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No. 63/3 septembre
2010
Rencontre avec Karl Anton Rickenbacher
Propos recueillis par Vincent Arlettaz
RMSR: Karl Anton Rickenbacher, votre premier instrument est bien le piano?
Karl Anton Rickenbacher. Oui, j'en ai commencé l'étude très jeune; j'ai ensuite été l'élève de Charles Dobler (en même temps que j'accomplissais une formation d'instituteur, à Soleure). Puis je l'ai suivi à la Musikakademie de Bâle. De 1960 à 1962, j'ai travaillé comme maître d'école, dans l'idée d'épargner suffisamment pour financer mes études musicales. Et je suis parti pour Berlin, sans savoir si je reviendrais en Suisse, si mon projet de devenir chef d'orchestre allait pouvoir se réaliser!
Avec qui avez-vous étudié à Berlin?
Le professeur de direction orchestrale au Conservatoire s'appelait Herbert Ahlendorf; il était très lié avec Herbert von Karajan, qui venait nous faire travailler quatre fois par an; c'était toujours un dimanche, et nous avions un orchestre à disposition. En outre, pendant les périodes où Karajan se trouvait à Berlin -- ce qui était très fréquent à l'époque -- nous pouvions suivre ses répétitions et ses concerts; nous avons beaucoup discuté. Karajan a même dirigé avec mon bras! C'était dans la Deuxième symphonie de Brahms, il m'a dit: «Laissez», il a saisi mon bras, et s'en est servi pour diriger l'orchestre!
[Herbert von Karajan]
Quel genre de professeur était-il?
L'enseignement de Karajan était très clair, très sérieux. On peut dire beaucoup de choses sur le personnage... Il avait certes le don de la publicité, mais aussi de la pédagogie. Laissez-moi vous citer l'anecdote suivante: un jour, après une séance de travail sur une symphonie de Tchaïkovski et d'autres programmes divers, arrive un ténor, qui devait chanter la Neuvième de Beethoven six mois plus tard. Le garçon d'orchestre survient alors et annonce: «Maître, le pianiste n'est pas là!». Tous les étudiants en direction se sont immédiatement cachés derrière leurs pupitres: nous étions tous morts de peur que Karajan ne demande à l'un d'entre nous de s'asseoir au piano! Mais lui, sans s'émouvoir, est allé au clavier; et il a joué par coeur, une oeuvre qu'il n'avait pas dirigée depuis plusieurs années! Il a travaillé avec ce ténor, sans partition! C'était un très grand professionnel; et dans ses concerts, certaines oeuvres étaient d'une sonorité magnifique, sublime même! Je pense que Karajan était un maître de la sonorité, plutôt que de l'architecture -- mais il y a des exceptions à cette règle, et dans certaines oeuvres, la structure est également magistrale.
Avez-vous gardé des contacts avec lui par la suite?
Oui, régulièrement. Mon dernier échange date de la fin de sa vie, en 1986. Je devais diriger pour la première fois la Missa solemnis de Beethoven, à Budapest. Cette oeuvre me posait beaucoup de problèmes. Mozart, Haydn, Beethoven, sont des compositeurs qui ont grandi dans la tradition catholique; Beethoven notamment a tenu l'orgue dans le cadre de la messe alors qu'il était adolescent; il savait tout de la liturgie catholique. En tant que protestant, il me fallait entrer dans cet univers. Bien plus tard, j'ai dirigé aussi la première messe de Beethoven, en do majeur. Mais pour la Missa solemnis, je dois dire que c'est une des rares fois -- avec la Messe en si de Bach d'ailleurs -- où je me suis senti très nerveux; j'ai beaucoup travaillé, longtemps cherché -- et ce n'est qu'au concert que j'ai enfin pu me dire: «Maintenant, ça y est!».
