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Livre commenté :Mikhaïl Boulgakov, Récits d'un jeune médecin, suivi de Morphine et Les Aventures singulières d'un docteur. Lausanne : Ed. L'âge d'homme, 1994.Ceux qui connaissent l'uvre littéraire de Boulgakov savent que son théâtre aussi bien que ses nouvelles ou ses romans sont empreints de pessimisme, voire de fatalisme. A cet égard, les tout premiers textes rédigés par l'auteur et réunis sous le titre Récits d'un jeune médecin ne sont pas représentatifs. Les sept nouvelles qui composent ce recueil détonnent en effet par l'atmosphère de confiance qu'elles dégagent, bien qu'elles soient directement inspirées de l'expérience médicale de leur auteur à une époque particulièrement troublée de l'histoire russe.Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) effectue ses études de médecine à l'Université de Kiev et obtient son diplôme en 1916. Il est alors affecté à un hôpital rural situé dans la province de Smolensk. Il passera deux ans dans ce lieu à l'écart de tout. Aidé uniquement par un feldscher une sorte de chirurgien-barbier et deux sages-femmes, il sera appelé nuit et jour, parfois au milieu d'une tempête de vent glacé, pour soigner les maux les plus divers dans les situations les plus extraordinaires. A l'automne 1917, juste avant la révolution d'Octobre, il est affecté à un second hôpital de campagne où la charge de travail, un peu moins lourde, lui permet de rédiger les Récits d'un jeune médecin, d'inspiration autobiographique.En 1918, libéré de ses obligations militaires, il ouvre avec sa femme un cabinet médical à Kiev et assiste aux troubles sanglants qui agitent la ville. En 1920, après avoir été réquisitionné comme médecin dans l'Armée blanche en lutte contre les bolcheviks, marqué par les violences qui ravagent son pays, personnellement affaibli par le typhus, Boulgakov abandonne l'exercice de la médecine pour se consacrer à l'écriture.Les Récits d'un jeune médecin se lisent de façon linéaire. Le héros et narrateur y raconte ses aventures au passé, comme une suite de souvenirs. De temps en temps, il interrompt le fil de la narration par des réflexions ou des commentaires qui semblent dictés par le regard compatissant et presque surpris qu'il pose sur l'étudiant idéaliste qu'il était encore au moment de prendre ses fonctions de médecin rural.La première nouvelle du recueil, La Serviette brodée d'un coq, raconte son arrivée dans l'hôpital de campagne. Le voyage effectué en voiture à cheval sur de misérables et interminables chemins de boue le laisse transi de froid. Le gel et le crachin ont collé ses bottes et son manteau à la banquette ; il ne parvient même pas à se relever lorsqu'enfin il aperçoit l'hôpital, un édifice d'apparence fantomatique composé de rondins de bois et de murs blancs. Devant le pavillon qui lui servira de logement, il trouve le gardien, le feldscher et les deux sages-femmes qui attendaient sa venue comme celle du messie. Mais le jeune médecin perçoit immédiatement leur déception : son visage trop juvénile manque de gravité et d'autorité à leurs yeux. Lui-même, persuadé que son inexpérience se lit sur ses traits, ne sait comment réagir devant leurs mines dépitées. Sera-t-il à la hauteur de son prédécesseur, dont ils ne cessent de lui vanter les compétences et le zèle ?Au milieu de l'infinie obscurité des champs, le jeune médecin découvre les différentes parties de l'hôpital : la salle d'opération et sa collection d'instruments étincelants dont la plupart lui sont inconnus, le dortoir pour les patients, la pharmacie, la bibliothèque scientifique très fournie qu'il hérite de son prédécesseur. Au demeurant, ce dernier lui a laissé un stock de médicaments parfaitement achalandé. Enfin seul dans son appartement, il s'endort en proie à l'angoisse. Que fera-t-il si une hernie se présente ? Comment répondra-t-il aux attentes des patients ? Que pensera de lui le personnel de l'hôpital ?Après quelques heures de sommeil, l'une des sages-femmes fait irruption dans sa chambre : un télègue arrive dans la cour avec à son bord un paysan et sa fille, tombée dans une broyeuse à lin. «Je suis fichu», pense le médecin. Dans la confusion la plus totale, il se rend à la salle d'opération et découvre une jeune fille, les deux jambes arrachées au-dessus du genou, se vidant de son sang. Les dégâts sont tels que l'issue fatale semble inéluctable. Dans un silence lourd, uniquement entrecoupé par les cris de désespoir du paysan, le jeune médecin, le feldscher et les sages-femmes regardent impuissants ce corps en lambeaux. «Meurs ! meurs vite !, pense le médecin, sinon que vais-je faire de toi ?» Mais la fille ne meurt pas. Commence alors l'évocation de la première intervention chirurgicale, que le jeune médecin pratique dans un état second. Sous le regard ébahi de ses subordonnés, il entaille les chairs, scie l'os, comprime les vaisseaux avec les pinces hémostatiques. Bien qu'il soit persuadé que la jeune fille succombera sous son bistouri, il est guidé par l'action. Il ne reconnaît pas même sa propre voix, claire et autoritaire, qui donne des ordres, prend des initiatives, décide. «Pourquoi ne meurt-elle pas ?
