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Alors que la Compagnie de Jésus vient à peine d’être approuvée par le pape Paul III (1540), saint François Xavier embarque pour l’Extrême-Orient et atteint le comptoir portugais de Goa en mai 1542. Il ne reverra ni son Espagne natale ni Rome ni aucun des six compagnons avec lesquels il a fondé cet ordre appelé à devenir le principal acteur de l’évangélisation des terres lointaines et, partant, de la première mondialisation au XVIe siècle. Dix ans plus tard, en effet, après avoir parcouru une bonne partie de la péninsule indienne, Ceylan, Malacca, les Moluques et le Japon, Xavier meurt sur l’île de Shangchuan avec pour principal regret de ne pas avoir pu gagner cette Chine dont il était convaincu qu’elle serait la clé de la conversion de tout l’Extrême-Orient au christianisme. Il ignore alors que, malgré les efforts répétés de ses multiples successeurs, les portes de la Chine resteront irrémédiablement fermées aux missionnaires européens durant près de trente ans.
Par une étrange coïncidence, cette même année 1552, qui voit s’éteindre le premier «apôtre des Indes» sur une île perdue au large de Canton, marque aussi la naissance, à l’autre bout du monde, dans la petite ville de Macerata perchée sur les collines des Marches italiennes, de celui qui réalisera son rêve. Cet homme s’appelle Matteo Ricci, devient lui aussi jésuite et part sur les traces de Xavier.
Contrairement à son illustre prédécesseur toutefois, une fois en Inde, Ricci, après avoir quitté la péninsule indienne, ne sillonne pas les mers du sud-est asiatique. À la demande de son supérieur Alessandro Valignano, il se rend directement de l’Inde au comptoir portugais de Macao (août 1582), où il consacre tous ses efforts à l’apprentissage de la langue mandarine et à l’étude de la société chinoise. Moins d’une année plus tard, avec son confrère Michele Ruggieri, il fait construire la première résidence jésuite en Chine continentale, grâce à une autorisation spéciale des mandarins locaux, une faveur sans précédent pour des Européens. Ricci est alors âgé de trente ans et passera les vingt-huit dernières années de sa vie dans ce pays qui deviendra peu à peu le sien.
En 1583, le rêve de saint François Xavier est donc enfin exaucé. Les jésuites ont trouvé les clés des portes de la Chine. Ils sont les premiers Européens à recevoir l’autorisation de circuler librement dans l’Empire et vont pouvoir commencer leur travail d’évangélisation qui devrait, selon les prédictions de leur illustre prédécesseur, conduire à la conversion de tout l’Extrême-Orient à la religion chrétienne.
Toutefois, à la mort de Ricci (1610), la Chine compte moins de trois mille chrétiens et la mission jésuite commence à faire l’objet de vives critiques -non seulement de la part des autres ordres religieux mais aussi au sein même de la Compagnie- qui conduiront à la fameuse Querelle des rites[1] et, quelques décennies plus tard, à la condamnation officielle de l’apostolat riccien. Le scandale prendra une telle ampleur qu’au XVIIIe siècle les jésuites devront quitter la Chine; il sera aussi en partie responsable, avec les Réductions du Paraguay, de la suppression de la Compagnie en 1773. Il faudra alors attendre 1939 pour que le pape Pie XII réhabilite la méthode d’évangélisation de Ricci, aujourd’hui considérée comme un modèle d’ouverture à l’altérité culturelle. Le pape François travaille désormais à la béatification du jésuite italien.
Un récit en forme de plaidoyer
De même qu’à l’aune de nos pratiques et définitions contemporaines, l’aventure missionnaire de Matteo Ricci peut difficilement être qualifiée de «voyage», le témoignage qu’il nous a laissé de cette expérience se distingue à bien des égards de ce qu’on définit de nos jours comme un «récit de voyage». S’il raconte bien un parcours géographique et qu’il retrace les étapes qui l’ont conduit de la petite ville provinciale de Zhaoqing à la capitale impériale, Ricci tend d’abord à rendre compte d’une entreprise collective et, surtout, à justifier une orientation missionnaire dont il sentait sans doute qu’elle allait susciter quelques objections au sein de la hiérarchie catholique. Son récit s’apparente en ce sens davantage à des mémoires, à un plaidoyer et à un compte-rendu de mission qu’à un récit de voyage au sens strict. Rédigé à la troisième personne du singulier, il fait peu de cas des états d’âme de son auteur et de son expérience individuelle. C’est toutefois dans ce texte, dont le destin est par ailleurs au moins aussi complexe que sa genèse[2], que résident les principales clés de compréhension de l’extraordinaire aventure de la première mission jésuite en Chine.
Matteo Ricci a entrepris la rédaction de son ouvrage en 1608, moins de deux ans avant sa mort, alors qu’il réside à Pékin, que sa notoriété au sein de la société chinoise est à son comble, qu’il est devenu l’ami de certains des plus prestigieux mandarins et qu’il est même connu de l’empereur qui vient de lui commander un exemplaire géant de sa fameuse mappemonde pour l’installer dans la Cité impériale. Le manuscrit a pour titre Della entrata della Compagnia di Giesù et Christianità nella Cina.[3]
Conformément aux recommandations de la hiérarchie jésuite, il commence par une description détaillée du pays et de ses habitants, avant de retracer rigoureusement et chronologiquement l’histoire collective de la première mission de Chine. L’auteur se désigne sobrement sous l’appellation de Padre Matteo. La lecture rapprochée de ce texte et sa confrontation avec d’autres témoignages (en particulier les lettres d’autres missionnaires) révèlent pourtant toute la dimension stratégique de cet ouvrage. Sous prétexte de raconter objectivement l’aventure d’une mission collective, Ricci fait en réalité part de sa propre vision de la Chine et, surtout, de ses convictions singulières en matière d’évangélisation.
