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Mis en ligne le 09.11.2006 à 00:00
L'Hebdo; 2006-11-09Billy Boy et Lala Les maîtres des poupées
Couple d'artistes franco-américain établi en Suisse depuis dix ans, Billy Boy et Lala ont créé les poupées-manifestes Mdvanii. Habillées ou photographiées, elles s'exposent au Mudac et à l'Elysée. Par Isabelle Falconnier.
Il a des bagues à chaque doigt et des bracelets qui s'entrechoquent, des lunettes noires qu'il n'enlève pas, un chapeau qui lui mange le visage, un crâne lisse, le teint pâle, des lèvres pudiques et charnues. Il s'appelle Billy Boy et c'est son vrai nom. Ou plutôt, celui qu'une grand-maman fan des Andrew Sisters - qui chantaient «Oh, where have you been, Billy Boy, Billy Boy? Oh, where have you been, Charming Billy?» dans les années 40 - a donné à son petit-fils, arrivé d'Autriche à New York à l'âge de 4 ans.
Parents biologiques de 14 et 15 ans, père adoptif gay avec amant dans le Montana, mère adoptive lesbienne, mannequin, excentrique et follement belle. Un couple de trente ans, pourtant. Charming Billy a longtemps grandi à New York avec son oncle, un businessman italien vaguement mafieux. Mais l'héroïne absolue de son enfance est sa tante Bettina Jones-Bergery, muse de Dali au chic extrême qui posait pour les surréalistes. La grosse bague torsadée en argent sur sa main gauche est une bague de sorcière qui lui a été donnée au terme d'un rituel de quatre jours. Il ne la quitte jamais. Celle d'à côté, verte, vient d'un chef indien: Billy Cow Boy fait traverser l'Atlantique à des femelles bisons de Suisse en Amérique, pour repeupler les plaines indiennes. Sous ses habits, une grosse croix en argent, la seule chose qui allait avec le gamin de 4 ans lorsqu'il passa de son orphelinat autrichien à l'Amérique pop des années 60.
Little Boy a commencé à collectionner les poupées tôt. A 16 ans, il crée le premier club de collectionneurs de Barbie. Il est modèle, crée des vêtements de haute couture, écrit sur Elsa Schiaparelli, qu'il n'a jamais cessé de vénérer, pose pour Warhol qui l'appelle «his last superstar», fréquente Francis Bacon, Marlene Dietrich, habite un penthouse sur Park Avenue, s'occupe de galeries d'art, crée sa maison de couture, sa marque de bijoux, écrit sur la mode, demande aux plus grands couturiers d'habiller Barbie, écrit un livre sur elle - Barbie, Her Life and Time - traduit dans quatorze langues, est distingué comme homme de l'année par The Observer à Londres.
Quand Lala paraît Et, en 1983, Billy Boy rencontre Lala. Lala, alias Jean-Pierre Lestrade, pied-noir né en 1954 à Alger. Le crâne lisse comme Billy Boy, grand, jeans. Frère de Didier, fondateur d'Act Up. En 1976, il habite le premier squat gay à Paris. En pleine vogue du punk agressif, il fonde le groupe Lala et les émotions. «Je faisais tache. Mais j'étais précurseur, lorsqu'on pense quelle carrière ce mot a connue.» Etre homo l'a «sauvé de la drogue», bien que son frère n'ait pas cessé de lui reprocher son manque de militantisme. Entre Billy Boy et Lala, c'est le coup de foudre amoureux et artistique. «J'ai été happé par son univers», dit Lala. «C'est ma moitié, l'homme de ma vie», dit Billy. C'est étrange, remarque Lala: «Mes amis sont toujours des enfants adoptés ou orphelins. Moi au contraire, je suis resté quinze jours de plus dans le ventre de ma mère.» Lala abandonne la musique pour se consacrer à la création de Billy Boy. Dès le départ, ils font tout ensemble. Billy: «C'est l'osmose, quasi de la télépathie.» Lala: «On se complète.» Après dix ans à Paris, ils changent de vie. Direction Trouville, Normandie. «Billy en avait marre d'être l'homme aux mille Barbie, d'avoir des photographes jusque dans sa chambre à coucher.» Lorsqu'ils décident de créer une fondation pour que la fabuleuse collection de poupées et autres objets de mode ne soit pas dispersée s'il arrivait quelque chose à l'un des deux, ils hésitent entre l'Irlande et la Suisse.
