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Weisshorn
Ascension par l' arête nord, descente depuis le Grand Gendarme sur le versant nord-est.
Avec S illustrations et Y croquis. ParPar Ernest Rigaud.
Le 30 juillet 1940, le guide Armand Moreillon des Plans-sur-Bexme rejoint à Zinal, où je séjourne depuis huit jours pendant lesquels, à cause du temps très instable, je n' ai pu réussir, comme entraînement, que le Besso par l' arête ouest, avec Rémy Tétaz et un compagnon occasionnel. Cette ascension m' a permis d' étudier à loisir la grande muraille ouest du Weisshorn qui, du Bieshorn, en passant par le Grand Gendarme et le sommet, rejoint le Schallijoch. Cette étude ne fit que fortifier en moi le désir que j' avais de gravir ce sommet. Le 31, nous partons pour Tracuit pour en tenter la grimpée par l' arête nord.
Deux jours avant, soit le 29, deux clubistes lausannois, MM. Domenjoz et Favre, effectuaient la première ascension de l' année par l' arête nord avec traversée sur l' arête est, ceci malgré des conditions de neige très défavorables: neige abondante et de mauvaise qualité, brouillard à la hauteur du Grand Gendarme et froid très intense dans toute la région. Quoique partis très tôt, ils furent repérés sur l' arête vers midi, alors que le Grand Gendarme restait encore à franchir. Il apparaît donc que la marche de cette caravane fut entravée par les mauvaises conditions de la neige et que la fatigue des équipiers devait être proportionnée à l' effort qu' ils avaient dû accomplir jusqu' à ce moment. Peut-être n' étaient pas suffisamment documentés sur le parcours qu' ils devaient suivre et qu' une perte de temps considérable en soit résultée 2 ).
Après une excellente nuit passée sous le toit de la confortable cabane de Tracuit, nous partons à 5 heures. Un départ à pareille heure peut paraître tardif pour une ascension d' une telle envergure. Le gardien, quelque peu surpris, ne manque pas de nous faire part de son étonnement et nous apprend que Rémy Tétaz, guide de Zinal, arrivé tard dans la nuit, est parti avant 3 heures, avec un touriste, pour faire le même parcours que nous.
WEISSHORN.
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D' après une photo de E. Gyger, phot., Adelboden.
Moreillon, en bon Vaudois, lui répond avec son sourire bon enfant: « On a bien le temps. » C' est un principe et il considère que tout départ ultramatinal, qui expose une caravane à se faire frigorifier sur les arêtes en attendant le bon vouloir du soleil, est une erreur. « Avec le jour, dit-il, la marche est plus rapide et le retard apparent est vite rattrapé si la cordée marche bien. C' est le cas avec mon „ vieux monsieur ", qui tient bien le coup. » « Vieux monsieur? » Quelle irrévérenceI Après tout, il a raison, ce cher Armand, puisque son « monsieur » est aussi près des 60 que des 50 ans.
Un coup d' œil jeté sur le chemin que nous avons à parcourir nous montre l' équipe Tétaz déjà bien haut sur le Weisshornjoch. La neige est en excellente condition et l' air très frais. Rapidement le glacier de Tourtemagne est traversé et bientôt, après avoir dépassé la Crête de Millon, nous entreprenons, à notre tour, la grimpée de la pente très raide qui aboutit au col. Les « tricounis » mordent impeccablement et à 7 h. 45, sans crampons et sans avoir eu besoin de tailler, nous émergeons au-dessus de l' ilôt rocheux qui domine le Weisshornjoch.
Le soleil est déjà haut et ses chaudes caresses sont les bienvenues pour ceux qui viennent, malgré l' heure tardive, d' être exposés sur la pente nord aux morsures de la bise. Nos regards se portent immédiatement sur l' arête. Quelle splendeur! Tout est féerie et ruisselle de lumière. Nous restons confondus devant les conceptions du Grand Architecte qui a édifié un aussi puissant amoncellement de blocs aux formes diverses et dont les créneaux et les flèches semblent être un défi adressé au ciel. Quelle besogne aussi, que celle qui nous attend et dont l' évidence ne peut nous être plus clairement démontrée. Armand manifeste son dépit en s' écriant: « Que de neige! ils m' ont changé mon arête! » Le temps de reprendre le souffle tout en sondant du regard les gouffres qui se présentent à gauche et à droite; un examen attentif à la jumelle du trajet qui va être le nôtre; quelques « oui! oui! » résumant les pensées du guide, et c' est le départ.
