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«J’ai treize façons de raconter ma vie et je ne sais pas s’il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre.» Voilà ce que confiait Hugo Pratt dans «Le désir d’être inutile» en 1991. Dans cet ouvrage de «souvenirs et de réflexions», peu de temps avant sa mort, l’homme qui a donné naissance au légendaire Corto Maltese explorait les mystères de sa vie et, ce faisant, construisait ainsi sa propre légende.
Les coteaux de Lavaux
C’est au cimetière de Grandvaux, sur les hauteur des coteaux de Lavaux, qu’il faut se rendre pour trouver la tombe de celui dont la vie s’apparente à celle d’un vrai aventurier des temps modernes. Une simple stèle posée à même le sol avec, sur le dessus en forme de cœur, des cailloux multicolores qui entourent l’inscription: Hugo Pratt-1927-1995. Si sa tombe se trouve là, c’est parce que le dessinateur et scénariste a passé à Grandvaux les dernières années de son existence, de 1984 à 1995, avec ses 30’000 livres, ses stylos et les souvenirs d’une vie bien remplie.
Hugo Pratt est né en Italie. A Rimini pour être exact. Alors qu’il a dix ans seulement, il part avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière en Abyssinie (actuelle Éthiopie), envahie par l’Italie de Benito Mussolini depuis 1935. Il va y découvrir dans un même temps le fascisme, la détestation du colonialisme, l’amour et l’apprentissage du dessin.
A la fin de la guerre, il rejoint Venise libérée, puis il embarque pour Buenos Aires, partageant son temps entre la bande dessinée, les voyages et les sorties mondaines. Il crée près de neuf mille planches dessinées, de L’As de pique à Corto Maltese, son personnage culte depuis les années septante. D’aventures en aventures, il fait plusieurs fois le tour de la planète comme l’ont fait, bien avant lui, le grand poète Arthur Rimbaud et l’écrivain Jack London.
Avant de faire d’autres voyages, intérieurs ceux-ci, qui le pousseront à s’initier à la kabbale et au vaudou. Ou encore à maîtriser six ou sept langues et à lire les quelque trente mille livres qu’il avait collectionnés. «Ma vie a commencé bien avant que je ne vienne au monde, et j’imagine qu’elle se poursuivra sans moi longtemps après», a-t-il écrit un jour. La sienne, si elle se poursuit, a en tout cas un port d’attache bien vaudois, le petit village de Grandvaux.