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Au cœur de la Suisse primitive De la Sewenhütte à la Leutschachhütte
La création d' un parc naturel de la Suisse primitive a fait l' objet de débats passionnés dans les basses vallées des cantons d' Uri et de Nidwald. Le projet a été définitivement rejeté en mars, pourtant le parc naturel existe déjà. Par exemple, entre les Cabanes de Sewenhütte et la Leutschachhütte.
C' est par un sentier bien raide que l'on remonte cette pente habillée d' un maigre gazon. Sur un rocher poli par l' ancien glacier, une marque blanc-bleu-blanc indique la direction à suivre. De l' autre côté de la vallée de Gorneren, le glacier s' est retiré jusque sous l' arête reliant les sommets du Zwächten et du Bächenstock, pour laisser place à un paysage minéral désolé. Pourtant, les marques balisant ce chemin d' ombre mènent indubitablement vers la lumière, vers un adoucissement de la pente et vers le soleil retrouvé. La carte nationale promet un lac au milieu d' un petit plateau. D' ici, on a de la peine à se faire une image de ce Sass Seeli: une couronne de pierres, une sorte de grand décor, et puis l' image s' évanouit derrière la rude réalité de la montée. Difficile d' imaginer l' intensité du bleu de ce petit lac, l' esprit ne peut même pas se représenter la vibration de l' air surchauffé au-dessus des vertigineuses parois séparant le Sassfirn du Sasspass. Rien ne semble devoir adoucir ce rude paysage. Apparaît alors un papillon sur un chardon perdu au milieu de ce désert de pierres, puis un buisson d' un vert éclatant, surgi comme un petit volcan de la pâte noire de la boue séchée. On reste bouche bée devant ces apparitions, on voudrait subitement demeurer là. Il faut dire qu' un peu de repos s' impose après la rude montée depuis le fond de Murmetsbiel. Et l'on se frotte les yeux pour se persuader de la réalité du spectacle, cette beauté solitaire, ce décor brut et immuable et ce bleu irréel.
Ici, au centre de la Suisse primitive, les traces de l' activité humaine ne sont jamais très loin. Dans le Meiental voisin, c' est la bruyante route du col du Susten qui occupe le terrain. Les nombreux visiteurs de la Sewenhütte, située à quelques kilomètres, se rendent fréquemment dans la vallée de Gorneren par le Rot Bergli. Ce col offre en exclusivité une vue directe sur la chaîne courant du Stucklistock au Fleckistock, à moins que l'on veuille en voir autant en faisant un crochet par le Schafschijen ( 2840 m ). Il n' y aura pour cette fois aucune dent de granit à escalader, mais un sentier de moutons déroulant ses lacets dans un chaos de pierres et d' éboulis: encore 400 mètres de montée pour voir un panorama élargi à 360°, et toute la vallée de Gorneren à nos pieds.
Du Rot Bergli, il faut alors descendre jusqu' au pâturage de Rinderboden ( 1697 m ), en foulant des touffes d' herbe moussue couvrant à peine le granit lisse de la montagne. Les randonneurs ont souvent dans leur sac la brochure Alpenkranz Uri, une liste des hébergements pouvant accueillir, au fil de trente-huit étapes, les prétendants au tour du pays uranais. Ne pouvant ou ne voulant ignorer les hôtels de Gurtnellen, l' itinéraire proposé par ce guide nous ramène à la vallée ( au lieu de nous conduire à la Leutschachhütte par le Sasspass ). Dommage: l' étape aurait été plus longue, mais beaucoup plus belle. Le Sass Seeli n' est pas son seul attrait, il précède la brèche du Sasspass ( 2669 m ) séparant le Schneehüenerstöckli du Grüenplänggistock. Ce col est un passage à caractère alpin, sauvage et rebutant, qui fait oublier la rudesse de ses derniers retranchements par l' ambiance grisante de l' arrivée: on découvre alors de l' autre côté ces petits lacs d' un céleste bleu turquoise, souvent ignorés de la carte nationale, qui, du fond du Schindlachtal, scintillent de mille feux.
On peut donner deux interprétations de l' itinéraire proposé, qui oblige à redescendre à Gurtnellen: il peut s' agir d' une manière subtile d' éloigner le visiteur des derniers espaces vierges du pays, ce qui ferait le bonheur de la puissante corporation des chasseurs du canton. Ce pourrait être aussi une manière de complaire aux habitants de la vallée principale, dont les intérêts économiques commandent d' empêcher les amoureux de la nature de se diriger vers de plus beaux sites. On se trouve ainsi au centre des discussions menées dans la basse vallée au sujet du parc naturel. « Voulons-nous augmenter le nombre de visiteurs dans nos vallées alpines? Si oui, comment en obtenir un maximum de valeur ajoutée? » Ou encore « Devons-nous et voulons-nous quémander, pour le parc naturel de la Suisse primitive, une subvention fédérale d' un montant à six chiffres qui implique une acceptation indirecte des exigences de la protection de la nature et du paysage? » La population de presque toutes les communes concernées, à commencer par celle de Gurtnellen, a clairement répondu « non ».
Ces discussions sont de peu d' intérêt pour qui a trouvé le chemin du Sasspass: parc naturel ou pas, rien ne changera ici. L' accès à ce col est trop raide, trop long et trop pénible pour justifier que l'on en fasse la promotion auprès d' un vaste public. De plus, l' endroit est trop éloigné des restaurants de Gurtnellen. Par contre, si l'on regarde aux alentours, on remarquera tout près un nid d' aigle auquel on pourrait accéder sans grand effort. Non loin au levant s' ouvre la brèche du Wichelpass ( 2558 m ), d' où l'on peut suivre l' arête vers le sommet du Wichelhorn ( 2767 m ). Là, c' est vers l' étrange couleur turquoise du Nidersee que plonge le regard, glissant depuis la Leutschachhütte au long de l' Intschital pour se perdre dans le Reusstal, où bourdonne un intense trafic, alors qu' y échoue la discussion sur le parc naturel. L' ombre vespérale du Mäntliser ( p. 24 ) couvre lentement les sentiers abandonnés du vallon. Seul repère dans cette solitude, la lueur du séjour de l' accueillante Leutschachhütte indique au randonneur le chemin à suivre.