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Les montagnes du canton de Fribourg
Les montagnes du canton de Fribourg Fragments d' un exposé fait à la réunion du Club alpin suisse à Fribourg, le 26 Août 1876.
Par H. Sottaz, prof.
Honorés clubistes!
Il y a quelques années, trois clubistes fribourgeois arrivaient au village de Montbovon, dans la Haute-Gruyère, avec l' intention de faire l' ascension d' un certain nombre de sommités des montagnes vaudoises et bernoises qui entourent les Alpes fribourgeoises. Ils eurent le bonheur d' y faire la rencontre d' un vieillard étranger dont la plus grande satisfaction est de faire chaque année quelques voyages dans les montagnes de la Suisse. Ce voyageur, qui porte un nom célèbre dans le monde scientifique, venait, malgré ses 70 ans, de faire seul l' ascension du Moléson, et il en rapportait une impression tellement enthousiaste qu' il se décida à prolonger son séjour dans les vallées fribourgeoises. Les trois clubistes, J.L. S., A. P., H. S., convoquèrent aussitôt les armaillis les plus expérimentés et quelques intrépides chasseurs de chamois. Il s' agissait, dans ce congrès géographique ou plutôt clubistique, d' obtenir des renseignements précis sur des noms de sommités au sujet desquelles la carte du canton de Fribourg par Stryienski laisse beaucoup à désirer, ainsi que la carte fédérale de Dufour. Bientôt, quand la séance du congrès fut close, la réunion prit le caractère d' une véritable fête populaire: il s' agissait de célébrer dignement la fête du chef des trois clubistes et du propriétaire de l' hôtel de Jaman, grand chasseur de chamois.
Le voyageur saxon, qui avait aussi assisté à la séance, pria ses nouveaux amis de lui fournir quelques notes pour son séjour dans le canton de Fribourg.
C' est une partie des renseignements fournis à ce touriste étranger que je me permets de communiquer à la réunion du Club alpin suisse. Ce n' est donc pas une étude complète sur le canton de Fribourg que j' ai l' honneur de vous présenter; ce ne sont que de modestes esquisses, jetées à grands traits.
Configuration topographique et orographique.
Le canton de Fribourg est situé en partie dans le plateau suisse et en partie dans les Alpes. Il touche au nord-ouest, par le lac de Neuchâtel, au canton de Neuchâtel, au nord et à l' est au canton de Berne, au sud et à l' ouest à celui de Yaud. Son territoire s' élève de la nappe unie des lacs de Neuchâtel ( 435,1 m ) et de Morat ( 435,2 m ) au sommet du Vanil Noir, à 2386 mètres; il s' étend par conséquent depuis la région des plaines et des collines jusqu' à la limite des neiges éternelles. On y trouve même un assez grand nombre de places, situées au fond d' étroits couloirs, au pied de hautes parois de rochers, où la neige ne disparaît jamais. Les eaux de ce territoire d' une superficie d' environ 72 lieues carrées ( 1600 km. c. ) vont d' un côté, par la Sarine et la Broye, se verser dans la Mer du Nord, de l' autre, par la Veveyse, dans la Méditerranée.
La partie du canton située sur le plateau est coupée par une série de collines qui se dirigent généralement vers le nord-est, presque parallèlement au Jura. Entre cette suite de collines aux formes arrondies, se trouvent les vallées de la Broye, de la Glâne et la partie inférieure de celle de la Sarine.
La vallée de la Broye emprunte son nom à la rivière qui l' arrose. La Broye prend sa source au pied des Alpes, sur un haut plateau, en partie marécageux, entre les villages de Vaulruz et de Semsales, se dirige d' abord vers le sud-ouest, tourne brusquement vers l' ouest, et entre sur terre vaudoise, près des localités de Palézieux et d' Oron; elle traverse ensuite, en se dirigeant brusquement au nord, la paroisse fribourgeoise de Promasens, puis parcourt la riante et riche vallée vaudoise qui porte son nom et va se jeter dans le lac de Morat. Son cours inférieur est tout entier sur territoire fribourgeois, depuis sa sortie du lac de Morat jusqu' à son entrée dans le lac de Neuchâtel. Comme on le voit, la Broye, bien qu' elle ait la plus grande partie de son cours dans le canton de Vaud, est cependant une rivière fribourgeoise par sa source, son cours supérieur et son cours inférieur.
La fertile vallée arrosée par cette rivière est bordée, dans le canton de Fribourg, par les verdoyantes collines de Châtonnaye, de Torny, sur la rive droite, et par le massif de collines de Surpierre et d' Aumont, sur la rive gauche. Cette région offre un ravissant coup d' œil: c' est un mélange gracieux de riches villages aux clochers étincelants et de belles forêts de sapins, de hêtres ou de chênes.
Au milieu du plateau surgissent deux collines plus élevées que les autres; ce sont le Vuilly et le Gibloux. Le Mont Vuilly ( 659 m ) est une charmante et fertile presqu'île montagneuse située entre le lac de Neuchâtel, celui de Morat et la Broye. Ses coteaux sont couverts de vignobles, de jardins, de champs et de riches prairies, couronnés de forêts et parsemés de maisons de campagne et de beaux villages, les uns à mi-côte se mirant dans les eaux du lac. La vue circulaire aussi vaste qu' étendue dont on jouit depuis le signal embrasse une grande partie de la chaîne du Jura et les Alpes, depuis les glaciers de l' Oberland et du Valais jusqu' au Mont Blanc. Ce coin de terre privilégié peut être appelé sans exagération le jardin du canton de Fribourg; ce sont en effet ses riches cultures maraîchères qui alimentent de légumes et d' autres produits variés les marchés de Fribourg, de Neuchâtel et des principaux centres industriels des montagnes neuchâteloises. Les Vuillerins forment une des populations les plus actives et des plus intéressantes de la Suisse; leur intelligence et un type physique bien caractérisé leur assignent une place à part au milieu des populations fribourgeoises, vaudoises, neuchâteloises et bernoises, ses voisines. Qui n' a été frappé, en parcourant la place du marché de Fribourg et de Neuchâtel, du costume, de l' activité et de la vivacité des marchandes de légumes du Vuilly? Celui qui a eu la chance de se trouver, la veille d' un jour de marché de Neuchâtel, à bord du bateau à vapeur qui fait le service de Morat à Neuchâtel, n' oubliera jamais les montagnes de marchandises de toute nature qui s' entassent sur le pont du bateau aux stations de Môtier, Praz et Sugiez. Pour donner une idée exacte du bien-être de cette population, il suffira de signaler le prix que le terrain a acquis dans cette contrée; la pose se vend souvent de 16,000 à 20,000 frs. Bel exemple de la valeur et de la puissance du travail!
