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La Suisse au XIXe siècle (de 1848 à 1914)
La Suisse de 1848 à 1914 : quelques grandes lignes de son évolution.
A) La politique extérieure.
L'affaire de Neuchâtel : depuis 1815, Neuchâtel est à la fois un canton suisse et une principauté relevant du roi de Prusse. En 1856 une partie des conservateurs royalistes essayèrent de chasser du pouvoir les républicains, qui l'occupaient depuis 1848. Leur entreprise échoue grâce à l'intervention de la Confédération. Les chefs de l'insurrection, dont le but était donc de raviver les liens avec la Prusse, sont emprisonnés. Le roi de Prusse menace la Suisse d'une expédition militaire et les relations diplomatiques entre les deux pays sont coupées. Les esprits s'échauffent et la Suisse est prête à se défendre. Grâce à la médiation de la France et de l'Angleterre, le conflit est évité. Les chefs royalistes sont libérés, mais le roi de Prusse renonce définitivement à ses droits sur Neuchâtel. C'est la première victoire diplomatique de la jeune Confédération.
L'affaire de Savoie : lors de l'unification de l'Italie, Napoléon III se fait promettre Nice et la Savoie en échange de son soutien aux Italiens. Or la Suisse exerce depuis 1815, en cas de guerre, un droit d'occupation militaire sur le Nord de la Savoie. Le Conseil fédéral commet l'erreur de revendiquer l'annexion de cette dernière. Il est vrai que certains habitants de Savoie font circuler une pétition en faveur d'un rattachement à la Suisse. Un plébiscite est prévu en avril 1860. Alors que la question parait réglée, se constitue en Suisse un parti de la guerre autour du Conseiller fédéral Stämpfli, désavoué par ses 6 autres collègues. Le 22 avril, une majorité écrasante de la population savoyarde accepte le rattachement à la France. L'affaire est close.
La neutralité active : ces deux crises ouvrent en Suisse le débat sur les moyens de la politique extérieure de la Confédération. La neutralité active prend forme le 22 août 1864 avec la signature, à Genève, de la convention sur le sort des blessés de guerre et la neutralisation des installations sanitaires. Elle est issue des initiatives d'Henri Dunant et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), fondé l'année précédente.
Mais la neutralité suisse est aussi armée. La guerre franco-allemande de 1870 amène l'occupation des frontières par l'armée fédérale. L'armée française du général Bourbaki, battue à la proximité de la frontière, demande son internement en Suisse. Les soldats désarmés seront provisoirement répartis et hébergés dans tous les cantons, à l'exception du Tessin dont les cols d'accès sont impraticables en hiver !
B) L'évolution économique.
Situation générale : la Suisse est fortement imprégnée par le libéralisme. La création d'un Etat fédéral favorise encore l'optimisme des entrepreneurs. L'amélioration des transports et la suppression des douanes intérieures dynamisent les échanges à l'intérieur du pays et avec l'étranger. La diffusion du machinisme est l'un des traits marquants de la Suisse d'après 1848, mais l'artisanat subsiste cependant. La Suisse est pénalisée par l'absence de matières premières nécessaires à l'industrie (charbon, fer, coton...) et par son éloignement de la mer, qui augmente les frais de transport. De manière générale, la Suisse se spécialise dans la fabrication de produits de précision, de qualité, qui confèrent à l'article une forte valeur ajoutée. Cependant, c'est l'industrie textile qui prédomine tout au long du XIXe siècle, même si elle décline sur sa fin. En 1900, elle occupe encore 300'000 travailleurs, soit près de 50% des actifs du secteur secondaire, dans la filature mécanique (N-E du pays), les soieries (ZH), les rubans de soie (Bâle) et la broderie (Appenzell). L'industrie des machines est dynamisée par les commandes dues à la construction des chemins de fer, à l'apparition de l'électricité et à l'introduction du tissage mécanique. L'industrie horlogère commence elle aussi à produire, grâce aux machines et aux usines, des quantités importantes de montres de qualité. Issue du textile (colorants), de l'agriculture (engrais) et de la médecine (médicaments), l'industrie chimique se développe rapidement autour de Bâle. Mais le fait marquant de cette période est sans conteste la construction des lignes de chemin de fer qui entraîne avec elle toute une série de conséquences : le développement de l'industrie des machines, des banques, du tourisme, de la chimie (explosifs), de l'horlogerie (montres) et le déclin de l'agriculture.
