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Le pauvre et le riche
adapté d’un conte des Frères Grimm, Allemagne
C’est l’histoire d’un magicien vagabond marchant sur les routes de ce monde à travers les âges et les légendes. Un jour, alors que la nuit tombait, le Magicien se retrouva sur une route sur laquelle deux maisons se faisaient face. Celle sur sa gauche était grande, bâtie avec de solides pierres et ceinte d’un magnifique jardin. La maison de droite était une masure poussiéreuse et le vagabond se demandait bien comment elle tenait debout quand des vents violents venaient à frapper la région. Ce soir-là, il était particulièrement fatigué, il avait parcouru des kilomètres à travers des monts enneigés et n’avait pas eu l’occasion de manger ne serait-ce qu’une miche de pain. Il se gratta la tête et se dit à lui-même avec enthousiasme :
-Je ne devrais pas être un fardeau pour le propriétaire de la maison de gauche. Il doit avoir bien assez de vivres pour m’accorder l’hospitalité pour la nuit !
Le Magicien toqua à la belle porte en chêne sculpté. Un homme richement vêtu lui ouvrit. Son ventre trahissait le faste dans lequel cet homme vivait, de même que les bijoux que sa femme, qui se tenait derrière lui, portait.
-Qu’est-ce que vous voulez ? demanda le riche.
Le vagabond retira son chapeau rongé par les mites et demanda en souriant :
-Je suis un voyageur épuisé par une longue route de montagne et je me demandais s’il était possible que vous m’accordiez l’hospitalité pour la nuit.
L’homme inspecta le Magicien du regard; celui-ci était vêtu tel un mendiant : son pardessus était troué, sa chemise salie par les intempéries et ses chaussures laissaient entrevoir ses chaussettes par endroits. Ce personnage ne devait pas non plus avoir beaucoup d’argent, pensa le riche. Il n’avait rien à gagner à accueillir ce miséreux. Le riche dit en tâchant de cacher au mieux sa mauvaise foi :
-Ma maison ne peut malheureusement pas vous accueillir. Voyez-vous, mes chambres sont toutes occupées par mes réserves de légumes et de graines, et si je venais à recueillir chaque hère qui toquait à ma porte, ce serait à mon tour de mendier.
Il ferma la porte au nez du voyageur. Légèrement déçu, le Magicien alla vers l’autre maison. Il s’en voulait de quémander l’hospitalité à des personnes aussi pauvres et qui ne devaient même pas avoir de quoi se nourrir eux-mêmes, mais la fatigue prenait le dessus et il ne voyait pas d’autre maison dans les environs. Il toqua en baissant les yeux, rongé par la culpabilité. Mais à peine la porte fut-elle ouverte qu’un vieil homme le tira à l’intérieur :
-Ne restez pas dehors par ce froid, cher ami, s’exclama le vieux.
Le Magicien le fixa, abasourdi. L’homme continua avec un ton paternel :
-Il fait déjà nuit noire, ce serait une folie de continuer votre route. Restez avec nous, nous n’avons pas souvent de la compagnie, et encore moins depuis que nos enfants s’en sont allés tenter de faire fortune en ville. Je ne possède pas grand-chose, mais tout ce que je possède, je le partage avec vous de bon cœur !
La femme du vieillard sourit au voyageur également. Le Magicien apprécia cet accueil et les remercia vivement, pendant qu’ils lui retirèrent son manteau et son chapeau pour les poser près du feu. Les deux vieux mirent des pommes de terre à cuire et allèrent traire leur chèvre afin d’ajouter un peu de lait au repas. Le vagabond s’assit avec eux et bien que le repas ne fut pas des plus copieux, il était très heureux de le partager avec ce couple qui semblait ravi de pouvoir aider un voyageur épuisé. Durant le repas, il leur raconta quelques aventures qu’il vécut au cours de ses péripéties à travers le monde. La soirée continua dans la bonne humeur.
Quand vint l’heure de se coucher, la vieille femme dit à son mari :
-Préparons une couche sur le sol, où nous dormirons. Notre hôte a parcouru un long chemin et doit être épuisé; de plus il va sûrement encore énormément marcher demain. Il dormira dans notre lit afin d’avoir un meilleur repos.
