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Ils ont, encore aujourd’hui, des récits montrant que l’homme n’a jamais inventé aucun métier ni aucun art, mais que ceux-ci lui furent révélés, que ce furent les dieux qui donnèrent à l’homme les connaissances dont ce dernier fait maintenant usage dans la vie pratique.
Quand la corde enlace l'arc
Il existe un très beau conte chez les aborigènes d’Australie où il est dit que l’arc et la flèche ne furent pas des inventions humaines: un dieu-ancêtre se changea en un arc dont sa femme devint la corde de son époux, car elle se tenait toujours les bras autour du cou de son époux et les pieds autour de ses pieds, comme la corde enlace l’arc. Le couple descendit sur terre et apparut à un homme, et c’est ainsi que celui-ci compris comment construire l’arc. Après cela, l’ancêtre arc et sa femme disparurent dans un trou de la terre. L’homme ne fit que singer ou copier, mais n’inventa pas l’arc et la flèche.
Il existe toujours, au fond de l’invention, une révélation divine, une action divine découlant de la totalité inconsciente, comme venant d’une source dite de Jouvence, que l’homme a seulement eu l’idée lumineuse de copier ou de réaliser. C’est ainsi que tous les métiers vinrent à l’existence et c’est pourquoi tous ont un arrière-plan mystique.
Un dieu artisan
Si nous gardons à l’esprit le fait que chaque métier, comme celui du charpentier, du forgeron, du potier ou celui du tisserand fut d’abord une révélation divine, nous comprenons mieux ce processus mystique que certains mythes de création traduisent sous la forme d’un dieu créant le monde à la manière d’un artisan. En créant le monde de la sorte, Il manifeste un des secrets de sa mystérieuse habileté.
Dans un mythe africain, le même mot signifie «dieu» aussi bien qu’«habileté» ou «compétence». La divinité y est décrite comme ce quelque chose qui apparaît en l’homme sous la forme mystérieuse d’un don ou d’une compétence inhabituels. C’est là quelque chose de divin, une étincelle de la divinité en lui, non pas son bien ni sa réalisation, mais un miracle.
Lorsque nous travaillons un matériau, nous le regardons plus ou moins comme dénué de vie. Ce processus a atteint son point extrême dans notre civilisation. Pour illustrer le caractère contestable de notre attitude, voici une parabole chinoise. C’est un mythe de création qui est à l’opposé de celui du dieu artisan. Ce texte est une sorte de protestation contre la surestimation de l’idée d’artisan créateur du monde.
La parabole est intitulée: La mort de Houan-Toun. Ce nom est traduit en anglais par «chaos» et en allemand par «inconscient». Ce nom signifie donc approximativement: un tout confus, inintelligible, trouble, boueux, non encore séparé, sans cause ni raison dont on ne peut voir la racine.
Le Maître de la Mer du Sud, Chou, était l’être aux multiples facettes. Chou signifie insouciant, changeant.
Le Maître de la Mer du Nord se nommait Hou, celui qui agit à la hâte, de façon précipitée. Hou signifie: soudain, inattendu, négligent et hâtif.
Le premier signifie donc l’être qui n’a à l’esprit aucun but précis, mais papillonne au gré de ses humeurs changeantes, le second celui qui s’empare trop vite des choses, qui intervient trop prématurément. Au milieu était Houan-Toun, «Chaos-Inconscient», c’est la totalité préconsciente, cette réalité imprécise que l’on pourrait appeler aussi bien conscient qu’inconscient, chaos ou ordre préconscient: la réalité inconnue qui est au centre.
Insouciant et Hâtif se rencontraient souvent dans l’espace du milieu qui était celui de Chaos-Inconscient. Celui-ci se montrait toujours très amical à leur égard. Insouciant et Hâtif se demandèrent donc un jour comment ils pourraient le remercier de son amabilité. Ils se dirent que tous les humains possèdent sept orifices qui leur permettent de voir, entendre, manger et respirer; Chaos-Inconscient ne possédant rien de tel, ils allaient essayer de lui en faire. Ils percèrent chaque jour un trou dans Chaos-Inconscient et le septième jour, celui-ci mourut.
Insouciant et Hâtif voulaient être très bon pour Chaos-Inconscient et faire de lui un être merveilleux, capable d’entendre et de voir, c’est-à-dire qu’ils voulaient le rendre conscient et, en s’efforçant de le rendre conscient, ils le tuèrent gentiment. Car l'inconscient n'a ni commencemt ni fin, seul le conscient est limité.
Ce mythe de création plein de sens, compense avec force notre vision d’un Dieu façonnant la matière et tirant la beauté du chaos. Notre façon de voir, en le rendant conscient et défini, tue en quelque sorte la vie spécifique de ce matériau du monde et le détruit.
L'envie créatrice chauffée au rouge
On peut observer que l’un des principaux problèmes que pose tout acte créateur est de parvenir à adapter de façon juste la poussée créatrice au temps. Quand on est pris par une envie créatrice, on a généralement tendance à se laisser tellement submerger par elle que l’on devient impatient de tout exprimer à la fois. Il se produit un afflux d’idées, et l’on craint, lorsque l’on commence à les noter, de ne pas le faire assez vite et d’en laisser se perdre la moitié.
Si l’on est du type intuitif, cela sera particulièrement difficile, car la main ne peut être assez rapide pour suivre le flot des idées. Un projet se présente à l’esprit, on voit ce que cela devrait donner une fois terminé et l’on s’en presse de le réaliser, craignant que la vision intérieure ne s’évanouisse, car si celle-ci s’éteint ou perd de sa fraîcheur, tout est gâché.