Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06991.jsonl.gz/1260

-
J’ai évoqué récemment le principe des évêques savoyards du dix-neuvième siècle, credo ergo sum, qu’ils opposaient à la formule célèbre de Descartes, lequel établissait le primat de la pensée fondée sur l’évidence; mais en ce monde y a-t-il rien qui soit évident? Ce qu’on pense évident est ce qu’on croit tel, voire ce qu’on a envie qui soit tel: le sentiment intime du vrai, dont parlait saint Augustin, se mêle à l’illusion personnelle - à ce qu’on voudrait qui soit, disait Platon. L’inexistence de Dieu elle-même participe d’une volupté masochiste héritée du cilice: cela existe - notamment dans la sorte de postcatholicisme dont Baudelaire fournit le premier grand exemple.La croyance la plus dogmatique n’est-elle pas celle qui se pose comme évidence, au lieu de s’admettre comme croyance?Rien ne semble devoir s’imposer davantage à l’esprit que les discours qui se posent comme fondés sur une méthode scientifique infaillible. Mais n’est-ce pas une ruse de l’agnosticisme moderne pour mieux concurrencer le catholicisme? En quoi cette rhétorique s’appuie-t-elle sur une expérience humaine?Une évidence est en réalité une idée si profondément enracinée qu’elle apparaît comme fait. Or, paradoxalement, le réflexe en existe surtout dans les pays catholiques, au sein desquels il s’agissait d’assimiler la croyance au monde sensible, de lui donner le même poids. Le relativisme culturel des pays protestants, plus libres, plus apaisés dès qu’il s’agit de philosophie ou de théologie, le dévoile.L’impression de l’inexistence de Dieu vient aussi de la ville; l’organisation humaine de la cité donne le sentiment que Dieu est inutile. Loin de Paris, dans les contrées plus proches de la nature, le cycle des saisons donne l’image d’un ordre cosmique. Les prétendues évidences émanent d’abord des âmes et de leurs tendances spontanées.C’est pourquoi il est si important de laisser l'humanité culturellement libre: quand on essaie d’imposer ce qui apparaît ici comme une évidence, là elle se révolte, et la paix est rompue, l'unité même menacée. Denis de Rougemont disait que l’amour devait régner, et qu’il était le vrai pivot de la vie politique; il en tirait la nécessité du fédéralisme. Car il n’est pas vrai que l’unité se tire de la communion autour de prétendues évidences, autour de préjugés nationaux que les individus et que les régions excentrées peuvent à tout moment rejeter et remettre en cause au nom de leurs idées ou préjugés propres; elle se tire de la communion autour de l’humanité même, je dirais d’une forme d’humanisme européen qui ne manque pour motiver les gens que d’un imaginaire attrayant, coloré, une poésie, celle par exemple de Schiller - pour qui évidemment l’inexistence de Dieu n’avait rien d’une évidence, puisque la lumière électrique des cités ne l’empêchait pas de regarder les étoiles, derrière lesquelles il croyait déceler la présence du Père éternel.
