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Historien, sociologue, théologien protestant et philosophe libertaire, Jacques Ellul est un penseur fondamentalement inclassable surtout connu pour ses réflexions sur la technique et l’aliénation au XXe siècle. Il est tout à la fois un théoricien marxien (plutôt que marxiste) de la révolution politique et sociale et un anarchiste chrétien considérant la Bible comme un livre libertaire et appelant au rejet des institutions. Adepte résolu de la résistance non-violente aux conformismes, aux lieux communs et aux sollicitations de l’environnement social, il accorde une importance fondamentale à la liberté. Son œuvre, qui est immense, ne peut être présentée qu’à travers des thèmes et des fragments choisis, principalement ici à travers son approche du phénomène technique telle qu’elle est développée dans La technique ou l’enjeu du siècle (1954), qui restera son ouvrage majeur.
Très tôt, c’est-à-dire dès les années 1930, Ellul s’engage dans l’Eglise réformée de France tout en se passionnant pour l’œuvre de Karl Marx. Cela le situe dans une double perspective, qu’il considère comme une tension porteuse de sens, entre la théologie de la liberté et la sociologie marxiste. Dès 1934, il est aussi engagé avec son ami Bernard Charbonneau dans la mouvance personnaliste. Il anime un groupe non-conformiste, lié d’une part à la revue Esprit, d’obédience chrétienne, et d’autre part avec un groupe intitulé « Ordre nouveau », qui critique la société américaine et les désordres psychologique d’un appareil de production fondé sur les principes du taylorisme et du fordisme. Il mène par ailleurs des études de droit, une matière qu’il enseigne en faculté de 1937 à 1940, date à laquelle il est révoqué pour ses critiques envers le maréchal Pétain. Son père, qui a la nationalité britannique et autrichienne est alors interné, puis déporté. Lui-même se réfugie à la campagne, et participe en 1943-44 à la Résistance. Après la Libération, il enseigne l’histoire des institutions et l’histoire sociale, en particulier la pensée de Marx, à la faculté de droit de Bordeaux (1944-1980). Il devient aussi, pour un temps (1956-1971), membre du Conseil national de l’Eglise, qu’il tente vainement de transformer en mouvement actif au sein de la société française.
De 1973 à 1977, Ellul s’investit avec Bernard Charbonneau, s’investit dans une association écologiste intitulée Comité de défense de la côte aquitaine. Resté toute sa vie fidèle à ses racines provinciales, il considère que ce choix a nui à la reconnaissance et à la diffusion de son œuvre, car la France demeure un pays où les activités intellectuelles demeurent extrêmement centralisées.
Source : Article « Jacques Ellul » de l’encyclopédie en ligne Wikipedia.
La technique ou l’enjeu du siècle (1954)
Bien que Jacques Ellul ait publié des dizaines de livres, dont trois sur le seul problème spécifique de la technique, on peut considérer La technique ou l’enjeu du siècle (1954) comme son ouvrage le plus fondamental. Loin de chercher à décrire toutes les nouvelles formes du phénomène technique, un peu à la manière d’un Lewis Mumford, il analyse la logique de développement d’un système technicien désormais hors de contrôle. Dans ce livre, longtemps refusé par les éditeurs. Ellul pose donc le problème du changement de nature de la technique dans la société : d’outil permettant à l’homme de se dépasser, la technique est devenue un processus autonome auquel l’homme est assujetti. La technique doit par conséquent être considérée comme un phénomène autonome et dépassant largement le cadre du machinisme : ainsi, la marge de manœuvre des humains pour le contrôler est de plus en plus limitée.
Ellul démontre, chapitre après chapitre, que l’ensemble des techniques (techniques industrielles, techniques de gouvernement, techniques financières, techniques éducatives…) sont devenues interdépendantes au cours du XXe siècle. Il avance la thèse selon laquelle cette interdépendance même contribue à ce que “la” technique ne peut plus être considérée comme un simple intermédiaire entre l’homme et la nature. Elle n’est plus un instrument docile, un simple moyen : elle a maintenant pris une autonomie à peu près complète à l’égard de l’homme et même à l’égard de la machine ; obéissant à ses propres lois, elle est devenue le principe d’organisation de toutes nos sociétés. Par conséquent, il est erroné de ne voir en elle que le moyen de nous libérer des servitudes imposées par la nature : elle est sans doute cela mais elle est aussi et surtout la source de nouveaux types de servitudes.
Cet ouvrage, qui est l’un des plus importants du courant technocritique, sera aussi l’un des plus mal reçus, notamment par tous les critiques (marxistes) du capitalisme. Le livre sera lu en revanche par Theodore Kaczynksi, alias « Unabomber », auteur d’un fameux manifeste intitulé La Société Industrielle et son Futur (1995).
Machine et technique
La première distinction à considérer, selon Ellul, est celle entre la machine, ou le machinisme, et la technique, qui est beaucoup plus large car elle s’applique désormais à des domaines n’ayant plus grand-chose à faire avec la vie industrielle. En effet, « la technique assume aujourd’hui la totalité des activités de l’homme, et pas seulement son activité productrice » (p. 2). La technique vise en somme à transformer en machine tout ce qui ne l’est pas encore.
La machine, « cet instrument caractéristique du XIXe siècle, a brusquement fait irruption dans une société qui, aux points de vue politique, institutionnel, humain, n’était pas faite pour la recevoir. L’on s’en est arrangé comme on a pu » (p. 2). Mais la machine a créé un milieu inhumain : « Concentration des grandes villes, maisons sales, manque d’espace, manque d’air, manque de temps, trottoirs mornes et lumière blafarde qui fait disparaître le temps, usines déshumanisées, insatisfaction des sens, travail des femmes, éloignement de la nature. La vie n’a plus de sens » (p. 2). Par conséquent : « Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n’est pas lui qui crée ce monde, c’est la machine » (p. 3). En fait, la machine, qui fournit le type idéal de l’application technique, est elle-même devenue l’application d’une certaine technique : elle est rendue possible dans ses applications sociales et économiques par d’autres progrès techniques.
