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Si Marx ne fournit pas une théorie de l’exploitation satisfaisante, qui le fera ? Nous ne pouvons-nous passer d’un tel concept à une époque où, malgré les progrès, certains dorment encore dehors et d’autres gagnent une misère, tandis que certains s’enrichissent. Mais il faut lui redonner un sens, une direction. Il nous semble que les théories libertariennes cherchent avant tout à permettre à chacun de vivre comme il l’entend dans des conditions existentielles souhaitables. Cela passe pour eux, et c’est là la différence avec les autres théories politiques, par la liberté : liberté d’être qui l’on est, de penser ce que l’on veut, de faire ce que l’on veut tant que personne n’est agressé, liberté de s’épanouir. Ce choix en faveur de la liberté est multiple : il se fonde notamment sur l’éthique, le fait de penser que la liberté est une valeur plus souhaitable que toute autre et qu’elle est la plus émancipatrice ; sur l’utilitarisme, qui pense que la liberté est la plus efficace pour atteindre nos buts. Pourtant, même si ces préoccupations sont certaines, et qu’on les retrouve chez les classiques comme Bastiat, Molinari, Stuart Mill, ainsi que chez les individualistes, comme Spooner ou Warren, on ne peut pas dire que les libertariens aient fait de l’exploitation un de leurs sujets principaux. La tendance fut même inverse. Comme l’écrit fort justement Christian Lazéri dans un article de 2018 : « Il n’existe pas de théorie unifiée de l’exploitation transversale aux différents courants du libertarisme et celui-ci ne présente qu’une pluralité de conceptions qui se distribuent de part et d’autre de la ligne de partage qui distingue le libertarisme de droite du libertarisme de gauche[1] ». On ne peut que reconnaître cet état de fait, bien que nous pensions qu’il soit possible qu’il existe une théorie libertarienne de l’exploitation – que l’on trouvera certainement du côté des libertariens dits de gauche. Mais d’où vient ce constat ? D’une faiblesse interne des concepts libertariens, comme celui de la liberté négative ? Ou d’un désintérêt pour la question ? Certainement un peu des deux, mais l’erreur principale fut celle que nous appelons le légalisme. Le légalisme a tué le corpus éthique libertarien dans l’œuf et l’a empêché d’aller aussi loin dans le normatif, le cantonnant à la sphère économique et politique – qui selon nous ne fournissent pas les meilleures raisons d’être libertarien.
- La dérive du légalisme
Par légalisme nous entendons la confusion faite entre la sphère juridique et la sphère éthique, qui mène à des croyances du type « si X est légal alors X est moral/bon », et inversement. On pourra immédiatement rétorquer que le droit, dans son sens le plus général, est lié à l’éthique. Nous ne le nierons pas, mais maintenons que ce lien ne doit pas être un lien où la loi dicterait la morale (ou inversement), mais un lien qui montre que peuvent se recouper les jugements juridiques et éthiques. « Tu ne tueras point » et la loi interdisant de tuer ont le même contenu par exemple. Mais on aurait tort selon nous de croire que c’est la morale qui a dicté cette loi ou que c’est seulement parce qu’il est illégal de tuer que nous trouvons cela mal. Ne pas tuer est un impératif moral, mais il ne peut fonder la loi, seulement la rejoindre. Ce qui fonde la loi c’est que pour avoir du droit, des lois, il faut reconnaître l’existence d’une propriété de soi. Or, le reconnaître c’est, pour des raisons rationnelles et d’efficacité du droit, ainsi que de respect de notre nature humaine, d'ores et déjà comprendre que tuer autrui est une atteinte à ses droits – et que cela doit donc être illégal. La justification n’est pas éthique, mais elle rejoint l’éthique. Maintenant prenons un exemple plus ambigu, comme la trahison. Je trahis mon ami, en ne venant pas à son mariage. Suis-je dans l’illégalité ? Non, certainement pas. Mais ai-je bien agi pour autant ? Non plus. En somme le fait que X soit légal ne nous apprend rien sur le fait que X est bon ou mauvais. Combien d’atrocités furent légales ? Un des avantages de l’héritage individualiste et jusnaturaliste, c’est qu’il nous apprend que pour savoir si une chose est bonne, la loi n’est pas la première chose à consulter.
