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Sur l’aérodrome de Hausen am Albis (ZH), le vent balaie la piste. A travers les nuages gris, on entend le ronflement d’un moteur. Un avion à hélice surgit. Bien que chahuté par les rafales, il se pose sans problème. Un homme d’excellente humeur émerge alors du cockpit: l’entrepreneur et pilote amateur neuchâtelois Jean-Patrick Ducommun.
L’engin de marque Luscombe possède une hélice en bois. Son moteur de quatre cylindres lui permet d’atteindre une vitesse maximale de 120 km/h. L’âge respectable du old timer figure sur sa carène. Il a été assemblé aux Etats-Unis en 1939 puis exporté en Suisse.
Depuis lors, il a passé entre les mains d’une vingtaine de propriétaires. Derniers en date: Jean-Patrick Ducommun et un couple d’amis, qui en ont fait l’acquisition il y a quatre ans. Sans compter ses heures, le trio a rénové l’avion, lui donnant une nouvelle voilure et remettant à neuf son moteur. La plupart des travaux ont été menés par les intéressés eux-mêmes.
Pourquoi tant d’empressement autour de ce vieil avion? L’enthousiasme de Jean-Patrick Ducommun provient du fait que l’histoire du Luscombe est étroitement mêlée au nom de Gottlieb Duttweiler.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le fondateur de Migros s’inquiétait de l’absence de relève dans l’armée de l’air helvétique. Raison pour laquelle, en 1938, il a créé une école d’aviation qui a fait l’acquisition de trois avions, parmi lesquels le Luscombe.
Ce projet s’est toutefois enlisé assez rapidement. Et au moment où la guerre a éclaté, les trois engins ont été vraisemblablement réquisitionnés.
Mille nouveaux avions de combat pour la Suisse
Une autre idée de Gottlieb Duttweiler pour renforcer la défense suisse a fait long feu. En 1937, le fondateur de Migros a émis le souhait que la Confédération se procure pas moins de mille avions de combat américains.
Le financement du projet aurait été assuré par un prélèvement de 1% sur la fortune de chaque Helvète.
En mettant à niveau l’armée de l’air, Gottlieb Duttweiler comptait aussi sur un effet psychologique. Il convenait d’éveiller dans le peuple suisse un sentiment de fierté et de confiance dans la victoire. Politiquement toutefois, la démarche n’avait aucune chance d’aboutir, notamment du fait de son ampleur.
Cet échec est sans importance pour Jean-Patrick Ducommun, qui admire la manière dont le fondateur de Migros entendait renforcer la capacité de défense des Suisses face à la menace allemande. «Duttweiler était un démocrate convaincu, un patriote et un des architectes de la Suisse moderne», souligne le Neuchâtelois. Raison pour laquelle, à l’invitation de la Fondation Gottlieb et Adele Duttweiler, le pilote a entrepris un vol en son hommage, atterrissant devant un parterre d’invités sur l’aérodrome de Hausen am Albis.
Mais comment se sent-on aux commandes d’un avion emblématique quand les conditions météorologiques sont mauvaises? Un coup d’œil dans l’étroit cockpit indique que le pilote doit se contenter d’un minimum d’instruments de vol. «C’est précisément ce qui fait le charme du Luscombe. Dans cet appareil léger, on est constamment en communion avec le vent et les conditions météorologiques», explique Jean-Patrick Ducommun avant de poursuivre: «C’est aussi l’occasion de réaliser combien l’aviation était aventureuse à cette époque».
Chaque vol devient ainsi un voyage dans le temps, un retour sur une ère où Gottlieb Duttweiler vivait encore, s’engageait pour la démocratie et écrivait l’histoire économique du pays.
Auteur: Michael West
Photographe: Paolo Dutto