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Critique
"Coproduction franco-belge et algérienne, MON COLONEL ne craint pas de revenir sur une page douloureuse de l'histoire de France, celle des exactions commises par les troupes françaises lors de la guerre d'Algérie. Un film courageux et qui sort de l'ordinaire.
Les premières images se situent à la fin des années 90: Raoul Duplan (Olivier Gourmet), colonel à la retraite, vient d'être assassiné à son domicile. L'enquête menée sera l'occasion de remonter 40 ans en arrière, à l'époque de la guerre d'Algérie. En 1957, le jeune lieutenant Guy Rossi (Robinson Stévenin), licencié en droit, engagé volontaire, avait été désigné comme aide de camp du colonel Duplan qui commandait alors la garnison de Saint-Arnaud, dans l'Est algérien. Rossi avait été chargé de définir les nouvelles mesures applicables à l'ennemi, dès lors que les pouvoirs spéciaux venaient d'être votés par l'Assemblée nationale.
Adaptation d'un roman de Francis Zamponi - qui a vécu à Sétif au début du conflit -, MON COLONEL est un film qui parle du passé, tout en renvoyant fortement au présent. Le journal personnel rédigé par Rossi - et retrouvé par les enquêteurs - va servir de fil conducteur à ce va-et-vient complexe et passionnant entre présent et passé. Un journal intime dont la lecture et l'étude seront confiées à une femme, le lieutenant Galois (Cécile de France), charge à elle d'essayer d'y trouver ce qui pourrait expliquer le meurtre de Duplan ainsi que - on l'apprendra plus tard - la disparition de Rossi lui-même pendant la guerre. Elle va peu à peu découvrir dans ces pages, en même temps que le vrai visage du colonel, l'atrocité des actes de torture dont il a été le responsable direct.
Sur le plan cinématographique, cette lecture va s'accompagner d'une mise en images des différents événements évoqués par le journal du lieutenant Rossi. Des événements que le lieutenant Galois va découvrir en même temps que le spectateur: la jeune militaire y apportera ses propres commentaires, y ajoutera ses propres réactions affectives, et ce procédé narratif permettra à MON COLONEL, par ce constant aller et retour temporel, d'échapper au risque de ne devenir qu'une simple (et vaine) illustration d'un passé historique reconstitué et n'intéressant plus personne.
Tourné en grande partie en Algérie, le film de Laurent Herbiet décrit simplement et efficacement la mise en place d'une mécanique de la répression, dès le moment où les autorités civiles françaises ont décidé de se débarrasser du problème du maintien de l'ordre en se déchargeant sur l'armée. Un dérapage dont l'origine est à rechercher dans les pouvoirs spéciaux votés à l'unanimité par les députés de l'Assemblée nationale. Comme le rappelle Rossi, une telle décision implique dès lors qu'""aucune mesure n'est a priori exclue, même si elle semble contraire aux grands principes du droit"". A partir de là, les auteurs du film ont réussi à montrer comment des gens ""normaux"" - ici Rossi et quelques autres - ont été amenés à tolérer, puis à cautionner des actes répréhensibles. On ajoutera - le film le laisse discrètement entendre - que d'autres pays, aujourd'hui, possèdent aussi leurs zones d'ombre.
Film courageux, MON COLONEL n'hésite pas à revisiter une réalité historique complexe et pas toujours glorieuse, et à réexaminer les décisions politiques du moment, y compris celles du garde des Sceaux de l'époque, François Mitterrand, qui avait adhéré à un mouvement national affirmant que ""la France sans l'Algérie ne serait plus la France""... Le film a pu bénéficier par ailleurs de collaborations importantes: Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg pour le scénario, Luc et Jean-Pierre Dardenne, et Michèle Ray-Gavras pour la production. Construit avec intelligence, MON COLONEL n'abuse pas de scènes difficilement supportables et, malgré la complexité du sujet, reste parfaitement lisible. L'alternance du noir/blanc (pour la guerre) et de la couleur (pour les années 90) permet de mettre clairement en évidence les deux époques, la première racontée par Rossi, la seconde mettant en scène les inspecteurs chargés de l'enquête.
Les acteurs sont parfaits, avec une mention spéciale à Olivier Gourmet - maigre, cassant et parfois méconnaissable - qui interprète le rôle de Raoul Duplan, personnage dont toutes les actions sont sous-tendues par un jeu de justifications contestables et de manipulations subtiles, qui le rendent à la fois séduisant et dangereux. Rossi (Robinson Stévenin) est le héros précipité contre son gré dans un engrenage complexe, d'ordre à la fois politique, juridique et moral. Déchiré intérieurement, il accomplira le pire, tout en essayant de se disculper, avant de sombrer, victime de l'intransigeance de son supérieur hiérarchique. On pourrait citer aussi tous les autres personnages, bien campés, sans trace de caricature.
Expression d'un cinéma engagé, MON COLONEL propose une réflexion sur les moyens de répression que peut mettre en place une autorité politique confrontée à une situation de crise. Un film tendu, incitant à la réflexion, et qui témoigne intelligemment d'une certaine idée de la justice et de la liberté."
Antoine Rochat