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Journal d'Architecture
Martin Steinmann, Laurent Fesselet
L'homme et son espace
Notes sur l'architecture de Rudolf Schwarz
Dans le cadre d'un voyage d'étude de notre atelier à l'EPFL, nous avons visité, l'année passée, quelques oeuvres de Rudolf Schwarz (1897-1961) situées autour de Cologne. L'année d'avant, aucun étudiant ne s'était inscrit pour ce voyage; cette fois, nous étions une vingtaine. Pourquoi cette hésitation?
Le nom de cet architecte allemand est largement ignoré par les étudiants, et pas seulement par les étudiants, cela malgré I'exposition présentant son oeuvre dans plusieurs villes entre 1997 et 1999, et malgré le livre de Wolfgang Pehnt édité à cette occasion: Rudolf Schwarz, Architekt einer anderen Moderne. Si cette oeuvre est partiellement oubliée dans le monde germanophone d'aujourd'hui - au moment de sa mort, Schwarz était pourtant l'un des architectes les plus estimés en Allemagne -, le monde francophone n'en a jamais pris connaissance. Dans nos recherches, nous n'avons trouvé qu'un seul article en français présentant quelques églises de Schwarz, dans un numéro de L'Architecture d'aujourd'hui consacré à l'architecture religieuse.
Confrontés à cette situation, nous proposons de diffuser dans Faces, plus largement, les travaux que nous avons présentés dans la brochure destinée à nos étudiants. Ces travaux portaient avant tout sur la traduction en français des descriptions de ses oeuvres publiques que Rudolf Schwarz rédigea pour la publication de Kirchenbau, une année avant sa mort. Il s'agit là de descriptions qui sont exemplaires par leur simplicité et leur clarté, et parce qu'elles font comprendre l'esprit des oeuvres et celui de leur architecte.
Rudolf Schwarz construisit un nombre étonnant d'églises dans les années 1940 et 1950 (une partie fut complétée après sa mort par sa femme, Maria Schwarz). Toutes ces constructions n'ont pas la même qualité, mais une douzaine d'entre elles compte parmi les plus beaux espaces du XXe siècle. Cela précisément parce que dans une église plus que dans tout autre bâtiment I'effet de l'espace sur I'homme, la Stimmung est une fonction primaire, et Schwarz enétait bien conscient. Cet effet doit correspondre au sens du bâtiment; il doit permettre à I'homme de vivre ce sens. Nous y reviendrons.
Le fait que l'oeuvre de Schwarz soit principalement constitué d'églises explique probablement l'hésitation de nos étudiants. C'est pourquoi l'introduction à la brochure Quelques oeuvres de Rudolf Schwarz et de Mies van der Rohecommence ainsi: «il n'est pas très populaire de visiter des églises, aujourd'hui. Certes, Notre-Dame-du-Haut ne laisse pas indifférent celui qui l'a vue, mais c'est une oeuvre de Le Corbusier avant d'être un bâtiment religieux. De nos jours, les églises de l'après-guerre - période durant laquelle elles constituaient un domaine privilégié de la recherche architecturale - ne figurent guère sur la carte d'un "grand tour". Peu d'églises se construisent et peu d'ateliers d'architecture proposent l'église comme programme.»
Face à ce programme, il existe comme une gêne. Nous pensons que la crise de la religiosité l'a frappé, ou plus précisément, la crise concernant ses formes «officielles». En effet, si de temps à autre un diplômant se confronte à un lieu de culte, il ne s'agit pas d'une église, mais d'un lieu dont le culte n'est pas déterminé - ou alors, d'une mosquée. C'est dans ce cadre que le directeur de Faces nous a demandé de relativiser la religiosité des textes de Schwarz au profit de la spatialité de ses églises comme telle - une invitation difficile à suivre car leur spatialité est indissociable de leur sens: être des églises.
Le choix des oeuvres présentées dans ce dossier se fonde sur notre programme de visites. La plupart des églises se trouvent dans les environs de Cologne, la ville où Schwarz vécut et travailla depuis 1946 et qu'il décrit alors comme «le plus gros amas de décombres du monde». D'autre part, elles représentent des degrés de formes, ou Gestalten spatiales, de plus en plus complexes, en plan et en coupe. C'est pour cela que St. Florian à Vienne figure aussi dans cette présentation. Ces formes sont déterminées par les hommes et les femmes qui s'y rassemblent. La forme de l'espace n'est rien d'autre que la forme de la communauté.