Bientôt il sera ouvert à cette infatigable population un nouveau champ d' activité, lorsque la correction des eaux du Jura et le dessèchement des grands marais auront rendu à la culture près de 70,000 arpents. Les terrains vagues des bords du lac de Morat encore couverts maintenant d' eau ou de joncs ont été déjà vendus en partie à raison de 120 frs. la pose.
Le Gibloux est cette longue, haute et sombre colline qui sépare le bassin de la Sarine de celui de la Glâne; cette colline, dont le point culminant a une élévation de 1203 m au-dessus de la mer, offre de ravissants points de vue sur les Alpes et surtout sur la plaine et le Jura; de vastes forêts de sapins, appartenant principalement à l' Etat de Fribourg et aux communes, couronnent sa partie supérieure; les nombreux villages qui s' étagent sur ses flancs présentent le coup d' œil le plus varié. Ses formes arrondies et surtout sa formation géologique font considérer le Gibloux comme le prolongement du Jorat, auquel il est du reste relié par une succession de collines près des villages de S'-Martin, du Crêt, de Grattavache et de la Joux. Le Gibloux est sans contredit l' une des parties les plus sauvages du territoire fribourgeois; c' est dans ses forêts et ses fourrés que les disciples de S*-Hubert font leurs plus beaux exploits. Autrefois il n' était pas rare d' y rencontrer des troupes de loups; le dernier de ces carnassiers, vu dans les forêts de notre canton, a été abattu dans le Gibloux au-dessus des monts de Eiaz, en 1837. C' est aussi probablement des vastes forêts de cette région que venait le dernier cerf qui a été tué dans le bois de Cottens le 11 septembre 1871.
Les nombreux ruisseaux et torrents qui sortent des flancs de cette grande colline vont se jeter dans deux affluents de la Sarine, la Glane et la Sionge. Ce sont deux cours d' eau très-poissonneux, aux allures bien inoffensives, qui arrosent les vallées qui portent leur nom, des deux côtés du Gibloux.
Mais il est temps pour des clubistes de quitter la région un peu monotone de la plaine et des collines, pour aborder les belles sommités des Alpes fribourgeoises qui s' étalent en amphithéâtre devant les yeux du spectateur qui a gravi le sommet du Gibloux. Ces montagnes s' étendent depuis les sources de la Singine froide et de ses affluents jusqu' à l' Hongrin, sur une longueur d' environ 16 lieues, 77 km.
Au point de vue de leur direction et de leur aspect, les Alpes fribourgeoises peuvent être divisées en six chaînes principales:
I. Chaîne du Moléson, II. Chaîne de la Berra, III. Chaîne du Kaiseregg, IV. Chaîne de la Dent de Broc, V. Chaîne des Morteys, VI. Chaîne des Gastlosen.
I. Chaîne du Moléson.
Le massif du Moléson commence au sud de Bulle au Vanil de Moléson ( 2005 m ), continue par l' arête rocheuse de Tremettaz jusqu' au pic de Tézatzau; un imposant chaînon, parallèle à la chaîne principale, commence plus à l' est à la Vudallaz * ), au-dessus de Gruyères, borde d' abord la vallée de la Sarine au-dessus des villages de Villars-sous-Mont** ), Neirivue, Albeuve, puis continue, après avoir été coupé par le fougueux torrent de la Marivue, au sauvage défilé de l' Evi, jusqu' à la Cape au Moine ( 1944 m ) et au Col de Jaman. Cette chaîne s' étend ensuite dans le canton de Vaud où l'on admire la Dent de Jaman, la Dent de Hautaudon, les rochers de Naye etc. La position exceptionnellement favorable qu' occupent dans cet imposant massif le Moléson et la Cape au Moine font de ces deux belles sommités un but favori d' excursions; cependant, depuis quelques années, une autre pointe de cette chaîne, un peu plus élevée que le Moléson, la Dent de Lys, ou plus correctement Dent de Vudetz ( 2015 m ), commence aussi à attirer un grand nombre de touristes.
Bien que les limites de cet exposé ne permettent guère d' entrer dans des détails d' ascensions, je ne saurais manquer d' égards envers le Moléson, le majestueux patron de la section fribourgeoise du Club alpin suisse. D' ailleurs, les membres du Club alpin consentiraient-ils à poser le pied sur le sol fribourgeois sans rendre visite au Righi de la Suisse occidentale?
Ne pouvant imiter le style juvénil et fleuri du savant professeur de l' université de Leipzig, qui a suggéré ce travail, j' emprunterai une partie du récit d' une course au Moléson à la plume élégante de trois auteurs fribourgeois, Pierre Sciobéret, Aug. Majeux et Ferdinand Perrier, colonel.
troupeaux? J' accorderai ma main au propriétaire du bouc vainqueur. Rien ne saurait surpasser, sous le rapport de l' har, .les beaux vers patois où le poète décrit la lutte acharnée des deux champions cornus, lutte qui se termine pair la victoire de Pierro d' Enney, qui chante sa victoire en accents inimitables, en s' emparant de la main de la belle Gothon.
Course au Moléson.
