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II | Un siècle troublé
Fig. 2: Le Palais des Papes, vu de Villeneuve-lès-Avignon.
Sans prétendre traiter de manière exhaustive une matière aussi complexe, il nous faut tenter de situer le contexte global, historique, politique, institutionnel, voire économique, du séjour avignonnais des papes; cela se révèle indispensable pour comprendre les raisons qui les ont poussés à s'établir en Provence, et surtout à développer une tradition de mécénat qui, les concernant, semble bel et bien être un apport original du XIVe siècle. Pour faire simple, trois forces sont ici en présence: le Pape, l'Empereur romain germanique et le roi de France. Les conflits -- déjà anciens -- entre le Pape et l'Empereur sont plutôt célèbres: rappelons qu'il s'agit de déterminer lequel des deux détient l'autorité politique supérieure; dans la conception théocratique médiévale, le Pape est dépositaire de deux pouvoirs, deux «glaives»: le spirituel et le temporel; mais il délègue ce dernier à l'Empereur, qui est responsable devant lui de la marche des affaires de ce monde; selon cette vision, le Pape a le pouvoir de déposer l'Empereur et d'en nommer un autre. L'Empereur, qui bien souvent ne doit qu'à la force des armes d'avoir obtenu (ou conservé) son pouvoir, sait tout ce que ces efforts lui ont coûté; il n'est pas du tout prêt à reconnaître une telle infériorité face au Souverain pontife. Évidemment, l'enjeu n'est pas uniquement symbolique, mais éminemment politique et économique: il s'agit entre autres de contrôler les ressources des biens de l'Église, qui sont énormes. Leur produit doit-il aller au Pape, dont les religieux sont les subalternes, ou au seigneur féodal, qui étend sa protection militaire à l'ensemble de sa juridiction? Au Xe siècle déjà, l'Empereur avait manoeuvré pour que la nomination du Pape soit de son ressort; les siècles vont passer, mais le conflit va rester toujours vif; autour de l'an 1100, la fameuse «querelle des investitures» remet sur le tapis la question de la prééminence du Sacerdoce ou de l'Empire (en l'occurrence, pour les nominations des évêques allemands); et cette fois, c'est un échec pour l'Empereur. Les siècles suivants voient la continuité de ce conflit; en Italie, les partisans de l'Empereur, ou gibelins, s'opposent aux guelfes, partisans du pouvoir temporel du Pape; les émeutes continuelles et l'insécurité générale sont une des raisons (avec les épidémies de choléra) qui poussent les Papes à ne séjourner qu'une partie du temps à Rome, et à se déplacer souvent dans toute l'Italie; pendant le siècle qui précède leur établissement en Avignon, de 1198 à 1304, Rome ne fut pas leur résidence -- certains d'entre eux n'y étant même jamais entrés de tout leur pontificat!
La vie de Dante Alighieri nous a fait connaître ces fameuses luttes entre guelfes et gibelins, qui faisaient rage de son temps, et dont il eut lui-même à pâtir; tout guelfe qu'il fût, il fut contraint à s'exiler de Florence en 1302, ayant en vain tenté de résister à la tyrannie du Pape Boniface VIII (en tant que guelfe, il lui était pourtant favorable en principe), lequel voulait renforcer sa mainmise sur la cité toscane; après avoir rédigé en exil son chef-d'oeuvre, la Divine Comédie, Dante mourra à Ravenne en 1321, sans avoir revu sa patrie. Les conflits entre le Pape et le roi de France sont plus récents, et sans doute moins connus; il est pourtant probable qu'ils aient joué un rôle plus important encore. La France, pays le plus peuplé d'Europe à cette époque, en est le poids lourd économique. Le roi Philippe le Bel (règne de 1285 à 1314), qu'on a présenté souvent comme le premier «souverain absolu», oeuvre pendant toute sa vie pour renforcer le pouvoir royal central; il est guidé en cela par ses conseillers qui, au gré de leurs lectures grecques et latines, ont retrouvé la notion d'État, et qui cherchent à la mettre à nouveau en pratique; Philippe eut dès lors à combattre les vassaux et seigneurs locaux, à soumettre les villes flamandes jalouses de leurs privilèges, mais aussi à contrôler les ressources des biens de l'Église; c'est au moment où il