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Historique de l'Unité de Grec moderne
Genève et la Grèce moderne
L’intérêt pour la Grèce moderne, la volonté de connaître son histoire, sa culture et sa langue, ont des racines profondes dans la vie intellectuelle, politique et académique de Genève depuis quasiment un demi-millénaire.
Issue de l’élan humaniste de la fin de la Renaissance et de la Réforme, la rencontre avec l’hellénisme est balisée par plusieurs faits marquants, notamment l’impression à Genève en 1638 de la première traduction en grec moderne du Nouveau Testament par Maxime de Gallipoli, œuvre pionnière dont le patriarche œcuménique de Constantinople Cyrille Lucar et le pasteur genevois Antoine Léger furent les chevilles ouvrières.
Dès le début de la guerre d’Indépendance grecque, en 1821, les deux Comités philhelléniques genevois soutenus par Jean-Gabriel Eynard, homme d’affaires averti et généreux, ami personnel du futur gouverneur du jeune État grec Jean Capodistrias, jouèrent un rôle capital en faveur du combat du peuple grec ; soucieux du sort de ce pays qui venait de rejoindre le concert des nations européennes, Eynard devint aussi, en 1842, le cofondateur de la Banque Nationale de Grèce.
Nourris autant par l’humanisme que par ce philhellénisme enthousiaste, les principes qui ancrent l’enseignement du grec moderne dans la tradition genevoise se firent jour à l’occasion de deux événements notables :
- la publication en grec à Genève, en 1824, de « La Lyre » du grand poète Andréas Calvos, recueil d’odes inspirées par la lutte que les Grecs menaient encore pour recouvrer leur liberté ;
- les cours publics sur la langue et la littérature grecques modernes donnés en 1826 dans la cité de Calvin par le Phanariote Jacovaky Rizo Néroulos sur invitation de lettrés genevois. Cet enseignement original – une première en territoire helvétique – marquait les débuts de l’étude des lettres grecques modernes en Europe occidentale, en tant que discipline nouvelle inscrite dans une perspective d’histoire littéraire nationale. Les cours de Néroulos furent publiés en volume l’année suivante à Genève, puis réédités en 1828 et immédiatement traduits en diverses langues.
Le legs Lambrakis et la création de la chaire de Grec moderne à l’Université de Genève
L’enseignement universitaire du grec moderne prit son essor au cours du premier tiers du XXe siècle, grâce à l’idéal visionnaire et à la générosité du pédagogue grec Christos Lambrakis.
Né en 1882 à Vourgareli, dans les montagnes de l’Épire, Lambrakis étudia d’abord les lettres à Athènes ; une bourse d’études lui permit ensuite de poursuivre sa formation pédagogique aux Universités de Bâle, Munich et Berlin. En Allemagne, il rencontra la jeune Genevoise Léonie-Pauline Maunoir (1897-1924), fille de Louis Winton Anne Maunoir, membre fondateur de la Croix-Rouge, qui devint son épouse. Léonie mourut en été 1924. Lambrakis rentra à Athènes, où il fut nommé inspecteur général des Écoles, mais profondément atteint par le chagrin que lui causa son deuil, il se donna la mort dans les montagnes de son village natal le 22 août 1925.
On découvrit alors dans ses dispositions testamentaires qu’il léguait la grande fortune héritée de sa femme à l’Université de Genève, aux conditions suivantes :
(…) je désigne l’Université de Genève mon légataire universel, par amour pour le lieu natal de mon épouse et souhaitant contribuer au renforcement des liens qui unissent la patrie de Jean-Gabriel Eynard avec la Grèce libérée du joug turc. Je laisse à l’Université de Genève le legs suivant, selon les conditions ci-après : (…) La totalité de ma fortune constituera une somme qui sera appelée « Fonds Christos Lambrakis en souvenir de sa femme Léonie née Maunoir » dont les revenus seront utilisés exclusivement pour la création et le maintien d’une chaire de langue et littérature grecques modernes auprès de l’Université de Genève.
Après deux ans de procédures officielles entre les autorités grecques et genevoises, le legs fut accepté en 1927.
Victor Martin, professeur de grec ancien à l’Université, cosigna en tant que représentant de l’alma mater et de l’État de Genève le contrat par lequel les exécuteurs testamentaires de Lambrakis transféraient à l’Université « tout pouvoir dans la gestion du legs ». Il s’en fait l’écho dans un long article intitulé « Le néo-hellénisme. À propos d’une récente fondation universitaire », paru en première page du Journal de Genève le lundi 16 mai 1927 :
(…) Les circonstances qui ont entouré cette opération en augmentent singulièrement le prix. Non seulement le père du défunt, quoique dans une position modeste, n’a pas fait valoir ses droits à la succession et les hommes de loi qui ont dressé les actes ont renoncé à leurs honoraires, mais le gouvernement hellénique, vu la destination du legs, l’a exempté de tout droit de succession. Ces marques délicates de sympathie qui s’adressent à Genève et au pays tout entier seront accueillies ici avec une reconnaissance émue. Les distingués exécuteurs des volontés de feu Lambrakis, MM. Michalakopoulos, ministre des affaires étrangères, Maridakis, Kougeas et Bertos, auprès desquels le représentant de l’Université a trouvé l’accueil le plus sympathique et une compréhension parfaite des besoins du haut enseignement, peuvent être assurés que l’Université s’efforcera de réaliser pleinement, en contact avec eux, les intentions du généreux donateur.
La création qui va se réaliser constituera un nouveau lien permanent entre Genève et la Grèce et contribuera à développer encore chez nous les études linguistiques déjà si florissantes. Pour toutes ces raisons, nous l’envisageons avec la plus grande satisfaction.
