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Le Concerto italien complète en quelque sorte les Partitas, bien que le clavier y soit traité avec une ampleur inhabituelle car Bach voulait ici substituer le clavecin à l’orchestre, après l’avoir élevé au rang d’instrument soliste. Cette pièce devait à l’origine être jouée sur un clavecin à deux claviers, permettant des contrastes importants entre forte et piano, tels que ceux écrits par le compositeur. Sur un piano moderne, ces contrastes peuvent pleinement s’exprimer, surtout dans le jeu d’une grande richesse de Sokolov. Celui-ci tourne résolument le dos au clavecin pour nous offrir un piano assumé dans tout ce dont Bach aurait sans doute pu rêver. L’ampleur du jeu s’exprime sans excès et Sokolov nous offre l’orchestre dans son piano pour ce premier style italien. A une époque où les goûts et les styles sont marqués d’une teinte nationale, ce concerto dans le goût italien est ainsi typiquement composé de trois mouvements vif-lent-vif. Bach en fait cependant un double aboutissement, premièrement une synthèse achevée du style recherché mais également une pièce majeure de la musique pour clavier.
L’opposition de style était ensuite marquée avec l’Ouverture dans le style français, publiée en 1735 en même tant que le Concerto italien. Il est rare d’entendre ces deux pièces ensemble au concert et c’est en soi une marque de la programmation de Sokolkov que de nous offrir des programmes d’une telle recherche. Si Bach a excellé dans le goût français comme dans le goût italien, ce n’est pas que le goût des autres qu’il couchait sur ses partitions. Il dépasse ici le style abordé dès la Courante, présentée comme l’ouverture à proprement parler, alors que les danses suivantes, Gavottes, Passepied, Sarabande, Bourrées et Gigue, enchaînent les fugues à trois voix amplement développées ou les tensions harmoniques pour contraster les forte et les piano également dans des sous-entendus concertants se terminant non sur une danse, mais sur une pièce au titre surprenant, Echo.
Style français ou italien, Bach les transcendait pour en faire des œuvres universelles. De même Sokolov, choisissant le clavier moderne par excellence, le piano, pour en rendre tous les contrastes et les sous-entendus concertants, tourne résolument le dos au clavecin. Ce n’est toutefois pas un Bach « romantique » que l’on a entendu ce soir mais très pianistique, toujours sans excès, avec des couleurs peut-être postromantiques parfois, qui m’ont donné l’impression de dépasser Schumann pour annoncer, sous certains angles, le piano de Schönberg.
Le second compositeur à l’honneur ce soir était Robert Schumann, dont Sokolov avait choisi de présenter les rares Humoreske en si bémol majeur, op. 20 et Vier Klavierstücke, op. 32. L’Humoreske est une œuvre remarquable de Schumann, sans doute inclassable mais exprimant une forme d’humour que n’aurait pas renié E.T.A. Hoffman, pour qui l’humour reposait sur la faculté de contempler la nature et de se divertir de l’être quotidien, banal, que nous sommes, en le traitant comme une sorte de double, jusqu’à la bouffonnerie. L’on connaît bien les doubles de Schumann, Eusebius et Florestan et il y a alternance dans cette œuvre de moments d’une verve imprévisible et de contemplation rêveuse. Il y a surtout beaucoup de déclarations à Clara, autour des réminiscences de l’un de ses Nocturnes. Jamais Sokolov ne se perd dans les labyrinthes des élans affectifs du compositeur – qui finira par s’y perdre lui-même, pour nous jouer une œuvre donnée avec force et cohérence. L’on commence dans la confidentialité de Einfach, pour rapidement passer au contraste Sehr rasch und leicht, forme de bouffonnerie hoffmannienne, comme si un second personnage entrait dans le jeu. Le dessin obsessionnel de la partie centrale nous offre ainsi une première portion du labyrinthe en forme ternaire dont la partie centrale est également une forme ternaire. Une deuxième partie, sous forme ABA également, revient, en basse, Hastig, sur le premier thème rapide, portant encore sur la partition le souvenir des voix intérieures ayant inspiré Schumann dans une troisième portée qui n’est pas destinée à être jouée, mais simplement lue entre les lignes, comme une source lointaine. C’est ensuite une affirmation brute de soi, Nach und nach immer lebhafter und stärker, dans laquelle Sokolov se livrait avec complexité, force vive lâchée pour exprimer la musique, sans avoir à démontrer une virtuosité aboutie ni se soucier de la réaction du public. Le troisième triptyque commence par un peu de nostalgie, Einfach und zart, avant un Intermezzo simple et génial, comme le jeu de Sokolov. Schumann nous emmène alors vers une forme plus ouverte, de type ABC, offrant des perspectives vers un horizon qui pourrait être la sortie du labyrinthe, une sortie plus sensuelle puis tourbillonnante. La conclusion, Zum Beschluss, a été qualifiée de tortueuse jusqu’à l’angoisse et Schumann comme Sokolov sans doute ce soir, ont composé, ri et pleuré tout à la fois.
Les quatre pièces suivantes forment une petite suite hybride, composée de Scherzo, Gigue, Romanze und Fughette, où alternent les types baroques et romantiques. Ces constructions dynamiques de rythmes pointés avec des entrées fuguées et des articulations nettes jusqu’au morceau final se fondant un peu dans la brume. Si la Gigue est un hommage au Bach entendu en première partie, la Romanze est un paradoxe du cri et de la douce narration.
Programme riche et construit, comme toujours avec Sokolov, qui nous offre ici une véritable analyse des styles, italien, français, baroque et romantique, ouvrant des perspectives qui vont bien au-delà. Jeu magique et toujours très musical, les contrastes de Bach comme les extrémités de Schumann sont marqués, questionnés, accompagnés. Parfois très agressif dans l’Humoreske, toujours très contrasté ce soir, Sokolov parle en musique, nous présente les œuvres qu’il a choisie comme il a envie de les jouer, sans se soucier le moins du monde de l’adhésion du public. Pour qui accepte de l’accompagner humblement, en se tenant derrière lui à une certaine distance le voyage a sans doute un caractère à la Hoffmann. Ce soir en tout cas car pour Sokolov un programme est comme une symphonie de Mahler, tout un monde en soi, travaillé, choisi, sans cesse renouvelé. La musique comme expression de la nature, de la volonté et de l’imagination.
3 avril 2011