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FAUX DANS L'ART AFRICAIN
FAUX DANS L'ART AFRICAIN
L'INTIME CONVICTION ET L'EXPRESSIONNISME
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Monsieur Louis PERROIS, spécialiste de l'art gabonais, confronté à une statue figurant un fétiche sculpté dans un bois coupé en Afrique aux environs de 1850, ne peut que rester extrêmement dubitatif (dixit Monsieur PERROIS).
Cette attitude demande réflexion. Pour comprendre ce qu'elle a de choquant et pour savoir si ce scepticisme cassant est justifié (Monsieur PERROIS devait préciser que ce doute concernait l'authenticité de la sculpture, mais heureusement il ne l'a pas fait), tentons de nous projeter à cette époque.
La société gabonaise antique, tout au moins à l'intérieur des terres, ne connaissait pas la spéculation: le seul critère de classification des individus était le sang (la naissance), la fortune n'y conférait aucune distinction particulière; il n'était pas possible d'amasser de grande quantité de richesses, la solidarité et le partage primaient sur les tendances individualistes. (Nicolas METEGUE N'NAH: Histoire du Gabon, p.84). La seule vraie richesse, considérée comme telle, était la femme (Fang d'après Tessmann, pages 299, 300).
Les Gabonais étaient semi-nomades, ils se déplaçaient lorsque les ressources étaient insuffisantes (cueillette, chasse et agriculture itinérante sur brûlis) (Histoire du Gabon, p.54, Nicolas METEQUE N'NAH). Les matériaux utilisés pour construire les villages étaient peu durables (écorces, bambous, argile, paille et rondins de parasolier pour les corps de garde). (Histoire du Gabon, Nicolas METEGUE N'NAH, p.41 et 42).
Les bois utilisés pour la statuaire: l'ébène rarement; le plus souvent le mbikam (l'okala, l'ewumi et le padouk chez les Mitsogos). Les statues étaient laquées d'un enduit, appliqué à chaud, composé de copal (éclat), de charbon ou de poudre de bois rouge (pour la couleur) et d'huile de palme (fluidité). (Rites et croyances des peuples du Gabon, André Raponda-Walker, Roger Sillans, pages 63 et 64).
Les bois utilisés pour la fabrication des masques étaient des bois légers: Alstonia congensis, Ricinodendron Africanum, Musunga Cecropioides (parasolier). (Rites et croyances des peuples du Gabon, André Raponda-Walker, Roger Sillans, page 56.)
Le climat de la région est équatorial, chaud et humide; le taux d'humidité atmosphérique est compris entre 85% et 100%, la température entre 23 et 30 degrés.
L'espérance de vie en 1950 était d'environ 42 années. En 1900 les conditions sanitaires sont très mauvaises (Fang, d'après Tessmann, page 177). La population actuelle est de 1534000 et de 420000 habitants en 1962; en 1962 les Fangs représentaient les 3% de la population, les Kweles encore moins.
Du 15ème siècle à 1839 le Gabon est dépendant économiquement, mais libre du point de vue politique. De 1839 à 1920 les Français conquièrent le pays et l'exploitent de manière intensive. De 1940 à 1960 le Gabon se libère. (Histoire du Gabon, Metegue N'Nah).
Parmi les richesse exploitées par les Français figurent essentiellement le caoutchouc, l'ivoire, ceci jusqu'en 1914; à partir de la fin de la guerre (1918) l'exploitation de ces produits fit place à la culture du café et du cacao se développa. Dés 1934 l'exportation de l'okoumé (bois rose, tendre, rugueux destiné à la production de panneau d'ébénisterie) devint prépondérante. (Histoire du Gabon, Metegue N'Nah, page 117).
Mais revenons à ce doute suscité par les conclusions (sans aucune explication) d'un spécialiste après son examen superficiel de ce fétiche Kwele.
Afin de simplifier, je considère que le résultat obtenu, à l'aide de moyens scientifiques (c14), est probant et paraît correspondre à la facture de l'objet étudié. C'est donc la période de la création de la statue qui est à déterminer. A-t-elle été réalisée aux environs de 1850 ou plus tardivement (soit après 1980), par un Africain de l'ethnie Kwele ou, pourqoi pas par un blanc?
