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Diffusion des billets amoureux
La question de la réputation des dames, mise au premier plan par l’affaire des “Fouquetleaks”, donne lieu à une interrogation précise, portant sur la diffusion des billets amoureux ou galants. La littérature se fait l’écho de ces inquiétudes par divers biais.
Tout d’abord, en réaction au danger que représentent les billets pour la réputation des dames, une tentative de codification des pratiques voit le jour, afin de lutter contre l’indiscrétion épistolaire. Elle prend majoritairement deux formes.
1) Plusieurs textes s’adressent directement aux hommes, en insistant sur le fait qu’il est indigne de rendre publics des billets et en vantant la discrétion en général :
Mlle Desjardins Elle fait référence à cette codification lorsqu’elle écrit, dans son Recueil de quelques lettres ou relations galantes (1668), au sujet des lettres amoureuses : « elles sont trop passionnées, celui qui les reçoit en est assez jaloux (ou du moins le doit être) pour les sauver de l’impression » (25 mai, Lettre IX). Elle ajoute qu’afin que ses lettres paraissent, il faudrait que le seul homme qui a d’elle des lettres tendres « en fût mauvais ménager ». Elle en fait encore mention dans l’autoportrait qu’elle propose au sein du Recueil de portraits et éloges dédiés à S.A.R. MADEMOISELLE (1659) « […] et pour qu’un homme soit digne d’être mon ami, il faut que ses inclinations soient conformes aux miennes et qu’il soit le plus discret homme de son siècle [...], mais enfin quand je ne dirais à un ami que ce qui serait affiché, si je le lui disais à l’oreille, je prétendrais que rien ne pourrait le dispenser de garder le secret » (t. I, p. 268).
Mlle de Scudéry Elle déclare, dans sa conversation “De la manière d’écrire des lettres” publiée parmi les “Conversations nouvelles sur divers sujets, dédiées au roi”, également insérée au tome IV (1655) de la Clélie : « le respect qu’on doit aux dames ne permet pas qu’on imprime leurs lettres sans qu’elles y consentent, et elles le font rarement, par pure modestie »; ou encore : « Ceux qui reçoivent une belle lettre d’amitié se font honneur en la montrant ; et ceux qui reçoivent une belle lettre d’amour, se feraient honte en la publiant ». On lit également, au tome III de cette même Clélie : « Au reste, quoiqu’il ne faille pas faire de scrupule de changer de maîtresse dès que la peine passe le plaisir, il ne faut jamais être indiscret à pas une, car non seulement l’honneur et la générosité ne le veulent pas, mais une raison d’intérêt ne le veut pas aussi, n’y ayant rien de si propre à faire perdre mille faveurs qu’une indiscrétion.(p. 1360-1378).]
Bussy Rabutin L’auteur des plus célèbres maximes d’amour de l’époque, écrit : « L’amant qui quitte sans raison / Doit le secret à la maîtresse. » (Histoire amoureuse de France, avec ses maximes d’amour, 1666, n.p.)
Gabriel Gilbert Un passage du Courtisan parfait (1663) met en garde contre une erreur de débutant : « Les jeunes courtisans sont tous assez bien faits […] /, Mais ils ont peu de soin de se rendre parfaits. / Pour engager un cœur ils sont trop peu discrets / Ils déchirent toujours celle qu’ils galantisent / Sans savoir ce qu’ils font ni souvent ce qu’ils disent » (p.22)
tiennent le même discours que les auteurs divers, parfois anonymes de pièces galantes et questions d’amour
Le “Contrat d’inclination” proposé dans la Suite du nouveau recueil de plusieurs et diverses pièces galantes (1665) fait dire à l’amant : « Qu’il lui sera toujours fidèle / Et que, comme un amant discret, / Sur les faveurs qu’il aura d’elle / Il saura garder le secret” (p.134)
La réponse à une des questions d’amour de Charles Jaulnay est dans la même veine : “Si l’on cesse d’être honnête homme de se déchaîner contre une infidèle, et de montrer ses lettres.
Si l’on se déchaîne jusqu’à parler, et à montrer les lettres d’une infidèle quelque temps après la rupture afin de triompher de la tendresse et satisfaire notre vanité, c’est agir en malhonnête homme ; mais si l’on a des emportements dans le propre temps de la rupture, comme ils sont encore tous mêlés d’amour ils sont pardonnables, c’est l’amant qui agit encore, qui n’a rien à démêler avec l’honnête homme” (Questions d'amour ou conversations galantes dédiées aux belles, 1671, p. 129).
