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Le présent chapitre porte sur deux domaines qui se recoupent en de nombreux points et qu’il est dès lors difficile de traiter de manière distincte. Ainsi, un journal ne communique pas seulement certaines informations à ses lecteurs, il fait partie intégrante de la culture politique et sociale de la société à laquelle ce public appartient. Le théâtre, le cinéma et la radio font également partie de ces médias qui transmettent une culture autant qu’ils la représentent. A l’inverse, on trouve une masse de produits culturels qui n’ont pas pour fonction de véhiculer des informations ou des opinions. Cela dit, notre décision de ne pas distinguer la statistique de la culture de celle des médias peut apparaître arbitraire. Nous avons de toute manière dû recourir à des critères subjectifs pour choisir les séries censées représenter ces domaines. L’auteur de ce chapitre demande aux lecteurs de lui pardonner de s’être laissé guider par ses préférences personnelles, faisant siens les mots gravés à l’entrée de la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall, selon lesquels le mot écrit aurait valeur de «Arzneistube der Seele» («médecine de l’âme»). Nous espérons que les lecteurs de cette statistique historique ne nous en voudront pas si nous avons porté notre attention dans les pages suivantes principalement sur les bibliothèques, les livres, les journaux et les pièces de théâtre, ignorant superbement les manifestations sportives et l’ensemble du paysage audiovisuel.
Bibliothèques, de 1868 à 1985
L’abbaye de Saint-Gall, fondée vers le début du haut Moyen Age, est la plus ancienne bibliothèque de prêt encore existante à ce jour en Suisse. Mais on trouve également la bibliothèque de l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln, qui a fêté son millénaire il y a déjà assez longtemps. Naturellement, notre statistique historique ne remonte pas jusque-là; la première statistique suisse des bibliothèques, réalisée par Ernst Heitz, date en effet de l’année 1868. Heitz a livré les principaux résultats de ses importantes recherches en 1871 au cours d’un exposé qu’il a tenu lors de l’assemblée annuelle de la Société suisse de la statistique; il a été à l’origine, un an plus tard, d’une publication intitulée «Les bibliothèques publiques de la Suisse en 1868», qui contient des informations détaillées sur chaque bibliothèque. Bien qu’on puisse émettre quelques réserves sur la qualité de ce travail privé, il faut convenir que l’auteur l’a réalisé avec un soin et un sérieux extraordinaires. La même minutie caractérise le premier relevé exhaustif officiel des bibliothèques suisses, qui a été réalisé trois ans seulement avant que n’éclate la Première Guerre mondiale, après que la Commission de la Bibliothèque nationale suisse, créée en 1895, eut réussi à convaincre les autorités du pays du caractère urgent d’une telle statistique. Il fallut ensuite attendre près de cinquante années avant que le Bureau fédéral de statistique ne donne suite à une demande émanant de l’Association des bibliothécaires suisses et réalise une deuxième enquête au niveau national. A la fin des années 70 eut lieu une nouvelle tentative privée de déterminer le nombre total des bibliothèques suisses et le volume de leurs collections. Edith Bartholomeusz a, dans une dissertation sur les prestations des bibliothèques suisses, réalisé une statistique des instituts et des collections qui, malgré son caractère incomplet, mérite qu’on en présente des extraits dans les tableaux.
La structure de nos tableaux tient compte du fait que les relevés de 1868, 1911, 1959/60 et 1980 peuvent refléter des aspects différents de la situation des bibliothèques, raison pour laquelle on doit les comparer avec prudence. C’est le niveau d’agrégation le plus bas qui parvient le mieux à rendre compte clairement de certains développements à long terme. Pour cette raison, nous publions en plus des tableaux ventilés selon les cantons et, pour certains, selon les districts, les chiffres les plus importants qui concernent les principales bibliothèques du pays. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à retrouver les sources originales du recensement de 1959/60; cela explique le vide béant laissé dans ce tableau entre 1911 et 1980. Les chiffres imprimés pour 1980 et 1985 proviennent de la série «Les bibliothèques suisses» publiée par l’Office fédéral de la statistique. Il faut noter que cette publication, qui existe depuis les années 20, mais qui ne porte sur les collections que depuis 1978, ne présente les données que d’une partie des bibliothèques de notre pays. Elle ne comporte donc aucune indication sur les bibliothèques des abbayes par exemple, qui recèlent d’impressionnantes collections, comme l’a mis en évidence Bartholomeusz.
