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Ainsi naquit l’ancienne Lissignol
Elle n’est pas vieille, la rue Lissignol. La plupart des rues de Saint-Gervais, la rue des Etuves et du Cendrier, la rue Rousseau, la rue de Coutance ou des Corps- Saints, affichent plus de cinq cents ans d’existence. La petite artère en équerre, elle, dépasse à peine un siècle de vie. Mais alors que l’origine de ses aînées se perd dans le tréfonds de l’histoire, Lissignol peut exhiber une année de naissance aussi précise qu’attestée par de nombreux documents. Les spécialistes se déchireront pour savoir s’il s’agit du 10 ou du 31 janvier 1896, ou encore du 14 ou du 15 février de la même année. Dans un cas comme dans l’autre, la rue ne peut déclarer (chiffre 2010) que cent quatorze ans d’ancienneté. A l’échelle d’une ville, c’est encore un nourrisson.
Où l’on améliore les conditions de vie,
mais sans salles de bains
La seconde moitié du 19e siècle marque un profond changement pour Saint-Gervais. Depuis la démolition, dès 1850, des fortifications qui lui pressaient le flanc, le petit bourg moyen-âgeux se transforme en quartier urbain. On nettoie, on aère, on coupe en deux voire en quatre de grands pâtés de maisons, on aménage de nouvelles places; certains trouvent qu’on éventre à tout va1. Mais l’époque est aux nouvelles visions urbanistiques. Elle est aussi aux grands idéaux sociaux. Les bienfaiteurs se bousculent pour léguer leur fortune à la puissance publique, à la condition qu’elle répande le bien dans la cité: le baron Grenus, le duc de Brunswick, Adrien Vallin, Paul Bouchet, Théodore Lissignol… Dans leur sillage se monte une série de projets pour les revenus modestes. La Caisse d’Epargne de Genève2 affecte une partie de ses réserves à la construction de logements ouvriers; dominés par les radicaux, les cénacles politiques annoncent des opérations d’hygiène et de «salubrité morale». La conviction court aussi qu’il faut «éloigner le moins possible l’ouvrier du centre de la ville, tant à cause de son travail personnel, qu’en raison des travaux accessoires de sa famille et de l’instruction de ses enfants». Mieux encore, on affirme avec aplomb que «tout ce qui peut contribuer à l’amélioration des conditions de vie pour la classe ouvrière se répercute en définitive sur l’ensemble et profite à la communauté tout entière». Bref, on pratique, et dans la bonne humeur avec ça, «du socialisme en petit, ou même en gros»3.
Selon l’historien genevois
Armand Bruhlhart, sur les
354 maisons que comptait
Saint-Gervais en 1888,
près d’une centaine ont été
détruites lors de ces opérations.
2
Ancêtre de la BCGE.
3
Citations du Mémorial du
Conseil municipal, tirées de
« Genève, Saint-Gervais :
du bourg au quartier »,
société d’histoire de l’art en
Suisse, Berne, 2001, pp. 371-375.
Fin 1895, le Conseil d’Etat se tourne vers la rue Paul Bouchet, percée vingt ans plus tôt. Le moment est venu d’assainir cette zone. Il faut aussi poursuivre la construction de «logements hygiéniques à bon marché», déjà entamée avec l’opération dite «de la rue Vallin», côté rue du Temple. A la fin de l’année, l’exécutif cantonal propose à la Ville de Genève de devenir promoteur du projet Lissignol.
Un mois plus tard, le Conseil municipal en débat une première fois. Un autre mois plus tard, les députés votent le projet. Le jour suivant, le Grand Conseil approuve. Total du processus, des premières démarches aux votes finaux: deux mois et cinq jours… C’était l’bon temps. La réalisation a quand même suivi un rythme, disons, plus contemporain. Il faut attendre 1897 pour la construction des premiers immeubles, et la dernière année du siècle pour voir l’îlot terminé.
Mais, en 1900, tout ce qui fait l’actuelle rue Lissignol est sur pied. Une dizaine d’immeubles, construits sur quatre étages de logements au sein desquels se répartissent des deux, trois ou quatre pièces (cuisine comprise) qui surplombent un rez-de-chaussée commercial. Côté rue Rousseau se dresse l’Ecole professionnelle et ménagère de jeunes filles dont la mission consiste à «relever la morale des filles du peuple» dès leur treize ans en leur enseignant «l’ordre, la propreté, la moralité». Le n° 8 est prêt à accueillir une école enfantine de cinq classes (la future crèche de Saint-Gervais). De l’aveu même des pouvoirs publics, la construction de la rue est de facture «solide mais très simple». Il est vrai que son esthétique est minimale: d’un immeuble à un autre, quelques variations de crépissage et quelques filets de couleur pour faire moins monotone. Seul le bâtiment scolaire a droit à des rainures et des écussons à guirlandes qui lui donnent «une note élégante et gaie». Un détail relativise les bonnes intentions de l’époque vis-à-vis du monde ouvrier: aucun des logements «hygiéniques» de Lissignol ne comprend de salle de bains. Certes, les normes de l’époque ne sont pas celles d’aujourd’hui. Mais sans doute les impératifs du «bon marché» ont-ils pris le dessus.