La technique a même envahi la science. En fait, l’idée que la technique procède de la science est fausse, ou plutôt elle n’a été vraie que pour la physique du XIXe siècle. Pour le reste de l’histoire, c’est plutôt la technique qui a précédé la science. Et aujourd’hui de nouveau, la plupart des chercheurs dans un laboratoire sont des techniciens qui font un travail très éloigné de ce qu’on imagine être le travail scientifique.
« Le savant n’est plus un génie solitaire. Il travaille en équipe et consent à renoncer à la liberté des recherches et à la paternité de son invention en échange de l’aide personnelle et du matériel que lui offrent les grands laboratoires […]. Les savants des jeunes générations aux Etats-Unis sont d’abord des techniciens, qui ne savent rien chercher sans d’énormes quantités d’hommes, d’argent et de machines préalables » (p. 6-7).
« Bien entendu, il n’est pas question de minimiser l’activité scientifique, mais de constater seulement que dans les faits historiques présents elle est surclassée par l’activité technique. Si bien que l’on ne conçoit plus la science sans son aboutissement technique » (p. 7).
La science est ainsi devenue un moyen de la technique. Même la science économique est devenue en réalité une technique économique. On est donc passé de l’âge de la machine à celui de la technique, ou de l’organisation pour reprendre une catégorie de Toynbee, c’est-à-dire de la technique appliquée à la vie sociale, économique et administrative. Cela crée la standardisation et donc l’impersonnalisation. Or, lorsque la technique entre dans tous les domaines de la vie, c’est l’homme qui devient pour elle un objet.
De fait, la technique n’est rien de plus qu’un ensemble de moyens. Par conséquent, notre civilisation technique est d’abord une civilisation de moyens et il semble que dans la réalité de la vie moderne, les moyens soient plus importants que les fins. Il faut cependant distinguer l’opération technique du phénomène technique. L’opération technique, qui est fort ancienne, se caractérise par la recherche d’une plus grande efficacité. Le phénomène technique, plus récent, est la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace (p. 19). Il n’y a plus d’activité humaine qui maintenant échappe à cet impératif technique. Ses trois domaines principaux sont : la technique économique, qui va de l’organisation du travail jusqu’à la planification ; la technique de l’organisation, qui s’applique aussi bien aux grandes affaires commerciales ou industrielles qu’aux Etats et à la vie administrative ou policière ou encore à la guerre ; la technique de l’homme, qui va de la médecine jusqu’à la propagande en passant par la pédagogie, l’orientation professionnelle, la publicité, etc. De sorte que l’homme lui-même est objet de technique (p. 20).
Après cela, Ellul procède à un survol de l’histoire des techniques, dont les étapes sont : technique primitive ; Grèce ; Rome ; Christianisme ; XVIe siècle ; Révolution industrielle.
Les caractères de la technique moderne
La technique a toujours existé et la nouveauté aussi. Mais notre civilisation a introduit au XVIIIe siècle les techniques issues de la science appliquée. Leur multiplication en quantité les a fait changer de nature : de moyen et d’intermédiaires, elles sont devenues des fins en soi et une réalité indépendante des besoins limités de notre corps et dont l’impact sur notre société est devenu énorme. Jusqu’au XVIIIe siècle au contraire, les civilisations ont été orientées dans le sens d’un perfectionnement de l’usage des outils, mais très peu des outils eux-mêmes. La technique, insérée dans le cadre de vie évoluait lentement et ne posait pas de problèmes d’adaptation à l’homme. Aujourd’hui, la technique s’étend à tous les domaines, à toutes les activités de l’homme, qu’elle rationalise, de sorte qu’elle artificialise le monde.
La technique s’impose en vertu de son efficacité : c’est l’automatisme du choix technique, qui fait qu’en réalité il n’y a plus de choix : la machine plus rapide remplace automatiquement la plus lente. Le communisme reproche même au capitalisme de ne développer que les techniques qui produisent des bénéfices, au lieu de les développer toutes. Rien ne peut donc entrer en concurrence avec le moyen technique.
Actuellement, la technique est arrivée à un tel point d’évolution qu’elle se transforme et progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme. C’est l’auto-accroissement de la technique. D’ailleurs, tous nos contemporains sont orientés vers le progrès technique et recherchent le perfectionnement technique, quel que soit le métier dans lequel ils travaillent. C’est ce qui explique que tant de découvertes techniques se produisent simultanément dans plusieurs pays. Seule la complexité croissante des techniques limite les innovations aux pays les plus riches. Enfin, le progrès technique, qui est irréversible, tend à s’effectuer selon une progression géométrique, et non une simple progression arithmétique. La raison en est qu’en se développant, la technique pose des problèmes essentiellement techniques
Le phénomène technique, qui englobe les différentes techniques, forme un tout. C’est l’unicité du phénomène technique. C’est la raison pour laquelle il est faux de dire que ce n’est pas la technique qui est mauvaise, mais l’usage que l’homme en fait. En réalité, la technique n’obéit jamais à cette discrimination : elle tend au contraire à se créer une morale technique tout à fait indépendante. En fait, il n’y rigoureusement aucune différence entre la technique et son usage, de sorte que l’homme est placé devant un choix exclusif : soit utiliser la technique comme elle doit l’être, soit ne pas l’utiliser du tout. Il est impossible de l’utiliser autrement que selon les règles qu’elle impose. L’énergie nucléaire civile ne peut ainsi être dissociée de la bombe atomique, car les Etats n’y aurait jamais consacré autant d’argent si ce n’avait pas été dans un but de guerre. De même, le perfectionnement des techniques d’investigation policière sert immanquablement à la surveillance des honnêtes gens. Preuve que l’instrument fonctionne sans discrimination morale. De même, l’empoisonnement des insectes au DDT empoisonne aussi les animaux et les hommes qui consomment les cultures ainsi traitées.
