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Voici un petit travail que j'ai rédigé en séminaire de philosophie antique dans le même thème que ma précédente publication sur ce blog, mais qui aborde une autre question sur la nature de la cité idéale selon Platon.
Dans la République, Platon affirme être opposé à la démocratie, et le régime idéal qu'il y dépeint n'est donc pas selon lui une démocratie. Pourtant, intuitivement, j'avais envie de chercher à démontrer que sa cité idéale avait bel et bien les caractéristiques (les composants nécessaires) d'une démocratie (peut-être pas toutes, mais du moins une partie suffisante). Toutefois, comme on le verra, puisque c'est la thèse que je développerai à la suite de cette introduction, la société qu'il nous décrit n'est effectivement pas démocratique, mais autoritaire.
J'ai décidé de ne pas utiliser le terme « totalitaire » pour désigner le régime que Platon nous propose à travers son texte, car je considère qu'il y a une gradation à établir dans la limitation des libertés et des droits, et qu'un régime totalitaire est la forme la plus extrême de restriction des libertés et des droits, tandis qu'un régime autoritaire est une forme moins extrême de cette restriction de libertés et de droits.
On pourrait aussi reformuler cela en disant qu'un régime autoritaire est une forme intermédiaire entre la démocratie contemporaine (qu'on appelle parfois aussi « libérale ») et le totalitarisme. Je ne donnerais pas davantage d'exemples pour illustrer ces concepts, tant le lecteur est à même de comprendre ce que j'entends par « démocratie contemporaine » en Europe, ou régimes totalitaires. Mais si le besoin s'en faisait sentir, on peut raisonnablement considérer des régimes comme ceux de la Corée du Nord ou de la Russie stalinienne comme des exemples de régimes totalitaires.
Pour définir davantage les concepts pré-cités, on peut reprendre l'explication que je donnais plus haut : plus un régime offre et respecte les droits et les libertés des individus, plus il est démocratique et moins il est totalitaire (ou autoritaire), moins il offre et respecte ces droits et ces libertés, moins il est démocratique et plus il est totalitaire (ou autoritaire). Il faut aussi prendre en compte le fait qu'une offre usuelle de droits et de libertés dans un régime démocratique contemporain implique trois types de droits : les droits fondamentaux, les droits politiques, et les droits sociaux. Cette catégorisation est relativement artificielle, et certains défendent (à juste titre) que tous les droits dont nous parlons à travers ces catégories sont des droits fondamentaux. A la décharge d'une telle catégorisation, elle est pratique car elle permet de différencier des droits négatifs (les droits fondamentaux) qui consistent à ne pas subir de la part de l’État de restriction et de spoliation, des droits positifs qui offrent aux membres d'une collectivité des droits à participer à la gestion de la chose publique (les droits politiques) et des droits à la solidarité de la collectivité à travers l'organisation collective (les droits sociaux). Enfin, je considère ici que les droits et les libertés sont la même chose (car il serait inutile selon moi dans le cadre de cet essai de s'étendre sur une telle distinction).
Le premier problème que je vais aborder, est celui de l'égalité des droits. L'égalité des droits est-elle respectée dans la cité idéale de Platon ?
Par rapport à l'égalité des droits entre les genres, Platon considère que les femmes ne sont pas par nature égales aux hommes. Mais cette inégalité de nature peut avec justesse être interprétée comme la simple affirmation d'une inégalité biologique (triviale), et non comme une hiérarchisation abusive entre les genres. Qui plus est, il leur accorde les mêmes possibilités qu'aux hommes comme on peut le voire au passage 455 : « Et par suite il faut choisir des femmes semblables à nos guerriers qui vivront avec eux et avec eux garderont la cité puisqu'elles en sont capables et que leurs natures sont parentes. » Ici, Platon exprime bel et bien sa reconnaissance du fait que la femme peut fort bien exercer les plus hautes fonctions de la cité, tout comme les hommes. L'égalité des droits semble donc respectée sur ce critère de la question du genre.
Mais y-a-t-il une égalité de droits entre membres de groupes sociaux différents ?
Si la cité idéale de Platon est bel et bien divisée en groupes sociaux différents aux fonctions et aux rôles différents, le groupe social chargé de la direction de l’État et de l'administration n'est pas ce qu'on pourrait appeler une classe sociale bureaucratique totalitaire, mais le simple fruit d'une division des tâches au sein de la société, déterminée par les affinités et les talents naturels des individus. Cette division des tâches se fonde sur le talent et les compétences naturelles des individus et non sur l'appartenance à un groupe social pré-établi. Ainsi, des rejetons des groupes sociaux chargés de la production des biens et des services peuvent fort bien se retrouver à rejoindre le groupe social chargé de la chose publique, du moment qu'il est dans leur nature d'avoir les compétences requises adéquates pour cela. Il n'y a donc pas de monopolisation sociale des tâches de direction de l’État.
