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Suivant la coutume, je veux retracer brièvement les principaux événements survenus dans l'Université durant ces deux dernières années. Ensuite, j'aurai le plaisir de vous présenter mon successeur.
Un rectorat de guerre n'est pas un rectorat brillant. Vous avez entendu des recteurs sortant de charge vous parler de jubilés, de solennités universitaires, de congrès auxquels ils avaient assistés comme représentants de l'Université. Notre tâche a été plus modeste. Les circonstances nous ont imposé d'autres devoirs. Si nous avons pu les remplir dans une certaine mesure, c'est grâce à l'appui que nous avons trouvé auprès des autorités, auprès de M. le chef du Département de l'Instruction publique et des Cultes, auprès de la Commission universitaire et du Comité de patronage des étudiants, auprès des professeurs auxquels nous nous sommes adressés; c'est .grâce aussi aux initiatives, prises par quelques-uns d'entre eux.
Quand la guerre éclata au début des vacances de 1914, que nos étudiants mobilisés partirent pour la frontière, que beaucoup d'étrangers quittèrent le pays, nous nous sommes souvent demandé avec angoisse si l'Université rouvrirait ses portes. Aurions-nous des étudiants? L'enseignement pourrait-il être assuré? Notre pays continuerait-il à
jouir de sa liberté et de son indépendance? Telles étaient les questions que nous nous posions.
En fait, malgré la guerre, nous avons vécu deux années relativement tranquilles. Sans doute, le nombre de nos élèves a diminué. Les études ont été difficiles pour les mobilisés. De nombreux étudiants sont partis. D'autres, restés ici, se sont trouvés, parfois, dans des situations vraiment tragiques. L'enseignement a un peu souffert de l'absence de quelques professeurs. Pour tous, enfin, la joie que le travail procure a été assombrie par la douleur morale que nous causent les souffrances des nations en guerre.
Depuis le début de la mobilisation, les étudiants suisses, astreints au service militaire, ont perdu un semestre ou une année d'études, quelques-uns davantage. On a pourtant apporté quelque tempérament aux rigueurs des ordres militaires. Des congés ont été accordés à des étudiants préparant des examens ou à ceux dont les études étaient le plus compromises. De son côté, l'Université a pris quelques mesures en leur faveur. Des sessions extraordinaires d'examens ont été accordées. Les délais d'immatriculation et d'inscription pour les cours ont été prolongés. Des semestres faits à moitié, puis interrompus par le service militaire, ont été reconnus valables. En allant plus loin dans les concessions, comme le désiraient quelques personnes, en réduisant le temps de scolarité et les exigences des programmes d'examen, l'Université aurait commis une erreur dont nos étudiants eussent été, ensuite, les premières victimes. D'ailleurs, l'obligation de servir, pendant un temps même prolongé, ne causera en définitive aucun préjudice notable aux études. De retour du service, l'étudiant a quelque peine à se remettre au travail. Cette première difficulté vaincue, il paraît reprendre ses études avec plus de vigueur. J'ai constaté avec plaisir — et d'autres
professeurs ont fait la même constatation, — que les étudiants mobilisés pendant huit ou dix mois ont accompli ensuite un travail supérieur à la moyenne.
Je ne veux pas examiner en détail tous les changements survenus dans la clientèle étrangère de l'Université. Quelques renseignements méritent cependant d'être donnés.
En été 1914, on comptait 814 étrangers immatriculés. Plus de 500 d'entre eux quittèrent l'Université dès le début de la guerre. Au fur et à mesure que le conflit européen s'étendit, les départs se succédèrent rapidement. Sur le catalogue du semestre d'été 1916, de ces 814 étudiants mentionnés ci-dessus, nous n'en retrouvons que 82 et sur ce nombre 35 jeunes hommes seulement appartenant à des nations belligérantes. Encore, plusieurs d'entre eux sont-ils partis, cet été, après avoir terminé leurs études. La proportion de ceux qui restent ne me paraît guère supérieure à la proportion des jeunes gens qui, dans chaque pays, pour une cause ou pour une autre, ne sont pas astreints au service militaire. Ces chiffres montrent que la grande majorité des étudiants étrangers qui étaient chez nous avant la guerre ne sont pas restés ici pour se soustraire à leurs devoirs.
