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31/01/2012
J'ai dit, dans un précédent article, que pour éviter l'excès de pouvoir des chefs d'établissement d'enseignement, on pouvait imaginer qu'ils fussent désormais élus par les enseignants, et non plus nommés par le gouvernement. On pourrait à cela rétorquer que ce serait donner aux enseignants mêmes un pouvoir excessif.
Mais cela n'empêche pas les contrôles, notamment à la demande des parents. En outre, la suppression de la carte scolaire (l'obligation des parents de placer leurs enfants sur le collège du territoire où ils habitent) permet à ces parents de choisir l'établissement et par conséquent les enseignants qu'ils préfèrent. Ceux qui verraient leurs effectifs se réduire devraient forcément se remettre en cause.
Je ne cache d'ailleurs pas être favorable à la mobilité. Je sais que certains marins qui transportaient des gens d'une rive de la Manche à l'autre ont refusé de devenir conducteurs de cars pour transporter des gens d'une ville à l'autre, que naviguer donne du plaisir, et qu'on s'attache aux lieux où l'on travaille; mais le but ultime de ce travail n'est-il pas de satisfaire un besoin, éprouvé par le public, d'être véhiculé d'un lieu à un autre? On doit y songer: la fraternité économique passe aussi par des sacrifices effectués au profit des gens pour lesquels on travaille, de la société. (Elle ne peut pas passer, dans son essence, par des obligations créées par l'État: c'est un mythe.) L'enseignant qui ne comble pas les attentes des parents peut être amené à se demander s'il n'y aurait pas un métier au sein duquel il serait mieux accueilli par autrui - ou une façon de faire préférable au sein même de son métier.
On peut également faire remarquer que la suppression de la carte scolaire est bien jolie, mais que tous les parents ne sont pas en mesure de véhiculer les enfants dans n'importe quel établissement. A cela, je répondrai qu'il n'est pas anormal, pour corriger ce défaut du système, de permettre plus facilement la fondation d'établissements privés - de libéraliser l'éducation.
A cela, on peut apporter la remarque que cela créera des inégalités. Je dirai que l'État peut tout à fait imposer par la loi une échelle de salaires uniforme, de la même façon qu'il impose un salaire minimal. Il peut imposer un salaire maximal, s'il ose affronter le patronat sans passer par la ruse des taxes - en exigeant que les patrons réinvestissent l'argent qu'ils ont gagné en surplus, d'une façon ou d'une autre. J'y suis favorable.
Il n'y a donc pas d'obstacle insurmontable à la liberté complète accordée aux enseignants, selon moi.
27/01/2012
Je repense encore à l'article que j'ai écrit sur La Voie royale, le roman de Malraux, et sur les Apsaras, danseuses céleste d'Indra, roi des dieux, qui accueillent en riant les âmes des saints et des héros après leur mort: qui les accueillent avec amour parce qu'elles ont été fidèles aux vertus qu'en vérité elles représentent - étant les bonnes actions qui accueillent joyeusement les justes, selon Bouddha! La croyance est universelle, et quand le roi Arthur est accueilli par les fées de l'île d'Avalon, on la retrouve en Occident. Or, il fut un temps où j'étais surtout nourri de figures de l'Occident médiéval, et mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, en porte la marque. Il est étonnant qu'un cousin américain m'ait dit avoir trouvé une ressemblance entre mon style et celui de Malraux, car, comme je l'ai dit, je n'ai jamais beaucoup aimé cet écrivain; mais pour mon cousin, c'était un compliment - d'ailleurs outré: Malraux était dans son idée une référence. Le fait est, pourtant, que loin d'appeler les apsaras de simples danseuses, j'appelais, dans ce recueil, demoiselles ou pucelles - jeunes filles, en ancien français - de véritables immortelles du monde divin - les fées d'Avalon -, et tout à fait consciemment, estimant qu'on procédait ainsi dans la poésie médiévale, et que même les filles de Sion de la Bible s'apparentent à ces êtres: elles sont les qualités de l'âme! Une sorte de sonnet évoquait, de cette façon, les déesses terrestres de l'île de l'Ouest, et les faisait accueillir les âmes de leurs chevaliers servants les plus preux, les plus fidèles:
Vous reverrai-je un jour, mes blondes demoiselles?
