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L’égalitarisme des opportunités prône une égalisation, plus ou moins complète, des opportunités (des chances) entre les individus. Une telle position implique des transferts de ressources de ceux dotés de davantage d’opportunités (ou considérés comme tels) vers ceux en ayant moins (ou considérés comme tels). Ces transferts peuvent être directs, par transferts de sommes pécuniaires entre individus, ou indirects, à travers le financement de services étatiques en faveur de ceux ayant moins d’opportunités. De prime abord, on pourrait être tenté de se demander quel est le lien exact entre pauvreté et égalisation des opportunités. Ce lien réside probablement dans l’hypothèse qu’une plus grande égalité des opportunités pourrait permettre de prévenir l’apparition de la pauvreté. En effet, si tout le monde commence sa vie avec les mêmes opportunités, avec des opportunités égales, cela semble impliquer que tout le monde aura une sorte de socle minimum d’opportunités. Toutefois, ceci ne nous dit rien sur la composition de ce socle minimum d’opportunités garanti à tous également. De plus, un tel socle minimum égal ne signifie pas la réalisation de l’égalité des opportunités en tant que telle : du fait des différences naturelles entre les individus, il est impossible de l’atteindre (du moins dans le cadre des moyens de la technologie actuelle, mais le transhumanisme pourrait peut-être changer la donne sur ce point[1]).
Toutefois, on peut abandonner l’objectif d’une égalité pure et parfaite des opportunités entre individus, de façon analogue à ce qu’on a fait en abandonnant l’égalitarisme strict, et adopter une approche visant simplement à atteindre une plus grande égalité des opportunités entre individus, c’est-à-dire une égalisation des opportunités plutôt qu’une égalité des opportunités. Dans ce cas, on retrouve les mêmes critiques que celles formulées à l’encontre de l’égalitarisme. D’abord, se pose le problème du nivellement par le bas, car il serait possible, afin d’atteindre davantage d’égalité des opportunités, de réduire les opportunités de tous jusqu’à ce que tous jouissent d’un niveau très faible, mais presque égal, d’opportunités. Une telle politique peut sembler insensée, mais elle permettrait néanmoins d’atteindre l’objectif d’égalisation des opportunités entre individus. Ensuite, on retrouve le problème de la perte d’efficacité, car, selon comment est formulée la politique redistributive réalisant cette égalisation des opportunités, elle peut impliquer une réduction, plus ou moins grave, des incitations à produire et, ainsi, de la production. Enfin, il y a le problème de l’atteinte à la liberté individuelle et à l’autonomie. En effet, l’égalisation des opportunités soulève la question de savoir jusqu’à quand, jusqu’à quel point, les individus devraient être contraints de transférer leurs ressources, directement ou indirectement, à d’autres au nom de l’égalisation des opportunités. Si on accorde de l’importance à la liberté négative, alors il faut poser une limite à un certain point.
Cependant, on peut aussi aborder la question sous un angle différent, en se demandant si la question des opportunités est abordée correctement par le biais d’une politique d’égalisation ou si une autre approche ne serait pas davantage pertinente. En effet, pourquoi ne pas chercher à faire en sorte que tout le monde accède à des opportunités, voire à des opportunités en nombre suffisant, plutôt qu’à chercher à les égaliser ? Comme le dit Harry Frankfurt: “It is not especially important for everyone to have the same opportunities in life. The important thing is for each person to have the particular opportunities that suit his talents and his propensities[2].” Contre l’égalitarisme des opportunités, nous pouvons donc identifier un modèle qui semble comparativement davantage attirant, le suffisantisme des opportunités, affirmant que chacun devrait avoir suffisamment d’opportunités pour pouvoir s’épanouir dans la vie[3]. Il me semble possible qu’un certain nombre de personnes, spontanément favorables à une plus grande égalité des opportunités, souhaitent en fait exprimer ainsi leur soutien à ce que tout le monde accède à davantage d’opportunités, et, plus précisément, à davantage d’opportunités qui leur sont véritablement utiles pour réaliser leurs objectifs et leurs aspirations. Dans la position originelle sous le voile d’ignorance, dans le cadre de l’approche comparative qui est la leur, les contractants préféreront donc le suffisantisme des opportunités à l’égalitarisme des opportunités, même partiel, car le premier implique des politiques redistributives moins dommageables en termes de réduction des incitations à produire et de réduction de leur liberté, tout en permettant une prise en compte de la nécessité d’offrir à tous des opportunités.
Adrien Faure
[1] Alexandre Laurent et Besnier Jean-Michel, Les robots font-ils l’amour : le transhumanisme en 12 questions, Editions Dunod, Paris, 2016.
[2] Frankfurt Harry, “The moral irrelevance of equality” in Ethics Vol. 14, n°1, University of Illinois Press, April 2000, p. 96.
[3] La scolarité gratuite, publique et universelle n’est-elle pas une incarnation d’une forme de suffisantisme des opportunités plutôt que celle d’une volonté d’égalisation des opportunités ?