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Alpinisme sous-marin
La conquête d' un monde inconnuR... _ Avec 2 illustrations ( 140, 141Lausanne ) L' instant le plus angoissant d' une plongée est souvent l' entrée dans l' eau. Le sentiment qu' on éprouve doit ressembler beaucoup à celui qu' on a en sautant en parachute.
Lors des premières plongées, vous êtes généralement saisi d' une frousse intense au moment où la surface se referme au-dessus de votre tête. Mais l' air continue de venir aisément, aussi pur qu' en montagne, et bientôt vous n' y pensez plus. Peu de temps après avoir quitté la surface, vous éprouvez une sensation indescriptible de libération, non seulement de toute pesanteur, mais aussi de toute inquiétude.Vous n' avez même plus besoin de savoir nager: il suffit de faire un mouvement quelconque avec vos pieds palmés ou avec les mains pour vous déplacer. Etant donné que vous ne pesez plus rien du tout, vous pouvez piquer tête en bas vers les profondeurs tout en nageant. Vous pouvez également faire comme les poissons en vous servant de vos poumons comme d' une vessie natatoire: si vous gonflez vos poumons, vous remontez doucement, si, au contraire vous expirez vous amorcez les descentes. Vous pouvez ainsi vous maintenir entre deux eaux parfaitement immobile.
Gruss a ainsi adopté une façon bien personnelle de descendre, il s' assied dans l' eau comme s' il était dans un fauteuil confortable et se laisse descendre ainsi jusqu' aux plus grandes profondeurs.
Signalons ici que chacune des bouteilles contient environ 1,3 kilos d' air lorsqu' elle est pleine ( 1000 litres à 1,3 g. le litre ). Par conséquent, avec un « bibouteille » vous portez 2,6 kilos d' air. La ceinture de plomb est alors réglée pour que vous soyez d' environ un kilo trop lourd, ce qui facilite la descente; vers la fin de plongée, lorsque vous avez consommé votre air, vous pesez au moins 2 kilos de moins et êtes par conséquent trop léger d' un kilo, de sorte que vous remontez automatiquement, même au cas bien improbable où vous seriez évanoui.
C' est l' équilibre de la pression dans les oreilles qui constitue la partie la plus délicate d' une plongée profonde: dès que vous commencez à descendre, vous ressentez une douleur plus ou moins violente dans les oreilles. Elle provient du fait que l' oreille interne remplie d' air ne se met pas sous pression comme le fait le reste du corps par l' intermédiaire des poumons et du circuit sanguin. Il faut alors réaliser l' équilibre soit avec des mouvements de déglutition, ou mieux encore en soufflant violemment du nez tout en bouchant celui-ci à travers le masque, de façon à forcer l' air sous pression à travers les trompes d' Eustache. Un apprenti plongeur sur cinq n' y arrive pas, ce qui lui interdit la plongée au delà de quelques mètres, sous peine de crever ses tympans.
Il est particulièrement impressionnant de plonger « dans le bleu », c'est-à-dire en pleine mer à des profondeurs dépassant 40 mètres. Sur la Côte d' Azur la visibilité ne dépasse guère 20 mètres ( 40 mètres et plus en Corse et sous les tropiques ). Par conséquent, lorsque le fond de la mer se trouve plus profond que 20 mètres, il n' est plus visible depuis la surface. De même lorsque vous dépassez une profondeur de 20 mètres, vous ne voyez plus la surface, qui, auparavant ressemblait à une couche de mercure opaque et brillant, plus ou moins agitée par les vagues.
Lorsque vous êtes « dans le bleu », c'est-à-dire à une profondeur de plus de 20 mètres par un fond de plus de 40 mètres, vous ne voyez ni le fond, ni la surface: seule l' augmentation de pression dans vos oreilles vous indique que vous descendez. C' est très impressionnant...
L' épave du vaisseau fantôme Par une nuit d' été sans lune, en 1937, des pêcheurs de Golfe-Juan virent les feux de position d' un vapeur aux formes étranges s' approcher du port. Puis soudainement, tout disparut sans un bruit. On n' en devait retrouver aucune trace le lendemain; on mit cette apparition sur le compte du pastis...
Une belle journée de fin septembre 1950, des pêcheurs accrochèrent leur drague au fond, cassant le filin, à un endroit situé à un mille environ devant le port de Golfe-Juan. A cet endroit la carte hydrographique n' indiquait qu' un fond de sable par 27 mètres. Ils marquèrent l' endroit par une bouée et vinrent demander aux plongeurs du « Club de la Mer » de Juan-les-Pins, Lehoux, Melville et Dubois, de dégager la drague. Ceux-ci plongèrent, non sans avoir soigneusement repéré l' endroit au moyen d' alignements pris sur la côte.
