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Robert antipater
par Francesco Biamonte
Publié le 13/07/2005
Il y a quelques années, alors un éminent spécialiste de Robert Walser me dit en souriant avec un brin de malice que tout auteur ou lettré de plus de cinquante ans que j'aurais interrogé sur l'auteur biennois aurait commencé par me dire qu'il avait été le premier à le lire, à une époque où il était inconnu. J'eus l'occasion peu après de demander au téléphone à Paul Nizon s'il accepterait d'écire un petit texte sur Walser pour une revue littéraire. Il commença par préciser qu'il lisait Walser alors que personne ne le connaissait encore, et refusa d'accéder à ma requête avec ces mots prononcés sur un ton un peu agacé: «Vous comprenez, écrire sur Robert Walser aujourd'hui, c'est comme écrire sur Guillaume Tell».
C'est vrai. Walser semble être devenu la nouvelle figure tutélaire de la littérature suisse. Tandis que Frisch et Dürrenmatt, naguère dioscures ou saints patrons des lettres helvétiques, glissent peu à peu dans le domaine paléonthologique, Walser en devient le nouveau père. Avec ceci de particulier que contrairement à Tell, il n'a rien de paternel ni d'héroïque, et que l'on ne veut pas le partager - c'est aussi cela que trahissait l'agacement de Nizon.
Tout est là: on veut discuter et débattre de Frisch et Dürrenmatt, mais on préfère être seul avec Walser; et ses lecteurs ont presque tous en eux la conviction d'être, sinon les premiers et les seuls, du moins les plus intimes. C'est peut-être cette manière profondément engagée d'être au monde, d'être rebelle sans être le moins du monde politique, d'être inclassable et impossible à récupérer parce qu'infiniment individuel qui rend Walser si cher à tant de personnalités et de tempéraments différents, dans une époque revenue des utopies et souvent dégoûtée des idéologies - y compris de celles qui la gouvernent; une époque qui ne peut ni ne veut plus envisager l'engagement civique et politique comme on le faisait il y a encore un quart de siècle, mais souffre de ne plus participer au monde, à l'humanité et à son renouveau avec la même intensité. A cette génération, Walser tend la preuve vivifiante (un mot qui revient souvent à son sujet, et qui lui va vraiment très bien) que ce qu'elle cherche peut exister: son écriture témoigne d'un éveil amoureux face au monde, et d'un pouvoir subversif toujours neuf, complètement personnel. Walser écrivit «Nul n'est autorisé à se conduire comme s'il me connaissait». Et pourtant: en dépit de leurs manières surraffinées et de leurs faux-fuyants, quel autre rapport que l'intimité ses textes nous ouvrent-ils?
On peut penser à tout cela et à bien plus en lisant le dernier numéro paru du Passe-Muraille, le journal littéraire dirigé par Jean-Louis Kuffer: Antoni Moeri, Matthias Zschokke, Fabio Pusterla, Jacques Roman, s'y expriment dans des textes très personnels, justement, témoignant de l'intimité spécifique que chacun entretient avec Walser. On croise par ailleurs dans cet excellent numéro le Guillaume Tell (tiens tiens) d'Alfred Berchtold, mais aussi un compte-rendu passionnant du même Moeri sur le Pladoyer en faveur de l'intolérance de Slavoj Zizek: nous le citons ici parce qu'il s'y retrouve la préoccupation d'une époque où le «tout se vaut» d'un post-modernisme mal compris dépolitise désespérément l'espace social. L'avènement de l'individu attendu dès l'ère romantique et que la démocratie semblait promettre menace aujourd'hui d'échouer: bien des êtres sont projetés dans l'égarement plutôt que dans la liberté, avec pour corollaire l'apparition d'identités et d'appartenances d'autant plus rigides qu'elles sont factices ou décoratives, incapables de se mettre en tension entre elles ou de porter des dimensions universelles. En nous promenant avec Robert Walser, nous nous persuadons à nouveau que cette individualité irréductible et ouverte au monde, au quotidien, à l'art, est possible. Autant de résonnances que complète l'inédit de tête du Passe-Muraille, de Walser justement, et où il est question de la joie de lire… le journal.