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L'ensemble de ce livre, promenades de musées, dialogues avec des sujets de peinture, 'lettres' ou réponses à des demandes de commentaires de peinture, ne développe pas de philosophie de l'art, n'amorce pas une théorie de la figure et ne prend pas parti, non plus, dans une querelle sur l'art contemporain. Mais quelque chose d'autre y est introduit ou construit, à travers un dialogue avec les fragments de ce 'portrait du monde' que fait la peinture par le moyen des corps. Le texte doit en effet, avant de dire la loi ou d'organiser l'histoire, laisser parler ces corps inconnus parce qu'ils sont la séduction même de l'histoire. Qu'est donc le mélange du sérieux et de la fantaisie, de la constance et du caprice? Est-ce un jeu? Est-ce, autrement, un style? C'est l'activité du portrait.
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Musil, Rousseau, Edgar Poe, Calderon, Joseph de Maistre, Kenzaburo Oé, un spectacle de danse, le Saint-Sacrement, Suétone... Que font-ils ensemble? Pas une histoire de la littérature. Des choses écrites. Quel est ce mélange de bibliothèques? Ce n'est pas celui d'idées, de poétiques, ou d'argumentations. Le résultat de ces jeux avec le temps et avec la vérité nous donne non des héros, des psychologies, des témoignages du temps mais ouvre des univers sans preuve.
La littérature (roman, théâtre, poème) a construit des univers inhabitables ; elle a dú créer un monstre singulier comme leur destinataire ou leur expérimentateur : le lecteur.
Peut-on autrement répondre à la question 'Qu'est-ce que la littérature?' dans sa version la plus brutale : 'à quoi ça sert?'
Un temps sans contrôle, sans échéance, sans vérification réelle a donné naissance à des personnages, à des constructions d'univers. Sont-ils nos doubles errant dans toute l'histoire? Ils sont notre langage agissant par figures et par actions, hors d'atteinte de la loi : leurs mondes sont inachevés.
Souffrance de Sigismond, un pas de danse, origine du langage chez Rousseau, fiction d'un corps médical, plaintes de Bérénice : ces mondes sont habités par un seul passager : le lecteur.
Films, photos, détails : le cinéma burlesque tient dans ce livre la plus grande place. Ce cinéma a été, en Europe, réservé aux enfants.
Monde violent, sans règles de sentiments, véritablement impitoyable, cet enfer goguenard des marginaux sociaux, cet univers sans expression de sentiments était-il un monde pour rire? Sans doute ces enfants-là ont-ils appris une cause à ces châtiments incessants. Les grands nigauds maladroits, chassieux, fil de fer, obèses, sales, vagabonds avaient gardé, pour nous, l'âge des châtiments, non celui des désirs.
Quelle école, quelle initiation? Ces films-là ont sans doute été tout le réalisme du cinéma : les seules caricatures de notre vie. Tout autre cinéma a été une féerie de sentiments.
Monde de pure violence sans équivalent sentimental (l'amour y est toujours une gaffe) : il a suffi de nous en montrer le chaos : l'arche de Noé en train de couler. La réalité mécanique des choses humaines ; les burlesques étaient tout simplement le déchet de cette machine. La seule vision réelle de l'histoire qu'ait produit le cinéma.
Tout le reste, sans doute, s'apparente à une féerie sentimentale.
Ce livre reprend une conférence faite en octobre 1997 : qu'est-ce que l'image du dieu mourant à l'écran? Quatre conférences imaginaires lui font suite : l'hypothèse d'une machine expliquant ce qu'est un homme, une proposition sur la genèse des rêves en 1806, les fantasmagories du Second Faust, une image de neige fondant sous les yeux de Perceval.
Jean Louis Schefer développe dans cet essai l'idée que le cinéma appartient à l'histoire de nos poétiques. Il continue, accélère ou modifie, une projection d'images ininterrompue dans toute notre histoire ; et il fait maintenant revenir les images anciennes.
'- Sommeil du Greco est-ce le titre d'un essai ou d'un roman?
- C'est un livre dont l'objet constant, avec des différences de distances qui le règlent, est le Greco ; quelques-uns de ses tableaux, la Vue de Tolède, Saint Jean Baptiste, Madeleine, Saint Sébastien (le faire, le voir, la manière, la contamination de style entre le peintre et l'écrivain), le Laocoon, et surtout, L'Enterrement du comte d'Orgaz.
- Mais tu y parles de toi-même! Pourquoi infester cette peinture de ta biographie?
- J'y parle, je crois, uniquement du Greco. De moi, si l'on veut et si peu qu'il a été nécessaire. C'est que les raisons qui m'ont fait regarder cette peinture ne sont pas d'abord esthétiques, elles sont biographiques ; elles sont donc, au moins, dans ces apparentements de substances qui nous font reconnaître des figures.
