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A la fin des années huitante naît en francophonie le projet de décrire la totalité des usages du français; cela va mobiliser les partenaires de plusieurs pays, pour créer un "Trésor des vocabulaires francophones". Soutenu par la Confédération, le partenariat suisse est mis en plæe au centre de dialectologie et d'étude du français régional de l'Université de Neuchâtel, qui vient de publierle dictionnaire.
Pierre Knecht écrit qu'il s'agit du "premier résultat concret d'un important projet de coopération internationale entre pays francophones".
Les particularités du langage en Suisse romande sont nombreuses. Car la langue écrite qui se substitue au latin progressivement dès le XIIIe siècle et le langage parlé qui remplace les dialectes franco-provençaux dès le XVIIe siècle ne sont pas normalisés comme en France par des contraintes officielles. Et aussi parce que le découpage du territoire en nombreuses communautés locales maintient ou crée la diversité langagière. Pierre Knecht écrit que "de nombreuses expressions qui ont vieilli en France sont restées vivantes chez nous" et que les transferts de mots dialectaux dans la langue française parlée en Suisse romande sont très nombreux. La matière est donc abondante, riche en quantité et en expressivité, formée notamment de deux grandes catégories; les mots qui n'ont pas l'équivalence en France, comme "bisse" ou "syndic"; et ceux qui ont une expression équivalente en français standard, comme "s'encoubler".
Dès le XIXe siècle, les Romands s'interrogent sur leur langage, et leur première réaction est de publier des dictionnaires correctifs pour adopter la norme française; sans tenir compte de la richesse d'expressivité et de précision de certains termes, et en général sans attention particulière à la dimension philologique. Cette première approche des particularités lexicales suisses romandes est donc pédagogique: les "maîtres" veulent enseigner le "bon français" et inventorient à cet effet les expressions et les mots classés en archaïsmes, germanismes, romandismes ou autres helvétismes. Bien que la perspective de l'étude soit anjourd'hui différente, ces "glossaires" sont très utiles car ils contiennent un grand nombre d'emplois alors condamnés mais actuellement intéressants pour la description lexicale.
II existe des sources nombreuses où puiser ces particularités, le "Glossaire des patois de Suisse romande» et le "Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse romund" de Pierrehumbert en particulier. André Thibault, le rédacteur de l'ouvrage, utilise ces sources déjà parues; mais surtout le fichier élaboré par le centre de dialectologie qui fait durant plusieurs années un travail de dépouillement intense dans la presse écrite et parlée, dans les ouvrages littéraires, dans les textes administratifs et didactiques.
La démarche n'est pas normative ou prescriptive, elle est avant tout linguistique; elle retient les aspects descriptifs du français de Suisse romande: le "Dictionnaire suisse romand", écrit Pierre Knecht, "enregistre qui se dit ou s'écrit et, à l'exception des tennes officiels, ne prescrit pas ce qui doit se dire ou s'écrire." Seuls quelques aspects normatifs sont signalés, sans caractère contraignant d'ailleurs: pour l'orthographe en particulier; ou, sous la rubrique "remarques", pour signaler les "critiques" déjà faites à l'égard de certains usages. Fondamentalement descriptif, le dictionnaire inventorie les mots et les expressions et en indique l'origine. Les différentes significations, les emplois parlés ou écrits, les apparentements, les localisations... En ce sens, il est un véritable ouvrage de référence.
Cette réalisation éditoriale est également intéressante au domaine plus large de la culture; elle est dans la ligne d'une étude linguistique qui ne se limite pas à une utilisation selon le "bon usage", mais qui prend en compte l'histoire de la langue dans toute sa diversité. Elle donne ainsi une nouvelle dimension à la langue française: l'écrit et le parler deviennent éléments-symbole d'une civilisation.
HENRI MAÎTRE
Le Nouvelliste
Lundi 29 décembre 1997
Durant cinq ans, le centre de dialectologie et d'étude du français régional de l'Université de Neuchâtel travaille à la réalisation du "Dictionnaire de Suisse romande", sous la direction de Pierre Knecht. De nombreuses personnes y participent, pour rassembler le plus large éventail possible d'informations et de méthodes: dépouillement de textes et d'émissions radiophoniques, créations de Suistext pour les données textuelles et d'une banque informatisée pour le fichier lexical, relations avec d'autres lexicographes, du Québec et de Wallonie notamment, recherches de données bibliographiques, utilisation précise de polices de caractères phonétiques.
Avec la collaboration de Gisèle Boeri et de Simone Quenet, André Thibault conçoit et rédige le DSR. Lexicographe expérimenté, connaisseur des parlers galloromans, formé à la science philologique, il assure dès le départ la crédibilité du travail; et en cours de rédaction il élargit la nomenclature initialement prévue.
Le répertoire ainsi réalisé compte environ un millier de mots, un choix déterminé par leur fréquence d'utilisation et leurs particularités linguistiques. Le plus remarquable, c'est l'abondan des références données et de l'illustration écrite; chaque mot, préalablement défžni, est situé dans de nombreux extraits de textes: 7 citations, par exemple, pour le mot "raccard", 8 pour "arvine", une dizaine pour "arolle" et près d'une vingtaine pour "bisse". Ces citations illustrent la signification des mots, précisent son extension dans le temps et dans l'espace, le relient à un contexte culturel.
Pourquoi réaliser une lexicographie différentielle de la Suisse romande? Peut-on penser que cette étude va modifier le regard porté sur la civilisation et l'identité?
Deux orientations culturelles justifient cette démarche: d'abord il s'agit de considérer ce travail scientifique comme une excellente contribution à la linguistique française en général; puis de le placer dans la perspective d'une découverte du patrimoine, comme toute recherche dans le domaine historique et culturel, au même titre que pour l'architecture, I'archéologie ou l'ethnologie.
HENRI MAÎTRE
Le Nouvelliste
Lundi 29 décembre 1997
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