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"Thiel le Rouge", l'histoire telle qu'on ne l'apprend pas dans les livres
Le 4 septembre 1963, un avion de Swissair se désintègre après le décollage de Kloten. Dans les décombres, on trouve le portefeuille d'un certain Reynold Thiel. Si ce Neuchâtelois est inconnu du grand public, la police politique le connaît très bien, ayant au fil des ans réuni un volumineux dossier sur son nom.
Reynold Thiel était le meilleur ami de François Jaeggi, le père de la réalisatrice du documentaire "Thiel le Rouge - un agent si discret", Danielle Jaeggi. Dans les années 1930, les deux amis ont 20 ans et se forgent leurs premières idées politiques. Ils s'engagent pour le communisme. A Hauterive, dans le canton de Neuchâtel, le soir, Reynold Thiel et sa femme organisent des réunions politiques qui leur valent d'être surveillés par la police. Dans les années 1940, Thiel s'engage dans la Résistance en France.
La rupture des deux amis en 1956
A la fin de la guerre, lui et François Jaeggi travaillent pour les communistes depuis Genève. Ils créent une entreprise qui leur permet de mener clandestinement leurs affaires. Reynold Thiel effectue alors de nombreux voyages vers la Roumanie, la Russie et la Chine.
En 1956, l'intervention soviétique en Hongrie marque la rupture entre François Jaeggi qui s'y oppose et Reynold Thiel. Thiel le Rouge se lance alors dans des entreprises douteuses, comme la désormais célèbre Crypto AG. Il est arrêté le 28 avril 1958, non loin de l'Ambassade de Chine à Berne, à laquelle il devait remettre deux machines de cryptage. Le Ministère public de la Confédération enquête, il est jugé. Il disparaît le 4 septembre 1963 dans le crash de l'avion de Swissair.
>> A voir, la bande annonce du film:
Un film sur son père et le communisme
Alain Campiotti, journaliste, se plongera le premier dans la vie de cet homme romanesque qui a consacré sa vie à la cause communiste, dans une série passionnante de 30 articles publiée par Le Temps en 2009. Cela agira comme un déclencheur pour Danielle Jaeggi, qui en fait un documentaire relatant cette période chahutée de l'histoire, entre montée des fascismes et guerre froide, et dans les arcanes des univers communistes, dans lesquelles les maîtres-mots étaient méfiance, secret et vigilance…
J'avais depuis longtemps envie de faire quelque chose sur mon père et le communisme. Quand j'ai lu l'excellente série d'articles d'Alain Campiotti, je me suis dit: pourquoi ne pas aussi raconter l'histoire de Thiel puisqu'ils étaient les meilleurs amis du monde et qu'ils ont traversé pendant la guerre froide la même expérience.
Petite, Danielle Jaeggi savait qu'entre Reynold Thiel et son père se tramaient des affaires secrètes. "Je savais que mon père ne voulait pas en parler devant moi. Mais contourner la loi pour que des marchandises qui étaient sur liste noire américaine parviennent dans le bloc soviétique, ça je ne le savais absolument pas." Avec ses yeux d'enfants, Danielle Jaeggi n'a pas compris que son père arrête de pratiquer la médecine au profit d'un travail dans une entreprise: "Pour moi, le communisme, quand j'étais enfant, c'était la générosité, le partage, la recherche de plus de justice. Je trouvais que la médecine était beaucoup plus communiste que de faire des affaires un peu bizarres".
Les liens entre l'histoire et l'intime
Le film de Danielle Jaeggi est constitué d'archives. C'est la marque de fabrique de la réalisatrice. Elle travaille beaucoup sur la complexité, sur ce qu'il y a derrière l'image, les ressorts secrets de l'histoire. Pour le documentaire "Thiel le rouge - un agent si discret", Danielle Jaeggi a aussi pu compter sur les archives personnelles de son père. "J'ai découvert un homme tourmenté. Il a adhéré au communisme, il était plein d'illusions, il voulait changer le monde. Et tout à coup, il a vu des amis vouloir s'installer à l'Est et disparaître. Quand mon père a appris cela, ça a constitué une brèche dans ses croyances".
>> A écouter, l'interview de Danielle Jaeggi dans "Vertigo":
Pour son film, la réalisatrice a aussi pu compter sur des témoignages, notamment celui du policier chargé de la filature de son père, Roger Jacquemet. Une interview qui a été très difficile à obtenir. "Les gens de cette époque, aussi bien policiers que communistes, ont des langues de bois et croient encore qu'ils sont sur un terrain hyper secret". Danielle Jaeggi tisse avec ce film des liens entre la grande histoire, les faits historiques, et l'histoire intime, personnelle, de sa famille. "Je ne suis pas historienne, mais je veux donner à ces histoires un côté plus chaud, plus vécu que dans les livres d'histoire."
Propos recueillis par Julie Evard et Pierre Philippe Cadert
Adaptation web: Lara Donnet
Publié le 26 février 2020 à 13:12 - Modifié le 27 février 2020 à 10:21