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La France rend hommage au fondateur d'Haïti, décédé il y a deux siècles à deux pas de la frontière suisse.
Toussaint Louverture, symbole de la lutte contre l'esclavage. L'occasion, en quatre épisodes, de revisiter - aussi - un pan méconnu du passé helvétique.
7 avril 1803: Toussaint Louverture est retrouvé mort, assis sur une chaise, vers la cheminée de sa cellule, au Château de Joux. Un impressionnant nid d'aigle qui surplombe La Cluse-et-Mijoux, entre Pontarlier et la frontière suisse.
Toussaint Louverture, arraché à son île par les troupes de Bonaparte, alors Premier Consul. Bonaparte, pressé de réintroduire l'esclavage là où un pouvoir noir et indépendantiste était en train de se mettre en place.
Aux Antilles, Toussaint Louverture deviendra un symbole de la lutte pour la Liberté, doublé d'un martyr. Chez nous, il est un inconnu, oublié des manuels historiques.
Haïti, la France, Toussaint Louverture, Bonaparte, l'esclavage, tout cela n'a apparemment pas grand-chose à voir avec la Suisse. Et pourtant. Notre pays n'est pas une île. Et quand l'Europe se salit les mains et l'âme, la Suisse est nécessairement, intrinsèquement, de la partie.
Un esclave devenu gouverneur général
Toussaint Louverture naît à Saint-Domingue (le nom donné par les Français à l'«Hispagnola» de Christophe Colomb) en 1743. Il s'appelle alors Dominique Toussaint Bréda, du nom de la plantation à laquelle il appartient. Sa famille serait originaire du Dahomey, l'actuel Bénin.
Affranchi, il se retrouve dans la peau de l'exploitant. Ce qui ne l'empêchera pas, en 1791-1792, de prendre la tête de la révolte des noirs contre les colons, et d'acquérir alors son pseudonyme de «Louverture».
Recruté par les Espagnols, il est animé par un seul but: la libération des esclaves. Et c'est l'annonce de l'abolition de l'esclavage dans l'île par la France, le 29 août 1793, qui le fera basculer dans le camp français et combattre désormais Espagnols et Anglais.
Il est nommé général en chef des armées françaises de Saint-Domingue en 1797, puis, dans le cadre de l'instauration progressive d'un 'pouvoir noir' indépendantiste dans l'île, prend le titre de gouverneur général à vie en 1801. Dans les faits, Haïti devenait alors la première république noire et indépendante du monde.
Une émancipation qui ne convenait guère au futur empereur des Français. Bonaparte envoya donc deux forces expéditionnaires: l'une à Saint-Domingue sous les ordres du général Leclerc, l'autre en Guadeloupe commandée par Antoine Richepance.
Toussaint Louverture est arrêté le 7 juin 1802. Et le «Code noir» appliqué à nouveau dans toutes les colonies françaises. En réintroduisant l'esclavage, Bonaparte démontrait que ses intérêts passaient largement avant la morale révolutionnaire, et que le sens de l'Histoire, en l'occurrence, lui avait échappé.
Tout près des Verrières
Fait prisonnier à Saint-Domingue, Toussaint Louverture arrive à Brest le 12 juillet 1802. Il est d'abord enfermé à Paris, à la prison du Temple, puis sur l'ordre du Premier Consul transféré au Château de Joux, le 23 août.
«On l'avait placé ici car cela paraissait être l'endroit le plus éloigné de la mer, l'endroit duquel il ne pourrait guère s'échapper» constate Sylvain Ducret, responsable de la communication de la mairie de Pontarlier.
Sa cellule? Elle est située au rez-de-chaussée du donjon. Six mètres et demi sur quatre, un plafond voûté. Très peu de lumière extérieure. Mais, pour combattre le froid humide qui règne dans la forteresse, une cheminée, qui était bien alimentée, paraît-il. Car Louverture bénéficiait d'un régime de faveur: ses frais d'entretien étaient largement supérieurs à ceux d'un prisonnier 'standard'.
La légende veut que Toussaint soit mort de froid. Ce n'est pas sûr. L'autopsie conclut à des problèmes pulmonaires. Il faut dire qu'à son arrivée déjà, sa santé était précaire. Et les conceptions sanitaires de l'époque bien étonnantes:
«La composition des nègres ne ressemblant en rien à celle des européens, je me dispense de lui donner n'y médecin, n'y chirurgien, qui lui seraient inutiles», écrit le Commandant de la place au ministre de la Marine en octobre 1802.
La réhabilitation
Il aura fallu du temps pour que la mémoire de Toussaint Louverture soit réellement réhabilitée. Le poète anglais William Wordsworth, en lui dédiant un sonnet en 1807, fut un précurseur. Puis l'écrivain franc-comtois Charles Nodier, qui, en 1825, écrivit: «Ce chef noir (...) occupera un jour une grande place dans l'histoire des révolutions morales de ce globe».
Le discours de l'abolitionniste américain Wendell Phillips, en 1861 à New York et à Boston, marqua sans doute quelques esprits éclairés. Et en 1971, un titre du guitariste chicano Carlos Santana retint peut-être l'attention des fans curieux...
Pour ce bicentenaire, enfin, la France, fait les choses en grand. Les commémorations sont placées sous le haut patronage de Jacques Chirac, avec le parrainage de l'UNESCO et le soutien de la République d'Haïti.
Plusieurs régions de France y participent, à commencer, bien sûr, par la Franche-Comté. A Pontarlier, de nombreuses manifestations sont prévues jusqu'en novembre. Expositions, conférences, théâtre, musique, cinéma sont au rendez-vous, avec la participation d'artistes antillais et africains.
Un citoyen helvétique est particulièrement attentif à ces manifestations: le saint-gallois Hans Fässler, qui, pour commémorer le bicentenaire de l'entrée de Saint-Gall dans la Confédération, a décidé de monter un spectacle intitulé «Louverture stirbt 1803», c'est-à-dire «Louverture est mort en 1803»... Nous y reviendrons.
swissinfo, Bernard Léchot
En bref
- Toussaint Louverture, premier leader de l'indépendance haïtienne, est mort le 7 avril 1803, au Fort de Joux, près de la frontière franco-suisse.
- Deux siècles plus tard, la France lui rend hommage, ainsi que le politicien et cabarettiste saint-gallois Hans Fässler.
- Dans la foulée, celui-ci s'est penché sur les relations que la Suisse a entretenues avec l'esclavage, principalement au 17e et 18e siècles.
- Des relations souvent étroites, notamment par le biais de la finance ou du commerce.
- Un constat qui a amené certains politiciens suisses à déposer plusieurs interpellations parlementaires, aux niveaux fédéral et cantonal.