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1664
Jacques Carpentier de Marigny, Relation des divertissements que le Roi a donné aux Reines dans le Parc de Versailles
Paris, Barbin, 1664
Les effets spectaculaires
Sur un ton galant, Marigny décrit la comédie mêlée de La Princesse d'Elide, en insistant sur les effets spectaculaires de la fête.
Le jour suivant, on eut le divertissement de la comédie. L’on avait dressé un grand théâtre environ cent pas au-dessous du rond où les chevaliers avaient couru la bague, et l’on avait fait une espèce de salon entre les palissades de l’allée, dont le haut était couvert de toiles pour défendre les dames contre les injures du temps. Vous ne prétendez pas que je vous raconte scène par scène le sujet de la comédie, et vous faites fort bien ; car mon intention n’est pas de vous écrire un volume. En attendant que vous la voyiez imprimée, si Molière qui en est l’auteur la veut donner au public, vous saurez qu’il avait eu si peu de temps pour la composer qu’il n’y avait qu’un acte et demi en vers, et le reste était en prose, de sorte qu’il semblait que, pour obéir promptement au pouvoir de l’enchanteresse Alcine, la comédie n’avait eu le temps que de prendre un de ses brodequins et qu’elle était venue donner des marques de son obéissance un pied chaussé et l’autre nu. Elle ne laissa pas d’être fort galante, et l’on prit assez de plaisir à voir un jeune prince amoureux d’une princesse fort dédaigneuse, et qui n’aimait que la chasse, venir à bout de sa fierté par une indifférence affectée, et tout cela selon les bons avis d’une espèce d’Angélie, c’est-à-dire d’un fou ou soi-disant, plus heureux et plus sage que trente docteurs qui se piquent d’être des Catons.
Tous ne sauraient par les mêmes emplois
Avoir de l’accès près des rois.
Cependant chacun y veut être,
On gronde, on peste tout le jour
Contre tel qui n’est pas ce qu’il veut y paraître,
Mais pour moi je tiens qu’à la cour
N’est pas fou qui plaît à son maître.
Toute la pièce était mêlée de danses et de concerts, des plus belles voix du monde et, comme les amants ne se brouillent jamais si fort qu’ils ne se marient à la fin de la comédie, cela ne manqua pas d’arriver et, pour les divertir le soir de leurs noces, leurs courtisans se déguisèrent et finirent la pièce par la plus belle et la plus surprenante entrée que l’on ait jamais vue. Au fond du théâtre, sur un grand arbre, dont les branches étaient entrelacées les unes dans les autres, seize faunes faisaient un agréable concert de flûtes et, dans le temps qu’ils reprenaient haleine, deux bergers et deux bergères héroïques chantaient une chanson à danser. Par leurs noms qui sont dans l’imprimé vous jugerez de la beauté de leurs voix et du plaisir que l’on avait de les entendre. Cependant l’arbre sur lequel les faunes étaient assis s’avança jusques au milieu du théâtre par un enchantement d’Alcine. Lorsque ceux qui dansaient aux chansons s’arrêtèrent, l’on vit entrer quatre autres bergers et quatre bergères, dont les habits étaient aussi galants que ceux des Céladons, des Sylvandres, des Astrées et des Dianes du Pays de Lignon. Lorsqu’ils avaient dansé quelque temps, les premiers bergers et les bergères recommençaient à danser aux chansons ; ceux-ci n’avaient pas fini que les autres rentraient au son de mille instruments, et leur entrée était mêlée de celle de quelques satyres, tantôt avec des flûtes et tantôt avec des tambours de basque, dont la musique s’accordait au reste de la symphonie avec une justesse merveilleuse. Enfin l’on eut tout à la fois le plaisir d’un mélange de toutes ces sortes de danses et de musiques qui s’étaient faites séparément, et tout cela fut exécuté avec tant d’ordre que tout le monde avoua qu’il fallait que Lully, qui était l’inventeur de toute cette harmonie et de cette entrée si belle et si galante, fût cent fois plus diable que la diablesse Alcine même. Toute l’assemblée sortit charmée de ce divertissement, les dames avouèrent de bonne foi que l’on avait découvert dans la comédie le véritable moyen de les ramener à la raison lorsqu’elles font les difficiles et les farouches ; les cavaliers jurèrent de se servir plutôt de cet expédient que de se pendre de désespoir pour la plus belle Anaxarète de la terre ; et je fus fort aise de les voir dans ces sentiments, car j’ai toujours trouvé le désespoir en amour une vilaine chose, et je me souviens d’avoir fait des vers qui sont assez conformes à la résolution de ces messieurs qui avaient si bien profité à la comédie, il faut que je vous les écrive ici.
Les yeux d’Aminte m’ont charmé,
Mon cœur brûle et languit pour elle
Et je ne puis en être aimé :
Ma flamme serait immortelle
Si la pitié voulait quelque jour m’exaucer ;
Elle est adorable, elle est belle,
Mais elle est cruelle,
Il s’en faut passer.
Voilà, Monsieur, comment se termina la seconde journée. Le jour suivant, la cour eut le plaisir d’un ballet, qui se fit dans le Palais d’Alcine, sur les dix heures du soir.
Edition en ligne sur Molière 21
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