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Il est important de situer Madeleine dans le contexte de l’Eglise universelle, en regardant de plus près les prises de position de cette dernière par rapport au problème de l’athéisme. Au cours de l’histoire, le Magistère a réagi contre trois formes d’athéisme: le laïcisme (avec Léon XIII et Pie X), le communisme (avec Pie XI et Pie XII) et le sécularisme (avec Paul VI).
La période pendant laquelle Madeleine a vécu est marquée par les prises de position de l’Église vis-à-vis du communisme. Pie XI, dans son encyclique «Divini Redemptoris», avait déclaré en 1937 que «le communisme est intrinsèquement pervers et que l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne» (n° 58). Dans le même sens, Pie XII parlera «d’une ligne de séparation obligatoire pour tous les catholiques, entre la foi catholique et le communisme athée». On pourrait dire que la paroisse d’Ivry-Centre allait bien dans le sens des directives romaines!
La position de Madeleine
Madeleine, de son côté, a toujours su garder, face aux positions de l’Église, un esprit de liberté, car elle n’a pas refusé de travailler à côté de la municipalité communiste (bien qu’elle aie quitté son travail en 1946!), et d’obéissance. C’est en 1949, à la suite du décret du Saint-Office qui condamne la collaboration avec les communistes et qui cause plusieurs tensions dans l’Église de France qu’elle rédige, avec son sens de l’humour son célèbre poème intitulé: «le bal de l’obéissance».
« Seigneur faites-nous vivre notre vie comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce dans la musique universelle de l’amour » Madeleine Delbrêl
Madeleine a été très présente lors de la fondation de la Mission de France. Elle a eu beaucoup de contacts avec le Père Augros et celui-ci comptait beaucoup sur elle. Avec le temps, Madeleine a une perception différente de la mission et par conséquence affiche une certaine distance face à la Mission de France et au séminaire de Lisieux. Je me souviens d’avoir lu que le Père Augros aurait voulu associer Madeleine et ses équipes à la formation des futurs séminaristes de la Mission de France. Madeleine refusa. Elle ne voulait pas avoir le monopole de la formation des séminaristes et elle suggéra que d’autres groupes (Action Catholique et Jeunesse Ouvrière Chrétienne) y participent.
Madeleine craignait une excessive spécialisation de la mission. C’est la disponibilité à l’action de Dieu, la souplesse au souffle de son Esprit qui sont pour Madeleine le plus important.. Elle ne veut pas que la foi et la mission de l’Église se cristallisent dans des formes trop précises. C’est ce qu’elle va reprocher à la mission de France, c’est-à-dire d’avoir oublié que l’Episcopat français lui a confié la tâche d’apporter à l’Église de France un nouvel élan missionnaire et non pas de se spécialiser dans une évangélisation en milieux ouvrier. Celle-ci pourrait être la vocation, le charisme de certaines personnes (comme c’était le cas pour l’Abbé Godin et la Mission de Paris ou Jacques Loew, dans l’expérience qu’il a vécue à Marseille). Madeleine a beaucoup apprécié le cheminement du Père Loew qui d’abord s’est fait docker avec les dockers, puis a été les rejoindre dans leur lieu de vie. Madeleine va citer en exemple son expérience dans une lettre, jamais envoyée, qu’elle voulait écrire au Pape. C’est avec ces précisions que nous pouvons maintenant lire un extrait du bal de l’obéissance.
Le bal de l’obéissance
«Pour être un bon danseur, avec vous comme ailleurs, il ne faut pas savoir où cela mène, il faut suivre, être allègre, être léger et surtout ne pas être raide… il ne faut pas vouloir à tout prix avancer, mais accepter de tourner, d’aller de côté. Il faut savoir s’arrêter et glisser au lieu de marcher. Et cela ne serait que des pas imbéciles si la musique n’en faisait une harmonie. Mais nous, nous oublions la musique de votre esprit, et nous faisons de notre vie un exercice de gymnastique; nous oublions que dans vos bras elle se danse, que votre Sainte Volonté elle, est d’une inconcevable fantaisie et qu’il n’est de monotonie et d’ennui que pour les vieilles âmes qui font tapisserie dans le bal joyeux de votre amour. […] Seigneur enseignez-nous la place que dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous tient le bal singulier de notre obéissance. […] Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal qui nous fera aimer de vous tous ces détails comme d’indispensables bijoux. […] Faites-nous vivre notre vie […] comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce dans la musique universelle de l’amour».
La femme pauvre
La rencontre avec l’athéisme a appris à Madeleine que le croyant peut facilement se trouver dans une certaine confusion entre la «femme pauvre» qui est la foi, et sa «robe», c’est-à-dire ce qui est moyen, expression, dans un temps et un lieu particuliers, de cette même foi:
«La foi est la vraie ‘femme pauvre’. Chaque nation, chaque civilisation, chaque temps lui donnent de quoi se vêtir; sa robe est usée quand vient un changement temporel. Il lui faut en recevoir une nouvelle sous peine d’être obligée de rester cachée dans une cave. Mais le vêtement est un vêtement, il n’est pas elle; le changer ne la change pas; si sous un vieux vêtement on retranchait quelque chose à ce qu’elle est, si on l’amputait surtout de cette aptitude qu’elle a d’être, jusqu’à ce que cesse le temps, contemporaine de chaque temps et, dans la robe qu’il lui donne, de lui être proche comme une sœur, elle ne serait plus elle-même».