Quand j'irai par ma nef vers les feux du couchant,
Je verrai l'Émeraude en l'Azur des Pucelles
Dont toujours il s'élance un immense et beau chant.
Là vous me recevrez des servants le plus vôtre:
Le hardi chevalier qui dans sa quête ardue
A si longtemps souffert - combien plus que nul autre! -,
Vous le rappellerez de la vaste étendue.
Je resterai toujours à la cour de vos rois
Et placerai mon cœur dans leurs yeux de lumière;
Des ailes pousseront, quand retentiront vos voix,
A mon âme saisie en leur auguste sphère.
Puisse alors mon regard soudain s'illuminer
Et briller sur vos fronts - sur votre œil se graver.
Je n'avais pas évoqué la danse, étant alors tributaire d'une tradition qui ne voulait pas la relier aux dieux; mais à présent, je le ferais.
Le sens du poème peut paraître, également, présomptueux, puisque si les vertus sont trop ténues, on n'est pas reçu, dit-on, à la cour des fées; mais en réalité, on l'est toujours, disait Éliphas Lévi: quand on a surtout des vices, on les prend pour de méchantes sorcières. Le Bardo-Thödol des Tibétains fait aussi des divinités bienveillantes des divinités courroucées, lorsque l'âme est trop sombre. Les Dakinis deviennent d'horribles monstres féminins, alors.
25/01/2012
A Paris, on se pose volontiers comme étant au-dessus de toute notion de bien et de mal sur le plan sexuel. On estime simplement que les pulsions doivent s'accorder avec le sens de la vie sociale, être maîtrisées par la raison. Et on fait, en général, comme si on était dans ce cas, comme si, de ses pulsions, on était maître.
Cependant, un personnage illustre a récemment donné une image moins digne: car il disait concilier ses pulsions avec le sens de ce qui est respectable, en ne s'adressant qu'à des adultes consentants - des personnes du monde ayant déjà de l'expérience et n'accordant plus de valeur morale à l'acte, ayant dépassé ce puéril aspect des traditions primitives de l'humanité! Mais ce portrait de l'homme ou de la femme moderne idéal est apparu comme imaginaire, comme sortant plus des romans, ou des films, que du réel - plus de Belle du Seigneur (par exemple) que de la vie que son auteur a pu effectivement mener: car son héros, on s'en souvient, était un grand séducteur. En vérité, les pulsions surgissent depuis un puits sans fond, et elles auraient bien du mal à trouver de quoi se satisfaire si elles respectaient des codes clairs. On a, du coup, découvert que la réalité était loin de l'idéal qu'on peignait.
Les âmes du meilleur monde, semblablement, se posent comme évoluant au-delà de toute jalousie, de tout sentiment de propriété de l'autre. Mais je crois que ce n'est guère fidèle aux faits. Qu'il s'agit surtout de donner un lustre illusoire à l'absence de capacité à réfréner ses pulsions. Et que partout d'ardentes jalousies enflamment les cœurs, se transformant en haines - et prenant divers prétextes pour s'épanouir publiquement: l'idéologie, par exemple...
Je lis le Dhammapada - recueil de versets officiellement issus de la parole même de Bouddha - parce qu'il est le texte fondamental du courant théravadin, pratiqué par des pays dans lesquels je compte me rendre; et le verset 284 dit: Tant que la dernière attache du désir envers la femme n'est pas rompue en l'homme, l'esprit est asservi, tel le veau qui tète sa mère. Naturellement, on n'est pas obligé de suivre Bouddha dans son idée, ni même de chercher à délivrer son esprit des attaches terrestres; mais enfin, il est pour moi un peu ridicule de dire qu'on s'adonne sans frein à ses passions et qu'on a, dans le même temps, une vie intérieure tout à fait apaisée, rythmée par la raison - qu'on a les membres dominés par l'intelligence jusqu'au bout du cheveu!