Ce légalisme que nous venons de définir touche aussi bien les libertariens que d’autres courants. La différence est la suivante, si l’on oppose grossièrement les libertariens au reste des courants dits « étatistes » : l’étatiste dira que X est illégal et donc mauvais là où le libertarien dira que X est légal donc bon. Un cas concret, et assez révélateur de cette situation, est le cas de ce boulanger chrétien qui a refusé de faire un gâteau à un couple gay qui se mariait. Les libertariens ont défendu le droit de ce boulanger à ne pas faire le gâteau, ce qui est plutôt une bonne chose car l’État n’a pas à dicter aux individus pour qui ils doivent travailler. Le problème est que les libertariens se sont arrêtés là dans la réflexion ; « mind your own businnes » certains diront. Pourtant on ne devrait pas arrêter la réflexion ici. Ce n’est pas parce que ce boulanger possède ce droit que son exercice est une bonne chose, et en l’occurrence, nous ne croyons pas qu’il le soit. Il y a donc un espace, du fait que la théorie libertarienne est avant tout une théorie du droit, pour l’éthique encore plus grand puisque la loi, « sous régime » libertarien, ne prétend pas dire ce qui est bien ou mal. Un tel espace redonne un sens plein à notre responsabilité, à nos engagements et à nos luttes. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est cette attitude de désintérêt éthique qui, bien souvent vient masquer un racisme, une homophobie – en somme le conservatisme dans ce qu’il a de pire – et se retrouve chez bon nombre de libertariens, que Jeffrey Tucker appelle les vulgar ou brutals libertarians. C’est cette « brutalisation » du libertarianisme que nous dénonçons et qui selon nous a empêché de fournir une théorie de l’exploitation – ou du moins une tentative. Au lieu d’endosser la responsabilité éthique renouvelée que leur pensée leur accorde, les libertariens ont préféré défendre l’indéfendable[2]. Ils se sont arrêtés aux échanges bénéfiques sans voir que derrière pouvaient se cacher des échanges nocifs qu’il fallait combattre.
- Libertarianisme et exploitation
Comme nous l’avons vu, le libertarisme possède selon nous les outils conceptuels pour élaborer une théorie de l’exploitation. Ils doivent cependant accepter de s’engager dans des discussions éthiques et normatives et ne pas se cacher derrière le droit, la propriété ou les contrats. Nous allons essayer à présent de fournir des pistes pour établir une théorie libertarienne de l’exploitation. En raison du passé inexistant d’une telle théorie, il s’agira plus d’une présentation d’une « boite à outils libertarienne » plutôt que d’une réelle théorie de l’exploitation. Mais même si nous avons rencontré cette notion chez Marx, de façon assez sommaire, nous n’avons pas encore circonscrit de façon satisfaisante ce que nous entendions par exploitation.
Premièrement, l’exploitation mène à des injustices, non pas dans le sens où les droits ne seraient pas respectés, mais dans le sens où ce qui se produit nous paraît injuste d’un point de vue de notre condition humaine et de la dignité qui l’accompagne. Marx voyait bien nous semble-t-il le caractère terriblement cynique de l’exploitation moderne qui bien souvent est légale. Mais qu’entendons-nous alors par exploitation ? Nous reprendrons ici la définition proposée par Christian Lazzéri dans son article de 2018 :
« On peut considérer que le concept d’exploitation comporte, sans que cela soit limitatif, au moins trois propriétés centrales : la première concerne l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité, la deuxième concerne la modalité d’existence de ce rapport et la troisième concerne sa qualification normative ou non normative. Trois propriétés que l’on peut examiner dans l’ordre en commençant par la première, celle du rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité. » (Lazzéri.2018)
Cette définition permet, même si nous ne nous étendons pas sur sa justification, de saisir si oui ou non nous avons affaire à une forme d’exploitation. Ces trois propriétés sont pour nous dépendantes, et ne peuvent qu’exister ensemble. Les deux premières mènent à la troisième. Le problème libertarien du légalisme pousse ces derniers à interroger la légalité des deux premières propriétés, si elles respectent le principe de non-agression[3], et, si oui, alors ils s’arrêtent et ne rentrent pas dans les considérations normatives. Et par conséquent ils ne voient pas que certains de leurs outils pourraient servir à rendre plus claire et plus frappante la troisième propriété, parce qu’ils permettraient de mieux comprendre les propriétés une et deux. Nous proposerons de voir au travers de ces trois propriétés, les outils conceptuels libertariens et mettrons en évidence leur utilité pour l’élaboration d’une théorie de l’exploitation.
