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14/04/2017
Dans le dernier épisode de ce visionnaire feuilleton, nous avons laissé l'Elfe jaune alors qu'il conversait avec la reine Amariel des fées de Vouan, en Savoie, et qu'elle venait d'évoquer l'amour qu'elle avait pour lui, ce qui l'avait troublé. Elle poursuivit son discours par d'autres mots encore.
Ne te trouble pas à mes paroles, Elfe jaune. Écoute attentivement. Les temps rendent nécessaire cette épreuve, pour toi. Tu en sortiras grandi, si tu n'en es pas trop sûr. Aie confiance. Mais ne te surestime jamais. Tu n'as point besoin d'être parfait pour être aimé.
Je ne te dirai rien. Les mots sont inutiles. La source te parlera en images, à travers son chant et son rythme. Écoute-la. Concentre-toi. Ne détourne pas ton attention. Vénère-la. Derrière son eau se trouve une haute déesse, une entité noble et grandiose.
Ne cède cependant pas à la passion, si tu la vois. Ne te noie pas dans son flot pur, ne t'y jette pas. Pense à moi, qui t'ai ici guidé.
Elle cessa de parler. L'Elfe jaune fit ce qu'on lui commandait. Il s'approcha de la source. Il sentit des gouttelettes lui couvrir le visage, se répandre sur son costume, où elles luisirent comme autant de perles fines.
Il regarda l'eau qui tombait dans le lac, et le son l'en recouvrit comme une nappe, et il eut le sentiment de bruissements à son oreille, de souffles - ainsi que de tentacules légers, qui l'enlaçaient, le caressaient.
Une angoisse monta en lui. Mais il se souvint d'Amariel, de son visage calme et serein, lorsqu'elle l'observait avec bienveillance, peut-être avec amour; ce visage dans son âme s'éclaira, et son courage revint. Il continua d'avancer, allant jusqu'au bord de l'eau, et il se demanda s'il devait y pénétrer. Lentement, il fit quelques pas dans le lac, attentif à ne faire aucun bruit, à ne pas éclabousser, comme s'il avait craint de réveiller une bête, qui y eût dormi.
Curieusement, il ne sentit pas l'humidité se répandre sur ses jambes. Nul froid ne se faisait sentir, pas même sur ses pieds, autour de ses bottes. Il percevait une douceur. Mais elle n'était ni chaude ni froide; elle semblait avoir la même chaleur que lui.
Il continuait de scruter la source, et il lui parut que des étincelles y étaient charriées. Il regarda en haut, et elles se voyaient, effectivement, dès le sommet de la cascade, flottant sur l'eau de la rivière supérieure et se montrant au bord de la chute comme des joyaux flottants. Il regarda en bas, et elles lui parurent s'enfoncer dans le lac avant de disparaître, comme éteintes dans cette eau inférieure.
Il scruta les profondeurs, tâchant d'en apercevoir des reflets; les lueurs s'y dissolvaient pourtant. Soudain, des formes surgirent. Étaient-elles nées des étincelles, déployées en figures inconnues au fond du lac? Elles étaient étranges, et plutôt effrayantes.
L'Elfe jaune distinguait des monstres. Ils ne semblaient point finis, dans leur élaboration. Il eut un mouvement de recul. Ils étaient de grande taille, et flottaient dans une eau verte, transparente et pure. Mélange de mollusques, de crustacés, de pieuvres, ils dépliaient leurs membres terrifiants, comme pour le saisir ou l'inviter à les rejoindre. Leurs yeux, remplis d'intelligence, paraissaient aussi pleins de malignité, et de moquerie. Ils se dirigeaient lentement vers lui.
Il voulut rebrousser chemin, mais ses membres étaient comme paralysés. Il se sentit changé en statue.
Une terreur sourde envahit son âme. Avait-il été dupé? Il se demanda si Momulk, même, faisait à présent l'objet d'une trahison, et l'imagina crucifié, mis à mort dans d'atroces souffrances, et les fées ricanantes dansant autour de lui, la bouche dégoulinante de son sang. Elles venaient plonger, dans sa vision, leurs mains griffues dans son sein ouvert, et lui lacéraient le cœur, le foie, les viscères, sans que Momulk pût même trouver le repos à sa douleur par la mort.
