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Dans mon livre sur la Savoie occulte, j’émets une hypothèse sur l’origine possiblement savoyarde du r français. Or, elle n’a pas été forcément été bien comprise, étant peut-être plus difficile à saisir que je ne m’y attendais au départ.
D’abord, il faut savoir que le français, jusqu’au XVIIe siècle, avait le même r que l’italien, celui qui venait du latin, prononcé à l’avant du palais, contre lequel la langue vibre. Au cours du XVIIe siècle, le r français actuel s’est imposé. Il est prononcé sur le voile du palais, la partie molle qui est en arrière : et c’est l’arrière de la langue qui vibre contre ce voile du palais. Or, en fait, ce r vélaire est une simple flexion du r palatal.
Selon les linguistes, le changement se fût opéré à la faveur de la venue, à la Cour, à Paris, d’un noble prononçant le r comme on le prononce maintenant en français : on aurait trouvé cela plus joli, plus élégant, plus beau, plus touchant.
Selon moi, la raison en est qu’un r prononcé au fond de la bouche apparaît comme moins agressif et moins bruyant, moins âpre, plus distingué, plus discret qu’un r prononcé sur le palais, à l’avant de la bouche. De fait, traditionnellement, on dit que le r exprime une forme de volonté. S’il est prononcé vers l’avant, cette volonté s’exerce en direction du monde extérieur, des autres, s’il est prononcé vers l’arrière, la volonté s’exerce en direction de soi. Mon idée est qu’au début du XVIIe siècle, on aurait éprouvé le besoin, à Paris, de faire progresser les mœurs dans le sens de la politesse, de la discrétion, de la retenue, de l’humilité : c’est l’apparition de l’honnête homme.
Or, à mes yeux, la marque de la mystique salésienne, c’est précisément cette volonté de travailler d’abord sur soi, intérieurement, de se combattre soi-même, avant de vouloir réformer la société et d’adresser des remontrances aux autres.
Et il se trouve que Vaugelas fut un élève, un disciple, à Annecy, de François de Sales, et que Vaugelas arriva à Paris avec un accent savoyard à couper au couteau, dit-on, mais aussi avec une sorte de prestige qui était en fait lié à la tradition savoyarde du temps, à François de Sales, en particulier. On regardait son attitude, en société et vis à vis de soi-même, comme un modèle d’honnêteté. Et quoi de plus logique, puisque le manuel de l’honnête homme fut rédigé par un proche de Vaugelas, Nicolas Faret, comme lui Bressan né sujet du duc de Savoie ?
Le plus troublant est que, précisément, dans nombre de dialectes savoyards, le r n’est pas non plus celui de l’italien, mais celui du français. Or, dans tous les autres dialectes romans de France, le r est resté celui de l’italien (c’est-à-dire du latin), à ma connaissance.
Cette attitude intérieure face au monde a peut-être des liens avec saint Maurice, que vénérait particulièrement François de Sales : il était le patron spirituel de la Savoie. Mais pour en savoir plus, il faut lire mon livre. Car cette époque de Vaugelas entretient certainement aussi des liens avec d’autres choses, dont je ne puis parler ici : on ne peut pas tout dire.