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Le glaucome et Cannabis
Extraits du livre
Cannabis : Médecine interdite
Editions du Lézard
Lester Grinspoon et James Bakala
Le glaucome se définit comme une affection qui résulte d’un déséquilibre de la pression à l’intérieur de l’oeil. Le globe oculaire doit être presque parfaitement sphérique pour bien focaliser la lumière sur la rétine. C’est la pression d’un fluide interne, l’humeur aqueuse, qui maintient tendues les parois de ce globe et en préserve la forme. Si l’oeil produit trop de liquide ou si les voies d’excrétion sont obstruées, on enregistre un surcroît de pression dangereux pour le nerf optique, qui transmet les impulsions de l’oeil jusqu’au cerveau. Le glaucome touche l,5 % de la population dans la cinquantaine et environ 5 % des plus de soixante ans. Si l’on fait exception de la dégénérescence rétinienne chez les sujets âgés, le glaucome est la première cause de cécité aux Etats-Unis, représentant l0 % environ des cas tardifs. La plupart des glaucomes sont des glaucomes chroniques simples ou à angle ouvert caractérisés par un rétrécissement progressif des canaux et une lente augmentation de la pression intraoculaire. Le glaucome provoque chez le sujet atteint une perte de vision périphérique, pas nécessairement sensible avant un stade avancé de la maladie. Il faut une détection précoce, une surveillance étroite et un contrôle de la pression intraoculaire pour éviter les dommages irréversibles. Actuellement on traite le glaucome essentiellement avec des collyres à base de béta-bloquants, qui inhibent l’activité de l’épinéphrine (adrénaline). Ces produits sont extrêmement efficaces, mais ils ont d’importants effets secondaires ; ils peuvent entraîner une dépression, aggraver l’asthme, ralentir le rythme cardiaque et augmenter le risque d’insuffisance cardiaque. Paradoxalement, les gouttes pour les yeux à base de pseudo-épinéphrine peuvent aussi être utilisées avec succès dans le traitement du glaucome, mais elles peuvent irriter le blanc de l’oeil et aggraver l’hypertension et les cardiopathies. Les myotiques (médicaments qui entraînent la contraction de la pupille) comme la pilocarpine sont également utilisés dans le traitement du glaucome, bien que plus rarement aujourd’hui que par le passé. Ces substances ne présentent en général pas de danger pour le système cardiaque, respiratoire ou digestif, mais peuvent entraîner des troubles visuels (vue brouillée et problèmes de vision nocturne), ainsi que des cataractes. On peut également prescrire aux patients des inhibiteurs de l’anhydrase carbonique, qui réduisent la quantité d’humeur aqueuse produite par l’organisme. Ces médicaments peuvent entraîner perte d’appétit, nausées, diarrhées, maux de tête, engourdissements et fourmillements, dépression et fatigue, calculs rénaux et, exceptionnellement, une hémopathie fatale ; 50% des personnes atteintes de glaucome ne supportent pas les effets secondaires de ces divers médicaments. C’est tout à fait par hasard que l’on a découvert que le chanvre réduit la pression intraoculaire, au cours d’une expérience menée à l’UCLA (université de Californie à Los Angeles) dont le but était de déterminer dans quelle mesure, comme le croyait la police de Los Angeles, le chanvre avait pour effet de dilater ou non la pupille ; la police affirmait en effet que cette prétendue dilatation (ainsi que, entre autres symptômes ; la blancheur des lèvres et la présence d’une couche verdâtre sur la langue) indiquaient une intoxication au chanvre et, par conséquent, pouvaient servir de motivation à l’arrestation et à la fouille d’un individu présentant de tels signes. Les sujets de l’expérience étaient des volontaires sans aucun signes particulier, à qui l’on a demandé de fumer du chanvre cultivé par le gouvernement. On a pris des photographies de leurs yeux pendant qu’ils fumaient, ce qui a permis de constater une légère contraction, et non une dilatation, de la pupille. Un examen ophtalmologique a par ailleurs montré que le chanvre réduisait également la sécrétion lacrymale (les usagers ont indiqué à plusieurs reprises n’avoir aucune difficulté à couper des oignons après avoir fumé) et la pression intraoculaire. D’autres expériences ont indiqué les mêmes effets chez les patients atteints de glaucome (34). Le chanvre contribue à diminuer la pression intraoculaire pendant en moyenne quatre à cinq heures, sans "aucun signe d’effets nuisibles quels qu’ils soient... sur la fonction visuelle ou la structure oculaire (35). Sous l’influence du chanvre, les pupilles réagissent normalement à la lumière ; on n’a constaté aucune modification de l’acuité visuelle, de la réfraction, des champs visuels périphériques, de la vision binoculaire ou de la vision des couleurs. Les chercheurs en ont conclu que le chanvre serait plus efficace que les médicaments traditionnels et que son fonctionnement répondait probablement à un mécanisme différent. Cette constatation a été confirmée par d’autres expériences effectuées sur l’homme, ainsi que lors d’études sur l’animal. On remarque l’effet du chanvre sur la pression intraoculaire, que la substance soit fumée ou absorbée par voie orale sous forme de THC. Dans le cadre d’une étude en particulier, dix-neuf sujets ont fumé du chanvre pendant trente-cinq jours et vingt-neuf autres en ont fumé pendant quatre-vingt quatorze jours sans qu’apparaîsse de tolérance à l’effet sur la pression intraoculaire ou de détérioration quelconque de la vision (36). Plusieurs études effectuées sur des animaux ont montré que le chanvre a également une action locale efficace (c’est-à-dire lorsqu’il est appliqué sous forme de collyres). C’est un point important, puisque l’application locale a moins de conséquences psychologiques et qu’elle est mieux acceptée par les ophtalmologistes. Malheureusement, il n’existe pas encore de préparations pour application locale à base de chanvre. Au stade dit du glaucome absolu, le patient a déjà perdu une bonne partie de sa vision, l’affection s’aggrave, les médicaments ordinaires ne font plus d’effet et la cécité totale est imminente.
L’auteur du récit suivant, Robert Randall, en était arrivé à ce point quand il a commencé à fumer du chanvre régulièrement. II avait essayé tous les médicaments disponibles pour le glaucome, aux doses maximales autorisées, mais sa pression intraoculaire restait dangereusement élevée. S’il avait laissé les choses suivre leur cours sans rien faire, il serait devenu aveugle.
