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Poursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.
Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.
Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.
Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.
Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.
Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.
Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conservent assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.
Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.
Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.