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La mafia s'est depuis longtemps répandue en Suisse. Mais le Ministère public de la Confédération, chargé de lutter contre la criminalité organisée, éprouve quelques difficultés. Sous le dernier procureur général, Michael Lauber, il ne s'est pratiquement rien passé dans ce domaine. Les procédures pénales qui leur sont propres ont à peine été ouvertes. Pour Michael Lauber, la Suisse n'était pas un pays mafieux.
Rosa Maria Cappa, aujourd'hui avocate au Tessin, a elle-même fait l'expérience de la banalisation de la mafia au sein de la plus haute instance répressive. Elle a été procureure au Ministère public de la Confédération de 2003 à 2015. Elle fait partie de ceux qui ont appelé à une lutte beaucoup plus engagée contre la mafia. Sans succès. Elle déclare:
«C'était difficile de travailler comme ça», poursuit-elle. Et ça l'est manifestement toujours: «Je ne comprends pas pourquoi, aujourd'hui encore, le seul procureur du Ministère public de la Confédération qui s'occupe de la mafia est en poste à Berne».
Pour Rosa Cappa, qui est née en Italie, il est clair depuis longtemps que la mafia doit être traitée beaucoup plus durement que la Suisse ne le fait aujourd'hui. «Nous devons montrer l'exemple et faire comprendre à la mafia que nous la forcerons à quitter le pays, qu'elle n'a rien à faire ici».
En tant qu'ancienne procureure, elle est convaincue que la Suisse a besoin de lois plus strictes, notamment en ce qui concerne la confiscation des avoirs de la mafia. Pour tous les experts, il est en effet clair que le crime organisé est particulièrement touché par la suppression de ses bénéfices obtenus illégalement et de son argent et de ses biens blanchis.
Dans sa réponse à une interpellation de Marco Romano, conseiller national tessinois, le Conseil fédéral a admis que «la présence et les activités des organisations mafieuses en Suisse ont été sous-estimées au cours des dernières décennies» et que «beaucoup reste à faire: la conscience des risques liés aux organisations criminelles varie chez l'administration publique, les entreprises et la société, et doit encore être développée.»
D'un côté, Rosa Cappa est «très heureuse» que les politiciens aient l’air de prendre le problème de la mafia au sérieux. Cependant, «les paroles doivent être suivies d'actes, car l'organisation mafieuse a gagné beaucoup de terrain entre-temps.» Et une chose est sûre:
Pour réussir à lutter contre la mafia, Rosa Cappa est convaincue qu'un certain nombre de mesures sont nécessaires. Elle met en évidence six domaines dans lesquels la Suisse doit agir:
Pour l'avocate, l'instrument le plus important est la confiscation des biens de la mafia en Suisse. «J'irais même jusqu'à dire que la Suisse doit automatiquement confisquer les biens d'un mafioso dès qu'il est soupçonné d'appartenir à une organisation criminelle et qu'il vit au-dessus de ses moyens», déclare-t-elle.
Le parquet fédéral antimafia devrait être situé dans une région frontalière, car Berne est trop éloigné des zones où opère principalement la mafia. Un changement de mentalités est également nécessaire: «Nous avons besoin de personnes qui veulent mener leurs propres enquêtes au lieu de se contenter d'assister juridiquement.»
La police au niveau fédéral et cantonal doit être mieux positionnée, dit Cappa. «Il faut mettre en place des cellules de police spécialisées dans les régions exposées. La police doit aller sur le terrain. Là où il y a des cellules de mafia, il doit y avoir des cellules de police.» Et selon le procureur italien antimafia Nicola Gratteri, il y a au moins 20 cellules mafieuses en Suisse.
A l'époque où l’avocate travaillait au Ministère public de la Confédération, beaucoup d'enquêteurs ne parlaient pas italien et ne comprenaient pas grand-chose à la mafia. Le combat ne peut ainsi pas être mené efficacement. D'autant que la mafia communique aussi en italien en Suisse alémanique, et même dans des dialectes comme le calabrais ou le sicilien. En outre, ils opèrent selon les règles et les coutumes de leur pays d'origine. Si l'on ne connaît pas cela, on a un sérieux désavantage dans la lutte contre la mafia.
Selon Cappa, une question centrale est l'échange interne de données avec les offices fiscaux (cantonaux), les offices des migrations, les offices du travail, les registres du commerce et les registres fonciers. «La police criminelle fédérale doit avoir un accès direct à ces données», exige l'enquêtrice de longue date. En Italie, tout cela va beaucoup plus vite, d’après elle.
Elle considère également que les médias, notamment en Suisse alémanique, et en particulier la télévision suisse, ont un devoir. Ils doivent faire plus de reportages sur les crimes de la mafia et expliquer les contextes. «Au Tessin, les médias sont certes plus actifs, mais ils devraient faire encore plus. Au moins, nous avons des journaux et des chaînes de télévision italiens, qui parlent beaucoup de la mafia.»
Aujourd'hui encore, des personnes qui veulent prendre des mesures offensives contre la mafia, rencontrent des difficultés avec le bureau du procureur général.
Mais cela n'a pas découragé Rosa Cappa, bien au contraire. Cette femme sait de quoi elle parle. En sa qualité de procureure fédérale, elle a travaillé avec plusieurs bureaux de poursuites antimafia italiens. Entre autres, avec Pietro Grasso, premier procureur à Palerme de 1972 à 1984, qui a dirigé le parquet national antimafia en Italie de 2005 à 2012. En 1984, il a été juge lors du méga-procès contre la Cosa Nostra sicilienne.
Rosa Cappa a elle-même collaboré en 2009 à la révision du mémorandum d’entente sur la lutte contre la grande criminalité transnationale, signé en 2001 par le parquet national antimafia italien et le procureur fédéral suisse de l'époque, Valentin Roschacher.
Elle place désormais ses espoirs dans le nouveau procureur fédéral Stefan Blättler: le commandant de longue date de la police cantonale bernoise a annoncé que la lutte contre la mafia était pour lui une priorité absolue.
Traduit de l'allemand par Tanja Maeder
Certaines de ces personnes ont fui des conflits et d'autres étaient en détention.