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En 2016, j’ai publié une critique de la conception de Nozick de l’Etat comme résultat d’un processus spontané ne violant pas les droits naturels (au sens lockéen du terme) des individus. Il y a quelques jours, Jérémy Boer a publié sur un forum libéral la présente tentative de réfutation de mes arguments. Bonne lecture ! AF
Dans son article Une société sans Etat est possible : critique de l’Etat minimal de Nozick, Adrien Faure présente plusieurs arguments contredisant la thèse nozickéenne selon laquelle « l’apparition de l’Etat à partir de l’état de nature (anarchie) correspond à un processus spontané ». Nozick et Adrien s’accordent sur le fait que les individus en anarchie auraient recours à des agences de protection afin d’externaliser les coûts de protection et de se consacrer à d’autres tâches selon le mécanisme classique de division du travail et d’échange. Adrien écrit :
« Nozick imagine trois scénarios différents qui surviendraient nécessairement en cas de conflit entre clients de deux agences différentes (x et y) :
(1) X et y s'affrontent et x remporte toujours les batailles. Les clients de y le quittent pour devenir clients de x afin d'être mieux protégés et x obtient un monopole de fait.
(2) X remporte les batailles sur un espace géographique A et y remporte les batailles sur un espace géographique B. X domine l'espace géographique A et y domine l'espace géographique B.
(3) X et y remportent le même nombre de batailles au sein du même espace géographique. X et y décident qu'un acteur extérieur à x et y tranchera leurs différends pour éviter de coûteuses batailles supplémentaires. Ce troisième […] équivaut à un [système fédéral].
Ces trois scénarios expliquent selon Nozick comment, à partir de l'état de nature, des agences de protection de facto monopolistiques émergent nécessairement sur des aires géographiques données. »
La principale objection d’Adrien Faure est la suivante : la guerre coûte cher, donc les agences de sécurité ont intérêt à coopérer pour maintenir leurs coûts bas et éviter de perdre leurs clients au profit d’autres agences de sécurité plus coopératives (et donc moins chères). Aucune agence n’est donc en mesure de l’emporter sur les autres et la concurrence est maintenue sur une même zone géographique. Je pense que la thèse d’Adrien Faure est fausse et échoue à réfuter la thèse de Nozick pour deux raisons :
- Elle ignore la dimension spatiale des conflits.
- Elle sous-estime les bénéfices de la guerre.
En effet, comme la plupart des entreprises de service, les agences de sécurité doivent se trouver à proximité de leurs clients pour pouvoir les servir. Elles sont constituées d’une ou plusieurs bases (places fortes, casernes, dépôts d’arme, bureaux, etc.) et leurs employés vivent à proximité de ces bases. Plus les clients sont éloignés et plus il est risqué et coûteux pour les agences d’intervenir en leur faveur. Inversement, plus elles sont près de leur base et plus elles sont puissantes : elles disposent de places fortes, elles peuvent déployer leurs troupes rapidement, etc. Les clients auront donc tendance à choisir les agences de sécurité situées à proximité de leur domicile pour obtenir une meilleure protection. S’ajoute à cela les loyautés et les pressions locales. Pour les mêmes raisons, les nouvelles agences auront intérêt à ouvrir le plus loin possible les unes des autres pour éviter les risques de conflit et attirer des clients qui ont besoin d’agences plus près de chez eux.
Ceci étant dit, supposons que plusieurs agences ouvrent à proximité les unes des autres de sorte que leurs zones d’intervention se chevauchent. Plus leurs clients interagissent les uns avec les autres, plus elles auront de conflits à régler. Dans ce cas-là, les scénarios de Nozick apparaissent plausibles. Selon moi, les agences tendront naturellement vers le monopole selon les mécanismes suivants :
- L’agence ou l’alliance d’agences la plus puissante aura tendance à attirer plus de clients et de ressources (meilleure protection et meilleure capacité d’intimidation) jusqu’à rendre les autres agences impuissantes (incapables de rivaliser en cas de conflit), obtenant ainsi le monopole sur sa zone géographique.
- L'agence la plus puissante éliminera la ou les autres agences se situant sur sa zone géographique en les absorbant ou en les détruisant. Les autres agences situées en dehors de la zone concernée seraient trop éloignées pour concurrencer l’agence victorieuse qui obtient ainsi le monopole sur sa zone.
