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La reconstruction de l'hôpital de Genève, débutée en 1948, bénéficie d'un retentissement international en tant qu'exemple d'hôpital enseignant. L'article rend compte des conditions de la commande et de la constitution de l'équipe des architectes. Il se concentre sur le bâtiment des policliniques qui, étant profondément intégré à la ville par sa volumétrie et son architecture, met en scène la mission non seulement scientifique mais aussi sociale de cette structure médicale. D'ailleurs, un des caractères fondamentaux de la vie urbaine, celui de mélange social et culturel, caractérise également les activités et la population d'un hôpital enseignant.
En 1944, le Département des travaux publics du canton de Genève charge douze groupements d'architectes d'élaborer un avant-projet pour la reconstruction de l'hôpital. Prévue sur l'emplacement des hôpitaux existants et sans interruption des services hospitaliers, cette reconstruction est motivée avant tout par l'évolution des techniques médicales ainsi que par un besoin accru de lits. La situation, à proximité immédiate du centre urbain et des autres établissements universitaires, présente un intérêt incontestable, de même que le terrain, protégé de la bise, en légère pente face au sud et bordé d'une large zone de verdure.
Deux équipes sont retenues pour la rédaction du projet définitif : il s'agit des associations formées respectivement par Arnold Hoechel et Pierre Nierlé et par Arthur Lozeron et Jean Erb.1 L'hôpital sera réalisé en trois étapes :
I 1948-1953, réalisation du bâtiment des policliniques, du centre d'enseignement et du bâtiment de liaison ;
I 1962-1966, réalisation d'une centrale thermique, du bâtiment des services généraux et du nouveau bâtiment des lits ;
I 1965-1972, construction du bâtiment des services médicaux parallèlement au bâtiment des lits.
En tant qu'exemple d'«hôpital enseignant», le nouvel hôpital bénéficie d'un retentissement international dès 1947, alors qu'il est encore au stade de projet. Le numéro du mois de novembre de la prestigieuse revue L'Architecture d'Aujourd'hui, consacré à «la santé publique», présente un certain nombre de bâtiments types en France et à l'étranger. Au chapitre de «L'hôpital enseignant», les nouveaux hôpitaux cantonaux de Genève, de Zurich (1942-53) et de Bâle (1940-45) font figure de référence.2,3
A Genève, l'attribution du mandat aux quatre architectes s'explique par la qualité de leurs avant-projets mais aussi par leurs curriculums respectifs. Dès 1943, avec la réalisation des nouveaux abattoirs de la Praille, Lozeron et Erb ont fait preuve d'une grande compétence dans la maîtrise, par le projet, des problématiques fonctionnelles relatives à l'organisation rationnelle d'une activité spécialisée. De son côté, Nierlé est un jeune architecte qui revient à Genève après avoir travaillé un temps à Schaffhouse auprès de William Vetter, spécialiste de l'architecture hospitalière. Quant à Hoechel, qui approche de la soixantaine, sa stature intellectuelle et son statut d'homme public ne font pas de doute. Architecte praticien, fonctionnaire, publiciste, enseignant d'urbanisme à l'Ecole des Beaux-Arts (qui deviendra l'Ecole d'architecture), Hoechel se tient constamment au fait, par ses voyages, ses lectures et ses rencontres, de la culture urbaine et architecturale internationale la plus avancée. En 1927 il participe à la fondation des Congrès internationaux d'architecture moderne (CIAM) à La Sarraz. Après avoir remporté le concours pour la Cité-jardin d'Aïre, réalisée entre 1920 et 1923 par la Société coopérative d'habitation, il est nommé chef du bureau cantonal du plan d'extension, qu'il dirigera de 1929 à 1931. Au tournant des années 30, la modernisation qui se profile à Genève suite à l'installation des organisations internationales le pousse à inaugurer, dans le quotidien La Suisse, la page hebdomadaire «Pour la cité moderne». Dans cet espace de vulgarisation et de débat public, Hoechel exprime son profond sentiment de responsabilité face à la ville autant que son tempérament de chercheur. C'est à Hoechel, pour finir, que l'on doit vraisemblablement la coordination de l'équipe chargée du projet de l'hôpital, et c'est lui que le Gouvernement pakistanais contactera en 1968 pour l'inviter à construire le nouvel hôpital d'Islamabad.
