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Première femme professeure à l’Université de Neuchâtel, Sophie Piccard a eu une vie mouvementée bien loin de ses passions mathématiques. Elle a longtemps dû remiser, comme nombre de femmes de cette époque, ses ambitions professionnelles. Son combat pour l’émancipation des femmes débutera surtout lorsqu’elle-même aura réussi à se défaire, plus par mérite personnel que par un combat de militante, des préjugés de son époque.
Née à Saint-Pétersbourg, capitale alors de la Russie, le 22 septembre 1904, Sophie Piccard est la cadette d’une famille d’émigrés, vaudois du côté paternel et huguenots du côté maternel. Ses parents auront une influence particulière sur son parcours. Son père, professeur à l’Université de Smolensk, enseignait la géographie physique et la météorologie. Sa mère est une femme de lettres, romancière et enseignante.
La Révolution d’octobre 1917 bouleverse la vie familiale. Sa sœur décède des suites des privations alimentaires tandis que son frère, étudiant à l’université du Don, disparaît. Sophie Piccard traverse ces vicissitudes en donnant tout à ses études, brillantes. Bachelière à l’âge de 16 ans, Sophie Piccard se voit obligée par les autorités en place d’enseigner les bases scolaires à une population russe encore largement analphabète. Mais malgré ses quarante heures de cours hebdomadaires, elle n’abandonne pas pour autant son cursus universitaire et obtiendra en 1927 son doctorat de mathématique et de physique. Elle a 21 ans.
Cette même année ses parents décident de fuir la Russie rouge et de venir s’établir à Neuchâtel. Une période difficile pour la jeune femme dont les diplômes soviétiques ne sont pas reconnus en Suisse. Qu’à cela ne tienne, elle obtiendra une licence et un nouveau doctorat en mathématiques en quatre ans seulement à l’Université de Lausanne. Désirant se vouer à l’enseignement, elle suit une formation pédagogique mais, contrairement à la «progressiste» Union soviétique, le Neuchâtel de l’époque ne permet pas aux femmes d’enseigner les mathématiques au degré secondaire. Elle travaillera donc de 1929 à 1932 comme actuaire au sein de la compagnie d’assurance La Neuchâteloise. Puis comme secrétaire de direction à la Feuille d’avis de Neuchâtel.
Le tournant professionnel arrive par hasard en 1938 lorsque le professeur de géométrie supérieure de l’Université de Neuchâtel tombe malade. Sur recommandation de celui-ci – il la considérait comme une mathématicienne exceptionnelle – elle se verra offrir un poste temporaire de professeur extraordinaire pour le remplacer en 1939. Elle créera et dirigera le Centre de mathématiques pures en 1940.
Chercheuse acharnée et solitaire, Sophie Piccard sera membre de nombreuses sociétés de mathématiques et de sciences à travers le monde. A la mort de sa mère en 1957, elle se consacrera, à côté de sa charge universitaire à la publication des œuvres de sa génitrice, parmi lesquelles son «Episode de la grande tragédie russe».
Chercheuse profondément passionnée, elle n’abandonnera jamais les mathématiques, même bien au-delà de sa retraite en 1974 : elle publiera le fruit de ses travaux jusqu’à sa mort à 86 ans en 1990. Aujourd’hui l’Université de Neuchâtel compte de nombreuses professeures. Le rectorat de l’Alma Mater, lui, est assuré depuis 2008 par une entomologiste, Martine Rahier. Il est loin le temps où c’était une curiosité avant-gardiste que de nommer des femmes à des postes à responsabilité dans une université.
L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse, les Editions Slatkine et Le Temps. A précommander ici.