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Onéguine: l’opéra de Tchaïkovski
Histoire de la création
En mars 1877, Tchaïkovski rend visite à la cantatrice Elisaveta Lavrovskaya, qui lui suggère Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine pour son prochain opéra. Tchaïkovski déclare qu’Onéguine est un livre sacré mais l’idée le passionne, il en rédige le scénario la nuit même et entame le travail musical. Il écrit à son frère: “Tu ne peux t’imaginer à quel point je suis heureux de me débarrasser de ces princesses égyptiennes, pharaons, empoisonnements et autres. Quelle infinité je trouve dans la poésie d’Onéguine. Je ne me trompe pas, je sais qu’il n’y aura pas d’effets scéniques et de mouvement dans cet opéra. Mais la simplicité du sujet, son humanité, sa poésie en accord avec un texte de génie, compenseront de fait tout ces défauts.”
Tchaïkovski idolâtrait Pouchkine. Sa compréhension de la vie, du caractère “russe”, de la nature, la musicalité de ses vers fascinaient Tchaïkovski. Du roman, il n’a retenu que les destins personnels des héros de Pouchkine, en appelant son opéra Scènes lyriques. A son ami le compositeur Taneev, Tchaïkovski écrit: “Je cherche un drame intime, mais puissant, basé sur le conflit des situations que j’ai vécues ou vues, qui puisse me toucher au plus profond.” Eugène Onéguine s’est trouvé être ce drame idéal. Ce même printemps 1877, Tchaïkovski reçoit une lettre d’amour de la part de son ancienne élève Antonina Milioukova. Tchaïkovski n’éprouve aucun sentiment pour cette jeune fille et lui répond avec une lettre semblable à celle d’Onéguine, mais reçoit en réponse une deuxième lettre pleine de passion et décide de rencontrer la jeune Antonina: il l’épousera en juillet 1877. Ainsi sa vie personnelle se mêle à celle de son oeuvre. “Je suis amoureux de Tatiana, je suis envoûté par les vers de Pouchkine et j’écris sur la musique de ses vers. L’opéra avance à toute vitesse” – écrivait-il à son frère Modest. La scène de la lettre de Tatiana à Onéguine est composée en premier et tout l’opéra se construit autour du “motif de Tatiana”. Pensé comme une succession de tableaux, le drame met en lumière tour à tour chacun des personnages principaux, sans pour autant délaisser les personnages secondaires, à l’instar de Grémine (personnage sans nom chez Pouchkine, inventé par Tchaïkovski le librettiste). Le livret a largement simplifié le contenu du roman, son langage et son style étant nettement moins contestataires, en enlevant le narratif en faveur de l’expression directe des personnages.
l’opéra est entamé en été 1877 en Russie, et Tchaïkovski continue l’écriture de son oeuvre en automne à Clarens dans le canton de Vaud, installé dans la villa Richelieu. Il écrit le 1e novembre 1877 à Mme von Meck: “J’ai terminé à Clarens l’instrumentation du 1e acte d’Onéguine et l’ai envoyée à Rubinstein.” L’opéra sera terminé en moins d’un an – le 30 janvier 1878 à San Remo en Italie.
