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A travers les montagnes du Venezuela
Par René Naville
Avec 2 illustrations ( 6, 7 ) La chaîne des Andes vénézuéliennes, d' une largeur de 100 km. et d' une longueur de 500 km ., s' étend de la frontière colombienne en prolongeant la Cordillière orientale de Colombie, pour s' éteindre aux abords de la côte cari-bienne.
Elle est formée de deux rangées parallèles de montagnes, la Sierra Nevada de Merida et la Sierra del Norte qui, elle-même, envoie plusieurs ramifications au nord et au sud. Une série de vallées transversales, occupées par des rivières tortue ires, cisaillent ici et là cet énorme massif. L' activité hydrographique a provoqué de nombreux phénomènes d' érosion qui se remarquent tout le long de la route transandine qui, venant de Caracas, traverse la Cordillière pour se diriger sur Bogota. Un ou deux des hauts sommets de la Sierra Nevada de Merida, dont le Pic Bolivar, sont recouverts de neiges éternelles.
Toutefois, on retrouve de nombreux vestiges glaciaires remontant à une époque lointaine où les glaciers durent recouvrir la plus grande partie des Andes.
La Cordillière de la Côte, continuation de la Cordillière des Andes, s' étend sur près de 200 km. et se prolonge après une rupture de 100 km. jusqu' au Golfe de Paria et Trinidad. Elle a des ramifications vers l' intérieur du pays et forme une série de seranias qui viennent se perdre dans les llanos. Les sommets les plus élevés dominent la ville de Caracas. Ce sont la Siila de l' Avila, 2640 m ., et le Pic de Naiguata, 2765 m.
La Siila de Avila a été gravie pour la première fois par le baron de Humboldt, qui a fait une narration célèbre de cette expédition dans son ouvrage Voyage dans les pays équinoxiaux.
L' illustre savant était arrivé dans la capitale du Venezuela en 1799. Caracas était alors bien différente de ce qu' elle est devenue aujourd'hui. Les maisons coloniales, avec leurs pittoresques patios envahis de fleurs tropicales, avec leurs longs toits de tuiles rouges, leurs fenêtres grillagées, remplaçaient les hautes bâtisses commerciales modernes qui ont si totalement rompu l' harmonie des rues et des ruelles d' antan. Accompagné de son ami Bompland, Humboldt avait pris contact avec la société cultivée caraque-nienne. Parfois à cheval, parfois à pied, tôt le matin ou tard dans l' après, il s' en allait herborisant ou à la recherche de documents géologiques dans la campagne avoisinante. Au retour, il s' en venait déjeuner ou dîner dans la paisible hacienda du Dr Ibarra ou dans le beau parc de Bello Monte, à l' ombre des somptueux « charaguaunos1 » dont les palmes bruissantes se détachaient sur un ciel éternellement bleu.
Le soir, quand ses loisirs le lui permettaient, Humboldt se rendait au théâtre, vaste bâtiment se dressant à ciel ouvert et pouvant contenir jusqu' à 2000 spectateurs qui pouvaient en même temps admirer le jeu des acteurs et l' éclat des étoiles.
1 Sorte de palmier très commun, se distinguant par la grande hauteur du tronc.
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tiïiL \ Le savant allemand, du fond de son fauteuil et une lunette à la main, profitait également de cette circonstance pour se livrer à des observations astronomiques. « Comme le temps fort nébuleux, écrit-il, m' avait fait perdre de nombreuses observations sur les satellites, je pouvais me rendre compte, du balcon du théâtre, si Jupiter serait visible durant la nuit. » Un des principaux désirs d' Humboldt était de gravir la Siila de Avila. Recouverte de nuages la plus grande partie de l' année, la Siila, dès le mois de janvier, apparaît dans toute sa beauté. Ses flancs se parent alors des teintes les plus diverses à mesure que s' écoulent les heures de la journée. Elle se dresse le matin, légèrement bleutée, dans un lointain imprécis et vaporeux. Vers le midi, elle prend soudain un volume plus proche et précis, marbrée de taches lumineuses, rousses et jaunes. Puis, quand vient le soir, elle s' élève plus proche encore, revêtue d' une belle teinte cuivrée, se détachant sur un ciel d' or et d' émeraude, pour s' enfoncer peu à peu dans les ombres bleues de la nuit.
Le 2 janvier 1800, Humboldt, accompagné de Bompland, entreprend de gravir le colosse. Les deux savants chargés d' instruments d' observation partent seuls, accompagnés de quelques péons — les nombreux amis qui s' étaient vantés de les suivre dans leur expédition ayant abandonné la partie à la dernière minute.
