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Toutes les définitions institutionnelles de la pauvreté que nous avons passées en revue dans le précédent billet tendent à converger vers une définition pluridimensionnelle, intégrant des critères monétaires et non monétaires. Une telle définition ressemble à celle, formulée en termes de privations de capabilités, d’Amartya Sen. Comme on l’a vu, plus une définition de la pauvreté met en avant les composants non monétaires de la pauvreté, comme l’absence d’accès à l’électricité, à l’eau potable ou à des sanitaires, moins elle semble s’appliquer adéquatement à un contexte de pays développé. A l’inverse, les définitions appliquées aux pays riches comportent toutes au moins un élément de mesure renvoyant à la pauvreté relative, comme par exemple le fait de se situer en-dessous d’un certain pourcentage du revenu médian, alors que les définitions appliquées aux pays en voie de développement comportent toutes uniquement des composants renvoyant à la pauvreté absolue.
Dans la suite de cette réflexion, je m’intéresserai à la pauvreté dans le contexte des pays les plus développés et les plus riches, c’est-à-dire les pays occidentaux, comprenant l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), l’Europe de l’ouest (l’Europe moins les pays de l’ancien Bloc de l’Est), l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Suivant l’approche contextualiste défendue par Joseph Carens[1], il m’apparaît en effet qu’une certaine prudence épistémique doit nous inciter à nous focaliser davantage sur ce que nous pensons pouvoir être à même de connaître le mieux, à savoir notre propre contexte de vie. Or, s’il existe évidemment d’importantes différences entre pays occidentaux, ils partagent néanmoins un certain nombre d’institutions fondamentales et de caractéristiques culturelles. Par ailleurs, il me semble que le type de politiques publiques requis dans un contexte de pays riche ou de pays pauvre pour faire face à la pauvreté diffère, puisque le type de privations caractérisant la pauvreté dans les pays riches et pauvres n’est en général pas le même.
Par la suite, j’emploierai une définition de la pauvreté absolue et une définition de la pauvreté relative.
Pauvreté absolue : x est pauvre, si et seulement si, x souffre de privations dans sa capacité à réaliser des fonctionnements élémentaires (ou capabilités). Cette capacité est pleinement maximisée lorsque les éléments suivants sont tous acquis : un niveau quantitatif et qualitatif physiologiquement suffisant de nutriments, les moyens externes nécessaires au maintien du corps à une température viable (a minima, un abri et des vêtements fonctionnels), l’accès à la préservation de son intégrité physique (à la sécurité), à l’eau potable, à l’électricité, à des sanitaires, aux soins, à l’éducation, à la formation et aux biens et services nécessaires à l’intégration sociale et professionnelle.
Pauvreté relative : x est pauvre si x possède moins que y.
Ma définition de la pauvreté absolue emploie le langage conceptuel développé par Amartya Sen, avec le concept de privations de capacités à réaliser des fonctionnements élémentaires (des capabilités), ainsi que des éléments issus des définitions institutionnelles présentées plus haut. Cette définition tient compte du contexte social et culturel, puisqu’elle intègre la nécessité de l’intégration sociale et professionnelle et de l’acquisition des moyens nécessaires pour y parvenir. L’élément monétaire n’est pas mentionné en tant que tel, puisqu’il n’est qu’un moyen visant la réalisation de fins. Or, lorsque x souffre de la privation d’un moyen (ici l’argent) pour réaliser une fin importante (ici une capacité à réaliser un fonctionnement élémentaire), il est plus clair de directement nommer cette fin importante. Je remets délibérément à plus tard le traitement des concepts de respect de soi, de bases sociales du respect de soi, de dignité et de sentiment de sa dignité. Ces concepts seront abordés lors de la discussion sur la relation entre pauvreté relative et instabilité. Enfin, il est important de noter que cette définition n’a pas, en elle-même, d’implications en termes de prescriptions sur l’attitude morale qu’un acteur privé ou public devrait adopter face à la pauvreté.
Ayant posé cette définition de la pauvreté, nous aimerions à présent pouvoir déterminer comment une communauté politique devrait agir, face à un tel phénomène social, si elle souhaite agir moralement. Pour ce faire, il nous faut utiliser un cadre de réponse clair sur lequel je m’étendrai dans mon prochain billet.
Adrien Faure
[1] Carens Joseph, “A Contextual Approach to Political Theory,” Ethical Theory and Moral Practice Vol. 7, No. 2 (April 2004), 117-132.