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La question de la Sarre – Discours de Heinrich von Brentano à Bonn, le 29 novembre 1956
Texte de Felix Brun, collaborateur scientifique du Nomes.
Dans les années 50, l’intégration européenne a pris forme grâce au Plan Schuman. La Communauté européenne du charbon et de l’acier est entrée en vigueur en 1952 et a été le premier projet économique commun de différents Etats européens[1]. Grâce à ses ressources naturelles, la Sarre a pu grandement bénéficier de la création de la CECA. Mais la région frontalière a également joué un rôle important dans l’intégration européenne en dehors de la CECA. Un référendum de 1955 a conduit à l’inclusion de la Sarre au sein de la République fédérale d’Allemagne, ce qui signifiait pour la France un retour en arrière dans ses relations avec la Sarre. La situation difficile a pu être résolue avec beaucoup de négociation et un engagement des deux pays, la France et l’Allemagne, pour préserver l’amitié mutuelle. Pour l’Allemagne, le retour de la Sarre dans son territoire avait également une valeur symbolique: pourquoi ce qui a réussi avec la Sarre ne devrait-il réussir pas avec l’Allemagne de l’Est? Dans un discours que le ministre allemand des Affaires étrangères Heinrich von Brentano a tenu devant les députés du Bundestag le 29 novembre 1956, la portée de la question de la Sarre est significative.
Le traité devrait, selon Brentano,
«Inscrire que la Sarre est incorporée comme le plus jeune Etat de la république fédérale d’Allemagne le 1er janvier 1957 et qu’un million d’allemands sont de retour dans leur patrie.»
Brentano joue ici sur l’évolution de la Sarre qui a changé à maintes reprises de place en France ou en Allemagne. Dans la tourmente de la période d’après-guerre et dans l’encore jeune République fédérale, la restitution de la Sarre avait naturellement une teneur symbolique forte. Après la chute du Troisième Reich,
«L’unité de l’empire et du peuple allemands avait disparu. (…) il n’y avait personne pour parler avec le peuple allemand afin d’implorer le monde de ne pas punir les torts commis par d’autres torts.»
La jeune République fédérale avait rencontré à plusieurs reprises des obstacles dans sa politique étrangère. Il y a eu des difficultés politiques et psychologiques qui ont demandé beaucoup de force et de persévérance pour surmonter ces obstacles.
«Nous savions que les souvenirs des fautes commises seraient à nouveau évoqués, lorsque nous invoquerions le droit à l’autodétermination.»
Le gouvernement fédéral n’a jamais dévié d’un principe fondamental sur la question de la Sarre, selon Brentano: celui de la négociation et de la compréhension. Selon lui, ce principe devait être à nouveau suivi, surtout en ce qui concernait la réunification avec l’Est. La résolution de la question de la Sarre est pour Brentano la première étape d’un espoir pour une réunification de l’ensemble de l’Allemagne.
«Le 1er janvier 1957, quand la Sarre nous reviendra, ce sera un jour de joie et de satisfaction pour tous les allemands et ce sera une étape importante sur le chemin d’une Allemagne réunifiée.»
Brentano ne peut pas s’empêcher de pointer du doigt l’Union soviétique :
«L’accord montre comment, dans une forme décente de justice équilibrée, on peut régler une question de réunification avec un ancien ennemi.»
La réunification entre l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est devra encore attendre 33 ans. Brentano ne l’a pas vécu, il est mort en 1964. Cependant, l’accord entre l’Allemagne et la France restera une pièce importante dans le puzzle des efforts de l’intégration européenne. Le fait même que la France et l’Allemagne, deux ennemis de la guerre, se soient retrouvées à une table de négociations ne peut être que sous-estimé. Brentano souligne également cela.
« (Mais) le gouvernement fédéral considère qu’il est de son devoir tout particulier de s’exprimer aujourd’hui et de ce point de vue, d’exprimer sa profonde satisfaction et sa gratitude envers le gouvernement et le peuple français pour le fait que la France a rendu un service inestimableà l’amitié franco-allemande, à l’idée de l’Europe et à la réunification du peuple allemand!»
Le fait que la France ait accepté dans un premier temps le vote de 1955 et ait reconnu la décision dans un second temps est d’une valeur inestimable.
«La valeur morale et politique de la décision que la France a prise spontanément et sans hésitation en octobre 1955 doit être fortement soulignée.»
On a été capable de résoudre définitivement la question de la Sarre, déclare Brentano. Le préambule de l’accord le montre clairement. L’accord est une bonne solution et montre quelque chose d’essentiel: il prouve que
«Dans l’Europe d’aujourd’hui, l’avantage de l’un ne se fait pas au détriment de l’autre, mais nos destins sont si fortement liés que le bénéfice de l’un est aussi celui de l’autre.»
Pour Brentano, il est clair que les deux parties ont dû faire des sacrifices. Mais l’objectif ne doit pas être de peser les sacrifices et de les comparer. La clé a finalement été que la France et l’Allemagne se soient données la main et peuvent servir de modèle au reste de l’Europe.
«La voie est désormais libre pour des relations entre voisins dans les meilleures conditions possibles, pour une résolution commune des grands problèmes et tout particulièrement pour un travail commun à la création d’une nouvelle Europe unie.»
Pour pouvoir résoudre la question de la Sarre, les deux parties ont dû savoir comprendre et défendre des points centraux du concept de liberté européenne comme le droit à la liberté d’expression. La volonté de la France, après le vote perdu de 1955, d’entamer des négociations avec l’Allemagne à propos de la question de la Sarre témoigne de cette compréhension. 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on ne devrait pas oublier la signification de ce traité de paix entre l’Allemagne et la France.
[1] Les citations sont extraites des délibérations des séances du Conseil de l’Europe du 8 septembre 1949. Vous pouvez les retrouver surhttp://assembly.coe.int/Conferences/2009Anniversaire49/DocRef/Sitting8_E.pdf. Consulté pour la dernière fois le 13.04.2015