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Le 21 mars marquait le 20e anniversaire de la mort de Mary Ainsworth, née Salter. Elle était une psychologue de Toronto, née le 1er décembre 1913 à Glendale, Ohio, USA. Elle aurait eu 106 ans en 2019. Deux coïncidences ont déterminé sa carrière scientifique qui a fondamentalement changé nos connaissances actuelles et le regard éclairé et approprié avec lequel nous traitons nos enfants aujourd’hui. D’abord, en 1950, elle a accompagné son mari Leonard à Londres, où il a pris un poste de doctorant. Mary était une épouse sans emploi officiel. Dans une annonce dans le «London Times», un certain John Bowlby, psychanalyste, proposait un poste de recherche pour un projet sur l’impact des séparations précoces entre mère et enfant sur le développement de la personnalité.
John Bowlby, plus âgé de 6 ans que Mary Ainsworth, en était à la dernière étape d’un rapport détaillé pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Genève sur l’importance des soins maternels pour le développement mental des enfants séparés de leurs parents, majoritairement à cause d’événements politiques. Le rapport fut publié en 1951; il n’est paru en allemand que 22 ans plus tard, en 1973. Une version facile à lire pour les profanes de 1965 a connu de nombreuses nouvelles éditions, dont la traduction allemande ultérieure (cf. Grossmann, 2018). Mary Ainsworth ne semblait d’abord pas spécialement intéressée par ce travail. Après trois ans, elle quitta le groupe de travail de Bowlby, à la fin de 1953, et partit avec son mari à Kampala, Ouganda – la deuxième coïncidence – encore une fois sans y avoir elle-même un emploi.
A Londres, elle avait été une collègue de James Robertson, un ancien mécanicien et homme à tout faire pour les questions techniques à l’Institut Anna Freud. Sous l’égide d’Anna Freud, il était devenu un observateur exceptionnel des jeunes enfants qui, après une séparation involontaire de leur mère, devenaient apathiques et incapables de s’adapter aux exigences habituelles d’un foyer pour enfants. Ses rapports écrits étaient d’une qualité sans précédent. Un film révolutionnaire sur Laura, une fillette de deux ans hospitalisée, à l’époque sans la consolation de ses parents en raison d’une réglementation stricte des visites, marque la fin de la séparation institutionnelle des enfants et des mères. Un mouvement a vu le jour, «Enfant à l’hôpital», qui a été activement repris dans de nombreux pays et associations régionales. D’autres films de Joyce Robertson sur la souffrance des jeunes enfants séparés involontairement dans un foyer pour enfants («John») ou à la maison («Kate», «Thomas», «Jane») impressionnent aujourd’hui encore (Robertson & Robertson, 1975).
A Toronto, Mary Ainsworth a travaillé cliniquement et sur le test projectif de Rorschach. Elle était marquée par la «security theory» de son professeur William Blatz. Cette théorie dit: Dès le début du développement, la sécurité de la famille constitue une base essentielle. Tout enfant en a besoin pour développer de nouvelles aptitudes et de nouveaux intérêts, sinon il est trop facilement insécurisé et donc affaibli. Dans ses observations et études empiriques ultérieures, Mary Ainsworth a clarifié ce point et démontré que la sécurité mentale découle essentiellement de la qualité de la rétroaction des parents en réponse aux signaux des besoins et des intérêts des enfants. Ces moyens de s’exprimer font partie des bases naturelles de tout nouveau-né en bonne santé, bien avant qu’il puisse parler. Plus le comportement de leurs éducateurs est fiable par rapport à leurs besoins, plus les jeunes enfants développent un sentiment de sécurité. Pour ce faire, les éducateurs doivent percevoir les intentions de l’enfant, les reconnaître, les interpréter correctement et y répondre rapidement et de manière adaptée. De cette façon, ils deviennent des «figures d’attachement». Mary Ainsworth a appelé cela «sensitivity to the infants’ signals», traduit par «sensibilité aux signaux émis par le nourrisson». L’environnement théorique prédominant de l’époque était la théorie de l’apprentissage social, qui reposait sur l’affirmation d’un comportement enfantin par des récompenses – le «renforcement social». Cependant, cela n’était pas suffisant pour la richesse de l’interaction sociale qui avait lieu dans la réalité.