Cette constatation n'est pas rapportée à ces églises après coup. Dans son livre Vom Bau der Kirche, de 1938, l'architecte a traité les Gestalten fondamentales qu'il appelle «plans». Elles furent, par la suite, parfois mal comprises, le terme de «plan» ne correspondant pas à ce qu'elles sont. Ce sont des «structures fondamentales de relations spatiales expressives» comme Thomas Hasler les nomme dans son travail sur l'architecture de Schwarz. Le thème de ces relations est la communauté des fidèles. Pour Hasler, c'est le thème cardinal de toute l'oeuvre de Schwarz: créer des formes spatiales qui constituent la communauté.«Il l'a esquissé une première fois dans son article, "Über Baukunst", en 1924, alors que ses échanges avec le théologien et philosophe Romano Guardini étaient très intenses. Il vivait alors au château de Rothenfels, dirigé par ce théologien.»[1]
L'aménagement de la grande salle de ce château montre en effet sous une forme élémentaire comment créer de tels espaces, à l'aide de tabourets et de lampes seulement. Par leurs gestes, orientés vers l'événement, les hommes et les femmes assis sur leurs tabourets mettent l'espace dans une tension qui actualise la forme spatiale correspondante. Plus tard, dans les églises, à commencer par Fronleichnam (1928-1930), l'espace s'oppose comme forme spatiale stable à la forme spatiale instable des fidèles. «Et dans cette stabilité réside la potentialité du bâtiment de donner au mouvement ou à la "danse" (un mot utilisé par Schwarz) une structure claire et stable.»[2]
La base d'une telle architecture expressive se trouve dans la théorie de la Gestalt. Ainsi, les «plans» ne sont pas des formes, ils ne sont pas réalisables tels quels, même si Schwarz a pu le faire dans un cas. Ils décrivent des relations qui doivent être actualisées par la forme de l'église. Dans son livre, Hasler traite ce point fondamental de la pensée architecturale de Schwarz. Il est également déterminant dans la perception «immédiate» de l'espace: une perception qui n'est pas influencée par des formes-signes. Ainsi, l'importance de ce point dépasse largement l'oeuvre de Schwarz. «La psychologie de la Gestalt semble prouver, au moins dans le domaine de la perception visuelle, que des structures extérieures, les formes, possèdent des correspondances structurellesà l'intérieur», résume Hasler dans le chapitre «La forme comme Gestalt»[3].
Rudolf Arnheim appelle ces correspondances «isomorphisme», terme qui dénote la ressemblance structurelle entre les choses physiques et psychiques. «Ce point fut soulevé par les psychologues de la Gestalt, avant tout par Wertheimer qui expliquait que la perception d'une expression est beaucoup trop immédiate pour être comprise comme résultat d'un apprentissage. Si nous regardons une danseuse, la Stimmung triste ou gaie semble découler directement de ses mouvements. Pour Wertheimer, cela est vrai parce que des facteurs formels de la danse produisent des facteurs identiques de la Stimmung.»[4] Et ce sont précisément les écrits de Wertheimer que Schwarz étudiait, «sortant de l'imprimerie», comme le dit Hasler.
Dans cet isomorphisme, les choses, ou formes, sont reconnues comme Gestalten, non pas point par point, mais comme un tout. Par rapport à la théorie de la Gestalt, Schwarz inverse pourtant la direction de la pensée: il ne déduit pas des formes intérieures à partir des formes extérieures, mais, à partir d'une forme intérieure - une Stimmung correspondant aux fidèles - il déduit une forme extérieure; celle qu'il faut donner à un espace pour faire naître cette correspondance. Schwarz appelle cette forme «Gestalt dialogique», en suggérant que le bâtiment ne parle, pour ainsi dire, que d'objet, il devient sujet dans lequel nous nous reconnaissons nous-mêmes comme sujet. C'est ce que le terme «expression» veut dire, car l'objet n'exprime rien de lui-même; il produit une impression dans le sujet et celui-ci son impression pour l'expression de l'oeuvre.[5]
Hans Heinz Holz décrit cette connaissance comme suit: «Je me vis, dans ce que je suis, non pas par moi, mais par quelque chose d'autre, l'oeuvre.» Nous devons nous contenter ici de ces quelques notes sur la base théorique de la pensée architecturale de Rudolf Schwarz. Pour plus d'information, nous renvoyons les lecteurs au travail particulièrement intéressant de Thomas Hasler, Architektur als Ausdruck - Rudolf Schwarz, Zurich-Berlin, 2000. Il présente, pour la première fois, cette pensée, théoriquement et pratiquement, par l'étude de quelques églises. Nous publions dans les pages suivantes l'introduction de ce travail afin de situer la figure de Schwarz dans son temps. Nous remercions Thomas Hasler pour son autorisation et pour nous avoir aidé à trouver les plans et les photographies des oeuvres présentées. Nous remercions aussi Maria Schwarz de nous avoir autorisés à publier ces photographies ainsi que de longs passages des descriptions rédigées par son mari pour Kirchenbau. Tout ce matériel ne remplace pourtant pas l'expérience faite dans ces espaces. Du fait que leurs Gestalten se définissent comme forme dialogique en relation avec l'homme qui les «habite», leur expression naît seulement de l'expérience physique et par la suite psychique. Cette vérité de toute architecture accède au rang de nécessité dans les espaces de Rudolf Schwarz.
[1] Thomas Hasler, Architektur als Ausdruck - Rudolf Schwarz, Zurich-Berlin, 2000, p. 121.
[2] Thomas Hasler, op. cit., p. 127.
[3] Thomas Hasler, op. cit., p. 61.
[4] Rudolf Arnheim, Kunst und Sehen, Berlin, 1978, p. 453.
[5] Hans Heinz Holz, Der ästhetische Gegenstand, Bielefeld, 1996, p. 30: «Ich erfahre mich, in dem was ich bin, nicht an mir, sondern an etwas anderem, dem Werk.»
© Faces, 2001