A 2000 mètres, le savant allemand s' extasie à la vue de ces splendides buissons de Befarias, qu' il compare aux rhododendrons de nos Alpes suisses. Il se livre à de longues dissertations à leur sujet et constate qu' on retrouve de ces arbustes à des altitudes de plus en plus basses, à mesure que l'on s' éloigne de l' équateur. Il évoque aussi le cas des rhododendrons de Suisse, qui croissent jusqu' à 1600 mètres sous une température maximale de 12 à 13 degrés, alors que l'on trouve des plantes analogues qui supportent à la même altitude, au Venezuela, des températures dépassant 23 degrés.
Il admire encore l' énorme précipice septentrional de la Siila, qu' il estime avoir 1900 mètres de profondeur, avec un plan d' inclinaison de plus de 53 degrés. Humboldt pense se trouver devant la plus grande muraille rocheuse connue et cite le cas des Alpes suisses, où l'on a recherché en vain un plan perpendiculaire de 250 toises afin d' y faire des expériences sur la chute des corps. En réalité, les estimations d' Humboldt sont fortement exagérées, car le précipice de la Siila ne dépasse certainement pas 800 mètres et son inclinaison peut atteindre 50 degrés. Il ne peut donc être comparé à ceux qu' offrent certaines de nos montagnes, comme par exemple la face orientale du Cervin.
Arrivé au sommet, il note une température de 12 degrés, il admire le magnifique panorama qui se déploie devant lui, la mer immensément bleue se confondant avec le ciel, les vastes pénéplaines du sud qui vont se perdre dans les llanos et, à ses pieds, les maisons blanches aux alentours de Caracas, s' égrenant parmi les plantations de café où brillent les eaux argentées du Guaire. Il croit se trouver sur le point le plus élevé de la Cordillère des Andes côtières, sans se douter que le Pic de Naiguata, à quelque 6 km. de là, atteint une altitude supérieure de 125 mètres.
TRAVERS LES MONTAGNES DU VENEZUELA Aujourd'hui, la Siila est un but d' excursion choisi par de nombreux touristes. Les départs s' effectuent généralement de nuit, ce qui permet d' at le sommet en six heures de temps, avant midi et les grosses chaleurs.
C' est au milieu d' avril de cette année que j' ai entrepris l' ascension du Pic de Naiguata qui, ainsi que je l' ai dit plus haut, est le point le plus élevé de la Sierra de la Côte ( 2765 m. ).
Partis de Caracas vers 16 heures, nous avons, deux heures durant, gravi une pente aride entièrement recouverte par les cendres laissées par un immense incendie qui, quelques jours plus tôt, avait dévasté jusqu' à une altitude de 1400 mètres les flancs de la montagne. Noircis par les débris de végétaux consumés, nous arrivions vers les 6 heures en vue d' une hacienda de café, abandonnée et enclose dans des bosquets de verdure. Un clair ruisseau coulant à proximité, où s' ébattait une légion de papillons multicolores, eut tôt fait de nous rafraîchir. On pouvait apercevoir au loin, à travers les branches fleuries de flamboyants orangers, les flancs d' une montagne voisine teints, lors du crépuscule, d' un violet ardent. Une cascade étirait son blanc filet parmi des bouquets de palmiers et d' arbres desséchés.
Nous étions arrivés au pied d' un monticule qui, en raison de son aspérité, est dénommé « l' arête du diable ». Un chemin aride grimpant parmi les caféiers, où nous sommes obligés de nous agripper aux lianes pendant de toutes parts, nous conduit en une heure au sommet d' une première arête. L' obscurité est devenue presque totale et à l' aide d' une lanterne de poche nous poursuivons notre chemin dans l' idée d' atteindre un rancho qui nous a été signalé. Une nouvelle pente presqu' aussi aride que la première nous conduit sur une petite crête où nous décidons d' établir nos quartiers de nuit. Nous pouvions apercevoir au loin, dans la vallée, les feux des villages voisins de Caracas noyés peu à peu par une brume légère montant à l' assaut de la Sierra.
Autour de nous règne un silence total; des lucioles jettent de ci, de là, dans l' obscurité des fourrés qui nous environnent, des étincelles brèves et fugitives, cependant que, sur nos têtes, dans le ciel magnifiquement étoile, la Croix du Sud, avec la marche de la nuit, s' incline lentement vers l' horizon. La température, vers les 11 heures du soir, est tombée brusquement de 20 à 12 degrés. Nous revêtons des maillots de laine et essayons, malgré le froid, de dormir dans nos chinchoros. Vers les 5 h. 30 nous reprenons notre marche pour arriver bientôt en vue du rancho recherché. Aucun point de repère ne nous indiquant la direction du Pic, nous perdons une journée à nous débattre à coups de machete dans une forêt inextricable de lianes desséchées. Nous découvrons là, comme uniques fleurs, quelques buissons de magnifiques roses blanches qui exhalent un parfum intense.