Les techniques s’enchaînent les unes aux autres. C’est l’entraînement des techniques. Ainsi, la navette volante inventée en 1733 par John Kay rendait nécessaire une plus grande production de fil. Cette production fut assurée par l’invention en 1764 de la spinning jenny de Hargreaves. Mais alors la surproduction de fil nécessita l’amélioration du tissage et donc l’invention du power loom de Cartwright (1784-89). Il fallut alors augmenter la production de coton, grâce à l’égreneuse d’Eli Whitney (1793-94). Puis la surproduction d’articles de coton nécessita le développement de nouvelles techniques commerciales et la recherche de nouveaux marchés, grâce à la publicité, à la colonisation, à la concentration capitalistique, etc.
Une autre caractéristique est l’universalisme des techniques. Il ne peut d’ailleurs en être autrement puisqu’elle dépend d’une science elle-même vouée à l’universel de par son objectivité, et qu’elle devient le langage compris par tous les hommes. Le développement de nouvelles techniques dans un pays impose donc le même développement dans les autres pays. Les chemins de fer et les installations portuaires sont les mêmes partout. Idem pour les voitures, les télécommunications ou les aéroports. C’est la loi du commerce. C’est aussi la loi de la guerre : la supériorité technique des USA et de l’URSS oblige tous les autres pays à suivre l’une ou l’autre de ces puissances techniques. Résultat : les civilisations non-occidentales s’effondrent et les modes de vie traditionnels disparaissent. La technique ne peut donc faire autrement que d’être totalitaire. Aujourd’hui, on peut dire que la technique a englobé la civilisation tout entière.
Un dernier caractère est l’autonomie de la technique. L’usine taylorienne est un bel exemple de monde en soi. Pour la technique aussi, l’autonomie est une condition de son développement. Cette autonomie lui permet de ne pas être entravée par des considérations annexes, qu’elles soient économiques, politiques, spirituelles ou morales. Elle tend même, pour être plus efficace, à contourner la variable humaine. L’homme en est ainsi réduit à servir la machine, à la surveiller et à la réparer lorsqu’elle tombe en panne. L’homme devient un frein au progrès, et même un ratage, car sa puissance intellectuelle n’équivaut pas à celle d’un cerveau électronique. Ainsi s’effectue la « grande relève » de l’homme par la technique. Il n’y a d’ailleurs pas de technique possible avec un homme libre. Les pilotes d’essai fournissent un bel exemple de tortures imaginées afin de savoir si l’homme est capable de conduire de nouvelles machines. La biométrie essaie ainsi de créer l’homme nouveau, adapté à ces fonctions techniques.
La technique est d’ailleurs un phénomène collectif, ce qui rend vain la tentative de rester seul pour lui échapper. Sans l’utilisation de tous ces instruments collectifs, il est impossible de gagner sa vie. L’autonomie de la technique empêche donc l’homme d’aujourd’hui de choisir ses moyens, mais aussi son destin.
Conséquence : la technique annihile le mystère, qui est un élément nécessaire à la vie de l’homme. Jung a en effet montré qu’il est catastrophique de rendre clair et superficiel ce qui est caché au plus profond de l’homme. Or, « l’invasion technique désacralise le monde dans lequel l’homme est appelé à vivre […]. Mais nous assistons à un étrange renversement : l’homme ne pouvant vivre sans sacré, il reporte son sens du sacré sur cela même qui a détruit tout ce qui en était l’objet : sur la technique ». Le poste de radio présente ainsi un mystère inexplicable : il n’est pas moins surprenant que les plus hautes manifestations magiques, de sorte qu’on l’adore comme on eût pu le faire d’une idole. Chez les marxistes aussi, la technique est le dieu qui sauve : elle est l’espoir du prolétariat. Pour cette raison, Ellul affirme que la technique est “à la fois sacrilège et sacrée”. Il n’y a cependant pas de religion de la technique, mais un sens du sacré.
Conclusion : il n’y a aucune commune mesure entre la technique d’aujourd’hui et celle d’hier. Ceux qui établissent des parallélismes montrent qu’ils n’ont rien compris au phénomène.
Technique et économie
Le développement technique apparaît comme le fondement de l’économie et le moteur de toute son évolution depuis 1830. Elle en est la force progressive alors que l’organisation en est la force statique. Le succès d’une technique conduit toujours à son plein développement, quel qu’en soit le coût, de sorte que le progrès technique entraîne la concentration des capitaux et celle des entreprises, et donc l’intervention de l’Etat planificateur. Le progrès technique est le plus rapide dans les industries productrices de machines, qui se sont de ce fait hypertrophiées. C’est aussi par l’intermédiaire de la technique que tout est devenu fonction et objet de l’économie.
La technique envahit l’économie à travers la statistique, la comptabilité et l’application des mathématiques (économétrie). Les économistes deviennent ainsi des experts, c’est-à-dire des techniciens, qui conseillent l’Etat en matière de planification et de normes économiques. Mais cette planification et ces normes ne sont-elles pas en train de tuer la liberté et la démocratie ?
