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A peine dix mois après l’élection du Conseil fédéral, les spéculations vont bon train sur des démissions de plusieurs de ses membres et les candidatures d’éventuels remplaçants, au point que la Suisse semble presque en pré-campagne pour l’élection de l’exécutif. Parallèlement à ces discussions, plusieurs commentateurs situés à droite (par exemple Marie-Hélène Miauton, dans Le Temps) estiment que la non-réélection de Christoph Blocher est à l’origine des difficultés actuelles de l’exécutif fédéral.
A ce stade, il est nécessaire de revenir en arrière. Avant le milieu des années 90 et l’émergence d’une UDC nationaliste et anti-européenne sous la houlette de Christoph Blocher, le système politique suisse suivait depuis un siècle une voie tendant à un équilibre négocié. Depuis l’entrée des conservateurs à l’exécutif en 1891, de nouveaux partis intégraient l’exécutif, jusqu’à être quatre dès 1959, mais aucun d’entre eux ne retournait «à l’opposition». Pour intégrer le gouvernement, les conservateurs avaient dû accepter l’Etat fédéral né en 1848 et les socialistes la défense nationale. En outre, les conseillers fédéraux décidaient la plupart du temps eux-mêmes ou avec leur parti de la date de leur démission. Le système politique suisse tendait généralement à l’apaisement, par intégration des principales tendances politiques du pays. Celle-ci se faisait sous condition d’acceptation des règles du consensus en vigueur sur certaines valeurs fondamentales.
Aujourd’hui, cette époque semble bien lointaine: des campagnes de presse appellent à la démission de l’un ou l’autre membre de l’exécutif, Samuel Schmid pourtant élu avec 201 voix sur 246 est poussé à la démission malgré des manquements bien moins graves que le ministre Blocher non réélu, les deux conseillers fédéraux de l’UDC ont été poussés dehors sans ménagement par leur propre parti et des magistrats en vue appellent à nouveau à l’improbable «élection du Conseil fédéral par le peuple» (DP 1792). La personnalisation de la politique atteint des proportions inédites dans notre pays, jusqu’à publier des images de l’hospitalisation d’un membre du gouvernement.
En pourtant, il est impossible d’accepter l’analyse des nostalgiques de l’ère Blocher si l’on fait l’effort de se souvenir des difficultés vécues par le Conseil fédéral lors de la précédente législature. Les péripéties de l’été 2008 semblent par comparaison bien légères.
L’évolution extrêmement rapide d’un parti originellement agrarien vers un nationalisme exacerbé et sa croissance électorale hors des proportions habituelles a produit ses effets sur le renouvellement de l’exécutif fédéral. Une série de «premières»: la conseillère fédérale Ruth Metzler, qui n’avait pas démérité, non-réélue en 2003 à l’occasion d’un premier changement dans la coalition gouvernementale depuis 1959, le leader de l’UDC non-réélu sans changement de coalition, suivi de la première sortie d’un parti politique de l’exécutif. La mécanique gouvernementale est vivement bousculée et l’incertitude a considérablement augmenté pour ses membres. Des changements aussi rapides ne sont pas uniquement dus à une évolution des mœurs ou à la médiatisation croissante de la vie politique, même si elles y contribuent.
Il faut aller chercher un élément décisif d’explication de la dégradation actuelle des mœurs politiques dans l’émergence d’un parti protestataire au sein même de la coalition gouvernementale, ce qui constitue un phénomène inconnu, voire impossible dans les pays qui nous entourent. Un parti qui a tout à la fois plus que doublé son électorat et fait accéder son leader au gouvernement. Cette nouveauté a considérablement augmenté l’écart qui sépare les tendances politiques intégrées au gouvernement. Les socialistes, d’un côté, n’ont pas particulièrement dérivé plus à gauche, mais c’est bien l’UDC qui s’est fortement éloignée vers l’ultra-droite. Les tensions issues de cette situation déséquilibrée ont finalement abouti à la non-réélection du leader populiste le 12 décembre 2007 et à la première coalition ne disposant plus d’une large majorité arithmétique à l’assemblée fédérale. Après avoir provoqué l’éjection de son parti dans l’opposition à la suite de ce scrutin, la tendance blochérienne de l’UDC veut désormais tenter une nouvelle performance inédite: faire revenir son conseiller fédéral non-réélu au sein de l’exécutif.
L’évolution vers un retour à une «formule magique» dépend aujourd’hui de la volonté de l’UDC d’accepter de collaborer avec les autres partis, notamment en acceptant définitivement la voie bilatérale vers l’Europe. En attendant, les autres partis sont condamnés à s’entendre, ce qui semble improbable étant donné que le PDC et les radicaux ne semblent pas avoir saisi le risque d’évolution «à l’autrichienne» avec une extrême-droite qui profiterait largement de la paralysie mutuelle de la droite modérée et de la gauche. Pour éviter cette évolution ardemment souhaitée par les leaders de l’UDC, il faut impérativement arrêter de voir dans ce parti un simple avatar du conservatisme et interrompre le processus de démolition du système de concordance. Il est encore temps de réagir.