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Aloÿs Fornerod est né le 16 novembre 1890, à la cure de Montet-Cudrefin (district vaudois d’Avenches) où son père était pasteur. Sa mère, née Mathilde Dupertuis, donnera encore le jour à un fils et deux filles. La famille s’établit au bord du Léman lorsque le pasteur Fornerod est appelé à enseigner à la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne, puis habite la cure de Pully lorsqu’il est de surcroît appelé à reprendre le poste paroissial de cette localité. Le jeune Aloÿs, largement autodidacte, oriente sa formation générale vers les humanités classiques gréco-latines. Il étudie le violon et la théorie au Conservatoire de Lausanne. Sa vocation musicale s’affirmant, il poursuit ses études à la Schola Cantorum de Paris, dont le directeur et professeur de composition Vincent d’Indy fait forte impression sur l’étudiant vaudois, qui suit aussi l’enseignement du contrepoint dispensé par Auguste Sérieyx, lequel s’installera par la suite à Veytaux.
Fornerod, qui a de plus suivi le cours d’orchestration de Hans Pfitzner à Strasbourg, s’attache systématiquement à la composition dès 1915 – les périodes de mobilisation dues à la Grande Guerre alternant avec le travail musical. Marié en premières noces en 1913, père d’un fils, violoniste à l’Orchestre symphonique de Lausanne, chef de chœur, ami d’éminents musiciens, il fait sa place en terre vaudoise. En 1918, il devient chroniqueur musical de la Tribune de Lausanne, à laquelle il fournira de substantiels articles hebdomadaires pendant quarante ans. L’activité de critique et de musicologue restera importante durant toute sa vie, avec de nombreuses contributions à d’autres périodiques et avec la publication d’études approfondies telles que Les tendances de la musique moderne (1924) et La Musique et le Pays (1928).
Les fortes connaissances d'Aloÿs Fornerod en théorie et en histoire musicales nourrissent un enseignement reconnu comme magistral par de nombreux élèves et disciples, parmi lesquels Pierre Chatton, André Charlet, Jean-Jacques Rapin, Jacques Pache, Jean Apothéloz, Bernard Chenaux, Oscar Moret, Marius Pasquier, et bien d'autres, dont les témoignages sont pleins d'admiration et de reconnaissance. Il enseigne à l'Institut de Ribaupierre, au Conservatoire de Lausanne dès 1925 (histoire de la musique, basse chiffrée et composition), à la Faculté des lettres de l'Université de Lausanne, à l'Abbaye de Saint-Maurice dès 1930, avant de reprendre en 1954 la direction du Conservatoire de Fribourg dont il conduira l'important développement. Avec sa seconde compagne qui lui donnera quatre enfants, il s'installe à Fribourg et, non loin de là, au village d'Ependes.
La veine créatrice d’Aloÿs Fornerod ne s’est jamais épuisée et des compositions de tous genres s’échelonnent de 1920 à 1964, sans compter celles du début qu’il a reniées vu ses hautes exigences. Dans une première phase, les œuvres sacrées prédominent, probablement à cause des fonctions du compositeur à la tête de chœurs d’église et de sa conversion au catholicisme en 1926. Les œuvres symphoniques majeures sont parues dès les années 1940, avec par exemple Le Voyage de printemps (op. 28) et le Concerto pour piano et orchestre (op. 29). La musique de scène est à l’honneur dans les années 1950, avec en particulier l’opéra- comique Geneviève (op. 36), aussi bien que des compositions religieuses pour chœur et orchestre (Te Deum, op. 37, en 1954; Messe solennelle «Ancilla Domini», op. 38, en 1957).
Sans que rien ne le laisse présager, Aloÿs Fornerod décède le 8 janvier 1965. Sa dernière œuvre musicale, le Quatuor (op. 47), terminée en septembre 1964, sera créée à titre posthume en mars 1965.
Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur la vie et l’œuvre d’Aloÿs Fornerod, nous ne saurions que leur recommander la lecture de l’ouvrage de référence que lui a consacré le musicologue Jacques Viret en 1982 dans les Cahiers de la Renaissance vaudoise (n° 103), sous le titre «Aloÿs Fornerod ou le musique et le pays».
Afin de poursuivre la réflexion, nous vous proposons en complément une interview du musicologue réalisée en octobre 2014.
Jacques Viret, vous êtes musicologue et avez consacré une monographie à Aloÿs Fornerod en 1982. Qu'est-ce qui vous a attiré vers lui?
Mon professeur de branches théoriques à l'Institut de Ribaupierre de Lausanne, Marie-Louise Bouët-Sérieyx, était la veuve d'Auguste Sérieyx (1865-1949), ancien professeur de Fornerod à la Schola Cantorum de Paris, émigré à Montreux pour raison de santé. Elle m'a engagé à parachever mon instruction en écriture auprès de Fornerod, alors directeur du Conservatoire de Fribourg. J'ai donc eu trois belles leçons fin 1964, juste avant son décès survenu en janvier 1965.
