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Zurich : l’exemple des cinémas Riffraff
Si vous êtes à Zurich, si vous avez envie d’aller au cinéma, si vous êtes cinéphile, et si vous ne savez pas qu’aller voir, vous commencez par consulter le programme des quatre cinémas Riffraff. Vous avez une très bonne chance d’y trouver au moins un film intéressant. Car en dépit du fait que la programmation tend à s’uniformiser, la tendance générale des Riffraff est à l’originalité, et à une diversité qui ne va pas de soi ailleurs. Description d’un phénomène.
Commençons par un peu d’histoire. Il était une fois un cinéma qui portait le nom du quartier où il se trouvait : le Morgental. Comme tous les cinémas de quartier, il menaçait de disparaître. Un cercle de cinéphiles s’est mis en devoir de le sauver, et a assez bien réussi. Il a créé une association dont on pouvait devenir membre, et a mis en place une programmation tout à fait remarquable. Au bout de quelques années, cette structure a semblé dépassée aux responsables et ils ont cherché un endroit plus grand et plus stable pour mettre en place une programmation moins aléatoire. En 1998, ils ont trouvé un lieu historique : la halle où, jusqu’en 1946, se trouvait déjà un cinéma, le Moderne. Depuis, elle était devenue billard, puis marché couvert, puis parc de machines à sous. Elle est redevenue cinéma. Dans ce vaste espace, la société nouvellement fondée sous le nom de Neugasse AG (du nom de la rue où le local se trouve) a ouvert deux salles reliées par un bar. Les Riffraff 1 et 2 (le nom comporte une certaine autodérision mêlée à un zeste d’esprit frondeur, puisqu’en allemand riff-raff signifie racaille) étaient nés. Quatre ans plus tard, le succès permettait d’ajouter deux nouvelles salles et un bistrot.
Implantés dans le quartier ‹ chaud ›, les Riffraff ont transformé les environs
Aujourd’hui, les Riffraff vendent, selon les années, entre 170’000 et 190’000 places ; ils ont conquis un public qui vient des quatre coins du canton voir leurs programmes. Fait remarquable, les Riffraff, qui sont implantés au coin de la Langstrasse, la rue la plus « chaude » d’un quartier chaud où on ne s’aventurait pas sans risques tard le soir, ont transformé les environs immédiats grâce à leur bar et à leur bistrot, que l’on peut fréquenter du matin au soir, indépendamment du fait qu’on ira ou non au cinéma. L’angle Neugasse-Langstrasse où sont les cinémas est toujours aussi animé, mais par un public différent. Si le bistrot et le bar ont contribué à asseoir les Riffraff socialement, ils jouent aussi, désormais, un rôle financier important : la gastronomie représente le 40 % du chiffre d’affaires total des Riffraff (5 à 6 millions environ).
Portrait d’une programmation
Pour comprendre le succès des Riffraff, nous sommes allés trouver un de ses responsables, Frank Braun, à qui nous avions par ailleurs l’intention de demander quelle était la place du cinéma romand dans le paysage cinématographique alémanique.
« On ne peut pas parler dans ces termes-là », a-t-il aussitôt rétorqué. « On peut parler de cinéma suisse, à la rigueur. Mais pour nous, qu’un film soit romand, alémanique, ou sud-africain, cela ne fait guère de différence. Nous, lorsqu’un film nous intéresse, la provenance importe peu. »
Certes, les Riffraff projettent souvent des films suisses ; parmi leurs dix plus grands succès depuis l’ouverture, il y a cinq films helvétiques. Mais s’ils ont été choisis, c’est dans la mesure où ils sont venus s’inscrire dans une ligne générale voulue par les responsables.
« Le phénomène Riffraff est essentiellement urbain, dit Frank Braun, il ne pourrait pas exister dans un village. Il faut une certaine masse critique pour que ça marche. La vague des films post-soixante-huitards est complètement épuisée, et nous recevons désormais une nouvelle génération, tant du côté du public que pour ce qui est des films : elle est plus intellectuelle, plus citadine, mais n’exige pas de voir uniquement des films d’art et d’essai, elle s’intéresse aux mélanges. »
Les films plus difficiles côtoient des travaux plus légers, les grands films populaires alternent avec de petits bijoux méconnus
Et c’est exactement ce que les Riffraff lui offrent. A côté de la superproduction américaine, il y aura le film dont on aura moins parlé, qu’on aura fait avec de plus modestes moyens, mais qui, par définition, va intéresser les Riffraff et leur public. C’est dans ce contexte qu’on parle du cinéma suisse qui, depuis quelque temps, marche assez fort auprès des spectateurs.
« On a longtemps parlé de crise du cinéma suisse, mais de notre point de vue, on assiste plutôt à une résurrection. En 2004, les films suisses ont été vus par 5 à 6% des spectateurs de cinéma, c’est le pourcentage le plus haut depuis longtemps. On ne peut donc plus dire qu’il n’y a pas de place pour le cinéma suisse. Il y a davantage de films suisses qu’autrefois, et ils sont distribués, vus. En 2005, le pourcentage de spectateurs qui seront allés voir des films suisses aura été le plus important depuis longtemps. On l’estime à 5 ou 6%. »
Frank Braun pense que cela est dû non seulement à des contenus différents, mais aussi au fait que les producteurs suisses se sont associés a des distributeurs, avec qui ils ont appris à travailler main dans la main. Il trouve regrettable que cette collaboration soit moins efficace en Suisse romande qu’en Suisse alémanique.