C'est étonnant
oh, comme l'être humain est coriace !»La jeune fille a survécu. Au terme de sa convalescence, deux mois et demi après cette première nuit au cours de laquelle le jeune médecin a gagné la considération de ses collaborateurs, elle entre chez lui en sautillant sur ses béquilles et lui offre une serviette brodée d'un coq en guise de reconnaissance.Les nouvelles qui suivent découvrent toutes un pan de la vie quotidienne du jeune médecin, pris entre la confiance qu'il gagne progressivement auprès des habitants de la région et les luttes qu'il mène contre lui-même, contre le temps qui manque, contre les résistances psychologiques des paysans qui ne comprennent pas ses traitements. Le savoir livresque hérité de la faculté se transforme progressivement en expérience, et son habileté à diagnostiquer et à opérer s'accroît.Les Récits d'un jeune médecin ont initialement paru dans différentes revues au milieu des années vingt, avant que Boulgakov ne voie ses uvres presque systématiquement interdites par la censure soviétique. Mais déjà L'Irruption étoilée, dernier récit du recueil, n'a pas toujours été associé à la publication de l'ensemble : ce texte au demeurant magnifique aborde en effet la question de la syphilis des paysans, un sujet que les autorités préféraient cacher. Dans la présente édition, les Récits sont encore suivis de Morphine et des Aventures singulières d'un docteur, deux brèves histoires de jeunesse qui s'inscrivent dans la continuité chronologique et thématique des histoires qui précèdent. Morphine, qui a été rédigé en 1919 mais qui subira différents remaniements jusqu'en 1927, date de sa première publication, est particulièrement intéressant. Ce texte est inspiré par le parcours personnel de Boulgakov, devenu morphinomane après avoir été soulagé d'une allergie au sérum antidiphtérique par des injections de morphine. Le caractère désespéré de l'auteur, qui ne se manifestait encore que très timidement dans L'Irruption étoilée, y apparaît de façon marquante, et la force volontaire que dégageaient les Récits à travers la figure du jeune médecin fait place à l'inquiétude qui marquera désormais les uvres de Boulgakov.Les Récits peuvent donc se lire de multiples façons. On peut y voir un témoignage sur l'exercice de la médecine dans la Russie révolutionnaire. Les conditions de travail du jeune médecin, à la fois dérisoires et épiques (il soigne parfois plus de cent patients par jour !) fascinent littéralement le lecteur contemporain.Les Récits représentent également avec beaucoup de finesse ce moment particulier de la confrontation entre la vocation médicale, l'apprentissage académique et la réalité du terrain. Les corps muets réduits à deux dimensions dans les manuels de pathologie ont pris à l'hôpital le relief des corps en souffrance : chaque jour, le jeune médecin doit redécouvrir un équilibre entre la clarté de l'explication académique et l'inattendue complexité d'opérations pratiquées sous le halo vacillant d'une lampe-foudre.Enfin, les Récits illustrent une tension probablement consubstantielle à la médecine elle-même : la tension entre la promesse de guérison et de vie meilleure d'une part et la nécessité de côtoyer les situations les plus dramatiques de l'existence humaine de l'autre. A la force de conviction du jeune médecin fait écho la progressive désespérance de Boulgakov.Quoi qu'il en soit, on touche à quelque chose d'essentiel avec les Récits d'un jeune médecin. Les thèmes abordés se présentent comme des universaux : la compassion du médecin pour le malade, le sentiment d'injustice et de révolte face à la perte de la santé, la quête d'un sens à donner à la maladie. En outre, le caractère somme toute dépouillé de la narration confère une sorte de simplicité tragique aux différentes situations mises en scène. Pour toutes ces raisons, les Récits d'un jeune médecin proposent une réflexion atemporelle.11.04.2007