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Depuis la Révolution industrielle, la société a eu tendance à se complexifier, notamment sous le poids du progrès scientifique et du progrès humain1. Est résultée de ces évolutions la disparition des savants universels ; précisément car les progrès précités rendaient l'étendue des connaissances à acquérir dans un seul domaine tellement grande, pour pouvoir le pratiquer correctement ou pour formuler des hypothèses pertinentes qui ne soient pas immédiatement falsifiées, que le temps manquait tout simplement pour s'intéresser à tout et tout connaître.
Si cette explosion du Savoir en les savoirs trouve bien souvent sa source dans des progrès bénéfiques à l'humanité, elle ne présente pas moins le risque de désagréger la société en petits groupes spécialisés ne prenant ni le temps ni l'effort de comprendre les autres.
Pis ! certains cercles, forts de ce statut de « savants universels » aujourd'hui caduc, prétendront même s'annexer d'autres disciplines en les expliquant et les justifiant à partir d'eux-mêmes.
Ainsi, s'il est vrai que dans le village du 19e siècle on va interroger à tout propos le prêtre si l'on est croyant, le notaire ou le médecin si on l'est moins, la complexification et la fragmentation des savoirs rend cette consultation beaucoup moins pertinente.
Il me semble qu'en ce qui concerne les médecins, cette évolution s'est particulièrement ressentie l'année dernière2. Ceux-ci se sont ainsi retrouvés en position de devoir répondre à des questions politiques, sociales ou juridiques qui dépassaient largement leurs compétences. Si certains y ont répondu, souvent sottement et avec plaisir, d'autres plus intelligemment, s'en sont prudemment gardés (dont le Professeur Didier Pittet dont il faut louer à la fois l'humilité et la bonhommie), bien conscients que leur métier, chronophage, ne leur donnait pas forcément le temps, ni la force, ni l'envie, de décortiquer des questions sociales ou politiques complexes.
Le premier comportement consistant à répondre à tout comme si l'on comprenait tout concerne peut-être plus largement les praticiens des sciences dites dures vis-à-vis des sciences sociales. Comme ces dernières ne s'objectivent pas aussi facilement que les premières, ceux qui ont été formés dans les premières pensent bien souvent que sur des questions sociales, politiques, ou culturelles, on peut se passer de toute méthode ou de tout raisonnement construit et que les jugements à l'emporte-pièce peuvent y être formulés comme au café du commerce, étant donné que ces domaines ne sont « pas vraiment des sciences ».
Loin de moi l'idée de prétendre que les médecins sont devenus de simples machines d'entretien du corps humain, mais il faut reconnaître que leur prétention à s'exprimer pertinemment sur des questions sociales ou politiques complexes qui concernent l'ensemble de la société en tant que médecins est bien souvent infondée.
Non seulement pour une question de temps comme nous l'avons évoqué, mais peut-être également car l'étude de la médecine se base sur une immense quantité de savoirs factuels à acquérir - qui devient de plus en plus importante à mesure que la connaissance et la pratique progressent - et que l'épistémologie y est pratiquement inexistante (également pour une question de temps sans doute).
Reconnaissons à leur décharge qu'il est difficile de ne pas avoir d'avis sur des questions pour lesquelles on est, parfois abusivement, tout le temps sollicité. Ainsi moi-même lorsque je suis dans un musée on m'apostrophe :
- Toi qui as étudié l'histoire de l'art, parle-moi un peu de ces machins !
Alors qu'il s'agit peut-être d'art aztèque dont je ne sais rien… Difficile alors de reculer. Et si j'essaye de commencer à justifier piteusement mon ignorance, on interrompt brutalement mes murmures timides :
- T'as étudié histoire de l'art ou pas ?!
Alors je brode… Question de statut.
Et je suis même allé jusqu'à me targuer encore plus piteusement d'avoir une expertise médicale pertinente. En mars 2020, je prêchais à qui voulait l'entendre la stratégie de l'immunité collective suivie (momentanément) par la Grande-Bretagne et la Suède. Sans m'être une seule seconde renseigné sur ce que ce terme recouvrait très concrètement et très précisément (trop occupé que j'étais à examiner et authentifier d'anciennes calligraphies mogholes à l'aide de vieux grimoires obscurs), j'étais simplement séduit par le fait que cette stratégie m'aurait permis de continuer à voyager, fréquenter les cinémas, les cafés, les théâtres, les salles de concert.
