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AVERTISSEMENT: je ne suis pas membre du mouvement Extinction Rebellion et je parle en mon nom propre. Ce qui suit constitue mon interprétation de ce mouvement vu de l’extérieur et n’engage que moi.
Dans un récent article de blog, Marc Münster lance un débat aussi important que nécessaire sur le rôle et la légitimité de la désobéissance civile. Il nous fait part de sa désapprobation vis-à-vis des actions en faveur du climat et de la biodiversité du mouvement Extinction Rebellion (XR). Il y exprime également son étonnement face à la déclaration de soutien à XR publiée dans les pages du journal Le Temps et signée notamment par des chercheurs travaillant sur les questions environnementales. Les arguments avancés par Marc Münster tiennent en trois points essentiels :
- La désobéissance civile n’est pas un levier d’action légitime dans une démocratie qui fonctionne
- Une conviction personnelle intime ne suffit pas à rendre une cause juste
- En matière de climat en particulier, les effets de la désobéissance civile sont contreproductifs à long terme.
Étant moi-même signataire de la déclaration de soutien, je suis en désaccord avec la plupart des arguments proposés par Marc Münster, auxquels je donne ici quelques réponses, nécessairement incomplètes. Dans les grandes lignes, je pense qu’il y a dans son texte une méprise sur le sens et le rôle de la désobéissance civile en général, et de l’action d’XR en particulier.
Je précise avant toute chose que les actions d’XR devraient à mon avis être qualifiées « d’activisme non-violent » plutôt que de désobéissance civile, même si ce dernier terme (qui focalise selon moi trop l’attention sur la désobéissance) est passé dans l’usage. Il ne s’agit pas pour XR de refuser d’obéir à une loi jugée inique, comme par exemple le refus de payer une taxe militaire chez Thoreau ou le refus de respecter les zones réservées aux blancs à l’avant des bus chez Rosa Parks. Dans le cas d’XR il s’agit avant tout de dénoncer une passivité intolérable de la part de l’État, même si les actions choisies par les activistes impliquent effectivement d’enfreindre certaines lois. Mais en bloquant un pont XR ne cherche bien évidemment pas à dénoncer le code de la route. On parle parfois dans un tel cas de désobéissance civile indirecte.
La désobéissance sociale n’est pas adaptée à une démocratie qui fonctionne.
Réponse: oui, elle peut l’être à certaines conditions.
Marc Münster affirme entre autres au sujet de la désobéissance civile (continuons à l’appeler ainsi), qu’il « ne s’agit ni plus ni moins, de manière très probablement inconsciente, d’un appel à contourner les institutions démocratiques ».
Dans le cadre d’un État démocratique légitime, le but d’un mouvement de désobéissance civile n’est pas de contourner les institutions. Contrairement à certaines idées reçues, il ne s’agit pas d’un mouvement révolutionnaire ou subversif, mais d’une pratique presque aussi ancienne que la démocratie elle-même et qui fait partie intégrante des théories modernes de la démocratie libérale [1]. Son objectif, en particulier dans sa variante indirecte, est d’alerter l’opinion publique au sujet d’une situation jugée intolérable (souvent une situation d’injustice majeure), et de souligner avec force le caractère inadéquat des mesures (ou absence de mesures) qui sont prises par les institutions. Le but n’est donc pas d’attaquer le fonctionnement même des institutions, mais plutôt certaines lois ou décisions qu’elles soutiennent.
L’attitude paradoxale (en apparence seulement) qui consiste à enfreindre une loi de manière non-violente et à en accepter docilement la punition a justement pour fonction de montrer son respect des institutions, tout en offrant un levier puissant pour critiquer leur défaillance face à une situation jugée particulièrement inacceptable. Il ne s’agit absolument pas de « se réserver le droit de ne pas respecter les règles si l’on perd », comme le prétend Marc Münster. Il s’agit au contraire, du moins dans le cas d’XR, d’une stratégie de lanceur d’alerte, calculée et mûrement réfléchie, face à l’immobilisme général.
La désobéissance civile est donc une modalité d’action complémentaire à tous les instruments démocratiques légaux à disposition des citoyen·ne·s (débat, manifestation, vote, etc.). Elle ne vise pas à s’y substituer. Elle est un dernier recours qui a pour but de créer un mouvement citoyen, de stimuler une réaction des autorités politiques et in fine une modification du cadre légal. Dans le cas du climat, après plusieurs décennies d’action citoyenne infructueuses avec les moyens légaux, et compte tenu de l’ampleur des enjeux, son usage n’est aujourd’hui pas prématuré.
Marc Münster déplore également le fait que la déclaration de soutien à XR adresse ses critiques au gouvernement et en appelle à la création d’une assemblée citoyenne, ce qui viendrait selon lui court-circuiter le rôle législatif du parlement. Si le terme gouvernement désigne en effet en général l’exécutif, il est parfois utilisé dans un sens plus large qui inclut le pouvoir législatif. C’est à mon sens clairement ce sens plus large qui est utilisé dans la lettre de soutien, qui mentionne aussi de manière plus générale « les politiques actuelles en matières de changement climatique ». Quant à l’assemblée citoyenne, cette proposition me paraît anecdotique à côté du message central qui est l’inadéquation totale des réponses apportées par la Suisse au changement climatique jusqu’ici [2]. Une fois encore, une telle assemblée n’aurait d’ailleurs pas pour vocation à se substituer aux institutions officielles.
Enfin, si le système politique Suisse « est aujourd’hui en train de prendre la mesure du changement climatique de manière très rapide », cela tient précisément à la pression de la rue et à un réveil rapide de l’opinion publique. On ne peut écarter d’emblée l’hypothèse que les actions d’XR y ont joué un rôle, au côté des manifestations pour le climat.
