Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06868.jsonl.gz/612

Processus TDR
(Territorialisation - Déterritorialisation - Reterritorialisation)
et territoire transfrontalier franco-genevois
Claude Raffestin, géographe, professeur honoraire à l'Université de Genève
Toute problématique régionale est constituée par une sorte de triangle dont les sommets sont définis par un vouloir, un pouvoir et un savoir. Le vouloir définit des questions que l'on pose à la réalité soit pour la connaître soit pour agir sur elle. Ce n'est pas la même chose, mais il y a le plus souvent intersection et convergence entre la volonté de connaître et celle d'agir. D'ailleurs, nous ne connaissons les choses qu'en agissant sur elles. C'est une illusion de penser qu'il y a une connaissance pure : Ie rapport main-cerveau est toujours en fin de compte une relation utilitaire, qu'elle soit immédiate ou différée.
Le pouvoir définit une capacité de transformation qui est tout à la fois une construction et une destruction. Destruction d'un état antérieur et construction d'un nouvel état de choses. La transformation présente une double face qui devrait dans chaque cas être analysée de manière à maximiser les gains et à minimiser les coûts.
Le savoir délimite des procédures qui tentent de mettre en perspective les questions et de mobiliser la capacité de transformation à disposition selon les ressources informationnelles du système et les objectifs que les acteurs se sont donnés.
Le vouloir-pouvoir-savoir peut concerner des actions spécifiques: définir, délimiter, organiser, gérer, vivre, etc. D'où évidemment des constructions régionales différentes. Cela revient à dire que la régionalisation s'enracine dans la culture spatio-temporelle des acteurs, autrement dit dans des contextes spécifiques où les besoins, les désirs, les aspirations et les valeurs des acteurs jouent un rôle considérable. Dans le cas de la RFVG, Ie triangle est exemplaire par son inefficacité et il faut en faire I'analyse.
Il y a neuf ans et un mois, presque jour pour jour, une grande rencontre sur les problèmes régionaux eut lieu au CERN, lieu prédestiné, à cheval sur la frontière. Je me souviens que I'on m'avait demandé de présenter Ie thème, ce que j'avais tenté de faire, en considérant que l'histoire de l'Europe s'écrivait sur un nouveau mode surmontant les réflexes nationaux, les divisions et les cloisonnements de toutes sortes et que les rapports territoriaux classiques étaient remis en cause. S'il y avait de nouvelles nécessités géographiques, c'était bien parce que l'histoire européenne se déroulait de plus en plus sur fond d'intégration : les régions frontalières périphériques d'avant Ie Traité de Rome devenaient des régions centrales potentielles dont Ie destin était en train de changer. Les frontières n'étaient pas gommées, comme on l'entend dire souvent, mais, dans une large mesure, défonctionnalisées autrement, n'opposant plus d'obstacles majeurs au développement d'un tissu relationnel multiforme que les collectivités respectives tentaient depuis longtemps de promouvoir avec plus ou moins de succès.
La Région franco-valdo-genevoise (RFVG) n'en demeurait pas moins, pour une durée encore indéterminée, un cas singulier puisque la Suisse ne faisait et ne fait toujours pas partie de l'UE et que, par conséquent, la frontière franco-suisse était encore un obstacle au développement des relations qui auraient pu déboucher sur une coopération de grande ampleur. Entre temps, les bilatérales ont quelque peu changé la donne, mais tant que la Suisse n'aura pas adhéré à I'UE, la RFVG demeurera une région périphérique au même titre que les autres régions frontalières de la Suisse.
Cette situation porte préjudice à l'ensemble des collectivités en présence françaises et suisses puisque la coopération insuffisante qui en résulte interdit à chacune d'elles de valoriser pleinement son potentiel spécifique dont l'exploitation rationnelle et efficace passe par Ie développement des complémentarités qui existent dans ce « bassin » de 1800 km2, lui-même une portion du bassin rhodanien dont la superficie de 100 000 km2 représente un peu moins du cinquième de la France et 2,5 fois la surface de la Suisse. Les 1800 km2 du bassin franco-valdo-genevois constituent une zone d'articulation, un « pont » entre la Région Rhône-Alpes et la Suisse qui pourrait devenir une centralité moyenne à l'échelle de l'Europe si l'on avait pris les dispositions nécessaires pour en orienter l'aménagement au bénéfice de tous.
II ne s'agit en aucune manière d'imposer un aménagement commun qui ferait violence aux communautés qui se réclament d'institutions, de pratiques et de comportements différents dépôts de l'histoire qui nourrissent Ie patrimoine culturel de chacune d'elles mais de dessiner Ie cadre d'un projet territorial qui pourrait être Ie fondement des réseaux relationnels futurs.
Ces réseaux sont indispensables pour réaliser les complémentarités qui permettront, après l'adhésion, sous une forme ou sous une autre, à la RFVG de constituer une alliance métropolitaine de grande qualité dans un environnement différencié. Celui-ci est susceptible d'une part de susciter des initiatives économiques, culturelles, voire politiques, et sociales et d'autre part d'attirer des investissements extérieurs intéressés par une métropole ni trop grande ni trop petite mais présentant une diversité de « milieux » et de sources d'informations sans comparaison eu égard aux conditions d'existence quotidiennes offertes par l'ensemble régional.
