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Histoire des chiens courants suisses
Le chien courant suisse est de taille moyenne, caractérisé par ses longues oreilles étroites et tire-bouchonnées, son museau long, son allure endurante. La race admet quatre variétés, le bernois, le lucernois, le schwytzois et le bruno du Jura. Petite histoire de ces races dont la survie dépend du maintien de la méthode de chasse.
Texte de Jean-Pierre Boegli
A l’origine, dans l’Antiquité, les caractères morphologiques et psychologiques des races de chiens de chasse étaient uniquement déterminés par leur engagement. On admet généralement l’existence d’un chien de taille moyenne, à longues oreilles papillotées et gorge de « hurleur », appelé chien d’Occident, qui aurait déjà vécu sur le sol européen à une époque très ancienne et que l’on aurait employé comme chien courant. Les habitants des Gaules – y compris l’Helvétie – et de Germanie demandèrent de bonne heure à la chasse une grande partie de leur subsistance. Nous manquons cependant de documents précis sur la chasse et les chiens au temps où la civilisation celte dominait en Europe. Il a fallu attendre la rédaction de La Cynégétique de l’historien grec Arrien, au 2e siècle de notre ère, pour en savoir un peu plus.
Ce qu’Arrien écrivit autrefois sur la chasse et les chiens de chasse celtiques semble être également valable pour la situation rencontrée sur un sol suisse couvert de forêts : les Celtes chassent plus pour jouir de la beauté même de la chasse que pour se procurer de la venaison. Ce n’est donc certainement pas par hasard que les chiens courants ont trouvé leur forme la plus parfaite précisément là où les Celtes ont séjourné le plus longuement. Derrière leurs murs, les villes fortifiées et les monastères préservèrent les biens culturels des désordres entraînés par les grandes invasions et les conservèrent jusqu’au haut Moyen Âge. En ce qui concerne les chiens courants, on ne peut s’empêcher de penser aux couvents de Saint-Hubert, en Belgique, et d’Einsiedeln, en Suisse.
Du Moyen Âge à nos jours
Le document le plus important qui représentait des chiens de chasse ayant vécu en Suisse du temps des Gallo-Romains était une mosaïque qui fut découverte en 1735, en Suisse, dans les ruines d’une villa gallo-romaine et dont l’ingénieur Ritter fit heureusement une copie, car lors de l’invasion française, un détachement de cavalerie la détruisit complètement.
Cette copie montre, selon le professeur Th. Studer, un chien à la robe bernoise tricolore, un chien chassant un lièvre, sa robe blanche avec des taches jaunes rappelant le courant schwytzois, et un courant de type lourd et trapu, avec une tête large se retrouvant dans les anciens courants d’Argovie et du Jura. On peut toutefois se demander s’il s’agit là de chiens courants au sens actuel.
A la fin du Moyen Âge, les chiens courants suisses jouissaient d’une bonne renommée en France, en Allemagne et en Italie. En 1476, le supérieur Verich de Saint-Gall envoya vingt chiens au duc de Bourgogne, et Heinrich von Rechberg demanda en 1472 au « Schultheiss » Brauchli de Winterthur de lui envoyer quelques-uns de ses bons chiens de chasse à l’intention de l’électeur Ernst von Sachsen. Au cours de la même année, des chiens courants suisses furent expédiés au duc de Milan, et entre 1472 et 1475, à plusieurs reprises, Ascanius Maria Visconti, protonotaire apostolique de la maison des Sforza, demanda des chiens de chasse au doyen de l’abbaye d’Einsiedeln, Albrecht von Bonstetten, car « ces limiers sont les meilleurs de tous pour la chasse ».
Valeur utilitaire
Au cours de la deuxième moitié du 18e siècle, les chiens courants suisses étaient surtout réputés en France où on les dénommait « chiens suisses blanc et orangé » ou encore « chiens de porcelaine » en raison de leur finesse.
Alors qu’en France on cherchait le chien de meute grand et rapide, propre à prendre le gibier, en Suisse on préférait un chien léger et d’initiative, capable de débrouiller seul la voie. Cette évolution entraîna la disparition des chiens lourds comme le « hurleur d’Argovie » et le « courant de Thurgovie ».
