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Paru le sur Indian Punchline sous le titre Covid-19 impacts global alignments
Traduction Entelekheia
M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.
Les vannes de l’écluse de la politique mondiale se sont ouvertes, pour ainsi dire, après le « temps mort » de ces deux ou trois derniers mois dû au Covid-19. Le spectacle de la guerre entre l’Amérique du Nord et le Covid-19 sous le mandat du président Donald Trump suscite toute une série d’émotions dans la communauté mondiale, de la sympathie et la pitié à l’horreur et à la dérision. Cela aura des conséquences.
La pandémie a accéléré les principaux courants de la politique internationale : la stratégie de sécurité nationale des États-Unis vis-à-vis de la Russie et de la Chine, les deux puissances « révisionnistes » [*] dans le collimateur de Washington ; l’entente entre la Russie et la Chine qui est devenue un facteur de plus en plus important dans la politique mondiale ; l’effritement progressif de l’alliance transatlantique et, surtout, le déclin des États-Unis en tant que superpuissance hégémonique.
Le modèle le plus spectaculaire est, sans surprise, le triangle États-Unis-Russie-Chine. Les tensions entre les États-Unis et la Chine se sont accrues, tout comme l’impasse prolongée entre Washington et la Russie. Cela pousse Moscou et Pékin à se rapprocher.
La Russie et la Chine se soutiennent de plus en plus mutuellement dans leur affrontement avec les États-Unis. [**]
Les propos tranchants tenus le 26 mai par le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, sur la dernière menace des États-Unis d’imposer des sanctions à la Chine à propos de Hong Kong, soulignent que Moscou est entrée dans l’épicentre des tensions entre les États-Unis et la Chine et qu’il ne se contente pas de manifester sa solidarité avec Pékin, mais qu’il qualifie de préoccupation commune la double stratégie d’endiguement des États-Unis à leur égard.
Lavrov a déclaré : « Les problèmes qu’ils (les États-Unis) soulèvent autour de Hong Kong empiètent sur les affaires intérieures de la Chine, et nous les considérons de cette manière. Je ne pense pas que les tentatives actuelles des États-Unis de transformer ce problème en scandale… ajoutent une quelconque fiabilité au dialogue avec les États-Unis sur toutes les autres questions ».
Lavrov a ensuite établi un parallèle avec l’amère expérience de la Russie avec les États-Unis : « Ces déclarations sont empreintes d’un sentiment de supériorité et d’un sentiment d’impunité, y compris le droit autoproclamé de distribuer des bons et des mauvais points et de poser des exigences à tout le monde – exigences qui sont liées à la satisfaction des intérêts américains… Nous avons vécu tout cela plus d’une fois et, malheureusement, ce que les États-Unis disent maintenant au sujet de la Chine ne nous surprend pas, bien que, cela soit en général, bien sûr, sans précédent historique ».
Le 24 mai, deux jours avant le discours de Lavrov, le président de la Douma de Russie, Viacheslav Volodine, s’était lancé dans une extraordinaire diatribe de dénigrement des États-Unis, alléguant ouvertement que le Département d’État à Washington et la Central Intelligence Agency s’efforçaient d’affaiblir et de démembrer la Russie sur le modèle de ce qui s’était passé avec l’ancienne Union Soviétique, ce qui avait entraîné l’effondrement de l’URSS.
Volodine est un homme politique de haut niveau du Kremlin connu pour être très proche du président Vladimir Poutine, qui a précédemment occupé le poste de vice-premier ministre et le poste clé de premier chef de cabinet adjoint de l’administration présidentielle. Volodine est en bonne place à Moscou pour être le prochain président potentiel de la Russie.
Volodine a allégué que Washington tente de saper la confiance du peuple russe en Poutine, ce qui, en plus d’être une ingérence flagrante dans les affaires intérieures de la Russie, est un stratagème pour tenter de faire dérailler la résurgence de la Russie qui ne peut être considérée que comme un reflet de la stratégie américaine visant à maintenir son hégémonie dans les affaires mondiales en affaiblissant d’autres États.
Volodine a établi un lien entre la pression accrue exercée par Washington sur la Russie et le déclin général des États-Unis, qui découle du fait que « la Chine a commencé à surpasser les États-Unis en matière d’économie et de développement technologique, tandis que la Russie a dépassé Washington dans le domaine militaire ».
Volodine et Lavrov, deux politiciens de haut niveau du Kremlin proches de Poutine, se sont fait l’écho l’un de l’autre. Tous deux ont laissé entendre que la Russie et la Chine sont confrontées à la même situation. On peut s’attendre à une intensification de la coordination entre Moscou et Pékin sur des questions régionales et mondiales telles que la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord, le Venezuela – et même le contrôle des armements. Il est concevable qu’à un moment donné, dans un avenir pas si lointain, la Russie et la Chine intensifieront leur défi au dollar en tant que monnaie de réserve mondiale.