Ce n' est que le jour suivant, après avoir passé la nuit dans le rancho, que nous entreprenons l' ascension du Pic, ayant fini par trouver le bon sentier. Nous gravissons un petit chemin très aride parmi des buissons de « bepharias » et d' essences diverses. En trois heures de temps, nous atteignons l' arête principale de la Sierra, formée de rochers érodés par les pluies et le vent, certains d' entre eux formant comme d' immenses menhirs, d' autres prenant l' aspect de figures humaines ressemblant à des idoles incas.
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A TRAVERS LES MONTAGNES DU VENEZUELA A nos pieds se déploie, au bas d' un précipice vertigineux où s' écroule un tumulte de roches et de forêts hérissées, la mer légèrement azurée, qui vient mourir en écume blanche sur les côtes rocailleuses et dans les palmeraies de Macuto.
Dans l' amoncellement chaotique de roches enchevêtrées, de buissons qui nous entoure, il nous faut quelque temps avant de découvrir le Pic de Naiguata, au faite duquel nous parvenons au moment où le brouillard se met à envahir les alentours. A peine arrivés au sommet, nous sommes attaqués par des nuées d' abeilles des montagnes, qui avaient fait leur nid dans les anfractuosités des rochers.
La sécheresse qui règne sur ces hauteurs est telle qu' en peu de temps une soif violente nous prend à la gorge. Complètement démunis d' eau, nous avons la bonne fortune de rencontrer, premier être humain depuis notre départ, un Frère du collège de la Salle, en longue robe blanche, qui, se guidant à la couleur de plus en plus foncée de certaines herbes, nous révèle la présence d' une source aux eaux cristallines et fraîches, à quelques centaines de mètres du sommet.
En redescendant, nous rencontrons trois ou quatre tatous ( cachicamos, dasiphus, novemcinctus ), vestiges d' une époque préhistorique et dont beaucoup de spécimens hantent encore les plateformes désertiques des Sierras vénézuéliennes.
Maintenant, derrière les crêtes bleues de la Sierra, s' abîme le disque rouge d' un soleil quasi automnal. Et nous rejoignons, dans le chant aigu des cigales et parmi les plantations de bananiers, le chemin de Caracas où s' illuminent, à la clarté de leurs lampes à pétrole, les petites « bodegas » où des groupes immobiles d' indigènes habillés de blanc rêvent sans fin, la cigarette aux lèvres, en vidant en silence leurs derniers verres de rhum ou d' aguadiente Parmi les points pittoresques de la Sierra côtière, on ne saurait omettre de mentionner les montagnes de l' Etat de Sucre, à l' orient du Venezuela. Elles s' étendent, creusées de vallées verdoyantes, en arrière de Cumana, la première ville construite par les Espagnols sur ce continent. Leurs plus hauts sommets ne dépassent pas 1500 mètres.
C' est dans cette région, non loin de Caripe, petite ville enfouie dans les plantations de café et d' orangers, que se trouve la célèbre grotte des Gua-charos, décrite également par Humboldt.
On y parvient en une heure de temps, en suivant un petit torrent qui coule à l' ombre des caféiers. Soudain, à flanc de montagne, apparaît une vaste excavation haute de 28 mètres et large de 25 mètres.