-
Victor Hugo aimait beaucoup les Alpes, la montagne, la Savoie, la Suisse; il a repris, dans Les Travailleurs de la mer, le mot de Germaine de Staël sur Chateaubriand qui avait critiqué ces mêmes Alpes: jalousie de bossu.Pour lui, leur élévation et leur lumière faisaient naître l’idée de liberté dans le cœur de l’homme, et la Suisse en était l’exemple vivant.Or, on se souvient peut-être que l’hymne savoisien, dit des Allobroges, rédigé par Joseph Dessaix, poète romantique local, fut en réalité voué à la Liberté. Il y est dit que celle-ci a dû fuir la France, après le coup d’État de 1851, et qu’elle s’est réfugiée parmi les Allobroges, sur leurs sommets; son refrain commence par une adresse à ces Allobroges, qu’elle proclame vaillants.Le rapprochement entre Dessaix et Hugo ne s’arrête pas là: le premier était un représentant de la gauche libérale, minoritaire en Savoie mais agissante, et il regrettait la figure de Napoléon, qu’avait servie son oncle, le général Dessaix, dès 1791 converti à la Révolution, et ayant alors fui le Chablais - qui ne devait devenir français avec le reste de la Savoie qu’un an plus tard - pour rejoindre Paris. A Chambéry, l’antenne locale du club des Jacobins, dirigée par François-Amédée Doppet, se nommait justement le club des Allobroges.Or, Hugo, on le sait, a fini républicain, a glorifié la Révolution et Napoléon; il était donc en communion involontaire avec Joseph Dessaix.D’ailleurs le chant savoyard, on le méconnaît, ne se contente pas de faire de la Savoie un havre de vaillance et de liberté - particulièrement depuis que, en 1848, le roi Charles-Albert avait accordé un statut constitutionnel d’inspiration libérale et édité un Code albertin imité du Code Napoléon. Non: Dessaix chantait également l’effacement des frontières, l’établissement d’une Europe libre et unie, et défendait la Pologne héroïque, la Hongrie, la belle Italie, les Alsaciens, et ainsi de suite. C’était un romantisme tourné vers l’avenir, plein d’espoir pour un monde plus beau, dans la lignée de l’Ode à la Joie de Schiller, qui prophétisait que les hommes seraient tous habités un jour par l’esprit de fraternité qui venait du Père céleste. Car la Liberté chez Dessaix est une divinité vivante, une allégorie fraîche, ceinte, dit-il, d'un arc-en-ciel: elle a repris un corps d’éther en venant dans les Alpes; et c’est ce que son chant a de plaisant.
-
J’ai vu Interstellar, le film de science-fiction de Christopher Nolan, et l’histoire en est apparemment mue par le désir de l’humanité de coloniser d’autres planètes parce que la Terre se meurt, mais le fil le plus intéressant est de savoir qui sont les êtres mystérieux secondant les hommes dans ce projet, qui placent un trou noir près de Saturne et leur envoient divers signes. Ceux qui n’ont pas vu le film et voudraient conserver le mystère doivent s’arrêter de lire ce billet, car je vais révéler ce qu’il en est: il s’agit d’hommes du futur qui ont acquis le moyen de revenir dans le passé.
Lorsqu’on suit le cheminement du héros qui y parvient, la musique est intense, et tous les mystères antérieurs trouvent leur solution; comme c’est redoublé par une émotion personnelle, le souvenir d’une fille qu’on a abandonnée, c’est poignant. Le personnage principal se voit tel qu’il était dans le passé, et devient le fantôme qu’il percevait alors confusément, ou que ses proches du moins percevaient autour d’eux. Figure qui saisit étrangement, comme parlant à l’inconscient le plus profond, et qu’on a vue dans des films de David Lynch, en particulier l’éblouissant Inland Empire, et qu’on a lue dans Voyage to Arcturus, de David Lindsay, paru il y a bientôt un siècle. Cependant, Lynch et Lindsay sont ésotériques, et font voyager les âmes à travers le temps sans rien expliquer; Nolan a choisi de justifier de tels miracles par une théorie sur les trous noirs disant qu’en y pénétrant on pourrait remonter le temps - ce qu’on a lu dans Une Brève Histoire du temps de Stephen Hawking, paru en 1988. À l’époque de cette lecture, il y a vingt ans, je me suis dit que cela ne tenait pas debout, parce que le corps humain étant lui-même soumis à l’espace et au temps, il faudrait d’abord le quitter; d’ailleurs comment peut-il résister à ce traitement? Hawking reconnaissait que la difficulté était grande.
On peut concevoir des défunts qui remontent le temps et parlent dans les rêves; ou des anges, de purs esprits; mais des hommes de chair et de sang, je crois que cela relève de la faribole. En repensant à Lynch et à Lindsay, je me dis qu’ils sont d’accord avec moi, qu’en réalité c’était spirituellement que leurs personnages voyageaient dans le temps: si les films de Lynch sont difficiles à saisir, c’est parce que la frontière entre le physique et le psychique n’y est pas clairement donnée. Il en va de même chez Lindsay.