Exploration sous-marine
Entouré de poissons curieux, tranquillement assis sur une des membrures du bateau, par 27 mètres de fond, mon camarade a dégagé de la vase un objet mystérieux. Un peu désappointés, nous constatons que c' est une des lanternes ou {eux de position du bateau. Au second plan, le guindeau ( treuil de l' ancre ) est bien reconnaissable.
140/41 - photos D. Rebikoff Voici le signal de la remontée. L' air arrive de plus en plus difficilement et mon camarade ouvre le robinet de réserve. Il tient à la main droite le marteau et le burin qui ont servi à desceller les plaques d' identité des machines.
Die Aloen - 1951 - Las Quelle ne fut pas leur surprise de constater que la drague s' était engagée sous la coque d' un assez gros bateau qui paraissait être là depuis un certain temps à en juger par l' épaisseur d' algues et de madrépores qui le recouvrait.
Le jour suivant, le commandant du port de Golfe-Juan, Marchand, me demandait de me joindre aux plongeurs du Club de la Mer pour prendre des photos tandis que ceux-ci étaient chargés de ramener des objets permettant d' identifier l' épave.
Par suite de la profondeur de 27 mètres et du fait que l' eau était très trouble cette année ( il y avait eu beaucoup de mistral alternant avec du sirocco ), j' étais déjà « dans le bleu » avant 15 mètres. Je vis soudain, juste en dessous de moi, quelque chose qui ressemblait à une marmite flottant entre deux eaux. En continuant une descente en spirale, je pus constater que c' était une cheminée qui plus bas se raccordait à une masse indistincte qui se révéla enfin être la coque d' un vapeur.
Quelques minutes auparavant, le commandant Marchand et Lehoux s' étaient violemment disputés, « avé Tassent », sur l' emplacement exact de l' épave. Chacun avait pris dans sa mémoire ses propres alignements:
« et moi jeté dis que c' est la, guérite' par le Cap Roux! » — « Espèce de fada, moi je te dis que c' est l' hôtel Provençal par la villa du docteur Martin! » Et tous deux indiquaient un point différent de la surface de l' eau comme s' il y avait une borne plantée là de façon immuable.
Ils avaient passé ainsi de longues minutes à s' entretenir sans aménité; j' avais l' intention bien arrêtée de ne pas plonger et consommer inutilement mon air avant qu' ils ne se soient mis d' accord.
M' étant enfin mis à l' eau à l' intérieur du cercle qu' avait parcouru en dernier lieu le bateau, je devais ainsi arriver exactement sur la cheminée de l' épave que pourtant personne n' avait pu trouver depuis treize ans dans l' im du Golfe-Juan. En arrivant au-dessus du panneau des machines, je pus lire le nom du bateau gravé en relief sur une plaque de cuivre.
C' était le « Robuste II », qui, avant sa perte mystérieuse corps et biens, était un releveur d' épaves du port de Marseille. O ironie, il était devenu épave à son tour! Les planches du pont avaient complètement disparu, digérées par la mer.
Nous pûmes alors, souples comme des poissons, visiter tous les recoins de l' épave. Elle grouillait de vie intense et nous étions entourés de nuages de petits poissons qui nous frôlaient tranquillement de leurs nageoires ou encore venaient dans une aimable intention nous chatouiller de leur museau. Des bandes de gros sars nageaient tranquillement. Ils auraient fait la joie — interdite — des chasseurs sous-marins que nous n' étions pas.
Je voulus entrer dans la coque. Ce fut pour avoir le plaisir douteux de me trouver nez à nez avec une murène de grosse taille à la gueule grande ouverte. Ce monstre peu sympathique est un véritable serpent de mer à la mâchoire munie de nombreuses dents triangulaires et de deux crocs à venin. Terrifié, j' exécutai le plus rapide demi-tour à droite sous-marin de ma vie. La murène fut probablement tout aussi impressionnée par cette rencontre et ne daigna pas me poursuivre.
II faut dire que l' aspect d' un alpiniste sous-marin lui-même est des plus inquiétants.
Une telle épave, de même que les cavernes sous-marines, grouillent de pieuvres. Toutefois, ces bêtes inoffensives ont encore plus peur que nous et se font toutes petites dans les recoins les plus sombres.
