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03/07/2012
L'économie, c'est Chronos qui dévore ses propres enfants. Elle avale tout. A commencer par le politique qui, pris dans les turbulences de la crise, espère le salut en s'abandonnant à des techniciens de la finance et à des anciens de Goldman Sachs comme c'est le cas en Italie. Le politique est à genoux devant l'économie. Le gouvernement des hommes s'efface désormais devant la gouvernance des choses: c'est ce que le philosophe français Jean-Pierre Dupuy (professeur à l'Université Stanford) appelle «l'économystification».
Comment en sortir? En tentant de contenir l'économie par un supplément d'éthique? «Trop tard, répond Jean-Pierre Dupuy, l'éthique est déjà écomystifiée. Ce serait comme ajouter un peu d'eau minérale à un verre d'eau du robinet.» Pour sa part, il trace un autre chemin dans son nouvel essai défini comme un «pamphlet conceptuel», qui est cependant plus conceptuel que pamphlétaire. Avouons-le: on transpire un peu en suivant cette réflexion qui s'élève en spirale, mais on jouit d'un magnifique panorama une fois parvenu au sommet.
Dans un monde où l'économie ne laisse rien hors d'elle-même, on a la faiblesse de croire que les économistes sont les mieux placés pour la comprendre. Erreur de perspective: ils sont en réalité aveugles aux présupposés métaphysiques de leur discipline. Jean-Pierre Dupuy, de son côté, se glisse tour à tour dans les habits du philosophe, du théologien ou du lecteur de romans pour «penser l'économie» contre les économistes.
En partant d'Adam Smith, jugé plus lucide que ses successeurs, le raisonnement passe ensuite par la théorie de la formation des prix, l'analyse du sacré, la pensée de René Girard, celle de Max Weber, et défie toute velléité d'en fournir un résumé. Sachez simplement que ce livre dense et ardu, mais également vif et étourdissant, conduit à une défense du prophétique en politique.
«L'avenir de l'économie»
Jean-Pierre Dupuy
Flammarion, 292 p.
26/05/2012
La «rétromanie» mène le monde. Les commémorations défilent à un train d'enfer. Le vintage a la cote. La politique elle-même cultive la nostalgie. Et le siècle nouveau donne le torticolis à force de tourner la tête vers le passé. De ce phénomène, rien n'est plus significatif que le destin du rock qui recycle, revisite, réanime, réédite à tour de bras et semble n'avoir que la rétrospective pour seul avenir.
Le rock est ainsi devenu un musée dans lequel les parents conduisent leurs enfants par la main. Les reformations de groupes se multiplient: Police, New York Dolls, Stooges, My Bloody Valentine... Des musiciens prennent l'habitude de donner des concerts au cours desquels ils jouent un de leurs albums historiques dans son intégralité et en respectant l'ordre des morceaux: David Bowie («Low»), Lou Reed («Berlin»), Sonic Youth («Daydream Nation»)... Sans parler des «tribute bands» qui reproduisent au détail près les prestations de groupes disparus. Dans «Rétromania», Simon Reynolds livre une analyse magistrale de cette ère, la nôtre, où le rock dévore son propre passé.
A instar d'un Philippe Manoeuvre, par exemple, le critique de rock se croit souvent tenu de faire bouillir le vieux mythe d'une musique adolescente et rebelle pour les siècles des siècles. Britannique établi à New York, Simon Reynolds appartient à une autre tradition mieux établie dans le monde anglo-saxon. Celle d'une critique érudite, sagace, spéculative et intellectuellement audacieuse. «Rétromania» est une somme brillante dont on recommande les pages sur la culture «mod», sur l'imitation dans le «rétro-punk» japonais ou encore sur le formatage de la mémoire musicale par l'iPod et les archives de Youtube. Quel peut être le terme de cette «rétromanie»? A force de vampiriser son passé, le rock risque de l'assécher. Et l'on éprouvera alors la nostalgie d'un temps où la nostalgie était encore possible.
«Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s'inventer un futur»
Simon Reynolds
Le Mot et le Reste, 487 107 p.
24/03/2012
Profitant de cette année Rousseau, où l'on commémore le tricentenaire de sa naissance, Régis Debray met ses pas dans ceux du promeneur solitaire pour flâner à son tour en rêvant. Il publie «Rêveries de gauche», petit livre mélancolique, sarcastique et de prime abord intempestif. Car la gauche, devenue «réaliste», semble avoir depuis longtemps noyé ses rêves dans les «eaux glacées du calcul égoïste» (Marx).
En songeant à ce que la gauche fut naguère, Régis Debray ne la reconnaît plus. Elle pensait la société divisée en classes; elle cultive désormais ses réseaux. Elle avait des militants; elle n'a plus que des supporters. Elle a aussi remplacé le social par le sociétal qui est beaucoup plus tendance. Et le goût du peuple par la cause du people.
Ce qui se serait perdu dans l'aventure, c'est la verticalité du temps. Le sens de la durée. La faculté des vivants à converser avec les morts. Régis Debray décrit une gauche qui, le nez collé à l'éternel présent, oublierait qu'elle se situe du côté de la «transmission» à travers le temps tandis que la droite, «matérialiste et frétillante», serait plutôt du côté de la «communication» à l'horizontale. Une partition des rôles qui se discute: la droite fut longtemps plus conservatrice que «frétillante» alors que la gauche, souvent emportée par sa religion du Progrès, entendait moins transmettre que faire table rase du passé.
Mais cela n'enlève rien au plaisir de cette déambulation rêveuse qui réserve ses plus belles pages à une évocation de l'historien Marc Bloch. Forcé de constater que Mitterrand fut «le dernier de nos chefs d'Etat qui savait sa langue», Régis Debray manie la sienne avec une dextérité éblouissante. Et on s'étonne donc que ce brillant esprit à la française, si attentif au soin du style, puisse négligemment lâcher à la page 11 ce «voire même» qui est un horrible pléonasme...
«Rêverie de gauche»
Régis Debray
Flammarion, 103 p.