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Il y a eu un passage littéraire de ma vie où le feuilleton a joué un rôle intime et formateur. Merci à Webstory de me donner l’opportunité de reprendre rendez-vous pour le chapitre 4, le dénouement.
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Enroulements – 4
Dr Karl Mertens-Psychiatre, lettre, extrait : Mon cher David, je te donne ces éléments à la mesure de mon entendement. Je ne suis pas physicien et la grande partie du discours de Avkash Mahal m’a échappé. Mais à ce stade j’observe ceci :
1. Les images IRM du cortex d’Eri Alliskaar présentent une multitude de marques qui s’organisent en spirales imbriquées. Ceci est un fait et tu en as les copies.
2. La physique parle de dimensions enroulées et Eri Alliksaar a donné pour titre à sa composition « Enroulements ». Ceci est peut-être une coïncidence ou peut-être le lien que j’y introduis est une conséquence de mon propre état. Mais vois-tu, je pense, au risque de te heurter, qu’il n’y a là rien de fortuit.
3. En écoutant « Enroulements », le temps passé à l’audition est plus étendu que le temps d’enregistrement. Ceci est, dans mon cas, un fait avéré par un contrôle chronométré. Je précise encore ici que ce temps augmente à chaque audition. Mon dernier relevé indique que j’ai arrêté le chronomètre douze minutes et trente-deux secondes après le temps d’enregistrement. Que se passe-t-il durant ces douze minutes ? Que se passe-t-il avec cette quatrième dimension qu’est le temps ?
4. Eri Alliksaar a disparu de son domicile et aux dires de sa compagne, il n’est jamais sorti de la pièce dans laquelle il se tenait. Par où est-il parti ? À ce jour, les investigations policières sur les circonstances de cet événement restent sans résultats.
5. Durant la présentation de « Enroulements », plusieurs témoignages concordent pour dire que Eri Alliksaar s’est élevé au-dessus du sol durant cet événement.
Je t’énumère en désordre des faits, mais il manque le plus important, le plus déroutant et en même temps le plus … précieux. J’ai dû m’accorder un temps de réflexion pour utiliser ce dernier terme. Je me rends compte de la difficulté que j’éprouve à exprimer un état singulier. Le choix des mots est ardu pour amener à l’entendement une vérité qui semble encore inouïe, mais il faut bien que j’en arrive à la conclusion. Je sais que les lignes qui vont suivre vont t’affecter, mais je suis en marche et je ne m’arrêterai pas.
À l’heure où je t’écris, j’écoute « Enroulements » plusieurs heures par jour et maintenant par nuit. Je dis plusieurs, sans savoir exactement combien, je n’opère plus aucun contrôle, ceci n’a d’ailleurs plus aucune importance. Lors de son concert, avant la production de « Enroulement », Eri Alliksaar avait dit à son public : « Que celui qui a des oreilles entende ». C’était une invitation, une injonction. Ce qui est à percevoir n’est pas dans la musique rendue par les instruments, mais par celle créée par les harmoniques secondaires générées. Ma perception est maintenant exercée et la musique de l’orchestre est passée au deuxième plan. Je sais aujourd’hui ce que Eri Alliksaar a voulu partager : un chemin, un itinéraire balisé vers une porte. Le plus merveilleux est que ce chemin est propre à chacun. L’interprétation de cet élément sonore faite par l’auditeur l’amène à reconnaître la trace qu’il doit suivre. Eri Alliksaar a intuitivement découvert une issue qui donne accès dans une autre dimension et il a semé des cailloux sonores pour y parvenir. Eri a composé le moyen, et il a par la suite poursuivi
la route qu’il avait découverte. Il est retourné chez lui, là où se trouvent ses origines bien avant sa naissance. Je sais que mon temps de cheminement devient de plus en plus long, je sais aussi que si je me soumettais mon cortex à un examen IRM, on trouverait probablement des traces similaires à celles décelées chez Eri Alliksaar. Ceci devrait m’interpeler, voire m’alarmer. Il n’en est rien. Cette progression est un chemin de joie comme lorsque l’on retourne chez soi après une longue absence. Toutes les explications logiques ou scientifiques me semblent dénuées d’intérêt. Je ne cherche plus à savoir pourquoi. Ce que je désire c’est de savoir comment.
