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La forêt qui recouvrait à l'origine le territoire de la Suisse actuelle constituait l'état naturel du paysage et sa forme unique. Sédentarisé, l'homme commença à défricher pour créer des champs et des villages. Puis l'exploitation intensive (coupes de bois, pâturage) fit de la forêt un élément de l'espace agraire parmi d'autres. Il fallut attendre le XIXe s. pour une nouvelle politique forestière: en éliminant les usages agricoles, on voulait favoriser une production de bois durable et économiquement viable. Enfin, l'essor économique rapide de la seconde moitié du XXe s. mit au premier plan le rôle écologique de la forêt, devenue aussi zone de délassement.
Après la glaciation de Würm (env. 113 000-8000 av. J.-C.), le réchauffement du climat amena en Europe, dans les zones de moyenne altitude, une végétation steppique (toundra), qui se transforma lentement en forêt par l'acclimatation de diverses espèces: les bouleaux apparurent vers 10 500 av. J.-C., à la période de Bölling (petit interstade chaud vers la fin de Würm), suivis au Boréal, début du Postglaciaire, par les pins sylvestres et des feuillus (noisetiers, ormes, chênes, tilleuls, frênes, aunes). A l'Atlantique, vers 3000 av. J.-C., commencèrent à prédominer la forêt mixte de hêtres (encore répandue aujourd'hui) et, à plus haute altitude, les sapins et épicéas. Dans les Alpes, la limite supérieure de la forêt de résineux, tels que pins, aroles, mélèzes, atteignit au Préboréal (vers 7000 av. J.-C.) 2000 m, puis varia plusieurs fois de 100 à 300 m au gré de variations climatiques mineures.
L'analyse qualitative et quantitative des pollens fossiles, tels qu'en contiennent des échantillons de tourbe ou de sédiments lacustres prélevés par carottage, permet de reconstituer avec exactitude les profils successifs de la flore dans différents milieux. Chaque couche est datée au carbone 14, à partir de particules de charbon de bois.
Jusqu'à la fin du Mésolithique (vers 5000 av. J.-C.), la forêt est pratiquement "vierge". Selon les recherches récentes, nous devons l'imaginer très touffue, avec de rares trouées (Marais, zones alluviales, clairières dues à des ouragans). La situation changea au Néolithique, quand l'homme devenu agriculteur se mit à intervenir durablement dans le milieu naturel, d'une part en défrichant pour créer des champs et des parcelles à bâtir, d'autre part en tirant de la forêt du bois de feu et de construction, ainsi que du fourrage. Ces activités, liées à l'habitat, à l'alimentation et à l'élevage, ont laissé des traces dans les profils polliniques (pollens de céréales, de légumes et de plantes typiques des pâturages, charbon de bois dû au brûlis) et sont prouvées par l'archéologie, qui a mis au jour dans les stations littorales du Néolithique et du Bronze des vestiges organiques révélateurs et fort bien conservés (branches, écorces, charbon de bois, feuilles, graines, fruits). Autour du lac de Zurich et des lacs jurassiens, l'exploitation de la forêt est attestée: défrichements, pâturage, récolte de glands et de feuilles pour le fourrage, d'écorces (utilisées comme isolant ou pour leurs fibres), de noisettes, de bois de feu, sélection d'arbres réservés à la construction, utilisation de bois pour fabriquer des outils. Les conséquences de ces interventions humaines sont discutées; pour l'extension de la forêt mixte de hêtres, par exemple, il faut aussi prendre en compte des facteurs climatiques. Mais il est certain que l'exploitation et le défrichement de forêts à proximité des habitats ont fait naître de nouveaux paysages et milieux végétaux (prairies, lisières de forêt).
