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La confrontation dialectique – Trente ans après
Par Chas W. Freeman, Jr., Service extérieur des Etats-Unis (USFS), Ret; Senior Fellow au Watson Institute for International and Public Affairs, Brown University, USA*
Paru le 13 décembre 2021 sur Global affairs
La dissolution de l’URSS a marqué le début d’une période de deux décennies de suprématie mondiale incontrôlée des Etats-Unis. Deux siècles plus tôt, le politologue américain James Madison avait prévenu que, pour éviter les abus de pouvoir, il faudrait «il faut faire en sorte que l’ambition contrecarre l’ambition». L’après-guerre froide a amplement démontré la justesse de cette idée.
L’abandon par Moscou de sa rivalité avec Washington dans le cadre de la guerre froide a marqué la fin de l’ambition russe de parvenir à l’hégémonie mondiale. Mais l’élan de l’antagonisme passé a continué de guider la politique américaine.
Washington cherchait en effet à faire du monde entier, au-delà des frontières de la Chine et de la Fédération de Russie, une sphère d’influence américaine exclusive, dans laquelle les intérêts et les normes défendus par les Etats-Unis auraient la priorité.
L’OTAN aurait pu devenir une architecture de sécurité coopérative à l’échelle européenne reliant la Russie au reste de l’Europe, comme l’avait fait autrefois le Concert de l’Europe. Le Partenariat pour la paix et le Conseil OTAN-Russie incarnaient cette possibilité. Au lieu de cela, les attitudes de la guerre froide, renforcées par d’anciennes animosités européennes, ont fait en sorte que l’OTAN conserve son caractère d’instrument de sécurité collective visant à exclure l’influence russe du reste de l’Europe.
Refuser à toute grande puissance européenne un rôle dans la gouvernance du sous-continent est une erreur stratégique, comme l’a illustré l’exclusion de l’Allemagne et de l’URSS après la Première Guerre mondiale, en produisant d’abord une deuxième guerre mondiale, puis une guerre froide centrée sur l’Europe. Mais l’Europe reste divisée, et sa gouvernance contestée.
Encouragée par les théoriciens néolibéraux occidentaux et les «arrivistes», la Russie a connu une transition démoralisante, passant d’une économie dirigée à une ploutocratie et un capitalisme prédateurs. Puis, au fil de ses réformes et de son redressement, la Russie a retrouvé son statut d’avant l’ère soviétique, celui d’un des plus grands exportateurs mondiaux de pétrole et de blé. Son économie s’est redressée. Ses citoyens les plus riches sont devenus des habitués des stations tropicales les plus fréquentées du monde. Moscou a remédié à l’ineptie post-soviétique de ses forces armées. La technologie militaire russe a repris sa progression.
Comme le dit un dicton populaire américain, ceux qui ne peuvent pas vivre de leur porte-monnaie ou de leurs armes doivent vivre de leur intelligence. La Russie a été réduite du statut de puissance mondiale à celui de grande puissance européenne.
Une diplomatie russe astucieuse, soutenue par des applications compétentes de la puissance militaire, a repropulsé le pays en a fait à nouveau un au rang des acteurs géopolitiques crédibles en Asie occidentale, si ce n’est pas encore ailleurs.
Pour des raisons que seuls les idéologues militaristes de Washington peuvent expliquer, les Etats-Unis ont mené des politiques qui poussent Pékin et Moscou à s’opposer ensemble à l’ascendant et à la dictature des Etats-Unis au niveau mondial et régional. Cela a facilité l’émergence d’une entente de plus en plus solide (un partenariat limité à des fins limitées) entre les deux grands Etats eurasiens, fondée sur des intérêts communs pour contrer l’hostilité américaine, éroder l’hégémonie américaine et prévenir les politiques américaines qui sont perçues comme des instruments en faveur des changements de régime.
Comme Washington avant l’effondrement de l’Union soviétique, Pékin et Moscou prônent désormais un ordre mondial multipolaire dans lequel le multilatéralisme joue un rôle important. Sous la direction confuse de Donald Trump, les Etats-Unis ont soudainement épousé le contraire: un système international défini par la «rivalité des grandes puissances» et réglementé par des épreuves de force bilatérales. L’administration Biden a fait sienne cette posture stratégique de droite et y a ajouté une supposition de gauche selon laquelle l’histoire est animée par une lutte mortelle entre la démocratie et une idéologie imaginaire de l’autoritarisme qui anime et unit les autocrates du monde. La «rivalité entre les grandes puissances» et la démagogie sur le thème des menaces étrangères contre la démocratie plaisent au public de l’anglophonie, mais manquent de crédibilité au-delà, où la réalité continue de réfuter ces deux conceptions.
Le monde post-soviétique n’est plus «unipolaire» ou «bipolaire» mais «multipolaire». Les puissances de rang intermédiaire et les petites puissances recherchent leurs propres identités et rôles dans le façonnement de leurs environnements internationaux. Les éléments de l’interaction interétatique ne sont plus unidimensionnels ou dominés par les hiérarchies de la puissance militaire. Ils sont multidimensionnels. Les orientations nationales en matière de sécurité, d’économie, de politique et d’idéologie ne coïncident plus nécessairement.
Les nations peuvent être alignées les unes avec les autres sur certaines questions et contre s’opposer à elles sur d’autres. Même si elle’ils coopèrent sur le plan économique, ils elles peuvent s’opposer politiquement ou militairement. Les affinités idéologiques ne dictent plus les alignements.
Le monde créé par l’effondrement soviétique et le triomphalisme américain qui l’a suivi reste un chantier en cours. Mais l’arc de l’histoire s’oriente désormais vers de multiples centres de pouvoir qui s’affrontent simultanément dans différentes arènes. Il reste à voir si les grandes puissances qui participent à ce nouveau désordre international peuvent y parvenir à une coexistence pacifique.
Charles W. Freeman
* Charles «Chas» W. Freeman, Jr, né en 1943, est diplomate américain à la retraite et écrivain. Il a servi pendant trente ans au service des Affaires étrangères des Etats-Unis, et au ministère de la Défense, où il a occupé les fonctions les plus diverses. Il a travaillé comme interprète principal pour Richard Nixon lors de sa visite en Chine en 1972 et a servi comme ambassadeur des Etats-Unis en Arabie saoudite pendant la guerre du Golfe de 1989 à 1992. Il est l’ancien président du Middle East Policy Council, co-président de la U.S. China Policy Foundation et directeur à vie de l’Atlantic Council. Freeman s’est toujours prononcé en faveur de la voie diplomatique. (https://chasfreeman.net/biography)
(Traduction «Point de vue Suisse»)