D’autre part, les mercenaires suisses au service des rois de France depuis le 15e siècle ont certainement ramené des chiens courants français à leur retour en Suisse. Ces chiens influencèrent probablement les variétés de l’époque. Car il est peu probable que la grande ressemblance qui existe entre le petit bleu de Gascogne et le courant lucernois, ainsi qu’entre le petit gascon-saintongeois ou l’ariégois et le chien courant bernois, ou encore entre le porcelaine ou chien de Franche-Comté et le courant schwytzois soit uniquement la conséquence d’un développement parallèle et complètement indépendant. Si l’on étudie l’histoire fort troublante de la vénerie française et sur laquelle on dispose d’informations très précises, on s’aperçoit qu’il n’y avait pratiquement pas de chiens courants de race pure avant que ces derniers ne soient enregistrés au Livre des Origines. On qualifiait déjà de nouvelle « race » le produit d’un croisement unique : pour les chasseurs nobles de l’époque, une « race » était dite pure dès lors que les chiens étaient bons. Lorsqu’ils n’étaient pas bons, les chiens étaient éliminés. Il en était de même en Suisse. Avant que les géniteurs ne soient enregistrés dans un livre d’élevage, les éleveurs helvétiques se souciaient fort peu de la pureté de la race. La valeur utilitaire, et elle seule, était déterminante.
Le début de l’élevage en race pure
L’idée d’élever en race pure commença à se concrétiser à la fin du 19e siècle. On eut toutefois beaucoup de mal à faire comprendre aux chasseurs qu’il ne suffisait pas de procéder à l’accouplement de deux chiens très valables quant à leurs aptitudes cynégétiques, mais qu’il fallait encore tenir compte de la conformation externe.
D’autre part, les circonstances étaient peu favorables aux chiens courants. Le chevreuil, venu d’Allemagne du Sud au début du 19e et qui s’était à nouveau acclimaté en Suisse, supportait mal, estimait-on, la chasse avec un chien courant, bruyant et endurant. En outre l’éthique de chasse était peu développée chez les chasseurs et le respect du gibier et de sa chasse s’en ressentait.
Enfin, les cynologues étrangers s’occupant des chiens de chasse voyaient d’un mauvais œil les efforts déployés pour la conservation des chiens courants suisses.
Mais lors de la première exposition canine suisse qui eut lieu à Zurich en 1881, les chiens de chasse furent jugés par l’Allemand G. Lang. Pour la première fois, ce dernier signala officiellement les vieilles races de chiens courants suisses dont on avait jusqu’alors accepté l’existence, si tant est qu’on l’acceptât comme allant de soi. Là-dessus, on reconnut les chiens courants suisses en tant que race véritable.
Après la deuxième exposition à Aarbourg en 1882, B. Siegmund et Max Sieber commencèrent à trier et à classer les chiens courants suisses. On distingua cinq variétés se différenciant les unes des autres par la taille, le type et la robe, alors qu’en principe elles étaient à rattacher au même groupe de chiens courants. Et la même année, malgré les nombreuses attaques dont ils étaient l’objet, les Suisses établirent les premiers standards.
Ces standards furent révisés en 1909 et on constata alors la disparition totale du chien courant de Thurgovie.
Mais le développement du chien courant suisse allait être contrarié par l’introduction de l’affermage de la chasse dans quelques cantons et les prescriptions relatives à la taille des chiens de chasse.
Le Club suisse du chien courant
Afin de préserver ces magnifiques chiens courants d’un déclin irrémédiable, quelques amis décidés et inconditionnels de la chasse à cor et à cri se réunirent le 18 juillet 1903 à Lausanne et fondèrent le Club des chiens courants suisses (CCC). En regard d’une situation très critique pour les chiens courants, le président du nouveau club, W. von Bonstetten, Berne, reconnut fort justement qu’il fallait inviter les chasseurs, eux-mêmes responsables des vicissitudes que connaissaient les chiens courants, à conduire ces derniers conformément aux lois et aux traditions de la chasse. Dans ce sens, il élabora un règlement d’épreuve de chasse pratique qui stipulait, entre autres, que :
1. L’on ne devait chasser qu’avec un seul chien.
2. Le chien devait quêter activement, tout en restant constamment sous la main de son conducteur.
3. Lorsqu’il a perdu la voie, le chien doit revenir auprès de son conducteur dans la demi-heure qui suit.
4. Il doit également revenir lorsqu’on le rappelle en sonnant de la trompe, ou encore lorsqu’il quête et que la nuit tombe.
L’élevage des chiens courants connut de nouveau un certain essor. Puis la Première Guerre mondiale faillit tout réduire à néant. Le nombre des chiens courants élevés en race pure baissa de façon inquiétante et le chien courant suisse paraissait condamné. C’est alors que onze amis du chien courant se réunirent en 1931, à Soleure, pour faire le point sur la situation. Sous la présidence d’Otto Bichsel, Zurich, on entreprit une intense propagande et on refit un comptage d’effectif qui révéla qu’on disposait d’un nombre suffisant de chiens de race pure permettant d’entreprendre un nouvel élevage. Désormais, il importait d’élever le chien courant de façon rationnelle et adaptée aux nouvelles circonstances.