Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07163.jsonl.gz/1045

«L'homme qui pleure de rire», voilà comment les libraires ont choisi de retranscrire le titre d'un des derniers ouvrages de Frédéric Beigbeder, constitué d'un unique émoji. Cet ouvrage à lui seul cristallise une forme de hiatus entre les générations.
Utilisé au premier degré par les plus âgés, l'émoji rigolard ne serait utilisé qu'au deuxième voire au troisième degré pour les plus jeunes des internautes 😂. CNN l'annonçait en février 2021, l'émoticône emblématique est boudée par la génération Z (née entre 1997 et 2010), qui lui préfère la tête de mort 💀.
Vous ne voyez pas le rapport entre le rire et un simple crâne? C'est pourtant simple. «Il s'agit de signifier le fait qu'on est littéralement 'mort de rire'. C'est un usage hyperbolique, comme lorsqu'on envoie un gif qui représente un personnage qui s'esclaffe, alors qu'on est plutôt placide face à son écran. Il est plus facile de comprendre une émotion si elle est exacerbée», décrypte Chloé Léonardon, dont la thèse porte sur les émoticônes.
Le glissement sémantique a de quoi surprendre, si l'on considère que les émojis représentent une palette d'émotions assez exhaustive pour signifier à peu près ce que l'on veut. D'après Pierre Halté, linguiste et auteur de l'ouvrage Les émoticônes et les interjections dans le tchat, cet usage détourné n'est pas un phénomène incongru. «Dès lors qu'on met un système de signes à disposition (ici, les émojis), on va les décaler, jusqu'à en changer le sens», éclaire le chercheur.
L'usage très premier degré ne serait plus que l'apanage des «boomers», ceux-ci surutilisant les émojis dans des énoncés à la graphie numérique aléatoire. Mal utiliser un émoji constitue désormais une gaffe assez classique et largement moquée sur les réseaux sociaux. Un exemple qui avait fait le tour de Twitter à l'époque 👇
Utiliser au premier degré un émoji est quasiment tout aussi mal vu. «L'émoji 'sourire' le plus basique peut parfois passer pour du passif-agressif, notamment chez les jeunes», rappelle Chloé Léonardon. De la même manière, on peut désormais deviner l'âge d'une personne par ses choix syntaxiques (l'utilisation à outrance des points de suspension). Se dessine alors une ligne entre ceux qui savent décoder ces implicites et ceux qui n'ont pas accès à ce sous-texte. Par exemple, l'émoji «pleurer» permet lui aussi de manifester son hilarité.
« MDRRR » « mdrrrr » « 😭😭😭😭 » et le classique « JSLSJJESKHDZ »— 🐷lauranus🐷 (@imlauranus) April 19, 2021
Pour Chloé Léonardon, «avoir la maîtrise d'un code linguistique, c'est avoir le pouvoir». Le pouvoir d'encoder un sens singulier et de le transmettre à un autre internaute, sans même qu'il y ait besoin de préciser que l'émoji n'est pas utilisé en son sens premier.
Contrairement à ce qu'affirme CNN, l'usage de l'émoji «tête de mort» pour dire que l'on est mort de rire ne fait pas tant consensus que cela chez les jeunes utilisateurs.
Camille Alloing, enseignant-chercheur spécialiste des questions de traitement de l'information numérique, tord d'ailleurs le cou à l'idée reçue selon laquelle l'âge serait le point déterminant:
Pour celui qui a coécrit Le Web affectif, une économie numérique des émotions, la différence est avant tout à chercher du côté de l'interaction en elle-même. «La signification d'un émoji se fixe dès lors que celui-ci fait sens pour un émetteur et pour un récepteur dans un contexte donné», insiste-t-il.
Si certains jeunes utilisent l'émoji «tête de mort» pour dire qu'ils sont morts de rire, c'est loin d'être le cas de l'ensemble de la génération Z. «Ces variations de sens sont des règles qui s'installent dans différentes communautés de locuteurs. D'autant qu'un émoji ne veut pas dire la même chose selon qu'on l'envoie à son patron, un ami proche, à sa femme, ou à sa famille sur WhatsApp», confirme Pierre Halté. On peut très bien utiliser l'émoji «sourire» au premier degré lors d'une conversation avec son patron, puis l'utiliser pour mettre en scène un énoncé passif-agressif lors d'une conversation avec un ami.
La crise du Covid-19 a eu un impact assez fort sur les émojis en eux-mêmes. Alors que la campagne de vaccination prend de l'ampleur, Apple décide de supprimer le sang de l'émoji «seringue», afin de coller avec l'usage actuel du symbole. De son côté, une agence de publicité soumet au Consortium Unicode une proposition pour la création d'un «émoji masqué avec le sourire». Preuve que l'émoji n'est pas un objet immuable, mais qu'il évolue au gré de l'actualité et des demandes institutionnelles.
Entre 2016 et 2018, l'émoji «pistolet» se voit peu à peu remplacé par un pistolet à eau sur la plupart des systèmes d'exploitation de smartphones. La plasticité de ces éléments pictographiques est pourtant le fait d'un nombre d'acteurs limités. D'un côté, le puissant Consortium Unicode, qui est seul décideur en matière d'émojis officiels: il peut bloquer ou retarder le processus de sélection de nouveaux émojis. De l'autre, les GAFAM, les agences de publicité, des institutions, des pays (ou encore des rédactions) qui soumettent leurs propositions.
