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26/03/2010
L’individu méritocratique n'est autre que le capitaliste type qui se complaît dans un système où le mérite détermine la hiérarchie. En bon libéral, il juge naturel que celui qui a fait un effort en tire un avantage, soit récompensé, en domine d'autres, moins méritants. Les dommages collatéraux, qui ne manqueront pas d'accompagner cette idéologie, ne l'empêcheront pas de dormir. Normal, c'est mérité !
Cet individu atomisé et auto-suffisant développe une idéologie amenant à tout régir par le capitalisme et à propulser l'ultra-libéralisme. Il s'est trouvé un maître à penser en la personne de Jacques-André Haury, le nouveau patron des vert'lib vaudois, qui propose « un autre programme social [que la gauche, ndlr.], tout aussi juste : celui qui se base sur la récompense de l'effort » et dont la logorrhée n'a rien à envier au darwinisme social le plus primaire.
Derrière la méritocratie réside l'idée que si je ne suis pas capable de m'adapter aux normes sociales majoritaires en vigueur (efficacité, rendement, compétition) sous-tendues par l'idéologie capitaliste, il est normal que j'en fasse les frais. Pour l'individu méritocratique, les personnes qui accumuleront les burnout (maintenant on parle de burn-in), ne seront à ses yeux que des « accidents de parcours » : la masse de la population méritante, elle, n’est pas touchée. Dès lors, pour lui, il est normal et juste socialement que ces personnes souffrent, soient discriminées et laissées pour compte, tandis que d'autres profitent de leur réussite. Mais surtout, l'important est qu'elles n'importunent pas trop les forts, ceux qui ont du mérite.
Les « valeurs communes des radicaux, démocrates-chrétiens et libéraux », merci M. Haury de nous le rappeler de manière si limpide, sont « ce dénominateur commun qu’est la notion du mérite. Toutes les autres «valeurs libérales» n'en sont que des dérivés. » Ainsi le méritocrate, sans surprise, vote-t-il à droite.
Cet adepte de l’individualisme méritocratique se retrouve d’ailleurs dans le sarkosysme (lequel s'inspire largement de Napoléon, qui fut l’un des premiers à s’appuyer sur le principe de méritocratie, l'Etat français étant largement friand de ces avantages en fonction du mérite : légion d'honneur, les Grandes Écoles, etc.). Ce libéral méritant, donc, s’en remet les yeux fermés à l’exemple du président français, lequel, non content de se reposer sur une dialectique du gagnant et du perdant, ou du délinquant et du méritant, incarne lui-même l’image de l’entrepreneur qui s’est « fait » lui-même, en passant même par une traversée du désert.
Le méritant donc ne craint pas une certaine faiblesse : tant qu’elle est surmontée ! Mais faisons confiance à Sarko, il prend exemple sur son homologue italien, en faisant du pied à l’extrême droite pour rester au pouvoir. Quelle plus belle marque d’ouverture envers les nationalistes que le débat sur l’Identité Nationale ?
Pour le méritocrate, la pire des hérésies n’est autre que la compassion. Bien qu’il soit issu d’une tradition religieuse conservatrice, le fait qu’on « excuse la faute en mettant en avant la faiblesse de l’être : milieu social défavorisé, formation scolaire insuffisante, fragilité psychologique » (J.-A. Haury) irrite au plus haut point l'adepte du libéralisme sauvage.
La performance individuelle est son seul spectre : sa seule foi, son seul dogme. Celle-ci se fait indépendamment de la présence de conditions institutionnelles, d’infrastructures ou de soutiens personnels ! Il n’y a pas de travail social déjà présent en amont de la performance. Seule demeure la culture du résultat.
Dès lors, il faut juger les hommes sur ce qu’ils produisent, et non sur ce qu’ils sont, comme l'a bien dit Haury : « le mérite, c'est l'attention apportée à l'œuvre plutôt qu'à l'être. » L’individu méritocratique s’est fait tout seul, il ne doit rien aux autres. C’est son mérite, sa capacité à s’adapter qui lui a permis d’en arriver là. Si par malheur sa réussite se termine, il ne le devra qu’à lui-même. C’est qu’il n’a pas travaillé assez ! Il aurait dû en faire plus, accepter les heures supplémentaires non payées que son patron avait l’intelligence de lui donner. Il aurait dû mettre encore plus de côté sa famille, ses amis et être plus performant pour sa boîte. Son mot d’ordre est « travailler plus pour gagner plus », et, même si sa conscience lui dit que les salaires stagnent et que les fruits du travail ne sont pas partagés à leur juste mesure, comme il a sagement appris qu’il valait mieux laisser sa conscience à la porte de son entreprise, il préfère s’en prendre aux salariés qui n’en veulent pas assez (ah ces fainéants) sans parler des étrangers, qui, eux, en veulent toujours plus. S’il est français, il pestera contre les 35 heures, et contre les grèves qui n’en finissent pas.
