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"Jean le Bienheureux" - trois tentatives d'arrêter de fumer de Peter Liechti
Synopsis
C'est l'histoire de quelqu'un qui décide d'arrêter de fumer. Après de nombreuses tentatives avortées, il a abandonné l'idée de suivre des "recettes" quelconques et décide d'élaborer sa propre méthode. Son objectif est de se libérer de sa dépendance par cette méthode, qui d'une part le solliciterait constamment physiquement et d'autre part le confronterait aux racines profondes de ses dépendances.
Mais sa sympathie foncière pour les fumeurs et les fumeuses lui joue systématiquement des tours. Il est même forcé d'admettre qu'il nourrit un certain dédain pour le cercle fade et raisonnable des non-fumeurs, tandis qu'il cultive une admiration sans faille pour les partisans convaincus de l'excès et pour leur mépris de la mort. Pourtant, lui-même n'en est plus un adepte et il désire vraiment se ranger du côté des raisonnables - du moins sur ce point.
S'il s'avère que la fumée est un succédané, il sera bien obligé de (re)trouver ce qu'il cherchait à substituer. C'est-à-dire qu'il doit "remonter" jusqu'au moment où il a cessé de savourer la cigarette pour en faire un produit de substitution. Pour ce faire, il n'emprunte pas la voie de l'analyse psychologique, mais plutôt le chemin du pèlerin - ou pèlerinage -, en suivant les méthodes ancestrales de la "catharsis", à savoir la purification intérieure jusqu'à la "délivrance".
Finalement, il commence à documenter son sevrage et entreprend sa première grande marche. Il espère se libérer de ses vieux vices encombrants grâce à ce cheminement rituel à travers la région - et à la stricte interdiction de fumer qu'il s'impose. Un premier échec ne le décourage pas ; il est prêt à recommencer ce voyage aussi souvent que nécessaire pour atteindre son but. La randonnée qu'il entreprend le mène en fait de son domicile actuel (Zurich) jusqu'à la ville où il a grandi (Saint-Gall); mais les itinéraires changent : le long du Lac de Constance, par l'Alpstein, ou encore "entre les deux"... dans son esprit, il "replonge" surtout dans ses souvenirs de voyages - l'Afrique et d'autres excursions qu'il a entreprises dans ce laps de temps.
Les rencontres, aventures, sentiments, images et souvenirs, hasardeux ou provoqués, qu'il vit au cours de ses périples de fumeur et qu'il a ramenés de ses voyages, forment finalement le point de départ d'une traversée cinématographique du paradis et de l'enfer dans sa patrie, ponctuée d'excursions bien au-delà des frontières. La recherche d'un chez-soi, au propre comme au figuré, ainsi que la tentative de retrouver ses propres points de repères dans ce monde fragmenté, deviennent de plus en plus le sujet dominant.
JEAN LE BIENHEUREUX est un règlement de comptes et une déclaration d'amour. Un roadmovie pour piétons, un film ancré dans l'ici pour apatrides. Un hommage à tous les fumeurs et autres personnes dépendantes, à tous les pauvres diables qui savent rester dignes malgré tout - et à Jean Le Bienheureux…
"Qu'est-ce qui a changé au fil des années? Je ne sais
pas... c'est ça qui a changé. Alors qu'avant, j'étais toujours en mesure de répondre, aujourd'hui je dis : je ne sais pas. Si on me demande ce que je fais, je réponds que je ne sais pas. Comment ça continue? Je n'en sais rien. Parfois, je ne sais même pas si un film, un livre, ou une personne m'ont plu… "
C'est une citation de JEAN LE BIENHEUREUX. Comme ce film exprime très exactement ma "position" actuelle, on peut en déduire que je ne vais pas faire de grandes thèses ni de discours. Je préfère de loin que mon œuvre reste le plus ouverte possible, mais il m'importe surtout de conserver l'énergie nécessaire pour avoir toujours le courage de remettre en question ma propre position - quelles que soient les circonstances.