Le vieillard sourit de toutes les dents qui lui restaient et répondit avec entrain :
-C’est une excellente idée, je m’en vais de ce pas la lui proposer !
Quand l’homme invita le Magicien à dormir dans son lit, alors que lui et sa femme prendraient place sur le sol, le voyageur fut surpris. Il regarda le lit : certes celui-ci n’était pas bien grand et ses draps étaient abimés, mais il semblait bien plus confortable que le sol dur et froid. Mais il ne pouvait en demander davantage à ces braves gens qui lui avaient déjà tant offert avec générosité.
– Je ne peux pas accepter ton offre, mon ami. Toi et ta femme m’avez déjà énormément donné, je dormirai sur le sol et vous pourrez ainsi profiter de la chaleur de votre lit.
Le vieil homme insista, mais son invité ne lâcha rien, il refusa encore et encore le lit qui lui était offert. Mais devant l’obstination de son hôte, il finit par accepter, ce qui parut faire très plaisir aux deux vieux.
Le lendemain, le couple se leva avant l’aube pour préparer le petit déjeuner de leur hôte. Bien sûr, ce n’était pas un repas royal, mais ils firent avec le peu de moyens qu’ils avaient et ce fut une agréable surprise pour le Magicien de se lever et de se retrouver en face d’une table où se trouvait un peu de pain, de viande séchée et de fromage de chèvre. Il mangea donc à sa faim et la vieille lui donna un reste de pain et de fromage pour la route. Au moment de partir, le voyageur s’arrêta sur le seuil de la maisonnette et se tourna face au couple.
-Vous avez fait preuve d’une grande générosité; je tiens à vous remercier en vous accordant trois vœux, dit le Magicien.
Le vieux dit de sa voix rauque, usée par les années :
-Je n’aurais que deux choses à demander : la joie éternelle et la santé, pour nous, tant que nous sommes vivants, et nos enfants. Je ne pense pas avoir de troisième vœu.
Le vagabond regarda la petite maison en piteux état. Il proposa :
-Pourquoi pas une maison neuve et plus spacieuse ?
L’homme rayonna:
-Ce serait merveilleux !
-Ainsi soit-il, dit le Magicien en claquant de ses longs doigts, tout sourire.
La petite maison de bois laissa place à une grande maison de pierre, plus grande encore que la maison qui lui faisait face. L’enchanteur s’en alla, laissant le couple de vieux devant leur nouvelle demeure.
Le riche se réveilla, ce matin-là, et regarda par la fenêtre. Il remarqua que quelque chose n’allait pas : là où, le jour précédent encore, se tenait, avec peine, une petite cabane de bois, il y avait une grande et belle maison aux murs solides et aux tuiles rouges. Le riche réveilla sa femme et lui montra le bâtiment :
-Qu’est-ce qui s’est passé ? Hier, au même endroit, il y avait une pitoyable masure en bois et maintenant c’est presque un manoir ! Va voir ce qu’il s’est passé !
La femme s’habilla et se rendit chez les vieux. Elle les complimenta sur leur nouvelle demeure et au détour d’une éloge fleurie sur le superbe jardin qui ceignait leur maison, elle dit au couple :
-Il faudra me dire comment vous avez transformé votre cabane avec tant de réussite !
Le vieux sourit et raconta qu’un voyageur lui avait demandé l’hospitalité pour la nuit et qu’avant de partir, en remerciement, l’inconnu avait accordé trois vœux au couple. C’est ainsi qu’ils eurent félicité, santé et leur nouvelle maison.
La femme du riche se souvint du vagabond qui avait sonné à la porte de sa maison le soir précédent et de la façon dont son mari lui avait refusé l’hospitalité. Elle rentra chez elle et trouva son mari en train de déjeuner.
-Tu te souviens de l’homme qui a frappé à notre porte, hier soir ?
En enfilant un énorme bout de fromage dans sa bouche, le riche hocha la tête.
La femme posa ses mains sur ses hanches et le fusilla du regard avant de dire avec rage :
-Selon les vieux d’en face, ce devait être un ange ou un mage; il leur a accordé trois vœux pour les remercier. C’est lui, qui d’un claquement de doigts, a fait apparaître la superbe maison d’en face. En plus de cela, il leur a accordé santé et bonheur.
Le riche avala son morceau de fromage et déclara :
-Je vais le rattraper et lui proposer de venir passer la nuit chez nous; ainsi nous auront aussi droit à trois souhaits.
