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En 1641, le Massachusetts fut la première colonie nord-américaine à légaliser l'esclavage. L'esclavage allait persister dans les colonies et les territoires, puis aux États-Unis, pendant encore deux siècles, jusqu'à son abolition officielle par le treizième amendement en 1865. De nombreuses théories ont été avancées sur les raisons pour lesquelles une nation comme les États-Unis, qui accorde autant d'importance à la liberté individuelle, a introduit et institutionnalisé la pratique de l'esclavage. Et sur les raisons pour lesquelles l'asservissement des esclaves africains dans les États du Sud, en particulier, est devenu la forme d'esclavage la plus répandue. Elena Esposito publie à présent de nouvelles recherches qui montrent comment la propagation de la malaria en Amérique du Nord pourrait expliquer le modèle de croissance de l'esclavage aux États-Unis.
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L’instauration, la propagation et la perpétuation de l’esclavage aux États-Unis constituent une période de l’histoire américaine qui a fait l’objet de nombreux débats et controverses. L’esclavage est un sujet tellement sensible qu’il est difficile d’avoir un débat impartial sur la traite des esclaves aux États-Unis. Pourtant, on ne peut et ne doit pas ignorer des épisodes aussi importants de l’histoire mondiale. Il incombe aux universitaires la tâche ardue d’analyser ces époques, d’examiner les enjeux dans l’optique de leur expertise particulière et d’utiliser des preuves solides pour appuyer leurs arguments.
C’est dans cette tradition académique empirique qu’Elena Esposito, professeure assistante à la Faculté des HEC de l’UNIL, après avoir constaté les conséquences désastreuses de l’esclavage – telles que les profondes inégalités politiques et économiques, la fragmentation et la méfiance – s’est penchée sur un facteur relativement négligé dans l’implantation, la situation géographique et la nature de l’esclavage aux États-Unis, à savoir le rôle du paludisme (ou malaria).
Elena Esposito examine les raisons de trois aspects clés de l’esclavage aux États-Unis: pourquoi l’esclavage s’est développé et a persisté principalement dans le Sud; pourquoi sa codification et son institutionnalisation se sont considérablement développées vers la fin du XVIIe siècle; et, surtout, pourquoi il a impliqué davantage les Africains, et certaines populations africaines en particulier, plutôt que des individus venant d’autres régions.
Les causes de l’esclavage font depuis longtemps l’objet d’un débat. Les colons d’Amérique du Nord ont-ils apporté avec eux l’institution de l’esclavage, par le biais d’attitudes persistantes et profondément ancrées, par exemple? Ou encore, la propagation de l’esclavage dans les colonies et ensuite aux États-Unis a-t-elle pu être le produit de facteurs géographiques auxquels les colons se sont adaptés, comme le climat et l’adéquation des types de sol aux cultures exigeant une importante main d’œuvre? Toutefois, sans ignorer l’influence de ces facteurs, Elena Esposito affirme qu’un seul facteur géographique de maladie – la malaria – fournit une explication plus plausible aux trois aspects de l’esclavage.
«Elena Esposito affirme qu’un seul facteur géographique de maladie – la malaria – fournit une explication plus plausible aux trois aspects de l’esclavage.»
Elena Esposito soutient que dans les régions où les conditions étaient les plus favorables à la progression du paludisme, cela a entraîné une pénurie de main-d’œuvre et, par conséquent, une augmentation des coûts de la main-d’œuvre, créant ainsi un ensemble de conditions économiques qui ont encouragé l’esclavage. En même temps, cette situation a engendré une forte demande de main-d’œuvre résistante à la malaria. Les populations exposées au paludisme dans la durée peuvent développer une résistance innée aux effets de la maladie. Ces personnes, bien que toujours affectées par la malaria, peuvent être épargnées par les aspects les plus handicapants et les plus mortels de la maladie. Par rapport aux Amérindiens et aux Européens, les Africains présentaient une résistance au paludisme nettement plus élevée, et cela était particulièrement vrai pour les Africains des régions d’Afrique subsaharienne infestées par le paludisme.
