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Pierre Streit est historien et travaille pour le Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports. Ancien officier de carrière, il a le grade de major EMG et sert comme officier de milice à l'état-major de la brigade blindée 1. Il est directeur scientifique du Centre d'histoire et de prospective militaire à Lausanne et membre du comité de l'Association suisse d'histoire et de sciences militaires à Berne . Auteur de nombreux articles sur l'histoire militaire et la polémologie, il a déjà plusieurs ouvrages à son actif, portant sur l’histoire militaire suisse ou encore l’armée romaine. Il a notamment publié Morat (1476), l’indépendance des cantons suisses dans la collection Campagnes & stratégies des éditions Economica en mars 2009. Dans cette interview, Pierre Streit a accepté de répondre à nos questions sur la bataille de Morat, dont l’issue scella non seulement les ambitions du duc de Bourgogne, mais représente aussi, dans l’imagerie populaire, une des dernières étapes du déclin de la chevalerie face à la ré-émergence de l’infanterie.
Propos recueillis par Adrien Fontanellaz
Les raisons de l’affrontement entre les Confédérés et le duché de Bourgogne ont souvent été résumées à une image d’Epinal associant l’habile diplomatie menée par Louis XI avec l’orgueil de Charles le Téméraire. Pourriez-vous nous expliquer plus en détail le contexte et les dynamiques menant à cette confrontation ?
Effectivement, c'est image de l'« l'universelle araigne », Louis XI, tissant sa toile autour de Charles le Téméraire et utilisant les naïfs bouviers suisses pour l'abattre. C'est là une image qui n’est pas totalement erronée, mais qu'il convient de fortement nuancer. Avant le déclenchement des hostilités, Berne et Fribourg sont alliés au duc de Bourgogne contre la France de Louis XI, pour la raison principale que la France a des visées sur le duché de Savoie. Celui-ci contrôle alors le pays de Vaud et donc une grande partie de la "Suisse romande" actuelle. Or, Berne et Fribourg ont leurs propres visées et des intérêts économiques à défendre en garantissant la libre-circulation vers Genève-Lyon. L'alliance austro-bourguignonne et le traité de St-Omer du 9 mai 1469 aboutissent à un véritable "renversement des alliances". Outre la cession en gage au duc de Bourgogne des territoires de la Haute-Alsace et en Forêt-Noire contre de l'or afin de renflouer les caisses vides du duché d'Autriche, ce traité se veut une alliance défensive entre les deux duchés. De leur côté, les Confédérés vont le considérer comme un véritable pacte militaire et donc une menace directe. Les gains territoriaux que valent au Téméraire le traité de Saint-Omer s'inscrivent dans un vaste dessein, avec le secret espoir de recréer un royaume au centre de l'Europe occidentale, une nouvelle Lotharingie. S'il arrive à ses fins, le duc de Bourgogne deviendrait un proche voisin des Cantons suisses, maîtres de l'Argovie depuis un demi-siècle. Cette perspective ne va pas sans susciter leur inquiétude. Un rapprochement avec la France devient donc inévitable. Les négociations ont lieu rapidement (quelques mois à peine après le traité de Saint-Omer) entre Louis XI et l'ambassadeur bernois Nicolas de Diesbach. Une entente est trouvée.
Quelques années plus tard, alors que les traités de combourgeoisie conclus entre Berne et les comtes de Neuchâtel, de Valangin et de Gruyère sont remis en question, Jacques de Romont, prince de la maison de Savoie, passe au service de Charles le Téméraire dans les années 1472-1473 et en devient un ami intime. Son influence à la cour de Savoie est grande et il entraîne facilement celle-ci à prendre ouvertement parti pour le duc de Bourgogne. Les Bernois ne peuvent accepter une telle situation. Avec un sens aigu des réalités, ils ont anticipé le déroulement des événements et compris le danger que représenterait pour la ville de Berne une attaque par le comté de Neuchâtel, alors que le duc disposait déjà du Pays de Vaud, aux mains de la duchesse de Savoie et du comte de Romont. Ils resserrent donc leurs liens avec leurs voisins de l'Ouest. Le même réalisme les incite à soutenir les villes alsaciennes et de Forêt-Noire qui se sont soulevées contre la tutelle bourguignonne. On le voit, les Suisses, avec Berne à leur tête, défendent leurs propres intérêts et indirectement servent ceux de Louis XI.
