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Evaluation de la littérature
La littérature mondaine des années 1650-1660 offre de nombreux passages où les protagonistes évaluent la qualité d’une oeuvre littéraire (poème, dialogue, pièce de théâtre…). Ces discours, qui apparaissent le plus souvent dans le cadre d’une conversation fictionnelle, sont une pratique fondamentale de cette nouvelle littérature, dont le marché est en cours de constitution : ils permettent en effet à la fois de promouvoir certaines pièces, d’entériner les valeurs communes du public mondain et de réévaluer la hiérarchie des genres littéraires.
Les critères d’évaluation de la littérature mondaine
Ce nouveau cadre d’évaluation de la littérature, reflet de l’évolution du goût mondain, établit deux critères fondamentaux pour déterminer la qualité d’un ouvrage :
Sa capacité à toucher le public (surprendre, intéresser, émouvoir…), indépendamment des règles que la poétique normative impose au genre pratiqué. Il s’agit là du critère fondamental : ne pas parvenir à toucher est un échec.
La difficulté occasionnée par l'élaboration de cette œuvre. Cette difficulté établit le mérite de l’auteur.
De ces deux critères dérivent un certain nombre de notion “valorisantes” lorsqu’elles sont appliquées à un ouvrage mondain. On peut ainsi citer
Le “je ne sais quoi”, distinction dont le propre, selon Bouhours (« Le je ne sais quoi », Entretiens d’Ariste et d’Eugène, 1671) est “d’être incompréhensible et inexprimable”, et qui fait qu’un ouvrage plaît, touche, en dépit même de ses défauts.
Le fait de reconnaître qu’un auteur a relevé le défi de faire “beaucoup avec peu”, soit qu’il s’agisse d’un sujet pauvre qui donne lieu à une pièce ample et riche, soit que l’auteur parvienne à charger peu de mots de beaucoup de sens.
La nouveauté, qui surprend, et qui constitue donc un moyen d’éviter l’ennui du public.
Le naturel, qualité essentielle permettant de toucher le public mondain.
L’approbation générale ou majoritaire que remporte une oeuvre auprès du public et que l’on trouve couramment invoquée comme témoignage de qualité.
Représenter l’évaluation de la littérature
La conversation offre une structure idéale pour insérer des discours d’évaluation de la littérature. Non seulement parce que le public mondain retrouve ses valeurs mises en scène dans un cadre qui lui est familier, mais aussi, parce que l’énonciation dialogique permet de faire valoir des points de vue différents pour mieux en réfuter certains ou en approuver d’autres. Ainsi la conversation des Nouvelles Nouvelles qui fait suite aux "Aventures du Prince Tyanès" vise à entériner à la fois la valorisation de la nouvelle et celles des stances et des élégies :
[Lisimon préfère la nouvelle du prince Tyanès aux] stances et élégies, qui étaient d’ordinaire beaucoup plus longues et qui le plus souvent ne disaient rien que “J’aime ou Je suis jaloux” ; et que, pour preuve de cela, il était impossible de dire ce qu’elles contenaient, après les avoir ouïes plusieurs fois, ce qui n’arrivait pas d’une histoire, qui avait quelque chose de plus solide, et dont les incidents frappaient l’imagination et demeuraient dans la mémoire.
— Ce que vous dites contre les vers est tout à fait à l'avantage de ceux qui les font, lui répondit Clorante, puisque de peu de choses ils produisent de beaux ouvrages, qui attirent l'admiration et leur gagnent l'estime de tous les gens d'esprit.
(tome II, p. 296-297)
Dans d’autres cas, la mise en scène d’un public permet d’orienter la réception d’une pièce en faisant s’exclamer, par les auditeurs, “Voilà qui est beau !”, ou une variation sur le même motif (“voilà qui est bien; voilà qui est fait; voilà qui est bon; voilà qui est drôle”). Du fait du caractère particulier des nouvellistes, ces appréciations vont souvent jusqu’à l’hyperbole dans les Nouvelles Nouvelles.
Les satires usent également largement de ce type de réaction pour représenter un public trop fervent. La fameuse scène du quatrain des Précieuses ridicules en est un exemple célèbre :
MASCARILLE.
Oh, oh, je n’y prenais pas garde, [suite…] MASCARILLE.