Sans surprise, le méritocrate préconise, avec Haury, de « reconstruire une école du mérite, qui valorise à la fois les meilleurs enseignants et les élèves qui font le plus d'efforts. » Il souhaite une société qui permette aux meilleurs d’accéder aux meilleures places, d’avoir la meilleure vie possible. Livrer les gens aux lois naturelles de la concurrence, de la compétition et de la sélection est donc la meilleure recette pour garantir à ces plus méritants et mieux adaptés, leur réussite totale. Et les autres ? Ils ne pourront que s’en vouloir de n’en avoir pas fait assez.
« Nous avons démocratisé l’accès à l’école sans démocratiser la réussite à l’École » disait Antoine Prost, en son temps. Le fait que cette réalité n’a fait qu’empirer ne touchera point l’individu méritocratique. Dans sa bulle idéologique, le fait que le système éducatif actuel et son culte de la performance individuelle opère un véritable déni du social ne le touche guère. A la rigueur, par souci d’humanisme, il concèdera à l’intégration le fait que de temps en temps (mais pas trop) un enfant en situation de handicap puisse participer aux cours comme les autres enfants. Mais il préférera soutenir, avec la gauche (comme quoi le méritocrate, comme Sarko, est très rassembleur) une initiative sur l’Accueil continu des élèves. Dans les discussions mondaines il sera fier de défendre l’idée de se débarrasser de ses enfants de 7h à 18h le soir. D’expliquer les contraintes que ces doux bambins représentent, celles-là même qui empêchent le méritant qu’il est d’être plus efficace, de penser moins et de produire plus. Il se fera un malin plaisir d’expliquer qu’ainsi il n’y aura plus de laissés-pour-compte (tiens, il s’en préoccupe, pour l’occasion !) : tous obtiendront l’égalité des chances et pourront aller travailler, verront leurs enfants pris en charge pour faire leur leçon, etc.
Bref, le méritant dédiera avec cœur et détermination son corps et son esprit à l’engraissement de l’économie. C’est pour lui une question d’honneur : s’il ne doit rien à personne, il est tout de même redevable à l’économie de son pays, et se doit de « renvoyer l’ascenseur ». Quitte à oublier qui il est.
Quitte à fermer les yeux sur le fait que, dès le départ, les inégalités ne mettent pas les êtres humains sur le même plan.
Cette idéologie méritocratique est d'autant plus dangereuse qu'elle se targue de l'idée d'égalité des chances, comme l'explique bien François Dubet dans son article : « l'égalité des chance est la seule manière de produire des inégalités justes, c'est-à-dire des inégalités tenant au mérite de chacun, à son travail, à sa vertu et à sa liberté puisque chacun doit être libre de mettre son propre mérite à l'épreuve. »
Le fait que « ni l'école ni le marché du travail ne parviennent à effacer les effets des inégalités sociales », l’individu méritocratique ne semble pas s’en soucier le moins du monde. Il est évident pour lui que celui qui prend plus de risque, travaille plus, gagne plus, sera naturellement davantage valorisé socialement, soit privilégié.
Les personnes sortant de ce modèle unique ? Par exemple celles étiquetées sous la dénomination de "handicapées" ? Tout juste leur permet-on d’aspirer à un semblant de vie sociale (voir ce très bon documentaire de la TSR, intitulé : « Mon enfant ne vole pas de ses propres ailes ») mais en fin de compte, elles retrouvent leur juste place, dans des réseaux parallèles – il ne faudrait pas qu’elles empêchent nos élites de mériter leurs réussite. Pour toute ouverture, des travaux de seconde mains (ateliers protégés - où elles expérimentent au quotidien le travail aliénant - renforçant ainsi leur fragilité mentale, déjà entamée par l'handicap). L'intégration est un beau mot, mais qui ne concerne guère notre individu méritocratique : mais enfin, engager une personne différente, c'est prendre un risque dans le bon fonctionnement de son entreprise ! Que diront en effet les clients ayant affaire à une personne différente ? Sans compter que la fragilité de ces personnes ne manquera pas de ralentir la course effrénée à la production. Les femmes, à ce titre et pour des raisons idéologiques identiques, sont aussi discriminées, comme en témoigne cette étude qui montre qu’en France, 70 % des employeurs préfèrent recruter un homme plutôt qu'une femme.
Donc notre individu prototypique et auto-suffisant est insensible à toutes ces situations de vie sortant de la norme. L'étranger refoulé parce que non conforme aux critères, le mendiant dans la rue à qui l'on confisque le peu d'argent ainsi que le droit de garde de ses enfants, le jeune dont plus rien n'a de sens dans une société vouée au consumérisme et à la domination et qui ne voit que la mort comme dernier recours, ces millions de personnes qui chaque soir téléphonent à des numéros d'urgence parce qu'ils n'ont plus personne à qui se confier (l'écoute, ça ne s'achète pas), etc. Ce sont les aléas de la méritocratie, les impondérables. Acceptons-les plutôt que de changer de système de pensée. Tout au plus, battons-nous, comme le PDC, élections fédérales obligent, pour le droit à l'apprentissage pour les sans-papiers (faudrait pas qu'ils puissent accéder uniquement à l'université, ces places réservées à nos élites).
