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5 novembre 2020 - Alexandra Charvet
Soutenir les familles plutôt que stigmatiser leurs comportements
Pour le sociologue Éric Widmer, la Suisse a besoin d'une politique familiale plus explicite. Ses récents travaux sur les transformations des dynamiques familiales pendant le confinement l'ont confirmé. Entretien.
LeJournal: Vos recherches durant le confinement ont fait l'objet d'un chapitre de l'ouvrage «Covid-19 – Le regard des sciences sociales». En quoi ont-elles consisté?
Éric Widmer: Nous nous sommes intéressé-es aux différentes expériences vécues par les familles durant le confinement de ce printemps. Notre étude s'est basée sur l'analyse d'articles de presse de différents pays – la Suisse, la France, l'Allemagne, la Suède, la Russie et le Royaume-Uni. Il ne s'agit pas d'une recherche systématique – nous avons sélectionné un ou deux journaux par pays – mais elle donne des résultats intéressants et montre que le confinement a mené à une surfonctionnalisation des familles et à une retraditionnalisation de celles-ci du point de vue des rapports de genre.
Qu'entendez-vous par surfonctionnalisation?
À partir du XVIIIe siècle, la famille a progressivement perdu une partie de ses fonctions au profit du marché du travail et de l'État. L'éducation des enfants, qui était assurée par les parents dans les familles paysannes par exemple, a été prise en charge par l'école. De même, la solidarité sociale, assumée traditionnellement par la famille en cas de maladie ou de chômage, a été délaissée avec l'émergence des assurances sociales. On assiste depuis la révolution industrielle à une spécialisation fonctionnelle de la famille autour des tâches de soutien émotionnel et d'intimité. Ce mouvement historique a été remis en question dans le cadre du confinement, avec la redécouverte des fonctions traditionnelles de la famille.
Avez-vous pu observer une différence selon les contextes nationaux?
Ce que montrent toutes les expériences dans tous les pays, c'est que cette situation a été beaucoup plus difficile pour les familles ayant de faibles ressources financières et éducatives et qu'elle touche plus les femmes que les hommes, alors qu'on aurait pu penser que cette période permettrait une égalisation des contributions masculines et féminines. Cette retraditionnalisation des rôles a été moins constatée en Suède, qui n'a pas fait de confinement, en partie pour ne pas augmenter les inégalités de genre en permettant aux deux parents de travailler. Elle a aussi été moindre dans les pays où les mères sont moins actives professionnellement. Malheureusement, aucune politique familiale active n'a été mise en place durant cette période, au contraire de politiques concernant la conservation de l'emploi ou le scolaire. Les aides familiales ont été très peu nombreuses en Europe et presque inexistantes en Suisse. Seule l'Allemagne a fait des tentatives de soutien ponctuel aux familles monoparentales.
Quelles ont été les difficultés spécifiques à ces familles?
En sociologie, on insiste beaucoup sur le fait que la famille ne s'arrête pas au ménage, mais dans les faits, c'est ce critère qui a été retenu pour décoder de mesures visant à limiter les contacts, ce qui a rendu la situation des familles recomposées et des familles monoparentales très difficile durant le confinement. Les questions du droit de visite et du passage des enfants d'un ménage à l'autre ont été problématiques. En Suisse, il y a eu un refus systématique de légiférer ou de faire des recommandations sur cette question. Les autorités ont laissé la gestion des contacts à la responsabilité des parents divorcés, ce qui a créé des situations de tension, en particulier quand les questions de garde étaient déjà compliquées. Cela montre l'importance de réfléchir aux frontières de la famille pour éviter que ces périodes ne donnent lieu à des ruptures entre parents et enfants.
Au moment d'affronter la deuxième vague, quels sont les points à considérer pour élaborer une politique familiale cohérente?
Pendant la période de confinement, un certain nombre de fonctions sociales ont été reportées sur les familles, un rôle qui n'est pas du tout reconnu en ce moment. On met plutôt les familles sous pression en insistant de manière très systématique sur le fait qu'elles sont la source principale d'infection. C'est paradoxal, car si l'on surfonctionnalise la famille pendant quelques mois, elle ne peut pas ensuite s'adapter immédiatement aux nouvelles mesures. Le fait que la famille soit aujourd'hui réinterprétée par les autorités comme un lieu de danger et de déresponsabilisation est un message difficile à entendre, ce qui explique les réactions d'incompréhension et d'opposition. Un soutien plus actif aux familles plutôt qu'une stigmatisation de leurs comportements dangereux semblerait plus approprié compte tenu de la situation.
Voyez-vous d'autres mesures?
Il s'agit d'instaurer des soutiens financiers mais aussi institutionnels, notamment avec des directives générales plus claires pour l'ensemble du pays concernant les relations dans les familles, en particulier la garde des enfants. Les familles manquent de clarté sur les modèles qu'elles peuvent ou qu'elles doivent mettre en place. Il convient à l'État de proposer, voire d'imposer des modèles normatifs d'urgence. Cela concerne aussi le droit d'accès aux aîné-es dans les EMS. D'autre part, Il est très important que nos définitions de la famille prennent en compte la réalité du terrain et ne restent pas réduites à la dimension du ménage. Avec une telle définition, il y a, par exemple à Genève, un nombre important de personnes qui se retrouvent soudainement isolées. Le regroupement familial des familles transnationales devrait en particulier être davantage pensé.
Pourquoi n'a-t-on pas mieux réfléchi à tout cela durant cet été?
La Suisse n'aime pas légiférer dans le domaine familial, considéré comme faisant partie de la vie privée. C'est pourquoi notre pays n'a pas de politique familiale explicite contrairement à d'autres, où il existe un Secrétariat d'État aux affaires familiales ou un ministre de la Famille. Pourtant, avec ou sans coronavirus, la Suisse a besoin d'une politique familiale plus explicite.
Dynamiques familiales et Covid-19: réactions à la période de confinement
e-conférence par Myriam Girardin, Vera de Bel, Olga Ganjour, Éric Widmer et Marie-Ève Zufferey (UNIGE)
jeudi 3 décembre 2020 | 18h15
https://unige.zoom.us/j/93424800543