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A l'heure où Genève traite son patrimoine bâti avec la plus grande des désinvoltures (destruction du cinéma Le Plaza et de plusieurs bâtisses remarquables, notamment), il m'a semblé intéressant de se pencher sur le passé et sur la manière dont nos pères ont traité, à leur époque, ce patrimoine. C'est ainsi que, dans l'étude qui va suivre et qui sera égrenée en plusieurs billets ou chapitres, on verra comment la commune de Dardagny, qui fit l'acquisition du château du village en 1904 dans l'optique de le démolir et de construire à sa place une mairie et une école, décida, suite à l'intervention du Heimatschutz et d'un conseiller d'Etat particulièrement inspiré, de conserver son château et de le restaurer, en y intégrant l'école et la mairie. Cette étude a été effectuée et publiée une première fois (de manière confidentielle) en 2004, pour le centenaire de l'acquisition du château par la commune. Je rends hommage à Madame Aline Ramu, hélas décédée, que je cite abondamment car elle reste la meilleure spécialiste de l'histoire de Dardagny.
1. Une vie de château (fin XIXe)
Dans le parc, les oiseaux se querellent entre eux.
Après la promenade en de sombres allées,
On rentre ; on mange ensemble, et tant de voix mêlées
N’empêchent pas les doux regards, furtifs, heureux.
(Charles Cros, Soir éternel)
Un château genevois, à la fin du XIXe siècle, vivait des nombreux souvenirs d’un glorieux passé, qui permettaient d'oublier son état délabré et presque ruineux. C’était le château de Dardagny. Selon certaines sources, il aurait servi jadis de modèle au « château de la misère » dépeint par Théophile Gautier dans son célèbre Capitaine Fracasse. Est-ce vrai? Les modèles comme les sources d'inspiration de Gautier sont sans doute multiples. Ce qui est en revanche certain, c’est que l’écrivain français, avec quelques-uns de ses compatriotes, put visiter à loisir la fameuse bâtisse, voire même y séjourner.
En effet, il convient de relever ici que le village de Dardagny, dès 1850 et jusqu’à la fin du XIXe siècle, fut un nid de vie artistique présentant une certaine originalité. Comme le précise l’historienne Aline Ramu, les deux châteaux du village, soit le « grand » château et le « petit château » (ou châtelet, connu de nos jours comme Château Leleux), virent défiler une ribambelle d’artistes, autour de leurs propriétaires respectifs, les Fazy et les Leleux. En effet, Armand Leleux, élève d’Ingres, épousa en 1848 à Dardagny une jeune fille Giraud, peintre de talent comme lui, qui lui apporta en dot le « petit château ».
Parlant du Château Leleux, Aline Ramu précise encore : « Fournier-Marcigny (...) nous présente la vie chez les Leleux : « Puis, c’est toute la jeune peinture qui déferle sous les ombrages, fait des niches à la bonne Mme Leleux... ». Durant leur séjour à Dardagny, les peintres invités s’activent dans le parc, la campagne avoisinante ou le vallon plus bas. Les romanciers écrivent quelque nouvelle ou sonnet. En fin de journée, Eugène Sue monte à la frontière, près de la Tuillière; il va rêver sur une borne fleurdelisée (qui existe toujours). (...). Le soir, à la veillée, on échange ses travaux de la journée, on se critique; Sue lit ses dernières pages, Corot joue aux cartes et leur hôtesse, Emilie Leleux, esquisse des portraits de tous ses amis ».
Quant au « grand château », acheté en 1848 par Jean-Louis Fazy, frère de James, il accueillit également nombre d’artistes, et particulièrement des musiciens. En effet, Charles Bovy-Lysberg, gendre de Jean-Louis Fazy, professeur au Conservatoire, se consacrait à la musique et à la composition. Mais donnons à nouveau la parole à Aline Ramu : « Après l’avoir entendu, Chopin s’offrit de lui donner des leçons de piano. Liszt, ayant rencontré l’élève favori du grand pianiste polonais, lui témoigne beaucoup d’estime. Flatté de ce témoignage, Bovy-Lysberg présente une barcarolle de sa composition à Liszt qui, après l’avoir jouée, se montra si satisfait que notre jeune compositeur la lui dédia. Certaines œuvres composées au château en portent la dédicace (…). Lors d’une visite à Dardagny, Franz Liszt donna un récital intime pour ses amis au château ».
Blanche Fazy, « alliée Glardon » et fille cadette de Jean-Louis, habita le château jusqu’à sa mort. « Elle vivait misérablement après avoir été dépouillée et abandonnée par un mari peu scrupuleux qui partit « aux Amériques ». Secourue par quelques villageois, elle se promenait avec des robes à traîne et des bottines dépareillées » (A. Ramu). Elle s’éteignit en 1912.
(A suivre)
Jacques Davier
NB : la bibliographie figure dans la dernière partie