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Rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents
Dans leur éditorial, Ellen Hertz, Patricia Roux, Amel Mahfoudh et Christine Delphy soulignent que les articles traitent de la question de l’"imbrication des rapports de pouvoir", proposent des "analyses différenciées et contextualisées de situations de domination complexes", intègrent la question du point de vue situé, "Cette attention épistémologique portée à la différence entre femmes, diversement situées dans l’espace géographique, historique et social, fournit non seulement un riche tableau des préoccupations variées des femmes contemporaines, formulées en fonction de leurs lieux d’énonciation, mais représente également la condition de possibilité d’une montée en généralité qui ne reproduit pas les erreurs d’un universalisme précipité tant dénoncé par les féministes non occidentales."
Je n’aborde que certains points traités dans les articles du Grand angle.
Tejaswini Niranjana revient sur les catégorisations binaires nature/culture et rappelle qu’en Asie la culture est associée le plus souvent aux femmes et non aux hommes. Contre les idéologies des colonisateurs, "A mesure que nous sommes devenu·e·s des Indien·ne·s modernes, puis des citoyen·ne·s d’une nation indépendante, nous avons adopté l’idée de 'notre culture' comme ce qui nous différencie des autres". Une culture facilement opposable à la "modernité", préservation en quelque sorte d’une essence trans-historique qu’il faudrait réhabiliter. Comment alors contester l’ordre patriarcal sans être accusé de défendre des idées "occidentales"?
J’ai particulièrement été intéressé par la présentation de la "campagne des culottes roses" (Pink Chaddi Campaign), une façon de protester novatrice pour le féminisme en Inde, et l’analyse des réactions qu’elle a suscité. L’auteure parle, entre autres, de rendre explicite un "sous-texte sexuel" en l’incorporant dans la symbolique du campagne. Les questions de désir et de sexualité des femmes restent un axe de subversion des rapports sociaux là-bas comme ici.
Grèce. Dans son très bel article, "Le genre dans la crise, ou ce qui arrive aux 'femmes' dans les temps difficiles", Efi Avdela aborde l’importance de "rechercher des récits alternatifs sur la crise, de façon à déséquilibrer ceux qui sont présentés comme les seuls évidents" contre la "neutralisation" masculine, (mais pas seulement) des rapports sociaux, les dimensions genrées de la crise économique en Grèce, les effets de visibilité ou d’invisibilité du genre en cette période, le renforcement dans les "récits de crise" des significations "femmes" et "hommes" comme différence naturelle entre sexes…
Elle souligne, en partant d’une analyse de la situation des femmes dans l’entre-deux-guerres, l’exploit des féministes "d’inscrire les 'femmes à l’ordre du jour politique en tant que part indissociable de la question sociale émergente".
Et pour parler du "trait distinctif du présent", des variations des taux d’emploi et de chômage des femmes et des hommes, de l’augmentation du double travail des femmes, le faible questionnement sur les conséquences genrées de la crise ou sur les "identités genrées peu remise en cause ou politisées".
De cette auteure: Le genre entre classe et nation – Essai d’historiographie grecque, Editions Syllepse, Paris 2006.
Blanca Rodriguez-Ruiz souligne "les caractéristiques genrées de la citoyenneté moderne", rappelle que "la place des femmes dans l’Etat moderne a été définie en contradiction ouverte à la fois avec le principe de la liberté universelle et avec l’égalité 'située", ou que l’universalisme construit et la citoyenneté réelle relèvent de termes masculins et de l’exclusion des femmes (voir sur ce sujet, par exemple, les travaux de Geneviève Fraisse, la "déliaison" entre société civile et société domestique). L’auteure fait le lien entre citoyenneté, dépendance et contrat sexuel (sur le contrat, lire, entre autres,Carole Pateman: Le contrat sexuel, le-contrat-sexuel-est-une-dimension-refoulee-de-la-theorie-du-contrat/), la féminisation de la dépendance, les logiques dichotomiques et complémentaires, l’invention de l’oxymore de "citoyenne passive", l’inégalité civique, la subordination aux hommes, le suffrage soit disant universel, des paramètres d’égalité et d’indépendance définis au masculin…
"Le féminisme a maintenant pour tâche de dé-genrer la citoyenneté et de dessiner un nouveau modèle qui puisse servir de paramètre à la reconnaissance des droits ." Blanca Rodriguez-Ruiz propose quelques pistes sur la citoyenneté comme "altruicité".
Stevi Jackon interroge l’hétéronormativité, la division sociale et la distinction culturelle et leurs constructions, la sexualité et son absence de frontières claires, les interconnections entre les aspects sexuels et les aspects non sexuels de la vie sociale, les combinaisons et disjonctions de genre, sexualité et hétérosexualité, les affectations de la vie quotidienne par les contraintes structurelles, la présomption de "complémentarité de genre". Elle montre que l’ordre hétéronormatif n’est "d’aucune façon absolu"… C’est bien en analysant les contradictions internes à tous les rapports sociaux que l’on peut les comprendre et agir pour leur transformation…
Je souligne aussi l’article d’Elsa Desmoulins: "L’anniversaire de la loi Veil, ou la commémoration d’une histoire sans lutte", l’écriture stupéfiante et dépolitisée de l’histoire, "l’occasion de bercer le corps social avec l’un de ces beaux récits tronqués", la négation des longues luttes de femmes, l’évacuation des carences de la loi… "Elles s’en sont emparées, ont elles-mêmes pris en charge la question, ont accompli les gestes."
Didier Epsztajn, Entre les lignes entre les mots, 26 décembre 2015