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Face nord de l'Eiger
Peter Jungen, Riehen MON JOURNAL
Ascension hivernale de la « Direttissima » par la voie des Japonaisl Une idée vague, des pensées affriolantes! Chaque voie importante offre un jour l' histoire de son inévitable déroulement: première ascension solitaire, première hivernale...
ig6g: Un été merveilleux; Gerd Siedhoff et moi avons passé les 9 et io août dans la face nord de l' Eiger. En 24 heures d' escalade, nous avons traversé la paroi par la voie classique. Un peu avant la vire centrale nous avons aperçu les Japonais lutter dans leur voie nouvelle. Nous n' en voyons pas plus et ne savons rien de précis sur leur tentative. Une semaine plus tard, je trouve quelques informations dans un journal. On s' attend à leur arrivée au sommet dans un ou deux jours.
Mon esprit tourne de plus en plus autour d' un projet qui devient promptement une décision ferme. Avant tout, il faut constituer une équipe à la hauteur. Max Dörflinger accepte en tout premier; Hans Müller et Otto von Allmen finissent par se décider aussi. Le dernier est à l' école de recrues jusqu' au 15 novembre. Gottfried von Känel se joint encore à nous en dernier lieu.
Fin octobre: Nous établissons des listes et vérifions l' équipement. Pour le moment, nous nous entraînons encore indépendamment les uns des autres. Pour la première fois, l' équipe se trouve réunie le 16 novembre à la cabane Fründen, mais le mauvais temps nous empêche d' entreprendre quoi que ce soit. Dès cette date, nous nous rencontrons deux fois par semaine, le soir, à l' école d' es. Chaque fin de semaine, nous faisons une course avec bivouac, et, dans l' intervalle, nous nous occupons encore du matériel.
1 Du 22 décembre 1969 au 25 janvier 1970 Entendant dire que d' autres cordées caressent le même projet que nous, nous fixons l' attaque au 22 décembre. Mi-décembre, nous allons inoffen-sivement faire du ski à la Petite Scheidegg afin de reconnaître les lieux. La face se présente bien, peu de neige. Nos yeux s' attachent à la voie des Japonais, flairant l' aventure. Nous sommes presque frappés de stupeur en découvrant une trace au pied de la paroi. Après avoir longuement réfléchi sur cette énigme, nous admettons qu' il doit s' agir des Japonais. Cependant nous rentrons chez nous assez déconfits. Je ne ferme plus l' œil jusqu' à ce que, finalement, le 20 décembre tout soit prêt.
Notre projet est le suivant: départ à 8 h. 45 de Grindelwald. Des camarades du club d' escalade Bergfalken ( faucons alpins ) et quelques amis nous aident à transporter notre équipement au pied de la paroi. Peu après to h, nous atteignons notre base: l' hôtel Eigergletscher. Aujourd'hui il s' agit de transporter six gros sacs et 450 mètres de corde jusqu' au point d' attaque. Comme nous sommes quinze hommes, nous parvenons même à monter le matériel trois cents mètres encore dans la paroi. Le soir toute l' équipe se retrouve à l' hôtel. Le départ est fixé au lendemain.
22 décembre: Je note en passant que la nuit qui précéda la grande aventure fut pour moi une nuit blanche. Et ne parlons pas de nos impressions psychologiques et morales! A 4 h, le réveil nous arrache à nos méditations. L' incertain nous a pris dans ses filets. Personne ne parle; tous, nous savons exactement ce que nous devons faire. Une heure plus tard nous trébuchons sur les rails du chemin de fer de la Jungfrau. Chacun ne porte que son sac personnel, aussi avançons-nous rapidement. Le temps, beaucoup trop chaud, ne paraît pas fameux à première vue, mais les prévisions météorologiques nous rassurent un peu. L' heure a sonné. H faut partir. Il faut explorer cette face en hiver.