C’est le jour où Richard Nixon est devenu président des Etats-Unis que j’ai fumé ma première cigarette de chanvre. Jerry Ford était à la Maison-Blanche quand j’ai fumé en toute légalité mon premier joint "dans le cadre d’un projet de recherche". Quand je suis sorti d’un hôpital de Washington, D.C., avec la première ordonnance de chanvre à des fins médicales jamais rédigée dans ce pays, Jimmy Carter venait d’être élu quelques jours auparavant. J’ai fumé légalement pendant toutes les années de Reagan, sans être inquiété un seul instant par la ridicule Guerre contre la drogue ouverte par cette administration. C’est George Bush qui est aujourd’hui président des Etats-Unis. Je continue de fumer mon chanvre "médicinal" en toute légalité, grâce à quoi j’ai conservé ma vue. Inutile de vous dire que le cas du chanvre était radicalement différent. J’avais affaire à une substance beaucoup plus sûre. C’est par l’alcool et le tabac que je suis arrivé à "l’herbe folle". Si j’ai commencé à fumer le tabac, c’est en fait parce que je voulais fumer de l’herbe et que j’avais besoin de m’entraîner à inhaler. Une décision purement économique, pourrait-on dire, le tabac me revenait à l’époque deux cents la cigarette. Le chanvre, en comparaison, était horriblement chère, soit entre quinze et vingt dollars les trente grammes pour la qualité supérieure. J’étais complètement ,,accro" à cette chère nicotine dès ma première cigarette, un problème que je n’ai d’ailleurs pas encore résolu. J’avais affaire à une substance beaucoup plus sûre, non toxicomanogène et illégale. Contrairement à ce qui s’était passé lors de mes premiers joints, j’ai eu un ,,flash". Quand je fermais les yeux, je voyais la vie en rose, je voyais défiler dans ma tête la photo de vieux amis qui avaient l’air pour le moins très heureux. Dans une autre culture, on aurait vu là une façon pour l’herbe de me dire que j’avais besoin du bien qu’elle pouvait me procurer. J’ai beaucoup apprécié cette expérience du chanvre. Je me suis bien amusé. Peu à peu, de façon presque imperceptible, ma vie a changé. D’abord, j’ai constaté une altération de mes perceptions sensorielles. Aux cuites de l’alcool atrocement bruyantes, trop brillantes et peuplées de hordes de gens fortement intoxiqués, ont succédé des soirées tranquilles que je passais assis dans la pénombre au milieu d’un cercle de proches confidents (tous des criminels comme moi n’est-ce pas ?), à écouter du hard rock pas trop fort pour ne pas éveiller les soupçons, une serviette au bas de la porte pour éviter d’être arrêté. J’ai traversé ces années d’université sur un nuage de chanvre, fini mon mémoire de licence en avance et entamé ma maîtrise. Aucun problème avec mes collègues. La plupart de mes amis fumaient. J’aimais le chanvre seul ou en groupe, j’ai appris à me délecter du soudain caractère plastique que prenaient mes pensées quand j’en fumais. J’adorais ce bond que le chanvre me permettait de faire entre la succession hyperlinéaire de mes réflexions en temps normal et cet univers de pensées interconnectés de façon aléatoire et d’associations obtuses. McLuhan enfin compréhensible ! Enfin, quand je fumais du chanvre, j’y voyais plus clair. Je ne parle pas d’illumination. Je parle de ma vue. Voir. Depuis que j’avais quinze ans en effet, mes soirées avaient été peuplées de petits problèmes de vision, des halos tricolores passagers. Certains soirs, je devenais aveugle au blanc, ma vue tombait dans le piège d’un impénétrable tourbillon d’illuminations absolues, le vide blanc. Je savais que ces problèmes n’étaient pas très graves pour en avoir parlé à mes médecins, qui m’avaient dit que ces difficultés seraient plus graves si j’avais été plus vieux. Mais dans la mesure où j’étais trop jeune pour que le problème soit d’une quelconque gravité, ils m’ont dit qu’il s’agissait probablement de "fatigue oculaire". Après tout, des gens qui avaient fait tant d’études !. Si eux n’étaient pas inquiets, quelle raison avais-je de l’être ? Surtout que le chanvre me détendait et soulageait ma fatigue oculaire. Rien de bien extraordinaire. Le chanvre détend presque tout le corps, l’esprit, l’âme. Et même ce torticolis que j’avais en permanence. Alors pourquoi pas une fatigue oculaire ? Sans chanvre pour la soulager, il est probable que je ne serais pas arrivé au bout de ma maîtrise. Après avoir obtenu mon diplôme en l97l, je suis parti à Washington avec l’intention de rédiger de vibrants discours pour des personnages importants. J’ai fini chauffeur de taxi, un métier que j’ai adoré. Très instructif. Pas de patron. On choisit soi-même ses horaires. J’avais arrêté le chanvre. J’étais dans une nouvelle ville, entourée de têtes nouvelles, j’avais de nouveaux amis et pas de "tuyau", pas de revendeur, en d’autres termes. Un soir de l’été l972, j’ai constaté, en fermant mon oeil gauche, que je ne pouvais pas lire avec le droit. Au lieu de lettres distinctement formées, je voyais de grosses taches d’encre noire sur une page blanche. J’avais beau approcher la feuille de mes yeux, le texte restait tout aussi indéchiffrable, incohérent, mystérieux. Le lendemain après-midi, je consultais un ophtalmologue qui m’avait été recommandé. J’avais alors vingt-quatre ans. Le Dr Benjamin Fine, l’un des plus grands spécialistes des maladies oculaires aux Etats-Unis, m’a fait subir plusieurs examens. Je lui ai parlé de mes halos et de mon incapacité à voir le blanc. Son assistant m’a fait passer mon premier examen de champ visuel. Puis, le médecin m’a fait entrer dans son cabinet. Il avait l’air plutôt grave. