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Mis en ligne le 22.09.1994 à 00:00
L'Hebdo; 1994-09-22BERNARD COMMENT L'écrivain suisse de la villa Médicis
A Rome, Bernard Comment vient de vivre une année dans les splendeurs de la villa Médicis. Rencontre d'un jeune écrivain dont le nouveau roman, magnifique, illumine la rentrée littéraire.Michel Audétat
Au passant qui vient de tourner sur sa gauche, après avoir escaladé les cent trente-cinq marches menant à l'église de la Trinité-des-Monts de Rome, la villa Médicis ne présente qu'une façade austère, d'une sévérité presque carcérale. Il faut en pousser la porte d'entrée, passer le vestibule, gravir l'escalier monumental et traverser une loggia ouverte sur la façade opposée pour découvrir, enfin, toute la splendeur de ce palais de la Renaissance: les bas-reliefs et les statues, la pierre chargée d'une histoire glorieuse, l'éclat d'une beauté jalousement réservée.
Comme Janus, la villa Médicis possède deux visages. Celui qu'elle montre au-dehors n'est pas fait pour plaire. Il semble même vouloir décourager l'approche de ce lieu de délices où le monde n'arrive que comme une rumeur lointaine. Le touriste n'y est pas admis, sauf à la faveur d'une courte exception dominicale qui lui permet d'entrevoir, furtivement, les rares élus vivant entre ses murs, ou dans l'une ou l'autre des résidences dissimulées au fond des allées bordées de lauriers ou d'orangers.
Bernard Comment est l'un d'entre eux. Il y restera jusqu'à la fin du mois de septembre, avec dix-sept autres pensionnaires de moins de trente-cinq ans (compositeurs, plasticiens, historiens de l'art, cinéastes...) bénéficiant comme lui de ce cadre enchanteur destiné à favoriser le travail de création. Parmi près de quatre cents candidatures présentées pour ce séjour d'un an, l'Académie de France à Rome a retenu la sienne. Occupant la villa Médicis depuis son rachat par Napoléon en 1803, elle en a ainsi ouvert les portes à un écrivain suisse romand qui publie ces jours-ci un nouveau roman d'une beauté envoûtante (lire encadré). «Florence, retours» est le cinquième livre de Bernard Comment, un jeune auteur doué d'une intelligence fluide, résolument talentueux.
Une fois n'est pas coutume, ce talent a été reconnu sans chichis ni délais. Il a immédiatement frappé l'éditeur parisien Christian Bourgois à qui l'on doit mille choses importantes, dont la moindre n'est sûrement pas la publication des «Versets sataniques». Discrètement arrivé par la poste, le manuscrit de «L'ombre de mémoire» l'a stupéfié: «J'étais ébloui par l'originalité du thème, par la trame, le ton et la culture de ce roman.»
En même temps un doute traverse l'éditeur. Ce prétendu jeune homme ne montre-t-il pas une inhabituelle maturité? Son patronyme étrange ne suggère-t-il pas un nom d'emprunt? «J'ai lancé que cela pourrait ressembler à un coup d'Antonio Tabucchi, lui qui aime les jeux de pseudonymes et d'hétéronymes à la Pessoa.» C'était une boutade mais elle dit bien à quelle hauteur Christian Bourgois a d'emblée placé le nouveau romancier. Au point qu'il fera pour lui une exception à la règle éditoriale voulant qu'il ne publie que des traductions.
«L'ombre de mémoire» paraît ainsi au printemps 1990, pour faire aussitôt moisson d'éloges et de prix littéraires (Prix Lipp-Genève, Prix littéraire Air-Inter, Prix de la République et Canton du Jura). Le roman sera suivi par un fort essai sur Roland Barthes l'année suivante («Vers le neutre»). Puis par un recueil de douze nouvelles portées d'un seul souffle vers leur point final («Allées et venues»). Et par un autre essai, paru chez Adam Biro cette fois-ci, qui traite de la vogue des panoramas («Le XIXe siècle des panoramas»). Une oeuvre en archipel se dessine progressivement, mobile dans son inspiration et les moyens qu'elle se donne, qui révèle un écrivain d'une curiosité peu commune: un natif des plaines jurassiennes désireux d'éprouver le monde dans ses grandes largeurs.
On aurait donc tort de croire que les petits pays ne favorisent que les petites pensées. La proximité des frontières donne autant le goût de l'étendue que celui de l'enfermement. Une fois de plus, Bernard Comment démontre qu'il existe en Suisse romande une forte prédisposition de l'écrivain à se muer en passeur de frontières.
Né à Porrentruy en 1960, Bernard Comment vient de cette plaine d'Ajoie où la France est à l'horizon alors qu'on vit séparé du reste de la Suisse par une chaîne de montagnes. Vers quel pays se tourner? Bernard Comment hésite, songe un moment aller étudier à la Sorbonne, mais choisit finalement Genève où l'enseignement de Jean Starobinski lui fait l'effet d'une cure d'intelligence, érudite et fortifiante. Suit une brève période de flottement avant que des raisons amoureuses ne l'entraînent à Florence. Il va découvrir avec ravissement l'esprit caustique de cette ville un peu «confite dans son histoire», reliquaire de la Renaissance où Brunelleschi, Donatello ou Michel-Ange ont partout laissé leur empreinte.
