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La Fondation Anna-Maria a été constituée en 2004 au terme d’une lutte âpre entre l’Etat grec et la famille royale de Grèce, branche cadette de la maison de Glücksbourg d’origine germano-danoise. La raison sociale de la Fondation est de venir en aide à tout individu ou toute collectivité victime de catastrophes naturelles. Ce choix est la directe conséquence du bras de fer que se sont livré l’ancien monarque Constantin et le leader socialiste Andréas Papandréou, de retour au pouvoir en 1993 jusqu’à son décès en 1996. Le premier souhaitait récupérer les propriétés de ses aïeux, le second y trouvait un moyen pour honorer ses ancêtres et, sûrement aussi, pour rappeler son règne à des idéaux démocratiques qu’il avait quelque peu bousculés.
Lorsque, dix ans plus tard, la Cour Européenne des Droits de l’Homme ordonna de verser des indemnités d’environ 13 millions d’euros à la famille déchue (mais pas la restitution des biens fonciers), le gouvernement déclara devoir puiser dans le fond dédié aux catastrophes naturelles le montant nécessaire pour honorer sa dette, avec l’idée de mettre dans l’embarras la famille royale. Celle-ci avait déjà trouvé une parade : elle encaissa l’argent, et l’investit dans la Fondation Anna-Maria, qu’elle inscrivit au registre des fondations au Liechtenstein.
L’une des trois propriétés au cœur de cette bataille est située au nord-est d’Athènes. Il s’agit du Palais royal de Tatoï, un vestige méconnu (150’000 visiteurs annuels contre 1,5 millions pour le seul musée de l’Acropole en 2016-2017), résidence d’été de la famille royale. Les origines nordiques des monarques, leur penchant pour des intrigues obstruant l’instauration de la démocratie expliquent pourquoi la famille royale a plutôt mauvaise presse en Grèce et pourquoi ses biens, dont le palais de Tatoï, son décorum et ses annexes auraient été les joyaux, ne font pas partie des attractions que vante l’office du tourisme.
Il vaut toutefois la peine de se balader dans le coin, moins pour les palais en ruines que pour les sentiers qui arpentent la colline et l’ombre qu’offre sa verdure assez dense. Il faut, peut-être, faire vite car il n’est pas impossible que ces tours de passe-passe, où s’entremêlent pouvoirs publics, intérêts privés, philanthropie aristocratique et intrigues politiciennes, connaissent un ultime épisode, celui qui verra des investisseurs privés – tant recherchés par les temps qui courent – s’emparer du domaine encore public.
Au pied sud de la colline, se déploie un long plateau qu’il est possible de parcourir en suivant une route sur plusieurs dizaines de kilomètres, l’avenue Tatoïou. Cette route est en fait l’extension de la route nationale 79. Il semblerait que son tracé ait quelque peu évolué après la construction de l’autoroute qui contourne Athènes et conduit au Nord, à la frontière avec la République de Macédoine. Bien au-delà, pour être précis, puisque cette autoroute est un segment de la E75, la route européenne qui, en comprenant deux passages maritimes, part de Sitia au sud-est de la Crète, remonte jusqu’à la Norvège, en passant par Helsinki. Au bord de la route européenne, un peu avant le kilomètre 120, sur deux cents mètres s’étend une portion abandonnée de la rue Tatoïou, c’est en tout cas ce qu’indique un vieux panneau rouillé.
Sur ce segment sans nom, se trouvent les bureaux de la succursale grecque de la compagnie internationale « Bureau Veritas », vieille compagnie d’audit et d’assurance pour la marine marchande. Quelques mètres plus loin, on se retrouve face à un portail, la case d’un gardien dont les fenêtres sont protégées par des barreaux, et quatre drapeaux en berne faute de vent : européen, suisse, grec ; le quatrième est frappé du sigle de Novartis. Nous voilà face au siège de sa filiale grecque.
Ce lundi 27 février, on pouvait apercevoir depuis l’extérieur un camion de vitrier. Dans la nuit de samedi à dimanche, le bâtiment a été la cible d’une attaque aux pots de peinture rouge par le groupe anarchiste « Rouviconas », adepte d’opérations menées tout en finesse, qui à coups de battes ont également détruit fenêtres, mobilier et matériel informatique. Le géant pharmaceutique se serait rendu coupable de pratiques illégales afin de préserver ses marges dans un contexte de baisse des dépenses publiques. Des pratiques jugées suffisamment suspectes pour entraîner l’ouverture d’une enquête par le parquet anti-corruption, il y a un peu plus d’un an.
La transmission par les magistrats au parlement d’une partie du dossier d’instruction mettant en cause huit anciens ministres et deux anciens premiers ministres, comme le veut la procédure grecque, a mis le feu aux poudres. Le 20 février dernier, le vote pour la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire aura exigé un débat de vingt heures où se sont succédés les ténors de chaque parti ainsi que les individus mis en cause – membres de l’opposition conservatrice, ou de l’ex-parti socialiste, et un ancien juge, premier ministre d’un gouvernement de transition pendant un mois en 2009, un peu perdu dans la mêlée.
Palabres interminables, invectives, formules plus ou moins heureuses ont donné l’impression que le problème n’était plus les pratiques présumées occultes mais l’instrumentalisation du cas par les différentes factions politiques, à l’approche des élections de 2019. Hasard ou coïncidence, ce début de semaine a été marqué par la sortie d’affaires connexes qui ont conduit à la démission de la vice-ministre du travail et de l’économie solidaire, Rania Antonopoulou. Dans la foulée, c’est son époux, ministre de l’économie, Dimitri Papadimitriou, qui a également pris la porte. Le couple, réputé pour être les plus riches membres du gouvernement, avait touché durant deux ans une allocation de 1000 euros pour un appartement situé dans le quartier chic de Kolonaki, au centre d’Athènes. Le privé et le public continuent à s’associer ou à s’opposer dans des configurations qui n’en finissent pas d’entamer le peu de confiance que la population nourrit encore envers la classe politique. Pis, l’enquête Novartis et son traitement semblent également attiser les conflits au sein même de la magistrature.
L’enjeu de départ est pourtant d’importance et s’étend au-delà du cadre grec. En effet, dans le système international de fixation des prix des médicaments, la Grèce sert de référence à près d’une quinzaine de pays en Europe et dans le monde (respectivement, treize et trois en 2013). Ainsi, des estimations ont démontré que la baisse de 10 % des prix des médicaments dans le pays en 2011, exigée par les institutions européennes, avait entraîné pour l’industrie pharmaceutique 299 millions de perte sur le marché grec, 799 millions sur le marché européen, et près de 2 milliards sur le marché mondial.
Nous revoilà pris dans le nœud des intrigues politiciennes, des intérêts privés, de l’organisation des pouvoirs publics et de leur indépendance. La rubrique mondaine de Gala ne suffira pas cette fois pour en tenir la chronique. L’enjeu est d’une autre ampleur. En Grèce où, au plus fort de la crise de la dette dès 2013, la circulation et la distribution des médicaments sont devenues des motifs de mobilisation sociale et solidaire, il en va également d’une certaine raison humanitaire.