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Pendant que le grand public de notre pays se passionne en suivant les exploits internationaux à répétition de Josef Imbach, de Paul Martin et de Willy Schärer, l’athlétisme féminin peine quant à lui à se faire reconnaître auprès instances olympiques. Emmenée par Alice Milliat (1884-1957), la Présidente de la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (F.S.F.S.F.), le mouvement demande à plusieurs reprises l’adhésion des femmes aux instances olympiques. Mais face aux blocages incessants des autorités du Comité International Olympique (C.I.O.) et surtout suite à l’ultime refus de Pierre de Coubertin en 1919 d’inclure quelques épreuves athlétiques féminines aux Jeux Olympiques de 1920 à Anvers, Alice Milliat et ses collègues décident, pour protester contre l’attitude hermétique et pour le moins sexiste du C.I.O., d’organiser elles-mêmes leurs compétitions féminines, ceci à partir de 1921. Pour cela, il faut pouvoir compter sur une instance plus solide administrativement parlant. C’est ainsi qu’en 1920, le bureau de la F.S.F.S.F. devient exclusivement féminin, dont Jeanne Brulé en assure le secrétariat général. Pour débuter modestement au bas de la pyramide, des épreuves sont organisées pour les scolaires. Pendant ce temps-là en Suisse, à l’instar de la Pologne, l’Italie, la Belgique et la Norvège, un organisme spécial est créé pour diriger l’athlétisme féminin. Mais tout est très lent à se mettre en place; tout comme son développement, qui sera par la suite tellement laborieux qu’on va constater au milieu du XXème siècle un arriéré d’une génération ! Heureusement quelques Suissesses, très en avance sur leur temps, vont réussir à s’illustrer régulièrement sur le plan international, au point de faire parler de l’athlétisme helvétique en des termes très élogieux. La France étant la force motrice et influente de ce nouveau mouvement, c’est bien logiquement à Genève que sont créés les premiers clubs d’athlétisme féminin en Suisse.
À la fin du mois de mars 1921 à Monte-Carlo, Alice Milliat et son équipe organisent la toute première manifestation féminine d’envergure appelée « Meeting International d’Éducation Physique Féminine ». Parmi la centaine de concurrentes présente en Principauté, Francesca Pianzola (Fémina Sport Genève) se met particulièrement en évidence en décrochant la deuxième place au lancer du javelot des deux mains avec le total de 40,17 m. Des deux mains ? Oui, le règlement est ainsi fait : les concours se déroulent selon le mode appelé en anglais « two-handed », à savoir que chacune des athlètes doit lancer son engin à l’aide de leur main droite, puis de leur main gauche. Le résultat final est donc l’addition de leur meilleure marque, à droite et à gauche. De plus pour le javelot, il faut aussi mentionner qu’il pèse 800 grammes et surtout qu’il se lance depuis la queue ! La gauchère Francesca Pianzola doit cette première distinction grâce au fait qu’elle soit quasiment ambidextre. Quant au lancer du javelot en mode traditionnel, Adrienne Kaenel (Fémina Sport Genève) est la première athlète féminine de l’Histoire de l’athlétisme suisse à inscrire son nom dans le top-10 mondial de la saison avec le dixième rang pour ses 22,38 m.
La saison 1922 est également une année importante pour le sport féminin avec l’organisation des Jeux Mondiaux Féminins. La première édition de cette compétition se tient le 20 août 1922 à Paris, au stade Pershing et devant les 20000 spectateurs ! Francesca Pianzola fait doublement honneur à sa réputation au lancer du javelot « two-handed » en remportant le titre et en l’agrémentant d’un nouveau record du monde avec un total de 43,24 m (21,38 m de la main droite et 21,86 m de la main gauche). Les grands succès internationaux de Francesca Pianzola ont motivé une autre athlète Genevoise, qui ne tarde pas à faire de remarquables progrès : il s’agit de Louise Groslimond (Fémina Sport Genève). En 1922, elle fait également partie des cinq athlètes sélectionnées pour les Jeux Mondiaux Féminins de Paris. Dans l’ombre de sa camarade Francesca Pianzola, Louise manque de peu la médaille de bronze, battue pour vingt-deux centimètres seulement par l’Américaine Lucile Godbold. La jeune Genevoise doit pour l’heure se contenter de cette quatrième place avec un total de 39,48 m; mais on a certainement vu naître en elle le talent d’une des futures leaders dans cette spécialité si particulière qu’est le javelot « two-handed ».
Effectivement la saison 1923 une grande année pour Louise Groslimond. Lors des IIIe Jeux Athlétiques Internationaux Féminins, qui se déroulent du 2 au 6 avril à Monte-Carlo, son duel face à Francesca Pianzola est de toute beauté car indécis jusqu’au tout dernier essai et, surtout, au-delà du record du monde ! Finalement c’est Louise Groslimond qui remporte le lancer du javelot des deux mains avec le total de 44,94 m, juste devant sa rivale Pianzola, qui a atteint le total de 44,88 m. Forte de cette belle victoire, Louise améliore également le record suisse du poids des deux mains en atteignant le total de 15,14 m, pour une cinquième place finale.