Heureusement, cette neige qui, si blanche qu' elle fût, assombrissait il y a un instant le visage de Moreillon, est d' une excellente consistance et le fil même de l' arête peut être foulé en toute sécurité. Sécurité relative, car jouer aux danseurs de corde sur cette crête ténue, alors que tout écart pourrait conduire très bas, demande beaucoup d' attention pour ceux qui participent à cette joute entre ciel et terre.
Les conditions atmosphériques sont merveilleuses et l' allure s' en ressent. Rapidement, nous atteignons les premiers rochers qui se terminent par un brusque ressaut d' une vingtaine de mètres, dont la descente n' est pas trop difficile et s' effectue par des prises solides. Neige abondante et glace au fond de l' entaille, puis remontée sur la crête par des rochers faciles.
Nous évitons de gravir entièrement le deuxième gendarme en prenant, par la face est, une vire recouverte de neige qui nous conduit à la deuxième encoche.
Moreillon, alors que je m' apprête à remonter sur la paroi opposée, estime que le moment est venu de me faire une surprise et propose de prendre un second petit déjeuner. « Je veux vous conduire à ma salle à manger, dit-il, laquelle n' est connue que de ceux que j' ai eu le plaisir d' accompagner ici. » Une vingtaine de pas en plongée sur la face est, en direction du gouffre profond qui s' ouvre à mes pieds, une traversée horizontale dans la neige durcie, et c' est l' atterrissage sur une superbe vire en encorbellement, comme on en rencontre si souvent aux Aiguilles de Chamonix. Véritable nid d' aigle, niche douillette que cette « salle à manger », fort propice à un bivouac tant elle est spacieuse et confortable.
Picotin approprié aux efforts fournis par cette laborieuse chevauchée; prise de photographies; contemplation infinie de la grande muraille des Mischabel qui nous fait face et qui nous rappelle de si bons souvenirs; délicieux farniente sous les rayons bienfaisants d' un soleil irradiant les masses neigeuses qui nous entourent et sous un ciel intensément bleu; substantielles indications de mon guide, communicatif comme il l' est toujours lorsque les « choses » vont bien, et c' est la fin d' une bonne heure de détente vécue dans le confort inégalable de la « salle à manger Moreillon ».
Reprise de l' ascension, après avoir rejoint le faîte, par l' assaut des trois tours grises qui suppriment toute vue sur la suite de l' arête, monolithes dont nous forçons le passage avec aisance, et ensuite c' est l' arrivée devant le Grand Gendarme. Une profonde brèche nous sépare de ce monstre à face de gorille, coiffé d' un véritable képi de gendarme genevois. Son effarant aspect me convainc aisément qu' une fois ce Goliath vaincu, nous aurons dans notre poche la clé de l' ascension. Toutefois, il ne faut pas oublier que cette clé est accrochée à 4334 mètres.
Armand jette un coup d' œil sur le passage habituel qui, par les dalles difficiles et dangereuses de la face est, lesquelles sont entièrement recouvertes d' une neige traîtresse, conduit à l' arête de neige terminale. Une grimace prolongée, un haussement d' épaules significatif, un long regard accordé au surplomb qui nous domine et mon bon Vaudois de dire: « Eh bien! Monsieur Ernest, cette fois c' est le „ moindre ". Il va falloir que le „ Vieux " en mette un coup, car c' est vers le ciel que vont converger nos efforts. C' est relativement simple: il s' agit de faire comme les mouches. » Après ces paroles éloquentes et après avoir dépose son sac dans une faille avec les piolets, le voici qui s' attaque sans plus tarder au surplomb. Attention, Ernest! me dis-je, c' est le moment d' ouvrir l' œil et de tendre tes nerfs en vue de parer à une chute possible. Petit à petit, l' athlète aux biceps presque aussi gros que mes cuisses, se hisse; ses pieds disparaissent dans les airs et seul le grincement de ses « tricounis » m' indique que la progression continue, ce que confirme aussi le déroulement de la corde. Après un temps d' arrêt, appel; sac et piolets suivent la même voie, avec tendance, cependant, à faire pendule de l' autre côté du surplomb, ce qui est une précieuse indication sur ce qu' il ne me faudra pas faire. Puis c' est mon tour.
