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Toutes les personnes qui occupent des positions d’autorité rencontrent actuellement des difficultés et affrontent une crise de légitimité. C’est le fameux « qui suis-je pour… ? ». Or, il est dangereux de vouloir « psychologiser » ces difficultés en les personnalisant avec un discours proche de la critique « ce responsable souffre d’un manque de leadership ». C’est cette place d’autorité qui est en crise et non celui ou celle qui veut l’occuper, (l’enseignant·e, l’éducateur·trice, le parent, etc.)[1].
Mais que signifie ce terme ? Nous sommes dans une confusion permanente entre l’autorité d’une part et la coercition et la domination d’autre part. Explication :
La coercition est l’action de contraindre quelqu’un, pour le forcer à agir ou à s’en abstenir et est inévitable dans les rapports humains. Ce sont les personnes qui profitent de leur position de force (le plus grand à la récréation, le patron, etc.) pour imposer leur volonté à d’autres qui doivent se soumettre pour éviter les rétorsions. Ce qui revient à : « je me soumets pour éviter des mesures de rétorsion ».
La domination s’exerce quand des personnes profitent d’une situation qui leur est favorable. C’est, par exemple, le patron qui propose un bas salaire au demandeur d’emploi en lui disant que c’est à prendre ou à laisser. Il n’exige rien et le demandeur ne subira aucune rétorsion mais la structure logique de ce rapport est la suivante : « tu n’es pas obligé d’accepter ce bas salaire mais si tu souhaites ce poste de travail, tu devras accepter ce salaire ». Ce qui revient à : « je me soumets pour satisfaire un besoin, un désir ou une aspiration ». Soit dit en passant, l’extension vertigineuse de la domination impersonnelle est celle des marchés financiers, des algorithmes, etc.
L’autorité est la légitimité qu’une personne tire d’une place qu’elle occupe, d’un rôle public qu’elle joue, d’une responsabilité collective qu’elle assure au nom d’une institution. L’enseignant·e, le policier, la directrice, etc. sont garants du respect de certaines normes communes. Ils ne poursuivent aucun intérêt propre. Par nature, une institution (la famille, l’école, le tribunal, la police, l’entreprise, l’hôpital, etc.) ne peut pas parler. Pour qu’elle agisse, il faut quelqu’un·e qui parle en son nom. On peut parler d’autorité chaque fois qu’une institution, quelle qu’elle soit, s’incarne dans une personne et se met à parler à travers elle.
La confusion entre ces trois modes de rapports humains indique la survenance d’un monde social dans lequel plus personne ne parle au nom du collectif, où n’importe quelle injonction ou sanction devient une pratique humiliante.
L’individu se construit sur les trois plans que sont le collectif, la réfraction du collectif dans l’individu et l’histoire singulière du sujet.
Le collectif
Nous sommes faits des autres. Un sujet se construit à partir des autres. Le rapport à l’autre et au tiers est la condition d’accès au langage. Nous prenons la position d’autrui pour contrôler nos pensées et nos conduites. La collectivité n’est pas la somme des individus qui échangent entre eux. Pour faire collectivité, il faut que ces individus se reconnaissent mutuellement comme appartenant au même ensemble et en font un fondement de leur identité. Les institutions dégagent l’être humain de l’immédiateté des pulsions, de l’inconsistance des émotions, elles stabilisent le temps et l’espace et instaurent des limites à ce qui peut se faire, se dire, s’acheter, se vendre, etc.
La réfraction du collectif dans l’individu
L’autre me parle avant que je me parle. Il me dit « tu es X et tu es une fille donc je suis X et je suis une fille ». Je pars nécessairement de là, de cette parole que l’autre m’adresse, de cette identité qu’il m’assigne, du récit qu’il fait de moi. Autrui me raconte avant que je me raconte. L’autorité apparait comme l’incarnation de l’Autre.
L’histoire singulière
La personne n’est pas qu’une marionnette au fil de la collectivité. Chacun·e dispose d’un héritage, à sa manière, avec sa propre sensibilité, sa vie affective, sa biographie personnelle.
