Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07130.jsonl.gz/1447

Petit-déjeuner: est-il bien le repas essentiel de la journée?
L'influence du lobby pro-petit-déjeuner va grandissante depuis quelques mois. En juin dernier, des chercheurs de l'Université du Minnesota ont publié une analyse regroupant des études ayant porté sur 3600 jeunes adultes, et ce durant dix-huit ans. Selon leurs conclusions, les personnes qui prennent un petit-déjeuner tous les jours pèsent en moyenne 1,8 kg de moins que celles qui ont pour habitude de sauter ce repas. Elles ont également moins de risques d'être touchées par l'obésité, l'hypertension artérielle et le diabète. En mars, une autre équipe est parvenue aux mêmes conclusions chez les adolescents malais. Soit la énième confirmation interculturelle prouvant, une fois de plus, que le petit-déjeuner est bel et bien le repas le plus important de la journée. Ce phénomène a été étudié en Asie et en Europe, chez les enfants et les adultes, et le verdict n'a jamais varié: plus on prend son petit-déjeuner avec régularité, plus on est mince.
A quoi sert-il vraiment?
Certes, cette simple association ne nous dit pas grand-chose sur ce que le petit-déjeuner nous apporte réellement. Et peut-être qu'on en a un peu trop fait sur l'importance du pain grillé et de la confiture. Une étude récemment publiée dans l'American Journal of Clinical Nutrition évoque ce sujet dans son introduction: nous ne savons pas réellement en quoi le fait de sauter le petit-déjeuner influence notre organisme. Les auteurs de l'étude y font une déclaration des plus troublantes: selon eux, les spécialistes de ce domaine de recherche (la science du petit-déjeuner) ont délibérément brouillé les cartes. Ils auraient mal interprété certaines données scientifiques. Les travaux de recherche en question semblent présenter un biais.
Cela ne veut pas dire que les études susmentionnées sont frauduleuses ou douteuses. Il existe très certainement un lien entre le fait de sauter les repas et la prise de poids. Andrew Brown, nutritionniste de l'Université d'Alabama à Birmingham (et principal auteur de l'article critique) fait toutefois remarquer que les grandes études consacrées aux habitudes alimentaires et à la santé ne servent –au mieux– qu'à suggérer une piste. Le fait d'en réunir plusieurs dizaines ne donnerait donc pas beaucoup plus de poids à leurs arguments. C'est peut-être mon rituel matinal de jeune cadre dynamique qui me permet d'équilibrer mon IMC, en modifiant mon métabolisme ou en m'aidant à maîtriser mon appétit. Mais il se pourrait également que mes habitudes alimentaires ne soient d'aucune utilité en elles-mêmes, et qu'elles ne fassent que correspondre à d'autres facteurs déterminants de la santé, des facteurs plus complexes.
En tant qu'amateur de petit-déjeuner, je suis par exemple plus susceptible de faire de l'exercice que le reste de la population. C'est du moins la conclusion à laquelle est parvenue une étude de 2008 – qui a également découvert que les fanas du petit-dej' sont souvent blancs et riches, et qu'ils ont moins tendance à fumer du tabac et à boire de l'alcool. Autant de facteurs susceptibles d'écarter un risque d'obésité et de diabète. Il est donc difficile de savoir si le petit-déjeuner joue bel et bien un rôle, et lequel.
Il existe d'autres facteurs de confusion. Prenons l'exemple des personnes qui, de par leurs mauvaises habitudes de sommeil, n'ont pas le temps de se préparer un bon breakfast à l'anglaise. Pourquoi prennent-ils du poids? Est-ce parce qu'elles sautent ce repas ou parce qu'elles ne dorment pas assez? Autre cas de figure: les personnes qui essaient de perdre du poids sautent souvent des repas. Mais si elles font un régime, c'est parce qu'elles avaient accumulé quelques kilos en trop, pas l'inverse. Est-ce le fait de faire une croix sur le petit-déjeuner qui les fait grossir, ou l'embonpoint qui les pousse à sauter ce repas?