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, de toute évidence. Voici ce que m’a dit le Dr Fine, "Jeune homme, vous souffrez d’une maladie très grave qu’on appelle le glaucome. Votre vision a d’ores et déjà été gravement endommagée et... - Combien de temps...?". Désarçonné par ma franchise, il m’a répondu aussi directement. Dans le meilleur des cas, il vous reste trois, peut-être cinq ans avant de perdre la vue. Vous avez perdu l’essentiel de votre vision dans les deux yeux. Vous n’avez plus aucune vision centrale dans l’oeil droit, donc pas de vision pour lire. Absolument rien. Quant à l’oeil gauche, il ne vous reste qu’un petit îlot de tissu sain. C’est ce qui vous permet encore de lire. La pression oculaire est au-delà de 40 dans les deux yeux, alors qu’elle devrait être en dessous de 20. Votre état est très, très grave. Un jour, vous serez complètement aveugle". Une intervention chirurgicale aurait été risquée, surtout compte tenu de l’état de dégradation de mes yeux. Les chirurgiens risquaient fort, en opérant de détruire les derniers petits fragments de tissu optique encore sains qui me restaient. "Je suis désolé, jeune homme. Nous ferons de notre mieux, mais il n’y a pas grand chose que nous puissions faire de toute façon. Vous finirez par être aveugle". Il avait l’air épuisé. Après m’avoir mis un peu de pilocarpine dans les yeux, le docteur Fine m’a pris par les épaules et il m’a demande si ça allait, II m’a donné une grande tape dans le dos et m’a montré la porte avec ces mots fatidiques "Contentez-vous de vivre comme avant..." Les patients savent comment terminer cette redoutable phrase, "parce que vous n’en avez plus pour longtemps". Assez peu perturbé par cette rencontre des plus pessimistes sur mon avenir, j’ai redescendu les escaliers, je suis rentré dans mon taxi et je me suis aperçu que je ne voyais pas plus loin que le tableau de bord. La pilocarpine est un myotique qui provoque une forte myopie. C’est de mémoire uniquement et ébloui par le reflet du soleil sur les voitures que j’ai traversé le district de Columbia, en pleine heure de pointe. Je n’ai tenu aucun compte de ce criant appel à la dépression. Je voyais encore, j’arrivais encore à lire, j’avais encore suffisamment de vue pour caresser doucement des yeux toutes les teintes et les nuances de la nature. Jusqu’au moment, bien sûr, où je me suis administré ce médicament que venait de me prescrire le médecin, la Pilo [pilocarpine], qui n’a pas tardé à réduire ma vision au point où je ne voyais plus que des formes floues et mal définies. C’est ainsi que je fis mon entrée dans le monde merveilleusement tordu de la pharmacologie du glaucome. Le fait de se faire prescrire, pour préserver sa vue, des médicaments qui induisent une cécité fonctionnelle aboutit à ce que les médecins appellent, d’un ton dédaigneux, la "non-observance médicamenteuse". En d’autres termes, si un jour, je tenais absolument à voir un film, je devais arrêter la Pilo, faire abstraction de la myopie provoquée par ce médicament et profiter de la séance de cinéma, comme si de rien n’était. Certes, je risquais d’y perdre une partie de la vue, mais au moins, je pouvais voir le film. Le glaucome et les thérapies utilisées pour le soigner m’ont fait connaître des réalités beaucoup plus vastes, beaucoup plus troublantes. Pilo ou conduire, il faut choisir. Moins d’une semaine après le diagnostic, j’avais arrêté de faire le taxi et je n’avais plus de travail. Mon " invalidité " professionnelle m’a permis d’entrer dans le monde du revenu minimum et des prestations sociales, un quartier inattendu de l’état. La situation devenait de plus en plus grave. Quelques semaines après cette fameuse visite chez l’ophtalmologue, le médecin a doublé la dose de Pilo, pour ensuite la doubler encore, la tripler, la quadrupler. Au bout de quelques mois, ils ont ajouté l’épinéphrine, laquelle a eu pour effet d’accélérer les battements de mon coeur, de me dilater les pupilles au maximum ; je me suis retrouvé aveuglé par une quantité de photons telle que j’avais l’impression de me noyer dans un flot de lumière. Puis, ce fut le Diamox (un inhibiteur de l’anhydrase carbonique), un comprimé, un diurétique. Epuisement total. Plus rien n’avait le même goût. Finalement, en désespoir de cause, j’ai ajouté de l’iodure de phospholine, des gouttes pour les yeux mises au point à partir d’un gaz toxique de la Seconde Guerre mondiale. Apres ces agressions pharmaceutiques répétées, je voyais trouble, je souffrais de myopie dysfonctionnelle, j’étais devenu photophobe, extrêmement fatigué j’avais constamment mal au dos (à cause d’une calcification rénale). Toutefois, les médecins étaient toujours incapables de faire quoi que ce fût pour faire baisser ma pression intraoculaire (Poc). J’avais beau prendre de plus en plus de médicaments toxiques, l’évolution de mon glaucome était encore plus rapide que le rythme auquel on me faisait ces ordonnances. Mes champs visuels rétrécissaient de jour en jour. Je prenais religieusement tous les agents thérapeutiques qui m’avaient été prescrits et pourtant, je continuais de voir tous les soirs mes halos tricolores, signe d’une pression oculaire supérieure à 35 millimètres Hg [millimètres de mercure]. Ces halos était d’intensité variable selon les soirs. Parfois, des annaux de cristal semblaient émaner de chaque source de lumière. Puis, il y avait des soirs, pas si rares que cela après tout, où j’étais aveugle au blanc, le monde rendu invisible par son éclat. Traduction clinique : une tension oculaire de plus de 40 millimètres Hg. Bref, la situation n’était pas très bonne. Puis, un jour, quelqu’un m’a donné un ou deux joints. Ah ! Bénie soit l’herbe ! Ce soir-là, je me souviens avoir préparé le dîner et après le repas, avoir regardé la télévision. Après l’apparition de mes halos tricolores, II devenait beaucoup moins intéressant pour moi de rester devant le petit écran. J’ai donc décidé de mettre un peu de bonne musique, j’ai baissé les lumières trop fortes dans la pièce et je me suis sérieusement mis à fumer. Quand mon regard s’est porté sur un réverbère que je voyais au loin dans la rue, par la fenêtre de chez moi, j’ai constaté, chose curieuse, que les fameux halos n’y étaient pas, ce soir-là. Pas de halos. C’est alors que j’ai eu une révélation, l’expérience en Technicolor et en trois dimensions. En un moment transcendant, ça a fait tilt ! C’était si simple. De vieux messages, mais dans un contexte nouveau. Un peu d’herbe et finie la fatigue oculaire. Vive la ganja !. Certes, je m’étais bien amusé ce soir-là, mais dans le brouillard pharmacologique dans lequel je me suis retrouvé le lendemain matin à cause de mes myotiques, j’ai rappelé à l’ordre mon intense extase et entrepris de faire un bilan rationnel de la situation. Mon intellect bien élevé et extrêmement impartial n’a pas été tendre avec moi. ,,Eh