|L'espace politique suisse en 1476 (via www.stadtwanderer.net)|
Avant de poursuivre notre exploration des événements menant à la bataille de Morat, pourriez-vous nous décrire l'armement, le recrutement, ou encore les tactiques et le commandement des forces bourguignonnes ?
L'armée de Charles le Téméraire est l'une des plus modernes de l'époque si l'on considère son armement, notamment sa puissante artillerie et son infanterie équipée partiellement de couleuvrines portables. Sur le champ de bataille de Morat, cette armée aligne environ 23'000 fantassins, 5'800 cavaliers et 200 canons. C'est donc une force interarmes avant l'heure, mais dont l'engagement sur le terrain reste difficile. En effet, l'armée bourguignonne continue de faire appel à de larges contingents de mercenaires. Lombards et Ecossais se côtoient donc dans le camp bourguignon et comme ils se détestent, la cohérence de l'ensemble est loin d'être assurée. Des mutineries éclatent même. A Grandson, la débandade de l'armée bourguignonne est aussi bien due à une mauvaise interprétation des ordres de repli du duc qu'à ce facteur. Le centre de gravité de toute l'armée est l'emplacement du duc et de ses commandants, notamment le commandant de sa réserve, Antoine de Bourgogne, et celui de ses meilleures troupes, le comte de Romont. C'est la défaillance du commandement bourguignon qui explique grandement le désastre de Morat et la percée de la « Haie verte » par l'avant-garde confédérée.
Pourriez-vous également nous décrire leur adversaire, quelles étaient les particularités de l'armée confédérée ? Celle-ci était-elle simplement une armée de paysans farouches formés en carrés et armés de hallebardes et de piques ou cette image masque-t-elle une réalité plus complexe ?
L'armée confédérée est une armée de milice, constituée d'hommes aguerris et bien entraînés. Les reconstitutions ont suffisamment souligné l'importance, pour un hallebardier ou un piquier, de l'entraînement individuel et collectif. Elle dispose de grands effectifs. A Morat, on peut les évaluer à environ 25'000 hommes, sans compter la cavalerie des alliés alsaciens ou lorrains, dont le rôle est décisif dans la poursuite et la destruction de l'armée bourguignonne dans les marécages, au sud-ouest de Morat. Sa force réside dans son infanterie, très mobile, qu'elle soit légère ou lourde. Pour contrer les charges de cavalerie, le « carré suisse » adopte la formation défensive dite du « hérisson » : au centre, des hallebardiers, et autour, des lanciers pourvus d'armes de 5 à 6 mètres de longueur. C'est donc une synthèse entre la phalange grecque et la légion romaine qui allie la masse et la souplesse. C'est une armée moins évoluée que celle du Téméraire, mais plus souple (pas de train logistique important) et surtout plus cohérente. En effet, les Confédérés qui combattent à Morat le font par corporation, par paroisse ou par canton. Le commandement est assuré par des capitaines connus de tous. Aujourd'hui encore, c'est un grade clé dans l'armée suisse.
A-t-on une idée de la genèse de cette remise au goût du jour par les Suisses de formations utilisées dans l’antiquité ?
Non. C'est là une hypothèse avancée par plusieurs historiens militaire suisses et basée sur l'étude du "Carré suisse". Ce que l'on sait, c'est que les Confédérés les plus érudits ont dû lire les textes antiques, que ce soit Végèce ou Frontin.
