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La fille du roi de la mer
Chapitre 18 - LE SECRET DU MARAIS
Eric aiguisait une hache devant la maison. Ses pensées étaient sombres. Knut, persuadé qu'Helga avait péri, ne cessait de harceler son fils pour qu'il se remarie. Eric avait refusé avec violence.
– Enfin, quoi? Tu ne vas pas l'attendre toute ta vie? avait crié Knut, à bout d'arguments. Il y a un an et demi qu'Helga a disparu. Si elle était vivante, il y a longtemps qu'elle aurait reparu, bien avant le premier hiver... et c'est le deuxième, à présent! Une fille de son âge, seule dans la forêt, sans armes et sans outils, a pu arriver à subsister quelques mois, au plus. Elle n'a pas survécu à deux hivers, crois-moi! Le mieux que tu as à faire, c'est de prendre une autre femme; une chrétienne si tu veux, puisque c'est ton idée. Je ne dirai rien là-dessus. Le devoir d'un Viking est de fonder une famille et d'avoir des fils.
Eric avait demandé conseil à Frère Martin, qui avait donné raison à Knut et exhorté le jeune homme à la résignation chrétienne. Il devait considérer Helga comme une martyre, vénérer son souvenir, mais ne point se condamner à un veuvage éternel. Tout ce qu'il pouvait faire, si la perspective d'une nouvelle union lui répugnait trop fortement, c'était de demander à son père de lui accorder un délai. Eric avait suivi ce conseil et avait demandé à Knut de ne point l'obliger à se remarier avant que deux années se fussent écoulées depuis la disparition d'Helga. Knut avait consenti.
La fonte des neiges avait commencé. Les premiers crocus, dans les sous-bois, ouvraient leurs corolles d'un blanc pur ou d'un mauve délicat. Bientôt, ce serait le printemps... Il n'y avait plus que quelques mois avant l'expiration du délai fixé par Knut... Eric leva les yeux et soupira.
Soudain, il tressailli: Astrid se tenait à quelques pas de lui et le regardait en silence. C'était la première fois que la mère d'Helga venait chez les parents d'Eric, depuis la tragique disparition de sa fille. Eric posa sa hache, s'avança au-devant d'Astrid, la salua et l'invita à entrer. Mais Astrid, secoua la tête.
– Non, je ne veux pas entrer... Je veux te parler... à toi seul. J'ai longtemps hésité à le faire, mais.. je crois... oui, je crois que je dois te le dire.
– Eric regardait Astrid avec surprise, se demandant ce que signifiait cette entrée en matière. Il invita Astrid à s'asseoir sous un sapin et prit place auprès d'elle.
– J'ai revu Helga, dit Astrid d'une voix assourdie.
Eric tressaillit violemment.
– Tu as revu Helga? où? quand? Parle!
Il ne se possédait plus.
– Oh! il y a longtemps, plus d'une année! C'était à l'automne, peu après le retour des drakkars. Ton père était parti à la chasse pour plusieurs jours, emmenant tous les hommes avec lui. Une nuit, j'ai entendu frapper au volet, et la voix d'Helga qui disait: – C'est moi... ouvre-moi, mère.» Je me suis levée très vite et je suis sortie. Helga était là, dehors. Je me suis jetée à son cou en pleurant... Je la croyais morte depuis longtemps… Nous sommes allées nous asseoir sous le grand sapin et nous avons parlé... C'est à cause de toi qu'elle était revenue. Elle croyait que tu étais de retour, et elle voulait savoir ce que tu avais dit en apprenant ce qui s'était passé en ton absence...Elle voulait savoir... si tu l'aimais toujours.
