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Conserver la milice pour réserver l'avenir
En Suisse, le service militaire est en principe obligatoire pour tout homme en âge de servir. En réalité, la proportion de ceux qui se plient à cette obligation a chuté ces vingt-cinq dernières années. Les causes en sont nombreuses, à commencer par la hausse des exigences de l'armée. La création d'un service civil nous a rapprochés d'un système de libre choix. La disparition de la menace soviétique et de l'ambiance de guerre froide en a démotivé plus d'un, persuadé que la paix internationale définitive était imminente.
L'URSS représentait l'ennemi par excellence, clairement désigné, exemplairement nuisible. Où est l'ennemi, aujourd'hui? Quelle seront l'origine, les moyens, les buts de la prochaine guerre? Les jeunes générations sont privées de ces motifs concrets qui confortaient utilement leurs aînés dans leur désir de servir la collectivité.
Enfin, la formation d'un soldat coûte, tandis que celui qui est dispensé du service est soumis à la taxe et rapporte à la Confédération. Aussi l'administration est-elle tentée d'accepter sans examen les dispenses médicales les plus manifestement infondées.
Cette évolution pousse certains à conclure que si tout le monde peut échapper au service, seuls les volontaires en font encore. Il serait donc contraire à la vérité de parler de service obligatoire, et le remplacement de la milice par le volontariat ne ferait qu'ajuster le système à la réalité.
A première vue, cet argument semble pertinent. Il est repris par les partisans de l'initiative du Groupement pour une Suisse sans armée ainsi que par ceux qui, à gauche comme à droite, ne supportent pas le principe même d'une obligation de l'individu à l'égard de la société. Son vice fondamental est qu'il définit l'armée exclusivement à partir des désirs et des droits de l'individu. Il ne prend pas en compte le besoin de protection de la collectivité et les nécessités objectives de la défense armée du territoire.
On sait que les volontaires recrutés aujourd'hui par l'armée allemande sont insuffisants en nombre et en qualité. Leur fiabilité en cas d'engagement réel, c'est-à-dire de guerre, est considérée comme faible.
En fait, les partisans d'une armée fondée sur le volontariat refusent tout simplement d'envisager que la Suisse pourrait être entraînée dans une guerre. Les tensions internationales auxquelles nous assistons nous contraignent à dénoncer cette attitude comme irresponsable.
En conservant une armée de milice, même provisoirement boiteuse et pleine de trous, on réservera l'avenir. On préservera un savoir-faire technique et stratégique considérable, une organisation bien rôdée, des terrains d'entraînement et des casernes, des armes en quantité suffisante. Enfin, on maintiendra dans une bonne partie de la population l'évidence morale de la nécessité du service.
Le passage au volontariat anéantirait pour longtemps cet indispensable cadre matériel et moral.
(Olivier Delacrétaz, 24 heures, 10 septembre 2013)