Tout cela se passait en 1986. Peu avant le concert, je reçois un téléphone d'un producteur de la radio bavaroise. Nous avions un programme à préparer; à la fin de l'entretien, il me demande: «Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?». Je lui fais part de mes préoccupations: je dois diriger la Missa solemnis, c'est une montagne que j'ai devant moi, etc. etc. En plus, il ne m'était pas possible de voir Rafael Kubelík cette année-là (comme je le faisais chaque année depuis plus de 20 ans, lorsqu'il résidait à Lucerne: j'allais le voir un après-midi, nous parlions des partitions que je travaillais, mais aussi de Goethe, ou de politique -- car Kubelik était un anti-communiste convaincu). Le producteur de la radio bavaroise -- Kubelík était notre ami commun -- me répond: «C'est très intéressant ce que vous me dites là. Je viens justement d'entendre une Missa solemnis par Karajan à Berlin, et j'ai trouvé cela excellent; franchement, je n'aurais jamais cru Karajan capable de diriger aussi bien cette oeuvre.» J'ai alors saisi l'occasion: j'ai écrit à Karajan pour lui exposer mes doutes; je lui signale que je peux venir à Salzbourg, je lui donne mes disponibilités. Dans la semaine, il me répond pour me dire qu'il ne se trouve pas à Salzbourg et ne peut pas me recevoir; mais il joint à son envoi une cassette -- non publiée -- du concert de Berlin: une bande qui n'avait même pas été retouchée, elle contenait encore toutes les imperfections du direct!
Une belle marque de confiance...
Oui! Mais je dois avouer que je n'aime pas du tout écouter des enregistrements d'une musique que je n'ai encore jamais dirigée. Si la partition m'est déjà assimilée, chaque disque, chaque concert de cette même oeuvre avec un autre chef peut être une source d'inspiration. Je rejette ou je me dis: «Ah! Ceci est intéressant, je vais l'essayer!» Mais avant de connaître la partition de manière approfondie, c'est très dangereux. Ce que l'on entend dans un enregistrement , ce n'est pas l'oeuvre, mais une interprétation, une possibilité parmi d'autres... Malgré cela, j'ai écouté cette cassette: ce fut un choc! Dans cette messe, les transitions entre certains passages, certains tempi, sont très difficiles; or, sur la cassette, ça n'était pas toujours concluant! Bien sûr, au moment de produire le disque, Karajan a travaillé en studio, reprenant huit mesures avant la double-barre, deux mesures après la lettre A, etc. Mais ce témoignage m'a permis de repérer clairement les points difficiles de l'oeuvre. Je ne pense pas que l'intention de Karajan ait été de me montrer ses propres difficultés, mais cette cassette ne m'en a pas moins appris! Ce fut mon dernier contact avec lui.
Il est mort peu de temps après?
Oui, en 1989. J'allais écouter un de ses concerts presque chaque année. Mais vous savez, à la fin de sa vie, il était tellement entouré de personnages non musicaux qu'il était devenu d'accès très difficile: son agent parisien, le directeur de Sony, des gens du monde du film, etc. Un ancien élève ne pouvait plus vraiment l'aborder... C'était très différent lorsque je venais de terminer mes études; une fois, par exemple, alors que je travaillais à l'opéra de Zurich -- ma première position -- je l'ai appelé à Lucerne, et je l'ai eu au bout du fil! Il me donnait des conseils, me parlait d'une grippe qu'il n'avait pas soignée sérieusement, et qui lui avait causé une mauvaise inflammation du bras... À la fin de sa vie, il avait de graves problèmes de dos, comme vous le savez. Il avait subi une opération qui n'avait pas été une réussite, et devait porter un corset de métal; c'était très pénible. Lorsque j'étais étudiant à Berlin, dans les années 1962-1966, il était à son apogée, artistiquement parlant. Malheureusement, la technique d'enregistrement n'était pas encore ce qu'elle est devenue par la suite. Ce que l'on entend le plus souvent aujourd'hui, ses derniers enregistrements vidéo, ne sont décidément pas du même niveau. Pour celui qui ne l'a pas connu avant, ce que l'on voit surtout, c'est un homme gravement malade...
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