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Bailliage commun (1460-1798) de sept, puis huit cantons (Zurich, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Glaris et, dès 1712, Berne) de l'ancienne Confédération, dit aussi landgraviat jusqu'en 1798 selon la terminologie officielle, puis canton de la République helvétique (1798-1803) et de la Confédération (depuis 1803). L'allemand est la langue officielle, Frauenfeld le chef-lieu. All. Thurgau, ital. et rom. Turgovia.
Le terme de T. s'est d'abord appliqué (selon des sources du VIIIe s.) à un vaste territoire délimité au nord par le lac de Constance (ou Bodan) et le Rhin, à l'ouest par la Reuss, au sud et à l'est par une ligne allant du Gothard au Bodan par le Glärnisch, le Hörni et le Säntis. Au IXe s., il désignait la région sise entre Winterthour, le Toggenbourg, l'Alpstein, le lac de Constance et le Rhin, tandis que la zone placée à l'ouest de Winterthour était apparemment attribuée au Zürichgau. Dès 820 environ, la région appelée plus tard Alte Landschaft passa à la principauté abbatiale de Saint-Gall. Zurich reprit en 1424 le comté de Kyburg et en 1434 la seigneurie d'Andelfingen, puis acheta Stammheim en 1464. En 1460, la T., que traverse la rivière de la Thur, avait pratiquement son extension actuelle, de Horn à Paradies sur le Rhin et du Hörnli au lac de Constance. Depuis 2011, le canton compte cinq districts: Arbon, Frauenfeld, Kreuzlingen, Münchwilen et Weinfelden.
|Superficie (2006)||990,9 km²|
|Forêt / surface boisée||212,9 km²||21,5%|
|Surface agricole||527,4 km²||53,2%|
|Surface bâtie||110,9 km²||11,2%|
|Surface improductive||139,7 km²||14,1%|
|Année||1850||1880a||1900||1950||1970||2000|
|Habitants||88 908||99 231||113 221||149 738||182 835||228 875|
|En % de la population suisse||3,7%||3,5%||3,4%||3,2%||2,9%||3,1%|
|Langue|
|Allemand||99 026||110 845||144 309||156 233||202 521|
|Italien||237||1 867||4 017||19 268||6 317|
|Français||205||332||820||824||948|
|Romanche||33||77||268||407||287|
|Autres||51||100||324||6 103||18 802|
|Religion, Confession|
|Protestants||66 984||71 821||77 210||97 515||100 638||103 095|
|Catholiquesb||21 921||27 123||35 824||51 245||79 633||81 541|
|Catholiques-chrétiens||310||135||126|
|Autres||3||608||187||668||2 429||44 113|
|dont communauté juive||3||120||113||169||114||88|
|dont communautés islamiques||700||13 584|
|dont sans appartenancec||610||16 457|
|Nationalité|
|Suisses||87 006||92 120||98 183||139 990||148 792||183 942|
|Etrangers||1 902||7 111||15 038||9 748||34 043||44 933|
|Année||1905||1939||1965||1995||2005|
|Personnes actives||Secteur primaire||31 495||34 819||12 147||12 109d||9 762|
|Secteur secondaire||32 212||31 518||51 173||42 341||37 604|
|Secteur tertiaire||9 153||12 291||19 712||49 676||58 762|
|Année||1965||1975||1985||1995||2005|
|Part au revenu national||2,7%||2,6%||2,6%||2,7%||2,6%|
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Les rares traces de la présence humaine la plus reculée (groupes de chasseurs) sont de très petits objets en silex trouvés sur l'île de Werd près d'Eschenz et dans la vallée du Seebach, tout près du Weinland zurichois. Ils datent de la fin du Paléolithique supérieur (11 000-9000 av. J.-C., fin de la dernière glaciation). On a découvert une vingtaine de campements du Mésolithique (9000-5500 av. J.-C.) autour des trois lacs du Seebach, dans la région de Diessenhofen et près de Kreuzlingen. Les chasseurs nomades du Mésolithique semblent avoir privilégié les zones littorales. Tous les sites du lac de Constance et du lac Inférieur se trouvent à la limite des eaux telle qu'elle se situait à l'époque (courbe de niveau de 400 m). Ceux de la vallée du Seebach sont 5 m au-dessus du niveau actuel des lacs.
Auteur(e): Albin Hasenfratz / PM
Les plus anciens témoins de civilisation paysanne sédentaire ont aussi été mis au jour dans la vallée du Seebach. Des analyses polliniques ont prouvé que l'agriculture se pratiquait déjà peu après le début du Ve millénaire aux alentours du lac de Nussbaumen. Les vestiges de céramique les plus anciens, sans doute liés à un habitat, sont des fragments de gobelet de la civilisation de Rössen finale (4500-4300 av. J.-C.) ou un peu plus tardifs, trouvés sur le site de hauteur de Sonnenberg près de Stettfurt dans la vallée de la Lauche.
Les rives du lac de Constance et celles de petits lacs et de marais de l'arrière-pays commencèrent à être colonisées après 3850 av. J.-C. Parmi les habitats en milieu humide les plus anciens découverts à ce jour dans le canton, on compte ceux d'Eschenz-Orkopf, d'Eschenz-Werd, de Steckborn-Turgi et du lac de Nussbaumen-Inseli. On connaît plus de cinquante sites, petits ou grands, présentant parfois plusieurs phases d'occupation; parmi les plus importants, on peut citer, à côté d'Eschenz-Werd et des deux stations de Steckborn (Turgi et Schanz), les stations palustres de Niederwil et de Pfyn-Breitenloo. Cette dernière a donné son nom à la civilisation de Pfyn (3850-3550 av. J.-C.), dont relève la majorité de ces sites. L'habitat éphémère d'Arbon-Bleiche 3, daté par la dendrochronologie entre 3384 et 3370 av. J.-C., se situe dans la période mal connue qui sépare la civilisation de Pfyn de celle de Horgen (3300-2700 av. J.-C.). La civilisation de la Céramique cordée, qui apparaît sans transition dans la Suisse du Nord-Est dès 2700 av. J.-C., est représentée à Eschenz-Werd, Eschenz-Seeäcker, Steckborn-Turgi et à la station de hauteur de Thurberg près de Weinfelden.
La phase tardive du Néolithique final (2750-2200 av. J.-C.) n'a laissé aucune trace, à moins que l'on attribue le fameux gobelet en or d'Eschenz à la civilisation campaniforme. La rareté des habitats terrestres connus (Sonnenberg et Thurberg) n'est peut-être pas le reflet de la réalité, mais un effet des aléas de la recherche archéologique. Les vestiges isolés s'avèrent répartis plus également.
Auteur(e): Albin Hasenfratz / PM
Pour le début de l'âge du Bronze (2200-1800 av. J.-C.), on n'a découvert dans le canton que quelques vestiges isolés et aucun habitat. Vers 1800 av. J.-C. débuta un repeuplement des rives, dû probablement à un changement climatique. Les habitats d'Arbon-Bleiche 2, d'Eschenz-Orkopf et du lac de Nussbaumen-Inseli/Horn appartiennent à la fin du Bronze ancien (1800-1550 av. J.-C.). Vers 1550 av. J.-C., une grave détérioration climatique entraîna le déplacement des habitats vers l'arrière-pays (Wäldi-Hohenrain, Thurberg près de Weinfelden, flanc nord du Seerücken près de Kreuzlingen); on ne connaît aucune station littorale du Bronze moyen (1550-1350 av. J.-C.). Cette période fut sans doute troublée, comme le suggère la fortification érigée sur le site de hauteur de Toos-Waldi.
Au Bronze final (1350-800 av. J.-C.), toute la T. semble habitée, vu la répartition des vestiges. Un grand nombre de sites sont fortifiés. Durant les phases moyenne et tardive du Bronze final, un climat favorable entraîna un abaissement du niveau des eaux et les rives des lacs accueillirent à nouveau des habitats, notamment celui d'Eschenz-Werd et celui d'Uerschhausen-Horn sur le lac de Nussbaumen, où les fouilles de 1985-1991 ont montré que le village (sans doute plus de 100 maisons) dut être abandonné vers la fin du IXe s., après un demi-siècle seulement, probablement à cause de la montée des eaux.
Dès la fin de l'âge du Bronze (vers 800 av. J.-C.), l'état des sources archéologiques est nettement moins bon. Les rares données sur les habitats de l'époque de Hallstatt (800-450 av. J.-C.) suggèrent qu'après l'abandon des stations littorales, la population occupa ou réoccupa des sites de hauteur, par exemple celui de Wäldi-Hohenrain sur le Seerücken. Le village construit entre 663 et 635 av. J.-C. au bord d'une ancienne crique du lac de Nussbaumen à Uerschhausen-Horn, à côté de l'habitat du Bronze final, constitue une exception qui s'explique peut-être par une modification du climat et un nouvel abaissement des eaux à la fin du VIIIe s. On connaît cependant un assez grand nombre de tumulus funéraires hallstattiens (alors que l'on n'a retrouvé dans le canton aucune tombe des phases moyenne et tardive du Bronze final), telles les nécropoles de Kreuzlingen-Gaissberg, Ermatingen-Wolfsberg, Salenstein-Eichholz et Neunforn-Münchhof.
Les habitats de La Tène (450-15 av. J.-C.), eux aussi, sont mal connus, mis à part divers indices mis au jour depuis quelques décennies dans la région de Kreuzlingen. On a fouillé quelques tombes plates de La Tène ancienne et moyenne, présentant parfois un riche mobilier, par exemple à Aadorf-Tobelacker, Basadingen-Dickihof, ainsi qu'à Frauenfeld-Langdorf, d'où provient la plus ancienne monnaie celtique du canton, un quart de statère en or frappé selon un modèle grec. Le manque total de sépultures de La Tène finale s'explique probablement par un changement dans les coutumes funéraires plutôt que par un déplacement de population.
Auteur(e): Albin Hasenfratz / PM
La région du lac de Constance est mentionnée dès le Ier s. av. J.-C. dans des sources écrites. Les ouvrages géographiques de Strabon et de Ptolémée, l'Itinéraire d'Antonin, la Table de Peutinger et la Notitia Dignitatum (Bas-Empire) citent les localités de Tasgaetium (Eschenz), Ad Fines (Pfyn) et Arbor Felix (Arbon). Strabon évoque en outre un île dans le lac de Constance (peut-être Werd ou Reichenau). L'historien Ammien Marcellin (IVe s. apr. J.-C.) parle d'Arbon. La Notitia Dignitatum cite une cohorte de soldats de Pannonie (plaine danubienne) stationnée à Arbon sous le commandement d'un tribun. Mais les sources écrites d'époque romaine consistent majoritairement en brèves inscriptions sur bois (tablettes de cire et tonneaux, surtout à Eschenz) et plus rarement sur pierre (Eschenz et Homburg).
Le territoire thurgovien joua un certain rôle lors de l'expansion de l'Empire romain (Ier s. apr. J.-C.) et comme région frontalière dès 250 environ. Il se trouvait de part et d'autre de la limite entre les provinces de Gaule (puis de Germanie) et de Rhétie, comme le montre le toponyme Ad Fines (Pfyn). La voie Vindonissa (Windisch)-Vitodurum (Winterthur)-Ad Fines-Arbor Felix-Brigantium (Bregenz), par la vallée de la Thur, ne devint sans doute un axe important (signalé comme tel par Ammien Marcellin, XV, 4, 1-2) que sous le Bas-Empire, après la perte des territoires au nord du Rhin. Les tronçons Winterthour-Frauenfeld (avec un pont en bois sur la Murg) et Frauenfeld-Felben ont été particulièrement bien étudiés. A l'est de Pfyn, la voie devait passer sur la rive nord de la Thur, vu la répartition des indices, mais les archéologues n'ont pu encore mettre au jour aucune trace de construction routière, ni entre Pfyn et Arbon, ni entre Arbon et Bregenz. Des vestiges de ponts à Eschenz (82/83 apr. J.-C.) et à Bussnang (env. 124 apr. J.-C.) montrent que des routes secondaires s'embranchaient sur l'axe principal est-ouest, mais leur tracé reste à ce jour inconnu. Ptolémée dit que Tasgaetium faisait partie de la province de Rhétie sous l'Empire; c'était vraisemblablement aussi le cas de tout le territoire de la T., sauf sa marge occidentale.
Le stationnement de troupes romaines au début du Ier s. apr. J.-C. est attesté à Eschenz, d'où proviennent aussi le petit mobilier et les pièces de charpente romains les plus anciens (autour de l'an 1). Une tombe à incinération, à Lommis, contenait un glaive romain; on l'attribue volontiers à un vétéran qui, selon la coutume, avait pu conserver son arme après vingt-cinq ans de service. L'établissement du camp légionnaire de Vindonissa pourrait donc avoir eu des effets jusque fort loin en Suisse orientale. Après la conquête des Champs décumates au nord du Rhin, la T., dès 70 environ, ne fut plus en première ligne et connut plus d'un siècle de paix. Mais dès le deuxième quart du IIIe s., les guerres civiles, les conflits internes, les problèmes économiques et les combats sur le limes commencèrent à assombrir le climat à l'arrière. L'Empire perdit le territoire entre Rhin et Neckar conquis deux siècles auparavant; dès 250 environ, on fortifia des sites de hauteur faciles à défendre, comme Toos-Waldi près de Schönholzerswilen et Thurberg près de Weinfelden.
A la fin du IIIe s., les habitats changèrent sans doute fortement. Le vicus de Tasgaetium fut abandonné après trois siècles d'existence et l'on construisit plus à l'ouest le castrum de Stein am Rhein. Les puissants castra de Pfyn, Constance et Arbon montrent l'importance stratégique retrouvée du Rhin et du lac de Constance au IVe s. Quelques tours de guet sont aussi attestées à cette époque: dans la forêt de Schaaren (comm. Schlatt), près de l'Unterhof de Diessenhofen, peut-être au Burstel près de Rheinklingen, à Wagenhausen et au Mörderbuck près de Diessenhofen; aucune d'entre elles n'a été sérieusement fouillée. Ces dispositifs terrestres petits et grands furent renforcés par une flotte militaire, dont le commandant, basé à Bregenz, est mentionné dans la Notitia Dignitatum.
Le statut de vicus (petite ville ayant des fonctions de centre) est attesté par des inscriptions pour Eschenz; il est supputé pour Pfyn et Arbon, mais sans preuve historique ou archéologique. La villa de Stutheien près de Hüttwilen est la seule à avoir fait l'objet de fouilles systématiques; il y en avait d'autres, connues par des pans de mur (Boltshausen près de Märstetten, Talbach et Oberkirch près de Frauenfeld, Sitterdorf) ou supposées sur la base de vestiges isolés.
Parmi les artisanats locaux, la poterie est bien attestée, mais aussi la métallurgie, la tannerie, le tournage et la sculpture sur os. Les Romains apportèrent de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux, comme la construction en pierre et mortier, les tuiles, les pièces en céramique pour les thermes, ainsi que le verre, auparavant très rare et précieux. L'usage de la pierre ollaire, matériau typique de la Suisse orientale et des Alpes, se répandit pour la fabrication de récipients faits au tour.
La circulation monétaire est attestée par les trouvailles de pièces et de trésors, tel celui de Widenhub, à la frontière entre la T. et Saint-Gall (comm. Hauptwil-Gottshaus et Waldkirch), où l'on découvrit en 1831 plus de 6000 deniers et antoniniens d'argent frappés entre le Ier s. av. J.-C. et le IIIe s. apr. J.-C. Les témoignages sur la vie religieuse sont rares. Un sanctuaire de hauteur est supposé au lieudit Heidenhaus (comm. Homburg). D'Eschenz proviennent deux inscriptions dédiées aux divinités Rhenus (Howald-Meyer, 371) et Fortuna (Walser, 198), ainsi qu'une statue en bois qui serait celle du donateur (vers l'an 1).
Malgré l'existence de sources écrites, rares sont les personnes nommément connues. Rares aussi sont les sépultures romaines en T. Outre la tombe à incinération de Lommis, on en a découvert d'autres plus modestes à Eschenz, Hüttwilen et Pfyn; dans chaque cas, elles pourraient être liées à la nécropole de ces habitats. Pour l'Antiquité tardive, seule est documentée à ce jour une petite nécropole avec tombes à inhumation, à l'Adelberg près de Pfyn. On a aussi trouvé des sépultures de nourrissons à l'intérieur des localités, par exemple dans le vicus d'Eschenz.
La densité des vestiges romains diminue d'ouest en est (selon l'état des recherches au début du XXIe s.) et correspond surtout à l'intensité relative des investigations archéologiques, liée à l'activité dans le bâtiment. Mais elle reflète aussi l'attirance exercée par les terres propres à la céréaliculture.
Auteur(e): Hansjörg Brem / PM
Dès le dernier tiers du IIIe s., le Rhin supérieur servit de frontière à l'Empire romain. Des tentatives de bandes alamanes pour s'imposer par la force sur la rive gauche du Rhin furent repoussées au IVe s. Cependant, il dut y avoir bientôt une immigration alamane contrôlée par Rome. Après la chute de l'Empire romain d'Occident (476), la T. fut dominée successivement par les Burgondes, les Ostrogoths et, dès 536/537, par les Francs. La population romane, réfugiée dans les castra, était chrétienne; elle put continuer de pratiquer son culte avec l'appui de l'élite plus ou moins christianisée des royaumes germaniques. Saint Gall trouva ainsi à Arbon au VIIe s. une communauté chrétienne intacte, avec prêtre et diacre. Le commandant du castrum portait le titre romain de tribunus (Wetti, Vita Sancti Galli, 35). Lors du partage du royaume franc en 561, l'Alémanie et la Rhétie (donc aussi la T.) furent attribuées à la partie orientale (Austrasie); cela se répéta dans la plupart des partages sous les Mérovingiens et les Carolingiens. La Suisse orientale ne releva de la Burgondie mérovingienne que de 596 à 610; ensuite les "Thurgoviens" (dont le nom apparaît pour la première fois à cette occasion) repassèrent sous l'autorité austrasienne. Sous Dagobert Ier, qui réunit sous son sceptre les trois royaumes francs (629-638/639), eut lieu une réorganisation du diocèse de Constance et de ses limites; la région située entre Constance et le Seerücken devint le domaine temporel de l'évêque (Bischofshöri). Dès le VIIe s., la T. fut un vaste comté (comitatus) entre Reuss, Aar, Rhin et lac de Constance, qui incluait dans ses frontières encore imprécises des entités plus petites comme l'Arbongau encore fortement roman ou le Zürichgau et qui constituait le cœur du territoire contrôlé au nom du roi, jusqu'en 746, par les ducs d'Alémanie.