En Ouganda, Ainsworth a observé, vers 1953, de sa propre initiative, 26 familles avec des bébés âgés de 1 à 24 mois, tous les 15 jours pendant 2 heures par visite et durant 9 mois. C’était le moment, où les deux coïncidences mentionnées – Bowlby à Londres et les observations informelles à Kampala – ont été heureusement réunies pour permettre ses découvertes révolutionnaires.
Ainsi débuta une correspondance de toute une vie avec John Bowlby. Mary Ainsworth reconnut l’importance de la façon de penser de John Bowlby, influencée par la théorie de l’évolution de Darwin et incluant les découvertes plus récentes de l’éthologie comportementale. Elle s’est souvenue de ses propres analyses des protocoles d’observation précis de James Robertson à Londres. Et elle reconnut l’avantage de la méthode d’observation de la psychanalyste Anna Freud. Elle fut tellement impressionnée par tout cela qu’à l’époque déjà, à Londres, elle avait l’intention d’utiliser elle-même la méthode des observations naturalistes, si jamais elle en avait l’occasion. Sa plus grande réalisation scientifique fut probablement l’application du principe de base de Charles Darwin à l’interaction des jeunes enfants: primo, des observations et des questions, secundo, des modèles explicatifs construits à partir de celles-ci, et tertio, l’analyse de la pertinence du modèle sur la base de nouvelles données, idéalement à l’aide de données obtenues par des expérimentations (Bowlby, 1990, p. 336).
L’occasion s’est présentée 11 ans plus tard à Baltimore, où ils avaient déménagé en 1955. Son divorce avec Leonard Ainsworth en 1960 fut très douloureux. A Baltimore, Mary Ainsworth dut se familiariser avec les nouvelles exigences professionnelles de la psychologie clinique. Elle put terminer l’analyse exigeante des données d’observation très détaillées de ses expériences et observations en l’Ouganda. Il en résulta un modèle explicatif convaincant et vérifiable: La sensibilité maternelle face au comportement expressif de l’enfant (Ainsworth, 1967). La troisième étape de la réflexion de Darwin – examiner l’adéquation du modèle sur la base de nouvelles données – pourrait donc être abordée.
Avec 5 collaborateurs engagés, on observa à Baltimore – comme auparavant en Ouganda – 26 mères avec leurs nouveau-nés toutes les 3 semaines, pendant 3 à 5 heures, et cela 16 fois pendant la première année de vie. Le cours de toutes les observations fut ensuite enregistré et transcrit, c’est-à-dire raconté dans un langage narratif selon la formulation apprise de James Robertson. A partir de ces récits, la qualité de la sensibilité maternelle en réponse aux changements de comportement de l’enfant fut calculée à l’aide de diverses échelles de mesure.
Ainsworth documenta l’adéquation du modèle de la sensibilité maternelle par un dispositif expérimental permettant de révéler les diverses stratégies d’attachement de l’enfant d’un an, utilisées lors des retrouvailles après une courte absence de sa mère. Si, malgré le stress provoqué par la séparation, l’enfant se rapproche immédiatement de sa mère en établissant un contact affectueux et étroit, se calmant vite et reprenant rapidement de nouvelles explorations, il se sent sécurisé et confiant des soins affectueux de sa mère. Selon les descriptions de Mary Ainsworth, cet enfant se déplace rapidement et sans hésitation entre la mère en tant qu’«havre de sécurité» réconfortant et rassurant et en tant que «base sécurisante» protégeant et guidant l’enfant (considéré comme «confiant/sécurisé»). Les enfants de mères moins sensibles ont des stratégies d’attachement moins efficaces; notamment dans leur détresse due à l’absence de leur mère, ils ne réussissent pas ou alors que tardivement à établir une proximité rassurante (enfant considéré comme «anxieux/évitant»). Ainsworth appela ce test «Situation étrange».
