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SSR, l'histoire d'un géant
Les opposants à la loi sur la radio et la télévision jugent que la SSR est devenue trop grosse.
Les choses semblaient simples. Le 14 juin, les Suisses devaient se prononcer sur une révision de la loi sur la radio et la télévision (LRTV) prévoyant une modification de la perception de la redevance. La vraie discussion sur le service public de la SSR, elle, devait avoir lieu par la suite. Un rapport sur ses prestations, commandé par la conseillère fédérale Doris Leuthard suite à deux interventions parlementaires, est en effet attendu pour la fin de l'année. Sans oublier la menace que fait peser l'initiative des jeunes PLR et UDC, encore au stade de la récolte des signatures et demandant la suppression de la redevance. Ces questions, toutefois, se sont télescopées. Et le scrutin du 14 juin ressemble toujours plus à un vote sur la SSR et son avenir. Gros plan sur une entreprise dans la tourmente.
Origines
Des sociétés radiophoniques régionales sont créées dans tout le pays dès 1922. Les autorités décident d'y mettre de l'ordre et, en 1931, la Société suisse de radiodiffusion (SSR) est fondée. Elle devient la seule organisation à recevoir une concession pour organiser les programmes radio. Ce monopole va durer jusqu'en 1983. Selon la concession, qui a été étendue par la suite, la SSR doit informer de façon complète la population et lui offrir des programmes culturels et de divertissement. Elle ne poursuit aucun but lucratif. Une péréquation financière est mise en place entre les régions linguistiques pour fournir des prestations égales.
En 1953, la SSR inaugure un premier service expérimental de télévision à Zurich, puis, en 1957, le Conseil fédéral lui octroie une concession TV. Dès 1958, des services télévisés réguliers sont proposés en Suisse alémanique et en Suisse romande. En 1964, le Conseil fédéral autorise la publicité à la TV.
Expansion… et critiques
Les deuxièmes programmes radio apparaissent dans les années 50 et la SSR connaît une première phase d'expansion dès le milieu des années 60. La télévision s'installe en 1972 dans la tour du boulevard Carl-Vogt à Genève. Le personnel augmente. Cette croissance entraîne une crise au début des années 70. «Certaines personnes reprochent à la SSR d'occuper toujours plus d'espace, alors que l'idée d'une institution opaque et bureaucratique prend racine», résume François Vallotton, professeur d'histoire à l'Université de Lausanne. «Ces tensions ont aussi une dimension idéologique, poursuit le coauteur d'un ouvrage sur l'histoire de la SSR. L'UDC et la droite économique torpillent une entreprise jugée trop à gauche.»
Apparition de la concurrence
Révolution en 1983: le Conseil fédéral autorise les radios locales commerciales. La SSR crée ses troisièmes chaînes de radio afin de rajeunir son image. Suivent de nouvelles turbulences dans les années 90. «La Suisse traverse une crise économique sur fond de vague néolibérale, explique François Vallotton. Au sein de la SSR, on entre dans une ère de réformes internes marquées par l'adoption des principes de la nouvelle gestion publique.» Une initiative demandant la privatisation de la SSR est lancée. Elle n'aboutit pas, mais les pressions et l'augmentation des coûts de production débouchent sur des programmes d'économies. Ceux-ci n'empêchent pas le dédoublement des chaînes de télévision dans chaque région. François Vallotton précise que cette mesure est prise après des tentatives vaines de créer une quatrième chaîne qui, elle, aurait été nationale. Elle est aussi liée à l'intensification de la concurrence étrangère.
Nouveaux médias
En 2001, le site tsr.ch est créé, entraînant de nouvelles tensions avec les médias privés. «Si nous voulons des médias de service public, ceux-ci ont certainement besoin d'être présents sur le Net, réagit aujourd'hui le professeur Stephan Russ-Mohl, de l'European Journalism Observatory à Lugano. Mais ils deviennent alors des concurrents directs des médias privés et, avec l'argent de la redevance qu'ils touchent, il y a un danger sérieux que cette compétition soit injuste et mette en danger les privés si les activités en ligne des diffuseurs publics ne sont pas définies plus clairement.»
Dans le même temps, la frontière entre médias se fait plus floue, un nouveau mouvement apparaît: la convergence entre radio et télévision, toujours plus appelées à travailler ensemble. En 2010, une nouvelle unité d'entreprise, Radio Télévision Suisse (RTS), issue du regroupement de la Radio suisse romande et de la Télévision suisse romande, voit le jour.
Un «ogre empâté»?
Aujourd'hui, les reproches pleuvent sur la SSR, surtout en Suisse alémanique. Ses détracteurs critiquent la bureaucratie de l'entreprise, le salaire du directeur (560 000 francs en 2014), un budget qui a triplé depuis 1984, la multiplication des chaînes, le financement garanti protégeant de la concurrence, une définition unilatérale du service public, des programmes de divertissement qui ne convainquent pas… Selon Pierre Bessard, directeur de l'Institut Libéral, il faudrait au contraire développer des abonnements selon les préférences de chacun, la télévision à la demande ou encore le mécénat.
Un «ogre empâté», comme dit le PLR genevois Pierre Kunz? Selon François Vallotton, «si la SSR s'est développée, c'est aussi pour survivre à la concurrence».
Partisan du oui à la LRTV, le conseiller national Roger Nordmann vole au secours de l'institution: «Il faut de tout pour faire un monde! Moi aussi, je trouve certaines émissions moins intéressantes. Mais nous sommes un pays multilingue avec un public aux intérêts divers, et c'est une chance. Sans la redevance, la Suisse romande n'aurait qu'une vague sous-TV régionale.» Et le socialiste vaudois de conclure que le risque, à terme, serait aussi que les matches de football ou de tennis soient payants, ou les films systématiquement interrompus par la publicité.
Régime minceur
La SSR a annoncé qu'elle ne prendrait plus en charge les redevances radio et TV de ses employés. Des négociations sont en cours pour trouver une solution de remplacement, précise l'entreprise. Et, depuis le 1er janvier de cette année, les cadres ne partent plus à la retraite à 62 ans. Le journal Le Temps a aussi révélé que des mesures d'urgence avaient été prises à la RTS. Un plan a été adopté en janvier pour pallier la baisse des revenus publicitaires. But: économiser quelque 6 millions de francs. Ces économies, précise le service de presse, touchent tous les secteurs de l'entreprise. Un plan d'efficience, dénommé «Proper», est déjà actif depuis 2014. Il concerne la production et les efforts de productivité dans le domaine technique. Il devrait permettre d'économiser quelque 3 millions de francs par an. Un autre train de mesures sera engagé dans la seconde partie de cette année. Il concerne les coûts d'infrastructures. Dans ce contexte, l'externalisation de certaines activités est «une solution envisagée dans certains cas, pour autant qu'elle fasse la preuve de son efficience», selon le service de presse de la RTS.
10 juin 2015