Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07232.jsonl.gz/859

Peu avant de disparaître, Federigo Tozzi avait conçu une trilogie dont seul le premier volet, intitulé Les Bêtes, fut publié de son vivant. Les choses et Les gens suivaient. Mal connus, ces deux derniers pans ont été publiés à titre posthume en 1981. Récits, raccourcis ou fines décalcomanies, ces courts fragments d’une fraîcheur de style et de langue inégalée se nouent subtilement autour d’un thème annoncé dès le titre, d’apposition en apposition.
Inspirée par la lecture des prosateurs et nouvellistes médiévaux, dont Boccace et Sacchetti, la forme brève et précise est gage d’authenticité car elle interdit toute généralisation. Elle se borne à attester un fait, un événement ou un trait de caractère. Tozzi entendait inventer un nouveau genre littéraire. Sa trilogie témoigne à cet égard de son éclatante réussite.
«L'œuvre de Federigo Tozzi se situe à mi-chemin de la ville de Sienne et de la névrose.» – Giorgio Manganelli
Federigo Tozzi est né à Sienne en 1883 dans une famille de la petite bourgeoisie. Il vit une adolescence torturée. La mort précoce de sa mère, des rapports anguleux avec un père autoritaire n’y sont pas pour rien. Collaborateur de diverses revues et journaux, ses écrits furent publiés chez Treves, un des éditeurs les plus prestigieux de l’entre-deux-guerres. La rencontre du romancier et critique Giuseppe Antonio Borgese et l’aide désintéressée de Pirandello lui permettent de trouver sa place. Il publie son œuvre maîtresse, Les yeux fermés en 1919. Il meurt prématurément à l’âge de 37 ans de la grippe espagnole. Longtemps méconnu du grand public, il est aujourd’hui tenu, avec Italo Svevo et Luigi Pirandello, pour l’un des écrivains les plus orignaux et novateurs du XXe siècle italien.
La critique sur le blog de Patrick Corneau, le 2 décembre 2019:
«J’ai retrouvé avec Les Choses Les Gens comme l’aboutissement exemplaire de l’écriture déjà présente dans Les Bêtes: le vertige d’une appartenance singulière au monde s’exprimant entre dire et suggérer dans le moindre propos, la moindre pensée, la moindre parole. On retrouve la même naïveté d’une appartenance poétique au monde où tout serait enclin à la révélation, aux charmes de la présence, mais soumise à des sursauts, des déviations, des déviances inexplicables, comme si une forme d’attaque sourde agissait sans cesse, un principe de destruction empêchant le contentement comme la plénitude. Là gît l’énigme d’un homme irrité contre la vie et contre lui-même, génialement en polémique avec son temps.»
Linda Lê rend compte de l'ouvrage dans En attendant Nadeau, le 3 décembre 2019:
«Sur la route de Sienne, le lecteur qui passerait à côté des glorieuses vétilles de Federigo Tozzi aurait manqué ce qui fait l’essentiel des œuvres hors du commun: un grain de folie mêlé à une exaltation magnifiée par le scripteur qui incite à lire aussi bien la Bible que Dostoïevski, parce que lire, ce n’est pas seulement exister, c’est exister "de toute notre âme et avec une foi".»
Un article sublime de Marc Blanchet sur Poezibao, le 22 novembre 2019:
«Tozzi crée un registre d’écriture non pas hors du temps, mais dans les boucles du temps: si tout événement possède sa poésie en soi, il ne s’agit pas d’un éveil; prédominent en lui des puissances d’enfermement, de renoncement, égarant les sens vers des rives sans clarté. Tout confort est éconduit; les conditions d’existence de l’auteur poussent la langue poétique dans ses retranchements, la dévient du poème en prose sans l’abstraire pour autant, malmènent la notion de forme puisque tous ces fragments s’avèrent dissemblables, enjoints dans des propos contraires, des perspectives multiples, quitte à devenir impasses ou chutes. »