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Lorsqu'on est roi, empereur ou prince on peut faire appel aux grands artistes. Par exemple à Tiepolo pour Würzburg. Mais lorsqu'on n'est pas roi et même pas prince, mais qu'on veut être à la mode, on fait appel à ce qui reste. C'est-à-dire aux élèves. Ou aux élèves des élèves. Ou aux élèves des élèves des élèves...les routiers de l'art. C'est-à-dire à ceux qui n'ont pas tout à fait d'atelier fixe mais louent leurs services à travers les routes de l'Europe. Le rococo va donc se répandre avec cohérence d'un bout à l'autre du monde essentiellement grâce à ces routiers de l'art qui travailleront moins pour les grands de ce monde que pour les bourgeois enrichis qu'ils vont habituer petit à petit à ces formes extravagantes du rococo.
La Bavière, de par sa situation géographique, sera l'une
des routes ou plutôt le noeud de routes le plus fréquemment
arpentées par ces routiers de l'art. Et au beau milieu de la Bavière
le village de Oberammergau
sera, personne ne sait pourquoi, le lieu où
tous ces routiers feront escale.
Aujourd'hui Oberammergau propose, quant à ses façades, l'une des plus extraordinaire scénographie rococo que l'on puisse imaginer...tout en trompe-l'oeil!
Exemple: Point un: un village. Point deux: dans ce village, un fumoir avec une soupe aux choux qui retient l'attention de "l'efflanqué" qui passe... "L'efflanqué" qui passe est un artiste. Il cause un peu l'allemand et vous dit: "Si tu me donnes de la soupe aux choux, je te fais une fenêtre. Pour une semaine de choucroute, je te fais la façade. Si tu m'entretiens un mois, je te fait la bicoque!" C'est aussi simple que ça! Et en fait, l'artiste pouvait tirer à la corde (les escaliers d'honneur, les balustrades, les fausses statues...). Les premiers de ces routiers ont été les Italiens du nord, surtout les Piémontais. La deuxième génération a été essentiellement des Tyroliens. La troisième génération tout simplement des bohémiens. Ce sont donc ces piémonto-tyrolo-bohémiens qui ont fait le rococo de cette Europe du nord.
Quand les artistes pouvaient transformer à ce point le village, pourquoi pas l'église? Après les bourgeois, pourquoi ne pas servir Dieu le Père? Donc, après tous les travaux entrepris à Oberammergau, l'église a été à son tour transformée: au dessus du maître-autel un artiste, certainement italien, a peint dans un vertigineux contre-haut une sorte de pastiche du baldaquin de Saint Pierre. Oberammergau se trouve donc être à la mesure même de la plus grande basilique du monde chrétien: il a son petit Saint Pierre! Et comme naturellement il faut jouer avec les matières, la fresque ne suffisant pas, on va prolonger la fresque avec du bois sculpté, avec du plâtre sculpté. On va peindre le bois et on va peindre le plâtre et ainsi on ne saura plus, au bout de quelque temps, si on a affaire à du vrai marbre ou à du faux marbre. A du vrai faux marbre ou à du faux vrai marbre. Le jeu de l'illusion, lentement, gagnera le goût, non seulement des cours, mais aussi de ces petites cités et de ces petits villages de la Bavière du 18ème siècle. D'un bout à l'autre de la Bavière, de la Bavière des princes à la Bavière des paysans, le rococo va essaimer à travers les moindres vallées.
Comment ces petits villages de rien, ces petites villes de rien, ont-ils
pu s'offrir ce luxe? Deux raisons fondamentales:
Après des siècles d'insécurité spirituelle, l'Allemagne, et cela depuis le traité de Westphalie, retrouve une certaine forme d'assise dans sa foi. Il y a des provinces, des principautés voire des royaumes et des empires, qui seront farouchement protestants. Il y en aura d'autres qui seront farouchement catholiques mais vivant relativement en paix les uns avec les autres, traité de Westphalie aidant. De toutes les provinces la Bavière est la plus farouche. La Bavière est catholique. La Bavière est aujourd'hui encore une défenderesse de la foi catholique parmi les plus ferventes que l'on puisse imaginer.
Donc la Bavière
va plutôt bien. Le jeu des alliances, le jeu des mariages, une certaine
forme de spéculation foncière également, vont faire
des Bavarois des gens riches. Les princes de la Bavière sont riches.
Les abbés de la Bavière sont riches. Les bourgeois de la
Bavière sont riches.
Le prince Carl-Philipp von Greiffenclau, par exemple, était en même temps évêque. Il a pu s'offrir Würzburg, la résidence dans laquelle il a pu faire venir le maître Tiepolo de l'autre bout du monde, c'est à dire de Venise, pour créer le décor! L'abbé Ruppert II d'Ottobeuren était riche, lui aussi. Il va entreprendre la reconstruction de l'église de son abbaye. L'église d'Ottobeuren est considérée aujourd'hui , sur le plan européen, comme l'un des plus fabuleux exemples de rocaille que l'on puisse voir en Occident.
Un bon exemple
en ce qui concerne les riches bourgeois de Bavière est die Wies.
L'église die Wies a été construite par eux. Et même
par une curieuse et assez rare alliance de paysans et de bourgeois... C'est
Steingaden et les fermes de die Wies qui ont construit l'église
parce qu'à une époque o\F9 l'on était très près
des grands monastères, les bourgeois savaient très bien quand
vendre leurs terrains. Les paysans très bien quand les racheter!
Et de l'un à l'autre on obtenait une société qui petit
à petit devenait assez riche pour s'offrir une église. Et
pour cela tous les moyens \E9taient bons. L'église devait être
la plus belle, la plus riche.
Tous les moyens sont bons pour attirer le plus de monde dans son église. Un petit exemple: les cisterciens de Salem ont construit à leurs frais l'église superbe rococo de Birnau pour détourner les fidèles et les pèlerins de la ville d'Uberlingen uniquement parce qu'ils avaient trop de fruits, trop de viande et trop de bière à vendre. Et voici l'église de Birnau.
Prenons comme autre exemple les religieux de Landsheim qui ont écrit à l'évêque de Bamberg (la lettre existe vraiment!) : "Nous, religieux de Landsheim, sommes prêts à construire tout près de notre fief, mais en dehors, en terre vierge, une église si belle que tout le monde y viendra! Nous y célébrerons ainsi notre père et par là même Dieu. Et puis on y fera venir tant de monde. Nous sommes donc prêts à construire cette église si vous, évêque de Bamberg, nous accordez les dix premières années du produit total des quêtes et bénéfices".
L'une des plus belles églises rococo, le Vierzehnheiligen, est donc due à ce marchandage entre les moines de Landsheim et l'évêque de Bamberg. Dernier exemple: les moines d'Andechs avaient un houblon qui faisait la meilleure bière d'Allemagne. Manque de chance, personne ne l'achetait. Que faire quand on a une production de 20.000 hectolitres de bière par an? On s'offre une église de pèlerinage pour faire affluer les gens!
Toutes ces belles églises n'ont donc pas seulement été faites dans une foi spiritualisée. C'est aussi cet aspect fondamentalement terrien et un sens de la réalisation qui nous ont valu l'un des plus beaux ensembles d'architecture, de sculpture et de menuiserie que l'on puisse voir au monde. En Bavière il y a tous les cinq kilomètres une merveille à voir!