Les vides créés par ces départs ont été comblés à moitié par l'arrivée de nouveaux étrangers. Beaucoup de ces nouveaux venus ont déjà été rappelés dans leur patrie au bout d'un semestre ou deux. Que quelques-uns soient restés sourds à cet appel, c'est possible; c'est même certain.
Si jamais notre pairie était envahie, j'aime à croire que tous les étudiants suisses à l'étranger rentreraient au pays. Ce serait leur devoir le plus élémentaire, car nous aurions à défendre notre liberté, notre indépendance. Nous jugerions criminel celui qui chercherait à se soustraire à cette obligation. Sur ce point, aucune discussion n'est possible. Je m'abstiendrai pourtant de porter un jugement sur les cas auxquels j'ai fait intentionnellement allusion. Ce qui est un devoir pour nous, Suisses, ne l'est peut-être pas de la même façon pour des hommes
appartenant à des nationalités ne jouissant pas de la liberté. N'oublions pas que, parmi nos hôtes, II y a des Arméniens ou des Grecs sujets ottomans; il y a des Polonais qui ont connu l'oppression exercée sur leur pays par tel gouvernement ou par tel autre. -
Parmi les étrangers restés à Lausanne durant la guerre, quelques-uns se sont trouvés dans une situation très grave. Au début, l'interruption des relations postales les sépara de leurs familles. Ensuite, quand les nouvelles arrivèrent, ce furent trop souvent de mauvaises nouvelles: patrie envahie, ville détruite, père ou frère tué sur le front, parents morts ou massacrés, isolement complet. Pour d'autres, sans être aussi cruelle, la situation a été rendue difficile par la diminution des ressources déjà modestes auparavant. Le Comité de patronage des étudiants n'a pas abandonné ces isolés. Avec un dévouement inlassable auquel je tiens à rendre hommage ici, il s'est occupé de ces jeunes gens, ce qui a permis à nombre d'entre eux de continuer et de terminer leurs études.
Pour l'Université, c'était un devoir de soutenir ses étudiants pendant la guerre. Elle a cherché à remplir ce devoir, mais M. le Doyen de la Faculté des sciences a estimé que ce n'était pas suffisant; et il n eu raison. II a pensé à d'autres étudiants, plus malheureux et à bien des égards plus méritants aussi, qui, prisonniers en pays ennemi, privés de toute ressource intellectuelle, souffraient de cette longue inactivité de l'esprit. Il a estimé que nous devions leur venir en aide, leur procurer dans la mesure du possible les moyens de travailler. Son appel a été entendu. L'Oeuvre universitaire suisse en faveur des étudiants prisonniers a été constituée avec le concours des sept Universités suisses et de l'Ecole polytechnique fédérale.
Un comité central, présidé par le promoteur de l'oeuvre, M. le professeur Maillard, fait les démarches nécessaires auprès des gouvernements étrangers, auprès des commandants des camps de prisonniers. Il transmet aux
comités universitaires les listes sur lesquelles les étudiants ont inscrit les livres d'études qu'ils désirent obtenir. Jusqu'à présent, il a confié au Comité universitaire de Lausanne plus de 600 étudiants répartis dans une quarantaine de camps de prisonniers en Allemagne et en Autriche et dans quelques camps d'internés en Suisse. Notre comité a pu envoyer à ces étudiants presque tous les ouvrages demandés et, sauf quelques exceptions, ces ouvrages sont parvenus à destination. Notre oeuvre ne tend pas à créer une catégorie de privilégiés, car à côté du Comité universitaire proprement dit qui s'occupe plus spécialement des étudiants, un comité composé de maîtres de l'enseignement secondaire et un comité composé de maîtres de l'enseignement primaire ont collaboré à notre oeuvre et ont envoyé dans les mêmes camps de prisonniers de nombreux livres pour former des bibliothèques servant à tous. Ils ont envoyé aussi un matériel scolaire important dans les camps où un enseignement a pu être créé.
Un travail analogue a été accompli, avec le même succès, par les autres comités universitaires de la Suisse auxquels ont été confiés des camps de l'un ou de l'autre groupe de belligérants.
Je tiens à rappeler encore que l'Oeuvre universitaire suisse, après de longues démarches, a obtenu que les étudiants internés fussent autorisés à suivre les cours des Universités. La présence d'uniformes étrangers mettra une note pittoresque dans nos auditoires. Malgré le plaisir que nous avons à recevoir ces étudiants, j'espère pour eux que leur séjour forcé dans notre Université sera de courte durée, et que bientôt ils pourront rentrer chez eux; j'espère surtout qu'en nous quittant, ils emporteront un souvenir agréable de notre pays.
