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Depuis une dizaine d'années, les journaux médicaux accordent de la place à un nouveau courant de réflexion sur la pratique de la médecine, celui de la narrative based medicine, dont la traduction la moins insatisfaisante serait la médecine fondée sur le récit. Les initiateurs de ce courant mettent l'accent sur la revalorisation de l'expression dans la pratique de la médecine, qu'elle soit sous forme orale ou écrite ; ils soulignent l'importance de la subjectivité, celle du soignant aussi bien que celle du malade. Leur but n'est pas de s'opposer à l'evidence based medicine dont cette tendance se veut complémentaire, mais de mettre en lumière un autre aspect de la médecine quelque peu négligé par une objectivation toujours plus grande des indices corporels, objectivation liée à une technicisation et à une quantification toujours plus sophistiquée de la médecine. Si l'objectivation est nécessaire à la compréhension d'une situation clinique, la subjectivité n'en est pas absente non plus. La narrative based medicine s'intéresse donc essentiellement à la part subjective de la pratique médicale.A l'intérieur de ce courant, plusieurs auteurs se sont penchés sur la question de l'expression écrite dans la pratique médicale. D'autres se sont intéressés aux bénéfices de l'écriture lorsqu'elle est exercée par les patients, allant même jusqu'à montrer que pour les personnes atteintes de maladies telles que l'asthme et la polyarthrite rhumatoïde, écrire dans certaines conditions pouvait diminuer les symptômes de ces pathologies et donc réduire la consommation de médicaments.1 D'autres encore se sont interrogés sur les bienfaits de l'écriture pour les soignants et pour les étudiants en médecine, et ont rendu compte dans de nombreux journaux médicaux des expériences entreprises. L'ensemble de ces publications laisse peu à peu apparaître des réflexions convergentes, des méthodologies plus élaborées, qu'il était temps de collecter dans un ouvrage qui permettrait ainsi une synthèse de ces expériences encore ponctuelles, et qui offrirait une réflexion théorique sur une pratique qui prend toujours plus d'ampleur.C'est ce que fait Gillie Bolton dans son livre Reflective practice ; writing and professional development, consacré à la pratique de l'écriture en milieu médical (ateliers d'écriture, écriture d'un journal, de poèmes, de fiction, écriture rapide, etc.). Dans les premiers chapitres, elle énonce les principes liés à cette pratique et en décrit les possibles effets sur les soignants. Elle insiste notamment sur le fait qu'un récit n'est jamais le reflet parfait d'une réalité ou d'une situation, mais toujours une construction de cette situation. Comprendre que la mise en mots n'est pas neutre, qu'elle donne un sens à une émotion, à une expérience, à la compréhension de la réalité perçue, cela oblige à admettre la part subjective de chaque situation et d'en tirer parti. Selon Bolton, distinguer la part de la subjectivité permet paradoxalement de mieux cerner l'objectivité. En effet, l'écriture et surtout la réécriture d'une situation permet de l'explorer de manière toujours plus approfondie et d'en préciser les contours détaillés et singuliers. Cet approfondissement est une manière d'expliciter l'implicite, probablement l'un des apports les plus importants de l'écriture.Ce livre est important pour qui souhaite développer une pratique de l'écriture pour les étudiants en médecine ou pour le personnel soignant d'une institution. Il est vrai qu'aujourd'hui, d'une manière générale, le fait d'écrire, de chercher ses mots, de préciser ses impressions et ses perceptions, n'est pas une priorité de notre société en général, ni de la culture médicale en particulier. Les étudiants répondent à des questions à choix multiples, ils s'approprient au cours de leurs études un vocabulaire ciblé, qui d'ailleurs détourne certains mots de leur signification première ; ils sont d'abord dans le processus d'acquisition de connaissances médicales toujours plus foisonnantes et spécialisées ; ils sont ensuite dans l'action quand ils sont confrontés à leur apprentissage clinique. Ces contraintes incontournables liées à la culture médicale, associées au fait que nous appartenons tous à une société centrée sur une communication orale ou visuelle, ont écarté peu à peu la pratique de l'écriture de la vie ordinaire. Or cette pratique a une fonction bien précise, celle de se connecter à soi-même, de prendre le temps d'élaborer sa réflexion, de préciser sa pensée, son jugement, ses perceptions, voire ses émotions, si cela est nécessaire. «J'écris pour ne pas oublier qui je suis», précise Martin Winkler.2 Tout le monde ne ressent pas cette nécessité avec une telle force ; néanmoins, on peut penser avec Gillie Bolton que la pratique de l'écriture constitue un outil utile aux étudiants qui doivent engranger une quantité d'informations indigestes, de même qu'aux soignants, dans la mesure où elle donne un temps de respiration dans un quotidien constitué de moments parfois intenses, dramatiques, au rythme saccadé par des interruptions fréquentes. Mais une fois que cette affirmation est posée, les difficultés surgissent. Comment faire pour implanter un travail d'écriture dans un milieu soignant ? A quel rythme, dans quelles conditions, sous quelle forme, avec quelles consignes ? Et c'est là que le livre de Bolton est d'un apport très précieux. L'auteure s'est posée ces questions et propose des solutions pratiques, qu'il serait fastidieux de décrire ici. Elle n'offre aucun mode d'emploi définitif, dans la mesure où chaque structure doit trouver les conditions qui lui sont le plus appropriées. Les possibilités sont multiples tant dans la diversité des consignes, que dans l'organisation temporelle de l'atelier, que dans les thèmes à aborder. Bolton décrit les obstacles et les résistances qu'elle ou d'autres ont rencontrés, puis s'interroge sur la question de l'évaluation, celle des étudiants et celle des cours. Là aussi, elle propose quelques solutions pratiques. Finalement, elle nous livre ses réflexions sur la fonction de l'animateur, insistant sur le fait qu'il ne doit pas jouer un rôle thérapeutique.La bibliographie constitue la dernière grande force de cet ouvrage. Tandis que jusqu'à présent de nombreuses publications étaient éparpillées dans d'innombrables journaux appartenant à des disciplines parfois très différentes, Bolton nous livre ici une concentration de toutes ces publications qui nous permet de cibler les lectures qui nous intéressent et auxquelles nous n'avons pas facilement accès. Elle propose un socle de références inédit, sur lequel peuvent s'appuyer tous ceux qui souhaitent développer ce genre de pratique. Cet ouvrage constitue un soutien précieux, tant pratique que symbolique, pour ceux qui auraient l'envie périlleuse de développer un tel exercice auprès des étudiants et des soignants.Livre commenté :Gillie Bolton. Reflective practice ; writing and professional development ; 2e édition. Londres : Sage, 2005, 238 p.Bibliographie 1 Smyth JM, Stone AA, Hurewitz A, et al. Effects of writing about stressful experiences on symtom reduction in patients with asthma or rheumatoid arthritis : A randomized trial. JAMA 1999;281:1304-9.2 Winkler M. En soignant, en écrivant. Paris : J'ai lu, 2000.