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31/03/2017
Joseph de Maistre et l'Europe
Les nationalistes francophones se réclament souvent de Joseph de Maistre parce qu'il faisait du génie national une réalité spirituelle: il croyait à l'âme des peuples, dont Marine Le Pen (selon un journaliste que j'ai vu un soir à la télé) aurait parlé récemment.
Joseph de Maistre l'a surtout évoquée pour dire que le génie français ne correspondait pas à ce que les républicains de son temps croyaient, qu'il était essentiellement tourné vers la monarchie. (Il ne distinguait pas vraiment la monarchie héréditaire de la monarchie élective, et au fond l'histoire et De Gaulle lui ont donné raison.)
Pour Maistre, les peuples de l'Occident moderne étaient issus des peuples du nord déferlant sur l'Empire romain, et il faut avouer que l'organisation française semble issue des Francs. Clovis avait unifié la Gaule en se débarrassant de ses rivaux, et en demeurant le seul maître.
Dans les temps anciens, les rois francs patageaient leur royaume entre tous leurs enfants; mais cette tradition fut contrée par la tradition romaine, à laquelle se sont assimilées les Francs en se convertissant au christianisme: ils admiraient particulièrement l'empereur Constantin. Or, celui-ci, centraliste, pensait que la langue latine unifiait l'Empire - et que l'unité des hommes, même contrainte, plaisait à Dieu, l'invitant à demeurer sur Terre.
Il faut avouer que, au-delà des prétentions à la laïcité, à la rationalité, à l'objectivité, à l'universalité, les Français tendent à avoir exactement les mêmes réflexes. C'est de cela que parlait Joseph de Maistre: le génie français s'imposait à l'âme des gens vivant en France depuis des strates inconscientes, et les constitutions n'étaient que des chiffons de papier ne changeant rien au réel - à cet instinct.
À vrai dire, Maistre manquait d'objectivité parce qu'au fond il aimait ce génie français plus qu'un autre. Il admettait que la démocratie était bonne pour la Suisse; mais il préférait la monarchie, et la France - parce que lui aussi vénérait l'empereur Constantin.
Il était européen comme celui-ci avait pu l'être. Ou au moins comme Charlemagne avait pu l'être, puisqu'il pensait que les royaumes modernes venaient des Germains: les Romains n'allaient pas être ressuscités. Il fallait donc se soumettre au Pape.
Apparaît dès lors, au-delà de la langue latine obligatoire, l'idée du Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Savoie. Chez Maistre aussi, ce fut inconscient, pour une large part. Il savait bien que les Allemands ne parleraient jamais français; d'ailleurs il fit essentiellement l'éloge de la langue latine. Mais il voulait articuler l'Europe autour de l'Église catholique.
C'est fort de ces pensées que, quelques décennies plus tard, son compatriote Louis Rendu demanda au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume IV) de se convertir au catholicisme. Il pensait que l'Europe serait ainsi unie, et, au-delà, le monde. Il croyait qu'une force magique existait dans l'unité romaine!
La différence avec les nationalistes français est assez sensible. Maistre et Rendu conservaient une idée universelle traduite par l'image médiévale du Saint-Empire. Chez les Français, on a oscillé entre un gallicanisme refermé sur lui-même et un universalisme fondé sur le français et Paris. Les images médiévales étaient rejetées! C'est ce qui est difficile à saisir depuis Paris dans la tradition savoisienne: on les y conservait à l'esprit.