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Lorsqu’il l’a vue pour la première fois, Gottfried, alors âgé de 22 ans, s’est tout de suite épris de la nouvelle serveuse de l’Emmenbaum. Il ne l’y avait encore jamais vue, et elle lui plaisait beaucoup. Mais d’où venait-elle ?
Elle s’appelait Maria, et venait de Belluno, en Vénétie. En 1923 – au moment où Gottfried est tombé amoureux d’elle – il était courant que les jeunes filles des pays voisins viennent chercher du travail en Suisse en tant que serveuse ou femme de chambre. En principe, elles ne travaillaient guère longtemps avant qu’un jeune homme de la région, à l’affut pour trouver sa future épouse, ne jette son dévolu sur l’une de ces jolies jeunes femmes. Ainsi, elles furent nombreuses à rester en Suisse pour se marier, alors que leurs parents les y avaient simplement envoyées pour gagner un peu d’argent. Les jeunes agriculteurs se mariaient quant à eux en faisant fi des recommandations de leurs parents de se trouver une femme dans la ferme voisine. Agir dans les intérêts de la famille et de la ferme était alors souvent relégué au second plan. Ne disait-on pas déjà que l’amour rendait aveugle ?
Du travail pour les jeunes femmes
A l’époque, notre pays comptait de nombreuses usines textiles et de filatures. Cellesci étaient toujours à la recherche de jeunes filles agiles – idéalement des adolescentes – pour venir renforcer leurs rangs. Les candidates étant trop peu nombreuses dans la région, il fallait se rendre en Italie du Nord pour recruter des travailleuses. L’atelier de tissage de la soie des frères Näf, dans le canton de Zurich, ou encore l’usine textile Viscose Suisse, dans le village d’Emmenbrücke (LU), faisaient venir des Italiennes du Nord par centaines. Les deux sites avaient même créé des internats dirigés d’une main de fer par les religieuses du couvent de Menzingen. Les jeunes filles avaient l’interdiction formelle de sortir seule ou sans surveillance. Les parents italiens pouvaient ainsi envoyer leurs filles de 15 ans travailler en Suisse en toute tranquillité. Que ce soit au travail ou pendant leur promenade de loisirs, elles étaient sans cesse chaperonnées par les sœurs. Les lettres, aussi bien envoyées que reçues, étaient contrôlées. Et bien que même la sortie dominicale pour se rendre à l’église se fisse en rangs par deux, l’imagination des jeunes hommes ne connaissait pas de limites lorsqu’il s’agissait d’établir le contact avec leur bien-aimée. Et ce, alors même qu’à Emmenbrücke, la rue qui menait au foyer des travailleuses était explicitement interdite aux jeunes hommes, panneaux à l’appui.
Les jeunes filles avaient l’interdiction formelle de sortir seule ou sans surveillance.
Si l’ADN des familles paysannes compte aujourd’hui souvent encore un seizième d’origine italienne, c’est aussi à cause du « Welschlandfahrt », une transhumance qui menait les agriculteurs vers le sud en passant par le Gothard. Cette marche qui durait huit jours les menait dans la vallée de la Léventine, puis à Giubiasco pour arriver aux marchés de bétail de Milan. Les jeunes paysans rentraient souvent non seulement les poches pleines d’argent, mais aussi avec les tendres promesses d’une fiancée du Sud.
Mobilité rime avec plus de possibilités
Au siècle dernier, posséder un vélo était déjà un certain atout dans la chasse aux fiancées. Dans les années 1930, les motos ont considérablement élargi le rayon de recherche des jeunes paysans. Un tel engin motorisé conférait à son conducteur un certain sang-froid et une certaine bravoure, ce qui ne manquait pas de plaire aux jeunes femmes. Les « Zehnderli » de Gränichen, en Argovie, étaient des vélos moteurs de 2 CV qui répondaient exactement au désir de mobilité de l’époque et étaient donc très appréciés.
Généralement, les personnes désireuses de se marier trouvaient leur partenaire dans le village ou dans un rayon de 30 kilomètres. A l’époque, il n’était pas rare que l’on rencontre sa douce moitié au bal organisé sur la place du village. Musique et danse étaient au programme et c’était l’occasion rêvée pour faire LA rencontre de sa vie.
Les personnes désireuses de se marier trouvaient leur partenaire dans le village ou dans un rayon de 30 kilomètres.
Le « J’en pince pour toi ! » d’autrefois
Alors qu’aujourd’hui, il est tout à fait normal de s’exprimer sur les réseaux sociaux comme on le ferait en privé, il en allait tout autrement au siècle dernier. Nos ancêtres préféraient en effet recourir à un langage romantique – que l’on considérerait aujourd’hui comme pompeux. La littérature de l’époque montrait justement l’exemple. Jadis, une lettre d’amour écrite à la plume aurait pu ressembler à ça :
« En te priant encore une fois, mon bien-aimé, d’accepter cette lettre comme une nouvelle preuve de mon affection et de mon amour le plus profond pour toi, je reste la prisonnière des milliers d’étreintes et de baisers, et attend fébrilement une nouvelle lettre de ta part. Ton Elsa qui t’aime de tout son être »