- D'où vient ce regard?
- En partie d'un fond biographique, à travers ce roman écrit par d'autres figures ; un entêtement à en saisir la vie. L'aspect le plus expérimental de ce livre est la question de la lumière : celle des sujets de peinture, de la matière (comment cette peinture montre-t-elle la lumière?)
- L'objet du livre?
- Nous passons de la matière de la lumière au sujet de la peinture.
- Comment?
- Nous sommes l'un et l'autre.'
Nouvelle édition
Ainsi Teste aurait été à l'école ? Non, du moins pas lui-même. Il a dú, comme il l'a toujours fait, emprunter le corps de quelqu'un d'autre. Le corps ou l'esprit écolier débrouillant sa grammaire dans des lectures. - Alors, pas d'enfance ? Non, il est né vieux - d'ailleurs avez-vous déjà vu vos fantômes enfants, à la mamelle, au berceau, à l'état de bébé ? Pas l'ombre d'un biberon dans cette vie - peut-être, après tout, un encrier, un encrier à tétine ? - Mais alors ? - il était le confesseur, non le professeur ; le confesseur avant la faute. Quelque chose, si j'osais, comme l'ombre avant le corps, ou bien un corps sans ombre - une machine ? - cet emploi d'autrefois qu'on nommait un répétiteur : Répétez après moi !
Tome I : Que fait apparaître la loupe promenée sur les détails de la vie? Des ralentis, des accélérations, des idées, des humeurs, des réseaux de distribution d'images ou d'idées fixes.
Comment se constitue l'objet d'un texte? Selon la façon dont se transforment les minutes et les heures de la vie. La machine qui écrit, prélève, choisit et disperse ne sert sans doute qu'à faire un portrait du temps, rapide, accéléré : que fait-elle de la vie? Une fiction inachevée parce que l'on a oublié d'en retirer celui qui écrit. Le journal n'est pas le rêve d'un roman : c'est un laboratoire.
Que garder des heures qui passent, des événements, des détails, des enchaînements de motifs insignifiants? Tout. La mémoire est une occupation de tous les jours.
Tome II :'Suite discontinue du premier volume. Journal : mauvaises pensées, femmes fatales, la servante, évaporations en tous genres.'
Tome III : 'La lecture, autrement dit le XIXe siècle, époque de la littérature. Fin du siècle, dérèglement moral. Aujourd'hui, fin du monde annoncée ; le dérèglement du temps ; un coucher de soleil sur l'océan. Pourquoi écrire? Sommes-nous des moralistes? Restes d'amour. Les figures divines. Mélancolie des dîners, pourquoi? Aventures de papier.'
Désastres, guerre qui vit encore en nous, images détachées de notre vie, du temps? Ce que nous avons vécu, ce dont nous ne parvenons à entreprendre exactement d'écrire le roman, doit-il perpétuellement demeurer inaccompli et inachevé jusque sur les images qui en perpétuent la mémoire? Ce livre n'a peut-être d'autre sujet que celui-ci : il est destiné à contenir l'objet le plus fragile du monde, comme si toute notre science résidait cependant en lui. Le lien du passé serait ainsi, tour à tour, une chose et une signification : le lieu où nous revenons par fiction, hors de notre corps, et ce que nous traitons comme le plus étranger, le plus lointain : une partie et seulement la plus énigmatique de ce nous-même dont nous poursuivons l'imagination sous le travestissement habituel de souvenirs, d'époques et de mondes disparus.
Est-ce parce que les sentiments éveillés sont devenus plus grands que les objets et que, dans cette composition nouvelle, nous ne parvenons à tracer leurs figures?
Jean Louis Schefer emprunte le titre de ce nouveau recueil d'essais (articles, préfaces de catalogue, etc.) au recueil de dessins de Watteau : des esquisses, des poses, des études de mains ou de plis d'étoffes, quelques ébauches de compositions peintes ou des figures de remplois. Comme le dit l'auteur : 'On y trouve une population de figures errantes et de personnages sans rôles, apparemment là pour rien.' Ou encore : 'Un recueil est par privilège du genre une espèce de fourre-tout, un dictionnaire sans usage, un catalogue de repentirs : un peu de peinture, une pincée de littérature, une touche de cinéma, quelques textes à propos de rien ; la roue libre de la pensée et du style et, surtout, la permission donnée à leur irrégularité.' Et aussi : 'C'est un recueil, son objet est donc changeant plus que disparate. Il garde provisoirement, comme tout livre, l'horizon dispersé de cette lubie qui fait la littérature : tout écrire.'
Ainsi, de Giacometti à Roland Barthes, de Kandinsky à Tàpies, de Hitchcock à Straub, les comparaisons, les échos et aussi l'arbitraire, composent un livre riche et coloré, dans la littérature, et selon la méthode si bien illustrée dans certaine fameuse maison de peinture.