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Lan 1152
Saint Bernard l'engage à faire preuve de générosité de sentiments.
Je vous suis tout dévoué; si donc vous me regardez comme un ami, ou plutôt, puisque vous ne pouvez pas douter que je le sois, veuillez, en ma considération, vous réconcilier avec le porteur de la présente et le réconcilier ensuite vous-même, d'une manière solide et durable, avec tous ceux qui paraissent avoir sujet de lui en vouloir. Si vous me refusez cette grâce, je vous déclare que vous blesserez profondément celui que vous comptez au nombre de vos amis; vous ne voudrez pas le faire, j'en suis sûr. Vous savez que je n'ai pas encore reçu de vous, depuis que vous êtes évêque, la moindre faveur, ni bourse ni besace, pas même de sandales pour mes pieds.
a La comtesse Mathilde, fille du marquis d'Engelbert, dont il est parlé dans la lettre cent trentième.
b C'était Gantier de Saint-Maurice; il avait été abbé de Saint-Martin-de-Laon, et succéda en 1151 au pieux évêque Barthélemy, qui s'était retiré, après trente-huit ans dépiscopat, dans le monastère de Foigny, de l'ordre de Cîteaux, qu'il avait fondé. On a de lui une lettre fort remarquable adressée à Samson, archevêque de Reims, dans laquelle il réfute le reproche qui lui était fait d'avoir dilapidé les biens de l'Église de Laon. Il était religieux de Foigny quand il l'écrivit ; on la trouvera dans l'Appendice.
Ancienne 384e / Lan 1130
Le pape Eugène témoigne qu'il aurait eu le plus grand désir d'assister au chapitre de Cîteaux si les obligations du souverain pontificat lui en eussent laissé le loisir. Il engage le chapitre à faire faire de nouveaux progrès à l'amour de la règle et au goût de la perfection religieuse.
Eugène, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses bien-aimés fils G..... * de Cîteaux et à tous les abbés réunis à Cîteaux, au nom du Seigneur, salut et bénédiction apostolique.
1. Nous aurions été heureux, fils bien-aimés, de pouvoir assister en personne à votre sainte réunion et de traiter nous-même avec vous des progrès de lâme et de la grâce vivifiante du Saint-Esprit, dans l'union duquel nous faisons profession du même genre de vie que vous. Mais la divine Providence en a disposé autrement : placé au milieu des flots pour gouverner la barque de l'Église, nous soutenons les efforts de la tempête qui nous assaille de tous côtés et nous soutenons, non pas ce que notre désir nous porte à faire, mais ce que nous ne vouions pas. Les devoirs de notre charge nous tiennent enchaîné et nous ne sommes pas maître de diriger nos lias du côté que nous voudrions. Mais rien n'empêche que nous ne soyons au milieu de vous en esprit et par nos lettres; aussi assisterons-nous à votre réunion par le coeur et par la pensée, vous demandant et vous priant même de toutes nos forces de ne pas, quant à vous, vous séparer de nous et d'unir vos voeux et vos prières pour implorer plus efficacement en notre faveur les voeux du Tout-Puissant. Placé sur le haut de la montagne et exposé au souffle de tous les vents, nous espérons, par la grâce de Dieu, pouvoir faire face à l'orage déchaîné contre nous, si nous avons le bonheur que vous nous aidiez de vos prières auprès de Dieu mais pour qu'elles soient plus efficaces sur son coeur et que nous puissions par elles obtenir ce que nous n'oserions espérer de mériter par nous-même, nous souhaitons que votre charité ne cesse de se préoccuper des choses de Dieu, des observances de lordre et de la pratique de la règle; méprisez tout ce que vous avez laissé derrière vous et ne cessez de diriger vos pas en avant, de cette manière on ne verra point de nuages obscurcir vos oeuvres et empêcher que vos prières ne pénètrent jusqu'à Dieu.
