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RICOEUR, Paul (1970)
«Qu'est-ce qu'un texte? Expliquer et Comprendre» ,
in BUBNER, CRAMER & WIEHL (hrsg.). Hermeneutik und Dialektik .
Tübingen: Mohr, 1970, pp.181-200
(AB, juillet 2000)
Cet essai de Paul Ricoeur constitue une préfiguration succincte des thèses développées 10 ans plus tard dans Temps et Récit. On y reconnaît en effet les esquisses d'une herméneutique moderne, où, dans les termes de TR, la reconfiguration du récit par sa réception lectorielle marque, au terme du procès mimétique, l'impossibilité de s'enfermer dans la clôture du texte.
Le débat entre deux attitudes fondamentales que l'on peut prendre en face d'un texte, l'explication d'une part, l'interprétation d'autre part, fournit à Ricoeur l'occasion d'un développement conséquent sur la notion de texte.
Qu'est-ce qu'un texte? Appelons texte tout discours fixé par l'écriture. Selon cette définition, la fixation par l'écriture est constitutive du texte lui-même. (181)
Fixation de l'écriture par rapport à labilité de la parole. La question du texte engage ainsi d'emblée celle des rapports du texte avec la parole:
chaque texte est par rapport à la langue dans la même position d'effectuation que la parole (182).
D'un point de vue tant social que psychologique, l'écriture est postérieure à la parole: en ce sens l'écriture est bel et bien parole fixée, qui lui assure sa durée (conservation).
Mais la fixation par l'écriture d'un discours qu'on aurait pu dire survient non pas après mais à la place de la parole (l'écriture n'est pas toute transcription, mais encore inscription directe dans la lettre d'une intention de discours).
Ainsi, l'écriture est une
effectuation comparable à la parole, parallèle à la parole, une effectuation qui en tient lieu et en quelque sorte l'intercepte [...] Cet affranchissement de l'écriture qui la met à la place de la parole est l'acte de naissance du texte. (183)
Le rapport écrire-lire tend à rendre ce fait manifeste: il n'y a pas d'échange dialogué, interlocutoire entre l'écrivain et le lecteur;
le livre [sic] sépare plutôt en deux versants l'acte d'écrire et l'acte de lire qui ne communiquent pas; le lecteur est absent à l'écriture; l'écrivain est absent à la lecture. Le texte produit ainsi une double occultation du lecteur et de l'écrivain; c'est de cette façon qu'il se substitue à la relation de dialogue qui noue immédiatement la voix de l'un à l'ouïe de l'autre. (182-183)
Conservation (l'écrit conserve le discours) et efficacité (la linéarisation des symboles permet une traduction analytique et distinctive de tous les traits successifs et discrets du langage) sont des caractéristiques partagées par la transcription autant que l'inscription directe de la parole en écrit.
L'affranchissement du texte à l'égard de l'oralité (183) produit une modification sensible du rapport a) entre le langage et le monde (l'objet du texte: fonction référentielle) et b) entre le langage et les subjectivités de l'auteur et du lecteur (les sujets du texte)
a)
[Lorsque le texte prend la place de la parole, l]e mouvement de la référence vers la monstration [dans la parole vivante, la référence réelle tend à se confondre avec une désignation ostensive où la parole rejoint le geste de montrer] se trouve intercepté, en même temps que le dialogue est interrompu par le texte. (184) Suspens où la référence est différée, oblitération du rapport au monde, au profit d'une sorte d'
aura que déploient les oeuvres.
Les mots cessent de s'effacer devant les choses; les mots écrits deviennent mots pour eux-mêmes (185). Littérature: quasi-monde des textes.
b)
Quand le texte prend la place de la parole, il n'y a plus à proprement parler de locuteur, au sens du moins d'une auto-désignation immédiate et directe de celui qui parle dans l'instance de discours; à cette proximité du sujet parlant à sa propre parole, se substitue un rapport complexe de l'auteur au texte qui permet de dire que l'auteur est institué par le texte, qu'il se tient lui-même dans l'espace de signification tracé et inscrit par l'écriture; le texte est le lieu même où l'auteur advient. (185)
Ce que nous avons appelé l'occultation du monde ambiant par le quasi-monde des textes engendre deux possibilités. Nous pouvons, en tant que lecteur, rester dans le suspens du texte, le traiter comme texte sans monde et sans auteur; alors nous l'expliquons par ses rapports internes, par sa structure. Ou bien nous pouvons lever le suspens du texte, achever le texte en paroles, le restituant à la communication vivante; alors nous l'interprétons. Ces deux possibilités appartiennent toutes les deux à la lecture et la lecture est la dialectique de ces deux attitudes. (188-189)
a) le texte comme langue - premier moment dialectique: la lecture prend acte de l'interception par le texte des rapports au monde et aux sujets, en prolonge le suspens.