A dix minutes de Bulle, sur la route de Vevey, on prend un chemin qui s' engage bientôt dans un bois de sapins sombre et parfumé. On traverse bientôt le torrent de la Trême; le sentier qui monte, descend ou serpente entre les fleurs alpestres, les haies de cytise et les buissons d' églantiers, ne tarde pas à vous faire arriver sur le plateau au haut duquel s' élève la Part-Dieu, ancien monastère de l' ordre des Chartreux, fondé en 1307 par Guillemette de Grandson, veuve du comte Pierre IV de Gruyère. De la Part-Dieu jusqu' au sommet du Moléson, il y a tout au plus trois petites lieues, par un chemin très-praticable et qui ne devient rapide, sans être périlleux, que depuis le chalet de Pliané. C' est dans ce dernier chalet* ) que l'on vient ordinairement passer la nuit, afin de pouvoir gravir le sommet avant le lever du soleil. Heureux ceux qui peuvent arriver à Plané au moment du coucher du soleil, plus heureux encore ceux auxquels il est donne d' assister à ce spectacle depuis la cime même du Moléson.
« C' est quelque chose de grandiose qu' un beau coucher de soleil. Il y a peut-être moins de pompe, moins de lyrisme dans la fin du jour que dans son commencement, mais il y a aussi plus de majesté, plus de mélancolie. Les transports sont moins vifs, maisIl y a déjà quelques années que l'on a construit un chalet au fond du cirque de Bonne-Fontaine, à un quart de lieue de la cime du Moléson. On y trouve un gîte pour la nuit et des rafraîchissements.
l' émotion est plus douce; c' est le dénouement d' une épopée qui tourne à l' élégie. Il y a une joie pétulante, un triomphe, surtout dans le moment où le soleil, apparaissant à l' horizon, inonde tout le paysage de sa lumière pénétrante qui semble absorber toutes les ombres. Il y a quelque chose de plus suave, de plus affectueux dans le dernier regard de l' astre créateur. La lumière est plus dorée, les ombres plus intenses, et puis il y a l' indicible poésie d' un adieu. Le matin, c' est l' heure de l' adoration; le soir, c' est l' heure de l' amour. Il y a dans la nature un murmure touchant, un doux parfum, qui rappellent tous les tressaillements amoureux de l' âme humaine ».Mais la fraîcheur de la soirée vient bientôt glacer les sentiments d' enthousiasme et forcer le touriste de se réfugier au chalet.. Quelle jouissance n' éprouve pas de s' asseoir avec les armaillis devant le feu qui flambe au-dessous de la vaste cheminée de bois.
Les armaillis et leurs hôtes assis sur des sièges monopodes autour de l' âtre, forment le tableau le plus charmant. La lumière vacillante du foyer éclaire bizarrement tous ces groupes et fait danser les ombres. Bientôt une causerie amicale s' établit; les armaillis sont friands de nouvelles; les bruits de guerre, les combinaisons diplomatiques, les entreprises industrielles, sans oublier les incendies, les sinistres maritimes et les accidents de chemin de fer, voilà autant de sujets qui ont le privilège de les intéresser. Si le visiteurPierre Sciobéret. Colin l' Armailli, nouvelle gruyérienne.
connaît quelques secrets de la chronique scandaleuse de la plaine, il est sûr de trouver un auditoire attentif; de francs et bruyants éclats de rire salueront son récit. Le montagnard aime aussi à communiquer ses impressions et les observations qu' il a l' occasion de faire dans les hautes régions. Rien de plus frais et de plus pittoresque que le langage de l' armailli; quel enthousiasme respire dans sa description des montagnes, et des scènes de la vie alpestre! Mais le merveilleux exerce surtout la plus grande attraction sur ces natures primitives. Vous ne tarderez guère à entendre le récit des légendes du chalet ou du Vanil, sans oublier les exploits des esprits familiers qui hantent la montagne. Parmi ces récits figureront certainement au premier rang les exploits de Djan de la Bollieta et la catastrophe du Plian de VEcortschau.
Mais la nuit avance... il faut être debout avant le jour pour arriver sur la cime avant le lever du soleil.
Pour peindre le spectacle qui s' offre aux regards le matin on est forcé de céder la parole au poète.
Le jour naissait. Assis sur le roc solitaire, Obélisque géant, taillé dans la matière Par le ciseau divin, j' attendais le soleil.
Les hommes savouraient encore le doux sommeil, Mais les choses déjà chantaient leur chant sublime, Et mon âme y joignait une prière intime.
Sur la terre endormie, un voile de vapeurs, Comme un linceul funèbre, étendait ses horreurs.
Tout avait disparu. Celui dont hier encore J' avais de loin perçu l' existence sonore, Le monde n' était plus!
Mais chut! l' azur s' anime, un éclair d' espérance A paru sillonner l' immensité de l' air: Un arc pourpré surgit sur l' océan désert, Monte, s' étend, grandit, s' embrase. Une étincelle Part... et déjà le tout de.lumière ruisselle, Se réveille et s' émeut comme si l' être absent Revenait en son sein au mot du Tout-Puissant.
Essaierons-nous d' esquisser le magnifique panorama qui se déroule depuis la cime du Moléson quand le pinceau magique de Jos. Vernet a reculé devant cette tâche? Le célèbre peintre déclara, lorsqu' il contempla ce vaste panorama, qu' il était si grandiose, si terrible et sans bornes, que nul art ne pourrait suffire pour le rendre.
