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Alors que le monde célèbre le centenaire de l’Armistice et que le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.
Quoique né au IVe siècle, en Pannonie, la Hongrie actuelle, Martin avait grandi à Pavie, la Ticinum des Romains où son père occupait des fonctions dans l’administration militaire, ce qui lui vaut son nom, Martin, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre. Lui-même militaire, Martin fut promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.
Terre de sang
Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.
Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.
Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.
A l’origine du mot « chapelle »
C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.
Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy. Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint ; en Suisse Chézard-Saint-Martin (NE) et Sankt-Martin (GR) se joignent à la cohorte des villages d’Europe qui en maintiennent le souvenir.
Tous les Martins du monde
Et puis il y a les six millions de personnes en France dont le nom de famille est Martin, Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, Martin Schulz, président du Parlement Européen, et le pauvre Martin pauvre misère de Brassens.
Quant aux enfants allemands, ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.
18 réponses à “Saint Martin: de la cape à la chapelle”
Très populaire, Martin a fortement contribué à la diffusion du christianisme en Gaule. Comme indiqué dans ce remarquable article, un grand nombre d’églises, de lieux, de cités et de patronymes portent son nom.
C’est en référence à la place de saint Martin dans la culture française qu’en novembre 1918, les négociateurs français ont choisi de fixer au 11 novembre la date de l’armistice
L’an prochain on célébrera le 1700 ème anniversaire de sa mort (11.11.397)
Dominique, che articolo spaziale ! Grazie, é stato un piacere leggerti e ci riferiremo al tuo scritto in avvenire.
Spero potremmo rivisitare insieme la Cattedrale di San Martino in Lucca nel cui interno é custodita una delle prime statue “tutto tondo” raffigurante San Martino …
Ciao Antonella ciao Dominique
Bellissimo articolo!
Saluti
Barbara mda
merci à Dominique pour son article remarquable sur Saint Martin et l’origine du nom chapelle et à la remarque judicieuse de Jacques sur le 11 novembre 1918, à une époque où on vénérait plus que maintenant ce grand saint, au service de la charité.
Un sondage dans les rues en France le jour du 11 novembre a révélé que la plupart des jeunes ne savaient pas à quoi se référait ce jour de congé.
Natif de TOURS, en Touraine, hier 10 Novembre 2016 entre Candes St Martin et TOURS, une sérémonie des 1 700 ans de sa naissance a été effectuée.
Des reliques du Saint sont dans la basilique “Saint MARTIN” de TOURS.
Bonne journée.
Mr RUFFIN
Saint Martin est un des Patrons secondaires de la France car il a converti avec efficacité, par son exemple et ses paroles évangéliques, les campagnes de la Gaule, a dos d’âne, a pied, en mendiant avec ses disciples. C’est grace a lui que la Gaule est restée chrétienne alors que l’arianisme sévissait.
Saint Martin, priez pour la France qui a perdu ses valeurs chrétiennes !
Bonjour,
Je ne suis pas sûr que la fête de saint Martin ait été choisie par les puissances alliées pour imposer l’armistice au Reich allemand et à ses alliés. L’offensive alliée battait son plein et s’emballait presque ; du côté de l’Allemagne, la défaite prenait des airs de déroute, la famine était installée, la révolution grondait.
Des soviets militaires se formaient. Il était temps de mettre fin à la grande boucherie.
L’armistice était nécessaire, mais le Traité de Versailles, tel qu’il a été imposé, était une erreur, grosse de d’une nouvelle boucherie.
Très amusant à lire!
Bravo !
Très bon article!
Martin est aussi souvent compris dans des noms d’oiseaux en français (martin pêcheur, martinet) et en anglais (house martin, martin oil, martin snipe, bank martin, sand martin, black martin etc)
Merci Dominique. Omer Englebert rapporte que la nuit après qu’il eut partagé son manteau, Martin vit en rêve le Christ avec son manteau sur les épaules et l’entendit qui disait à son Père: “J’avais froid, mais le catéchumène Martin m’a réchauffé”.
J’apprécie cette précision qui donne sens aux actes les plus cachés, et a sans doute approfondi la charité de Martin.
En effet, on peut y voir l’envers de la vision qu’a eue saint Paul sur le chemin de Damas: de même que le Christ était ces petits que Saul persécutait, de même il est ce mendiant que saint Martin revêt de sa cape.
Je rajouterai à votre intéressant article, dont je connaissais l’histoire auparavant, que le maréchal Foch avait choisi délibérément la date du 11 novembre pour signer l’armistice, fête du saint patron, au lieu du 9-10- ou 12 novembre, car en grand chrétien, cette date lui était symbolique.
Chaque fois que parait un article sur La Ligne Claire, je m’en réjouis.
Et je dois dire que cet article sur St Martin est fascinant.
Tout grand merci.
Monsieur,
Quel plaisir toujours renouvelé de vous lire, et de vagabonder d’un article à l’autre au rythme de votre culture riche et profonde !
A quand l’édition d’un recueil de vos billets version papier ? Tous les iPads du monde ne valent pas un bon bouquin à feuilleter au coin du feu, je suis certain que vous en conviendrez.
Respectueusement
Cher Monsieur, je vous remercie de ces commentaires si chaleureux. Sachez que désormais vous pouvez vous abonner à La Ligne Claire directement à partir du site du journal Le Temps (www.letemps.ch); et puis n’hésitez pas de faire part de votre enthousiasme à vos proches. Cordialement.
Bonjour,
Bravo sur votre article sur Saint Martin. Etant l’heureux possesseur d’une sculpture en bois illustrant la fameuse scène, et qui ne cesse de m’émerveiller, je connaissais l’histoire de saint Martin. Par contre je n’avais jamais fait le rapprochement entre Capella et chapelle. C’est chose faite et merci.
Merci. Vous honorerez ce grand saint en partageant son histoire.