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Bhoutan, royaume secret de l'Himalaya
royaume secret de l' Himalaya
René Dittert, Genève
royaume secret de l' Himalaya Un antique DC3, dont il a fallu changer les roues avant le départ et dans lequel nous étions assis, parmi le fret, sur des bancs, le dos au fuselage, nous a déposés à Ambari, au nord de Cal-cutta1.
Dans deux jeeps nous parcourons maintenant les routes goudronnées de la plaine du Douar ben-galais, qui serpentent entre les riches plantations de thé. Il pleut. L' air est humide et chaud, c' est le climat des pays de mousson, propice à la croissance de l' arbuste à thé, le cha.
Arrêt... la frontière. Tenzing me fait signe de descendre. Passeport en main, sous l' averse, nous courons vers une baraque de bois. Contrôle des différents papiers, des visas. On reconnaît le vainqueur de l' Everest et... nous pouvons entrer au Bhoutan, petit royaume indépendant des contreforts sud de l' Himalaya oriental.
Les demandes d' autorisation ont été si longues à satisfaire, l' incertitude si prolongée, que je suis surpris de la simplicité et de la rapidité des formalités. Rares pourtant sont encore ceux qui ont eu le privilège de visiter ce pays, l' une des dernières « terres interdites » de notre monde.
De Puntsholing part la route qui conduit à Paro et aux vallées intérieures du pays. Le com- 1 Participent à ce voyage, avec le Sherpa Tenzing, sa femme Dako et leur fille Diki, le Dr Gabriel Chevalley, le Dr Louis-Alexis Gailland et l' auteur, tous trois accompagnés de leur femme.
mercé s' étant notablement développé entre l' Inde et le Bhoutan depuis 1960, la ville s' est étendue. Elle ressemble aux autres petites villes de la plaine du Bengale et de l' Assam, elle est animée et bruyante malgré le crépuscule. Il y flotte les odeurs d' épices typiques de l' Orient.
Nous passons la nuit au guest-house gouvernemental. Le Bhoutan n' étant pas ouvert au tourisme, les guesthouses y remplacent en quelque sorte les hôtels.
Après avoir quitté la ville et franchi le premier poste de contrôle, nous remontons la route grimpant aux flancs de collines on s' accrochent les nuages venus du golfe du Bengale et qui déversent près de cinq mètres de pluie par année. Cette extrême humidité et la chaleur favorisent une végétation exubérante: orchidées, arums, fougères et rhododendrons géants.
Pour gagner l' importante vallée du Wang Chu {chu = rivière ), la route traverse une contrée très accidentée, mais sa pente est d' une régularité étonnante. Avant sa construction, il fallait une dizaine de jours pour atteindre Paro ou Timphu. Aujourd'hui la distance de 175 kilomètres peut être franchie dans la journée. A la fin de 1966 seulement, et pour la première fois au Bhoutan, le « bus » a remplacé la mule.
A mesure que l'on s' élève, la végétation tropicale cède la place à des essences plus austères, telles que chênes, conifères et trembles.
Trois zones climatiques s' étagent au Bhoutan. Au sud, celle que nous venons de traverser, subtropicale, chaude et humide. Au centre, les vallées tempérées, on se concentre la plus grande partie de la population. Enfin, au nord, la zone de la toundra himalayenne, les glaciers et les grands sommets qui atteignent 7600 mètres. Avec une superficie de 47000 km2, donc presque 4000 km2 de plus que la Suisse, le Bhoutan rappelle notre pays par ses dimensions et son aspect physique.
Dans la soirée de ce premier jour, nous pénétrons dans la vallée de Paro, large et bien cultivée. Riz, seigle, orge et millet y croissent, bien que nous soyons à près de 2200 mètres d' altitude. L' agriculture y est l' un des rares moyens d' existence. Commerce et artisanat sont peu développés, et il n' y a pour ainsi dire pas d' économie monétaire dans ce pays de près d' un million d' habitants.
Tout ici pourtant respire la joie de vivre; les gens sont gais, accueillants, et sourient à votre passage. Oui, Bhoutanais et Bhoutanaises, qui portent tous les cheveux courts, sont d' un caractère heureux et leur gaieté se reflète dans leurs demeures aux toits de bardeaux. Solidement construites et artistement décorées, elles sont une joie pour le regard.
