Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07054.jsonl.gz/700

EXPLICATION DU PSAUME XLI. « DE MÊME QUE LE CERF ASPIRE APRÈS LES SOURCES (2). » POURQUOI LES PSAUMES ONT ÉTÉ INTRODUITS ICI-BAS, ET POURQUOI ON ASSOCIE LE CHANT A LEURS PAROLES. DE LA LONGANIMITÉ DE DIEU.
ANALYSE.
L'homélie sur le psaume XLI fut prononcée à Antioche, l'an 387, après le mois de septembre, entre le septième et le huitième discours contre les Juifs.
1. L'orateur sacré doit prendre en main tantôt la harpe de David, tantôt l'arme de la controverse. L'effet de la musique est grand sur les âmes, voilà pourquoi Dieu fait chanter les psaumes, c'est afin que les âmes suivent sans effort le sens des paroles sacrées.
2. L'orateur conseille de chanter des psaumes pendant les repas, pendant les promenades en tout temps, en tout lieu.
3. Du gémissement de l'esprit; ce que c'est. Que nous pouvons aimer Dieu sans le voir. Trois choses donnent naissance à l'amour.
4-6. Les bienfaits de Dieu envers nous.
7. Exhortation.
1. Lorsque nous vous parlions l'autre jour de Melchisédech, vous étiez surpris de la Longueur de nos paroles ; et moi j'étais surpris du zèle et de l'intelligence avec lesquels vous écoutiez, et de cette attention avec laquelle vous nous avez suivi, jusqu'au bout, malgré les proportions que prenait notre discours d'autant qu'il n'était pas seulement de longue haleine, mais qu'il offrait aussi de grandes difficultés. Mais ni sa longueur ni ses difficultés n'ont mis en défaut votre zèle. Eh bien ! en récompense de votre peine d'alors, nous allons aujourd'hui vous faire assister à un entretien plus simple. En effet, il ne faut, ni tendre sans cesse l'esprit de ses auditeurs, lequel ne tarde pas à se rompre de fatigue, ni toujours lui laisser du relâche et desserrer son frein, car alors il redevient paresseux. Il faut donc varier la forme de l'enseignement, et discourir tantôt sur le ton de la fête, tantôt, sur celui de la controverse et de la lutte. Je vous disais dans les dernières circonstances que lorsque les loups venaient assaillir le troupeau, les pasteurs laissaient là leur chalumeau, et s'armaient de la fronde : eh bien ! maintenant que les fêles judaïques sont passées, car il n'y a pas de loups plus acharnés que les Juifs, laissons de côté la fronde, et retournons à nos chalumeaux; faisons trêve aux discours militants, et servons-nous d'un langage plus simple, prenant en main la harpe de David, et vous proposant pour sujet ce verset de psaume que nous avons tous chanté, aujourd'hui. Ce verset, le voici : « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu. »
Mais il faut dire auparavant pourquoi le psaume a été introduit parmi les hommes, et pourquoi ces prophéties se récitent plus particulièrement avec chant. Voici pourquoi on les chante. Dieu s'était aperçu que beaucoup d'hommes étaient tièdes, éprouvaient du (14) dégoût pour la lecture des choses spirituelles, et supportaient avec peine le travail que cela leur imposait; il voulut leur rendre la tâche plus agréable, leur ôter le sentiment de la peine, et pour cela, il joignit la mélodie aux paroles prophétiques, afin que tous, entraînés par le rythme musical, fissent monter vers lui les saintes hymnes avec une grande ferveur. Car il n'est rien, non rien qui élève l'âme, qui lui donne des ailes, qui l'arrache à la terre, qui l'affranchisse des liens du corps , qui lui inspire la divine sagesse, qui lui fasse tout mépriser ici-bas, comme une musique d'ensemble et les accents mesurés d'un divin cantique. Il y a dans le chant et dans la musique un charme si approprié à notre nature, que c'est un moyen de calmer même les enfants à la mamelle, lorsqu'ils crient et qu'ils sont fâchés. Aussi les nourrices qui les portent dans leurs bras vont et viennent mille et raille fois en leur chantant des airs enfantins, qui réussissent à fermer leurs paupières. C'est encore pour la même raison que lon voit souvent vers le milieu du jour des gens en voyage conduisant leurs bêtes de somme, chanter en même temps, pour adoucir par ces chants les désagréments du voyage. Et non-seulement les voyageurs, mais encore les cultivateurs chantent fort souvent, lorsqu'ils foulent le raisin, ou qu'ils font la vendange, lorsqu'ils donnent des soins à leurs vignes, ou se livrent à n'importe quel autre travail.
