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Le Mouvement populaire des familles décidait de consacrer, dans son enquête Aisance et privations menée en 1968 auprès d'un échantillon de ménages romands, un volet à la question culturelle: «Désireux, explique le MPF, de connaître toutes les conditions de vie des familles salariées, il importait donc de sonder ce domaine par quelques questions tests qui nous permettent de saisir dans quelle mesure ce temps de loisir favoriser ou non l'épanouissement humain et social qu'on est en droit d'en attendre.» De cette enquête, il ressort que, en 1968, 50% des ménages ne vont jamais au cinéma et 27% déclarent y aller rarement. Quarante pour cent des ménages indiquaient ne posséder aucun disque et 21% aucun livre.
En 1969, une commission fédérale d’experts pour l’étude de questions concernant la politique culturelle suisse est instituée par les autorités fédérales. Cette commission travaillera six ans à l’établissement d’un rapport étoffé connu sous le nom de son président : le rapport Clottu (1975). L’introduction du rapport fait état d’un changement qui s’opère dès la fin de la Seconde Guerre mondiale : « On ne peut comprendre que comme une volonté d’élargir la démocratie le besoin universellement ressenti par les pays démocratiques […] d’élaborer une réflexion sur la culture et sur les instruments d’une politique de la culture. Le champ de cette réflexion est immense. Il est si nouveau pour tout le monde que la politique qui s’y engage doit prendre le risque de véhiculer avec elle quantité d’utopies, qui ne résisteront pas toujours à leur mise en pratique. »
Archives de l'association Changé, organisatrice de concerts rock, série 2 Comptabilité
L’idée d’un élargissement de la démocratie par la politique culturelle de même que l'articulation qu'opère le MPF entre diminution du temps de travail et «épanouissement humain et social» sont liée au contexte des Trente glorieuses : l’automatisation des tâches routinières (au travail, à la maison) libérerait l’être humain qui peut dès lors de consacrer à la fonction plus noble d’apprécier des objets culturels. Mais la formulation de l’introduction du rapport n’est pas qu’optimiste. Si les experts fédéraux veulent bien prendre le risque « de véhiculer […] quantité d’utopies », ils avertissent d’emblée qu’elles « ne résisteront pas toujours à leur mise en pratique. »
Et que faire alors des aspirations que l’élargissement n’aura pas manquées de susciter ? Ce sera l’objet des luttes singulières tout au long de cette seconde moitié du XXe siècle, allant du mouvement pour un Centre autonome (Genève, 1971) à l’occupation de la Maison du Grütli (Genève, 1985) en passant par Züri brännt ou Lôzane bouge. Des luttes qui prendront parfois la forme d’actions revendicatives, parfois la forme de dialogues (même houleux) avec les institutions.
Permanence des manifestations devant le Grand Théâtre de Genève: ci-dessous, une manifestation d'État d'urgences en 1983 et plus bas, une manifestation au même endroit dans le cadre du mouvement pour un Cetre autonome en 1971.
C’est ce champ de luttes que nous voudrions explorer dans le cadre de notre programme de valorisation 2021. Le domaine est déjà balisé par les chercheuses et les chercheurs, que l'on pense aux études pionnières du sociologue Dominique Gros (Dissidents du quotidien ou Jeunesse intellectuelle, contre-culture et dynamique du changement) ou au travail historique collectif réunit dans le recueil La fabrique des cultures sous la direction de François Ruegg. Plus récemment, sous la direction de Luca Pattaroni, la question de l'intégration (la domestication pour reprendre le titre du volume) des actrices et acteurs de la contre-culture a été posée avec une méthode comparative permettant d'étudier les trajectoires de ces acteurs dans différentes villes d'Europe. Hadrien Buclin, quant à lui, a ouvert la question du lien entre culture et politique émancipatrice pour la période précédent 1968 en examinant les biographies d'«intellectuels de gauche» dans l'immédiat après-guerre. Notons enfin que les éditions d'en bas publieront cet automne Contre pouvoir, un texte fondamental sur la question de la culture et du socialisme de l'auteur chaux-de-fonnier Yves Velan (1978).
La réflexion que développera notre programme de valorisation devrait permettre, sur des bases historiques, de contribuer à répondre à cette question cruciale pour le présent : Quel peut être le lien entre culture et mouvements sociaux au moment où s’effondre le modèle économique et politique des Trente glorieuses qui a précisément permis la généralisation de l’accès à la culture et la profonde transformation formelle de celle-ci ?
Nous consacrerons plusieurs pages de notre Carnet au thème de cette année:
La première soirée débat prévue ce printemps n'ayant pu se tenir elle sera remplacée par une la diffusion d'un podcast ou d'un reportage vidéo en fin d'été autour des archives rock que nous conservons à savoir: le fonds de l'association Changé et le fonds État d'urgences.
Une deuxième soirée débat est prévue en fin d'année autour de la parution de Contre pouvoir d'Yves Velan aux édition d'en bas.
Carte de membre de l'association Changé, photo prise pendant le traitement du fonds.