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Julien Winkelmann a réalisé un travail de mémoire à l’Université de Lausanne intitulé Le feuilleton à la TV suisse romande (1954-1977) Programmation d’un pendant de la fiction sérielle et télévisée. Il connaît bien P’tit Lou et apporte son éclairage sur quelques aspects de ce premier feuilleton produit par la TSR.
Site des archives RTS: pourquoi dans votre travail de recherche vous être intéressé à P’tit Lou?
Julien Winkelmann : Dans le magazine Radio Je vois tout et son successeur Radio TV Je vois tout, les déclarations de René Schenker, directeur des programmes de la Télévision romande entre 1958 et 1973 font apparaître l’importance de P’tit Lou. En 1964, Schenker dresse en effet un bilan de la production du feuilleton par ses services et rappelle les quelques « exemples, rarissimes donnés ces dernières années ». Il mentionne en particulier P’tit Lou de Samuel Chevallier. En 1961, année de sa première diffusion, celui-ci est effectivement présenté comme « le nouveau feuilleton de la TV romande », le premier de ce type à avoir été développé dans le cadre d’une production maison. Et Schenker avait déjà souligné son « écho très favorable » auprès des téléspectateurs. Il était donc intéressant d'intégrer P'tit Lou dans mon travail sur le feuilleton à la TSR.
Qu’est-ce qui pousse la TSR à se lancer dans l’aventure du feuilleton? En premier lieu, le feuilleton se prête bien à l’instauration de rendez-vous réguliers entre le public et la toute jeune télévision, ses responsables ayant tout intérêt à développer l’audience et fidéliser le public.
D’autre part, le service public de télévision se doit également de limiter l’influence culturelle des programmes étrangers, par exemple ceux de la RTF (Radiodiffusion-télévision française), qui peuvent être captés par les postes suisses. Le feuilleton étant fortement présent au sein des programmations des télévisions étrangères, la diffusion de P’tit Lou par le petit écran romand joue un rôle important pour éviter la migration du public romand sur d’autres chaînes.
P’tit Lou est tourné à Lausanne et dans la région, quelles sont les raisons de cet ancrage local ? Ce caractère local fort permet de différencier la TSR de ses concurrentes étrangères. Au-delà du renforcement des « émissions d’actualités régionales » - notamment grâce au lancement de l’émission d’information Carrefour dans le courant de l’année 1961 -, Schenker promeut également l’ancrage local du côté de la fiction et du feuilleton.
P’tit Lou témoigne du souci de la TSR de cultiver les relations avec son public proche. Les dialogues et l’utilisation de décors naturels dans plusieurs séquences le confirment. P’tit Lou raconte avoir grandi à Malley (VD). Le récit est également situé géographiquement avec les « escapades » à Ouchy de jeunes hommes accompagnés de femmes. Du côté des décors naturels, le feuilleton propose dès le premier volet, une panoramique montrant P’tit Lou et un collègue sortant du bâtiment Union des Banques Suisses et traversant la place St. François de Lausanne. Les personnages sont encore filmés, pénétrant dans le tram. Et la séquence suivante voit les deux figures s’approcher du « bistrot » de la Pinte Besson, toujours ouvert à l’heure actuelle.
Une autre séquence propose la descente de la rue de Bourg par le protagoniste et donne à voir les vitrines des nombreuses boutiques. Une voix off, exprimant les pensées de P’tit Lou, est le seul moteur du récit et la séquence un prétexte pour proposer un endroit que le public peut reconnaître facilement.
Le scénariste Samuel Chevallier participe également à cette recherche de légitimité? Effectivement, le recours à Samuel Chevallier pour la rédaction du scénario confirme cette intention : l’auteur, homme de théâtre et de radio, habite la ville de Lausanne. De même, la participation de Christian Kursner et de Jean Vigny, deux comédiens romands reconnus, témoigne à nouveau du souci de mettre en avant des personnalités liées au contexte régional.
L’insertion des habitants de Lausanne dans le feuilleton, participants involontaires de plusieurs séquences, renforce aussi le caractère local du feuilleton P’tit Lou. Le public romand de télévision assiste ainsi à sa propre mise en scène dans une émission de fiction.
Quelle est l’influence du modèle des pièces radiophoniques ? La production et la programmation du feuilleton se caractérisent d’emblée par une forte imprégnation du modèle radiophonique. Du côté de P’tit Lou, l’intervention de l’écrivain et journaliste Samuel Chevallier prouve l’importation par le petit écran de plusieurs expériences de la radio. Également dramaturge, le Vaudois a développé une quinzaine de séries dont l’émission Quart d’heure vaudois, qui connaît un grand succès auprès du public romand, en 1940. Samuel Chevallier est de fait un véritable auteur radiophonique qui propose ses services à la TV romande.
Au niveau de la programmation également, radio et tv utilisent le même créneau horaire du début de soirée : un moment qui assure une visibilité maximale au feuilleton.
Pourquoi programmer à 20h15 un feuilleton relatant les tribulations d’un jeune apprenti ? En 1958 déjà circule l’idée qu’il faut offrir du divertissement aux téléspectateurs fatigués au retour du travail. Le feuilleton a pour objectif le délassement : certains personnages et plusieurs scènes de P’tit Lou ne peuvent qu’amuser le public.
Par ailleurs, les émissions à caractère culturel d’une télévision de service public doivent refléter les valeurs qui ordonnent la société, le contenu du feuilleton P’tit Lou relève de cet aspect.
Récit des péripéties d’un jeune apprenti travaillant pour un institut bancaire lausannois, l’émission présente une situation commune à une grande partie de la jeunesse romande, confrontée au passage vers le monde professionnel, en particulier le secteur tertiaire, qui connaît effectivement une croissance significative dans les années 1960.
A travers cette émission de fiction, la télévision adopte une posture pédagogique et émet un ensemble de propos éthiques et moraux légitimes, afin de répondre aux impératifs de sa mission formulée par les instances politiques fédérales. Le prouvent également les dialogues d’une qualité certaine, qui emploient à la fois un langage accessible, traversé par des expressions populaires, et très soigné.
À quel public s’adresse P’tit Lou ? Le feuilleton sollicite un public jeune car il est bien question des aventures d’un apprenti. Toutefois, l’importante présence des parents montre que le feuilleton est conçu pour toute la famille. Cette dernière est d’ailleurs mise en scène dans ses pratiques les plus banales - par exemple les repas dans la cuisine. De plus, l’un des collègues de l’adolescent est d’un certain âge et est clairement le mentor du garçon. Ainsi, plusieurs générations sont impliquées dans l’histoire qui a pu intéresser une « large » audience: cette approche est typique de la conception de télévision de service public de l’époque.
Propos recueillis par Marielle Rezzonico