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Autres vues aériennes de Chessel et de Vouvry
Celui qui plante un jardin l'enclôt d'un mur et le ferme d'une porte. Il sait ainsi qui entre et qui sort, ami ou ennemi.
Quand les premiers Vouvryens se mirent à défricher le coteau et les broussailles de la plaine, entre les roselières et les miroirs d'eau reflétant les montagnes encore sauvages, ils reconnurent la force de l'étroit passage entre le roc et le marais où divaguait le fleuve. Ils décidèrent que leur patrie commencerait là par une porte et des gardiens, pour protéger leurs champs de la faim d'autres tribus des rives du Léman ou de plus loin encore. Telle fut, telle est encore la Porte du Scex.
La garde a changé. Les légionnaires romains ont passé, et les guerriers burgondes, les péagers féodaux, les douaniers d'autrefois et les gendarmes de naguère. La route neuve a retaillé le rocher. Les lourds vantaux de chêne de la porte ne tournent plus sur leurs gonds ; le passage n'impose plus péage.
Quelle histoire peut-on lire en ce lieu sur le visage de roc, d'eau et de forêt ?
En légère contre-pente à 800 m. au nord-ouest de Vouvry, en direction du Bouveret distant de 3 km par Les Evouettes et Port-Valais, il commande la croix des routes vers le village déjà vaudois de Chessel, à l'est, dans la plaine drainée d'ouest en est par le Grand Fossé et du sud au nord par le Grand Canal. Leurs eaux lentes, celles du canal Stockalper, celles des bras morts, vont à travers les prairies humides, les roseaux, les bouquets d'arbres, se perdre dans le fleuve endigué coulant vers le lac, au nord-ouest, où sa masse vert sable plonge et se fait lacustre et bleue.
A 8 km de plaine vers l'est, il y a le village vaudois de Roche que dominent les 1 600 m. des Monts d'Arvel, contrefort des Alpes vaudoises. Le château, les pieds dans l'eau, jouxte le remblai de la voie ferrée qu'enjambe le pont routier devant une songeuse auberge, fait face à l'ouest, à distance de chaussée, au rocher de la Suche (1 539) contre lequel, très longtemps, il appuya les créneaux de sa porte voûtée et fortifiée. En 1930, la voûte existait encore. On voyait dans les murs les gonds de cette porte et, sur le rocher, les vestiges d'une citadelle dont on ne sait plus rien.
Porte du Scex. L'orthographe a varié au cours des siècles. On l'écrivit Saix, Scé, Scex ; Sex sur des cartes fédérales récentes. Scex dans l'annuaire téléphonique. L'origine du mot est dans le roc (en latin : saxum) ; un aplomb de 600 m. de haut dans cette dure pierre calcaire qu'il fallut tailler droit, aux temps anciens, pour frayer un passage obligé à la route de la rive gauche du Rhône vers la plaine du lac ou vers les espaces lumineux des Alpes, ces plaines du ciel.
Jusqu'en 1358, les archives de Vouvry ne mentionnent pas cette "porte dans le rocher " comme on l'a parfois nommée. Mais elle eut certainement une sorte de "préhistoire " romaine et burgonde. A preuve les monnaies trouvées là, à l'effigie de l'empereur Aurélien (210-275) et de l'impératrice Hélène, la mère de Constantin (270-327) le premier empereur chrétien.
Venu du passé ancien, voici maintenant quelques faits, quelques dates, qui permettent d'imaginer le destin du château. Au 14e siècle, la famille Tavel, originaire de Genève, fut puissante en Valais où elle prend le nom de Tavelli (parfois encore Tavel) de la Tour. Un de ses membres, Guichard, est évêque de Sion de 1342 à 1375. Au temps où le comte Amédée Vl de Savoie prend, perd, reprend Sion et, en 1532, la brûle complètement, le Bas-Valais est un domaine savoyard. La famille Tavelli possède à Vouvry la belle maison de la Tour et la seigneurie de Taney, soit les alpages et les forêts de Looz, la Combe, Savalenaz, Blancsex.
