Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07010.jsonl.gz/96

After the Flood
[…] Sa stylistique à la fois fluide et abrupte est l’expression d’un parti pris face au réel : refus de ranger les choses, de les ordonner en un tout ; affirmation d’un point de vue lacunaire, où le hasard a encore sa place.
[…] Yuan Zheng met bout à bout des fragments de réel. Il ne les superpose pas, il les aligne. Il n’y a en effet aucune verticalité dans son cinéma, qui est horizontalité pure.
After the Flood frappe d’abord par son imprévisibilité. Vous ne savez jamais où son cours vous emmène, vous ricochez d’une séquence à l’autre sans avoir la moindre idée de ce dont sera faite la suivante. Sa stylistique à la fois fluide et abrupte est l’expression d’un parti pris face au réel : refus de ranger les choses, de les ordonner en un tout ; affirmation d’un point de vue lacunaire, où le hasard a encore sa place. Tout cela, bien sûr, est dit de façon encore trop générale. De quoi parlons-nous ? On ne le comprend peut-être pas tout de suite, en tous cas pas dès les premiers plans – Yuan Zheng n’est pas du genre à vous prendre par la main et à multiplier les explications –, mais After the Flood est monté comme un cahier d’observations. D’un autre côté, c’est aussi, à sa manière, un film policier. Résumons-nous : Yuan Zheng compose un carnet d’enquête sur un fleuve et une ville. N’allez pas croire pour autant qu’il dirige l’investigation, ou bien même le film. C’est tout l’inverse : il se laisse diriger, c’est-à-dire égarer, par les matériaux qu’il collecte, tandis que l’enquête, de son côté, avance, mais sans direction. Ou plutôt : l’enquête avance, mais ne progresse pas.
After the Flood débute ainsi : du haut d’un pont, Yuan Zheng filme un étroit cours d’eau qui découpe le paysage urbain. Non seulement étroit, mais sale, le cours d’eau. On dirait des échappées d’égouts. On ne s’en doute pas au premier abord, tant l’on est rongé par la mauvaise habitude de prendre pour immuables les éléments dits naturels, mais ce cours d’eau (qui en réalité descend directement de la montagne qui surplombe la ville) a une histoire. Sur le même pont, un ami du cinéaste la raconte. Elle remonte aux grands aménagements du fleuve Jaune, qui traverse la ville de Lanzhou, entrepris dès les années 1950. Ces travaux ont modifié le visage de la région. Le fleuve a changé de couleur. Ses eaux se sont clarifiées, leur niveau a baissé. Les crues se sont faites de plus en plus rares. La ville, en revanche, s’est agrandie. Elle est devenue mégalopole industrielle. Aujourd’hui encore, elle ne cesse de se transformer à un rythme que personne ne peut suivre. « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel », écrivait Baudelaire. Une intuition similaire anime After the Flood.
Yuan Zheng suit ses ami.e.s à travers leurs quotidiens. Eux.elles qui vivent au bord du fleuve, que conservent-ils de la mémoire des temps passés, lorsque les eaux étaient hautes et que les crues faisaient partie du cours ordinaire des choses ? Tel est le point de départ de l’enquête que le film tente brièvement de mener, avant de s’essayer à d’autres pistes. En effet, à peine la question est-elle posée que Yuan Zheng s’en détourne. Alors que l’ami du cinéaste raconte l’histoire du mince cours d’eau, la caméra panote doucement avant qu’un coup de zoom ne nous rapproche soudain d’un petit garçon. Celui-ci s’ennuie au milieu du terrain vague qui sépare le ruisseau d’un ancien temple tibétain. Un autre homme intervient dans le champ, l’interpelle. Le garçon répond qu’il attend son père. Une bribe d’histoire émerge ainsi d’une portion de réel. Entre-temps, on a presque oublié l’existence du menu cours d’eau. L’enquête s’arrête là.
