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Le professeur Gaston Tuaillon, universitaire grenoblois spécialisé dans l'étude du francoprovençal, est mort récemment; nous avions un peu correspondu. J'ai lu plusieurs articles de sa main, et son ouvrage La Littérature en francoprovençal avant 1700 m'a révélé, entre autres choses, la poésie héroïque et pastorale du Bressan Bernardin Uchard et les visions mystiques de la Lyonnaise Marguerite d'Oingt.
G. Tuaillon était un des grands acteurs de l'exploration du francoprovençal et de sa littérature, une sorte de pionnier. Sa pensée, sur la question, prenait pour base la communauté villageoise, sans doute parce que les variantes du francoprovençal sont celles des villages mêmes; d'ailleurs il connaissait d'abord celle du village mauriennais qui l'avait vu naître.
La communauté villageoise n'explique pas, néanmoins, ce qu'on pourrait appeler l'unité globale du francoprovençal. A cet égard, G. Tuaillon était réservé, vis-à-vis de la thèse de Walter von Wartburg, qui pensait que les langues romanes étaient des différenciations du latin créées par les cours des rois germaniques installés en Gaule après la chute de l'Empire romain. De fait, l'école linguistique française table sur une origine de ces différenciations romanes datant plutôt de la conquête romaine et de ses phases successives: au français se rattache Jules César, à l'occitan se rattache la Gaule narbonnaise. Malheureusement, le francoprovençal ne correspond de ce point de vue à rien, puisqu'il est à cheval sur les deux. Dans ses explications, G. Tuaillon avait donc dû créer une spécificité du royaume allobroge. Je crois bien, cependant, que celui-ci ne s'étendait pas réellement au-delà des limites de la Narbonnaise. A l'inverse, les limites du royaume de Bourgogne (initialement issu des Burgondes) correspondaient à peu près à l'aire francoprovençale.
Comme Wartburg était bâlois, on peut dire qu'il y avait une école suisse, qui s'appuyait sur les royaumes germaniques, et une école française, qui s'appuyait sur la Gaule romaine.
Sur le plan logique, j'ai un peu de mal à comprendre comment le latin a pu se différencier avant même de s'être imposé, et je ne crois pas tellement à l'importance du substrat. Pour moi, les différenciations sont, en général, postérieures à la dissolution de l'Empire romain, non antérieures. Sans doute, des traits qui avaient persisté ont pu resurgir; mais les langues non latines les plus parlées, dans la Gaule post-romaine, étaient en réalité les germaniques: Charlemagne même, nous dit son biographe Éginhard, avait pour langue maternelle le francique - une sorte d'ancien néerlandais -, et ne parlait le latin couramment que depuis qu'il l'avait appris des clercs. Or, les langues celtiques s'étaient bien perdues - si ce n'est en Bretagne.
Pour moi, il est possible que la doctrine qui prévaut en France ait été influencée par le contexte historique de sa naissance, située entre 1870 et 1914: on s'interdisait de relier la France aux Germains et aux Francs; on voulait plutôt cultiver le souvenir de la Gaule romaine. Cela dit, en tant que français, je ne suis pas censé défendre la doctrine suisse, que beaucoup trouvaient trop proche de l'allemande, à Paris: on trouvait que les Suisses n'étaient pas assez gaulois: qu'ils regardaient trop vers l'Allemagne.