L'enjeu de ce projet territorial est donc double : créer à l'intérieur de la RFVG des opportunités plus nombreuses pour ses habitants et créer vis-à-vis de l'extérieur un pouvoir d'attraction engendré non seulement par une nouvelle image régionale plus complète mais aussi et surtout par des initiatives qui montreraient qu'une situation frontalière peut présenter des avantages indéniables.
Du point de vue historico-géographique, Ie projet s'enracine dans une histoire commune, non exempte de conflits qu'il serait, d'ailleurs, vain de nier, mais qui n'en a pas moins modelé un territoire dans lequel beaucoup de relations non conflictuelles ont pris naissance au cours du temps. Ces conditions ont pu se traduire, autrefois, par des phénomènes d'encerclement et d'enclavement, mais depuis deux siècles Ie désenclavement l'a largement emporté et, aujourd'hui, nous entrons dans la dernière étape qui est celle de l'articulation. Articulation d'espaces « naturels » et de territoires humanisés mais aussi articulation d'institutions générées par des principes d'origines différentes, mais en tout cas pas incompatibles, comme le démontrent les collaborations pratiques qui se sont multipliées au fil des années.
Dans Ie processus de territorialisation-déterritorialisation-reterritorialisation, il est évident que les conditions démographiques postulent, à plus d'un titre, la nécessité d'une plate-forme concertée d'aménagement. En effet, la population de la RFVG est totalement urbanisée quant à son mode de vie sinon entièrement urbaine quant à sa localisation. D'ici à 2015, Ie million d'habitants pourrait être dépassé. La phase correspondant à la territorialisation doit être sans cesse contrôlée, si l'on ne veut pas gaspiller le sol et tirer tout Ie parti possible de cette masse de population qui sera en définitive, par son travail, la seule vraie richesse régionale, pour autant qu'elle ait été bien formée et qu'elle vive dans des conditions environnementales qualitativement élevées. Si l'on considère la population du point de vue de sa répartition territoriale dans Ie bassin, une grande attention doit être apportée à ce phénomène pour que de nombreuses complémentarités s'établissent en faveur de localisations optimales. On a toutes les chances d'assister à un desserrement, donc à une diminution de la concentration par le renforcement des polarités hors du territoire genevois et par conséquent à une augmentation du nombre des logements construits dans les parties française et vaudoise de l'agglomération. Ce phénomène a largement commencé, mais sa spontanéité même est un grand danger pour l'équilibre régional.
Du point de vue des conditions économiques, l'inégalité de la répartition des emplois est encore très marquée en faveur de Genève alors que la part respective du district de Nyon, du Pays de Gex et du Genevois haut-savoyard est encore faible. Cette situation est naturellement génératrice de mouvements pendulaires. Un rééquilibrage ne dépend pas seulement de l'aménagement du territoire mais celui-ci est indispensable pour accompagner une politique de déconcentration des emplois. On pourrait imaginer une politique commune de l'agglomération pour inciter les entreprises à faire des choix de localisation qui répondent véritablement à leurs besoins sur la base d'un argumentaire détaillé. En l'absence de toute promotion économique commune, prématurée pour un ensemble de raisons institutionnelles et politiques, il est néanmoins permis de penser à des mesures incitant au partage qu'un aménagement concerté pourrait favoriser dans un premier temps et cela d'autant plus que les localisations ne prennent plus seulement en compte les seuls facteurs économiques mais aussi les facteurs environnementaux tant physiques que sociaux.
Cela implique une prise de conscience, de part et d'autre de la frontière, que la concurrence acharnée en matière d'emplois est beaucoup plus risquée à terme qu'une coopération s'appuyant sur une recomposition territoriale au bénéfice de tous. Bien évidemment, dans Ie système libéral qui est le nôtre, le dernier mot revient aux entreprises qui sont entièrement libres du choix définitif... Pourtant, il serait possible de fournir à ces entreprises une information commune extrêmement détaillée leur permettant d'agir simultanément à leur avantage et à celui des collectivités en présence. Les « trop-plein » tendent à dégrader les conditions d'existence et génèrent des coûts et les « trop-vide » ne permettent pas d'atteindre les conditions optimales de fonctionnement. Les rentes de situation, qui en résultent pour les uns au détriment des autres, empêchent que Ie tissu relationnel atteigne une densité optimale. Des relais informationnels pourraient faire comprendre qu'une méconnaissance réciproque alimente des préjugés qui, à la longue, sont lourds de conséquences car ils interdisent une collaboration ouverte et transparente chaque fois qu'elle est possible. II faut cesser de penser que ce que l'un gagne est perdu pour l'autre. Dans un système aussi intégré que possible, c'est l'ensemble du contexte régional qui est enrichi par Ie jeu de l'augmentation des relations de toutes natures.