Il y eut un grand silence. Astrid reprit avec effort:
– J'ai dû lui dire que tu avais disparu. Alors, elle est repartie dans la foret... Je n'ai pas essayé de la retenir, j'avais peur que quelqu'un du village la voie et cherche à la tuer. Je voulais lui donner des armes et des provisions. Elle a accepté une hache et son couteau de chasse, un peu de farine, du lard et du sel. Elle a refusé la couverture que je voulais lui faire emporter, en disant qu'elle avait des peaux de bêtes en quantité, mais elle a pris une robe et deux tuniques. Elle paraissait en bonne santé et... elle était toujours pleine de foi en son Dieu. J'espérais qu'elle reviendrait me voir... mais elle n'est pas revenue.
Eric dut se rendre à l'évidence: il s'était bel et bien égaré. Parti seul à la chasse ce matin-là, à l'aube, il s'était laissé entraîner très loin, à la poursuite d'un daim, et il avait été surpris par le brouillard à la fin de l'après-midi. Au lieu de s'arrêter où il se trouvait et d'attendre que le brouillard se dissipât, il avait continué à marcher. La nuit était arrivée, Eric avait campé au pied d'un arbre... Maintenant, le jour était revenu, mais le ciel restait couvert et le soleil ne se montrait pas... Impossible, par conséquent, de s'orienter... Eric devait constater qu'il s'était perdu. Il se trouvait dans un lieu sauvage; devant lui s'étendait un marais bordé d'épais fourrés. Eric s'agenouilla et pria, demandant à Dieu de lui venir en aide. Puis il entreprit de contourner le marais. Ce n'était pas facile, à cause de la densité de la végétation: arbrisseaux, buissons touffus, ronces et épines s'enchevêtraient, s'accrochaient aux jambes d'Eric, à ses vêtements... A plusieurs reprises, le garçon dut se frayer un chemin à coups de hache...
Soudain, il tressaillit: en regardant vers le marécage, il venait d'apercevoir un filet de fumée qui s'élevait dans l'air. Une fumée, donc du feu, et par conséquent un être humain... Il mit ses mains en porte-voix et appela. Mais nul ne répondit.
Eric, intrigué, se lança dans le marécage. Qu'allait-il trouver? Un chasseur isolé? Un groupe d'habitations, ou même un campement de bûcherons, au milieu de ce marécage, paraissait peu probable. Enfonçant dans la boue jusqu'aux cuisses, il continua à avancer. Et, soudain, une chanson connue frappa son oreille... La voix était une voix de femme, jeune et fraîche.
– Hé-ho! cria-t-il
La chanson s'arrêta brusquement. Il appela de nouveau. Seul le silence lui répondit. Et soudain la fumée qui le guidait cessa de monter dans le ciel... Eric s'obstina et continua à avancer. Il atteignit bientôt la terre ferme: il se trouvait sur une sorte de petite île au milieu des marais. Il découvrit une cabane de branchages dissimulée derrière d'épais buissons. Près de la cabane, quelques pierres noircies prouvaient la présence d'un foyer. Eric s'agenouilla rapidement, fouilla, et trouva des braises encore rouges: on avait étouffé le feu en le recouvrant de terre. Vivement intrigué le garçon poussa la porte, pénétra dans la hutte... et son cœur chavira. Il se précipita au-dehors, appela de toutes ses forces:
– Helga! Helga! où es-tu? Helga, c'est moi, Eric! Il parcourut l'île en tous sens, battant les buissons, multipliant les appels. A la fin, l'épaisse forêt de roseaux qui recouvrait une partie du marécage s'agita, une fille aux longues nattes blondes, vêtue de peaux de bêtes, en sortit. Eric courut à sa rencontre, à travers le marais, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
– Eric, c'est toi? Tu es vivant! C'est un miracle! cria Helga, riant et pleurant a la fois.
– Deux miracles, tu veux dire! riposta Eric. Je te croyais morte, Helga! Et je te retrouve vivante, et en bonne santé! Raconte-moi vite ce qui t'est arrivé!
– Non, raconte, toi, d'abord!
Exclamations, questions, réponses, s'entremêlaient.
