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Pier Luigi Nervi (1891-1979) est considéré comme l’un des plus grands ingénieurs du XXe siècle. Les nombreuses photographies qu’il a fait parvenir à Alberto Sartoris, dont une partie est exposée ici, concernent non seulement ses bâtiments les plus représentatifs et les plus spectaculaires, mais aussi des objets moins connus qui témoignent de la mise en œuvre de son invention principale, le « ferrociment ». Leur publication dans les ouvrages de Sartoris a contribué à diffuser le nom de Nervi et à accroître sa notoriété.
L’exposition se compose de cinq volets illustrant chacun une phase de l’évolution technique des inventions de l’ingénieur à travers les œuvres construites par son entreprise Nervi & Bartoli au cours des trente années centrales de sa carrière, du stade de Florence (1930-1933) au Palais du Travail à Turin (1959-1961).
Sartoris et Nervi
La correspondance échangée entre Nervi et Sartoris de 1943 à 1961 révèle un intérêt réciproque à communiquer et diffuser des informations techniques et des images. Dans certains cas, Nervi envoie de son propre chef à Sartoris des matériaux photographiques, certains inédits, afin d’aiguiser sa curiosité : ainsi lui adresse-t-il les clichés du bateau Nennele pour démontrer le potentiel du ferrociment, ou la série de vues des édifices construits pour les Jeux Olympiques de Rome 1960.
La relation entre Nervi et Sartoris fait partie de la stratégie d’autopromotion professionnelle que l’ingénieur a développée tout au long de sa carrière ; informé des activités d’édition de l’architecte, il lui adresse des photographies de ses réalisations dans le but de faire connaître le potentiel de ses inventions et décrocher de nouveaux clients ou susciter des collaborations avec des collègues, compatriotes ou étrangers. Nervi pratiquera ainsi avec d’autres théoriciens, critiques et architectes : les photographies envoyées à Sartoris sont, dans de nombreux cas, les mêmes qu’il adresse à Giulio Carlo Argan, Pier Maria Bardi, Agnoldomenico Pica, Gio Ponti et Ernesto Nathan Rogers en Italie, à André Bloc, Arthur Drexler, Ada Louise Huxtable, George Everard Kidder Smith et Mario Salvadori à l’étranger ; ce sont aussi ces images que Nervi publie dans ses ouvrages.
La photographie comme outil de promotion
Les documents photographiques transmis par Nervi à Sartoris permettent de retracer un chapitre important de l’histoire de la photographie d’architecture en Italie au siècle dernier. Le choix des photographes mandatés par Nervi n’est pas le fruit du hasard. Professionnels spécialisés dans la photographie d’architecture, ils sont capables d’interpréter et de mettre en valeur les espaces architecturaux générés par l’ingénierie, dont trop souvent seuls quelques initiés apprécient l’audace structurelle ou les particularités technologiques.
A Florence, le photographe Ferdinando Barsotti travaille avec les architectes Adolfo Coppedè, Giovanni Michelucci et Nello Baroni ; c’est lui qui documente la construction du stade Berta avec des vues publiées par Sartoris en 1935 déjà dans Gli Elementi dell’Architettura Funzionale et sans cesse reproduites depuis.
Les photographies des hangars militaires d’Orvieto, Orbetello et Torre del Lago Puccini, diffusées par Nervi dans le monde entier même après que les bâtiments eurent été détruits au cours de la Seconde Guerre mondiale, sont issues de l’atelier de Tommaso et Giorgio Vasari. La plus fameuse d’entre elles illustrera la couverture de Aesthetics and Technology in Building publié en 1965, transcription des Norton Lectures tenues par Nervi en 1962 à l’Université de Harvard. Les vues de l’établissement balnéaire d’Ostie sont l’œuvre du même atelier ; elles sont parues notamment dans les monographies consacrées à Nervi d’Argan et Pica en Italie ainsi que dans les livres de Raafat et Salvadori aux Etats-Unis.
Vittorio Villani est un photographe d’œuvres d’art de Bologne qui s’efforce d’enregistrer constamment les événements culturels et artistiques. Il suit le chantier du nouvel entrepôt de balles de tabac de la Manifattura Tabacchi à Bologne. Il est aussi l’auteur de la photographie du plafond de la salle de bal des thermes de Chianciano, célèbre pour avoir été publiée aussi bien dans Italy Builds et The new architecture of Europe de Kidder Smith que dans les prestigieuses revues de l’American Concrete Institute et d’universités telles que Raleigh, Yale et de Dartmouth College ; elle sera présentée dans l’exposition des travaux de Nervi tenue au Musée des Arts de San Francisco en 1961.
Les photographies de la halle B du complexe Torino Esposizioni sont d’Aldo Moisio qui travaille pour la Fiat. Au moment où il réalise les images du Palais du Travail, que Sartoris fait paraître dans Architecture, formes + fonctions 1961-62, il couvre aussi la construction d’un autre grand ouvrage de génie civil du siècle dernier, le tunnel du Grand-Saint-Bernard.
Les vues des entrepôts de sel de Tortona que Nervi fait parvenir à Sartoris sont l’œuvre d’un autre professionnel bien connu, le Turinois Riccardo Moncalvo, photographe officiel de Fiat et Pininfarina, qui collabore souvent avec l’architecte Carlo Mollino. Plusieurs photographies des Petit et Grand Palais des sports, du stade Flaminio, du viaduc de Corso Francia, sont dues à Oscar Savio, connu pour ses images des œuvres de Borromini et ses vues de ruines et de rues romaines. Il est le photographe attitré des architectes Amedeo Luccichenti, Giuseppe Nicolosi, Luigi Moretti et Mario Ridolfi. De même, il est l’auteur de la légendaire vue de la filature de laine Gatti à Rome, révélée dans le monde grâce aux livres de Huxtable, György Kepes et David Billington et montrée en 1964 au MoMA de New York dans l’exposition Twentieth Century Engineering.
D’autres bâtiments érigés par Nervi & Bartoli pour les Jeux Olympiques de Rome 1960 ont été saisis par l’objectif de Giovanni Gherardi et Augusto Fiorelli qui, dans les mêmes années, documentent les travaux d’Annibale Vitellozzi et Riccardo Morandi, ainsi que la plupart des structures édifiées pour accueillir les événements sportifs.
Les images choisies montrent le lien étroit qui existe entre les techniques constructives issues d’une volonté d’économie et une expression formelle qui deviendra emblématique de l’Italie de l’après-guerre. Elles révèlent aussi la relation qui liait deux protagonistes incontestés de l’architecture du XXe siècle.
Alberto Bologna, avril 2013
Une exposition des Archives de la construction moderne conçue par Alberto Bologna du Laboratoire de Théorie et d’Histoire 3 de l’EPFL qui accompagne la parution du livre Pier Luigi Nervi ou l’art de la structure. Photographies de la collection Alberto Sartoris aux Presses polytechniques et universitaires romandes dans la collection Archimages.