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Toute la dignité de l'homme est dans la penséePascalIl est des mots dont l'usage abusif finit par leur faire perdre non seulement leur signification d'origine mais même tout sens précis. C'est le cas de dignité, terme d'ailleurs absent du vocabulaire encyclopédique Les mots de la bioéthique.1 Un juriste déclare que «ce principe est vague et souvent galvaudé».2 Pour une éthicienne de New York c'est un «concept inutile».3 On le trouve pourtant dans des textes qui font autorité. Pour la Déclaration universelle des Droits de l'homme, article 1 : «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits
». Pour le Code de déontologie médicale français, article 2 : «le médecin
exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité».La dignité ne s'apparente-t-elle pas aux «lois de l'humanité» ? Elles vont sans dire, mais peut-être encore mieux en les disant.Il semble que chacun bénéficie d'une double dignité, générale et particulière. On ne parle plus guère de personne humaine que l'on distinguait de la personne divine quelque peu tombée en désuétude. Les dictionnaires définissent désormais la personne comme un être humain. Sa dignité relève d'abord de son appartenance à une espèce distinguée par l'évolution, de son humanité. «L'humanité elle-même est une dignité
, écrivait Kant dans la Métaphysique des murs, grâce à laquelle il s'élève au-dessus des autres êtres du monde». C'est une dignité qui tient à la condition de l'homme, que rien ne peut faire perdre, surtout pas des traitements inhumains, qui la rehaussent au contraire par contraste. Elle s'impose d'autant plus devant un homme vulnérable, affaibli, blessé. Cette dignité humaine est plus que naturelle, matérielle, elle est symbolique,4 ce qui fait à la fois sa fragilité et sa valeur. Je respecte cet homme parce que c'est un humain comme moi, même si je suis en profond désaccord avec lui, comme je souhaite être respecté par lui.L'évolution de nos sociétés a fini par traduire tout cela dans le droit, pour l'homme en général comme pour la personne malade en particulier.2 Le respect de la dignité commence par celui de l'autonomie des personnes (de leur liberté) qui s'exprime par celui de leur volonté, en médecine par le consentement éclairé. C'est aussi le respect de la vie privée, de l'intimité, d'autant plus que la maladie expose à un dévoilement devant un soignant, un proche, et cela se traduit par le secret médical. La dignité doit aussi marquer les conditions d'accueil et de séjour dans un hôpital. L'«humanisation» des hôpitaux est beaucoup plus que la disparition des salles communes et leur remplacement par des chambres particulières. C'est aussi des soins pratiqués avec respect, notamment en période terminale, «pour assurer à chacun une vie digne jusqu'à la mort» selon la formulation actuelle de la loi française (ce qui n'est pas la même chose qu'une «mort digne»).La dignité est aussi individuelle et justifie pour chaque personne d'être considérée, dans les deux sens du terme, c'est-à-dire de retenir l'attention et d'être estimée. Cette considération exclut toute discrimination, selon une très ancienne tradition médicale. Elle est indépendante du sexe, de l'âge, de la génétique, des convictions, de la position sociale, de l'état de santé, de l'existence d'un handicap
C'est même une discrimination positive qui se justifierait pour compenser une détérioration mais non une indignité qui n'entre pas dans le langage du soignant liée à la maladie.Cette considération a donc une part subjective tenant à la personne selon la façon dont elle se voit, mais aussi selon la façon dont elle se voit réfléchie par les autres. Pour un soignant, la dignité d'une personne fait qu'elle ne sera jamais considérée comme un objet sur lequel on opère, mais bien comme un semblable, un Autre, auquel on prête attention (c'est la base de l'altruisme) dans une intention bienveillante. Cette dignité existe dès le commencement de la vie et dure après la mort, pour la dépouille mortelle qu'on honore ou pour la réputation.La société actuelle et les médias donnent une image de normalité telle (jeunesse, santé, beauté) que beaucoup de nos contemporains risquent de s'en trouver «indignes» et on sait les conséquences que cela peut entraîner. Le décalage s'accuse en cas de maladie et plus encore en fin de vie, qu'elle soit marquée par des incapacités physiques ou mentales. Les médecins sont familiers de ces situations, au point d'oublier parfois la bonne santé, pour considérer la maladie comme «normale» dans leur vie professionnelle. Mais surtout l'extrême diversité des personnes qu'ils rencontrent leur permet de découvrir la richesse de chaque personnalité, toujours pleine de défauts et de qualités. Il faut tenter de s'en contenter. Sans se livrer à des simulacres qui escamoteraient artificiellement des évidences, il est toujours possible de souligner les capacités persistantes, les qualités fondamentales pour les mettre en valeur, voire pour en développer certaines. C'est ce que propose un psychiatre de Winnipeg en insistant sur tout ce qui est possible en faisant ressortir le noyau dur de chacun, dans son passé, son présent et son avenir aussi limité qu'il paraisse, de manière à l'aider pour retrouver une fierté de soi, une influence, des raisons d'espérer (sans illusion), un sens à son existence, pour mobiliser des ressources résiduelles et conserver ou retrouver un goût pour vivre encore, un peu, dans son humanité, en s'en redécouvrant digne.5Le rôle des soignants est déterminant. C'est eux qui valorisent ceux qu'ils soignent, qui leur renvoient des marques d'estime, qui les traitent avec respect, comme leur dignité le justifie. A côté de tout ce qu'ils peuvent faire pour soulager des symptômes physiques ou un état dépressif, ils contribuent, avec d'autres intervenants, à préserver des valeurs spirituelles bien souvent déterminantes.Une réflexion sur le même thème a déjà été publiée dans ces colonnes (Hrni B. Dignité. Med Hyg 1992 ; 50 : 2230), mais le lecteur l'aura sans doute oubliée, comme moi-même pour écrire ce nouveau texte, très différent mais sans contradiction avec le précédent.Bibliographie :1 Hottois G, Parizeau MH, dir. Les mots de la bioéthique. Bruxelles : De Boeck, 1993.2 Alfandari E. La démocratie sanitaire. Aspect juridique et médical. Rev Gén Droit Méd 2004 ; n° spécial : 37-48.3 Macklin R. Dignity is a useless concept. BMJ 2003 ; 327 : 1419-20.4 De Dijn H. La dignité de l'homme, valeur normalisé dans un mode pluraliste. In : Caspar P,éd. Maladies sexuellement transmissibles, sexualité et institutions. Paris : l'Harmattan, 2003 ; 253-72.5 Chochinov HM. Dignity conserving care : A new model for palliative care. JAMA 2002 ; 287 : 2253-60.