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Elle aurait été inventée par un cousin de ma grand-mère, Martin Rosenberg, et combattue par mon père dans un livre sur la réforme de l’État. Au-delà d'une histoire de famille, elle a contribué au « bonheur d'être Suisse » pendant la guerre froide lorsqu'en 1959 deux membres du parti socialiste avaient été élus au Conseil fédéral pour la première fois. Elle a anticipé et réalisé au pays des Helvètes – en terre extra-communautaire au cœur de l'Union Européenne – la devise de celle-ci : l'«unité dans la diversité». Outre-Sarine, on la nomme « Zauberformel », la formule magique. Au-delà de l'alchimie, c'est une grande coalition permanente qui met en œuvre le concept d'une «démocratie consensuelle» ou «Konkordanzdemokratie» selon la définition sobre du politologue. On demande à cette formule magique d'être le fondement robuste d'un édifice fragile dans lequel cohabitent quatre langues, une multitude de dialectes, de religions, de convictions politiques et idéologiques, de mentalités et de cultures, de rationalités et de sensibilités.
C'est une institution qui cherche à imposer la cohésion nationale par une concordance contraignant au consensus dans le but d'assurer la paix domestique. Elle s'oppose à un type de démocratie de type « concurrentiel » ou « compétitif » où des minorités peuvent s'opposer à une majorité au pouvoir dans un esprit dialectique. Pour certains, la formule magique serait un bastion d'ordre et de stabilité face aux mécanismes volatiles de la démocratie directe, l'initiative populaire et le référendum. Avec la chute du Mur de Berlin, l'entente résultant de cette formule a subi des chocs successifs et pas des moindres. Sur le plan économique et moral, les fonds juifs en déshérence et plus récemment la pression de la communauté internationale contre les parasites fiscaux ont sonné le glas d'années fastes et honteuses à l’abri du secret bancaire.
Sur le plan politique l'on continue cependant à résister contre la transparence et le principe du mérite, comme si de rien n'était, comme si cette tradition continuait de correspondre à l'esprit de la nouvelle constitution fédérale. L'on continue à aduler la potion magique versée dans une soupe devenue sans saveur depuis la fin de la guerre froide, cet «Einheitsbrei» qui garantit la représentation proportionnelle au sein du conseil fédéral de tous les grands partis, de la droite musclée en passant par un centre modéré à la gauche molle.
Ce culte de l'harmonie signifie en pratique que les membres du gouvernement fédéral sont élus par le parlement sur la base d'un processus de sélection semblable à celui appliqué aux membres d'un Conseil d'administration d'une société anonyme, c'est-à-dire par une forme de cooptation multi-partisane, soit par une reproduction pour le moins incestueuse des élites dans le but de garantir un dividende rentier aux sens propre et figuré. Un carnet d'adresses garni, une fidélité aux intérêts bien compris, une attitude lisse favorisent le candidat au collège des sages auto-proclamés, qui par ailleurs doit être la bonne personne au bon moment, à savoir affiliée au bon parti politique et à la bonne région linguistique lorsqu'un siège se libère.
Dans un entretien au quotidien Libération, Ai Weiwei rappelle que « crabe de rivière » se dit « hexie » en chinois: c’est le mot vulgaire pour « censure » car sa prononciation en chinois est la même que celle du mot « harmonie ». Or le gouvernement chinois invoque la nécessité d’une «société harmonieuse» («hexie shehui») pour justifier le régime autoritaire et la censure qu’il impose. Par dérision, les internautes ont adopté cet euphémisme. L’hexie en Helvétie fait des ravages dans le monde des artistes et des scientifiques par une sélection sans transparence ni mérite. Par des nominations et promotions où relations et réseaux excluent le talent et la créativité et censurent ainsi la divergence des dogmes dominants ; pour les vrais travailleurs d’œuvres de l'esprit, la formule magique est une prison mentale de laquelle il faut s'échapper pour survivre. L'hexie ne fonctionne ni en art, ni en sciences, car elle est inquisition pour l'hérétique, la terre ayant le devoir de rester plate et le soleil celui de tourner autour d'elle. On peut laisser la question ouverte si cette fausse harmonie cause des dégâts également en économie.
