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LE XV JUILLET. SAINT HENRI, EMPEREUR.
Henri de Germanie, deuxième du nom quant à la royauté, premier quant à l'empire, fut le dernier représentant couronné de cette maison de Saxe issue d'Henri l'Oiseleur, à laquelle Dieu, au dixième siècle, confia la mission de relever l'œuvre de Charlemagne et de saint Léon III. Noble tige, où l'éclat des fleurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l'emporte encore sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles.
L'Esprit-Saint, qui divise comme il veut ses dons (1), appelait alors aux plus hautes destinées la terre où, plus que nulle part, s'était montrée l'énergie de son action divine dans la transformation des peuples. Acquise au Christ par saint Boniface et les continuateurs de son œuvre, la vaste contrée qui s'étend au delà du Rhin et du Danube était devenue le boulevard de l'Occident, sur lequel durant tant d'années elle avait versé la dévastation et la ruine. Loin de songer à soumettre à ses lois les redoutables tribus qui l'habitaient, Rome païenne, au plus haut point de sa puissance, avait eu pour suprême ambition la pensée d'élever entre
1. I Cor. XII, 11.
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elles et l'Empire un mur de séparation éternelle ; Rome chrétienne, plus véritablement souveraine du monde, plaçait dans ces régions le siège même du Saint-Empire Romain reconstitué par ses Pontifes. Au nouvel Empire de défendre les droits de la Mère commune, de protéger la chrétienté contre les barbares nouveaux, de conquérir à l'Evangile ou de briser les hordes hongroises et slaves, mongoles, tartares et ottomanes qui successivement viendront heurter ses frontières. Heureuse l'Allemagne, si toujours elle avait su comprendre sa vraie gloire, si surtout la fidélité de ses princes au vicaire de l'Homme-Dieu était restée à la hauteur de la foi de leurs peuples !
Dieu, en ce qui était de lui, avait soutenu magnifiquement les avances qu'il faisait à la Germanie. La fête présente marque le couronnement de la période d'élaboration féconde où l'Esprit-Saint, l'ayant créée comme à nouveau dans les eaux de la fontaine sacrée, voulut la conduire au plein développement de l'âge parfait qui convient aux nations. C'est dans cette période de formation véritablement créatrice que l'historien doit s'attacher principalement à étudier les peuples, s'il veut savoir ce qu'attend d'eux la Providence. Quand Dieu crée en effet, dans l'ordre de la vocation surnaturelle des hommes ou des sociétés coin nie dans celui de la nature elle-même, il dépose dès l'abord en son œuvre le principe de la vie plus ou moins supérieure qui doit être la sienne : germe précieux dont le développement, s'il n'est contrarié, doit lui faire atteindre sa fin ; dont par suite aussi la connaissance, pour qui sait l'observer avant toute déviation, manifeste clairement à l'endroit de l'œuvre en question la pensée divine. Or, maintes fois déjà nous l'avons
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constaté depuis l'avènement de l'Esprit sanctificateur, le principe de vie des nations chrétiennes est la sainteté de leurs origines : sainteté multiple, aussi variée que la multiforme Sagesse de Dieu dont elles doivent être l'instrument (1), aussi distincte pour chacune d'elles que le seront leurs destinées ; sainteté le plus souvent descendant du trône, et douée par là du caractère social que trop de fois plus tard revêtiront aussi les crimes des princes, en raison même de ce titre de princes qui les fait devant Dieu représentants de leurs peuples. Déjà aussi nous l'avons vu (2) : au nom de Marie, devenue dans sa divine maternité le canal de toute vie pour le monde, c'est à la femme qu'est dévolue la mission d'enfanter devant Dieu les familles des nations (3) qui seront l'objet de ses prédilections les plus chères; tandis que les princes, fondateurs apparents des empires, occupent par leurs hauts faits l'avant-scène de l'histoire, c'est elle qui, dans le douloureux secret de ses larmes et de ses prières, féconde leurs œuvres, élève leurs desseins au-dessus de la terre et leur obtient la durée.
L'Esprit ne craint point de se répéter dans cette glorification de la divine Mère; aux Clotilde, Radegonde et Bathilde, qui pour elle donnèrent en des temps laborieux les Francs à l'Eglise, répondent sous des cieux différents, et toujours à l'honneur de la bienheureuse Trinité, Mathilde, Adélaïde et Chunégonde, joignant sur leurs fronts la couronne des saints au diadème de la Germanie. Sur le chaos du dixième siècle, d'où l'Allemagne devait sortir, plane sans interruption leur
1. Eph. III, 10 ; IPetr. IV, 10.— 2. Le Temps après la Pentecôte, t. III, Sainte Clotilde. — 3. Psalm. XXI, 28.
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douce figure, plus forte contre l'anarchie que le glaive des Othon, rassérénant dans la nuit de ces temps l'Eglise et le monde. Au commencement enfin de ce siècle onzième qui devait si longtemps encore attendre son Hildebrand, lorsque les anges du sanctuaire pleuraient partout sur des autels souillés, quel spectacle que celui de l'union virginale dans laquelle s'épanouit cette glorieuse succession qui, comme lasse de donner seulement des héros à la terre, ne veut plus fructifier qu'au ciel ! Pour la patrie allemande, un tel dénouement n'était pas abandon, mais prudence suprême; car il engageait Dieu miséricordieusement au pays qui, du sein de l'universelle corruption, faisait monter vers lui ce parfum d'holocauste : ainsi, à l'encontre des revendications futures de sa justice, étaient par avance comme neutralisées les iniquités des maisons de Franconie el de Souabe, qui succédèrent à la maison de Saxe et n'imitèrent pas ses vertus.
