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Livre commenté :Victor Segalen, Les Cliniciens-ès-lettres, préface de Jean Starobinski, Montpellier, éditions Fata Morgana, 1980, 129 p.A une époque où l'on s'interroge sur le bien-fondé et sur les conséquences d'une stricte séparation entre les sciences dures et les sciences humaines, et où l'on tente de réconcilier la vocation humaniste et les impératifs technologiques de l'action médicale, la lecture des Cliniciens-ès-lettres de Victor Segalen s'avère stimulante. Segalen est un personnage intéressant : médecin de profession, il est également un écrivain de grande valeur. Son uvre littéraire étudiée dans les milieux académiques mais souvent méconnue du grand public porte la trace de ses explorations, aussi bien des contrées lointaines que des différentes disciplines qui organisent le savoir humain. Les Cliniciens-ès-lettres proposent une réflexion sur les liens entre la médecine et la littérature ; plus précisément, l'ouvrage explore les rapports d'inclusion et d'exclusion qu'entretiennent l'observation clinique et la représentation littéraire.Victor Segalen (1878-1919) débute ses études à l'école de médecine navale de Brest, sa ville natale, et les poursuit à la très militaire école de santé navale de Bordeaux. En 1902, il soutient sa thèse de médecine sur «L'observation médicale chez les écrivains naturalistes» (qui sera publiée sous le titre Les Cliniciens-ès-lettres). Nommé médecin de la marine, il s'embarque alors pour Tahiti via San Francisco. Ce premier voyage n'est que le prélude à une vie remplie de navigations au long cours qui vont rapidement le sensibiliser aux méfaits du colonialisme. Parallèlement à ses pérégrinations, il confirme sa vocation littéraire et fait la connaissance de différents grands écrivains et musiciens de l'époque (Claudel, Debussy
). Mais contrairement à un Boulgakov qui, désabusé par le spectacle des misères humaines, délaisse la médecine pour se réfugier dans l'écriture, Segalen ne reniera jamais la pratique médicale. Au contraire, cette dernière servira à nourrir sa réflexion littéraire et son activité d'écrivain. Ainsi, son premier roman intitulé Les Immémoriaux (1907) représente-t-il la tragique désagrégation de la mémoire culturelle des Indiens de Polynésie lors de l'arrivée des Français. Segalen y adopte la voix d'un sage maori pour dire, dans une langue qui n'est pas celle de la science occidentale, les ravages causés par les maladies importées depuis l'Europe (essentiellement la tuberculose et la syphilis).Dans Les Cliniciens-ès-lettres, Segalen s'intéresse aux romanciers naturalistes : dans les ouvrages de Flaubert, de Huysmans ou de Zola, pour ne mentionner que les plus célèbres, les personnages ne représentent plus des idéaux-types situés au-dessus du commun. Ils sont au contraire sujets aux maladies, soumis aux lois de l'hérédité, dominés par leur tempérament : autrement dit, ils doivent correspondre à la réalité du monde, faire écho à des cas avérés par les médecins. Les écrivains naturalistes ont en effet pour ambition de rivaliser avec l'observation scientifique, de livrer des études psycho-physiologiques aussi exactes que des descriptions médicales. Leurs romans doivent être bâtis sur des «documents humains» selon la formule programmatique d'Edmond de Goncourt ; ils doivent arracher au réel une part de vérité, au même titre par exemple qu'un examen médical.Or, puisque les romanciers naturalistes revendiquent l'exactitude scientifique de leurs uvres, Segalen se propose d'examiner la pertinence de cette prétention. Sa thèse s'inscrit donc dans un courant relativement répandu à l'époque : celui de la chronique médico-littéraire. Mais là où nombre de ses contemporains se contentaient de vérifier si les situations mises en scène par les écrivains correspondaient à des cas avérés dans les plus célèbres traités de clinique médicale, Segalen va amorcer une véritable réflexion sur la capacité à objectiver des faits de nature aussi bien par le discours littéraire que par le discours médical.Conscient qu'une description n'est jamais absolument neutre et que la transposition d'un fait observé à un fait exprimé est toujours médiatisée par une subjectivité, il considère le discours médical comme une représentation ou une formalisation de la réalité, au même titre que la littérature représente la réalité. Ce qui l'intéresse en particulier, c'est le «passage de l'ordre sensitif à l'ordre intellectuel, du monde des images à celui des idées». A ses yeux, à la base des compétences cliniques se trouve en effet