Supposons qu'il s'agisse d'un "faux" exécuté vers 1850: à cette époque, en effet, les Africains fabriquaient des leurres grossiers faits à l'intention des coloniaux, avides de saccages, pour les duper (et non pas à des fins commerciales). En examinant cette statue, on ne peut que constater la grande finesse de sa conception; il ne s'agit pas d'un leurre.
Seconde hypothèse: l'artiste créa la statue beaucoup plus tardivement, soit à une époque où le prix de vente de cet objet justifiait le montage d'une telle escroquerie (suis-je en train de devenir paranoïaque?). Pour réaliser un tel projet, deux éléments sont indispensables: un artiste capable de créer un objet d'une grande finesse, complexe, à la fois délicatement et solennellement expressif et un morceau d'un bois approprié (probablement le mbikam; dimensions approximatives: 40 x 80 cm). La conservation du bois dans un pays où le taux d'humidité est très important (85 à 100%), la température élevée (24 à 31 degrés) est très difficile; par conséquent l'usage d'un bois récupéré est impossible, à plus forte raison s'il l'est dans le domaine de la construction où l'utilisation d'une telle bille de mbikam n'existait pas. Par conséquent l'intention et la volonté de préserver cette pièce de bois sont obligatoires ainsi que sa finalité puisqu'il s'agit de mbik am. Connaissant les intentions présumées de ce "spéculateur visionnaire", ce Kwele au fond de sa forêt tropicale, disposant à la fois du bois et de l'artiste capable de créer la statue, avait deux options; soit créer tout de suite une statue et la conserver afin de la vendre beaucoup plus tard, ou tenter de transmettre le savoir permettant de créer l'objet pendant plus de 150 années, abattre de grands arbres et conserver le bois. Compte tenu des conditions de vie (1/2 nomades), de l'espérance de vie (très brève), de la conception très démocratique et exempte de toute spéculation individuelle de la vie en société, j'estime ces deux dernières hypothèses parfaitement loufoques. Il paraît raisonnable de penser que la statue fut créée vers 1850 à des fins rituelles et échangée, beaucoup plus tard après désactivation (ayant perdu son utilité).
En imaginant un instant que le Gabonais de 1845 avait du temps à perdre, il n'avait aucune raison de conserver du bois, il disposait de stock vivant largement suffisant pour sa consommation. Penser, que cet individu puisse imaginer que l'homme du 20ème siècle pourrait déterminer à l'aide d'appareils l'âge de coupe d'une pièce bois et décider de constituer des réserves dont se servirait sa descendance pour fabriquer des statues destinées à tromper l'homme blanc, relève de la névrose. Non décidemment, il n'avait aucun moyen de franchir cet abîme culturel.
Une dernière hypothèse: il pourrait s'agir de mbikam exporté et conservé par les colons, afin de réaliser des statues très coûteuse150 ans plus tard. L'initiateur d'un tel projet avait beaucoup mieux à faire: s'approprier un maximum d'objets sur place et les conserver plutôt que laisser le soin à sa descendance de faire appel à d'hypothétiques complices africains capables de créer ce genre d'objet. De plus en 1850 les colons exportaient essentiellement du paddouk (bois rouge que les Fangs réduisaient en poudre pour colorer leurs sculptures); c'est à partir de 1939 que les Français exportèrent l'okoumé (bois de placage). Voilà, à mon avis, une nouvelle hypothèse parfaitement loufoque. L'homme blanc, lui aussi, ne pouvait imaginer, que déterminer l'âge de coupe d'une pièce de bois serait possible au 20ème siècle; il n'a donc aucune raison de conserver du mbikam.
Il faut néanmoins envisager la possibilité exceptionnelle d'une œuvre d'art d'un bon niveau (voir même magistrale) exécutée par un grand artiste à partir d'une très vieille pièce de bois en parfait état (fait rarissime); les éléments permettant de concrétiser cette situation paraissent très difficiles à réunir, à plus forte raison la création d'œuvres en grand nombre.
Mon intime conviction est faite: ce fétiche kwélé est authentique.