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Le merle m'a réveillé à 6 heures ce matin. J'aime son son chant mélodieux, mais faut-il qu'il chante seulement tôt le matin (surtout les jours fériés) pour se taire ensuite pendant toute la journée? Ne pouvant rien y faire je me lève pour inspecter le jardin et mes plantations de samedi. Pour l'instant les limaces ne les ont pas encore découvertes. Tant mieux. Par contre une pousse de lierre vert tendre commence à grimper le long du tronc d'un de mes arbres. Je mets vite fin à cette tentative d'invasion en imitant mon compagnon. Il est devenu le Zorro des arbres menacés par le lierre. Il habite en bordure de forêt. Après avoir libéré de l'étreinte meurtrière les arbres sur son terrain, il s'aventure maintenant à l'extérieur de son jardin, armé d'un sécateur, pour venir également en aide aux arbres de la forêt. Si un jour le port de masque devrait devenir obligatoire, je pense que la couleur noire sera la plus appropriée dans son cas.
Aujourd'hui je copie les habitudes de mon fils dont les déplacements, quand il est à la maison, se limitent généralement du canapé à la terrasse et vice versa. Vers la fin de l'après-midi je n'en peux plus et mes genoux me font mal. Alors je décide de sortir et je m'écris ma permission pour une heure de balade. Je pars en direction de Versoix. La frontière si situe exactement à un kilomètre. Dès le premier jour du confinement les Français avait posé des blocs de béton sur la route pour empêcher le passage. Cela m'avait beaucoup choqué. Il paraît qu'ils ont bloqué ainsi tous les petits passages que les promeneurs utilisent en temps de liberté. Un peu plus loin, au poste de douane suisse, j'aperçois quatre ou cinq douaniers ou policiers avec une voiture garée sur le côté. Auraient-ils peur d'une invasion de promeneurs pascaux?
Je tourne à gauche et longe les installations sportives. Quelqu'un joue au tennis. J'entends le plop plop des balles. Tiens, c'est permis? Arrivée en haut de la côté je tourne à nouveau à gauche. On a seulement droit à un périmètre d'un kilomètre. Une voiture s'arrête. C'est une copine du théâtre. Elle vient de récupérer ses enfants qui ont rendu visite à leur père habitant en Suisse. Changement de voiture pour transférer les enfants à la douane. Cela ne rigole pas. Je suis contente d'échanger quelques mots avec elle.
Puis je continue en direction du Château de Voltaire. Le nouveau parking est encore en travaux. J'empreinte la belle allée des châtaigniers que j'adore, enfin libérée de tout trafic. Qu'aurait dit Voltaire de notre situation actuelle? Sur l'enceinte du château une racine (de lierre?) enroulée autour d'un poteau et desséchée semble me tenir un bras comme pour indiquer la direction. Serait-ce un signe de Monsieur François-Marie Arouet en personne?
Devant moi un champs de colza semble s'étirer jusqu'au Jura. Si seulement! La réalité est tout autre, mais pour l'instant je savoure la beauté
de cette réunion lumineuse entre le ciel est la terre. J'échange quelques mots avec une dame qui s'est également arrêtée pour prendre une photo. Pendant ma balade je salue toutes les personnes que je rencontre. Il y en a qui me rendent le bonjour mais pas tout le monde. Pourquoi les gens se saluent quand ils sont en forêt mais pas quand ils sont en ville? Qu'est-ce qui nous empêche d'un peu de civilité, surtout au moment actuel où nous sommes sensés d'être solidaires les uns des autres? C'est étrange.
Devant moi je vois marcher une dame de petite taille, chemisier blanc, gants noirs. Je me demande à moi-même en rigolant ce qu'elle craint ainsi à marcher dans la nature. Sa stature m'est familière. Quand je la rattrape il s'avère que c'est une ancienne collègue habitant Paris que le virus tient prisonnière chez son fils. Il y a certainement pire comme prison, mais je comprends de tout cœur qu'après quatre semaines elle ait envie de retrouver son chez-soi. Je suis vraiment contente d'habiter en ville car les chances sont grandes de rencontrer des connaissances sur mon chemin. Surtout dans ces temps d'isolement social c'est un bonheur inestimable. A part quelques ermites, l'être humain n'est pas fait pour être seul tout le temps. Nous avons besoin de voir, toucher, sentir nos semblables, d'échanger et de mêler nos vibrations. Un sourire en direct vaut toutes les thérapies. Combien de temps pouvons nous tenir le coup si nous sommes privés de cette nourriture essentielle?
Mon heure touche à sa fin et je dois rentrer. Au passage je récupère un fauteuil de jardin, élément de décor pour notre pièce, que j'avais laissé dans le grenier du théâtre. Il pourra passer l'été sur ma terrasse en attendant tranquillement son heure de gloire.
Bonne soirée et portez-vous bien.