En mai 1923, Francesca Pianzola se déplace du côté de Baden-Baden en Allemagne pour participer à un événement athlétique mixte. L’union des deux genres dans une même compétition est assez unique et hélas les résultats qui sont réalisés par les femmes ne seront tout simplement pas homologués. C’est avec un certain crève-cœur qu’on apprend les performances magnifiques de Francesca Pianzola au javelot des deux mains : avec le total de 52,68 m (25,35 m de la droite et 27,33 m de la gauche), elle aurait pulvérisé le record du monde de près de huit mètres !
Dans un autre registre, Adrienne Kaenel (qui est également la secrétaire de la F.S.S.F.) prend part au triple saut d’une réunion qui se déroule le 16 juillet à Genève. Dans une discipline pas encore officielle dans le programme féminin, elle réussit cependant un meilleur saut mesuré à 10,50 m, ce qui représente à ce moment-là la meilleure performance mondiale de tous les temps !
De son côté, Louise Groslimond connaît la journée sportive de sa vie le 13 août 1923 à Anvers. Au stade Olympique, la Genevoise améliore le record du monde du lancer du javelot des deux mains avec le total de 48,64 m (25,89 m de la droite et 22,75 m de la gauche). Elle s’adjuge ensuite le premier record du monde du lancer du disque, également des deux mains, avec le total de 45,32 m. Malheureusement, ces succès sportifs ne reçoivent pas de réponse positive en Suisse, au contraire. Il y a eu prise une position énergique contre l’activité sportive des femmes dans tout le domaine des exercices physiques. Mais la pire déception en cette fin d’année 1923 vient de l’étranger, lorsque le Comité International Olympique s’est une nouvelle fois opposé à la participation des femmes aux Jeux Olympiques de Paris.
1924, année olympique… mais pour les hommes seulement. Après trois années successives, les Jeux Athlétiques Internationaux Féminins ne se déroulent pas en début de saison à Monte-Carlo, mais bien en août et à Londres. Pour patienter, un grand meeting féminin est mis sur pied à Paris. L’athlétisme constitue le plat de résistance de cette manifestation, dont le programme est complété par du cyclisme, de l’escrime, des démonstrations de gymnastique et même des matches de football. Un mois après les Jeux Olympiques de Paris et les exploits retentissants des Suisses Josef Imbach sur 400 m, Paul Martin sur 800 m et Willy Schärer sur 1500 m, les IVe Jeux Athlétiques Internationaux Féminins se tiennent le 4 août 1924 à Londres, avec la collaboration des journaux majeurs de l’époque : News Of The World, Sporting Life et le Daily Mirror. Malheureusement, l’organisation est défaillante ce qui dessert la cause de l’athlétisme féminin. À Stamford Bridge, devant 25000 spectateurs, Louise Groslimond remporte la médaille d’or au lancer du javelot à deux mains avec un total de 47,65 m annoncés comme étant un nouveau record du monde. Renseignements pris, il s’avère que les 48,64 m réussis l’an dernier par Louise lors du meeting d’Anvers n’avaient jamais été homologués, faute d’un protocole transmis en bonne et due forme. Elle a donc perdu son record mondial sur le tapis vert, mais à l’issue de cette journée, elle reste malgré tout la recordwoman du monde; c’est un juste retour des choses pour elle. Sa coéquipière Adrienne Kaenel s’illustre également dans ce concours en terminant au troisième rang avec le total de 43,19 m.
En septembre de la même année, Adrienne Kaenel améliore encore deux records suisse à Genève : le 1000 m en 3’19″0 et le poids des deux mains avec un total de 15,45 m. Malgré ces succès internationaux de 1924, le mouvement athlétique féminin en Suisse s’endort doucement, ceci uniquement par le fait que la tentative d’une association menée uniquement par des femmes et d’associations exclusivement faites par des femmes avait échoué ! Le dernier exploit helvétique féminin de ces Années folles (à tous les sens du terme), est à mettre au compte de Francesca Pianzola qui lance, le 18 octobre 1925 à Lausanne, son javelot plus loin que jamais en scellant le record du monde au total de 54,43 m (27,05 m avec la droite et 27,38 m avec la gauche). C’était le dernier acte de celle qu’on doit considérer comme étant LA pionnière de l’athlétisme féminin en Suisse. Désormais les javelots de 800 grammes sont abolis et remplacés par ceux de 600 grammes tels qu’on les connaît de nos jours. L’adhérence en queue de javelot a aussi disparu, au profit de la poignée centrale en corde. Toutes ces lanceuses de javelot « two-handed », dont les Suissesses en étaient les reines, sont ainsi tombées dans l’oubli, du jour au lendemain.
PAB
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