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Retour sur la proportionnelle pour l’exécutif
A la suite de notre dernier article sur ce sujet (cf. La Nation no 2209), nous avons reçu un courriel de Monsieur Karlen, reproduit partiellement ici avec son accord1:
Malgré une validation complète du diagnostic, [M. de Mestral] demeure néanmoins convaincu de ne pas changer de mode de scrutin, en se basant sur deux interprétations quelque peu fantasmées.
Premièrement, il regrette que l’immense majorité des électeurs vote compact. Pourquoi donc le regretter? Les citoyens ne sont-ils pas libres de voter comme ils le souhaitent? Il convient ici de ne pas juger les électeurs sur leur façon de voter, mais de comprendre pourquoi ils votent ainsi. Un vote compact constituant le moyen le plus efficace de soutenir un parti, un étendard, on peut considérer que le choix d’une orientation politique importe davantage que celui de ses praticiens, même dans un exécutif. Et c’est même logique: dans un collège gouvernemental, l’individu n’existe pas; seule s’exprime la voix de l’autorité collégiale.
Ensuite, le quart des sièges exécutifs non-représentatifs – ou mal attribués – évoqué dans mon infographie est considéré comme l’expression de la rationalité de l’électeur vaudois, capable de discerner la compétence dans un flot d’idéologies. Il est assez audacieux d’interpréter le scrutin de manière aussi généralisée et homogène. Dans mon infographie, je présente plusieurs scenarii autour d’un même vote au scrutin majoritaire, mais dont les résultats diffèrent radicalement selon les alliances passées entre les listes en présence. Mme Dittli aurait-elle été élue au Conseil d’Etat si son nom n’avait pas été préimprimé sur la liste de centre-droite? La majorité des électeurs voulaient-ils vraiment l’élire ou seulement se débarrasser de Mme Amarelle ou maintenir l’UDC à l’écart du gouvernement? Ces exemples démontrent que le scrutin majoritaire ne permet en aucune manière d’interpréter la « volonté» du corps électoral.
Il est encore question sur trois paragraphes de l’importance relative de la compétence et des idées, en somme de la personne et du parti. Pour avoir assez de place afin de répondre aux premiers points, je coupe ici le courriel de Monsieur Karlen, quitte à revenir sur les autres points à l’avenir. Il me reproche de n’avoir que peu d’amour pour le vote compact, qui est le moyen le plus efficace de soutenir un parti; mais c’est précisément pour cette raison que je l’apprécie si peu. L’élection à l’exécutif concerne des personnes qui seront appelées à mener à bien un mandat sous leur responsabilité personnelle, et non des partis appelés à exercer 34,2% du pouvoir. Les citoyens sont naturellement libres de voter comme ils le souhaitent; qu’il me soit également permis de souhaiter qu’ils votent pour des hommes et non des partis. Un dernier mot sur ce premier paragraphe: nos gouvernements sont effectivement organisés en collège, et le collège parle bien d’une voix. N’oublions pas toutefois que chacun de nos conseillers d’Etat dirige un département entier, et que les municipalités de nos communes sont libres de s’organiser comme elles le désirent, y compris en créant elles aussi des services et des directions. A chaque élu revient alors une responsabilité considérable, qu’il porte seul, et si ses convictions peuvent orienter son action, il ne peut la mener à bien s’il ne dispose pas des compétences requises.
Sur la question de la «volonté» du corps électoral, avec les guillemets très justement ajoutés par Monsieur Karlen, il me semble que nous sommes plutôt d’accord. Qui n’a pas déjà vu un collègue remplir son bulletin de vote en recopiant bêtement les recommandations de son parti fétiche, un couple d’amis renoncer à voter parce que «de toute façon nos votes s’annuleraient», ou encore un voisin de bus tracer tous les avocats de sa liste? Si le peuple a une volonté, elle n’est certainement pas homogène, et on peut douter qu’elle soit éclairée. Ces exemples démontrent toutefois que l’illisibilité de la volonté populaire est une constante du système démocratique, qui ne découle pas du scrutin majoritaire mais s’applique aussi bien au référendum qu’à l’élection «Doppelter Pukelsheim». Il me semble que les exemples choisis par Monsieur Karlen tendent plutôt à démontrer combien les partis dirigent la volonté populaire par le biais d’alliances malsaines, qu’il dénonce lui aussi dans son infographie.
Ceci nous ramène au premier point du courriel de Monsieur Karlen, qui me servira de conclusion: non, je ne suis pas convaincu de ne pas changer de mode de scrutin; au contraire, je suis ravi de l’adoption du bulletin unique par le Grand conseil, qui mettra fin à la petite cuisine des partis et permettra au peuple de choisir parmi lui ses représentants pour leurs qualités personnelles et non pour leur maître.
Notes:
1 M. Karlen a publié le texte intégral de son courriel sur son site web:
dylankarlen.ch
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Gymnase: une réponse insuffisante – Editorial, Félicien Monnier
- Le match Karlsruhe – Luxembourg – Jean-François Cavin
- Retour vers le futur – Rédaction
- L’Amérique, la femme et Sartre – David Verdan
- Deux mondes incompatibles – Olivier Delacrétaz
- Vous y comprenez quelque chose? – Jacques Perrin
- Une mobilisation pour rien? – Edouard Hediger
- Confusion universitaire – Jean-François Cavin
- Crise de non-identité – Le Coin du Ronchon