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J'allai écrire un article avec un titre qui aurait flotté aux environs de: "Que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur: fondement d'une théologie pluraliste".
L'argument aurait été à peu près le suivant:
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La Bible nous présente une vision de Dieu adoré en Jésus-Christ par un peuple multi-ethnique, qui célèbre ses louanges chacun dans sa langue, sous l'inspiration du Saint-Esprit.
- Or les langues ne sont pas transparentes, elles ne décrivent pas la réalité de manière neutre, mais présentent chacune des concepts différents, portés par les subtilités grammaticales et autres1. Donc dire les louanges de Dieu d'une langue à l'autre n'est pas seulement un acte de traduction, mais d'interprétation2.
- C'est à chaque langue et culture de chercher avec l'aide du Saint-Esprit à trouver les mots et concepts pour confesser Jésus comme Seigneur dans son contexte et sa situation3.
- Autrement dit, cette belle image d'une peuple bigarré qui célèbre Dieu dans sa langue et sa culture a pour corollaire une théologie variée, multiple, plurielle. La réelle adoration de l'Église ne peut qu'être pluraliste.
Bien sûr, dans cette image, il y a une réalité ultime (Dieu), et plusieurs langages pour la décrire. Ce n'est pas une perspective relativiste. Tout comme les quatre évangiles ne présentent pas quatre Jésus différents, mais quatre perspectives différentes sur un seul et même Jésus.
Voilà donc l'article que j'allai écrire, et puis je suis tombé sur un livre de Vern S. Poythress, qui dit mon intuition bien mieux que moi. Il s'agit de Symphonic Theology: The Validity of Multiple Perspectives in Theology (P & R, 2001).
J'ai toujours bien apprécié Poythress pour plusieurs raisons:
- À cause de sa belle théologie réformée, trinitaire, pétrie de lectures bibliques.
- Parce qu'avant d'avoir étudié la théologie, il a fait un Ph.D. en maths à Harvard, ce qui se ressent dans sa pensée et dans les thèmes qu'il aborde. Il a de ce fait mené de nombreuses réflexions théologiques (avec son collègue John Frame) sur la logique, les maths, etc. Ce qui fait plaisir. Il vient d'ailleurs de sortir un pavé sur la logique4, dans une perspective kuyperienne. Un livre à mettre dans toutes les mains de théologiens.
- Parce que son doctorat en théologie, il l'a fait à Stellenbosch, Afrique du Sud. Ce qui est un gage de qualité ^^
- Parce que c'est un des rares théologiens que je connaisse qui a écrit sur le droit d'auteur, et qui se rend compte de l'importance de ne pas se laisser enfermer dans ce système. Une bonne partie de ses articles et livres sont en ligne, en accès complet (et ce depuis bien avant que l'Open Access soit à la mode).
Dans ce livre (en ligne ici), Poythress présente ce qu'il appelle "une théologie symphonique" (qui est un terme bien plus parlant que mon "théologie pluraliste" 5). Il s'appuie sur l'approche perspectivale (développée notemment par Van Til et de manière particulièrement intéressante par John Frame), qui consiste à voir que toute connaissance est toujours une perspective sur la réalité — qu'il s'agisse de connaissance de tous les jours, ou de connaissance scientifique (ce que la présence de "modèles" met assez facilement en lumière).
La Bible elle-même est pleine de perspectives différentes: qu'il s'agisse des 4 évangiles, des différentes métaphores et analogies pour parler de Dieu, des intérêts spécifiques des différents auteurs, etc. Il ne s'agit pas d'essayer de tout harmoniser (l'Église a vite rejeté l'idée d'un diatessaron) car les perspectives ne sont pas des enfermements dont il faut se libérer mais des richesses; il ne s'agit pas non plus de tout séparer car toutes ces perspectives parlent ultimement de la même réalité.