L' été prochain, nous serons obligés d' emporter des lanternes et des lampes-éclair pour pouvoir obtenir quelques photos rapprochées convenables de ces bêtes.
Malgré cet inquiétant voisinage, il fut possible de desceller les plaques d' identité de la machine et de la chaudière au moyen d' un marteau et d' un ciseau comme nous l' avait demandé le commandant Marchand au nom de l' Inscription Maritime.
Ces plaques de laiton étaient en parfait état et furent placées dans un slip pour être remontées à la surface. Il y avait toutes sortes de choses passionnantes à examiner: " l' énorme treuil qui avait servi à relever les épaves, le guindeau ou treuil servant à relever les ancres avec sa machine à vapeur et de nombreux objets en bronze et en laiton en parfait état, tels que: poignées de porte, lanternes de position, boussole, etc
Tout d' un coup l' air se mit à arriver de plus en plus difficilement; ce n' était pas une panne de l' appareil, mais un avertissement signifiant de remonter aussitôt après avoir ouvert le robinet de réserve.
Pour éviter une décompression trop brusque, je me mis à remonter en spirale autour de l' épave qui devint de plus en plus indistincte au-dessous de moi jusqu' à disparaître complètement dans le bleu.
L' équilibrage de la pression diminuante s' accompagnait de bruits violents dans les oreilles et d' une très légère sensation de vertige qui n' était toutefois nullement gênante — résultat d' une remontée trop rapide. Bientôt je voyais la surface à quelques mètres au-dessus de moi. Je m' arrêtai un instant pour écouter et m' assurer qu' aucun bateau n' approchait, puis je crevai la surface pour retrouver le ciel bleu et le grand soleil du Midi, tellement différents du paysage lunaire que je venais de quitter.
Au moment de remonter dans le bateau je me sentis repris inexorablement par la pesanteur et il fallut toute l' énergie des camarades pour me hisser à bord. Après un repos bien gagné au fond du bateau, nous étions tous muets, ne rêvant que d' une chose: plonger de nouveau, le plus tôt possible.
Le jour suivant: nouvelle expédition avec ceux du CASM. Cette fois-ci, il s' agissait d' une descente le long du « Tombant du Vengeur » sur la côte NE de l' Ile Sainte-Marguerite.
C' est une muraille de rocher parfaitement verticale jusqu' à près de 50 mètres. A partir de 35 mètres le rocher est couvert de gorgones; on y trouve aussi du corail rouge.
Quelques semaines plus tôt, on avait découvert à cet endroit une ancre romaine de plomb pesant quelque soixante-dix kilos.
Une telle randonnée est une véritable escalade alpine car une différence de hauteur d' eau de dix mètres de haut équivaut à près de huit mille mètres en montagne. La visibilité moyenne d' une vingtaine de mètres ne permet pas de voir la base de la muraille avant d' être descendu déjà d' une trentaine de mètres.
C' est une sensation inoubliable de pouvoir monter et descendre le long d' une telle muraille sans avoir même à y toucher. C' est la réalisation du rêve secret des alpinistes: la délivrance totale de la pesanteur.
Le dimanche suivant nous décidions d' explorer quelques-unes des innombrables grottes qui traversent en tous sens les rochers et récifs de l' Ile Saint-Honorat.
Nous étions deux « cordées » de deux hommes chacune; l' une d' elles refusa d' entrer dans ces ouvertures sombres et mystérieuses. Je crois bien que je n' y serais pas entré non plus, mais c' était trop tard, on ne voyait plus que les jambes et les pieds palmés du « premier de cordée », Charvoz.
Puis tout disparut dans la crevasse étroite et verticale. Je ne pouvais guère le laisser là-dedans tout seul et le suivis sans plus réfléchir. Une fois dedans je pus constater que cette paroi de rocher qui paraissait massive était traversée d' un labyrinthe de chambres, de couloirs, de cheminées, d' en et de laminoirs.
A un moment, nous pénétrâmes dans une étroite canalisation ovale qui était éclairée par des fissures au travers desquelles nous ne pouvions pas passer.
Arrivé dans un cul de sac, j' eus toutes les peines du monde à me retourner tandis que Charvoz attendait avec patience au fond du trou que je sois sorti de là pour pouvoir me suivre.
