Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06888.jsonl.gz/1444

La personne malvoyante doit expérimenter par elle-même les facettes de son déficit
par Sylvie Moroszlay
Ergothérapeute indépendante spécialisée en basse vision et en orientation et mobilité
On renonce souvent à entreprendre un entraînement de la vision excentrée en arguant que celui-ci demande un investissement personnel dépassant la motivation de la personne malvoyante. Selon notre expérience, dite motivation s’accroît considérablement dès lors que la personne malvoyante a pu participer consciemment à l’évaluation des altérations de sa vision et a pu ainsi comprendre pourquoi son cerveau percevait différemment la réalité.
Cet article présente 3 exercices tirés d’un manuel d’entraînement de la vision excentrée [1] et intégrés à l’évaluation habituelle de basse vision. Un ou deux exercices suffisent souvent pour qu’une personne réalise brusquement qu’elle n’était pas, jusqu’alors, consciente de son scotome, ni des implications de celui-ci sur sa perception (phénomènes de complétion et «thin man») et sa motricité oculaire. Elle comprend, d’une part, que les difficultés rencontrées excèdent de beaucoup celles que l’on pourrait attendre de la seule diminution d’acuité visuelle, et d’autre part, que les lunettes et moyens grossissants ne peuvent résoudre toutes les difficultés. Il est plus efficace de proposer un entraînement de vision excentrée au moment de l’expérimentation, par la personne elle-même, des diverses facettes de son déficit. Rappelons enfin que l’utilisation optimale du moyen grossissant prescrit dépend de l’efficacité de la vision excentrée (Fletcher D, 1999).
Exemples d’exercices
La consigne est de tracer un petit trait le plus précisément possible à chaque extrémité des 4 longs traits. Monsieur B. constate immédiatement ses imprécisions et corrige spontanément. A chaque correction, la précision de la coordination oeil-main est améliorée. Quelques minutes ont suffi pour qu’il découvre la nature de ses difficultés: il déclare «j’ai vraiment un problème avec l’espace» et comprend qu’un changement de lunettes ne résoudrait pas toutes les difficultés.
Ayant fait également l’expérience d’un progrès possible, il accepte la proposition d’entraînement. Dans l’exemple ci-dessous, le besoin de grossissement est de 6.3x. Le rythme de la lecture est irrégulier. Pour comprendre ce qui gêne la lecture, nous proposons quelques exercices de coordination oeil-main. La consigne est de placer un point au centre de la figure.
A la question, «les points sontils au centre des figures?», Mme L. répond par l’affirmative. Lorsqu’elle apprend que «le point est décalé sur la droite du Deux pentagones avec un point dessiné, non au milieu du pentagone, mais sur la droite.pentagone», elle s’écrie: «mais j’ai vu un losange! j’ai mis le point au centre du losange!». Mme L. comprend qu’il y a une différence entre déficit perçu et déficit objectif. Elle prend conscience qu’elle ne perçoit pas son scotome. Les notions telles que «phénomène de complétion» ou «phénomène du thin man» sont comprises.
Nous savons que seuls 40 % environ des PRLs [2] n’ont qu’un seul côté scotomateux et qu’environ un patient sur six a une PRL complètement entourée par des scotomes (Fletcher et Schuchard, 1997). Avoir une PRL entourée sur plusieurs de ses côtés par des zones de scotome étant beaucoup plus limitant – à acuité visuelle égale – qu’avoir une PRL avec un scotome sur un seul côté, nous avons cherché à proposer un moyen simple pour mesurer l’empan disponible en nombre de lettres et en fonction du besoin de grossissement.
Exemple
Les résultats du test UCBA de besoin de grossissement ont incité l’examinateur à mesurer la taille de la PRL utilisée. En effet, le texte grossi 2x est lu extrêmement lentement par l’oeil unique. Il n’y a aucune amélioration dans les grossissements supérieurs ; le début des mots est omis. Monsieur W. utilise une stratégie particulière: il bouge la tête de façon continue et régulière dans le sens de la lecture.
Ce test des 9 chiffres, mis au point par l’auteur, présente des agrandissements logarithmiques identiques à ceux du test de besoin de grossissement. On demande à la personne de voir le chiffre 5 de la série 1 à 9. La consigne est de garder la position du regard en prenant conscience du nombre de chiffres vus sans bouger les yeux. Le patient de notre exemple ne voit que 3 chiffres à la fois dans le grossissement de 2x, ce qui explique les difficultés de lecture quel que soit le grossissement, ainsi que l’omission du début des mots.
La stratégie de lecture devient claire : chaque saccade risquant de lui faire perdre sa cible, il tente de déplacer son ilot de vision en bougeant la tête, plutôt que de risquer des saccades inefficaces. L’empan étant trop petit, Monsieur W. comprend l’utilité de chercher une TRL [3] plus loin en périphérie avec un champ plus important (appareil de lecture).
[1] Entraînement de la vision excentrée – Sylvie Moroszlay, Markus Sutter, Christoph Galli (à paraître)
[2] preferred retinal locus: zone rétinienne privilégiée pour remplacer les tâches de l’ancienne fovéa non fonctionnelle
[3] trained retinal locus: zone rétinienne sélectionnée, puis entraînée pour remplacer l’ancienne fovéa (non choisie spontanément)
Littérature:
- Fletcher D (1999). Low vision Rehabilitation, Caring for the Whole Person. American Academy of Ophthalmology
- Fletcher D, Schuchard R (1997). Preferred Retinal Loci Relationship to Macular Scotomas in a Low-vision Population. Ophthalmology 104: 632-638