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1683
Claude Boyer, Artaxerce, tragédie
Paris, C. Blageart, 1683
L'échec d'Artaxerce
Dans la préface de sa tragédie Artaxerce, Claude Boyer revient sur l'échec de sa pièce lors des représentations, qu'il attribue à une prévention des critiques contre lui.
Il ne suffit pas toujours aux pièces de théâtre d'être bonnes, pour être heureuses ; beaucoup de choses, comme les acteurs, la saison, le goût du siècle, la disposition des spectateurs, contribuent à faire valoir, ou à faire tomber cette sorte d'ouvrages ; ainsi chaque auteur est en droit de justifier le sien, quand il se croit en état de le pouvoir faire. Jusqu'ici j'ai négligé ce secours, que je devais peut-être à la justification de quelqu'un de mes ouvrages, quand ils n'ont pas réussi. Je n'étais pas assez convaincu de leur mérite, pour me plaindre publiquement de leur malheur. Mais à l'égard d'Artaxerce, le moyen de se taire ? Le jugement des personnes fort éclairées, et dont le nom est respecté de l'envie même, les applaudissements que cette pièce reçut dans les premières représentations, me répondaient d'un succès infaillible. Une chute si prompte, et si surprenante, peut-elle être naturelle ? Et ne doit-on pas l'imputer à quelque cause extraordinaire ? Toutefois me laissant aller à ma coutume, et à mon inclination, satisfait du témoignage de beaucoup d'honnêtes gens, et de l'indignation du public, qui n'a pu dissimuler une injustice si manifeste, je mettais Artaxerce au nombre des ouvrages malheureux, et je fusse demeuré dans un profond silence, si ceux qui se croient intéressés dans la réputation de mon ouvrage pour l'honneur de leur jugement, ne m'eussent retiré de l'assoupissement où j'étais. Je ne dis pas ceci par cette fausse modestie, qu'affectent ordinairement les auteurs qui veulent déguiser la démangeaison qu'ils ont de se faire imprimer. Pour justifier mes intentions, il suffit qu'on sache que je n'ignore pas ce déchaînement de critique qui règne aujourd'hui, qui fait trembler tous ceux qui se mêlent d'écrire, et qui sans doute est un des plus grands malheurs qu'on puisse reprocher à notre siècle. Ce serait une témérité inexcusable, de se livrer volontairement à cette fureur contagieuse qui a infecté la cour et la ville. Ne sais-je pas ce qui est arrivé à un de mes amis, qui ayant donné au public un ouvrage [note de l'auteur : Le Festin des Dieux] plein d'esprit et d'invention, l'a vu déchirer impitoyablement dans toutes ses parties, jusque-là qu'on n'a pas épargné un des plus beaux vers qu'on n'ait jamais fait à la louange du roi ?
Le modèle des rois, et l'image des Dieux,
Quel vers eut jamais eu un plus beau sens, et a donné une plus glorieuse idée du plus grand des rois ? Quelle expression peut être plus noble et plus heureuse, et peut faire tant d'honneur à notre héros et à notre langue ? J'ose défier les poètes grecs et latins, de nous fournir dans tout ce qu'ils ont fait de plus beau pour leurs plus fameux héros, une louange plus exquise et plus relevée, et qui ait à même temps tant de justesse, et tant de grandeur. Cependant on a voulu tourner en ridicule un éloge si juste et si magnifique, et l'on a demandé si ce modèle était de bois, ou de pierre, et si cette image était de plâtre, ou de cire. Une si méchante plaisanterie ne mérite pas une réponse sérieuse, et je dirai seulement à l'auteur de ce beau vers, qui a été si indignement critiqué, ce qu'il a dit lui-même en pareille occasion, mais avec moins de justice, et ce qu'on peut dire à tous les bons auteurs qui ne sont pas toujours heureux, que dans les plus beaux siècles, il y a eu toujours de ces prétendus connaisseurs, qui ont fait la guerre au mérite, et qui entraînaient quelquefois le commun du peuple avec eux.
Eunius est lectus, salvo tibi, Roma, Marone,
Et sua riserunt saecula Maeoniden.