L’enseignement de Samuel Baud-Bovy
Le jeune helléniste, musicien et musicologue Samuel Baud-Bovy (1906-1986), personnalité genevoise qui marqua durablement la vie de la cité par son engagement pédagogique et culturel – il fut notamment directeur du Conservatoire de Musique et de la Société de Chant Sacré, chef d’orchestre à l’OSR et conseiller administratif de la Ville de Genève délégué aux Beaux-Arts – répondra au vœu de Christos Lambrakis en assumant, le premier, l’enseignement créé grâce au legs.
Après une formation en grec moderne à Paris auprès d’Hubert Pernot et deux ans de recherches en Grèce, il fut nommé en 1931 chargé de cours de langue et littérature grecques modernes à l’Université de Genève ; devenu professeur extraordinaire en 1941, il dispensa un enseignement rigoureux et brillant jusqu’à sa retraite en 1957.
Ses écrits dans le domaine de l’ethnomusicologie lui valurent une reconnaissance internationale, notamment pour ses théories concernant la musique et la chanson populaires grecques. Mais il a aussi grandement contribué, par ses essais critiques et ses traductions pionnières, à faire connaître à un vaste public francophone les voix de la poésie grecque les plus authentiques de son temps : Constantin Cavafis, Anghélos Sikélianos, Costis Palamas, Georges Séféris, Odysséas Élytis. Son ouvrage « Poésie de la Grèce moderne », paru en 1946, témoigne de la passion avec laquelle il a su mettre ses talents de chercheur et de traducteur au service de la connaissance de la littérature néohellénique en Europe.
Création et développement de l’Unité de Grec moderne
À Samuel Baud-Bovy succéda son talentueux élève Bertrand Bouvier, qui fut d’abord chargé de cours, professeur extraordinaire, puis professeur ordinaire de 1979 à sa retraite en 1995. Ses recherches couvrent les domaines de la chanson populaire, l’histoire littéraire et la dialectologie grecques modernes, la papyrologie, la littérature apocryphe chrétienne et l’art byzantin. Bertrand Bouvier succéda le brillant professeur Michel Lassithiotakis, diplômé de l'École normale supérieure de Paris et en lettres classiques. Il fut professeur ordinaire de 1995 à sa mort soudaine en 2012. Ses intérêts de recherche portaient sur la langue grecque moderne et le début de la littérature grecque néo-hellénique, y compris l’édition critique et l'histoire textuelle. Durant la dernière décennie de sa vie il éprouva un intérêt pour quelques poètes de la génération dite « des années 1920 » en Grèce.
À la fin des années 1970, l’enseignement de la langue et la littérature grecques modernes prit un tournant décisif, grâce à la création d’une « Unité » à part entière, intégrée au Département MESLO (langues et littératures méditerranéennes, slaves et orientales) de la Section des langues et littératures vivantes.
Jusqu’en 1981, le grec moderne ne pouvait être choisi que comme branche secondaire (discipline B ou C), mais grâce à la création des postes de chargé-e d’enseignement (1981) et d’assistant-e (1985), l’Unité put offrir plus du triple des heures d’enseignements initiales, le plan d’études fut enrichi et la Faculté valida l’accès du grec moderne au rang de discipline principale (A) de licence nécessitant un cycle d’études de quatre ans, couronné par la rédaction d’un mémoire. L’Université de Genève devint ainsi – et elle le resta jusqu’en février 2017 – la seule haute école suisse à dispenser un cycle d’études néo-helléniques complet allant de l’apprentissage de la langue à la licence ès lettres d’alors, puis à la maîtrise actuelle (MA).
A la rentrée de septembre 2018, la formation de BA se renouvellera. Ce semestre de printemps, les cours sont assurés par Vasiliki Tsaita-Tsilimeni, chargée d’enseignement suppléante, Hionia Saskia Petroff, chargée d’enseignement suppléante, et Ekkehard W. Borntraeger, chargé de cours suppléant.
L’Unité de Grec moderne a organisé à ce jour plusieurs colloques scientifiques – dont ceux consacrés respectivement à Andréas Calvos en 1992 et à Samuel Baud-Bovy en 2006 – réunissant des néo-hellénistes venus de toute l’Europe. Elle invite régulièrement des auteurs et des spécialistes de domaines variés dans le cadre de conférences, de débats et de séminaires.
La Bibliothèque de Grec moderne abrite plus de 9500 volumes (littérature du XIIe au XXIe siècle, histoire littéraire, critique, langue et linguistique, histoire, folklore, art, études balkaniques, géographie, philosophie) et 270 revues actuelles ou anciennes, dont certaines ont une valeur historique.
L’activité éditoriale qui s’est déployée en lien avec l’Unité au cours des deux dernières décennies fut le signe de son dynamisme et de la qualité de la formation assurée. Des traductions en français d’œuvres importantes de la littérature néo-hellénique, toutes dues à d’anciens étudiants, ont paru aux éditions genevoises Melchior. Les travaux de l’Atelier de traduction littéraire dirigé par Anastasia Danaé Lazaridis, qui faisait partie intégrante du programme de MA, ont donné lieu à diverses publications ; malgré la disparition de l’Atelier en tant qu’enseignement, plusieurs projets sont encore en cours de réalisation sur le plan éditorial.
En 2010, la Société Suisse des Études Néo-helléniques, au sein de laquelle plusieurs enseignants de l’Unité ont joué un rôle majeur et qui représente la discipline au niveau national auprès de la Société Européenne des Études Néo-helléniques, a créé la revue quadrilingue Psifidès, tribune scientifique traitant des multiples aspects de la Grèce moderne grâce à des contributions philologiques et littéraires, des études politico-historiques ou d’ordre sociologique, des recherches sur les arts et la dimension esthétique de l’hellénisme, ainsi que des traductions et des comptes rendus de publications et de colloques.