Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06959.jsonl.gz/576

«Si je l’avais connu, je l’aurais appelé Babou…J’aurais dû avoir le même prénom que lui, mais les employés de la mairie de Marseille, en 1953, n’ont pas accepté que j’aie un prénom absent du calendrier»
Cette photo date de 1913. Elle a été tirée d’un acte notarié officiel turc, encore écrit en lettres arabes. Malgré la chéchia fièrement dressée sur son crâne et sa grosse moustache, cet homme n’est pas un Turc. Il s’appelle Arménak Arabian. Si je l’avais connu, je l’aurais appelé Babou… J’aurais dû avoir le même prénom que lui, mais les employés de la mairie de Marseille, en 1953, n’ont pas accepté que j’aie un prénom absent du calendrier. Alors mon père a choisi le prénom français le plus proche, et c’est pour cela que je m’appelle Armand.
Babou, mon grand-père, au travers de ces quelques lignes, c’est la première fois que je te parle. La découverte de cette photo a-t-elle fait ressurgir ton fantôme? Deux agrafes, instruments d’une torture éternelle, sont enfoncées dans ta poitrine, cette poitrine responsable de ta mort prématurée. Cette photo, icône de l’histoire d’un peuple, est tout ce qu’il reste de toi. Dans l’expression de ton visage, il est difficile de lire ce que tu étais. Movsès, ton fils et mon père, me dit une fois que tu étais très gentil, ce qui est un peu maigre pour te connaître mieux. Mais lui-même te connaissait-il? Ta présence n’est pas obsédante. Tu es là discret, timide, comme si, comme tout bon Arménien, tu ne voulais pas gêner.
La famille Arabian avait fait fortune dans l’import-export de fourrure et d’opium, dont la culture, paraît-il, n’était pas encore interdite. La légende familiale dit que lorsqu’on sortait de la gare d’Akşehir, il y avait trois immenses hangars qui appartenaient à notre famille. Arménak était le comptable de l’entreprise familiale. En 1912, il se marie avec Mariam Mesdjian, ma grand-mère, âgée de 16 ans. Les festivités ont duré une semaine entière comme c’était la tradition dans les familles riches. En 1913 naît Verkiné, ma tante, qui est suivie de Movsès, mon père, en juin 1915.
C’est avec ces deux tout jeunes enfants que la famille a été déportée à travers la Turquie vers Deir Ez-Zor. Pendant ce premier exode, le frère de Mariam meurt du typhus. En cours de route, Arménak arrive à sauver sa famille en se cachant dans les sous-sols de la maison d’une famille turque. On ne saura jamais si ces gens qui les ont protégés étaient des Justes ou non. A une date indéterminée, les Arabian retournent à Akşehir, pensant que leur calvaire avait pris fin. Ils y achètent une grande maison blanche et carrée dont l’architecture était radicalement différente de celle des autres maisons de la ville. C’était, paraît-il, la plus belle maison d’Akşehir…
Au rez-de-chaussée, ils ouvrent leurs magasins. La maison est grande et toute la famille y habite, celle d’Arménak et celle d’une partie des autres frères Arabian. Les affaires reprennent. On essaye d’oublier ce qui vient de se passer. Tout cela n’aurait-il été qu’un cauchemar? Une toute jeune République d’Arménie venait d’être créée au delà du Caucase, mais les Arabian, comme tant d’autres Arméniens, vivaient en Turquie depuis toujours, leurs racines étaient à Akşehir. Pas question pour eux de rejoindre une Arménie qui ne les concernait pas.
Un jour de l’année 1920, la gendarmerie turque intime l’ordre à la famille Arabian et aux autres Arméniens survivants d’Akşehir de partir sur-le-champ avec toutes leurs affaires. Ne voulant pas y croire, les Arabian ne partent pas. Le lendemain des gendarmes décapitent sous les yeux de sa mère un des cousins de mon père. Mon père et le reste de la famille ont été les témoins impuissants de cet acte de barbarie innommable. Le cauchemar recommence. Dans la nuit, les hommes sont partis dans la campagne. Les femmes ont chargé une charrette de toutes les affaires dérisoires qu’elles ont pu prendre, et le lendemain matin, elles ont rejoint leurs frères et maris, non sans avoir payé mille livres d’or de dette d’impôt foncier sur la maison.
