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Corinne Dubacher / 20.03.2022
Course pour malvoyants/es: Run Hans-Peter, run!
Mike Bär et Hans-Peter Schmid courent souvent autour du lac Greifensee, synchronisés. Un seul des deux voit ce qui se passe autour: en effet, Hans-Peter Schmid est aveugle.
Hans-Peter Schmid, âgé de bientôt 60 ans, est devenu complètement aveugle, quand il était jeune. Mais cela ne l’empêche pas de courir un marathon après l’autre. Bien au contraire. Il est en pleine forme. Et rapide. Il a déjà couru deux fois le marathon de Boston, avec son guide d’aveugle, Mike Bär. Dans l'entretien, ils nous racontent comment tout a commencé et pourquoi ils ont horreur des longues laisses pour chiens.
Hans-Peter, comment as-tu commencé à courir et que t'apporte la course?
J'ai toujours été actif, j'ai fait beaucoup de sports différents. Au milieu des années 80, j’ai commencé à courir, grâce à des amis, et depuis, la course fait partie de ma vie, avec de rares interruptions. J'aime courir et j’aime pouvoir utiliser mon corps. Je trouve aussi fascinant l’interaction avec un guide, quand c'est fluide et harmonieux.
Mike, comment es-tu devenu guide d'aveugle?
L’idée m'est venue il y a quelques années, lors d’un marathon aux États-Unis. J'y ai vu pour la première fois des tandems, ces équipes de deux, consistant en un guide d'aveugle et une personne aveugle. Et cela m’a énormément plu. De retour en Suisse, j'ai essayé de trouver quelque chose de semblable et j’ai trouvé le Lauftreff Limmattal (point de rencontre pour course) et j’ai suivi une formation de guide d'aveugle. J'ai ensuite entendu parler d’un coureur aveugle qui était rapide et, comme j’étais alors le plus rapide des guides, Hans-Peter et moi sommes devenus une équipe.
Lors de l’attribution, la vitesse est donc un critère important?
Mike: Oui, tout à fait. Hans-Peter est unique. Nous avons presque le même âge, mais lui est en pleine forme. C'est presque injuste (il rit). Nous avons donc commencé à nous entraîner ensemble et sommes devenus de plus en plus rapides, ensemble. À un moment donné, je lui ai demandé s’il ne voulait pas qu’on s’inscrive à un semi-marathon.
Hans-Peter: Au début, ma réponse a été catégorique: «Non, je ne fais plus ces choses-là.» Avec le ski de fond, j'avais connu ces situations de compétition et je n'avais plus envie de courir contre la montre. Mais je me suis finalement laissé persuader.
Mike: Et cela s'est passé étonnamment bien. Mais le problème est qu’en Suisse, beaucoup de gens ne réalisent pas que nous avons besoin de beaucoup d'espace, puisque nous courons l’un à côté de l'autre.
Comment cela se manifeste-t-il?
Mike: Bien que nous portions des gilets de sécurité, qui font que l’on nous repère clairement, il y a toujours des gens qui nous coupent la route ou qui nous bousculent. Et les organisateurs ne disposent pas non plus d’installations spéciales, pour les gens avec un handicap. Que ce soit sur le parking ou à l'endroit d’où on se rend au départ, pour éviter d'avoir à grimper au-dessus de barrières. Ou alors ils pourraient envoyer le numéro de départ à la maison, pour que nous n’ayons pas à faire la queue. Ce genre de mesures. Mais avec chaque course c'est devenu un peu plus facile, nous nous sommes habitués. Par exemple, à Lucerne, un hôtel nous a mis à disposition un chambre, afin que nous puissions nous préparer tranquillement.
Comment cela se présente-t-il, quand vous courez ensemble?
Mike: Nos mains sont reliées étroitement, par un bracelet. Nous sommes donc très proches, nos sensations sont liées. Il est également important de toujours courir au même rythme, tous les deux. Pendant que nous courons, j’informe continuellement sur l’étape à venir, je partage mes observations. Qu’il s'agisse d’un rebord de trottoir, d’une racine, d’un chien, d’un promeneur, d’un cycliste, d’une branche qui pend, d’un changement de direction. Absolument tout. De plus, Hans-Peter s’oriente aussi à ma respiration, est attentif au son de ma voix.
Quand on est si proches, on doit forcément s'apprécier, non?
Mike: Absolument, sinon cela ne fonctionne pas. Nous avons eu de la chance (rires). Une belle amitié est née entre nous.
Hans-Peter: Nous sommes en phase, tout simplement. J’aime énormément courir avec Mike et suis très heureux que notre interaction se passe si bien. Notre travail d’équipe est incroyable.