Journaux, de 1840/60 à 1990
Nos tableaux concernant l’importance du tirage et la fréquence de parution de 33 journaux suisses de 1840 à 1990 proviennent d’une multitude de sources. Nous avons d’abord cru devoir nous contenter des chiffres des tirages de quelques journaux collectés par Karl Weber pour l’année 1848 et par Erich Gruner pour trois années de référence ultérieures. Nous sommes ensuite tombés sur les travaux que Josef Jäger, Ernst Bollinger et Linda S. Kropf ont réalisés entre 1966 et 1976 sur les journaux en Suisse, qui couvrent les années 1950, 1960 et le début des années 1970. Mais c’est la dissertation du Schaffhousois Karl Bürgin, publiée en 1939 déjà, et qui dresse un tableau à peu près complet de la situation sur le marché des journaux en 1896, 1913 et 1930, qui a constitué notre plus grande découverte. Enfin, nous aimerions évoquer le précieux soutien que nous a apporté le centre de documentation de l’Association des agences suisses de publicité (AASP) à Lausanne, qui a, suite à notre demande, chargé Madame Fuchs, une de ses collaboratrices, d’élaborer, à partir de la cartothèque de la presse suisse que gère l’association, un descriptif historicostatistique de toute une série de journaux. Nous sommes à présent en possession d’une statistique précise qui porte sur l’année de fondation, la fréquence de parution et l’importance du tirage de plus de 20 journaux sur une période de 55 ans. Nous n’avons pas pu utiliser telles quelles les données sur le tirage: nous avons calculé des valeurs moyennes à partir des chiffres relevés un jour de référence au cours de l’année, obtenant une statistique couvrant toute une année civile et nous permettant de procéder à des comparaisons. Dans sa forme actuelle, le tableau se compose exclusivement de valeurs estimées qui ne reflètent qu’approximativement l’évolution des tirages de 33 journaux.
Exploitation des éditoriaux de trois journaux publiés à l’occasion du Nouvel an, de 1841 à 1980
A l’Université de Zurich, le sociologue Manuel Eisner a créé une série de données à partir d’articles reflétant l’évolution de la culture politique en Suisse vers la fin du 19e et durant le 20e siècles. L’auteur de la dissertation intitulée «Politische Sprache und sozialer Wandel» («Langue politique et changement social»), publiée en 1991, a eu l’obligeance de nous envoyer la série sur laquelle se fonde son étude. La série d’indices d’Eisner, qui remonte jusqu’au début des années 1840, provient de l’analyse d’un certain nombre d’éditoriaux publiés à l’occasion du Nouvel an dans la «Neue Zürcher Zeitung», de tendance libérale, dans le «Vaterland», quotidien plutôt catholique et conservateur, et dans le «Volksrecht», de tendance sociale-démocrate. Après avoir retravaillé plusieurs fois les données, Eisner disposait de quatre indicateurs qui lui permettaient de décrire, sur le plan statistique, les orientations culturelles reflétées par les textes. On peut dire en simplifiant que ces indicateurs se composent de pourcentages mettant en évidence la relation entre certaines catégories de substantifs et le total des substantifs dénombrés dans les articles. Eisner définit de la manière suivante ces catégories: «On trouve dans la catégorie peurs tous les substantifs qui font apparaître d’une manière ou d’une autre un sentiment de peur, de perte, de menace ou de manque, ainsi que les substantifs qui désignent des processus ou des situations engendrant la peur. On trouve dans la catégorie orientations normatives les substantifs qui expriment des principes, des devoirs ou des visions éthiques ou politiques, qu’elles soient d’ordre séculier ou religieux. La catégorie orientations instrumentales comprend tous les substantifs qui traduisent une vocation instrumentale, une action interventionniste ou se laissant guider par des objectifs ou des moyens. Enfin, la catégorie orientations cognitives porte sur tous les substantifs qui désignent les processus de définition, de pensée, de cognition, d’interrogation et de description, ainsi que leurs résultats.»
