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L'analyse de l'engouement pour les médecines complémentaires en Suisse1 nous amène à tester une idée récurrente lorsque l'on parle de la relation entre science et société, à savoir que ce sont les moins informés en science qui émettent des réserves ou des critiques envers la science. Une récente enquête sur la science et la technologie réalisée en Suisse 2 et en Europe permet d'invalider cette idée reçue.L'étude de la relation entre science et société a émergé à la fois du désir des politiciens de légitimer leurs politiques de la science et de l'intérêt de la communauté scientifique à connaître son degré d'acceptation dans la population. Les analyses historiques de cette relation en Europe ont montré différentes phases qui correspondent chacune à une définition de la science et de ses limites, à un mode de fonctionnement des décideurs des politiques scientifiques, à un état de la relation science et société et à des solutions pour améliorer cette relation.3Parmi les solutions proposées, l'effet de l'information scientifique a été avancé à la fin des années 80. Selon ses partisans, les connaissances scientifiques amènent une acceptation de la science ; le cadrage pédagogique de la relation entre science et société, qui en découle, incita à multiplier les campagnes d'information scientifique et technique. Par extension, certains comportements relatifs à la science et à la technologie (refus d'acheter des OGM, absence de recyclage des piles usagées, etc.) ont été également liés au niveau de connaissances scientifiques. Depuis, certains travaux des sciences sociales ont montré qu'il n'y avait pas systématiquement de relation linéaire positive entre connaissances scientifiques et attitudes envers la science ou envers des domaines scientifiques particuliers (par exemple les biotechnologies). Cependant, cette explication basée sur le déficit de culture scientifique reste récurrente, entre autre, car face au spectre d'un mouvement «anti-science» le fantôme d'un ennemi irrationnel place la communauté scientifique en position d'alliance avec les pouvoirs publics pour diriger l'opinion.Il n'est donc pas surprenant que la popularité croissante des sciences alternatives, dont les médecines complémentaires, ait été définie par certains scientifiques comme un mouvement «anti-science» qui relevait d'un manque d'information scientifique. Ainsi, malgré ce que les études d'opinion publique ont déjà montré, l'éventuel déficit de connaissances scientifiques des adeptes des médecines complémentaires devra être testé pour mettre fin à cette idée reçue.Les adeptes des médecines complémentaires sont-ils plus ignorants en science ? Une récente enquête d'attitudes envers la science et la technologie permet d'étudier cette question puisqu'elle propose un quizz de connaissances scientifiques : à savoir une série de treize affirmations portant sur des faits scientifiques, auxquelles la personne devait répondre par vrai ou faux.4Le tableau 1 montre que les utilisateurs de trois médecines complémentaires 5 ont plus de connaissances scientifiques que les non-utilisateurs : le pourcentage de réponses correctes est plus élevé sur 11 des 13 items (l'origine de l'oxygène et la taille des électrons constituant les deux exceptions) et le pourcentage global de réponses correctes est plus élevé. Parmi les différences maximales, nous relevons 67% de réponses correctes sur l'efficacité des antibiotiques pour les utilisateurs contre 57% de réponses correctes pour les non-utilisateurs ; 73% de réponses correctes sur la nature de la radioactivité pour les utilisateurs contre 63% de réponses correctes pour les non-utilisateurs. Globalement, les utilisateurs ont 73% de réponses correctes contre 70% pour les non-utilisateurs.Un examen du tableau montre également que les utilisateurs ont moins de «Ne sait pas» que les non-utilisateurs. Or selon les études empiriques, un pourcentage élevé de «Ne sait pas» indique soit un désintérêt pour l'objet, soit un manque de pertinence de l'objet, soit une exclusion culturelle. Ainsi les utilisateurs semblent plus «proches» de la culture scientifique que les non-utilisateurs.Finalement, il faut signaler que cette différence de niveau de connaissances scientifiques n'est pas due à une différence de niveau de formation, puisqu'il n'y a pas de différence significative de niveau de formation (mesuré par le nombre d'années d'études) entre les utilisateurs et les non-utilisateurs de ces trois médecines complémentaires.Ainsi, l'engouement pour les médecines complémentaires ne s'explique pas par un déficit de connaissances scientifiques signalant une distance envers la science. Au contraire, les adeptes semblent plus familiers, plus proches de la culture scientifique. De nombreuses études sur la communication de la science ont montré que la société les utilisateurs et les non-utilisateurs des médecines complémentaires demande que la science instaure un dialogue avec elle (lors d'événements tels que les cafés scientifiques, les conférences de consensus ou le Festival Science et Cité) et soit plus transparente (en informant sur le fonctionnement interne de la science ses pratiques et ses cultures , sur les rapports entre les experts et les hommes politiques, sur le rôle politique de la science). Il s'agira de répondre à ces souhaits lors de la campagne pour la prochaine votation fédérale sur les médecines complémentaires. 1 Voir également l'article «Utilisateurs des médecines complémentaires et soutien à la science : quelques informations en vue de la votation fédérale» dans le numéro 26 de cette revue.2 Cette enquête a été réalisée auprès de 1000 personnes de 15 ans et plus constituant un échantillon représentatif de la Suisse (sélection aléatoire à phases multiples). Les entretiens en face à face ont été réalisés du 12 janvier 2005 au 12 février 2005 par l'institut ISOPUBLIC et financé par la Commission européenne, Direction générale de la recherche, information et communication, enquêtes. Cette enquête a également été réalisée dans l'Europe des 25, dans les 4 pays candidats (EFTA) ainsi qu'en Islande et en Norvège.3 Voir par exemple, CALLON, Michel (1999). «Des différentes formes de démocratie technique», Les Cahiers de la sécurité intérieure 38 : 35-52.4 La pertinence de ce quizz pour mesurer le niveau de connaissances scientifiques d'une personne a donné lieu à une vaste littérature, certains auteurs formulant des critiques (qu'il est fondé sur des idées plutôt normatives de la science, qu'il n'est pas représentatif de l'ensemble des connaissances de base en science, qu'il décontextualise les connaissances). Cependant, il semble plus facile de critiquer ce quizz que de proposer une mesure plus efficace du niveau de connaissances scientifiques, car, plus de 20 ans après sa conception, aucune autre mesure n'est venue la remplacer.5 A savoir l'homéopathie (utilisée par 26% des répondant-e-s), la phytothérapie (16%) et l'acupuncture (6%). Globalement, les utilisateurs de ces trois médecines complémentaires représentent 39% des personnes s'étant soignées au cours de l'année dernière.