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Friedrich Nietzsche
Accomplissement de soi: un besoin fondamental de l’homme
Dans le langage courant dire d’une personne qu’elle est accomplie sous-entend qu’elle a trouvé la voie dans laquelle elle se réalise pleinement et qu’elle peut y donner le meilleur d’elle-même. Il en découle un sentiment d’harmonie tant avec elle-même qu’avec le monde dans lequel elle vit. Mais avant tout vouloir se réaliser, s’accomplir suppose de reconnaître que nous avons un potentiel, un ensemble de possibilités qui nous habitent et qui cherchent à se manifester à travers nos envies, nos désirs et nos projets. S’accomplir revient en somme à devenir qui nous sommes vraiment, à exprimer notre nature profonde, ce pour quoi on est fait.
Cette disposition à progresser a été considérée par Maslow (1970) comme un des besoins fondamentaux de l’homme et l’a placé au sommet de sa célèbre pyramide. Cette classification hiérarchique des besoins fondamentaux comporte cinq catégories emboîtées: physiologiques > sécurité > appartenance > estime > accomplissement de soi. Chaque besoin doit être satisfait pour permettre la satisfaction sur l’échelon supérieur. Le besoin d’accomplissement de soi se différencie des quatre autres besoins en ce que ceux-ci sont activés par une carence, alors que le besoin d’auto-accomplissement est orienté vers le positif et la croissance. A la différence de l’animal, l’homme ne peut se contenter de la satisfaction de ses besoins de base tournés vers la survie. L’homme apprend, progresse et se développe tout au long de son existence; il en voit les manifestations dans son action sur le monde à travers son travail ou ses loisirs. Au fil de son existence l’homme actualise son potentiel.
Notre société compromet le besoin d’accomplissement de soi.
Plus on s’élève dans cette hiérarchie des besoins, plus ceux-ci sont imprégnés de sens et deviennent le propre de l’homme, or c’est justement ceux-ci qui sont mis à mal dans notre société d’abondance. Alors que les besoins matériels (se nourrir, dormir, se chauffer, se vêtir, etc.) y sont largement couverts, les besoins d’appartenance, d’estime et d’accomplissement le sont beaucoup moins. Alors que la prospérité des sociétés occidentales augmentent, l’épanouissement des personnes a régressé depuis les années 60 si l’on en juge au taux de dépression multiplié par dix jusqu’à aujourd’hui. On peut y voir une conséquence des principes qui la gouvernent: individualisme, quête de performance et de rentabilité qui isolent et fragilisent les personnes.
En France une étude récente sur les conditions de travail montre que 22% des actifs présentent une détresse psychique et le facteur le plus nocif est le fait de ne pas réussir à concilier vie professionnelle et vie privée. Idem en Suisse, un actif sur quatre est stressé au travail et se sent épuisé. Le fléau du burnout signe alors l’effondrement du sentiment d’accomplissement de soi au travail, une des trois dimensions du syndrome avec l’épuisement émotionnel et la déshumanisation des relations (Maslach et al. 1981).
Apport de la pleine conscience
Si la réalisation de soi va de paire avec l'action sur le monde, en quoi son opposé la contemplation pourrait-elle aussi nous y conduire?
Celles-ci va nous aider à dépasser certains obstacles survenant sur le chemin de l'auto-accomplissement, tels que l'obsession du résultat et de la performance ou la poursuite d’un but imposé de l’extérieur.
Concernant la quête de réussite à tout prix qui entraîne stress et rigidité, la méditation nous place dans une attitude inverse de non attente qui viendra contrebalancer une tendance à verser dans l’activisme source d’épuisement. S'essayer, lors de moments privilégiés que l’on s’offre, à ne viser plus aucun but, à abandonner toute attente, nous apprend à adopter une attitude générale non pas de résignation mais d'engagement apaisé dans l'ouverture à soi et au monde.
Il est également très bénéfique de revoir son positionnement face aux objectifs. Si l’objectif est envisagé dans un rapport d'agrippement, c’est-à-dire en le laissant exercer une force tyrannique sur nous-même à travers notre désir de l’atteindre coûte que coûte, alors nous risquons non seulement l’épuisement mais aussi de ne plus vivre suffisamment au présent. C’est pourquoi Ben-Shahar dans son Apprentissage du bonheur (2008) suggère de considérer le but non pas comme une fin en soi mais comme un moyen qui, en nous donnant un cap, libère notre esprit et nous permet de jouir du moment présent. Cela revient à redonner de l’importance et du sens à la richesse du chemin à parcourir et y trouver du plaisir indépendamment de l’atteinte de l’objectif final.
Méditer nous relie aussi à notre intuition, laisse émerger les forces de vie et d’autorégulation propres à nos processus psycho-corporels si complexes. Ce recueillement peut ainsi nous amener à mieux percevoir l’adéquation des buts que l’on se donne. Sont-ils imposés de l’extérieur à travers un sentiment de loyauté familiale ou un besoin exacerbé de reconnaissance sociale ? Cette clairvoyance nous indiquera dans quelle mesure nos buts nous appartiennent pleinement ou non et au besoin d’y renoncer.
Embrasser le paradoxe de l’accomplissement de soi
Chaque vie est comme une oeuvre à accomplir dont nous sommes les inlassables créateurs au quotidien en réponse aux désirs qui nous animent.
Cette création unique gagne à se nourrir aux deux sources fondamentales pourtant opposées que sont l’action et la contemplation.
L’action se déploie dans la temporalité, elle anticipe et vise un objectif futur. Elle repose sur une force de vie qui nous pousse à accomplir des activités qui en retour nous révèlent à nous-même. La contemplation permet de laisser émerger des aspects du soi qui nous dépassent et qui élargissent la vision forcément restreinte de l’égo auto-centré. Nos buts prennent alors une autre coloration grâce au lâcher-prise.
Ces deux postures existentielles obéissent à des logiques différentes mais n’en sont pas moins complémentaires à l’image de l’alternance du jour (activité) et de la nuit (repos) qui rythment nos vies.