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Interview d'Irena Sgier
Le domaine du conseil connait actuellement un énorme boom. La littérature sur le conseil augmente, on ne parle plus que de conseil et de coaching. D'où vient cet engouement?
Geri Thomann: mon hypothèse est qu'il s'agit d'une forme d'absorption des incertitudes. Les fulgurantes mutations sociales que nous vivons actuellement sont marquées par la numérisation et par des phénomènes tels que la flexibilisation des horaires de travail ou le découplage spatial entre l'entreprise et le lieu de travail. Cela provoque énormément d'incertitude. On pourrait aussi parler de perte de protection contre les imprévus.
Est ce que vous le vivez également dans vos propres activités de conseil?
Absolument. Je suis conseiller depuis 35 ans et je constate que les gens cherchent de plus en plus des aides à la décision. Ils veulent éclaircir les options et savoir quelles possibilités leur sont ouvertes. Dans cette démarche, ils doivent pouvoir gérer les ambivalences, les tensions et les paradoxes. C'est ainsi que dans les séances de conseil, une question récurrente est de savoir si le client doit supporter les tensions et les ambivalences ou s'il doit choisir entre diverses options contradictoires? Ceci reflète un certain comportement à risque postmoderne.
Quelle aide peut-on attendre d'un conseiller?
Il existe différents concepts sur le conseil. Les concepts et la littérature de "conseil" tentent d'absorber l'incertitude ou de produire de la certitude. D'autres concepts se situent entre conseil technique et instruction: ils offrent un soutien spécifique dans le sens du «savoir-faire». Dans le conseil relatif aux processus - qui correspond à mon offre de formation - il ne s'agit pas d'un conseil rapide, mais de l'amélioration de la capacité à résoudre les problèmes, et c'est un apprentissage. Le conseil rapide est clairement d'actualité. En matière de concepts sur le conseil, on peut constater une véritable «course à la solution».
Cela signifie qu'actuellement les réponses sont plus appréciées que les questions?
Effectivement, la tendance va dans ce sens. Dès que le temps manque, ce qui est de plus en plus souvent le cas, la pression exercée sur les conseillers pour obtenir des solutions rapides augmente. Dans le conseil relatif aux processus, on essaie d'éviter cela. Là, il s'agit de préciser les questions, de définir les problèmes et de reconnaître les schémas avant d'envisager une solution au problème. On ne jette pas dès le départ des solutions à la tête du client.
Une activité de conseil relatif aux processus signifie donc porter ensemble la responsabilité du développement du processus, et la définition ou la solution d'une question est l'affaire du client. Les conseillers se situent dans un mode de questionnement plutôt (ou plus longtemps) que dans un mode de réponse. Ils soutiennent la réflexion des participants et les incitent à penser plus loin.
Vous avez un jour qualifié le conseil dans le contexte de la formation comme un domaine plein d'ambivalences et de paradoxes. De quels contradictions s'agit-il?
Dans le domaine du conseil, les contradictions sont effectivement très importantes. D'ailleurs, une des exigences typiques posées aux conseillers est de pouvoir gérer les ambivalences et d'être capables d'évoluer dans des champs de tension.
En relation avec le conseil dans le contexte de la formation, je remarque plusieurs champs de tension. L'un est le rapport entre l'évaluation et le conseil. Le conseil crée un sentiment de proximité, l'évaluation crée une distance. Cette ambivalence est également très forte dans la formation continue, par exemple lorsqu'on assure le suivi d'un budget dans un organisme de formation qui délivre des certificats ou lorsqu'on accompagne un travail de projet. Dans de tels cas, le conseil sert davantage à l'adaptation à un système ou à l'insertion au sein d'une société, qu'au soutien individuel dans un processus de résolution d'un problème.
Un autre champ de tension consiste dans le fait qu'une didactique moderne et le principe de l'orientation des participants, dans une pédagogie pour adultes, suppose que les participants assument leur propre responsabilité et déploient une activité autonome. Précisément dans les formations suivies en cours d'emploi, les clients payant et également leurs employeurs confrontent souvent les formateurs avec l'exigence d'orienter leurs cours vers l'utilité pratique directe. Dans ces cas, le conseil devient malheureusement souvent une recommandation rapide.
Cela voudrait dire que conseil et pédagogie sont inconciliables?
Je ne dirais pas cela, mais si le conseil est considéré comme partie intégrante de la pédagogie, la question se pose de savoir si elle est utilisée pour éviter des problèmes structurels ou uniquement pour amortir un problème dérangeant? Installe-t-on des loups déguisés en agneaux? Beaucoup de ceux qui travaillent en tant que conseillers dans le contexte pédagogique sont instrumentalisés pour l'adaptation à un système. Là où c'est le cas, il ne s'agit pas de conseil au sens authentique du terme.
