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Quelques semaines plus tôt, nous l’aurions rencontré dans son mythique Kandersteg. Mais avec les beaux jours revenus, Adolf Ogi a rejoint sa résidence de Fraubrunnen, dans le Mittelland bernois, où il passe la moitié de l’année. C’est donc au restaurant Löwen appartenant à la famille de sa femme que «Dölf», le plus populaire des politiciens suisses, nous a donné rendez-vous pour évoquer la sortie ces jours-ci de «C’est formidable!», la version française de sa biographie autorisée.
«Il n’ignore personne et salue tout le monde sur son passage», écrivent vos biographes. Vous êtes donc resté le même malgré les honneurs et les hautes fonctions?
Clairement oui. Je n’ai pas changé. C’est ce que me dit mon entourage, ma famille comme mes amis.
C’est cela la clé du succès en politique?
Certainement. Dans une démocratie directe, il faut tenir compte du peuple et je l’ai toujours considéré comme mon chef. Dans ce pays, vous ne pouvez pas être un bon politicien si vous ne l’avez pas compris.
Une fois que votre opinion est faite, vous devez aller à sa rencontre pour expliquer et convaincre, et ne surtout pas le craindre. Je n’ai jamais eu peur du peuple et le peuple n’a jamais eu peur de moi.
Votre mythique «discours du sapin» le jour de l’an 2000 devant le tunnel du Lötschberg tout comme votre «C’est formidable!» ont marqué les esprits. Comment faites-vous pour trouver la phrase qui restera?
C’est difficile de répondre. L’idée du sapin, c’est-à-dire de faire un discours à l’extérieur, vient de ma femme. Je suis le premier conseiller fédéral à être sorti du palais, non seulement pour le discours du Nouvel-An, mais aussi pour faire campagne lors des votations fédérales. Pour celui du Nouvel-An de l’an 2000, je voulais quelque chose qui marque les esprits. Mes proches collaborateurs ont planché durant un mois et m’ont présenté trois idées: un discours à un endroit du röstigraben, l’autre depuis le musée Tinguely à Bâle, le dernier à un endroit du canton de Bâle où les frontières de la Suisse, de la France et de l’Allemagne se rejoignent. Je leur ai dit: «Merci! Mais ces propositions sont inutilisables.» Et un jour j’ai eu l’idée de cet arbre et du tunnel.
On a dû penser que vous étiez fou, non?
On ne me l’a pas dit en ces termes, mais on m’a fait comprendre que ça n’allait pas. J’en ai parlé à Kurt Felix, (ndlr. star de la télévision alémanique aujourd’hui disparue) qui a trouvé tout de suite l’idée excellente. J’ai donc dit à mes collaborateurs, comme on dit à l’armée: «Je veux!» faire ce discours à Kandersteg. Le jour de l’enregistrement, il neigeait, alors le chef de gare m’a prêté son chapeau. Le prompteur était loin, et j’ai dû crier, ce qui a fait dire à Kurt Felix que c’était le premier discours de Nouvel-An «hurlé» de Suisse. Mais le contenu était bon, et même excellent. Le soir de sa diffusion, j’ai reçu un coup de fil du directeur de la télévision suisse alémanique, l’actuel conseiller national PLR Filippo Leutenegger, qui m’a dit: «Je crois que je n’ai pas la bonne cassette.» J’étais furieux. Je lui ai répondu: «Passez-la!» et j’ai raccroché. Le succès a été incroyable et j’ai reçu des centaines de lettres de remerciement.
Depuis votre discours, on ne peut pas dire que ceux de vos successeurs ont marqué les esprits. Que pensez-vous de leurs prestations?
J’ai le droit de penser, mais pas de donner mon avis… A leur décharge, ces pauvres présidents sont toujours comparés à ce fameux discours.
On dit souvent qu’en politique il faut être sérieux. C’est vrai, mais il ne faut pas avoir peur de sortir de l’ordinaire.
On a l’impression que rien ne peut vous déstabiliser. D’où vous vient cette bonhomie légendaire?
Bonhomie? Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai un caractère bien trempé et il m’est arrivé d’être dur, parfois même trop, avec certains collaborateurs. Mais je me suis toujours excusé et je ne reste jamais fâché longtemps. Pour le reste, je suis un sportif: j’ai appris à digérer les défaites mais aussi à gérer les victoires.
C’est ça le style Ogi, savoir rebondir quoi qu’il arrive?
Oui, enfin quoi qu’il arrive… J’ai été très touché par le fait que mon fils Mathias s’en est allé avant nous (ndlr. Il est décédé d’un cancer en 2009). Sur ce point, j’ai des questions, mais pas de réponses. C’est quelque chose de très, très dur. Je le dis pour la dernière fois, car je ne veux pas donner l’impression de m’apitoyer, et parce que je sais que d’autres familles vivent une situation identique, voire plus difficile. Alors oui, quand vous êtes directeur d’une fédération de ski ou conseiller fédéral, vous devez savoir digérer des défaites et rebondir pour vous dépasser, mais lorsque vous perdez un jeune homme de 36 ans qui n’a jamais fumé ou bu trop de verres, vous ne pouvez que trouver cela incompréhensible.
