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On appelle pyromanie l’action de provoquer des feux et incendies de façon répétitive, sans motif criminel ou recherche de gain ou de récompense.1,2 Elle est à distinguer de l’incendiaire criminel dont les actions sont dirigées vers un profit personnel ou idéologique (sabotage, profit, revanche ou idéologie sociopolitique comme le terrorisme). Le terme «pyromanie» est introduit pour la première fois en 1833 par le psychiatre français Henri Marc, décrivant ce mal comme une forme de monomanie instinctive et impulsive, dont l’origine serait développementale et cérébrale. Jusqu’au vingtième siècle, les études de cas décrivent l’individu pyromane comme étant simple d’esprit, empreint de nostalgie, dont les origines sociales et héréditaires seraient défavorisées et empreintes d’alcoolisme (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76306r).3 Dès 1951, Lewis et Yarnell4 décryptent et collectent les informations de 1626 pyromanes de façon systématique et formulent la conception actuelle de la pyromanie : un agissement sous impulsion irrationnelle, avec tension interne et agitation, motivé d’aucune raison objective. Aujourd’hui encore, on peut noter le peu de recherches s’intéressant à ce domaine, en comparaison aux autres types d’agressions contre autrui ou la propriété. Cependant, devant l’urgence de la situation et la multiplication des cas, des revues récentes ainsi qu’un numéro spécial de Psychiatry, Psychology and Law ont été édités en 2011 (www.tandfonline.com/toc/tppl20/18/3#.VapaCPnoTWk). De nouvelles perspectives théoriques y sont proposées, source de développements actuellement en progression.5,6
Il est préconisé d’utiliser le terme «incendiaire» dans la description du comportement, mais celui de «pyromane» en tant que diagnostic psychiatrique lorsque le patient répond à la description du DSM-IV2 (tableau 1). Relevons que ce portrait-type est rarement retrouvé (par exemple 3 sur 90 récidivistes, soit 3,3% de l’échantillon de Lindberg en 2005).7 Au vu du manque d’évidences de la particularité psychiatrique de l’affection, la décision fut prise récemment de retirer la pyromanie, au même titre que la cleptomanie, de la version 5 du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux édité en 2013 (www.dsm5.org/Pages/RecentUpdates.aspx). Les enjeux sur la considération ou non de ce mal en tant que maladie mentale engagent le manque de discernement et la responsabilité diminuée des prévenus pour actes incendiaires, toujours source de débats.8 Autrefois condamné à périr par le feu vêtu d’une robe rouge, l’instauration d’un Code pénal sanctionna ensuite par des peines sévères et capitales la destruction par le feu de lieux habités ou servant d’habitation. Avec les nouvelles lois de justice, la nature des biens détruits s’efface derrière la notion de handicap et de dommages causés aux victimes. En Suisse, celui qui cause intentionnellement un incendie et ainsi porte préjudice à autrui ou fait naître un danger collectif est passible d’au moins un an de peine privative, et trois ans minimum s’il y a mise en danger de la vie ou l’intégrité corporelle des personnes (Art. 221 CPS).
Les incendies volontaires, à distinguer de ceux accidentels, sont considérés comme étant à l’origine des trois causes les plus importantes des dégâts de feu dans les pays occidentaux9 avec pour conséquence près de 500 morts et 1500 blessés par année aux Etats-Unis (source The World Fire Statistics Centre, WFSC, Geneva Association). Les incendies volontaires aux Etats-Unis s’élèvent de 250 000 à 500 000 par année, et en Suisse au nombre de 965 pour l’année 2013 (taux d’élucidation 30,5%) et de 1081 pour 2014 (élucidation 28,3% ; source Office fédéral de la statistique suisse). Selon des données britanniques,10,11 10 à 25% des incendies volontaires seraient à attribuer à des récidivistes pyromanes. Parmi la population générale, on estime à 1% la prévalence de pyromanes chez l’adulte, 1,7% chez l’homme et 0,4% chez la femme,12–14 avec une prévalence plus importante chez les patients psychiatriques (3,4%). Chez l’adolescent, la prévalence est de 2 à 4%. La fascination du feu est un fait commun chez le jeune enfant et l’adolescent, elle n’est pas connue comme favorisant ce type de conduites déviantes à l’âge adulte.
