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Commençons par Louis Appia. Né en Allemagne d’un père piémontais et d’une mère d’origine suisse romande, il a étudié la médecine à Heidelberg. Il voyage, montre un intérêt pour la médecine militaire et cherche surtout à améliorer les secours aux victimes de guerre. Il développe un appareil permettant d’immobiliser un bras ou une jambe cassée lors du transport des blessés, écrit sur la manière de soigner les blessés. En 1849, il s’établit comme chirurgien à Genève. Averti par son frère, pasteur dans le Piémont, des ravages de la campagne d’Italie de juin 1859, il se rend sur place peu après et travaille dans les hôpitaux de campagne du nord de l’Italie. Il alerte ses amis, récolte des fonds pour aider les blessés, publie.
C’est que la terrible bataille de Solférino a fait, en une journée, près de 40 000 blessés et 6000 morts. Les secours sont quasi inexistants, improvisés. Il faut dire que l’armée française comptait quatre vétérinaires pour mille chevaux et… un médecin pour mille hommes. On a évidemment préféré acheminer au front des munitions plutôt que des pansements ! D’ailleurs, la plupart des médecins étaient restés à l’arrière, faute de moyens de transport. Les blessés sont entassés où l’on peut. Beaucoup succombent.
L’homme d’affaires genevois Henry Dunant est en voyage pour rencontrer Napoléon III dont il attend une aide nécessaire au sauvetage de l’entreprise qu’il dirige en Algérie. Arrivé sur les lieux peu après la fin des combats, il découvre l’horreur d’un champ de bataille où gisent des milliers de cadavres et de blessés sans secours. Il mesure son impuissance, lui qui n’est pas médecin. Il fait cependant l’impossible pour secourir les victimes, mobilise des volontaires, donne à boire aux blessés, nettoie leurs plaies, sans faire de distinction entre Autrichiens, Français et Piémontais. Il demande et obtient qu’on libère des médecins autrichiens faits prisonniers afin qu’ils puissent soigner les blessés.
Il rencontre finalement Napoléon III sans obtenir l’aide nécessaire à ses affaires qui entraîneront la faillite de sa société et sa déchéance. Mais il rentre à Genève profondément marqué par ce qu’il a vu. Il serait tombé dans l’oubli, comme la plupart des autres sauveteurs volontaires présents sur le champ de bataille, s’il n’avait décidé de parler de l’horreur dont il a été le témoin. C’est ainsi qu’il rédige Un souvenir de Solférino, publié trois ans plus tard. Il distribue ce petit ouvrage dans son entourage, mais également à des personnalités importantes. Dunant suscite l’émotion. Il ne laisse pas indifférent. Ses idées sont visionnaires. Il propose dans chaque pays la création de sociétés de secours qui, en temps de paix, formeraient des volontaires civils prêts à venir en aide aux blessés en cas de guerre. Et surtout, il ose demander la neutralité des ambulances, des hôpitaux, des personnels de santé engagés dans les soins aux blessés et leur protection par les Etats. Il pose le principe de l’impartialité des soins et de la neutralité de l’action médicale dans les conflits.
Tous deux témoins de l’horreur de cette guerre, Appia apporte des techniques sanitaires et Dunant des idées audacieuses. Son témoignage bouleverse. Il faudra l’engagement de Gustave Moynier, président de la Société genevoise d’utilité publique, le poids politique du Général Dufour et un cinquième larron, le docteur Théodore Maunoir, pour porter ces idées et les faire adopter internationalement, d’abord sous forme de résolutions prudentes, accompagnées d’un vœu adressé aux gouvernements : que les services sanitaires soient considérés comme neutres. Ce principe de neutralité est entièrement repris dans la première Convention de Genève adoptée en 1864. En s’acharnant sur le principe de neutralité des services sanitaires, Dunant a fixé la ligne fondamentale de la Croix-Rouge.
Le témoin de la détresse humaine n’a pas le droit de rester silencieux. Il doit s’indigner, dénoncer, informer, expliquer, émouvoir, convaincre. Nous, médecins, en sommes souvent les témoins privilégiés. Les moyens techniques qui nous entourent, qui nous masquent parfois la réalité humaine, ne doivent pas nous faire oublier que la technique médicale, aussi importante soit-elle, ne peut rien si elle n’est pas portée par des ambassadeurs convaincus, et si elle ne dispose pas des ressources nécessaires. La médecine s’inscrit dans la ligne des fondateurs de la Croix-Rouge. Elle est au service de l’être humain, et en particulier l’humain souffrant. Elle ne peut pas accepter de discrimination arbitraire, y compris en raison de l’âge.
Alors, si vous faites une visite1 au nouveau musée de la Croix-Rouge, entièrement rénové et repensé, prenez le temps d’écouter les témoins vivants qui vous y accueillent par les vertus de la technique. Ce qu’ils vous diront est important et ils vous rappelleront que l’horreur se vit toujours, au présent.
Cet article a été publié dans la Lettre de l’AMG, numéro 5, juin 2013.