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"Si elle n'avait pas été aussi entière, aussi passionnée, si elle n'avait pas autant aimé, ça aurait peut-être été plus facile à certains moments, mais est-ce qu'elle aurait autant aimé sa vie?", se demande Lola Vogel, petite-fille de l'actrice à la fin du documentairede Frédéric Zamochnikoff, disponible sur RTSPlay jusqu'au 26 avril 2021.
Une vie faite de hauts et de bas, de succès et de traversées du désert qui débute en 1931 à Paris. Née d'une mère sage-femme et d'un père marié à une autre femme qui ne la reconnaît pas, Annie Girardot est une élève brillante qui se fait très vite remarquer grâce à son excellente élocution. Elle qui voulait tout d'abord faire des études d'infirmière pour suivre la vocation de sa mère s'inscrit finalement au Conservatoire, où elle côtoie Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle ou encore Jean Rochefort.
Une rencontre décisive avec Jean Cocteau
Et si elle termine ses études d'art dramatique avec deux premiers prix de comédie, c'est une rencontre avec Jean Cocteau qui lance sa carrière. En 1956, il l'engage pour jouer dans la pièce "La Machine à écrire" et lui permet d'entrer à la Comédie-Française. Il perçoit tout de suite son immense talent de tragédienne, mais sent que quelque chose ne colle pas dans son allure. Il lui propose de se couper les cheveux très courts, ce qui n'était pas courant à cette époque chez les actrices en vogue. Cette nouvelle coiffure va transcender sa force intérieure et révéler sa personnalité. Elle sera désormais "La Girardot".
Lorsque le cinéma lui ouvre ses portes, elle démissionne de la Comédie-Française. Luchino Visconti lui propose de jouer dans son film "Rocco et ses frères" au côté d'Alain Delon qui fait aussi ses débuts. Le film sort en 1960. C'est un succès et elle devient une star.
>> A voir, une scène entre Annie Girardot et Alain Delon dans le film "Rocco et ses frères":
Boudée par la Nouvelle vague
Sur ce tournage, elle tombe amoureuse de l'acteur italien Renato Salvatori. Ils se marient deux ans plus tard et ont une fille, Giulia. Annie Girardot partage alors sa vie entre la France et l'Italie. Elle tourne dans plusieurs films, sans grand succès. Suit une première période de disgrâce.
La Nouvelle Vague en plein boom dans les années 1960 ne s'intéresse pas à elle, la considérant comme une actrice d'une autre époque, ce qui l'attriste. Mais "Annie c'est le public, c'est la vie... Normal qu'elle n'ait pas intéressé les snobs", analyse le réalisateur Claude Lelouch.
C'est d'ailleurs lui qui va relancer la carrière de la jeune femme en l'engageant au côté d'Yves Montand dans "Vivre pour vivre". Et pour prouver à tout le monde qu'elle mérite ce rôle, il n'hésite pas à lui faire passer des essais. Ce film est vécu comme une renaissance.
Une actrice qui ne triche pas avec les sentiments
Dans les années 1970, le succès est au rendez-vous. Elle tourne avec Michel Audiard dans "Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas... mais elle cause !" qui lui permet de se frotter à des rôles de comédies, elle qui s'était fait un nom grâce aux drames. Puis c'est "Mourir d'aimer" et "La vieille fille" où elle forme pour la première fois un couple à l'écran avec Philippe Noiret.
Les réalisateurs et les producteurs se l'arrachent, assurés de faire le plein d'entrées. Elle devient l'actrice française la plus populaire et la mieux payée du moment. Une femme qui ne triche pas, entière et proche des gens. "Elle n'a jamais joué, elle a toujours été", relève sa petite-fille Lola Vogel.
En 1976, elle interprète dans "Docteur Françoise Gailland" le rôle d'une femme médecin qui découvre qu'elle a un cancer. Une de ses plus belles interprétations qui lui vaut un premier César, celui de la meilleure actrice.
