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Le Grand Cornier
Par G. de Mirbach.
Il a fallu la construction de la cabane de Moiry ( 1924 ) pour que le Grand Cornier sortit un peu de sa disgrâce. En d' autres régions des Alpes, ce sommet de 3969 mètres ferait sans doute figure de souverain. Il serait dûment, voire indiscrètement mis en valeur. Tout aurait déjà été dit ou fait pour sa « défense et son illustration ». Au lieu qu' il demeure injustement oublié ou dédaigné, par suite d' un trop gênant voisinage. L' honneur est parfois périlleux de vivre dans l' intimité des grands...
Mais peut-être la nature a-t-elle voulu montrer la différence entre l' œuvre pleinement achevée et la simple ébauche. En ce cas, il faut convenir qu' elle a obtenu son effet, en laissant à côté de la merveilleuse Dent Blanche le témoin de ses essais et de ses labeurs... A moins que le Grand Cornier ne soit qu' une réplique très infidèle de l' inimitable d' œuvre!
L' architecture des deux montagnes présente en tout cas une certaine analogie qui tient à celle de leur situation. Toutes deux appartiennent à la longue arête qui, du confluent de la Navizence et de la Gougra, court en direction N-S sur une vingtaine de kilomètres, pour rejoindre après diverses vicissitudes la chaîne frontière. Cette arête, assez monotone dans sa première partie ( j' excepte le peigne des aiguilles de la Lex ), s' élève progressivement jusqu' au sommet supérieur des Bouquetins ( 3643 m ), simple bosse neigeuse sans importance. Au delà elle prend une allure plus dégagée et plus hardie pour former successivement le Grand Cornier, le col de la Dent Blanche ( 3544 m ), la Dent Blanche et le puissant mur d' escarpe de la Wandfluh. Plus au sud, elle reperd peu à peu toute audace et vient mollement échouer dans les neiges du plateau d' Hérens. Grand Cornier et Dent Blanche ont donc un axe principal sensiblement orienté N-S. Leur sommet est contrebouté transversalement par deux systèmes d' arêtes qui se correspondent sensiblement. Je dis sensiblement, car la Dent Blanche présente une symétrie radiale beaucoup plus parfaite que le Grand Cornier.
Les quatre grandes arêtes cardinales de la Dent Blanche ont l' une après l' autre été vaincues, la dernière ( arête NNW ) s' étant rendue, comme on sait, les 9 et 10 septembre 1926 x ). Deux de ses faces se sont en outre révélées praticables.
Il en va à peu près de même, toutes proportions gardées, pour le Grand Cornier.
Son arête E constitue une voie d' ascension commode. C' est par là que s' accomplit la « première », le 16 juin 1865. Whymper a consacré dans ses Escalades un chapitre au récit de cette conquête ( qui précéda d' un mois la tragique aventure du Cervin ). Il faut croire que les choses se passèrent le plus simplement du monde, car le narrateur ne trouve presque rien à dire sur LE GRAND CORNIER.
l' ascension elle-même. Il en prend seulement occasion pour expliquer comment l' expérience l' a peu à peu amené à préférer la neige aux rochers, contrairement à son inclination première. Et il se livre à de longues considérations sur l' usure des montagnes. Un jugement est à retenir qui montre bien en Whymper le glaciériste, secrètement influencé dans ses appréciations par des raisons toutes pragmatiques: « Les arêtes qui partent au nord et au sud du sommet du Grand Cornier offraient un exemple des effets extraordinaires que peuvent produire de brusques alternatives de chaleur et de froid. L' arête méridionale toute fendue et crevassée présentait les formes les plus bizarres; l' arête septentrionale non moins désagrégée, et non moins impraticable, se terminait par les plus étranges rochers que l'on pût voir. » En fait, l' arête SW ne devait pas tarder, malgré ses gendarmes rébarbatifs, à être vaincue. Cela eut lieu le 18 août 1869. Venant du Mountet, A. Barran et F. Corbett gagnèrent le col de la Dent Blanche, d' où ils suivirent dans toute sa longueur l' impraticable arête. Même conquête aisée de la non moins invincible arête NW le 18 juillet 1873 par un Suisse, Th. Bornand. Onze ans plus tard, la face W livrait passage à W. Ashbury Greene et F. C. Mills.
Il ne restait plus qu' à découvrir des variantes, ce dont se chargèrent W. A. B. Coolidge ( arête secondaire W2 + arête SW, le 13 août 1887 ), P. Blanchoud ( arête secondaire NE + arête E, le 5 août 1919 ), R. de Tscharner et R. Hsefeli ( arête secondaire SE + arête E, 10 juillet 1920 ).
A ce sujet, précisons un peu la morphologie de notre montagne, imparfaitement représentée dans l' AS.