Nous dirons seulement qu' on découvre d' abord à l' orient, au midi et à l' occident, une vaste chaîne de montagnes dont les bases sont dérobées à la vue par des chaînes plus basses et plus rapprochées. Le géant des Alpes, le Mont Blanc, domine comme un chef tous ces monts innombrables à formes et couleurs variées à l' infini. Dans un horizon immense et à perte de vue, les lacs du Léman, de Neuchâtel, de Morat et de Bienne, présentent leurs nappes argentées. A l' œil nu on découvre d' innombrables villages, clochers, hameaux ou maisons de campagne, puis 17 villes dont on voit distinctement, presque à ses pieds, les masses blanchâtres et les campaniles; enfin du midi au sud-est, dans une lumière limpide ou vaporeuse et dans un cercle ininterrompu, une partie du Piémont, de la Savoie, de Genève, du Jura suisse et français avec les montagnes bleu-azur des cantons de Neuchâtel, de Berne et de Soleure.
Le Moléson est loin d' avoir la réputation du Righi, et cependant, sous plus d' un rapport il le vaut bien. Le Righi est l' enfant gâté des touristes; la vogue extraordinaire dont il jouit a altéré, jusqu' à un certain point, son caractère. Ce n' est plus une alpe. On n' y voit plus le chalet de bois tapi contre le rocher; plus d' oiseau à la voix perçante, à la robe fauve; plus de sapin barbu, suspendu sur l' abîme, ébranché, tronqué par la foudre. Les modulations savantes que l'on tire de la corne classique ne peuvent contrebalancer l' harmonie primitive des clarines suspendues au cou des vaches qui paissent parmi les gentianes. La vue de ces groupes brillants, qu' un caprice a transportés d' un salon de Paris ou de Londres sur la pente veloutée de la montagne, ne compense point l' aspect de la chèvre suspendue au rocher, ou la solitude imposante, les bruits mystérieux de l' alpe fribourgeoise.
Que manque-t-il donc à cette vue si variée, si intéressante? Ce ne sont ni les montagnes ni les lacs; peut-être quelques souvenirs historiques ou artistiques, peut-être quelques-uns de ces rochers qui semblent jetés tout exprès au pied du Righi, comme pour satisfaire la fantaisie capricieuse de quelque grand peintre. Mais le panorama des Alpes s' y présente sous un aspect tout particulier de grandeur. Il ne manque à ce panorama sublime que d' être mieux connu pour y attirer en foule, comme au Righi, ces moutons de Panurge appelés touristes.
Devant le Righi, les Alpes s' alignent en chaîne, se rangent en file comme un bataillon de soldats pour une inspection. Devant le Moléson, les Alpes se groupent au hasard comme la foule sur la place publique un jour de marché. Là quelque chose de raide, d' uniforme; ici un pittoresque désordre. D' un côté le Vanil Noir, dont le buste seul s' élève au-dessus d' une chaîne inférieure; Brenleyre et Folliéran, jumeaux altiers, raides comme des soldats prussiens. De l' autre la Dent de Jaman, légèrement inclinée comme pour causer par-dessus le Léman avec la Dent d' Oche qui lui sert de vis-à-vis. Et par-dessus tout le Mont Blanc avec sa tête blanche et majestueuse.
Vers la fin de juin 1816, un jeune homme à l' œil perçant et profond comme celui de l' aigle des Alpes, au front plissé, assombri et orageux, gravissait, suivi d' un guide, les pentes escarpées du Moléson; il boitait légèrement.
Impatient, il monte, il arrive au sommet de la montagne. Un monde immense s' ouvre tout-à-coup tout autour de lui. Avec ivresse, il promène ses yeux sur ce spectacle inattendu. Avec bonheur il sent la fraîche haleine des montagnes passer avec le parfum des fleurs alpestres dans ses longs cheveux qui venaient battre sa joue. Un sourire ineffable passe comme un éclair rapide sur son front rasséréné; mais bientôt il se rassit pensif sur le gazon mouillé par la rosée. Une longue heure se passe ainsi dans un morne silence, interrompu seulement à de rares intervalles par quelques paroles du guide demeurées sans réponse. Enfin il se lève, porte la main à ses yeux comme s' il cherchait à y essuyer une larme furtive et il s' écrie: Oh! que c' est beau, mon Dieu! C' est beau comme un rêve! Ce jeune homme boiteux c' était Byron! Comme dans le cachot de Bonnivard il traça ensuite au flanc d' un vieux tronc quelques lettres grossières formant ce nom célèbre. En juin 1824, l' année même où Byron mourait à Missolonghi, la foudre abattit le vieux tronc qui portait le nom de cet archange-démon appelé lord Byron.
Des flancs du massif du Moléson s' échappent d' im torrents qui vont souvent désoler la plaine. Sur le versant occidental on rencontre la Trême qui prend sa source au pied du Moléson et du Niremont et va se jeter, après s' être brusquement jetée au sud-est, dans la Sarine au-dessous de Gruyères, près du village de Broc. Il paraît presque certain qu' autrefois cet impétueux torrent ne suivait pas son cours actuel; après avoir quitté au-dessous de la Part-Dieu son lit profondément encaissé, il continuait sa route presque en ligne droite dans la plaine un peu plus haut que Bulle et allait se réunir à la Sionge entre les villages d' Echarlens et de Riaz. Du reste, un canal, la Roule-maz, venant de la Trême, suit encore aujourd'hui cette direction, après avoir mis en mouvement un grand nombre d' usines à Bulle et à Riaz. La Veveyse, autre sauvage enfant de la montagne, sort aussi du même versant par deux bras venant, l' un des flancs de la Dent de Lys et du Niremont, l' autre du pied de la Cape au Moine; après s' être réunis non loin du bourg de Châtel-S'-Denis, ces deux impétueux torrents se creusent un lit profond dans la colline calcaire et vont verser leurs eaux dans le Léman à Vevey. Des pentes du Niremont descend encore un autre indomptable torrent, la Mortivue qui va se jeter dans la Broye 27 au-dessous du grand village de Semsales auquel elle fait, par ses crues subites, courir les plus grands dangers; il y a deux ans, à la suite d' un fort orage, le tocsin fut sonné dans les villages voisins et toute la population de Châtel accourut au secours du village menacé. Ce n' est que par les plus grands efforts que l'on put préserver la plus grande partie des maisons d' une destruction certaine.