En 1358, Amédée Vl donna aux Tavelli de la Tour le droit d'ériger des fourches, soit potences ou gibets, sur le rocher qui domine la Porte du Scex. Signe irrécusable et sinistre de leurs pouvoirs de vidomes de l'évêque, exerçant haute et basse justice. Plus tard, ces fourches patibulaires furent plantées "en Praux " (ou "proz ") dans l'une des îles que formait alors le Rhône divaguant librement.
Sous les comtes et ducs de Savoie, les hommes de Vouvry étaient francs et exempts de tout péage, du Mont-Joux à Genève. En 1500, la Savoie avait acquis de l'abbaye de Saint-Maurice la seigneurie de Vouvry. Pendant quatorze ans, elle est incorporée au mandement de Chillon sur la rive droite du Léman, où réside le gouverneur savoyard du Pays de Vaud. D'ailleurs quiconque acquittait le péage à Chillon ne devait rien à la Porte du Scex, et réciproquement.
En 1536, les Bernois et leurs alliés haut-valaisans conquièrent le Pays de Vaud et, par conséquent, le Valais savoyard jusqu'à la Dranse d'Abondance. Les Valaisans prennent les terres de la rive droite de la rivière. Par leur acte d'hommage du 25 février 1536, les gens de Vouvry relèvent du Haut-Valais et donc de l'évêque de Sion. Le gouverneur réside à Monthey.
Il est hasardeux d'évaluer en monnaie actuelle le rendement du péage de la Porte du Scex. Il varie de 606 florins en 1534 à 53 en 1564, avec une moyenne annuelle de 250 florins. Le tarif appliqué à Chillon était applicable à la Porte du Scex. Il comptait 40 rubriques. On y lit que le froment, l'orge, le sel, un cheval paient la même taxe ; que paye un même tarif, plus élevé : trente moutons, un âne, soixante aunes de drap d'Entremont, cinquante kilos de cire, cent faux d'Allemagne, un juif.
On ne sait pas exactement ce que fut le premier château. En 1591, un grand fossé est creusé en aval. La Savoie avait affermé le péage à la famille Tornay qui le tint jusqu'en 1607. Elle peut ainsi occuper le nouveau château que l'on commence à bâtir en 1597 aux frais des communes du dizain de Monthey, Jean Gabriel Werra étant gouverneur. Les travaux vont lentement, tandis que le péage est repris, de 1607 à 1609 par Martin Kunschen. En 1663, le gouverneur ordonne à ceux de Vouvry de transporter des matériaux pour le château que des douves entourent et dont un pont-levis règle l'accès.
Avant cela, en 1598, une armée espagnole traverse le pays. Une garde militaire est placée pendant deux ans à la Porte du Scex. On construit pour elle une petite tour, le château n'étant pas achevé.
C'est l'année où Henri IV roi de France et Philippe II roi d'Espagne mettent fin à leur guerre en signant le traité de Vervins, dans le nord de la France. On est à douze ans de la fin de l'hégémonie espagnole, de cet empire des deux mondes sur lequel "le soleil ne se couchait pas ". C'est le temps aussi de la Réforme et de la Contre-Réforme, de la profonde déchirure religieuse à incidences politiques d'où est sortie l'Europe moderne.
En 1597 encore, les Espagnols s'étaient emparés par la force de la ville d'Amiens, dans le nord français. Dans ces guerres, les cantons avaient des mercenaires au service d'Espagne et de France. Le Valais, indépendant, en fournit aussi. Des troupes espagnoles vont et viennent par les hauts de la Suisse primitive et les Grisons vers l'Autriche et les Flandres.
En 1639, les fortifications de la Porte du Scex sont encore debout. Le trafic est important sur la route qui vient du lac où passent les marchandises provenant de la Savoie mais aussi du Midi de la France et de l'Espagne. Le sel en est la principale. De 1648 à 1678, il est importé pour tout le Valais par le seul Gaspard Jodoc Stockalper.