Deux formes d'activités touchent spécifiquement les Alpes: l'estivage du bétail sur les alpages, éventuellement accompagné de défrichements pour abaisser la limite supérieure de la forêt, et la production extensive de bois de feu pour la réduction du minerai, dans des régions comme l'Oberhalbstein où la métallurgie est attestée depuis l'âge du Bronze (Mines). Néanmoins, et si l'on en croit les contemporains (Tacite, Germanie, 5, 1; Polybe, Histoires, III, 55, 9), on peut admettre que les Alpes et leur flanc nord étaient encore largement couverts de forêts à l'époque de la conquête romaine. Celle-ci ouvrit une période faste pour les exploitations agricoles, mais aussi pour de nombreuses branches économiques gourmandes en bois: bâtiment, construction navale attestée par exemple à Aventicum, tuileries, production de charbon de bois et de fer (Jura vaudois), ce qui eut des répercussions marquantes dans certaines régions. Les profils polliniques du Loclat (comm. Saint-Blaise) montrent un fort recul des chênes et des hêtres, mais aussi l'arrivée d'espèces cultivées nouvelles (Châtaignes, noix). Les régions alpines exportaient de la résine (Gemmage), de la poix, du bois de pin (Strabon, Géographie, IV, 6, 9), ainsi que des mélèzes, conduits par flottage en Italie du Nord et employés à Rome pour la construction de bâtiments de prestige (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XVI, 190, 200).
Auteur(e): Philippe Della Casa / PM
Au Moyen Age et à l'époque moderne, la forêt était d'abord perçue comme un milieu soumis à l'exploitation de la collectivité paysanne. Elle devait satisfaire un grand nombre de besoins souvent contradictoires (Conflits liés aux droits d'usage). Elle n'était pas une simple zone arborisée clairement distincte des champs cultivés. Elle fournissait le bois, principale source d'énergie de la société préindustrielle (Industrie du bois), mais servait aussi à la chasse, à la pâture du petit et gros bétail, à l'engraissement des cochons, elle donnait aux hommes du miel, des baies et fruits sauvages, des champignons, des racines et des herbes (Cueillette). A la fin du Moyen Age, une évolution des droits d'usage se dessina dans les ordonnances forestières. Les autorités introduisirent des limitations et interdictions, toujours justifiées par le mauvais état des forêts, plainte récurrente, et par le risque d'une pénurie de bois. L'usage collectif par les paysans se heurtait de plus en plus, dans la réalité, à des intérêts commerciaux et aux besoins des villes. Le bois était une matière première pour de nombreux métiers, notamment dans le bâtiment. Tout ménage avait besoin de bois pour la cuisine et le chauffage. Parmi les plus gros utilisateurs de bois de feu et de charbon de bois, on trouvait les services municipaux, les tuileries, les forges, les fours à chaux, à poix et à potasse; quant aux hauts fourneaux, verreries et salines, encore plus voraces, ils bénéficiaient de droits d'usage octroyés par les souverains afin de garantir leur existence à long terme. Dans les régions forestières et dans le bassin des rivières propices au flottage, des seigneurs et parfois des communautés villageoises vendaient périodiquement à des marchands spécialisés des droits de coupe sur de vastes surfaces.
Les paysans faisaient paître leur bétail en forêt, fauchaient les clairières, coupaient des branches et les effeuillaient pour se procurer du fourrage et de la litière. Pour l'artisanat, ils abattaient de jeunes arbres afin de faire des perches et des échalas, prélevaient des baguettes d'osier (pour la vannerie et pour lier les gerbes) et de chêne, faisaient du charbon de bois, du tan en écorçant les chênes et recueillaient de la résine, toutes activités nuisibles à la croissance de la forêt. Assez souvent, ils mettaient en culture les sols qui s'y prêtaient, pour quelques années (Culture sur brûlis). De nouvelles idées commencèrent à s'imposer au XVIIe s. et plus encore avec la révolution agricole dès le milieu du XVIIIe; des commissions officielles proposèrent d'abolir la pâture en forêt, ce qui débouchait sur la question du partage des biens communaux, et de replanter les clairières. Le but était de mettre en place une gestion tenant compte des intérêts non plus des agriculteurs, mais de l'économie forestière.
Auteur(e): Margrit Irniger / PM
On a longtemps considéré les grands défrichements médiévaux sous le seul aspect de la déforestation et de l'extension des terres arables. Pourtant, même à leur apogée, ils se firent par étapes et de manière relativement planifiée, car bien des sols forestiers ne se prêtaient pas à la céréaliculture. Souvent, des terrains peu fertiles furent rendus à la forêt après quelques années de labours. Les défrichements dépendaient en outre de facteurs démographiques, économiques et politiques.
