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Toute l’économie de la petite ville de Guariba tourne autour de la canne à sucre et de l’éthanol qui en est tiré. Dans la cure catholique, le père Antonio Garcia et la soeur Inês Facioli ont fondé en 1985 une aumônerie où ils encadrent et aident les personnes qui viennent, année après année, de la région pauvre du Nordeste pour rejoindre la forteresse sucrière du Brésil. Comme Francisco Cardoso, 31 ans, qui étend ses jambes après une longue journée de travail. L’homme anguleux est assis dans la cuisine de son appartement de vingt mètres carrés qu’il partage avec sa femme Maria Odenete, sa fille Francisca âgée de trois ans et son frère Antonio. «Demain, on retourne aux champs», déclare Francisco. Après cinq jours de travail, ils auront droit à un jour de repos.
Echapper à la pauvreté
La mécanisation de la canne à sucre augmente: mais trois cent mille hommes et femmes par an travaillent encore dans les champs de São Paulo. Les deux tiers sont des travailleurs et travailleuses migrant·e·s comme Francisco et son frère. «C’est ma sixième saison», explique-t-il. Comme bon nombre de ses voisin·e·s, il vient de l’Etat du Maranhão, dans le Nordeste brésilien, où la pauvreté est particulièrement criante. Pendant huit mois, il coupe la canne à sucre et gagne quatre cents, parfois cinq cents francs par mois, selon la quantité qu’il aura coupée.
En décembre, la famille retourne dans sa ville d’origine, Timbiras, à trois mille kilomètres au Nord. Là-bas, il n’y a pas de travail. Chaque année, quelques milliers de personnes employées à la saison déménagent vers São Paulo. Avant, elles vivaient surtout de leurs propres cultures maraîchères ou étaient employées à la journée. Jusqu’à ce que le boom du soja les rattrape.
Rythme infernal
Maintenant, les deux frères doivent se lever entre trois et quatre heures du matin. A cinq heures, quand il fait encore nuit, ils montent dans le bus qui, après un long trajet, les dépose sur leur lieu de travail. Ils y restent jusqu’à trois heures de l’après-midi, pause de midi comprise.
«Les coupeurs de canne doivent avoir de l’endurance, comme les marathoniens», dit l’économiste Francisco Alves. «Aujourd’hui, ils récoltent en moyenne douze tonnes de canne à sucre par jour – le double d’il y a vingt ans. Ils perdent jusqu’à huit litres d’eau par jour en travaillant sous un soleil de plomb et lèvent la machette près de dix mille fois.»
Francisco Cardoso se plaint de maux de dos. « J’ai une fois vu comment mon beau-frère s’est écroulé d’épuisement, dit-il, il y est presque resté. » Encore une saison de récolte et il réalisera son grand rêve avec l’argent économisé : « Construire une maison et ouvrir un petit magasin. » Selon soeur Inês, les personnes qui viennent du Maranhão sont plus jeunes que dans les années 80 car les rythmes de travail sont devenus très intenses. Agées de 18 à 35 ans, elles ne tiennent le coup que six ou sept ans.
Les religieux et les religieuses ont mobilisé des fonctionnaires, des avocat·e·s, des défenseurs et des défenseuses des droits humains, des syndicats et des organisations de défense de l’environnement. Avec quelques succès solides à la clé: le travail des enfants a été aboli sur les plantations et on constate moins d’infractions de la loi sur le travail. Cependant, l’exploitation s’est quand même intensifiée, selon le père Garcia. En fait, même si les salaires ont augmenté, le pouvoir d’achat n’a fait que diminuer. De nombreux coupeurs de canne sont morts d’un infarctus. Mais aucun tribunal n’a établi ce qui est évident pour le père Garcia et d’autres: les décès sont liés à la surexploitation.
Marcelo Goulart, procureur de la région de Ribeirão Preto, veille depuis treize ans au respect de la loi pour la protection de l’environnement et de la loi sur le travail. Selon lui, l’exploitation de la canne à sucre a entraîné la destruction de la forêt et de la diversité des espèces. Mais le plus grave, c’est l’utilisation des feux avant les récoltes pour débarrasser les champs des feuilles encombrantes. Ils dégagent des gaz nocifs dans l’atmosphère et les maladies des voies respiratoires ont dramatiquement augmenté dans la région, particulièrement chez les enfants et les personnes âgées. En utilisant des machines, le problème ne se pose pas. De nombreuses entreprises refusent cependant la mécanisation, car les coupeurs de canne sont meilleur marché.
Des aliments qui disparaissent
«Nous avons affaire à un modèle économique qui concentre la propriété foncière, le pouvoir financier et le pouvoir politique », estime le procureur. «Techniquement, l’industrie sucrière s’est totalement transformée, mais socialement elle est arriérée comme dans le Nordeste.» Les petits paysans et les entreprises de taille moyenne n’arrivent pas à rivaliser avec la masse des investissements requis et c’est pourquoi ils ont été évincés par les grandes entreprises : « Soit ils vendent leur terres soit ils se soumettent en concluant des contrats désavantageux. »
Selon Marcelo Goulart, ce modèle économique est une catastrophe du point de vue écologique et social: «A long terme, la seule solution est une réforme agraire qui laisse la place au développement d’une agriculture biologique.» C’est d’ailleurs pour cela que le Mouvement des sans terre (MST) se bat depuis des années. Il critique radicalement la politique agricole brésilienne, qui profite avant tout aux multinationales. Cependant, malgré l’augmentation des prix des produits alimentaires, la tendance ne s’est pas inversée, déclare le père Garcia: «La canne à sucre a remplacé les fruits. Ici, il n’y a plus beaucoup d’oranges, de goyaves, d’oignons, d’ail ou de pommes de terre.»
Depuis 1990, la surface destinée à la culture de la canne à sucre a été étendue de plus de 50% dans tout le Brésil, atteignant septante mille kilomètres carrés. Les champs de soja et les pâtures pour les bêtes se déplacent toujours plus au nord, où ils font pression sur la forêt amazonienne. Le père Garcia estime que si cette évolution se poursuit, des aliments de base comme les haricots, le riz ou le manioc devront être importés: «Il n’y aura plus assez de personnes qui produiront pour la consommation locale.»