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Ce titre ne correspond certes pas à l'opinion générale qui veut que quiconque, même médecin, peut prodiguer d'avisés conseils sans prétendre à être lui-même un modèle de discipline et de sagesse. Chacun a son stock d'histoires où des patients se voient recommander la tempérance par un disciple d'Hippocrate plus paillard qu'austère ou un sévère et morne régime amaigrissant par un toubib à la mine gloutonne et à la joie de vivre rubiconde ou encore de tristes séances de bicyclette ergométrique, sinistres comme la plaine de Waterloo, par un distingué et atone praticien enfoui dans son fauteuil de cuir. Cette vision des choses avait quelque chose de réconfortant. Elle associait une plaisante liberté de comportement avec l'assurance de l'impunité au cas où conduite laxiste et ascèse vocale devaient cohabiter. Cette période bienheureuse est maintenant passée.C'est du Missouri, un état reconnu pour son caractère éclairé (53% de votants pour G. W. Bush en 2004), que nous vient cette nouvelle : les cardiologues américains sont des modèles de bienséance et de conformité pour tout ce qui a trait à la prise en charge générale des maladies cardiovasculaires.1 En d'autres termes, ils sont maintenant autorisés à dire : «Faites ce que je dis et ce que je fais».Un questionnaire portant sur des habitudes de vie, la présence éventuelle d'affections cardiovasculaires et, conséquemment, la prise de médicaments avait été envoyé à près de 800 cardiologues faisant partie de la «Cardiology Leadership Alliance», une association dont la dénomination faite de modestie et de retenue ne pouvait qu'entretenir les plus fermes espérances. Cinquante-neuf pour cent ont répondu, parmi lesquels 7% de cardiologues du sexe féminin. L'article ne précise pas si ce médiocre pourcentage a un rapport quelconque avec une insurmontable exigence en rapport avec le nom de l'association. Trêve de commentaires mesquins et venons-en au fait.Les données qui vont suivre permettent de comparer ce groupe de cardiologues à une population d'âge similaire qui avait fait l'objet auparavant de deux études épidémiologiques récentes. 51% de nos cardiologues avaient un poids normal, 41% un excès de poids et un maigre 8% une obésité franche. Pour la population générale, les chiffres étaient : 30%, 41% et 28%. 1,3% des cardiologues fumaient, ce qui contraste avec les 23,5% rapportés pour la population. 89% des cardiologues faisaient de l'exercice (moins de 80% pour la population) et 72% d'entre eux prenaient au moins une boisson alcoolisée par semaine, surtout du vin rouge (données de la population non communiquées).En cas de dyslipidémie (28% des cardiologues), il y avait un taux de prise de statines de 71%, soit une prise en charge cinq fois plus forte que pour la population générale. Pour l'hypertension également, qui affectait 14% des cardiologues, la quasi-totalité de ces derniers prenait au moins un médicament antihypertenseur, à comparer avec les quelque 50% trouvés dans la population.Je puis m'arrêter là dans le descriptif des résultats de cette étude, il ne peut guère y avoir de doute : les cardiologues, face au magma inconsistant du peuple, s'illustrent par une hygiène de vie remarquable, faite d'exercice physique régulier, de l'abstention des cigarettes et de la prise modérée d'alcool, surtout du vin rouge. Ce dernier élément, qui n'est pas cité artificiellement à des fins de justification personnelle puisqu'il figure en bonne place dans le résumé, a quelque chose de profondément sympathique, car il confère une touche de fragilité humaine (la limite est floue entre le plaisir et l'excès) et de tolérance à ce qui aurait pu passer pour la pure expression de la rigueur désincarnée.Pour certains, dont, je pense, les cardiologues, ces résultats suggèrent que ces spécialistes constituent véritablement l'élite de la médecine, une assomption qu'ils avaient sans doute faite avant, mais n'osaient encore extérioriser de façon ostentatoire. Gardiens de l'organe qui est le symbole de la vie, même si, en fait, sa fonction n'est guère différente de celle d'une vulgaire pompe, leur palette de compétences les rend capables de passer de l'épidémiologie à la thérapeutique médicamenteuse en passant par des gestes interventionnels à la hardiesse croissante. Face à des situations souvent vitales, les cardiologues ne peuvent que démontrer les qualités humaines les plus nobles. L'étude dont il a été fait mention confirme ces extraordinaires dispositions professionnelles auxquelles nous pouvons maintenant ajouter ce rôle de modèle, une performance de taille en regard des difficultés reconnues à modifier le comportement.D'autres, d'humeur plus critique ou moins portés à la mansuétude, feront remarquer qu'il n'y a aucune raison de postuler que les autres groupes professionnels médicaux ne feraient pas aussi bien, mais ils n'ont simplement pas été testés. Le doute leur profiterait pour le moment, en attendant l'étude définitive. Cette dernière ne sera pas si facile à conduire. Par exemple, si l'on prend les gastro-entérologues, en quoi consisterait leur rôle de modèle : à contrôler flatulence, acidités et autres ballonnements ?Enfin, pour porter le coup de grâce à cette étude qui paraissait au départ si convaincante, la population dite normale, ce vulgum pecus, que les investigateurs avaient eu l'audace de comparer aux cardiologues, ne peut être considérée comme un contrôle approprié. Il aurait fallu prendre une cohorte de sujets pris en charge pour la prévention et le traitement de troubles cardiovasculaires. Dans la mesure où ils devraient être soumis à une pression certaine pour respecter les principes d'hygiène de vie idoines, ils se rapprocheraient le mieux de ceux qui les leur distillent.Il n'en reste pas moins que, qu'ils leur soient propres ou qu'ils les partagent avec d'autres, le comportement et l'hygiène de vie de ces cardiologues américains restent dignes d'éloges. Avaient-ils voté pour G. W. Bush ?Bibliographie 1 Abuissa H, et al. Personal health habits of American cardiologists. Am J Cardiol 2006;97:1093.