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Pour le centième anniversaire de la mort de Ferdinand Hodler, le Musée d’art et d’histoire présente deux expositions : la grande rétrospective au musée Rath et au MAH une salle qui constitue une sorte de résumé de son œuvre. Hommage honorable pour un peintre qui a tant fait pour mettre en lumière les beautés du paysage genevois.
Genève a pris du temps à reconnaître le génie de Hodler, ce Bernois têtu, mais l’artiste a finalement conquis sa ville d’adoption. Quelques mois avant sa mort, elle lui offre la citoyenneté d’honneur. En 1925, elle donne son nom à un grand morceau de la route de Malagnou.
Une plaque rappelle son atelier au 35 (non 33) Grand'Rue, mais rien ne signale sa dernière demeure au 29 quai du Mont-Blanc.
Au quarantième anniversaire de sa mort, un monument commémoratif est élevé à la promenade du Pin à la suite d’un concours gagné par le sculpteur Henri Koenig, Koenig (1896-1983), alémanique lui aussi, arriva à Genève un an avant la mort de Hodler, attiré peut-être par sa renommée. Il devint l’élève et l’assistant de James Vibert qui fut un grand ami de Hodler.
Paradoxalement, c’est l’incompréhension des notables genevois qui a lancé la carrière de Hodler en refusant d’exposer La Nuit en 1891. Ulcéré par cette interdiction, l’artiste expose l’œuvre à son compte, recueille suffisamment d’argent pour se rendre à Paris où il participe à l’exposition du Champ de Mars ; il rencontre un succès sans précédent, qu’il renouvellera à Berlin.
Un autoportrait, surnommé l’autoportrait parisien, date de cette époque : on dirait que Hodler défie le spectateur en lui jetant un regard conquérant. (MAH)
Il faut reconnaître que cette immense toile – 3 m. de largeur – avec ces corps étendus sur le sol (l’une des femmes est son épouse, l’autre sa maîtresse) à moitié nus avait de quoi choquer une société habituée aux grands paysages alpestres plutôt qu’au spectacle de la nudité. Le personnage central, un autoportrait, est terrifié par un spectre funèbre.
A l’exposition du musée Rath, la Nuit est placée à côté du Jour de 1899 sur un panneau de côté, alors que la place de choix, face au spectateur qui descend l’escalier, est réservée à Eurythmie de 1895 où cinq vieillards vêtus de tuniques blanches avancent la tête baissée, en procession, sur un terrain pierreux. « Marche inévitable vers la mort », a expliqué l’artiste. La mort qui, pour lui, « se transforme en une force puissante », a-t-il encore dit.
La hantise de la mort dans La Nuit ou Eurythmie n’est pas un sentiment fugitif. On la retrouve dans Les âmes déçues (musée de Berne, absent du musée Rath) qu’il expose l’année suivante à Paris avec un égal succès.
La mort accompagne Hodler dès son jeune âge. Son père et ses frères et sœurs meurent de tuberculose. Lui-même succombera à un œdème pulmonaire. Son fils, très fragile, ne survivra que trois ans à son père. Deux de ses maîtresses mourront jeunes. Il les dessinera durant leur maladie, leur agonie, sur leur lit de mort. Il consacre 18 tableaux et 120 dessins à Valentine Godé-Darel ; elle lui avait donné une fille, Paulette, qui sera élevée par la veuve de Hodler, deviendra peintre et vivra jusqu’à 86 ans.
Hodler peint souvent son fils Hector, entre autres toiles dans L’Elu (qu’on verra au musée de Berne auquel il appartient) en 1894 où l’enfant agenouillé, les mains jointes, est entouré par six anges gardiens.
Le symbolisme religieux de Hodler ne doit pas surprendre. Il avait songé à devenir pasteur. Comme Vincent van Gogh dont il est un exact contemporain. La spiritualité inonde nombre de ses œuvres : Traversée pour se rendre à l’église, La prière dans le canton de Berne, Le Recueillement, Communion avec l’infini, L’Heure sacrée, Regard dans l’infini, et Le Chemin des âmes d’élection où une croix se dresse au bout du chemin.
Hodler a créé une œuvre considérable. Son catalogue raisonné comprend cinq gros volumes. Il travaillait avec acharnement, dessinant des esquisses, reprenant des détails, proposant des variantes. Le Bûcheron, par exemple, connaît une vingtaine de versions. (Ici, celui du Musée de Berne)
Avec Rembrandt, Hodler est le peintre qui a laissé le plus grand nombre d’autoportraits, plus d’une centaine, sans compter les dessins. Non pas qu’il manque de sujets, on lui doit de très nombreux portraits de proches ou de modèles, mais il avait besoin d’une sorte de réflexion sur soi. On ne s’en plaint pas. Qui se lasserait de contempler ce bel homme au visage rugueux et sensible ?
Photo prise en 1917 par Barthélemy Dussez dans l’atelier de Hodler. Derrière lui les portraits d’Adrien Lachenal, homme politique, Georges Navazza, juriste et un autoportrait.
Quel homme était-il ? Une de ses rares élèves, Stéphanie Guerzoni, le décrit ainsi : « Au premier abord, Hodler faisait l’impression d’être distant, froid et rude. Ensuite on s’apercevait que cette réserve était faite de timidité défensive. D’une simplicité absolue, parlant peu, il allait toujours au-delà des choses passagères. Dès son âge le plus tendre, il était ému jusqu’à en être bouleversé par les beautés de la nature. Sa sensibilité avait une forme mystique. Il restait en contemplation des heures durant devant la perfection d’une fleur, la majesté d’un arbre dessinant son architecture sur le ciel, l’harmonie d’un paysage ».
Tous ses paysages révèlent cet amour profond pour la nature. Il en subit à la fois le charme et la grandeur qu’il sait faire partager. Cependant le spectateur reste toujours à l’extérieur. Aucun humain ne vient jamais s’y insérer. La nature se suffit à elle-même.
MAH
Le Musée Rath montre peu de ses grandes toiles symbolistes, dont certaines seront visibles à Berne. Typiques de son époque, elles sont proches de Vallotton ou de Schwabe. On aurait aimé davantage de ses compositions si personnelles et originales et moins de montagnes, si belles soient-elles. Celles-ci ont d’ailleurs trouvé un superbe écrin au Musée de Pully (jusqu’au 3 juin) pour les paysages autour du Léman.
Le Musée d’art et d’histoire possède 144 peintures, 657 dessins, 241 carnets de Hodler. Au Rath, on s’est inspiré d’une conférence de Hodler prononcée en 1897 à Fribourg sur la « mission de l’artiste » dans laquelle il met en évidence le principe du parallélisme dans la nature. La sélection a donc souligné cet aspect, nous privant de bien d’autres œuvres. Par exemple cette délicieuse Femme à la jarretière de 1887, son modèle Bertha Stucki qui deviendra sa première épouse.
MAH
Mais ne cherchons pas la petite bête. L’exposition est magnifique. Elle nous met simplement l’eau à la bouche et on en voudrait toujours davantage.
L’exposition du Musée Rath est ouverte jusqu’au 19 août. Elle ira au musée de Berne du 14 septembre au 13 janvier 2019.
D’autre part, le musée de Winterthur présente Hodler-Giacometti jusqu’au 19 août.