Auteur(e): Hannes Steiner / PM
Les souverains carolingiens étaient représentés par des comtes, responsables tantôt de la seule T., tantôt d'un ensemble plus vaste. L'abbaye de Saint-Gall, selon ses chartes des VIIIe-Xe s., avait de nombreuses possessions dans la T. postérieure (région de Münchwilen), la T. moyenne (entre la Thur et le Nollen) et la haute T. (surtout dans la vallée de l'Aach et sur le lac de Constance à l'ouest de Romanshorn). Nous sommes moins bien renseignés sur les possessions de l'abbaye de Reichenau (basse vallée de la Thur, rives du lac Inférieur) et de l'évêché de Constance (Seerücken central, Bischofszell et ses environs). On considère comme des centres régionaux les diverses localités où des actes ont été établis (d'où leur nom allemand d'Actum-Orte), souvent en présence du comte ou de son représentant: principalement Aadorf, Amriswil, Bussnang, Leutmerken, Lommis, Romanshorn et Sitterdorf pour les régions soumises à l'influence de l'abbaye de Saint-Gall; Langdorf près de Frauenfeld, Sulgen, Aawangen, Wertbühl et Neunforn pour les autres.
Les documents écrits et l'archéologie montrent un réseau d'églises relativement dense au IXe s. déjà. La famille comtale des Udalriche (ou Gerolde) fit de Saint-Alexandre à Aadorf son église funéraire en 886 et le centre éphémère d'une communauté monastique. Les castra de Pfyn et d'Arbon abritaient des églises. Saint-Martin d'Arbon fut édifié, à une date encore inconnue, sur l'emplacement de thermes du Bas-Empire. Les sources autorisent quelques hypothèses sur la structure sociale qui comprenait des serfs ecclésiastiques, des paysans tenanciers et des propriétaires fonciers libres. Parmi ces derniers se dessine une élite régionale; servant militairement le roi, elle se distinguait par la possession de métaux précieux, d'armes et de troupeaux de chevaux, et s'entourait de nombreux domestiques.
Auteur(e): Hannes Steiner / PM
Une des conséquences du changement de dynastie en 911 en Francie orientale fut la reconstitution du duché d'Alémanie, sous le nom de Souabe. A la bataille de Winterthour (919), le duc mit fin aux revendications du roi de Bourgogne Rodolphe II sur l'Alémanie de la rive sud du Rhin. La T. resta donc attachée à la partie orientale ou "allemande" du royaume franc, mais fut réduite au territoire délimité par la Töss, l'Alpstein, le Rhin et le lac de Constance. Les ducs de Souabe, dont les terres patrimoniales se situaient dans le Hegau, autour de Stammheim et à Zurich, pouvaient administrer la T. directement (cas de Burchard III en 958), mais en général ils la confiaient à des comtes, issus de clans rivalisant entre eux, tels les Zähringen. Ces derniers, vers la fin du XIe s., ambitionnèrent le titre ducal; partisans du pape, ils obtinrent à l'apogée de la querelle des Investitures, par l'accord de 1098, la ville de Zurich et le titre de duc, mais renoncèrent en contrepartie au duché de Souabe (avec la T.), qui revint aux Hohenstaufen, fidèles à l'empereur.
Auteur(e): Hannes Steiner / PM
Les Dillingen-Kibourg sont attestés dès 1094 comme comtes et gros propriétaires fonciers en T. Le comte Hartmann III de Kibourg éleva en 1178 le village de Diessenhofen (mentionné dès le haut Moyen Age) au rang de ville, dont le château fort et le bailliage furent inféodés (en 1245 au plus tard) aux Truchsessen von Diessenhofen, représentants de la noblesse ministériale montante. A la fin des années 1220 apparut sur un site appartenant à Reichenau un château fort qui est à l'origine de la ville (citée comme telle en 1286) de Frauenfeld; dès 1246, plusieurs chevaliers de l'entourage des Kibourg en portent le nom (de Vrowinvelt). A la mort du comte Hartmann IV (1264), Rodolphe IV de Habsbourg, le futur empereur Rodolphe Ier, hérita des droits des Kibourg dans le comté de T.
Plusieurs monastères et chapitres furent fondés ou rénovés à cette époque. En 1119, l'évêque de Constance fit une abbaye autonome de la cella de Wagenhausen, fondée en 1083 par le seigneur du lieu Tuto comme filiale d'Allerheiligen à Schaffhouse. Le chapitre de chanoines séculiers de Bischofszell, dédié à saint Pélage et mentionné en 1155, fut sans doute fondé au IXe s. par les évêques de Constance, dont il était l'avant-poste fortifié; il incarnait la rivalité entre Constance et Saint-Gall, qui se disputèrent longtemps le pouvoir en T. Le couvent de femmes de Münsterlingen, mentionné en 1125, pourrait remonter au haut Moyen Age. Le chapitre de chanoines de Saint-Augustin de Kreuzlingen, fondé en 1125 comme couvent épiscopal privé, devint rapidement, sous l'égide des ducs de Souabe, l'un des monastères les plus riches de T. L'évêque Ulrich II fonda peu avant 1138 l'abbaye bénédictine de Fischingen en T. postérieure. En 1150, les sénéchaux d'Ittingen aménagèrent dans leur château un petit chapitre de chanoines de Saint-Augustin. En 1226, une branche des comtes de Toggenbourg fonda la commanderie des hospitaliers de Saint-Jean de Tobel. Entre 1242 et 1245, une communauté de béguines, jusque-là instable, se fixa à Sankt Katharinental. Elle y forma un prieuré de dominicaines, richement doté; Albert le Grand consacra entre 1267 et 1269 les autels de son église en cours de construction. Les cisterciens fondèrent des couvents de femmes à Tänikon (1249) et à Feldbach près de Steckborn (1253/1254). Le couvent de clarisses de Paradies date de 1253. La tradition écrite, interrompue depuis le début du Xe s., reprit avec ces fondations religieuses. Elle permet des déductions sur la construction des châteaux forts, qui démarre à la même époque, ainsi que sur le rôle et les liens internes de la noblesse locale; les barons de Güttingen et de Bussnang prédominent, dont sont issus des évêques de Constance et de Coire ainsi que des abbés de Saint-Gall.
Les rares données relatives au commerce et aux transports montrent l'importance de la batellerie sur le Rhin et le lac Inférieur. La route de Constance à Saint-Gall par Berg, Sulgen et Bischofszell, encore nommée chemin de l'évêque en 1401, doit dater du début du Moyen Age.
Auteur(e): Hannes Steiner / PM
Après sa victoire sur le roi Ottokar de Bohème (1278) dans sa lutte pour la domination de l'Autriche, Rodolphe Ier de Habsbourg obtint en 1282 de la Diète impériale d'Augsbourg que les duchés reconquis d'Autriche et de Styrie, ainsi que la Carniole et la Marche des Wendes, fussent remis en fief à ses fils Albert et Rodolphe. Les intérêts des Habsbourg se déplacèrent ainsi en Autriche. Le tribunal suprême fut confié à un vice-landgrave pris dans la noblesse locale, tandis qu'un membre de la famille Hofmeister von Frauenfeld administrait le bailliage. Le tribunal suprême siégeait publiquement à Hafnern (Oberwinterthur), sous les arcades de Kurzdorf, à Eschlikon et plus tard presque exclusivement à Winterthour.
Au XIVe s., la domination des Habsbourg ne fut pas contestée. La. T. échappa aux luttes intestines, notamment parce qu'il ne s'y trouvait aucune ville assez puissante et ambitieuse pour entrer en conflit avec le souverain. Toujours est-il que Frauenfeld, à la fin du XIVe s., était devenu le centre administratif du landgraviat. La noblesse locale s'accommoda aussi du pouvoir des Habsbourg, bien qu'il tendît à rogner ses prérogatives, parce qu'il la légitimait face à la population. Elle subit de grosses pertes lors des batailles de Morgarten (1315), Sempach (1386) et Näfels (1388), tout comme les contingents de Frauenfeld et Diessenhofen qui l'accompagnaient. Elle en subit de pires encore dans les guerres d'Appenzell (1401-1429). Au retour de la paix, les nobles, la maison d'Autriche et les prélats furent rétablis dans tous leurs droits. Mais la noblesse resta affaiblie, de nombreuses familles émigrèrent ou s'éteignirent.
En 1415, pendant le concile de Constance, l'empereur Sigismond de Luxembourg confisqua la T., possession du duc Frédéric IV de Habsbourg, parce que ce dernier avait favorisé la fuite de l'antipape Jean XXIII. Le 20 octobre 1417, Sigismond attribua à la ville impériale de Constance, contre un gage de 3100 florins, le tribunal suprême de T., les droits de chasse et le bailliage de Frauenfeld; cette dernière circonscription, exempte du tribunal suprême, comprenait une série de domaines de Reichenau, le couvent d'Ittingen, certains droits landgraviaux et des alleux des Habsbourg hérités des Kibourg. En 1425, il ordonna à la ville de rendre le tribunal, mais elle le garda à titre de gage. Le bailliage de Frauenfeld revint aux ducs de Habsbourg-Autriche.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Les Confédérés intervinrent militairement en T. lors de la guerre de Zurich (1436-1450) et une seconde fois lors de celle des Plapparts (1458): des corps francs vinrent mettre le siège devant Weinfelden, que tenaient en fief de l'Autriche, par moitié, la ville de Constance et l'un de ses bourgeois, Bertold Vogt. Par l'entremise de l'évêque de Constance, les Confédérés se laissèrent convaincre d'épargner la bourgade en échange d'une forte rançon. Comme les cantons souhaitaient porter leur frontière au Rhin, il ne fut pas difficile au pape Pie II qui était en conflit avec le duc Sigismond d'Autriche dans le Tyrol du Sud, de les inciter à faire une campagne en T., après les avoir déliés de la paix de cinquante ans de 1412. Les Confédérés s'emparèrent donc en 1460 de droits et de biens autrichiens, ainsi que de la petite ville de Diessenhofen, après un assez long siège et grâce à des renforts venus de Berne et de Schaffhouse. Ils prirent le bailliage de T.; mais Frauenfeld, placé sous la protection directe des VII cantons (Zurich, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Glaris), et Diessenhofen, sous celle des IX cantons (les VII plus Berne et Schaffhouse), ne relevaient ni du bailli ni du tribunal suprême. Les Confédérés reconnurent expressément les droits des tiers, car presque partout la basse justice appartenait à la nouvelle noblesse d'argent (patriciens de Zurich et de Constance comme les Kornfail, Lanz, Mötteli, Muntprat et von Ulm), à des couvents ou à l'évêque de Constance. Seuls quelques domaines et villages dépendaient directement de l'administration habsbourgeoise avant 1460; ils passèrent, sous la dénomination de hohe Gerichte ("hautes juridictions"), sous l'autorité judiciaire d'un bailli, bientôt appelé bailli fédéral.
Inévitablement, de nombreux différends éclatèrent entre la ville de Constance et les Confédérés, détenteurs d'instances parallèles. Les cantons désiraient de plus en plus acquérir le tribunal suprême qui manquait à leur pleine souveraineté. Ils décidèrent de l'annexer en 1480; l'empereur Frédéric III s'y opposa. Des négociations aboutirent à un compromis; Constance gardait le tribunal, mais ses revenus seraient partagés entre les Confédérés et la ville, dans un rapport de trois à un. En 1495, un corps franc confédéré tenta en vain de régler l'affaire par la force. Cette querelle contribua à pousser Constance du côté de l'Empire pendant la guerre de Souabe. Dans le cadre de la paix de Bâle (1499), les Confédérés obtinrent enfin le tribunal. Appartenant désormais aux X cantons (les VII plus Berne, Fribourg et Soleure), il siégeait à Frauenfeld et se composait habituellement de six juges de la ville et de six juges de la campagne (six juges de Frauenfeld et dix-huit de la campagne dans les cas passibles de la peine de mort); il était présidé par le bailli ou par son représentant, un bourgeois de Frauenfeld portant le titre de landamman.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
A l'époque de la Réforme, les événements de Constance, Zurich, Saint-Gall et Schaffhouse influencèrent fortement la vie religieuse en T. On se rendait en foule à Constance pour écouter les prêches d'un Ambrosius Blarer. Les livres et libelles des réformateurs se répandirent rapidement et bientôt les paroisses demandèrent à Zurich des prédicants. Le bailli Josef Amberg, de Schwytz, procéda en 1524 contre les pasteurs et interdit la lecture de la Bible et des écrits des réformateurs. Lorsqu'il fit arrêter le pasteur Johannes Oechsli, les tensions débouchèrent sur le sac d' Ittingen. L'exécution du catholique Marx Wehrli, sautier de T. (fonction comprenant des tâches judiciaires et policières), le 5 mai 1528 à Zurich, marqua le début des interventions zurichoises en faveur de la liberté de croyance, laquelle fut proclamée le 6 décembre 1528 par la landsgemeinde thurgovienne. Une autre landsgemeinde convoqua le premier synode de Frauenfeld, qui se tint en décembre 1529 sous la présidence de Zwingli et lors duquel les pasteurs prêtèrent serment sur la Bible. Deux autres synodes suivirent. Le bailli Philipp Brunner, de Glaris, donna à l'Eglise ses statuts avec le Thurgauer Vergriff du 17 septembre et le mandat de réformation de novembre 1530. La deuxième paix nationale (1531) annula ces documents, mais une recatholicisation forcée n'était plus possible, car la majorité de la population avait adopté la foi nouvelle. Les protestants gardèrent le droit de célébrer leur culte officiellement, mais on garantit aux catholiques la possibilité de répandre leur confession sans entraves. Les premiers n'avaient part aux biens ecclésiastiques que dans la mesure prévue par la paix nationale. Les seigneurs justiciers et les adeptes de l'ancienne foi, soutenus par les V cantons de Suisse centrale, réussirent à rétablir la messe dans de nombreuses communes; dans vingt-sept d'entre elles, par une solution de compromis, l'église servit aux deux confessions (simultaneum). Zurich soutint par la suite les protestants thurgoviens en cas de conflit avec des autorités catholiques, notamment lorsqu'ils refusaient de se plier aux mandats imposant le calendrier grégorien pour les jours de fête. Parmi les nombreuses querelles confessionnelles, les plus graves furent les affaires de Gachnang (1610), d'Uttwil et Lustdorf (1644-1651) et de Wigoltingen (1664), causes de grands désaccords entre les cantons souverains, les uns prétendant régler les problèmes selon le principe de la majorité des cantons (favorable aux catholiques), tandis que Zurich et Glaris poussaient à traiter les deux confessions paritairement. Seule la médiation de tiers (Berne, Schaffhouse, l'ambassadeur de France) permit de surmonter les crises majeures. La troisième paix nationale (1656) n'amena aucune réconciliation et la population protestante resta désavantagée. Pour renforcer le protestantisme en T., Zurich avait acheté en 1614 les seigneuries de Pfyn et Weinfelden et les administra comme ses autres bailliages. La ville acquit encore Neunforn, Hüttlingen et Wellenberg en 1694, ainsi que Zihlschlacht en 1769.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Après la reprise du tribunal de T. par les Confédérés en 1499 (par les X cantons de Zurich, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Glaris, Berne, Fribourg et Soleure, dont seuls les sept premiers détenaient aussi le bailliage depuis 1460), l'administration du landgraviat fut réorganisée. Le bailli était assisté par le landamman, le secrétaire, le sautier et douze huissiers. Nommé pour deux ans, à tour de rôle par un des VII cantons souverains, et confirmé par la Diète, il était responsable de l'administration baillivale et devait résider à Frauenfeld. Placé sous la haute surveillance des VII cantons, il leur rendait compte de ses activités, comme le landamman, lors d'une séance tenue chaque année à Baden. Les hautes charges (landamman, secrétaire, sautier) étaient confiées par la Diète à des bourgeois de Frauenfeld, qui les exerçaient à vie et qui souvent s'y succédaient de père en fils. Ainsi celle de secrétaire appartint du XVe s. à 1612 à la famille Locher zum Stock qui la légua aux Wirz d'Unterwald; pendant la peste de 1628, elle passa aux Reding von Biberegg, de Schwytz, qui la conservèrent presque constamment jusqu'en 1798. Celle de sautier revint aux Wehrli jusqu'en 1528, puis à Johannes Kappeler jusqu'en 1563, aux Rüpplin entre 1569 (Hans Heinrich) et 1621 (Sigmund), puis à Johann Balthasar Engel et à ses descendants jusqu'en 1711, enfin à Franz Josef Rogg et à ses descendants jusqu'en 1798.
Le bailli légiférait en édictant des mandats, diffusés dès le XVIIe s. par voie d'affichage et lus en chaire le dimanche par les pasteurs et les curés. Il se fondait d'autre part sur le droit successoral thurgovien introduit en 1542, sur les ordonnances militaires de 1619 et 1643 et sur les dispositions confédérales du défensional de Wil (1647).
