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15 septembre 2012
L’égalité, un rêve, un mythe
A chacun selon ses besoins, prônait Karl Marx. Formule étrange. Comment définir les besoins de chacun? Et comment digérer le constat fondamental d’inégalité que suppose la formule? Car admettre que chacun doit avoir selon ses besoins c’est admettre que les besoins sont différents. Si tout le monde avait les même besoins la question ne se poserait même pas.
Si chacun doit recevoir selon ses besoins c’est donc que les besoins sont différents et s’ils sont différents c’est que nous ne sommes pas égaux. Mais de quels besoins s’agit-il? Les besoins vitaux d’abord: logement, nourriture, soins. L’inégalité de constitution, de taille, de métabolisme, d’activité, implique que nous n’avons pas les mêmes besoins nutritionnels. L’un mangera 1’000 calories par jour, l’autre 2’000. Qui décide de cette répartition?
Dans la préhistoire on ne sait pas. Peut-être n’était-ce qu’un rapport de force qui imposait la décision. Ce qui suppose de considérer nos ancêtres comme mûs d’abord par la force. Or il pouvait aussi bien y avoir une conscience du partage intelligent et adapté. Si dix chasseurs tuaient un mammouth, les parts les meilleures et les plus grosses pouvaient être arrachées de force par les chasseurs les plus costauds ou par ceux qui avaient établi des alliances, mais elles pouvaient aussi être calculées selon des critères tenant compte des différences naturelles. A défaut de certitudes toutes les hypothèses sont permises. La notion d'alliance est à ce sujet intéressante. Un costaud ne peut garder longtemps sa domination s'il est seul. Il a donc intérêt à s'allier, et donc à partager avec une cetaine justice et intelligence.
J’imagine d'ailleurs mal les plus forts prenant la nourriture de la bouche des plus malingres. Les plus malingres étaient ceux qui avaient le plus besoin de bien manger. Les clans ne pouvant se passer de la compétence ou des dons de chacun, une forme de rétribution a pu s’orienter vers une appréciation des besoins de chacun. Ce n’était ni l’égalité pure et simple où chacun, fort ou faible, grand ou petit, aurait disposé de l’exacte même quantité. Ce n’était pas non plus, pas forcément, la loi du plus fort.
Les inégalités sociales et la hiérarchie seraient apparues avec le passage des populations de chasseurs-cueilleurs à la sédentarité. La production des biens vivriers et culturels, la distribution sur de vastes territoires de ces biens, ont été répartis entre des membres différenciés du clan. Un paysan producteur avait trop à faire pour être en même temps distributeur. Les revenus de ces différentes activités se sont aussi différenciés. Certains - les distributeurs - ont vécu sur le travail productif d’autres - les paysans. Avec les différences de revenus, des hiérarchies se sont installées.
On pourrait dire que la société hiérarchisée, la société des classes, n’est pas naturelle, et que l’inégalité entre humains est une construction sociale. Ce constat omettrait pourtant les différences naturelles, les différences de talents, qui ont pu générer ces hiérarchies. La force physique, l’intelligence, la séduction, la maîtrise du langage, la résistance aux maladies, la capacité à faire alliance, sont autant de critères non exhaustifs qui expliqueraient que certains humains ont pris l’ascendant sur d’autres. Après tout la nature sélectionne les espèces selon les meilleurs spécimens.
Par contre ces différences naturelles, si elles peuvent expliquer les différences sociales, n’expliquent pas pourquoi certains ont eu l’idée et le besoin de s’attribuer des privilèges. Ni pourquoi d’autres se sont laissés dominer par les premiers. Après tout les dominants étaient forcément moins nombreux que les dominés. Ceux-ci auraient donc pu empêcher ceux-là au besoin par la force.
Les inégalités sociales pourraient être initialement le reflet d’inégalités naturelles. Ces inégalités naturelles perdurent. La force physique, la capacité intellectuelle, le sens des affaires, le talent créatif et artistique, ne sont pas égaux. La pratique sociale de l’égalité le montre encore plus clairement que par le passé: dans les mêmes formations, dans les mêmes écoles et avec les mêmes professeurs, les résultat des élèves diffèrent considérablement. Il n’y a pas autant de Mozart que d’élèves musiciens. Par autant de Gaudi que d’étudiants architectes. Pas autant de Dali que d’élèves aux Beaux-Arts. Les mêmes conditions ne produisent pas les mêmes résultats.
On pourrait objecter à cela que la culture imprégnée d’inégalité depuis longtemps fait se reproduire automatiquement les inégalités. Cet argument ne ferait que démontrer encore plus que l’égalité n’est pas naturelle. Si elle l’était, les périodes d’inégalité ne seraient que temporaires et l’égalité se réinstallerait progressivement, comme un culbuto qui retrouve sa verticalité après avoir été poussé dans son mouvement de balance.
Mais alors pourquoi avoir développé le concept d’égalité, s’il n’est pas naturel? Possiblement pour atténuer les rapports de force et les tensions issues de l’inégalité sociale. Une communauté humaine où les membres n’ont pas les mêmes droits fondamentaux génère de l’injustice et l’injustice détruit la communauté.
C’est ainsi parce que les humains disposent spontanément du sentiment de justice et d’injustice. L’égalité en droits, l’égalité devant la loi, est le fond fort, solide, de l’égalité réelle, car elle contient une part de justice. Cette égalité n’implique pas une similarité. Elle autorise des différences: différences de pouvoir, de capacités, de revenus. Mais elle régularise ces différences par le fait qu’un principe supérieur est le même pour tous et maintient la cohésion du groupe: la justice.
Comment situer alors le débat sur le départ de France du riche homme d’affaire Bernard Arnault, que Libération a apostrophé avec sa petite phrase: «Casse-toi riche con»?
A suivre.
Image2: Salvador Dali, La tentation de Saint Antoine.