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Les premières -au pluriel parce que toutes différentes- étaient, depuis la nuit des temps, les plus nombreuses sur notre planète. Il en existe encore quelques-unes, comme cette tribu amazonienne qui vit en autarcie dans la forêt. Elle connaît parfaitement son entourage et sait repérer les plantes dont elle se soigne, les animaux dont elle se nourrit, les matériaux pour construire maisons et pirogues, etc. Elle a sa propre langue, qui sait nommer chaque lieu, chaque plante (mieux que les plus savants botanistes qui passeraient par là), ses mythes, sa musique, etc. Ses connaissances pratiques comme son organisation sociale se sont transmises de génération en génération, sans apport extérieur.
La deuxième est née en Grèce au VIe s. av. J.-C., avec l’apparition de savants, comme Thalès de Milet, qui ont découvert les mathématiques, ses théorèmes et équations, en observant les astres et les lois de la nature. Grâce à la navigation (c’est dans les ports de la Grèce que les échanges ont commencé), cette communauté scientifique -ou rationnelle comme la nomme l’auteur- s’est étendue au monde méditerranéen, puis à l’Europe et au monde entier. Dans cette communauté, la nôtre, on peut parler sans ambiguïté ni conflit le langage scientifique: les mathématiques sont incontestables. Cette manière de penser s’est développée, en passant par Aristote et sa logique et d’autres philosophes, pour atteindre son apogée au Siècle des Lumières, avec Emmanuel Kant qui a fait de la raison la base de la morale.
La troisième communauté constitue le cœur de l’ouvrage qu’Alphonso Lingis a illustré de quelques portraits bouleversants (des photographies personnelles). Elle englobe les deux premières; elle est l’humanité au sens le plus profond. Un seul exemple: en Inde, alors qu’il méditait en solitaire depuis des jours, l’auteur tombe gravement malade ; malgré sa faiblesse, il parvient à se traîner jusqu’à une plage déserte; désespéré, il appelle au secours, et tout à coup il voit arriver de nulle part un homme, à moitié nu, parlant une langue incompréhensible, qui le charge sur ses épaules et à travers mille péripéties l’amène loin de là, dans un centre de soins; il lui a sauvé la vie, il est parti sans mot dire, sans qu’il ait pu lui dire merci.
L’auteur démontre que ce qui nous lie tous, c’est le sens de l’humain appliqué dans des situations concrètes (assez loin de l’humanisme dont on se gargarise souvent). C’est lui qui permet, lorsqu’on n’est pas seul pour mourir, à cette fraternité mystérieuse de surgir entre le mourant et celui /celle qui est à ses côtés, au-delà des liens de parenté ou d’amitié.