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Quand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.
Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.
Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.
François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des communistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.
Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.
Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?
Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.
François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.
Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.
Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.