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Le long de l’avenue de Frontenex, à Genève, en ce 31 mai 1953, un cortège de garçons âgés d’une dizaine d’années s’avance. Vêtus d’un costume aux pantalons longs ou courts, ils portent un cierge à la main et, au bras gauche, du côté du cœur, un brassard. D’ici quelques minutes, ils vont rejoindre le cortège des filles, toutes en blanc et coiffées d’un voile vaporeux. Les deux colonnes s’aligneront en parallèle devant l’entrée de l’église Saint-Joseph, à la place des Eaux-Vives, et les enfants gagneront leurs travées, de part et d’autre de la nef, pour la célébration solennelle de leur première communion. A cette époque, en effet, hommes et femmes ne se côtoient pas sur les mêmes bancs mais occupent des places distinctes.
Un peu
plus tôt dans la matinée, les premiers communiants se sont rassemblés dans
leurs locaux de patronage respectifs : les garçons au Cercle de l’Espérance,
à la rue de la Chapelle, et les filles dans leur Foyer, à la rue de la Flèche.
Sous la conduite de leurs abbés , qui les ont préparés à la réception de ce
sacrement, ils se sont mis en rang pour parcourir la distance qui les sépare de
la place des Eaux-Vives sous les yeux émus de leurs familles. Pour la
circonstance, la circulation a été interrompue et même le tram, qui traverse
alors la place, s’est arrêté. C’est qu’un événement de cette importance ne
craint pas de s’afficher dans la rue, au cœur des Eaux-Vives où s’est édifiée en
1869 une église destinée à accueillir des fidèles si nombreux que la construction
d’un nouveau lieu de culte, pendant de Notre-Dame sur la rive gauche, était
devenue indispensable.
En 1958, les deux cortèges existeront toujours, mais garçons et filles seront désormais vêtus d’aubes blanches similaires, fournies par la paroisse. L’égalité vestimentaire sera désormais de mise au pied de l’autel, même si les filles porteront encore un voile. Aujourd’hui, les choses ont quelque peu changé : les voiles se sont envolés, garçons et filles se mélangent joyeusement et ne défilent plus dans l’espace public, en tenant un cierge. ■
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L’exil, même volontaire, incite à voyager léger. Une princesse doit s’encombrer, tout de même, de quelques bagages. Ceux de Marie-José de Savoie, quand elle arrive en Suisse le 8 septembre 1943, tiennent dans un camion, photographié devant l’hôtel Excelsior à Montreux. Elle voyage sous le nom de marquise de San Maurizio. Le 24 juillet, son beau-père le roi Victor-Emmanuel – toujours sur le trône mais complètement largué – a entériné le limogeage de Mussolini par le Grand Conseil fasciste et nommé chef du gouvernement le maréchal Badoglio, qui demande aussitôt l’armistice aux Alliés progressant sur le sol italien. Le 1er octobre, ils occupent Naples, et « une Italie coupée en deux va devoir affronter pendant dix-huit mois les horreurs compliquées de la guerre et de la guerre civile », écrit l’historien Pierre Milza. C’est dans ce contexte difficile que l’épouse du prince héritier d’Italie, Umberto, se réfugie en Suisse avec ses quatre enfants : Maria-Pia, Marie-Gabriella, Vittorio-Emmanuele et Maria-Beatrice.
La princesse repassera le Grand-Saint-Bernard en direction du sud le 1er mai 1945 pour retrouver son mari, promis au trône par l’abdication de son père. Pressent-elle la précarité de ce retour au pays ? C’est en petit équipage qu’elle franchit le col, venue à pied de Bourg-Saint-Pierre avec une équipe de porteurs, photographiée à la pause sur les marches de la cantine de Proz, un bâtiment aujourd’hui disparu. Les retrouvailles avec l’Italie n’auront qu’un temps : un mois plus tard, le peuple transalpin vote la République, et les Savoie reprennent le chemin de l’exil à titre définitif. Marie-José y gagnera le surnom de « reine de mai ». ■
Notre rubrique Témoignages et récits reprend des récits de membres de notreHistoire.ch et des articles rédigés par eux, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015), publié en novembre 2013. Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.
Choc violent des idées : au début des années 1920, la Suisse, comme une vulgaire république bananière, confie à l’armée en lien étroit avec les milices bourgeoises (fascistes) le soin de surveiller les quartiers ouvriers tandis que les évêques suisses condamnent à l’enfer les paroissiens qui rejoindraient une organisation socialiste (1). Etrangement c’est dans ce monde en furie que surgit une solution de sagesse : la coopérative d’habitation, le moyen d’offrir un logement aux familles de travailleurs hors de tout profit capitaliste.
