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Critique et entretien avec Anne-Lise Grobéty
par Elisabeth Vust
Publié le 12/12/2006
Après les textes tout en concision d'Amour mode majeur, Anne-Lise Grobéty publie un ample roman, mélodieux et prenant où l'amour ne va pas de soi entre un père (Marc) et sa fille (Luce), la narratrice. Luce, 30 ans, historienne de l'art à Rome, va s'embourber au propre puis au figuré dans la terre de ses origines. Son père, malade à l'hôpital, lui a enjoint d'aller chercher un étui de violon dans la vallée du haut pays neuchâtelois où il a appris l'art de la lutherie. Luce retombe non sans dépit dans ce rôle de «gentille fifille» qu'elle a essayé de tenir, avec une tendresse rageuse, entre quinze et dix-huit ans.
À l'âge des rébellions, Luce alla du côté du père, pénétra dans un monde censuré par sa mère. «Je crois que j'ai besoin qu'il m'accepte pour devenir adulte», disait l'adolescente à sa mère, habitée par autant de rancœur envers son ex-mari qu'au premier jour de leur séparation (Luce était bébé). Luce voulait que son père lui parle de sa jeunesse et de son histoire conjugale désolante. Elle s'obstina des mois durant à prendre le train pour rendre visite à cet homme à la recherche de l'instrument parfait, qui aimait sans doute sa fille, mais mal(adroitement), se fermant comme une huître dès qu'il se sentait approché de trop près. Il eut de la peine à être son père; elle eut de la peine à être sa fille. Entre tentatives d'amadouement et coups de griffes, ils se virent régulièrement pendant trois ans, suivis de douze ans de silence. Le pourquoi de cette coupure est dévoilé à la fin de ce roman qui mêle l'aujourd'hui à l'hier, ainsi que les souvenirs de l'une (Luce) et des autres (Marc, les frères luthiers).
«Sur quoi focaliser mon attention, quel cadrage désormais?». «Tenaillée entre ces couches de temps, aux prises avec des problèmes de perspective, de profondeur de champ», Luce interroge le processus de création, le geste artistique qui consiste à représenter la réalité - à la mettre en couleurs, mots ou notes - et questionne la notion de véracité. Ces réflexions participent à un récit à plusieurs épaisseurs, à deux vies, et à deux voies, puisque les trajectoires du père et de la fille diffèrent presque totalement. Il a vécu dans la musique, est resté au pays et a eu un enfant sans le vouloir vraiment. Elle étudie l'art, s'est exilée en Italie et semble «empêchée» de s'engager avec un homme.
Anne-Lise Grobéty multiplie les thèmes (artistiques et intimes), les formes (carnet, dialogue, conte, arabesque, ellipse), les tons (gravité, allégresse), les tempos et les styles (expression régionale, parler familier, métaphore, poésie) dans La corde de mi, qui est au diapason de la narratrice. Luce tourne la douleur sur le papier jusqu'à ce qu'elle cède - comme la tige d'une pomme pour la séparer du fruit. Luce ressasse; le récit prend son temps et ses aises. Foisonnant d'inventions lexicales, de formules et d'images longues en bouche, il déploie une langue sensuelle et musicale, fait des tours et des détours autour de la jeune femme, qui solde les comptes avec le passé en se tissant une histoire de vie supportable. L'avenir l'attend maintenant, avec, qui sait, peut-être le désir de devenir mère.
Si la romancière continue à tracer ici une carte du féminin commencée il y a plus de trente ans avec Pour mourir en février (1970), elle explore surtout le thème de la filiation, celui de la fraternité également avec deux relations antagonistes : celle de Marc et de son frère autiste et celle des frères luthiers, maîtres d'apprentissage du père. Ainsi, partant d'un lieu situé dans «un pays de baumes, de dollines, de gouilles et de mouilles glacées», l'écrivain touche à des sujets universels: l'amour manquant et manqué, les liens entre l'art et la vie.