La majorité des terres nouvelles fut mise en culture à l'initiative de seigneurs fonciers ecclésiastiques et laïques, à qui celles-ci rapportaient durablement des redevances en nature (cens et dîmes). Les cisterciens se montrèrent particulièrement entreprenants; le pape les dispensa à la fin du XIe s. des novales (dîmes sur les terres nouvelles), privilège accordé aussi aux bénédictins dans les années 1180. Pour les paysans qui s'y engageaient, cette conquête représentait un labeur pénible, plus ou moins avantageux selon leur statut juridique et leur degré de dépendance. Ils possédaient néanmoins le droit d'exploiter ces terres à titre viager. Dans les zones de peuplement ancien du Plateau, les villageois élargirent le terroir assolé avec l'assentiment du seigneur et plantèrent des vignes dans les endroits favorables. Dans les zones d'habitat dispersé du versant nord des Alpes, les défricheurs créèrent surtout des fermes d'élevage (pâturage extensif, un peu de céréaliculture), ce qui entraîna une croissance insidieuse des alpages en altitude et un abaissement de la limite supérieure des forêts.
On prit aussi des mesures de protection: forêts à ban attestées dans toute la Suisse dès le XIVe s.; au XVIe s., période d'essor démographique, nombreuses interdictions de défricher (les seigneurs menaçant de confisquer leurs tenures aux paysans qui passeraient outre), renforcements des règlements de construction, qui souvent interdisent tout nouveau bâtiment en dehors des villages ou à proximité des forêts. Dans les zones de peuplement ancien, les surfaces forestières ne bougèrent pratiquement plus de la fin du XVIe s. jusqu'aux reboisements du XIXe.
Auteur(e): Margrit Irniger / PM
Les forêts relevaient du roi au haut Moyen Age, puis ce droit régalien passa aux comtes et enfin à de nombreux seigneurs fonciers et suzerains. Les divers droits seigneuriaux étaient très morcelés et seuls de puissants seigneurs ecclésiastiques ou laïques et les grandes villes réussirent à les réunifier dans un cadre territorial. Le droit régalien permettait de promulguer des ordonnances et d'intervenir dans l'organisation des droits locaux. Les autorités s'intéressaient particulièrement aux hautes futaies, normalement propriété seigneuriale. Les villageois y avaient des droits d'usage, mais les seigneurs tentaient d'y interdire les défrichements ou du moins de les contrôler. Cependant, les sujets contestaient parfois la délimitation de ces hautes futaies.
Sur le Plateau, le développement des villages entre le XIe s. et le début du XIVe avait conduit à instituer l'assolement obligatoire. Les terres non assolées (forêts, prés communaux) étaient exploitées collectivement et soumises à la vaine pâture, sauf exception (enclosures), ce qui permettait à de nombreux communiers d'élever des bovins et des porcs. Les coutumiers, mis par écrit dès le XIIIe s., réglaient les droits d'usage des seigneurs fonciers et des tenanciers. Les biens communaux de plusieurs villages se recoupaient souvent et, quand la densité de la population s'accrut au XVIe s., des conflits éclatèrent; les autorités tentèrent de les apaiser en supprimant certains droits et en déterminant tant bien que mal des frontières, à l'aide de repères topographiques (grands arbres, cours d'eau). Les conflits se multiplièrent aussi à l'intérieur des villages, entre groupes sociaux (laboureurs et Tauner, familles de communiers établies de longue date ou d'"habitants" récemment arrivées).
Les domaines isolés recevaient souvent du seigneur une parcelle de forêt pour leurs besoins propres. Dans les régions reculées d'habitat dispersé, loin des centres des seigneuries foncières et territoriales, l'usage des forêts n'était pas toujours réglementé; le partage des biens communaux y commença déjà au XVIe ou XVIIe s. Dans l'ensemble, les droits d'usage et de propriété des forêts variaient donc beaucoup d'une région à l'autre.
Auteur(e): Margrit Irniger / PM
Au bas Moyen Age et surtout à l'époque moderne, la plupart des villages jouissaient d'une certaine autonomie dans la gestion des terres, assolées ou non, et des forêts. Seuls ceux qui possédaient un logis dans le village (ou un droit de participation dans les zones d'habitat dispersé) avaient accès aux biens communaux, prés et bois dont la taille variait cependant beaucoup d'un lieu à l'autre. Le système profitait aux propriétaires de grands domaines et de gros troupeaux. L'attribution des lots de bois par le forestier assisté de représentants de la commune, avait lieu dans la forêt même. Les ayants droit devaient ensuite, dans un certain délai, couper et récolter eux-mêmes leur bois dans la parcelle désignée. Le bûcheronnage était la principale activité hivernale des paysans; la neige facilitait les transports, que l'on utilise un traîneau ou que l'on fasse glisser les billes sur le sol.
