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21/12/2010
Stendhal et les orpailleurs
Lecture. Vagabondage jouissif dans les œuvres intimes de Stendhal. Reprise des Souvenirs d'égotisme, lus il y a très longtemps, histoire de se frotter à cette incomparable écriture d'improvisation, précipitée, sèche et crépitante. J'y croise M. le comte de Ségur, qui «mourait de chagrin de ne pas être duc». «A ses yeux, note Stendhal, c'était pis qu'un malheur, c'était une inconvenance. Toutes ses idées étaient naines, mais il en avait beaucoup et sur tout». Une petite centaine de pages dans l'édition de la Pléiade, rédigées d'un jet, en deux semaines, brusquement interrompues.
J'ai poursuivi par la Vie de Henry Brulard, jusqu'à ce jour laissée en consigne. Je gardais en vague mémoire des propos plutôt décourageants de Julien Gracq, familier de Stendhal dès l'âge de quinze ans, sur cet ouvrage inachevé (En lisant en écrivant). C'est la lecture de Sciascia qui a relancé ma curiosité.
Dans Mots croisés, l'écrivain sicilien reprend un commentaire de Lampedusa, l'auteur du Guépard, qui comptait la Vie de Henry Brulard parmi les chefs-d'œuvre de Stendhal, avec Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Sans remarquer, relève Sciascia, «que ces trois œuvres représentent les degrés ascensionnels du stendhalisme». Il écrit: «On aime tout Stendhal, si on l'aime; mais on est d'abord porté à donner la préférence absolue au Rouge et le Noir; puis on passe à la Chartreuse; on arrive enfin à Henry Brulard. L'âge y est peut-être pour quelque chose.»
L'âge aidant, peut-être, je me suis enfin tourné vers la Vie de Henry Brulard. Elle est celle de l'auteur, Marie-Henri Beyle, jusqu'à ses dix-sept ans, quand il s'engage dans l'armée d'Italie. L'essentiel du récit tient sur une dizaine d'années, après la mort de sa mère. Il est souvent relâché, troué, informe et déroutant. Stendhal s'interroge lui-même sur l'intérêt qu'il peut présenter, non sans se projeter sur un lectorat à venir, de 1880 ou même de 1935, un siècle plus tard.
Il contient néanmoins des moments de cristallisation, quelques tournures, quelques mots qui le disent tout entier. «Je fus alors comme aujourd'hui: j'aime le peuple, je déteste ses oppresseurs; mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec le peuple.» Ou encore: «Mon père, sombre, timide, rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève : on y calcule et jamais on n'y rit...»
Mon attachement pour Brulard tient aussi à une fragilité, que je partage: «Je supplie le lecteur, si jamais j'en trouve, de se souvenir que je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments; quant aux faits, j'ai toujours eu peu de mémoire.» Plusieurs notations restent incertaines, soumises à une vérification ultérieure, jamais venue. Cela me rassure, je n'ai pas non plus la chronologie rigoureusement inscrite dans mes gènes.
Retour à Gracq, qui ne cite la Vie de Henry Brulard qu'en trois seules occurrences, alors qu'il ne cesse de revenir à Stendhal. Quelle image resterait-il de l'écrivain «s'il n'avait écrit ni Le Rouge et le Noir, ni la Chartreuse», ces « deux puissants môles romanesques »? Le reste de l'œuvre «apparaît dispersé, circonstanciel, inachevé».
Gracq admet que trois lignes de la Vie de Henry Brulard «nous paraissent aujourd'hui irrécusablement signées». Qu'elles le soient de Stendhal, et non de Beyle, a pour effet que «leur trace s'allonge, incommensurablement, de toute l'ombre portée du Rouge et de la Chartreuse». Elles se trouvent ainsi aussitôt agglutinées à ses chefs-d'œuvre.
La Vie de Henry Brulard. Le bonheur n'est pas caché sous chaque phrase. Il se cherche, de page en page. Le récit est réservé aux orpailleurs.