Que la terre donc s'unisse au ciel pour célébrer aujourd'hui l'homme qui donna leur consécration dernière aux desseins de l'éternelle Sagesse à cette heure de l'histoire; il résume en lui l'héroïsme et la sainteté de la race illustre dont la principale gloire est de l'avoir, tout un siècle, préparé dignement pour les hommes et pour Dieu. Il fut grand pour les hommes, qui, durant un long règne, ne surent qu'admirer le plus de la bravoure ou de l'active énergie grâce auxquelles, présent à la fois sur tous les points de son vaste empire, toujours heureux, il sut comprimer les révoltes du dedans, dompter les Slaves à sa frontière du Nord, châtier l'insolence grecque au de la péninsule italique; pendant que, politique profond, il aidait la Hongrie à sortir par le christianisme de la
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barbarie, et tendait au delà de la Meuse à notre Robert le Pieux une main amie qui eût voulu sceller, pour le bonheur des siècles à venir, une alliance éternelle entre l'Empire et la fille aînée de la sainte Eglise.
Epoux vierge de la vierge Chunégonde, Henri fut grand aussi pour Dieu qui n1eut jamais de plus fidèle lieutenant sur la terre. Dieu dans son Christ était à ses yeux l'unique Roi, l'intérêt du Christ et de l'Eglise la seule inspiration de son gouvernement, le service de l'Homme-Dieu dans ce qu'il a de plus parfait sa suprême ambition. Il comprenait que la vraie noblesse, aussi bien que le salut du monde, se cachait dans ces cloîtres où les âmes d'élite accouraient pour éviter l'universelle ignominie et conjurer tant de ruines. C'était la pensée qui, au lendemain de son couronnement impérial, l'amenait à Cluny, et lui faisait remettre à la garde de l'insigne abbaye le globe d'or, image du monde dont la défense venait de lui être confiée comme soldat du vicaire de Dieu ; c'était l'ambition qui le jetait aux genoux de l'Abbé de Saint-Vannes de Verdun, implorant la grâce d'être admis au nombre de ses moines, et faisait qu'il ne revenait qu'en gémissant et contraint par l'obéissance au fardeau de l'Empire.
Voici la notice, forcément incomplète, consacrée par l'Eglise à saint Henri.
Henri surnommé le Pieux fut d'abord duc de Bavière, puis roi de Germanie et ensuite empereur des Romains. Portant ses désirs au delà des bornes étroites d'un royaume temporel, il ambitionna la couronne de l'immortalité, et pour l'obtenir se fit le serviteur zélé du Roi éternel. Promu donc à l'Empire, il mit tous ses soins à accroître la religion, relevant avec une magnificence plus grande qu'auparavant les églises que les infidèles avaient détruites, et les enrichissant de nombreuses largesses et de biens-fonds. Des monastères, d'autres lieux de dévotion, furent établis par lui ou le virent augmenter leurs revenus. Il fit tributaire de saint Pierre et du Pontife romain l'évêché de Bamberg, qu'il avait fondé de ses biens patrimoniaux. Benoît VIII, qui lui avait donné la couronne impériale, ayant dû prendre la fuite, trouva près de lui asile et fut par lui rétabli sur son siège.
Saint Benoît le guérit par un insigne miracle dans le monastère du Cassin où une grave maladie le faisait souffrir. L'Eglise Romaine fut l'objet de ses libéralités consignées dans un important diplôme; il entreprit pour la défendre une guerre contre les Grecs, et leur reprit la Pouille qu'ils occupaient depuis longtemps. La prière était la compagne habituelle de toutes ses entreprises; aussi vit-il plus d'une fois l'Ange du Seigneur et les saints Martyrs combattre pour sa défense en tête des armées. A l'aide de cette protection divine, ce fut par ses prières plus que par les armes qu'il vainquit les nations barbares. Il amena à la foi de Jésus-Christ la Hongrie jusque-là infidèle, en mariant sa sœur au roi Etienne qui reçut le baptême. Il donna le rare exemple de la virginité dans la vie conjugale, et, près de mourir, rendit Chunégonde son épouse à la famille de celle-ci telle qu'il l'avait reçue.