Quant à la politique, l'héxie peut-elle assurer la qualité nécessaire à une démocratie digne et durable ? – Non, comme pour les arts et les sciences, ni la cité, ni la nation ne sauraient réaliser l'unité dans la diversité de façon effective et encore moins de manière légitime au moyen d'une pensée unique castrée et stérile. La formule magique impose son empreinte autoritaire – d'autant plus pernicieuse qu'elle est voilée – sur l'ensemble de la société suisse. Par-là, elle conditionne les élections et induit à des prises de décisions douteuses où le meilleur est trop souvent ignoré ou évincé. En temps de crises, lorsqu'il s'agit de mobiliser l'excellence sans délai, le consensus à tout prix devient impraticable ou alors, en tant que nivellement par le bas, le début de la fin de toute communauté. Il est aujourd'hui urgent de réinventer la Zauberformel ou de la supprimer purement et simplement. Cohésion et solidarité au sein de la société peuvent être réalisées par d'autres moyens aux effets moins pervers.
Par exemple Alain Berset. Elu parce qu'il fallait repourvoir un poste de socialiste et de romand laissé vacant. Nommé chef du Département fédéral de l'intérieur avant d'atteindre la quarantaine, sa page Wikipedia n'indiquant aucune expérience professionnelle préalablement acquise hors sérails université et parti. A rappeler dans ce contexte que les ministres suisses figurent parmi les mieux rémunérés du monde, disposent d'une administration publique performante et n'ont pratiquement aucun compte à rendre quant à leurs décisions politiques. En effet, ces décisions sont prises à l’abri de la collégialité et face à un parterre de journalistes parfaitement conscients des enjeux, car tributaires indirectes de subventions fédérales… Une fois n'est pas coutume, Alain Berset, dans sa fonction de ministre de la culture, s'est fait récemment chahuter par deux quotidiens suisses-alémaniques, le « Tages-Anzeiger » et la «Neue Zürcher Zeitung» – un épisode passé sous un silence douteux par la presse romande un peu trop timorée (ou adepte d'une solidarité latine mal appliquée). Les journaux germanophones reprochaient au magistrat rose d'avoir gaspillé plus de cinq millions de francs suisses pour de la promotion culturelle bidon et des prix dérisoires à des artistes méritants dans les domaines de la littérature, du théâtre, de la musique et de la danse – les lauréats recevaient quelques miettes (25'000 francs) en guise de reconnaissance alors que le reste des sous disparaissait dans les poches d'intermédiaires de tous poils et en réceptions glamoureuses.
Le même Alain Berset, cette fois-ci en tant que ministre des affaires domestiques en charge de la sécurité sociale, élaborait depuis le début de son mandat une réforme de l'assurance vieillesse et survivants (AVS) qu'il a récemment soumise au vote populaire à tambour battant. En effet, il jouissait d'un appui zélé de la Nomenklatura rose mobilisée par le président du parti socialiste, Christian Levrat, copain-co-dzodzet du ministre sachant manier à saturation les relations publiques et réseautages tous azimuts. Fort du soutien centriste démocrate chrétien, la réforme de l'AVS faisait alors figure de proue à la conquête du peuple et des cantons, cela face à l'opposition d'une droite sceptique et d'une gauche authentique. Ce fière galion vient cependant de couler, le vote du 24 septembre 2017 ayant fait sombrer à juste titre une réforme boiteuse à la sauce ketchup-mayonnaise (rouge édulcoré pour les daltoniens). Et puis, rien, plus rien, rien de rien. Alain Berset ne regrette rien et restera confortablement en place pour les années à venir, « business as usual », capitaine d'une épave au long cours. C'est ce nihilisme institutionnalisé qui pose aujourd'hui problème en Helvétie où l'hexie brouille la comptabilité politique : A la prochaine élection, Alain Berset sera automatiquement réélu, cela à la seule et unique condition qu'il reste un pieu fidèle à la formule magique et à la gouvernance par la collégialité qui en découle.
En Italie, démocratie concurrentielle, Matteo Renzi (de trois ans plus jeune qu'Alain Berset) démissionne la tête haute après son échec à réviser la constitution par un vote de confiance. En France, démocratie concurrentielle, François Hollande n'a pas osé se représenter après son quinquennat désastreux. Aux États-Unis, démocratie concurrentielle, le job présidentiel est limité à quatre ans, une réélection exigeant en principe des preuves de compétence – à vérifier avec Donald Trump. Rien de tout cela ici bas où la démocratie consensuelle déresponsabilise les responsables de manière caricaturale.
Concrètement, si j'étais Conseiller fédéral à la place d'Alain Berset, je quitterais ce poste sur le champs de mon propre chef et irais terminer mon apprentissage ailleurs, quitte à revenir un jour muni d'un meilleur bagage. A défaut d'un tel acte citoyen susceptible de déclencher enfin un vrai débat critique sur la formule magique, il incomberait aujourd'hui à l'Assemblée fédérale de redéfinir les règles du jeu gouvernemental en sanctionnant les échecs comme il se doit dans une démocratie censée respecter le principe du mérite : A la porte, les ministres défaillants !
*Avocat et chercheur