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Exposition « Bruit » (2015)
Faire désordre
Les bruits ont souvent de jolis noms, parfois proches de l’onomatopée. Les grands s’appellent boucan, brouhaha, cacophonie, clameur, détonation, pétarade, raffut, tapage, tintamarre, tintouin, tumulte ou vacarme. Tandis que les bruits légers, eux, se nomment bourdonnement, bruissement, cliquetis, crépitement, crissement, gargouillis, grésillement, grincement, ronronnement, tintement[i]. Mais cette élégance lexicale est trompeuse : considéré de manière générale, le bruit fait l’objet d’un jugement négatif, d’une dévalorisation chronique. Il est assimilé à une nuisance sonore. Qu’il soit de couloir ou de bottes, de fond ou d’enfer ; qu’il circule ou qu’il coure ; qu’il soit blanc, rose ou violet ; qu’il soit sec ou grave, perçant ou sourd (ce qui est bien un comble pour lui), il est toujours peu apprécié. Alors, pourquoi s’y intéresser? Peut-on tenter une réhabilitation culturelle du bruit?
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Bien que le mot « son » désigne de manière générique toutes les sensations perçues par l’oreille, donc aussi les bruits, les deux notions de « son » et de « bruit » sont fréquemment opposées. Ainsi, le Trésor de la langue française définit le son comme une « sensation auditive produite sur l’organe de l’ouïe par la vibration périodique ou quasi-périodique d’une onde matérielle propagée dans un milieu élastique, en particulier dans l’air […] ; ce qui frappe l’ouïe avec un caractère plus ou moins tonal ou musical, par opposition à un bruit[ii]. » Il est donc courant que, s’appuyant sur la physique, on distingue bruit et son en considérant que les bruits, à la différence des sons, ne sont pas des tons. Dans cette logique, le bruit se différencie du son par sa « complexité acoustique ». Complexité : le terme, qui peut sembler a priori positif, pointe en réalité cela même qui est au fondement de la dépréciation dont le bruit fait l’objet : « Contrairement aux tons – qui sont des vibrations périodiques – les bruits consistent en vibrations non-périodiques. Tout comme les tons, les bruits peuvent être analysés en un certain nombre de courbes sinusoïdales. Mais tandis que, dans les tons, les partiels supérieurs sont par définition des multiples entiers d’un fondamental (la fréquence la plus basse), il n’y a aucun rapport semblable entre les partiels du bruit, d’où l’impression désagréable qu’il fait sur l’oreille humaine[iii]. » La caractéristique principale du bruit pour l’homme serait donc – chacun voit que l’on sort ici spontanément de la physique – le désagrément qu’il suscite. Et ceci qu’on l’envisage en tant qu’opposé du son (comme ci-dessus) ou qu’on le considère (c’est quand même souvent le cas), comme faisant bien partie de l’univers sonore, mais pour être ce qu’il y a de moins noble dans cet univers. Relevons tout de même que ces deux attitudes ne sont pas superposables et qu’il n’est pas vain de les distinguer. La première – qui dit donc que le bruit est un « non-son » – est une exclusion, tandis que la seconde – qui affirme que le bruit est un « sous-son » – est une intégration. Pour prendre un parallèle mythologique, Priape était le dernier des dieux. Il appartenait bel et bien au panthéon grec, même si sa place y était peu honorable[iv]. Si on ne donne pas au bruit au moins une place analogue dans la hiérarchie des sons, on ne voit pas comment l’art sonore pourrait s’en emparer et – au moins partiellement – l’apprécier.
Faire du bruit le degré zéro du son, c’est lui attribuer un rival : le silence. Or, celui-ci ne porte aucune des marques d’infamie qui frappent le bruit. De nombreuses traditions le parent même d’une dignité culturelle éminente : il favorise la concentration, la réflexion ; il est en lui-même un exercice spirituel. Tandis que le bruit, lui, a tous les défauts. On y voit une figure même de l’indésirable. Qu’il soit constant ou soudain, à l’arrière plan ou dominant, effet d’accumulation ou de rupture, voulu ou accidentel, il est :
– une pollution, une salissure
– une nuisance : il dérange, distrait, conduit à la dispersion ; il fatigue ; il rend nerveux, irascible
– une présence parasite, un trouble, une intervention toxique dans le cours des choses
– une mise en péril de la communication, un brouillage des échanges, donc du sens
– une irruption, une intrusion du non-moi dans le moi
– un assujettissement de la personne à la masse, à la foule, au collectif ; ou de l’esprit à la nature (ah! les bruits organiques…)
– souvent un triomphe de l’imprévu sur le souhaité, et toujours du désordre sur l’ordre.
