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Critique
"Comment peut évoluer une relation entre un père raté et son fils adolescent? Manuel Poirier donne une réponse attachante et sensible, tout en retenue.
C'est une Bretagne où même le bleu est gris. Les paysages sont humides. Félix et son père déménagent. Ils vont habiter chez Roselyne (Lucy Harrison). Félix (Kevin Miranda) a 16 ans. Victor (Sergi Lopez) n'a pas de travail, il veut devenir l'agent artistique de Roselyne, son nouvel amour qui soigne une carrière de chanteuse à la façon d'Edith Piaf. La relation ne durera pas longtemps, l'appartement non plus. Une nouvelle fois, le père et le fils se retrouvent dans leur voiture, une Mercedes dont on comprend bientôt qu'elle est leur seul bien. Ils vont trouver un autre appartement, une autre femme. C'est ainsi que tourne leur existence. Félix n'aime guère le comportement de son père. Pourtant, la dure école de la vie qu'il suit malgré lui, l'aide petit à petit à mieux le comprendre. Félix deviendra adulte avant Victor.
CHEMINS DE TRAVERSE avance de front dans deux directions. Il y a d'une part la découverte progressive du passé de Victor, d'autre part le rapprochement entre deux solitudes. Victor apparaît très vite comme un raté. Il ne cherche pas vraiment du travail, mais se débrouille avec des arrangements à sa façon. Sa voiture est un indice, sa vie n'a peut-être pas toujours été celle qu'il mène aujourd'hui. L'histoire confirmera la souffrance de cet homme lâché par la vie après un malheureux dérapage.
Félix et Victor parlent très peu. Les reproches de Félix sont tout entiers dans son mutisme et dans son air sombre. Victor lui fait face avec ses mots de père, maladroits, à côté du sujet. Pourtant leur affection est perceptible. Elle va se renforcer sans en devenir plus démonstrative. Manuel Poirier s'est inspiré librement du livre éponyme d'Ignacio Martinez de Pisón, il en a gardé le noyau central, la relation entre le père et le fils. ""J'ai perdu mon père quand j'avais 16 ans. Alors forcément le rapport père-fils adolescent me raconte énormément de choses. D'autant plus que je suis moi-même père. Les deux personnages du film sont extrêmement proches de moi et me renvoient à ma vie. J'ai mis dans ce film toute mon intimité, les émotions que je porte, mon rapport à la vie et à l'amour, et ça fait des tempêtes.""
On connaissait la sensibilité de Manuel Poirier, son art de la retenue. Ils se confirment dans ce beau film, pudique à l'extrême. Il n'y a presque pas de gestes, presque pas de mots. Les sentiments se peignent en filigrane, passent lentement, si lentement, de la tension qui n'éclate jamais à l'affection qui se traduira en conclusion du film. Le temps se dilue dans les paysages sans soleil. La bande sonore enregistre les bruits et les sons du décor, rien de plus, sinon une petite musique au moment de reprendre la route. CHEMINS DE TRAVERSE est un modèle de sobriété et pourtant on ne s'ennuie jamais. La tendresse avec laquelle le réalisateur filme ses personnages est touchante, elle les fait vivre autant que leur talent d'acteurs. Kevin Miranda n'a pas un rôle facile, il réussit parfaitement sa composition. Sergi Lopez s'enthousiasme devant le peu de plans qui composent ce film. ""Pour que ces plans se tiennent, ajoute-t-il, il faut qu'il se passe vraiment quelque chose à l'intérieur.""
Manuel Poirier
Le cinéaste signe ici son 7e long métrage (après MARION, WESTERN, LES FEMMES ET LES ENFANTS D'ABORD, etc.) Ses films constitutent une œuvre humaniste, ancrée autour de personnages qui vivent un peu en marge, légèrement décalés. ""Je suis une personne avant d'être un cinéaste, dit-il, et je tiens à ce que mes films viennent de là."""
Geneviève Praplan