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J’avais 3 ans, 9 mois et 17 jours au moment de la publication du premier numéro de Domaine Public, le 31 octobre 1963. Ma mère, qui avait alors 29 ans, n’avait pas le droit de vote. Il y avait un train par heure entre Lausanne et Echallens. On terminait l’autoroute entre Lausanne et Genève et on finissait de démanteler le réseau de tramways lausannois, qui s’étendait jusqu’à Moudon, Savigny et Cugy.
Domaine Public annonçait en première page la liste des personnes qui deviendront célèbres par la suite et qui participèrent aux discussions et à sa rédaction: onze hommes et deux femmes. Ces dernières n’eurent pas droit à une écriture épicène. Sous le titre «Qui est derrière Domaine Public», on annonce «Les hommes» et on parle des «collaborateurs».
Cette époque a produit les nombreux mâles dominants qui ne furent guère contestés pendant les trente ou quarante ans qui suivirent, un réseau de routes nationales dense qui (provoqua et) absorba l’essentiel de l’augmentation de la mobilité et une hausse continue d’émissions de gaz à effet de serre. Habitant Rivaz, un village pentu au bord du Léman, nous pouvions chaque hiver monter à Chexbres en tirant nos luges et faire des descentes de 2 kilomètres sur la neige. Celle-ci était encore abondante et les voitures ne représentaient pas un danger.
Issu d’une famille au socialisme discret, je voyais parfois le petit opuscule Domaine Public sur la table du salon. Le ton y était littéraire et critique. On parlait en 1963 des expulsions d’Italiens.
Les femmes obtinrent le droit de vote au niveau fédéral le 7 février 1971. J’habitais Palézieux et allais au collège à Moudon. Il n’y avait que quelques trains par jour.
Je me souviens de la campagne de votation et pris conscience à 11 ans de cette injustice qui cantonnait les femmes à leur tablier et ne leur reconnaissait pas le droit de s’exprimer sur les affaires publiques. Ce fut ma première prise de position politique, en réaction à ces affiches moralisantes et catastrophistes qui prédisaient la déstructuration des foyers.
Domaine Public 144 du 2 février 1971, le dernier à paraître avant le scrutin, ne disait mot du sujet. Il était entièrement consacré à l’essai de Revel «Ni Marx, ni Jésus – La nouvelle révolution mondiale est commencée aux Etats-Unis». Pas trace non plus du vote dans le numéro précédent. On y apprenait cependant que les CFF recrutaient par affiches géantes à la gare de Cornavin: «Espagnols, nous avons besoin de vous pour le nettoyage des wagons».
Le numéro 145 du 16 février 1971, neuf jours après le scrutin, est largement consacré à l’aménagement du territoire.
J’ai 27 ans lorsque je deviens le rédacteur permanent de Domaine Public, après un recrutement par Yvette Jaggi en chasseuse de têtes, entre deux rencontres pour une interview destinée à une publication de l’Association transports et environnement. Je découvre une équipe bénévole et investie, en partie les mêmes qu’au premier numéro, un lieu de débat unique et d’une qualité qui m’impressionne. J’y apprendrai la rigueur journalistique – qui n’est pas incompatible avec un engagement politique – les techniques de recherche de l’information (sans Google ni iPhone) et la fragilité déjà d’une équipe qui s’inquiète de sa relève.
La démission d’Elisabeth Kopp est l’occasion d’un éditorial féministe dans le numéro 934 du 12 janvier 1989 à propos d’éventuelles limitations liées aux activités des conjoint·e·s des candidat·e·s au Conseil fédéral: «Les futures Liliane et Elisabeth n’auront plus aucune chance si elles ne sont pas célibataires, veuves ou divorcées». Mon penchant pour une nouvelle approche, critique et écologique de la mobilité, se traduit par nombre d’articles sur ce sujet durant les sept années de ma fonction.
J’ai 31 ans lors de la grève des femmes de 1991, qui fait l’objet d’un article non encore épicène dans Domaine Public. Les années déjà passées à fréquenter son comité de rédaction ne m’ont pas insufflé la fibre féministe. Vivre dans l’égalité (probablement imparfaite) m’a fait oublier ou ignorer la réalité d’une culture patriarcale encore bien présente. Il faudra attendre la grève suivante, en 2019, pour que je prenne pleinement conscience de l’ampleur du mouvement et des discriminations qu’il dénonce. Une conscience encore renforcée par quantité de lectures sur le sujet, abondantes et de qualités diverses, scientifiques, combatives et parfois opportunistes, mais universelles. Domaine Public vivait encore sur le web, avait atteint l’âge respectable de 56 ans et en vivra encore deux de plus. Il m’a accompagné d’une manière ou d’une autre ma vie durant. Je l’ai bien quitté en 1994 en tant que rédacteur, mais pour devenir membre de son conseil d’administration pendant les 27 ans qui ont suivi avec d’autres fidèles des premières ou deuxièmes heures.
J’y ai développé un réseau fabuleux, une manière critique d’appréhender toute chose qui me sert encore et une curiosité qui ne se satisfait pas de la simplicité des analyses et des solutions toutes faites de nombre d’acteurs politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite.
J’ai 61 ans quand Domaine Public cesse de paraître. Il y a quatre trains par heure entre Lausanne et Echallens, un métro jusqu’à Épalinges et on va reconstruire un tram entre Lausanne et Renens, puis au-delà. Il y a cinq femmes au Conseil d’État vaudois, mais le combat féministe n’est de loin pas achevé.