En songeant au travail accompli par le Comité de patronage des étudiants et par l'Oeuvre universitaire, je n'oublie pas que les efforts de ces comités ont été constamment soutenus par nos autorités, par les professeurs,
par les étudiants, par le publie lausannois tout entier qui, l'an dernier, à pareille époque, répondait avec empressement et avec générosité à notre appel et se pressait en foule dans le Palais de Rumine à la vente organisée par l'Université avec le bienveillant concours de l'Union des femmes.
J'ai dit que l'enseignement a un peu souffert de la mobilisation et de la guerre. Nous ne devons pas nous plaindre; le dommage a été relativement minime.
En août 1914, plusieurs professeurs sont partis pour la frontière. Tel de nos collègues a creusé des tranchées, tel autre a vaillamment porté le fusil pendant plusieurs mois; d'autres encore, suivant leur grade, ont commandé des unités d'infanterie, des groupes d'artillerie ou des ambulances. Pendant les semestres; la plupart des professeurs furent rendus à l'Université, et ce fut seulement pendant des périodes assez courtes que quelques-uns d'entre eux durent suspendre leur enseignement. Une des Facultés, la plus pacifique peut-être, â été plus gravement atteinte. C'est la Faculté de théologie. Pendant quelques mois; la moitié de son corps enseignant, un professeur et deux chargés de cours, ont rempli les fonctions d'aumôniers militaires, laissant à leurs collègues le soin de les remplacer en partie. Enfin, deux professeurs étrangers, M. Beitzke et M. Hausknecht et un privat-docent, M. Volait, ont été rappelés dans leurs pays pour la durée de la guerre. Ils sont actuellement en congé.
Si les événements actuels n'ont produit que des perturbations minimes dans l'enseignement, la mort, par contre, plus que jamais pendant ces deux années, nous a causé des pertes irréparables. II faut me borner aujourd'hui à rappeler simplement les noms de nos collègues disparus : le Dr A. Mermod, l'éminent praticien, le spécialiste des maladies du - larynx et des oreilles, une des
gloires de notre Faculté de médecine; le professeur Ch. Delhorbe, esprit fin et lettré, qui a donné pendant une quinzaine d'années des cours de littérature latine à la Faculté des lettres; le Dr E. de Cérenville, professeur honoraire depuis 1898, ancien professeur de clinique médicale, le premier qui a donné cet enseignement à Lausanne; A. Bonard, professeur de minéralogie, enlevé bien jeune à l'Université; J. Bonnard, le distingué professeur de langue et de littérature romane, ancien recteur; ancien président du Comité de patronage des étudiants; enfin notre regretté collègue de la Commission universitaire, le doyen de la Faculté de théologie, Louis Emery, qui pendant vingt-cinq ans a enseigné la théologie systématique.
Trois professeurs nous ont quittés, M. H. Lewald, professeur de droit romain et de droit civil allemand, a été appelé à l'Université de Francfort. M. A. Palaz, ancien directeur de l'Ecole d'ingénieurs, en congé depuis quelques années, a donné sa démission. M. Ed. Bugnion s'est retiré après avoir enseigné l'anatomie de 1881 à 1902; il avait conservé depuis cette époque l'enseignement de l'embryologie.
L'Université compte cinq nouveaux professeurs. M. Colombi enseigne la mécanique industrielle; M. Naef l'archéologie. L'oto-rhino-laryngologie est enseignée par le Dr A. Barraud; la minéralogie par M. H. Sigg. M. A. Taverney est chargé à partir de ce semestre de l'enseignement de l'ancien français.
Le cours et le laboratoire d'embryologie ont été confiés à M. Popoff, chef des travaux d'anatomie. M. B. Huguenin, professeur à l'Université de Berne, a été chargé de l'enseignement de l'anatomie pathologique pendant l'absence du professeur Beitzke.
M. A. Fornerod, qui appartient depuis une vingtaine d'années à la Faculté de théologie, occupe depuis deux semestres la chaire de théologie systématique.
