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Akseli Gallen-Kallela,
La Mère de Lemminkaïnen, 1897,
H. 0,85 ; L. 1,18 m, tempera,
Helsinki, Ateneum, galerie nationale finlandaise
Cette
œuvre fait partie d’un ensemble de tableaux que le peintre
finnois Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) exécute pour illustrer
la grande épopée de son pays, le Kalevala. C’est
à son retour de Paris, où, entre 1884 et 1889, il étudie
à l’académie Julian et dans l’atelier du peintre
Cormon, qu’il entreprend ce travail. En 1890, il passe en effet
sa lune de miel dans la Carélie, une région rurale à
l’est de la Finlande où, cinquante ans auparavant, ont été
récupérés les contes séculaires du pays, publiés
par la suite sous le nom de Kalevala. Cette saga à la
finlandaise devient au cours du XIXe siècle l’emblème
du pays, face à l’occupant suédois mais surtout face
l’envahissante Russie. Représenter des scènes de ce
récit est donc à cette époque une preuve de nationalisme,
ce que revendique ouvertement Gallen-Kallela. Cependant, dans les toiles
qu’il exécute pour illustrer le Kalevala, l’artiste
ne fait pas de claires références à la situation
contemporaine de son pays. Ce ne sont que des transcriptions au mot de
différents épisodes du récit. La contestation ne
provient que du fait de les représenter.
Avec cet ensemble d’œuvres, Gallen-Kallela apporte en Finlande les nouveautés esthétiques de la France : le cloisonnisme (c’est-à-dire, le fait d’enfermer les formes dans un trait foncé) et le symbolisme. Cette dernière est bien évidemment en relation directe avec la thématique même du Kalevala, la première est presque rendue obligatoire par le fait que l’artiste veut faire des illustrations de l’épopée. Ainsi, dans ses peintures, il utilise les effets propres à l’esthétique du dessin et de la gravure (et plus particulièrement sur bois, un art qu’il pratique aussi à cette même époque). De ce fait, à l’instar du mouvement Art and craft anglais et des différents courants européen de l’Art nouveau, il cherche à abolir la barrière qui existe entre arts mineurs et arts majeurs.
Dans cette toile, intitulée La Mère de Lemminkaïnen, Gallen-Kallela figure une scène de la rune (ou chapitre) XV, le moment où l’un des héros, Lemminkaïnen, recouvre la vie grâce à l’intervention de sa mère. L’histoire raconte que ce personnage voulu demander la main d’une fille de Louhi, reine des pays du nord. Mais celle-ci lui demanda tout d’abord de chasser l’élan de Lempo, puis le cheval de feu dans les plaines lointaines de Juutas et enfin le cygne sur la rivière funèbre Tuoni, la limite entre ce monde et l’autre. Mais, c’est à cet endroit que l’attendait Nasshut, le vieux berger aveugle et handicapé, qui voulait se venger de ce que Lemminkaïnen l’avait ignoré dans l’une de ses chansons. Il le tua en lui lançant un serpent au cœur puis le découpa en morceaux qu’il jeta dans la rivière Tuoni. La mère du héros, étonnée de son absence se mit à sa recherche. En questionnant la reine Louhi, elle apprend que son fils est parti chassé le cygne de la mort. Après une longue errance dans les régions désertiques nordiques et après avoir questionné les arbres, les chemins et la lune qui ne lui voulurent pas lui répondre, c’est le soleil qui la guide jusqu’à Tuonela, pays de la mort. Là, elle récupère le corps dépecé de son fils et le reconstitue entièrement. Puis, pour lui redonner la vie, elle demande aux abeilles d’aller jusqu’au pays d’Ukko, le dieu tout puissant, pour chercher le miel de la vie.
