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[1] Que dire en quelques lignes d’un ouvrage aussi imposant, aussi savant et aussi parfaitement traduit - par Jean-Marc Tétaz - que cette Histoire de la Réformation ? D’abord ceci, que c’est un histoire de la Réformation allemande, d’une révolution spirituelle qui a pris son essor dans le cadre du Saint Empire romain germanique ; que Martin Luther y occupe une place incomparable à celle de tout autre Réformateur, y compris Jean Calvin. Que l’auteur, en historien, se pose d’emblée une série de questions inhabituelles : la Réforme appartient-elle encore au moyen âge ? est-elle une entité qui se définit par elle-même ? est-elle le prodrome des temps modernes ? Puis, que sont longuement évoqués les problèmes de l’état de l’Eglise, de ses institutions, de sa culture et des pratiques dont les abus ont en partie conduit à la Réforme. Que dans le cadre somptueux et complexe de l’Empire, Charles-Quint, sensible à l’appel aux réformes de l’Eglise, mais alarmé par le risque de scission de la chrétienté alors que la menace turque pèse sur l’Europe, demeure soucieux de susciter des occasions de rencontres et de conciliations (Hagenau, Worms, Ratisbonne).
Mais c’est aussi du climat intellectuel et spirituel dans lequel Luther s’est formé qu’il est question (avec un excellent portrait du moine), avec, bien évidemment, les événements de 1517 à 1521, soit de sa critique publique des indulgences à sa condamnation exécutoire comme hérétique. C’est dans le détail historique que réside l’intérêt, les faits emblématiques étant largement connus. Sont aussi à lire dans cette mouvance, les pages sur les grandes œuvres de la Réformation : les Loci Communes de Mélanchthon, le De vera et falsa religione de Zwingli et le De servo arbitro de Luther.
Enfin, sont nécessairement et longuement développés tous les avatars de la Réforme : la réalisation d’un certain nombre d’attentes populaires comme riposte à la politique de Charles Quint responsable d’un Saint Empire catholique ; l’occasion de luttes politiques et sociales, et fatalement théologiques, notamment internes - au sujet de la sainte cène ou du baptême, ou encore de l’organisation des Eglises. Sans compter, d’un côté, les « paix religieuses » (Augsburg 1555) où se décide la coexistence de deux confessions dans l’Empire et, d’autre part, les tensions entre réformés qui vont se durcissant, les uns prenant prétexte de la dissolution des structures traditionnelles pour tout remettre « sauvagement en question », les autres tendant à restaurer certains cadres institutionnels nécessaires à la normalité de la vie. Les regards se tournent vers mai 68 !
Les pages sur le « Royaume (ana)baptiste de Münster » et sur les attentes eschatologiques liées à la Réforme ne manquent pas de piquant, ni celles sur le concile de Trente d’éclat : « Tandis que l’Empereur cherchait avant tout à restaurer l’unité de l’Eglise, pour ensuite la réformer, les protestants voulaient confesser, démontrer et propager la vérité de leur doctrine et mettre à jour la fausseté et la corruption de la papauté. »
A méditer donc, après l’extraordinaire relèvement de la papauté moderne, ces pages qui disent bien les côtés amers de la Réforme : « Après la mort de Luther, qui le surprit le 18 février 1546 dans sa ville natale d’Eisleben, aucune de ses paroles n’était peut-être plus répandue que celle-ci : “Lorsque je vivais j’étais pour toi la peste, mais lorsque je serai mort, je serai ta mort, ô Pape.” Il avait vécu et était mort avec cette conviction théologique. Les luthériens en restèrent longtemps prisonniers. »
A quand le Concile de la Réconciliation ? Après cinq cents ans !
Une personnalité
[2] Autre rencontre avec Luther et autre monument d’érudition que cette biographie, très agréablement traduite par Jean-Louis Schlegel, parue chez l’éditeur catholique Salvator. C’est dire que l’approche du cinq-centième anniversaire du début de la Réforme incite de toutes parts à éclairer les esprits sur les conditions précises et les circonstances historiques de ce tournant dans l’histoire de la culture européenne. Et surtout, du moins pour cet ouvrage, sur la personnalité du grand réformateur allemand Martin Luther.
Retenons deux choses, que ne connaissent en général que les spécialistes. Le fait d’abord que Johann von Staupitz, confesseur et ami du jeune moine augustinien, avait largement inscrit dans l’esprit et le cœur du jeune Martin l’amour de l’Evangile et une culture proprement biblique ; puis qu’il lui avait enseigné un Christ libérateur et non pas angoissant. Ensuite, les circonstances précises qui marquent la rupture de Luther avec l’Eglise, ou plus exactement la perception de la papauté comme l’Antéchrist.
A partir du début de l’année 1520, précise Heinz Schilling, Luther a exercé, en effet, une véritable fonction prophétique, qui marquera sa pensée et son action jusqu’à la fin de sa vie. « Plus il allait dans sa conviction que le pape et son Eglise étaient non évangéliques (c’est-à-dire non conformes à l’Evangile) et antichrétiens (œuvres de l’Antéchrist), plus Luther se voyait dans un rôle doublement prophétique : héraut de la théologie évangélique de la grâce, et vigie contre l’Antéchrist assis sur le prétendu siège de Pierre, et contre les défigurations de l’Eglise du Christ qui étouffaient le salut. »
Ainsi, c’est bien dans ces trois ans entre 1517 et 1520 que se joue le destin de la chrétienté d’Occident. Ce sont ces trois années qu’il faut éclairer de l’intérieur de l’âme et de la conscience du moine-théologien Martin Luder, devenu Martin Luther, pour comprendre ce qui permet de ne pas désespérer de retrouver un jour les voies bénies de l’Unité.