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C’est la thèse de l’historien Alain-Jacques Tornare: sans la France, la Suisse telle que nous la connaissons n’existerait pas. Je ne résume pas ici ses travaux, qu’on peut lire dans ses articles et ses livres dont on trouve ici une liste. Ce qui est certain, et Tornare le démontre aussi, c’est que cette sollicitude française n’était ni le fruit de la simple bienveillance, ni celui d’une altruiste bienfaisance.
«Pour des raisons à la fois politiques et économiques, la Suisse jouait un rôle important pour la France, c’était une plaque tournante, et la France tenait beaucoup à cette alliance, qui d’ailleurs était une alliance perpétuelle qui datait du 16e siècle», disait-il dans une interview que j’ai faite avec lui.
Et il est de fait qu’il est par exemple curieux de constater qu’à l’époque des guerres de religion au début du XVIIe, le roi de France Louis XIII avait tenu à calmer les esprits en se mêlant personnellement de la querelle entre catholiques et protestants dans le (relativement) petit bourg d’Echallens, écartelé entre Berne la protestante et Fribourg la catholique. Cette intervention avait évité qu’une guerre de religion déchire les deux cantons (les trois si on compte Vaud, qui n’était pas encore indépendant de Berne). Pourquoi il s’était donné cette peine? Entre autres parce que les soldats qui se seraient battus entre eux sur territoire suisse n’auraient pas pu être recrutés par la France pour ses guerres européennes. Une guerre entre deux alliés ne l’arrangeait pas.
Je rappelle par ailleurs, avant d’entrer dans le vif de mon sujet d’aujourd’hui, que si on quitte le monde des légendes, la Suisse telle qu’elle est actuellement doit énormément à l’intervention personnelle de Napoléon, qui en imposant sa médiation en 1803, et une constitution fédérale (l’Acte de Médiation) sur la Suisse d’alors, a posé les bases de la Suisse d’aujourd’hui.
Il ne l’a pas fait par bonté d’âme, mais parce qu’il avait besoin de la Suisse a tous les niveaux: géographique (maîtrise des cols des Alpes), économique, politique. Dans la Constitution fédérale actuelle, on trouve encore des traces claires de celle de 1803, et des historiens suisses, tel le Thurgovien André Salathé, considèrent que «dans les cantons, l’époque de la Médiation a été un laboratoire de la modernité».
Tout cela n’est pas seulement valable pour la Suisse francophone, qui après tout partageait d’emblée avec la France langue et en partie culture, et dont de vastes pans avaient appartenu pendant des siècles à la maison de Savoie ou à celle de Chalon. C’est tout aussi vrai pour la Suisse alémanique, et puisque nous sommes à la veille des vacances, je voudrais vous présenter deux îlots, résidus curieux de cette présence et de cette importance française en Suisse: les châteaux de Wartegg dans le canton de Saint-Gall et d’Arenenberg dans le canton de Thurgovie, tous deux situés bien loin de de la France, et même de la Suisse romande – ils sont dans la région du lac de Constance, non loin du point où se rencontrent les frontières entre Suisse, Allemagne et Autriche.
Wartegg
Le château de Wartegg, situé dans le canton de Saint-Gall, a été construit en 1557 par Caspar Blarer Von Wartensee, un des petits potentats de la région. Il surplombe le lac de Constance non loin de Rorschach, gare frontière entre la Suisse et l’Autriche. C’est certainement pour cette raison qu’il a été considéré, au cours des siècles, un refuge idéal pour puissants (ex-puissants, plutôt) en fuite.
Le château de Wartegg est situé dans un paysage idyllique
Juste après la Révolution française, il était habité par le marquis Marc-Marie de Bombelles (1744-1822), un homme dont la vie ressemble à un roman, et qui était à cette époque agent secret du roi de France. Tout au long de sa vie, Marc-Marie de Bombelles a tenu un journal (dont 7 volumes ont été publiés par les Editions Droz de Genève) qui nous permet de revivre quelques événements historiques dont il est un des rares à avoir rendu compte. Je sors un instant du sujet pour donner un exemple: il a assisté à la première du «Guillaume Tell» de Schiller, et ses impressions ne sont à nulle autre pareilles.
Cela est largement ignoré par les livres d’histoire, mais c’est vers Wartegg que se dirigeait Louis XVI lorsqu’il a été arrêté dans sa fuite à Varennes. Le Marquis de Bombelles s’y était réfugié dès qu’il avait vu poindre le danger, et avait sans doute choisi l’endroit parce qu’il était lui-même du Nord (il était né à Bitche, en Moselle, et savait l’allemand). Marc-Marie de Bombelles connaissait bien la dernière famille royale française, qu’il a observée de près, et il donne de la vie du couple Louis XVI-Marie-Antoinette un aperçu dans lequel beaucoup d’historiens ont puisé depuis (souvent sans le citer).
