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Rencontre avec Thomas Edison (fin)
Des maisons industrielles de New-York emploient déjà l'accumulateur léger pour leurs automobiles électriques, à la grande satisfaction des acheteurs.
La maison de ciment est prête, elle aussi. C'est la coquetterie d'Edison d'en faire les premiers honneurs à ses visiteurs privilégiés. Par un petit ascenseur réservé aux marchandises plutôt qu'aux êtres humains, on monte au troisième étage du laboratoire. On traverse des pièces pleines de machines et l'on arrive enfin à une chambre où des dessinateurs travaillent devant une table. Au milieu de cette pièce s'élève la maquette de la maison de ciment. C'est un petit hôtel à deux étages avec un gracieux portique à l'entrée, un joli toit rouge, et des décors artistiques aux murs.
Sur ce modèle, on construit en ce moment même une maison grandeur nature. C'est une invention à laquelle Edison attribue une grande importance sociale.
Voici en quelques mots l'idée fondamentale de cette découverte : on construit, pour un type de maison donné, une « forme » constituée par un certain nombre de plaques en fer qui peuvent être facilement ajustées ensemble ou séparées de façon qu'on puisse les transporter d'un endroit dans un autre. La forme démontée est placée sur le terrain où la maison doit être édifiée. Lorsque tout est à sa place, on verse, par un trou laissé au sommet, un mélange, un mélange liquide de ciment jusqu'à ce que « la forme » en soit remplie. On laisse ensuite solidifier le ciment et on enlève les formes. La maison sort ainsi de celles-ci, complètement achevée dans toutes ses parties : il ne reste plus qu'à y placer le mobilier.
Il a fallu un certain temps à Edison pour trouver l'amalgame nécessaire à la fabrication de ce ciment : car il fallait qu'il pût à la fois être préparé sous forme de liquide assez fluide pour être versé dans les formes en fer dont nous venons de parler, et durcir ensuite rapidement. Le ciment est trouvé maintenant, les formes sont prêtes : le squelette de la maison ne pèse que quelques tonnes et peut être amené à l'endroit voulu en quelques jours par une douzaine d'ouvriers. L'opération du coulage du ciment exige encore deux ou trois jours : la solidification, une semaine. En moins de trois semaines la maison peut être habitée.
On s'occupe déjà de constituer la Société nécessaire pour construire un bon nombre de maisons de ciment. Edison se plaît à faire remarquer que son édifice satisfait aux exigences de l'esthétique architecturale. Des bas-reliefs courent à l'intérieur et de gracieux motifs d'ornementation entourent la façade et les fenêtres : le tout est obtenu par la disposition de plaques de fer ouvragées, dans lesquels on coule du ciment.
Dans cette nouvelle invention, Edison a poursuivi avant tout un but social : « Je veux, a-t-il dit, en annonçant sa dernière découverte, je veux que ma maison soit d'abord un bienfait pour les pauvres et je n'admets pas que la Compagnie qui exploitera cette invention en retire des bénéfices exagérés. » II a mis, en effet, comme condition à la constitution de la nouvelle Société que ses profits ne dépassent pas 15%.
Une maison de ciment de sept pièces avec le terrain et tout ce qui est nécessaire pour la rendre habitable ne doit pas coûter plus de 15oo dollars, soit 7.200 francs. Voici la combinaison imaginée par Edison. Les premiers 600 dollars, payés par les acheteurs, porteraient intérêt à 10 %, les 900 dollars restant à 5 %. Ainsi, Edison offre aux classes les plus pauvres de la population des Etats-Unis une habitation à la campagne avec jardin, payable en vingt ans : 105 dollars pendant les dix premières années ; 45 dollars pour les dix dernières années. Or, il n'est pas à New-York d'appartement de trois pièces, si petit soit-il, dans le plus misérable quartier, qui soit loué moins de 6 à 700 francs ?
La Compagnie a déjà acheté de vastes terrains dans l'Etat de New-Jersey, c'est-à-dire à quelques dizaines de lieues de New-York. Aussitôt qu'elle aura pris son essor, elle pourra construire plusieurs centaines de maisons par mois et faire surgir de terre de véritables villes. Edison est intransigeant sur ce point. On lui avait demandé de fournir le type d'une maison bourgeoise à construire par son procédé ; il s'y est refusé absolument, et à ceux qui le pressaient, il a répondu : « Je ne veux pas empêcher la Société de construire des maisons de plus grande proportion et à un prix plus élevé; mais je m'en désintéresse complètement. »
Cet aveu récent donnera une idée de la joie intime que doit ressentir l'homme de génie qu'est Edison. « J'ai toujours travaillé pour les classes les moins favorisées, dit-il. Toutes mes inventions sont venues leur rendre la vie plus facile. Mes lampes électriques leur ont donné la lumière à bon marché. Mon phonographe leur offre un concert à domicile et à peu de frais. Le cinématographe leur a procuré des spectacles à bon marché. Par les tramways électriques, j'ai procuré à tous leur voiture et des promenades à bas prix.
Maintenant, je leur fournis une maison propre et jolie pour quelques dollars. Mon travail a toujours eu un but utile : ne travailler que pour amasser de l'argent ne peut rendre heureux. Et moi, je me trouve heureux. »
Gabriel Latouche
Article tiré de la revue littéraire et politique "La Cloche d'argent" daté du 15 décembre 1909. Collection personnelle de Grégoire Pomey
Publié sous le titre original Les dernières inventions d'Edison.