Tchaïkovski s’inquiétait pour le destin de son opéra, dont l’interprétation demandait une simplicité et une sérénité extrêmes. Pensant que les chanteurs des théâtres principaux ne pourraient transmettre la fraîcheur et la jeunesse de ses principaux personnages, Tchaïkovski a décidé de confier la première exécution aux étudiants du Conservatoire de Moscou sous la direction de Rubinstein. Il écrivait à Mme von Meck: “Je serais nettement plus satisfait du conservatoire que de l’exécution de mon opéra sur une grande scène, même à Saint-Pétersbourg. Je ne vais pas me soucier de la production d’Eugène Onéguine au Théâtre Mariinsky; si possible, je vais même m’y opposer. Cet opéra n’est pas destiné au répertoire des grandes scènes. Il est dépourvu d’effets scéniques, n’est pas suffisamment mobile et intéressant pour que le public puisse l’aimer. Je le savais quand je l’ai écrit, et pourtant j’obéissais à un besoin irrésistible de mon âme, et n’ai donc pas hésité devant ces considérations secondaires. Si cet opéra n’est pas populaire, peut-être, il sera aimé par une minorité qui se réunira pour écouter cette musique dans les salons privés.” Le compositeur était conscient du caractère novateur de son opéra – centré sur les émotions de ses personnages, comparables à celles des personnes réelles; il en a toujours souligné le caractère intime d’opéra de chambre. Malgré les craintes du compositeur, Eugène Onéguine s’est avéré être un succès dès sa première représentation et dut être adapté pour les grandes scènes lyriques. Tchaïkovski était particulièrement impressionné par la direction de l’oeuvre par Gustav Mahler à Hambourg en 1892.
Synopsis
Une brève introduction expose le monde poétique et les élans d’âme de Tatiana. L’acte I est en trois tableaux. Le premier tableau introduit les principaux personnages de l’opéra sur fond de duos et chansons issus de mélodies populaires. Mme Larina fait des confitures aidée de Filipievna. Arrivent leurs voisins Lenski et Onéguine, Mme Larina les accueille, puis laisse le soin à ses filles, Tatiana et Olga, de les distraire. Le deuxième tableau est entièrement centré sur Tatiana, qui ne parvient pas à s’endormir car elle est amoureuse. Une fois seule, Tatiana ne parvient plus à contenir son émotion et commence à rédiger une lettre à Onéguine. Chaque étape de cette lettre fatale (célèbre air “Je vous écris – quoi d’autre à dire”) qui va modifier le destin de Tatiana est décrite par la musique. Le jour se lève; on entend le pipeau du berger; la nourrice vient réveiller Tatiana qui lui confie la lettre.
Onéguine est au centre du troisième tableau. Dans son célèbre air qui sonne comme un serment (“Si dans un cercle domestique mes jours j’avais voulu borner”), Onéguine, empreint de froideur, explique à une Tatiana très émue que le mariage et l’amour ne sont pas pour lui.
L’acte II en deux tableaux s’ouvre sur le bal donnée à l’occasion de l’anniversaire de Tatiana. Onéguine danse une mazurka avec Olga, ce qui provoque la jalousie de Lenski. La querelle s’envenime et Lenski finit par demander une réparation par les armes. Le 5e tableau, donc le dernier de l’acte II, est celui du duel entre Lenski et Onéguine. Un prélude mélancolique annonce la grande scène où Lenski dit adieu à la vie et à tout ce qu’il a aimé. La musique est ici d’une grande beauté mélodique et d’une profonde sincérité. Les adversaires s’affrontent, et Lenski est tué.
L’acte III en deux tableaux se passe quelques années plus tard à Saint-Pétersbourg: un bal a lieu dans une demeure élégante. Onéguine est là; il a 26 ans et retrouve le monde qu’il a quitté pendant de nombreuses années après avoir tué son ami en duel. Le prince Grémine et sa femme Tatiana font leur entrée. Ce 6e tableau culmine avec la noblesse et le lyrisme de l’air de Grémine “L’amour s’impose à tous les âges”, où il explique à Onéguine comment l’amour et la beauté sont entrés dans sa vie depuis son mariage avec Tatiana, il y a deux ans.
Le dernier tableau se déroule dans le salon de réception de la maison du prince Grémine. Tatiana a reçu une lettre passionnée d’Onéguine. Il entre et se jette à ses pieds: c’est le duo final entre Tatiana et Onéguine, duo agité et plein de contrastes lyriques, où Tatiana finit par avouer son amour pour Onéguine, mais le quitte en le laissant seul et désespéré.
L’opéra se termine par une chute dramatique: “La mort, la mort! Je pars à ta recherche!”, remplacé plus tard par “Tristesse!…honte!…sort misérable!”.
Larissa Rosanoff