Une odeur immonde monta aux narines de l'Elfe. De grosses gouttes de sueur coulèrent sur son front. Le flot du lac, jusque-là si plane, se rida, et un bras immense, long et noir, en sortit. L'Elfe ferma les yeux et voulut crier le nom d'Amariel, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Il se concentra sur le visage de la dame. Son cœur ralentit un peu. Son battement s'était considérablement accéléré. Il respira profondément, ouvrit les yeux et projeta un rai de lumière solidifiée vers le bras. Telle une lance, le trait de feu jaillit de son œil et ne toucha que l'eau limpide et calme, où il rebondit comme si elle eût été un bouclier fait de métal. Le bras avait disparu. Les monstres aussi, remplacés par des pierres.
Il se tourna vers la source, puis vers la berge; et Amariel s'en était allée. Il regarda à nouveau la source, car quelque chose y était apparu, qu'il n'avait point vu auparavant: un arc-en-ciel brillait dans le nuage de gouttelettes qui l'entourait. Il scruta, encore, cet arc de couleurs, et il lui sembla qu'il grandissait, et s'approchait de lui, qu'il le ceignait de ses teintes, et l'enveloppait. Un instant il fut ébloui. Il tendit le bras, ferma les yeux, puis les rouvrit. L'arc-en-ciel avait disparu. Mais la source aussi, et le lac avait changé de face. À sa place était un immense tapis de pierreries luisantes.
Mais il est temps, lecteur, de laisser là cet épisode. Nous irons la prochaine fois jusqu'à la fin de la vision de l'Elfe jaune et verrons qui il a vu sur le tapis de pierreries luisantes dont nous venons de parler.
09/02/2017
Dans le dernier épisode de cette mystérieuse geste, nous avons laissé l'Elfe jaune en train de discuter avec Amariel, reine des fées de Vouan. Et elle lui racontait la création de la Lune, à laquelle elle disait avoir assisté, étant née avant. Et elle avouait que, demeurées sur Terre, elle et ses sujettes avaient été gagnées par l'esprit impur. Et elle continua à parler.
Mais nous sommes comme les premières marches vers l'antique Royaume: la terre de la Lune, celle dont les ténèbres sont chassées, et où brille la lumière d'or dont s'emplit l'univers. Là, par delà l'obscurité terrestre, règne Ordolün, là se tient son palais que visita jadis Captain Savoy, et où il épousa Adalïn la fille du roi, et dont il ramena les trésors par lesquels la justice peut briller à nouveau sur la Terre périssable, et le secret d'élever jusqu'à lui des disciples pris parmi les hommes mortels, tel que tu es, toi, au premier rang.
Or, n'as-tu pas le tournis? Les mots que tu utilises d'ordinaire peinent à désigner précisément ces mystères, et les paroles que nous utilisons sont propres à induire en erreur tous les êtres humains, qui ont, hélas! des choses une perception tristement matérielle, grossière.
Bientôt tu apprendras le langage des fées de Vouan, voire celui des génies de Lënipeln, et déjà tu connais quelques mot, enseignés par Captain Savoy, de la langue du pays d'Ordolün. Je pourrai alors te transmettre des vérités plus pures et plus hautes, puisque à présent je suis encore contrainte d'user de langages vulgaires, bassement terrestres. Sache qu'il existe des langages qui nomment mieux que d'autres les choses élevées, qu'il est entre eux une hiérarchie, et qu'il te reste à apprendre ceux qui te permettront, par exemple, de saisir le temps dans sa simultanéité, et de voir les différents siècles comme autant de lieux, au sein de l'éternité. Alors tu comprendras mieux les grands événements auxquels j'ai fait allusion, et la nature profonde des fées de Vouan, des génies de Lënipeln à la tête desquels se trouve don Solcum le Génie d'or, et les immortels de la Lune et de la cour d'Ordolün. Tu saisiras même, au-delà, la nature des dieux, des anges, de l'univers!
Sois patient, ô Elfe jaune, et cette science profonde te viendra.
Ayant dit ces paroles, elle s'arrêta. Mais l'Elfe jaune, bouleversé, tenait la tête baissée, et demeurait silencieux. Puis, il releva les yeux, et osa la regarder: des larmes s'y trouvaient. Des images d'une beauté grandiose avaient traversé son esprit, aux mots d'Amariel, et son cœur n'y avait point résisté. Il avait senti des larmes monter à ses yeux comme une source jaillissante, et avait dû les laisser couler.
