Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07092.jsonl.gz/611

L'art en jeu
Questions à Lucienne Peiry, la nouvelle conservatrice de la Collection de l'Art Brut à Lausanne.
1. Pour les Lausannois, la notion dart brut est immédiatement associée à la collection du même nom, offerte par Jean Dubuffet à la ville de Lausanne. Dans votre livre, Lucienne Peiry, LArt Brut, paru chez Flammarion en 1997, on apprend quil sagit dun nom protégé exclusivement réservé à la collection lausannoise. Comment allez-vous développer cette collection? quels critères de sélection allez-vous adopter ?
1.- L'Art Brut est en effet un concept établi par Jean Dubuffet en 1945. Le théoricien a estimé important de protéger cette appellation dans l'idée de prévenir toute confusion et toute déviation de la notion. A cette époque, Dubuffet tenait à accréditer l'Art Brut. Michel Thévoz a également adopté cette attitude dans un premier temps et, par la suite, sa position s'est assouplie. Je pense que l'Art Brut, aujourd'hui, est entré dans le domaine public; le concept est admis, institué, au même titre que l'impressionnisme ou le cubisme. La Collection de l'Art Brut, à Lausanne est une collection historique et reste une référence en la matière.
Voici par ailleurs mon point de vue concernant la sélection des productions. L'observation d'un corpus d'uvres est nécessaire pour évaluer sa force d'indépendance et son originalité. Une production d'Art Brut doit être, d'une manière générale, "dépourvue" des influences issues de l'art dit culturel, traditionnel ou populaire. Elle relève d'un système d'expression réellement élaboré et témoigne d'une syntaxe plastique personnelle. Il est également essentiel de tenir compte de la personnalité de l'auteur, de ses motivations et des conditions de sa création ainsi que de son parcours personnel. Le choix se fonde ainsi sur cinq points: la marginalité sociale, la "virginité culturelle", le caractère désintéressé de la création, l'autarcie artistique et l'inventivité. Les critères artistiques et biographiques vont de pair. La notion d'Art Brut repose sur des bases esthétiques et sociologiques.
2. Le musée des beaux-arts de Berne présente une exposition intitulée Psychiatriemuseum trifft Kunstmuseum jusquau 1er juillet 2001. Il propose sur le même plan dans un accrochage très serré et sans cartels des uvres dartistes relevant de lart brut de différentes périodes et des travaux sur papier dartistes contemporains très connus comme Sigmar Polke et Louise Bourgeois. Que pensez-vous de cette présentation dont lobjectif est manifestement de nier la légitimité de la notion dart brut ? Le message sous-jacent étant quil y a de bons créateurs, sincères ou de mauvais créateurs.
2.- Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de visiter l'exposition du Kunstmuseum de Berne que vous évoquez. Elle suscite bien entendu tout mon intérêt. Le fait de présenter des créations relevant de l'Art Brut aux côtés de celles d'artistes contemporains n'est pas une première. Harald Szeemann, notamment, a déjà mêlé des uvres de Tinguely, de Müller ou d'Aloïse dans plusieurs expositions qu'il a organisées, en particulier dans "La Suisse visionnaire", proposée au Kunsthaus de Zurich. Dans ce type de présentation "plurielles", les auteurs d'Art Brut ne sont pas mis en péril car ils soutiennent largement le mariage et même la "comparaison" avec des créateurs professionnels. Il me semble inopportun, en revanche, de soustraire les visiteurs à l'information (vous soulignez l'absence de cartels auprès des uvres) (précision P.S.: ma question peut induire en erreur il ne s'agit pas en supprimant les cartels de soustraire l'information, mais de renforcer, c'est mon interprétation, l'effet des oeuvres et la difficulté à faire la distinction entre deux types de créateurs, par ailleurs il existe une liste des oeuvres et des artistes). La majorité des créateurs de l'Art Brut travaillent dans des conditions particulières celles du secret, du silence et de la solitude et se distinguent à cet égard des artistes "officiels". Leurs productions sont faites de manière autodidacte, à l'écart des cercles culturels, et n'ont pas de destinataire, au sens habituel où on l'entend. Ils n'éprouvent pas le besoin d'une reconnaissance ni d'une approbation artistique ou sociale. J'estime qu'il est important que le visiteur soit mis au bénéfice de telles informations lorsqu'il découvre ces productions. Elles font partie intégrante de l'uvre.
