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SECONDE ÉPOQUE LA CONSTITUTION INTÉRIEURE DES WALDST.ETTEN
Jusqu'au Commencement Du Treizième Siècle.
I
LA VALLÉE D'URI
Nous avons vu que c'est seulement à partir du huitième siècle que l'on peut constater avec quelque vraisemblance les débuts de l'installation, sur le sol des Waldstâtten, d'une population sédentaire. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ce soit vers le milieu de ce siècle qu'apparaisse pour la première fois la désignation géographique de l'une des trois vallées, celle d'Uri, et que ce soit au milieu du neuvième que l'on rencontre un document qui permette d'envisager cette même vallée comme étant devenue depuis un certain temps le séjour d'une société de colons allémaniques définitivement constituée. Il en est à peu près de même pour l'Unterwalden, tandis que pour Schwyz les témoignages historiques font absolument défaut jusque dans la dernière partie du dixième siècle, où le nom de cette vallée figure, à propos des propriétés qui s'y trouvent situées, dans l'inventaire des biens d'un couvent. C'est donc Uri qui, suivant l'ordre chronologique, se présente le premier sur la scène de l'histoire, non cependant pour y jouer un grand rôle, puisque la première fois qu'il en est question, c'est comme servant de lieu d'exil à un abbé, et la seconde, comme servant de dotation à un monastère.
En 732, le duc d'Allémanie Théodebald, se trouvant en lutte avec Charles Martel, s'empara de la personne d'Eto, abbé de Reichenau, qui avait pris parti pour le maire du palais, protecteur de son couvent. Cinq ans plus tôt, Théodebald avait déjà, pour le même motif, expulsé de Reichenau l'abbé Pirminus prédécesseur d'Eto; mais Pirminus, demeuré libre, avait été en Alsace fonder de nouveaux monastères. Le duc d'Allémanie prit un moyen plus efficace pour se défendre contre les menées du nouvel abbé, et, afin de le mettre hors d'état de lui nuire, il le relégua à Uri (in Uranium) '. On doit en conclure que, bien loin d'être dès longtemps peuplée, cette vallée était encore assez peu habitée et assez sauvage, pour que Théodebald la considérât comme un lieu favorable à son dessein. L'exil dans la solitude pouvait seul rendre son adversaire impuissant. Du reste cet exil dura peu, et le persécuteur d'Eto succomba la même année devant la puissance de Charles Martel. C'était le prélude de l'asservissement complet des ducs d'Allémanie, qui furent bientôt (748) dépouillés par les Carolingiens de leur dignité ducale et très-probablement de leurs propriétés. Est-ce comme provenant de ces confiscations, est-ce comme territoire inoccupé, que la vallée d'Uri devint une des portions du domaine royal, et reçut sa part des soins que la nouvelle dynastie donnait au défrichement des terres et au développement de la population 2? Nous l'ignorons.
Ce qui est certain, c'est qu'en 853, le roi Louis le Germanique, petit-fils de Charleinagne, — voulant donner une marque de sa royale faveur au monastère de femmes qui existait < dans le bourg de Zurich, là où reposent les corps de saint Félix et de sainte Régula, martyrs de Christ, > et dont sa fille, la princesse Hildegarde, était abbesse, — lui fait donation de son domaine < situé au dit Zurich, dans le duché d'Allémanie, dans le comté (pagus) de la Thur ou Thurgau, avec toutes ses appartenances et dépendances. > C'est dans celles-ci que se trouve compris le district ou < petit canton > d'Uri (pagdlus Uroniœ), < avec les églises, les maisons, les serfs des deux sexes, les terres de toutes espèces, les impôts et redevances,> en un mot, < tout ce qui, 'dans ces lieux, dit le monarque, forme notre propriété et sert à notre usage. > Cette donation n'était cependant pas tellement absolue, qu'elle dépouillât le souverain du droit de disposer au besoin, selon son gré, des biens qui avaient été concédés au monastère, comme le fit effectivement Louis le Germanique lui-même.