J'ai compris depuis que mon avis sur des questions médicales complexes ne valait pas forcément grand-chose et n'était (à mon grand regret!) pas écouté. Ma sottise ne provenait non du fait que je puisse avoir, grâce à la Providence, raison ou tort, mais du fait que la méthode-même selon laquelle s'était formée mon jugement était sotte. Ainsi, même si j'avais eu raison, j'aurais été sot de prétendre avoir un avis intéressant dans un domaine où seul le hasard aurait pu me donner raison.
Si mon passo indietro fut relativement facile pour moi, car je n'ai rien à défendre vis-à-vis de la société, une telle attitude est beaucoup plus difficile pour des métiers qui conservent vis-à-vis de la société ou de larges segments de celle-ci, quelque chose du prestige propre à celui qu'ils possédaient dans la société pré-moderne où ils allaient jusqu'à incarner parfois l'universalité de la connaissance faite Homme.
On touche ici en somme à la question très délicate du pouvoir et des rapports de forces au sein d'une société (celui qui perd en autorevolezza souhaitant tout de même garder son autorità). On touche également à la question de la dépendance (assez logique) d'une époque à celles qui la précédent3.
Aborder ces deux sujets nous ferait potentiellement les aborder tous, ce qui serait trop long (et trop fatigant) à faire. N'ayant pas l'étendue des connaissances d'Albrecht von Haller nous nous égarerions de plus assez vite dans notre propre bêtise, et nous finirions, très sûrs de nous-mêmes, par tourner en rond comme un hamster sur sa petite roue.
Nous renvoyons les lecteurs disposant d'un Aleph à son usage pour éclaircir définitivement ces différentes questions4.
Si nous pouvons néanmoins proposer quelques solutions, avant de terminer et de trop quitter l'essai pour la poésie, ce sont les suivantes : un effort de compréhension de la position de l'autre, une ouverture au dialogue et aux savoirs différents, et surtout une grande humilité face à notre propre ignorance (l'humilité permettant d'ailleurs peut-être l'effort de compréhension et l'ouverture au dialogue). Tout cela s'appelle en somme communiquer, apprendre les choses des uns des autres, donner un sens positif à la vie en société.
L'efficacité et l'efficience auxquelles nous ont fait parvenir la division du travail, les progrès technologiques et techniques, le gain de temps phénoménal en somme que nous avons connu depuis plus de deux siècles et qui a segmenté la société d'une nouvelle manière, doit probablement être tempéré si nous souhaitons mieux nous comprendre. Si cela nous fait courir le risque de ralentir quelque peu la marche du monde, les gains précités devraient le permettre sans que l'on ait à craindre une catastrophe plus grande que celle que suscite l'arrogance et la bêtise du statu quo.
Cela nous ferait uniquement courir le risque de rendre la société moins crispée et « plus véritablement humaine » pour citer Karl Popper.
Philippe Berger,
Liberalium artium magister de l’Université de Genève
1Les sociétés contemporaines avancées sont-elles réellement plus complexes que les autres ? Karl Polanyi et Claude Lévi-Strauss ont étudié des sociétés contemporaines primitives, qui si elles apparaissent de prime abord très simples et répondent à des systèmes hiérarchiques en apparence figés, cachent souvent une complexité phénoménale. Ainsi des systèmes de commerces et d'échanges dans des archipels micronésiens, ou de la structure sociale de certains villages amazoniens. Une société traditionnelle/de caste est complexe, mais complexe différemment selon moi ; elle est complexe pour le spectateur, moins pour celui qui y vit, attendu que le système est pour lui clairement délimité et précisé par la tradition et les usages, même s'ils peuvent bien sûr être appelés à lentement évoluer.
2Laissons de côté la politique, où bien peu prétendent, surtout en Suisse, tout comprendre et tout connaître...ce qui déçoit parfois ceux qui ne conçoivent la politique qu'en termes primitifs et moyenâgeux de soumission absolue ou de domination absolue.
3Ainsi du médecin qui pense pouvoir aborder un domaine du savoir (ou même une différente spécialité au sein de la médecine...voilà où en est arrivé la fragmentation!) avec autant d'aisance que le sien, comme au 18e siècle ; ou de Boris Johnson qui croit que l'Empire britannique existe toujours, comme au 19e siècle.
4« Le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux [les idées, les sentiments, les actes, passés, présents et futurs] de l'univers, vus de tous les angles. » (Borges)