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On soignait la blépharite soit par des pommades, soit par des collyres. Ces médicaments se composaient essentiellement d'oliban (espèce de gomme résine), de chrysocolle (silicate de cuivre hydraté), de coloquinte, de feuilles d'acacia.
L'ectropion, maladie fréquente en Egypte et qui était appelée "retournement des chairs", se traitait par des ingrédients de nature astringente bien appropriés au cas:
"Remède pour faire disparaître le retournement des chairs dans l'oeil; chrysocolle, résine de térebinthe, ocre jaune. A broyer et à appliquer sur les yeux."
Pour le trichiasis appelé "torsion des cils vers l'oeil" l'application d'une pommade sur le bord des yeux était suivie de 1'extirpation des bulbes des cils (Nous en reparlerons dans la thérapeutique chirurgicale).
Un autre traitement consistait en un badigeonnage: "Bile d'un oiseau. On en humectera un jonc. A mettre à la place où était ce cil, après qu'il aura été extirpé. "
On sait aujourd'hui que la bile renferme de l'acide cholalique, et c'est à partir de cet acide que nos chimistes préparent synthétiquement la cortisone (37).
Cette affection si fréquente dans les régions trachomateuses donnait lieu dans le papyrus Ebers à une extraordinaire médication:
"Recette pour empêcher le retournement des cils dans l'oeil, myrrhe, sang de lézard, sang de chauve-souris; faire l'extraction des cils et après appliquer le remède, l'oeil sera guéri."
Il est assez curieux de noter que cette thérapeutique s'est maintenue pendant des siècles, car DIOSCORIDE propose une formule toute semblable. Le sang de chauve-souris fut utilisé par les Romains (MARCELLUS en 400 ap. JC), puis par l'école de Salerne ; l'utilisation du sang de chauve-souris fut transmis aux médecins du moyen-âge pour obtenir l'épilation des paupières (9). Les Coptes employaient, eux, l'urine de ce mammifère, et les chinois ses excréments, dans le traitement de diverses affections oculaires.
La chauve-souris fut utiliséependant des siècles, vraisemblablement parce que l'on jugeait, à tort, son acuité visuelle particulièrement bonne puisqu'e1le vole avec très peu de luminosité.
On sait aujourd'hui que le sang et les excréments de chauve-souris contiennent une plus grande quantité de vitamines A que l'huile de foie de morue elle-même (37).
L'urine de femme entrait aussi dans la composition d'une pommade destinée à empêcher les cils de repousser dans le trichiasis. A ce sujet, il y a une curieuse histoire rapportée par HÉRODOTE.
"Un pharaon devenu aveugle en punition de son orgueil ne devait recouvrir la vue qu'en baignant ses yeux avec de l'urine de femme qui n'avait eu commerce qu'avec un seul mari".
Il devait s'agir d'un oiseau rare car HÉRODOTE poursuit en disant que le pharaon fit brÛler les femmes adultères mais qu'il obtint de l'urine d'une femme fidèle, ce qui le guérit, et qu'aussitôt il l'épousa.
Mais le collyre le plus original pour le trichiasis est celui-ci:
"Excréments de mouche recueillis sur les murs, ocre jaune, urine, à piler et à mettre en place où étaient les cils pour les empêcher de repousser".
Au premier rang des maladies affectant la conjonctive, nous trouvons la conjonctivite granuleuse, le trachome, qu'on désigne aussi du nom "d'ophtalmie d'Egypte". On soignait cette maladie, Si répandue, par des médicaments dans l'ensemble naturels et rationnels:
"Remède pour faire disparaître le trachome dans les yeux: bile de tortue, ladanum (gomme résine). A mettre dans les yeux." (Ebers numéro 350).
"Autre remède : galène (sulfure de plomb), ocre jaune, terre de Nubie, natron rouge (carbonate de soude). A mettre sur le dos des yeux (les paupières)." (Ebers numéro 346).
On constate que parmi les remèdes égyptiens destinés à lutter contre le trachome, figuraient le cuivre, l'alum et l'argile. Or dans un traité "Les maladies des yeux" publié en 1931 par le Professeur W. Gruter, on lit à propos du traitement préconisé contre le trachome:
"Il faut associer les massages à l'ouate et le traitement à la mine de cuivre; si celui-ci est mal supporté, on le remplace par de l'alun (sulfate double d'aluminum et de potassium). Chez soi on emploiera les enveloppements d'argile, avec une solution boratée ou acétique; le soir on appliquera une pommade au cuivre."
Les ophtalmologistes égyptiens mêlaient aussi des excréments préalablement séchés et pulvérisés, à du miel et, autant que possible, à du miel "en fermentation", qui entrait dans la préparation des baumes et des onguents qu'ils utilisaient pour lutter contre le trachome et aussi contre les inflammations chroniques, rebelles à tout autre remède.
