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L’assouplissement le plus rapide possible des mesures d’exceptions décrétées en raison de la pandémie ne saurait se réduire à la pression exercée principalement selon des arguments économiques. De nombreux analystes et commentateurs se préoccupent déjà de la question de savoir comment la société, l’économie et la politique devraient procéder après la fin de la pandémie. Et ce, malgré le fait que la pandémie n’ait probablement pas encore atteint son pic et que l’on ne peut pas encore prévoir toute l’ampleur des conséquences. Dans ce qui suit, il ne s’agira pas de reproduire ces analyses et commentaires, et encore moins de les juger, mais plutôt de faire quelques observations fondamentales.
Personne ne veut d’un état d’urgence de longue durée
1) Il est très compréhensible que l’on pose la question pour savoir combien de temps les mesures d’exceptions devraient continuer à être appliquées et comment l’après pandémie devrait-elle être gérée. On ne peut attendre des citoyens qu’ils se préparent à un état d’urgence permanent, ce serait une rupture fondamentale avec les fondements d’un Etat constitutionnel libre et démocratique. Nous connaissons les situations de guerre du passé et du présent: plus une telle situation exceptionnelle dure, plus les conséquences sontnégatives. Les hommes ne sont pas faits pour un état d’urgence permanent. Ils ont besoin de l’espoir qu’un tel état, s’il semble nécessaire pendant un certain temps, puisse être surmonté le plus rapidement possible. Tout le reste a des conséquences fatales. Un regard sur l’Europe pendant la guerre de Trente ans ou actuellement sur les pays du Moyen-Orient ou l’Afghanistan en témoigne de façon concrète.
Aujourd’hui, la pandémie de Corona ne signifie pas la guerre. La plupart des personnes confinées chez elles la majeure partie de la journée durant, dont la liberté de mouvement est restreinte ainsi que leur vie en communauté, se trouvant contraints parfois même d'abandonner leur emploi, n’ont pas à craindre que des bombes tombent sur leur toit ou qu’elles soient touchées par une balle ou une grenade en faisant leurs courses ou en marchant. Dans des pays comme la Suisse, l’Autriche ou l’Allemagne, personne ne doit craindre d’avoir faim ou soif à cause de la pandémie. Toutefois, les nombreuses restrictions à la liberté individuelle constituent une rupture majeure dans le mode de vie de nombreuses personnes.
Qui et quoi décide de notre avenir?
2) Nul ne sait qui décidera de la manière dont nous vivrons ensemble dans la société, comment l’économie et la politique après la fin des mesures d’exceptions actuelles et après la pandémie, seront organisées. Certaines choses doivent changer – et il y a beaucoup de gens qui souhaitent voir des changements par la suite. Après tout, la pandémie de corona ne représente pas seulement une sorte de destin, mais aussi le résultat d’erreurs et d’omissions humaines – de la part de nous tous. Mais les idées sur ce qui doit changer – on peut déjà le dire à base des analyses et des commentaires disponibles – sont très différentes. C'est lié aux différentes idées qu’on se fait de l’homme, à ses visions du monde et aux modes de vie – mais également aux différents programmes politiques.
En 1945, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, qui avait été détruite à bien des égards, a été confrontée à de nombreuses considérations très précieuses quant à la façon dont le pays devrait être façonné à l’avenir. Dans le cadre des sources sur la pensée politique des Allemands aux XIXeet XXesiècles publiées par la Wissenschaftliche Buchgesellschaft à Darmstadt, le volume rassemblant des sources «Nachkriegsdeutschland 1945-1949» a été publié en 1990, puis à nouveau en 2010. Il est utile de relire ce volume aujourd’hui, 75 ans après la fin de la guerre. Une partie de ce qu’on peut y lire a effectivement été mise en œuvre. D’autres idées n’ont guère joué un rôle par la suite. Qui sait aujourd’hui encore qui était Eberhard Welty?1 Prêtre dominicain et penseur d’éthique sociale appartenant au «mouvement Walberger» – en avez-vous déjà entendu parler? – et luttant pour un socialisme chrétien basé sur la pensée chrétienne de la loi naturelle. Après la guerre, Welty a plaidé pour une «communauté étatique […] démocratiquement orientée et garantissant les droits fondamentaux de l’individu en tant qu’image de Dieu dans l’ordre visible de la création». «La base de la vie sociale», a-t-il poursuivi, devrait être «le bien commun des gens», «déterminé par la justice et l’harmonie. [...] Le réglementer était considéré comme la tâche et le devoir de l’Etat. Dans le domaine économique, cela signifiait que les socialistes chrétiens acceptaient la propriété individuelle, dans la mesure où elle n’était pas accumulée en quantité et utilisée uniquement à des fins personnelles, mais qui devait servir en premier lieu à couvrir les besoins personnels de la vie.»