S'il est vrai que l'économie de RFVG dépend de la situation économique mondiale, la coopération entre les parties qui la composent peut permettre de mieux absorber les effets de crise et à l'inverse d'accroître les effets de croissance. Pour cela, il faut tenir compte de la complémentarité des structures.
Relativement aux activités motrices, celles-là même qui contribuent à l'image mondiale de la région, sont pour les quatre cinquièmes localisées à Genève, comme d'ailleurs les activités induites. II faut considérer qu'en matière d'organisations internationales, la situation est plus à la stabilisation qu'à l'accroissement car d'autres villes dans le monde réclament leur part d'organisations. Cela dit, la situation du côté des ONG est un peu différente et de fait certaines se créent encore en choisissant une localisation ailleurs qu'à Genève dans la région. La création d'un environnement adapté par un aménagement commun pourrait inciter à une diffusion au bénéfice du Pays de Gex, du Genevois haut-savoyard et du district de Nyon où c'est déjà en partie Ie cas. Mises à part les dépenses des fonctionnaires internationaux,qui se répartissent déjà sur l'ensemble du bassin, pour Ie logement et la consommation, il convient de relever que la RFVG n'a pas utilisé toutes les potentialités pour développer des PME qui pourraient exploiter les richesses informationnelles qu'offrent ces organisations. Ces potentialités peuvent aller de la sous-traitance de haute capacité, dont le CERN a besoin, jusqu'aux entreprises de services capables de valoriser la présence de l'OMS, de l'OMM, du BIT et de l'OMPI, pour ne citer que ces cas-là. Des initiatives communes prises dans cette direction susciteraient de nouvelles activités induites fondées sur des « gisements d'informations » inexploités ou peu mis en valeur.
En ce qui concerne les activités locales, on peut penser que le commerce de détail, type grande surface on l'a vu que depuis 10 ans se renforce dans la partie non genevoise du bassin, sauf pour certains commerces ultra-spécialisés dont la localisation à Genève est rendue nécessaire par la nature de la clientèle.
Les contraintes de l'aménagement sont données dans Ie bassin par l'existence d'une « croix » dont les branches sont orientées est-ouest et nord-sud. Sur la branche est-ouest, on observe une direction principale de Saint-Genis à Annemasse en passant par Genève, sur laquelle s'articulent des axes secondaires respectivement gessien le long du Jura, de Divonne à Bellegarde, et savoyard de Douvaine à Thonon. L 'échappée internationale de la direction est-ouest se fait par la vallée de l'Arve vers le tunnel du Mont-Blanc. La branche nord-sud dont Ie point d'intersection est toujours Genève conduit du reste de la Suisse par Lausanne à Annecy et aux villes du Sillon alpin en passant par Nyon, Carouge et Saint-Julien.
Grosso modo, il est loisible de prétendre que les polarités sont conditionnées, quant à leur localisation, par Ie croisement de ces axes qui n'a donné naissance que très tardivement à un carrefour interne, d'ailleurs médiocrement mis en valeur du point de vue ferroviaire, par l'abandon du percement de la Faucille et incomplètement mis en valeur du point de vue autoroutier. Ces éléments ont naturellement pesé dans Ie développement, plus encore peut-être pour la partie française du bassin que pour la partie suisse. La Faucille et Ie raccordement Praille-Eaux-Vives auraient permis d'irriguer Ie Pays de Gex et Ie Genevois haut-savoyard et en même temps cela aurait freiné une polarisation excessive sur Genève et donc établi un partage des activités qui aurait fait de la RFVG une véritable zone d'articulation et de « pont » entre la France et la Suisse. On continue toujours à discuter du raccordement Praille-Eaux-Vives, mais je me demande si je le verrai jamais, car voilà 40 ans que je joue les Don Quichotte dans ce débat.
Si dans la réalité, et pour des raisons qui ne sont pas entièrement de son fait, Genève est au centre géométrique du bassin, cela n'implique pas ipso facto une centralité irréversible. D'ailleurs, la notion même de centralité est à discuter puisqu'il s'agit d'une entité à double face : une face symbolique qui a besoin d'une localisation visible à « effet de vitrine » pour laquelle il est préférable de se trouver à proximité de ce qui alimente son image et une face fonctionnelle dont la mise en œuvre peut se réaliser ailleurs dans des conditions plus avantageuses à beaucoup d'égards. Si les grandes banques genevoises ont conservé dans Ie centre leur présence symbolique, elles ont déplacé dans l'agglomération leurs services administratifs. II est donc possible de partager la centralité en conservant en un lieu tout ce qui ressortit au « face à face », à la communion en quelque sorte et en déplaçant ce qui ressortit à la gestion quotidienne dans laquelle la communication peut se jouer aisément de la distance.
Évidemment, cela n'est possible qu'au travers d'un projet territorial qui prenne conscience que le centre n'est pas la centralité d'une part et que cette dernière n'est pas homogène d'autre part.