Nous atteignons le dépôt à l' aube naissante. En route pour l' aventure! Onze gros sacs gisent devant nous, plus de 400 mètres de corde pendent à un piton. Max et moi prenons la tête aujour- t Premier bivouac au début de la Rote Fluh 2Dans la deuxième longueur de corde de la RoUFluh 3Rote Fluh: Du vertical au surplombant 4Au second névé. Notre plus grand ennemi: les coulées de neige d' hui, n' emportant qu' un petit sac et de la corde. Le socle de la paroi n' est pas de tout repos en hiver, et nous progressons lentement dans l' épaisse poudreuse. Afin de ne courir aucun risque, nous équipons la paroi de cordes fixes que le groupe chargé dumatériel récupérera par lasuite.
Un peu avant midi, nous atteignons le début de la Fissure difficile. Tout est plâtré de neige, verglacé par endroits. Max est en tête. Incroyables les scènes acrobatiques qu' il nous joue! Une fois même il s' accroche à une vieille corde qui sort de la glace ici ou là. Sans histoires, il atteint, grâce à un peu de chance, le relais au-dessus de la Fissure difficile. Pas d' emplacement de bivouac ici. Nous montons encore jusqu' à la base de la Rote Fluh. Nous portons chacun quelques pitons; une pelle à neige émerge de mon sac. Et c' est tout. Une faim dévorante nous tourmente. Que faire? Le groupe de soutien est environ à la hauteur du Stollenjoch. Max entame la construction du bivouac et je descends au ravitaillement. Afin de stimuler l' ardeur des camarades ( pas méchamment, il va de soi, car je sais trop bien que leur journée fut rude ) je prends deux sacs à la fois, un sur le dos, l' autre attaché à une boucle deux mètres derrière moi. J' enclenche mon jumar à la corde fixe et commence à m' élever. Onze fois je pousse les poignées vers le haut... et me trouve toujours au relais. Incroyable à quel point les cordes peuvent s' éti! Enfin je me balance au-dessus du relais. Dans les rochers de l' école d' escalade « jumarer » avec de grosses charges était infiniment plus facile. Arrivé auprès de Max, je suis tellement épuisé que je ne puis remuer ni pied ni patte. A 22 h, le dernier sac est hissé au bivouac. Seules les cordes pendent encore.
23 décembre: 3 h 30.: Un poids désagréable m' ar au sommeil: il neige. Tout de suite nous prenons conscience de notre situation. Attendre plus longtemps n' aurait aucun sens. Nous descendons donc, laissant cependant une partie deéqui-pement dans la paroi. Par un heureux hasard, nous trouvons l' entrée du Stollenjoch, ce qui nous épargne la base de la face. Par le tunnel de la Jungfraubahn nous arrivons rapidement à la station Eigergletscher. Gottfried von Känel en a son compte. Il ne veut plus entendre parler de cette face. Cette décision nous décourage, car trouver un autre camarade n' est pas chose facile. Werner Asam qui avait participé à l' entraînement s' offre à prendre sa place.
Les pronostics sont mauvais. Que décider? Demain c' est Noël. Rentrons donc à la maison célébrer la fête avec les nôtres, qui seront très surpris de nous voir revenir.
27 décembre: Nous abordons à nouveau la face. Au début de l' après déjà, nous sommes au bivouac supérieur, au pied de la Rote Fluh. Hans et Otto continuent immédiatement. Ils veulent, si possible, fixer les cordes jusqu' au centre. Ils rentrent au bivouac pour la nuit.
28 décembre: Werner et moi attaquons la Rote Fluh aux premières lueurs du jour. Devant nous 180 mètres de rocher vertical, surplombant par endroits. Passage incroyablement impressionnant! Nous progressons rapidement le long des cordes fixes dont nous touchons bientôt le bout. Nous pourrions bien maintenant employer les cordes des Japonais, mais elles ne nous inspirent pas confiance, et nous plaçons les nôtres.
