Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06860.jsonl.gz/895

Vous aimez le café? Buvez-en en paix!
Cette citation provient du site canadien de la collaboration Cochrane, première organisation mondiale en matière de compilation et de synthèse de travaux de recherche médicale. J'adore Cochrane, mais ce vocabulaire trahi une vision du monde particulièrement étriquée –une vision du monde qui a transformé d'innombrables personnes en insupportables grincheux. Le fait de boire du café n'est pas une «décision de santé». C'est un rituel réconfortant, un petit remontant ou une occasion de discuter avec des amis. Pourquoi cherche-t-on aujourd'hui à transformer chaque chose (changement d'heure, religion, partage de vélo, humour) en décision de santé?
Des années de recherche...
Les travaux de recherche du siècle écoulé ont prouvé que les effets sanitaires du café étaient minimes, tout au plus. A moins que vous apparteniez à un groupe particulièrement sensible, le choix d'en boire ou de vous en abstenir ne raccourcira ni n’allongera votre durée de vie de manière significative. Si les cent dernières années de recherche en la matière nous ont appris une chose, c'est bien qu'à force de chercher un motif d'inquiétude, on finir par le trouver –qu'il existe réellement ou non.
L'une des premières études observationnelles a été publiée en 1927: la revue Science a alors révélé que de nombreux enfants de la classe ouvrière buvaient, parfois dès l'âge de six ans, au moins une tasse de café par jour. A l'époque, beaucoup croyaient encore que le café pouvait provoquer un retard de croissance; les chercheurs se sont donc empressés de faire avaler des torrents de café à des rats. Qu'allait-il donc se passer?
La première réponse fut «rien du tout». Il y eut peut-être quelques exceptions, mais j'ai failli m'endormir en passant en revue les études sur le café réalisées au milieu du siècle: j'y ai trouvé de nombreux résultats identiques. Une étude de 1946 a constaté que la consommation de café n'était «pas préjudiciable» au rongeur. En 1952, une autre concluait ainsi: «le café consommé tout au long de la vie n'a pas eu d'effets négatifs, tels que la maladie ou la mort prématurée». En 1968, une expérience a montré que le café n'affectait pas la fonction hépatique des rongeurs. En 1972, les chercheurs ont annoncé que le fait de boire l'équivalent humain de 85 tasses de café n'avait aucun effet sur la vessie des rats. Je pourrais continuer d'énumérer des études similaires, mais vous voyez le principe.
Les rats ne sont pas des modèles parfaits pour les études sur l'humain; par ailleurs, les chercheurs en médecine refusent d'accepter les résultats «nuls». On a donc vu l'avènement d'études épidémiologiques massives avec des sujets humains. En 1946, la John Hopkins Medical School a commencé à consigner les habitudes alimentaires (et les problèmes de santé sérieux) de ses étudiants. Les résultats ont été publiés en 1986: le fait de boire au moins cinq tasses de café par jour multipliait presque par trois les risques de maladies coronariennes.
Ce n'était pas la première fois qu'un travail de recherche établissait un lien entre le café et les troubles cardiovasculaires. Une étude menée en 1973 auprès des patients d'un hôpital avait identifié un lien entre cette boisson et les crises cardiaques. Mais l'étude de Hopkins fut beaucoup plus médiatisée aux Etats-Unis. Elle était à la fois massive (1130 sujets) et longue (plus de trente ans), ce qui lui conférait une crédibilité significative. Plus que tout autre travail de recherche, l'étude de 1986 popularisa l'idée selon laquelle la consommation d'eau filtrée via les grains moulus de Coffea arabica était en train de nous faire passer de vie à trépas. Enfin, une étude confirmait nos pires craintes!
Le café, bon ou mauvais?
Seulement, voilà: si l'ampleur est un paramètre qui compte dans les études médicales, ce n'est pas le seul. Il est presque impossible d'isoler la contribution potentielle du café en matière de génération de troubles cardiaques sur trente ans. La génétique, l'exercice, le stress et les habitudes alimentaires (lait et sucre?) jouent tous ici un rôle important. Les responsables de l'étude ne prenaient par ailleurs des nouvelles des participants qu'une fois tous les cinq ans –et il est difficile de résumer cinq ans de consommation de café à l'aide d'un simple questionnaire. Il y a également la question du tabac –le plus grand de tous les facteurs de confusion. Pendant des décennies, le café et les cigarettes ont été les piliers de l'american way of life. Il suffit de regarder le tableau «Nighthawks», d'Edward Hopper (ou n'importe quel film en noir et blanc) pour les voir ensemble.
Les chercheurs ont tenté de démêler ces deux formes de dépendance –une tâche plus difficile qu'il n'y paraît. Et ce d'autant plus que même au début des années 1980, peu de médecins comprenaient pleinement les effets incroyablement destructeurs de la cigarette. Lorsque vous demandez aux chercheurs d'aujourd'hui pourquoi les gens pensaient que le café était mauvais pour la santé, la plupart d'entre eux pointent du doigt la confusion générée par la consommation de tabac.
Depuis une vingtaine d'années, la plupart des travaux de recherche spécialisés écornent peu à peu l'a priori selon lequel le café serait mauvais pour la santé. Et nous observons un retour de balancier. Le café n'est plus un tueur redouté, bien au contraire: il est tout simplement merveilleux. Il prévient le cancer, réduit les risques de maladies cardiovasculaires et repousse le diabète!
Les travaux de recherche «pro-café» souffrent malheureusement d'une grande partie des défauts imputables aux études «anti-café». Les chercheurs questionnent les participants quant à leur consommation, puis cherchent des corrélations dans leurs dossiers médicaux. Ils s'efforcent d'ajuster les résultats en fonction de nombreux autres facteurs, comme tentaient de le faire leurs prédécesseurs, mais les modèles statistiques sont limités par nature.
«La plupart des données disponibles sur les effets sanitaires du café se basent sur des données d'observation, avec très peu d'études contrôlées et randomisées; une association n'est pas synonyme de relation de causalité», comme l'a écrit un chercheur plein de sagesse. Il serait malheureusement impossible de réaliser une étude contrôlée et randomisée. Personne ne dispose de l'argent ou de l'autorité permettant de forcer un groupe de jeunes gens à boire du café de manière régulière pendant quarante ans, et de forcer un autre à ne pas en boire sur la même période, tout en harmonisant tous les autres aspects de leurs vies.
Les médias –et ce n'est sans doute une surprise pour personne– se sont empressés de prendre fait et cause pour le «café sain», et ce en dépit du fait que les méthodes de recherche médicale ne sont guère plus efficaces qu'elles ne l'étaient il y a trente ans. Les sites d'information américains débordent d'articles sur les bienfaits sanitaires du café. Une demi-douzaine de livres consacrés au sujet ont été publiés ces deux dernières années, du plus prosaïque («Café, santé et prévention des maladies») au plus grotesque («Chou kale et café: la santé, du bonheur et de la longévité expliqués aux renégats»). Le New York Times a récemment publié un article intitulé «Bienfaits du café: un consensus sans doute plus large que vous ne le pensez». Face à la demande des lecteurs, le quotidien a consacré un nouvel article à la question le lendemain: «Questions sur le café et la santé: nous avons quelques réponses».
Et moi aussi, j'ai des réponses. Le millier de mots que vous venez de lire étaient une simple mise en contexte. Celui-ci étant posé, je vais maintenant résumer tous les travaux de recherche existants en une phrase, format Twitter. Si vous aimez le café, buvez-en. Filtré, la plupart du temps. Voilà: vous n'aurez plus jamais à lire une seule ligne sur la question. De rien!
Article original: