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Donc, je reviens de Locarno.
Locarno est une très jolie ville (au sud de la Suisse pour ceux d'entre vous qui vivent loin de nous), je vous montre juste un coin de la vue, qui est impressionnante.
La vue depuis le point le plus haut de Locarno, Locarno Monti, où est située l'église appelée Madonna del Sasso
Depuis 1946, chaque année il y a à Locarno un festival de cinéma (un des plus vieux du monde), que je fréquente depuis que j’étais écolière, car à côté de la manifestation proprement dite, le festival a institué quelques années après sa création une organisation appelée «Cinema e gioventù» (Cinéma et jeunesse) qui recrutait les cinéphiles en herbe dans les écoles suisses au moyen d’une composition sur le cinéma: on en choisissait quelques-unes qui plaisaient à un jury de critiques, et les élus étaient invités au Festival. J’ai eu la chance d’en être. On logeait en dortoir, mais c’était la première fois de ma vie que je vivais une telle expérience; je vous assure que lorsqu’un grand acteur italien vous explique les secrets de son métier, que vous avez quinze ans et que vous êtes une cinéphile fanatique parce que le cinéma était interdit par l’orphelinat d’où vous veniez, ça fait quelque chose. Vous trouverez une histoire plus détaillée des débuts du festival et de ses 15 premières années ici.
Je suis retournée à Locarno par mes propres moyens à la poursuite de ce souvenir lumineux aussitôt que j’ai pu m’offrir des vacances, j'y suis retournée aussi souvent que j'ai pu, et le jour est venu où la télévision m’y a envoyée pour filmer le festival. Je faisais quelque chose qui me plaisait, et j’étais payée pour ça! Trop bôôô!
J’ai vu ainsi les films les plus magnifiques: pendant longtemps, les plus talentueux des producteurs et des réalisateurs du cinéma international se sont battus pour présenter à Locarno leurs films frais sortis des salles de montage.
Dans cette production, une série de directeurs artistiques a eu toute liberté de choisir son programme pour une raison simple, qui demande une explication.
Locarno Festival B
Il faut que vous sachiez que les festivals de cinéma sont internationalement classés A, B ou C. Les festivals A sont soumis à un règlement très contraignant, et ne peuvent notamment présenter dans leurs compétitions que les premières visions mondiales, n’ayant passé dans aucun autre festival A (notamment Cannes, Venise et Berlin), alors que les festivals B choisissent dans le reste, et présentent souvent des films de festival A aussi (pour autant que les producteurs les leur accordent – généralement avec difficulté).
Les producteurs se battent tous pour aller au plus connu des festival A, Cannes, puis pour Venise, puis pour Berlin, et enfin, si leur film a été refusé par ces «majors», ils se tournent vers les «mini-majors», comme un critique a classifié les quelques festivals A moins prestigieux.
Locarno, pendant longtemps festival B, a néanmoins été un festival d’une qualité remarquable, certaines années même exceptionnelle. Car, vérité de la palisse: le fait que les films ont déjà été vus quelque part n’en diminue pas la qualité, et inversement il y a plein de films sélectionnés pour Cannes aussitôt oubliés dans le flot. Le fait d’être revus dans un festival B les a souvent mis en valeur, et nombreux sont ceux qui doivent leur célébrité au fait d’avoir été récompensés dans des festivals B.
Au début, les projections se passaient dans les jardins du Grand Hôtel, en quelque sorte l'ancêtre de la Piazza Grande. Mais la grande innovation était déjà là: on était en plein air. On y casait 2'000 spectateurs. (Photo Commune de Locarno - je crois)
La liste des réalisateurs que Locarno a découverts ou contribué à découvrir ressemble à un carnet mondain: Claude Chabrol, Stanley Kubrik, Milos Forman, Alain Tanner, Alexandre Sokurov, Atom Egoyan, Jim Jarmusch, Spike Lee, Gus van Sant, et des dizaines d’autres, tout aussi connus (depuis).
Par ailleurs, Locarno accueillait à l’époque des films nouveaux, par des cinéastes déjà connus. Je vous donne une liste de quelques-uns des réalisateurs ayant gagné les prix pour leurs films présentés au festival les dix premières années: René Clair, Roberto Rossellini, John Ford, Jean-Devaivre, Vittorio de Sica, Jirí Trnka, Otto Preminger, Michelangelo Antonioni, Sidney Lumet.
La qualité d’un festival dépend souvent de la qualité de son directeur artistique. Certes, les films sont choisis par une équipe qui discute, soupèse; mais le directeur reste décisif. Son caractère, son degré de savoir-faire, se reflètent toujours dans le style d'un festival. Et Locarno a eu une série de directeurs prestigieux, de Freddy Buache à Olivier Père. Mais ce qui a fait de Locarno un festival auquel on se précipitait, ce sont deux directeurs artistiques absolument exceptionnels, qui se sont succédé et nous ont donné pendant vingt ans (ils sont restés dix ans chacun) un festival extraordinaire: David Streiff et Marco Müller. Ils sont très différents l’un de l’autre, mais chacun à sa manière ils ont su impulser un programme qui, d’année en année, faisait beaucoup, mais vraiment beaucoup, plus d’heureux que de mécontents.
Moteur! La projection va commencer. La Piazza Grande, le plus grand cinéma en plein air (8'000 spectateurs) et le plus grand écran du monde. (Photo Festival de Locarno)
A leurs choix particulièrement heureux venait bien sûr s’ajouter la projection du soir, d'abord dans les jardins du Grand Hôtel, puis, depuis le début des années 1970, sur la Piazza Grande – mais en tout cas toujours en plein air. Lorsqu’il fait beau, c’est vraiment magnifique, et voir un film sous les étoiles en sirotant son verre, cela a séduit plusieurs générations de spectateurs. Actuellement l’écran, nous assure-t-on, est le plus grand du monde, et nombreux sont ceux qui viennent pour le voir.
Locarno Festival A
Je ne sais plus exactement en quelle année (à vue de nez quelque part entre 2003 et 2006), Locarno a sollicité et obtenu la classification A. Aussitôt, le festival a eu l'obligation de ne montrer en compétition que des premières visions mondiales, n'ayant pas passé dans un autre festival A. Mais voilà, qu'il le veuille ou pas, Locarno arrive après Cannes, Venise et Berlin, et le plus souvent les films qui peuvent participer au concours sont ceux qui ont été refusés par les «majors» car, qu'il le veuille ou non, Locarno est vu comme un «mini-major». Cela a commencé par être à peine perceptible, mais, subtilement, le changement de catégorie a changé Locarno. Depuis le saut en festival A, les discussions sont vives pour savoir si le choix de films toujours plus glauques, souvent terriblement ennuyeux, aussitôt vus aussitôt oubliés, et souvent (il y a eu de notables exceptions), sans intérêt, est due à la nouvelle direction (qui a changé quatre fois en douze ans), aux films produits ou au fait que Locarno ferait mieux de redevenir un festival B.
La seule chose qui n’a jamais changé de niveau, ce sont les rétrospectives. Chaque année, la plongée dans l’histoire du cinéma est riche, intéressante, les films sont souvent de vrais chefs-d’oeuvre – et du coup la rétrospective, au lieu d’ajouter au programme un à-côté, a tendance a devenir ce que le programme offre de meilleur. On a eu droit à l'oeuvre (presque) complet de réalisateurs comme Yasujiro Ozu, Boris Barnet, Mario Camerini, Sacha Guitry, Frank Tashlin, Allan Dwan, Orson Welles, Otto Preminger, Vincente Minelli, etc. Cette année, c’était dédié au cinéma italien d’après-guerre: pas que des chefs-d'oeuvre, mais un délice.
Les films qui tirent bien leur épingle du jeu, dans ce contexte, ce sont les films suisses, un certain nombre sont montrés dans une section Panorama suisse, il arrive que l'un ou l'autre soit en concours: depuis longtemps, nous avons démontré que nous savons faire des documentaires, et cette année n'a pas manqué de bijoux. Je n'en citerai qu'un: L'Abri, de Fernand Melgar, qui raconte comment les sans-abris (souvent des demandeurs d'asile) sont triés lorsqu'ils tentent d'aller dormir dans des refuges où il fait moins froid et on est moins seuls. Il est exemplaire. Quant aux films de fiction, ils se sont souvent fait remarquer, et cette année cela n'a pas manqué: c'est Schweizer Helden (Héros suisses) de Peter Luisi, une comédie, qui a gagné avant-hier le prix du public. Lui aussi parle de demandeurs d'asile: ceux-ci essaient, dans un village de Suisse centrale, de monter Guillaume Tell de Schiller. Je ne peux pas vous en parler ni vous dire ce que j'en pense, car il a été projeté après mon départ – je peux juste vous dire que des amis m'ont téléphoné pour me dire: “Enfin une excellente comédie.” A suivre, par conséquent.