Les chemins de fer : la construction des chemins de fer débuta tardivement en Suisse, surtout en raison du relief montagneux et des douanes intérieures qui subsistent jusqu'en 1848. Le premier tracé entièrement sur sol helvétique réunit dès 1847 Zurich à Baden. En raison de l'énorme coût lié à la construction des lignes, la Confédération en laisse la charge aux intérêts privés. Une âpre concurrence entre villes, cantons et groupements économiques s'en suit. Un exemple : en 1856 on s'oppose sur le tracé Genève-Lausanne-Berne. Doit-il passer par Yverdon et Morat ou par Fribourg ? On assiste également à la multiplication de compagnies régionales, souvent financées avec l'aide de capitaux étrangers, surtout français et anglais. Le Central suisse est conçu autour du tronçon Bâle-Olten, avec ramifications vers Lucerne et Bienne. Le Nord-Est relie Aarau à Zurich, puis Constance. Les rivalités cantonales et financières ne font que compliquer encore la constitution de ce réseau pour le moins chaotique. Dès 1872, les concessions jusque-là octroyées par les cantons, sont reprises par la Confédération et les querelles de clocher s'estompent un peu. Le percement des Alpes passionna particulièrement l'opinion : allait-on percer le Gothard, le Simplon ou un tunnel dans les Grisons ? Le Gothard l'emporta finalement grâce à sa position centrale et à l'appui financier que lui accordèrent l'Allemagne et l'Italie, en échange de garanties de trafic et de tarif. Il fut percé en 1882, le Simplon suivit en 1906 et le Lötschberg en 1913. La durée du trajet Lausanne-Milan passe de 61 heures en 1850 à 6 heures 26 en 1913 !
La Confédération ne débutera le rachat des chemins de fer qu'en 1898. Restèrent, entre autres, privées la compagnie du Lötschberg et celle des chemins de fer Rhétiques auxquels les Grisons s'identifiaient si bien que le canton interdit la circulation automobile sur son territoire jusqu'en 1925. A la veille de la PGM, le réseau helvétique comporte environ 3'400 km de voies ferrées.
Le tourisme : dès la fin du XVIIIe siècle, le tourisme commence à faire des adeptes, surtout britanniques, en Suisse. Au cours du siècle suivant, il devient une importante source de revenus. Les aubergistes, cafetiers, guides et autres attendent avec impatience l'arrivée des touristes dans les gares fraîchement construites. On développe de nombreuses lignes de montagne, funiculaires. Les premiers alpinistes se lancent à l'assaut des cimes et le Cervin est vaincu en 1865. Vers la fin du XIXe siècle naissent les premières grandes stations (Montreux, Interlaken...) qui ouvrent de grands palaces et des casinos. Le tourisme est à cette époque avant tout une affaire de riches et de privilégiés. Les hauts-lieux en sont Lugano, la chute du Rhin à Schaffhouse, le château de Chillon, le vieux pont de Lucerne et Montreux. On assiste aussi à l'ouverture d'écoles et de pensionnats pour étrangers dont la tradition s'est poursuivie jusqu'à nos jours. Le tourisme est aussi lié à la santé : on se rend à Baden, à Ragaz pour soigner ses rhumatismes dans les bains, à Davos, à Leysin pour soigner sa tuberculose dans les sanatoriums.
Les banques : le secteur des services commence à se développer dès le milieu du XIXe siècle. Les cantons instituent des Banques cantonales dès 1834 (Berne) et jusqu'en 1915 (Uri). Mais les besoins croissants de capitaux pour l'industrie et la construction des chemins de fer entraînent aussi l'apparition des premières grandes banques helvétiques. C'est ainsi que 1856 voit la naissance du Crédit Suisse, conçu sur le modèle du Crédit Mobilier de France. Les petites et moyennes banques sont souvent contraintes à fusionner (déjà...) pour améliorer leur rentabilité et se hisser au niveau national. C'est ce qui explique l'apparition de l'Union de Banques Suisses en 1897. La fiabilité de ces grands établissements, ainsi que la pratique du secret bancaire, vont faire de la Suisse l'une des principales places fortes financières du monde au XXe siècle.
L'agriculture : avec l'amélioration des transports, celle-ci doit faire face à une concurrence étrangère de plus en plus forte : la culture des céréales et des vignes recule fortement. L'agriculture suisse se spécialise dans l'élevage et la production laitière qui trouve un large débouché à l'étranger. Mais seules les grandes exploitations sont encore rentables et population rurale diminue fortement. En 1888, 36% de la population est encore occupée dans le secteur agricole. En 1914, ce chiffre est tombé à 25%.
