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Vous souvenez-vous de ce que l’on disait de l’Irlande il y a dix, quinze ans? Le «tigre celtique» était alors le chouchou des milieux économiques qui le donnaient en exemple pour dynamiser une économie helvétique qu’ils disaient sinon moribonde, du moins déclinante.
Nous n’évoquons pas le miracle irlandais pour relever qu’il s’est transformé en mirage, mais pour rappeler les débats qui s’en étaient suivis à propos des critères pertinents pour porter une appréciation fondée sur la situation économique d’un pays.
L’un des points ressorti de ces controverses était que le concept de produit intérieur brut (PIB), érigé en norme obligatoire par les organisations internationales que sont le FMI et l’OCDE, n’est probablement pas une référence aussi fiable et adéquate qu’on veut bien le croire. D’abord le PIB ne prend pas en compte l’endettement d’un pays à l’égard de l’étranger (et donc le service de la dette; ce qui valait en particulier pour l’Irlande), respectivement la fortune investie à l’étranger (et donc les revenus qui en résultent; ce qui concerne tout spécialement la Suisse).
Ensuite le PIB considère les variations des cours des monnaies comme des phénomènes monétaires qui sont sans incidence sur la richesse nationale, alors que lesdites variations modifient dans la durée, et même substantiellement dans le cas de la Suisse, les termes de l’échange, autrement dit le pouvoir d’achat d’un pays. D’où le constat que les performances effectives de l’économie suisse seraient nettement mieux saisies par le concept de produit national brut (PNB) que par celui de PIB.
Un troisième argument pourrait être avancé: en dépit des efforts d’uniformisation des concepts statistiques, certains pays (les Etats-Unis en particulier) développent régulièrement de nouvelles méthodes qu’ils intègrent dans leurs calculs de la comptabilité nationale de sorte que les comparaisons internationales peuvent s’en trouver faussées dans des proportions significatives. Sur ce dernier point, des chercheurs du KOF (Centre de recherches conjoncturelles de l’Ecole polytechnique de Zurich) ont montré que si l’on applique aux statistiques helvétiques les mêmes critères que ceux retenus aux Etats-Unis, la productivité de l’économie suisse se rapproche de celle des Etats-Unis (peut-être même la dépasse), alors que ce n’est nullement ce qui ressort des statistiques habituelles diffusées par le FMI ou l’OCDE! Cette thématique avait aussi incité l’ancien directeur du KOF, Bernd Ships, à rédiger un petit texte un peu polémique intitulé Statisticians sometimes do not know exactly what they measure, but they do it always with pleasure (KOF-Analysen, volume 5/2005).
Droit dans ses bottes
Nonobstant ces travaux, l’administration fédérale est restée droite dans ses bottes. Jean-Daniel Gerber, quand il était secrétaire d’Etat à l’économie, avait péremptoirement annoncé qu’au vu de ses (prétendus) piètres résultats en matière de productivité «la Suisse deviendra le pays le plus pauvre d’Europe occidentale dans vingt-cinq ans». Rien que ça! Et le Seco continue de tenir des propos alarmistes sur la faible croissance de la productivité du travail en Suisse. Il a récemment remis une couche dans le cadre du rapport du Conseil fédéral sur la politique de croissance 2012-2015. Rapport qui permet de s’interroger pour la Xe fois sur les «mystères» de la faible productivité du travail en Suisse.
Prévoir un avenir sombre n’a rien d’innocent. En France, on parle des «déclinistes» qui se recrutent à droite et défendent l’application de politiques néolibérales pour engager le «redressement» du pays. Chez nous, nous avons eu les programmes de «revitalisation» de l‘économie dont feu David de Pury fut le héraut. Lui aussi, avec quelques autres «têtes» de l’économie, annonçait des lendemains très sombres… qui devraient d’ailleurs être déjà intervenus si ces prédictions étaient avérées.
Les déclinistes, de France ou d’ailleurs, ont besoin de peindre sur le diable sur la muraille pour faire avancer leurs propositions de réformes de la société. La crise est un impératif catégorique de leur philosophie politique. Si besoin, ils n’hésiteront pas à forcer le trait, voire à fabriquer des crises de toutes pièces. La crise ou les crises sont les leitmotivs des discours de l’UDC et de Christoph Blocher. Que feraient-ils, que diraient-ils sans elles?
Et que dire des économistes du Seco, qui vivent des descriptions de la médiocrité des performances qu’ils croient déceler dans l’économie suisse? Que deviendraient-ils, qu’écriraient-ils si les déficits et insuffisances qu’ils disent identifier n’étaient en réalité que des artefacts statistiques?
