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Pour la prospérité de la Suisse, il est capital que le commerce international postérieur à la crise du coronavirus ne subisse pas de nouveaux revers.
La mondialisation (globalisation) est un terme générique. Elle désigne les imbrications mondiales de l’économie, de la politique, de la science, de la culture et de nombreux autres domaines de la société. Ce terme circulait sans doute déjà dans les pays de langue anglaise dès les années 1930 et 1940, avant de sombrer dans l’oubli. Ce n’est pas surprenant, car durant la Seconde guerre mondiale et bien des années après, chaque pays cherchait avant tout à mettre en place une économie autarcique. Ce n’est que dans les années 1960 que la «globalisation» est progressivement réapparue dans la littérature. Là où j’ai grandi, elle devenait lentement perceptible. On trouvait des bananes et les premières voitures japonaises circulaient dans les rues, même si elles étaient encore peu nombreuses. Au début des années 1980, le futurologue américain John Naisbitt et l’économiste allemand de Harvard Theodore Levitt ont définitivement popularisé la notion de mondialisation dans leurs livres et leurs articles.
A l’instar de la définition très vaste de la mondialisation, les avis divergent quant à l’époque à laquelle elle a vraiment débuté. Certains historiens estiment p. ex. que la mondialisation a débuté en 1492 avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, d’autres à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle en Angleterre et d’autres encore en 1991 lors de la chute de l’Union soviétique. En économie, il n’y a pas non plus de consensus évident, l’année 2001 où la Chine a intégré l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est généralement retenue. Cette adhésion de l’Empire du Milieu lui a ouvert les portes du monde et a offert à celui-ci une gigantesque usine qui l’inonde sans cesse depuis d’articles bon marché produits en masse. Du jour au lendemain, les consommateurs occidentaux ont ainsi bénéficié d’un plus grand pouvoir d’achat. La Chine elle-même s’est muée au fil des ans de pays agricole en super-puissance, qui atteindra sans doute dans quelques années le produit intérieur brut des États-Unis et deviendra ainsi la première économie mondiale.
La mondialisation a rapidement été critiquée, notamment par la gauche, p. ex. l’organisation non gouvernementale Attac créée en 1998. Les critiques visaient le pouvoir considérable des entreprises multinationales ou la pollution environnementale, p. ex. celle des superpétroliers dans les océans, mais aussi la répartition inégale des bénéfices de la mondialisation. Mais ce n’est qu’avec la crise financière de 2008/2009 que la mondialisation a vraiment été décriée. Elle a étouffé le boom de la mondialisation qui régnait encore précédemment. Depuis la crise financière, l’économie mondiale n’a plus jamais retrouvé ses taux de croissance antérieurs. Dans les pays émergents, à l’exception de la Chine, le rêve de rattraper prochainement les pays riches a connu un coup d’arrêt. Dans les pays industrialisés, les banques centrales ont dû alimenter les marchés en liquidités pendant des années, afin de réaliser une croissance économique pourtant modeste. A ce jour, la politique monétaire n’a jamais retrouvé le chemin de la normalité. Il en va de même de la dette publique, qui est encore bien supérieure à ses niveaux d’il y a dix ans dans de nombreux pays. Pour finir, le coronavirus a encore accentué cette tendance funeste consistant à vivre au-dessus de ses moyens. Parallèlement, les gens sont remis à leur place dans leur propre pays et ne peuvent que rêver du parfum du vaste monde, tout comme les baby-boomers avant la mondialisation, pour qui un voyage en Amérique pour les achats de Noël relevait de l’utopie. La conviction que la mondialisation n’est pas la solution mais plutôt la cause de nombreux problèmes économiques, p. ex. la faible croissance des salaires, s’est imposée dans la population de nombreux pays. Des emplois industriels ont ainsi été massivement délocalisés il y a de cela des années, mais seule la crise financière et la reprise atrocement lente qui a suivi ont réellement attisé l’indignation correspondante. Des politiciens roublards ont profité de cette insatisfaction. Le Brexit ou l’élection de Donald Trump ne se seraient sans doute jamais produits dans un climat moins tendu et polarisant.
Autrefois, les globe-trotteurs étaient une espèce rare et admirée, avant de se transformer en masse totalement incontrôlable du fait de la mondialisation et de nous en révéler lentement les limites. La notion de honte de prendre l’avion décrit parfaitement ce phénomène. On a honte aujourd’hui de quelque chose que l’on a toujours voulu (les babyboomers) ou pu (les générations suivantes) s’offrir. La mondialisation ne s’arrête pas, même devant la langue. Dans les pays francophones, les références fécales ont toujours existé dans les jurons, on disait simplement «merde» ou «fais chier». Aujourd’hui, les jurons à connotation sexuelle répandus depuis longtemps dans les pays anglo-saxons ou méditerranéens se sont imposés à l’échelle mondiale. «Fuck (you)» est un terme inélégant mais désormais universel. Même «mondialiste» est aujourd’hui utilisé comme une insulte, au moins par Donald Trump. Dans ce contexte, un mondialiste est un agent sans scrupules du libre-échange qui place le profit des entreprises multinationales au-dessus de l’intérêt national. Depuis 2016 et l’élection de Donald Trump, les États-Unis mènent systématiquement une politique commerciale protectionniste. Presque la totalité des importations de Chine sont désormais frappées de sanctions douanières, ce qui semblait encore inimaginables il y a quelques années. L’Organisation mondiale du commerce domiciliée à Genève a certes qualifiées les sanctions douanières d’illégales il y a quelques semaines. Mais cette organisation autrefois respectable qui doit théoriquement s’assurer que certaines règles de fair-play soient respectées dans les relations commerciales est depuis longtemps ignorée par les États-Unis (et d’autres pays). Celui qui mène aujourd’hui des négociations commerciales, le fait à l’échelle bilatérale. Les entretiens multinationaux sur un approfondissement du libre-échange international sont pratiquement inexistants.
Pour la Suisse, ces nouvelles ne sont pas bonnes. Le commerce mondial marquait déjà un recul en 2019 en raison du conflit commercial entre les États-Unis et la Chine. La crise du coronavirus devrait à présent accentuer le protectionnisme, comme cela se produit souvent en des temps difficiles. En tant qu’économie ouverte au cœur de l’Europe, la Suisse est cependant très dépendante du commerce extérieur. Le marché domestique est tout simplement trop petit et l’industrie a donc besoin des exportations. La Suisse ne se classe certes qu’au 99e rang de la liste mondiale des habitants. Mais ses produits de qualité exportés sont tellement recherchés sur le marché mondial, que seuls 17 autres pays exportent encore plus de marchandises que la Suisse. Pour la prospérité de la Suisse, il est donc capital que le commerce international postérieur à la crise du coronavirus ne subisse pas de nouveaux revers. La critique précitée de la mondialisation est certes concluante et justifiée à bien des égards. Dans le cas de la Suisse, les nombreux avantages de la mondialisation sont toutefois aussi évidents. Ceux qui en Suisse critiquent le libre-échange doivent être conscients que cette attitude se traduirait par des pertes de prospérité, notamment en Suisse. D’un autre côté, notre pays a toujours prouvé au fil des siècles qu’il était capable de tirer le meilleur parti de chaque situation et aussi de faire avancer des solutions diplomatiques avantageuses. Actuellement, l’heure n’est pas au commerce mais à la négociation.