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Avec Carla Demierre, on continue. On ne boit pas le thé à l’heure dite, mais on s’installe confortablement, on l’écoute ou on l’a lit, à défaut de partager avec elle et ses invitées un cake au citron dans les vapeurs de parfum de gingembre.
Dans son roman de 1971, L’Avortement : Une histoire romanesque en 1966, Richard Brautigan décrit une bibliothèque inhabituelle dont le but est d’accueillir « les volumes indésirables, lyriques et hantés de l’écriture américaine ». Les manuscrits non publiés arrivent parfois après avoir été refusé par les maisons d’édition mais plus souvent, juste après avoir été écrits. Les auteur·es sont libres de placer leur manuscrit sur n’importe quelle étagère de la bibliothèque. « L’emplacement d’un livre ne fait aucune différence, car personne ne les emprunte jamais et personne ne vient jamais ici pour les lire. Ce n’est pas ce genre de bibliothèque. C’est un autre genre de bibliothèque. »
Il y a dix ans, j’avais entendu dire qu’elle existait vraiment quelque part dans le Vermont, et je m’étais mis en tête d’y déposer un manuscrit. D’après les renseignements que j’avais trouvé, The Brautigan Library avait en effet existé mais se trouvait depuis la fin des années 1990 « temporairement dans un hangar du côté de Burlington ». La collection était constituée de trois-cent-dix-sept manuscrits non publiés. Les textes avaient été déposés entre 1990 et 1996, et leur nombre de départ assez remarquable (144) n’avait fait que décroitre (96 puis 28, 24, 16, 2 et pour finir, 6) pendant les six ou sept années d’activité. Il y a quelques temps, voulant vérifier le nom de la ville en réalisant que j’y étais peut être passée sans m’en rendre compte lors d’un voyage dans le Vermont, j’ai découvert qu’elle était re-née de ses cendres sous une forme virtuelle et j’ai obtenu plus de détails sur son histoire. Un photographe nommé Todd Lockwood a créé la bibliothèque en 1990, encourageant les soumissions de manuscrits non publiés et ouvrant les portes aux visiteurs curieux.
En 2005, incapable d’accueillir tous les dons et manquant de bibliothécaires bénévoles, il a été contraint de fermer les lieux. Les manuscrits ont passé quelques années dans un hangar et en 2010, ils ont été déplacés à Vancouver, Washington, au Clark County Historical Museum, qui présente The Brautigan Library (1) comme une « bibliothèque très publique » consacrée aux écrits des « everyday writers ». Mon traducteur automatique me donne trois résultats : écrivain·e amateur·e, écrivain·e de tous les jours, écrivain·e contemporain·e. Je sens à nouveau que je veux en être même si la collection n’accueille plus les nouveaux manuscrits que sous une forme digitale. Aujourd’hui, The Brautigan Library comprend trois collections : Originale, Numérique et Spéciale. « Les manuscrits de ces collections fournissent des histoires intéressantes et uniques ».
Ils sont catalogués à l’aide du Système Mayonnaise(2) développé spécifiquement pour la bibliothèque. Le classement utilise quinze catégories générales, l’année de soumission et l’ordre d’acquisition dans la catégorie. Par exemple, AMO 1992.005 indique que le manuscrit était le cinquième catalogué en 1992 dans la catégorie Amour. Le Système compte des catégories aussi précise que Famille (FAM) et aussi vague que Tout le reste (TOU). Cette dernière contient des textes portant des titres présageant des lectures intéressantes comme par exemple Poulet de Staline et autres abominations, ou OK, dans l’eau alors ou encore Ah, camper dans le Vermont. Même si le manuscrit que j’aimerais confier à cette bibliothèque raconte l’histoire d’une Famille (FAM), avec de l’Humour (HUM) et ce goût pour l’expérimentation formelle courant dans la Poésie (POE), je devrais me contenter de la catégorie Digital (DIG). Un peu déçue mais pas découragée, j’ai sorti un manuscrit non publié de mon tiroir et contacté le bibliothécaire. L’affaire suit son cours, je vous en reparlerai.
Carla Demierre
1 www.thebrautiganlibrary.org
2 Ce système est nommé d’après le dernier chapitre de La pêche à la truite en Amérique qui se termine, selon le souhait de Richard Brautigan, par le mot Mayonnaise.
* Onze jours après avoir écrit ce texte, le bibliothécaire m’a informée que mon manuscrit avait rejoint le fonds de la Bibliothèque Brautigan. Vous pouvez le consulter à cette adresse : http://www.thebrautiganlibrary.org/dig.html#manuscripts2021
Les podcasts de L’Heure du Thé
Cinq podcasts réalisés par Carla Demierre sont disponibles sur le site internet du Grütli : www.grutli.ch. D’autres viendront bientôt grossir la collection et vous pouvez les retrouver aussi sur Radio Bascule www.radiobascule.ch