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05/08/2015
Extrait d'un travail réalisé pour l'université dans le cadre d'un séminaire en philosophie politique.
On considère généralement de nos jours en philosophie qu'il convient d'accorder des droits aux individus. Toutefois, il existe des justifications fort différentes à cette position. J'aimerais ici considérer successivement la justification déontologiste, la justification jusnaturaliste, la justification contractualiste et la justification conséquentialiste. Il ne me semble pas exister d'autres justifications éthiques importantes à traiter ici (l'éthique des vertus dérivant d'une position jusnaturaliste puisqu'une détermination de vertus A ou B se fait en fonction d'une nature humaine x ou y).
D'après les déontologistes, les individus ont des droits et ces droits s'imposent aux autres individus comme des impératifs catégoriques (principes moraux absolus primant sur toute autre considération) ou découlent d'impératifs catégoriques. En outre, on peut découvrir ces impératifs catégoriques par l'usage de la raison. Le déontologisme pose toutefois plusieurs problèmes suffisants pour l'invalider à mon avis. En effet, que faire si plusieurs impératifs moraux (ou si plusieurs principes secondaires découlant des impératifs moraux) rentrent en conflit ? Dans ce genre de conflit de principes, comment pouvons-nous trancher en faveur de l'un ou de l'autre ? Par exemple, si le principe selon lequel il ne faut pas agresser autrui rentre en conflit avec le principe selon lequel il faut préserver son intégrité physique, quel principe prévaudra et, partant, quels droits prévaudront les uns sur les autres ? Compte tenu des difficultés des déontologistes à répondre à ces problèmes, j'écarterai dès à présent les justifications déontologistes à l'existence de droits pour les individus.
D'après les jusnaturalistes, les individus naissent avec des droits qu'ils possèdent en vertu de leur nature humaine. Comme pour les déontologistes, les jusnaturalistes pensent (généralement) que l'on peut découvrir les droits que les individus possèdent en vertu de leur nature par la raison et/ou par l'intuition. Le problème que pose cette approche réside dans le fait qu'il semble extrêmement difficile de définir objectivement ce qu'est la nature humaine et quelles en sont les composantes. Par exemple, les êtres humains semblent bien souvent respecter un possible droit des individus à ne pas être agressé, et pourtant il existe aussi bien des cas où les êtres humains ne respectent pas ce possible droit de leurs pairs à ne pas être agressé. Quelle situation faut-il retenir pour caractériser la nature humaine ? L'être humain est-il naturellement agressif ou pacifique ? Étant donné que les jusnaturalistes ne peuvent pas répondre à ce genre de dilemmes, j'écarterai aussi dès maintenant cette approche comme justification à l'existence de droits pour les individus.
D'après les contractualistes, les individus ont des droits car ils appartiennent à une communauté fondée sur un contrat social qui stipule les droits et les devoirs des membres de la communauté. Les contractualistes considèrent parfois que ce contrat social a réellement été adopté par les membres fondateurs de la communauté. Parfois ils considèrent qu'il s'agit uniquement d'une manière symbolique d'établir une légitimité à la communauté. Dans tous les cas, il s'agit toujours d'un contrat adopté tacitement par les membres actuels de la communauté. Les contempteurs du contractualisme mettent en évidence le fait que pour qu'un contrat soit valable il convient que les parties contractantes aient chacune signé le contrat les engageant. Le contrat social des contractualistes n'étant pas réellement adopté par les membres actuels de la société, il ne peut donc pas être considéré comme valable selon eux. Cette critique semblant valable, j'écarterai aussi dès maintenant cette approche comme justification à l'existence de droits pour les individus. A noter que cette critique permet aussi d'infirmer la thèse communautarienne d'une communauté transgénérationnelle.