Ce sera la Suisse, grâce au dalmatien de Lala, qui n'aurait pas supporté les six mois de quarantaine requis en Irlande. Ils habitent Crissier entre 1997 et 2003, avant de se poser dans une maison villageoise de la campagne vaudoise. Trois étages, l'atelier au rez. Des meubles partout, des objets, des maisons de poupées anciennes. Le boxer Tison a remplacé le dalmatien. Lala adore la campagne, Billy la déteste. Il ne met jamais les pieds dehors, passe de chez lui au bar du Lausanne Palace, sa deuxième maison, «le seul endroit de Lausanne qui sait faire le Dry Martini», ou à la boutique Christian Dior à Genève, son dressing personnel. Il «s'ennuie» un peu, passe beaucoup de temps au lit à lire Vogue et à caresser son chat Little Bitch, aimerait un peu plus d'espace. Ils adorent la Suisse. Les gens y sont «gentils, civilisés», les brocantes si riches. Ils ne sont pas pacsés, vivent en «famille recomposée» avec leur «fils adoptif», Alec Stefanek, 30 ans, un ancien serrurier qui travaille avec eux. Ils ne reçoivent jamais les photographes chez eux. D'ailleurs, Billy refuse les interviews depuis dix ans. «Pourquoi toujours expliquer son travail?»
In love with Mdvanii C'est pour une femme qu'il sort du bois aujourd'hui. Elle s'appelle Mdvanii - prononcez Mid-vah-ni. C'est une femme, et parfois un homme. Disons que c'est un concept de féminité qui se décline en poupées, sculptures de porcelaine ou de papier mâché, photographies, tableaux, textes. Un jour, en 1989, il a fallu que Billy fasse sa poupée. «C'était plus important que tout. Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai été intrigué par le pouvoir des poupées. Il y a des gens qui collectionnent des poupées pour des mauvaises raisons ou qui font des transferts assez malsains. Je m'éloigne autant que je peux de tout cela.» Pour le nom, il s'inspire de son amie Roussia Midvani, beauté russe des années folles. Mais attention: ceci n'est pas une poupée. «Nous utilisons l'effigie d'une femme miniature et articulée qui accepte qu'on la prenne parfois pour une poupée. Mais c'est juste un support pour notre discours artistique. Avec Mdvanii, nous poursuivons l'exploration d'une forme d'expression qui est au croisement de plusieurs traditions culturelles. Elle est comme une toile blanche sur laquelle on peut à chaque fois peindre un nouveau tableau. Je voulais faire une poupée tellement belle que tout le monde en aurait le souffle coupé, envoyer la blonde bimbo aux oubliettes.»
Mdvanii a le regard fier des femmes habillées en Schiaparelli, une distance ironique, un pied cambré, des jambes sexy en mouvement, de petits seins fermes, une allure folle. «Mdvanii, c'est moi. Les femmes utilisent souvent leurs vêtements pour séduire les hommes et, avec Schiaparelli, ça n'est pas le cas. Les femmes sont habillées d'une manière détachée vis-à-vis des hommes, et on les trouve même plus attirantes parce que ce sang-froid apporte quelque chose: les hommes désirent toujours ce qu'ils ne peuvent pas avoir. Schiaparelli est vraiment le "nec plus ultra" de cet esprit et par extension Mdvanii l'est aussi. Elle est aussi le reflet de notre histoire d'amour.» Ils la fabriquent à deux, Billy s'occupant des habits, Lala du maquillage, de la coiffure et des accessoires. Ils en ont créé quelque trois mille depuis 1989. Mdvanii est l'objet d'un culte, elle a ses fans, ses adorateurs, ses suiveurs et aussi ses escrocs. Billy Boy a engagé une personne chargée à plein temps d'empêcher les abus sur eBay. Les quelques dizaines de centimètres de Mdvanii valent entre 6000 et 60 000 francs.
