Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07005.jsonl.gz/1149

Charles de Gaulle était profondément chrétien, mais il était nourri de romantisme. Dans ses différents écrits, il ne glorifie pas seulement les symboles nationaux: il est également fasciné par les machines, par le pouvoir des techniques nouvelles et la manière dont, grâce à elles, la nation peut imposer sa volonté aux choses. Pour lui, la défaite contre l'Allemagne, en 1940, venait de ce qu'on n'avait pas pris la mesure de la force des machines, et qu'on raisonnait encore selon la logique du passé, qui plaçait avant tout, au sein de la guerre, une trame morale. Or, la puissance mécanique et les moyens secrets de l'accroître entraient aussi en ligne de compte: les faits ne s'enchaînaient pas de façon linéaire; ils ne se répétaient pas exactement.
Il était par conséquent nécessaire, pour De Gaulle, de développer l'industrie nucléaire, voie par laquelle la nation pouvait se lancer dans l'Avenir. En reliant la science moderne au destin des nations, il avait intégré, dans son âme, ce qui, en apparence, existe surtout en Amérique. L'espèce d'épopée que constituaient ses mémoires baignait, certes, dans l'atmosphère dramatique des pièces de Racine; était, certes, traversée par les valeurs patriotiques de Corneille; mais des traces de science-fiction s'y voyaient, et ce mélange me faisait fréquemment penser, quand je les lisais, au roman Dune, de Frank Herbert!
Rapprochement incongru, dira-t-on; mais ce roman de Herbert mêle précisément les figures religieuses et la mystique de l'empire universel à la science du futur.
Or, pendant ce temps, les opposants de De Gaulle continuaient à discourir en restant dans l'ancien monde, en demeurant dans la pure sphère morale issue du catholicisme, qui déjà comptait sur l'État pour réduire les inégalités - et qui, déjà, avait lié la Culture à l'État, rendant obligatoire ce qu'il représentait. Ils s'en tenaient à ce qu'il est raisonnable de concevoir; ils se contentaient, à l'image d'Eluard ou Aragon, d'inonder de lumière l'idée de fraternité. Or, le temps a passé, et, dans les consciences, ce que représentait De Gaulle s'est imposé, ce qu'il est raisonnable et intelligent de concevoir apparaissant comme léger et dénué de réalité, de profondeur. Ce que De Gaulle a développé, au sein de l'industrie nucléaire, n'a donc pas pu être remis en cause par ses successeurs, qui se sont contentés d'exercer leur intelligence pour veiller à ce que ce soit sécurisé ou pour convaincre les gens qu'il n'était pas raisonnable de songer à l'abandonner.