Dans les quarante derniers mètres de la Rote Fluh, nous arrivons aux grands surplombs. Très vite, je me balance dans le vide. Sentiment d' une extraordinaire acuité! Encore un mètre, et j' at le piton sauveur intermédiaire! Mais cela n' en finit pas. Un nouveau toit de 2 mètres nous domine. Après des efforts surhumains, je me trouve enfin sur le relais au-dessus de la Rote Fluh. Une heure plus tard, Werner a surmonté le dernier surplomb et me rejoint. Sur son front brillent des gouttes de sueur. Sont-elles dues aux efforts, ou est-ce une sueur d' angoisse, comme chez moi auparavant? Werner n' a pas employé le baudrier du jumar et ne s' est servi que de la ceinture, ce qui exige une incroyable dépense de force.
Vingt mètres nous manquent encore jusqu' au Deuxième Névé. Une traversée délicate doit nous permettre de le rallier. Je jette encore un regard S' S
5L' endroit de la corde gelée 6Au second névé 7Le versant ouest de PEiger ( Descente ) 8Notre itinéraire Photos Eigerteam sur la Rote Fluh, sur le pied de la paroi. A la fin de la traversée, je plante deux pitons à expansion pour fixer la rampe de corde nécessaire au groupe de soutien. Il nous reste trois heures de jour. Soixante-dix mètres plus haut se trouve un petit îlot rocheux, où nous projetons de bivouaquer. De nouveau je me sépare de Werner et monte. L' in de la glace doit être de 55 degrés environ, mais j' ai l' impression de m' élever sur un parquet fortement incliné. Une fois échappé à la Rote Fluh, on perd le juste sens de la pente.
Au bout d' une heure, à la suite d' un dur travail dans la glace, j' atteins l' îlot rocheux où je découvre un piton courbé. Je suis donc dans la bonne voie et fais monter Werner. Sans plus attendre, nous nous mettons à l' ouvrage. Nos trois hommes charges du matériel n' apparaissent pas, et l' obscurité avance lentement. Enfin voici Hans avec le sac portant en grosses lettres: Cuisine. Nos trois camarades ont fourni aujourd'hui un énorme effort. Le matériel est déposé au bout de la traversée, le réveil fixé à 5 h 30 pour le lendemain.
2g décembre: Je dois avoir bien dormi. Il fait grand jour quand j' ouvre mon sac de bivouac. La montre marque g h - nous sommes restés endormis. Lever et déjeuner en toute hâte. Malgré cela deux heures s' écoulent avant qu' Otto et Max, qui prennent la tête aujourd'hui, quittent le bivouac. Un dur travail dans la glace les attend. Leur but est la limite supérieure du Deuxième Névé. Nous autres, cordée de soutien, devons transporter un matériel - superflu pour le moment jusqu' à une longueur de corde au-dessous du point le plus haut atteint par le groupe de tête. Il ne nous reste guère de temps. Nous écoutons encore palabrer Fritz von Allmen à la Petite Scheidegg. Il fait savoir que les Suisses sont bien entraînés et supérieurement équipés, ne considère cependant pas leur exploit comme surprenant, puisque les Japonais ont dû laisser des pitons et 1300 mètres de corde dans la face. Combien la réalité est différente! N' est pas compréhensible que nos esprits s' assombrissent devant des hypothèses aussi légères?
En outre la cordée de tête traverse un jour néfaste. Otto perd un crampon; Max « dévisse » deux fois, parce qu' il ne veut pas nous tailler de marches. Pour la première fois nos efforts me paraissent aberrants. Nous sommes-nous attaqués à un trop gros problème? Je suis tourmenté à la pensée d' avoir précipité mes camarades dans l' in. Que se passe-t-il? La cordée de pointe n' avance pas, la journée est entièrement perdue. Des idées désespérées m' assaillent jusqu' à ce que, soudain un sursaut d' énergie s' empare de moi. Non! nous ne nous laisserons pas battre par cette face! Comme toujours, dans une telle situation, une colère aveugle me possède. Hans et moi décidons de remplacer Otto et Max. Nos hommes de tête n' y peuvent rien mais — c' était tout simplement leur jour de guigne!
