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01/04/2011
Voir son Ange et mourir
Le livre des Juges, dans l'Ancien Testament, contient un fascinant récit: celui de la conception de Samson, héros d'Israël. Un homme mystérieux, à l'aspect jeune, annonce sa naissance à ses parents, qui se pensent trop vieux pour avoir un enfant. Il s'agit d'un Ange: bientôt, il s'élève dans le ciel en se plaçant dans la flamme du sacrifice: Tulit itaque Manue haedum de capris, et libamenta, et posuit super petram, offerens Domino, qui facit mirabilia; ipse autem et uxor ejus intuebantur. Cumque ascenderet flamma altaris in caelum, angelus Domini pariter in flamma ascendit. Le chamanisme dit que l'âme des bêtes immolées retourne dans le pays des esprits: l'Ange l'y accompagne.
Le couple, frappé de stupeur, aussitôt se prosterne: Quod cum vidissent Manue et uxor ejus, proni ceciderunt in terram, et ultra eis non apparuit angelus Domini. Puis Manué, le mari, prenant conscience qu'ils ont vu, à travers cet Ange, Dieu même, annonce à sa femme qu'ils vont mourir: Statimque intellexit Manue angelum Domini esse, et dixit ad uxorem suam: Morte moriemur, quia vidimus Deum. Mais l'épouse, elle, saisit que la vision de l'Ange n'entraîne pas forcément la mort: dans cette merveille, rien n'est advenu de sacrilège: l'Ange ayant accepté le sacrifice et leur ayant annoncé les choses à venir, comment Dieu pourrait-il vouloir leur mort? Cui respondit mulier: Si Dominus nos vellet occidere, de manibus nostris holocaustum et libamenta non suscepisset, nec ostendisset nobis haec omnia, neque ea quae sunt ventura dixisset. Dieu peut se rendre sensible par un Ange descendu en son nom jusqu'à Terre, et se montrer à l'œil de l'Homme, s'il veut, dans le cours de l'Histoire, agir d'une façon particulière en faveur de son Peuple; ainsi naît un prodige. Le monde des esprits qui se manifeste ne signifie pas nécessairement l'anéantissement: l'Ange ne vient pas seulement quand l'heure de mourir est arrivée, comme on le pensait d'ordinaire, mais aussi quand la Vie surgit inopinément - quand elle éclate alors que l'ordre naturel s'orientait vers le dépérissement.
Il devient donc possible de représenter les êtres spirituels qui prononcent la Parole divine. Les Chérubins du temple de Jérusalem et ceux de l'Arche d'Alliance étaient le soutien visible de la Divinité. Les premiers étaient grands et emplissaient tout le temple: leurs ailes étendues se touchaient: l'Arche était au-dessous d'eux, et le Nom de Dieu était dans le Temple, lui-même: sa pensée luisait devant les Chérubins; elle se reflétait en eux.
Les conceptions les plus élevées des anciens Grecs étaient-elles semblables? Les figures de Zeus à Olympie, d'Athéna à Athènes, emplissaient pareillement tout le temple, portant le Logos, le Verbe divin. Les prophètes voyaient les Chérubins, lorsque Dieu suscitait en eux une vision; Phidias, l'auteur de la statue de Zeus à Olympie, était réputé avoir vu le dieu directement, l'avoir eu pour modèle.
Les mystères de la perception du monde divin sont plus profonds que souvent on l'imagine. On ne peut nier, néanmoins, que chez les anciens Grecs, les conceptions étaient à cet égard contradictoires, confuses; chez les Hébreux, elles étaient plus claires, limpides. Mais lorsqu'on lit les Néoplatoniciens, si aimés de saint Augustin, il est probable qu'on voit mises par écrit justement les conceptions les plus élevées des anciens Grecs, conservées jusque-là dans le secret des mystères. Philon d'Alexandrie, qui était juif mais nourri de cette école platonicienne, affirmait que les vérités de la Bible rejoignaient en réalité les conceptions les plus élevées des Grecs, et pensait pouvoir elles aussi les méditer de manière philosophique. Cependant, la Loi de Moïse avait été clairement mise par écrit, tandis que la pensée des Grecs restait diffuse, diluée dans la Philosophie et la Mythologie.