Une question d’analyse
Ces questions ne trouveront jamais de réponses si nous en restons au type d'études observé jusqu'ici: des études dans lesquelles on passe en revue les habitudes alimentaires de nombreuses personnes pendant une période donnée tout en les passant régulièrement sur la balance et sous la toise. De fait, Brown et ses co-auteurs de Birmingham montrent que les travaux de recherche consacrés aux liens entre le petit-déjeuner et l'obésité stagnent depuis de nombreuses années. Ils ont pris en compte cinquante-huit études consacrées à la question, conduites dans trente pays différents et ayant toutes commencé au début des années 1990. Puis ils ont réuni les données au fur et à mesure, en pointant la force de l'association «petit-déjeuner-obésité» au fil de son évolution. Chaque fois qu'une nouvelle étude paraissait, l'existence de ce lien devenait d'autant plus certaine: les nouveaux travaux faisaient naître de nouveaux points de données dans l'analyse cumulative.
Selon l'article, la valeur-p de l'ensemble de ces recherches sur le petit-déjeuner était déjà tombée en dessous de 0,001 en 1998. Ce qui signifie qu'en prenant en compte toutes les études réalisées jusqu'à cette date, il n'y avait qu'une chance sur mille pour que leur conclusion soit le fait du hasard. Autrement dit, pour qu'il n'y ait aucun lien entre petit-déjeuner et poids. En général, les chercheurs estiment qu'une étude mérite d'être publiée lorsque la valeur-p est inférieure à 0,05, soit une chance sur vingt.
En dépit de ce haut niveau de certitude, les spécialistes du petit-déjeuner ont continué leurs travaux, publiant d'autres données pour répondre à cette même question: «Est-ce que le fait de sauter le petit-déjeuner fait grossir?». En 2003, les études ont analysé les effets du breakfast avec une telle précision que la valeur-p a dégringolé pour atteindre 0,000000000000001. Cela ne les a pas empêchés de poursuivre leurs recherches; les études se sont succédé sans interruption, et la valeur-p cumulée de l'effet petit-déjeuner/poids est tombée en dessous de 10-42. A ce stade, il n'y avait donc plus qu'une chance sur un septillion pour que leurs conclusions soient erronées.
Tout cela pourrait nous amener à croire que le fait de sauter le petit-déjeuner provoque l'obésité – et à penser que le gouvernement devrait mettre en place une distribution de repas matinaux dans les quartiers défavorisés. Ce que ces études disent en réalité, c'est que ces deux éléments sont très certainement associés, d'une façon ou d'une autre. Voilà de nombreuses années que les chercheurs le savent, sans le début d'un chouïa de l'ombre d'un doute. Ils ont néanmoins continué de reproduire leurs conclusions initiales au lieu d'effectuer un travail de suivi –sous la forme d'essais contrôlés randomisés– susceptible d'approfondir nos connaissances en la matière.
Des études trop coûteuses
Comment expliquer ces nombreux travaux superflus? Selon Mark Pereira, chercheur à l'université du Minnesota (et auteur de l'étude la plus récente sur l'association petit-déjeuner/poids), c'est avant tout une affaire de coût. A ce stade, ce type de travaux ne fait pas vraiment avancer la recherche. Seulement, voilà: ils sont bon marché. En s'appuyant sur des ensembles de données existants – l'étude de Framigham et l'étude CARDIA, par exemple – un chercheur peut réaliser une analyse pour quelques milliers de dollars. Pereira aimerait réaliser une étude de suivi de ses propres travaux en réalisant une expérience randomisée. Les participants seraient répartis en deux groupes (petit-déjeuner vs pas de petit-déjeuner), et seraient observés deux mois durant. Cela permettrait de mieux comprendre si ce repas permet vraiment de limiter la prise de poids. Le hic: Pereira ne peut réaliser une telle étude sans une subvention de deux ou trois millions de dollars et plusieurs années de recherche.
Dans le même temps, les National Institutes of Health pourraient se montrer peu disposés à investir autant d'argent: les avantages d'un petit-déjeuner équilibré ont déjà été prouvés; c'est aujourd'hui un principe de bon sens. Il existe tellement d'études d'associations – réalisées dans des contextes différents et aboutissant aux mêmes résultats – que les organismes de financement pourraient bien considérer que la question a déjà été tranchée.