Pour lutter contre les conjonctivites, nous trouvons
"Traitement des inflammations avec oedème et catarrhe; salpêtre (nitrate de potassium) de la Haute Egypte, plomb rouge, oxyde de cuivre, miel".
Cette prescription pourrait être utilisée actuellement. Une autre prescription est plus complexe:
"Huile, cire, vitriol bleu, myrrhe très pure, plomb vert, poudre de bois pourrie depuis un an, graisse d'oie, litharge; appliquer le médicament quatre jours".
Citons ensuite le ptérygion pour lequel différents remèdes étaient recommandés : l'un d'eux s'appliquait "sur les coins des yeux" (Ebers 412) localisation normale de cette maladie. Les remèdes qui sont proposés "la fiente de pélican ou les excréments de crocodile )une partie de miel, 1/8 résine de thérebinthe, 1/32 de silex noir pulvérisé".
Contre les leucomes
"Remède pour faire disparaître une excroissance blanche de l'oeil; une cervelle de tortue, du miel; les mélanger et les appliquer sur les yeux".
Les taies blanches se soignaient aussi par des poudres, généralement à base de minéraux, granit, galène, ocres.
Il semble que l'iris n'était pas totalement inconnu des Egyptiens, bien qu'ils ne l'aient pas désigné d'un nom spécial. En tous cas, leurs oculistes soignaient une maladie qui semble bien être l'iritis et une autre, que nous appelons le glaucome:
"Remède pour contracter la pupille de l'oeil; écaille d'ébène, sulfure d'arsenic de Haute Egypte. A piler dans de l'eau et à mettre sur les yeux très souvent". (Ebers numéro 345).
Les traitements médicaux de ce qui pourrait être la cataracte:
"Collyre pour les yeux atteints de cataracte; ricin, alun, vitriol bleu, acacia, pile les ensemble et fais en un collyre".
Quoique la rétine comme nous l'avons déjà dit, leur ait été inconnue, les Egyptiens ont bien observé un certain état de l'oeil, symptôme d'une affection de cette membrane ; l'héméralopie. Les papyrus médicaux proposaient pour cette infirmité un remède qui mérite de retenir notre attention:
"Foie de boeuf qui aura été placé sur un feu de tiges de blé ou d'orge, et pénétré de la vapeur qui s'en dégage; le liquide en sera préssuré sur les yeux".
Aujourd'hui encore l'héméralopie se traite parfois par le foie cru et l'extrait de foie, riches en vitamines A.
- Sur les deux exemples suivants, nous allons remarquer l'existence d'un "transfert" et d'une "substitution".
Premier cas: Pour se débarrasser d'une migraine, les égyptiens avaient des recettes bien spéciales, bien nettement définies.
"Douleurs dans un côté de la tête; il convient de frotter la tête malade au moyen d'un crâne de silure". (Ebers numéro 250).
Ainsi la migraine passait-elle de la tête de l'homme dans celle du poisson. C'est le procédé magique du transfert.
Deuxième cas : Inversement, pour la cécité complète, une recette assez curieuse citée dans ce papyrus Ebers.
"Remède pour la cécité complète; les deux yeux de porc dont on extrait l'humeur, galène véritable, ocre jaune, miel fermenté, à broyer finement et à réduire en une masse puis injecter dans l'oreille de l'individu, si bien qu'il sera guéri sur le champ, fais ainsi et tu verras; remède efficace".
Il s'y rajoute une formule magique à répéter deux fois pendant l'application du remède:
"J'ai été chercher ceci qui doit être mis à la place de cela et remplacer une douleur redoutable, redoutable. Le crocodile est faible et sans pouvoir". (Ebers N° 356).
Il faut se rappeler que les Egyptiens croyaient à une communication vasculaire de l'oreille et du nez avec l'oeil, irrigués par les mêmes vaisseaux. Il y a là une idée de substitution d'un élément malade (oeil aveugle) par une élément sain (oeil de porc). Cela peut rappeler une véritable "greffe".
Cette cécité passait pour être un châtiment divin. On lit sur une stèle égyptienne "Je sui un nomme ayant juré faussement par Ptah, maître de la vérité: il me fit voir l'obscurité en plein jour".
Une lettre d'un peintre qui vécut sous le règne de Ramsès III fournit un poignant commentaire de la cécité:
"Nouvelle adressée par le peintre POI à son fils, le peintre Pp Rahotep. Ne me quitte pas, je vis dans le désespoir ... Je vis dans l'obscurité. Amon, mon dieu, m'a abandonné. Apporte moi du miel pour mes yeux et de la graine ... et du véritable fard à yeux, aussitôt que possible. Ne suis-je pas ton père ? Je voudrais voir mais mes yeux me trahissent".
Autres préparations empruntées au papyrus. Ebers et au papyrus Copte de Chassinat:
"Prescription pour l'oeil s'appliquant à tous les désordres qui se produisent dans cet organe; cervelle humaine, la diviser en deux moitiés; mêler une moitié avec du miel, en enduire l'oeil le soir, sécher l'autre moitié, piler, passer, en enduire l'oeil le matin".
