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Mouette tridactyle Rissa tridactyla de 1ère année, baie de Morges-Préverenges VD, 26 novembre 2022. Lionel Maumary.
La Mouette tridactyle niche sur les côtes septentrionales ainsi que les îles arctiques d'Eurasie et d'Amérique du Nord: la sous-espèce nominale s'étend de l'est du Canada et du Groenland à travers l'ouest et le nord de l'Europe jusqu'en Nouvelle-Zemble, en Terre du Nord, sur les îles de Nouvelle-Sibérie et la péninsule de Taïmyr (Russie), remplacée de la Sibérie orientale à l'Alaska par la sous-espèce du Pacifique R. t. pollicaris.
Avec 500'000-800'000 couples chacune, l'Islande, la Norvège et la Grande-Bretagne hébergent plus de trois quarts de la population européenne. L'espèce se disperse en hiver dans le nord de l'Atlantique et du Pacifique, n'atteignant qu'en petit nombre la Méditerranée et rarement les tropiques. Les reprises d'oiseaux immatures bagués en Europe montrent que les Mouettes tridactyles peuvent traverser l'Atlantique en moins de 6 semaines, même pendant la période de reproduction.
En Suisse, la Mouette tridactyle apparaît généralement sur les plus grands lacs du Plateau, certaines invasions touchant plutôt le Léman et d'autres plutôt le lac de Constance. Sur le Léman, les données se concentrent dans le Petit-Lac près de Genève ainsi qu'à La Côte; sur le lac de Constance, 30% des oiseaux sont observés au delta du Rhin A. D'autres sites fréquemment visités sont Yverdon VD, le Fanel BE/NE/Chablais de Cudrefin VD, la retenue de Klingnau AG et le Rhin à Bâle. Quelques observations ont exceptionnellement été effectuées dans le Jura, à l'intérieur des Alpes ainsi qu'au Tessin.
Les premiers migrateurs d'automne sont observés en septembre et octobre, exceptionnellement déjà fin août, la plupart des arrivées ayant lieu entre novembre et janvier. Un faible transit prénuptial débute en mars, culmine en avril et se termine en mai. Il existe en outre une donnée d'un adulte les 5-6 juin 1968 au delta du Rhin A et du 10 juillet 1989 à Frutigen BE. Les invasions de 1955 et 1957 et 1999/2000 comportaient 92% et 83% d'adultes respectivement, alors que celle de 1993 concernait à 93% des jeunes de 1er hiver. Pour les autres années, les adultes représentent 31% des individus.
L'arrivée des Mouettes tridactyles en Suisse est généralement directement liée aux tempêtes d'ouest, comme lors de chaque afflux. Sur environ 378 individus signalés de 1950 à 2003, 167 l'ont été lors de 4 irruptions majeures: 73 individus en février 1955 (sans 12 de la rive du lac de Constance), 27 en février 1957, 27 en octobre/novembre 1993, 40 en décembre 1999/janvier 2000, suite à l'ouragan «Lothar» ; celle de janvier 1983 a essentiellement touché les rives françaises du Léman, avec 21 observations. D'autres invasions avaient également été signalées au XIXe siècle sur le Léman, fin février 1806 et début mars 1818, après des ouragans du sud-ouest, ainsi qu'en février 1860 et en 1879; des irruptions plus modestes ont aussi eu lieu sur le Léman en 1962, 1979 et 1981 et dans le nord-est de la Suisse en janvier et février 1993. Si l'on ne tient pas compte de ces grandes invasions, le nombre moyen d'individus observés par année est resté stable au cours des 20 dernières années: il était de 4.7 dans les années 80 et de 4.5 dans les années 90. Les effectifs européens ont augmenté depuis le début du XXe siècle pour se stabiliser dans les années 70; parallèlement, l'aire de reproduction s'est étendue vers le sud jusqu'au Portugal.
La Mouette tridactyle niche en colonies parfois gigantesques dans les hautes falaises bordant l'océan, en plus petit nombre sur des bâtiments et des môles; elle hiverne en haute mer. En Suisse, l'espèce s'échoue ou fait escale surtout sur les plus grandes étendues d'eau, se reposant de jour – et de nuit lorsqu'elle est épuisée – sur les débarcadères, pontons, digues, enrochements, môles, blocs erratiques, pilotis, radeaux, bateaux, bouées, îlots et bancs de sable. Les circonstances des échouages de 1806 et 1818 sur le Léman près de Genève indiquent l'état d'épuisement généralement constaté chez les Mouettes tridactyles chez nous: «…les oiseaux étaient si fatigués, si désorientés, qu'ils arrivèrent en grand nombre jusque dans le port même de la ville et qu'on en tua à coups de pierres et de bâtons». La majorité des oiseaux déportés fin décembre 1999 par l'ouragan «Lothar» étaient partiellement mazoutés par le pétrole de l'«Erika», qui sombra le 12 décembre 1999 au large du Morbihan F ; ils ont survécu plus longtemps que les Océanites tempêtes déportées en même temps, mais au moins 5 ont été la proie de l'Autour des palombes à Buchillon VD.
