Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07080.jsonl.gz/558

Après 80 ans, les événements qui jalonnent la vie signifient la plupart du temps des pertes de quelque chose ou de quelqu'un. Sur la base de certains résultats obtenus dans le cadre de la recherche SWILSO-O, les auteurs résument quelques résultats concernant les effets à court et à moyen terme des événements sur le bien-être des aînés. Ils mettent l'accent sur les conséquences des événements sur le bien-être et l'identité psychosociale, ainsi que les processus qui permettent le cas échéant de réguler ces conséquences.
Le bien-être est une facette essentielle de l'identité psychosociale, dans le sens où il indique l'état subjectif de la personne en révélant par là un rapport plus ou moins positif à l'environnement. Il est encore peu utilisé dans la recherche scientifique, probablement parce que sa définition renvoie à des composantes diverses du bonheur, depuis la satisfaction jusqu'à la plénitude (pour une actualisation, voir le numéro spécial de American Psychologist, 2000).
De manière générale, le bien-être caractérise les ressources mentales dont dispose une personne pour être «bien» dans sa vie quotidienne et gérer certains handicaps, problèmes ou événements, qui peuvent altérer son autonomie fonctionnelle et ses relations sociales. Il comporte une dimension positive (comme la confiance) et une dimension négative associée souvent à des symptômes dépressifs.
Malgré certains résultats contradictoires, les recherches indiquaient jusqu'à récemment que le bien-être avait peu de relation avec l'âge. Pour comprendre cette observation, il faut noter que l'évaluation du bien-être dépend étroitement d'une comparaison avec un autrui proche, notamment de la même génération. Cependant, des études longitudinales plus récentes montrent que le bien-être pourrait s'altérer durant le vieillissement en raison de la dégradation de la santé dans les dernières années de la vie. Par ailleurs, des changements dans le parcours de vie affectent également le sentiment de bonheur, en touchant toutefois différemment certaines catégories de personnes. Par exemple, on comprend aisément que la retraite ou le veuvage affectent plus profondément des personnes dont l'identité psychosociale était fortement ancrée dans leur activité professionnelle ou leur relation conjugale. Néanmoins, la perturbation, même aiguë, occasionnée par de tels événements peut être surmontée, parfois dans un temps court, selon les ressources et les stratégies d'adaptation dont dispose la personne.
Un facteur essentiel dans ce processus est la représentation du parcours de vie construit en partie sur la normalité de divers événements à certaines périodes de l'existence. Par exemple une recherche de Heckhausen et Krueger1 montre que les individus voient leur enfance et l'âge adulte comme une période de développement positif, alors que la fin de vie est considérée comme une période où le déclin est probable, même si généralement on pense que ça sera surtout vrai pour les autres et un peu moins pour soi ! Ces croyances qui comparent souvent les trajectoires personnelles aux trajectoires réelles ou supposées de son groupe de référence ont des effets majeurs sur le bien-être, qui à son tour influence les processus d'adaptation de la personne âgée, voire même sa survie en ce qui concerne par exemple la santé auto-évaluée.2
L'intérêt d'étudier le bien-être au-delà de 80 ans tient au fait que les perturbations deviennent plus nombreuses mais également plus normales que précédemment. Et peut-être que l'étonnement lié à la rencontre de nonagénaires en pleine forme découle d'un stéréotype sur les vieillards aux prises avec de multiples pertes !
Les quelques résultats que nous présentons ici sont tirés de l'étude SWILSO-O (voir article de présentation dans ce numéro). Dans ce cadre, nous développons un sous-projet psychosocial qui s'intéresse tout particulièrement aux formes de régulation qui permettent à la personne très âgée de faire face aux événements et particulièrement aux événements perturbateurs et aux pertes qui marquent les dernières années de la vie. C'est cette partie de la recherche dont nous allons rendre compte ici.
Le vieillissement dans le grand âge (ou quatrième âge) recouvre un ensemble de processus très divers. En fait, de plus en plus, on considère que de manière générale l'âge est un marqueur moins important du vieillissement que la survenance de certains événements et de la balance des pertes et des gains tant dans le domaine de la santé que dans celui, plus large, de l'environnement psychosocial de l'individu. Une des caractéristiques du grand âge est d'être ainsi marqué par une fragilisation fonctionnelle et sensorielle et un affaiblissement des ressources psychosociales (comme le ralentissement du traitement de l'information, les troubles de la mémoire, la restriction du cercle amical, la dégradation du statut social, etc.) alors que les besoins s'agrandissent régulièrement au cours de la vie.3 Ainsi, la grande vieillesse est une étape qui est marquée par une balance négative entre gains et pertes.
