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"C’était trop. Trop vite, trop tôt. Trop peu préparé à ce nouvel assaut de souffrance et de regrets. Trop de colère contre le destin. Trop de morts". Une urgence court dans ce livre autobiographique de Jérôme Garcin. Celle de témoigner, au plus vite, d’un mal qui frappe sa famille et peut en frapper d’autres. Dans "Mes fragiles", l’auteur évoque deux deuils très récents. Celui de sa mère âgée et, seulement six mois plus tard, celui de son frère Laurent.
Certes, le critique littéraire et producteur du "Masque et la plume" avait déjà évoqué ces deux personnalités essentielles de son panthéon familial, mais il ne leur avait pas encore consacré un livre. Depuis des années, Garcin a en effet élaboré chez Gallimard un travail autobiographique singulier, chronologiquement non linéaire, tout entier conçu pour rendre hommage aux siens.
Des décès précoces
Cette galaxie littéraire avait débuté avec "La chute de cheval", consacré au décès précoce de son père, quand il n’avait lui-même que dix-sept ans. Elle s’était poursuivie avec "Théâtre intime", où il évoquait sa rencontre avec sa femme la comédienne Anne-Marie Philipe, puis avec "Olivier", à propos de son frère jumeau disparu à six ans, et enfin avec "Le syndrome de Garcin", sur son grand-père médecin.
L’auteur a publié également des biographies, romancées ou non, où ses thèmes de prédilection réapparaissent, notamment celui des existences trop tôt fauchées, comme dans "Bleus horizons" consacré au poète Jean De la Ville de Mirmont mort durant la Première Guerre mondiale, ou "Le dernier hiver du Cid" où il retrace les derniers jours du comédien Gérard Philipe.
Ici, Garcin livre un portrait ému de sa mère, artiste et restauratrice de tableaux, qui dans sa vie de très jeune femme perd un petit garçon, puis son époux, et résiste vaillamment aux malheurs qui l’accablent. C’est dans la foi, nous dit-il, qu’elle trouvait la force de surmonter les épreuves. Mais c’est peut-être ce que nous dit Garcin de son frère Laurent qui est le plus frappant dans ce livre.
"J’avais un frère fragile. Maintenant qu’il est mort, il me paraît plus fort, et je me sens plus faible. En vérité, je ne sais plus qui, de nous deux, était le plus fragile". Il y a quelques années, dans "Olivier", il avait brièvement évoqué cet être différent, en proie à de multiples difficultés de type autistiques, dont la mère a pris soin toute sa vie. Un frère taiseux peintre d’art brut, dont Jérôme Garcin scrute encore aujourd’hui les tableaux colorés comme autant d’énigmes à décrypter.
Une anomalie génétique
Aujourd’hui, l’auteur révèle que les lourds handicaps dont son frère souffrait étaient dus à ce que les médecins appellent le syndrome de l’X fragile, anomalie génétique identifiée seulement depuis les années 1990. Ce n’est que récemment que l’auteur a découvert que sa famille était touchée, qu’il en était lui-même porteur, et que sans le savoir il l’avait transmise à sa fille et sa petite-fille.
"J’avance, à pas comptés, dans le labyrinthe des miens". Depuis ses premiers livres, Garcin s’interroge sur la transmission, l’héritage, la fidélité aux origines, sur ce qu’on doit à ses ancêtres. Il semble ici tragiquement rattrapé par son sujet et vaciller sous la violence du choc.
Aussi, il partage avec pudeur ce sentiment de culpabilité de celui qui bien malgré lui a transmis un héritage funeste à sa descendance, et cherche à témoigner dans l’urgence de l’existence de cette ravageuse maladie encore trop méconnue: "le mal court".
Sylvie Tanette /aq
Jérôme Garcin, "Mes fragiles", éditions Gallimard.