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Ce texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.
Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.
«Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»
Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.
Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.
Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.
Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.
Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.
Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.
Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.
(À suivre.)