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40 ans de biologie moléculaire à Genève - Hommage de Pierre Spierer à Alfred Tissières

Le Département de biologie moléculaire de l'Université de Genève fête ses 40 ans. C'est jeune dans une académie dont les premières filières remontent à 1559. Mais la biologie moléculaire, née de l'intérêt de physiciens pour les mécanismes de la vie, a révolutionné nos connaissances en découvrant la nature des gènes. Genève a été dans cette discipline un des trois premiers instituts en Europe avec Cambridge et Pasteur. Genève a aussi été la pépinière des laboratoires suisses, et de nombreux laboratoires à l'étranger. Finalement, Genève a été à l'origine de l'invention du génie génétique, dont les conséquences en biologie et en médecine sont immenses. Pionnier en recherche, le Département de biologie moléculaire l'a aussi été dans l'enseignement avancé. Il y a quarante ans, le département créait une école doctorale, un enseignement qui est présenté aujourd'hui comme une innovation dans la réforme européenne des études supérieures (le fameux processus de Bologne). L'atmosphère de travail y est intense. " On mange quand on a des résultats " grognait le professeur Harvey Eisen à son étudiant, Pierre Béguin, qui tentait de s'échapper vers la cafeteria. Le Département de biologie moléculaire a marqué la science genevoise. Il a contribué en 2001 à la décision du Conseil Fédéral de faire de l'Université de Genève la maison-mère du Pôle de Recherche National " Aux Frontières de la Génétique "
Parmi les fondateurs de ce département, le professeur Alfred Tissières est décédé l'année dernière. Issu d'une famille valaisanne AOC, et ne s'intéressant ni au métier d'avocat, ni de promoteur, ni d'encaveur, ni d'évêque, il ne lui restait que la médecine. Mais dès le titre obtenu, il s'est engagé dans la recherche scientifique. Alfred Tissières a roulé sa bosse dans les institutions les plus prestigieuses : l'Université de Cambridge à Londres, le California Institute of Technology à Pasadena, l'Université de Harvard à Boston, et l'Institut Pasteur à Paris. Cette carrière internationale inclut la rencontre de Virginia, son épouse américaine.
C'est à Londres qu'il rencontre Watson et Crick au moment où ils s'apprêtent à publier la structure de l'ADN. Une longue amitié avec Jim Watson se poursuit en une collaboration scientifique menant à la caractérisation des ribosomes, ces machines moléculaires instruites par le code génétique, et chargées de l'assemblage des protéines. C'est aussi Cambridge qui a le plus marqué son esprit. Etait-ce le titre prestigieux de "Fellow" du King's College, était-ce l'humour britannique qui lui convient si bien, ou son antique Bentley, modèle "41/2 Litre" 1939, était-ce la participation en habit mité, à des cérémonies dont le protocole n'a pas varié depuis cinq siècles? Alfred a porté pendant quarante ans ce costume, si distingué de loin, si misérable de près, à l'occasion des grand-messes universitaires. Il était le plus britannique des valaisans.
Finalement, c'est le Conseiller d'Etat Chavannes qui se rend à Paris pour le convaincre de venir à Genève mais l'esprit britannique n'a jamais quitté l'interminable silhouette dégingandée, scrutant le résultat extraordinaire obtenu par son collaborateur Jack Greenblatt après deux ans de travail acharné, Alfred Tissières laisse tomber: "j'ai vu pire". C'est le compliment le plus enthousiaste qu'il puisse exprimer. Il s'est toujours effacé pour permettre à ses jeunes collaborateurs de montrer leur créativité. La méthode pédagogique tacite, mais lisible dans son regard bleu et limpide, était "démerde-toi mon grand !". Toujours présent au bon endroit et au bon moment, , il joue vers la fin de sa carrière un rôle pionnier dans l'analyse des gènes de réponse au stress, un travail qui a ouvert un domaine entier de la recherche actuelle.
Professeur à Genève, il a convaincu l'Université et le Fonds National de soutenir le Département de biologie moléculaire, et il contribue de manière décisive au développement de cette discipline en Suisse et en Europe. Il a été un des fondateurs de l'Organisation Européenne de Biologie Moléculaire, le CERN des biologistes. Il oeuvre aussi à l'ouverture des échanges scientifiques avec la Chine, et s'engage avec les scientifiques inquiets de la prolifération nucléaire au sein de "Pugwash".
Alfred Tissières avait une autre passion : la montagne. Il explora et ouvrit de nombreuses nouvelles voies dans les Alpes. Il fut notamment parmi les premiers à gravir la face sud du Täschhorn et l'arrête nord de la Dent Blanche. Pendant son stage à Cambridge il noua des contacts très étroits avec les meilleurs alpinistes anglais et participa à des expéditions en Asie, notamment à l'expédition britannique au Karakoram en 1954.
Pierre Spierer
Université de Genève
Presse Information Publications
Mai 2004
2004