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« ”Chapitre un : il adorait New York, même si New York métaphorisait le déclin de la culture contemporaine. Il était dur de survivre dans une société insensibilisée par la drogue, la musique stridente, la télévision, les crimes, les ordures…” (Trop agressif. Je ne tiens pas à faire agressif.) “Chapitre un : il était aussi dur et romantique que la ville qu’il adorait. Derrière ses lunettes noires il cachait la puissance sexuelle d’un grand félin.” (J’adore, ça !) “New York était et serait à jamais sa ville.” »
Un écrivain (Isaac Davis campé par Woody Allen) commence un roman et butte sans cesse sur son incipit, alors que sur un arrière-plan en noir et blanc classieux immortalisant New York se fond le célèbre glissando de clarinette qui entame Rhapsody in Blue de George Gershwin. Voilà l’une des scènes d’anthologie du chef-d’œuvre de Woody Allen, l’autre étant l’image d’Isaac et Mary (Diane Keaton), assis sur un banc et qui contemplent le soleil se lever sur le pont de Brooklyn[1] après avoir parlé durant des heures, qui deviendra l’affiche iconique de Manhattan.
Mettre de l’ordre
Isaac écrit des sketchs pour la télévision tout en rêvant de devenir écrivain, donc. Son ex-femme est sur le point de publier une biographie racontant leur histoire ; son meilleur ami, Yale, trompe sa femme avec Mary Wilke, une journaliste. Quant à Isaac, il tente tant bien que mal de mettre de l’ordre dans sa vie alors qu’il sort avec Tracy (Mariel Hemingway), une étudiante de 27 ans sa cadette à qui il n’a de cesse de rappeler le caractère éphémère de leur relation…
Si la première impression laisse penser à un joyeux badinage sur fond de psychanalyse freudienne (la réputation de Woody Allen le précède) en réalité Manhattan n’est pas cela. Ou très peu. Il y a certes des scènes très drôles (l’orage s’abat sur Mary et Isaac dans Central Park et alors qu’ils courent pour se mettre à l’abri, Isaac tente d’arracher des mains le journal dont elle se sert pour se protéger !) mais l’essentiel n’est pas là. Depuis deux films (Annie Hall, 1977 et Intérieurs, 1978), le réalisateur apparaît las des comédies échevelées où un gag succède à l’autre et où il faut que le spectateur rie toutes les trente secondes. Isaac, en auteur de sketchs TV excédé par l’inculture générale n’apparaît même pas comme le double du réalisateur, mais comme Woody Allen lui-même !
Yale : « Tu te prends pour Dieu ! » Isaac : « Il faut bien que quelqu’un me serve de modèle. »
Et si le rire demeure, comme des respirations salutaires (Isaac, affolé d’avoir démissionné : « Si je ne donne plus d’argent à mon père, il ne pourra plus être au premier rang à la synagogue »), il laisse globalement la place à une certaine nostalgie (celle des années 50) et une mélancolie certaine.
Deux sentiments que surligne encore la photographie en noir et blanc signée Gordon Willis, le directeur photo de Woody depuis Annie Hall avec qui il travaillera sur huit de ses films. Si l’image, dans Manhattan est remarquable, la musique ne l’est pas moins. Pourtant, on a tendance à la résumer à Rhapsody in Blue, alors qu’elle accompagne le film et l’enveloppe pour mieux en faire ressortir la subtilité. Ainsi, la scène où Isaac et son fils passent devant un magasin de jouets, que ce dernier veut la grande maquette de bateau et qu’Isaac (qui la trouve trop chère) tente de lui faire préférer la petite, est muette, dans le sens où aucun mot n’est prononcé, mais sonore, sur un rythme entraînant qui donne tout son allant à la situation, dans un hommage à peine voilé au cinéma muet.
L’académie des réputations surfaites (selon Yale et Mary) : Sol Lewitt, Gustav Mahler, Isak Dinesen, Carl Jung, Scott Fitzgerald, Lenny Bruce, Norman Mailer, Heinrich Böll…
N’allez pourtant pas croire qu’il s’agit d’un film musical, ou pire, muet. Manhattan est bavard, avec ses listes (celle des choses qui font que la vie est belle, malgré tout : Groucho Marx, Gustav Mahler, le 2e mouvement de la symphonie Jupiter, Potato Head Blues, les films suédois, L’éducation sentimentale, Marlon Brando, Frank Sinatra, les pommes et les poires peintes par Cézanne, les crabes de Sam Wo’s et le visage de Tracy) et ses questions existentielles. Ainsi, Tracy aime Isaac, qui lui jette constamment leur différence d’âge au visage pour qu’elle ne s’accroche pas, alors que c’est lui qui a peur de s’engager. Mais c’est paradoxalement un film verbeux qui tire une force inattendue de ses silences, parce que la musique est omniprésente (l’introduction avec Gershwin, à Central Park, lors du concert de Mozart…).
Et puis, il y a Diane Keaton. Après l’amour impossible d’Annie Hall, Manhattan marquerait-il l’avènement d’une amitié possible ? Peut-être (mais l’amour n’est jamais loin). On le voit, Woody Allen évolue, très loin de l’humour loufoque de Prends l’oseille et tire-toi (1969) ou de Bananas (1971) et même s’il est encore loin du drame hitchcockien qu’il réalisera dans les années 2000 (Match Point), la mue s’opère, ouvrant la voie à tous ses classiques des années 80 : Zelig, La Rose pourpre du Caire, Hannah et ses sœurs…
Bertrand Durovray
Référence :
Manhattan, de Woody Allen (1979), avec Woody Allen, Diane Keaton, Michael Murphy, Mariel Hemingway, Meryl Streep… 1 h 30.
Photos : © Park Circus
[1] Si, dans l’imaginaire collectif, il s’agit du pont de Brooklyn, en réalité la scène a été filmée près de Riverview Terrace, sur Sutton Square.