Et si encourager les hommes à la discrétion ne devait pas suffire, on a recours à la menace, comme dans cette pièce d’un recueil de Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poésies (1669) : « Je veux quiconque osera dire / Ou se vanter d’une faveur / Qu’il soit banni de mon empire / Et qu’on lui déchire le cœur / Je veux que le remords l’accable / Et que vivant en misérable / Rien ne le puisse consoler. » (p.127)
2) L’autre versant de cette codification s’adresse aux femmes, à qui l’on conseille de se montrer discrètes ainsi que d’éviter de laisser des traces écrites de leur liaison. De tels propos sont tenus par
l’abbé d’Aubignac
Dans ses Conseils d’Ariste à Célimène sur les moyens de conserver sa réputation (1666), il indique le comportement féminin approprié en la matière :
“Je vous avertis, Célimène, qu’il vous sera toujours périlleux d’écrire aux hommes ; car quand vous ne le feriez que pour affaires, vous ne seriez pas en sûreté. On y mêle toujours ces entrées et ces fins agréables que l’on nomme des compliments, et vous n’en pouvez si bien choisir les termes qu’ils ne souffrent quelque interprétation malicieuse.
Un homme vain ou mal satisfait ne manquera pas de les montrer ; il n’en fera peut-être confidence qu’à son ami, mais toujours il les montrera, et croyez-vous qu’il s’empêche de dire que vous n’aurez pas voulu vous expliquer plus clairement, parce qu’il vous entend assez bien ; et laissant le reste à la discrétion de celui qui l’écoute, il tirera de vos paroles les plus innocentes un mauvais sens et désavantageux à votre réputation. Ne manquez pas néanmoins aux occasions de la vie humaine qui demandent ces devoirs de la société, mais pesez toutes vos paroles ; écrivez peu de choses et sèchement ; et faites qu’outre le sujet qui vous servira d’excuse légitime, on ne puisse y remarquer qu’une civilité juste, régulière et prudente” (p.218-219).
Mlle de Scudéry Dans sa conversation “De la manière d’écrire des lettres”, la mise en garde suivante est formulée : “Mais après tout, si on peut louer une belle lettre d’amour en elle-même, on ne doit jamais louer les dames qui s’exposent à en recevoir, ni à y répondre ; car quelque innocente que puisse être la passion qui les fait écrire, ceux qui voient ces sortes de lettres n’en sont jamais persuadés ; et puis, à parler sincèrement il y a tant d’indiscrétion parmi les hommes en général que,quelque vertueuse que puisse être la tendresse qu’on peut avoir pour eux, il ne la leur faut jamais confier, et moins encore par des lettres que par des paroles obligeantes” (Conversations nouvelles sur divers sujets, 1684, t. II, p.549)
René Le Pays
Une lettre de ses Amitiés, amours et amourettes (1664) attire l’attention sur les risques de tels “commerces” :
[…] vous n’avez écrit à Monsieur de… qu’à cause qu’il écrit galamment, et parce que vous vouliez apprendre à écrire de même. Mais ensuite quittez ce commerce, et persuadez-vous que, quelque spirituels que soient vos billets, il ne vous est pas avantageux qu’ils soient entre les mains d’un homme qui les publie. Quand on dira, après les avoir vus, que vous avez beaucoup d’esprit, on pensera aussi que vous n’avez guère de vertu (p.157-158)
Lui-même, du reste, doit se justifier d’avoir publié ses amourettes, car il pourrait encourir le reproche de divulguer ce qui ne devrait être divulgué :
“J'ai donné à mon recueil le titre d'Amitiés, amours et amourettes parce qu'il explique, comme il me semble, assez bien les sujets de toutes les pièces que vous y verrez. Personne ne trouvera mauvais que j'aie publié mes amitiés. Mais quelques-uns trouveront peut-être étrange que j’aie rendu mes amours publiques. Peut-être que le beau sexe m'accusera d'indiscrétion. Si cela arrive, il me sera aisé de me justifier en répondant que, bien que j'apprenne mes amours à tout le monde, je ne laisse pas de les tenir cachées, j'en publie la galanterie, mais je n'en découvre point le secret. Le soin que j'ai eu de supprimer les noms et de taire les choses qui pouvaient faire tirer des conjectures, met à couvert les personnes avec lesquelles j'ai eu commerce. Outre qu'ayant demeuré en beaucoup de provinces différentes et ayant confondu dans mon recueil les galanteries faites en divers lieux, il sera presque impossible d'asseoir aucun jugement assuré ni de faire aucune application juste. De sorte que quand ma Caliste, ma Margoton, et mon Iris deviendraient aussi fameuses que la Corinne d'Ovide, la Laure de Pétrarque et la Claudine de Colletet, leur honneur ne laisserait pas de demeurer entier, leur réputation n'en recevrait pas la moindre tache” (“Au lecteur”, n. p.)
Mlle Desjardins
Elle conseille de « faire mystère de son amour » :
“Oui, Mademoiselle, je vous l’ai dit, et je vous le répète :/ En amour il faut te taire, / Bergère,/ Et cacher jusqu’aux soupirs ;/ Car l’aimable transport qui charme nos désirs / S’il est sans mystère / Il est sans plaisirs.
