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Le J., limitrophe avec la France, est une chaîne de moyenne montagne formant l'un des trois espaces naturels de la Suisse, d'altitude modeste (1700 m au plus haut), de superficie réduite (14 000 km², dont près du tiers en Suisse), situé géologiquement entre les cantons de Vaud, Neuchâtel, Berne, Jura, Soleure, Bâle, Argovie, Zurich et Schaffhouse. On entend aussi par J. une région transfrontalière entre Genève et Bâle, l'arc jurassien, qui recoupe une parenté, voire une identité historique et économique. Une partie du J. est également devenue un canton à part entière depuis 1979. La chaîne du J. est une succession d'anticlinaux et de synclinaux, résultat de l'accumulation de calcaires et marnes du Mésozoïque et du plissement de ces sédiments à la fin du Tertiaire. L'appellation "Jurassique" désigne ainsi une division de l'ère secondaire, entre le Trias et le Crétacé. Le relief du massif est dissymétrique: côté suisse, dans sa partie occidentale, le J. plissé, orienté sud-ouest-nord-est, plonge abruptement sur la plaine molassique du Moyen Pays; le J. tabulaire impose sa topographie à la partie orientale, comme du côté français. La rigueur du climat hivernal et la vigueur de la barrière topographique, aussi hermétique que celle des Alpes, ont contribué à son isolement et à la préservation de paysages originels. Du J. vaudois au J. argovien, l'historiographie locale est soumise à la logique propre aux cantons qui se partagent le massif et aux villes de son piémont qui en ont dicté le compartimentage.
Auteur(e): André Bandelier
L'implantation humaine dans la chaîne jurassienne est en relation étroite avec la topographie. Les vallées du J. oriental et central, de basse altitude, furent colonisées bien avant les hauts plateaux et hautes vallées du J. occidental. Pour les époques les plus anciennes, les connaissances sont liées à la dernière glaciation. Glaciers alpins et jurassiens ont détruit la majeure partie des sites d'altitude et du flanc sud, alors que les sites du pied du flanc nord ont été épargnés: Alle, Romain-La-Roche (dép. du Doubs), Gigny (dép. du Jura). Seules quelques grottes ont conservé des vestiges du Moustérien (Cotencher, Saint-Brais) attestant les passages très épisodiques de l'homme de Néandertal avant et au cours du Würm. Dès le retrait glaciaire, des hommes du Magdalénien et du Mésolithique franchissent le J. et s'installent passagèrement dans des grottes et abris: col du Mollendruz, Baulmes, col des Roches, Saint-Brais, vallée de la Birse, Thayngen. L'exploitation des silex locaux montre des déplacements préférentiels guidés par l'orientation des chaînes montagneuses et le réseau hydrographique.
Dès les débuts de la sédentarisation (Ve millénaire av. J.-C.) les pieds et flancs du J. sont occupés. Des échanges s'établissent au travers de la chaîne jurassienne (silex, roches alpines et vosgiennes pour les haches polies, voire céramique). Les matériaux locaux comme le silex sont exploités en plein air ou en mine à Pleigne ou à Lampenberg. L'habitat reste néanmoins rare. Avec l'arrivée des métaux, les échanges s'intensifient, la société s'organise et des sites de hauteur contrôlant les passages stratégiques se mettent en place: Montricher, Cornol, Courroux, Trimbach, Wittnau.
Les fonds de certaines vallées de moins de 700 m d'altitude (Delémont, val de Ruz) sont défrichés, notamment dès le Bronze moyen. La forte implantation de la fin de l'âge du Bronze s'estompe un peu au cours de l'âge du Fer. Liée à la topographie, la tripartition politique gauloise (Séquanes et Rauraques au nord, Helvètes au sud) souligne bien que la chaîne jurassienne reste un obstacle, partiellement levé par l'implantation du réseau routier romain et des villae qui y sont liées dès le milieu du Ier s. apr. J.-C. Les routes de Vallorbe-Pontarlier, Pierre-Pertuis-La Caquerelle-Mandeure, les cols du Hauenstein et le Bözberg entre Augst et Windisch permettent l'arrivée des légions sur le limes du Rhin, puis du Danube et le développement commercial européen nord-sud. Les minerais de fer jurassiens sont exploités.
