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Un bref rappel historique s’impose. Le Staatliches Bauhaus fut fondé par Walter Gropius en 1919 à Weimar. Il était donc contemporain de la République allemande éponyme, dont il partageait les idéaux démocratiques. Il se voulait un courant artistique touchant toutes les disciplines: au premier plan l’architecture (le Bauhaus fut à l’origine du «style international»), mais aussi la photographie, les costumes de scène, la danse… Il fut le précurseur du design contemporain. Il fallait que tous les objets les plus banals de la vie quotidienne soient à la fois sobres, beaux, rationnels et fabricables en série de façon industrielle. L’école dispensait un enseignement à la fois théorique et pratique, dans des ateliers (de menuiserie, poterie, textile, verre, etc.) Gropius déclarait d’ailleurs: «Il n’existe aucune différence entre l’artiste et l’artisan». En 1924, le Bauhaus s’installa à Dessau, puis en 1932 à Berlin. Mais il était violemment attaqué par les nazis, qui parlaient à son sujet d’un «bolchévisme culturel», d’autant plus que nombre de ses professeurs étaient communistes ou juifs. Il fut fermé en 1933 dès l’avènement de Hitler. Plusieurs de ses maîtres émigrèrent aux Etats-Unis, d’autres en Palestine: 4000 bâtiments du style Bauhaus furent construits à Tel Aviv entre 1931 et 1956!
C’est cette extraordinaire aventure artistique et industrielle que présente le Mudac dans le cadre d’une exposition certes exigeante mais vivante et très complète. Pour se plonger dans l’ambiance de l’époque, on visionnera d’abord le film Berlin, symphonie d’une grande ville (1927) de Walter Ruttmann. Il exalte la modernité sous toutes ses formes : transports publics urbains, circulation automobile, avions de la jeune Lufthansa, industrie, rationalisation dans les grands restaurants… Un montage des images haletant, rappelant le cinéma expressionniste, traduit cette idée que tout est soumis à la vitesse. On y trouve aussi quelques allusions à la misère populaire et aux loisirs plus calmes sur la Spree et les lacs. Autre rappel du contexte économique: ces billets de 50’000’000 puis de 5 milliards de marks, qui témoignent de l’inflation vertigineuse des années vingt.
Des objets aux formes épurées et rationnelles
Il n’y a pas d’exposition convaincante sans objets. Ceux-ci sont bien présents au Mudac. On admirera notamment les chaises conçues par Marcel Breuer en 1923-24. Elles semblent tout droit sorties d’un catalogue d’Ikea! Le style Bauhaus a en effet largement inspiré le design d’aujourd’hui, ce que montre bien la confrontation entre créations des années 1920-1930 et réalisations contemporaines. Ce côté «art total» qu’il prônait, on le comprend en voyant services à café, boules à thé, bols vernis (qui rejoignent dans leur pureté le meilleur de la céramique chinoise classique), tables en tube d’acier, reliures… Un aspect particulièrement intéressant: l’importance que le Bauhaus accordait à la fabrication de jouets éducatifs, tels ces plots de toutes les formes géométriques servant à la construction. Car il y avait un parallélisme entre le modernisme du style et les intentions pédagogiques, dans le sens du développement autonome de l’enfant dans un esprit démocratique. Tous ces objets étaient vendus par l’école elle-même, comme l’attestent les catalogues publiés à l’époque.
Une salle est bien sûr consacrée à l’architecture, qui était au centre du projet du Bauhaus. Cela à travers plans et photographies d’époque. Aux intérieurs surchargés de meubles, bibelots et autres «nids à poussière», le Bauhaus voulait substituer – comme le faisait aussi Le Corbusier – des appartements au mobilier simple et rationnel, et ouverts à la lumière. Mais contrairement à un mythe largement répandu, il n’avait pas le culte du blanc. Les études approfondies que Paul Klee mena sur les couleurs le prouvent. On ne saurait énumérer ici de manière exhaustive tous les documents présentés: relevons cependant ces pages des journaux Der Sturm et Der Kämpfer qui partageaient largement les idéaux du Bauhaus.
Voilà décidément une passionnante exposition, qui demande certes que l’on prenne son temps, mais dont on sort enrichi de connaissances et admiratif devant l’extraordinaire modernité des productions de cette école allemande d’avant-garde.
«The Bauhaus #itsalldesign», Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac), Lausanne, Place de la Cathédrale 6, Lausanne, jusqu’au 6 janvier 2019.