Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07145.jsonl.gz/1087

Certains ont critiqué la religiosité de Terrence Malick dans The Tree of Life, mais personnellement, je considère qu'un artiste a le droit de dire ouvertement ce en quoi il croit, qu'on l'ait prouvé scientifiquement ou non. Je ne crois pas que l'agnosticisme soit une philosophie obligatoire.
L'espèce d'œuf de lumière qu'à la fin la mère forme de ses mains, comme s'il s'agissait de la vie même du fils qu'elle chérit, m'a paru sublime, et il eût été à mes yeux dommage qu'il ne fût pas montré. D'aucuns ont en effet estimé que le film aurait dû s'arrêter au moment où le héros franchit la sorte de porte vide qui se dresse sur la plage: le mystère ne doit pas être montré, affirment-ils. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Le vrai problème de l'art est au contraire de parvenir à entrer dans le mystère sans lui faire perdre rien de son essence. L'objet du mystère, à l'origine, était bien d'introduire au divin, et non de laisser l'adepte face à la porte close. Il ne faut pas le confondre avec l'idée qu'en dehors de la matière, on ne peut rien connaître. On peut seulement dire que le mystère est ruiné s'il est ramené à des idées simplistes sur le divin même.
Or, la seule chose claire que Malick énonce est que l'âme ne s'épanouit que par l'amour. Mais il s'agit d'un sentiment, et non d'un système moral. Ce sentiment, la mère l'illustre, mais le mystère n'en est en rien anéanti: Malick ne dit pas que le lien qui unit un fils et une mère est mécaniquement divin. Il s'agit d'abord du lien d'une âme à une autre âme et de la bonté de cette mère, de l'amour qu'elle éprouvait pour ses enfants. Or, le mystère reste entier, de ce sentiment; sa source est inconnue; son essence, obscure. On le vit: on ne le décrète pas.
Au sein du monde de l'âme, le mystère ne peut pas être supprimé parce qu'on en dévoile des parties: étant infini, il contient toujours de nouvelles énigmes. La part qu'on montre introduit au mystère global, au lieu de le déflorer. Le dogmatisme religieux vient de ce qu'on prétend avoir tout dit. Ce n'est pas ce que fait Malick: dans la lumière que tient dans ses mains la mère, il ne montre rien: nul détail n'apparaît. Ni image fabuleuse. Il est resté très sobre.
Trop? Car il a voulu montrer des âmes, et ce sont des gens qui marchent sur une plage grise. Il n'a pas voulu assumer le caractère fabuleux du monde dans lequel les âmes évoluent. Son film montre pourtant des dinosaures: il n'est pas dénué d'effets spéciaux. Il aurait donc aussi pu montrer des âmes dans un endroit lumineux et traversé d'étoiles. Il a joué la carte du réalisme, et cela ne convient pas vraiment à un monde d'âmes. Les sentiments manifestés par les acteurs sont censés suffire, ainsi que la beauté de la mer, mais le propos semble plus merveilleux que l'image, alors.
Les anges, représentés par de simples jeunes filles, ne sont pas non plus très convaincants: même la Walkyrie scintillante de Conan le Barbare, revenant du monde des morts, l'est plus. On peut dire que c'est kitsch; mais à trop rechercher l'élégance, on se prive des possibilités de l'image. Kubrick osait montrer un enfant cosmique cristallin et transparent, à la fin de 2001: l'Odyssée de l'espace. On peut le trouver ridicule, il n'en pas moins impressionnant et, jusqu'au bout, mystérieux. L'éventuelle supériorité de Kubrick ne vient certainement pas de ce que Malick ait donné une réponse fondée sur l'amour universel: au contraire, cela fait entrer dans le mystère bien davantage que le refus de dire quoi que ce soit de clair, sur ce monde enchanté des âmes.