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Les déjantérotiques
Une collection de 12 textes illustrés par 12 femmes artistes
Dernière parution
(...) Devant lui, les serveurs se croisent, s'évitent avec élégance, sans effort apparent, glissent des plats fumants et colorés sur des tables alignées, en enfilade, de chaque côté de la salle et les mouvements combinés des uns et des autres font comme un boléro accompagné du cliquetis des couverts, les commandes lancées au vol, les rires des convives, le frottement des nappes et les soupirs satisfaits des bouches. Puis la lu-mière interrompt sa course sur la table située exactement de l'autre côté du restaurant, se pose sur le personnage principal de la pièce.
Une femme.
Chevelure noire, robe rouge, de longs doigts élégants, il voit le jeu des mains enserrant une serviette blanche et la portant à une bouche comme on le ferait d'un fruit. Ses yeux caressent la surface d'une assiette posée devant elle. En surplomb de la scène, un immense miroir repro-duit la pièce, reflet légèrement incliné, jusqu'au prolongement des fenêtres et de la rue ouverte derrière lui. Il se voit en contre-jour alors qu'une main dépose sur la table un plateau d'huîtres fraîches. Il n'a pourtant rien commandé.
(...)
Déjà paru
(...) Il rentre le premier. Le téléphone sonne à ce moment-là. Il décroche. Depuis le temps, Anna a imaginé une conversation, la même chaque fois, c'est elle qui appelle, lui dit qu'elle rentrera tard, et il demande pourquoi, ses paroles sont brèves, il écoute surtout, il pleure parfois, puis il raccroche. Lorsqu'elle rentre, tard comme elle l'avait annoncé, il allume le plafonnier, jusque-là, il était resté dans le noir à ruminer des reproches et des soupçons et il n'allume qu’à l’instant où elle ouvre la porte, il ne crie pas, mais il parle et parle encore, comme si tout ce qu'il n'avait pas dit, jamais dit, sortait de sa gorge en cas-cade, les mêmes paroles et elle ne l'écoute pas, ne l'écoute plus, répond de manière identique avant de claquer la porte. La femme est maintenant dans la chambre à cou-cher. Elle n'enlève pas son manteau, jette son sac sur le lit, pivote sur elle-même, appuie son dos contre la paroi, les mains agrippant sa tête, ses yeux à les arracher. L'an dernier, ils répétaient inlassablement la scène de la déchirure et des retrouvailles frustes qui de-vaient suivre, l'homme la rejoignait, l’enfermait de ses bras, elle s'accrochait à lui, lui de-mandait pardon et lui, en arrachant ses vêtements, la dépouillait des mots jetés, lui de-mandait de les oublier, l'embrassait dans le cou et il la baisait debout dans l'encoignure de l'armoire. Aujourd'hui, la tristesse est incrustée. (...)
(...) Tout en elle était harmonieux, de la bouche dessinée, précise, parfaite, jusqu'aux pieds à la peau brune.
Entre les deux, il y avait un corps, proportionné jusque dans ses détails de courbes, de segments et d'esquisses. On aurait dit qu'elle avait été sculptée ainsi, qu'un céramiste passionné et méticuleux l'avait façonnée dans une terre de porcelaine tendre. Une nuque fine, une attache ténue entre les épaules et la tête, le dos dans le prolongement, un dos de chat heureux, arrondi lorsqu'il attendait les caresses ou le souffle du vent. Devant, des seins minuscules, deux petites rondes, des cerises de printemps, s'avançaient comme des gouttes d'eau. Des hanches liquides où s'accrochaient les jambes, elles ne semblaient pas attachées, ces jambes, ni les articulations souples qui suivaient, elles flottaient, dansaient constamment et, en leur sommet, les fesses rebondissaient. (...)
(...) Lorsque Edmonde croise le regard de Violaine, c’est un dimanche après-midi. L’événement a lieu au bout des jardins suspendus, au-dessus de la plongée vertigineuse sur le lac, l’air accompagné d’un souffle du sud et de parfums de lavande. Violaine s’avance dans l’allée. Les nuances de sa robe se confondent avec le mauve du massif. Sa tête, son cou fragile, ses cheveux blancs retenus et ses yeux en amande émergent seuls du décor. Edmonde voit une vieille dame, vieille comme le sont toutes les vieilles dames communes, la peau végétale et fanée, le geste retenu, un corps qui s’excuse d’être encore là. Elle a des yeux clairs, joliment placés sur le visage, des yeux de vert intense et une lumière à l’intérieur.
