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Société sûre d’elle-même
Lancer le chantier d’une cathédrale est le signe d’une société en renouveau. L’énorme incendie de 1405 avait ravagé Berne, mais on avait quasiment tout reconstruit en l’espace de dix ans. La visite du chef du Saint-Empire romain-germanique en 1414 avait renforcé la position politique des Bernois, qui s’emparèrent l’année suivante de l’Argovie appartenant aux Habsbourg – un pas décisif vers le statut de principale Ville-Etat du nord des Alpes. Peu après, en 1418, le pape Martin V était lui aussi venu honorer la cité libre d’Empire de sa bénédiction, contribuant financièrement à l’ambition des Bernois d’édifier une nouvelle et imposante église à la place de la modeste Leutkirche municipale. D’ailleurs, dès 1419 – après un retard causé par une vague de peste -, les Bernois, en toute confiance, entendaient bien donner aux laïcs qui avaient bâti le grand Hôtel-de-ville comme centre politique un voisin religieux impressionnant, bien plus grand que le lieu de culte existant. La Ville de Berne et ses corporations bourgeoises se lancèrent donc dans une construction qui dura plus de cent cinquante ans avant que la nef centrale fût achevée, et se poursuivit jusqu’à la fin du XIXe siècle, lorsque grâce la Société pour la construction de la collégiale (Münsterbauverein), qui venait d’être fondée, le grand clocher néogothique fut enfin installé. Ainsi, les générations successives qui œuvrèrent à ce grand projet savaient d’emblée qu’elles ne verraient pas la fin du chantier. Une belle leçon pour nous que ce travail communautaire axé sur un horizon d’éternité, entrepris par une cité qui ne comptait alors que quelque cinq mille habitants!
Attention bienveillante
La vieille dame de 600 ans, qui appartient à la paroisse, nécessite des soins attentifs et permanents. Depuis 1993, c’est la responsabilité de la Fondation pour la collégiale de Berne (Berner-Münster Stiftung), qui a succédé à la Société pour la construction sous l’impulsion d’un patricien visionnaire, Rudolf von Fischer (qui présida aussi la Bourgeoisie de Berne). Maître d’œuvre des travaux, Annette Loeffel pilote les opérations et dirige le chantier, avec l’appui du Collège de construction composé notamment de spécialistes du patrimoine. Un grand changement s’est produit au fil des vingt dernières années: au lieu de remplacer la substance bâtie abîmée, on essaie de la conserver et de la restaurer. En ce moment, après la voûte du chœur datant d’avant la Réforme (1517) et peuplée de saints, c’est la nef centrale qui est restaurée avec minutie (jusqu’en 2024). En cette année jubilaire, une très élégante structure de bois, servant d’échafaudage de travail, a été montée. Elle permet un effet d’espace que devaient ressentir les fidèles jusqu’au moment où cette nef centrale a été achevée, en 1573. La Réforme étant intervenue, le décor ne comprend plus de saints, mais les armoiries des membres du Conseil exécutif et autres potentats de l’époque, démonstration de puissance politique assumée qui témoigne d’un changement de mentalité! Et au centre de la voûte, près de la clef, entourant les armoiries de Berne, ce vœu pieux: «Gib o herr gott von himmel, das under disem gwelb himmel din wort glert, ghördt werdt, rein und klar», qu’on peut traduire par «Ô Dieu du ciel, accorde-nous que sous le ciel de cette voûte, Ta parole soit apprise et soit entendue, pure et claire».
Christophe von Werdt Président de la Fondation pour la collégiale de Berne (Traduction Thierry Oppikofer)
Article paru en allemand dans «Medaillon», magazine de la Bourgeoisie de Berne, No 35, mai 2021. Traduction et illustrations publiées avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.