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Les théories scientifiques sont toujours discutables pour de nombreuses raisons: parce que les faits auxquels elles se rapportent peuvent être représentés de diverses façons; ou parce qu’elles émanent d’acteurs qui sont influencés par des rapports de force.
TEXTE | Geneviève Ruiz
La théorie de la relativité générale d’Einstein constitue un aboutissement remarquable d’enquête scientifique. Cependant, «il nous faut toujours accepter une théorie scientifique, qu’elle traite d’orbites planétaires, de taux d’inflation, de maladies héréditaires ou de quoi que ce soit d’autre, avec grande circonspection jusqu’à ce que l’on soit contraint de la considérer comme réfutée au profit d’une théorie plus adéquate», écrit Robert Nadeau, épistémologue et professeur à l’Université du Québec dans un article consacré à la nature des théories scientifiques. Il poursuit: «Aucune affirmation n’est définitive en science, aucune explication ne peut se donner pour la seule valable, aucune observation n’est jamais suffisante par elle-même pour clore le débat sur la justesse d’une conception des choses.» Ce qui fait dire à la philosophe Marion Vorms, maître de conférences à l’Université Paris 1: «La notion de théorie nous place ainsi face à un étrange paradoxe: la théorie, c’est à la fois la forme la plus aboutie et systématique de la connaissance scientifique, et ce qui, par essence, peut toujours être remis en question.»1Vorms M., Qu’est-ce qu’une théorie scientifique? in Lepeltier T., Histoire et philosophie des sciences, Sciences humaines, 2013 Les épistémologues débattent depuis longtemps sur la finalité des théories scientifiques. Les théories doivent-elles viser la vérité? C’est ce qu’affirment les réalistes, pour qui il s’agit d’affirmations qui portent sur des entités et des faits réels. Selon eux, «quand la théorie quantique parle du spin d’un électron, elle présuppose que les électrons existent et que le spin est une propriété réelle», précise Marion Vorms. Pour les instrumentalistes, les théories n’affirment rien sur le monde. Il s’agit de représentations symboliques des phénomènes qui ne sont ni vraies ni fausses.
Si les théories scientifiques comportent, par essence, diverses limites, il est par ailleurs difficile de les distinguer des théories non scientifiques. Cette démarcation fait également l’objet d’intenses débats. Tout le monde est néanmoins d’accord pour affirmer que l’une des propriétés de l’énoncé scientifique est de pouvoir être testé empiriquement. Suffirait-il alors d’observer les régularités de notre environnement pour en déduire des lois scientifiques? La fable de la dinde du philosophe Bertrand Russell montre que c’est insuffisant: une dinde s’aperçut qu’on la nourrissait tous les jours à 9 heures du matin. Elle observa qu’elle était nourrie à 9 heures du matin dans des circonstances différentes, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente. Elle en conclut logiquement qu’elle était toujours nourrie à 9 heures. Malheureusement, cette induction se révéla erronée le soir de Noël, lorsque, au lieu d’être nourrie, elle vit son cou se faire trancher.
Pour Karl Popper2Karl Popper (1902-1994) est un philosophe des sciences autrichien à l’origine du poppérisme et auteur du célèbre ouvrage La Logique de la découverte scientifique (1934). Il considère que les deux principaux problèmes des théories sont l’induction et la démarcation entre science et métaphysique. Toute hypothèse scientifique doit être réfutable. Si on ne peut la réfuter, ce qui est le cas de la psychanalyse, on ne peut la considérer comme de la science., une théorie est scientifique uniquement si elle est réfutable par l’expérience. Si on observe des corbeaux noirs, cela va certes augmenter la confiance dans l’hypothèse que tous les corbeaux sont de cette même couleur, mais cela ne la rend pas vraie. Par contre, si on aperçoit un corbeau blanc, elle sera réfutée.
