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Vous ne voyez pas qui ça peut être? Voici son visage, entouré de quelques-unes de ses sculptures.
Alberto Giacometti vers 1955, entouré de bustes de son frère Diego, son modèle le plus constant
Si je vous parle de lui aujourd’hui, c’est parce qu’une exposition inhabituelle incite à la réflexion. Les plâtres de ses sculptures, restés inconnus pendant quarante ans, sont ressortis de l’ombre, et on peut les voir actuellement au Kunsthaus (Musée municipal) de Zurich.
Qui était Alberto Giacometti?
Alberto Giacometti était né à Stampa, dans la partie italianophone du canton suisse des Grisons, en octobre 1901. Il sortait d’une famille d’artistes connus: son père était Giovanni Giacometti, un peintre expressionniste/symboliste qui a eu pas mal de succès de son vivant; le cousin de son père, Augusto Giacometti, également peintre, a été lui aussi une personnalité connue dans les milieux artistiques. Mais le renom d’Alberto a éclipsé celui de sa parenté.
Cependant, Alberto a sans doute tiré une partie de son génie de ces pères pour lesquels l’art était la source de la vie. Son talent, en tout cas, s’est affirmé tôt. Dès l’âge de dix ans, il croquait sur le vif des saynètes de sa vie de famille qui témoignent d’une véritable virtuosité. La construction de ces dessins démontre que l’enfant a bien observé ce que faisaient son père et son “oncle”. L’atelier de Giovanni Giacometti a toujours été grand ouvert à ses enfants, et ils ont mis cela à profit (tous seront peu ou prou des artistes).
À dix-huit ans, après avoir passé plusieurs années en internat à Schiers, Alberto est sûr: il sera sculpteur et peintre - surtout sculpteur.
Il commence alors à modeler les bustes de divers membres de sa famille: sa mère et son frère Diego le plus souvent.
Buste de la mère de Giacometti, plâtre, vers 1920. L'original (exposé à Zurich) respire la vie.)
C’est à cette époque qu’il prend conscience d’un phénomène qui explique bien sa vision ultérieure des choses.
Il raconte:
“Un jour, dans l’atelier de mon père, j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, je dessinais des poires qui étaient sur une table - à une distance normale pour une nature morte. Mais elles devenaient de plus en plus petites. J’ai recommencé plusieurs fois, et elles finissaient par être toujours exactement de la même taille. Cela a irrité mon père, qui a dit: ‘Dessine-les donc comme elles sont, comme tu les vois.’ Et il les a corrigées pour les remettre à leur taille réelle. J’ai essayé de les dessiner ainsi, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’effacer; alors, j’ai effacé, et une demi-heure plus tard mes poires étaient au millimètre près exactement aussi petites que les premières.”
En fait, pour Alberto, la feuille de papier représentait son champ de vision tout entier, réduit au format A4, et dans ce champ de vision là les poires étaient “à l’échelle”, en dépit que pour nous, comme pour son père, ces poires sont “trop petites”.
Ce phénomène de vision explique assez bien ce qui arrivera à Alberto par la suite, c’est une sorte de clé à l’évolution de son art.
Autoportrait d’Alberto dans l’atelier de son père aux Grisons, avant son départ pour Paris)
À vingt-deux ans, Alberto part pour Paris, où il s’installe, d’abord seul, puis avec son frère Diego, venu le rejoindre, et avec qui il partagera jusqu’à la fin de sa vie un atelier à la rue Hippolyte-Maindron.
Il est “découvert” par les Parisiens à l’âge de 28 ans, lorsque la galerie Jeanne Boucher expose deux de ses sculptures. Il se lie d’amitié avec le peintre Masson, et par lui avec les surréalistes. André Breton l’invite à entrer dans le Groupe surréaliste, et il accepte.
Sa première exposition solo a lieu en 1932, et lance en quelque sorte la mode des objets surréalistes symboliques.