Rara coronato plausere Theatra Menandro ;
Norat Nasonem sola Corinna suum.
Cependant il est assez fâcheux de s'exposer à ces censeurs impertinents, et d'attendre que la postérité nous en fasse justice après notre mort ; mais il faut bien obéir à mes amis, qui veulent que puisqu'Artaxerce n'a pas eu assez de temps pour se faire voir sur le théâtre, et qu'il a été comme enlevé aux yeux du public avec trop de précipitation, je le lui rende en le faisant imprimer, et donne ainsi le loisir à tout le monde de l'examiner, et d'asseoir sur la lecture un jugement solide, et assuré. On veut même qu'en le justifiant sur les défauts qu'on lui reproche, je lui donne de quoi soutenir le grand jour où il va paraître.
Pour satisfaire exactement à ce qu'on exige de moi, il faudrait remonter à la naissance des premiers désordres du théâtre, [note de l'auteur : Martial, ep., 10, lib., 5] qu'on ne peut imputer qu'à certains esprits, qui par une ambitieuse déférence, se sont rendus serviles imitateurs des Anciens, pour devenir à leur tour les modèles de notre siècle. Tout chargés, et tout fiers de leurs dépouilles, ils méprisent ce qui ne porte pas leur caractère, et veulent assujettir le goût de tout le monde à leur goût particulier. Je sais ce que nous devons aux Anciens ; et peut-être que ceux qui ont suivi le chemin qu'ils nous ont tracé, ont suivi le plus sûr et le plus commode ; mais ce chemin n'est pas le seul, et le plus glorieux. Ne doivent-ils pas avouer que la tragédie et la comédie modernes sont montées au plus haut point, et que les auteurs français riches de leur propre fonds, ont surpassé les Anciens sans les imiter, comme si la première gloire des belles lettres, qui est celle du théâtre, était réservée au siècle du plus grand de tous les rois ? Si nos censeurs ne veulent pas convenir de cette vérité, pourquoi empoisonner le public de l'erreur dont ils sont prévenus ? C'est de cette source qu'on a vu couler, et se répandre un dangereux venin, un esprit d'orgueil, d'envie, de critique, et de cabale. Leur autorité, et leur exemple, ont entraîné beaucoup d'honnêtes gens. Tout le monde veut monter sur le tribunal, et usurper comme eux le droit de juger souverainement ; on se fait un goût à leur mode ; on ne va plus à la comédie que pour chercher avec eux les endroits où l'on peut trouver à redire. Comme on ne peut pas nier qu'ils n'aient de l'esprit et du savoir, les demi-savants, et la multitude ignorante, et même quelques savants, se laissent éblouir à de grands noms qui composent et qui protègent cette secte. L'on ne sait que trop tous les ressorts, et toutes les machines qu'ils ont remuées, pour se faire une puissance si formidable à tous ceux qui ne font pas de leur parti. Je me renferme aux choses qui me regardent, et me contente de faire voir en passant avec quelle fureur on s'est acharné sur tous les ouvrages qui portent mon nom.
