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Dans le contexte des relations diplomatiques difficiles entre la Suisse et l’Union européenne, et devant l’absence de vision du Département fédéral des affaires étrangères pour sortir de cette impasse, la biographie de Numa Droz semble paraître à point nommé. Der erste Schweizer Aussenminister a en effet l’ambition de retracer la trajectoire de l’un des plus influents acteurs de la diplomatie helvétique au XIXe siècle: c’est à ce Neuchâtelois que l’on doit le «système Droz», qui introduit l’idée d’un Conseiller fédéral chargé de la diplomatie en 1887 (il sera abandonné en 1892, puis réintroduit après la Première Guerre mondiale). Malheureusement, les lacunes de l’ouvrage rendent la lecture plus frustrante qu’enrichissante.
La période que Der erste Schweizer Aussenminister étudie est marquée par un changement majeur dans l’équilibre entre les grandes puissances. La victoire de l’Allemagne sur la France en 1871 propulse la fondation de l’Empire allemand, qui exerce rapidement une position dominante sur le continent. Ce basculement du centre de gravité européen de Paris à Berlin n’est pas sans conséquences pour la Suisse, qui parvient à préserver un certain degré d’indépendance politique – au prix d’un alignement sur la Triple Alliance qui émerge dès 1882 entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. La négociation à couteaux tirés des traités de commerce entrés en vigueur lors de «l’année du destin 1892» peut être perçue comme le moment crucial de cet affrontement: en cherchant à se préserver l’accès aux marchés de la Triple Alliance, la Confédération perd celui de la France. La lutte pour la suprématie sur l’Europe, qui se double d’une concurrence féroce pour le contrôle de l’Afrique, aboutira à la Première Guerre mondiale en 1914.
La compréhension des enjeux qui sous-tendent les choix opérés par la Confédération aide à mieux saisir la place et le rôle de la Suisse dans cette époque déterminante – mais Der erste Schweizer Aussenminister ne le permet pas. Appuyant l’essentiel de leurs analyses sur une historiographie datée, ignorant des travaux incontournables, Urs Kramer et Thomas Zaugg n’éclairent que d’une vacillante bougie les coulisses de la diplomatie helvétique. De plus, les auteurs tombent dans le piège que leur tendent les acteurs qu’ils étudient: reprenant sans distance la rhétorique brillante de Numa Droz, ils réduisent les luttes de pouvoir bien concrètes aux grands principes vides de la défense de la neutralité, de la souveraineté ou de l’indépendance.
Une autre histoire aurait pu être écrite, d’autant qu’elle est en germe dans l’ouvrage. Numa Droz, qu’Urs Kramer et Thomas Zaugg dépeignent en fin diplomate, semble en réalité suivre des près les instructions de Conrad Cramer-Frey, l’influent président de l’Union suisse du commerce et de l’industrie (aujourd’hui Economiesuisse). C’est en effet à Conrad Cramer-Frey que revient la représentation des intérêts helvétiques vis-à-vis de tous les Etats voisins: en tant que négociateur en chef, ce dernier semble bien l’architecte de l’alignement sur la Triple Alliance et de l’éloignement de la France. Il est bien dommage qu’en lieu et place d’une problématisation des rapports entre les groupes d’intérêts et la politique fédérale, ce soit à un narratif convenu et superficiel qu’aient cédé les auteurs.
Séveric yersin est historien.
Urs Kramer Urs et Thomas Zaugg, Der erste Schweizer Aussenminister. Bundesrat Numa Droz (1844-1899), NZZ Libro, Bâle, 2021.