Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07252.jsonl.gz/463

«En s’opposant au monde de non-humains, l’humanité s’oppose à elle même.»
Achille Mbembe
De nos jours, par commodité, il est devenu monnaie courante de considérer trop rapidement la xénophobie comme synonyme de racisme, et inversement. A y regarder de plus près, le terme «xénophobie» – qui apparaît dans un dictionnaire francophone pour la première fois en 1906 (Nouveau Larousse Illustré) – vient du grec et signifie littéralement «la peur de l’étranger». Alors que «racisme» vient étymologiquement de l’italien razza (race) ainsi que du latin ratio (ordre, catégorie). En tant que théorie, le racisme date du XIXe siècle, et un de ses pionniers fut Joseph Arthur Gobinau (1816-1882), défenseur de l’idée d’une race dite «pure», la race «aryenne».
La définition de la xénophobie nous renvoie à un état d’esprit, à des préjugés et croyances propres à la méconnaissance, véhiculés par l’émotionnel. Cet «état de méconnaissance» fait de l’étranger une menace, un risque, pour devenir, dans un second temps, une sorte de problème malaisé. Ici, il n’y a aucune pensée profonde. Et pour cause, puisqu’il s’agit de nommer l’émotionnel – sentiment archaïque qui, pour paraphraser Kant, rend incapable «de penser en se mettant à la place de tout autre». Ce qui renvoie à ce qu’on entend couramment par le prototype de l’égoïste: «celle ou celui qui ne se soucie que de son propre intérêt» (Larousse, 2013). Le racisme, ou «altrucide» (Achille Mbembe), est plus net. Ici, nous avons à faire à une conviction intellectuelle, patiemment réfléchie, pensée.
Une «ardeur émotionnelle xénophobe» face aux discours rationnels
Tout aurait pu en rester là. Mais, du fait de l’accélération/croissance (H. Rosa) et de la circulation planétaire de toutes sortes de flux inhérente à notre contemporanéité, en quelques années, tout va basculer. En effet, l’accélération/croissance inouïe de nouveaux savoirs et usages a déstabilisé radicalement les fondements même de l’Etat démocratique, du lien social et des repères des citoyens ordinaires. Cette déstabilisation de tous les rouages de la socialité serait le résultat de la mise en circulation «transgressive» de flux ininterrompus de marchandises, de nouvelles technologies, d’informations, de moyens de communication, ainsi que de flux migratoires, tous mis en orbite à l’échelle planétaire.
Le délitement du «maillage» (Tim Ingold) social et environnemental existant accroît exponentiellement le sentiment de «déroute existentielle» de chacun. De plus, la perte de repères amplifie le sentiment d’insécurité du citoyen et inhibe le fait d’être là, chacun dans son savoir-vivre coutumier. La «peur de l’autre», de se sentir envahi et chassé de sa centralité quotidienne est ainsi amplifiée et subsume tout le corps social et politique. Les espaces public et privé, qui autrefois étaient vécus comme des espaces sécurisés où chacun pouvait s’affirmer et mettre en avant son savoir vernaculaire, sont aujourd’hui des espaces craquelés. De bouche à oreille se répand la rumeur «panique» fabriquée par la peur et l’insécurité ontologiques. Les pouvoir publics montrent timidement leur visage en brandissant la charte des Droits de l’homme Et, vis à vis de l’«émotionnel xénophobe», les réponses demeurent sans aucune portée transformatrice.
Ici, on oublie quelque chose de fondamental: l’inexistence d’un discours, fut-il idéologique ou politique, qui puisse seul modifier quoi que ce soit d’un sentiment. Il est alors complètement antinomique de vouloir modifier cette «ardeur émotionnelle xénophobe» par le biais des discours qui font appel à la raison. A plus forte raison s’il s’agit d’un sentiment primaire ancré au plus archaïque de l’individu.
Sentiment d’insécurité et ressentiment social fortement intériorisé
Dès lors, que faire face à toute cette construction irrationnelle? Faut-il changer de paradigme? Oui, fondamentalement. Plutôt que se crisper idéologiquement dans un déni inopérant et stérile, il s’agit d’accueillir cette émotionnalité xénophobe comme un questionnement. Autrement dit, en paraphrasant Félix Guattari, utiliser la xénophobie comme un «analyseur», qui devient alors un miroir sociologique réfléchissant les anachronismes, les insuffisances matricielles fondamentales de la société en question. Une société politique «caractérisée par le conformisme, le sécuritaire ainsi que par l’homogénéisation croissante des cultures et des styles» (Roland Gori).
A titre d’hypothèse, on peut soutenir que la suite logique des célérités des mutations technologiques, ainsi que la récurrente monétarisation exacerbée des rapports sociaux ont fini par «désenchanter» du monde (Max Weber), mais aussi par le désacraliser1Vu le nombre croissant de jeunes Européens gagnés au jihadisme radical et partis combattre en Syrie (Le Monde 5 décembre 2013), le constat du désenchantement, vis à vis du No future dans lequel ils se trouvent dans nos métropoles, me semble définitif. cf. Sarah Kalfalah: www.sarah-k.com/.
