Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06977.jsonl.gz/455

La littérature scientifique a identifié divers obstacles que rencontrent les populations migrantes, dont les difficultés d’accès au système de santé local (langue, connaissances limitées des réseaux de soins), les barrières culturelles et les difficultés socio-économiques.3,4
En Suisse, depuis une vingtaine d’années, la littérature scientifique constate que les femmes «non suisses» ont une mortalité maternelle plus élevée que les Suissesses.5,6 Dans le domaine de la périnatalité, on note entre autres un taux plus important de faible poids à la naissance chez les femmes originaires d’Asie et d’Afrique, les nouveau-nés étant plus fréquemment transférés dans une unité de soins néonatals.2,5,7 Les femmes migrantes (en particulier les Tamoules, Albanaises, Yougoslaves, Turques et les femmes sans papiers) ont moins accès au dépistage du cancer du col de l’utérus que les Suissesses et les femmes sans papiers ont plus de grossesses non désirées.8,9
La «Community-based participatory research» (CBPR) est une approche participative basée sur la communauté qui a été développée pour répondre à ces barrières et ainsi réduire ces inégalités entre populations migrante et locale. Devenue populaire dans les années 1990 en Amérique du Nord, cette approche peut combiner des méthodes quantitatives, qualitatives et mixtes. Elle implique directement les membres de la communauté dans le processus de recherche. En effet, la CBPR est un processus de coapprentissage. Les membres de la communauté et les représentant(e)s des organisations interagissent activement afin de rechercher ensemble les solutions les plus appropriées pour répondre aux problèmes socio-culturels identifiés, solutions pouvant être par la suite mises en œuvre au sein de la communauté.10–12 Dès lors, les chercheur(euse)s universitaires ne décident plus seul(e)s des questions, méthodes ou interventions.
Selon ces auteurs, les avantages sont les suivants :12
Un enrichissement de la qualité et de la validité de la recherche grâce à l’association d’une expertise théorique et méthodologique de chercheur(euse)s scientifiques et d’une expertise profane des membres de la communauté.
Une capacité d’accroître la compréhension du bien-fondé de la recherche au sein des communautés tout en renforçant les capacités de recherche des partenaires de la communauté.
Une implication active des populations marginalisées en raison de leur genre, de leur ethnicité ou de leur statut socioprofessionnel.
Une connaissance pouvant conjointement bénéficier aux chercheur(euse)s universitaires et aux partenaires de la communauté tout en permettant d’améliorer les ressources de la communauté et les réponses à leurs besoins spécifiques.
Le projet COMIRES (COmmunity MIgrant RESearch), développé en décembre 2013 au sein du Département de gynécologie et d’obstétrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), en collaboration avec le Département de sociologie de l’Université de Genève et le Département de médecine communautaire et de premier recours des HUG, a pour objectifs :
De décrire les expériences des femmes migrantes et leurs parcours au sein du système de santé reproductive à Genève.
D’identifier si les communautés peuvent favoriser la réalisation ou la mise en œuvre des solutions envisagées.
Ce projet, financé principalement par le Fonds national suisse, a obtenu un soutien financier complémentaire versé par l’Université de Genève et par la Fondation pour la population, les migrations et l’environnement (BMU).
Les communautés d’Amérique latine, d’Afrique et d’Europe de l’Est, fortement représentées à Genève, ont été rencontrées et la recherche leur a été présentée directement. En parallèle, diverses organisations offrant à la population migrante des conseils juridiques, des services sociaux ou sanitaires ont été contactées afin de jouer un rôle d’intermédiaire dans le processus d’accès aux communautés marginales.
Après avoir obtenu l’accord des communautés pour participer à l’étude, les chercheuses ont constitué un «comité consultatif de communauté» (CCC, community advisory board) impliquant en moyenne deux membres de la communauté. Ce comité est décrit par Newman et coll. (2011) comme «[…] a mechanism for community members to get involved in research activities, raise concern and provide at the same time overall guidance to the project».13 Ainsi, le CCC est responsable du recrutement des participantes et vérifie les documents soumis (traductions et termes culturellement appropriés, par exemple).
Les membres du CCC invitent des femmes à participer aux groupes d’entretien (focus groups) selon les critères d’inclusion suivants :
âge minimum de dix-huit ans ;
les femmes qui s’identifient elles-mêmes comme migrantes ;
les femmes appartenant à une communauté ayant accepté de participer à l’étude.
Le concept d’auto-identification ethnique a été décrit comme un moyen particulièrement adapté pour collecter des informations sur l’identité ethnique et raciale, reflétant non seulement l’identité nationale mais également l’environnement social dans lequel évolue l’individu.14,15 Ainsi, les groupes seront constitués de participantes nées à l’étranger, non suisses et représentant majoritairement la première génération de femmes immigrées en Suisse.