A titre illustratif, nous observons, dans le cadre de SWILSO-O, que les répondants, interrogés sur les changements survenus depuis le dernier entretien, douze ou dix-huit mois auparavant, mentionnent des pertes (santé personnelle ou d'un proche, décès, etc.) dans 83% des cas et donc très rarement des gains (naissances, mariages, santé, etc.). Il est impressionnant de noter que, lorsqu'on demande de manière plus précise aux répondants s'ils ont subi l'un ou l'autre événement au cours des cinq années pendant lesquelles nous les avons suivis, on observe que 48% d'entre eux ont perdu leur partenaire (14% chez les hommes, 34% chez les femmes), 60% ont dû faire un séjour à l'hôpital (hommes : 31% ; femmes : 29%), 61% ont été victimes d'une chute (hommes : 27% ; femmes : 34%), 32% ont subi une opération (hommes : 19% ; femmes : 13%), mais seulement 11% sont entrés dans un établissement médico-social (hommes : 4% ; femmes : 7%). Ces données confirment bien la fragilisation de l'existence après 80 ans et l'exigence d'y faire face si l'on veut maintenir un niveau de bien-être et une qualité de vie acceptables. Ils montrent également que pour les octogénaires actuels, l'hospitalisation ou le deuil sont des événements bien plus probables que l'entrée dans un établissement médico-social, événement souvent associé à cette catégorie d'âge.
La plupart des chercheurs trouvent que les perturbations liées à l'histoire du bien-être de la personne âgée, à sa santé physique, et à son réseau social affectent son bien-être actuel (pour une synthèse des principaux résultats contemporains en la matière4). Dans ces études, l'impact des événements n'est pas analysé sous l'angle d'une vision normative permettant de les classer comme positifs ou négatifs mais comme des facteurs de stress. Dans ce sens, tout événement est susceptible de créer un stress qui agira négativement sur le sentiment de bien-être de la personne. De plus, l'accumulation d'événements peut accentuer la détérioration. Nous nous sommes donc intéressés à deux questions : quel est l'impact du cumul d'événements sur le bien-être ? Quelle est la durée de cet impact ? Nous avons utilisé un indicateur classique du bien-être. Il se compose de dix questions sur différents aspects négatifs (par exemple : tristesse, anxiété, solitude) ou positifs (par exemple : confiance en soi, appétit) du sentiment de bien-être. Treize événements de la vie ont été retenus : trois affectent la santé (garder le lit, faire une chute, être hospitalisé), trois sont liés à la mort d'un proche (décès de l'épouse, d'un enfant ou d'un membre de la fratrie), cinq concernent un changement de l'environnement familial (déménagement de la personne, déménagement ou divorce d'un enfant, déménagement ou entrée d'un membre de la fratrie dans un établissement médico-social) et enfin deux portent sur les relations amicales et de voisinage.
Nos résultats montrent tout d'abord que globalement, le sentiment de bien-être reste stable chez les répondants entre le premier et le cinquième entretien de l'étude. Ils confirment ensuite un effet de la situation du ménage (le bien-être des personnes seules se dégrade comparativement aux autres). La santé auto-évaluée par la personne exerce également un effet significatif, mais il est intéressant de noter que la santé fonctionnelle a un très faible impact sur l'évolution du bien-être.
Relevons cependant que certains facteurs du statut social et sanitaire affectent de façon stable le niveau de bien-être (en particulier le fait de vivre seul pour les hommes et d'appartenir à un milieu socio-économique populaire pour les femmes), d'autres de façon plus conjoncturelle (principalement l'autonomie fonctionnelle).
A chaque passage, l'impact de l'addition des événements perturbateurs est statistiquement significatif. L'effet indique que le cumul d'événements susceptibles de créer un stress induit une péjoration du sentiment de bien-être. Nous avons effectué différents contrôles pour valider cet impact en conduisant l'analyse sur des catégories spécifiques de personnes (avec ou sans conjoint, avec ou sans enfants).
