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Une silhouette hiératique dans un décor de café aux lignes droites et sèches. Attablé avec un jeune homme, Willem Dafoe a l'air grave, sévère, fermé. Comme s'il savait déjà que son destin est tracé, figé dans cette nuit noire de novembre 1975 et qu'il ne reverra plus le jour, pas plus qu'il ne saura le destin attendant son ultime film, qui ne sortira que post mortem.
Même impression devant cette console de mixage vintage dont les boutons forment des lignes suggérant une manière de contradiction avec le caractère créatif du cinéma. Sur l'écran de la moviola, on reconnaît un plan flou (car le point n'est pas fait sur lui) du Salò ou les 120 journées de Sodome, l'oeuvre du scandale, le film le plus subversif de toute l'histoire du cinéma, l'un des plus choquants aussi. Dafoe, plongé dans ses pensées, ne semble pas regarder le cadre. Là aussi, il est déjà ailleurs, peut-être hors du temps et de l'espace.
Est-ce bien là ce que voulait nous suggérer, voire nous signifier, Abel Ferrara en réalisant ce Pasolini? Le film n'est ni un biopic ni une réflexion sur la personnalité ou l'oeuvre du cinéaste. Il se déroule durant les dernières heures précédant la mort de Pasolini, survenue dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d'Ostie à Rome. Assassiné par un prostitué (selon l'une des thèses officielles) ou mis à mort par trois hommes qui l'auraient exécuté (une thèse que j'exposerai dans un prochain billet), le réalisateur était alors en train d'achever son Salò. Ferrara hésite entre le portrait intime du cinéaste et une sorte d'enquête sous-jacente censée amener de nouveaux éléments pour expliquer le mystère de la mort de Pasolini.
Le film est à la fois très tenu et mis en scène avec une sorte d'immédiateté chronologique (aucune de ces perturbations narratives qui venaient par exemple freiner son 4:44 - Last Day on Earth en 2011) ayant presque valeur de classicisme. Ferrara se place ainsi en retrait par rapport au personnage qu'il décrit, interprété par un Dafoe d'une justesse assez incroyable, comme s'il était conscient que le sujet, pour une fois, le dépassait. Et s'il y suggère quelques pistes inédites, il reste malgré tout d'une grande prudence. Du fait de la sortie en VOD quelques mois avant de Welcome to New York, prétendue fiction sur l'affaire DSK, Pasolini a quelque peu perdu de sa crédibilité artistique et est finalement sorti dans une sorte d'indifférence généralisée. Il vaut pourtant beaucoup mieux que ce dédain silencieux dans lequel la critique l'a tenu. Il ne vous reste plus beaucoup de jours pour le découvrir à Genève.
Pasolini d'Abel Ferrara est actuellement à l'affiche au Cinéma Spoutnik.