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Des mécanismes psychologiques expliquent l’origine des crises financières et des périodes d’euphorie qui les précèdent. Octobre 1929 – octobre 1987 : le mois d’octobre semble bien funeste à Wall Street, puisqu’il enregistre à 60 ans de distance les deux plus violents effondrements boursiers du siècle. Mais la répétition de l’histoire semble s’être limitée au seul domaine des marchés financiers, épargnant en 1987 le système économique dans son ensemble. Ce qui peut notamment s’expliquer par la transformation profonde de l’environnement économico-politique depuis 1929. (Voir nos éditions du 13 juillet 1988).
Par contre, les comportements humains présentent une très grande constance et permettent de construire des modèles économiques applicables à toutes les crises financières. C’est ainsi qu’Hyman Minsky, cité par Charles Kindleberger (l), a construit un modèle de ces crises.
Selon ce modèle, le début des crises financières démarre par « déplacements ». Ce sont des chocs, qui peuvent être de nature plus ou moins différente suivant les booms spéculatifs : ce peut être un événement politique ou économique, tel qu’une déclaration de guerre, la conclusion de la paix, une bonne ou une mauvaise récolte de céréales, une invention déterminante, etc.
Mais quel que soit l’événement, il doit être suffisamment important pour modifier les opportunités de profits dans au moins l’un des secteurs importants de l’économie. Les agents économiques disposant d’épargne ou de crédit vont se tourner vers ces nouvelles opportunités et abandonner celles qui sont devenues moins intéressantes.
Le boom démarre
Si ces nouvelles sources de profits se révèlent plus fructueuses que celles qu’elles remplacent, le boom est alors prêt à démarrer. D’après ce modèle, le boom est nourri par l’expansion des crédits bancaires qui augmente ainsi la masse monétaire en circulation. Le modèle suppose le besoin de spéculer, qui se dirige alors vers les biens réels ainsi que vers les biens financiers.
Cette demande exerce une pression à la hausse de la production, et sur l’offre des biens financiers existants. Logiquement, les prix augmentent, ce qui crée de nouvelles opportunités de profits et attire de nouvelles firmes et des nouveaux investisseurs.
Les revenus provenant des nouveaux investissements fournissent alors aux agents économiques de nouveaux moyens financiers, qu’ils réinvestissent. La hausse continue des prix pousse à la spéculation sur le gain en capital
Au fur et à mesure de l’augmentation des prix, l’investisseur commence à spéculer également sur le gain en capital qu’il peut réaliser. C’est le stade de l’« euphorie » comme l’appelle Minsky.
Si le processus se poursuit, il débouche très souvent sur l’« overtrading ». Cette notion implique la pure spéculation fondée sur la hausse des prix, une surestimation des profits espérés. On n’achète plus le bien que pour le revendre très rapidement avec profit. À cause des marges très basses demandées pour acheter à crédit ces biens ou ces avoirs, un effet de levier excessif se produit.
De la folie à la chute
Quand les firmes et les ménages voient les autres se livrer à la spéculation et réaliser des profits par des achats et ventes spéculatives, ils tendent à les imiter. Quand le nombre de firmes et de ménages, qui normalement se tiennent à l’écart de telles aventures spéculatives, devient très important, on atteint alors le stade de la « folie » (mania) ou de la « bulle » (bubble).
Le terme « folie » fait référence à l’irrationalité tandis que celui de « bulle » préfigure l’éclatement du marché. Au cours de cette dernière étape précédant la crise, la spéculation tend à se détacher de plus en plus de la valeur réelle des objets pour s’attacher à des valeurs illusoires. Un groupe toujours plus important de personnes cherche alors à devenir riche sans vraiment comprendre les mécanismes des marchés. C’est sans surprise que des escrocs de tout acabit se mettent à proliférer pour profiter de la situation.
Quoique le modèle de Minsky soit limité à un seul pays, le Professeur Charles Kindleberger rappelle qu’historiquement l’overtrading a tendu à se transmettre d’un pays à l’autre. Pourtant, dans un monde idéal, le gain du pays receveur de capitaux devrait être compensé par la perte enregistrée dans le pays fournisseur de ces capitaux.
Or, dans le monde réel, tandis que le boom spéculatif est stimulé dans le pays bénéficiaire de capitaux, le boom dans le pays « expéditeur » est également soutenu par le comportement des investisseurs, qui se joignent à la course spéculative.
En d’autres termes, ajoute M. Kindleberger, la contraction potentielle provenant de la perte dans les réserves monétaires dans le pays fournisseur de capitaux est surcompensée par l’augmentation de l’intérêt spéculatif et d’une hausse de la demande.
Pour revenir au modèle de Minsky, tant que le boom continue, les taux d’intérêt, la vitesse de circulation de la monnaie et les prix continuent d’augmenter. À un moment donné, quelques initiés décident de prendre leur bénéfice et se mettent alors à vendre. Au sommet du marché, une certaine hésitation se fait jour, tandis que les nouveaux arrivant sur le marché compensent ceux qui le quittent.
Le krach boursier
Il peut y avoir alors une période qualifiée d’« angoisse financière » : les spéculateurs réalisent alors, graduellement ou soudainement, que le marché ne peut aller plus loin. La course à la liquidité est lancée, entraînant la chute du marché. Le signal spécifique qui provoque le déclenchement de la crise peut consister en une crise bancaire ou celle d’une autre entreprise, la révélation d’une escroquerie, la tentative malhonnête de quelqu’un cherchant à échapper à l’« angoisse financière » ou encore la chute du prix d’un objet, considéré comme trop cher.
La phase de liquidation commence alors, avec ses faillites, dégénérant souvent en panique. Tout le monde cherche à vendre en même temps, ce qui fait plonger le marché. À ce stade, l’« écoeurement » (révulsion) à l’égard des matières premières et des titres conduit les banques à cesser les prêts en nantissement de tels biens.
Facteurs qui mettent fin à la panique
La panique se nourrit elle-même jusqu’à ce qu’une ou plus des trois choses suivantes se produisent : 1) que les prix tombent si bas que les gens soient tentés de racheter ces valeurs 2) que les échanges soient suspendus par des mesures autoritaires ou 3) qu’un prêteur de dernier ressort convainque le marché qu’il interviendra pour fournir la liquidité nécessaire pour répondre à la demande. Arrivé au terme de cette analyse théorique des crises financières, on dispose tout d’un coup d’une explication globale. Le krach d’octobre 1987 trouve ainsi très logiquement sa place au sein de ce modèle. Ce qui a pu inspirer les membres de la commission Brady dans leur volonté de régulation des marchés, et de freiner la spéculation.
(1) « Mania, panics, and crashes » « A History of Financial Crises » Charles P. Kindleberger Basik Books, Inc., Publishers New York 1978