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1. « Vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle (Cant. I, 9). » La pudeur de l'Épouse est tendre; et je crois que la réprimande de l'Époux lui a fait venir le rouge au visage, et l'a rendue encore plus belle, ce qui lui attire ces paroles . «Vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle. » Toutefois, n'allez pas prendre. cela d'une façon grossière et charnelle, comme s'il parlait du rouge que donne le sang qui monte au visage, et qui, se mêlant à la blancheur du teint, en rehausse encore l'éclat et la beauté. Car la substance de l'âme qui est incorporelle et invisible, n'a ni membres, ni couleurs. Tâchez donc de concevoir spirituellement une substance toute spirituelle, et pour juger de la justesse de la comparaison de l'Époux, figurez-vous l'intention comme étant. le visage de l'âme. Car c'est par elle qu'on juge de la droiture d'une action, comme c'est par le visage qu'on juge de la beauté du corps. Et voyez la pudeur dans la couleur qui monte au visage, attendu que c'est plus que tout autre, la vertu qui embellit l'âme et augmente la grâce en elle. « Vos joues sont donc belles comme celles d'une tourterelle. » Il pouvait louer sa beauté d'une façon plus usitée, et dire, comme cela se fait ordinairement quand on parle de la beauté de quelqu'un : vous avez un beau visage, vous êtes jolie de figure. D'où vient cela ? Pourquoi parle-t-il de ses joues au pluriel ? Je crois qu'il ne l'a pas fait sans sujet. Car c'est l'esprit de sagesse qui parle, et il n'est pas permis de lui attribuer le moindre mot inutile ou dit autrement qu'il ne faut. Il y a donc une raison, quelle qu'elle soit, pour laquelle il a mieux aimé dire les joues que le visage, je vais vous dire ce qu'il m'en semble, à moins que vous n'ayez quelque chose de meilleur à proposer.
2. Dans l'intention, que nous avons appelée le visage de l'âme, il y a deux choses nécessaires, l'objet et la cause; c'est-à-dire, ce que vous vous proposez et ce pourquoi vous vous le proposez. Et c'est par ces deux choses qu'on juge de la beauté ou de la laideur d'une âme ; en sorte que celle en qui ces deux choses sont droites et pures, mérite qu'on lui dise; avec vérité : « Vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle. » Mais on n'en pourra pas dire autant de celle qui manque de l'une des deux, attendu qu'elle est laide en partie. Mais cet éloge convient encore bien moins à celle en qui ces deux choses à la fois font défaut. Ce qui s'éclaircira d'avantage par des exemples. Si une personne s'applique à la recherche de la vérité, ne vous semble-t-il pas que l'objet et la cause de son entretien sont honnêtes, et qu'elle peut avec raison s'attribuer ces paroles : « Vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle, » puisqu'il ne parait point de tache sur aucune de ses joues ? Mais si elle recherche la vérité, non par le seul désir de la connaître, mais par vaine gloire, ou pour quelque autre avantage temporel, quel qu'il soit, quand même il semblerait que l'une de ses joues est belle, je crois pourtant qu'on ne ferait point difficulté de dire qu'elle est laide, au moins en partie, puisque la honte de la cause défigure l'autre côté de son visage. Mais si vous voyez un homme qui ne s'adonne à rien d'honnête, un homme captivé par les charmes de la volupté sensuelle, adonné à la gourmandise et à la débauche, tel que sont ceux qui se font un Dieu de leur ventre, mettent leur gloire dans ce qui devrait être un sujet de confusion, et ne goûtent que les choses de la terre (Phil. III, 18); ne direz-vous pas que cet homme est tout à fait laid, puisque l'objet et le motif de son intention sont vicieux?