Entretien avec Anne-Lise Grobéty
«Il y a des histoires qui n'en finissent pas de vouloir qu'on les commence. Quand vous croyez enfin les avoir laissées sur place, vous être faits oublier d'elles, sautillé martelé, les revoilà dans votre dos», notez-vous dans le préambule de ce nouveau roman…
L'histoire de la vie du luthier - le père de Luce - me chatouillait la plume depuis près de neuf ans. J'avais écrit un premier jet de 250 pages environ d'un seul geste - Mongarçon (Marc) de sa naisssance au départ de sa femme avec l'enfant - et puis plus rien. L'abandon était doublement consommé: Mongarçon dans son coin et moi lâchant «La Corde de mi»… Pour écrire d'autres choses. A plusieurs reprises, j'ai été rattrapée par la nécessité de reprendre cette histoire. Le premier projet allait du côté d'une femme nouvelle (Béatitude) qui forçait, douloureusement elle aussi, la porte de la vie de Mongarçon. Tout ce que je peux dire, c'est que je récrivais tout, depuis le jour de la naissance, et que je m'ennuyais de plus en plus à chaque tentative parce que, misère, je connaissais cette histoire par cœur, et parce que j'étais complètement insatisfaite par la seule linéarité du récit, par l'absence de littérarité du texte, disons ça comme ça, même si j'avais déjà dès le départ les caractéristiques de sa langue particulière… Alors, pratiquement chaque fois, je calais entre quarante et soixante pages. Jusqu'à ce qu'une providentielle aide de Pro Helvetia vienne me rappeler à l'ordre, m'offrant la possibilité de prendre très vite deux mois de suite de «retraite professionnelle», puis d'organiser mon emploi de façon à avoir du temps devant moi, avec une capacité de concentration, de l'énergie au plus long cours, me permettant de retrouver le désir qui m'avait lancée dans cette narration. Mais surtout de trouver enfin ce qui me manquait: une perspective de narration entraînant un enjeu littéraire. En fait, je me suis aperçue que je l'avais, ma «perspective», exactement là où j'avais abandonné mon récit la première fois: le bébé, la petite fille de lumière, Luce!
Est-ce ainsi de tous vos textes, ou certains naissent-ils pour ainsi dire d'un trait?
Mes premiers romans ont été écrits pratiquement d'un seul jaillissement, et c'est très souvent le cas des textes courts également. Même si, après le premier jet, il y a parfois de longs mois de «Belle-au-Bois-Dormant» - je pense ici par exemple au Temps des mots à voix basse, écrit très rapidement en deux ou trois jours en 1994 et qui a mis cinq ans à trouver sa forme et sa densité définitives.
Quel rapport entretenez-vous avec le «je» de ce roman, avec Luce?
Question à laquelle je ne peux répondre qu'évasivement parce que la réponse pourrait être faite en deux phrases ou mériterait tout un long développement! Entre-deux: j'ai toujours écrit mes textes de longue distance à la première personne, la vision de l'ensemble a toujours été confiée à un «je», mais il est bien évident que je ne suis pas chaque fois l'essentiel de ce personnage. Alice Rivaz a très bien résumé ce paradoxe de la relation à ses personnages: on ne sait pas où il s'agit encore de soi et où ça ne l'est déjà plus… A la sortie de mon premier roman, j'avais trouvé une formule qui me permettait, je crois, d'être toute proche de la vérité; je disais: tout est vrai sauf l'histoire! En ce qui concerne Luce, il est encore trop tôt pour m'interroger sur ce qui nous lie en profondeur. Tout ce que je sais, c'est que sa trajectoire d'enfance, d'adolescence n'a pas grand-chose à voir avec la mienne… Sinon que je me suis «piquée» d'écrire assez jeune… Je n'ai, en fait, vécu aucune des anecdotes que je raconte à son sujet. Mais je n'oserais pour autant affirmer que ce qu'elle ressent, exprime, en tant qu'adolescente ou jeune femme est étranger à mes émotions, mes difficultés à vivre, mes convictions
Je vous pose cette question, car je trouve difficile de ne pas vous assimiler à Luce, de par la mise en abyme (Luce écrit un texte qui a un temps de gestation aussi pénible que le vôtre), et parce que sa voix (le «je») est forte, prenante…
De toute façon, je suis toujours la passagère clandestine de mes romans par le fait que je ne peux m'empêcher de poursuivre une réflexion en filigrane sur la relation à la création, à la restitution de l'expérience, à la vision du monde à travers la formidable énergie renouvelable qu'est la langue. C'est surtout cette part de moi qui passe dans le texte, puisque, en quelque sorte, on me voit au travail. D'ailleurs, la première page de «La Corde de mi» [cf. première question] l'envolée sur les histoires qui vous obsèdent jusqu'à ce que vous les mettiez en forme, que vous les déposiez sur une page, est-ce que c'est Luce, est-ce que c'est moi?… C'est aussi cette ambiguïté qui me permet de faire avancer une histoire, bien sûr.