La réforme administrative de 1499, qui tendait à imposer une seigneurie territoriale, contraignit les nombreux détenteurs de droits de basse justice à s'organiser. Pour défendre leurs privilèges face au bailli fédéral et face au "pays" (Landschaft), c'est-à-dire aux communes, ils formèrent en 1504 le Gerichtsherrenstand ("état des seigneurs justiciers"). Celui-ci réussit à faire reconnaître ses droits dans un accord avec les cantons en 1509; il comprenait un "banc" ecclésiastique (réunissant les abbayes, couvents et chapitres, plus tard aussi l'évêque de Constance) et un "banc" laïque (villes et nobles) et rassemblait en 1581 soixante-sept seigneurs contributeurs. Au XVIe s., il assumait des tâches militaires, raison pour laquelle les membres de son organe directeur s'intitulaient capitaine général, enseigne et lieutenant du pays.
Au début de la guerre de Trente Ans (1618), les cantons souverains révisèrent l'organisation militaire de la T. Ils placèrent un major (Oberstwachtmeister) à la tête des troupes, réparties en huit quartiers (Uttwil, Bürglen, Weinfelden, Emmishofen, Pfyn, Lommis, Ermatingen et Hüttlingen) commandés chacun par un capitaine; plus tard, les quartiers furent désignés d'après le lieu de domicile du capitaine. Frauenfeld et Diessenhofen disposaient de contingents autonomes; Steckborn fit d'abord partie du quartier d'Ermatingen, puis eut sa propre compagnie et son capitaine. Les capitaines des quartiers et leurs officiers tenaient des réunions de coordination. Celles-ci se transformèrent peu à peu, avec la participation des communes qui y envoyaient chacune deux délégués, en organes représentant le pays; le bailli et les seigneurs justiciers leur déniaient cependant toute compétence civile et se plaignirent à ce sujet plusieurs fois devant la Diète.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
La quatrième paix nationale de 1712 eut d'importantes conséquences dans le bailliage de T. La commission chargée d'étudier sa mise en œuvre, composée de Johann Ludwig Hirzel et Abraham Tscharner, délégués des cantons, et de l'ancien landamman catholique Ignaz Joseph von Rüpplin, établit l'égalité des droits entre les deux confessions, ainsi que la parité dans le partage des biens paroissiaux et dans la composition des tribunaux de basse justice. Le nouveau landamman protestant Johann Ulrich Nabholz fit appliquer les décisions de la commission et servit de médiateur entre les paroisses, les collateurs et les seigneurs justiciers. Les protestants disposèrent de davantage de lieux de culte, nouveaux temples (Schönholzerswilen en 1714, Wäldi et Egelshofen en 1724, Egnach en 1727, Gottlieben en 1735, Roggwil et Stettfurt en 1746, Erlen en 1764) ou églises utilisées paritairement. L'arrivée de Berne comme huitième canton souverain et le transfert de la Diète de Baden à Frauenfeld (dès 1713, à la demande des cantons catholiques) modifia les équilibres dans l'administration du bailliage. La charge de landamman, détenue antérieurement par la famille catholique Rüpplin, passa à des représentants des cantons souverains protestants.
Dès la fin du XVIIe s., le tribunal suprême avait perdu nombre de ses compétences, parce que les baillis lui avaient retiré presque toutes les affaires pénales. Il lui restait essentiellement à traiter les affaires civiles émanant des "hautes juridictions" et, en appel, les causes des basses juridictions. La juridiction criminelle fut remise en 1712 à la ville de Frauenfeld. Les affaires pénales étaient jugées par le Conseil supérieur (Oberamt), composé du bailli, du landamman, du secrétaire et du sautier. Le landamman, dont le mandat fut désormais limité à dix ans, reçut la présidence du tribunal suprême. Il avait aussi à administrer les biens des orphelins dans les "hautes juridictions". Il devait faire appliquer la paix nationale, qui stipulait que dans les ressorts de basse justice, en cas de mixité confessionnelle, les douze sièges de juges devaient être répartis soit également, soit dans la proportion un tiers/deux tiers, en fonction du poids des deux camps (par exemple deux tiers de catholiques au tribunal de Gündelhart, deux tiers de protestants à celui d'Ittingen). Mais ces dispositions se heurtaient à des critiques, surtout de la part du prince-abbé de Saint-Gall et du prince-évêque de Constance, parce qu'elles limitaient leurs anciens privilèges. Le prince-évêque, résidant à Meersburg, refusa que la parité s'applique à Bischofszell et Arbon, villes où il exerça la haute justice jusqu'en 1798. Les Confédérés, qui considéraient que leur souveraineté s'étendait même sur les seigneuries épiscopales, firent pression sur lui, mais n'eurent gain de cause qu'après de longues négociations (traité de Diessenhofen, 1728).
Aux XVIIe et XVIIIe s., des conflits eurent lieu avec la ville de Constance (autrichienne depuis 1548) et sa garnison, parce qu'elle voulait imposer aux Thurgoviens son monopole commercial et douanier sur le Rhin et le lac. La question de la frontière lacustre était une autre source de discorde avec Constance et l'Autriche; le traité signé avec le baron de Damiani (1786) plaça la limite au milieu de la baie de Constance.
Tout sujet thurgovien était en principe serf d'un seigneur, mais ce servage prenait diverses formes. Le seigneur détenait généralement aussi les droits de justice et ses serfs lui devaient annuellement un jour de corvée et une poule au carnaval; ils étaient soumis à la mainmorte et à l'interdiction du formariage. A l'époque moderne, tandis qu'ailleurs dans la Confédération les liens de dépendance personnelle s'affaiblissaient et que le servage disparaissait, parfois totalement, ils tendirent à se renforcer en T. où l'on se mit à soumettre à la mainmorte anciens hommes libres et nouveaux arrivants (leurs redevances allaient aux cantons souverains par l'intermédiaire du bailli). En 1763, les cantons souverains chargèrent le sautier Johann Ulrich Fehr de recenser les serfs, de voir à quel seigneur ils appartenaient et de faire des propositions en vue d'une réorganisation. En 1766, selon la suggestion de Fehr, pour désenchevêtrer les droits de mainmorte des seigneurs, chacun d'eux se vit attribuer comme serfs les gens de sa juridiction (principe territorial substitué aux liens personnels). Ce fut seulement en 1795, sous l'influence de la Révolution française, que la Diète autorisa les serfs à se racheter. Nombre d'entre eux saisirent l'occasion; ceux qui ne le purent faute d'argent furent affranchis en 1798. Le landgraviat de T., "musée du bas Moyen Age" au XVIIIe s. selon Hans Conrad Peyer, connaissait encore le servage, huit systèmes différents de poids et mesures, des conditions politiques extraordinairement compliquées (plus de 130 tribunaux) et une administration judiciaire inefficiente et coûteuse. La juridiction de Mauren appartenait à ses ressortissants (cas unique), les autres seigneuries justicières à des institutions ecclésiastiques (évêque et chapitre cathédral de Constance, prince-abbé de Saint-Gall, commanderie de Tobel, chartreuse d'Ittingen, chapitres de Kreuzlingen, Bischofszell, Saint-Etienne et Saint-Jean à Constance, couvents de femmes de Tänikon, Feldbach, Kalchrain (ces trois cisterciens), Münsterlingen, Paradies et Sankt Katharinental, abbayes de Fischingen, Einsiedeln, Muri, Rheinau et Saint-Urbain, hôpital de Saint-Gall, aumônerie de la ville de Constance, entre autres), à des nobles, à des patriciens et à des villes (Zurich, Saint-Gall, Constance et Stein am Rhein). Quelques-unes ne portaient à Frauenfeld que les affaires pénales. Pour les appels ordinaires, elles s'adressaient aux "juridictions criminelles" (Malefizgerichte) saint-galloises (Romanshorn, Kesswil, Herrenhof, Sommeri, Sitterdorf, Wuppenau ou Berggericht et Rickenbach) qui relevaient du prince-abbé. Or celles-ci pouvaient certes prononcer la peine capitale, mais non pas l'exécuter (elles n'avaient d'ailleurs pas de gibet); le châtiment dépendait donc du bailli de Frauenfeld. Un accord visant à simplifier le découpage territorial entre la principauté épiscopale de Saint-Gall et les Confédérés échoua en 1781 lors de la procédure de ratification.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
La population thurgovienne s'accrut sans doute moins vigoureusement au XVIIe s. qu'au XVIe, en raison des coupes claires dues aux épidémies de peste de la première moitié du siècle (1610-1612, 1628-1630, 1635-1636). Le taux de croissance tomba entre 1599 et 1637 de 9,5 à 0,3 ‰, avant de se reprendre dans la seconde moitié du siècle, surtout grâce aux ouvriers à domicile, chez qui la fécondité dépassait la moyenne. La famine de 1690-1694 emporta 15-20% de la population. En 1711, on estime que 59 600 personnes vivaient dans le landgraviat, dont 45 030 protestants. On compta 15 625 catholiques en 1769 et 56 700 protestants en 1792. Le premier recensement, en 1801, aboutit au chiffre de 70 878 habitants.
Des partages de terres, au XVIe s., transformèrent des domaines en villages. A Neunforn, il y avait en 1545 quatre domaines et autant de maisons sur les terres du couvent sécularisé de Töss; en 1588, c'étaient dix-huit domaines, dont plusieurs trop petits pour faire vivre une famille, et neuf maisons. Le morcellement s'accompagna d'un essor de la viticulture, plus rentable sur ces petites surfaces. On mit en culture même de mauvais terrains; mais ce phénomène n'apparaît qu'indirectement dans les sources. Par exemple, le terrier du couvent de Töss (1545) qualifie 13 poses de champs du domaine de Fahr à Neunforn (sur 94) de "bois, champs et terres incultes" et 20 seitorées de prés (sur 23) de "terres à l'abandon". En 1588, de telles mentions ont disparu; les terrains entre-temps ont été mis en culture. Une même évolution se produisit au XVIIe s. à Bürglen (défrichement de parcelles sur les rives de la Thur).
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Au Moyen Age et à l'époque moderne, l'agriculture thurgovienne était surtout une agriculture de subsistance. A côté de la tenure héréditaire, les concessions de terre à durée limitée furent courantes jusqu'au XVIIIe s. On cultivait des céréales selon le système de l'assolement obligatoire (qui ne disparut que dans la première moitié du XIXe s.), ainsi que des plantes textiles (lin, chanvre) dont on faisait des toiles. Des exploitations modèles comme celle du pasteur zurichois Beat Herkules Sprüngli à Gündelhart semèrent du trèfle avant 1770 déjà. Des enclosures sont attestées dès le XVe s., des prairies irriguées au milieu du XVIIIe s. à Bürglen. Presque chaque village avait des vignes, peu à peu abandonnées au XVIIIe s. L'élevage n'avait pas le rôle prépondérant qui lui était dévolu dans les Alpes. Au XVIIIe s., la consommation accrue de cidre créa un marché d'exportation pour la production fruitière thurgovienne. Les arbres fruitiers étaient abondants, aux XVIIe et XVIIIe s., surtout dans la partie supérieure du canton où, dès la seconde moitié du XVIIe s., les contrats de concession de terre prescrivaient d'en planter (poiriers ou noyers). La pêche à l'aide de filets et de nasses dans le lac de Constance et l'élevage de poissons dans les étangs aménagés un peu partout représentaient des sources de revenus importantes. Une moitié du lac Inférieur relevait des Confédérés, l'autre de l'évêque de Constance, mais c'est à ce dernier qu'incombait la police et la surveillance de la pêche sur l'ensemble du plan d'eau. Le lac Supérieur dépendait de l'évêque, puis de la ville de Constance.
Des artisans s'activaient au XIVe s. dans les petites villes. Le statut municipal de Diessenhofen (cité en 1320), par exemple, mentionne des boulangers, des forgerons, des tisserands et des fourreurs. Du XIIIe au XVIIIe s., on ne trouve que de petites exploitations. Seuls les moulins, scieries, foulons et polissoirs équipés de roues à aube disposaient d'un entraînement mécanique. La société d'ordres favorisa une organisation corporative des métiers urbains, tardivement développée (jusqu'au XVIIIe s.), tandis que leurs concurrents de la campagne restaient hors corporation. Dans les professions médicales aussi, on distinguait les barbiers-chirurgiens ruraux des médecins bénéficiant d'une formation universitaire qui exerçaient en ville, comme les Brunner à Diessenhofen et les Scherb à Bischofszell.
Les toiles et plus tard les cotonnades étaient les principaux produits d'exportation. Les sévères prescriptions de qualité de l'ordonnance de 1283 relative au marché des toiles de Constance (tela di Costanza) s'appliquaient aussi en T. Des blanchisseries sont attestées à Romanshorn (1357) et Steckborn (1374). Aux XVe et XVIe s., la tannerie et la métallurgie acquirent une importance suprarégionale. Au XVIIe s., la conjoncture fut longtemps stagnante; une reprise se dessina à la fin du siècle, surtout à Frauenfeld, Bischofszell et Steckborn. En basse T., la toilerie recula, au profit d'un artisanat diversifié (métallurgie par exemple). Entre 1662 et 1671, la famille saint-galloise Gonzenbach tranforma Hauptwil en centre de la toilerie protoindustrielle, partiellement remplacée par l'indiennerie au XVIIIe s. A la campagne, des ouvriers à domicile fabriquaient des toiles pour des entrepreneurs (Verlagssystem). Arbon pratiquait la blanchisserie et la teinturerie et traitait annuellement, dans les meilleures années de la première moitié du XVIIIe s., 400 balles de toile (env. 30 t). Au milieu du XVIIIe s. apparut le filage du coton, d'abord dans les régions proches de la frontière zurichoise. Bernhard Greuter se lança dans la teinturerie de cotonnades à Kefikon vers 1765 et à Islikon en 1773 (Greuterhof). L'industrie cotonnière s'imposa en Haute-T. (sud-est) après 1780, quand le marché de la toile commença à fléchir.
Les premières dispositions relatives aux marchés remontent au XIIe s. Le droit municipal de Diessenhofen (1260) contient des prescriptions sur le commerce des denrées alimentaires. Au XIVe s., les autorités réglementèrent le commerce des grains, des poissons et du sel, ainsi que les affaires des juifs et des boutiquiers. Les villes d'Arbon et de Bischofszell devinrent d'importantes places de commerce, ayant part au grand négoce avec l'Italie, la France et l'Espagne. Des marchands, surtout allemands (comme les Furtenbach, Fingerlin, Albrecht et Mayr), qui s'y installèrent au XVIIe s., importaient au XVIIIe des toiles de Souabe bon marché, les faisaient apprêter en T. et les redistribuaient par les voies traditionnelles, à Lyon notamment. La maison des frères Mayr, fondée en 1755 à Arbon, avait une succursale à Turin; elle se convertit précocement au commerce du coton. Au XVIIe s., la chartreuse d'Ittingen exportait son vin avec succès en Allemagne du Sud. Les Dölli d'Uttwil, les Ammann d'Ermatingen et les Bächler d'Egelshofen dominaient le commerce des grains, du sel et du bois. Dans les affaires de crédit, les créanciers thurgoviens (seigneurs justiciers, couvents, riches bourgeois, etc.) étaient protégés de la concurrence étrangère par des mandats baillivaux qui prescrivaient l'intérêt minimal habituel de 5%.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Les couvents étaient des centres de la vie culturelle thurgovienne. Les dominicaines de Sankt Katharinental par exemple pratiquaient le chant liturgique, diverses formes de prière communautaire ou individuelle et la mystique chrétienne de leur modèle Henri Suso. Elles firent réaliser, sans doute dans les deux premières décennies du XIVe s., des statues (notamment le Christ et saint Jean, la Visitation) et des manuscrits (graduel). Les fresques des chapelles de Buch bei Frauenfeld et de Landschlacht, ainsi que les vitraux de Frauenfeld-Oberkirch sont d'autres témoins des arts plastiques du bas Moyen Age.
Dans les localités susceptibles d'abriter une vie culturelle (villes d'Arbon, Bischofszell, Diessenhofen, Frauenfeld et Steckborn, villages de Bürglen, Gottlieben, Pfyn et peut-être Tannegg, précocement détruit), c'était la noblesse rurale qui donnait le ton; la bourgeoisie n'en était pas encore capable. Ulrich von Singenberg et Walther von Klingen sont connus comme minnesingers et Konrad d'Ammenhausen comme poète. Heinrich Murer, chartreux à Ittingen, est l'auteur de Helvetia sancta seu paradisus sanctorum Helvetiae florum (1648, posthume) et d'études historiques sur les couvents thurgoviens.
La période 1490-1531 fut assez brillante. Les beaux-arts fleurissaient dans les couvents (stalles sculptées), les villages (fresques de Gerlikon), les villes et les châteaux (tapisseries de Bischofszell et Altenklingen). La Réforme catholique à la fin du XVIe s. ouvrit la T. au baroque d'Allemagne du Sud. Des architectes comme Caspar Moosbrugger rénovèrent les monastères de Sankt Katharinental, Kreuzlingen, Münsterlingen et Fischingen. Giovanni Gaspare Bagnato reconstruisit l'hôtel de ville de Bischofszell après l'incendie de 1743 et la commanderie de Tobel.
Le Diessenhofener Liederblatt (début du XVe s.) contient le texte et la musique de deux chansons d'un minnesinger anonyme. La liturgie de 1529 bannit totalement la musique du culte protestant (mesure que les catholiques n'imitèrent pas); le chant des psaumes ne fut réintroduit que plusieurs décennies plus tard. Les ordonnances ecclésiastiques protestantes de Frauenfeld de 1645 et 1691 consacrent quelques articles au chant. Le Collegium musicum fondé à Frauenfeld en 1707 se voua au chant d'Eglise.