Des indigènes nous préparent des torches confectionnées à l' aide d' un bois résineux croissant aux alentours, le candii. Ayant relevé nos pantalons et chaussé de vieux souliers, nous pénétrons dans une salle immense, longue de 500 mètres. Des stalactites et des stalagmites forment dans la pénombre des figures bizarres, statues gothiques et représentations d' animaux monstrueux. A peine la lueur des torches vient-elle lécher les parois de la grotte, que s' élève un concert de cris gutturaux qui résonnent lugubrement dans le silence impressionnant de ces lieux. Ce sont les guacharos, grands oiseaux nocturnes aux ailes grises, qui vivent dans les anfractuosités de la caverne et ne sortent que de nuit pour se ravitailler. Ils se nourrissent de fruits sauvages, dont les semences mêlées à leurs excréments ont pris racine sur la terre argileuse qui tapisse le sol. On prétend que ces fruits ne croissent qu' en Guyane, ce qui donnerait une indication sur la puissance de vol de ces animaux, capables de couvrir cette énorme distance durant la nuit. On avance péniblement dans le lit d' une petite rivière souterraine. A mesure que l' obscu devient plus opaque, les cris des guacharos, effrayés par la lueur dansante des torches, redoublent d' intensité. Nous voici au bout de la première étape et une sorte de tunnel nous conduit dans une seconde salle, un peu moins grande que la première et où règne un silence total, aucun guacharo ne pénétrant jusque là. Autour de nous sont suspendus de grands stalactites brillants, pareils à des tapisseries serties de diamants. Des colonnades étincelantes jaillissent du sol, paraissant appartenir à une architecture de féerie. Nous arqueboutant aux roches glissantes, environnés de toutes parts d' ombres dansantes, nous pénétrons ensuite dans le « salon des orgues », où les stalactites, lorsqu' on les frappe avec un objet de métal, rendent un son vibrant comme des voix de cloches ou celles d' un orgue géant.
Nous pénétrons enfin dans une dernière salle, plus petite que les premières, et dont le plafond laisse entrevoir de nouvelles stalactites imitant la forme de seins de femmes. Nous percevons un lointain murmure et, nous penchant, nous entrevoyons, au bas d' une sorte de plateforme, un lac où vient déboucher une rivière souterraine. Nos torches se consument rapidement et nous revenons à grande allure, en remarquant en passant, gravée sur une roche, la signature de Codazzi, géographe célèbre qui explora la grotte en 1835 sur plus d' un kilomètre de profondeur. Humboldt, qui l' y avait précédé, ne s' était pas aventuré au delà de 472 mètres. De notre côté, nous avons couvert, aller et retour, plus de 2 km.
On pourrait, à vrai dire, passer des jours à errer dans ces couloirs et ces successions de salles, dont beaucoup n' ont jamais été explorées.
Et nous revenons à la lumière du jour pour boire un verre de rhum qui a tôt fait de nous réchauffer l' estomac.
Les ombres bleues du soir commencent à s' étirer sur les montagnes fleuries de hautes marguerites jaunes et de buissons d' orangers. En une heure d' auto nous parvenons en vue des llanos qui s' étendent à perte de vue et qu' embrasent les puits de pétrole dont les gaz sans cesse incandescents jaillissent en flammes rouges dans la nuit tropicale. Il faudrait des pages pour décrire les beautés diverses de ces régions orientales du Venezuela, où la transparence de l' air est telle que de nuit il semble, comme disait Humboldt, qu' on pourrait toucher du doigt le ciel étoile.
Et des pages encore pour peindre les vallées verdoyantes de l' Etat de Sucre, ses collines fraîches qui vont mourir en plantations de cacao jusque sur les côtes du Golfe de Paria, où Christophe Colomb crut un jour avoir découvert le « Paradis terrestre ».
TRAVERS LES MONTAGNES DU VENEZUELA Deux géants du Venezuela: le Pic Bolivar et l' Augan Tepuy Lorsque l'on prend la route transandine qui se dirige sur la Colombie et qui, à son point culminant, atteint 4000 mètres, on arrive à 700 kilomètres de Caracas, dans la ville de Merida, cité universitaire sise à 1640 mètres d' alti, parmi les plantations de café. De Merida, l'on entrevoit, se profilant au loin sur le ciel, les trois principaux sommets de la Sierra Nevada de Merida: le massif de la Corona, 4938 mètres, le massif de la Concha, 4922 mètres, et celui de la Columa avec son plus haut point, le Pic Bolivar, qui atteint 5005 mètres.
Un Vénézuélien a le premier tenté l' ascension du sommet du massif de la Corona, et il devait appartenir à un géologue suisse, le Dr Blumenthal, d' atteindre vers 1927 le point le plus proche du Pic Bolivar. Il fut suivi en 1935 par le Dr Bourgoin, accompagné du guide Pena. Enfin, en février 1935, le Dr Weiss entreprit l' ascension du pic, qu' il atteignit par la paroi sud. Depuis lors, de nombreux alpinistes ont tenté l' ascension qui s' effectue à dos de mule jusqu' à 4000 mètres. Cette expédition s' effectue en cinq jours et nécessite l' établissement de trois campements. Si elle ne présente pas de grandes difficultés, elle est toutefois très fatigante en raison de l' altitude et des effets du climat tropical; aussi nombreux sont ceux qui, insuffisamment entraînés, ont dû, en cours de route, rebrousser chemin par manque de résistance.