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Une promenade hivernale
Par le Dr E. Thomas.
Depuis le début de cette année, le chemin de fer Viège-Zermatt fonctionne à intervalles un peu longs, mais suffisants pour faciliter l' accès de la vallée. Dès l' électrification terminée, on nous promet un service régulier.
J' ai désiré revoir ces lieux tant de fois parcourus dans la belle saison et qui valent la peine d' une visite en hiver, même sans aller jusqu' à Zermatt.
Prenant en passant à Sierre mon vieux compagnon P. Epiney, nous arrivons le 20 janvier à Viège et nous acheminons à pied jusqu' à Stalden.
Ce n' est plus le vieux chemin si poussiéreux, où la chaleur était accablante, qui rappelle bien des souvenirs de jeunesse, vous remémore les noms de ceux qui l' ont parcouru à l' âge des conquêtes et qui, plus d' une fois, ne sont pas redescendus vivants. C' est une belle route aisée, pour l' heure recouverte d' une mince couche de neige durcie par le passage des gros camions.
Dans le joli village encore ensoleillé dont E. Yung fit autrefois une description si poétique, nous entrons à l' hôtel Burgener, le seul ouvert en cette saison, et qui abrite déjà une équipe de techniciens de la Lonza et du chemin de fer. Nous nous assurons d' un logement, et les mains dans les poches montons à Törbel. Törbel, qu' est que cela? La réponse est facile; à deux heures au-dessus de Stalden sur la rive gauche de la Viège, un village égrène ses maisons sur une pente douce bien exposée au sud-est. C' est une de ces hautes terrasses, comme les appellent les géologues, nivelées par le passage des glaciers; lorsque ces derniers se sont retirés, le torrent a creusé profondément la vallée formant cette curieuse disposition de deux dépressions emboîtées l' une dans l' autre. Nous prenons le beau chemin neuf, accessible aux mulets; près d' un groupe de maisons en voici un arrêté et portant des barils de vin; ses conducteurs, père et fils, nous offrent gentiment de boire à même au petit tonnelet qu' ils ont pris avec eux. Chacun se satisfait sans penser aux microbes, il fait trop froid.
Puis, après un détour, voici Törbel, la chaîne des montagnes qui entourent St-Nicolas et les premiers sommets près de Zermatt. Ô vous, habitants de nos villes bruyantes, que diriez-vous d' être transportés brusquement à cette altitude, dans cette grande lumière et ce bienfaisant silence? Qu' elle est simple, la vie des gens là-haut! Aucun touriste ne vient la troubler. Peut-être que quelques-uns envient ces foules que transporte le chemin de fer. Elle est utile et nécessaire à bien des égards, l' industrie des étrangers. Mais que de mal n' a pas fait?
Trêve à ces réflexions pessimistes; l' ombre s' étend sur la montagne, il faut redescendre, et le vieux sentier nous ramène au village.
Le lendemain, après une nuit un peu fraîche — le chauffage central n' est pas connu dans cette maison — nous prenons le train. Curieuse, la vallée dans cet hiver froid et peu neigeux; la Viège n' est plus qu' un mince filet d' eau, mais partout des stalactites de glace attestent la présence des torrents figés dès l' automne.
St-Nicolas est bientôt là; autrefois on y passait la nuit après la dure montée de Viège, et le matin on s' embarquait dans de petits chars branlants qui vous amenaient en quelques heures à Zermatt. Ainsi, la transition entre la plaine et la montagne se faisait moins brusquement, mais ne médisons pas du chemin de fer qui facilite le voyage.
Il s' agit de se mettre en route; heureusement, d' excellents chemins battus s' offrent à nous, montée agréable, la vue se découvre, voici Grächen. Un beau plateau en plein soleil, village aux chalets bien tenus, deux petits hôtels sont ouverts et des skis sèchent devant les maisons.
Les enfants sortent de l' école et se préparent, après leur repas, à se luger joyeusement; une vache dont les sabots sont ferrés tire un traîneau chargé de bois.
Comme il s' agit d' aller à la Hannigalp que j' ai visitée une fois par un temps couvert, je m' informe du chemin et heurte à la porte d' un chalet, vaste atelier de cordonnier. On me regarde avec quelque étonnement: Vous voulez aller à la Hannig comme cela, sans skisCertainement. Mon pauvre monsieur, vous n' arriverez pas, il y a trop de neige.
Mon compagnon et moi, qui comptons bon nombre de courses d' hiver où nous avons brassé la neige quelquefois jusqu' au ventre, ne nous laissons pas démonter.
Plus haut, à l' orée du bois, c' est la jolie maison de notre ministre à Rome, M. Wagnière, et au retour je lui ferai savoir que nous avons pensé à lui, à sa tâche souvent difficile, au plaisir intime qu' il éprouve à quitter la ville imposante, mais surchauffée, pour cette paisible demeure.
Dans la forêt d' aroles et de mélèzes, le chemin est excellent, les traîneaux des bûcherons l' ont aplani; en voici un justement qui nous affirme que la neige sera dure plus haut. Et nous continuons; quel charme que cette promenade! Tout bruit s' est tu sauf quelques cris d' oiseaux. Voici l' alpe, une petite chapelle, deux ou trois raccards; l' alpe principale est sur le versant de Saas.