Oui, certaines de ces idées ont trouvé leur place dans la Loi fondamentale ouest-allemande adoptée en 1949, par exemple dans l’obligation d’intérêt public de la propriété à l’article 14, cependant ce n’est pas seulement, ou même seulement dans une faible mesure, la qualité des idées qui a décidé de leur réalisation. L’état réel des relations de pouvoir jouaient souvent un rôle plus important, et le pouvoir qui s’est imposé à l’époque (comme aujourd’hui) n’était pas toujours du côté de l’éthique ni du bon sens. Bien avant la fin de la guerre, les puissances victorieuses avaient déjà foisonné leurs projets pour l’avenir de l’Allemagne (et du monde) et fixé leurs enjeux. Le cadre était ainsi établi; d’autant plus que les puissances victorieuses, ayant des idées très divergentes sur de nombreux sujets, ne voulaient plus se mettre d’accord au début de la guerre froide, mais essayaient plutôt de mettre en œuvre, selon leur conception, leurs programmes respectifs dans leur sphère d’influence.
L’état d’urgence ne doit pas conduire à la dictature
3) L’état d’urgence actuel avec un fort poids du pouvoir exécutif de l’Etat ne doit pas inciter quiconque à chercher la solution future à tous les problèmes sociaux, économiques et politiques dans un «leadership fort». La résolution des problèmes doit toujours rester une tâche commune. Cela s’applique non seulement à la lutte contre la pandémie de corona – heureusement, les représentants du pouvoir étatique qui est maintenant au premier plan l’ont également souligné à plusieurs reprises, et à juste titre – mais aussi à toutes les futures tâches publiques. Cela distingue aussi fondamentalement la situation actuelle de la dictature redoutée ou évoquée par certains: les responsables actuels savent très bien que la force et la violence mèneraient à une impasse. L’éthique et le bon sens doivent guider les décisions, surtout et avant tout dans la situation actuelle.
Il y a déjà plus de 90 ans, en 1928, le psychologue viennois Alfred Adler avait caractérisé l’erreur fondamentale de la voie du pouvoir:
«Le résultat de la recherche psychologique individuelle et de masse est le suivant: La recherche du pouvoir personnel est une illusion fatale et empoisonne le vivre ensemble des gens. Ceux qui veulent une communauté humaine doivent renoncer à la recherche de la violence sur les autres. Pour beaucoup, l’application avec force de la loi est une pensée naturelle. Nous voulons l’admettre: il semble[souligné par Alfred Adler] que ce soit le moyen le plus facile de créer tout ce qui est bon et promet le bonheur, ou même ce qui est dans le sens d’un développement imparable, avec les moyens du pouvoir. Où, dans la vie humaine ou dans l’histoire de l’humanité, une telle entreprise a-t-elle déjà réussi? D’après ce que l’on peut voir, partout l’utilisation de la force, même douce, réveille la contre-volonté, même là où le bien des opprimés est visiblement recherché.»2
L’écrasante majorité des citoyens a approuvé les mesures de leur Etat avec compréhension (voir encadré), cela représente un atout communautaire précieux et doit être traité avec précaution.
L’espoir d’un plus grand espace pour l’éthique et le bon sens
4) Les réactions des responsables dans les médias, dans le monde des affaires et en politique montrent une multitude de déclarations, qui pourtant s’écartent clairement de ce que l’on aurait pu attendre de l’époque précédente. Par exemple, qui aurait cru il y a quelques semaines que la chancelière allemande Angela Merkel adopterait une position aussi appropriée et même touchante face à la menace de la pandémie? Peut-être y a-t-il vraiment de bonnes raisons d’espérer que l’éthique et le bon sens trouveront une plus grande place, auprès des représentants responsables pour la vie sociale, économique et politique. Mais surtout, que personne ne se trompe: c’est une erreur de penser que ceux qui sont «puissants» à nos yeux sont si différents de nous. Il est très peu probable que seul ce groupe de personnes ait tout fait de travers au cours des dernières années et que si nous avions eu ce que nous voulions, tout aurait été beaucoup mieux. Les choses s’amélioreront seulement si chaque personne est acceptée comme un partenaire égal dans le dialogue, et cela va dans tous les sens. Des citoyens montant sur leurs grands chevaux et la haine contre tous les «puissants» ne seront d’aucune aide, pas plus que les politiciens qui prétendent sur le champ tout savoir mieux que les autres.
N’oubliez pas les victimes de la politique de puissance mondiale
5) Beaucoup de gens savent que certains Etats et certaines personnes sont bien plus mal lotis que nous dans la situation actuelle de la pandémie. Parmi eux, il y a aussi ceux dont la situation n’est pas seulement due à leurs propres erreurs et omissions, mais qui sont aussi victimes d’une politique de puissance mondiale. Les sanctions et les guerres contre ces pays ont toujours été un fléau et exacerbent considérablement la situation actuelle. Il est certain que ce type de politique n’est pas non plus apte à assurer un avenir meilleur. Il faut la corriger.
Et la pandémie de Corona, qui touche tous les pays du monde, ne pourrait-elle pas aussi être une raison de démanteler les images d’ennemis antérieurs et de reconnaître que la communauté mondiale se retrouve dans le même bateau?
