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Maurice Ray a dit de lui-même qu’il était un « pasteur évangéliste ». Homme de contact, il s’est appuyé sur la théologie réformée en la dynamisant des dons de l’Esprit Saint. Il a ainsi été à la jonction des chrétiens se réclamant de l’Eglise réformée soutenue par l’Etat et des mouvements évangéliques, reconnaissant tour à tour les manques comme les richesses de chacun et prêchant un œcuménisme basé sur l’Evangile.
Outre ses multiples actions et campagnes en faveur de l’attachement à l’Ecriture sainte et à l’annonce du message biblique, il a rédigé 16 livres, dont 5 de théologie pastorale. Les premières étapes de sa vie ont pourtant été imprégnées de doutes et de timidité.
Des sentiments d’infériorité
Maurice Ray est né le 22 novembre 1914 à Grandson dans le canton de Vaud (Suisse). Deuxième enfant d’une fratrie de trois, il grandit aux côtés de deux sœurs entre un père facteur et une mère sage-femme. Doté d’une mauvaise mémoire, il est aidé dans son parcours scolaire par le pasteur du lieu, Eugène Ferrari, qui lui donne des cours privés pour lui permettre de suivre des études supérieures. Au terme de sa scolarité obligatoire et avant son entrée au gymnase, au lycée comme on dit ailleurs en francophonie, cet homme l’incite à se rendre en Allemagne pour se perfectionner dans la langue de Goethe. Nous sommes en 1933. Après le gymnase, Maurice Ray souhaite devenir enseignant, mais échoue à l’examen d’entrée de l’Ecole normale. Il débute alors des études de théologie, au cours desquelles il se rend à Berlin en 1936 pour y effectuer son deuxième semestre. Dans cette Allemagne hitlérienne, Maurice Ray suit un cours de théologie donné secrètement par le professeur Hans Asmussen, ami de Dietrich Bonhoeffer et de Karl Barth, engagés dans l’« Eglise confessante », un mouvement d’opposition à l’idéologie nazie antisémite.
De retour en Suisse, il prend la responsabilité l’été 1937 d’un « Chantier de l’Eglise », un projet de l’Eglise réformée vaudoise qui encadre les chômeurs de l’époque sur des réseaux routiers. Durant trois mois, il apprend à entrer en contact avec ces hommes « contraints à une activité qu’ils n’ont pas librement choisie » et affermit ses relations avec autrui. Il dira par la suite sa reconnaissance d’avoir dû apprendre la juste manière d’approcher les gens, de les rejoindre sans les effaroucher, d’avoir dû apprendre à percevoir les désordres, les peurs, les superstitions, les tourments qui se cachent parfois derrière un accueil cordial.
Il est licencié en théologie en 1939. « Les premières années de ma vie ont été marquées par certaines difficultés liées à un sentiment d’infériorité, écrit-il pourtant dans son autobiographie. J’étais, à mes propres yeux, le gars venu de la brousse, superficiellement équipé d’une culture gymnasiale puis universitaire, avalée mais non assimilée. » Conscient de ses lacunes, il les compensera par la lecture, mais surtout par l’observation attentive et l’écoute des autres, ce qui contribuera, confie-t-il, à parfaire ses connaissances et « à affermir son identité ».