Socialement bien intégré et souvent marié, âgé de 18 à 35 ans, le pyromane est principalement autochtone et régional des faits.15 Les actes criminels sont répétés avec une fréquence de six semaines en moyenne (w 4), et majoritairement l’objet de préméditation et de planification (67%, repérage des lieux, achats de matériel, essais). Contrairement à la conviction populaire concernant la fascination exercée par le feu sur les pyromanes, seuls 57% d’entre eux restent sur les lieux de l’incendie afin d’en apprécier les conséquences. L’intensité entre le premier et le dernier incendie augmente habituellement dans le temps, ne manquant pas de rappeler les caractéristiques de la tolérance physiologique observées pour les mécanismes de la dépendance. Les déclencheurs psychologiques évoqués par les auteurs sont principalement l’ennui et le stress, et tous parlent de soulagement juste après le passage à l’acte, suivi d’une importante détresse vécue après coup (90,5%). Le recensement de la mortalité des incendiaires est plus important que chez la population saine, particulièrement pour les morts non naturelles comme celles liées au suicide, à un abus d’alcool, une overdose ou un accident, généralement de 4% mais atteignant 21% chez les pyromanes.16 Sur la base d’un suivi de dix ans, le pourcentage de récidives s’élève à environ 6%,17 bien en deçà des autres types d’agresseurs. Le profil du récidiviste après condamnation est d’être âgé de moins de 18 ans et d’avoir plusieurs actes de vandalisme et de pyromanie à son actif. La comorbidité psychiatrique associée à la pyromanie est notable, avec par ordre d’importance : l’abus d’alcool (72%), la personnalité antisociale (51%), la consommation de marijuana (43%), et la dépendance à la nicotine (43%). Trois-quarts d’entre eux sont alcoolisés au moment des faits et la moitié diagnostiqués alcoolo-dépendants.18 Dans environ 60% des cas, des conduites antisociales sont relevées également dans la famille de l’auteur des faits. Selon les études et l’échantillon considéré, on estime de 1 à 15% la proportion de pyromanes dont le quotient intellectuel est mesuré en dessous de la norme.19,20 Les quatre typologies observées sur 243 pyromanes sont :6 1) traits psychotiques (79/243), avec présence d’hallucinations dont l’acte est réalisé sans accélérateur de feu ; 2) personnalité peu affirmée (67/243), comprenant une histoire de vie positive mais un manque d’assertion ; 3) multifacette (57/243), sujet vivant généralement en institution et de développement mental limite et 4) criminels (40/243), avec un haut niveau d’affirmation de soi. Les risques de récidive les plus élevés sont mesurés pour les typologies 3) et 4). Afin de permettre un dépistage précoce des comportements incendiaires et ainsi pouvoir intervenir et les prévenir,21,22 deux échelles, le Fire Setting et le Fire Proclivity Scales sont développées et validées.23
Les théories implicites offensives guidant la mise en place, la procédure et l’identification de cibles potentielles par les pyromanes sont décrites dans la littérature récente.24 Elles diffèrent selon les populations et doivent être mises au centre de la pratique thérapeutique.
Elle a pour devise «battre ou être battu», retrouvée fréquemment chez les pyromanes fuyant la confrontation, manquant d’altruisme et d’empathie pour leurs pairs, et montrant des difficultés dans la prise de perspective à la troisième personne. L’agression violente est utilisée afin de maintenir son statut et sa préservation, les agissements des autres individus étant considérés comme néfastes. Elle est retrouvée chez la plupart de la population délinquante, principalement chez les sujets ayant subi des violences infantiles.
La violence est considérée comme acceptable dans certaines situations, comme par exemple dans la résolution de certains conflits. Les conséquences des actes sont minimisées. L’incendiaire porte atteinte à des personnes ou des groupes choisis. L’auteur montre souvent des difficultés à exprimer des affects négatifs, particulièrement en situations de face à face. La normalisation de la violence est souvent le fruit d’un apprentissage social (enfant témoin de violence domestique ou ayant expérimenté la violence physique ou sexuelle).