Dans nos sociétés modernes, d’une certaine manière, la Constitution joue le rôle du «sacré» d’autrefois. Elle protège non seulement le «vivre ensemble», mais également le partage de la citoyenneté (Maurice Godelier). Nonobstant, la Constitution ne suffit pas pour que les populations les plus vulnérables puissent se sentir protégées. Ces secteurs, représentés par les petites entreprises, les petits commerces et les travailleurs précaires – tous des secteurs sensibles au gain à court terme – comme les retraités et les chômeurs, ne se sentent pas protégés par le grand capital, qui peut, lui, bénéficier des projections financières stratégiques.
Selon le «paradigme de la reconnaissance» d’Axel Honneth, on peut remarquer que ces secteurs peinent à se sentir reconnus dans leur vulnérabilité sociale et économique. Par ailleurs, le manque de reconnaissance dans leur contribution à la richesse sociale du pays fragilise leur positionnement existentiel et citoyen, et les place socialement du côté des «précarisés» animés par le ressentiment. Un darwinisme pathétique fait de ces secteurs des «laissés pour compte» de l’économique, les laissant dépourvus de «garde-fous» vis-à-vis du sentiment d’insécurité et d’un ressentiment social fortement intériorisé.
Dans cette configuration, les populations migrantes: immigrés, refugiés, «illégaux», Roms – toutes des populations munies d’un haut coefficient de résilience2Capacité à faire face ou à rebondir face à l’adversité. dû à l’expérience de l’adversité et des souffrances vécues – constituent des «boucs émissaires» (René Girard) idéaux pour projeter des frustrations.
L’immigré devient ainsi une projection fantasmagorique facile, provoquant, selon le romancier Hanif Kureishi, des fantasmes hallucinants. En même temps, il devient le dépotoir d’un sentiment d’impuissance archaïque. Pour autant, cette projection «salvatrice» ne dissipe pas la peur de la «mort annoncée» des individus petit à petit laissés pour compte. La mort lente de ces secteurs vient plutôt du gigantisme pandémique des grandes surfaces, de la désertification programmée des centres villes, vidés de leurs petits commerces et de leurs habitants, et du chômage structurel intrinsèque à nos économies axées unidimentionellement sur la croissance exponentielle.
Trouver ensemble des réponses créatrices de lien social
Dès lors, il revient tout d’abord aux pouvoirs publics de donner le ton en créant les conditions d’une «concrescence» (A.N.Whitehead), c’est-à-dire d’une «croissance avec» l’autre et pas contre l’autre. Par ailleurs, il est urgent de tirer les enseignements, sans oreillettes idéologiques, des positions xénophobes, afin de créer les conditions et l’environnement – Umgebung – matériel d’une affirmation sociétale plurielle.
C’est aux autorités publiques de créer le «cadre» politique permettant de faire basculer la «reconnaissance dégradée» (Axel Honneth) dans laquelle se trouvent ces secteurs vers une «reconnaissance sociale positive», réciproquement possible dès lors que la communauté reconnaît la vie de chacun dans sa valeur propre.
Concrètement, il s’agirait d’inviter les artistes, intellectuels, chercheurs en sciences humaines et les politiques à trouver ensemble des réponses créatrices de lien social. Qui passeraient, par exemple, par la mise en avant de traits saillants de l’histoire et de la culture de Genève, ses institutions-phares, ses personnalités, et aussi de traits saillants de la diversité des cultures migrantes par quartier. Ces thématiques pourraient être développées sur des supports publics: rues, transports publics, Postes et services publics.
Au plan économique, il s’agirait de créer un bureau d’étude des facilités d’installation (voire des allégements des impôts) pour les petites entreprises et commerces, dans lesquels il s’agirait aussi de promouvoir l’engagement et la formation des jeunes. Concernant l’intégration des migrants, on pourrait imaginer la création d’un pôle facilitant le rapprochement entre petites entreprises et commerces d’une part et savoir-faire des migrants de l’autre.
Ce dont il est question est la capacité de Genève à développer un projet-pilote ambitieux concernant une nouvelle sensibilité sociale. Un projet dans lequel il serait possible d’affirmer sans complexe, d’un côté, les traits, us et coutumes qui caractérisent et singularisent le pays d’accueil – Genève – et le rôle que jouent ses acteurs. Et de l’autre, il serait possible de donner une visibilité culturelle aux populations migrantes dans le canton. Pour aller in fine vers une reconnaissance positive des uns et des autres, et donner ainsi un sens concret, enrichissant et synergique au «vivre ensemble».
* Directeur d’un centre d’hébergement et d’animation psychosociale à Genève.
Notes [ + ]
|1.||↑||Vu le nombre croissant de jeunes Européens gagnés au jihadisme radical et partis combattre en Syrie (Le Monde 5 décembre 2013), le constat du désenchantement, vis à vis du No future dans lequel ils se trouvent dans nos métropoles, me semble définitif. cf. Sarah Kalfalah: www.sarah-k.com/|
|2.||↑||Capacité à faire face ou à rebondir face à l’adversité.|