After the Flood n’offre de repère ni dans le temps ni dans l’espace pour comprendre ce qu’il se passe. Sa structure binaire, fondée sur le passage du noir et blanc à la couleur, ne construit pas de véritable opposition. Dans une partie comme dans l’autre, la texture du quotidien reste la même, lacunaire et insaisissable. Le film partage entièrement la désorientation d’un des protagonistes, qui s’interroge sur la terminologie que l’on emploiera dans le futur pour décrire le présent. À quoi le contemporain, qui avait lui-même pris le relais du moderne, cèdera-t-il la place ? Basculerons-nous bientôt dans l’ère du post-contemporain ? Ou bien le terme trans-contemporain serait-il plus seyant ? Il faut prendre Yuan Zheng à la lettre lorsqu’au cours d’une interview avec Violeta Bava, il affirme n’avoir eu aucune idée de ce qu’il voulait faire avec les images qu’il récoltait. Lui-même, son corps qui tient la caméra, appartient au flou qu’il dépeint.
Serge Daney disait des films de Johan Van der Keuken qu’ils n’étaient pas composés de plans à proprement parler, mais de fragments. Il en est de même d’After the Flood. Yuan Zheng met bout à bout des fragments de réel. Il ne les superpose pas, il les aligne. Il n’y a en effet aucune verticalité dans son cinéma, qui est horizontalité pure. Le cinéaste accorde la même importance à tout ce qu’il filme. Chaque fragment en vaut un autre. Le traumatisme infligé au paysage a été oublié et baigne maintenant dans l’amnésie générale. D’autres histoires ont pris le relais, que personne ne connaît encore et qu’il faudrait raconter, mais comment ? Dans un contexte où l’oubli côtoie l’ignorance, il est impossible de surplomber ce que vous filmez, de prendre de la hauteur, serait-ce même pour tenter de faire le point (à cet égard, la posture du cinéaste filmant le mince cours d’eau du haut d’un pont est ironie pure : le sentiment de maîtrise que donne l’élévation n’est rien d’autre qu’un leurre). Le problème est le même au montage : il n’est envisageable ni d’ordonner vos images en un tout linéaire, ni de vous prêter au jeu de la dialectique. La seule option valable est celle de la juxtaposition. Mises côte à côte, un saut incommensurable menant de l’une à l’autre, les images ne racontent rien que l’arbitraire de leur extraction du réel, pièces d’un puzzle qui n’existe pas, pièces à conviction d’une enquête qui s’est arrêtée dès le début.
Les fragments d’After the Flood sont irrécupérables du point de vue de leur signification. Aucun ne dit par exemple la vérité que les autres cacheraient. Il n’y a tout simplement pas de clé à chercher. Leur valeur est à la fois irréductible et nulle. Irréductible, parce qu’aucun n’extrait les mêmes données du réel. Nulle, parce que tous se valent en tant que fragments. Compris comme ensemble, ils offrent une figuration approximative du déroulement de la vie. Le film bâtit là un motif de résistance. Au pouvoir qui fit autrefois main basse sur le fleuve Jaune pour le drainer, Yuan Zheng oppose la liberté d’un cinéma qui cherche à épouser l’irréductible fuite du temps. Celle-ci n’est toutefois pas vécue sans douleur. Un des amis du cinéaste déclare ne pas souhaiter prendre part à la vie. Il préfère boire du thé et l’observer. Le film interdit ce retrait. Il n’offre pas l’ancrage nécessaire à sa réalisation. Aucune échappée n’est possible, sinon celle de cette matière insaisissable qu’est le temps. À l’horizon de l’expérience proposée par After the Flood, se dessine une belle et vaste question : si le fleuve Jaune s’écoule de l’ouest vers l’est, dans quelle direction s’écoule en revanche le temps qu’il faut à une vie pour passer ?
Text: Emilien Gür
First published: May 05, 2021
After the Flood – Beneath the Kaolan Mountain | Film | Yuan Zheng | CHN 2021 | 54’ | Visions du Réel Nyon 2021