Le roi ajoute dans son diplôme < que sa très-chère fille Hildegarde doit donner tous ses soins à améliorer et à accroître les propriétés qui lui sont remises. > 11 ordonne enfin < que nul juge public, ni comte, ni aucun fonctionnaire quelconque, ne s'arrogent dans les lieux susnommés, et au sujet d'aucune des choses qui s'y rapportent, la moindre juridiction sur les hommes, tant libres que serfs, qui y habitent, et qu'ils s'abstiennent d'exiger d'eux des cautions, des tributs, ou des amendes, et d'exercer contre eux quelque violence, attendu qu'en ces lieux tout doit demeurer à perpétuité sous la protection royale et l'administration des avoués qui y sont établis \ >
L'abbaye impériale, dont cet acte de munificence forme la charte de fondation, a disparu depuis plus de trois siècles, tandis que le petit territoire, dont il lui était fait cadeau, a dû à cette libéralité même l'origine d'une indépendance qui dure encore.
Le document que nous venons de citer plaçait, en effet, ceux des gens de la vallée d'Uri qui relevaient de l'abbaye de Zurich dans une situation privilégiée, en les enlevant à la juridiction souvent oppressive des officiers royaux. Il leur assurait l'avantage de former ainsi un groupe distinct dans l'ordre administratif, et de ne se trouver mêlés ni confondus avec le gros de la population du comté voisin. Le bénéfice de cette immunité devait peu à peu s'étendre aux habitants de toute condition qui vivaient là à côté d'eux. La suite de cette histoire démontre effectivement qu'en donnant aux religieuses de S'-Félix et Ste-Régula < le petit canton d'Uri, > Louis le Germanique ne lui avait transrais que les biens, les redevances et les individus appartenant au domaine royal. Il existait dans la vallée d'autres terres, d'autres propriétés, d'autres personnes, que celles dont le roi se trouvait en possession. Autrement, comment le diplôme de fondation aurait-il invité l'abbesse (ce qui était tout à fait dans l'esprit de la législation carolingienne et ce qui eut effectivement lieu) à agrandir < les terres mêmes > qui lui étaient concédées (ut loca i})sa augmetttando provéhat)? Seulement il est permis de penser, et la succession des faits le démontre clairement, que la portion de la vallée octroyée à l'abbaye de Zurich formait la partie principale du pays d'Uri. Dès lors, le régime spécial auquel elle était soumise devait peu à peu s'établir tout naturellement dans le reste de la contrée, comme on voit sur d'autres points de l'Empire, les franchises accordées aux ressortissants d'une église ou d'un couvent formellement étendues à tous les hommes de condition libre habitant au milieu d'eux*. Or ce régime, nous l'avons dit, était un régime de privilége, seule origine alors possible d'un régime de liberté.
Tandis que les populations soumises au droit commun, dans l'empire germanique, étaient astreintes envers les fonctionnaires publics à des obligations, que l'esprit d'usurpation de ces derniers rendit toujours plus onéreuses, jusqu'au moment où elles se transformèrent, par l'hérédité des charges, en un véritable état de sujétion politique, les subordonnés des couvents royaux jouissaient de prérogatives et d'exemptions qui les enlevaient à ce péril et qui leur assuraient, à côté des souverainetés séculières, une existence indépendante. < Les droits que conférait l'immunité, dit un historien profondément versé dans ces matières, produisirent des résultats de la plus grande importance pour tout le développement intérieur des pays qui en étaient dotés: déjà au neuvième siècle on voit que le Mundat (c'est le nom qu'on donnait au territoire qui possédait l'exemption) et la G-rafschaft (le comté) représentent deux organisations opposées 5. > Ces paroles peuvent s'appliquer directement à Uri et elles donnent la clef de son histoire.
C'était pour jouir également des bénéfices de l'immunité, quand elle ne leur était pas expressément concédée, que les hommes libres vivant dans les mêmes lieux se décidaient le plus souvent à abdiquer leur liberté personnelle et à devenir les tenanciers et les vassaux du monastère privilégié, en se recommandant, c'est-à-dire en lui faisant hommage de leurs biens, qu'ils recevaient ensuite de lui pour les posséder en précaire. Entre eux et le couvent s'éta