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Pendant les deux guerres du 20ème siècle, pour faire face à la chute des productions agricoles, les populations ont été incitées par les gouvernements à augmenter les surfaces de production alimentaire. On les appelait les Jardins de la victoire (Victory Gardens), ou Potagers pour la défense ou encore la Bataille des champs. A l’époque, l’effort de guerre faisait peser une très lourde charge sur un monde paysan appelé sur les fronts. Mobiliser les populations sur le front intérieur participait à l’effort collectif et à la mobilisation sociale était une bonne idée, bien sûr assortie de discours vaillamment patriotiques. Ainsi les gouvernements des Etats-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, d’Italie et d’Allemagne menèrent de grands plans de souveraineté alimentaire.
En Suisse, on se souvient encore du plan Wahlen pendant la seconde guerre mondiale, qui reste dans l’imaginaire collectif avec ses plantations de pommes de terre dans les parcs. Dès 1940, le plan Wahlen a permis à la Suisse de stabiliser la production à 2200 calories par personne et par jour (3300 calories avant la guerre). Réduction de l’élevage et migration des surfaces de pâturage en surfaces de production végétale, utilisation de tous les terrains vacants, éducation des populations, tels étaient les piliers de ce plan imaginé par l’ingénieur agronome Friederich Traugott Walhen. Le plan ne fit cependant pas l’unanimité, chaque secteur économique revendiquant la priorité sur les autres avec ses besoins propres en main d’oeuvre mis en concurrence (armement, énergie, élevages). Néanmoins le plan Wahlen fut un succès: en 5 ans les surfaces cultivées passent de 183’000 hectares à 352’000 hectares, la production de pommes de terre doubla. Au milieu d’une Europe à feu et à sang, la Suisse ne souffrit pas de restrictions alimentaires. Le plan renforça la détermination de la population à conserver et à renforcer son indépendance et permit de rassurer les Suisses pendant la guerre et l’immédiat après-guerre. L’autarcie ne fut pas atteinte mais le taux d’autoapprovisionnement passa de 52 à 59% (il est aujourd’hui, malgré certaines variations, toujours à 59%).
Pourquoi parler de ça aujourd’hui, si ce n’est par intérêt historique? Préparons nous une guerre ? Nous avons atteint (ou nous en approchons) des limites: celles de la planète d’abord (chute de la biodiversité, changement climatique, acidification des océans, modification des cycles de l’azote, l’appauvrissement des sols, descente énergétique), celle des systèmes socio-économiques (mondialisation, attaques sur la démocratie, inégalités, dépendance aux énergies fossiles, diminution de la disponibilité alimentaire, etc.). Il semble maintenant clair que nos sociétés vont devoir faire face à des effondrements systémiques et des réactions en chaîne qui ont le potentiel de remettre en question toutes les structures économiques et sociales. L’effondrement, notion de plus en plus utilisée, peut être défini comme un « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population, par des services encadrés par la loi » Note : Cochet, Yves: l’effondrement, catabolique ou catastrophique? (2011).
La vie que nous connaissons aujourd’hui va disparaître. Une autre ère se dessine, faite d’effondrements multiples engendrant des catastrophes multipliées, imprévisibles et irréversibles. Peu réjouissant, non ?
Est-il possible et surtout, comment faire face à de tels défis? Il n’y a pas de solutions à chercher (c’est trop tard!) mais à cultiver notre adaptation. Il y a là des mondes à inventer, de nouvelles solidarités à créer, de nouveaux liens à tisser, une sobriété, peut-être heureuse, à expérimenter (comme le dit Pierre Rabhi). La résilience est la capacité d’un système à maintenir ses principales fonctions malgré les chocs y compris au prix d’une réorganisation interne. Pour beaucoup d’auteurs, l’espoir réside dans la création de petits systèmes résilients à l’échelle locale, auto-organisés, décentralisés, transparents, fondés sur une grand cohésion sociale à petite échelle (soit exactement l’opposé de nos systèmes industriels mondialisés!)
Une des clés de la résilience de nos sociétés se situe dans la production alimentaire de proximité. A l’exact opposé de l’agriculture industrielle du début du 20ème siècle, les petites structures permaculturelles de production requièrent très peu d’espace, peu de technologies (pas d’intrants exogènes), des outils simples et ingénieux prolongeant la main humaine, de la force musculaire. Elles n’épuisent pas les sols, bien au contraire. On complète avec du compostage, des serres pour produire en hiver, des techniques de conservation des aliments sans énergie et du petit élevage. Ces structures ont montré leur excellent rapport coût-efficacité (comme l’a démontré l’étude de l’INRA à la ferme du Bec-Hellouin en 2015).
Allons-nous donc tous redevenir des petits paysans ? Verrons-nous nos friches industrielles (les usines auront fermés), les prairies d’élevage, nos pelouses, le moindre espace vacant se transformer en potager ?
Alors, pouvons-nous et voulons-nous pouvoir contribuer à cette résilience qui pourrait nous permettre de survivre dans un environnement ni trop toxique ni trop injuste? Souvenons-nous des jardins de la victoire et du plan Wahlen, non pas comme un effort patriotique mais comme un effort citoyen.
A lire en complément: Hopkins, Rob: Manuel de transition: de la dépendance au pétrole à la résilience locale, 2010
Sinaï, A. (et al.): Petit traité de résilience locale, 2015
Hervé-Gruyer, Perrine et Charles: Vivre avec la terre, 2019
A consulter: www. Transitionnetwork.org