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La Krönte par le Südturm
Par Alfred Amstad.
Il y avait bien longtemps que mon frère et moi désirions tenter l' ascension de la Krönte par la paroi sud, en passant par le grand Südturm encore vierge; mais le temps nous avait toujours fait défaut. Or, en été 1934, alors que je me trouvais dans le Sud lointain, mon frère m' écrivit un jour qu' il avait l' intention de tenter le dimanche suivant l' ascension de la Krönte en compagnie de nos camarades Gottfried Vogel et Guido Masetto. Quelques jours plus tard, je reçus de mon frère un rapport détaillé qui m' occa une vive surprise. Il m' écrivait entre autres: ...«montée de nuit longue et pénible par le Gornerental, puis, ayant vu de près le Südturm, nous avons renoncé d' emblée à essayer de l' escalader. Il se dresse abrupt et hardi vers le ciel, tel un formidable alignement de dalles. Il est préférable de ne pas risquer cette ascension un dimanche sans s' être préalablement bien entraîné. Cependant, ne perdons pas de vue ce problème, d' autant moins que le rocher paraît solide et l' ascension à l' abri des chutes de pierres... ».
Vint l' été 1935. Mon frère Otto, Guido Masetto et moi, nous nous trouvions depuis un certain temps dans les montagnes lorsque, le 9 août, venant du Meiental, nous traversons par la pluie et le brouillard le Bächlistock et le Gornerenpass, puis établissons notre bivouac à l' extrémité sud du glacier de Saas, à une altitude de 2480 m. environ. Pendant quatre heures, durant la nuit, une pluie battante tambourina sur le toit de notre tente; la foudre tombait sur les montagnes environnantes, le tonnerre grondait et le vent secouait sans pitié notre tente dont nous dûmes retenir les pieux pendant des heures. Le lendemain, le temps était encore si mauvais que nous passions en hâte le Gornerenpass jusqu' à la cabane de la Krönte pour y attendre une amélioration.
Le 11 août, notre réveille-matin fait grève. Aussi sommes-nous reconnaissants au gardien de la cabane de nous avoir réveillés à 3 heures en nous annonçant le beau temps. A 3 h. 30 nous sommes déjà dehors par une belle nuit étoilée. Toute une série de petites lumières nous suivent à des distances plus ou moins grandes, en passant près du petit lac et montant par le Grau. Nous gagnons le Gornerenpass par le chemin le plus court; et dès 6 heures du matin nous commençons la descente vers le sud. Nos ferrures Tricouni empêchent de glisser rapidement sur la neige dure du Saasfirn, sur le plateau duquel je me sépare de mes camarades qui se hâtent d' aller à notre bivouac pour y chercher l' équipement nécessaire. En attendant, ma tâche consiste à faire un tracé par le couloir de neige et d' éboulis s' élevant vers le Südturm afin que mes camarades puissent laisser en bas leurs souliers de montagne et me suivre rapidement en espadrilles. Le couloir étant très désagréable à passer à cause des éboulis et de la neige glissante, je crie à mes deux compagnons, lorsque je les vois enfin apparaître, de monter le couloir chaussés de leurs souliers, contrairement à ce qui avait été convenu, afin de gagner du temps. De l' extrémité supérieure du couloir nous traversons un champ de neige et arrivons par une pente d' éboulis à la brèche du Krönte-Südturm. De là s' étend l' arête de Saas, hérissée de nombreux gendarmes. Nous la traversons le lendemain dans toute sa longueur dans la direction sud-sud-est jusqu' au col de Saas.