Ce noble était en fait un bon père de famille, et déplorait que le couple royal donne le mauvais exemple. Il ressort de ses écrits que Louis XVI était, lui aussi, un bon père, qui cependant n’exerçait pas un contrôle suffisant sur ses propres sentiments et impulsions, sur sa femme, et surtout sur son royaume. Quant à Marie-Antoinette, c’était pour Bombelles une mauvaise mère qui négligeait ses enfants et abusait de ses prérogatives. Il désapprouvait particulièrement le fait qu’elle «ne se contente pas d’être reine, et veuille obstinément être roi». Dans son esprit, la famille royale aurait dû donner un exemple similaire à celui que donnait sa propre famille.
Pour conclure ce court portrait de l’homme qui aurait dû accueillir Louis XVI, disons qu’à la mort de sa femme il est entré dans les ordres et est devenu sous la Restauration évêque de Beauvais, mais a peu fréquenté son diocèse. Il est mort à Paris le 5 mars 1822.
Une vie de roman, je vous dis.
Mais je reviens au château de Wartegg.
Par ses fenêtres qui surplombent le lac de Constance, on voit trois frontières. Le lieu est idéal pour fuir rapidement. (Photo Martin Bischoff)
Louis XVI n’y est jamais arrivé, mais l’adresse n’a pas été perdue pour tous: l’archevêque de Paris Leclerc de Juigné, l’évêque de Chalon-sur-Saône Jean-Baptiste du Chilleau, les membres survivants de la famille de Bourbon, le comte de Chambord, la princesse de Bourbon-Parme et ses deux fils, ceux-là et d’autres, moins connus, ont passé par là et s’y sont réfugiés. Cela a continué tout au long du XIXe, et jusqu’au début du XXe, même, puisque la dernière personnalité illustre à y être venue se mettre en sécurité est la dernière impératrice d’Autriche, Zita.
Après avoir passé par diverses et souvent nobles mains, depuis 1996 le Château de Wartegg est un hôtel. Si vous êtes dans les parages, ce lieu idyllique vaut un petit arrêt, j’ai vu sur leur site qu’il y a des chambres à partir de 100 francs suisses. Mais je crois qu’il faut s’y prendre bien à l’avance, ça a l’air très couru.
Arenenberg
Curieux à constater, après la débâcle napoléonienne, lorsque la famille Bonaparte (au sens le plus large) a cherché à se mettre en sécurité, les yeux se sont tournés une fois de plus vers ce coin reculé de la Suisse, à quelques dizaines de kilomètres de Wartegg (où des membres de la famille Bonaparte ont d’ailleurs résidé aussi): au château d’Arenenberg, dans la voisine Thurgovie.
Entrée en scène d’Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine et de son premier mari, fille adoptive de Napoléon Ier, puis femme de Louis Bonaparte, un des jeunes frères de Napoléon – elle était donc la belle-sœur de sa mère. Le dernier né de ses fils, Louis Napoléon, allait devenir Napoléon III.
Hortense. Ces allures charmantes et fragiles cachent une débrouillardise, une volonté et une ambition hors du commun.
Après la chute de Napoléon Ier, Hortense avait erré, et un jour elle était arrivée à Constance. La région est magnifique, elle a été séduite. Et comme elle disposait de solides capitaux, elle a acheté le château d’Arenenberg, où elle s’est installée en 1817. Louis-Napoléon avait neuf ans. Il n’était peut-être pas fait pour être empereur, et il n’avait certainement pas la carrure de son illustre oncle, mais on peut lui accorder une circonstance atténuante. Sa mère ne lui a pas laissé le choix. Dès sa plus tendre enfance, il a subi à jet continu l’obsession maternelle, qu’on peut résumer ainsi: mon fils, tu seras empereur. Pour qu’il n’oublie pas, elle avait installé dans sa chambre une chaise avec, brodé sur le dos, le tricorne de Napoléon Ier, et on peut imaginer ce qu’elle pouvait lui marteler à journée faite. Il est certain que son fils lui vouait une très grande affection, et était par conséquent d’autant plus enclin à l’écouter.
La chaise brodée par Hortense pour que son fils n’oublie pas ses ambitions d’empereur. Elle est toujours à Arenenberg.
Il n’en reste pas moins qu’il a commencé par avoir une existence ordinaire de Thurgovien aisé. Sa mère recevait beaucoup, il sortait beaucoup, fréquentait les bistrots, séduisait les filles, recevait des amendes pour conduite trop rapide – de son cheval, bien entendu. Bref, c’était un joyeux compagnon et la légende veut qu’il ait laissé dans la région du Rorschacherberg quelques beaux enfants. Il n’avait aucune peine à communiquer: il parlait couramment non seulement l’allemand, mais aussi le dialecte thurgovien.