L'abondance d'études similaires pourrait avoir un autre effet néfaste sur les travaux qui s'intéressent au petit-déjeuner. A chaque fois qu'un groupe de chercheurs laisse entendre que le respect du petit-déjeuner pourrait prévenir la prise de poids, de plus en plus de personnes soucieuses de leur santé s'emploient à respecter ce rituel matinal. Voilà qui pourrait exacerber les facteurs de confusion que nous avons déjà évoqués: la frange la plus mince et la plus bien portante de la population est désormais encore moins susceptible de sauter le repas du matin qu'auparavant – et l'«impact» supposé du petit-déjeuner sur la santé humaine ne fera que grandir… en apparence.
Cette prédiction auto-réalisatrice peut en dérouter plus d'un – chercheur y compris. Brown et ses collègues ont montré que de nombreux universitaires roulent déjà pour le petit-dej'. Ils ont consulté les résumés d'articles consacrés au petit-déjeuner et à l'obésité pour voir si l'association entre ces deux éléments était sur-interprétée. Dans au moins un quart des études présentes dans leur base de données, les auteurs établissaient un «lien de causalité non justifié» en évoquant leurs données. Et ils écrivaient, à tort, que le fait de sauter le petit-déjeuner provoquait l'obésité. Dans 25% des cas, les auteurs faisaient allusion à un lien de causalité en choisissant des tournures délibérément ambiguës («les habitudes en matière de repas matinaux pourraient être l'une des causes de l'obésité»; «les données indiquent qu'il en est ainsi»).
Des résultats biaisés?
Lorsque Brown (& Cie) analyse la façon dont ces articles citent des travaux de recherche antérieurs, l'existence d'un biais pro-petit-déjeuner devient encore plus flagrante. Plus de la moitié des articles ayant fait référence à une étude randomisée de 1992 (très peu d'expériences de ce type se sont penchées sur les liens existant entre petit-déjeuner et prise de poids) ont exagéré ses conclusions pour donner plus d'importance au repas matinal. Selon cette étude, les gens qui ont pour habitude de sauter le breakfast n'ont pas perdu plus de poids lorsqu'on leur a demandé de modifier leurs habitudes matinales. En revanche, on a observé l'inverse chez les inconditionnels de la tartine, qui ont perdu plus de poids lorsqu'ils ont arrêté de manger le matin.
Pourquoi essayer de faire pencher la balance en faveur du petit-déjeuner? Ces scientifiques ont-ils été soudoyés par les magnats du müesli? Dans certains domaines – particulièrement polémiques – de la nutrition (les sodas sans sucre font-ils grossir? l'allaitement au sein permet-il aux enfants de rester mince?), les groupes d'intérêt et l'idéologie peuvent influencer le travail des scientifiques, et il est difficile d'y remédier. Mais à première vue, le petit-déjeuner ne devrait pas prêter à controverse. Le biais des chercheurs ne s'explique sans doute pas par l'influence du secteur privé ou du monde politique. Il se peut qu'il se soit développé naturellement; qu'il soit né de l'excès de confiance des scientifiques. «Dans ce domaine, il existe de nombreux dogmes scientifiques qui n'ont aucun lien avec le secteur industriel», explique Pereira. «Les chercheurs veulent juste avoir "raison", c'est devenu un but en soi. Et c'est vraiment désastreux.»
Ceci dit, cela ne vaut peut-être pas le coup d'attendre d'avoir accès à de meilleures analyses. Le fait de préconiser le rituel du petit-déjeuner ne nous aidera peut-être pas à rester minces, mais rien n'indique que ce conseil favorise la prise de poids. Par ailleurs, le petit-déjeuner pourrait améliorer l'humeur et les facultés cognitives des enfants et des adolescents (rien de catégorique toutefois). Alors pourquoi ne pas essayer, juste au cas où?
Attention toutefois. S'il continue d'alimenter une foule de préconisations médicales sans fondement, le biais pro-petit-déjeuner présentera toujours un inconvénient. Car lorsque le Docteur Oz et le responsable américain de la santé publique nous rappellent que le petit-déjeuner est important, ils allongent la liste des choses à faire et à ne pas faire pour rester en bonne santé. Cette liste devient de plus en plus longue, et il est de plus en plus difficile de suivre tous ces conseils à la lettre. «Les gens ne peuvent pas respecter une infinité de préceptes nutritionnels», explique Brown. «Nous devons nous poser cette question: n'auraient-ils pas mieux fait de privilégier une recommandation plus importante?»