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Critique
Ce magnifique surnom de «Mama Africa», elle l’avait bien gagné, Miriam Makeba auquel ce documentaire est consacré.
Née en 1932, Unzenzile - qui signifie «tu dois ne t’en prendre qu’à toi-même» - Makeba Qgwashu Nguvama vient de naître lorsque sa mère est incarcérée pour avoir fabriqué de la bière afin de subvenir aux besoins de sa famille. Quelques années plus tard, à l’âge de 5 ans, son père meurt, et dès 1948, elle vit sous le régime d’apartheid que les nationalistes afrikaners instaurent au lendemain des élections qu’ils viennent de remporter. A 20 ans, Zenzi Makeba, bonne d’enfants puis laveuse de taxis, vit seule avec sa petite fille Bongi et sa mère. C’est là qu’elle commence à chanter avec les Cuban Brothers, puis devient choriste du groupe Manhattan Brothers, en 1952, qui lui donne son nom de scène, Miriam. Le succès ne tarde pas et contraint la chanteuse noire sud-africaine à s’exiler dès 1959, après avoir contribué à un film documentaire de Lionel Rogosin, COME BACK AFRICA, explicitant et critiquant l’apartheid. Et ce n’est qu’au lendemain de la chute de l’apartheid qu’elle pourra retrouver son pays.
Entre-temps, elle ne cessera de chanter non point des chants engagés aux paroles politiques mais, soulignera-t-elle, aux paroles n’exprimant que la vérité. Le documentaire permet donc de suivre la carrière de cette femme qui ne cessait de se répéter «never forget where you came from» (n’oublie jamais tes origines), et qui se fit la voix de millions d’hommes et de femmes qui en furent si longtemps privés. Ainsi, en 1963, prendra-t-elle courageusement la parole lors d’une assemblée de l’ONU en appelant au boycott de son pays pour dénoncer l’injustice structurelle régnante. En 1968, elle épouse Stokely Carmichael, alors militant des Panthères noires, ce qui lui vaut d’être ostracisée aux Etats-Unis cette fois-ci. Avec son mari, elle s’installe alors en Guinée tout en poursuivant sa carrière, elle qui est devenue le symbole de la lutte anti-apartheid.
Mêlant images d’archives, de concerts et de très nombreuses interviews (son fils, ses musiciens, Hugh Masekela…), ce documentaire retrace la carrière d’une chanteuse au talent immense qui a tant fait pour son pays, et notamment sa culture, elle qui jamais n’exprima d’amertume mais reflétait une dignité à toute épreuve, et n’hésita pas à chanter dans les langues des siens (zoulou, xhosa, tswana), comme pour mieux souligner leurs valeurs. Ce film offre aussi un regard sur les combats, voire les drames plus personnels auxquels cette femme fut confrontée, lorsque par exemple elle ne pourra se rendre au chevet de sa mère mourante et même à ses funérailles ou lorsqu’en 1985 elle perdra sa fille Bongi (chanteuse elle aussi) des suites d’un accouchement. Ainsi, jusqu’à son brusque décès le 9 novembre 2008, à l’issue d’un concert de soutien à Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, cette petite femme, longtemps paria dans son propre pays, donna le ton à l’espoir et à la réconciliation. Et si Miriam Makeba n’était pas de grande taille, sa grandeur était de celles qui se découvrent dans la force d’une présence. Chaque mot qu’elle prononçait, elle l’habitait. Elle lui donnait la couleur de la terre de ses racines et l’accentuation du xhosa, sa langue maternelle cliquée, qui rythme à plusieurs reprises ce bel hommage.
Note: 16
Serge Molla