Tout en évitant les trous les plus profonds, tout noirs et qui ne nous disaient rien qui vaille, nous traversâmes d' étroites cheminées et fissures en nageant « sur la tranche » par endroits. Nous baignions dans une extraordinaire lumière vert foncé interrompue par places par des rayons de soleil obliques. Il n' y avait qu' une difficulté: Charvoz est plutôt mince et de taille moyenne; je suis beaucoup plus corpulent. Le résultat était que dans certaines chatières où Charvoz passait tout juste, je me trouvais tout à coup en panne, serré aux bouteilles et à la poitrine entre deux parois de coraux aigus.
Toutefois, nous ne pouvions guère nous perdre de vue, car chaque fois que nos bouteilles heurtaient le rocher, elles émettaient un son de cloche très audible. Il m' arriva aussi une fois dans l' obscurité de frôler de mon corps quelque chose de froid et de visqueux. Nous évitions tout de même d' engager les mains dans les recoins les plus sombres, car ceux-ci sont souvent habités par des murènes ou des pieuvres qui sont très souvent parfaitement invisibles ( la pieuvre change de couleur à volonté et est en général très bien camouflée ).
Signalons ici que la pieuvre est pour nous un animal parfaitement inoffensif qui adore se faire caresser. Toutefois nous n' y tenons pas spécialement. Certains de nos camarades, en particulier Gruss et Dumas, se sont fait une solide réputation de charmeurs de pieuvres...
Il y a dans le film de Cousteau « Paysage du Silence » une scène inoubliable, car elle offre des horizons insoupçonnés: Dumas s' approche d' une pieuvre qui, d' abord, esquisse un mouvement de fuite; il étend le bras et lui caresse légèrement la calotte. Celle-ci se contracte brusquement, émet un petit nuage d' encre, se met à nager gauchement par à-coups et fait un petit tour pour revenir se faire caresser de nouveau tout en s' étirant avec volupté. C' est tout juste si on ne l' entend pas ronronner...
Par contre, la murène est une créature beaucoup moins aimable, et nous préférons garder nos distances. Celles de la Côte d' Azur ont jusqu' à un mètre de long et peuvent être d' une férocité inouïe quand elles sont attaquées ou blessées. Par contre, si on les laisse en paix, elles se montrent parfaitement tranquilles. ( Je ne voudrais tout de même pas rencontrer une grande murène verte des tropiques qui peut atteindre cinq mètres de long. Brr... ) Au bout d' un conduit horizontal et triangulaire l' eau libre était visible. Charvoz le passa le premier; c' était tellement étroit qu' il fut obligé de nager les deux bras collés au corps en touchant complètement avec le ventre et les bouteilles. Avec de légers mouvements des pieds palmés, il put toutefois sortir sans encombre. J' eus bien entendu plus de peine que lui à passer et c' était une sensation assez inquiétante de n' être pas certain de pouvoir atteindre le robinet de réserve. Charvoz se retourna pour voir ce que je devenais, prêt à me tirer de là en cas de nécessité.
Après m' être accroché encore une fois avec l' appareil de photo, je vis tout à coup une ombre allongée se projeter sur le sol devant moi. Je pensai aussitôt aux classiques histoires de requins à faire dresser les cheveux sur la tête, mais c' était un monstre beaucoup plus dangereux encore: cela commençait par une pointe de harpon bien effilée, se continuait par un fusil sous-marin bandé au maximum et se terminait par une charmante sirène, équipée de pied en cap avec nageoires, masque et bikini...
Il nous fallait retourner encore un court instant pour tranquilliser nos camarades de la deuxième cordée qui avaient été chercher des gorgones et s' inquiétaient, ne nous voyant pas revenir. Il nous resta ensuite juste assez d' air pour rejoindre rapidement la surface.
En arrivant dans la crique d' où nous étions partis, deux pieds étaient visibles perchés sur un récif; je ne pus résister à une inspiration diabolique. Je saisis les chevilles dé deux mains, puis, aidé par le rocher glissant j' attirai ma victime vers les profondeurs. Les hurlements épouvantables étaient audibles même sous l' eau... Le malheureux s' était certainement cru attaqué par une grosse pieuvre!
Après avoir accroché une vieille boîte de conserves à la ligne d' un pêcheur, nous sortimes de l' eau pour nous sentir immédiatement lourds comme du plomb. Nous restâmes alors étendus pendant des heures au soleil sur une dalle de rochers chauffée à blanc. De gracieuses nymphes jouaient et riaient autour de nous.
Et dire qu' il y a de pauvres diables qui s' imaginent que l' existence moderne est devenue ennuyeuse...