La Chine est déjà devenue la première grande économie à tester dans le monde réel une monnaie numérique officielle, après six ans d’expérimentations.
Pendant ce temps, les plaques tectoniques se déplacent également dans l’alliance transatlantique. Il ne fait aucun doute que le chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell, a prononcé un discours historique le 25 mai dernier lors de la conférence annuelle des ambassadeurs allemands 2020 à Berlin. En bref, Borrell a plaidé pour une « culture stratégique commune » entre les États européens dans un scénario mondial où le Covid-19 ne peut être considéré que comme « le grand accélérateur de l’histoire » qui renforce « des tendances déjà présentes auparavant ».
Selon lui, « d’abord, nous vivons dans un monde sans leader où l’Asie sera de plus en plus importante – en termes économiques, sécuritaires et technologiques. Les analystes parlent depuis longtemps de la fin du système dirigé par les Américains et de l’arrivée du siècle asiatique. C’est ce qui se passe maintenant sous nos yeux. Si le XXIe siècle se révèle être un siècle asiatique, comme le XXe a été un siècle américain, la pandémie pourrait bien être considérée comme le tournant de ce processus ».
Plus important encore, Borrell a signalé que « la pression pour choisir son camp (entre les États-Unis et la Chine) augmente. En tant qu’UE, nous devrions suivre nos propres intérêts et valeurs et éviter d’être instrumentalisés par l’un ou l’autre ». En fait, Borrell a proposé un engagement solide mais constructif par l’Europe auprès de la Chine :
« La Chine devient plus puissante et plus affirmée et son essor est impressionnant et suscite le respect, mais aussi de nombreuses questions et craintes… nos relations doivent être fondées sur la confiance, la transparence et la réciprocité. Ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui. Nous n’aurons une chance que si nous traitons avec la Chine avec une discipline collective. Et nous espérons que le sommet UE-Chine de Leipzig prévu en automne sera très important à cet égard ».
Hong Kong devient, dans l’immédiat, le leitmotiv de ces tendances géopolitiques. Il est clair que la Russie rejettera le plan de l’administration Trump visant à ajouter Hong Kong au Covid-19 comme nouvel alibi pour isoler la Chine. Washington pourrait se retrouver isolé dans cette affaire.
Curieusement, le lendemain de l’intervention de Borrell à Berlin, Emmanuel Bonne, le conseiller en politique étrangère du président français, a passé un coup de fil à Wang Yi, le conseiller d’État et ministre des affaires étrangères chinois, pour lui faire savoir que la France respecte la souveraineté nationale de la Chine et n’a pas l’intention de s’immiscer dans les affaires de Hong Kong.
Selon les médias d’État chinois, Bonne a déclaré que la France est pleinement consciente de la sensibilité des questions liées à Hong Kong et espère qu’elles pourront être résolues dans le cadre du principe « Un pays, deux systèmes ».
L’appel téléphonique de Bonne est arrivé juste après que le projet de loi sur la sécurité nationale pour Hong Kong ait été soumis à l’examen du Congrès national du peuple (NPC) vendredi. Wang a notamment fait part du soutien de la Chine à la proposition française de sommet du Conseil de sécurité des Nations unies par les cinq membres permanents.
Les deux responsables ont également discuté de la pandémie de COVID-19 et ont convenu d’apporter un soutien politique et financier accru à l’OMS, d’aider les pays africains dans leurs efforts contre le COVID-19 et de retarder le paiement des dettes de certains des pays les plus pauvres du monde.
Ironiquement, Bonne a passé le coup de fil alors même que Washington annonçait que le Département d’État avait certifié devant le Congrès que Hong Kong n’était plus autonome. Le conseiller à la sécurité nationale Robert O’Brien avait déclaré dimanche 21 mai que si le Département d’État n’était pas en mesure de certifier l’autonomie de Hong Kong, les États-Unis imposeraient des sanctions à la Chine et à Hong Kong.
Il est clair que dans le contexte de la réinitialisation récente de l’axe franco-allemand et compte tenu des relations fortes de l’Allemagne avec la Chine, la décision française de s’harmoniser avec la Chine sur le sujet de Hong Kong peut être considérée comme une démarche calculée pour distinguer les politiques de l’Europe, vis-à-vis de la Chine montante, de celles des États-Unis.
[*] Note de la traduction : « Révisionnistes » dans le sens où la Russie et la Chine veulent « réviser », ou plutôt revoir et corriger l’hégémonie américaine sur le monde et instaurer un ordre multipolaire.