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théorie des discours
Le discours de l’Université, à la différence du discours du Maître, ne parle pas les signifiants maîtres qui désignent les sujets, il les institue en place de vérité, soit en place de ce qui ne se dit pas dans le discours. Pour preuve, il n’est que d’entendre la prescription scientifique de l’objectivité, qui en son fond élimine toute subjectivité. Dans la modernité, l’argument d’autorité est porté par le discours scientifique, ce qui n’est pas sans conséquence sur les rapports entre les êtres parlants. La légitimité moderne d’un discours se fonde sur la cohérence interne des énoncés, fait autorité ce qui peut être validé scientifiquement, démontrable, et non ce qui est dit par un auteur. Il faut éliminer l’auteur, le sujet, de la parole énonciatrice pour en faire un énoncé répétable par chacun. C’est ce que le discours scientifique appelle la randomisation, la répétition à l’identique par quiconque de toute expérience "valide". Mais ce discours sans énonciateur, fait de démonstration d’objet (objective), maintient ouverte cette plainte hystérique qui réclame une subjectivation. Là où le discours du Maître semble apporter une réponse dans sa désignation du sujet, la soumission du sujet au Maître, le discours de la Science laisse le sujet hors de toute nomination, de toute assignation.
Auteur:
Info:
Dans "Comment taire le sujet ?", éditions Érès, 2010, pages 110-111
identités
- Comment font-ils pour distinguer un musulman d’un chrétien ?
- Tu ne sais pas que chez nous la confession est inscrite sur la carte d’identité ?
- Et si… la personne n’a pas sa carte d’identité sur elle, elle échappe à la mort ?
- Ils arrivent toujours à connaître sa confession.
- Comment font-ils ?… par son nom ?… Reda par exemple, c’est un prénom musulman ou chrétien ?
- Ils les reconnaissent en les voyant ma chère !
- Comment ça ?
Et Nohad de supplier Jojo :
- Fait donc taire cette femme, je t’en supplie ! Qu’elle arrête avec ses âneries ! Comme si cette situation ne nous empoisonnait déjà pas assez l’existence…
(Durant la guerre civile au Liban, dans une famille maronite, une des épouses, autrichienne, converse avec la tante du mari )
Auteur:
Info:
Rose Fountain Motel
rapports humains
Herr Huhnemann avait une façon bien à lui de le scruter du regard avant de se détourner comme si on l’avait surpris à enfreindre le règlement. Ses cheveux gris fer se dressaient tout droit sur sa tête comme autant de petits clous. Il avait un visage émacié tout en longueur et des yeux d’un bleu profond. Thomas trouvait son regard déstabilisant, mais il découvrit que le fait de le fixer à son tour et de l’obliger à baisser les yeux lui donnait une étrange sensation de pouvoir. À mesure que le temps passait, il comprit que ces menues rencontres, ces simples échanges de regards, constituaient un élément important de la journée de Herr Huhnemann.
Auteur:
Info:
Le magicien. (Sur la vie de Thomas Mann)
femme-par-homme
Nori S. était en terminale quand moi j'étais en première, elle était très belle et inaccessible, avec des cheveux châtains qui frisaient, plus clairs, dans l'air lumineux des grandes fenêtres ouvertes ou mal fermées du lycée : tous les élèves étaient amoureux d'elle depuis des années, ils l'aimaient avec la fidélité compacte d'un régiment de la garde. Quand elle passait dans les couloirs, absorbée et les ignorant, elle faisait définitivement comprendre à des centaines de recrues du destin cet au-delà qui, comme le dit un célèbre poème de Montale, est écrit dans toutes les images et qui, sur son visage et dans ses yeux clairs en amande était inscrit encore plus nettement que dans ce poème.
Auteur:
Info:
Temps courbe à Krems
physionomie
A partir de la naissance, chaque visage est façonné par toute une vie de désirs refoulés, de tourments cachés, de mensonges entretenus, de cris contenus, de sanglots ravalés, de chagrins niés, d'orgueil blessé, de serments reniés, de vengeances caressées, de colères rentrées, de hontes bues, de fous rires réprimés, de monologues interrompus, de confidences trahies, de plaisirs trop vite survenus, d'extases trop vite évanouies. Chaque ride en porte la marque aussi sûrement que les anneaux d'un arbre. C'est tout cela que le visage révèle de la personne, à son insu, malgré l'effort surhumain qu'elle déploie quotidiennement pour le cacher.
Auteur:
Info:
Le Dit de Tianyi
mal-être
Souvent j'ai rencontré le mal de vivre :
c'était le ruisseau étranglé qui bouillonne,
c'était la feuille qui se recroqueville,
desséchée, c'était le cheval terrassé.