23/01/2012
Les éditions Le Tour, de l'association de soutien desquelles je suis le secrétaire, ont publié, récemment, la relation autobiographique de Gérard Bosson, Quels Vols a-t-il faits? Elle est consacrée à la fondation de ce que l'auteur appelle le Vol de Pente, et qu'on nomme communément le Parapente. Car il y a participé, avec deux autres personnes. C'était à Mieussy, en Haute-Savoie; car Gérard Bosson est né à Saint-André-de-Boëge, et vit de l'autre côté de Vouan - la montagne mystérieuse aux fées occultes -, à Viuz en Sallaz, au bord de la rivière qui coule depuis Bogève, dans un épais bois.
Le récit est agréable et empreint de simplicité. Comme Gérard Bosson a initié un tas de pays lointains à son art, on découvre avec lui des mœurs, des coutumes, des croyances, des atmosphères. On découvre également qu'il existe, dans le monde, des gens très riches qui sont prêts à donner abondamment, pour s'initier à cet art nouveau, à cette technique révolutionnaire du Vol de Pente! On dit pourtant que les gens n'ont plus d'argent pour les choses dont on ne peut pas tirer un profit clair - pouvant se chiffrer. C'est vrai quand on parle de poésie; mais dès qu'on entre dans des régions un peu moins éthérées, dans des distractions plus matérialistes, cela ne l'est pas: le mécénat existe toujours. D'ailleurs, mon ami poète Jean-Vincent Verdonnet me disait, il y a peu, que l'État français avait supprimé ses subventions aux poètes et à leurs organes de publication; mais je crois que celles qui existent pour le cinéma, ne serait-ce qu'au travers des chaînes de Télévision publiques, créent toujours une faille importante dans les équilibres financiers de la France.
Car, on le sait, je suis opposé à ce que l'État se mêle de culture. Gérard Bosson raconte, d'ailleurs, qu'il a surtout été aidé par des sponsors privés. Pour ce qui est de l'État central, il a (affirme-t-il) d'abord refusé de reconnaître le Vol de Pente comme une discipline spécifique, et, quand il a constaté que cela fonctionnait, il a essayé de se l'approprier, déjà en changeant son nom en Parapente: cela explique l'attachement de Gérard au nom que lui avait donné. Le livre se termine d'ailleurs par la demande que son rôle soit reconnu, et qu'on ne lui enlève rien. Il essaye globalement de faire preuve d'humilité, en accordant qu'il n'a pas eu l'idée le premier de la chose; mais il se plaît tout de même à faire la liste des pays qu'il a parcourus et l'ont intérieurement enrichi. Au demeurant, il en fait partager les autres. Le livre peut être lu par tous ceux qui aiment le sport, les innovations techniques, voire l'exotisme!
19/01/2012
J'ai évoqué les Apsaras, à propos de Malraux, qui en avait volé des représentations sculptées à Angkor, ainsi qu'il le raconte dans La Voie royale. Il s'agit en réalité de danseuses célestes vivant à la cour d'Indra, roi des dieux. Lisant, par ailleurs, le Dhammapada, recueil de versets fondamentaux tirés de l'enseignement de Bouddha, j'ai eu l'idée qu'en réalité le bouddhisme extrayait de l'hindouisme la pure essence morale; Indra y est d'ailleurs présenté comme un modèle, un exemple à suivre pour tous les hommes: Par la vigilance Indra a atteint l'empyrée, la vigilance est louée, la négligence est blâmée (30). Or, je crois que ses fées qui dansent, si on peut dire, sont présentes aussi dans le Dhammapada au travers de leur essence morale: Les amis et les parents accueillent cordialement le voyageur, celui qui a accompli un long chemin; de la même façon le juste est accueilli lorsqu'il passe de ce monde dans un autre: ses bonnes actions saluent sa rentrée avec joie (219-220).
