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Bâtir le commun
C’est en Iran, vers 1957, que Siah Armajani découvre fragmentairement l’art moderne (notamment les papiers collés de Braque et Picasso) et commence à mettre en place les rudiments de son œuvre. L’écriture et le collage en fourniront les premières données, inscrites dans la tradition persane autant que dans une esthétique contemporaine (celle du lettrisme, entre autres, que l’artiste ignorait). Arrivé en 1960 aux États-Unis, S. Armajani poursuit d’abord dans cette voie, réduisant son travail à la seule écriture. Par exemple, il recouvre all-over une toile ou une chemise de poèmes iraniens qu’il connaît par cœur. La poésie constituera une constante ressource de son œuvre. À la fin des années 1960, il s’oriente vers l’art conceptuel auquel son intérêt pour l’écriture et la réflexion théorique l’avaient prédisposé. Il participe alors à des expositions majeures, telles que Art by Telephone (1969, MoCA, Chicago), Information (1970, MoMa, New York) ou Documenta V (1972, Kassel). La présente exposition réunit la quasi-totalité des œuvres qui subsistent de cette première période et dont beaucoup demeuraient inédites.
C’est, en fait, dès 1967 que S. Armajani commence à s’intéresser à l’architecture des ponts, aux structures de l’habitat vernaculaire et à l’idée d’intervenir hors des institutions de l’art. En 1974, il décide de se définir catégoriquement comme un « artiste public ». Depuis lors, l’essentiel de son travail se développe dans l’espace public : passerelles piétonnes, bancs, jardins ou chambres de lecture, kiosques et gazebos, etc. Il s’agit toujours pour lui de proposer non plus des objets d’admiration artistique ou esthétique mais bien des structures fonctionnelles, des sites « utiles » dont les « regardeurs » se font usagers. Son art est tout d’adresse à autrui (plutôt qu’à l’art), de contribution à la personne dans l’expérience de sa liberté, liberté de pensée, c’est-à-dire déjà de suspens réflexif dans le flux continu des contraintes quotidiennes. Ses œuvres sont des ponts, au sens propre comme au sens métaphorique, des situations qui font lien, pour se retrouver avec soi ou se tenir ensemble. C’est pourquoi elles trouvent leurs formes dans l’architecture des ingénieurs ou des cultures populaires plutôt que dans le vocabulaire autorisé des architectes.
Une exposition muséale de S. Armajani ne peut donc rendre compte de son travail qu’à travers ses « œuvres d’intérieur ». Ce sont soit des maquettes, esquisses ou projets (réalisés ou non), soit des constructions autonomes (« sculptures », installations, etc.) qui préparent ou prolongent sa réflexion sur le sens et les conditions de possibilité d’un art tout entier tourné vers le « commun », qui s’en inspire et qui tend à y contribuer. Intitulée, d’après John Dewey, L’art n’est pas le salon de beauté de la civilisation, notre exposition se développe à partir de la réimplantation des cinquante maquettes (dont S. Armajani avait fait don au musée en 1995) dans un nouvel espace permanent que l’artiste a conçu comme un environnement qui serait également une chambre meublée ou un dispositif expositionnel semi-domestique. Imaginée pour être entièrement complémentaire de la rétrospective présentée il y a onze ans au Mamco, cette nouvelle exposition regroupe des œuvres récentes et inédites ainsi qu’un large ensemble de pièces qui n’avaient pas été montrées à l’époque (dont l’important Dictionary for Building).