Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06901.jsonl.gz/242

L'article a été mis à jour. Afficher les dernières informations
Votations du 13 juin
Publié
Les enjeux des initiatives sur les pesticides
Deux initiatives au menu des votations du 13 juin se battent contre les pesticides, mais de manière différente et sans lien entre elles.
L'initiative "Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse" vise à interdire totalement l'emploi de pesticides de synthèse dans le pays, ainsi qu'à interdire l'importation de denrées alimentaires qui en contiennent. Les opposants jugent le projet "extrême" et dangereux pour l'approvisionnement de la Suisse.
L'initiative "Pour une eau potable propre et une alimentation saine" veut conditionner l'octroi aux agriculteurs de paiements directs à un respect de mesures plus strictes pour protéger les eaux et la biodiversité. Les opposants dénoncent une initiative trop extrême et craignent qu'elle fasse chuter la production agricole en Suisse.
L'émission Forum a expliqué les enjeux de ces deux initiatives en cinq volets, durant une semaine.
EPISODE 1
Pourquoi deux initiatives en même temps?
Les deux initiatives distinctes sont portées par deux comités différents. Elles n'ont pas été déposées en même temps et ne demandent pas la même chose.
C'est le Parlement qui a décidé de traiter ces deux objets en même temps, en refusant les deux textes. Le Conseil fédéral a suivi cette logique et a choisi de les soumettre le même jour au peuple. C'est sans doute une décision stratégique.
Mécanismes de réduction différents
Il y a du reste différents comités au front. L'un soutient le oui aux deux initiatives, l'autre défend le double non, et certains ne soutiennent que l'un des deux textes. Le peuple pourrait du reste approuver l'une et refuser l'autre, car le mécanisme de réduction des pesticides n'est pas le même.
L'initiative "Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse" veut bannir tous les pesticides de composition non naturelle en Suisse. Elle veut aussi interdire l'importation de denrées alimentaires qui ont été produites avec des pesticides de synthèse. Chocolat, café, tomates ou mangues, par exemple, sont concernées.
Le second texte, souvent évoqué comme l'initiative "Eau propre", a comme titre officiel "Pour une eau potable propre et une alimentation saine - Pas de subventions pour l’utilisation de pesticides et l’utilisation d’antibiotiques à titre prophylactique". Son objectif est de réorienter les subventions du monde agricole en utilisant les paiements directs pour encourager le secteur à devenir plus durable.
Peut-on vraiment se passer de pesticides en Suisse?
En Suisse, les cultures qui utilisent le plus de pesticides sont d'abord les fruits à pépins (pommes ou vigne, notamment), qu'il faut traiter plusieurs fois par saison et qui sont de grands consommateurs d'insecticides et de fongicides.
C'est le cas également de la betterave, de la pomme de terre et du colza, qui occupent de grandes surfaces. Les fruits à noyau (abricots, cerises…), eux, sont très sensibles aux attaques de mouches et de punaises nuisibles.
Rendements trop limités sans pesticides
Aujourd'hui, des produits comme le souffre et l'huile de paraffine (qui sont considérés comme des pesticides "bio") représentent une alternative aux pesticides de synthèse. Mais les grandes productions de betterave sucrière ou de colza, par exemple, ont un rendement extrêmement limité sans pesticides de synthèse.
Des recherches en cours misent notamment sur des produits à base de bactéries s'attaquant aux champignons ou qui essaient d'introduire des prédateurs, comme la guêpe asiatique qui chasse les mouches des cerisiers.
Mais l'Office fédéral de l'agriculture estime que les moyens de lutte biologique ne sont clairement pas suffisants pour conserver les mêmes niveaux de production. Et les défenseurs de l'agriculture biologique admettent qu'il faudra certainement renoncer à certaines cultures si on veut totalement bannir les pesticides.
>> Les précisions de Sophie Iselin:
EPISODE 3
Quels sont les effets des pesticides sur l'environnement?
Il est difficile, aujourd'hui encore, de mesurer les effets des pesticides sur l'environnement. Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l'Université de Lausanne, rappelle qu'il s'agit de substances toxiques (c'est même pour ça qu'on les utilise). Il ne faut donc pas s'étonner si elles agissent aussi sur des espèces qui n'étaient pas ciblées.
Mais la spécialiste souligne que de nombreux autres facteurs ont un impact sur l'environnement et les écosystèmes, comme le changement climatique ou les autres polluants. Il est donc pratiquement impossible d'isoler l'effet des pesticides.
