Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07020.jsonl.gz/697

On entend souvent dire - on lit -, en France, que les valeurs de la République seraient universelles. Or, si on prend l'expression au pied de la lettre, cela revient à dire que la liberté, l'égalité et la fraternité sont la déclinaison sociale de principes constitutifs de l'univers lui-même. Que cela peut-il vouloir dire d'autre? Si l'on veut pas admettre que l'univers a des principes constitutifs se rapportant à la vie morale, pourquoi vouloir que tous les hommes partagent certaines valeurs? Si l'univers n'est que mécanique, est-ce que - selon le climat, la latitude, la longitude, le hasard - on ne doit pas admettre que chaque peuple ait ses valeurs propres? Et en ce cas, l'universel ne devient-il pas une prétention d'empires coloniaux aux velléités arbitraires, et égoïstes?
Mais moi je pense que réellement la liberté, l'égalité et la fraternité renvoient à des principes constitutifs de l'univers. J'en donnerai un exemple tiré du théâtre de Marivaux. Il porte sur l'égalité entre les hommes et les femmes. Dans La Colonie, il affirme que les dieux ont créé l'univers à la fois masculin et féminin et que tout système de lois qui n'intègre pas le pôle féminin en lui est forcément imparfait: que l'homme n'est que la moitié de l'univers. Je crois qu'il a raison.
On l'a oublié, mais la devise de la République est née dans l'esprit de Fénelon: le site électronique du gouvernement l'admet.
Qui était-il? Le réceptacle des derniers feux du mysticisme chrétien en France, a-t-on dit; l'ami et le soutien de Mme Guyon, enfermée à la Bastille par Louis XIV à l'instigation de Bossuet, pendant que lui-même était chassé de Paris et envoyé à Cambrai. Sans forcément le claironner (il ne s'agit pas de cliver la société), il faut l'assumer: la République est née d'une obscure poussée chrétienne mise sous le boisseau - exclue par le catholicisme légal: une sorte de christianisme agissant dans l'inconscient, romantique avant la lettre. Chateaubriand avait pour moi raison de dire que la liberté, l'égalité et la fraternité émanaient du Christ, ainsi qu'il l'a fait à la fin des Mémoires d'outre-tombe.
C'est face au Christ - à Dieu, si on veut - que l'homme est libre dans sa pensée, égal dans ses droits, fraternel dans son cœur: car dans sa pensée il s'affranchit du terrestre, dans ses droits il est lié invisiblement – et magiquement - à la communauté humaine, et dans son cœur il est fils d'un père spirituel - père de tous les hommes: l'âme émane des cieux, disait François de Sales. L'Ode à la Joie de Schiller, mise en musique par Beethoven, en parle aussi. Quel autre sens concret peut avoir l'idée de fraternité?
La littérature révolutionnaire, encore trop rationaliste, n'a pas pleinement vécu les mots de la Devise; le romantisme l'a mieux fait. Victor Hugo, Chateaubriand, Lamartine ont mieux compris ses termes que les philosophes des Lumières. De mon point de vue, ils sont le vrai ressort de la République, précisément parce qu'ils ont su déceler de quelle façon dans le cosmos lui-même les idées de liberté, d'égalité, de fraternité s'inscrivaient. C'est eux qui, dans l'inconscient républicain, ont rendu concrète l'idée d'universalisme. C'est à eux qu'il faut principalement se référer.