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Que retiendra-t-on, dans un siècle ou deux, de l'époque que nous traversons ? Que diront nos descendants de ces temps que nous ne pouvons pas ne pas qualifier de formidables ? Et, pour parler plus précisément, faut-il, avec les cellules souches, parler d'«avancée» ou de «révolution» thérapeutique ? On anticipe, bien sûr ; on avance dangereusement dans ce qui demeure du domaine de la prévision sinon de la prédiction. Ainsi cette publication d'un groupe de biologistes américains de l'Institut de cellules souches (SCI) de l'Université du Minnesota qui vient de révéler dans les colonnes de Nature avoir, pour la première fois, découvert l'existence, chez des organismes mammifères adultes, des cellules souches d'un genre particulier, capables de se différencier dans les lignées cellulaires composant l'endoderme, le mésoderme et l'ectoderme, ces trois feuillets primitifs de l'embryon qui assurent le développement de l'ensemble de l'organisme.L'équipe dirigée par le Dr Catherine Verfaillie, une spécialiste d'origine belge, concerne une catégorie bien particulière des cellules souches présentes dans la moelle osseuse désignée sous le nom de multipotent adult progenitor cells (ou MAPS). Après marquage, ces cellules ont été injectées dans des embryons et les chercheurs américains expliquent avoir, de la sorte, pu obtenir d'extraordinaires embryons «chimériques» constitués, pour certains, de 40% de cellules étrangères distribuées dans l'ensemble de l'organisme animal. Les chercheurs du Minnesota n'ont pas observé les effets secondaires la formation de tératomes auxquels expose en théorie l'utilisation de cellules indifférenciées. Ils soulignent en outre l'extraordinaire potentiel de développement des MAPS, une cellule mise en culture pouvant, au bout de 300 jours engendrer 10 puissance 38 de ses semblables sans que des signes de vieillissement biologique ne soient observés. Ils estiment, enfin, qu'aucun artefact ne vient ternir cette expérience dont on mesure aisément la portée.On peut ici, faire deux observations. La première est que l'on est une nouvelle fois confronté à la démonstration de l'existence d'une extraordinaire plasticité du vivant. Des organismes adultes possèdent ainsi en leur sein des éléments cellulaires qui ont apparemment conservé le potentiel de différenciation de l'époque embryonnaire. Ces MAPS, présentes dans la moelle osseuse, sont-elles d'origine embryonnaire ? Existe-t-il une forme de sanctuaire dont les éléments osons un instant le déterminisme auraient pour fonction d'aller s'opposer aux phénomènes dégénératifs apparaissant en un point ou en un autre de l'organisme ? Cette médecine régénératrice dont on parle tant et qui est peut-être en train de naître sous nos yeux ne serait-elle, au fond, que l'amplification de mécanismes physiologiques jusqu'alors inconnus ? Et si ces hypothèses ne sont pas sans fondement quelle est la nature du langage qui permet d'informer le sanctuaire de l'existence d'un phénomène pathologique dégénératif survenant à distance ?La seconde observation est d'un autre ordre. On sait qu'une très vive controverse oppose aujourd'hui les milieux internationaux de la biologie ; controverse qui renvoie, schématiquement, sinon à deux philosophies du moins à deux conceptions de ce que peut et doit être la recherche sur le vivant à visée thérapeutique. Pour le formuler le plus simplement, et au risque de choquer, on peut dire que nous sommes en face de deux camps. D'un côté, ceux qui estiment que la priorité doit être entièrement donnée aux travaux conduits sur les cellules souches humaines présentes dans les organismes adultes. De l'autre, ceux pour qui ce nouvel espace de compréhension et de conquête n'est pas suffisant et qui entendent, à tout prix, disposer de cellules souches embryonnaires, que ces cellules proviennent d'embryons humains surnuméraires conservés par congélation ou qu'ils soient issus d'embryons conçus par transfert nucléaire.Dans cette belle et solide empoignade de nombreux coups sont permis ; des coups d'autant plus violents que l'on pourrait sans grand mal retrouver ici, sous une nouvelle forme, ceux qui postulent que l'embryon humain ne peut pas être une chose et ceux pour qui ce même embryon, n'étant pas une personne, peut dans certains cas notamment lorsqu'il ne s'inscrit plus dans un projet parental devenir une sorte d'objet expérimental ; ou, en l'occurrence, un gisement thérapeutique. L'annonce de la première du Dr Catherine Verfaillie et de son équipe ne manquera pas de fournir de nouveaux et puissants arguments au premier camp sans pour autant épuiser les arguments de l'autre.Nous en sommes là, au croisement de la science biologique et des espoirs thérapeutiques, des convictions religieuses et de la foi scientiste. L'avenir proche est connu : chaque publication scientifique va démontrer le bien-fondé de telle ou telle approche ; d'intenses opérations de lobbying vont continuer à être menées auprès des politiques pour qu'ils autorisent, facilitent ou financent tel ou tel programme ; la transparence ne sera pas toujours la règle dans un monde qui refuse bien souvent d'user des véritables mots dès lors qu'il est question de vie, de mort et de souffrance. Reste la question essentielle à laquelle, aveugles et privés d'oracles, nous ne pouvons répondre : sommes-nous à la veille d'une révolution thérapeutique et, si oui, quel sera son vrai visage ?