La technique a éveillé d’immenses espoirs au cœur de l’homme. La fin du XIXe siècle a vu poindre à l’horizon le moment où tout serait à la portée de tous et où l’homme, entièrement remplacé par la mécanique, n’aurait plus qu’une vie de plaisirs et de jeux. Il a pourtant fallu déchanter. La misère a certes reculé, et en même temps la peine de l’homme. Mais il y a eu deux guerres mondiales qui ont rejeté dans un avenir lointain ce qui paraissait si proche. La technique reste considérée par l’homme de 1950 comme le moyen de l’abondance et du loisir. Or, l’homme moderne ne se pose jamais la question du prix de sa puissance nouvelle, qui va de l’intensité du travail qu’il lui faut fournir à la soumission aux lois de la technique. Car il n’y a pas d’accommodation avec la technique : elle est rigide et va droit au but. On l’accepte ou on la rejette, et si on l’accepte, il faut en subir les lois. La première d’entre elles est que la technique suppose toujours un centralisme. Le gaz, l’électricité ou le téléphone ne sont pas des appareils, mais des organisations centralisées. Or chaque corps technique est indépendant du voisin tout en étant relié à lui (principe d’unité du phénomène technique). C’est ainsi que la technique dépend de l’énergie, qui dépend de l’Etat. Le débat consiste en effet à savoir qui, en dehors de l’Etat, sera capable de soutenir le progrès technique et de lui fournir les conditions optimales de son développement.
Comment la technique peut-elle dès lors se concilier avec le libéralisme et avec la libre concurrence puisqu’elle suppose l’organisation et la planification économique, qui représentent son exact contraire ? Tant que les techniques restent stationnaires, les diverses entreprises peuvent subsister côte à côte. Mais dès qu’un progrès technique intervient, celle qui applique de nouveaux procédés ou de nouvelles méthodes publicitaires obtient un avantage qui la conduit à éliminer les autres ou à les absorber. Cela tend à détruire le libéralisme. En d’autres termes, la technique est capable de soumettre l’économie à sa loi en lui imposant ses critères de rationalité et d’efficacité. A long terme, elle est capable de supprimer les frontières nationales lorsque celles-ci s’opposent à son mode de pensée par quantités globales et statistiques. En d’autres termes, la technique rend inévitable la constitution d’une économie à l’échelle des continents.
Au niveau des individus, la technique exige la participation de tous et ramène l’homme à quelques fonctions essentielles qui peuvent être massifiées. De sorte que l’individu ne peut plus échapper à la masse dans un système préétabli en fonction de la technique et de plus en plus intégré à l’échelle de la Terre. C’est pourquoi l’économie technique est antidémocratique. La volonté du peuple ne peut en effet s’exprimer que dans les limites qui lui sont fixées d’avance par les nécessités techniques. Certes, la technique élimine les privilèges et supprime les distinctions sociales préexistantes. Mais cette standardisation est en fait un nivellement par le bas et surtout une soumission générale aux impératifs de la production et de la consommation. La transformation de la loi naturelle en loi technique s’accompagne en effet d’un remodelage de l’homme, qui en fait un homme économique, soit un homme aliéné et soumis, réduit à certaines caractéristiques rationalisables et objectivables.
La technique et l’Etat
La lourdeur de l’organisation économique mise en place par la technique requiert l’intervention de l’Etat. Celui-ci a d’ailleurs toujours utilisé les techniques plus ou moins, notamment la technique militaire, la technique financière, la technique administrative et juridique. Mais depuis la fin du 18e siècle, l’Etat va se rencontrer avec toutes les techniques, puis avec le phénomène technique lui-même, en particulier avec les transports, les communications, l’énergie, l’enseignement, la science. Mais son intervention dans le champ technique et scientifique se justifie aussi par le coût croissant des appareillages scientifiques, des machines et des équipements militaires. Enfin, l’Etat devient l’ordonnateur et le précepteur de toute la vie de la nation. Il pénètre dans la vie des individus parce que ceux-ci ne peuvent matériellement plus se tirer d’affaire seuls, sans parler des demandes de plus de justice et d’égalité, qui ne peuvent être satisfaites que par l’Etat.
L’Etat peut s’approprier des techniques, et il ne manque pas de le faire dès qu’il a compris leur utilité. Mais il ne peut pas en modifier les règles. La technique impose en effet ses structures et brise toutes les barrières, quelles que soient les variables de l’équation qu’elle contraint à poser. En fin de compte, la technique augmente le pouvoir de l’Etat qui l’utilise, mais des techniques de plus en plus puissantes nécessitent aussi des Etats de plus en plus grands. Cela vaut d’ailleurs aussi pour les compagnies privées.
L’Etat devient donc lui-même un énorme organisme technique, de sorte que les techniciens, les administrateurs et les experts grignotent le pouvoir des politiciens. Que devient la démocratie dans ces conditions ? La gestion a remplacé la politique ; l’Etat n’est plus l’expression de la volonté du peuple, c’est une entreprise avec des services qui doivent bien fonctionner. Peu importe d’ailleurs que le régime soit fasciste ou républicain pour les techniques, comme le montre l’exemple de la conduite automobile. C’est en définitive la dictature des bureaux qui décide de tout. La nation elle-même n’est plus, avant tout, une entité humaine, géographique, historique : elle est une puissance économique qu’il faut mettre en exploitation pour lui donner un rendement maximal. L’économie est planifiée, que le régime politique soit libéral ou socialiste importe peu. On assiste d’ailleurs à une suppression progressive des barrières idéologiques et morales au progrès technique. Dès qu’une technique est adoptée dans un pays, les autres s’empressent de l’imiter.
