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Entretien avec Marielle Stamm
par Elisabeth Vust
Publié le 31/01/2006
Votre éditeur évoque l'Histoire de l'œil face à cette scène où la sœur de l'héroïne «enfonce un index gourmand» dans un gâteau d'anniversaire. Ce chef-d'œuvre de l'excès tient-il vraiment un rôle dans l'écriture de L'Œil de Lucie?
Indépendamment du titre même, Histoire de l'œil, ce «chef-d'œuvre de l'excès», ainsi que vous le qualifiez fort justement, tient un rôle important dans l'histoire de Lucie. La découverte de son infirmité par l'héroïne est associée de manière indélébile à ses premiers émois sexuels. La visite chez l'ophtalmologue, un passage qui a suscité de nombreuses questions de la part des lecteurs, qu'ils aient été choqués, perplexes, intrigués ou amusés, a cristallisé à jamais dans la mémoire consciente ou inconsciente de l'enfant sa première expérience interdite. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas voulu supprimer ce passage malgré les conseils de certains lecteurs du manuscrit. Métaphore du sexe, la lampe chercheuse de l'oculiste perchée au sommet de son crâne fouille dans le cerveau de la Petite en même temps qu'elle fait la lumière sur son œil aveugle. Au premier éblouissement de la lampe ophtalmique font écho d'autres éblouissements, comme celui de son premier orgasme sur les rochers alors que le soleil inonde son visage.
Ainsi que Michael, le psychanalyste, l'explique dans un e-mail à sa cousine Claire, l'œil du matador énucléé se mue, sous la plume de Georges Bataille en d'autres objets sphériques: testicules, œuf, soleil. Comme l'écrivain, Lucie sera toujours obsédée par les objets sphériques, les billes avec lesquelles elle réalise une installation, et le soleil qu'elle tentera en vain de peindre, au risque de devenir complètement aveugle. Dans le tableau «Le sujet est l'objet», l'allusion à Bataille est encore plus précise. L'héroïne reprend le thème de L'origine du monde de Courbet mais y rajoute sa note personnelle en enfouissant «son œil dans la fourrure intime de la femme abandonnée à son plaisir».
L'Histoire de l'œil décrit aussi un florilège de transgressions et de viols, comparables à ceux qui jalonnent la vie de Lucie. Lorsque la petite Agathe lèche innocemment ses doigts couverts de chocolat, on peut y voir un symbole sexuel mais aussi la transgression d'une loi édictée dans toutes les familles, seul celui ou celle à qui est destiné le gâteau d'anniversaire a le droit et le privilège de l'entamer. Profitant du brouhaha créé par l'accident de la Petite, Agathe déguste avant tous les autres une bonne partie du gâteau de sa sœur. Transgression à laquelle répondra Lucie en couchant avec le futur mari d'Agathe, juste avant leur mariage. De même, Lucie a la prémonition de la double transgression de sa mère, qui commettra l'adultère avec un milicien, en regardant dans le miroir de l'oculiste. Plus tard, elle même coupable d'adultère, détestera l'image que lui renvoie son propre miroir lorsqu'elle tente de faire son auto-portrait. Poursuivie par sa honte, elle n'arrivera pas à assumer son rôle de mère auprès de Claire.
Quant à l'anecdote d'André Masson abandonnant ses illustrations de l'œuvre de Bataille avant son départ de Marseille pour les Etats-Unis, au début de la guerre de 40, de peur de se les faire confisquer par les douanes américaines trop prudes, elle est véridique. Qu'il les ait confiées au père de Lucie relève bien évidemment de la fiction!
Parmi les artistes des cinquante dernières années, je n'ai pas trouvé de figure qui puisse vous avoir inspiré celle de Lucie...
