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Mises en situations et théâtre de guerre
Situation rooms s’éclaire notamment au fil d’une réflexion posée par l’architecte Nikolaus Rich dans un tetxte de la brochure accompagnant le spectacle : « Qu’est ce que le “théâtre de guerre” ? Non un obscur domaine des arts performatifs, mais un concept classique ressortant du théâtre militaire. » En effet, le théoricien militaire prussien Clausewitz écrit dans son ouvrage De la guerre (1886) à partir de cartes représentant des batailles qui venaient d’avoir aux 17e et 18 e siècles ce qu’est pour lui un théâtre de guerre : « Ce terme définit une partie de l’espace dans lequel se déroule une guerre où ses frontières sont protégés, et possède donc une sorte d’indépendance. Cette protection peut être une forteresse, ou d’importants obstacles naturels, ou encore le lieu est situé à une grande distance d’un autre lieu où se déroule la guerre. Une telle portion n’est pas une simple partie du tout, mais bien une petite partie complète en elle-même. En conséquence, dans de telles conditions, les changements qui surviennent dans d’autres lieux où se déroule une guerre ont peu d’influence ou seulement une influence indirecte sur ce lieu. »
Ce que le collectif artistique propose est une forme d’intertextualité, un hyperespace ou hypertexte en interconnectant en faisant dialoguer témoignages et informations qui pouvaient se trouver originellement dispersées sur des sites et des ouvrages spécialisés. Des réalités qui participent aussi de guerres, conflits et situations se déroulant précisément sur de multiples théâtres. Dans une même pièce ou un lieu identique, face au spectateur muni de son ipad, des perspectives variées interagissent pour s’unifier sous un même regard avant de se ramifier à nouveau à travers des parcours permettant des entrées multiples dans le domaine des armes. Ainsi voit-on et entend-on par écran portable interposé et muni d’un casque audio : une famille de réfugiés, un pilote de drones, un avocat engagé dans la défense des droits humains de victimes d’attaques de drones qui sont des « crimes de guerre », un expert en armement, un parlementaire, un membre du cartel des drogues contournant les obstacles pour déverser sa cocaïne aux Etats-Unis, un hacker informatique, un tireur d’élite, un militant pacifiste, un concepteur de sécurité spécialisé dans les gilets pare-balles, un journaliste et travailleur humanitaire, un photographe de guerre, un chirurgien pour Médecins sans frontières, un directeur suisse de systèmes de défense, une militante contre le financement d’armes, un chef de protocole sensibilisé aux trafics des armes, un officier des Forces aériennes indiennes, une responsable de cafétéria dans une usine d’armes russe, un membre du parlement allemand et son assistant se battant contre les exportations d’armes allemandes, un enfant soldat au Congo, un fabriquant helvétique pour l’industrie de l’armement, un fantassin ayant servi dans les rangs de l’Armée de défense israélienne de 2007 à 2010. Suivant le parcours offert au départ aléatoirement par le choix d’un ipad, le spectateur ne sera confronté qu’à une partie de ces témoignages.
Dans le dispositif scénographique interactif de Situation rooms, c’est donc le spectateur qui s’implique directement dans des réalités recomposées traitant de l’usage des armes. Muni d’un ipad prolongé par un petit manche pour inscrire l’image dans une succession de décors proposés, chacun des 20 participants évolue dans plusieurs pièces comme dans un studio de cinéma. Il est ainsi confronté, voire sensibilisé à de multiples situations (production, utilisation, crimes, tirs d’exercices) liées au commerce des armes et à leur utilisation. Ce choix d’écran vidéo low-fi, loin des casques ou lunettes à immersion totale dans une réalité augmentée, virtuelle utilisés lors d’expérimentations de nouvelles technologies d’armes et de combat, apparait heureux. Il permet de mettre à distance le spectateur, toujours conscient de son corps, relativement aux situations qu’il traverse et expérimente.