Je considère que l'in-quiétude et l'in-certitude sont plus créatives que la routine professionnelle, que l'assurance et la certitude absolue. C'est pourquoi j'aime expérimenter - non pas avec de nouveaux moyens cinématographiques, mais en faisant délibérément plusieurs essais, afin que le film puisse évoluer aussi librement que possible. Je conçois le travail autour d'un film (et en particulier le tournage) comme un exercice très personnel, comme faisant partie des expériences que l'on accumule, mais également comme une prise de risques tout à fait raisonnée.
C'est pourquoi il est souvent difficile de trouver des bailleurs de fonds pour un projet - à moins que ceux-ci ne soient prêts à prendre des risques, soit parce qu'ils partagent ma curiosité, soit parce qu'ils sont prêts à accepter le fait que l'échec fait partie intégrante de toute entreprise. Ou peut-être savent-ils que l'échec est plus instructif (et plus divertissant) que le déroulement parfait d'un plan, que l'on appelle une tentative réussie.
En général, lorsque je commence un nouveau film, je n'ai pas d'idée précise en tête mais bien plus le désir de découvrir quelque chose. J'espère pouvoir approfondir un sujet qui a "mûri" en moi. Bien entendu, j'ai à l'esprit des thèmes, des images, des déroulements, ou une musique, mais jamais une histoire complète qu'il suffirait de raconter. Je ne me pose pas des questions suggestives pour y répondre ensuite systématiquement. Mon objectif n'est pas non plus de prouver ou de prétendre quoi que ce soit. Je peux tout au plus effleurer un sujet ou tourner autour, en montrer juste assez pour que chacun puisse s'imaginer l'essentiel. Il me faut pour cela un véhicule, un concept de base simple et rigoureux; mais l'itinéraire doit pouvoir changer aussi librement que possible.
Parfois, je m'aperçois que le véritable sujet d'un film ne se dessine qu'au fil du travail. Souvent, ce n'est qu'après coup que je me rends compte de ce que je cherchais réellement. Le travail autour du film - surtout pendant la très longue phase du montage - se transforme en quête personnelle, qui peut mener à un certain aboutissement. Je suis déjà très satisfait si j'arrive à mener à bien cette expérience et à la partager, c'est-à-dire à la transmettre au public. Une joie partagée est une double joie; un chagrin partagé est un demi-chagrin - partagé avec mon public…
J'ai exactement le même réflexe en tant que spectateur : lorsqu'on me raconte une jolie histoire ou qu'on me présente un sujet d'actualité, mais que le film reste "anonyme", celui-ci ne me touche pas personnellement. En revanche, si je sens le regard, la quête, l'humour, la fureur, etc. d'un auteur, le film possède une véritable identité et je suis bien plus disposé à me laisser entraîner et à plonger dedans.
Lorsque je décris quelque chose, je suis conscient que je ne peux appréhender le monde qu'à travers mes propres yeux, à travers ma chair; c'est-à-dire que je ne peux décrire que ce que je vois. La caméra laisse considérablement plus de latitude; elle me permet tout d'abord de partager mon regard avec autrui - du moins toutes les personnes voient la même image, ce qui permet ensuite d'en discuter.
Je suis très déçu lorsque les gens sortent indifférents du cinéma après une séance ; ça veut dire que j'ai fait quelque chose de faux. Je trouve absolument impardonnable d'ennuyer le public. D'ailleurs, l'idée de me préoccuper d'emblée uniquement de la qualité divertissante d'un film m'ennuie au plus haut point, tout comme l'idée d'attendre ensuite dans la salle en tremblant pour voir si les gens rient au "bon" endroit et pour m'assurer que personne ne baille si un plan dure plus de 10 secondes.
J'admets ouvertement qu'il m'arrive rarement de penser au public pendant le travail, car il m'importe avant tout de voir l'effet que produit en moi l'action qui se déroule devant la caméra ou sur le moniteur de l'ordinateur de montage. Et je suis confiant que ce qui me touche et m'intéresse (et seulement cela) intéressera également le spectateur. Les gens ne peuvent croire que ce que je crois moi-même, et ne peuvent être satisfaits que de ce qui me satisfait moi-même.
