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global : Vous êtes l'auteur d'un des articles d’un nouveau volume paru en italien qui raconte l’Afrique au-delà des stéréotypes . Dans votre contribution, vous réfléchissez au lien entre la langue et la littérature et vos observations se focalisent sur un thème central des relations entre l'Europe et le continent africain, celui de la colonisation. Pouvez-vous nous en parler ?
Sami Tchak : Dans ma réflexion, je pars de l’idée qu’en général, les littératures sont nées au sein des peuples avec la langue dominante ou l’une des langues du peuple. Les littératures africaines, telles que nous les connaissons maintenant, sont nées plutôt avec des langues européennes, la langue du colonisateur. Il y a naturellement des écrits en langue africaine, mais ils sont moins connus sur le plan international et même sur le plan national. Le problème qui pourrait se poser est que nos littératures restent des littératures un peu trop « vers l’étranger » et pas suffisamment ancrées sur le plan local.
Peut-on donc dire que le passé colonial est le trait unificateur du continent africain, si divers en son sein ?
Le passé colonial n’est pas l’élément qui fait l’unité des traditions africaines parce que ces civilisations, ces sociétés, ces langues ont eu des rapports entre elles bien avant l’arrivée des colonisateurs. Ce qui unit ces diversités est ce que l'on peut appeler leur spiritualité. Les croyances, la relation des vivants avec les morts, se ressemblent. Nous pouvons parler d'une unité culturelle spirituelle d'un continent très, très divers. Dans mes romans j’ai rendu compte de mon expérience humaine, qui s’est passée aussi en Amérique latine. Par exemple, dans le roman « Al Capone le Malien », je parle de l'ancien empire du Mali qui avait des logiques similaires à ceux des anciens royaumes de tout le continent africain, donc avant même que le colonialisme ne devienne un « nouvel » élément commun. Ou plutôt, le point commun de ces États que l'on appelle coloniaux ou post-coloniaux est la même logique occidentale qui leur a été imposée.
Vous avez visité l’Amérique latine : y a-t-il des points communs avec le passé colonial africain ?
Oui. Les premiers point en commun ce sont toutes les populations africaines qui sont arrivées sur ce territoire, aussi à travers l’esclavage. Elles ont gardé des éléments de culture qui leurs viennent du continent africain. Si elles ne parlent plus les langues coutumières, elles ont conservé des traditions, des religions comme le vaudou ou le candomblé. Dans leurs Etats de l’Amérique latine on retrouve une similitude aux problèmes que connaissent les Etats africains, comme par exemple les dictatures.
Quels sont, selon vous, les problèmes qui devraient figurer à la tête de l’agenda d’une ONG de lobbying et plaidoyer comme Alliance Sud, qui œuvre depuis 50 ans en faveur des plus pauvres du Sud ?
Il s’agit d’une chose très délicate. Assez souvent quand nous parlons des plus pauvres au Sud on n’intègre pas leur sort dans quelque chose qui est systémique. La pauvreté est produite par la façon dont le monde est organisé, et elle continuera – quels que soient nos efforts – s'il n'y a pas de changement dans la société. Mais ce dernier n'est pas en vue, car le système capitaliste, tel qu'il fonctionne actuellement, accentue ces inégalités et donc la pauvreté. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il ne faudrait pas agir. Dans un de mes livres j’ai dit que les gens qui luttent contre la pauvreté ressemblent souvent à quelqu’un qui prend un éventail pour lutter contre l’ouragan. Ça peut sembler ridicule à quelqu’un qui regarde de l’extérieur. Cependant, c’est parce qu’il y a des gens qui pensent qu’ils vont vaincre l’ouragan avec un éventail que le monde pourra changer.
Seulement avec les changements structurels ?
Ce n’est pas nécessairement en aidant directement les pauvres que nous pourrons amener des changements. Clairement il faut le faire, c’est urgent ! Mais la vraie lutte est comment nous pourrions amener les pays occidentaux à un changement de relation avec les pays africains, par exemple. Il faut plus de justice dans les relations.
Est-ce que des associations, des ONG, des fondations peuvent avoir des moyens de pression sur les Etats (à la fois occidentaux et africains) pour qu’il y ait un changement global ?
Je ne le sais pas. Tant que le système ne changera pas, il va engendrer la pauvreté puisque la pauvreté est nécessaire au système. Il survit tel qu’il fonctionne actuellement parce qu’il y a des pauvres. Nous voyons bien qu'il se développe dans le monde entier que nous pouvons avoir ce que j'appelle « mains d’œuvres jetables ». C'est une expression utilisée par exemple en Colombie – j'en parle dans l'un de mes romans intitulé « Filles du Mexique » : elle fait référence à des personnes pauvres, esclaves qui sont également interchangeables, c'est-à-dire qu'elles peuvent venir de n'importe où dans le monde pour être exploitées n'importe où. Les nouveaux pauvres sont même prêts à payer pour être exploités. Quand les gens paient pour traverser la mer, ils paient pour venir et être des esclaves ! À un moment, si les relations entre les Etats ne changent pas, les efforts pour traiter des problèmes bien identifiés ne vont pas suffire. C’est vraiment dans les politiques nationales et internationales, dans la géopolitique mondiale, qu’il faudrait changer les choses.