Il faut attendre le VIe ou le VIIe s. pour constater l'occupation de vallées intérieures comme celles de Moutier ou Tavannes et l'implantation des monastères tels Romainmôtier ou Moutier-Grandval établis sur les voies de passage et dans les régions productrices de fer. Les zones d'altitude restent très peu habitées, mais sont partiellement exploitées.
Auteur(e): François Schifferdecker
Divisé en deux aires linguistiques depuis les invasions du Ve s., l'Arc jurassien conserve une unité politique à l'époque du second royaume de Bourgogne (888-1032). Sur le plan ecclésiastique, il est partagé entre les diocèses de Besançon, Lausanne et Bâle, ces deux derniers relevant de l'archevêque de Besançon. Le J. donne une identité géographique à la Haute-Bourgogne et doit son importance aux cols qui le traversent: Jougne, Pierre-Pertuis, Bas et Haut-Hauenstein parmi les principaux. Dès le deuxième quart du Xe s., les rois de Germanie et les empereurs du Saint-Empire s'emploient à exercer leur influence sur cette région, lieu de passage incontournable entre le nord et le sud.
Dès le XIe s., avec l'intégration de la Bourgogne à l'Empire, le J. est morcelé en plusieurs seigneuries ecclésiastiques et laïques. Les familles féodales accaparent l'essentiel du pouvoir public. Elles assoient également leur force sur les nombreuses maisons religieuses qui, entre Romainmôtier et Beinwil (SO), se transforment en seigneuries ecclésiastiques. Dès le début du XIIe s., de nouvelles puissances régionales extérieures au J. s'imposent dans la région et contrôlent le passage des cols en plein essor en raison du commerce international entre l'Italie et la Champagne. Il s'agit de la maison de Savoie et de celle de Chalon, en concurrence pour le péage de Jougne, des comtes de Neuchâtel, possessionnés outre-Doubs et installés dans les Montagnes neuchâteloises, des comtes de Thierstein, dans la basse vallée de la Birse, des Montfaucon, exerçant leurs pouvoirs jusqu'à Orbe, des Habsbourg, qui tiennent le Fricktal, et de l'évêque de Bâle. Dès le milieu du XIVe s., les cols de l'ouest jurassien perdent de leur importance en raison du déplacement des axes commerciaux. Au XIVe s., la ville de Bâle se taille un arrière-pays entre le Rhin et les passages du Hauenstein. La ville de Soleure monte elle aussi à l'assaut de la montagne jurassienne, étendant sa domination jusque dans la vallée de la Birse. Après la conquête de l'Argovie (1415), Berne s'installe autour du passage important du Bözberg et crée le bailliage de Schenkenberg (1460).
L'entrée de Soleure (1481), de Bâle (1501) et de Schaffhouse (1501) dans la Confédération fait passer l'extrémité orientale du J. dans l'orbite helvétique. De 1512 à 1529, le comté de Neuchâtel est occupé par Berne, puis par les XIII Cantons. Le versant occidental du J., notamment comtois, reste fidèle à l'Empire et devient habsbourgeois en 1493, alors que les Suisses éliminent progressivement toute influence bourguignonne en deçà du J. après les défaites de Charles le Téméraire.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
La polyculture vivrière qui constitue, dans le J. comme ailleurs, la base de l'économie médiévale, est désavantagée par la juxtaposition de chaînes de moyenne montagne et de vallées encaissées, encore aggravée par la pauvreté des sols et la rudesse du climat. La paysannerie jurassienne n'amorce une certaine spécialisation dans l'élevage (fromages de Bellelay, par exemple) qu'au début du XVe s. La faiblesse du peuplement et la lenteur de la mise en valeur marquent longtemps l'ensemble de l'Arc jurassien. Au-dessus de 800 m, les Montagnes sont encore presque vides d'hommes au XIIIe s. et les défrichements, qui commencent ici au début du XVe s., se poursuivent jusqu'au milieu du XVIe s. Caractérisées par une économie de subsistance largement autarcique, ces vallées fortement compartimentées abritent l'essentiel d'une population qui ne dépasse guère huit habitants par km² au XVe s.