L'examen de l'impact de chaque événement montre d'abord que le postulat d'une incidence négative sur le sentiment de bien-être est largement vérifié. Il s'agit donc bien d'abord d'événements qui génèrent du stress et seulement ensuite peuvent déployer des effets positifs. Nous pensons notamment aux déménagements de la personne, mais aussi d'un enfant ou d'un membre de la fratrie. L'impact de ce type d'événements est en effet légèrement positif. Ce sont les atteintes à la santé (alitement et hospitalisation) qui occasionnent les plus fortes péjorations, surtout aux premiers passages. Les décès de proches (enfant et conjoint) ainsi que les changements dans les relations familiales contribuent de façon moins systématique à une dégradation du sentiment de bien-être.
Cependant, il est important de souligner que l'impact des événements est limité dans le temps. En effet, nous constatons que le sentiment de bien-être est affecté uniquement par les événements qui surviennent avant le passage considéré. Ceux qui sont apparus précédemment ont un impact négligeable. Toutefois, il faut préciser que l'impact immédiat des événements est l'un des facteurs qui expliquent le décès des octogénaires.
Pour terminer, nous souhaitons mettre l'accent sur quelques conséquences pratiques de nos résultats. Si les événements perturbent dans un premier temps le sentiment de bien-être des personnes très âgées, nous constatons ensuite que ces dernières parviennent à retrouver leur situation antérieure. Dans ce sens, les événements, à des degrés divers bien entendu, obligent les personnes âgées à un travail psychosocial d'adaptation par lequel elles tentent de rétablir un niveau de bien-être satisfaisant. Ces stratégies mises en place par les personnes âgées pour affronter les différentes perturbations qui les touchent mettent l'accent sur l'importance de l'acquisition et du maintien d'une identité sociale positive. Les personnes âgées doivent ainsi gérer la réputation souvent péjorative qui caractérise leur catégorie d'âge et qui tend à les marginaliser. Elles peuvent le faire en s'appuyant sur des proches (la famille, les amis ou les voisins) susceptibles de jouer un rôle de «support social» apte à les valoriser autant à leurs yeux que face à autrui. Mais elles le font également en intégrant les événements perturbateurs dans une représentation de leur parcours de vie. Elles se comparent aux gens de leur génération qui subissent à leurs yeux des désagréments plus importants. Elles se comparent également aux plus jeunes dont elles craignent que le vieillissement soit plus difficile que le leur.
Conformément à la théorie de Taylor,5 nous observons que la régulation du bien-être est clairement associée à une appréciation optimiste basée sur une comparaison positive de sa situation avec celle d'autrui. A ce sujet, il est intéressant de souligner que l'usage de psycholeptiques accentue une perception négative du bien-être. Ce résultat n'est pas surprenant si nous nous référons aux travaux conduits dans le domaine de l'attribution causale.6 Des résultats d'expériences ont en effet déjà montré que l'usage d'un médicament pouvait être interprété comme le signe d'une mauvaise santé intrinsèque. Il est certain que les participants âgés de notre étude suivent un tel raisonnement. Certes, c'est bien leur état de bien-être qui certainement les conduit à faire usage de psycholeptiques mais cet usage introduit paradoxalement l'idée que l'état subjectif intrinsèque se détériore. Le support social (de proches ou de professionnels) semble produire un même effet dans un premier temps, comme si l'aide d'autrui était vue d'abord comme un révélateur d'une dégradation. Dans un premier temps le personnel médical doit ainsi être conscient qu'un événement comme une chute ou un diagnostic liés au vieillissement du patient s'accompagne par tout un ensemble de significations ayant des répercussions profondes dans l'identité psychosociale de la personne âgée. Il est par conséquent important de se poser la question si un éventuel diagnostic de maladie ou suite à un accident doit être interprété comme résultant de la sénescence ou si on ne peut pas lorsque c'est possible cadrer le diagnostic dans d'autres réalités afin de prévenir un message inutilement négatif. Dire : «c'est normal à votre âge» peut avoir le résultat inverse que celui qui est escompté.
Mais dans un second temps, ce support favorise une appréciation plus positive du sentiment de bien-être. Il y a donc une relation dynamique entre l'état de bien-être de la personne vieillissante et son entourage familial, social et médical qui doit encore être mieux décrypté, car cette relation a des effets majeurs sur l'adaptation de la personne fragilisée par le vieillissement. La suite des analyses des données de SWILSO-O devrait permettre d'approfondir et de mieux comprendre ces interactions qui ont un effet majeur sur la vie de nos aînés sans que nous mesurions toujours leurs effets dans les relations patient-soignant.