Des travaux considérables vont être entrepris pour établir un système rationnel et efficace de travaux de barrages et d' endiguement; le Grand Conseil du canton de Fribourg vient de voter un subside spécial pour seconder ces efforts.
A l' est et au sud-est deux sauvages affluents de la Sarine se détachent aussi de ce groupe; ce sont l' Albeuve qui passe en dessous de Gruyères et la Marivue qui menace si souvent la plaine près d' Albeuve. La gorge profonde d' où sort ce dernier torrent, offre une grande analogie avec les cluses du Jura; c' est le fameux passage de l' Evi, l' un des sites les plus sauvages des montagnes fribourgeoises.
Malgré tout l' attrait que nous offre le groupe du Moléson avec ses cimes altières, ses torrents dévastateurs et ses naïves légendes, abordons cependant une autre région, qui, sans offrir des tableaux aussi imposants, a pourtant son charme.
II. Chaîne de la Berra.
C' est une suite de hautes collines boisées et souvent couvertes de pâturages jusqu' au sommet. Cette belle chaîne de collines aux formes adoucies commence dans le canton de Berne, au Seelibühl, au-dessus des bains du Gurnigel, suit la rive droite de la Singinè froide, puis se prolonge dans le canton de Fribourg et comprend les beaux massifs du Schweinsberg, au-dessus du Lac Noir, du Cousimberg et de la Berra; depuis la Berra ( 1724 m ), dont la cime offre Tun des plus riches points de vue sur la plaine et sur les Alpes, une longue arête couverte de pâturages et de forêts s' étend sur la rive droite de la Sarine jusqu' à Broc où elle vient aboutir à la vallée de la Jogne. La chaîne semble terminée ici, mais elle se prolonge en réalité, après avoir changé subitement de direction, au-dessous du Moléson, où elle forme les belles collines des Alpettes, du Niremont et des Corbettes.
Les riches collines qui composent cette longue chaîne semblent avoir été placées par la nature entre la plaine et la région des rochers dans l' intention d' éviter à l' œil une transition trop brusque.
Trois torrents redoutés conduisent dans la Sarine les eaux de cette région; ce sont la Singine, la Gerine et la Serbache. Ce dernier torrent descend des escarpements du Cousimbert et de la Berra par plusieurs bras très-impétueux qui se réunissent au grand et intéressant village alpestre de La Roche, situé dans l' étroite vallée qui sépare la chaîne de la Berra de la colline de la Combert.
III., IV. et V. Chaînes du Kaiseregg, de la Dent de Broc et des Morteys.
Nous arrivons à la partie la plus pittoresque des montagnes fribourgeoises. La chaîne du Kaiseregg n' est que le prolongement de la chaîne hernoise qui commence à la vallée de la Simmen, au-dessus de Thoune. C' est une suite de hauts rochers comme le Hohmad, la Neuenen-fluh, le Ganterist, le Bürglen, l' Ochsen. Dans le canton de Fribourg, ce massif comprend le Harnisch ( 2178 m ), la Schwarze Fluh ( 2100 m ), le Widdergalm ( 2166 m ), le Kaiseregg ( 2198 m ), puis plus à l' ouest, au-dessus du Lac Noir, un groupe de parois de rochers comprenant la Spitzfiuh ( 1958œ ), laKœrblifluh(2108 m)* ), laSchopfen-spitze ( 2116 m, la Meyschüpfenspitze ( 208 6 > », la Jaquettaz ou Dent d' Arpillef ) et les rochers de Charmey.
Au-delà de la profonde coupure faite dans ce massif par la vallée de la Jogne s' étendent différents rameaux qui renferment les plus hautes et les plus belles sommités des Alpes fribourgeoises. Au premier plan, sur la rive droite de la Sarine, s' élève la Dent de Broc ou Vanil de la Marche ( 1829 m ), fière aiguille qui semble placée en sentinelle vis-à-vis du Moléson pour garder l' entrée des vallées de la Haute-Gruyère et de Charmey; une série de dents pointues forment le prolongement deGübenerfluh de la carte Dufour.Klein BrunnGrosst ) Point 1821 „ B „ cette chaîne; on y remarque la Dent du Chamois de Leytemarie ou de la Forclaz ( 1846 m ), la Dent du Bourgoz(1973 m ), Tzermont et le Gros-Merlaz ( 1970 m ). C' est là ce magnifique premier plan de montagnes qui arrache des cris d' admiration aux voyageurs qui parcourent la ligne d' Oron et l' embranchement Bulle-Romont. Une seconde chaîne, parallèle à la précédente dont elle est séparée par la pittoresque vallée alpestre du Rio du Motélon, contient les géants des Alpes fribourgeoises: voici d' abord Brenleyre ( 2360 m ) et Folliéran ( 2354 m ), deux majestueuses pyramides; plus loin, la haute arête des Morteys, si connue des botanistes, va aboutir au Vanil Noir ( 2386 m ), massif imposant dont la tête altière domine toute cette légion de hautes cimes. Dans le massif du Vanil Noir se trouvent encore le Vanil du Plan des Eaux ( 2372 m ), le Vanil de Tzavaz ou de Tzaufoussy ( 2347 m ), le Vanil du Gros-Perré ( 2218 m ), les rochers des Nontanettes ( 2199 m)* ), le Mont Cray ( 2078 m ), au-dessus de d' Oex et le Mont Culan ( 1714 m ) près de Rossinières et de Montbovon. Le beau défilé de la Tine, dans la vallée de la Sarine, sépare les dernières hauteurs du prolongement de cette chaîne des montagnes vaudoises. On est ici aux limites de la Gruyère fribourgeoise et du Pays d' Enhaut, au point qui marque la frontière de la partie du comté de Gruyère qui est devenue la proie de l' ours de Berne** ).
* ) Point 2287 de la carte Dufour.