N'est-ce pas sublime? Les bonnes actions sont, j'en suis persuadé, le biais moral par lequel l'intelligence doit appréhender la figure des Apsaras. On reconnaît alors, en profondeur, les Houris du Coran, vierges pures du Ciel qui accueillent de la même façon les justes au paradis: il s'agit aussi de leurs bonnes actions devenues des êtres vivants! Ces êtres, les Tibétains les appellent Dakinis, et je crois que ce sont encore les mêmes que les anciens Germains appelaient Walkyries - suivantes d'Odin, guerrières argentées. Dans le Crépuscule des Dieux, Richard Wagner reprend cette sublime tradition dont, indirectement, se moquait Malraux: il fait voir, à Siegfried, au moment de sa mort, Brünnhilde qui, s'éveillant une seconde fois, et ouvrant ses yeux pour toujours, souffle sur lui son haleine suave, et l'accueille dans le pays divin. Ici, il s'agit aussi de la conscience de Siegfried, en réalité: car un élixir maudit l'avait fait oublier cet être immortel à l'armure luisante et, au moment de sa mort, le charme est rompu, et sa bonne action, qui est d'avoir tué le Dragon et d'avoir, précisément, délivré la Walkyrie, reparaît sous la forme de cette femme divine:
Brünnhilde, heilige Braut!
Wach auf! Öffne dein Auge!
Wer verscloß dich wieder in Schlaf?
Wer band dich in Schlummer so bang?
Der Wecker kam;
er küßt dich wach,
und aber der Braut bricht er die Bande:
Da lacht ihm Brünhildes Lust!
Ach, dieses Auge,
ewig nun offen!
Ach, dieses Atems wonniges Wehen!
Süßes Vergehen,
seliges Grauen -
Brünnhild' bietet mir - Gruß!
Quelle beauté, dans cette tirade, et la musique qui l'accompagne - et la suit! Siegfried, porté par les sons, entre dans un royaume divin.
17/01/2012
Par la réforme supprimant l'évaluation des enseignants effectuée par les inspecteurs, et la remplaçant par l'évaluation du seul chef d'établissement, le gouvernement français s'est attiré les foudres du Syndicat National de l'Enseignement Secondaire, qui a toujours voulu que les pratiques pédagogiques soient imposées à tous par des experts nommés par l'État central. Ce syndicat a longtemps été lié - et peut-être l'est-il encore - au Parti communiste, qui pense, globalement, que les inspirations culturelles, philosophiques et scientifiques majeures émanent toujours de l'État. C'est loin d'être mon cas.
Mais l'argument principal invoqué est que le pouvoir des chefs d'établissement en sera trop grand, et que leur jugement manquera d'objectivité, parce qu'ils sont trop proches des enseignants. Bien des occasions de profiter de la situation leur seront ainsi données, disent-ils: comme dans les entreprises privées.
Mais d'abord, je suis opposé à ce qu'il y ait un double régime. Si le fonctionnement des établissements publics est supérieur, pourquoi l'État ne l'impose-t-il pas aussi dans le privé? Ensuite, il faut naturellement que les syndicats restent présents, et même se développent, et défendent les enseignants face aux chefs d'établissement nommés par l'État central. Enfin, l'enseignant doit pouvoir, si la nécessité s'en fait ressentir, en appeler aux supérieurs hiérarchiques des chefs d'établissement - comme c'est déjà le cas actuellement.