Louis Napoléon jeune homme, le très remuant jeune homme pose sagement.
A vingt-quatre ans, il a reçu la citoyenneté thurgovienne, et selon le droit en vigueur dans la Confédération d’alors, il était (comme aujourd’hui) automatiquement citoyen suisse à part entière. Comme tel, il a fait son service militaire, et est devenu capitaine de l’artillerie suisse. Ses supérieurs le considéraient un soldat modèle, très doué. Il avait même été élu député au Grand conseil thurgovien.
La jeunesse à Arenenberg s’est finalement terminée d’une drôle de manière. En 1836, à Colmar, Louis-Napoléon participait au premier complot destiné à faire de lui le nouvel empereur. Echec sur toute la ligne en quelques heures. Les autorités françaises se sont empressées de le déporter en Amérique, d’où il s’est empressé tout autant de revenir, pour retourner chez lui, à Arenenberg, d’autant plus que sa mère était mourante.
A Paris, on n’a pas goûté la chose. Certains journaux parisiens préconisaient même une invasion de la Suisse considérée comme complice du prétendant. D’où diverses démarches de l’ambassadeur de France en Suisse pour qu’il soit expulsé.
Le château d’Arenenberg à l’époque où Louis Napoleon y vivait, par Emmanuel Labhardt
«La Suisse est trop loyale pour permettre que Louis Bonaparte se dise à la fois l’un de ses citoyens et le prétendant au trône de France; qu’il se dise Français toutes les fois qu’il conçoit l’espérance de troubler sa patrie au profit de ses projets, et citoyen de Thurgovie quand le gouvernement de la patrie veut prévenir ses criminelles tentatives,» écrivait l’ambassadeur sur un ton faussement suave, et ajoutait aussitôt pour le cas où on n’aurait pas compris que «si la Suisse prenait fait et cause pour celui qui compromet aussi gravement le repos des Français, elle usera de tous les moyens pour obtenir satisfaction». Les Confédérés n’étaient pas si différents en 1838 de ceux de 2008: ils ne toléraient pas qu’une puissance étrangère leur dicte leur conduite. Leur sang n’a fait qu’un tour. Le Grand Conseil unanime «repousse la demande que Louis Napoléon Bonaparte soit tenu de quitter le territoire de la Confédération, il a reçu le droit de citoyen du canton et en conséquence de la naturalisation acceptée par lui, il n’est et ne peut être, tant par la constitution thurgovienne que d’après la législation française, que citoyen du canton de Thurgovie». Exaspéré par cette réponse, le gouvernement français ordonnait au commandant du corps d’armée de Lyon de marcher vers la frontière suisse avec vingt mille hommes. La Suisse se mettait en état de défense.
Louis-Napoléon n’avait pas envie de faire l’objet d’une guerre.
Caricature de Louis Napoléon hésitant entre France et Suisse – juste avant que la bombe n’explose. Il choisira de ne pas faire exploser celle-là. (Christian Heinrich)
Le 20 septembre 1838, il faisait savoir que «le gouvernement français ayant déclaré que le refus d’obtempérer du gouvernement helvétique serait le signal d’une conflagration dont la Suisse serait la victime, il ne (lui) reste plus qu’à quitter un pays où (sa) présence pourrait être le sujet d’aussi grands malheurs». Le 22 septembre 1838, muni d’un passeport helvétique, il quittait la Suisse pour l’Angleterre.
Sa phase helvétique s’est arrêtée là.
Il n’y a donc pas de quoi rire lorsqu’on vous demande si un Suisse a jamais régné sur la France, ou si un des empereurs de France parlait le Schwyzertütch: vous pouvez répondre sans crainte qu’il y en a bien eu un.
Le château d’Arenenberg aujourd’hui. (Photo Andreas Jäggi)
De nos jours, le château d’Arenenberg (donné en 1906 à l’Etat de Thurgovie par les descendants de Napoléon III, qui en était bien entendu resté propriétaire jusqu’à sa mort) est devenu le Musée Napoléon. On y vient de tous les coins du monde par cars entiers. Pour vous faire une idée de ce qu’on peut y voir, je vous conseille une visite au site du musée, qui vous fait faire un tour virtuel des salons, et où vous trouverez toutes les informations sur les expositions, les heures d’ouverture, etc.
Je m’arrête là pour aujourd’hui, après vous avoir montré deux des moments (insolites) où l’histoire de la France et celle de la Suisse se touchent.