Un premier essai infructueux m' engage à mieux examiner le passage pour repérer les prises. Rares, très rares et distantes, tel est le résultat de mes investigations. C' est la varappe par adhérence. La corde se tend, mais elle se tend beaucoup trop, à mon avis, et une bordée d' invectives est adressée à celui qui veut gâcher un aussi beau travail; un relâchement de la corde, puis c' est l' arrivée en beauté à côté du « professionnel » qui félicite le « Vieux » de l' effort accompli. Le temps de laisser calmer le tic-tac de mon cœur et nous continuons la grimpée de notre escalier. D' autres rétablissements plus modestes suivent, puis c' est la calotte terminale qu' il s' agit de franchir en étant suspendu sur le gouffre de la face nord: drôle, très drôle. Enfin, atterrissage sur le képi du colosse.
La clé est dans ma poche! Mon arrivée est accueillie par une poignée de main de Remy Tétaz, lequel, en homme pressé d' atteindre Zinal pour y fêter le ler août, a déjà entrepris la descente.
Après quelques pas dans la face sud du Gendarme, nous aboutissons au collet qui marque la reprise de l' arête de neige qui conduit au sommet. Un regard accordé à nos montres résume la situation et témoigne de la valeur de l' obstacle qui nous a demandé un tel déploiement de forces. Il est 12 h. 15.
La suite de l' ascension est continuée à une cadence ralentie par l' effort précédent et aussi par l' altitude. Ce n' est plus qu' un amusant jeu de suivre scrupuleusement la dentelle qui festonne notre voie aérienne et, à 13 h. 45, nous sommes au sommet du cône le plus parfait qui existe dans les Alpes.
Effusion de deux êtres dont les efforts, longtemps, très longtemps, ont tendu vers ce but suprême. Satisfaction intense de la réussite de l' entreprise, en même temps que, pour le « Vieux », éclosion d' une petite pointe d' orgueil haut place, c' est bien le cas de le dire.
Puis, contemplation de l' immense panorama où trois monarques, seulement, dominent notre piédestal. Vraiment féerique est la vue de tant de glaciers et de cimes étincelantes, au milieu desquelles beaucoup de vieilles amies, visitées jadis, font les belles pour attirer notre attention. Longtemps nos yeux suivent les lignes sinueuses de toutes ces arêtes et de ces flèches dont nous admirons la hardiesse et la structure.
L' arête est de notre sommet retient longuement nos investigations. Des pas, ceux de MM. Domenjoz et Favre, pointillent la fine crête cornichée qui s' enfonce vers la vallée de Saint-Nicolas. Puis ces traces abandonnent l' arête et se dirigent vers un couloir dont une courbe et une proéminence nous empêchent de voir la majeure partie. Pas de traces à la sortie de ce couloir, quelque cinq cents mètres plus bas, de même que sur le Schalligletscher et autour de la cabane, dont les fenêtres sont closes.
Longuement, au moyen de jumelles, chacun à notre tour, nous examinons l' itinéraire suivi par la caravane lausannoise, nous efforçant d' en découvrir l' aboutissement. Moreillon, qui a parcouru très souvent cette voie, est visiblement préoccupé et ne parvient pas à comprendre pourquoi l' arête a été abandonnée à cet endroit, alors que tous les gendarmes étaient encore à franchir.
« C' étaient cependant des alpinistes entraînés », dit Armand, après un nouvel examen. Cette remarque et l' emploi du passé en disent long; je comprends que mon compagnon, tout comme moi, a entrevu l' atroce vérité 1 ).
Longtemps encore, nous admirons les glaciers et les sommets qui nous environnent, et à 15 heures nous envisageons de reprendre la descente. Quelle arête prenons-nous, demande Armand? Je reste perplexe, regarde l' arête est, et ma réponse tarde à venir. Subitement, cette voie m' est devenue hostile. Je suis sorti de mon embarras par mon compagnon qui me propose de revenir par l' arête que nous venons de gravir, en l' abandonnant toutefois au collet du Grand Gendarme pour opérer une descente directe sur la face est et le Biesgletscher, avec retour à Tracuit par l' arête nord-est du Bieshorn.