décide de prélever des impôts également sur les ecclésiastiques qu'éclate un différend violent avec le Pape -- dont une grande partie des revenus provient des mêmes sources. Entre ces deux très fortes personnalités, la situation s'envenime rapidement; le Pape Boniface VIII va jusqu'à décider d'excommunier Philippe le Bel, mais il est victime d'intimidation et même d'agression par un envoyé du roi (attentat d'Anagni, 1303). Le pontife, déjà âgé, meurt un mois plus tard; après le bref intérim de Benoît XI (1303-04), le conclave mit près d'un an à choisir l'archevêque de Bordeaux, Bertrant de Got, pour lui succéder, sous le nom de Clément V. Par quel mécanisme le Sacré Collège, dont les prélats italiens représentaient quand même 15 cardinaux sur 19, choisit-il finalement un candidat français? Sur ce point, les historiens s'interrogent encore; pour certains, Bertrant de Got n'aurait été qu'une pure créature de Philippe le Bel; d'autres doutent que le roi ait eu réellement le pouvoir d'imposer son candidat au collège des cardinaux, et supposent que ces derniers ont cherché spontanément une voie d'apaisement, en jetant leur dévolu sur un prélat qui avait réussi l'exploit peu commun de ne se brouiller avec aucune des parties en présence, et de surcroît proche de la France par ses origines -- bien que, par sa nationalité aquitaine, il fût de fait un sujet du roi d'Angleterre.
Car les tensions ne s'étaient pas éteintes avec la mort de l'autoritaire Boniface VIII; pour Philippe le Bel, l'enjeu -- de taille -- était d'obtenir une condamnation posthume de son ennemi défunt, de manière à acquérir lui-même le statut de sauveur de la Chrétienté, dont il aurait non pas agressé le chef légitime, mais qu'il aurait libérée d'un usurpateur hérétique. Dans ces conditions, le fait de nommer un pape français, le fait que ce dernier séjourne dans un lieu relativement proche du remuant roi français, aurait été conçu comme une mesure appropriée pour sortir de cette impasse tragique, et -- but suprême -- pouvoir lancer une nouvelle croisade. Évoluant sur un terrain périlleux, le nouveau Pape s'entoura de personnes de confiance, qu'il trouva dans sa famille ou dans son pays, acquérant de la sorte une réputation de népotisme qui allait au-delà de tout ce que l'on avait vu jusque-là. Dès la fin de sa première année de pontificat, Clément V nommait sept cardinaux français; ces derniers se retrouvèrent rapidement majoritaires, entraînant comme conséquence la nomination ultérieure de papes exclusivement français, et cela jusqu'à l'éclatement du Schisme en 1378.
Stabilisation et consolidation
Quoi qu'il en soit, Clément V, premier d'une longue série de papes français, ne se rendit pas du tout à Rome. Pendant son règne de neuf ans (1305-1314), il se cantonna au Sud de la France; mais il ne résida que peu en Avignon. C'est son successeur, Jean XXII (1316-1334), élu avec grande difficulté, qui choisit cette ville comme résidence principale. Après une vacance de près de deux ans et une situation de grande tension, proche du schisme, l'installation permanente en Avignon permit de stabiliser et consolider l'institution papale. Parmi les atouts décisifs de cette ville, on pourra citer sa situation stratégique, sur un axe à la fois Nord-Sud et Est-Ouest; la proximité du Comtat Venaissin, qui appartenait déjà à l'Église; l'attractivité économique de la ville -- le fameux pont Saint-Bénézet était le dernier point de passage du fleuve avant la mer; et enfin, sans doute, la proximité relative du Nord de la France, où Philippe le Bel, mort à 46 ans en 1314, venait de léguer le pouvoir à son fils Louis X. En quelques années, la population de la ville explose: elle n'aurait compté que 5'000 à 6'000 habitants avant l'arrivée des Papes, et serait passée progressivement à 40 ou 50'000 personnes au milieu du siècle. Elle devient ainsi la deuxième ville de France après Paris; et la nouvelle enceinte que l'on entreprend de construire dès 1355 n'aura pas moins de 4,3 kilomètres de périmètre. En peu de mots, la métamorphose était complète!...
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(page mise à jour le 5 juillet 2013)