Alors on comprend ce que la situation garde de si troublant: cela dépasse les limites de l’espace, du temps, mais aussi du sensible, de ce que le corps perçoit; cela entre dans le royaume de la mort. Les explications semblent n’être données que pour en atténuer la portée angoissante, terrifiante, pour le faire passer auprès d’un large public. Comme à travers un filtre, un mystère moral est développé; on suit avec passion - même si, après-coup, on se dit que c’est un peu absurde.
-
La Savoie du dix-neuvième siècle était dominée par ses évêques. Il exista une génération de prélats ayant grandi sous la Révolution et qui, peu après la Restauration, a pris les postes qui importaient et est demeurée jusqu’à la fin du siècle. Le plus éminent d’entre eux fut Alexis Billiet (1783-1873), une figure à mi-chemin entre le romantisme et le néoclassicisme - qui comme Victor Hugo militait pour répandre l’éducation parmi le peuple dans l’idée que par elle seule il pouvait s’élever moralement, qui pensait que toute science menait à Dieu, qui ne s’opposait pas à l’émancipation des juifs et des protestants, qui ne voulait pas que l’Immaculée Conception devînt un dogme, mais qui veillait à empêcher que les idées subversives ne pénètrent la Savoie et à ce que l’Église continue à y diriger la vie culturelle.Cette génération était fidèle à François de Sales dans son opposition à Descartes: car si la raison était admise par elle comme étant bonne en soi, elle devait rester au service de la foi. On se souvient que le philosophe français avait établi une méthode partant d’une évidence sur laquelle devait s’élaborer tout raisonnement; or, la seule évidence pour les prélats savoyards était ce en quoi on croyait. Ce qu’on croit évident du reste est-il autre chose que ce qu’on croit tel? Même l’existence de la pensée peut être niée, disaient André Charvaz (1793-1870) et Antoine Martinet (1802-1871), des proches de Billiet; je peux ne faire que croire que je pense. J’existe avant tout parce que je crois qu’il en est ainsi, ou même qu’il n’en est pas ainsi: croire est ma première action volontaire: credo ergo sum.L’évidence cartésienne avait aussi posé des problèmes à Lamennais: il la ramenait à ce que l’humanité croyait de façon globale; le professeur Raymond (1769-1839), proche aussi de Billiet, disait qu’il fallait d’abord que la pensée individuelle reconnût la validité de la croyance collective! Mais sur quelle base? Tout partait du sentiment intime du vrai tel que Rousseau l’avait défini dans La Profession de foi du vicaire savoyard - dont l’origine savoisienne semble être ici encore démontrée: car les prélats du dix-neuvième siècle étaient les dignes héritiers de ceux du dix-huitième...Naturellement, les prêtres devaient faire du dogme une base pour la pensée. Cela limitait celle-ci à la théologie; la philosophie même devait s’occuper de vérifier que la morale universelle s’accordait avec la doctrine catholique fondamentale. Mais que Billiet ait pensé mauvais d’ériger l’Immaculée Conception en dogme montre sa conscience qu’il ne fallait pas trop imposer de croyances toutes faites de l’extérieur.Il n’a pas néanmoins protesté une fois qu’il en a été décidé autrement: il s’est contenté d’organiser les fêtes en l’honneur de Marie! En Savoie, la théologie devait s’en tenir à saint Thomas d’Aquin et ne pas entrer dans des questions ambiguës, notamment l’infaillibilité papale…Un tel catholicisme, plus médiéval que de son temps, manquait somme toute d’appui à Rome, et devait logiquement s’effacer. Descartes est devenu la référence aussi en Savoie, un siècle plus tard. Quand à Paris tel philosophe dit que l’inexistence de Dieu relève de l’évidence, reprenant à son compte la méthode cartésienne, il semble conjurer néanmoins l’idée d’André Charvaz: à cette évidence, je ne crois pas, puisque cette évidence conteste le credo! Pourtant, de l’extérieur, et indépendamment du contenu, cette évidence semble aussi être ce que ce philosophe croit.