Je vous le dis, l' ours de Berne mangera la grue dans le chaudron de Fribourg. Prophétie de Girard Chamala, bouffon et ménestrel à la cour de Pierre V, comte de Gruyère.
Entrant tout-à-coup dans la grande salle du château de On peut encore considérer comme se rattachant à la chaîne des Morteys le beau et imposant massif de la Hochmatt, où se trouve la plus haute chaudière -du Gruyères avec ses habits de fou, sa marotte à la main, portant sur sa tête un grand bonnet orné de plumes de paon, Chamala amusait les convives par ses.saillies spirituelles et ses récits fantastiques. Il racontait comment, dans des temps bien reculés, Gruerius vint, guidé par une grue, prendre possession du pays; comment Hugues et Turnius de la famille de Gruyères, après avoir doté de leurs biens le prieuré de Rougemont, partirent pour la conquête du St-Sépulcre.
Le Triboulet gruyérien se faisait un malin plaisir de célébrer les espiègleries des pages, les galanteries des demoiselles du château et surtout les infortunes des maris. 11 savait aussi trouver des accents d' une mâle éloquence pour chanter les chasses à l' ours, au cerf ou au bouquetin, les bergers trouvés morts au fond des précipices, les génies des montagnes emportant dans leurs cavernes les jeunes vachers qui abandonnaient le soin de leurs troupeaux pour chercher des nids de perdrix blanches et de coqs de bruyère. Chamala aimait surtout à rappeler les exploits des héros gruyériens Claremboz et Bras-de-Fer qui s' immortalisèrent comme les Horatius Coelès de la Gruyère, à l' entrée de la forêt de Sauthau, dans une clairière appelée Pré-de-Chêne. Il aimait aussi à peindre les anciens comtes donnant des pâturages, des armes et des privilèges aux nouveaux venus; rendant la justice à la porte des chalets élevés, ou sous les grands platanes du vallon: tour à tour dotant de pauvres bergères et recevant des communes des présents pour doter leurs sœurs et leurs filles; ne refusant jamais d' être parrains d' en indigents; vivant avec leurs sujets comme un père de famille; toujours les premiers dans les fêtes populaires et dans les combats pour la patrie gruyérienne; allant voir leurs troupeaux sur l' alpe fleurie et disputant le prix de la lutte aux armaillis des chalets, etc.
canton; un des sommets de cette imposante masse, le Weiss-Rœssli ( 2158 m ) présente incontestablement l' un des plus beaux points de vue de nos montagnes.
Les eaux de ces trois chaînes sont toutes amenées dans le bassin de la Sarine par la Jogne et ses affluents, le Rio du Motélon, le Rio du Gros-Mont et le Rio du Petit-Mont. C' est dans les gracieuses vallées alpestres arrosées par ces torrents que se trouvent les riches pâturages où se fabrique la meilleure qualité du célèbre fromage de Gruyère.
VI. Chaîne des Gastlosen.
Il nous reste à examiner une dernière paroi de rochers qui sépare les cantons de Berne et de Fribourg, près de la source de la Jogne; le nom allemand, die Gastlosen ( les Inhospitalières ), qui désigne cette chaîne, dispense de toute description. Les Gastlosen ou les Chatalles contiennent cette imposante muraille toute dentelée qui frappe les regards au sud-est quand on se trouve au sommet du Gibloux ou dans les wagons de la Suisse occidentale. Ses points les plus élevés sont le Gastlose ( 1953 m ), le Marchzahn ( 1921 m ), l' Ober ( 2128 m ), la Wandfluh ( 2136 m ), la Dent de Ruth ( 2208 m ) et la Dent de Combettaz ( 2083 m ). Cette paroi offre une particularité surprenante; sur un point, vers la Wandfluh, elle est percée à jour à sa base. C' est ici un des séjours favoris des chamois que l'on voit souvent prendre leurs ébats en troupeaux assez nombreux dans quelques rares places gazonnées de ces sauvages rochers.
C' est dans le pâturage du Lapez, situé au pied de ces rochers, que se trouve la seule petite forêt d' aroles ( pinus cembra ) qui se trouve encore dans notre canton.
Nous venons de passer rapidement en revue les principales sommités des Alpes fribourgeoises. L' espace nous manque pour faire ressortir les mérites que présente la vue dont on jouit depuis un grand nombre d' entre elles, vue souvent incontestablement bien supérieure à celle du Moléson, surtout pour ce qui concerne les glaciers.
Vallées et stations alpestres remarquables.
Après cette description bien incomplète du massif de nos montagnes, il reste encore à jeter un regard rapide sur les vallées principales qu' elles renferment et sur quelques localités alpestres qui présentent un cachet caractéristique.
Quatre vallées surtout attirent l' attention du touriste. Le premier Jjjng appartient sans contredit à la Gruyère par la richesse et la variété de ses sites, son histoire et son intelligente population.
L' endroit d' où l'on jouit du plus beau point de vue sur le bassin de la Gruyère se trouve au village d' Avry, à l' extrémité orientale du Gibloux. Quel ravissant tableau! Quatorze clochers s' offrent aux regards sur une surface d' environ 2 lieues. A ses pieds, on a le château de Vuippens; à gauche, celui de Corbières; un peu plus loin, les tours de Bulle; dans le fond de la scène, à droite, l' ancien monastère de la Part-Dieu dont les toits rouges apparaissent au-dessus d' une forêt de sapins; à gauche, l' antique manoir de Gruyères. L' émail des prairies, les bords tour à tour riants ou sauvages de l' impétueuse Sarine, la pente douce du Gibloux opposée aux pointes sourcilleuses de la Berra, de, la Dent de Broc, de Brenleyre, de Folliéran, du Vanil Noir; enfin le majestueux Moléson devant qui s' abaissent tous ces géants de la nature, tels sont les objets qui, tour à tour, captivent les yeux et sollicitent l' admiration ne pouvons résister, avant d' entrer dans cette belle vallée, au désir de citer la description qu' en fait son historien Hisely, dans l' introduction à VHistoire du Comté de Gruyère.