La famille alors se disperse aux quatre coins du monde. La légende ne dit pas comment Arménak, Mariam, Verkiné, Movsès et Kourkèn, mon oncle qui venait de naître, sont arrivés à Salonique. Ils y demeurent six mois. Craignant une invasion de la Grèce par la Turquie d’Atatürk, ils se réfugient, tout à l’ouest de la Grèce, sur l’île de Corfou. En 1922, l’Italie déclare la guerre à la Grèce, et on entend, au large de l’île, quelques coups de canon. La guerre n’aura pas lieu cette fois-ci, mais Arménak et Mariam prennent peur et montent dans un bateau qui les amènera au bout de leur exode, à Marseille où, à cause d’une faute d’orthographe de l’officier des douanes, notre nom a perdu son «b» pour un «p».
De leur ancienne fortune, il ne reste rien. Entre pots-de-vin et droits de passage, les trois caisses d’or inscrites dans la légende familiale se sont vidées. Les Arapian louent un studio sordide Rue Tapis Vert et y habitent tous les six. Il y avait avec eux Loussika, la mère de Mariam. Plus tard, ils déménageront au 1, Rue de l’Etoile. Mariam y habitait encore en 1975, quand elle est décédée.
Ne parlant pas un mot de français, Arménak ne peut plus faire son métier de comptable. Lui qui n’avait jamais travaillé de ses mains, dégringole au plus bas de l’échelle sociale. Nul n’a pu me dire quel genre de travail il a pu faire, mais ce ne devait pas être reluisant puisque personne ne s’en souvient. Il devait avoir un emploi de manœuvre dans une usine.
En 1930, il meurt d’une maladie pulmonaire, d’une infection au genou ou d’une crise cardiaque, les témoignages divergent. Sa tombe existe toujours au cimetière Saint Pierre à Marseille.
Mon Babou, tu ne devais sûrement pas être un homme faible puisqu’au milieu des horreurs que tu as traversées, tu as réussi à protéger ta famille des pires épreuves qu’on puisse imaginer. Tu fais partie de ces héros modestes de l’histoire des Arméniens, héros parce que tu n’as pas hésité à tout perdre pour que les tiens survivent, et j’en suis la preuve vivante. Ô, Babou, c’est bête de dire mais je crois que j’en suis fier. Le jour de l’enterrement de Movses, Kourkèn, son frère et mon oncle, m’a dit, les dents serrées: « C’est dur de perdre son père à dix ans« . Sa douleur était encore vive soixante-cinq ans plus tard.
Aujourd’hui, c’est à toi, fantôme incertain, que je m’adresse. Sans trop savoir pourquoi d’ailleurs, peut-être parce qu’il est temps que je parle de toi au nom de tous les sans nom qui sont tombés dans l’horreur du Génocide? Est-ce une manière de crier l’injustice de l’Histoire aux oreilles du monde entier? Ou tout simplement de faire un deuil que je n’ai jamais pu faire, que je n’ai jamais eu à faire puisque je suis né en France et que je me sens français jusqu’au bout
des ongles, le deuil d’une autre vie, celui du «Monde d’Avant», du pays de mes ancêtres, d’une culture d’où je viens mais qui m’est étrangère comme cette chéchia que tu portes sur la tête?
