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Lorsqu’il est question de solidarité intergénérationnelle au sein de la société, les aspects économiques de ces relations sociales sont rapidement mis en évidence. Toutefois, le nombre de recherches empiriques fondées, encore assez restreint, pourrait enrichir de faits plutôt que de mythes, le débat, d’une part, et les processus de négociation dans la société, d’autre part. Dans sa thèse de doctorat, Dominik Lober a analysé le contexte et les conditions d’un comportement intergénérationnel solidaire des groupes de population plus âgés à l’égard des plus jeunes, en se basant notamment sur leur volonté de financement. L’importance centrale de la confiance sociale des personnes âgées dans les jeunes générations est l’un des résultats de ses recherches qui nous a particulièrement intéressés et qu’il nous a présenté, plus en détail, lors de notre entretien.
Monsieur Lober, dans le cadre de votre thèse, vous avez examiné la question de savoir si les personnes âgées sont solidaires de la jeune génération. Concrètement: Vous avez découvert que lorsqu’il devient indispensable de réduire certaines dépenses publiques, la pension personnelle est plus importante que l’éducation. Cela vous a surpris?
Pas particulièrement, bien que la science ait considéré jusqu’à récemment comme une évidence que toutes les générations, dans une large mesure, étaient disposées à dépenser de l’argent pour l’éducation. Personnellement, une question plus subtile m’a intéressé: Que se passe-t-il lorsque l’argent n’est plus disponible de manière illimitée, lorsque des dépenses plus élevées dans un domaine nécessitent des restrictions dans un autre?
Le titre de votre travail précise «dans des temps de raréfaction des ressources». Vous pensez que ces temps-là ont commencé?
Je dirais que l’argent public se raréfie dans les pays industriels depuis la fin du siècle dernier, avec des différences certes d’un pays à l’autre. Dans une importante branche de la recherche c’est désormais confirmé: Les dépenses de l’État-providence sont fortement liées à la croissance économique. Avec un taux de croissance de 2 %, comme c’est le cas de l’Allemagne, il n’est pas possible d’augmenter les dépenses dans tous les domaines. Cela vaut en particulier pour les pays de la zone euro qui doivent respecter un plafond pour leur dette publique.
Compte tenu des tendances démographiques, la situation risque de s’aggraver à l’avenir: Un grand nombre de personnes âgées sera confronté à un petit nombre de jeunes. Y aura-t-il donc une lutte entre les générations en matière de finances publiques?
Oui, je crois que le conflit de distribution va s’aggraver, mais pas ouvertement, parce que «les personnes âgées» ne sont pas un bloc monolithique. Certaines d’entre elles sont tout à fait conscientes des efforts que la jeune génération doit fournir aujourd’hui pour s’en sortir financièrement. Néanmoins, je crains qu’à l’avenir les tensions n’augmentent. Par exemple, en ce qui concerne l’acceptation des personnes de supporter les conséquences financières de la lutte pour sauver le climat. Ce n’est pas un hasard si la jeune génération se fait remarquer avec son mouvement «Friday for Future» et qu’elle pose des exigences en ce sens.
Cette solidarité des personnes âgées, même si elle est conditionnelle, se manifeste-t-elle autant dans les camps de gauche que de droite?
De manière générale, on pourrait penser que les conservateurs sont davantage en faveur d’une hausse des pensions, alors que les dépenses d’éducation sont plutôt soutenues à la gauche du centre. Toutefois, nous n’avons pas trouvé d’effet statistiquement fiable. Nous n’avons pas pu voir de différences claires. C’est un résultat surprenant.
Dans votre travail, vous montrez également que les normes et les valeurs influencent les décisions politiques. Comment se fait-il que les personnes religieuses, par exemple, soient moins disposées à soutenir financièrement les jeunes?
La solidarité n’est pas moins importante pour ces personnes, mais elles considèrent qu’il incombe plutôt à l’Église de se charger des démunis ou de socialiser les enfants. Dans ce groupe, les préférences sont homogènes, ce qui rend manifeste l’effet étudié.
