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II. Piz Roseg
Piz Roseg ( 3943 mètres. ) [Première ascension par le glacier de Tschierva.] En faisant l' ascension du Monte Rosso di Tschierva, mon ami Middlemore, qui est toujours à l' affût de courses nouvelles, avait beaucoup examiné le Piz Roseg, et il avait acquis la conviction que l'on pouvait en faire l' ascension par le versant qui regarde le glacier de Tschierva; Johann Jaun, quoique moins affirmatif, était du même avis. Quant à moi, j' avais partagé jusque là l' opinion universelle sur l' impossibilité absolue de cette course. Cependant je fus ébranlé par l' assurance de Middlemore, et il fut décidé que nous ferions au moins une tentative.
Le 14 août nous partîmes à minuit de Pontresina; suivant le val Roseg, nous traversâmes à notre gauche le bassin inférieur du glacier de Tschierva et nous escaladâmes le bassin supérieur; ces deux bassins sont séparés par une belle chute de glace, que l'on peut traverser sans danger d' ailleurs, grâce à une moraine qui se trouve un peu à gauche. Arrivés là, nous nous arrêtâmes pour étudier la montagne et discuter notre plan. Au-dessus des rochers d' Agaglivuls s' élève une arête de rochers, qui semble très difficile, et qui aboutit à un sommet peu élevé, sans nom, que je sache. Après ce sommet, vient un abîme infranchissable, puis une haute croupe de neige très arrondie et qui aboutit par une pente douce à la Schneekuppe, le premier sommet du Roseg. Dans sa partie inférieure, cette croupe détache sur le glacier de Tschierva un éperon de rochers, par où Middlemore croyait possible de grimper. Plus loin elle se relie au glacier par une haute muraille de rochers très escarpés, sillonnée de plusieurs couloirs de neige et de glace, et presque partout exposée à la chute de séracs menaçants. C' était une de ces pentes de rochers, que Jaun contrairement à l' avis de Middlemore, se proposait de nous faire escalader. Cette pente aboutit à peu près au point de l' arête de la Schneekuppe, où arrive également la route ordinaire par l' autre versant. Nous perdîmes beaucoup de temps à examiner et à discuter; les guides se détachèrent enfin pour essayer la route de Middlemore; au bout d' une heure ils revinrent déclarant que les rochers étaient trop lisses et trop verticaux pour qu' il y eût la moindre chance de succès. Il ne nous restait donc plus qu' à essayer la route de Jaun; mais comme la journée était déjà assez avancée, et qu' un orage se préparait rapidement, nous remîmes cette tentative à un autre jour.
Le 17 août seulement le temps nous parut assez favorable, pour aller coucher dans les chalets de Misauna. Le lendemain 18 août, nous partions à 2 heures 30 min. du matin, avec un temps magnifique. A 5 heures 30 min. nous arrivions au point où nous nous étions arrêtés dans notre précédente tentative, et à 6 heures 30 min. nous attaquions le terrible escarpement. Un petit mur de glace extrêmement incliné, nous amena bientôt aux rochers, où pendant deux heures nous rencontrâmes des difficultés excessives; le verglas couvrait preSque partout la roche, et en plusieurs endroits le danger était tel, que nous jugeâmes la descente tout-à-fait impossible; ainsi nous nous trouvâmes bientôt tellement engagés, qu' il fallait réussir à tout prix, et nous réussîmes. Mais ce ne fut pas sans avoir éprouvé une terrible émotion: je me trouvais sur une petite corniche de glace noire, tenant à la roche avec les extrémités de mes doigts, lorsque Middlemore qui était attaché à la corde, immédiatement derrière moi, fut pris d' un éblouissement et tomba à la renverse. Maurer qui marchait le premier, était dans une situation trop précaire pour pouvoir retenir deux personnes à la fois; si je tombais, nous étions tous perdus. Johann Jaun qui se trouvait à l' arrière, poussa un grand cri; je me cram-ponnai avec une énergie désespérée, et pendant quelques secondes je pus retenir la masse qui m' entraînait en arrière; la corde était heureusement tendue au moment de l' acci entre Middlemore et moi, sans quoi la secousse eût été beaucoup plus forte, et je n' y aurais certainement pas résisté. Cependant je ne pouvais tenir ainsi bien long- temps, mes forces allaient me trahir, je sentais déjà mes doigts se desserrer malgré mes efforts; mais Jaun, qui est l' homme des circonstances critiques, n' avait pas perdu la tête; il rattrapa rapidement Middlemore. conservant lui-même son équilibre par un miracle d' adresse, et au moment où je croyais tout perdu, je sentis la corde se détendre: nous étions sauvés. Tout ceci avait à peine duré quelques secondes, mais on juge combien nous étions émus. Aussi ce fut avec une bien grande satisfaction que nous atteignîmes enfin des rochers plus faciles ( 9 heures ). En une heure nous eûmes alors gagné l' arête de la Schneekuppe, au point que j' ai signalé plus haut. A 10 heures 45 min. nous étions au sommet de la Schneekuppe, et à 11 heures 30 min. sur le dernier et plus haut sommet du Roseg. On sait que les deux sommets sont reliés par une arête de glace qui passe pour très difficile. Cette année, la glace était presque partout recouverte d' une excellente neige, et aussi l' arête nous parut on ne peut plus facile.
Pendant la dernière partie de l' ascension, nous avions échangé de joyeux hurrahs, avec un de nos amis qui faisait en ce même jour l' ascension du Piz Sella. Le ciel était très pur et la vue magnifique, aussi restâmes-nous une heure au sommet pour la contempler; j' avais déjà fait l' ascension du Piz Roseg, mais avec un temps très mauvais, de sorte que ce spectacle était tout nouveau pour moi. De tous côtés on domine d' effroyables précipices; le Piz Bernina se dresse à une petite distance, superbe d' horreur; vers le sud, c' est le Monte della Disgrazia, avec ses formes si saisissantes, ses glaciers comme suspendus dans les airs, ses arêtes dentelées, ses sommets audacieux, une des plus belles et des plus sauvages montagnes que je connaisse.