Puis il y a eu le marathon de Boston.
Mike: Exactement. Après toutes ces courses en Suisse, j'ai dit à Hans-Peter: «En réalité, il n’y a qu’un seul marathon au monde qui en vaut la peine, et c'est celui de Boston.» Dans une telle course, l’atmosphère est inimaginable, une énorme fête foraine. Afin de pouvoir participer, il faut se qualifier, en courant un marathon et en envoyant le temps couru. La fenêtre d’enregistrement est ouverte pour quatre jours et les coureurs les plus rapides sont choisis, par groupes d’âge. Pour les coureurs aveugles, il y a des catégories différentes. Il faut présenter un certificat qui atteste du degré du handicap visuel. Hans-Peter a été admis et nous avons donc pris l'avion pour Boston, au printemps 2019.
Et comment a été la suite?
Mike: Tout à fait positive. Cela a commencé déjà l'aéroport de Boston. L’officier de l’immigration s'est exclamé «awesome!», quand il a appris que nous étions venus pour le marathon. Et à l’hôtel aussi, nous avons été accueillis chaleureusement, ils nous ont appelé des «heroes» et ont décoré notre chambre en bleu et jaune, les couleurs officielles du marathon de Boston. Tout le monde était aux petits soins et s'est occupé de nous, c’était vraiment très bien organisé.
Hans-Peter, comment as-tu vécu le marathon de Boston?
L’ambiance était indescriptible, c'est difficile à décrire. La présence des spectatrices et des spectateurs, la joie, le respect et l’enthousiasme qu’ils ont partagé avec nous ... Je n’avais encore jamais rien vécu de tel. C'était incroyablement bruyant, le public criait et nous a encouragés sur tout le parcours. Les nombreux volontaires, qui s'engagent de tout cœur, m’ont aussi impressionné.
Comment t’es-tu motivé à continuer à courir, quand tu as remarqué que tes forces te quittaient?
Hans-Peter: Je voulais absolument atteindre l'arrivée. Avec un temps raisonnable et en bon état. Cela m’a incroyablement motivé. Cela peut sembler banal, mais un sourire aide aussi. Ou un mot de Mike ou des autres coureuses et coureurs. Durant les derniers kilomètres, la force mentale est décisive.
Est-ce qu'en Suisse, la course pour malvoyants et malvoyantes n'est pas bien intériorisée?
Mike: Selon moi, oui. Il y a des voitures qui manquent de nous écraser sur les passages piétons. Ou des gens qui courent côte à côte, avec des poussettes. Des cyclistes qui nous reprochent de nous trouver sur leur route. Et ces longues laisses pour chiens sont aussi une difficulté. Elles sont bien pour le chien, mais s’il nous barre la route avec sa laisse, nous devons nous arrêter, attendre et demander aux gens de venir chercher le chien. Je trouve cela honteux et je n’aurais pas cru que cela pouvait être ainsi.
Hans-Peter: Ça peut vraiment être hyper dangereux. Je suis parfois étonné du manque d’égard de certaines personnes. Nous avons souvent vu que des cyclistes nous foncent dessus sur le trottoir ou au bord du lac de Zurich. Nous avons dû nous jeter dans les buissons à la dernière seconde pour les éviter. Ou les gens qui fixent leur smartphone et ne perçoivent pas leur entourage. Mais on ne peut bien sûr pas généraliser, il y a aussi de nombreuses rencontres agréables.
Quels sont vos projets? Avez-vous des plans pour un autre marathon?
Hans-Peter: Le marathon de Londres figure sur notre liste de projets communs. Nous saurons bientôt si j'ai été tiré au sort et si nous pourrons participer. Mais mon prochain projet est le marathon de Zurich, que je vais courir sans Mike, cette fois-ci, parce qu’il n'a pas pu beaucoup s’entraîner ces derniers temps, à cause d’une blessure.
La course pour malvoyants et malvoyantes en Suisse
Le club Blind-Jogging est l’organisation faîtière de la course pour malvoyants/es en Suisse, avec des sections à Bâle, Berne, Lucerne, St.-Gall et Zurich. Il a été fondé en 2015 par Gabor Szirt, avec pour objectif de rendre possible au plus grand nombre possible de personnes malvoyantes de courir dans la nature, accompagnées.
Vous êtes aveugle ou malvoyant/e et vous aimeriez bien courir?
Alors contactez le club Blind-Jogging. De nombreux guides d'aveugles bien formés se feront un plaisir de vous accompagner.