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"Là" est d'abord une page blanche. Un lieu des possibles. Sur la scène du Pavillon de Vidy-Lausanne, trois grandes toiles immaculées encadrent une scène du même ton. Un mur se déchire. Passe la jambe d'un homme sapé d'un costard noir. Avec sa haute taille et sa gaucherie, Blaï Mateu Trias a l'air d'un point d'interrogation jeté d'un coup de plume au milieu de cette page. Du mur, il extirpe un micro, son câble et son pied métallique. De la poche de son veston, il sort un papier. Un discours se prépare. En vain.
Gus, le corbeau pie jaillit à pied des coulisses, chipe le texte et le déchiquette menu sous le regard ahuri de l'orateur. Ce discours est à peine perdu que jaillit à son tour du mur de toile une tignasse suivie d'une robette noire et d'une paire de jambes. Aux questions de l'orateur emprunté, Camille Decourtye a le chant et l'onomatopée pour réponse. Sur la scène de "Là", Baro d'Evel est au complet, prêt à écrire à trois cette histoire de vides et de pleins, de hauts et de bas, d'ici et de là. Pas besoin d'en dire plus.
Une photo du spectacle "Là" de Baro d'Evel. [vidy.ch]
Une culture circassienne
Compagnie franco-catalane installée depuis plus de vingt ans dans une ancienne coopérative viticole près de Toulouse, Baro d'Evel imagine et trace ses spectacles aux confins de la danse, du chant, des techniques acrobatiques et des arts plastiques. Baro d'Evel? Le mot vient du manouche, de "bar" qui veut dire grand et d'un "Grand Dieux" qui désigne aussi tout ce qui vient de là-haut: ciel, nuages et pluie. Un patronyme glané dans le monde des caravanes.
Il y a du cirque, sans doute, chez Baro d'Evel. Cela se passe parfois sous chapiteau avec chevaux, famille et enfants, comme dans "Bestias" une précédente création applaudie à Vidy. Cela se joue parfois au théâtre, comme avec ce "Là", partie d'un diptyque, avec "Falaise" dont on attend encore la venue en Suisse.
On ne bouge pas de cette façon, on ne s'exprime pas de cette manière, sans avoir appris le monde des acrobates et des clowns. A la manière d'un Martin Zimmermann, créateur d'une formidable "Danse macabre" jouée ces soirs-ci à Carouge (et dont la troupe se trouvait dans le public à la première de "Là"), cette culture circassienne s'est ouverte depuis longtemps aux quatre vents de la fantaisie.
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Un paysage en création
Chez Baro d'Evel, Gus le corbeau est un acteur. Et ses deux compagnons humains, Blaï Mateu et Camille, des passeurs de rêves éveillés. Avec eux, "Là" nous emmène dans un paysage en création, façonné de mouvements, de peinture, de chants et de mots. La musique peut être baroque, le tableau expressionniste et les mots absurdes ou surréalistes. Ils forment un tout et une matière commune. Il y a du Purcell, du Tàpies et du Michaux dans "Là". Beaucoup de place laissée à l'imaginaire du public. On y trouve surtout le bonheur de ne pas savoir où cela va nous mener, emporté par ce spectacle qui débute page blanche et se termine tableau.
Thierry Sartoretti/ld
Baro d'Evel, "Là", Théâtre de Vidy-Lausanne, jusqu'au 2 octobre 2022.