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C'est l'histoire d'un type qui se présente au guichet de la poste avec un billet de 20 francs et qui demande à la personne derrière le guichet de le lui échanger contre 20 pièces de 1 franc.
Ayant reçu les pièces, il se met à les compter. Arrivé au bout du compte, il reste un instant comme suspendu, puis il remet ça. À l'instant où il recommence à compter pour la troisième fois, l'autre lui demande, un rien agacé :
"Alors, c'est juste ou c'est pas juste?"
Et le gaillard de répondre:
"Euh... oui, c'est juste, mais... juste juste juste!"
Cette histoire, qui me fait sourire, me revient régulièrement en tête lorsque je suis confronté à une réalité qui, elle, me fait moins sourire. Qui m'inquiète même.
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Lorsqu'ils ont réaménagé le carrefour en bas de chez moi, ils devaient faire en sorte que le trottoir laisse aux bus qui passeraient par là suffisamment de largeur de chaussée pour faire un virage à angle droit. J'ai alors vu des employés des transports publics faire, alors qu'un bus-test faisait ledit virage au ralenti, des marques au sol pour indiquer jusqu'où pourrait avancer l'angle du trottoir. Résultat: le bus passe, mais, comme dans mon histoire, "juste juste juste". Et un léger écart par rapport à la trajectoire idéale provoque la rencontre entre le trottoir et une roue, voir une brutale ascension de celui-là par celle-ci, avec ce que cela signifie d'inconfort pour les passagers et d'usure prématurée du matériel.
Il y a, me semble-t-il, de plus en plus d'endroits comme cela, où les bus et autres véhicules encombrants ne passent plus que "juste juste juste", sans marge de sécurité, et surtout sans possibilité pour les autres acteurs du trafic de les contourner, en cas de panne par exemple. Sans parler des problèmes que cela pose aux véhicules d’urgence.
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Dans un tout autre domaine, celui du travail, je ressens souvent le même malaise. J’entends de plus en plus fréquemment des exemples de situations où les nécessités de la rentabilité, de l’efficience, font que les équipes sont de moins en moins nombreuses, donc doivent de plus en plus souvent faire face à une surcharge de travail. Parce qu'on est "juste" assez pour faire le boulot en temps normal, lequel temps normal devient lui-même une exception. Et à la première maladie, à la première augmentation temporaire de la charge de travail, l’équipe se retrouve en sous-effectif. Je connais comme ça des équipes qui sont en sous-effectif de façon quasi permanente.
Et quand l'équipe en question se trouve être un des maillons d'une chaîne de production par exemple, cela entraîne un légitime mécontentement en amont et en aval de ladite chaîne; et l'équipe, qui est déjà au taquet pour parvenir à faire le maximum de travail avec le minimum de moyens, doit en plus gérer la mauvaise humeur des collègues. Résultat: on se retrouve avec des collaborateurs qui ont le choix: soit ils foncent et font le maximum pour parvenir à répondre aux exigences, quitte à se mettre en danger de burn-out, soit ils font les pieds au mur et risquent de se faire une réputation de glandeur. (Et je ne parle pas de ceux qui, par nature, appartiennent à l'une ou l'autre des ces catégories, pressions ou pas!)
Je suis conscient que ce que je viens d'écrire est quelque peu caricatural et manichéen, mais bon, vous voyez c'que j'entends?
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Les flux de travail, les outils pour accomplir celui-ci, sont calibrés en fonction d’un scénario idéal: il faut tant de temps pour faire ceci, tant pour cela. Mais nous savons bien que cela ne dépasse que rarement selon les prévisions et que, là aussi, on se retrouve avec des surcharges, des délais, des imperfections plus ou moins assumées, mais démotivantes pour les travailleurs et travailleuses qui aiment le travail bien fait.
Il est vrai que certaines marges de manœuvre sont prises en compte, mais celles-ci sont souvent insuffisantes. Et les outils d’aujourd’hui évoluant de plus en plus vite, on n’a pas le temps de les maîtriser avant qu’une nouvelle version soit mise en production, voir qu’un nouvel outil ne vienne remplacer celui dans lequel on commençait à être à l’aise. D'où stress, découragement, et parfois agressivité vis-à-vis de celles et ceux qui ont pour mission de régler les problèmes et faire en sorte que ça marche suffisamment pour qu’on puisse sortir le produit, la prestation, à la date annoncée. "Si on ne le sort pas, un concurrent va le faire, on est bien obligés de foncer!"
Et voulez-vous que je vous dise? Moi qui traverse une période où la quantité de travail est momentanément... confortable, je culpabilise vis-à-vis de mes collègues qui courent. Alors je propose des coups de main, bien sûr. C'est normal que je le fasse et je le fais volontiers. Mais - j'en ai fait l'expérience par le passé - je ne puis m'empêcher de craindre que cela se sache et que l'on me dise que chacun sa merde, que je n'ai pas à m'occuper de celle des autres, et que si je n'ai pas assez de travail on va m'en trouver. Et lorsque je serai aussi sous l'eau, les choses seront rentrées dans l'ordre.
Bon. Je caricature un peu, là aussi; d'autant plus qu'en ce qui me concerne j'ai la chance d'être dans une structure qui me protège un peu de ce problème: les collègues voisins sont dans le même bureau et - surtout - sous la même cheffe que moi. Mais les organisations, ça change. Et d'ailleurs, ça va changer...
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Je m'interroge: suis-je dans une inquiétude légitime, ou est-ce que je commence simplement à me sentir dépassé par l'évolution de la société?
Est-ce qu'on va vraiment dans le mur, ou est-ce que le monde va son chemin, comme il l'a toujours fait, et que je fais partie de ceux (il y en a toujours eu) qui ont du mal à s'adapter?
Se retrouver — à tort ou à raison — en mode "j'arrive plus à suivre" à 58 ans, n'est-ce pas un peu prématuré?
Avec une pensée émue pour mon grand-père,
qui est né avant la voiture
et qui a vu l'Homme poser le pied sur la lune...
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