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Dans le courant de septembre 1914, je fus appelé à l’Etat-Major de l’Armée, à Berne, où l’on me chargea, en ma qualité de cryptographe, de déchiffrer des dépêches diplomatiques expédiées de Berne ou reçues à Berne. Je me mis à l’ouvrage, à mon domicile à Lausanne, avec le rôle d’un citoyen à qui il a manqué trois centimètres de thorax pour être soldat et dans le désir d’être utile à mon pays.Pendant un an j’eus à m’occuper presque exclusivement de dépêches russes. Les clefs en changeaient chaque mois une ou deux fois. Dès que j’en avais découvert une je l’envoyais à Berne. La clef y servait à déchiffrer immédiatement les dépêches expédiées ou reçues; tout de suite ces documents étaient traduits par un soldat.
Je n’en déchiffrais moi-même que quelques-unes, pour vérifier le bon fonctionnement de la clef nouvelle. Je ne pris donc connaissance que de quelques centaines de dépêches sur plus de dix-mille, mais je fus frappé par l’intérêt à peu près nul qu’elles présentaient au point de vue de la défense de la Suisse.
Cela m’étonnait sans me préoccuper.Depuis de longs mois, l’on disait vouloir me remettre des dépêches en d’autres langues.
Au commencement d’octobre, je fus convoqué à Berne pour trois jours, afin de passer au déchiffrement de dépêches allemandes. Cependant, à mon arrivée, je reçus l’ordre de déchiffrer auparavant cinq dépêches russes importantes qui venaient d’arriver. Je reçus le texte, copié à la machine, de: 1 dépêche de l’attaché militaire russe à Copenhague, adressée à Pétrograd 1 dépêche adressée de Pétrograd à l’attaché militaire russe à Londres 1 dépêche adressée de Pétrograd à l’attaché militaire russe à Stockholm 2 dépêches adressées à Pétrograd par l’attaché naval russe à Copenhague.
Je pensai qu’elles concernaient le retour en Suisse de quelques-uns de nos concitoyens arrêtés peut-être en Russie.
Je m’attaquai à l’une des dépêches, mais elle résista à mes efforts pendant 4 jours. Ce n’est qu’une fois de retour à Lausanne que j’en vins à bout.
Cependant, en quittant Berne, j’éprouvai quelque étonnement de n’avoir toujours rien à faire avec les dépêches allemandes que l’on m’annonçait depuis longtemps. J’en reçus alors un certain nombre, expédiées en Allemagne par le major von Bismarck, ou reçues par lui.
Je réussis en quelques heures à y déchiffrer bon nombre de noms propres. L’une de ces dépêches renfermait les noms de: Vendlincourt, Bure, Rangiers, Roggenburg, Saignelégier, Aesch, Allschwil. Je signalai la chose, en même temps que j’envoyais la dépêche de Copenhague transposée. Je m’attendais à recevoir l’ordre de chercher à déchiffrer la dépêche allemande, quand, au contraire, on m’ordonna de mettre les dépêches allemandes de côté pour quelques jours, et de «liquider» avant tout les 4 autres dépêches russes, apparemment confisquées à l’étranger.
Alors naquirent en moi des soupçons. Je déchiffrai encore, pour moi seul, la dépêche de Pétrograd à Londres: il y était question de l’achat d’une grosse quantité d’un métal rare destiné à fabriquer des explosifs.
Je pris envers moi-même l’engagement de suspendre les déchiffrements russes jusqu’à ce que je sois pleinement rassuré sur le but et la destination de mes travaux à l’Etat-Major du 22 septembre à maintenant.Je ne puis éviter de faire les considérations suivantes:
1° Les 5 dépêches russes ne peuvent avoir été interceptées par la Suisse.
2° A en juger d’après les deux dépêches que j’ai déchiffrées, elles ne concernent aucunement la Suisse, mais sont de la plus haute importance pour les Allemands, par exemple.
3° Si les Allemands, ainsi que cela paraît évident, ont confié ces 5 dépêches à l’Etat-Major de l’Armée suisse, c’est qu’ils savent qu’il s’y trouve quelqu’un capable de les déchiffrer.
4° Si les Allemands supportent cette personne capable de déchiffrer ces documents, c’est qu’ils en ont des preuves.
5° Dès lors, tout mon ouvrage est entaché de suspicion, quant à la destination, vu l’intérêt presque nul de ces dépêches russes pour la Suisse.
D’après les dépêches qui ont été déchiffrées, on savait à Pétrograd, au mois de juin, soit deux ou trois mois après que j’ai réussi à lire la première dépêche russe, que la correspondance télégraphique russe arrivant à Berne, ou en partant, était interceptée par les Allemands.
Au mois d’août ou de septembre, le cercle des recherches se resserre. Pétrograd se doute que les fuites ont lieu à Berne et prescrit une enquête rigoureuse sur tout le personnel de la Légation et particulièrement sur un nommé Oustinof, dont je crois me souvenir que le colonel Golovane a pu affirmer l’innocence, dans une dépêche subséquente.
Le trouble où mes soupçons, rapprochés de ces derniers faits, m’ont jeté, s’est accru encore en déchiffrant, par la suite, des dépêches expédiées par l’attaché militaire allemand, major von Bismarck, et qui établissent que des renseignements reçus à l’Etat-Major de l’Armée suisse sur les mouvements des armées anglaise (voir Annexes II et V), française (voir Annexes III et V) et italienne (voir Annexe IV) sont communiqués immédiatement, et en quelque sorte officiellement, à l’attaché militaire allemand.
Or, je veux bien travailler pour l’Etat-Major suisse, mais non pour l’Etat-Major allemand.
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