Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06957.jsonl.gz/547

L'"enferrement des Alpes" est devenu un processus inéluctable quand bien même la ferraille des téléphériques et autres remontées mécaniques a souvent remplacé celle des crémaillères; les rubans bitumés d'autoroutes et leurs corollaires de tunnels s'insinuent à travers tout le pays, parfois au prix d'âpres disputes comme celle qu'anima Franz Weber à propos du tronçon d'autoroute Montreux-Villeneuve, métamorphosant irrémédiablement la toile de fond du paysage de Chillon, rendu célèbre par le Child Harold de Lord Byron.
Les paysages les plus célèbres nous semblent épuisés; ils demeurent néanmoins ceux qui sont les plus recherchés, par on ne sait quelle inertie, peut-être parce que le touriste moyen aspire à une Suisse virtuelle telle qu'il peut la pratiquer sur le web. Aux dires de certain directeur d’office de tourisme, et malgré tous les efforts déployés pour faire connaître les villes suisses, la seule chose que l'on veut savoir à l'étranger c'est "si le Cervin est bien toujours à la même place!"
Il y aurait pourtant fort à faire aujourd'hui à donner de la Suisse une image plus proche de ses réalités, une image qui valorise aussi la culture urbaine en contrepoint de la civilisation des bergers, une image qui valorise aussi les arts et les techniques en contrepoint d'un folklore devenu désuet. Mais remontons l'histoire de cette mise en scène.La découverte des charmes de la Suisse
Selon les statistiques le 58% de la superficie de la Suisse consiste en territoires alpins, tandis que le 31% forme le plateau (Mittelland). Les charmes bucoliques du plateau devaient être reconnus bien avant les attraits sublimes des "épouvantables beautés" de la montagne, selon la formule de Madame de Sévigné.
Longtemps considérée comme un monde hostile, la montagne suscite dans le courant du XVIIIe siècle, à la faveur du romantisme naissant, l'intérêt d'écrivains, de scientifiques et d'artistes. Le poète zurichois Albert de Haller publie en 1732 la première édition de son poème didactique intitulé Les Alpes; ce monument littéraire sera réédité trente fois du vivant de l'auteur et soulèvera dans toute l'Europe une vague d'enthousiasme pour la haute montagne. A cette voix se joindra bientôt celle de Jean-Jacques Rousseau, auteur notamment des Lettres écrites de la montagne (1764) et qui s'enflamme pour le paysage alpestre:"Au reste, on sait ce que j'entends par un beau paysage. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur." (Rousseau, Confessions, IV, 1764)
Les travaux des scientifiques comme ceux du médecin Johann Jakob Scheuchzer (Itinera alpina, 1702-1711), ceux des géographes et des géologues, les ascensions des alpinistes contribuent aussi à faire connaître les Alpes. Le Genevois Horace-Bénédict de Saussure médiatise son ascension du Mont-Blanc (1787) et publie un Voyage dans les Alpes (1794) qui impressionne l'Europe entière.
Des artistes comme Caspar Wolf ou Gabriel Lory contribuent dès le XVIIIe siècle à promouvoir le paysage de montagnes de la Suisse sublime, fixant les motifs qui seront repris par les paysagistes du siècle suivant, comme Diday ou Calame et jusqu'à la reconstruction, lors de l'Exposition nationale de 1896 d'un massif alpin en carton-pâte (avec à l'intérieur le panorama alpestre de Daniel Baud-Bovy) aux abords du Village suisse. L'Alpe demeure dès lors et jusqu'à nos jours un élément incontournable de la mythologie helvétique, une métaphore de la grandeur et de la liberté d'une vie sauvage et naturelle.
Incarnation du paysage alpin, la Suisse devient rapidement le lieu de ralliement de l'Europe: un premier tourisme se manifeste. Dès la fin du XVIIIe siècle les étrangers (beaucoup d'Anglais) se rendent en Suisse pour expérimenter la montagne et la civilisation qu'elle engendre. Au pays de la nature sauvage ils s'extasient devant les glaciers hérissés, les sommets farouches et les cascades tonitruantes, se pâment au spectacle d'un lever de soleil du sommet du Rigi. Le modèle du "swiss chalet" devient un prototype incontournable d'architecture vernaculaire et, interprété et réinterprété, fait le tour de l'Europe.
