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Rudolf Steiner / Barbara Meyer Cesta
Haus am Gern (Rudolf Steiner & Barbara Meyer Cesta)
« Je ne sais quoi, mais peut-être que d’autres en savent quelque chose… »
«Je ne sais quoi » est à la fois un cryptage et le titre de l’exposition organisée par Haus Am Gern. Ce dernier se compose du couple d’artistes biennois Barbara Meyer Cesta et Rudolf Steiner. La mise sur pied de l’exposition a sollicité le concours de Tilo Steireif (Lausanne), Sylvain Froidevaux (Genève), René Zäch (Bienne), Claude Gigon (Delémont), Lukasz Skapski (Cracovie). Il faut citer également le génial photo-chroniqueur Eugène Cattin, des Bois.
12 octobre 1996: Un témoin raconte avoir vu ce jour-là, munis d’armes automatiques, des membres du groupe séparatiste jurassien Bélier s’aventurer en terre bernoise et y dévisser au front de la Banque cantonale bernoise de Longeau (BCBE/BEKB) la roue de moulin fixée décorativement. Cette dernière fut chargée sur une remorque, puis, entre des sympathisants déployant les bannières, rapatriée dans le canton du Jura. Car la « roue de Bollement », nom du rouet en bois, provenait de l’ancien moulin de Bollement près de Saint-Brais (JU), celui-là même que l’armée du canton de Berne, deux ans avant la proclamation d’indépendance du Jura, soit en 1972, avait incendié sur ordre des autorités civiles.
Deux soldats sauvèrent la roue de la destruction pour la revendre à un architecte biennois, lequel la revendit à son tour à la Banque cantonale bernoise. Dès lors elle devait orner le front de la succursale de Longeau, jusqu’au fameux 12 octobre 1996, jour où les Béliers s’approprièrent ce symbole culturel datant du XVIIe siècle. Par la suite, la roue a disparu du domaine public, sans plus laisser de trace.
Juridiquement, elle devrait toujours appartenir à la Banque cantonale bernoise (ce qui explique pourquoi elle ne peut être officiellement considérée comme un bien patrimonial par le gouvernement jurassien) mais en fait, tristement faut-il souligner, elle gît dans une cache. Néanmoins, grâce à l’initiative du groupe d’artistes biennois mentionnés (des Bernois donc, par ironie du sort), elle est appelée à réapparaître publiquement dans le Jura, et dans un espace d’art contemporain par dessus le marché. En effet Haus Am Gern, qui prétend l’avoir localisée, entend qu’elle soit exposée à Porrentruy à l’espace des Halles!
L’exposition « Je ne sais quoi » a pour thème l’activisme politique jurassien, d’inspiration anarchiste ou séparatiste-nationaliste. La position des artistes est que l’aspect créatif de cet activisme, illustré par l’épisode de la roue de Bollement, tient une place dans le patrimoine culturel et populaire jurassien, qu’il mérite d’être mis à l’honneur, ou, à tout le moins, de jouir d’un devoir de mémoire.
Le programme artistique proposé par Haus Am Gern à l’EAC (les halles)
L’artiste Tilo Steireif, en collaboration avec l’anthropologue Sylvain Froidevaux, ont tous deux opéré un travail de terrain, visitant les lieux, consultant les archives, rencontrant les activistes, compilant les récits d’événements. Tilo Steireif en tirera une production de dessins, d’abord imprimés, puis coulés dans l’émail. Ces derniers seront exposés sur un mur de carrelage en céramique.