Avant que cette tempête s'élevât, plusieurs de mes pièces avaient réussi sur tous les théâtres de Paris ; et ensuite m'étant attaché au théâtre le plus faible, et le plus abandonné des autres auteurs, mes ouvrages le firent subsister plusieurs années, et mes pièces y firent assez de bruit pour y attirer le roi, et toute la cour. Sa Majesté en honora une de sa présence, de son approbation, et de sa libéralité. À quoi veut-on que j'impute le mauvais ou le faible succès des ouvrages que j'ai fait jouer depuis sur un théâtre plus fort, et plus heureux, lors même que par les sentiments des juges équitables, ils étaient beaucoup meilleurs que ceux qui les avaient précédés ? Que j'aurais ici de choses à dire, si je voulais approfondir cette matière, et révéler tout ce qui s'est passé à la honte de notre siècle ! Comme ceux dont je veux parler font honneur aux belles lettres par leur esprit, peut-être ont-ils mérité de ceux-là même qu'ils ont offensé par leur conduite, qu'on les laisse jouir de leur réputation. Je ne veux point qu'on me reproche d'avoir souillé ma prose, ou mes vers, par des satires ou par des vérités scandaleuses. Je n'ai besoin pour justifier une partie de ce que je dis, que d'une simple exposition de ce qui est arrivé à mes dernières pièces ; savoir, Le Comte d'Essex, Agamemnon, et Artaxerce. Le premier ayant eu le bonheur de plaire à tous ceux qui le virent sans prévention, et mon nom ayant paru pour distinguer cet ouvrage d'un autre qui portait le même titre, et qui venait de paraître avec succès sous le nom de Mr de Corneille le jeune, on suscita d'abord des censeurs de profession, qui ne trouvant point à mordre sur la pièce, attachèrent leur critique à certaines circonstances de la scène, et à des choses qui regardaient les acteurs, et par quelques plaisanteries qu'ils débitaient tout haut, jetèrent sur la pièce un ridicule qui ôta au reste des spectateurs l'attention et l'estime qu'on lui devait. Agamemnon ayant suivi Le Comte d'Essex, et voulant le dérober à une persécution si déclarée, je cache mon nom, et laisse afficher et annoncer celui de Mr d'Assezan. Jamais pièce de théâtre n'a eu un succès plus avantageux. Les assemblées furent si nombreuses, et le théâtre si rempli, qu'on vit beaucoup de personnes de la première qualité prendre des places dans le parterre. Quel succès a été honoré d'une circonstance aussi singulière, et si glorieuse ? Qu'arrive-t-il après cette réussite extraordinaire ? On soutint, on voulut faire des paris considérables, que je n'avais aucune part à cet ouvrage ; on aima mieux en donner toute la gloire à un nouveau venu. Le temps et la vérité ayant confondu l'imposture, et l'envie, je prends quelque confiance de ce dernier succès, et crois pouvoir hasarder mon nom en faisant paraître Artaxerce. Il n'en fallut pas davantage pour lui attirer tout ce qui a contribué à le faire tomber. J'avouerai de bonne foi que ma pièce n'est pas sans défauts, et qu'il n'y a eu certains contretemps, et un désordre dans les représentations, qui se peuvent imputer à mon étoile ; mais qu'a-t-on fait pour réparer ou combattre ce malheur ? Si la fortune n'est pas toujours de mes amies, fallait-il s'entendre avec elle, et me traiter avec la dernière rigueur ?
Je n'ai garde de fatiguer le public par un détail indigne de son attention. J'aime mieux épargner par un modeste silence, ceux qui m'ont fait du mal, et faire grâce à ceux qui ne m'ont pas fait justice ; peut-être l'honnêteté de mon procédé les fera repentir de l'injustice qu'ils m'ont faite.
Pour le faire voir clairement, et satisfaire à ce qu'on attend de moi, examinons les défauts qu'on attribue à cet ouvrage ; quelques-uns ont condamné le sujet, et ne m'ont donné d'autre raison de leur critique, que leur goût particulier. Je pourrais me dispenser de répondre à ceux qui jugent par une règle extrêmement fausse. Je n'ai qu'un mot à leur dire pour justifier mon choix ; savoir, que le troisième acte de ma pièce, où le nœud du sujet se forme et brille davantage, a été universellement applaudi ; et cela devrait suffire pour donner à toute la pièce un succès avantageux, puisqu'on a vu un grand nombre de pièces de théâtre réussir par la beauté de deux ou trois scènes. Ceux qui ont attaché leur critique aux caractères des personnages, disent qu'Artaxerce, qui est mon héros, ne répond pas par sa conduite, et par ses sentiments, à cette grande idée que je donne de son caractère dans le portrait que j'en ai fait. J'avoue que j'ai flatté Artaxerce, et qu'ayant dessein, en faisant son portrait, de