Si je te semble avoir besoin d’aide, je te demande de ne rien faire avant que je reprenne contact moi-même, mais dans tous les cas, fais-moi l’amitié d’écouter « Enroulements » en conditions de pleine conscience. Je sais que tu me comprendras. Et pour l’amour du ciel, contrôle le temps.
Avec toute mon amitié, Karl
Pr. David Solal-HEdS Genève : Le Professeur Solal avait relu attentivement toutes les pièces envoyées par Karl Mertens. Toujours aussi perplexe, il resta longuement pensif. Karl avait été son assistant pendant plusieurs années. Le respect mutuel qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre s’était mué en une amitié féconde malgré leur éloignement géographique. Si Karl avait expérimenté un domaine inconnu de l’esprit humain, David était convaincu que sa démarche avait été irréprochable. Alors comment en était-il arrivé à un tel état de confusion l’incitant à tenir les propos singuliers de sa lettre. Et pourtant,
David devait concéder qu’il n’avait décelé aucune incohérence dans la suite des événements relatés. Cette évidence tendait à démontrer l’authenticité des phénomènes exposés. Mais malgré ce constat, le Professeur Solal peinait encore à admettre que son ami Karl eut été en présence de manifestations du cerveau humain que lui-même n’aurait jamais rencontrées. En fin de compte néanmoins, sa droiture scientifique et son intégrité intellectuelle lui imposèrent de terminer son protocole de vérification.
Il avait écouté « Enroulements » et n’y avait pas entendu de doubles thèmes musicaux ni aucun motif qui produisait les effets décrits. À dire la vérité, il s’était plutôt ennuyé à l’écoute de cette musique qui lui avait paru absconse. Cependant, il devait encore tenter cette expérience en se mettant en état de conscience modifiée, de « pleine conscience », comme le lui avait demandé Karl.
David connaissait parfaitement les conditions à réunir pour se mettre en état d’autohypnose. Il prit donc ses dispositions en fin d’après-midi, pour n’être ni dérangé ni interrompu. Quand il fut prêt, il déclencha le chronomètre numérique sur son écran et démarra l’enregistrement de « Enroulements ».
Et les tambours commencèrent leur marche lente. David Solal savait ce qu’il faisait et jamais il ne perdit le fil de la réalité de sa conscience durant toute son audition.
Quand les dernières notes se furent tues, il arrêta son chronomètre et se remit lentement en état
d’éveil actif. Il nota en pensée que cette audition lui avait paru plus compréhensible et qu’elle le laissait avec un sentiment d’apaisement. Puis, posément, il chercha du regard le chronomètre sur son écran.
Ses yeux ont lu les chiffres affichés et pendant plusieurs secondes, son esprit ne comprit pas. Puis lentement, il dut se résoudre à l’invraisemblable. Le temps durant lequel il avait suivi les spirales sonores de « Enroulements » et qui était exprimé par l’affichage de son écran, ce temps avait dépassé la durée de l’enregistrement de plus de quatre minutes.
David Solal se renversa sur son fauteuil. Pour la première fois dans sa longue et solide carrière, il se sentit dépassé. Il ne doutait pas d’avoir arrêté le décompte du chronomètre au moment même du silence final. Il élimina immédiatement toute notion du temps réel et du temps psychologique. L’instrument de mesure ne subissait aucune influence extérieure ou psychique. Pourtant, lui, pendant une durée inexplicable, il avait encore entendu, participé à une musique ( ? ) qui n’existait plus depuis quatre minutes et vingt-sept secondes.
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