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Le 8 juin 1949, sortait à Londres le roman d’anticipation du romancier et journaliste britannique, une fable en forme d’avertissement à la gauche en proie à la séduction stalinienne. Depuis plus de soixante ans, "Nineteen eighty-four" a fait couler beaucoup d’encre, a déroulé des kilomètres de pellicule et engendré quantité de commentaires sur les liens incestueux entre utopie et totalitarisme.
La vie de George Orwell (1903-1950), pseudonyme d’Eric Arthur Blair, ressemble à un parcours du combattant. Non seulement par son action militante et sa participation active à la Guerre d’Espagne aux côtés du P.O.U.M (Parti ouvrier d’unification marxiste), d’inspiration anti-stalinienne, mais par son mode de vie souvent marginal. Expérience marquante, ce conflit au seuil de la déflagration mondiale le fut aussi pour Hemingway et André Malraux dont les témoignages ont enrichi la littérature sans parler de Picasso, Machado ou Garcia Lorca.
Ecrire pour penser le monde
1984, le livre-phare d’Orwell est son dernier roman, écrit en 1948 et publié l’année suivante. Effrayé par la charge réaliste de l’intrigue, l’éditeur Secker et Warburg en inversa deux chiffres en projetant l’allégorie dans un avenir proche. Encore marqué par son engagement dans les rangs républicains durant la Guerre d'Espagne, Orwell cherchait avant tout à alerter les membres de la Gauche britannique sur la dérive stalinienne, un peu trop séduisante à ses yeux. Au début de la Guerre froide, déclenchée par le blocus de Berlin par les Soviétiques, Orwell a bien décrit l’emprise du parti unique, la colonisation diurne et nocturne des consciences par le ministère de l'information, l’adoration de Big Brother et l’élimination de tout sujet rebelle.
"Récister"
Comme l’analysait finement Denis de Rougemont à l’invitation d’Urs Gfeller en janvier 1984 dans une des émissions consacrées durant l’année-éponyme au roman, l’utopie orwellienne manque son but en ne proposant aucune alternative. On ne s’étonnera guère que le penseur neuchâtelois, un peu plus d’une année avant sa mort, en revienne à ce verbe gravé par une Huguenote dans son cachot : "Récister", la faute d’orthographe comprise. Seul le résistant sera gagnant à la fin contre tout système oppressif et de Rougemont mentionnait alors Lech Walesa, leader de Solidarnosc, soutenu depuis le début du soulèvement en Pologne par Karol Wojtyla, Jean-Paul II, élu au siège pontifical en 1978.
Prélude au monde de l'après-Guerre froide, l'affaiblissement idéologique du monde communiste a suivi l'accélération de l'histoire au point que le politologue américain Francis Fukuyama pouvait prédire la "fin de l'histoire", formule évidemment mal comprise qui signifiait la domination planétaire de l'économie de marché. Depuis une vingtaine d'années, cette hégémonie de l'économie financière, en déréglant les marchés nationaux, provoque d'incalculables effets sociaux et environnementaux mais ne suscite guère d'alternatives solides.
Il y a près de soixante ans, Jean-Paul Sartre incarnait la figure de l'Intellectuel total et depuis sa mort en 1980, certains n'hésitent plus à la voir en intellectuel totalitaire. Sa rupture avec les staliniens du P.C.F. date de la crise hongroise d'octobre 1956 comme il s'en est expliqué à Michel Contat dans une séries d'entretiens pour son septantième anniversaire. Mais que signifiait pour lui la lutte révolutionnaire, minée par les modèles chinois, soviétique, cubain et autres?
Plus proche de nous, le très médiatique philosophe Luc Ferry a enregistré récemment des cours particuliers sur Karl Marx. Occasion de l'entendre analyser la critique du totalitarisme d'inspiration marxiste par Raymond Aron, du côté libéral, et de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, anciens penseurs d'extrême-gauche.
Utopie et totalitarisme
Pour comprendre le projet soviétique ou la dictature nazie, le passage par les grands textes "utopiques" s'avère nécessaire. Hitler a directement puisé chez Platon sa vision hiérarchisée à l'extrême d'une société sous contrôle tandis que Thomas More, chancelier d'Angleterre sous Henri VIII, reste le penseur des sociétés parfaites voulues par les dirigeants de la gauche. Indissociables, jumeaux mais inséparables, utopie et totalitarisme sont l'avers et le revers d'une même médaille dont la valeur s'est fortement démonétisée dans notre monde globalisé. A l'invitation de David Collin, le professeur de droit Frédéric Rouvillois développait ses réflexions sur cette union incestueuse dont les rejetons plus ou moins contrefaits peuvent réapparaître à tout moment. Un cauchemar que George Orwell a mis en forme dans son allégorie bien qu'aujourd'hui, l'oppression "soft", selon certains, guide les consciences, entre sur-information et individualisme de masse.
Réalisation: Bastien Moeckli