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Nombre d’analyses ont souligné l’homologie qui s’est établie entre les pratiques pédagogiques de l’éducation nouvelle et les pratiques de management dans les entreprises. C’est pourquoi, face à cette logique, il convient d’opposer une pédagogie de la résistance.
La managérialisation de l’école. Pour la sphère économique, l’école doit être une préparation aux «compétences professionnelles» du monde de l’entreprise. Plus que la pédagogie traditionnelle, adaptée au monde industriel tayloro-fordiste, ce seraient les pédagogies nouvelles qui seraient plus en adéquation avec le «nouvel esprit du capitalisme». Dans une telle conception, la forme scolaire traditionnelle apparaît comme une contrainte.
Il s’agit au contraire d’individualiser les parcours des élèves comme l’on individualise les carrières. Les pratiques pédagogiques socioconstructivistes apprennent aux élèves à travailler en sous-groupes. Il s’agit de savoir collaborer avec les équipiers de son sous-groupe, tout en étant en compétition avec les autres groupes. On vante les aspects de «coopération» du travail en petit groupe, en omettant de rappeler cette mise en compétition des groupes entre eux.
Dans une telle vision de la pédagogie, outre des compétences sociales, on attend que les élèves développent des capacités de confiance en eux qui leur permettent de résoudre des problèmes, d’être créatifs et de faire preuve d’initiative. Des recherches en pédagogie, financées par des entreprises, essaient d’analyser la manière dont il est possible de favoriser «l’état de flow» (expérience optimale) chez les élèves. Cet état, lorsqu’il est atteint par le sujet, se caractérise par un état de concentration intense où le temps semble s’abolir.
Il s’agit alors pour le capitalisme de capter à son profit la motivation intrinsèque de l’individu: ce qui lui permet d’apprendre avec enthousiasme et de faire preuve d’un engagement dans la tâche faisant appel à sa créativité.
Aliénation de soi et soumission à l’autorité. Bien que les formes de l’aliénation sociale puissent changer, elles supposent la soumission à l’autorité. Ainsi, l’entreprise industrielle fordiste réclamait l’obéissance de l’ouvrier et sa soumission au procès taylorien. Le fanatisme de l’islamisme radical impose à l’individu la soumission totale à des règles de vie considérées comme ayant une origine transcendante. Le nouvel esprit du capitalisme semble nier le rapport d’autorité, au profit d’un happy management et d’une ambiance fun. Pourtant, les travaux de Christophe Dejours sur la banalité du mal dans les entreprises montrent qu’il y a en réalité requis la même soumission à l’autorité.
Une pédagogie de la résistance: esprit critique et engagement. Entre les formes persistantes de la contrainte scolaire traditionnelle et les nouvelles formes de l’aliénation sociale, comment est-il possible de maintenir un esprit de résistance? Comment favoriser les capacités de résistance à la soumission de soi?
Tout d’abord, il s’agit de favoriser l’expression de l’esprit critique chez les élèves. Dans la pédagogie traditionnelle, l’élève est invité à ne pas exprimer d’avis personnel. Dans la pédagogie managériale, il doit se contenter d’acquérir des stratégies de résolution de problème. L’esprit critique suppose une capacité de l’individu à affirmer et à argumenter des convictions face à une autorité ou à un groupe. Cette capacité ne se travaille pas en «sous-groupe». Elle suppose d’être en groupe-classe entier. Dans cette configuration, les élèves apprennent à prendre la parole devant un grand groupe et à défendre une idée, même s’ils sont seuls à la soutenir. L’apprentissage des compétences démocratiques des citoyens consiste à s’exprimer devant un groupe large.
Cet esprit de résistance passe en outre par la capacité à s’engager. L’engagement, selon le pédagogue Paolo Freire, implique un processus de «conscientisation» sociale. Le pédagogue libertaire Albert Thierry proposait plus modestement: «Je n’ai pas menti. J’ai dit simplement: ‘– Voilà ce qui existe. Mais j’ai ajouté: – Ça peut changer’.»
La lecture personnelle comme pratique de résistance. Dans Fahrenheit 451, Ray Bradbury décrit une société où un régime autoritaire détruit l’esprit critique de la population, plus particulièrement en brûlant tous les livres, car ceux-ci conduisent leurs lecteurs à prendre le temps de réfléchir, à la différence des écrans et autres technologies de la vitesse. Dans nos sociétés, le régime politique n’a pas besoin de brûler les livres car on assiste depuis les années 1980 à une baisse constante de la lecture de livres: la colonisation du monde vécu par le techno-capitalisme, avec la télévision, puis les écrans en général – jeux vidéo, réseaux sociaux – suffit à cela. Une pédagogie de la résistance suppose que l’enseignant encourage les élèves à développer une pratique de lectures personnelles. Mais pour cela, encore faudrait-il que les enseignants demeurent de grands lecteurs…
* Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, Présidente de l’IRESMO, Paris, http://iresmo.jimdo.com/