La crise de l’autorité affecte ces trois plans de la construction de l’individu.
Dans cette bascule de la société occidentale, c’est l’enfant, l’individu, qui est désormais considéré comme premier et qui est censé organiser avec les autres un « vivre-ensemble ». L’enfant peut se penser comme organisé et construit par lui-même, comme s’il s’auto-déterminait… Le « vivre-ensemble » est devenu un programme qui se retrouve en grande difficulté lorsqu’il s’agit de représenter l’autorité collective puisque aussitôt, celle-ci rappelle le modèle ancien dont nous nous sommes affranchis (hiérarchie verticale, domination masculine, etc.) Dans une telle perspective, l’autorité n’a plus à devoir être réinventée ; elle est plutôt à « inventer » à partir de cette nouvelle donne.
Pour Michel Serre [2], l’autorité est en crise parce que nous passons d’une société hiérarchique, verticale, à une société plus transversale, notamment grâce à Internet. Les puissants supposés qui s’adressaient à des imbéciles supposés sont en voie d’extinction. Une nouvelle démocratie du savoir est en marche.
Tout ne coule plus du haut vers le bas, de celui qui sait vers l’ignorant. Les relations parent-enfant, maître-élève, État-citoyen… sont à reconstruire et pour cela les jeunes devront réinventer et nous devons leur faire confiance. Nos institutions sont des dinosaures, elles ne sont plus adaptées à l’état des êtres humains de ce monde et donc fatalement en crise. Dans le sens profond du mot « autorité » il y a la notion d’augmentation. La véritable autorité est celle qui grandit l’autre. Celui qui a autorité sur moi doit augmenter mes connaissances, mon bonheur, mon travail, ma sécurité, il a une fonction de croissance.
Désormais, la seule autorité qui peut s’imposer est fondée sur la compétence. Si vous n’êtes pas investi de cette autorité-là, ce n’est pas la peine de devenir député·e, professeur·e, président·e, voire parent. Si vous n’êtes pas décidé à augmenter autrui, laissez toute autorité au vestiaire. L’autorité doit être une forme de fraternité qui vise à tous nous augmenter. C’est cela la démocratie nous dit Michel Serre !
Pour Jean-Pierre Lebrun, le problème de cette crise d’autorité est qu’on croit pouvoir se débarrasser du modèle d’hier pour induire quelque chose de plus horizontal. Mais des individus doivent se sentir légitimes de rappeler les règles pour qu’un fonctionnement démocratique soit possible.
Et Alain Eraly rajoute dans la postface écrite pendant la pandémie, que celle-ci a été l’occasion de constater l’absurdité qui consiste à opposer autorité et autonomie, règle formelle et responsabilité personnelle. « Des observateurs se sont dressés, au début de la pandémie, pour défendre l’idée qu’au lieu de nous imposer des restrictions, nos dirigeants auraient mieux fait d’investir dans l’autonomie et le sens des responsabilités des citoyens. Pour l’essentiel, ceux-là ont dû se ranger à l’évidence : chacun connaissait, depuis avril 2020, l’ampleur du danger, la nécessité de protéger les autres en se protégeant soi-même, nul n’ignorait l’utilité du masque, la distance sociale, les gestes barrières, etc. ; il reste qu’à peine ont-ils retrouvé des espaces de liberté, beaucoup ont baissé la garde et pris des risques, obligeant les États à resserrer la vis. Cela venant confirmer que la libre disposition de soi n’est jamais, comme telle, un fondement du vivre-ensemble. Au contraire, en nous imposant des restrictions – assurément contestables – au nom du collectif, l’autorité nous aide à prendre nos responsabilités. Elle place chacun d’entre nous devant la question de savoir comment il assume et donne sens à ces restrictions dans sa propre vie. Et si, certes, nous avons tous été amenés à prendre des libertés avec les mesures édictées, du moins l’avons-nous fait en connaissance de cause et souvent au nom de valeurs que nous estimions supérieures – et cela aussi, c’est la responsabilité » [3].