Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07067.jsonl.gz/595

La monnaie est un sujet central dans toute réflexion économique. « Qu’est-ce que la monnaie ? Quelle est sa fonction ? Comment fixe-t-on sa valeur ? ». Ce sont autant de questions qui peuvent trouver des réponses diverses et variées. À cet égard, les écoles de commerce ont tendance à se retrouver autour de certains consensus sur la manière dont le sujet est présenté dans leurs classes. Le but de cet article sera de répondre à ces questions sous un angle différent. L’essentiel de ce qui sera dit ici est inspiré du travail de l’économiste et avocat français Marc Dugois.
Raison d’être de la monnaie
La vision de l’histoire économique communément admise est que, avant que la monnaie apparaisse, les sociétés de taille modeste et peu complexe pratiquaient ce que l’on appelle le troc. L’intermédiaire de la monnaie n’existait pas et l’échange de deux biens se faisait directement. Le côté équitable ou non de la transaction étant laissé à l’appréciation des contractants. Plus tard, la complexification des sociétés a rendu nécessaire l’intervention d’un intermédiaire dans les échanges : la monnaie.
Le problème est que cette conception de l’évolution des rapports d’échange qui commencerait avec le troc n’est pas corroborée par les recherches scientifiques. La théorie du troc est une hypothèse qui doit être remise en question. Cette hypothèse repose sur une vision exclusivement matérialiste de l’histoire et des rapports humains en général, arguant que toute interaction sociale répond à une logique transactionnelle. En d’autres termes, rien ne se ferait en dehors d’une logique donnant-donnant.
En réalité, il serait plus juste de dire que le troc, s’il a existé, n’a servi historiquement qu’entre deux peuplades ou deux communautés étrangères et méfiantes l’une de l’autre, et qui ignoraient la valeur « économique » de ce que l’autre proposait. Au sein d’un même groupe, ce n’est pas le troc qui a prévalu, mais la logique du don et du contredon.
En réalité, un groupe humain se constitue toujours dans le but d’atteindre un objectif particulier, comme se défendre, conquérir ou se reproduire par exemple. Les premières sociétés simples se sont constituées de cette manière. C’est le travail de chacun qui permet au groupe de se développer et de se pérenniser. La logique qui s’applique n’est pas basée sur le troc donnant-donnant. Les interactions sont basées sur le don et le contredon, dit autrement cela donne le schéma « donner-recevoir-rendre ». À noter que ces opérations n’ont pas forcément lieu simultanément : le don peut attendre le contredon alors que dans le troc l’échange des biens se fait de manière simultanée. Le don est caractérisé par un rapport de confiance alors que le troc est caractérisé par un rapport de méfiance.
Le don de soi constitue le fondement sur lequel se constitue un groupe durable. La logique du don et contredon constituait ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait un « fait social total » dans le sens que l’institution du don était composée d’une dimension économique mais aussi culturelle, religieuse, symbolique et juridique.
La monnaie est imaginée au moment où cette harmonie de groupe vient à être menacée par des comportements antisociaux comme l’oubli ou le refus de rendre ce qui a été donné. Cette logique surgit au moment où le groupe devient trop grand et complexe, favorisant des comportements de type parasitaire de la part de certains membres de la communauté profitant du travail des autres. La confiance dans le groupe est rompue et la logique du don n’est plus possible, rendant nécessaire la simultanéité dans l’échange. La monnaie, créée à partir d’une matière rare et divisible, vient donc à être inventée et distribuée à chaque membre en proportion du travail fourni par chacun. Il est important de noter que la monnaie est créée après (et non pas avant) que la richesse réelle soit produite. La monnaie permet cette simultanéité. Étymologiquement, le mot « monnaie » comme le mot « monument » provient du latin moneo qui signifie « faire souvenir ».
De nos jours, le cercle familial est un groupe social qui applique toujours cette logique du don et contredon.
La monnaie comme énergie
La monnaie se définit selon deux aspects, son origine, dont on a déjà un peu discuté, et son emploi. Si on y fait attention, on remarque que c’est souvent par son emploi que la monnaie est définie : la monnaie est une valeur de réserve, une modalité d’échange, elle permet d’évaluer la valeur subjective des choses. On a tendance à oublier de préciser son origine et sa nature. C’est comme si on se limitait à décrire l’électricité comme étant une énergie permettant de s’éclairer, se chauffer, transmettre de l’information rapidement. Nous n’avons pas décrit ce qu’elle est pour autant. C’est pourtant ce qu’il se passe avec la monnaie.