Les matelots chantent aussi en maniant la rame. Et quand les femmes font de la toile, et qu'elles démêlent avec la navette les fils embrouillés de la chaîne, elles chantent aussi des airs, soit chacune en particulier, soit toutes en choeur. Or, toutes ces personnes, femmes, voyageurs, cultivateurs ou matelots, ne chantent ainsi que dans le but d'alléger la fatigue de leurs travaux, parce que l'âme, lorsqu'elle entend un air, un chant, est capable de supporter plus facilement toute sorte de peines et de fatigues. Et comme cette sorte de plaisir a pour notre âme un attrait si naturel, Dieu, pour empêcher que les démons ne viennent tout bouleverser en introduisant panai nous des chants lubriques, Dieu nous a donné les psaumes comme un rempart, et a voulu qu'ils nous fussent à la fois agréables et utiles. Car les chants mondains sont nuisibles, pernicieux, les maux qu'ils causent sont nombreux : ce qu'ils ont de plus impur et de plus déréglé s'introduisant dans le fond des âmes, les affaiblit et les énerve; au contraire le chant tout spirituel des psaumes est d'une grande utilité, d'un grand profit ; il nous procure une abondante sanctification, il nous suggère toute espèce de sagesse, parce que leurs paroles purifient nos âmes, et que l'Esprit-Saint ne tarde pas à descendre dans l'âme qui fait retentir de pareils accents. Oui, ceux qui chantent les psaumes avec conscience invoquent par là la grâce du Saint-Esprit, témoin cette parole de saint Paul : « Ne vous enivrez point de vin, car il produit la débauche; mais remplissez-vous du Saint-Esprit; » puis il ajoute la manière d'y parvenir : « en chantant, » dit-il, du fond de vos coeurs, des cantiques et des « psaumes au Seigneur. » (Ephés. V, 18, 19.) Que signifie « du fond de vos coeurs? » C'est-à-dire avec conscience, pour que, la bouche prononçant les paroles, la pensée ne s'en aille pas au dehors s'égarant de tous côtés, mais pour due l'âme écoute les paroles de la langue.
2. Vous le savez, où il y a un bourbier,
les pourceaux y courent; mais aussi, où il y a des aromates et des parfums, les abeilles
établis .sent leur demeure: de même, où des chants lubriques se fout entendre, les
démons se rassemblent; mais là où retentissent des chants spirituels, vient se reposer
la grâce de l'Esprit-Saint, sanctifiant et les bouches et les âmes. Et je le dis, non
pas seulement pour vous inciter à louer Dieu vous-mêmes, mais aussi pour que vous
appreniez à vos enfants et à vos femmes à chanter de pareils cantiques, non pas
seulement en faisant de la toile ni en travaillant à d'autres ouvrages, mais
particulièrement quand vous êtes à table. En effet, c'est surtout pendant les repas que
le démon vous tend des pièges : il a pour lors le secours de l'ivresse et de
l'intempérance, des rires immodérés, du laisser-aller de lâme; c'est donc
surtout alors, ainsi qu'avant et après le repas, qu'il faut lui opposer comme un rempart
la vertu fortifiante des psaumes; il faut cous lever de table avec votre femme et vos
enfants, et chanter en commun les saintes hymnes à Dieu. Car si Paul, tout exposé
qui il était à d'intolérables coups de fouet, les entraves aux pieds et retenu
dans une prison, a pu au milieu de la nuit, alors que le sommeil enchaîne tous les hommes
avec le plus de douceur, employer le temps, conjointement avec Silas,
à louer (15) Dieupar des hymnes; si ni la nature du lieu, ni
les circonstances, ni l'inquiétude, ni la tyrannie du sommeil, ni la souffrance causée
par tant de supplices, si rien en un mot ne put le forcer à
interrompre ses chants (Act. XVI, 25); combien pins ne
devons-nous pus, quand nous sommes dans la joie, quand nous jouissons des biens que Dieu
nous accorde, faire mouler vers fui des chants d'actions de grâces, afin. que si l'ivresse et l'intempérance donnent accès dans notre âme à
quelque chose de déréglé, toutes ces pensées folles et mauvaises prennent aussitôt la
fuite lorsque survient le chant des psaumes. A l'exemple de tous ces riches qui ont soin
d'emplir de baume une éponge et d'en frotter la table, afin que si les mets ont fait
quelque tache, la table apparaisse propre quand l'éponge y aura passé; de même les
chants spirituels sont un baume dont nous devons emplir nos bouches, afin que si
l'intempérance a laissé quelque tache dans l'âme, nous l'effacions au moyen de ces
cantiques sacrés, que, nous levain tous nous dirons en commun. « Tu nous as réjouis,
Seigneur, par les choses que tu as créées, et nous nous complairons avec allégresse
dans les oeuvres de tes mains. » (Ps. XCI, 5.) Et qu'au chant du psaume succède
aussi une prière, afin que nous sanctifiions notre demeure en même temps que notre âme.