Le Südturm se dresse escarpé, presque à pic, au nord de la brèche. Aucune cheminée profonde ne le déchire; seules de fines fissures sillonnent ses deux parois dallées qui se rejoignent en un angle obtus. Sur la moitié ouest de la paroi la montée serait certainement possible et probablement aussi sur la moitié est; mais il n' existe qu' un chemin idéal, c' est l' arête1 ). Comme nous prévoyons une varappe pénible, nous laissons tout ce qui est superflu au pied de la tour. Nous ne prenons qu' un léger rucksack et, à 9 heures précises, notre gymnastique commence. Par un enjambement j' arrive à la paroi presque verticale, grimpe à peine 10 m ., un peu à l' ouest de l' arête et trouve une vire horizontale d' une largeur d' un mètre environ qui offre à mon pied le premier, et pour assez longtemps le dernier, point d' appui confortable. Nous suivons cette vire pendant quelques mètres vers la gauche à l' ouest et atteignons ainsi le commencement d' une fissure peu marquée que nous utilisons sur une longueur de 20 m. environ, jusqu' à une petite vire escarpée se perdant à droite vers l' arête alors une varappe dolomitique dans le granit. Les prises et les marches sont minuscules et en nombre infime. C' est la partie la plus difficile de l' ascension; mais nous surmontons les difficultés en toute sécurité, le rocher étant particulièrement solide et sûr. Depuis la fin de la petite vire la montée directe me semble bien problématique, c' est pourquoi je passe de l' autre côté de l' arête et j' effectue la grimpée en m' en éloignant le moins possible ( piton de sécurité ). Parfois je dois chercher assez longtemps un point où loger deux ou trois doigts. Tel une chauve-souris je me trouve suspendu à la paroi, je me cramponne et j' avance toujours plus haut. Je ne puis me figurer varappe plus belle, plus exposée et aussi difficile! Après 15 m. environ je passe au côté gauche de l' arête où, par une grimpée pareille, je monte encore à peu près 10 m. J' arrive ainsi à une petite plate-forme passable, sur une dalle inclinée. Toutefois, elle est de nature telle qu' à la main il ne m' est pas possible d' assurer d' une façon suffisante; j' enfonce donc un piton dans une fissure du roc, avant de permettre à mes camarades de me suivre. Du piton, en tournant légèrement vers la droite, nous arrivons aussitôt sur une roche plus facile. Nous continuons la montée jusqu' à ce que nous atteignions une vire horizontale pour grimper d' abord par une fissure et, plus tard, un peu en dessous de l' arête dans une sorte de dièdre qui bientôt se confond avec l' arête que nous ne quittons plus jusqu' à la pointe ( 2940 m. environ ). Il est midi 35 minutes.
Pas un cairn, pas une bouteille; rien n' indique une visite antérieure. Une joie débordante, un sentiment profond de bonheur et de victoire bouillonne en nous, et la halte d' une demi-heure que nous faisons ici serait des plus lumineuses et des plus belles, si les dalles de la paroi sud, par laquelle nous comptons terminer l' ascension du sommet de la Krönte, n' attiraient sans cesse nos regards. Après avoir érigé un modeste cairn, nous partons en emportant le désir de pouvoir un jour visiter à nouveau ce gendarme fier et isolé.
Une arête escarpée munie de bonnes prises nous conduit à 25 m. plus bas. Par-dessus deux gros blocs détachés et par une paroi verticale de quatre mètres, nous atteignons la brèche entre la Krönte et le Südturm. De là nous pouvons mieux juger de la paroi sud et constatons du premier coup d' œil qu' elle ne présente pas d' obstacles extraordinaires. Je me mets immédiatement à l' œuvre, traverse cinq mètres vers la droite, puis je grimpe sur un rocher plat à prises clairsemées, vers deux fissures fines qui commencent environ 15 m. plus haut. Mes souliers de varappe me permettent de tirer parti des aspérités du rocher, mes mains posées à plat sur celui-ci ou mes doigts agrippés à de petites saillies. J' utilise la fissure de gauche, laquelle me conduit vers une petite terrasse couverte de gros éboulis. A gauche, derrière un angle, je découvre un dièdre qui mène quatre mètres plus haut, après quoi — à ma grande surprise — je me trouve subitement à l' entrée d' une grotte. Par l' arête d' une dalle détachée nous grimpons jusqu' à une petite place gazonnée; sur des rochers abrupts mais favorables, nous commençons à sortir de la paroi qui ne nous a coûté qu' une heure d' un travail amusant. Tandis que jusqu' ici nous avions affaire à un solide gneiss d' Erstfeld, nous nous trouvons maintenant en face de jurassique friable. Jusque-là nous avons heureusement surmonté toutes les difficultés et, tranquillement, par la roche pourrie, nous atteignons à 14 h. 35 le sommet ouest de la Krönte.
Nous sommes seuls. Les touristes du dimanche qui sont parvenus au sommet par la voie usuelle sont déjà en train de descendre. Notre sieste au sommet n' en est que plus délicieuse; c' est une détente bienfaisante et insouciante sur les chaudes dalles rocheuses! Instants d' autant plus précieux que la lutte a été plus âpre et dont le souvenir nous attire toujours à nouveau vers la montagne.
Caractéristiques de la route.Varappe d' une rare beauté où tous les passages difficiles peuvent être surmontés dans des rochers absolument solides. L' ascension de la Tour doit être qualifiée de très difficile, de sorte qu' il est indiqué d' emporter quelques pitons.