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La banque Julius Baer dans le tourbillon du "Madoff suisse"
L'affaire secoue la place financière suisse. Soixante-huit investisseurs, dont une majorité de petits épargnants, attaquent Julius Baer devant le Tribunal civil de Genève. Ils rendent la célèbre banque zurichoise responsable de ne pas avoir stoppé les malversations de l'un de ses gérants de fortune externes, le financier bâlois Ambros Baumann, accusé d'avoir dilapidé leurs économies entre 2000 et 2007.
Au moins 72 millions de francs provenant de plus de 600 épargnants ont été détournés, selon une enquête officielle effectuée en 2008 par la société d'audit zurichoise PEQ GmbH pour le compte de l'autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (aujourd'hui la FINMA) et rendue publique dans un arrêt du Tribunal fédéral.
L'argent des victimes d'Ambros Baumann transitait notamment sur deux comptes ouverts en 1999 et en 2004 chez Julius Baer, à son nom et au nom de sa société, comme le reconnaît une note interne de la banque datée du 5 février 2008 et saisie lors d'une perquisition informelle dans ses locaux.
Ambros Baumann se déclarait pourtant seul ayant droit économique de ses deux comptes dans les formulaires A remis à la banque et que la RTS a pu consulter.
"On s'est dit, c'est bon. On peut y aller. La banque est derrière"
Surnommé le "petit Madoff suisse" en raison des similitudes entre son infraction et celle ayant valu à l'escroc américain Bernard Madoff une condamnation à 150 ans de prison en 2009, Ambros Baumann a pu piéger certaines de ses victimes en s'appuyant sur la caution Julius Baer, accusent plusieurs d'entre elles.
Moïse Challandes, un retraité neuchâtelois établi en Valais, a perdu ses économies dans cette affaire, soit 500'000 francs issus de la vente d'un appartement. "Nous nous sommes rendus à la banque Julius Baer à Sion en 2006 pour nous renseigner sur Ambros Baumann, pour savoir si on pouvait faire affaire avec lui. Ils nous ont confirmé qu'ils travaillaient depuis des années avec et qu'il n'y avait aucun problème. Alors on s'est dit, c'est bon, on peut y aller. La banque est derrière", explique-t-il.
Système de Ponzi
Ambros Baumann avait pourtant déjà été condamné dans une autre affaire en 2001, à une peine de prison ferme de six mois pour escroquerie et abus de confiance. Malgré cela, il parvient, en décembre 2004, à signer un contrat de gérant de fortune externe avec la succursale genevoise de la banque, selon un document que la RTS a pu consulter.
Ambros Baumann séduit plus de 600 investisseurs, dont de nombreux Romands, en leur promettant des rendements de 10% à 20% tout en garantissant leur capital investi. Il prend appui sur un vaste réseau d'intermédiaires, crédules dans leur grande majorité, ne connaissant pas les rouages frauduleux de son système.
En réalité, Ambros Baumann détourne les avoirs de ses clients à son profit et finance leurs prétendus rendements avec les capitaux apportés par ses nouvelles victimes. Une escroquerie connue sous le nom de système de Ponzi et rendue célèbre après l'arrestation de Bernard Madoff, en 2008, aux Etats-Unis.
"Nous reprochons à la banque Julius Baer de n'avoir procédé à aucune vérification, à aucune opération de clarification de l'arrière-plan économique et du but des différents détournements commis par cet escroc. Et de n'avoir absolument rien fait pour éviter le désastre de se produire", accuse Me Cristobal Orjales, l'un des avocats des 68 investisseurs ayant décidé de poursuivre la banque en justice.
Visé par une enquête pour blanchiment d'argent
Autre épisode marquant de cette affaire. En 2006, alors que les avoirs de ses victimes continuent d'affluer sur ses comptes, Ambros Baumann est visé par une enquête pour blanchiment d'argent. Un juge d'instruction bâlois demande à Julius Baer de fournir tous les relevés de comptes et autres documents nécessaires en lien avec le financier. Mais curieusement, ce dernier n'est pas empêché de poursuivre ses activités, jusqu'à son décès, en décembre 2007.
Ambros Baumann n'a jamais été poursuivi dans le cadre de cette affaire. L'infraction à la loi sur les banques n'a été reconnue officiellement que six mois après sa mort, le 30 juin 2008, dans un rapport d'enquête commandé par l'autorité fédérale de surveillance des marchés financiers et réalisé par la société d'audit PEQ GmbH lors de la mise en faillite du groupe Baumann.
Certains des éléments de ce rapport ont été rendus publics sur le site internet du mandataire. Me Cristobal Orjales voulait que leurs auteurs soient entendus dans le cadre de la procédure en justice, mais la FINMA lui a opposé une fin de non-recevoir.
Sollicitée, la FINMA a répondu par écrit à certaines des questions de la RTS. L'autorité fédérale de surveillance des marchés financiers explique avoir été informée de potentiels délits en 2008, soit après la mort du financier. Et rappelle avoir ouvert, dans la foulée, une procédure à l'encontre du groupe Baumann, comme le veut l'usage.
Seuls 6,5 millions retrouvés
De son côté, Julius Baer n'a été sanctionné que par ses pairs qui lui ont reproché de ne pas avoir cherché à connaître la provenance des millions accumulés sur les comptes d'Ambros Baumann. Cela lui a valu une amende de 265'000 francs de la commission de surveillance de la convention de diligence des banques, un organisme indépendant émanant de l'Association suisse des banquiers.
Julius Baer n'a pas répondu aux questions de la RTS, même par écrit. La banque, par l'entremise de son avocat, a fait savoir qu'elle ne souhaitait pas commenter une procédure judiciaire en cours.
En janvier 2017, un intermédiaire du groupe Baumann a écopé de 48 jours-amende avec sursis. Il a porté son affaire jusque devant le Tribunal fédéral avant de faire machine arrière, la procureure fédérale ayant demandé de le condamner à payer une créance compensatrice de 600'000 francs.
Seuls 6,5 millions de francs ont été retrouvés sur les comptes d'Ambros Baumann après sa mort. C'est 20 fois moins que les 129 millions réclamés par ses créanciers.
Claude-Olivier Volluz
Publié le 16 décembre 2017 à 21:01 - Modifié le 18 décembre 2017 à 15:05