Le dilemme du théoricien
Une théorie n’est pas un simple énoncé de faits. «Dire que l’éclair est toujours suivi d’un coup de tonnerre permet de prédire le tonnerre dans certaines situations, mais ne l’explique pas, indique Marion Vorms. Pour l’expliquer, il faut en appeler aux processus électriques et thermiques sous-jacents.» Or le problème, c’est que ces concepts explicatifs ne sont pas observables, alors que c’est justement l’expérimentation qui démarquait la science des pseudo sciences. Marion Vorms souligne que « la notion de théorie nous place face à un véritable dilemme, que le philosophe Carl Hempel appelait le ‹dilemme du théoricien›, et dont voici les deux branches: a) soit nos concepts théoriques, in fine, renvoient au monde empirique; mais dans ce cas ils n’apportent aucune explication et la science n’est qu’un catalogue (certes, fort sophistiqué) de faits d’observation; b) soit nos concepts théoriques renvoient à des entités et processus non empiriques; mais comment, dès lors, peuvent-ils prétendre expliquer quoi que ce soit et comment les hypothèses peuvent-elles être vérifiées?»3Vorms M., Ibid.
Un autre enjeu lié aux théories scientifiques est en lien avec les types de représentations utilisés, qu’il s’agisse de graphiques, de dessins 3D ou de photos. «Différentes représentations possédant un contenu identique, mais sous des formats différents, ne faciliteront pas les mêmes raisonnements chez leurs utilisateurs, explique la philosophe. Leurs fonctions explicatives et prédictives ne seront pas remplies de la même manière. Le modèle tridimensionnel de la double hélice élaboré par Watson et Crick pour représenter la structure de l’ADN n’est pas seulement une illustration: c’est le modèle qu’ils manipulent et au moyen duquel ils raisonnent.»
Alors que les simulations sur ordinateur sont devenues le quotidien de certains scientifiques, le rôle central que les modélisations jouent dans l’interprétation et la portée des théories a évidemment pris une importance croissante.
L’influence limitée des rapports de pouvoir
Mais un autre aspect peut constituer une limitation des théories. En quoi les scientifiques sont-ils influencés par des normes culturelles et par les rapports de force qui traversent la société? Quel est le degré de singularité des activités scientifiques au regard des autres activités sociales? «Comme dans tout autre domaine, on retrouve dans les sciences des enjeux de pouvoir ancrés dans des différences de statuts ou des formes variées de discrimination, note Michel Dubois, sociologue des sciences et directeur du Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne. Personne ne peut le nier sérieusement.» Mais cela n’empêche pas qu’il y ait des spécificités qui caractérisent l’activité scientifique. Par exemple le contrôle par les pairs ou la reconnaissance de ses propres erreurs: «Il existe des formes de contrôle collectif propres à la communauté scientifique, souligne Michel Dubois. La preuve scientifique est indissociable d’un grand nombre d’interactions sociales. Tout comme il existe des logiques d’action qui ne peuvent être réduites à un simple calcul d’intérêt.» Pour le sociologue, les valeurs propres aux sciences cohabitent avec les dimensions politiques, sociales ou financières. «Il faut se méfier de toutes formes de simplification: il est faux de penser que la science se situe au-dessus des rapports de force, tout comme il est faux de penser qu’elle s’y réduit.» Les sciences se construisent dans les laboratoires, durant les colloques ou lors des négociations avec les instances de financement. Tous ces éléments sont reliés les uns aux autres.
La question de la résolution des grandes controverses scientifiques illustre cette imbrication entre divers niveaux: lorsque deux théories se retrouvent en compétition pour expliquer un phénomène, sur la base de quels critères l’une l’emportera-t-elle? «Impossible de généraliser, répond Michel Dubois. Parfois, la réputation des institutions ou des individus peut avoir un impact sur la clôture d’une controverse, mais il arrive également que cette clôture s’appuie sur des arguments scientifiques. Le plus souvent de bons arguments doivent s’articuler avec des stratégies de persuasion ou d’alliances.»
Qu’en est-il de l’influence culturelle sur les théories scientifiques? Selon Thomas Kuhn4Thomas Samuel Kuhn (1922-1996) est un philosophe et historien des sciences américain, dont les recherches ont porté sur les structures et les dynamiques des groupes scientifiques. Il se base sur l’idée d’un développement discontinu des théories dans l’histoire des sciences, sujettes à des révolutions qui mpliquent des ruptures avec les savoirs anciens : il s’agit par exemple de la révolution copernicienne ou de la théorie de l’évolution des espèces., elles prendraient toujours du sens au sein d’un paradigme qui comprend l’ensemble des croyances ou des postulats partagés par une communauté. Là encore, la réalité est plus complexe, selon Michel Dubois: «L’intuition originale de Kuhn est trop généralisante. N’importe quelle enquête de terrain suggère rapidement que l’adhésion aux normes culturelles ou cognitives est variable selon les scientifiques considérés. Par exemple, la recherche conduite principalement dans les pays anglo-saxons sur la génétique et l’épigénétique des orientations sexuelles est fréquemment le fait de chercheurs appartenant à des minorités sexuelles. Mais cela n’empêche nullement les résultats de recherche d’être évalués sur la base des critères standards de la communauté scientifique.»