Mais surtout, je pense qu'il faudra, à terme, réduire le pouvoir du chef d'établissement en développant la collégialité. Il faudra que le chef d'établissement soit choisi par les enseignants eux-mêmes, élu par eux à la fin de l'année précédente, pour un an, à bulletins secrets, avec possibilité de renouveler le mandat. Si l'établissement ne dispose pas d'enseignants souhaitant se présenter à de telles élections, il faudra que les personnes désireuses de le faire viennent se présenter dans l'établissement, et après un entretien avec les enseignants, qu'un choix soit fait.
Ce qui manque, en France, c'est une démocratie qui se fasse à tous les échelons de la vie professionnelle. On fait trop reposer l'esprit de démocratie sur des choix globaux, présidentiels - voire monarchiques. Ensuite, la masse est obligée de suivre dans les détails la volonté de l'élu suprême, qui lui-même a trop de pouvoir.
Je suis non seulement favorable à l'autonomie des établissements d'enseignement, mais à ce que cette autonomie soit assumée par les enseignants le plus possible.
14/01/2012
Dans le livre biblique de la Sagesse, attribué traditionnellement au roi Salomon, l'origine du culte des images que l'on condamnait n'est pas, comme on le pourrait le penser, dans une interdiction de principe de représenter des êtres purement spirituels - dénués de corps, comme eût dit Corneille. Moïse lui-même n'avait-il pas fait représenter, sur l'Arche de l'Alliance, deux Chérubins, que Salomon ensuite reproduisit en plus grand dans le Temple de Jérusalem? Loin de n'accepter les images que si elles imitent la réalité sensible, ce livre de la Sagesse tend au contraire à dénoncer le faux réalisme des images qui embellissent le sensible sans cesser de lui ressembler. Il affirme, en effet, que le culte des images est lié aux rois qui se sont fait faire des portraits enjolivés afin d'être adorés même de leurs sujets qui vivaient loin de la cour. Il en donne aussi une origine a priori plus touchante: ce sont les chers disparus, dont on fait les portraits afin d'entretenir l'illusion qu'ils sont toujours présents. Ce faisant, on les immortalise, et cela conduit à leur donner des attributs divins et à leur vouer un culte, dit Salomon. Mais de nouveau, il s'agit bien d'images qui imitent la réalité sensible.
Ce que Moïse condamnait chez les Égyptiens apparaît donc clairement: il s'agit de la façon dont les images divinisaient des êtres vivants qui ne sont pas, comme les anges, des principes divins ayant revêtu une apparence sensible. Lorsque le caractère immatériel de l'être représenté est explicite, lorsque son lien avec la pensée divine est clair, la représentation n'en est pas interdite.
Car les chérubins de l'Arche devaient porter la divinité: ils n'étaient pas en eux-mêmes divins. Ils n'étaient qu'une image de ce qui l'est. Et ils apparaissaient comme tels, puisqu'ils ne ressemblaient pas à des êtres sensibles connus: leurs ailes, déjà, l'empêchaient.
L'illusion qu'un être se confond avec son image est précisément entretenue par le réalisme. Ou, bien sûr, par une forme de matérialisme qui ferait des anges, par exemple, une espèce inconnue, vivant sur une autre planète, mais ayant un corps au sens physique. On a bien tendu à assimiler les êtres divins de l'Antiquité à des êtres corporels exotiques, au cours des siècles. La science-fiction prolonge à cet égard nombre de romans médiévaux. Mais les hommes qui ressemblent à tout le monde et accomplissent des exploits miraculeux ne sont pas différents. Tel fabuleux séducteur qui, dans les romans, ou les médias, rappelle Jupiter est encore une façon d'idolâtrer certains hommes. Lorsque la réalité de leur vie est étalée au grand jour, on tombe fréquemment de haut: on a tellement envie de croire à des hommes divins - qui seraient en même temps de chair, de sang, d'os!