Car de même que ceux qui amènent à leur table des mimes, des danseurs et des
courtisanes, y appellent les démons et satan lui-même, et
remplissent leur maison de mille et mille. dissensions (car il
en résulte des jalousies, des adultères, des débauches et tous les maux imaginables);
ainsi ceux qui prient David de venir avec sa harpe, appellent par son intermédiaire
Jésus-Christ même dans leur maison. Or, là où est le Christ, nul démon n'oserait
jamais entrer, ni même seulement jeter les yeux; mais la paix, la charité, tous les
biens en un mot y afflueront comme de source. Ces gens-là font de leur habitation un
théâtre; vous autres, faites de votre demeure une ég
3. On peut donc chanter les psaumes sans faire usage de sa voix, c'est la pensée qui retentit au dedans de nous. Car ce n'est pas pour les hommes que nous chaulons les psaumes, mais lieur Dieu qui sait entendre nos coeurs et pénétrer dans le secret de nos pensées. C'est ce que nous enseigne saint Paul, lorsqu'il s'écrie : « L'Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables. Et celui qui (16) sonde les coeurs sait quelle est la pensée de l'Esprit, parce que c'est selon Dieu qu'il intercède pour les saints. » (Rom. VIII, 26-97.) Ce qui ne veut pas dire que l'Esprit gémisse, mais que les hommes spirituels, qui possèdent les grâces de l'Esprit-Saint, en priant pour leur prochain et en offrant leurs supplications, le faisaient avec componction et avec gémissements. Faisons donc comme eux, et intercédons chaque jour auprès de Dieu au moyen des psaumes et des prières. Et afin de ne pas seulement en proférer les paroles, mais encore de savoir la valeur des mots, mettons-nous à examiner le début même de notre psaume. Voici ce début : « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu. » C'est l'ordinaire, quand on aime, de ne point tenir secrète son affection, mais de s'en ouvrir à d'autres, de leur déclarer que l'on aime. Car l'amour est ardent de sa nature, et l'âme ne pourrait supporter de le renfermer ainsi sous le silence. C'est pourquoi Paul disait aux Corinthiens qu'il aimait : « Notre bouche est ouverte pour parler de vous, ô Corinthiens (II Cor. VI,11) ; » c'est-à-dire: Je ne puis cacher ni tenir secret mon amour pour vous, mais sens cesse et partout, je vous porte dans mon esprit et sur ma langue. Et c'est ainsi que le bienheureux Psalmiste, qui aimait Dieu, et qui était consumé de cet amour, ne pouvait supporter de s'en taire, mais que tantôt il disait : « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu; » et une autre fois : « O Dieu, mon Dieu, je me tourne vers vous dès l'aurore. Mon âme a soif de vous, comme une terre inaccessible, aride et déserte.» (Ps. LXII,1.) Car c'est ainsi que l'a traduit un autre interprète. Et en effet, comme il ne peut trouver de langage pour exprimer son amour, il cherche toutes sortes d'exemples, pour nous faire ainsi comprendre sa tendresse, et nous faire partager les mêmes transports. Laissons-nous -donc persuader à ses paroles, et apprenons à aimer ainsi.
Et qu'on n'aille pas me dire : Et comment puis-je aimer Dieu, que je ne vois pas? Il y a bien des gens que nous aimons sans les voir, comme par exemple nos amis, nos enfants ou nos parents, nos proches et nos familiers, lorsqu'ils sont en pays étranger : la privation de leur aspect n'apporte à cela aucun obstacle, c'est même précisément là ce qui enflamme
surtout notre tendresse et accroît le besoin que nous avons de leur présence. C'est pourquoi encore, Paul parlant de Moïse, et ayant dit qu'il abandonna richesses, trésors, splendeur royale, tout l'éclat en un mot dont il jouissait en Egypte, et préféra être affligé avec les Juifs; ensuite pour nous apprendre la cause de cette conduite, qui était que Moise faisait tout cela pour Dieu , il ajoute ces mots : « Car il demeura ferme comme s'il eût vu l'invisible. » (Hébr. XI, 25-27.) Vous ne voyez pas Dieu , mais vous voyez ses créatures , vous voyez ses oeuvres, le ciel, la terre, la mer. Et quand on aime, il suffit de voir quelque ouvrage de la personne aimée, ou même sa chaussure, ses habits, n'importe quel objet lui appartenant, pour que cet amour se ravive en nous. Vous ne voyez point Dieu, mais vous voyez ses serviteurs, ses amis, je veux dire les saints, qui ont toute sa confiance. Honorez-les maintenant et vous en recevrez un adoucissement extraordinaire, aux regrets que vous avez de ne point le voir. En effet, même lorsqu'il s'agit de nos semblables; nous aimons ordinairement non-seulement nos amis, mais encore les personnes qu'ils aiment. Et si une personne que nous aimons vient à nous dire J'aime bien untel; quand il lui arrive quelque bonheur, il me semble que c'est à moi que l'on fait du bien; alors nous faisons tout, nous employons toutes nos ressources pour prouvera cette dernière personne tout notre zèle, comme si nous voyions en elle celle même que nous aimons. Eh bien ! il nous est donné dès maintenant de donner cette preuve de notre amour pour Jésus ! Il a dit qu'il aimait les, pauvres, et que si nous leur faisions du bien, il nous récompenserait comme s'il en avait lui-même été l'objet. (Matth. XIX, 21.) Faisons donc tout pour leur venir en aide ; que dis-je? Epuisons pour eux tous nos biens, persuadés qu'en leur personne, c'est Dieu même que nous nourrissons. Si vous voulez vous en convaincre, écoutez cette parole de Jésus-Christ : « Car vous m'avez vu souffrant de la faim, et vous m'avez donné à manger; souffrant de la soif, et vous m'avez donné à boire ; dans la nudité , et vous m'avez vêtu (Matth. XXV, 35-36), » et il nous a donné bien des moyens d'adoucir le regret de ne point le voir.
