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Autour de la 1re ascension du Cervin
Par Claire-Eliane Engel II est probable que l'on trouvera longtemps encore des textes se rapportant à l' ascension de Whymper et à l' accident qui s' en suivit. Celui que j' apporte ici est inédit: il m' a été communiqué par M. Paul-Edmond Martin, directeur des archives de Genève et ancien recteur de l' Université. Je tiens à le remercier de sa grande amabilité.
Il s' agit de quelques pages du journal de son grand-père, Alexandre-Jules Martin, professeur de droit à l' Université de Genève. Le professeur A.J. Martin vécut de 1822 à 1887 et publia de nombreux travaux juridiques. Il avait deux fils, Alfred et Ernest, qui l' accompagnaient à Zermatt. Le premier fut le père de M. P.E. Martin, le second celui de M. Victor Martin, professeur de grec à l' Université de Genève.
Jeudi 13 Juillet 1865 1. Départ ( de Genève ) avec Ernest, M. et Mme V. Gauthier et leurs fils Léon et Edmond dit Cafiot2. Temps très beau. Chemin de fer jusqu' à Sion. Dîner 2 h. à Sion. Diligence de Sion à Viège. Nous arrivons à Viège, 7 h.c.hez Viottu, Hôtel du Soleil. Arrangements pour demain; quatre chevaux loués avec trois conducteurs; on a beaucoup de peine à voir arriver le commissaire, sans lequel il paraît que rien ne se fait. On voit partout les traces du tremblement de terre de 1855; beaucoup de maisons lézardées n' ont pas été réparées.
Vendredi 14. Départ de la caravane. Six personnes, quatre chevaux, trois conducteurs, 6 h. y4 du matin. A Stalden à 8 h., à St-Nicolas à 10 h.dé-jeûner à St-Nicolas, temps très chaud. Un Allemand fume dans la salle-à- 1 Journal manuscrit, T, IV.
2 M. H. V. Gauthier était médecin. Il avait épousé Augusta-Eugénie Berthoud van Berchem. L' aîné des fils sera l' auteur de l' Histoire de la médecine à Genève.
Die Alpen - 1949 - Les Alpes11 mangerl. Victor G(authier ) le prie de s' abstenir, sa femme s' en trouvant mal. Il cède, mais en s' en plaignant vivement au maître de la maison. A 1 h. en route de nouveau, buvette à Randa. On plaisante Augusta ( Mme Gauthier ) pour son affection pour le lait: elle en boit partout. A 5 h. y2 nous arrivons à Zermatt et nous débarquons chez Seiler, Hôtel du Mont Rose. Un peu après Randa, nous rencontrons M. Briquet, de Genève, qui nous dit que le Mont Cervin a été gravi aujourd'hui à 2 h. par des Anglais. On les a vus de Zermatt. Un de nos guides refuse absolument d' y ajouter foi. « Mais le Curé les a vus l » — « Ça ne fait rien! » On nous confirme à Zermatt la nouvelle de l' ascension du Cervin. Quand on regarde ce grand cône se dressant en face de Zermatt on ne comprend pas qu' on ait eu seulement l' idée d' arriver en haut.
Souper à Zermatt; nous avons près de nous quelques messieurs vaudois ou neuchâtelois qui ont fait une grande course aujourd'hui; ils se refont de leurs fatigues. L' un d' eux s' effraie de la soif qu' il a rapportée et se met à plaindre les vignerons vaudois forcés de travailler au grand soleil. Il comprend, dit-il, leur goût pour la boisson.
Samedi 15 juillet. J' ai fait 1 h. y2 de cheval hier. Ernest a monté plus longtemps. Aujourd'hui je vais à pied tout le temps. Départ à 6 h. Le temps d' abord couvert unf peu inquiétant, s' élève tout à fait. En deux heures nous arrivons au Riff el; petite halte pour emporter un déjeûner au Gornergrat... Nouvelle désastreuse autant qu' imprévue! l' ascension d' hier a fini par un désastre: quatre personnes tuées, trois Anglais, un guide de Chamonix. Voilà ce que les voyageurs nous apportent de Zermatt: M. Whymper est revenu seul d' hui à 10 h. y2 avec deux guides Tauchwalder ( sic .) de Zermatt. Ont péri: MM. Hadow, Hudson, Lord Douglas ( 18 ans ) et Michel Croz, guide de Chamonix. L' accident est arrivé à la descente tout près de la cime, hier vers les 3 h. après-midi. Hadow a glissé, a entraîné Hudson, Douglas et Croz; ils sont tombés dans le vide; les trois derniers ont résisté avec la corde qui les tenait tous les sept, mais la corde a cassé entre Douglas et Tauchwalder et les quatre premiers ont été lancés sur les rochers et de là sur le glacier qui est au bas du Cervin, 4000 pieds plus bas! Cette horrible nouvelle nous poursuit toute la journée.Vu Louis Naville arrivant de la vallée de Saas par le Weissthor. Dîner à 6 h. Belle soirée.
Dimanche 16. Nous redescendons à 5 h. sur Zermatt où nous arrivons à 7 h. Nous trouvons M. Seiler bien affecté de la catastrophe. Une expédition est partie pour vérifier si l'on peut atteindre ces malheureux; on a vu les corps de loin. M. Whymper est alors reparti avec des guides de Chamonix.
