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Dans une ambitieuse exposition, le musée lausannois revient sur l’histoire de la photographie projetée. Une première
Ce sont deux taches qui palpitent sur le sol. Deux taches de lumières diffusées depuis le plafond. Approchez-vous et essayez de les intercepter. A la bonne hauteur, lorsque le focus se fait, elles deviennent papillons. Remuez les doigts, les ailes s’agitent et les lépidoptères semblent prendre leur envol. Cette pièce magnifique de poésie, signée Bertrand Gadenne, est l’une des œuvres présentées dans l’exposition «Diapositive» au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Plongée dans le noir, l’institution raconte une «Histoire de la photographie projetée». Et c’est bien plus riche et foisonnant que ce que l’on aurait pu penser.
Si le procédé photographique est indissociable de la lumière, les images commencent à être projetées dans les années 1850 avec l’invention des lanternes magiques. La mise au point de l’autochrome en 1903 par les Frères Lumières, la première technique industrielle de photographie couleur, donne un nouvel essor à ce genre de séances. Entre 1907 et 1929, Albert Kahn envoie des opérateurs réaliser près de 80000 plaques de verre à travers le globe pour ses «Archives de la planète» (LT du 7 mai 2015). Marie Curie, Albert Einstein, James Joyce ou Auguste Rodin assisteront à ses soirées culturelles.
L’usage est à la fois scientifique et de divertissement, mais le statut de l’image projetée reste très longtemps subalterne par rapport au seigneur papier. «Stieglitz est l’un des premiers à revendiquer la dimension esthétique de la projection, note Nathalie Boulouch, co-commissaires. A la toute fin du XIXè siècle, il publie un manifeste dans la revue Camera Notes, du Club de photographie de New York, qui a alors un grand retentissement. Puis il se désintéresse de la chose, sans doute parce que les expositions et les revues offrent une puissance de dissémination plus importante.»
Mais musées et galeries ne peuvent ignorer totalement un modèle de diffusion devenu massif avec la commercialisation des diapositives Kodak en 1936, issus des pellicules de film 35 mm. En 1939, la galerie parisienne Adrienne Monnier organise une soirée autour des portraits d’écrivains de Gisèle Freund. En 1974, le MoMa présente un mois durant «Helen Lewitt in color», merveilleuse série sur Harlem tournant en boucle sur un mur blanc, considérée comme une œuvre à part entière.
Les expositions nationales ou universelles sont un lieu majeur d’expérimentation pour les projections. L’Elysée en présente quelques exemples, en format réduit. Du «poème électronique» du Corbusier commandé par Phillips pour l’Exposition de Bruxelles en 1958 aux 112 écrans mobiles de Josef Svoboda dans le pavillon tchèque de celle de Montréal en 1967, en passant par la journée type américaine présentée sur sept écrans par les frères Eames à Moscou en 1959. «Ces projections en format monumental offrent alors une image de modernité – c’est une véritable expérience audiovisuelle que l’on propose aux spectateurs, tout en faisant la promotion de l’industrie nationale», détaille Anne Lacoste, commissaire et initiatrice du projet.
Le sous-sol du musée est consacrée à la «séquence», avec une œuvre hypnotique de superposition d’images signée Fischli et Weiss ou un diaporama catholique mettant en images un horrible poème de George R. Sims. C’est ce que la séance de projection est un outil idéal pour la pédagogie comme la propagande. Mais associé à une bande-son, le genre sert également l’art plus conceptuel. En témoignent les œuvres d’Alan Sekula, Alain Sabatier (dont John Szarkowski voulu acquérir les … tirages) et surtout Nan Goldin. Ses 690 diapositives pensées en 45 minutes au début des années 1980, suites taxonomiques de seins nus, d’éclats de rire ou d’hématomes, tournent aujourd’hui encore.
Les combles, elles, offrent leur espace à la thématique de la séance. Le matériel scolaire sur les affections du genoux ou l’Egypte de Toutankhamon côtoie les affiches invitant aux soirées spectacle de l’explorateur français Jules Gervais–Courtellemont. «L’invention du cinéma ne met pas un terme aux projections de photographie. Les études faites à l’époque montrent que le public est plus sensible à une image fixe en couleur qu’à un film animé en noir et blanc», indique Nathalie Boulouch.
Le studio, enfin, dédié à la médiation, propose une plongée dans d’innombrables photos de familles en virées américaines reçues par le musée après un appel aux dons. Sur un vieux canapé récupéré aux puces, libre à vous d’improviser une séance après avoir glissé les diapositives dans le panier du projecteur. Un régal un brin nostalgique qui donne envie de remonter les boîtes jaunes de la cave.
Diapositive, jusqu’au 24 septembre 2017 au Musée de l’Elysée. Catalogue aux éditions Noir sur Blanc, 240 pages et 160 photographies couleur, français-anglais.