Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06867.jsonl.gz/577

27/04/2010
Victor Hugo & la métempsycose
A la fin de sa vie, Victor Hugo, quoique hostile à l'hindouisme, s'est mis à croire en la métempsycose. Dans la partie des Contemplations appelée Ce que Dit la Bouche d'ombre, il explique que les gens méchants se réincarnent en animaux, et même en plantes, voire en cailloux, selon le degré de méchanceté qu'ils ont montré durant leur vie: ils s'abaissent dans l'ordre des êtres tel qu'Aristote même l'avait mis en place, en distinguant l'âme intellective de l'être humain, seule reliée aux Dieux, de l'âme sensitive des animaux et de l'âme végétative des plantes. (Il aurait pu aussi parler de l'âme formative des pierres, puisque c'est leur dynamisme propre, mais il avait tendance, je crois, à regarder le règne minéral comme essentiellement passif. Cependant, un lecteur qui connaît mieux Aristote pourrait me détromper, sur ce point.)
Hugo tendait aussi à assimiler le crime à des animaux ou à des plantes ennemis de l'Homme, telle la vermine, ou les ronces.
Quant aux justes, ils se fondaient dans la lumière.
Cette croyance est reprise dans l'Art d'être grand-père.
La réincarnation d'un homme à un autre homme est évoquée de façon moins directe dans un poème des Contemplations qui évoque en réalité un de ses petits-fils mort tout jeune et qu'il a vu se réincarner dans un petit-fils issu du même couple ensuite. Cela peut être une figure de style, si on veut, une construction poétique, mais il ne peut pas être ainsi du thème des hommes mauvais qui se réincarnent en animaux qui ont précisément leur caractère vil ou féroce. Dans ce cas précis, il s'exprime avec autorité, quoiqu'en vers, pour ne pas apparaître comme un illuminé pur et simple: il conserve l'alibi de la logique poétique. Cependant, les critiques, en particulier ceux qui sont proches de l'Église catholique, ne s'y tromperont pas et condamneront énergiquement ces développements. (Pour les critiques laïques, ils se contenteront d'un silence gêné.)
Hugo ajoute quelque chose dont j'ai déjà parlé, que même les êtres vils qui auront accueilli l'âme des hommes méchants seront à la fin des temps fondus dans la grande lumière de Dieu. Comme, dans les Contemplations, il évoque une échelle des êtres qui en réalité continue (vers le haut) au-delà de la matière, une sorte de hiérarchie des esprits qui peut être simplement faite des hommes qui ont vécu et qui se sont fondus plus ou moins dans la lumière de l'univers - selon leur degré de bonté et de clarté intérieure -, on pourrait penser que les mauvais anges sont dans le même cas, n'étant finalement rien d'autre que d'anciens hommes qui ont commis des crimes.
Ensuite, Hugo laissait volontiers la création et son mécanisme dans le mystère.
On sait qu'il pensait pouvoir percer le secret du monde des âmes. La Bouche d'Ombre était en réalité un dolmen de Guernesey duquel il pensait avoir entendu une voix sortir et lui chuchoter les mystères de l'univers: c'était la voix d'un dieu préhistorique, en quelque sorte.
Barbey d'Aurevilly se déchaîna contre ces inspirations à ses yeux délirantes; il n'admettait guère que les prophètes de la Bible, estimant, comme beaucoup de catholiques, que le temps des révélations et des prophètes était passé, fini.
Le catholicisme médiéval - ou du moins, le folklore des pays catholiques - allait pourtant dans un sens assez proche de Hugo: Stendhal raconte, en s'en moquant, que dans la Rome médiévale, on affirmait qu'un mauvais pape dont j'ai oublié le nom était revenu, après sa mort, sous la forme d'une bête féroce et obscure qui avait terrorisé longtemps les habitants. Ce folklore qui s'en prenait volontiers aux prélats était cela même, sans doute, que Victor Hugo mit en vers dans sa période visionnaire, en en faisant une sorte de mythologie cachée, mais vivante. Stendhal trouvait cela pittoresque, Hugo y vit une sagesse secrète. Le Romantisme était dans le goût qu'on en avait, quoi qu'il en soit.