« Beaucoup de distributeurs pensent sans doute qu’une sortie à Lausanne ou Genève ne vaut pas vraiment la peine, le public y est trop restreint. »
Déboires romands
Rappelons que, pour prendre un exemple, « Beresina » de Daniel Schmid (un film dont les contenus ne sont pas particulièrement « alémaniques »), a fait plus de 100’000 entrées en Suisse alémanique, a eu une carrière internationale plus qu’honorable, mais n’a été vu que par très peu de Romands : les salles étaient vides, la critique sévère. En moins de huit jours d’exploitation, « Beresina » avait disparu de l’affiche. De tels souvenirs rendent les distributeurs prudents.
Depuis leur création, les Riffraff, qui fonctionnent sans aide publique, n’ont jamais été dans les chiffres rouges
En dépit de ces déboires romands, lorsqu’on demande à Frank Braun si le cinéma suisse a la place qu’il mérite dans les salles, il répond avec assurance que oui. Et il faut dire que vu depuis Zurich, c’est un oui qui fait sens. Ici, « Mein Name ist Eugen », tiré d’un best-seller pour la jeunesse que tout petit Alémanique lit depuis une cinquantaine d’années et programmé dans les grandes salles commerciales, a franchi la barre des 500’000 entrées en moins de trois mois. Un record absolu.
Quant aux Riffraff, un des secrets du succès des films, y compris suisses, qui y sont montrés, c’est le dosage. Les films plus difficiles côtoient des travaux plus légers, les grands films populaires américains alternent avec de petits bijoux méconnus – qu’ils viennent de Suisse ou d’ailleurs, ils ne sont pas choisis pour leur nationalité.
« Il faut être rigoureux, dit Frank Braun, discuter ferme avec les distributeurs, qui veulent des garanties. Avant de nous donner un film, ils tiennent à savoir exactement ce que nous en ferons, ils exigent que nous mettions à la disposition du film un maximum de salles et de places. Nous sommes vigilants, et faisons en sorte de toujours avoir quelques films qui auront un bon succès populaire, qui feront beaucoup d’entrées, et qui nous permettront ainsi de projeter de petits films pour lesquels nous prenons de véritables risques. »
Belle synergie
Par ailleurs, les Riffraff sont gérés selon des principes que Frank Braun qualifie d’« économies intelligentes » : les responsables ont su créer une synergie entre leurs quatre salles, n’ont qu’un opérateur grâce au placement habile de la cabine de projection, il ne leur faut qu’une seule caisse. La synergie que cela crée permet de prendre davantage de risques en programmant davantage de films « difficiles ». Sans oublier que le prix des places est inférieur aux Riffraff qu’ailleurs. Un autre des programmateurs indépendants et intéressants de Zurich, Mathias Brunner, qui dirige les cinémas Arthouse, n’a pas cette chance. Ses cinémas sont disséminés dans le centre-ville, chacun doit donc avoir son opérateur et sa caisse.
Grâce à cette politique, les Riffraff peuvent se permettre des actions telle, par exemple, l’organisation de séances gratuites de courts métrages auxquels les programmateurs donnent ainsi une chance d’être vus. Derrière cela, derrière l’idée du bistrot et du bar indissociables des cinémas, il y a une philosophie : les Riffraff doivent être un lieu de rencontre, où l’on peut venir sans obligatoirement aller au cinéma. Et lorsque la synergie joue, on finira aussi par aller voir les films.
« Ainsi, nous avons des spectateurs fidèles, et certains films qui feraient un bide ailleurs ont du succès chez nous, parce qu’ils sont faits pour notre public, dit Frank Braun. Pour nous, c’est une responsabilité : il faut que lorsque nous faisons nos choix nous veillions à préserver notre identité spécifique, et cela ne peut se faire qu’en ayant une politique claire de programmation, qu’en refusant de faire des concessions par rapport à nos principes. » Cette politique claire porte ses fruits : depuis leur création, les Riffraff, qui fonctionnent sans aide publique, n’ont jamais été dans les chiffres rouges. De la rue sinistrée où ils se sont installés, ils ont fait un lieu où l’on se rend avec plaisir. Les 3000 à 4000 spectateurs par semaine ont transformé les environs, des bistrots se sont ouverts, des établissements douteux ont disparu.
Dans cet ensemble, un certain nombre de films suisses ont trouvé leur public : plus de 25’000 personnes ont applaudi le film sur le chansonnier bernois « Mani Matter Warum syt dir so truurig ? » plus de 20’000 personnes ont vu « Mais im Bundeshuus – Le génie helvétique », de Jean-Stéphane Bron. Dans les salles du Riffraff, de tels films étaient chez eux. Pas parce que c’étaient des films suisses – mais bien parce qu’ils allaient comme un gant aux Riffraff, et que les Riffraff leur convenaient.