Augusta reste à Zermatt avec Ernest qui est fatigué, et Edmond, Victor, Léon et moi nous partons pour le Lac Noir avec deux chevaux et deux guides. Deux heures de montée assez rude. C' est la route qu' ont suivie les grimpeurs du Cervin et ceux qui les cherchent. Au pied du Mörnlein ( sic. pour Hörnli ), une chapelle et le Lac Noir. Troupeau; nous buvons du lait de chèvres... On redescend en 1 h. %. Augusta a pendant notre absence écrit une relation de l' événement d' hier pour l' envoyer au Journal de Genève... Vers les 3 h., M. Whymper avec quelques Anglais et des guides arrivent. Ils ont retrouvé trois corps, presque méconnaissables, ceux de Hadow, Hudson et Croz. Celui de Douglas n' est pas trouvé. Reconnu Stephan Biener, notre guide de 1854, et causé avec lui. Son cousin Biener qui regrettait avant-hier de n' avoir pas 1 Italiques de A. Martin.
fait partie de la course au Cervin se console aujourd'hui. A 4 h. nous repartons pour Randa et St-Nicolas...
Le texte d' Alexandre Martin est d' une précision et d' une exactitude parfaites. Les heures, les noms, les circonstances de l' accident sont donnés avec une remarquable fidélité. La version officielle de Whymper et des Taugwalder, en passant de Zermatt à Riffelberg par trois ou quatre intermédiaires, n' a pas été déformée. Il est curieux que l' auteur donne sans commentaires la nouvelle que Whymper est reparti « avec des guides de Chamonix » — deux Chamoniards, deux guides de St-Nicolas et un de Saas, en réalité: on avait dû commenter le manque de tact, pour dire le moins, du curé de Zermatt, interdisant aux guides locaux de partir sous la menace de sanctions religieuses. ( Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. ) Le Journal de Genève avait publié le 15 juillet une très courte note d' un correspondant signalant l' ascension — pas l' accident — et exprimant le vœu que ce fût Tyndall qui fût arrivé au sommet. Puis, le 18 paraît une nouvelle note du correspondant, qui avait envoyé sa lettre le 15 de Randa: c' était le récit de l' accident et il était bourré d' erreurs. Hadow est présenté comme membre de l' Alpine Club. L' ordre de la cordée est indiqué de la façon suivante: Croz, Douglas, Hadow, Hudson, Whymper, Taugwalder fils, Taugwalder père. Ce serait Douglas qui aurait glissé, le père Taugwalder aurait pu « passer la corde sur la crête d' un rocher, mais elle se rompt entre Whymper et Hudson ». On aurait retrouvé les cadavres encordés deux par deuxce qui laisserait supposer qu' on en aurait retrouvé quatre, et non pas trois.
Le 20 juillet paraissent deux lettres de Zermatt, anonymes toutes les deux, qui mettent au point la question et corrigent les erreurs du premier récit. Il n' y a pas de doute possible: la première d' entre elle est celle de Mme Gauthier. En voici quelques passages:
« En arrivant à Zermatt le vendredi 14 au soir 1, nous avons appris que le pic du Matterhorn, juqu' alors inaccessible, avait enfin été atteint et qu' avec une lunette d' approche on avait vu à 2 h. des hommes sur son sommet. Il était parti la veille une expédition pour cette redoutable cime. Des Anglais, cela va sans dire... Tout Zermatt ne parlait que de la grande nouvelle: la dernière cime de la chaîne du Mont Rose avait été à son tour foulée par le pied de l' homme et rien n' était impossible à l' audace et au sang-froid de la race anglo-saxonne...:
Ceux qui ont visité Zermatt et vu le gigantesque pic se dresser à une hauteur de 4000 pieds au-dessus de sa large base, peuvent seuls comprendre le péril immense de cette entreprise inouïe...
... Une douloureuse nouvelle se répandit le samedi matin et parvint bientôt jusqu' au Riffel où nous étions2. » Mme Gauthier rétablit l' ordre véritable dans lequel la cordée est descendue; l' accident se produit « à 80 ou 100 pieds du sommet ». Après la secousse imprimée par la chute de Hadow et de Croz: « fût-ce cette secousse ou leur 1 Ils sont arrivés à 5 h. %.
2 C' est ce détail qui me permet d' attribuer sans hésitation cette lettre anonyme à M"»« Gauthier.
propre fatigue, toujours est-il que les deux autres Anglais ne tardèrent pas à être lancés aussi dans le vide et que le poids soudain rompit la corde usée sans doute par le frottement des roches... » Suit l' indication du départ de la caravane de secours et une conclusion: « Si nous étions encore au temps des légendes, on en ferait une sur cette montagne se vengeant d' une si terrible façon de ceux qui avaient été assez audacieux pour ternir l' éclat de ses neiges immaculées. Mais dans notre siècle positif, je crains fort que l' aver ne soit perdu et que, pas plus tard que l' an prochain, quelque aventureux membre de l' Alpine Club ne tente encore une fois la redoutable aventure. » II fallut un peu plus longtemps que ne le supposait Mme Gauthier: exactement trois ans et dix jours. Encore faut-il ajouter que J.M. Elliott n' était que candidat à l' Alpine Club lorsqu' il fit la seconde ascension du Cervin par le Hörnli. Quant à l' arête italienne, sa première ascension était déjà faite au moment où paraissaient les lignes de Mme Gauthier.