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Le Kiental
Avec 4 illustrations.Par S. Auberf.
Reichenbach... Le train disparaît au prochain contour, se hâtant vers les montagnes, vers le Valais. Le temps est au beau; de légers nuages, poussés par un souffle de bise, filent au-dessus des sommets et, là-bas, la Blümlisalp étale au soleil ses champs de neige. Tandis que la plupart des touristes descendus du train s' entassent dans les autocars postaux pour gagner les stations du Haut-Kiental, nous chargeons prosaïquement nos sacs sur nos épaules et, le piolet à la main prenons la route qui nous conduira plus longuement au but, mais nous permettra de faire connaissance d' une manière combien plus complète de cette intéressante vallée qu' est le Kiental. Voici la vieille auberge de l' Ours de Reichenbach, un monument de l' architecture ancienne, où tout voyageur s' intéressant aux choses du passé ne manquera pas de s' arrêter, ni de jeter un coup d' œil au grand chalet voisin. La montée commence immédiatement; la route carrossable l' escalade en de nombreux lacets, le long desquels les autocars, semblables à des tortues, soufflent et peinent à grand bruit. L' ancien chemin, plus raide, nous amène assez rapidement à Scharnachthal, premier palier de la vallée. Scharnachthal n' est pas un village proprement dit, mais bien une immense agglomération de chalets s' étendant sur toute l' aire cultivable, jusqu' à la limite des forêts. De fort jolis chalets aux fenêtres fleuries, quelque pensions simples et accueillantes, des prés verts, des jardinets bien cultivés. Derrière nous la chaîne du Niesen, telle une scie, allonge à l' occident ses nombreuses croupes et arêtes, tandis que plus à droite on devine de nombreuses sommités de la région d' Adelboden.
La route allonge ses lacets; pas trop large, cette route de montagne, et le croisement des autos avec les autocars postaux met à rude épreuve l' habileté des conducteurs.
A un dernier contour, la Blümlisalp apparaît, profilant ses trois cimes neigeuses sur un ciel sans nuage, un tableau d' une saisissante beauté. La route longe maintenant le ravin creusé par le Kienbach roulant sauvagement les eaux du glacier de la Gamchi. Ce Kienbach jouit d' une particularité rare, en Suisse, c' est un des derniers torrents sur lequel se pratique le flottage du bois. Nous n' avons pu jouir de ce spectacle qui ne se pratique que pendant la période des hautes eaux du printemps.
Nous traversons des forêts, forêts de montagnes, raides comme tout, coupées de bancs rocheux, de ravins profonds, peuplées d' épicéas noueux dont beaucoup témoignent de la rigueur de l' hiver. Voici quelques champs cultivés, quelques mazots, puis tout soudain la silhouette rébarbative de l' Ärmighorn aux rochers fauves apparaît entre deux bouquets de sapins.
Dans un élargissement de la vallée s' étale Kienthal, qui a donné son nom à la vallée. Le caractère de Kienthal est tout différent de celui de Scharnachthal. Les chalets sont resserrés, groupés autour de quelques hôtels.
L' air y est plus vif, plus âpre. Ce village est comme imprégné de cette solennité que donne la haute montagne à ceux qui l' habitent et qui en vivent. Kienthal est cependant fort accueillant, et les nombreux touristes et villégiateurs qui y passent chaque année en gardent tous un chaud souvenir. Notre but est encore lointain, aussi hâtons-nous le pas en regrettant de ne pas disposer de plus de temps pour muser le long de la route, admirer ce bouquet d' arbres accrochés au flanc d' un ravin, jeter un coup d' œil à cette cascade qui semble jaillir de terre ou faire un bout de causette avec le cantonnier à la figure tannée. La route court au travers des prés, des forêts, des pâturages, escalade une rampe et aboutit au cirque de Tschingel. Entouré de parois abruptes, premiers contreforts des chaînes faîtières, ce Tschingel semble sans issue vers l' amont; et cependant, le long de la paroi où gronde le torrent dans le gouffre du Hexenkessel, on a taillé la route qu' escaladent les autocars. Magnifique échantillon de la technique, cette route offre des perspectives superbes à celui qui sait les voir, cascades, chutes d' eau désornées, arbres tordus, fichés au milieu du torrent et combien d' autres merveilles de la nature sauvage. 300 mètres de montée et nous atteignons la vaste région de la Griesalp-Steinenberg. Ici s' arrêtent la route et ses commodités, là commence la vraie montagne, celle des hauts pâturages, des rochers et des glaciers.
