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Après Enquête sur les domaines mouvants (2007) et Les Degrés de l'incompréhension (2014), Le Grand Veneur des âmes est le troisième livre de Max de Carvalho aux Éditions Arfuyen. Il en avait auparavant publié deux : Adresse de la multiplication des noms (Obsidiane, 1997) et Ode comme du fond d'une autre réalité (L'Arrière-pays, 2007).
Si la revue de Max de Carvalho, La Treizième, est placée sous l'égide de Nerval, les titres de ses livres, marqués d'étrangeté, définissent l'espace qui lui est propre : un espace où les mots sont incertains, où la réalité est chancelante, où les territoires sont mouvants, où l'intelligence se heurte à une croissante perplexité, où la mort est maîtresse du jeu.
Ici deux grandes parties : Le canon des dissimilitudes et La frontière, aux titres d'emblée significatifs de séparation. Dans la première partie, des sous-titres eux aussi hautement suggestifs :
« Scardanelli parle », « Théâtre d'ombres », « La rivière de vif-argent », « Vieilles marines », « Nescience ultime », « L'adoration ténébreuse », « L'ombre des biens à venir ». Dans la seconde, trois subdivisions : « L'été 14 », « Août à l'office des petites heures », « La frontière ».
« Laisse-moi t'approcher, dit l'un des poèmes, / par-delà l'aigue morte / de cette vive mort dont / tu as le visage, trembler / sans dire un mot sur le / seuil de la porte, que / personne désormais / si je frappe n'ouvrira. » Ce poème, « Ma rue morte », dit la blessure béante qui est au coeur de cette écriture.
Le 8 juillet 2014, à Belo Horizonte, en demi-finale d'une coupe du monde que le Brésil organisait pour la seconde fois (la précédente s'étant soldée en 1950 par une défaite en finale face à l'Uruguay qualifiée alors d'«Hiroshima national»...), la Seleção est ridiculisée par la Mannschaft sur le score de 1-7.
Ceux qui, par conviction propre, intérêt particulier ou encore paresse d'esprit seraient tentés de ne voir dans ce résultat qu'une de ces surprises dont le football ne s'est jamais montré avare, se priveraient d'en éclairer les leçons et beautés en négligeant de les envisager à la lumière d'une expérience intérieure par laquelle, fût-ce dans l'obscurité, tout se révèle : la poésie, pour ne pas la nommer, parole en exil parmi nous, pratique en effet la transposition des réalités sensibles et des vues intellectuelles dans le domaine qui lui est propre, ouvrant un champ infini de possibles.
En clair : les connaisseurs et les footix, les athlètes et les abouliques, les mages et les vaticinateurs, les pronostiqueurs et les statisticiens, les parieurs et les indifférents, les sponsors et les financiers, les huiles des instances internationales du sport et les autorités brésiliennes, enfin les différentes spécialités des sciences humaines pourront se pencher sur ce spectacle planétaire, y voir un accident ou un cas, la conclusion d'un drame ou d'une bouffonnerie, un phénomène ou non. Mais nous tenons que les poètes, morts ou vifs, ont ici leur mot à dire, eux aussi, et que Carlos Drummond de Andrade (car perdre c'est atteindre quelque chose par-delà la victoire...») eût aimé, n'en doutons pas, célébrer en «poète de la défaite» la lyrique démesure d'un désastre qui seul pouvait, en l'état actuel des choses, consacrer le Brésil.
Consécration du Désastre ou Le Triomphe du Brésil Conçu à la manière du premier, mais portant à ses dernières conséquences le caractère composite et mouvant de l'ouvrage, ce second volet d'Épinicie pour le pays des palmeraies présente quatre parties : une introduction sous forme d'essai, portant notamment sur la poésie, le Brésil, les anthologies, la résolution des incompatibles...; une rhapsodie où les visitations recommencées du baron de Drummond, Haussmann tropical, figure emblématique de la Belle Epoque carioca, entretissent en une fantasmagorie apocalyptique des pastiches de poèmes figurant dans le premier tome - plusieurs bardes de La Poésie du football brésilien nous livrant, grâce à la médiation surnaturelle d'une Dame Blanche, la Jeune Fille Fantôme de Belo Horizonte, leur sentiment sur la déroute sportive, image et reflet d'un désastre infiniment plus vaste que l'art seul est en mesure d'appréhender et de consacrer; un dossier où se côtoient psychographies spirites, mystifications et scénarios catastrophe traduits d'une pluralité quantique des mondes; enfin un appareil de notes auquel les textes renvoient constamment et qui, d'une certaine manière, constitue l'ossature de ce livre épars, et nombreux.