Le contrôle du trafic à la Porte du Scex n'était pas, à cette époque, une sinécure. Ainsi, en 1655, le garde préposé à la surveillance du trafic du sel est battu à mort par trois Savoyards qui refusaient de lui livrer le sel qu'ils transportaient. Sans doute, le sel de contrebande se vendait-il aisément et à bon prix !
En 1671, l'abbaye de Saint-Maurice acquiert le péage de la Porte du Scex avec la dîme due par Vouvry à l'hôpital de Villeneuve, aux termes d'un acte passé avec la ville de Berne à laquelle l'abbaye cède la ville et le château d'Oron qu'elle possédait. Il y avait un siècle déjà que les Valaisans et les Bernois s'étaient réparti les biens des ducs de Savoie.
Le château du Scex est reconstruit de 1672 à 1678. En 1737, le châtelain du Bouveret est autorisé à y résider, le Bouveret étant trop malsain. A cette époque et jusqu'au milieu du 19e siècle, un bac permettait de traverser le Rhône.
En 1743, un signal est construit sur le rocher en face du château, aux frais du dizain de Monthey. Etait-ce une tour de guet ?
Jean-Jacques Rousseau nous l'eût dit peut-être si, comme je le crois, il a passé par-là. Oui, il a dû choisir d'y passer quand il revenait à pied de Venise par Bergame et le Simplon vers Genève, dans l'été 1744. Il était ainsi sur le chemin de ces rochers de Meillerie et de la vue, en face, des bosquets de Clarens où Julie et Saint-Preux s'aimeraient passionnément quand il décrira leurs amours dans cette " Nouvelle-Héloïse " publiée en 1761. Il fit du Valais une description suavement romantique et pourtant vraie. Elle mit à la mode ce beau pays et des voyageurs toujours plus nombreux voulurent à leur tour le découvrir.
En 1749, la Diète valaisanne décide que les contraventions dues pour les marchandises descendant vers le lac (et donc non déclarées, mais surprises) appartiennent au gouverneur (du dizain de Monthey) et pour celles qui montent, elles vont au châtelain. Preuve qu'elles étaient assez fréquentes (la contrebande aussi !) et assez fructueuses pour qu'il y ait litige.
En 1771, la Diète décide que Port-Valais fournira le bois au châtelain, et Vouvry au corps de garde.
En 1805, le Dr Schinner, dans sa " Description du Département du Simplon " (Napoléon régnant) dit que le château est dégradé et presque abandonné. Il y reste un soldat et un concierge. Ils assurent l'octroi et gardent un dépôt de sel. On sait qu'en 1844, Elie Parchet assumait ces fonctions avant d'être tué dans les rangs des révolutionnaires au combat du Trient, le 21 mai 1844, lors de l'insurrection victorieuse contre le Haut-Valais, par laquelle le Bas se libéra de sa condition de pays sujet pour devenir valaisan à part entière.
Assis dans ses douves, rongé par les eaux marécageuses, le château a souvent besoin de travaux d'assainissement. Aussi, en 1825, la commune de Vouvry demande-t-elle au gouvernement cantonal de faire, en amont, un rempart à la Porte du Scex. Elle-même se chargera des digues.