Il sortit de chez lui sauta sur son cheval et fonça sur la route qu’avait prise le Magicien. Le voyageur avait déjà parcouru plusieurs kilomètres quand le riche le rattrapa. Le riche s’excusa pour son attitude du soir précédent.
-Je me suis tout de suite rendu compte de mon erreur et d’avoir été odieux, mais le temps que je prépare une chambre pour vous, vous étiez déjà parti, disait-il.
Le vagabond l’écouta et lui promit que s’il repassait dans cette région, il viendrait dormir chez le riche. Celui-ci n’était pas très patient et demanda s’il pouvait lui aussi bénéficier de trois vœux. Le Magicien le regarda et dit d’un ton neutre :
-Bien sûr, bien que je doute que ce soit une bonne idée.
Le riche insista et le voyageur accepta de lui donner trois souhaits en ajoutant :
-Mais je ne suis pas sûr que ce soit bon pour toi.
Le fortuné fit signe qu’il n’y avait pas de souci à se faire pour lui et fit demi-tour sous le regard du Magicien dans lequel passa une étincelle moqueuse.
Sur le trajet du retour, le riche médita sur ce qu’il pouvait bien faire de ses trois souhaits. Sa concentration fut troublée par son cheval qui d’humeur espiègle se mit à gambader.
-Calme-toi ! ordonna l’homme.
La monture n’en faisait qu’à sa tête, si bien qu’exaspéré, le riche dit fortement :
-Je voudrais que tu te rompes le cou.
Il y eut un craquement inquiétant et le cheval tomba, mort, sur la route. Le premier vœu du fortuné fut ainsi exaucé. Il regarda sa monture gisant sur le sol. La selle du cheval valait une belle somme, l’homme ne voulant pas perdre d’argent, il la récupéra et la porta sur son dos pour le reste du trajet. Il se consola en se disant qu’il lui restait deux souhaits à formuler. Il continua donc à réfléchir sur le sujet. Il remarqua que même s’il souhaitait toutes les richesses du monde, d’autres envies lui viendraient. L’homme chercha donc deux vœux à formuler de manière à ce qu’il n’ait rien d’autre à souhaiter plus tard. De nombreuses idées lui vinrent, mais aucune ne correspondait à son désir de ne plus rien avoir à demander après la formulation de ses vœux. Ses réflexions l’épuisaient et, comme il était près de midi, le soleil lui brûlait la peau et l’effort de devoir porter la lourde selle l’étouffait. Il songea à sa femme, confortablement installée chez lui, sûrement en train de manger à sa faim. Cette pensée l’agaçait grandement. Et ce fut dans un mélange de colère, de frustration et d’épuisement qu’il dit tout haut :
-Je souhaiterais que ma femme soit assise sur cette selle et qu’elle ne puisse pas en descendre !
La selle disparut de son dos. Le riche comprit qu’il venait de gaspiller son second vœu. Il courut chez lui pour voir sa femme assise sur la selle, qui était précédemment sur son dos, au centre de la salle à manger. Elle jurait et gémissait, incapable de se lever. Son mari lui raconta sa mésaventure, ce qui la mit dans un état de rage folle, elle se mit à maudire son époux.
-Je vais te faire plaisir, pour me faire pardonner, je vais te souhaiter toutes les richesses du monde !
La femme cria :
-Sombre imbécile ! À quoi me servirait l’opulence, si je ne suis pas capable de lever mes fesses de cette satanée selle ? Tu as souhaité que je sois vissée à la selle, tu vas m’aider à en redescendre.
Ce fut donc avec beaucoup de regrets que le riche dut sacrifier son troisième vœu pour que sa femme puisse se libérer de la selle. Il fut immédiatement exaucé.
À des kilomètres des demeures du riche et du pauvre, le Magicien était allongé dans l’herbe, profitant du beau temps pour s’accorder une petite sieste dans une clairière. Sous son chapeau miteux lui recouvrant le visage, on pouvait deviner un petit sourire en coin. Le riche n’avait eu droit, dans l’affaire, qu’à du mécontentement, de la peine, la colère de sa femme et la mort de son cheval. Les pauvres en revanche vécurent heureux et en bonne santé dans leur nouvelle demeure.