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Au cours des deux derniers siècles, les citoyennes et citoyens suisses ont fait évoluer la démocratie vers un modèle unique au monde. La démocratie directe fait partie intégrante de la culture politique du pays et est un fondement déterminant pour sa réussite économique. Aucun pays n’organise chaque année autant de votations que la Suisse.
Quatre fois par an, la population est invitée à s’exprimer sur un très large éventail de thèmes au moyen d’initiatives et de référendums, et ce à tous les niveaux politiques: communal, cantonal et fédéral. Ainsi, la Suisse était par exemple le seul pays du monde à s’exprimer à deux reprises sur une loi Covid-19 en 2021. Quelles sont les origines de ce modèle de réussite en matière de démocratie?
Avec la démocratie directe, la Suisse a développé au niveau communal et cantonal, avant la création de l’Etat fédéral en 1848, un fondement qui a pris différentes formes au cours du XIXe siècle. Cela s’est toujours passé «du bas vers le haut», c’est-à-dire du niveau communal au niveau fédéral, en passant par les cantons. C’est ainsi que s’est développé notre modèle fédéral subsidiaire qui a tant fait ses preuves. Le principe coopératif et le droit naturel ont été capitaux dans ce processus.
Le «droit naturel» signifie que les individus peuvent réfléchir aux normes intemporelles de vivre-ensemble, au comportement moral (valeurs) et à l’organisation de l’ordre politique et juridique. Il a été mis en pratique en Suisse, entre autres avec le principe coopératif et ses trois piliers:
Ce principe a une force de cohésion, sans laquelle une nation suisse issue d’une volonté politique commune et basée sur la liberté et l’égalité n’aurait pu voir le jour.
En témoignent de nombreuses formes d’institutions démocratiques prémodernes telles que les Landsgemeinden, présentes dans divers cantons sous différentes formes, les Ligues rhétiques dans le canton des Grisons ou encore la République des Sept Dizains dans le canton du Valais. De telles formes existent en Suisse depuis le bas Moyen Age, contrairement au reste de l’Europe, majoritairement féodal et absolutiste.
La dynamique économique s’est instaurée certes tardivement dans la Confédération, mais sur une base solide et humaine. Cela n’a pas été synonyme de développement pacifique, mais a mené en grande partie à de bonnes solutions dans l’intérêt du «Bonum Commune». Avant 1848, la Suisse était avant tout rurale et agricole, même si elle a connu un premier essor industriel de la fin du 18ᵉ siècle à 1848. Celui-ci ne s’est, toutefois, manifesté que dans certaines régions du pays et reposait sur les industries légères orientées vers l’exportation, soit la filature et le tissage de coton, la soierie et l’horlogerie.
Ce processus a eu des répercussions sur d’autres secteurs au 19ᵉ siècle et a procuré à la Suisse un grand esprit d’innovation. Cela est principalement dû au fait que la Suisse était largement en avance sur la plupart des pays européens en ce qui concerne le système éducatif, comme le montre l’évaluation actuelle de l’enquête Stapfer. Le ministre de la République helvétique Philipp Albert Stapfer (1766-1840) a réalisé, en 1799, la première étude empirique sur le système scolaire suisse. Il a fallu attendre 2015 pour que l’édition critique de cette importante source voie le jour.
Les premiers résultats des projets de recherche sont, désormais, disponibles et ils sont tant surprenants qu’instructifs. Ainsi, la Suisse était vers 1800 un véritable bastion de l’éducation, puisque presque tous les enfants du pays allaient à l’école. Ces résultats permettent également de faire la lumière sur plusieurs domaines, et notamment d’expliquer les larges évolutions politiques en Suisse.
Conscients du besoin et de la volonté des hommes d’organiser eux-mêmes les contextes sociaux et de les améliorer, des contemporains cultivés ont amorcé d’importants changements, pas seulement dans le domaine économique mais aussi en politique. Dans ce contexte, le système éducatif déjà en place a joué un rôle important. Outre plusieurs facteurs, le «bastion de l’éducation» a contribué en Suisse à ce que les mouvements populaires ruraux obtiennent de haute lutte les premiers droits de démocratie directe dans la première moitié du XIXe siècle. Ils les ont imposés face à une opposition parfois très violente, mais le plus souvent libérale.
C’est ce que montrent divers exemples de la période de la Régénération suisse (1830-1848) dans des cantons où les mouvements populaires ruraux sont devenus actifs et ont associé des concepts traditionnels à des concepts libéraux issus du siècle des Lumières.
Dans le canton de Bâle-Campagne, les cercles libéraux ont accéléré à partir de 1830 l’évolution démocratique. Cette petite classe dirigeante libérale défendait le principe de représentation. La souveraineté du peuple devait se résumer à l’élection du pouvoir législatif, limitée par un suffrage censitaire; il ne fallait pas qu’elle se concrétise en de nouveaux droits populaires. Un groupe s’est vite formé en opposition à cela, composé de la population rurale et appelé les «Bewegungsleute». Ils défendaient un élargissement des droits du peuple sur la base de leur pensée libérale radicale, qui a ensuite évolué en partie vers des idées jacobines-présocialistes.
