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Il y a quelques mois, alors que je buvais un café à la cafétéria, une collègue est arrivée dépitée; elle était en pause alors qu'elle coordonnait un module à option du cinquième semestre. Elle nous raconte que les étudiants sont totalement désintéressés et désengagés - ce qui n'est pas tout à fait pareil -, qu'ils ne participent nullement aux interactions souhaitées par l'intervenant externe. C'est pourtant un module qu'ils ont choisi, qui est habituellement très apprécié pour lequel, les intervenants et elle proposent des contenus et des activités très variées.
Vous êtes-vous déjà trouvé dans une telle situation ? Je suis persuadée que oui car cela arrive aux meilleurs! Et c'est d'autant plus déprimant que vous avez mis toute votre énergie et toute votre créativité dans ce cours.
Dés lors, que faire ? Au delà des réponses primaires - faire comme si de rien n'était et terminer son cours sans interaction ou raccourcir le cours et libérer les étudiants qui sont définitivement pas en forme aujourd'hui, cela peut arriver - on peut imaginer d'autres solutions.
La première est le dialogue avec les étudiants : chercher à savoir ce qui se passe. Ont-ils un examen prochainement qui les stresse ? ont-ils reçu des résultats de validation qui les déprime ? sont-ils à la veille de partir en stage et le sujet du cours ne correspond pas du tout à leurs préoccupations ? Si l'une des réponses est oui, vous avez votre explication, - ce qui n'équivaut pas à une excuse - mais il est possible que, lorsque les étudiants auront pu poser leur préoccupation, vous pourrez récupérer leur intérêt et leur participation. Ces premières hypothèses étant écartées, on ira plus loin dans la recherche d'explication :
Ne perçoivent-ils pas le sens de l'enseignement dispensé ?
Sont-ils dépassés par ces contenus et leur manque-t-il des pré-requis ?
Les questions qui leur sont posées pour favoriser l'interaction sont-elles trop compliquées, trop alambiquées - certains enseignants ont l'art de noyer leurs questions dans un flot d'informations non indispensables - ou au contraire trop simples - la réponse est tellement évidente qu'ils ne vont pas s'abaisser à la donner ?
L'attitude de l'enseignant ne favorise-t-elle pas les interactions ? une réponse incorrecte lui fait-elle lever les yeux au ciel ou provoque-t-elle une remarque cynique ?
Cette liste de questions n'est pas exhaustives. A vous de la compléter, mais un temps de régulation avec les étudiants pour aborder ces questions est souvent indispensable pour modifier la dynamique du cours. Pour favoriser l'expression des étudiants, il sera probablement nécessaire d'utiliser quelques stratagèmes, car il est difficile, pour des étudiants, de prendre la parole dans de telles situations, surtout dans des grands groupes. On utilisera, par exemple, le televoting qui respecte l'anonymat de celui qui s'exprime, ou on proposera d'abord une réflexion en tandem ou en petits groupes (sans déplacement pour éviter une perte de temps) car cela permet de confronter son opinion à quelques personnes et donc d'en évaluer la pertinence ou la concordance, avant de l'exposer devant la classe.
Une fois que la situation est plus claire, il s'agira de remédier aux difficultés des étudiants, donc, pour l'enseignant, être prêt à modifier la suite de son cours. Selon les cas, il peut être difficile, voire impossible de réajuster le cours dans l'immédiat, les étudiants le comprendront aisément et seront tout à fait d'accord de répondre aux attentes de l'enseignant si ce dernier s'engage à tenir compte de ce qu'il a entendu pour les cours suivants. En fonction des questions précédentes, comment modifier son scénario pédagogique ou son attitude ?
Les étudiants ne perçoivent pas le sens de l'enseignement ? quelques vignettes cliniques permettant aux étudiants de confronter leurs représentations du rôle professionnel à la réalité des soins et les obligeant à mobilier les connaissances à acquérir devraient permettre de dépasser cette difficulté. Il est aussi possible de démontrer, à travers un exemple clinique, en quoi l'absence de ces connaissances serait néfaste au patient.
Les étudiants sont dépassés, il leur manque des pré-requis ? La réponse sera dépendante de l'ampleur de la difficulté. Entre autres : renvoyer les étudiants vers leurs cours passés (on peut les aider en précisant en quelle année et dans quel module ils ont étudié ces pré-requis) ou vers un ouvrage, un article de synthèse, une vidéo... particulièrement utiles; proposer une séquence "pré-requis" facultative au début du cours suivant; organiser un atelier collaboratif en dehors des cours, fondé sur le mentorat par les pairs (les étudiants au clair sur la matière offrent un soutien à ceux qui sont en difficultés; dans ce type de mentorat, les deux étudiants progressent dans leur compréhension de la matière); négocier avec un collègue qui enseigne les pré-requis, qu'il ouvre son cours ou une séquence spécifique aux étudiants en difficultés.
