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Des réactions à mon récent article sur le récit mal construit en général en Europe et en France parce que les écrivains n'y assumaient pas une morale claire, m'ont donné l'impression que beaucoup restent peu conscients de la manière dont est construit un récit.
En France, cela s'apprend au Collège. Mais beaucoup de professeurs n'écrivant pas eux-mêmes d'histoires, ou ne voulant pas être affirmatifs dès qu'il s'agit de morale, ce n'est pas enseigné d'une manière toujours très précise.
Un chapitre d'Aristote établit qu'un récit a un début, un milieu, une fin; et la rhétorique énonce que pour passer du début au milieu, il faut un élément perturbateur, ou un nœud; et du milieu à la fin, une résolution du problème, ou un dénouement. L'image du nœud renvoie à une conception dans laquelle les âmes sont pareilles aux fils d'une trame: initialement en harmonie, quand un mal survient, elles s'emmêlent.
Car la perturbation qui lance l'action et fait sortir de la situation initiale, est de nature morale. Non dans le sens où elle heurte la morale traditionnelle, mais dans le sens où elle ruine l'équilibre du début, quels que soient les principes qui ont permis cet équilibre.
Prenons la série policière américaine de base: le problème est l'assassinat d'un citoyen respectable. Cela peut se confondre avec le début, si les personnages de la série sont connus. On sait d'avance que les policiers sont des êtres bons - des hommes au service du bien, de la justice. Il s'ensuit, de ce problème, une poursuite du meurtrier, qui est un méchant. Les tentatives de le trouver et de l'arrêter sont les péripéties, et l'arrestation est le dénouement. Il apparaît que les forces morales à l'œuvre dans l'univers interviennent, se manifestent au moment du nœud et du dénouement. Et c'est là qu'il devient clair que si l'auteur d'un récit n'a pas une philosophie morale nette, le problème qu'il soulèvera n'en sera pas vraiment un, et que son dénouement n'apparaîtra pas comme décisif. Le récit n'aura pas de rythme, pas de sens, pas de dynamisme. C'est fatal.
On me dira: mais pourquoi reprendre la morale convenue, et sans doute peu sincère, des séries américaines, avec leurs fonctionnaires de police véritables anges sur Terre, et les hors-la-loi suppôts de Satan? Effectivement, ce n'est pas du tout nécessaire. D'autres récits montrent que les brigands sont les bons, les policiers les mauvais: Bonnie and Clyde, ou Robin des Bois, par exemple. Mais la philosophie morale y est claire quand même.
Beaucoup ne veulent pas imiter les Américains à cause de leur morale convenue: leur pragmatisme les amène à suivre mécaniquement les schémas narratifs classiques, la tradition. Cela se comprend. Mais adopter une philosophie morale claire est aussi une question de courage, de volonté, de capacité à assumer ouvertement ses pensées privées. L'artiste le doit au monde. Il s'exprime clairement en son nom propre. Cela veut dire que celui qui trouve la morale américaine convenue doit en proposer une qui lui soit plus personnelle, avec laquelle il ait des rapports de sincérité plus intimes; mais, s'il écrit un récit, il n'est aucunement justifié à renoncer à toute morale claire. Car son récit n'aurait pas de sens, s'il le faisait.
Il n'est d'ailleurs pas vrai, comme je crois on en a l'impression en France, que toute philosophie morale se confond avec le catholicisme: une telle idée, en fait assez répandue, montre toute la force de référence que possède encore cette religion. Mais on peut en sortir sans avoir une pensée morale pour autant défaillante. Cela ressortit à la liberté, et à son bon usage.
L'écrivain Hervé Thiellement a sorti récemment un roman de science-fiction intitulé Multiple était la Lune. Une lune s'y prend pour Dieu. Des êtres ordinaires, humbles et bons, la combattent et la vainquent; l'équilibre cosmique est retrouvé, après des déboires causés par l'arrogance de l'être planétaire. C'est une histoire bien écrite. L'auteur y déploie clairement une philosophie morale à laquelle il croit. Voici l'exemple qu'il faut suivre. Il n'est pas américain, certes; mais comme Hervé Thiellement, les Français et les Européens en général doivent faire valoir leurs vues morales profondes par des récits aussi rigoureusement écrits que ceux des Américains - quoique ayant un sens différent, qui leur est propre.