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Les professeurs de lettres, notamment à l'université, ont une curieuse propension à prétendre savoir ce qu'est un beau style alors qu'ils ne sont pas recrutés sur cela, ou très secondairement. Rappelons que la rhétorique antique avait trois critères majeurs pour évaluer un beau discours: l'élocution, la composition, l'invention. À l'écrit, l'élocution correspond au style. Or, le premier critère du recrutement des professeurs, au concours de l'agrégation notamment, est simplement la composition. Il s'agit avant tout de savoir ranger et ordonner, selon une démarche rationnelle, les idées et les faits établis, sans chercher à rien apporter de nouveau.
Peut-être que le style à l'écrit et l'élocution, aux épreuves orales, comptent; mais peu. J'ai constamment eu des éloges sur mon style, même quand j'étais tout jeune, lorsque je faisais des dissertations d'agrégation. Mais les notes pouvaient quand même être mauvaises, car ce qui comptait était la composition.
Même le contenu ne demande pas d'invention, car il s'agit avant tout d'intégrer les données officielles relativement aux sujets et auteurs étudiés. Pas forcément dans un sens déterminé à l'avance, en théorie, mais tout ce qui a pu être dit. S'il y a orientation idéologique ou philosophique, elle émane du contenu critique général, non du sujet même. Ni, en principe, du correcteur, qui doit respecter la logique de la chose.
Je ne sais pas si le style est important ailleurs dans les études académiques: je n'en suis pas persuadé. Les Français se piquent d'y accorder plus d'importance que les autres, d'aimer le sens de la formule, mais qu'on me l'ait concédé ne m'a jamais mis à l'abri de critiques acerbes relativement à la composition ou au respect des présupposés universitaires. Car je ne prétends pas que cela ait jamais été mon fort.
Tout le monde admet que Pierre Bourdieu avait un style horrible; mais cela ne l'a jamais empêché de réussir dans les milieux académiques.
Là où l'université française pèche dangereusement, c'est dans le peu de considération qu'on y a pour l'invention. Elle est au fond interdite à l'agrégation – et les doctorats n'ont qu'une importance secondaire dans l'évolution de carrière. Aux États-Unis, ils sont au contraire d'importance primordiale, et cela en dit long sur les différences entre les deux pays – explique sans doute le déclin ou la stagnation mortifère de la France et de ses études, et les progrès constants réalisés ailleurs. Pensons que le grand professeur aux États-Unis propose un cours spécifique, qui est son domaine de recherche; en France, on se sent honoré quand on donne des cours pour préparer l'agrégation, le grand concours national! N'est-ce pas profondément ridicule, et contraire aux principes les plus sains et les plus sages de la rhétorique antique?
C'est bien, qu'en France, on ait l'art très intellectuel de la composition: en soi ce n'est pas mauvais. Mais la qualité est dans le bon équilibre des trois critères, non dans le fanatisme voué à un seul!
Et puis, socialement, empêcher les inventifs de réussir en exigeant d'eux essentiellement une soumission à la tradition universitaire est simplement une catastrophe.
Et, quoi qu'il en soit, les professeurs de lettres ne sont pas même bien placés pour parler du style, puisque le leur ne leur a jamais réellement permis d'être là où ils sont.