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Aux États-Unis les Démocrates sont qualifiés de libéraux, avec une connotation de gauche. Les Républicains, considérés comme conservateurs, sont encore plus libéraux en matière économique. En Suisse les libéraux sont clairement à la droite de la disposition géographique en politique. Alors qui est quoi?
Les mots devraient être régulièrement redéfinis, au moins pour savoir si nous parlons de la même chose. Par exemple le concept de conservatisme a évolué. Dans Wikipedia, il est caractéristique d’une philosophie politique qui défend les valeurs établies et la tradition. « Il se fonde sur la conservation d’un ordre préétabli, selon les conventions, chacun à sa place ».
C’est très, trop court. Dans son anthologie La Tradition Conservatrice parue en 1950, Reginald James White écrivait: « Le conservatisme est moins une doctrine politique qu’une habitude de l’esprit, une manière de ressentir, un mode de vie. »
Dans une interview publiée par la revue Éléments – citée dans mon précédent billet – la philosophe Bérénice Levet (image 2), auteur de La théorie du genre ou le monde rêvé des anges, et plus récemment du Crépuscule des idoles progressistes, définit le conservateur comme:
« … celui qui fait droit au besoin humain de continuité, de stabilité, de durée. (…) Le conservateur pense l’homme comme héritier, il sait que le monde ne commence pas avec lui, il a un sens aigu de la responsabilité. Avec la naissance, disait Hannah Arendt, les parents ne donnent pas seulement la vie, ils font entrer l’enfant dans un monde, c’est-à-dire une forme particulière d’humanité, un monde qui était là avant lui, dont il aura la charge, et qui est appelé à demeurer après lui. »
On a longtemps considéré le clivage droite-gauche comme identifiable à l’antagonisme entre conservateurs et progressistes. Aujourd’hui ce clivage se dissout lentement. Par exemple les écologistes, que l’on catégorise dans le camp progressiste, sont devenu les défenseurs d’une philosophie pratique éminemment conservatrice.
L’idée que nous avons reçu la Terre en héritage et que nous devons la transmettre à nos enfants en bon état est l’idée la plus conservatrice des temps modernes depuis au moins deux siècles.
De même la protection des sols par une agriculture plus traditionnelle, les circuits commerciaux courts du cultivateur au consommateur, sont des réactualisations des pratiques du passé. La gauche ouvriériste elle-même en est venue surtout à défendre les acquis, l’existant, les conquêtes passées, plus qu’à inventer de nouveaux rapports sociaux.
En contraste, les industriels, libéraux puisqu’attachés à la libre entreprise, politiquement conservateurs car opposés au trop d’État, ne cessent de défendre l’innovation, le renouvellement des technologies, bref ont des pratiques de type progressiste.
Dans l’individu cohabitent ces deux mouvements: améliorer sa condition, croître, se projeter dans l’avenir, et en même temps garder ses racines familiales et culturelles, reproduire ce qui marche et qui fait du bien, reconnaître sa condition et ses limites.
Le conservatisme est, de ce point de vue, l’état naturel de l’homme, la meilleure économie de sa filiation, l’indispensable continuité de son histoire. Nous ne venons pas de nulle part, nous n’arrivons pas les premiers sur Terre.
L’individu reprend le monde là où il existe déjà sans être dans l’obligation de le recréer entièrement. Il ne conçoit pas les plis de l’être, les stigmates du passé, comme dégradants. Bérénice Levet dit encore:
« Le passé est pour nous une ressource, jamais un programme. Le passé recèle des trésors de pensée de manières d’être, de sentir, que nous voulons conserver, préserver, revivifier, bref leur assurer un avenir, mais sous bénéfice d’inventaire. Le conservateur ne fétichise pas le passé. Le passé n’est pas transmis parce qu’il est passé, mais parce qu’il est riche en propositions de sens. »
En regard de cette description complexe du conservateur, le progressiste peut caricaturalement être défini par la phrase tirée de l’Internationale:
« Du passé faisons table rase. »
De ce point de vue le communisme, le fascisme et plus récemment l’islamisme politique sont en rupture, en discontinuité, en refus de l’histoire qu’ils considèrent comme porteuse des malheurs de l’humanité et d’une maladie dont il faut se débarrasser. L’Homme nouveau est probablement l’un des plus terrifiants mythes que l’humanité ait produite.
De Bérénice Levet toujours:
« Le péché majeur de la pensée progressiste est d’avoir prêté des vertus émancipatrices à la désaffiliation, à la désidentification religieuse, nationale, et désormais sexuée et sexuelle. Or loin d’avoir débouché sur une orgie créatrice, une fraternité universelle, cette philosophie a produit des individus mutilés, des hollow men, des hommes creux… »
Le progrès est le résultat intermédiaire ou final de l’action de progresser. Comme le dit Ingrid Riocreux citée hier, on en constate l’effet cumulatif. Par exemple progresser d’un point à un autre peut être mesuré précisément. Améliorer les conditions matérielles par la technologie est également cumulatif par l’empilement des modifications successives d’un produit ou une méthode dans la mesure où ces modifications sont mesurables en temps gagné, en dépense énergétique moindre.
Il n’y a en réalité pas d’opposition entre être conservateur et progressiste, pour autant qu’être progressiste ne soit pas un déni du passé et de soi-même. Le progressiste pris dans l’idéologie du progrès constant est malheureux. Ce qu’il est, ce qu’il fait, n’est jamais assez bien. Il agit non seulement pour améliorer le présent mais pour obéir à un futur parfait hypothétique. Il subit la tyrannie du futur. Il y a une part tragique dans le progressisme: le refus de soi.
Or le progrès ne saurait être une religion, une aspiration qui nous porte vers un mieux éternel. Le progrès n’est utile que là où il y en a besoin. Cette Lapalissade n’est pas anodine: le progrès par principe est une sorte de folie.
Politiquement les conservateurs se sont opposés aux Lumières qui préconisaient un régime politique fondée exclusivement sur la raison et non plus sur une tradition. La raison seule est dangereuse. Elle n’a plus les ancrages du passé, qui sont comme des garde-fous.
À son plus grand développement la raison pure est l’idéologie totalitaire, qu’elle soit fasciste ou communiste. Par exemple l’idée que les genres masculin et féminin ne sont que des constructions sociales, donc intellectuelles, coupée des racines biologiques qui en sont la matrice, est une pure spéculation de la raison, sans fondement empirique ou scientifique, et aux conséquences graves puisque l’on va vers une dissolution des identités fondamentales, au point d’utiliser – comme à Egalia – des enfants comme cobayes pour démontrer a posteriori cette théorie.
On voit que progrès et conservation ne sont que des angles de vue sur le monde. La conservation (qui inclut la reproduction) le maintient, le progrès l’améliore là où il en est besoin par les libertés qu’il prend avec la rigueur de la transmission et de l’héritage – matériel, culturel, spirituel, génétique.
Cependant les deux notions ne sont pas égales. Le progrès est subordonné à la conservation, à l’agrégation du passé comme socle de l’avenir, à l’accumulation des étapes de la construction, à la préservation et la reproduction de ce qui fonctionne, sans quoi le monde n’existerait simplement pas.
Le libéralisme, comme posture plus souple, plus libre par rapport à ce que la tradition peut avoir d’enfermant, associé à l’idée de progrès, est une dynamique nécessaire pour autant qu’il y ait toujours un port d’attache, un homeland où revenir pour se reconstituer après les exils géographiques et spirituels que parfois nous subissons.