Le réseau urbain jurassien, qui n'apparaît pas avant la fin du XIIIe s., est lâche et modeste. Ces petites cités de quelques centaines d'âmes, souvent des chefs-lieux de seigneurie, relaient dans leur arrière-pays la domination économique incontestée (en termes de monnaie, d'investissement, de marchés) des villes de piémont ou extérieures au J., comme Genève, Lausanne, Neuchâtel, Soleure ou Bâle.
La sidérurgie seule différencie nettement cette région des contrées avoisinantes en matière "industrielle" (Fer). La présence de minerai de fer facilement accessible et de forêts pourvoyeuses de charbon explique la présence de bas fourneaux utilisés dès le haut Moyen Age. La métallurgie est cependant peu active et le principal article d'exportation du J. épiscopal vers Bâle au XVe s. est le bois flotté sur la Birse. Au tournant des XVIe et XVIIe s., les princes-évêques favorisent un premier complexe sidérurgique dans l'évêché de Bâle. Saint-Sulpice (NE) reçoit la première concession pour un haut fourneau. Les forges soleuroises s'installent sur les cours d'eau (vallées de la Lucelle et de la Dünnern) et côtoient des verreries. Trois hauts fourneaux et trois affineries sont en activité à Vallorbe vers 1650.
Auteur(e): Jean-Paul Prongué
La Réforme brise l'unité religieuse du J. Des foyers évangéliques ont surgi à Bâle et à Bienne. C'est à Berne et à Guillaume Farel que la Réforme doit son extension et une première base, Neuchâtel, pour la Réforme française. La conquête du Pays de Vaud en 1536 a entraîné la conversion des nouveaux bailliages bernois de Romainmôtier et d'Yverdon. L'application du principe cujus regio, ejus religio au niveau cantonal (Bâle protestant, Soleure catholique) n'offre qu'un champ d'action à la Contre-Réforme, l'évêché de Bâle, et touche ses bailliages alémaniques. A la paix de Westphalie, la Confédération fait reconnaître son indépendance, avec l'appui du comte de Neuchâtel, Henri II d'Orléans-Longueville, plénipotentiaire français. Le versant oriental du J. constitue désormais le flanc-garde des XIII cantons face à la France, qui a reçu les possessions des Habsbourg en Haute-Alsace et qui annexe la Franche-Comté espagnole.
A la Révolution, le J. est soumis à la conjoncture politico-militaire européenne. Les alliés des Confédérés l'affrontent au sein de la Grande Nation; leurs sujets, dans le cadre helvétique. Dans l'évêché de Bâle naît la première république-sœur, la République rauracienne. L'ancienne principauté forme ensuite le département du Mont-Terrible avec le comté de Montbéliard, avant d'être incorporée au département du Haut-Rhin. Neuchâtel, transformé en fief du Premier Empire, conserve ses institutions. L'acte de Médiation élève au rang de cantons le Pays de Vaud et une Argovie étendue au Fricktal autrichien. Après la Restauration, le J. voit la formation progressive de l'Etat fédéral. L'évêché de Bâle, devenu Jura bernois, participe à la Régénération du canton de Berne. Les demi-cantons de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne émergent des combats, la ville n'ayant pas voulu faire droit aux aspirations de ses ruraux. La proclamation de la République le 1er mars 1848 à Neuchâtel rompt les liens de souveraineté avec le roi de Prusse. Le J. bernois, qui a obtenu des garanties de la Constitution cantonale de 1846, les perd par l'unification de la fiscalité bernoise et du droit suisse. S'ensuivront au XXe s. la question jurassienne et la naissance tardive d'un 23e canton en 1979.
Par sa position, le J. a été plus directement touché par les conflits mondiaux. Les troupes de couverture frontière se sont déployées dans le nord-ouest de la Suisse. Le personnage de Gilberte de Courgenay reste le symbole de l'accueil chaleureux des populations. L'entrée du 45e corps d'armée français en juin 1940 a ravivé les souvenirs laissés par les Bourbakis en février 1871. La période reste entachée d'ombres: la solidarité a mieux fonctionné envers les frontaliers que pour les victimes du nazisme. Au sortir du conflit et durant les Trente Glorieuses, l'inégal développement de part et d'autre de la frontière est ramené souvent à la participation ou non au conflit. La revivification du fédéralisme et le développement économique passent par la collaboration intercantonale et la coopération transfrontalière: en 1994, Berne, J., Neuchâtel et Soleure fondent avec Fribourg l'Espace Mittelland (auquel sont venus s'ajouter Vaud et le Valais); la Communauté de travail du Jura (créée en 1985, Conférence transjurassienne depuis 2001) englobe la région Franche-Comté et les cantons de Berne, J., Neuchâtel, Vaud.