Cette suprématie des instruments techniques résulte de leur correspondance avec les nécessités sociales. Si l’Etat veut agir sur la société, la complexité de celle-ci l’oblige à utiliser les moyens techniques les plus efficaces possibles. Il n’y a donc pas plus de choix pour l’Etat que pour l’ouvrier à la chaîne.
Mais l’égalité politique devient un mythe inatteignable par la technique. Celle-ci conduit en effet à séparer une minorité de dirigeants techniques très qualifiés (chargés de concevoir, organiser, diriger et contrôler) par rapport à une foule de servants et de simple exécutants professionnellement déclassés.
Enfin, la technique conduit l’Etat à se faire totalitaire, c’est-à-dire à tout contrôler et à tout absorber de la vie des hommes. Par suite de l’accumulation des techniques entre les mains de l’Etat, de leur entremêlement et de leurs engendrements mutuels, se forme un réseau qui enserre toutes les activités humaines et ramène tout à l’Etat, même lorsque celui-ci se prétend libéral et démocratique. Cela tient aussi au fait que la technique est un instrument de masse. On ne peut la penser que par catégories : il ne peut y avoir devant la technique de cas individuels, ni d’acception de personnes dans l’organisation qu’elle impose.
Depuis les années 1920, l’Etat lui-même en vient à favoriser le développement de la technique à travers toute une série d’organes spécifiques. De sorte que la technique est devenue désormais une puissance qui n’a plus aucun frein, ni de la morale, ni de l’opinion publique, ni de la structure sociale, ni évidemment de l’Etat. Il n’est donc plus question de collectivités autonomes, de groupes ayant leur valeur et leur orientation spécifiques, mais d’organismes qui n’existent que pour la technique. Par conséquent, l’homme n’a pratiquement plus aucun moyen pour agir sur la technique.
Les techniques de l’homme
La technique a reconfiguré le travail, le repos, la nourriture, mais aussi le temps, l’espace et le mouvement, lesquels se sont respectivement comprimé, rétréci et accéléré. Quant à la société, elle s’est massifiée, ce qui empêche l’individu de rester longtemps en désaccord avec son milieu. Désormais, la règle fondamentale de la société est celle de la concurrence économique, politique ou de classe. La compétition s’étend aux relations sociales, ce qui provoque un climat d’anxiété et d’insécurité très caractéristique de notre époque. Les relations techniques se substituent aux rapports de communauté. L’individu a dès lors deux possibilités : ou bien, il reste ce qu’il est et devient de plus en plus inadapté jusqu’à devenir un être de rebut ; ou bien, il devient un homme des masses, ce qui suppose un énorme effort de mutation psychique. Les techniques de l’homme sont alors là pour l’aider à trouver la voie la plus rapide de cette adaptation et pour calmer ses inquiétudes.
Comme toutes les techniques, les techniques de l’homme ont pour objet d’améliorer la vie des gens, et elles l’améliorent en effet. Mais elles se sont développées parce que jamais encore on n’avait demandé à l’ensemble des hommes autant d’efforts en tous genres à fournir en termes de travail quotidien, de discipline, d’intensité, de rythme et d’astreinte. Il a donc fallu créer artificiellement des conditions psychologiques telles que l’homme puisse donner son maximum à la guerre ou au travail sans céder à l’accablement, au découragement devant les conditions de vie imposées par la technique. En temps de guerre, la propagande a évité l’effondrement du moral en 1914, en 1917, en 1941 ou en 1944. En temps de paix, c’est l’idéologie de la technique qui est déversée à travers la presse et la radio par les politiciens, les économistes et les sociologues. Ainsi par exemple, le mythe du barrage, dont la construction comporte d’immenses sacrifices, va-t-il bien au-delà de ce que requiert un tel dispositif qui n’aurait pour fonction que la simple production d’électricité.
Le rétablissement récent des sciences de l’homme a fait renaître une espérance : celle de la libération de l’homme. On a remis l’humanisme à l’honneur, on a parlé d’humaniser les techniques, de rétablir l’unité de l’homme brisée par le jeu fulgurant et disparate des techniques. On a même entrevu l’espoir de créer un surhomme. Or en réalité, ce nouvel humanisme méprise la vie intérieure au profit de la vie sociologique, et la vie intellectuelle et morale au profit de la vie matérielle. L’homme n’y est donc pris en considération qu’autant qu’il gêne la technique. Il devient donc objet de technique, de sorte qu’il paraît impossible de parler d’un humanisme technique.
Les premières de ces techniques de l’homme sont les techniques de l’école nouvelle, qui ont pour but le bonheur de l’enfant. L’enfant doit se détendre et se réjouir de l’école, il doit se trouver dans un milieu équilibré, il doit liquider les complexes qu’il pouvait avoir ; il s’amusera tout en apprenant. On recherche le développement équilibré de toutes les activités de l’enfant, et ce avec le minimum de contrainte possible. Il est essentiel dans cette pédagogie d’avoir le plus grand respect pour la personne de chaque enfant, d’individualiser au maximum l’enseignement. La méthode consiste à faire découvrir par l’enfant lui-même l’objet qu’il lui faut connaître, ou le principe, à partir des faits qu’il aura observés.
Il est évident que l’enfant ainsi formé devient beaucoup plus équilibré et même temps qu’il peut développer sa personnalité particulière. Malgré tout, nous restons en présence d’une technique, si raffinée et si minutieuse soit-elle : son but est de préparer le mieux possible l’enfant aux tâches qui l’attendent. Il suffit pour s’en convaincre de relire les déclarations de Mme Montessori faites devant l’UNESCO en décembre 1949 :
« Il faut éveiller dans l’enfant la conscience sociale. Je sais que c’est une question complexe que l’éducation, mais il faut que l’enfant qui deviendra homme puisse comprendre la vie et ses besoins, la raison fondamentale de toute existence : la recherche du bonheur […]. [Il faut] qu’ils sachent exactement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire pour le bien de l’humanité […]. Il faut pour cela préparer l’enfant à comprendre la signification et la nécessité de l’entente entre toutes les nations […]. L’éducation doit devenir une véritable science humaine pour orienter tous les hommes au discernement de la situation présente ».
