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11/08/2012
La tour de Pise comme un minaret
Je suis allé cet été en Toscane, et j'ai visité Pise une nouvelle fois. Je m'y étais déjà rendu souvent; à dix-sept ans, notamment, mon père m'y avait emmené, et m'y avait acheté un livre plein de photographies de la noble cité. Il était destiné aux touristes, écrit par des Italiens et traduit de façon plutôt imparfaite, et je ne l'avais jamais vraiment lu; mais cet été, de retour de mon voyage, j'ai décidé de le rouvrir et de le lire en entier.
On sait que la fameuse tour penchée est le clocher de la Cathédrale - ou campanile du Dôme, pour parler comme les Italiens. Or, à son sujet, mon livre, datant de 1977, dit: La tour penchée est encore utilisée aujourd'hui comme campanile de la Cathédrale. L'origine des campaniles, considérés de typiques constructions nationales italiennes, peut dériver des minarets arabes. Fascinés par la voix des muezzins qui criaient, et crient encore aujourd'hui, du haut des minarets, la gloire de Dieu et l'appel à la prière, les chrétiens d'il y a plusieurs siècles ont probablement voulu répéter cette expérience en occident et, plus particulièrement, en Italie. Ils placèrent au sommet des tours byzantines de Ravenne, de Florence, de Rome, de Pise et de tant d'autres villes la voix retentissante des cloches. Si les muezzins appellent encore aujourd'hui les peuples de l'Islam à la prière et si cette invitation est entendue même dans les plus arides localités du désert plein de soleil et de solitude, la voix des cloches italiennes assume la même fonction pour retrouver le chemin vers ce Dieu qui est le même pour les Arabes et pour les Italiens, mais aussi pour tous les autres peuples.
Si ces lignes avaient été écrites récemment, on aurait certainement cru à une volonté de polémique. Mais il fut un temps où dire de telles choses apparaissait comme normal.
D'ailleurs, il m'a toujours semblé que la Divine Comédie, de Dante, devait beaucoup aux récits de voyage de Mahomet dans l'autre monde qui avaient été traduits en latin au treizième siècle en Espagne. Ils étaient écrits sur le mode d'une visite systématique de l'au-delà, les Arabes ayant hérité de l'esprit d'Aristote mais le déployant à l'intérieur du monde spirituel, divin: trait qui fascina Henry Corbin. Jusque-là, soit la description était théologique, soit elle était intégrée à un récit légendaire ou héroïque qui ne faisait apparaître le Paradis et l'Enfer que par fragments; un récit de voyage comme celui de Marco Polo, mais dans l'autre monde, ne s'était pas vu.
Dante, cela dit, a ajouté le Purgatoire à l'Enfer et au Paradis que visite Mahomet; certains y ont vu une invention irlandaise.
Quoi qu'il en soit, Pise est une très belle ville, et son histoire est très riche. Je ne m'étais jamais rendu compte, avant de me rendre cet été en Toscane, à quel point le style byzantin y avait été important, comme si l'Italie avait été d'abord orientale, et grecque, avant d'être rattachée à l'Occident - notamment par Charlemagne. J'en reparlerai à l'occasion, si je puis.