La seule possibilité de mettre en évidence l'effet des pesticides sur la nature passe par des études en laboratoire qui fixent des seuils à ne pas dépasser, dans les cours d'eau par exemple. Les analyses sur le terrain sont plus compliquées face aux différentes substances qui se mélangent et s'additionnent.
Parcelles bio aussi polluées
Une étude publiée en février dernier par l'Agroscope fédéral a analysé une centaine de parcelles agricoles en Suisse (conventionnelles ou biologiques). Les scientifiques ont retrouvé des résidus de pesticides dans tous les sols, y compris les parcelles cultivées en "bio" depuis plus de vingt ans.
Quels que soient les effets sur l'écosystème du sol, il faut de toute façon s'attendre à ce qu'ils durent longtemps. En 2005, il a pu être démontré cependant que la limitation de l'utilisation de pesticides par certaines sources industrielles autour du Léman a eu un effet positif sur les algues du lac.
>> Les précisions de Lucia Sillig:
EPISODE 4
Quel est l'impact des pesticides sur la santé?
Il est difficile de savoir à quel point les pesticides sont dangereux pour l'organisme, car leur fabrication évolue constamment. Ce sont surtout les perturbateurs endocriniens qui posent problème aujourd'hui.
On les soupçonne notamment d’être à l’origine de certains cancers hormonodépendants (sein ou prostate). Ils pourraient aussi toucher le système nerveux et avoir un impact sur le système de reproduction. Mais il est difficile d’établir un lien entre un pesticide donné et une maladie précise, parce que les facteurs sont souvent multiples.
Les incertitudes de l'effet cocktail
Un autre problème est l’effet cocktail, car on trouve aussi des perturbateurs endocriniens dans les médicaments notamment. On ne sait pas encore très bien ce que donne le mélange avec les pesticides. Le mécanisme est déjà étudié in vitro, mais les recherches se poursuivent.
Des études de population, en France notamment, ont cependant déjà montré qu’on trouve des résidus de pesticides dans le sang ou l’urine des personnes testées. Chez les agriculteurs et agricultrices, premiers touchés, ces produits passent essentiellement par la peau (90%) et un peu par inhalation (10%). Dans la population, c’est surtout par l’alimentation et les jardins qu'ils peuvent se retrouver dans le corps.
Mais leur impact sur la santé reste très peu documenté. En Suisse, il n’y a aucune étude ou suivi et on ne peut pas vraiment extrapoler sur la base des données recueillies dans d’autres pays car les pratiques sont trop différentes. La France, par exemple, utilise beaucoup d’insecticides, contrairement à la Suisse qui utilise surtout des fongicides.
>> Les précisions d'Alexandra Richard:
EPISODE 5
Peut-on se passer des produits phytosanitaires?
Est-il possible de maintenir un approvisionnement alimentaire suffisant en Suisse, tout en se passant des pesticides?
La Confédération estime qu'y renoncer, c’est accepter une baisse de la production agricole. Les cultures ne seraient plus aussi bien protégées contre les nuisibles et les maladies. Or, en moyenne, les rendements de l’agriculture biologique sont inférieurs d’environ 20% par rapport à ceux de l’agriculture traditionnelle.
Une étude d’Agroscope sur les conséquences de l’initiative pour une eau potable propre estime d'ailleurs que la part de production indigène (60% actuellement) baisserait d'au moins 11% avec l'acceptation du texte. Si la consommation reste stable, il faudra donc importer plus. C'est une forme de délocalisation de la production nationale à l’étranger, avertit Agroscope. Pour le Conseil fédéral, les initiatives sont donc dangereuses pour la sécurité alimentaire.
Accepter une évolution de la consommation
Les défenseurs des deux initiatives, eux, soulignent que la Suisse produit 100% de ses besoins en denrées animales, mais à peine plus d'un tiers des denrées végétales consommées. Plus de la moitié des terres arables sont d'ailleurs destinées à nourrir des animaux. Si la population réduisait sa consommation de viande, une partie de ces terres pourraient être utilisées pour produire d'autres aliments.
Les craintes sur la sécurité alimentaire ne sont donc pas fondées à condition que l'on se projette un peu dans le temps. Si les deux textes sont adoptés, rappellent les initiants et leurs soutiens, ils s'appliqueront dans huit ans pour l'un et dans dix ans pour l'autre. Ce laps de temps permettra de faire évoluer la production et la consommation.