Mais, pour tout le reste, le mécontentement était très répandu, particulièrement parmi les professionnels (plusieurs milliers) et dans le public cinéphile auquel voir des films sur la Piazza ne suffit pas.
Je vous donne deux commentaires: le critique de The Economist, parlant du fait que, de mémoire de festivalier, il n’a jamais plu autant que cette année, conclut son article par: «Même sans M. Polanski, il y aura des surprises; Locarno vous en réserve toujours. Ce qui serait bien, ce serait qu’elles viennent des écrans du festival, et non du ciel.»
Moi, si j’étais responsable du festival, après une critique comme celle-là je me tirerais une balle.
D’autant plus si on y ajoute une autre conclusion, celle d'un des critiques de Variety, la revue professionnelle du cinéma international, qui parlait de Locarno comme d'un cimetière pour certains des films.
C’est très difficile de faire entendre cela aux dirigeants administratifs et politiques du festival. C'est vrai qu'un nombre assez modeste de films se vendent et se distribuent à partir du visionnement de Locarno; c'est vrai aussi qu'un réalisateur qui fait d'autres films reconnus a montré son premier à Locarno. Mais ces succès sont surévalués une fois mis en contexte. Pour les organisateurs, le succès consiste par ailleurs en une organisation sans problèmes, et voilà un reproche qu’on ne pourra jamais faire à Locarno: le festival est organisé impeccablement, il est rarissime qu’on n’ait pas pensé à tout. C’est rare qu’une projection commence en retard, c’est rare qu’elle soit interrompue par un ennui technique, les différentes salles sont reliées par des transports ad hoc (compris dans le billet), et ainsi de suite.
Pour la direction administrative, l’important c’est qu’il y ait autant de monde que possible, et aussi qu’un certain nombre de personnalités connues du monde entier viennent. On provoque leur venue par les prix à la carrière de réalisateurs, d’excellence à des comédiens, à un producteur indépendant, et il y a ainsi deux ou trois autres prix: les personnalités désignées viennent le plus souvent, et les 5 à 8’000 spectateurs de la Piazza assistent à la remise du prix.
Tout cela, cependant, ne suffit pas, il manque quelque chose pour que la mayonnaise prenne vraiment.
Ce qui est gênant pour une partie du public, c’est que tous ces prix sont souvent liés à un sponsor, qui vient le donner et met en évidence sa marque: un des prix s’appelle Swisscom, un autre Moët et Chandon, un autre encore Parmigiani. Et il y a, bien entendu, le Prix du public UBS.
Les sponsors principaux sont si omniprésents qu’il est impossible de les oublier. Il faut beaucoup d’argent pour organiser un festival, et on le trouve où on peut, on souhaiterait pourtant que les sponsors ne s’imposent pas à nous de façon aussi obsessive. Je ne parle même pas pour moi, j’ai tendance à prendre ces choses-là avec un haussement d’épaules, mais j’ai beaucoup entendu, ces deux ou trois dernières années, des gens se plaindre.
Cela dit, il y a aussi une compétition pour les courts métrages des jeunes cinéastes (Léopards de demain), et là il y a toujours des perles et de bonnes surprises. Mais la compétition… Je n’ai vu que des films que j’ai trouvés fades, déprimants, répétitifs. Je vais pourtant au cinéma pendant l’année, faut-il vraiment que tous les films qui ne m’intéressent pas soient réunis à Locarno? Ou (étant donné qu'il est impossible de tout voir) que je n'aie assisté qu'à des projections d'oeuvres qui me laissent froide?
Je précise que j’ai complètement zappé une section appelée Open Doors, qui présente un grand nombre de films africains, car ceux-là je me les suis gardés pour les voir lors du 9e festival Cinémas d’Afrique, c’est ce week-end à Lausanne, j’espère vous y rencontrer tous.