La table surréaliste illustre le besoin d’harmonie, et la maîtrise dans l’utilisation symbolique des objets et des personnes)
Mais Giacometti était un homme seul, un individualiste. Il s’est peu à peu séparé du Groupe surréaliste, et son art a changé de direction.
C’est alors qu’il a commencé à peindre et à sculpter son frère Diego, et c’est à travers les innombrables portraits et bustes de son frère que l’on perçoit son angoisse, maintes fois exprimée dans d’innombrables lettres et conversations: celle de réussir à cerner son modèle pour en rendre la réalité - une réalité qui ne signifiait pas l’exactitude de la reproduction, mais le rendu de ce qui se passe sous la surface.
La femme qui rêve: la symbolique de l'harmonie, du calme sommeil, mais aussi du couple et de ses tensions, tout cela est contenu dans cette petite sculpture, qu'on peut voir à Zurich)
Son travail allait être longuement interrompu plusieurs fois, par un accident de la circulation d’abord, puis par la Deuxième Guerre mondiale.
Paris occupée devenant de moins en moins plaisante, surtout pour un étranger, Giacometti s’est déplacé à Genève en 1941. Il allait y rencontrer Annette Arm, qu’il allait épouser.
Mais à Genève, il a repris son travail, et les critiques pensent que c’est là que son art a subi la transformation qui a fait de lui le sculpteur qu’on connaît aujourd’hui. Il s’est mis à peindre et à sculpter de tête, sans modèle - et c’est là que l’expérience des poires a refait surface.
“J’étais terrorisé de voir que les sculptures devenaient de plus en plus petites. Elles n’étaient fidèles que lorsqu’elles étaient petites, et en même temps leurs dimensions me révoltaient; j’ai recommencé encore et encore, mais je finissais toujours, des mois plus tard, au même point,”
L’atelier de Giacometti, tel qu’il le voyait: les sculptures sont partout et y prennent pourtant peu de place)
Lorsqu’il a quitté Genève, toute sa production tenait, disait-il, dans une demi-douzaine de boîtes d’allumettes.
Ce n’est qu’une fois revenu à Paris après la guerre, dans son atelier resté intact, que Giacometti a pu refaire des sculptures de taille plus normale - mais quelque chose des déformations de sa vision est resté: elles seront désormais longues et fines.
Ces silhouettes désincarnées, dont il ne reste que l’essentiel, sont connues dans le monde entier, et ont rendu célèbre leur créateur)
Il continuera à travailler, infatigable, et en plus des sculptures, il se remettra à peindre, cherchant désespérément à capter la réalité des choses.
Giacometti avec ses tableaux vers 1950)
“Si je pouvais produire une sculpture ou un tableau (sans être sûr que j’en ai envie) exactement comme j’aimerais, il y a longtemps qu’ils seraient faits (mais je suis incapable de dire ce que je veux). Oh, je vois un tableau merveilleux, brillant, mais je ne l’ai pas fait, personne ne l’a fait. Je ne vois pas ma sculpture, je ne vois que du noir.”
Portrait d’Annette, sa femme, vers 1950
Cela ne l’empêche pas de devenir célèbre, car ses tentatives d’atteindre l’idéal sont en elles-mêmes l’expression de son génie, et elles touchent un public de plus en plus vaste. Il expose aux États-Unis, à Paris, et finalement, en 1962, la Biennale de Venise lui consacre une exposition qui le fera connaître dans le monde entier. Un succès qu’il n’avait pas cherché et qu’il avait même déclaré vouloir fuir.
C’est à ce moment-là, d’ailleurs, que sa santé a commencé à se dégrader sérieusement. Un cancer d’abord, puis une bronchite chronique qui finira par se transformer en pneumonie ont eu raison de lui. Fin décembre 1965, il a tourné la clé dans la serrure de son atelier parisien, pensant revenir après avoir passé les fêtes de fin d’année à Stampa, comme il le faisait chaque année. Mais il est tombé malade, a dû être transporté à l’hôpital de Coire, où il est mort début 1966. Son frère Diego, qui a été à ses côtés toute sa vie, qui a été son plus fidèle modèle, est resté avec lui jusqu’à la fin:
“Il ne parlait déjà plus, mais il me dévorait encore du regard. J’ai cru voir l’esquisse d’un sourire: peut-être avait-il, en cet instant suprême, vu enfin cette forme parfaite de ‘Diego’ qu’il avait cherchée toute notre vie.”
