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01/02/2016
J'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.
Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.
Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.
Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un jour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.
Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.
Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.
18/01/2016
Le 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.
L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.
D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.
Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.
Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.
Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.
Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.
Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.
Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté ne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!
Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.
Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.
15/12/2015
En France, les partisans de l'unité nationale défendent volontiers l'uniformité culturelle, notamment par le biais de l'éducation. Mais une nation se crée-t-elle de toutes pièces? Teilhard de Chardin pensait que les nations étaient issues du même mouvement que les espèces animales, et il s'appuyait à ce sujet sur les langues: sa réflexion était culturelle. Joseph de Maistre de la même façon évoquait le génie des peuples comme n'étant pas une métaphore mais une réalité spirituelle. La France a son génie, son esprit qui parle aux individus au-dessous de la conscience, qui les influence depuis les profondeurs de l'âme, et c'est ainsi que se crée physiquement la nation. Les lois conçues depuis l'intellect, par conséquent, sont creuses, disait-il encore: toute loi vraie émane de ce génie national, et l'individu génial ne peut que la saisir - non la créer.
Les nations émanent de la nature humaine: elles ne se décrètent pas. Il est donc vain d'imposer une ligne culturelle unique. Si la nation est une réalité, les individus libres font des choix qui se recoupent avec ceux de la nation, car leur liberté est spontanément influencée par leur appartenance à cette nation.
Même si les individus libres ne faisaient pas des choix cohérents, faudrait-il les forcer? À Dieu ne plaise que cela existe en France, nation séculaire et unie! Mais cela ne voudrait-il pas dire qu'ils n'appartiennent pas au même peuple?
Naturellement, depuis qu'est apparue la philosophie des Lumières, le matérialisme autorise certains à croire que les nations sont des fabrications de l'intellect, qu'elles émanent de décisions de splendides démiurges. Et il se peut bien que l'administration française soit peuplée de gens qui voient les choses de cette façon. Mais je suis toujours étonné de voir que les chefs du parti écologiste partagent aussi cette vision des choses, car elle me semble hostile à toute idée de lien profond entre l'homme et la nature.
Est-ce que l'État a le pouvoir de faire du lézard et du moineau une seule espèce? C'est la question. Et comme je n'en crois rien, je crois non à un système national unitaire, mais à un système fédéral. Je crois à la République, à ses valeurs; mais je crois que celles-ci parlent à l'intelligence, et que les traditions parlent à l'instinct, au sentiment, qu'il ne s'agit pas de la même chose. Même Jean-Luc Mélenchon a admis que le projet républicain était antérieur à la question de la langue, qu'on pouvait adhérer aux principes de la République sans être particulièrement francophone.
La République constitue d'abord un choix de société, qu'on fait librement. Mais si une culture unitaire est imposée, peut-on parler de choix libre? Est-ce que cette méthode ne consiste pas à imposer, indirectement, le choix même?
Un choix de société peut pourtant être fait par des cultures différentes, et en plusieurs langues; la Suisse en donne l'exemple.
On présuppose l'existence d'un peuple qu'en même temps on s'efforce de créer. La logique en est obscure. Prétend-on que la culture de Paris est la vraie culture de tous les Gaulois, et que ceux-ci ont été aliénés par d'autres? Il est vrai qu'on accuse souvent les régionalistes d'être des suppôts de l'étranger. On prétend, par exemple, que le duc de Savoie a imposé aux Savoyards une culture dont ils ne voulaient pas, et qu'ils étaient manipulés et arrachés à leur vraie nature. C'est de cette manière qu'on peut justifier le rejet de la culture de l'ancienne Savoie: en la prétendant artificielle.
Mais elle ne l'était pas. Il faut même admettre que, comme le disait Mistral, la poésie dialectale est souvent plus sincère que la poésie en français. Et bien que les poètes du duché de Savoie écrivissent principalement en français comme les Suisses et les Belges, ils étaient profondément sincères, parce que le royaume de Sardaigne était peu centralisé: on attendait d'eux une inspiration essentiellement savoisienne, et ils s'exécutaient avec enthousiasme. Même leur universalisme se colorait, comme en France, de références propres. Son socle était ainsi rendu plus solide.
