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Jules Humbert-Droz (1891–1971) avait réussi à conserver d'abondantes archives relatives à ses activités au sein du mouvement communiste, où il exerça de hautes responsabilités au sein de l'Internationale. Répondant à la demande de certains historiens, il avait tout d'abord accepté d'en donner des microfilms partiels à diverses institutions et avait entrepris lui-même quelques études historiques ainsi que la publication de ses mémoires. Avant sa mort, il avait commencé à remettre ses papiers à La Bibliothèque de la Ville de sa cité natale, La Chaux-de-Fonds, dépôt achevé par les soins de sa veuve. En 1964, Annie Kriegel avait, pour le deuxième volume de la collection «Archives», procédé à un montage de documents et d'extraits des papiers de l'ancien secrétaire de l'Internationale communiste, avec la collaboration de celui-ci, autour de la bolchévisation du Parti communiste de France (1922–1924). En 1966, Humbert-Droz lui-même écrivait une préface pour les trois volumes de ses documents que devait publier l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam et qui paraîtront, à une cadence très lente, de 1970 à 1988. Cette série couvre la période 1919–1932 et s'achève par l'élimination d'Humbert-Droz de toute fonction dans l'Internationale et son retour en Suisse, à la tête du PCS.
L'Institut d'Amsterdam n'envisageant pas de poursuivre l'édition des «Archives de Jules Humbert-Droz», l'ancien directeur de la Bibliothèque de la Ville, M. Fernand Donzé, demanda, vers 1985, au professeur André Lasserre de se charger de deux autres volumes: un tome 4, intitulé De l'engagement pour l'Internationale communiste à la répression au nom du communisme, qui n'a pas encore paru, et un cinquième, objet de ce compte rendu, dont l'élaboration et la publication ont été «généreusement» financées par le Fonds national suisse pour la recherche scientifique. Ainsi s'explique cette petite ironie de l'histoire qui associe le nom de l'ancien président du Parti libéral lausannois qui, jusqu'alors, ne s'était pas occupé de la troisième Internationale, et celui d'un ancien secrétaire de celle-ci. Engagée pour ce travail, Brigitte Studer en a profité pour rédiger une imposante thèse de plus de 800 pages sur le Parti communiste suisse de 1931 à 1939, parue en 1994 (cf. traverse 1995/3, 140–142). Sous l'œil de Moscou se présente sous le même aspect que les volumes d'Amsterdam et continue même leur numérotation des documents. Toutefois, disons-le tout de suite, la matière est beaucoup moins riche, car le petit Parti communiste suisse, déjà étudié dans tous ses détails par B. Studer, n'offre pas le même intérêt que les débats internationaux des années 1920. A partir de 1931, dans la mesure où ils se poursuivent, Humbert-Droz n'est plus en leur centre, même s'il conserve de nombreux contacts au sein des partis frères. Les pièces de ce recueil pourraient se diviser en deux catégories: les résolutions, décisions, projets, plans de travail bilans et rapports du PCS d'une part; la correspondance entre Humbert-Droz ou le Secrétariat et divers militants de l'autre. La première se caractérise par un extraordinaire verbiage révolutionnaire, comme si ce petit parti à l'influence des plus réduites avait voulu compenser sa faiblesse en singeant ce que faisaient les autres. Tel ce «Projet sur le parlementarisme révolutionnaire» de quatre pages, à l'intention des deux (!) conseillers nationaux communistes (1931), ou ce projet de réorganisation du Parti à Genève (1935), en sept pages, alors qu'il n'y comptait guère plus de quelques dizaines de militants (220 cotisants en 1936). Les dirigeants consacraient une large part de leur activité à la production de ces textes, que seule une petite minorité lisait, mais dont le langage codé dissimulait d'âpres luttes pour le pouvoir. D'où la nécessité, pour les historiens, de se plonger dans cette indigeste littérature. Remarquons que le titre, quelque peu racoleur, et le sous-titre du volume ne correspondent pas à son contenu: seuls quelques documents se raportent aux relations proprement dites avec l'Internationale, tout le reste concerne exclusivement le PCS, section fidèle et disciplinée de celle-ci, bien sûr.
La seconde catégorie, celle des lettres de militants et de dirigeants, moins abondante, est souvent bien plus intéressante et variée. Quelques phrases brèves, écrites au fil de la plume, en disent parfois plus long que des pages entières de rapports ou de résolutions. D'ailleurs, en 1942 et 1943, la différence entre les deux catégories s'estompe, Humbert-Droz, supplanté par Hofmaier, recourant de plus en plus à la lettre pour se défendre et faire connaître ses positions. Relevons à ce propos que la période 1939–1943 est la moins bien documentée, dans les archives de Humbert-Droz, et que, comme le relève l'éditrice, de nombreuses «zones d'ombre» entourent les circonstances de sa mise à l'écart puis de son exclusion. La répression des polices suisses, l'emprisonnement d'Humbert-Droz, la disparition des principaux témoins, l'impossibilité d'avoir accès aux pièces de la surveillance policière et des procédures pénales expliquent la persistance de nombreuses «taches blanches».
Une introduction succinte et dense, une annotation abondante (plus de 200 pages), des tableaux des organes dirigeants du PCS, des index constituent un appareil critique remarquable par son ampleur. On se demandera toutefois si les notes sont toujours judicieusement rédigées: le moindre personnage a droit à une biographie complète qui n'est pas du tout nécessaire à la lecture du document et qui n'est, trop souvent, que la reproduction de celle que l'on pouvait lire dans la thèse de l'éditrice. En revanche, des points qui, généralement, touchent à des domaines autres que le PCS demeurent sans explications. L'informatique est une bonne chose, mais à condition de résister à la tentation de déverser ses fichiers sans examen critique dans l'annotation. Il s'agit d'une simple question de bon sens: se mettre à la place du lecteur, tenter de prévoir les questions qu'il se posera et essayer de lui fournir quelques éléments de réponse. Pourquoi publier les comptes de l'organe communiste romand pour 1930–1931 avec les recettes globales des abonnements et de la vente au numéro sans indiquer en note les prix de ceux-ci, ce qui permettrait au lecteur de se faire une idée de la diffusion du journal? La liste des journaux et périodiques communistes suisses de 1930 à 1943/44, comportant même les petits bulletins ronéotés des cellules d'entreprise, constitue certes un instrument de travail intéressant, mais sa place aurait été dans la thèse de l'éditrice et non dans ce volume.
Pour terminer, on peut se demander si la conception même de ce livre se justifiait, vu son coût pour le FNRS. N'aurait-il pas fallu rompre avec la formule des volumes édités par Amsterdam, conçue à une époque bien différente, où ni les archives des PC ni celles de l'IC n'étaient accessibles, et préparer un recueil plus modeste sur Humbert-Droz et le PCS, qui aurait permis peut-être d'y intégrer des documents provenant de Moscou et de renoncer à d'autres dont l'essentiel avait déjà été publié par Humbert-Droz dans ses Mémoires?
Marc Vuilleumier (Genève)