La reconstruction sur l'emplacement de l'ancien hôpital soumet les architectes à des contraintes particulièrement lourdes, car la nouvelle construction ne doit se superposer en aucun endroit aux bâtiments existants.4,5 Cependant, le plan de masse du nouvel hôpital affiche un principe clair et unitaire : au bâtiment de liaison, disposé selon un axe nord-sud, se greffent les autres corps de bâtiment, parallèles les uns aux autres. Le bâtiment des policliniques et l'auditoire constituent dès lors la «tête», tournée vers la ville, d'un système qui se développera en direction de l'Arve.
A la fin des années 40, la recherche architecturale dans le domaine hospitalier vise, par la variété des formes et des matériaux, à créer des espaces «humains». A première vue, l'«humanité» ne semblerait pas constituer l'objectif de l'aménagement intérieur du bâtiment des Policliniques, traversé par de longs couloirs. Comme l'explique Hoechel lors du premier Séminaire international d'architecture et de techniques hospitalières, tenu à l'Hôpital cantonal de Genève en 1957, un principe général d'aménagement a guidé la conception du projet : «un local doit pouvoir être modifié totalement sans intervention dans les locaux voisins, ni dessus, ni dessous, ni à côté».a Cette exigence se traduit par un plan aussi simple que possible : un couloir central et des locaux de travail de chaque côté. De ce fait, les mesures à prendre portent avant tout sur la disposition des écoulements et sur les possibilités de branchement aux réseaux (eau, eau distillée, électricité, gaz, téléphone, etc.), notamment avec l'adoption de gaines verticales faciles à contrôler depuis le couloir central et d'une répartition horizontale des réseaux passant par le plafond démontable. La flexibilité de ce dispositif qui tire également avantage de la répétition d'une même fenêtre sur toute la longueur des façades a été efficacement exploitée jusqu'à nos jours, et ne se trouve malheureusement pas appliquée aux bâtiments plus récents de l'hôpital (deuxième et troisième étape).
D'après un témoignage d'Hoechel, par ailleurs, son équipe poursuit bien la «recherche d'une ambiance, on pourrait dire d'une intimité, dans laquelle le respect de la dignité humaine passe avant le rationalisme implacable et sans pitié de la machine à ... guérir».b Il nous semble que l'«ambiance» de cette architecture doit être recherchée dans son caractère «urbain». A l'image de la ville traditionnelle, une hiérarchie s'installe entre le «normal» et l'«exceptionnel» dans les bâtiments réalisés lors de la première étape. L'uniformité des façades correspondant aux laboratoires et aux salles de soins entre en dialogue avec le traitement exceptionnel des espaces collectifs les entrées avec leurs marquises, les généreux escaliers aux précieux claustras et l'auditoire, qui constitue un corps de bâtiment en soi. Des volumes en verre et en fer relient les corps de bâtiment, construits en granit pour les cordons d'étages et en simili-pierre pour le revêtement et les encadrements de fenêtres ; cette différenciation des matériaux est conforme à une esthétique urbaine qui veut que l'apparence des bâtiments exprime leur importance respective. A l'intérieur, les matériaux employés dans les espaces communs (les escaliers notamment), contribuent à les rendre accueillants par leurs qualités tactile et de couleur. Dans l'auditoire, le système porteur (poteau-poutre) est dessiné avec soin et contribue à la qualité architecturale de cet espace. Finalement, par leur gabarit modéré et par le langage classique qui les caractérise,c les bâtiments de la première étape prolongent la ville le long de la rue Lombard. Ils abritent discrètement un hôpital et assurent la continuité de la ville, en se distinguant autant du grand immeuble concentrationnaire qui afficherait son autonomie, que du pur objet technique qui, par son design, finirait par s'isoler définitivement du contexte environnant. Du reste, par la variété des activités qui s'y déroulent, «l'hôpital enseignant» qui comprend espaces d'enseignement, salles de soins, laboratoires, chambres des patients, consultation, etc. est doté du caractère typiquement urbain de la «mixité». Ses longs couloirs, qu'on aurait pu percevoir comme étant peu humains, sont en revanche très urbains : comme les rues de la ville, ils sont habités par une population diverse, aux occupations multiples.