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Allumer un feu
Récemment, dans un cours d’histoire de la musique, il m’est arrivé de projeter à l’écran l’image d’un vase antique où l’on peut voir un pédagogue athénien enseignant la lyre à de jeunes enfants ; j’ai souri en pensant que, 2500 ans plus tard, je pratiquais le même métier, d’une manière finalement bien peu différente.
La technologie ne fait rien à l’affaire : ce qui compte, c’est l’écoute entre un maître, un être humain un peu plus avancé en âge ; et un élève, un être jeune et encore peu expérimenté ; le premier dispose d’outils que le second n’a pas, il peut donc l’aider ; mais le second est un être neuf, qui possède encore intactes des potentialités que son maître n’a plus. Ce mouvement est un échange : l’élève est reconnaissant au maître de lui transmettre l’amour de sa discipline ; et le maître est heureux d’avoir pu, à des degrés divers, faire vibrer une corde dans le cœur de l’élève.
Dans les couloirs d’un des établissements où j’exerce, on peut lire une citation d’Aristophane que j’aime beaucoup : « Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu ». Ce feu qui renaît en permanence est le véritable moteur des civilisations : c’est lui qui a formé le monde dans lequel nous vivons, qui a promu les arts, les sciences, la démocratie ; d’ailleurs, inventeurs et propagateurs sont très souvent les mêmes personnes, de Socrate à Einstein. Sans doute existe-t-il peu de missions aussi enthousiasmantes en notre bas monde !
Former ou formater : quelle différence ? Les définitions sont toujours plus ou moins conventionnelles ; à titre personnel, je me permets de comprendre cette opposition de la manière suivante : former, c’est permettre de grandir ; formater, ce serait tout le contraire : donner à un individu une aptitude incomplète, superficielle, utile à brève échéance, mais illusoire sur le long terme ; et c’est le faire, de surcroît, en vertu de critères qui varient selon le temps et le lieu où l’on se trouve ; selon les penseurs à la mode, selon les exigences d’un monde politique ou économique plus ou moins fourvoyé ; cela ne peut être qu’un mirage, un malentendu, et une perte d’énergie au bilan final.
Le rôle de l’enseignant devrait être d’éveiller l’élève à son véritable destin, et non pas de le diriger selon sa propre volonté ou selon les attentes d’un système.
Si l’on accepte cette définition, il semble clair que, dans l’idéal, l’enseignant ne doit pas, ne peut pas formater : en fait, son rôle devrait être d’éveiller l’élève à son véritable destin, et non pas de le diriger selon sa propre volonté ou selon les attentes d’un système. Tel Socrate, il devrait être un accoucheur, celui qui s’émerveille de pouvoir révéler dans l’élève des potentialités encore inconnues, qui lui apporteront graduellement l’autonomie et en feront à son tour un maître, permettant de commencer un nouveau cycle.
Les contraintes des sociétés actuelles, les profonds malentendus politiques, économiques ou culturels qui les habitent, voire leurs lourdeurs bureaucratiques, peuvent être une entrave à cette transmission naturelle du savoir. Dans ce sens, toute école, tout système tendent à formater, selon ses propres projections et ses fantasmes. Mais tout enseignant tend à réinterpréter cette pression exercée par l’institution en fonction de ce qu’il va rencontrer sur le terrain. L’exigence fondamentale de son métier est en effet de se mettre à la place de l’élève : que sait-il déjà, de quoi a-t-il besoin ? En l’interrogeant à longueur d’année, il parviendra à cerner peu à peu sa personnalité, à l’accompagner dans ses curiosités, à le secouer dans ses certitudes faciles. Ce travail fondamental, aujourd’hui comme à l’âge de Socrate, est le cœur de la pédagogie. Et les volontés de formatage tomberont finalement, face à ce lien naturel et vivant.
Il est de bon ton de se plaindre des élèves d’aujourd’hui ; on rencontrera certes parmi eux des gens blasés – de même que nous avons tous dû subir, en son temps, des enseignants routiniers et démobilisés ! Mais dans leur majorité, les jeunes gens avec lesquels je suis amené à travailler me paraissent ouverts, volontaires, créatifs même ; souvent aussi, ils sont plus idéalistes que leurs aînés. Leur fréquentation est une réelle source de bonheur pour ceux qui, comme moi, sont passés de l’autre côté de la barrière tout en gardant une nostalgie certaine de leur propre vie d’étudiant.
En s’efforçant de leur être utile, en traquant leurs lacunes, en riant ou en s’indignant avec eux, en sanctionnant les inévitables filous et en félicitant les expressions du talent, l’enseignant participe à un mouvement éternel, qui descend dans les générations et monte dans l’échelle du savoir.
Et le feu qu’il aura pu allumer ne peut avoir qu’une source : l’amour. Amour du savoir, mais aussi amour des générations futures : elles accompliront un jour des choses dont nous n’avons même pas idée ; mais pour l’instant, elles ont besoin de nous.