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Peak District, «just brilliant !» Escalade sur le gritstone
Voies extrêmes sans spits copieusement arrosées de pluie, c' est ainsi que l'on s' imagine l' escalade sur le gritstone anglais. Mais un petit tour sur place démontre que l' amateur modéré de voies d' escalade « clean » trouve aussi son bonheur par beau temps dans les parois de grès du Peak District.
Balayé par le vent froid dansant autour des rochers et s' engouffrant à travers les maigres massifs de bruyères, le haut plateau anglais du Peak District, comparable à la toundra, s' étend entre les villes de Manchester et de Sheffield. La plaine s' étend à perte de vue et s' interrompt brutalement. Une cassure abrupte que les explorateurs d' autrefois durent assimiler au bout du monde. La falaise plonge de 20 mètres, 20 mètres de grès vertical, sur lesquels sont gravés 100 ans d' histoire de l' escalade et dont maint Britannique prétend que c' est la meilleure roche du monde.
Nombre de secteurs de gritstone existent dans le Peak District. Le plus connu s' appelle Stanage. Il est situé tout près du village de Hathersage et forme une longue barrière gris foncé délimitant la verdure des champs de fougères et l' austérité du haut plateau. Composée d' une roche aussi abrasive que du papier de verre, la nature l' a taillée sur mesure pour l' escalade. Fissures et sillons la parcourent, tantôt en long, tantôt en travers. C' est comme si un géant avait superposé des blocs de pierre tout en laissant çà et là une cheminée ou une écaille, avec pour but de créer le site d' escalade parfait. Pourtant ici, les autochtones sont presque les seuls à grimper. A Stanage, les grimpeurs d' outre sont rares, car d' aucuns croient savoir ce que gritstone veut dire: temps pluvieux et absence de spits, ou, en d' autres termes, escalade extrême pour cinglés.
Bien sûr qu' ils existent, les fonceurs qui escaladent des voies aux confins de leurs propres limites. Et il n' est pas faux de dire qu' il pleut souvent ici et qu' aucun spit ne scintille dans le grès. Seulement, tout cela n' est qu' à moitié vrai.
Stanage se conjugue aussi sous la lumière dorée de l' été qui réchauffe le sombre grès et transforme les champs de fougères en un océan de scintillements vert pâle. Des journées de juillet durant lesquelles une brise tiède caresse les bras pendant que l'on grimpe le long des fissures, que l'on franchit à la force des bras des surplombs offrant de belles prises ou que l'on se hisse sur un ressaut. Lorsque la tête atteint le rebord supérieur de la falaise et que l'on parcourt du regard le haut plateau, on aperçoit les randonneurs aux vestes en Gore-Tex multicolores qui nous gratifient d' un sympathique « hey there! ». Au sein du Peak District, les voies d' escalade et les sentiers pédestres sont proches les uns des autres. Une fois l' échelle de difficultés britannique décodée – elle est aussi hermétique que les codes postaux britanniques – on s' aperçoit vite qu' à part les voies extrêmes des années 1980, il existe ici aussi beaucoup de voies classiques de degré 4 ou 5. Celles-ci sont si faciles à sécuriser au moyen de friends et de coinceurs, et elles sont plus aisées à escalader que maintes voies « plaisir » de Suisse.
C' est sûrement l' une des raisons pour lesquelles il règne une ambiance semblable à celle d' une école d' escalade, le week-end à Stanage. Débutants, épicuriens de la grimpe ou passionnés d' extrême, il y a de la place pour tout le monde. « Papa, où est-ce que je pose le prochain coinceur? », crie une fillette grimpant pour la première fois en tête. « Ah, cette maudite hanche artificielle! », se plaint un vétéran grimpant en second. Pendant ce temps, un grimpeur solitaire dessine sa ligne en toute quiétude en plein milieu, tandis qu' en contrebas, une famille prépare le pique-nique parmi les friends, coinceurs et autres sangles. Plus loin, un chien ne perd pas de vue son maître, et, quelque part, une corde voltige à travers les airs. C' est ça, l' escalade plaisir à l' anglaise. Toute une aventure, ou, comme le dirait un Britannique: « Just brilliant! »
Les Britanniques ne perdent pas non plus leur bonne humeur à cause du temps. « Hey Mate, it will soon be snowing up here! » ( il va bientôt commencer à neiger là-haut ), entend-on crier depuis le rebord supérieur de la falaise. La bonne humeur règne, alors que les premières gouttes de pluie rebondissent sur le rocher et que le grimpeur en second se retrouve suspendu dans un passage-clé. L' humour britannique ne se laisse pas intimider par une falaise. Des noms de voies tels que Shock Horror Slab ou Kelly's Eliminate en sont la preuve. Tout comme Helfenstein's Struggle, le combat de Helfenstein, qui rappelle une anecdote dont le protagoniste était suisse.
Celle-ci raconte qu' en 1912, cet ingénieur suisse s' était rendu à Stanage avec un ami britannique afin d' y effectuer la première d' une étroite cheminée. Tandis que l' Anglais avait très vite trouvé la cheminée trop étroite, Helfenstein s' était enfilé toujours plus avant dans la fissure, jusqu' à ce qu' il reste coincé dans le conduit de sortie, mains et coudes bloqués. Tous les efforts pour l' en sortir en le tirant par son col étaient restés vains. Le visage bleui, il parvenait tout juste à bégayer quelques mots. Comme on peut le lire dans les guides d' escalade actuels, des grimpeurs seraient parvenus à l' extirper de la voie à l' aide d' une corde. Le guide souligne encore que, bien qu' indemne, le Suisse aurait été dégoûté de la roche britannique au point qu' il aurait renoncé à continuer de grimper le jour même et les suivants.
Aussi amusante soit-elle, l' anecdote du Suisse encastré dans une cheminée montre que les Britanniques grimpaient déjà il y a plus de cent ans sur le gritstone. Stanage est un mythe de l' escalade. Parcourir aujourd'hui le chemin qui serpente entre fougères et rochers le long de la paroi revient à s' imprégner de cette histoire. On y aperçoit non seulement Helfenstein's Struggle, mais aussi la grande cheminée double des Twin Chimneys, l' une des voies les plus anciennes de la région, datant du début du siècle. On y découvre l' imposante écaille Right Unconquerable, conquise pour la première fois en 1949 par Joe Brown, un grimpeur d' élite issu de la classe ouvrière. On reste hébété devant Silk, la voie phare que le grimpeur rebelle Johnny Dawes gravit en 1984, laquelle traverse en biais une paroi rappelant la façade lisse d' une maison.
Cette falaise est imprégnée d' histoires et, l' espace d' un instant, le grimpeur ne fait qu' un avec elle. Lorsqu' il embrasse la roche rugueuse en éclatant de joie, par exemple, tandis qu' il la maudissait quelques minutes plus tôt sous le coup de la peur, bloqué 2 mètres au-dessus du dernier coinceur. Ou lorsque, debout sur cet austère haut plateau, il laisse vagabonder son regard sur ces contrées sauvages fleurant la liberté.
Ici, la contrée sauvage est apprivoisée, car le chemin de retour au village de Hathersage n' est pas loin. Si les bras sont fatigués, les mains engourdies ou les nuages trop foncés, les friends et les coinceurs sont vite rangés, et le village rapidement regagné. Une petite bourgade de maisons en briques, dont les jardinets sont remplis de narcisses. Au pub, Jim sert des fish and chips et tire de la bière brune à toute heure du jour, tandis que les grimpeurs se délectent de latte macchiato et de blueberry muffins vis-à-vis, au « Coleman's Deli », durant les jours de pluie.