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Dimanche, c'est la Pentecôte. Une fête chrétienne célébrant la descente enflammée du Saint-Esprit sur les combustibles apôtres de Jésus de Nazareth et sur leurs amis, cinquante jours après Pâques. En ce jour, les chrétiens sont supposés prier leur dieu pour que pareille descente (moins enflammée, sans doute) de pareil Esprit leur soit accordée. Combien le font-ils ? La réponse la plus plausible, dans nos contrées, aujourd'hui, serait de nature à désespérer les fidèles -aussi nous abstiendrons-nous de la donner. En revanche, nous ne nous abstiendrons pas de faire notre petite Pentecôte à nous. Et comme il n'y aura pas de Pentecôte avant les prochaines élections municipales genevoises, nous nous prierons donc nous-mêmes de bien vouloir accorder un peu d'attention à la nécessité de ne pas se présenter à des élections municipales sans un programme politique qui fasse de la commune autre chose, et plus, et mieux que l'étage inférieur de l'Etat, son entresol -sa loge de conciergerie.
« Il faut remplacer le "il était une fois" par "il y aura une fois" » (André Breton)
On ne se privera pas, en ce bicentenaire de la naissance du camarade Mikhaïl Alexandrovitch Bakounine, de rappeler, comme le faisait Adhémar Schwytzguébel le 29 février 1876 dans une conférence à Saint-Imier sur « le programme politique du parti socialiste », que « le socialisme veut l'organisation de la souveraineté du peuple d'une manière réelle, par la reconnaissance complète de l'autonomie et de la liberté des individus, des groupes, des communes, des fédérations », de telle manière que « le peuple ne délègue plus sa souveraineté, mais l'exerce directement dans chacun des organes nécessaires à la satisfaction de ses intérêts », que « toute action gouvernementale et autoritaire (soit) supprimée » et que la loi soit remplacée par « le contrat librement débattu et consenti dans les groupes et n'engageant que les contractants ». Rêve anarchiste ? sans doute -mais ce rêve fut assez longtemps éveillé pour que le socialisme endormi d'aujourd'hui y puisse tout de même trouver de quoi sortir de sa torpeur gestionnaire.
Comme moyen de réalisation du programme socialiste tel qu'il le concevait, Adhémar n'y allait pas pas quatre chemins : il prônait « le soulèvement des communes contre la centralisation de l'Etat, pour la conquête de leur autonomie, puis la Fédération révolutionnaires des Communes pour la défense générale ». Nos espérances ayant été quelque peu domestiquées, nous nous en tiendrons pour l'émancipation des communes plutôt que pour leur soulèvement, et, qu'Adhémar nous pardonne, ne suivrons pas son mot d'ordre de « pratique générale de l'abstention électorale », en quoi il voyait le moyen « d’isoler les classes gouvernantes de la masse du peuple qui, se constituant au point de vue économique, pourrait, lorsque l’heure de la débâcle aurait sonné, faire crouler l’édifice de l’Etat ». Ici et maintenant, nous y voyons surtout le moyen pour les gouvernants réels (les maîtres de l'économie) de continuer à faire leurs petites et grandes affaires sans être gênés par un pouvoir politique qui pourrait, sait-on jamais, avoir d'autres ambitions de faire régner l'ordre qui convient à ces gouvernants réels et que les gouvernants formels sont précisément là pour garantir. Nous faisons même pire que ne pas suivre le mot d'ordre d'abstention lancé par Schwytzguébel : nous votons, nous élisons et même, et pire, nous nous présentons à des élections (municipales, puisque ce sont les seules à qui nous acccordons quelque légitimité).
Ne reste plus alors qu'à savoir pourquoi nous nous livrons à cet exercice de sociaux-traîtres. Cela s'appelle un programme. Non un programme électoral, mais un programme politique : Changer le monde réel, sans prendre le pouvoir, mais en multipliant les lieux, les espaces, les réseaux, les moyens permettant à chacune et chacun, toutes et tous, de s’autodéterminer : telle est le sens que nous devrions donner à un programme politique municipal.
Nous ne sommes pas « municipalistes » par fétichisme historique, ou par chauvinisme local. Nous le sommes parce que c'est de la commune que nous attendons la concrétisation des principes mêmes de la démocratie, que nous en attendons ce qu’elle seule peut offrir sans appareil de contrainte, et que les vieux socialistes résumaient en une formule : « passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses ». En d’autres termes : passer de l’ordre public au service public, la commune, sans capacité normative réelle, étant l’exemple même, et le seul en tant qu’institution politique, d’une collectivité définie par les services qu’elle rend à « sa » population.
La commune est le service public, parce qu’elle n’est rien d’autre –sauf à se nier en tant que commune. N’étant pas fauteuse de lois, sa réalité politique est celle de la mise à disposition de services, de la concrétisation de droits fondamentaux, de la matérialisation des discours politiques.
Bref, en trois mots comme en cent, et à la Pentecôte comme aux élections : Vive la Commune !