Le sport occupe une place essentielle dans votre vie. Il aide à tenir dans les moments difficiles?
C’est en tout cas la meilleure école de vie. Chaque enfant de 5 à 15 ans devrait avoir la possibilité d’y passer, car elle apprend non seulement à digérer une défaite, mais aussi à gérer une victoire.
A ne pas penser que l’on est le meilleur tout seul, à gagner et à perdre avec son équipe. Tout cela est essentiel dans la vie. C’est la raison pour laquelle le sport aide à créer un monde meilleur!
Vous êtes entré en politique assez tard, à 36 ans, et avez fait une carrière fulgurante en étant élu neuf ans plus tard au Conseil fédéral. Vous avez eu de la chance?
Oui, j’ai eu beaucoup de chance. Lorsque je me suis présenté sur la liste UDC de mon canton pour le Conseil national, je n’étais que 21e sur 27 candidats. Je ne pensais pas être élu et pourtant, j’ai passé à la surprise générale. Il faut dire que j’étais connu et que les sportifs et les journalistes m’ont soutenu. Mais ensuite vous êtes observé et vous devez confirmer.
L’image du type sympa, tout sauf intello, a accompagné votre carrière. Peu avant votre élection au Conseil fédéral, la «NZZ» doutait d’ailleurs de vos capacités intellectuelles pour un tel poste. Cela vous a blessé?
Cela m’a touché, c’est vrai. Mais je remercie celui qui a écrit cet article. Je vais vous dire pourquoi. Nous étions quelques semaines avant les élections et quelqu’un l’a envoyé à mon père. Après l’avoir lu, il m’a appelé. Il a mis son bras sur mon épaule et m’a dit: «Döfi (tout le monde m’appelle comme ça à la maison), ce que dit cet article est vrai: pour devenir conseiller fédéral, il faut être intelligent. Mais si tu deviens conseiller fédéral, je te souhaite d’être sage.» Et ce bonhomme de Kandersteg, guide de montagne et forestier, m’a expliqué la différence entre l’intelligence et la sagesse. Cela, je ne l’ai jamais oublié. Cet article m’a aussi été utile pour la suite, car si lors de votre entrée en fonction on s’attend à ce que vous résolviez tous les problèmes, vous ne pouvez pas surprendre. Moi, je ne pouvais que surprendre.
Vous avez aussi beaucoup joué de cette image.
C’est sûr que j’aime jouer avec ça! Regardez, je n’ai fait que l’école primaire de Kandersteg (ndlr. Il a aussi obtenu le diplôme de l’Ecole supérieure de commerce de La Neuveville) et je reçois prochainement mon cinquième doctorat honoris causa!
Votre amitié avec François Mitterrand en a surpris plus d’un. Comment expliquez-vous cette facilité de contact avec les grands de ce monde?
J’aime les gens, parler et dialoguer avec eux. Il est vrai que Mitterrand, pourtant très réservé, m’embrassait quand il me voyait. Il était d’une gentillesse incroyable avec moi. Lors de l’enterrement du roi Baudoin où je m’étais rendu en Belgique – c’était une première pour un président suisse – il m’a présenté à tous les grands de ce monde en leur disant: «Voici Adolf Ogi, le président de la Suisse. Pour une fois, ils l’ont laissé sortir!» J’ai eu des contacts privilégiés avec d’autres: Jan Zeming, le président chinois, m’embrassait lui aussi quand on se voyait à Pékin. Et j’ai passé une soirée mémorable à la Maison Blanche avec les Clinton qui m’ont demandé de rester avec les époux Blair après une rencontre officielle de chefs d’Etat.
Et puis il y a votre fameux cristal porte-bonheur que vous offrez à vos proches. L’avez-vous sur vous?
Bien sûr, je l’ai toujours dans ma poche. Je l’offre en signe d’amitié. Mitterrand l’a reçu, Jan Zeming aussi ainsi que Kofi Annan, Schröder et Clinton. Mais je ne l’ai pas offert à George Bush, car il a déclenché la guerre.
Revenons à votre parti, l’UDC. Vous vous êtes récemment montré très critique envers l’UDC, en dénonçant son agressivité. Vous ne vous reconnaissez plus dans ses idées?
Disons que je constate que mon parti a fait un virage… Mais je ne suis pas seul à le penser. Beaucoup de gens de la base partagent mon avis. J’ai d’ailleurs reçu de nombreuses lettres de soutien suite à mes déclarations. Mon but est de faire réfléchir, pas de critiquer.
Vous avez fêté vos 70 ans l’année dernière. De quoi rêvez-vous encore?
Je ne rêve plus. Je suis réaliste. J’accepte mon âge, comme j’accepte de ne plus être conseiller fédéral ou directeur de la Fédération suisse de ski ou secrétaire général adjoint des Nations Unies. Je suis un homme qui a encore du plaisir à faire du ski, à aller chez sa fille et son beau-fils à Zermatt, au Walliserhof, leur hôtel. Je suis un homme libre!
Auteur: Viviane Menétrey
Photographe: Raffael Waldner