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Le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis se distingue par un style de communication non conventionnel. Ces changements rapides et surprenants provoquent des réactions en Suisse et à l'étranger. swissinfo.ch s'est entretenu avec l'ancien ambassadeur Paul Widmer sur l'importance de la communication dans la diplomatie.
swissinfo.ch: Pensez-vous que le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis agit intuitivement ou s'agit-il d'une tactique?
Paul Widmer: Je ne peux pas juger si cette communication est liée à une tactique ou purement intuitive. Toutefois, le conseiller fédéral Ignazio Cassis a soulevé d'importantes questions, qui ont rencontré un large écho, tant en ce qui concerne l'aide des Nations Unies aux réfugiés palestiniens (UNRWA) que l'accord-cadre avec l’Union européenne. Les questions qu'il a soulevées auraient dû être discutées il y a longtemps.
swissinfo.ch: Une telle approche a-t-elle des chances de réussir?
P. W. : Didier Burkhalter, le prédécesseur d’Ignazio Cassis, a été critiqué à plusieurs reprises pour ne pas être suffisamment ancré dans la politique intérieure. Ignazio Cassis tente de remédier à cette lacune en cherchant le contact avec le peuple pour le positionnement de sa politique étrangère.
Je perçois ici quelques succès initiaux. En particulier, en ce qui concerne les mesures d'accompagnement [de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l'UE], il est important d'assouplir les lignes rouges strictes, afin de faire avancer les négociations. Les questions concernant l'UNRWA sont également justifiées. Si une organisation d'aide aux réfugiés existe depuis 70 ans, il est opportun d’en discuter l’objectif.
Toutefois, lorsqu’on l'examine avec un peu de recul, sa déclaration n'est pas très réfléchie, car nous, en Europe, demandons justement que de tels camps de réfugiés soient établis dans des pays tiers, afin de surmonter la crise des réfugiés. En outre, ces questions doivent être discutées au sein du Conseil fédéral dans son ensemble avant d'être rendues publiques.
swissinfo.ch: La politique étrangère suisse a-t-elle déjà traité de tels incidents ou s'agit-il d'un phénomène relativement nouveau?
P. W. : La Suisse dispose d'un organe exécutif qui fonctionne selon le principe de collégialité. Cependant, de tels incidents se sont produits plusieurs fois. Par exemple, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey avait été rappelée à l'ordre à l'époque par le Conseil fédéral en raison de certaines déclarations sur le conflit au Proche-Orient.
Mais le cas le plus connu est probablement celui du conseiller fédéral Arthur Hoffmann, pendant la Première Guerre mondiale. Agissant dans le dos du Conseil fédéral, il avait cherché à servir de médiateur entre les différentes parties au conflit, mettant ainsi en péril une politique rigoureuse de neutralité. Pour cette raison, l'ensemble du Conseil fédéral l'avait renié et le ministre avait dû démissionner.
swissinfo.ch: Comment un haut fonctionnaire ou diplomate de haut rang traite-t-il ce style de communication?
P. W. : Dans la vie quotidienne d'un diplomate, ces déclarations sont acceptées avec un certain calme, car, comme le montre le passé, ces péripéties se répètent sans cesse. Si les déclarations sont très sérieuses et difficiles à communiquer, l'ambassadeur qui se trouve dans une représentation à l’étranger demande alors des informations complémentaires au siège de Berne.
Les instructions pour traiter avec les journalistes et les fonctionnaires d'autres pays sont essentielles dans ce domaine. Selon le degré d’importance, cela va de vagues recommandations à des règles de langage strictement observées.
swissinfo.ch: Les déclarations surprenantes d’Ignazio Cassis sont-elles un signe des temps?
P. W. : Certainement. Les déclarations rapides et spontanées de dirigeants politiques sont en hausse. Cette tendance est sans doute due à la domination des réseaux sociaux. Si on considère Twitter comme un outil de communication, on voit exactement le contraire de la diplomatie classique. J'ai l'habitude de dire qu'un bon diplomate réfléchit à deux fois avant de ne rien dire. Or sur Twitter, me semble-t-il, on envoie deux messages avant même de commencer à réfléchir.
Mais la diplomatie Twitter ne durera pas, car elle sape de plus en plus l'outil le plus important des diplomates: le langage. Il sera de plus en plus difficile de parvenir à des accords de quelque nature que ce soit, car les mots perdent de plus en plus leur caractère contraignant.
(Traduction de l'allemand: Olivier Pauchard), swissinfo.ch