Encore soixante mètres à conquérir dans la glace noire jusqu' au bord supérieur du second champ de glace. Je trouve un piton dans le premier gradin rocheux et fais suivre Hans. A gauche une fissure de 80 mètres indique le chemin, mais dans une heure il fera nuit. La fissure, verticale, difficile au début, ne se laisse pas franchir sans pitons à expansion. Je parviens à couvrir encore io mètres, mais pas davantage hélas! Et voici la nuit. Hans libère la corde de sûreté, et je me laisse tout simplement tomber afin de m' épargner l' épuisante descente. Des rappels nous amènent à notre dernier bivouac où nous passons une seconde nuit.
30 décembre: Cette fissure m' a tellement plu que je décide d' attaquer en leader la tête du pilier. Quand j' arrive au point où j' ai enfoncé la veille le dernier piton il fait encore nuit noire. Enfin la pente s' apaise un peu. J' enfonce cinq pitons pour pouvoir traverser la glace vers la droite. Ici, je taille un escalier jusqu' à la tête du pilier et atteins notre but de la journée. Hans monte en se servant du jumar et tente de récupérer les pitons. Après m' avoir rejoint, il discute avec moi de la route future. A droite? A gauche? Nous hésitons. Une plaque de rocher modérément inclinée, recouverte de glace vive, est devant nous: en été certaine- ment une magnifique escalade par adhérence. Hans en a assez pour aujourd'hui. Max prend sa place et aborde la plaque. Contre toute attente, il progresse lentement de cinquante mètres, jusqu' à ce que toute la corde disponible soit fixée au rocher. Nous nous trouvons devant l' alternative suivante: ou rappeler les cordes et nous couper toute possibilité de retour ou - une nouvelle tentative se présentant comme fort incertaine pour des raisons financières - abandonner définitivement la face. Les pronostics sont mauvais. Il a neigé à diverses reprises au cours de la journée. Nous décidons d' attendre le bulletin météorologique du lendemain.
3/ décembre: Le bulletin a encore empire. Nous nous refusons d' abord à admettre qu' il n' y ait plus de choix et qu' il faille reculer. En grands perdants, nous faisons descendre tout le matériel et entamons le retour. Notre moral est très bas. Pendant si longtemps nous avons vécu pour cette face, avons goûté à l' avance la jöie du sommet! Et maintenant il faut renoncer à ce rêve et nous revoici sur la Rote Fluh. Je frémis. Descendre avec tout cet équipement? Les choses se présentent mieux que nous le pensions. Seuls les derniers 200 mètres jusqu' au Stollenjoch sont effroyables. Nous sommes tous nerveux, irritables. Nous nous bousculons avec impatience. La défaite est cruelle, peut-être plus cruelle lorsque nous nous regardons les uns les autres. Vers 21 heures, nous atteignons l' entrée du tunnel du chemin de fer. Ici des amis qui avaient repéré notre descente nous accueillent.
Complètement accablés, nous nous installons dans le restaurant de l' hôtel Eigergletscher, mais ne parvenons pas, comme les autres hôtes, à goûter la musique offerte pour la fin de l' année. Pour comble au milieu de cette lourde ambiance, je suis appelé au téléphone et la conversation dure jusqu' à minuit.
/"janvier: J!'arrive tout juste encore à temps pour trinquer avec les amis. Qu' y a-t-il de changé? Nous nous promettons d' améliorer notre équipement, quoi que cela doive nous coûter, et de reprendre notre tentative dès que le temps le permettra. Une nouvelle ardeur me possède. Je pourrais conquérir le monde...
2 janvier: Hans Peter Trachsel m' appelle et veut savoir quand nous repartons. Il me demande s' il pourrait nous être utile. Dans l' après, l' équipe ( à l' exception de Max qui fait du ski dans quelque coin ) examine la question et décide à l' unanimité d' adjoindre Habby à notre groupe.
3 janvier: Nous nous procurons le matériel manquant: 350 mètres de corde, 60 pitons ordinaires, 20 pitons à expansion. Le ravitaillement aussi doit être reconstitué. Avant minuit, on nous vaccine encore contre la grippe... et voici les sacs refaits.
