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La notion de classes populaires (ou couches populaires), qui s'est développée chez les auteurs intéressés par la question sociale, a remplacé les termes de "classes inférieures" ou "basses classes" utilisés au XIXe s. et dans la première moitié du XXe, qui correspondent à l'allemand Unterschichten et à l'anglais lower classes. Elle s'opposait d'abord à celles de classes supérieures (Elites) et de classes moyennes, dans un modèle tripartite que les sociologues ont cherché à affiner dès le milieu du XXe s.
Dans les années 1960, l'histoire sociale a repris les modèles et les critères des sociologues, pour les appliquer surtout à l'étude de la société industrielle et des ouvriers. En parlant de classes populaires, elle ne se réfère pas à la théorie marxiste de la société de classes, basée exclusivement sur la propriété des moyens de production, mais adopte une définition purement descriptive et empirique, qui se veut pratique et qui tient compte de la nature multiple et graduelle des inégalités (économiques, mais aussi juridiques, politiques, ethniques, religieuses, sexuelles).
Les travaux d'Erich Maschke sur les classes populaires urbaines, publiés dans les années 1960, ont marqué les médiévistes de langue allemande. Les historiens suisses ont manifesté dès la décennie suivante un intérêt grandissant pour ce thème, mais leurs études, peu nombreuses, menées surtout aux universités de Bâle et de Zurich, négligent les campagnes et la période antérieure à 1800.
Les premières recherches sur les structures de la société privilégiaient les aspects juridiques et économiques; elles prenaient comme indices de valorisation sociale la propriété, les charges publiques et le statut professionnel, exploitant principalement comme sources des inventaires, des rôles fiscaux, des listes d'appartenance aux conseils et aux corporations. De cette manière, les classes moyennes et supérieures, milieux possédants et influents, occupaient le devant de la scène. Les classes populaires restaient presque invisibles, car elles n'apparaissent pas souvent dans le type de documents utilisés. Pour les inclure dans le champ de vision et comprendre aussi les inégalités qui les traversent, qu'elles soient d'ordre politique, culturel ou dues au sexe, il fallait se tourner vers d'autres sources, telles que mandats sur les mœurs, arrêts de tribunaux, registres d'amendes, listes de distribution d'aumônes, inventaires de mainmorte, coutumes locales et images. De nouveaux critères étaient aussi nécessaires pour distinguer les couches entre elles, notamment pour tracer la frontière entre classes moyennes et populaires.
Vu la patience qu'elle réclame, la réalisation de telles études s'est limitée à un cadre local ou à un aspect particulier (les classes populaires dans l'artisanat d'une région par exemple). Au point de vue de l'histoire sociale, le Moyen Age et les Temps moderne forment une unité, même si la Réforme a introduit une nouvelle vision du travail et de la pauvreté. En revanche, la révolution industrielle amènera une rupture.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Les villes médiévales abolirent dans leurs murs la division traditionnelle entre noblesse, hommes libres et serfs (Servage), groupes dont nous ignorons le poids relatif. Il s'y substitua une répartition de la population selon des critères socio-économiques désormais mesurables, qui découlaient des franchises urbaines assurant la liberté des bourgeois, de la diversification professionnelle et de l'économie monétaire. Mais les classes populaires étaient très diversifiées dans chaque ville et d'une ville à l'autre, tout comme les classes moyennes et supérieures. Elles comprenaient tous ceux qui, même avec des revenus réguliers, se trouvaient à la limite du minimum vital et qui se rangeaient dans les catégories fiscales inférieures: personnes sans biens ne payant que la capitation, ou possédant une fortune modeste (mobilier, petite maison) qui ne les empêchait pas de devoir recourir en temps de crise à l'assistance publique ou à la charité de l'Eglise, voire à la mendicité (Mendiants).
La pauvreté pouvait frapper individuellement, à la suite de maladie, de vieillesse, de veuvage, de dettes de jeu, ou collectivement, en cas d'inflation, de dévaluation, de crise conjoncturelle. Parmi les économiquement faibles, on trouvait d'une part des bourgeois (petits artisans, salariés, indépendants exerçant un métier en dehors des organisations corporatives, parmi lesquels des femmes célibataires travaillant comme couturières, mercières ou tisserandes, membres du bas clergé, pauvres honteux), d'autre part des domiciliés (Compagnons, Domestiques, jongleurs) et des représentants des vils métiers. Les rôles fiscaux n'enregistraient qu'en partie les bourgeois sans fortune et omettaient les gens qui travaillaient en ville sans y être établis (notamment des journaliers, des serviteurs, des charretiers), les errants et les mendiants venus de la campagne (Marginaux). On ne peut donc pas évaluer avec précision l'effectif des classes populaires urbaines au Moyen Age.
