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Dieu sait qui avait déposé cette lettre dans ma boîte! Aucun nom. Aucune adresse. Aucun expéditeur. Une enveloppe vierge, pré encollée et dépourvue d’affranchissement. À coup sûr un envoi publicitaire, me suis-je dit en écartant instinctivement l’évidence d’une distribution collective. Parce qu’il n’y avait pas d’autre courrier ce jour-là, je conservai cette lettre au lieu de la jeter immédiatement à la poubelle.
Peu de temps plus tard je reçus une nouvelle lettre. Sur l’enveloppe, un sigle en forme de serpent était dessiné. C’était un «S» majuscule, couché à l’horizontale. Sa forme évoquait ce meuble tantôt appelé «la conversation», tantôt «le confident». À coup sûr, voilà une lettre anonyme, me suis-je dit en admettant l’évidence qu’un envoi si singularisé pût inciter à une conversation ou à une confidence.
J’ai ouvert le pli. Il n’y avait à l’intérieur qu’une feuille blanche. Qui me donne carte blanche, ai-je pensé? Hop l’ami, au panier! Aussitôt le souvenir de la première lettre m’est revenu à l’esprit. Était-ce par intuition que je l’avais gardée? Détenait-elle la clé me permettant de découvrir la raison du second envoi? Impossible de mettre la main sur elle! «La malice des choses» désigne ce rapport à l’ordre et au désordre.
Tout a commencé par cette première lettre conservée sans raison et tout a continué par sa disparition. J’aurais dû répondre ou opposer le silence, mais à qui, à qui? Et si cette lettre anonyme était une conséquence d’une parole malheureuse de ma part ou d’une action déplorable, j’aurais pu disposer d’éléments susceptibles de m’éclairer. J’aurais agi.
Le pli était probablement perdu, inutile de poursuivre les recherches! Un désagrément résidait dans cet effacement du commencement. Une interrogation survint: se pouvait-il que la première lettre dont je n’avais en mémoire que l’enveloppe nue fût volontairement oubliée quelque part?
Je conversais avec moi-même, je me confiais à moi-même, c’est ce que je devais faire, c’est ce qu’on attendait de moi en me donnant carte blanche. Mon propre anonymat était l’état où m’avait laissé l’égarement d’un courrier négligé.
Il arriva un jour que la «malice des choses» frappât à l’intérieur d’un tiroir. Je retrouvai la première lettre. Le contenu, qui commençait par mon prénom Serge, n’eut guère d’importance à l’époque, il en garde bien plus aujourd’hui. Depuis ce temps, je m’envoie régulièrement des lettres anonymes que j’ouvre avec curiosité et que je jette à la corbeille pour ne plus jamais les perdre.
Auteur: Serge Desarnaulds
Éditeur: Éditions La Baconnière
Genre: texte
Mots-clé: lettre, anonyme, courrier