Vous remarquerez que je m’exprime avec prudence, vous, vous trouveriez peut-être tous ces films qui m'ennuient merveilleux. A entendre râler autour de moi, je n’étais pourtant pas la seule de mon avis, nous avons été nombreux à nous plaindre de la qualité des films.
Il faut enfin que je précise qu'il y a aussi une manifestation parallèle, Industry Days, qui fait partie du festival sans vraiment en faire partie, car elle est réservée aux professionnels (acheteurs et vendeurs de films, producteurs, financiers du cinéma de toutes sortes); je ne peux rien en dire – comme je ne suis pas une financière du cinéma, elle m'est fermée. Mais elle était peut-être très bien. Je n'en ai entendu aucun écho, sinon que quelques acheteurs et vendeurs avaient fait de bonnes affaires.
A la vie, de Jean-Jacques Zilbermann
Pour que nous ne nous quittions pas sur des jugements négatifs, je voudrais signaler un film grand public (hors compétition) que j’ai trouvé très intéressant.
A la vie est l’histoire de trois femmes qui ont survécu à Auschwitz. L’une est parisienne, après la guerre elle veut retrouver la compagne hollandaise de captivité qui lui a sauvé la vie, quant à la troisième, française elle aussi, elle la croit morte. Elle passe pendant plusieurs années une annonce dans la presse juive de toue l’Europe, finit par la retrouver et, quinze ans après la fin de la guerre, elles se donnent rendez-vous à Berck-sur-Mer, pour passer ensemble quelques jours de vacances. Celle que la Parisienne avait cru morte avait en fait survécu. L’essentiel du film, ce sont ces vacances (et ces retrouvailles) à trois.
Julie Depardieu, Suzanne Clément, Johanna Ter Steege. Elles jouent les femmes qui ont survécu à Auschwitz grâce à la Hollandaise, qui parlait l'allemand, et les a protégées. (Photo de la production)
Auschwitz reste un puissant tabou – pour ceux qui ne l’ont pas vécu, mais plus important, pour ceux qui ont passé par là et survécu. Ce n’est que si les survivants rompent le tabou que la société peut regarder les événements en face. Jean-Jacques Zilbermann illustre comment des personnes qui ont survécu à la guerre dans sa pire forme se réinsèrent, essaient de reparler de leur expérience commune et n’y arrivent pas, comment elles sont vues par les autres, et comment finalement la parole devient possible et les libère. Cela m’a rappelé le père d’un ami me racontant la libération qu’avait été pour lui le président de la Confédération suisse, en 1995, demandant pardon aux Juifs pour l’attitude de son pays pendant la guerre. Ce monsieur était tchèque, naturalisé suisse parce qu’il avait épousé une Suissesse. Il n’avait jamais, jusqu’à 1995, raconté qu’il sortait d’un camp de concentration. Après, il s’était mis à aller dans les écoles raconter son expérience de déporté juif aux élèves, «pour les aider à devenir des hommes de cœur».
Le propos est d’autant plus frappant que le réalisateur raconte dans ce film dont il fait une comédie l’histoire de sa mère, qui est l’une des trois femmes. Il transmet aux générations futures, comme le faisait le père de mon ami, pour qu’on n’oublie pas. Et il le fait sous la forme d’un film qui va sans aucun doute avoir du succès dans les salles de quartier et dont on va se souvenir: sans grands chichis, mais sans concessions non plus, il ne donne jamais ni dans la facilité ni dans le larmoyant ni dans l’horrible.
Et sur cette note positive, je clos cette humeur à propos du festival de Locarno...
... mais à la réflexion j'ajoute une deuxième note positive, cette photo de la chanteuse populaire et comédienne La Lupa, originaire de la région de Locarno, pendant que nous buvions un apéro un après-midi, entre deux averses, sur la Piazza Grande.
PS. Lorsque rien d'autre n'est indiqué, les photos sont de moi (iPhone5) Celle de l'en-tête représente le Conseiller fédéral Berset (le ministre de la culture) et le directeur de l'Office fédéral du cinéma Kummer lors d'une conférence de presse.
PPS. Je ne vous dirai pas combien ça m'énerve, mais les liens au festival que je vous donne offrent tous soit l'italien, soit l'anglais. Ce festival suisse financé en partie par les contribuables suisses a tout simplement zappé le français et l'allemand – promus sans doute au rang de langues accessoires.