Votre constat n'a rien d'étonnant car je ne me suis inspirée d'aucun peintre pour décrire l'œuvre de Lucie M. Mon héroïne est devenue peintre à mon insu, même si cela peut paraître prétentieux de le formuler ainsi. Sa trajectoire artistique est entièrement tournée autour de ses obsessions, toutes liées à l'œil. C'est la recherche de la perspective, du volume, du relief, de la spatialité, des réalités étrangères à Lucie, privée de vision binoculaire, qui crée l'unité et la cohérence de son oeuvre. Dans ses méandres, on pourra y cerner les multiples courants artistiques qui ont jalonné l'art du XXe siècle: surréalisme, réalisme, op-art, art conceptuel, etc. Mais d'autres peintres - je pense notamment à Alice Bailly dont on vient de voir la remarquable rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Lausanne - ont aussi longtemps hésité entre divers courants de l'art avant de trouver leur propre style.
Le côté obsessionnel est assez répandu chez les artistes, par exemple Monet, ses gares, ses meules, ses cathédrales, ses nénuphars. La reprise du tableau d'un prédécesseur est aussi très courante. Tout comme Picasso qui peindra inlassablement plus de cinquante variantes des Ménines de Vélasquez ou comme Francis Bacon qui fera plusieurs fois le Portrait du pape Innocent X du même peintre espagnol, Lucie s'inspirera de ses maîtres, Escher et Brauner, et plagiera L'Origine du monde de Courbet ou encore les plafonds de l'Eglise Saint-Ignace à Rome.
Incapable moi-même de tenir un pinceau ou un crayon, j'ai éprouvé un grand plaisir à décrire une œuvre entièrement fictive par le simple biais du clavier de mon ordinateur. Une sorte de revanche sur mon manque total de dons en matière de Beaux-Arts !
Lorsque j'ai fait lire mon manuscrit dans mon entourage proche, deux lecteurs - pure coïncidence, ils ne se connaissaient pas - m'ont dit que l'œuvre de Lucie M. leur faisait penser à celle de Louise Bourgeois. En effet, cette artiste sculpteur était hantée par le symbole de l'araignée qui tisse «l'illusion de la réalité», une métaphore qui poursuit aussi Lucie. Une autre comparaison m'a été faite entre la démarche de Lucie et celle de Vieira da Silva, peintre d'origine portugaise, dont les recherches autour de la perspective, des structures et de la profondeur étaient exceptionnelles à son époque. Dois-je vous avouer que je connaissais peu ou pas ces deux femmes artistes qui ont pourtant marqué le XXe siècle ?
Bien que Lucie (enfant, puis artiste) soit au centre du roman, selon vous, le véritable héros en est l'œil...
Il serait plus exact de dire que Lucie est mon héroïne et que l'œil, son obsession, est le héros de Lucie. A partir de là, mes propres recherches se sont diversifiées dans un grand nombre de domaines, scientifique et médical, littérature, histoire biblique, histoire sainte, histoire de l'antiquité, archéologie, art moderne et contemporain, et en dernier ressort psychanalyse. J'ai abordé cette discipline tardivement et impérativement poussée par mon héroïne. Son génie l'entraîne dans la névrose, voire les abîmes de la folie. Un domaine attirant et combien dangereux. Il me faudrait peut-être un vrai psychanalyste pour m'en donner les clés !
Lucie vivait entièrement par et pour son œuvre. Seule son œuvre pouvait éclairer sa vie. Je l'ai dit plus haut, sa recherche était focalisée sur ce qu'elle ne pouvait pas appréhender, le relief. Elle devait donc puiser sa matière ailleurs, à d'autres sources, celles de ses traumatismes et de son enfance. Les allers et retour entre les deux parties du livre par le biais des e-mails tissent tous ces liens et assurent son unité. En plongeant dans la mémoire de Lucie, les deux cousins façonnent l'édifice. L'un par le biais de la psychanalyse, en fouillant l'inconscient de sa tante, c'est son métier; l'autre, par le simple souvenir et le truchement de l'histoire de l'art. Et tous deux grâce au récit de Sarah. On m'a reproché les clivages et les changements de style dans mon livre. Mais toute la vie de Lucie est ponctuée de heurts, de ruptures et de brèches. Le roman, même dans sa forme, se devait d'en être le reflet.