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13/01/2015
Mort de Michel Jeury
Michel Jeury vient de mourir, à l'âge de quatre-vingts ans, et c'est un des plus grands écrivains français du vingtième siècle, bien méconnu. En tout cas c'est ce que me suggèrent les deux romans que j'ai lus de lui, Le Monde du Lignus et L'Orbe et la Roue, qui appartiennent au genre de la science-fiction. Je ne vais pas revenir sur le second des deux livres, lui ayant déjà consacré un article. Pour le premier, je l'ai lu il y a très longtemps et je me souviens surtout qu'il était d'une grande poésie, parce qu'il prenait comme prétexte la sience-fiction pour créer une planète entièrement ligneuse, et donc vivante, qui pour moi renvoie plutôt à un archétype, un stade antérieur de la Terre - mythique si on veut, mais que je crois avoir existé. Jeury démontrait, de mon point de vue, que les hypothèses scientifiques étaient porteuses, en profondeur, de mythes, d'images émanées de l'inconscient, et qui renvoient à des situations impossibles à prouver expérimentalement mais parlant profondément à la conscience, comme si elles renvoyaient à quelque chose de réel mais d'oublié.
D'ailleurs, il semblait le confirmer par ses romans régionalistes, dont je n'ai lu que des résumés: ils évoquaient l'enfance dans la lointaine province où vivait l'auteur - la Dordogne -, et à laquelle il était resté fidèle. Et dans d'autres romans ou nouvelles, disait-on, il mêlait les deux, le régionalisme et la science-fiction, d'une façon belle et troublante, inatttendue.
C'était les romans d'un poète. Car de même que l'épopée, dans l'antiquité, était un récit écrit par un poète, la science-fiction n'est au fond un genre à part que parce qu'elle est le prolongement, ou la transfiguration du réel dans la poésie. Cela aussi est méconnu.
Sans doute, l'épopée avait une mythologie claire, et la science-fiction - notamment en France - s'est mêlée au songe, au rêve, d'une façon un peu indistincte: on a eu du mal à s'y retrouver. Jeury était plein de mystères.
Cela peut être dû au refus, fréquent en France, de se rattacher à une mythologie ou à une théologie connue: comme dans le Surréalisme, il fallait créer du nouveau, et celui qui se recoupait avec une religion, ancienne ou moderne, était banni. Du coup, on nageait dans une mer lumineuse, mais aux ombres incertaines.
Néanmoins, il faut aussi prendre cette période, dominée par l'agnosticisme et la spiritualité laïque, comme elle est, et savoir apprécier ce qu'elle a produit de grand.