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Jacques Rancière est considéré comme l’un des plus importants philosophes français contemporains. Il s’est d’abord engagé dans la voie structuraliste marxiste, dans les années 60, avant d’orienter ses recherches vers l’esthétique et principalement, depuis les années 90, dans les domaines du cinéma et de la littérature. Durant cette dernière période, Jacques Rancière étend son champ de critique philosophique et esthétique à l’art contemporain. Le spectateur émancipé tient en cinq articles qui traversent différentes disciplines : Arts Plastiques, Cinéma, Théâtre, Performance, Photographie pour se fondre dans une vision d’ensemble esthétique – politique – éthique – artistique selon la perspective post-marxiste de 2004 à 2008. Le spectateur émancipé est une publication parmi les plus intéressantes récemment parues dans le domaine de l’art contemporain.
Dans le premier article, Rancière se concentre sur le théâtre qu’il ne veut pas réduire à une discipline artistique ou à un dispositif spectaculaire par “une forme de la constitution esthétique de la constitution sensible – de la collectivité.” Rancière examine la mimesis dans le théâtre à travers la philosophie de Platon, pour suivre avec l’histoire du théâtre brechtien et celui d’Artaud qui met en évidence la micro-politique d’un régime esthétique tout en proposant “un autre théâtre” susceptible de laisser au spectateur la possibilité de configurer et re-configurer ce régime par la processus de subjectivisation.
Jacques Rancière appelle à une nouvelle forme politique d’action collective qui s’inscrit dans sa ligne de lutte pour un art politique et une politique de l’art entre l’émis et le reçu, depuis Le partage du sensible (2000).
« J’appelle partage du sensible ce système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives. Un partage du sensible fixe en même temps un commun partagé et des parts exclusives. Cette répartition des parts et des places se fonde sur un partage des espaces, des temps et des formes d’activité qui détermine la manière même dont un commun se prête à la participation et dont les uns et les autres ont part à ce partage. » (Jacques Rancière, Le partage du sensible, p.12, La fabrique éditions, avril 2000)
L’esthétique, cette discipline philosophique issue de la philosophie, est un maillon dans un système, et ce système propre s’inscrit dans l’histoire depuis le XVIIIème siècle. Rancière est de cette école qui perpétue la tradition, depuis la fin du XXème, et redonne corps au Malaise dans l’esthétique (2004). L’institution offre elle-même une expérience pédagogique, une instruction épistémologique. C’est un processus de formatage qui permet de recevoir des leçons en cognition, mais aussi en mé-recognition. Le spectateur émancipé lutte contre cette machine de consensus, le gouvernement du “goût” et, en même temps, revendique la possibilité de transgresser la notion de police (Mésentente, 1995, p.51)/ le régime esthétique – les encadrements et les conventions institutionnelles dans une nouvelle partage du sensible. Rancière propose une notion de communauté créée par et pour les participants-spectateurs mais non pas dans le cadre d’une institution direction centralisée. Le rôle de l’institution doit évoluer et quitter ce rôle de lieu répondant à un besoin pré-établi du spectateur pour lui permettre un engagement actif libérée de l’anticipation initialement déterminée. Un engagement source d’une configuration et une re-configuration des organisations internes du régime.
Dans le troisième article, “Les paradoxes de l’art politique”, Rancière clarifie encore une fois l’art politique et l’esthétique politique. L’art politique n’est pas simplement une illustration ou une annonce politique. Transmettre la message politique par un dispositif représentatif ne constitue pas l’essentiel. Il faut revenir à la question du régime artistique même, qui permet de déchiffrer les représentations par des modèles ou des contre-modéles. L’ensemble produit l’effet politique, grâce à une distance esthétique qui provoque la rupture, source de conflits entre plusieurs régimes de sensorialité. C’est cette distance esthétique inhérente à la politique de l’art, qui peut replier le tissu sensible commun des visions traditionnelles sur de nouvelles par un effet inverse : l’efficacité paradoxale, un concept pour “une vision d’un nouvelle d’âge du capitalisme où la production matérielle et immatérielle, le savoir, la communication, et la performance artistique fusionneraient en plusieurs processus de réalisation du pouvoir de l’intelligence collective.”
Rancière essaie de réclamer ici que le dissensus est au coeur de la politique de l’art, qu’il opère des changements de coordonnés du représentable pour créer un espace indéterminé où le spectateur a son propre lieu vide. Cet espace indéterminé offre au spectateur une nouvelle capacité et lui procure de nouvelles expériences visibles, dicibles, faisables, selon la citation, par Jacques Rancière, de la phrase de Sylvie Blocher：”Je veux un mot vide que je puisse remplir”.
Rancière montre une vison de critique esthétique propre à déjouer/dévoiler des champs de pouvoir de régime esthétique et ses points aveugles pour l’art politique et la politique de l’art par l’entrelacement de trois logiques: celle des formes représentatives de l’expérience esthétique, celle du travail esthétique fictionnel* – et celle de stratégies éthiques métapolitiques. Comme un nouvelle mise à jour de Verfremdung de Brecht, Le spectateur émancipé développe la relation créatrice entre l’art et la politique.
Yi-hua Wu
Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La fabrique éditions, 2008.