Quelques nouveaux lecteurs et privat-docents ont commencé leur enseignement: M. Frampton et M. Bonnard
à la Faculté des lettres; M. Bornand et le Dr Delay à la Faculté de médecine; M. Piccard et M. Wild à la Faculté des sciences; M. Rewsin à l'Ecole des hautes études commerciales.
De nouveaux cours libres ont été donnés par MM. Panza et Barblan et par quelques étrangers en séjour à Lausanne: le Dr Semeria, M. Dejongh, avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, M. Munier-Jolain, avocat à la Cour d'appel de Paris.
Sur la proposition du Sénat universitaire, le Conseil d'Etat a nommé professeurs honoraires nos deux collègues démissionnaires, MM. Palaz et Bugnion, ainsi que M. C. Dapples, ancien professeur et directeur de l'Ecole d'ingénieurs et M. L. Buttin, ancien professeur de l'Ecole de pharmacie. -
Sans sortir de Suisse, notre Université a pris part à quelques cérémonies. Elle a été représentée au printemps 1915 par M. le secrétaire de la Faculté des lettres au jubilé de Carl Spitteler, le grand poète de la Suisse allemande, que nous avons été heureux de nommer Docteur ès lettres honoris causa.
Le 10 mai 1915, j'ai été chargé de me rendre à Berne, avec M. le doyen de la Faculté de droit, auprès de M. Eugène Ruffy, ancien chef du Département de l'instruction publique et des Cultes du canton de Vaud, pour lui remettre un diplôme de Docteur honoris causa et une adresse de l'Université, comme témoignage d'une reconnaissance, non point tardive car elle a toujours existé, mais que nous tenions tout spécialement à lui témoigner à l'occasion du XXVe anniversaire de la date de promulgation de la loi qui fut son oeuvre, loi qui a transformé notre ancienne Académie en Université.
L'automne dernier, M. le doyen de la Faculté de droit nous a représentés à l'ouverture des cours de la nouvelle Faculté des sciences sociales de l'Université de Genève.
Cette année, sur la proposition de la Faculté des lettres, l'Université a décerné le grade de Docteur ès lettres
honoris causa à M. Edouard Secretan, et ce fut pour moi, à cette occasion, un, honneur et un très vif plaisir de pouvoir dire à M. le rédacteur de la Gazette de Lausanne mon admiration pour son oeuvre et pour ses talents.
Le Sénat universitaire a désigné comme recteur à partir du 15 octobre 1916 M Chavan, professeur à la Faculté de théologie.
Monsieur le recteur! Vous êtes trop connu dans notre monde universitaire pour qu'il soit nécessaire que je vous présente. J'aime mieux vous souhaiter simplement la bienvenue dans ce poste que vous occuperez pendant deux ans. Votre carrière universitaire a été rapide et heureuse. Après quelques années d'enseignement en qualité de chargé de cours, vous avez eu l'honneur de succéder au professeur Dandiran, lourde tâche, capable d'effrayer plus d'un théologien. Dans la dernière séance universitaire de 1914, vous avez été installé comme professeur ordinaire. Un an plus tard, vous avez été nommé doyen de la Faculté de théologie. Vous voilà maintenant chargé de représenter l'Université. Je connais votre attachement à l'Université; je sais que vous consacrerez aux devoirs du rectorat votre temps, vos talents et vos peines.
Vous avez sans doute remarqué que tous les recteurs entrant en charge ont exprimé les craintes que leur inspirait la lourde tâche qui leur était confiée. Eh bien! croyez-moi, mon cher successeur, ce petit couplet sur les craintes inspirées par le rectorat n'est plus de saison aujourd'hui. Vous pouvez le supprimer de votre discours d'installation, puisque la nouvelle loi place à vos côtés un chancelier. Ce sera pour vous et pour vos successeurs un grand avantage. J'en parle par expérience; car, à défaut d'un chancelier prévu par la loi, pour la première fois pendant mon rectorat, sur la demande de la Commission
universitaire, le Conseil d'Etat a nommé un Secrétaire général. J'ai déjà eu l'occasion de vous dire quel sentiment de sécurité complète, absolue, j'ai éprouvé en sentant que je pouvais avoir constamment recours à l'expérience de M. le Secrétaire général, celui de nos collègues qui connaît de beaucoup le mieux toutes les questions universitaires. Je suis convaincu que l'Université pourra tirer un très grand profit de cette collaboration entre celui qui passe, le recteur, et celui qui reste et maintient la tradition, le chancelier.