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Critique
"Voici le second film, attendu, qui clôt l'audacieux projet d'Eastwood consacré à la guerre du Pacifique et tout particulièrement à la défense de l'île d'Iwo Jima. A l'inverse du premier, MEMOIRES DE NOS PERES, celui-ci présente le point de vue japonais, inédit. Plus sombre que le précédent, il s'offre comme une longue et profonde méditation sur le thème de l'honneur.
Les premières images de ce film renvoient immédiatement à l'opus 1 (cf. CF n. 534): la plage de l'île d'Iwo Jima, à défendre ou à conquérir. Puis de vieux canons calcinés, quelques traces et vestiges dans les cavités qu'explore une équipe d'historiens japonais revenus quelques années plus tard sur le site. Découverte à l'intérieur d'une grotte (on le saura à la fin du film): un sac rempli de courrier jamais parvenu à destination. Le processus de la mémoire peut s'enclencher.
Envoyé à Iwo Jima, chaque soldat japonais a très rapidement conscience, quels que soient sa condition sociale ou son rang dans l'armée, qu'il y mourra probablement avec tous les autres. Sur place, le général Kuribayashi (Ken Watanabe) prend ses fonctions. Formé partiellement aux Etats-Unis, il ne sous-estime pas l'adversaire et développe une ligne de défense qui désarçonne ses subordonnés. Plutôt que de tout miser sur la défense de la plage, il transforme l'île volcanique en une véritable forteresse, ordonnant à ses hommes de creuser un réseau de tunnels dans les flancs de la montagne, dispositif destiné à exposer l'ennemi à des tirs redoutables lors de son débarquement. Du coup, les Américains mirent quarante jours pour prendre l'île au lieu des cinq initialement prévus, confrontés qu'ils furent à la résistance inouïe de ces hommes dont le supérieur avait exigé le sacrifice suprême.
""Si nos enfants ont un jour de paix supplémentaire, cela vaut la peine de résister ainsi"", confie le général. Et chacun de faire sienne cette déclaration, ce qui signifie qu'à aucun moment la reddition n'est envisagée. L'honneur fonde la vie, même si bien évidemment chacun songe à celui ou celle qu'il porte au plus profond: ainsi le général Kuribayashi songe-t-il constamment à son fils pour lequel il multiplie les croquis en marge de ses lettres, ou le simple soldat Saigo, boulanger, à cette enfant que portait sa femme enceinte lors de son départ.
L'honneur habite tous ces hommes, au point que plusieurs, devant l'impossibilité de tenir leur position, étant à cours de munitions, d'eau et de vivres, choisirent de se suicider. Seuls deux ou trois tenteront de déserter, ce qu'arrive à montrer le cinéaste sans porter de jugement.
C'est dire qu'en chaque soldat réside une humanité qu'Eastwood réussit à révéler au cœur même de quelques jours de février-mars 1945, où l'horreur occupe tout l'espace (20'000 Japonais et 7'000 Américains ont perdu la vie à Iwo Jima). Une scène est à cet égard révélatrice: lors de la capture d'un soldat américain, le général ordonne de le soigner, ce qui conduit les hommes qui l'entourent à découvrir que ce blessé leur ressemble et même que la lettre de sa mère exprime exactement la même douleur de l'absence, les mêmes attentes que celles de leurs propres mères.
Ce n'est pas si fréquent que deux films de guerre évitent avec tant d'habileté le piège du manichéisme. Certes, les uns auront conquis la fameuse île et les autres, même en sacrifiant leurs vies, n'auront pu garder cette terre japonaise, mais l'essentiel est ailleurs. Eastwood l'a bien compris, et c'est pour cela qu'il a voulu que ces ""deux films ne parlent ni de victoire ni de défaite, mais montrent les répercussions de la guerre sur des êtres humains dont beaucoup moururent bien trop jeunes"". Violence externe (terrible) et souffrance interne (profonde), l'une et l'autre sont montrées avec force, non pour manipuler le spectateur, mais pour l'interroger: qu'est-ce qui tient un homme debout? MEMOIRE DE NOS PERES et LETTRES D'IWO JIMA doivent être vus conjointement, sinon on risquerait de n'avoir que le ""chef"" et pas ""l'œuvre"", or ce n'est qu'ensemble que se scelle le chef-d'œuvre."
Serge Molla