C) L'évolution politique.
Les luttes politiques : les événements de 1848 ont porté au pouvoir, dans les cantons et à la confédération, les chefs du mouvement radical. Le parti radical conservera sa domination, malgré quelques contestations, jusqu'à la Première Guerre mondiale. C'est ainsi que les 7 conseillers fédéraux sont radicaux : il faut attendre 1891 pour voir le premier conseiller fédéral PDC, Joseph Zemp (LU). Dans les cantons catholiques (Fribourg, Lucerne, Valais...), les catholiques conservateurs reprennent peu à peu le pouvoir après leur défaite de 1848. Dans les cantons protestants, l'aile gauche du parti radical préconise un Etat fort, soucieux de réformes sociales, tandis que son aile droite, de tendance libérale, réclame le monopole de l'entreprise privée. Ce clivage se fera nettement sentir lorsqu'il s'agira de déterminer si les chemins de fer doivent être construits sous l'égide de la Confédération ou confiés aux soins de l'entreprise privée.
La Constitution fédérale de 1874 : dès les années 1860, certains cantons manifestent le désir d'élargir les droits populaires issus de 1848. C'est ce qu'on appelle le mouvement démocratique. Plusieurs cantons étendent le droit d'initiative et de référendum. A Zurich, les démocrates parviennent à imposer une profonde modification à la Constitution cantonale en 1869. Désormais, le gouvernement zurichois sera directement élu par le peuple et toutes les lois adoptées par le Parlement cantonal devront être soumises au vote populaire. La démocratie directe prend le pas sur la démocratie représentative.
Les succès remportés par les démocrates dans les cantons rendent inévitable une révision de la Constitution fédérale. Un premier projet est rejeté par le peuple en 1872 : les catholiques de Suisse centrale et les Romands refusent la modification (l'unification du droit au niveau fédéral en est la principale) qui va à l'encontre de leurs convictions fédéralistes. Le second projet, dans lequel on a atténué les éléments centralisateurs mais renforcé le contenu anticlérical, saura convaincre les Romands deux ans plus tard. La nouvelle Constitution fédérale de 1874, innove dans les domaines suivants :
- Elle étend les droits populaires en introduisant le référendum facultatif. Depuis 1848, le référendum est obligatoire pour les révisions de la Constitution. La Constitution de 1874 introduit le référendum facultatif : 30'000 (depuis 1977 : 50'000) électeurs ou 8 cantons peuvent demander qu'une loi votée par le Parlement soit soumise au peuple. Pour être accepté, le référendum facultatif ne nécessite que la majorité populaire, et non la double majorité.
- Elle précise les tâches du Tribunal fédéral qui devient une institution permanente ayant son siège à Lausanne.
- Elle garantit la liberté des cultes, l'émancipation définitive des Juifs (qui avaient déjà obtenu la liberté d'établissement en 1866), la laïcité de l'école publique, mais interdit l'implantation de nouveaux couvents et soumet la création d'évêchés à une autorisation fédérale préalable. Ces décisions se prennent dans un fort climat de Kulturkampf anticlérical : en 1870, lors du concile Vatican I, le pape avait proclamé le dogme de l'infaillibilité pontificale, tout en rappelant ses fortes convictions contre la démocratie et le libéralisme.
- Elle renforce de façon générale les compétences de la Confédération (Centralisation), même si la première modification partielle de la Constitution permet en 1879 aux cantons qui le désirent de réintroduire la peine de mort !
La centralisation : dès 1874, la Confédération voit son rôle s'accroître. Elle intervient ponctuellement en cas de crise économique. Elle subventionne l'agriculture, la construction des routes, l'enseignement professionnel... La centralisation s'opère dans de nombreux domaines :
- En 1891, la Confédération obtient le monopole de l'émission des billets de banque, jusqu'alors émis par plusieurs instituts financiers. Elle crée la Banque Nationale.
- Dès 1898, la Confédération procède au rachat des principales compagnies de chemin de fer, jusqu'alors aux mains de compagnies privées.
- En 1898, la Confédération étend sa compétence à l'ensemble du droit civil et pénal, même si le droit civil n'est unifié qu'en 1907 et le droit pénal en 1942. La procédure appartient aujourd'hui encore aux cantons.
