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La question que se posaient jadis Voltaire et Catherine II est toujours d’actualité : qu’est-ce qu’un Russe ? Quelle représentation les Européens s’en font-ils, au dix-huitième siècle et aujourd’hui ? Pourquoi, sur un plan politique, la Russie ne peut-elle intégrer l'Europe ? Pourquoi cette réticence à la faire participer au « concert des nations » qui se dessine, à partir de l’époque des Lumières, dans toute cette partie du monde ? Et comment n’est-on arrivé à se faire de ce vaste empire, en plus de trois cents ans d’histoire commune, qu’une image vaguement nébuleuse ?
De Pierre le Grand à Voltaire et Catherine II
La visite du tsar Pierre le Grand au jeune Louis XV, sous la Régence de Philippe d’Orléans, dit assez la rencontre improbable d’une civilisation raffinée et d’une contrée considérée comme encore un peu barbare, et avec laquelle on ne se voit guère entretenir de rapports.
Il est bon de rappeler, en début d’exposition, les éléments de cette rencontre, en prenant pour texte de base le récit de la visite de Pierre le Grand relaté par Saint-Simon, dans ses Mémoires. C’est tout d’abord une sorte de récit fantastique, où Pierre apparaît comme un nouveau Pantagruel :
"Ce qu’il mangeait et buvait en deux repas réglés est inconcevable, sans compter ce qu’il avalait de bière, de limonade, et d’autres sortes de boissons entre les repas ; toute sa suite encore davantage. Une bouteille ou deux de bière, autant et quelquefois davantage de vin, des vins de liqueurs après, à la fin du repas des eaux-de-vie préparées, chopine et quelquefois pinte : c’était là l’ordinaire de chaque repas."
C’est ensuite le récit de la rencontre du tsar et du petit roi (Louis XV a six ans), qui témoigne à la fois d’une incompréhension mutuelle et d’une affection réciproque –deux paramètres qui se trouveront confirmés tout au long du dix-huitième siècle, s’agissant des rapports de la France et de la Russie :
"On fut étonné de voir le czar prendre le Roi sous les deux bras, le hausser à son niveau, l’embrasser ainsi en l’air, et le Roi à son âge, et qui n’y pouvait pas être préparé, n’en avoir aucune frayeur. On fut frappé de toutes les grâces qu’il montra devant le Roi, de l’air de tendresse qu’il prit pour lui, de cette politesse qui coulait de source, et toutefois mêlée de grandeur, d’égalité de rang, et légèrement de supériorité d’âge ; car tout cela se fit très distinctement sentir. Il loua fort le Roi, en parut charmé, et il en persuada tout le monde. Il l’embrassa à plusieurs reprises… La séance dura un petit quart d’heure."
Cette vision quelque peu fantastique d’une Russie encore très éloignée dans les représentations sera corrigée par les écrits historiques de Voltaire (au centre desquels l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand), par l’intervention de la Russie sur l’échiquier politique européen, notamment au moment des affaires de Pologne, et enfin par la constitution d’un vaste réseau d’échanges qui trouvera son point d’aboutissement à l’avènement de Catherine II.
Les spécialistes ont souvent remarqué que la relation de Voltaire et Catherine II, aussi importante soit-elle dans la correspondance du patriarche, n’atteint jamais en intensité celle que Voltaire peut avoir avec d’autres souverains, à commencer par Frédéric II. Mais peu ont tenté d’interroger, au-delà des personnes mêmes de l’écrivain et de la souveraine, la nature de leur échange.
Or il semble que l’on assiste, dans le cas de Voltaire et de Catherine II, à une non-rencontre. Plusieurs facteurs viennent en effet perturber la relation et empêcher que s’instaure un véritable dialogue de fond.