Dans le cadre de la séparation de Bâle-Ville, les «Bewegungsleute» allaient enregistrer leur premier succès. En 1832, Bâle-Campagne s’est doté de sa première Constitution indépendante et y a ancré le veto législatif, une forme précurseure du référendum facultatif actuel. Bâle-Campagne était ainsi le deuxième canton, après Saint-Gall, à introduire ce droit populaire. Les premières expériences politiques ont été positives et la démocratie directe a été par la suite progressivement améliorée.
Le canton de Lucerne a adopté pour la première fois, en 1831, une Constitution par votation. La 31ᵉ Constitution était principalement un produit des cercles libéraux et représentait un important progrès du fait de son caractère démocratique. Comme au début dans le canton de Bâle-Campagne, la démocratie était, toutefois, représentative, c’est-à-dire que la population n’avait aucune possibilité de participer activement à la vie politique, à part au moyen d’élections limitées (suffrage censitaire).
Pour les libéraux, il s’agissait du «système gouvernemental le plus abouti». Les catholiques-conservateurs, aussi appelés «démocrates ruraux», avaient une tout autre conception de la souveraineté du peuple. Ils voulaient accorder à la population une plus grande participation politique. Pour l’obtenir, un mouvement populaire rural s’est formé. Après un intense débat politique, les «démocrates ruraux» ont exigé, en 1841, une révision totale de la Constitution, qui a été largement plébiscitée lors de la votation. Le premier paragraphe de la nouvelle Constitution qualifiait le canton de Lucerne d’«Etat démocratique libre». Les pères de la Constitution ont justifié cette dénomination par le fait que l’introduction de droits populaires était capitale, car dans l’Etat démocratique-représentatif, la «volonté du peuple est cédée à ses représentants et il ne reste au peuple lui-même que l’ombre de sa véritable souveraineté.»
Comme dans les cantons de Saint-Gall et de Bâle-Campagne, le veto législatif faisait partie des droits dont le peuple disposait. Pour Ignaz Paul Vital Troxler (1780-1866), le plus grand philosophe de Suisse au 19ᵉ siècle, le veto législatif lucernois était «la plus importante des nouvelles institutions». Il revendiquait les droits populaires pour les autres cantons, afin que ceux-ci soient «plus ordonnés et plus heureux», ce qui s’est réalisé plus tard. Dans le canton de Lucerne, la démocratie directe n’a cessé d’évoluer au cours des décennies suivantes.
Après la fondation de l’Etat fédéral en 1848, les libéraux ont posé d’importants jalons pour le développement économique en Suisse et ont ainsi permis la seconde révolution industrielle (avec, entre autres, la construction des chemins de fer). Ils entretenaient également, comme le montre l’exemple d’Alfred Escher, un penchant pour l’aristocratisation de la politique et favorisaient un principe utilitariste qui a produit des inégalités et des injustices au sein de la société. Ainsi, les libéraux n’apportaient souvent pas de réponse adéquate aux questions sociales posées par l’industrialisation.
En 1848, après la guerre du Sonderbund, les «Bewegungsleute» et les «démocrates ruraux» faisaient partie des perdants politiques. Ils ont pourtant marqué l’histoire suisse autant que les libéraux avant et après 1848. Les vainqueurs libéraux de la guerre du Sonderbund de 1847 ont dû endurer un long processus d’apprentissage avant d’accepter la démocratie directe et de se défaire de leur suffisance à l’égard du «peuple».
La Suisse ne serait pas un Etat fédéral, une démocratie directe et ne posséderait pas le modèle économique qu’elle a aujourd’hui si les libéraux, anticléricaux et certains éléments centraux avaient pu s’imposer sans la moindre résistance. Les cercles libéraux, présocialistes et conservateurs étaient tous autant responsables de l’évolution du système démocratique. Que faut-il aujourd’hui pour entretenir et améliorer ce système?
La démocratie directe en Suisse est très ambitieuse et nécessite que la population débatte des questions en suspens de manière intense et objective. Il est aussi nécessaire qu’elle soit bien au fait des questions institutionnelles suisses, qu’elle sache apprécier la structure démocratique de notre pays fédéral et qu’elle puisse inscrire dans leur contexte historique les objets soumis en votation populaire.
Cela présuppose de bonnes connaissances civiques et un large savoir de l’histoire suisse, qui doivent être enseignés durant la scolarité obligatoire, ainsi qu’au niveau secondaire II en lien avec le contexte actuel. La participation active à la démocratie directe ne se résume, toutefois, pas à l’apprentissage de certaines compétences; elle nécessite que tous les individus aient la volonté de participer et qu’ils prennent part activement à l’organisation de la société, sans perdre de vue l’intérêt général.
Prochain arrêt: Biel/Bienne (BE). Un vent d’aventure souffle sur les gorges de Douanne dans le Jura bernois: d’étroits petits chemins serpentent à travers le paysage rocheux sans jamais s’éloigner de la rivière impétueuse. En été, les gorges ombragées offrent une fraîcheur bienvenue. La nature est un compagnon de chaque instant. Les renards rusés se lèvent tôt pour éviter une foule parfois dense.