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En vue de l’Exposition nationale qui doit se tenir à Lausanne en 1964, Emmanuel Faillettaz, qui préside au destin du Comptoir suisse pendant 40 ans après que son père, Eugène Faillettaz, l’eut fondé, s’inquiète de la concurrence que l’événement fédéral va faire à la foire agricole et commerciale vaudoise. Il se souvient alors que l’ingénieur Alexandre Sarrasin, grand spécialiste du béton armé, avait fait quelques années auparavant la proposition de construire une tour de 500 m de haut dans le cadre de l’Expo. L’idée fut rejetée, mais Faillettaz décide de la reprendre, en réduisant cependant la hauteur du projet à 280 m, ce qui en faisait tout de même une des constructions les plus élevées d’Europe. En outre, il adjoint à l’ingénieur un architecte prestigieux, Jean Tschumi, qui est en train de réaliser un autre bastion du parti radical vaudois, le bâtiment de la Mutuelle Vaudoise Accidents, et qui vient de refuser la direction de l’Exposition nationale.
Alexandre Sarrasin fait partie de ces ingénieurs civils héroïques qui au cours du XXe siècle domptent en Suisse les montagnes et les cours d’eau à coup de ponts et de retenues grandioses. Il est notamment l’auteur du barrage à voûtes et contreforts des Marécottes en 1925. Professeur à l’Université de Lausanne, il bénéfice d’une reconnaissance et d’un prestige incontestables. Après un début de carrière consacré à l’architecture d’intérieur, notamment pour l’entreprise Sandoz, Jean Tschumi enchaîne à la fin des années 1950 des chantiers de grandes envergures qui lui confèrent une stature internationale et en font un des constructeurs les plus marquants du XXe siècle en Suisse romande, notamment le siège de la compagnie André à Lausanne, le siège de Nestlé à Vevey et l’Organisation mondiale de la santé à Genève. Il est aussi le fondateur de la section d’architecture au sein de l’Ecole polytechnique et universitaire de Lausanne, future EPFL.
Cinq francs pour le sommet
Alors que le premier projet de Sarrasin se présentait comme un simple pylône s’effilant vers le haut, Tschumi lui confère une silhouette plus élancée. La tour évoque une feuille roulée posée sur la tranche, qui s’ouvre légèrement et opère une sorte de torsion. De fait, elle est plus étroite en son milieu qu’en son sommet et se fend sur toute sa hauteur en une échancrure qui en fait le tour. Tschumi a déjà pratiqué la construction en hauteur avec la réalisation en 1959 du silo à grain de Renens en bordure des voies ferroviaires. Haut de 64 mètres, l’édifice adopte alors plutôt la forme d’un monolithe à biseaux.
Pour faire passer son projet, quelque peu mégalomaniaque, Faillettaz le présente en grande pompe à l’assemblée générale du Comptoir suisse en 1961. Pour la justifier, la tour contiendra dans sa base une salle des congrès avec une capacité de 1000 places. Lausanne manque alors cruellement de ce type d’équipement. Le socle renfermera encore 15 étages d’espace utile. On y logera une haute école des études sociales, politiques et économiques, qui fait encore défaut à l’Université de Lausanne et qui pourra se répartir dans deux auditoires de 250 places, 25 salles de cours, des bureaux et une bibliothèque. Au sommet, un restaurant et un belvédère en plein-air seront ouverts au public. Prolongeant le point culminant, une mince aiguille d’une longueur de 100 mètres permet de dépasser symboliquement la hauteur de la tour Eiffel. Pour rendre le projet encore plus séduisant, Tschumi remodèle tout le site qui présente un aspect quelque peu disparate, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Il prévoit de raser toutes les halles, ainsi que l’ancienne caserne de la Pontaise, pour y installer de longues barres uniformes. L’accès à la tour pour une somme de 5 francs aurait permis d’amortir en partie les coûts de la construction.
Cependant, de nombreux obstacles mettent le projet en échec. La tour suscite à la fois l’opposition du syndic de Lausanne, Georges-André Chevallaz, des autorités cantonales et de la Confédération, qui tente alors d’empêcher la « surchauffe économique » en freinant les investissements dans la construction et voyait aussi certainement d’un mauvais œil cette concurrence faite à son Expo. En fin de compte, la mort prématurée de Jean Tschumi, victime d’une crise cardiaque en 1962 dans le train de nuit Paris-Lausanne, mettra un terme définitif à ces ambitions de grandeur.■