Une vieille chanson me revient à la mémoire dont le refrain est: La chapelle blanche au bord du chemin T' invite à prier, pauvre pèlerin.
Oui, pauvres pèlerins que nous sommes, la vie a fui comme un songe, la nuit vient, mais sur les montagnes est la lumière, en avant!
La neige n' est pas si dure que le disait mon bûcheron sec et maigre; quelquefois j' enfonce sérieusement. Mais tout a une fin, nous y voici. Il n' y a plus qu' à déblayer une petite esplanade au grand soleil, où nous allons passer presque deux heures, immobiles, silencieux, dans l' extase du tableau qui se déroule devant nous.
Que pouvez-vous contempler à cette faible hauteur, 2100 m.? Ne mé-prisons pas les petits sommets, on y arrive dispos, la descente ne nous préoccupe pas et le panorama vaut souvent ceux des belvédères plus élevés et plus célèbres.
Au fond de la vallée, c' est le Cervin avec la sombre face nord, puis, d' une grande enjambée, nous passons au Weisshorn avec ses satellites Bieshorn et Brunegghorn. Avec la jumelle on distingue, une petite tache noire sur le Distelgrat, la cabane Topali. Puis la chaîne entre Zermatt et Tourtemagne; franchissons le Rhône, là le Bietschhorn est roi, ses arêtes se développent dans toute leur grandeur, il mériterait les 4000 m. et plus. Voici le grand coude que fait le glacier d' Aletsch au bas de la Concordia, et tout à droite le Finsteraarhorn et le Schreckhorn.
Mon compagnon qui n' est pas un novice ne peut retenir son admiration. Pour moi, la pensée se fixe tantôt sur un sujet, tantôt sur un autre. Je me remémore la formation de ces belles montagnes, ces vagues de pierres déferlant sur des centaines de kilomètres, s' empilant les unes sur les autres; puis les périodes glaciaires. Je songe à ce qu' est la vie dans ces vallées, à cette dépopulation qui va croissant dans certaines localités, les villes, véritables pieuvres, attirant le montagnard naïf. Heureusement que grâce à l' initiative d' un sage Confédéré, le conseiller national Baumberger, ce problème angoissant pour l' avenir de notre pays trouvera une solution favorable.
Le soleil descend à l' horizon, il faut se hâter; nous arpentons rapidement le sentier de Grächen, et de là, par un bon chemin muletier, descendons dans une gorge étroite pour traverser la Viège à Kalpetran, nom sonore dont le dictionnaire géographique suisse, pourtant bien informé, ne nous dit pas l' origine.
On nous informe que nous pouvons suivre la voie ferrée au lieu de la route plus longue; bientôt c' est la nuit, il faut allumer la lanterne, se garer d' un train imprévu, traverser les tunnels et les passerelles aux poutres disjointes et assez vertigineuses. Enfin Stalden et ses lumières, la journée est terminée; qu' elle fut belle et bienfaisante!
Le dimanche ce sera notre dernière étape; dès 7 h. 1/2 nous descendons le petit sentier où l'on peut prendre une bonne leçon sur l' usure des rochers par les eaux, et remontons à Staldenried dont la blanche église se voit de loin. J' avise un bon vieux à la barbe en broussaille, mais sa bouche édentée, malgré ma connaissance du patois valaisan, ne laisse passer que le mot Schiene. Heureusement une jeune femme, au parler plus compréhensif, m' apprend que plus haut nous trouverons une petite voie ferrée qui nous conduira au Wasserschloss de l' usine de 1' Ackersand. En effet, après quelques détours et une bonne grimpée, nous voici devant un petit chemin de fer Decauville, établi pour la surveillance du canal souterrain qui amène l' eau de la vallée de Saas. Il ne reste plus qu' à suivre ce tracé où les mulets passent aussi; ils ne sont pas sujets aux vertiges et surtout ils ne boivent pas les excellents vins valaisans, car autrement un faux-pas dans plus d' un endroit mènerait loin. Nous voici au Wasserschloss encore en construction, d' où la conduite forcée amène l' eau à l' usine; quelle belle chose que l' in humaine domestiquant les forces naturelles.
De là nous montons au plateau de Riedji déjà signalé par notre cher collègue Gallet dans ses souvenirs d' alpiniste.
De grands et beaux chalets indiquent la prospérité et l'on jouit d' une vue très étendue surtout sur le Bietschhorn et ses voisins.
Le temps, hélas, nous presse; il faut arriver à Visperterminen; ici cesse la neige que nous ne retrouverons que dans la vallée; le chaud soleil fera mûrir plus tard le fameux Heidenwein.
Viège; la course nous a pris six heures; peu après, le train nous emmène, mon compagnon me quitte à Sierre; il ne me reste plus qu' à me laisser porter au logis.
Ces belles journées sont terminées. Vont-elles simplement grossir le bagage de ces souvenirs dont le poids est quelquefois lourd, lorsque l' âge avance. « La vie, monsieur, c' est des choses qu' on ne sait pas et qui doivent arriver », ainsi s' exprime dans un savoureux langage un personnage de Vallotton dans ses récits vaudois.
Oui, on ne sait pas. Serait-ce le dernier mot d' une philosophie quelque peu désabusée; peut-être? Et pourtant mieux vaut regarder là-haut, d' où nous vient le secours. Mais à propos de course, je tourne au sermon. Il faut se taire.