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Trente ans après la fin de l’URSS, commémorée le 25 décembre, des Géorgiens se souviennent de leurs escapades à Moscou pour 37 roubles. C’était avec la compagnie soviétique Aeroflot.
«Je ne me souviens pas quand je suis allée à Moscou pour la première fois. J’étais toute petite», déclare dans un français parfait la réalisatrice Lana Gogoberidze, née en 1928 à Tbilissi, alors principale ville de la république socialiste soviétique de Géorgie. 1650 kilomètres séparent Moscou de Tbilissi. De 43 heures en train, la durée du trajet passe d’abord à douze heures avec les premières liaisons aériennes, puis à moins de cinq heures en 1956 avec l’introduction du Tupolev Tu-104, le deuxième avion à réaction mis en service dans le monde.
Dans les années 1950, la cinéaste part étudier à Moscou. Par la suite, elle se rendra fréquemment en avion dans la capitale soviétique pour défendre ses films devant le comité de censure. «J’étais obligée d’aller à Moscou, mais je voyageais aussi pour voir mes amis et profiter de la vie culturelle», ajoute-t-elle.
Le premier terminal de l’aéroport de Tbilissi est inauguré en 1952; construit dans le style stalinien le plus pur, son fronton est orné d’imposantes colonnes. Plusieurs générations de Géorgiens fréquentent son hall pour embarquer à destination du centre de l’Empire soviétique avant que les liens ne se dissolvent en 1991 avec l’éclatement de l’URSS.
BAISSES DE TARIF
Le prix du billet Tbilissi-Moscou est abordable: il coûte alors 37 roubles pour l’aller (environ cent francs suisses de l’époque) et le double pour l’aller-retour, à peine plus cher que le train. L’avion facilite les déplacements vers la mer Noire et le Caucase, des destinations touristiques de choix pour les habitants des grandes métropoles russes. Développer le secteur aérien est aussi un impératif stratégique pour contrôler et moderniser les régions reculées du vaste Empire ainsi qu’un enjeu de prestige dans la rivalité avec le monde capitaliste.
L’Etat favorise la mobilité intérieure, mais dissuade les sorties de l’URSS.Sa croissance est rapide: de 8 millions en 1958, le nombre de passagers passe à 32 millions en 1963 et à 75 en 1970; il dépasse 100 millions en 1976 pour une population de 257 millions d’habitants. Aeroflot entre d’ailleurs dans le Livre Guinness des records en 1990 comme la plus grande compagnie aérienne de tous les temps avec un réseau de plus d’un million de kilomètres de lignes, 600’000 employés dont 20’000 pilotes et 3600 villes et localités desservies. Au tournant des années 1960, les autorités communistes pratiquent d’importantes baisses de tarif pour faciliter l’accès du transport aérien aux masses. Cependant, alors que l’Etat favorise la mobilité intérieure, il dissuade fortement les sorties de l’URSS. Les voyages à l’étranger, même vers les pays du bloc de l’Est, sont extrêmement chers et soumis à un contrôle drastique du Parti communiste.
«Aeroflot est à l’avant-garde de ce qui arrivera dans le reste du monde à partir des années 1990: c’est le précurseur des compagnies low cost où les services aux passagers sont réduits au maximum pour tirer les prix vers le bas», relève l’historien américano-suisse Steven Harris, auteur de plusieurs études sur la compagnie soviétique. Absence de classe affaires, confort rudimentaire, repas inexistants ou peu appétissants: les points communs avec les compagnies Ryanair et EasyJet sont indéniables. Mais l’entreprise monopolistique est loin d’avoir la rentabilité comme principale priorité. «C’était un modèle économique complètement différent. Aeroflot n’avait pas l’obligation de faire du profit, elle était peu incitée à utiliser des avions économes en carburant ou à supprimer les lignes les moins fréquentées», continue Steven Harris.