Il n'aurait su dire pourquoi; mais un récit fabuleux s'était déroulé sous les yeux de son âme, et il avait eu l'impression de se souvenir d'événements oubliés, et auxquels il avait curieusement participé, qui le concernaient plus que toute autre chose au monde. Oui, il avait su ce récit, et l'obscurité s'était emparée de lui, sans doute à la naissance. À présent les actions qu'il narrait lui revenaient en foule, vifs comme s'il les avait vécus récemment, et comme si sa vie sur Terre, depuis qu'il les avait oubliés, n'était que pure fumée, vaine vapeur.
L'émotion peu à peu se dissipa. Les perceptions des choses s'imposèrent à nouveau à son esprit, et la vision du jardin, et la beauté d'Amariel. Il reprit courage, car la reine des fées de Vouan le regardait patiemment, sans le fixer avec ardeur, mais en mouvant les yeux, et en regardant parfois ailleurs, ou en baissant les paupières, afin qu'il ne se sentît pas oppressé, et comme toujours la bienveillance de son regard revenait lui envoyer ses doux rayons, son cœur se raffermit, et il se sentit plus fort, plus libre, plus sûr de lui.
Et il sourit.
Amariel, le voyant reprendre ses sens, dit: Il te faut apprendre une dernière chose. Mais elle est à voir: il ne s'agit pas, cette fois, de paroles. Viens avec moi. Ajuste tes pas aux miens. Car je dois t'emmener vers le lieu d'un mystère propre à Vouan. Suis-moi.
Il le fit, et elle l'entraîna.
Ils marchèrent quelque temps, et parvinrent devant des rochers recouverts de verdure; une brume dorée s'élevait. Et voici! Amariel lui montra une cascade, et un lac dans lequel elle se jetait et dont l'eau étincelante était semblable à du cristal. Un son argentin en venait, comme si la cascade chantait.
Et la reine des fées dit: Vois, ô Elfe! Vois, ici tombe une source au secret impénétrable. Nul mortel jamais ne pourra complètement le percer. Mais des reflets pourront en venir aux plus sages, s'ils la contemplent longuement, ayant dans le cœur la vertu des saints, et dans l'esprit la lumière de l'intelligence, et dans les membres la patience du roc.
Sache qu'il y a là du péril, car le langage de la source a des mots si purs qu'ils peuvent déchirer les âmes faibles. Pareils à des flèches de cristal, ils peuvent les lacérer, et les réduire en miettes. Une angoisse immense peut en venir, et la folie, voire la mort. Mais tu es prêt, Elfe, je le sais. Mon œil l'a vu. Mon amour l'a perçu.
Entendant ces paroles, l'Elfe jaune sursauta. Il se demanda quelle signification elles avaient. Amariel continua.
Mais, cher lecteur, vous ne connaitrez la suite de ce mystère que la fois prochaine, car l'épisode présent commence à être long. La vision de l'Elfe jaune dans la source de Vouan pourra alors être dite.
07/12/2016
Dans le dernier épisode de cette fabuleuse geste, nous avons laissé l'Elfe jaune, ami nouveau de Momulk et disciple premier de Captain Savoy, dans le royaume immortel d'Amariel, reine des fées de Vouan, alors qu'elle lui en révélait les mystères. Et elle parlait toujours, et l'Elfe ne l'interrompait pas.
À toi qui fus mortel, Elfe jaune, et qui l'es encore à maints égards, je dois encore révéler ceci. Ces fleurs que tu vois ici, ces herbes, tu peux être étonné de ne pas les voir, telles quelles, dans le royaume de tes pères. Sache qu'elles en sont ce que certains parmi vous ont appelé le type causal, imaginé par d'aucuns génies parmi les mortels, mais que la Terre périssable n'a plus reproduit tel quel depuis l'origine des temps. Car elle a été affaiblie, et n'a plus pu le faire; elle a dû se contenter de copies, déformées par l'intervention de mauvais génies.
En elle, sache-le, habitent toutes sortes d'esprits impurs qui déforment les formes premières, et provoquent leurs déclinaisons innombrables dans le monde mortel, provoquant des variations en les traversant, en se plaçant dans le rayonnement qui depuis le Ciel les crée: leurs ombres le gênent et déséquilibrent l'harmonie des étoiles.
