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La fable du serf-esclave, propriété d’un seigneur abusif, est également l’une des croyances erronées sur le Moyen-Âge. Le maître aurait eu droit de vie et de mort sur son sujet. Quelle société aurait survécu à une telle cruauté? Même les société esclavagistes avaient des règles: le simple coût d’un esclave imposait, cyniquement, d’en préserver la vie et la santé autant que possible.
L’esclavage n’avait d’ailleurs cours qu’épisodiquement et de manière disparate au Moyen-Âge. L’église a fortement contribué à son abandon en considérant maîtres et esclaves comme égaux devant Dieu. En France il fut de plus frappé de nullité par Louis X qui promulgua un édit en 1315: «Le sol de France affranchit celui qui le touche». Il ne fut rétabli qu’ultérieurement par les contemporains de ceux qui invoquaient un nouvel humanisme! C’est Louis XIV qui le restaura en 1674, avant de le codifier dans le «Code noir»: «En mars 1685, Louis XIV promulgue le Code noir, préparé par Colbert. Cet édit est basé sur le principe que l'esclave, dépourvu d'existence juridique, est la propriété du maître. Par l’article 44 de ce code, l’esclave noir est déclaré « meuble », c'est-à-dire assimilé à un objet ou une marchandise qui peut être vendue (même aux enchères) ou transmise par héritage.»
La révolution française l’interdit, Napoléon le rétablit en 1802 et il ne fut définitivement proscrit de France qu’en 1848. Jusque là l’Europe post-médiévale connut un âge d’or de l’esclavage tel qu’on ne le connaissait plus depuis les romains.
Mais d’où vient l’idée d’un esclavage médiéval généralisé? Du mot «serf», issus du latin «servus». Le sens le plus courant signifiait esclave. Il signifiait également «serviteur». Il désignait des personnes non libres, et par extension des personnes qui ne disposaient pas de leur propres moyens de subsistance. Ni leur maison ni leurs champs ne leur appartenaient. Ils étaient locataires auprès d’une seigneurie généralement domaniale et non militaire. Cette seigneurie pouvait être un monastère (les moines ont largement contribué à la mise en culture de terres forestières). La seigneurie divisait le domaine en unités de cultures qu’elle louait aux paysans ne disposant pas de leur propre terre.
Le servage était un contrat entre un paysan et le propriétaire des champs. Ce contrat offrait des garanties aux deux partenaires. Le paysan recevait l’assurance de n’être pas chassé de la terre durant sa vie; le prix de la location était garanti à vie; il pouvait transmettre le contrat de location à ses enfants et sous-louer le champs sans perdre son contrat. C’était une sécurité. De son côté le propriétaire avait la garantie que le paysan ne romprait pas le contrat et lui paierait régulièrement sa location. Dans ce but le serf s’engageait à ne pas se marier en dehors du territoire de la seigneurie (sauf en payant une taxe) afin de préserver les recettes de la location.
On voit donc que le paysan serf aliène une partie de sa liberté en échange d’une sécurité que les hommes du XXIe siècle lui envieraient! Cette perte de liberté peut être monnayée: le mariage hors de la seigneurie est autorisé moyennant une taxe, et le contrat de location peut être rompu en échange d’un dédommagement au propriétaire. Le serf n’est donc pas son propre patron et il préfigure le salariat moderne et contractualisé.
Par ailleurs il y avait des paysans dit libres, qui possédaient leur propre terre. Ils pouvaient l’exploiter, la louer ou la vendre. Les villages ont peu à peu formé la structure de base de la société médiévale. Un intense réseau de relations s’y établissait. Les assemblées paysannes édictaient des règlements propres à leur communauté. Les paysans n’avaient probablement pas la vie facile, dépendants des aléas de la météo et des batailles. Ils surent néanmoins nourrir une population européenne en très forte augmentation, en particulier lors de l’optimum climatique médiéval. Leur richesse faisait la richesse des seigneurs et donc garantissait une plus grande sécurité des populations. Mais étaient-ils écrasés par les taxes et impôts et réduits à la famine, comme cela fut colporté?
