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Dans son livre La Fin de l'exception humaine (2007), le philosophe Jean-Marie Schaeffer affirmait du fait social humain qu'il était biologique. C'était une provocation, notamment en France, où on pense facilement que le lien social est sacré, qu'il est une sorte de grâce, et qu'en lui vit la spiritualité nationale. Lui montrait qu'il n'en était rien, et que l'animal aussi est social.
Et de fait, la tendance française à la socialisation est simplement une caractéristique animale parmi d'autres. Elle manifeste l'idée de Pierre Teilhard de Chardin selon laquelle les nations sont des débuts de spéciation: en d'autres termes, que le même mouvement qui a créé les espèces animales tire l'humanité vers des particularismes, qu'elle qualifie de nationaux. En général avec un orgueil illusoire, car il ne s'agit précisément que de tendances biologiques: si la France tend tellement à la socialisation, ce n'est pas parce qu'elle est si unique et si profondément humaine, si universelle dans son essence même, mais parce qu'elle est placée sous le signe d'une impulsion animale qui la pousse vers cette socialisation. Suprême ironie. Il n'y a là qu'arbitraire d'un caractère local.
Cependant ce réalisme a poussé curieusement Jean-Marie Schaeffer à énoncer que toute culture était de nature animale et biologique. Restant au fond foncièrement français, il a continué d'assimiler la vie culturelle à la vie sociale, comme si la vie culturelle n'était pas d'abord le fait de l'individu – qui meut ses pensées, se tourne vers les mystères, et crée, à partir de ses intuitions, des formes nouvelles. On pourra dire que ce n'est là qu'une activité exceptionnelle, réservée aux génies, éclairant l'humanité à la mode romantique. Mais je pense que c'est exagéré et que les individus ordinaires sont bien plus créatifs que ne l'a laissé supposer un certain élitisme: en témoignent les nombreuses figures, les nombreuses métaphores du parler populaire dont l'origine précise est complètement perdue, dont la source individuelle s'enfonce dans l'obscurité la plus opaque. Lorsqu'on dit qu'avec de belles paroles on est enfumé, l'image est forte, et nous ne savons qui l'a faite; elle est pourtant assez récente, car elle reste perçue comme familière, alors que noyer le poisson, par exemple, a été intégré dans le beau langage – celui des classes dominantes.
Cette vie individuelle est la véritable source de la culture collective, puisqu'en réalité la collectivité n'est faite que d'individus qui s'influencent les uns les autres – certains étant évidemment plus inventifs que d'autres, quoiqu'ils ne soient pas forcément aussi en vue socialement que la méritocratie le voudrait.
Si le groupe fonctionne bien comme une espèce, l'individu a en lui une complexité, une profondeur qui échappe aux généralisations, et c'est ce que n'a pas vu Jean-Marie Schaeffer.
Je ne veux pas chercher à prouver qu'en tant qu'homme je serais supérieur aux bêtes – d'autant moins que j'entends la satire de Pierre Boulle dans La Planète des singes, montrant que beaucoup d'hommes ne font que répéter ce que font les autres comme peuvent aussi bien le faire des singes, et que je suis moi-même largement dans ce cas! La langue française est essentiellement faite de mots qu'on ne fait que répéter. Mais l'invention y est également possible, justement par les figures. Et je suis sûr que l'Évolution ne vient que de cette faculté, que de cette grâce qui s'exprime dans la créativité individuelle. C'est cela, en réalité, qu'il faut honorer, et l'expérience dira si elle vient plus souvent chez les éléphants ou les moineaux, les Français ou les Allemands, les Savoyards ou les Parisiens. D'ailleurs on ne peut pas préjuger de l'avenir, toute tendance statistique peut être modifiée par des faits nouveaux. Il est ridicule d'attribuer au groupe plus d'importance qu'il n'a.