Rodolphe Töpffer y passera en 1841. Il faisait à pied, avec ses élèves, le tour du lac en quatre journées. L'un de ses inoubliables "voyages en zigzag ". Tandis que ses pensionnaires s'égaillent, les uns escaladant les pentes d'un ravin, les autres suivant les bords du Rhône, d'autres encore, dans une pinte, se régalant de limonade gazeuse, " M. Töpffer croque la porte du Scé. C'est une espèce de muraille à créneaux qui barre dans cet endroit tout l'espace compris entre le fleuve et la montagne. Comme au pont de Saint-Maurice, il y a dans la tour un petit bonhomme de Cerbère qui, le soir, ferme la porte du pays, crainte des voleurs, et tout aussitôt les Valaisans s'endorment tranquilles. "
En 1842, le conseiller d'Etat Barman propose de se charger de prolonger le canal Stockalper jusqu'en Barnex. Il avait alors son embouchure dans le Rhône en aval de la Porte du Scex. Mais la commune demande qu'il soit prolongé jusqu'au lac et rendu navigable, au moins de Muraz à Barnex, pour le transport des bois. Port-Valais s'y oppose (concurrence de bûcherons !). Quelques années auparavant, raconte le doyen vau-dois Philippe-Sirice Bridel, "sur la plage voisine, il y avait beaucoup de mouvement : des bateaux remontaient le Rhône à la voile ou à la corde pour aller chercher des perches à Vouvry ; d'autres le redescendaient rapidement avec leur charge ". Du matin au soir, le va-et-vient du bac portait les gens d'une rive à l'autre. " Mais il fallait quelquefois crier et attendre des heures entières sur la grève pour se faire entendre des bateliers ".
Il faudra qu'en 1854, Hippolyte Pignat (le promoteur du Vouvry moderne) reprenne l'affaire pour que, dans les dernières années du siècle, - en 1879 - le canal aboutisse au lac, à 300 m. à l'est du Bouveret, opérant de manière décisive, le drainage de la plaine. C'était, deux siècles et demi plus tard, la réalisation d'un des rêves de Gaspard Jodoc Stockalper, le génial Valaisan du 17e siècle, qui voulut avoir ici, de Collombey, puis Vouvry, à Monthey d'abord, son chemin d'eau où passeraient ses barques chargées du sel d'Espagne et des autres marchandises qu'il amenait jusqu'aux dizains.
Le canal fut ouvert en 1659 ; mais bientôt abandonné sous Vouvry à cause des inondations très fréquentes du Rhône. Le sel entreposé au château du Bouveret où il arrivait par le lac continua de monter vers le Valais par mulets, chevaux et chariots.
En 1838, un pont de 60 m. de long est jeté sur le canal et le Rhône à la Porte du Scex par François-Joseph Rouiller, maître-charpentier, etFrançois-Marie Burtin, de "la Bathiaz commune de Martigny-Bourg "( !) Il est en bois de mélèze et Vouvry, Vionnaz, Port-Valais et Saint-Gingolph s'en partagent les frais qui se montent à 12 000 francs. En 1904, la maison Zschokke le remplace par un pont de fer, pour 85 000 francs. Deux ans plus tôt, le 10 juillet 1902, un terrible orage s'abattait sur la Vallée du Rhône. Le fleuve rompt ses digues et noie la plaine sous un mètre d'eau. Le Bouveret et Vouvry communiquent par bateau. La façade nord-ouest du château s'écroule sur la voie ferrée. Sa reconstruction coûtera 12 923 francs.
En 1919, quatre années de guerre mondiale ayant épuisé les provisions du pays qui est resté hors du conflit, leur rationnement sévère est maintenu. Le gendarme de la Porte du Scex est chargé de contrôler la production et l'écoulement du lait, secondant ainsi le commissaire spécial.
En 1939, une nouvelle fois, la guerre s'allume en Europe et la Suisse doit imaginer comment sauvegarder sa neutralité. On construit, aux points vulnérables, des barrages antichars, des énormes dents de dragon, à travers champs et bois. A la Porte du Scex, elles vont du rocher au Rhône.