Sur l'axe est-ouest, le secteur de l'aéroport, quand bien même y existent encore des possibilités d'extension, devrait être discuté avec les communes du Pays de Gex qui, à terme, pourraient mettre à disposition des zones d'activités compatibles avec le système déjà en place. Des remarques similaires sont à faire à propos du pôle de la gare d'Annemasse et du pôle sud de cette agglomération en liaison avec les futurs échangeurs autoroutiers. En d'autres termes, cela signifie que les collectivités française et suisse, tout en demeurant absolument maîtresses de leur territoire propre, doivent concevoir leurs projets comme si Ie territoire de l'une était aussi celui de l'autre, de manière à éviter les gaspillages, les doublets et les surcoûts. C'est le principe du désenclavement réciproque qui implique que les avantages, donc aussi les gains, et les désavantages, donc les coûts, soient partagés. C'est la garantie d'un tissu relationnel quantitativement et qualitativement significatif. Ce n'est évidemment pas ce qu'on a fait avec Ie stade dont la localisation à proximité de I' aéroport aurait été sans conteste supérieure à celle qui a été choisie et qui est une aberration genevoise supplémentaire.
L'axe nord-sud, bien que démographiquement moins lourd, n'en est pas moins important dans le dispositif d'articulation régional puisqu'il relie la métropole lémanique à celle en formation dans le Sillon alpin. Au nord, le système Nyon-Prangins-Gland auquel se rattache Divonne constitue déjà une agglomération multipolaire dans laquelle Divonne joue un rôle touristique qui pourrait être renforcé. La partie sud, avec le système Saint-Julien-Archamps est en développement depuis quelques années et il pourrait se mettre en réseau avec des polarités potentielles situées sur territoire genevois mais, sans projets communs, Ie réseau risque de tarder à se mettre en place. Les effets de coupure sont probablement moins créés par la frontière, dont il ne faut ni exagérer ni négliger Ie rôle, que par une absence de vision commune de la gestion du bassin.
L'évocation de ces axes et de leur développement dans la cuvette franco-genevoise et sur le littoral ne doit pas faire oublier qu'un des attraits de ces « polarités croisées » est constitué par des sites paysagers qui sont autant de milieux naturels plus ou moins humanisés, tous localisés dans la partie française du bassin. Ils constituent pour la population résidente des « échappées » pour le loisir fortement connotées sur le plan culturel à travers Ie temps si l'on se souvient du rôle joué par les naturalistes, les écrivains et les peintres qui ont étudié et décrit ces milieux depuis Ie XVIIIe siècle. Cette mémoire collective accumulée au fil du temps fait partie du patrimoine commun de la RFVG et fonde culturellement parlant la nécessité actuelle de la plate-forme. S'il revient aux communautés gessienne et savoyarde d'en assurer la gestion des usages, la communauté genevoise pourrait y être associée sous des formes à discuter. Nous pensons, en particulier, à leur mise en valeur culturelle par des recherches communes pour stimuler le tourisme.
La mise en réseau nécessite un aménagement des infrastructures de transport qui, sur l'axe est-ouest, impliquent la réalisation du métro léger, de la traversée de la rade et de sa liaison avec l'autoroute blanche ainsi que le prolongement du tram jusqu'à Ferney.
Sur l'axe nord-sud, il conviendra de réaliser au nord la troisième voie de chemin de fer pour une ligne RER ainsi que le raccordement direct à l'aéroport. Au sud, il sera nécessaire de compléter les réseaux pour relier l'agglomération tri-polaire de Saint-Julien-Archamps-échangeur de Cervonnex. Ce sera la construction de la «croix ferroviaire» avec les réseaux de tram et de métro et la mise en place d'un RER entre Annemasse et Saint-Julien mais également entre Saint-Julien, la ville et l'aéroport par une liaison entre la ligne SNCF et la gare de la Praille.
A plus long terme, la ramification des réseaux de tram, de métro léger et de RER devrait conduire à une agglomération transfrontalière en réseau remarquablement intégrée, qui devrait assurer à la population du bassin une accessibilité de haut niveau, condition sine qua nondu développement d'un tissu relationnel multiforme économique, social et culturel.
Qu'en est-il de tout cela aujourd'hui ? Au processus TPR portant sur la matérialité des choses, on a substitué un processus qui a porté sur l'immatériel institutionnel : on a institutionnalisé, désinstitutionnalisé et réinstitutionnalisé. Mais alors ? il y a bien eu un processus TDR ; il ne s'est pas réalisé au profit de la collectivité, mais d'individus qui ont manipulé des signes monétaires.
