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Grand Format Musique
Le oud au coeur des enjeux contemporains des musiques arabes
Introduction
Au moment où, à l'initiative des Ateliers d'ethnomusicologie, le luth oud s'offre son festival à Genève, réflexion sur les grands principes de l'esthétique musicale classique orientale, son histoire et la multiplicité des voies qui s'ouvrent aujourd'hui aux instrumentistes arabes classiques.
Chapitre 01
L'art du maqâm
A la différence de la musique occidentale qui utilise essentiellement les modes majeur et mineur, les différentes traditions musicales classiques d'Orient se sont épanouies autour du concept de maqâm (au pluriel, maqâmat): une construction complexe qui regroupe une échelle particulière de sons, des règles régissant leur organisation et la manière dont ces règles doivent être appliquées pour aboutir à une oeuvre d'art.
A chaque maqâm correspond un état émotionnel particulier (tarab) que le musicien, chanteur ou instrumentiste, cherche à partager avec son auditoire.
>> A voir, une vidéo de Yurdal Tokcan Taksim
Mais les règles évoluent, notamment en fonction de "l'effort d'interprétation" (ijtihâd) requis par le dogme islamique qui veut que la Loi peut être réinterprétée et ajustée aux exigences du temps.
Selon les époques, les gouvernements et les brassages culturels, l'histoire de la musique arabe voit se succéder les périodes de renouvellement et celles de régression.
Nombre de spécialistes situent son premier âge d'or au temps de la dynastie des Abbassides, entre le 8e et le 13e siècle.
Nourrie par les cultures araméenne, mésopotamienne, perse, syriaque et arabe, la civilisation musulmane développe alors un système musical dont la richesse influencera bientôt tout le monde méditerranéen.
>> A écouter, l'émission "Magnétique" consacrée au oud
Chapitre 02
Le roi des instruments arabes
C'est à cette époque que le luth oud acquiert la forme qu'on lui connaît aujourd'hui: manche court dépourvu de frettes et à la tête penchée vers l'arrière, caisse de résonance en forme de demi-poire, quatre, puis cinq choeurs de deux cordes, plectre en plume d'aigle.
C'est l'instrument privilégié de la musique savante, celui dont se servent les grands théoriciens de la musique, Al-Kindî ou Al-Farâbî, pour décrire le système modal arabe. C'est aussi celui de Zyriab, grand musicien voyageur qui, au 9e siècle, quitte Bagdad pour le Maghreb, puis l'Andalousie. Il y fonde la première école de oud et de chant arabe, à l'origine de ce qui deviendra la grande tradition de la musique arabo-andalouse.
>> A voir, une vidéo de Naseer Shamma
A partir de la fin du 19e siècle, au moment où l'Empire ottoman commence à se désagréger, le monde arabe tout entier est secoué par un mouvement identitaire de renaissance à la fois littéraire, politique, religieux et culturel. On l'appelle Nahda, "l'essor", "l'éveil". Il durera jusqu'à la fin des années 1930.
Plusieurs écoles distinctes de oud se développent alors en Turquie, en Irak, au Proche Orient (Syrie et Liban), en Egypte et dans le Maghreb.
Conjuguant profondeur et virtuosité, composition et improvisation, l'école de Bagdad, notamment, révolutionne le langage de l'instrument et ses techniques. Seul ou au sein de véritables ensembles, le oud s'offre une vraie place de soliste dans une musique instrumentale renouvelée
>> A lire, le grand-format RTS Culture Le luth oud
Chapitre 03
Les modes d'apprentissage
Jusqu'à un passé très récent, la transmission de la musique arabe a toujours relevé de traditions orales dans lesquelles l'émotion esthétique commençait par la poésie. Avant de toucher l'instrument, les jeunes étudiants apprenaient à chanter les poèmes en battant les cycles rythmiques, d'abord sur leurs jambes, puis sur différentes percussions.
Cet exercice des deux scansions simultanées, poétique et rythmique, développe chez l'élève une perception corporelle et globale dans laquelle le mental doit s'arrêter: dans ce contexte-là, pas question de partition, il s'agit de comprendre la musique en l'intériorisant. C'est l'usul, le "fondement" ou "principe", préalable indispensable à l'apprentissage instrumental traditionnel.
>> A écouter, l'émission "Magnétique" consacrée à Adel Salameh, maître palestinien du oud
Pourtant, dès la fin des années 1960, sous prétexte de faire revivre la musique traditionnelle, les ministères de la culture de certains pays arabes, s'inspirant des conservatoires occidentaux, imposent des changements radicaux dans l'enseignement musical. Basées sur l'académisation des formes et de l'interprétation, ces mutations ne tiennent compte ni de l'intériorisation, ni de l'ornementation spontanée, pourtant si importantes dans les musiques orientales.
Elles affectent directement l'improvisation instrumentale (taqsîm) et vocale (layâli): alors que la première se réduit de plus en plus à un exercice de virtuosité, la seconde disparaît presque complètement. S'ensuit une sorte de traversée du désert durant laquelle le oud, coincé dans les conservatoires, n'intéresse plus les nouvelles générations.
>> A voir une vidéo des nuits du Soufisme - Waed Bouhassoun
Chapitre 04
Nouveaux territoires musicaux
Heureusement, dans tout le monde arabe, certains maîtres continuent à dispenser leur enseignement en privé et parviennent à préserver l'âme du oud.
Suivant le modèle de l'école de Bagdad, certains de leurs disciples se mettent à donner des concerts purement instrumentaux. Influencés tant par la musique indienne que par le récital occidental, ils développent alors des compositions plus complexes, en même temps que des improvisations plus longues et toujours plus érudites.
A partir de 1990, le succès mondial de la world music offre de nouvelles voies d'expérimentation. Quand les milieux du jazz s’ouvrent à la musique d'Anouar Brahem, puis à celle de Dhafer Youssef, c'est toute la culture du oud qui en bénéficie.
Le public, tant arabe qu'occidental, se passionne alors pour cette renaissance instrumentale et le jeu du oud connaît alors un engouement international. De nouvelles musiques apparaissent, parfois très métissées, à l'image de l'électro orientale de Duoud, le groupe des franco-maghrébins Smadj et Mehdi Haddab, parfois plus fidèles à l'esprit du maqâm, dans le genre du trio des frères Joubran ou, plus novateur et exigeant, de l’ensemble Sabîl du oudiste Ahmad Al Khatib et du percussionniste Youssef Hbeisch.
Vivifiées par des maîtres comme l'Irakien Naseer Shamma, les formes classiques ne sont pas en reste: fidèle à l'esprit de la Nahda, le oudiste Tarek Abdallah, par exemple, compose avec succès dans le style de la Wasla, la suite instrumentale égyptienne que l'on croyait perdue.
Dans un monde arabe en quête d'identité contemporaine, il semble que le maqâm a encore de beaux jours devant lui.
>> A écouter, l'émission "Versus" consacrée au Wasla
>> A écouter, l'émission "Magnétique" avec Yousra Dhahbi, ou le luth arabe au féminin
Crédits
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Proposition et textes de Vincent Zanetti
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Réalisation web
Lara Donnet
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RTS Culture
Mai 2018