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Je suis allé à Bangkok et j’ai visité le Palais Royal et les temples de son enceinte: cela m’a paru magnifique. Le Palais Royal est volontiers critiqué pour ses couleurs vives, ses ors, son éclat, son foisonnement - mais cela s’harmonise merveilleusement bien avec les lignes architecturales, qui sont à la fois régulières, symétriques et élancées. Il n’est pas vrai que l’on tombe dans l’excès, puisque tout est contenu dans des cadres clairs. Même l’art baroque est moins régulier; car si les lignes globales restaient également nettes, en son sein, les figures particulières étaient moins nobles et moins dignes, en général, que celles des déités de Thaïlande.
On pourra néanmoins admettre que la proximité est grande. Celui qui aime le baroque savoyard ne peut pas ne pas aimer l’art thaï. Le rêve placé dans un tissu mathématique est pour moi l’essence de l’art, et que le rêve déborde un peu, comme dans le baroque, ou que le tissu mathématique soit un peu trop fermement établi, comme dans le classicisme, ne peut pas amener à rejeter quelque chose qui s’efforce d’unir les deux pôles. On ne doit rejeter que ce qui sort totalement d’un cadre net dans le cas d’un art fondé sur l’onirisme, ou ce qui, à force d’être mathématique, est complètement asséché, dénué de sentiment profond. Peut-être par exemple que quand Flaubert, dans Madame Bovary, se moque de Lamartine, il tombe dans le second travers! Et pour le premier, on peut citer certains poètes surréalistes, ou quelques auteurs de science-fiction excessivement échevelés: j’ai souvent eu du mal à lire Stefan Wul, par exemple. Ou bien Robert Desnos. Mais tout est affaire de nuance: on peut aimer l’imagination débridée du moment qu'elle est formulée dans une langue accessible, et Madame Bovary place globalement dans son cadre de plomb des rêveries fabuleuses.
Dans l’aéroport de Bangkok, on trouve un ensemble sculpté de Vishnou barattant la mer de lait: il se tient au milieu, entre les démons qui tirent le serpent à gauche, par ses têtes, et les anges qui le tirent à droite, par la queue. Le dieu bleu est la voie du milieu - de l’équilibre parfait. De ce barattage est sorti le monde: le serpent était l’âme de la mer de lait, le feu des éléments, la force de vie de l'éther - dans lequel vivent les anges et les démons. Cet ensemble peut apparaître comme étant d’un style vulgaire - mais je l’adore: les démons et les anges sont réalisés avec une certaine noblesse, et la modernité des formes n’empêche pas leur régularité, laquelle atteste d’une dévotion constamment maintenue à l’égard du dieu: même si les Thaïs le mêlent à leur vie ordinaire, ils continuent à le prendre au sérieux, à le regarder comme un symbole digne et pur; ils ne le prennent pas comme une occasion de s’amuser avec des figures bizarres - comme on le fait en Occident lorsqu’il s’agit d’évoquer les dieux, en particulier ceux de l’Olympe: saint Augustin déjà le reprochait aux Romains. Cela rappelle au moins la façon plus respectueuse dont Wagner évoqua les dieux d’Asgard!
La Thaïlande est pour moi un pays magnifique.