-
Dans le dernier épisode de cette émouvante série, nous avons pu entendre le chant du Génie d’or, adressé à la dame qu’il aime et qui lui a confié la mission de protéger Paris et ses alliés, le monde, d’y promouvoir la justice, la liberté, l’amour. Ce fut pour nous un privilège.
Lorsque la voix du génie se fut tue, Captain Corsica resta silencieux. Aucun des deux ne brisa le silence: ils gardaient les yeux baissés, songeant à leur destin. Cela dura-t-il une minute, un jour, un an? Le temps cessa de passer. Soudain, un homme entra, messager du vieux Cyrnos: Captain Corsica le connaissait bien. Il annonça que le mortel que les deux héros avaient amené dans ce royaume pour y être soigné était guéri, et que l’heure était venue de venir le visiter et d’échanger avec lui des paroles.
Ils se levèrent de la place où ils s’étaient tenus assis durant leur conversation, et suivirent le messager jusqu’à la salle du trône. Là, les attendant, était assis Cyrnos; et cette fois le Génie d’or eut tout le loisir de le scruter: car auparavant, il avait été pressé par ce qu’il avait eu à faire, et ne lui avait jeté qu’un bref coup d’œil. Il put voir qu’il était semblable à un géant: plus grand qu’aucun mortel, il était, sur son trône de jaspe, davantage semblable à une statue qu’à un homme vivant. Il tenait, dans sa paume ouverte, devant lui, une pierre jaune, sorte de topaze dont rayonnait une clarté qui était la vivante image d’une femme - mais à la taille réduite. Elle était belle, gracieuse, et appartenait assurément à la race des fées.
Quand cependant il s’aperçut de la présence des deux héros, il ferma le poing, et l’image disparut. Il les regarda, et le Génie d’or vit que son visage lisse ne marquait aucune émotion, comme si on l’eût gravé dans l’airain; seuls ses yeux brillaient, éclatants, et de ses cheveux, longs et bouclés, une lueur aussi s’exhalait, et une améthyste taillée était à son front, qui jetait des feux.
Le Génie d’or le regarda dans les yeux, et, au-delà de leur éclat, il crut voir des lointains fabuleux, des terres grandioses parmi des nébuleuses: il reconnut celles qu’il avait traversées pour descendre sur Terre. Des épis d’étoiles et d’aurores y oscillaient sous des brises cosmiques; on n’eût su dire autrement ce qui se miroitait dans leur profondeur!
Face à une telle puissance, le Génie d’or baissa le regard: elle lui rappelait celle de son vieux roi, le père de sa Dame, jadis parti au fond de l’abîme universel, à l’époque où il pensa accueillir le roi Saint Louis pour lutter contre Onicalc; mais c’est une autre histoire. Elle ne fit pas revenir en lui seulement de bons souvenirs, hélas!
Toutefois la nature de Cyrnos était-elle bien comparable à celle du vieil Ethön: ils appartenaient au même rang. Peut-être s’étaient-ils connus, au Palais de la Lune! Le Génie n’osa le demander. Il se mit à regarder la salle, qu’il n’avait pas scrutée dans le détail, la première fois qu’il était venu.
Mais la suite de cette description ne pourra être donnée qu’une fois prochaine.
