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De Genève à Berne, Ferdinand Hodler a maintes fois agité le monde artistique et politique suisse, jusqu’à déclencher parfois des polémiques nationales.
Sa réputation d’artiste national a finalement plongé cette facette dans l’ombre. Mais de tous les artistes suisses, Ferdinand Hodler fut sans doute le plus discuté, le plus contesté, le plus pourvoyeur de batailles esthétiques et politiques.
Après lui, il faut attendre cent ans, avec Ben et sa Suisse qui n’existe pas, puis Thomas Hirschhorn, avec son Blocher outragé, pour retrouver un tel niveau d’émoi public. Et encore ces deux derniers n’arrivent-ils pas à la cheville du Bernois de Genève, dont les polémiques ont jalonné toute la carrière.
Le banquet de la colère
Cinq ans après le scandale de «La Nuit» en 1891, Hodler déclenche une nouvelle affaire. Chargé de décorer le pavillon des Beaux-Arts pour l’Exposition nationale suisse de 1896, qui se tient à Genève, le peintre prépare 26 immenses peintures de Suisses en costumes, dont treize hallebardiers, une demi-douzaine de guerriers, des artisans et un pâtre, tous figurés de pied en cap. Hautes de plus de deux mètres, ces toiles doivent orner une façade longue de 44 pylônes.
Sur ordre du Comité central de l’Exposition, Hodler se voit obligé de remplacer huit tableaux et d’en retoucher sept autres, pour des raisons aussi primordiales qu’un gilet mal boutonné ou des jambes trop grêles.
Peu après, la veille de l’ouverture, une main anonyme enlève trois panneaux en pleine nuit et les remplace par des arabesques. C’en est trop pour Hodler, qui croit l’acte vandale commandé en haut lieu.Pendant le banquet d’ouverture, il lance une diatribe jupitérienne qu’il entame en bombardant le mot de Cambronne. S’ensuivent d’interminables débats en ville et dans la presse entre détracteurs et admirateurs de l’artiste.
Le sang de Marignan
Mais c’est en 1897, avec «La Retraite de Marignan», que le peintre déclenche sa plus grande polémique. Cette année-là, Hodler gagne le concours de décoration du Musée national suisse, organisé par la Commission fédérale des Beaux-Arts. Destiné à de hautes voûtes, son projet obéit au thème imposé, soit la fameuse bataille de 1515 perdue par les Suisses contre les Français.
Mais le peintre ne fait pas dans la joliesse patriotique. Les esquisses de ses fresques murales montrent des soldats aux jambes sectionnées, des costumes déchirés, des visages ruisselants de sang, des Suisses qui ploient sous la douleur.
Une polémique gigantesque
Cette débauche de réalisme guerrier ne convient pas du tout au patron du Musée. Heinrich Angst, qui ne fait pas partie du jury, «reproche certaines incorrections historiques, des scènes incompréhensibles, et surtout le caractère trop brutal de l’ensemble», dit Philippe Kaenel. Le désaccord du directeur est si profond qu’il prend pour un devoir sacré de tout mettre en œuvre pour qu’un «pareil détritus» ne soit jamais exposé dans ses locaux. Quelques jours après l’annonce du lauréat, il publie dans la «Neue Zürcher Zeitung» un long pamphlet hostile au projet de Hodler.
«Son opposition a déclenché une polémique gigantesque», dit Philippe Kaenel. Derrière le directeur se rangent la Municipalité de Zurich, la Commission du Musée national, quelques artistes et critiques. Face à eux, une critique romande qui fait bloc derrière le peintre, des critiques bernois enthousiastes et une majorité d’artistes: «Les premiers défendaient une conception illustrative proche des conventions historiques, les seconds une vision décorative et moderne de l’art.»
L’écho public est aussi énorme. En une semaine, 20’000 visiteurs viennent voir l’exposition des projets présentés au concours. Il faut finalement le déplacement du Conseil fédéral «in corpore» pour mettre fin à la bataille. Et cette fois, en faveur de Hodler, les sept Sages estimant que la Commission fédérale des Beaux-Arts devait l’emporter sur l’opinion d’un directeur d’institution.
Dernières polémiques
Les deux décennies suivantes verront d’autres discussions autour de Hodler, la dernière en date étant une fronde d’artistes suisses pour contrer son influence. En 1912, le Lucernois Johannes Winkler publie un pamphlet pour dénoncer ce qu’il appelle «le trust» de Hodler.
«Ces artistes prolongeaient l’esthétique naturaliste, dit Philippe Kaenel, ils estimaient que la distribution des subsides ne représentait pas la diversité de l’art suisse.» Il est vrai que les adeptes de Hodler occupent alors des places stratégiques dans le monde de l’art suisse.
Soutenue par des milieux politiques proches, la plainte des contestataires monte jusqu’aux Chambres fédérales, qui acceptent de répartir les subventions différemment. Ce désaveu n’empêche cependant pas Ferdinand Hodler, déjà membre éminent de l’establishment helvétique, reconnu en Europe comme une figure majeure de l’art moderne, de dominer la scène nationale jusqu’à sa mort, en 1918. Et même au-delà.
Pierre-Louis Chantre