L'argent a institué une mathématique sociale qui a consisté, dans son principe, à traiter sur Ie même plan des choses différentes et à leur attribuer une place déterminée par une valeur. La symbolisation monétaire a pour effet de mettre différentes choses sur un plan comparable par le truchement d'un même système de signes. Le signe monétaire fait totalement abstraction des éléments sensibles puisque, en tant que moyen, la monnaie vise à une représentation du contenu du monde complètement homogénéisée par l'intellect : « l'argent est partout ressenti comme fin et rabaisse un nombre extraordinaire de choses ayant à proprement parler Ie caractère de fins en soi, au simple rang de moyens. Étant donné que l'argent lui-même est partout et qu'il est moyen pour tout, les contenus de l'existence se trouvent insérés dans d'énormes connexions téléologiques dans lesquelles il n'est pas de premier ni de dernier.» 1) Ce que Simmel met parfaitement en évidence, c'est que l'argent par son objectivité impitoyable met toute chose en liaison avec toutes les autres et fait de chacune la condition de l'autre : « Enfin, de même que tous les aspects affectifs ont disparu de l'aperception des processus naturels et ont été remplacés par l'intelligence une et objective, de même les objets et les enchaînements de notre monde pratique, formant de plus en plus de séries connexes, excluent les interventions du sentiment, qui s'insèrent seulement aux points terminaux de la chaîne téléologique, ils ne sont plus qu'objets de l'intelligence qui nous guide dans leur utilisation.» 2) Il est assez évident que l'analyse de Simmel montre à quel point le but monétaire impose un nivellement qui se traduit par l'abolition pure et simple de la personnalité qui ne trouve plus sa raison d'être dans aucune activité. Le territoire urbain est bien celui dans lequel les flux monétaires sont des sortes de « fleuves » sur lesquels il convient de se brancher pour en dériver une fraction, de quelque manière que ce soit, pour avoir une « vie » si l'on peut dire : « l'argent et l'intellectualité ont en commun ce caractère non-préconçu ou manque de caractère : c'est la condition préalable des phénomènes qui ne pourraient se développer sur aucun autre terrain que Ie champ limitrophe de ces deux puissances» 3) .
La mathématisation du monde, c'est-à-dire l'avènement du calcul caractéristique de l'intellectualité moderne, a pour pendant, dans l'ordre de la praxis économique, la monétarisation qui dispense de s'intéresser aux qualités intrinsèques pour ne se préoccuper que des valeurs. A la logique des connaissances correspond la logique de la monnaie dans la modernité qui s'est instaurée progressivement à partir du XVIIe siècle. Nous vivons cet aboutissement de l'abstraction dans le monde actuel : aux réalités sensibles, nous avons substitué des réalités simulées, des modèles qui dépendent entièrement de structures mathématiques qui n'ont plus rien à voir avec les qualités perçues et ressenties. Il est donc possible de reconstruire les contenus du monde à partir de systèmes de signes qui débouchent sur des images modifiables à volonté. II est possible de simuler un système qualifié de « naturel » et d'en dériver des images virtuelles sans aucun problème, au gré des goûts et des couleurs si l'on peut dire. La monnaie joue le même rôle que les mathématiques dans l'appréhension des contenus du monde. Elle offre des possibilités opératoires sans qu'il soit nécessaire de tenir compte des qualités sensibles des choses et des relations aux choses. Les particularités et les singularités trouvent leur expression, même réduite, à travers Ie jeu des valeurs monétaires ; les territoires et les territorialités sont de plus en plus susceptibles d'être exprimés en termes monétaires par des systèmes de prix : prix du terrain, du logement, du travail, etc. La monnaie n'est qu'un système de signes mais un système extrêmement puissant puisqu'il peut provoquer des changements très rapides par un jeu d'interactions entre territoires et territorialités. La monnaie n'est plus Ie signe de la richesse réelle, c'est la réalité qui est devenue Ie signe de la monnaie.
Territoires et territorialités, par le jeu monétaire, sont respectivement des fabrications et des processus détachés du réel. Quel sens faut-il donner à l'expression « détachés du réel » ? Elle signifie qu'il n'y a plus de relation avec une continuité inscrite dans la forme et dans la durée du monde. Les territoires ne sont que des lieux-supports, des lieux indifférents à tout ou presque tout : Ce ne sont pas des lieux qu'on habite mais des lieux où l'on entrepose, où l'on dépose. Les territoires fabriqués ne sont pas reliés à une réalité mais à des modèles dont l'élaboration est entièrement indépendante du territoire originel mais aussi des hommes du lieu originel. La vocation terme de plus en plus étrange et de plus en plus difficile à utiliser des hommes et des lieux n'a plus aucun fondement. A la vocation s'est substituée la fonction de support, de support en attente d'une décision commandée par la valeur. II serait possible de citer de nombreux exemples de manipulation des taux d'utilisation du sol dans l'aménagement du territoire dont la conséquence immédiate et voulue est de faire une plus-value monétaire, mais dont la conséquence dérivée est une dégradation de l'habitabilité. La monnaie instaure un néo-nominalisme, mais faut-il rappeler qu'on n'habite pas Ie mot territoire, pas plus qu'on habite Ie mot région.