-
Dans Yvain le chevalier au lion, poème narratif de Chrétien de Troyes, qui vivait au douzième siècle, le héros entre à un certain moment dans un château enchanté, tenu par une dame magicienne, et une cloison de fer tombe sur lui au moment où il passe la porte: elle coupe son cheval en deux après lui avoir rasé le dos. Cela fait penser aux récits de science-fiction dans lesquels des panneaux d’acier se ferment et s’ouvrent d’un claquement de doigt, notamment dans les vaisseaux spatiaux.Mais une traduction destinée aux collégiens a réduit cette cloison à une herse, selon le mode archéologique bien connu des philologues, notamment ceux qui se souviennent de Victor Bérard, à qui j’ai consacré un petit livre: car il s’appuyait sur ses voyages en Grèce pour corriger Homère selon les données de la science positive, trouvant par exemple le palais du roi des Phéaciens trop grand, parce qu’aucune des ruines qu’il avait vues ne possédait ses dimensions; le poète avait pourtant dit que ce roi descendait des Géants…Bérard interprétait, ainsi, les mythes selon des données géographiques, faisant de Polyphème un volcan, de Charybde un récif, et ainsi de suite. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il était un pur produit de la Troisième République. Or cette tradition n’est pas terminée, même si elle tend à s’estomper et si beaucoup ont critiqué et même rejeté Bérard et ses fantasmes rationalistes.Les vieux mythes celtes sont pleins de ces merveilles qui donnent aux palais enchantés l’aspect de forteresses futuristes, et on ne s’étonne pas trop que ce soit dans l’Occident qui dans l’antiquité était de langue celte qu’on ait vu se développer la science-fiction, qui adore évoquer les extraterrestres fils des fées anciennes et les robots descendants des automates armés qu’on trouve dans les récits médiévaux du roi Arthur et de ses chevaliers. Un enchantement permettait, apparemment, de fermer des portes coulissantes en fer, dans le château de la dame d’Yvain, et qu’on pense qu’il s’agit d’une science rationnelle ou de magie n’y change rien, puisque le fait est le même, et que dans un récit c’est le fait qui compte, l’explication donnée n’étant présente que pour lui créer de la consistance, une solidité: selon les époques, donc, elle change!Au reste, dans le récit de Chrétien de Troyes, nulle explication n’est donnée: les anciens Celtes enchaînaient volontiers les images fabuleuses sans les commenter, comme pour faire vivre de l’intérieur le mystère; cela créait une forme de surréalisme que peut-être imitait André Breton, vannetais par sa mère. Parler d’une herse gâche. Le cycle arthurien est plus mythologique qu’inséré dans la société féodale, au fond.
-
Le pédagogue Philippe Meirieu s’est souvent voulu pragmatique: sur son blog, il reprochait à Pestalozzi son goût pour les images mythiques – son spiritualisme. Dans son action politique, il a d’abord chanté les vertus du fédéralisme différencié, affichant l’idéalisme qui semblait être le sien à l’époque où, attaché à Jospin et au ministère de l’Éducation, il pensait faire une révolution pédagogique dans les collèges par l’intermédiaire des Instituts de Formation des Maîtres; mais cela a été un tel échec que, pour se venger, Sarkozy a fustigé avec les siens ce qu’il a appelé le pédagogisme, et a fermé ces Instituts. Quant à Philippe Meirieu, il a affirmé que si ses idées n’avaient pas marché, c’est parce que les enseignants ne les avaient pas assez appliquées! Une fois élu président du groupe écologiste à la Région Rhône-Alpes, il a pris ses distances vis-à-vis des régionalistes - notamment de Noël Communod, qu’il avait abrité dans sa liste...
Étudiant à l’Institut de Formation des Maîtres de Créteil, j’avais vécu de l’intérieur l’époque où on faisait de Meirieu une sorte de prophète, le dernier peut-être auquel la République ait cru…
Mais qu’il ait rejeté Pestalozzi et ait prétendu qu’il manquait de sens pratique m’a toujours laissé sceptique; car ce qu’on appelle pragmatisme revient souvent à se soumettre au dogme habituel, aux idées communément admises. Mais le réel ne leur correspond pas forcément. Philippe Meirieu proposait des idées nouvelles qui ne remettaient pas en cause les vieux présupposés. Cela a du sens pratique, du point de vue rhétorique: car lorsqu’on remet en cause les idées si anciennes qu’elles sont assimilées à des évidences, on n’est pas écouté. Mais il faut voir si, dans la sphère de la pédagogie, ce n’est justement pas ce qu’il faudrait faire - et ce qu’on ferait, si on avait du sens pratique. Et mon avis est que, en la matière, Pestalozzi en avait plus que Philippe Meirieu.
