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Si l’élevage intensif est la forme paradigmatique du «système-viande» capitaliste, les enjeux sociaux et environnementaux concernent toute forme d’exploitation animale.
Quelques aspects historiques
Avant de devenir agriculteurice durant la période néolithique, nous étions chasseureuses-cueilleureuses durant 2,5 millions d’années. L’évolution vers l’agriculture qui a débuté vers 8500 avant notre ère a permis à l’Homo Sapiens d’avoir une alimentation carnée plus fréquente, puisqu’il n’était plus nécessaire de chasser les animaux non-humains.
L’élevage, initialement prévu pour la consommation collective, s’est développé en monnaie d’échange et ensuite en activité lucrative. Depuis le commencement de l’élevage, l’humain utilisait la sélection génétique pour augmenter la production et assurer une disponibilité de nourriture régulière. Au fil de temps, ce processus de sélection a été progressivement peaufiné et s’est drastiquement accélérée à partir de la 2e Guerre mondiale. Depuis, la sélection génétique a pour but de maximiser les profits en contrôlant l’agressivité, la sexualité, l’apparence et les liens sociaux des animaux non-humains. Par exemple, les vaches que l’on peut voir dans les champs aujourd’hui sont radicalement différentes de celles d’il y a 8000 ans. Les mutations apportées sont telles qu’elles engendrent des souffrances aux animaux – mais augmentent la production de viande.
Swissgenetics, l’entreprise leader de la semence de taureau en Suisse pour le commerce national et international, a un chiffre d’affaires annuel de 62,77 millions de francs.
La pratique de l’élevage que nos ancêtres ont initié afin de simplifier leur accès aux protéines contenues dans la chair et le lait des animaux est devenu une industrie pesant des milliards, avec pour but absolu la maximisation du profit.
Élevage et prolétarisation
Au fil du temps, les conglomérats et multinationales se sont substituées aux seigneur·e·s et les serf·es sont devenu·e·s… des prolétaires. Si la position sociale des éleveureuses est loin d’être uniforme, la plupart se rêvant petit·e-bourgeois·es, leur marge de manœuvre face aux distributeurs est nulle.
Pour les plus petites exploitations, la soumission de l’agriculture aux lois du marché pousse les éleveureuses à l’endettement, à de conditions de travail très difficiles, à l’isolement et même au suicide. Le taux de suicide chez les agriculteurices ne cesse d’augmenter depuis 2003, et le risque de suicide est 37% supérieur chez les paysan·ne·s en comparaison avec le reste de la population. Dans le canton de Vaud, pas moins de huit paysan·ne·s se sont donné·e·s la mort en 2016.
La position sociale des employé·e·x·s d’abattoirs, souvent migrant·e·s, est bien plus claire. Les troubles physiques et psychologiques dont iels souffrent est un archétype de l’aliénation. Les mouvements répétitifs pour démembrer le corps des animaux entraînent des douleurs chroniques, l’environnement insalubre provoques des maladies et les horaires de travail sont inacceptables. Une dissociation cognitive constante, l’exposition à la souffrance, la douleur et la mort d’autres animaux provoquent de graves traumas et troubles de comportement chez les travaileureuses de la filière.
Du côté des animaux humains réduit·e·s au rôle de consommateurices, l’impact de la consommation de produits animaliers sur leur santé est non négligeable – cancers, maladies cardio-vasculaires, obésité ou diabète, qu’on nomme pudiquement «maladies de civilisation».
De ce point de vue, l’élevage intensif n’est donc utile qu’aux propriétaires, conglomérats et multinationales de la viande, au détriment de l’ensemble de la population et des animaux non-humains.
Élevage et écologie
Nous l’avons compris, et c’est d’autant plus vrai des pays industrialisés comme la Suisse, l’élevage n’est finalement qu’une carte de plus dans la main (bien visible) du capitalisme. Mais qu’en est-il des effets de cette pratique sur la planète ? N’avons-nous pas besoin d’élever des vaches pour pâturer nos champs ? Dans un pays montagneux comme la Suisse, avons-nous la surface agraire pour faire pousser tout ce que nous mangerions ?
