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Le chant irrésistible des sirènes internationales
Le XXe siècle marque un relatif désengagement de la cité du bout du lac dans la construction commune helvétique. Son regard est davantage tourné vers le monde que vers Berne
Au sortir de la Grande Guerre, plus d’un siècle après le rattachement de Genève à sa nouvelle patrie, le patriotisme du bout du lac s’atténue peu à peu. La relation entre Genève et la Suisse devient plus nuancée. «La cité du bout du lac a adhéré au projet helvétique à une époque où l’on fabriquait l’identité des Nations, explique Olivier Perroux, maître assistant à la Maison de l’histoire (Faculté des lettres). Au XXe siècle, la situation se modifie. Genève se tourne davantage vers l’international et prend ses distances avec la Confédération. Au même moment commencent les difficultés économiques. Le canton, jusque là locomotive de la Suisse, rentre dans le rang.»
Depuis la fin du XIXe siècle, Genève a en effet perdu son statut de plus grande ville de Suisse. Zurich a réussi en 1893 la fusion de onze de ses communes urbaines et la ville du bord de la Limmat connaît un important essor. Genève attend 1930 pour faire de même mais à une échelle beaucoup plus modeste. Seules les communes du Petit-Saconnex, de Plainpalais, des Eaux-Vives et de la Ville de Genève sont pour l’heure réunies.
Genève aspire dès lors à devenir la première cité internationale. Après la guerre, grâce à sa réputation humaniste, aux efforts de la diplomatie suisse et de ceux du Conseiller fédéral genevois Gustave Ador en particulier, la Société des nations (SDN) s’installe sur les rives du Léman, à l’Hôtel National, futur palais Wilson. Les autorités achètent alors plusieurs propriétés de la rive droite afin d’y construire le Palais des Nations. Mais la propriétaire de la Villa Barton, Alexandra Barton-Peel, fait de la résistance: elle veut préserver ses séquoias géants. Ne voyant rien venir, la SDN menace à plusieurs reprises de choisir un autre port d’attache. La situation se débloque finalement lorsqu’on décide de construire le Palais sur des terrains situés plus haut et ayant appartenus à la famille Revilliod. La SDN s’y installera en 1937. Pour peu de temps, hélas.
La SDN aura néanmoins un impact positif sur l’économie locale, notamment sur le secteur bancaire. Avant la guerre, les quantités d’argent sous gestion sont importantes mais elles appartiennent encore essentiellement à l’aristocratie locale. Dès l’arrivée des fonctionnaires internationaux dans les années 1920, la place genevoise élargit sa clientèle aux étrangers fortunés. Le mouvement s’accélère dans les années 1930 avec un afflux de capitaux étrangers favorisés par la crise économique et le rayonnement de Genève.
Durant l’entre-deux guerre, l’immigration d’ouvriers, quant à elle, diminue fortement. Ce sont des Confédérés qui fournissent alors une grande partie de la main-d’œuvre des entreprises de mécanique et de machines. On peut lire cette histoire dans le nom des rues du quartier des Pâquis, notamment, là où logeait une grande partie des ouvriers: rue de Berne, rue de Zurich, rue de Fribourg, rue de Neuchâtel, rue de Bâle… Autant de cantons d’où sont issus les travailleurs de l’industrie genevoise.
«Genève, cité de la Paix, a aussi fabriqué pas mal d’armes avant et pendant le Deuxième Guerre mondiale, note Olivier Perroux. Des entreprises importantes comme les ateliers des Charmilles, de Sécheron, Tavaro ou encore Hispano-Suiza produisaient beaucoup de biens mixtes, c’est-à-dire des pièces qui pouvaient avoir à la fois un usage civil et militaire.»
En 1926, Genève connaît une déconvenue qui accélère son éloignement affectif avec la Confédération. Cette année-là, l’Etat est en effet en quasi faillite se résout à demander de l’aide aux banques et à la Confédération. «Le problème, c’est que l’on est alors à la fin de la crise de reconversion et que la Confédération n’a pas plus d’argent que le canton, explique Olivier Perroux. Le Conseil fédéral répond alors cordialement aux autorités genevoises qu’il compatit mais ne peut rien faire. J’ai l’impression qu’à partir de ce moment là, le lien se relâche. Genève arrête d’être un moteur dans la construction commune et se tourne résolument vers l’étranger plutôt que vers Berne.»
Le canton peine alors à trouver les ressources nécessaires à la réalisation rapide de projets ambitieux. Un seul exemple pour illustrer cette évolution: le contournement ferroviaire du canton, qui fait l’objet d’un accord signé en 1912 avec la Confédération, mettra plus d’un siècle à se concrétiser sous la forme actuelle du CEVA.
De son côté, le secteur international qui comprend aussi bien les organisations que les compagnies multinationales, continue son développement, malgré la disparition de la Société des Nations et l’installation du siège de l’Organisation des Nations Unies (ONU) à New York. Le Palais des Nations, honni car rappelant trop l’échec de la SDN, reste même vide quelques mois après la fin de la guerre. Finalement, l’ONU accepte de le racheter pour s’y installer.
«Dans le flou qui règne après la Deuxième Guerre mondiale, la Genève internationale est sauvée entre autres par son immense palais des Nations presque neuf et son Aéroport qui est un des seuls d’Europe à conserver intacte sa piste en dur», souligne Olivier Perroux. A partir de ce moment, une constellation d’agences et d’organisations non gouvernementales s’établissent dans la ville du bout du lac. Le nombre de conférences et d’infrastructures ainsi que l’afflux de capitaux explose. Ce développement accélère l’effondrement de l’industrie dans les années 1950 et 1960 et la mutation de l’économie vers le secteur tertiaire.