Comment d’ailleurs croire que ce dernier accepterait le régionalisme, alors que quand, à Lyon, un lycée privée musulman s’était ouvert, il s’est inquiété de la conformité de l’enseignement qui y serait livré avec les programmes nationaux? Car pour moi, il a toujours été évident qu’il fallait enseigner à l’école primaire non l’histoire des rois de France du Moyen Âge, comme les programmes le précisent, mais celle des princes qui ont concrètement gouverné le territoire où chaque école se trouve; or cela revenait, en Savoie, à étudier celle des comtes de Savoie, ou même, en Haute-Savoie, des comtes de Genevois et des sires de Faucigny.
Plus tard, les événements m’ont donné raison. Or, il faut le savoir, Pestalozzi partait du principe qu’il fallait s’appuyer sur l’environnement de l’élève, dans l’apprentissage; cela signifie bien qu’il faut, dans l’histoire, s’appuyer sur le territoire qu’il connaît, dont il a une perception immédiate. Pour moi, cela tombe sous le sens!
Mais l'idéologie abstraite, qu'en France on trouve si volontiers pragmatique parce que républicaine, l'empêche.
-
Dans le dernier épisode de cette grandiose série, nous avons laissé le Génie d’or et Captain Corsica, nos deux héros, alors que le premier s’apprêtait à livrer un chant évoquant sa peine et son chagrin - sa langueur.Or il fit entendre, dans une mélodie mêlée au doux vent, et s’accordant au son lointain de la rivière coulant sous les murs de Cyrnos - paraissant, aussi, remplir de lumière les salles ornées, et charmant jusqu’aux immortels qui l’entendirent -, ces mots:Toujours marchant sur les chemins obscurs du mondeOù souffrent les mortels sous le lourd joug du Temps,Ne pourrai-je jamais, ô ciel, voguer sur l’ondeQui se jette aux divins étangs?Hélas! la piste au loin se remplit des étoilesQui baignent dans le lait de la dame au sein d’or;Et si je vois mille héros hisser leurs voiles,Je reste au pays de la mort.Quand reverrai-je enfin l’immortelle princesseQui m’envoya dans cet abîme où je me perds,Afin que j’accomplisse un destin qui sans cesseMe laisse nu face aux enfers?Pour réparer dit-elle une faute commiseÀ l’endroit des mortels par les anges pécheurs,Je dois errer sur terre où gémit une bisePleine d’esprits pleins de fureurs!Il me faut dans ce siècle affronter sans relâcheLes monstres que jadis un dieu précipita,Et qui dans les vapeurs s’efforcent à la tâcheOù le destin les confina.Loin de ma terre auguste et de celle que j’aime,Loin de mon peuple d’or et des jardins si pursOù vivent les lignées dont on dit l’œil de gemme,Je suis comme entouré de murs.Les douleurs des mortels me font couler des larmes;Leur sort me donne envie tous les jours de pleurer;Ils n’ont jamais connu le royaume aux cent charmesOù seul un heureux peut errer!Jamais ils n’ont pu voir la dame aux mille étoilesParsemant ses cheveux - ni non plus entenduSa voix pure et céleste imprimant à ses voilesL’éclat de l’ancien feu perdu!Le jour viendra pourtant où cette nef d’opaleQui s’en va vers le monde où jadis je naquisM’emmènera aussi vers la divine salleOù dans l’or trône l’être exquis.Sur les ailes du cygne enchanté mon voyageRamènera mon cœur et mon corps fait d’étherAux pieds de la beauté qui dans un corps sans âgeS’incarna pareille à l’éclair!Le bonheur m’étreindra; je montrerai la voieDès ce moment à ceux qui vivent pour périrDans ce monde sans âme et je crois que la joieAlors viendra tous les nourrir.J’aurai rempli ma tâche, et serai face aux astresRédimé pour toujours, rendu digne immortelMéritant son séjour loin de tous les désastresQu’ici vit, hélas! tout mortel.Les anges des splendeurs de l’empyrée immenseMe béniront d’un geste et puis me permettrontD’épouser l’être aimé - et bientôt une danseNous portera d’un rythme promptVers la lumière où nous irons tous deux ensemble,- Vers la chambre céleste où nous demeurerons,- Vers la salle étoilée où tout feu déjà trembleFace à ce qu’alors nous serons!De notre amour naîtra quelque flamme nouvelleEt l’on dit qu’un soleil soudain verra le jour;Mais l’image à mes yeux à l’excès étincelle,Me repoussant de ce séjour.Mon regard obscurci se pose sur la terreEt contemple le mal qui se saisit des hommes;Il revient au devoir, il revient à la guerreFatale en ce monde où nous sommes!Voici quel fut le chant du Génie d’or; ce qu’il advint alors devra être dit une fois prochaine.
