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L'opération Desert Fox constitue un engagement d'ampleur inégalée pour les armes de haute technologie
20 décembre 1998
Lancée le 16 décembre, l'opération militaire conjointe USA/UK curieusement nommée "Renard du désert" a suscité maints débats, par les questions politiques et stratégiques qu'elle soulève. Maintes contestations également.
Sur un plan de pure technique militaire, elle illustre cependant à merveille la conjugaison d'une supériorité technologique toujours croissante à une stricte volonté - ou nécessité - d'éviter toute perte. L'arsenal technologique américain mérite ne serait-ce qu'un survol de son articulation et de son engagement.
Quand l'histoire se répète
Mercredi 16 décembre 1998, 2350 heure locale, Bagdad. Des sirènes d'alerte ont retenti sur la capitale irakienne, suivies peu après par les premiers tirs des canons antiaériens, par les premières explosions illuminant buildings et minarets. Sur les chaînes de télévision, sur Internet, on retrouve aussitôt ces images verdâtres, prises à l'intensificateur de lumière, que viennent rythmer les rafales de traçantes, les déflagrations et les commentaires redondants. L'histoire se répète-t-elle?
L'opération Desert Fox, décidée le matin par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, vient de commencer. Deux groupes aéronavals complets, appuyés par des escadrilles basées à terre, vont y participer; quelque 210 avions de combat, 23 navires et plus de 20'000 hommes seront engagés pendant 4 nuits de frappes aériennes. Avec pour mission d'infliger de lourds dégâts à l'infrastructure militaire et industrielle de Saddam Hussein, tout en atteignant le "zéro perte".
Opération: trois phases principales
D'après les informations disponibles à l'heure actuelle, c'est-à-dire sous caution de renseignements fragmentaires ou de désinformation, l'opération depuis son déclenchement peut être découpée en trois phases principales:
Il est à souligner que ces trois phases ne sont pas exclusives: en cas de "retargeting" (réassignation d'un but après analyse des dommages) ou simplement pour combattre des cibles restant bien protégées (par exemple à Bagdad), les missiles de croisière restent la solution la plus efficace et la moins risquée.
Relevons par ailleurs que l'influence des avions furtifs n'a pu être précisée: si l'engagement de F-117 basés en Arabie Saoudite est probable, les bombardiers lourds B-2 sont parfaitement capables - un exercice l'a démontré - d'attaquer l'Irak à partir de leur base aux Etats-Unis.
En vedette: les missiles de croisière
La vedette incontestée de l'opération Desert Fox est le missile de croisière. Le plus récent d'entre eux, le BGM-109C Tomahawk, constitue dans sa version Block III une arme parfaitement au point: malgré sa vitesse subsonique (800 km/h), sa faible signature radar et sa capacité à évoluer à basse altitude le rendent très difficile à détruire; son système de guidage par relevé du relief, présent dans les versions initiales, a été complété par un système GPS qui assure une probabilité de toucher nettement supérieure aux 85% atteints durant la guerre du Golfe, même dans des secteurs très bien défendus.
Le Tomahawk, qui pèse 1450 kg, emmène une tête explosive de 450 kg ou une cargaison de sous-munitions. Les destroyers Aegis les plus récents, dont 8 exemplaires ont pris part à Desert Fox, transportent chacun 56 missiles. Leur prix unitaire s'élève à 750'000 dollars.
L'autre missile de croisière à très longue portée, l'AGM-86C CALCM (Converted Air-Launched Cruise Missile) est une conversion d'un missile de croisière nucléaire initialement conçu pour le bombardier lourd B-52. Sa dernière version Block I emprunte les systèmes de guidage informatique et GPS du Tomahawk, si bien que leurs performances en terme de précision sont très proches. Pesant 2150 kg, le CALCM transporte à vitesse subsonique une charge de 1360 kg, à une altitude oscillant entre 30 et 150 m; sa portée exacte est classifiée, mais s'élève au moins à 1100 km.
Un seul bombardier B-52H peut emmener 20 CALCM, 6 sous les pylônes de chaque aile et 8 dans une soute à bombe spécialement conçue à cet effet. Chaque missile a initialement coûté 1 million de dollars, et le prix du rétrofittage atteint 150'000 dollars.
Longue portée: HARM et SLAM
Le missile air-sol AGM-84E SLAM (Standoff Land Attack Missile), est un dérivé du missile antinavire Harpoon. Egalement subsonique (855 km/h), il conjugue le GPS à un système de recherche par imagerie infrarouge emprunté au missile air-sol Maverick. Cette arme de conception récente est engagée par le F/A-18 Hornet, mais peut être contrôlée en cours de vol par un autre appareil, par exemple pour l'assignation d'un nouvel objectif. Le SLAM pèse 630 kg et porte une charge de 226 kg. Son prix unitaire est de 720'000 dollars.
En 2001, l'ensemble des SLAM actuels seront convertis en SLAM-ER (Expanded Response), dont la portée dépasse 280 km.
D'une portée de moitié inférieure au SLAM, l'AGM-88 HARM (High speed Anti-Radiation Missile) est toutefois spécifiquement conçu pour la lutte antiradar. Ce missile supersonique (2280 km/h au maximum) est doté d'un autodirecteur utilisant les ondes émises par un radar, même si ce dernier cesse soudain son émission. Un mode automatique est disponible, toute détection entraînant aussitôt le départ du missile. Le HARM, utilisé tant par la Navy, l'Air Force que les Marines, pèse 360 kg; son ogive de 68 kg contient 20,5 kg d'explosif entourés de petits cubes d'acier pouvant réduire en miettes une antenne radar. Chaque exemplaire est devisé à 317'000 dollars.
