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«Que c’est faible, une reine, et que c’est peu de chose!» écrivait Victor Hugo dans Ruy Blas. C’est qu’il n’a pas connu Elisabeth II. En 70 ans de règne, Sa Majesté n’a pas été la figure décorative que beaucoup imaginent. Dès lors, à quoi sert-elle et comment exerce-t-elle son pouvoir? La reine assume des fonctions constitutionnelles et représentatives. Son rôle est à la fois symbolique et actif. C’est elle qui ouvre et ferme les sessions du parlement, auquel elle laisse l’exercice réel du pouvoir. Si le discours qu’elle prononce est écrit à la première personne, c’est toujours son premier ministre qui le rédige. Elisabeth II le désigne, c’est elle qui nomme et révoque ses ministres et qui promulgue les lois votées en son nom. La souveraine est aussi le gouverneur suprême de l’Eglise d’Angleterre, dont elle laisse le pouvoir à l’archevêque de Cantorbéry, et elle est le chef des forces armées britanniques. Elle est aussi chef d’Etat des 15 royaumes (realms, en anglais) du Commonwealth, tous indépendants, à l’instar de l’Australie et du Canada. Et enfin, chef du Commonwealth, composé de 54 Etats, tous égaux en statut.
La reine est la femme la mieux informée: chaque matin, elle reçoit, de la part du gouvernement, les rapports, notes confidentielles, télégrammes diplomatiques et projets de lois, ainsi que les actes qu’elle doit signer. En sept décennies, elle a répondu à plus de 3,5 millions de courriers. Elle est marraine de 600 organisations caritatives et connaît toutes les strates de la société et ceux qui la composent, de la base au sommet.
Historiquement, les premières limitations du pouvoir monarchique remontent à 1688. La marge de manœuvre du roi fut réduite et le parlement s’émancipa. En 2022, la souveraine est donc avant tout un foyer d’identité, d’unité et de fierté nationales, un gage de stabilité et de continuité et une autorité morale. Si elle penche pour l’apaisement et la conciliation, elle a su se montrer, s’il le fallait, habile tacticienne. Côté politique, elle ne donne jamais son opinion en public, mais elle a «le droit et le devoir de faire part de ses vues sur les affaires du pays», comme le précise le site officiel de la monarchie.
Depuis son accession au trône, rien n’a filtré de ses rencontres hebdomadaires avec ses 14 premiers ministres. Couronnée à 27 ans, elle est devenue au fil du temps une «influenceuse» discrète et respectée. En bref, «la reine règne, mais elle ne gouverne pas», selon les mots du journaliste politique Walter Bagehot.
L’ex-premier ministre David Cameron (2010-2016) a souligné le grand intérêt d’Elisabeth II pour les questions internationales. «Lorsqu’elle discute de politique, en particulier d’affaires étrangères, elle ne semble jamais ennuyée», dit-il. Les observateurs ont appris à décoder sa méthode et son langage. Quand elle lance: «Est-ce que cette mesure est opportune?», c’est qu’elle la réprouve. A l’occasion de ses échanges avec des dignitaires étrangers – elle les a tous connus, de Kennedy à de Gaulle ou Mandela –, elle balise le terrain. Dès qu’elle détecte que la conversation prend une tournure trop politique, elle glisse: «C’est très intéressant», et passe à autre chose. Elle est aussi la reine du self-control, consciente de l’impact de son image et de ses mots. Et use sans en abuser de son sens de l’humour. En 1986, elle reçut des œufs lors d’un bain de foule en Nouvelle-Zélande et répliqua avec calme: «Je les préfère au petit-déjeuner.»