Renouveau de la foi
Dès sa licence en poche, il épouse Lisette Zwahlen. Après une année comme suffragant à Aigle, le couple s'installe à Syens, près de Moudon, où il débute son pastorat au sein de l'Eglise réformée vaudoise. Au contact de ses collègues locaux, un pasteur de la paroisse voisine et un pasteur de l’Eglise libre à la retraite, Maurice Ray fait ses premiers pas d’évangéliste, dit-il, « pour tenter de réveiller ou d’affermir la foi somnolente ou refroidie de la majorité des paroissiens ». Mais il sent qu’il manque à son ministère une dimension essentielle, comme la confirmation de la part de Dieu qu’il est à sa juste place en tant que pasteur. C’est son collègue Jean Baudraz de l’Eglise libre, qui lui parle alors de... conversion ! « Ma souffrance non dissipée – elle m’accompagne encore – tenait aussi à cette irritation sporadique d’être au service d’une Eglise consentante et résignée devant un fonctionnarisme pastoral souvent stérile, écrit-il. Si j’étais ministre du Seigneur, ses promesses et ses ordres d’hier étaient ceux d’aujourd’hui. Si Dieu m’avait confié le ministère de la prédication, il était écrit que celui de chasser les démons, de parler des langues nouvelles, de saisir des serpents venimeux, d’imposer les mains aux malades me concernait aussi. »
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Unions chrétiennes et le mouvement des Jeunes paroissiens (JP) sont en plein développement. Les disciples de Karl Barth, nombreux parmi les pasteurs dans le canton de Vaud, le Pays neuchâtelois et le Jura bernois, souhaitent également un renouveau de la foi et de la vie des paroisses. L’évangélisation est alors le privilège de l’Armée du salut et des Assemblées évangéliques (la FREE d’aujourd’hui), animatrices de la Tente romande et de réunions dites d’appel. Ces mouvements, explique Maurice Ray, s’inscrivaient dans la mouvance des Brigadiers de la Drôme, un Réveil protestant de l’entre-deux-guerres. Le Réarmement moral quant à lui a ses assises à Caux, en-dessus de Montreux, et s’intéresse à une implication de l’Evangile dans la société politique et économique. C’est dans cet environnement spirituel foisonnant qu’il qualifie de « renouveau » que Maurice Ray s’ouvre à l’onction de l’Esprit Saint et proclame la souveraineté de la Parole de Dieu.
Le sectarisme au pilori
Dès la fin de la guerre, en 1946, il prend en charge la Paroisse du Sentier. Sur le plan familial, il a alors 3 enfants. Un quatrième, une fillette née en 1943, est en effet décédé en bas âge. Trois autres enfants naîtront au Sentier. C’est à la vallée de Joux que se prépare son engagement à la Ligue pour la lecture de la Bible (LLB), une œuvre internationale et inter-ecclésiastique qui veut notamment servir de trait d’union entre les croyants des diverses communautés chrétiennes, en les unissant autour de la Bible, base commune de leur foi. Les années de ministère pastoral à Syens puis au Sentier, convainquent en effet Maurice Ray de s’engager dans un ministère d’évangéliste, auquel l’Eglise soutenue par l’Etat n’accorde que peu d’intérêt. « Elle en laisse la pratique à des communautés, certes chrétiennes, mais considérées comme des sectes que fréquentaient ‘les gens étroits d’esprit, un peu illuminés’... »
Maurice Ray ne craint pas de faire référence à Boileau qui a écrit dans son Art poétique que « l’esprit n’est pas ému de ce qu’il ne croit pas ». On peut donc légitimement s’interroger quant à la foi de chrétiens qui limitent leurs relations fraternelles aux seuls frères marqués non pas du sceau de l’Esprit, mais du sceau de l’officialité, écrit-il. Non sans argumenter : « J’ai souvent trouvé insupportable l’arrogance des collègues réformés, et parfois celle de leurs autorités. Ils refusent toute fraternelle considération pour les communautés évangéliques alors qu’elles sont animées d’une véritable foi, assument les traitements de leurs bergers, la construction et l’entretien de leurs lieux de culte, soutiennent d’imposants champs missionnaires, plus quelques Ecoles bibliques. Et tout cela sans défalcation sur leurs impôts, dont une partie assure le salaire des pasteurs réformés ! »
Une fois à la tête de la Ligue pour la lecture de la Bible, Maurice Ray n’est plus engagé par l’Etat, mais il ne cessera de maintenir et de revendiquer son appartenance au corps pastoral réformé vaudois.