Je me réjouis beaucoup de voir que les films de non-fiction remportent un succès grandissant dans les cinémas depuis quelque temps. Mais, en même temps, je déplore le fait que les prétendus "films documentaires" ressemblent de plus en plus aux magazines d'actualité, pour lesquels les mass-médias ont une prédilection, allant jusqu'à s'abaisser en traitant des sujets en vogue. A côté des célébrités de la pop, des grands noms du monde politique ainsi que des actualités criardes, les questions dérangeantes, les réflexions tenaces et le silence ne trouvent guère plus de répondant auprès d'un public zélé et cultivé, mais extrêmement stressé. La génération high-tech, qui a l'habitude de tout "liquider" de manière efficace, semble également vouloir "consommer rapidement" ses loisirs, et plus particulièrement des petits films digestes au possible, simples et interprétés dans la bonne humeur.
Une autre tendance, qui contribue certainement à rendre le film documentaire plus populaire et plus "approprié pour le cinéma", est l'adaptation de la structure narrative à la dramaturgie du long métrage : un sujet est traité à la manière d'un drame ou d'un thriller, les protagonistes deviennent des héros/victimes/stars, et les spectateurs se laissent entraîner par leurs émotions, leurs sympathies et leur goût. Le nouveau documentaire sentimental se base sur des messages clairs, qui ne laissent aucune question (inquiétante) ouverte et ne stimulent pas vraiment l'intellect. La fidélité documentaire laisse la place à des mises en scène tapageuses et à une dramaturgie manipulatrice, et le point de vue personnel est remplacé par une attitude ("position") rationaliste diffuse.
Le développement technique fulgurant, la dévaluation galopante du travail par rapport au produit (je n'ose même plus parler "d'art"), qui souffre de la concurrence acharnée et destructrice, autant que tous les autres domaines de la vie…tout cela entraîne une lassitude dangereuse dans notre propre travail, et la tentation nostalgique de revenir aux "vraies" valeurs anciennes. S'il est une "prise de position" grâce à laquelle j'essaie d'échapper à cette impasse (ou capitulation) artistique, c'est la suivante : il faut veiller, dans le boom actuel, à faire la distinction entre vitalité créative et zèle vide sens (le chiffre d'affaires !) - et tirer le maximum d'énergie de l'une tout en se distanciant de l'autre.
Lorsqu'on entreprend un nouveau travail, l'obstacle majeur à surmonter sont les doutes qu'on peut avoir. Si je n'ai pas de conviction - et de désir! - suffisants, je ne peux absolument pas trouver la force nécessaire pour convaincre les autres de mon projet. C'est pourquoi j'accorde toujours plus d'importance à certaines méthodes et à certains rituels qui m'aident à me motiver pour de nouveaux projets. Quand je commence un nouveau film, je dresse souvent une "liste de souhaits" avec des idées et des résolutions que j'ai l'intention de mettre en oeuvre dans mon prochain projet (cela ressemble vraiment aux résolutions sentimentales que l'on prend chaque année à la St-Sylvestre…). Pour conclure, voici quelques mots-clés de ce "réservoir d'idées et de souhaits" tiré du dossier de JEAN LE BIENHEUREUX :
· Vous faire écouter un beau disque
· Présenter ma vidéo préférée de Dieter Roth
· Rendre un hommage aux héros anonymes du quotidien
· Inclure dans un film les dernières photographies de ma grand-mère
· Faire apparaître une parade de mes animaux favoris
· M'adonner à ma passion pour les avions et les hélicoptères - et aux moyens de transports que je préfère par-dessus tout : les télésièges et les téléfériques …
· Me révolter contre la laideur qu'on peut trouver dans ce beau pays - et exprimer mon amour pour les paysages mélancoliques de la Suisse orientale
· Faire un roadmovie - un de plus, mais un roadmovie à pied. Toujours cette fascination pour les roadmovies
· Donner autant de poids au texte qu'à l'image dans un film
· Me servir de l'ennui comme source d'inspiration
· Retrouver la merveilleuse excitation que suscitait en moi autrefois la caméra, la recherche/découverte des débuts - ne pas savoir à l'avance…