*Une intégration française*
Oui, Français parce que mes parents l’ont voulu ainsi, l’intégration à tout prix, sans se rendre compte qu’il ne suffit pas pour cela de parler très bien la langue de Molière. Mon père ne m’a jamais parlé l’arménien, ni ma mère, Olga, le grec, oubliant allègrement au passage que les traits de mon visage ne tromperont jamais personne. A la maison, nous mangions des pâtes, des frites et du beefsteak, comme tout le monde. Parfois le dimanche, ma grand-mère Mariam amenait à la maison des spécialités dont l’odeur forte me dégoûtait. Je parle ici des dolmas, des beureks ou des keuftès. Je n’y ai jamais goûté. J’entendais parfois mon père parler une langue bizarre avec sa mère. Suivant ce qu’ils avaient à se dire, je l’ai su bien plus tard, il parlaient soit arménien, soit turc, tant et si bien que maintenant, l’une ou l’autre langue me bouleverse quand je l’entends. Mémé, j’appelais comme cela ma grand-mère, ne parlait qu’arménien avec moi. Elle me forçait à dire des phrases bizarres. Je me rappelle encore du «inch périr, Mémé?» après lequel elle nous donnait, à mon frère et moi, soit un caramel, soit une pièce de un franc les jours de fête. Je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait. Mais cette langue que je ne comprends toujours pas en est demeurée la langue d’un coin de mon ventre.
A Marseille, je n’ai pas souvent entendu d’allusion à ma différence. Ou si, une fois, au Lycée Thiers, celui de Marcel Pagnol et d’Albert Cohen, le lycée de la République. Lors du premier appel en sixième, notre professeur de français et de latin m’a demandé en appelant mon nom «Vous êtes Arménien?». Je lui ai répondu que j’étais Français, ce qui était la vérité. Question bizarre pour un professeur qui s’appelait Monsieur Artignan…
Mon intégration a été parfaite. J’étais un élève moyen et je suis arrivé à avoir mon bac de justesse. Mes amis s’appelaient Daniel Mesguish, André Teboul, Christian Cavalero ou Gilles Boudot, un exemple parfait de la mixité de la population marseillaise. Aucun d’entre-nous n’a jamais demandé à l’autre d’où il venait.
Mon seul contact avec la communauté arménienne a été ce concours de la JAF (Jeunesse Arménienne de France) qui se passait à Paris, et pour lequel les Jafistes étaient venus me chercher. Mon père ne m’a pas demandé mon avis, il a fallu que j’y aille. J’ai eu le premier prix en chant, avec une mélodie française de Saint-Saëns. Je me rappelle surtout de cette jeune fille très brune et très belle aux yeux charbonneux qui s’appelait Aida et qui était assise à côté de moi dans le car du retour à Marseille et que je n’ai plus jamais revue.
Je n’ai pas connu de discrimination en France, même si une ou deux fois j’ai entendu l’expression «la maison des Arméniens» pour dire que le ménage n’avait pas été fait. Mais par contre chaque fois qu’il fallait décliner mon identité, il était rare qu’on ne fasse pas une allusion à mes origines. Français oui, certainement, mais d’origine arménienne. Moi, j’aurais aimé être français tout court, comme les autres. Est-ce pour cela que je suis resté longtemps loin de tout communautarisme? J’ai toujours évité le contact avec les Arméniens. La raison officielle était cette fâcheuse habitude de chanter au milieu du repas et pour laquelle j’aurais été de corvée. En mon fort intérieur, c’était beaucoup plus compliqué, un mélange de honte de ne pas être ce qu’il fallait, soit trop, soit pas assez. Ce mot «amot» que me répétait toujours Mémé quand je ne faisais pas «jichd», il fait partie de mon éducation. Il y a aussi cette manie que j’ai de toujours m’excuser, même quand c’est l’autre qui me marche sur les pieds: mes pieds n’auraient pas dû être là…
*La Suisse, entre fondue et pasterma*
Arrivé en Suisse par amour d’une Suissesse, j’y ai découvert un statut qui me convient parfaitement puisqu’il est vrai et juste: étranger. Enfin j’étais français sans la virgule! Je vois souvent les gens me sourire en entendant mon accent du Sud qui leur rappelle les vacances au bord de la mer. Quelques railleries aussi, bien sûr, je les oublie. Il s’est passé cependant une chose fort étrange. Est-ce que ce vrai statut, celui d’étranger, m’aurait libéré du fardeau de mes racines? Je le pense. Français, arménien, grec, je me suis rendu compte qu’en Suisse ce n’était plus douloureux du tout de revendiquer ces origines multiples. Je suis français avec les Français, mais français «en entier», grec avec les Grecs et tout entièrement arménien avec les Arméniens, même si je ne parle pas la langue, et simplement étranger avec les Suisses.