faire celui de LOUIS LE GRAND, qui est seul semblable à lui-même, il fallait pour le faire ressembler à son original, donner au héros de ma pièce une sorte de grandeur qui appartenait à un héros plus achevé ; mais comme cette raison ne suffit pas pour tout le monde, il est aisé de faire voir que ce portrait d'Artaxerce, quoiqu'un peu flatté, ne laisse pas de lui ressembler, et que tout ce qu'il fait dans ma pièce, ne dément pas le caractère que je lui ai donné. Artaxerce peut-être n'était pas un héros du premier ordre, cependant il avait une valeur fort distinguée, et une grandeur de courage qui se répandait dans toutes ses actions, et qui est la source naturelle de toutes les vertus héroïques. C'est de là que lui venait cette libéralité magnifique, qui lui fit donner une coupe d'or de mille dariques, qui étaient des pièces d'or, à un artisan qui ne trouvant point autre chose en son chemin pour offrir à son roi, courut à la rivière y puiser de l'eau dans ses deux mains, et alla la lui présenter ; cette modération admirable, qui lui fit écouter sans emportement, les paroles insolentes d'un Lacédémonien, nommé Euclidas ; cette clémence royale, qui pardonna à Cyrus son frère, lorsqu'il fut surpris voulant l'assassiner, dans le temps qu'il fut sacré par les prêtres dans le temple de Minerve. C'est de ce même principe que venait encore sa bonté envers ses parents, et sa douceur envers ses sujets ; vertus rares et singulières pour un roi de Perse, dont les rois ordinairement affectaient une majesté inaccessible, et une sévérité odieuse. Ce sont ces vertus où je me suis attaché, et dont j'ai formé les principaux traits du caractère d'Artaxerce, parce qu'elles ont plus d'éclat, et plus de rapport avec tout ce qui se passe dans la principale action de mon sujet. C'est pour cela qu'on a tort de condamner dans ce roi, bon, généreux, plein d'humanité, et de tendresse, ces dégoûts qu'il fait voir pour la couronne, qui était la véritable cause de tous les désordres de sa maison, des cruautés de Parisatis sa mère, de l'attentat et de la révolte de Cyrus son frère, qu'il fut obligé de tuer de sa propre main en bataille rangée ; des divisions de ses enfants, qui par une jalousie ambitieuse, disputaient entre eux avant la mort de leur père la succession de l'empire. C'est par là qu'il est aisé de répondre à ceux qui m'ont reproché d'avoir donné à un roi que je peins avec tant de grandeur, un peu trop de facilité pour son favori Tiribaze qui abusait de sa faveur, et de l'ascendant qu'il avait sur lui, et dont lui-même connaissait l'orgueil, et l'insolence. Cette inclination généreuse qu'il avait à faire du bien, et à oublier le mal qu'on lui faisait, justifie sa conduite ; il aima mieux se faire soupçonner d'avoir un peu de faiblesse, que de manquer à sa reconnaissance ; il croit devoir moins à lui-même, qu'à un homme qui était le premier appui de son trône, et qui avait souvent prodigué sa vie pour conserver celle de son maître. Je puis répondre la même chose à ceux qui accusent un roi amoureux d'avoir trop de modération pour un fils son rival, et qui veulent qu'un grand roi se serve de son autorité, et non pas de sa raison, pour combattre son fils. Je sais bien que dans une pareille rencontre, j'ai donné plus de fierté à Agamemnon, et qu'il traite Oreste son fils avec plus de hauteur ; mais je soutiens qu'Artaxerce est plus honnête homme qu'Agamemnon, et que la retenue, et l'humanité dans une occasion si délicate d'amour et de jalousie, font plus d'honneur à Artaxerce, et sont les plus beaux traits du caractère héroïque. Rien n'est si grand, et si glorieux pour un roi, que de se retenir et de résister à la tentation d'une puissance absolue, quand elle est irritée par le bonheur imprévu d'un rival plus aimé que lui. Ce n'est pas qu'Artaxerce ne fasse voir par quelque éclat de colère, et par quelque trait de faiblesse, qu'il est homme et sensible ; mais vous voyez aussitôt sa bonté et son courage venir au secours de sa gloire. J'avouerai que lorsque se laissant séduire par les conseils de Tiribaze, il se résout de ravir Aspasie à son fils, il semble démentir sa modération ; mais ne sait-on pas qu'il est du caractère d'un amant, quelque sage qu'il soit, de s'emporter quelquefois pour les intérêts de son amour, et que c'est une de ces faiblesse excusables qu'on pardonne aux plus grands héros. Il suffit qu'après de grands combats qu'il rend contre sa passion, il cède à cette généreuse bonté, qui est comme sa vertu dominante qui triomphe de son amour, et donne Aspasie à son fils.
