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« Le processus par lequel les banques créent de l’argent est d’une telle simplicité, c’est une insulte à mon intelligence. » C’est le grand John Kenneth Galbraith (1908 - 2006) (1), paix à son âme, qui le dit et Ben Bernanke, le Président de la « Réserve Fédérale » américaine, entre 2006 et 2014, confirme.
Dans une interview, accordée à l’émission « 60 minutes » de la chaîne de télévision CBS en 2009, en pleine crise financière, le journaliste Scott Pelley lui pose la question, dont, petit (a) il connaissait la réponse et dont il voulait que son public la connaisse à son tour, ou petit (b) il ne la connaissait pas, ce qui aurait jeté une lumière crue sur le métier de journaliste.
Dites-nous, Monsieur Bernanke, est-ce que c’est de l’argent du contribuable que vous mettez à disposition des banques ? « Ah, non, non ! Nous utilisons les ordinateurs pour « modifier » les soldes des comptes que les banques détiennent chez nous. »
On ajoutera, pour la compréhension, que les banques de leur côté font exactement la même chose, en octroyant des crédits à leurs clients. Elles « modifient » les soldes des comptes des créanciers, en espérant que les « plus rares » dépositaires ne viennent pas tous en même temps pour exiger leur dû, une sorte de « Système de Ponzi » légalisé. Basé entièrement sur la confiance, ce système peut toutefois vaciller dangereusement en période de crise.
Fidèle à la théorie économique néolibérale du « ruissellement », ce sont donc les banques qui distribuent la manne. 80% des acteurs économiques la reçoivent, avec parcimonie, à condition qu’ils soient en mesure de mettre en gage des actifs tangibles en suffisance. En ce qui concerne les 20% restants, c’est « open bar ». Les plans de sauvetage, actuellement présentés par les gouvernements de la terre entière, dans le cadre de la crise sanitaire, sont à l’image de cette dichotomie.
Le gouvernement suisse de son côté propose 40 milliards CHF.
Mise à part les mesures évidentes de décalage de paiements d’impôts, de cotisations sociales, TVA et autres, sans intérêt moratoire s’il vous plaît, les entreprises profiteront de lignes de crédit supplémentaires auprès de leur banque, allant jusqu’à 500'000 CHF, dont « aucun examen particulier ne sera nécessaire », dont « le cautionnement sera assuré à 85% par les pouvoirs publics » et dont « les intérêts seront très bas », à peine une bonne affaire.
Dans quel état sont nos banques pour qu’elles aient besoin de la garantie de pouvoirs publics pour étendre les lignes de crédit de leurs clients pendant quelques mois ? Y aurait-t-il un problème de liquidité ? Il fallait que le Conseiller fédéral, Ueli Maurer, précise que « la place financière suisse est saine et forte, car toutes les mesures concernant les banques « too big to fail » avaient été mises en œuvre. » Ouf !
Quoi que. Ce n’est pas ce que dit la « FINMA » (Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers). « Les plans d’urgence en cas d’insolvabilité des établissements systémiques « Postfinance » « Raiffeisen » et « Banque cantonale de Zurich » (On imagine les répercussions sur le marché immobilier ndlr) ne sont pour l’heure pas exécutable. Du côté des deux établissements principaux « UBS » et « Crédit Suisse » seul le plan d’urgence du « Crédit Suisse » est exécutable. » Mais, bon ! (Le Temps 25.02.2020)
Notre grand argentier, Ueli Maurer, se réjouit de pouvoir ainsi distribuer 40 milliards CHF, car, comme il dit « Nous avons un budget très sain. Nous remboursons nos dettes et nous avons mis un frein aux dépenses. Cela permet à la Confédération, en cette période de crise, d’apporter son aide rapidement et sans complication », une politique dont la santé publique lui est sans doute reconnaissante.
N’y a-t-il donc personne à Berne pour lui expliquer que la gestion des finances publiques n’a rien à voir avec celle du budget de la « ménagère souabe » ?
