Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07238.jsonl.gz/129

Messieurs, qu’est-ce qui, selon vous, a conduit à la crise de l’approvisionnement que nous vivons actuellement?
Urs P. Gasche: En tant qu’économiste, cette crise me laisse perplexe. Les prix que les caisses-maladie paient en Suisse pour les médicaments sont bien plus élevés qu’ailleurs en Europe. Logiquement, si l’industrie pharmaceutique voulait faire des bénéfices, elle vendrait plus de médicaments en Suisse, non?
Des besoins non satisfaits
Bien que très réglementé, le marché des médicaments n’atteint pas toujours les objectifs souhaités pour la collectivité. Quelles innovations faut-il?
Monsieur Blankart, pouvez-vous répondre à la question de Monsieur Gasche?
Rudolf Blankart: Pour une entreprise comme Roche, les ventes en Suisse sont marginales.
Vous voulez dire que le marché suisse est trop petit pour être intéressant?
Rudolf Blankart: Oui, en fin de compte, nous sommes trop petits. Si une entreprise souhaite lancer un médicament innovant sur le marché, elle investira d’abord ses ressources aux Etats-Unis, qui comptent potentiellement 350 millions de consommatrices et consommateurs. Ensuite, elle tentera de conquérir le marché européen. Finalement, elle s’intéressera peut-être à la Suisse, mais rien n’est moins sûr.
Urs P. Gasche: Cela s’explique par le fait que la Suisse est isolée. Pour le dire crûment, si nous adoptions les recommandations de l’Agence européenne des médicaments (EMA) au lieu de mandater Swissmedic pour refaire exactement les mêmes vérifications, mais avec moins de moyens et de manière moins rigoureuse, nous ne serions plus aussi isolés et nous ne serions plus un marché fermé.
Nous ferions alors partie du marché européen et la Suisse redeviendrait un marché intéressant?
Rudolf Blankart: Une possibilité serait de supprimer Swissmedic et de ne conserver que la surveillance du marché.
Urs P. Gasche: Et vous seriez en faveur de cela?
Rudolf Blankart: C’est une décision politique. Tout dépend de ce que souhaite la population.
Urs P. Gasche: On ne demande pas l’avis du peuple. La question est plutôt de savoir ce que veulent les spécialistes, les économistes comme vous. Recommanderiez-vous la suppression de Swissmedic?
Rudolf Blankart: En ce qui concerne la sécurité des patientes et patients, Swissmedic a souvent pris d’excellentes décisions, par exemple en refusant la substance active d’AstraZeneca pendant la crise du COVID. Swissmedic a affirmé qu’il lui manquait des données pour pouvoir déclarer avec certitude que ce vaccin était sûr.
«Un marché supposerait que les prix soient transparents. Mais il n’en est rien.»Urs P. Gasche
Pensez-vous qu’une autorité suisse doit assurer une protection supplémentaire?
Rudolf Blankart: La question est de savoir dans quelle mesure nous voulons être autosuffisants.
Vous voulez dire que l’autosuffisance rend le marché suisse inintéressant, car trop petit, ce qui explique que nous soyons confrontés aujourd’hui à cette crise de l’approvisionnement?
Rudolf Blankart: Tout à fait! Mais il faudrait prendre d’autres mesures pour faire entrer des médicaments en Suisse. Prenons l’exemple d’un antibiotique qui ne serait pas vendu en Suisse, mais qui serait autorisé dans l’UE. Les hôpitaux suisses pourraient alors l’acheter simplement en Allemagne, en France ou en Italie et le remettre aux patientes et patients qui en ont besoin.
Cela ne correspond pas vraiment à l’intention initiale …
Urs P. Gasche: Seriez-vous favorable à ce que les médecins, les hôpitaux et les caisses-maladie puissent importer librement des médicaments de l’étranger?
Rudolf Blankart: Premièrement, c’est déjà le cas. Et deuxièmement, d’un point de vue économique, toute suppression d’obstacle est positive.
