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Que serait cette nouvelle médecine improprement qualifiée de «basée sur les preuves» sans la statistique et les statisticiens ? Et comment le médecin de notre temps pourrait-il exercer sans l’aide de cette discipline qui vise à extraire des informations pertinentes d’une liste de nombres difficiles à interpréter par une simple lecture? Après avoir vu leur puissance décuplée avec le développement de l’informatique, les statistiques sont, visibles ou pas, omniprésentes dans notre quotidien. Il arrive aussi que leur emploi prête à sourire, tout particulièrement en médecine. En voici quelques exemples tirés d’une lecture attentive des productions disponibles quotidiennement sur la Toile.
Commençons par ce travail peu banal présenté en septembre lors d’un meeting de l’American Heart Association. Il a été mené par des chercheurs du College of Nursing de l’université de Seattle et d’autres du Center for Cardiovascular Wellness de l’Institut suédois du cœur et des vaisseaux. L’objectif était de savoir si la fonction auditive pouvait ou non constituer un levier pour réduire les chiffres de tension artérielle. Quarante et une personnes âgées ont participé à ce travail. Un premier groupe de vingt a accepté d’écouter trois fois par semaine et pendant quatre mois un programme de relaxation auditive bien spécifique (sur un mode dit «binaural») comportant des sons océaniques associés à une voix humaine calmante avec incitation à la respiration abdominale. La relaxation sur mode binaural, utilisée dans différentes situations pathologiques ou sportives, n’avait semble-t-il jamais été testée dans cette indication vasculaire. Le second groupe a, quant à lui, eu droit, au même rythme et durant la même période, à «une sonate de Mozart», aucune précision supplémentaire n’étant donnée sur ce point. Des mesures des tensions systoliques et diastoliques ainsi que de la fréquence cardiaque étaient effectuées avant et après chaque session auditive.
Dans le groupe «Océan», les chiffres sont passés de 141/73 à 132/70 mmHg et la fréquence cardiaque de 73 à 70/min. Dans le groupe «Mozart», les variations ont été de 141/71 à 134/69 mmHg et de 69 à 66/min. En d’autres termes, la diminution des chiffres systoliques a été plus grande (9 mm) dans le premier groupe que dans le second (7 mm), soit une différence de 6,4%. «Dans les deux groupes la réduction des pressions sanguines systoliques après intervention a été statistiquement significative» soulignent les auteurs qui ajoutent que ceci pourrait bien… «ne pas avoir de signification clinique». Ils ajoutent néanmoins que certaines observations ont permis de suggérer qu’une réduction de 5 mm en systolique permettait d’espérer une réduction de 9% de la mortalité coronarienne et de 14% de la mortalité par accident cérébral vasculaire.
Observons encore avec eux que, pour ce qui est des chiffres diastoliques, on s’approche de la signification statistique sans pour autant l’atteindre et que pour les battements cardiaques aucune différence n’est mise en lumière. Que conclure? Qu’il faut tenir compte de la toute petite différence observée et faire la promotion de la relaxation auditive sur mode binaural ou au contraire s’émerveiller que l’écoute d’une sonate de Mozart puisse, outre le plaisir procuré, réduire les chiffres tensionnels ?
Poursuivons avec cet autre travail, tout aussi original, publié dans la livraison de novembre de Alcoholism : Clinical & Experimental Research. Il a été mené par un groupe de chercheurs de la célèbre Johns Hopkins University School of Medicine. Entre juillet 2000 et août 2001, les auteurs ont mené une enquête auprès de près de 800 personnes, hommes et femmes en parts égales, prises en charge dans une clinique urbaine spécialisée dans le dépistage et le traitement des maladies sexuellement transmissibles (MST). Parmi elles, 95% étaient d’origine afro-américaine et 83% étaient hétérosexuelles.
L’un des objectifs était de savoir si la pratique, aujourd’hui en pleine expansion chez les jeunes de nombreux pays industriels, dite du «binge drinking» (consommation importante et très rapprochée de boissons alcooliques pour obtention rapide d’une ivresse), était ou non associée à un risque plus important que la moyenne de MST. Une question connexe était de savoir si des différences existaient dans ce domaine entre les hommes et les femmes. Faut-il s’étonner ou s’émouvoir des conclusions auxquelles parvient le groupe dirigé par Heidi E. Hutton, professeur assistant de psychiatrie et de sciences comportementales ? Toujours est-il qu’après toute une série d’ajustements statistiques, la pratique du «binge drinking» paraît augmenter, chez les femmes, le risque de pratiques sexuelles à la fois non protégées et à risque (partenaires multiples, relations anales) ainsi que celui de contracter une MST.
Les auteurs nous apprennent notamment que les femmes «binge drinkers» ont trois fois plus de relations sexuelles anales que leurs homologues masculins, qu’elles ont deux fois plus de partenaires multiples que les femmes qui ne consomment pas d’alcool, et que l’on recense chez elles cinq fois plus de cas de gonorrhée que chez celles qui ne pratiquent pas le «binge drinking». Faudrait-il chercher à comprendre? Les auteurs précisent que la même consommation d’alcool ne provoque pas les mêmes effets selon le sexe. Ils ajoutent que les différences anatomiques font que la femme est plus exposée que l’homme à être contaminée par un pathogène sexuellement transmissible.
Troisième travail en provenance de l’université de Melbourne dirigé par le Pr Anthony LaMontagne et qui a été présenté il y a peu lors de la cinquième Conférence mondiale pour la promotion de la santé mentale. Peu de données méthodologiques mais une conclusion globale : les femmes exerçant des travaux occasionnels ou précaires sont dix fois plus exposées au risque d’être victimes de harcèlement sexuel que celles qui occupent des fonctions durables. Conclusion de bon sens : ces femmes devraient bénéficier d’une plus grande protection que les autres.
Et pour finir cette surprise que fut, en France, la lecture des chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) issus de l’enquête suisse sur la santé 2007. «La majorité de la population suisse estime être en bonne santé. Au total, 87% des personnes interrogées décrivent leur état de santé comme bon ou très bon» nous dit l’OFS qui ajoute aussitôt, malicieusement, que 37% des personnes interrogées sont en surpoids, que 28% fument, que 16% sont des non-fumeurs régulièrement exposés à de la fumée passive et que près d’une personne de moins de 25 ans sur trois a déjà consommé du cannabis. L’OFS note encore un recul de la part de la population qui ne boit jamais d’alcool.
Mais la statistique et les statisticiens pourront-ils jamais mesurer ce qui sépare l’objectivité qu’ils appréhendent de la perception individuelle de son état de santé ?