BOIRE DES COUPS
«Il n’était pas rare de partir moins de 24 heures pour rafraîchir sa coupe de cheveux.»Un autre parallèle à effectuer avec le phénomène des vols low cost est sans doute celui des usages. D’après une enquête interne d’Aeroflot, au milieu des années 1960, plus de 50% des passagers voyageaient pour des raisons personnelles. «A Moscou, je fréquentais surtout les cafés, les restaurants et les magasins», se souvient Khatuna Shamatava, étudiante dans les années 1980. Cette femme au foyer de 54 ans a précieusement gardé quelques clichés de ses excursions en Russie. Mais au-delà des visites touristiques, les anciens passagers géorgiens, âgés aujourd’hui de plus de 50 ans, aiment évoquer des anecdotes plus insolites. Il n’était pas rare de partir quelques jours, voire moins de 24 heures, pour boire des coups avec un ami, assister à un concert ou simplement rafraîchir sa coupe de cheveux. Les hommes n’oublient pas d’évoquer le bon temps passé en compagnie de filles russes réputées plus libres que celles du Caucase.
SPÉCULATION
Les infrastructures soviétiques sont aussi détournées pour des activités jugées illégales et idéologiquement dangereuses. «Je faisais de la spéculation », avoue avec dérision Archil Dadiani, 53 ans, chaleureux chauffeur de véhicule de tourisme. Il reprend le terme utilisé par les autorités soviétiques pour caractériser le marché gris ou noir qui permettait de compenser les pénuries et les lenteurs de l’économie officielle.
Etudiant dans les années 1980 à Tver, ville de taille moyenne située à deux heures de Moscou, il effectuait régulièrement des allers-retours lucratifs: «J’achetais en Russie des vêtements et des tissus. Je voyageais en avion, puis je déposais la marchandise dans un compartiment du train avec la complicité du contrôleur; je la récupérais à la gare de Tbilissi et je la revendais».
Avec le développement du transport aérien, les biens et les personnes circulent plus aisément. Tout comme les idées et les informations subversives. Les dissidents politiques se rendent visite et tissent un réseau transnational. La scène culturelle alternative géorgienne bénéficie aussi de cette proximité avec la capitale soviétique. «Au milieu des années 1980, je prenais le vol pour Moscou jusqu’à sept à huit fois par an, parfois juste pour me changer les idées et faire la fête», raconte Lado Burduli, musicien né en 1964 et pionnier de la scène rock underground. «J’étais amoureux d’une fille allemande qui étudiait là-bas. Quand j’allais la voir, ma joie était double, car elle me ramenait de Berlin-Ouest des cassettes de groupes interdits.»
VERS L’EUROPE
Trois décennies ont passé depuis l’indépendance, mais l’expression «37 roubles» est restée dans le langage courant. Le concept n’a généralement pas besoin d’explication: il fait référence aux vols peu coûteux et aux bons moments – notamment sexuels – passés dans l’ex-capitale de l’URSS. «Je me remémore souvent ces voyages avec mes amies. C’est la nostalgie de notre jeunesse et non celle du système communiste », partage Manana Natchkebia, 60 ans. Dans les années 1980, cette jeune ouvrière dans une usine aéronautique aimait aller à Moscou pour acheter des parfums importés de France et des vêtements à la mode. Les Géorgiens avaient alors la réputation d’être de bons clients dans les commerces et les restaurants.
Si le mythe populaire des vols à 37 roubles reste vif, cela est dû en grande partie au contraste entre cette époque et la décennie 1990. La Géorgie retrouve son indépendance, mais elle doit faire face à trois conflits armés et à une profonde récession économique. «Mon dernier vol remonte à 1993. Je me suis rendue en Pologne pour acheter des produits de base comme du beurre, des pâtes, du riz ou du sucre parce qu’on ne les trouvait plus à Tbilissi», se souvient l’ouvrière.
Comme elle, de nombreux membres de la dernière génération soviétique n’ont plus voyagé à l’étranger depuis l’éclatement de l’URSS. Les jeunes se tournent plutôt vers l’Europe, les relations avec la Russie étant tendues depuis 1991. Les deux pays se sont affrontés lors d’une courte guerre en 2008 et Vladimir Poutine a même fait interdire les liaison aériennes directes en 2019.
Depuis 2017, la suppression du régime des visas pour l’espace Schengen a permis à de nombreux jeunes de visiter Paris, Berlin ou Prague. Pour d’autres, cette liberté de circulation représente surtout l’espoir d’une vie meilleure; la possibilité de quitter, pour quelques mois ou pour toujours, la Géorgie où les opportunités professionnelles sont limitées et les salaires dérisoires.
Clément Girardot
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