«La ponction fiscale est de tout temps. Elle n’est pas plus lourde au Moyen Age que dans l’Antiquité ou les temps modernes, selon Jacques Heers. Par contre, on oublie souvent à quel point elle fut lourde sous l’Ancien Régime !
Les paysans médiévaux doivent supporter corvées, banalités, cens, taille, champart, gabelle et dîme. Certes, énoncé comme cela, ces taxes et impôts paraissent bien nombreux. Cependant, le paysan du XXIème siècle supporte quant à lui l’impôt sur le revenu, la taxe foncière, la taxe d’habitation, la TIPP sur l’essence, les timbres fiscaux pour les formalités administratives, les droits de succession, les frais de notaires sur les biens immobiliers, les prélèvements sociaux, les prélèvements libératoires sur les produits financiers et surtout notre bonne TVA qui grève absolument tous les biens et services. Est-il mieux loti que son lointain ancêtre ?
Quant aux corvées, elles représentent 1 à 2 jours de travail par an, 6 au maximum. Elles consistent à entretenir les ponts, les routes, à curer les fossés : c’est une forme de contribution locale, qui relève aujourd’hui des communes.
Peu à peu les droits féodaux tombèrent en désuétude et furent remplacés par les impôts d’état. Mais sous l’Ancien Régime, les propriétaires bourgeois qui avaient des terres mirent un zèle extraordinaire à faire revivre les anciens droits auxquels ces terres avaient pu être soumises par le passé. Ils ne cherchaient cependant pas à assurer la contrepartie de protection qui était devenue la charge du pouvoir central ni à exonérer leurs paysans des impôts d’état ! Les paysans étaient alors doublement imposés. Voilà pourquoi sous la Révolution Française, les droits qui n’avaient plus de ‘’féodaux’’ que le nom avaient si mauvaise réputation et furent abolis avec grand soulagement.»
Les seigneurs quant à eux étaient l’autorité politique. «Le possesseur d'une seigneurie porte le titre de « Seigneur » ; il peut être un individu, dans la très grande majorité des cas un ressortissant de la noblesse, mais aussi une personne morale le plus souvent une institution ecclésiastique telle une abbaye, un chapitre cathédral ou canonial ou un ordre militaire. Le pouvoir du seigneur s'exerce par divers intermédiaires, dont le plus important est le bailli. Le souverain peut aussi être seigneur ; les seigneuries qu'il possède forment le domaine royal.»
La seigneurie foncière représentait le propriétaire des terres. La seigneurie banale, le pouvoir de police et de justice. Le pouvoir des seigneurs n’était pas plus absolu que celui d’un Etat ou d’une principauté actuels. Les seigneurs fonciers ou militaires avaient des obligations. Ils assuraient la sécurité des habitants qui trouvaient refuge au château en cas de menace. Ils devaient rendre une justice acceptée parce qu’équitable. Tout pouvoir peut engendrer des abus. Mais rien ne démontre qu’il y ait eu plus d’abus à l’époque qu’aujourd’hui. La cruauté attribuée aux seigneurs tient du non-sens: comment un système d’oppression arbitraire aurait-il pu survivre aussi longtemps, alors que toutes les sociétés humaines s’organisent selon des lois et des garanties mutuelles qui, si elles ne sont respectées, conduisent à un effondrement de la société? De plus le christianisme imposait une morale relationnelle qui n’aurait pu cohabiter avec une forme de société que même les animaux sauvages ne connaissent pas.
Le morcellement, la «décentralisation» avant l’heure, peut laisser penser que chaque seigneur faisait sa loi et n’avait de compte à rendre à personne. En réalité il y avait une certaine unité de droit et de morale que l’on ne saurait sous-estimer. Ajoutons à cela que la féodalité n’a réellement concerné qu’une partie de la France et que tant dans les régions méditerranéennes qu’en Allemagne les seigneurs devaient tenir compte des coutumes locales très ancrées.
La société médiévale n’avait rien de particulièrement cruel ou barbare. Comparée au XXe siècle et au début du XXIe, elle serait même plutôt «humaniste» et mutualisée.
Suite et fin à venir.