L’élevage industriel présente un bilan carbone catastrophique. Les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont massives. Elles sont produites par la rumination des bovins, le transport international des animaux et de leur nourriture et les engrais. Il provoque aussi une déforestation et une dégradation des terres à large échelle. La concentration d’animaux favorise les crises sanitaires mondiales : covid, grippes porcines et aviaires, antibiorésistance – pour n’en citer que quelques exemples.
De plus, la production de l’alimentation destinée au bétail et à l’humain se trouvent actuellement en concurrence puisque l’on cultive du fourrage là où nous pourrions cultiver des denrées alimentaires. Dans une étude suisse (PNR 69) issue du projet européen FoodBALL, deux scénarios alternatifs pour 2050 sont élaborés, et chacun aboutit à la même conclusion : si la population suisse mangeait plus de légumineuses et drastiquement moins de viande et que la concurrence de ces deux productions cessait d’exister, on aboutirait à une « augmentation de l’autosuffisance nette du secteur alimentaire suisse » et une baisse des dépenses alimentaires des consommateurices. Dans un contexte d’haute instabilité géopolitique, que la crise climatique va aggraver, assurer la souvraineté alimentaire doit constituer une priorité.
L’abolition de l’élevage permettrait également un rewilding (réensauvagement) du paysage alpestre suisse. Déjà réalisé dans d’autres pays, il est extrêmement bénéfique pour restaurer les écosystèmes, augmenter la biodiversité, lutter contre l’extinction des espèces, régénérer les sols et prévenir les inondations, entre autres.
Bio et local ?
Si l’abolition de l’élevage industriel ne fait pas débat au sein de la gauche, l’élimination totale de la consommation de produits d’origine animale divise les militant·e·s écosocialistes, qui peinent à y déceler une contradiction fondamentale. Pourtant, les arguments sont multiples. Précisons toutefois qu’ils s’appliquent principalement aux pays industrialisés et aux régions qui ont un potentiel agricole élevé.
En termes sociaux, le risque de contamination et de crise sanitaire persiste et les troubles psychologiques provoqués par le fait de devoir tuer des animaux avec qui les éleveureuses ont créé des liens n’est pas anodin.
Le bilan écologique de l’élevage bio de petites exploitations est déplorable. Une étude de 2020 démontre que la production de viande bio est tout aussi coûteuse pour l’environnement que la production de la viande non-bio en termes d’émissions de GES, d’utilisation d’eau et de surface agricole et de déforestation.
L’écosocialisme prône la sobriété énergétique. Pourquoi cet objectif ne concernerait pas les calories alimentaires ? Il est bien plus efficace de se nourrir directement des plantes, sans passer par l’intermédiaire des animaux. En effet, pour obtenir 1kg de bœuf, il faut 42kg de nourriture ! Autrement dit, coloniser d’énormes surfaces pour une production inutile ! L’élevage, même bio et à petit échelle, est une passoire calorique. Quel militant·e «internationaliste» peut défendre une telle inefficacité alors que les famines dans le monde vont fortement s’aggraver avec le dérèglement climatique ?
Nous militons également pour abolir la violence, qu’elle se nomme féminicide ou guerre. Que dire alors de la violence inhérente à l’élevage ? Mettre à mort un être vivant et sentient, qui a des émotions et peut ressentir de la douleur, reste non-éthique, que l’étiquette soit « bio et local » ou non. Peut-on sérieusement considérer que cette pratique à la base de notre système alimentaire n’a aucune influence sur les rapports sociaux ?
Pour la philosophe et militante féministe et antiraciste Angela Davis, « le véganisme fait partie d’une perspective révolutionnaire » justement car il donne la possibilité de construire une praxis cohérente, véritablement solidaire et respectueuse du vivant. Réorientons-nous ensemble vers une alimentation végétale, respectueuse de tous les animaux (humains et non-humains) et de notre planète !
Beatriz Duarte Wirth Niels Wehrspann