10/01/2012
Quand j'habitais en Franche-Comté, je rencontrais parfois une conteuse et écrivain passionnée par le folklore local: Edith Montelle - qui vivait à Ornans (célèbre pour avoir donné naissance à Gustave Courbet). Elle a publié plusieurs beaux livres, qui montraient une capacité singulière à tirer l'essence pure et belle des contes anciens: elle créait des mondes. Je me souviens qu'elle évoquait le capitaine Lacuson, héros de la résistance comtoise contre les rois de France, avec beaucoup de noblesse et d'élégance: elle disait qu'il avait échappé aux assiégeants d'un château qu'il défendait en montant sur l'encolure de la Vouivre qui l'avait emporté dans les airs: on l'avait vu distinctement chevaucher ce serpent de feu - qui, dans son vol, laissait une traînée d'arc-en-ciel! Edith Montelle puisait au plus profond des traditions locales, touchant au seuil qui ouvrait sur des croyances très anciennes, marquées par exemple par l'idée de la réincarnation, qui était plus répandue qu'on ne pense dans l'antique Occident.
Je l'avais invitée à venir présenter des contes à mes élèves, au lycée de Morez, et ils avaient apprécié son talent de conteuse, qui créait dans les histoires qu'elle racontait des éclats qui semblaient voler dans l'air! Elle avait essayé de faire un exposé plus théorique, au sein duquel elle reprenait les classifications des savants patentés, mais cela m'avait moins convaincu. Je trouve que les catégories que créent les critiques sont souvent arbitraires, sans objet. C'est un peu comme pour le fantastique tel que le conçoit Tzvetan Todorov - et à sa suite l'ensemble des professeurs de français de France, qui ont été en quelque sorte été obligés d'adopter ses théories. On aime bien tenir compte du lien qu'entretiennent ou non ces récits d'autrefois avec l'histoire au sens scientifique, par exemple, et je trouve que c'est un peu vain. On est obsédé par la question de savoir si les pensées de ceux qui ont créé ces histoires se sont limitées à l'espace physique ou si elles en sont sorties, alors que la question ne les préoccupait pas vraiment, à mon avis. Il est d'emblée clair que la limite, dans les pensées, entre ce qui est matériel et ce qui est spirituel, entre ce qui est réel et ce qui est symbolique, est constamment franchie, et qu'elle l'est parce qu'on refuse de lui accorder de l'importance. Il est donc vain d'en remettre ensuite une en évaluant le degré avec lequel on a franchi la limite, comme on le fait fréquemment. Ce problème est extérieur à la manière dont ces histoires ont été conçues, puisqu'elles veulent précisément montrer que la limite entre le monde matériel et le monde spirituel est illusoire! Mais c'est typique de la méthode qui se veut scientifique, et qui essaye de faire entrer l'esprit dans des cases, à la façon dont on range des clous, au sein d'une fabrique. Cela permet d'avoir l'impression qu'on maîtrise le sujet, bien qu'en procédant de la sorte on refuse d'entrer dedans, de sorte qu'on n'y distingue rien de véritablement solide. Mais lorsqu'Edith Montelle suivait son sentiment personnel, elle avait un talent admirable. Tout trait du folklore tendait grâce à elle au mythe, car elle en saisissait intuitivement la profonde poésie.
08/01/2012
On a pu lire, ici ou là, que Noël était d'abord une fête païenne. Mais je crois qu'on comprend mal le paganisme: on le modernise. Comme l'a montré H. P. Blavatsky dans Isis Unveiled, il n'était pas le culte de la nature au sens où l'Occident de notre temps comprend celle-ci, c'est-à-dire, pour l'essentiel, du règne végétal qui fournit de quoi manger, ou des éléments qui donnent chaleur et vie aux corps. Cela, ce n'est pas tant le paganisme que le simple matérialisme. Les jours qui s'allongent ne suffisent pas à expliquer une fête religieuse, même païenne.