« II est en Suisse une contrée pastorale qui forma pendant plusieurs siècles un petit empire, dont les annales offrent les diverses phases que l'on signale dans l' histoire d' un vaste établissement. La Gruyère ( c' est le nom du petit empire ) est comme une perle précieuse au milieu de la couronne formée par les Alpes. Une nature grandiose et pittoresque se reflète sur les villages, les églises et d' autres monuments élevés dans ce pays par la main des hommes; elle ajoute à la sévérité des ruines de quelques châteaux-forts que la guerre a détruits. Le cœur de l' homme semble emprunter à cette nature quelque chose de sa force et de sa grandeur. Sur les flancs des Alpes, défrichés par les moines et les premiers colons, au milieu des forêts de sapins et dans les vallées qu' arHubert Charles. Courses dans la Gruyère.
rosent la Sarine et ses affluents, il s' est formé une race vigoureuse, énergique, intelligente, jadis passionnée pour ses franchises, renommée par son attachement à ses institutions religieuses, par son fier et opiniâtre dévouement à ses maîtres. Les Gruyériens ne passèrent qu' à regret sous la domination qui, au milieu du XVIe siècle, remplaça le régime de leurs princes nationaux dont ils avaient partagé la bonne et la mauvaise fortune et dont l' amour se confondait dans leurs cœurs avec celui de leurs vieilles et chères libertés. » « Sur un monticule isolé au milieu d' une plaine que traverse la Sarine est une modeste ville du moyen-âge, au nom de laquelle se rattachent de pieux souvenirs. C' était autrefois la capitale de nos rois pasteurs. Le sommet du plateau sur lequel s' élève la petite cité féodale est cojironné d' un édifice où l'on distingue encore, malgré les changements des mœurs et les transformations successives des bâtiments, toute la physionomie d' une bretèche ou d' une citadelle. Là vécut et régna une des plus illustres familles de la noblesse bourguignonne. A toutes les grandes époques de l' histoire de la Suisse au moyen-âge, les comtes de Gruyère sont à leur poste, armés pour la défense de leurs droits et de leur territoire ou pour garder la foi jurée à leur suzerain. L' ardeur belliqueuse des seigneurs de la contrée s' était communiquée à leur peuple: « En avant la Grue! » fut dans un temps, si l'on en croit la tradition, la devise des gaillards et braves Gruyériens. La chevalerie n' eut pas de soldats plus dignes que les comtes de Gruyère; leur suzerain n' eut pas de vassaux plus dévoués. » La Sarine, qui traverse la Gruyère dans toute sa longueur, prend sa source au col de Sénin ( Sanetsch ), aux frontières de Berne et du Valais. Cette fougueuse rivière trahit déjà son caractère impétueux en jaillissant tout-à-coup de terre avec un volume d' eau assez considérable; elle s' élance aussitôt sur le beau plateau qui sépare l' Arbelhorn du Mont Brun ( Sanetschhorn ), où elle reçoit de tous côtés une foule de torrents qui descendent de ces hauteurs couvertes de neige. Il est assez probable que cette source mystérieuse n' est pas autre chose que l' écoulement d' une partie du glacier de Sanfleuron qui se trouve près du col du Sénin. Bientôt, après avoir décrit de capricieux zigzags sur le haut plateau qui porte tous les caractères du lit d' un ancien glacier et plus tard d' un ancien lac, le torrent se fraie un passage à travers les rochers et se précipite d' un seul bond d' une hauteur de 300 pieds sur un des flancs de la montagne. Cette cascade de la Sarine, si peu connue pourtant, offre l' un des plus imposants tableaux que puissent offrir les Alpes. Cette rivière vient ensuite exercer ses ravages dans la vallée du Châtelet ( Gsteig ), où elle reçoit le Lauibach, venant de la sauvage vallée de Lauenen, le Tchertschis qui sort du lac alpestre d' Arnon, au pied du Wittenherghorn; elle se dirige ensuite au nord-ouest, traverse la vallée bernoise de Gessenay et le Pays d' Enhaut vaudois où elle reçoit la Tourneresse qui vient du beau vallon de l' Etivaz; elle entre dans le canton de Fribourg au défilé de la Tine où elle mugit dans un lit profondément encaissé. Elle se dirige ensuite subitement vers le nord et traverse le canton de Fribourg sur une longueur d' environ 14 lieues avant de rentrer sur le territoire bernois près de Laupen; elle va enfin se jeter dans l' Aar près de " Wileroltigen.
Quelques localités de la Haute - Gruyère frappent généralement les voyageurs par leur situation et leur population. Qui n' a admiré les beaux et riches villages de Montbovon ( Mons bovis ), au pied du col de Jaman, de Lessoc, de Grandvillars, avec cette ravissante cascade du ruisseau la Taouna, d' Albeuve, au débouché du défilé de l' Evi. Mais, hélas! une terrible catastrophe vient de convertir cette dernière localité en un monceau de ruines. Le dévouement admirable de leurs Confédérés rendra le courage aux habitants d' Albeuve et leur permettra de reconstruire leur village d' après un plan rationnel qui le mettra désormais à l' abri de malheurs semblables.
Près de Montbovon, une charmante vallée latérale débouche sur la vallée de la Sarine; c' est la vallée de l' Hongrin. Le beau torrent qui arrose cette vallée, l' Hongrin, sort du pittoresque lac de Lioson, véritable perle alpestre, au pied du Pic Chaussy et de la Tête de Moine. Ce ravissant tableau a inspiré au célèbre doyen Bridel quelques pages respirant un suave parfum bucolique. Après avoir traversé la vallée vaudoise des Mosses, le torrent s' engage dans un défilé des plus sauvages au-dessous de la Dent de Corjeon, mugit dans les rochers qui bordent son lit entre les Rochers de Naye, le See de la Tine et le See de Berlinghe, arrive au-dessous du col de Jaman et vient se jeter dans la Sarine. Une partie des eaux de l' Hon se perdent dans un entonnoir et vont alimenter le ruisseau de Neirivue qui donne son nom au village de Neirivue, une lieue plus loin.