La reine ne cède jamais à la panique, mais temporiser peut parfois mener à la faute. A la mort de Diana, en août 1997, elle attendit cinq jours avant de réagir et se mit à dos la presse et la rue qui la jugèrent sans cœur. Ce fut son principal camouflet. Pressée par Tony Blair, son premier ministre d’alors, elle finit par montrer de la compassion et admit qu’il fallait des funérailles publiques, même si la princesse de Galles ne faisait plus partie de la famille royale. «Elle était un être humain exceptionnel et doué. Elle n’a jamais perdu sa capacité à inspirer les autres avec sa chaleur et sa gentillesse. Je l’admirais et la respectais, surtout pour son dévouement à ses deux garçons», déclara Elisabeth lors d’une allocution télévisée restée célèbre. Par ces mots, elle réussit à regagner le cœur des Britanniques et surtout à partager leur douleur, sa fonction emblématique première.
Elisabeth II est le chef d’Etat qui a le plus voyagé dans l’histoire. Son expérience est, à ce titre, inestimable. L’ancien premier ministre John Major (1990-1997) le souligne: «Cela fait d’elle la dépositaire d’une connaissance et d’une sagesse immenses. Alors, vous tenez compte de la reine et vous l’écoutez.» Elisabeth II manie le «soft power» à merveille. Elle a servi de liant lors de réconciliations historiques avec les grandes nations: l’Allemagne en 1965, la Chine en 1986. Sans parler de sa visite historique de quatre jours en Irlande en 2011. Selon David Cameron, elle a permis à cette occasion de «cicatriser les blessures du passé», notamment par sa venue au stade de Croke Park, à Dublin, théâtre du Bloody Sunday de 1920 qui fit, dans l’après-midi du 21 novembre, 14 morts et une centaine de blessés.
Dans ses relations parfois tendues avec le pouvoir, il y eut Margaret Thatcher (1979-1990), figure conservatrice et autoritaire. La Dame de fer loua «sa formidable compréhension des problèmes et sa vaste expérience», mais derrière le respect pointait la rivalité. Malgré d’obséquieuses révérences, Maggie parlait sans écouter sa royale interlocutrice. En 1986, un scandale éclata. Le «Sunday Times» rapporta les sentiments de la reine à l’encontre de Thatcher, trouvant «qu’elle manquait de compassion et devrait être plus attentionnée envers les membres les moins privilégiés de la société». Leur désaccord sur l’Afrique du Sud transpira. La reine était favorable à des sanctions contre le gouvernement pro-apartheid, pas Margaret Thatcher. Les deux femmes durent se téléphoner le dimanche 20 juillet pour éteindre l’incendie. L’attaché de presse du palais, Michael Shea, publia un démenti. Une semaine plus tard, on apprit qu’il était à la source du scandale. Malgré ses dénégations, il démissionna quelques mois plus tard.
Fait rare, la reine assista aux obsèques de l’inflexible politicienne et la fit admettre au sein de l’ordre de la Jarretière, le plus élevé des ordres de chevalerie britanniques, tout comme Winston Churchill, qui fut le mentor de la jeune Elisabeth. Au début, le Vieux Lion ne voyait en elle «qu’une gamine inexpérimentée» puis révisa son jugement devant sa sagacité.
A ses débuts, la reine manquait d’expérience. En été 1956, lors de la crise du canal de Suez, elle signa l’ordre d’envoi des troupes britanniques en Egypte. La Royal Navy et la flotte française se mirent en marche en octobre. Mais l’intervention fut stoppée par l’ONU. Pour Elisabeth, ce fut un camouflet: le gouvernement britannique échouait en son nom. Pire, elle découvrit que le cabinet lui avait caché la réalité. Alors trentenaire, elle fut très critiquée. «Par miracle, la reine a un tempérament qui convient très bien au métier, souligne Charles Anson, l’un de ses anciens attachés de presse. Elle a de très bons amortisseurs quand les choses tournent mal et elle ne fait pas de bruit quand c’est un grand succès.» C.Q.F.D.
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Un peuple au rendez-vous: le couronnement, qui a coûté quelque 53 millions d’aujourd’hui, a passionné les Britanniques: 3 millions d’entre eux étaient dans les rues, 27 millions ont regardé la cérémonie à la télévision en noir et blanc et 11 millions l’ont écoutée à la radio, soit 40% de la population. Quelque 2000 journalistes et 500 photographes ont couvert l’événement vu par 300 millions de téléspectateurs dans le monde.DR