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Plongée dans l'œuvre du grand écrivain albanais, Ismaïl Kadaré, "Froides fleurs d'avril" , un passage de son roman sur les pratiques du Kanun, code coutumier du XV ème siècle, encore très présente aujourd'hui, éveille mon attention.
Après quelques recherches sur le sujet, je constate qu'il est intéressant d'observer ces pratiques d'un autre temps , encore en cours, et que le corpus de règles fait office d'organisation sociétale dans certaines régions du Nord de l'Albanie. Le Kanun de Lekë Dukagjini est un code de droit coutumier médiéval mis au point au XVe siècle. Sorte de « constitution » divisée en douze sections, il régissait l'ensemble de la vie sociale. Marginalisé pendant le régime communiste, il a depuis refait surface. Le kanun est aujourd'hui surtout respecté dans le nord de l'Albanie où la question de la vendetta reste très préoccupante, la " reprise du sang" moyen-âgeuse n'étant qu'une infime partie du Kanun volumineux.
L'écrivain caricature cette vieille tradition en faisant dire à une de ses héroïnes qu'un oncle vivant dans les montagnes descend spécialement en ville pour leur rappeler à la jeune fille et à sa famille qu'ils ont une dette de sang à payer qui remonterait à un quart de siècle. Vengeances, règlements de compte, via les codes du Kanun très stricts, les Albanais n'ont rien à envier à la Mafia Italienne qui elle aussi établit ses propres lois fondées sur l'honneur avec ses codes très précis auxquels on ne peut déroger au péril de sa vie et celle des siens. On hérite de vendettas sur plusieurs générations avec les meubles. Des familles entières sont cloîtrées vivantes en Albanie, pour effacer une dette d'honneur par le bannissement ou l'auto-bannissement, une punition sévère par la rupture complète de lien social.
Comment enrayer ce phénomène qui perdure, cette loi coutumière vieille de cinq siècles qui est une véritable entrave à la démocratie et largement dévoyée de ses fonctions premières de régulation de société ? Dévoiement, certes, lié à un certain vide laissé par l'Etat de droit, à un moment où le pays était fragilisé par un processus de transition vers une société démocratique.
Par une justice de proximité lancent quelques juristes, pour autant que la corruption larvaire qui permet de prolonger ces règlements de compte d'un autre âge soit combattue de façon énergique .
Selon l'auteur du rapport qui souligne les similitudes entre l'Albanie, la Corse, la Sicile, la Crête, "la persistance de cette tradition dans l'une des régions les plus pauvres d'Europe ne surprend pas. C'est dans l'équation intégrant les facteurs économiques, la perception relative de la présence de l'Etat, et le référent culturel et historique qu'il faut trouver les raisons de cette prégnance. En effet, dans les sociétés pauvres, traditionnelles et éloignées des principaux axes de communication et de commerce, les seules richesses sont les valeurs qui les fondent comme l'hospitalité, la réputation, la parole donnée et le respect de l'organisation clanique de la famille. De plus, sans perspectives de travail stable et rentable dans ces pays où le taux de chômage est très élevé, ces personnes n'ont pour ainsi dire, « rien à perdre ». Dans ces sociétés du « peu » et de la précarité (Crète , Sicile, Corse), on observe la permanence de ces traditions lorsqu'elles préexistaient à l'Etat et d'autant plus lorsque le rapport à celui-ci est largement biaisé comme en Albanie, au Kosovo ou dans les pays d'accueil."
En Sicile, on voit le même phénomène, une décentralisation qui laisse des régions entières livrées à la pauvreté et au chômage. A travers des règles de vie on se créer une identité très forte, une appartenance comme source de survie d'un groupe fragilisé, livré à l'abandon. L'exode rural participe aussi à la mise sur pied d'un réseau criminel basé sur des codes claniques, des besoins de repères tangibles. Une enquête montrait que 40% des crimes de sang albanais sont plutôt liés à des commerces en lien avec le réseau de prostitution, une famille peut aussi être amenée à mettre sa fille sur le trottoir pour payer sa dette. Ce qui prouve que le Kanun a perdu sa fonction de régulateur de société imaginée à l'époque et ses objectifs sont détournés au profit d'intérêts privés et crapuleux et participe largement au crime organisé.