Il existe bien une arête N et une arête NW, mais celles-ci, au lieu de converger au sommet, comme il semble sur la carte, se rejoignent bien avant, à l' anticime de Kurz 1 ). Plus exactement, il y a une arête qui part du sommet en direction NNW, s' infléchit vers le NW, atteint le sommet secondaire précité où elle se divise en deux branches: une branche septentrionale, reliant l' anti à l' arête des Bouquetins, et une branche occidentale, qui peut être considérée comme le prolongement de la falaise des Manzettes ( nom local donné à l' abrupte paroi rocheuse séparant les glaciers de Moiry et de Bricolla ). L' itinéraire ( 175 ) du Guide des Alpes Valaisannes ( 2e édition ) consiste dans la combinaison: branche Warête NW. Mais il convient d' ajouter à titre de variante la formule: branche N + arête NW. L' accès à l' arête NW, quoique plus aisé par la branche Wl5 est également possible par la courte branche N, presque entièrement neigeuse. Ce parcours n' offre pas un intérêt bien particulier. Il permet seulement d' ajouter un élément de variété à l' itinéraire habituel de Moiry. Notons d' autre part que la pente neigeuse comprise entre les branches N et Wx ( face NW de l' anticime ) peut être prise elle-même comme voie d' accès à l' anticime. Mais il s' agit là de simples variations sur un même thème fondamental qui est l' accès à l' arête NW. Celle-ci présente un parcours intéressant avec de beaux aperçus sur la face N de la montagne.
L' arête SW est la mieux caractérisée et la plus longue. C' est en outre celle qui, pour le grimpeur, offre le plus d' attrait. Il faut malheureusement, pour la rejoindre du Mountet, effectuer un long trajet glaciaire dans une zone particulièrement crevassée. Qu' on suive l' itinéraire direct par le glacier du Grand Cornier, ou qu' on fasse le tour du Roc Noir par le sud, le problème revient toujours à gagner le col de la Dent Blanche où l' arête débute effectivement. Du côté de Bricolla, il y a les mêmes préliminaires ennuyeux. On peut toutefois, à l' exemple de Coolidge, emprunter l' arête secondaire W2 qui fait frontière entre les glaciers de la Dent Blanche et de Bricolla, et qui rejoint l' arête SW bien au-dessus du col.
L' ascension par l' arête E ( itinéraire de Whymper ) présente le même inconvénient que la montée au col de la Dent Blanche, puisque le travail d' approche est le même. On a donc été amené à écourter cette phase glaciaire initiale en abordant plus directement l' arête. Celle-ci ne descend pas jusqu' au glacier Durand, mais se ramifie, à partir d' une épaule neigeuse située vers 3600 m, en trois branches respectivement orientées: SSE, NE et N. L' accès à l' épaule est réalisé dans la variante de Tscharner par la branche SSE, et dans la variante Blanchoud par la branche NE. Je n' ai pas connaissance de tentatives faites par la branche N, assez peu individualisée en réalité et peu engageante. Peut-être atteindrait-on plus aisément l' épaule susmentionnée en forçant les séracs du petit glacier qui occupe le versant N du Grand Cornier 1 ). Mais l' itinéraire ne serait plus alors, à strictement parler, un itinéraire d' arête.
Des trois versants W, S et N, le premier est assez praticable, mais on ne voit guère l' intérêt d' une ascension par cette face concave, soumise l' après à un actif travail de démolition. Le versant S est au contraire très pacifique. Il mène facilement à l' arête E. On monte ordinairement par la droite, à l' exemple de Whymper et suivant cette vérité d' expérience ( qui souffre d' ailleurs bien des exceptions ): « En général, on peut monter très près du sommet des grands pics alpestres en suivant les glaciers, les pentes de neige qui les dominent, puis les couloirs qui y aboutissent x ). » Quant à la face N, elle pose encore un problème, qui ne semble pas insoluble, malgré la forte inclinaison de la pente dans sa partie terminale. La première phase de l' ascension consiste à gagner le plan neigeux dominant le petit glacier que nous avons dénommé plus haut glacier des Bouquetins. Ceci est possible soit de Moiry, soit du Mountet. Pour le reste, l' alpiniste « face nord » de Samivel n' aura aucun embarras pour conclure...
La première ascension hivernale du Grand Cornier a été effectuée de Moiry le 10 février 1914 par M. Kurz, accompagné de Th. Theytaz et d' un anonyme 2 ). Depuis la construction de la cabane, cette course a été souvent répétée et pour la première fois apparemment le 28 février 1928 3 ). Il faut dire que le glacier de Moiry est très favorable au ski et qu' on aura même avantage à faire l' ascension l' hiver par ce côté.
La vue du sommet du Grand Cornier est très large. Elle ne souffre guère de la proximité de la Dent Blanche qui se borne à cacher un seul grand sommet, la Dent d' Hérens. Notons en outre que le Grand Cornier est le sommet le plus important que l'on puisse faire de Moiry. N' est pas de quoi lui attirer un peu plus de visiteurs?