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09/11/2016
Lovecraft et les chats enchantés
H. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.
La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.
Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.
Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais animés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.
Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.