Personne n’est témoin de la scène.
Plus tard pourtant, tout le monde la racontera avec force détails.
(...)
Houuuuu, la baleine…
Elle ne réagit pas. Des morves comme celle-là, elle en a déjà entendu tant qu'elle s'est fabriquée une carapace, des murs entre les oreilles et le cerveau. Et si, par mégarde parfois, le poison parvient à franchir l'obstacle, elle transforme les mots en images. Une baleine, c'est un animal d'une beauté extraordinaire, d'une élégance rare, le cachalot surtout, ou le rorqual bleu, la plus grande, c'est énorme et c'est beau ! Quand tu la vois extraire son corps immense de la surface d'un océan, ce geste est un ballet à lui tout seul, un hymne, et ça touche au divin.
La rumeur la ramène au présent. La baleine élégante s'efface de son esprit. Devant, les tronches et les cris des gamins lui font face. Ils s'étaient passé le mot. On l'attend à la sortie de l'école.
Le teigneux garde la distance lorsqu'il crache. Il se prénomme Martin, un rouquin, les cheveux coupés ras, le nez déjà vieux à force de recevoir la visite de ses doigts crasseux. La meute provoque ce culot. Tout seul, il n'oserait pas. Derrière lui, les rires, les encouragements des autres, les vas-y, fous-lui sur la gueule à cette pouf, lui donnent, non pas du courage, trop noble en la circonstance, mais ce côté bravache. Il joue au fanfaron, à l'invincible. (...)
(...) À quoi songeait le dernier des fusillés de Kronstadt lorsque les balles traversèrent son corps ? À la peau d'une femme, exactement comme le jeune Julien, puceau encore, en-voyé par sa mère à Paris, parce qu'elle l'avait surpris en train d'astiquer son haricot, les pan-talons sur les chevilles, un filet de bave sur le menton, l'œil collé à la fente discrète pratiqué dans la paroi séparant un réduit à balais de la salle de bains de ses sœurs. C'était la première fois, il l'avait juré, craché, mais sa mère n'était pas dupe. Les traces de sperme séché découvertes dans le fond de l'armoire, les éclaboussures nombreuses, les taches éclatées sur la paroi, révélaient que l'endroit avait servi à plusieurs générations de mâles de la maison. On aurait pu en prélever les couches géologiques. Madame d'Amville préféra l'action concrète du nettoyage discret, le trou re-bouché à coup de glu, le réduit désinfecté à la chaux vive, la poussière sous le tapis des apparences, le silence, les regards en coin et le choix d'envoyer son fils poursuivre ses humanités dans la capitale. (...)
Les obsessions de Léon
(...) La femme du notaire en avait témoigné la première. Malgré ses 20 ans, Léon s'y entendait. Il avait suffit de ce récit, partagé un jour entre femmes, à l'heure où les hommes s'embrumaient au bistrot, pour enflammer les imaginations. De toutes les dames du pays, pas une n'avait une parcelle d'épiderme, une épaule nue, une fesse délicate, un sein blanc, une surface plus intime encore, qui n'attendait d'être tatouée par la jolie plume de Léon.
Les fantasmes couraient, défiaient les pensées les plus sauvages. Ils naissaient dans les les lits familiaux, juste avant l'insomnie, une minuscule graine de rêve, à côté du ronflement gras des hommes. Puis la graine poussait, s'installait dans la nuit, occupait tout l'espace de la chambre, prolongeait l'absence de sommeil jusqu'à l'aube. La plante grimpante revenait la nuit suivante. Et la suivante encore (...)
Le trou de la voisine
(...) Le cri revient à nouveau. Cela l'a réveille complètement. Un cri suivi d'un ordre, un chhhhhhut impératif, un la nouvelle voisine va t'entendre, que va-t-elle penser de nous, de toi, enfin de nous… et la saccade reprend, un bruit de locomotive essouflée, un soupir rauque.