Nous ne sommes pas venus au Kiental uniquement pour en parcourir la route, aussi abandonnons-nous volontiers cette dernière pour courir les montagnes voisines qui offrent à toutes les catégories de touristes et d' alpi des courses nombreuses et variées.
Aujourd'hui nous irons à l' Engelalp, vaste alpage dominant Scharnachthal au sud. On l' atteint en deux bonnes heures de marche par un sentier très raide, plutôt un dévaloir. Cet alpage est formé par un plateau horizontal, fait assez rare dans les Alpes, d' où la vue s' étend sur toute la chaîne du Niesen et le Lac de Thoune; au sud, la Blùmlisalp développe son feston neigeux au-dessus des sapins. L' Engelalp se prolonge au sud-ouest par une croupe herbeuse, coupée de couloirs, la Standfluh, cumulant à 2011 m. Ce sommet ne présente aucun intérêt spécial, la vue en étant masquée au sud par le Dreispitz, où nous nous rendrons demain, histoire de voir ce qu' il y a derrière. De la Standfluh, on peut gagner par un sentier assez scabreux la Wetterlatte, sorte de ligne de partage des eaux entre le Kiental et le Suldtal. Cette dernière vallée, ignorée du courant des touristes offre cependant des sites charmants à celui qui sait les « voir » et attirera l' amateur de « coins perdus ».
Le Dreispitz élève sa pyramide centrale à 2523 m. et n' offre aucune difficulté au touriste moyen, tant sur le versant nord, essentiellement pierreux, en partant de la Wetterlatte que sur le versand sud, herbeux celui-là. Il est cependant indiqué de s' en tenir aux pistes tracées, car de nombreux bancs de rochers, coupés de gazons raides, pourraient offrir des difficultés à qui s' y égarerait. La vue du Dreispitz, sans être très vaste, est de celles qui méritent d' être connues; elle embrasse tous les sommets locaux du Kiental, du Gspaltenhorn à la Blümlisalp.
Le versant sud du Dreispitz aboutit au Spiggengrund, vallon profondément encaissé, aboutissant au-dessus de Kienthal. Le torrent en franchit le seuil en une cascade d' une magnifique envolée. Ce Spiggengrund est un vaste monde. Des vallons s' en détachent latéralement, des arêtes rocheuses séparent des gorges profondes, bref un terrain dont l' exploration complète demande du temps et surtout du beau temps. Ces nombreux vallonnements donnent accès à un immense territoire montagneux limité par le triangle Kienthal-Interlaken-Mürren. Territoire assez peu couru, malgré les buts de courses variées qu' il offre aux amateurs, citons: les Schwalmeren, le Hundshorn, le Schilthorn, etc.
Du Spiggengrund enfin, en franchissant la chaîne de 1' Abendberg, on atteindra facilement la région de la Griesalp.
Cet ensemble de chaînes formant le versant est du Kiental, d' une altitude moyenne de 2000—2500 m ., sans comprendre de sommets renommés, ni de glaciers, mérite tout de même d' attirer l' attention des touristes. Chacun y trouvera ce qu' il demande à l' Alpe, des pâturages à la flore multicolore, des rochers rébarbatifs, des points de vue intéressants. Et si le sort le favorise, des troupes de chamois gambadant sur les névés. Le touriste solitaire, celui qui fuit les régions standards, envahies par les foules bruyantes, y sera tout spécialement à son aise.
