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Il y a des gens que vous rencontrez tous les jours, ils vont en quelque sorte de soi. Franz Bänninger, dit Frankie B, ou tout simplement Frankie était un des deux coiffeurs pour messieurs de mon quartier à Zurich: il y a Alfie, et il y avait Frankie. Suivant ce que vous préfériez, vous, les messieurs, iriez chez l’un ou chez l’autre. Alfie, c’est du classique, Frankie… Ben, qualifier Frankie, c’est difficile. Je vous en parle pour une triste raison.
Frankie est mort.
Je n’avais jamais songé à en parler, de Frankie, parce qu’il faisait partie de ces rituels des journées auxquels on ne pense même plus. Mais qu’ils viennent à manquer, et c’est la catastrophe. Mes matins ne seront plus pareils. Lorsque je passais devant sa vitrine, située à deux cents mètres de chez moi, en route pour mon travail, il était déjà là, et nous nous faisions signe à travers la vitre. Si nous nous croisions pendant la journée (souvent, lorsque je ne travaillais pas), nous échangions quelques mots sur la pluie et le beau temps, ou sur un intérêt que nous partagions: notre fascination pour les gadgets, surtout s’ils étaient inutiles et amusants.
C’est lui qui m’avait hélée un jour et d’un coup de pouce à sa vitrine il m’avait indiqué une Reine Elisabeth d’Angleterre en plâtre, une petite cellule solaire en guise de sac à main, qui actionnait la main de Sa Majesté, laquelle nous faisait ainsi perpétuellement signe.
«C’est pas toi qui écris un livre qui se passe en Angleterre?»
«Si.»
«Alors, il te faut The Queen. Va dans tel magasin, je t’en ai fait mettre une de côté.»
De même, j’étais susceptible de passer la tête par sa porte presque toujours entrouverte pour lui dire en passant:
«Eh, Frankie, il y a un singe qui fait des multiplications dans telle vitrine, tu devrais aller voir.»
Au coin de la rue, il y a un traiteur chez lequel on peut acheter des repas qu’on peut ensuite déguster à des tables hautes, le plus souvent debout, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. Au moment des repas, Frankie était souvent attablé, dehors, devant une saucisse. Des gens s’arrêtaient constamment pour faire la causette. Il était là, souriant, parlant peu. C’était un type tranquille, mais disponible, un homme qui savait écouter.
«C’était quelqu’un à qui on pouvait se confier, raconter ses soucis. Il était coiffeur, mais aussi un peu psychiatre», dit une femme devant la vitrine du salon fermé de Frankie où nous nous tenons, mélancoliques.
J’abonde dans son sens. Et il était attentif aux autres. Si lorsque je le rencontrais j’avais l’air soucieux, il demandait:
«Qu’est-ce qu’il y a? Le bonheur te fait faux bond?» Immanquablement, comme tout le monde, je racontais mes soucis à cet homme de soixante-six ans qui n’a jamais perdu son visage d’enfant. Frankie connaissait probablement les joies et les peines de la moitié des habitants du quartier. Il était une tombe, n’a jamais répété un mot de ce qu’on lui confiait, et on ne l’a jamais entendu casser du sucre sur le dos de qui que ce soit.
Son signe distinctif, c’étaient ses bretelles. Il en avait de toutes sortes, toujours bien en vue par-dessus ses chemises colorées ou ses tee-shirts aux maximes provocantes.
Au Niederdorf, comme on nomme cette vieille partie de Zurich, il n’avait que des amis. Il tutoyait les patrons de tous les bistrots des alentours, qu’il fréquentait à tour de rôle pour ses trois décis de Mont sur Rolle, son blanc préféré.
Zurich est régulièrement le théâtre de manifestations violentes dont font souvent les frais les vitrines du centre, et autour de la boutique de Frankie toutes y ont passé. La sienne, jamais. Lors des grandes émeutes de 1980, lorsque la ville avait rasé le Centre autonome des jeunes installé dans une usine désaffectée, les jeunes furieux avaient brisé toutes les vitrines de la ville. On raconte que celle de Frankie était restée intacte, le pavé qui aurait dû servir à la défoncer avait été déposé devant la porte.
Frankie avait pris possession de sa boutique en 1970. Sa vitrine n’est à nulle autre pareille – pleine de gadgets, justement. Il y a notamment une guitare dont on dit qu’un musicien a voulu la lui acheter un jour.
«Je ne la vend pas.»
Le musicien avait insisté, et finalement Frankie lui avait dit dans un soupir, sérieux comme un pape:
«D’accord, d’accord, tu peux l’avoir, je te fais même un prix: trente-deux mille francs.»
Le musicien s’est éclipsé.
Il était comme ça, Frankie: l’humour à froid, très zurichois.
Son salon non plus ne ressemblait à aucun autre. Deux fauteuils rouges à mécanisme hydraulique («Pourquoi en changerais-je, ils marchent»), une banquette, un fauteuil à bascule, un flipper, un juke-box, des parois couvertes d’images. Et des clients.
Parlons-en, des clients. La légende veut que les plus grandes vedettes aient un jour passé sa porte, surtout des musiciens. Même Joe Cocker. Posait-on la question à Frankie («Joe Cocker, c’est vrai?»), il haussait une épaule en souriant et ne disait ni oui ni non. De toute façon, des clients illustres il en avait assez sans qu’on aille chercher un rocker anglais: du juge fédéral au banquier, du maire de Zurich au clochard du coin auquel il faisait des «prix AVS» quel que fût son âge, des habitants du quartier à des étrangers venus de loin pour s’asseoir dans les fauteuils de Frankie – argentés ou fauchés, ses fans lui ont fait une réputation internationale.
«Paraît qu’on me connaît même à New York», s’étonnait-il. Il n’a jamais quitté sa boutique, qu’il gardait scrupuleusement propre, c’était même un maniaque de la propreté. Mais il faisait cela le soir ou le lundi (jour de fermeture). Pendant les heures d’ouverture, il tenait (littéralement) salon. Dès dix heures, il offrait la bière à ses clients puis l’apéro, et on disait qu’il valait mieux venir le matin si on voulait une coupe de cheveux sérieuse: l’après-midi il y avait tant de monde, tant de discussions croisées, que c’était difficile. Entendons-nous bien, il n’y avait rien à reprocher à ses coupes. C’est simplement qu’il n’arrivait plus à bouger (et probablement à se concentrer) tant c’était plein de gens gesticulants, pérorant, fumant, buvant.
Frankie ne coiffait que les messieurs parce qu’il «n’aimait pas les cheveux longs». Trop de boulot. Mais les dames étaient les bienvenues dans son salon. Nous nous posions là, mettions en marche le juke-box, celles qui fumaient allumaient leurs cigarettes (il ne serait jamais venu à l’esprit de Frankie d’interdire quoi que ce soit à qui que ce soit), et on entamait une discussion – ou pas. Tout le monde était le bienvenu dans cet espace qui ne doit guère avoir dépassé les cinquante mètres carrés.
Bref, le salon de Frankie était le cœur du quartier.
Un cœur qui a cessé de battre – comme celui de Frankie, qui s’est arrêté d’un seul coup, mercredi dernier.
«Frankie, tu nous manques terriblement», proclame la banderole accrochée à sa vitrine, devant laquelle fleurs, bougies, messages et bouteilles s’accumulent.
Il nous manque, c'est un fait.
Ce petit portrait de Frankie est ma manière d’exprimer mon chagrin, j’ai l’impression d’avoir perdu un frère.
(Les photos sont de Doris Fanconi, sauf The Queen et le singe)