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03/10/2010
Le souffle du vers
On croit souvent que les règles de la poésie classique n'ont aucun fondement dans la nature, et qu'elles ne sont là que pour imposer une sorte d'arbitraire formel, comme hérité de l'absolutisme royal - ou même du dogme catholique: pourquoi pas? L'idée aurait pu se trouver chez Victor Hugo...
En réalité, de même que le vrai but du Surréalisme n'était pas d'instaurer le chaos, mais, aux yeux d'André Breton, de défendre la libre inspiration artistique, pareillement, ce qu'on peut appeler le classicisme reposait sur des éléments tirés en profondeur de l'âme humaine - voire de la nature de l'univers.
On a dit que l'alexandrin était la manière dont les acteurs pouvaient parler naturellement en vers, parce que la rime ne revenant pas trop souvent, elle ne brouillait pas le sens, et ne faisait pas prévaloir le son. D'un point de vue pratique, cela peut être exact. L'alexandrin est le plus long vers que la France médiévale ait créée (il vient de la chanson de geste - assonantique - consacrée aux exploits fabuleux d'Alexandre le Grand, et composée au douzième siècle). Il s'accordait avec le principe de vraisemblance: les personnages historiques des pièces de Corneille, dans leur vie, n'avaient pas réellement parlé en vers, n'est-ce pas?
Mais alors, pourquoi la tradition leur ordonnait-elle malgré tout de le faire, sur la scène théâtrale?
Un indice s'en trouve dans les commentaires de Corneille, qui en réalité contestait le principe de vraisemblance: la tragédie suivait une logique d'un ordre supérieur. Elle montrait ce que l'œil humain ne pouvait pas voir. Il cite les anges ajoutés à l'Évangile dans des mystères écrits de son temps en Allemagne.
La raison plus profonde se tire de cet indice: Corneille a intuitivement senti ce qu'il en était. Dans la Grèce primitive, les acteurs ne répétaient pas l'histoire, telle que le souvenir l'a conservée, mais l'ombre des héros prenait en quelque sorte possession d'eux. La tragédie avait à l'origine une portée rituelle, religieuse.
Or, les oracles, dans la Grèce antique, s'exprimaient en vers, et la raison toute simple en est qu'aux yeux des anciens, les héros se mêlaient après leur mort à la musique des sphères, et que leur parole était forcément imprégnée du rythme des astres mêmes. La tragédie ne répétait pas le passé, mais manifestait le souvenir qu'en avaient conservé les étoiles. Le poète était inspiré s'il parvenait à saisir ce qui se dessinait ainsi.
L'attrait pour l'alexandrin peut se mettre plus directement en rapport avec la règle dite des vingt-quatre heures; les douze syllabes sont en rapport secret, je crois, avec les douze heures du jour, qui elles-mêmes sont en rapport avec les signes du zodiaque, étant les lieux que dans le Ciel le soleil traverse au fil de la journée! L'unité d'action était le fil du soleil même: la barque de Râ n'était, dans son glissement sur la voûte azurée, qu'une seule histoire. Car pour Racine, par exemple, tout devait s'unifier dans un principe unique, même au sein du Temps.
Les règles de la poésie et de la tragédie étaient comme le véhicule de l'âme vers un monde autre, plus beau, qui était celui des héros, soudain resurgis de l'oubli - soudain redescendus des cieux! Ainsi, ce souffle du dodécasyllabe n'était pas ressenti comme une contrainte, mais une condition nécessaire à la libération de l'âme. C'était la règle qui créait la liberté. Elle tissait le chemin menant aux nappes de l'Infini!