La fin des châteaux c'est la ruine, si l'homme n'y met bon ordre et bon mortier. Ainsi s'est retrouvé solide et de belle allure, le château de la Porte du Scex dont le destin, un temps oscilla entre l'abandon total, le rôle d'un poste de la gendarmerie cantonale, portes et volets flammés de rouge et blanc, jusqu'en 1967, avec un intervalle de poste militaire de garde pendant les guerres mondiales, et... un emploi de séchoir à jambons ! Tant qu'à la fin cette décadence qui pesait au cœur des Vouvryens leur donna le courage de projeter une restauration ; et d'abord de la proposer au propriétaire, l'Etat du Valais. Lequel l'a en effet restauré. Il lui en a coûté un million, auquel la commune participe pour 75 000 francs. Elle en a l'entretien.
Le rôle du château est exactement défini dans une convention signée à Sion, le 10 septembre 1976 par le conseiller d'Etat Antoine Zufferey, chef du département de l'instruction publique et Bernard Dupont, président de la commune de Vouvry :
Art. 1 - L'Etat du Valais confie à la commune de Vouvry la gestion et l'exploitation du Château de la Porte du Scex pour lui permettre d'aménager dans les locaux disponibles le musée du Vieux-Vouvry, d'y organiser ses propres manifestations culturelles et de le tenir à disposition des communes du district pour des manifestations culturelles régionales.
Art. 2 - Les locaux affectés au musée sont réservés à l'usage exclusif de la commune de Vouvry. Les locaux non occupés par le musée Salle voûtée du sous-sol, sont destinés à l'organisation de manifestations temporaires d'ordre culturel. Occasionnellement, ils peuvent servir à des manifestations officielles telles que réceptions, rencontres intercommunales, etc...
Art. 3 - La commune de Vouvry est tenue d'assurer un caractère régional à l'utilisation du château. A cette fin, elle s'engage à mettre, dans une mesure adéquate, ces locaux à disposition des autres communes du district de Monthey.
Ce n'est donc pas ici le caveau solennel où dort le passé. Les murs solides portent les traditions. Les expositions temporaires, les fêtes, la joie des voix chantant et des instruments de musique, le message des peintres et des poètes, feront naître, dans le château chablaisien du bord du fleuve, la chaleur humaine de rencontres où la cordialité plus facile servira l'essor culturel du Valais.
Daniel Anet
Si le rocher (= sex, du latin saxum) de Vouvry figure dans un texte de 1265 comme limite territoriale, on ignore quand apparaît la désignation de sa Porte et à quelle époque remonte sa double fonction, péage (douane) et poste de garde, que la disposition des lieux appelait pour ainsi dire naturellement. Après 1569, où les Patriotes des Vll Dizains (de Sion à Conches) restituent au duc de Savoie les gouvernements d'Evian et d'Aulps conquis en 1536 avec celui de Monthey (= district actuel) qu'ils conservent, la Porte du Scex est un poste militaire dûment occupé par les Valaisans à la moindre rumeur de guerre, et ceci jusqu'en 1914-1918.
Il est possible d'autre part que le péage perçu à Vouvry sous le régime savoyard, attesté occasionnellement en 1260 déjà, l'ait été à cet endroit.
Quant au château actuel, élevé de 1672 à 1678, il devait répondre à la vocation complémentaire que la Diète entendait conférer à la Porte du Scex : celle d'un petit centre administratif où résiderait le châtelain de Vionnaz-Bouveret. Il s'agissait alors de parachever le démembrement du gouvernement de Monthey, amorcé en 1608 avec la réunion des fiefs de Ripaille (alpage sur llliez), de Port-Valais et d'llliez, confiés à un châtelain haut-valaisan demeurant au Bouveret et rendant compte directement à la Diète, qui le choisissait, pour trois ans, tour à tour dans chaque dizain. Depuis 1609, la seigneurie de Vionnaz était incorporée à la nouvelle châtellenie. En mai 1672, "après délibérations antérieures, mais inutiles pour mettre ce projet à exécution, la Diète statue enfin souverainement qu'à l'avenir, la juridiction de Mes Hauts Seigneurs, depuis la Porte du Scex jusqu'à la seigneurie de Saint-Gingolph, telle qu'elle appartenait au gouverneur de Monthey en procédures de justice, est dévolue au châtelain du Bouveret... pour y administrer la justice en affaires civiles, criminelles et capitales, et y exercer pleinement haute, moyenne et basse justice ".
