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Le décret de Poutine au sujet du jubilé
Le 1er décembre 2016, Poutine a déclaré lors de l’Assemblée fédérale au Kremlin: «Nous savons bien quelles conséquences entrainent les ‹grands bouleversements›.» Et de continuer: «Nous avons besoin des enseignements de l’histoire avant tout pour aller vers la réconciliation … Nous croyons en l’instinct de survie, en la solidarité et en l’unité.» En conclusion, il a affirmé: «Nous sommes un peuple unique, un peuple, et nous n’avons qu’une seule Russie.»
Le 8 décembre 2016, Vladimir Poutine a publié un décret comportant des directives. Il transférait la réalisation de l’organisation des festivités à la Société historique russe, nouvellement fondée en 2012. Elle est sous l’autorité du président de la Douma, Sergej Narychkine, issu d’une vieille famille aristocratique.
La société a demandé qu’on augmente le nombre de cours d’histoire et a publié un nouveau livre d’histoire. Le plan de l’organisation des festivités – c’est-à-dire des conférences, expositions, films et monuments de la révolution pour 2017 – de la Société historique russe comporte 118 titres.
L’un des principaux points forts de l’organisation est l’exposition «1917: le code de la révolution» au Musée d’histoire moderne de Russie (précédemment Musée de la révolution). Une autre exposition au Musée national de littérature de Moscou, «Douze», porte sur douze auteurs dont les œuvres reflètent les événements contradictoires de l’époque, et dont plus de la moitié étaient adversaires du bolchevisme ou avaient émigré: Vladimir Maïakovski, Ivan Bounine, Alexandre Blok, Zénaïde Hippius, Alexandre Vertinski, Demian Bedny, Anatoli Lunatcharski, Alexis Remissov, Maximilian Volochine, Marina Zvietaïeva, Valery Brioussov et Maxime Gorki. Jusqu’en mai 2017 à Moscou, cette exposition est devenue depuis itinérante dans les diverses capitales d’Europe, parmi lesquelles Berlin.
La réconciliation des antagonismes
Vladimir Medinski, ministre russe de la Culture a souligné en mai 2015 dans une rencontre préparatoire que les Blancs comme les Rouges avaient été, pendant la guerre civile russe, animés par un «patriotisme sacré» et a par conséquent appelé à la réunification. Durant la guerre civile, c’est la Russie historique qui se serait réincarnée dans l’Etat soviétique unitaire.
«La tentative de construire sur terre une société juste» a «totalement et de façon décisive modifié le développement de l’histoire, et pas seulement en Russie», mais «il a exercé une énorme influence sur le progrès des peuples de la planète.» «Il n’est pas possible de départager clairement nos prédécesseurs entre justes et coupables.» «Les Rouges comme les Blancs étaient mus par ce que nous appelons aujourd’hui le patriotisme.» Sergei Lavrov, ministre des Affaires étrangères, explique dans la revue Russia in Global Affairs, qu’il serait inexact de réduire la révolution russe à un coup d’Etat. Tout comme la révolution française, on devrait mettre en balance la terreur et les acquisitions civilisatrices.
L’une des innovations, c’est la place beaucoup plus importante laissée à la révolution de février et au gouvernement provisoire. Bien qu’ils en aient eu la possibilité, Alexandre Kerenski et le gouvernement libéral n’auraient pas tenté, sous l’influence de puissances étrangères, de freiner la dissolution de l’armée, de la police et de l’Etat tout entier, et ainsi aplani la voie pour la révolution d’octobre.
Il est étonnant qu’on fasse si peu mention de Lénine, le leader de la révolution d’octobre. Au sujet de Lénine, Poutine a dit qu’il avait placé une bombe à retardement sous l’Etat unitaire en fixant des frontières arbitraires au sein du territoire soviétique. Cette bombe aurait explosé en 1991, lorsque, individuellement, les Républiques soviétiques ont proclamé leur indépendance. En même temps, Poutine a cependant mis en garde contre une nouvelle scission de la société et a appelé à la réconciliation.