-
Amélie Gex fut sans doute le meilleur poète dialectal que la Savoie ait eu depuis que son dialecte s’écrit. Or, le patois lui permettait de se plonger avec ardeur dans l’état d’esprit foncièrement mythologique des paysans. Un poème censé restituer le chant d’une procession en donne un exemple clair: il dit celle-ci si belle que Dieu ne pourra pas ne pas remplir les celliers! Le rituel avait une valeur magique; le dieu impliqué aurait pu être Bacchus. En français, dans son recueil de souvenirs, Amélie Gex se contente, à propos des processions, d’exprimer sa nostalgie: elle mentionne que la foi y était vive - sans dire qu’elle la partageait.Philippe Terreaux, dans son ouvrage La Savoie jadis et naguère, consacré à Amélie Gex et Henry Bordeaux, a bien remarqué que le patois est utilisé dans les récits de la première pour mieux s’insérer dans la psychologie des Savoyards anciens, mieux partager leurs croyances: car elle a aussi rédigé, en français, un conte fondé sur la foi en les revenants, les âmes en peine.Toute son œuvre atteste qu’elle ressentait les choses de cette façon: le français servait aux souvenirs, aux idées abstraites (dont ses poèmes dans la langue de Paris, imités de Lamartine, sont effectivement remplis); mais le patois la plaçait dans une lignée plus médiévale - lui servant à évoquer une malédiction tombant sur un château dont le seigneur péchait et qui fut changé en rocher par un ange à l’épée de feu (à peu près comme la cité des Phéaciens, chez Homère, est changée en rocher par le dieu de la mer), ou bien à composer un conte en vers de huit syllabes ressuscitant le roi Salomon et le rendant amoureux d’une reine de Saba montée sur un serpent volant et surgissant du lointain Ouest. Car Gex a placé l’Ancien Testament dans la féerie comme seul osait le faire le Moyen Âge; en français, se le serait-elle permis?Henry Bordeaux était classicisant; cela a fait dire qu’il était surtout un Parisien d’origine savoyarde. Il évoquait les croyances des Savoyards avec une certaine tendresse, mais qui confinait à l’idéologie, puisqu’il louait leur amour de la terre à travers l’idée qu’ils avaient qu’elle avait une âme; d’ailleurs cette âme se confondait avec celle des ancêtres. Mais pour les montagnes que personne n’avait habitées, quel sens cela avait-il? Bordeaux faisait des sarvants de simples revenants, ou des sorciers, alors que Gex avait bien saisi qu’il s’agissait d’esprits de la nature: elle en a fait un poème fantastique, inquiétant et beau à la fois.On peut songer à Ramuz, qui admirait notre poétesse, et on peut se demander s’il était de son côté, ou de celui de Henry Bordeaux. Car sa démarche était bien la même. Sans doute était-il entre les deux: il essayait d’entrer plus profondément que Bordeaux dans l’âme des montagnards, mais la visée psychologique demeurait: il ne reprenait pas totalement à son compte leur mythologie. Toutefois son style apparemment inséré dans le milieu paysan était bien fait pour participer à celle-ci de façon approfondie.Le dialecte assurément est un moyen de pénétrer l’âme d’un lieu - et d’y déceler les êtres élémentaires, les bons et les mauvais génies. Que Genève ait conservé son hymne dialectal en est certainement la marque: il s’agit bien de s’attirer, en le chantant, les bonnes grâces de son bon ange!
