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Le torrent
L'eau céleste se déverse sur notre bassin,
l'inondant d'un bruit baroque
qui redessine les contours de l'Arve notre rivière.
Chaque goutte est un univers en soi,
une cosmogonie magistrale qui n'attend que le contact originel
et l'éclatement perpétuel
pour se propager sans discernement
et se joindre aux autres torrents
jusqu'à former un vacarme de fond
qui réveille nos peurs les plus primaires.
Dans ce requiem du monde des environs,
nous nous sentons bien vulnérables.
Esseulés par notre individualisme et notre prétention,
le torrent de l'Arve nous ramène
à la matérialité de nos vies modernes,
et brise l'illusion d'invincibilité
qui jadis fit de nous des sociétés d'ignares.
Les troncs qui peuplent les rives se couchent
et partent à la rencontre des piliers de béton des ponts de Carouge.
Les aînés de la forêt vont se joncher en un entrelacs de cellulose en décomposition
et vont former la trame d'un récit catastrophique.
Cette histoire pourrait bien être le mythe d'une refonte idéologique.
Je me prends à rêver:
Et si le pont cédait?
Et si l'incarnation architecturale du génie humain
se faisait balayer comme un château de carte?
Se faisait souffler comme une flamme d'allumette?
Quelle serait la signification de cet événement?
Quel serait le sens de cette destruction?
Beaucoup d'entre nous se mettent à penser:
D'où nous vient donc ce sentiment de fixité?
Comment se fait-il que la banalité d'une crue de rivière
puisse à ce point ébranler les fondations de notre quotidien?
Car ne le savions-nous pas déjà, que quand les eaux célestes
se déversent sur notre bassin,
la musique du monde change de rythme,
et impose son chemin?