Il a été utilisé par de nombreux chercheurs comme test de la sécurité ou de l’insécurité dans la stratégie d’attachement de l’enfant. Cependant, c’est souvent trop tôt, car le développement de l’attachement se poursuit également après la première année de vie. D’autres figures d’attachement peuvent s’y ajouter, en particulier les pères, mais aussi des frères et sœurs plus âgés ou des personnes familières, s’ils se consacrent régulièrement et de manière fiable au bien-être de l’enfant et s’en occupent avec délicatesse.
Les recherches menées à Baltimore ont eu un grand écho en psychologie du développement. Le rapport original a récemment été republié – enrichi par les échelles pour mesurer la sensibilité (Ainsworth et al., 2015). Les études en psychologie du développement fondées sur les conclusions et les recherches de Mary Ainsworth et sur celles qu’elle partageait avec John Bowlby sont nombreuses. Dans nos études de longue durée, de la naissance à l’âge de 22 ans, nous nous sommes également orientés sur ses recherches (Grossmann & Grossmann, 2017). La troisième édition du Handbook of Attachment (Cassidy & Shaver, 2016) est consacrée à Bowlby et Ainsworth: «avec respect et gratitude pour le travail pionnier de John Bowlby et Mary Ainsworth». Il comprend 43 contributions de 79 auteurs sur 1011 pages, un index des auteurs de 27 pages et un index des sujets de 28 pages. Le raffinement de la théorie des liens affectifs va d’une référence de 1958 à l’ouvrage de Bowlby intitulé Nature of the Child’s Ties to his Mother à l’imagerie neuropsychologique actuelle. D’autres sections, chacune avec plusieurs contributions, sont du domaine des aspects biologiques: théorie évolutionnaire moderne, psycho-neuro-immunologie et neurosciences de l’attachement. Le développement des liens au cours de la petite enfance, de l’enfance, de l’adolescence et de la vieillesse est étudié. Parmi les domaines de recherche actuels, inspirés par Mary Ainsworth, se trouvent la psychopathologie et les applications cliniques, la psychopathologie chez l’enfant, les études longitudinales sur l’attachement «désorganisé/désorienté», le développement des enfants en famille d’accueil et d’adoption, les différences mentales, la prévention et l’intervention au niveau de la commune.
Les recherches cliniques portent, par exemple, sur l’attachement dans la thérapie des adultes et la thérapie familiale.
Selon Bowlby, Mary Ainsworth jeta des bases nouvelles et convaincantes pour comprendre le développement émotionnel du berceau à la tombe. Elle fut formée par ses expériences londoniennes dans le laboratoire de recherche de John Bowlby au début des années 1950. Sa collaboration de toute une vie avec Bowlby en tant que profond connaisseur des souffrances de l’enfance et son insistance sur les dispositifs expérimentaux et empiriques axés sur l’évolution biologique ont créé des bases solides pour son travail. Son esprit de recherche nous manque pour tenter de comprendre le développement de l’attachement au-delà de la première année de vie aussi bien que ce qu’elle nous a enseigné pour la première année. Mais une chose est certaine: Mary Ainsworth nous a donné une compréhension cohérente de la nature des nouveau-nés qui dépendent de leurs parents pour développer un sentiment fondamental de sécurité psychique et de la confiance en soi.
Cela leur permet de participer tout naturellement à la culture, à sa représentation linguistique et à la communication créative. En outre, elle a créé les bases pour la description des représentations d’attachement des adultes, formées essentiellement à la suite d’expériences d’attachement faites tout au long de la vie. Mais avant tout elle est la marraine fiable d’une nouvelle estime générale dans le vivre-ensemble avec nos enfants qui ne sont plus, comme autrefois souvent, «corrigés», «conditionnés» et «châtiés», mais protégés, encouragés, soutenus et compris dans une relation commune affectueuse.