Les questions sont trop compliquées ou trop simples ? réfléchir à l'intérêt et la clarté des questions ou consignes transmises aux étudiants : en référence à la zone proximale de développement de Vygotsky, pour être source d'apprentissage, une question ou une consigne devrait être située dans cette zone qui nécessite un effort de la part de l'étudiant pour y répondre, mais un effort atteignable avec de l'aide. L'étudiant ne s'intéressera pas à une question trop simple et laissera tomber rapidement si la question est trop difficile et qu'il n'a pas les moyens d'y répondre. Par ailleurs, il est nécessaire d'aller à l'essentiel afin que l'étudiant comprenne bien ce qui est attendu de lui. Evitez donc de mettre trop de mots! Une bonne manière de tester ses questions et consignes avant le cours est de les soumettre à quelques collègues. De plus, relier la question ou la consigne à des exemples cliniques permettra à l'étudiant de donner du sens à ce qui lui est demandé. Enfin, comme pour les moments de régulation, un passage par un échange en petits groupes, ou à deux, permet à l'étudiant de se rassurer quant à la pertinence de sa réponse et facilitera dès lors son expression.
L'attitude de l'enseignant ne favorise pas l'interaction ? Je l'ai malheureusement souvent observé... Qu'elle soit verbale ou non verbale, une attitude par trop critique ou moqueuse ou cynique ferme la porte à toute interaction. Si vous êtes l'enseignant, demandez une supervision afin d'avoir un retour sur vos attitudes en classe; si vous assistez à un cours donné par un intervenant, prenez un temps avec lui à la fin du cours pour lui transmettre vos observations et lui suggérer quelques pistes d'amélioration . Selon Meirieu (1996, p. 67), "apprendre, c'est faire devant les autres ce qu'on ne sait pas faire pour apprendre à le faire" et cela nécessite que la classe, quelle qu'elle soit, soit un espace de sécurité dans lequel il est possible de se tromper sans récolter moqueries ou réprimandes - de la part de l'enseignant ou de la part de ses collègues de formation - et la création de cet espace de sécurité est de la responsabilité de l'enseignant.
Je suis persuadée que vous trouverez de nombreux autres moyens de dépasser les difficultés des étudiants une fois que vous les aurez identifiées, ce ne sont là que quelques exemples. L'essentiel est de savoir ce qui pose problème aux étudiants et de ne pas sur-interpréter leur désengagement.
Pour éviter - au maximum, on ne peut jamais l'éviter complètement - de se trouver dans une situation de désengagement des étudiants, quelques pistes peuvent être favorables. Comme dit Claire - enseignante novice dans le podcast du pédagoscope du 21 octobre 2021 - et j'aime bien cette expression, il s'agit de proposer aux étudiants un cours à vivre et non pas un cours à suivre, autrement dit un cours qui favorise leur activité et leur engagement. Si vous proposez à vos étudiants un long discours, même bien structuré, soutenu par un powerpoint chargé et que vous leur proposez un seul moment d'échanges à la fin du cours, il y a fort à parier que vous aurez très peu d'interaction.
Comment concevoir un cours à vivre ? Quelques pistes, non exhaustives, à tester :
Utilisez la pédagogie inversée (Allin, 2022, chapitre 9, Dumont & Berthiaume, 2016): donnez-leur des moyens d'acquérir le savoir avant le cours proprement dit (lectures, vidéos, podcast...) et proposez des activités de mobilisation de ces savoirs pendant le cours.
Proposez des défis, des problèmes à résoudre, des challenges, des jeux sérieux afin de les engager dans une activité stimulante.
Utilisez la pédagogie différenciée (Allin, 2022, chapitre 5) : soit une différenciation successive (chaque séquence du cours propose des approches et des modalités pédagogiques différentes) soit une différenciation simultanée (différentes approches pédagogiques dans une même séquence pour des étudiants différents).
Co-construisez tout ou partie du cours avec les étudiants ou avec un pannel d'étudiants.
Introduisez, dans votre scénario pédagogique, des séquences joker, à savoir une possibilité de modifier l'une ou l'autre séquence sur demande/proposition des étudiants. La séquence joker peut être complètement ouverte - les étudiants peuvent proposer n'importe quelle autre manière d'aborder le sujet - ou simplement avec une ou deux alternatives que vous aurez préparées.
Pour conclure, j'aimerais mettre l'accent sur le dialogue avec les étudiants. Si vous suscitez ce dialogue dans des situations de désengagement, si vous ne fermez pas les yeux et poursuivez votre cours comme si de rien était - ce que j'ai malheureusement trop souvent vu et qui est inutile, sauf à donner bonne conscience à l'enseignant - alors la dynamique va changer automatiquement et vous gagnerez le respect des étudiants, même si vous n'arrivez pas d'emblée à modifier votre approche. Par ailleurs, signifier que vous n'acceptez pas un comportement de désengagement, collectif et à long terme - car il peut arriver à tout un chacun de ne pas être en forme un jour - c'est montrer aux étudiants que vous croyez en leur potentiel. Meirieu (1996) - eh oui, encore lui, il m'a beaucoup appris - affirmait "Et je sais bien tout ce que porte de difficultés le fait de devoir lier constamment ces deux principes : exiger le meilleur... et accepter le pire... sans pour autant renoncer à exiger le meilleur" (p. 73) Ne pas accepter le désengagement des étudiants, être authentique dans la relation et dire sa déception parfois, c'est une manière d'exiger le meilleur!
Références
Allin,A.C. (2022). Bien maîtriser ses gammes pour improviser, fondements et innovations pédagogiques en formation infirmière. Lausanne : La Source.
Dumont, A. & Berthiaume, D. (2016). (Dir). La pédagogie inversée, enseigner autrement dans le supérieur avec la classe inversée. Bruxelles : De Boeck Supérieur.
Meirieu, P. (1996) Frankenstein pédagogue. Paris : ESF