Voici trois choses principales qui font ordinairement naître l'amour en nous : la beauté du corps, la grandeur des bienfaits, et l'amour (17) qu'on a pour nous. Il suffit même d'une seule de ces circonstances pour produire en nous cette tendresse. Car, sans que la personne nous ait fait aucun bien, si nous apprenons qu'elle nous aime, qu'elle nous loue et nous admire, aussitôt nous nous attachons à elle, et nous la chérissons comme une bienfaitrice. Or, non-seulement cette condition existe en Dieu, mais elles y existent toutes les trois à un tel degré de surabondance que le langage n'y petit atteindre. Et d'abord, la beauté de cette nature bienheureuse et sans tache est quelque chose de si prodigieux et de si inviolable que cela surpasse toute expression et échappe à toute pensée. Et quand je vous parle de beauté, ne soupçonnez là rien de corporel, mon cher auditeur, mais bien une gloire immatérielle et une magnificence ineffable.
4. C'est cette nature que le Prophète publiait en ces termes : « Et les séraphins se tenaient autour de lui, et avec deux de leurs aises ils se couvraient le visage, avec deux autres ils se couvraient les pieds, et des deux autres ils volaient, en criant : Saint, saint, saint! » (Isaïe, VI, 2, 3), pénétrés qu'ils étaient de saisissement, d'admiration à la vue de cette majesté, de cette gloire. David aussi, ayant en vue cette même beauté, et frappé de la gloire de cette nature bienheureuse, disait : « Ceins ton glaive à ton côté, Dieu puissant, dans ta splendeur, dans ta beauté. » (Ps. XLIV, 4,5.) C'est pour cela encore que Moïse désirait si souvent le voir, dévoré par cette tendresse et plein d'amour pourtant de gloire. (Exod. XXXIII, 13.) C'est également ce qui faisait dire à Philippe : « Montre-nous le Père, et (136) nous serons satisfaits. » (Jean, XIV, 3.) Que dis-je? tout ce que nous pourrions exprimer ne serait pas même une faible et pâle image de tant de majesté. Faut-il maintenant vous énumérer ses bienfaits? Mais, ici encore, les paroles seront impuissantes. Aussi saint Paul disait-il : « Et « rendons grâces au Seigneur pour le don inexprimable qu'il nous a fait. » ( II Cor. IX, 15.) Et ailleurs : « Qu'aucun oeil n'a vu, que nulle oreille n'a entendu, que le cur de l'homme n'a point conçu ce que Dieu a réservé à ceux qui l'aiment. » (I Cor. II, 9.) Et autre part encore : « O profondeur des richesses, de la sagesse- et de la science de Dieu ! Combien ses décrets sont impénétrables et ses voies impossibles à découvrir. » (Rom. XI, 33.) Et la tendresse dont il a fait preuve envers nous, quel langage pourra l'exprimer? Saint Jean en était frappé, et c'est pour cela qu'il disait « Car Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique. » (Jean, III, 16.) Et si vous voulez entendre les paroles mêmes de Dieu, et apprendre toute l'affection qu'il a pour les hommes, écoutez ce qu'il dit par son prophète : « Une femme oubliera-t-elle jamais sa pitié pour les fruits de ses entrailles? Or, « quand même une femme oublierait cela, moi je ne l'oublierai pas. » (Isaïe, XLIX, 15.) Et de même que le Prophète disait : « Comme le cerf désiré les sources, ainsi mon âme soupire après toi, mon Dieu; » de même le Christ nous dit : « Comme l'oiseau rassemble sa couvée, ainsi j'ai voulu rassembler vos enfants, et vous ne l'avez pas voulu. » (Matth. XXIII, 37.) Et autre part : « Comme un père a pitié de ses fils, ainsi le Seigneur a eu pitié de ceux qui le craignent. » (Ps. CII, 13.) Il dit encore : « Car autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant le Seigneur a fortement établi sa miséricorde sur ceux qui le craignent. » (Ibid. 11.) Et de même que le Prophète cherche un exemple pour faire comprendre son aspiration vers Dieu, ainsi Dieu se sert de comparaisons pour nous montrer l'ardent désir qu'il a pour notre salut. Et si le prophète a. pris pour exemples un cerf altéré, et une terre desséchée par la chaleur, Dieu prend pour objets de comparaison la tendresse des oiseaux pour leur couvée, la sollicitude des pères pour leurs fils, la hauteur du ciel au-dessus de la terre, et les entrailles maternelles, non pas qu'il ne nous aime que comme une mère aime son enfant, mais c'est qu'il n'y a pas parmi nous d'expressions plus fortes pour prouver l'affection que ces termes-là, que ces comparaisons, que ces exemples. Pour vous convaincre qu'il ne nous aime pas seulement comme une tendre mère aime ses enfants, mais beaucoup plus encore, écoutez ses paroles : « Quand même,» dit-il, «une femme oublierait le fruit de ses entrailles, moi je ne l'oublierai pas. » Il a voulu montrer par là que sa sollicitude pour nous est plus ardente que la plus vive tendresse. Réunissez tous ces traits, repassez-les dans votre esprit, et vous ferez naître en vous un brûlant amour, vous y allumerez une flamme resplendissante. Et puisque, même entre les hommes, rien ne ait naître ordinairement le feu de lamitié comme le souvenir des bienfaits que nous avons reçus, (18) conduisons-nous de même à l'égard de Dieu. Réfléchissons à tout ce qu'il a fait pour nous, le ciel même, la terre, la mer, l'air, les plantes qui croissent sur la terre, les fleurs diverses, les animaux domestiques et sauvages, tout ce qui existe dans la mer, au milieu de l'air, les astres qui sont dans le ciel,. le soleil, la lune, en un mot toutes les choses visibles, les éclairs, le bel ordre des saisons, la succession du jour et de la nuit, le renouvellement des années. Il a soufflé l'âme en nous, il nous a fait don de la raison, il nous a revêtus de la plus grande autorité. Il nous a délégué des anges, il nous a envoyé des prophètes, et enfin son Fils unique. Et après tant de bienfaits, il vous invite encore, tant par lui-même que par son Fils unique à vous sauver : et saint Paul ne cesse de nous crier de si part : « Dieu vous y invite par notre bouche, nous vous en conjurons au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu. » (II Cor. V, 20.) Et il ne s'est pas arrêté là : il a recueilli le type de votre nature humaine, et «Il l'a fait asseoir au-dessus de toute principauté, de toute autorité, de toute puissance, et de tout nom qui soit jamais non-seulement dans ce siècle, mais encore dans le siècle à venir. » (Ephés. I, 21.)