2. Aussi vous recommandons-nous, très-chers fils, de travailler en commun, toutes les fois que vous vous réunirez, à corriger tous les abus que vous verrez s'être glissés parmi vous, et à établir tout ce qui peut contribuer au salut des âmes et à la perfection de l'ordre; puis, vous rappelant « qu'on tombe peu à peu quand on néglige les petites choses (Eccli., XIX, 1), » ne laissez point la moindre imperfection, si vous en remarquez quelqu'une en vous, sans la corriger. En effet, à quoi bon fermer avec soin toutes les portes de la ville si vous en laissez un libre accès à l'ennemi par un seul trou que vous n'avez point bouché? C'est la pensée de l'Écriture lorsqu'elle dit : « Négligez la sentine, elle causera les mêmes désastres que la tempête déchaînée; » ou bien encore : « Vous avez résisté au choc des rochers, prenez garde d'être écrasé sous des grains de sable. » Jetez les yeux sur nos Pères, sur les fondateurs de notre saint ordre, voyez-les quitter le monde, mépriser tout ce qui s'y trouve, et, laissant aux morts le soin d'enterrer leurs morts, s'enfuir dans les déserts où, laissant à d'autres le soin de servir le Seigneur dans un ministère besoigneux, ils se plaisaient à s'asseoir avec Marie aux pieds du Sauveur et à recueillir la manne du ciel, d'autant plus abondamment qu'ils s'étaient plus éloignés de l'Égypte. Eux aussi avaient quitté leur patrie et leurs familles, eux aussi avaient oublié le peuple auquel ils appartenaient et la maison de leurs pères : leur beauté captiva tellement le Roi des rois qu'il fit d'eux un peuple immense; ils se multiplièrent au point de s'étendre jusqu'aux extrémités du monde, et jetèrent un éclat d'une telle splendeur que l'Eglise entière en fut inondée de gloire. On peut dire qu'à leur voix la femme de Sarepta a rempli du peu d'huile qui lui restait dans sa fiole, tous les vases qu'elle put trouver. Ils ont eu les prémices du Saint-Esprit, mais leur huile d'une douceur admirable a coulé jusqu'à nous.
3. Songez donc et appliquez-vous de toutes vos forces à ne point dégénérer de leur antique vertu, montrez-vous les dignes rejetons de pareilles souches. Puisque vous avec reçu d'eux la semence de vie, produisez la même plante et les mêmes fruits qu'eux. Voyez comme ceux qui ont laissé leurs lampes s'éteindre, vous prient de leur donner un peu de votre huile; combien n'en voit-on pas qui, après avoir croupi comme la bête de somme sur son fumier, n'aspirent plus qu'à se mettre sous votre conduite en voyant les merveilles que la grâce du Ciel opère en vous, et se recommandent à vos prières? Les enfants du siècle s'efforcent de vous décider malgré vos résistances à prendre la conduite de leurs âmes, et dans ce but ont recours à tous les moyens possibles pour vous arracher aux douceurs de la contemplation et au silence de la solitude, afin de vous replonger dans le tumulte des affaires. Ne perdez pas de vue les institutions de vos pères; mais, suivant le conseil du Prophète, préférez n'être comptés pour rien dans la maison de Dieu plutôt que d'aller vous asseoir dans la tente des pécheurs. Comme vous n'avez rien que vous n'ayez reçu, ayez des sentiments en rapport avec la bonté du Seigneur et conformes à votre néant; on vous verra alors marcher sur les traces de Celui qui vous recommande « de dire après que vous aurez fait de votre mieux tout ce que vous avez à faire: Nous sommes des serviteurs inutiles (Luc., XVII, 10); » car si vous avez reçu la grâce de guérir les malades, le don des langues et des prophéties ; si vos paroles sont plus douces et plus pénétrantes que les parfums les plus exquis; si enfin le monde vous vénère et se sent avec bonheur attiré par l'odeur de vos vertus, c'est à celui qui a dit : « Mon Père depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour ne cesse point d'agir (Joan., V, 17), » que vous le devez.
