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L’histoire
de la place financière suisse reste très lacunaire. Les archives des
grandes banques sont souvent incomplètes et peu accessibles. Il ne fait
aucun doute que l’affaire des fonds en déshérence a marqué un tournant.
Il est désormais un peu plus aisé d’avoir accès aux fonds des grands
établissements, d’où l’intérêt de l’ouvrage qui vient d’être publié par
Malik Mazbouri sur l’émergence de la place financière suisse entre 1890
et 1913.
Pour le grand public, le succès des banques suisses est le résultat du
fameux secret bancaire tel qu’il fut défini dans les années trente. En
réalité, l’émergence de la place bancaire helvétique est bien
antérieure. Deux événements du début du xxe siècle furent ici décisifs.
Tout d’abord le rachat des chemins de fer privés par la Confédération à
partir de 1898 qui aboutit à la création des CFF. Cette opération fut
d’une envergure colossale pour l’époque, elle coûta plus d’un milliard
de francs. Elle nécessita une réorganisation profonde du marché de la
dette publique, avec la création du cartel des banques suisses une
année auparavant et du syndicat d’émission des banques en 1911.
L’autre événement d’importance fut la création de la banque nationale
suisse en 1907 qui mit fin au pouvoir d’émission détenu par 36 banques
différentes. Le franc faisait alors partie de l’union monétaire latine
qui groupait plusieurs pays, dont la Belgique et la Grèce autour de la
France. Les devises nationales étaient utilisables dans tous les pays
de l’union. Cet euro avant la lettre favorisait les établissements de
crédit français, florissants dans notre pays jusqu’en 1914. La guerre
mit fin à cette construction.
Malik Mazbouri nous raconte cette histoire à travers un banquier,
Léopold Dubois, Neuchâtelois, fils d’un graveur sur montre.
Instituteur, il devient directeur de la banque de son canton avant
d’être le premier Romand à la direction générale des CFF en 1900, d’où
il passa à l’Union de Banque Suisse en 1906, qu’il présida de 1918 à sa
mort en 1927. Responsable des finances des CFF en plein rachat des
compagnies privées, il est ensuite le patron d’une banque qui participe
au financement et à la gestion de la dette publique provoquée par ce
rachat. Un destin suisse exemplaire en somme.
Malik Mazbouri, L’émergence de la place financière suisse (1890-1913), Antipodes, Lausanne, 2005.