A noter que si l'on pourrait trouver excessif du point de vue de l'éthique que des individus se voient assignés des tâches à vie, il faut toutefois préciser qu'il s'agit d'un vaste cadre de tâches dans lesquels les individus se produisent (par exemple le cadre de la production de biens et services, ou celui de la direction de l’État) et que ce cadre d'activité correspond à la nature (aux dispositions) des individus, et donc réalise la nature des individus (ce qui devrait les rendre heureux). L'harmonie de ce processus est en outre géré par la complexe éducation que Platon propose de mettre en place.
Un autre biais pour approcher la conception de la cité idéale de Platon concerne les droits de propriété. Une critique possible à propos du respect des droits de propriété pourrait en effet concerner la communauté des biens que pratiquent les membres du groupe social dirigeant. Toutefois, une telle critique est invalidée, même du point de vue anarchiste libéral (le plus exigeant qui existe sur la question), car une telle mise en commun des biens se fonde sur le consentement des gardiens. Consentement qui est basé sur la raison des gardiens qui ont conscience du fait qu'un tel mode de vie est conforme à leurs dispositions naturelles et non contraire à celles-ci. Par conséquent, le collectivisme n'est pas en soi un problème.
C'est toutefois sur la question du respect des libertés individuelles que la cité idéale de Platon pose des problèmes. En effet, Platon est favorable à ce que les membres du groupe social dirigeant (les gardiens) aient davantage d'occasion de se reproduire et se reproduisent davantage que les membres des autres groupes sociaux, car il pense que les enfants des groupes sociaux dirigeants auront les qualités de leurs parents. Qui plus est, il soutient qu'il faut limiter les naissances et les contrôler, pour éviter que des individus trop âgés aient des enfants. Tous ces propos (que l'on trouvera aux passages 458 à 460) et ces mesures reviennent très clairement à restreindre les libertés individuelles de manière assez préoccupante.
Par ailleurs, les privilèges accordés au groupe social dirigeant pose des problèmes sur le plan de la démocratie, car aucun régime ne peut être qualifié de « démocratique » s'il avantage des groupes sociaux à d'autres sans autre but que celui, dénué de sens puisque in-effectif, de leur permettre de se reproduire davantage. Cette politique s'apparente d'ailleurs très clairement à de l'eugénisme.
Ce qui est plus grave encore, c'est que Platon soutient (à 407) que les membres affaiblies de la société, ceux qui sont par exemple très malades ou infirmes, ne doivent pas être soignés et entretenus par le reste de la société, mais abandonnés à la mort pour ne pas peser davantage sur le reste du corps social et surtout pour ne pas avoir l'occasion de se reproduire (et ainsi ne pas avoir la possibilité de reproduire ses tares inhérentes à sa nature à de potentiels enfants qui seraient viciés). Une telle mesure est proprement une entrave à ce qu'on pourrait appeler le droit de tout être humain à la vie et à la santé, et le droit de tout individu à la solidarité des autres membres de la société. Ces deux types de droit sont des droits fondamentaux dans les États démocratiques que nous connaissons, et leur non reconnaissance par Platon marque une certaine distance avec ces modèles.
Enfin, le discours de Platon prend des teintes très paternalistes lorsqu'il parle (vers 562) des jeunes qui devraient selon lui être soumis à ses parents, et des élèves aux maîtres, et des teintes très xénophobes lorsqu'il prône l'inégalité de statut entre métèques et citoyens. Ces connotations conservatrices du discours de Platon sont contraires au principe de l'égalité des droits qui constitue nos démocraties contemporaines. Pire, Platon mentionne l'esclavage comme quelque chose qui pourrait être présent dans sa cité idéale, ce qui est évidemment opposé à l'extrême au principe de l'égalité des droits.
Comme on a pu le voir, qualifier de « démocratique » la cité idéale de Platon est impossible, car le modèle qu'il nous présente n'est pas conforme aux critères qui définissent la démocratie. La cité idéale de Platon n'offre et ne respecte tout simplement pas suffisamment les droits et les libertés qu'une démocratie contemporaine reconnaît comme justifiés. Cependant, qualifier cette cité idéale de « totalitaire » serait aussi abusif, car Platon ne propose quand même pas un régime niant tout droit et toute liberté. Ainsi, je pense que l'on pourra légitimement qualifier le régime de Platon « d'autoritaire ».