En même temps, la Diète "juge à propos qu'une maison et demeure soit construite pour susdit fonctionnaire et successeurs, auprès du poste de garde de la Porte du Scex en lieu convenable ; que cette maison, avec toutes ses places alentour et droits dépendants soit comprise dans la juridiction de susdit châtelain... Est commis aussi à prédit châtelain de fournir à l'avenir la garde à la Porte du Scex ".
Désigné comme directeur des travaux, le grand châtelain de Sion, Petermann Barberini, fait entreprendre la bâtisse après le 4 août, date où les syndics de toutes les communes du gouvernement, convoqués à Monthey, s'étaient réparti la livraison des matériaux de construction, dont la fourniture incombait effectivement aux sujets, à l'exception du fer, payé, ainsi que la "main des maîtres ", par le souverain.
Durant la construction qui se poursuit jusqu'en 1678, 1676 représente une année charnière particulièrement intéressante : c'est alors que Barthélemy Barberini, major de Nendaz-Hérémence (fonction comparable, après le démembrement du gouvernement de Saint-Maurice, à celle du châtelain de Vionnaz-Bouveret, mais à l'autre extrémité du pays soumis), prend la relève de son père décédé, Petermann, à la tête de l'ouvrage ; la même année fait apparaître les noms de quelques artisans qui collaborent au chantier, par une inscription incisée sur le meneau de la fenêtre inférieure de la tour d'escalier, du côté du rocher. On y lit, outre le millésime 1676 et une première ligne quelque peu énigmatique : LE. M. M. LVMBAR, qui signifie peut-être les maîtres maçons lombards à moins qu'elle n'évoque un premier patronyme, quatre noms et initiales de prénoms, dont deux sont identifiables avec des maçons actifs à Sion quelque temps auparavant : P. ALEXANDER est vraisemblablement ce Pierre Alexandre qui travaille pour l'hôtel de ville en 1661 et réside toujours dans la capitale en 1670 ; I. CVNTO pourrait être un Jean Conto qui, en 1657, se recommande, en compagnie d'un autre maçon, également pour œuvrer à l'hôtel de ville de Sion. Leur présence à la Porte du Scex serait d'autant moins étonnante que le directeur de la bâtisse est précisément sédunois. Ils viennent probablement de la Valsesia, ce qui expliquerait cette dénomination de Lombards. Un autre maître maçon, d'origine faucignerande celui-ci, est encore signalé la même année : Claude Duboin, d'une famille repérée en Valais dès le début du XVII e siècle.
Parmi les derniers ouvrages exécutés ou destinés à la maison forte, un poêle en pierre ollaire daté 1678, dont les armoiries ont été effacées et tout un mobilier perdu, mais que les inventaires mentionnent encore au XVllle siècle, pourvu de la même date et des armes de l'Etat (les sept étoiles).
Entre temps, en décembre 1674, la Diète a décidé de renouveler le châtelain tous les deux ans, à l'instar d'un gouverneur et en mai 1675, fixant les attributions respectives du gouverneur de Monthey et du châtelain de Vionnaz-Bouveret, elle affirme que "la maison de la Porte du Scex dépendra sans conteste, avec tout droit, de dit châtelain ". Tout est donc prêt, en 1678 au plus tard, pour la mise en place de la nouvelle organisation.
Or, dès son achèvement, le château reste inoccupé. Pour suppléer le châtelain, qui préfère séjourner au Bouveret comme auparavant, on paie un gardien, fonction qui se maintiendra jusqu'en 1737. Garde et maison dépendent du gouverneur de Monthey, contrairement aux décisions antérieures de la Diète. D'ailleurs, en 1680 déjà, la Diète rend au gouverneur de Monthey tous droits de justice criminelle sur le territoire de la châtellenie.