-
Le texte du drame théâtral de mon ami Galliano Perut, L’Histoire de Job ou le refus du compromis, a été réédité récemment, aux éditions Gala, à Prégny-Chambésy, et cela m’a donné l’occasion de le lire. Il avait été représenté en 1986 à l’occasion du quatre cent cinquantième anniversaire de la Réforme à Genève.C’est un beau drame, qui s’efforce de redonner vie au texte biblique bien connu, et qui y parvient en allant dans trois directions à la fois: la première, la plus simple, insère le lecteur et le spectateur dans la vie de famille de Job, ses soucis professionnels, renouant avec l’image claire de sa vie privée; la deuxième, plus osée, consiste à relier Job à l’idylle antique et aux spectacles baroques, en plaçant des danses, de la musique, et même des animaux parlants sur scène, intégrant l’histoire de Job au merveilleux occidental, et lui faisant ainsi perdre son caractère abstrait; la troisième est de donner la possibilité à Dieu et à Lucifer d’intervenir dans l’action sans être réduits à des personnages humains: le drame se fait alors symboliste, Dieu et Lucifer étant représentés par deux toiles diversement éclairées, avec des jeux de lumière et de couleurs qui accompagnent leurs paroles solennelles et les rendent ainsi vivants. Le soleil est peint sur la toile de Dieu, et de cette sorte la nature est impliquée.Pour autant, Dieu ne perd rien de sa majesté. Lorsqu’il s’exprime, il impressionne, évoquant le Secret Ultime que Job connaîtra s’il le suit aux Sources de l’Univers: les mots parlent à l’homme contemporain, quoiqu’ils reprennent de vieux mystères.Le texte est en vers bien rythmés, qui parfois riment, et tendent à être libres, mais s’appuient sur des accents toniques, des cohérences de souffles. Et il raconte l’histoire bien connue de Job qui croit que tout va être facile pour lui, que ses enfants ne seront pas tués par les brigands parce que lui-même est un fidèle serviteur de Dieu: en cela il est trompé. Mais il parvient à distinguer la lumière suprême, dont il se sent soudain entouré, et à voir que l’amour de l’être suprême doit être illimité et ne doit rien attendre en retour. Cela choque les sages, qui l’abandonnent, mais Dieu lui apparaît et le comble d’honneurs.Pour terminer sur une note optimiste, Galliano Perut amène Job à user de clémence vis-à-vis des meurtriers de ses enfants qu’on a capturés: je ne sais si cela est dans le texte original, je n’en ai pas souvenir, et l’ai lu deux fois. Je ne vérifierai pas, mais je dois dire que cet excès de clémence m’a surpris.Ce qui est remarquable, c’est que pour un texte se réclamant de la Réforme, cette Histoire de Job est pleine d’effets lumineux, d’êtres divins descendant presque sur scène, de merveilleux, et les animaux parlants confinent à l’animisme, se voient en tout cas plus volontiers dans les contes et la littérature médiévale que dans la Bible. Il s’agit d’une religiosité riche, chaleureuse, pleine d’amour, que Galliano Perut a voulu placer sur scène, mais une religiosité cosmique, aussi, et ne perdant rien en noblesse, en dignité. Plus que Calvin, elle me rappelle Sébastien Castellion, qui avait, avec sa chaleur d’âme caractéristique - tirée, peut-être, de ses origines paysannes -, mêlé, dans une églogue en latin, la Nativité de Jésus avec les Bucoliques de Virgile, l’amour des bergers devenant celui de l’Enfant divin et des anges.