- L’État, exploiteur par excellence ?
Lorsque l’on élabore une théorie de l’exploitation, c’est avant tout pour la combattre. Il serait étrange, en plus de ne pas être le cas, que l’on fasse une théorie de l’exploitation parce que l’on aime l’exploitation ou que l’on veuille devenir un meilleur exploiteur. Partant de ce principe, nous pouvons dire que le but d’une telle théorie, au travers de la compréhension des mécanismes d’exploitation, est d’identifier la (ou les) source(s) de l’exploitation pour pouvoir ensuite y mettre fin. Or, l’une des sources que le libertarianisme identifie comme source d’exploitation est l’État, et en particulier l’État moderne. Le libertarianisme propose donc une réflexion différente, car elle ne portera pas attention aux mêmes détails, et qui permet d’entrevoir de nouvelles perspectives dans notre compréhension de l’exploitation.
Le philosophe Matthew Zwolinski est un des seuls à avoir récemment initié une théorie libertarienne de l’exploitation, et c’est donc à lui que nous empruntons l’idée suivante. L’idée, c’est que le capitalisme est peut-être un système qui permet certaines formes d’exploitation – même si le capitalisme que l’on connaît aujourd’hui est avant tout un capitalisme de connivence bien différent d’un capitalisme pur – mais que grâce à l’État il les perpétue, et que l’État est lui-même source d’exploitation. En somme Zwolinski ne nie pas les situations d’exploitation qui peuvent naître avec le capitalisme, mais il pense, et c’est la position que nous défendons nous-aussi, que ces exploitations sont en partie dues aux collusions entre le capitalisme et l’État et que c’est ce dernier qu’il faut combattre en priorité. Il écrit donc :
“One point that those on the left have often made, and which classical liberals ought to take much more seriously, is that capitalist systems as they actually exist (and not merely as they are envisioned in our utopian dreams) have often rigged the baseline to the detriment of labor and to the advantage of capital. […] In a corporatist world, relationships between capital and labor may often be exploitive, even if it is not so clear that it is the individual capitalist who bears the primary guilt of exploitation[4].”
Zwolinski ne nie donc pas les effets pervers du capitalisme. Seulement ils sont renforcés par l’État, et de nouveaux se créent. Mais comment donc l’État se fait-il exploiteur ? Les libertariens proposent plusieurs raisons qui peuvent penser que l’État exploite et permet l’exploitation : 1/ une série d’arguments historiques, montrant que l’État fut source d’exploitation, 2/ la mise à jour d’une collusion néfaste existante entre l’État et le capitalisme, mais qui relève de la structure fondamentale de l’État lui-même, et 3/ l’intérêt porté aux formes de pouvoir semble révéler qu’elles sont la plupart du temps coercitives et arbitraires. Nous explorerons cela dans le prochain billet.
Louis-Batiste Nauwelaerts,
MA Philosophie – Université Paris-Nanterre
[1] Lazzeri C. (2018), « Justice acquisitive, liberté négative et exploitation : Le libertarisme est-il cohérent ? », Cahiers D'économie Politique / Papers in Political Economy, 75(2), 173-201.
[2] Comme Walter Block in Block, Rosenblum, & Rosenblum Arlette. (1993), Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d'héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), Paris : Les Belles lettres.
[3] Qui bien que très satisfaisant se doit de repenser, au XXIe siècle, le concept d’agression.
[4] M. Zwolinski (2011), « Exploitation and justice », Bleeding heart libertaians.