Les coupes se faisaient selon le principe du besoin, c'est-à-dire que chaque ayant droit devait pouvoir couvrir ses besoins personnels. La quantité attribuée dépendait de la taille du domaine ou du ménage. La vente de ce bois était interdite. D'autres villages, où les droits d'usage étaient liés aux personnes et non aux domaines, pratiquaient un partage égalitaire. L'essor démographique durable de l'époque moderne entraîna en bien des lieux une forte réduction des droits de bois.
En général, les ayants droit devaient présenter une demande dûment motivée pour obtenir du bois de construction. Si la commune accordait son autorisation (au vu des disponibilités), le paysan devait s'acquitter d'une taxe et abattre lui-même les arbres marqués. Il s'adressait peut-être à un forestier, à un charpentier ou à des bûcherons spécialisés, mais cette question n'a guère été étudiée. L'abattage se faisait à la hache, puis on sciait les grosses branches, ce qui permettait une coupe plus économique. Dès la fin des travaux, les parcelles où l'on avait procédé à des coupes étaient entourées d'une barrière pour huit à douze ans, afin que les jeunes plantes ne soient ni écrasées ni broutées par les bêtes sauvages ou domestiques. Même dans les zones de coupes, on respectait souvent certaines essences, comme le hêtre, le chêne, les fruitiers, qui servaient à l'alimentation humaine ou animale. De jeunes fruitiers sauvages servaient de porte-greffes; on les transplantait en temps utile dans les jardins ou les prés. On faisait pousser sur les communaux des arbres répondant à certains besoins spécifiques: sapins à bardeaux ou tavillons, pins que l'on éviderait pour en faire des tuyaux de fontaine. Les artisans connaissaient par expérience les qualités des diverses essences et posaient leurs exigences, mais comme ils travaillaient essentiellement pour les villageois, ceux-ci avaient intérêt à les satisfaire.
Auteur(e): Margrit Irniger / PM
Après 1800, la demande de bois continua de croître fortement; on y répondit par des abattages qui entraînèrent une diminution de la surface forestière dans la première moitié du XIXe s., car certaines parcelles n'étaient pas reboisées, mais livrées à l'exploitation agricole. Sous la République helvétique, les droits d'usage des communautés rurales commencèrent à se convertir en droits de propriété attribués aux communes bourgeoises (Bourgeoisie, Corporation), ce qui créait un nouveau cadre légal, tout en s'inscrivant dans le mouvement de partage des communaux lancé au XVIIIe s. Surtout dans les régions pratiquant l'assolement triennal, beaucoup de forêts précédemment exploitées par des communautés d'ayants droit furent réparties entre particuliers; une part notable des surfaces forestières passa ainsi en main privée, avec de grandes disparités selon les lieux. Le cantonnement permit de démêler les rapports de propriété entre l'Etat et les anciens ayants droit; pour le canton de Berne par exemple, il dura jusque dans les années 1860. Beaucoup de forêts privatisées furent aussitôt coupées, ce qui contribua à la diminution des surfaces forestières.
L'évolution suivit un autre cours dans les cantons où les droits d'usage étaient réservés aux vieilles familles originaires du pays sous l'Ancien Régime déjà. Là, les forêts restèrent en général propriété des communes bourgeoises (Communauté) créées au moment du partage des biens entre le canton et les anciens ayants droit, telle la corporation de l'Oberallmeind de Schwytz: cette héritière de l'Ancien Pays de Schwytz est aujourd'hui le plus gros propriétaire de forêts en Suisse. Certes, dans ce cas aussi une partie des biens communaux fut partagée, au cours d'un difficile processus (conflit des Onglus et Cornus) et donnée en propriété aux nouvelles associations qui, dans chaque commune, réunissaient les membres de l'Oberallmeind; ce transfert se concrétisa vers 1883 pour les prairies et alpages, mais vers 1932-1933 seulement pour les forêts, faute de mensuration cadastrale.