La vie religieuse fut marquée après 1531 par la division confessionnelle. Les pasteurs luttèrent pendant des décennies pour maintenir leur doctrine. Quelques-uns d'entre eux furent écartés du ministère (par exemple Batholomäus Anhorn à Bischofszell en 1678) pour ne pas s'être laissé intimider par leur collateur catholique. La Réforme catholique fut retardée par la longue absence du cardinal Mark Sittich von Hohenems, évêque de Constance. La visite diocésaine de 1586 révéla des abus (nombreux prêtres vivant en concubinage).
Avant la Réforme, seules des villes comme Arbon, Diessenhofen et Frauenfeld avait des écoles primaires. Ensuite, les pasteurs se chargèrent d'apprendre aux enfants le catéchisme et la lecture, mais rarement l'écriture. Les grandes paroisses engagèrent bientôt des maîtres d'école, placés sous la surveillance des pasteurs. Les catholiques instituèrent au XVIIe s. dans leurs paroisses des écoles fréquentées chacune par les enfants de plusieurs villages.
Des colporteurs indépendants ou au service d'un éditeur proposaient au public rural un choix de manuels scolaires et de livres religieux et profanes. La première imprimerie de T. ouvrit à Bischofszell en 1792 seulement.
Peu après la fondation de la ville de Frauenfeld, quelques nobles et bourgeois distingués créèrent la société de la Konstaffel, à but récréatif, qui tenait une salle à boire où les membres se réunissaient le soir. Une société d'artisans et commerçants apparut en 1424; elle gérait la salle à boire zum Wilden Mann. Les deux groupes fusionnèrent en 1642. Dans de nombreuses communes, les comptes annuels de la bourgeoisie étaient présentés à l'assemblée à la Saint-Berchtold (2 janvier) ou à la Saint-Hilaire (13 janvier). Dès le XVIIe s., les cantons souverains encouragèrent par d'importantes contributions les sociétés de tir, par exemple à Weinfelden, Frauenfeld et Bürglen.
Auteur(e): Erich Trösch / PM
Il y eut quelques troubles isolés dans les années 1790, mais le mouvement d'indépendance thurgovien ne commença qu'en janvier 1798, à l'approche de l'invasion française. Il fut le fait d'une mince élite locale ou régionale qui s'était enthousiasmée pour les idées des Lumières et la Révolution française, avec l'appui de petits groupes de bourgeois instruits dans les villes et les gros villages. Il s'appuya, pour s'organiser et communiquer, sur le système des quartiers militaires mis en place au XVIIe s.
Une brochure attribuée à Hans Jakob Gonzenbach, seigneur de Hauptwil (Unmassgebliche Vorschläge eines Thurgöwischen Volks-Freundes [...]) joua le rôle de déclencheur. Une assemblée populaire décisive se tint le 1er février 1798 à Weinfelden. Le 3 février, des représentants des quartiers réunis au même lieu élurent Paul Reinhart président et désignèrent un Comité intérieur, qui demanda le 8 février aux VIII cantons souverains et aux X cantons propriétaires du tribunal suprême de proclamer l'indépendance de la T. et de l'admettre comme canton au sein de la Confédération. Après d'assez longues délibérations, la Diète, réunie à Frauenfeld (ce fut la dernière), accepta les deux requêtes, le 26 février. La charte signée par les VIII cantons et approuvée par écrit par Soleure et Fribourg, fut promulguée le 10 mars, mais antidatée du 3. La levée des troupes thurgoviennes le 8, pour aller au secours de Berne, fut annulée le 10, la ville étant tombée.
Auteur(e): André Salathé / PM
Le passage à la République helvétique en avril 1798 ne suscita guère d'opposition; compte tenu de la présence militaire des Français, la T. s'adapta vite au nouveau régime, d'autant qu'il lui assura les mêmes droits qu'aux anciens cantons souverains. Toutes les communes acceptèrent la Constitution helvétique du 12 avril, à laquelle on prêta serment le 23. Même si l'évolution politique jusqu'en 1803 renforça peu à peu l'hostilité envers l'Helvétique, même si l'abolition des cens et dîmes, naïvement mise en œuvre et finalement avortée, poussa les ecclésiastiques dans l'opposition, les Thurgoviens restèrent dans l'ensemble favorables à l'Etat unitaire.
Le 28 avril 1798, le président Reinhart et le Comité laissèrent la place aux autorités helvétiques. Les 29 et 30 avril, les Conseils helvétiques déclarèrent Frauenfeld chef-lieu du nouveau canton, composé de sept districts (Arbon, Bischofszell, Frauenfeld, Gottlieben, Steckborn, Tobel et Weinfelden), auxquels s'ajouta le 6 juin 1800 celui de Diessenhofen. Gonzenbach devint préfet national. Plusieurs des membres de la Chambre administrative étaient des jeunes gens. On choisit généralement comme sous-préfets des marchands instruits ou des médecins. La stabilité des autorités de district joua incontestablement en faveur du nouveau régime.
Durant la deuxième guerre de Coalition, les Autrichiens chassèrent les Français de Suisse orientale au printemps 1799 (une sanglante bataille eut lieu à Frauenfeld le 25 mai). Il s'ensuivit une période, jusqu'à la fin de septembre, où les structures prérévolutionnaires (état des seigneurs justiciers, quartiers) furent restaurées sous la direction de Gonzenbach resté au pouvoir. Mais la résistance de la population et le retour des Français après la seconde bataille de Zurich (les 25 et 26 septembre) empêchèrent les réactionnaires de parvenir à leurs fins. Gonzenbach partit en exil et le commissaire du gouvernement Johann Tobler rétablit le régime helvétique en octobre 1799. Le nouveau préfet national, Johann Ulrich Sauter, agissant avec circonspection, réussit à adoucir quelque peu les conséquences pénibles de la guerre (réquisitions de logements, de subsistances et de transports) et des troubles de l'Helvétique jusqu'en 1803. La Constitution de la Malmaison, provisoirement reconnue le 29 mai 1801 sur pression de Bonaparte, prévoyait la réunion des cantons de Schaffhouse et de T.; ce projet, élaboré en dépit de l'opposition générale des Thurgoviens, échoua finalement au cours de l'automne, pendant les disputes entre unitaires et fédéralistes qui précédèrent le troisième coup d'Etat.
En T. comme ailleurs, la République helvétique expérimenta plus qu'elle ne laissa de réalisations durables en matière administrative. Néanmoins, le conseil d'éducation, le conseil ecclésiastique et la commission sanitaire prirent des premières décisions dont le futur canton profita, comme il bénéficia des expériences faites dans l'élaboration d'un système moderne de finances publiques (y compris l'instauration du cadastre), d'une économie libre et d'une hiérarchie judiciaire.
Auteur(e): André Salathé / PM
Avec l'acte de Médiation du 19 février 1803, dont une commission gouvernementale dirigée par Sauter conduisit la mise en œuvre du 10 mars au 14 avril, le canton de T. obtint l'autonomie politique et l'égalité des droits face aux autres cantons. Avant la fin de l'époque napoléonienne, il créa très rapidement et pour ainsi dire à partir de rien des structures étatiques qui subsistent encore deux siècles plus tard. La Restauration offrit ensuite une période de calme où les nouvelles institutions purent se développer. A la défense de l'indépendance face à l'extérieur correspondit à l'intérieur la formation d'un Etat jouissant du monopole de la violence légitime, disposant d'un territoire unifié (construction de routes, politique communale) et maîtrisant ses finances.
A la Consulta convoquée à Paris par Bonaparte en 1802-1803, la T. fut représentée par Philipp Albert Stapfer, ministre de Suisse dans la capitale française. Dans l'élaboration de la future Constitution thurgovienne, Stapfer s'inspira largement de celle qu'il venait de rédiger pour l'Argovie. Ce texte, reflétant les acquis des Lumières et de la période révolutionnaire, prévoyait la séparation des pouvoirs, mais ne la réalisa pas entièrement. Le législatif était un Grand Conseil de 100 membres; le cens électoral en réservait l'accès aux couches aisées, mais, pour l'époque, le système représentatif allait assez loin dans le sens de la démocratie. L'exécutif était confié à un Petit Conseil de neuf membres (appelés conseillers d'Etat) qui siégeaient aussi au Grand Conseil. On ne toucha pas aux institutions locales (autorités et frontières des districts et communes) créées sous l'Helvétique, ce qui favorisa l'édification sans heurt du canton. Si le préfet, agent exécutif, présidait aussi le tribunal de district, c'était plutôt dû à la rareté des personnes compétentes qu'à une vision politique réactionnaire. Le canton fut divisé en trente-deux cercles pour la justice de paix; celle-ci intervenait en première instance, tant au civil qu'au pénal. De là, les affaires pouvaient être portées devant le tribunal de district, puis devant la cour d'appel cantonale. L'instauration d'un tribunal administratif souligne la modernité du canton; il sera cependant supprimé à la Restauration pour ne reparaître qu'en 1984.
L'absence initiale de base financière créa de grandes difficultés. Contrairement à ce qui se passa en Argovie ou dans le Pays de Vaud, les domaines des anciens cantons souverains, déclarés biens nationaux en 1798, ne furent pas attribués au nouveau canton, mais restitués aux ex-propriétaires. A sa fondation, le canton ne possédait que 20 000 florins (déposés au couvent de Paradies) et le château de Frauenfeld. Le financement de l'Etat fut donc non seulement l'objet de discussions internes (premières lois fiscales, rachat des cens et dîmes), mais l'un des thèmes de la politique extérieure du canton sous la Médiation. Visant ses voisins, Saint-Gall et Zurich, la T. revendiqua les droits de tiers (collations, domaines) qui avaient été déclarés propriété privée, en faisant valoir, mais en vain, qu'il s'agissait de droits relevant de la souveraineté; elle s'efforça de faire admettre un droit de mainmorte ou d'épave entre cantons, mais la Diète rejeta cette idée. En revanche, elle put augmenter sa fortune en recueillant la commanderie de Tobel en 1807, d'une valeur de 20 0000 florins, et en tirant habilement parti des propriétés et revenus provenant de l'ancien évêché de Constance. Avant 1831, le canton se finança en outre par un modeste impôt sur la fortune et surtout par des impôts indirects élevés (impôt sur le sel, droits de mutation). Il se montra très économe.
En 1803, l'Autriche avait incaméré (confisqué) des biens suisses sis dans des territoires du sud de l'Allemagne qui n'étaient pas encore passés au Bade, au Wurtemberg ou à la Bavière. La spoliation toucha la ville de Diessenhofen, les couvents de Sankt Katharinental, Feldbach et Münsterlingen, ainsi que le chapitre de Kreuzlingen. Les démarches d'indemnisation s'avérèrent extrêmement ardues; les négociations avec le Bade durèrent jusqu'en 1820 et n'aboutirent qu'à un succès partiel.
Vu sa situation financière difficile, le canton se montra longtemps inflexible dans la restitution de la fortune des couvents (env. 3 millions de florins). Certes il se conforma aux décisions de la Diète, avec la loi du 9 mai 1806 qui rendit aux couvents leur autonomie, leur fortune et le droit d'accepter des novices; mais il préserva ses droits de souveraineté en leur imposant l'obligation de présenter annuellement leurs comptes et de soutenir la religion, l'Etat et la société par des activités d'utilité publique; sur ce point, seul Fischingen obtempéra et ouvrit une école. La question des couvents donna ainsi l'occasion à la T. de défendre ses droits de souveraineté, garantis par l'acte de Médiation, contre les empiétements réels ou supposés de la Diète; cela se répéta en d'autres circonstances, si bien que le canton passa peu à peu du camp des unitaires à celui des fédéralistes.
La formation des territoires communaux se révéla compliquée. Le processus dura jusqu'en 1816. En de nombreux endroits, la substitution du principe territorial aux liens personnels de l'Ancien Régime n'était pas encore accomplie; il fallut en outre attribuer chaque hameau à une commune. Les communes bourgeoises traditionnelles aboutirent aux communes locales (Ortsgemeinde ), les communes d'habitants de la République helvétique aux municipalités, plus vastes (Munizipalgemeinde ); comme les deux évolutions ne furent parallèles ni dans le temps, ni dans l'espace, il en résulta un dualisme communal particulier à la T., qui paralysa le canton, à bien des égards, jusqu'à sa suppression dans les années 1990.
L'idée de rattacher la ville de Constance (rive sud du Rhin) à la T. se heurta à la volonté de Bonaparte de ne pas affaiblir le grand-duché de Bade. Le recès de la Diète impériale du 25 février 1803 sécularisa l'évêché de Constance. Les autorités spirituelles subsistèrent néanmoins. Le vicaire général Ignaz Heinrich von Wessenberg adopta une conduite libérale, ce qui poussa les cantons de Suisse centrale à demander la séparation des parties suisses du diocèse. La T. n'appuya pas leurs démarches, car elle espérait annexer Constance et donc le futur siège d'un nouveau diocèse. Cependant, elle ne protesta pas contre les surprenantes décisions de Rome, qui approuva la séparation au 1er janvier 1815 et confia les affaires, en attendant la fondation d'un nouveau diocèse, d'abord à un vicaire apostolique, puis, en 1819, à l'évêque de Coire. Elle se rattachera en 1829 au diocèse de Bâle reconstitué, après des années de discussions, en 1828.
La levée des contingents militaires fut un fardeau financier et politique. La T. fournissait chaque année 111 hommes pour les quatre régiments (16 000 hommes) que Napoléon exigeait de la Suisse depuis 1803. Le gouvernement cantonal fit preuve sur ce point jusqu'en 1813 d'une forme de servilité; comme la population se lassait et que, dès 1812, l'on ne trouvait pratiquement plus de volontaires, il recruta de force des personnes à la moralité douteuse.
Sous la Médiation et la Restauration, la T. soigna ses relations commerciales avec les Etats allemands voisins, où elle écoulait ses vins et ses fruits. Les négociations avec le Wurtemberg, suspendues en 1803, reprirent au milieu des années 1820 et aboutirent en 1825 à un traité de commerce avantageux, étendu indirectement en 1828 à la Bavière (avec laquelle la T. avait signé en 1818 un accord sur la fourniture de sel). Malgré quelques violations (surtout dès 1825), le traité de commerce conclu en 1812 avec le Bade resta en vigueur jusqu'à son remplacement par un accord provisoire en 1827. La recherche d'une solution définitive, retardée en particulier par les réticences thurgoviennes, devint sans objet quand le Wurtemberg et la Bavière adhérèrent au Zollverein (1834), bientôt suivis du Bade (1838), ce qui modifia fondamentalement leurs rapports avec la Suisse.
Pour s'affirmer comme Etat, le canton veilla à se doter d'emblée d'instruments répressifs. Une police de quinze hommes fut créée en 1803 et placée en 1807 sous un commandement central. On en fit en 1818, en réaction aux difficultés sociales dues à la famine de 1817, un corps de gendarmerie organisé militairement, peu à peu étoffé au cours des décennies suivantes. Cela n'alla pas sans résistance, car la stigmatisation des mendiants et leur expulsion n'étaient pas faciles à concilier avec les convictions religieuses courantes dans le peuple. Le Code pénal de l'Helvétique (1799) resta en vigueur jusqu'en 1841, peu à peu adapté sur quelques points. Une maison de force pour les deux sexes fut aménagée en 1811 dans l'ancienne commanderie de Tobel; jusqu'en 1839, elle accueillait aussi des aliénés.
Dans le domaine militaire, des oppositions se manifestèrent aussi; après la guerre de Bocken (1804), seuls le corps franc de cavalerie et celui de carabiniers réussirent à se faire approuver, tandis que le recrutement de troupes pour la milice provoquait une émeute à Romanshorn. Un conseil de guerre fut installé en 1810. La loi militaire du 8 mai 1811 fut mal reçue, parce qu'elle mettait le coût de l'uniforme à la charge des soldats. L'armée cantonale n'exista vraiment qu'après la réorganisation de la milice en 1818 (intégration des corps francs); elle contribua dès lors fortement à l'identité cantonale et nationale.
Le conseiller d'Etat Johann Conrad Freyenmuth promut la construction de routes sous la Médiation et la Restauration. Un réseau dense se mit en place avant 1832; indispensable à l'économie, il l'était aussi pour développer dans la population le sentiment qu'elle appartenait au même canton. Cependant, il représentait une forte charge pour les communes et les particuliers, soumis jusqu'en 1840 à la corvée et rarement dédommagés en cas d'expropriation.
Le conseil de santé installé en 1804 s'efforça avec un succès mitigé de professionnaliser la médecine (en imposant examen d'Etat et patente), de faire barrage aux épidémies et aux épizooties, ainsi que de généraliser dès 1807 la vaccination antivariolique. Il étendit son contrôle aux pharmacies et au commerce du bétail. Huit médecins de district l'assistaient. Un établissement hospitalier cantonal n'ouvrit qu'en 1839-1840 à Münsterlingen, mais des essais l'avaient précédé en 1806-1807 et 1825-1826. La fondation d'un établissement d'assurance incendie en 1806 déjà, à l'instigation de Freyenmuth, fut une importante mesure de politique sociale.
Requis par le développement de son droit public, le jeune canton négligea quelque peu le droit privé. Il n'édicta des règles unifiées, qui remplacèrent les traditions locales, que dans le domaine du droit successoral en 1810 et de la tutelle des orphelins en 1812.
