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« Nous ne savons renoncer à rien, nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre », S. Freud (1908)
Cette phrase, que j’avais choisie d’inscrire en exergue pour accompagner une image de l’ancienne version de mon site internet, me revient en tête très souvent à l’occasion d’événements de vie que je traverse. D’abord il s’est agi de moi : je comprenais qu’en effet je ne voulais renoncer à rien du motif de ma pulsion, et que ce n’était que l’objet, alors s’absentant, que je remplaçais. Et pas la source du désir, jamais. Pas dans la névrose en tout cas. Il s’est donc agi de moi d’abord, puis je l’ai observé ailleurs.
Souvent je saisis cette phrase au vol de mes pensées parce qu’elle m’aide à comprendre certains événements de vie que j’observe. Cet énoncé nous vient de Freud. Il est utilisé par le psychanalyste dans un article publié pour la première fois en 1908 et qui s’intitule La création littéraire et le rêve éveillé. Il n’est pas sûr que j’utilise cette citation dans le sens dans lequel Freud l’envisage. En effet, il n’est pas certain que j’aie bien compris. Voyons. Relisons cet article d’une dizaine de pages. Pour les plus courageux, il est téléchargeable ici.
Dans ce texte, Freud s’interroge sur l’origine de la création littéraire. Il se demande si tous les hommes peuvent être poètes ou écrivains, parce qu’il observe que le fait de connaître les thèmes qui touchent les êtres humains ne fait pas forcément de l’individu un dramaturge.
Puis, je cite : « Ne devrions-nous pas rechercher, chez l’enfant déjà, les premières traces de l’activité poétique ? L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux ; tout au contraire, il prend très au sérieux son jeu, il y emploie de grandes quantités d’affect, le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité ». Intéressante dernière phrase : le contraire du jeu, c’est la réalité. Et oui, nous voyons avec quel sérieux les enfants créent des mondes et des histoires. Et Freud d’ajouter : « En dépit de tout investissement d’affect, l’enfant distingue fort bien de la réalité le monde de ses jeux (…) ». En effet, ce sont les enfants psychotiques qui confondent jeu et réalité (à moins qu’ils ne « jouent » jamais vraiment …). Puis : « Le poète fait comme l’enfant qui joue ; il se crée un monde imaginaire qu’il prend très au sérieux (…) ».
Et ainsi Freud passe à la question ontogénétique (voir ici pour une définition du mot « ontogenèse ») : « Quand l’enfant a grandi et qu’il a cessé de jouer, quand il s’est pendant des années psychiquement efforcé de saisir les réalités de la vie avec le sérieux voulu, il peut arriver qu’il tombe un beau jour dans une disposition psychique qui efface à nouveau cette opposition entre jeu et réalité. L’homme adulte se souvient du grand sérieux avec lequel il s’adonnait à ses jeux d’enfant, et il en vient à comparer ses occupations soi-disant graves à ces jeux infantiles : il s’affranchit alors de l’oppression par trop lourde de la vie et il conquiert la jouissance supérieure de l’humour ».
Et Freud ajoute : « Ainsi celui qui avance en âge cesse de jouer, il renonce en apparence (c’est moi qui souligne) au plaisir qu’il tirait du jeu. Mais tout connaisseur de la vie psychique de l’homme sait qu’il n’est guère de chose plus difficile à celui-ci que le renoncement à une jouissance déjà éprouvée. A vrai dire, nous ne savons renoncer à rien, nous ne savons qu’échanger une chose contre une autre (…) ». Nous y voilà ! Freud vient convoquer ici, pour s’expliquer, la connaissance qu’aurait « tout connaisseur de la vie psychique de l’homme ». La réflexion est présentée comme un acquis et n’est pas démontrée.
Freud nous dit qu’au fond l’être humain ne renonce à rien, qu’il crée des formations substitutives. L’enfant joue de manière visible, mais lorsqu’il grandit il échange ce plaisir contre un autre, bien moins visible : l’adolescent s’adonne à sa fantaisie. Bref, les hommes s’offrent des fantasmes. Et dans le monde des adultes, on se cache pour désirer en paix.
Alors, donc, pour peu que l’on tente d’y renoncer, soit parce que l’objet s’absente, soit parce que la jouissance est interdite, la pulsion est au taquet. Elle ne nous lâche pas. Les êtres humains fantasment, ils n’ont donc pas renoncé à leur « jouissance déjà éprouvée ». Ils veulent la vivre encore, et rien ne pourra éteindre la pulsion libido, celle qui porte vers l’autre pour l’investir, s’y attacher.
Jusque-là, c’est clair, c’est compris. La suite du texte importe peu, puisqu’elle revient sur la question de base posée par Freud, mais qui n’est pas la nôtre.
