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La confiance dans les concitoyens est plus élevée en Suisse que dans les pays voisins. Un homme effectuant un saut à l’élastique. (Image: Keystone)
Bien des problèmes de société ne peuvent être résolus que si les membres qui la composent sont prêts à coopérer. Or, nombreux sont ceux qui, en Suisse, voient cette coopération et la cohésion sociale qui en découle en danger. Le vaste débat de ces dernières années sur les mesures anti-Covid, le regain d’attention sur l’antagonisme ville-campagne et la polarisation émotionnelle (ou affective) grandissante les préoccupent. Mais ce sentiment est-il juste? Si c’est le cas: où le bât blesse-t-il et quels sont les remèdes?
Comment analyse-t-on la cohésion?
Pour pouvoir considérer la disposition à coopérer comme une grandeur influençable, il faut disposer d’un modèle axé sur les conditions institutionnelles et économiques qui favorisent ou affaiblissent la cohésion. Selon des études scientifiques[1], les facteurs qui contribuent à une coopération accrue sont, par exemple, l’inclusion sociale, le capital social (autrement dit un réseau solide de relations informelles) et la mobilité sociale. En fonction de cette constellation, le sentiment d’appartenance et la confiance élevée envers autrui sont à la fois le résultat et le signe d’une société cohésive.
Confiance générale élevée en Suisse
En comparaison internationale, le niveau de confiance envers autrui est relativement élevé en Suisse. Dans l’Enquête sociale européenne[2], le pays obtient un score moyen de 5,76 pour les années 2002 à 2020. Dans cette vaste enquête de sciences sociales, les personnes interrogées sont invitées à évaluer leur niveau de confiance envers autrui sur une échelle de 0 («On n’est jamais trop prudent») à 10 («On peut faire confiance à la plupart des gens»). Certes, le score de la Suisse est inférieur au score moyen de 6,52 des pays scandinaves, qui enregistrent les niveaux de confiance les plus élevés du monde. En revanche, il dépasse la moyenne de 4,79 des pays voisins. L’enquête révèle également que le niveau de confiance en Suisse est relativement stable et qu’il affiche même une tendance en légère hausse au cours des dernières années (voir illustration).
En Suisse, la confiance envers autrui est plus élevée que dans les pays voisins (2002-2020)
Inclusion et mobilité sociales renforcent la cohésion
En Suisse, le niveau d’inclusion sociale est élevé également. Loin d’être réservé à quelques-uns, le privilège de pouvoir participer à la vie sociale est favorisé par un filet de sécurité sociale étendu ainsi que par un marché du travail flexible qui récompense la responsabilité individuelle, maintient le chômage à un bas niveau et contribue ainsi à une faible inégalité, en comparaison internationale, dans la répartition des revenus primaire (c’est-à-dire avant la redistribution opérée par l’État). Ce dernier constat corrobore celui de la recherche empirique, qui, à plusieurs reprises, a conclu à une corrélation négative entre l’inégalité économique et la confiance générale envers autrui[3].
Cette inclusion sociale est étroitement liée à la mobilité sociale ascendante, soit l’élévation du niveau social d’une personne par rapport à ses parents en termes de niveau de formation, de profession et de situation économique. En Suisse, les perspectives de promotion sociale sont renforcées notamment par le système de formation professionnelle duale qui permet une grande perméabilité en ce sens qu’il est possible d’obtenir une maturité professionnelle après avoir effectué un apprentissage, par exemple. La Suisse se distingue enfin par un esprit de milice marqué dans les organisations publiques et par une riche vie associative. Ces deux phénomènes favorisent une large mise en réseau qui transcende les classes socio-économiques.
La crainte de perdre ses acquis
Même en Suisse, la population se demande néanmoins avec inquiétude si elle pourra maintenir son niveau de vie et conserver ses acquis à l’avenir. Dans le domaine de la politique sociale, de telles craintes amènent rapidement à se demander si les redistributions atteignent les personnes qui en ont effectivement besoin. La peur de voir une politique mal ciblée menacer la cohésion sociale se manifeste dans la controverse actuelle sur le travail à temps partiel et dans les discussions sur le financement de l’accueil extrafamilial ou sur la politique du logement. Des idées nouvelles sont donc requises. Dans une société fortement attachée à la responsabilité individuelle économique, une réflexion pourrait par exemple être menée sur la question de savoir si l’octroi de subventions doit être subordonné à l’exigence d’effectuer un certain nombre d’heures de travail dans le cadre d’un emploi rémunéré. Au nom de la cohésion sociale, il faut également garder un œil sur la hausse des prix de l’immobilier qui sont un facteur primaire des inégalités patrimoniales.
À ces préoccupations matérielles s’ajoute la crainte d’une remise en cause des certitudes sur les habitudes de vie ou, plus généralement, des valeurs culturelles. Ces craintes sont alimentées par les défis posés par l’immigration, mais aussi par les discussions actuelles qui remettent en question l’identité sexuelle et les rôles attribués jusqu’à présent selon le genre.