Auteur(e): André Salathé / PM
L'occupation de la Suisse par les troupes alliées en 1813 provoqua un bouleversement politique. L'"Assemblée fédérale" du 29 décembre 1813 à Zurich décida que les nouveaux cantons devaient être maintenus et devenir membres égaux en droits d'une nouvelle Confédération. Le gouvernement thurgovien instaura donc à la fin de janvier 1814 une commission constituante composée de cinq conseillers d'Etat et de huit membres du Grand Conseil. Un mouvement d'opposition, qui voulait rétablir la situation prévalant sous l'Ancien Régime, fut rapidement étouffé en avril; l'incident eut cependant pour conséquence que le Grand Conseil nomma le 22 avril sa propre commission constituante. Les communes et les citoyens furent invités à exprimer leurs vœux, qui, presque tous, visaient à adoucir les charges matérielles dans le domaine des impôts, des constructions routières et du service militaire. La nouvelle Constitution fut adoptée par le Grand Conseil le 28 juillet 1814. Pour l'essentiel, elle était l'œuvre du conservateur-libéral Joseph Anderwert, mais on y décèle aussi l'influence des envoyés autrichien et russe en Suisse.
Le texte présentait des traits réactionnaires, mais ne rétablissait nullement l'Ancien Régime. Il reprit plutôt les structures étatiques de la Médiation en la mêlant de composants conservateurs, si bien qu'il eut finalement surtout pour effet de ralentir le rythme, très rapide depuis 1798, de la modernisation de l'Etat et de la société. En particulier, le principe de la souveraineté populaire qui, même s'il n'était pas mentionné explicitement sous la Médiation, s'incarnait de fait dans le Grand Conseil, fut vidé de son sens par un système électoral compliqué combinant le suffrage direct et indirect avec la cooptation; celui de la séparation des pouvoirs fut affadi. Le droit de vote était réservé aux citoyens domiciliés dans leur commune d'origine et excluait donc les simples habitants. La prolongation de la durée des mandats à neuf ans pour les conseillers d'Etat et à huit pour les députés au Grand Conseil (au nombre de neuf et de 100 comme précédemment), ainsi que l'élévation du cens à tous les niveaux figea les rapports de force et de fortune existants. Un tiers des sièges au Petit Conseil, un quart au Grand Conseil et quatre des treize postes de juge au tribunal cantonal étaient réservés aux catholiques.
Les mauvaises récoltes de 1816 déclenchèrent la disette en 1817; le gouvernement réagit en musclant la police, mais il n'avait pas les moyens de prendre les mesures de politique sociale que réclamait la situation, à part quelques modestes distributions de secours. La misère sévit surtout en T. postérieure, où la mortalité s'accrut notablement; cependant, dans les autres régions aussi, des milliers de personnes souffrirent de la faim. La loi de 1819 (révisée en 1833) confiait l'assistance à l'Eglise, sous la surveillance de l'Etat, mais ne vint pas à bout de la pauvreté structurelle.
A la Diète, le canton de T. joua un rôle passif. Il se soumit aux vœux de la Sainte-Alliance. Le gouvernement se montra répressif, dans l'esprit du temps, par exemple en censurant la presse ou en contrôlant les étrangers (1823). S'il manqua de force d'innovation dans de nombreux domaines, il adhéra en revanche à des concordats pour la liberté d'établissement et de commerce des Suisses (1819) et pour la résolution du problème des apatrides (1819); en 1828, il naturalisa 200 familles de Heimatlos suisses. Par une capitulation conclue en 1816 avec la France, il s'engagea à fournir 345 hommes.
Dans les années 1820, la force créatrice de la génération des fondateurs vint à s'épuiser. Du côté libéral de l'échiquier politique, une opinion publique commença à s'exprimer, en particulier au sein de la Société cantonale de bienfaisance et d'utilité publique, mais aussi dans le cadre de nombreuses autres associations, comme la Société pastorale du chapitre de Frauenfeld (1827) ou la Thurgovia, société d'étudiants fondée à Zurich en 1824. Les fêtes de chant et de tir servirent de plates-formes pour la diffusion des thèses libérales.
Auteur(e): André Salathé / PM
En 1830, la révolution de Juillet à Paris aida les libéraux à imposer leurs idées. Le mouvement de la Régénération trouva en Thomas Bornhauser un leader charismatique, bien meilleur communicateur, par écrit et par oral, que les vieux messieurs du Petit Conseil. Avec ses compagnons de combat, Bornhauser convoqua des assemblées populaires à Weinfelden les 22 octobre et 18 novembre 1830; il parvint à faire repousser les élections au Grand Conseil prévues le 28 octobre et obtint qu'elles soient organisées selon un processus davantage respectueux de la souveraineté populaire, ce qui favorisa ses partisans. Le nouveau Grand Conseil désigna au début de janvier 1831 une commission constituante de quinze membres, dominée par la personnalité de Joachim Leonz Eder. Elle élabora, en tenant compte des vœux de la population (117 pétitions contenant 3000 propositions), la Constitution du 14 avril 1831 qui, approuvée le 26 avril par 10 044 oui contre 432 non, entra en vigueur le 1er juin; la date marque depuis lors le début de l'année administrative en T. Ce texte avalisait la souveraineté populaire, l'élection du Grand Conseil au suffrage direct, la séparation des pouvoirs, la publicité de l'administration, la garantie de la propriété privée, la liberté de la presse, le droit de pétition, la liberté du commerce et de l'industrie ainsi qu'un système fiscal moderne. Il réalisait d'importantes revendications de la Révolution française; il mettait en avant les droits de l'homme et du citoyen, ce qui lui conférait une légitimité particulière. Il faisait de la T. une démocratie représentative. La séparation des pouvoirs était largement effective sur le plan cantonal; les six conseillers d'Etat étaient élus par le Grand Conseil, mais ils n'y siégeaient plus et n'avaient plus de compétences judiciaires. Deux sièges au Petit Conseil, vingt-trois (sur 100) au Grand Conseil et trois postes de juge au tribunal cantonal (sur onze) étaient réservés aux catholiques. La Constitution pouvait être révisée après six ans, puis tous les douze ans si la majorité des électeurs le demandait. Vu son rôle dans le mouvement de régénération thurgovien, Weinfelden devint le siège du parlement, en alternance avec Frauenfeld, habitude qui s'est perpétuée jusqu'au XXIe s.
Avec le nouveau système électoral, 30% seulement des députés au Grand Conseil conservèrent leur siège en 1831. En revanche, au Petit Conseil, quatre anciens furent reconduits (Johannes Morell, Anderwert, Freyenmuth et Johann Ludwig Müller); on ne voulait pas se priver de leur expérience. Deux radicaux, Wilhelm Merk et Johann Andreas Stähele, les rejoignirent. Les juristes accrurent leur influence dès 1831; en 1837, ils imposèrent une révision constitutionnelle, assez modeste, qui toucha surtout l'organisation judiciaire. Le tribunal cantonal devint un organe permanent (mais le nombre de juges fut réduit), dirigé par une commission de justice de trois membres, qui surveillait les tribunaux inférieurs, traitait les appels contre leurs jugements et devait examiner ou rédiger tous les projets de loi. De 1837 à 1849, ce "triumvirat" (Johann Konrad Kern, Johann Melchior Gräflein et Johann Baptist von Streng) domina aussi le Grand Conseil et fournit les délégués à la Diète. Son influence excessive suscita des critiques.
La Constitution de 1831 voulait que toutes les lois fussent révisées dans le sens du libéralisme, mais cette disposition fut contournée. Souvent, on n'améliora que des aspects techniques, sans rien changer au fond. Dans le domaine du droit civil, il faut relever la loi de 1833 sur le mariage, celle de 1839 sur le droit successoral (en vigueur jusqu'en 1911) et le code de procédure de 1843. Un code pénal cantonal fut promulgué en 1841; sa version de 1868 resta en vigueur jusqu'en 1942.
Le canton s'était déjà antérieurement montré prêt à remettre aux autorités centrales, en cas de révision du Pacte fédéral, des compétences en matière de politique étrangère et économique. En 1831, cas unique dans l'histoire constitutionnelle, il ancra cette volonté dans sa loi fondamentale, laquelle demandait aussi la création d'un tribunal fédéral (art. 216). Sa délégation à la Diète proposa donc dès 1831 de réviser le Pacte de 1815; elle revint à la charge en 1832, mais le projet qui suivit (Pacte Rossi) fut refusé en 1833. La T. soutint dès lors les efforts d'autres cantons dans le même sens, car sa Constitution l'y obligeait. Dans cette perspective, elle adhéra en 1832 au concordat des Sept (cantons libéraux). En 1846, elle fut le premier canton à exiger la dissolution du Sonderbund; elle approuva en 1847 le recours à la force pour ce faire. Sa délégation à la Diète milita en 1847-1848 pour la nouvelle Constitution fédérale, que les Thurgoviens acceptèrent le 20 août 1848 à une écrasante majorité.
Un poste de trésorier cantonal fut créé en 1833. Freyenmuth quitta le Petit Conseil pour l'assumer. Le système des commissions introduit en 1803 fit place en 1841 à six départements (Extérieur, Intérieur, Finances, Travaux publics, Police, Justice et tutelles). L'instruction publique, la santé et les affaires militaires restèrent aux mains des conseils spécialisés.
La Régénération lança la modernisation de l'instruction publique (désormais étatisée) et de la santé publique. Le financement de l'Etat fut assuré par une élévation de l'impôt sur la fortune et l'introduction d'un impôt sur le revenu, tandis que les impôts indirects furent abaissés. La loi de 1822 sur les métiers privilégiés, très contestée, fut abolie. En 1834, la T. adopta les articles de Baden. Le couvent de Paradies fut sécularisé en 1836, tandis que les autres couvents étaient soumis à l'administration de l'Etat et à une interdiction (assouplie en 1843) d'accepter des novices. En 1848, tous les couvents, sauf Sankt Katharinental, furent supprimés. Le canton entra ainsi en possession de nombreux bâtiments, qui furent vendus (Feldbach, Fischingen, Ittingen, Tänikon, Paradies) ou utilisés pour abriter des institutions: école normale de Kreuzlingen (1833/1848), hôpital cantonal/asile d'aliénés de Münsterlingen (1840), pénitencier de Kalchrain (1851), asile de vieillards de Sankt Katharinental (1869). Les domaines agricoles des couvents furent exploités par l'Etat. Les droits des Eglises furent aussi amputés par l'étatisation de l'instruction et par la suppression des tribunaux confessionnels (tribunal matrimonial protestant créé en 1804 et consistoire catholique créé en 1806).
Auteur(e): André Salathé / PM
Comme l'exigeait la Constitution fédérale de 1848, on introduisit en 1849, dans une nouvelle constitution cantonale, la possibilité de demander par voie d'initiative populaire sa révision totale ou partielle. Le législatif comptait désormais un député pour 220 citoyens, l'exécutif six membres. On ne toucha pas aux dispositions relatives à la répartition confessionnelle des sièges. Sous l'influence des radicaux, tel Bornhauser, président de la Constituante, la commission de justice fut réduite à la fonction de commission de recours. Le tribunal cantonal perdit son caractère d'institution permanente et l'on supprima les tribunaux d'arrondissement. On créa en revanche une cour d'assises et des conseils de district chargés de surveiller les communes, ce qu'ils firent jusqu'en 1992. On introduisit le veto populaire, précurseur du référendum obligatoire, qui permettait d'attaquer une loi; il n'aboutit que cinq fois jusqu'en 1869. Les "autorités intermédiaires" (conseils scolaire, sanitaire et militaire) subsistèrent; elles atteignirent bientôt leur apogée.
Il fallait harmoniser toute la législation cantonale avec le droit fédéral. Une motion d'Eduard Häberlin sur le droit civil (1851) déboucha sur la rédaction d'un code partiel (sur le droit des personnes, 1860) et donna lieu à des travaux d'épuration inaboutis (1865-1868), menés par Philipp Gottlieb Labhardt qui rassembla un recueil de lois en cinq volumes.
Conseiller national, puis aux Etats, procureur, directeur des Chemins de fer du Nord-Est (NOB), président du conseil d'éducation, Häberlin, que l'on comparait au Zurichois Alfred Escher, exerça dans les années 1850 une grande influence sur la politique cantonale. A son "système" s'opposa, dès 1858 au plus tard, le mouvement démocratique qui, sous la conduite de Labhardt, Fridolin Anderwert, Adolf Deucher, Paul Nagel et Jakob Albert Scherb, milita pour l'extension des droits populaires et le renforcement du gouvernement cantonal, tout en remettant en question les compétences exécutives des "autorités intermédiaires" (motion de 1861). La politique ferroviaire devint dès 1864 un champ de bataille entre les partis. Avec la mise en service des lignes Winterthour-Romanshorn par les NOB en 1855 et Winterthour-Saint-Gall-Rorschach (propriété de l'Union-Suisse dès 1857) en 1855-1856, la T. fut dotée d'un seul coup d'un réseau performant. En marge du débat sur la traversée des Alpes par le Gothard ou le Lukmanier, on se disputa sur le tracé de la liaison Rorschach-Constance-Schaffhouse. Häberlin voulait passer par Amriswil, ses adversaires par Romanshorn (ligne du Seetal), où se trouvait depuis 1844 un port; ces derniers l'emportèrent finalement (tronçons ouverts entre 1869 et 1871).
Le peuple approuva le 19 avril 1868 le principe d'une révision constitutionnelle, proposée par le mouvement démocratique, qui, le 10 mai, remporta septante des 110 sièges de la Constituante. Le nouveau texte, adopté le 28 février 1869 par 11 781 oui contre 6741 non, remplaça le veto par le référendum législatif et financier obligatoire. Il stipula l'élection par le peuple des conseillers d'Etat (désormais au nombre de cinq) et aux Etats, abolit les "autorités intermédiaires" et interdit le cumul de certaines charges ("paragraphe Häberlin"). Il garantit au peuple le droit de révoquer le Conseil d'Etat et le Grand Conseil. La reconnaissance du mariage civil, la mixité religieuse des écoles, l'abandon des dispositions sur la représentation des confessions dans les autorités cantonales et la suppression prévue du couvent de Sankt Katharinental portaient la marque du Kulturkampf. La Constitution de 1869 resta en vigueur, avec des amendements, jusqu'en 1990. Couronnant l'évolution politique du XIXe s., elle installa un régime de démocratie directe.
Auteur(e): André Salathé / PM
Le nouveau gouvernement se composait de fortes personnalités (Anderwert, Labhardt, Johann Ludwig Sulzberger, Carl Friedrich Braun et Johann Konrad Haffter). Häberlin perdit toutes ses charges. L'abolition des "autorités intermédiaires" entraîna une réorganisation administrative. On créa un département supplémentaire (Agriculture, commerce et industrie). Comme d'autres cantons à démocratie directe, la T. préconisa après 1869 une révision de la Constitution fédérale. Elle fut relativement épargnée par le Kulturkampf, même s'il ne faut pas oublier les fréquentes querelles dans les villages, relatives par exemple aux cimetières. En outre, la T. postérieure, catholique, se sentant discriminée, refusa longtemps tout ce qui venait de Frauenfeld.
Parallèlement à l'émergence des intérêts économiques dans la vie politique, de véritables partis se formèrent dans les dernières décennies du XIXe s. Les catholiques furent les premiers à s'organiser au sein d'associations confessionnelles de toutes sortes, même si la fondation du parti conservateur catholique ne date que de 1905 (parti conservateur populaire en 1912, auj. PDC). Les ouvriers suivirent leur exemple; un parti socialiste rassemblant la gauche de tout le canton ne vit le jour qu'en 1907. Plusieurs groupes de grutléens, associés en 1887, avaient donné naissance en 1891 au parti démocratique-économique, qui subsista jusqu'en 1932, mais resta l'instrument de quelques personnalités. Le parti radical se constitua en 1890. Les conservateurs catholiques entrèrent au Conseil d'Etat en 1895 avec August Wild qui reprit le Département des finances (domaine depuis lors resté aux mains de cette tendance politique, sauf de 2000 à 2006); ils firent partie de la délégation thurgovienne à Berne dès 1904, avec le conseiller national Alfons von Streng. Emil Hofmann fut le premier démocrate au Conseil national (1898) et au Conseil d'Etat (1905). L'élection du Grand Conseil à la proportionnelle fut refusée en 1900 et 1910.
Les tâches prioritaires entre 1869 et 1914 furent le soutien à l'agriculture et le développement d'infrastructures modernes. Le chemin de fer Sulgen-Bischofszell-Gossau (SG) entra en service en 1876, celui de Frauenfeld-Wil (SG), à voie étroite, en 1887, celui du lac de Constance au Toggenbourg en 1910 et celui de la T. centrale (Mittel-Thurgau-Bahn) en 1911. Dès 1869, des ferries transportèrent des wagons de Romanshorn à Lindau (jusqu'en 1939) et à Friedrichshafen (jusqu'en 1976). Les villages se dotèrent de réseaux d'eau potable et de réservoirs. Une centrale électrique (Forces motrices thurgoviennes) fut construite à Arbon en 1912. Le télégraphe et le téléphone s'implantèrent également. Aux graves inondations qui eurent lieu en 1876 et 1910 sur les rives de la Thur, de la Murg et du lac de Constance, on répondit aux premières par d'importants travaux de correction de cours d'eau et aux secondes par une élévation des digues.
Le partage des biens communaux (1871) eut des conséquences à long terme. Il parut nécessaire parce que la commune d'habitants s'était imposée depuis la révolution helvétique à tous les niveaux. Au lieu d'attribuer simplement ces biens aux communes locales (ou aux municipalités), on les répartit entre les premières et les bourgeois, ce qui rendit la vie aux communes bourgeoises disparues, d'autant qu'on leur confia la gestion des naturalisations.
A la fin du XIXe s., autorités et population devinrent plus sensibles aux problèmes sociaux, notamment à la santé publique et à l'assistance. Un asile de vieillards fut aménagé dans l'ancien couvent de Sankt Katharinental en 1870. A Münsterlingen, l'asile d'aliénés, agrandi en 1892-1894, se sépara de l'hôpital cantonal en 1898; ce dernier resta de taille modeste. Une série d'associations apparurent dans le domaine de la politique sociale, comme celles pour l'assistance aux malades psychiques (1869-2006) et pour l'éducation des pauvres (1882-2012). Vers 1900, le Conseil d'Etat commença à offrir sa médiation en cas de graves conflits du travail.
