Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07119.jsonl.gz/935

10/08/2011
Lamartine et les sciences naturelles
Comme on le sait croyant, voire mystique, Lamartine passe volontiers pour n'avoir cherché dans la nature que le reflet de ses sentiments propres. Ce n'est cependant pas exact, car, disciple de Rousseau, et tendant au panthéisme, il pensa déceler, jusque dans le minéral - et ce qui pesait, s'écrasait, tombait -, le reflet de l'Esprit; son étude précise ne pouvait donc pas le gêner, et il s'y adonna très sérieusement, ainsi qu'il le rapporte dans son récit Raphaël. Il disait accorder du génie à ceux qui perçaient des secrets propres aux sciences naturelles, se montrant alors plus proche de Gœthe que de François de Sales, par exemple: car c'est à partir des faits de la nature qu'il chercha le divin, et non en détournant le regard de ce qui semblait s'opposer aux lois morales qu'il chérissait, ainsi qu'on l'avait fait dans le mysticisme catholique, essentiellement tourné vers la lumière - reste probable de l'ancienne Perse et du culte d'Ormuzd.
De fait, parlant du mari et protecteur de sa chère Julie, Lamartine écrit: Les sciences naturelles, qu'il avait beaucoup étudiées, avaient accoutumé son esprit à se confier exclusivement au jugement de ses sens; ce qui n'était pas palpable n'existait pas pour lui, ce qui n'était pas calculable n'avait point d'élément de certitude à ses yeux; la matière et le chiffre composaient pour lui l'univers; les nombres étaient son Dieu; les phénomènes étaient sa révélation; la nature était sa bible et son évangile; sa vertu, c'était l'instinct: sans voir que les nombres, les phénomènes, la nature et la vertu ne sont que des hiéroglyphes écrits sur le rideau du temple, et dont le sens unanime est: Divinité. Esprits sublimes, mais rétifs, qui montent merveilleusement de degrés en degrés l'escalier de la science, sans vouloir jamais franchir le dernier qui mène à Dieu! Ainsi, pour le poète romantique, la méthode expérimentale moderne, inspirée de Descartes, avait modelé spontanément les pensées dans le sens du matérialisme, et la force de cette méthode avait ébloui, en faisant reculer l'intelligence face à l'Inconnu: elle avait refusé d'y pénétrer.
On sait que Hugo, pénétré de cette idée, chercha à déchiffrer ces hiéroglyphes, plongeant son regard dans le monde des forces élémentaires, et disant que, à cet égard, la science moderne était myope: on le lit dans Les Travailleurs de la mer. Pour lui, l'écriture des cieux, les signes zodiacaux, était en relation directe avec les phénomènes terrestres, qui la matérialisaient.
L'expression de Lamartine, les hiéroglyphes écrits sur le rideau du temple, est simple, et non développée, mais forte; je la trouve même sublime. De fait, celui qui ne sait pas lire peut croire, spontanément, que les lettres d'un texte ont été assemblées par le seul hasard. Mais Rimbaud avoua Lamartine et Hugo voyants, malgré son aversion pour les formes vieillies qu'ils conservaient dans leurs écrits, et ce qui précède l'explique sans doute.