Auteur(e): André Bandelier
Durant les XVIe et XVIIe s. s'accomplissent de notables changements dans l'occupation et l'économie du massif. L'accroissement démographique a conduit à la colonisation des dernières terres utilisables. Puis la révolution de l'économie alpestre est venue donner aux pâturages d'altitude une valeur marchande qui attire les fortunes patriciennes de la plaine, spécialement dans les alpages du J. vaudois et neuchâtelois. C'est l'histoire du gruyère hors de sa Gruyère originaire qui commence. Le bouleversement se marque par la modification de la géographie ecclésiastique et administrative avec la naissance de nouvelles paroisses et de nouvelles mairies, par exemple dans la seigneurie de Valangin.
En dépit de la diffusion des écrits des physiocrates et de l'introduction de la pomme de terre dans la seconde moitié du XVIIIe s., la rénovation d'une agriculture devenue plus individualiste n'a lieu qu'au XIXe s.: abandon progressif de la jachère, économie rurale davantage tournée vers l'élevage que la culture, production des animaux de boucherie et du lait.
L'évolution contemporaine conduit à parler des agricultures jurassiennes, qui ont perdu la majeure part de leur population active. Mécanisée après 1965, la viticulture du piémont a diminué ses surfaces de moitié entre 1900 et 1975 avant de redevenir une activité rentable. L'agriculture occupe les terres labourables au-dessous de 900 m (piémont et synclinaux). L'élevage est pratiqué en montagne. Les exploitations agricoles se sont toutes motorisées entre 1950 et 1965. La spécialisation en fonction de l'altitude s'est accentuée. Les remembrements parcellaires accompagnent la concentration des exploitations (à une altitude moyenne, celles de polyculture-élevage ont passé de 6 ha au début du siècle à 30 ha dans les années 1980). La structure des entreprises s'est profondément modifiée: ainsi, l'exploitation à une seule unité de main-d'œuvre s'est renforcée, et la part des paysans qui se contentent de prendre des terres à ferme a augmenté fortement. L'agriculture jurassienne automatisée de la fin du XXe s. connaît les difficultés d'adaptation liées à l'ouverture du marché agricole suisse, consécutive aux accords du Gatt.
Auteur(e): André Bandelier
L'Ancien Régime marque le début de l'essor économique du J. Les incitations viennent des cités de sa bordure, dynamisées par les refuges huguenots. La soierie bâloise (passementerie et rubanerie) introduit le système de l'établissage (Verlagssystem) chez les paysans soleurois et ceux de l'évêché de Bâle dès le XVIIe s. De Genève viennent les dentelles (Dentellerie), les indiennes et l'horlogerie. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., un tissu préindustriel relativement dense naît dans la principauté de Neuchâtel-Valangin, débordant vers la région de Sainte-Croix, l'Erguël et la Franche Montagne des Bois. L'usine moderne apparaît avec l'industrie des indiennes et les 700 ouvriers et ouvrières de la Fabrique-Neuve de Cortaillod. Imprimeurs de Neuchâtel et d'Yverdon contribuent à fournir aux Français des Lumières les livres qui ne peuvent être édités en toute légalité chez eux. En 1816, le secteur secondaire comprend plus du tiers de la population active neuchâteloise.
Le J. au XIXe s. est l'une des régions les plus dynamiques de la Confédération. L'horlogerie a constitué une des formes de la reconversion à partir des forges artisanales, ainsi à la vallée de Joux. L'industrialisation de la catholique Soleure infirme la thèse de la liaison entre capitalisme et protestantisme. La Société des usines Louis de Roll (von Roll) absorbe la sidérurgie du J. bernois; le "marbre soleurois" (calcaire) règne sur la construction avant le granit alpin et le ciment Portland. Si la Suisse occidentale ferroviaire a été établie avec des capitaux français, la construction de lignes régionales est en relation directe avec l'expansion de l'horlogerie. Alors que la majorité des ouvriers travaillent encore à domicile (paysans-horlogers), la modernisation s'opère après l'Exposition universelle de Philadelphie (1876). Elle favorise l'émergence d'un autre secteur important, la métallurgie et la machine-outil, et s'effectue le plus rapidement dans le J. bernois et à Bienne. L'industrie de la montre Roskopf ("la montre de l'ouvrier") se répand dans le J. soleurois, bâlois et argovien. La Chaux-de-Fonds de la Belle Epoque contrôle la commercialisation: elle régit alors trois cinquièmes des exportations horlogères suisses, qui représentent 90% de l'horlogerie mondiale.