Annie Girardot est une actrice qui sait nous faire cadeau de ses cicatrices, de sa vie.
Un détour raté du côté de la chanson
Au début des années 1980, lassée de jouer toujours les mêmes rôles, elle a envie d'autre chose. En couple avec le réalisateur et auteur de chansons Bob Decout, elle décide de se lancer dans la chanson. Ensemble, ils montent un spectacle musical dans lequel elle investira beaucoup d'énergie et d'argent, mais qui sera un fiasco complet.
Le couple tente sans beaucoup plus de réussite d'autres projets qui tiennent l'actrice éloignée du théâtre et du cinéma. On commence à l'oublier. Son nom apparaît encore dans quelques films et pièces de théâtre. Mais le moral est au plus bas. Elle fait le vide autour d'elle et tombe dans les addictions.
Deux César de plus
Et c'est une fois de plus le réalisateur Claude Lelouch qui la fait renaître au milieu des années 1990. Il lui propose de jouer dans "Les Misérables" qui lui vaut un César du meilleur second rôle.
Le réalisateur raconte que le jour du tournage de la scène qui lui a permis d'obtenir ce prix, l'actrice lui avait demandé de pouvoir prendre sa journée. Elle ne se sentait pas en état de jouer suite à de nombreux problèmes dans sa vie privée. Claude Lelouch lui propose alors de ne faire qu'une seule prise et de la libérer. Et là, il se passe quelque chose d'extraordinaire. Elle lâche tout et fait la prise du siècle dans une improvisation qui mêle son rôle dans le film et ce qu'elle vit alors dans sa vie personnelle.
>> A voir, la scène du film "Les Misérables" entre Annie Girardot et Michel Boujenah qui a valu à l'actrice un César (en particulier depuis 2m24):
Il y avait chez elle la dérision et le drame dans le même lit et c'était un tout petit lit
Lors de la remise des César, en larme et après plusieurs minutes de standing ovation du public, elle laisse une fois de plus parler son coeur: "je ne sais pas si j'ai manqué au cinéma français mais, à moi, le cinéma a manqué. Follement. Éperdument. Douloureusement. Et votre témoignage, votre amour, me font penser que peut-être, je dis bien peut-être, je ne suis pas encore tout à fait morte".
>> A voir, Annie Girardot reçoit le César du meilleur second rôle pour "Les Misérables":
Malgré un autre César du meilleur second rôle pour "La Pianiste" de Michael Haneke en 2002, sa carrière ne redémarre pas vraiment.
Symbole du combat contre la maladie d'Alzeihmer
Elle se sait alors atteinte de la maladie d'Alzeihmer depuis plusieurs années et doit désormais avoir recourt à une oreillette pour jouer. De 2001 à 2003, elle reprend néanmoins au théâtre pour presque 200 représentations "Madame Marguerite", un rôle qu'elle avait déjà interprété avec succès dans les années 1970 et pour lequel on lui décerne le Molière de la meilleure comédienne.
En 2005, elle joue avec courage le rôle d'une femme qui perd la mémoire dans "Je préfère qu'on reste amis...", premier long-métrage d'Eric Toledano et Olivier Nakache.
C'est finalement en 2006 que sa famille annonce publiquement sa maladie afin de mettre fin aux rumeurs qui la disent souffrir d'alcoolisme, ce qui expliquerait ses trous de mémoire et sa fragilité.
Durant plusieurs mois, l'actrice acceptera les caméras de Nicolas Beaulieu afin de montrer au quotidien son combat de femme malade. Un portrait émouvant à voir dans le documentaire "Ainsi va la vie", sorti en 2007.
Après avoir joué dans près de 200 films et téléfilms et une quarantaine de pièces de théâtre, Annie Girardot décède en 2011 à l'âge de 79 ans. Le jour de ses obsèques, à la sortie de l'église, l'assemblée l'applaudit durant de très longues minutes. Une dernière ovation pour une icône qui avait si bien su conquérir le coeur du public.
Andréanne Quartier-la-Tente