A travers cet exemple, Madeleine nous conduit à certaines attitudes qu’elle a rencontrées dans la communauté chrétienne d’Ivry. Toutefois, même pour le chrétien qui ne s’accroche pas aux traditions à travers lesquelles la foi cherche à s’exprimer, le risque de ne pas vivre entièrement l’Evangile demeure dans ce qu’elle appelle la tendance d’alliance.
Tendance d’alliance et tendance de salut
Madeleine fait la distinction entre tendance d’alliance et tendance de salut. Avec l’expression «tendance d’alliance», elle désigne l’attitude du chrétien qui vit une sorte d’émerveillement face à l’engagement des communistes, un chrétien qui va vers eux non pas pour leur annoncer ce qu’ils n’ont pas (celle-ci ce serait la bonne attitude, celle que Madeleine appelle «tendance de salut»!), c’est-à-dire une vie avec le Christ, mais pour partager ce qu’ils ont déjà, un engagement aux côtés des plus pauvres. Vivre en contact du marxisme implique le risque de s’orienter vers «une lecture de l’Evangile constante mais spécialisée soit à des orientations dont on n’a pas songé les divergences profondes, soit à des chapitres qui, isolés du reste de l’Evangile, peuvent être entièrement faussés».
Madeleine a expérimenté personnellement le risque de saisir et d’absolutiser seulement quelques aspects de la vie du Christ et en particulier ceux qui soulignent son humanité, son parti pris pour les pauvres. Elle s’était spécialisée sur quelques pages de l’Evangile, «celles où le Christ stigmatise mauvais riches et pharisiens; appelle au secours vers les pauvres; celles où le Christ m’apparaissait comme le leader révolutionnaire des petits et des opprimés».
Vu du côté de l’espérance chrétienne, la tendance d’alliance manifeste une erreur de fond, car le salut est confondu avec le bonheur, le Royaume avec la cité, et le chrétien risque de voir dans l’engagement des communistes des «pierres d’attente» du christianisme, alors que leur idéologie cache en réalité «des miettes devenues folles ou seulement raisonnables». Même la charité chrétienne est en quelque sorte faussée, car le deuxième commandement, l’amour pour le prochain, risque de devenir, en réalité, l’unique commandement.
C’est avec ces précisions que nous pouvons lire maintenant l’extrait d’une lettre que Madeleine a écrite à un prêtre de la Mission de France qui est tenté d’abandonner la prêtrise. C’est un texte d’une rare beauté et densité dans lequel nous avons un concentré de la pensée, de la sensibilité et de la profondeur théologique de Madeleine.
Le Christ et l’Eglise
«J’ai peur que, comme une femme qui ne saurait pas que c’est en douleur qu’on accouche, et qui ne comprendrait rien à son propre déchirement, et qui paralyserait en elle à la fois ce qui déchire et ce qui enfante, vous gardiez en vous la mission… Il me semble que c’est toujours comme ça que l’Eglise est née tout le temps, à la fois une et nombreuse. Ce sont toujours les mêmes contractions qui ont toujours broyé les saints. Ils étaient appelés à la fécondité; quand ils ont accepté que ce qui en eux était adulte, sorte d’eux appauvri et rapetissé à travers les secousses, cruelles et sanglantes, mais organiques de l’obéissance, le Christ-Eglise a continué à naître dans le monde. D’autres qui étaient appelés à cette même fécondité n’ont pas su reconnaître les lois de la vie, ils les ont confondues avec les douleurs d’un corps malade, le Christ n’a pas pu passer à travers eux pour aller plus loin».
Soyons attentifs à l’expression que Madeleine utilise: le Christ-Eglise. Je crois que sans cela nous ne pouvons pas comprendre la posture de Madeleine. Rappelons-nous aussi ce geste de Madeleine peu après sa conversion d’apporter deux bijoux à l’évêché, rappelons-nous ses multiples pèlerinages à Rome; il est évident que pour Madeleine il est inconcevable de séparer le Christ et l’Église: son sens de l’obéissance s’inscrit, à mon avis, dans cette conviction de fond.
Federica Cogo, théologienne et aumônière de prison à Genève
Dates clés
1° juillet 1949: décret du Saint-Office qui interdit la collaboration des catholiques avec les communistes.
10 février 1951: Mgr Feltin, archevêque de Paris informe les prêtres ouvriers des réserves de Rome par rapport à l’expérience des prêtres ouvriers.
20 juin 1951: acceptation que les prêtres ouvriers puissent continuer leur expérience avec l’accord de leur évêque, mais interdiction d’en envoyer des nouveaux.
27 juillet 1953: interdiction des stages de travail pour les séminaristes.
29 août 1953: retrait progressif des religieux au travail (28 décembre 1953 pour les jésuites et 26 janvier 1954 pour les dominicains)
7 septembre 1953: fermeture du séminaire de la mission de France (décision confirmée par Rome le 18 janvier 1954).
19 janvier 1954: limitation du temps de travail des prêtres-ouvriers à 3h de travail par jour, interdiction de participer à une activité syndicale et de former une équipe nationale. Rattachement obligatoire à une communauté sacerdotale.
Cf. Mgr JACQUELINE B. L’Eglise devant le défi de l’athéisme contemporain, DDB, Paris, 1982, p. 149ss.
Id., p. 150.
Cf. La question des prêtres-ouvriers, op. cit., p. 85-90.
Cf. NA, p. 90.
Cf. VM, p. 140.
Cf. VM, p. 211.
Cf. NA, p. 311.
Id., p. 199.
Cf. BOISMARMIN (de) Christine, Madeleine Delbrêl, Rue des villes, chemins de Dieu, op. cit., p. 127.
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