Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07155.jsonl.gz/37

Le chaperon rouge était petit. Et le méchant loup, grand. C’est grâce à cette différence qu’il a pu le manger. Imaginons que le chaperon rouge ait été grand, très grand. Grand comme un rhinocéros, par exemple. Le loup n’aurait pas pu le manger. C’est ainsi: le grand mange le petit.
Les mots sont parfois surprenants. Petit et grand désignent initialement un rapport de taille, de surface, de poids ou de volume, c’est-à-dire des choses quantifiables physiquement. Une petite voiture mesure moins de centimètres, pèse moins lourd et occupe moins de volume qu’une grosse voiture. Un petit pays comptabilise moins de kilomètres carrés qu’un grand pays.
Jusque là, pas de problème. Mais ensuite ces valeurs matérielles, physiques, sont transposées dans des domaines qui ne sont plus quantifiables. Par exemple, une grande âme. Cela n’a rien à voir avec le poids, la taille ou la surface. C’est une valeur personnelle, une qualité dans le bien. Mais comment mesurer une grande âme par rapport à une petite? Aux actes et à la valeur humaine. Mais comment mesure-t-on la valeur humaine? A d’autres valeurs: la justice, l’écoute, le respect, entre autres.
Cela se complique.
D’une notion mesurable physiquement on passe à une autre notion qui elle n’est pas mesurable. Elle est seulement comparable. Une grande âme se comparera à une «petite âme», qui elle n’a rien à voir avec la taille mais avec l’attribution de qualités socialement ou spirituellement dévalorisantes.
Un grand homme ou une grande femme sont des personnes qui ont fait quelque chose d’exceptionnel, ou de très utile à la communauté, ou d’inspiré par des valeurs reconnues comme bonnes. «C’est grand» est en général mieux que «c’est petit».
Oui, mais...
Mais c’est dérangeant. D’abord c’est dérangeant de comparer deux humains au même moment. Le grand d’un jour sera peut-être le petit une semaine plus tard. Ensuite c’est dérangeant à cause des attitudes induites. A l’égard du grand on s’incline souvent, on se positionne en inférieur. A l’égard du petit on se positionne plus fréquemment en dominant. Dire à quelqu’un: «Tu es petit» confère un sentiment de puissance et de supériorité. Petit et grand, quand ils sont appliqués à des valeurs et non à des mesures quantifiables, contiennent en filigrane ou explicitement les notions de dominant et dominé.
Dès l’enfance les petits humains cherchent à être comme les grands. Normal: les grands peuvent faire ce qu’ils veulent, décider de leur vie, alors que les petits subissent la loi des grands.
Socialement aussi il y a les petits et les grands. Pour ma part j’ai abandonné depuis longtemps l’idée qu’un dirigeant est un «grand» et qu’un ouvrier serait un «petit». Je ne mesure pas l’humain à sa position sociale.
Et puis, en ce qui concerne la valeur de la personne, je ne suis pas certain que ce qui est grand se voie. Je veux dire par exemple qu’un parent qui oeuvre tous les jours à bien éduquer ses enfants fait quelque chose de grande valeur. Pourtant cela semble normal, rien d’exceptionnel.
Donc, grand, petit, c’est très relatif et dépend du moment, des critères de celui qui évalue, du milieu social dont on vient. J’admets par force que les mots «grand» et «petit» soient porteurs de valeurs abstraites qui n’ont plus rien de quantifiable physiquement. Mais je suis très amusé quand le sens s’inverse, quand c’est le petit qui mange le grand comme les virus, ou quand le petit devient une qualité valorisante.
Et chaque mot à sa lumière et son ombre. Par exemple petit est associé à étriqué, mesquin, faible, moindre, dérisoire, insignifiant, médiocre, mais aussi à humble, léger, succinct, jeune. Grand est associé à prestigieux, sublime, élevé, grandiose, majestueux, glorieux, mais aussi à démesuré, monstrueux, terrible, violent.
Les mots ont un sens propre et parfois son contraire. Leur sens est fixé par l'usage. Mais il dépend également de celui qui les emploie, de son intention, de ses propres connotations, et du contexte.