Saint Bernard le remercie de la lettre affectueuse que ce pontife avait écrite au chapitre général de Citeaux, et le prie de vouloir bien continuer ses bontés à tous les religieux, mais en particulier à ceux de son ordre. Il se plaint qu'on lui ait enlevé l'abbé de, Trois-Fontaines.
A son très-aimable père et seigneur Eugène, par la grâce de Dieu souverain Pontife, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, l'hommage de ses très-humbles respects.
1. La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans notre chapitre, et nous a fait tressaillir d'aise et de bonheur. Quelle pureté, quel zèle et quelle sagesse respirait son langage ! un esprit de force et de vie animait ses paroles, c'étaient comme les accents du Dieu jaloux de nos progrès spirituels qui nous pressait de ses encouragements et de ses menaces. Je ne saurais dire ce qui m'a le plus touché dans cette lettre, du témoignage de votre affection ou du profit que nous pouvions en tirer; de la condescendance avec laquelle Votre Majesté descend jusqu'à nous ou du soin que vous apportez à relever notre néant; de la sévérité du maître qui nous reprend ou de l'indulgence, du père qui nous encourage. Vous avez su rassassier ceux d'entre nous qui avaient faim de la justice, toucher ceux qui n'en sentaient qu'un faible désir, et confondre ceux qui n'en avaient aucun (a). Continuez, je vous prie, continuez de nous traiter comme vous l'avez fait ; si vous devez étendre votre sollicitude sur tous les chrétiens, à plus forte raison devons-nous espérer que vous l'étendrez sur nous. La charité ne demande qu'à faire
a Ou retrouve ces trois sortes de religieux dans les ordres mêmes les plus saints, car il p a toujours de la paille mêlée au bon grain tans l'aire du Seigneur. Voir le sermon troisième sur l'Ascension, n. 6; celui sur la Dédicace de l'Église, n. 3; le sermon trente-sixième sur divers sujets, c. 1, et le quarante-sixième sur le Cantique des Cantiques, n. 6.
du bien, aussi la voit-on dilater son sein au lieu de le rétrécir; qu'elle s'étende donc jusqu'à nous puisqu'elle embrasse tout le monde, d'autant plus que nous sommes du nombre de ceux qui peuvent dire avec l'Apôtre: « Seigneur, nous avons tout quitté pour vous suivre (Matth., XIX, 27). » Il ne vous convient pas d'abandonner ceux qui ont tout quitté et se sont renonces eux-mêmes; ils ne forment que le moindre bercail du Seigneur, mais ils ont mis toute leur confiance en lui ; le serviteur auquel le père de famille a confié le soin de toutes ses brebis, s'il est prudent et fidèle, ne saurait les négliger; ils ne forment, il est vrai, qu'une partie du troupeau, mais si c'en est la plus faible portion, c'en est aussi, à moins que je ne me trompe, la plus aimée du père de famille; ils comptent parmi ceux que le Seigneur doit couronner de sa main et placer sur des trônes, et ils se regardent avec raison comme les légitimes héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ, car c'est à eux que s'adressent ces paroles: « Ne craignez point, petit troupeau, il a plu à, votre Père céleste de vous donner un royaume (Luc., XII, 32). » Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet.
