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Que peut cacher la «biologisation» de l’homosexualité?
Depuis quelques décennies, de plus en plus de personnes dans les pays occidentaux soutiennent la théorie selon laquelle l’identité sexuelle d’un individu est déterminée par des facteurs biologiques. En général, les hétérosexuels adhérant à cette théorie sont davantage tolérants à l’égard des lesbiennes et des gays que ceux qui considèrent l’identité sexuelle comme le fruit d’un choix personnel. Ainsi, l’hypothèse biologique serait, pour beaucoup, une doctrine pro-gay. Des chercheurs de l’Université de Genève (UNIGE) se sont toutefois intéressés aux motifs qui poussent certains hétérosexuels à soutenir la doctrine biologique: se peut-il qu’ils cautionnent cette théorie pour répondre à un besoin de différenciation et donc à cause de préjugés homophobes? C’est là tout l’enjeu de l’étude publiée dans la revue The British Journal of Social Psychology.
Une équipe de chercheurs de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE) de l’UNIGE a mené, en collaboration avec l’Université de Surrey (Angleterre), quatre études successives sur un échantillon de la population hétérosexuelle suisse. L’objectif de ces travaux consiste à découvrir les raisons qui poussent certains hétérosexuels à considérer que l’orientation sexuelle a une source biologique. L’adhésion à cette hypothèse semble avoir des conséquences positives sur le seuil de tolérance envers les minorités sexuelles; mais quelles sont les raisons sous-jacentes qui motivent certains hétérosexuels à soutenir une telle hypothèse? Peut-on, pour autant, considérer que la «biologisation» tend à améliorer l’égalité entre les groupes sociaux?
Sous la menace, le besoin de différenciation prime
Dans la société actuelle, l’égalité sociale pour tous, quelle que soit l’orientation sexuelle, est de plus en plus soutenue et encouragée. Elle semble pourtant être vécue comme une menace par certains hommes hétérosexuels qui y voient une remise en question de leur masculinité. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la dominance de la masculinité demeure fragile et cette fragilité incite certains hommes hétérosexuels à afficher de manière plus explicite leur virilité et anti-féminité. Ceux qui ont une attitude homophobe considèrent que la masculinité exclut l’homosexualité et ressentent le besoin de marquer leur distinction par rapport à cette minorité sexuelle. Soutenir la théorie biologique de l’identité sexuelle s’avère être un des moyens pour affirmer cette différenciation au niveau du groupe.
Cette dynamique est accentuée dans le contexte actuel de tolérance envers les minorités sociales. En effet, c’est parce qu’un homme hétérosexuel sent sa masculinité menacée par les normes égalitaires qu’il va adhérer davantage à la théorie biologique de l’identité sexuelle. Cette croyance peut le rendre plus tolérant envers les lesbiennes et les gays par la suite. Néanmoins, un tel choix semble motivé par des préjugés qui incitent à éloigner l’homosexualité de la masculinité. Il en va différemment pour les femmes, qui, elles, éprouvent moins le besoin d’asseoir leur féminité, en se différenciant des lesbiennes, et se sentent alors moins menacées par les normes égalitaires.
La «biologisation» a-t-elle un effet positif sur l’évolution de l’égalité?
«La biologie est à la mode. Nombre de travaux ont tenté de comprendre comment la biologie influence nos comportements, mais peu se sont intéressés à la manière dont nous percevons la biologie et à pourquoi et comment nous l’utilisons, précise Juan M. Falomir-Pichastor, professeur à la Section de psychologie de l’UNIGE et premier auteur de l’étude. A première vue, nous pourrions penser qu’elle a un effet positif sur la tolérance envers les minorités sexuelles, puisque les hétérosexuels qui considèrent la biologie comme étant à l’origine de l’identité sexuelle sont plus tolérants à l’égard des lesbiennes et des gays. Pourtant, notre étude montre que le fait de biologiser peut cacher un mobile beaucoup moins louable, à savoir un besoin de différenciation encouragé par des préjugés homophobes».
Dans la plupart des cas, la "biologisation" entraine une attitude négative ou une stigmatisation de la personne ou du groupe auquel elle appartient. Il en va tout autrement lorsqu’il s’agit d’homosexualité. En effet, l’adhésion à l’hypothèse biologique de l’origine de l’orientation sexuelle engendre des attitudes positives à l’égard des homosexuels. Cet effet favorable est expliqué par la théorie de l’attribution sociale, selon laquelle un individu ou un groupe, qui n’est pas responsable du comportement stigmatisé et ne peut pas le contrôler, bénéficiera d’une perception plus clémente d’autrui. Il y aurait donc un lien entre «biologisation» et valorisation, voire naturalisation. «Attention, toutefois, à ne pas conclure hâtivement que la «biologisation» entraine immanquablement une attitude positive envers autrui. Comme le montre notre étude, les prétendus effets positifs associés à la «biologisation» cachent parfois des motivations moins louables», explique le professeur Falomir-Pichastor. Ainsi, la « biologisation» ne va pas nécessairement de paire avec l’égalité.
Contact
Juan M. Falomir-Pichastor, tél. 022 379 93 1610 octobre 2013
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