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Hommage à Claude Paschoud
Le 7 août dernier, j'ai perdu en Claude Paschoud un ami de longue date, puisque nous nous sommes connus à la section vaudoise des étudiants de Zofingue, où il m'avait précédé de cinq ans: c'est dire qu'au moment de mon admission il y jouissait déjà d'une aura bien établie, en tant que représentant le plus éminent et tête pensante de la famille des Optimates, qu'il avait fondée avec quelques proches. Optimates: le nom est à lui seul un programme, signalant sans ambages la volonté de se démarquer du vulgum pecus en cultivant une certaine élévation d'esprit. Il avait d'ailleurs conçu un fascicule intitulé Zofingue, entre l'activisme politique et le bock de bière: une troisième voie, où il rejetait à la fois les positions soixante-huitardes ambiantes et le culte de la beuverie, prônant grosso modo une ligne de pensée et une action proches de celles de la Ligue Vaudoise.
Comment Claude, déjà aguerri, au bénéfice d'une reconnaissance indéniable dans notre Société, s'est-il pris d'affection pour le blanc-bec que j'étais? L'alchimie humaine s'avère parfois mystérieuse. Toujours est-il que ce fut le début d'une belle amitié, qui a résisté à l'épreuve du temps et des divergences de vues.
Sa qualité la plus marquante, si je dois en évoquer une, était l'incroyable précision de sa dialectique et l'acribie avec laquelle il était capable de l'exprimer, oralement comme par écrit, dans un français limpide et élégant dont les jeunes générations n'ont pas la plus pâle idée. Il avait entre autres une exceptionnelle intelligence du droit – quand bien même il n'a terminé qu'assez tardivement ses études dans ce domaine, pour des raisons que j'ignore ou que j'ai peut-être oubliées – et une capacité inégalée à trouver la faille dans un raisonnement. Vous pouviez être en désaccord avec ses postulats, la cohérence de son argumentation vous laissait toujours admiratif. Cette brillante capacité d'analyse le portait à l'intransigeance: il n'était guère enclin aux concessions et marquait vite son agacement vis-à-vis de ce qu'il ressentait comme de la médiocrité intellectuelle ou de la complaisance.
Claude avait aussi la fibre entrepreneuriale, qui allait de pair avec son goût pour l'indépendance. Il a ainsi fondé ce mensuel, qu'il a nourri de sa passion durant des décennies, puis le cabinet de conseils juridiques auquel il s'est pratiquement consacré jusqu'à son dernier souffle. Non content d'être un gestionnaire avisé, il était curieux de toutes les nouveautés technologiques, les mettant au service de ses projets. Je me rappelle que c'est lui qui m'avait suggéré, en 1974 déjà, de faire l'acquisition pour Zofingue, dont j'étais président central, d'une machine à écrire à ruban nous permettant de livrer des pages toutes prêtes à l'imprimeur de la Feuille Centrale.
D'évidence, il n'aimait pas la contradiction. Je me souviens, autre anecdote, que nous répétions à deux voix une chanson pour une théâtrale de Zofingue (sur une mélodie de Mireille et Jean Nohain, qu'il affectionnait) et que nous avions un différend sur l'exécution d'un passage. Comme je me permettais de persister dans mon hérésie, il s'en alla séance tenante pour ne plus revenir. Volontiers péremptoire, il pouvait même se révéler cassant. Sous cette façade tranchante se cachait pourtant une grande générosité et un authentique amour des gens. Il éprouvait une vraie empathie pour les clients qu'il défendait face aux tracasseries administratives ou à la férocité des créanciers. Il comprenait l'impuissance des plus démunis plongés souvent bien malgré eux dans des situations inextricables. Et la structure légère de son officine lui permettait d'offrir ses services à des tarifs sans comparaison avec une grande étude d'avocats.
Son ouverture aux autres s'exprimait aussi à travers son remarquable sens pédagogique. Il a toujours enseigné avec talent à des publics aussi variés que des apprentis coiffeurs ou des étudiants en ingénierie, qu'il savait captiver par des exemples tirés de la réalité, des digressions interdisciplinaires, voire de bons mots. Car il possédait à un haut degré le sens de l'humour – je lui dois en grande partie ma prédilection pour le deuxième degré –, émaillant ses propos de jeux de mots et de plaisanteries qu'il contait de manière savoureuse et pour lesquelles il possédait une mémoire impressionnante.
Claude était par nature sceptique et non conformiste. Il aimait remettre en cause les idées reçues, la vérité officielle, la bien-pensance diffuse. En cela, il était stimulant, même si je lui ai souvent objecté que sa méfiance viscérale vis-à-vis de la doxa s'exerçait avec moins de sélectivité face à certaines spéculations hétérodoxes qu'il adoptait sans doute un peu par goût de la provocation. Ce qui m'a beaucoup chagriné, c'est que son attachement à ses idées, voire son obstination à y adhérer contre vents et marées, attitude par ailleurs courageuse, a fini par lui assombrir l'existence. Il est peut-être gratifiant, mais certainement inconfortable, voire dangereux d'avoir raison tout seul. Dans ce contexte, je me rappellerai toujours la photo parue assez récemment dans un grand quotidien le montrant assis avec ses dossiers sur un banc devant le tribunal où il s'apprêtait à assurer sa défense: une illustration cruelle de la solitude.
Je terminerai par ce qui me touchait le plus chez lui: sa fidélité en amitié. Il m'avait encouragé un jour à lui téléphoner à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit si je devais requérir son assistance – par quoi il ne pensait pas seulement à un conseil juridique, mais par exemple à un dépannage routier – tant pareil service lui semblait aller de soi entre amis. Mon attitude a souvent dû le décevoir, dans la mesure où je ne l'ai pas suivi dans ses options à mes yeux les plus excessives. Nous n'en avons pas moins gardé une affection mutuelle profonde.
C'est le souvenir lumineux que je garderai de lui.
Claude-Alain Mayor
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