La comparaison avec l’électricité n’est pas anodine puisque, justement, la monnaie aussi est une énergie. Comme dit plus haut, l’existence de monnaies a toujours signifié qu’un travail préalable avait été effectué. L’énergie humaine qui a été dépensée dans la tâche a été matérialisée dans la monnaie émise. La monnaie est donc un véhicule de l’énergie humaine déjà dépensée dans le travail, comme l’électricité est un véhicule de l’énergie nucléaire ou éolienne déjà récoltée. La monnaie permet ensuite, en achetant des biens avec celle-ci, de transformer cette énergie en richesse. Car un travail ne devient richesse économique que s’il est acheté.
La création de machines de plus en plus performantes a permis de déléguer l’énergie humaine et de l’économiser pour se servir de l’énergie plus efficace de la machine pour générer un travail plus productif. La roue qui soutient la charrue du paysan est déjà une « machine » à cet égard. C’est ce processus qui a permis une croissance économique sans précédent dès le 19ème siècle.
La monnaie est donc émise proportionnellement à la richesse produite. Cela est nécessaire pour que cette monnaie ne soit pas un leurre, pour assurer que celle-ci contienne du travail déjà effectué. C’est pour cela que la monnaie a longtemps été représentée sous forme de pièces de métaux rares forgés ou encore de céréales par exemple, ces biens étant le fruit d’un travail reconnu par la communauté. Un exemple que tout le monde connait est le salaire. Celui-ci est versé par son employeur à la fin du mois, après le travail effectué, et non pas au début.
Le mur du réel
Même la monnaie papier, qui en soi est très facile à produire, a toujours été adossée à une contrepartie plus fiable, du moins jusqu’à récemment. Le dernier exemple en date fut la convertibilité or du dollar qui dura de 1944 à 1971. On peut aussi citer les assignats qui furent mis en place dès la Révolution française et qui étaient adossés sur les biens confisqués à la noblesse et au clergé. Il existe d’autres exemples. Quoi qu’il en soit, on constate que ces monnaies ont toujours été rattachées à des richesses préexistantes.
Actuellement, les choses sont différentes. Aujourd’hui, la monnaie est qualifiée de monnaie-dette. Cette monnaie n’est plus imprimée proportionnellement à un travail déjà effectué, mais elle est imprimée sur la base d’une promesse de rendement futur. Cette richesse facilement créée dans l’immédiat spécule sur la capacité de pouvoir compenser cette création avec un travail futur équivalent. Ce système a permis une croissance économique sans précédent durant la seconde moitié du 20ème siècle. Le problème est qu’aujourd’hui les États sont endettés à des niveaux vertigineux et que l’on a tendance à croire que cela n’aura jamais de répercussion.
Ce système à priori ne peut pas tenir. Et pourtant, il tient pour l’instant grâce à une logique insidieuse de l’esclavage. Trois types d’esclavage permettent de soutenir cet édifice fragile. L’esclavage dans le temps qui est la dette : on s’enrichit momentanément aujourd’hui avec une richesse qui n’est pas le fruit d’un travail immédiat et que les générations futures devront rembourser. Vient ensuite l’esclavage dans l’espace qu’est la mondialisation : on délocalise l’industrie, créant du chômage, et on fait travailler des populations lointaines à bas coûts. Pour terminer, vient l’esclavage ici et maintenant qui est la paupérisation des classes moyennes et le chômage alimenté par une immigration massive mettant en concurrence directe les peuples.
La période de prospérité économique qu’a connue la seconde moitié du 20ème siècle a beaucoup à voir avec l’explosion de cette logique de l’argent dette. À cette époque, trouver un travail était chose aisée, devenir propriétaire également, mais c’était sans doute faire preuve de courte vue puisque l’endettement massif (de la fausse monnaie, morte et dénuée de toute énergie) qui en a résulté doit être remboursé aujourd’hui. Il en résulte une progressive dégradation de notre niveau de vie qui ne risque pas d’être sans conséquence, en témoigne le mouvement des gilets jaunes qui a surgi fin 2019 en France.
Dans la même thématique, la rédaction vous propose les articles suivants :