Données chiffrées sur la situation du Kanun en Albanie.
A l'heure actuelle, la vendetta en Albanie fait partie des préoccupations de la société civile car elle touche de nombreuses familles, situées principalement dans la moitié nord du pays. Elle n'est pas considérée, en temps que tel, comme une question majeure relevant de l'Etat. De ce fait, elle demeure en dehors des champs d'interrogations du gouvernement albanais. Mais dans tous les cas, le Parlement se refuse à faire référence au Kanun pour résoudre les cas de vendetta.
La collecte de données chiffrées sur les cas de meurtres et d'enfermements liés au " Kanun " s'est révélée difficile. Les données rassemblées sont largement contradictoires et rendent difficile un suivi fiable.
Les assassinats :
Les autorités ont noté une diminution des assassinats entre 1998 et 2003, avec, pour cette période, un total de 330 cas d'homicides clairement liés à des règlements de compte pouvant être associés au Kanun. Mais ce serait 10 000 personnes qui auraient à subir, de près ou de loin, les méfaits du Kanun. L'activité criminelle varie, selon les années, en fonction de la stabilité politique et économique, de l'activité déployée par la justice et la police. Les autorités ont dénombré dans l'ensemble du pays :
- En 1978 573 assassinats dont 45 intrinsèquement liés au Kanun
- En 1979 497 dont 41
- En 2000 275 dont 18
- En 2001 208 dont 19
- En 2002 179 dont 12
En 2002, l'action de la police a permis l'arrestation de 77 auteurs de vendettas parmi les meurtriers recherchés.
Les familles cloîtrées :
On relève également une baisse du nombre des familles cloîtrées entre 2000 et 2002 : de 2 500 à 1378 familles " élargies ".
A Shkodër, certaines sources évoquent le nombre de 460 familles qui seraient retranchées chez elles. Selon la presse, elles seraient 600. L'Institut pour la démocratisation et la médiation, qui travaille dans cette ville, en a recensé 250. A Tropoje, 81 familles seraient concernées.
, au Nord du pays, elles seraient de l'ordre de :
- 67 dans le district de la Grande Malesie,
- 49 dans celui de Kukës,
- 48 dans celui de Burrel.
On note cependant un phénomène d'extension géographique de la vendetta en raison d'un fort mouvement d'émigration interne qui a poussé les populations rurales du nord vers l'Albanie centrale et qui vivent cloîtrées. On recense également des familles qui, soumises à un changement brusque de leur environnement économique et social, sont cependant victimes de la vendetta et vivent cloîtrées. On en dénombre 140 à Tirana, 98 à Durrës, 111 à Vlora, 62 à Berat, 33 à Lushnja ; des régions d'Albanie qui se trouvaient traditionnellement en dehors de la zone d'influence du Kanun du Nord.
Les enfants privés de liberté :
Les données qui concernent plus particulièrement le cas des enfants fluctuent, elles aussi, en fonction de leur source. Selon le ministère albanais de l'Education nationale, les enfants privés de scolarité parce que cloîtrés chez leurs parents, seraient très exactement 147 fin 2002. Une association qui s'occupe de réconciliation, en compterait 400. D'autres chiffres repris dans les médias parlent de 800... De nos jours, la pratique de la vendetta a peu à voir avec les coutumes réunies au sein de l'ancien Kanun. Il s'agit plutôt d'un phénomène nouveau, lié aux incertitudes pesant sur la société post-communiste depuis le début des années 1990, qui n'entretient qu'une liaison formelle et superficielle avec le Kanun pour mieux dissimuler son absence de contenu et de respect de la République pourrait être le meilleur vecteur d'un message public de réconciliation nationale.
Source le Courrier des Balkans
Rapport de Kolë Gjeloshaj Hysaj Politologue, collaborateur scientifique au Germe auprès de l'Institut
de sociologie de l'Université libre de Bruxelles