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Le voudrais-je, je ne le pourrais pas: ressentir le monde comme une femme le ressent. En partie peut-être, par empathie, ou par ce qu’il y a de commun aux deux sexes. Mais pas en tout. C’est comme si je regardais le monde depuis le Mont-Blanc: je ne peux pas en même temps le voir depuis le Jura.
Dans la peau de l’autre?
«Donne-moi tes chaussures: en marchant dedans je connaîtrai ton mouvement, ton ressenti, ta manière d’être au monde». Je peux en effet tenter de porter les chaussures de l’autre. Cela m’apprendrait au moins sa différence. Mais je ne peux pas être dans son corps.
Je pensais à cela en assistant au spectacle de flamenco hier soir, à la fête de la musique. Quatre artistes ont fasciné les spectateurs. Un guitariste, remarquable de maîtrise, puissance et finesse. Un chanteur envoûtant. Une danseuse aux bras et jambes longs comme des ailes de moulin. Et un danseur qui mettait le feu sous chacun de ses pas.
Dans ce spectacle je voyais comment la vision stéréotypée par catégorie, différenciée, des sexes trouve un fondement dans le corps. La différence n’est pas immense mais elle suffit à définir un rapport au monde particulier. Je lisais aussi comment cette différence peut s’articuler avec une égalité de valeur et de droits.
Comment reconnaît-on une femme d’un homme quand on trouve des ossements datant de la préhistoire? Aux différences dans l’ossature. Les femmes ont un bassin plus large que les hommes, l’implantation des fémurs dans le bassin est inclinée, la cambrure lombaire est plus marquée, les os sont moins longs et plus légers, les attaches musculaires plus fines, et en général les épaules sont moins larges. La perte de densité osseuse (ostéoporose) concerne davantage les femmes que les hommes.
Ces morphologies varient en intensité d’un individu à l’autre sans toute fois supprimer les caractères différenciés. Ainsi la forme générale des hommes est plus raide et d’un seul tenant dans la verticalité, celle des femmes est plus en courbes. Il existe des femmes longilignes et sans hanches marquées, de même qu’il existe des hommes fins voire grêles. Cette morphologie, très minoritaire, a donné le mythe de l’androgynie. Les femmes ont en majorité des hanches marquées, signes de la largeur du bassin, elle-même liée à la facilité de reproduction.
Du squelette à la représentation sociale
Quand on compare les deux squelettes on constate que les os des jambes sont chez l’homme plus proches de la verticalité (image 1, cliquer pour agrandir). L’appui au sol porte jusqu’aux épaules, la force de frapper le sol avec les pieds est plus massive à cause de cela. Ossature plus dense et plus épaisse, musculature plus épaisse et aux attaches plus volumineuses, force corporelle descendant en direct des épaules aux pieds: le rapport de l’homme à la terre, sa représentation dans l’espace est prévalente pour les activités de force - maniement des armes et des outils, travaux pénibles. Le sens de la territorialité est marquée par ce rapport au sol. Ce qui engendre une fonction dans la société différente de celle des femmes.
Chez les femmes (image 2) l’implantation de la tête du fémur dans le bassin et la ligne du fémur par rapport au corps sont plus inclinées. Il y a une moindre force d’appui et de frappe au sol, et une plus grande vulnérabilité osseuse aux activités physiquement pénibles. Le port d’une charge lourde est plus également réparti chez les hommes que chez les femmes. D’ailleurs le port de charges lourdes de manière habituelle pourrait, sur plusieurs générations, renforcer la musculature féminine par adaptation, et rendre donc plus difficile l’ouverture du bassin pour l’accouchement.
La morphologie de l’homme lui confère une sorte de puissance physique et de comportement plus direct, avec des prises de risques plus marquées: son corps encaisse bien les coups. La femme devra compter avec ses multiples articulations des poids et mouvements. Elle peut fonctionner plus facilement avec la souplesse, ce qui, associé à plus de finesse musculaire - laquelle finesse appelle plus fréquemment cette sorte de qualité que l’on nomme la grâce. La musculature plus fine donne aussi plus d’endurance sur le long terme alors que la musculature épaisse donne de la force à court terme. On le constate dans les sports: les courses de 3’000 mètres ou plus appartiennent à des athlètes aux morphologies relativement fines et élancées, alors que celles des athlètes du 100 mètres est plus massive. Puissance physique et durée ne vont pas ensemble dans le corps. La musculature du coureur ou de la coureuse de 100 mètres ne tiendrait pas 10’000 mètres sans que des crampes ne l’arrêtent bien avant le terme de la course.
Le macho s’aime et aime la femme
Encore une fois, les différenciations ne sont pas absolues. L’éventail des variations est large entre le catcheur et le danseur, entre la gymnaste artistique et la camionneuse. Mais la polarité reste la référence de base, même dans les variations. Ces stéréotypes se retrouvent même parmi les couples homosexuels que je connais.
Dans le spectacle de flamenco, la femme est en robe, l’un des habits soulignant le mieux les formes plus fluides et les courbures du corps féminin. Elle dispose d’une certaine puissance bien que sa frappe au sol soit moins marquée que celle de l’homme. La grâce de ses gestes propose un étonnant contraste entre la force et la légèreté, ce qui est une des images du féminin.
L’homme joue de sa domination du sol, déploie sa puissance et son feu sans réserve mais non sans beauté. Quand les deux dansent ensemble, la puissance de l’homme se met en léger retrait pour laisser place à la grâce de la femme. Stéréotype, direz-vous? Certainement. Mais pas un stéréotype dû au hasard: c’est le prolongement des caractéristiques morphologiques appliquées à l’interaction relationnelle des deux sexes. La culture soutient, prolonge, amplifie et complexifie la nature. Elle y a ses racines.
Dans le flamenco, la femme est lumineuse, flamboyante, avec la même valeur que l’homme: aucun signe que la danse la prétériterait. L’homme lui est puissant et très macho. Le jeu de pouvoir existe entre eux, il est justement joué, alterné, et le final est l’union dans des postures corporelles pacifiées. Ce rapport de pouvoir n’est pas une lutte de domination, ou plus exactement la domination n’est pas la finalité: c’est une tension de séduction. La femme y est ouvertement sensuelle, provocante parfois. L’homme y figure comme un macho magnifique, comblé de ce qu’on le regarde et l’admire. Et pourquoi pas? Etre admiré, reconnu, apprécié pour savoir mettre sa force en jeu avec la femme et de créer de la beauté, est un besoin que la danse du flamenco comble. Là-bas on applaudit les postures très masculines. Ici, on en est à en rire, malheureusement. Là-bas le macho est une image positive. Ici c’est une insulte. Quelle profonde incompréhension des besoin masculins dans notre société dite «avancée».
On dit souvent que les hommes espagnols sont très machos. Mais les femmes prennent bien leur place et la société la leur laisse. D’ailleurs l’Espagne est le seul pays où la femme mariée garde depuis des siècles son nom de jeune fille. Vous avez dit machisme comme vous diriez tare ou domination masculine? Il faut alors revoir ce que l’on définit par machisme.
Donne-moi tes chaussures?