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Quand on place ses espoirs en de lointaines "élites" plutôt que dans la démocratie
On peut s'en étonner : une majorité des Grecs continue apparemment à vouloir adhérer à l'UE et à l'Euro. Après six ans de récession, un recul de l'activité économique de 26% et un taux de chômage de 27%, une étude du Pew Research Center semble montrer que 69% de la population se prononce pour un maintien de la Grèce dans la zone Euro. Malgré les effets néfastes du système de l'Euro dans de nombreux pays, il semble donc qu’on puisse toujours trouver des majorités favorables à son maintien. En l'absence de sondages sérieux et détaillés, on ne peut que spéculer sur les raisons de cette attitude. Il semble qu'un des motifs soit la façon dont est perçue la crise et l'analyse qui est faite de ses causes. Il faut se rendre compte en même temps que cette analyse est fortement influencée par les médias de masse. Ce qui est aussi important sans doute, c'est la connaissance d’alternatives possibles - et surtout leur absence supposée - et la peur des conséquences imprévisibles dans le cas d'un changement de politique.
par Paul Ruppen
Une raison prépondérante poussant les populations à souhaiter le maintien de l'Euro semble souvent être la méfiance vis-à-vis de l'Etat et des autorités locales. En l'absence d'alternatives crédibles et de perspectives positives, il est facile de placer ses espoirs en `Bruxelles' ou au moins de penser que "Bruxelles" représente le moindre mal. Selon les sondages Eurobaromètre, 19% des Grecs font confiance aux institutions de l'UE alors qu'ils ne sont que 9% à accorder leur confiance à leur propre gouvernement (1).
Il s'agit ici d'un phénomène répandu dans les Etats membres de l'UE. Par exemple : lors de la crise des déchets à Naples en 2011, la population locale espérait que l'UE allait venir à leur rescousse pour résoudre les problèmes. Il n'est certes pas évident comment les autorités bruxelloises pourraient intervenir pour lutter contre la corruption à Naples et le crime organisé local. Les Bulgares espèrent également que "Bruxelles" pourrait les aider dans la lutte contre la corruption de leur propre Etat. Là encore il n'est pas évident de voir comment Bruxelles pourrait précisément éliminer les réseaux de corruption actifs à l'intérieur de l'Etat bulgare (2). Pour comprendre cela, il suffit de changer de perspective. Mettons-nous à la place d’un bureaucrate de Bruxelles. Ce fonctionnaire aura sûrement d'autres préoccupations que d'essayer de comprendre comment les réseaux d'influence fonctionnent dans la ville lointaine de Sofia. Il ne dispose ni des connaissances détaillées ni des compétences pour pouvoir intervenir de façon efficace. L'endiguement de la corruption nécessite un processus de longue haleine visant à changer la culture économique et politique au quotidien. Ce changement ne peut avoir lieu que si de nombreuses personnes - souvent en acceptant des désagréments personnels - s'investissent en ce sens. Ce fait probablement explique pourquoi beaucoup de gens préfèrent placer leurs espoirs dans une aide qui vient de l'extérieur. L'effort personnel, surtout lorsque l'individu se trouve isolé, offre peu de perspectives de succès.
L'espoir que la solution des problèmes personnels vienne d'ailleurs et soit apportée par des gens appartenant aux classes d'élite est un phénomène ancien et très répandu. Les contes de fées font souvent état de la nostalgie du "bon roi". Au Moyen-âge les opprimés plaçaient leurs espoirs dans un empereur lointain qui les libérerait du joug de nobles locaux sans scrupules. Les partis "d'élite" furent à la mode pendant un temps. Et aujourd'hui beaucoup de nos concitoyens attendent la solution de bons juges éloignés sans envisager une action personnelle.
En réalité ce n'est que cet engagement personnel, fourni par de nombreux citoyens, qui peut nous faire avancer. Cet engagement peut être favorisé ou entravé selon les institutions politiques spécifiques en place. Ces institutions sont elles-mêmes issues d'une culture politique correspondante. Il est probable qu'une population active obtiendra la mise en place d'institutions favorables aux formes participatives de la démocratie, alors qu'une population plus passive risque d'être confortée dans sa passivité par des institutions qui renforcent les "élites" qui agissent loin de la population.
Ces réflexions montrent dans quelle mesure le développement de la démocratie directe devrait être une priorité dans toute l'Europe. Un tel développement permettrait aux populations de prendre en main les affaires, de mieux contrôler les "élites" politiques et ainsi d’être moins portées à faire confiance à une aide extérieure. On peut actuellement constater des tendances en ce sens partout en Europe. De nombreux groupements existent aujourd'hui dans plusieurs pays qui prônent une participation plus directe de la population aux décisions importantes. La route vers cet objectif est pourtant longue. Il ne suffit pas que les institutions correspondantes soient mises en place, il faut aussi apprendre à s'en servir. La tendance des "élites" à contrecarrer toute initiative populaire est forte et le restera toujours.
Le développement actuel de l'UE est à la fois favorable et défavorable au développement d'institutions de démocratie directe. D'une part, et malgré une passivité répandue dans les populations, il y a de plus en plus de mouvements de protestations qui essayent d'influencer le cours des choses. Cette situation pourrait permettre aux partisans de la démocratie directe de faire valoir leurs idées. Beaucoup de nos contemporains sont suffisamment éduqués pour ne pas vouloir laisser aux seuls politiques le soin de prendre des décisions et dépenser l’argent du contribuable sans consulter celui-ci.
D’un autre côté la crise de l’UE peut aussi favoriser l’émergence de groupements d’extrême droite. Les partisans de l’extrême droite se prononcent souvent en faveur de la démocratie directe et tendent ainsi à la discréditer. Il y a donc un danger que les institutions anti-démocratiques de l’UE soient défendues par des gens uniquement par réflexe anti-extrême-droite. C’est dommage, car il ne faut pas laisser la défense de bonnes idées à l’adversaire politique, surtout quand celui-ci ne respecte pas vraiment les valeurs démocratiques.