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Depuis de nombreuses années, Josée Pitteloud peint des tableaux abstraits où l’œuvre s’élabore couche par couche pour arriver à une modulation permanente de la surface picturale où la possible émergence d’une forme ne cesse de se dissoudre.
Les premières œuvres de l’artiste, née en 1952, datent de la fin des années 1970 et s’inscrivent dans la mouvance des dernières avant-gardes picturales notamment Supports/Surfaces – mais l’on pourrait penser également à Martin Barré ou Jean Degottex qui marquèrent ce même groupe. Affirmation de la forme du châssis comme forme à la surface de la toile, refus de toute illusion, de l’image, accentuation de la planéité et de la surface, répétition du geste, refus de toute expressivité. Ainsi, dans une note de travail, l’artiste écrit : « Seul le peint est le réel »1 . À l’instar de Marc Devade, elle affirme, progressivement, ce qui échappe au discours, à la règle et à toute théorie : la couleur (« celle qui recèle comme du désir »)2 . Au début des années 1980, le geste, la marque d’apposition de la peinture à la surface, se fait de plus en plus présent, permettant une modulation interne de la couleur, une vibration, un frissonnement – pour reprendre la très belle formulation de Karim Ghaddab à propos de Marc Devade : « Dans ces frissonnements de lumière, la surface se confond avec le fond. Ce n’est donc pas une gestualité de surface qu’ils nous montrent, mais bien plutôt le paradoxe d’une surface profonde »3 . Dans les travaux de Josée Pitteloud, surfaces en aplats et surfaces frémissantes coexistent et les premières assurent la cohésion par le dessin d’une couleur qui échappe aux limites du contour qu’on pourrait lui assigner. La fin des années 1980 voit l’apparition de polyptyques où, si chaque élément est unifié, l’on retrouve, dans l’assemblage des différents panneaux, cette dichotomie des surfaces ou des interruptions et alternances chromatiques dans des peintures aux « motifs » similaires.
À partir de 1989-1990, la peinture va s’élaborer sur un processus établi et constant : des formats restreints aux possibilités d’extension du geste corporel – la capacité de balayer la totalité de la surface en un seul geste du bras 4 ; une première apposition monochrome – le nom de la couleur qui sera ensevelie sous d’autres couches donnant, associé à la date du jour, son titre au tableau 5 . Ce travail à plat tout autour de la toile donne lieu à une cinquantaine ou plus de couches picturales sur une période longue – parfois un an ou deux, voire davantage ; et, à la fin de la séance de travail, Josée Pitteloud réalise, parfois, une peinture sur papier aux dimensions réduites – 20 × 20 cm – avec le solde des couleurs utilisées lors de celle-ci.
La peinture se fait sur toute la surface en même temps. Il n’y a pas de traitement d’une partie ou d’un détail, mais un travail de dépôt d’un voile pictural global à l’aide de brosses de différentes largeurs avec lesquelles la peinture est tirée jusqu’aux bords, en surfaces plus ou moins opaques, plus ou moins transparentes qui permettent non seulement la modulation, mais la présence de motifs, de formes englouties dans la surface, émergeant ou immergés, affleurants ou s’enfonçant. Il ne reste, à la fin, qu’une surface unie, sans empâtements, totalement lisse, où la bordure des formes a disparu, donnant la sensation d’un floutage – pour reprendre un terme photographique –, d’un passage insensible d’une couleur à l’autre.
Si le protocole est immuable, la peinture de Josée Pitteloud n’est en rien processuelle et aucune peinture n’est l’application d’une recette. Chaque séance donne lieu à un résultat imprévu qui, par dérive, entraîne l’artiste vers une autre solution qui peut être contredite ou affirmée par la séance suivante ; l’œuvre finale pouvant être très éloignée des différentes propositions élaborées pendant les nombreux recouvrements.
Si j’ai employé les termes « motifs » et « formes », ils demeurent, cependant impropres. Il faudrait plutôt employer « taches » ou « traces ». La « tache » est une altération de la surface et de la couleur, ce qui est littéralement ce que l’on voit… à la surface. La « trace » suppose une marque, ce qui subsiste d’une chose passée et l’on pourrait avancer que les différentes couches, une fois recouvertes, sont, comme dans la géologie, des choses passées dont il resterait une présence infime, à la limite du visible. La subtilité chromatique de l’une ou de l’autre est la condition essentielle de la peinture de Josée Pitteloud, produisant non seulement cette modulation colorée, mais la difficulté à saisir ce qui se forme dans l’informe de la couleur6 , ce qui vient à naître par la lumière intrinsèque du tableau et par la lumière extrinsèque qui le rend visible, le modifie. En cela, c’est une peinture dont on doit faire l’expérience comme la reproduction n’est jamais qu’un état figé de ce qui se passe en permanence à la surface.
J’ai écrit « surface ». Oui, la peinture est matériellement à la surface, mais cette surface possède une double profondeur. Celle de ce qui semble apparaître en elle et sous elle, tel un fantôme, et qui évoque, ramène, en tant que telle, toute une expérience sensible que nous pouvons faire du monde, dans le monde ; expérience désembarrassée, désencombrée, dans cette peinture des limites de la nomination des objets du monde.