Un grand merci à Mary Ainsworth! •
(Traduction Horizons et débats)
* Klaus E. Grossmann, diplômé en psychologie, professeur émérite de l’Université de Ratisbonne depuis 2003, auparavant professeur titulaire de psychologie à Bielefeld (depuis 1970) et à Ratisbonne (depuis 1977).
Karin Grossmann, psychologue diplômée, scientifique indépendante (Senior Scientist), associée à l’Université de Ratisbonne. Séjours de recherche entre autres aux Etats-Unis, au Japon, en Israël, en Egypte, en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Ils ont rédigé de nombreuses publications en allemand et en anglais, par exemple: Karin Grossmann, Klaus E. Grossmann. «Bindungen – das Gefüge psychischer Sicherheit» [Les liens affectifs – la structure de la sécurité psychologique]. Stuttgart 2012. En 2006, ils ont obtenu ensemble le Bowlby/Ainsworth Award du New York Attachment Consortium et en 2007, le Arnold-Lucius-Gesell-Preis de la Theodor Hellbrügge-Gesellschaft. Le couple Grossmann représente deux chercheurs des plus renommés dans le domaine des liens affectifs et du développement humain. Depuis 1973, ils se consacrent conjointement aux études longitudinales et interculturelles sur l’attachement et la recherche de la synthèse entre la théorie de l’attachement et le développement de la culture et de la langue dans l’enfant.
Bibliographie:
Ainsworth, M.D.S. Infancy in Uganda. Infant care and the growth of love. Baltimore: John Hopkins University Press, 1967
Ainsworth, M.D.S., Blehar, M.C., Waters, E. & Wall, S. Patterns of attachment. A psychological study of the strange situation. Classic Edition, New York 2015
Bowlby, J. Charles Darwin. A New Biography.
London: Hutchinson, 1990
Bowlby, J. Mütterliche Zuwendung und geistige Gesundheit. (Maternal Care and Mental Health. Bulletin of the World Health Organization) 3, Orig. 1951/1973, p. 355–534
Bowlby, J. The Nature of the Child’s Ties to his Mother. International Journal of Psycho-Analysis, 39, 1958, p. 350–373
Bretherton, I. Die Geschichte der Bindungstheorie. In: Spangler, G. & Zimmermann, P. (Hrsg.). Die Bindungstheorie. Grundlagen, Forschung und Anwendung. Stuttgart 1995, p. 27–49
Cassidy, J. & Shaver, P. R. (Hrsg.) Handbook of Attachment: Theory, Research, and Clinical Applications. New York 2016
Grossmann, Klaus E., John Bowlby: Child Care and the Growth of Love (1965). In: Lück, Helmut. Miller, Rudolf. Sewz, Gabriela (Hrsg.) Klassiker der Psychologie. Die bedeutenden Werke. 2., erweiterte Auflage. Stuttgart 2018, p. 209–218
Grossmann, K. & Grossmann, K. E. Bindungen – das Gefüge psychischer Sicherheit. Völlig überarbeitete 7. Auflage. Stuttgart 2017
Grossmann, K. E. & Grossmann, K. (Hrsg.) Bindung und menschliche Entwicklung. John Bowlby, Mary Ainsworth und die Grundlagen der Bindungstheorie und Forschung, 5. Auflage. Stuttgart 2017
Grossmann, K.E. & Grossmann, K., Mary Ainsworth: Our Guide to Attachment Research. Attachment and Human Development, Vol. 1, 1999 p. 224–228
Robertson, J. & Robertson, J. Reaktionen kleiner Kinder auf kurzfristige Trennung von der Mutter im Lichte neuer Beobachtungen. In: Psyche, 29, 1975,
p. 626–664
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