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Jacques Moser*
Le décalage entre le mot et la chose désignée, le brouillage entre le signifiant et le signifié (le mot et ce que ce mot associe en nous) peuvent, par leur apparente simplicité, donner l’illusion de la clarté, mais servent en réalité à entretenir la confusion
Le langage est une des grandes acquisitions de l’homme, acquisition dont nous ne percevons de loin pas tous les mystères. Ce que nous savons est que la langue forme la pensée, non l’inverse. Chaque langue véhicule une culture et des perceptions qui lui sont propres. Notre vision du monde est façonnée par la langue que nous parlons, dans laquelle nous pensons et vivons, que nous entendons. Nous habitons notre langue. Passer d’une langue à une autre, c’est passer d’une culture à une autre, voire d’un monde à un autre, et le regard porté sur les choses s’en trouve parfois profondément modifié. Tous les traducteurs connaissent les difficultés liées à ce genre de passage.
Les milieux politiques, les états-majors des armées et le monde du marketing ont compris depuis longtemps l’usage qu’ils pouvaient faire de la langue: cette dernière est un outil puissant pour manipuler les opinions publiques lorsqu’il s’agit de promouvoir une cause ou des intérêts particuliers. C’est dans ce contexte que sont nées les novlangues, ces formes de langues de bois propres aux diverses disciplines.
La caractéristique de la novlangue est de restreindre le nombre des concepts, de les diluer en nivelant les nuances. La novlangue utilise de préférence des euphémismes, ces expressions qui atténuent une idée ou un fait dont l’évocation directe pourrait déplaire, choquer ou paraître brutale. L’exemple le plus caricatural a été fabriqué par les nazis: la «solution finale», cette formule affreusement paradoxale qui laisse supposer que, s’il y a «solution», c’est qu’il y a problème. Les militaires ont emboîté le pas avec les «frappes chirurgicales», pour ne pas dire bombardements, les «dégâts collatéraux», pour ne pas désigner les victimes civiles, le «nettoyage ethnique» pour ne pas dire déplacement forcé ou, pire, extermination.
La publicité et le marketing ne sont pas en reste: ils réduisent la réalité à son plus simple dénominateur, avec des slogans réducteurs, du genre «ce que tu veux, quand tu veux, où tu veux». Les exemples sont multiples. Ainsi de nombreux messages publicitaires se terminent par la formule «tout simplement», manière de dire au lecteur que, si sa vie est compliquée, c’est par sa propre faute: il n’avait qu’à acheter la solution toute faite qui lui est proposée. Le but recherché, bien sûr, est de gommer toute complexité, toute nuance, de réduire la réalité à un modèle binaire rassurant. En somme une pensée qui ne prévoit ni ambiguïté, ni incertitude, ni doute.
Le décalage entre le mot et la chose désignée, le brouillage entre le signifiant et le signifié (le mot et ce que ce mot associe en nous) peuvent, par leur apparente simplicité, donner l’illusion de la clarté, mais servent en réalité à entretenir la confusion. Il n’est pas pensable que cela n’influence pas à la longue, d’une manière ou d’une autre, notre vison du monde.
* Médecin généraliste, ancien délégué du CICR, traducteur et rédacteur du bulletin périodique «PSR News»
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