4 janvier: Nous revoilà à Eigergletscher. Une question se pose: Attaquer de la base de la face? Partir du Stollenjoch, attitude très discutée? La décision ne nous pèse guère. Comme nous avons déjà escalade deux fois le pied de la paroi, nous pouvons sans scrupules opter pour le Stollenjoch comme point de départ. Le même jour nous transportons encore tout le matériel par le tunnel du chemin de fer.
5 janvier: Pour l' instant le temps n' est pas beau. Une nouvelle étape nous permet de porter les charges au pied de la Rote Fluh. Au début de l' après nous sommes de retour à l' hôtel.
6janvier: La météo promet une semaine de beau temps environ. Habby et Otto partent à l' assaut. Nous - Hans, Max, Werner et moi - prenons la responsabilité de porter tout l' équipement à la Rote Fluh. Quelle misère de tirer les sacs! Morts de fatigue nous rentrons à Eigergletscher le soir.
/janvier: Aujourd'hui nous aussi, hommes du matériel, entrons dans la danse. L' accès vers la.Fissure et la Rote Fluh nous est aussi familier que le fond de notre poche.Vers le soir nous atteignons le bivouac de Pilot rocheux dans le Deuxième Névé. Habby et Otto arrivent aujourd'hui à la tête du Pilier, c'est-à-dire à moins d' une longueur de corde du point le plus haut atteint lors de la dernière tentative. Ils gagnent le bord supérieur du second champ de glace et y creusent un grotte. Max monte plus tard afin de passer la nuit avec eux. Le soleil se couche dans la splendeur d' un crépuscule de pourpre, le ciel est d' un bleu d' acier et nous promet le beau temps mais une nuit froide aussi. Je m' enfile dans mon pied d' éléphant à la dernière lueur du jour. Il me semble entendre des clarines dans un alpage. Rêvé je? Peut-être, mais dans un sommeil léger. Mes pensées ne vont qu' à la beauté. La sauvagerie de cette face est ensorcelante. Si j' étais un choucas, je pourrais voir les derniers rayons caresser la cime. Je tire sur moi mon sac de couchage et mon esprit inquiet se perd dans des illusions et des songes.
8 janvier: La « préparation » de la voie encore inconnue nous incombe à Hans et à moi. Afin de tirer le maximum de cette journée, nous montons à la tête du Pilier, éclairés par nos lampes frontales. La longueur faite par Max, et déjà décrite, se fait rapidement. Au dernier piton à expansion, je m' arrête. Hans me suit, apporte pitons et corde pour le tronçon suivant. Il est continuellement aux prises avec la glace. Incroyable la sûreté avec laquelle ce bout d' homme se déplace sur ses pointes antérieures! Peu à peu m' arrive le matériel d' Otto: 200 mètres de corde, 44 pitons et quelques anneaux. Bientôt la voix de Hans retentit:
- Tu peux suivre!
— Notre progression est très réjouissante d' hui, bien que maint problème soit encore à résoudre. La suite j' ai repris la tête - paraît assez difficile: une fissure verglacée, plus que verticale. Chose étonnante, les pitons s' enfoncent facilement mais lâchent aussitôt le travail terminé... Seule, la loi du levier me sauve.
La longueur suivante nous amène, par une traversée, jusqu' au début du gradin de cent cinquante mètres qui se termine dans la vire centrale. Tout va comme sur des roulettes. Une vraie joie! Quatre cent cinquante mètres jusqu' au sommet! Et quelques traces des Japonais! Il commence à faire nuit, mais nous devons nous estimer heureux d' avoir équipé la paroi de 240 mètres de corde. Grâce à l' excellence de notre encordage nous descendons en vingt minutes jusqu' à notre nouveau bivouac sur le Deuxième Névé, si bien aménagé par le groupe de soutien. Nous sommes à peu près protégés ici des perpétuels glissements de neige, nos plus grands ennemis. Après un copieux repas nous contemplons les lumières dans le lointain. Une grandejoie règne dans le camp. Si tout continue ainsi, nous serons bientôt au sommet! Nous chantons encore quelques Lieder et nous enfilons dans nos sacs. Vers 23 h. je m' éveille surprise - il neige. Des flocons pénètrent sous le toit de la grotte.
