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Lorsque l'on est pédagogue, il est des illusions qu'il est bon de perdre rapidement. J'ai parlé ailleurs (Allin, 2022, pp. 77 et 78) de la double illusion du pédagogue, concernant le contenu de l'enseignement. Dans ce billet, je mets cette illusion au carré, autrement dit, je la double, en parlant également de l'évaluation.
Quelles sont ces illusions, non pas "perdues" comme l'écrivait Balzac, mais "à perdre" si l'on veut durer dans l'enseignement et mettre la confiance en l'étudiant et ses capacités d'apprentissage au centre de nos valeurs ?
La première illusion qu'il s'agit de perdre ou d'abandonner concerne l'enseignement. Je la nommerais ainsi :
Ce n'est pas parce que je l'ai enseigné, que les étudiants le savent.
La plupart des enseignantes et des enseignants que j'ai côtoyés au cours de ma carrière avaient conscience qu'il s'agissait bien d'une illusion, du moins s'en rendaient-ils compte très rapidement. Combien de fois avez-vous entendu cette excuse de la part d'un étudiant "mais on ne nous l'a jamais dit", alors que vous savez pertinemment que le contraire est vrai ? Il a été très souvent démontré que l'étudiant ne retient qu'une petite partie de ce qui lui est enseigné et ce pour différentes raisons qui ne sont pas l'objet de ce billet. Cette première illusion est donc relativement aisée à perdre. Son corollaire, en revanche, nécessite davantage de réflexion et de prise de recul, me semble-t-il, afin de faire confiance en la capacité des étudiants d'apprendre en toute autonomie; cette illusion est un peu plus difficile à abandonner. Je la nommerais ainsi :
Ce n'est pas parce que je ne l'ai pas enseigné que les étudiants ne le savent pas.
Aujourd'hui, l'accès à l'information est tel, que les étudiants peuvent en savoir bien plus que ce qu'on leur enseigne. Non seulement ils le peuvent, mais ils le doivent dans une Haute Ecole. Pour autant, il est nécessaire de leur faire confiance et de donner de la valeur à ce qu'ils apprennent sans nous et pas seulement à ce qu'ils apprennent à travers nos enseignements. Renoncer à ce corollaire libère l'enseignant de l'obsession de l'exhaustivité des contenus dont j'ai parlé dans un billet sur la place des contenus dans la formation. Cela implique qu'il est important d'accepter l'hétérogénéité des étudiants en matière de savoirs: ils n'auront en effet pas tous approfondi les mêmes thématiques, lu les mêmes articles ou ouvrages, visité les mêmes sites internet, le respect de l'autonomie de l'étudiant est à ce prix. Toutefois, dans une approche par compétences, c'est bien ce qui est visé et attendu.
La seconde illusion qu'il s'agit de perdre ou d'abandonner concerne l'évaluation. Je la nommerais ainsi :
Ce n'est pas parce que je l'ai évalué (mesuré, contrôlé, validé), que les étudiants le savent, l'ont compris et s'en souviendront.
Chacun le sait, rien ne s'oublie aussi vite que ce qui a été "bachoté" pour un examen, ce qui n'est pas mobilisé régulièrement en situation professionnelle, ce qui ne fait pas sens pour les apprenants. L'évaluation des savoirs n'offre donc aucune garantie de rétention à moyen ou long terme. Il devrait, dès lors, être facile de renoncer à cette illusion, ce qui ne me semble pas toujours être le cas. Multiplier les évaluations, augmenter le nombre de questions dans un test de connaissances pour être sûrs d'avoir tout contrôlé, valider l'ensemble des pratiques professionnelles... me semblent être des pratiques relativement courantes dans la formation. Ce qui m'amène au corollaire de cette seconde illusion que je nommerais ainsi :
Ce n'est pas parce que je ne l'ai pas évalué (mesuré, contrôlé, validé), que les étudiants ne le savent pas, ne l'ont pas compris et ne s'en souviendront pas.
Comme pour la première illusion, renoncer à la seconde et à son corollaire vous libère en tant qu'enseignant du souci d'exhaustivité (tout contrôler, tout évaluer) et vous permet de vous centrer sur l'essentiel, à savoir la pertinence des évaluations. Loin de moi l'idée qu'il faut abandonner toute évaluation; je prône toutefois une évaluation pertinente, centrée sur les compétences, proche de la réalité professionnelle. Par exemple, évaluer des projets, des portfolios, des analyses de situations ou des situations en simulation permettra à l'étudiant de montrer, non seulement qu'il a compris l'essence de ce qui lui a été enseigné, mais de montrer également tout ce qu'il a appris, seul ou en groupe, en toute autonomie, parce que le corps enseignant lui aura fait confiance et lui aura donné les outils pour rechercher des données, les trier (en termes de pertinence et fiabilité) et les mobiliser. Cela renvoie aux indicateurs inédits dont je parle dans mon billet sur les grilles d'évaluation critériées et à mon billet sur l'évaluation inversée.
Vous l'aurez compris, des valeurs fondamentales soutiennent mon propos et il est bon de les rappeler en guise de conclusion :
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Référence
Allin, A.C. (2022).Bien maîtriser ses gammes pour improviser, fondements et innovations pédagogiques en formation infirmière.Lausanne : La Source.
Berthiaume, D. & Rege Colet, N. (2013). La pédagogie de l'enseignement supérieur : repères théoriques et applications pratiques. Bern: Peter Lang.
Meirieu, P. (1996).Frankenstein pédagogue.Paris : ESF.
Poumay, M., Tardif, J. & Georges F. (2017). Organiser la formation à partir des compétences, un pari gagnant pour l'apprentissage dans le supérieur. Bruxelles : De Boeck Supérieur.