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Anna Eynard-Lullin et ses perles, ambassadrices de charme
En 1810, Anna Lullin, sœur du peintre Adolphe Lullin, épouse Jean Gabriel Eynard, banquier fortuné de Gênes, fixé à Genève et à Rolle la même année. En 1814, la jeune Anna accompagne son mari et son oncle Charles Pictet de Rochemont au Congrès de Vienne, participant aux débats diplomatiques intenses au cours desquels se discutèrent l’Europe post-napoléonienne et les prémisses de l’intégration de Genève à la Confédération helvétique. Eynard est alors lieutenant-colonel des milices genevoises et attaché comme secrétaire particulier au service de Charles Pictet de Rochemont et de François d’Ivernois, tous deux délégués de Genève aux Congrès de Paris et de Vienne.
Pour son séjour dans la capitale de l’empire autrichien, Anna a serré dans son coffret à bijoux un collier à trois rangs de perles taillées et facettées en cristal de roche. Le soir, sa robe est garnie d’un délicat ornement de ceinture en ivoire sculpté en bas-relief sur une monture d’or, dont le motif est inspiré des Noces aldobrandines, fresque célèbre de l’époque de l’empereur romain Auguste. La belle jeune femme joue un rôle de premier plan dans la vie mondaine de Vienne, en recevant dans son salon les diplomates influents de l’époque.
De retour à Genève, Eynard se fait bâtir une belle demeure de style florentin (1817-1821), baptisé depuis lors Palais Eynard. Un demi-siècle plus tard, il réalise, dans le proche périmètre, le palais de l’Athénée (1863) qu’il offre bientôt à la Société des Arts.
Élancée et svelte, vêtue de noir, coiffée d’un grand chapeau à la Rembrandt dont la bride forme une ferronnière élégante et dont la généreuse plume est blanche comme ses gants et sa collerette de mousseline, la charmante Anna accueille aujourd’hui encore le visiteur dans son lieu de vie, telle que le peintre Horace Vernet voulut l’évoquer, au milieu du ciel pâle.
La Genève patricienne
Cette présence diaphane, mais posthume, s’impose en 1903, lorsque le Palais Eynard accueille une exposition rétrospective organisée par la Société mutuelle d’artistes et d’amis des beaux-arts: miniatures, parures, colifichets et bibelots féminins s’y exposent dans des mises en scènes suggestives. L’exposition révèle à côté de la Genève somptuaire, rigide, austère, une autre Genève mondaine, luxueuse et belle, patricienne et diplomatique. Ainsi, l’intérieur pétri de luxe et de douceur conçu par Anna Eynard est-il recréé, représentant notamment la simple parure de cristal qu’elle portait au congrès de Vienne. À quelqu’un qui l’interrogeait sur ce simple et modeste collier de pierres inconnues, Anna Eynard-Lullin répondit: «Je porte les pierres de mon pays!» Celle devant qui s’est inclinée l’Europe des empereurs, des souverains et des hommes d’État, rehausse par son choix d’une modeste parure cristalline, le travail anonyme du lapidaire habile qui ponctua son travail d’un fermoir symbolique: deux mains enlacées par le vœu de fidèles attachements.
Références bibliographiques :
Jules Crosnier, A propos de l’Exposition rétrospective: causerie faite le 3 avril 1903 à la Classe des beaux-arts sur Mme Eynard-Lullin et Mme Necker-de Saussure, Impr. Du Journal de Genève, 1903.
Estelle Fallet, Anne Baezner, Parures au quotidien. Bijoux anciens et bibelots précieux du Musée de l’horlogerie et de l’émaillerie de Genève, Genève, Musée d’art et d’histoire, 2007, 135 p.