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Vous ne le savez pas peut-être pas, le département d’outre-mer de la Guadeloupe regroupe plusieurs îles, Marie-Galante, l’archipel des Saintes, la Désirade, sans oublier les ilets(*) de La Petite Terre. Si ces dernières et La Désirade sont assez compliquées d’accès pour un voilier avec un grand tirant d’eau, les deux principales « dépendances » de l’île papillon constituent des destinations prisées des plaisanciers et des vacanciers. Nous y sommes allés et retournés à plusieurs reprises.
(*) Ilet : synonyme et appellation locale des îlots dans les Antilles françaises.
Découvert par C. Colomb en novembre 1493 et baptisé « Los Santos » en raison de la proximité temporelle de sa découverte avec la fête de la Toussaint, l’archipel saintois est rapidement abandonné par les Espagnols qui préfèrent se replier sur les îles des Grandes Antilles et le continent sud-américain, riches en métaux précieux. Entre le milieu du XVIIème siècle et le début du XIXème, l’archipel fait l’objet de féroces batailles entre Anglais et Français, sa position stratégique en faisant un enjeu militaire important. De 1848 à 1903, Les Saintes sont une garnison française et deux forts y sont construits en vue d’empêcher la reconquête par les Anglais. Les Saintes sont alors connues comme le Gibraltar des Antilles. Les militaires se retirent en 1903, laissant l’archipel aux mains des pêcheurs et quelques rares agriculteurs. C’est à partir de 1958 que Les Saintes se développent en vue d’accueillir touristes et vacanciers, surtout à Terre-de-Haut. Un hôtel y est bâti et les grands navires et voiliers de croisière y font escale.
A partir des années 70, le tourisme devient la première ressource économique de l’archipel, mais conserve une forte activité de pêche. Les Saintes sont réputées pour leur tradition de poissons fumés, même si le fumage se fait en Guadeloupe, à Basseterre. Aller aux Saintes sans découvrir ces spécialités serait manquer un plaisir gustatif rare. Les Saintes sont également connues pour leur tradition de barques à fond plat manoeuvrables à la rame ou au moyen de voiles en coton. Ces embarcations en bois étaient utilisées pour se déplacer entre les îles et pour la pêche et portent d’ailleurs le nom générique de « saintoises ». Si la saintoise s’est modernisée et s’est convertie au polyester et à la motorisation mécanique, des passionnés continuent de fabriquer, restaurer ou entretenir ces barques si typiques de l’archipel. La saintoise est à la Guadeloupe ce que la yole est à la Martinique et des régates sont régulièrement organisées, en particulier en lien avec la Route du Rhum. Du fait de leur relative instabilité, les saintoises proposent des régates assez spectaculaires, surtout si les airs sont au rendez-vous.
A gauche, une saintoise à voile, à droite, des saintoises motorisées qu’utilisent les pêcheurs de nos jours.
Les Saintes, ce sont deux îles principales, Terre-de-Haut et Terre-de-bas entourées d’ilets inhabités aux noms rigolos, tels l’Ilet à Cabrit, La Coche, La Vierge, Les Augustins, La Redonde ou encore l’antinomique Grand Ilet. En navigation, cet ensemble exige une attention soutenue selon l’endroit par lequel on souhaite accéder à la baie principale. En cas de gros temps, cela peut même devenir périlleux, surtout par le sud. Pour avoir abordé la passe des Dames (une centaine de mètres de large) au lever du jour dans 30 noeuds vent, visibilité réduite à néant à cause d’un violent grain et après 16 heures de navigation en solo, je peux en témoigner. Non seulement il faut bien regarder la carte et soigner son cap, mais aussi faire attention aux nombreux filets et casiers de pêche transformant l’endroit en un véritable champ de mines ! Il est donc fortement déconseillé d’y arriver de nuit, au moins la première fois. L’accès nord par la passe de la Baleine ou ouest par la passe du Pain de Sucre est plus aisée, mais gare aux hauts fonds et autres écueils isolés. Sans parler des gros bateaux de croisières qui encombrent très régulièrement les passes principales.
