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Je me suis récemment intéressé à la notion de loyauté dans les familles et notamment à la loyauté à travers les générations. Face aux menaces de suicide des parents, les enfants font preuve d’une étonnante loyauté à leur égard. Ils renoncent, à tout âge, à vivre leur vie pour préserver celle du parent en détresse.
En principe, entre adultes, la loyauté est la fidélité à une promesse ; c’est la parole donnée qui engage deux sujets dans l’échange ; c’est la correspondance entre les paroles et les actes. Agamben (2008),1 dans son ouvrage sur le serment, affirme que la « foi » est le crédit dont nous jouissons chez quelqu’un ; elle résulte du fait que nous nous sommes abandonnés avec confiance à lui en nous liant dans un rapport de fidélité. Pour ce qui est des enfants, par l’asymétrie de la relation, l’expérience de pouvoir s’abandonner, de faire confiance aux promesses, à la parole donnée détermine leur ouverture au monde.
De la part des parents, l’attente implicite de loyauté peut se révéler un instrument de soumission et de pouvoir. La loyauté suppose la liberté du sujet à s’engager dans la relation avec l’autre. Serait-il légitime d’attribuer la qualité de loyauté au comportement de l’enfant lorsque celle-ci est l’aboutissement d’un champ de force qui dépasse de loin ses possibilités de choix ?
Tenez. L’autre jour j’en ai vu un bel exemple. Cela donne à réfléchir. Une mère et une fille, Judith, de vingt ans. La mère souffre de dépression et d’anorexie. La fille a arrêté ses études. La mère ne cesse de parler de suicide ; pour assurer les siens du sérieux de ses propos elle n’hésite pas à procéder à des automutilations. Des hospitalisations en milieu protégé n’ont pas vraiment changé le comportement destructeur de la mère, bien qu’elles aient certes constitué des moments de répit pour la détresse de sa fille. Je connais l’histoire de la mère. Elle a vécu dans une famille conflictuelle et négligente, elle a été marquée par la violence extrafamiliale et elle a été confrontée à l’inconsistance de la fonction protectrice de ses propres parents.
Judith avait dû très tôt s’occuper de sa mère, ayant compris que, sans son soutien, celle-ci risquait de succomber. Il s’agit d’un enjeu vital qui l’empêche d’accomplir sa vie. Elle n’attend plus aujourd’hui que sa mère soit capable de la comprendre, de s’adapter au flux même de sa vie.
Le contrat tacite établi par la mère avec Judith pourrait être ainsi résumé : « Tu prends soin de moi et je ne te laisserai pas seule ». La parole de sa mère, celle qu’elle semble donner, à l’épreuve des faits, ne s’avère pas fiable : elle ne peut tenir sa promesse car elle est trop mal – elle a souvent été trop mal – pour s’occuper de sa fille. Pourtant Judith reste indéfectiblement loyale : elle n’a pas le choix. Comment ne pas se sentir impliquée, tourmentée, impuissante lorsque sa mère menace de s’ôter la vie ?
Alors elle la protège – et renonce à être protégée – et sa loyauté se situe au cœur même des stratégies « pulsionnelles » de survie. Judith se sent vulnérable face aux menaces répétées de mort. Pour penser à sa vie, elle aurait besoin de sécurité, de permanence des liens. La loyauté qu’elle éprouve ne se révèle pas être un contrat de confiance librement consenti ; non, elle s’apparente à une obligation, à une soumission à un pouvoir dont on ne peut pas s’affranchir.
C’est que le sentiment de loyauté aux liens avec nos géniteurs est très fort. Même âgés, ils ne peuvent penser au suicide sans que cela retentisse sur nous, sur nos enfants. Et leur suicide sera moins un prétendu acte de liberté qu’un acte d’impuissance et qu’une emprise destructrice sur la vie des descendants.