Elle se lève en direction de la paroi, celle dont provient la rumeur ahanante et elle se colle à même le papier peint, l'oreille attentive, plaquée contre le bois pour en ressentir les vibrations. Dans l'angle de la pièce, à l'encoignure du couloir, à hauteur d'oeil, peut-être légèrement en-dessous, un renfoncement est perceptible, un léger creux, comme un vide derrière le papier. Elle gratte un peu, perce la surface et un filet d'air minuscule en sort. Elle aventure un oeil dans la fente. (...)
Le caresseur de mots
(...) Elle voulait un homme qui la caresse. Pas n'importe comment. Avec des mots, avec des mots seulement. Elle l'avait écrit dans le journal, à la page des petites annonces, si petites parfois que les miettes grasses d'un croissant pouvaient les recouvrir entièrement. "Cherche caresseur de mots".
Malgré le prix exorbitant des millimètres de la gazette, elle avait doublé la surface de sa réclame, exigé une élégante typographie pour le titre, un Simoncini Garamond numéro 14, de manière à accrocher l'oeil du chaland. Elle avait ajouté une phrase pour signifier qu'elle - elle parce qu'on devinait une femme - qu'elle aimait les plumes légères, la poésie de Paul Valéry et les glaces au citron. Suivait un boîte postale et la mention "lettre motivée seulement". (...)
L'arbre
(...) Sa robe tomba sur les premières notes de Norma. Elle le déshabilla lentement, un vêtement après l'autre, découvrant ses frissons à mesure qu'elle glissait ses doigts dans ses recoins, chaque centimètre de peau arpenté, une terre sensible découverte comme si c'était la première fois, une Amérique à chaque caresse, un continent inconnu où elle déposait des baisers explorateurs, s'emparant de ses mains à lui, les déposants sur des seins d'une joliesse de miniatures antiques, se tournant ensuite pour se lover entière contre lui, épouser ses formes, sentir le ventre frôler son dos, son cul, ses cuisses, les mains entraînées dans ses profondeurs. Jusqu'au plaisir qu'il éprouva lorsque la bouche de Violetta, ses dents, pénètrent ses chairs. (...)
La disparition
(...) Elle m'observait du coin de l'œil, l'œil droit, le seul qui fonctionnait encore. Le reste était en bon état. Trois seins ronds et fermes, des hanches larges comme des plages de sable, un cul majuscule, une bouche cerise, et ses mains, surtout ses mains, dessinées comme un pulpito, à huit doigts. Huit tentacules experts qui, après la gêne initiale, la seconde de dégoût, plaisaient aux hommes. Avec moi, ça n'avait pas manqué. Il avait suffit qu'elle m'entreprenne, les pantalons à peine tombés sur les chevilles, mon pénis éteint, une main dessous, une main dessus, seize bras minuscules autour, pour qu'il ressuscite.
Elle avait une silhouette de sirène. C'est la raison pour laquelle je l'avais choisie elle, parmi les autres androïdes de ce bordel du bout du bout du monde. D'ailleurs, était-ce encore le monde, ici, au cœur de l'Anormal? (...)
(...) Maria était adolescente lorsqu'elle rencontra Giuseppe. Son père, petit propriétaire foncier, l'avait engagé comme ouvrier agricole dans les plaines de l'Emilie Romagne. Giuseppe avait 30 ans. Il était beau, carré, avec des mains qui savaient vous prendre pour ne plus vous lâcher. Giuseppe avait donc pris Maria, dans tous les sens que la jeune fille pouvait imaginer ou dont elle rêvait alors : prise par la main, prise par la taille, prise sous son aile, prise tout court. Il lui apprit la vie, les chansons révolutionnaires, l'amour, avec ses doigts de géant, ses grandes mains habiles et des bras aussi forts que des arbres. Elle avait 15 ans à peine et un corps blanc, des seins tendres de jeune femme et il les avait façonnés avec l'imagination d'un sculpteur de la Renaissance. Il l'avait fait avec douceur et une délicatesse qu'elle n'aurait pu attendre lorsqu'elle le voyait retourner la terre ou traire une vache. Soixante ans après, son corps se souvenait de ses caresses lentes (...)