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Souffrir pour un autre, est-ce vraiment souffrir? Selon une étude publiée en 2015 dans la revue scientifique PNAS, les deux ressentis sont bien similaires: un simple antidouleur réduit notre empathie face à la souffrance des autres. Dans notre cerveau, notre souffrance et celle d’autrui activent les mêmes réseaux neuronaux.
Reconnaître les émotions des autres est essentiel pour mener une vie sociale riche (figure 1). Cette capacité est si innée que nous nous interrogeons rarement sur les mécanismes qu’elle met en jeu. Selon la théorie dite de la simulation, nous comprenons les émotions des autres en les simulant dans notre cerveau. Depuis 2004, cette théorie a reçu le soutien des neurosciences. Des études d’imagerie fonctionnelle ont permis de découvrir le rôle dans l’empathie de certaines régions du cerveau, l’insula et le cortex cingulaire antérieur.1 Ces zones contrôlent la dimension affective de la douleur et s’activent aussi bien lorsque nous souffrons que lorsque nous voyons quelqu’un souffrir.
Afin d’analyser plus finement les réseaux neuronaux mis en jeu dans l’empathie, des chercheurs de l’Université de Vienne ont mesuré l’effet de la douleur sur l’empathie.2 Pour cela, 120 participants ont été séparés en deux groupes dont l’un a bénéficié d’un analgésique. Après avoir reçu des décharges électriques douloureuses, les participants devaient observer des photos d’un autre participant recevant des décharges. Ils devaient alors évaluer à quel point celui-ci souffrait et évaluer leur propre inconfort face à ces images. Résultat: les participants ayant reçu un analgésique sous-estimaient sensiblement la douleur d’autrui. En même temps, la mesure par imagerie fonctionnelle de leur activité cérébrale confirmait que leur sensibilité à la douleur des autres diminuait. Une molécule bloquant l’effet analgésique restaurait un niveau d’empathie normal. Ces résultats révèlent que la douleur et l’empathie pour la douleur partagent des mécanismes neuronaux identiques.
Pour percevoir la douleur des autres, notre cerveau la reproduit en s’inspirant de nos expériences douloureuses. Mais simuler ces émotions peut engendrer une confusion. Souffrons-nous pour eux ou avons-nous vraiment mal? Une surcharge émotionnelle inadéquate peut être source de mal-être, voire de burnout (voir interview). Pour partager les émotions des autres sans en subir les conséquences néfastes, l’enjeu est peut-être de se mettre à leur place, tout en restant habilement à la nôtre.
Questions au Dr Olga Klimecki, neuroscientifique et psychologue (Swiss Center of Affective Sciences, Université de Genève)
Il y a plusieurs façons de partager nos émotions. Un bébé se met à pleurer lorsqu’un autre pleure à proximité. Il n’a pas conscience qu’il pleure à cause de l’autre bébé, il subit simplement une contagion émotionnelle. C’est une réaction automatique et innée que l’on observe dès la naissance. On parle d’empathie lorsqu’un adulte ressent les émotions d’une autre personne, tout en sachant que ces émotions ne sont pas les siennes. L’empathie aide à mieux comprendre les autres et peut favoriser le lien social.
Pas forcément. Lorsque nous sommes submergés par les émotions négatives des autres nous basculons de l’empathie à la détresse empathique. Cette détresse engendre des comportements de fuite ou même d’agressivité face à ceux qui souffrent. Elle est d’ailleurs la principale cause de burnout chez le personnel soignant.
On conseille parfois aux médecins de se distancer des émotions de leurs patients. Ce n’est pas une stratégie de protection efficace. Les médecins s’isolent de leurs patients et ressentent malgré tout les émotions négatives. Dans l’étude que vous décrivez, des individus moins empathiques sous-estiment la douleur des autres. La compassion est une attitude plus appropriée. Elle ne nous isole pas des émotions des autres, mais génère en nous des sentiments positifs de bienveillance pour ceux qui souffrent. D’ailleurs ces émotions positives peuvent aussi être détectées par imagerie fonctionnelle. En pratiquant la méditation et la pleine conscience, nous pouvons entraîner notre compassion, et changer notre rapport à la souffrance de nos proches. Notre cerveau est plus flexible que nous le pensons.