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Jean-Philippe Chenaux en 1986 et 1990, ainsi que Jean-Pierre Chuard en 1993 avaient déjà publié des ouvrages sur ce sujet, mais ils ont maintenant plus de vingt ans d’âge, dans un domaine qui évolue très vite. L’historien Alain Clavien, auteur d’une utile synthèse qui vient de paraître, s’est basé sur la bibliographie existante et sur ses propres travaux, consacrés notamment à feu la Gazette de Lausanne. Difficile de résumer un ouvrage qui présente en quelque 200 pages une telle accumulation de faits, avec des situations cantonales particulières!
Clavien part donc de l’Ancien Régime, où la presse, vue d’ailleurs d’un œil suspicieux car potentiellement critique, est soumise au «privilège», c’est-à-dire à l’autorisation de publier, accordée par un pouvoir discrétionnaire. L’essentiel est constitué de «feuilles d’avis et d’annonces», sans textes rédactionnels. A côté, il existe des journaux littéraires et savants, destinés à un public cultivé. Pour faire de la politique – ce qui est dangereux – on se sert plutôt de pamphlets, de proclamations, de libelles.
Une presse vecteur de messages politiques
Avec la fin de la Suisse de l’Ancien Régime (1798), sous les coups des armées révolutionnaires françaises, naît la liberté de la presse, vite bridée cependant par des mesures liberticides. Cette liberté sera le grand combat des libéraux jusqu’en 1830. Puis la scission entre libéraux et radicaux provoque une floraison de titres. Tout cela concerne les cantons «régénérés», non les cantons conservateurs catholiques, jusqu’à la défaite du Sonderbund.
Entre 1830 et 1870, la presse romande consiste essentiellement à faire entendre des idées politiques. Le journal est une arme au service d’une propagande. De vifs débats opposent les journaux à propos de la construction des chemins de fer, des exilés révolutionnaires étrangers ou encore du Kulturkampf.
L’intérêt du petit livre de Clavien est qu’il ne se borne pas au contenu des organes de presse, mais aussi à leur fabrication, leur impression, leur financement. Des journaux socialistes font leur apparition, mais ils restent très fragiles. Certains journaux deviennent quasi gouvernementaux: ainsi Le Nouvelliste vaudois d’Henri Druey après la victoire des radicaux en 1845. Il faut noter que le souci déontologique n’existe guère à l’époque: on attaque ses adversaires par des insinuations, des calomnies, des mensonges! La présentation du journal change. On voit apparaître des colonnes, mais la typographie reste très austère. Une invention va bouleverser la presse, celle du télégraphe électrique. Désormais, la communication des nouvelles sera beaucoup plus rapide. Et de nombreux journaux deviennent des quotidiens.
Apparition du journal «neutre»
Les années 1870-1910 constituent un premier âge d’or. On voit naître un flot de titres. Apparaît une abondante presse locale, notamment dans le canton de Vaud, où plusieurs bourgades (Orbe, Aigle, Payerne, Nyon, Morges, etc.) se dotent de leur propre journal. Et l’on assiste à une fusion entre la presse d’annonces et la presse politique: la Feuille d’Avis de Lausanne (future 24 Heures) en est un parfait exemple.
Dans les années 1870 apparaît le journal «neutre» politiquement, en tout cas s’affirmant tel. Trois bons exemples: la Tribune de Genève, née en 1879, L’Express de Neuchâtel (1891) et la Tribune de Lausanne (1893). Emerge une presse quotidienne cantonale, se composant de quelques titres. Et on assiste à une deuxième naissance de la presse socialiste, avec Le Grütli à Lausanne, La Sentinelle à La Chaux-de-Fonds ou Le Peuple à Genève, tous nés entre 1889 et 1895. Mentionnons aussi la création en 1895 de l’Agence télégraphique suisse.
L’édition de journaux va poursuivre désormais des buts plus commerciaux. D’où la création de journaux visant une clientèle spécifique, comme les femmes ou les sportifs. Quant à la photographie, qui va remplacer la lithographie, elle constitue une nouvelle révolution technique et amène la création d’une presse illustrée romande dont L’Illustré, né lui dans l’entre-deux-guerres ainsi que l’hebdomadaire catholique L’Echo illustré, sont les principaux descendants actuels.
Au tournant du siècle, la presse, qui touche toutes les classes sociales, est devenue un véritable instrument de connaissance et d’information. Pendant la Première Guerre mondiale s’y répercute le fossé entre Romands et Alémaniques.
Radio, télévision, gratuits, internet
Dans les années trente puis cinquante vont apparaître deux dangereux concurrents: la radio, puis la télévision. Cette dernière va drainer une partie des ressources publicitaires, avant que ne le fassent les journaux gratuits, puis internet. Quant aux années 1960-1980, elles constituent une période de crises: diminution du nombre de titres par fusion ou simple disparition. Elles voient aussi s’affirmer une jeune génération de journalistes, dont plusieurs passeront à la TV, comme Claude Torracinta. Une révolution technologique – la disparition du plomb et le passage à la photocomposition – touche de plein fouet le monde de l’imprimerie. La presse politique connaît un rapide déclin, marqué par exemple par les tribulations de la libérale Gazette de Lausanne et le passage à une parution hebdomadaire de la Voix Ouvrière (notre ancêtre) en 1980.
Au début des années 1980, Ringier lance L’Hebdo, qui sera une réussite, avant son déclin et sa récente disparition (janvier 2017). Et les quotidiens du dimanche font florès. Mais c’est surtout l’époque où se font face de grands trusts. Edipresse de la famille Lamunière l’emportera sur son concurrent genevois, avant de se vendre au zurichois Tamedia en 2010. On assiste donc à une concentration de la presse, potentiellement dangereuse pour la vie démocratique. De leur côté, les journalistes marchent vers la syndicalisation (Comedia 1998).
15% de rendement exigés
La révolution du numérique, l’arrivée en force d’internet et la création du web en 1989 vont complètement bouleverser le monde de l’information. Parallèlement, on voit une concentration des imprimeries. Et surtout émerge une nouvelle conception mercantile du journal, qui doit «rapporter» jusqu’à 15% de rendement! S’ensuit logiquement une fragilisation des journalistes, avec de nombreux licenciements. Tel est le spectacle, à vrai dire peu réjouissant, qu’offre aujourd’hui le monde de la presse. «Les nuages s’amoncellent dans le ciel du journalisme», titre d’un article de 24 Heures du 31 octobre. On ne saurait mieux dire.
La synthèse d’Alain Clavien offre donc un panorama extrêmement riche de la presse pendant plus de deux cents ans d’histoire. On regrettera seulement qu’il ait accordé aux journaux socialistes et communistes une place aussi congrue…
Alain Clavien, La presse romande, Lausanne, Antipodes & SHSR, 2017, 203 p.