Diego, le frère cadet, fidèle compagnon, assistant, agent, et infatigable modèle de toute une vie
... et encore Diego, quelques mois plus tard, aminci, aplati - pour ainsi dire en voie de disparition…
… et une fois de plus, en plâtre cette fois, quelques années plus tard encore…
...et enfin le voici tel qu’il était, vu par un œil photographique
Les plâtres
Après la mort de Giacometti, Annette, sa veuve a débarrassé son atelier parisien, qui contenait (après près de 40 ans d’occupation) de nombreux plâtres des sculptures de l’artiste, le plâtre étant ce qu’il y a de plus proche du travail personnel du sculpteur, dont la présence n’est pas nécessaire pour couler l’image dans le bronze. Maintes sculptures créées par Alberto ont d’ailleurs été exécutées par Diego Giacometti.
Les plâtres dans l’atelier, du vivant de Giacometti
Personne n’a revu ces plâtres jusqu’à la mort d’Annette Giacometti. Des membres de sa famille devenus les héritiers d’Alberto les ont d’abord redécouverts, pour ensuite décider de les exposer.
Torse de femme, plâtre, années vingt: on sent encore la patte, la vie, les certitudes et les incertitudes du sculpteur
Ils sont dans une petite salle du Kunsthaus de Zurich jusqu’à fin juillet, et si cela vous intéresse et vous avez la possibilité de passer par là, cette salle est une révélation. Mon adolescence s’est passée dans un milieu où tout le monde connaissait Giacometti, j’avais donc entendu son nom, et m’étais donné la peine de voir l’une ou l’autre œuvre. Cela ne m’avait pas impressionnée outre mesure, et si mon admiration pour lui a cru depuis, mon enthousiasme pour ses œuvres est resté mitigé.
Jusqu’au jour où j’ai vu les plâtres: car alors, en lieu et place d’un artiste que je trouvais froid et distant, j’ai découvert un homme chaleureux, avec ses doutes, ses espoirs et ses désespoirs, j’ai perçu cette recherche acharnée de la forme parfaite. Elle est sensible, visible dans ces plâtres, qui vous donnent un instant l’impression qu’Alberto Giacometti est dans cette salle avec vous, qu’il vous parle, à vous personnellement.
Femme cuillère, années vingt: le plâtre, ainsi que le bronze qui en a été tiré. Le plâtre, c’est comme le manuscrit pour un livre, on y perçoit souvent encore le travail en cours.
Après quoi, pour faire plus ample connaissance, le visiteur peut parcourir l’aile du musée tout entière consacrée à Alberto Giacometti: tableaux, gravures, sculptures, le Kunsthaus de Zurich y a réuni un grand nombre des œuvres les plus significatives de l’artiste.
Giacometti devant son atelier à la fin de sa vie
Pour mieux connaître Alberto Giacometti, on peut lire sa biographie par James Lord (“Alberto Giacometti, une biographie”), parue en français aux éditions Nil en 1997. On la trouve encore, neuve ou d’occasion, notamment sur le site www.chapitre.com; l’original anglais, qui existe en diverses éditions, date de 1983. Je n’ai pas lu d’autre biographie de cet artiste, mais on m’assure de toutes parts que celle de James Lord, c’est le nec plus ultra. En tout cas, je peux vous dire une chose: elle se lit comme un roman - c’est un portrait sensible, hyperdocumenté, précis et chaleureux. À la fin de la lecture, on a la sensation d’avoir fait la connaissance de deux amis: Alberto Giacometti, et James Lord.