L’application stricte de cette technique psychopédagogique nécessite les moyens de l’Etat. D’ailleurs, dans une société normalisée, l’école nouvelle est le seul système possible. Il doit en fait s’appliquer à tous les hommes. Mais le ressort ultime de cette éducation est la meilleure adaptation possible de l’enfant à la société, pas le développement de l’enfant pour lui-même. Il s’agit de rendre les enfants équilibrés et heureux dans un monde qui n’est pas fait pour eux, et qui nécessite dans tous les cas d’énormes efforts d’adaptation, et donc des individus de plus en plus conformes. Cette forme d’humanisme est en réalité le sommet de la soumission de l’homme. On prépare le plus exactement possible l’enfant à être exactement ce que la société attend de lui : il doit avoir la conscience sociale qui lui permettra de rechercher spontanément les buts mêmes de la société. Il est évident que lorsque les enfants auront été ainsi préparés par la technique psychopédagogique, il n’y aura plus beaucoup de difficultés sociales ni politiques.
Un second ensemble de techniques de l’homme regroupe les techniques du travail : organisation du travail, physiologie du travail, psychologie, orientation professionnelle, etc. Avec le taylorisme et le fordisme, on s’est rendu compte que le travailleur pourrait fournir un rendement très supérieur à condition d’être soumis à certaines règles d’organisation du travail. Puis on s’est rendu compte que l’ouvrier se fatigue trop et qu’il vaut mieux adapter la machine à l’homme que le contraire (d’où le développement de la physiologie du travail). On a pris ensuite conscience qu’il est nécessaire de tenir compte de l’équilibre psychologique du travailleur. Il faut donc intégrer l’ouvrier à l’entreprise, lui faire sentir une communauté d’intérêts en lui proposant des avantages sociaux, du sport, de l’éducation, des loisirs, de la co-gestion ou encore de l’intéressement aux bénéfices de l’entreprise. C’est le but de l’human engineering. Dans certaines usines, on a créé des postes de psychologues dont l’office est de servir de soupape d’échappement aux griefs et aux insatisfactions des travailleurs. Tout employé peut y exprimer ses sentiments dans le plus grand secret. L’orientation finale reste quand même la soumission de l’homme à son travail.
Un troisième ensemble de techniques de l’homme relève de la distraction, du divertissement, dont les moyens sont le cinéma, la radio, le journal, et à un degré moindre le phonographe. La fatigue nerveuse ayant remplacé la fatigue physique chez l’ouvrier, il lui faut se refaire une santé et se donner l’illusion de vivre ce qu’il aurait voulu vivre. Le cinéma le lui permet en fuyant dans un paradis artificiel. Pendant une heure ou deux, le spectateur couche avec l’héroïne, tue le traitre, domine le ridicule et devient un héros : sa vie brusquement prend un sens. Contrairement au théâtre, où le spectateur reste capable de jugement, le cinéma intègre le spectateur dans l’orbite du film. Le cinéma lui procure l’oubli et la liberté qu’il n’a pas pendant toute sa journée de travail, ni même chez lui. De même, la radio devient le refuge d’une vie familiale devenue impossible. Elle protège l’homme contre le silence, le mystère et l’angoisse : elle le distrait. Elle compense l’inhumanité de la ville, où l’individu ne peut avoir aucun contact véritable, ni aucune expérience profonde. Elle fournit une apparence de réalité, une apparence de proximité qui suffisent à le séduire et à le rassurer. Elle enferme cependant l’homme dans un univers sonore, où il est seul. C’est encore plus vrai de la télévision.
La propagande est une technique de l’homme qui peut paraître grossière, mais qui peut aussi se montrer insidieuse et néanmoins être efficace. Elle cherche à constituer un psychisme collectif capable d’unifier les masses. Cette passion collective une fois établie produit à la longue une sorte de vacuité de l’individu : vidé de ses propres tendances par l’intégration dans le groupe, celui-ci devient en réalité disponible à toutes les impulsions.
Un autre domaine où l’homme peut s’ébattre dans un monde où la technique comble les vides est le sport. Son invention ne se conçoit pas en dehors des grandes villes et de la civilisation industrielle : il n’a aucun sens à la campagne. Le sport repose sur des gestes mécanisés, entraînés et mesurés, donc contrôlés. La disparition du jeu gratuit et de la joie prépare l’individu et les masses à de nouvelles contraintes. Le sport génère aussi des passions collectives qui visent à la suppression de l’esprit critique et à l’émergence d’une bonne conscience sociale : on parle alors d’éthique du sport.
Une dernière technique de l’homme est évidemment la médecine et l’hygiène. Cela commence par des régimes alimentaires appropriés (vitamines) et cela se termine par l’injection d’hormones et la prise de psychotropes, voire par la chirurgie.
L’encerclement de l’individu
La technique n’est pas dirigée par la volonté d’un ou de plusieurs hommes, mais par une logique collective parfaitement impersonnelle. Le technicien en effet n’a pas d’idéologie, encore moins de philosophie ou de système. Il connaît des méthodes qu’il applique avec satisfaction parce qu’elles produisent des résultats immédiats. Il prévoit les résultats qu’il recherche. Ce ne sont pas des fins, mais des résultats. Ses bonnes intentions sont tellement évidentes, et les résultats de sa technique si indiscutables qu’il ne peut se sentir coupable de quoi que ce soit. Et pourtant, toute technique obéit à la grande loi de la spécialisation, qui est la condition de son efficacité. Appliquée à l’homme, elle produit une dissociation dont personne ne se sent responsable, puisque chacun ne travaille que sur une toute petite parcelle humaine. Cette dissociation n’en produit pas moins un homme disloqué, dispersé en une foule de pièces individuelles.
