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Tandis que le Rossiya file vers le Pacifique sur plus de 9’000 km, je m’installe sur la banquette et appuie ma tête contre la ferronnerie aux motifs végétaux afin d’assister, pour la deuxième fois, au ballet du repas.
Derrière moi, une mamie embaumée dans de la dentelle dont la grippe nous rappelle qu’elle est vivante. Le rituel est stable : toux, reniflement, éternuement, recherche du mouchoir. Elle ferait mieux de se le fixer sous le nez. Son compagnon de voyage, un boudin qui prétend au titre de chien, rajoute par intermittence ses cris au concert de sa maîtresse, vous faisant regretter l’inégale efficacité des mandales pour faire taire un enfant ou un chien.
À la table voisine, un petit homme aux faux airs d’oligarque, trahi par sa présence en deuxième classe et par l’usure visible de sa veste dans laquelle il flotte ; il l’a achetée trop grande afin de se donner une carrure et dissimuler son air de parvenu. Il parle fort et s’énerve contre sa montre, trop large pour son poignet. En face de lui, une femme aux attraits aguicheurs lui sert irrégulièrement la réplique d’un regard sardonique, son attention davantage tournée vers la pierre de son bracelet.
Le serveur, un jeune homme au teint anxieux et à l’air gentillet, se faufile entre le comptoir et le samovar, une soupière en mains. Dépassant sa silhouette, un homme plus âgé garde un œil de contremaître sur lui depuis le bar.
Sous cette observation, il se dirige vers deux passagères assises à l’écart. Une femme grasse au visage accueillant comme une porte de prison et dont les lèvres suivent la gravité afin d’éviter le risque du sourire. Elle a réprimandé d’une rafale gutturale le sourire amical que sa compagne de voyage adressait au serveur. Celle-ci est une jeune femme engoncée dans ses vêtements, mais aux yeux étincelants. La vie semble fuir de sa surveillante vers elle. Il lui faudrait un Raskolnikov qui réussisse son coup.
Toux, reniflement, éternuement, recherche du mouchoir.
En face de moi, le kamilavkion d’un jeune pope dépasse de la banquette. Quelques cheveux glissent sur sa nuque, accordés à leur propriétaire : raides et ordonnés.
De l’autre côté du couloir, un baroudeur décrépit à l’œil vif, qui remplit son verre plus souvent que je ne le regarde. Il lève fréquemment la voix pour raconter l’un de ses trop nombreux souvenirs, mais le pope ne semble pas sensible à ces propositions de conversations.
Soudain un grand bruit de vaisselle et de liquide : le serveur vient de chuter au milieu du couloir, projetant le contenu de la soupière sur la surveillante, qui hurle, provoquant un minuscule sourire chez la jeune fille, le temps qu’elle se retienne. Le baroudeur a poursuivi le son d’un grand éclat de rire : une histoire de plus à raconter. Le serveur semble déjà porter la trace de la giroflée promise.
Le repas se termine entre plaintes et rires. Le wagon se vide petit à petit. Toux lointaine, pause, éternuement et aboiements. Dire qu’il nous reste encore huit jours de voyages !