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Un plaidoyer pour les rues-jardins
Emmanuelle Bonnemaison lance une réflexion sur la valeur paysagère des zones villas.
Le parcellaire de la plupart des zones villas a été conçu selon des critères de rationalité géométrique et économique, sans tenir compte des particularités du paysage dans lequel elles s’inscrivent. Acheter une parcelle, y construire sa villa, c’est l’occasion pour chaque propriétaire de créer son propre univers, clos sur lui-même. Ainsi, les zones villas sont souvent perçues comme extraites de leur paysage « natif ».1
Pour que les zones villas contribuent à la densification, les villes augmentent les coefficients d’occupation des sols. Ce type de densification laisse toujours moins de place aux «extérieurs». Cependant, pour répondre aux besoins accrus d’espaces extérieurs des urbains et tenter de contribuer à la lutte contre la pollution et le changement climatique, le paysage de toutes les zones construites devient précieux. Comment introduire le paysage dans les zones villas, au bénéfice de tous?
Les «systèmes de parcs»
À la fin du 19e siècle et au début du 20e, des conceptions du paysage sont élaborées par les villes simultanément à leur développement: il s’agit d’améliorer l’hygiène de vie des habitants, de mieux contrôler les mouvements de foule, de donner de la valeur au foncier... Ainsi, plusieurs architectes-paysagistes se sont attachés à concevoir et théoriser des «systèmes de parcs»: des pièces paysagères de différentes dimensions et fonctions, reliées par des promenades. Aux États-Unis, Frederick Law Olmsted; en France, Edouard André puis Jean-Claude Nicolas Forestier.
Près d’un siècle plus tard, cette approche persiste encore largement dans la plupart des stratégies de planification: à chaque échelle d’organisation du bâti correspond une pièce du système de parc. À l’échelle du pays sont planifiées les grandes réserves et les paysages protégés (Yosemite National Park), à celle de la grande ville le parc suburbain (le Bois de Vincennes à Paris), au quartier correspond le parc urbain (la place de Milan à Lausanne), des squares sont conçus en réponse aux îlots (les squares d’Alphand à Paris), etc.
Cependant, les zones villas se sont développées essentiellement depuis la deuxième moitié du 20e siècle et sont restées en dehors de ces systèmes. En Suisse romande, la pièce paysagère correspondant à ces parties de la ville n’a souvent pas été pensée. Or, ces zones couvrent une grande partie d’un territoire devenu précieux et l’entretien de la voirie, l’assainissement, l’éclairage sont à la charge des collectivités.
Quelle pourrait être la contribution des zones villas et de leurs habitants au paysage commun des habitants de la ville? Et à l’inverse, qu’est-ce que le projet de paysage pourrait apporter aux zones villas?
État des lieux
Le paysage généré par les zones villas est souvent sommaire et banal: il se résume à une voirie de desserte et des «aménagements extérieurs». Ceux-ci traitent du reste autour de la maison; ils se plient à des codes éprouvés, comme aplanir le sol pour faciliter la construction ou encore s’isoler du contexte direct du voisinage. En somme, on observe souvent que lors de leur conception, les zones villas ne prennent pas en compte le paysage dans lequel elles se trouvent, ne dialoguent pas avec le contexte.
Mais au fil des promenades, on trouve aussi parfois ce qui plaît à tout un chacun: de grands arbres, des jardins potagers, des jardins où poussent des fleurs, des oiseaux et des gouilles pour les grenouilles, des univers de conte de fée savamment construits par les habitants. C’est le constat qu’établissait déjà Bernard Lassus, photographies à l’appui, dans son étude intitulée Les habitants-paysagistes en 1977. Les zones villas produisent des endroits tranquilles avec peu de circulation, des espaces devant les maisons invitant à causer avec le passant, des vues qui s’ouvrent... tout un patrimoine avenant pour le promeneur. En somme, des «rues-jardins».
Constat de dégradation
Cependant, le simple changement du coefficient d’occupation du sol sans modification de zone donne lieu à des «gonflements» du bâti qui laissent une place dérisoire aux «extérieurs»: les jardins ne sont plus que des restes dans lesquels les habitants-paysagistes n’ont pas leur place.
Les éléments qui donnent de la qualité à la flânerie dans les petites rues disparaissent. Les courettes ou jardinets sont remplacés par des parkings, les sols s’imperméabilisent, l’espace entre la rue et les bâtiments devient insuffisant pour planter des arbres, la topographie est malmenée par des terrassements excessifs. Des véhicules plus nombreux empruntent les chemins, la situation devient inconfortable pour les piétons ou cyclistes. L’éclairage public ou privé s’intensifie, la nuit disparaît. La qualité d’usage du patrimoine foncier public s’amenuise, le bonheur de la promenade se perd et le cadre de vie se dégrade.
Contribuer à la qualité de vie!
Nous proposons que les voiries des zones villas deviennent des rues-jardins, inscrites dans les «systèmes de parcs», au même titre que les avenues et les boulevards.
Pour y inviter les habitants à la promenade, les villes peuvent prendre des mesures concernant le foncier qui leur appartient: planter des arbres, désimperméabiliser les trottoirs, redimen- sionner la voirie, ce qui permet de dégager suffisamment d’espace pour aménager des micro-placettes pourvues de bancs: du moment où l’on affirme que les rues-jardins sont des espaces publics, la boîte à outil est bien documentée.
Les qualités spécifiques du paysage de chaque quartier devraient être décrites: la topographie et le rythme de la marche, le climat et la façon dont les jardins nous aident à vivre avec, la nature des sols et la végétation qui s’y plaît, les plantes et les animaux qui y ont des droits, l’histoire qui a fait les lieux et le plaisir des promeneurs.
La contribution à la valeur de ce paysage commun serait à prendre en compte par les propriétaires au moment où ils utilisent le changement de densité pour construire plus grand.
Comme pour les autres zones de la ville densifiée, l’espace ouvert des zones villas serait pensé en amont de la reconstruction. La réflexion ne porterait plus seulement sur ce qui se passe autour des villas, ce que nous appelons parfois tristement les aménagements extérieurs, mais aussi en amont, sur la mise en valeur du paysage sur lequel les constructions s’invitent, au bénéfice de la vie de la ville.
Emmanuelle Bonnemaison est architecte-paysagiste Reg A FSAP.
Notes
1. Voir la contribution d’Emmanuelle Bonnemaison, «Paysage des zones villas: un oxymore ? », Collage 5/2018.