Paro n' est pas une ville au sens commun du terme. Les habitations sont disséminées dans la vallée sous la protection du dzong. Construits à des carrefours ou aux points importants du pays, les dzong rappellent nos châteaux du Moyen Age. Celui de Paro est une imposante bâtisse. De gros murs d' enceinte abritent l' administration locale et le monastère. Nous sommes émerveillés par l' harmonie, la grandeur et la beauté de ces dzong. Cette architecture raffinée ne semble du reste pas avoir d' égale dans les autres pays himalayens.
Tôt ce matin, au dzong, on a sonné des tung-chen, ces trompes longues de 6 mètres. Leurs voix graves ont appelé les fidèles aux fêtes du printemps. Les danses religieuses sont une réjouissance populaire que nous ne voulons pas manquer.
Notre chemin contourne trois chorten. Comme les croix en pays chrétiens, ces reliquai-res, tourelles carrées sans porte ni fenêtre, symbolisent la religion du pays, le lamaïsme. Alentour, des bannières à prières flottent au vent, elles éloignent les mauvais esprits et sont un témoignage de la ferveur envers le Bouddha.
Le lamaïsme, la religion du Bhoutan, comme du Tibet voisin, est fondé sur les croyances du bouddhisme, qui est l' une des grandes doctrines élaborées par l' esprit humain, mais le lamaïsme s' éloigne quelque peu du bouddhisme classique.
1Les Bhoutanaises portent toutes les cheveux courts.
2 Majestueusement planté, le dzong de Pan.
3Richement décorés et protégés de bannières à prières, les petits monastères bhoutanais sont coquets et soignés.
4Sport national du Bhoutan: le tir à Fare. Photos: René Dittert, Genève Par-delà le vieux pont de bois couvert, entre les branches des pêchers en fleurs et les saules vert tendre, le dzong émerge, majestueusement planté. Une allée et un imposant escalier mènent à la cour intérieure, où se déroulent les danses rituelles. L' orchestre de la lamaserie joue sur un rythme lent. Les cymbales entraînent les danseurs. Etrange spectacle pour nos yeux d' Occidentaux! Ces danses mettent en scène différentes formes du mal, qui sont ainsi chassées. Des heures durant, elles déroulent leurs exorcismes, tandis que des clowns masqués soutiennent l' attention des spectateurs.
A part les grands monastères des dzong, d' au, plus petits, ont été construits en des lieux retirés et vénérés. Celui de Taktsan surplombe la vallée. C' est un des pèlerinages préférés du Bhoutan occidental.
Trois heures de marche. Nous rencontrons un groupe d' archers, artistes de leur sport national. A l' aide d' un arc de bois aussi grand qu' eux, ils s' appliquent à atteindre un but à plus de 120 mètres. Pureté du style et du geste, volonté de l' homme concentré nous émerveillent. Cris et sauts de joie saluent les meilleurs résultats. Nous passons des hameaux, nous croisons des paysans au travail. Plus haut nous parcourons une forêt; la floraison des rhododendrons commence; aux arbres et aux branches, lichens et mousses attestent l' humidité du pays. Au loin des montagnes toutes blanches de plus de 5000 mètres, un paysage himalayen qui nous rappelle nos longues marches d' approche du Garhwal vers le Tibet ou celle du Solo Khumbu vers l' Everest.
Taktsan, accroché au rocher, haut perché, apparaît entre les genévriers et les pins étiques. On y accède par un chemin escarpé. Emmitou-flé dans sa bure, un lama s' y trouve seul. Il nous fait les honneurs du monastère. L' extérieur est beau, les proportions harmonieuses. A l' inté, on perçoit l' abandon. Dans la pénombre de la chapelle, éclairée par un rai de lumière, je vois briller l' or d' une statue: un bouddha grandeur nature, assis, poussiéreux. Devant lui l' au tel de bois est encombré de coupes d' eau lus-trale, de lampes à beurre et de plumes de paon. Les murs sont décorés de fresques primitives aux couleurs passées; quelques thankas y pendent; véritables œuvres d' art, ces thankas représentent minutieusement les divinités, leurs attitudes, leurs gestes. Souvent les moines errants les transportent, enroulés sur leur dos, et s' en servent pour illustrer leurs récits.
Quittant les fumées et les odeurs d' encens pour la cour baignée de soleil, nous prenons congé du lama de Taktsan. Quelques heures après, nous retrouvons les pêchers en fleurs, les petites fermes, les villageois attachés au dur labeur de la terre.
Aujourd'hui nous laissons Paro pour Timphu ( ou Thimbu ). La route suit les bords du torrent, puis s' enfonce entre des montagnes de type alpestre.