Processus résilient de résolution des problèmes
Les préoccupations matérielles et les craintes identitaires offrent un terreau fertile aux recettes simplistes et à la chasse aux boucs émissaires. Mais ceux qui exploitent les problèmes en creusant des fossés afin de renforcer leur propre position ont-ils la tâche facile? Ou, pour poser la question autrement: quels facteurs contribuent à répondre de manière constructive aux préoccupations de la population? Ces questions s’intéressent aux processus politiques qui ont été mis en place pour résoudre les problèmes. La Suisse s’est dotée de principes institutionnels, comme le fédéralisme, qui permettent d’ajuster les réponses au cercle des personnes concernées de manière relativement flexible. Les problèmes sont résolus en parallèle à différents niveaux (communes, cantons, Confédération): des groupes d’intérêt à la recherche d’un compromis peuvent ainsi s’affronter dans un cas et travailler main dans la main dans l’autre.
Un autre principe institutionnel qui rend la vie dure à ceux qui cherchent à tirer profit des problèmes est celui de la démocratie directe. En Suisse, les citoyens peuvent demander, dans le cadre d’une initiative populaire, la tenue d’une votation sur un thème particulier. Grâce à ce découplage, les questions particulièrement controversées sont tranchées séparément des élections. En conséquence, les candidats qui adoptent des positions extrêmes sur ces questions bénéficient d’une moins grande attention.
Une autre force unificatrice relativement méconnue est à chercher dans le système électoral. Le Conseil national et les parlements cantonaux sont élus au scrutin proportionnel. Grâce à la multitude de partis qui en résultent, les intérêts des électeurs sont particulièrement bien représentés. Dans le même temps, les membres de l’exécutif sont élus au scrutin majoritaire dans presque tous les cantons, de sorte que les partis situés aux extrêmes de l’échiquier politique sont incités à désigner des candidats modérés pour avoir une chance d’être représentés dans les gouvernements[4]. Une collaboration productive dans ces instances n’en devient que plus vraisemblable.
Développement des règles de gestion des conflits
La cohésion sociale peut être considérée comme l’une des conditions essentielles d’une cohabitation paisible et productive et d’une richesse individuelle élevée en termes de facteurs matériels et de satisfaction individuelle. Une telle cohésion sociale suppose un certain degré de confiance entre les membres d’une société.
La cohésion sociale ne signifie toutefois pas l’absence d’intérêts antagoniques ou de conflits. Il est très important qu’une société reconnaisse et traite rapidement les conflits latents en faisant en sorte que ses membres acceptent les règles de gestion des conflits en vigueur. Pour rester efficaces, ces règles sont aussi sujettes au changement, car l’évolution technologique modifie le vivre-ensemble dans tous les domaines. Plus les processus de gestion des conflits continueront à être développés sur une large base, plus la Suisse parviendra à préserver sa cohésion sociale.
- Voir OCDE (2011).
- Voir Enquête sociale européenne (2020).
- Voir Algan et Cahuc (2014).
- Voir Eichenberger et al. (2021).
Bibliographie
- Algan Y. et Cahuc P. (2014). Trust, growth, and well-being: New evidence and policy implications. In: P. Aghion und S. N. Durlauf (Éd.). Handbook of Economic Growth, Vol. 2. San Diego: Elsevier: 49-120.
- Eichenberger R., Portmann M., Schafer P. et Stadelmann S. (2021). Mehrheitswahlen in Mehrpersonenwahlkreisen: Ein Schweizer Erfolgsrezept? Perspektiven der Wirtschaftspolitik 22(4): 315-329.
- Enquête sociale européenne (2020). European Social Survey Round 1-10 Data. Sikt – Norwegian Agency for Shared Services in Education and Research, Norway – Data Archive and distributor of ESS data for ESS ERIC.
- OCDE (2011). Perspectives du développement mondial 2012. La cohésion sociale dans un monde en mutation. Paris: OCDE.
Bibliographie
- Algan Y. et Cahuc P. (2014). Trust, growth, and well-being: New evidence and policy implications. In: P. Aghion und S. N. Durlauf (Éd.). Handbook of Economic Growth, Vol. 2. San Diego: Elsevier: 49-120.
- Eichenberger R., Portmann M., Schafer P. et Stadelmann S. (2021). Mehrheitswahlen in Mehrpersonenwahlkreisen: Ein Schweizer Erfolgsrezept? Perspektiven der Wirtschaftspolitik 22(4): 315-329.
- Enquête sociale européenne (2020). European Social Survey Round 1-10 Data. Sikt – Norwegian Agency for Shared Services in Education and Research, Norway – Data Archive and distributor of ESS data for ESS ERIC.
- OCDE (2011). Perspectives du développement mondial 2012. La cohésion sociale dans un monde en mutation. Paris: OCDE.
Proposition de citation: Alois Stutzer ; Benjamin Jansen (2023). Comment les principes institutionnels encouragent la cohésion sociale. La Vie économique, 12 décembre.