Plus qu'aucun autre Sloterdijk a dénoncé, dans la période contemporaine, bien longtemps il est vrai après Simmel, ce problème de l'argent dans ce qu'il a de plus cynique : « L'argent c'est de l'abstraction en action. Peu importe la valeur, les affaires sont les affaires. Pour l'argent tout est pareil. C'est Ie médium où l'on pose dans la pratique l'égalité de ce qui est différent : Plus que rien d'autre, l'argent a la force de réduire au même dénominateur des choses différentes.» 4) C'est bien de cette manière que Poincaré définissait la mathématique. II est incontestable qu'à cet égard les sociétés sont très cohérentes, car à la formalisation des sciences correspond une formalisation des pratiques sociales à travers l'argent. II serait particulièrement intéressant de suivre l'histoire de la prise de possession du monde par l'argent : appropriation des biens, du travail, de l'espace, du temps et du reste enfin. La monnaie s'est emparée du monde à la manière d'un gaz capable d'occuper toute la place disponible. Nous n'avons aucune assurance que le monde d'aujourd'hui dans ce qu'il a de sensible, d'unique et de singulier, sera encore là demain. La diathétique c'est-à-dire le réarrangement, l'ordonnancement des choses, fondée et légitimée par la mémoire d'une culture, ne tient plus. 5) Elle a été remplacée par une composition élaborée selon des schèmes commandés par la seule disposition de l'argent qui n'est rien d'autre que le cynisme organisé à partir de l'abstraction.
II est tout à fait étonnant que la géographie soit devenue la chronique descriptive du cynisme et cela généralement sans Ie savoir : elle décrit les morphologies mais demeure aveugle au destin cynique du monde et apparemment elle ne s'en rend pas compte. Elle continue comme si de rien n'était. Toute notre éducation géographique a été basée sur le « durable » du visible, comme si la place et Ie nom des choses de la terre étaient fixes une fois pour toutes, comme si les relations des hommes à eux-mêmes et aux choses étaient données une fois pour toutes. L'éphémère et l'instable ont pris la place du durable. Pourquoi et comment ce passage de l'un à l'autre ? Par l'irruption et l'intrusion de la fluidité dans les territoires et les territorialités de la monnaie, de la monnaie disponible pour tel ou tel individu, pour telle ou telle collectivité.
Les territoires urbains, ce qu'on appelle encore, mais improprement, la ville, ne sont plus des territoires continus mais des archipels entre les îles desquels les êtres humains passent ; ceux-ci sont les nouveaux nomades qui ne s'arrêtent qu'un instant dans tel endroit pour reprendre leur souffle et continuer vers un ailleurs, puis s'arrêter de nouveau et parfois y mourir. Le travail n'est plus un langage par lequel les êtres humains peuvent s'exprimer. On a retiré à beaucoup Ie langage du travail et ils sont devenus socialement muets. De catégorie naturelle qu'il a pu être, Ie travail est devenu une catégorie purement instrumentale ; il est une substance au même titre que n'importe quelle matière qu'on peut façonner dans un processus de production et dont on cherche à se débarrasser parce qu'au fond il est une substance relativement rebelle. C'est pourquoi, le recours au travail clandestin est si prisé par les entrepreneurs, car c'est le moyen de le rendre homogène, parfaitement divisible, additif, en un mot parfaitement quantifiable. Alors, pour tourner la difficulté, on cherche à le rendre sans valeur ou à l'amener à une très faible valeur pour ceux qui veulent l'acheter, en Ie raréfiant de plus en plus dans les processus de production. Le dépositaire du travail est encore un être bio-social et il est difficile de le casser complètement pour en extraire soit l'énergie soit l'information qui intéresse celui qui a besoin de l'une et/ou de l'autre momentanément, pour une période donnée, généralement brève.
Si l'on réfléchit à l'évolution des choses dans la société actuelle, on notera sans trop de difficultés que ce qui intéresse le plus dans l'homme contemporain ce n'est guère sa capacité de travail, qui devient nulle, mais sa capacité de consommation, qui est source d'argent, de monnaie pour les producteurs. Au fond, l'idéal c'est la mise en batterie des consommateurs de manière à extraire de chacun d'eux, pour chaque catégorie d'entre eux, la quantité de monnaie qui vient grossir le chiffre d'affaires et le cash flow qui permettront de continuer à faire croître les entreprises et leurs marchés. Il y a évidemment un méchant inconvénient dans le déroulement de cette opération, c'est que les consommateurs potentiels doivent être pourvus de monnaie... qui jusqu'à maintenant était dégagée par le travail de chacun d'eux, mais comme le travail en dégage de moins en moins, il y a blocage. La solution est donc, si l'on peut parler d'une solution, de fournir par des moyens appropriés de la monnaie à ceux qui n'en n'ont pas assez pour consommer. Les moyens sont multiples tout autant que dramatiques : ils vont de l'assistance pure et simple à ces revenus d'insertion en passant par Ie partage du travail et d'autres formules encore. Ces formules ne sont pas des solutions mais des pis-aller qui sont à l'origine de territoires et de territorialités marqués par l'incomplétude c'est-à-dire par Ie syndrome de l'archipel du Goulag. J'entends d'ici les commentaires quant au caractère excessif de l'expression. Si tel est le cas, alors comment faut-il qualifier ces entreprises dans lesquelles on enferme les travailleurs au mépris de leur sécurité ? Comment faut-il qualifier ces entreprises qui n'utilisent que le « travail au noir » dont on se débarasse dès que le besoin a disparu ? Ce ne sont plus les minorités classiques qui sont à la recherche d'un territoire, mais ce sont de plus en plus d'hommes, d'individus que l'on croise ici et là qui n'ont plus de territoire parce qu'ils sont des nomades partout où ils passent, qui n'ont d'autre territorialité que celle qu'ils mendient en tendant la main pour obtenir... de la monnaie.