Essentiellement diurne et grégaire, la Mouette tridactyle se nourrit principalement de petits poissons, de taille généralement inférieure à 10 cm, ainsi que d'invertébrés aquatiques. Elle capture ses proies juste sous la surface de l'eau en plongeant depuis les airs, avec ou sans vol sur place, plus profondément que la majorité des autres laridés : elle disparaît souvent complètement sous l'eau et peut atteindre une profondeur de plus d'un mètre; elle picore parfois les insectes et autres invertébrés aquatiques en nageant près du rivage ou en volant en cercles. La Mouette tridactyle suit volontiers les bateaux de pêche pour se nourrir des déchets de poisson, aussi chez nous. Les charognes ne sont pas dédaignées et les autres oiseaux sont parasités à l'occasion. La plupart des observations helvétiques concernent des oiseaux isolés ou de petits groupes de 2-6 individus, exceptionnellement plus lors des grandes irruptions. Ils séjournent parfois quelques jours au même endroit, le temps de reprendre des forces, mais guère plus de 20 jours. Généralement silencieuse hors de la période de reproduction, la Mouette tridactyle est très bruyante dans la colonie de reproduction, ses cris incessants « kiti-ouèk» (d'où ses noms anglais «Kittiwake» et norvégien «Krykkje») formant un brouhaha intense.
Cette espèce abondante ne paraît actuellement pas menacée. Depuis 1985, le succès de reproduction a cependant été très bas certaines années, notamment en Norvège, en Russie et en Ecosse, ce qui a pu être mis en relation avec une pénurie de ressources alimentaires, probablement due à la surexploitation commerciale des mers. Les marées noires constituent une menace sérieuse, certaines populations pouvant encore être affectées une décennie plus tard.
La dernière décade de novembre 2022 a été marquée par une série de dépressions sur le nord de l'océan Atlantique et les îles Britanniques, qui génèrent des conditions météorologiques venteuses qui déportent certains oiseaux de mer vers l'intérieur des terres. Plusieurs lacs suisses ont été touchés par un afflux de Mouettes tridactyles, surtout des jeunes de première année isolés, mais c'est le Léman qui en accueilli le plus grand nombre dès le 24 novembre, avec notamment un groupe comptant 12 individus (8 adultes et 4 jeunes, H. Fivat et al.).
|Lionel Maumary, Ornithologue

Né en 1968, Lionel Maumary a obtenu son diplôme de biologiste à l’université de Lausanne en 1996. Sa passion pour les oiseaux se révèle à l’âge de 6 ans, quand il parvient à apprivoiser une Rougegorge. Son intérêt pour l’observation et l’étude des animaux ne cesse ensuite de s’affirmer, notamment après avoir vécu une partie de son enfance aux Etats-Unis. Les oiseaux d’Europe vont assez vite devenir son centre d’intérêt principal, et ses vastes connaissances de naturaliste de terrain vont apporter crédibilité et cohérence aux nombreux projets dont il sera l’initiateur (camps de baguage du col de Jaman, île aux oiseaux de Préverenges, etc.).
Observateur infatigable de l’avifaune, il a vu près de 350 espèces d’oiseaux en Suisse. Lauréat du prix « Earth Champions » en 2005 dans le domaine de la biodiversité, il est président du Cercle ornithologique de Lausanne depuis 1990, collaborateur de la Station ornithologique suisse depuis 1986, membre du comité de Nos Oiseaux depuis 1988 et celui de Pro Natura Vaud depuis 2000.
Il a créé la première ligne d’information ornithologique francophone « Birdline » en 1989 et a été membre de la Commission de l’avifaune suisse (CavS) pendant 12 ans. Depuis 995, il travaille au sein du bureau d’études en environnement Ecoscan SA et guide des voyages ornithologiques.
Il est l’initiateur de l'ouvrage complet sur l'avifaune suisse « Les Oiseaux de Suisse », dont il a écrit les textes et réalisé une part importante des photos.
Début de la chronique sur Oiseaux.ch en mars 2008.