bien, m’a dit le lobe gauche de mon cerveau, essaie d’analyser. Prépare-toi : la réalité n’est pas jolie, jolie. Cette pauvre âme qui est la tienne, hvper-stressé, qui refuse d’accepter l’horreur de ce qu’est devenue la ,,vraie vie", s’accroche à un peu d’herbe, qui lui fait tant de bien. Tu fumes un ou deux joints, et te voilà parti ! Dingue à enfermer. Désespéré et en désespoir de cause, ce pauvre type s’imagine que le chanvre va lui "sauver la vue". Sommes-nous complètement cinglés ? La réponse est évidente, non ? Dans ces conditions, quel est celui qui pourrait ne pas croire que quelque chose de mystique, de magique, de mystérieux et d’intérêt va l’empêcher de tomber dans le grand trou noir de la nuit éternelle ? L’idée qu’une herbe interdite par la loi, que les médecins ne peuvent pas prescrire, une plante fumée simplement pour le plaisir, pour s’amuser, puisse , "sauver votre vue" est un peu folle et hardie ; une notion si farfelue, si improbable et si pathétique que seul un fou pourrait l’imaginer. C’est ainsi qu’ont débuté pour moi six mois d’observations cyniques. Six mois de simples tâtonnements, de pas en avant, suivis de pas en arrière. Finalement, j’ai tiré de tout cela une conclusion inévitable. Sans chanvre je voyais des halos et je passais des nuits sans voir le blanc. Quand je fumais du chanvre , il n’y avait plus de halos. N’y avait-il pas une constante dans tout cela ? Et comment ! En faisant très attention, je pouvais même m’apercevoir du moment où les halos disparaissaient. J’avais accumulé suffisamment de preuves pour dire que le chanvre pouvait certainement me faire du bien, et ce plus d’une fois. Donc, j’accepte le fait qu’une herbe illégale, dont l’usage à des fins médicales est interdit, peut m’aider à éviter la cécité. Et après ? Faut-il que je me précipite chez le Dr Ben Fine, un gentil spécialiste des maladies de l’oeil, un homme d’une cinquante d’années, moderne et au fond, un brave type, pour lui faire part de ma découverte sur le chanvre ? Lequel pourrait, bien sûr, aider des millions d’autres personnes qui souffrent de la même maladie que moi. Et quoi encore ? Jamais de la vie ! C’est un bon médecin. Je l’aime bien. II est honnête. Mais je ne crois pas qu’il apprécierait beaucoup. Il y a des aspects médicaux sans parler, bien sûr, des problèmes vis-à-vis de la loi. Du genre faute professionnelle ou pis. Si le Dr Fine n’en parle pas à la police, est-ce qu’il devient le complice d’un délit aux yeux de la loi ? Un conspirateur ? Je vois déjà les titres, "Arrestation de Pot Doc !" Sa carrière est fichue. Si je ne pouvais pas en parler à mon docteur, mon confident, alors à qui ? Peut-être aux gars de la Brigade des stups ? Et quoi encore ? "Le chanvre peut vous faire du bien. " Exactement le genre de bonnes nouvelles que ces hystériques de la lutte anti-drogue ont envie d’entendre. C’est par des biais aussi peu subtils que la peur, celle qui résulte de la prohibition du chanvre, envahit tous les dialogues que l’on peut avoir sur l’utilisation médicale de cette substance, en séparant les patients des médecins, des autres patients et du gouvernement. On est tout seul, isolé. Même dans les bons moments de la vie, dans le meilleur des cas, l’isolement n’est jamais une chose souhaitable. Quand on est jeune et en train de devenir aveugle, l’incapacité dans laquelle on se trouve de partager une information aussi capitale avec son médecin ou avec d’autres qui pourraient, eux aussi, en profiter, est une expérience qui a de quoi donner carrément le frisson. C’est alors que j’ai commencé à me fixer dans la vie des objectifs simples. Continuer à fumer, continuer à me taire et ne pas perdre la vue. Voir, il n’y a que ça de vrai. Tout le reste, c’est de la politique. Le Dr Fine, bien que ne sachant trop que penser du changement soudain de mon état, s’est déclaré très satisfait des résultats. La dégradation permanente de mes champs visuels s’était stabilisée. Alors que j’avais commencé à m’enfoncer dans l’obscurité, le processus s’était ralenti, puis complètement arrêté. A mesure que mon glaucome redevenait médicalement traitable, d’autres aspects de ma vie sont peu à peu rentrés dans l’ordre. J’ai pris un poste d’enseignant à temps partiel dans une université de la région, ce qui m’a permis de renoncer aux allocations d’insertion. Outre les rencontres extrêmement désagréables qu’il peut donner l’occasion de faire avec les personnages du "milieu", le chanvre illégal est horriblement chère, absolument pas réglementé et pas toujours disponible. Pour être certain de disposer, quand j’en avais besoin, des quantités de chanvre qui m’étaient nécessaires, j’ai fait ce que tant d’autres patients font encore : j’ai décidé de faire pousser mon propre chanvre. En l974, j’ai essayé de faire pousser du chanvre à l’intérieur, mais finalement, tout ce que j’ai vu, c’est une armée de parasites affamés dévorant avec euphorie l’intégralité de ma récolte. Au printemps suivant, deux petits plants de chanvre, issus de graines tombées accidentellement l’année précédente, ont poussé à travers les planches de ma véranda. Nous avons rempoté les graines, en avons semé quelques autres et ensuite, nous avons regardé la nature faire le reste. Au milieu de l’été, nous avions le bonheur d’avoir sur notre terrasse de merveilleux plants de près de deux mètres de hauteur. J’avais de nouveau un peu d’argent. Alice était venue vivre avec moi. Quel bonheur ! Ce furent les jours les plus paisibles de toute ma vie. Alors que nous étions en vacances dans l’Indiana, les agents de la Brigade des moeurs locale ont fait une descente chez moi et saisi mes plants de chanvre. En rentrant, j’ai trouvé sur la table de la cuisine un mandat au dos duquel on avait griffonné quelques lignes pour m’enjoindre de me livrer aux autorités. Je n’avais à l’époque encore aucun moyen de le savoir, mais l’arrestation était à peu près ce qui pouvait m’arriver de mieux. Le fait d’être arrêté m’a sauvé la vue. Quand j’ai dit à mes avocats que je fumais du chanvre pour mon glaucome, ils ont commencé par se tordre de rire. Mais quand ils ont finalement compris que je ne plaisantais pas, ils n’ont cessé de s’esclaffer que pour me demander de leur prouver mes