L’histoire s’arrête, un instant, en octobre 1920 à la Maison du peuple de Lausanne. En vedette Léon Nicole, syndicaliste et socialiste, apporte la bonne parole de Genève où vient d’être lancée l’une des premières sociétés coopératives romandes d’habitation. Le public apprécie le principe de solidarité qui autorise des loyers plus bas mais, plus encore, un projet formidable proposé par les jeunes architectes «engagés» Braillard et Martin: une cité jardin de 120 logements ! En regard des taudis urbains, où logent encore la plupart des travailleurs et leurs familles, difficile d’imaginer mieux. C’est d’ailleurs ce modèle que la Société coopérative d’Habitation de Lausanne (SCHL) adopte pour la «campagne» de Prélaz, destinée au logement de 60 familles dont près de la moitié dans 26 maisons familiales en rangées. Les projets de Prélaz à Lausanne, de la campagne d’Aïre à Genève, d’Hirzbrunnen à Zurich, et avec eux des centaines d’autres à travers le pays, témoignent d’un vent nouveau qui souffle alors pour les familles de travailleurs. Certes il leur faut accepter des contraintes nombreuses, entre autres un manque de moyens de transport public, mais c’est le prix à payer pour que leur famille vive mieux.
Une formule heureuse
Retour à Lausanne, quelques mois après la réunion de la Maison du peuple. Pour lancer son projet l’association toute neuve doit réunir 600 souscriptions à 300 francs – à peu près le salaire mensuel d’un compagnon – et elle y parvient en trois mois. Le solde sera fourni par les banques à un taux exorbitant : 7 % ! Bonnes et mauvaises nouvelles tricotent la chronique de ce chantier de Prélaz jusqu’au 15 octobre 1921, date de son inauguration. A Noël 1921 tous les logements sont occupés. L’histoire forte de la coopérative de Lausanne, comme celle de Genève, comme celle des organisations plus petites – l’Association suisse pour l’habitat en recense 225 en Suisse romande – témoigne pour la formule heureuse de la coopérative d’habitation qui répond à une exigence récurrente : le besoin de logements «sociaux » pour des familles de travailleurs disposant de revenus modestes.
Des salles de bain pour les familles ouvrières
Dans les périodes qui suivent, le nombre des bâtiments construits en Suisse par des coopératives d’habitation progresse fortement, passant d’un peu moins de 1500 avant 1919 à près de 6500 jusqu’en 1945, enfin à 9123 entre 1946 et 1960, point culminant du mouvement. Au-delà commence la chute forte des projets de construction pour arriver en l’an 2000 à un peu plus de 1000 logements surgis de terre en une décade. A cette date la statistique suisse indique que 7,10 millions de personnes ont un toit mais que, sur ce total, on ne recense jamais que 330’000 coopérateurs. (…)
A bien regarder on revient de très loin. Dans un petit document marquant ses 75 ans d’existence, la coopérative d’habitation de Montreux indique : «En 1932 nous avons commencé à construire mais notre projet souleva des résistances très fortes parce que nous proposions des logements avec salles de bains pour des familles ouvrières.»
La chronique des débuts du mouvement coopératif d’habitation en Suisse romande fourmille de notations semblables. Cette histoire riche qui a suscité de nombreux ouvrages (2) aligne des faits plutôt rugueux. La société dans laquelle la coopérative d’habitation est née, celle qui a suivi avec le poids des tristes « idéaux » qui dominaient dans les classes dirigeante jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la montée d’une société toujours moins solidaire ont marqué ces cent ans d’existence. Ce constat n’anticipe pas de changements qui pourraient être un peu plus positifs pour le logement social. Comme le répète le proverbe chinois «L’expérience est une lanterne qu’on porte dans le dos. Et qui n’éclaire que le chemin parcouru». Mais rien n’indique que le pouvoir politique à tous les niveaux, particulièrement celui des cantons et des communes à la manœuvre sur ce dossier, veuille libérer plus largement des moyens qui soutiendraient une deuxième jeunesse du logement social. (…)
Selon le principe qui veut qu’un malheur puisse en cacher un autre, le logement social souffre d’un mal irrémissible : le désamour toujours plus marqué pour cette forme d’habitat de ce côté de la Sarine. Le choc des chiffres est sans appel : là où les coopératives d’habitation de Zurich offrent plus d’un logement sur cinq, celles de Genève n’en alignent qu’un sur douze. De toute évidence le sujet est politiquement sans attrait pour la plupart des décideurs romands et le poids d’une administration souvent tatillonne retarde encore les travaux. Il arrive certes qu’une commune dont les magistrats ont compris l’intérêt d’un projet de logement social mette à disposition une parcelle et favorise la mise à disposition de logements à loyer modéré (3). Une belle exception que René Char commente en poète: «il arrive que le réel désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit» ! (…) ■
1. Collectif, Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, vol III, p. 129, Payot, 2004 2. Tant à Genève qu’à Lausanne, l’ouvrage qui marquait les 75 ans de l’institution a été rédigé par des universitaires qualifiés comme historiens 3. Exposé dans Le Temps du 22 mai 2013
Cette photographie montre le bateau Le Léman au débarcadère de Clarens. Au fond de l’image se dresse la Dent de Jaman, en-dessous s’étendent les premières maisons de Vernex qui constitueront plus tard le centre de Montreux. Derrière le mât du bateau, avec deux galeries dotées de stores en tissu, se trouve l’infirmerie de Montreux construite en 1877. L’hôtel Belmont, mis en chantier en 1892, n’existe pas encore. L’absence de toute construction laisse supposer que le cliché a été pris au début des années 1880.
