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Cette étude vérifie si l'implant cochléaire chez des adultes sourds contribue au maintien de l'activité professionnelle. Un questionnaire a été envoyé à 67 patients implantés. Lors de l'implantation, 34 étaient professionnellement actifs. Vingt-neuf le sont restés, quatre ayant progressé dans leur carrière. Cinq patients sont devenus inactifs. Tous les inactifs avant l'implantation le sont restés. Les performances auditives des patients professionnellement inactifs sont identiques à celles des actifs. En conclusion, l'implant cochléaire permet aux patients sourds de conserver leur emploi, voire de progresser professionnellement. Mais la surdité, même réhabilitée de façon satisfaisante, représente encore un obstacle à la réintégration professionnelle, tous les inactifs souhaitant retravailler après l'implantation ayant été rejetés.
Les individus atteints de surdité ou autre trouble de communication ont un risque accru de se retrouver au chômage.1,2 Voyant que les adultes sourds postlinguaux implantés ont récupéré quasi instantanément leur capacité de communication 3,4 et que deux tiers d'entre eux parviennent à discriminer en champ libre,5 l'Assurance invalidité suisse 6 a décidé de financer les implants cochléaires. Elle attend que l'implant cochléaire permette à des patients adultes actifs professionnellement de maintenir leur activité professionnelle, à l'image des appareils auditifs conventionnels. D'ailleurs, le fait que les patients recourent aux implants lorsqu'ils craignent de perdre leur emploi à cause de leur handicap auditif procède certainement de la même attente.
Le but de cette étude est de vérifier si l'implant cochléaire chez des adultes atteints de surdité profonde contribue au maintien ou même au développement de l'activité professionnelle et si d'autres éléments peuvent contribuer ou au contraire empêcher une telle activité.
Tous les adultes, âgés de dix-huit ans ou plus, atteints de surdité postlinguale, implantés au Centre romand d'implants cochléaires (CRIC), ont été retenus pour l'étude.
Les performances auditives ont été évaluées par des tests d'identification de consonnes (IC). Chaque test consiste en l'émission de 56 sons basés sur les consonnes françaises b, d, f, g, k, l, m, n, p, r, s, t, v et z, sous la forme aBa, aDa, etc. Chaque patient a été soumis à au moins six tests (6 x 56 sons) au cours de deux sessions. Les résultats ont été transcrits en termes de pourcentage de réponses correctes.7 Notre expérience montre qu'il faut que le patient obtienne un résultat d'au moins 55% pour pouvoir communiquer sans lecture labiale, par le téléphone par exemple.
En 2005, les patients ont répondu à un questionnaire centré sur leur activité professionnelle. Ceux qui étaient restés actifs après l'implant devaient décrire leur carrière en spécifiant s'ils avaient été maintenus au même poste ou promus à un poste plus qualifié. Ceux qui n'étaient pas actifs, ou qui le sont devenus après l'implantation devaient indiquer la cause de leur inactivité : retraite anticipée, perte de l'emploi, ou maladie. Le questionnaire comportait également des rubriques concernant les activités non professionnelles telles que cours de langue, musique, ou autres activités liées à la communication. Les patients devaient aussi se prononcer sur leur degré de satisfaction avec l'implant : totale, moyenne ou faible. Enfin, les patients devaient donner des informations concernant leur état général de santé.
Entre 1985 et 2004, 67 patients adultes, 31 hommes et 36 femmes âgés de 18 à 77 ans (moyenne 50 w 14) ont été implantés. Le temps d'utilisation de l'implant allait d'un à vingt ans (moyenne 6 ans w 5). Tous ont reçu un implant cochléaire multicanal, de type Ineraid ® dans dix cas, Clarion ® dans quarante-quatre, Med-El ® dans cinq et Nucleus ® dans un.
Soixante patients ont renvoyé le questionnaire. Au moment de l'implantation, trente-quatre d'entre eux étaient professionnellement actifs. Après l'implant, en 2005, vingt-neuf l'étaient encore dont quatre avaient été promus à un poste supérieur, à savoir deux à des postes de direction et deux à des postes plus qualifiés.
Cinq patients sont devenus inactifs après l'implant. Un patient a pris une retraite anticipée, se sentant discriminé au travail, deux ont quitté leur emploi en raison d'un déficit vestibulaire, cause d'un déséquilibre et d'oscillopsies, et deux ont été licenciés en raison des réformes structurelles mises en place dans l'entreprise dans laquelle ils travaillaient.
Au moment de l'implantation, vingt-six patients étaient professionnellement inactifs. Aucun n'est devenu actif après l'implant. Six ont activement cherché du travail mais les postes convoités leur ont été refusés après l'interview avec l'employeur.
Une nouvelle activité non professionnelle a été entreprise par dix patients, tous actifs professionnellement. Ces occupations consistaient à jouer du piano dans deux cas, à apprendre une langue étrangère dans deux, à travailler comme secrétaire bénévole dans une association dans deux, à devenir entraîneur sportif dans un, à pratiquer des vols en aile delta dans un, à devenir consultant en astrologie dans un, et à assister à des concerts dans un.