2. L'abbé (a) de Trois-Fontaines était comme un arbre planté près d'un ruisseau, il produisait en abondance des fruits excellents comme lui; j'ai peur que transporté ailleurs il ne devienne stérile. On voit ainsi quelquefois la vigne produire beaucoup dans un endroit et perdre sa fécondité quand on la transplante dans un autre, et des arbres qui poussaient avec vigueur, languir et se dessécher rien que parce qu'on les a changés de place. Vous m'avez fait au coeur une blessure profonde qui ne cessera de saigner que lorsque vous me renverrez ce religieux. Nous ne faisions l'un et l'autre qu'un coeur et qu'une âme, et tant que nous serons séparés, il ne faut pas penser que nos plaies puissent se cicatriser. Comment ferai-je pour porter seul maintenant le fardeau que j'avais déjà tant de peine à soutenir quand je le partageais avec lui et lorsque je m'appuyais sur lui comme sur le bâton de ma vieillesse? Si mon sort ne vous touche guère, que du moins celui de notre ordre tout entier vous émeuve; ne causez point un mal certain dans l'espérance d'un bien fort douteux. Mais pourtant, si vous êtes décidé à le garder; ayez pour lui toute la considération qu'il mérite, et demandez pour nous au ciel un sujet capable de le remplacer. Je supplie Votre Bénignité de me faire le plus tôt possible une réponse, mais une réponse pratique, sur les affaires qui intéressent notre ordre et sur les autres que j'ai cru bon et même nécessaire de charger cet abbé de vous communiquer.
a C'était Hugues, abbé de Trois-Fontaines en Champagne, mandé en 1150 à Rome par le pape Eugène qui le fit cardinal. Voir les notes placées à la fin du volume. C'est à cet abbé qu'est adressée la lettre deux cent soixante-quatorzième.
LETTRE CCLXXIII.
186. L'abbé de Trois-Fonlaines...., nommé Hugues, le même que celui à qui est adressée la lettre deux cent soixante-quatorzième. Wion, Chacon et plusieurs autres pensent, à tort, que le monastère dont il était abbé est celui de Saint-Anastase de Trois-Fontaines, près de Rome; il était abbé de Trois-Fontaines en Champagne. Ce qui le prouve selon nous, c'est que du temps de saint Bernard, comme on le voit par l'histoire de sa vie et par le titre de la lettre soixante-neuvième, A l'abbé de Trois-Fontaines, ce nom ne désignait que le monastère de Champagne, tandis qu'on donnait celui de Saint-Anastase à l'abbaye de Trois-Fontaines de Rome, comme on le voit par le titre de la lettre trois cent quarante-cinquième adressée aux religieux de Saint-Anastase,
En second lieu, l'abbé de Saint-Anastase, à l'époque où saint Bernard écrivait cette lettre, était Rualène, ancien prieur de Clairvaux, ainsi qu'on l'a vu par les lettres deux cent quarante-cinquième, deux cent cinquante-huitième et suivantes, et comme il résulte de la quavante-troisième lettre de Nicolas de Clairvaux, à Rualène , abbé de Saint-Anastase.
On peut ajouter encore que la lettre deux cent soixante-quatorzième a pour titre, dans tous les manuscrits : A Hugues, abbé de Trois-Fontaines, pendant son séjour à Rome, ce qui semble indiquer que le monastère dont il était abbé ne se trouvait pas situé aux portes de Rome. Il faut encore remarquer que dans cette deux cent soixante-treizième lettre, saint Bernard, en témoignant an pape Eugène toute sa peine de le voir mander à Rome labbé Hugues, qu'il avait l'intention d'élever au cardinalat, ajoute qu'il lui a fait au cur une blessure profonde qui saignera jusqu'à ce qu'il lui ait renvoyé ce religieux. Ces paroles indiquent bien que le monastère de l'abbé Hugues se trouvait en France. Enfin lorsqu'il fallut élire un autre abbé pour remplacer Hugues, saint Bernard, comme on le voit par sa lettre deux cent soixante-quatorzième, assista en personne à cette élection; or à cette époque il se trouvait en France, car l'abbé Hugues fut fait cardinal d'Ostie en 1150, dans la troisième promotion de cardinaux que fit le pape Eugène, en même temps que deux. autres religieux de Clairvaux, nommés fleuri et Roland, d'après Chacon. C'est à cette époque que la ville d'Ostie, qui se trouvait presque entièrement dépeuplée, fut réunie à Velletri.
Il est encore parlé de l'abbé Hugues dans les lettres deux cent soixante-quatorzième, deux cent quatre-vingt-septième , deux cent quatre-vingt-dixième, trois cent sixième et trois cent septième (Note de Mabillon).