Ce processus est plausible aussi bien avec deux agences qu’avec un grand nombre d’agences à l’état initial.
Par ailleurs, Adrien sous-estime le bénéfice de la guerre pour les agences les plus puissantes. Obtenir le monopole, que ce soit par la diplomatie ou la guerre, sur un territoire, permet de réduire la menace que constituaient les autres agences et d’accroitre le pouvoir et la richesse des agences victorieuses. Adrien Faure suggère que les agences qui s’épuisent à la guerre seraient à la merci d’autres agences pouvant proposer leurs services moins chers, mais comme je l’ai démontré, cette hypothèse ignore la dimension géographique du conflit. Les agences non-affectées par le conflit, même plus puissantes, sont trop éloignées pour pouvoir opérer dans la zone concernée. Si elles voulaient capter le marché local, elles ne pourraient le faire qu'en éliminant l'agence locale. En effet, si une agence est déjà implantée sur un territoire, comme on l’a démontré plus haut, il est improbable qu’une agence “étrangère” propose ses services à des clients situés sur une zone largement contrôlée par une agence rivale. En cas de conflit entres clients locaux, l’agence locale l’emporterait systématiquement. Il est également peu plausible qu’une agence locale dominante autorise volontairement l’implantation d’agences rivales sur son territoire compte tenu que cela représenterait une menace contre son pouvoir et sa survie. Ce processus est corroboré par l’analyse du fonctionnement réel des sociétés humaines. En effet, c’est ainsi que fonctionnent non seulement les Etats, mais aussi les tribus, les clans, les gangs, les mafias ou les seigneurs féodaux. Leur pouvoir est toujours associé à un territoire qu’ils dominent sans partage.
Adrien Faure présente deux arguments supplémentaires contre la concentration des agences de sécurité. Il écrit : « Une grande taille peut provoquer un accroissement des coûts administratifs et une baisse de l'efficacité à transmettre l'information au sein de l’entreprise. » Ce qui favorise l’émergence de nouvelles agences. Il ajoute : « si les consommateurs sont suffisamment mécontents de l'offre qu'ils ont contractée, ils accepteront de payer le prix qui permettra à un nouvel acteur de leur proposer une offre alternative. » En réalité, ces arguments en faveur de l’émergence de nouvelles agences sont très faibles en comparaison des arguments en faveur du maintien des monopoles. En effet, comment une nouvelle agence pourrait-elle s’implanter sur une localité où il existe déjà une agence bien établie sans que celle-ci ne réagisse et la tue dans l’œuf ? Ce serait aussi difficile que de renverser le gouvernement d’un Etat. Et si une nouvelle agence parvenait malgré tout à se développer sur le même territoire que l'agence la plus ancienne, il se produirait le même phénomène que précédemment décrit et un retour au monopole.
Enfin, Adrien Faure note que Nozick « se demande s'il existe tout de même une différence entre ces agences monopolistiques et des États minimaux, car il semble qu'elles n'interdisent pas ‘’à certaines personnes de faire respecter leurs propres droits’’ (1) et elles ne semblent ‘’pas protéger tous les individus à l'intérieur de leur domaine (zone géographique)’’ mais seulement leurs clients (2). » Il répond au point (1) que les agences monopolistiques vont spontanément interdire - sous peine de sanctions - aux individus de faire respecter leurs propres droits par eux-mêmes, car ces derniers pourraient employer des procédures inconnues ou non fiables, faisant courir potentiellement des risques et des dangers pour leurs clients. Il répond au point (2) en argumentant que comme les agences monopolistiques vont interdire aux individus de se faire justice elles doivent compenser ce désavantage en leur offrant gratuitement leurs services de protection. L'adoption de ces comportements par les agences monopolistiques - les transforme de facto en États-minimaux. Je souscris à ces arguments de Nozick. Adrien Faure ne présente aucune objection à ces arguments.
Ainsi, en conclusion, l’apparition spontanée d’Etats minimaux en anarchie est confirmée par l’analyse des hypothèses de Nozick au regard de nos connaissances sur le fonctionnement normal des humains et des théories de l’économie géographique. La thèse est également confirmée par l’analyse empirique des sociétés humaines. Cette démonstration invalide l’anarchie libérale en montrant qu'elle ne peut exister dans la pratique, la reléguant ainsi au rang des utopies.
Jérémy Boer