Elle est utilisée pour les actes favorisant la reconnaissance sociale, être admiré, craint ou aidé. Ces sujets sont émotionnellement très expressifs.
Elle met en avant le côté dangereux du feu, associé à un renforcement positif dans l’expérimentation du contrôle et la manipulation de celui-ci durant l’enfance ou l’adolescence.
En sous-estimant l’imprédictibilité et la dangerosité du feu, cette pensée est souvent associée à d’autres troubles mentaux et anime des sujets naïfs ou attardés (retard mental, manque d’éducation, dysfonctionnements cognitifs), surestimant le degré de leurs compétences, provoquant des dégâts plus importants que ce qu’ils prédisaient.
Les propositions actuelles concernant la pyromanie sont multifactorielles et dynamiques. Elles associent des facteurs historiques comme le désœuvrement social, à un renforcement environnemental (père pompier, expériences positives dans l’enfance), à certaines vulnérabilités psychologiques (difficulté à communiquer, régulation des émotions, réactivité au stress) et biologiques (cérébral par exemple), auxquelles un renforcement environnemental instantané s’associe (sensoriel, émotionnel, impulsivité, satisfaction immédiate, etc.).6,25,26 Récemment, la notion d’expertise a été proposée comme centrale dans la criminalité de tous types, sexuelle, violente, brigandage, incendiaire, etc. et indissociable de l’acte criminel qui atteint son but. Cette notion explique l’importance du nombre de pompiers incendiaires observés.5
Cette idée n’est pas nouvelle mais fut écartée par les différents courants de la psychiatrie du XIX au XXe siècle. En effet, dès 1835, Franz Joseph Gall, neuroanatomiste allemand, déclare concernant les incendiaires : «it is probable that the pleasure experienced by certain people in firing buildings is but a simple modification of the disposition to murder» (p. 103-4, On the functions of the brain and each of its parts, 2nd Edition, Lyon). De nos jours, en comparant les caractéristiques psychologiques cliniques de pyromanes «purs», avec celles de criminels incendiaires et de criminels non incendiaires, aucune particularité spécifique au pyromane n’est relevée :27 problèmes de violence et passé criminel juvénile, sexualité insatisfaisante, abus de substances, conduites antisociales, et peu d’investissements social et familial sont récurrents. Les auteurs en concluent que les pyromanes sont des agresseurs versatiles, et que ce profil est associé à des besoins criminogènes importants. Concernant les évidences neurobiologiques, elles tendent aux mêmes constatations, avec une description de fonctions sérotoninergiques affaiblies (la sérotonine est impliquée dans plusieurs fonctions physiologiques comme le sommeil, l’agressivité, les comportements alimentaires et sexuels, ainsi que dans la dépression),28,29 un dysfonctionnement des régions relatives à la cognition sociale (théorie de l’esprit, comme pour les troubles de spectre autistique par exemple), ainsi qu’une hypoglycémie due à un type d’alcoolisme de type 2, le plus souvent associé à des traits de personnalité antisociale.28
> Le terme «incendiaire» est préconisé dans la description du comportement, et celui de «pyromane» dans le diagnostic psychiatrique du patient répondant au code 312.33 du DSM-IV-TR. La pyromanie a été retirée du DSM-V (2013) en tant que diagnostic psychiatrique
> Les caractéristiques psychologiques du pyromane ne le distinguent pas des autres populations criminelles (alcoolo-dépendance, tabagisme, mortalité, personnalité antisociale, etc.),28 cependant le risque de récidive est estimé à 6%, bien en deçà de celui mesuré pour d’autres délits violents
> Une intervention thérapeutique adaptée doit tenir compte des théories implicites offensives utilisées par l’auteur d’actes incendiaires ainsi que de ses particularités neurophysiologiques comme celles relatives à un alcoolisme de type 2 (hypoglycémie) ou à des fonctions sérotoninergiques affaiblies28,29