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Entretien avec Alfred Berchtold
par Francesco Biamonte
Publié le 06/01/2005
Au début du livre, vous rappelez que votre recherche sur Tell avait déjà fait l'objet d'une publication (collective) en 1973. Qu'est-ce qui vous a poussé à revenir avec tant d'énergie sur le sujet?
Il y a trente ans, après avoir publié une étude d'ensemble de 989 pages sur la vie intellectuelle et artistique de la Suisse romande, j'amassais des matériaux pour un ouvrage de même nature consacré à la Suisse allemande. C'est l'appel de deux éditeurs (alémanique et romand) qui me fit interrompre mes recherche en faveur d'une contribution à une entreprise collective à paraître en français sous le titre Quel Tell? Cette tâche imprévue exécutée (avec plaisir d'ailleurs), je retournais à mes préoccupations premières: pendant de longues années, je préparai les deux forts volumes intitulés Bâle et l'Europe, une histoire culturelle, suivis de quelques livres de plus faible tonnage. Mais Tell ne se laissait pas oublier. De temps en temps m'arrivaient des informations à son sujet que je regrettais de n'avoir pas connues plus tôt. Elles me poussèrent à reprendre ma quête, toujours interrompue, et à observer particulièrement la diffusion du thème à travers l'Europe et le monde. L'abondance des études particulières, disséminées dans des revues, me frappa, et mon envie s'accrut de réunir tous ces membres épars en un seul corps.
Vous mentionnez plusieurs études panoramiques de la réception de Tell ; par exemple celle du comparatiste Fritz Ernst, qui publie en 1936 un ouvrage analogue au vôtre: il y «suit les traces du héros» de la Renaissance au drame de Schiller. Au delà de la plus grande ampleur chronologique, en quoi votre livre se distingue-t-il de celui-là ou d'autres - notamment du point de vue de la méthode?
Vous avez raison. Je ne partais pas de zéro. Nombre de publications de grande valeur ont précédé mon livre, mais elles embrassaient un champ plus limité, chronologiquement et spatialement. Depuis leur apparition et celle de Quel Tell? Le temps à marché et les études, je l'ai dit, se sont multipliées. Les questions de méthode n'étaient pas pour moi primordiales. Ce qui m'importait, c'était avant tout de montrer la richesse méconnue d'un thème, l'ampleur de sa diffusion, la multiplicité de ses variations. Montrer que Tell, loin de nous confiner dans nos alpages, nous relie au monde, nous fait voir du pays et découvrir des hommes.
Dans l'ensemble, vous suivez la chronologie, mais avec souplesse, plutôt que de rassembler les interprétations et emplois de Tell en «familles». Vous optez ainsi pour une sorte de compte rendu foisonnant, laissant une place relativement discrète à vos propres jugements sur la valeur des interprétations, réflexions, ¦uvres que vous décrivez. Votre point de vue se laisse toutefois deviner, souvent par l'usage de l'ironie. J'y perçois une volonté de rigueur, et en même temps un tempérament critique que vous ne sauriez faire taire ; mais l'on peut aussi y sentir une ambiguïté: come si vous ne pouviez vous empêcher de nous faire part de votre avis, sans assumer pleinement le caractère nécessairement subjectif - jusqu'à un certain point - de tout regard historique. Avez-vous songé à prendre plus clairement parti, ou au contraire à rester plus en retrait encore?
Je suis un cicérone qui conduit les visiteurs à travers des sites variés que j'estime dignes d'attention et souvent de respect. Si je n'ai pas d'abord à juger, mais à faire voir, il m'est permis de ne pas disparaître entièrement derrière mon objet, mais d'apporter ici ou là mon grain de sel discret. Le savoir a avantage à être un gai savoir. Souvent l'understatement, le sens de la litote est de mise, mais il n'est pas interdit à l'émotion, à l'amusement, voire à la réprobation lors que «trop, c'est trop...», d'affleurer ici ou là. Toutefois, ce qui importe, c'est que le lecteur reste libre de son propre jugement.
Vous avez dit dans un entretien accordé à 24Heures: «On assiste depuis des années [...] à ces remises en question de mythes fondamentaux supposés servir d'alibi à des gens qui se reposent sur les vieilles valeurs et ne veulent pas affronter les problèmes actuels. A un moment donné, le héros devient le bouc émissaire chargé de tous les péchés. [...] Mais ce dénigrement, parfois systématique, peut devenir une facilité et un appauvrissement lorsque l'on ne voit plus que le mythe, aux résonances si riches et si profondes, a donné courage à tant de gens et suscité tant de belles oeuvres On peut craindre le ricanement facile de la médiocrité devant quelque chose de plus grand qu' elle.» C'est un point très intéressant. Car en même temps, votre livre montre une extrême malléabilité du mythe de Tell, qui le rend aussi facile à récupérer qu'il est frappant pour l'esprit. Cela ne doit-il pas justement nous mettre en garde contre tout usage politique d'un mythe?
Sans doute. C'est un sujet de réflexion inépuisable que l'ambivalence de tant de «grands» exemples historiques, que l'imbrication du bien et du mal à tout moment du développement humain, que le jeu déconcertant de l'ombre et de la lumière sur l'écran de notre passé et de notre présent... ou que le bon usage et l'abus des meilleurs mets.
Vous me semblez parfois plus agacé par la «cure de désintoxication», le déboulonnage de Tell dans la deuxième moitié du XXème siècle que par les usages et vénérations discutables du mythe eux-mêmes. Est-ce exact?
La citation que vous venez de faire de ma réponse à 24 Heures me semble répondre partiellement à votre question. Je crois avoir témoigné d'un égal respect aux admirateur et aux critiques de la geste tellienne, dans la mesure où ils témoignent eux aussi de respect à l'égard de leurs contradicteurs et se montrent conscients des limites de leur propre vision. Quant à l'imitation criminelle du geste dans un tout autre contexte - ou sa récupération simpliste -, elle se juge d'elle-même.
Votre ouvrage donne une impression d'exhaustivité, du moins de monumentalité. A ce titre, j'ai été relativement surpris d'y retrouver le mythe de Tell au Japon et aux Philippines, mais guère en Afrique (à une mince exception près), où la culture coloniale aurait pourtant eu l'occasion de le faire entrer. Avez-vous une explication à avancer quand à la discrétion de notre héros sur le continent noir?
Lorsque je ne dis rien - ou très peu de choses - d'un pays ou d'un continent, c'est faute de connaissance de documents le concernant, ce qui ne veut pas dire qu'un autre chercheur rentrerait bredouille comme moi.
On a pu lire dans la presse romande: «Aujourd'hui, à la veille de ses 80 ans, Berchtold nous revient. Non pas avec une merveille abstraite, intellectuelle et construite, mais avec un cri du coeur inspiré par un patriotisme ardent, brûlant, presque douloureux.» Vous reconnaissez-vous dans ces mots?
Ne parlons pas de merveille. Quant à l'abstraction, je lui préfère l'exemple concret, la couleur. Si cri du coeur il y a, ce cri a été travaillé, retravaillé, remis vingt fois sur le métier, non pas avec douleur, mais je crois pouvoir le dire, avec une réelle bonne humeur. Cela dit, il est certain que toute mon oeuvre tend à dire aux Suisse: «Vous avez de vraies richesses que vous ignorez, et c'est dommage, très dommage ! D'autant plus que ces richesses, je le répète, loin de nous isoler, nous relient au monde.»