Il est vraiment à propos de dire maintenant « Qui raconter les puissances du Seigneur? qui fera entendre toutes ses louanges? » (Ps. CV, 2.) Et aussi : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous ses bienfaits? » (Ps. CXV,12.) En effet, quel honneur pourrait égaler celui de voir les prémices de notre genre humain, de cette race auparavant si déchue, si déshonorée, siéger maintenant à une telle hauteur, et jouir d'un tel honneur? Puis, ne songez pas seulement aux bienfaits que tous les hommes partagent, énumérez encore ceux dont vous êtes particulièrement l'objet, par exemple lorsque tombé dans les piéges de la calomnie , vous êtes sorti victorieux de ses accusations, ou si, ayant rencontré des brigands à une heure dangereuse, au milieu même de la nuit, vous avez échappé à leurs embûches, ou si vous avez conjuré une peine qui vous était infligée, ou lorsque atteint d'une maladie cruelle, vous avez éprouvé du soulagement.
5. Repassez dans votre esprit tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu pendant toute votre vie, et assurément vous les trouverez en grand nombre, non-seulement dans votre vie entière, mais même pendant un seul jour; si Dieu voulait nous remettre sous les yeux tous les biens dont il nous comble chaque jour sans que nous y fassions attention, sans que nous nous en doutions, nous ne pourrions pas même les compter. Combien de démons traversent cet air qui nous entoure ! Combien de puissances ennemies ! S'il leur permettait seulement de se montrer à nous, avec leur aspect épouvantable , horrible, ne fuirions-nous pas, ne serions-nous pas perdus, ne serait-ce pas notre destruction? Oui, en réfléchissant à tout cela, et aussi à nos péchés, à toutes les chutes que nous faisons, ou en connaissance de cause, ou sans nous en apercevoir (car ceci encore ne doit pas compter pour peu de chose parmi les bienfaits de Dieu , que chaque jour il ne tire pas vengeance de nos transgressions); en songeant, dis-je, à tout cela, nous serons capables d'aimer Dieu. Si vous considérez tous les péchés que vous faites par jour, tous les bienfaits que vous recevez chaque jour aussi, toute la longanimité, toute l'indulgence dont il vous favorise, si vous réfléchissez que si Dieu se vengeait tous les jours. vous n'auriez pas vécu même un court espace de temps, selon le Prophète qui dit : « Si vous tenez compte de nos iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra résister? (Ps. CXXIX, 3) », alors vous lui rendrez grâces, et vous ne vous irriterez de rien de ce qui vous arrivera; mais vous verrez que, souffririez-vous mille et mille maux, ce ne serait pas encore une satisfaction proportionnée, et étant dans ces dispositions, vous allumerez en vous un grand désir de Dieu, et vous pourrez dire avec le Prophète : « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu.» Mais il est à propos d'examiner pourquoi le Prophète a pris pour comparaison le cerf plutôt qu'un autre animal. C'est que le cerf est très-souvent altéré, et pour cette raison, il accourt continuellement près des sources. Il est porté à l'altération par sa nature même, et aussi parce qu'il dévore les serpents et se nourrit de leur chair. Eh bien! imitez-le : dévorez le serpent intellectuel; terrassez le péché, et vols serez capable d'être altéré du désir de Dieu. Car de même qu'une mauvaise conscience nous souille et nous jette dans le découragement, de même, quand nous aurons terrassé nos péchés, quand nous nous serons purifiés de notre malice, nous pourrons tourner nos (19) pensées vers les désirs spirituels, invoquer Dieu avec une grande ardeur, allumer en nous une tendresse plus vive, et chanter notre réponse d'aujourd'hui non-seulement en paroles, mais par nos actions elles-mêmes. En effet, lorsque le bienheureux roi, ou plutôt la grâce du Saint-Esprit, a chanté pour nous les psaumes, ce n'était pas seulement pour nous erg faire prononcer les paroles, c'était aussi pour que nos actions mêmes en reproduisissent les leçons. Quand vous entrez ici, ce n'est pas seulement, croyez-le bien, pour dire les paroles des psaumes, c'est afin que, lors du chant de vos répons, vous considériez comme un contrat ce que vous répondez. Lorsque vous avez dit: « De même que le cerf aspire après les sources, « ainsi mon âme soupire après vous, mon « Dieu; » vous avez fait un pacte avec Dieu, vous avez, quoique sans papier ni encre, signé une obligation, vous avez confessé verbalement que vous l'aimez par-dessus tout, que vous ne lui préférez rien, et que vous brûlez d'amour pour lui. Si donc en sortant d'ici vous rencontrez une beauté aux moeurs impures qui cherche à vous séduire et, s'attirer votre amour, dites-lui : Je ne puis vous suivre, j'ai fait un contrat avec Dieu, en présence de mes frères, des prêtres, des docteurs; par les paroles que j'ai répétées en chantant, j'ai confessé que