En descendant du Moléson, par le sentier qui conduit au village du Pâquier, on a déjà eu l' occasion d' admirer un vaste cirque couvert de chalets et d' habi, c' est le val de Charmey, dans la vallée de la Jogne. Rien de plus riant que ce beau, grand et riche village de Charmey, au milieu de ce site enchanteur. « Après l' église d' Ancóne, qui regarde si noblement la ville et la mer », dit Louis Yeuillot, dans ses pèlerinages en Suisse, « je n' en sais pas de mieux située que l' élégante petite église de Charmey, bâtie au bord d' une colline, d' où l'on contemple un ravissant mélange de rochers, de vallons, de coteaux et de montagnes. Les peintres ne rencontreront nulle part une gamme de tons plus complète et plus étendue. Charmant tableau qui s' anime du moindre vent, du moindre nuage, du moindre bruit. » Cette contrée si intéressante verra bientôt s' ouvrir une route stratégique qui reliera Thoune et le Simmenthal avec Bulle et la Gruyère. Nul doute que ce chemin ne soit alors souvent choisi par les voyageurs qui visitent nos montagnes.
Depuis la vallée de la Jogne, deux sentiers de montagnes conduisent dans la vallée de la Singine. L' un part de Bellegarde ( Jaun ), village allemand du district de la Gruyère, où l'on admire une charmante cascade, et gravit un col très-raide au pâturage de l' Oeschels ( Nüschels ), au pied de la Kœrblifluh et va aboutir au Lac Noir. L' autre conduit de Charmey dans la vallée du Javroz, près de la Chartreuse de la Valsainte, franchit le col des Récardés, près de la sauvage paroi de rochers de Berminga et plonge tout-à-coup sur les bains du Lac Noir, charmante station alpestre à 1065 m.
Le Lac Noir auquel ces deux sentiers aboutissent, occupe le fond d' un vaste cirque entouré de vertes collines et de rochei' s arides. « C' est, » dit L. Veuillot, « une glace ovale de cinq -quarts de lieue de tour, au fond d' une corbeille évasée. Tout ce qui germe, s' agite et passe sur les bords, se reproduit dans ce miroir fidèle: le troupeau, la branche, le nuage, le soleil, l' oiseau. Mais quand le ciel est chargé, que l' orage étend ses ailes sombres, tout disparaît; les flots luisants et noirs ne réfléchissent plus que des éclairs de feu; le lac mérite son nom. Ainsi, tour à tour la poésie de ses rives charmantes est gracieuse ou sévère. Un coup de vent change du tout au tout la physionomie de l' onde tranquille, maintenant Aréthuse et Styx une heure après. » Il ne semblerait guère possible que le petit cours d' eau qui sort du Lac Noir fût en état d' occasionner les ravages que l'on constate avec effroi dans la vallée inférieure. Ce sont surtout les indomptables torrents qui se précipitent des pentes du Schweinsberg et de la chaîne du Kaiseregg qui contribuent à ces dégâts. Mais bientôt, près d' une scierie, voici la Singine froide qui vient joindre ses efforts à sa sœur fribourgeoise, la Singine chaude. La réunion de ces deux impétueux torrents fournit un exemple remarquable des effrayants ravages que peut causer un torrent de montagnes. Une grande plaine, près du village de Planfayon, est entièrement couverte de blocs énormes et de gravier. Le redoutable torrent serpente capricieusement au milieu de ce champ de dévastation et semble trouver son plaisir à changer de lit à chaque crue.
Le grand village de Planfayon auquel on arrive bientôt en quittant la vallée de la Singine pour se diriger vers Fribourg, se distingue des autres villages du même district par le goût artistique et la vivacité de ses habitants. On trouve dans ce village perdu dans la montagne une fanfare, un chœur d' hommes. Une différence sensible dans la physionomie et les allures semble d' ailleurs indiquer une origine différente de celle de la population du reste du district.
Pour compléter cette étude, il y aurait certe encore beaucoup à ajouter pour faire connaître les particularités du langage des différentes populations du canton, leurs occupations, leurs fêtes et leurs récréations, sans oublier le chapitre inépuisable des chants populaires et des légendes.
Il nous faudrait aussi faire connaître les richesses agricoles et les belles forêts de notre canton.
Le canton de Fribourg possède surtout une richesse inappréciable dans ses prairies et ses pâturages; sa belle race de bétail est très-connue ainsi que ses fromages. Mais il s' agit, pour faire valoir ces avantages, de profiter de toutes les améliorations, de tous les progrès réalisés dans la science agricole. Une grande impulsion a été donnée par la société d' agriculture, qui a organisé de nombreux concours de charrues, des expositions de semences, d' instruments agricoles, des cours pour les maréchaux-ferrants, des inspections des fromageries, etc. Un cours pratique pour les fromagers a été organisé et confié à l' habile direction de M. Schatz-mann* ). Grâce à l' initiative de citoyens dévoués, une fromagerie modèle vient d' être établie à Vuadens, dans la Gruyère, et promet les résultats les plus satisfaisants. On ne pouvait certe choisir une localité mieux qualifiée.Vuadens est un grand et riche village, aux plantureuses prairies, qui s' étend au pied des Alpettes; c' est dans son territoire que se trouvent les pâturages des Colombettes célébrés dans le ranz des vaches dont la mélodie si simple et si touchante a le privilège de faire tressaillir tout cœur suisse.
Il y aura à Fribourg en septembre 1877 un grand concours agricole suisse. Puisse-t-il contribuer à donner une nouvelle impulsion à notre industrie agricole, la principale et la plus durable richesse de notre canton
Kleinere Mittheilungen.
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