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A long terme, les allocations de chômage pourraient se retourner contre elles-mêmes créant un statu quo ou une dotation que les gens sont réticents à abandonner.
Nous analysons ici la manière dont les allocations de chômage liées au Covid ont pu avoir un impact sur la pénurie actuelle de main-d'œuvre. Quel rôle jouent l'aversion aux pertes et l'économie comportementale dans la décision d’un employé de renoncer à ses allocations ou non?
Alors que les cas de Covid-19 aux Etats-Unis ont commencé à se résorber début 2021, l'économie ne s'est pas redressée aussi rapidement que prévu. Depuis avril dernier, de nombreux rapports font état d'une pénurie de main-d'œuvre. La raison de la hausse du chômage est pourtant tout sauf un manque d'emplois.
Aux Etats-Unis, on a enregistré une croissance de l'emploi de 7,4% en moyenne pendant sept mois consécutifs depuis janvier dernier, mais le taux de chômage reste supérieur aux niveaux prépandémie (figure 1). Ainsi, une succursale de McDonald's paie 50 dollars à de potentiels employés pour qu'ils se présentent à un entretien d'embauche.
La pénurie de main-d'œuvre a suscité une grande attention de la part des économistes, car elle a une incidence sur le moment et la mesure dans lesquels l'économie peut se redresser. Le secteur du tourisme et de l'hôtellerie, qui repose sur la mobilité et les interactions humaines, est plus préoccupant. Il n'est pas possible d'automatiser entièrement ce secteur, ni de permettre aux employés de première ligne de télétravailler. Les données américaines montrent que la variation mensuelle de l'emploi dans les secteurs des loisirs et de l'hôtellerie est la plus élastique à l'impact de la pandémie (figure 2).
Le magazine The Economist présente trois facteurs qui pourraient avoir contribué à la pénurie de main-d'œuvre:
- des allocations de chômage trop généreuses
- la peur des travailleurs face aux risques sanitaires
- la réaffectation de la main-d'œuvre
Dans des secteurs tels que la santé et l'hôtellerie, où les interactions humaines sont impératives, les risques d'infection sont beaucoup plus élevés. Le déplacement des travailleurs d'un secteur à l'autre pourrait expliquer pourquoi certains secteurs, comme les secteurs financier et gouvernemental, connaissent moins de pénurie que l'hôtellerie.
De nombreux analystes accusent les généreuses allocations de chômage qui dissuadent les travailleurs de rejoindre la population active. Dès avril 2020, l'Union européenne a annoncé un plan de soutien de 540 milliards d'euros pour aider les travailleurs, les entreprises et les États membres touchés par la pandémie. Les allocations de chômage, ainsi que d'autres subventions, semblent trop tentantes pour que les gens les échangent contre du travail.
L'offre et la demande de main-d'œuvre pouvant finir par s'équilibrer sur le marché, on pourrait s'attendre à ce que les gens soient prêts à reprendre le travail dès l'expiration des allocations de chômage.
La théorie des incitations suppose un compromis parfait entre les allocations de chômage et les salaires. En d'autres termes, dans la mesure où les salaires sont supérieurs aux allocations de chômage, les gens substitueront le travail à l'oisiveté, et donc le chômage diminuera. Aux Etats-Unis, dans les secteurs des loisirs et de l'hôtellerie, le salaire hebdomadaire moyen est passé à 479 dollars début 2021, contre 461 dollars en 2019, soit une augmentation de 4%. Cette hausse est due en partie au salaire minimum.
La théorie des incitations peut expliquer la pénurie de main-d'œuvre à court terme. A long terme, les allocations de chômage pourraient se retourner contre elles-mêmes créant un statu quo ou une dotation que les gens sont réticents à abandonner. Reprendre le travail pour gagner un salaire signifie renoncer à la dotation. Le paradoxe de la pénurie de main-d'œuvre est un biais comportemental qui peut être prédit.
En 1979, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont publié un article intitulé «Prospect Theory», dans lequel ils exposent l'idée de l'aversion aux pertes. Depuis lors, l'aversion aux pertes est devenue l'un des fondements de l'économie comportementale. Les gens ne traitent pas le même résultat de manière symétrique, selon s'il est présenté comme une perte ou un gain.
Un point de référence est un point d'ancrage par rapport auquel nous prenons et évaluons nos décisions. Nous considérons spontanément une allocation comme un gain lorsque nous la recevons et comme une perte lorsque nous la perdons. Après avoir reçu une allocation de chômage, les gens l'intègrent dans leur revenu actuel, ce qui constitue un nouveau point de référence. Le point de référence est maintenant le revenu plus l'allocation de chômage. Les gens sont réticents à renoncer à la dotation, même si elle est inférieure au salaire. Si une personne perd son emploi, qui lui rapporte 1'000 dollars par mois, puis obtient le même montant d'allocations de chômage, son bien-être augmente. En perdant un emploi, notre point de référence sera abaissé au niveau du chômage sans revenu. Ainsi, tout gain ne se traduit pas seulement par un gain mais peut aussi améliorer notre bien-être.