Urs P. Gasche: Vous seriez donc également favorable à la levée de l’interdiction d’importations parallèles
Rudolf Blankart: Oui.
Permettez-moi de résumer ici: vous dites que la Suisse est désavantagée parce qu’elle est trop petite pour accéder au grand marché?
Rudolf Blankart: Exactement.
Urs P. Gasche: On ne peut pas parler de marché lorsqu’il est question de médicaments! Un marché supposerait que les prix et la qualité sont transparents. Mais personne ne sait quels prix les caisses en Espagne, aux Pays-Bas ou au Danemark paient parce que les prix sont tenus secrets. Il n’y a pas non plus de transparence en ce qui concerne la qualité, puisque Swissmedic et l’OFSP ne dévoilent pas leurs estimations de l’adéquation et de l’efficacité. Je le répète: ce n’est pas un marché!
Rudolf Blankart: C’est un marché hautement réglementé, où les fournisseurs réfléchissent bien avant de vendre ou non.
«C’est un marché hautement réglementé, où les fournisseurs réfléchissent bien avant de vendre.»Rudolf Blankart
Dans ce cas, la solution serait-elle de supprimer tous les obstacles réglementaires et de soumettre les médicaments à un marché complètement libre?
Rudolf Blankart: Il est certain que si c’était le cas, il y aurait d’autres produits sur le marché.
La Suisse deviendrait-elle intéressante dans ces conditions?
Rudolf Blankart: Nous aurions alors un marché international et pas seulement un mini marché suisse.
Urs P. Gasche: Les prix des médicaments sont beaucoup trop réglementés! Il faudrait de nouvelles règles, plus simples, plus claires.
Pouvez-vous me donner un exemple?
Urs P. Gasche: Il faudrait tout d’abord autoriser les importations parallèles. On pourrait aussi renoncer à traduire les notices d’emballage en trois langues pour les médicaments soumis à ordonnance. En effet, ces derniers sont délivrés dans un cabinet médical ou à l’hôpital, et des indications pour la prise de médicaments sont données oralement. Autre exemple: les génériques doivent proposer toutes les tailles d’emballage au même titre que les préparations originales. Est-ce bien nécessaire?
C’est précisément ce que l’association des fabricants de génériques critique. Selon elle, il y a trop d’obstacles réglementaires qui rendent le marché suisse inintéressant. Est-ce la raison pour laquelle il y a aussi des pénuries de génériques?
Rudolf Blankart: Il y a plusieurs raisons, dont celles que nous venons d’évoquer. A cela s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement. Pensez au canal de Suez, à la guerre en Ukraine …
Il n’y a pas si longtemps, nous produisions des médicaments en Europe, y compris en Suisse, alors qu’aujourd’hui, nous dépendons de deux pays: l’Inde et la Chine. Pourquoi n’a-t-on pas réussi à garder la production pharmaceutique près de chez nous?
Urs P. Gasche: Il y a certains marchés, comme les Etats-Unis ou l’Europe, où je trouve judicieux de produire des médicaments essentiels. Pour le reste, j’estime que la décision appartient aux groupes pharmaceutiques. Il n’est pas toujours nécessaire d’intervenir.
Les entreprises iront là où elles peuvent produire à meilleur prix. Monsieur Blankart, vous faites partie du comité de l’initiative sur l’approvisionnement médical, qui demande notamment que la Confédération prenne des mesures pour encourager la fabrication de médicaments essentiels en Suisse.
Rudolf Blankart: Ça ne doit pas être une obligation. Il est plus important encore de sécuriser les chaînes d’approvisionnement. Et pour cela, il faut produire à différents endroits: au Chili, au Paraguay, en Inde et en Chine. C’est plus sûr que de concentrer la production à Lucerne.
Pourquoi donc?
Rudolf Blankart: Si une usine tombe en panne en Suisse, nous devons assumer de gros risques ici, alors qu’actuellement, les risques sont en Inde et en Chine.
