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Dans "Frère d'âme", David Diop donne à entendre la pensée continue d'un tirailleur sénégalais embourbé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Sur le champ de bataille, Alfa Ndiaye a assisté à la lente agonie de son frère de cœur, Mademba Diop, sans oser l'achever comme celui-ci le lui demandait.
Partagé entre culpabilité et fureur, Alfa poussera la logique de guerre jusqu'à l'absurde en égorgeant les soldats ennemis aux yeux bleus, méthodiquement, avant de leur couper la main agrippée au fusil. Comme un trophée.
Chaque fois dans ma tête j'entends Mademba me supplier de l'égorger et je pense que j'ai été inhumain de le laisser me supplier trois fois. Je pense que cette fois-ci je serai humain, je n'attendrai pas pour achever mon ennemi d'en face qu'il me supplie trois fois.
Un récit tragique qui a trouvé son public
Ce récit tragique écrit dans une langue incantatoire a rapidement trouvé son public. Depuis sa parution à la mi-août, le bouche-à-oreille a fait son effet au point que la vie d'enseignant universitaire de l'auteur a été bousculée.
Quand on demande à David Diop comment il aborde les nombreuses rencontres avec les journalistes et les lecteurs, il répond humblement: "en tant qu'enseignant de littérature ancienne, je travaille sur des textes dont les auteurs sont morts, sans pouvoir les interroger. Avec ce livre, je trouve étrange et agréable de me retrouver moi-même interrogé sur mon texte et mes intentions. Cela enrichit en retour mon travail d'enseignant".
Déjouer la propagande de l'armée française
Né à Paris, ayant grandi au Sénégal, David Diop enseigne la littérature du 18e siècle à l'université de Pau, dans le Sud-Ouest de la France. Il s'intéresse particulièrement aux représentations européennes des Africains et de l'Afrique au siècle des Lumières.
Son premier roman paru il y a six ans, "1889, l'Attraction universelle" (Ed. L'Harmattan), était déjà porteur de cette préoccupation qui transparaît à nouveau dans "Frère d'âme". "Avec ce roman, j'ai voulu déjouer la propagande de l'armée française, explique l'auteur. La propagande destinée aux soldats allemands qui faisait des tirailleurs sénégalais des instruments terrifiants emplis de sauvagerie".
La fiction pour donner la parole
Alfa Ndiaye, jeune Sénégalais de vingt ans enrôlé volontairement dans l'armée française avec son "plus que frère", va ainsi jouer la comédie de la sauvagerie muni de son coupe-coupe. Sans être dupe du rôle qu'on lui a assigné, il va se permettre de penser librement, par lui-même, en déjouant les mécanismes de l'autorité familiale, sociale ou militaire.
Ah, Mademba Diop! ce n'est que quand tu t'es éteint que j'ai vraiment commencé à penser. Ce n'est qu'à ta mort, au crépuscule, que j'ai su, j'ai compris que je n'écouterais plus la voix du devoir, la voix qui ordonne, la voix qui impose la voie.
A l'origine de "Frère d'âme", il y a la lecture des lettres de Poilus publiées en 1998. Parmi ce corpus bouleversant écrit par des jeunes gens voués à une mort certaine, aucune n'a été écrite par un tirailleur sénégalais. David Diop passe donc par le biais de la fiction pour donner une parole à ces Africains venus payer leur part de sang dans une guerre particulièrement meurtrière.
Commémoration de la Grande Guerre
Les commémorations de la Grande Guerre ont commencé en 2013 avec le Goncourt attribué à Pierre Lemaitre pour son roman "Au revoir là-haut". Dans un registre très différent, elles pourraient se clore cette année avec la consécration de "Frère d'âme". David Diop se dit prêt à une telle éventualité: "cette exposition médiatique, éventuellement un prix littéraire, tout cela me permet de rencontrer toujours plus de lecteurs. Et chacune de ces rencontres ajoute une épaisseur de sens à mon roman".
Humble et reconnaissant, jusqu'au bout.
Jean-Marie Félix/ld
, David Diop, Editions du Seuil