Haus Am Gern met à l’honneur quant à lui deux portraits. Celui du responsable de l’Office de la culture du canton du Jura, Michel Hauser, garant et détenteur de la Perfection, et photographié devant le chef-d’œuvre de la tapisserie de chasse sise à Saint Brais (Hôtel restaurant du Soleil). Cet autre d’Ernst Häusermann de Langenthal, l’ancien soldat voleur de roue, à l’origine de l’histoire remémorée ci-avant. A ce propos, notons que la BCBE elle-même prend part à l’exposition, certes indirectement (elle n’a voulu aucune publicité dans cette affaire). En effet, l’édition consacrée à l’exposition reproduit en couverture le travail d’écoliers de Longeau, c’est-à-dire leur peinture du front dégarni de la banque. Cent couvertures serviront à recouvrir l’élémentla manifestation: la Roue de Bollement, dont aucun organisateur ne sera en mesure d’indiquer ni le jour ni l’heure de son instauration.
central de
A la différence de cette dernière, la Roue à eau de René Zäch (der Wasserrad en allemand), magistralement inspirée d’une blague du premier avril, prendra place sans peine à l’exposition. Pour rappel, le groupe Bélier retourna à Longeau une année après sa rapine afin d’y déposer une Roue de Bollement factice, humoristiquement carrée. Quoique Haus Am Gern ait invité la Banque cantonale bernoise à arborer, le temps de l’exposition, la Roue à eau de René Zäch, œuvre de valeur authentique, celle-ci a refusé, argumentant qu’elle « ne voulait plus rien avoir à faire avec cette histoire ancienne, ni provoquer personne », selon son attaché de presse Hanspeter Merz.
L’activité créative en période de survie, et sur fond de malaise social, économique et politique, s’avère une stratégie efficace permettant d’atteindre un certain confort, du moins un certain équilibre physique et psychique. L’intérêt pour ce type de dynamisme est perceptible dans le travail de l’artiste polonais Lukasz Skapski et plus particulièrement sa série d’images photographiques intitulée « Maszyny » constitue une documentation rare: une centaine de tracteurs fabriqués de bric et de broc par les paysans du sud de la Pologne.
Que l’action politique puisse, selon les circonstances et les désespoirs, conduire à la destruction et à la mort, ceci est illustré par la biographie de l’anarchiste allemand August Reinsdorf, exécuté après sa tentative d’attentat contre le Kaiser. Cet anarchiste radical passa quelques temps en Suisse et dans le Jura. Adepte de « la propagande par les actes », ses dernières paroles furent « Soll dies wirklich ewig dauern? » (« est-ce que cela doit vraiment durer éternellement? »), ce que Haus Am Gern a su se réapproprier sous forme d’aphorisme monté sur une chaîne à neige pour tracteur.
La question de l’éternité est soulevée par Claude Gigon dans son œuvre vidéo, où l’artiste de Delémont s’est filmé alors qu’il nageait dans le Doubs à l’emplacement même où se trouvait le « Moulin de la Mort », proche du village des Bois. Evidemment, Gigon nage à contre-courant, infatigablement, prisonnier du film qui tourne en boucle, alors que l’environnement sonore, tel un mantra acoustique, est produit par les moulins à vent du Mont Soleil.
La plaquette fait elle aussi partie intégrante de l’exposition « Je ne sais quoi ». L’anthropologue genevois Sylvain Froidevaux, natif de Boncourt, y propose de questionner le patrimoine avec deux textes complémentaires et antagonistes.
Au dos de ces textes, comme un volet central, la photographie de l’artiste et facteur Eugène Cattin (1866-1947). Celle-ci représente les coulisses d’un théâtre fraîchement peint où l’on distingue le « Moulin de la Mort », image symbole du terroir et du romantisme attaché aux « choses qui passent ».
En savoir davantage: www.hausamgern.ch/jenesaisquoi
L’EAC (les halles) bénéficie du soutien de: Banque Cantonale du Jura, Bureau technique Brunner, Délégation jurassienne à la loterie romande, Espace Le Pays SA, Centre d’impression Le Pays, Municipalité de Porrentruy, Télémontagne, MaGiks Informatique, Delémont, RÉPUBLIQUE ET CANTON DU JURA, OFFICE FEDERAL DE LA CULTURE, FONDATION NESTLE POUR L'ART. MIGROS POUR-CENT CULTUREL