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Ernest apprend à chasser très tôt. Il est âgé d’à peine 5 ans lorsque son père, le bon docteur Clarence Edwards Hemingway, également taxidermiste, lui fait don d’une petite carabine destinée au tir des écureuils. Très vite, il apprend aussi à se servir d’une hachette, allumer un feu, reconnaître le gibier et les fondamentaux de la vie au grand air. Rompu aux techniques de la chasse sportive au petit gibier, Hemingway s’intéresse parallèlement au monde des corridas, grâce aux avis très éclairés et influents de Gertrude Stein, son amie de toujours. Cependant, les corridas, si elles lui procurent des émotions, le frustrent aussi: il torée uniquement des vachettes dans les «tientas», les petites arènes des éleveurs de toros. Aussi décide-t-il de réaliser son ambition, décrite dans Le soleil se lève aussi, «d’aller chasser le gros en Afrique orientale». Il propose à Charles Thompson, son ami de Key West, de l’accompagner. Celui-ci accepte volontiers.
L’itinéraire du premier safari (1933/1934). Un coup de foudre pour Hemingway qui ne pourra plus se passer de l’Afrique.
En 1933, en route pour leur premier safari au Kenya, ils font une petite halte à Paris, et dînent à St-Germain-des-Prés avec le célèbre écrivain américain James Joyce. Le lendemain, le 22 novembre à midi, ils embarquent à bord du Général Metzinger qui lève l’ancre dans le port de Marseille pour faire route vers Port-Saïd. Ils atteignent Mombasa le 8 décembre. Leur guide, Philip Percival (voir son portrait plus loin) les accueille. Ce n’est pas un inconnu. Il a chassé avec Winston Churchill et Théodore Roosevelt et sa réputation n’est plus à faire.
Au Kenya, Percival a organisé des chasses aux lions, ce qui l’a propulsé pendant plusieurs années à la tête de l’Association professionnelle des chasseurs. Hemingway, son guide et son ami quittent Mombasa pour gagner l’intérieur des terres, atteignent Nairobi, passent quelques jours à chasser près de la ferme de Percival, à Machakos, et partent pour le sud en direction de la plaine de Serengeti, en Tanzanie. Cette plaine, située près du Kilimandjaro, grouille d’animaux. Levé tous les jours à cinq heures du matin, et chassant de l’aube au crépuscule, Ernest tue pas mal de gazelles et d’antilopes. Cela lui plait. Au milieu du mois de décembre, lui et son équipe partent pour une autre expédition de plus de 400 kilomètres.
Ils aperçoivent Ngong Hills – où a vécu la célèbre romancière Karen Blixen (voir par ailleurs) – et le sommet du Kilimandjaro. Ils installent leur premier campement près d’un cours d’eau. La chasse est fructueuse. Ils ramènent des têtes d’élans et d’antilopes rouannes, tuent des gazelles de Grant, des céphalophes, des kobs singsing et deux léopards. Mais cette fête est perturbée par leur premier lion. Il était censé être celui de sa femme Pauline, mais Ernest, toujours ombrageux au chapitre du tir, pense qu’il lui revient. Dès lors, il chasse moins avec son épouse. Il tue ensuite des buffles avec son ami Charles Thompson. Sujet à une attaque de dysenterie, l’écrivain doit toutefois écourter son séjour et se faire rapatrier en avion sanitaire.
Un rhino à 180 m
Dans un essai inédit intitulé Africa, il raconte les problèmes de santé qui lui gâchèrent ce premier voyage en Afrique. Guéri après avoir été soigné à l’émitine (amibacide + purgatif) à l’Hôtel New Stanley, il décide de rejoindre le safari dans la région vallonnée qui s’étend au sud du cratère de Ngorongoro. Il recherche des rhinocéros, des antilopes noires et des koudous. Son premier rhino, il l’aperçoit alors qu’il flâne sur un coteau venteux et ensoleillé. Il est «rouge dans le soleil et avançait d’un mouvement rapide, pareil à celui d’une araignée d’eau, en travers de la colline». Puis pour impressionner son ami Charles, il tire une antilope des roseaux à une distance considérable. L’esprit de compétition est farouche entre les deux hommes. Le jour où Ernest tue un rhinocéros à la distance phénoménale de 180 mètres, de retour au campement, il apprend avec stupéfaction et amertume que Thompson vient d’en tirer un beaucoup plus gros, «une énorme merveille». Cette histoire se répète pour un lion, un petit kob et un léopard et quelques sitatungas. Puis le guide Percival propose une autre région, à plus de 320 kilomètres de là, vers les steppes masaïs où les koudous abondent à proximité de chaque «lick» (plaque de terre salée où les animaux viennent lécher le sel). C. Thompson tue le premier koudou mâle. Ernest continue de chercher les grands koudous. Il prend deux magnifiques mâles. «Leurs cornes brunes, comme passées au brou de noix, s’élevaient en spirale au-dessus de ma tête», écrit-il.
Hemingway est de bonne humeur ce jour-là, car son tableau de chasse est supérieur à celui de son ami Charles… A la mi-février, ils repartent pour la côte, à Malindi, au nord de Mombasa, pour une semaine de pêche. Ils décident ensuite de revenir en France et embarquent à bord du «Gripsholm». Ils font escale à Haïfa (Israël), visitent le lac de Galilée et arrivent à Villefranche vers la mi-mars. Ernest garde un souvenir impérissable de ce safari qu’il immortalisera dans trois récits: Les neiges du Kilimandjaro, L’heure triomphale de Francis Macomber, et Les Vertes collines d’Afrique.
