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« Quelle est la langue parlée en Suisse ? » Cette question est bien connue. Quel Suisse ne l’a pas entendue, à l’étranger ? Il est dans la coutume de définir notre pays comme un conglomérat d’états souverains, par définition autonomes, dont le nombre de langues pratiquées sur un territoire donné dépassent largement ce qui est observé dans la très grande majorité des nations du monde. Certains observateurs se plaisent à en déduire que notre pays constitue un modèle de démocratie, où le vivre ensemble entre individus ne partageant même pas une langue commune est possible. À chacun ses images d’Epinal ! Le hic est qu’il n’est pas si aisé de se comprendre, pas plus entre Helvètes qu’entre francophones du globe. Une image ludique illustre cet état de fait : un Romand, un Suisse allemand et un Tessinois se rencontrent dans le train ; quelle langue vont-ils parler ? Et bien, l’anglais ! Les exemples ne manquent pas. En période de soldes, on voit partout dans notre région des annonces « sale », la loi du nombre dans certaines instances officielles impose qu’on sacrifie les langues minoritaires.
La défense de la langue française et de la culture romande intervient dans ce contexte global. Selon les chiffres de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), le français est partagé par plus de 220 millions d’interlocuteurs et constitue une langue officielle de 32 Etats. Il a été considéré durant des siècles comme langue de la diplomatie, après avoir supplanté le latin. Il fait partie des six langues officielles de l’ONU et constitue la deuxième langue de travail dans les milieux internationaux comme d’ailleurs au Palais fédéral.
En ce tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau, on se souviendra que l’auteur des Origines des langues dont la première édition eut lieu à Genève en 1781, près d’un siècle après la codification du français, décrit le phénomène par la mélodie et l’imitation musicale, motivées originellement par les passions. Avant d’être écrites, les langues sont chantées. La conceptualisation interviendrait en second lieu. La preuve en est que sur les sept millions de langues utilisées dans le monde, seules deux cents sont transcrites.
L’étude et la promotion de la langue française telle qu’elle est pratiquée en Suisse romande prend tout son sens devant le danger réel de voir disparaître notre patrimoine parlé, chanté, écrit, au profit d’un jargon issu de l’hégémonie anglo-saxonne ou d’autres charabias incluant des éléments hétéroclites difficilement compréhensibles. Faire appel systématiquement à de nouveaux néologismes ou anglicismes en tout genre n’arrange rien à l’affaire.
Bon nombre de vocables issus de la Suisse romande appartiennent désormais au dictionnaire. Des expressions font leur chemin bon an mal an au-delà de nos frontières, empruntant parfois des canaux inattendus.
On se remémorera avec stupéfaction l’expérience de l’humoriste valaisan Frédéric Recrosio sur les scènes parisiennes loin de se douter que « Pleurer dans le gilet » ou « C’est égal » ne signifiaient rien pour le public français. « Il n’y a pas le feu au lac » est employé par l’excellent animateur Laurent Ruquier. Demander à l’employée d’un hôtel de « poutzer la chambre de peur de s’encoubler sur le chenit accumulé et de remettre un linge propre » commence à ne plus choquer nos voisins français. Payer une facture de septante ou nonante francs ne pose pratiquement plus de problème. Commander dans un bistrot cinq décis et un renversé, non plus. Un Français se demande toujours ce que veut dire un Suisse romand lorsqu’il menace de commencer à monter les tours dont le sens n’a rien à voir avec une quelconque référence littérale aux moteurs mais l’expression entre petit à petit désormais dans les mœurs.
Toutes ces locutions helvétiques appellent quelques remarques. Parce qu’elles ne procèdent pas d’un renversement symbolique supposé comme certains détracteurs le prétendent jusqu’à les taxer de glossolalie dont Rabelais et Molière ont le secret dans leurs critiques des langages imaginaires souvent liés à des fonctions de pouvoir, elles obéissent à une norme, nourrie d’étymologies, de relations motivées entre le signifiant et le signifié. Aussi, si parler une langue commune n’est pas un gage de compréhension mutuelle, valoriser des idiomes d’un même corpus contribue indéniablement à l’enrichissement d’une langue et par conséquent à sa défense ainsi qu’à sa promotion. Il en va du respect des objectifs de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO adoptée en 2005.
Micheline PACE
(Discours prononcé à l’Académie Romande - Mars 2012
www.academie-romande.ch)