Cette proposition étant adoptée, le retour est sans histoire jusqu' au collet. Puis, devant la déclivité ahurissante de la pente qui s' offre à mes regards, je demande à mon guide si cet itinéraire a déjà été utilisé. « Pas que je sache, mais je suis certain d' aboutir, avec vous, sur le glacier dans de bonnes conditions », est sa réponse.
Devant une telle assurance et parce qu' une assurance formelle d' Armand est indiscutable, aucune hésitation ne subsiste en moi; la descente est entreprise sans crampons et à bonne allure, interrompue fréquemment, cependant, par la présence de crevasses ou de murs de séracs qui barrent le passage. Un seul de ces derniers nous oblige à un assez long crochet à droite, pour contraindre finalement Armand à prendre la tête de la cordée et à tailler une série de prises pour les mains et des marches pour nous aider à atteindre un couloir qui nous conduit sur une pente plus propice. C' est là le seul passage un peu « osé » de l' entreprise et, l' habitude étant acquise, le reste de cette pente, caractérisée par une raideur constante, est enlevé avec brio après que nous ayons effectué la traversée de la rimaye très facile. Il est 17 h. 30 lorsque nous abordons le plateau supérieur du glacier.
Durant cette longue descente d' environ 500 mètres, pas une pierre ne tomba alors que, pour une bonne partie du trajet, toute la masse du Grand Gendarme nous dominait. L' absence de vent sur les hauteurs est certainement la cause de cette abstention totale des munitions dont l' arête faîtière est abondamment pourvue. Même les séracs se sont montrés d' une sagesse inaccoutumée et la neige d' une qualité merveilleuse. Toutes conditions qui doivent être assez rares dans une telle région.
La traversée du plateau supérieur du Biesgletscher ainsi que la première partie de la pente de neige aboutissant à l' arête est du Bieshorn, qu' il s' agit pour nous de remonter dans sa majeure partie, est un long calvaire par suite de la transformation subite de la neige en un affreux carton. Par contre, la crête rejointe et le danger réapparaissant avec les corniches, l' intérêt reprend le dessus; à 20 h. 30 nous passons au Bieshorn ( ancienne Pointe Burnaby ), étant encore en bonne forme et après avoir récupéré 400 m. d' altitude.
L' enchantement de cette longue journée du 1er août atteint son point culminant au cours de cette belle soirée — la première qu' il m' est donné de passer à 4000 m. Le soleil, comme à regret, disparaît derrière la ligne horizontale du Jura, dans une orgie de couleurs merveilleuses par leur intensité, faites d' or, de rouge, d' orange, de jaune, de bleu et de vert, le tout souligné par les neiges que nous foulons et par le sombre des vallées déjà plongées dans l' obscu. Seul, dans tout ce grand ciel, un petit nuage semble être un second astre de feu sur la ligne d' horizon, aux confins de la France, tandis que, sur l' Italie, une grande bande violacée marque l' infini.
Puis, comme si tout cela n' était pas suffisant, un à un les feux du 1er août s' allument sur les hauts alpages et dans les vallées, ajoutant leurs étoiles scintillantes à celles qui, au ciel, brillent d' un éclat sans pareil, ce qui donne l' illusion d' habiter un monde où deux ciels s' opposent. Et tout là-bas, près du Léman, un grand feu est visible sur le Pic Chaussy, feu allumé par les collègues de la section du même nom. Sans aucun doute, la mélodie du cantique suisse, entonnée sur des sommets aussi distants l' un de l' autre, se rejoignit à travers l' éther pour célébrer cette belle patrie qu' est la nôtre.
Lentement et à regret, après avoir vidé un minuscule flacon de rhum, celui des grandes circonstances, la descente reprend, dans l' obscurité, sur les névés faciles qui nous conduisent à Tracuit, non sans être gratifiés, au passage, d' un nouvel embrasement général attribuable, je pense, au minuscule nuage de pourpre observé sur la ligne d' horizon.
Comblés par la nature, à 22 h. 30, nous faisons notre entrée dans la cabane dont le gardien, inquiet, ne nous attendait plus et s' apprêtait à des- cendre à l' aube pour alerter Zinal. La cause de cette alarme résidait dans le fait que nous avions disparu derrière le Grand Gendarme et que, depuis, nous ne reparûmes plus.
Une bouteille pour fêter la victoire, et ainsi se termina ce 1er août vécu presque dans l' irréel et dont le souvenir n' est pas près de s' effacer de ma mémoire.