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On avait, avouons-le, quelque difficulté à se passionner pour l'élection du Conseil fédéral. Les Chambres allaient-elles choisir le Bon, la Brute ou le Truand ? Athos, Porthos ou Aramis ? Ou d'Artagnan (que le Père Dumas nous pardonne de prendre ses héros pour représenter un choix qui ne leur arrive pas aux chausses) ? Des deux scenarii qu'évoquait hier la "Tribune de Genève", celui de la normalisation (élection d'un des trois candidats UDC), celui de la confrontation (élection d'un-e UDC non-candidat, voire d'un-e non UDC), c'est, comme il était de plus en plus probable après que le "centre" ait confirmé sa réputation de pusillanimité, le premier qui a été traduit en actes. Admettons qu'on ait choisi le Bon. Ou Porthos. Et ça va changer quoi ? Pas grand chose. L'UDC a deux sièges au Conseil fédéral ? Elle en avait déjà deux il y a quatre ans (Eveline Widmer Schlumpf était UDC, avant d'être exclue pour crime de lèse-Blocher)... l'"arc lémanique" est à nouveau représenté au gouvernement fédéral ? Oui, et alors ? en avait-il besoin ?
Un candidat fréquentable, sans plus. Et cela fut suffisant.
Donc, c'est Guy Parmelin. Peut-être ne pouvait-ce être que lui -c'était en tout cas le seul des trois candidats UDC que les socialistes avaient, sans enthousiasme, jugé "éligible" : ni ultralibéral, ni du clan blochérien, ni membre, comme Norman Gobbi, d'un parti (la Lega) qui "dénigre les institutions, diffame ses adversaires politiques et entretient le racisme"... Parmelin, candidat fréquentable, quoi. Sans plus. Mais ce fut suffisant. La gauche a cherché en vain le "quatrième homme" (ou la femme), le candidat ou la candidate lui convenant mieux que les trois candidats présentés par l'UDC (des candidats "de troisième garde" pour Christian Levrat) pour succéder à l'ex-UDC Eveline Widmer-Schlumpf, Thomas Aeschi étant trop blochérien (Christian Levrat le voit en "fils spirituel de Christoph Blocher et de Hans-Rudolf Merz"...), Norman Gobbi trop incontrôlable (le président socialiste rappelle ses injures racistes et ses provocations") et Guy Parmelin trop insipide. Ou plutôt, apparemment, assez insipide pour être éligible. "Comment ne pas être tenté d'aller voir ailleurs quand on se penche sur le ticket UDC", soupirait le Conseiller national (PS) Mathias Reynard. Voir ailleurs, mais où ? à l'UDC ? Le parti a inscrit dans ses statuts une clause d'exclusion automatique de quiconque accepterait d'être élu au Conseil fédéral sans être adoubé par le parti, dont le président, Toni Brunner, avait menacé : si on n'élit pas un nos candidats, on se vengera à coup d'initiatives et de référendums et on rendra la vie politique suisse ingérable... Exeunt donc les UDC capables de prendre distance avec l'UDC... Et ailleurs ? au PDC ? Il est aux abonnés absents... au PS ou au PLR ? Ils sont déjà servis... chez les Verts ou les Verts libéraux ? Ils sont réduits à la portion congrue... Ne restait plus alors que deux candidats possibles : Le luminescent président du MCG, Roger Golay, et le Maire POP du Locle, Denis de la Reussille...
Le président du principal syndicat patronal suisse, Economiesuisse, Hainz Karrer, considérait comme "impérative" une répartition des sièges au Conseil fédéral tenant compte d'une "concordance arithmétique" fondée sur les résultats électoraux des partis : "les trois plus grands partis ont droit à deux sièges, le quatrième un seul". Pourquoi pas deux sièges aux deux principaux, et un siège aux trois autres ? Parce que le parti préféré d'Economiesuisse, le PLR, y perdrait un siège ? Et si on tient à un gouvernement formé en fonction des résultats des partis qui y seraient représentés, pourquoi ne pas le faire élire directement par le peuple plutôt que par le parlement ?
Selon la "Sonntagszeitung", c'est le vote des parlementaires socialistes qui allait décider qui, de Parmelin ou de Aeschi, serait élu. On n'a pas fait les comptes, mais admettons que ce fut le cas : cela fait-il de Parmelin l'élu des socialistes ? Et puis, et surtout, qu'est-ce qu'on attend du Conseil fédéral, tel qu'il est (ou même tel qu'on rêverait qu'il soit, à supposer que l'on puisse rêver d'un Conseil fédéral sans être à l'article de la mort cérébrale) ? qu'il soit un "guide" pour le peuple, un "moteur des réformes", comme l'en supplie dans "Le Temps" d'hier le vice-directeur du cercle libéral "Avenir Suisse" ? Les libéraux nouveaux sont arrivés et réclament un chef. Collectif, collégial, mais un chef. Un Conseil fédéral capable de "bâtir un récit narratif, un discours qui dise d'où vient le pays, où il en est et où l'on veut aller"... A condition que ce soit vers plus de "libéralisme"
On est bien partis, entre des populistes qui psalmodient qu'"en démocratie, le peuple a toujours raison" (mais qui n'en renoncent pas moins à vouloir le gouverner -sinon pourquoi réclamer deux sièges au gouvernement ?) et des "libéraux" qui veulent être "guidés" par le gouvernement, et que le gouvernement leur raconte une histoire (mais, comme les enfants quand ils en veulent une pour s'endormir, ou comme les peuples amérindiens étudiés par Pierre Clastres : une histoire qu'ils connaissent déjà par coeur et dont on n'a pas le droit de s'écarter, ni de rien modifier du récit)...
Il est vrai qu'on n'est pas tenus de considérer, ni l'élection d'hier comme un grand moment de démocratie, ni le Conseil fédéral comme le Petit Père (collectif, épicène et collégial) du peuple. Et que de ce qu'il dira, proposera, fera, on dira, fera et disposera comme on veut. Ou comme on peut -avec Parmelin comme avec tous les autres.
Comme de leurs chefs les peuples amérindiens étudiés par Pierre Clastres, on vous dit.