Car les religions antiques voyaient, dans la nature, se mouvoir des êtres spirituels qui avaient une vie morale propre, et dont les cycles des saisons n'étaient, au fond, que la partie visible. Dans la nature, le paganisme antique voyait des dieux, qui étaient en même temps des idées morales: l'homme s'y retrouvait. Et il ne s'y retrouvait pas seulement dans ce qui le fait vivre corporellement - ce qui lui donne, ou pas, du plaisir -, mais aussi dans ce qui lui paraissait bon ou mauvais en soi. Il reliait l'été au bien, l'hiver au mal. Avec le printemps, par conséquent, le don du Ciel s'affirmait; dans l'hiver, régnaient les maléfices de l'Abîme. Souvenons-nous de l'ancienne Perse: dans la lumière vivait le dieu bon, Ahura-Mazda, et dans les ténèbres, Ahrimane. Or, ces dieux inspiraient aussi aux hommes leurs impulsions morales: le premier les amenait à bien se comporter, le second à se comporter mal. La vie morale prolongeait spontanément la vie naturelle. La fête du solstice d'hiver avait, comme Noël, pour principe de permettre à l'homme de se relier au dieu bon, à l'Esprit saint, même au cœur de l'obscurité, du froid: elle le rendait libre. Le regain de lumière était une promesse: un signe; l'homme avait le pouvoir de faire le bien même dans la nature vide; Ahura-Mazda ne l'avait pas abandonné!
Cette vision de la nature s'est peu à peu perdue. François de Sales essaya bien de la ramener, en reliant les glaciers au diable et les chamois qui bondissaient par dessus aux anges; mais la vision moderne de la nature n'accorde pas à celle-ci de vraie portée morale. Elle fait plutôt de la vie morale une extrapolation illusoire de la vie de la nature, du corps!
Le christianisme, en plaçant l'image d'un enfant dans le sein d'une mère céleste, a essayé de conserver, dans le même temps, l'essence morale du rite, en ne s'occupant plus de la nature. Cela a instauré une forme de dualisme. Mais à mon sens, on ne retourne pas à l'essence antique et de la fête en supprimant l'une des faces de la chose.
06/01/2012
Nombre de professeurs de l'Éducation nationale, en France, disent désapprouver la réforme voulue par le gouvernement sur leur évaluation, qui sera désormais la prérogative du seul chef d'établissement: les inspecteurs n'auront plus de note à mettre.
Personnellement, je suis favorable à une plus grande autonomie des établissements, et opposé à la centralisation dans le domaine éducatif; or, les inspecteurs tendent à relier directement les professeurs aux services centralisés de l'institution, notamment en ce qui concerne la pratique pédagogique.
Comme aucune formation pédagogique théorique réelle n'est effectuée, la croyance existe, de façon plus ou moins claire, que l'État central connaît le secret de la seule bonne pédagogie qu'on puisse concevoir, et que les inspecteurs sont précisément chargés de l'expliquer, et de la faire appliquer. Or, dans les faits, je me suis assez intéressé à la pédagogie théorique pour savoir que les pédagogues ont des idées très variées et que la décision d'en préférer une à une autre ne peut relever que d'un choix personnel. Chacune de ces idées se relie à une philosophie globale, et à la manière qu'a chacun de ces pédagogues de concevoir l'être humain dans ses rapports avec la connaissance. Et dans un État libre, la philosophie est libre. La liberté de conscience existe aussi chez les pédagogues et le résultat du lien fort entre l'État et la pédagogie, par le biais des inspecteurs, est que les pédagogues les plus gradés imposent leurs vues à tous - ou du moins s'y efforcent.