Par ce projet particulier, le lecteur décide de se tenir dans le lieu du texte et dans la clôture de ce lieu. (189)
Ce type de lecture traite le texte selon les règles d'explication que la linguistique, modèle structural, applique aux systèmes simples de signes qui constituent la langue par opposition à la parole. Il se fonde sur l'hypothèse suivante:
en dépit du fait que l'écriture est du même côté que la parole par rapport à la langue, à savoir du côté du discours, la spécificité de l'écriture par rapport à la parole effective repose sur des traits structuraux susceptibles d'être traités comme des analogues de la langue dans le discours (190).
ex. Cl. Lévi-Strauss et l'analyse structurale des mythes: son explication du mythe met en lumière la logique qui constitue la loi structurale du mythe considéré.
Ici le texte n'est que texte et la lecture ne l'habite qu'en tant que texte, dans le suspens de sa signification pour nous, dans le suspens de toute effectuation dans une parole actuelle. (192)
ex. Barthes, Greimas et l'analyse structurale du récit:
le sens du récit est dans l'arrangement même des éléments; le sens consiste dans le pouvoir du tout d'intégrer des sous-unités; inversement, le sens d'un élément est sa capacité à entrer en relation avec d'autres éléments et avec le tout de l'oeuvre; ces postulats ensemble définissent la clôture du récit, la tâche de l'analyse structurale consistera alors à procéder à la segmentation (aspect horizontal), puis à établir les divers niveaux d'intégration des parties dans le tout (aspect hiérarchique). (192)
b) la lecture du texte comme une parole - deuxième moment dialectique: achever le texte en parole actuelle, interpréter.
Si la lecture est possible, c'est bien parce que le texte n'est pas fermé sur lui-même, mais ouvert sur autre chose; lire, c'est, en toute hypothèse, enchaîner un discours nouveau au discours du texte. Cet enchaînement d'un discours à un discours dénonce, dans la constitution même du texte, une capacité originelle de reprise qui est son caractère ouvert. L'interprétation est l'aboutissement concret de cet enchaînement et de cette reprise. (194)
L'interprétation comme appropriation:
la lecture est comme l'exécution d'une partition musicale; elle marque l'effectuation, la venue à l'acte, des possibilités sémantiques du texte [...] elle achève le discours du texte dans une dimension semblable à celle de la parole. Ce qui est ici retenu de la notion de parole, ce n'est pas qu'elle soit proférée; c'est qu'elle soit un événement, un événement du discours (195).
La lecture s'achève concrètement dans un acte qui est au texte ce que la parole est à la langue, à savoir événement et instance de discours. (196)
c) dépassement dialectique: nouvelle herméneutique:
chacune des deux attitudes que nous avons opposées renvoie à l'autre par des traits qui lui sont propres (196):
-
Ne serait-ce pas alors la fonction de l'analyse structurale de récuser une sémantique de surface, celle du mythe raconté, pour faire apparaître une sémantique profonde qui est, si j'ose dire, le sémantique vif du mythe. (197) L'explication est ainsi une étape entre une interprétation de surface et une interprétation en profondeur. Il apparaît alors possible de replacer sur un unique
art herméneutique l'explication et l'interprétation, dans une conception globale de la lecture comme reprise du sens.
-
interpréter, c'est prendre le chemin de pensée ouvert par le texte (198). Il convient dès lors de corriger l'acception subjective de la notion d'interprétation comme acte sur le texte pour un concept d'interprétation objective, intratextuelle, en tant qu'acte du texte.
Dès lors, interpréter, c'est
se mettre dans le sens indiqué par cette relation d'interprétation supporté le texte (200). La théorie de l'herméneutique consiste ainsi à
médiatiser cette interprétation-appropriation par la série des interprétants [au sens de Peirce] qui appartiennent au travail du texte sur lui-même. [...] Le dire de l'herméneute est un re-dire, qui réactive le dire du texte. (200)