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Face à une question, il existe une gamme de réponses : il y a ceux (rares) qui connaissent la réponse ; ceux qui ne la connaissent pas et qui l’admettent (encore plus rares) ; ceux qui font semblant de me pas avoir entendu ; ceux qui se fâchent d’être interrogés ; ceux qui inventent effrontément une réponse dans le vaste champ de leurs préjugés (les plus nombreux). Ce sont les « sachants ».
Leur modèle est Donald Trump, qui a prouvé que le mensonge mène à tout, y compris au sommet du pouvoir mondial. Sur le seul sujet de la pandémie, il a successivement nié qu’elle existe, l’a comparé à une grippette, recommandé d’avaler de l’eau de Javel, annoncé un vaccin pour la semaine prochaine, etc. Pire : il aurait attrapé le virus et en aurait été guéri en moins de trois jours avec la complicité de plusieurs médecins. Pour ne pas utiliser le terme désobligeant de « mensonges », les médias se sont rabattus sur « fake news », comme s’il était légitime de diffuser des nouvelles « truquées », comme si l’information n’était qu’un « truc » parmi d’autres.
Le sachant est l’exact contraire du savant ou encore du scientifique. Au fond, ne sachant rien, il s’imagine savoir tout, car il ne sait même pas ce que signifie le savoir. Le savant sait qu’il sait quelques petites choses sur un sujet bien restreint, en dehors duquel il ne sait rien. Un savant sait ce que c’est le savoir, car il sait tout sur presque rien et rien sur le reste. Un sachant ignore son ignorance. C’est un atout considérable dans un débat.
La science authentique est une activité étrange. Pas de dogmes. On n’y affirme rien qui ne puisse être ensuite démenti. Plus robuste : c’est dans la seule mesure où une affirmation peut être démentie par une expérience qu’elle mérite d’être appelée scientifique. Exemple classique : longtemps en Europe on a pu affirmer que tous les cygnes étaient blancs, jusqu’à ce qu’on en découvre des noirs en Australie. L’énoncé scientifique est devenu : tous les cygnes sont noirs ou blancs. En revanche, affirmer qu’il existe des cygnes bleus ou rouges, n’est pas un énoncé scientifique.
En dehors des sciences naturelles, soumises à un perpétuel contrôle expérimental, il existe donc des pseudo-sciences, discours sans fondements aucuns : la chiromancie, l’horoscope, l’homéopathie, la voyance, les prévisions boursières. Il existe aussi des sciences dites humaines, qui ne risquent pas d’être démenties puisqu’elles ne jouissent pas du contrôle expérimental : la théologie, la philosophie, les droits humains, la sociologie, l’économie, le droit. Cela ne signifie pas que leurs affirmations n’aient aucune valeur. Elles peuvent réconforter ceux qui doutent de tout, consoler les affliger, coïncider avec la réalité par suite du hasard. Elles ne peuvent rien prédire : ni l’économie les crises, ni la sociologie les révolutions. Elles essayent d’expliquer a posteriori ce qui s’est passé. Mais certaines peuvent aussi tuer celui qui y croit ou ceux à qui on impose d’y croire.
Les sachants opèrent dans l’espace public, par exemple les lettres de lecteurs de la presse papier. On y entend tout et son contraire, affirmés avec une détermination qui laisse pantois. On en déduit que le sachant n’est pas un menteur commun. Il ne dit pas le contraire de la vérité, puisqu’il ignore celle-ci. C’est bien moins un imposteur qu’un inculte, qui essaie de conforter l’image médiocre qu’il a de lui-même, en affirmant avec opiniâtreté ses convictions pour s’en convaincre lui-même.
L’autre champ d’action des sachants est la politique. Il n’est pas requis de posséder les éléments d’un dossier pour se prononcer avec autorité. L’actuel Conseil fédéral en est l’illustration extrême. Chacun des Sept possède un domaine de compétence, mais il ne le dirige pas, surtout pas. Il est placé là où il ne sait rien. Ainsi le médecin Cassis ne s’occupe pas de santé mais de diplomatie. L’économiste Berset ne s’occupe surtout pas d’économie mais de santé. Le vigneron Parmelin ne s’occupe pas d’agriculture mais d’économie et de formation. La juriste Amherd ne s’occupe pas de droit mais de l’armée, parce qu’elle n’a pas fait un service militaire. La professeur Sommaruga ne s’occupe pas de formation mais de transports. L’interprète multilingue Keller Sutter ne s’occupe pas de diplomatie mais de droit. Ueli Maurer qui est officier ne s’occupe pas de l’armée mais des finances. Chacun étant cantonné dans un domaine, dont il ne connait rien, ne risque pas d’avoir des idées préconçues et défendra n’importe quelle thèse qui rencontre une majorité parmi les Sept. Ce sont les plus illustres des sachants suisses.
Ils sont soutenus par la majorité des sachants parmi les citoyens. Aux Etats-Unis, Trump vient de recevoir les suffrages de 76 millions de sachants, presque la moitié des électeurs. Partout dans le monde une proportion analogue existe. Quand il est question de se vacciner contre le Covid, un même mouvement de sachants se manifeste : ils savent que la vaccination ne protège pas et qu’elle engendre des maladies incurables. Plus de la moitié des électeurs suisses ont voté pour l’interdiction constitutionnelle de construire des minarets car ils savaient que ceux-ci menaçaient la sécurité nationale. Le mariage des homosexuels serait une catastrophe, car les sachants savent que le mariage ne peut être que l’union d’un homme et d’une femme. Pas question de diminuer l’émission de CO2, car les sachants savent qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, que, s’il y en avait, il ne serait pas dû à notre action et que s’il était dû à notre action, nous ne pouvons rien y faire.