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Lorsque le livre de Marcel Légaut Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme parut en 1970, il fut salué par Paris Match comme « une de ces oeuvres qui ne réussissent qu'une fois par génération ». Ce commentaire exprime bien les attentes et les espoirs suscités par l'ouvrage - non seulement dans la francophonie, mais aussi dans l'espace germanophone. Les livres ultérieurs de Légaut furent d'ailleurs largement traduits et répandus. Mais l'enthousiasme des années 70 et 80 est peu à peu retombé. Alors, Marcel Légaut, un auteur périmé ?
Les réflexions de ce penseur laïque et la façon dont il les exprime ne sont pas toujours faciles à comprendre. Mais si on se donne la peine d'y pénétrer, on s'aperçoit qu'elles sont d'une brûlante actualité, voire qu'elles ont acquis une dimension prophétique. L'homme est au centre de la pensée de Légaut, qui met en évidence des vécus fondamentaux de notre vie, issus de nos racines existentielles. Il y a là certaines parentés avec la philosophie de Gabriel Marcel.
Rencontre existentielle
Une pensée-clé de Légaut est celle de la perception de sa propre existence. Légaut l'appelle « la foi en soi », « affirmation inconditionnelle, à nulle autre semblable, posée par l'homme adulte, de la valeur originale de sa propre réalité prise en soi » (p. 11).[1] Il est décisif de comprendre que cette perception existentielle de soi se distingue fondamentalement de toute identité modelée par des influences externes. Légaut attribue la même qualité à d'autres vécus existentiels, tels que l'amour humain, la paternité, la vision de sa propre mort et le pouvoir créateur de l'homme. Pour pénétrer la dimension profonde de ces expériences, il faut toutefois pratiquer un recueillement conscient, la « présence à soi-même » comme il l'appelle.
La confrontation solitaire avec sa propre réalité n'est nullement un isolement, mais se développe au contraire à travers une rencontre personnelle avec le monde concret qui nous entoure. Comme lieu privilégié d'une telle rencontre existentielle, Légaut désigne l'amour entre l'homme et la femme, car il y voit une manifestation originale des profondeurs humaines. Or c'est précisément dans l'intimité de cette rencontre que se manifeste la diversité irrémédiable et la distance entre les êtres. Avec pour conséquence que tout humain, surtout dans des périodes de crise, est renvoyé au fin fond de sa solitude, qu'il s'agit d'accepter sans refoulement. « Cette lucidité - écrit Légaut - exige plus que de la bonne volonté : de l'intelligence et une sincérité courageuse. Pour subsister à la lumière brutale de ses révélations et pour les approfondir sans réserve, elle a besoin de la foi conjugale » (p. 47).
Dans la perspective existentielle qui sous-tend la réflexion de Marcel Légaut sur l'humain, l'expérience de la paternité - physique d'abord, mais bientôt aussi spirituelle - occupe une place importante. (Il serait nécessaire aujourd'hui de compléter sa vision toute masculine par une perspective féminine.) Pour exprimer la proximité incomparable dans la relation père-fils - en même temps que s'accentue leur diversité - il se sert de l'expression « foi paternelle ». Voici ce qu'il en dit : « Par son fils, il (le père) se reçoit lui-même, comme il ne saurait le faire par ses propres moyens. Il s'atteint dans sa profondeur. Il donne signification à son existence. Ainsi se manifeste, inséparablement solidaires et liées à ses croissances dans l'humain, la foi que le père a en lui-même et celle qu'il porte à son fils » (p. 60). Cette expérience profonde dépasse de loin la relation physiologique et n'est d'ailleurs nullement garantie. Dans la mesure où elle est présente, elle se manifeste, comme la paternité purement spirituelle, au-delà même du seuil de la mort sous forme de « paternité d'appel ».
S'approprier sa mort
La mort n'est pas pour Marcel Légaut l'irruption d'un événement extérieur qui mettrait fin arbitrairement à la vie humaine, mais plutôt un événement existentiel. C'est en quelque sorte le point de fuite des expériences existentielles que sont l'amour et la paternité, enracinées à leur tour dans l'expérience-clef de la conscience de soi. Comprendre intimement sa propre mort n'est donc possible que grâce à un recueillement lucide. Car même une personne pour qui la mort ne débouche pas sur le néant n'entretiendra pas nécessairement de relation positive avec celle-ci. Une telle relation ne peut naître que de sa propre vie, dans la mesure où son existence devient présence à soi-même.
Légaut écrit : « (L'homme) comprend la nécessité non pas biologique mais spirituelle (de sa mort) d'autant mieux que, saisissant le sens profond de son existence, il découvre que celle-ci exige de lui pour s'accomplir une dépossession de soi toujours plus totale. Dépossession et intelligence de "sa mort" grandissent ensemble. Elles s'aident à s'établir en lui. Sa mort est ainsi pour lui plus que la mort. Nul autre ne saurait mourir de cette mort. Elle est sa mort ; elle lui est essentielle » (p. 83).