Le premier grand affrontement entre ces deux armées eut lieu à Grandson. Pourriez-vous nous relater les événements menant à la bataille, ainsi que le déroulement de celle-ci ?
Dès 1475, les Confédérés (en premier lieu les Bernois) sont maîtres du château de Grandson. C'est l'époque des raids menés dans le pays de Vaud savoyard et qui marquent durablement la mémoire collective par leur brutalité. Le chroniqueur Diebold Schilling (le Vieux) les a parfaitement rendus sur ses gravures. En janvier 1476, Charles le Téméraire qui vient de prendre Nancy se retourne contre Grandson. Soumis au feu de la puissante artillerie bourguignonne, les assiégés capitulent. Le matin du 28 février, le duc de Bourgogne en fait pendre et noyer plus de 400. Cet acte provoque la colère des Confédérés qui, aux cris de "Grandson!, Grandson!", rassemblent environ 20'000 hommes. De son côté, Charles le Téméraire entend pousser sur Berne en passant par Neuchâtel, puis le Grosses Moos (le Grand-Marais, situé entre les trois lacs de Morat, Neuchâtel et Bienne). Dans ce but, il lance ses hommes depuis Grandson jusqu'au château de Vaumarcus par un chemin rocailleux, où la neige vient à peine de fondre. Au matin du 2 mars, des éclaireurs confédérés attaquent un camp avancé bourguignon, ce qui déclenche la bataille. À l'artillerie et aux archers bourguignons répondent les couleuvrines bernoises. Face aux charges de cavalerie bourguignonnes, les Confédérés sont disposés en carré avec des piques de 6 m de long que les lances de 4 m de leurs adversaires ne peuvent atteindre. Après plusieurs heures de combats et alors que les Confédérés faiblissent, Charles le Téméraire décide de faire reculer ses troupes pour les attirer en plaine et mieux les défaire. Cependant, les Bourguignons se méprennent sur les choix de leur commandement, croient à la retraite et paniquent. Au même moment, de nouvelles forces confédérées arrivent sur le champ de bataille et les prennent à revers. Les mugissements sauvages des cors des Alpes, dont le "Taureau d'Uri", terrorisent les Bourguignons.
C'est la débandade générale et, pour les Confédérés, la découverte du camp abandonné par les Bourguignons, avec son pavillon de velours rouge, ses armes enrichies de joyaux, et la prise de plusieurs centaines pièces d'artillerie, encore visibles dans plusieurs musées suisses. Candidement, les rudes montagnards qui n'ont pas le sens du négoce et conçoivent la richesse seulement en nombre de têtes de bétail vendent pour quelques sols les diamants du Téméraire qu'ils ont reçus en butin à des brocanteurs juifs ou lombards. Ils découvrent aussi dans le butin la célèbre tapisserie aux mille fleurs, fabriquée par Jean de Haze en 1466, composée de huit pièces de tapisseries de verdures. C'est là pour les Bourguignons le premier épisode de la tragédie de Morat.
|Portrait de Charles le Téméraire sur panneau (via wikimedia)|
Malgré cette cuisante défaite, Charles le Téméraire ne tarda pas à entrer une nouvelle fois en campagne contre les Confédérés. Pourriez-vous nous éclairer sur les raisons de cette seconde tentative ?