Le versant ouest du Kiental se présente tout différemment; du Gehrihorn au Hohtürli, flanqué de la belle pyramide de l' Ärmighorn, c' est une longue arête assez facile à suivre. Là, pas ou peu de vallées latérales; du faîte on domine directement les deux vallées du Kiental et de la Kander. Les divers sommets de cette chaîne offrent des buts de course intéressants. Tandis que le Gehrihorn, le Bundstock sont à la portée de tous, l' Ärmighorn par la face est est un morceau réservé aux varappeurs entraînés.
La vraie région alpiniste du Kiental est celle qui s' étend en arrière de la Griesalp où les deux cabanes du Gspaltenhorn et de la Blümlisalp offrent leur hospitalité. Le passage du Hohtürli est si connu qu' il est superflu de nous y arrêter. De la cabane Blümlisalp on pourra entreprendre, selon son entraînement ou ses capacités, l' ascension des divers sommets de la Blümlisalp: Morgenhorn, Weisse Frau, Blümlisalphorn, etc. De ce dernier, la traversée sur la cabane Fründen ne présente pas de difficultés excessives. Le massif de la Blümlisalp est certainement l' un des plus connus et des plus courus de l' Oberland bernois, et l' embouteillage des cabanes le samedi soir qui en résulte engage celui qui le peut à s' y rendre pendant la semaine. Plus tranquille est la contrée de la cabane du Gspaltenhorn que l'on atteint en trois à quatre heures de Griesalp par un sentier fort bien aménagé le long des rapides de la Kiene et de la Gamchialp. De ce dernier endroit la paroi est du Morgenhorn, une des plus difficiles des Alpes suisses, se présente dans sa splendide horreur: glaciers suspendus, roches noires striées, couloirs d' ava. Le glacier de la Gamchi tapisse le fond de la vallée et aboutit à la Gamchilücke au-dessus de laquelle on aperçoit le ciel valaisan. Ce passage donnant accès à la cabane Mutthorn est assez fréquenté. A droite, la montagne sauvage reprend ses droits, l' élégante et tourmentée arête des Rote Zähne, dont les ascensions se comptent encore sur les doigts de la main, aboutit en ressauts successifs au sommet du Gspaltenhorn. Celui-ci se gravit facilement par son arête nord, depuis la Büttlassenlücke. Ascension variée, intéressante, sur du rocher solide et, suivant la saison, une arête de neige ou de glace.
De ces divers sommets la vue est assez semblable et s' étend du Mont Blanc aux Alpes grisonnes. La vue locale sur les Bernoises est de toute beauté.
Une autre ascension, fort recommandable, est celle des Büttlassen. L' ascension par la voie normale, le long de la pente nord-ouest, n' offre aucune difficulté. Des éboulis, des névés en forment les principales caractéristiques, soit qu' on l' entreprenne depuis la Sefinenfurgge ou depuis la Gamchialp. Cette face nord-ouest est coupée de nombreux bancs de rochers et de hauts pâturages, patrie de l' edelweiss et où les chamois se rencontrent nombreux. Une autre voie d' ascension des Büttlassen utilise la face sud, depuis la Büttlassenlücke. Ascension à entreprendre en nombre restreint, la roche est complètement délitée et les chutes de pierre nombreuses.
Avec la Sefinenfurgge, passage très fréquenté conduisant du Kiental à Murren, nous avons achevé le tour d' horizon du Kiental, sans en avoir cité, bien entendu, tous les buts de course et d' excursions.
Le Kiental est une des vallées de nos Alpes qui mérite d' être visitée à fond. Il n' est pas envahi par la foule cosmopolite des grands centres. Chacun y trouvera ce qu' il demande à l' Alpe; l' alpiniste des ascensions de tous les degrés, le touriste et le promeneur des courses et promenades à leur portée, l' amateur de photographie des sujets dignes de la pellicule. Les malades, les surmenés y trouveront la santé et le repos en face des grands espaces et des blancs sommets.
Ce Kiental a trouvé son chantre en la personne de M. Hutzli, pasteur à Reichenbach, qui, par la projection, le film et la parole cherche à faire connaître et aimer un coin de terre qui lui est cher, à tous ceux que la beauté, la rusticité de nos vallées alpestres ainsi que la vie de ses populations ne laissent pas indifférents.