Prolongements : D’une révolution à l’autre
Catherine, effrayée des excès de la Révolution française, rejette le «modèle» européen hérité des Lumières. De 1789 à 1917, l’histoire ne cesse alors de se répéter : hormis le consensus rendu nécessaire entre 1805 et 1815 par le danger napoléonien, la Russie reste, durant tout le dix-neuvième siècle, un pays « à part ». Elle ne participe que de loin à la révolution technologique impulsée par l’Angleterre; elle se tient à l’écart de l’évolution démocratique des monarchies occidentales; elle perpétue enfin le dilemme qui la ronge entre la tentation d’un détour par l’Occident et celle d’un retour aux valeurs qui ont fondé la vieille et sainte Russie.
Se développe néanmoins, dans divers pays d’Europe, une certaine fascination pour cet empire lointain qui a su conserver, au gré des remous de l’histoire, un système autocratique. Au moment de la révolution bolchevique, en 1917, se cristallise même une forme de « nostalgie des tsars » évidemment alimentée par la destinée tragique des Romanov. La Russie devient, pour bien des Européens, non plus un mystère, mais un mythe.
L’exposition se propose de traiter cette problématique de l’identité russe d'un point de vue historique, mais également dans plusieurs de ses déclinaisons littéraires. Si elle se doit de rester centrée, pour des raisons qui tiennent essentiellement au lieu dans lequel elle est appelée à voir le jour, au temps des Lumières, plusieurs incursions sont prévues, grâce à une documentation originale, dans nos vingt et vingt-et-unième siècles.
Conclusion : quelques questions subsidiaires
Le visiteur doit pouvoir sortir de l’exposition en se posant quelques questions liées à l’actualité : ce que vivent Voltaire et Catherine II au siècle des Lumières n’est en effet pas sans rapport avec ce que nous vivons aujourd’hui. Parmi ces questions demeure celle de la place de la Russie dans l’Europe : comment se fait-il qu’il ne soit jamais question d’une entrée possible de la Russie dans la Communauté européenne ?
Autre élément : qu’est-ce qui, dans l’histoire et la civilisation russes, nous fascine encore aujourd’hui ? Et, d’un autre côté, pourquoi les Russes ont-ils été partisans, dans leur histoire, d’un attachement durable à la France ?
De telles questions ressortissent à la fois aux champs culturel et politique. C’est pourquoi une interrogation maîtrisée de cette très brève période de l’histoire (la relation de Voltaire et Catherine II dure à peine seize ans) peut nous aider à éclairer d’une lumière nouvelle tout un pan de notre propre cheminement.
Quelques données techniques
Le commissariat scientifique est assuré par François Jacob, directeur de l’Institut et Musée Voltaire de Genève. Plusieurs personnalités sont par ailleurs appelées à participer aux échanges en cours et au livret en préparation.
Sur le plan scénographique, il s’agit de concilier les exigences d’une reconstitution patrimoniale d’exception et les apports incontestables des nouvelles technologies. Appel a été dès lors été fait, pour la construction du parcours, à Angelo Riccio.
Un vaste programme de médiation culturelle dont une partie sera d’ailleurs incluse dans la saison de Ferney 2010 aura enfin pour tâche d’offrir à un vaste public de réinvestir la maison de Voltaire et de se familiariser avec le monde russe.
N’oublions pas, bien entendu, les traditionnelles Nuits des Délices, familières à tous les habitués de la maison de Voltaire. Série de conférences liées au thème de l’exposition, les Nuits 2010 nous permettront d’entendre, entre autres, Catherine Volpilhac-Auger, Catriona Seth, Nadia Plavinskaia et Dmitri Ozerkov, conservateur au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg.
Signalons pour terminer une publication très attendue : l’exposition sera en effet accompagnée d'un livret qui inaugurera une nouvelle collection intitulée MDV (Mémoires et Documents sur Voltaire), collection destinée à voir le jour aux éditions La Ligne d’ombre. Vendu à un prix modique, il se présentera comme une invitation à aller plus loin dans la découverte des liens de l’Europe et de la Russie au XVIIIe siècle.
Programme des Nuits des Délices (PDF)