Le J., tourné vers les marchés extérieurs, est sensible à toute modification de la situation internationale. Les années de guerre restent des occasions de profits élevés. Les crises de l'entre-deux-guerres accélèrent la concentration des entreprises. En 1937, la convention de l'horlogerie instaure un régime de paix sociale, avant l'accord dit de paix du travail dans la métallurgie. Après 1950, les fabriques accroissent fortement leur production et font appel à la main-d'œuvre étrangère, italienne, puis transfrontalière. La crise des années 1970 est brutale pour une horlogerie suisse fière de son monopole mais qui a sous-estimé la concurrence japonaise: elle occupe 80 000 personnes durant la décennie 1960-1970; 30 000, dans les années 1980. On assiste alors à une mutation profonde. En 1970, le secteur secondaire fournit près des deux tiers des emplois dans l'Arc jurassien; dès les années 1990, la part du tertiaire équilibre celle du secondaire, avec des écarts importants selon les districts. L'horlogerie prospère de nouveau grâce à un design et un marketing innovateurs, sans toutefois retrouver les effectifs d'antan (plus de 35 000 emplois en 1995). Mais la fragilité de l'industrie jurassienne se lit dans la perte des centres de décision et la part grandissante de la sous-traitance. La diversification repose sur la microtechnique, alors qu'on cherche à revaloriser le tourisme: le concept Watch Valley, centré sur la tradition et le patrimoine horlogers, illustre depuis 2000 la coopération des villes de l'Arc jurassien en matière d'offre touristique. Si le J. bâlois (avec le Laufonnais) et une partie des J. soleurois et argovien sont de plus en plus intégrés à la Regio Basiliensis, un nouvel arc jurassien économique, de la vallée de Joux à Soleure, prend conscience de sa communauté de destin et d'intérêts.
Auteur(e): André Bandelier
Albert de Haller avait incité ses lecteurs à imiter le caractère simple et ferme de l'homo alpinus, Jean-Jacques Rousseau, lui, trouva son modèle d'une Arcadie montagnarde dans le J. neuchâtelois: ses "Montagnons" de la Lettre à d'Alembert (1758) vivent un bonheur réalisé. Le séjour à Môtiers (NE), puis à l'île Saint-Pierre, attire la foule des admirateurs. Ces lieux de mémoire contribuent à faire entrer le massif jurassien dans le Grand Tour dès l'époque préromantique. Ils parachèvent l'itinéraire classique de Bâle à Bienne par la vallée de la Birse.
La protoindustrialisation touchant le massif, Karl Marx s'en inspire à son tour, mais exprime ses réticences. Le Capital (1867) y localise l'exemple de la "manufacture hétérogène", mais juge ce mode de production défavorable au progrès industriel. L'horlogerie jurassienne frappe le théoricien par son organisation décentralisée, par l'extrême division du travail et par un type d'ouvrier différent à la fois de l'ouvrier d'usine et de l'artisan indépendant.
Pour combler les attentes d'une société industrielle naît paradoxalement un mythe identitaire où trois motifs champêtres cumulent leur charge sémantique. "Ferme, sapin, cheval": chacun pense "Jura". L'image réductrice d'un paysage, celui des Franches-Montagnes, peut incarner aussi bien la Franche-Comté que les diverses composantes du J. suisse. La ferme à deux pans, absente chez les peintres avant le XXe s., est devenue le symbole des J. Des paysages "naturels" à la présence humaine presque systématiquement gommée (à l'imitation des Albert Schnyder, Coghuf ou Lermite) représentent l'avatar régional d'un retour plus général au terroir par l'image.
Auteur(e): André Bandelier