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«Après avoir banni la musique de sa vie, elle a trouvé un moyen d’élever sa fille. Elle a retroussé ses manches et elle a appris à fabriquer des chaussures. Elle aurait pu faire… ch’ais pas moi, des bonbons, des feux d’artifice, des tenues pleines de paillettes pour les catcheurs… Eh ben non, elle a choisi la chaussure. Ensuite elle a appris le métier à sa fille, et plus tard à son gendre. Le moment venu, ses petits-enfants ont repris le flambeau. L’affaire prospérait en même temps que la famille s’agrandissait. La musique avait déchiré cette famille, mais la chaussure l’avait rassemblée. Cette femme c’était mon arrière-arrière-grand-mère, mama Imelda. Dans la famille, on raconte encore son histoire chaque année pour Dia de los Muertos, le jour des ancêtres. Et sa fille, c’est mon arrière-grand-mère, Coco. Elle a des petits problèmes de mémoire.»
Coco détone dans la production pléthorique actuelle où dominent le second degré ricaneur, la laideur assumée et l’hystérisation préritalinesque [la Ritaline est ce psychostimulant prescrit aux enfants et aux jeunes hyperactifs pour traiter les «troubles du déficit de l’attention»].
Le film commence très classiquement, comme une histoire de héros prêt à s’extraire de son monde ordinaire, à se distinguer (en bravant ici un tabou familial) pour vivre sa passion et ses rêves de gloire. «Je pense que nous sommes les seuls au Mexique à détester la musique, regrette Miguel au début. Mais moi, chuis pas comme le reste de la famille.» Le jour de la traditionnelle fête mexicaine qui honore les défunts, Dia de los Muertos, Miguel veut participer à un concours musical organisé dans leur petite ville (Santa Cecilia, du nom de la patronne des musiciens), mais sa grand-mère le lui interdit. Elle lui rappelle que ce jour-là, les défunts reviennent visiter les vivants qui ont préparé des petits autels avec une photo d’eux:
«S’il n’y a pas leur photo, ils ne peuvent pas revenir. Nous avons cuisiné tous ces plats, préparé tout ce qu’ils aimaient de leur vivant, tout ce travail, rien que pour rassembler la famille. Je ne veux pas que tu ailles traîner n’importe où! Faire partie d’une famille, ça veut dire être présent pour cette famille. Je ne voudrais surtout pas que tu finisses comme…
- Comme le papa de Mama Coco.
- Ne parle jamais de cet homme, il vaut mieux l’oublier.
- C’est toi qui…
- Tututut!»
Mais Coco va passer outre les interdits familiaux, voler une guitare dans un mausolée et se retrouver magiquement propulsé dans le monde des défunts. Là, il va rencontrer ses ancêtres et son idole, Ernesto de la Cruz.
Le retournement qui s’opère ensuite est particulièrement réjouissant: la tarte à la crème américaine de l’idéologie du succès individualiste (Si tu veux, tu peux / Vis tes rêves / Saisis les opportunités, etc.) est remise en cause à travers le personnage d’Ernesto, le latin lover idolâtré, et le dévoilement, outre-tombe, des cadavres cachés dans le placard de son succès. «Sache que le succès à un prix, dit-il à son jeune fan. On doit être capable de faire tous les sacrifices pour saisir les opportunités.» Miguel va découvrir ce que la notion de sacrifice recouvre pour le chanteur gominé. Les priorités du garçon vont être chamboulées, et sans abandonner son désir de faire de la musique, il va prendre conscience de l’importance primordiale de l’amour familial.
Coco est un dessin animé profond (sur le thème du deuil et la transmission), joyeux (malgré son sujet), coloré (le Dia de los Muertos, les rues, les balcons, les églises sont jonchées de pétales orangés de cempasùchil, la rose d'Inde), humain (les bouilles des personnages évitent souvent les clichés lisses et les caricatures), drôle (le chien de Miguel est un bâtard à la langue pendante et à la gaucherie rantanplanesque, en référence au chien Rantanplan de Lucky Luke), et émouvant.
J’ai été le voir avec ma fille de neuf ans. À la sortie, je lui ai demandé son avis:
«À des moments, il y avait beaucoup d’émotion. C’était triste, quoi, émouvant (elle aussi a versé quelques larmes). Les adultes ne laissaient pas assez l’enfant s’exprimer… vivre. Ils ne le laissaient pas ressentir, vivre la musique.
- Et cet univers des morts?
- C’était bien, un peu imaginaire
- Ça ne faisait pas peur?
- Non, c’était plutôt joyeux. Il y avait plutôt de la lumière, beaucoup de couleurs. Et ce que j’ai remarqué, c’est que les morts disparaissaient quand ils étaient oubliés.»
Deux semaines après sa sortie au Mexique, Coco était déjà le plus grand succès national de tous les temps pour un film d’animation. Que viva Mexico! (film inachevé de Sergueï Eisenstein, 1932).