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Promenade entre musique et peinture
Dans le cadre du programme Cet été, c’est concert, la cour du MAH a accueilli un cycle de musique de chambre consacré à Ludwig van Beethoven (1770-1827), 250e anniversaire de sa naissance oblige! L’occasion de découvrir quelques tableaux majeurs de la collection du musée, en tissant des liens avec la vie et l’œuvre du compositeur.
Héroïque(s)
Malgré une éducation plutôt frustre en dehors de ses cours de musique, Beethoven partage les lectures des peintres néoclassiques. Né au milieu du XVIIIe siècle, ce courant artistique d’essence philosophique se développe en Europe jusqu’au début du XIXe siècle, se réclame des valeurs morales antiques et considère la raison, la vertu, la nature et la liberté comme les sources de la beauté idéale. Comme Jean-Pierre Saint-Ours, le grand artiste néoclassique genevois, Beethoven était un lecteur assidu de Plutarque, mais aussi de Platon. La République constitue pour le compositeur le modèle de société auquel il aspire.
Et le modèle antique de Beethoven n’est autre que Brutus, fondateur légendaire de la République romaine, mis en scène dans un tableau de Gabriel Constant Vaucher, La Mort de Lucrèce (fig 1.). La jeune femme, violée par Sexus Tarquin, fils du roi Tarquin le Superbe, se suicide pour échapper à la honte. Un exemplum virtutis pour ses contemporains! Son époux et son père éplorés, auxquels Lucrèce a tout raconté avant de se donner la mort, associés à Lucius Junius Brutus brandissant le poignard du suicide, font le serment de renverser le roi: ainsi naît la République romaine. Lucius Junius Brutus serait par ailleurs l’ancêtre du Brutus, fils adoptif de César et l’un des assassins du dictateur à vie, au nom de la préservation de la République romaine.
Dans cet esprit de préoccupation sociale, l’on peut identifier des liens entre Beethoven et Germaine de Staël (fig. 2), contemporaine du compositeur. Le musée conserve un portrait d’elle par Elisabeth Vigée-Lebrun, la représentant sous les traits de l’héroïne de son roman Corinne ou l’Italie. Née en 1766, quatre ans avant Ludwig, elle décède dix ans avant lui en 1817, à l’âge de 51 ans. Admiratrice de Goethe comme de Beethoven, elle est une personnalité controversée, sujette à des jugements sévères ou contradictoires, principalement à cause de son activisme politique. Héritière des Lumières, initiatrice du romantisme, nourrie d’esprit philosophique, elle est aussi une romancière qui défend le droit des individus, surtout de la femme, et introduit en France le romantisme littéraire germanique.
Germaine de Staël et Beethoven partagent une relation particulière à Napoléon: ils sont tous deux d’abord enthousiasmés par ce petit homme devenu grand, produit de la Révolution, et admiratifs des haut-faits du soldat, du charisme du meneur d’homme, avant de finir profondément déçus par le personnage. Madame de Staël ne lui pardonne pas le Code civil, qui revient sur les acquis de la Révolution concernant les droits des femmes. Mais la fascination demeure, même s’il la chasse d’abord de Paris, puis de France. C’est surtout lui qui ne peut la souffrir: il ne supporte pas, entre autres, ses idées d’unité allemande. Pour Beethoven, la mégalomanie du couronnement de Napoléon a eu raison de l’admiration des débuts. On se souvient de l’anecdote – qui relève sans doute de la légende – de la dédicace de la 3e symphonie dont le titre de travail était Symphonie Bonaparte. Beethoven aurait écrit une dédicace à Bonaparte sur une épreuve de la partition tout juste revenue de l’éditeur mais, apprenant presque au même moment la nouvelle du sacre, l’aurait déchirée aussitôt. À vrai dire, il conserve une certaine ambivalence puisqu’il songe quand même à intégrer la cour de Jérôme Bonaparte; mais quand les troupes de son ancien héros occupent Vienne, il ne cache pas son amertume. Ainsi la 3e symphonie devient la symphonie Héroïque, un sous-titre qui pourrait tout aussi bien convenir à l’art néoclassique!
Pastorale
Pour finir cette exploration des collections sur les pas de Beethoven, allons affronter la tempête avec l’Orage à la Handeck (fig. 3) d’Alexandre Calame , paysagiste romantique genevois. Cette vision grandiose et tourmentée de ce coin touristique des Alpes bernoises voit sa dramaturgie renforcée par les dimensions de la toile: le grand format, d’ordinaire plutôt réservé à la peinture d’histoire, témoigne ici la prééminence du genre du paysage aux yeux des artistes suisses.
On entend gronder le vent, craquer les branches des immenses sapins qui ploient ou se rompent sous les rafales, l’eau du torrent qui se jette sur les rochers du premier plan, et le tonnerre dans le ciel sublime. La minutie apportée aux détails traduit une dette envers les maîtres hollandais du XVIIe siècle. Caché à la droite du tableau, un ours, réduit à la taille d’une souris, démontre la faiblesse de la créature face à la puissance de la création. Calame cultive une foi profonde, très déiste, semblable à celle de Beethoven: le dogme les indiffère ; la transcendance est ailleurs, dans le rapport direct avec Dieu, dans la communion avec la nature dont la représentation sert à exprimer un sentiment.
Face à cet orage si sonore, on peut bien sûr faire des parallèles musicaux; et, dans l’œuvre de Beethoven, avec l’orage de la sixième symphonie dite Pastorale ou Souvenir de la vie rustique, dont il précise qu’elle est « plutôt émotion exprimée que peinture descriptive ». Contrairement à de nombreuses compositions, le titre est ici de Beethoven. Il anticipe ainsi de quelques années sur la formule d’Henri-Frédéric Amiel, le poète genevois célèbre pour son Journal intime, selon lequel «chaque paysage est un état d’âme». Une formule qui sied à l’œuvre de Calame comme à celle de Beethoven.