dires. J’avais parIé à Keith Stroup, directeur de la NORML. Keith n’a pas ri, lui. Au contraire, il a pris le temps de m’expliquer longuement que je n’avais pas l’ombre d’une chance. Mais il m’a tout de même communiqué plusieurs numéros de téléphone et m’a conseillé de donner quelques coups de fil à droite et à gauche. J’ai donc commencé à appeler différentes personnes dans l’administration fédérale. Inutile de le dire, je suis resté sans voix en entendant au moins trois bureaucrates me dire de but en blanc : ,,Effectivement, nous savons que le chanvre aide les personnes atteintes de glaucome. Nous avons des tas de données qui le montrent..." Alors, ils savaient ! ils savaient et ils n’avaient même pas pris la peine de me le dire. Il savaient, mais ils ne voulaient pas que cela se sache ailleurs. N’oublions pas que nous n’étions qu’en l975 !. A choisir entre faire respecter une prohibition catholique irrationnelle, bien installée et absolue, et pourvoir honnêtement aux besoins médicaux urgents de citoyens désespèrèment malades, les bureaucrates de l’administration des drogues aux Etats-Unis avaient, bien entendu, opté pour la duplicité afin de préserver le système. Voilà pourquoi, dans le monde entier, les bureaucrates sont tant aimés des citoyens qu’ils servent. Il n’est pas difficile de prouver que le chanvre a pour effet d’abaisser la pression intraoculaire. Le gouvernement, mon gouvernement, était tout à fait au courant des effets bénéfiques du chanvre sur le glaucome dés le début de l97l. Le chanvre est un dossier politique, et pas un problème médical. En outre, on ne peut pas faire de profits sur la culture de plantes médicinales. Les mandarins du National Eye Institute (NEI) ne voulaient pas en entendre parler. Ils avaient peur, eux aussi. Ils craignaient les répercussions sur leur financement. Quand j’ai demandé de l’aide, le NEI a refusé de procéder à la moindre expérience sur le chanvre parce que je risquais d’être tenté d’utiliser les données devant la justice. J’habitais un pays où les plus grands spécialistes des maladies de l’oeil sont ,,politiquement corrects" et très anti-chanvre. Par ailleurs, disaient très gentiment les médecins, vous ne pourrez jamais vous servir de chanvre. Les gens consomment le chanvre pour "partir" pour "planer". Et nous savons tous à quel point l’euphorie peut être mortelle. Finalement, j’ai participé à deux expériences sous haute surveillance médicale. Pour la première, conduite à l’Institut Jules Stein des maladies de l’oeil de l’UCLA, j’ai dû être interné pendant treize jours dans un service psychiatrique, où j’étais sous observation vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je suis arrivé en plein milieu d’un projet de recherche portant sur six sujets ,,ordinaires" qui expérimentaient du THC de synthèse pur, une copie faite par l’homme du produit chimique le plus psychotrope que contienne le chanvre. Les chercheurs de l’UCLA n’ont pas seulement confirmé que le chanvre abaissait la tension oculaire. Ils ont découvert que la maladie dont je souffrais ne pouvait pas être contrôlée avec les médicaments traditionnels contre le glaucome. En fait, si j’avais continué à les prendre, je risquais la cécité exactement comme l’avait prédit le Dr Fine. J’ai aussi fait partie de ceux qui ont essayé le THC de synthèse [Marinol]. Nul ! Je trouve qu’il rend anxieux. Quant à ses vertus thérapeutiques,s’il en a, elles sont très limitée, éphémères et imprévisibles. Mais le THC se présente sous forme de comprimés. Or, les comprimés, voilà une chose que les bureaucrates, les chercheurs scientifiques et les médecins comprennent. En outre, nous savons tous qu’il ne faut pas fumer. Finalement, l’UCLA a établi que le chanvre n’était pas seulement bénéfique, mais qu’il était essentielle à la préservation de ma vue. Voilà C’était prouvé. Alors maintenant, devant les tribunaux !. Personnellement, j’étais prêt, mais mes avocats inquiéts s’étaient entendus avec un Dr Fine encore plus angoissé qu’eux pour m’imposer une deuxième évaluation, qui confirmerait les résultats de la première. Le l5 mars l976, une deuxième expérience, beaucoup moins amusante que la première, fut entreprise à l’Institut Wilmer des maladies de l’oeil de l’universié John Hopkins, où j’ai passé les six jours les plus épouvantables de toute mon existence. Les médecins de I’Institut Wilmer, qui avaient reçu du Dr Fine des instructions très précises à mon sujet, devaient rechercher à mon problème une solution classique. Le Dr Fine ne voulait pas témoigner. Alors, les médecins m’ont proposé tous les médicaments possibles et imaginables qu’ils ont pu trouver dans les livres contre le glaucome. Je suis allé faire un tour à la bibliothèque de l’Institut, où j’ai été effaré de voir le nombre d’effets indésirables cumulatifs que peuvent produire les médicaments contre le glaucome chez les personnes qui en font un usage chronique. On pourrait citer notamment la cataracte, les calculs rénaux, l’ulcère de l’estomac, les éruptions cutanées, les fièvres d’origine thérapeutique, la confusion mentale, les sautes d’humeur brusques, l’hypertension, les insuffisances rénales, respiratoires ou cardiaques, voire la mort. Les médecins de l’Institut Wilmer des maladies de l’oeil, en dépit du plaisir pervers que semblait leur procurer le fait de m’administrer des médicaments hautement toxiques, ne pouvaient pas effectuer une évaluation du chanvre. Ils n’avaient pas d’autorisation officielle à cet effet. Pas de subvention. Au milieu de toute cette mesquinerie, il s’est produit un incident des plus curieux. J’ai fait la connaissance de mon compagnon de chambre, un nommé Vince, âgé de cinquante-trois ans, originaire de Virginie occidentale. Nous venions tout juste de nous connaître, de nous dire bonjour et de faire les salutations d’usage, lorsque Vince me demanda : Avez-vous déjà essayé du bon chanvre ?" Si j’ai été sidéré ?, c’est peu dire !. Il semble que ce bon vieux Vince ait pris un peu de bon temps avec quelques-uns de ses copains du quart de nuit et fumé de l’herbe pour la première fois de sa vie. Et boum ! Vince avait remarqué que ses halos étaient partis. "Si je pouvais dénicher suffisamment de chanvre, je peux vous