Les personnes âgées ayant des enfants et petits-enfants sont-elles davantage disposées à réduire leur pension au profit de l’éducation?
Non. Même chez les personnes au seuil de la soixantaine qui côtoient des jeunes dans leur vie professionnelle, il n’y a pas ces effets. Il en va autrement, cependant, de certaines personnes âgées qui considèrent que les jeunes de vingt ans contribuent à l’économie et ont donc un effet positif sur la société.
Comment sensibiliser les seniors dans ce sens?
Les médias devraient mieux informer le public sur la jeune génération, sur ce qu’elle fait et à quelle pression elle est soumise. En Allemagne, par exemple, la génération de l’après-guerre qui n’a pas eu la vie facile, pense souvent qu’aujourd’hui tout est donné aux jeunes.
Que pourrait-on faire d’autre?
Dans les pays de l’OCDE, les personnes âgées bénéficient de manière disproportionnée des avantages sociaux. Peut-être les médias devraient-ils communiquer plus clairement l’importance du budget des différentes dépenses sociales et divulguer quel groupe d’âge reçoit quel montant. Je pense que la majeure partie de la population est très mal informée de ces choses-là.
Dans votre travail, vous faites référence à la confiance sociale (social trust). Qu’entendez-vous par là?
Je parle de la confiance entre les personnes. Plus une personne fait confiance à des étrangers, plus elle se sent solidaire au-delà de sa propre génération.
Dans les médias sociaux, les utilisateurs ont tendance à rester parmi leurs pairs. Ces médias creusent-ils le fossé entre les générations?
Je suppose que oui. La télévision et Internet l’ont déjà fait. Le sociologue américain Robert D. Putnam a montré que la capacité et la volonté de traiter avec des étrangers diminuent à mesure que la vie quotidienne est imprégnée par les médias. Cette tendance se poursuit. Je suis toutefois confiant qu’au moins les réseaux sociaux nous permettront d’entrer plus facilement en contact avec des personnes vivant dans des conditions complètement différentes.
Que signifient les résultats de votre travail pour la politique?
Réduire les pensions au détriment de l’éducation n’est pas une solution viable. Des réformes désagréables peuvent, au mieux, être menées à bien sous forme de gros paquets, de «marchés» dans lesquels tous doivent faire des compromis mais que tous peuvent aussi gagner quelque chose. Pourtant le principal obstacle demeure: Étant donné que les personnes âgées représentent la majeure partie de l’électorat potentiel, les politiciens continueront à faire tout leur possible pour éviter de s’en prendre à ce groupe. Ils préfèrent aujourd’hui promettre des cadeaux de retraite, bien qu’il soit clair que le système ne fonctionnera pas à la longue. En d’autres termes: La pression doit venir d’en bas par analogie au mouvement «Friday for Future». Je m’étonne de ce que la jeune génération consent encore à accepter.
Concrètement?
Lorsque les jeunes comprendront qu’ils recevront une très petite pension de vieillesse même s’ils cotisent dès maintenant pour leur retraite, ils voudront y changer quelque chose. En d’autres termes, nous devons passer d’un modèle par pure répartition à un système de retraite privé, tel que celui mis en place aux Pays-Bas.
Et qu’est-ce que cela signifierait pour les gens qui n’ont pas les moyens de mettre de l’argent de côté?
Un régime de retraite privé devrait être socialement acceptable, avec des subventions publiques pour les personnes qui gagnent peu. Le modèle néerlandais, par exemple, repose sur trois piliers, dont l’un est la pension de base de l’État.
Billet de blog par Daniela Kuhn pour le compte d’Intergeneration.
Dominik Lober a été interviewé en juin 2019.
Photo: KEYSTONE/DPA/Harald Tittel; Crowdsurfing - un signe visible de confiance sociale
Liens:
Compte rendu de la thèse de doctorat „Self-Interest and Solidarity in the "Silver Age" of the Welfare State: Older People’s Preferences for Youth-Oriented SocialSpending in Times of Scarce Resources“ , de l'Université de Constance (Allemagne) au Département de Sciences politiques et administratives, KOPS Universität Konstanz (Open Access)