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T. Reese: Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux sorcières?
David Collins: «Je m'intéressais d'une manière plus générale à la magie. Les historiens étudient la magie au Moyen Âge car elle met en lumière la manière dont les gens à cette époque pensaient que le monde naturel fonctionnait et comment ils pouvaient utiliser, exploiter et tirer profit des forces naturelles dans le monde créé.
»J'ai rédigé un mémoire sur les saints. Une grande partie de leur histoire se rapporte aux miracles, et les théologiens du Moyen Âge ainsi que les hommes d'Église s'intéressaient beaucoup à la différence entre les miracles et la magie. Dans certains cas, il était même difficile de faire une distinction entre les personnes qui faisaient des miracles et celles qui pratiquaient la magie. Si les miracles sont une preuve de sainteté et la magie le résultat de sorcelleries, comment trouver une manière fiable de faire la distinction entre les saints et les sorciers?
»Après de nombreuses recherches sur les saints, j’ai eu envie de mélanger les choses et de me tourner vers les magiciens et les sorcières sur lesquels je travaille aujourd'hui.»
Alors, qu'est-ce qu'une sorcière?
«Il n'y a pas de définition précise. Cela dépend beaucoup de la culture et de la période historique que vous étudiez. Au Moyen Âge, on se définissait rarement soi-même comme une sorcière, c'était plutôt quelque chose qu'on vous accusait d'être.
»Aujourd'hui les gens imaginent plutôt une vieille femme qui ricane, qui se déplace sur un balai, qui porte un chapeau pointu et qui fait le mal. C'est aussi une personne qui, par le passé, fût chassée et persécutée avec une ferveur irrationnelle.
»L'historique chasse aux sorcières à laquelle les gens pensent en général ne vient pas du Moyen Âge; c'est un peu plus récent que ça. Lorsque l'on pense aux sorcières qui furent brûlées ou jugées, nous parlons de quelque chose qui émerge au 15e siècle et qui dure jusqu'à la fin du 18e siècle.
»À cette époque, une sorcière était une personne qui avait fait un pacte avec le Diable. Le pacte était en général scellé par une relation sexuelle avec le Diable, et les sorcières formaient une communauté de personnes faisant le mal, se rassemblant régulièrement lors de ce qu'on appelle les sabbats. Leurs actes malveillants ont une grande puissance grâce aux pactes.
»Il y a toujours eu cette idée de femmes faisant le mal ou de personnes utilisant la magie pour blesser d'autres personnes. L'idée d'un pacte avec le Diable est unique ou caractéristique de l'histoire occidentale par rapport au reste du monde. Et le pacte était au cœur des plus grandes préoccupations sociales qui ont engendré ces persécutions au début de l'époque moderne (1400-1800).
»C'est quelque chose qui émerge à la fin du Moyen Âge et qui se poursuit avec vigueur au milieu du 15e siècle. Les premiers grands procès se déroulent au début du 15e siècle et les derniers dans les années 1770.»
Voilà comment leurs détracteurs décrivaient les sorcières. Est-ce que les sorcières elles-mêmes pensaient qu'elles faisaient un pacte avec le diable?
«Il existe à ce sujet deux écoles de pensée. Certains estiment que cette croyance en la sorcellerie a été inventée par les forces qui portaient des accusations pour servir leurs fins personnelles. L'autre école de pensée estime que les accusés croyaient vraiment en leur sorcellerie.
»Les procès de sorcières sont clairement nés du pouvoir joué par les forces religieuses et laïques qui voulaient un plus grand contrôle sur les communautés religieuses et civiles. Mais nous avons également de nombreux exemples de personnes qui ont reconnu les accusations portées. La torture n'explique pas tout, même si sa probabilité est toujours présente.»
D'où vient l'idée d'un pacte avec le Diable?
«Elle apparaît dans les années 1200 environ, chez les personnes alphabétisées et instruites qui croyaient en une magie et une sorcellerie savantes. Pour Faust, c'est un pacte avec le Diable pour obtenir un savoir occulte et la manipulation du monde naturel comme une alchimie.
»Il existe des manuels de nécromancie qui viennent du milieu clérical instruit de la fin du 14e siècle début du 15e siècle. Ils font apparaître les esprits des morts de façon à obtenir leur aide. Les manuels de nécromancie, dans la structure des rites et des cérémonies, sont un reflet de l'exorcisme. "Si vous parvenez à expulser le démon d'une personne vous pouvez peut-être le conjurer."
»En plus du désir de maîtriser les connaissances occultes, l'aspect financier était un élément moteur de cette "recherche". Ils faisaient ça pour de l'argent. Qui ne voudrait pas voir ses trésors augmenter grâce au lingot d’or de l’alchimiste nouvellement créé? Et toutes les personnes de pouvoir s'intéressaient aux horoscopes, comme par exemple les princes, les papes. Quel autre moyen de connaître les jours propices à la signature de contrats, de traités, le jour de mariage de vos enfants, etc.?