Aux porter de la nouvelle capitale, on vient à notre rencontre selon une vieille coutume tibétaine. Le délégué du gouvernement nous conduit ensuite au guest-house, une vaste et belle construction de style bhoutanais posée sur une colline parmi les pins.
Timphu a beaucoup changé ces dernières années. L' armée a procédé à de nombreuses installations. Baraquements et autres constructions envahissent la vallée. Il est évident que le pays est inquiet du voisinage des Chinois, qui, entre autres, occupent huit hameaux de la frontière tibétaine sous contrôle du Bhoutan depuis plus de trois siècles. Bien qu' il n' y ait pas de clause de défense dans le traité bilatéral d' amitié de 1949, le Bhoutan compte essentiellement sur l' Inde pour se protéger d' une agression majeure. Mais il cherche aussi à sortir de son isolement séculaire et obtenir des garanties internationales, notamment par son entrée aux Nations Unies, en septembre de cette année.
Malgré les temps nouveaux, le vieux Tashi Chho Dzong, devenu trop petit, a été remplacé par un autre, construit selon les anciennes méthodes. Nous devons précisément nous y ren- Der Vélan, von der Valsorey-Hütte aus. Von rechts nach links: die zum Gipfel des Petit Vélan, Tseudet-Grat, Dents de Proz, Schulter 3488 m, Grataufschwung ¾6j m, Aiguille 3634 in, Coupole 366g m, Dôme 3731 m ( Koten der LK 1:25000 ) Der Vélan, aus der Umgebung der gleichnamigen Hütte. Am Rande: die Dents de Proz. Nach hinten gestaffelt: die drei Grataufschwünge. Die Schneegipfel sind nicht sichtbar Photos: Klopfenstein, Adclbodcn dre pour rencontrer plusieurs ministres, car c' est au Tashi Chho Dzong que sont groupés les ministères et les services administratifs du pays. Devant l' entrée flotte l' emblème national, un dragon noir sur champ taillé d' or et de rouge. A l' intérieur, il est interdit de photographier ( dommage !). Une intense activité règne dans la vaste cour; partout des artisans sont à l' œuvre. Ici on satine, à l' aide d' une pierre, de grossières feuilles de papier; là, c' est un architecte penché sur une épure rudimentaire; des charpentiers équarissent des pièces de bois. Le tableau est coloré, magnifique, prodigieusement vivant, grouillant d' activité.
Les trois ministres qui nous attendent portent, évidemment, le ko; ample, seyant, avec des dessins géométriques de couleurs vives, souligné de manchettes blanches et d' une écharpe jetée sur l' épaule, il confère allure et dignité. En 1968, le roi promulgua, en effet, une loi interdisant aux Bhoutanais tout autre costume que la toge nationale.
La vaste pièce où ils nous reçoivent est décorée de motifs religieux classiques où le rouge orangé domine. Il y a des coussins durs le long des parois pour s' asseoir. Un serviteur offre thé et biscuits. Par l' intermédiaire de Tenzing, qui traduit, nous apprenons que le Bhoutan est une monarchie constitutionnelle et démocratique; le roi actuel doit demander tous les trois ans la confiance de l' Assemblée nationale, et s' il ne l' obtient pas, il doit abdiquer. Mais pour son peuple Sa Majesté Druck Gyalpo Jigme Dorje Wangchuk est plus qu' un roi, il est un symbole national, l' âme du pays et le garant de l' unité. Son Excellence Lyonpo T. Jagar, chargé de l' Intérieur, nous dit encore qu' en quelques années près de cent cinquante écoles ont été construites; on y enseigne la langue nationale, le dzonka, écrite selon les lettres et l' orthographe tibétaines, ainsi que l' anglais; des décrets royaux ont aboli l' esclavage et accordé l' égalité des droits aux femmes; par décret du roi aussi, la polyandrie a été interdite, tandis que la polygamie est limitée.
La future ville se développe et s' étend autour du Tashi Chho Dzong; le bazar s' achève, la poste et la banque aussi. En revanche, l' hôpital est bien vétusté. Dans quelque temps Timphu sera vraiment la capitale du royaume des Boths, ou Bhotias ', c'est-à-dire « ceux du nord » ces tibétano-mongols qui commencèrent à s' instal au sud-est de l' Himalaya il y a plus de mille cinq cents ans et dont la civilisation est peut-être la seule qui soit arrivée intacte jusqu' à nous.