Après la défaite de Grandson, l'armée bourguignonne a été dispersée, mais elle est loin d'être détruite. Le duc de Bourgogne n'a pas renoncé à livrer bataille aux Confédérés. Il en a encore suffisamment les moyens et le temps avant l'hiver de 1476-1477. En principe, les combats s'interrompent alors. Toutefois, il lui faut reconstituer son armée et en particulier son parc d'artillerie. Le gros des troupes se compose de mercenaires peu sûrs et avides de gains rapides. Charles le Téméraire se serait laissé pousser la barbe et aurait juré qu'il ne la couperait que lorsqu'il reverrait les Confédérés. Des renforts arrivent d'Angleterre, d'Italie, de Bourgogne et de Flandres. Des enrôlements de force ont lieu au Brabant et à Liège. Fin mai début juin 1476, l'armée bourguignonne quitte ses quartiers d'hiver au-dessus de Lausanne pour gagner Echallens, puis la plaine de l'Orbe, avant de se diriger vers Morat, une ancienne place forte savoyarde, proche à la fois de Berne et Fribourg. C'est la voie la plus directe et la plus sûre. En cours de route, les Bourguignons et leurs alliés savoyards sont sûrement acclamés par la population. En effet, celle-ci ne tient pas à changer de maître et, depuis deux ans, elle subit les incursions bernoises et fribourgeoises, avec leur lot de pillages et de viols.
Une fois arrivé devant Morat, Charles Le Téméraire s’attendait-il à livrer bataille à cette endroit ? Prit-il des dispositions particulières pour faire face à une telle éventualité ? Inversement, comment les Confédérés réagirent-il face à la progression bourguignonne ?
Le lieu de la bataille n'est pas fortuit. A l'époque des guerres de Bourgogne, il était d'usage de ne pas laisser sur ses arrières une place forte adverse. Le siège de Morat s'est imposé en raison de la situation géographique de la ville et du fait peut-être que Charles le Téméraire espérait son soulèvement contre la garnison bernoise et fribourgeoise. Le duc a connaissance des forces confédérées présentes le long de la Sarine, à Gümmenen et à Fribourg, dont il surestime la garnison. Il établit son quartier-général au sommet de l'actuel Bois Domingue, position qui commande toute la région, avec une vue imprenable sur Morat et le mont Vully en arrière-plan. Le 12 juin, il fait reconnaître les têtes de pont de la Sarine, à Gümmenen et à Laupen. Mais le temps presse, en raison des préparatifs du siège de Morat et des Confédérés qui rassemblent leurs forces. Ceux-ci ne restent donc pas inactifs. En première ligne, Berne crée les conditions favorables au rassemblement de l'armée confédérée. Renseignement, reconnaissance, logistique, levée de troupes et surtout diplomatie. En effet, pour les Bernois il faut convaincre les alliés et les cantons du centre et de l'est d'intervenir et donc soutenir un canton dont les visées territoriales vers l'ouest du plateau suisse sont connues. Mais avant tout, il leur faut occuper une ligne principale de défense formée par le cours de la Sarine, dont les passages à Gümmenen et à Laupen sont surveillés par au moins 6000 hommes. Une course contre la montre s'engage donc, avec d'un côté Charles le Téméraire, confiant dans la prise rapide de Morat et de l'autre les Confédérés qui ont pour eux une meilleure connaissance du terrain et une plus grande souplesse tactique.
|Le dispositif bourguignon durant le siège (via www.stadtwanderer.net)|
Les deux armées s'affrontèrent donc une nouvelle fois à Morat le 22 juin 1476. Comment se déroula la bataille ?
Quelques mots sur le champ de bataille proprement dit que le duc de Bourgogne a fait reconnaître : au nord et au nord-est le lac et de grands marais. Au bord du lac la petite ville fortifiée de Morat, située sur une butte, dominait la plaine large d'environ 2 km, entourée au sud par une série de collines, dont l'actuel Bois Domingue, des vallons et plusieurs villages entourés de grandes forêts. L'aspect de la région a beaucoup évolué avec l'assèchement des marais au XIXème siècle et bien évidemment l'urbanisation actuelle. De nombreuses haies qui servaient d'enclos pour la garde des troupeaux coupaient aussi le pays. Le « Grand-Marais » était impraticable, car aucun chemin digne de ce nom ne le traversait. Les routes empruntaient un tracé différent qu'actuellement. La route de Berne passait ainsi par Burg, Lurtigen, Ulmitz et Gümmenen où elle traversait la Sarine. La route de Fribourg traversait le Wylerfeld, au-dessus de Villars-Ies-Moines, Cressier, la Chapelle de Saint-Urbain, pour ensuite se diriger vers Courtepin.
