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Barthélemy Menn et l’hygiène au XIXe siècle
Dans le contexte d’une crise sanitaire similaire à la nôtre, la rubrique «Hygiène» du 1er septembre 1831 du Journal de Genève considère «la propreté du corps […] au premier rang des préservatifs du cholera-morbus [et indique] le bain [comme étant] un bon moyen pour remplir la plupart des indications». L’auteur va jusqu’à affirmer «que si [ils avaient] le bonheur de voir établir un beau bain public et presque gratuit, plus de la moitié des maladies de peau et des affections rhumatismales disparaîtraient». L’identification des vertus purifiantes associées à l’eau fait suite aux recherches menées à la fin du XVIIIe siècle. Pourtant, malgré ces indications, les idées préconçues ont la vie dure: depuis la fin du Moyen Âge, l’immersion dans l’eau suscite gêne et inquiétude [1].
La Baigneuse: illustration d’un paradoxe
Le peintre genevois Barthélemy Menn (1815-1893), dont le Musée d’art et d’histoire conserve plus de trois mille œuvres, réalise La Baigneuse à la deuxième moitié du XIXe siècle.
Sur la gauche, un chapeau renversé sur sa calotte et des chaussures mal rangées paraissent témoigner d’une entrée dans l’eau à la hâte. Aux côtés de ses affaires, la baigneuse, épaules relâchées, fatiguées, les cheveux libres et les joues empourprées, nous regarde, nue. Elle est assise sur deux tissus superposés: le premier, sa robe, immaculée; le second, sans doute une cape ou un linge, rouge sang. Ces différents indices connotent sexuellement la représentation et participent à l’assimilation de cette jeune femme à une prostituée. Le premier plan s’apparente alors à une préfiguration du second qui expose le lieu de souillure, l’eau. Pour finir, le fond du tableau, sombre et luxuriant, semble enfermer la baigneuse et n’offrir une échappatoire qu’aux spectateurs, transcrite par un ciel bleu, au loin.
Cette brève analyse expose un paradoxe majeur dans la relation entre l’hygiène et l’eau au XIXe siècle. Alors que les autorités préconisent le bain pour l’hygiène corporelle et la crise sanitaire, l’immersion dans l’eau chaude suggère les plaisirs de la chair et donc une certaine impureté dans l’esprit commun.
Les Lavandières: la propreté autrement
Les Lavandières, un tableau peint également par Barthélemy Menn, représente la pratique de la lessive, alors exclusivement féminine.
Cette tâche, largement représentée dans la peinture du XIXe siècle et dans les collections du MAH, illustre une autre idée préconçue de l’époque: chez les bourgeois, l’indice de propreté s’estime à celle de leurs habits auxquels on prêtait la capacité d’absorber les impuretés corporelles.
Sous l’angle de l’hygiène, ces deux œuvres illustrent une mésinformation qui résonne étrangement avec notre actualité. Mais bonne nouvelle: se laver les mains, même au XIXe, c’est sans risque… Alors frottez !
Blog rédigé par Joanna Müller, historienne de l’art, travaillant actuellement aux Beaux-Arts du MAH.
[1] VIGARELLO, Georges, Le Propre et le sale : l’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1987.