Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07237.jsonl.gz/456

Contrairement à la perception de Thomas Hobbes (De Cive, 1651) qui voit dans l'état de nature, la compétition, la violence et la loi du plus fort, un débat, notamment animé par Pierre Kropotkine (L'Entraide, 1902), à tenté d'installer l'idée de collaboration comme étant plus prégnante et réaliste en regardant bien la nature. Il s'agit dès lors d'insister sur les relations coopératives, mutualistes ou symbiotiques entre organismes ou individus dans les processus de sauvegarde et d'évolution. Faire passer comme loi de la nature la loi du plus fort, sert essentiellement à justifier la compétition et ses dégâts alors qu'à l'exception de quelques fauves et des capitalistes, la violence et la compétition sont très rares à l'état naturel ou circonscrites à la période des amours.
Comparant divers savoirs puisés dans l'histoire, l'anthropologie, la sociologie, l'éthologie, la zoologie ou la botanique - nous empruntons ici plus particulièrement à la mycologie, à la géodrilologie et à la myrmécologie - nous prenons en exemple quelques relations d'entraide tirées de constats plus ou moins récents autour des champignons, des lichens, des vers de terre et des fourmis, histoire de se faire une idée (Andreas Gigon, 2020).
Les champignons vivent de la décomposition des matières mortes qui forme l'humus et nourrit les plantes. Ils entrent en symbiose avec cet environnement.
La relation entre les champignons mycorhiziens (mykes = champignon, rhiza = racine) et une plante est un exemple de relation symbiotique. Un réseau de filaments fongiques (hyphes) entoure les racines fines de la plante et s'étend à l'intérieur des cellules racinaires. Le réseau de champignons achemine les composés de phosphore et de carbone du sol vers les racines de la plante. Grâce à la photosynthèse, la plante peut produire des hydrates de carbone simples, dont une partie est restituée aux champignons. De leur côté, les champignons fournissent à la plante des substances nutritives vitales qu'ils prélèvent dans le sol.
Les orchidées vivent en symbiose avec un type particulier de champignons racinaires dont elles dépendent pour leur croissance. Les hyphes du champignon pénètrent dans les graines des orchidées, qui ne contiennent presque pas de nutriments, et plus tard dans les racines de la plantule, fournissant ainsi les nutriments nécessaires à la plante.
Il existe également des champignons - ceux dont les fructifications se trouvent en surface, mais aussi les moisissures et les rouilles - qui dévorent les nématodes nuisibles aux plantes grâce à leurs hyphes souterraines.
Dans les lichens, un champignon ascomycète et l'algue photobionte vivent en symbiose, dans une relation étroite et durable.
Des relations insignifiantes pour certains, mais vitales pour d'autres, se retrouvent par exemple dans les excréments des animaux, dans lesquels on trouve des spores de champignons et des bactéries. Ces excréments nourrissent les plantes qui, à leur tour, pénètrent dans le système digestif des animaux, ce qui est vital pour leur métabolisme.
De nombreuses espèces de champignons sont disséminées par les animaux. L'odeur des fructifications attire de nombreuses espèces animales qui les mangent puis dispersent les spores avec leurs déjections. Ou alors, les tissus contenant les spores restent collés à la fourrure des animaux qui les transportent au loin.
En creusant la terre, les vers, les fourmis et d'autres animaux encore favorisent la croissance des plantes de diverses manières. Ils facilitent la pénétration de l'eau et de l'air dans le sol. Les amas d'excréments de vers, riches en nutriments dans les prairies et les pâturages, peuvent contenir une grande variété de graines qui permettent aux germes des espèces les plus diverses de s'enraciner dans les profondeurs. Les fourmis jouent également un rôle de "police sanitaire" en mangeant ou en enterrant les cadavres d'animaux malades, empêchant ainsi la propagation des maladies. Elles éliminent également les parasites des plantes en les débarrassant de leurs prédateurs et des tiques.
Depuis Charles Darwin (L'Origine des espèces, 1859), nombreux sont ceux qui partent du principe que la survie nécessite une lutte pour l'existence et que la loi du plus fort domine dans l'évolution. L'une des théories les plus courantes est que le plus apte à survivre se reproduit, de sorte qu'il se distingue de plus en plus de son espèce d'origine pour, finalement, donner naissance à une nouvelle espèce.
La question de l'entraide a effleuré Darwin sans qu'il ne s'y soit véritablement intéressé, mais il ne l'a pas écartée. L'état actuel des recherches tendrait à montrer que les espèces les plus aptes à survivre auraient aussi profité de relations étroites avec d'autres espèces. La lutte du plus fort qui semble se justifier sur un plan purement génétique ne serait pas la seule dominante dans l'évolution : la loi de l'entraide semble tout aussi importante à la promotion des espèces. Ces relations entre espèces concernent aussi l'organisme humain puisque des milions de micro-organismes vivent par exemple dans l'estomac ou sur la peau.
*Les relations au sein d'une même espèce - interactions reproductives, élevage des petits, nutrition et soins corporels - ainsi que les relations unilatérales, bénéfiques pour l'un des partenaires et insignifiantes voire pesantes pour les autres, ne sont pas abordées dans ce texte. L'accent est plutôt mis sur les relations entre différentes espèces, leurs soutiens mutuels étroits et durables, nécessaires au bon fonctionnement de la vie dans la nature. Nous parlons ici des relations dites « positives » ou « d'entraide » qui se sont installées spontanément dans le cycle du vivant.
Jean-Damien Fleury, Esther Maria Jungo