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Hazard Paul, La crise de la conscience européenne 1680-1715 (1935), Paris, Fayard, 1961, 444 pp.
La Crise de la conscience européenne de Paul Hazard est un de ces livres qui ont le pouvoir de révéler une époque, de nous la dévoiler, indiquant de nouveaux domaines de recherche et de nouveaux défis à relever. C’est avec ces paroles que Giuseppe Ricuperati présentait l’édition italienne de l’ouvrage de Hazard, le plaçant parmi les «livres créatifs» qui donnent des clefs de lectures insolites pour penser l’histoire. Le mot crise a une longue histoire: Hazard le reprend du vocabulaire traditionnel de la médecine, où il indique une condition de déséquilibre dans l’état de santé d’un individu, et l’utilise pour déchiffrer les transformations de la conscience collective dans une époque qui ne se laisse pas facilement conceptualiser comme celle qui se situe à cheval entre la fin de la Renaissance et la première époque des Lumières en Europe.
La crise de l’époque moderne peut être ramenée à quatre grandes aires thématiques qui correspondent à autant d’articulations conceptuelles de l’histoire intellectuelle européenne. La première prend en examen les conflits culturels et politiques qui ont cours au XVIIe siècle: religion naturelle, tolérance religieuse et critique rationnelle des Saintes Ecritures en constituent les sujets principaux. La critique du conformisme religieux et l’émergence d’une sensibilité hétérodoxe par rapport aux deux autorités principales de l’Eglise catholique et réformée culmine dans l’affirmation de l’autonomie de la raison et de la conscience individuelle. Bayle en sera le principal héraut, avec Spinoza, Bossuet, Locke et Toland, ce dernier s’étant formé dans l’Ecosse presbytérienne et tout occupé à prêcher son «christianisme sans mystère» dans l’Ecosse de la fin du XVIIe siècle. Centre de propulsion de la sensibilité moderne, les libres penseurs sont aussi les porte-paroles de ses revendications, de la liberté de pensée à la séparation entre morale et religion, jusqu’à la défense de la tolérance. La figure de Spinoza est d’importance primordiale: c’est de lui que s’inspirent des penseurs hétérodoxes comme Bekker, Thomasius, Shaftesbury, Toland, négateurs du miracle et de la superstition, alors que Simon tente de corriger la critique biblique du philosophe hollandais la dirigeant vers une issue plus conciliante avec la tradition chrétienne. La dialectique entre libre arbitre et prédestination, providence et fatalité, jansénisme et molinisme sont les thèmes qui enflamment le débat de l’intelligensia européenne à cheval entre XVIIe et XVIIIe siècles, alimentant les deux spectres principaux du matérialisme et de l’athéisme, sur fond de querelle entre anciens et modernes, à laquelle Hazard consacre un large espace dans la deuxième partie de sa recherche. La troisième partie du livre traite de la fracture épistémologique et politique inaugurée par John Locke. Le penseur anglais est le père d’une nouvelle conception du droit public et d’une éthique individuelle dont le médecin anglo-hollandais Mandeville explorera les vices privés, générateurs de vertus publiques, et défendra le progrès historique. Se font jour cependant les limites du projet rationnel moderne: d’un côté l’esprit de géométrie sacrifie les valeurs créatives, mortifie le sentiment et l’imagination, les réduisant, comme aurait voulu Condillac, à une pure “langue des calculs”, de l’autre sa prétention est évidente, à savoir la conquête d’un bonheur parfait sur cette terre. La prise de conscience de cette crise, qui fait l’objet de la quatrième partie du livre de Hazard, sera incarnée par la philosophie de Rousseau et reflétée dans sa vie, bien qu’elle soit déjà implicitement contenue dans la Scienza nuova de Vico, le chef-d’œuvre philosophique né dans le mezzogiorno italien au début du XVIIe siècle.
Synthèse:
Non plus une histoire de la raison ou de l’esprit, ni de la mentalité ou des mentalités que les Annales auraient indiquées comme objet de recherche, la crise est toutefois pour Hazard avant tout un horizon éthique et politique dont il faut assumer la responsabilité. Comme ce fut le cas pour le Traité théologico-politique de Spinoza et comme ce sera le cas pour la Crise de la civilisation de Huizinga, la Crise de la conscience européenne représente un des grands tournants de la pensée critique qui se traduit dans un style de vie et un choix de résistance. Son auteur, historien et voyageur cosmopolite passionné de son époque, devra en effet prendre position face aux drames du XXe siècle et aux barbaries des deux guerres. Hazard mourra en 1944 participant à la Résistance française. Issue tragique et catastrophique de cette crise qu'après lui nous avons l’habitude de nommer du seul mot: modernité.