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Dans une nouvelle de son recueil du Mur (1939) appelée La Chambre, Jean-Paul Sartre évoque un fou qui a des visions s'apparentant au fond à la science-fiction. Il est persuadé d'être épié par des entités étranges, des statues volantes qui acquièrent peu à peu une chair. Sa femme, par amour et volonté de partage, essaie de se les représenter, et il en sort la formulation suivante: Les statues volaient bas et doucement: elles bourdonnaient. Ève savait qu'elles avaient l'air malicieux et que des cils sortaient de la pierre autour de leurs yeux; mais elle se les représentait mal. Elle savait aussi qu'elles n'étaient pas encore tout à fait vivantes, mais que des plaques de chair, des écailles tièdes, apparaissaient sur leurs grands corps; au bout de leurs doigts, la pierre pelait, et leurs paumes les démangeaient.
On reconnaît la thématique de Pinocchio: la fée bleue donne un corps de chair, finalement, au pantin de bois. Ici on passe de la pierre à la chair, c'est encore plus impressionnant. Mais c'est toute une thématique de la science-fiction.
Il serait toutefois faux de dire que la science-fiction l'a inventée. Elle s'est simplement concentrée sur elle. On se souvient de la légende chypriote de Pygmalion, que raconte Ovide. Un sculpteur descendant des dieux y crée une forme parfaite, mais inerte et minérale. Il prie Vénus de lui donner vie et, fée bleue d'alors, elle donne vie à la statue, qui prend le nom de Galatée. Cela a un rapport avec le lait, car la pierre était blanche, et la femme l'est restée ensuite.
Garde-t-elle quelque chose, donc, de la nature antérieure de la statue? La Fontaine racontait plaisamment l'histoire d'un homme amoureux d'une chatte qui, demandant à Jupiter de la changer en femme, se voit exaucé, avant de découvrir que sa nouvelle épouse se jette sur les souris dès qu'elle les voit trotter sur le parquet.
La chair de lait renvoie aussi au minéral pur. Et le robot rendu vivant de la science-fiction renvoie aussi à quelque chose de pur, une sorte de rêve devenu vrai.
Asimov a créé, dans le même esprit, un robot immortel et vivant, gardien de la Civilisation au travers des éons, permettant constamment à l'être humain de retrouver la voie juste, même replongé dans la barbarie et l'ignorance par l'adversité des temps.
Mais pour saisir le rapport avec l'imagination de Sartre, il faut aussi passer par sa philosophie, qui manifestait une obsession pour le mou, le liquide, le gluant. Pour lui, le monde était d'emblée ainsi, mou et gluant, informe, et la raison cherchait à le durcir, à l'immobiliser, à lui donner une forme stable. C'est la nature boueuse et chaotique soudain minéralisée et mathématisée dans les jardins de Versailles. L'obsession était française. Mais, curieusement, les statues de Sartre suivent un chemin exactement inverse. De minérales et dures, fermes et claires, elles deviennent vivantes et molles – horribles.
On quitte, dès lors, l'optimiste d'Ovide et Asimov pour établir un lien avec H. P. Lovecraft, chez qui la civilisation ferme et rationnelle était constamment menacée de dissolution par le gluant, le liquide, l'informe, le mou! En un sens, les Grands Anciens de l'écrivain américain sont également des idoles qui prennent vie, et menacent l'ordre habituel, figé. Ils cherchent à l'engloutir, à le dévorer, à y placer ses tentacules mous et immondes. C'est Cthulhu! Et, dans la logique de Nietzsche, c'est le chaos dionysiaque s'en prenant à l'ordre apollinien.
De même, les statues qui deviennent vivantes, chez Sartre, sont une menace pour la raison, et elles contiennent sourdement l'idée d'un complot de la nature elle-même pour faire disparaître l'humanité. La paranoïa devient alors mythologique. La tragédie antique avait de ces élans.