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C’est lors de la réalisation de l’exposition FIGURES DE L’OMBRE, histoires genevoises que nous découvrons le dossier de Madame F., en dépouillant des fonds conservés aux Archives d’État de Genève*.
L’histoire commence en juin 1884 par une lettre adressée au Directeur de la police centrale. Madame F. y évoque un problème qui date d’il y a quinze ans déjà. D’après elle, le Conseiller d’État en charge du Département de Justice et Police est bien au courant de la situation. La réponse institutionnelle ne se fait pas attendre et l’on découvre que ce courrier n’est pas le premier que Madame F. adresse aux autorités. Ses lettres enclenchent un long processus de demandes de renseignements, d’enquêtes et d’expertises médicales, qui visent à établir si elle est aliénée et quelles mesures il faudrait prendre à son égard. Le diagnostic est sans appel. Au cours des années, plusieurs rapports médicaux concluent à une forme d’aliénation mentale caractérisée par des hallucinations auditives et une manie, ou délire de persécution. Toutefois, bénéficiant d’une forme de protection de la part de son entourage et n’étant pas considérée comme dangereuse, elle ne peut pas être internée d’office.
Madame F. écrit tantôt au Directeur de la police centrale, tantôt au Conseiller d’État en charge du Département de Justice et Police, se plaignant d’un certain nombre de personnes qui lui causent des ennuis au moyen de la magie. Pour y échapper, elle demande même à s’expatrier et à rejoindre son fils en Amérique. Son épistolarité prolifique, qualifiée à un certain moment de monomanie de l’écriture, pèse, elle aussi, sur son sort. Ainsi, peut-on lire dans un rapport de 1887 :
La malade étant inoffensive, peut être pour le moment laissée en liberté, sous condition qu’elle ne continue pas à écrire aux personnes auxquelles elle a écrit jusqu’ici, et sous la menace d’être placée dans une maison de santé ; si elle ne remplit pas la dite condition.
Elle ne cessera pas d’écrire jusqu’à ce qu’elle soit placée à l’Asile des aliénés des Vernets en 1889 où elle décèdera deux ans plus tard.
La narration historique passe par des choix et des éclairages au cours d’un travail d’écriture qui produit en même temps des zones d’ombre. Dans ce récit, les oublié⋅es de l’histoire, objets de parole mais sujets muets, demeurent des figures sans visage suspendues dans l’imaginaire social. L’interaction dialectique entre visible et invisible induit ainsi, en quelque sorte, une forme de présence par l’absence. Dans un renversement de focale, la lueur évanescente de ces empreintes est transposée. Des voix ensevelies surgissent des archives et résonnent dans le présent, faisant vibrer les cordes de l’actualité. La quête de traces en vue de leur transmission réinvestit les sources pour forger d’autres clés de lecture de la réalité. Les documents sont polysémiques. En tant que témoignages, les lettres changent de statut et deviennent objets de médiation, prétexte à réflexion et au questionnement, espaces de parole et de discussion. Dépaysante, l’excursion dans le passé éclaire la profondeur des mutations sociales et favorise la compréhension des mécanismes enfouis qui sont à l’œuvre dans le refoulement de l’altérité. Distance et étrangeté orientent et acheminent l’exploration de cette mise en perspective temporelle, une réflexion au croisement des démarches de recherche et de transmission d’archives, pour tracer des chemins permettant de raconter l’invisible.
Ce dossier, dont nous publions la reproduction de l’ensemble des documents, prend la forme d’un livre documentaire, un échange épistolaire dans lequel les traces composent le tissu de l’ouvrage. Les bornes temporelles de l’évènement – ou des évènements – sont dictées par le dossier lui-même, par son contenu et son contenant. La chronologie des documents établit à elle seule les tensions et les principes de causalité régissant la trame narrative. Les mots des acteurs et actrices y occupent une place centrale.
Afin de faciliter l’accès au contenu des documents et à la narration du récit, des extraits du texte sont retranscrits sans faire cependant l’objet d’un travail de réécriture, ceci dans le but de se rapprocher le plus possible de l’authenticité de la source manuscrite. Tout comme l’introduction qui accompagne et contextualise le dossier, les extraits des textes sont traduits en italien, en allemand et en anglais.
*Aliénés et indigents – Autorisation du Conseil d’État pour le placement d’aliénés (1889 – 1894). Archives d’État de Genève, Justice et Police Gb 11.1.1.
Ce projet a été réalisé en collaboration avec la maison d’édition RORHOF.
Traductions par Pascal Mülchi (DE), Levon Pedrazzini (EN) et Rachele Piffaretti (IT).
Photographies Alexandre Bourquin
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