3. N'avoir donc pas Dieu pour but dans ses actions, mais le siècle, c'est le propre d'une âme séculière, et qui n'a point une seule joue de belle. Mais. regarder Dieu, et ne le pas faire néanmoins pour Dieu, c'est le propre d'une âme hypocrite. Et, bien qu'un des côtés de son visage paraisse beau, parce qu'elle regarde Dieu avec quelque intention, toute fois ce déguisement détruit tout ce qu'il y a de beau en elle, et répand de la laideur Fur tout son visage. Si elle dirige son intention vers Dieu uniquement ou principalement en vue des avantages de la vie, elle n'est pas souillée, il est vrai, par l'hypocrisie, mais on peut dire que sa bassesse de coeur la rend noire et moins agréable. Au contraire, regarder autre chose que Dieu, mais toute fois pour Dieu, ce n'est pas le repos de Marie, c'est l'embarras de Marthe. Dieu me garde de dire qu'une telle âme ait rien de laid, et pourtant je ne voudrais pas assurer qu'elle fût arrivée à la perfection de la beauté, parce qu'elle s'inquiète et se trouble encore de plusieurs choses; et il est impossible que le mouvement continuel qu'elle se donne pour les choses de la terre, ne fasse voler sur elle quelques grains de poussière qui se dissiperont aisément à l'heure de la mort, au souffle de la pureté de sa conscience, et de la rectitude de son intention. Ainsi ne chercher que Dieu pour lui seul, c'est avoir la face de l'intention parfaitement belle ; et c'est ce qui est propre et particulier à l'Épouse qui mérite, par une prérogative unique, d'entendre ces paroles : « Vos joues sont belles comme celles d'une tourterelle. »
4. Pourquoi dit-il comme celles « d'une tourterelle ? » Cet oiseau est extrêmement chaste, et il ne vit pas en troupe, il se contente, dit-on, de la compagnie de celui qui s'est accouplé avec lui, en sorte que s'il vient à le perdre, il n'en cherche point d'autre, et vit solitaire. Vous donc qui écoutez ceci, et qui voulez profiter de ce qui est écrit pour vous, et que nous expliquons maintenant pour votre utilité, si vous êtes animés de ces mouvements du Saint-Esprit, et que vous brûliez du désir de rendre votre âme épouse de Jésus-Christ, faites en sorte, par votre travail, que les deux joues de votre intention soient belles, afin que, en imitant cet oiseau si chaste, vous demeuriez en repos et solitaire (Thren. III, 28), comme dit le Prophète, parce que vous vous êtes élevé au dessus de vous-même. C'est, en effet, une chose bien au dessus de vous de devenir l'épouse du Seigneur des anges, d'être étroitement unie à Dieu, et de ne faire qu'un même esprit avec lui. Demeurez solitaire comme la tourterelle. N'ayez point de commerce avec le reste des autres hommes. Oubliez même votre peuple et la maison de votre père, et le roi concevra de l'amour pour votre beauté (Psal. XLIV, 11). Ame sainte, demeurez seule, afin de vous conserver pour celui-là seul que vous vous êtes choisi entre tous les autres. Fuyez de paraître en public; fuyez jusqu'à ceux de votre maison; séparez-vous le vos amis et de vos intimes, et même de celui qui vous sert. Ne savez-vous pas que vous avez un époux, extrêmement modeste, et qui ne peut point vous honorer de sa présence, devant qui que ce soit? Mettez-vous donc en retraite, mais d'esprit, non de corps, mais d'intention, mais de dévotion, mais d'une manière tout intérieure. Car Jésus-Christ qui se présente à vous, est esprit, et il demande solitude de l'esprit, non pas celle du corps, quoique cette dernière ne soit pas qelquefois inutile, lorsqu'on la peut observer, surtout dans le temps. de l'oraison. Car vous savez quel est en ce point même le précepte de l'Époux, et la forme qu'il prescrit : «Pour vous, dit-il, lorsque vous prierez, entrez, dans votre chambre, et fermez-en la porte sur vous (Matth. VI, 6). » Et il a fait lui-même ce qu'il a dit. Car l'Écriture rapporte qu'il demeurait seul toute la nuit en prières, non-seulement en s'arrachant à la foule qui le suivait (Luc. VI, 12), mais en ne conservant pas même la compagnie d'aucun de ses disciples ou de ses familiers. Et nous voyons que s'il emmena avec lui trois de ses apôtres, lorsqu'il se hâtait d'aller à la mort, il s'éloigna d'eux quand il voulut prier (Matth. XXVI, 37). Faites donc aussi la même chose, quand vous voudrez faire oraison.
5. Du reste, on ne vous ordonne que la solitude du coeur et de l'esprit. Vous êtes seul, si vous ne pensez point aux choses de la communauté, si vous n'êtes' point attaché aux choses présentes, si vous méprisez ce que plusieurs estiment, si vous rejetez ce que tous désirent, si vous évitez les contentions, si vous ne sentez point les pertes, et ne vous souvenez point des injures. Autrement vous n'êtes pas seul, quand même vous seriez seul (a) : vous voyez donc que vous pouvez être seul, lorsque vous êtes avec plusieurs, et être avec plusieurs, lorsque vous êtes seul. En quelque grande compagnie que vous vous trouviez, vous êtes seul, si vous prenez garde de ne pas écouter trop curieusement ce qu'on dit, ou de n'en pas juger témérairement. S'il vous arrive de voir quelque chose de mal, ne vous hâtez pas de juger votre prochain; au contraire excusez-le. Excusez l'intention, si vous ne pouvez excuser l'action. Croyez qu'il l'a fait par ignorance, ou par surprise, ou par malheur : si la chose est si claire qu'il n'y ait pas lieu de la pallier, tâchez néanmoins de le croire ainsi, et dites-vous à vous-mêmes : la tentation a été extrêmement forte. Qu'aurais-je fait, si elle m'avait pressé aussi vivement? Or, souvenez-vous qe c'est à l'Épouse que je dis tout ceci, et que je n'instruis pas l'ami de l'Époux, qui a une autre raison pour observer soigneusement ce qui se passe; car il doit prendre garde qu'on ne pèche, examiner si on n'a point failli, et corriger ceux qui sont tombés en quelque faute. Mais l'Épouse n'a pas ce devoir à remplir; elle dit pour elle seule, et pour celui qu'elle aime, qui est tout ensemble son époux, et son Seigneur, son Dieu béni pa dessus tout dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
a Se reporter à la lettre que saint Bernard écrivait aux religieux de Mont-Dieu.