garantir que je ne serais pas ici dedans", avait déclaré Vince d’un ton convaincant. Deux jours plus tard, j’ai vu les gars en blouses blanches pousser Vince en cryochirurgie, où II a subi une procédure horrible et pénible qui consiste à geler, à tuer, une partie de l’oeil pour essayer d’abaisser la pression oculaire. Ce soir-Ià, j’ai entendu les gémissements de Vince, qui souffrait le martyre. Je voyais ses orteils se tordre de douleur. Quand j’ai quitté Wilmer, j’ai suivi les progrès de Vince pendant assez longtemps. La mutilation chirurgicale qu’il avait subie ne l’avait pas aidé. Finalement, incapable de "dénicher suffisamment de chanvre", Vince est devenu aveugle. Je suivais mon traitement pour le glaucome depuis prés de quatre ans et Vince était la première personne que je rencontrais atteinte du même mal que moi. Et Vince savait ! Combien d’autres savaient ? Après avoir infligé leur supplice pharmaceutique, les médecins de l’Institut Wilmer ont finalement admis à contre coeur leur échec. L’ UCLA avait raison, après tout : en dehors du chanvre tous les médicaments que me proposait la médecine traditionnelle ne parvenaient absolument pas à maîtriser ma tension oculaire. Mais sans tenir aucun compte des données recueillies par l’UCLA sur le chanvre les chirurgiens de Wilmer ont recommandé une intervention chirurgicale immédiate. Quelle surprise !, sans chanvre, je risquais de devenir aveugle. Tout le monde était d’accord là-dessus. Les médecins de Wilmer, déterminés qu’ils étaient d’éluder la question, avaient recommandé plusieurs opérations. Le Dr Fine savait pertinemment que j’en sortirais aveugle. II a fini par accepter de témoigner en ma faveur. Il a pris ma défense compte tenu des faits, il a déclaré qu’il serait contraire à l’éthique médicale que de priver les malades de chanvre. Comme on dit, vous connaissez la suite, que voici brièvement résumée. En mai l976, j’ai présenté une demande aux organismes fédéraux en charge de la drogue peur qu’ils donnent immédiatement accès aux stocks de chanvre du gouvernement. En juillet, lors de mon procès, nous avons essayée pour la première fois, d’invoquer pour notre défense l’argument de la ,,nécessité médicale". En fait, c’est un argument simple, selon lequel toute personne saine d’esprit qui risque de devenir aveugle enfreindrait la loi pour sauver ses yeux. En novembre l976, les bureaucrates ont craqué. Ils ont livré à mon nouveau médecin, John Merritt, à l’université de Howard, une boite en fer-blanc de trois cents cigarettes de chanvre roulées. C’est ainsi que je suis devenu le premier américain à avoir légalement le droit de se voir prescrire du chanvre sous surveillance médicale. Toujours en novembre, la Cour supérieure du district de Columbia a statué que l’usage que je faisais du chanvre ne constituait pas un délit, mais relevait de la nécessité médicale". C’était la première victoire du concept de "nécessité médicale" dans l’histoire de la common law anglaise. Ma première année de consommation Iégale de chanvre ne fut pas particulièrement tranquille. En fait, je dirais plutôt que ce fut une lutte de tous les instants. Dés que je parlais, les bureaucrates me tombaient dessus pour essayer de me faire taire. Très désagréable. Mais le sujet était de plus en plus souvent abordé par les médias, ce qui avait pour effet de perturber quelque peu l’administration. D’autres patients attendaient. Au début de l978, les agents fédéraux ont craqué et m’ont "coupé les vivres". Je les ai attaqués en justice et vingt-quatre heures plus tard, nous sommes arrivés à un accord à l’amiable qui est encore en vigueur à l’heure actuelle. Cet arrangement me garantit les quantités de chanvre qu’il me faut pour mes besoins thérapeutiques (donc, en dehors du cadre de la recherche).
Agée d’environ quarante ans, Elvy Musikka vit à Hollywood, en Floride. Elle raconte son histoire :
Vers la fin du mois de février l975, j’ai consulté le Dr Rosenfeld, un généraliste de la région de Fort Lauderdale. Apres un examen approfondi, il m’a dit que je souffrais de glaucome. J’avais une pression intraoculaire de plus de 40, plus près des 50 d’ailleurs [alors qu’en temps normal, ce chiffre doit osciller entre l0 et l3]. Le Dr Rosenfeld a insisté pour que je voie un ophtalmologue le plus tôt possible. Ses soupçons ont été confirmé et j’ai commencé à suivre un traitement à base de collyres de pilocarpine. Mais au printemps l976, c’est la pilocarpine même qui a commencé à me poser des problèmes. Je voyais des ronds et des cercles partout, mais je pensais que c’était un effet du glaucome. Je ne supportais pas vraiment les lentilles de contact, qui faisaient monter ma pression oculaire. Un autre docteur m’a suggéré d’envisager le chanvre pour éviter de devenir aveugle, ce qui serait probablement le cas si je ne faisais rien. II m’a dit cela en ami, et non en médecin ; c’est alors que j’ai commencé à comprendre que parfois, les médecins doivent choisir entre les serments d’Hippocrate et les lois hypocrites. J’avais eu de la chance, j’étais tombé sur un homme de coeur. La cécité n’était pas une nouveauté pour moi. J’étais née aveugle, avec des cataractes congénitales et c’est à l’âge de cinq ans que j ai été opérée des yeux pour la première fois. À l’époque, la chirurgie n’avait rien à voir avec la chirurgie au laser d’aujourd’hui, et l’opération avait laissé beaucoup de tissu cicatriciel. J’ai porté de grosses lunettes jusque vers l’âge de quatorze ans à peu près, puis, on m’a opérée de l’oeil gauche. Il y a eu un problème, et j’ai perdu l’essentiel de ma vision dans cet oeil. Mais avec 20/20 dans l’oeil droit et grâce à des lentilles de contact, je croyais m’en être assez bien tirée, jusqu’au jour où j’ai appris que j’avais ce glaucome. Je n’aimais pas beaucoup l’idée de prendre du chanvre, une drogue dont on m’avait fait croire, à tort, qu’elle était aussi toxicomanogène et dangereuse que l’héroïne. La première fois que j’en ai pris, j’en ai eu mal au coeur d’anxiété. Il y a de quoi en rire a posteriori quand on sait à quel point le chanvre peut prévenir et soulager les nausées ! J’ai également découvert que, comme moi au début, certaines personnes découvrent un léger sentiment de paranoïa après