Le fait qu’on sache, et de façon scientifique, comme l'explique bien dans son article la chercheuse américaine Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue et primatologue, membre de l'Académie des Sciences, que l'altruisme et la coopération sont inscrits dans notre développement, et non pas la concurrence, le profit ou la domination, que l’on ait observé que la sélection du plus fort a été abandonnée pour la sélection de tous, pour le bien de la survie de l'espèce, ne désemplira cependant pas d’ardeur l’individu méritocratique. Que ce soit même sans doute cette coopération - dans la manière d'éduquer un enfant par exemple - qui a permis à l'humain d'évoluer autant, ne l’effleurera guère. Tant que sa réussite est au rendez-vous !
Certains lui argueront vainement que l’on reconnaît l'humain dans le secours qu'il apporte à celui qui est différent, qui souffre, qui est moins adapté à la survie, lorsqu'il éprouve de la compassion. On lui proposera de lire les Lettrés chinois (Mencius en tête) qui avaient bien compris, déjà en leur temps, que la morale trouvait son fondement dans la compassion devant la faiblesse d'autrui.
Mais il en est si loin ! Que voulez-vous, c’est un enfant de son temps ! Comme le dit bien François Dubet dans son article, « la société reste scandaleusement « aristocratique », dominée par la reproduction des rentes, des héritages et des privilèges, par la reproduction de la pauvreté et de l'exclusion et par toutes les ségrégations qui interdisent aux femmes, aux minorités, aux enfants de migrants, aux handicapés, d'entrer dans une compétition équitable. »
Enfin, le méritocrate ne s'intéresse au développement durable et à la préservation de la planète uniquement si cela risque de lui profiter. Il pense qu'en laissant faire le marché, en développant une meilleure efficacité énergétique, en soutenant la recherche et les inovations, nous consommerons moins de ressources. Bref, il est absorbé totalement par l'idéologie du progrès et n'imagine pas une seule seconde que le système actuel court à sa perte, laissé aux mains des « méritants », des pollueurs, des dirigeants. Et que celles et ceux qui en feront les frais en premier, seront ces mêmes laissés-pour-compte, les pays du Sud, qui eux aussi l'auront bien mérité : ils n'avaient qu'à se rallier plus rapidement au mythe de la croissance et du progrès.
Mais le plus grave dans l’idéologie méritocratique dans laquelle il a baigné depuis son jeune âge, est la culpabilité qu'elle engendre chez les laissés-pour-compte : « ceux qui échouent dans la mise en œuvre de leur mérite ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Ils ne peuvent pas se consoler ou se révolter en invoquant le destin, les dieux ou le capitalisme. Ils ne sont pas condamnés aux emplois les plus précaires et les plus mal payés à cause de la fatalité de leur naissance et de l'injustice de la société, mais à cause de leur absence de mérite. », explique François Dubet.
Les Jeunes Vert-e-s Genève l'ont bien compris, eux qui, dans leur nouvelle ligne politique expliquent que « l’engagement écologique doit s’accompagner d’une meilleure répartition des richesses. A l’échelle mondiale comme à l’échelle genevoise. Nous refusons une bipolarisation de la société entre riches et pauvres. Nous prônons la coopération, l’égalité d'accès aux besoins de base et la valorisation de la dignité humaine, plutôt que la compétition, la comparaison et la sélection (autrement dit, plutôt que la méritocratie qui justifie les discriminations sociales). La balance sociale ne peut continuer à se déséquilibrer ! »
Ce cher capitaliste nous rétorquera enfin que les inégalités (ou plutôt, je dirais, les différences) existeront toujours. Certes, nous avons toutes et tous des différences, et c'est tant mieux ! Il faut réfléchir aux manières de valoriser ces différences : non pas les opposer, non pas retenir uniquement les valeurs des plus méritants ! Favoriser la coopération, le partage, en finir avec la comparaison : apprendre aux enfants à s'auto-évaluer et non à se comparer à une moyenne définie par l'idéologie de la norme. En finir avec les notes, les sections, les sélections de toutes sortes. Proposer la baisse drastique du temps de travail et la démocratisation au sein des entreprises. Valoriser les tâches domestiques, les savoir-faire locaux et, de manière générale, toute activité non rémunérée qui apporte à la société mais qui n'est pas comptabilisée dans le PIB, notamment à travers l'instauration d'un revenu de base permettant à l'individu de sortir de l'aliénation que constitue le travail salarié. Enfin, créer une rupture avec les modèles patriarcaux dominants en remettant en question la domination patriarcale de nos sociétés largement sexistes : obtenir un congé parental à temps égal pour la femme et l'homme, remettre en question la manière dont le corps de la femme est représenté dans nos sociétés (entre autres dans la publicité), proposer la parité dans les organes étatiques, et j'en passe.