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On serait presque tenté de le formuler sous forme de boutade. Sans l’implantation de la Société des Nations à Genève à partir de 1920, l’Institut universitaire de hautes études internationales n’aurait sans doute pas vu le jour, sept ans plus tard. La création de ce dernier a été portée par la même inspiration que la SdN: «Eviter une nouvelle catastrophe [une guerre mondiale] en rendant la diplomatie plus transparente et en formant mieux les citoyens aux questions internationales.» Elle a aussi été portée par un homme en particulier, William Rappard.
Le rôle de William Rappard
Ce diplomate né à New York, doté de la double nationalité suisse et américaine, fit partie de la délégation suisse à la Conférence de paix de Paris. Alors que la SdN aurait aussi pu s’installer à Bruxelles, il joua un rôle influent auprès de Woodrow Wilson, dont il était proche. Le président américain a lui-même joué un rôle moteur pour la création de la SdN, qui s’établira finalement à Genève.
Devenue la «capitale des affaires internationales» grâce à la SdN, à l’Organisation internationale du travail, créée en 1919, et au CICR (1863), Genève avait besoin d’un centre de formation, notamment pour les diplomates et fonctionnaires internationaux de la SdN, qui représentaient plus de 1000 personnes. Ce d’autant plus que la SdN n’avait ni les ressources, ni la neutralité nécessaire pour exercer ce type de mandat en raison du risque d’une influence prépondérante des grandes puissances sur le cursus, explique Norman Scott, un ancien professeur de l’institut.
Paul Mantoux, premier directeur
L’idée de créer un tel établissement germa donc très tôt, dès 1921, et impliqua des membres du secrétariat de la SdN et l’Université de Genève. En ce sens, William Rappard a été une personne clé pour établir des ponts entre la SdN et l’institut. De 1920 à 1924, il fut directeur de la Section des mandats de la SdN. Longtemps recteur de l’Université de Genève, il dirigea aussi l’institut à deux reprises.
Le premier directeur de l’institut sera Paul Mantoux. Professeur spécialiste de l’histoire économique et référence internationale pour ses travaux sur la révolution industrielle en Angleterre, ce natif de Paris joua le rôle d’interprète au sein du Conseil des Quatre lors de la préparation du Traité de Versailles. Comme William Rappard, il a vécu de l’intérieur l’expérience de la SdN en officiant en qualité de directeur de la Section politique du secrétariat de l’organisation. Avec William Rappard, il constituait, à en croire Norman Scott, la «dream team» qui allait favoriser l’émergence de l’institut. A l’inauguration, en novembre 1927, William Rappard exprimera l’espoir que «l’institut contribuera à réduire la méfiance et l’influence de préjudices séculaires et s’attellera à rendre le monde empreint de davantage de justice, de vérité et de lumière».
Premier institut au monde à se consacrer aux relations internationales, l’établissement est d’emblée reconnu comme une institution à vocation universitaire et dotée d’une vraie indépendance par son statut de fondation de droit privé. Mais il est toujours lié à l’université, laquelle délivre les doctorats. Au cours des dix premières années de son existence, il ne compte qu’une centaine d’étudiants. Son bilinguisme anglais-français en fait sa spécificité, de même que son approche pluridisciplinaire. Dès sa création, l’institut veut avoir la distance de l’académie, mais le caractère pratique d’un organisme ancré dans la réalité des politiques étatiques. Le professorat comprend des professeurs permanents et des cadres de la SdN et du BIT. Il fut envisagé d’installer l’institut au Palais Eynard, siège actuel des autorités de la ville de Genève. Mais il s’établira finalement pour ses débuts dans l’immeuble Plantamour, près de la Vieille-Ville, jusqu’en 1937. A cette date, il aura le privilège de pouvoir aménager au bord du lac dans la villa Lammermoor, propriété de Victoria-Alexandrina Barton. Cette dernière, membre de la haute société britannique qui organisait des salons diplomatiques à l’époque de la SdN, cédera la propriété à la Confédération. La villa Barton deviendra l’édifice emblématique de l’institut, à deux pas de l’OMC.
«Redevable à Mussolini et à Hitler...»