La RFVG de la consommation est réalisée à défaut de l'être pour Ie reste. « Aussi, contrairement aux machines sociales précédentes, la machine capitaliste est-elle incapable de fournir un code qui couvre l'ensemble du champ social. A l'idée même du code, elle a substitué dans l'argent une axiomatique des quantités abstraites qui va toujours plus loin dans Ie mouvement de la déterritorialisation du socius» 6) . L'idée de code, autre expression pour la culture, n'a plus vraiment de signification puisque l'axiomatique de l'argent la ruine et la détruit périodiquement dans Ie processus sans fin de la territorialisation-déterritorialisation-reterritorialisation qui ne laisse plus subsister de traces du travail humain mais seulement des rémanences de modèles dont on chercherait en vain les origines. Les territoires et les territorialités sont devenus factices. Je veux dire par là que les territoires ne sont que des décors éphémères dans lesquels les acteurs jouent des rôles et dont les rapports débouchent sur des territorialités tout aussi éphémères, commandées non pas par des relations nécessaires mais par des relations conditionnées par les flux monétaires. Le jeu de l'argent se satisfait des territoires-Potemkine dont la durée d'existence est limitée.
Les médiateurs traditionnels sont désormais mis en mouvement par des flux abstraits de nature monétaire, ce sont donc des codes secondaires par rapport au code principal, l'argent, qui en fait n'est pas un code au sens strict du terme puisqu'il peut prendre la place de n'importe quel autre médiateur. II est, en somme, le flux qui fait fonctionner cette étrange machine territoriale car en fait il s'agit bien d'une machine dont le moteur est l'État. La partie la plus visible de cette étrange machine est aujourd'hui celle dévolue à l'intervention modélisante qu'est l'aménagement du territoire. Par l'aménagement, l'État manipule le processus TDR de manière à redistribuer les cartes d'un jeu dont les règles changent à chaque nouvelle partie pour la bonne et simple raison que « Le territoire n'est pas premier par rapport à la marque qualitative, c'est la marque qui fait le territoire. Les fonctions dans un territoire ne sont pas premières, elles supposent d'abord une expressivité qui fait territoire. C'est bien en ce sens que le territoire, et les fonctions qui s'y exercent, sont des produits de la territorialisation. La territorialisation est l'acte du rythme devenu expressif, ou des composantes de milieux devenues qualitatives. Le marquage d'un territoire est dimensionnel, mais ce n'est pas une mesure, c'est un rythme. » 7)
Ce n'est pas une crise, c'est une transformation profonde du processus TDR dont les rythmes sont accélérés par la fluidité même de la monnaie. Dans ces conditions, la limite devient quantifiable puisqu'elle est la résultante d'un jeu de valeurs. Image instantanée, la limite n'a qu'une durée éphémère, celle que lui donnent les flux monétaires. Ce n'est pas hasard si l'on parle de la vitesse de la circulation monétaire. Mais alors quelles sont les conséquences de ce jeu ?
Elles sont évidemment multiples et il serait vain de chercher à les évoquer même partiellement, et cela d'autant plus qu'elles seraient partiales car je n'ai pas la prétention de les avoir identifiées toutes avec précision. C'est pourquoi je voudrais me limiter à considérer celles qui me semblent intéresser au premier chef cette discipline qu'on appelle la géographie.
Ce que je crois savoir, à cet instant précis, c'est que je ne peux plus parler de la géographie de la même manière que je l'ai fait jusqu'à maintenant. Oserais-je dire que je ne sais plus quel est le sens de la géographie ? Un livre d'images, un discours esthétique, une représentation commode de ce qui n'existe que pour l'œil ? Faut-il continuer ?
Mais surtout la grande question est de savoir s'il faut tout recommencer et comment il faut Ie faire ! Ce n'est pas ici que je vais Ie dire car je n'en ai ni Ie temps ni la place. Pourtant, je vais esquisser des trajectoires de réflexion. Les géographes, sans le savoir et sans le vouloir, participent à cette terrible imposture qu'est devenue la géographie et ils sont par conséquent des imposteurs comme Ie sont d'autres représentants des sciences humaines à travers les impostures de leur discipline propre. L'imposture géographique consiste dans Ie masquage du réel. Le réel, que nous ne voyons pas, que nous n'abordons pas, que nous ne traitons pas, est en train de disqualifier ce que nous faisons. Le réel est l'humus dans lequel se développe Ie cynisme mais nous préférons ne pas Ie voir car toute notre formation est construite sur Ie refus du cynisme. La seule méthode qui me reste pour tenter de faire comprendre ce que je veux dire consiste à prendre le parti de poser des questions pour démasquer Ie réel à la manière de Max Frisch. 8) Dans son petit livre, Frisch ne pose que des questions et laisse l'opportunité, dont ils se passeraient bien, aux lecteurs de répondre, de répondre à eux-mêmes°: c'est un excellent exercice de démasquage du réel pour soi-même mais je crains bien que personne n'aille jusqu'au bout de la réponse et qu'après quelques pages on referme Ie livre car c'est insoutenable de découvrir au fil des questions sa propre mauvaise conscience.