je l'aimais, j'ai promis de l'aimer « de même que le cerf aspire après les sources. » Je redouterais d'enfreindre ce contrat, je me consacre désormais à mon amour pour Dieu. Si vous apercevez de l'argent sur la place, ou des habillements brochés d'or, ou des gens marchant d'un air fier, avec des serviteurs et des chevaux richement caparaçonnés, que cet appareil n'influe en rien sur vous, mais reprenez en vous-même le même chant de psaume, et dites à votre âme: Nous chantions il n'y a qu'un instant : « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu; » et nous nous sommes approprié ce texte, nous l'avons rendu nôtre. N'aimons donc rien de ces choses d'ici-bas, afin que cet amour demeure en, nous sans mélange, et qu'il ne s'affaiblisse pas par cette division. Cette richesse pourra nous procurer toute richesse, tous les trésors possibles, toute célébrité, toute gloire, tout éclat. Conservons-la bien, et nous n'aurons besoin de rien autre chose. En effet, quand on voit ces hommes que possède un amour honteux, et qui sont épris de quelque belle courtisane, ne faire attention ni aux menaces d'un père, ni aux reproches de leurs amis, ni au blâme de bien d'autres personnes, mais avoir continuellement cette femme pour but, et dédaigner famille, héritage paternel, gloire, considération, exhortations de l'amitié, croyant avoir une ample compensation de tout cela, s'ils sont considérés de l'objet seul de leur amour, cette femme fût-elle de rang infime, sans honneur, la première venue; et comment donc ceux qui aiment Dieu comme il faut, seraient-ils sensibles aux choses humaines, soit brillantes, soit fâcheuses? Non, ils ne verront même pas les illusions de la vie présente, tournés qu'ils sont vers l'amour de Dieu, mais ils riront de toutes les prospérités, et mépriseront tous les revers, captivés par leurs saintes aspirations, et ne voyant que Dieu seul, en tous lieux se le représentant, et se trouvant les plus heureux des hommes. Jusque dans la pauvreté, dans l'ignominie, dans les fers, dans les tribulations, dans les derniers des maux, ils jugeront encore leur position meilleure que celle des souverains mêmes, car ils auront dans toutes leurs souffrances une consolation merveilleuse, celle de souffrir pour l'objet de leurs désirs.
6. Aussi saint Paul, qui était chaque jour voisin de la mort, dans les prisons, au milieu des naufrages, dans les déserts, sous les coups de fouet, victime de mille autres supplices, était joyeux et dans l'allégresse, il tressaillait de plaisir et de ravissement (II Cor. XI, 23, 27); et tantôt il disait : « Ce n'est pas seulement dans l'espérance de la gloire de Dieu, c'est même de nos tribulations que nous sommes fiers (Rom. V, 2, 3) ; » et tantôt : « Je me réjouis dans mes souffrances, et je complète en ma chair ce qui manquait aux afflictions de Jésus-Christ (Coloss. I, 24); » et il appelle cela une grâce; car voici ce qu'il déclare, ce qu'il dit en propres termes : « C'est ainsi que le Christ nous a fait la grâce, non-seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui. » (Philipp. I, 29.) Efforçons-nous donc aussi de penser de la sorte, et souffrons avec joie tout ce qui nous arrive de fâcheux. Nous pourrons le souffrir ainsi, si nous aimons Dieu comme le Prophète l'a aimé. Car ce n'est pas seulement ce verset que les fidèles répondent ensemble qui nous tait voir sa tendresse, ce sont encore les paroles qui suivent. Après avoir dit : « De même que le cerf aspire après les (20) sources, ainsi mon âme aspiré après vous, mon Dieu, » il ajoute : « Mon âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant; quand irai-je devant Dieu, quand sa face me verra-t-elle? » (Ps. XLI, 3.) Il n'a pas dit : mon âme a aimé le Dieu vivant, ni mon âme a chéri le Dieu vivant; niais, pour dépeindre sa disposition, il a appelé sa tendresse une soif, nous montrant ainsi à la fois l'ardeur de son amour et la continuité de sa flamme. Car de même que les gens disposés à l'altération n'éprouvent pas la soif un jour seulement, ni seulement deux ou trois, mais pendant toute leur vie, parce que c'est leur nature qui les y porte, de même le bienheureux roi et tous les saints n'ont pas été dans la componction un jour seulement, comme tant d'hommes, ni seulement deux ou trois (car il n'y a là rien d'admirable), mais ils étaient continuellement et chaque jour dans un état de pieux amour, et ils faisaient croître en eux cette charité. C'est ce qu'il nous fait voir, lorsqu'il dit : « Mon âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant, » indiquant à la fois le motif de son amour, et voulant pour votre profit montrer comment on arrive à aimer Dieu ainsi. C'est bien, en effet, nous apprendre tout cela que de nous dire d'abord : « Mon âme a eu soif de Dieu, » et d'ajouter ensuite : « Du Dieu vivant; » c'est presque comme s'il conseillait, comme