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J'aime énormément l'Antiquité romaine et il m'arrive, comme tous les passionnés-un-peu-frappés, de m'y projeter et d'essayer de m'imaginer quelle aurait pu être ma vie si j'étais née sous la République ou sous l'Empire. Mais dans mes rares moments de lucidité, je remercie le sort de vivre à notre époque, qui présente des avantages aussi futiles que l'électricité, les antibiotiques, la voiture, le chocolat, la série TV "Justified"... et le calendrier. Parce que lorsque j'essaye d'appréhender toutes les subtilités du calendrier romain, je me dis souvent que je ferais mieux d'essayer d'enfiler des moufles à mon poisson rouge : ce serait plus facile. Alors bien sûr, Jules César a remis un peu d'ordre dans toute cette pagaille en 45 avant J.C., en instituant le (bien nommé) calendrier julien. C'est une des raisons pour lesquelles j'aurais sans nul doute été Césarienne sous la République : cette réforme a certainement épargné bien des crises de nerfs à la plupart des Romains, probablement aussi perdus que moi devant la complexité du calendrier pompilien, alors en vigueur. Et tout ça, en grande partie à cause d'un mois intercalaire...
Selon Macrobe, il est difficile de dire qui est à l'origine de l'instauration de ce mois supplémentaire. Il rapporte ainsi différentes opinions, qui en attribuent respectivement la paternité à Romulus, Numa Pompilius, Servius Tullius, ou tel obscur consul ou decemvir. L'hypothèse généralement admise fait toutefois remonter l'apparition du mois intercalaire au règne de Numa (VIIème siècle avant J.C.).
|Denier de Pompée figurant Numa. (©Ann Raia via Vroma.)|
A l'origine, le calendrier instauré par Numa Pompilius au VIIème siècle avant J.C. comportait 355 jours répartis sur 12 mois. Ce calendrier lunaire présentait donc un écart d'environ 11 jours avec l'année solaire, engendrant un décalage entre la date légale et le cours des saisons. Pour rétablir le synchronisme et faire coïncider les deux calendriers, Numa décida d'intercaler un mois supplémentaire - mensis intercalis - de 22 ou 23 jours, entre Février et Mars, tous les deux ans. Sauf que tous les 22 ans, on sautait ce fameux mois supplémentaire. Concrètement, le mois de Février (qui comptait normalement 27 jours) était amputé de 5 jours, et le mois intercalaire débutait après le 23 Février. Ce n'est déjà pas simple, mais ça va encore se compliquer...
"Numa reconnut que l’inégalité était de onze jours ; que les révolutions de la lune se faisaient en trois cent cinquante-quatre jours, et celles du soleil en trois cent soixante-cinq : il doubla donc ces onze jours, et il en fit un mois de vingt-deux jours, qu’il intercalait, tous les deux ans, après celui de février. Ce mois intercalaire est appelé par les Romains Mercedinus. Au reste, le remède qu’il apporta à cette inégalité devait lui-même exiger dans la suite des remèdes plus grands encore." (Plutarque, "Vie de Numa", XXIII.)
|Reproduction d'une fresque montrant le calendrier avant la réforme julienne. (©Verdy P. via wikipedia.)|
La décision de l'introduction du mois intercalaire et de sa durée incombait au collège des Pontifes qui, logiquement, devait veiller à ce que le calendrier coïncide avec le temps réel, de sorte que les fêtes des moissons ne tombent pas en pleine période de semailles, et qu'on ne fête pas l'été en Octobre (Je caricature à peine). Oui, mais voilà : le vénérable collège sacerdotal s'arrangeait volontiers avec les différents calendriers, supprimant ou rajoutant des jours, voire oubliant purement et simplement d'"intercaler" à sa guise.
"Les Romains, dans les premiers temps de leur monarchie, n'avaient pas même des périodes fixes et réglées pour accorder leurs mois avec l'année; et il en résultait que leurs sacrifices et leurs fêtes, en reculant peu à peu, se trouvaient successivement dans des saisons entièrement opposées à celles de leur établissement. Bien plus, au temps de César, où l'année solaire était seule en usage, le commun des citoyens n'en connaissait pas la révolution; les prêtres, qui seuls avaient la connaissance des temps, ajoutaient tout à coup, sans qu'on s'y attendit, un mois intercalaire, qu'ils appelaient Mercedonius, que le roi Numa avait imaginé." (Plutarque, "Vie de César", LIX.)
|Auguste en Grand Pontife.|
On pourrait croire les Pontifes étourdis ou facétieux, mais la réalité est moins réjouissante : ils répondaient en fait aux pressions ou aux offres de pots-de-vin de hommes politiques qui, en allongeant ou en raccourcissant la durée de l'année en cours, agissaient du même coup sur la durée de leur mandat ou de ceux de leurs adversaires.
"On vit des temps où, par superstition, l'intercalation fut totalement omise; mais ce fut aussi quelquefois par l'intervention des prêtres, qui, en faveur des publicains, voulant tantôt raccourcir, tantôt allonger l'année, lui faisaient subir une augmentation ou une diminution de jours; en sorte que le motif de l'exactitude fournissait le prétexte d'introduire la plus grande confusion."( Macrobe, "Des Saturnales", I-14.)
Effectivement, la confusion la plus totale régnait et bien malin qui pouvait donner la date exacte... On notera au passage que seul Plutarque mentionne le nom de ce mois, qu'il appelle d'ailleurs de deux manières différentes : Mercedinus dans le premier extrait, Mercedonius dans le second. Dans les deux cas, la racine du mot renvoie au terme "merces", signifiant en Latin salaire, rente, prix. Plusieurs théories ont été émises pour expliquer cette étymologie : dédicace à la Déesse Mercadona qui présidait au paiement des marchandises, date de paiement des loyers... Mais aucune n'est tout à fait convaincante.
|Jules César. (©Louvre.edu.)|
Toujours est-il que Jules César mit un terme à cette joyeuse pagaille, en supprimant définitivement le mois intercalaire lors de l'introduction du calendrier portant son nom. Mais pour l'anecdote, tout le monde ne fut pas enchanté par cette réforme et Cicéron y trouva même un prétexte pour fustiger le dictateur, qui prétendait même décider de la course du temps. Plutarque raconte en effet que, ayant entendu quelqu'un dire que la constellation de la Lyre se lèverait le lendemain, il rétorqua : "Oui, elle se lèvera par édit..." Mais il est vrai que Cicéron aurait tué pour faire un bon mot !