Tout s’est révélé après le tremblement de terre de 1988. Un homme au nom bizarre mais qui se disait arménien avait téléphoné plusieurs fois à la maison pour m’inviter à la première messe arménienne de Neuchâtel. Fils de communiste et diplômé de l’École de la République, il n’était pas question que je mette les pieds dans une église. Mais au bout du troisième coup de téléphone, et sous l’insistance de Muriel, mon épouse suisse, mais arménienne «par remontée», je n’ai plus pu dire non à cette personne. Ce dimanche d’avril je crois, Alen Ugnat, c’était lui, était devant la porte de l’église de Cornaux pour nous accueillir. La messe commença. L’évêque, le «serpazan» avec son grand chapeau pointu, tout de noir habillé, commença à psalmodier, suivi par les diacres, et le chœur.
Sans me prévenir, les mots magiques, ceux de Mariam, ma grand-mère, sans en comprendre un seul, me bouleversèrent. Je n’étais pas le seul à avoir du mal à retenir mes larmes. Je me trouvais dans un milieu étrangement familier: ces gros sourcils foncés et ces lèvres entourées d’un fin trait clair, je les connaissais, pour les voir tous les matins dans le miroir en me rasant, ou sur le visage de mes enfants.
Étais-je enfin chez moi?
Et puis, il y avait la Divine Liturgie de Komitas. Les pauvres choristes, mal formés et mal dirigés, faisaient ce qu’ils pouvaient, mais, malgré tout, la musique était là, belle, mystique, et tellement nostalgique.
Il fallait que je la chante. Un peuple sans culture meurt. Si la musique arménienne est jouée, les Arméniens ne mourront pas et c’est un pied de nez à l’histoire. Chanter la messe de Komitas est un acte politique. C’était une révélation!
Et puis j’ai goûté aux dolmas, aux beureks, aux keuftés et autres délices. Je m’en veux encore d’être bêtement passé à côté de ça les dimanches de mon enfance quand Mémé en amenait des «tepsi» entiers à la maison. Parfois, il y a même des mots qui me reviennent, du fond de mon ventre, des mots arméniens que finalement je comprends. Il en aura fallu du temps, mais la voilà mon arménité, des petits riens, des odeurs de «tchémène», les feuilles de vignes que je récolte en mai, la musique de Komitas, ces noms que je prononce avec le sourire ou que je cherche dans le générique des films, ces visages que je reconnais, une tasse de café oriental qui me fait venir les larmes aux yeux, cette douceur triste dans le regard de ces femmes et de ces hommes, cette fierté d’être là, ensemble, encore.
*Mon rêve*
J’ai un rêve qui revient toujours, obsédant.
J’aimerais, non pas récupérer notre maison d’Akşehir, ni recevoir aucun dédommagement, mais seulement qu’il y ait écrit sur une plaque à côté de la porte: “Dans cette maison ont vécu Arménak Arabian et Mariam Mesdjian, ici sont nés Verkiné, Movses et Kourkèn”. J’aimerais que devant cette plaque une bougie brûle en permanence.
A Akşehir il y a encore une église arménienne. Elle sert d’entrepôt pour l’école. J’aimerais être là, ce 24 avril, quand les fenêtres murées et la porte voleront en éclats. J’aimerais y entendre la messe de Komitas. J’aimerais ce jour-là pouvoir y chanter «i vérin yerousaghem», pour que nos morts puissent se relever encore mais retourner cette fois-ci enfin reposer dans leur terre, dormir en paix, chez eux.
J’aimerais qu’il y ait des monuments tout le long de la route vers Deir Ez-Zor, et le long de l’Euphrate, pour pouvoir y aller pleurer en paix, et honorer tous ceux qui n’auront jamais de sépulture, pouvoir y laisser couler mes larmes, enfin, sans avoir peur de recevoir la balle d’un fanatique dans le dos.
J’aimerais que ceux qui ne veulent pas comprendre comprennent.
J’aimerais serrer la main à un Turc sans me poser de question et sans lui en poser.
J’aimerais être léger…