La Prof. Esposito montre qu’à une époque où l’esclavage était considéré comme politiquement acceptable et logique d’un point de vue économique, l’incidence du paludisme dans les États du Sud a entraîné une augmentation de la demande d’esclaves africains résistant à la maladie. En quelques décennies seulement, la main-d’œuvre africaine est passée dans ces régions d’une petite minorité à un tiers de la population, et l’esclavage s’est institutionnalisé socialement.
D’autres commentateurs ont spéculé sur le rôle du paludisme et d’autres maladies dans l’instauration de l’esclavage dans les États du Sud. Cependant, la Prof. Esposito va encore plus loin en fournissant des preuves substantielles et convaincantes d’un lien de cause à effet. En utilisant les données des recensements de 1790 et 1860, et en ne considérant que les États esclavagistes, elle montre une forte corrélation positive entre l’incidence du paludisme et la proportion d’esclaves africains dans les comtés américains au sein des États. Bien qu’il n’existe pas de données précises et complètes sur l’incidence du paludisme, Elena Esposito utilise des indices de transmission prévue de la maladie, construits sur la base de la biologie des moustiques et du climat à long terme, pour prévoir de manière fiable le risque d’être infecté par le paludisme dans un comté particulier.
De plus, Elena Esposito se penche plus particulièrement sur la différence dans l’intensification de l’esclavage avant et après l’introduction des formes de paludisme les plus mortelles et virulentes – le paludisme à falciparum (en l’absence de traitement, les taux de mortalité varient entre 20% et 40%). Les données montrent qu’après l’arrivée du paludisme à falciparum dans les années 1680, les colonies où les conditions étaient plus favorables au paludisme endémique ont également connu la plus forte augmentation de l’esclavage – quels que soient les types de cultures pratiquées. Au total, l’introduction du paludisme à falciparum explique environ 75% de l’augmentation dramatique de la proportion d’esclaves africains dans le sud des États-Unis après 1690.
«Les registres montrent que les prix payés étaient plus élevés pour les Africains des régions les plus touchées par le paludisme, où la résistance au paludisme était la plus forte…»
La Prof. Esposito démontre également le rapport existant entre le paludisme et l’esclavage en s’appuyant sur des données historiques provenant des documents d’archive officiels sur l’esclavage en Louisiane de 1719 à 1820. Ces registres contiennent des détails sur plus de 3’000 esclaves, y compris les prix payés et leur lieu de naissance. Les registres montrent que les prix payés étaient plus élevés pour les Africains des régions les plus touchées par le paludisme, où la résistance au paludisme était la plus forte; des résultats qui restent inchangés, même si l’on tient compte de divers autres facteurs, tels que la taille de l’esclave ou ses compétences agricoles.
Il y a eu d’autres preuves solides d’une relation de cause à effet entre l’introduction du paludisme et l’institutionnalisation de l’esclavage. Dans la phase postérieure à 1690, après l’introduction du paludisme à falciparum, par exemple, Elena Esposito utilise les registres de 12 colonies de 1640 à 1780 pour démontrer que les régions les plus propices au paludisme étaient plus susceptibles de codifier la pratique de l’esclavage. De même, l’intensité plus élevée de transmission de la malaria dans les comtés américains est liée à une recrudescence des attitudes et de l’idéologie en faveur de l’esclavage, comme en témoigne le soutien au parti démocrate lors des élections présidentielles de 1860 et 1864 (à l’époque, les démocrates étaient le parti à tendance pro-esclavagiste).
Il y a eu un long débat sur les facteurs impliqués dans l’instauration, la propagation et la nature de l’esclavage aux États-Unis. Bien évidemment, c’est une question qui enflamme beaucoup les esprits. La Prof. Esposito apporte une contribution importante à notre compréhension de l’évolution de l’esclavage aux États-Unis. Ce faisant, elle présente des arguments solides, étayés par des données probantes, en faveur d’un raisonnement économique lié à l’introduction d’une maladie transmise par les moustiques qui est responsable de siècles de misère et de souffrance à travers le monde.
Papier de recherche: Side Effects of Immunity: The Rise of African Slavery in the US South, Elena Esposito, Department of Economics Working Papers Series, HEC Lausanne, University of Lausanne