La théologie elle-même est toujours perspectivale. Une des motivations de ce blog est de montrer qu'il n'y a pas de point de vue neutre pour faire de la théologie, des sciences ou de l'exégèse: toute connaissance est toujours située. Dans ce sens, "système fiduciaire" et "perspective" sont deux perspectives différentes pour parler de la même chose, environ. Il s'agit donc de choisir la bonne perspective comme cadre de référence (et pour Poythress, c'est celle qui se reconnaît dans la continuité du récit que la Bible raconte), puis il s'agit d'explorer différentes questions à travers différentes perspectives complémentaires. À travers l'étude, le théologien doit chercher à voir l'harmonie qui existe entre la réalité telle qu'elle est décrite par les différentes perspectives qu'il aborde (un peu comme le scientifique cherche à trouver une harmonie derrière les description parfois contradictoires de ses théories).
Au final, les différentes perspectives se mélangent entre elles, se complètent et se répondent, tout comme les différents instruments et variations d'une symphonie.
Poythress développe donc les base d'une théologie symphonique, en montrant comment toutes les perspectives ne se valent pas, et qu'une connaissance perspectivale n'est pas relativiste, ce qu'il fait en éclairant la connaissance par une théologie trinitaire, en qui se trouve le fondement de l'unité et de la diversité. C'est un des grands apports de Van Til que de montrer que de penser en terme univoques seulement (viser l'unité en tout) n'est pas possible ni souhaitable. Une tension créatrice entre unité et diversité est nécessaire, qui prend racine dans la merveilleuse Trinité. Ainsi,
"il y a une perspective ultime sur la vérité, la perspective de Dieu, parce qu'il n'y a qu'un Dieu. Mais il y a aussi trois perspectives ultimes sur la vérité — les perspectives du Père, du Fils et du Saint-Esprit — et ces trois ne sont pas identiques en tout points. Le Père connaît le Fils (Luc 10,22) et, en connaissant le Fils, connaît toutes choses. … Cette connaissance est personnelle, aimante, intime; ce n'est pas simplement une connaissance de propositions. Le Père connais le Fils comme Père, de sa perspective de Père. Le point de vue n'est pas le même que celui de la connaissance que le Fils a."
Poythress continue en montrant de manière relativement détaillée et imagée comment le langage contribue à cette théologie symphonique de par son aspect "flou", à savoir le fait que le sens des mots et catégories laisse toujours un certain flottement. On voit cela dans la manière par laquelle on apprend le sens d'un mot: en le voyant à l'œuvre dans différents contexte, ce qui nous donne une certaine idée de ce qu'il signifie, mais pas une idée totalement figée.
Sur ces bases, Poythress propose 12 maximes d'une théologie symphonique (que je ne trouve que moyennement pertinentes):
- Le langage n'est pas transparent au monde: il n'y a pas une correspondance — une bijection — entre le langage et le monde; tout langage colore la réalité.
- Aucun terme de la Bible n'est égal à un terme de systématique
- Les termes techniques en théologie systématique peuvent presque toujours être définis de plus d'une manière. Chaque terme technique est sélectif par rapport aux aspects qu'il inclut.
- Les frontières sont floues.
- Aucune catégorie ou système de catégories ne nous donne la réalité ultime.
- Différents auteurs bibliques humains apportent différentes perspectives sur un point donné.
- Les différences entre les écrits bibliques des différents auteurs humains sont aussi des différences divines.
- Chaque motif de la Bible peut être utilisé comme perspective organisatrice de l'ensemble: par exemple la théologie de la libération a mis l'accent sur la justice.
- On utilise différents motifs non pas pour relativiser la vérité, mais pour accroître notre connaissance de la vérité.
- Nous ne voyons que ce que nos outils nous permettent de voir.
- L'erreur est un parasite de la vérité.
- Dans les débats théologiques, nous devons reconnaître les points forts de l'autre personne.
