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Deux personnages fictifs de la Renaissance semblent se lier à la tradition populaire: Falstaff en Angleterre, Gargantua en France. Leur énormité accueille comme une outre vide l'âme du peuple, et ils ne se conduisent, au fond, que selon les principes du génie national - en un sens, divinement. Gargantua pourtant a un avantage, inhabituel: c'est un personnage merveilleux, un géant.
Mais c'est un bon géant. Dans la tradition classique et biblique, les géants, à l'exception de saint Christophe, étaient mauvais, donc combattus par les héros.
On dit que Gargantua est issu d'une figure de l'ancienne mythologie gauloise, présente sous une forme rationalisée dans les chroniques latines des anciens Bretons, notamment Geoffroy de Monmouth. Il faut savoir, en effet, que les Gaulois et les Bretons parlaient une langue proche, avant que les premiers n'adoptent le latin, et que leurs figures légendaires étaient souvent identiques. La tradition en est demeurée obscurément, et Rabelais l'a réhabilitée. Cela a sa résonnance mystérieuse, que le conservatisme et le rationalisme manquent tous les deux dans leur regard sur son œuvre. Autant dire: presque toute l'Université.
La question n'est pas seulement nationale, elle n'est pas seulement la réhabilitation du peuple gaulois qui prépare la Révolution voire la République; ce serait trop simple. Gargantua incarne aussi les forces élémentaires, diabolisées dans le catholicisme, et auxquelles lui, comme les anciens Celtes, attribuait de la sainteté. Il était médecin: c'est un fait qu'on ne mesure pas assez. La spiritualité qui imprègne les phénomènes terrestres était la préoccupation majeure de la médecine du temps, et, bien que ce soit, apparemment, pour s'en moquer, Rabelais fait fréquemment allusion au célèbre médecin du duc de Savoie Corneille Agrippa, occultiste notoire.
Une orientation nouvelle existait, symbolisée par le géant Gargantua, incarnation des vertus humaines - mais aussi, héritier du monde des elfes. À cet égard, Rabelais est à rapprocher essentiellement de Cyrano de Bergerac.
Le plus troublant est qu'il fasse de Gargantua et de son fils Pantagruel de bons chrétiens, émus par le sacrifice du Christ. Plusieurs épisodes de ses récits l'illustrent. Cela ressemble aux textes irlandais établissant un lien entre le Christ fils du dieu vivant et les rois païens, fils des immortels de la Terre.
Le merveilleux chez Rabelais n'est pas superfétatoire - pas simplement décoratif: il est le cœur de la chose, on ne l'a pas assez compris. La fin de Pantagruel livre un récit énigmatique, dans lequel le narrateur, Rabelais lui-même, pénètre dans le corps immense du géant, et découvre une cité. Elle est singulière, mystérieuse, peut ne rien vouloir dire, et en même temps suggère infiniment. Les habitants en sont ceux qui, sur terre, ont trouvé le moyen de l'immortalité, peut-être, et vivent à l'abri du corps du géant. Ils se sont initiés aux secrets de la forme, de la force qui organise les corps. Ils ont pu, ainsi, se faire leur propre monde.
La pensée peut en théorie être à la mesure des mystères, mais il est difficile de l'empêcher de les rabaisser. Ce n'est réservé qu'à des philosophes rares. Je ne sais pas si j'en suis.