Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06865.jsonl.gz/778

Plus de 150 millions de personnes dans le monde ont une infection chronique par le virus del’hépatite C (VHC), c’est-à-dire 3% de la population globale. Selon l’Office fédéral de la santé publique, en Suisse, 0,7 à 1% de la population est infectée par le VHC. Cette infection est associée à une morbidité et mortalité accrues, largement liées aux complications terminales de la maladie hépatique, c’est-à-dire la cirrhose décompensée et le carcinome hépatocellulaire. Cependant, en plus des séquelles strictement liées au foie, l’infection par le VHC est aussi associée à des manifestations au niveau d’autres organes et systèmes (tableau 1). Les mécanismes physiopathologiques à la base de ces manifestations ne sont pas complètement connus : on suspecte soit la réplication du virus au niveau de ces mêmes sites extrahépatiques, soit une réaction inflammatoire et/ou immunitaire accrue avec des effets systémiques, ce dernier mécanisme par analogie avec l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH).1 Dans cet article, nous allons donner un bref aperçu des principales manifestations extrahépatiques associées à l’infection par le VHC. Nous allons conclure avec des considérations concernant le traitement du VHC et ses conséquences au niveau des différents systèmes intéressés.
Plusieurs études ont montré que les patients infectés par le VHC présentent un risque augmenté de développer un diabète de type 2, via une augmentation de la résistance à l’insuline, et ce indépendamment d’autres facteurs de risque.2 Bien que le VHC infecte essentiellement le foie, la composante extrahépatique de la résistance à l’insuline semble être prépondérante, probablement médiée par des mécanismes endocriniens impliquant des médiateurs solubles sécrétés par les hépatocytes infectés. Ces médiateurs, pas encore identifiés, diminueraient la captation du glucose et la consommation oxydative des cellules musculaires et des adipocytes.3
L’impact clinique de la résistance à l’insuline sur l’hépatite C est considérable. Elle est en fait associée à une accélération de la progression de la fibrose et à un risque augmenté de développer un diabète de type 2, avec ses conséquences aux niveaux hépatique (risque accru de carcinome hépatocellulaire) et ex-trahépatique, notamment rénales et cardiovasculaires. La résistance à l’insuline a aussi été identifiée en tant que facteur prédictif de réponse virologique réduite aux traitements à base d’interféron alpha et de ribavirine.4,5 Cependant, deux études récentes ont suggéré que la résistance à l’insuline n’affecterait pas la réponse au traitement en cas d’ajout d’un inhibiteur de la protéase tel que le télaprévir.6 L’influence négative exercée par l’insulino-résistance sur la réponse virologique semble disparaître complètement avec les régimes sans interféron.7
L’association entre l’infection par le VHC et les maladies cardiovasculaires demeure controversée. L’infection virale C est généralement associée à un profil lipidique favorable comparé aux sujets séronégatifs (diminution du cholestérol total, des lipo-protéines à basse densité et des triglycérides, et une augmentation des lipoprotéines à haute densité),8 ce qui, en principe, devrait diminuer le risque d’événements cardiovasculaires. Cependant, plusieurs études ont fait état d’une association entre le VHC et le développement d’athérosclérose, notamment en ce qui concerne l’épaisseur de l’intima-média des artères et le développement de plaques. Ceci se traduit en une augmentation d’événements cliniques aux niveaux cardiaque et cérébral. Une analyse multivariée a démontré que l’infection par le VHC est un facteur prédictif positif indépendant de maladie coronarienne, avec un risque augmenté d’environ quatre fois par rapport aux contrôles non infectés.9 Une relation similaire avec l’athérosclérose carotidienne a été démontrée : une étude a même mis en évidence une association indépendante avec la charge virale.10 La mortalité liée aux événements cérébro-vasculaires est aussi augmentée d’environ un quart par l’infection par le VHC.11 Généralement, la mortalité liée aux accidents cérébro-vasculaires est augmentée chez les patients avec acide ribonucléique (ARN) du VHC détectable, ce qui n’est pas le cas chez les patients sans réplication virale identifiable.12
Toutefois, ces données qui découlent d’études rétrospectives ou de cohortes ne sont pas retrouvées dans d’autres travaux.13 Ces différences de résultats peuvent être liées aux nombreuses caractéristiques – y compris génétiques – des populations étudiées ou de la fréquente absence de données concernant les principaux facteurs de confusion, tels que le tabagisme. On déplore surtout la rareté de données de suivi à long terme de patients guéris de leur infection suite au traitement antiviral.