D'après le conséquentialisme utilitariste indirect, les individus cherchent à maximiser leur bien-être. Par conséquent, ils sont rationnellement prêts à adhérer à un système de droits qui, dans ses conséquences, maximise le bien-être de l'ensemble d'entre eux. Il existe une argumentation identique si on abandonne le conséquentialisme utilitariste indirect pour un conséquentialisme indirect non utilitariste. Ce dernier affirme par exemple qu'un système de droits maximise dans ses conséquences la liberté des individus, mais d'autre(s) valeur(s) (selon qu'on adhère à un monisme ou à un pluralisme des valeurs) peuvent être probablement proposée(s) comme candidate(s) à un conséquentialisme indirect. Considérer qu'il est raisonnable d'accorder des droits aux individus, si les droits en question maximisent le bien-être (ou la liberté, ou d'autres valeurs) de l'ensemble des individus, me paraît une position valable, car d'une part je ne connais pas d'argument apte à infirmer le conséquentialisme indirect et d'autre part j'ai précédemment mis en évidence les erreurs des autres justifications éthiques possibles à l'existence de droits pour les individus. C'est pourquoi, je me baserai toujours sur une argumentation conséquentialiste indirecte dans la suite de ce travail.
Quels droits faut-il accorder aux individus ?
A présent que nous savons qu'il convient d'accorder des droits aux individus, il subsiste la question de savoir quels droits exactement il faut accorder aux individus. Il existe deux catégories de droits : les droits positifs (avoir un droit à quelque chose que l’État, les autres, ou la communauté, a un devoir de nous fournir) et les droits négatifs (avoir un droit à ce que nul ne vienne interférer dans nos affaires privées ou n'attente à notre intégrité). Faut-il accorder des droits positifs et/ou négatifs aux individus ? Ou autrement dit, en langage conséquentialiste (puisque c'est l'approche adoptée dans le cadre de ce travail) : la reconnaissance des droits positifs et/ou négatifs par les membres d'une société donnée maximise-elle leur bien-être (ou leur liberté, ou une autre valeur) ?
Si on accorde des droits positifs aux individus, cela impliquera irrémédiablement un conflit entre les individus qui sont favorables à la reconnaissance de ces droits positifs et ceux qui s'y opposent, ainsi qu'un conflit concernant l'étendu exacte à donner à ces droits positifs. Ce conflit ne pourra être tranché (dans le cadre de nos sociétés contemporaines et non dans l'absolu) que par le biais de la démocratie, ce qui impliquera un vaste gaspillage de ressources (et de libertés) dans la confrontation politique entre les différents membres de la société qui se battront pour obtenir davantage de droits positifs qu'autrui. Dans ce conflit pour la définition et la répartition des droits positifs (et dans le conflit subséquent concernant l'interprétation de ces droits positifs) les plus riches ont tendance à l'emporter sur les plus pauvres car ils peuvent davantage influencer le grand public et les politiciens.
On pourrait vouloir éviter ce problème en prônant une égalité en droits positifs, mais une telle égalité est impossible car un droit positif est toujours relatif à un individu donné. Ainsi, un droit égal à la santé n'est par exemple pas concrétisable de manière égalitaire, car certains individus sont plus fragiles que d'autres.
Un autre problème impliqué par la reconnaissance de droits positifs réside dans l'incitation à la surconsommation qui en découle. Plus on accorde de droits positifs aux individus, plus certains en profitent en sur-consommant ce à quoi leur donne accès les droits positifs (un certain nombre de soins si on reprend l'exemple susmentionné). Au final, les coûts du financement des droits positifs deviennent élevés et appauvrissent l'ensemble des individus.
Au contraire, si on accorde des droits négatifs aux individus, alors chacun vaque à ses occupations sans chercher à obtenir d'autrui quelque chose par le biais de l’État (autrement dit par le biais de la coercition). Un tel système (de droits) maximise la liberté des individus à ne pas être entravé dans leur volonté individuelle (ce qu'on appelle la liberté négative) et la maximisation de cette liberté entraîne à son tour la maximisation de la liberté des individus à avoir des possibilités et les capacités de se réaliser (la liberté positive), ce qui in fine maximise le bien-être (l'utilité) des individus. En effet, dans un système de droits négatifs, les individus ne connaissent qu'un seul moyen pour s'enrichir : créer ce qui plaît à autrui.
Compte tenu de ce qui précède, nous pouvons conclure qu'il convient d'accorder aux individus des droits négatifs, car l'attribution de ces droits aux individus maximise dans ses conséquences leur liberté négative et positive, et en conséquence leur bien-être.