Il s'agit bien d'une « étrange bataille ». L'infanterie traditionnelle des Confédérés, conçue pour combattre des armées de cavaliers, doit faire face à une armée moderne équipée d'armes à longue portée. Celle-ci est - une nouveauté - subdivisée en cavalerie, tireurs (archers, arbalétriers, arquebusiers), piquiers et artillerie, déployés selon un plan précis et en fonction d'une position fortifiée préparée à l'avance, la fameuse « Haie verte ». Sur le papier, l'armée de Charles le Téméraire dispose donc de l'avantage matériel grâce à son armement et surtout de l'avantage de la position. Le combat décisif qui a lieu à la « Haie verte » a été pensé côté bourguignon, avec pour objectif d'arrêter les Confédérés venant de la forêt de Galm, puis de les écraser avec l'artillerie par la gauche et la cavalerie par la droite. De leur côté, les Confédérés forment trois blocs pour une attaque frontale en plusieurs vagues. L'avant-garde se compose de tireurs (arcs et arquebuses) et de piquiers, le gros des troupes de hallebardiers entourés de piquiers, et l'arrière-garde de hallebardiers.
Les piques prennent le dessus sur la cavalerie, mais ne peuvent résister à l'artillerie ou à la pluie de flèches des archers et arbalétriers. A relever que Charles le Téméraire a privilégié à Morat ces derniers, alors que les archers infligent davantage de pertes grâce à leur cadence de tir et aux feux de saturation. La bataille d'Azincourt (1415) a démontré leur terrible efficacité. Très entraînés, les archers anglais qui sont engagés à Morat peuvent tirer jusqu'à huit fois en une minute. C'est une arme surtout efficace lorsqu'elle est employée en nombre par les pluies de flèches envoyées sur un adversaire mal protégé (comme l'étaient les Confédérés). Plus lente d'emploi que l'arc, l'arbalète est une arme surtout efficace dans la guerre de siège, lorsque son utilisateur peut viser calmement à l'abri des remparts ou d'une palissade, comme la « Haie verte ». Pour le combat au corps à corps, les Confédérés ont recours aux hallebardes (environ 1,8 m de long, avec une pièce de métal faisant hache, lame et crochet) ainsi qu'à d'autres armes tranchantes ou à manche. Les arquebuses sont lourdes et peu maniables (il fallait 2 à 3 minutes pour les charger).
En début d'après-midi, le 22 juin 1476, l'attaque confédérée est inattendue, si bien qu'environ 2000 Bourguignons seulement occupent la position de la « Haie verte ». L'attaque frontale contre la palissade et l'artillerie échoue tout d'abord, mais une troupe de Schwyz réussit à franchir le fossé et à déborder latéralement l'artillerie et les archers bourguignons. L'avant-garde peut ainsi forcer la palissade et pénétrer dans le camp situé à moins de 2 km. C'est alors seulement que le gros de l'armée bourguignonne est alerté, mais il est trop tard. Ceux qui ne parviennent pas à s'enfuir comme Charles le Téméraire sont tués en corps à corps, dans le camp ou dans leur débandade. 10'000 à 12'000 Bourguignons tombent; les Confédérés perdent un millier d'hommes. Une formule résume bien le déroulement de cette bataille : 1 heure de combat, 5 heures d'épouvante.
|Le déroulement de l'attaque confédérée (via www.stadtwanderer.net)|
Si Charles le Téméraire s’attendait à être attaqué et avait préparé le terrain en conséquence, comment les Confédérés sont-ils parvenus à le surprendre aussi aisément ?