Auteur(e): Anton Schuler / PM
A la fin du XVIIIe s., sous l'influence des physiocrates, et surtout dans la première moitié du XIXe s., le traitement réglé des forêts commença à s'imposer sur le Plateau et dans certains cantons montagnards. Le but premier était d'assurer une production durable de bois pour faire face à la croissance toujours plus rapide des besoins énergétiques de la population et des entreprises artisanales et industrielles. Jusqu'à l'arrivée de nouveaux moyens de transport dans la seconde moitié du XIXe s. qui favorisèrent l'approvisionnement en coke, le bois était presque la seule source d'énergie disponible, en dehors de la force hydraulique et de l'apport modeste de la tourbe.
En même temps, les cantons promulguèrent des lois sur les forêts, prolongeant parfois les mandats du XVIIIe s.; cantons et communes se dotèrent d'organismes forestiers. La production d'un riche assortiment de bois de qualité passa au premier plan, tandis que les anciens usages agricoles paraissaient de plus en plus nuisibles, car ils contrecarraient la bonne croissance des arbres; il fallait donc les éliminer. On peut considérer comme des vestiges des droits d'usage certaines servitudes encore en vigueur ou l'article 699 du Code civil qui permet le libre accès aux forêts et pâturages, et autorise la cueillette des baies sauvages, des champignons, etc., selon l'usage local.
La sylviculture du XIXe s. se fondait sur le principe, déjà exposé dans les traités spécialisés du XVIIIe s., de l'exploitation durable, mais ne l'appliquait que dans le domaine de la production de bois: pour que celle-ci se maintienne, il faut veiller à ne pas couper davantage de bois qu'il n'en pousse. Les autres fonctions de la forêt étaient ou complètement ignorées, ou perçues comme processus automatique ne demandant aucune intervention, ou combattues comme usages nuisibles. La surexploitation régnait dans les forêts encore vierges de vallées retirées, mises en coupe pour la première fois dans un contexte de forte demande. Un nouvel état d'esprit apparut vers le milieu du XIXe s., quand des hydrologues et des forestiers s'intéressèrent aux inondations et les mirent en relation avec l'érosion due à la surexploitation des forêts de montagne. On remit en question non pas le principe de la durabilité, mais l'idée que, dans le cadre d'un marché libre, le propriétaire de forêt choisit automatiquement la meilleure attitude. Au contraire du libéral Karl Albrecht Kasthofer, Xavier Marchand déclara en 1849 que l'Etat avait non seulement le droit, mais aussi le devoir d'interdire les déboisements en montagne s'ils mettent en danger les territoires sis en aval. En 1856, la Société forestière suisse reprit cette argumentation ("le rôle de la forêt dans le ménage de la nature") et invita le Conseil fédéral à faire étudier l'état des forêts et torrents de montagne. Le rapport d'Elias Landolt et Carl Culmann, professeurs au Polytechnicum, mettait bien le doigt sur les abus, mais faisait preuve de retenue et d'esprit fédéraliste dans les remèdes proposés. Il fallut d'autres inondations encore (notamment celles de 1868) pour qu'on introduise enfin dans la Constitution, en 1874, l'article 24 qui attribuait à la Confédération la haute surveillance sur le régime des eaux et des forêts en haute montagne. Pour exercer cette compétence, on créa en 1875 l'inspectorat fédéral des forêts (confié à Johann Wilhelm Fortunat Coaz), devenu, après plusieurs changements de nom, la Division Forêts, rattachée à l'Office fédéral de l'environnement.
Auteur(e): Anton Schuler / PM
La loi fédérale de 1876 sur la police des forêts de haute montagne marqua un tournant décisif. Elle s'appliquait en premier lieu à des forêts des Alpes et de leurs flancs nord et sud qui avaient échappé jusque-là à l'emprise des lois et aux bons principes d'une gestion organisée. Elle imposait la présentation d'un plan d'économie forestière, afin d'assurer une exploitation durable. Elle interdisait le partage et la vente des forêts publiques. Mais sa disposition la plus importante et sans doute la plus efficace était l'interdiction de défricher et l'encouragement à reboiser, afin de créer des forêts de protection. De grands travaux de reforestation eurent lieu dans toutes les Préalpes, du Léman au lac de Constance, surtout dans les sites menacés par l'érosion.