s'il criait à tous ceux qui soupirent après les choses d'ici-bas Pourquoi cette passion insensée pour des corps? Pourquoi ce désir de gloire? Pourquoi cette recherche de la sensualité? Rien de tout cela ne demeure ni ne vit perpétuellement, toutes ces choses s'envolent et passent plus vaines que l'ombre, plus trompeuses que les songes, plus fugaces que les fleurs printanières; les unes nous abandonnent au sortir de la vie présente, les autres périssent avant même notre existence ici-bas. Leur possession est infidèle, leur jouissance incertaine, leurs changements rapides; en Dieu, au contraire, rien de tel, il vit et dure éternellement sans éprouver ni changement ni vicissitudes Laissons donc là les objets passagers, éphémères, et aimons l'Etre éternel et toujours vivant. Quand on l'aime, on ne saurait être confondu, on ne saurait échouer, ni se voir privé de celui que l'on aime. Celui qui aime les richesses est dépouillé de ce qu'il affectionnait lorsque survient la mort, ou même avant qu'elle arrive; l'homme épris de la gloire de ce monde éprouve le même sort; souvent aussi la beauté corporelle s'éclipse bien plus vite encore que tout cela; en un mot, tout absolument dans la vie actuelle, étant périssable et éphémère, s'évanouit bientôt, avant même de s'être produit et d'avoir pu se montrer. Tout, au contraire, l'amour des biens spirituels est dans une force, dans une fleur de jeunesse perpétuelle, la vieillesse lui est inconnue, pour lui, point de vétusté, il n'est exposé ni au changement, rai à des vicissitudes, ni à l'incertitude de l'avenir; dès ce monde, il est utile à ceux qui le possèdent, et les protège de toute part; puis à leur départ d'ici-bas, loin de les abandonner, il fait le voyage avec eux, il les accompagne dans leur migration, et il les fait briller au dernier jour d'un plus grand éclat que les astres eux-mêmes.
Le bienheureux David le savait , et c'est pourquoi il ne cessait d'aimer, et, ne pouvant contenir son amour au dedans de soi, il se hâtait de manifester à ceux qui l'écoutaient ce feu qui le remplissait intérieurement. Ainsi, après avoir dit: « Mon âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant, » il a ajouté: « Quand irai-je devant Dieu, quand sa face me verra-t-elle?» Voyez l'homme embrasé, voyez l'homme enflammé. Sachant qu'au sortir d'ici, il le verra, il est impatient du délai; il ne supporte point ce retard, et il nous montre ici les mêmes sentiments que l'apôtre. En effet, saint Paul gémissait sur l'ajournement de son départ de ce monde ( II Cor. V, 2); et David éprouvait le même déplaisir, ce qui lui faisait dire: «Quand irai-je devant Dieu, quand sa face me verra-t-elle ?»Et si c'eût été un simple particulier, un homme du vulgaire, de basse condition, vivant dans la pauvreté, t'eût été, mémé dans ce cas, une grande chose que ce mépris de la vie présente; mais non pas autant que de voir ce souverain, qui jouissait de tant de délices, qui avait tant de gloire en partage, qui avait remporté d'innombrables victoires et vaincu une multitude d'ennemis, dont l'éclat enfin et le renom étaient universels, de voir un tel homme se rire de tout cela, richesse, gloire et délices de toutes sortes, et aspirer aux biens futurs; ceci est le fait d'un esprit magnanime, d'une âme qui sait goûter la sagesse, et qui a pris son vol vers le céleste amour.
7. Suivons cet exemple, et n'ayons point d'admiration pour les choses présentes, afin d'en avoir pour les choses futures : ou plutôt, (21) admirons celles de l'autre vie pour ne point admirer celles de ce monde. En effet, si nous entretenons sans cesse notre esprit dans la pensée des choses futures, si nous réfléchissons au royaume des cieux, à l'immortalité, à la vie éternelle, à notre place dans les choeurs des anges, à notre séjour avec Jésus-Christ, à cette gloire sans mélange, à cette vie délivrée de toute souffrance, si nous considérons que larmes, chagrins, affronts, mort, découragements, travaux, vieillesse, maladie, infirmité, pauvreté, calomnie, veuvage, péché, condamnation, supplices, châtiment, et s'il est en cette vie présente quelque autre affliction, quelque autre déplaisir, tout cela sera banni loin de nous, et qu'au lieu de ces maux seront venus prendre place la paix, la douceur, la bonté, la charité, la joie, la gloire, l'honneur la splendeur, et tous les autres biens que la parole ne saurait même exprimer; si nous pensons, dis-je, à tout cela, aucune des choses présentes ne sera capable de nous captiver, et nous pourrons dire avec le Prophète: « Quand irai-je devant Dieu, quand sa face me verra-t-elle ? » et si nous sommes dans cette disposition, ni les splendeurs de la vie ne nous tourneront la tête, ni ses afflictions ne nous jetteront dans le découragement; nous ne serons plus jamais en proie à l'envie, soit à la vaine gloire, soit à quelque fléau semblable.
