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Une "nouvelle Espagne" ?
Soyons sérieux : l'événement politique du week-end, ce n'est pas la manif de diversion casseuse de samedi, à Genève (on vous en écrira demain, tout de même), mais les élections en Espagne, où comme annoncé par les sondages, les législatives ont accouché d'un parlement sans majorité. Le Parti Populaire (droite) arrive certes en tête, mais, avec 122 sièges, loin de la majorité absolue de 176 sièges, et en faisant l'un de ses plus mauvais résultat historique, tout comme le Parti socialiste (PSOE), lui aussi en lourd recul. A eux deux, PP et PSOE, qui ont dominé la vie politique espagnole et alterné au pouvoir depuis des décennies, ne totalisent plus que la moitié des suffrages (28,6 % pour le PP, 22,3 % pour le PSOE). Les deux formations nouvelles, Podemos (20,6 % des suffrages et 69 sièges) à gauche et Ciudadanos (13,7 % des suffrages 40 sièges) à droite, leur taillent des croupières électorales et s'affirment comme indispensables à toute coalition gouvernementale, qu'elle soit de gauche ou de droite. Les gauches régionalistes ou indépendantistes basque et catalane obtiennent quant à elles 11 sièges. La "deuxième transition espagnole", pour reprendre l'expression du "Manifesto", est ainsi ouverte (la première était celle du franquisme à la démocratie selon les canons européens), sur fonds de crise institutionnelle, sociale et économique.
"L'Espagne ne sera plus jamais la même"...
Pour Pablo Iglesias, leader de Podemos, hier est née "une nouvelle Espagne", une Espagne qui a voté "pour un changement de système" en cassant le bipartisme PP-PSOE. Aucun des deux partis qui dominaient le paysage politique espagnol n'est assuré de pouvoir obtenir une majorité parlementaire, même en s'alliant avec une des deux nouvelles forces qui font irruption au parlement : l'addition des sièges obtenus par le Parti Populaire et Ciudadanos, pas plus que celle des sièges obtenus par le Parti socialiste et Podemos, ne fait pas une majorité absolue. Et de toute façon, la priorité pour Podemos n'est pas, a affirmé Iglesias, la formation d'un gouvernement de gauche), mais le changement constitutionnel.
Ces élections ce sont tenues sur fonds de crise sociale, économique et institutionnelle. Crise sociale et économique, d'abord : plus du quart de la population est menacé de pauvreté et d'exclusion, 100'000 familles ont été spoliées de leur logement, 500'000 personnes ont émigré en sept ans, le taux de chômage moyen atteint 21 %, mais 50 % chez les jeunes (et 60 % des demandeurs d'emplois sont des chômeurs de longue durée, sous-indemnisés, voire pas indemnisés du tout). Les élections législatives se sont ainsi tenues sur fond d'une crise interminable, à laquelle ni le gouvernement socialiste de Zapatero, ni le gouvernement libéral et conservateur à la fois de Rajoy n'ont apporté de remède. Pire, les mesures d'austérité adoptées par le gouvernement en place ont encore aggravé la situation : réduction des salaires de la fonction publique, puis de l'ensemble des salaires (ils ont baissé de 15 % en quatre ans) réduction des dépenses publiques dans la santé et l'éducation, réduction des investissements, stabilité budgétaire proclamée comme un dogme constitutionnel, gel des pensions de retraite, facilitation des licenciements, réduction des prestations accordées aux chômeurs, amnistie fiscale, augmentation de l'impôt indirect (la TVA)... Des emplois ont été créés, plaide la droite. Sans doute, mais quels emplois ? des emplois temporaires, ou à temps partiel, précaires et sous-payés : 22 % des salariés sont des "working poors". Ajoutez à cela une dette publique égale au produit intérieur brut, une corruption endémique (pesant 4,5 % du PIB soit 48 milliards d'euros) dans les deux partis traditionnels de gouvernement (le PP et le PSOE) et la CDC catalane, et dans les principaux secteurs économiques en crise (la bâtiment, les banques), la montée de la revendication catalane d'indépendance (et la persistance de celle basque), la crise de légitimité de la monarchie, et de un fonctionnement institutionnel qu'un "Pacte national contre la corruption et pour le régénération civique" impulsé par la "Fondation pour la Justice" propose, en 150 mesures, de réformer radicalement, et vous aurez le tableau du contexte dans lequel se sont tenues les élections législatives d'hier, et qui a vu la double défaite des deux principaux partis du pays.
Ce contexte devait, logiquement, favoriser les deux forces politiques nouvelles, Ciudadanos à droite, Podemos à gauche, innocentes des fautes des deux partis gouvernementaux puisque n'ayant, elles, jamais gouverné. Quand les partis traditionnels, institutionnels, faillissent, ceux qui n'ont jamais été au pouvoir ne peuvent qu'y gagner une légitimité nouvelle, en raison même de leur fraîcheur politique. En France comme en Espagne, aucun parti n'atteint plus les 30 % de suffrages, mais en France, c'est le Front National qui a récolté les fruits de la délégitimation de l'UMP (devenue "les Républicains") et du PS, alors qu'en Espagne, en l'absence d'une extrême-droite représentant autre chose que la nostalgie du franquisme, Ciudadanos et Podemos représentaient deux alternative, l'une au PP, l'autre au PSOE, deux alternatives valant bien mieux que l'exutoire frontiste français.
"L'Espagne ne sera plus jamais la même", a proclamé pour Podemos Pablo Iglesias, en constant la fin du bipartisme PP-PSOE. Soit. Mais "plus jamais la même" que quelle Espagne ? Et que faire de cette victoire de "forces du changement", qui ne sont pas toutes de gauche ? Podemos, en coalition parfois avec le PSOE, voire Ciudadanos, a pris la tête au printemps dernier des plus grandes villes d'Espagne, à commencer par Madrid et Barcelone. Ces coalitions municipales sont en train de prouver qu'"une autre politique est possible" que celle qui consiste à se plier aux "lois de l'économie", ou à se contenter d'en atténuer les effets. Podemos, en particulier, a émergé de la société elle-même, et s'il y a un enseignement à tirer de son succès, c'est bien celui-ci : la légitimité politique vient toujours d'en bas -non de la présence dans les institutions, mais de la capacité à porter des revendications sociales en leur donnant un contenu politique, en en faisant un programme, en les structurant dans un projet. C'est ce que le socialisme naissant avait été capable de faire. Et que la social-démocratie vieillissante n'est plus capable de faire, ce dont elle paie le prix.