Pleine de sentiments ambigus pour son père, Luce oscille entre dureté et complaisance. Ce serait tellement rassurant d'avoir eu un rapport «normal» avec lui, alors que leur relation était intermittente, chaotique, frustrante… Cette complaisance et le ressassement de souvenirs mal digérés induisent répétitions, détours, détails. «Je traîne un peu trop», note Luce. Elle prend son temps, et le texte aussi, qui passe d'un genre et d'un tempo à l'autre…
Oui, c'est un texte qui avance en spirale, forcément on repasse plusieurs fois au-dessus du même point avec des informations qui se lestent à chaque passage, ça donne bien sûr le sentiment de redites, de quelques lenteurs, mais qui sont compensées, si l'on veut, par le rythme et la langue très différents de la traque de Luce. Je l'ai dit, je me suis sentie capable d'écrire cette histoire non seulement en trouvant la perspective de vue du personnage de Luce mais encore en choisissant la bonne résonance, la juste distance entre les deux peaux tendues des deux récits, le récit linéaire de la vie père et celui de Luce qui avance et recule dans le (presque) plus complet désordre…
Pour reprendre une formule fameuse, j'ai l'impression que vous ne mésestimez ni l'écriture d'une aventure, ni l'aventure d'une écriture…
Si l'écriture n'est pas une aventure, alors est-ce qu'elle vaut la peine d'être vécue? S'il n'y a pas prise de risque? Je dis «prise de risque» dans la mesure où, quand je commence un texte qui me paraît de long cours, je ne sais pas ce que je vais raconter. Et je dirais: je ne sais en tout cas pas sur quoi il va déboucher. C'est ça, l'aventure: se laisser surprendre jusqu'au bout! Accepter les embranchements, les infléchissements inattendus… Pour que cette tension vers reste intacte jusqu'à la retombée finale.
Écrire est une démarche d'élucidation pour Luce. Et pour vous?
Ecrire, oui, c'est toujours mettre de l'ordre dans l'entropie intérieure. Mais ça l'est toujours bien davantage pour les personnages que ça ne l'est pour moi! En tout cas, consciemment… On arrive à brûle-pourpoint dans une situation de confusion, d'inquiétude, voire de détresse. Et il y a ce cheminement dans l'épaisseur, dans la couche, c'est comme une biopsie mentale…
Où se situe la Combe-Verrat, où le père a grandi et appris son métier de luthier? Sur une carte imaginaire? Que représente ce lieu pour vous?
Combe-Verrat n'est pas un lieu précis que je peux vous situer sur une carte. Il est d'abord sur une carte de «climat» à traverser, dans mon cosmos intérieur d'hiver jurassien, de tourbières. Si je ne savais pas bien quelle histoire j'allais raconter, j'étais sûre du climat, de la lumière que j'allais devoir traverser - c'est souvent comme ça que les choses démarrent: une image, une sensation de paysage. Quand j'y ai pensé plus précisément, je me suis dit que ça pouvait être quelque part au fond de la vallée des Ponts-de-Martel, juste avant qu'on redescende sur le Val de Travers. Là ou ailleurs.