Invitation au dialogue…
Ce qu’il faut d’abord retenir du témoignage de Ricci, c’est une capacité exceptionnelle à s’ouvrir à l’altérité culturelle. Bien qu’animé par une foi profonde et inébranlablement soumis aux ordres de ses supérieurs, le missionnaire italien a d’abord laissé de côté la prédication afin de mettre à profit sa solide formation humaniste pour progresser dans sa compréhension de la «pensée chinoise» et approfondir le dialogue avec ses interlocuteurs, souvent issus de l’élite intellectuelle.
Cette volonté de comprendre l’autre et de se décentrer pour tenir compte de sa vision du monde sont constitutives de la missiologie jésuite définie par Ignace de Loyola. Et c’est sans doute pour avoir repoussé les limites de ce respect de l’altérité culturelle (jusqu’à le faire glisser vers le terrain délicat du dialogue interreligieux) que l’apostolat riccien a subi les foudres des théologiens du XVIIe siècle. Il ne paraît pas moins vrai d’affirmer que, sans cette ouverture d’esprit et cet intérêt sincère pour la culture chinoise, Ricci et ses compagnons ne seraient jamais parvenus à atteindre Pékin ni à promouvoir ce qu’on peut légitimement considérer comme le premier dialogue entre la Chine et l’Occident, et peut-être l’un des plus profonds à ce jour.
À la différence de la plupart des autres terres de mission, notamment l’Amérique, la Chine a toujours dicté sa loi aux missionnaires chrétiens. Ils n’ont pu s’installer dans l’Empire qu’après avoir fait preuve d’une bonne maîtrise de la langue mandarine. Les gouverneurs provinciaux leur ont imposé le port d’un habit spécifique, d’abord celui des moines bouddhistes avant de les autoriser à revêtir celui des lettrés confucéens en 1595. Dans chaque ville où les jésuites débarquaient, l’octroi d’un permis de résidence dépendait du bon vouloir des autorités locales. Bref, l’adaptation culturelle relevait moins d’un choix que d’une nécessité. Néanmoins il fallait aller plus loin pour être acceptés au sein de la société chinoise et avoir ainsi l’opportunité de diffuser la parole biblique. Il fallait, en particulier, comprendre que le christianisme ne serait jamais accepté au détriment du confucianisme et qu’il devait au contraire se greffer sur la pensée confucéenne pour gagner les âmes des Chinois. Il fallait se plier à ce que le sinologue néerlandais Erik Zürcher a défini comme un «impératif culturel»[4]. C’est précisément là que s’est manifestée toute la clairvoyance de Ricci et c’est précisément vers ce constat que tendent les quelques centaines de pages rédigées avant sa mort.
…et au métissage des sagesses
Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’apostolat riccien, on pense avant tout à la conversion des élites, aux échanges scientifiques et au scandale de la Querelle des rites dont il est en grande partie à l’origine. On a toutefois tendance à sous-estimer la sincère adhésion intellectuelle de Ricci à la doctrine confucéenne. Le missionnaire italien n’est pas simplement allé à la rencontre du confucianisme. Il ne s’est pas contenté de dialoguer avec ses adeptes. Il a perçu la richesse potentielle du métissage et de l’hybridité culturelle. Il s’est employé à débusquer ce que cette doctrine avait de commun avec le christianisme et à mettre au jour une possible conciliation de ces deux doctrines, de sorte à concevoir une sorte de christianisme sinisé, débarrassé de son ancrage culturel européen et apte à être embrassé par la société chinoise de la période des Ming.
En ce sens, le témoignage écrit de Matteo Ricci, son «récit de voyage», porte les traces d’un projet de rencontre entre deux sagesses dont les tenants respectifs, s’ils avaient eux-mêmes fait preuve de la même ouverture d’esprit et du même intérêt pour l’autre, auraient pu apaiser la méfiance qui caractérise aujourd’hui encore les relations entre la Chine et l’Occident.
[1] Nom donné à la confrontation religieuse entre les ordres missionnaires (jésuites, franciscains et dominicains) au sujet des méthodes d’évangélisation des peuples des colonies, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Alors que bien des jésuites se font les partisans d’une adaptation de l’enseignement de la religion aux coutumes et usages locaux, les franciscains tiennent plutôt pour la transmission d'un christianisme orthodoxe à vocation universelle. (n.d.l.r.)
[2] Complété à Pékin par les confrères de Ricci après sa mort, le manuscrit a ensuite été publié en Europe en 1615 par Nicolas Trigault dans une version remaniée et édulcorée sous le titre latin De Christiana Expeditione apud Sinas. La première traduction française de cette version latine paraît l’année suivante à Lyon et s’intitule Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine (1616). Il faut attendre près de trois siècles pour que le manuscrit original de Ricci soit «retrouvé» dans les archives romaines de la Compagnie de Jésus et publié à Rome par Tacchi Venturi (1911-1913).
[3] Seule la dernière édition de ce texte, parue en 2000 chez Quodlibet sous la direction de Pietro Corradini, porte ce titre original. Les deux éditions précédentes, publiées par la Compagnie de Jésus en 1911-1913 puis 1949, ont pour titres respectifs: Opere storiche del P. Matteo Ricci S.I. et Fonti Ricciane. Storia dell’introduzione del Cristianesimo in Cina.
[4] Voir Erik Zürcher, «Jesuit Accomodation and Chinese Cultural Imperative», in The Chinese Rites Controversy. Its History and Meaning, ed. D. E. Mungello, Nettetal, Steyler Verlag 1994.
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