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Un siècle d’estampes au Cabinet d’arts graphiques
À partir du 19 octobre, le Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire rend hommage à la Société suisse de gravure (SGG), fondée à Zurich en 1918, avec l’exposition Exclusivement contemporain. Tirée du fonds constitué par la société au cours du dernier siècle, la sélection reflète la richesse visuelle et la variété technique des éditions commandées à des artistes suisses et internationaux. Parmi celles-ci, trois œuvres signées Philippe Decrauzat, Claudio Moser et Pat Steir.
Philippe Decrauzat
Habituellement, Philippe Decrauzat travaille sur des effets optiques ou produit des grandes installations qui occupent des salles entières. D’une certaine manière, la série de quatre feuilles exécutée pour le SGG s’inscrit dans cette thématique, mais l’artiste suit ici une direction différente: géométrique, stricte, abstraite. De manière délibérée, il met en place une sorte de progression intellectuelle.
Une première feuille avec quelques mots sert de page de titre, et chaque mot se voit attribuer un espace particulier. Les blocs qui en résultent évoquent une exposition. En effet, ces mots constituent une référence, car ils sont basés sur un collage créé par J.G. Ballard pour le magazine anglais Ambit en 1967.
Les trois planches suivantes sont complètement différentes. Elles sont imprimées recto/verso: la structure de lignes au recto se retrouve au verso, mais en négatif. Les deux images se complètent et s’annuleraient l’une l’autre si on pouvait les voir en transparence. L’effet qui s’installe est étonnant: les lignes sont amples et doivent être vues consciemment des deux côtés. La similitude des motifs incite le spectateur à déplacer son regard d’une feuille à l’autre, à établir des liens et l’engage à comprendre la qualité tridimensionnelle de l’oeuvre.
Dépassant clairement les limites de l’estampe conventionnelle, ces feuilles redéfinissent l’espace et exigent un point de vue différent, une nouvelle compréhension de ce que l’estampe peut accomplir aujourd’hui. Certes, Decrauzat joue avec les proportions entre le papier et l’image; le tracé des lignes oblige le spectateur à laisser son regard vagabonder et l’entraîne dans une abstraction géométrique qui façonne l’espace. Les différentes largeurs de trait y contribuent également, chaque feuille servant de base à la suivante, laquelle doit à son tour redéfinir la règle et contient une charge toujours plus émotionnelle. Plus qu’un ornement géométrique banal, il s’agit en fin de compte d’un labyrinthe; non pas un simple motif, mais le résultat de solutions différentes, surprenantes et exigeantes.
Claudio Moser
Les photographies de Claudio Moser semblent avoir été prises au hasard, de manière involontaire, uniquement grâce au peu de temps qu’il faut pour capturer une image sur pellicule ou prendre une photo numérique. Pour beaucoup de ses prises de vue, il a utilisé un appareil panoramique jetable. Ici, il a appuyé l’objectif contre la fenêtre d’un train en mouvement près de New York. Au moment d’appuyer sur le déclencheur, il ne regardait pas dans le viseur, mais avait les yeux sur le paysage qui défilait. Au final, des surprises surgissent: la superposition de couches de l’espace devient apparente ainsi que le flou provoqué par le mouvement entre le premier plan et l’arrière-plan. Une séquence temporelle qui résulte du voyage en train.
Pendant longtemps, la SGG a été une association plutôt conservatrice qui a eu du mal à intégrer de nouveaux développements et qui est donc restée fidèle aux techniques classiques telles que l’eau-forte, la xylographie ou la lithographie. Avec l’introduction de la photographie, le spectre des éditions de la SGG s’est élargi à un nouveau langage visuel, à des conditions techniques différentes, mais aussi à un nouveau type d’objet. Des multiples (Roni Horn) ont ainsi été créés; les limites et les possibilités de l’estampe ont été remises en question (Roman Signer, Adrian Schiess, ChristianeBaumgartner, Wade Guyton).
Pat Steir
Même si elle n’a jamais vraiment appartenu au mouvement de l’art minimal, Pat Steir signe un oeuvre fortement influencé par l’art conceptuel des années 1960. Ce faisant, l’artiste américaine a toujours cherché des solutions indépendantes qui lui ont permis de tisser des liens avec d’autres éléments, de concevoir l’image plus librement et d’accorder une grande importance au hasard dans l’élaboration de son travail. Les lignes et la surface sont récurrentes chez elle, non pas en tant que formes purement géométriques mais en tant qu’éléments de compréhension de base. Depuis 1988, Steir développe une technique particulière: elle égoutte, pulvérise ou fait couler la peinture et accepte donc sciemment des résultats imprévisibles. Ces processus «incontrôlables» ont conduit à un grand nombre de variations dans sa peinture, mais aussi à une série d’épreuves d’essai dans le cadre des éditions de la SGG.
Réalisée pour la SGG, Daybreak revient sur ces peintures «cascade». Les suggestions de ses pairs ont pris une place importante: d’un côté, le compositeur John Cage, pour lequel ne pas faire quelque chose n’est pas une inactivité, mais une décision consciente contre quelque chose; de l’autre la peintre Agnes Martin, qui l’a encouragée dans la recherche de la spiritualité de son art et de l’essence de la peinture. La couleur utilisée par Steir trouve un chemin aléatoire, largement indépendant des interventions de l’artiste. Ce qui était encore relativement facile à réaliser en peinture était beaucoup plus difficile à réaliser en gravure. Il n’est donc pas surprenant que Steir ait eu besoin d’un nombre relativement important de tentatives pour trouver une solution satisfaisante.