Bernard Comment habite alors dans une maison de la proche campagne toscane, apprend l'italien en écoutant les matches de foot à la radio, et enseigne la littérature française à l'Université de Pise. Peu d'argent mais du temps libre: il en profite pour écrire et pour nouer une amitié avec Antonio Tabucchi dont il va bientôt devenir le traducteur. Quand il quittera Florence, en 1990, ce sera pour aller s'installer dans un appartement parisien que le hasard a situé juste au-dessus du Centre culturel suisse. Et, quand il quittera Paris à son tour, ce sera pour venir résider à la villa Médicis, ajoutant son nom au répertoire des pensionnaires où l'on s'amuse à repérer les personnages illustres.
Une coutume de la villa veut que l'on désigne par des sobriquets distincts les deux groupes de pavillons où logent les pensionnaires. D'un côté Neuilly, convoité pour son calme et son dégagement. Et Sarcelles à l'autre extrémité des jardins, de construction plus récente, plus proche du tissu urbain et donc un peu boudé.
Décidément chanceux, Bernard Comment habite Neuilly, dans une maison où Ingres a vécu et dont il a laissé quelques croquis comme celui montrant la pièce où l'écrivain a travaillé. Sur son bureau, un volume de Stendhal dans la Pléiade, un autre de Céline. Quand il s'y installe, Bernard Comment tourne le dos à la fenêtre d'où la vue embrasse, comme d'un nid d'aigle, toutes les splendeurs de Rome: des palais aux teintes ocre, la foule des clochers, les terrasses verdoyantes, l'église de la Trinité-des-Monts, l'Académie d'Espagne, le Janicule, la coupole de Saint-Pierre... Plus près, le regard tombe sur l'appartement où vivait Fellini, volets clos.«Une beauté trop parfaite intimide»
On devine ici qu'un excès de beauté peut s'avérer accablant. Ecoutons l'écrivain Dominique Fernandez: «Je n'ai pas été pensionnaire de la villa, mais j'y ai fait de nombreux séjours, partagé entre l'enchantement d'un décor si parfait, et une sorte d'accablement né de la conviction qu'il n'y a rien d'autre à faire en face d'un tel accomplissement que de se figer dans une contemplation immobile, une stupeur inactive et glacée. La beauté intimide, émerveille, frappe d'étonnement mais ne stimule pas.» Un autre écrivain, le sulfureux Hervé Guibert, n'a ramené de son séjour à la villa qu'un roman acide et vengeur: «L'incognito», portrait d'une Académie n'offrant rien d'autre que les restes avariés d'une grandeur à jamais disparue, abandonnée à de médicocres gestionnaires et à la stupidité des règlements, aussi lugubre qu'un vaisseau fantôme.
Est-ce pour ne laisser aucune chance à la neurasthénie que Bernard Comment multiplie les sorties dans Rome? Il s'écarte des trajets touristiques, découvre des quartiers ouvriers et semi-périphériques, observe attentivement un gazomètre ou parle d'une centrale électrique qu'il aimerait visiter en vue d'un roman à écrire: «L'écriture passe chez moi par la vision des lieux. Il faut d'abord que je me construise un lieu dans ma tête pour pouvoir ensuite y mettre des personnages.»
Mais il admet aussi qu'il est difficile d'écrire sur Rome quand on y vit. Pour l'heure ce sont d'autres projets qui l'occupent: une collaboration avec le cinéaste Alain Tanner, et un troisième roman qui se déroulerait, lui, entre Paris et l'Engadine. A distance, la Suisse lui reste donc présente. Il vient de dévorer le livre de Nicolas Bouvier sur les arts populaires et il avoue que, aujourd'hui, la Suisse l'intéresse à nouveau, de manière différente. Car tel est finalement le privilège paradoxal de cette sorte d'exil en forme d'allées et venues dans lequel vit Bernard Comment, qui lui donne l'expérience du contraste, du décalage, et qui dans le même temps nourrit son imaginaire de ce dont il se trouve séparé.·
L'écrivain Bernard Comment sur l'esplanade de la villa MédicisLes fugues florentines
Voici revenue l'époque où les libraires rendraient service à leur clientèle en présentant les romans de la rentrée sur deux étalages clairement distincts. D'un côté les insignifiants, les volatils, tous ces ouvrages calibrés pour les prix de l'automne et guère plus attachants que le téflon. De l'autre ceux qui, au contraire, imprègnent longtemps le souvenir, qui nous habitent et laissent des traces.