g janvier: Toujours la neige. Habby et Werner partent quand même. Nous restons dans nos sacs. Une heure s' écoule, et voici Werner qui apparaît devant la grotte. Pendant la montée, le long des cordes fixes, il a fait une chute de io mètres, les poignées du jumar étant gelées. Max se précipite à la suite de Habby. Je m' occupe de Werner. Pas de conséquences graves, semble-t-il. Comme il n' y a rien à faire pour le moment, nous nous blottissons les uns contre les autres. Des discussions franches éclatent qui permettent de se mieux connaître. L' esprit de camaraderie fleurit: chacun est là pour l' autre et ferait tout ce qu' il pourrait pour son ami. L' après est arrive sur ces entrefaites. Nous tentons d' apercevoir l' équipe de pointe, mais la neige tombe si violemment que nous ne voyons quasiment rien. Les pronostics ont encore empiré. Des tempêtes de fœhn sont à prévoir pour les prochains jours.
Les deux hommes rentrent tard, trempés et porteurs de mauvaises nouvelles. Ils ont gagné soixante mètres seulement: rocher très difficile, très peu de pitons, quelques cordes effilochées. Nous demeurons pantois. Pourquoi les Japonais, ayant laissé des cordes, les ont-ils coupées tout en haut? Mystère insondable! Nous informons nos camarades des pronostics fâcheux. Eux aussi penchent en faveur d' un retour et notre radio d' Eigergletscher approuve notre décision. Nous fixons la prochaine émission au samedi à 8 heures. A cause de la violence de la neige, il faut abandonner la grotte de droite et s' empiler à six dans l' abri prévu pour trois. Nous attendons le matin dans « l' abstraction ». La rédemption n' est pas proche et les heures n' en finissent pas.
10 janvier: - Jungen, Jungen - von Grossen, antworten.
Ainsi commence l' émission de ce samedi. Nous abandonnons; aucun sens de persister par ce temps pourri. De nouveau la pensée de la Rote Fluh m' inquiète, et j' ai raison. Habby s' entortille dans la corde au premier surplomb. Il a tenu à un cheveu que cette face « pour journalistes » ne s' en d' une nouvelle victime.Vers midi, nous sommes de retour à Eigergletscher.
11 janvier: Toute l' équipe se disperse pour faire individuellement du ski.
ig janvier: Nous complétons notre équipement, refaisons nos sacs personnels. Vers 18 h, nous sommes à la Petite Scheidegg, à attendre le train de la Jungfrau qui va nous ramener à Eigergletscher. Nous contemplons le sommet dans la lumière qui s' éteint; le profil de l' arête se dessine encore clairement, un dernier rayon dore la cime. Cette fois nous vaincrons. J' en ai l' intime conviction. Werner Asam nous a quittés; nous ne sommes donc plus que cinq.
EN SIX JOURS AU SOMMET 20 janvier: De nouveau l' adieu lourd, car nous ne nous faisons pas d' illusions: ou nous passerons, ou nous renoncerons définitivement. A 14 h, grâce au parfait équipement de la paroi, nous sommes au bivouac du Deuxième Névé. Nous transportons encore du matériel jusqu' à la fin des cordes fixes.
21 janvier: Hans et Otto constituent aujourd'hui la cordée de tête. Je les suis, en qualité de premier assistant, afin de « livrer » le matériel à l' équipe. Il manque encore soixante-quinze mètres environ jusqu' à la Vire centrale. Des rochers verticaux et difficiles barrent la route. De nouveau, j' admire comment Hans et Otto se jouent des obstacles, surmontent les difficultés. Vers 17 h, Hans atteint en premier la Vire centrale. Otto et moi, nous nous trouvons quarante mètres plus bas. Deux heures s' écoulent encore jusqu' à ce que nous l' ayons rejoint. Quoi! cette vire n' est pas plus large? Les Japonais en parlaient comme du meilleur emplacement de bivouac. En vérité ce n' est qu' une petite vire escarpée. Après avoir pelleté la neige et aménagé quelque peu les lieux, nous obtenons une surface horizontale de cinquante centimètres environ. La lune est pleine. Autour de nous règne un paysage enchanté. Moments pendant lesquels on pourrait hurler de joie! Minuit est là: nous nous décidons à prendre du repos.