La question de la limite avec la classe moyenne reste controversée. On peut la situer à 25 florins de fortune imposable, niveau en dessous duquel se trouvaient, entre 1458 et 1472, environ 31% des Zurichois, 36% des Schaffhousois, 36% des Bernois et 40% des Lucernois, soit en moyenne un tiers de la population. Les sources plus abondantes de l'époque moderne permettent d'étendre l'enquête à des thèmes tels que les activités et revenus, les nouveaux métiers, le travail féminin indépendant, les conditions de logement (par exemple dans des appartements exigus des faubourgs), les institutions sociales (hôpitaux pour bourgeois pauvres, assurance couvrant les frais de maladie et d'obsèques des compagnons artisans, etc.). Quelques monographies et histoires locales ont abordé de tels sujets, mais en l'absence de synthèses supracantonales, nos connaissances encore trop lacunaires n'autorisent aucune vue générale.
A partir du XVIe s., les villes fermèrent l'accès à la bourgeoisie, d'abord aux pauvres, puis totalement, et limitèrent même l'établissement d'habitants, considérés comme des concurrents indésirables. Les mesures prises diffèrent selon les lieux: Berne autorisait de multiples métiers aux habitants, qui par conséquent étaient nombreux (plus de 52% de la population en 1764); ouvriers, manœuvres, domestiques, bonnetiers, ils remplissaient les tâches dévolues aux classes populaires et dédaignées par les bourgeois. A Zurich en revanche, où le statut d'habitant était peu répandu (5% en 1756), ces tâches revenaient surtout à des "domiciliés", faciles à expulser (les domestiques venus de la campagne représentaient 21% de la population).
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Pour la campagne, l'histoire sociale s'en est longtemps tenue au modèle basé sur la propriété foncière, telle qu'elle ressort des registres, et qui distingue entre paysans indépendants et journaliers (Tauner), les premiers répartis en outre en plus ou moins gros laboureurs. Les études récentes insistent en revanche sur la multiplicité des métiers qu'exerçaient les classes populaires.
Les villageois des couches populaires, soit ne possédaient pas de terre, soit n'avaient que des parcelles trop petites pour en vivre; ils habitaient d'étroits logis, comme les maisons de Tauner, souvent bâties sur les communaux. Croissant en nombre beaucoup plus vite que les classes moyennes et supérieures, ils représentaient au XVIIIe s. jusqu'à 80% de la population, dans les localités connaissant l'industrie à domicile. Pour survivre, les familles cherchèrent, à l'époque moderne, à cumuler diverses activités et mirent à profit le travail des femmes et des enfants. Le revenu variait selon les saisons; en s'engageant comme journalier dans l'agriculture, en faisant dès la seconde moitié du XVIe s. du travail en journées dans l'artisanat et dès le XVIIe du travail à domicile, et généralement en cultivant un potager, on s'assurait une existence précaire, toujours à la merci des crises qui forçaient les plus pauvres à mendier ou à voler (petits délits champêtres et forestiers). Familles nombreuses, femmes seules, vieillards et malades dépendaient pour une durée plus ou moins longue de l'assistance communale; les sans-abri étaient logés à l'asile ou placés dans des fermes qui devaient les recueillir à tour de rôle. Dans certaines régions d'habitat dispersé, un seul fils héritait; ses frères et sœurs s'en allaient vivre presque sans moyens dans un village proche ou bien restaient sur le domaine et servaient de main-d'œuvre bon marché formant, à l'instar des domestiques, une sorte de "classe populaire cachée".
Quand les villages se mirent, dans la seconde moitié du XVIe s., à refuser comme les villes le droit d'établissement aux indigents, les communiers pauvres vinrent gonfler les effectifs des classes populaires. Mais si les "habitants" pouvaient se faire expulser d'un village même à la deuxième ou troisième génération, les communiers, grâce à leur petite propriété, restaient membres de la communauté villageoise; ils bénéficiaient de droits d'usage sur les biens communaux (terres et forêts) et, de plus en plus majoritaires, ils purent empêcher leur partage (contre l'avis des paysans riches) et acquérir notamment l'autorisation d'y pratiquer davantage de cultures temporaires. Ce faisant, ils ralentirent d'un côté les réformes agricoles, mais contribuèrent d'autre part à propager des nouveautés comme la culture des pommes de terre.
Les classes populaires ne formaient pas un groupe homogène. Elles n'étaient pas exclues des fonctions publiques villageoises. Cependant les cas d'ascension sociale - il existe des Tauner devenus marchands-fabricants et des charpentiers des architectes appréciés - restent exceptionnels, car la fixation des salaires et des prix par les autorités empêchait pratiquement d'accumuler la fortune nécessaire. Le principal moyen de changer de classe était en fait le mariage. Les conditions faites aux travailleurs à domicile amenèrent certains d'entre eux à adopter en matière de consommation, de gestion du temps et de rapports sociaux des habitudes qui préfigurent la future culture ouvrière. Un nombre fluctuant et difficile à estimer de marginaux et d'errants formait à la campagne comme en ville le segment inférieur des classes populaires.
Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM
Les bouleversements politiques et sociaux du XIXe s. eurent des répercussions diverses et opposées sur la situation des classes populaires. D'une part le principe de l'égalité des droits permit aux citoyens de sexe masculin de toutes les classes de participer à la vie politique et abolit les barrières légales limitant l'ascension sociale, même s'il subsista longtemps après l'introduction du suffrage universel une couche d'hommes privés de droits civiques, soit sur le plan communal, soit en raison des pratiques restrictives en fait de naturalisation.
D'autre part, les mutations de l'agriculture, l'industrialisation, l'essor démographique et la liberté d'établissement de plus en plus complète firent apparaître un nombre croissant d'individus économiquement, socialement et politiquement marginalisés, étrangers par leur origine et parfois par leur confession à leur commune de domicile. Dans les débuts de l'ère industrielle marqués par la pauvreté de masse, 60 à 70% de la population appartenaient aux classes populaires: domestiques de campagne, petits paysans presque sans terre (Paysans-ouvriers), artisans, travailleurs à domicile, ouvriers de fabrique (Paupérisme). Les conditions d'existence précaires ne permettaient pas toujours de fonder une famille et obligeaient à pratiquer une économie de subsistance basée sur la combinaison de divers revenus: salaire, travail à domicile, engagements occasionnels, produits du jardin, vente et troc; en temps de crise, la petite criminalité se répandait. Le statut social hérité des parents se transmettait généralement aux enfants, dans un esprit de résignation fataliste. La nouvelle classe des ouvriers de fabrique comprenait une forte proportion de femmes, aux droits très limités.
Le développement urbain et manufacturier qui commença en Suisse vers 1880 changea la donne pour les classes populaires. La possibilité voire l'obligation de renoncer aux multiples petits emplois, l'augmentation des salaires réels et la qualification professionnelle (pour les hommes) offrirent des occasions d'ascension sociale. Au même moment, le mouvement ouvrier, s'appuyant sur la notion de société de classes, développa une vision du monde qui conférait force et dignité aux couches inférieures. L'emploi salarié masculin, de plus en plus répandu, fit reculer l'économie familiale de subsistance qui mettait fortement à contribution les femmes et les enfants. En outre, le succès de l'apprentissage au XXe s. contribua à diminuer l'effectif des classes populaires; celles-ci se réduisirent aux travailleurs peu qualifiés ou sans formation - parmi lesquels on trouvait dès la fin du XIXe s. de plus en plus d'étrangers, en particulier dans le bâtiment, tout en incluant, selon une tradition héritée de l'Ancien Régime, les personnes exerçant des activités méprisées (Prostitution), les nomades, les heimatlos, les mendiants et les marginaux, auxquels l'Etat vouait une attention croissante, à travers l'assistance publique, la justice, la psychiatrie.
Avec l'élévation considérable du niveau de vie après 1945, on crut qu'il ne subsistait que des poches de pauvreté bientôt résorbées et quelques marginaux volontaires. Selon l'idéologie partagée par la majorité des courants politiques, les classes moyennes étaient en passe de devenir le groupe social dominant. Cette vision optimiste, basée notamment sur le fait que même parmi les personnes à faibles revenus, beaucoup pensaient appartenir à la classe moyenne, n'était pas dépourvue de fondement. Des études sur le développement économique ont montré en effet une amélioration particulièrement nette des revenus, entre 1950 et 1970, à la frontière entre classes populaires et classes moyennes. Mais on oubliait en même temps qu'une nouvelle classe populaire était apparue, celle, nombreuse, des saisonniers, ces travailleurs étrangers qui n'avaient droit qu'à un séjour de durée limitée.
Le retournement conjoncturel du milieu des années 1970 fit enfin comprendre que la dégradation sociale durable qui caractérise la situation des classes populaires n'avait pas disparu. Bien au contraire, les causes d'inégalité se multiplient, car aux facteurs traditionnels comme la formation et le type d'emploi s'en ajoutent de "nouveaux" comme le sexe, l'origine ethnique, l'âge ou la région de domicile. Aujourd'hui, l'effectif des classes populaires augmente à nouveau, encouragé par les emplois précaires pour personnel peu qualifié, par le chômage, par l'immigration de masse et les problèmes d'intégration qu'elle entraîne pour la première et la deuxième génération (voire au-delà en cas d'échec scolaire), ainsi que par la tendance croissante à la ségrégation sociale en milieu urbain. Dans les années 1990, la part de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté est montée à plus de 10% des personnes capables de travailler; l'augmentation touche en particulier les working poors qui travaillent à plein temps, mais dont le salaire est inférieur au seuil de pauvreté, et les familles monoparentales. S'il s'agit d'étrangers, la marginalisation sociale est renforcée par l'absence de droits civiques: les réticences envers la naturalisation d'étrangers établis depuis de longues années ou même nés en Suisse ont fait naître une nouvelle classe populaire, privée de droits, qui représente aujourd'hui un quart de la population dans les centres urbains.
Auteur(e): Mario König / PM