Autre particularité de l’endroit, les mouillages forains sont très limités, les bons endroits abrités étant équipés de bouées payantes. Seule exception, en cas de très gros temps, l’ancrage est autorisé dans la limite de l’espace disponible. Le mouillage payant (environ 10.-€/jour pour un monocoque de 14 m.) est géré par LSM (Les Saintes Multiservices) et s’il n’y a aucun service sur l’eau, le bureau d’accueil permet de faire facilement sa clearance, sa lessive ou d’obtenir divers renseignements concernant l’île. En outre, il y a la possibilité de faire le plein d’eau, mais pas de station service pour les plaisanciers. Pour le gasoil ou l’essence de l’annexe, il faut aller à Pointe-à-Pitre.
Lorsqu’on arrive aux Saintes, on est immédiatement séduit par son aspect carte postale qui tient avant tout à sa petitesse et à son relief accidenté. Les Saintois sont d’ailleurs très fiers d’avoir vu la baie devant Terre-de-Haut désignée comme l’une des plus belles du monde. Au niveau de l’accueil, il y a à boire et à manger. Dans l’ensemble l’accueil à terre est plutôt chaleureux et nous avons vite eu fait de prendre nos ronds de serviette dans deux établissements. « Le Débarcadère » qui comme son nom l’indique est situé sur la place juste devant le ponton des navettes, est un resto familial où Laurence, Pascal et leur fille Marylou sont d’une gentillesse rare et Pascal, secondé par sa fille, de fins cuisiniers. Il ne faut sous aucun prétexte rater leurs poissons frais accompagnés de la petite sauce maison ou encore leurs tatakis de thon. En outre, ils nous ont refilé plein de renseignements utiles sur l’île. Le Gault & Millau ne s’y est pas trompé, puisqu’il les a sélectionné l’an dernier comme l’une des meilleures tables des Saintes.
Juste en face, de l’autre côté de la place, se niche « Chez Les Filles« , un tout petit snack-bar avec terrasse les pieds dans l’eau où Nelly et Marine, deux femmes au sourire et à la bonne humeur communicatifs, proposent des mélanges de jus de fruits frais à composer selon l’envie et une petite restauration sur le pouce, simple mais soignée et délicieuse. Pour les amateurs de douceurs, des gaufres maison avec une multitude de garnitures à choix et des salades de fruits frais. C’est ici que j’ai dégusté les meilleures omelettes baveuses de toutes les Antilles. De belles rencontres qui donnent envie de revenir aux Saintes et ont grandement contribué à nos nombreux passages dans l’archipel saintois.
Malheureusement, dans certains établissements, l’accueil ressemble plus à « donne-moi ton fric et dégage la vue pour le pigeon suivant ». Il faut dire que l’abondance de touristes à la journée permet à quelques commerçants de se comporter de cette manière. Certains commerces sont d’ailleurs ouverts uniquement aux heures d’arrivée et de départ des nombreuses navettes qui accostent l’île chaque jour. La palme de l’accueil polaire étant décernée au « Café de la Marine » situé au bout du ponton des annexes. Les rares fois où nous y sommes allés, on a eu l’impression de déranger, quant au sourire et à l’amabilité, prière de revenir le 30 ou 31 février. A part sa terrasse immédiatement au bord de l’eau, rien d’inoubliable, même la cuisine est d’une désespérante banalité.
Aux Saintes, il n’y pas grand’chose à visiter, mais on y trouve sans doute la plus haute densité de bons restos au kilomètre carré des endroits que nous avons visité. Les amateurs de poissons fumés ne manqueront pas de faire un tour à « La Saladerie », même si depuis la reprise de l’établissement par une nouvelle équipe, la qualité a un peu baissé. Les gourmets au portefeuille bien rebondi se précipiteront au « Ti Kaz ‘la » et il convient de ne pas oublier « Au Bon Vivre » qui occupe le créneau du tout est fait maison avec des produits locaux et frais. La décoration de cet endroit nous donne le sentiment d’être en métropole, mais là aussi, l’accueil y est très chaleureux, le contenu des assiettes aussi délicieux que bien présenté. A signaler encore « L’Ilet Douceur » qui propose des crêpes et galettes dans une ambiance sympa et bon enfant ou encore le glacier « Cesibon » qui propose une palette impressionnante de glaces maison. Pour le surplus, il y a pléthore de bars, petits restos et autres guinguettes de plage. Certains n’ont d’ailleurs pas survécu au double passage d’Irma et Maria, les deux cyclones qui ont ravagé les Antilles pendant l’été 2017. Bien, et à part se goberger, il y a autre chose à faire aux Saintes ?
