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De l’importance économique et sociale de l’éducation des jeunes enfants
Une éducation complète est une condition sine qua non pour réussir dans la vie. Et pourtant, en la matière, nombre de questions sont encore sans réponse. L’une d’entre elles, peut-être l’une des plus importantes, concerne le bon moment pour commencer l’éducation. Est-il judicieux de commencer à stimuler les enfants dès avant leur entrée à l’école ? Et, si oui, quelle forme donner à cette éducation pour qu’elle atteigne des résultats tangibles ?
Le succès de l’éducation est le plus souvent mesuré à l’aune des facultés cognitives, à savoir la capacité des enfants à lire, écrire et compter. Ces facultés sont généralement enseignées à l’école et, comme l’a montré une étude de l’OCDE en 2010, influencent non seulement la réussite de la vie de la personne, mais aussi le développement du bien-être économique global.
L’importance de ce dernier peut être mise en évidence par un calcul, déduit à titre d’exemple pour la Suisse à partir des données de l’OCDE : Si l’on parvenait à améliorer les résultats des élèves les plus faibles aux tests PISA – chez nous, environ 13 % des élèves n’atteignent pas la barre des 400 points PISA – , le PIB pourrait augmenter de plus de 800 millions de francs au cours des prochaines années.
Il ne s’agit pas ici de calculs purement théoriques, comme l’a montré une célèbre étude américaine réalisée sur le long terme : le « Perry Preschool Program », auquel ont participé 123 enfants afro-américains âgés de 3 à 5 ans dans les années 1960. Ces enfants étaient considérés comme à risque : leur QI était inférieur à 85 et ils venaient de milieux défavorisés.
La moitié des enfants ont reçu chaque jour, pendant cinq jours, deux heures et demie de soutien de spécialistes de la pédagogie, suivies de visites régulières à domicile. Le groupe de contrôle n’a reçu aucun soutien. Les chercheurs ont ensuite étudié le parcours de ces enfants pendant plus de 40 ans.
Les résultats sont sans appel : dans le groupe soutenu, bien plus d’enfants ont terminé leurs études secondaires que dans le groupe de contrôle (71 % contre 54 %). Chaque dollar investi dans le Perry Preschool Program a ainsi rapporté sept dollars à la société, selon des estimations prudentes, soit une criminalité inférieure, moins de dépenses d’aide sociale ainsi que des revenus personnels plus élevés.
Pourtant, à elles seules, les facultés cognitives ne sauraient stimuler la croissance et le bien-être. De nombreux constats empiriques montrent que les « facultés » de motivation telles que l’attention, la patience, la détermination et la courtoisie peuvent avoir une incidence considérable sur les résultats mesurés des tests cognitifs. À l’école, ces facultés sont enseignées de façon indirecte et non dans des matières à part, mais elles ont une influence positive immédiate sur de nombreux aspects importants pour le bien-être individuel à l’âge adulte.
Par exemple, on sait que de bonnes facultés de motivation inculquées dès la petite enfance incitent à réaliser des études plus longues et, partant, à obtenir des salaires plus élevés. Elles poussent également à faire plus de sport, à moins fumer et à adopter une meilleure alimentation.
Il est judicieux, pour la société toute entière, d’investir davantage dans des établissements d’éducation de la petite enfance, de façon à ce qu’ils soient également ouverts aux couches les plus défavorisées et les moins éduquées de notre pays.
Toutefois, elles aident avant tout à briser le cercle vicieux de l’hérédité sociale des faibles revenus et d’une éducation limitée, comme le montre également le Perry Preschool Program. Le QI mesuré des enfants aidés est passé à 95 pendant le programme, mais est ensuite revenu au niveau du groupe de contrôle. Ces enfants ont toutefois obtenu nettement plus de succès plus tard dans leur vie. On a ainsi apparemment réussi à améliorer de façon durable et significative les facultés de motivation grâce à un soutien psychologique.
Comme plusieurs études, dont quelques-unes réalisées par l’institut d’économie politique de l’université de Zurich, nous l’ont appris, l’activité de certaines régions du cerveau a une influence contributive sur certaines facultés de motivation. Lorsque l’activité cérébrale dans ces régions est plus faible, les sujets étudiés ont un comportement nettement plus impatient, impulsif, hasardeux et égoïste.
On peut ainsi supposer que l’enseignement des facultés de motivation va de pair avec la stimulation de certains réseaux de neurones. Cela pourrait également expliquer pourquoi ces facultés sont surtout inculquées dans la petite enfance, et peuvent difficilement être modifiées par la suite. Chez l’enfant, la malléabilité du cerveau est, en effet, encore très marquée.
Même s’il subsiste de nombreuses zones d’ombre dans ce domaine, on peut dès maintenant en tirer une conclusion provisoire : une éducation adaptée dès la petite enfance est très importante pour la formation de facultés cognitives et de motivation.
Afin que ce potentiel soit réalisé, il est judicieux, pour la société toute entière, d’investir davantage dans des établissements d’éducation de la petite enfance, de façon à ce qu’ils soient également ouverts aux couches les plus défavorisées et les moins éduquées de notre pays. Dans le même temps, il convient de procéder avec soin et circonspection, et d’identifier au préalable les meilleures mesures par l’intermédiaire d’études scientifiques de terrain, afin de ne pas connaître de déceptions par la suite.
Toutes les mesures prises aux États-Unis ne sont pas transposables telles quelles en Suisse. C’est pourquoi il est nécessaire de réaliser davantage d’études de ce type dans notre pays, afin d’établir des bases empiriques solides sur l’éducation précoce de nos enfants. Qu’y a-t-il en effet de plus important pour une société que l’avenir de ses enfants ?