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Le franc fort est une fierté et non une honte
La Suisse doit éviter de suivre les politiques budgétaires et monétaires destructives de ses voisins. Une économie saine se caractérise en général par une baisse des prix.
Dans les années 1870, le célèbre faux-monnayeur Farinet fut arrêté et condamné à quatre ans de réclusion. Son crime? La fabrication de fausses pièces de... 20 centimes.
La fabrication de fausse monnaie est interdite par l'article 240 du Code pénal suisse, afin d'éviter que certains ne créent de la monnaie pour leur seul profit, au détriment de tous les détenteurs de monnaie actuels. Autrement dit, pour éviter une perte de valeur de la monnaie, c'est-à-dire une inflation; la fabrication de fausse monnaie est donc interdite précisément dans le but de préserver un franc fort.
Pourtant, de nombreux commentateurs suisses ont décrié, dès 2010, la hausse du franc comme une «flambée», «fièvre», «incendie», le franc étant qualifié de «lourd», «obèse»... Et aussi bien la Banque nationale suisse que le Conseil fédéral voient dans l'appréciation du franc une catastrophe qu'il faudrait empêcher coûte que coûte.
Or il serait plus opportun de critiquer les politiques monétaires et budgétaires lamentables des pays dont la monnaie s'effondre. En réalité, un franc fort et un dollar et un euro faibles sont les résultats inévitables de politiques catastrophiques des Etats-Unis et des pays de l'Union européenne, en comparaison avec une politique suisse relativement moins mauvaise. Les Etats-Unis sont en plein débat surréaliste pour savoir non pas comment réduire la dette colossale de l'Etat fédéral, mais comment limiter sa progression. Dette et création monétaire rendues inévitables par de prétendus plans de relance, qui s'avèrent naturellement contre-productifs, tout comme nous l'avions prédit et expliqué. Comparons les taux d'inflation sur une année: zone euro, 2,7%; Etats-Unis, 3,6%; Suisse, 0,5%. A eux seuls, ces chiffres permettent déjà de comprendre pourquoi le dollar et l'euro étaient surévalués par rapport au franc.
Cependant, la force du franc suisse est en réalité toute relative. En 1907, la dénomination de 20 francs en circulation était une pièce de monnaie constituée de 5,801 grammes d'or pur, appelée «Vreneli». Au cours de l'or actuel, cela équivaut à environ 260 francs, soit une perte de valeur du franc de plus de 90% en un siècle.
Serait-ce donc de la faute de Farinet et de ses semblables si les 20 centimes d'aujourd'hui valent 10 fois moins que les 20 centimes de son époque? En réalité, les faux-monnayeurs sont des petits joueurs en comparaison des banques nationales. Dans un communiqué du 10 août, la Banque nationale suisse a annoncé qu'elle «vise une rapide hausse des avoirs que les banques détiennent en comptes de virement à la BNS, qui passeront ainsi d'environ 80 milliards de francs actuellement à 120 milliards». Comme si cela ne suffisait pas, une semaine plus tard, la BNS annonça vouloir passer à 200 milliards, soit une augmentation totale de 120 milliards... 15. 000 francs par habitant!
L'effet pourrait être encore relativement bénin si la BNS se bornait à distribuer un chèque de 15.000 francs à chaque habitant, s'attirant les sympathies de la population, tel Farinet. Mais en créant cette monnaie sous forme de crédit accordé aux banques, l'effet sera d'autant plus dommageable qu'il créera des distorsions sous la forme de crédit trop bon marché, cause des fameuses «bulles». Des taux d'intérêt faibles qui ne correspondent pas à la réalité de l'épargne induisent les investisseurs et les entrepreneurs en erreur. Des investissements de long terme apparaissent comme rentables par l'effet des taux d'intérêt faibles, alors qu'il n'y a pas eu de hausse correspondante de l'épargne et donc des ressources réelles qui les permettraient. Une correction de ces erreurs devient alors inéluctable, et prend la forme d'une récession.
Prévenir une récession est pourtant un argument utilisé pour souhaiter l'affaiblissement du franc, en raison des risques qu'un franc fort ferait porter à l'exportation suisse, notamment vers les pays de l'UE. Or, si en 2010 la Suisse a exporté pour 119 milliards de francs suisses vers l'UE, elle en a également importé... pour 142 milliards de francs suisses. Pour cette même année d'ailleurs, loin des prévisions alarmistes, les exportations globales ont augmenté de 7%.
En réalité, il n'y a donc pas à s'inquiéter d'un franc relativement fort par rapport à des monnaies fiduciaires encore plus faibles, mais bien plutôt de son affaiblissement de long terme par rapport aux biens réels. Si d'autres pays continuent sur la voie de politiques monétaires et budgétaires suicidaires, leurs monnaies vont inévitablement baisser par rapport au franc suisse. Vouloir les suivre dans la voie des monnaies faibles impliquerait de les suivre également dans la voie de politiques de stagnation économique, de récessions et de crises.
Une économie saine devrait être au contraire caractérisée par une «déflation»: une baisse des prix due au progrès technologique et aux gains d'efficacité des entreprises en concurrence. Pour mieux profiter des importations avantageuses, le Conseil fédéral pourrait entreprendre une mesure très simple: mettre fin à une politique protectionniste ruineuse en supprimant enfin les barrières douanières. La BNS, en revanche, devrait cesser de saboter le franc; elle ferait bien mieux de s'en tenir au laissez-faire.
Cet article a été publié dans Le Temps.
Août 2011