La réponse est oui, mais on a vite fait le tour de l’archipel. Le meilleur moyen de sillonner les îles est la marche, ou pour les fainéants ou les pressés à Terre-de-Haut, la golfette. Seule attraction culturelle, le Fort Napoléon qui domine la Passe de la Baleine et propose un petit musée historique de l’île ainsi qu’un jardin de plantes exotiques dans l’enceinte du fort. On y apprend que contrairement aux îles de Marie-Galante et de Guadeloupe, l’esclavage y fut quasi inexistant. Le relief accidenté de l’île conjugué à sa faible surface n’a pas permis le développement des « habitations » sucrières ou agricoles, ce d’autant que, comme beaucoup d’autres îles de l’arc antillais, Les Saintes n’ont aucune source d’eau potable. A part l’eau de pluie, l’eau douce arrive de Guadeloupe aux Saintes par une conduite sous-marine. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes lorsque la conduite est endommagée. Lors de notre dernière visite, nous n’avons d’ailleurs pas pu faire le plein d’eau, le peu restant étant naturellement réservé aux résidents permanents. L’île a donc été colonisée en priorité par des Normands, des Bretons et quelques Hollandais, colons dont l’activité principale a été la pêche jusqu’à l’essor du tourisme.
Très habitée, Terre-de-Haut propose plusieurs buts de randonnée vers ses plages ou reliefs. Véronique qui a eu le courage, contrairement à moi, d’escalader le « Chameau » en ramené des magnifiques images qui embrassent l’ensemble de l’archipel. Un autre point de vue sympa est situé au Fort Napoléon. Nous y sommes allés en golfette,
fatigue fainéantise du capitaine oblige. Jusqu’au passage de Maria qui a aspiré une bonne partie du sable des plages, détruit des infrastructures et arraché pas mal de palmiers, Terre-de-Haut proposait des endroits idylliques pour la baignade et le farniente. Enfin, quand je dis « proposait », c’est un peu réducteur, vu que ces sites sont toujours prisés et reviennent progressivement à leur état d’avant le passage du cyclone. A moins d’avoir vu ces lieux avant, difficile de voir immédiatement la différence, surtout que la nature reprend ses droits à une vitesse vertigineuse. Nous avons été toutefois surpris en constatant que la dispersion du sable avait réduit la taille des plages de 30% au moins. La mer corrigera ce problème avec le temps, mais cela donne une assez bonne idée de la violence naturelle qui a frappé l’île en 2017.
Ainsi, les plages de Pompierre, de l’anse Rodrigue ou du Figuier sont des endroits à voir et qui procurent autant d’espaces de délassement. Grande Anse est sans doute la plage la plus majestueuse de l’île, elle reçoit directement les vagues de l’Atlantique, proposant un spectacle toujours impressionnant. La baignade y est dangereuse et interdite. Ce qui n’empêche pas quelques surfeurs intrépides d’y aller se faire plaisir. Comme une partie de la plage est située au bout de la piste de l’aérodrome, il est prudent de ne pas trop s’attarder dans l’axe de décollage/atterrissage. Pour les amateurs de « snorkeling », l’anse du Pain de Sucre offre de belles possibilités mais elle est la plupart du temps très encombrée, à cause de la présence d’un hôtel et d’un mouillage secondaire payant.
De tous les îlots inhabités de l’archipel, seul l’Ilet à Cabrit est facilement accessible. Sur ce dernier, se trouvent les ruines du Fort Joséphine qui était le pendant du Fort Napoléon, lesquels sécurisaient la Passe de la Baleine et protégeaient donc la baie et ses habitants. Depuis l’abandon de la garnison militaire, seul « Napoléon » a été remis en état, « Joséphine » étant laissé(e) à l’abandon. Certains y verront peut-être une justice « historique », l’impératrice Joséphine n’ayant pas été un modèle de vertu si l’on en croit les récits croustillants ayant trait à la longue tradition de la politique d’alcôve française. Pour l’anecdote, Joséphine était d’ailleurs originaire de Martinique, issue d’une grande famille de békés, ces colons blancs ayant prospéré et fait fortune grâce à l’esclavage au sein des habitations sucrières.