Ces techniques diverses, qui chacune s’exerce sur des parts de l’homme, aboutissent à un véritable encerclement de l’individu. On peut dire que ces nombreuses techniques, ou plutôt ces systèmes ou complexes de techniques, convergent vers l’homme. Or ces techniques de l’homme dépendent elles-mêmes étroitement des techniques économiques, politiques et mécaniques. Elles permettent une connaissance technique de l’homme de plus en plus complète et aboutissent à créer un type qui est vraiment le seul normal : l’homme-machine. Bien sûr, il n’y a aucune obligation pour l’homme de se conformer à ce type, mais s’il le refuse, il se trouvera dans une position inférieure. Les techniques ont donc pour résultat de conditionner le comportement de l’homme, comme dans le cas du travailleur à la chaîne, qui finit par s’accoutumer à ce type de travail et d’existence devant la nécessité de gagner sa vie. L’exercice constant de travaux impersonnels finit par le dépersonnaliser : l’ouvrier à la chaîne est finalement façonné par son travail mécanisé ; il est assimilé au système technique.
L’homme fait donc preuve d’une adaptabilité quasi indéfinie. Pourquoi donc ne s’adapterait-il pas aussi dans ce milieu technique sans se perdre davantage que ce qu’il a perdu lors de toutes les situations précédentes auxquelles il a déjà dû s’adapter ? Cette adaptation à la technique produirait un type d’homme nouveau, l’homme-machine, mais pourquoi serait-ce condamnable ? En fait, l’adaptabilité ne garantit pas forcément l’excellence des résultats en ce qui concerne l’homme concret. Nous sommes en réalité déjà dans une sorte d’univers concentrationnaire, l’atrocité et la démence en moins : l’homme peut parfaitement subsister dans cet univers, mais en perdant tout ce qui fait de lui un homme. Ainsi, dans un monde entièrement technique, il y a des catégories d’hommes qui ne trouveront de place nulle part parce qu’il faudra partout être adapté. Quant à ceux qui sont adaptables, ils vont être adaptés si rigoureusement qu’il n’y aura plus de jeu possible. [Remarque personnelle : On peut même craindre dans ces conditions le développement d’une nouvelle forme de sélection par la technique, sélection qui n’aurait alors rien de naturel].
Un autre problème est la dissociation de l’homme qui travaille et de l’homme qui se repose. Etant entendu qu’il n’accomplit rien dans le travail, mais ne fait qu’un service neutre, il doit rattraper ce temps mort en exerçant sa personnalité dans ses huit heures de loisirs. Or il n’est pas vrai que l’homme puisse être absent de son travail sans grand dommage, car le travail est une expression de la vie. Si on regarde l’histoire, c’est d’ailleurs dans le travail que l’homme forme et affirme sa personne. Lorsque l’homme cesse d’être responsable de son travail et de se figurer lui-même dans son œuvre, il se sent atteint dans ses plus profondes ressources. Dire que l’homme va exprimer sa personnalité et se cultiver pendant ses loisirs, c’est déjà supprimer en réalité la moitié de sa personne. Accepter que ce soit seulement dans le loisir que l’homme puisse développer sa personnalité, c’est renoncer à faire du travail un élément d’accomplissement de la personnalité, de satisfaction et de bonheur. Et tenter de compenser la néantisation du travail par un développement du loisir, c’est tenter de résoudre la question de l’équilibre à un niveau inférieur. Il n’est d’ailleurs pas vrai que l’homme, lorsqu’il est laissé à sa liberté, se dirige spontanément vers la formation de sa personnalité, ou vers la vie spirituelle et culturelle. L’homme moderne cherche en effet à occuper ses vacances par l’une de ces formes techniques qui se refuse à la créativité humaine : comment pourrait-il faire autrement puisqu’il n’a cessé de s’adapter à la technique et à la société depuis sa jeunesse ? Que se passerait-il d’ailleurs si les loisirs aboutissaient à le rendre juge de son travail ? Que se passerait-il si, devenu plus cultivé, l’homme devenait rebelle à ce travail stupide et mécanisé qui lui est imposé ? Il faut donc bien que les loisirs corroborent le reste et ne risquent pas de créer des inadaptés.
L’intégration totale
Un autre résultat de l’encerclement de la personne est la fuite dans l’illusion et l’inconscience, puisqu’il ne peut y avoir de sauvetage réel. En effet, l’action politique est parfaitement vaine, puisque le développement de la technique n’est pas le fruit de la décision consciente d’un homme ou d’un groupe d’hommes. L’homme moderne refoule donc sa peur devant le monde technique en se donnant l’illusion d’agir ou en fuyant dans l’inconscient, vers les grands rêves ou l’art moderne, lequel exprime précisément le subconscient dans la mesure où celui-ci est pénétré par la machine.