En 2001, Patrick Gyger les convainc d'exposer à la Maison d'Ailleurs à Yverdon. Ils signent à deux, pour la première fois. Double actualité cet automne, puisque le Musée de l'Elysée et le Mudac à Lausanne exposent Mdvanii. Billy a d'ailleurs «tellement aimé» le travail des deux musées qu'il veut bien parler aux journalistes, cette fois. «C'est la première fois que l'on joint toutes les pièces du puzzle Mdvanii. C'est vraiment excitant parce que le monde que je crée dans mes tableaux et l'écriture est très particulier, et depuis longtemps j'ai imaginé que Mdvanii habite dans ce monde. Je n'ai jamais montré ça comme cela.»
La violence de l'amour On verra donc des poupées, des photographies de poupées, des tableaux de BB, avec des textes écrits par Billy Boy. On y verra de nouvelles poupées, notamment le cycle de la Mdvanii Cyber Sexuelle. Les expositions sont rassemblées sous le titre commun «Ceci n'est pas une poupée». «Mon but n'est pas de faire des poupées portant des habits excentriques, mais d'exprimer des idées sur l'identité sociale, spirituelle et sexuelle des hommes et des femmes, sur la violence de l'amour. Mes tableaux sont des mappemondes de notre propre psyché. Et je ne veux pas seulement que les gens y pensent, mais qu'ils se comportent comme tel, qu'ils ressentent cette liberté d'expression, la sérénité érotique que j'essaie de transmettre. Car Mdvanii est complexe, mais sereine.»
Et lui? «Je suis complexe mais pas serein.» Il a toujours dit que les apparences sont trompeuses, ce qui est particulièrement valable pour lui. Grandi entre le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme, il n'a jamais choisi entre les trois. Aime le protestantisme pour son côté strict et pur. Il dit que le savoir et la compréhension lui ont sauvé la vie, pense aux livres, ceux de Robert Walser, Thomas Mann. Son prochain livre s'appelle The Man Thing, qu'il traduit par «Ce qu'il faut pour rendre un homme heureux.» «Les hommes sont des salauds. Les femmes ont toujours sauvé le monde. Les hommes sont des amants paresseux. Tous les hommes veulent être gay, mais n'osent pas. J'aime être un homme. Tous les hommes devraient être comme moi.»
Lala a presque trouvé pour eux l'endroit idéal pour établir leur Fondation Tanagra, un lieu vaste et moderne à la vallée de Joux où travailler, vivre, exposer les milliers de pièces de Billy. Pour le Dry Martini, il ne sait pas encore. |
Mdvanii. Ceci n'est pas une poupée. Billy Boy & Lala. Lausanne. Mudac. Du 17 novembre au 11 février 2007. Musée de l'Elysée. Du 23 novembre au 28 janvier 2007. www.mudac.ch. www.elysee.ch
Billy Boy (à dr.) et Jean-Pierre Lestrade, alias Lala Lausanne Palace, novembre 2006. «Ma deuxième maison. Et le seul endroit où l'on peut avoir un vrai Dry Martini. J'adore ça. Comme James Bond.»
2005 Kiss My Butt...On. De la série des Mdvanii Cyber Sexuelles.
2006 La Mdvanii Sainte Glamour, en robe de soie coupée sur le biais et attachée avec des rubans Dior. Soit la fashionista crucifiée.
2006 Les jambes
de mademoiselle Mdvanii.
2006 Mademoiselle Mdvanii Lambshot Suit.
2006 Feeling alienated at a demented cocktail party...
Ambiguïtés «J'aime être un homme. Tous les hommes devraient être comme moi.»