A Terre-de-Bas, presque pas de touristes. L’île est peu habitée en comparaison de Terre-de-Haut et constitue un paradis pour les amoureux de randonnée. On y accède par une navette qui fait la liaison depuis Terre-de-Haut. Le bourg principal de l’île est situé au sud-ouest et si Terre-de-Haut accueille une population presque exclusivement blanche, Terre-de-Bas est habitée en grande majorité par des mulâtres et des noirs, descendant des très rares esclaves ayant été amenés aux Saintes. Terre-de-Bas est plus sauvage, on y retrouve l’ambiance de certaines îles anglophones comme Union.
Un mot encore concernant les risques naturels. Les Saintes n’ont pas été épargnées par les cyclones et les séismes, mais bien malin celui qui parviendra à tirer des plaintes aux Saintois. Nous sommes revenus aux Saintes moins de deux mois après le passage de Maria. Plus de communications, plus d’internet, pas mal de casse, des lieux idylliques dévastés, et même si Maria n’a pas causé de morts comme Irma à St-Martin, les Saintois ont sévèrement dégusté. J’imagine qu’entre eux, les habitants ont beaucoup discuté, surtout pour tenter d’évacuer les traumatismes que crée une catastrophe naturelle. Mais pour nous, gens de l’extérieur, les mots se sont faits rares, la parole très laconique. Ce que les Saintois ont ressenti et vécu, c’est par le regard, parfois un léger tremblement de la main, qu’ils nous l’ont transmis. C’est surtout par les témoignages compilés dans un petit livre par une journaliste l’endroit que nous avons pu mesurer la fière et touchante réserve des Saintois face à l’adversité. La même pudeur et le même respect de la nature qu’on trouve chez les montagnards qui vivent sous la menace des avalanches et autres risques naturels. Nous aimions déjà beaucoup les Saintois avant le passage de Maria, nous les respectons encore plus depuis lors.
Les Saintes ont encore une particularité qui tient au fait que l’esclavage y fut inexistant, contrairement à la Guadeloupe ou à Marie-Galante. Ainsi, les rapports avec les autochtones sont beaucoup plus ouverts et surtout dénués d’arrières-pensées raciales. Comme souligné, il n’y a quasi aucun noir et les rares métis sont très clairs de peau. On sent immédiatement que les Saintois ne veulent en aucun cas être assimilés à ce qu’il s’est passé en Guadeloupe ou à Marie-Galante. La fameuse « route de l’esclavage » qui est un circuit didactique concernant cette période bien sombre des Antilles françaises ne passe pas par Les Saintes.
Que ce soit à Terre-de-Haut ou Terre-de-Bas, nous n’avons jamais ressenti cet affrontement racial tel qu’il existe encore fortement en Guadeloupe ou en Martinique. Dans ces îles, comme à Marie-Galante, la ségrégation reste presque la norme, les noirs refusant de se mélanger aux blancs et les métis étant considérés comme « hors sol » par les deux communautés. Aux Saintes, rien de tel. Tout le monde vit en bonne harmonie et la question raciale est sans importance. C’est la seule île jusqu’ici où nous avons ressenti cette absence de ségrégation. Nous avons senti que les rares noirs ou métis ne nourrissent aucun complexe ou ressentiment par rapport aux blancs. Cela est suffisamment rare pour être relevé.
Nous avons donc quitté Les Saintes en y laissant une partie de notre coeur, mais nous savons que nous y reviendrons. Pour la beauté des paysages, pour la gentillesse de l’accueil et pour revoir nos amis. Dans un prochain billet, je vous emmènerai à Marie-Galante, l’autre île qui nous a fait vibrer et avec laquelle nous sommes tombés en amour, comme disent les Québécois. A bientôt.