»Dans les années 1400, l'inquiétude suscitée par une aide provenant du Diable pour chercher des sources plus profondes de savoir mystique, de savoir ésotérique, s'est retrouvée mêlée à la magie populaire pratiquée dans les villages.
»La tragédie sociale vient en partie du fait que le nombre de jugements et d'exécutions de ces élites est minime. C'est une certaine catégorie de personnes qui est devenue coincée entre une obsession étrange en lien avec le pouvoir du démon venu d’en haut, et une violence et des préjugés sociaux venus d’en bas. Et boom, les sorcières se retrouvent coincées entre les deux.»
Est-ce que la magie était en soi considérée comme un mal?
«Historiquement, l'idée de forces occultes pouvant être utilisées à des fins louables a existé. Les théologiens scolastiques du 15e ou du 16e siècle diraient: "Si vous manipulez les pouvoirs du monde de manière naturelle et à des fins louables, alors ce n'est même pas de la magie." Il s'agit de tirer pleinement profit de ces forces occultes dans les objets naturels.
»La potion d'amour est un cas intéressant étudié dans les écoles. "Pouvez-vous utiliser une potion d'amour sur votre époux/se qui n'est plus amoureux/se de vous?" Il y a deux axes à débattre pour les jeunes étudiants. Le premier sur le caractère licite et naturel de la création de la substance. Le second en lien avec le plein gré: "Est-ce que l'utilisation de la potion d'amour prive l'autre personne de sa liberté, aussi regrettable soit-il que votre époux/se ne soit plus amoureux/se?"
»Mais d'autres diraient qu'une potion d'amour est une bonne chose car le mariage peut parfois être difficile. La flamme tend à s’éteindre et il est bon de la raviver. L'hésitation demeurerait à ce sujet.»
Quel type de preuves pourrait être utilisé lors d'un procès de sorcières?
«C'est assez arbitraire. Rappelez-vous de la scène dans Monty Python: Sacré Graal! sur le canard. Je déteste utiliser l'art populaire contemporain pour expliquer l'histoire, mais je pense que ça saisit bien le problème.
»Les gens pensaient qu'il existait des personnes qui étaient des sorcières et qui avaient fait un pacte avec le Diable et pour eux, elles avaient une véritable intention de nuire. Si un conseil municipal ou les consulteurs de l'archevêque font face à une série de problèmes constants et qu’ils parviennent à la conclusion que, "Ce pourrait être des sorcières."
»Puis, "Pourquoi ne pas avoir un procès?" Vous commencez alors à prendre une direction particulière, vous les cherchez et vous finissez par trouver ce que vous cherchez.
»Le premier livre véritablement important contre les procès de sorcières a été Cautio Criminalis de Friedrich Spee, en 1631. Il était jésuite et confesseur des sorcières condamnées. Il écrivit un traité pour l'arrêt des procès en fondant son argumentation sur le niveau insuffisant de preuves. Il ne contestait pas cependant l'existence des sorcières.
»Le guide le plus célèbre des procès de sorcières, bien qu'il ne fût pas à l'époque le plus utilisé, est Malleus Maleficarum (le Marteau des Sorcières) d’Heinrich Kramer, qui écrivit le livre en 1480 après n'avoir pas obtenu de condamnations lors d'un ensemble de procès à Innsbruck. Environ un tiers des procès sont en fait de longues tirades misogynes, des idées allant de l'Antiquité au monde contemporain; un tiers sur le "comment trouver une sorcière"; et un tiers sur la procédure, "comment faire un procès".»
Combien de sorcières ont été exécutées?
«De 1450 à 1750, il y a probablement eu jusqu'à 100'000 procès. Dans les années 1970, on parlait de 9 millions, mais nous sommes désormais redescendus à un nombre allant de 100'000 à 70'000 procès. C'était en majorité des procès civils, et non des procès d'Églises. Il y a eu entre 30'000 et 50'000 exécutions sur une période de 300 ans. Les études récentes appuient des chiffres inférieurs.
»Il est aussi important de réaliser qu'il n'y a pas eu un rythme soutenu et durable de jugements entre 1450 et 1750. Ils ont eu lieu à des moments précis, dans des lieux précis. Les procès ont eu lieu pendant quelques années, puis ont complètement disparu. Ou alors, ils ont duré une année puis soudain 50 ans après, ont réapparu.
»Il y a un nombre élevé d'exécutions, mais il y a un nombre de condamnations encore plus élevé. Il y a eu plus de condamnations que d'exécutions. Il existait des peines n'allant pas jusqu'à l'exécution. Si vous reniiez votre pacte avec le Diable et s'il n'y avait pas assez de preuve pleinement convaincante de votre sorcellerie, alors les sanctions étaient moins sévères.»
Qu'est-ce qui a fait éclater le nombre de procès?