Le droit d'initiative : dès 1848, 50'000 citoyens pouvaient, par initiative populaire, demander une révision totale de la Constitution. Dès 1891, ils peuvent aussi proposer une révision partielle, l'introduction d'un nouvel article ou la modification d'un article en vigueur. De nos jours, il faut récolter 100'000 signatures en 18 mois pour que l'initiative soit jugée « recevable » par les Chambres. Elle est ensuite souvent accompagnée d'un contre-projet, plus consensuel, émanant de l'Assemblée fédérale et soumise à l'approbation du peuple et des cantons. La première initiative acceptée concerna l'interdiction de l'abattage du bétail selon le rite israélite. En moyenne, environ 10% des initiatives soumises au peuple sont acceptées. La dernière en date (2004) concerne l'internement à vie des délinquants jugés dangereux. Les contre-projets ont un peu plus de succès.
D) L'évolution sociale.
Les débuts du mouvement ouvrier : jusqu'à la fin du XIXè siècle, le mouvement ouvrier ne constitue pas un phénomène de masse. Mais dès 1838, la Société du Grütli joue un rôle essentiel dans l'organisation du monde ouvrier suisse : cette association propose d'améliorer la situation matérielle et morale des ouvriers en créant des caisses de secours mutuel. La Fédération ouvrière suisse, fondée en 1873, qui comprend aussi bien des cercles éducatifs et des caisses-maladie que des syndicats, ne dépasse guère l'effectif de 3000 membres. Son programme comporte cependant des revendications très claires sur l'amélioration des conditions de travail et exige déjà le principe travail égal-salaire égal encore loin d'être atteint aujourd'hui ! Le mouvement socialiste animé surtout par des étrangers existe depuis longtemps dans certaines villes. Genève et Zurich servent de refuge à de nombreux socialistes et anarchistes poursuivis dans leur propre pays. La Ière Internationale, créée par Marx et Bakounine en 1864 compte plusieurs sections en Suisse romande.
Syndicat et parti : En 1880, la Fédération ouvrière décide sa dissolution et la création d'une « organisation purement syndicale, fondée sur les principes du socialisme », l'Union syndicale suisse (USS). On compte également mettre sur pied un parti socialiste chargé de défendre les intérêts du syndicat au niveau politique. Cette différenciation entre la fonction syndicale et la fonction politique jette les fondements du mouvement ouvrier moderne. Le Parti socialiste suisse, fédéré en 1888, dispute bientôt sa place aux partis traditionnels et obtient son premier conseiller national en 1890. La création du PSS incite les radicaux (1894) et les catholiques-conservateurs (1894) à se donner également une organisation nationale.
La forte proportion de travailleurs étrangers en Suisse (~15%) joue un rôle décisif dans l'évolution du mouvement ouvrier : la moitié environ des membres de l'USS sont des étrangers, surtout des Allemands et des Italiens. N'ayant pas de droits politiques, leur seul moyen d'action est la grève. Leur combativité entraîne le durcissement de l'USS qui finit par adopter un programme de « lutte des classes prolétarienne ». Influencé par ce durcissement, le PSS adopte un programme inspiré du marxisme et de la IIe Internationale. Mais sa principale revendication est l'introduction du scrutin proportionnel ; le système majoritaire le condamne en effet à n'avoir qu'une poignée de députés au Parlement.
La politique sociale : la loi fédérale sur les fabriques est l'enjeu de la première grande lutte politique déclenchée au XIXè siècle par le mouvement ouvrier. Comme partout, l'industrialisation a créé en Suisse des conditions de travail inhumaines : 14 heures de travail par jour, absence totale d'hygiène dans les ateliers, travail des femmes et des enfants... Dans certains cantons, dès 1848 à Glaris, la durée du travail est limitée et le travail des enfants est réglementé par des lois rudimentaires. S'appuyant sur les résultats d'une enquête réclamée par les démocrates, les Chambres fédérales adoptent en 1877 la loi sur les fabriques qui limite à 11 heures la durée de travail normale, réglemente le travail des femmes et interdit l'engagement des enfants en usine. Elle garantit un jour de repos hebdomadaire et institue des contrôles d'hygiène et de sécurité. Les patrons protestent violemment et lancent le premier référendum facultatif depuis que cette possibilité existe (1874) qui échoue lors de la votation populaire. L'adoption de cette loi est le premier grand succès du mouvement ouvrier suisse.
L'application de la loi sur les fabriques suscitera de très nombreuses controverses. Dans ce contexte, la création d'une presse ouvrière, porte-parole du monde du travail, aura une grande portée. La Confédération se lance enfin dans la mise en place d'une politique sociale.
