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Le téléphérique du Salève, inauguré en août 1932, fut salué comme une réalisation d’avant-garde tant sur le plan technique qu’au niveau de son architecture. Il est le fruit de la collaboration entre l’architecte genevois Maurice Braillard, un ingénieur civil, lui aussi genevois, Gaston Riondel et l’ingénieur parisien, André Rebuffel, spécialiste des téléphériques. Cet ouvrage remplaça le chemin de fer électrique du Salève créé en 1890.
Le téléphérique du Salève se distingue des équipements qui abondent sur les domaines skiables. Il se rapproche en effet davantage des ascenseurs urbains ou des anciens funiculaires qui avaient pour but non seulement le transport mais aussi la présentation d’un point de vue spectaculaire sur une ville ou un territoire.
Œuvre audacieuse bannissant tout romantisme montagnard, l’architecture de Braillard s’inscrit dans la lignée des projets industriels (gares modernes, barrages, usines). Il s’agit toutefois d’un projet dont la réalisation est inachevée. Ainsi l’hôtel prévu dans la station supérieure ne fut, faute de moyens financiers, jamais réalisé et le restaurant panoramique en belvédère (pouvant accueillir 200 couverts) jamais mis en service.
La période la plus faste d’exploitation est celle des cinq années qui suivent l’inauguration de l’ouvrage, pendant lesquelles il n’est pas rare d’attendre une heure avant de pouvoir accéder aux cabines. On pouvait compter jusqu’à 2500 passagers certains dimanches. Pendant la deuxième guerre mondiale, le Salève, utilisé comme poste d’observation par les troupes allemandes, est déserté. L’activité du téléphérique est suspendue pendant huit ans. En 1947, le téléphérique est remis en fonction et participe aux débuts de la télévision suisse romande avec la réalisation d’une émission expérimentale captée depuis les studios de la radio à Genève.
En 1951, le câblage et le système technique du téléphérique sont changés une première fois. On offre alors un billet combiné tram et téléphérique. En 1962, le téléphérique fête ses trente ans d’existence et ses 3 millions de passagers, mais sa fréquentation baisse comme celle du restaurant adjacent qui fermera en 1973. Sur ordre des services de sécurité, l’exploitation du téléphérique est suspendue en 1975.
En 1984, d’importants travaux sont entrepris : l’équipement technique est entièrement changé (avec notamment de nouvelles cabines d’une capacité de 60 personnes) des terrains adjacents aménagés pour des places de stationnement la station inférieure est démolie et reconstruite. La station supérieure est pour sa part rénovée. Cette intervention maladroite lui fait perdre une grande partie de ses qualités : le béton brut est crépi et peint, les vitrages et serrureries du couloir d’accès à l’embarquement sont entièrement remplacés. La salle en belvédère est bardée de métal et rendue aveugle. Elle est flanquée d’un nouveau restaurant. Pourtant, malgré cette rénovation malheureuse, les caractéristiques et les qualités essentielles de cet équipement peu commun demeurent.
Depuis plusieurs années l’exploitation enregistre une baisse de fréquentation et rencontre des difficultés financières importantes qui menacent sa pérennité. A terme, l’exploitation du téléphérique est menacée et pourrait être interrompue. Avec lui s’en irait la possibilité d’accéder au sommet du Salève par transport public. Avec lui s’en irait un mode unique de perception du paysage. Avec lui s’en irait probablement aussi cette remarquable et spectaculaire œuvre d’architecture que constitue la station supérieure.
La décision d’attribuer au téléphérique les moyens de poursuivre son exploitation pour les années à venir dépend aussi bien du Conseil d’Etat que des autorités françaises. Une décision positive ne résoudra toutefois pas le problème de fond qui est de développer un projet durable. En 2006, un GLCT a été constitué pour finaliser la coopération franco-suisse (selon les accords de Karlsruhe).
Pour mettre en œuvre une réhabilitation et donner ainsi un avenir au téléphérique du Salève, il faut mobiliser des énergies : celles de la société civile, celles des milieux économiques et politiques autour d’un projet susceptible de redonner une attractivité à cet équipement. Sans cela, la fin du téléphérique est programmée.
Sept valeurs importantes sont associées au maintien du téléphérique du Salève:
Le téléphérique du Salève ne devrait pas être transformé en musée. Il s’agit plutôt de lui donner un nouveau souffle en diversifiant ses vocations. La solution passe par la formulation d’un projet qui concerne non seulement la réhabilitation de la station supérieure et la valorisation de son environnement proche, mais aussi le pied du Salève et l’accès aux différents sites d’intérêts du sommet. A partir de ces deux principes, la Fondation Braillard Architectes a entrepris depuis 1999, en collaboration avec l’Observatoire Mont Blanc – Léman (OML), une série d’actions :
Les partenaires qui sont à l’origine de la création de l’association ont estimé que des améliorations liées à la promotion ou aux accès, si elles sont nécessaires, ne sont cependant pas suffisantes pour assurer la pérennité de l’exploitation car ce qui menace le Téléphérique du Salève, c’est l’absence d’un projet à long terme. C’est la raison pour laquelle l’arTS a été créée le 13 juin 2001 lors de son assemblée constitutive.
