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par Lerna BAGDJIAN
Le peuple arménien possède depuis des millénaires une place singulière dans l’histoire de la cartographie historique. Que ce soit l’évocation de la Grande-Arménie dès les premiers systèmes de représentation terrestre, ou le savoir-faire des moines mékhitaristes de Venise bien connus pour leurs splendides cartes continentales qui ont grandement contribué à la connaissance de la géographie mondiale.
Parmi les honorables intellectuels de ce domaine, il est difficile de ne pas évoquer Eremia Komurjian (1637-1695), un cartographe, écrivain, poète et historien arménien de Constantinople (Istanbul actuelle).
Komurjian a vécu et travaillé dans l’Empire ottoman et était l’une des personnalités clés de la communauté arménienne d’Istanbul du XVIIe siècle. Il a assumé assez tôt diverses responsabilités de la vie de la communauté arménienne, et a occupé le rôle de secrétaire du Patriarcat arménien de Constantinople.
Komurjian a également fait une tentative infructueuse d’ouvrir une école arménienne et a été le moteur pour la création de la deuxième imprimerie arménienne à Istanbul. Il a laissé un grand patrimoine littéraire qui se matérialise sous différentes formes: œuvres topographiques, cartes, odes, poèmes.
Son travail est particulièrement important pour l’historiographie arménienne en ce qui concerne ses travaux sur l’histoire de l’Empire ottoman, d’Istanbul, et aussi pour servir de source inégalée pour l’étude de l’histoire de la communauté arménienne d’Istanbul.
L’une des originalités de Komurjian consiste dans sa capacité à combiner son identité arménienne et, d’autre part, la conscience civile ottomane du XVIIe siècle.
Les topographies les plus célèbres consacrées à Constantinople, telles que “La brève description du détroit de Constantinople” et “Histoire d’Istanbul”, contiennent des informations précieuses sur l’image démographique de la ville. Son œuvre “L’Histoire d’Istanbul” est une source de données particulièrement précieuse sur les communautés chrétiennes de l’Empire ottoman ; Grecs, Juifs et Arméniens notamment.
En alliant un regard à la fois personnel, artistique et scientifique, l’œuvre de Komurjian est sans aucun doute d’une grande valeur pour conceptualiser correctement l’image de Constantinople au XVIIe siècle; une ville fondée sur le multiculturalisme et la diversité ethnique.
Eremia Chelebi Komurjian est défini comme un flâneur arménien ottoman au début d’Istanbul moderne: capturant la capitale ottomane du XVIIe siècle. Flâneur tel que le définit Walter Benjamin des années plus tard; flâner participe au processus de mise en scène de l’espace urbain.
En janvier 2019, dans le cadre de l’exposition Armenia! au Met (Metropolitan Museum of Art) de New York, était exposée parmi les nombreux objets spectaculaires la Tabula Chorographica Armenica, une carte datant de 1691 prêtée par la Biblioteca Universitaria de Bologne.
Cette carte a été réalisée par Komurjian en collaboration avec Luigi Ferdinando Marsili, un cartographe, diplomate et militaire italien. Cet ouvrage qui se présente comme un recueil des vastes connaissances et des voyages de Marsili met en lumière l’histoire et la géographie des territoires arméniens.
La Tabula Chorographica Armenica visait à montrer la large portée de l’Église arménienne sous l’Empire ottoman à la fin du XVIIe siècle. Plus de huit cents sites y sont illustrés, dont les principaux centres ecclésiastiques arméniens: les catholicosats d’Etchmiadzine, de Gandzasar, d’Aghtamar et de Cilicie; et les patriarcats de Jérusalem et de Constantinople. Malgré son importance, la carte a mystérieusement disparu quelques années seulement après le retour de Marsili de Constantinople à Bologne. Ce n’est qu’en 1991, trois cents ans après sa création que la carte a été relocalisée dans la collection de la Biblioteca Universitaria.
Peu connu du grand public, Komurjian a été ainsi une figure marquante de l’historiographie arménienne, et comme beaucoup d’intellectuels arméniens de Constantinople, un fervent défenseur des minorités de l’Empire ottoman.
La carte, hier comme aujourd’hui, est un outil clef. Plus qu’un relevé topographique, c’est la représentation de l’histoire en deux dimensions.
Les cartes ont ainsi un rôle politique, c’est une arme de défense qui permet de rappeler l’existence et le développement d’une culture dans un contexte.
Aujourd’hui encore, la passion pour la cartographie coule dans les veines de nombreux Arméniens, tel que Rouben Galichian, originaire de Tabriz (Iran), et auteur de nombreux ouvrages qui réunissent des documents représentant l’Arménie sur plus de 2600 ans.