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La Première Guerre mondiale connaît son quatrième hiver. Nous sommes le dimanche 6 janvier 1918, il est 6 h 30. Le village de Chouchignies (parfois plus connue sous son nom allemand: Kallnach), dans le canton de Berne, est encore plongé dans l’obscurité. Situé aux abords du Grand-Marais, il est enveloppé dans le brouillard caractéristique du Seeland. Le sol est recouvert d’une fine couche de neige. Un train rempli de soldats de l’Armée suisse vient de quitter la gare en direction d’Aarberg.
C’est alors que plusieurs détonations déchirent le silence. Un avion a largué des bombes! Le préfet d’Aarberg, dépêché sur les lieux, dénombre à proximité immédiate de la gare trois cratères de deux à trois mètres de diamètre, ainsi que deux points d’impact mineurs.
Aucun mort ou blessé n’est à déplorer. Il va sans dire que le personnel de la gare et les soldats qui se trouvaient à bord du train ont eu beaucoup de chance. Le préfet relève quelques dommages matériels:
Le Conseil-exécutif du canton de Berne évaluera plus tard le montant total des dommages à 242 francs 50, ce qui correspond environ à la somme actuelle de 1300 francs.
Le jour même, des officiers du commandement de la fortification de Morat recueillent des éclats de bombes et les envoient à la Berne fédérale. Les journalistes ne tardent pas à arriver sur les lieux. Les quotidiens Bieler Tagblatt et Der Bund couvrent l’affaire. Si l’attaquant n’a pas pu être aperçu en raison de la mauvaise visibilité, des bruits d’avion ont été entendus à Bienne, à Aarberg et depuis le Frienisberg. L’avion se serait ensuite éloigné «au-dessus du marais», rapporte le Bieler Tagblatt.
Selon la presse, certains habitants soutiennent l’hypothèse d’une attaque ciblée visant le train rempli de soldats, la fabrique de carbure déjà éclairée à l’aube, ou encore la centrale électrique avoisinante. Le 8 janvier déjà, il apparaît clairement que les bombes ont été fabriquées en France. La Gazette de Lausanne rapporte:
Les fragments se révèlent être du même type que les éclats de bombe prélevés l’année précédente après les bombardements de Porrentruy (avril 1917), Muttenz et Menziken (décembre 1917). Ces événements n’avaient, eux aussi, causé que des dommages matériels.
Comme dans les cas précédents, l’incident de Chouchignies donne lieu à un ballet diplomatique entre Berne et Paris. Le 11 janvier, le ministre français des Affaires étrangères adresse à l’ambassadeur de Suisse à Paris les «plus vifs regrets du gouvernement français», comme le rapporte Der Bund. L’ambassadeur français Jean-Baptiste Paul Beau intervient dans le même sens auprès du président de la Confédération. Les Français promettent de mener une enquête rigoureuse sur l’incident et de verser des dommages et intérêts.
Au lendemain du bombardement, le Bieler Tagblatt conclut son long article en avançant l’hypothèse suivante: l’auteur des faits serait un aviateur complètement perdu qui aurait voulu alléger son appareil au-dessus de Chouchignies. Une affirmation qui semble plausible. En effet, outre-Rhin, la ville de Fribourg-en-Brisgau et la région de Breisach am Rhein sont bombardées par les Français au cours de la même nuit. L’un des bombardiers s’est-il dès lors trompé de cible? Le pilote ne voulait-il pas risquer un atterrissage avec des bombes à bord? Manquait-il d’expérience? Il faut dire que les tirs fratricides et les accidents ont coûté la vie à de nombreux pilotes chevronnés.
Une chose est sûre: les bombardiers de l’époque sont des appareils encore primitifs. La navigation se fait alors essentiellement à vue et les avions ne sont pas encore équipés d’instruments sophistiqués. Le cockpit ouvert est équipé d’un porte-cartes, d’une boussole, d’un tachymètre et d’une montre. Après 1916, l’armée française utilise notamment des bombardiers de type Voisin III ou Voisin V pour les attaques nocturnes au clair de lune.
