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Intervenant:
Federico Tarragoni est agrégé de sciences sociales et ATER en sociologie à l’Université Paris 7 Denis Diderot. Il achève une thèse sur les populismes contemporains en Amérique latine, son travail doctoral l’ayant conduit à s’intéresser de près aux formes de participation populaire dans le sous-continent. Parmi ses domaines de recherche, une place particulière est occupée par le dialogue entre art, culture et politique dans une optique bi-disciplinaire (sociologie/philosophie) avec un chantier empirique sur l’art contemporain et des publications sur Weber et Agamben.
Exposé:
Dans cette communication, l’auteur propose de rediscuter l’apport de trois philosophies politiques à une pensée de l’émancipation démocratique centrée sur l’opérateur peuple.
Nous partons d’un constat : les nouvelles mobilisations antisystémiques apparues en concomitance avec la crise financière, puis sociale de 2009-11, comme le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis, les indignados en Espagne ou le mouvement 99% en Italie (prônant la redistribution des richesses du 1% plus riche au 99% vivant dans la précarité), au lieu d’être portées par une théorie anticapitaliste cohérente (fondée sur une critique de la théorie de la valeur marchande), s’appuient souvent sur la capacité évocatrice et la puissance instituante du sujet-peuple, par-delà sa définition purement constitutionnelle inscrite dans l’ordo legis de la démocratie représentative.
Deux traditions intellectuelles permettent de penser, avec des outils conceptuels sensiblement différents, cette aspiration à une transformation insurgeante de nos démocraties désenchantées par la redécouverte de son sujet instituant : l’une, héritant d’un néo-marxisme de facture ouvriériste, celle de T. Negri, traduit ces nouvelles forces instituantes avec la puissance politique de la multitudo spinozienne. L’autre, tentant une articulation de la pensée politique de Machiavel, de la théorie démocratique de R. Aron et de l’intuition marxienne d’une « démocratie contre l’État », celle de C. Lefort et de M. Abensour, permet de penser ces nouvelles forces instituantes à l’intérieur du conflit démocratique. Si la portée heuristique de ces deux cadres conceptuels demeure indéniable pour comprendre nos démocraties contemporaines « à l’épreuve de la subversion démocratique », force est de constater que l’opérateur peuple, pourtant central dans les nouvelles revendications opposant un peuple instituant à la trahison des élites (cf. Lasch, Michéa), demeure insaisissable. Dans l’ontologie néo-spinozienne de Negri, le concept de multitude n’est jamais confronté au contenu et aux répertoires d’action des nouveaux mouvements anti-systémiques. Dans la « démocratie insurgeante » de Lefort/Abensour, le peuple ne fonctionne jamais, au regard de la théorie politique, comme un opérateur légitime de politisation : au contraire, il présuppose, par l’identité qu’il sous-tend entre leader « populiste » et sujet-peuple, une occupation/incarnation du lieu vide de la démocratie, l’annihilation du conflit, et donc la latence d’une transformation totalitaire de la démocratie.
À travers un détour épistémologique (cf. Balandier, Le détour) nous amenant sur le terrain des mouvements socio-communautaires latino-américains (au Venezuela et Bolivie), mouvements souvent considérés comme « référents » ou « laboratoires » en gestation d’une nouvelle démocratie solidaire d’un « retour du peuple » (Carlos de la Torre, El retorno del pueblo), nous souhaiterions revenir, avec un cadre théorique à-construire, sur la relation peuple-démocratie au cœur de la théorie politique contemporaine. Toute invocation du peuple est anti-démocratique ? Dès lors que les acteurs accèdent à l’espace du conflit démocratique par le biais de l’opérateur de mobilisation/identification « peuple », la pente « anti-politique », « anti-démocratique », « populiste », « totalitaire » devient-elle inévitable ? Le peuple fonctionne-t-il toujours comme une hypostatisation théorique susceptible d’autoriser, par ses « instincts abjects », une domination sans entraves, une exclusion du « traître », une partition de la communauté entre « amis du peuple » et « ennemis du peuple » ? Ne peut-il pas fonctionner comme le nom d’une opération politique reliant acteur, idéal démocratique et constitutio libertatum (cf. Sophie Wahnich, La longue patience du peuple) ?
En nous fondant sur une ethnographie des pratiques politiques populaires inscrites dans des dispositifs de démocratie locale et participative situés dans les barrios vénézuéliens (Consejos comunales de planificación pública) et boliviens (Juntas vecinales) et mis en place par les gouvernements « néo-populistes » d’H. Chávez et E. Morales, nous essaierons de mettre à l’épreuve ethnographique trois cadres conceptuels pensant la démocratie sans préjuger de la valence opératoire du « peuple », issus des philosophies d’E. Balibar, E. Laclau et J. Rancière. Il s’agira alors de parcourir, à l’aide de Balibar, Laclau et Rancière, les possibilités émancipatoires liées à l’opérateur peuple à travers 1) les négatifs conceptuels de la « crainte des masses » (Balibar) et de l’« haine de la démocratie » (Rancière), et 2) l’utopie de « la démocratie agonique/radicale » (Laclau et Mouffe), dont la raison populiste serait une « forme élémentaire » (Laclau).
Dès lors que le sociologue adopte le principe méthodologique de l’épreuve ethnographique des concepts de la philosophie politique, entendus comme des idéaux-types indexés historiquement (Weber) et heuristiquement féconds à partir de leur capacité à expliquer la réalité sociale de manière « différentielle », un ensemble de problématisations autour de l’opérativité politique du « peuple » se dessine : quelles sont les formes concrètes d’émancipation populaire que le sociologue, s’étant mué en ethnographe, observe dans les comités populaires participatifs au Venezuela et Bolivie ? Comment les acteurs populaires pensent-ils leur émancipation, leur capacitation démocratique, leur rapport à une Loi de la domination traduisant une illégitimité politique, une inaudibilité dans l’espace public, une condition de précarité multiforme ? Comment pensent-ils leur faire-part d’un peuple à-faire, en gestation ou déjà-là ? Toute « raison populiste » (Laclau) sous-tend une émancipation populaire ? Quelle relation complexe peut-on construire, à partir de l’expérience politique populaire inscrite dans une « raison populiste », entre Loi de la domination, récit individuel d’une émancipation et formes de la démocratie ?
À travers ces multiples questionnements, une hypothèse de travail surgira de l’analyse du matériau empirique à l’aune de la mise à l’épreuve ethnographique du démos chez Balibar, Laclau et Rancière. Le peuple sera considéré comme : 1) la corroie de transmission d’un conflit inhérent à la définition même d’un nouveau modèle démocratique où l’hégémonie populiste n’est pas sans une contre-hégémonie populaire ; 2) le catalyseur d’un ensemble de contradictions, première parmi toute celle entre plebs, ethnos et démos 3) politiquement opératoire en termes d’émancipation sous la forme du décalage, de l’écart, de l’inattendu par rapport à une philosophie de l’émancipation qui lui préexisterait (Rancière, Les scènes du peuple).
Horaire
Samedi 27 octobre
10h00-11h45
Anthropôle, salle 5081
Panel – Philosophie et libération: Émancipation et institutionnalisation.