Une fois tout cela posé, il semble difficile de voir dans le bruit une réalité digne d’intérêt. Et pourtant… Peut-être que dans un monde idéal, pur et harmonieux, il y aurait du silence, des sons pour la communication, des sons pour le plaisir, mais pas de bruit. Cependant le réel, lui, est bien différent de cela ; il est chaotique et aussi tumultueux. Les philosophes pourraient ainsi être tentés de rapprocher deux concepts : le bruit et le réel. Et de dire que, du bruit comme du réel, nous nous méfions, nous avons tendance à nous extraire. Contre leur anarchie et leur puissance nous luttons, tout en sachant que nous ne leur échapperons pas. Et il nous arrive d’aimer ce combat. Accepter de le livrer est sans doute une forme supérieure de sagesse. Après tout, le réel est le socle de la condition humaine… et le bruit n’est peut-être rien d’autre que l’expression sonore du réel, une attestation de sa présence.
L’amour du réel passe donc peut-être par un certain amour du bruit. Être avec le réel dans un rapport d’affirmation implique d’accepter la part de négativité qu’il y a en lui. Chacun sait cela à propos de notre mortalité, alors pourquoi pas à propos de ce qui est tout de même, à tout prendre, un peu moins gênant que la mort : le bruit? Dans cette perspective, une apologie du bruit pourrait être assimilée à une réaction anti-phobique, accueillante au réel dans tous ses états. Elle dirait sa méfiance à l’égard de toute recherche de pureté ou d’harmonie si celle-ci n’est que la conséquence d’un réflexe de fuite[v].
Poursuivant une réflexion qui n’était pas sans rapport avec ce qui précède, certains compositeurs, dès le XXe siècle, ont voulu combler le fossé entre bruit et musique, non pas pour donner au premier ses lettres de noblesse – il s’agissait plutôt d’abolir une hiérarchie – mais en exploitant ses potentialités. Leurs créations se sont déployées dans de multiples directions, jouant toutes d’une intervention de l’informe dans la forme ou, pour le dire en sens inverse, d’une plongée de la forme dans le réel informe.
Le travail de ces artistes a souvent pris un tour politique, leurs œuvres se faisant le témoin et parfois le reflet de la société moderne, de sa confusion et de son vacarme. Corrélativement, elles ont tourné le dos à un Art qui, s’extrayant artificiellement de cette confusion, se déployait en terre d’harmonie et de beauté, dans des lieux institutionnellement reconnus et fréquentés par des élites sûres de leur bon goût.
Le bruit est une valeur négative, soit! Alors il serait utilisé comme force critique. « Quand le sonore cherche noise[vi]… ». La musique bruitiste a affirmé la positivité du négatif, produisant du désordre, donnant valeur à certaines formes de chaos, d’impureté. Le mot « désaccord », pris en un sens fort, caractérise peut-être ce geste. En l’accomplissant, les compositeurs ont contribué à dilater le champ sonore de la musique au-delà de ce qu’il était jusqu’ici, l’ont conduit à puiser à d’autres sources, à réintégrer ce qui en avait été banni. L’énergie dionysiaque inhérente à toute musique, mais souvent bridée par des impératifs d’harmonie, s’est trouvée régénérée. Le bruit a été perçu comme un moyen d’exprimer sans garde-fous ni voiles les zones obscures de l’homme (le travail de la pulsion) et du monde en son entier.
Il va de soi que, cheminant ainsi, la musique a évolué en cousine de nombreuses autres affirmations esthétiques contemporaines, en arts plastiques, au théâtre, dans la danse, au cinéma, qui se sont, elles aussi, confrontées au réel chaotique, qu’il soit extraordinaire ou simplement quotidien, et qui ont voulu, elles aussi, « faire désordre ». Il n’y a pas à redire ici l’omniprésence d’une esthétique de l’impureté dans l’art récent. Une impureté qui a pris différentes formes – le flou, le sale, l’accidentel, le brut, le cru, l’excessif, l’obscène, le sauvage – en lesquelles on peut trouver à chaque fois une certaine proximité avec le bruit. Il en résulte que l’histoire du bruit artistique offre peut-être une bonne représentation en miniature des multiples tentatives et orientations majeures de l’art moderne et contemporain.
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Aux plasticiens désireux de concevoir une œuvre pour l’exposition « Bruit » de Visarte.Genève à la Villa Dutoit se posaient ainsi, entre autres, les questions suivantes :
– Vais-je considérer le mot « bruit » en son sens premier (comme un certain type de perception acoustique) ou en un sens métaphorique (le bruit du monde, des images, etc.)?
– Dans le premier cas, puis-je me passer de toute présence sonore dans mon projet? Et si oui, comment exprimer de manière uniquement visuelle l’idée générale de bruit, ou la réalité de tel bruit particulier?
– Comment orchestrer les rapports entre bruit, son et musique? Qu’ai-je à dire sur ces rapports?
– Le jugement que mon travail va porter sur le bruit sera-t-il positif ou négatif, accueillant ou critique?
– Pourquoi parler du bruit plutôt que du silence?