Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07225.jsonl.gz/716

See U L8ter
Peinture aérosol sur toile et mur
130 x 280 cm, Swiss Art Awards, Basel, 2021
- en conversation avec Paolo Baggi -
- Concernant le déplacement du tag, ou plutôt son re-enactment dans un espace institutionnel : tu vois ça comme un geste un peu anthropologique en isolant un geste d'une culture urbaine, ou bien il s'agit plutôt pour toi de reprendre la force de ces expressions dans des espaces publics, pour questionner cette force quand elle est "contrainte" par un white cube ? Ce déplacement du tag et son identité revendicatrice est intéressante je trouve : il est une expression exacerbée d'une subjectivité (en répétant une signature) et ici il semble être plutôt réduit au geste, avec ce 8 ou ces traits sur le mur. Comme si la déclaration de la subjectivité de l'artiste ne pouvait pas passer par l'expression d'un nom et d'une identité qui reste mais qui devait plutôt passer par l'affirmation d'un geste.
- Il s’agit plutôt de la deuxième option, reprendre la force expressive du spray qui est pour moi l’outil répondant le mieux aux impulsions et aussi questionner sa place dans l’institution.
L’idée en fait était de créer une sorte de partition, qui me permettait de me détacher de ma subjectivité, puisqu’elle est pour moi de toute façon présente. Puis cette partition me permet d’étudier le geste, les formes, les couleurs (surtout les associations de couleur), le rythme (et la composition) et les concepts de manière la plus objective possible presque comme une science. Elle me permet finalement de cadrer ma pratique puisque je ne pouvais montrer qu’une part de mon univers lors de cette exposition.
Le rapport entre les tableaux et la fresque, je le vois comme une analogie. C’est la première fois que je fais faire mes châssis et cela fait longtemps que je ne travaille plus sur des châssis carrés car, dans mon vocabulaire visuel, j’ai associé le carré au masculin (que je relie vulgairement au patriarcat, à l’institution et à l’objectivité) et le rond à la féminité (au féminisme et à la subjectivité). J’ai donc décidé de faire fabriqué mes châssis pour qu’ils soient le plus « masculins » ou objectifs possible.
Les toiles sont des formes rondes (les 8) alignées dans un châssis carré qui se tient en face d’un mur aux formes libres. C’est pas une critique de l’institution, c’est pour moi une médiation entre deux mondes qui, si elle marche, fait dialoguer des préjugés opposés.
- Concernant cette répétition et la symbolique forte du 8 (le signe infini si couché), je voulais savoir si tu considérais aussi ta pratique sous une forme méditative, voire thérapeutique ?
- La question que l’on va forcément te poser est, pourquoi le 8? En résumé c’est pour représenter l’anxiété, car il est évident pour moi que l’anxiété à une place importante depuis les évènements récents dans le monde (Covid, police raciste, découverte du système sexiste, réchauffement climatique). Par ailleurs, il reprend la symbolique du serpent qui se mord la queue, l’idée des pensées obsessives (réaffirmées par la répétition sur les châssis). J’ai aussi appris que ce symbole existait dans le language universel de manière intemporel. Mais à la base, c’est parce que je m’intéressait à l’objectivité (en opposé à la subjectivité de l’art) que j’ai commencé à sprayer des chiffres et le huit était le plus fort en terme de composition et de signe.
Je ne considère pas du tout cette pratique comme thérapeutique ou méditative contrairement à ma pratique de dessins que je travaille de manière opposée à ma pratique de peinture.
- On a vite parlé de ton soucis pour nommer ton geste (performance, fresque, etc.). Comment considères-tu ton geste sur le mur ? Est-ce que ça a le même statut que les 8 sur châssis, ou bien la médialité directe (de l'artiste au mur) donne un contenu différent ? La différence est aussi parlante, entre ces 8 qui se répètent dans une attitude réfléchie à priori, et les gestes sur le murs évidemment beaucoup plus intuitifs.
- Le geste sur le mur est inspiré de mes tests de couleurs ou juste pour voir si la bombe marche avant de sprayer des toiles. A chaque fois que j’en fait, je finis souvent par les trouver plus beaux que les gestes attendus, il y a une beauté dans la non-intention que je tenais à inclure dans ma proposition pour les Swiss Arts Awards, d’où la partition qui me permettait d’inclure l’improvisation.
Ces gestes honorent la liberté. Les diverses couleurs honorent la diversité. Les huits représentent l’émotion anxieuses de notre époque.
Bien à toi,
Caroline"