Majorité de bombes intelligentes
Lors de la guerre du Golfe, les bombes intelligentes - c'est-à-dire guidées - représentaient entre 10 et 15% de l'arsenal engagé, mais ont occasionné plus de 70% des dégâts structurels. Les presque 8 ans séparant Desert Storm de Desert Fox ont vu leur proportion dépasser 50%. Elles procurent davantage de sécurité aux bombardiers grâce à leur capacité "stand-off", puisqu'elles peuvent être larguées à une distance oscillant entre 1,6 et 20 km selon l'altitude de largage.
Basiquement, ces armes intelligentes sont des engins standards sur lesquels sont adaptés des systèmes de guidage. Ces derniers se déclinent en deux types principaux: les engins à guidage laser et les autodirecteurs.
Les premiers, désignés par le nom générique de Paveway, ont été développés dans les années 60; leur principe reste cependant identique: la bombe corrige sa trajectoire à l'aide de son empennage, par rapport à un faisceau laser émis par un avion ou par une équipe au sol. Les furtifs F-117 utilisent essentiellement la GBU-27 Paveway III, modification d'une GBU-24, pesant 950 kg et emmenant à quelque 1000 km/h - par la vitesse du lanceur et la gravité - une charge de 430 kg. Coût unitaire: 55'000 dollars.
Les bombes guidées par autodirecteur comme la GBU-15 évitent le risque que peut constituer le maintien d'un faisceau laser. Conçues au milieu des années 70, elles sont tout aussi précises; leur poids de 1650 kg leur permet de contenir une ogive de 906 kg, contenant respectivement 428 kg (Mk-84 standard) et 242 kg (BLU-109 à pénétration) d'explosif. Leur coût est toutefois considérable: 195'000 dollars pour la version avec guidage par imagerie TV, 300'000 pour celle avec système infrarouge.
Tout neuf: les bombes dotées de GPS
Desert Fox a également vu l'engagement, à des quantités certes marginales, d'armes "stand-off" de nouvelle génération, ayant en commun d'être employées par les 3 services (Air Force, Navy, Marines) et d'utiliser un GPS: JSOW et JDAM.
L'AGM-154A JSOW (Joint Standoff Weapon) est considéré comme un missile, mais est en fait une bombe planante pouvant franchir entre 28 et 75 km selon l'altitude de largage. Compatible avec la quasi-totalité des bombardiers et chasseurs-bombardiers US, testé par la Navy en 1997 avec un taux de succès supérieur à 96%, cet engin a été introduit au milieu de l'année. Pesant 450 kg environ, le JSOW transporte une tête explosive contenant 145 sous-munitions à la fois antiblindage, incendiaires et à fragmentation. Son guidage combine un système de navigation inertiel à un GPS; son prix s'élève à 282'000 dollars. Les versions B (antichar) et C (antinavire) sont prévues pour 2001 et 2002.
Le JDAM (Joint Direct Attack Munition) n'est pas véritablement une nouvelle arme, mais un "upgrade" (chez nous, on dirait KAWEST) des bombes existantes; grâce à son guidage couplé inertiel/GPS, il leur procure un surcroît de précision, notamment lorsque les conditions météorologiques réduisent l'efficacité du guidage laser. Les variantes de 113, 226, 453 et 906 kg sont respectivement désignées GBU-29, 30, 31 et 32. Les premières livraisons ont débuté en mai 1998, alors qu'une première capacité opérationnelle a été atteinte au début de ce mois. Les JDAM peuvent être larguées à 24 km de leur cible. Leur coût unitaire est de 56'000 dollars.
Desert Fox: une opération atypique
L'énoncé de cet arsenal hautement technologique, de même que l'engagement sans précédent de missiles de croisière - 325 Tomahawk, 90 CALCM -, ne doivent pas faire croire que Desert Fox était une opération facile, "presse-bouton": la totalité des 650 engagements s'est faite de nuit, et si la DCA irakienne n'a entraîné aucune perte, la collision survenue début novembre entre deux avions lors de leur appontage sur l'USS Entreprise et le décès des 4 membres d'équipage illustre la difficulté inhérente aux opérations aéronavales.
Il est en revanche certain que Desert Fox constitue une opération atypique, favorisant l'avantage technologique, et dont l'efficacité à terme reste à démontrer. Nombreux sont les analystes pensant que les opérations du XXIe siècle seront semblables, non pas à la guerre du Golfe, mais bien aux combats meurtriers de Tchétchénie pour les affrontements généralisés, et aux sanglantes déconvenues de Restore Hope pour les conflits infraguerriers.
Les GPS ne sont pas près de remplacer la souplesse d'esprit, la capacité d'adaptation et la ténacité de l'élément humain.
Lt Ludovic Monnerat
L'arsenal américain en détail
Sources
Navy Fact File, site USS Carl Winson, Boeing: Missiles Systems & Tactical Weapons, Raytheon TI Missiles Systems, Defense Daily Network, Federation of American Scientists: Military Network Analyse, Lycos Actualité - International, ABC News, CNN Interactive
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