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Le procès du Risoud, dit Grand Procès (1758-1762)
Aucune affaire judiciaire, jamais, ne retint autant nos autorités. Il faut d'abord poser que si les trois communes de la Vallée étaient concernées par le Risoud, quand il devint nécessaire d'y défendre ses droits face à LL.EE. qui voulaient à elles seules accaparer tout le morceau, seules les communes du Chenit et du Lieu entrèrent en lice, la commune de l'Abbaye restant prudemment sur la réserve. Une commune qui, par ailleurs, eut de tout temps tendance à faire bande à part. Ce qui dut tout de même lui offrir quelque problème lorsqu'il devint nécessaire, plus d'un siècle plus tard, de choisir un côté du lac de Joux pour y faire passer le chemin de fer. Il se peut que les deux autres communes, qui firent front commun pour le tracé occidental, se soient souvenues que leur voisine les avait proprement laissées se démener avec LL.EE. pour tenter de sauvegarder ces fameux droits du Risoud.
Le procès du Risoud laisse une quantité incroyable de papiers divers tant dans les archives de la commune du Chenit que dans celles du Lieu. Il n'en ressort pas moins que c'est cette première commune qui mena le bal, ce qui généra naturellement pour elle le plus de documents de toutes sortes. Chose tout à fait remarquable, les secrétaires de l'époque eurent grand soin de tous les documents générés par cette saga judiciaire. Sait-on jamais! Si bien que nous trouvons là une collection de lettres diverses en rapport avec l'affaire absolument complète, y compris la plupart des enveloppes. Il s'agit-là d'une matière importante à l'extrême. S'y révèlent les avocats, les conseillers, les secrétaires de commune, les justiciers, bref, tout un petit monde qui a charge de défendre les intérêts des deux communes. Parmi ces nombreuses personnalités, très en vue au XVIIIe siècle et alors que se passent ces événements hors du commun, un homme sur lequel la commune du Chenit peut compter de manière pour dire absolue, le commissaire Le Coultre, d'Aubonne. Celui-ci est toujours prompt à voler au secours de sa commune d'origine, qu'il ne trahira jamais d'aucune manière, et quelles qu'aient été les réactions parfois bizarres de ses anciens concitoyens. A cet égard il leur pardonne leurs faiblesses et leur manque de clairvoyance.
Ce même commissaire Le Coultre qui établira un plan du Risoud d'une remarquable précision, retrouvé tout dernièrement, "emprunté" dans la première moitié du XXe siècle par un municipal indéliquat qui non seulement ne le restitua jamais malgré sa valeur historique prodigieuse, mais réussit a y mettre son nom dessus! Souhaitons que vraiment cette pièce rarissime, qu'avait pu en son temps consulter Auguste Piguet, puisse réintégrer de manière définitive les Archives de la commune du Chenit.
Vous trouverez ici la plus grande partie de cette prodigieuse matière. Nous n'allons pas établir une synthèse à propos de ce long procès. D'aucuns l'ont fait à leur manière. Car ce qu'il faut reconnaître ici, c'est que tout, dans cette instruction, fut pipé. L'avocat de ces Messieurs de Berne, Freymond, avança des arguments douteux qui furent malgré tout pris au sérieux par les arbitres qui se déterminèrent en faveur de LL.EE. Et nos Combiers, fouillant et refouillant leurs archives, celles de Romainmôtier et d'autres lieux encore, n'y cherchèrent qu'à y découvrir des droits fondamentaux qui allaient pouvoir leur permettre de se défendre haut la main. Droits certes il pouvait y avoir, mais non excusifs comme ils le pensaient ou ils le prétendaient. Ainsi longtemps la Vallée avait été possédée par diverses communautés, celles de la région elle-même comme ces autres de la plaine voisine, chacune y ayant des droits, et puis tout soudain il semblait qu'il ne pouvait plus y avoir qu'un seul propriétaire avec la totalité des droits pour nos Combiers, devenus seuls légitimes. C'était une vision certes naturelle, il fallait bien se défendre, mais un peu courte, et surtout qui ne respectait pas les droits fondamentaux de l'entier des participants. On reviendra sur le sujet.
Décortiquer ce procès de la manière proposée ici, c'est-à-dire assembler le plus possibles de documents "bruts", est un travail de longue haleine. D'aucuns se demanderont si cela en vaut la peine, et s'il n'eut pas mieux vallu laisser dans l'ombre toutes ces vieilles chicanes. Nous pensons qu'au contraire il était bon, pour une fois, d'éclairer une affaire judiciaire d'importance, et comme nous l'avons posé plus haut, la plus "grandiose" de toute l'histoire de la Vallée, et de beaucoup.
La base de cette documentation sera naturellement les 4 volumes publiés à Berne à l'époque. Ceux-ci offrent non seulement la procédure et les jugements, mais aussi beaucoup des documents utilisés par les deux parties. Ceux-ci se retrouveront aussi sous forme manuscrite.
La matière en fait est si importante, et si répétitive aussi, qu'il va de soit que nous ne pourrons pas toute la reproduire, surtout justement dans ces documents qui se recoupent mille et une fois. Nous avons procédé à une sélection. Les chercheurs trouveront à compléter tout cela par quelques saines séances de lectures aux ACChenit.
Le Grand Procès, bien oublié aujourd'hui, et au final beaucoup d'argent dépensé - plus de 20 000 florins - pour pas grand chose, puisque même s'ils avaient gagné, LL.EE. ne changèrent pas grand-chose à la gestion de l'immense forêt, et accordèrent encore des droits de coupe à la population. On peut même penser qu'un contrôle plus rigoureux de ce vaste mas forestier, allait permettre de mieux le gérer, tandis que nos communes, laxistes avec les abus la plupart du temps, n'eurent pas été capables de veiller sur ces bois avec suffisamment de force et d'attention, et qu'il aurait pu se passer exactement l'inverse de ce que l'on croyait pouvoir obtenir par une attribution du Risoud aux communes, sa dévastation complète.
Un coup de bâton dans l'eau, alors ? Il faut le reconnaître, très certainement. Et tout cet argent eut mieux servi à acheter entre nos deux communes, une grande et belle montagne, alors que ce type de propriété, à l'époque, leur faisait cruellement défaut.
Est-ce dire que la commune de l'Abbaye eut raison en ce temps-là de ne pas se mouiller ? Peut-être. Mais néanmoins, ce que l'on pourrait comparer à de la lâcheté, n'était pas forcément une attitude bien reluisante. Tapie dans l'ombre, elle pensait n'avoir un jour plus qu'à retirer les marrons du feu!