Tout ce que l’amour produit dans nos âmes, il le fait naître pour lui seul, et les larcins que le public nous fait quand il prend part à nos aventures, sont autant de trésors du patrimoine de l’amour, dont il nous prive. Il n’est pas nécessaire de parler pour se faire entendre
C’est dans l’amoureux martyre,/ Tout dire,/ Que de s’exprimer des yeux,/ Lorsque l’on fait par-là tromper les curieux,/ Le cœur qui soupire,/ S’explique en tout lieux.
Peut-être vous imaginerez-vous qu’on ignore ce qu’on sent les uns pour les autres quand on interdit aux Amants l’usage de la langue ; mais sortez de cette erreur ;
Lorsque d’une flamme secrète / On cache les mouvements,/ L’amour en s’appliquant ces secrets/sentiments, / Se rend interprète / Des vœux des Amans”.
(Pierre Richelet, Les Plus Belles Lettres françaises sur toutes sortes de sujets, t. II, 1699, p.138)
et se retrouvent également dans des questions et maximes d’amour.
Certaines des Questions d'amour ou conversations galantes dédiées aux belles, (1671) de Charles Jaulnay portent sur le comportement que doivent adopter les femmes dans la gestion de leur correspondance :
« S’il est honnête à une femme de demander ses lettres quand elle a rompu ? » et « Quel est le plus sûr de les demander ou non ? ». à quoi on répond qu’« A moins d’être bien assuré d’avoir toujours conservé un grand empire sur un amant, il est dangereux de redemander les lettres, non seulement pour la honte du refus, mais aussi parce que cette demande qui est outrageante en plusieurs sens, pourrait porter un amant à ce dont jamais il n’eut été capable sans ce procédé » (p.126).
La même recommandation est formulée dans les “Maximes d’amour pour les femmes” qu’on peut lire au sein du recueil Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poésies, 1669 : « Aimez, mais d’un amour couvert / Qui ne soit jamais sans mystère / Ce n’est pas l’amour qui vous perd / C’est la manière de le faire » (p 127).
Cette entreprise de régulation s’adresse également aux amants, afin de leur intimer de se montrer discrets.
« Je veux qu’on se cache si bien / Nourissant ses flammes secrètes […] / Hommes, femmes, veuves, galants, / Couvrez vos feux de ces talents/Et soyez discrets et discrètes / Lors ménageant les cœurs offerts / Mes paradis vous sont ouverts » (ibid.)
La littérature contemporaine fait également usage du motif de la femme que la circulation de ses lettres a compromise. La situation de la maîtresse confondue par ses billets apparaît à plusieurs reprises, entre autres dans Le Misanthrope de Molière (voir également ici).
Enfin, deux textes au moins font référence à ce phénomène d’actualité par leur procédé de publication même. Si l’on ne compte pas le nombre de fictions qui paraissent alors sous couvert d’authenticité (au premier rang de ceux-ci, les recueils de lettres qui se revendiquent comme une correspondance réelle), deux recueils donnent à l’inquiétude concernant la publication des billets amoureux un écho tout à fait particulier.
La Cassette des bijoux (1667) de l’abbé de Torche Ce recueil joue aussi bien sur la vogue de la lettre de convention, semblable à celle que l’on trouve dans les secrétaires, sur celle du billet galant (surtout par les thèmes qu’il développe) que sur l’idée d’indiscrétion, inhérente aux billets publiés sous couvert d’authenticité : « Ce n’est pas ici un titre en l’air que je donne à ce livre, c’est véritablement une cassette que j’ai vidée […] (“Au Lecteur”)
Les Lettres et billets galants (1668) de Mlle Desjardins Lors de la publication des Lettres et billets galants, Mlle Desjardins élabore, avec la complicité de Barbin, son éditeur, une mise en scène destinée à faire passer les billets proposés à la lecture pour ceux qu’elle a réellement adressés à son amant, dans le cadre privé de leur relation. Le scénario visant à établir le caractère authentique des lettres insiste sur la trahison dont résulte cette publication. Le cas de figure de cette épistolière dont l’intimité est ainsi dévoilée fait office d’exemplification concrète de l’interrogation saillante sur la diffusion des billets privés. La mise en scène de la publication de ce recueil matérialise ce que les pires craintes laissaient présager, outrepassant de loin l’affaire de la cassette : les billets amoureux sont non seulement diffusés dans les cercles, mais peuvent être publiés sous forme imprimée. : « Mais, Monsieur, ces lettres-là, ne sont permises qu’à mon cœur, et si ma main a eu l’audace de lui en dérober quelques-unes [...] les imprimeurs ne doivent pas être les dépositaires de ces larcins. » (p 78-89).
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