– J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer, Helga! dit Eric quand ils eurent rejoint la terre ferme. Une nouvelle qui va te combler de joie. Dieu a exaucé tes prières: je suis chrétien.
– Dieu soit loué! s'écria Helga. Raconte-moi tout, vite!
Ils s'assirent dans l'herbe, côte à côte, devant la petite cabane rustique.
– Mais pourquoi te sauvais-tu?
– Par prudence, tiens! Je ne voulais pas induire en tentation quelque fanatique qui aurait cru faire plaisir aux dieux en m'abattant comme une louve! Je ne crains pas la mort, mais il faut éviter de donner à quelqu'un l'occasion de commettre un crime. Comment as-tu deviné que c'était moi qui habitais là?
– Tu avais laissé ton couteau de chasse dans la cabane, et je l'ai reconnu!
Il leur fallut plusieurs heures pour se raconter mutuellement leurs aventures. Puis Helga invita Eric à déjeuner, et après un joyeux repas composé de poisson grillé, de gibier et de miel sauvage, ils se mirent à faire des projets d'avenir. Ils revinrent lentement à travers la forêt. Helga avait des points de repère infaillibles qui lui permettaient de retrouver aisément son chemin. Pendant ces deux ans de vie sauvage, auxquelles elle avait réussi à survivre grâce à son courage, son énergie et sa robuste santé, la jeune Danoise avait eu le temps de développer ses connaissances concernant la nature et la forêt!
Ils arrivèrent au village à la tombée de la nuit.
– Que vont dire tes parents? murmura Helga. Que feras-tu si ta mère refuse de me recevoir?
– Nous construirons une maison pour nous deux et nous y vivrons ensemble, répondit Eric.
* * * *
– Vraiment, tu vas repartir, Thierry? fit Helga, attristée. Je croyais que tu allais rester parmi nous!
Eric intervint.
– Voyons, Helga, Thierry ne peut abandonner sa famille et son pays! Maintenant que les missionnaires sont là pour prêcher l'évangile à notre peuple, Thierry désire retourner chez lui et épouser une jeune fille de son pays!
– Il aurait pu épouser Geneviève ou Aliette, murmura Helga.
Thierry ne put retenir un sourire.
– J'ai beaucoup d'amitié pour vous deux, dit-il gentiment, mais ma famille a besoin de moi, je ne puis l'abandonner: ma tante est veuve avec deux jeunes enfants, je dois retourner auprès d'elle et y rester jusqu'à ce que mon cousin Didier ait atteint l'âge d'homme. Après... après, qui sait. Peut-être pourrai-je, un jour, revenir au Danemark... Pour le moment, les missionnaires n'ont plus besoin de moi, Frère André parle très bien le danois, maintenant, et Rorik va me remplacer à l'école et apprendre à lire aux petits.
Rorik était un garçon de seize ans, fort intelligent, un des premiers convertis de la mission, et l'un des premiers élèves de l'école. Il avait fait de rapides progrès, savait maintenant lire et écrire couramment, et Frère André l'avait pris comme moniteur pour enseigner les plus jeunes élèves
– Tu nous oublieras, dit Helga.
– Non, jamais!
Helga soupira. Eric et Thierry possédaient en commun quelque chose qu'elle n'aurait jamais: ils connaissaient tous deux la France, ils y avaient vécu ensemble. Elle, Helga, ne connaîtrait jamais que par l'imagination le château de Hauterive et les bords de la Seine...
Thierry s'embarqua un matin d'automne. Quelques jours avant son départ, il avait eu la joie de voir baptiser les parents d'Helga.
– Reviens nous voir un jour! Promets-nous de revenir! supplia Helga au moment où Thierry allait monter à bord.
– Pourquoi ne viendriez-vous pas en Normandie tous les deux? suggéra Thierry. Je vous attends au château de Hauterive, et vous y serez toujours les bienvenus!