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«Un an s’est écoulé depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et rien ne semble indiquer que les flammes de la guerre s’éteignent. Pourquoi la guerre continue-t-elle? Pourquoi les tensions militaires augmentent-elles à l’échelle mondiale?»
Par ce constat et ces questions fondamentales, un appel signé par de nombreux enseignants–chercheurs en sciences économiques a été publié dans le Financial Times du 17 février 2023. En effet, les facteurs ayant fait éclater cette guerre le 24 février 2022 se trouvent avant tout dans le domaine économique: il existe, en l’état, deux types de capitalisme qui se font face. D’un côté, il y a le capitalisme occidental (de matrice néo-libérale anglo-saxonne), qui depuis les années 1980 a poussé notre système économique vers la déréglementation, la libéralisation, la financiarisation et la globalisation effrénées. De l’autre, il y a désormais le capitalisme d’État dont la Chine est le leader au niveau mondial. Au milieu de ces deux blocs opposés se trouve la Russie, qui est une puissance militaire mais certainement pas (encore) une puissance économique sur le plan global.
Les tensions géopolitiques opposant l’Occident (chapeauté par les États-Unis) au bloc oriental (sous la sphère d’influence chinoise) portent sur l’hégémonie du pouvoir dont la déclinaison économique est la plus évidente et vraisemblablement la plus importante. La crise liée au Covid-19 a imprimé un virage à la globalisation dans la mesure où les États-Unis sont en train de relocaliser dans l’économie nationale une partie des activités économiques qui avaient auparavant été délocalisées dans les nations asiatiques afin de réduire leurs coûts de production. S’oppose à ce phénomène la tendance inverse, qui cherche à pénétrer les marchés occidentaux grâce notamment à la position créancière des pays comme la Chine, tandis que les États-Unis sont dans une position fortement débitrice au niveau international. C’est en effet la Chine qui investit désormais dans les économies occidentales, pour en tirer des bénéfices aussi en ce qui concerne l’innovation et le progrès technique, quand les États-Unis et l’Europe affichent à cet égard une perte de vitesse considérable.
Or, si l’on veut mettre fin au conflit en Ukraine, il convient d’empêcher que les États-Unis puissent continuer à avoir le «privilège exorbitant» (comme l’expliqua Jacques Rueff déjà en 1963) de pouvoir acheter à l’étranger sans payer réellement, du fait que le reste du monde (la Chine, entre autres) exporte aux États-Unis des produits sans rien recevoir en échange, mise à part une promesse de paiement dont l’objet n’est autre que cette même promesse. C’est donc ce désordre monétaire international qu’il est nécessaire de résoudre par une réforme structurelle du régime des paiements internationaux, parce qu’aucune monnaie nationale (à l’instar du dollar américain) n’est logiquement en mesure d’assurer le paiement final des transactions entre deux espaces monétaires différents. Dans ce désordre monétaire international, la Chine monte également en puissance, puisque l’émission d’un yuan digital pourrait remplacer l’utilisation du dollar américain dans le commerce international des BRICS (à savoir, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud). D’ailleurs, le lancement d’une monnaie digitale de banque centrale par la Chine et son utilisation par les BRICS représentent en soi un facteur de tensions géopolitiques majeures, dans la mesure où le rôle du dollar américain au plan international en sera considérablement émasculé.
Les conditions économiques pour la paix à l’échelle mondiale reposent par conséquent sur la nécessité de repenser la globalisation ainsi que sur l’établissement d’un nouvel ordre monétaire international, tributaire de l’émission d’une véritable monnaie supranationale qui, toutefois, ne saurait remplacer les monnaies nationales mais devrait être utilisée pour le paiement final des transactions internationales entre les différentes banques centrales nationales.
Aussi longtemps que ces conditions ne seront pas remplies, les tensions géopolitiques continueront à se manifester et à nourrir les conflits, aussi bien sociaux que militaires, tant au sein des pays qu’entre ceux-ci, notamment entre les deux blocs formés respectivement par le capitalisme néo-libéral et par le capitalisme d’État.