La difficile neutralité du scientifique expert
La question de la neutralité du scientifique ne s’est par ailleurs pas toujours posée dans les mêmes termes qu’actuellement. «Au début du XXe siècle, les savants étaient nombreux à s’engager politiquement en faveur de la science, explique Sylvain Laurens, sociologue et maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, qui a étudié l’histoire de l’engagement politique des scientifiques français dans son livre Militer pour la science. Ils construisaient leur discours sur ce que la science pouvait faire pour la société, sur la définition de leur métier et de la vérité. Aujourd’hui, on a le sentiment que le bon savant est neutre politiquement, il est convoqué sur demande du politique comme expert pour résoudre des problèmes ponctuels. Or c’est dans cette posture qu’arrive parfois une distorsion entre consensus scientifique et vérité publique.» Car il y a l’espace scientifique dans lequel les preuves s’administrent à coups d’expériences et dans lequel, par essence, une théorie n’est jamais définitive, et l’espace public qui attend des indications claires, comme c’est le cas avec la pandémie actuelle. Si on comprend cela, on saisit mieux pourquoi des experts peuvent affirmer des choses différentes, tout en se réclamant de la science.
image 1 Ce dessin représente un spermatozoïde humain contenant un homunculus, une version miniature d’être humain préformé. Il a été réalisé par le biologiste et physicien néerlandais Nicolas Hartsoeker (1656-1725). La théorie de la préformation a été conçue au XVIIIe siècle pour expliquer le développement embryonnaire.
image 2 Le Modulor a été créé en 1945 par l’architecte franco-suisse Le Corbusier (1887-1965). Cette silhouette humaine standardisée permet de concevoir la taille et la structure des unités d’habitations. Le Corbusier pensait ainsi disposer d’un système directement lié à la morphologie humaine, plus adapté que le système métrique.
image 3 La Trahison des images est l’un des plus célèbres tableaux du peintre surréaliste belge René Magritte (1898-1967). Il y mobilise la réflexion du spectateur sur la question de la réalité effective des choses.
image 4 Première simulation en 3D d’une étoile à neutrons de type magnétar, publiée en mars 2020: lorsqu’une supernova, soit les phénomènes qui surviennent lors de l’implosion d’une étoile en fin de vie, devient une étoile à neutrons, son champ magnétique devient extrêmement intense. Les astronomes Robert Duncan et Christopher Thomson ont postulé l’existence des magnétars en 1992. A l’heure actuelle, leur formation représente toujours un défi théorique.
© Wellcome Library / London / Wellcome Images – Le Corbusier, Modulor, © F.L.C. / Adagp, Paris, 2020, René Magritte, La Trahison Des Images, 1929 © Photothèque R. Magritte/Adagp Images, Paris, 2020 – Courtesy Of Science Advances
Les limites des découvertes
Einstein a-t-il «découvert» le quantum de lumière en 1905? C’est peut-être ce qu’un élève apprendrait à l’école. Pourtant, la notion même de «découverte» scientifique est questionnée par les philosophes des sciences. Car dans le processus sinueux qui fait passer un énoncé scientifique d’une hypothèse parmi d’autres à une théorie aboutie, il y a rarement une date ou un nom.
Einstein propose donc en 1905 une hypothèse selon laquelle la lumière est composée d’éléments discrets et insécables. Elle s’oppose aux théories d’alors, pour qui la lumière est un phénomène ondulatoire. Einstein considère-t-il cela comme une découverte? Pas vraiment: il s’agit d’une piste proposée en vue de trouver une meilleure explication aux phénomènes observés. Il faudra d’ailleurs encore une vingtaine d’années pour que les physiciens lui accordent du crédit.