22 janvier: Ordre du jour! Si possible d' hui encore jusqu' à la vire du Sphinx. A 5 h 30 déjà, nous sommes en route. Je m' accroche d' abord à un gradin rocheux d' une centaine de mètres. Les difficultés sont grandes. Au petit jour j' arrive à un nouveau relais. Pendant la longueur qui suit, Hans mène dans une fissure verticale, verglacée. Puis, c' est à nouveau mon tour, et derechef un gradin de rocher lisse s' arrondit au-dessus de nous. La suite doit se trouver dans une fissure inclinée vers la gauche. Pas un piton, pas une trace de nos prédécesseurs. Péniblement je me faufile dans cette fissure. Si je ne pouvais me coincer, j e tomberais comme une « pomme mare ». Pas la moindre prise pour les mains ou les pieds. Soudain je découvre une vieille corde des Japonais.
Je l' essaie. Elle tient bon. Pour plus de sûreté Hans ajoute encore un piton aux quatre qui existent. Lentement je me hisse à la corde. L' élasticité est fabuleuse. Je grimpe mètre par mètre, toujours avec un sentiment inconfortable. A la moitié de la fissure, je passe ma corde dans un piton à expansion. Encore une fois je regarde au-dessous de moi: l' abîme est terrifiant. J' emploie mon jumar jusqu' à une faible distance du relais. Deux mètres encore. Je cherche à voir à quoi tient la corde - et une image terrible me terrorise: la corde n' est assurée à aucun piton. J' en ai presque une attaque. A quoi donc peut tenir cette corde? Je vois... le bout passe sans anneau derrière une petite tête rocheuse, et se prend dans une couche de glace épaisse de 1 o centimètres. Tout de suite j' apprécie ma situation précaire, cherche désespérément une prise, n' en trouve pas et tandis que je pends à cette corde, dont « l' assurage par la glace » peut céder, je me dis: si elle a tenu jusqu' ici, elle tiendra bien encore un mètre. Je me hisse une fois de plus sur mes poignées, un mètre peut-être - enfin une prise. Pendant quelques secondes je pends au rocher sans trouver où m' accrocher. Une rage sauvage s' empare de moi. Je finis par enfoncer un piton, j' ajoute encore quelques pitons à expansion:je Buis sauvé.Au bout d' une courte pause, je fais monter Hans. Nous nous jurons solennellement de ne plus jamais toucher les vieilles cordes. Elles sont devenues tabou pour nous.
Mais nous ne sommes pas encore au but. Hans prend la tête pour la longueur suivante, très technique. A notre soulagement, il trouve quelques pitons des Japonais.
- Hurrah! Je suis sur la vire du Sphinx!
Nous découvrons quelques sacs, deux hamacs et une quantité de corde qui pendule librement dans la paroi. Le soir n' est pas encore là. Je continue. Je commets malheureusement quelques « bévues ». Habby et Max montent directement du Deuxième Névé. Ils bivouaqueront ici, sur cette vire. Hans et moi allons à la Vire centrale.
23 janvier: Ma bévue de la veille - vouloir escalader directement la tête du Sphinx - n' a pas l' heur de plaire à Habby et à Max. Après de grandes manœuvres tournantes, ils parviennent à la tête du Sphinx. Ce fut une varappe dure: rochers rébarbatifs, glace abondante. Nous rappelons les cordes et tentons de récupérer le maximum de pitons.
24 janvier: Max et Habby sont en tête. Nous trimbalons du matériel - une vilaine affaire par le gradin raide et avec des cordes gelées surtout. Je m' octroie une minute de réflexion et peux calculer approximativement où serait tombée la « pomme mûre ». Mais on continue. La « pointe » a besoin de matériel et de nourriture. Tard dans l' après, je rejoins Max par le Pilier du Sphinx. Je n' aurais pas reconnu mon camarade, si je n' avais su qu' il portait un pantalon bleu. Un vent violent s' est levé, et il a neigé toute la journée.