Une conviction personnelle intime ne suffit pas à rendre une cause juste.
Réponse: non, mais la désobéissance civile peut se fonder sur des valeurs largement partagées.
Contrairement à ce que sous-entend l’article de Marc Münster, les mouvements de désobéissance civile ne se ramènent pas seulement à une question de subjectivité individuelle. Ils sont souvent des entreprises collectives qui se fondent sur des normes qui sont largement partagées au sein d’une société, mais dont la mise en pratique est déficiente. Par exemple, l’idée d’égalité en droit de tous les êtres humains figure dans les textes fondateurs des États-Unis, mais n’était pas mise en pratique dans l’Amérique des années 1960 lors du combat pour les droits civiques.
La désobéissance civile climatique peut elle aussi se fonder sur une norme très largement partagée dans les démocraties occidentales, qui n’est autre que les droits humains. Nous savons depuis longtemps déjà que le changement climatique met en péril les droits humains fondamentaux (à la vie, à la santé, à la subsistance) de populations entières, présentes et futures. L’action de notre pays, et de biens d’autres, pour éviter de contribuer à la violation de ces droits a été jusqu’à présent totalement inadéquate, au point de constituer une grave faillite morale. Cela suffit à justifier à minima une campagne de désobéissance civile, sans même parler de la destruction irréversible et rapide de la vie sur Terre et des bases ressourcielles qui garantissent un niveau de bien-être minimal à des milliards d’individus.
L’action d’XR ne se fonde donc pas sur une intime conviction personnelle, mais sur un idéal de justice largement partagé et sur un constat scientifique fiable et sans équivoque. Il faut ajouter à cela le caractère désintéressé de ces actions. A bien y réfléchir, les revendications des activistes vont même à l’encontre de leur propres intérêts à court terme, au nom d’un idéal plus élevé qui est la préservation des conditions de vie de l’espèce humaine. La mettre sur le même plan que l’action d’une petite clique de racistes d’extrême droite me semble donc pour le moins exagéré.
Marc Münster ajoute que « la désobéissance sociale est une méthode qui a fait ses preuves dans des contextes bien précis, mais que l’on ne peut reconnaître comme étant « bonne » intrinsèquement. Si on la reconnaît dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, on ne peut plus s’y opposer dans d’autres contextes ».
S’il existe des exemples historiques pour lesquels la désobéissance civile s’est avérée légitime, je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas en être de même dans le cas d’une crise environnementale et sociale majeure. Sans pouvoir les développer ici plus en détail (certains ont déjà été mentionnés), je pense qu’il est possible de définir des critères de légitimité de la désobéissance civile, ce qui permet de juger chaque cas particulier en fonction de son contexte. Comme je l’ai déjà mentionné, je pense que ces critères sont aujourd’hui réunis en ce qui concerne le changement climatique.
En matière de climat en particulier, les effets de la désobéissance civile sont contreproductifs à long terme.
Réponse : cela reste une question ouverte, mais cette pratique a déjà fait ses preuves par le passé.
Marc Münster critique ici avant tout l’usage du terme « urgence climatique » qu’il semble assimiler, à mon avis à tort, au fait de prendre des décisions hâtives et démocratiquement peu solides. Déclarer « l’urgence climatique » ne signifie pas suspendre les institutions actuelles et tout résoudre d’un seul coup par des mesures drastiques. Cela consiste à demander à l’État (exécutif et législatif) de prendre acte de l’ampleur des enjeux et de la nécessité d’une action forte et cohérente en suivant les procédures démocratiques.
Comme je l’ai déjà expliqué, un mouvement de désobéissance civile ne cherche pas à se substituer au parlement mais à alerter l’opinion publique sur une injustice flagrante et parfois à inciter les institutions à mieux appliquer leurs propres standards moraux. Cela ne met pas en péril la validité démocratique des décisions qui seront prises par ces mêmes institutions si le mouvement est couronné de succès. On pourrait même y voir un certain renforcement de la démocratie.
Reste la question difficile de l’efficacité pratique de la désobéissance civile. Selon Marc Münster, « les études scientifiques montrent que la majorité ne se met pas en marche sous la pression d’une morale externe. Elle se met en marche lorsque les premiers avancent déjà ». A ma connaissance, les études montrent également que peu de changements importants à l’échelle d’une société entière ont lieu sans l’existence d’une minorité active pour lancer le mouvement. Historiquement la désobéissance civile a connu quelques beau succès, mais il me paraît évident que ce mode d’action n’est à lui seul pas suffisant et qu’il doit s’accompagner de mobilisation plus large de la population et des politiciens. Il est également probable qu’un usage excessif de cette technique puisse engendrer des réactions de rejet au sein de la population. La désobéissance civile est donc une modalité d’action qui doit être utilisée à bon escient et avec une certaine modération. Un équilibre, je l’accorde, qui peut parfois être difficile à trouver.
[1] C’est un fait assez peu connu, mais la notion de désobéissance civile est au coeur du libéralisme politique. On en trouve des prémisses chez John Locke et sa légitimité à certaines conditions est défendue par les plus grands penseurs de la démocratie libérale du 20ème siècle, comme John Rawls, Jürgen Habermas ou Ronald Dworkin.
Bien-sûr, la désobéissance civile est un moyen qui peut aussi être mis à contribution dans une campagne de résistance à un régime illégitime, mais ce n’est pas ce genre de cas qui nous intéresse ici.
[2] Rappelons que la déclaration de soutien à XR a été signée avant la vague verte des élections fédérales du 20 octobre.