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Selon une formule désormais consacrée (et usée à force de l'être), d'aucuns aspirent ici et là à construire le "patrimoine de demain". Difficile de retracer l'origine de ce concept paradoxal qui a pu surgir à l'international dans le sillage de l'association Docomomo (International committee for documentation and conservation of buildings, sites and neighbourhoods of the modern movement). Que la création architecturale d'aujourd'hui puisse automatiquement et sans que cela soit soumis à discussion équivaloir au patrimoine de demain, voilà qui est hautement problématique!
Lorsqu'il construisit la Philharmonie de Berlin Hans Scharoun pensait-il être patrimonialisé ou oeuvrait-il pour réaliser à Berlin Ouest une salle de musique exemplaire et en ce temps-là véritablement unique avec son organisation interne en vignoble et sa toiture de cirque virevoltante? Il s'agissait surtout d'héberger le fameux orchestre philharmonique de Berlin, dirigé depuis 1954 par Herbert von Karajan, et privé de salle après le bombardement de l'ancienne Philharmonie de la Bernburgerstrasse en 1944. La Philharmonie allait faire partie du nouveau Kulturforum de Berlin Ouest qui comprendrait aussi la grande bibliothèque du même Scharoun et la Neue Nazional Galerie de Ludwig Mies van der Rohe : les nouvelles infrastructures culturelles d'une ville martyre coupée en deux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Philharmonie de Berlin, Hans Scharoun, 1963 (inauguration)
Admiré dans le monde le modèle berlinois a fait de nombreux émules. Nos Pritzker helvétiques, le tandem Herzog et de Meuron, lui font une révérence dans leur colossal paquebot amarré dans le port de Hambourg et juché sur un ancien entrepôt. L'Elphi ne découle pas d'une nécessité comme ce fut le cas à Berlin, mais d'une ambition: dans l'esprit de compétition des années 2000 Hambourg veut une salle qui soit une des dix meilleures du monde. De rallonge budgétaire en rallonge budgétaire, elle évite de justesse de s'offrir une ruine. Le prix de l'édifice passe du simple au décuple (866 M° euros) mais Hambourg pense posséder là un atout touristique majeur.
L'Elphi de Hambourg par Herzog et de Meuron, 2017 (inauguration)
Genève qui depuis le Grand Genève se positionne dans la cour des grands entend régater avec les métropoles. Tandis qu'elle regorge de salles de musique (Conservatoire de la place Neuve, Grand Théâtre, Victoria Hall, BFM, etc.), surgit d'un peu nulle part un projet pour une Cité de la Musique (qui en plus d'une salle de quelques 1800 places et de deux salles plus petites, entend héberger les locaux de la Haute Ecole de Musique), mis sur pied par une fondation privée. Une fois les acquiescements préliminaires obtenus discrètement, un concours international SIA 142 est lancé et un prix décerné en 2017 à Pierre-Alain Dupraz et Gonçalo Byrne Architectos.
Le projet de la Cité de la Musique, P-A Dupraz § G. Byrne
Leur projet dont on affirme qu'il est un geste architectural (sous-entendu majeur) s'inscrit formellement dans le sillage de deux exemples ci-dessus, traduit en lames de béton et triple verre, technologie devenue banale à force de redites ... Proclamer que ce que l'on propose là sera un patrimoine demain est d'une suffisance extrême. L'assertion est pour le moins à mettre en discussion. Ne faut-il pas simplement en revenir au fait qu'il s'agit d'une création contemporaine au même titre que tant et tant d'autres, dans un monde en fin de course, qui n'en finit pas de s'illusionner à propos d'une inflation de projets concurrents dont on ne questionne même plus la pertinence et l'absolue nécessité.
Le parc des Feuillantines
Ce qui est certain, c'est que ce projet s'inscrit sur l'ancien domaine des Feuillantines qui fait patrimoine aujourd'hui puisqu'il comporte outre une maison de maître de qualité, irremplaçable, assortie de sa loge de portier et de ses dispositifs de parc paysager anciens ainsi que portails. Que le parc est habité d'arbres majestueux et de toutes sortes de plantes miraculeusement présentes en ville! Qu'il est peuplé d'une faune qui a droit de cité dans notre ville tout autant que nous-mêmes! Que tout ce vivant, tout ce bruissant, tout cet impalpable d'un héritage plus que séculaire, est un patrimoine que nous possédons bel et bien et pour lequel il convient de se mobiliser. Et parce qu'il représente très certainement aussi, n'en déplaise à la planète SIA, ce qui, aux yeux des générations futures, constituera le véritable patrimoine de demain, bien davantage qu'une infrastructure de plus?