Pour moi, le peuple aspire intimement au fédéralisme, même en Île de France, et c'est la pression culturelle du gouvernement qui l'empêche de s'affirmer en ce sens. La façon étonnante dont, au soir des élections régionales, les treize régions françaises étaient, à la télévision nationale, devenues douze - cinq pour la gauche, sept pour la droite - après l'élection des autonomistes en Corse, en dit assez long: le public est formaté, comme on dit. En tout cas c'est ce que je crois.
07/12/2015
Dans mon avant-dernier article, j'ai essayé de montrer que la culture régionale est nécessaire à l'insertion concrète dans les valeurs de la République. Car si une culture régionale ne développe jamais qu'un aspect restreint de ces valeurs, il est pédagogique d'aborder cet aspect par une culture émotionnellement accessible. Si on prétend faire accéder immédiatement au tout par la pensée abstraite, on n'arrive à rien, car les enfants ne suivent pas: leur âme reste en arrière, et soit ils se révoltent, soit ils s'épuisent, s'assèchent, à essayer de gagner les hauteurs des adultes.
La première expérience des enfants, sur le plan culturel, est le paysage qu'ils ont sous les yeux. C'est celui-ci qu'il faut approfondir pour en dévoiler le sens, et, par degrés, de cette façon, faire accéder aux valeurs de la République. C'est en montrant un homme qui, dans ce paysage, autrefois, a défendu la liberté, l'égalité ou la fraternité, qu'on fait percevoir substantiellement ces idées. Même se contenter de raconter l'histoire de grands républicains locaux est utile.
C'est aussi en abordant la littérature sous l'angle local qu'on entre dans l'âme des poètes, des écrivains, et que leurs aspirations à la liberté, à l'égalité ou à la fraternité deviennent palpables.
Celui qui dit que ces trois termes doivent être ensemble ou n'être nulle part, et donc que la culture régionale ne permet jamais d'aborder la République de façon satisfaisante, se condamne à l'illusion, ou au mensonge: car il se placera dans la perspective d'une culture nationale imaginaire, et le mensonge consistera à raconter l'histoire de Paris en prétendant qu'elle a constamment incarné ces trois principes. Or, c'est loin d'être le cas: il faut bien admettre que le principe de fraternité, notamment, n'y a pas été particulièrement actif. Il l'a été beaucoup plus dans d'autres villes, Chambéry par exemple, et c'est sans doute pourquoi, lorsqu'on a proposé de créer la fameuse devise, le terme de fraternité a posé des problèmes à quelques-uns, qui le trouvaient trop religieux. Car on doit admettre que souvent la bourgeoisie éclairée ironise sur la fraternité, ou la charité; elle ne croit pas qu'elle soit une réalité: elle pense que l'homme n'est qu'un loup pour l'homme. C'est sans doute ce qui indigne secrètement un philosophe tel que Michel Onfray, issu d'un milieu où la fraternité économique allait de soi. Mais il s'agit de la paysannerie; du coup il se dresse contre l'aristocratie de la pensée, sise à Paris, et d'origine bourgeoise.
Parce que la culture nationale est au fond théorique, et qu'elle est concrètement faite de la multiplicité ajoutée (et non encore synthétisée) des cultures régionales, il est indispensable d'accorder à celles-ci toute leur place, et de rappeler que la culture nationale officielle est avant tout celle de l'Île de France et des régions qui lui sont voisines. Ainsi on évitera l'illusion.
En outre, parce que les valeurs de la République doivent se poser comme constitutives de l'être humain, il est logique que tout enfant puisse les appréhender dans l'être humain réel, tel qu'il le rencontre autour de lui, saisi dans une nature donnée: car une grosse part de l'humanité, échappant à l'esprit pur, est formée par le climat local. Je dis donc que la liberté, l'égalité et la fraternité doivent aussi être reflétées dans la nature, et faire l'objet d'études de sciences naturelles. Je m'expliquerai à ce sujet une prochaine fois.