l'entraînement du corps médical à «transformer le retentissement émotif en notions intellectuelles» et à changer les images concrètes «en éléments abstraits de diagnostic» (p. 52). Or, cet automatisme professionnel réalise également «une véritable transmutation des valeurs» (id.) et peut donc faire l'objet d'une approche esthétique au même titre qu'une uvre littéraire.Comme le fera Louis-Ferdinand Céline en 1924, dans sa propre thèse de médecine consacrée à Philippe Ignace Semmelweis, Segalen s'interroge donc sur les liens problématiques entre le fait et sa transcription, entre la chose et le mot. Il y a une dimension militante dans ce choix. Le besoin de faire coexister les deux dimensions de la médecine : celle de l'incertitude humaine et celle de la conquête scientifique. Mais le parallélisme se termine ici car le clinicien de métier a pour but de réunir toutes les observations possibles afin d'étayer son diagnostic, tandis que l'artiste choisira parmi ses observations celles qui concourront à l'effet qu'il veut produire à travers son texte.Segalen consacre la suite de son traité aux différentes méthodes par lesquelles les écrivains se sont familiarisés avec la médecine. Il en distingue trois : l'observation objective, l'observation subjective et l'érudition. La première consiste en l'observation d'autrui. Segalen évoque différents romans de l'époque pour lesquels une étude sur le vif a préalablement été nécessaire. Il donne pour exemples les notes scrupuleusement consignées par Edmond de Goncourt pendant l'agonie de son frère ou encore la fréquentation par Flaubert des amphithéâtres d'anatomie. La deuxième tient dans l'examen de soi-même ; par l'introspection, l'écrivain transforme alors sa douleur en production artistique, ce qui restreint le champ d'enquête mais permet de «gagner en pénétration d'analyse et puissance d'expression» (p. 73). Ce type de démarche porte essentiellement sur la douleur mentale. Dans le prolongement de l'observation subjective, Segalen évoque encore quelques romans qui peignent la folie de façon particulièrement saisissante (A Rebours de Huysmans ou Le Horla de Maupassant) et il présente certaines expériences d'écriture sous psychotropes (haschisch et opium). Enfin, la troisième méthode, qui est une façon indirecte de se familiariser avec la médecine, s'obtient surtout par la lecture des traités médicaux. Cette méthode est dénigrée, car moins rigoureuse que les précédentes et débouchant facilement sur un fatras vulgarisateur. Segalen juge assez sévèrement l'uvre de Zola, qu'il juge représentative de cette érudition médico-littéraire.Pour que les références médicales soient justifiées dans une uvre de fiction, elles doivent servir un dessein esthétique et ne jamais apparaître de façon gratuite. L'écrivain qui se laisse influencer plus ou moins passivement par la médecine est condamné à la médiocrité, car il produira un texte ni médical ni littéraire. En revanche, s'il considère la médecine comme une ressource et qu'il garde la conscience des différences de valeurs attribuées à une observation dans un traité clinique ou dans une uvre romanesque, alors les conditions du dialogue interdisciplinaire seront remplies. Pour Segalen, le maître en la matière demeure Flaubert qui parvient par son utilisation parcimonieuse et autorisée de l'observation et du lexique médicaux à décrire «non des maladies, mais des malades» (p. 112).Les Cliniciens-ès-lettres reste une thèse de doctorat. Comme tout exercice académique, elle sacrifie à un cadre relativement contraignant, mais sous le vernis des tours imposés transparaît déjà cette pensée «des frontières» de Segalen, qui procède par décentrement du point de vue pour mieux interroger la pertinence des découpages disciplinaires et des certitudes qui organisent notre connaissance du monde. En outre, cet ouvrage se fonde sur des romans pour la plupart fort célèbres aujourd'hui encore, ce qui facilite évidemment l'actualisation des réflexions avancées, mais enjoint de surcroît à relire ses classiques à la lumière de l'expertise médico-littéraire de Segalen. Enfin, par-delà le parcours personnel de leur auteur, Les Cliniciens-ès-lettres font apparaître un besoin récurrent et admirable de la recherche médicale : celui d'interroger sa propre dynamique et de faire l'expérience de ses propres frontières en se confrontant à d'autres disciplines et à d'autres sphères de savoirs. Ce faisant, la thèse de Segalen peut aussi nous aider à mieux saisir la pratique médicale dans sa double nature de science et de discipline fondée sur des rapports intersubjectifs.