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Intuitivement, nuire à autrui semble quelque chose d’immoral. Mais se nuire à soi-même, est-ce aussi quelque chose de moralement répréhensible ? Et si oui, dans quelle mesure ? La question de ce café-philo, pour proposer une esquisse de réponse, en appelait à trois premières distinctions.
Primo. Il faut distinguer les actes conscients et volontaires des actes qui ne le sont pas. Se cogner par maladresse ou par manque de lucidité semble moins immoral que de se frapper volontairement, en toute connaissance de cause. Cela dit, dans les deux cas, il n’est pas moralement souhaitable de se faire du mal.
Secundo. Il faut distinguer la nuisance faite exclusivement à soi de la nuisance à soi qui cause, en corollaire, du tort à autrui. Si quelqu’un·e se fait du mal, cela peut avoir des conséquences sur l’entourage de cette personne, voire des coûts sociaux comme des frais d’hospitalisation selon la nature du tort causé. En ce sens, une nuisance à soi-même peut contenir ou devenir une nuisance à autrui, laquelle est immorale.
Tertio. Il faut distinguer les nuisances faites à soi pour se faire du mal et les nuisances faites à soi en vue d’un plus grand bien. Qu’une personne s’empêche de manger pendant plusieurs jours pour des raisons spirituelles ou politiques, cela semble acceptable. Que cette même personne le fasse juste pour expérimenter les limites de son corps quitte à ce que cela laisse des séquelles, cela semble plus ou moins acceptable. Que cette même personne le fasse pour aucune raison, cela ne semble plus acceptable.
Ces distinctions permettent de distinguer nombre de variantes au sein de la question initiale. Elles nous permettent d’affirmer qu’une personne qui 1) se ferait du mal volontairement, 2) en impactant en deçà ses proches ou des tiers et 3) sans raison externe justifiant son acte commettrait un acte immoral. Elles nous offrent aussi un argumentaire pour expliquer, par exemple, que la personne qui commet un attentat terroriste en se faisant exploser dans un lieu public cause un tort moral même si elle a été manipulée psychologiquement (1) et/ou qu’elle a agi pour des raisons profondément nobles (3) car son geste nuit tout de même gravement à autrui (2).
Mais si nous avons ces critères, nous pourrions alors dire qu’une personne se faisant du mal inconsciemment (1) et en vue d’un plus grand bien (3) et sans réelle conséquence sur son entourage (2) ne commettrait pas un acte immoral, n’est-ce pas ? Dans ce cas, serait-il moralement acceptable de fumer quelques cigarettes (2) sans avoir conscience des conséquences (1) pour se donner un genre ou se faire accepter au sein d’un groupe (3) ? Face à cet exemple, les avis divergent directement car la manière dont nous évaluons chacune de ces distinctions se fait à partir de nombre de critères socio-normatifs plus précis. Ici, la question de la conscience des conséquences de la fumée (1) est largement discutable. En effet, chaque distinction posée possède ses propres degrés d’acceptation morale ou non. Et donc ses zones grises :
Primo. Jusqu’où un acte est-il volontaire et conscient ? Quid de la fumée, de la “fumette” ou de la consommation de substances ? Quid de l’automutilation ou encore de certains troubles alimentaires ? Quiddes comportements dérivant de troubles en général ?
Secundo. Jusqu’où s’immisce notre responsabilité à l’égard d’autrui ? Si une nuisance à soi-même peut contenir ou devenir une nuisance à autrui, ne sommes nous pas toujours partiellement responsable des autres dans la façon dont nous (ne) prenons (pas) soin de nous ?
Tertio. Jusqu’où pouvons-nous nous faire du mal pour une cause jugée noble ? Quiddes sports extrêmes ? Quiddu don d’organes ? Quidde l’épuisement militant, relationnel, parental ou professionnel ?
Tant d’ouvertures aux cas particuliers qui laisseront, une fois de plus, la question initiale sans réponse finale. Il n’empêche que nous pouvons retenir ceci : chercher à prendre soin de soi et des autres jour après jour, expérience après expérience en passant des réussites aux échecs et des échecs aux réussites, devrait nous aider à trouver des réponses qui, à défaut de pouvoir être érigées au rang de vérités universelles, auront au moins eu le mérite de nous aider à contribuer à la beauté du monde qui nous entoure, et à réduire le mal que nous pourrions lui causer.Aimer son prochain comme soi-même, en somme. Ce n’est peut-être pas une réponse directe à la question donnée, mais c’est tout de même une clé qui devrait nous permettre de cheminer vers celle-ci.