Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07153.jsonl.gz/1056

Ne pas railler, ne pas déplorer,ne pas maudire, mais comprendreSpinozaIl est d'ancienne tradition que le médecin se garde de toute discrimination vis-à-vis de patients : il les soignera tous avec la même conscience et la même attention quels que soient leur qualité et leur état. Il en allait ainsi sur les champs de bataille où le chirurgien tranchait net, avec la même célérité et la même dextérité, un membre gravement blessé chez un ami et chez un adversaire. Ambroise Paré répondait au roi, qui lui demandait de mieux le traiter qu'un pauvre, que ce serait impossible puisqu'il soignait déjà un manant comme un roi.Le principe d'équité qui gouverne avec d'autres l'exercice médical incite cependant à aller plus loin en invitant à une sorte de discrimination positive, c'est-à-dire en renforçant la prise en charge d'un patient particulièrement nécessiteux. Lorsque le médecin est appelé auprès d'une personne dont il constate qu'elle a été victime de mauvais traitement ou de sévices, il lui revient de le signaler aux autorités médicales, administratives ou judiciaires, spontanément s'il s'agit d'un mineur ou avec l'accord d'une victime majeure, pour la protéger contre la prolongation desdits sévices.Le devoir de tels signalements l'érige en défenseur de la veuve et de l'orphelin, intervenant dans un processus de justice sociale qui l'incite parfois à étendre son témoignage à la dénonciation d'un supposé bourreau. Pourtant il ne peut témoigner que de ce qu'il a réellement constaté lui-même, à la rigueur citer entre guillemets l'accusation portée par un autre, en aucun cas la reprendre à son compte : ce serait hasardeux car les menteurs ne manquent pas, et imprudent s'il se laissait entraîner dans un témoignage se révélant faux.Pourtant ce glissement s'explique aisément. Même s'ils se plaignent ou se méfient de la justice, redoutant qu'elle ne les sanctionne abusivement, les médecins partagent avec elle un vocabulaire prêtant à confusion.Cela commence par l'interrogatoire du patient venant consulter ou auprès duquel on est appelé. On apprend même parfois aux futurs médecins que cette enquête doit chercher à faire avouer un écart de conduite, une intempérance, une consommation illicite et l'on trouve dans l'observation que le malade avoue une consommation excessive d'alcool. A vrai dire un médecin attentif pouvait l'avoir suspecté avant que ledit suspect ne passe aux aveux.Quand le diagnostic aura été établi, c'est souvent le patient qui demandera au praticien quel est son verdict. Faut-il ainsi prononcer le résultat d'une évaluation ou appréciation qui passera pour un jugement ? Peut-on encore accepter qu'entre médecins ou vis-à-vis de son conjoint le malade soit déclaré condamné ? parce que son état est considéré comme désespéré ? On sait pourtant que le pronostic ne représente qu'une probabilité frappée d'incertitude ; il diffère en cela de la prédiction d'une Cassandre cruelle qui non seulement annonçait un malheur, mais ne permettait pas de l'éviter, alors que le médecin va intervenir pour empêcher que la complication ou la mort annoncée ne survienne.Il est vrai que tout cela relève de la prévention, des mesures d'hygiène qui doivent éviter l'apparition d'une maladie. Même en l'absence de relation avérée entre un comportement particulier et une atteinte pathologique, la culpabilité est un sentiment qui touche souvent le patient, qu'il faudra se garder de consolider, dont on pourra même essayer de libérer l'intéressé. Non seulement il faut oublier Knock et le sujet bien portant qui est un malade qui s'ignore, mais tout le monde gagne à considérer qu'un malade est souvent un bien portant qui s'ignore : à côté de la part malade ou du temps de maladie, il persiste le plus souvent une large part de possibilités ou d'activités proches de la normale. Il ne faudra pas laisser la surveillance parfois nécessaire occulter la persistance de cette vie saine à côté avant ou après de la part malade, notamment si l'on espère un sursis.On peut oublier que le médecin de famille est parfois présenté comme l'avocat aidant le malade à se défendre en face d'un spécialiste ! On peut oublier aussi le temps des avortements criminels !Le médecin écoute, examine, conseille ou soigne, il ne porte aucun jugement de valeur sur la personne ni sur ce qui la touche. Il lui revient seulement de protéger les intérêts du patient et de défendre sa santé, éventuellement en prenant des risques pour lui-même. Dans des cas extrêmes il peut faire jouer une clause de conscience pour refuser ses soins, sauf si ceux-ci sont urgents et s'il est le seul à pouvoir les donner.Même s'il peut être difficile, dans certains cas, de ne pas avoir une opinion, celle-ci ne doit pas compromettre la qualité des soins d'un patient avec lequel la relation doit rester bonne, que l'on doit s'efforcer de comprendre, comme le recommande Spinoza.Fort heureusement pour lui le médecin n'est ni un juge, ni un justicier. On pourrait lui appliquer la remarque d'André Malraux : «Juger, c'est de toute évidence ne pas comprendre puisque, si l'on comprenait, on ne pourrait pas juger». On pourrait aussi rappeler le mot de Schopenhauer : «Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse, le juriste dans toute sa méchanceté, le théologien dans toute sa bêtise».