Un cri de joie!
- Demain nous serons au sommet!
Lui souhaitant bonne chance, je quitte Max et redescends à la vire du Sphinx, notre nouvel emplacement de bivouac pour la prochaine nuit. La cordée de pointe reste au même endroit que la veille. Longue conversation radiophonique avec Eigergletscher. Joie générale! Une équipe forte de six hommes viendra à notre rencontre par l' arête ouest. Nos bivouacs sont atroces: Otto est assis sur une petite tête rocheuse, Hans couche dans le hamac et moi, je me coince entre eux. Il est 19 heures. Il nous faudra donc rester plus de douze heures dans cette position inconfortable. Je suis inquiet de la cordée de tête, car Max m' a raconté qu' ils ont du rester debout toute la nuit précédente. Qu' en sera-t-il ce soir? Les heures défilent lentement. J' ai du temps, beaucoup de temps pour imaginer la victoire du lendemain.
25 janvier: Nous sommes un peu effarés lorsque le jour se lève. Une neige somptueuse recouvre tout; les cordes ont un diamètre de cinq centimètres en moyenne Mais le temps est beau, une matinée féerique de dimanche s' ouvre à nous. Heureusement Max descend vers nous et nettoie les cordes. Il nous donne la raison de sa venue:
J' ai laissé tomber le jerrican d' essence. Nous n' avons vécu que d' eau, et il faut absolument que j' avale quelque chose de chaud.
Bientôt tout le matériel est rassemblé, et nous nous dirigeons lentement vers le sommet. Nous n' avons rien laissé traîner dans la paroi et, dans la mesure du possible, avons retiré tous les pitons.
Midi approche. Otto et Hans se trouvent à cent mètres au-dessus de moi avec du matériel. Je suis seul sur la tête du Sphinx. Au-dessous de moi l' abîme insondable! Comme tout paraît effrayant, repoussant! Une peur me saisit soudain; la pensée de ma solitude m' oppresse; je suis prêt à pleurer, j' éprouve en moi un vide immense. Heureusement cet état d' esprit est interrompu par Otto qui vient aider au transport du matériel. Nous consultons d' abord la gourde d' eau. Puis Otto me raconte qu' il y a à peine cent mètres jusqu' au sommet. Encore une gorgée et maintenant... hors de cette face! Hélas l' cela ne va pas si vite. Il faut traîner sac après sac, et il y en a encore treize.Vers 16 h 40, nous entendons le cri de victoire de Max et de Hâbby.
— Sommet!
J' ai à la fois chaud et froid dans le dos, ne puis y croire. Tout à coup, peu après avoir quitté un relais, je me sens possédé par la joie claire de l' escalade. Je n' ai plus à me cramponner comme auparavant. Je tente de justifier cette nouvelle euphorie... Quelle fallacieuse impression! Idiot que je suis! Ou vraiment fou déjà? Mon sac... mon vieux sac lourd - je l' ai oublié au dernier relais. Redescendons! -Puis le plaisir « familier » de grimper me ressaisit. Vers 18 heures, je franchis la corniche en dernier. Nous sommes tous réunis au sommet. C' est moins la joie qui m' étreint que l' impression de vivre la fin d' un rêve sans cesse renaissant. Deux mois de préparation et de désirs intenses s' achèvent sur ce sommet et mon cœur reste presque froid. Le bonheur se trouve-rait-il dans le désir plutôt que dans la possession?
Une grande aventure alpine touche à sa fin. Nous lâchons trois fusées vertes en signe de victoire, mais n' éprouvons par ailleurs nul besoin de passer encore une nuit dans la montagne. Nous nous étions proposé un but grandiose et l' avons atteint. Mais cette ascension ne sera pas la dernière pour nous.
La détente tant espérée s' empare enfin de nos êtres, et nous commençons à nous sentir vraiment heureux. Otto entame un yodel que nous reprenons en chœur. Le vent disperse nos voix à tous les azimuts. Où se retrouveront-elles?
Adapté de l' allemand par E. A. C.