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Henri Lelevel, Entretiens sur ce qui forme l'honnête homme et le vrai savant
Dialogue pédagogique sur la moralité du théâtre
Cet ouvrage se présente sous la forme d'un dialogue dans lequel Théodore répond aux questions d'Eugène. Dans le septième entretien, la conversation aborde la question de la poésie et du théâtre :
EUGENE. Et que pensez-vous [des poètes] qui peignent les passions et qui expriment les beaux sentiments ?
THEODORE. Ils sont peut-être plus dangereux que vous ne pensez. Leurs pensées se ressentent de la source d'où elles sont puisées : je veux dire de la philosophie païenne. Ils inspirent la confiance en soi-même, comme si l'homme tirait la vertu de son propre fond; et l'âme enchantée par leurs vains discours se repaît de vaines idées, et prend un esprit tout païen. En un mot, les poètes les plus sérieux qui n'écrivent pas des choses saintes entretiennent ou l'orgueil ou la sensualité.
EUGENE. Ceux qui reprennent le vice, ou qui en montrent le ridicule par des bouffonneries, produisent-ils d'aussi mauvais effets ?
THEODORE. Croyez-moi, la bouffonnerie n'est propre qu'à faire des bouffons. On riait en entendant Molière et Arlequin. On trouvait qu'ils représentaient au naturel bien des gens; mais personne ne s'y reconnaissait, et ce qu'on apprenait avec eux, c'était à se moquer les uns des autres.
EUGENE. Il est vrai qu'ils ont fourni bien des quolibets contre les avocats, les médecins, les coquettes et les dévots.
THEODORE. Et par conséquent il ont fait bien des mauvais plaisants, qui sans songer à se réformer eux-mêmes, attribuent aux autres des défauts souvent imaginaires.
EUGENE. On n'a point d'égard à tout cela. La comédie plaît. On y mène les enfants afin qu'ils y apprennent, dit-on, de bonne heure, à connaître le cœur de l'homme, et à en éviter le ridicule.
THEODORE. C'est la malice qu'il en faut éviter. Les comédiens sur tout cela promettent des merveilles. Mais ils seraient bien fâchés que ce qu'ils disent fût vrai, et que les hommes devinssent sages. Assurément, on leur devient semblable, quand on les va voir souvent. Et les enfants s'y corrompent de manière qu'on ne peut après cela leur retenir l'esprit, ni les rappeler à la raison. Nous avons assez vu, ce me semble, que cela ne peut être autrement, à cause des traces qui se font là sur leur cerveau, et que selon les lois de la nature, leur âme doit toujours ensuite contempler les idées qui répondent à ces traces. Mais je m'en rapporte à l'expérience.
EUGENE. Mais ne peut-on voir la comédie et l'opéra sans se gâter ?
THEODORE. On ne le peut, quand on ne sait faire usage que de ses sens. Un homme en qui la raison est la supérieure, qui sait le jeu des passions et de l'imagination, peut sans se gâter voir les farces et les spectacles; et même il en sera si peu touché, qu'après les avoir vus une fois, ce lui serait une fatigue de les voir de nouveau. Mais un homme encore un coup, qui ne connaît que le sensible, qui n'a point été élevé dans les principes de raison, en sera ébloui, et deviendra esclave sans connaître son malheur.
Ouvrage en ligne sur Google Books, p. 193-198
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