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Un tableau aux multiples identités
Le Jeune baigneur étendu sur la grève fut longtemps considéré comme le pendant de la Nymphe couchée dans la campagne et comme la seule figure masculine du peintre Camille Corot (1796-1875). Cette œuvre, datée autour de 1860, présente une signature «Corot» dans l’angle inférieur droit. Malgré cet élément, en 2004, le spécialiste de l’artiste Martin Dieterle écarte l’œuvre de la production du peintre français pour l’attribuer à Barthélemy Menn (1815-1893)1. L’attribution de cette œuvre fait pourtant, aujourd’hui encore, l’objet de nombreux questionnements.
Un legs patrimonial
Le tableau intègre les collections du Musée d’art et d’histoire de Genève en 1912 sous le nom de Jeune baigneur étendu sur la grève2. Cette année-là, la Ville de Genève accepte le legs de Madame Élisabeth Bodmer, veuve du peintre Barthélemy Bodmer (1848-1904). Cet ensemble est particulièrement significatif relativement à son volume — il se constitue de 6111 objets —, mais également à l’histoire de la peinture genevoise. En effet, le défunt mari était le beau-fils3 et l’héritier du peintre et professeur à l’École de dessin de Genève, Barthélemy Menn. Le legs comprenait donc «[l’atelier] de Menn, de nombreuses œuvres de Barthélemy Bodmer, une collection de gravures et quelques tableaux étrangers, parmi lesquels il faut citer tout particulièrement le Jeune Baigneur de Corot»4.
La richesse de cette collection témoigne des relations entre, d’une part, Bodmer et Menn et, de l’autre, Menn et le peintre français Camille Corot. C’est sur la base du lien particulier qu’entretenaient ces deux artistes que Martin Dieterle rapproche, en 2004, le Jeune baigneur étendu sur la grève de la personnalité de Menn5.
Une amitié déterminante
Menn et Corot se rencontrent à Paris en 1840. S’ensuit une longue amitié rythmée par les fréquents séjours en Suisse de ce dernier. Grâce à l’influence de Menn, les salons genevois de 1857, 1859 et 1861 exposent des peintres français tels Eugène Delacroix, Charles François Daubigny et Corot. D’après les ouvrages de Baud-Bovy et Brüschweiler, c’est à la suite de l’exposition de 1859 que Menn aurait fait acheter deux tableaux de Corot6 à l’Institut National genevois et aurait lui-même acquis le Jeune baigneur étendu sur la grève7. Il s’avère pourtant que ce n’est pas l’Institut National genevois qui se porta acquéreur des deux toiles, mais l’État de Genève qui en est, aujourd’hui encore, propriétaire.8 Qu’en est-il alors du Jeune baigneur étendu sur la grève?
Selon Baud-Bovy, Corot aurait apporté la toile en vue de l’exposer, mais y aurait renoncé9. Malheureusement, il n’y a pas de référence qui permet d’attester de cet épisode, ni de l’achat de l’œuvre par Menn. On retrouve la trace du tableau sous le nom d’«Étude d’Homme étendu au bord d’un lac, par Corot», en 1905, dans l’inventaire d’après décès d’Octave Louis Gustave Bodmer, fils d’Élisabeth et Barthélemy Bodmer10.
L’historique précédant l’entrée du tableau au MAH présente des lacunes, des imprécisions. Par ailleurs, les rapports seuls de deux peintres ne justifient pas l’établissement d’une attribution. Depuis, aucune publication spécifique à l’attribution du Jeune baigneur étendu sur la grève n’a réellement vu le jour. Cependant, des pistes ont été explorées.
Jeux et copies
En 2008, Marc Fehlmann et Marie Therese Bätschmann abordent la pratique de la copie dans l’œuvre de Barthélemy Menn; l’un se focalisant sur ses copies d’après des sources antiques, l’autre d’après des maitres anciens11. Ces articles mettent en lumière l’attachement du peintre aux traditions picturales, à l’observation des techniques et à l’héritage artistique. L’année suivante, Marc Felhmann s’intéresse, cette fois, aux copies exécutées d’après les œuvres de ses contemporains12. Il soulève alors que, s’il ajoute habituellement une dimension personnelle à ses copies, «Menn dessinateur ou peintre, sait imiter [servilement] le style de son éventuel employeur [et] on ne trouve d’autres exemples d’un tel rapport entre le copiste et son modèle que dans le cas des œuvres de son ami Camille Corot»13.
Alors que Corot décrit un jour son ami comme «[leur] maître à tous»14, le nombre de copies de Corot produites par Menn semble indiquer une dynamique inverse. Parmi celles-ci, Le Mont-Socrate (inv. 1876-0007 de Corot, inv. 1912-3744 de Menn) illustre une pratique de copie fidèle, presque identique à l’originale. Marc Fehlmann mentionne également la Guinguette à Vaugirard15 (vers 1850) dont Menn modifie la composition en y ajoutant des éléments. Cette version et la capacité de Menn à reproduire la main de Corot au travers d’une invention contribue alors, selon l’auteur, «à attester la paternité de Menn au sujet du Jeune baigneur de Genève»16.
Observations et conclusions
À ces recherches historiques et esthétiques viennent s’ajouter la dimension matérielle de l’œuvre. Dans le cadre du projet d’étude mené sur Barthélemy Menn en 2018, Léa Gentil, conservatrice restauratrice, effectua une étude matérielle comparative entre le Jeune baigneur étendu sur la grève et la Nymphe couchée dans la campagne17. Cette étude confirme l’expertise de Martin Dieterle quant à l’exclusion du Jeune baigneur étendu sur la grève d’œuvre de Corot. Elle investigue ensuite la piste de Barthélemy Menn qui n’est pas conclusive non plus. Si Léa Gentil inscrit bien les techniques et les matériaux utilisés dans les pratiques du XIXe siècle, elle amène une nouvelle hypothèse qui est celle d’«une falsification d’une peinture d’un élève de Corot, ou d’un proche de l’artiste, par la pose ultérieure de la signature»18.
Grâce aux regards croisés, le Jeune baigneur étendu sur la grève a déjà porté deux identités. Il s’en profile aujourd’hui une troisième : une promesse de nouvelles découvertes sur les traces du peintre du Jeune baigneur.