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Le serment du Grütli
Avec 2 illustrations.Par Albert Roussy.
Dans la très remarquable conférence qu' il a faite à l' Université de Genève au cours de la cérémonie consacrée à la célébration du 650e anniversaire de la fondation de la Confédération suisse, M. le professeur Paul-Edmond Martin dit: « Si la formation de la Confédération peut être décrite à l' aide des chartes, selon son évolution juridique et politique, les faits mêmes qui entourent la rédaction de ces documents, le rôle des personnalités, les multiples péripéties de ce drame à la fois pacifique et guerrier, restent presque tous du domaine de la tradition. Or, cette tradition est restée orale pendant près de 150 ans. » En effet, les premiers rudiments nous en sont fournis et de façon très vague, il est vrai, par le chancelier bernois Conrad Justinger dans sa « Chronique de Berne » ( 1420 ). Mais c' est surtout dans le « Livre blanc » de Sarnen que sont contenus, outre des copies de documents relatifs au droit public suisse, des notices et des récits se rapportant à l' histoire ancienne de la Confédération. C' est cette dernière partie du registre que l'on a en vue qu' on parle de la « Chronique du Livre blanc ». Ce manuel de chancellerie, qui doit son nom à la couleur de sa reliure, était déposé aux Archives d' Etat d' Obwald. La plus grande partie en a été écrite vers 1470.
Le « Livre Blanc » fut publié par Georg von Wyss en 1856.
On a beaucoup discuté sur la créance à accorder à cette chronique et la critique, depuis plus d' un siècle, a fait naître des controverses, sans toutefois aboutir à un résultat certain.
Ce n' est guère qu' à partir de 1507 que les récits du Livre Blanc se sont répandus, parce qu' ils ont été reproduits, presque mot pour mot, dans la chronique du greffier lucernois Etterlin, le premier livre imprimé en Suisse qui ait traité de l' histoire de la Confédération.
Les attaques de l' école critique, qui s' attacha à détruire la valeur que l'on pouvait accorder à ces traditions, furent fréquentes et bien appuyées. Néanmoins les récits du Livre Blanc et ceux qui lui sont semblables ont été conservés. Ce sont eux que nous avons appris dans notre jeunesse, et nous avons certainement quelque peine à nous figurer que tout ne s' est pas passé comme ils le racontent. Et lorsque nous parlons du serment du Grätli, nous voyons défiler en pensée, quoi qu' en disent les critiques, les Arnold de Melchthal, les Werner Stauffacher, les Walther Fürst et tout ce qui a trait à leurs actes, comme aussi aux actes de Guillaume Tell.
L' article de M. Hans Nabholz, paru en traduction française de B. Schatz, dans les Etrennes genevoises de 1929, intitulé « Les origines de la Confédération suisse d' après des travaux récents » étudie, entre autres, les conclusions de K. Meyer. Celui-ci conteste dans ses ouvrages l' interprétation donnée par l' école critique antérieure, qui voit dans les exposés des chroniques les plus anciennes qui nous soient parvenues, du Livre Blanc, de l' Anonyme de Berne et de Justinger, d' Etterlin, de Russ, de Diebold Schilling et de Félix Hemmerli, la cristallisation d' une tradition orale telle qu' elle s' était développée jusqu' au début du XVe siècle. Les historiens antérieurs admettaient que, jusqu' à cette époque, l' imagination populaire, toujours en travail, avait créé avec les différents faits dont la mémoire s' était conservée, en les fondant ensemble, un nouveau tableau de caractère légendaire. K. Meyer cherche à prouver que ces chroniques ne nous donnent pas l' état de la tradition orale cent cinquante ans environ après les événements, mais bien plutôt qu' elles reposent sur des textes plus anciens, perdus pour nous, et représentant ainsi une tradition écrite qui remonte partiellement jusqu' au commencement du XIVe siècle.
Nous pouvons nous représenter comment ont dû se passer les événements relatés par les diverses chroniques dont la critique historique a cherché à démontrer la non-existence ou, plutôt, l' absence de tout fondement.
Les actes officiels, reconnus, viennent, en effet, corroborer la tradition. Ces actes, ces actions ont été accomplis dans des circonstances dont nous sommes loin de connaître les détails, lesquels n' ont certainement pas été consignés.
Quoi d' étonnant à ce que les « baillis » aient outrepassé leurs droits et se soient montrés avides et enclins à accomplir des actes et des attentats réprouvés par le peuple des Waldstsetten?
N' y avait-il pas, en outre, parmi les « hommes libres », qui étaient en majorité, des individus capables de persuader aux habitants des trois vallées et aux montagnards qu' ils devaient, non seulement protester, mais encore défendre les droits qui leur avaient été accordés?
Et, d' autre part, la configuration du sol, ces montagnes, ces vallées, ce lac et ses rives, appartenant aux trois pays, n' étaient pas des lieux naturellement indiqués pour des réunions ouvertes ou secrètes, pour des délibérations telles les Landsgemeinde d' aujourd? Surtout lorsque se posait la question d' une alliance que devait sceller un serment solennel, prononcé dans ce cadre magnifique de montagnes, d' eaux et de forêts.
« Bien que les recherches de K. Meyer », nous dit M. H. Nabholz, « quittent souvent le terrain de la preuve sévère, méthodique et prudente, il a enrichi l' étude des origines de la Confédération d' une foule de connaissances nouvelles et lui a conféré un intérêt particulier. Son mérite est aussi de nous avoir montré le côté faible de l' école critique. Dans la préférence qu' elle a aveuglément donnée aux renseignements tirés des chartes, elle n' a accordé qu' une importance secondaire aux chroniques et a négligé ainsi une étude critique des textes les plus anciens et les plus importants. La tâche des historiens à venir sera de combler cette lacune. » D' ailleurs, reconnaissons, en terminant ce bref exposé, que la leçon que l'on peut tirer des récits traditionnels concorde avec ceux de l' histoire documentaire.