avoir pris du chanvre, mais je me demande à présent dans quelle mesure c’est un effet de la plante eIle-même, ou s’il est dû aux vieux mythes sur la dangerosité du chanvre. Aujourd’hui, je n’ai plus du tout cette impression quand je prends du chanvre. Comment faut-il l’interpréter ?. Cet été j’ai fait une étrange découverte. Un jour, je suis allée chez le médecin avec une peur bleue parce que mon ami Jerry et moi avions passé une bonne partie de la nuit à boire du champagne. Je m’attendais donc à ce que ma pression oculaire ait monté, mais à ma grande surprise, j’ai constaté qu’elle était de l2 dans un oeil et de l3 dans l’autre. Le médecin m’a expliqué que les sédatifs comme l’alcool, le chanvre et le Demerol font baisser la pression oculaire. Il a dit qu’à son avis, de ces trois substances, le chanvre était la moins dangereuse. Comme j’avais énormément de difficultés à fumer le chanvre, j’ai décidé, avec l’accord de mon médecin, qu’il serait préférable pour moi de le prendre sous forme de gâteaux, des brownies. II m’a avertie qu’il m’en faudrait un peu plus que pour les cigarettes. Il m’a donné une recette, pour laquelle il me fallait trente grammes de chanvre pour une fournée de vingt-quatre brownies, soit assez pour douze jours. Je ne savais pas où me procurer le chanvre et je n’y avais pas toujours accès. Un jour, ma pression intraoculaire était tellement élevée que mon médecin a décidé de m’en procurer lui-même. C’est sa secrétaire qui s’en est occupée. Pauvre femme ! Comme elle tremblait ! Ses mains étaient glaciales quand elle m’a tendu le sac. J’ai remercié le Seigneur qu’il y ait sur terre des gens aussi compatissants. Je savais que, dans la rue, ce chanvre valait entre trente et quarante dollars les trente grammes, mais elle n’a jamais voulu en accepter plus de quinze. Bien entendu, on ne pouvait pas continuer comme cela et c’est alors que je me suis mise à rechercher un moyen légal de m’approvisionner en chanvre. Je n’en trouvais jamais assez et j’ai dû continuer à utiliser la pilocarpine. Quand j’ai recommencé à voir des ronds et des cercles, mon médecin était en déplacement, et j’ai dû aller dans une autre clinique. Quand le médecin de garde a su que je prenais du chanvre pour mon glaucome, il a pris un air très dégoûté. Il m’a prescrit deux médicaments, presque en me lançant les ordonnances à la figure et m’a renvoyée chez moi, sans instructions ni mises en garde. Ce sont les deux médicaments les plus horribles que j’aie pris de toute ma vie. Le Diamox m’a vidée de tout mon potassium et m’a plongée dans un état d’apathie totale. Mes enfants devaient se débrouiller tout seuls, parce qu’en rentrant à la maison j’avais à peine la force de me traîner jusqu’à mon lit. À l’époque, je n’avais pas de quoi m’acheter le deuxième médicament que ce médecin m’avait prescrit, de l’iodure de phospholine j’ai fini par l’essayer, mais il m’a paru horriblement pénible à supporter. J’ai appelé le journal local et j’ai demandé à parler à un journaliste pour raconter mon expérience de la chanvre. Je n’ai pas donné mon nom, pas plus que je n’ai fourni de photographies, car je ne voulais pas perdre mon emploi ou la garde de mes enfants. Mais beaucoup de gens ont quand même reconnu l’histoire en la lisant et sont venus me voir pour m’avouer qu’eux aussi fumaient régulièrement du chanvre et qu’ils m’aideraient à m’en procurer s’ils le pouvaient. Imaginez ma surprise ! Il y avait parmi ces gens des collègues de bureau et d’autres membres respectables de la collectivité. Aucun d’entre eux, mais vraiment aucun, ne correspondait à l’image qu’on avait toujours essayé de me donner des fumeurs de chanvre : des gens sans feu ni lieu. En janvier l977, mon médecin m’a adressée à un centre de recherche de l’université de Miami. Il pensait en effet que ces gens-là pourraient m’aider à obtenir du chanvre légalement. Mais les très dévoués scientifiques du centre ne voulaient pas entendre parler de chanvre. En fait, j’ai vécu l’une des journées les plus épouvantables de toute ma vie. À mon arrivée, j’avais une pression intraoculaire de 50 dans l’oeiI droit et de plus de 40 dans l’autre. Ils ont essayé tous les médicaments et traitements possibles. Les collyres n’ont pas fait grand effet, pas plus d’ailleurs que la petite pompe avec laquelle ils ont essayé de me rincer l’oeil. J’ai par ailleurs dû boire un verre d’une potion écoeurante, qui ne s’est pas non plus révélée très efficace. A la fin de la journée, ma pression intraoculaire était à peine redescendue autour de 40 ; ils ont donc décidé de m’opérer d’urgence. En rentrant chez moi ce soir-là j’ai utilisé ce qu’il me restait de chanvre pour préparer quelques brownies et j’en ai mangé deux toutes les douze heures. Quelle ne fut pas la stupéfaction des médecins, le lendemain, quand j e suis arrivée à l’hôpital (un lundi matin) pour subir l’intervention. En prenant ma tension oculaire, ils ont constaté qu’elle était redescendue à des niveaux parfaitement normaux, soit l4 et l6 respectivement ! Qu’à cela ne tienne, ils m’ont préparé peur l’opération, même si celle-ci n’avait, dans le meilleur des cas, que 30% de chances de m’aider ! Le lendemain matin, ils ont donc pratiqué une intervention sur les canaux lacrymaux qui s’est avérée de peu d’utilité. C’est la raison pour laquelle je suis obligée, depuis, de porter les grosses lunettes, que j ,avais pourtant réussi à éviter depuis mon enfance. Suite à l’opération, ma vue a baisé, les tissus cicatriciels se sont étendus et ma pression intraoculaire a augmenté dans les deux yeux ; je n’ai pas pu reprendre mon emploi. À partir de ce moment-là j’ai dû vivre non seulement avec un glaucome, mais aussi avec la dépression et la pauvreté. On m’a dit que je devrais attendre au moins neuf mois avant que la Sécurité sociale puisse me verser ma pension d’invalidité. J’ai dû subir l’humiliation des fameux ,,bons alimentaires", mais j’étais tout de même heureuse qu’ils existent. J’ai commencé à souffrir d’insomnie. Le chanvre était devenu plus difficile à trouver dans la mesure où je n’avais plus d’argent pour m’en procurer. II arrivait que des gens avaient pitié de moi et m’en donnaient. Alors, mon insomnie disparaissait. Je crois que le