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14/04/2010
Adorno n'aime pas le jazz
Jazz. Cully, moment jazz toujours vivace de l'arc musical lémanique. Un jazz de toutes les métamorphoses, qui continue de creuser son sillon. Présence de Charlie Haden, cette année, la basse continue de la note bleue. Et une pensée pour l'éternel Hank Jones, que son état de santé a contraint à la défection. Le jazz ne cesse de faire débat. En est-ce? N'en est-ce pas? A quoi le reconnaît-on? C'est une vieille histoire. Coup d'œil dans le rétroviseur.
Philosophe phare de l'Ecole de Francfort, Theodor Adorno aimait la musique. Il n'en aimait pas les artifices. A ses oreilles, les transmissions radiophoniques abâtardissaient les œuvres. Rien ne remplace l'expérience du concert, la musique vivante. Une symphonie retransmise à la radio, soutenait-il, ne donne qu'une image de l'exécution réelle, comme le film d'une pièce de théâtre ne donne qu'une image de la représentation réelle. Les interprètes se muent en camelots de marchandise culturelle. Et que dire du disque!
Adorno défendit la musique atonale d'Arnold Schoenberg, un «révolutionnaire» au contraire d'un Stravinski «réactionnaire». Il fut l'élève et l'ami d'Alban Berg. Cela ne l'empêcha pas d'avoir les tympans agacés par l'académisme dodécaphonique qui suivit, par la musique de compositeurs qu'il appelait «les ingénieurs du sériel».
Adorno aimait la musique classique. Il détestait le jazz. Il a consacré un article à la «chose» en 1936, Über Jazz. Sus à la syncope! Elle est un «venir trop tôt», qu'il prolongeait sans mollir jusqu'au sens psychanalytique de l'éjaculation précoce. Le jazz trahit une soumission du Moi à la collectivité, il est un produit de l'industrie culturelle, il conduit à «l'autodérision souriante du sujet» (on subit, mais on aime). Tout un programme! Oui, mais quel jazz? Là est la question.
Adorno est né en 1903 et mort en 1969. Il aurait pu tout connaître de l'histoire de cette musique, de King Oliver et Louis Armstrong à John Coltrane et Ornette Coleman. Il aurait pu entendre Charlie Parker et Thelonious Monk. Mais non. Son jazz à lui semble principalement confiné aux grands orchestres des années 30 et 40, à Artie Shaw et Benny Goodman. Et encore s'agit-il du meilleur!
Dans le livre majeur écrit avec Horkheimer, La dialectique de la raison (1947), un seul nom est cité en référence au jazz, dans le chapitre dénonçant les ravages de «l'industrie culturelle»: celui de Guy Lombardo. Qui connaît Lombardo? Auteur du «Déni d'Adorno», un article découvert sur la Toile, Patrick Williams note, après en avoir consulté cinq, qu'il ne figure pas dans les dictionnaires et encyclopédies du jazz. Il trouve une place dans un coffret de six microsillons édités par Reader's Digest (somptueuse référence en matière d'industrie culturelle!), «The Glenn Miller Years». L'album se trouve assez facilement au Marché aux Puces de Genève. J'en ai vu un exemplaire ce matin encore.
Guy Lombardo et ses Royal Canadians forment un orchestre pour salles de bal. Le Chicago Tribune le crédite en 1928 de «la musique la plus douce de ce côté-ci du ciel» («the sweetest music this side of Heaven»). Guy Lombardo est lauréat perpétuel du prix Sirop.
Adorno et le jazz? A vrai dire, il n'était pas isolé dans son rejet. Le célèbre critique musical, grand connaisseur de Mozart, Alfred Einstein jugeait que le jazz était «la trahison la plus écœurante contre toute la musique occidentale civilisée». Au fond, n'y a-t-il pas alors erreur sur la marchandise? Le régime nazi a tôt fait de ranger cette musique parmi les expressions de l'art dégénéré. Mais le jazz est rusé. Par gros temps, ne s'est-il pas lui-même travesti, afin de subsister en clandestin dans les clubs de nuit sélects de Berlin et les salles de bal? Swing ou pas swing ? Les espions ambulants du régime, aussi reconnaissables que les Dupont et Dupond, avaient souvent tendance à s'y perdre.
Source principale: Rolf Wiggershaus, L'Ecole de Francfort (PUF, 1993)