Le moment que Gallen-Kallela choisit de représenter est celui où, sur une grève austère, au bord de l’onde noire de la rivière Tuoni, Lemminkaïnen renaît sous la baume revivifiante que sa mère lui passe sur la peau. Au loin, passe comme pour narguer, le cygne de la mort, que le héros était venu tuer. Dans la partie inférieure gauche, gisent des ossements humains. Ils appartiennent certainement à d’autres malheureux qui ont eux aussi péri, mais sans espoir de survie. Au-dessus de la tête de la mère, Une dernière abeille apporte encore du miel alors que Lemminkaïnen a déjà soulevé son bras gauche, signe tangible qu’il revient doucement à la vie. A la suite de l’abeille, une série de flammèches d’or, comme des rayons de soleil, dardent vers le corps étendu. Ce sont les mêmes que l’on retrouve dans une gravure de l’artiste, L’Inspiration. Dans les deux œuvres, elles symbolisent la bienfaisance divine, l’influence rendue visible d’une action extraordinaire sur l’être humain.
Aleksi Gallen-Kallela, L'Inspiration, 1896,
gravure sur bois,
Tarvaspää, Musée Gallen-Kallela
Cependant,
la mère doute encore de la capacité véritable du remède.
Elle n’a pas encore vu que son fils a déjà bougé.
Ce maigre signe d’espoir, qu’on ne remarque pas au premier coup
d’œil, est noyé dans un ensemble de détails qui
donnent un grand sentiment de tristesse et de détresse. C’est
le cas du choix par l’artiste d’un point de vue plongeant sur
la scène. La ligne d’horizon disparaît du cadre et aucune
impression d’espace n’est donnée : dans la partie supérieure,
notre vision est bloquée par le noir d’encre de la rivière
Tuoni – qui a même terni le plumage du cygne de la mort. A gauche,
en bas et à droite, l’impression d’un espace limité
est donnée par le fait que les pieds, un os et le linge blanc (un
suaire ?) qui couvre la tête du héros, restent en deçà
de la surface picturale, ils y sont circonscrits. Au-delà du cadre,
point de salut terrestre. La seule source d’espoir est le ciel d’où
proviennent les langues bénéfiques d’Ukko et la lumière
qui éclaire fortement le visage de la mère implorante et le
corps blême de Lemminkaïnen.
L’expression de détresse de la mère renforce elle-aussi l’intention dramatique. Le peintre, qui a pris sa propre mère pour modèle, explique comment il a réussi à lui faire prendre une expression de tristesse : « En peignant cette toile, j’ai délibérément tenté de faire prendre à ma mère une expression douloureuse en lui parlant de choses si sombres et si tristes que même elle, avec ses nerfs d’acier, est finalement tombée en pleurs. »
Cette représentation de la mère près du corps mort et étendu de son fils est bien naturellement à rapprocher de la figuration des pietà chrétiennes. L’artiste a de toute évidence voulu ce rapprochement et un spectateur non informé prend facilement cette représentation de Lemminkaïnen guéri par sa mère pour une figuration du Christ pleuré par Marie, au pied de la croix. D’ailleurs, il est fort probable que l’artiste s'est inspiré de quelques représentations du Christ mort dont celui d'Holbein le jeune (1521, Bâle, Kunstmuseum, Öffentliche Kunstsammlung) et celui de Philippe de Champaigne sont les exemples les plus connus. Enfin, la présence d’ossements, dont il n’est fait aucune référence dans le Kalevala, forcent l’amalgame : on peut croire que ce sont ceux d’Adam dont la tombe se trouvait sur le mont Golgotha.
Philippe de Champaigne,
Le Christ mort, avant 1654,
huile sur bois, Paris Musée du Louvre.
Au travers de cette œuvre, le peintre oblige donc le spectateur à s’interroger sur l’universalité de l’amour maternel. Cet amour est exprimé par de nombreux textes séculaires dont la Bible et le Kalevala ne sont que deux exemples. Dans ces textes, la mère, symbole éternel de l’Amour, est opposée à la Mort. Ce qu’elle fait par la naissance, c’est-à-dire le don de la vie, la Mort le défait. D’ailleurs, dans la rune XV du Kalevala, il est clairement fait référence au processus créatif de la vie lors de la grossesse : la mère recrée une seconde fois, morceau par morceau, le corps de son fils et, en concordance avec le dieu, lui insuffle de nouveau la vie. A l’instar de la Bible, c’est bien une résurrection qui est racontée dans l’épopée finlandaise. Grâce à ce parallèle, Gallen-Kallela met les deux textes au même niveau. Au XIXe siècle, le Kalevala est devenu un texte fondamental pour le peuple finnois, il lui donne une histoire, une mythologie, en un mot des racines propres pour lui conférer une nouvelle fierté.
