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En 1945, fuyant la guerre civile, le jeune Castoriadis quitte la Grèce à 23 ans. Il fonde ensuite la revue Socialisme ou Barbarie en 1949, laquelle rassemble au départ des dissidents de la IVe Internationale. Ils ont démontré que l’URSS, loin d’être un régime socialiste ou communiste, est devenue un système capitaliste d’un nouveau genre: le capitalisme bureaucratique.
Analyste pénétrant de la révolution hongroise de 1956 ou du mouvement de Mai 68 en France (dans cet admirable volume collectif qu’est La Brèche, écrit avec Edgar Morin et Claude Lefort), Castoriadis a toujours accordé la plus grande attention aux événements français et internationaux. Les auteurs de Socialisme ou Barbarie ont le souci d’interpréter le monde contemporain dans toutes ses dimensions, y compris celles qui étaient très largement oubliées par la gauche radicale. Dans la revue, on débat par exemple des productions culturelles, et notamment du cinéma, des mouvements de jeunes, des luttes ouvrières partout dans le monde, par exemple en Chine, ou de l’Algérie avec une position qui refuse à la fois la colonisation et le nationalisme des mouvements d’indépendance. Tout cela fait le prix des quarante numéros de Socialisme ou Barbarie, qui ont marqué toute une génération.
1975 marque la parution du grand livre de Castoriadis, qui est un essai de synthèse annonçant ses travaux futurs: L’institution imaginaire de la société. Il est curieusement composé. Il reprend d’abord un très long article publié dans les derniers numéros de Socialisme ou Barbarie où Castoriadis mène une critique radicale contre le positivisme de Marx et du marxisme (en particulier dans les positions officielles du Parti communiste français de l’époque et dans la lecture antihumaniste et anhistorique d’Althusser). Il déploie une pensée neuve sur les sociétés, qui est le prélude d’un futur chantier de grande ampleur qu’il mènera à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à partir des années 1980.
Son livre de 1975 est l’esquisse d’une véritable anthropologie philosophique de la création humaine. Dans «La découverte de l’imagination» (1978, repris dans Domaines de l’homme), il liera cette création à la (re)découverte de l’imagination radicale («jamais l’âme ne pense sans phantasme»), et lance un débat critique sur la raison et le jugement avec la tradition philosophique, en particulier Aristote, Kant et Fichte, et avec Freud et la psychanalyse.
Pour Castoriadis, toute société est un «magma» d’institutions en perpétuelle tension entre l’institué et l’instituant. Les sociétés sont soumises à un double mouvement: mouvement d’auto-institution de fond en comble, d’autonomie, de démocratie, de création d’une part, et mouvement hétéronome de recouvrement de la puissance créatrice des humains par des pouvoirs perçus comme externes d’autre part. Seules les sociétés autonomes reconnaissent qu’elles s’instituent elles-mêmes, et celles-ci sont rares dans l’histoire de l’humanité.
Cette réflexion sur les sociétés autonomes le conduira à rouvrir la question de la démocratie, en lien étroit avec la philosophie (les deux sont nées en même temps à Athènes, écrit-il). Consacrant ses premiers séminaires de l’EHESS à la démocratie athénienne, il réélabore à partir de là une réflexion critique sur la démocratie par une méthode de (re)lecture de la tradition grecque profondément originale. Pour lui, loin de se limiter à des procédures, la démocratie est «un régime (atypique), un projet, un imaginaire» dans lequel la question de l’institution demeure toujours ouverte. Dans une démocratie, le corps civique, le dèmos, se sait exister, dans sa puissance interrogative et créatrice de la politique, par sa seule volonté, tout comme les lois qu’il édicte et qui ne sont pas immuables. Dans un tel cadre, les sujets autonomes développent une conscience tragique de leur fragilité et de leur mortalité.
Penseur toujours actif, Castoriadis est également un auteur qui met constamment en mouvement la pensée de celui ou de celle qui le lit. Dans ses écrits foisonnants gisent quantité d’idées et d’intuitions qui attendent encore d’être examinées ou, comme il aimait à le dire lui-même, «élucidées».
Vingt ans après sa mort, dans un monde ou le «projet d’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle» (ainsi qualifiait-il le capitalisme) a encore avancé, sa pensée forte, vitale, résonne encore à nos oreilles et nous incite à interroger le monde et la société dans lesquels nous vivons. Pourquoi sont-ils ce qu’ils sont? Pouvons-nous nous imaginer qu’ils peuvent être tout autres? Qu’est-ce qui nous interdit de les changer?
* Centre Walras-Pareto, Université de Lausanne.
** Collège international de philosophie, Genève, Paris, ancienne professeure titulaire à l’Université de
Lausanne.
A lire:
• les numéros de Socialisme ou Barbarie (numérisés sur le site archivesautonomies.org);
• Les volumes des Ecrits politiques de Castoriadis (éditions du Sandre, 6 vol. publiés, 8 vol. prévus);
• Les six volumes des Carrefours du labyrinthe (Le Seuil, 1977-1999).