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ECONOMIE
Un patron de la banque suisse Ferrier Lullin arrêté à New York
(Genève, 25/01/2006) La justice américaine et le FBI ont annoncé l'arrestation de Martin Tremblay, un Québécois accusé d'avoir blanchi 1 milliard de dollars. L'homme d'affaires dirigeait une maison de courtage aux Bahamas. Il était aussi un "grand patron" de la banque privée genevoise Ferrier Lullin, dont il dirigeait la filiale de Nassau, paradis fiscal des Bahamas
Gilles Labarthe / DATAS
Un milliard de dollars. La somme est grisante. Elle pourrait aussi s'avérer très lourde à porter. La justice américaine et le FBI ont en effet annoncé l'arrestation vendredi à Manhattan de Martin Tremblay, un Québécois de 43 ans accusé de blanchiment à grande échelle. Détenu à New York, l'homme d'affaires devra s'expliquer sur les opérations de sa maison d'investissements Dominion Investments Limited, firme enregistrée aux Bahamas, qu'il dirigeait depuis 1994.
Selon l’acte d’accusation, Tremblay utilisait des comptes appartenant à Dominion Investments pour recevoir en offshore des millions de dollars issus de fraudes financières, de mécanismes d’évasion fiscale et du trafic de drogue. Sa structure de services financiers lui aurait permis d'opérer une vaste série de transactions frauduleuses entre 1998 et décembre 2005. Avec l'aide des complices, et le tout en échange de commissions substantielles. Pour cacher encore davantage l'origine des fonds, l'homme d'affaires avait mis en place de nombreuses compagnies fictives. Martin Tremblay avait aussi plusieurs casquettes: il était entre autres un "big boss" de la banque privée genevoise Ferrier Lullin, dont il dirigeait depuis janvier 2005 la filiale de Nassau, paradis fiscal des Bahamas.
Pour la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis, le FBI et la justice américaine, Martin Tremblay a bel et bien été pris "la main dans le sac": il a été filmé en train d'accepter de blanchir des sommes importantes issues de la vente de drogue. À sa demande, 220'000 dollars ont par la suite été transférés dans des comptes liés à Dominion Investments. S'il est condamné, l'homme risque jusqu'à 20 ans d'emprisonnement et une lourde amende. Mis en accusation devant un tribunal fédéral de Manhattan, Martin Tremblay a d'ores et déjà plaidé "non coupable".
"Tremblay aurait offert toute une gamme de services à ses clients criminels, allant de la simple évasion fiscale à la fraude bancaire, en passant par le blanchiment d'argent", relate ces jours la presse outre-atlantique. La DEA détient plusieurs exemples précis de sommes importantes transférées illégalement, dont 50 millions liés à de l'évasion fiscale, 3 millions issus de la "drogue du viol" (connue sous l'abréviation de GHB) et "des millions dérivés du trafic de la cocaïne et de nombreux procédés de fraude boursière".
Où sont passés tous ces millions de dollars? Le businessman les aurait transférés aux États-Unis, au Canada et "ailleurs dans le monde", croit savoir la DEA. En ce qui concerne le blanchiment d'argent, la fraude fiscale et les transferts illicites, avoir pignon sur rue aux Bahamas est particulièrement avantageux: c'est ce que dénonce depuis des années le mouvement citoyen de taxation des transactions financières ATTAC-Québec. Ce paradis fiscal garantit "un taux d'imposition nul ou insignifiant, le secret bancaire, la confidentialité".
Nassau représente surtout un incroyable microcosme de la haute finance internationale. Toutes les grandes banques canadiennes y sont représentées. Martin Tremblay, "Resident Manager" de Ferrier Lullin Bank & Trust (Bahamas) Limited, a pu caser ses bureaux dans un boîte postale (P.O. Box N-4890) à l'UBS House d'East Bay Street. Les banques suisses sont bien implantées: outre l'UBS, Crédit Suisse, Banque Pictet, Lombard Odier Darier Hentsch Private Bank & Trust Limited, Swiss Financial Services (Bahamas) Ltd se côtoient sur un périmètre grand comme un mouchoir de poche. Toutes ces entités, y compris Dominion Investments, sont dûment enregistrées au Securities Commission of the Bahamas (1), organisme chargé de contrôle et de répression des fraudes, et membres du Bahamas Financial Services Board.
Gilles Labarthe / DATAS
(1) www.scb.gov.bs/registrants.htm
Communiqué de la DEA: www.dea.gov/pubs/pressrel/pr012306.html
(encadré)
Ferrier Lullin suspend son directeur aux Bahamas
Interrogé à Genève, le responsable de communication de Ferrier Lullin, Pascal Pupet, nous confirme "l'arrestation de Monsieur Tremblay ainsi que sa détention préventive dans le cadre de l'enquête en cours sur les allégations de blanchiment d'argent". Pascal Pupet assure la coopération de la banque Ferrier Lullin "avec les différentes autorités concernées depuis que ces faits nous ont été notifiés". La direction de l'établissement genevois a par ailleurs suspendu Martin Tremblay "de toutes ses fonctions avec effet immédiat", en attendant les conclusions de l'enquête fédérale américaine, et "elle se réserve le droit de prendre les mesures appropriées à son encontre si les allégations sont avérées".
Martin Tremblay avait été engagé à la direction de la filiale suisse de Ferrier Lullin à Nassau le 1er janvier 2005, sur la base d'une procédure de recrutement habituelle. Son inculpation serait malvenue pour un établissement qui garantit "des dispositions rigoureuses visant à sanctionner toute activité de blanchiment d'argent d'origine criminelle", selon ses propres services de communication. Contacté à Berne, le porte-parole de l'Office fédéral de la justice, Folco Galli, souligne que la Suisse n'a à ce jour "pas reçu de commission rogatoire" concernant cette affaire.
Gilles Labarthe / DATAS