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Inventée au XIIe siècle par le troubadour Arnaut Daniel, la sextine a connu une fortune importante et durable qui lui a fait traverser le temps, l’espace et même les genres littéraires. Son succès est un exemple paradigmatique de l’histoire de la littérature occidentale. Née dans la tradition occitane en tant que réalisation particulière de la canso lyrique, transmise à la littérature italienne par la plume de Dante, la sextine est promue par Pétrarque au rang de genre métrique autonome. C’est le pétrarquisme européen qui l’immisce au sein des diverses traditions littéraires et linguistiques du continent, où ses caractéristiques allogènes se combinent souvent avec des propriétés typiquement autochtones.
Après un âge d’or au XVIe siècle suivi d’une période de déclin, même d’oubli, la sextine réapparaît au XIXe siècle à la faveur de la redécouverte du Moyen Âge initiée par le Romantisme, et connaît un nouvel essor qui se poursuit jusque dans la littérature contemporaine. Si, dans la première moitié du XXe siècle, elle est en priorité l’apanage des littératures anglophones sous l’impulsion de la relecture des troubadours opérée par Ezra Pound, c’est surtout aux oulipiens français qu’on en doit la relance dans la deuxième moitié du siècle et dans les premières décennies du nouveau millénaire. Fondée sur une structure fortement contraignante, subtil alliage d’éléments mathématiques et lexicaux, la sextine représente tout à la fois un banc d’essai et un défi pour la liberté créatrice des écrivains. Comme le dit Honoré de Balzac, « la fantaisie du poète doit danser [...] tout en ayant des fers aux pieds ». De fait, bien plus qu’ils ne limitent, les carcans se font support et condition même de cette liberté, à la manière des lignes du pentagramme pour l’écriture musicale.
Trop souvent confinée au genre lyrique et à sa dimension formelle de jeu intellectuel, la sextine a progressivement franchi les barrières que la critique lui imposait pour s’adapter au poème pastoral, suite au succès de l’Arcadia de Sannazzaro, au style tragique et même au roman en prose, comme en témoignent les œuvres récentes de Paul Fournel et de Michèle Audin.
Ce sont justement ces caractéristiques de complexité et de transformation de la sextine que nous interrogerons et explorerons dans notre journée d’études : les parcours de diffusion, la tension dynamique entre tradition et innovation, la dimension formelle et en quelque sorte mathématique, mais aussi l’aspect paradoxal d’une contrainte qui devient source de liberté créatrice, « véritable machine à raconter des histoires » d’après la définition appliquée à La vie mode d’emploi de Georges Perec.