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L’écrivain allemand Erich Kästner est particulièrement connu pour ses livres pour la jeunesse souvent adaptés au cinéma, et son plus célèbre roman traduit, Émile et les Détectives (1929). L’auteur ne s’est cependant spécialisé dans la littérature jeunesse ; sa carrière a débuté dans la période de la République de Weimar avec des poèmes et des essais socialement critiques et antimilitaristes. Dès le début de l’ère nazie, ses ouvrages ont été inscrits sur la liste des œuvres « non-allemande » et ses livres ont été brûlés dans les autodafés allemands de 1933. Il est tout de même resté en Allemagne et a réussi à écrire quelques scenarii, textes de théâtre et cabaret sous un pseudonyme. Parmi ses nombreux livres méconnus, Fabian – Histoire d’un moraliste (Fabian. Die Geschichte eines Moralisten; 1931), qui aurait dû s’appeler à l’origine Fabian – Der Gang vor die Hunde. Le titre ainsi que le la version originale a été retoquée par l’éditeur, qui a changé le titre et remanié le texte dans le langage et des scènes écourtées ou coupées. Étonnamment, après la guerre, Kästner n’a pas repris sa première version et ce n’est qu’en 2013 qu’une version « reconstituée » a été publiée, sous le titre original, Der Gang vor die Hunde ( qui pourrait être traduit par « Aller aux chiens » mais a été judicieusement intitulé en français en 2016 par Vers l’abîme). C’est ce que nous propose de regarder le cinéaste allemand Dominik Graf avec son dernier film présenté à la Berlinale 2021 en compétition et qui commence sa tournée des festivals avec sa projection à l’IFFR 2021, avant sa sortie cet été.
Le moraliste, c’est Jakob Fabian (Tom Schilling), la trentaine, docteur en littérature qui, pour payer sa chambre dans une pension et ses virées nocturnes, avec son meilleur ami fortuné Stephan Labude (Albrecht Schuch), bien arrosées dans les cabarets et les lupanars de Berlin, travaille comme rédacteur publicitaire dans une usine de cigarettes. Alors que Labude, riche mais en quête de reconnaissance, fragile émotionnellement, prend des positions politiques à contre-courant de l’émergence national-socialiste, Fabian reste à distance des choses et se pose en observateur, un peu détaché, un peu ironique. Jusqu’à ce que l’amour frappe à sa porte sous les traits d’une avocate stagiaire, Cornelia Battenberg (Saskia Rosendahl) qui va bouleverser sa vision pessimiste du monde. À mesure que l’on s’enfonce dans ce début des années 30, force est de constater que son regard n’est pas si biaisé que cela par son caractère et que les choses que les événements individuels qui vont toucher ces trois personnages principaux sont intimement liés à la déliquescence collective de la société allemande qui s’offre corps et âmes au national-socialisme. Le monde qui était redevenu vivant plein de promesses se désagrège sous les yeux de Fabian, impuissant à garder son emploi, à préserver son amour et sauver son ami. Les « chiens » commencent à pulluler, se placent tout autour, il devient impossible de les éviter…
Fabian oder der Gang vor die Hunde est un long-métrage d’une folle modernité, dans le jeu des actrices et acteurs, dans la captation des images et du son ; c’est simple, on a l’impression d’être au présent ! Peut-être aussi à cause du sujet qui ressurgit comme de la mauvaise herbe dans le champ politique de nos sociétés encore démocratiques…
L’intrigue a proprement parlé est cette atmosphère de crépuscule dans laquelle déambule Fabian et dans laquelle les spectateurs-trices se laissent entraîner, transporté.es sur le fil narratif presque sans s’en rendre compte. La première scène est à cet égard magistrale : Nous sommes dans une station de métro berlinois, un train de la U1 arrive, nous montons dedans, nous sortons à Nollendorfplatz (ou Ku’Damm ?) et progressivement les states du temps se confondent, les gens sont toujours habillés 2021 mais on aperçoit une affiche placardée sur le mur avec une croix gammée, la caméra nous mène dans l’escalier de sortie et nous tombons sur Fabian qui se tient à l’extérieur, une cigarette à la main, dans le Berlin des années 30. On ne le quittera plus pendant trois heures fascinantes d’immersion dans les prémisses du mal du XXe siècle. Cette adaptation intelligente, qui tourne autour du point aveugle de l’histoire, fait de nombreuse référence à la Première guerre mondiale mais ne commente ni le passé ni le présent, instaure une atmosphère, garde une certaine distance pour ne pas prêcher et moraliser – puisque justement il s’agit de morale ; elle donne de la matière à voir, à ressentir et à interpréter soi-même.
Cette explosion des sens est servie par une narration visuelle éclatée qui mêle les supports cinématographiques, allant de la HD au super-8 en passant par des images d’archives intercalées, des extraits de films muets, ainsi que par un design sonore qui implique les spectateurs-trices avec des dialogues qui parfois deviennent difficilement audibles, comme si nous étions dans un environnement dans lequel il faut tendre l’oreille pour entendre et comprendre ce qui est dit, de la musique qui prend le dessus ou sert de tapis d’ambiance, des sons de l’époque. Le jeu de textures d’images, de saturations, de mise en abîme dans le récit, de voiles de lumières, de flous, de caméra tremblante ou tout à fait maitrisée, de cadrages de guingois comme parfaitement découpés, de perspectives démultipliées ainsi que des écrans splittés, de deux voix hors champ (une masculine et une féminine) qui surgissent de-ci de-là et se font parfois écho, la récursivité du sujet cinéma avec Cornelia qui devient actrice et tourne dans les mythiques studios Babelsberg, un montage nerveux et discursif, toutes ces bouffées de vie et d’histoire(s) suspendent le temps qui se dissout dans les 176 minutes du film.
La ville de Berlin est un personnage à part entière dans cette histoire d’amour et de morale, avec ses larges rues bordées de grands immeubles bourgeois, son ventre mou, les hauts plafonds de ses appartements, ses zones industrielles, ses folles nuits et ses réveils veisalgiques, son borderline permanent, magnet intellectuel et politique qui la rend tout à la fois passionnante, passionnée et haïssable… Dans la dernière partie du film, Fabian rentre à Dresde chez ses parents et lorsqu’il reprend contact avec Cornelia et se donnent rendez-vous à Berlin, il lui dit :
Tu peux me montrer ton Berlin, s’il existe encore.
La dernière apparition de Dominik Graf à la compétition à la Berlinale date de 2014 avec Die geliebten Schwestern sur la vie amoureuse du poète Friedrich von Schiller ; l’attente fût longue, mais elle en valait la peine, son Fabian oder der Gang vor die Hunde est un petit bijou cinématographique.
De Dominik Graf; avec Tom Schilling, Albrecht Schuch, Saskia Rosendahl, Michael Wittenborn, Petra Kalkutschke, Aljoscha Stadelmann, Anne Bennent, Meret Becker; Allemagne; 2021; 176 minutes.
Malik Berkati
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