Mais la critique ne s'est pas arrêtée aux objections qui peuvent avoir quelque fondement, et quelque vraisemblance ; elle a supposé ce qui n'était pas. Voyant qu'Artaxerce montrait dans le second acte quelque légère tentation de quitter la couronne, quoiqu'il prenne une résolution toute contraire ; ils disent qu'il la cède à son fils au même temps qu'il le choisît pour son successeur. Par cette supposition artificieuse, il leur est aisé de faire voir Artaxerce soutient mal le caractère d'un grand roi. C'est par là qu'on le peut accuser de trop de faiblesse, et Darius son fils d'une dureté ingrate et condamnable, lorsqu'en recevant la couronne de son père, il ose lui disputer la possession d'Aspasie, qui devait être la consolation de sa retraite, et le prix de l'empire qu'il cédait à son fils. Ceux qui eurent soin de décrier ma pièce quand elle fut jouée à Versailles, ne manquèrent point de répandre cette erreur. La prévention fut telle, que des personnes équitables et bien intentionnées, en furent éblouies, et ne trouvèrent plus dans le troisième acte qu'on leur avait tant vanté, ce qui avait mérité dans Paris une approbation universelle ; et c'est ici qu'il faut déplorer le destin de ceux qui travaillent pour le théâtre. Ils n'ont pas seulement à redouter les censeurs indiscrets, chicaneurs et malins ; mais encore les critiques imposteurs et de mauvaise foi.
Passons aux objections qu'on a faites encore le caractère de Darius. On prétend qu'il se dément dans le quatrième acte, lorsque ce prince qui paraît si respectueux envers son père, et qui ne veut pas se servir de cette loi si ancienne et si sacrée dans la Perse, qui voulait que celui qui était nommé successeur à la couronne, pût demander la faveur qu'il souhaitait, passe tout d'un coup à cette [sic] emportement qui va jusqu'à vouloir enlever Aspasie à son père ; mais ceux qui me font cette objection, ignorent-ils cette règle de théâtre, que cette sorte de changement et d'inégalité dans les personnes qu'on représente sur la scène, n'est vicieuse qu'alors qu'elle se fait sans aucun événement, et sans aucune cause extérieure, et qu'un personnage change de sentiment et de caractère par son propre mouvement ? Ici Darius quoique jeune, ardent, impétueux, et qui veut mourir, s'il est obligé de céder sa maîtresse, ne s'emporte contre son père, qu'alors qu'il voit que ce père, qui malgré sa passion et son ressentiment, fait voir tant de tendresse pour son fils, prend tout d'un coup la résolution de lui ôter Aspasie, et lui fait porter cette nouvelle par Tiribaze même, qui lui avait donné un conseil si violent. L'emportement et l'exemple du père ébranlent le respect du fils, et d'autant plus que Tiribaze lui envoie des amis infidèles, qui par un faux zèle, et par des conseils concertés, irritent la jalousie de Darius. Le retour de ce prince et son repentir, qui le font trembler de respect à la vue de son père, quand il veut enlever sa maîtresse, et qui lui font tomber les armes des mains, fait bien voir qu'il garde pour lui dans le fond de son cœur un respect qui ne se dément que par la violence de son père, par la force de sa passion, et par l'inspiration de ses faux amis.