Sommes-nous prêts à accepter les analyses de rapports de force de la géopolitique quand nous y sommes impliqués en état d'infériorité ? Ce que certains ont écrit sur la guerre du Golfe parmi les géographes sommes-nous prêts à l'assumer, c'est-à-dire à justifier pour des intérêts pétroliers ce qui a été réellement fait ? Ce que nous écrivons sur le gigantisme urbain de Mexico ou de la Mégalopolis japonaise, sommes-nous disposés à Ie vivre dans nos villes et à Ie considérer comme un avenir prévisible pour nous-mêmes ? Acceptons-nous de n'être que des corps localisés dans la ville dont la place est déterminée par l'argent dont nous disposons ? Acceptons-nous la loi d'airain de la rente foncière lorsque nous en sommes les victimes ?
On pourrait continuer longtemps encore avec de semblables questions ! Ce sont justement celles que se posent dans d'autres domaines ceux-là mêmes qui sont des victimes du cynisme, de notre cécité à la fluidité des territoires et des territorialités. Bien sûr, ces choses existent et il faut bien les constater, les décrire et les exposer mais avons-nous Ie droit d'en demeurer là, c'est-à-dire de n'avoir pas une véritable conscience critique ?
Naturellement, on attend des exemples sur le rôle de l'argent dans les territoires et dans la structure des territorialités. Il me semble qu'il suffit de regarder autour de soi pour en être convaincu. Si je considère d'abord Ie monde rural, qui ne représente plus grand chose sur Ie plan démographique, il est évident qu'en matière d'emprise de la terre il joue un rôle considérable. Pourtant, les plus privés d'autonomie ne sont-ils pas les agriculteurs qui, de directive en directive, ne savent plus où ils en sont sinon qu'ils vont, année après année, vers la paupérisation ? Ne deviennent-ils pas ces fameux jardiniers du paysage comme on dit pudiquement ? Ils ne maîtrisent plus grand chose et leur identité s'en ressent. N'a-t-on pas eu connaissance d'une épidémie de suicides dans le monde rural portugais ?
Le monde urbain n'est pas mieux partagé. Les systèmes de relations les territorialités non seulement se transforment, ce qui est normal, mais encore se dégradent à tel point que les responsables politiques, presque partout, se sentent dépassés par l'ampleur des problèmes. L'affaire du Letten à Zurich n'est que la préfiguration, en Suisse, d'une longue crise urbaine, comme l'est en France la crise des banlieues. La ville fait peur mais personne ne veut l'avouer, car l'avouer c'est reconnaître explicitement que la ville est abandonnée au jeu de l'argent sans recours possible puisque Ie moteur du changement et de l'activité réside justement dans la circulation des flux financiers qui structurent, déstructurent et restructurent à un rythme devenu intolérable pour les habitants qu'on transforme en nomades.
Dans ces conditions, la géographie faite par les géographes actuels est-elle en mesure de rendre compte de la réalité ? J'en doute de plus en plus ! Nos catégories d'analyse sont en discordance avec les phénomènes à traiter et les analyses que nous faisons sont souvent en contradiction avec ce qui se passe, ce qui arrive.
Conclure ? Comment le pourrait-on ! Gourou parlait dans ses ouvrages des techniques d'encadrement et probablement Ie pouvait-il encore parce que cela avait un sens mais nous, nous ne Ie pouvons plus. Les techniques du processus TDR sont liées à l'argent, c'est-à-dire aux flux monétaires que nous connaissons mal mais qui, pourtant conditionnent les techniques d'encadrement classiques.
II est pour le moins paradoxal que ce conditionnement survienne à un moment où il est beaucoup question d'éthique dans notre société. Immédiatement et d'une manière scélérate, on peut penser qu'il s'agit d'un cynisme supplémentaire, mais à y regarder de plus près, il s'agit bien davantage d'un appel à l'aide de la part même de ceux qui mènent le jeu : l'éthique devient le nouveau fétiche d'une société dépourvue de sens et qui brandit ce mot comme autrefois on brandissait des reliques. D'ailleurs, allez demander à ceux qui en parlent ce qu'est l'éthique, les réponses ne manqueront pas d'intérêt...
1) Georg Simmel, Philosophie de l'argent, PUF, Paris, 1987, p. 547-548.
2) Ibid. p. 548.
3) Ibid. p. 551.
4) Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Christian Bourgois Editeur, Paris, 1987, p.392.
5) Claude Raffestin, Écognèse territoriale et territorialité, in Espaces, jeux et enjeux, Nouvelle encyclopédie des sciences et des techniques, Fayard, Fondation Diderot, Paris, 1986, p. 180.
6) Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, L'Anti-Œdipe, les Éditions de Minuit, Paris, 1972, p. 41.
7) Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie, Mille plateaux, Les Editions de Minuit,Paris1980, p. 388.
8) Cf. Max Frisch, Fragebogen, Bibliothek Suhrkamp, Frankfurt-am-Main, 1992.