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LE SPECTACULAIRE développement des technologies de l'information et de la communication déclenche, à l'échelle de la planète, un phénomène de transformation civilisationnelle: l'ère industrielle et la société de consommation laissent peu à peu la place à ce qu'on appelle la société d'information . Certains soutiennent même que les conséquences sociales, économiques et culturelles seront beaucoup plus profondes que celles qu'avait provoquées, vers le milieu du XlXe siècle, la révolution industrielle. Dès à présent, des pans entiers de l'activité économique, des finances, du commerce, des loisirs, de la recherche, de l'éducation, des médias sont profondement bouleversés par l'explosion des réseaux électroniques, et des technologies du multimédia et du numérique.
La révolution de l'informatique et de la communication a entraîné l'explosion des deux véritables systèmes nerveux des sociétés modernes: les marchés financiers et les réseaux d'information.
Hyperconcentrations et mégafusions se multiplient donnant naissance à des entreprises de taille mondiale dont l'objectif est la conquête médiatique de la planète. Dans ce contexte, la maîtrise du multimédia devient un domaine stratégique aux plans politique, technologique, industriel et culturel. L'apparition de nouveaux produits et de nouveaux services s'appuie sur le mariage de l'informatique, de la télévision, du téléphone et du satellite à travers la maîtrise des technologies numériques.
La globalisation des marchés, des circuits de la finance, et de l'ensemble des réseaux immatériels conduit à une radicale déreglementation, comme en témoigne l'accord de Genève du 17 février 1997 sur les télécommunications. Avec tout ce que cela signifie de déclin du rôle de l'État-nation et du service public. C'est le triomphe de l'entreprise, de ses valeurs, de l'intérêt privé et des forces du marché.
Ce qui se modifie ainsi c'est également la définition même de la liberté d'expression . La liberté d'expression des citoyens est directement mise en concurrence avec la liberté d'expression commerciale , présentée comme un nouveau droit de l'homme . On assiste à une tension constante entre la souveraineté absolue du consommateur et la volonté des citoyens garantie par la démocratie.
À l'heure du multimédia et du cyberespace, une question se pose: les médias traditionnels seront-ils évincés au tournant du millénaire par ce nouveau miracle que représente Internet ? Tous les hommes seront-ils destinés à devenir citoyens égaux du cyberespace ?
En 1995, seul un petit nombre de pays riches, représentant environ 15 % de la population mondiale, possédait environ les trois quarts des principales lignes téléphoniques, sans lesquelles on ne peut accéder à Internet... Plus de la moitié de la planète ne s'était jamais servie d'un téléphone: dans quarante-sept pays, il n'y avait pas une seule ligne pour cent habitants.
En janvier 1996, on estimait que 60 % des ordinateurs reliés à Internet appartenaient à des Américains. Le langage dominant du cyberespace ? L'anglais.
Les disparités sociales provoquées par l'ère de l'électronique risquent d'être comparables aux inégalités résultant des immenses investissements financiers transnationaux. Quant aux forces économiques qui se sont emparées des réseaux, elles sont en train de généraliser, pis, de renforcer les obstacles qui en interdisent l'accès au commun des mortels.
Les géants des télécommunications tels que AT&T, Microsoft et MCI se livrent à une féroce compétition. Ils esperent fermement coloniser le cyberespace en alliant la notoriété de leur nom aux prouesses de leurs équipes de marketing: ce qui leur fournira des moyens prodigieux dans le domaine des services à la clientèle et des modes de facturation. Et leur permettra d'envisager la conquête d'lnternet. Car la bataille décisive, à l'échelle planétaire, a pour enjeu le contrôle des trois secteurs industriels - ordinateurs, télévision, téléphonie qui fusionnent désormais sur Internet. Le groupe qui règnera sur Internet dominera le monde de la communication de demain, avec tous les risques que cela suppose pour la culture et pour la liberté d'esprit des citoyens.
Et pourtant le rêve qu'incarne Internet, celui d'un échange dtinformation universel et sans entraves, est loin d'être mort. Mais, aussi longtemps que la transmission du savoir continuera à suivre les normes imposées par le pouvoir politico-économique, cet idéal d'une démocratie de l'information restera au stade de l'utopie.
I.R.
page 88 Planète Internet Juin 1997