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Achevons donc aujourd'hui, non sans chagrin, notre petit périple linguistique dans les eaux mêlées de la modernité francophone ; du moins cette modernité officiellement étiquetée et enregistrée comme telle par le fameux dictionnaire Larousse dans sa dernière version, celle à la fois qualifiée de «Petit» et millésimée 2005. Quoique de petite taille, cet ouvrage ne manque pas de prétention qui souligne qu'à sa manière il «invente les mots de demain.» Précisément, de quelle manière ? «Des équipes de lexicographes et d'encyclopédistes suivent de près l'évolution de la langue et du monde. Leur mission : veiller sur les mots en analysant les écrits et les paroles, et en surveillant les domaines du savoir ou la terminologie le plus rapidement» nous expliquent les responsables de l'ouvrage. Ils ajoutent qu'après avoir développé leurs propres outils informatiques ces veilleurs du language ont le pouvoir d'enregistrer l'apparition des mots nouveaux, des sens nouveaux et leurs occurrences. Ces lexicographes ont ainsi daté de 1992 l'émergence dans l'océan francophone du verbe transitif kiffer (de kif, apprécier, aimer ; prendre plaisir à).
«Après une période d'observation les mots répertoriés sont passés au crible d'une commission interne qui statue sur leur entrée dans le Petit Larousse illustré, nous explique-t-on. Les "recalés" pourront être réexaminés l'année suivante.» Une précision encore : seuls les mots qui «durent» méritent de voir leur définition figurer dans ce dictionnaire. Et puis il faut aussi compter avec les obsèques, toujours discrètes, de certains termes. Qui, dégustant une crème glacée se souvient d'ice cream ? Combien sont-ils à se souvenir que la formule ric-rac se disait jadis ric-à-rac ou ric-à-ric ?
Et quid du millésime 2005 ? La médecine n'est pas oubliée qui enregistrera l'entrée des mots antirétroviral, coronarovirus, fibromyalgie, supplémentation, Münchhausen et Stockholm (syndromes de) ainsi que les sigles désormais bien connus que sont SRAS et THS ; la science et les techniques non plus : mécatronique, nanoélectronique, nanoscience, nanotube, taïkonaute, Wi-Fi. Notons au passage qu'en chroniquant pour Médecine et Hygiène, nous observons, gentil miracle du système de traitement de texte, que tous les nouveaux mots ou presque du dictionnaire, non reconnus par la machine, se soulignent d'un liseré rouge. Jusqu'à quand ?
Et puis, bien sûr, il faut compter avec d'autres décalages, plus personnels ; avec cette évidence : nous ne connaissions pas un nombre, nullement négligeable, de mots qui font cette année leur entrée officielle. Sommes-nous les seuls ? Pour le savoir, osons une expérience au travers de la phrase suivante : «Membre actif d'un mouvement altermondialiste et à ce titre passionné d'écotourisme ce bobo féru de biodesign, amateur de bonnottes autant que de morna rêvait non sans saudade à un ludospace équipé en Wi-Fi.»
Peut-être une traduction n'est-elle pas, ici, superflue. La voici : «Membre actif d'un mouvement de la société civile qui conteste le modèle libéral de la mondialisation et revendique un mode de développement plus soucieux de l'homme et de son environnement et à ce titre passionné par l'ensemble des activités touristiques pratiquées en milieu naturel dans le respect de l'environnement et contribuant au développement de l'économie locale, cette personne généralement citadine, aisée et cultivée qui se veut anticonformiste férue de la tendance du design s'inspirant de formes naturelles, végétales ou animales généralement arrondies, amateur d'une pomme de terre primeur d'une variété petite et ronde, à chair jaune pâle, cultivée à Noirmoutier autant que de musique du Cap-Vert au rythme lent, chantée et dansée, exprimant la tristesse de l'amour, rêvait non sans un sentiment de délicieuse nostalgie qui s'exprime dans le fado et la morna à une voiture particulière dérivée d'un véhicule utilitaire et destinée aux loisirs.»
Une expérience inverse ? «L'appareil permettant, au contact de l'air, de refroidir l'eau réchauffée par une source d'énergie a été installé au sommet d'une tour construite par un entrepreneur qui construit sans souci de l'environnement. Au moyen d'une technique industrielle utilisant simultanément et en symbiose la mécanique, l'électronique, l'automatique et l'informatique pour la conception et la fabrication de nouveaux produits et doté d'une certaine volonté de vaincre, il en avait équipé les portes de serrures dont l'ouverture vers l'extérieur s'exerce par simple poussée sur une barre. Contrairement à certaines rumeurs émanant des milieux aisés et cultivés qui se veulent anticonformistes, cet appareil n'était pas responsable de l'épidémie d'infections pulmonaires graves et contagieuses due à un virus à ARN en forme de couronne membre d'une famille dont les membres sont généralement à l'origine d'infections bénignes en oto-rhino-laryngologie.»
Nous pouvons dorénavant écrire, grâce au Petit Larousse 2005 : «L'aéroréfrigérant a été installé au sommet d'une tour construite par un bétonneur. Au moyen d'une mécatronique et doté d'une certaine niaque (ou gnaque), il en avait équipé les portes de serrures antipanique. Contrairement à certaines rumeurs émanant des milieux bobos, cet aéroréfrigérant n'était pas responsable de l'épidémie de SRAS due à un coronavirus.»
Et terminons ce voyage en citant quelques-unes des personnalités qui, elles aussi, entrent cette année dans notre dictionnaire au rayon des noms propres : Cabrol Christian (chirurgien français), Dutronc Jacques (chanteur et acteur français), Le Douarin Nicole (biologiste française), Mansfield Peter [Sir] (physicien britannique) et, peut-être pour en finir avec la nostalgie, Zep (dessinateur et scénariste suisse de bandes dessinées).
(Fin)