Il serait intéressant de savoir exactement ce qui a empêché la réalisation des changements institutionnels préparés de 1672 à 1675. La chute du grand Stockalper (1678), sous le baillivat duquel toute l'affaire avait pris corps, a-t-elle joué quelque rôle en l'occurrence ? La seule obstination du châtelain à maintenir sa résidence dans une agglomération plutôt que dans une maison forte isolée, aurait-elle suffi à revenir aux anciennes dispositions ? Forteresse impressionnant encore vivement le voyageur du XIXe siècle, qui la croyait d'ailleurs volontiers moyenâgeuse, le château de la Porte du Scex demeura, plus de cinquante ans, une grande boîte vide, inhabitée ou sous-occupée, et qui ne remplit la principale fonction à laquelle on l'avait destinée, celle de résidence souveraine et de siège administratif, qu'à partir de 1737, la maison du châtelain au Bouveret tombant de vétusté. Peu après, la Diète autorise le châtelain à y rendre la justice et à y percevoir les amendes provenant de causes civiles devenues criminelles. Une nouvelle cave à vin, à l'abri de l'eau, est alors creusée et aménagée dans le rocher voisin ! Préfigurant le sort du château après 1798, la vente du vin constitue une source de revenus respectable pour le principal et nouvel habitant... Le péage continue certes aussi à fonctionner pour le compte du gouverneur de Monthey et le poste de garde à être occupé militairement lorsqu'on le juge nécessaire. La chute de l'Ancien Régime en 1798 entraîne l'abandon des lieux : leur dégradation, qui frappe le passant dès les premières années du XIXe siècle, ira s'aggravant avec le temps, même si, vers 1820, une douane et un cabaret rétablissent un simulacre de vie à la Porte du Scex, qui deviendra par la suite, et pour très longtemps, poste de gendarmerie.
Salle de réception du rez-de-chaussée avec ses boiseries d'époque et le poêle de pierre ollaire daté de 1678.
Vers 1815, on avait supprimé le pont-levis et comblé le fossé inondable qui renforçaient la défense du château du côté de Saint-Gingolph.La muraille qui reliait le bâtiment à la rive du Rhône, visible sur diverses gravures, disparaît à un moment indéterminé. Mais les principales mutilations ont été l'œuvre de notre siècle. En 1902, une inondation catastrophique emporte toute la petite façade côté Rhône. Dès l'année suivante, sous la direction de l'architecte Joseph Dufour (1874-1937), le corps principal est ramené à un plan carré et ce qui reste de la partie endommagée (environ le tiers ouest) est démoli. A la fin des années 1930, on supprime le mur crénelé qui fermait le passage entre la tour d'escalier et le rocher, avec sa porte monumentale, pour laquelle des plans avaient été dressés en 1824 par l'architecte veveysan Jean Gunthert fils, mais non exécutés. En 1842, le même devait livrer un projet de bâtiment pour abriter le poids public de la Porte du Scex, qui ne fut pas réalisé non plus. En dépit de ces malheurs, le château de la Porte du Scex revêt aujourd'hui, à l'issue d'une longue restauration, un lustre qu'il n'a certainement jamais connu auparavant. En faisant abstraction des parties amputées, on doit reconnaître que sa distribution originelle est conservée et que la majeure part de ses boiseries, lambris et plafonds, ont pu être sauvegardés. Ses façades principales rendent bien compte de la double destination de l'ensemble, défensif d'un côté, résidentiel de l'autre. La simplicité de la conception et la sobriété de l'exécution sont les caractéristiques constantes d'un style architectural pratiqué alors dans tout le Valais. A ce titre, la maison forte de la Porte du Scex constitue un digne émule des constructions élevées dans les principales villes du pays et surtout des bâtiments édifiés par Gaspard Stockalper durant le troisième quart du XVlle siècle.
Gaëtan Cassina
http://www.jotech.ch/Vouvry/scex.html
Bibliographie