Ce fut avec une prudence souveraine qu'il disposa toutes choses à l'honneur et l'utilité de l'Empire. La Gaule, l'Italie, la Germanie gardèrent partout les traces illustres de sa religieuse munificence. De tous côtés se répandait au loin le très suave parfum de son héroïque vertu. Plus illustre par sa sainteté que par le sceptre, ayant achevé les labeurs de sa vie, il fut enfin appelé parle Seigneur aux récompenses du royaume des cieux l'an du salut mil vingt-quatre. On ensevelit son corps dans l'église des saints Apôtres Pierre et Paul à Bamberg, et aussitôt Dieu qui voulait le glorifier permit que de nombreux miracles éclatassent à cette tombe, lesquels ayant été prouvés par la fuite, Eugène III l'inscrivit au nombre des Saints.
Par moi régnent les rois, par moi les princes exercent l’empire (1). Cette parole descendue des cieux, vous l'avez comprise, ô Henri ! En des temps pleins de crimes, vous avez su où étaient pour vous le conseil et la force (2). Comme Salomon vous ne vouliez que la Sagesse, et comme lui vous avez expérimenté qu'avec elle se trouvaient aussi les richesses et la gloire et la magnificence (3) ; mais plus heureux que le fils de David, vous ne vous êtes point laissé détourner de la Sagesse vivante par ces dons inférieurs qui, dans sa divine pensée, étaient plus l'épreuve de votre amour que le témoignage de celui qu'elle-même vous portait. L'épreuve, ô Henri, a été convaincante : c'est jusqu'au bout que vous avez marché dans les voies bonnes, n'excluant dans votre âme loyale aucune des conséquences de l'enseignement divin ; peu content de choisir comme tant d'autres des meilleurs les pentes plus adoucies du chemin qui mène au ciel, c'est par le milieu des sentiers de la justice (4) que, suivant de plus près l'adorable Sagesse, vous avez fourni la carrière en compagnie des parfaits.
Qui donc pourrait trouver mauvais ce qu'approuve Dieu, ce que conseille le Christ, ce que l'Eglise a canonisé en vous et dans votre noble épouse? La condition des royautés de la terre n'est pas lamentable à ce point que l'appel de l'Homme-Dieu ne puisse parvenir à leurs trônes;
1. Prov. VIII, 15-16. — 2. Ibid. 14. — 3. Ibid. 18. —4. Ibid. 20.
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l'égalité chrétienne veut que les princes ne soient pas moins libres que leurs sujets de porter leur ambition au delà de ce monde. Une fois de plus, au reste, les faits ont montré dans votre personne, que pour le monde même la science des saints est la vraie prudence (1). En revendiquant votre droit d'aspirer aux premières places dans la maison du Père qui est aux cieux, droit fondé pour tous les enfants de ce Père souverain sur la commune noblesse qui leur vient du baptême, vous avez brillé comme un phare éclatant sous le ciel le plus sombre qui eût encore pesé sur l'Eglise, vous avez relevé les âmes que le sel de la terre, affadi, foulé aux pieds, ne préservait plus de la corruption (2). Ce n'était pas à vous sans doute qu'il appartenait de réformer directement le sanctuaire ; mais, premier serviteur de la Mère commune, vous saviez faire respecter intrépidement ses anciennes lois, ses décrets nouveaux toujours dignes de l'Epoux, toujours saints comme l'Esprit qui les dicte à tous les âges : en attendant la lutte formidable que l'Epouse allait engager bientôt, votre règne interrompit la prescription odieuse que déjà Satan invoquait contre elle.
En cherchant premièrement pour vous le royaume de Dieu et sa justice 3, vous étiez loin également de frustrer votre patrie d'origine et le pays qui vous avait appelé à sa tête. C'est bien à vous entre tous que l'Allemagne doit l'affermissement chez elle de cet Empire qui fut sa gloire parmi les peuples, jusqu'à ce qu'il tombât dans nos temps pour ne plus se relever nulle part. Vos œuvres saintes eurent assez de poids dans la balance des divines justices pour l'emporter, lorsque
1. Prov. IX, 10. — 2. Matth. V, 13-16 . — 3. Ibid. VI, 33.
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depuis longtemps déjà vous aviez quitté la terre, sur les crimes d'un Henri IV et d'un Frédéric II, bien faits pour compromettre à tout jamais l'avenir de la Germanie. Du trône que vous occupez dans les cieux, jetez un regard de commisération sur ce vaste domaine du Saint-Empire, qui vous dut de si beaux accroissements, et que l'hérésie a désagrégé pour toujours ; confondez les constructeurs nouveaux venus d'au delà de l'Oder, que l'Allemagne des beaux temps ne connut pas, et qui voudraient sans le ciment de l'antique foi relever à leur profit les grandeurs du passé ; préservez d'un affaissement plus douloureux encore que celui dont nous sommes les témoins attristés, les nobles parties de l'ancien édifice restées à grand'peine debout parmi les ruines. Revenez, ô empereur des grands âges, combattre pour l'Eglise ; ralliez les débris de la chrétienté sur le terrain traditionnel des intérêts communs à toute nation catholique : et cette alliance, que votre haute politique avait autrefois conclue, rendra au monde la sécurité, la paix, la prospérité que ne lui donnera point l'instable équilibre avec lequel il reste à la merci de tous les coups de la force.