"Contre le larmoiement; myrrhe, encens, graine de teutem, sel de plomb vert".
"Traitement pour chasser le sang de l'oeil; encre, sulfate de cuivre, antimoine, sciure de bois décomposée, oignons, eau, les triturer et les appliquer sur les yeux".
"Oeil qui souffre la torture par suite d'une fluxion; rose, safran, jaune d'oeuf du jour, huile de rose, broie-les, mets les sur les yeux, ils cesseront de souffrir."
Remarque sur le fard des Egyptiennes.
Mélangés à de la graisse d'oie, des minéraux (dont le sulfure de plomb = galène) servaient à la fabrication des cosmétiques et des fards, qu'utilisaient les Egyptiennes pour aviver l'éclat de leur regard.
Réduit en poudre, le minerai de cuivre (chrysocolle) de couleur vert foncé, était le principal ingrédient entrant dans la confection du fard ; de même que le fard de couleur noire, la galène, il remplissait un rôle prophylactique en protégeant les yeux des multiples ophtalmies auxquelles les habitants furent exposés à toutes les époques; il protegeait aussi de la lumière intense.
Signalons à ce sujet que c'est la galène et non la poudre d'antimoine qu'on trouve à la base du fard des Egyptiens.
L'antimoine, dangereux minéral a été identifié dans une boite à fards datant de 2500 av. JC. ; on l'utilisait pour fabriquer le rouge que les Egyptiennes appliquaient sur leurs lèvres à l'aide d'un pinceau.
Il s'agit plus exactement de sulfure d'antimoine dont les cristaux ont une couleur rouge cerise.
Conclusion sur la thérapeutique médicale oculaire. Quelle était la valeur des recettes composées par les médecins ?
L'origine de ces médicaments se trouve dans l'observation des animaux ou dansla ressemblance d'une graine, d'une feuille, d'une fleur avec l'oeil ou une de ses parties. De même la beauté ou l'aspect de certains minéraux, comme le lapis-lazuli d'un beau bleu-clair a été utilisé en poudre"Pour rendre la vue".
Les jugements sur la pharmacopée égyptienne ont généralement manqué de bienveillance : pharmacopée démoniaque, pharmacopée excrémentielle. Il convient de distinguer deux catégories de médicaments:
- ceux qui sont extraits des grimoires des magiciens
- ceux que les médecins composaient d'après leurs propres idées, en s'inspirant de leurs expériences;.
L'ingrédient, de caractère magique, pouvait se trouver associé à quelque produit naturel qui assurait l'efficacité du remède.
Dans bien des cas l'expérience avait instruit les Egyptiens des vertus curatives de certaines substances végétales ou animales, vertus qu'elles devaient à la présence insoupçonnée de principes que nous utilisons aujourd'hui directement. L'exemple du traitement de l'héméralopie carentielle est significatif. Les Egyptiens ignoraient le contenu en Vitamine A du foie de boeuf, mais ils avaient constaté ses bienfaisantes propriétés.
De la magie, par contre, relève toute la série de médicaments proprement excrémentiels : fiente de mouche et de pélican, excréments de crocodile.
Le papyrus Ebers et le papyrus de Londres, contiennent plusieurs incantations magiques, que l'on répétait quatre fois pendant l'application du collyre. Certaines font allusion au crocodile, animal typhonien partisant de SETH qui dans sa lutte contre HORUS lui enlevait un oeil. La même adjuration qui sauvait HORUS pouvait rendre la lumière aux malades des yeux.
La survivance de cette thérapeutique se rencontre encore dans la thérapeutique populaire, souvent mélée de pratiques entachées de magie ou de données météorologiques.
La "boue du Nil", la "boue des marais", la terre et une certaine terre appelée "btj", étaient également mentionnées comme remèdes et n'impliquaient aucune répulsion, or au XIXè siècle et même au début du XXè siècle ils figuraient encore parmi les substances tenues pour répugnantes.
La vase et la terre étaient employées dans la confection des emplâtres, ainsi que l'urine pour les bains d'yeux.
En 1948, quand le Docteur DUGGAR, titulaire de la chaire de physiologie végétale à l'Université du Wiscontin, annonça la découverte de l'auréomycine, il ne se doutait pas que cette révélation contribuerait à valoriser l'efficacitét des thérapeutiques égyptiennes l'auréomycine, en effet, fait merveille encore dans le traitement du trachome. L'auréomycine représentait un nouveau maillon dans la chaîne des antibiotiques, et se développait apparemment dans une certaine terre, que l'on trouvait surtout à proximité des cimetières. Les moisissures qui s'y formaient avaient la propriété de détruire microbes et bactéries pathogènes. On s'aperçut alors que, du fait qu'elles contenaient les sécretions des bactéries vivant dans l'organisme, les matières fécales et l'urine possédaient, elles aussi, certaines propriétés antibiotiques (37).