Quel souvenir gardez-vous de ces leçons?
Un souvenir lumineux! Les leçons se prolongeaient au-delà des trois quarts d'heure réglementaires. Mon professeur éphémère, homme de grande culture, spirituel aux deux sens du terme, me dispensait sa sagesse souriante. Je me souviens de choses précises qu'il m'a dites: «Ne croyez pas qu'un compositeur suisse soit un croisement de français et d'allemand; il est ou l'un ou l'autre, selon sa langue maternelle.» «Grieg est grand, il met dans quelques notes tous les glaçons de la Norvège; je le préfère à Sibelius, avec ses mélodies filandreuses.» «Frank Martin a trouvé son style propre en intégrant le dodécaphonisme de Schönberg; auparavant il faisait un peu du sous-Ravel.» «Aimez-vous la musique de Paul Ladmirault?» «Pour étudier l'orchestration lisez le traité de Rimski-Korsakov; si vous le trouvez quelque part volez-le, je vous y autorise!» Aujourd'hui c'est plus simple, on peut télécharger cet écrit, en anglais ou allemand, sur le site IMSLP Petrucci Music Library… /p>
Comment caractérisez-vous le style de Fornerod, en quelques mots?
Le compositeur lui-même répond, dans un feuillet manuscrit daté de 1942: «L'esprit de la danse et de la chanson, l'emploi des vieux modes, une harmonie intéressante, dans des cadres classiques ajustés à la pensée, renouvelés et assouplis, voilà le but.» Classicisme français, mariant Couperin et Ravel.
Il a professé que la création musicale de Suisse romande relevait naturellement de l'école française, à cause de la communauté de langue. Etait-ce la tendance générale au début du 20e siècle?
L'idée de rattacher le style musical à la langue, Fornerod l'emprunte à Jean-Jacques Rousseau et la verse au dossier du nationalisme musical, lame de fond de la musique européenne depuis Chopin et les Cinq russes, puis Bartók, Falla, Stravinski. À la fin du 19esiècle et au début du 20e la vie musicale romande était fortement «germanisée». Le Vaudois Gustave Doret (1866-1943) le constate – avec sérénité, sans chauvinisme – dans un article publié à l'époque de la guerre 14-18 et figurant dans la plaquette Pour notre indépendance musicale. Lui-même était francophile, par ses contacts personnels (en 1894 il a dirigé la création triomphale, à Paris, du Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy qui deviendra son ami!) et par ses compositions injustement oubliées. Elles se réclament de Gounod, Bizet, Saint-Saëns, avec – notamment dans les deux superbes partitions pour les Fêtes des Vignerons de 1905 et 1927 – une pénétrante «couleur locale». Doret a contribué à réveiller les racines françaises de la Romandie musicale (nos chansons populaires sont presque toutes d'origine française). En 1919 il tressait des couronnes à Fornerod dans le Journal de Genève, pour cinq motets a cappella exécutés lors de la fête annuelle de l'Association des musiciens suisses à Berthoud (cf. Pour notre indépendance musicale, p. 109).
Et maintenant?
Je ne sache pas que ce problème esthétique agite les compositeurs et musicologues actuels, c'est peut-être dommage...
Fornerod a composé aussi bien de la musique de concert que de la musique sacrée. Cela tient-il aux circonstances, ou est-ce un reflet de son tempérament et de sa vie intérieure?
Les deux. Fils d'un professeur lausannois de théologie protestante, il s'est converti au catholicisme et s'est trouvé à l'aise, à la fin de sa vie, dans la catholique Fribourg, intégré par mariage à une famille de l'aristocratie fribourgeoise. Quant aux circonstances, ayant dirigé des chœurs il a été logiquement incité à la composition chorale. En 1957, l'abbé Kaelin a dirigé en la Cathédrale Saint-Nicolas la Messe solennelle «Ancilla Domini», commandée par la ville de Fribourg à l'occasion de son huitième centenaire.
Le premier moment consacré à Fornerod en 2015, à Fribourg, sera voué à de la musique sacrée. Quelles sont les caractéristiques principales de cette production?
Son ancrage dans une tradition remontant au chant grégorien et aux polyphonies médiévales et renaissantes, que Fornerod a pu découvrir lors de ses études à la Schola. Comme dans ses œuvres profanes, l'héritage traditionnel y fait bon ménage avec un langage original et bien de son époque, celle de Ravel et du Groupe des Six dont Fornerod se sentait proche, notamment Poulenc.
Propos recueillis par Jean-François Cavin