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En général, nous avons appris, dans nos cours de géographie, à connaître les régions du monde selon leurs données politiques, topographiques, climatiques, économiques et physiques. Le journaliste britannique Tim Marshall nous introduit avec son livre intitulé en allemand «Die Macht der Geographie» [La force de la géographie] (cf. Horizons et débats no 10 du 14/5/18) dans les réflexions des spécialistes en géostratégie. Il analyse les particularités topographiques des pays non seulement sous l’angle des sciences de la Terre, mais surtout selon une optique géostratégique. Les détroits, les chaînes de montages, les déserts, les mers et les côtes avec leurs ports maritimes naturels ou leurs falaises inabordables, la situation insulaire d’un Etat ou l’avantage de posséder deux côtes maritimes – par exemple l’une atlantique et l’autre pacifique – sont analysés dans la double perspective de la protection de son propre territoire étatique et de la connaissance approfondie des aspects géostratégiques nécessaires pour le développement d’un empire. Les fleuves navigables, reliés les uns aux autres, ne constituent pas seulement des voies commerciales naturelles, ils facilitent également le développement des activités économiques et le transport rapide de toutes sortes de marchandises – dont les biens de ravitaillement militaire. Des voies aquatiques artificielles reliant deux océans, tels le Canal de Suez et le Canal de Panama, profitent d’importants détroits géostratégiques, et le savoir-faire humain crée des avantages économiques et militaires. Le détroit de Gibraltar, permettant à toute puissance militaire de contrôler depuis le haut d’un rocher en Espagne la totalité de la circulation maritime entre l’Atlantique et la Méditerranée, est également un lieu géostratégique de grande importance pour tout «pouvoir». Afin de contrôler l’accès à et la sortie de la Méditerranée, les Britanniques se sont assurés la mainmise sur le rocher de Gibraltar, dominant la côte espagnole de la Méditerranée.
Comment l’exercice du pouvoir se fait-il dans ces endroits d’importance géostratégique, sachant qu’un détroit, un isthme ou la plaine d’Europe du Nord – mentionnés à plusieurs reprises par l’auteur – ne sont pas, au départ des lieux émanant une force. Il s’agit plutôt d’une sorte d’attrait. Mais qui est attiré par de tels endroits? Voilà un sujet que Tim Marshall n’analyse pas, ne soulève même pas. Il semble se trouver entièrement dans la tradition anglaise de Mackinder1 et vouloir donc poursuivre la mission impérialiste soi-disant «naturelle» suite à la situation insulaire de la Grande-Bretagne. Reporter de longue date de la chaîne BBC, ayant travaillé dans une trentaine de régions en crise dans le monde entier, il a été décoré à de multiples occasions. Ainsi, il a acquis la gloire et la célébrité au sein d’un média connu pour faire partie des innombrables publications médiatiques sous contrôle de l’OTAN.
Les Etats-Unis se sont approprié le canal de Panama, dont la rentabilité et la situation stratégique militaire sont d’une grande importance, de manière nullement pacifique. L’ancienne province colombienne du Panama, après le refus de la Colombie d’abandonner ce territoire à l’administration d’un consortium américain, fut séparée de la Colombie suite à une guerre de sécession. Cette guerre fut menée par les Etats-Unis. Le premier président du Panama ne fut personne d’autre que le président du consortium américain créé pour la construction du canal. Actuellement, des menaces similaires semblent se préparer depuis un certain temps envers le Nicaragua.
Dans ce contexte, les paroles de Marshall concernant le comportement du Grand-Empire chinois au Moyen-Age, sont tout de même étonnants: «Les Chinois étaient de grands marins, notamment au XVe siècle, ils traversèrent tout l’océan Indien. L’expédition de l’amiral Zheng He atteignit même le Kenya. Mais ce furent des expéditions à la quête de richesses, non pas des démonstrations de pouvoir, elles ne visaient pas la création d’avant-postes pour soutenir également des opérations militaires.» Donc, à toutes les époques, il était possible de mener des échanges économiques et culturels à travers le monde, sans obligatoirement recourir à l’idée folle de vouloir créer un empire avec l’aspiration de dominer le monde entier.
La question de la coopération au lieu de l’agression aurait très bien pu être thématisée et traitée dans ce livre. On aurait parfaitement pu démontrer la beauté de notre monde et les ressources de notre planète sous l’aspect des échanges transnationaux basés sur la coopération humaine dans l’intérêt de l’humanité toute entière. Lors de la description du continent africain, on aurait pu, par exemple concernant la République démocratique du Congo, décrire quels acteurs empêchent les habitants de ce pays à vivre en paix et en prospérité et quels sont leurs procédés inhumains et impitoyables. Certaines activités sont timidement mentionnées. Mais les commanditaires restent dans l’ombre et le cœur reste froid. La même indolence concernant le sort humain se retrouve chez Marshall dans sa description de l’importance géostratégique de la plaine d’Europe du Nord. Cette grande région est certainement libre de toute barrière géographique importante ou d’autres obstacles naturels infranchissables, elle ne représente cependant en aucun cas une invitation gratuite à conquérir de force l’accès aux ressources naturelles russes. Même si la géographie offre dans cette région un passage facile à un agresseur impérialiste, d’où ce conquérant prendrait-il le droit, en dépit de tous les destins humains liés à son action, de s’accaparer ce qu’il croit lui appartenir. Mais de telles réflexions ne se trouvent pas dans le livre de Marshall. Quelle aubaine représenterait une coexistence coopérative et la négociation d’égal à égal d’un contrat commercial gagnant-gagnant. Ainsi notre monde profiterait à tous.
Mais peut-être qu’il est erroné d’attendre ceci d’un livre écrit par le rapporteur géostratégique au service de sa Majesté. La question humaine n’y a pas sa place. Malgré ces remarques critiques, la lecture de cet ouvrage élargit le regard sur les actuelles régions en conflits et illustre les réflexions et la pensée des acteurs géostratégiques.
(Traduction Horizons et débats)
1 Sir Halford John Mackinder (1861–1947) fut un géographe britannique, considéré comme le père fondateur de la géopolitique. Il fut co-fondateur et directeur de la London School of Economics. Dans son livre «The Geographical Pivot of History», il a développé la théorie géopolitique du Heartland: celle-ci énonce la théorie que quiconque possède le contrôle de l’Eurasie centrale (Heartland) a en main la clé pour le contrôle du monde. La Grande-Bretagne, détenant uniquement un pouvoir maritime, ne pourrait jamais le contrôler et suite à l’avènement d’un dangereux pouvoir expansionniste sur le continent européen, notamment la Russie, l’hégémonie britannique demeurait en danger.
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