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Qui n'a entendu parler de Djan de la Bolyèta, le lutin de Tsuatzô? C'était un esprit bienfaisant qui rendait mille services aux armaillis.
Grâce au servant, Tsuatzô était le pâturage le plus apprécié de la Gruyère. Et pour les services tout bénévoles qu'il rendait aux bergers, l'esprit ne demandait qu'une petite marque de reconnaissance : il suffisait de lui réserver un peu de crème dans un «diètzo» placé dans un coin du chalet sous les chevrons de l'auvent.
Or, un jour, ce mince tribut de reconnaissance lui fut refusé par un mauvais armailli, impie, avare, orgueilleux, qui se vantait de n'avoir besoin de personne. Au lieu d'offrir de la crème à l'hôte pacifique et méritant du chalet, il mit dans le «diètzo» certaine chose que les gens bien élevés ont garde de ne désigner jamais par son vrai nom. Ce malappris s'appelait Franz.
La réponse ne se fit pas attendre. La nuit suivante, pendant que les bergers dormaient profondément sur leur lit de fougères, une voix stridente et moqueuse criait par la cheminée : «Franz, écouârtze, ch'ta né !»
Le coupable armailli se réveille en sursaut, écoute et n'entend plus les sonnailles de ses vaches. Il se lève en toute hâte, appelle son monde et court à la recherche de son troupeau.
En ce moment, la lune, planant au-dessus de la dent de Lys, laissa entrevoir dans la déchirure d'un nuage une face grimaçante. Sa lumière blafarde éclairant les «Riondès de Tsuatzô» permit à Franz de découvrir au fond des précipices tout son troupeau qui ne formait plus qu'un amas de chairs pantelantes. Et, pendant que le malheureux se lamentait en désespéré, la voix moqueuse du lutin répétait encore «Franz, écouârtze, ch'ta né !»
Aujourd'hui, Djan de la Bolyèta semble avoir pardonné. Mais quelle est cette voix de femme que l'on entend dans le lointain, tantôt dans la forêt des Albeuves, tantôt du côté du Tsuatzô? C'est, assure-t-on, Franz le méchant berger. A la vue de son troupeau perdu, dans son désespoir, il se serait précipité lui-même dans le gouffre où ses bêtes avaient péri. En punition de sa lâcheté, il doit pendant mille ans..., porter continuellement, en ayant soin d'éviter tous les passants, de l'eau du ruisseau des Albeuves jusqu'au chalet de Tremettaz, au moyen d'une boille.
La pierre mouillée du chalet indique l'endroit où il la dépose pendant qu'il reprend haleine, avant de continuer sa course. La voix de femme avec laquelle il pleure son péché d'ingratitude est le témoignage laissé aux vivants de son manque de courage en face du malheur. Un homme doit rester ferme en présence de l'épreuve et ne jamais s'abandonner au désespoir.
Source
Sentier thématique :
Au pays des Légendes de la Gruyère
Texte :
Clément Fontaine, tiré de "Sous la bannière de la Grue"
Adaptation :
Belén Clément