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Monde: 4 ans et 2 mois auparavant
Extrait, pages 61-63
Gabriel avait longtemps marché, toujours en direction du lieu indiqué sur la carte.
Après avoir traversé bien des vallons et des forêts; il atteignit un paysage plus rocailleux et pensa bien qu'il lui faudrait gravir des pentes escarpées. L'air se faisait plus frais et jamais le ciel ne lui avait paru aussi pur. Il s'arrêta quelques heures dans une auberge qui se situait au milieu du village. L'activité y était détendue et on parvenait à y oublier la folie des villes où jamais ne règne le silence; là on avait clairement le temps de regarder autour de soi. Gabriel prit le temps d'aider le patron a réparer son radiateur en échange d'une assiette de charcuterie.
Ce mode de vie lui réussissait de plus en plus avec les kilomètres. Tout le monde a besoin tôt ou tard d'un coup de main, fût-ce pour un travail mécanique, pour obtenir réponse à une question, pour révéler son savoir à autrui. Parfois les gens on seulement besoin d'être entendus. Leurs doutes, leurs craintes et leurs questions harcelantes n'ont besoin que d'une oreille, pas tant pour obtenir une réponse mais juste pour savoir qu'ils ne sont pas seuls face à leurs réflexions. Gabriel adorait écouter, et quand on demandait à l'écouter, il parlait de tout et de rien, mais même ce rien avait le pouvoir d'éveiller un sourire du coin des lèvres. Gabriel n'avait jusqu'alors par chance jamais expérimenté la haine, la colère, ni même ressenti la fureur de ses semblables. Elles lui apparaissaient comme une chose terrifiante, car incompréhensible. A plusieurs reprises, le long des sentiers qu'il empruntait, il devinait qu'on le regardait d'un oeil méfiant, qu'on le considérait comme n'appartenant pas au paysage. Se demandant bien ce qu'un jeune homme pouvait faire à se balader avec un grand sac à dos de ville en village, certains le prenaient pour un marginal, d'autres, pour un saisonnier. Quantité de noms pouvaient apparaître: vagabond, mendiant, étranger, pauvre, fou, toqué. Un seul demeurait lorsque ce jeune homme allait à la rencontre de l'incompréhension et prenait autant de temps qu'il fallait pour s'expliquer: Gabriel, tout simplement. Il peinait à croire qu'avec tant de fois où il l'avait lu, vu, relu et réécrit partout où l'on savait lire, on avait toujours autant de difficulté, à voir que l'ignorance était le moteur de la peur, de la superstition et de l'erreur. Il est possible que quelque part dans le coeur de chaque homme demeure une crainte préhistorique de ce premier feu qu'il apprivoisa; le touchant sans le connaître, il se brûla et, depuis, tous les hommes craignent à approcher ce qu'ils ne connaissent pas au prix même d'en fuir la lumière. C'était cette pensée qui avait surgi en Gabriel peu avant qu'il ne se fût renseigné sur la montagne qu'il devait escalader.
- Cette montagne est hantée! s'exclama le patron de l'auberge. Les soirs de pleine lune, une longue plainte sonore vient faire écho; un long cri strident qui nous glace le sang et nous abomine les oreilles. Personne n'apprécie ce bruit ici et même les gens du coin n'osent pas s'aventurer seuls tout en haut de cette montagne. Des scientifiques ont parlé du vent du résonne et provoque des sons en passant par les cavités, mais personne ici n'y croit. C'est la résidence du diable... Il faut s'y faire une raison.
- Et vous dites que personne n'a jamais su ce que c'était?
- A plusieurs reprises des paysans de la région se sont assemblés pour faire des battues, en vain. C'est comme si un spectre se riait de nous là-haut. En tout cas moi je dis que vous feriez mieux d'aller visiter d'autres lieux splendides dans la région sans vous risquer à vous casser les oreilles ici.
Gabriel ne dit rien. Il regardait la carte du pasteur avec ce point rouge qui l'attendait. Se pouvait-il que ceux qui se trouvaient là-haut fût prévu exprès pour lui? Il décida de s'y aventurer le lendemain, après avoir passé la nuit dans la grange. Tassé dans la paille, il regardait la lumière de la lampe à pétrole installée à côté de lui et soliloquait:
- J'y crois à ce jour de moins en moins. Qu'est-ce-qui m'est passé par la tête? J'ai voulu faire le héros, jouer à Laurence d'Arabie à travers les autoroutes et les pâturages, mais sans but aucun. Je ne m'en sens pas vraiment l'étoffe. Je me dis que je pourrais être chez moi en ce moment, à des centaines de kilomètres en train de manger une tartine devant la télé, en train de lire mes devoirs pour l'école, en train de penser à Sophie... mais je suis là, seul, mal entretenu et toujours à me demander si demain va m'apporter une réponse dans cette quête du Bien. Tu es complètement taré, Gabriel, tu pensais à quoi? Ou qui voulais-tu impressionner plutôt?
Il commençait, découragé, à se tenir la tête appuyée contre ses mains quand soudain un vacarme résonna à l'extérieur: du sommet de la montagne semblait provenir l'écho déformé d'un orchestre entier qui se multipliait en résonnant dans la vallée. Complétement désaccordée, cette symphonie prit petit à petit aux oreilles de Gabriel un air noble, puissant qui, plutôt que de l'effrayer, lui rappela que là-dehors, partout sur la planète, des gens expriment leur tristesse et leur douleur avec tous les moyens permis. Leurs plaintes ne sont pas faites pour le vent qui ignore les larmes, elles s'adressent à quelqu'un proche ou lointain, qui dans un souvenir où sur le présent les écoute.
- Qui que tu sois là-haut, tu dois être sacrément seul pour gémir d'une manière si grinçante. Demain, je saurai qui tu es, spectre!
La Folie de Weiss, Jeremy Tierque, Editions Pierre-Philippe 2013