Ainsi, sous l'apparente plasticité des émojis se cache une forme de rigidité naturelle. Les universitaires Luke Stark et Kate Crawford n'hésitent d'ailleurs pas à parler dans un article de 2015 du «conservatisme» des émojis:
C'est sans doute pourquoi les jeunes de la génération Z utilisent l'émoji «tête de mort» pour signifier le rire: à défaut de pouvoir inventer ses propres émojis, on peut détourner ceux déjà en place. Une subversion qui peut être fortement réprimée par les plateformes. On se souvient du bannissement de l'émoji «aubergine» sur Instagram en 2015: le service de partage de photos ne goûtait pas les métaphores sexuelles liées à la plante potagère.
Cette censure partielle ne peut pas s'opposer aux pratiques créatives permettant d'insuffler un sens autre aux smileys. Depuis le début de l'informatique, l'art ASCII crée des images complexes à partir des symboles du clavier. Sur Twitter, on a ainsi vu dernièrement se déployer un format hybride.
La scène représentée vient ici dégager un contexte nouveau et prend à contre-emploi l'aspect lisse des émojis.
Ainsi, différents groupes s'agrègent autour d'une pratique singulière. C'est cette distinction qui permet à une communauté donnée de s'identifier comme telle.
Récemment, c'est un tweet qui est venu semer le trouble. Stupéfaits, des internautes ont découvert que le verbe «plussoyer» (être d'accord avec quelqu'un) n'existait pas vraiment.
Grandir avec Internet c'est une expérience assez terrible dans le sens où jusqu'à mes 18 ans je pensais sincèrement que "je plussoie" était une forme soutenue de dire "je suis d'accord"— Spicy n00b (@ingenuebancale) April 7, 2021
Alors que c'est littéralement une déformation des forums pour le "+1"
Terrible
Le «+1» est un bon exemple de symboles natifs d'une communauté en ligne dont le sens lui a largement échappé. L'expression typique du Web n'est plus, dès lors, un symbole fixe, mais participe à la mise en circulation d'expressions diverses qui se cristallisent dans le bain langagier global. Tout comme le fait d'écrire «émoji sourire» en toutes lettres. Ou d'utiliser les deux-points pour faire référence à un «emote» présent sur une autre plateforme.
Circle, bonjour tout le monde j’espère que vous allez bien, emoji sourire, envoyer.— SEB (@Seb_Frit) May 10, 2020
Ces formes dérivées dessinent des rapports plus mouvants qu'on ne le croit aux signes qui peuplent nos écrits sur internet: les émojis ont pénétré jusqu'à notre langue et nos usages.
L'émoji est aujourd'hui décrié par une partie de l'élite intellectuelle française. Accusé de niveler le niveau par le bas («C'est la victoire de Disney sur Proust», selon Frédéric Beigbeder), il est encore considéré comme un signe de ponctuation non noble.
Every day I see more grown adult men use emojis. There is no excuse for this. Emojis are for children and women. Do you think your great grandfather would have been caught dead using emojis if the internet existed back then? Have some self respect for God’s sake.— Matt Walsh (@MattWalshBlog) September 28, 2020
Il en résulte, pourtant, une forme de cécité mutuelle: les «boomers» utilisent trop d'émojis (ou pas assez, ou mal), démontrant ainsi leur manque de littératie numérique. Les «jeunes» subvertissent leur sens premier, par mimétisme ou par effet communautaire. Mais toujours est-il que nos usages se conçoivent en relation avec eux: leur absence ou leur présence dit quelque chose de notre rapport à la conversation numérique écrite. C'est la rencontre entre différentes communautés en ligne qui crée un sentiment de fragmentation de l'espace numérique en espaces sociaux distincts.
Sur Twitch, les «emotes» forment une sorte d'hybride: des gifs, des mèmes ou des images clippées font office d'émojis. Ici plus qu'ailleurs, chaque streamer cocrée avec sa communauté un ensemble d'«emotes». «Twitch n'impose pas un signe standardisé, c'est un signe créé par les utilisateurs, totalement lié au contexte», explique Camille Alloing. Faut-il y voir l'avenir de l'émoji, car plus malléable que ceux définis par le Consortium Unicode?:
Cette foisonnante créativité a le mérite de ne pas signer l'arrêt de mort des émoticônes. «Non, la gen Z ne va pas enterrer les émojis, et encore moins l'émoji 'pleure de rire'», conclut Pierre Halté. Les usages vont continuer à se modifier, à s'hybrider avec les gifs, les mèmes, l'art ASCII et tout ce qui forme cette culture graphique du web. Ce n'est pas tant la jeune génération qui risque de tuer les émojis que les plateformes qui s'arrogent le droit de délimiter leur usage. Émoji clin d'œil.
Au bord de l'idyllique lac de Starnberg, pas loin de Munich, une curieuse querelle de voisinage a apparemment impliqué des personnalités. Le journal Bild rapporte que Jens Lehmann, le gardien de but de la première équipe nationale allemande, s'y serait disputé avec son voisin au point de démolir son garage avec une tronçonneuse.