Pour finir cette préface, qui peut-être n'est déjà que trop longue, je n'ai qu'à répondre à l'objection qu'on m'a faite touchant le personnage de Nitocris. Les uns disent que c'est une épisode inutile, sans laquelle l'action de ma pièce aurait son exécution entière, et que j'en devais faire un personnage muet, comme de celui d'Ariarathe, frère de Darius ; mais peut-on traiter d'inutile le personnage de Nitocris, qui étant fille unique de Tiribaze, oblige la tendresse de son père à appliquer tous ses soins à la couronner par le mariage d'un des fils d'Artaxerce ? N'est-ce pas elle, qui plus fière et plus vindicative même que son père, voyant ses espérances trompées, soutient son ressentiment, et combat les irrésolutions d'un père qui brûle de venger par la perte de Darius, et par celle d'Artaxerce, les affronts qu'il a reçus de l'un et de l'autre, mais qui craint de faire périr sa fille par une entreprise si dangereuse ? D'ailleurs, ne sait-on pas qu'il y a des épisodes qui n'étant pas d'une nécessité absolue, font des beautés considérables dans une pièce, et cela suffit pourvu que ce ne soit pas un ornement étranger, et trop ambitieux. N'est-ce pas un grand plaisir au spectateur de voir confondre la vanité et la confiance de Nitocris qui se croit aimée de Darius, et qui se flatte de se voir un jour sur le trône par le mariage de ce prince ? N'est-ce pas aussi un ornement bien naturel dans mon ouvrage, d'y voir cette opposition de la sagesse d'Aspasie qui sacrifie sa passion à son devoir, et de l'orgueil de Nitocris ? D'autres trouvent étrange que j'introduise sur la scène une fille sans amour ; mais ne voit-on pas que j'affecte de lui donner cette dureté, pour ne pas tomber dans ce caractère d'amante vindicative, si rebattu sur la scène française.
Voilà ce que j'avais à dire pour la justification d'Artaxerce ; et c'est de là que je tire une réponse invincible, contre ceux qui ont dit que ma pièce n'était pas assez touchante. Je sais bien qu'elle n'a pas ce tragique qui est dans les horreurs d'Œdipe, et dans les fureurs de Cassandre ; mais ne voit-on pas dans ma pièce de grands intérêts et de puissants mouvements que font naître les passions les plus violentes, l'amour, la haine, la jalousie, l'orgueil, l'ambition ? N'y voit-on pas un père rival d'un fils qu'il idolâtre, et qui voyant ce fils criminel, se sent déchirer par l'extrême désir qu'il a de le sauver, et par l'obligation qu'il a de l'immoler à la rigueur des lois ? On y voit un prince qui n'aime pas moins son père qu'il en est aimé, qui ne peut lui céder, ni lui refuser Aspasie ; qui se voit malheureux par la jalousie d'un père qui est son roi, et qui le choisit pour son successeur, et par la résistance d'une maîtresse dont il est aimé. Quelle misère est plus illustre et plus touchante que celle d'Aspasie, qui étant prévenue d'une estime infinie pour Artaxerce, pénétrée de ses bienfaits, enchaînée par sa reconnaissance, se sent entraîner vers Darius par un penchant invincible, et qui cependant s'arrache à son amour pour se donner toute entière à son devoir ? Quelle ambition, quelle haine, quelle vengeance est plus emportée que celle de Tiribaze, et de sa fille, qui se croyaient déshonorés par le refus de Darius ? Ai-je mal répondu à la grandeur de mon sujet par la faiblesse des vers, par le défaut des expressions, par la fausseté des sentiments ?
C'est de quoi pourront juger ceux qui liront ma pièce avec attention. Je les prie surtout de ne se laisser point prévenir par ces messieurs qui se font chefs de parti, et moins encore par ceux qui les suivent aveuglement, et qui présument d'avoir le même droit de décider souverainement, parce qu'ils ont eu quelque commerce de débauche et de plaisir avec eux.
L'auteur du Festin des Dieux vient de m'envoyer sur ce sujet un madrigal, qui pourra délasser ceux qui prendront la peine de lire ma préface.
Cet insolent orgueil de décider en maître,
De la droite raison choque toutes les lois :
Avec un bel esprit on peut boire cent fois,
Et n'avoir pas l'honneur de l'être.
C'est beaucoup que de boire avec ces grands docteurs,
Qui se font les tyrans du reste des auteurs ;
Mais se connaître en comédie,
Est un don qui dépend d'un naturel heureux,
Et non pas une maladie
Qui se gagne à boire après eux.
Préface signalée par Ruoting Ding
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