Après cela, Poythress montre rapidement sur quelles méthodes exégétiques et théologiques peuvent déboucher ces considérations, et finalement discute sur deux chapitres d'un cas concret à titre d'exemple, à savoir ici la question des miracles.
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Dans l'ensemble, je trouve que le livre est très bon. Je ne suis pas particulièrement fan des maximes qu'il avance (peut-être juste une question de contexte qui met l'accent sur des éléments différents), ni complètement convaincu de sa manière de traiter la question des miracles. Mais il s'agit là de points secondaires. Dans l'ensemble, il met en lumière de nombreux aspects de la connaissance (personnelle, située) et leur implications pour la théologie. Il le fait de manière claire et convaincante, en utilisant un très grand nombres d'exemples (bibliques, quotidiens, ou de grands penseurs). Et en toute cohérence, il le fait de manière théologique: en effet, en tant que théologiens, on ne peut pas discuter de questions épistémologiques fondamentales sur d'autres bases; il s'agit d'habiter une perspective de part en part, si l'on souhaite être cohérent.
De fait, cette approche perspectivale très riche permet d'éviter certaines tendances actuelles:
- la tentations absolutiste de tout réduire dans des catégories univoques figées, qui mènent ultimement à vouloir faire taire les autres voix, et conduit à des jeux de pouvoir pour saisir les centres d'influences de la connaissance (tendances fondamentaliste et "critique");
- la tentation dissolutiste de penser que puisque nous sommes situés nous ne pouvons rien savoir et tous les points de vues et opinions se valent, qui devrait conduire au silence — bien que généralement ces gens continuent de parler (tendance post-moderne).
Je suis convaincu que cette perspective sur la connaissance est fondamentale, non seulement pour la missiologie et les questions d'inculturation de l'Évangile, mais aussi dans des contextes pluralistes comme le nôtre. Si cette approche perspectivale était habitée plus largement, tous — théologiens de toutes les traditions et penseurs de toutes les disciplines — seraient gagnants. Je ne peux donc que recommander ce livre — qui, de plus, est disponible gratuitement en ligne. Que demander de plus?
Juste un mot de mise en garde pour mes lecteurs modernes, critiques, libéraux ou autres: Poythress insiste considérablement sur l'inspiration plénière de la Bible et son innérance. Vous avez probablement appris à rejeter par principe cette position, voire à la mépriser. Ne vous laisser pas troubler par cet a priori, mais voyez au contraire qu'une théologie fondée sur l'inspiration plénière des Écritures n'est pas nécessairement un sacrifice de la raison, abrutissante et intolérante, mais peut être au contraire une perspective très riche et éclairante. Sur cette question, Poythress a écrit de nombreux autres articles et livres sur la Bible, son statut et son interprétation.
- Par exemple, le mot araméen abba (אבא) ne traduit pas exactement la même notion que le mot grec pater (πατήρ), si bien que les premiers chrétiens ont préférés utiliser ce terme araméen en écrivant en grec, plutôt que de le traduire, ce qui lui aurait fait perdre une partie de son sens. Ceci pour montrer qu'on ne peut pas simplement traduire un terme d'une langue dans une autre et espérer qu'il aura la même signification et la même connotation. (À noter que la présence d'un terme non traduit ne détruit pas mon argumentation, puisque précisément tout le reste est traduit). ↩
- C'est un des éléments que Polanyi utilise pour montrer l'aspect a-critique de la connaissance: nous baignons dans notre culture et nous apprenons un langage par imprégnation. Toute pensée développée par la suite, aussi critique soit-elle, continuera de s'appuyer sur ce bagage puisqu'elle sera développée au sein de ce langage. ↩
- Newbigin, The Open Secret, 1995, p.20. ↩
- Fidèle à lui-même, Poythress a rendu son livre disponible gratuitement en ligne. ↩
- Et pas uniquement parce que mon père a écrit un livre sur la base de cette même idée, Vers une symphonie des Églises: Un appel à la communion. ↩