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Le terrible supplice que celui de ce revenant qui hantait Crètzillan !... Ce spectre était la terreur de la contrée. Et ses malheurs et ses plaintes semaient comme une vague tristesse parmi la population des environs !
Il ne cessait de gémir, comme un refrain lamentable : « Si j'avais su !...Oui, je veux y être enterré ! Je veux y être enterré ! Si j'avais su ! » Les habitants de ce coquet village ont toujours aimé le rire et l'amusette. Mais de tout temps aussi, ils ont été croyants.
Alors que les offices se célébraient encore « l'anhian mohi », tout le monde se rendait à la messe et y priait comme on savait prier il y a quatre ou cinq cents ans. Un seul homme faisait exception, un vieux ladre qui s'appelait Crètzillan. Il s'acheminait bien chaque dimanche vers l'église, mais il était toujours le dernier. Et quand il était arrivé au coin de la forêt d'où l'on voyait, d'un côté l'église et de l'autre le nouveau village, il s'arrêtait, s'asseyait et demeurait là jusqu'à la fin de la messe.
Il était alors le premier à rentrer au village. Pendant vingt ou trente ans, il fit ainsi. Une nuit d'hiver, des voisins coururent à la hâte chercher le prêtre. Crètzillan étouffait et réclamait à grands cris les derniers secours de la religion. Mais quand le curé arriva, le malade n'avait plus ses sens, et sans reprendre connaissance, il mourut quelques instants après. Le surlendemain, on transportait son cercueil vers le cimetière de la Daada. Arrivé près de l'angle de la forêt, à l'endroit d'où Crètzillan entendait la messe d'habitude, son cercueil devint subitement si lourd que les quatre porteurs le laissèrent choir sur le bord du chemin. On se mit à six, à dix hommes pour l'enlever... Impossible ! Il était rivé au sol.
Une fosse fut creusée, et le cercueil roulé au fond : Crètzillan était enterré à l'endroit même où il avait bravé le commandement de Dieu. A partir de ce jour, pendant des années et des années, tout passant jetait une pierre sur la tombe de Crètzillan. Si bien que cette tombe devint un gros tertre.
Pour se débarrasser d'un revenant aussi incommode, les hommes de Grandvillard, curé en tête, se mirent un jour à fouiller le tertre et la tombe, afin de retrouver les os et de les enfouir en terre bénite. Mais leurs recherches furent vaines. Le tertre fut rétabli et Crètzillan revint y pleurer aussi fréquemment qu'auparavant. Alors on y planta une grande croix de bois et Crètzillan revint moins souvent.
Lors d'un jubilé très ancien, les missionnaires et la population de Grandvillard passèrent en procession près de la tombe. Depuis ce jour, enfin, Crètzillan ne revint plus...
Source
Sentier thématique :
Au pays des Légendes de la Gruyère
Texte :
Marie-Alexandre Bovet, tiré des légendes de la Gruyère, Editions Gruériennes, 2004