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Les éthiciens doivent-ils prendre position?
Les autorités consultent les commissions d’éthique sur des thèmes d’ordre moral tels que l’assistance au suicide ou le diagnostic préimplantatoire. Les éthiciens ont-ils la légitimité d’aller au-delà de l’analyse et de formuler des recommandations concrètes?
(De "Horizons" no 106, septembre 2015)
Image: © Valérie Chételat
Lorsque des commissions d’éthique conseillent le Parlement, le Conseil fédéral et les autorités, elles le font avec un mandat qui repose sur une base légale. Des questions éthiques surgissent dans certains dossiers politiques liés à la médecine, l’environnement ou la protection des données, et il ne serait guère intelligent de se limiter à des expertises purement scientifiques, juridiques et économiques.
Outre une analyse approfondie du débat, on attend d’une expertise qu’elle fournisse des recommandations. Il n’y a pas que les rapports bibliographiques qui aident les politiques à prendre des décisions: il leur est aussi utile de savoir ce que les experts et les commissions considèrent comme la bonne solution. Pourquoi ces derniers devraient-ils laisser de côté cette partie de leur mission consultative? Il n’y a aucune raison pour cela.
Une bonne recommandation éthique inclut les arguments pour ou contre les options possibles, les examine et les évalue en fonction de leur force propre. De ce processus, il ressort qu’il existe de meilleures raisons pour une possibilité plutôt que pour d’autres, ce qui permet de formuler des recommandations dûment fondées.
Il n’est pas seulement question de pouvoir émettre des recommandations, mais de savoir si l’on en a le droit. Une réponse claire du genre "le don de sperme pour des couples hétérosexuels non mariés doit être autorisé" représente une injonction morale. Toutefois, les recommandations et les conseils ne sont, par essence, pas directifs. Les politiques et les autorités restent libres de les rejeter.
A vrai dire, l’injonction "voilà ce que tu devrais faire!" évolue sur le terrain de la morale, pas de l’éthique. En tant que science, l’éthique exige de présenter des arguments motivés et compréhensibles avant d’affirmer qu’une réponse est la bonne. Lorsque c’est le cas, les personnes interpellées peuvent les vérifier ou les rejeter. Même si elles partagent les arguments, elles restent libres de refuser les recommandations pour le cas où elles posséderaient d’autres valeurs, prendraient en compte d’autres éléments ou aboutiraient à une autre conclusion après examen des arguments présentés.
Des recommandations éthiques issues d’un processus transparent sont dans l’intérêt de tous; elles font avancer la discussion et conduisentà de meilleures décisions.
Un couple se trouve confronté à une décision difficile suite au résultat d’un test effectué pendant une grossesse. Il demande conseil à ses amis, parmi lesquels figure un éthicien. Le couple doit-il prendre particulièrement au sérieux le jugement de ce dernier, voire plus encore que par exemple celui d’une proche dont l’enfant est porteur d’une trisomie 21?
En tant qu’éthicien, je réponds "Non". Je reste également sceptique lorsque ce ne sont pas des individus, mais la société toute entière qui invite l’éthicien à siéger dans une commission d’experts dans le but de clore un débat éthique. Pour moi, le fait qu’un problème revête une dimension morale signifie qu’il ne touche pas les éthiciens seulement en tant qu’experts, mais en tant qu’êtres humains.
Un expert est mieux à même de juger de l’efficacité d’un médicament qu’un profane. Mais la question de savoir si le diagnostic préimplantatoire porte atteinte à la dignité de l’embryon ne sera pas tranchée de manière autoritaire par les résultats de la dernière recherche sur le statut moral de la vie prénatale. Les vrais débats éthiques ne peuvent jamais être résolus par le savoir de l’expert.
Il est juste et bon que les éthiciens n’abandonnent pas le terrain aux intérêts et aux experts trop facilement enclins à refouler la dimension morale d’un problème. Lutter contre la réduction de conflits éthiques à des questions techniques ou empiriques constitue une tâche prioritaire des éthiciens dans les commissions.
Un fait demeure: quand un éthicien a quelque chose d’important et de juste à dire, ce n’est pas parce qu’il est un expert académique, mais parce que la rigueur de la réflexion sur l’éthique a rendu son jugement plus différencié et plus sage. Il a aussi préservé une indépendance et une liberté d’esprit qu’il ne faut pas confondre avec une neutralité idéologique. Ce ne sont pas les connaissances éthiques théoriques, vérifiables au niveau académique, qui comptent, mais le jugement moral qu’on acquiert par un processus d’apprentissage jamais terminé.
Les éthiciens feraient bien de refuser le rôle de joker que nos sociétés pluralistes veulent leur faire jouer. Résoudre des conflits éthiques de façon impersonnelle en ménageant notre conscience ne relève ni de leur mission ni de leur compétence. Ils doivent montrer explicitement comment ils voient les choses, en sachant que d’autres – experts et profanes – les considèrent tout différemment. Pour l’éthique, il ne s’agit pas d’un manque d’expertise, mais au contraire de son signe distinctif.