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Champion du monde! Le 24 juin, à Aigle, dans le Chablais vaudois, le chasselas Les Moines, produit par le viticulteur Serge Diserens dans la commune voisine de Villeneuve, s'est vu décerner le titre de champion du monde. De quoi? Eh bien, des chasselas, catégorie «jeune millésime». Serge Diserens peut être fier: il s'est imposé face à 522 concurrents et après délibération d'un jury de 97 dégustateurs, dont une moitié d'étrangers. Le Villeneuvois de 45 ans remporte un concours tout ce qu'il y a de plus sérieux, supervisé par l'Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) et organisé par le secrétaire général du Mondial du Chasselas, Claude-Alain Mayor, un Vaudois également. Place aux mots du terroir, ceux de Serge Diserens.
Ça a commencé quand, le vin, chez les Diserens?
Serge Diserens: C’est mon arrière-arrière-grand-père qui a commencé à travailler la vigne. En 1870. Le domaine Les Moines, où je me trouve, à la Route des Moines numéro 9, on y est depuis 1891. Avant, les Diserens avaient une maison vigneronne en ville. Mon grand-père l'a vendue au profit d’une cave d’un bâtiment d’exploitation beaucoup plus pratique, qu’il a récupérée de la famille Alphonse Mayor. La marque Les Moines, elle, est très vieille. Il y avait un monsieur qui s’appelait Adolphe Roud et qui exploitait cette marque. Des archives de Villeneuve attestent qu’il a remporté des médailles avec ce vin en 1859, 1864, 1865, 1868 et 1870.
Et vous-même, à quand remonte vos premiers pas dans le vin?
Mon grand-père, qui est un grand malin, a réussi à m’intéresser à la vigne en me faisant faire ma première cuvée quand j’avais 9 ans. C’était en 1986. Il y avait quinze ceps devant la cave. Il m’a dit: «Ces ceps, ils sont pour toi.» J’avais un petit tonneau de quinze litres. A l’époque, le litre de Villeneuve coûtait 9,60 francs, mais moi, je l’avais mis à 10 francs. Autant vous dire qu’à 9 ans, chiffre d’affaires égal bénéfices, parce que les bouteilles, je les avais taupées à grand-papa, et les bouchons aussi. J’avais fait moi-même les étiquettes. D’abord une neutre, au crayon, que j’avais photocopiée en plusieurs exemplaires, avant de les découper et de les colorier à la main. J’ai gardé quelques-unes de ces premières bouteilles.
Quelle formation avez-vous suivie?
A la fin de mon gymnase, j’ai fait une école d’ingénieur en œnologie à Changins, que j’ai finie en 2001, avec le meilleur travail de diplôme de la volée. J’ai complété mes études par un postgrade d’ingénieur de gestion, ce qu’on appelle un Executive MBA, réalisant, là aussi, le meilleur travail de diplôme. Maintenant, et depuis 10 ans, je donne des cours de pratique de cave aux étudiants de Changins.
Et c’est durant vos études que vous avez rencontré votre future épouse…
Exactement, à la grande agence matrimoniale de Changins (rires). J’y ai rencontré Stéphanie Delarze, qui a aussi un domaine, avec des vignes sur Aigle et Yvorne. On a eu deux enfants, Héloïse et Victor. Le nom Diserens, lui, serait originaire de Savoie et renverrait à Iseran, le nom du col de montagne. Mais il pourrait aussi être tiré de mot «tisserand».
Combien d’hectares possédez-vous?
A Villeneuve, on a cinq hectares, répartis sur 25 parcelles. Mais j’ai encore des vignes en Valais, une syrah sur Saillon, avec laquelle j’ai déjà été champion du monde, en 2016.
Le chasselas qui vous a valu d’être champion du monde la semaine dernière, il est de quelle année?
De 2021, le millésime qu’on vend en ce moment, 15 francs la bouteille.
L'année 2021 a pourtant été exécrable dans les vignobles romands, non?
