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Sait-on pourquoi le «franc suisse» s’appelle «franc»? La raison en est relativement simple.
La Suisse du 19e siècle est très dépendante de la France. La Constitution fédérale de 1848 qui crée l’Etat helvétique moderne comporte un article 39 permettant la création d’une banque centrale d’émission. Il faudra cependant attendre plus de 50 ans pour que le Conseil fédéral adresse au Parlement un Message dans ce sens. Si l’on ose le formuler ainsi, on peut dire que notre monnaie, jusqu’à la première guerre mondiale, est une dépendance de la Banque de France.
Le fait que notre pays n’ait pas été touché par les horreurs du premier conflit européen du 20e siècle permet au franc de devenir véritablement suisse. Notre pays ayant également été épargné par les conséquences dévastatrices de la deuxième guerre mondiale, le franc cesse ensuite d’être purement suisse pour devenir une devise internationale de premier rang. Ce qui n’a cessé de se confirmer depuis lors.
Une monnaie, comme le suggérait l’économiste austro-américain Joseph Schumpeter, n’est pas seulement une unité de valeur. Elle reflète aussi l’état d’esprit de sa population. Pour nous, cet état d’esprit est celui de la stabilité.
Un exemple presque caricatural est fourni par une assez brève contribution de Markus Lusser, alors président du Directoire de la BNS, parue dans La Vie économique d’août 1988. Il ne mentionne pas moins de sept fois les termes «stable» ou «stabilité» et sept fois aussi l’idée d’un «environnement non-inflationniste».
Ce choix comporte ses avantages et ses inconvénients. D’une part, il est très positif que la monnaie conserve sa valeur. Mais d’autre part, si l’on est le seul à adopter une telle politique, alors que les autres monnaies perdent de leur valeur avec plus ou moins de régularité et d’ampleur, il est inévitable que la nôtre finisse par en gagner.
L’idée de stabilité remonte loin. L’historien Tobias Straumann (Das Magazin n° 33 / 2011) rappelle qu’au printemps 1936, quelques mois avant que le Conseil fédéral ne se décide à dévaluer le franc, le parti socialiste suisse avait publiquement fait savoir que la dévaluation du franc n’était pas la solution adéquate pour sortir de la crise. Attitude toute différente de celle adoptée en Suède où la coalition gouvernementale, qui comptait des socialistes, avait choisi de dévaluer la couronne en 1931 déjà et épargner ainsi à son pays les effets redoutables de la crise. Straumann relève également que l’option prise a perduré. Les sociaux-démocrates suédois ont constamment défendu l’idée que l’Etat devait intervenir sur le cours de leur monnaie pour réduire l’impact des récessions économiques.
Restée en dehors des conflits armés, la Suisse a vu débarquer chez elle, avant même la fin de la première guerre mondiale, des capitaux (étrangers) en quête d’un refuge… de stabilité. Ces capitaux ne sont pas de provenance toujours irréprochable. Mais là n’est pas (encore) le problème.
Ces arrivées d’argent permettent de disposer de capital en abondance pour financer les activités économiques à des taux d’intérêt avantageux. Et de faire de notre pays une place financière d’importance. La Banque des règlements internationaux (BRI), créée pour assurer les paiements des dettes de guerre allemande, s’installe à Bâle en 1930.
Toutes ces transformations ne sont pas sans effet sur la valeur du franc – déjà! Même la crise des années 30 ne freine pas ce processus. Le pays reste un refuge, avec une monnaie dont la valeur augmente. Mais qui met à genoux de très nombreux salariés et les entreprises qui les emploient, ou les employaient. Jusqu’à la dévaluation de 30% du franc en septembre 1936 – concomitante aux décisions analogues prises notamment par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
L’histoire du franc fort est une option qui vient de loin. L’«idéologie de la stabilité» paraît très enracinée dans le pays. Elle ne peut pas être résolue ou modifiée en deux coups de cuillère à pot. On ne voit en effet pas trop comment elle pourrait évoluer dans des délais rapprochés pour modifier substantiellement le contexte monétaire et conjoncturel dans lequel nous vivons. Car s’il est vrai que le franc fort entraîne des inconvénients indéniables (voir aussi DP 2091, 2092 et 2093), ne doit-on pas penser que, au fond, tout au fond, la population est majoritairement assez satisfaite de la situation actuelle?
Disposer d’une monnaie qui, dans la durée, conserve sa valeur est un élément positif pour les épargnants, pour les salariés, pour les consommateurs, pour les capitaux mis de côté pour les vieux jours. Enregistrer, aussi dans la durée, l’un des plus faibles taux moyens de hausse des prix (inflation) et disposer de taux d’intérêt inférieurs à ceux de la plupart de nos concurrents sont des avantages auxquels peu de gens sont prêts à renoncer. Face à l’alternative: soit un franc fort, soit une moindre stabilité de la monnaie, il n’est pas sûr que la majorité pencherait pour la deuxième éventualité – étant entendu qu’il est peu vraisemblable de parvenir à avoir à la fois stabilité et franc faible (ou moins fort).
Cette quête quasi ancestrale de stabilité monétaire est vraisemblablement l’expression d’un conservatisme helvétique bien ancré. D’où la question de savoir si ce conservatisme du 20e siècle est conciliable ou compatible avec l’économie du 21e siècle devenue «globalisée» et marquée par des changements technologiques substantiels.
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Les articles de la série Réflexions sur le franc fort sont rassemblés dans DP 2095a.