N'entrons donc pas ici comme au hasard , et en répétant nos versets , ne répondons pas comme pour nous en débarrasser, mais armons-nous-en comme d'un bâton pour le moment où nous sortirons. Chaque verset à lui seul suffit à nous inspirer une grande sagesse, à rectifier nos principes , et à nous procurer les plus grands avantages pour notre conduite; que si nous en étudions avec soin chaque parole, nous en recueillerons d'excellents fruits. En effet, il ne faut ici m'objecter ni la pauvreté, ni le manque de temps, ni la paresse de l'esprit. Si vous êtes pauvre, et. qu'à cause de votre pauvreté vous manquiez de livres, ou qu'ayant des livres, vous ne jouissiez d'aucun loisir, je ne vous demande que d'observer ces répons des psaumes que vous chantez ici non pas une fois, ni deux, ni trois , mais si souvent, et, sorti d'ici, vous en recevrez une grande consolation. Voyez donc quel; trésor ces répons dont je viens de vous parler, nous ont ouvert. Et qu'on n'aille pas me dire qu'avant d'en avoir l'explication , on n'en connaissait pas la portée, car, avant même d'être expliqué, ce verset était facile à saisir pour quiconque l'écoutait et voulait y faire la moindre attention. Si seulement vous vous êtes appris à dire « De même que le cerf aspire après les sources, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu; mon âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant; quand irai je devant Dieu, quand sa face me verra-t-elle? » même avant l'explication vous pouvez vous mettre dans l'esprit la sagesse tout entière. Et non-seulement ce répons, mais tout autre que celui-là nous offrira les mêmes richesses. Si vous dites : « Bienheureux l'homme qui craint le Seigneur (Ps. CXI, 1), » et que vous soyez capable de savoir ce que vous dites, vous ne porterez envie ni au riche, ni au puissant, ni à celui qui a en partage la beauté, qui est doué de la force, qui possède des demeures splendides, qui vit au sein du pouvoir, qui est élevé dans les palais, ni à personne de ce genre, mais à l'homme qui vit dans la piété, dans la sagesse, dans la crainte de Dieu, et vous en jugerez ainsi non-seulement relativement à l'avenir, mais encore sous le rapport de la vie présente. En effet, dès ce monde même, ces derniers sont plus puissants que les autres. Survient-il une maladie, l'homme revêtu de la pourpre ne retire de son escorte et de tant d'appareil aucun soulagement à son mal; ses proches, ses parents, tout son monde est là; sous lui , sur lui, ce sont des tissus d'or, et il est là gisant, brûlé comme dans une fournaise. Celui au contraire qui vit dans la piété , qui craint Dieu , n'a peut-être là ni père, ni serviteur, ni personne à ses côtés , mais il a élevé ses regards vers le ciel , non pas même souvent, mais seulement deux ou trois fois, et il a éteint toute cette fournaise. Et c'est ici un fait qu'on est à même de voir se présenter dans toutes les circonstances graves, dans tous les cas imprévus, que les hommes opulents et haut placés , sont troublés, et que les gens pieux et sages souffrent tout avec calme. Mais ce qui passe avant tout cela, c'est que, même sans aucun événement terrible, la conscience de l'homme qui craint Dieu est remplie d'un plaisir plus grand et plus pur que ne l'est l'âme du riche. C'est que ce dernier, lors même qu'il jouit de la nourriture matérielle, est dans un état plus cruel que le malheureux le plus affamé, parce qu'il se souvient de ses maux personnels, et qu'il est en compagnie de sa (22) mauvaise conscience; tandis que l'homme pieux, manquât-il de la nourriture nécessaire, aura meilleur courage que ceux qui regorgent de délices, parce qu'il nourrit en son coeur de précieuses espérances, et qu'il attend de jour en jour la rémunération de ses propres bonnes oeuvres. Mais afin de ne pas vous sembler fatigant en prolongeant ce discours, laissant aux plias studieux le soin de recueillir chaque répons et de scruter la vertu qu'ils renferment, je terminerai ici mon allocution, en recommandant à votre charité de ne pas sortir d'ici sans réflexion, mais de vous saisir de ces versets de répons, de les conserver comme autant de perles, de les méditer continuellement chez vous, et de redire tout ceci à vos amis et à vos épouses; et si une passion vous tourmente, si la concupiscence s'élève en vous, ou la colère, ou quelqu'autre de ces passions si insensées, de vous mettre à chanter assidûment ces mêmes versets, afin que nous puissions jouir d'un grand calme pendant cette vie, et obtenir pour la vie future les biens éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire, puissance et honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.