Ces dernières années, on a ainsi assisté à une série d'événements tournant autour de la personnalité de Philippe Meirieu. Lionel Jospin, si je me souviens bien, lui avait permis d'essayer d'imposer ses vues personnelles à tous, et les résultats ne se sont pas avérés convaincants. M. Meirieu a dit - avec tellement de modestie! - que c'était parce que les enseignants n'avaient pas réellement appliqué ses idées. Mais à mon sens, face aux élèves, chaque enseignant doit pouvoir assumer ses propres idées, et non celles d'un autre, fût-il nommé guide pédagogique national par le gouvernement. Ce qui marche, c'est justement qu'une idée pédagogique librement adoptée puisse s'incarner au travers d'un professeur.
Je ne crois donc pas aux génies qui imposent leurs vues grâce à des titres d'État, mais à une vraie formation pédagogique théorique, afin que les enseignants puissent, le moment venu, choisir les idées qu'ils décideront d'appliquer. Les connaissances disciplinaires ne doivent plus suffire pour devenir professeur: il faut intégrer la connaissance des philosophies pédagogiques diverses qui se sont développées au cours du temps.
02/01/2012
J'ai lu, pour des raisons professionnelles, Vingt Mille Lieues sous les Mers, roman légendaire de Jules Verne que je voulais lire depuis des années, parce qu'il a créé le mythe du Nautilus et de son capitaine Nemo, connus dans le monde entier grâce aux Américains, qui s'en sont entichés: il a suivi en cela le sort du Père Noël, de Halloween et de tant d'autres mythes créés en Europe et répandus par l'industrie du loisir de nos amis d'outre-Atlantique. Le célèbre poulpe géant me paraissait, avant lecture, être le développement de la pieuvre qui attrape Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer de Hugo, et le précurseur du Cthulhu de Lovecraft. A la lecture, la dimension infernale m'a paru restreinte par l'espèce de naturalisme dont veut faire preuve Jules Verne, moins imagé que les deux autres que j'ai cités; mais Nemo m'a semblé être l'heureux précurseur d'Arsène Lupin, personnage que j'aime beaucoup, qui a aussi quelque chose de surhumain, et qui s'enfuit en petit sous-marin à la fin de L'Aiguille creuse.
Je suis en outre content d'avoir appris une foule de choses fascinantes sur les mers du globe terrestre. Pour moi, Jules Verne dit des choses bien plus renversantes qu'Albert Einstein dans son petit livre sur la Théorie de la Relativité, au sein duquel - on s'en souvient - il explique, entre autres choses, que quand on est dans un train, on peut se regarder soi-même comme immobile et considérer le paysage comme défilant sous les roues du wagon! Cela m'a amusé, mais ne m'a pas paru probant: il y a un rapport de masse qui amène l'esprit à corriger cette impression et à estimer que c'est bien le train qui se déplace sur le sol terrestre; la Relativité ici ne s'applique guère, comme c'est souvent le cas dans l'existence de l'Homme, qui ne vit pas sur un plan physique indifférent, mais dans des échelles de valeurs tissées par dessus le monde physique - et le supplantant, pour l'essentiel.
Mais pour en revenir à Jules Verne, j'ai été surpris de lire que, selon lui, la science admettait la présence, sous forme de particules fines, d'argent, au sein de l'eau marine! Car l'alchimie lie la Lune à l'argent, et la mer à la Lune... Mieux encore, selon Verne, le son se répand de façon plus rapide dans l'eau que dans l'air. Et il en donne comme explication que la première est plus homogène. Or, dans la perspective matérialiste, cette homogénéité devrait freiner le son dans sa course d'un lieu à l'autre; mais ici, il semble que la matière, au lieu d'offrir de la résistance, porte. Verne dit également que la lumière dans l'eau est plus éclatante, par réverbération.
Au moins ce qu'il dit sur le son relativise une logique du matérialisme qu'on est accoutumé à regarder comme infaillible. Quand on songe que ce qu'on a appelé lumière et qui était censé être plus rapide dans sa course que toute chose au monde vient - peut-être - d'être dépassé par quelque chose! Qu'appelle-t-on réellement lumière, ou son, parfois, on ne sait plus.