Vers la fin de la guerre, ces lents biplans sont devenus une proie facile pour les chasseurs ennemis durant les opérations de jour. Le bombardier Voisin présente un plafond de 3500m, et une vitesse maximale de 100 à 120 km/h. Son autonomie est de trois heures. A vol d’oiseau, Chouchignies se situe à environ 35 km de la frontière avec le Jura français – une distance qu’un bombardier Voisin parcourt en 17 à 20 minutes.
Malgré les excuses de la France, l’affaire Chouchignies est loin d’être réglée. En janvier 1918, la presse romande laisse entendre que le bombardement pourrait être l’œuvre de l’Empire allemand. Le 14 janvier, la Feuille d’avis de Lausanne avance qu’il pourrait s’agir de représailles allemandes contre la fabrique de carbure de Chouchignies. Celle-ci aurait, en effet, fourni jusqu’à fin 1917 des munitions à l’Allemagne, avant d’approvisionner la France à partir de janvier 1918.
Comme en témoignent des documents des Archives fédérales, la légation impériale allemande à Berne se plaint auprès du Département politique fédéral des allégations de la presse romande, et relève que l’ambassadeur de France a déjà présenté ses excuses après l’incident.
On sait aujourd’hui que les articles de presse suisses datant de la Première Guerre mondiale doivent être abordés avec circonspection. Durant cette période, le pays est divisé par deux prises de position opposées:
Ce fossé s’inscrit dans le vocabulaire politique, et les parties belligérantes attisent le conflit entre les deux régions linguistiques. Des groupements étrangers fondent plus de 30 agences de presse en Suisse, tandis que certains journaux sont rachetés en secret. Une véritable guerre des mots et de la propagande sévit au sein du pays.
Malgré la tension ambiante, la question des «bombes de Kallnach» disparaît de la presse avant la fin du mois de janvier. Mais en dehors des feux de la rampe, l’affaire n’est pas encore classée. Le 5 mars 1918, la France adresse à la Confédération et à l’Armée suisse un courrier diplomatique présentant les résultats de l’enquête.
Sur la base de rapports agrémentés de tableaux et de statistiques de vol, l’armée de l’air française y conclut que les bombes n’ont pas été larguées par un avion français. L’attaque serait plutôt le fait d’un appareil allemand transportant des bombes françaises:
En d’autres termes: une tentative de sabotage des bonnes relations franco-suisses. Si l’on considère les diverses opérations de propagande menées en Suisse par l’Empire allemand, cette hypothèse n’est certes pas complètement dénuée de sens.
Theophil Sprecher von Bernegg, chef de l’état-major général, ne se fie, toutefois, pas à cet exposé de preuves. Dans une lettre classée secrète adressée au Département politique fédéral, il met en doute diverses données figurant dans les rapports français, telles que le vent et les conditions météorologiques:
L’affaire n’a jamais été entièrement élucidée. Quelques mois après la fin de la guerre, en mai 1919, paraît le «Rapport du Conseil fédéral à l’Assemblée fédérale sur sa gestion en 1918». Un document qui mentionne le bombardement de Chouchignies: «(...) il n’a pas été possible d’établir exactement la nationalité des aviateurs coupables, en sorte que nous n’avons pas pu réclamer des indemnités aux belligérants». Les 242 francs 50 de dommages cités plus haut sont finalement pris en charge par le Département politique.
Comme l’affirmait déjà Eschyle, dramaturge de la Grèce antique, «la vérité est la première victime de la guerre». Il va sans dire que la microhistoire de Chouchignies illustre parfaitement ces propos! Pour faire la lumière sur ces événements, il faudrait peut-être chercher des indices supplémentaires dans les archives françaises ou allemandes.
Aujourd’hui, l’incident survenu en 1918 est largement tombé dans l’oubli. Reste à savoir s’il hantait encore la mémoire collective 67 ans après les faits: en 1985, dans le cadre de l’exercice de protection civile «Dachs», le village simule un engagement d’urgence après un bombardement. Le Bieler Tagblatt rapporte que l’intervention s’est déroulée «de manière exemplaire».
A première vue, l’homme qui a construit et donné son nom à de célèbres dirigeables, l’Inselhotel de Constance, l’emploi de cartes à jouer françaises dans de riches communes lacustres de Thurgovie comme Steckborn ou Ermatingen et le général Dufour n’ont absolument rien en commun. Mais en y regardant de plus près, ce n’est pas le cas.