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Les questions ayant trait à la résistance civile et à la désobéissance civile ont fait l’objet d’une abondante littérature depuis quelques années.
Désobéissance civile, désobéissance civique, résistance civile
La notion de désobéissance civile reste attachée en particulier à la vie et l’œuvre du philosophe Henry David Thoreau (1817-1862). Celui-ci, pour protester contre l’esclavage aux Etats-Unis, avait refusé de payer ses impôts et s’était retrouvé emprisonné. Il en tira un petit ouvrage (La Désobéissance civile, 1849) où il justifie philosophiquement la désobéissance à la loi.
Certains auteurs, comme le philosophe Etienne Balibar (notamment dans son article «Etat d’urgence démocratique»1>Publié dans Le Monde du 19 février 1997.) préfèrent parler de «désobéissance civique», plutôt que civile, pour indiquer une désobéissance qui n’est pas le fait d’un acte de conscience individuel, mais plutôt d’une action collective politique.
L’historien Jacques Semelin, auteur entre autres de Sans armes face à Hitler: La résistance civile en Europe (1989) a pour sa part popularisé l’expression «résistance civile». Cette notion désigne toute forme de résistance collective non-violente, qu’elle soit légale ou non. En effet, l’action directe non-violente peut être légale (comme la grève) ou illégale (par exemple un blocage). En réalité, un certain nombre d’actions directes menées par les mouvements sociaux relève plutôt de la résistance civile légale que de la désobéissance civile.
Démocratie et désobéissance civile
Une question discutée durant des siècles par les philosophes porte sur la légitimité de la désobéissance à la loi. Beaucoup, à commencer par Socrate, avaient mis en avant la nécessité de l’obéissance, même lorsque la loi est injuste. La désobéissance à la loi, même injuste, était vue comme un risque de remise en question de l’ordre social, voire de guerre civile.
C’est en particulier à partir du mouvement pour les droits civils, au milieu du XXe siècle, que l’on assiste chez les philosophes contemporains à un renversement de tendance. Plusieurs auteurs comme Hannah Arendt ou John Rawls ont défendu – avec certaines limites – la possibilité de la désobéissance civile. Des auteurs contemporains comme Sandra Laugier et Albert Ogien y ont vu une dimension de nos démocraties actuelles.
Si la désobéissance civile non-violente en démocratie est défendue par divers·es auteur·es, la question de la désobéissance civile violente en revanche suscite plus de réticences. On trouve une telle défense chez le philosophe Stephen D’Arcy qui, dans Le Langage des sans voix (2016), essaie d’établir à quelle condition le recours à la violence peut être légitime en démocratie. Il pose un certain nombre de critères restrictifs.
La question du sabotage.
Ces dernières années, à la suite de l’ouvrage d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline? (2020), on a vu apparaître une discussion plus précise entre non-violence et violence. Les mouvements écologistes, au moins depuis les mouvements antinucléaires des années 1970, ont eu recours à la désobéissance civile non-violente. Néanmoins, il s’agit de savoir si les mouvements écologistes, face à l’urgence climatique, peuvent avoir recours à l’action violente.
En réalité, les termes du débat peuvent être trompeurs. En effet, il semble que ce débat porte plus spécifiquement sur la possibilité de saboter ou de dégrader des biens, et non pas sur l’atteinte physique aux personnes. A vrai dire, lorsqu’on consulte les travaux sur la désobéissance civile non-violente, le sabotage fait partie des modes d’action envisagés.
Ce débat met en lumière la difficulté de délimiter ce que l’on entend par violence. Chacun ne met par le curseur au même endroit. Certain·es considère que les dégradations de biens matériels sont une action violente, tandis que d’autres considèrent qu’on ne peut parler de violence que lorsqu’il y a atteinte aux personnes.
L’efficacité de la non-violence
Un autre point de discussion porte sur l’efficacité de la non-violence, plus particulièrement en contexte de répression violente dans des dictatures. L’activiste Peter Gelderloos a écrit un ouvrage où il argumente l’inefficacité de la non-violence. A l’inverse, à travers une vaste étude comparée, appuyée sur des statistiques, de plusieurs mouvements sociaux, Erica Chenoweth et Maria J. Stephan argumentent l’efficacité de la non-violence.
Dans ce sujet très débattu, on constate que les mouvements ayant mis en œuvre des pratiques violentes ont également été doublés de mouvements non-violents. Le débat porte plus précisément sur l’efficacité de la non-violence lorsqu’elle n’est pas associée à des mouvements d’action plus violents.
Géopolitique de la désobéissance non-violente
On peut enfin constater que dans plusieurs pays du monde se sont développées des formations d’action directes non-violentes dans des contextes de dictature. Le serbe Srdja Popovic, avec son organisation CANVAS [Centre pour les actions et stratégies non violentes appliquées], s’est fait une spécialité de ce genre de formation à travers le monde. Il s’est inspiré à la fois de sa propre expérience en Serbie et des travaux du politologue étasunien Gene Sharp.
Notes
|↑1||>Publié dans Le Monde du 19 février 1997.|
* Sociologue et philosophe, cofondatrice de l’IRESMO, Paris.