Mais la Suisse est tout comme le jardin de Voltaire: on y trouve "du peigné et du sauvage". Les touristes découvrent la civilisation rurale du Mittelland, une sorte de paradis perdu miltonien, qui va à la rencontre de cet idéal pastoral tant en vogue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Leur voyage a pour but la Suisse profonde, comme cette vallée de l'Emmental, "l'une des vallées les plus riches et les plus fertiles de la Suisse (...), célèbre dans toute l'Europe par ses fromages et ses maisons de bois" (Karl Baedeker, 1859). Dans ces contrées se forge le mythe d'une idylle pastorale helvétique qu'incarnent si bien pour les visiteurs les petites paysannes en costumes folkloriques vendant des edelweiss et les jeunes pâtres chantant le Ranz des vaches ou jouant du cor des Alpes. Peintres et graveurs, des petits maîtres suisses, les Aberli, les Zingg, les Lory, mais aussi des artistes étrangers, s'emparent du thème de la fête champêtre et la popularisent: l'Europe entière connaît par la gravure la Fête des bergers à Unspunnen, peinte par Madame Vigée-Lebrun en 1808.
En pleine époque révolutionnaire notre petit pays démocratique fascine. Les héros de l'indépendance helvétique sont exaltés par les artistes romantiques. Le drame de Schiller (1804), puis l'opéra de Rossini font de Guillaume Tell une vedette internationale. Les lieux de mémoire de la patrie, le sol qu'il a foulé deviennent destination de pèlerinage.
Au nom de l'industrie des étrangers
Au XIXe siècle l'industrie des étrangers (ou Fremdenverkehr c'est ainsi que l'on nomme désormais le tourisme) s'implante pleinement en certaines régions de Suisse. Le lac des Quatre Cantons, berceau de la Confédération helvétique, l'Oberland bernois au pied des trois géants que sont l'Eiger, le Mönch et la Jungfrau, la région genevoise et lémanique, point de départ de l'excursion à Chamouni et au Mont-Blanc et séjour de Byron sont les endroits les plus visités dans la première moitié du siècle. Le Cervin, vaincu par Whymper en 1856, les Grisons connaîtront leur heure de gloire ultérieurement.
A lire attentivement les guides touristiques de la fin du XIXe siècle, on prend alors conscience que la Suisse est l'Adventure Land de l'Europe. On y vient à la recherche de sensations fortes. La nature seule en pourvoit un certain nombre; l'art en ajoute d'autres. Le spectacle sublime rejoint la fiction, celle des védutistes qui ont popularisé une certaine image de la Suisse, image fausse et boutiquière à en croire le caricaturiste Rodolphe Töpffer. La Suisse correspond-elle bien à ses représentations? le glacier du Lauteraar se présente-t-il bien tel que Caspar Wolf l'a immortalisé? la cascade du Schmadribach ressemble-t-elle bien à l'image qu'en a donnée Joseph Anton Koch?
La montagne participe largement à l'identité helvétique: les glaciers peuvent effectivement glacer de terreur, les avalanches (celles de la Jungfrau sont célèbres) peuvent bien faire naître des frissons d'effroi, les sommets offrent des panoramas à vous prendre le souffle. Les flancs escarpés déversent des torrents tourbillonnants qui produisent selon l'ensoleillement des jeux d'arcs-en-ciel déjà immortalisés dans les vues helvétiques. Admirer le même paysage au clair-de-lune provoque un surplus d'émotions. L'idée vient d'en tirer un spectacle de nuit, ancêtre du son et lumière, en éclairant les chutes avec des feux de Bengale. A Giessbach les hôtes du grand hôtel peuvent assister au spectacle moyennant un franc!
En un siècle l'incidence du tourisme sur les paysages suisses est considérable. Dans un premier temps ce sont les villes et les stations de plaine qui se modernisent, se dotent d'hôtels, d'embarcadères pour les bateaux à vapeur et de gares pour les trains, de quais-promenades et de jardins anglais. Puis, l'invention des funiculaires permet la colonisation des montagnes: les auberges accessibles à dos de mulets cèdent la place à des hôtels de plus en plus grands et luxueux, susceptibles d'attirer une clientèle internationale fortunée. Le Grand Hôtel Schreiber construit au Rigi-Kulm par Edouard Davinet en 1874 confère "à ce sommet de montagne", selon Alphonse Daudet, l'aspect de la place de l'Opéra par un crépuscule d'hiver." Jusqu'à la Première Guerre mondiale d'influents hommes d'affaires brasseront habilement l'argent et la pierre pour stimuler une industrie qui ne demande qu'à croître. Déjà on brade le paradis.
