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Au plus fort de la bataille de Stalingrad, les lignes de deux armées étaient tellement proches que, pour se protéger des bombardements, Russes et Allemands se réfugiaient parfois dans la même tranchée avant de retourner chacun de leur côté pour reprendre le combat. Cette scène surréaliste est décrite par l'écrivain Vasily Grossman auquel l'historienne américaine d'origine russe, Alexandra Popoff, a consacré une superbe biographie, qui jette une lumière crue sur le "Siècle soviétique" (1).
Correspondant de guerre pour l'Etoile Rouge, l'organe de l'armée soviétique qu'il suivit jusqu'à Berlin, Grossman, plutôt que de célébrer les exploits des généraux qui, loin du front, n'hésitaient pas à sacrifier des milliers d'hommes pour leur plus grande gloire, s'intéressait surtout au sort des simples soldats, happés par l'horreur des combats, hantés par la présence constante de la mort, mais à l'héroïsme et à l'esprit de sacrifice indomptables, les véritables vainqueurs de la "Grande Guerre patriotique".
L'Enfer de Treblinka
A la différence de son confrère et ami Illya Ehrenburg, pour qui le seul bon Allemand était un Allemand mort, Grossman entendait distinguer des hauts gradés nazis le simple troufion de la Wehrmacht, soumis au même sort tragique que ses homologues russes. Une conviction fortement ébranlée par la découverte, en janvier 1945, des camps d'extermination libérés par l'Armée rouge. Il en résulta un texte bouleversant sur L'Eenfer de Treblinka - où périrent 700.000 de ses coreligionnaires juifs - qui constitua une pièce de conviction majeure au procès de Nuremberg.
Mais, comme le démontre sa biographe, Grossman fut avant tout l'un des plus grands écrivains russes du XXe siècle, à l'égal d'un Pasternak ou d'un Soljenitsyne. Il naquit en 1905 à Berdichev, une petite ville aux confins de l'Ukraine et de la Pologne. A l'âge de 5 ans, il accompagna sa mère à Genève où il acquit une bonne connaissance du français. Adolescent, il s'enthousiasma pour la révolution bolchévique - avec une préférence pour Trotski - sous l'influence de son père qui, toute sa vie durant, fut son inspirateur et son conseiller,.
La terreur stalinienne
Cette heureuse harmonie familiale compensait les frustrations d'une œuvre d'écrivain constamment perturbée par la censure. Témoin privilégié de la collectivisation des terres en Ukraine qui entraîna des millions de morts de faim, Grossman perdit vite ses illusions révolutionnaires, confronté à la terreur du totalitarisme stalinien. Vinrent ensuite les purges de la fin des années 30 avec la liquidation de l'élite politique et culturelle de l'URSS, à commencer par les bolchéviques historiques et la fine fleur de l'Armée rouge, tous disparus dans les salles d'exécution de la Lubyanka ou dans les camps du Goulag sibérien.
Cette épuration gigantesque, fruit de la paranoïa du maître du Kremlin, ne fut pas sans conséquences sur les désastres militaires de l'été 1941. Une fois le sort de la guerre inversé et la victoire acquise aux prix de sacrifices inouïs, Grossman, à l'exemple de nombre d'anciens combattants, se prit à espérer une libéralisation du régime. Mais ce fut le contraire qui arriva: la terreur redoubla, culminant, au début des années 50, dans le prétendu "complot des médecins" et une campagne antisémite à laquelle l'écrivain d'origine juive n'aurait sans doute pas survécu si la mort du dictateur n'y avait pas mis un terme.
Entre temps, l'ancien correspondant de guerre avait commencé dès 1948 la rédaction de son œuvre majeure, Vie et Destin, une fresque historique centrée sur la bataille de Stalingrad, mais avec une multitude de personnages et des constants retours en arrière, dans la grande tradition du roman russe, sur le modèle de Guerre et Paix de Tolstoï. Mais à peine achevé en 1960, l'ouvrage fut saisi par le KGB pour être mis au pilon. Motif: il mettait sur le même pied Hitler et Staline, le Goulag et l'Holocauste, le nazisme et le stalinisme. Ayant obtenu une entrevue avec Mikhaïl Souslov, l'idéologue du Kremlin, Grossman se vit répondre que son roman ne pourrait être publié avant 200 ans, car il était "hostile au peuple soviétique" et que "sa publication aiderait nos ennemis".
Version française à Lausanne
Miraculeusement, quelques exemplaires furent transférés clandestinement en Occident - par l'intermédiaire notamment d'Andreï Sakharov - et en 1980 une version française fut finalement publiée à Lausanne par l'éditeur d'origine serbe, Vladimir Dimitrijevic, lequel avait déjà à son actif plusieurs dissidents soviétiques. Mais il fallut attendre la glasnost de Gorbatchev pour qu'il paraisse enfin en Russie en 1989 dans sa langue originale. En 2013, le FSB, successeur du KGB, "libéra" Vie et Destin afin qu'il puisse être versé aux archives du Ministère de la culture.
Mais Vasily Grossman, mort en 1964 d'un cancer du pancréas à l'âge de 59 ans, ne connut aucun de ces heureux développements. Aujourd'hui, dans la Russie poutinienne en passe de réhabiliter la figure monstrueuse de Staline, il est plus ou moins ignoré. Car, comme le constate Alexandra Popoff, "il est plus facile de croire en un glorieux passé que d'admettre que le stalinisme et le nazisme sont les deux faces d'un même miroir".
Si sa biographie était publiée un jour en langue russe, il serait intéressant de voir la réaction de l'actuel maître du Kremlin !
(1) Vasily Grossman and the Soviet Century, par Alexandra Popoff, Yale University Press, 2019.