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SA PLANCHE EN BOIS COMMENCE À PRENDRE FORME. ELLE EST À LA HAUTEUR DE SA TÊTE ET GÎT ENTRE LES DEUX RACINES DE L’ARBRE MORT DONT ELLE PROVIENT. ELLE PRÉSENTE UN NOSE LÉGÈREMENT EN POINTE ET DÉCALÉ, UN TAIL D’UN CARRÉ PARFAIT, AINSI QUE TROIS NŒUDS DANS LA FIBRE DU BOIS. ELLE FUT UN MOMENT L’ABRI DE FOURMIS.
Elle mesure 17 pouces et demi de large, 1 pouce et demi d’épaisseur et pèse 5,5 kilos à sec pour 9,5 kilos humide. La hache de son grand-père pend dans sa main. Il ressent la puissance de cette tâche. La magie qu’elle contient. Les travaux qu’elle a effectués. Les projets, comme cette planche de surf, qu’elle a façonnés. Et sa faculté d’être un objet de destruction, comme elle a tué sa mère. Accusée de sorcellerie, la foule a utilisé cet objet pour la découper en morceaux, et devant ses yeux, l’a jetée dans le feu. Le village a ensuite été pacifié pendant quelque temps. Jusqu’à ce que l’esprit du crocodile prenne la jambe de son père. Il fut aussi le témoin du décès son père qui saigna jusqu’à la mort. Il était seul maintenant. Dormant sur la terre de ses ancêtres. Apprenant à chasser pour la famille. Il glisse sa main le long de sa planche. Il est un peu plus grand que les autres gosses et préfère un deck concave. Il balance la hache en souplesse, écorchant quelques imperfections. Il s’al- longe sur la planche. Sondant les contours du deck au contact
de son corps. L’odeur brute du bois le stimule. Il se redresse, et adresse un mouvement de hache avec savoir-faire, ajustant le concave du deck et le reformant d’un seul élan. Des copeaux de bois tombent sur le sol de la jungle, le chant de la hache résonne dans les montagnes. Le son s’interrompt. Il crache sur la hache, l’aiguise sur une pierre dure. Il se remet au travail. Une heure passe. Il retourne la planche. Et la regarde depuis le tail. Il ramène la lame vers lui, extirpant de larges copeaux de bois de la taille de son avant-bras, qui cèdent sous la force de son geste. L’odeur du bois frais est son monde dorénavant. Il affine la planche jusqu’au tail, expérimentant une idée d’un outline plus convexe. Il est concentré. Des gouttes de sueur tombent de son menton. Il s’arrête. Les cigales se mettent à chanter une chanson qui fait vibrer toutes les feuilles de la jungle. Un oiseau de paradis appelle son partenaire. Des lignes de lumière poussiéreuse pénètrent la canopée de la forêt. Une armée de fourmis avance près de ses pieds en une bande noire mouvante aussi large qu’un petit ruisseau. Il lève les yeux vers la lumière. Il entend les vagues. Un cri de l’un de ses amis à l’eau. Un son de bonheur. Il regarde la position du soleil et sait que le surf va s’améliorer. Il est seul avec sa planche et il est
heureux. Il inspecte la planche depuis le nose. Arme sa hache. Forme une nouvelle idée dans le bois. Il veut qu’elle soit plus rapide, qu’elle offre une meilleure rame et plus de confort. Plus aucunes échardes. Sa poitrine et son ventre, sa verge et ses genoux, en ont pris assez pour cette vie-là. Il redresse la planche. Parcoure les rails de sa paume calleuse. Il a les muscles et les mains d’un homme de trois fois son âge. Il a travaillé toute sa vie. Il n’a jamais été aussi heureux. Il dépose la planche le long de
l’arbre. Il recule et s’assoit. Posant son dos le long d’un arbre. De la poche poussiéreuse de son short, il tire une pomme de montagne. Son goût est amer, mais le jus étanche sa soif. Il in- cline sa tête et observe les lignes de sa planche. Il enlèvera une petite partie du rail gauche après le déjeuner. Il sait qu’il reste encore trois jours de travail pour l’achever. Il regarde en l’air. La canopée de la jungle vibre avec le vent offshore. Un vent dansant. Tourbillonnant dans les branches de la forêt comme il le faisait dans les cheveux de sa mère. Il recourbe son bras et forme un tas de feuilles mortes, et un petit serpent à l’écart, repousse une grosse araignée. Il se recroqueville dans la chaleur des feuilles mortes, ferme les yeux et s’endort. C’est le 5 juin de l’année 2014. Il a neuf ans.