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Critique
"Presque documentaire, le film de Gianni Amelio explore la relation père/fils à travers le handicap. C'est une œuvre exemplaire par son sens de l'écoute et son refus de la complaisance.
A 15 ans, Paolo (Andrea Rossi) ne connaît pas Gianni, son père (Kim Rossi Stuart) et vit depuis sa naissance chez son oncle et sa tante. Il est gravement handicapé et doit faire le voyage de Berlin, chaque année, pour se faire traiter. Ce voyage-ci ne sera pas comme les autres, pour la première fois, le père et le fils prennent ensemble le train de Berlin.
Gianni Amelio s'est vu proposer l'adaptation du livre ""Né deux fois"", de Giuseppe Pontiggia. Il ne s'en est pas senti capable. ""J'ai eu la sensation d'être un intrus dans un monde difficile où je n'avais aucun droit d'entrer. Ce droit, je devais en quelque sorte m'efforcer de le conquérir, trouver dans mon expérience personnelle quelque chose qui me rapproche de l'histoire de Pontiggia. Il n'était pas question de technique, mais d'état d'âme. Le déclic a eu lieu à l'instant où j'ai rencontré Andrea Rossi, le jeune garçon qui interprète le rôle de Paolo dans le film.""
Voilà donc la genèse de ce film qui est aussitôt devenu celui d'Andrea. ""Il nous a dicté la nouvelle histoire à raconter, même si cette histoire n'était pas la sienne. Puis il m'a guidé pendant le tournage, m'a permis de le regarder, il m'a dévoilé ses pensées."" Finalement, aucun lien n'existe entre les faits et les personnages du livre de Pontiggia et ceux du film d'Amelio. Mais le réalisateur s'est inspiré de l'écriture de Pontiggia, de son esprit et de son âme. Quant au titre du film, il symbolise l'accès à l'autonomie, Paolo possède les clés de sa maison comme si elles lui donnaient la liberté de ses mouvements.
C'est peu dire que ce film est bouleversant. Gianni Amelio fait entrer le spectateur dans l'intimité la plus âpre, autant que la plus inattendue du handicap. Ce n'est pas la vie de tous les jours que vit Andrea, mais celle de ses examens dans un hôpital orthopédique, les exercices qui torturent la démarche, les injections, les analyses... Andrea en a l'habitude, rien ne semble le toucher. Rien ne lui enlève le plaisir d'une assiette de frites, ni celui d'un match à la télévision.
L'autre intimité, peut-être même la plus bouleversante, est celle de Gianni qui découvre le milieu du handicap. Il découvre surtout son fils, dans son milieu qu'il ne pourra jamais quitter. Il se découvre, lui, depuis le drame de la naissance. Kim Rossi Stuart raconte tout en silence: l'amour qui prend forme, les remords qui le rongent, la souffrance passée qui revient à la surface, le sentiment d'injustice face au handicap de son fils, la peur de ne pas être à la hauteur. Paolo devient peu à peu son rayon de soleil, son angoisse, l'occasion de tout racheter. Comme si c'était possible...
Un autre personnage attend à l'hôpital. Nicole (douloureuse, excellente Charlotte Rampling) vient régulièrement à Berlin pour sa fille. Elle se situe en contrepoint du personnage de Gianni: dure, forte, résignée, sentencieuse même, parfois. Gianni Amelio met dans sa bouche les questions qu'on n'ose pas énoncer à voix haute. C'est courageux. Nicole aide Gianni en forçant la porte de sa pudeur. En donnant des coups de pieds dans la fourmilière, elle fait avancer l'auto-analyse de Gianni, l'aide à mieux se comprendre.
Un minimum de personnages, un minimum d'action, Gianni Amelio met tout dans le regard et dans l'écoute, joue avec le subtil et l'intime. Aidé par des acteurs fantastiques (le jeune Andrea Rossi est remarquable), il réussit une œuvre délicate et pudique, là où tant d'autres n'auraient fait que du spectaculaire."
Geneviève Praplan