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En été 2018, le MAMCO inaugurait, à l’occasion de la rétrospective consacrée à l’artiste d’origine pakistanaise Rasheed Araeen, un premier volet de sa réflexion sur l’internationalisation de son corpus exposé et de l’émergence d’une histoire mondiale de l’art.
Le rapport politique que Rasheed Araeen entretient avec les formes dites «minimales» et son engagement dans la théorie postcoloniale confèrent à sa pratique une valeur exemplaire dans le processus de « décolonisation » de l’histoire de l’art de la seconde moitié du 20e siècle. L’hégémonie occidentale des institutions muséales et historiographiques a en effet imposé le mythe d’un « musée d’art moderne universel », dont on mesure aujourd’hui le caractère proprement idéologique. Ce sont donc aussi bien les résonances d’une logique évolutionniste et progressiste de l’histoire de l’art que les contextes culturels considérés qui sont aujourd’hui mis en question par l’intégration d’autres récits.
Rasheed Araeen est né en 1935 à Karachi (Pakistan), où il réalise, sans éducation artistique formelle, ses premiers travaux dans les années 1950 qui attestent déjà son intérêt pour des compositions géométriques aptes à traduire des impressions. Lorsqu’il arrive à Londres en 1964, diplôme d’ingénieur en poche, Araeen est frappé par les sculptures en métal coloré d’Anthony Caro. A la fin des années 1960, il aura développé son propre langage, basé sur l’usage de formes simples et la notion de symétrie, comme l’attestent les premières Structures. Ces sculptures, outre leur aspect constructif et minimal, invitent également à la relation avec le spectateur, qui peut parfois en modifier l’arrangement. La rétrospective, qui couvre près de 60 ans de travail, conduit le visiteur à travers cinq chapitres, des œuvres des années 1950 aux sculptures des années 1960 et 1970, et, suite à son engagement politique de plus en plus affirmé dans les années 1980, des séries de panneaux cruciformes des années 1980-1990 à ses travaux les plus récents réunis sous le titre de Homecoming.
Ainsi que l’explique Nick Aikens, la pratique d’Araeen n’a de cesse de repenser les affirmations formelles, idéologiques et politiques du modernisme euro-centrique. Cette interrogation est au cœur de sa pratique, tant artistique qu’intellectuelle. Elle nourrit aussi bien son engagement dans le mouvement des Black Panthers en 1972 que la fondation de la revue Third Text en 1987. Elle sous-tend ses performances des années 1970 et ses Structures para-minimales. Elle débouche également sur les autoportraits identitaires du début des années 1980 et sur les compositions photographiques de la même décennie. Et, comme nous le rappellent les peintures de la récente série Opus inspirées par les arts décoratifs islamiques, Araeen répond aux prétentions universalistes du modernisme occidental par l’affirmation de l’origine hétérogène du langage abstrait.
Pour autant, l’impératif de la globalisation d’intégrer la « différence » ne suffit pas à résoudre les problèmes d’une idéologie dominante. Ce qui est en jeu, du point de vue d’un musée tel que le MAMCO, c’est bien plutôt de mesurer comment la prise en compte de ces différences modifie notre compréhension des formes et des pratiques que nous conservons. C’est sur notre conception de l’historiographie récente, du découpage de ses périodes tout autant que des contours esthétiques appliqués aux mouvements artistiques considérés, que ces réflexions doivent porter. Comment voyons-nous, par exemple, les ensembles que le musée conserve de Siah Armajani (*1939), artiste d’origine iranienne émigré aux Etats-Unis, ou de Julije Knifer (1924-2004), artiste d’origine croate basé à Paris, à travers le prisme de l’exposition de Rasheed Araeen ? L’équation que l’artiste pakistanais établit entre symétrie et démocratie peut-elle servir à éclairer la symbolique au cœur du travail d’Armajani ? L’ironie présente dans ses Structures recombinables n’évoque-t-elle pas le regard que les membres du groupe Gorgona, auquel participa Knifer entre 1959 et 1966, portent sur la création ? Bref, est-il possible pour le musée de construire d’autres outils conceptuels, d’autres catégories esthétiques, d’autres récits du temps court que nous envisageons en exposant ces artistes, c’est-à-dire en s’exposant à ces formes ?
Exposition organisée par Nick Aikens et Paul Bernard
Avec le soutien de la Fondation Stanley Thomas Johnson