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Norberto Bobbio
Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1981,
pour l’ensemble de son œuvre
Né en 1909 à Turin, enseignant dans les universités italiennes dès 1932, nommé professeur de philosophie du droit dans sa ville natale en 1948, Norberto Bobbio y assura ensuite l'enseignement de la philosophie politique jusqu'à sa retraite en 1970.
Du côté de ses écrits, deux traités sont à mentionner. Tout d'abord, ses ouvrages L'analogia nella logica del Diritto (1938) et Da Hobbes a Marx (1965). On y retrouve son intérêt culturel qui va de la philosophie du droit à celle de la politique, de l'histoire de la pensée politique et ses rapports avec la culture, à la sociologie. Chercheur engagé, mais toujours critique envers lui-même, Bobbio nourrit une pensée en évolution permanente ancrée sur l'idée de liberté (individuelle et collective); ce qui l'amène à étudier la démocratie, respectant rigoureusement l'authenticité de la pensée comme celle de sa réalisation. Cette évolution, approfondissement et révision permanente de ses idées, Bobbio la doit à son écoute constante de ce qui se passe autour de lui, des changements de société qui s'annoncent.
Cette mouvance explique aussi la forme d'expression qu'il privilégie généralement dans ses travaux, l'essai, qui incarne mieux le moment. Et si l'on s'arrête un instant aux efforts de modernisation, de démocratisation, de changement qui secouent l'Italie, on se rend mieux compte que la voix de Bobbio est celle d'un homme libre, respectueux de l'opinion d'autrui, mais aussi critique d'un pays difficile à saisir, le sien; il reste cependant toujours conscient du monde qui entoure la péninsule, en particulier l'Europe, inscrivant sa réflexion sur la liberté dans le cadre plus général de la défense des droits de l'homme, celui des conditions de la guerre et de la paix.
À vrai dire, pour suivre l'évolution de la pensée de Bobbio, il faut se rappeler ses débuts marqués par la résistance au fascisme; ses idées deviennent publiques dès la libération de l'Italie du Nord en avril 1945, lorsqu'il publie une introduction à l'anthologie des écrits politiques de Carlo Cattaneo, texte composé entre 1944 et 1945 déjà. À la même époque, il fait paraître des articles sur le fédéralisme. Dans ce contexte, la référence à Cattaneo est importante, car, comme le dit Bobbio dans Una filosofia militante (1970), ce patriote du XIXe siècle a été et reste l’un de ses auteurs de chevet: "Le lien de ma pensée avec celle de Carlo Cattaneo appartient à mon histoire la plus intime et la plus profonde, celle des affinités électives, culturelles et spirituelles." Or, Carlo Cattaneo (1801-1869), fut un patriote et philosophe, un sociologue de la politique dirait-on aujourd’hui, dont les idées républicaines et fédéralistes l'amenèrent à s'exiler en Suisse, au Tessin, lorsque l'idée monarchiste l'emporta en Italie. Si bien que Cattaneo passa la fin de sa vie à Lugano, enseignant la philosophie au lycée de cette ville. Pour lui, il fallait à tout prix lutter contre l'État bureaucratique et militaire en développant une liberté "ascendante", venant d'en bas et débouchant sur un dépassement des États nationaux par le moyen d'une fédération européenne. Pour Bobbio, de telles idées expliquent le peu de fortune de la pensée de Cattaneo dans son pays.
Pour en revenir à l'histoire personnelle de Norberto Bobbio, rappelons qu'en 1943, il avait adhéré au mouvement Giustizia e Libertà, qui, plus tard, donna naissance au Partito d'Azione, groupe non marxiste résolument tourné vers une société libre et laïque, assumant une triple révolution au niveau de la culture, des mœurs et de la justice sociale. Ce parti eut aussi peu de succès que Cattaneo et il disparut dès les premières élections de l'après-guerre, écrasé par les courants dominants, démocrate chrétien et sociocommuniste (la gauche étant alors unie). Mais les idées du Partito d'Azione continuèrent discrètement leur chemin, en particulier à travers les écrits de Bobbio qui ne les renia jamais.
Dans les essais de Bobbio, on peut distinguer trois champs de pensée:
- Dans le domaine du droit, il passe d'une conception logique du droit en tant que structure, instrument de contrôle social, à une conception fonctionnaliste du droit en tant qu'instrument de direction de la société, plus proche de la sociologie du droit. Pour Bobbio aujourd'hui, le droit promeut la justice grâce à des sanctions positives qui doivent renforcer le souhaitable plutôt que sanctionner l'indésirable.
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Dans le domaine de la philosophie politique, Bobbio, outre ses études sur Cattaneo, s'intéresse aux rapports entre la politique et la culture, en d'autres termes, aux liens entre démocratie et liberté (Politica e cultura).
Sa critique des idéologies comme instrument du pouvoir, c'est-à-dire, comme moyen de manipulation et de mystification de la conviction des individus et des groupes, se retrouve dans Saggi sulla scienza politica in Italia, recueil d'essais sur la pensée de Vilfredo Pareto et Gaetanno Mosca, deux ennemis de l'idéologie, trop souvent considérés réactionnaires. Ces idées sont reprises en termes essentiellement constructifs dans Quale socialismo?, où Bobbio cherche de quelle façon améliorer la liberté humaine dans une situation caractérisée par le vieillissement de la société bourgeoise. En bref, quels rapports envisager entre liberté, démocratie et socialisme, entre exigence de liberté et aspirations sociales? Ce texte définit donc les conditions fondamentales de la démocratie, celles sans lesquelles elle ne saurait exister (cf. pp 42 & ss de cet ouvrage). Il analyse aussi l'apparition du pouvoir autocratique, à partir de petits groupes organisés, et les entraves ainsi apportées au développement de la démocratie. Pour lui, d'ailleurs, même en démocratie, le pouvoir autocratique est plus répandu que le démocratique, d'où le risque de la manipulation comme celui de l'apathie qu'implique la participation détournée aux décisions collectives.
- Troisième champ de réflexion pour Bobbio, celui des rapports internationaux et de l'alternative tragique entre la guerre et la paix (cf. Il problema della guerra e le vie della pace) ouvrage à nouveau fortement marqué par la pensée de Cattaneo). Au-delà des problèmes spécifiquement italiens, il s'intéresse à la question fondamentale du règlement pacifique des différends opposant peuples et nations. Pour lui, il faut éliminer, ou tout au moins réduire au minimum, l'emploi de la violence comme moyen de résoudre les conflits existant entre individus et entre groupes. Il souhaite ainsi la conclusion d'un pacte fédéral pour l'Europe et s'inquiète des conséquences de l'utilisation de l'atome dans ce contexte. À la limite, il prône le recours à l'objection de conscience, car la guerre est un mal absolu: en effet, ou bien les hommes réussiront à s'entendre en dehors de la violence, donc de la guerre qui est violence organisée, ou bien l'humanité sera effacée de la surface de la Terre. À l'intérieur de ce dilemme, c'est toujours la démocratie, dans sa forme internationale aussi, qui reste la meilleure possibilité de solution des conflits.
Pour conclure, disons que Norberto Bobbio est l'homme qui pose et se pose des problèmes. C'est dire qu'il est tout sauf un idéologue. Ce respect de la réalité changeante en fait un remarquable témoin de son temps à la recherche des solutions possibles à nos difficultés. Certes, il reste pessimiste, mais "d'un pessimisme de l'intelligence qui justifie un optimisme de la volonté", comme le rappelle son introduction à II problema della guerra e le vie della pace.
Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :
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