Les mesures annoncées, selon les règles de l’art de la communication, il faut bien le dire, concernent les petites et moyennes entreprises, représentant 80% du tissus économique. En ce qui concerne celles qui bénéficient généralement du principe « open bar » en périodes de crise, on sait si peu. Pourtant, elles risquent bien d’avoir des problèmes autrement plus importants que les petites et moyennes entreprises qui elles avaient, peut-être, eu la sagesse de créer quelques réserves. L’effondrement, provisoire on espère, de la demande, touche toutes les entreprises sans distinction, les problèmes de liquidité, due à une mauvaise gestion des ressources, peut-être davantage les grands.
On sait qu’aux Etats-Unis, et il n’y pas de raison pour que ce soit différent dans les autres pays, depuis la dernière crise financière, les grandes entreprises ont utilisé systématiquement les liquidités, résultants des gains de productivité, à la distribution de dividendes, ainsi qu’au rachat de leurs propres actions en bourse, pour deux raisons. La première étant liée à une demande atone de l’économie réelle, due à une érosion chronique du pouvoir d’achat, imputée à la stagnation des salaires, tandis que la deuxième s’explique par le fait que le personnel dirigeant reçoit, en plus de son salaire fixe, une rémunération variable, liée au cours de l’action de l’entreprise. Le résultat de cette stratégie entrepreneuriale est un endettement stratosphérique des entreprises américaines dont le renflouement ne peut être résolu autrement que par la planche à billets, tandis que les autres passeront par les contraintes budgétaires de l’état, car les 40 milliards CHF de Monsieur Maurer devront être remboursés.
Du côté des travailleurs c’est plus simple. Les employés disposant d’un contrat à durée indéterminée profitent de la RHT (réduction horaire du travail) censée empêcher les licenciements, compensation réglée par l’assurance chômage à hauteur de 80% (?) du salaire, mais payée aux entreprises et non aux employés, un ruissellement de plus. Pour le reste, c’est à la tête du client. Le chauffeur de taxi qui perd sa clientèle peut marquer dommage. Pour lui c’est la loi du marché. Les instructions du gouvernement sont claires : « Restez chez vous, mais allez travailler si vous ne pouvez pas faire autrement ».
L’humanité se trouve sur le fil d’un rasoir. Soit cette crise se termine avec une introspection profonde, soit nous entrons dans le monde du néolibéralisme orwellien.
(1) Avocat du libéralisme américain, combinant liberté et égalité civile grâce à une économie mixte permettant justice sociale et paix du travail, l’économiste américano-canadien John Kenneth Galbraith, marquait l’économie de son pays pendant quelques décennies, avant et après la seconde Guerre mondiale. Conseiller économique de plusieurs présidents Franklin Delano Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Lyndon Baines Johnson, il était également auteur de nombreux ouvrages célèbres, dont « American capitalism », « The affluent society » et « The great crash », ainsi qu’un programme de télévision de « vulgarisation de l’économie » « The Age of Uncertainty » diffusé par les chaînes PBS et BBC en 1977. Critique de la théorie néo-classique, défendue par ses contemporains Milton Friedman et Paul Krugman, architectes de la révolution néolibérale, Galbraith réfutait la thèse selon laquelle une augmentation exponentielle de la production matérielle représente le bien-être d’une société (PIB ndlr). Selon lui les théories économiques classiques perdent leur validité dès lors que la société sort de la pauvreté et entre dans l’âge de la consommation. La création artificielle de nouveaux besoins (économie de l’offre ndlr) amène les acteurs économiques à négliger les investissements publics nécessaires.
« Le processus par lequel les banques créent de l’argent est d’une telle simplicité, c’est une insulte à mon intelligence. » C’est le grand John Kenneth Galbraith (1908 - 2006) (1), paix à son âme, qui le dit et Ben Bernanke, le Président de la « Réserve Fédérale » américaine, entre 2006 et 2014, confirme.