Dans un article intitulé Anatomie d’une découverte: le photon, Léna Soler, philosophe à l’Université de Lorraine, décortique les nombreuses raisons qui amènent Einstein à soutenir son hypothèse. Outre les arguments purement physiques, on y trouve des considérations d’un autre ordre appelées «thématiques», soit des caractéristiques esthétiques attribuables à une théorie. Dans le cas d’Einstein, l’unité et la simplicité représentent des aspects fondamentaux. Le dualisme des théories de l’électromagnétisme lui paraissait insupportable et il se devait de proposer une autre voie.
«Il n’y a rien d’aussi pratique qu’une bonne théorie»
(de l’anglais There is nothing so practical as a good theory), Lewin K., Field theory in social science: selected theoretical papers, New York, 1951
image 5 Mi-dinosaure mi-oiseau, l’Archéoptéryx a vécu il y a environ 150 millions d’années. Le premier fossile a été découvert en 1855. Il s’ensuivit une controverse scientifique pour savoir si ’Archéoptéryx constituait un oiseau, un dinosaure ou une forme transitionnelle, soit une espèce à la fois ancêtre d’une espèce connue et descendant d’une autre espèce.
image 6 Manifestation de militants de la mouvance QAnon le 22 août 2020 à Los Angeles. Le nom de cette communauté complotiste pro-Trump est issu de l’apposition des deux premières syllabes de anonymous et de la lettre Q. Cette lettre provient du pseudonyme d’un internaute dont les posts ont lancé le mouvement: Q Clearance Patriot. Il faut savoir que la lettre Q désigne aux États-Unis un niveau d’habilitation secret-défense.
© Kyle Grillot/Afp, Getty Images
Définitions
Épistémologie
Du grec ancien epistémê, «connaissance vraie, science», l’épistémologie est un domaine philosophique qui analyse et critique toutes les disciplines scientifiques, ainsi que leur méthodes et résultats. Elle s’interroge sur les objectifs de la science, sur ses principes fondamentaux.
Explicandum
Du latin explicandum «qui doit être expliqué», il s’agit, en philosophie, d’un phénomène qui nécessite une explication. De son côté, l’explicans est l’explication de ce même phénomène. L’explicans ne doit pas être la seule explication de l’explicandum: sinon on se retrouve dans un schéma circulaire.
Limite
Il s’agit à la fois d’un nom et d’un adjectif invariable. Dans le deuxième cas, il signifie «passable, à peine acceptable» ou parfois «extrême», comme dans l’expression «à la limite». Lorsqu’il s’agit d’un nom, il comporte plusieurs sens: frontière, début et terme d’une période, ou point où s’arrête l’action ou l’influence de quelqu’un ou de quelque chose.
Preuve
La preuve scientifique sert à confirmer ou à infirmer une théorie ou une hypothèse. Bien que les critères de preuves varient selon les disciplines, elles doivent être empiriques et se baser sur une méthodologie scientifique.
Rationalisme
Doctrine philosophique pour laquelle rien de ce qui existe dans le monde ne trouve une explication étrangère à ce que la raison ou le raisonnement humain peut accepter. Les phénomènes réels relèvent d’une causalité et de lois stables et non d’une révélation divine.
Théorie
Pour Robert Nadeau dans La Nature des théories scientifiques, «une théorie est d’abord et avant tout un ensemble systématiquement organisé d’énoncés concernant certaines entités qui en constituent le domaine ou concernant certains phénomènes récurrents qui en constituent la portée. Plus précisément, on dit qu’une théorie est un ensemble d’énoncés fermé sous l’opération de déduction.»
Degrés d’adhésion aux théories du complot
TEXTE | Geneviève Ruiz INFOGRAPHIE | Bogsch & Bacco
Quel est le degré d’adhésion aux théories complotistes ? C’est la question principale à laquelle a souhaité répondre une enquête, réalisée par questionnaire, confiée à l’Institut d’études opinion et marketing en France par la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch. Elle a montré que deux personnes sur trois étaient hermétiques au complotisme. L’âge (moins de 24 ans) et le sentiment de ne pas avoir réussi sa vie ont été corrélés avec la perméabilité aux théories du complot.