Où péclotiers, guichetiers et lavandières
se retrouvent au Café de la Sarine
Du fait de sa conception et de sa réalisation, il est donc inscrit dans la pierre que la rue Lissignol sera vouée aux revenus modestes. Depuis le 16e siècle, Saint-Gervais concentre les petits métiers de l’horlogerie genevoise. Péclotiers4, gratte-laiton5 et monteurs de boîtes ont certainement investi Lissignol dès son ouverture. Ses immeubles devaient aussi abriter toutes sortes de prolétaires qui travaillaient et vivaient dans le quartier, faiseurs de pièces à musique, garçons limonadiers, couturières, repasseuses, lavandières… La Ville de Genève étant régisseuse de tous les logements, elle y a aussi installé ses petits fonctionnaires, notamment des guichetiers de la grande Poste du Mont-Blanc toute proche.
Ouvrier horloger.
5
Ouvrier graveur.
La proximité de la gare Cornavin donne une bigarrure particulière à cette population. Depuis sa construction, en 1858, la station enrichit Genève d’une toute nouvelle immigration: celle des Confédérés, en particulier des Romands, qui viennent au bout du Léman chercher le travail qui manque chez eux. Et de même qu’à Paris les Bretons se sont blottis autour de la gare Montparnasse, à Genève, les immigrés de l’intérieur cherchent à se loger près de leur point de chute. Du côté de Lissignol s’installent des Vaudois, des Valaisans, des Fribourgeois, ces derniers en tête du bataillon. En témoignent les enseignes de nombreux bistrots, dont certains existent encore: Café de la Sarine, du Chamois, de la Broye, de la Bruyère.
Où les rêves de Grande Genève
se brisent sur des immeubles vides
Ce caractère populaire et cosmopolite – d’autres nationalités hors Helvétie arrivent bientôt –, la rue Lissignol va le garder durant tout le 20e siècle. Il n’y aura jamais, comme pour le Saint-Gervais proche du Rhône, de «gentrification»6, ni d’homogénéisation ethnique. Il est vrai que, au travers de sa gérance immobilière, la Ville de Genève a toujours maintenu la fonction sociale de la rue avec zèle. Ce qui ne veut pas dire que son action ait toujours été irréprochable: au début des années 1980, la municipalité loue trois allées à des entreprises qui emploient des travailleurs saisonniers. Les ouvriers s’y entassent à six par chambre. Surpeuplés, vétustes, toujours sans salles de bains, les immeubles se dégradent. Bizarrement, les pouvoirs publics ne s’en formalisent pas. Peut-être même que ça les arrange? Depuis les années 70, une nouvelle volée d’urbanistes prétend à nouveau «assainir» Saint-Gervais. Cette fois, c’est l’heure de la Grande Genève et du centre-ville voué à la vie de bureau. On rêve même d’une autoroute Berlin-Lisbonne qui traverserait Saint-Gervais. En guise de première pierre de ce nouveau quartier, on construit les grands magasins de la Placette, dont l’échelle et la morphologie, en rupture totale avec le bâti environnant, annonce un futur mirobolant. Dans son sillage, on compte aérer, moderniser. Autrement dit, on va recommencer l’éventration tous azimuts.
Terme un peu barbare qui
désigne la mainmise de la
classe bourgeoise, ou bobo,
sur un quartier urbain.
Mais, au milieu des années 80, ces rêves de grandeur tombent en petits morceaux. Dans la foulée du soulèvement des Grottes, dont les habitants ont empêché la démolition, un mouvement contestataire appelle à redonner le centre-ville aux revenus modestes. En laissant des dizaines d’immeubles vides à Genève, la spéculation immobilière exacerbe les esprits. Bientôt, des dizaines de squats éclosent dans toute la ville7, dont une belle poignée à Saint-Gervais, à la rue de Coutance, aux Etuves, à la rue Rousseau. Lissignol entre en scène dans un deuxième temps, lorsque les pouvoirs publics vident la moitié du squat Rhino et ferment le squat du Conseil-Général – deux des occupations les plus mythiques de cette période. Sous l’impulsion du conseiller administratif libéral Claude Haegi, les habitants du premier se voient proposer le 1/3 Lissignol, un ancien immeuble de saisonniers, avec un contrat de prêt à usage. Les exilés du CG, qui selon leur slogan demandent un bâtiment «de la cave au grenier», atterrissent au n° 8 où ils signent bientôt un bail associatif, le premier de l’histoire genevoise. C’était en 1989. Deux ans plus tard, les forces politiques changent en Ville de Genève: le Conseil administratif passe à gauche et le Conseil municipal se retrouve avec une parité gauche droite. Du jamais vu. La nouvelle histoire de Lissignol peut commencer.
Genève deviendra la
capitale européenne du
squat au milieu des années
90, avec 150 immeubles
occupés.
Texte: Pierre-Louis Chantre – Dessins: Joëlle Isoz, Seni