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Tous des traîtres
Traduttore, tradittore
(proverbe italien: traducteur = traître)
On parle du cinéma, le septième art. On parle de la bande dessinée, le huitième art. On parle de la traduction, le neuvième art. En effet, la traduction est un art, surtout la traduction littéraire. Imaginez traduire un poème…
Précisons deux axes: la traduction, qui se fait par écrit, et l'interprétation, qui se fait par oral. Dans l'interprétation, il y a la variante «Interprétation simultanée» et la variante «Interprétation consécutive» où l'interprète parle après l'orateur.
La traduction écrite se fait beaucoup. En principe, chaque traduction est révisée par une autre personne. En Suisse, nos lois sont souvent rédigées en allemand et ensuite traduites en français et en italien. On lit souvent au bas d'un règlement: «Le texte allemand fait foi». Au Canada, les experts s'asseyent ensemble et rédigent les lois simultanément en anglais et en français: une autre approche.
Il existe des logiciels informatiques qui traduisent. Souvent, il s'agit de traduction de modes d'emploi où on lit: «Pressez ce bouton!» ou de petites phrases de ce genre. Mais dès qu'on entre dans des textes plus élaborés, ces systèmes montrent leurs limites. On a souvent des systèmes où la machine propose diverses variantes et où le «post-rédacteur» choisit la variante qui convient par un clic de souris. On a donc là une intéressante collaboration entre l'être humain et la machine.
J'ai voulu une fois savoir le coût de notre plurilinguisme suisse et j'ai écrit à la Confédération. Mission impossible: on m'a répondu que chaque office fédéral avait son poste de traduction aux dépenses et qu'on ne pouvait donc pas me donner de chiffres. Il serait pourtant intéressant de comparer le budget administratif de la Suisse avec celui du Danemark ou des Pays-Bas, pays de grandeur comparable mais monolingues.
Le «système suisse» est bien connu mais n'est pas exportable: chacun parle sa langue et comprend la langue de l'autre. Ce qui revient à dire qu'un Romand parle français et comprend l'allemand et l'italien, et ainsi de suite. Sur trois langues, ça peut aller. Il y a l'interprétation simultanée au Conseil National, pas au Conseil des Etats, à Berne. Pour utiliser l'interprétation, les conseillers doivent porter une oreillette sur leur oreille, ce qui rend visible leur incompétence en langue. Donc ils préfèrent ne pas utiliser l'oreillette, au risque de ne pas comprendre la finesse des débats. Libre à vous de les juger… Dans les commissions ou discussions en groupes, il n'y a bien sûr pas d'interprétation. Certains politiciens ont vu leurs espoirs de se faire élire à Berne détruits pour cause de manque de capacités en langues.
Un aspect un peu surprenant du problème de l'interprétation: il est inscrit dans le contrat des interprètes qu'ils doivent «voir» la salle de réunion où se trouvent les intervenants. On peut donc voir la galerie des cabines des interprètes. Mais au fait: la technique moderne permettrait sans problème que les interprètes soient à un autre étage de l'édifice, ou même dans un autre bâtiment ou même dans une autre localité… Musique d'avenir? Une fois, j'avais une personne très qualifiée pour me traduire de l'espéranto
vers le japonais. J'ai expliqué comment les Suisses doivent mâcher, avaler et digérer les différences culturelles qui existent entre les germanophones, les francophones et les italophones. La personne qui traduisait a prononcé une phrase très courte et je suppose qu'elle a laissé de côté l'expression concrète, trop concrète, que j'avais utilisée et qui ne lui plaisait pas, peut-être... L'interprète a-t-il le droit de raccourcir, d'appauvrir, de résumer de cette manière?
J'ai longuement discuté avec des interprètes de l'Union Européenne. Une de mes questions était: si le texte est flou, le traducteur ou l'interprète a-t-il le droit de préciser, de compléter, de clarifier, au cas où il connaît suffisamment le sujet? La réponse est NON. L'orateur a choisi le flou et le traducteur doit respecter ce flou. Tâche difficile… Autre tâche difficile: traduire des insultes ou des injures… Quel terme correspond exactement à «imbécile» ou à «filou»?
L'interprète capte le sens dans la langue source et le redit dans la langue cible. Quand on traduit un politicien qui pratique la langue de bois, cela devient ubuesque: la phrase dite comprend 30 syllabes, la phrase traduite une petite dizaine… Comment rendre les formules vides de sens et les divers «euh… euh…»… L'interprète travaille comme le trapéziste, sans filet.
Je travaille à l'ONU à Genève au nom de l'Association Universelle d'Espéranto qui est une Organisation Non Gouvernementale (ONG) en relation avec l'ONU. Cela me permet d'observer quelle langue les représentants utilisent et comment l'interprétation fonctionne. Et bonjour les pannes, les erreurs et les silences... Je suis en train d'en dresser la liste, au cas où une personne s'intéresserait à faire une étude scientifique sur ce problème. Au Conseil des Droits de l'Homme, on parlait de la pauvreté, et un représentant a parlé d'un salaire minimum de 30 euros. Ensuite, quelqu'un a repris cette valeur en disant 30 euros et le premier a tenu à rectifier en affirmant qu'il avait dit 13. 30 était une erreur des interprètes, erreur faite sur la base de l'anglais «thirteen» qui ressemble trop à «thirty». Là, on touche à un autre problème: l'anglais convient-il pour des échanges interculturels? Vaste problème traité ultérieurement.
« Qui ne sait pas de langues étrangères ne sait rien de la sienne propre ».
Goethe