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Je suis allé voir l'exposition Hopper, à Lausanne, et il y avait du monde.
On y percevait un attrait fondamental pour la lumière, mais une crainte, aussi, de s'y dissoudre. Comme une opposition entre la matière qui reçoit la lumière, pleine, et la lumière même, qui paraît vide.
Est-ce la source de la lumière qui est désirée? En ce cas, il semble qu'on se projette vers du néant. Un néant pur et lumineux, mais invisible et insaisissable. Il y a comme une présence juste derrière le mur: cependant, on ne la voit pas. On la devine. Elle pourrait aussi n'être pas là.
La lumière éclaire un monde qui n'a rien de sublime, en soi, qui n'est pas transformé par elle. Le plein ne devient pas divin; le divin est dans le vide, l'absence. C'est très typique de la poésie contemporaine.
David Lynch fut toujours un grand admirateur de Hopper. Ce qui les rassemble est sans doute le pressentiment d'un mystère, à la fois lumineux et inquiétant, au fond des choses, au-delà du visible. Mais il y a une métamorphose du réel même, chez Lynch, que je n'ai pas vue, directement, chez Hopper: des apparitions, des figures qui semblent incarner et représenter le monde divin, lequel est perçu au moins dans ses franges, comme quand il dit que la Red Room de Twin Peaks est l'antichambre du monde divin. Le pressentiment de celui-ci donne bien lieu à des images de nature mythologique - crée même des personnages, comme l'homme-mystère de Lost Highway, et que le cinéaste appelle des abstractions.
Seulement, Lynch accepte que ces figures puissent être également maléfiques. L'idéalisme moral de Hopper le lui interdit, sans doute: le divin est donc dans la pure absence. Il ne se reflète qu'indirectement sur le monde sensible, qu'il transfigure sans en changer l'aspect extérieur.
Il y a aussi un lien, je crois, avec H. P. Lovecraft: le caractère privé de Hopper ressemble énormément à celui de l'écrivain fantastique de Providence. Tous deux vénéraient les paysages traditionnels de la Nouvelle-Angleterre, leur pays natal. Mais, de nouveau, Lovecraft a accepté de représenter le maléfique, et donc de figurer ce qui peut venir du monde spirituel. Cela se mêle du reste à plus de bien qu'on ne l'a dit ou vu en général. Les anges apparaissent chez Lynch, mais aussi, d'une certaine façon, chez Lovecraft, car ses Grands Anciens peuvent en réalité être de bons démiurges, fondant des civilisations grandioses, préludant à celle de Rome, que Lovecraft adorait - même si leur apparence reste mystérieusement hideuse.
Il y avait une sorte de délicatesse peureuse et timide, chez Hopper. Les lampes imprégnées de clarté rouge ou violette, dans les cinémas qu'il a peints, semblent bien un prélude à quelque chose de divin, comme un monde fabuleux et grandiose qui perce dans le monde sensible: le cinéma est le temple du merveilleux. Simplement, Hopper restait un réaliste. Obstinément, pourrait-on dire. C'est ce qui rend sa peinture mélancolique, peut-être.