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Manana est une mère au foyer d’une cinquantaine d’années, qui mène une vie sans histoire et relativement confortable, dans un quartier gris et désespérément commun. Elle joue son rôle de mère attentive auprès de trois ados, épouse aimante, bonne à tout faire, mais parallèlement elle est en train d’écrire un livre. Elle lit, elle dort, elle rêve… Seul le propriétaire de la papeterie et son père ont lu ses écrits. Le propriétaire de la papeterie, qui est un ancien critique littéraire, voit en elle le messie d’un nouveau courant littéraire. Un jour, elle lit le début de son livre à sa famille et, dès lors, tout bascule.
Le récit offre un aspect extrêmement particulier ; il commence en nous montrant le quotidien de x, avec les courses, le ménage, les commérages sur son voisin qui ramène des femmes chez lui, et son livre qu’elle est en train d’écrire, dont on parle, mais qu’on ne voit jamais. Et puis, il y a le moment où elle lit le début de son livre à sa famille. C’est une sorte de poésie surréaliste, à la limite de l’Écrit Brut, qu’elle déclame d’un souffle, sans marquer de ponctuation. Elle dépeint dans sa lecture ce qu’on vient de voir au début du film, mais sous une lumière glauque, surréaliste et crue, exprimant l’idée d’enfermement, d’engluement. La scène est superbe, non seulement à cause du texte et de la lu par la mère, mais également pour l’attitude de chaque membre de sa famille qui exprime la perplexité, l’incompréhension et le rejet.
À partir de là, le film va commencer à ressembler à l’extrait du livre qu’elle a lu à haute voix. Sa famille exige d’elle qu’elle brûle son livre et le renie, confirmant cette idée d’emprisonnement au sein même de son foyer. Elle essaie encore de faire comprendre à son mari son essence et son univers, en lui montrant les motifs qu’elle dit voir dans les carreaux de la salle de bain, mais il la traite de folle. Elle va se réfugier à la papeterie pour continuer à écrire son livre, et suit discrètement son ami lorsqu’il a fini sa journée de travail, prenant continuellement des notes sur son avant-bras. Le film se teinte alors pleinement de l’aspect glauque et surréaliste de ses écrits. On comprend aussi que les épisodes qu’elle traverse lui fournissent le matériau pour la suite de son œuvre littéraire.
Le film fait constamment faire un va-et-vient entre le livre et sa vie, l’un se faisant l’écho de l’autre, à tel point que les deux récits, celui de la fiction et celui décrit par le film, s’interpénètrent et s’influencent. En effet, le récit filmique fait sans cesse écho à ce livre en gestation ; on en entend des extraits lus à haute voix, ou des citations brèves, on mentionne des passages du livre décrivant sa vie ou ses rêves. Et surtout, les personnages qui ont lu le livre en donnent leur analyse et, par voie de conséquence, livre leur analyse de la vie de la protagoniste, mettant ainsi en abyme, dans leurs propos, le film, tout entier.
Cette mise en abyme va même plus loin vers la fin du film, puisqu’on ne sait pas si certaines images appartiennent à la réalité ou si elles ne sont que le reflet des extrapolations et fantasmes des personnages quant à la fin du livre de Manana. Des éléments de ses rêves apparaissent au cours du film, renforçant l’aspect surréaliste et ambigu quant à ce qui est montré à l’écran. Le personnage de la mère est très riche, et il est difficile de déterminer sa véritable essence. Son entourage qui la dépeint soit comme un génie, soit comme une démente, et ses actes oscillent entre génie fantasque et folie.
C’est indéniablement un film assez particulier et d’accès difficile, Il comporte en outre une scène érotique des moins érotiques et des plus traumatisantes de l’histoire du cinéma. Plutôt perturbant, l’ensemble, à l’instar de la description que l’on fait de son livre, est glauque, pornographique ou génial, selon sa sensibilité, mais ne laisse pas indifférent.
Scary Mother
Georgia | Estonia– 2017 – Drama
Réalisateur: Ana Urushadze
Acteur: Nato Murvanidze, Dimitri Tatishvili, Ramaz Ioseliani