Prends garde à ceci que ces esprits impurs peuvent ne pas t'apparaître comme tels: ils peuvent n'être pas ouvertement les serviteurs de Mardon. Nous-mêmes, fées de Vouan, sommes ce que nous pouvons appeler des esprits impurs, et pouvons par notre action imparfaite déformer les plantes qui naissent parmi vous, dans le monde mortel; nous pouvons incliner les rayons célestes différemment de ce qu'ils auraient dû, si nous agissons avec trop d'emportement, ou trop de faiblesse. Tel est le destin de la Terre; tel est son lot fatal. Ne vénère pas à l'excès les esprits qui te paraissent bons; car eux-mêmes sont impurs, et ils pourraient vouloir t'utiliser comme un esclave, si tu les prenais pour des dieux. La tentation en existe, en eux, et certains y cèdent, rejoignant de fait les hordes de Mardon, même lorsqu'ils suivent d'autres bannières.
Pourquoi en est-il ainsi? La sagesse divine a fait les choses comme elle l'entendait, pour que les hommes et les anges en sortent grandis. Les mortels ne sauraient supporter l'effet exercé directement des plantes fondamentales, telles qu'elles poussent encore dans mon royaume. L'ombre jeté sur elles permet à la science de l'homme d'en découvrir les vertus cachées et de les utiliser pour se soigner et guérir, tant dans son âme que dans son corps. En elles en effet l'éclat originel demeure, à la façon d'un fil d'or; mais il s'agit de le trouver. S'il était donné sans obstacle aux hommes, ils en deviendraient fous, et se dissoudraient dans l'extase qu'ils en recevraient. Or, il ne le faut pas; il faut, car c'est écrit, qu'ils deviennent maîtres d'eux-mêmes, et ainsi un obstacle leur est opposé.
Comprends-tu, Elfe jaune? Je sais qu'il y a là des énigmes qui peuvent faire tomber dans un gouffre, faire au moins ressentir la présence d'un abîme, et créer un vertige; mais, en tant qu'homme devenu elfe, tu dois connaître ces choses. À présent d'une double nature, à la fois humaine et elfique, tu vis dans les deux mondes, celui des mortels et celui des génies, et il faut que tu te meuves aussi librement dans l'un que dans l'autre.
Sache aussi que c'est ton maître, Captain Savoy lui-même, qui m'a chargée de t'enseigner ces mystères. Tu peux en être surpris, voire en douter: à quel moment aurais-je bien pu prendre ses directives, depuis que nous sommes entrés, toi, moi et Momulk, en Vouan? Mais les messagers qui passent d'un lieu à l'autre ne te sont pas tous connus, ni les voies par lesquelles les mots peuvent être transmis. Aie confiance, et crois-moi: à ta sagesse, il est indispensable de savoir les choses dont je t'ai parlé.
Alors l'Elfe jaune répondit: Cependant, ô reine, je suis inquiet, et angoissé: la Terre périssable doit-elle toujours demeurer la proie des esprits que tu dis impurs? Ne pourra-t-elle jamais être pure et belle comme l'immortel royaume de Vouan?
On dit qu'elle l'a été, autrefois, en un âge qu'on dit d'or, et que les mortels et les immortels vivaient ensemble, que les dieux vivaient sur Terre; n'en sera-t-il donc plus jamais ainsi?
- Il existe, ô Elfe – fit Amariel -, un printemps des mondes, et la Terre pourra retrouver la beauté pure de ses origines, mais après s'être transformée. Tu as raison: ce qu'on nomme la Terre périssable et le royaume des Immortels autrefois ne faisaient qu'un, et la chute des Anges rebelles a entraîné à sa suite un grand nombre d'hommes qui ont failli et se sont détachés, avec leurs royaumes propres, de la grande Terre originelle.
L'immortel royaume de Vouan est une relique de ce temps béni: il est resté pur, jusqu'à un certain point, et ses habitants sont toujours tels qu'ils étaient avant l'apparition de la Lune - puisqu'ils datent de ce temps.
La Lune en effet n'est apparue que lors d'une grande bataille entre les Anges, et c'est ainsi que la Terre fut scindée et qu'une partie rapetissa et devint la Terre mortelle. D'autres parties, telle que le royaume de Vouan, devinrent intermédiaires, et c'est pourquoi j'ai osé dire que nous autres fées de Vouan étions aussi, en un certain sens, des esprits impurs.
Mais cet épisode commence à être long, et il faut y mettre fin. La prochaine fois, nous connaîtrons la vision que l'Elfe jaune, à l'invitation d'Amariel, eut dans l'eau d'une cascade.