Parmi les vingt-neuf patients professionnellement actifs après l'implant, vingt-cinq (86%) sont totalement ou partiellement satisfaits de l'implant cochléaire alors que seuls dix-huit (58%) parmi les trente et un patients professionnellement inactifs le sont. Quatre patients actifs et treize inactifs sont insatisfaits de l'implant.
Avant l'implantation, quatorze patients souffraient, en plus de la surdité, d'un autre problème de santé. Trois se plaignaient de déséquilibre, résultant d'une maladie de Ménière bilatérale, trois de dorsalgies chroniques, un souffrait d'une une tumeur cérébrale, un d'un cancer du sein, un d'un cancer du poumon, un d'une sarcoïdose, un d'une myopathie, un d'une dépression, un d'une maladie cardiaque et un d'un anévrisme de l'aorte. De ces seize patients, onze étaient déjà inactifs au moment de l'implant.
Après l'implantation, deux autres patients ont développé des troubles de l'équilibre. Les deux avaient perdu l'audition à gauche à la suite d'une surdité brusque et souffraient de crises de vertige et de fluctuation de l'audition depuis quelques années en raison d'un hydrops endolymphatique retardé controlatéral.8 Au moment de l'implant, les deux avaient encore des restes auditifs à droite. Ils ont été implantés à gauche et une sacculotomie a été pratiquée à droite pour contrôler les vertiges, dans le même temps opératoire. Il en a résulté un déficit vestibulaire bilatéral se manifestant par des oscillopsies et une instabilité.
La performance moyenne du test IC est de 64% (w 19). Il n'y a pas de différences en fonction du type d'implant ou de l'activité professionnelle ou non (tableau 1).
Ce travail montre que 85% des patients adultes sourds postlinguaux maintiennent leur activité professionnelle après une implantation cochléaire. Quelques-uns ont même été promus à des postes de plus grande responsabilité. Ce résultat est comparable à celui d'autres études.2,9-14 Bien sûr, il n'est pas possible d'affirmer que ces patients se seraient vus contraints d'interrompre leur activité professionnelle s'ils n'avaient pas été implantés. Malgré cette limitation, l'implant cochléaire semble répondre aux critères nécessaires pour une prise en charge par l'Assurance invalidité qui finance les dispositifs de réhabilitation permettant aux patients de garder leur emploi.
Moins de 10% des patients implantés ne peuvent reprendre leur activité professionnelle après l'opération. Dans aucun cas, la raison est liée à un manque de performance auditive avec l'implant cochléaire. En effet, les patients ont des scores au test IC même supérieurs à ceux des patients qui continuent d'exercer une activité professionnelle. En fait, les causes étaient certes d'ordre otologique chez deux patients, dues à un déséquilibre consécutif à un déficit vestibulaire bilatéral. Par contre, chez les trois autres, la raison n'était pas médicale. Il s'agissait d'une retraite anticipée motivée par des problèmes relationnels au travail pour un patient et les deux autres ont été licenciés en raison de réformes structurelles dans l'entreprise dans laquelle ils travaillaient. Ceci suggère que les sourds même réhabilités de façon tout à fait satisfaisante par un implant cochléaire restent considérés par leur entourage professionnel comme souffrant d'un handicap.
Aucun des vingt-six patients inactifs professionnellement avant l'implantation n'a repris d'activité professionnelle malgré les efforts déployés par six d'entre eux. A nouveau, cela ne tient pas à des performances auditives insatisfaisantes avec l'implant, puisque les scores obtenus par ces patients lors des tests auditifs sont identiques à ceux des patients professionnellement actifs. Les raisons pourraient être l'âge relativement avancé de ces patients ou le fait qu'un quart d'entre eux souffraient d'autres troubles, en particulier d'une perte bilatérale de la fonction vestibulaire. Les six patients ayant activement cherché un emploi ont eu le sentiment qu'ils n'avaient pas été retenus après l'entretien d'embauche, au cours duquel l'employeur a pu prendre conscience de leur problème médical.
En conclusion, la grande majorité des patients adultes sourds profonds réhabilités par un implant cochléaire gardent leur emploi après l'implantation, certains même progressant professionnellement. De plus, bien des patients développent de nouvelles activités non professionnelles, y compris des activités liées à la communication et donc à l'audition, comme l'écoute de la musique, la participation à des organisations associatives, etc. Malgré les excellentes performances auditives obtenues, une certaine discrimination existe envers les sourds implantés. Ils semblent être les premiers licenciés en cas de restructuration d'une entreprise et être les derniers retenus lors d'un processus d'engagement. Dès lors, il n'est pas surprenant de constater que la proportion de patients insatisfaits de l'implant est plus grande dans le groupe des patients professionnellement inactifs que dans le groupe des actifs.