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Je suis allé en Espagne dans la Communuté valencienne, l'ancien royaume de Valence, et il faisait beau et chaud, mais ce qui m'a frappé est l'omniprésence des Jésuites. Je logeais près de Gandía, et c'est le pays des Borgia. Le plus vénéré de tous est le jésuite François, devenu le patron de la ville. Né en 1510, il était duc de Gandie, et proche de Charles-Quint. Il fit bientôt la rencontre de Pierre Favre, et à la mort de sa femme devint jésuite.
Le palais ducal de Gandía lui est consacré, et on y voit, dans une chapelle néogothique, Pierre Favre, représenté parmi d'autres figures qui ont compté pour le saint espagnol (j'en parle parce qu'il était savoyard, originaire du Villaret, près de Thônes.)
Le plus étonnant est peut-être la statue typique de saint François Borgia: on le voit, vêtu de noir, tenant dans sa main un crâne d'homme, et le contemplant. C'est Hamlet. Il médite sur la mort. Cela n'a à ma connaissance que peu à voir avec les statues de saints médiévaux; et le baroque savoyard, plus classique, plus fidèle aux temps anciens, n'a pas ce genre d'images. À ses pieds est un globe terrestre, et de nouveau cette idée d'universalité physique est assez moderne. Le baroque espagnol m'a fait l'effet de vouloir intégrer à la religion catholique la sensibilité de la Renaissance, au lieu qu'en Savoie on a simplement voulu maintenir et poursuivre la tradition médiévale. Cela m'a donné envie de m'intéresser au Siècle d'Or, et aux grands dramaturges d'Espagne, Lope de Vega, Calderon de la Barca; car j'avoue n'avoir lu, de cette époque, que le Convive de Pierre, de Tirso de Molina. La pensée m'en a paru médiévale, mais l'exécution marquée par la redécouverte d'Aristote, et propre à la Renaissance. C'était très intéressant, car il apparaissait un paradoxe, voire une contradiction, entre un Don Juan pécheur, issu des vieux mystères, et un Don Juan héros, issu de la tragédie (j'en ai parlé dans l'article Trahison du Dictionnaire de Don Juan, édité par Pierre Brunel). De même, saint François Borgia serait un mélange de saint médiéval et de Hamlet.
J'ai cherché dans la ville une statuette représentant ce noble personnage, mais je n'ai rien trouvé: l'investissement eût été trop grand, le profit trop petit. J'ai ramené de mon voyage une figure de la sainte Vierge protectrice de Valence, munie d'une longue robe en cône, et toute dorée, couronnée de gloire; dans ses bras, l'enfant royal, à ses pieds, deux enfants dans les langes. Pour celle-ci, on la trouve facilement dans les boutiques de la capitale régionale.
Dans les églises, la robe de la Vierge était constamment renouvelée, toujours neuve, et souvent ses yeux brillaient. J'aime cette ardeur dévote; car les statues dans les églises françaises sont souvent vieilles, et ne servent que de patrimoine, ne sont que l'occasion d'une forme de chauvinisme. La tradition en est regardée avec sympathie, mais elle s'étiole.
On crie au loup, en France, quand une statue religieuse est érigée sur la place publique, mais près de Gandía, à l'entrée du charmant village d'Oliva, une statue de saint Christophe portant le Christ enfant a été placée dans une sorte de monument partiellement en verre, à des temps très récents. Une commune ne peut-elle pas décider souverainement de présenter au public ses figures de prédilection? À l'entrée du vieux bourg, un portail ancien contient la statue de saint Vincent, et même un autel: les saints protecteurs des cités ne sont pas un vain mot.
La ferveur fut d'autant plus grande, dans le royaume de Valence, qu'il fut colonisé par des Catalans et des Aragonais après la Reconquête et le bannissement des musulmans. J'en reparlerai, à l'occasion.