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Depuis fin janvier, plus de 70 dossiers, la plupart d'une quinzaine de pages, s'empilent sur le bureau de Vlasta Mercier, la collaboratrice de l'OFSP chargée des questions touchant à la prévention des lésions auditives dans les concerts ou discothèques. Ce sont les réactions des cantons, des milieux concernés et des partis au projet de révision totale de l'«Ordonnance son et laser» de 1996, la disposition qui fixe les niveaux sonores maximaux. La synthèse de ces commentaires, qui sera achevée d'ici trois mois, déterminera l'avenir de la politique fédérale dans ce domaine.Il faut dire que le bilan des efforts entrepris en 1996 est très mitigé. L'ordonnance n'a été que très partiellement suivie par les cantons, qui sont chargés de son application. «Le problème n'étant pas considéré comme prioritaire, les moyens disponibles sont généralement limités», observe Vlasta Mercier. Dans l'argumentaire accompagnant le projet de révision, l'OFSP indique par exemple que les autorités ont été débordées par les demandes de dérogations émanant des discothèques.Des artistes connus font pressionL'OFSP déplore également des disparités intercantonales, favorisées par le manque de précision de l'ordonnance de 1996. Enfin, les cantons ont souvent renoncé à faire respecter des limites jugées exagérément restrictives par certains mouvements musicaux. Des artistes renommés ont menacé de ne pas se produire sans dérogation aux normes helvétiques, et ont souvent obtenu gain de cause. Quant à la partie de l'ordonnance concernant l'utilisation de rayons lasers, «la plupart des autorités sont dépassées et renoncent à l'appliquer».Avec la révision, l'OFSP espère rendre l'ordonnance applicable, même si c'est au prix de concessions. La limite générale de 93 dB en moyenne horaire serait maintenue, mais avec un régime plus généreux pour les discothèques : 100 dB en moyenne horaire sur les pistes de danse et de 95 dB en bordure. Les organisateurs de concerts pourraient demander une dérogation pour passer de 93 à 100 dB en moyenne horaire, dans le cas où la limite générale «restreindrait le déroulement de la manifestation dans une mesure disproportionnée». Ils seraient cependant tenus de distribuer des tampons auriculaires, d'informer le public de la nocivité des niveaux sonores utilisés, de mesurer les immiscions pendant toute la durée de la manifestation et, dans le cas d'une exposition de plus de deux heures, de mettre les résultats à disposition de l'autorité pendant un mois.Un niveau sonore au-delà des vux du publicLe projet trahit une volonté claire d'instaurer une législation pragmatique, privilégiant la prévention et la collaboration avec les milieux intéressés. «Nous cherchons effectivement une solution consensuelle, explique Vlasta Mercier, mais sans renoncer à imposer des exigences. Les concerts et les discothèques restent des lieux de loisirs que le public est libre de fréquenter. Il n'est pas possible de légiférer de la même façon que dans le domaine de la santé au travail, par exemple, où il s'agit de protéger les employés de risques imposés.» Selon la responsable, les organisateurs d'événements musicaux sont beaucoup plus «raisonnables» que ce qu'on imagine. Le principal problème de prévention se pose avec les plus petits d'entre eux : difficiles à atteindre, moins compétents que les professionnels en matière de sonorisation, moins sensibles aux problèmes.L'étendue de la consultation démontre la volonté de consensus. Outre les cantons, les partis, les médecins, la caisse nationale d'accident ou des bureaux techniques, l'OFSP a invité les adolescents et jeunes adultes à donner leur avis, par la voix du Conseil suisse des activités de jeunesse. Parmi les propositions de cet organe faîtier : l'aménagement de zones calmes dans les discothèques. Une enquête menée récemment par la Suva auprès de 700 apprentis lucernois montre d'ailleurs que 60% d'entre eux trouvent le niveau sonore trop élevé dans les manifestations musicales, une proportion qui atteint 74% pour les soirées techno. Seuls 3% des sondés trouvent le volume insuffisant.Données épidémiologiques lacunairesPour Rudolf Probst, de la Société suisse d'oto-rhino-laryngologie, ce sondage plaide pour la fermeté. «Nous sommes opposés à l'élévation des limites prévue dans le projet d'ordonnance, indique le spécialiste. Il est vrai que les données épidémiologiques sont très rares dans ce domaine. Il est certain, en revanche, qu'une élévation des seuils augmenterait les risques. Par précaution, nous jugeons qu'une telle mesure n'est pas justifiée du point de vue médical. Et nous doutons que ce soit une bonne solution au problème de l'applicabilité de l'ordonnance.»S'il ne conteste pas la nécessité de fixer des limites, le Pr Jean-Philippe Guyot, responsable de la Division d'otologie des Hôpitaux universitaires de Genève, refuse de céder au catastrophisme ambiant. «Les médias répètent sans cesse que nos jeunes deviennent sourds, observe-t-il. Je n'en suis pas certain. J'ai longtemps été responsable de la Policlinique d'ORL. Les jeunes venant consulter pour des troubles auditifs sont rares. Les enquêtes épidémiologiques menées dans les milieux musicaux livrent d'ailleurs des résultats tout à fait contradictoires. La réalité n'est pas aussi évidente qu'on le dit.»Les rares données disponibles incitent cependant à la prudence. Une étude réalisée par l'OFSP et la Suva auprès d'apprentis lausannois montre que leur acuité auditive est nettement inférieure aux valeurs considérées comme normales à leur âge. Une étude allemande souvent citée (Zenner HP, et al. HNO 1999 ; 47 : 236-48) met en évidence une tendance à l'augmentation, chez les adolescents n'ayant pas encore subi de nuisances sonores au travail, du nombre de lésions irréversibles de l'oreille interne.Valeurs maximales dans d'autres paysI Allemagne : 95 dB dans les discothèques et dans la zone la plus exposée au bruit des manifestationsI Italie : 95 dB pour le niveau sonore continu dans la zone la plus exposée des manifestationsI Autriche : 93 dB en règle générale. 100 dB pour les concerts, dans l'ensemble de la zone réservée au publicI Suède : 100 dB pour toutes les manifestations publiques, 90 dB lorsqu'elles sont destinées aux enfantsI France : 105 dB dans la zone où le public s'attarde le plusI Recommandations de l'OMS : 100 dB pour les manifestations publiques qui sont fréquentées moins de cinq fois par an(Source : OFSP)Le point de vue des patientsL'Association de prévention des traumatismes auditifs (APTA) a été créée en France par des personnes souffrant d'acouphènes permanents, d'hyperacousie ou d'hypoacousie, suite à des spectacles de «musique amplifiée», à des accidents de travail ou de tir, ou encore parce qu'ils se trouvaient non loin de l'usine AZF, à Toulouse, lors de l'explosion catastrophique du 21 septembre 2001.La section «témoignages» du site Internet de cette association (http://apta.fr.fm/) donne une image de ce que vivent les patients eux-mêmes. Ils expriment fréquemment le sentiment de n'avoir pas été pris au sérieux, ou de n'avoir pas été traités de façon adéquate par les médecins consultés. Ce sentiment est particulièrement fort lorsque le traitement d'urgence, permettant de limiter les séquelles, n'a pasété administré à temps. Le désarroi, voire le désespoir de certaines victimes est palpable, particulièrement chez les hyperacousiques qui décrivent les bouleversements de la vie sociale et professionnelle causés par leur handicap.