Je continue donc, malgré ce détour par le texte, à m’interroger sur le sens que je donne à la phrase en exergue. Voyons au-delà. Parce qu’il est question d’« échanger une chose contre une autre » … Mais quelle est cette chose ? Cette chose c’est l’objet de la pulsion. Ce n’est pas la pulsion elle-même. Une pulsion ne meurt pas : mieux, elle se rappelle toujours à nous, même lorsque nous nous efforçons de l’enfouir dans les limbes de l’inconscient (pour ceux qui ont un inconscient). Ainsi, le but de la pulsion est le même ; ce qui change, c’est le moyen de la satisfaire …
Petite parenthèse : en psychanalyse, l’objet c’est l’autre. Le sujet c’est celui qui émet la pulsion, et l’objet c’est celui sur lequel elle s’accroche, qu’elle investit. L’objet, c’est ce qui est utile au sujet … Et, après cette lecture freudienne, l’objet semble donc … interchangeable.
Cette réflexion m’évoque ici ce que j’appelle l’anticipation de la perte. Je suis très douée pour ça. Mon histoire personnelle étant empreinte d’une perte précoce surmontée, je n’ai eu de cesse d’échanger un objet contre un autre à chaque fois que le premier montrait les premiers signes de défaillance de sa pérennité … Mais je ne renonce pas. J’échange …
Pour exemple d’anticipation de la perte, voici présenté mon fonctionnement personnel : si mon amie très chère s’investit dans son nouveau couple, non seulement j’anticipe bien mieux qu’elle sa future absence auprès de moi, mais de plus je pallie au manque en m’investissant davantage dans d’autres amitiés. La pulsion à la source de l’investissement amical est alors gratifiée. Elle ne subit pas de préjudice. Le problème de ce type de fonctionnement, surtout s’il est poussé à son extrême, est de paraître infidèle à l’œil non averti. Voire, même, pas intéressé ou pire encore, ne l’ayant jamais été. Alors que c’est le contraire qui est vrai : plus la relation est importante et qu’elle remplit un besoin profond, plus sa perte mène au désarroi et nécessite un substitut.
Voici donc explicitée ici la façon dont je comprends la citation de Freud. Je me suis demandé pourquoi cette phrase est si importante au point que je ressente le besoin d’écrire un article à son sujet. Je crois que c’est parce que j’ai absolument besoin que l’on reconnaisse que le besoin initial d’amour n’est pas mortel, qu’il est immortel et irréductible, en tous les cas dans la névrose (structure névrotique – voir ici pour une explication du terme), et qu’il ne cessera jamais de se manifester par quelque voie que ce soit, qu’il viendra toujours se rappeler à nous, quelle que soit la vigueur avec laquelle nous aurons tenté de le réduire au silence.
Voilà pourquoi c’est important : le besoin d’amour est au fondement de l’être et lorsque je reçois un sujet en thérapie, je ne l’oublie pas et ne veux pas l’oublier. L’une de mes très chères superviseuses, une femme psychanalyste, celle qui m’en a le plus appris au sujet de mon métier de psychothérapeute, m’avait un jour dit que Wilfred Bion (1897 – 1979), psychanalyste britannique, nous propose à nous thérapeutes de nous montrer « sans mémoire et sans désir » pour (ou à la place de) nos patients.
Nous ne devons pas imprimer la trace de nos propres désirs, espoirs, besoins, et devons prendre tout ce qui vient de notre patient comme nouveau, comme s’il n’avait jamais été évoqué, pour travailler à l’aider à être plus libre vis-à-vis de ses contraintes internes. C’est depuis que j’ai compris l’importance de cette position que j’ai pu accéder à une autre, inverse, mais qui pour moi fonde le rapport thérapeute-patient et qui permet d’insuffler la vie et le désir de vivre : désirer réellement que le soi profond de son patient avec ses besoins propres soit entendu, et vive.
Ce qu’il y a de surprenant dans cette affaire, c’est que le besoin fondamental du patient névrotique est un besoin qu’il partage avec tous ses congénères de structure. C’est celui de former un couple amoureux qui le remplit et le porte, dans lequel il se sent respecté dans son identité et ses désirs, et aimé tel qu’il est.
Sur ce chemin, souvent chemin de croix, il m’arrive de me trouver comme accompagnatrice, et je ne peux que soutenir le marcheur à ne pas renoncer, et même parfois, souvent à vrai dire !, à « échanger une chose contre une autre » si le premier objet investi ne donne pas satisfaction aux désirs propres. Parce que je sais combien il est inutile de faire comme si le sujet névrotique pouvait vivre sans. La pulsion ne meurt pas, elle se rappelle au cheminant, et tout ce que je souhaite à cet être c’est de parvenir à rencontrer un objet qui réponde suffisamment à son fantasme pour qu’il ne ressente plus le besoin, à l’avenir, d’en changer au motif de la frustration d’un désir non assouvi.
Virginie Kyburz / 09.11.2015