La revue de Max de Carvalho, La Treizième, est placée sous l'égide de Nerval, l'auteur des Filles du feu et des Chimères. Sous leur apparente simplicité, les titres des livres de Carvalho sont marqués eux aussi d'une extrême étrangeté : Adresse de la multiplication des noms, Ode comme du fond d'une autre réalité, Enquête sur les domaines mouvants, et aujourd'hui, plus déconcertant encore : Les Degrés de l'incompréhension.
Dans leur singularité, ces titres définissent un espace qui lui est propre : un espace où les mots sont incertains, où la réalité est chancelante, où les territoires sont mouvants, où l'intelligence se heurte à une croissante perplexité. Quand la quasi-totalité des écrivains se proposent de faire partager leur vérité sur le monde, sûrs de leur intelligence et de leur lucidité, Max de Carvalho n'a rien d'autre à offrir à ceux qui le liront que de descendre avec lui les degrés d'une perplexité sans cesse plus déroutante face à toutes choses : notre corps, les choses, la beauté, la souffrance, la mort.
Car il est vain et malhonnête de vouloir se dissimuler l'incompréhension radicale que nous avons de tout cela. Les vérités dont nous essayons de nous convaincre ne sont que de piètres mensonges qui ne nous trompent que parce que nous le voulons bien. Parce que nous n'osons pas affronter l'obscurité en face. Lisons le premier poème de ce livre : "Sans quitter ta demeure/ ni les tiens tu partiras / Sans t'éloigner tu connaîtras / l'éloignement, dans la plus / grande proximité l'exil, / la solitude en chaque chose / et sur toi ce regard".
Entrer dans l'incompréhension, c'est accepter une sorte d'exil par rapport au confort illusoire dans lequel nous sommes installés. La première partie a pour titre "Sélans", la seconde "Nous allons rompre le cercle". Car c'est bien de cela qu'il s'agit : rompre le cercle magique qui nous tient enfermés dans une fausse évidence, dans une aliénation radicale. Et pour cela accepter sans peur de descendre les marches qui nous mènent à l'inintelligence, à l'ignorance, à l'inconnaissance.
A la pauvreté d'esprit. Il y a dans la radicalité de cette démarche une parenté profonde avec la spiritualité du dadaïsme - et des écrivains du Grand Jeu : Daumal, Gilbert-Lecomte, qui en furent les véritables héritiers -, mais aussi avec la spiritualité franciscaine en ce qu'elle comporte d'exigence de pauvreté et d'humilité pour partager pleinement la fragilité de toutes les créatures. La dernière section de "Nous allons rompre le cercle" a pour titre "Le pouvoir d'apprivoisement du petit".
Et, certes, le sujet en est infime : une mouche, cette "mouche posée / sur la main qui / allait frapper". Presque rien. Interchangeable : "Je tue toujours / la même / mouche". Mais de la vie, de la souffrance, de la beauté. "Comme elle tourne sur / elle-même avant / de mourir la mouche !" Jusqu'à ce tout dernier poème, ultime "degré de l'incompréhension" : "la mouche que j'ai tuée / en sait à présent / plus long que moi".
Voici tout juste cent vingt ans que le football a été introduit au Brésil. En juillet prochain, la Seleção - qui disputa son premier match un mois avant l'attentat de Sarajevo - fêtera quant à elle ses cent ans et aura un mois plus tôt disputé son centième match de coupe du monde lors de la 20e édition de ce championnat qu'elle organise pour la deuxième fois, le Brésil étant le seul pays a avoir pris part à toutes les phases finales depuis sa création par Jules Rimet en 1930.
Loin de Rio (où l'on célébrera peut-être l'événement par des émeutes et des affrontements, comme lors de la récente coupe des confédérations) revisite ce siècle de multitudes, de victoires et de défaites, mais surtout d'appropriation d'un sport anglais entièrement revisité par ce que Pier Paolo Pasolini désigna sous le nom de « poésie du football brésilien ». Le football devient objet d'inspiration (et du meilleur aloi) de nombreux poètes nationaux.
Une poésie-prose réunissant de nombreux poèmes de Drummond de Andrade, Cabral de Melo Neto, Vinícius de Moraes...
L'ensemble alterne prose et poésie, modulant à travers rhapsodie et notes savantes le florilège comme genre à part entière.