Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07130.jsonl.gz/396

Dans la série «le billet du directeur»
L’atome au service de la paix.
Le graphiste Erik Nitsche
Au printemps 1955, l’entreprise General Dynamics, basée en Virginie, confie à un graphiste la création de visuels en prévision de la Conférence Internationale pour une utilisation pacifique de l’énergie atomique.
La General Dynamics fait alors partie du complexe militaro-industriel américain: de ses usines est sorti en 1954 le premier sous-marin nucléaire. Elle est aussi active dans l’aviation militaire, l’énergie et la recherche spatiale.
Le graphiste qu’elle a engagé est Lausannois: Erik Nitsche, né en 1908 de parents d’origine prussienne. Parmi les amis de son père, propriétaire d’un atelier de photographie Place Saint-François, on compte le peintre Paul Klee. Nitsche suit sa scolarité au collège classique de Lausanne jusqu’à l’âge de dix-huit ans, puis va se former à la Kunstgewerbeschule de Munich. Il travaille avec succès à Cologne, puis Paris, et part en 1934 pour les Etats-Unis. «J’étais un graphiste suisse. Je n’avais aucun problème.», expliqua-t-il. «J’allais chez des gens comme Harper’s Bazaar et on me donnait tout de suite du travail.» A New York, ses autres clients ont pour nom 20th Century Fox, Saks, Vanity Fair ou Standard Oil.
La conférence qui se tient à Genève du 8 au 25 août 1955 est la plus importante jamais organisée sous les auspices de l’ONU, avec la présence de 38 gouvernements et 1428 participants. Consacrée à l’étude des «applications bienfaisantes [sic] et politiques» de l’atome, elle est agrémentée d’une grande exposition technique. C’est dans ce cadre que la General Dynamics veut se présenter à la communauté scientifique et politique internationale, afin de mettre en avant ses champs de recherche et réalisations les plus spectaculaires. Mais en réalité, l’entreprise n’a rien à montrer, la moindre de ses activités étant soumise au plus sévère des «secret-défense»…
Tel fut le défi posé à Erik Nitsche quelques mois à peine avant l’inauguration de la conférence. Il le releva si bien qu’il réalisa jusqu’en 1964 l’intégralité de l’identité graphique de la General Dynamics, et que la première série de ses six affiches sur le thème de l’«Atome pour la paix» figure depuis longtemps parmi les chefs-d’œuvre de l’histoire du graphisme.
L’une des plus connues montre le Nautilus, sous-marin à propulsion nucléaire de 1954, sortant de l’immense spirale d’un nautile. Elle porte le titre de la série en français, les autres affiches étant libellées en anglais, russe, hindi, allemand et japonais. Sur chacune d’entre elles est mentionné un des domaines d’activité de la General Dynamics, dans une construction graphique et visuelle particulièrement habile et séduisante, vectrice d’un message «rassurant», qui évoque force et maîtrise, des qualités explicitement revendiquées par l’entreprise pour ne pas effaroucher l’opinion publique.
Réputée dans le monde entier pour le talent de ses graphistes (en particulier de ses «affichistes»), la Suisse (appelée par Nitsche «the Nation of Posters») l’était tout autant pour la qualité du travail de ses imprimeurs. Et c’est au Lausannois Roger Marsens que Nitsche confia l’impression des milliers d’affiches de la General Dynamics, puis du superbe livre Dynamic America, qu’il réalisa en 1958-1960.
La célèbre série de Nitsche, désormais au MHL grâce à la générosité de Nicole et Philippe Marsens, est précieuse à plusieurs titres pour l’histoire lausannoise et se révèle aussi d’une tragique et brûlante actualité a posteriori, quelques semaines après la catastrophe nucléaire de Fukushima.
Considéré comme l’un des plus grands graphistes du 20e siècle, Erik Nitsche est décédé en 1998.
Laurent Golay
28 avril 2011
Merci à M. Philippe Marsens pour les précieux renseignements fournis
- Steven Heller, Erik Nitsche: The Reluctant Modernist, 1999. www.typotheque.com
- Henri Rieben, Portraits de 250 entreprises vaudoises, Lausanne 1980, p. 208-211