Auteur(e): André Salathé / PM
Durant la Première Guerre mondiale, la Confédération prit des mesures, surtout dans le domaine économique, qui diminuèrent la souveraineté cantonale. Pour le canton frontalier, la rupture des relations traditionnelles avec Constance et l'Allemagne voisine fut un coup dur.
La mobilisation, en août 1914, se déroula sans accroc. Comme de nombreux travailleurs étrangers furent rappelés dans leur patrie (en 1914, on comptait 19% d'étrangers dans le canton, taux comparativement élevé, et même 46% à Arbon), l'industrie et les arts et métiers se trouvèrent en difficulté; plusieurs établissements durent même cesser leurs activités. Les dispositions de la loi sur les fabriques furent assouplies. En 1916, l'industrie textile (filature, tissage, broderie) souffrit du manque de matières premières. Dans l'agriculture, un service d'entraide pallia dès 1914 le manque de bras.
Quand le conflit éclata, rien n'avait été prévu pour y faire face économiquement. Les instruments et organes de l'économie de guerre ne furent mis en place, sur le plan fédéral et cantonal, qu'entre 1916 et 1918. La T. se dota d'une organisation à trois niveaux, mise au point par Anton Schmid, élu conseiller d'Etat en 1917. La commission cantonale d'assistance alimentaire coiffait le service central de l'approvisionnement alimentaire et les offices du pain, des matières grasses, du lait et des combustibles; dans les communes se trouvaient des service d'assistance. Le riz, le sucre, le maïs, les pâtes alimentaires, l'avoine, l'orge, le pain, la farine, le beurre, la graisse, l'huile, le fromage et le lait furent rationnés de 1917/1918 à 1920. On encouragea aussi dès 1917 l'extension des surfaces cultivées. Les longues périodes de service militaire, durant lesquelles les soldats ne recevaient qu'une maigre solde et aucune compensation pour perte de gain, et le renchérissement des denrées alimentaires plongèrent de plus en plus les familles de salariés dans la misère, tandis que les agriculteurs profitaient en partie des circonstances.
Pour protester contre cette situation sociale difficile, de nombreux citoyens votèrent blanc, à l'appel des socialistes, lors des élections au Conseil d'Etat de février 1917. Le mécontentement devint aussi perceptible dans les troupes thurgoviennes. En 1917, les délits poursuivis par la justice militaire allèrent jusqu'à la critique fondamentale du système; la compréhension envers les idées de gauche se répandit même parmi les soldats aux opinions bourgeoises. D'un autre côté, l'Etat réprima davantage les profiteurs de guerre, nommant pour cela un procureur extraordinaire.
A Arbon, 2000 ouvriers participèrent dans le calme à la grève de protestation du 9 novembre 1918, qui se transforma en grève générale face à la décision du Conseil fédéral de recourir à la troupe pour maintenir l'ordre. Bien que suivie dans les principales localités, la grève ne se traduisit pas en T. par un arrêt de la vie économique. A Frauenfeld, les bâtiments publics et certaines usines furent placés sous la surveillance de la troupe. Le camp bourgeois réagit vivement; par exemple, la fédération des producteurs de lait cessa ses livraisons à Winterthour, ville dominée par les grévistes. Au même moment survint la seconde vague de la grippe espagnole qui, dans un canton pratiquement épargné par la première vague de l'été 1918, infecta 20 837 civils et militaires et fit 234 morts.
Auteur(e): André Salathé / PM
La proportionnelle fut adoptée en 1919 à une faible majorité pour les élections au Grand Conseil (les radicaux et paysans proposèrent en vain un retour en arrière en 1924 et 1927). Grâce à elle, en 1920, les socialistes passèrent de neuf sièges à dix-neuf, les démocrates (qui disparaîtront en 1932) de neuf à quatorze. Les conservateurs populaires en obtinrent vingt-deux, n'ayant gagné que deux mandats. Les radicaux et les paysans (formant désormais un seul groupe) en perdirent huit, mais restèrent avec septante-trois sièges la force dominante.
Les débats entre gauche et droite sur les questions économiques et sociales devinrent plus durs. La gauche n'avait guère de chance d'imposer ses revendications face à la majorité bourgeoise. Mais, dès le milieu des années 1930, la T. prit part à l'évolution qui, dans toute la Suisse, vit la confrontation partisane faire place à la recherche du consensus, en intégrant la gauche. Un changement d'attitude se produisit parallèlement envers la politique de défense; le canton approuva clairement en 1935 la révision de l'organisation militaire et la population souscrivit avec enthousiasme à l'emprunt de défense nationale de 1936.
Les événements politiques survenus à l'étranger eurent des répercussions en T. En 1919 déjà, fut fondée la Ligue des jeunes paysans qui, dans les années 1930, sous Otto Hess, se montra réceptive aux nouvelles tendances autoritaires, tout comme le groupe thurgovien de la Jeunesse radicale suisse, fondé en 1933 et dirigé par Fritz Hummler. Même du côté catholique, on flirta longtemps avec les idées corporatistes. Cependant, le mouvement frontiste n'eut en T. que des succès très limités. Le Front national obtint 2,7% des voix aux élections fédérales de 1935, ce qui ne suffisait pas pour un siège. Les frontistes n'eurent pas non plus de représentant au niveau cantonal et communal, où seuls parvinrent à entrer des membres des mouvements franchiste (Freiwirtschaftsbund) et jeune paysan. Le PS, dont la section thurgovienne se rallia en 1934 déjà à la défense nationale, gagna cinq mandats supplémentaires au Grand Conseil en 1935 et remporta même deux sièges au Conseil national la même année. L'Union thurgovienne des paysans refusa de fonder une section cantonale du PAB suisse (lancé en 1937), afin de ne pas mettre en danger la solidarité paysanne.
Des Allemands établis formèrent des groupes nazis locaux à Amriswil (246 membres), Arbon (131), Frauenfeld (94), Kreuzlingen (484) et Weinfelden (194), chacun flanqué de sections pour les femmes, les filles et les garçons. Des affrontements avec des gens de gauche eurent lieu surtout à Arbon.
Une révision du droit pénal, en 1926, introduisit les peines avec sursis, l'internement, la probation et un droit pénal des mineurs. En 1922, les cantons de T. et de Schaffhouse inaugurèrent ensemble leur clinique d'altitude à Davos (clinique pour maladies pulmonaires après la Deuxième Guerre mondiale, clinique de réhabilitation en 1983, fermée en 2005). En 1925, on agrandit l'asile d'aliénés de Münsterlingen (tandis que l'on ne faisait guère de frais pour l'hôpital cantonal). L'assurance maladie obligatoire fut introduite en 1926, une assurance chômage cantonale en 1931. La loi de 1931 sur l'assurance du bétail et la caisse thurgovienne de secours pour les paysans, créée en 1932, offrirent des garanties aux agriculteurs. L'assurance incendie couvrit dès 1933 les dommages dus à des événements naturels. Les mesures de politique sociale comprirent aussi des chantiers de crise et un fonds de secours en faveur de la broderie.
Le canton négligeait depuis des décennies son réseau routier. De 1929 à 1936, sous la conduite de Robert Freyenmuth, directeur des Travaux publics, il fit procéder au bétonnage de 215 km de routes (dans le cadre notamment des mesures de lutte contre le chômage à l'époque de la grande crise); il occupait à cet égard le premier rang en 1938. Les principales lignes ferroviaires furent électrifiées dans les années 1920.
L'arrivée de Hitler au pouvoir restreignit dès mars 1933 le modeste trafic frontalier entre Constance et Kreuzlingen. Des frictions ne cessèrent ensuite de surgir entre les deux localités, par exemple à propos du trafic des bus ou des livraisons de gaz par l'usine de Constance. En 1937, la frontière fut matérialisée par une clôture métallique. A la veille et au cours de la Deuxième Guerre mondiale, des fortifications furent érigées en de nombreux endroits; autour de Kreuzlingen, elles formaient une véritable ceinture, encore partiellement visible au début du XXIe s. L'interprétation stricte des lois suisses sur le droit d'asile et le séjour des étrangers, telle qu'elle fut pratiquée par les autorités thurgoviennes (en particulier le directeur de Justice et police Paul Altwegg et le commandant de la police Ernst Haudenschild) envers des personnes persécutées pour des raisons politiques et raciales, recoupait parfaitement l'antisémitisme latent de la population. En 1938, de nombreux juifs purent encore franchir à temps la frontière (certains avaient déjà pris pied économiquement à Kreuzlingen), plus tard cela devint impossible. Quelques Thurgoviens furent déchus de la nationalité suisse pour menées nazies à l'étranger.
Auteur(e): André Salathé / PM
La mobilisation des troupes assurant la couverture de la frontière se déroula calmement le 29 août 1939, de même que la mobilisation générale du 2 septembre. Les plans minutieux d'évacuation de la population civile de Kreuzlingen en cas de guerre furent abandonnés en 1941, après les expériences négatives de mai 1940, où l'on vit une partie des Thurgoviens, surtout les plus aisés, fuir vers la Suisse centrale en encombrant les routes et en empêchant les mouvements de troupes. L'introduction des allocations pour perte de gain, en 1940, fut bénéfique pour les soldats et leurs familles, mais ne résolut pas le problème du manque de bras dans l'agriculture. Le service agricole volontaire ou obligatoire ainsi que le recours aux internés et à la troupe permit d'augmenter les surfaces cultivées, selon les prescriptions fédérales, de 8283 ha en 1940 à 16 000 ha en 1942. L'économie de guerre, avec rationnement et contrôle des prix, avait été bien préparée. En T., on institua pour la gérer un office central et l'on profita de l'expérience acquise pendant la Première Guerre par Anton Schmid, conseiller d'Etat de 1917 à 1943.
L'obscurcissement fut en vigueur dès le 11 novembre 1940. La mesure fut levée le 12 septembre 1944, car, avec l'avance des Alliés, les attaques aériennes sur le sud de l'Allemagne et les violations de la neutralité se multipliaient. Des bombes tombèrent par erreur sur des maisons à Kümmertshausen, Buhwil et Schlattingen, ainsi que sur le pont qui franchissait la Thur à Pfyn. Les bombardements de Friedrichshafen, à partir du 20 juin 1943, ont marqué la mémoire collective thurgovienne. De nombreux internés furent employés dans l'agriculture ou pour réaliser des projets d'amélioration foncière; la haute école commerciale de Saint-Gall organisa des cours à leur intention à Sirnach. Vers la fin de 1944 et le début de 1945, on procéda au poste frontière de Kreuzlingen, sous la supervision de la Croix-Rouge, à l'échange de 7000 prisonniers de guerre gravement blessés. L'avance des Français vers l'est le long de la frontière suisse n'eut guère de conséquences en T., si ce n'est que de nombreuses personnes cherchèrent refuge en Suisse à Kreuzlingen avant que les Français n'entrent à Constance le 26 avril 1945.
L'époque de la guerre fut celle de l'intégration de la gauche; en mars 1941, les socialistes obtinrent un siège au Conseil d'Etat (August Roth). Néanmoins, les forces restèrent stables lors des élections au Conseil national. L'essor notable du PS aux élections du Grand Conseil de 1944 exprimait moins un changement idéologique que le mécontentement général face à la longueur des périodes de service actif imposées aux troupes thurgoviennes.
Auteur(e): André Salathé / PM
Après la Deuxième Guerre mondiale, le canton connut une phase de passivité d'une quinzaine d'années, où il semblait réfléchir et chercher sa voie. En étaient responsables d'une part les efforts du temps de guerre, qui avaient laissé un certain vide, d'autre part la tendance à transférer les décisions politiques sur le plan suisse, ce qui réduisait les cantons au rôle d'exécutants, et enfin l'essor économique d'une ampleur inattendue.
Le processus de réflexion fut perceptible à l'occasion des anniversaires de 1948 (150e de l'indépendance et 100e de la Constitution fédérale), 1953 (150e du canton) et 1960 (500 ans d'appartenance à la Confédération). La T. clarifia son rapport avec le reste de la Suisse et gagna en se confrontant à son histoire une nouvelle conscience de soi, qui allait s'exprimer dès 1963 par un vaste programme de modernisation. Mais d'abord elle devait s'occuper du passé le plus récent; l'autocritique resta toutefois exceptionnelle et l'attention se porta avant tout sur les ressortissants allemands qui avaient soutenu le nazisme. Au total, 120 procédures furent ouvertes qui conduisirent à l'expulsion d'une centaine de personnes. Soupçonnés d'y faire obstruction, le commandant de la police Ernst Haudenschild et son supérieur Paul Altwegg furent eux aussi en butte à la critique. D'un autre côté, les actions d'entraide pour les pays touchés par la guerre et surtout pour les villes riveraines du lac (Constance, Überlingen, Meersburg) connurent un large soutien.
En 1947, le peuple refusa, contre toute attente, la création d'une seconde école d'agriculture à Bürglen. La question toujours pendante de l'hôpital cantonal resta irrésolue. Elu conseiller d'Etat en 1954, Rudolf Schümperli réorganisa les Travaux publics; c'était l'une des conditions essentielles de la modernisation qui s'annonçait. Il créa le service des routes et des constructions (1955), celui des monuments historiques (1962) et celui de l'aménagement du territoire (1964)
Auteur(e): André Salathé / PM
Dès 1963, le canton se lança dans un programme d'amélioration de son infrastructure, remarquable tant par son rythme et son ampleur que par la qualité technique et architecturale des projets. Les besoins les plus pressants touchaient le domaine de la santé. Le peuple accepta l'élévation de l'établissement de Frauenfeld au rang de second hôpital cantonal. Il accorda de gros crédits pour les travaux (réfection ou nouveaux bâtiments) menés aux hôpitaux de soins aigus de Münsterlingen (1966-1972) et Frauenfeld (1967-1974), à la clinique psychiatrique de Münsterlingen (1967-1974, 1984-1987), à l'établissement médico-social de Sankt Katharinental (1967-1978) et à la clinique d'altitude de Davos (1975). A cela s'ajoutèrent des bâtiments pour la formation et le logement du personnel infirmier, à Münsterlingen et Frauenfeld (1970-1975). On édifia aussi des foyers pour handicapés. Dès les années 1970, le canton soutint l'aménagement d'EMS communaux. Tandis que partout surgissaient de nouveaux collèges communaux primaires et secondaires, combinés à des salles polyvalentes et à des abris de protection civile, les bâtiments scolaires et administratifs cantonaux restèrent d'abord à la traîne. Le bâtiment administratif de la Promenade à Frauenfeld (1966-1968) ne put voir le jour que grâce à l'assurance immobilière et le peuple refusa à cinq reprises un nouveau service des automobiles. En revanche, le nouveau siège de la police cantonale, avec sa prison, ouvrit en 1992 (agrandi en 2006), les nouvelles archives cantonales en 2011. Les centres de congrès privés de Paradies (1974), de Wolfsberg (1975), de la chartreuse d'Ittingen (dès 1977) et de Lilienberg-Ermatingen (1989) acquirent un rayonnement suprarégional.
L'ouverture de l'autoroute A1 provoqua un essor économique dans la T. postérieure qu'elle desservit dès 1969-1970. Le contournement de Frauenfeld, tronçon de l'A7, fut mis en service en 1975-1976, puis prolongé jusqu'à Pfyn en 1978, à Müllheim (raccordement à la route de la vallée de la Thur) en 1984, à Schwaderloh en 1992 et à Constance, à la frontière allemande, en 2002. Des routes permirent d'éviter Diessenhofen dès 1983 et Arbon dès 1993. Des projets de voies rapides dans la vallée de la Thur et le long du lac de Constance, longtemps contestés, ne furent acceptés par le peuple qu'en 2012.
En 1996, l'usine de traitement des déchets de Weinfelden remplaça les incinérateurs de Hefenhofen et Müllheim, qui dataient des années 1970; en même temps, l'on entreprit l'assainissement d'anciennes décharges. La protection des eaux s'était mise en place dès le milieu des années 1950. En se groupant, les communes construisirent des stations d'épuration, avant la fin des années 1980. Il fallut des décennies à la T. et aux autres Etats riverains pour assainir le lac de Constance. Les lois sur l'aménagement du territoire (dès 1964) et les plans directeurs (dès 1992) ne purent empêcher le mitage de paysages le long des routes à grand débit.
La Constitution cantonale de 1869 ne subit en tout que dix révisions partielles. L'idée d'une révision totale, lancée en 1970, aboutit à la Constitution de 1987, qui instaura le référendum facultatif (et non plus obligatoire) sur les lois et traités d'Etat et prévit l'abandon du dualisme communal. En 1944, la loi sur les communes avait repris les structures héritées du XIXe s.; elle avait seulement innové en transférant la compétence en matière de naturalisation des communes bourgeoises aux communes locales et en permettant aux grandes communes d'instituer un parlement (ce que firent bientôt Frauenfeld, Weinfelden et Kreuzlingen). Elle avait introduit le terme d'Einheitsgemeinde pour désigner une commune résultant de la fusion administrative entre une municipalité (Munizipalgemeinde) et une commune locale (Ortsgemeinde) (là où les territoires étaient identiques, cette fusion était facultative depuis 1851, obligatoire depuis 1874). Certaines Einheitsgemeinden résultaient en outre de la réunion de plusieurs Ortsgemeinden avec une Munizipalgemeinde; comme on continuait de les nommer Munizipalgemeinden, cela sema la confusion dans la population. Mais désormais, les communes locales et les petites municipalités avaient de plus en plus de difficultés à remplir les tâches qui leur incombaient selon la législation fédérale et cantonale. Un groupe de travail (commission Kramer) fut donc chargé d'élaborer les bases légales pour une abolition volontaire du dualisme communal et une simplification de l'organisation scolaire (primaire et secondaire). Il n'en résulta toutefois que quelques fusions isolées. Il fallut que la Constitution de 1987 impose la réforme, dans un délai de dix ans depuis son entrée en vigueur, pour que municipalités et communes locales fassent place à quatre-vingts communes, au terme d'une procédure qui s'étendit de 1990 à 2000.