La méthode du groupe d’entretien (focus group) est particulièrement adaptée pour réunir des groupes marginaux et pour adresser des problématiques féminines.16,17 Nous prévoyons de réunir cinq communautés parmi lesquelles, un à trois groupes d’entretien avec six à dix participantes maximum par groupe. Le groupe d’entretien, qui dure en moyenne deux heures, débute par des questions générales, puis aborde des thématiques spécifiques.
Les entretiens peuvent être menés en français, en anglais ou dans la langue maternelle des participantes (via des interprètes). Ils sont audio-enregistrés avec l’accord de chaque participante (un consentement écrit est signé au début de chaque entretien) et intégralement transcrits.
Au cours de cette troisième étape, les analyses des entretiens sont discutées au sein du CCC avec les membres intéressés de la communauté et les parties prenantes (professionnel(le)s de la santé, les travailleur(euse)s sociaux(ales), etc.) afin de répondre à notre questionnement initial : la communauté peut-elle jouer un rôle dans l’amélioration de l’accès aux soins des femmes migrantes ?
A ce stade, nous identifions trois défis majeurs.
Théoriquement, la problématique devrait initialement provenir de la communauté et être relayée aux chercheur (euse)s scientifiques. Or, dans la pratique, et comme l’observent Minkler et coll. (2008), ce sont les investigateurs (trices) externes à la communauté qui initient le plus souvent un projet de recherche. Aussi ces auteurs nuancent-ils cette implication initiale en spécifiant que : «a genuine commitment to high-level community involvement in issue selection, with NGOs and formal, and informal community leaders engaged as equal partners, can help ensure that the research topic decided upon really is a major concern to the local population».18
Même si la CBPR a pour objectifs d’engager les différents partenaires de manière équivalente et de les inclure dans toutes les étapes du processus de recherche, différentes dynamiques de pouvoir ont été constatées :
l’objectif principal de la CBPR est de travailler en collaboration étroite avec des populations marginalisées. Or, elles sont la plupart du temps difficiles à contacter et disposent d’un temps libre limité.12
Des différences sociales, culturelles et raciales sont à considérer entre chercheur(euse)s universitaires et membres des communautés étudiées. S’y ajoute un système de valeurs différent ainsi qu’une barrière de la langue susceptibles de générer des sentiments de frustration des deux côtés. Précisons que le/la chercheur(euse) universitaire récolte souvent les bénéfices de sa recherche par ses publications et la reconnaissance de ses pairs, alors que le/la membre de la communauté reste en proie à un avenir incertain et ne bénéficie pas d’un apport jugé équivalent.12,19
Au sein de la communauté, un rapport exclusivement horizontal paraît difficilement réalisable. Selon Viwanathan et coll. (2004) : «That is complete equity is constrained by community norms, institutional inertia, and internalized expectations that allow the more powerful participants, however, well intended, to determine what level of participation at what stage is most valuable for whom».20
Obtenir un financement pour la CBPR est un défi non négligeable.10 En effet, la dynamique même de la CBPR rend souvent la méthode de recherche et son champ d’intervention difficiles à identifier, et ce dès le départ de l’enquête. De plus, l’investissement conséquent pour instaurer un climat de confiance au sein des populations interrogées et le temps nécessaire pour le déroulement de l’enquête se heurtent aux impératifs institutionnels financiers qui demandent des résultats rapides, pouvant conduire à l’échec d’une étude.10,12
L’approche participative avec la communauté est relativement nouvelle dans la santé en Suisse. COMIRES apparaît comme un projet pionnier puisqu’il s’agit de la première recherche de ce type, initiée sur la santé reproductive des femmes migrantes en Suisse romande. Les premières étapes sont prometteuses. Les résultats de l’étude sont attendus pour fin 2015.
Nous voudrions remercier chaleureusement les femmes de ces communautés qui nous ont accordé leur confiance, donné de leur temps et fait partager leurs expériences. Nous adressons également tous nos remerciements aux associations suivantes sans qui le projet n’aurait pu voir le jour : Association Islamique et Culturelle d’Ahl-el-Bayt de Genève, WARMI, Camarada, APDH, EPER.
Les auteures n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article.
> Depuis une vingtaine d’années, la littérature scientifique en Suisse constate que les inégalités de la santé en gynécologie et obstétrique sont fréquentes entre les femmes «non suisses» et les Suissesses. L’approche basée sur la participation de la communauté est prometteuse pour comprendre les expériences et barrières aux soins en santé reproductive pour les femmes migrantes à Genève
> La recherche participative avec la communauté (CPBR) permet de réduire l’écart entre théorie, recherche et pratique par un processus de coapprentissage entre communauté et chercheur(euse)s universitaires