Le projet rouge
La Télévision centrale russe diffuse depuis le 1er juillet 2017 une série de documentaires et de débats sous le titre «Le projet rouge», mais les historiens ne parviennent pas à se mettre d’accord dans leur évaluation de la révolution. On souligne toutefois la constance de l’Etat russe. Le concept de lutte des classes ne joue plus aucun rôle dans l’interprétation actuelle de l’histoire. Le concept dominant en politique historique n’est plus celui de la classe, mais celui de l’Etat, devant disposer d’une forte autorité.
Dimitri Koulikov, le politologue directeur de l’émission, a en outre expliqué: «Jusqu’aujourd’hui, nous n’avons toujours pas compris ce qui s’est vraiment passé au cours de ces 70 ans.» Il a également ajouté: «La question qui se pose à présent est celle de la prochaine étape, et du moment où elle va avoir lieu.»
L’énergie «passionnelle» (selon le philosophe Lev Goumiliov) peut s’incarner dans les figures les plus diverses, telles celle du prince Vladimir de Kiev qui en 988 a fait baptiser le peuple des Rus et dont le monument a été construit directement devant le Kremlin en 2016, et Piotr Stolypine, ministre-président de 1906 à 1911, à qui on a élevé un monument devant la «Maison blanche», le siège du gouvernement russe.
La cérémonie inaugurale des Jeux d’hiver de Sotchi, le 7 février 2014, avait déjà donné un avant-goût de la politique culturelle du Kremlin. Pratiquement toutes les personnalités d’envergure y ont été revendiquées pour la plus grande gloire de la nation russe: depuis les peintres suprématistes jusqu’au cosmonaute Gagarine.
Un ballet pour raconter l’histoire de la Russie
Dans le programme culturel des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi:
«Le temps explose – la révolution russe – l’événement principal du XXe siècle. Un renversement social radical qui ébranle le monde. De nouvelles forces, de nouveaux sujets, une nouvelle couleur, un nouveau bouleversement dans l’art qui produit le nouveau monde, l’avant-garde.
Le temps s’écoule, des temps nouveaux dans un pays nouveau et dans un nouvel âge, dans le royaume de l’idéologie qui en tout applique l’absolu. L’individu devient une pièce de la machine… Les chevaux d’acier surpassent les véritables chevaux. La Russie fait un bond en avant vers le progrès à tout prix.
La terrible usine mécanique construit la machine dans laquelle l’homme est formellement maître de tout, mais en réalité, il n’est qu’un détail faisant tenir le titanesque édifice. Des temps nouveaux … la tension augmente. Le pays avance, mais où et vers quoi? Qu’est-ce qui l’attend dans un proche avenir? Couleur rouge, couleur si rouge, la couleur du sang. Et soudain, une crise ébranle le monde, quelque chose se brise qui stoppe le mouvement de cette gigantesque machine rouge. Quelque chose de terrible doit se passer: les projecteurs diffusent une lumière froide.
Des bruits terribles résonnent. Une explosion à minuit. Alors commence l’époque la plus terrible de l’histoire millénaire de la Russie. L’heure la plus importante, à laquelle sera décidé le destin de la Russie: être ou ne pas être».
La politique de la mémoire crée l’image d’une Russie unitaire des héros et des vainqueurs. Par de nombreux actes symboliques, les adversaires de la révolution bolchévique ont été intégrés à la Russie d’aujourd’hui. En 1998 déjà, la dépouille mortelle du dernier tsar Nicolas II a été inhumée solennellement dans la sépulture tsariste de Saint-Pétersbourg. La nouvelle conception de l’histoire voit les bolcheviques et leurs ennemis d’alors réunis en tant que défenseurs de la civilisation russe menacée, autrefois comme aujourd’hui par l’Occident.