La pathogenèse des manifestations cardiovasculaires en cours d’hépatite C pourrait être conséquente d’une part, aux perturbations du métabolisme glucidique ou d’autre part, à l’état inflammatoire chronique et systémique lié à l’infection virale. Une dysfonction endothéliale a aussi été évoquée.14
Parmi les manifestations extrahépatiques du VHC, la cryoglobulinémie est probablement la plus connue. Dans le contexte des patients infectés par le VHC, il s’agit toujours d’une cryoglobulinémie mixte (CM) de type II (IgM monoclonale et IgG polyclonale) ou de type III (IgM et IgG polyclonales). La prévalence chez les patients infectés se situe entre 19 et L 50%.15
Du point de vue physiopathologique, le VHC est connu pour son lymphotropisme. Sans forcément infecter les lymphocytes, le VHC a néanmoins la capacité d’interagir, par le biais de la protéine E2 de son enveloppe, avec la protéine membranaire CD81 exprimée par les lymphocytes B, T et les monocytes. Cette interaction amènerait à une stimulation antigénique persistante, avec prolifération lymphocy-taire B et production d’IgM qui se complexent avec les particules virales. Ces complexes ont les propriétés typiques des cryoglobulines, en fixant le complément circulant C1q, permettant ainsi leur adhésion à l’endothélium. La vasculite qui en découle est à la base de la lésion tissulaire.16
Selon différentes études, environ un dixième des patients VHC avec une CM vont présenter une manifestation clinique, occasionnellement multisystémique. Parmi les facteurs de risque de développer des manifestations cliniques, on note surtout la fibrose hépatique avancée. Les poussées se ca-ractérisent par des symptômes généraux (fièvre, asthénie), myalgies et arthralgies, ces dernières pouvant évoluer jusqu’à des franches arthrites aiguës. Parmi les patients avec CM sur VHC, jusqu’à 80% présentent au début la triade symptomatologique classique : purpura, arthralgies et asthénie.17
L’atteinte cutanée est la plus fréquente, et intéresse entre 30 et 100% des patients symptomatiques. Elle se manifeste par des poussées d’une durée de trois à dix jours, typiquement en hiver. Les manifestations objectives peuvent être précédées par une sensation de brûlure. L’examen clinique pourra objectiver une éruption purpurique mais aussi des ulcères, typiquement au niveau malléolaire interne.18
Une néphropathie est observée chez 20% des patients au moment du diagnostic de CM associée au VHC et chez 35 à 60% des patients pendant le suivi. Histologiquement, l’atteinte rénale a les caractéristiques d’une néphropathie membranoproliférative, mais avec des thrombus dans les capillaires formés par des cryoglobulines précipitées et avec des dépôts diffus d’IgM au niveau des capillaires glomérulaires.16 Cliniquement, on peut noter une hématurie asymptomatique sans protéinurie néphrotique (l 3 g/24 heures) avec une fonction rénale normale. Toutefois, dans 30% des cas, l’atteinte clinique se ma-nifestera par un syndrome néphrotique aigu ou encore un syndrome néphritique.19 L’atteinte rénale peut évoluer jusqu’à l’insuffisance rénale chronique terminale avec nécessité de dialyse ou de transplantation rénale. La néphropathie est la cause de mortalité la plus fréquente chez les patients avec CM sur VHC : la mortalité à dix ans des patients qui montrent une atteinte rénale franche se situe entre 33 et 49%.20
La CM peut aussi causer des atteintes du système nerveux, typiquement périphérique, de type sensi-tivo-axonale, se manifestant par des neuropathies symétriques distales ou des mononévrites parfois multi-ples.21 L’atteinte du système nerveux central (SNC) (cérébrite) est plus rare.
Une atteinte du tube digestif se retrouve chez 2 à 6% des patients qui présentent alors des douleurs abdominales, pouvant évoluer jusqu’à une franche claudication mésentérique. Environ un tiers des patients avec atteinte digestive présentent de la fièvre associée avec une diarrhée sanglante. L’atteinte digestive peut évoluer jusqu’à la perforation et au choc septique. La mortalité des patients qui développent une ischémie mésentérique est dramatiquement élevée, supérieure à 80%.22
A souligner enfin que le traitement de la CM doit toujours prendre en compte le phénomène lymphopro-lifératif ainsi que l’infection par le VHC. Le traitement du clone lymphocytaire B privilégiera le rituximab, l’interleukine-2 à faible dose, voire les immunosuppresseurs classiques. L’éradication du VHC avec les antiviraux permet une rémission durable des manifestations périphériques, avec l’exception notable des arthralgies et de la neuropathie.
Les lymphomes chez les patients VHC peuvent être observés dans l’évolution d’une CM. Par rapport à la population générale, les patients avec CM ont un risque 35 fois plus important de développer un lymphome non hodgkinien (LNH). En comparant les résultats de différentes études sur ce sujet, il y a un gradient de prévalence nord-sud en partie lié à la différente prévalence de l’infection virale mais probablement aussi à cause de facteurs génétiques et/ou liés à l’environnement.23
D’un point de vue anatomopathologique, tous les types histologiques de lymphome peuvent être théoriquement observés. En pratique, les LNH dérivés des cellules B sont les plus fréquents. Suivant la classification de l’OMS, les types histologiques les plus fréquents sont les lymphomes folliculaire, à petits lymphocytes (leucémie lymphocytique chronique à cellules B), lymphoblastique et de la zone marginale.24 Concernant ce dernier, une association avec l’infection par le VHC est observée, surtout pour sa forme splénique.