En effet, une année compliquée. Il a plu pendant six jours pendant la fleur, vers le 17 juin, et puis après, depuis le 6 juillet, il a plu durant onze jours non-stop, l’équivalent d’un quart des précipitations annuelles. On a perdu 30% de la récolte.
Et malgré cela, vous avez sorti un vin champion du monde. Comment avez-vous fait?
Chez nous, on est très méticuleux. Et puis, j’ai du personnel qui revient d’année en année et qui sait très bien ce qu’on veut.
Ce qui donne?
Au final, on obtient à peu près une bouteille au mètre carré. Soit environ 50 000 bouteilles sur le domaine. On vendange tout à la main. De toute façon, vu la configuration du terrain, en terrasses, Villeneuve est dans le Chablais, on pourrait difficilement faire autrement.
Une très belle région…
Ça oui, avec plusieurs terroirs. On a de l’alluvionnaire, qui descend le long de la Tinière, une rivière des Préalpes qui mène au col de Chaude. On a du colluvionnaire, à savoir de l’éboulis, vers les carrières d’Arvel, que tout le monde connaît, c’est là qu’on produit le ballast pour quasiment toute la Suisse. Au milieu, il y a le glacier du Rhône, qui a laissé çà et là des lentilles argileuses, du poudingue, de la moraine. Donc un sol assez hétérogène, mais qui permet vraiment d’avoir de la complexité.
Pour quels résultats?
Ça donne des parchets où je peux planter mes vignes en fonction du terrain: les chasselas sur sol lourd, les spécialités blanches et rouges sur sol léger. Le riesling du Rhin, le pinot gris, le sauvignon pour les blancs. Le pinot, le gamay, la gamaret, le garanoir pour les rouges. On a certains vins qui font jusqu’à 36 mois d’élevage en fûts de chêne, quand les grands châteaux bordelais font 24 mois.
Quel est votre vin le plus cher?
C’est «la meilleure syrah du monde», vendue 89 francs la bouteille.
Et le moins cher?
C’est le chasselas, 15 francs comme déjà dit. C’est donné pour le meilleur du monde (rires).
Et où peut-on le trouver?
Sur mon site internet: www.monvin.shop.
Et à la Coop de Villeneuve aussi?
Non, pas à la Coop de Villeneuve. Vous savez, moi, j’aime bien connaître mes clients et raconter mon histoire. Le vin, c’est un vecteur social qui permet de rencontrer des gens. On peut se procurer mon vin sur mon site, mais aussi au domaine, où on peut le déguster. On a une magnifique terrasse, avec vue sur le lac.
Comment vous êtes-vous préparé au championnat de monde que vous avez remporté?
Tout le boulot, ça se fait à la vigne. Vous connaissez la loi de Pareto? Les 80% de la qualité se font avec 20% du temps. Et les derniers 20% de qualité demandent 80% du temps. Ce qui fait que souvent les gens abandonnent à la fin de la première partie, ils dépensent l’énergie minimale.
Concrètement?
C’est du tri rigoureux aux vendanges, un respect maximum de la matière première, des pressurages doux, des débourbages légers, une vinification très attentive, plutôt à basse température pour éviter que les arômes partent, des filtrations pas trop serrées, juste ce qu’il faut pour que ce soit clair, mais sans excès.
Avez-vous fêté votre victoire?
Fêter? Et comment! Ça a fini assez tard. J’ai d'abord eu un huis-clos avec mes copains de l’école d’ingénieur, qui m’ont fait une surprise. On verra à la rentrée si on fait une cérémonie plus officielle.
Le chasselas Les Moines cuvée 2021, on en trouve encore?
Oui. On a fait les mises en bouteilles vers le mois d’avril. En général, on en a facilement jusqu’à Noël. Mais effectivement, ces temps, le téléphone sonne, je ne vais pas vous le cacher.
Son prix, il ne bouge pas? Toujours quinze francs?
Une «vidéo explicative» sur la guerre en Ukraine, publiée par l'armée suisse, a fait les gros titres cette semaine.