Le duc de Bourgogne s'attendait effectivement à une action contre la "Haie verte" sous la forme d'une feinte, mais pas à l'attaque principale. Selon son appréciation, celle-ci devait se dérouler le long du lac, à ses yeux la voie la plus directe pour une armée de secours. Bien évidemment le duc espérait s'emparer de la ville avant l'arrivée des Confédérés et les affronter ensuite, comme à Grandson.
L’usage par les Confédérés d’une avant-garde mélangeant arquebusiers, archers et piquiers fait penser aux Tercio qui devaient régner sur les champs de bataille européens par la suite. Sait- on si cette combinaison fut régulièrement utilisée par les Suisses durant leur âge d’or militaire, de Grandson à Marignan, où s’agissait-il d’une improvisation isolée ?
Il s'agit plutôt d'une improvisation liée à l'ordre d'arrivée des différents contingents sur le champ de bataille. Lorsqu'ils ont le temps de s'organiser, les Confédérés misent sur leur traditionnelle infanterie. En aucun cas, on ne peut parler d'un "combat interarmes" confédéré à cette époque. L'armée de Charles le Téméraire est bien la plus avancée.
Pourriez-vous nous décrire les conséquences politiques et militaires de la bataille? Peut-on la considérer comme décisive dans le sens où elle aurait porté un coup fatal à l’édifice patiemment construit par Philippe III Le Bon puis Charles le Téméraire et inversement, considérablement renforcé la posture des cantons suisses au sein du jeu politique européen ?
La bataille de Morat met un terme au projet de royaume bourguignon. Son retentissement est très grand en Europe. La destruction de l'armée ducale, non sa dispersion comme c'est le cas à Grandson, sape l'autorité et le prestige du duc dans ses différents Etats. La bataille de Nancy n'est qu'une mise à mort dans cette optique.
La France de Louis XI tire parti de la situation. Du côté confédéré, la bataille de Morat et plus généralement les guerres de Bourgogne vont permettent l'entrée dans la Confédération, en 1481, de deux nouveaux cantons situés à l'ouest du Plateau suisse, Fribourg et Soleure. On assiste donc à un rééquilibrage au profit de Berne et d'un axe est-ouest face à l'axe nord-sud, celui du Gothard, des cantons fondateurs et des guerres d'Italie. C'est là une source de tensions qui manque de dégénérer en guerre civile, en 1481. A l'échelle du continent, les Cantons suisses sont alors considérés un peu hâtivement comme la première puissance militaire, mais les guerres d'Italie en montreront rapidement les limites. C'est l'essor du mercenariat et la volonté des autorités cantonales de le contrôler. Les Guerres de Bourgogne sont enfin un prélude à l’invasion du pays de Vaud par les Bernois de 1536. Tout le pays passera alors à la Réforme, sous tutelle de Leurs Excellences de Berne pendant 262 ans. Un événement majeur dans l'histoire de la Suisse romande.
|La bataille de Morat vue par Diebold Schilling le Jeune (via wikimedia)|
Pour conclure, quelle fut l’impact, cette fois sur l’art de le guerre dans son ensemble, de cette brève suprématie suisse sur le champs de bataille ? Participe-t-elle de cette révolution dans les affaires militaires avant l’heure mise en avant par l’historiographie anglo-saxonne ?
C’est la réaffirmation du rôle de l’infanterie sur le champ de bataille, d’une infanterie polyvalente (lourde et légère), même si celui-ci a déjà été mis en évidence lors des batailles de la guerre de Cent ans avec l’emploi des archers côté anglais ou lors des guerres anglo-écossaises (bataille de Bannockburn en 1314). La suprématie suisse ne doit pas être exagérée. Elle tient aussi aux circonstances favorables dans lesquelles la bataille de Morat a été remportée. Toutefois, elle consacre aussi un modèle d’armée basé sur l’engagement de citoyens-soldats et donc le système de milice suisse qui reste encore le nôtre aujourd’hui.