En 1890, le peuple et les cantons adoptent un nouvel article de la Constitution, donnant mandat à la Confédération d'introduire l'assurance en cas d'accident et de maladie. Mais le peuple refuse le projet d'assurance maladie obligatoire (finalement accepté en...1994 !) Le peuple accepte en revanche en 1911 une loi prévoyant le subventionnement des caisses d'assurance maladie et obligeant les entreprises à assurer leurs employés contre les accidents.
Principales sources utilisées :
- La Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses, Tome 3, Editions Payot, Lausanne, 1983.
- Histoire de la Suisse, Dieter Fahrni, ed. Pro Helvetia, 1986, 3ème éd.
- Histoire de la Suisse, Jean-Jacques Bouquet, éd. Que sais-je, PUF, 2000, 3ème éd.
cours d'Albert Chevalley
version plus récente sur le site d'Albert Chevalley
« Assimilation ou naturalisation ? »
William Martin (1888-1934) est un journaliste genevois de renom du début du XXe siècle qui travailla plutôt pour le grand quotidien libéral genevois, le Journal de Genève. Les lignes qui suivent parurent toutefois dans les pages de la Gazette de Lausanne, quotidien vaudois de tendance libérale comme son double genevois.
« Nous sommes, en effet, dans un dilemme : ou bien les étrangers qui ont reçu chez nous, toute leur éducation sont complètement assimilés à nos mœurs, à nos idées et presque à notre patriotisme. Il est désirable dans ce cas qu’ils deviennent Suisses ; ils le deviendront fort souvent de leur plein gré, et même s’ils restent étrangers, même s’ils continuent à figurer sur les statistiques redoutables de notre submersion, ils ne sont pas un véritable péril, ils ne nous nuisent pas. Le remède, si ce cas est toujours vrai, n’est pas dangereux, il est inutile et inefficace.
Mais si les étrangers qui sont nés dans notre pays et y ont été élevés sont cependant restés étrangers à notre nationalité, à nos mœurs, à notre histoire et à nos traditions ; si le Brésilien a gardé, avec sa peau brune, son sang chaud des tropiques ; si le Russe à gardé son redoutable idéalisme, qui transforme les mots en faits, qui sont des bombes ; si plus simplement, le petit Français vibre encore aux trois couleurs, ou bien si, plus éloigné encore de nous, il vibre au drapeau rouge ; si l’Allemand est resté sujet fidèle de son empereur, que deviendra le cadeau que nous leur ferons ? Aurons-nous plus de Suisses parce qu’une colonne de nos statistiques se sera enflée ? Aurons-nous plus de concitoyens parce qu’il y aura plus de citoyens ? La Suisse aura-t-elle plus d’enfants parce qu’elle aura adopté des ingratitudes[1] ? Aura-t-telle plus de patriotes parce qu’elle aura plus d’électeurs ?
Ce que nous devons défendre, ce n’est pas notre nombre, c’est notre esprit. (…) C’est dans la force et l’unité du caractère national que se trouve le vrai élément d’assimilation, et c’est à rendre ce caractère plus personnel et plus fort que nous devons travailler ; pour cela, il faut que l’Etat garde son caractère suisse et traditionnel, dégagé de toutes compromissions avec des idées qui ne sont pas les nôtres. Personne ne pourrait dire qu’il ne sera pas obligé à ces compromissions lorsqu’une partie importante des électeurs ne seront Suisses que d’hier. En naturalisant d’office[2], on dénationalise l’Etat, et par là on diminue la force d’attraction de notre patrie. Ce qu’on nous demande, c’est un sacrifice très grand, et un sacrifice inutile. Nous ne le ferons pas. »
[1] Des ingratitudes : (ici) des personnes ingrates, peu reconnaissantes.
[2] Naturaliser d'office : naturaliser de manière quasiment automatique sous certaines conditions aisées à satisfaire.
William Martin, « Assimilation ou naturalisation ? », Gazette de Lausanne, 28 avril 1910. (Tiré de : Gérald et Silvia Arlettaz (2004), La Suisse et ses étrangers. Immigration et formation nationale (1848-1933), Lausanne : Antipodes & SHSR, p. 138.)
Il y a une résonance évidente avec les propos de l'UDC de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.
Dans le fichier sur la Révolution industrielle en Suisse vous trouverez un tract des patrons contre la loi sur les fabriques de 1877.