Une fois encore, je ne suis pas à même de juger une exposition que je n'ai pas visitée. Néanmoins, je considère qu'il est important que ces créations de l'ombre soient mises au grand jour, présentées et considérées comme des créations artistiques à part entière.
NB: Je crois savoir que les uvres présentées au Kunstmuseum de Berne sont issues de l'hôpital psychiatrique de la Waldau. Par conséquent, il ne s'agit pas forcément de créations d'Art Brut: à l'évidence l'Art Brut n'est pas synonyme de création asilaire.
3. Quels sont vos projets pour la collection de lart brut ?
3. Je pense que la Collection de l'Art Brut doit rester un lieu de mémoire et devenir le lieu d'expériences nouvelles. Ce musée reste et restera celui qui abrite la collection historique de Jean Dubuffet révélateur de l'Art Brut enrichie par les acquisitions de Michel Thévoz. Il est porteur d'une histoire unique et considérable; ce musée est mondialement connu et doit continuer de jouer ce rôle de référence. Par ailleurs, il me semble important d'apporter un nouvel élan à cette institution. On sait que 80% des visiteurs sont des étrangers. C'est à la fois extraordinaire et regrettable. Je suis enchantée de voir des Américains, des Australiens, des Japonais ainsi qu'un très grand nombre d'Européens visiter la Collection de l'Art Brut. Je déplore par ailleurs le fait que les Suisses soient plus modérés. Il est important à mes yeux de faire rayonner le musée à l'intérieur du pays; cela demande un grand travail d'information et de communication. Il est nécessaire que les Suisses prennent conscience du trésor que nous possédons à Lausanne. Cela dit, le public est d'ores et déjà très diversifié: des enfants comme des adultes, des psychologues, des enseignants, des personnes âgées, des amateurs d'art se réunissent dans cette institution. Cela prouve indéniablement que les productions d'Art Brut sont des uvres "ouvertes" au sens où l'entend Umberto Eco, c'est-à-dire qu'elles offrent des perceptions plurielles et sollicitent l'intérêt de chacun. En outre, une foule d'artistes peintres, sculpteurs, architectes, comédiens, metteurs en scène, musiciens fréquentent également la Collection de l'Art Brut. A la manière de Jean Tinguely qui fut un fidèle visiteur, ils se montrent très sensibles aux productions d'Art Brut qu'ils considèrent comme des productions porteuses de sauvagerie, de dissidence, d'une puissante inventivité.
Pour ce qui concerne les expositions, j'ai l'intention de continuer à organiser des monographiques, mais il est temps également d'après moi de présenter des expositions thématiques, consacrées par exemple à l'animalité, la spiritualité et la médiumnité, la tête.
Je souhaite, par ailleurs, introduire dans le musée de nouvelles expériences, théâtrales ou musicales et instaurer des collaborations avec des institutions culturelles de Lausanne et d'ailleurs; j'aimerais en faire un espace plus festif.
Enfin, il me semble essentiel qu'on en finisse avec cette idée erronée que l'Art Brut est l'expression de la pureté émotionnelle et de la primitivité naturelle, alors que l'art contemporain est une création hyperintellectualisée et sophistiquée. Si les productions d'Art Brut s'adressent aux yeux du spectateur, elles font tout autant appel à son esprit. Ces créateurs uvrent à mille lieues de l'innocence et de la naïveté. Il appartient à chacun de nous de s'ouvrir à leurs expérimentations utopiques, à leurs délires et à leurs méditations, qu'ils nous livrent sotto voce. Les productions d'Art Brut demeurent comme des adresses suspendues. Leur art fait vibrer un questionnement irrésolu.
L'art en jeu 24 mai 2001