L'extension des activités de l'Etat dès 1945 entraîna un développement régulier de l'administration cantonale. Les départements furent réorganisés en 1991. A la fin des années 1990, on introduisit le new public management (contrats de prestations, enveloppes budgétaires). La juridiction administrative fut enlevée au Conseil d'Etat (loi de 1981) et confiée à un tribunal administratif créé en 1984 (siège à Frauenfeld, puis à Weinfelden dès 1988) et à plusieurs commissions de recours spécialisées.
Le Code pénal suisse remplaça le code cantonal en 1942; la même année, le canton institua un procureur des mineurs. Un nouveau code de procédure pénale (entré en vigueur en 1972) abolit la cour d'assise créée en 1849. Le pénitencier de Tobel fut désaffecté en 1973. Dans le cadre de la réforme de la procédure pénale suisse (2011), la T. réduisit le nombre de ses districts de huit à cinq (ceux de Diessenhofen et de Steckborn furent réunis à celui de Frauenfeld, celui de Bischofszell fut réparti entre ceux d'Arbon et de Weinfelden) et remplaça le système dual de poursuite et d'accusation (juge d'instruction et procureur) par un ministère public central, dont dépendent des ministères publics d'arrondissement et celui des mineurs.
Le paysage politique resta assez stable. Les Jeunes Paysans disparurent à la fin de la guerre. Au Grand Conseil, le groupe des radicaux et paysans (qui existait depuis 1920) éclata en 1986, après la fondation en 1985 d'une section cantonale de l'UDC, qui alla de succès en succès à la fin du XXe s. (trois conseillers nationaux sur six et un conseiller aux Etats depuis 1999). Conservateurs populaires et chrétiens-sociaux se séparèrent en 1947, mais se réunirent à nouveau en 1973 dans le PDC. Le parti évangélique, apparu en 1932, se constitua formellement en 1960; il resta longtemps marginal, puis eut dès les années 1960 autour de huit sièges au Grand Conseil. L'Alliance des Indépendants n'y occupa qu'un siège de 1972 à 1984 et deux de 1984 à 1988. Les Républicains eurent plus de poids, avec quatre députés de 1972 à 1976 et un conseiller national de 1971 à 1975, tout comme le parti de la Liberté de 1995 à 1999; ces partis furent éphémères. Plus durable fut le parti des Verts, fondé en 1983, qui s'assura un mandat au Conseil national de 1987 à 1995. Les radicaux perdirent en 2011 leur dernier siège au Parlement fédéral au profit des Vert'libéraux, mais le récupérèrent en 2015.
Le gouvernement comprit de 1941 à 1986 deux radicaux, un représentant des paysans, un PDC et un socialiste, puis un radical, deux UDC, un PDC et un socialiste. Signe de stabilité, ses membres bénéficièrent de longs mandats (plus de trente ans dans certains cas). Le suffrage féminin ne fut introduit sur le plan cantonal qu'en 1971. Le nombre de femmes élues au Grand Conseil ne s'accrut que lentement; la socialiste Vreni Schawalder fut la première conseillère d'Etat, en 1996.
|1919||1939||1959||1967||1971||1979||1983||1991||1995||1999||2003||2007||2011||2015|
|Conseil des Etats|
|PRD||2||1||1||1||1||1||1|
|UDC||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PS||1||1|
|PDC||1||1||1||1||1|
|Conseil national|
|PRD||2||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PDC||1||1||1||1||1||2||2||1||1||1||1||1||1||1|
|PS||1||2||2||2||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|Verts||1|
|UDC||2||2||2||2||2||2||2||2||2||3||3||3||3||3|
|Parti de la liberté||1|
|Vert libéraux||1|
|Autres||1|
|Total||7||6||6||6||6||6||6||6||6||6||6||6||6||6|
|1935||1941||1943||1950||1965||1972||1986||1992||1996||2000||2004||2008||2012||2016|
|PRD||4||3||2||2||2||2||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PDC||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|PS||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1||1|
|UDC||1||1||1||1||2||2||2||2||2||2||2||2|
|Total||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5||5|
|1950||1956||1965||1972||1976||1984||1988||1992||1996||2000||2004||2008||2012||2016|
|PRD||30||27||26||27||24||25||23||23||25||24||20||18||18||20|
|PDC||20||20||21||34||32||31||27||26||25||27||22||22||21||20|
|PS||29||30||27||22||25||21||20||23||20||22||23||17||19||17|
|Verts||6||11||10||11||8||13||11||9||9|
|PEV||1||6||9||7||7||7||6||6||4||5||4||6||5||5|
|UDC||33||30||32||34||39||37||33||32||38||42||47||51||41||44|
|Parti de la liberté||10||10||7||1|
|UDF||1||1||3||6||5|
|Vert libéraux||2||6||7|
|PBD||5||3|
|Autres||11||12||11||6||3||3|
|Total||124||125||126||130||130||130||130||130||130||130||130||130||130||130|
Auteur(e): André Salathé / PM
Dans la première moitié du XIXe s., la population augmenta dans tous les districts. Même la disette de 1816-1817 n'entraîna pas un excédent des décès. Cette croissance naturelle (4,5 ‰ par an de 1798/1800 à 1850) resta cependant nettement inférieure à la moyenne nationale (7,3‰). Comme la T. manquait d'un centre urbain, nombre de ses habitants émigrèrent vers les zones industrielles des cantons voisins (Saint-Gall, Zurich). C'est entre 1850 et 1910 que la T. connut sa plus forte industrialisation. La population passa de 88 908 à 134 917 personnes (env. 52%). L'émigration était forte, mais des travailleurs venus d'autres cantons ou de l'étranger commencèrent à immigrer. L'essor démographique atteignit son apogée entre 1900 et 1910, avec une croissance de 17,7% (moyenne nationale: 12,5%). Avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer, les petites communes écartées se dépeuplèrent au profit des localités de plaine desservies par le train. La croissance la plus forte, entre 1850 et 1910, s'enregistre dans les districts industriels, Kreuzlingen, Bischofszell, Frauenfeld et, de façon caractéristique, Arbon.
La période 1914-1945 fut une phase de stagnation. Contrairement aux autres cantons de Suisse orientale spécialisés dans la broderie, la T. ne connut pas de recul démographique, mais la croissance annuelle (0,66‰) resta largement inférieure à la moyenne nationale (4‰). La baisse de la natalité en est moins responsable que le départ des travailleurs étrangers à l'éclatement de la guerre en 1914 et pendant la crise de la broderie (dès 1921). La part des étrangers diminua dès 1910 et atteignit son point le plus bas en 1941 avec 5,9% (8083 personnes).
La haute conjoncture, après la Deuxième Guerre mondiale, se traduisit par un essor de l'industrie et du bâtiment impensable sans appel aux travailleurs étrangers, dont le nombre passa de 9748 en 1950 à 34 043 en 1970. L'immigration jointe aux excédents naturels relativement élevés assura alors une croissance d'environ 10‰ par an. Ce chiffre tomba à 0,5‰ entre 1970 et 1980, la récession poussant les ouvriers étrangers à regagner leur pays. Entre 1980 et 2010, on enregistre une augmentation régulière (34,4% au total, 11,5‰ en moyenne annuelle), due au bilan migratoire positif (surtout des immigrants étrangers) et à une natalité comparativement élevée.
Bien que la croissance se soit concentrée depuis le XIXe s. dans les localités industrialisées et d'accès facile, la T. ne s'urbanisa pas. En 1960 encore, 38 907 personnes habitaient les trois villes d'Arbon, Frauenfeld et Kreuzlingen, soit 23,3% de la population seulement (moyenne nationale: 42%). En 2010, plus de la moitié de celle-ci (51,9%) vivait dans des communes de 1001 à 5000 habitants (moyenne nationale: 31,4%). Entre 2000 et 2010, les communes riveraines du lac de Constance et du lac Inférieur se sont avérées particulièrement attrayantes. Le mitage du paysage s'est fortement accru; entre 1984 et 2008, les surfaces bâties ont augmenté de 21% (moyenne nationale: 18,5%) et les surfaces agricoles diminué de 4,9%.
|Année||Habitants||Etrangers||Protestants||Catholiques||Structure par âge (60 ans et plus)||Période||Accroisse-menta||Excédent naturela||Solde migratoirea|
|1850||88 908||2,1%||75,3%||24,7%||1850-1860||1,2‰||4,3‰||-3,1‰|
|1860||90 078||3,2%||75,2%||24,4%||9,0%||1860-1870||3,4‰||4,4‰||-1,0‰|
|1870||93 202||4,3%||74,3%||25,2%||9,7%||1870-1880||6,5‰||6,7‰||-0,2‰|
|1880||99 231||7,5%||72,4%||27,3%||10,6%||1880-1888||6,7‰||7,1‰||-0,4‰|
|1888||104 678||9,6%||70,9%||28,9%||10,7%||1888-1900||6,6‰||7,0‰||-0,4‰|
|1900||113 221||13,3%||68,2%||31,6%||10,3%||1900-1910||17,7‰||9,8‰||7,9‰|
|1910||134 917||19,0%||63,4%||35,9%||9,2%||1910-1920||0,8‰||6,4‰||-5,6‰|
|1920||135 933||12,2%||66,7%||32,7%||10,0%||1920-1930||0,1‰||5,8‰||-5,7‰|
|1930||136 093||10,5%||66,6%||32,3%||11,5%||1930-1941||1,4‰||4,1‰||-2,7‰|
|1941||138 122||5,9%||67,0%||32,3%||13,8%||1941-1950||9,0‰||8,6‰||0,4‰|
|1950||149 738||6,5%||65,1%||34,2%||14,7%||1950-1960||10,6‰||8,2‰||2,4‰|
|1960||166 420||11,6%||61,0%||38,5%||15,4%||1960-1970||9,5‰||9,6‰||-0,1‰|
|1970||182 835||18,6%||55,0%||43,6%||17,0%||1970-1980||0,5‰||3,6‰||-3,1‰|
|1980||183 795||15,3%||54,1%||41,0%||18,9%||1980-1990||13,0‰||5,4‰||7,6‰|
|1990||209 362||18,1%||50,5%||39,2%||18,5%||1990-2000||9,4‰||4,4‰||5,0‰|
|2000||228 875||19,6%||45,0%||35,6%||18,3%|
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
A la fin du XVIIIe s., quelque 70% de la population vivaient de l'agriculture. La grande majorité des paysans disposait de domaines trop petits et devait se procurer un revenu accessoire comme journaliers, artisans ou ouvriers à domicile. L'assolement triennal (avec avoine et épeautre) prédominait. La vigne (elle reculera dès 1850 déjà) et les cultures fruitières étaient plus importantes que les céréales. On exportait surtout du vin, des fruits, du cidre et des eaux-de-vie. En 1834, la surface agricole se composait de 49,9% de champs ouverts, 26,8% de prairies et pâtures, 3,6% de vignes et 19,7% de forêts.
Le passage de l'assolement obligatoire à l'exploitation individuelle s'esquissa déjà au XVIIIe s. et s'étendit progressivement. La vaine pâture fut abolie en 1806. La loi agraire de 1854 marqua une autre étape vers une ouverture complète des soles.
Le rachat volontaire des droits féodaux, mis en route sous la République helvétique, réglé à nouveau par la loi de 1804 et accéléré par celle de 1836, était achevé à 97% en 1862 pour les cens et dîmes. Il se fit généralement par transformation des charges foncières en hypothèques, ce qui entraîna un fort endettement agricole durant la première moitié du XIXe s. Les propriétés étaient en outre très morcelées, à cause des partages successoraux et de la répartition des biens sur les trois soles.
L'industrialisation, l'arrivée du chemin de fer et l'ouverture de nouveaux marchés pour le lait et la viande entraînèrent dès 1850 un essor général de l'agriculture et un transfert rapide de la céréaliculture vers la production laitière et fourragère. Le cheptel bovin passa de 28 742 têtes en 1843 à 67 267 en 1911. Le canton prit des mesures d'encouragement dès 1861 (subventions aux améliorations foncières et primes d'élevage). De nombreuses coopératives laitières (sociétés de laiterie) se créèrent; on comptait déjà 110 fromageries en 1878, produisant surtout de l'emmental et, dès 1893, du tilsit. La mutation structurelle était accomplie en 1890, la part des champs ouverts étant réduite à 27,4% de la surface agricole, celle des herbages ayant augmenté à 66,2%. Des paysans et des fromagers venus de Suisse centrale, d'Appenzell et surtout du canton de Berne prirent une large part à cette modernisation.
L'expansion des herbages eut notamment pour conséquence celle des cultures fruitières de plein champ. Dans la seconde moitié du XIXe s., la pomme remplaça définitivement la poire comme fruit emblématique de la T., traditionnellement surnommée Mostindien. Vers 1900, la fondation de nombreuses cidreries coopératives marqua le passage à la mise en valeur industrielle. Dès les années 1950, l'intensification et la motorisation de l'agriculture entraînèrent l'arrachage massif des arbres de plein champ, qui passèrent de 1 373 521 en 1951 à 537 138 en 1981 (diminution de 60%). Les prés-vergers densément plantés d'arbres à haute tige, typiques du paysage thurgovien depuis le XIXe s., laissèrent la place à des prés nus, tandis que l'on passait à une arboriculture intensive sur basse tige. En 2008, la T. restait l'un des premiers producteurs de fruits de la Suisse.
La part du secteur agricole sur le marché de l'emploi diminua dès les années 1860. Néanmoins, de nombreux petits paysans poursuivirent l'exploitation au XXe s. tout en travaillant comme artisan ou ouvrier (en fabrique ou à domicile). Les paysans représentaient 37,6% de la population active en 1888 (soit déjà moins que les travailleurs de l'industrie), 26,7% en 1941 et 6,5% en 2008. Le nombre des exploitations se réduisit de 10 613 en 1929 à 3076 en 2008, tandis que leur surface moyenne passait de 6,9 ha à 17,3 ha. Bien que ce mouvement se soit accéléré à partir des années 1990, l'agriculture reste au début du XXIe s. un secteur de poids dans le canton.
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
Au début du XIXe s., la T. possédait une protoindustrie relativement développée. Le textile prédominait (tisserands en lin et coton), mais les tailleurs d'habits et les cordonniers étaient aussi nombreux. En 1828, plus de 6000 personnes étaient actives dans les arts et métiers. La liberté du commerce et de l'industrie proclamée en 1798 fut à nouveau limitée entre 1810 et 1831 jusqu'à son rétablissement par la constitution de la Régénération. Les premières sociétés locales et régionales des arts et métiers apparurent dès 1848; en 1870 naquit la Société thurgovienne du commerce et des arts et métiers, dont se détacha en 1892 l'Union thurgovienne des arts et métiers.
Dans la première moitié du XIXe s., l'industrie à domicile régnait dans le filage et le tissage du coton, tandis que l'impression des étoffes et la teinturerie se pratiquaient déjà en fabrique. L'indiennerie fondée vers 1777 à Islikon était au début du XIXe s. l'une des plus grandes de Suisse. Au milieu des années 1830, on recensait en T. quatorze imprimeries textiles et teintureries. En 1814, Kaspar Billeter ouvrit à Frauenfeld l'une des premières filatures mécaniques. Des établissements plus grands s'installèrent aux alentours, dans les vallées de la Murg et de la Thur ainsi qu'en haute T. En 1843, six filatures tournaient dans le canton (env. 30 000 broches). Une entreprise de peignage de la laine entra en service à Bürglen en 1874. La mécanisation de la filature de coton favorisa d'abord la croissance du tissage à la main; environ 6000 métiers fonctionnaient dans le canton en 1835, surtout dans le sud et le sud-est. Le premier tissage mécanique fut adjoint en 1837 à la filature de Wängi; de grandes usines ouvrirent dans les années 1850 à Arbon, Frauenfeld, Müllheim, Sirnach et Weinfelden. Elles firent disparaître le tissage à domicile dès les années 1880.
La machine à broder à entraînement manuel apparut peu après 1850 et les premières fabriques de ce secteur dans les années 1860. La broderie s'imposa brusquement, dans les années 1870, comme la branche fournissant le plus d'emplois. En 1888, elle occupait 2914 personnes dans 178 établissements, soit 36% des ouvriers recensés dans le cadre de la loi sur les fabriques et 69% des exploitations. Ensuite elle recourut de plus en plus au travail à domicile. La percée de la machine à la navette se traduisit par la fondation de nouvelles grandes entreprises à Arbon, Amriswil et Weinfelden. En 1911, l'industrie textile comptait 202 fabriques et 10 741 ouvriers, dont 175 et 7449 dans la broderie.
La plus forte phase d'industrialisation qu'ait connue la T. culmina en 1910. Le secteur secondaire fournissait alors 52,6% des emplois (moyenne nationale: 43%). La Première Guerre mondiale et l'effondrement de la broderie en 1920-1921 plongèrent la Suisse orientale dans une crise économique qui dura jusqu'après la Deuxième Guerre mondiale. En T., la broderie disparut presque complètement malgré les aides étatiques; même l'industrie à domicile perdit rapidement de son importance. En 1920, la part du secteur secondaire tomba à 46,9% des emplois. Mais comme le canton n'avait pas tout misé sur la broderie et avait commencé à diversifier son économie avant 1914 déjà, la crise y fut moins dure que dans les cantons voisins. Un équilibre entre branches s'établit déjà dans les années 1920. Le vide laissé par la broderie fut rempli surtout par la métallurgie, les machines, la bonneterie, la confection et l'industrie de la chaussure. La maison Saurer à Arbon, connue dans les années 1870 pour ses machines à broder, fonda de plus en plus sa prospérité, dès le début du XXe s., sur la fabrication de camions. La maison Martini à Frauenfeld (automobiles, machines à relier), les sociétés Fritz Gegauf à Steckborn (Bernina) et Robert Victor Neher à Kreuzlingen (laminoir d'aluminium), la fabrique d'aluminium Sigg à Frauenfeld devinrent aussi d'importants employeurs. La bonneterie, la confection et l'industrie de la chaussure se concentrèrent peu à peu à Amriswil et Kreuzlingen. Le chômage fut résorbé en 1924, mais refit son apparition avec la grande crise des années 1930. Il resta cependant modeste en T., car il fut compensé par une diminution du nombre des frontaliers.
