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31/10/2013
Êtes-vous plutôt tarte ou tartine ?
Le mot "tarte" est apparu dans la langue française au XIIIème siècle. Comme le mot "tourte", il vient du bas-latin torta, ellipse de torta panis: pain rond. Participe passé féminin de torquere: tordre. À cette origine étymologique remonte aussi la torta qu'on rencontre en italien et en espagnol, de même que la tortilla.
Le mot "tarte" a plusieurs sens. Il y a bien sûr tout d'abord la préparation formée d'un fond de pâte avec des rebords et composée d'une garniture salée ou sucrée: tarte aux pommes, tarte aux oignons. La version miniature se dit "tartelette". Dans le cas d'une tarte salée, on peut aussi parler d'une tourte: une tourte à la viande ou au poisson. La différence, c'est que la tourte est recouverte d'une croûte de pâte à la manière des pies anglais.
Vers 1950, on retrouve le mot "tarte" dans l'expression familière "c'est de la tarte" pour dire que c'est facile (parce qu'une tarte c'est simple et tendre à manger). On peut aussi dire: "c'est du gâteau" ou "c'est du tout cuit". Ces trois expressions peuvent être utilisées dans un sens négatif: c'est pas de la tarte, c'est compliqué.
Depuis la fin du XIXème siècle, le deuxième sens d'une tarte dans le langage populaire, c'est la gifle. Mais donner une tarte à quelqu'un, c'est moins violent qu'un coup de poing ou qu'une torgnole !
Le mot "tarte" existe aussi comme un adjectif familier pouvant qualifier aussi bien une personne qu'une chose. Quelqu'un qui est tarte, c'est quelqu'un qui est bête, peu dégourdi. On peut aussi parler de vêtements tartes: laids et ringards.
Enfin, l'expression figurée "tarte à la crème" désigne une formule vide et prétentieuse par laquelle on prétend avoir réponse à tout. Cette expression vient de la comédie de Molière, "Critique de l'École des Femmes" (1663).
Le mot "tartine" dérive du mot "tarte". Depuis le XIXème siècle, la tartine désigne la tranche de pain recouverte d'un aliment qui s'étale facilement: beurre, confiture, miel, fromage, etc.
L'ancêtre de la tartine est la "rôtie": une tranche de pain rôtie devant le feu, frite au beurre ou à l'huile dans la poêle, que l'on consommait nature ou garnie pour accompagner les coupes de vin servies au début des repas, les soupes, les ragoûts ou les volailles sous forme de canapé: rôtie au jambon, au lard, à la confiture, rôtie de bécasse en canapé, rôtie d'œufs. Au Moyen Âge, la rôtie avait un emploi important: on la trempait dans la coupe avant de faire santé. Nous commémorons cet usage sans y penser lorsque nous portons un toast, nom anglais de la rôtie, transcription de l'ancien français tostee ou toste, "tranche de pain grillée", de toster, "griller, rôtir".¹ Aujourd'hui, on ne parle plus guère de "rôtie", sauf peut-être encore dans certaines régions. On dira plutôt "croûte": au fromage ou aux champignons. On peut aussi penser à la bruschetta italienne, tranche de pain grillé garnie d'huile d'olive et de tomates fraîches.
Par métonymie, une tartine signifie aussi un discours interminable et ennuyeux, qu'il soit oral ou écrit. Vers 1820, dans l'argot des journalistes, on qualifiait de "tartine" un article de journal très long. L'image, bien sûr, c'est qu'on étale ses connaissances comme on le fait avec du beurre ou de la confiture sur du pain. À ce propos, il existe plusieurs expressions: "écrire une tartine", "en mettre des tartines", "faire toute une tartine sur un sujet". Dans le même registre, mais dans la langue des gens du théâtre, cette fois, une tartine désigne une longue tirade difficile à mémoriser qui met les acteurs en difficulté.
Au XIXème siècle, Balzac et Barbey d'Aurevilly utilisaient le verbe "tartiner" dans le sens de "rédiger en faisant de longs développements". Mais ce sens est tombé en désuétude, et le verbe ne désigne plus aujourd'hui que le fait d'étaler un aliment sur une tranche de pain.
En guise de conclusion, je citerai Théophile Gautier:
"Pardonne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur laquelle j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence."
¹Dictionnaire de l'académie des gastronomes, Éditions Prisma, Paris, 1962.