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Une femme, de dos, habillée de noir strict souligné par un chignon, la scène est dépouillée, quelques cubes recouverts comme le sol d’un grand drap-manifeste sur lequel on devine des bribes de slogans, de mots d’ordre, de cris de ralliement. Nul besoin de signifier au public que la représentation commence, l’attention est immédiatement happée par cette mise en place qui préfigure, dans cette puissante simplicité, l’intensité de ce personnage et de ce qu’elle a à nous dire.
Figure de proue de la Commune de Paris en mai 1871, Louise Michel est devenue une icône révolutionnaire dont (presque) tout le monde connaît le nom, mais dont, en réalité, on ne sait pas grand-chose. Charlotte Filou sort la militante anarchiste féministe de l’imaginaire collectif, la remet sur le devant de la scène, à la première personne, dans une auto-réflexion lucide de la complexité de sa vie avec, pour commentateur, un homme (José Lillo) qui contextualise les fragments biographiques, fait des incises historiques, entre parfois dans le récit en portant la voix des accusateurs ou lit des écrits de personnalités publiques de l’époque, dont les vers de Victor Hugo adressés à la femme condamnée au bagne. Dans un effet miroir, il laisse également filer de manière ironique un parallèle avec la situation contemporaine, politique et sociale française qui ne saurait déplaire à la cinéaste Justine Triet qui a profité de sa Palme d’or au dernier festival de Cannes pour dénoncer les mêmes maux.
Louise Michel naît le 29 mai 1830 en Haute-Marne. C’est un enfant « illégitime » : sa mère est la servante du châtelain de Vroncourt et son père probablement le fils du châtelain. Elle grandit dans cette famille, portant même son patronyme, Demahis, jusqu’à ce que sa mère et elle soient chassées du domaine à la mort de ses grands-parents. Elle a 20 ans et grâce à la solide éducation libérale qu’elle a reçue, elle devient institutrice, puis fonde une école libre où elle enseigne selon des principes républicains. En 1853, elle ouvre une école privée à Paris puis enseigne dans une institution à partir de 1856. Pour satisfaire sa soif de connaissance, elle suit les cours du soir dans les domaines les plus modernes du savoir. À Paris, elle fait la connaissance de Jules Vallès, Eugène Varlin, Rigault, Eudes et surtout Théophile Ferré, révolutionnaires Blanquistes des années 1860. Elle écrit pour des journaux d’opposition, rédige des poèmes qu’elle adresse à Victor Hugo avec qui elle entretient une correspondance de 1850 à 1879.
Militante de l’opposition républicaine et socialiste, elle plaide également en faveur des droits des femmes. Après avoir pris part à la Ière Internationale, Louise Michel dirige le comité de vigilance du XVIIIème arrondissement (comité de citoyennes). Sa participation active à la Commune de Paris en mai 1871 lui vaut d’être condamnée à la déportation à vie en Nouvelle-Calédonie. Arrivée à Nouméa en 1873, elle se lie d’amitié avec les Kanaks, dont elle apprend la langue, et les Kabyles, entreprend de les instruire et soutient leur soulèvement contre la présence coloniale. C’est sans doute au contact de Nathalie Lemel, l’une des animatrices de La Commune, déportée avec elle, qu’elle devient anarchiste. En 1880, Louise Michel est amnistiée et peut rejoindre Paris.
Elle reprend aussitôt ses activités politiques, donnant des conférences en France comme à l’étranger, défendant l’abolition de la peine de mort, les ouvriers et les chômeurs, et publiant de nombreux écrits. Constamment surveillée par la police, régulièrement emprisonnée, elle poursuit son militantisme politique jusqu’à sa mort en 1905.
L’écrin du Théâtre des Amis offre un environnement idéal à l’intimité qui s’installe entre les comédien·nes et le public, entre Louise Michel et l’auditoire conquis auquel elle s’adresse. La Première, qui a eu lieu le 6 juin à guichets fermés, a valu à Charlotte Filou, José Lillo, ainsi que le reste de l’équipe – tant les costumes, les lumières et la musique ponctuent à la perfection la mise en scène au cordeau de cette création – une longue ovation. La scénographie, sobre et élégante, permet l’exploration de toutes les profondeurs de champ, y compris le franchissement du 4ème mur par le jeu et la narration, mais aussi physiquement.
Charlotte Filou ne joue pas Louise Michel, elle donne âme, esprit et chair à Louise. Le monde raconte, juge, scrute Louise Michel, Charlotte Filou s’empare du pronom personnel – Je est Louise. Avec assurance, incandescence, la comédienne livre son personnage autant qu’elle le lit, soufflant « sur la poussière » pour charrier vers nous « le vent de la révolte », mettant en avant la modernité de la lutte de Louise Michel, intersectionnelle avant l’heure, révolutionnaire sociale, féministe, antispéciste, anticolonialiste : « Tout va ensemble, tout se tient, tous les crimes de la force. »
Louise, d’après les mémoires de Louise Michel jusqu’au 25 juin 2023
Ma, 20h. Me, je, sa, 19h. Ven 20h30. Dim, 17h. Relâche lundi
Adaptation et mise en scène, Charlotte Filou avec la collaboration de José Lillo et d’Antoine Courvoisier; avec Charlotte Filou et José Lillo; lumière de Rinaldo Del Boca; costumes de Ljubica Markovic; musique d’Antoine Courvoisier; Coproduction Le Chariot / Cie Filou Théâtre, avec le soutien des Maisons Mainou; 80 minutes.
Dans l’espace du théâtre, une exposition des œuvres récentes d’André du Besset (10h-13h & 14h-17h, jusqu’au 30 juin).
Malik Berkati
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