L'incidence du tourisme sur l'économie, les moeurs et les usages est sensible. L'industrie des étrangers se substitue aux ressources traditionnelles. Les paysans se reconvertissent en aubergistes, guides ou fabricants de souvenirs, alimentant un folklore parfois encore en place aujourd'hui. Dans le guide Baedeker on déplore l'essor de la mendicité, "une suite inévitable à l'affluence des étrangers": les enfants des campagnes harcèlent les visiteurs pour leur vendre des fraises ou des cristaux. Une industrie des souvenirs d'artisanat se développe pour les touristes qui ramènent bois sculptés et dentelles. Les divertissements traditionnels deviennent spectacles: pour de l'argent les pâtres jouent du cor des Alpes, les bergers s'adonnent à la lutte au caleçon. Alphonse Daudet dans son Tartarin dans les Alpes (1888) stigmatisera cet asservissement au tourisme:
"La Suisse, à l'heure qu'il est, vé! Monsieur Tartarin, n'est plus qu'un vaste Kursaal ouvert de juin à septembre, un casino panoramique, où l'on vient se distraire des quatre parties du monde et qu'exploite une compagnie richissime (...) qui a son siège à Genève et à Londres. Il en fallait de l'argent, figurez-vous bien, pour affermer, peigner, pomponner tout ce territoire, lacs, forêts, montagnes et cascades, entretenir un peuple d'employés, de comparses, et, sur les plus hautes cimes, installer des hôtels mirobolants, avec gaz, télégraphes, téléphones ...!"
Au nom de la Patrie
A la fin du XIXe siècle, il est des Suisses pour s'émouvoir des atteintes faites aux paysages helvétiques au nom de l'"industrie des étrangers" et pour remettre en question le goût du profit et la spéculation qui jusqu'alors l'ont emporté sur la poésie et le patriotisme. Vers 1900 dans plusieurs cantons suisses se manifestent de vives réactions à l'encontre de l'enlaidissement des paysages. Ces réactions emboîtent le pas au phénomène de croissance exceptionnelle qui se produit entre 1890 et 1910. On assiste en effet à une explosion démographique, à une explosion de l'"industrie des étrangers", à une explosion du bâtiment. En 1905 est fondé le Heimatschutz, association nationale dont le but est de protéger tout à la fois les coutumes traditionnelles, les sites helvétiques et l'idée de Patrie (une patrie rurale, une Suisse des bergers). Au moment de la création du Heimatschutz, ce sont les répercussions de l'"industrie des étrangers" qui figurent de loin en tête de liste des récriminations de la société.
Derrière l'artiste-peintre Marguerite Burnat-Provins des voix s'élèvent contre la banalisation des sites, envahis par une architecture cosmopolite jugée inappropriée. Les atouts paysagers de la Suisse, que ce soient ses montagnes ou ses campagnes, ceux-là mêmes qui attirent les voyageurs sont menacés. De toute la Suisse surgissent des complaintes relativement aux nouveaux équipements touristiques; la liste des doléances est longue. Montreux et Territet sont défigurés par les palaces d'Eugène Jost et Jean-Jacques Rousseau ne reconnaîtrait plus le bucolique Clarens de son roman sentimental La Nouvelle Héloïse (1760). Sur le site de la vénérable ruine d'Unspunnen, près d'Interlaken, la blancheur éblouissante de la façade d'un hôtel-château détruit la paix et l'harmonie du paysage. Au sommet du Pilate des constructions banales et un mur enserrent et défigurent la cime. A la petite Scheidegg et au Wetterhorn des bâtiments inélégants profanent les sommets. Au faîte du Gornergrat des constructions massives et prétentieuses déparent le paysage. Au Stanserhorn un hôtel sans toit se profile comme un informe cube de pierre. Au Brugenstock on a construit un ascenseur aussi laid que ridicule. A Mürren un funiculaire coupe affreusement un ravissant paysage alpestre. Au Piz Languard s'élève un hideux restaurant que la foudre va heureusement se charger de détruire!
Le projet d'un funiculaire au Cervin émeut violemment l'opinion publique. Le refus d'asservir la plus farouche des montagnes suisses "le plus fier symbole de la liberté" marque un tournant décisif dans le phénomène de la consommation de la montagne. Le vice-président du Heimatschutz, Ernest Bovet, dresse en 1907 un réquisitoire prémonitoire contre ce funiculaire qui "chaque jour déverserait sur la cime, par douzaine, des touristes prétentieux et pressés, qui passeraient leur demi-heure d'arrêt à écrire des cartes postales, à boire du champagne, en se plaignant de la vue restreinte, du brouillard ou du vent. La place de ces gens est à la table d'hôte d'un Palace-Hôtel, à la table verte d'un Kursaal; quand ils prétendent payer leur place au Cervin, à l'excursion des alpinistes, nous leur crions: à bas les pattes!"
Quel tourisme culturel suisse aujourd'hui ?
Un siècle plus tard quel constat? Le mythe d'une Suisse des bergers, consacré par l'Exposition nationale de 1896 et son Village suisse réinventé en pleine ville, comme un “modèle réduit de la Patrie”, univers alpin couronné par le Poème alpestre de Baud-Bovy et de Jaques-Dalcroze, supplante toujours toute autre forme de culture, comme si la Suisse était désormais asservie à sa légende, victime de ses propres clichés.