L’écrivain avec sa femme qu’il appelait élégamment PVM (pauvre vieille maman).
Son second et dernier safari, il le réalisera presque vingt ans après, avec sa quatrième et dernière épouse: Mary. Le 6 août au matin, Hemingway embarque, avec sa femme, à Marseille sur le Dannothar Castle en partance pour Mombasa. Ils y retrouvent des amis, et le guide Percival qui faisait partie de la première expédition les accueille chaleureusement. Ils chassent d’abord, près de la ferme du guide, à 60 kilomètres de Nairobi, à Machakos, puis ils reçoivent l’autorisation de chasser dans les réserves de Kajado et Magadi, au sud et sud-ouest de la capitale. Selon, le guide et l’ami d’Hemingway: «Ernest avait beaucoup changé» et ses talents de tireur étaient fortement émoussés. Toutefois à chaque fois que lions ou léopards sont tués par balles tirées simultanément, Hemingway s’en accorde le mérite et garde les trophées.
Hemingway entouré de quelques amis, de gauche à droite: Charles Thompson, Ben Fourie et son guide Philip Percival.
Rongé par l’alcool
Vieilli, usé, ombrageux, l’écrivain est rongé par l’alcool. Il ne tue plus grand-chose et blesse beaucoup. Frustré, il perd tout intérêt pour la chasse. Pourtant, selon le conservateur de la région, la réserve regorge d’éléphants – au moins quatre cents – et il y a aussi pas mal de lions. Ernest préfère alors tirer du gibier à plumes, notamment des tourterelles, quelques gangas et des pintades. Au matin du dernier jour, il aperçoit deux lions qui dévorent une proie. Il tire l’un deux à 200 mètres, mais celui-ci, blessé, s’enfuit. Percival et Zaphiro, le conservateur du parc, partent à la recherche de l’animal et au bout d’une demi-heure de poursuite, Zaphiro l’achève. Ernest tire également deux fois. C’est terminé pour la chasse au gros et l’écrivain décide d’aller «changer d’air», dans les paysages spectaculaires de lacs et de montagnes de l’Afrique orientale. Il loue un avion, à l’aéroport de Nairobi. Malchance, le système hydraulique de l’appareil cesse de fonctionner à l’approche du Kilimandjaro. Ils parviennent miraculeusement à se poser à Nairobi sans dommage. Le plan de vol de l’avion suivant, un Cessna 180 piloté par un certain Roy Marsh, va à l’ouest de Nairobi jusqu’à Mwanza sur la rive sud du lac Victoria, puis passe au-dessus des montagnes jusqu’à Bukavu au Congo.
Portrait de l’écrivain, en 1961. Il est âgé de 62 ans. Il se suicidera quelques mois plus tard.
Nouvel accident et l’écrivain frôle la mort. Hemingway décrit l’accident dans son livre Le Cadeau de Noël: «Roy Marsh plongea brusquement sous un vol de gros ibis […]. L’appareil avait heurté un fil télégraphique avec son hélice et sa queue. Il fut provisoirement incontrôlable et puis il était si manifestement endommagé qu’il fut nécessaire d’atterrir […]. Il y eut le bruit habituel du métal qui se déchire, que l’on entend lors d’un atterrissage forcé…». Dès qu’ils peuvent se mettre sur pied, les passagers grimpent au sommet d’une colline, et ramassent du bois pour faire du feu car le jour décline. Ils apercevaient la rivière où les éléphants et les hippopotames descendent se baigner et boire. Le lendemain matin, en longeant la grande rivière, ils hèlent un bateau que John Huston a utilisé pour le tournage du film African Queen. Après avoir reçu une somme exorbitante, le capitaine indien accepte de les conduire à Butiaba sur la côte est du lac Albert. Une fois arrivé, Ernest négocie avec un certain Réginald Cartwright qui les transporte dans son appareil H.89 jusqu’à la capitale de l’Ouganda.
La malchance les poursuit. L’avion prend feu au décollage. Mary, Roy Marsh et le pilote s’échappent en cassant des vitres à l’avant. Hemingway, trop épais pour prendre le même chemin, se précipite tête la première sur un hublot. Il en résulte de graves blessures: traumatisme crânien, deux vertèbres fêlées, l’épaule et le bras droit démis, le foie, le rein et la rate éclatés, le visage, la vue et l’ouïe abimés. Après un trajet atroce et poussiéreux de 80 kilomètres en voiture jusqu’à Massindi, où ils passent la nuit, ils arrivent enfin, exténués, à Entebbe. L’écrivain y reçoit les premiers soins avant de regagner l’Amérique. On a déjà annoncé sa mort un peu partout dans le monde et certains journaux, en Afrique notamment, publient des notices nécrologiques.
Ce fut son dernier safari. Et la fin de la grande chasse. Il se contenta par la suite de tirer des cailles avec son ami Gary Cooper qui était «meilleur que lui».
Ce qui, bien sûr, l’agaçait beaucoup…
Texte et photos Eric Joly