Les séries d’indices qui figurent dans nos tableaux reposent sur les valeurs moyennes des trois journaux qu’Eisner a transformées en moyennes quinquennales (le «Volksrecht» n’existant pas encore au cours des cinquante premières années, il a calculé une moyenne à partir des indices de la «Neue Zürcher Zeitung» et du «Vaterland»). Si Eisner a procédé au lissage des moyennes, c’est parce qu’il n’a pas voulu interpréter des valeurs annuelles se fondant sur un échantillon restreint de textes.
Le premier volume de la série «Krise und sozialer Wandel» («Crise et changement social»), écrit par Kurt Imhof, Heinz Kleger et Gaetano Romano et publié en 1993, repose lui aussi sur l’exploitation d’articles de journaux durant la période tourmentée de 1910 à 1940. Les trois auteurs ont tiré une multitude d’articles de la «Neue Zürcher Zeitung», du «Vaterland», du «Tages-Anzeiger» et du «Tagwacht», à partir desquels ils ont dressé une liste dite d’événements médiatiques qui représentent pour eux des «unités de matière construites par les rédactions des journaux». Leur démarche consistait à pondérer les événements cités par les journaux selon la longueur des articles qui leur étaient consacrés. Il ont classé dans l’ordre les dix événements qui revenaient le plus souvent et leur ont attribué un pourcentage reflétant l’importance relative de l’événement en question par rapport à la longueur totale des dix articles. Nous avons renoncé à intégrer cette statistique traitée par Esther Kamber dans notre statistique historique, celle-ci figurant dans son intégralité en annexe de la publication mentionnée. Nous considérons néanmoins ce travail comme une œuvre pionnière.
Théâtre et opéra dans neuf villes de grande et de moyenne importance, de 1943/44 à 1985/86 ...
On trouve dans l’Annuaire statistique de la Suisse, depuis 1944, des informations fragmentaires, mais intéressantes sur l’offre et la demande sur le marché suisse du théâtre. Ces données ont permis de relever, sur une période couvrant pas moins de 43 saisons, le nombre des représentations et des spectateurs, l’offre en matière de places et la situation financière de théâtres importants dans les villes de Zurich, de Bâle, de Genève, de Berne, de Lausanne, de Lucerne, de Saint-Gall, de Bienne et de Soleure. L’homogénéité de quelques-unes des séries imprimées peut laisser à désirer, de sorte qu’il est préférable de renoncer à commenter l’ensemble de la période couverte. Cette réserve vaut en particulier pour la ville de Lausanne, où ont d’abord été pris en considération les chiffres du théâtre municipal, puis ceux du théâtre municipal et du théâtre de Beaulieu et, enfin, ceux du théâtre municipal, du théâtre de Vidy et du théâtre des Faux-Nez.
... et en ville de Zurich, de 1834/35 à 1934/35
La statistique officielle ne donne pas les noms des auteurs et des pièces montrées dans les différents théâtres entre 1944 et 1987. De telles informations manquent également dans les annuaires statistiques des villes de Zurich, de Bâle, de Genève, de Berne et de Saint-Gall. Cela ne signifie pas qu’une exploitation des données primaires dans ce domaine soit impossible ou insensée. A l’occasion du centième anniversaire, en novembre 1934, du théâtre municipal de Zurich, Wilhelm Bickel a publié dans les «Zürcher Statistische Nachrichten» un article infirmant de manière éclatante cette opinion apparemment déjà très répandue alors. Si nous consacrons une double page à cette entreprise menée de main de maître par cet homme devenu ensuite professeur de macro-économie et qui reste l’un des précurseurs de l’histoire suisse de la démographie, ce n’est pas seulement pour mettre en évidence quelques aspects quantitatifs de l’histoire du Théâtre municipal de Zurich, mais c’est surtout pour illustrer ce que peut également être une statistique historique et, ce qu’elle devrait être à nos yeux.
SOURCE: «Culture et média» in Ritzmann/Siegenthaler, Statistique historique de la Suisse, Zürich: Chronos, 1996, 1121-1126