En queue de liste
Le rapport gouvernemental sur la politique de croissance comporte ainsi de nombreuses mises en garde qui tournent presque toutes autour de deux concepts: partout où cela est possible, les «règles» des marchés concurrentiels doivent prévaloir et les réformes doivent être conçues pour améliorer la productivité du travail. On laissera de côté (pour aujourd’hui) le premier de ces deux thèmes pour lui préférer le second. Surtout que ce rapport nous assure que «la croissance de la productivité du travail en Suisse a toujours été comparativement basse».
La productivité, dans sa définition standard, est le rapport entre le produit intérieur brut (PIB) et le volume de travail (mesuré en heures travaillées). C’est de cette manière que l’Office fédéral de la statistique la calcule.
L’OFS, pour la période 1992-2010, obtient un taux moyen d’augmentation de la productivité de 1,2%. Le Seco, qui dit s’appuyer sur les calculs de l’OFS, indique lui un taux moyen de 0,9%. Une différence annuelle de 0,3% produit des écarts substantiels lorsqu’elle est cumulée sur des décennies. Mais il y a pire, si l’on ose dire. L’Organisation de coopération et de développement économiques publie chaque semestre, dans le cadre de ses «perspectives économiques», un tableau de l’évolution de la productivité des pays membres. L’avantage des statistiques de l’OCDE est qu’elles sont harmonisées, c’est-à-dire en principe comparables. La Suisse y figure en queue de liste, avec une croissance moyenne de la productivité de 0,7% au cours de ces trente dernières années. Et, sauf erreur de notre part, l’OCDE pointait déjà dans les années 60 et 70 la faible croissance de la productivité du travail. Cela durerait donc depuis un demi-siècle!
Croissance «à la chinoise»
A côté de ce bonnet d’âne, il faut placer les trophées que la Suisse recueille dans la plupart des palmarès décernés par des organisations internationales publiques ou privées. Notre pays compte parmi les têtes de listes en matière de revenu par habitant (avec ou sans parité de pouvoir d’achat) et de compétitivité (classement IMD et WEF par exemple).
Bien évidemment, compétitivité et productivité sont des notions un peu différentes. Mais on voit mal comment une économie peut obtenir des résultats médiocres pendant un demi-siècle pour la seconde et simultanément figurer dans le top mondial pour la première.
C’est ici qu’il faut réintroduire la question de la hausse constante de la valeur extérieure du franc intervenue depuis la fin du système de Bretton Woods il y a quarante ans. Les pouvoirs publics, les entreprises, les ménages doivent payer moins, en monnaie nationale, pour obtenir une même quantité de produits ou de services de l’étranger. Ou, avec une même quantité de monnaie nationale, ils peuvent acquérir toujours plus de produits ou de services de l’étranger. Ce qui équivaut à une hausse du pouvoir d’achat de la Suisse sur le reste du monde. Cette évolution s’est traduite par une transformation majeure de la balance du commerce extérieur. En gros, de 1880 à 1980, cette balance a été structurellement déficitaire (valeur des importations supérieure à celle des exportations). Depuis une trentaine d’années, elle est devenue structurellement excédentaire. Ce qui est un indicateur peu discutable de l’excellente compétitivité de l’économie helvétique.
Bref, la lecture des statistiques officielles incite au pessimisme. Mais l’observation des performances de l’économie invite plutôt à l’optimisme. L’origine de ce grand écart est à rechercher dans les concepts utilisés pour calculer la productivité, mais aussi, en réalité, la valeur ajoutée de l’ensemble de l’économie. Le critère internationalement admis, comme nous l’avons mentionné précédemment, est celui du PIB, qui a été préféré à celui de produit national brut (PNB). Pourtant le second rend mieux compte, du moins dans le cas de la Suisse, de l’évolution effective de la croissance de son économie.
La différence entre les résultats du PIB et du PNB n’est pas anecdotique. Selon les calculs de l’OFS, le PIB recule de 1,9% en 2009 et augmente de 2,8% en 2010. Ce qui donne une hausse annuelle moyenne de 0,45%. Sur la base du PNB, la croissance est de 9,1% en 2009 et de 6,9% en 2010, soit une progression moyenne de 8% par année – un taux de croissance quasi «à la chinoise», qui aide à mieux comprendre la «capacité de résistance» de l’économie suisse à la crise financière de ces dernières années ainsi qu’à la hausse du franc!