L'activité de conseil peut être vue comme une adaptation à un système, mais elle peut aussi susciter -auprès de représentants critiques à ce système- des tendances "éclairées" et désire (ou peut) effectivement renforcer en même temps l'identité des clients et leurs offrir une orientation. Des problèmes urgents ou des déficits aigus semblent parfois créer une sorte de «besoin de conseil». Ceci dit, le système produit souvent lui-même ces «cas» pour lesquels il demande conseil. Avec cette pratique de la délégation, le système parvient en même temps à se disculper lui-même.
En opposition au conseil visant l'adaptation à un système, vous avez mentionné auparavant le conseil authentique. Qu'entendez-vous par là?
Le conseil authentique dans le sens du conseil relatif aux processus suppose une participation volontaire, la neutralité et un caractère temporaire du conseil. Ce sont les principes essentiels. Mais ceux-ci ne sont pratiquement jamais réunis lorsqu'on travaille dans un système qualifiant, par exemple dans le développement du personnel, la direction ou justement dans une séance pédagogique qualifiante. Il me semble qu'il est souvent question de conseil, alors qu'il s'agit d'autre chose. Les formateurs, les responsables du développement du personnel ou les cadres doivent évidemment disposer de compétences en matière de conseil, mais celles-ci n'en font pas pour autant un conseiller.
Quelles sont les évolutions que vous attendez en matière de conseil dans les prochaines années?
J'attends et j'espère que les conseillères et conseillers se laissent le moins possible instrumentaliser. J'attends qu'ils disposent de concepts qui soutiennent leurs clients dans leur orientation au lieu de les amener à s'adapter à un système. Lorsque je regarde la professionnalisation dans les formations aux activités de conseil ainsi que les bons instruments comme le contracting, je pense que mes espoirs sont fondés. Les champs de tension mentionnés du conseil sont plus fréquemment abordés dans les formations, entre autres en vue d'activités de conseil interne dans le domaine des ressources humaines ou du développement du personnel. Là, la question est par exemple: que se passe-t-il lorsqu'un conseiller reçoit soudainement de manière indirecte une demande de qualification déguisée? Dans de telles situations, il est très important que les conseillères et conseillers apprennent rapidement à clarifier les attentes liées à leur activité.
La journée de recherche du 31 janvier s'adressera à des experts du monde professionnels et aux scientifiques. Quel est le rôle des connaissances scientifiques dans le domaine du conseil?
Les connaissances scientifiques sont d'une importance capitale pour le conseil. La science en conseil est encore très jeune. Le conseil a tant de contextes disciplinaires – de la pédagogie au conseil en entreprise à l'orientation économique en passant par la psychologie, qu'il est difficile de comparer les approches. En Suisse, nous disposons à ce sujet de peu de connaissances vérifiées empiriquement. Le besoin de recherche est par conséquent élevé et ceci dans tous les domaines, du niveau micro au niveau macro/système.
Nous avons également besoin de connaissances scientifiques dans la pratique pour comparer des concepts, analyser nos activités de conseil ou vérifier l'efficacité de nos activités de conseil. Lors de cette journée, certaines approches et des examens empiriques seront présentés à ce sujet. Je suis impatient d'y assister.
Données personnelles
Geri Thomann est le fondateur et depuis 2009 le chef du service de pédagogie universitaire et de formation d'adultes à la Haute école pédagogique de Zurich. Depuis 2007, il est chargé de cours en conseil à la Haute école de psychologie appliquée de la Haute école spécialisée de la Suisse nord-occidentale. Il dispose en outre d'un MAS en coaching, supervision et conseil en organisation dans le domaine de la formation. Depuis plus de 30 ans, il travaille dans le domaine du conseil et de la formation continue
Publications
Le conseil dans le fomation d'adultes et la formation continue
La journée «Le conseil dans la formation d'adultes et la formation continue» est consacrée à l'importance, aux défis et aux champs de tension du conseil dans le contexte de l'apprentissage tout au long de la vie. Les apports thématiques poseront entre autres la question de savoir quelles sont les attentes posées aux activités de conseil professionnel et quels enseignements peuvent être tirés des projets de recherche actuels dans la conception des activités de conseil. Dans les ateliers, au travers d'un dialogue entre experts de la pratique et scientifiques, certains aspects choisis du conseil et de la formation continue seront approfondis, suivis d'un débat sur les développements actuels.
La journée est organisée en coopération entre la FSEA et la PH Zurich, et se tiendra principalement en allemand (chacun s'exprime dans sa langue).