N’est-ce pas un échec pour l’Etat d’en être arrivé là?
Rudolf Blankart: Il faut surtout se demander si l’Etat doit s’immiscer dans les chaînes de production de l’industrie pharmaceutique.
Je vous renvoie la question.
Rudolf Blankart: S’il y a une chose qu’il faudrait imposer à l’industrie pharmaceutique, ce serait de diversifier ses sites de production. Elle pourrait ensuite décider où et comment elle produirait.
Et qui devrait l’y obliger?
Rudolf Blankart: Idéalement, une communauté d’Etats. Mais la Suisse pourrait aussi exiger d’un fabricant qu’il produise un médicament sur différents sites avant de l’autoriser à le vendre sur son territoire.
Urs P. Gasche: Si une multinationale renonce à vendre un médicament en Suisse parce qu’elle juge que le marché n’est pas assez rentable, il est peu probable qu’elle accepte de telles conditions.
Mais si la Suisse, en tant que membre d’une communauté d’Etats …
Urs P. Gasche: … de l’UE par exemple …
… justement, si la Suisse, en tant que membre de l’UE, posait de telles conditions, cela pourrait-il fonctionner?
Urs P. Gasche: Tout simplement avec l’EMA. Les différents sites de production peuvent être partout dans le monde, pas seulement en Europe. L’idée est d’avoir des alternatives en cas de problème avec un site.
J’en viens à la conclusion: est-ce à dire qu’on ne peut pas se passer de l’Etat, sachant que l’industrie ira là où elle peut produire au meilleur prix?
Rudolf Blankart: Pour l’industrie, le modèle économique doit être rentable. Nous pouvons réfléchir à de nouveaux modèles, par exemple la rémunération des fabricants en échange d’un accès permanent à leurs produits.
Ainsi, la Suisse paierait un fabricant pour avoir toujours un certain médicament en stock?
Rudolf Blankart: Oui, le modèle économique doit être rentable pour que l’on investisse à nouveau en Suisse, sinon de plus en plus d’entreprises iront voir ailleurs. Et nous finirons par n’avoir sur le marché suisse que des produits protégés par des brevets et très rentables.
Donc, si je résume à nouveau: pour garantir l’approvisionnement, nous devrions supprimer l’autorité Swissmedic et rejoindre une entité plus grande comme l’UE. De plus, il faudrait davantage d’interventions de l’Etat, éventuellement de nature financière?
Rudolf Blankart: Une mesure financière serait-elle considérée comme une intervention de l’Etat? Nous régulons déjà les prix par le biais du mécanisme classique du prix multiplié par la quantité. Le système de santé, je suis d’accord avec Monsieur Gasche, est une économie planifiée, ce n’est pas le libre marché. Nous devons faire usage de la réglementation pour parvenir à une justice sociale et pour garantir des soins aux plus vulnérables. Maintenant, la question c’est: sommes-nous en perte d’équilibre? Voulons-nous redéfinir les priorités?
Quel est votre avis sur la question?
Rudolf Blankart: C’est une question politique. Toutes les initiatives populaires qui allaient dans le sens de la qualité ou de la maîtrise des coûts ont échoué. Je trouve que les assureurs ont un rôle à jouer dans ce dossier. Ils sont trop passifs, ils ne représentent pas les intérêts des personnes assurées.
Urs P. Gasche: Nos médicaments sont les plus chers d’Europe, et pourtant nous avons des pénuries. Des réformes s’imposent. Je propose d’y aller progressivement. Monsieur Blankart, vous dites que le marché suisse est trop petit pour intéresser les fabricants. Les génériques sont un bon exemple: nous détenons les plus faibles parts du marché européen. Pourquoi? Parce qu’en Suisse, les caisses-maladie sont tenues de rembourser les médicaments les plus chers, contrairement au reste de l’Europe. Si on obligeait les cabinets médicaux et les pharmacies à proposer un des trois génériques les moins chers, le marché des génériques serait déjà un peu plus grand.