Les objectif de cette association est de sensibiliser l’opinion publique au risque de la disparition de cette infrastructure, qui est une œuvre architecturale majeure des années 30, d’obtenir un engagement politique et économique des collectivités publiques concernées des deux côtés de la frontière franco-suisse, de développer un projet global qui considère l’ensemble des valeurs du site (transport, environnement, paysage, architecture).
Le moteur de ce projet global doit être la réhabilitation de la station supérieure. Ce projet de réhabilitation devra s’accompagner de mesures réalistes de diminution du trafic automobile, garantir un lien avec le sommet du massif auquel l’accès se fait actuellement uniquement à pied ou en voiture ; tenir compte de la reconversion à terme des carrières. A cette fin, l’arTS a pour premier objectif concret dans les prochains mois la mise au point d’un programme de réhabilitation convaincant qui sera soumis aux autorités et à l’opinion publique.
Le Conseil d’administration est constitué des personnes suivantes:
Président: James Howard ; Vice-présidents : Alain Clerc, Président de l’Observatoire Mont-Blanc – Léman et Laurent Matthey, Directeur de la Fondation Braillard Architectes ; Secrétaire : Anna Calini, collaboratrice scientifique, Fondation Braillard Architectes ; Trésorière : Lucile Benoit, Observatoire Mont-Blanc – Léman.
Le radeau aérien
“Ce fut comme un avion: les maisons s’aplatirent; le paysage s’élargit de seconde en seconde, le radeau aérien montait, glissant sur cet incroyable fil qui portait notre vie. Grand lac bleu aux courbes sinueuses, campagne d’un vert nourri et tendre, monts qui se découvraient gradin par gradin et, de tous côtés, le ciel, voilà qui s’offrit à moi tandis que couché sur les planches frémissantes, penché sur un beau gouffre qui se creusait davantage à chaque instant, j’interrogeais l’espace. [...] Plus près au sommet du Salève, qui est le premier contrefort dressant à pic ses huit cents mètres de rochers sur la campagne genevoise, on apercevait une masse blanche, un bloc qui se détachait du fond sombre, qui s’enlevait sur lui avec la vigueur et la précision propres aux travaux humains et qui ressemblait à un grand phare aveugle. En vérité la vue de ce monument singulier faisait pour moi tout le prix d’une si belle journée.” (Joseph Kessel, Le Messager, 29 octobre 1932, p. 9)
“Télé-féérie” au Salève
“La tête bridée par une armée de poulies. De lampes et de cabines, l’œil aveuglé par une sorte de sparadrap vert métallisé, le dos câblé et vissé au sol, la gare d’arrivée du Téléphérique du Salève (1931–32) m’est apparue, au premier regard, comme un lugubre et pathétique monument dédié au Prométhée des Modernes.”
[...] “On soupçonne que la gare d’arrivée a survécu, non pas tant en raison de la reconnaissance de la caractéristique forme de proue imaginée par Braillard, mais en raison de considérations techniques et économiques sans passion.”
[...] “Peu d’années se sont écoulées depuis ces événements… Mais comme cela semble déjà loin !”
“Aujourd’hui, ce ne serrait pas seulement les architectes et les historiens qui s’interrogeraient sur le caractère inéluctable d’un tel massacre, ce serait le profane.” (Bruno Reichlin “Sauve qui veut !” in Maurice Braillard, pionnier suisse de l’architecture moderne, Genève, Ed. Fondation Braillard Architectes, 1993, p. 21)
“Dans l’œuvre de Maurice Braillard, la station supérieure du téléphérique constitue un cas très particulier, à la fois par son programme et par sa solution architecturale. Même en laissant de côté les problèmes de structure (soit: comment arrimer une grande construction à l’extrême bord d’une paroi verticale de plusieurs centaines de mètres), ce bâtiment n’offre guère d’analogie avec les autres stations d’avant la guerre. Et pourtant, en dépit de la difficulté de situer formellement cette œuvre aussi bien dans l’évolution de Braillard lui-même que parmi les réalisations contemporaines, cette station évoque, par son audace, un projet non réalisé, mais connu de tous les architectes de l’époque : ‘le gratte-ciel horizontal’ d’El Lissitzky (1924), proposition provocatrice parce que portée à la limite1.
On pourrait également mentionner un autre projet russe non réalisé “le restaurant sur la falaise” de Ladowski (1922). Dans les deux cas, ‘l’objet architectural se libère de la pesanteur, alors que les volumes portés nous ramènent à une image aérienne d’espace voué à la contemplation panoramique’, comme le dit Paul Marti à propos de la gare d’arrivée du téléphérique du Salève2.
2 Non que ces projets russes fussent la source de la station, mais l’effet de défi relevé incite à les signaler, d’autant que le site du Salève est bien plus approprié que dans les deux autres cas!» (André Corboz, août 2000)
1 Ce rapport a déjà été mentionné par J. Christoph Bürkle in El Lissitzky. Der Traum vom Wolkenbügel, Zürich 1990, p. 55.
2 In U. Paravicini et al., Maurice Braillard. Pionnier suisse de l’architecture moderne 1879–1965, Genève 1993, p. 71.