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En 1848, à l’orée d’une année où toute l’Europe ou presque est prise de convulsions révolutionnaires, deux jeunes gens de 28 et 30 ans publient l’un des textes les plus importants de l’histoire politique mondiale: Le Manifeste du parti communiste. Peut-on encore le lire avec des yeux neufs aujourd’hui? Nous le croyons fermement, alors que le texte a si souvent été ramené à quelques formules lapidaires.
Pour commencer, les deux auteurs voient avec prescience que la bourgeoisie, au contraire de toutes les classes dominantes du passé, est fondamentalement révolutionnaire. «Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement». On prétend aujourd’hui que l’incertitude est devenue la marque de notre «hyper-modernité», alors qu’en 1848, Marx et Engels sont déjà en mesure de l’associer au capitalisme.
Ensuite, contrairement aux caricatures de marxistes comme révolutionnaires professionnels et maximalistes, voici quelques éléments du programme communiste tel qu’il est esquissé dans le Manifeste: il s’agit de conquérir la démocratie pour, entre autres, établir un impôt fortement progressif, abolir le droit d’héritage, centraliser le crédit dans les mains de l’État, rendre le travail obligatoire et instituer une éducation publique et gratuite. On conviendra que cela anticipe davantage le Comité d’Olten que la prise du Palais d’Hiver…
On croit que le communisme immole l’individu sur l’autel du collectif, alors que le Manifeste énonce clairement que la société future devra être «une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous». On prétend qu’il délaisse le présent au nom de l’avenir, alors qu’on lit que «les communistes combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière». On l’imagine volontiers conspirateur, or «les communistes dédaignent de faire un secret de leurs idées et de leurs intentions». Enfin, on pense parfois que ces derniers refusent toute alliance électorale, alors que nos auteurs écrivent ceci sur la Suisse, certes en 1848: «[les communistes] appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d’éléments disparates, démocrates socialistes, au sens français du mot, et bourgeois radicaux». Les temps ont changé, les partis également, mais les principes sont toujours aussi jeunes, si l’on veut bien les retrouver derrière 150 ans de calomnies et de falsifications.
Cependant, les communistes doivent aussi savoir que «leurs fins ne pourront être atteintes sans le renversement violent de tout l’ordre social, tel qu’il a existé jusqu’à présent». L’objectif est bien sûr révolutionnaire, mais à cette révolution et à la société qu’elle enfantera l’on ne doit pas sacrifier les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Voilà sans doute l’une des leçons les plus oubliées du Manifeste communiste.
Antoine Chollet
À lire : Karl Marx, Friedrich Engels, « Le Manifeste communiste », in Karl Marx, Philosophie, Paris, Gallimard (Folio), 1994.
En ligne : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm
Article publié dans Pages de gauche n° 124, juillet-août 2013.