Un Evangile qui rejoint le quotidien
Directeur de la LLB à Lausanne-Vennes de 1952 à 1979, il a, durant des décennies, rempli les salles en Suisse et à l'étranger, où il s’est rendu encore fréquemment jusqu'en 2003. « Il excellait en tant que prédicateur. Il prêchait un Evangile qui rejoint le quotidien, a témoigné un journaliste d’un quotidien laïc suite à son décès. Dans les années soixante à quatre-vingts, Maurice Ray remplissait les salles en abordant les sujets de la vie en toute simplicité. » Son premier livre, S'aimer, a d'ailleurs fait un tabac : il a été vendu à plus de soixante mille exemplaires, tirage record pour l'époque.
L'émission Courrier du cœur, ancêtre de La ligne de cœur, qu'il anime sur les ondes de la Radio télévision suisse (RTS) de 1953 à 1968, contribue à sa notoriété. Le principe est simple : les auditeurs sont appelés à lui écrire et il leur répond sur les ondes pendant 10 minutes chaque mardi à 22h35. Les centaines de lettres qu’il a reçues, et dont chacune a reçu une réponse personnelle, reflètent à leur manière « l’histoire momentanée, le visage, la pensée, les sentiments, la soif de justice, la souffrance, la quête de bonheur, l’impiété, la révolte ou la foi d’hommes ou de femmes en recherche du sens de la vie ». A chaque fois, Maurice Ray rassure et encourage auditeurs comme interlocuteurs à établir une relation personnelle avec Jésus-Christ.
Une parole qui libère et guérit
Maurice Ray a qualifié de « ministère-pont » son travail à La Ligue pour la lecture de la Bible. Un travail qui, selon lui, contribue à l’unité des chrétiens « attentifs à la Parole scripturaire et à l’unité du corps de Christ ».
Dès 1956, il collabore aux « croisades » d’évangélisation. Puis au journal Certitudes, de 1962 à 1976. Ses capacités d’enseignant l’ont également largement occupé : ont fait appel à lui notamment l’Institut biblique et missionnaire Emmaüs, à St-Légier, et le mouvement Jeunesse en mission. En 1979, il prend théoriquement sa retraite, quitte la direction de la LLB et déménage de Vennes à Pully. « Il y a l’Evangile qu’on tente de communiquer, mais comme dans la parabole, il y a les terrains fermés, embroussaillés, pierreux, dans lesquels il est reçu ou même refusé. Et il est arrivé qu’en semeur apprenti – on le reste toute la vie – j’aie mêlé au bon grain la balle de mon cru. En vérité et à l’honneur de Dieu, il y eut souvent de bonnes terres, des semailles bénies et même des moissons. »
Mais Maurice Ray est un retraité « non pratiquant » : de 1980 à 1987, il tient en effet une chronique hebdomadaire dans la Gazette de Lausanne ; puis il participe à l’ouverture, à Lausanne, de la Barque, un lieu d’accueil et d’écoute ouvert au public... Il inspire aussi le ministère de la Montagne de prière de Saint-Loup et, à plus de 80 ans, enregistre encore des émissions de télévision à TVP (Télé-vidéo productions), dans lesquelles il livre ses convictions sur les axes fondamentaux de la foi chrétienne. Son credo : l’onction renouvelée de l’Esprit, inséparable d’une écoute biblique quotidienne et de la pratique qu’elle génère, est la qualité première du « ministre ». « Il convient de le rappeler avec force, écrit-il : l’homme ne vit pas de miracles, ni d’expériences dans l’Esprit, mais de la Parole qui sort de la bouche de Dieu. »
En 1998, sa femme Lisette décède. Sept ans plus tard, le 3 mars 2005, à l’âge de 90 ans et après 65 ans de ministère pastoral, Maurice Ray meurt à son tour. Sur son faire-part, on découvre les mots : « Ta parole a été une lampe devant mes pas, une lumière qui a éclairé ma route » en référence au Psaume 119. Il répétait en effet volontiers que la Bible « parle, libère et guérit ».
Gabrielle Desarzens
Ce récit est paru dans: Gabrielle Desarzens et alii, Figures évangéliques de résistance, Dossier Vivre no 35, 2013, 140 p. A commander ici.