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Portugal — Le Douro ne produit pas que du porto
Berceau du plus célèbre des vins doux mutés à l'alcool, le porto, la vallée du Douro s'oriente désormais vers les rouges secs. L'exemple d'une mutation, avec la Quinta do Crasto. Reportage sur place.
Par Pierre Thomas
Qui boit encore du porto? De la réponse à cette question résulte la profonde transformation de la vallée du Douro. Durant des siècles, la plus vieille appellation d'origine du monde, délimitée au milieu du 18ème siècle par le marquis de Pombal, s'est contentée de faire pousser des raisins, de vinifier des vins, avec un ajout d'alcool le plus pur (et neutre) possible, avant de les expédier en aval, à Villa Nova de Gaia, où des maisons, anglaises, hollandaises ou allemandes, les mûrissaient longuement en fût, pour l'exportation…
En rejoignant l'Europe en 1986, le Portugal a aussi laissé tomber cette obligation de vieillissement du précieux nectar loin de la zone de production. Désormais, les «quinta» (fermes viticoles) peuvent mener le processus conduisant au porto jusqu'à son terme «at home». Voilà qui explique l'émergence d'étiquettes nouvelles, appelées «single quinta», à la fois chez les marques les plus réputées et de domaines plus confidentiels…
Les meilleurs vins rouges du pays
Quinta do Crasto, admirablement placée à mi-chemin de Pinhao et de Peso da Regua, aurait pu continuer à produire du vin pour les grandes marques, comme elle le faisait depuis le 17ème siècle. Mais ses propriétaires, les Roquette, ont préféré, dès 1995, miser sur une reconstitution du vignoble pour donner naissance à des «vins de table», des vins rouges secs. D'emblée, succès: à Londres, les deux millésimes 95 et 96 sont couronnés «meilleurs vins rouges». Plus récemment, un cru d'une seule parcelle, la Vigna da Ponte 2000, a décroché la timbale de «meilleur vin rouge portugais». La Réserve s'impose comme un des meilleurs Douro sur le marché. Et Quinta do Crasto fait partie des domaines qui ont, tout récemment, damé le pion aux meilleurs vins espagnols, dans une dégustation portant sur les meilleurs flacons de la péninsule ibérique.*
Des deux jeunes frères Roquette, Miguel est celui qui s'occupe du marketing. Golden boy, il nous reçoit en toute décontraction dans cette «quinta» plantée sur un éperon, d'où la vue plonge sur le Douro, 300 mètres plus bas. La propriété, de 65 hectares, auxquels vont s'en ajouter 20 autres en reconversion, est classée A. C'est-à-dire qu'elle répond aux meilleurs critères définis au début du XXème siècle déjà: encépagement, forte pente, excellente exposition, schistes, etc.
Ancien et nouveau mondes réunis
Depuis 1995, l'œnologue est Australien: le «flyingwinemaker» Dominic Morris fait le voyage trois fois l'an, aux vendanges, en février, pour juger les jeunes vins, et à fin mai, pour les assemblages. «Il a compris le Douro!», s'exclame Miguel Roquette, «un mélange de l'ancien et du nouveau mondes».
Au premier, les vins rouges secs empruntent des cépages ancestraux. L'amateur peut juger sur pièce: champion de l'assemblage, les producteurs ont désormais la marotte de faire découvrir en vin de cépage les charmes du tourriga nacional — le cépage local le plus prometteur —, du tinta cao — une curiosité, pleine de sève et de caractère — et le tinta roriz — le tempranillo cher aux Espagnols. Trois variétés parmi la centaine recensée dans la vallée du Douro, dont dix-neuf recommandées rien que pour le porto rouge… Pour les meilleurs rouges, le foulage aux pieds par les vendangeurs, trois jours et trois nuits, dans de grands bacs en granit, les «lagares», reste de rigueur. Le nouveau monde, lui, a apporté la maîtrise des températures (les «lagares», revêtus ici de résine, sont ceints de tuyau d'eau en acier…), les cuves inox et les barriques en chêne français ou américain, pour un élevage de trois à dix-huit mois, selon les cuvées.
Le vin, affaire de famille
Fait réjouissant, les jeunes œnologues portugais, formés à Vila Real, gros bourg dominant le Douro, reprennent la main. A Quinta do Crasto le suivi quotidien des vins est, depuis cette année, du ressort d'une talentueuse jeune Galicienne (Espagne voisine), Susana Esteban, transfuge de la Quinta do Côto, domaine pionnier des rouges secs du Douro, et qui signe déjà à la Quinta da Casa Amarela des rouges au fruité et à l'élégance caractéristiques. Au Portugal, le match nord-sud est ouvert. Car l'Alentejo produit de beaux vins rouges aussi, tel l'Esporao. Ca tombe bien: c'est l'oncle de Miguel Roquette qui en est le propriétaire. Et des cousins possèdent la Sogrape (porto Ferreira et rosé Mateus), une des plus grandes entreprises vinicoles du pays. Au Portugal, la viticulture est aussi affaire de grande famille…
Eclairage
La vallée du Douro: une histoire de terrasses
Les vignobles en terrasses font partie des plus belles réalisations humaines. L'UNESCO l'a reconnu, en classant la vallée du Douro et les Cinque Terre (entre Gênes et La Spezia) au patrimoine mondial, fin 2001. La vallée d'Aoste, le Valais et le Dézaley pourraient aussi le revendiquer… L'Union européenne, comme la Confédération suisse et le canton du Valais, indemnisent l'entretien et la reconstruction des murs.
Mais dans la vallée du Douro, les murets de schistes secs ont fait place, au fil des ans, à des marches de terre, les «patamares». Vu d'en haut, le paysage de la vallée portugaise se découpe en strates. Mêlées de garrigues, les antiques petites terrasses d'avant le phylloxéra, qui a ravagé la région au détour du début du XXème siècle. Pour reconstituer le vignoble, on a planté sur des espaces inclinés, soutenus par des murs, cinq à six rangs de vigne, à raison de 6000 pieds à l'hectare. Puis est venue la vogue des vignes moins pentues, avec des lignes de ceps face à la pente, «à l'allemande». Et, enfin, ces dernières années, des talus aménagés au bulldozer, en gradins épousant la courbure du terrain. De par leur largeur, ces «patamares» permettent de passer avec une chenillette. Pour prévenir l'errosion et éviter une lutte entre la vigne et la végétation, les viticulteurs (sur 40'000 ha, 80% cultivent moins d'un hectare…) les arrosent de désherbant… Ils n'ont pas hésité non plus à planter deux rangs de ceps. Mais la sauvegarde du patrimoine oblige désormais à conserver les murs de pierres sèches partout où cela est possible et à ne cultiver qu'une seule ligne sur les «patamares». Ce qu'approuvent les œnologues…
Article paru dans Hôtel+Tourismus Revue, Berne, en avril 2003