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La notion de «socio-éthique» vise à souligner l’importance de ne pas se limiter à une réflexion éthique professionnelle déconnectée du contexte social dans l’analyse des cas pratiques.
Ethique professionnelle et contexte social
La socio-éthique professionnelle articule trois dimensions: le cadre déontologique juridique, l’analyse sociologique des situations et la réflexion philosophique éthique. Le premier pôle s’appuie sur le droit international qui fait du refus des discriminations un cadre qui s’impose aux professionnels. En effet, ceux-ci ne doivent pas, dans le cadre de leurs fonctions, produire des discriminations, qu’elles soient directes ou indirectes, en raison du sexe, du genre, de l’orientation sexuelle, de la situation économique, de la situation de handicap et d’autres critères encore.
Le deuxième pôle porte sur le contexte sociologique. Une situation professionnelle doit être analysée en tenant compte des rapports sociaux systémiques que met en lumière la sociologie des discriminations. En effet, ces études mettent en relief que les discriminations ne se produisent pas de manière équivalente et aléatoire en fonction des groupes sociaux. Par exemple, les hommes ne sont pas autant discriminés que les femmes, les personnes valides que les personnes en situation de handicap… En réalité, la société est structurée de manière inégalitaire: les études sociologiques montrent que certains groupes sociaux sont structurellement privilégiés et d’autres discriminés sur un ensemble de domaines.
Le troisième pôle de la socio-éthique professionnelle consiste à s’appuyer sur les deux premières dimensions pour développer une réflexion qui relève de l’éthique et qui intègre en grande partie les réflexions philosophiques relevant des théories de la justice. Il en résulte que les décisions éthiques ne peuvent pas partir d’une conception abstraite des individus sans tenir compte de la position qu’ils occupent dans la société. En outre, les décisions et actions en éthique professionnelle doivent donc être orientées vers le souci d’éviter les discriminations ou de mettre en œuvre des pratiques de discriminations positives pour rétablir de l’égalité là où il y a une inégalité sociale et une situation de discrimination systémique.
Analyse de cas en éthique professionnelle des enseignants
Il existe actuellement dans le monde de l’éducation tout un courant de recherche qui considère que l’éducation devrait prendre modèle sur la médecine en adoptant une approche basée sur les preuves scientifiques. Cette approche permettrait de déterminer quelles sont les pratiques efficaces en éducation.
Parmi les tenants de ce courant de recherche, se trouve Steve Bissonnette. Lors d’une récente conférence à l’université de Mons, en Belgique, sur la gestion des comportements, il remarquait que la plupart des difficultés des enseignants surgissent avec des garçons. Il proposait donc comme pratique efficace d’alterner dans la classe une fille, un garçon… Cette pratique de gestion de classe est souvent d’ailleurs utilisée chez les enseignants, du moins dans le primaire.
En soi, il n’y a pas, en apparence, de discrimination à placer une fille et un garçon alternativement dans le plan de classe. En effet, une discrimination consiste à établir un traitement différencié et désavantageux pour un groupe de personnes.
Néanmoins, cette situation pose un problème éthique. En effet, les filles peuvent-elles être délibérément utilisées comme des instruments de gestion de classe par les enseignants? Kant explique que le fait de respecter une personne consiste à ne jamais la traiter simplement comme un moyen, mais toujours en même temps comme un fin. Or là, on a l’impression qu’il y a une simple instrumentalisation des élèves filles.
Mais en outre, cette situation pose une question plus vaste, c’est que les enseignants sont également censés lutter contre les stéréotypes et les préjugés qui sont souvent à la base des discriminations, et non pas les reproduire. En cela, l’attitude de l’enseignant dans ce cas risque de renforcer l’idée que les filles, puis ensuite les femmes, auraient un rôle social à jouer d’apaisement du comportement des garçons et des hommes. Ce qui se traduirait à l’âge adulte par le fait que pour un homme, se «caser» avec une femme l’assagit.
En soi, un plan de classe avec une fille/un garçon peut se justifier pédagogiquement, non pas simplement comme un instrument de gestion de classe, mais comme une réflexion pédagogique plus large que mène l’enseignant-e dans sa classe sur la mixité scolaire. Celle-ci ne peut pas se réduire à une simple technique efficace. Elle implique un travail pédagogique plus vaste dont les enjeux sont entre autres une plus grande mixité dans les jeux des élèves, dans les filières d’orientation, puis dans les métiers.
Ainsi, la socio-éthique professionnelle s’oppose à une vision simplement positiviste de l’éducation qui la réduit simplement à des techniques efficaces. Elle implique une réflexion sur les valeurs que veut défendre notre société à travers le système éducatif.
Enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com. Publications récentes: Bréviaire des enseignant-e-s – Science, éthique et pratique professionnelle, Editions du Croquant, 2018, et Philosophie critique en éducation, Didac-philo, 2018.