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Le «Grand marché» de l'Union européenne est en vigueur depuis le ler janvier 1993. Cela fait donc plus de trois ans que les entraves au commerce entre les douze pays membres (qui sont quinze depuis l'année dernière) ont été levées. On a ainsi créé un marché de 370 millions de consommateurs. Un ensemble qui devait, selon ses promoteurs, favoriser le développement économique et social dans toutes les parties de l'Union. Le résultat est-il à la mesure de cette promesse? Sûrement pas.
par Jean Clivaz
En effet, la situation générale ne s'est guère améliorée au cours des dernières années. Au contraire. Il n'y avait d'ailleurs pas besoin d'avoir fait de longues études en économie pour savoir qu'il ne suffirait pas d'ouvrir les frontières pour stimuler l'activité économique. Car une telle décision n'augmente pas d'une seule unité le nombre de consommateurs. Et les dépenses de ceux-ci ne dépendent pas de la création d'un marché unique mais bien de leur pouvoir d'achat. Or sur ce plan, le néolibéralisme continue d'étendre ses ravages et d'accroître le nombre de personnes qui ont vu et voient leur revenu diminuer de façon considérable. L'érosion du salaire réel d'une large partie des travailleurs et travailleuses des classes inférieure et moyenne de revenu est l'élément prédominant du ralentissement de l'activité économique en Europe. A quoi s'ajoute bien sûr la politique restrictive des États et le démantèlement des services publics qui réduisent leurs effectifs par dizaines de milliers. Il n'est pas étonnant dès lors de voir le nombre de chômeurs augmenter sans cesse, même dans un pays comme l'Allemagne, qui passait jusqu'ici pour un modèle et qui vient de franchir le seuil des quatre millions de sans-emploi (plus de 10%). Durant la seule année 1995, près de cent mille places de travail ont été supprimées chez notre voisin du nord. Et l'Autriche connaît à son tour, pour la première fois, malgré son entrée dans l'Union européenne (ou à cause d'elle.) une montée rapide du nombre de chômeurs qui s'élevait à la fin du mois de janvier à près de 300'000, soit un taux de 9 %. L'institut de la recherche économique autrichien qualifie la situation de «catastrophique». Dans les autres pays de l'Union les affaires ne vont pas mieux, en France notamment. L'Espagne détient probablement le record avec 23 % de sans-emploi.
L'embellie tant attendue se transforme donc en un horizon toujours plus sombre. Les dirigeants politiques et économiques sont prisonniers de leur foi aveugle dans les vertus du marché. En faisant miroiter le progrès économique et social grâce à la suppression des barrières douanières, on a caché les conséquences d'une telle mesure: une concentration encore plus poussée des entreprises, une intensification de la concurrence, souvent ruineuse, et une forte réduction des emplois.
Les belles théories des technocrates de Bruxelles ou d'ailleurs ne changent rien à la réalité des faits. Dans les pays de l'Union européenne la détérioration se poursuit. La pauvreté s'étend. et le nombre de personnes qui tombent à l'assistance publique ne cesse de croître. En Suisse du reste aussi. Pendant ce temps, les chefs des gouvernements et les dirigeants des entreprises multinationales vont d'une conférence ou d'un forum à l'autre, prononcent des discours sur la nécessité de combattre la crise, mais se montrent incapables de proposer et de prendre des décisions vraiment efficaces.
Ce n'est donc pas faire preuve d'un pessimisme exagéré que d'affirmer que le «Grand marché» pourrait n'être finalement qu'un «marché du chômage», à moins que les têtes pensantes de la gauche européenne se décident, enfin, à réfléchir sur un projet de société permettant d'instaurer un véritable contrepoids au libéralisme pur et dur et à ses effets pervers pour la communauté.