Or, selon Légaut, il en va de même pour l'expérience de Dieu. « C'est à travers soi, écrit-il, que le croyant atteint Dieu. C'est aussi seulement à partir de son fond propre qu'il peut entrevoir et exprimer ce qui lui est accessible de Dieu » (p. 161). Remarquons qu'il n'est pas question ici de l'homme, mais du croyant. Entre ces deux notions, il y a pour Légaut le seuil d'une décision existentielle, qui seule est susceptible de surmonter la distance impropre d'un discours purement objectif sur Dieu.
C'est une distinction importante, dont on ne saurait surestimer la portée. Marcel Légaut distingue entre la foi en Dieu et une croyance idéologique en Dieu. Au sujet de cette dernière, il dit : « L'homme donne sens à ses jours en adhérant plus ou moins explicitement, suivant sa vigueur intellectuelle, à un système de pensée qui attribue signification et valeur à l'ensemble dont il est consciemment membre. Nous appelons ce système de pensée, quel qu'il soit, une idéologie » (p. 127).
Marcel Légaut ne méconnaît point l'importance initiale de la foi idéologique. Elle peut assurer un bon départ dans la vie spirituelle et même être longtemps indispensable. Mais l'expérience de la vie et les crises doivent y substituer la confrontation immédiate de l'homme avec soi : « Abstraction faite de toute idéologie, pour vraiment découvrir la nature et la portée de l'interrogation que lui pose sa propre réalité... il doit se confronter avec soi dans sa solitude essentielle. »
L'approche de la mort impose à l'homme, selon Légaut, une dernière et incontournable confrontation avec lui-même et une dernière décision. Dans un langage quelque peu raboteux, il postule pour cette épreuve décisive de sa mission authentique, la présence d'un maître ultime : « Pour que l'homme franchisse sans perdre coeur les ultimes frontières de l'humain quand il approche de l'échec à la dimension de la grandeur spirituelle de sa mission, il est nécessaire qu'il porte la présence, atteinte par la foi, d'un être qui ait lui-même connu cet échec, qui s'y soit heurté avec une violence proportionnée à son extrême puissance, qui ait cependant franchi victorieusement ce seuil surhumain, après avoir porté jusqu'à la fin, dans sa foi, sa mission, malgré une faillite dont tout confirmait le caractère radical » (p. 279).
Depuis vingt siècles, les disciples de Jésus de Nazareth voient en lui l'accompagnateur nécessaire et le maître ultime. Toutefois, il ne suffit pas qu'ils l'imitent extérieurement et suivent à la lettre son enseignement. Ils doivent plutôt s'efforcer de comprendre l'être et l'action de Jésus à travers leur propre expérience spirituelle. Alors, et alors seulement, ils le découvriront toujours mieux et seront en même temps toujours plus proches de lui. C'est pourquoi Marcel Légaut écrit : « Plus on découvre Jésus en se découvrant soimême et en se livrant à sa propre mission, plus on comprend la nécessité de son avènement et plus aussi on entrevoit la profondeur du mystère qui joint l'homme à Dieu » (p. 283).
Mutation de l'Eglise
Je terminerai avec trois remarques qui découlent, selon moi, de l'approche existentielle de Marcel Légaut dans la perspective de la théologie et de la pratique pastorale. Tout d'abord, la base humaine de la confrontation à soi, telle que l'entend Légaut, est ouverte et accessible à tout humain, sans limites d'affiliation ecclésiastique ou idéologique. Ceci permet un dialogue ouvert avec tous ceux qui sont à la recherche du sens de la vie, quelle que soit leur confession chrétienne ou leur religion, qu'ils se considèrent comme croyants ou non croyants, c'est-à-dire sans relation (explicite) à Dieu. Une telle vue est conforme à la position du concile Vatican II (Lumen Gentium n° 16).
Ensuite, Légaut est adepte d'une « christologie d'en bas », aux fondement théologiques solides (p. ex. chez Karl Rahner). Contrairement aux escarpements de la « théologie d'en haut », celle-ci permet à l'homme d'approcher le mystère de l'incarnation dans un monde sécularisé et d'en faire une nourriture existentielle. D'où quelques conséquences importantes pour la diffusion de la foi sous toutes ses formes (catéchisme, liturgie).
Enfin, l'approche de Légaut ouvre de nouvelles perspectives pour une Eglise occidentale résignée et ne tournant qu'autour d'elle-même. Elle exige des changements de direction dans le domaine pastoral. Légaut ne voit plus l'avenir du christianisme dans les foules de fidèles participant à des événements collectifs. La condition in dispensable d'une vraie communauté - et partant aussi d'une communauté religieuse - c'est que le groupe permette la rencontre personnelle et stimule chacun de ses membres à atteindre l'authenticité par l'introspection.
Voici comment Marcel Légaut explicite cette vue : « Seule cette communauté humaine face au destin peut donner une assise assez large et solide, fondée suffisamment en la profondeur de l'homme, à la communauté de foi pour que celle-ci soit hissée jusqu'au niveau du mystère de Dieu en Jésus. »[2] L'Eglise aura-t-elle le courage d'écouter cette voix prophétique et de franchir le pas vers sa maturation nécessaire ?
(Traduction : Erwin Bernhard)