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Il existe une mystique inavouée, mais entendue de tous, de la nation, du peuple. Michelet disait que la nation française était la matérialisation terrestre des forces de création cosmique, et la plupart des candidats à la présidentielle française, sous des teintes culturelles différentes, ont repris plus ou moins clairement cette antienne-apparaissant comme assumant un rôle sacerdotal autant que politique!
La réussite d'Emmanuel Macron montre toutefois que cette mystique venue de l'antiquité tend à s'effacer, en France, au profit d'un individualisme plus moderne, qui assume la nation comme choix, comme acte d'amour envers la communauté, et non comme obligation viscérale, comme instinct écrit dans la race - ce que Jung assimilait aux archétypes collectifs en prétendant qu'ils se transmettaient physiquement, héréditairement.
De ces mythes à résonance archaïque, les Français, bien plus qu'on croit, ne veulent plus. On a pensé que le culte de l'âme des peuples tel que le revendiquait encore Marine Le Pen demeurait fondamental, mais ce n'est pas le cas. À travers principalement l'américanisme, les Français se sont assouplis et ont épousé le mode de vie et de pensée des pays du nord de l'Europe et de l'Amérique.
Beaucoup prétendaient que la France pouvait se suffire à elle-même, comme les États-Unis d'Amérique, qu'elle apparaissait suffisamment comme un ensemble vaste, et à la mesure du monde.
Car aux États-Unis, c'est l'impression qu'on a. En Europe, on voit sur les routes d'innombrables plaques d'immatriculation étrangères, mais les États-Unis sont différents: tout y est américain. Les différences sont régionales, mais les régions sont des États, et l'ensemble est un monde! Les sports préférés des Américains sont inconnus ailleurs, et reposent sur des compétitions essentiellement nationales: seul le Canada est parfois invité à y participer. Or, les Américains n'éprouvent pas le besoin de compétitions à l'échelle du continent, intégrant par exemple l'Amérique du sud; ils s'en moquent. Mais qui en France pourrait se satisfaire du championnat de football national? Seul le championnat européen est regardé comme grand et beau, même par ceux qui se plaignent sans cesse de l'Union européenne et jurent d'abord par la nation! Ce n'est là, peut-être, qu'un discours. En tout cas il s'agit davantage d'un discours qu'on ne veut bien l'admettre: plus qu'on ne pense, l'Europe est déjà une réalité vivant dans l'instinct.
L'individu se sent émancipé en France quand il se réfère à l'Europe et quand il s'arrache aux limites étroites de la nation. Sans doute il se sent en sécurité dans cette dernière; il trouve que l'Europe manque d'ossature, comme, peut-être, Emmanuel Macron a semblé, à beaucoup, en manquer. Mais il perçoit aussi que l'avenir appartient à des ensembles plus vastes, que les individus ne peuvent créer qu'en passant les frontières traditionnelles.
Au moment où l'Amérique se ferme au monde, la France choisit de s'ouvrir à l'Europe, d'articuler ce qu'elle est avec les autres nations et de dépasser les clivages sectaires qui donnaient illusoirement le sentiment qu'elle résumait à elle seule les grandes tendances humaines. Elle assume ces tendances non comme étant des absolus mais comme l'exprimant globalement-face à d'autres tendances encore, fondées davantage sur l'individu. Le pied gauche sur le collectivisme social, le pied droit sur le nationalisme traditionnel, l'individu français se voit désormais comme faisant partie d'un monde plus vaste.