Biographie
1865 - Axel Waldemar Gallén naît à Pori le 26 avril.
1876 - A Helsinki, rentre dans une école suédoise. Il suit aussi des cours du soir à l’Ecole de dessin
de l’Association finnoise des Beaux-Arts et à l’Ecole centrale des Arts appliqués.
1881-84 - Etudie à l’Ecole de dessin de l’Association finnoise.
1884-89 - Etudie à Paris à l’Académie Julian, dans l’atelier de Cormon et d’autres écoles.
Il peint des scènes de la bohème artistique.
1890 - Se marrie à Mary Helena Slöör.
Leur voyage de lune de miel en Carélie marque le début de l’orientation
connue sous le nom de Carélianisme dans la culture finnoise.
1894 - Exécute des toiles symbolistes dont Ad Astra et Symposium.
1895 - Voyage à Berlin où il expose avec Edvard Munch.
Il étudie les techniques graphiques et prépare des illustrations pour le magazine Pan.
1900 - Peint des fresques représentant le Kalevala et prépare la « chambre d’Iris »
qui présente les arts appliqués au pavillon de la Finlande à l’exposition universelle de Paris.
1901-03 - Peint les fresques pour le mausolée de Jusélius à Pori.
Cette période de trois ans est suivie par un « temps de purification »,
pendant lequel Gallen-Kallela peint un grand nombre de thèmes issus de la nature.
1905 - S’installe dans le studio “Pirtti” dans
le centre d'Helsinki (Maxime Gorky s'y cache des autorités en 1906).
C'est une période particulière d’agitation politique.
Illustrations pour les Sept frères d’ Aleksis Kivi, en 1906-1907.
1907 - Change officiellement son nom de Gallén en Gallen-Kallela.
Sélectionné comme membre du groupe expressionniste allemand Die Brücke.
1908 - S’installe à Paris vers la fin de l’année.
1909-11 - Voyage avec sa famille en Afrique anglaise de l’est (actuel Kenya).
Découvre des couleurs lumineuses et un langage formel plus expressif.
1911-13 - Construction de son studio-résidence à Tarvaspää.
1914 - Expose dans sa propre salle à la biennale de Venise.
1918 - Sur l’invitation du Général Mannerheim, Gallen-Kallela dessine des drapeaux,
des décorations officielles et des uniformes militaires pour la Finlande nouvellement indépendante.
Il se voit décerné le titre de professeur.
1920-22 - Illustrations d’une édition spéciale du Kalevala.
1923-26 - Voyage aux Etats-Unis. Etudie l’art et la culture des indiens.
1926 - Reviens à Tarvaspää.
1928 - Peint des répliques des fresques du plafond de l’Exposition universelle
de Paris au Musée national de Finlande. Continue les illustrations du
Grand Kalevala commencé aux Etats-Unis. Ce travail n’a jamais été accompli.
1931 - Voyage à Copenhague pour une conférence.
Il contracte une pneumonie à Stockholm sur le chemin de retour.
Akseli Gallen-Kallela meurt à l’Hôtel Reisen à Stockholm le 7 mars.
liens utiles
le site du musée de Gallen-Kallela à Tarvaspää, en anglais (existe aussi en finnois) - www.gallen-kallela.fi/english.html
le Kalevala en anglais - www.sacred-texts.com/neu/kveng/index.htm
pour en savoir plus sur le Kalevala (toujours en anglais) - www.finlit.fi/kalevala/indexeng.html
pour en savoir plus sur l’art finnois : critique de l'exposition Das Licht kommt jetzt von Norden ainsi que le tableau d'Albert Edelfelt, Coucher de soleil à Kaukola