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Sous le titre Anonymat et Anonymat 2, à la fois contractées et diluées dans une forme de temps effondré, on retrouve donc quelques scènes célèbres du film : le douche, le rideau et ses six anneaux, les gouttes d’eau, le couteau ; puis le motel de la Mère, la chute du détective Arbogast dans les escaliers.
Un extrait de 24 Hour Psycho de Douglas Gordon
Insérée dans ce motif, l’histoire de la rencontre de Jim Finley avec Richard Elster, stratège militaire retiré dans une maison improbable, au sud de nulle part, en Californie.
Finley a obtenu l’accord d’Elster pour réaliser un reportage dont la guerre en Irak constitue la toile de fond. Il va passer plusieurs jours en compagnie d’Elster dans la maison de ce dernier, perdue au sud de nulle part, au milieu de la réserve naturelle d’Anza-Borrego.
Au douzième jour de soleil, de silence et d’entretiens, dans « ce temps indéfiniment enroulé sur lui-même », les deux hommes sont rejoints par « un visage, une voix prénommée Jessie, un cerveau exceptionnel, d’un autre monde ». Il s'agit de la propre fille d’Elster, son « rêve éveillé » tant ce dernier la remarque à peine.
Elster parle de la guerre en trois vers, de la guerre haïku, du temps, de l’enfant inquiet que, au fond de soi, il n’a cessé d’être, de Teilhard de Chardin et de son fameux point oméga, du retour à la matière organique. Le film n’avance pas. Jim Finley, qui est aussi le narrateur, part parfois à la recherche de pistes lointaines, flirte vaguement avec Jessie, tente de remplacer les mots par les images.
« Vous voulez filmer un homme qui s’effondre, dit-il. Je comprends ça. Quel intérêt sinon ? »
Un jour Jessie, la fille « qui entend les voix de l’intérieur », s’évanouit dans l’air. On devine des relations compliquées avec un certain Dennis, un homme qui la persécute. Le film ne se fera pas. La vérité est constituée d’une série de fragments infinis, « La vraie vie n’est pas réductible à des mots. La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux. » dit Elster dans lequel on ne peut s’empêcher de voir un double de l’écrivain lui-même. Même âge. Même quête. Même fascination pour l’épure et la dimension cosmique du monde dans lequel nous percevons et évoluons.
Dans l’Art du roman, Milan Kundera définit les quatre appels auxquels, tour à tour, répond la voix du roman : celui du jeu ; celui du rêve ; celui de pensée et celui du temps.
Les deux derniers appels font partie intégrante de ce récit d’un dépouillement extrême, à la frontière de la réflexion philosophique et de la littérature.
Ce qui reste en effet dans ce dégagement, cette mise à nu opérée à travers le récit, c'est, dit Elster, la terreur, "la seule chose que la littérature était censée guérir."
A travers point omega, Don DeLillo aborde d’une façon magistrale le thème de la solitude, du vieillissement, du temps, les différentes perceptions que nous en avons.
On s’étonnera à peine, dès lors, d'y trouver de superbes et subtiles correspondances avec notamment la pensée de Bergson :
"On peut imaginer bien des rythmes différents qui, plus lents ou plus rapides, mesureraient le degré de tension ou de relâchement des consciences et par là, fixeraient leurs places respectives dans la série des êtres. Cette représentation de durées à élasticités inégales est peut-être pénible pour notre esprit qui a contracté l’habitude utile de substituer à la durée vraie, vécue par la conscience, un temps homogène et indépendant. (…) Percevoir, consiste donc en somme, à condenser des périodes énormes d’une existence infiniment diluée en quelques moments plus différentiés d’une vie plus intense et à résumer ainsi une très longue histoire. Percevoir signifie immobiliser."
Aux antipodes d’une littérature formatée, convenue, après l’Homme qui tombe dont j’ai rendu compte ici, DeLillo, écrivain majeur de notre temps, nous offre à travers ce court roman, lancinant, décapant, une œuvre de grande maturité qui n’a, à mon sens, rien de beckettien (vieux cliché !), contrairement à ce qui a été écrit ici ou là.
Le livre Don DeLillo, point omega, Actes Sud