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La taille et la notoriété ont un prix, comme le montrent les différents surnoms affublés au fil du temps par la population locale au siège de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accident.
Il n’est pas rare d’entendre des Lucernois insinuer avec un sourire aux lèvres que la Suva est un lieu de paresse.
Il ne faut toutefois y voir aucune méchanceté: cela vient simplement du fait que ceux-ci étaient autrefois des fonctionnaires, ce qui n’est plus le cas depuis bien longtemps.
Dès sa construction, le siège de l’entreprise s’est vu affublé de différents surnoms principalement liés à sa taille et à son impact sur la physionomie de la ville. Peter X. Weber, qui a longtemps été responsable des archives lucernoises, en a surtout retenu deux: «mastodonte» et «locomotive de la Caisse nationale», en référence à son aspect lorsqu’on l’observe depuis la place de la gare.
La construction d’un tel bâtiment sur une falaise surplombant la ville a incontestablement eu un impact important en matière d’urbanisme. Son énorme tour et sa coupole semblable à celle d’une cathédrale ont longtemps divisé la population. Auparavant, plusieurs coupoles s’élevaient déjà dans le ciel lucernois: c’est le cas de celles du Kursaal (qui date de 1882), de la gare (érigée en 1896), de l’hôtel Du Lac (construite en 1897) et de l’hôtel Palace (datant de 1906). La construction de ces ouvrages n’a toutefois pas autant affecté la physionomie de la ville que l’a fait celle de la Suva, perchée sur une tour.
L’idée était de prendre exemple sur Zurich, comme l’a écrit Hermann Weideli, un architecte zurichois, dans le cadre d’une expertise qu’il a réalisée préalablement à l’acquisition de la parcelle de terrain en juin 1913:
«La construction d’un bâtiment aussi monumental sur la falaise de la Fluhmatt peut influer autant sur le panorama de la ville que l’a fait le site de l’École polytechnique fédérale à Zurich.»
Au début du XXe siècle, la protection du patrimoine n’en était qu’à ses premiers balbutiements. Ce n’est qu’en 1913 que la Ville de Lucerne a pour la première fois ancré ce critère dans la loi communale sur les constructions et imposé l’interdiction de «l’érection de bâtiments pouvant manifestement avoir un impact négatif sur la ville, les rues, le paysage ou les rives des cours d’eau et du lac.»
L’exécutif a toutefois considéré que ce nouveau bâtiment deviendrait «un fleuron pour la ville», comme l’a écrit le conseil municipal lucernois le 30 avril 1914, dans une prise de position justifiant l’octroi du permis de construire. Il a en outre défendu l’aspect massif de la construction en indiquant que le bâtiment de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents serait un «monument à la gloire de la solidarité fédérale».
Il faut savoir que la Suisse centrale a longtemps été délaissée par la Confédération – notamment en raison de son rôle dans la fondation de l’Etat fédéral. Pour le conseil municipal, il était clair que le siège de la toute première institution nationale à s’établir à Lucerne devait avoir un caractère représentatif pour la ville. Il estimait que l’ouvrage ne concurrencerait ni les remparts de la Musegg ni l’église Saint-Léger et louait au contraire «l’aspect massif du bâtiment, aux allures de château».
Au plus tard lors de la construction de la partie centrale du Palais fédéral, entre 1894 et 1902, la coupole est devenue un symbole architectonique national, ce qui explique également l’emploi de l’expression «solidarité fédérale». Aujourd’hui, le siège de la Suva est considéré comme un ouvrage typique de la «construction nationale» avant la Première Guerre mondiale.
Il ne donne pas pour autant une impression de crânerie ou d’orgueil. Son utilité est passée avant sa représentativité, comme l’a reconnu la revue «Werk», l’organe officiel de la Fédération des Architectes Suisses, en octobre 1916:
«Il s’agit d’un bâtiment simple et fonctionnel qui a été construit avec des moyens relativement limités; malheureusement, il montre aussi qu'en ces temps troublés, la Confédération a dépensé des millions de francs pour un bâtiment de représentation. Le siège de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents, à Lucerne, est toutefois la preuve que le pays dispose actuellement de professionnels créatifs capables de construire des choses magnifiques.»
Pourtant, deux ans auparavant, un article paru dans la Revue polytechnique suisse considérait que, hors du centre ville, au-delà des remparts de la Musegg, entre les tours médiévales et l’église Saint-Léger, il était «essentiel de faire preuve d’humilité et de mesure vis-à-vis des constructions existantes», ce que n’ont pas fait les frères Pfister dans le cadre de leur projet.
Ce bâtiment a été érigé à une époque où Lucerne connaissait une forte croissance: non seulement sur les plans démographique et économique, mais aussi en ce qui concerne les administrations publiques. Avant que la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accident ne vienne s’y implanter, la Poste s’était déjà installée sur la place de la gare (1887), et la Gotthardbahn-Gesellschaft à l’emplacement actuel du Luzernerhof (1889). Le bâtiment administratif des Centralschweizerische Kraftwerke, dans le quartier du Hirzenhof, sur le Hirschengraben, a par ailleurs vu le jour quasiment à la même époque que le siège de la Suva. La construction de l’hôtel de ville de Lucerne, sur la Winkelriedstrasse, a pour sa part débuté en 1915.
Afin de montrer dans quelle mesure la physionomie de la ville avait évolué et à quel point le siège de la Suva s’était fondu dans le paysage, Peter X. Weber a écrit en 1949, à propos des nombreux nouveaux bâtiments ayant fait leur apparition sur la rive gauche: «Lorsque l’on observe la ville depuis le lac ou depuis les sommets environnants, on remarque d’abord l’imposante coupole de la gare puis la multiplication des tours, de celles de la vieille ville jusqu’aux églises Saint-Luc et Saint-Paul. A l’opposé du siège de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accident se trouve l’énorme tour des Brasseries réunies lucernoises SA (aujourd’hui brasserie Eichhof), en périphérie de la ville.»
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