« L’artiste apparaît une fois de plus comme un sismographe qui rend compte des variations de l’homme et de la société. En peinture, le cubisme, l’art abstrait, comme en poésie le dadaïsme, l’onirisme sont des aspects de cette réalité profonde. Avec des formes très diverses, Chirico, Léger, Marcel Duchamp, de façon parfois inconsciente, mais le plus souvent inconsciente, nous montrent l’entrelacement de la machine et de la personne, l’absurdité du monde mécanique pourtant rationnel, l’impossibilité d’une esthétique fondée sur ce mouvement à moins d’une esthétique de la folie. Et c’est bien dans cette direction que très inconsciemment une partie de la peinture et de la poésie moderne nous orientent. Il n’y a plus de débouché, plus d’issue pour l’homme que la folie. Car seul ce point est inaccessible à la machine. Toute autre forme d’art ne peut être elle-même que technique ; ainsi l’art utilitaire de l’URSS. Que l’homme soit incapable de former une véritable esthétique dans ce milieu, c’est là le témoignage le plus impressionnant, le plus émouvant des artistes de notre temps, malgré des puissances d’invention comme il y en eut peu dans les civilisations passées » (p. 366).
« Tant qu’il s’est agi d’une esthétique du mouvement opposée à une esthétique de la forme, d’une intégration du facteur durée dans la représentation écrite, dans la simultanéité avec Miro, Picasso, Klee, c’est encore un monde artistique possible qui se développe ; mais si l’artiste peut encore maîtriser et même signifier cette impulsion de la machine, il se trouve complètement débordé, impuissant dans un monde qui exclut progressivement la personne de l’homme en même temps qu’il inclut l’homme dépouillé de lui-même. Les formes contemporaines de l’art témoignent de cette impuissance. Ce n’est à la vérité qu’un témoignage, non pas une démonstration » (p. 366).
Donc, la société se massifie et les techniques de l’homme ne peuvent aller que dans le sens de l’adaptation de l’homme à la masse. Elles ne peuvent d’ailleurs pas contredire l’évolution des autres techniques matérielles sur lesquelles elles reposent. Par conséquent, elles ne peuvent contribuer qu’à la massification de l’homme et à la disparition de ce que, hier encore, on considérait comme le type normal de l’humanité. Cette massification psychologique est produite par les loisirs et plus encore par la publicité, qui vise à convaincre l’individu de s’intégrer à un certain style de vie. Toutes les annonces qui cherchent à démontrer que tel ou tel objet est indispensable se réfèrent en définitive à la même conception du monde, de l’homme, du progrès et de la vie. L’objet de la publicité est de faire naître des besoins et d’inciter à l’achat d’objets qui participent matériellement au style de vie technique. La publicité participe de l’idée que l’homme doit être adapté pour être heureux, puisque toute recherche concernant le bonheur de l’homme et le développement de sa personnalité dans le monde actuel n’est en définitive qu’une recherche d’adaptation.
Jusqu’à ces dernières années, la vie intérieure, psychique et familiale de l’homme était encore préservée du monde technique, alors que sa part sociale lui était déjà complètement abandonnée. Refaire l’unité de l’homme dans ces conditions reviendrait donc à achever le processus de soumission à la technique. Heureusement, il existe encore dans l’homme des puissances psychiques qui conservent une force inconnue et permettent la survivance des philosophies, des doctrines politiques et des religions. Ces puissances instinctives semblent même plus déchaînées que jamais à en juger par le débordement de la sexualité, par la passion de la nature, la montagne et la mer, par la folie de l’action sociale et politique, celle du jazz aussi. Malheureusement, il n’y plus de forme d’action possible que par l’intermédiaire de la technique. Les opérations les plus simples sont maintenant insérées dans un organisme technique, de sorte qu’il n’y a plus d’expression originale, indépendante qui soit possible : tout se retrouve dans la même voie. Même une chose aussi simple que l’amour de la nature ne permet plus à l’homme des villes d’échapper aux techniques. Si par exemple il devient campeur, il soit se soumettre à des règles, à un statut, à des associations obligatoires, avec des lieux de campement limités, etc.
Par conséquent, il ne peut plus être question de littérature révolutionnaire non plus, car une telle littérature n’aurait aucune chance de passer par le canal des techniques de diffusion. L’homme d’aujourd’hui ne peut plus s’exprimer en effet qu’à travers des moyens techniques. Or ceux-ci opèrent un filtrage entre ce qui est susceptible de s’exprimer et ce qui n’est pas susceptible de cette expression. Une tentative d’expression individuelle restera sans importance pour notre monde. Le jeu des interdits techniques aura raison des prétentions anarchisantes de quelques-uns.
Pendant longtemps, on a cru que la technique donnerait une société harmonieuse, équilibrée, heureuse et sans problèmes, une société qui n’aurait qu’à s’endormir doucement en produisant et consommant avec de paisibles idéologies commerçantes : le type en était la Suisse capitaliste ou la Suède socialiste. L’on oubliait que la technique n’est pas confort, mais puissance : l’Allemagne nazie et la Russie communiste l’ont montré. En suivant la voie de fer de ce progrès, en adoptant la cadence et l’accélération des techniques, on commence en même temps à produire un mouvement de mystique technique. Ce n’est donc pas un hasard si les phénomènes extatiques se sont développés dans les sociétés les plus techniques. En fin de compte, les mouvements révolutionnaires, absorbés par la technique qu’ils utilisent, servent en quelque sorte, et à leur corps défendant, de soupape de sécurité : même si cette fonction sociologique est parfaitement involontaire, leur existence évite en réalité que les forces brimées et condensées puissent faire exploser ce monde. C’est un peu ce que le jazz est pour les Noirs : un moyen d’oublier pendant un certain temps leur situation, un moyen de la supporter, d’apaiser leur colère et leur désespoir, et en fin de compte un moyen d’accepter leur esclavage en en faisant un sujet de délectation morose. Il est absolument significatif que le jazz, musique d’esclaves, soit devenue la musique des hommes du monde entier, des hommes qui se satisfont de l’illusion de liberté provoquée par les sons alors même que des chaînes invisibles les tiennent de toute part.