Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06920.jsonl.gz/1591

Golgotha
Oratorio pour cinq solistes, orchestre, orgue, piano et chœur mixte composé par Frank Martin de 1945 à 1948 à l'image des Passions de J.-S. Bach, et créé en 1949.
Je tiens à vous parler d'une œuvre à laquelle je travaille en ce moment et que j'ai choisi librement d'écrire. Ce nouvel oratorio est une Passion en deux parties. J'en ai choisi le texte dans les divers Evangiles, avec des parties contemplatives tirées d'ouvrages de saint Augustin.
Cette décision m'a été en quelque sorte imposée par la rencontre que je fis de l'eau-forte de Rembrandt intitulée Les Trois Croix. Ce sujet s'imposa à moi et surtout la vision, nouvelle pour moi, que l'œuvre de Rembrandt me donna de la Passion.
C'est là probablement l'œuvre la plus forte de Rembrandt. En quelques touches d'ombres et de lumière, Rembrandt a su noter cette opposition tragique et l'espoir surhumain que peut nous apporter cette grande lumière, qui tombe du ciel sur les trois croix.
Il ne pouvait être question de transposer en musique semblable conception et, de l'émotion que me donna la contemplation de ces Trois Croix, il ne me resta qu'une sorte d'obligation intérieure de traiter, selon mes possibilités, ce sujet, le plus grand de tous les sujets.
J'ajoute que mon dessein, dans cet oratorio de la Passion que j'intitule Golgotha, est assez différent de celui qu'a poursuivi J.-S. Bach. Son œuvre étant de la musique d'église, il semble bien que ses Passions expriment avant tout les sentiments des fidèles en face de la Passion.
Le Golgotha que je me propose de terminer, tente de présenter l'événement en lui-même, laissant l'auditeur tirer la leçon. Ce sera là un oratorio destiné à être joué dans une église, mais ce ne sera pas de la musique d'église. Ce devrait être comme une représentation du drame de la Passion, mais non pas un culte. Les pièces contemplatives qui séparent les divers tableaux, écrites sur des textes de saint Augustin, ne sont là que pour donner le temps d'une méditation et pour ordonner le tout dans une forme musicale, ce que ne permettraient pas les textes tout narratifs des Evangiles.
Durant toute la première partie, qui nous conduit jusqu'à l'arrestation de Jésus, j'insiste sur certains caractères de sa figure qui se manifestent dans toute leur force pendant les jours qui ont précédé la Passion et dont témoignent ses gestes et ses discours dans le temple, alors qu'il condamne avec violence les chefs de la religion. J'ai donc introduit une grande partie de ces discours, qui sont une véritable provocation et qui devaient fatalement amener sa condamnation : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ; vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui au-dehors paraissent beaux mais qui sont pleins d'ossements de morts et de pourriture ». Dans ses derniers jours de sa vie, le caractère humain du Christ s'affirme avec une particulière évidence et ceci jusqu'à son acceptation définitive, à Gethsémané, lorsqu'il dit : « Que Ta volonté soit faite ». Alors il est arrêté, il n'est plus qu'un pauvre accusé, plus qu'un condamné qu'on traîne au supplice.
Mais, vaincu aux yeux du monde, il est totalement vainqueur de sa nature humaine ; il est réellement vainqueur.
Frank Martin, extrait de la conférence « Le compositeur moderne et les textes sacrés » faite à Bâle en mai 1946.