Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07224.jsonl.gz/225

23/03/2016
Frédéric Mistral et la langue française
Le poète Frédéric Mistral (1830-1914) a eu des mots sévères pour la langue française, à ses yeux trop intellectualisée et orientée à l'excès vers la philosophie, la science, la politique, pas assez vers la poésie. Et il est vrai que plus le temps passe plus la poésie française est intellectualiste. Même lorsque avec le surréalisme elle a pensé pouvoir échapper à la rhétorique traditionnelle, elle a été rattrapée par le philosophisme moderne, rendue abstraite, dégagée des images puissantes dont les adeptes d'André Breton voulaient l'imprégner, pour se remplir de concepts énigmatiques allusifs à la métaphysique contemporaine - qui a pour originalité paradoxale de rejeter ce qui est au-delà du physique, et de le considérer comme illusoire.
Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprimait, en 1861, l'Homère provençal: La langue française, transplantée en Provence, fait l'effet de la défroque d'un dandy parisien adaptée aux robustes épaules d'un moissonneur bronzé par le soleil.
Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l'étiquette des cours, façonnée avant tout à l'usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux. Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que tout autre, plus que tout autre aussi elle convient aux sciences, à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux d'une civilisation raffinée. Mais elle n'a pas acquis impunément ce haut caractère. La Grèce, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, ont leurs poèmes épiques: la France n'en a pas, et n'en aura peut-être jamais.
Pour se prêter aux populaires et merveilleux récits de l'épopée, une langue doit refléter comme un miroir la poésie native, la simplicité, la hardiesse, l'énergie, les coutumes et la foi des populations au milieu desquelles chante le poète, et malheureusement la langue française n'est plus dans ces conditions. (Cf. Frédéric Mistral, Mireille, Paris, Garnier-Flammarion, 1978, p. 482.)
Là où il étonne, est qu'il oppose la poésie à la philosophie, alors que, traditionnellement, on range les écrivains, poètes ou essayistes, sous le titre d'intellectuels, qu'on ne fait pas la distinction. Là où il choque est qu'il place une limite au génie de la langue française, en la rendant impropre à la poésie épique, la plus haute qui fût jamais. Les intellectuels français s'en justifient-ils en niant que l'épopée soit au sommet de la poésie? C'est possible.
Il y a aussi l'illusion que la technicité équivaut à la qualité artistique: qu'elle l'embrasse. Gustave Eiffel, l'auteur de la tour, l'affirmait. C'est une grande idée fausse du matérialisme moderne. Mistral la dénonçait judicieusement.
Je dois reconnaître que je trouve l'ancien français plus foncièrement poétique que le français moderne: la langue n'avait pas été encore intellectualisée et latinisée pour servir au droit et à la science, et on ne l'utilisait que pour la poésie et le roman; or cela se percevait dans sa structure même.
Dans le provençal moderne, Mistral voyait avec raison les mêmes qualités perdurer. Je les ai décelées chez Amélie Gex, la grande poétesse dialectale savoisienne. En patois le merveilleux est spontané: il se matérialise dans l'air même qu'on respire. En français il est davantage une figure de rhétorique.
Le romantisme et le surréalisme ont essayé de replonger la langue de Paris dans les racines obscures de l'imaginal. Mais le flux central a fini par tout emporter dans l'intellectualisation et la politisation. Jusqu'aux poètes surréalistes convertis au communisme l'ont manifesté.
Cependant c'est un effort à toujours recommencer, que celui qui consiste à raviver la langue en l'enracinant dans le mystère où la vie se meut, au-delà des structures apparentes! Là se trouvent des mélodies inattendues, des images nouvelles. Les poètes ont toujours cette ambition, ou devraient toujours l'avoir. C'est ce qui s'appelle échapper aux mots de la tribu, disait Mallarmé.