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Dans un article paru sur le site alencontre.org, Paul O’Connell écrit de façon critique: «On entend souvent dire dans certains secteurs de la gauche européenne que même si l’Union européenne (UE) est imparfaite, il est important d’y rester et de la réformer pour faire avancer la cause de l’internationalisme» (1). Ce propos renvoie à ce qu’en logique on appelle un faux dilemme, qui donne seulement deux possibilités de choix qui devraient forcer l’interlocuteur à opter pour celle qu’on attend de lui. Ainsi il faudrait être un progressiste ouvert au monde comme Obama ou Macron, pour éviter d’être un nationaliste préfasciste comme Salvini ou Orban. Mais nous ne voulons pas que l’adversaire nous dicte les termes du débat. Ce rapprochement entre internationalisme et supranationalité invite donc à une brève réflexion sur l’internationalisme. Si l’on s’en tient d’abord au niveau linguistique, on doit considérer que le concept d’«internationalisme» implique l’existence de plusieurs nations entretenant entre elles des relations, comme les concepts d’«inter-parti» ou d’«interculturel» impliquent l’existence de plusieurs partis ou de plusieurs cultures.
Il faut assurément replacer cette notion dans le cadre qui l’a vu naître, le XIXe siècle, où les Etats-nations se multipliaient et devenaient de plus en plus la norme des institutions politiques gouvernant les pays. Si l’on se reporte à l’histoire, il faut voir aussi que le mouvement progressiste du XXe siècle a cultivé un internationalisme qui ne visait pas la suppression des frontières nationales (même si dans certains cas il y eut création d’Etats fédéraux multinationaux): les socialistes ont d’ordinaire soutenu le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le bloc de l’Est était constitué d’Etats nationaux juridiquement souverains et le mouvement de décolonisation conduisit à l’institution d’une quantité de nouveaux Etats nationaux indépendants. Il est pourtant indéniable que la défense progressiste internationaliste des Etats-nations n’a jamais été la même que celle des nationalistes (qui ont souvent de nouveau le vent en poupe).
D’abord l’internationalisme n’a jamais approuvé le fondement mythologique des nations dans une race, une ethnie, une religion, une langue ou une culture, fantasmes de tous les mouvements fascistes ou populistes de droite. Ces visions fantaisistes sont contredites par toutes les données historiques, qui montrent clairement que les peuples, par le passé, se sont toujours mêlés suite à des guerres ou des migrations et que leurs cultures, en perpétuelle évolution, se sont toujours mélangées (il n’y a jamais eu d’«essences» française ou anglaise pour servir de noyaux aux nations française ou anglaise).
Ensuite, si l’internationalisme peut adhérer à la conception de la nation issue de la Révolution française selon laquelle elle se fonde sur une décision démocratique de vivre ensemble (2), il ne partage pourtant pas la naïveté de penser que dans des sociétés de classes, la nation puisse rassembler directement sous le même drapeau les exploiteurs et les exploités.
Dans ce sens, l’internationalisme est bien le dépassement des nations prétendant unir toutes les classes (les bourgeoisies envoyant par exemple contre leurs intérêts les ouvriers au front pour accroître leurs profits) en faveur d’une solidarité des exploités de toutes les nations pour contrer la solidarité existant entre les possédants (qui devient de plus en plus forte à l’ère de la globalisation). C’est ainsi que l’internationalisme transcende les frontières en associant des exploités du monde entier à travers de constantes collaborations entre partis, syndicats et associations en tous genres. Mais cet internationalisme ne signifie pas que le projet d’Etats nationaux démocratiques contrôlés par leur peuple et non par leurs élites doive être abandonné.
La victoire des exploités du monde entier n’entraînera pas forcément la disparition des nations souveraines au profit d’ensembles supranationaux ou d’un très hypothétique gouvernement mondial. Sans l’ombre d’un doute, l’internationalisme ne sacralise pas la nation comme le font les nationalistes. L’internationalisme peut, selon les circonstances, opter pour divers types d’organisation de la société, en fonction du potentiel de progrès et de libération qu’ils renferment.
Pour des internationalistes dont l’objectif est l’émancipation la plus large et la plus égale possible de tous les êtres humains quel que soit le territoire où ils vivent, il y aura certainement des occasions où dépasser les frontières nationales existantes d’une manière plus ou moins étendue sera la méthode à suivre. Mais il se trouvera aussi des cas (sans doute nombreux) où la transformation démocratique et sociale de la société ne pourra se réaliser que dans les limites d’un Etat qualifié de national, qu’on privilégiera surtout pour des raisons pragmatiques, et qui permettra le contrôle de la monnaie, de la production, des échanges, de la sécurité sociale et des services publics dans l’intérêt de ses résident-e-s.
Dans la période actuelle, il faut bien admettre que toutes les institutions supranationales (UE, FMI, OMC) ont été mises en place par les pays capitalistes les plus riches, au profit des banques et des multinationales. elles fonctionnent essentiellement au profit de la classe capitaliste mondialiste. La prise de contrôle démocratique de ces institutions est pour l’heure (et sans doute pour assez longtemps) impensable.
Si l’on veut renouer avec le progrès social, seuls les Etats-nations libérés des carcans supranationaux peuvent jouer un rôle, avec la possibilité de constituer entre eux des alliances internationales pour que s’exerce une solidarité nécessaire. La question de savoir si, par la suite, il sera préférable de dépasser les nations dans des structures supranationales progressistes ou si, pour des raisons démocratiques et de commodité, il sera préférable de conserver des nations réconciliées coopérant dans un système international solidaire appartient à un futur dont nous n’avons pas l’idée (à condition bien sûr qu’il nous reste un futur).
Il semble donc évident qu’internationalisme et supranationalité ne sont aucunement liés. Et s’il est clair que l’internationalisme s’oppose au nationalisme comme fiction communautaire favorisant la soumission au capital, il ne vise pas nécessairement (et souvent nullement) la suppression d’Etats-nations démocratiques au service de tou-te-s leurs citoyen-ne-s (il suffit de penser à ce qu’aurait pu réaliser Syriza si la Grèce n’avait pas subi l’étranglement de l’UE). L’article mentionné au début cite à ce propos Samir Amin relevant que «l’Etat-nation «reste le (lieu) où se déroulent les luttes décisives qui transforment le monde». Le Manifeste du Parti communiste disait aussi: «Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national…» (3).
1 «Leur internationalisme et le nôtre», 3 mars 2019, sur: https://alencontre.org/debats/debat-leur-internationalisme-et-le-notre.html
2 voir l’affirmation de Renan: «(Une nation) suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune» (Qu’est-ce qu’une nation?, Flammarion, 2011, coll. Champs-classiques, p. 75).
3 Union Générale d’Editions, coll. 10-18, p. 42.