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A propos de la 11e fête annuelle du Club alpin suisse
( Sion, 22—24 août 1874 ). Par Eugène Rambert.
En 1874, Eug. Rambert préparait son étude magistrale, considérée dès lors comme complète et définitive, sur les Landsgemeinde de la Suisse; en séjour à Schwyz pour y compulser les archives, il interrompit son travail pour se rendre à la fête centrale du Club alpin; puis à la Furka, où il passa quelques jours, et d' où il fit entre autres l' ascension du Galenstock; enfin à Göschenen et à Airolo; d' où le titre de son article, reproduit dans l' édition posthume ( vol. V, Etudes d' histoire nationale ): De Schwyz à Schwyz par Sion. Il vaut la peine de le relire tout entier, en particulier sa description de Gösehenen et des travaux du Gothard; nous en détachons quelques pages — celles qui ont trait à la fête centrale du C.A.S. regrettant seulement de ne pas disposer de plus d' espace. V.
J' aime la fête du Club alpin. De toutes celles dont la belle saison voit défiler le cortège, elle seule m' attire. Elle a ceci de particulier que c' est tout simplement une fête, et qu' on n' y fait point de politique. Quand on y porte le toast à la patrie, on laisse à ce mot son sens naturel. Il signifie le pays que nous aimons, et non la cocarde que nous portons.
Nous avons la politesse de croire que nous sommes tous bons Suisses, dans le Club alpin, et les orateurs y seraient mal venus à distinguer entre des grimpeurs libéraux ou révisionnistes, s' attaquant à la cime patrie, et d' autres grimpeurs attardés sur les pitons du cantonalisme, du particularisme, du doc-trinarisme, du jésuitisme, que sais-je encore? Nous laissons cette éloquence aux tirs fédéraux et à telles autres fêtes prétendues nationales, qui dégénèrent le plus souvent en vastes et pauvres machineries politiques.
0h! l' esprit de parti! Combien vite, s' il en était le maître, il aurait ruiné l' esprit public! Il ne faut pas songer à lutter directement contre lui, en opposant tribune à tribune; car il faudrait, pour dominer sa grosse voix, renoncer, comme lui, à toute modestie; mais il faut lui opposer une résistance en détail et de tous les instants; il faut multiplier à tel point les liens entre Suisses des divers cantons, que la politique des partis, malgré la brutalité de ses grands coups de ciseaux, ne vienne jamais à bout de les trancher. Le Club alpin est un de ces liens, non l' un des moins forts. Il puise sa force dans la nature. C' est la bonne source, car la nature est de moitié dans l' histoire de notre pays. Bien étudié, le rôle de chacun de nos cantons répond par quelques côtés essentiels à sa figure géographique. On dirait une prédestination. La Suisse aussi, prise dans son ensemble, a sa figure géographique, sa prédestination. Elle est née où elle devait naître, et s' est développée dans la mesure où elle devait se développer. Les Alpes, j' entends nos Alpes — car il y a Alpes et Alpes —, sont mieux qu' un berceau pour la Suisse; elles représentent son bon génie; elles ont non seulement entouré sa faiblesse de leur rempart, mais elles l' ont en quelque sorte appelée à la vie, et elles demeurent le symbole de l' idée qui l' a fait naître. Je dois à ces quelques jours passés à Schwyz de l' avoir mieux compris que jamais. Je te l' expliquerai plus en détail un jour ou l' autre. Pour le moment, je suis en route, et il me suffit que tu comprennes ce qui me pousse à interrompre pour une fête des études commencées. Ce voyage de Schwyz à Schwyz, par Sion, a l' air très insensé. Je le trouve très raisonnable. Je vais là-bas comme à un pèlerinage dont le temps est prescrit.
Notre fête n' a pas trompé mon attente dans le point essentiel.
Un clubiste de Sion a pris la parole, au banquet du second jour, aux mayens, pour justifier les Valaisans de ce que, dans la simplicité de leur dévotion, ils plantent des croix sur tous les sommets de leurs montagnes. Il a parlé, avec un excès de modestie; il a cru devoir en appeler à l' indulgence des confédérés. Ainsi font nos petits bergers, disait-il, et ils ne sauraient faire autrement. Quand ils gravissent les sommets voisins de leurs chalets, la première idée qui leur vient est d' y planter une croix, s' il n' y en a pas déjà. C' est la foi du montagnard, qui aime à laisser un monument sur ces lieux voisins du ciel.
Un ecclésiastique protestant lui a répondu qu' il n' était point question d' indulgence. Le sentiment qui fait planter ces croix n' est autre que le sentiment religieux, naturel au cœur de l' homme, apanage de tout chrétien. Quiconque croit en Dieu ne peut que se découvrir devant les monuments que la foi populaire érige sur les montagnes. Les clubistes ne sont point si mécréants, et l'on trouverait parmi eux plus d' un petit berger valaisan.
Un troisième orateur a fait entendre le langage d' une philosophie moins pénétrée de foi. Il a dit que ce n' était pas les croyants, mais les chercheurs, les explorateurs de régions nouvelles, de cimes encore inconnues, qui avaient besoin d' indulgence. Peut-être y a-t-il de la témérité dans leurs entreprises; peut-être n' en rapporteront-ils que fatigues et dégoûts; peut-être ne les verra-t-on pas revenir. Ils vont néanmoins; l' inconnu les tente, comme l' inacces tente celui qui est né avec le génie de la montagne. Il y a une parenté entre eux et les vrais clubistes, et c' est au nom de cette parenté qu' ils demandent à leur tour indulgence et bienveillance.
Voilà donc une fête qui réunissait des catholiques très dévots, des protestants très exacts, et de très libres penseurs. Ils ont parlé les uns et les autres, et au lieu de se dire des injures, selon la mode ancienne et nouvelle, ils ont bu à leur santé réciproque et se sont cordialement serré la main.
Vains discours, dira-t-on, propos en l' air, impressions passagères! Cela est bon pour les mayens de Sion; mais de retour dans la plaine, catholiques, protestants et philosophes seront plus intolérants que jamais. Gare les lendemains de fête!... Peut-être, en effet, y a-t-il eu là-haut, aux mayens, quelque entraînement généreux, dont il faut beaucoup rabattre si l'on ne veut pas être victime d' étranges illusions. Pourquoi le regretter? Ces entraînements, ces moments où l'on vaut mieux que soi, jouent aussi leur rôle dans la vie. De quoi donc est-elle composée, la vie, sinon d' impressions fugitives? Il y en a tant de mauvaises, tant qui nous font tomber au-dessous de nous-mêmes; il faut bien qu' il y en ait, parfois, qui rétablissent l' équilibre.