Au premier plan, à gauche, se déploie le quai de Clarens, dont la construction par étape est entamée à la fin des années 1870. Il est décidé que le quai servira de « promenade publique interdite aux chars », signe du développement d’équipements destinés exclusivement aux loisirs. Pour aménager les bords du lac encore faut-il que le niveau des eaux ne soit plus sujet à fortes variations. Cela est rendu possible par un accord trouvé entre les cantons de Genève, Valais et Vaud en 1885. Des retenues d’eau seront réalisées au débouché du lac, à Genève, avec le financement des trois cantons et de la Confédération. Ce projet donne lieu à la construction des Bâtiment des forces motrices, près du pont de la Coulouvrenière, achevé en 1892, et se complète d’un barrage à « rideau » au Pont-de-la-machine. La Ville se voit fournie par la même occasion en eau courante et en énergie électrique grâce à la pression obtenue. Dès le niveau du Léman régulé, toutes les agglomérations environnantes, qui jusqu’alors vivaient les pieds dans l’eau, se dotent de routes de contournement ou de quais, qui offrent un regard continu sur le panorama.
Une fusion pour donner naissance à la CGN
Le Léman qui
apparaît sur l’image a été construit en 1857 par la société Escher-Wyss à
Zurich. En 1873, la compagnie qui le gère fusionne avec celle de L’Helvétie et de L’Aigle pour donner naissance à la Compagnie générale de navigation
(CGN), qui dispose dès lors du monopole du transport de passagers sur le lac.
Rénové en 1876, Le Léman est équipé
d’un pont ouvert à l’avant et à l’arrière permettant aux passagers de profiter
au mieux du paysage.
Clarens pourrait presque être considéré comme à l’origine du tourisme sur l’arc lémanique. En effet, dès la levée du blocus imposée à l’Angleterre par Napoléon, les voyageurs britanniques se précipitent pour visiter « le bosquet de Clarens », décor du roman Julie ou La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1761 et auréolé d’un énorme succès.
Deux jours en diligence de Genève à Vevey
Au début des années 1820, quelques années après les guerres napoléoniennes, un Américain originaire de Boston, Edward Church, qui séjourne à Genève, s’étonne de l’absence de bateaux de transport sur le Léman. Le plan d’eau présente pourtant les conditions les plus favorables. Jusqu’alors, les barques à voiles qui naviguent sur le lac transportent rarement des voyageurs, mais surtout des marchandises. Les personnes passent de préférence par la route. Le trajet en diligence de Genève à Vevey prend alors deux jours, en s’arrêtant une nuit à Nyon, dans des conditions de confort précaire. Le mauvais état de la chaussée fait notamment subir de très pénibles cahots. Church a déjà lancé plusieurs lignes de bateaux à vapeur sur les lacs de Côme et de Constance, sur le Rhône et la Saône. Ce nouveau moyen de transport a été mis au point par un ingénieur, également américain, Robert Fulton. Sa première exploitation commerciale en 1807 sur l’Hudson River, entre New York et Albany, rencontre un succès foudroyant.
Le « Guillaume Tell » ouvre une nouvelle ère
Church s’associe avec François Mathieu, un riche homme d’affaire genevois, pour faire construire un bateau à Bordeaux, Le Guillaume Tell. Celui-ci est inauguré à Genève en 1823 devant une importante foule de curieux. Il est dès lors possible de rallier tous les jours Genève à Ouchy en 6 heures, puis, très rapidement de faire le tour du lac, dans des conditions de confort inédit, sans cahot et au bénéfice d’un chauffage en cas de froid. En raison de leur coût, ces trajets ne s’adressent qu’à une catégorie de personnes privilégiées et demeurent prohibitifs pour de simples ouvriers. Cependant, le succès est immédiat et l’opération s’avère hautement lucrative, suscitant aussitôt d’autres vocations et la création de plusieurs sociétés concurrentes. De là va se développer toute une industrie du tourisme avec la construction de grands hôtels à Lausanne, Vevey et Montreux, ainsi que le lancement de lignes de chemin de fer au départ de Villeneuve, à la conquête des Alpes et de l’Italie. ■