Aujourd'hui, amputée du Tibet, elle ne subsiste plus guère qu' au Bhoutan.
De Timphu à Wangdiphodang, il y a une centaine de kilomètres. La route monte d' abord jusqu' au Dochu La, à 3300 mètres. La forêt que nous traversons est immense et très dense. Les essences y sont variées; on y trouve des cèdres, des épicéas, des cyprès et ces magnolias géants, dont les fleurs peuvent avoir quinze centimètres de diamètre.
Du Dochu La, nous aurions du découvrir la chaîne frontière à l' ouest et le haut Himalaya bhoutanais ( encore inexploré ) avec ses principaux sommets le Kangkar Pùnsum ( 7550 m ) et le Kùla Kangri ( 7600 m ), mais le brouillard nous a pris de vitesse.
La route est à peine achevée, partout on y travaille. La d' œuvre est abondante, aussi serait-il irrationnel d' utiliser des machines. L' homme les remplace, il perfore à la main les trous de mine, pioche, déplace la terre, étaye et goudronne. En bordure de chantier, des femmes cassent au marteau le matériau utilisé pour l' empierrement. Le principal problème qui se pose en effet au Bhoutan est celui des communications, car il n' y a encore que deux voies carrossables reliant le pays à l' Inde, qui a accepté de construire un réseau routier reliant la plaine de l' Assam et du Bengale aux principales vallées, donc aux plus importants centres de peuplement.
Après le col, la descente est rapide, la vallée prend de l' ampleur, les cultures apparaissent.
1 Dont on a fait Bhoutan.
Etonnantes cultures sur terrasses - particularité des contreforts sud de l' Himalaya — elles permettent aux populations montagnardes de produire leur nourriture plus facilement et de lutter contre l' érosion. Réalisations cyclopéennes qui donnent la mesure de l' effort et de l' achar de plusieurs générations de paysans tenaces.
Nous avons passé la nuit à Wangdiphodang. Nous remontons maintenant la chaude vallée du Mo Chu. Au confluent de deux rivières, sur une presqu'île, se dresse l' imposant fort de Punakha. Construit vers 1577, c' est le plus vieux et le plus fameux dzong du Bhoutan. Ici vécurent d' éminents dharma rajas, qui détenaient alors les pouvoirs temporel et spirituel.
Des ponts audacieux franchissent les deux cours d' eau; ils ont été construits sur le modèle que l'on retrouve dans toute l' Asie centrale et dans l' Himalaya oriental. Ce sont les fameux ponts à chaînes de Thangtong Gyalpo, qui vécut de 1385 à 1464 et qui fut probablement le premier ingénieur de ces régions.
Devant le dzong, dont nous admirons les fres- ques, la finesse de la décoration et les sculptures, des moines passent en psalmodiant. Un vieux lama va être incinéré. Ils prient pour sa trans-migration. Plusieurs fois le supérieur du monastère apporte des offrandes. En pays lamaïste, la mort est considérée avec un mélange de crainte et d' espoir. On croit fermement à la réincarnation de l' homme, mais la forme qu' elle prendra dépend de son passé. Une fois encore le grand lama agite la sonnette de cérémonie, quelqu'un jette sur le bûcher des brindilles enflammées... c' est la fin.
Encore impressionnés, nous montons dans les jeeps et prenons le chemin du retour. Au Dochu La, brouillard et pluie nous accueillent. Pour le repas, nous nous réfugions chez des Tibétains qui se sont fixes ici. Heureux et nattés de notre choix, ils nous offrent spontanément le thé. Ils le font bouillir pendant des heures, obtenant ainsi une véritable décoction; le beurre de yack qu' ils y ajoutent est rance. Une fois le tout baratté, il est encore sale! Bien que déjà habitué, depuis mes voyages au Tibet, au Nepal et au Sikkim, je n' aime pas ce mélange et j' ai de la peine à l' avaler je le bois pourtant pour ne pas décevoir nos hôtes.
Et le voyage s' achève. Par la route toujours, nous regagnons Phuntsholing et la frontière indienne.
Nous allons maintenant quitter le Bhoutan. Nous venons de faire un de nos plus fascinants voyages, pourtant je suis mélancolique. J' aurais voulu ne pas rentrer, prolonger ce rêve d' un autre monde. Il est peu probable que j' oublie jamais le pittoresque et la beauté de ce que j' ai seulement entrevu, que j' oublie cette étonnante terre himalayenne.