Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07154.jsonl.gz/291

Daniel Pennac, La petite marchande de prose, Paris, Gallimard Folio, 2000 (1re édition, 1989), 402 p.Avez-vous déjà lu un livre de Daniel Pennac ? Si la réponse est non, vous pourriez essayer en commençant par La petite marchande de prose, premier volume d'une trilogie qui contient La fée carabine et Au bonheur des ogres (chaque ouvrage peut être lu séparément). Il raconte l'histoire d'un bouc-émissaire dont le métier consiste à recevoir les «râleurs» qui viennent se plaindre aux Editions du Talion pour lesquelles il travaille. Son unique mission vise à capter et concentrer sur lui les colères des auteurs dont on n'a pas retenu le manuscrit, les imprimeurs mis au chômage, et tous ceux qui auraient des raisons d'être fâchés contre la reine Zabo, directrice de l'édition. Celle-ci a choisi Malaussène pour cette fonction car, dit-elle : «Vous avez un vice rare, vous compatissez» (p. 29). Ce livre, délirant, désopilant, mais aussi désarmant, relate les péripéties de Malaussène, de ses proches et de sa famille, composée de personnages aussi singuliers qu'attachants.Momentanément, la reine Zabo demande à Malaussène de changer de fonction : en effet, elle souhaite revitaliser la vente, en légère baisse, des ouvrages de l'un de ses auteurs à succès qui écrit sous un pseudonyme. Pour ce faire, elle imagine une stratégie éditoriale, qui tend à divulguer l'identité de l'écrivain lors de la sortie de son prochain ouvrage. L'auteur refuse pour la bonne raison qu'il s'agit d'un ministre en fonction mais accepte que quelqu'un d'autre joue son rôle. L'usurpateur ne sera autre que Malaussène, qui va entrer dans la peau d'un personnage creux, plein des certitudes et de l'arrogance d'un écrivain médiocre mais populaire. Son côté rebelle s'accommode mal de ce rôle, et Malaussène est sur le point de rendre publique l'imposture, lors d'une interview au Salon du Livre, lorsqu'il reçoit une balle qui creuse «un trou soigneux dans l'os frontal, labourant tous les champs de (sa) ma pensée» (p. 172). L'intrigue se complique par le meurtre du ministre auteur des best-sellers, puis par celui de différents membres de la maison d'édition. L'inspecteur divisionnaire Coudrier mène l'enquête, tandis que Julie Corrençon, l'amie de Malaussène, est soupçonnée des meurtres.Pendant ce temps, le bouc-émissaire est dans un coma dépassé, sur un lit d'hôpital, corps sans vie mais pas encore mort, tiraillé entre les conceptions différentes de deux médecins : Berchtold, «pur génie de la plomberie humaine» (p. 235) qui souhaite lui prélever ses organes, et Marty collectionneur de crétins de génie, qui refuse, en raison de l'attachement qu'il porte au malade et à toute sa famille. Marty était, contre son gré, comme électrisé par la prédiction de Thérèse, l'une des surs de Malaussène, une sorte de Cassandre qui ne se trompe jamais, et qui martelait que son frère mourrait dans son lit à l'âge de 93 ans. Cette prédiction l'avait convaincu, lui à qui «toutes ces salades hérissaient le poil rationnel» (p. 238). Tandis que la famille et les amis se succèdent dans la chambre de Malaussène, celui-ci devient parfois narrateur et commente les événements. L'enquête trouve un dénouement, tandis que les deux médecins continuent à entrechoquer leurs convictions et leurs certitudes sur l'état du malade. Berchtold profite d'une absence de Marty pour prélever plusieurs organes. Marty revient, constate les dégâts, et entame une violente dispute avec son confrère, au cours de laquelle Malaussène se réveille. Les deux médecins prélèvent les organes du véritable meurtrier qui vient d'être abattu dans l'hôpital et «du tueur et de l'assassiné, Berchtold n'a fait qu'un» (p. 391).Il s'agit ici d'un livre impossible à résumer, si ce n'est l'intrigue policière qui sert de prétexte à l'auteur. Bien que palpitante, cette intrigue ne fait pas la richesse de cet ouvrage. Il est exceptionnel par le style choisi par Pennac : on a l'impression qu'il s'adresse à nous, juste à nous. C'est un peu comme si on «écoutait» le livre, comme s'il nous interpellait. On se sent happé dans l'univers singulier des personnages, appelé à participer à l'action. Les odeurs de Belleville sont à portée de nos narines ; les émotions sont poignantes par leur sobriété imagée : Julie, qui pleure Malaussène juste après le crime, «restait immobile autour de son cur» (p. 188). Il est aussi exceptionnel par la tension harmonieuse entre les éclats d'humour et de gaieté, les dérapages délirants et les apartés philosophiques, brefs et percutants.