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Du 13 mai au 9 octobre, la Fondation Martin Bodmer accueille une exposition consacrée aux origines du roman Frankenstein, le Prométhée moderne, en hommage au bicentenaire de la conception du best-seller de Mary Shelley, imaginé durant l’été 1816 à Cologny. Entretien avec Jacques Berchtold, directeur de la Fondation.
Dans quelles circonstances Mary Shelley a-t-elle écrit le roman Frankenstein?
Au cours de l’été 1816, Mary Shelley séjourne à Cologny, à la Villa Diodati, qu’occupait Lord Byron, en compagnie du poète Percy Shelley et du médecin John Polidori. Mary n’a alors guère que 19 ans et entretient une liaison avec Percy Shelley qu’elle épousera quelques mois plus tard. L’été 1816 est resté célèbre comme « l’été sans soleil » : suite à l’éruption d’un volcan en Indonésie, une couche de cendres plane dans l’atmosphère au-dessus de la planète tout entière. Le mauvais temps qui en résulte force les quatre occupants de la Villa Diodati à passer leurs soirées à l’intérieure de la maison, où ils lisent des histoires de fantômes, genre venu d’Allemagne très à la mode à l’époque. De lecteurs passifs, les quatre Anglais se transforment en écrivains actifs à l’occasion d’un défi qu’ils se lancent mutuellement : chacun d’entre eux est tenu de produire un récit fantastique. Alors que Percy Shelley et Lord Byron ne prennent pas cette proposition très au sérieux, les deux « sous-grades » qu’étaient alors John Polidori et Mary Shelley mènent à bien leurs récits : le concours débouche ainsi sur la conception du Vampire et de Frankenstein. Il faut toutefois attendre 1818 avant que le roman de Mary Shelley soit publié.
Autour de quels axes s’articulera l’exposition ?
L’exposition vise à cerner au plus près, et sous toutes ses facettes, le moment incroyablement dense d’un point de vue historique de la rédaction du roman Frankenstein. Elle rassemblera une constellation de documents étroitement liés à la genèse de la rédaction du récit, dont les plus importants sont le manuscrit autographe de l’auteure, l’épreuve imprimée et annotée par Shelley ainsi que l’exemplaire dédicacé à Lord Byron. Elle s’articulera autour de cinq axes principaux.
Le premier vise à intégrer le séjour à la Villa Diodati dans la tradition du Trajet du Grand Tour, au cours duquel la visite de la Suisse pittoresque s’impose comme une étape importante. On observe à l’époque un changement de sensibilité dans l’appréhension des Alpes, lié à la modification du concept de sublime. La notion classique, qui renvoie à une beauté mesurée et ordonnée, étend ses limites pour y intégrer l’horrible. Le paysage alpin, avec ses crevasses effrayantes et ses cascades assourdissantes, ressort de cette acception élargie du sublime. Ce changement de paradigme va affecter la littérature gothique naissante : celle-ci concevra comme intéressantes sur le plan esthétique, alors même qu’elles sont placées du côté de la laideur, des créatures qui relèvent de l’excès monstrueux. C’est le cas de la créature de Frankenstein, qui trouve refuge dans le décor des Alpes présenté comme une manifestation extériorisée de son état d’âme.
Un deuxième axe rendra compte de l’accident météorologique provoqué par l’éruption du volcan qui affecta les conditions de la conception du roman. Des relevés et des gravures scientifiques d’époque documenteront le phénomène. Le troisième pan de l’exposition interrogera quant à lui la question du monstre. Celle-ci se trouve au cœur de nombreux débats durant le XVIIIème siècle. Jusqu’alors appréhendé comme une punition divine, le monstre devient l’objet de réflexions d’un autre ordre, libérées du cadre théologique. Certains savants se demandent si la monstruosité, au lieu d’un châtiment divin, ne serait pas plutôt l’effet de tâtonnements de la nature qui n’aurait pas encore fixé certaines formes. La terreur qu’inspireraient les créatures perçues comme monstrueuses viendraient d’une disposition d’esprit non préparée, constat qui invite à désavouer l’ostracisme dont ces dernières sont victimes. La question du monstre intervient également dans le cadre de débats portant sur les progrès de la science et de la médecine. La créature de Frankenstein est emblématique de l’ambivalence des réactions que ces derniers suscitent, oscillant entre l’enthousiasme et la terreur.
Un quatrième axe se concentrera sur la réprobation du monstre par les personnages du roman, qui atteste de la postérité dans la littérature romantique du complexe de persécution de Jean-Jacques Rousseau. La créature de Frankenstein s’inscrit en effet dans une lignée de figures de proscrits, tels le Juif errant, Manfred ou Caïn, qui rappellent l’identification du philosophe genevois au solitaire rejeté par les autres, alors qu’il n’est pas pire qu’eux.
Enfin, un cinquième axe rendra compte de la dimension politique du roman, qui a pu être lu comme une réflexion sur ce à quoi arrivent les hommes lorsqu’ils pensent pouvoir briser les conventions et faire fi des barrières mentales, comme ce fut le cas lors de la Révolution française. Dans cette perspective, le monstre représente un inédit radical dans l’histoire de l’humanité, tout comme le fut la Révolution par rapport à l’ordre féodal européen.
Propos recueillis par Emilien Gür
« Frankenstein, créé des ténèbres », du 13 mai au 9 octobre, Fondation Martin Bodmer, 19 route Martin Bodmer, 1223 Cologny, www.fondationbodmer.ch