chanvre est certainement le meilleur antidépresseur que j’aie jamais eu. En l980, j’avais peu d’argent et le prix du chanvre avait augmenté ; j’ai donc commencé à cultiver mes propres plants. J’ai utilisé les meilleures graines qui soient, qui donnaient de petits plants, difficiles à détecter, mais productifs. Il ne me fallait que trois ou quatre joints par jour. Ma pression intraoculaire avait retrouvé des niveaux si proches de la normale que les médecins ont estimé pouvoir désormais pratiquer sans danger une greffe de cornée. Et ça a marché ! Jamais dans ma vie, je n’avais eu une aussi bonne vue. C’était merveilleux ! J’étais tellement heureuse ! Jusqu’au jour où les voisins se sont introduits par effraction dans mon jardin en sautant par-dessus la clôture et m’ont volé mes plants de chanvre. Alors, la pression intraoculaire est remontée en flèche, et je me suis mise à fuir dans l’alcool une bonne partie du temps. Quand j’ai commencé à avoir de légers voiles noirs, j’ai compris que je ne trouverais pas de solution à mon problème dans la bouteille. Alors, à contrecoeur et avec beaucoup de crainte, j’ai accepté de passer sur le billard encore une fois. Cette fois-Ià, j’ai eu une hémorragie et en un rien de temps, je suis devenue aveugle de l’oeil droit. Etant donné que je n’avais que 20l400 de vision dans l’oeil gauche, on aurait pu allumer toutes les lampes de ma chambre en pleine nuit et je ne me serais pas réveillée. J’étais très déprimée. Ce sont surtout les rêves dans lesquels je voyais avec mes deux yeux et où je redevenais celle que j’avais été qui me faisaient le plus souffrir. Soudain, je me réveillais pour me rendre compte qu’en réalité, je n’y voyais plus du tout de l’oeil droit. J’avais besoin d’argent et comme je disposais d’une chambre libre chez moi, j’ai décidé de mettre une annonce dans le journal pour avoir un pensionnaire. Un homme s’est présenté qui m’a assuré qu’il ne prenait aucune drogue illégale et qu’il ne parlerait à personne de ma culture de chanvre. Mais, vu son comportement chaotique, je n’ai pas tardé à comprendre qu’il y avait un problème et, effectivement, j’ai fini par trouver de la cocaïne sous le lavabo de la salle de bains. Il a commencé par nier, puis il a fini par admettre qu’il prenait de la drogue. Il m’a dit avoir besoin de cocaïne à cause de son travail. Il était vendeur de voitures et on attendait de lui qu’il travaille sept jours par semaine, dix heures par jour. Je lui ai dit que je me fichais des raisons qu’il pouvait avoir de consommer, et je l’ai prié de partir. il a déclaré qu’il le ferait, mais à mesure que la date prévue pour son départ s’approchait, il devenait de plus en plus réticent. Nous nous sommes disputé, et il m’a dénoncée à la police. J’ai été arrêtée le 4 mars l988 au soir, et ma vie n’a plus jamais été la même depuis. J’ai informé les médias et cette fois, le journal local de la ville où j’habitais m’a photographiée et a publié tout un article me concernant. J’ai été contactée par des gens qui avaient obtenu du chanvre légalement, et mon médecin et sa secrétaire ont passé au moins une cinquantaine d’heures à remplir tous les formulaires à présenter à la DEA, à la FDA et au NJDA pour essayer de me procurer la substance par les voies légales. J’ai participé à toute une série d’émissions à la radio, et II était toujours navrant pour moi d’apprendre que des gens avaient perdu la vue pour rien. Puis, il y a eu aussi les appels de ces braves citoyens réellement inquiets pour moi, soucieux de me voir ainsi dépendre d’une drogue aussi affreuse et qui auraient tant voulu qu’il existât pour moi une autre solution au problème. Bien entendu, tous ces gens-là n’étaient pas à ma place et il ne prenaient pas de chanvre depuis douze ans. Par conséquent, ils n’avaient aucun moyen de savoir que je n’avais aucun effet secondaire à redouter du chanvre Les gens ont commencé à m’appeler des quatre coins du pays, même du Canada. C’était ahurissant ; très souvent, il s’agissait de personnes atteintes de glaucome qui avaient réussi à préserver leur vue pendant vingt ou vingt-cinq ans grâce au chanvre et qui continuaient de consommer dans l’illégalité. J’enviais la façon dont ils défendaient leur santé, dont ils savaient ce qu’ils faisaient et dont ils prenaient soin d’eux mêmes. Mais tout cela ne me servait plus à grand-chose désormais. J’avais été inculpée en Floride, car le fait d’être pris en possession d’une quantité de plus de vingt grammes de chanvre constitue un délit dans cet Etat. Or, ils avaient saisi les quelque cinquante grammes que je venais de récolter sur l’un de mes plants le lundi d’avant. Mon procès s’est ouvert et terminé le l5 août l988.ll était une chose dont j’étais certaine, si je passais devant les tribunaux, il fallait aussi que l’on en profite pour juger cette loi injuste. Je n’avais pas peur. Je sentais que Dieu et ses anges gardiens seraient avec moi. Je ne m’étais pas trompée. La seule personne qu’ils aient pu trouver pour témoigner contre moi a été l’officier qui m’avait arrêtée, et encore, je ne pourrais pas dire qu’il était vraiment contre moi. D’autres personnes souffrant de glaucome ont témoigné en ma faveur et mon médecin a affirmé que le chanvre était la seule substance qui m’ait jamais procuré un quelconque soulagement. On m’a demandé si j’avais fumé du chanvre depuis mon arrestation et j’ai répondu que oui. En avez-vous fumé aujourd’hui ?, bien sûr ai-je dit. Après m’avoir écouté attentivement, le juge a décidé que j’aurais été complètement folle de ne pas essayer de préserver le peu de vue qui me restait. Il a déclaré que je n’avais aucune intention criminelle et il m’a acquittée. J’ai demandé en mars l988 à bénéficier d’un programme "compassionnel" d’IND et en mars l988 j’ai obtenu l’autorisation de bénéficier légalement du chanvre fourni par le gouvernement à partir du 2l octobre l988. Je commence à recouvrer la vue de l’oeil droit. J’arrive maintenant à percevoir la lumière, les couleurs et les formes. Quant à mon oeil gauche, il est passé de 20/400 à 20/l00, le nerf optique est en très bon état et je n’ai rien perdu de ma vision périphérique. En fait, elle s’est même améliorée. Cela tient du miracle, cela tient du chanvre.