«Forence, retours» appartient à cette seconde catégorie par toutes ses fibres. C'est un roman étrange, inattendu, qui donne à la fois le sentiment d'une fuite hors du temps et la certitude de s'y trouver désespérément englué. Que faire du passé lorsqu'il nous harcèle? Est-ce une délivrance que de vivre dans un présent permanent? Et que vaut l'avenir si l'on n'a rien à lui transmettre? Le narrateur vit toutes ces questions à la fois en revenant à Florence pour, dit-il précisément, «tuer le temps».
Cinq ans plus tôt, un concours d'architecture l'avait déjà amené dans cette ville. Il avait alors rencontré Elena, une authentique Florentine, une guide et une initiatrice qui le traînait d'une Annonciation à l'autre, porteuse d'une énigme que l'auteur a le bon goût de ne pas éclairer trop violemment. En retrouvant Florence, l'architecte voudrait oublier, faire son deuil, être quitte de ce passé, de cet amour. Mais il ne peut empêcher les souvenirs de venir crever la surface du présent et le temps n'arrête pas de lui jouer des tours, s'enroulant sur lui-même comme un serpent.
Désormais malade, transpirant, les intestins en débâcle, il lui arrive d'être immergé dans une conscience obsédante de son corps. La mort vient alors danser près de lui. L'avenir, pense-t-il du haut de ses 37 ans, est une illusion: «On ne peut jamais être plein d'avenir. Jamais.» Et comme l'ironie est loin d'être absente, on apprend que sa semence déposée dans une banque ad hoc, promesse d'«une descendance sans le pathos familial», ne lui sera finalement d'aucune consolation: même ses spermatozoïdes sont en déroute.
Remarquable par sa construction en mosaïque et le dégradé de ses tons, ce deuxième roman de Bernard Comment traverse Florence comme une ville cryptée dont les oeuvres d'art adressent des signes au lecteur et au narrateur, répondant aux questions qu'ils se posent. La plus belle réussite de ce livre c'est d'avoir su mettre en récit ce face-à-face entre un lieu saturé d'histoire, dépositaire d'une importante mémoire, et le petit tas de secrets plus ou moins refoulés que chacun porte au fond de soi. M. A.
«Florence, retours», de Bernard Comment. Christian Bourgois Editeur, 200 p.«La littérature doit passer par un travail de mémoire»
- On retrouve dans votre second roman, «Florence, retours», les thèmes de l'oubli, de la mémoire et de la transmission qui apparaissaient déjà dans «L'ombre de mémoire». D'où vient cette continuité?
- Cela doit refléter mes angoisses personnelles sur ces problèmes de la transmission, de l'élaboration de soi, de savoir ce que signifie laisser des traces, comment être héritier, comment être père...
Je crois que tout cela engage la question de la responsabilité de l'individu: on arrive dans un monde qui est déjà fait et qui est en même temps à faire. Il faut donc constamment travailler la mémoire.
- Est-ce que ce travail s'accomplit encore?
- Il se trouve qu'il disparaît de plus en plus dans un monde de fausse culture, d'illusions, de simulacres et de paresse. Il suffit de voir toute cette pauvre petite littérature étriquée qu'on nous assène à longueur d'année. Moi, le minimalisme me fatigue.
Ce n'est pas une esthétique mais une opération de nettoyage. Je pense que l'exercice de la littérature, aujourd'hui, doit passer par un travail de mémoire, parallèle à l'écriture, pour savoir ce qui s'est passé avant soi et élaborer sa voie propre. D'ailleurs, notre culture européenne a toujours fait en sorte que l'art se confronte à la mémoire.
- Le thème de la réclusion est également très présent dans votre nouveau roman...
- Ce roman vient d'une ville qui peut donner une image d'enfermement. Les palais florentins sont extrêmement fermés sur l'extérieur. Il y a ces grosses pierres, ces bossages en façade, et puis des grillages jusqu'au premier étage, et des petites fenêtres derrière des volets très épais renforcés par des clous. On sent qu'il y avait des familles en conflit, des assauts qui risquaient d'être donnés... Tout ça finit, à certaines heures, sous certains éclairages, par prendre un tour un peu carcéral. Même si, en même temps, la ville présente un autre aspect solaire de vie et de légèreté.
- Le mot «morbido», qui signifie doux en italien, apparaît plusieurs fois pour caractériser Florence. Est-il emblématique de la ville?
- Oui, il y a ce jeu de la traduction qui fait qu'en français on entend forcément «morbide» dans «morbido». Je crois en effet que Florence possède à la fois cette douceur et cette morbidité. Une ville aussi homogène, dans l'effet de mémoire qu'elle produit, suggère la mort. Même si son emblème est le lys, même si son thème fondateur est l'Annonciation. Il y a cette ambivalence. C'est pourquoi la peinture situe le premier séjour du narrateur sous le signe de l'Annonciation, du mystère de l'incarnation. En revanche, le second séjour se place sous l'éclairage morbide de la déposition du Christ, de la mise au tombeau. C'est toute l'interrogation sur la procréation et la mort à travers l'image.
Propos recueillis par M. A.