La pathogenèse de cette complication est incomplètement élucidée. Différentes études ont permis de formuler au moins deux hypothèses pathogéniques. D’une part, comme décrit pour la CM, il faut considérer le lymphothropisme du VHC, qui amène à l’interaction entre la protéine E2 de l’enveloppe du virion et la protéine CD81 située sur la membrane des lymphocytes : ceci pourrait entraîner une réponse polyclonale des cellules B, jusqu`à leur transformation maligne. D’autre part, certaines études suggèrent que le VHC favoriserait des mutations au niveau des gènes codant pour les immunoglobulines et des oncogènes. La mutation la plus connue concerne la protéine antiapoptotique Bcl-2, et consiste en une translocation chromosomale qui entraîne une surexpression de cette protéine et donc une inhibition de l’apoptose. Du point de vue général, on peut émettre l’hypothèse que ces deux mécanismes principaux induiraient une survie prolongée des cellules B, en favorisant, en association avec des facteurs génétiques et /ou environnementaux, des aberrations génétiques conduisant à la pathologie maligne.24
Le traitement des lymphomes chez les patients VHC comprend d’abord le traitement de l’infection virale elle-même. A ce sujet, par exemple, il est intéressant de noter que le taux de leucocytes du sang périphérique avec translocation 14 ;18 diminue pendant le traitement antiviral, jusqu’à disparaître chez les patients répondeurs.25
L’infection chronique par le VHC est associée à des comorbidités neurologiques et psychiatriques, indépendamment des troubles préexistants ou de la présence d’une encéphalopathie hépatique. Le symptôme le plus souvent décrit est la fatigue, qui peux affecter jusqu’à 50% des patients. Une autre manifestation fréquente est le déficit neurocognitif, qui s’exprime surtout sous forme d’un déficit d’attention. Ce type de manifestation est typiquement discret mais cliniquement significatif, indépendamment de l’atteinte hépatique.26 Par contre, différentes études ont démontré que les patients avec une virémie détectable ont un déficit neurocognitif plus important que les patients avirémiques, toujours indépendamment de l’atteinte hépatique. D’autres manifestations, qu’on retrouve plus souvent chez les patients infectés par le VHC, comprennent un syndrome dépressif, une anxiété, le désordre bipolaire et la schizophrénie. L’association causale entre multiplica-tion virale et la plupart de ces manifestations est toutefois très controversée.
D’un point de vue physiopathologique, on constate chez les patients VHC-positifs une augmentation du niveau de choline au niveau des ganglions basaux, de la matière blanche et de la matière grise occipitale ainsi qu’une augmentation du rapport myoinositol/créatinine dans la matière blanche.27 Ces chan-gements sont observés dans des conditions neuro-inflammatoires, comme la sclérose en plaques et l’infection du SNC par le VIH. Suite à cette observation, on peut supposer que le VHC entraîne une activation immune au niveau du SNC. Il y a de plus en plus d’évidences que le virus peut pénétrer et se multiplier dans le SNC. Une étude a démontré que les cellules endothéliales expriment tous les récepteurs nécessaires pour l’infection par le VHC et qu’elles permettent aussi la réplication virale.28 Cela mène à une apoptose et un affaiblissement de la barrière hémato-encéphalique, qui permettrait le passage du VHC dans le système nerveux.
L’infection par le VHC est associée à un risque augmenté de mortalité, non seulement hépatique mais aussi extrahépatique. Les causes de décès extrahépatiques les plus importantes incluent certains événements cardiovasculaires, des néphropathies ou encore certaines néoplasies extrahépatiques. Le traitement de l’infection virale C peut diminuer l’incidence des lymphomes malins et des accidents vasculaires cérébraux de type ischémique, améliorer les manifestations liées à la CM, les performances cognitives et la perfusion myocardique et diminuer l’incidence des affections cardiaques et rénales chez les patients diabétiques.
La récente introduction de nouveaux traitements plus efficaces et mieux tolérés, et donc accessible à des patients polymorbides chez lesquels l’interféron était auparavant contre-indiqué, a mené au débat autour des potentielles nouvelles indications au traitement des patients VHC. Ces nouvelles indications impliqueraient la prise en compte non seulement de la gravité de l’hépatopathie, mais encore de l’atteinte extrahépatique. En considérant les résultats des études susmentionnées, l’efficacité des nouveaux régimes anti-viraux avec une réduction des effets secondaires et aussi évidemment en prenant en compte le coût élevé de ces nouvelles substances, les nouvelles indications au traitement du VHC promettent d’être un sujet de débat passionné.
> L’infection par le virus de l’hépatite C (VHC) est souvent associée à des manifestations qui sont la conséquence d’atteintes extrahépatiques
> Le VHC augmente le risque de développer une résistance à l’insuline, des comorbi-dités psychiatriques, des manifestations cardiovasculaires ou encore des manifestations liées à la production de cryoglobulines
> Les manifestations cliniques les plus fréquentes d’une cryoglobulinémie liée à l’infection par le VHC sont la vasculite cutanée et la glomérulonéphrite membrano-proliférative
> Le traitement des atteintes extrahépatiques associées à l’infection par le VHC doit pri-vilégier le traitement de l’infection elle-même, ayant comme but l’éradication vi-rale