Après 1945, la haute conjoncture et l'afflux de travailleurs étrangers vinrent renforcer le secteur secondaire, qui fournissait 66% des emplois en 1965. A cette date, parmi les travailleurs de l'industrie, 26,8% relevaient de la métallurgie et des machines (branche prédominante), 11,4% du bâtiment (en forte progression), 8,9% de l'industrie alimentaire et des boissons (production de pâtes, de conserves, de cidre, de pectine), 8,3% du textile déclinant.
La récession de 1974-1975 et la mutation structurelle des années 1980 et 1990 conduisirent au démantèlement de nombreuses branches (textile, confection, industrie de la chaussure, produits alimentaires et tabac), accompagné de fortes pertes d'emplois. Cependant, le taux de chômage est resté depuis 1975 inférieur à la moyenne suisse. Le secteur industriel garda une grande importance en T. En 1990, il fournissait 40,2% des emplois, soit nettement plus que la moyenne nationale (30,5%). Selon le recensement des entreprises de 2008, l'industrie et le bâtiment occupaient 39,5% de la population active (moyenne nationale: 28,5%).
|Année||Secteur primaire||Secteur secondaire||Secteur tertiaireb||Total|
|1860||17 322||40,8%||17 505||41,2%||7 671||18,0%||42 498|
|1870c||20 099||46,9%||18 361||42,9%||4 383||10,2%||42 843|
|1880c||19 354||41,7%||21 674||46,6%||5 427||11,7%||46 455|
|1888||17 806||37,6%||22 044||46,6%||7 495||15,8%||47 345|
|1900||17 923||33,7%||26 136||49,2%||9 115||17,1%||53 174|
|1910||18 922||28,3%||35 827||53,6%||12 085||18,1%||66 834|
|1920||20 311||31,0%||31 288||47,7%||13 936||21,3%||65 535|
|1930||17 781||27,5%||31 904||49,4%||14 957||23,1%||64 642|
|1941||17 312||26,7%||31 737||49,0%||15 733||24,3%||64 782|
|1950||15 568||22,8%||35 415||51,9%||17 221||25,3%||68 204|
|1960||12 676||16,6%||44 429||58,4%||19 000||25,0%||76 105|
|1970||11 348||13,1%||48 968||56,5%||26 311||30,4%||86 627|
|1980||9 823||11,2%||43 305||49,1%||35 027||39,7%||88 155|
|1990||7 742||7,3%||42 851||40,6%||55 092||52,1%||105 685|
|2000d||6 346||5,3%||35 305||29,4%||78 256||65,3%||119 907|
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
Le secteur des services a toujours eu une place modeste en T., comparativement à l'ensemble de la Suisse. En 1888, il fournissait environ 16% des emplois, le commerce de denrées alimentaires étant la branche dominante. Sa part s'est accrue régulièrement, mais n'a dépassé celle de l'industrie que dans les années 1990. En 2008, il occupait 65 524 personnes (contre 40 561 dans le secondaire), principalement dans la santé, l'action sociale et le commerce; le tourisme n'est guère présent.
La banque se développa relativement tard. La première caisse d'épargne et de crédit fut fondée en 1822 à Frauenfeld à l'initiative de la Société d'utilité publique. Les caisses de crédit pour éleveurs, créées pour répondre aux besoins des paysans, se multiplièrent dès 1841; il y en avait seize en 1848. Dans la seconde moitié du XIXe s., plusieurs banques locales et régionales (épargne, crédit et hypothèques) virent le jour; elles offraient des crédits fonciers et couvraient les besoins croissants de crédit commercial. En 1851 fut ouverte à Frauenfeld, encore à l'initiative de la Société d'utilité publique, la Banque hypothécaire thurgovienne, qui sera reprise en 1913, à la suite de difficultés, par le Crédit suisse. La Banque cantonale thurgovienne, fondée en 1871, devint dès 1895 le principal collecteur d'épargne et institut hypothécaire du canton. L'effondrement de toutes les caisses d'épargne locales dans la crise bancaire de 1910-1920 marqua un tournant. Celles-ci durent être liquidées avec l'aide de la Banque cantonale et de l'Etat. En revanche, les caisses Raiffeisen (celle de Bichelsee, fondée en 1899, est la plus ancienne de Suisse) purent faire face; elles avaient pris pied d'abord dans les régions catholiques et progressèrent ensuite régulièrement. Les grandes banques suisses ne s'établirent en T. qu'après 1945, dans les chefs-lieux de district.
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
Au début du XIXe s., les petits paysans, petits artisans et journaliers formaient, comme au XVIIIe s., la grande majorité de la population rurale. Les classes moyenne et supérieure se composaient d'un nombre restreint de gros paysans, meuniers, aubergistes, bouchers et marchands (de bétail, de vins, de toiles). Dans les petites villes et bourgades, on trouvait quelques éléments d'une petite bourgeoisie instruite (ecclésiastiques, médecins, juristes, fonctionnaires, commerçants); il n'y avait pas de grande bourgeoisie. La classe dirigeante, sur laquelle nous n'avons pas encore d'étude prosopographique, était très peu nombreuse dans les premières décennies du XIXe s.; elle ne comptait probablement que trente à cinquante personnes, dont dix à vingt dans le cercle le plus étroit.
Une succession de mauvaises récoltes, de disettes et de crises économiques fit croître rapidement le nombre des pauvres et des mendiants dans la première moitié du XIXe s. Vers 1830, environ 5% de la population devaient être assistés. On a estimé que, vers 1800, les Heimatlos vivant dans la rue représentaient jusqu'à 10% de la population. La mendicité fut à nouveau interdite en 1806, mais elle subsista en réalité. Selon les lois sur les indigents de 1819, 1833 et 1861, l'assistance incombait en premier lieu à l'Eglise; elle ne fut confiée à la commune (municipalité) de domicile que par la loi de 1966. La misère et le retard économique provoquèrent une forte émigration, mais plutôt vers la Suisse qu'outre-mer. En 1850, 14% des Thurgoviens, soit 13 380 personnes, vivaient déjà hors du canton (moyenne nationale: 6,8%); en 1941, c'était 52%, soit 71 774 personnes (moyenne nationale: 32,1%).
Après 1850, les plus pauvres bénéficièrent particulièrement de l'amélioration progressive des conditions de vie. La société se diversifia grâce à l'immigration de travailleurs suisses et étrangers. Le nombre des Suisses originaires d'autres cantons installés en T. passa de 5748 en 1850 à 37 756 en 1910, celui des étrangers de 1902 à 25 664; le plus fort afflux se produisit entre 1888 et 1910. La part des étrangers atteignit un premier maximum en 1910 avec 19% de la population. Bien que l'industrie manufacturière ait connu un essor rapide, sa structure décentralisée dans la "verte T." contribua à éviter la formation d'un véritable prolétariat. Seul Arbon connut déjà avant la Première Guerre mondiale, en raison de la croissance démographique et du grand nombre des étrangers, des tensions sociales qui aboutirent à l'émeute de 1902 et à des grèves. Un conflit particulièrement grave se produisit en 1908 dans l'entreprise de broderie Arnold Baruch Heine et Cie.
Entre 1850 et 1941, la majorité des étrangers (plus de 60%) étaient des Allemands. L'immigration italienne commença en 1888 et s'accrut après 1945; en 1960, les Italiens représentaient environ 60% de la population étrangère. Dès les années 1960, les principaux pays d'origine furent l'Espagne, la Yougoslavie, la Turquie, le Portugal et, depuis l'accord de libre circulation des personnes avec l'UE (2002), l'Allemagne. En 2009, les Allemands formaient à nouveau le plus gros contingent (15 327 personnes), suivis de près par les ressortissants de l'ex-Yougoslavie (13 406 personnes) et les étrangers constituaient 20,8% de la population (moyenne nationale: 22%). Dans les années 1960, les immigrés, surtout les Italiens, commencèrent à créer des associations récréatives et culturelles. S'ils n'eurent pas de grand conflit avec les Thurgoviens, ils vivaient cependant en général à part. L'intégration ne se produisit qu'à la deuxième ou troisième génération. On était néanmoins conscient dans le canton que la haute conjoncture de l'après-guerre n'aurait pas été possible sans les travailleurs étrangers et l'initiative Schwarzenbach y fut nettement rejetée en 1970.
La part des catholiques évolua peu entre 1803 (env. 20%) et 1870 (25,1%). Ils étaient présents dans toutes les régions, même si la moitié d'entre eux vivaient dans le seul district de Münchwilen en 1841. La mixité confessionnelle traditionnelle et le principe de parité suivi par les deux confessions (qui se traduisait souvent par l'usage "simultané" des lieux de culte) préservèrent le canton des excès du Kulturkampf. La Constitution de 1869 sépara l'Eglise et l'Etat; elle donna aux deux Eglises cantonales un statut de corporation de droit public (introduction des synodes populaires en 1871). L'Eglise catholique-chrétienne ne prit pas pied en T. En revanche, le mouvement du Réveil prépara le terrain pour diverses sectes (méthodistes, communautés de Chrischona, pentecôtistes, témoins de Jéhova, néo-apostoliques). La part des catholiques augmenta avec l'immigration (35,9% en 1910) et culmina en 1970 (43,6%). Cet essor conduisit dans les années 1910, 1930 et 1960 à la fondation de paroisses et à la floraison des journaux et associations catholiques. L'usage simultané des lieux de culte recula du fait de la construction de nouvelles églises, surtout catholiques.
En 1970, les deux grandes confessions regroupaient plus de 98% de la population. L'évolution de l'immigration et la déchristianisation croissante modifièrent le paysage religieux dans le dernier quart du XXe s. La part des musulmans passa de 0,4% en 1970 à 5,9% en 2000; l'islam est devenu la troisième communauté religieuse, quoique non reconnue officiellement. On comptait treize mosquées en 2011. La part des personnes sans confession s'est aussi fortement accrue (7,2% en 2000).
Au XIXe s. et au début du XXe, Constance était le centre régional de la vie culturelle juive. A Kreuzlingen furent créés, en réaction aux persécutions perpétrées en Allemagne, le cimetière juif de Bernrain en 1936 et une communauté israélite en 1939 (dite juive en 1965), qui atteignit 120 membres en 1940; en 2009, sans se dissoudre formellement, elle fit don de ses rouleaux de la Torah et ferma son lieu de prière.
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
Quelques particuliers s'efforcèrent d'améliorer l'école après 1803, relayés dès 1821 par la Société d'utilité publique. Mais ce furent, en 1833, la loi scolaire libérale et la fondation de l'école normale de Kreuzlingen qui jetèrent les bases d'une instruction publique moderne. Les lois de 1853 et 1875 promurent les écoles primaire et secondaire dans tout le canton en augmentant les moyens financiers. En 1890, la T. était, après Bâle-Ville et Zurich, le canton qui dépensait le plus pour l'instruction. L'école normale avait une grande importance symbolique, puisqu'elle ouvrait la voie de la formation supérieure à des personnes issues des classes moyennes et inférieures. Elle fut accessible aux jeunes filles dès 1911. La première école cantonale fut inaugurée en 1853 à Frauenfeld, malgré une forte opposition; elle resta la seule jusqu'à l'ouverture en 1969 des gymnases de Kreuzlingen et Romanshorn (le choix des sites fut longuement disputé). Un accord avec le canton de Saint-Gall (2002) permet aux élèves du district de Münchwilen de fréquenter l'école cantonale de Wil.
En 2003, le canton ouvrit à Kreuzlingen une haute école pédagogique qui collabore étroitement avec l'université de Constance. En même temps, il transforma l'ancienne école normale en école de maturité pédagogique, voie originale dans la formation des maîtres. Dans le cadre de la coopération transfrontalière, on a encouragé l'aménagement d'instituts "affiliés" à l'université de Constance, tels ceux de biotechnologie (2000) et d'économie (2003), les deux à Kreuzlingen. La coopération avec la haute école spécialisée de Constance se concrétisa en 2002 dans l'ouverture de l'institut d'études des systèmes de matériaux de Tägerwilen.
La Société d'utilité publique donna les premières impulsions à l'amélioration de la formation professionnelle. En 1839, Johann Jakob Wehrli proposa une formation agricole dans le cadre de l'école normale de Kreuzlingen. La première école d'agriculture dut fermer ses portes en 1869, faute d'élèves. La loi scolaire de 1875 rendit obligatoire la fréquentation d'écoles de perfectionnement agricole, mais il fallut attendre jusqu'en 1903 l'ouverture d'une école cantonale d'agriculture (installée en 1906 au château d'Arenenberg à Salenstein). Dès 1845, des associations locales d'artisans mirent en place des écoles des métiers facultatives, que la loi de 1875 rendit obligatoires. La première loi cantonale sur l'apprentissage (avec cours obligatoires) entra en vigueur en 1922. Les écoles professionnelles furent cantonalisées en 2003. Dès les années 1960, plusieurs écoles de soins infirmiers virent le jour afin de compenser un manque aigu de personnel; d'abord affiliées aux hôpitaux cantonaux de Frauenfeld et Münsterlingen, elles furent réunies en 2003 dans le centre de formation des métiers de la santé à Weinfelden.
La presse joua un rôle important pour l'identité culturelle du nouveau canton. Un très grand nombre de feuilles partisanes et confessionnelles, souvent petites, parurent dès 1798. Le principal organe conservateur-libéral était la Thurgauer Zeitung , tandis que les partisans libéraux, puis radicaux de la Régénération lisaient Der Wächter, édité de 1831 à 1865 à Weinfelden (Thurgauer Tagblatt ). Les catholiques se reconnaissaient dans la Thurgauer Volkszeitung de Frauenfeld (1844-2000), les socialistes dans la Thurgauer Arbeiterzeitung d'Arbon (1912-1984). En outre, dès la seconde moitié du XIXe s., les journaux régionaux et locaux se multiplièrent. Un mouvement de concentration, mené par la nouvelle Thurgauer Zeitung, ne se produisit qu'en 2001.
La Société d'utilité publique, née en 1821 à l'initiative d'ecclésiastiques, de juristes et de politiciens, ouvrit la voie à la fondation d'autres associations à buts culturels, scientifiques, économiques, éducatifs ou philanthropiques. Parmi les sociétés cantonales qui contribuèrent dès le XIXe s. à l'animation de la vie publique, citons celles des officiers (1825), de chant (1828), de médecine et chirurgie (Wertbühlia, 1834), d'agriculture (1835), de tir (1835), de sciences naturelles (1854), d'histoire (1859), de gymnastique (1873), ainsi que deux sections du Club alpin suisse (T. en 1897, Bodan en 1901). La Société des sciences naturelles et celle d'histoire éditent depuis le XIXe s. des séries de publications scientifiques. Remontent à la seconde moitié du XIXe s. les archives cantonales (1862) et la bibliothèque cantonale (1864) à Frauenfeld. Le Musée Napoléon du château d'Arenenberg fut inauguré en 1906. La Société du musée, fondée en 1917, ouvrit en 1924 à Frauenfeld un musée d'histoire et d'histoire naturelle, qui passa au canton en 1958 et donna naissance à deux institutions indépendantes en 1960 (histoire) et 1972 (sciences). Le service cantonal d'archéologie (1983) gère un musée depuis 1996. L'ancienne chartreuse d'Ittingen abrite depuis 1983 le Musée cantonal des beaux-arts.
L'essor industriel, dès 1850, favorisa la fondation de nombreuses sociétés régionales et locales de tir, de chant, de gymnastique et de musique, qui soutinrent la vie culturelle villageoise. Dès 1900 et jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, on vit fleurir des associations parallèles dans le monde ouvrier et le milieu catholique. Les associations sportives se diversifièrent dès 1900. La création de clubs cyclistes ouvriers à Kreuzlingen en 1906 et à Arbon vers 1908 témoigne de la popularité du vélo. Les sports nautiques apparurent après 1900; les villages riverains du lac de Constance aménagèrent des plages et ouvrirent des clubs de natation dès 1910. Le yachting fut pratiqué dès les années 1920. A Frauenfeld ont lieu depuis 1919 les concours hippiques de la Pentecôte et la course d'endurance militaire (Waffenlauf) depuis 1934, liés à l'origine à la capacité de défense.
Longtemps, le domaine culturel (organisation d'événements, entretien du patrimoine) fut pour l'essentiel aux mains de mécènes ou d'associations privées, mais, au XXe s., le canton et les communes jouèrent un rôle de plus en plus important. On ne peut cependant parler de politique culturelle de l'Etat que depuis les années 1990, en dehors des premiers pas accomplis timidement dès les années 1940 (musées surtout). Sur la base de la Constitution cantonale de 1987, on put élaborer la loi de 1993 sur l'encouragement de la culture et sur les affaires culturelles ainsi que les ordonnances correspondantes, et instituer en 1994 un bureau de la culture (office dès 2002). Il existe en outre depuis 1991 une fondation culturelle indépendante, financée toutefois par le canton. Depuis 2004, la politique culturelle suit un concept directeur révisé de temps en temps.
Auteur(e): Verena Rothenbühler / PM
Auteur(e): André Salathé / PM