En 1897, on biffa la mention "en haute montagne" dans l'article 24 de la Constitution, ce qui étendit sa validité à toute la Suisse. La loi fédérale correspondante entra en vigueur en 1902; ce texte exemplaire au point de vue écologique atteignit son but: au XXe s., la surface forestière suisse ne s'est pas seulement maintenue, elle s'est accrue de plus de 40%, surtout grâce aux reboisements, pour atteindre 12 340 km2 en 1995 (environ 30% de la superficie du pays). Il n'y eut des défrichements importants (plus de 100 km2) que pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans le cadre du plan Wahlen. Le déclin des formes extensives d'exploitation agricole depuis les années 1970 favorisa une avance de la forêt.
La loi de 1902 subit des révisions mineures, fut complétée en 1965 par une ordonnance d'application qui tenait compte des nouvelles fonctions de la forêt, puis céda la place en 1991 à une nouvelle loi.
Sur le plan des pratiques sylvicoles, on est passé successivement, au XXe s., d'une conception schématique des coupes, basée sur les classes d'âge des arbres, à une conduite proche de la nature (Arnold Engler, Walter Schädelin, Hans Leibundgut) et à la méthode du contrôle (Henri Biolley, Hermann Knuchel) développée dans le cadre de la forêt jardinée. De meilleures dessertes favorisent une exploitation décentralisée.
Le regard de la société changea radicalement dans le dernier quart du XXe s. On mit l'accent non plus sur le rôle économique de la production de bois, mais sur la valeur écologique et paysagère de la forêt, sur ses fonctions de zone de délassement. Ces nouveaux rapports se manifestèrent en particulier dans le débat sur la "mort des forêts", qui prit une grande ampleur en Suisse alémanique entre 1983 et 1985 et qui contribua à faire accepter en 1985 l'ordonnance sur la protection de l'air, bien qu'on n'ait pas pu établir une relation causale directe entre le dépérissement des arbres et la pollution atmosphérique. Tout autres furent les conséquences des deux ouragans qui ont frappé la Suisse au début et à la fin des années 1990: le premier, appelé Vivian, abattit 4,9 millions de stères les 27 et 28 février 1990, soit l'équivalent de la production d'une année, surtout dans les cantons de Berne et Saint-Gall, en Valais, aux Grisons et en Suisse centrale. Le second, Lothar, fit d'énormes dégâts, inégalement répartis, le 26 décembre 1999. Il est difficile de connaître les causes de ces phénomènes exceptionnels; on ne peut ni prouver ni exclure une relation avec le réchauffement climatique.
Auteur(e): Anton Schuler / PM
A la fin du XVIIIe s. déjà, les cantons qui avaient des services forestiers les confiaient à des cadres qui avaient suivi dans les universités allemandes des cours de science camérale (finances de l'Etat) et de sylviculture. Mais il n'existait pas, au début du XIXe s., de formation spécialisée pour les simples gardes. Heinrich Zschokke, Karl Albrecht Kasthofer, plus tard Walo von Greyerz écrivirent des manuels, des articles de vulgarisation et se préoccupèrent de l'instruction des personnels de base. On doit à la Société forestière suisse, fondée en 1843, la présence au Polytechnicum de Zurich, dès son ouverture en 1855, d'une "école forestière" où enseignèrent Elias Landolt (inspecteur général des forêts du canton de Zurich) et Xavier Marchand (Génie forestier). On lui adjoignit en 1885 l'Institut central (puis fédéral) d'essais forestiers, dont les recherches devaient appuyer l'enseignement et la pratique. Cet organisme devint en 1990 l'Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage; on lui rattacha l'Institut fédéral pour l'étude de la neige et des avalanches de Davos qui, depuis 1935, poursuivait ses activités sous l'égide de l'inspectorat fédéral des forêts, de la chasse et de la pêche.
Jusqu'en 1950 au moins, la plupart des bûcherons venaient du milieu paysan. Dans les années 1960, on introduisit un apprentissage de forestier-bûcheron et des concordats intercantonaux permirent l'ouverture des centres de formation forestière de Maienfeld et de Lyss, qui ont obtenu en 1996 un statut de haute école spécialisée.
Auteur(e): Anton Schuler / PM