«Une fois que les idées élitistes et populaires relatives à la sorcellerie se sont rejointes, l'acteur majeur de l'émergence des plus grands procès était souvent la personne la plus importante du village. Souvent les accusations venaient du fait que de mauvaises choses avaient eu lieu et qu'il fallait bien trouver un coupable.
»Sans autre explication, la magie maléfique servait leurs fins: accuser, pour tout ce qui avait besoin d'explication, une personne qui, pour une raison ou une autre, était exclue socialement ou méprisée ou qui suscitait la méfiance.
»Ce sont des problèmes de longue date. Et puis d'un coup, "La solution à ces problèmes de longue date est de commencer à traquer les sorcières".»
Quel impact a eu la Réforme religieuse sur les procès de sorcières?
«Lorsque la Réforme a commencé, il y a eu une baisse, une pause. Les gens avaient d'autres préoccupations. Mais dans les années 1550-1560, le nombre de jugements et d'exécutions a augmenté à nouveau, en particulier en Allemagne. 70% des procès et des exécutions ont eu lieu en Allemagne. Environ 90 à 95% des personnes exécutées pour sorcellerie parlaient un dialecte allemand.
»Après la Réforme, ce sont les tribunaux séculiers qui jugent les sorcières. Et c'est là où c'est devenu vraiment violent. La période allant de 1560 à 1660 a vu les accusations les plus violentes provenant des tribunaux séculiers, avec l'appui des responsables ecclésiastiques qui menaient ces procès.
»Il semble également qu'un lien ait été fait avec une préoccupation religieuse concernant une réforme de la société chrétienne. Les figures ecclésiastiques qui s'inquiètent alors des pactes faits avec le Diable parlent également d'une réforme de l'Église. Ils observent la chrétienté et déclarent: "Nous travaillons sur ça depuis 1500 ans et nous n'avons toujours pas de Royaume de Dieu. Pourquoi? Parce que trop de gens font un pacte avec le Diable."»
Pourquoi est-ce qu'il y avait plus de procès de sorcières en Allemagne que dans d'autres parties de l'Europe?
«Il faut revenir à l'importance des acteurs locaux lorsqu'une personne était jugée pour sorcellerie. Si vous avez un système juridique très centralisé, cela implique plusieurs étapes d'examen. En France, par exemple, vous avez un petit nombre d'exécutions et elles s’essoufflent plus tôt. Après un premier enthousiasme, tout s'arrête. Pourquoi? À cause du système juridique.
»En France, le système judiciaire centralisé à Paris joue un rôle majeur dans le contrôle des procès. Un petit village autour de Toulouse pouvait reconnaître coupables 20 sorcières à la fois, mais ces poursuites devaient aller jusqu'à Paris où la plupart d'entre elles étaient finalement annulées.
»Qu'est ce qui nous manque dans le Saint Empire romain germanique? Nous n'avons pas de gouvernement central fort. Nous avons un empereur mais aussi des principautés, jusqu'à 300 principautés qui gèrent chacune l'exécution de leur propre décision de justice. Ce sont précisément ces étapes d'examen qui manquent, et c'est une des raisons pour lesquelles la période des procès a duré plus longtemps en Allemagne.
»Quel était le système judiciaire le plus centralisé en Europe aux 15e, 16e et 17e siècles? L'Inquisition. Dans les endroits où les inquisitions organisées -romaine et espagnole- étaient les plus fortes, vous n'avez presque pas de procès de sorcières. En Espagne et en Irlande vous n'en avez quasi aucun. Très peu en Italie. Et dans les endroits où vous aviez les systèmes judiciaires les moins centralisés, vous en avez beaucoup plus.»
Quelles leçons tirons-nous aujourd'hui de ces procès de sorcières?
«Les penchants humains qui conduisent, de la même manière, les élites et les gens ordinaires à conspirer, juger et persécuter au début de l'époque moderne ne sont pas moins existants aujourd'hui. Cette créativité dont nous faisons preuve pour trouver des boucs émissaires, pour inventer des idéologies visant à expliquer ce que la raison et l'expérience ne peuvent expliquer, pour exprimer avec violence nos frustrations lorsque nous arrivons à la limite de nos accomplissements, pour justifier cette violence en faisant appel à la raison d'État et à la pureté de notre foi, n’a pas de limites.
»Il est intéressant de noter que c'est la bureaucratie qui a commencé ce malheur particulier, et que c'est cette même bureaucratie qui y a mis fin. La vigilance face à l'irrationalité humaine et au doute de soi-même, en particulier lorsqu'il s'agit des moyens de restriction, de punition et d’accusation des autres provient certainement de la chasse aux sorcières. Mais pourtant, rien ne semble indiquer que nous tirerons des enseignements du siècle dernier.»
Cet article est paru en anglais sur le site de Religion News Service et a été traduit en français par choisir.