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Citoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.
À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde sensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.
Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.
Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.
Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.