Les années 1930 seront marquées par une lente marginalisation de la SdN. Norman Scott le souligne avec une pointe d’ironie. «Les deux hommes envers qui l’institut est redevable d’une brochette aussi qualitative de profes seurs sont Mussolini et Hitler!» L’institut accueille ainsi, en 1930, l’historien italien Guglielmo Ferrero qui, en tant que critique de Mussolini, était assigné à résidence. Mais aussi le célèbre théoricien du droit Hans Kelsen, qui quitta Cologne en 1933 face à la montée de l’antisémitisme, ou encore Ludwig von Mises, le pape de l’école libérale autrichienne, qui quitta Vienne pour enseigner l’économie internationale à l’institut à partir de 1934.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans une Suisse coincée entre les forces de l’Axe et l’allié français, l’institut cherche à se positionner. L’historien Guglielmo Ferrero propose de publier un journal relatant les pistes pour sauver l’Europe de la ruine et pour éveiller les consciences de l’intelligentsia occidentale. Directeur de l’institut à ce moment, William Rappard restera prudent, préférant la publication d’essais. Mais il le déclare: «Nous continuerons [notre travail] comme si le monde était en paix et jusqu’à ce que les bombes démolissent le toit de cet édifice.» En 1940, la situation financière et géopolitique précaire de l’institut pousse Hans Kelsen et la Fondation Rockefeller à imaginer son déménagement à Harvard jusqu’à la fin des hostilités. William Rappard refuse. Il préfère, à en croire Norman Scott, «résister à la tempête».
Après la guerre, en période de «coexistence pacifique» entre l’Amérique d’Eisenhower et l’Union soviétique de Khrouchtchev, un nouveau directeur de l’institut est nommé en 1955: le Lausannois Jacques Freymond. L’établissement renforce ses liens avec les Nations unies et leurs agences spécialisées. S’ouvre une ère d’expansion. Historien, président du comité éditorial impliqué dans la réalisation des documents diplomatiques suisse de 1848 à 1945, Jacques Freymond marque de sa patte l’esprit de la villa Barton. En pleine guerre froide, il décide d’intégrer l’étude des pays de l’Est et de l’URSS dans le programme d’un institut marqué par «son ancrage européen et son tropisme anglo-saxon». Il ouvrira aussi l’institut à des diplomates de l’Est, convaincu, comme Denis de Rougemont, qu’à long terme les profondes racines d’un passé culturel européen commun effaceraient les divisions politiques du moment. En coopération avec Berne, l’institut met sur pied des formations pour diplomates. Avec l’appui de la Confédération et de Genève, qui prennent le relais de la Fondation Rockefeller, l’institut a une assise financière plus solide et peut grandir. En une décennie, le corps professoral va tripler en taille et le nombre d’étudiants bondir à 300 au milieu des années 1970.
Si aujourd’hui on parle de l’Institut de hautes études internationales et du développement, ce n’est pas un hasard. Dans le cadre de la décolonisation, Jacques Freymond crée, en 1961, avec le soutien de l’Eglise protestante, le Centre genevois pour la formation de cadres africains rebaptisé Institut africain de Genève, puis Institut d’études du développement et enfin, dès 1977, Institut universitaire d’études du développement (IUED). Plus proche du terrain, l’IUED coopère étroitement avec la Direction du développement et de la coopération (DDC) à Berne. L’approche des relations internationales n’est à ce moment pas toujours la même qu’à la villa Barton.
Fusion de deux instituts
Mais la fusion des deux instituts apparaît logique, même si elle donne lieu à des débats animés. Ce sera fait en 2007 par la constitution de la fondation IHEID. Ce regroupement va de pair avec un projet beaucoup plus large, celui de la Maison de la paix regroupant les deux instituts, mais aussi trois centres de la Confédération, le Centre pour le contrôle démocratique des armées, le Centre de politique de sécurité et le Centre international de déminage humanitaire.
Déménagement
Depuis la fin de l’ère Freymond, les successions à la tête de l’institut se compliquent et donnent parfois lieu à de petits psychodrames. Se succèdent à la direction Christian Dominicé, Lucius Caflish, Alexandre Swoboda, puis Peter Tschopp et, enfin, Philippe Burrin. Pour les anciens étudiants de l’institut qui ont connu les précaires pavillons Rigot, le déménagement de la villa Barton à la Maison de la paix, un campus urbain ultramoderne, est une révolution.
Un changement d’échelle et d’envergure. Formant jusqu’à 1000 étudiants jusqu’au début 2000, l’Institut renonce à partir de 2007 à la licence en relations internationales, laquelle sera remplacée par un bachelor délivré par l’Université de Genève. Il se concentre sur les post-grades. Depuis 2012, l’IHEID est accrédité auprès du Conseil économique et social de l’ONU, «rare institution académique à bénéficier d’un tel statut».
Cet article rédigé par Stéphane Bussard a été publié dans la « Le Temps » le 2 décembre 2019.