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Rezension
von Brigitte Steudler
Publiziert am 06/06/2008
Triptyque de l'ongle est une œuvre littéraire en trois tableaux, construits autour d'une autre œuvre, une performance fictive. Bernard Comment s'y interroge avec force et discernement sur les dérives de l'art contemporain, qui poussent certains créateurs à faire n'importe quoi pourvu que l'on parle d'eux. La performance d'art vivant prise comme prétexte à cette critique acerbe consiste en la réunion de dix figurants posant jambes et pieds nus, debout sur des socles devant lesquels, le jour du vernissage venu, l'artiste apparaît muni d'un marteau et frappe d'un coup bref et violent sur l'un de leurs orteils. Les jours suivants (le temps que l'ensemble des ongles noircissent), tous les figurants-chômeurs sont invités à s'exposer immobiles et muets devant un public effaré par un tel spectacle; la performance ne prenant véritablement fin qu'à la chute du dernier bout d'ongle nécrosé.
Cette réalisation artistique, aussi surprenante que peu ragoûtante, remporte un vif succès, de sorte qu'une tournée d'une quinzaine d'années à travers le monde est mise sur pied. Triptyque de l'ongle rend compte d'extraits choisis de ces accueils ayant eu lieu à New-York, Rome et Gênes à plusieurs années d'intervalle, en 2007, 1994 et 1992. En choisissant de nous restituer leur vision de l'événement à travers trois personnes impliquées à différents niveaux, Bernard Comment réussit à donner de la profondeur à sa critique. Il adopte un ton très simple non dénué d'humour lorsqu'il fait s'exprimer sa première intervenante. Chômeuse en fin de droit venue directement de Paris, celle-ci a été choisie comme figurante alors que l'exposition fait halte au New Museum de New York. Par son intermédiaire, Bernard Comment relate ses difficultés devenant de jour en jour plus lourdes à porter, dans le cadre même de l'exposition, dans l'hôtel où elle séjourne ainsi qu'au travers de son vécu de chômeuse en fin de droit. L'auteur nous détaille son quotidien avec des mots et un phrasé s'inspirant du langage oral: le fait qu'elle n'ait pas eu la possibilité de refuser l'absurdité d'une telle situation ne fait qu'augmenter le sentiment d'humiliation que ce type d'engagement corporel crée. Des artistes dénués de tout respect envers leurs semblables exploitent les conditions difficiles de subsistance de personnes n'ayant d'autre alternative que d'accepter une telle figuration.
Le second tableau, non moins réussi, nous emmène à Rome, en 1994, chez le directeur d'un institut chargé d'accueillir la performance. Le portrait de cet homme jouant de sa position hiérarchique est totalement pathétique. Les propos que Bernard Comment lui fait tenir mettent à nu de façon si crue et désopilante le mode de fonctionnement de certains milieux artistiques contemporains, qu'il s'agisse de responsables d'institutions ou d'agents de communication, que le lecteur en ressort abasourdi. Bernard Comment excelle à représenter ce Directeur d'Institut parlant avec le plus grand mépris des figurants qu'il s'est proposé presque malgré lui de nourrir et loger. Manipulant son personnel autant que les artistes invités à séjourner dans son institution, le directeur se risque même à demander à l'un de ceux-ci d'abréger la performance en allant subrepticement frapper sur les ongles revêches des figurants-chômeurs, ne supportant plus la promiscuité que leur présence lui impose.
En guise de tableau final, Bernard Comment, donne la parole au créateur, un certain Bernard Wiewann(!), jeune Bâlois, naturalisé français, imbu de sa personne comme seul un artiste conceptuel internationalement sollicité peut l'être. Son point de vue empreint de cynisme porté sur les êtres qui l'entourent est ahurissant. S'interrogeant sur la fonction de l'art et de sa représentation dans la société actuelle, il ne craint aucunement d'avouer avoir opté quant à lui «pour l'exhibition du corps honteux». Ce dernier tableau d'une férocité maîtrisée clôt ce triptyque accompagné de neuf œuvres de Groune de Chouque si superbement mis en page que l'on en viendrait presque à regretter qu'il n'y ait pas une suite à ces trois chapitres…