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Les éditions Livres du Monde, que dirige depuis Annecy Lionel Bedin, rééditent l'édition scientifique de 2016 du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy de Jacques Replat, publié pour la première fois en 1850, et évoquant une promenade sur le lac cristallin où se reflètent la Tournette et le Beaufortain, réalisée avec des amis, mais surtout traversant le reflet des montagnes et faisant comme si elles étaient ainsi visitées en imagination. Cela donne l'occasion d'un voyage dans le monde des reflets, justement, et donc des images intérieures se superposant et se mêlant aux images extérieures. L'écrivain savoyard se souvient de ce qu'il a vu durant son enfance autour du lac, des jeux qu'il effectuait dans le château de Menthon, de la dame qu'il apercevait à la fenêtre du château de Duingt, des écharpes blanches qui disparaissaient dans les bois et emportaient ses songes. Il médite sur la valeur du souvenir, le personnifie et l'anime, en fait un souffle doué d'existence autonome.
Dès lors, il rêve également aux êtres fabuleux d'un lointain passé, aux fées qui dansent au clair de lune dans les ruines des châteaux abandonnés, aux héros dont les ombres défilent en théorie dans les bois, aux vaches et aux bergères qui semblent incarner des nymphes et tracer des cercles enchantés. Il évoque Merlin et les dames enchanteresses, et surtout, il évoque la reine Mab, dont Victor Hugo avait chanté les vertus.
Elle venait de Shakespeare, et, au-delà, de la mythologie irlandaise, où elle était une reine immortelle d'Ulster. Chez les Romantiques, elle était la muse au sens antique. Car les muses antiques avaient été trop invoquées: elles n'étaient plus qu'une forme vide. La reine Mab dorénavant les remplaçait avantageusement, déesse de l'imagination libre des poètes. Percy Shelley l'avait invoquée, George Sand en avait produit un magnifique poème reprenant à son compte la mythologie païenne qui l'entourait en même temps que son pouvoir d'inspiratrice occulte, et, dans leur foulée, Jacques Replat en faisait son entité conductrice, le long de son voyage évidemment imité de celui de Xavier de Maistre autour de sa chambre.
Il la voyait briller, aussi, dans les yeux d'une bergère rencontrée dans les montagnes, et faisant naître en lui le mystère de ce qui lie le désir au mysticisme, l'aspiration à la beauté au rêve d'un autre monde, plus beau et plus divin, perceptible fantomatiquement dans les brumes du lac. Le destin de la Savoie, peu avant le rattachement à la France, se dévoile aussi prophétiquement, et le conte d'un traîneau enchanté suppléant au chemin de fer rejeté et conduit par la même Mab féerique sur la neige brillante à l'éclat de la lune termine un récit parti au-delà du perceptible physiquement. Un chef-d'œuvre.
Cette nouvelle édition accompagne le texte d'un autre du même auteur, consacré à la maison supposée de Jean-Jacques Rousseau à Annecy, et de la rêverie que fait naître en ce grand poète méconnu le souvenir de la rencontre et de la vie, là, avec la plantureuse madame de Warens dont les charmes, selon le philosophe genevois, revêtait de volupté la religion catholique à laquelle elle était chargée de le convertir. L'édition améliore aussi la postface scientifique, dont je suis l'auteur, en tant que docteur en littérature spécialiste du romantisme savoyard, et en tant que membre associé de l'Académie de Savoie. Elle a changé enfin la couverture, et propose de se vendre à 15 € chez l'éditeur, c'est l'idéal. À lire!