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Si en Europe on aime bien essayer d'ignorer, en faisant comme si leurs idées étaient évidemment fausses, des penseurs tels que Pierre Teilhard de Chardin et Rudolf Steiner, en Amérique, on a plus de franchise, en n'hésitant pas à citer même des philosophes dont on désapprouve les fondamentaux, et il est caractéristique que ce soit aux États-Unis qu'ait été écrite une thèse critique sur les ouvrages de Steiner et que Dan Simmons ait explicitement cité Teilhard de Chardin quand il a voulu se gausser de ses idées.
Cela indique un lien, aussi, entre Teilhard et l'Amérique qui était assez aigu pour que Simmons se sentît obligé de le citer, lorsqu'il entendit le combattre. En France, on peut rester plus aisément dans une bulle littéraire qui ne le citera jamais, tournant en rond dans l'espèce de classicisme existentialiste qui s'est imposé dans l'Université.
D'où vient ce succès de Teilhard auprès des Américains? Que nous dit-il sur lui-même, mais aussi sur l'Amérique?
J'ai déjà montré que l'esprit américain mettait en relation de façon quasi spontanée le monde extérieur avec le tableau moral tel que le représente la Bible, et dont il fait une donnée objective. Le lien avec Teilhard devient évident.
Pour lui, l'Évolution était en relation intime avec une vision dynamique du Christ et de son action. Alors qu'en France on rejetait son idée que les deux pussent être en relation, les chrétiens eux-mêmes voulant garder une image pure de leur système moral, voulant la conserver dans une sorte de bulle statique et dégagée du réel, en Amérique, que le tableau du monde ait pour fondement des principes moraux, que l'Entropie même fût moralement teintée, et la Complexification regardée comme son égal; que la Réflexion fût perçue comme un principe cosmique, et non seulement humain, ne choquait pas outre mesure la Science, car la Bible au fond en fait partie, on étudie la Théologie aussi bien que la Philosophie et la Physique, et on a, d'instinct, dans l'âme le tableau général des sciences que le Savoisien Louis Rendu faisait commencer, en bas, avec la physique, et faisait finir, en haut, avec la sagesse des anges - à la différence près que, en Amérique, cette dernière s'appuie sur la Bible et les commentaires qu'on peut en faire, pour l'essentiel: il n'y a guère de recherche des anges dans la nature.
Mais on comprend que la démarche soit possible, et Teilhard, quoique combattu en principe, est accepté comme une possibilité. On le voit, plus ou moins consciemment, comme imitant les prophètes de la Bible, qui croyaient voir Dieu dans l'eau qui circule, ainsi que le disaient les Psaumes. Et on se dit que c'est son droit, même si, au fond, on n'agréera pas ses prétendues découvertes, puisqu'elles ne sont pas confirmées par le livre saint.
Cela permet, à l'inverse, de saisir ce que Teilhard avait de profondément européen. Puisant au fond de lui-même, il croit voir se développer la biosphère, la noosphère, et pressentir le Christ. Il a le sentiment intime de l'Évolution, comme si elle était gravée dans son être. Il étudie la paléontologie, découvre les traces des hommes anciens, et arrache de ses profondeurs le tableau grandiose de l'évolution de l'âme même.
Prenons un exemple précis. Dans un coup de génie qu'on n'admirera jamais assez, Teilhard saisit que l'évolution des continents a un rapport étroit avec l'apparition de la conscience chez l'homme. Il présente le psychisme lié à l'eau comme vague, non conscient de lui-même. En se formant dans la masse aqueuse primitive, le continent dévoile la même évolution que le corps humain, et en même temps que l'âme humaine. Du vague des sentiments, sort soudain l'idée claire! Et elle est liée à l'ossification de l'homme, à l'apparition en son sein globalement aqueux de pièces minérales, essentiellement calcaires.
Ô dieux! qui saura jamais mesurer l'éclat d'une telle idée? La dureté du crâne rond, que Goethe faisait l'évolution d'une vertèbre supérieure chez un être ancestral apparenté au serpent, est bien le moyen trouvé par la nature pour y développer un cerveau et, en son sein, des pensées claires. Mais la Bible ne dit rien de tel, et Teilhard, tout en se sentant bien accueilli en Amérique, se plaignait de la naïveté de son clergé.
C'est que, comme Goethe, mais sans le vouloir ni vraiment le savoir, il était un poète. C'est par là qu'il était profondément européen. J'y reviendrai.