Du bien je n'ai rien su, hors le prodige
éclos de la divine Indifférence :
c'était la statue dans la somnolence
de midi, et le nuage, et le faucon très haut qui plane.
Auteur:
Info:
Poésies, tome 1 : 1920-1927
art pictural
Mais le meilleur maître du temps est un homme tout différent de l'Albane, un peu plus jeune que lui, pauvre, inégal, de son vivant fort contesté, en demeurant la figure la plus sympathique de l'école. Ce nouveau venu s'appelait Dominico Zampieri. C'était le fils d'un cordonnier. Il naquit à Bologne en 1581. Il était court et gros. Ses camarades lui donnèrent le diminutif de Meniechino. Il paraissait peu doué; on le baptisa le Bœuf. Ce tâcheron muet, obstiné, gauche, ce candide qui avait l'audace de s'exprimer comme il sentait, qui se cherchait anxieusement et ne se trouvait pas toujours, modeste, replié, humble, en butte à la critique, disgracié en ménage, devait se voir fatalement sacrifié aux faiseurs, aux improvisateurs, à l'effronterie d'un Lanfrane. Même illustre, il resta toujours le "petit Dominique", Dominiquin.
C'était une âme charmante, un original, un rêveur, un homme qui s'est longuement assimilé les maîtres, mais qui sentait aussi vivement la beauté, là où elle se rencontre, à l'improviste, au coin d'une rue, et qui la recueillait toute fraîche, à la volée, dans une note furtive prise sur un calepin, sous son manteau.
Auteur:
Info:
La Peinture en Europe au XVIIe siècle - Manuels d'Histoire de l'Art. Le Dominiquin
création
Tous ces personnages d'ailleurs nagent dans son sommeil, ne sont que les diverses figures de son moi, les fils et les filles de sa pensée. Tout se résorbe dans son rêve, comme des visages reflétés dans le miroir d'un fleuve. Ce roman est une sorte de rêverie ontologique, une méditation sur la nature de l'existence, délivrée par la nuit de toutes ses contraintes, entièrement flottante, dilatée, à l'état gazeux de nébuleuse, comme une Voie lactée où se dessinent des météores et des constellations.
Bien entendu, il n'est plus question du Temps ni de l'Espace dans cette durée indivisible qui est le lieu de l'absolu ; les deux compères qui font leur cuisine depuis si longtemps dans cette vieille ferraille des catégories kantiennes, M. Joyce, d'un coup de pied, renverse leur marmite : voilà leur soupe répandue.
Auteur:
Info:
"Stèle pour James Joyce", éd. Pocket, p.80-81 (à propos de "Finnegans Wake")
chamanisme
Un allié [...] est un pouvoir qu’un homme peut acquérir pour toute sa vie, un pouvoir qui l’aide, le conseille, lui communique la force nécessaire pour accomplir certains actes négligeables ou importants, bons ou mauvais. Un allié est nécessaire pour donner plus de valeur à la vie d’un homme, le guider dans son comportement et développer sa connaissance. D’ailleurs un allié est un aide indispensable pour accéder à la connaissance.
Auteur:
Info:
Dans "L'herbe du diable et La petite fumée", trad. de Marcel Kahn et Nicole Ménant avec la collaboration de Henri Sylvestre, éditions du Soleil noir, Paris, 1972, page 59
plante hallucinogène
Le bocal contenant le peyotl était là, sur le plancher, près de la chaise. Je me baissai, saisis au hasard un des boutons et le plaçai dans ma bouche. Il avait un goût de moisi. De mes dents, je le coupai en deux puis entrepris de mâcher l’une des moitiés. Une amertume forte et âcre m’envahit et m’engourdit presque aussitôt la bouche. L’amertume persistait et augmentait au fur et à mesure que je mâchais, activant ma salivation d’une manière incroyable. Mes parois buccales et mes gencives me donnaient l’impression d’avoir mangé quelque chose de très salé, du poisson ou de la viande séchée, qui obligerait à une longue mastication. Un peu plus tard je commençai à mâcher la seconde moitié dont je ne goûtai même plus la saveur amère. Le peyotl avait une consistance granuleuse, un peu comme une orange très fibreuse ou de la canne à sucre, et j’ignorai si je devais l’avaler ou le cracher. A ce moment notre hôte se leva et nous invita tous à gagner le porche.
Auteur:
Info:
Dans "L'herbe du diable et La petite fumée", trad. de Marcel Kahn et Nicole Ménant avec la collaboration de Henri Sylvestre, éditions du Soleil noir, Paris, 1972, pages 43-44