui-là, il faut supporter ses histoires (comprenez "quel vieux raseur").
"Bringue" peut aussi prendre le sens de "querelle": il n'arrête pas d'avoir des bringues avec tout le monde.
Le mot se décline en verbe, autant dans le sens d'embêter avec des discours insistants que de se disputer: ma grand-mère bringue toujours les mêmes souvenirs du passé, il bringue pour avoir l'autorisation de sortir le soir; ces gamins sont toujours en train de se bringuer, ma sœur passe son temps à bringuer avec mon père.
Selon le contexte, le verbe peut avoir un sens totalement différent: celui de s'attarder, perdre son temps, traînasser. Qu'est-ce que tu bringues ? Je t'attends depuis des heures !
Il existe aussi l'expression "faire la bringue à quelqu'un": importuner, harceler quelqu'un dans le but d'obtenir quelque chose: mes enfants me font la bringue pour avoir des friandises. Autres régionalismes romands: faire la meule, faire la scie.
Enfin, il y a l'expression "être en bringue avec quelqu'un": être brouillé avec quelqu'un.
Tous les emplois du mot sont familiers.
En France, "faire la bringue" sera compris exclusivement dans le sens de "faire la fête", une fête généralement bien arrosée, avec aussi la connotation plus large de "faire la noce": mener une vie désordonnée, dissipée. Et lorsqu'on est ivre, on dira populairement qu'on est brindezingue. Autrefois, on disait: être dans les brindes.
L'étymologie de "bringue" serait justement "brinde" qui, au XVIème siècle, signifiait le toast que l'on porte à la santé de quelqu'un, le mot "brinde" venant de la formule allemande bring dir's (contraction de dir es), littéralement "je te le porte": je bois à ta santé. En italien, trinquer se dit d'ailleurs brindare. On voit ici le lien avec les sens romands de la bringue puisque consommer trop d'alcool peut parfaitement contribuer à répéter inlassablement les mêmes propos et à chercher des noises à ses compagnons de beuverie.
Il existe deux expressions populaires en rapport avec un autre effet que l'alcool peut avoir sur l'organisme, l'effet euphorisant: "à toute bringue" et "à toute berzingue" pour dire "très vite", "à toute allure", le terme "berzingue" étant la forme picarde du mot "brindezingue".
En France, le verbe bringuer dans le sens d'importuner, de se disputer ou de traîner n'entre pas dans le vocabulaire usuel. "Bringuer" constitue la variante familière de "faire la fête", variante usitée en Suisse romande également.
Enfin, en Suisse romande comme en France, "bringue" désigne une femme haute en jambes et maigre, dégingandée. Au sens propre qui date du XVIIIème siècle, ce terme à l'origine incertaine désigne un cheval mal bâti, de chétive apparence. Aujourd'hui, il est employé dans l'expression péjorative "une grande bringue", expression proche du "grand escogriffe" masculin décrit dans une chronique précédente:
Pour en savoir davantage sur d'autres mots typiquement romands: Georges Arès, Parler suisse, parler français, Éditions de l'Aire, 1994; et Dictionnaire romand, particularités lexicales du français contemporain, Éditions Zoé, 1997.
06/01/2014
Pour bien commencer l'année, la réponse à une question essentielle.
Quand quelqu'un a une attitude étrange qui nous déstabilise ou quand quelqu'un n'est pas très futé et que cela nous dérange, on dit familièrement: cette personne, elle a une case en moins. Ou encore: cette personne, elle a une case vide. Mais pourquoi utilise-t-on le mot "case" pour juger un comportement qui ne correspond pas à nos attentes ?
Cela nous vient d'un médecin allemand né en 1758 et appelé Franz Joseph Gall. Au début du XIXème siècle, Franz Joseph Gall invente une science révolutionnaire pour l'époque: la phrénologie. C'est en 1807 à Paris qu'il donne pour la première fois un cours public sur ses découvertes. La phrénologie, qui n'existe plus aujourd'hui, se voulait une science affirmant que les protubérances disséminées sur notre crâne reflètent nos facultés mentales. Pour Franz Joseph Gall, celles-ci avaient des localisations tout à fait précises dans certaines régions du cerveau. Chaque région, dont le nombre pouvait varier énormément selon les individus, exerçait une pression sur la partie du crâne qui lui correspondait et cela donnait lieu à des protubérances osseuses. Pour Gall, il suffisait de repérer ces bosses sur le crâne d'une personne pour faire l'inventaire psychologique de ses facultés et déterminer ainsi ses tares et ses qualités. Gall les détectait en palpant le crâne de ses patients. Aujourd'hui, quand on dit de quelqu'un qui est particulièrement doué dans un domaine qu''il a "la bosse" des maths ou "la bosse" des affaires, par exemple, cela vient de la phrénologie.
Dès le début, cette science a été très controversée: elle avait des adeptes passionnés et des adversaires virulents. L'idée initiale n'était pas aussi mauvaise que cela puisque l'on sait aujourd'hui qu'il existe effectivement plusieurs zones distinctes dans le cerveau. Gall a aussi contribué à faire avancer les recherches sur la structure du cerveau et à mettre en évidence le rôle prépondérant du cortex cérébral. Mais certains chercheurs de l'époque disaient à juste titre que le cerveau ne pouvait pas être séparé en des unités fonctionnant indépendamment les unes des autres et qu'il fallait le considérer dans sa globalité pour pouvoir émettre un diagnostic crédible. Ces chercheurs traitaient Franz Joseph Gall de charlatan et qualifiaient la phrénologie de pseudo-science. Malgré ces critiques, Gall a eu comme patient l'écrivain Stendhal. Ce dernier a consulté Gall à son retour de campagne de Russie parce qu'il avait de la fièvre. Le 25 août 1813, dans une lettre à sa sœur, Stendhal émet la réserve suivante: "On m'a conseillé de me mettre dans les mains du docteur Gall, mais à condition qu'il ne me tâterait point le crâne."¹ Stendhal avait probablement déjà compris que la phrénologie ne tenait pas la route, ce que le temps et les progrès de la science ont bien sûr fini par démontrer de manière officielle.
Franz Joseph Gall avait dénombré une trentaine de régions différentes dans le cerveau et pour lui, chacune de ces régions possédait sa bosse et sa fonction précise. En voici quelques-unes, telles qu'il les avait baptisées: "Estime de soi", "Charitable et miséricordieux", "Bienveillance", "Besoin d'admiration", "Vénération", "Fermeté", "Tendance à la foi". Le Musée de l'Homme à Paris a conservé toute une série de crânes avec des étiquettes qui désignent ces régions cérébrales.
Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il a une case en moins, ou une case vide, on fait référence à ces régions du cerveau répertoriées par Franz Joseph Gall il y a deux siècles. La phrénologie a disparu, mais la langue française dont la mémoire a la vie dure en a gardé des traces. Par le langage, on donne ainsi crédit à Gall en sous-entendant que si le cerveau d'une personne n'est pas complet, il ne peut pas assurer toutes les fonctions du raisonnement et que l'on a donc affaire à quelqu'un de dérangé.
¹Jean Théodoridès, Stendhal du côté de la science, Éditions du Grand Chêne, 1972.