Le Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a fait une déclaration impressionnante sur la pandémie lors d’une vidéoconférence internationale le 31 mars 2020. Selon António Guterres, la communauté internationale est confrontée à la plus grande crise depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise entraînera un effondrement économique qui «n’a probablement pas d’équivalent dans l’histoire récente». En ce qui concerne les conséquences économiques, il a appelé à une plus grande aide des riches aux pays pauvres du monde. La sortie de crise doit également conduire à une économie plus équitable.
On peut souscrire à tout ce que dit António Guterres. Mais il faut mettre en doute son appel à un «leadership global de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)» dans la lutte contre la pandémie. Dans quelle mesure est-il raisonnable d’appeler à nouveau à une gouvernance mondiale maintenant? Une coopération et une assistance mutuelle égales au sein de la communauté internationale et dans le cadre du droit international sont nécessaires. Les problèmes eux-mêmes se résolvent mieux au niveau local. Cela inclut une autorité étatique légitimée par ses citoyens au sein d’un Etat fondamentalement souverain régi par l’Etat de droit et la Constitution. Cela se manifeste à nouveau en ce moment même et compte également pour l’avenir.
Il vaut mieux résoudre les problèmes sur place
6) Les tâches liées à la lutte contre la pandémie de corona varient également profondément d’un pays à l’autre et nécessitent des solutions appropriées – pour les affronter, de nombreux pays ont naturellement aussi besoin de soutien. Le 27 mars 2020, la «Neue Zürcher Zeitung» a rendu compte de la situation actuelle en Europe du Sud-Est et au Brésil.3 Les problèmes qui s’y posent sont différents de ceux qui se posent en Suisse, en Autriche ou en Allemagne. Alors que dans nos pays, par exemple, c’est généralement à chacun d’entre nous de décider si les recommandations d’hygiène et de distance requises sont respectées, cela n’est pas du tout possible dans les quartiers pauvres de Rio de Janeiro. Ici, même le pouvoir étatique n’a que peu d’accès, et ce sont plutôt les bandes de criminels qui déterminent la routine quotidienne. Ou dans les Etats des Balkans européens: ici, des milliers de médecins et d’infirmières ont migré vers les Etats européens les plus riches ces dernières années et ont été débauchés, de sorte qu’ils font aujourd’hui cruellement défaut.
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Certains des commentaires de ces derniers jours révèlent une certaine impatience. Ils dévoilent comment certaines personnes souhaitent mettre fin à l’état d’urgence en toute rapidité et voudraient savoir dès maintenant comment les choses vont continuer «après». Les raisons en sont souvent facilement compréhensibles dans les domaines suivants: l’économie, le marché du travail, les familles avec des enfants en âge scolaire, les personnes seules, ceux qui travaillent sans relâche dans le secteur de la santé et bien d’autres encore. La situation actuelle est en effet très exigeante. Mais tant qu’il n’y aura pas de perspective convaincante pour mettre réellement fin à la pandémie, il faudra non seulement des plans pour l’avenir, mais aussi de nombreuses idées et actions créatives et compatissantes, afin que le plus grand nombre possible de personnes puisse survivre et faire face à la situation actuelle – à tous égards. Il est réjouissant de constater qu’il y ait autant d’exemples de ce genre !•
1 Cf. Bucher, Peter (eds.). Nachkriegsdeutschland 1945-1949. Band X der Quellen zum politischen Denken der Deutschen im 19. und 20. Jahrhundert. Darmstadt 2010, p. 3 avec des références à la littérature d’Eberhard Welty
2 Adler, Alfred. Psychologie der Macht(1928), dans: Adler, Alfred. Persönlichkeitstheorie, Psychopathologie, Psychotherapie, (édité par Gisela Eife), Gœttingue 2010, p. 333
3 «Rios Gangs verhängen Ausgangssperre» et «Gefährlicher Ärztemangel in Südeuropa», dans: «Neue Zürcher Zeitung» du 27/03/2020, p. 3 et p. 5
km. Lors d’un sondage représentatif effectué par téléphone les 30 et 31 mars, l’institut de sondage Infratest dimap a demandé leur avis à environ 1000 citoyens allemands. Le 2 avril, la «Tagesschau» a informé en détail du résultat de ce sondage. En voici quelques extraits:
«Une grande majorité des Allemands (93%) continue à être d’accord pour rester en confinement en famille ou pour rencontrer uniquement une seule personne.»
Les quatre cinquièmes (79%) des Allemands se montrent peu inquiets quant à une pénurie de biens de première nécessité. Concernant la peur de perdre le poste de travail, parmi la population active la situation est très claire: les trois quarts redoutent peu de perdre leur emploi ou même très peu.
Les Allemands ont plutôt confiance dans le système de santé et dans les médecins. 77% ont trés beaucoup de confiance (22%) ou beaucoup de confiance (55%) qu’ils finiront par enrayer l’épidémie du corona. 61% des personnes interrogées se montrent peu préoccupées (48%) ou très peu préoccupés (13) par la peur de ne pas être soignées comme il faut.
Les deux tiers des Allemands (65%) trouvent juste que les hommes politiques soient d’abord préoccupés par leur propre population et qu’ils agissent ainsi. 64% sont aussi d’avis que les pays riches comme l’Allemagne devraient venir en aide aux pays plus pauvres.»
Traduction Horizons et débats
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