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Les repas des familles ouvrières d'antan révèlent l'histoire des inégalités
La table populaire est l'un des points forts d'un livre de Laurence Marti sur les repas quotidiens entre 1920 et 1950
L'analyse de ce qu'étaient les repas quotidiens d'antan n'amène pas que des conclusions d'ordre diététique, gastronomique et hygiénique. Derrière le contenu des assiettes se profile notamment l'histoire des inégalités sociales et de la lutte ouvrière. C'est ce que révèle le livre Ce n'est pas tous les jours dimanche! de l'historienne et sociologue Laurence Marti.
Portant sur les repas quotidiens dans le Jura entre 1920 et 1950, le dernier ouvrage de Laurence Marti, docteure en sociologie et historienne, livre des enseignements qui vont largement au-delà de la seule région jurassienne. Histoire de savoir de quoi étaient composés les repas de l'époque, la manière de les cuisiner, de conserver les aliments et la façon dont on se tenait à table, l'auteure a fouillé des archives, ausculté des ouvrages de référence mais aussi et surtout rassemblé une quarantaine de témoignages de personnes âgées qui ont vécu cette époque.
Basse-cour pour compléter le salaire
Laurence Marti, elle-même fille d'ouvriers, consacre une partie de son livre à la nourriture des familles populaires. Durant la période d'entre-deux-guerres, les ouvriers étaient peu payés et certains d'entre eux dépendaient des aléas de la conjoncture, en particulier les horlogers. «Papa était horloger: c'était un métier pour avoir faim», se souvient l'une des personnes interrogées dans le livre. L'auteure distingue deux catégories ouvrières, celle des villes et celle des champs. Dans les villages et petites cités, les ouvriers possédaient le plus souvent un jardin, une peu de bétail et une petite basse-cour, ce qui leur permettait plus ou moins de nouer les deux bouts. Ceux qui n'avaient pas les moyens de s'offrir une vache ou un porc se rabattaient sur les chèvres, pour le lait et les cabris. Ces familles se livraient également à la cueillette de petits fruits, de tilleul, des cramias (dent-de-lion) ou de champignons et parfois même, faisaient de l'apiculture. «Ces différentes occupations apportaient des compléments indispensables dans l'assiette, mais au prix d'un travail important», souligne l'auteure qui rappelle que «l'horaire hebdomadaire dans les ateliers et les fabriques avoisinait encore les cinquante heures, samedi compris.»
Jardins ouvriers
Les syndicats et les communes, dans l'entre-deux-guerres et jusque dans les années cinquante, facilitent et financent la création de jardins populaires loués à prix modiques aux familles ouvrières. Un certain nombre de patrons se joignent au mouvement, comme Louis de Roll, à Choindez, qui loue des lopins de terre jouxtant les habitations ouvrières près de la fonderie. Von Roll, comme Tavannes Watch ont également fait œuvre de pionniers dans l'organisation, dès la fin du 19e siècle, de cantines alimentées par un système de transports de repas chauds avec fourgon hippomobile.
L'alimentation populaire se composait essentiellement de pommes de terre, de pain, de soupe, de choux. La viande était rare, raison pour laquelle les ventes publiques de bétail de seconde classe étaient très prisées. Un témoin parlait de vaches «gonfles qui étaient fichues» et se souvient que les gens allaient à l'abattoir avec des bidons pour acheter par exemple du ventre de la bête. A cela s'ajoutaient des réseaux d'échange avec le monde rural. Des familles aidaient aux vergers et aux champs, en échange de quoi elles recevaient des fruits, du beurre, des céréales ou du pain paysan.
Les premières coopératives
Dans les villes, la situation est plus dure encore. «Les ouvriers vivaient souvent dans un espace très restreint d'une ou deux pièces qui ne leur appartenaient pas. La cave, si elle existait, servait plutôt à stocker du charbon que des conserves.» Ils étaient «aux frontières de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition», ne consommant pratiquement pas de lait, ni légumes ou viande.
En réponse à cette précarité de nombreuses initiatives furent prises. Le mouvement ouvrier et les associations populaires créèrent des jardins ouvriers aux abords des villes et les pouvoirs publics organisèrent des distributions de nourriture dans les écoles. En parallèle, on assista à la multiplication de sociétés coopératives, boulangeries sociales et sociétés de consommation qui, pour une bonne part, avaient été créées à la fin du 19e siècle déjà. «Les initiants venaient souvent du mouvement ouvrier, comme à Tramelan-Dessus par exemple, où la Fédération des ouvriers monteurs de boîtes décida "vu le renchérissement continuel des denrées alimentaires", de fonder la société de consommation La Ménagère, une enseigne que l'on retrouvait dans plusieurs localités horlogères.» Laurence Marti rappelle que l'Union suisse des sociétés de consommation, ancêtre de l'actuelle Coop, fut fondée en 1898 à Olten. A l'époque, la Coopé, comme on l'appelait, avait mauvaise presse auprès des bourgeois. «A Saignelégier, il y avait une Coopé mais on n'y a jamais mis les pieds parce que c'était des socialistes», témoigne une vieille franc-montagnarde. Pour l'auteure «ces témoignages nous rappellent la force avec laquelle se marquaient les différences entre catégories sociales».
La lecture du remarquable livre de Laurence Marti nous permet d'appréhender l'histoire de la fracture sociale par le menu.
Pierre Noverraz
Discrimination des sexes au menu
Dans la période étudiée par Laurence Marti, l'alimentation est une affaire presque exclusivement féminine. Même le premier Code civil suisse, entré en vigueur en 1912, officialisait le partage des responsabilités: «Le mari pourvoit convenablement à l'entretien de la femme et des enfants» alors que «la femme dirige le ménage». Selon l'auteure, «il revenait aussi à l'épouse d'acquérir la maîtrise technique de l'ensemble, de savoir cultiver fruits et légumes en l'absence de magasin et/ou numéraire, de savoir les conserves sans réfrigérateur ou congélateur, de savoir les apprêter et composer les menus pour de grandes familles, enfin de faire en sorte que les repas soient prêts au bon moment, présentent bien et se déroulent dans la meilleure ambiance».
L'économie est le credo de toute cette période. «Il a profondément marqué les esprits et les pratiques et a laissé des traces durables. Le portrait dressé de ces femmes allant chercher leur mari au cabaret où il dépensait sa quinzaine fait souvent sourire, au même titre que celui où elles s'efforçaient de l'empêcher de fréquenter la table des joueurs ou d'engager ses terres dans un système de cautionnement très pratiqué à l'époque. Ces exemples illustrent pourtant les responsabilités à la fois financières et morales qui pesaient sur elles et qui les obligeaient à se démener pour nouer les deux bouts et éviter le naufrage de la famille.»
Il y a aussi la pénibilité physique. «Qui n'a pas soupesé ne serait-ce qu'une casserole en fonte ou un pot de grès, sans parler d'une baratte ne pourra se rendre compte du degré de pénibilité qui caractérisait alors le travail de cuisine.» A cela s'ajoutaient encore les autres tâches domestiques, les lessives à la main, la confection des vêtements sans compter la responsabilité d'élever les enfants, souvent nombreux.
Aussi le terme «se tuer au travail» est plutôt une réalité qu'une image. «Il n'est pas tout à fait étonnant que plusieurs personnes rencontrées évoquent un décès prématuré de leur mère frappée d'épuisement.» En cas de décès ou d'invalidité des parents, la situation pouvait devenir dramatique. «La perte ou la diminution des capacités de l'un ou l'autre des deux époux représentait une catastrophe et laissait apparaître les limites d'une conception basée sur un partage aussi strict des tâches.»
PN