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Bernard est ébéniste. Il est mandaté par un architecte pour un projet de construction de grande étagère. Bernard travaille d'arrache-pied sur cette étagère et en construit un pan entier en une journée. Mais le soir même, l'architecte détruit le pan et lui demande de recommencer.
Cette scène dure plusieurs jours; Bernard travaille inlassablement sur ce pan d'étagère qui lui semble sans fin, il s'épuise et se démène mais n'arrive jamais à voir le bout de sa production, ne touche plus de salaire, et à ceux qui s'intéressent à son art il ne peut montrer qu'un pan d'étagère inachevé. Bernard finit par jeter l'éponge et au bout de deux semaines, las de voir son travail défait tous les soirs et face à l'amenuisement de ses ressources, il décide de rompre son contrat.
Le cas de Bernard est celui de cette énorme catégorie de personnes dans le monde que l'on appelle communément "femmes au foyer". Il y a certes quelques hommes dans le lot, mais il s'agit en général de mères qui, à la naissance de leur premier ou deuxième enfant arrêtent de travailler face à une équation impossible à résoudre, malgré leurs bons principes féministes, et le risque grandissant qu'elles ne puissent jamais retrouver un emploi. Et leur travail quotidien ressemble étrangement à celui de Bernard: lits faits au carré qui sont défaits chaque soir, la même vaisselle qu'elle lavent interminablement, les vêtements qu'elle repassent et repassent... totalisant plus de cent heures de travail hebdomadaire que personne ne reconnaît, qui ne produit rien de visible, qui n'est jamais rémunéré, mais sans lequel toute la famille vivrait dans un capharnaüm ingérable et sortirait mal nourrie dans des vêtements sales et froissés. Sans compter les métiers cumulés de chauffeur, répétitrice, psychologue, cuisinière, organisatrice d'events, infirmière, gestionnaire, livreuse et j'en passe. En public elles auront pourtant toutes le même comportement, celui de mettre en avant leur progéniture et leur mari qui parlera avec fierté de ses fonctions quotidiennes, celles que l'on voit, que l'on quantifie, et que l'on gratifie chaque mois d'une rémunération honorable. Les femmes au foyer resteront en retrait, invisibles aux yeux de cette société qui dénigre leur dur labeur et leur refuse un digne salaire.
En ce 8 mars 2020, je ne peux rien offrir de mieux à toutes ces femmes à travers le monde que ces quelques lignes pour valoriser leur travail de l'ombre, leur courage et leur dignité.