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En France, on donne, au sein de l'éducation, une importance excessive à la société, aux devoirs auxquels les enfants doivent se soumettre - les cadres prétendus fixes dans lesquels ils doivent entrer. Le système des grandes écoles en est la manifestation, et le monopole de l'État sur l'éducation l'instrument. Or, si on y réfléchit bien, on prend conscience que le monde devrait être soumis au principe suivant: les nouveaux êtres humains qui arrivent dans le monde ne doivent pas forcément se soumettre aux traditions, mais doivent modeler leur époque selon leurs tendances propres. C'est une condition nécessaire à l'Évolution.
Quelle idée peuvent avoir du progrès humain les politiques qui contraignent les nouvelles générations à se soumettre à des valeurs décrétées éternelles a priori? Si on y songe, c'est effrayant. Pour eux, les hommes ne devraient faire que répéter mécaniquement ce que faisaient leurs ancêtres, sans rien apporter de personnel, sans rien cristalliser de leurs aspirations intimes. C'est la source des stagnations sociale, économique et culturelle. On le méconnaît, mais c'est simplement la vérité: c'est parce qu'on ne laisse pas les individus s'exprimer, tels qu'ils existent, avec ce qu'ils apportent qui leur est propre, que rien ne se crée, et que la valeur ajoutée se réduit.
L'éducation fait peser le poids d'habitudes lourdes et désuètes, fait apprendre aux plus jeunes enfants des règles absconses, souvent arbitraires, de grammaire et d'orthographe, au lieu d'enseigner l'art de raconter, c'est à dire d'imaginer de manière disciplinée - d'insérer l'âme humaine dans des formes claires. Le culte de la clarté au contraire combat ce qui émane de l'intérieur, et prive le peuple de la simple possibilité de se développer, de croître, d'évoluer, en le maintenant sous la coupe d'idées toutes faites.
Je faisais remarquer à mes propres élèves, exposant le principe grammatical de la proposition complétive, que si on niait l'intériorité humaine, on empêchait simplement les gens de parler français. Pourquoi?
La complétive ne vient qu'après un verbe (qu'elle complète) renvoyant à cette intériorité: volonté (je veux que l'humanité progresse), sentiment (j'aime que le peuple soit libre), parole (j'affirme que les nouvelles générations sont différentes des anciennes), pensée (je crois que la liberté est la condition nécessaire de l'évolution humaine). Ce principe va jusqu'à montrer que les philosophes qui prétendent qu'il y a une différence radicale entre penser et croire, vont à l'encontre du génie français le plus profond. Car dans une complétive exprimant un fait incertain, émanant de la volonté ou du sentiment, on met le verbe au subjonctif; mais après le verbe croire aussi bien qu'après le verbe penser (et même le verbe espérer), on met l'indicatif: le subconscient qui forge la langue regarde comme également vrai ce qui est pensé ou cru. On peut en tirer qu'en créant une opposition artificielle entre la croyance et la pensée, on brime le génie gaulois - et qu'on attaque le peuple qu'il inspire.
Cela a un rapport avec les nouvelles générations, car les professeurs d'État s'efforcent souvent de prouver à leurs élèves qu'ils n'ont que des croyances, et qu'eux leur apportent de la pensée. Mais l'intuition qu'apportent avec eux les individus nouvellement apparus sur Terre n'a au fond pas moins de valeur que les idées approuvées par la communauté nationale, et c'est dans l'équilibre entre les deux qu'est réellement le secret de l'éducation. Pour que le peuple, en France, ait à nouveau de l'affection pour ses institutions éducatives, il faudra que les politiques montrent infiniment plus d'humilité qu'actuellement.