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Je me suis souvent demandé pourquoi on ne voyait pas davantage exploitée la géniale idée de Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) dans son roman l'Ève future (1886). Il y raconte qu'Edison, le célèbre électricien, a créé une femme mécanique, artificiellement animée; mais qu'en aucun cas cela ne lui eût donné une âme: il fallait encore qu'un esprit céleste s'y plaçât. Et effectivement, un être immatériel venu de l'espace situé entre les planètes s'insère dans ce corps et lui donne une humanité pleine et entière. Les cinéastes et écrivains qui ont repris l'idée d'un robot androïde se sont en général contentés de prétendre que l'âme y naissait spontanément! Villiers de l'Isle-Adam savait que cela n'avait pas de vraisemblance.
Or, dans le second volet filmé des Avengers, j'ai vu explicitement repris son idée. Car le personnage de la Vision est un être synthétique obtenu par des forces terrestres, mais il est habité par un esprit de l'infini: une pierre magique, enchantée, venue du ciel, est placée sur son front et lui donne une âme grandiose. Né à l'instant, il n'en a pas moins la conscience d'un être angélique, et l'action du film l'assume: il se comporte comme tel. Il est hiératique, énonce des vérités mystérieuses, vole, et lance un feu doré depuis son joyau. De surcroît, son beau costume, sans se référer clairement à une mythologie connue, lui donne l'air d'un dieu, d'un être supérieur. Sa cape jaune, son visage rouge, ses insignes bizarres, disent son origine dans le monde du rêve.
Ce personnage a été créé il y a plusieurs décennies par Roy Thomas et John Buscema, célèbres auteurs de comics: à cette époque, il n'abritait pas l'esprit de l'infini, mais celui d'un super-héros défunt, qui s'était sacrifié pour que d'autres super-héros survivent, en affrontant des méchants qui seuls pouvaient le guérir de son mal incurable. La Vision en était comme la résurrection, et il était déjà un personnage marquant. Il avait senti en lui s'éveiller la conscience du bien et du mal, et il portait au front une sorte de goutte d'or, à la poitrine un losange jaune. De ce dernier, Roy Thomas assumait le symbolisme mystérieux.
Ce mélange entre science-fiction et mythologie est le biais par lequel la science-fiction est intéressante. Le thème de l'automate qui est une coque vide à remplir et que va remplir un esprit détaché de la Terre, venu du fond de l'Infini, exerce une sorte de pression sur la conscience, comme si elle percevait là une grande énigme. La religion de l'ancienne Grèce suppose que les statues se remplissaient de l'esprit des dieux qu'on adorait. Les poètes chrétiens (saint Avit, par exemple) racontaient que l'homme avait été d'abord sculpté dans l'argile, et qu'ensuite Dieu avait soufflé dans la forme créée pour y projeter une parcelle de son esprit. Et l'Edda affirmait que l'homme et la femme avaient été faits de morceaux de bois, dans lesquels Odin avait placé une âme.
La figure en est troublante. Le personnage des Marvel Comics est archétypal. Il est comme un pont avec l'au-delà.
Certes, la science-fiction, en la réduisant à des mécanismes physiques, manque de saisir la vie; mais elle fait fréquemment ressortir de vieux mythes d'une façon fascinante.
Le reste du film Avengers 2 était plutôt sympathique, et les critiques distingués qui ont regretté l'humour du premier montrent qu'ils aiment surtout voir bouffonner sur la mythologie, ce qui n'est pas mon cas. Les flammes de la Sorcière Rouge étaient très belles, vermeilles et transparentes; les sentiments d'amour de la Veuve Noire, touchants; les visions célestes de Thor, intrigantes; les hallucinations des héros, déroutantes; on ne s'ennuyait pas.