Oh, oh, je n’y prenais pas garde,
Tandis que sans songer à mal, je vous regarde,
Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur,
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.
CATHOS.- Ah mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.
MASCARILLE.- Tout ce que je fais a l’air cavalier, cela ne sent point le pédant.
MAGDELON.- Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.
MASCARILLE.- Avez-vous remarqué ce commencement, oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire, oh, oh. Comme un homme qui s’avise tout d’un coup, oh, oh. La surprise, oh, oh.
MAGDELON.- Oui, je trouve ce oh, oh, admirable.
MASCARILLE.- Il semble que cela ne soit rien.
CATHOS.- Ah, mon Dieu, que dites-vous ! Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
MAGDELON.- Sans doute, et j’aimerais mieux avoir fait ce oh, oh, qu’un poème épique.
MASCARILLE.- Tudieu, vous avez le goût bon.
Autre exemple, peut-être inspiré par le précédent, le Panégyrique de l’Ecole des femmes de Robinet, contemporain des Nouvelles Nouvelles, satirise les applaudissements que reçoit Molière pour son Remerciement au roi :
“Il fallut voir cette belle pièce [le Remerciement au Roi de Molière], en admirer chaque vers, chaque terme, chaque virgule, chaque point, tant tout en paraissait mystérieux ; et enfin, me sentir étourdir les oreilles par un : « Ô voilà qui est beau ! Qui est admirable ! Qui est incomparable ! » qui sortait des bouches d’une tourbe d’habiles gens qui m’environnaient. Mais vous savez que les plus éclairés des esprits, des gens, qui sont les soleils du Monde lettré, ont décidé que ce Remerciement était une très belle pièce, et c’est tout dire.” (P. 78)
Une réévaluation des genres
En se fondant sur les critères précédemment décrits, et particulièrement, sur la toute-puissance de l’approbation des lecteurs et auditeurs, ces discours d’évaluation de la littérature opèrent un éclatement de la hiérarchie des genres et des procédés littéraires, afin de promouvoir les goûts du public mondain. Cet éclatement est formulé selon un motif récurrent : ce qui apparaissait auparavant comme des bagatelles est en fait ce qui demande le plus d'esprit, et les petits genres deviennent ainsi les genres les plus admirables. Les formes brèves, par exemple, particulièrement adaptées à la sociabilité littéraire de ce public, sont valorisées. [exemple]
Un roman comme Tarsis et Zélie (1665) de Le Vayer de Boutigny fournit un excellent exemple de ce type de discours :
“Quoi, repartit Agamée, est-ce que vous en estimez moins des vers pour porter le nom de chansons ? - Tant s’en faut, lui répliqua Télamon, et comme il n’y a rien de si difficile à bien faire, il n’y a peut-être rien aussi qui mérite plus d’estime. Car il faut beaucoup de sens et de passion en très peu de paroles et vous savez que le plus bel effort de l’esprit, aussi bien que de la nature, est à renfermer beaucoup en peu d’espace.”
Dans le Roman bourgeois (1666), Furetière ironise sur cet état de fait, en faisant dire à Angélique qu’on voit aujourd’hui “des auteurs qui, pour de petites pièces, ont acquis autant et plus de gloire que ceux qui nous ont donné de grands ouvrages tout à la fois, et qui étaient en effet d'un plus grand mérite.
- Ne vous étonnez pas de cela (dit Philalethe) : l'humeur impatiente de notre nation est cause qu'elle ne se plaît pas aux grands ouvrages; et une marque de cela, c'est que, si on tient un livre de vers, on lira plutôt un sonnet qu'une élégie, et une épigramme qu'un sonnet, et si un livre n'est plein que d'épigrammes, on lira plutôt celle de quatre vers que celle de dix ou de douze."
Dans les Nouvelles Nouvelles, Donneau de Visé va ainsi jusqu’à accorder ses lettres de noblesses au “badinage” en relevant qu’il demande “beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour faire des choses plus considérables”. Et c’est de ce même mouvement de réévaluation que profite la comédie, comme dans ce célèbre passage de la Critique de l’Ecole des femmes :
URANIE : La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n’est pas moins difficile à faire que l’autre.
DORANTE : Assurément, Madame, et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas.
(Scène VI)
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