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Par-dessus
tout, la science cherche l’explication vraie ; dans cette quête on
accepte qu’elle apparaisse tour à tour comme amorale, inhumaine ou
politiquement incorrecte. La fraude scientifique n’est donc pas un
dérapage, mais un péché capital qui met en cause l’existence même de la
recherche.
Les cas de fraude scientifique semblent en augmentation. D’un côté,
l’incitation à la performance s’est accrue ; de l’autre, la compétition
entre équipes de recherche facilite la découverte des fraudes, dès lors
qu’un groupe ne parvient pas à reproduire une découverte
révolutionnaire revendiquée par le concurrent.
Dans le cas du professeur Hwang Woo-suk,
pionnier du clonage thérapeutique*, héros national, la «fabrication»
des données était systématique. Comment a-t-il osé frauder, alors que
ses collaborateurs étaient nombreux, qu’il était sous les feux des
médias, et que la concurrence dans ce domaine potentiellement lucratif
est particulièrement féroce ? Hwang a pris le risque, parce qu’il avait
une chance de s’en sortir. La méthodologie du clonage thérapeutique est
connue. Sont connus aussi les contrôles à effectuer pour le prouver.
Hwang pouvait donc parier que lorsqu’un concurrent publierait le
premier clonage thérapeutique véritable, il utiliserait exactement les
techniques proposées dans ses articles. Aux yeux du monde, son travail
pionnier serait confirmé et la voie du Nobel ouverte.
Deux soupçons, diffusés par des collaborateurs de Hwang, ont fait
tomber la star. Le premier portait sur l’intégrité éthique du
professeur dans le recrutement des donneuses d’ovules. Une ancienne
doctorante, partie faire des études postdoctorales aux Etats-Unis a,
par courriel, avoué avoir été incitée par son patron à donner des
ovules (elle en avait gaspillé en renversant un pétri et devait
compenser). Le second soupçon, mis en circulation via un blog par des
doctorants, concerne la duplication de photos identiques de cellules
dans divers articles, avec des légendes différentes.
C’est donc Internet et le réseau mondial des postdoctorants qui ont mis
en route le dépistage de la fraude. La fraude de Hwang nous renvoie à
une autre fraude célèbre, celle du clonage de souris par le professeur Karl Illmensee, alors à l’Université de Genève, dénoncé lui aussi par un doctorant.
Malgré le retentissement de telles fraudes, il faut néanmoins se poser
la question des vraies menaces sur l’intégrité du système scientifique.
Il serait prématuré d’attribuer l’essence du mal à la compétitivité.
Elle pousse à la fraude certes, mais elle permet aussi de la dépister.
La concurrence nuit surtout parce que les scientifiques sont de moins
en moins enclins à, ou sont même, par des accords de propriété
intellectuelle, empêchés d’échanger le matériel (anticorps, cellules,
etc.) produits dans leurs laboratoires. Cette pratique, jadis
généralisée, permettait de vérifier la qualité de ce qui était produit.
L’existence de ces fraudeurs flamboyants ne doit pas cacher trois
menaces plus importantes. D’abord la fraude par omission, à savoir
l’interruption et l’enfouissement systématique d’essais cliniques
lorsque les résultats sont contraires à l’espérance du sponsor.
Ensuite, la recherche à titre d’intérêt national (c’est un peu le cas
ici) dont Trofim Denissovitch Lyssenko
au service de l’Union soviétique fut l’exemple historique. Aujourd’hui,
des centres nationaux comme le Center for Disease Control à Atlanta
peuvent succomber à des exigences de sécurité nationale. Autre menace,
la recherche bâclée par les entreprises lorsqu’il y a pression pour la
mise sur le marché, à l’exemple de Monsanto et du coton
transgénique.
*Le clonage thérapeutique, c’est la création de cellules souches à
partir d’un ovule vidé de son ADN, remplacé par l’ADN d’une cellule
adulte d’un patient.