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Sur le vif - Vendredi 08.06.18 - 18.48h
Pas un jour sans que je ne pense à l'immensité de l'importance de cette traduction de la Bible en allemand, par Martin Luther, autour de 1522.
C'est l'acte fondateur de la modernité de la langue allemande. Un texte pétri de sens et du génie du verbe. Luther est un penseur, mais il est aussi un écrivain, un inventeur de mots. Pour un peuple entier, pour des millions de germanophones, il jette dans l'espace public un texte d'exception. Qui servira, plus tard, de support à Jean-Sébastien Bach, et plus tard encore à Brahms. Il propulse le texte biblique dans la langue véhiculaire des gens de son époque. Désormais, à partir de ce début du seizième siècle, ils vont au Culte, ils comprennent. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie ?
Je réfléchis à la suite de ma Série allemande, entamée l'été 2015, 24 épisodes déjà bouclés et publiés. Mon problème, comme toujours avec ce qui me passionne, est ma très grande difficulté à faire des choix. Alors, je voudrais parler de tout, en même temps, en oubliant la chronologie (oh, rassurez-vous, elle est dans ma tête, au millième de millimètre), en mêlant l'Histoire musicale (qui me dévore de plus en plus) à celle des textes poétiques, sans oublier bien sûr la politique. Et surtout, l'Histoire de la langue allemande elle-même : de Luther à Bertolt Brecht (autre génie total de l'invention verbale), en passant par le Sturm und Drang, et bien sûr les Frères Grimm.
Au milieu de ce fatras, d'apparence désordonnée mais où je sais parfaitement où je vais, la permanence de figures tutélaires, cosmiques, qui m'englobent, donnent du sens à ma vie. Il y a Beethoven. Il y a Richard Wagner. Il y a Bach et Brahms, Haendel, Richard Strauss, Mendelssohn, et des dizaines d'autres musiciens allemands. Il y a tous ces poètes, auxquels je fus jadis initié par un professeur d'exception, Bernhard Boeschenstein. Il y a Brecht, Thomas Mann, et tous les autres.
Tous ceux-là, oui, et tant d'autres. Mais à la source de tout, il y a Martin Luther. Et sa traduction de la Bible. Je ne suis pourtant pas Réformé, comme on sait, mais la lumière de cet homme, sur la langue et l'imaginaire de tout un peuple, me fascine totalement. Depuis l’adolescence.
Lorsque je dis "Je sais où je vais", il me faut être plus précis. Je dirais plutôt qu'au milieu de la nuit, du fracas et désordre, j'ai étrangement confiance, propension qui (c'est un euphémisme) ne m'est pas exactement naturelle. Dans l'univers germanique, depuis toujours, je me sens chez moi. Intimement habité, depuis l'âge de 13 ans, sans doute depuis ma visite de l'Expo Dürer, en 1971, à Nuremberg, pour les 500 ans de la naissance du peintre, à quelques jours de ma première rencontre avec Wagner, par l'idée qu'il existe un fil conducteur du destin allemand. Un fil invisible. Un anneau précieux, à trouver ? Un... Ring. Ce qui, à un œil extérieur, non-initié à la complexité allemande, donne l'apparence d'un chaos, dissimule la cohérence d'une vérité voilée.
C'est pourquoi je suis si attaché à Wagner. Et tout autant, à ce texte si singulier, si énigmatique, si secret parfois aussi, en tout cas si difficile pour moi, qu'on appelle la Bible. En la traduisant dans la langue de tous, Martin Luther a tenté - avec un génie incomparable - de donner du sens à un langage crypté. Une aventure de l'esprit, dans la puissance incarnée du verbe. Avec ou sans majuscule à ces deux mots, esprit et verbe, chacun orthographiera comme il voudra.
Une chose est sûre : dans les enjeux fondamentaux du destin allemand, dans la nuit comme dans la lumière, dans la rédemption comme dans le crime, dans la joie comme dans la douleur, dans l'architecture comme dans le chaos de la destruction totale (1648, 1945), il y a la question théologique. Celle du rapport au verbe. Et c'est pourquoi, justement, cette aventure de traduire la Bible en allemand représente, à mes yeux, l'un des défis humains les plus saisissants. Peut-être Martin Luther est-il, avec Beethoven, l'Allemand par excellence. Celui qui défie l'Ordre cosmique, pour lui donner du sens.
Pascal Décaillet