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Claire Nydegger nourrit depuis toujours une grande admiration pour les peintres des XVe et XVIe siècles, en particulier pour les écoles hollandaise (Rembrandt, Vermeer et Van Eyck) et italienne (Raphaël, Michel-Ange et surtout Le Caravage). Toutefois, la période qui l’a toujours attirée est celle de l’expressionnisme, qu’elle découverte d’abord à seize ans grâce au musée Munch Museet d’Oslo, puis avec les artistes du Blaue Reiter : un groupe fondé par Vassily Kandinsky et Franz Marc dont firent partie Paul Klee ainsi que plusieurs artistes russes tels qu’Alexej Jawlensky et Marianne Werefkin.
Ces deux derniers occupent une place très spéciale dans le Parnasse de Claire, qui les connaît bien et se sent liée à eux, car leur l’histoire croise de façon étonnante celle de sa famille. Ce couple de peintres réside principalement à Munich où il participe au mouvement du Blaue Reiter dès sa fondation en 1912. Leur vie munichoise est entrecoupée de séjours plus ou moins longs en Russie, Lituanie et France, avant qu’ils ne soient contraints de fuir en Suisse suite à l’éclatement de la première Guerre mondiale. C’est alors que, isolés et démunis, ayant abandonné la majeure partie de leurs biens à Munich, ils se retrouvent à Saint-Prex où l’arrière-grand-mère de Claire les accueille. Adèle Rubattel-Delarageaz (1858-1932) est issue d’une famille de propriétaires terriens, mais c’est une femme moderne et émancipée pour son temps ; elle fait plusieurs voyages à New York seule et se marie à 40 ans pour divorcer un an plus tard. Fantasque, mais en même temps très charitable, elle accepte de loger chez elle durant trois ans les deux artistes, ainsi que le fils de Jawlensky, Andreas, et sa mère Hélène avant leur départ pour Zurich. C’est depuis sa chambre dans la maison d’Adèle, que Jawlensky peint sa série des Variations, début de l’aventure de l’art abstrait. Le peintre fait également le portrait de nombreuses jeunes filles de la région durant cette période. La famille de réfugiés russes quitte Saint-Prex en 1917, peu avant leur rupture en 1918. Marianne s’éteindra à Ascona en 1938 dans le plus grand dénuement et Alexej en 1941 à Wiesbaden, alors que son art est interdit en Allemagne, considéré comme « dégénéré », tandis qu’en Amérique il devient célèbre et recherché comme membre du fameux groupe The Blue Four (Jawlensky, Kandinsky, Klee, Feininger).
Enfant, Claire passe son temps dans la maison de ses grands-parents et peint sans le savoir dans la chambre qui fut celle où naquit l’aventure de la peinture abstraite… et c’est ainsi qu’elle découvre que son grand-père, Paul Rubattel (né en 1899), était ami du fils unique de Jawlensky, Andrei/Andreas (né en 1902), dont la mère n’est pas Marianne mais Hélène Neznakomova, la bonne du couple, qui les accompagne dans leur exil et que Jawlensky finit pas épouser en 1922. Malheureusement, à l’époque où Claire découvre cette histoire, son grand-père est déjà décédé. C’est donc par l’intermédiaire de sa femme, qui lui parle par ouï-dire de l’impressionnante « Baronne Marianne Werefkin » – pupille du Tsar – que Claire apprend le début de ce récit ; le reste lui sera révélé petit à petit par ses recherches personnelles.
C’est surtout de Marianne Werefkin, dont l’œuvre est centrée sur la figure humaine, tout comme la sienne, que Claire se sent proche, tout en éprouvant une grande admiration pour l’œuvre de Jawlensky. Reconnue dans sa jeunesse en Russie, Marianne Werefkin, était alors surnommée « la Rembrandt russe ». Or curieux hasard se sont précisément les autoportraits de Rembrandt qui, à l’adolescence, ouvrirent Claire à la peinture.
Marianne avait été l’élève d’Ilya Repine, considéré comme le plus grand peintre réaliste russe de la fin du XIXe siècle. Durant ses voyages avec Jawlensky (rencontré à l’atelier de Repine en 1890), le style de Werefkin évolue : c’est même elle qui pousse son compagnon vers les artistes fauves, estimant vivre à une époque où le réalisme n’a plus sa place. La découverte, à Paris en 1905, des peintres fauves, mais aussi de Paul Gauguin et Louis Arlequin, a un impact majeur sur sa production artistique, la poussant à travailler avec des couleurs très pures, choisies selon sa propre vision plutôt que d’après nature. À l’appropriation de la couleur suit celle de la forme, les paysages et les corps devenant le reflet de ses images intérieures bien plus que de la réalité. Après sa rupture avec Jawlensky, Marianne se remet à peindre intensivement. Contrairement à ce dernier, elle ne franchira toutefois pas le seuil de l’abstraction, continuant à exécuter des paysages, souvent peuplés de personnages solitaires ou de couples déchirés, dans un style qui n’est pas sans évoquer Edvard Munch ou Vincent van Gogh. Marianne Werefkin, qui n’a pratiquement rien vendu de son vivant, reste trop méconnue. À sa mort, la quasi-totalité de ses œuvres ont été léguées à la commune d’Ascona qui a créé un musée où elles sont toujours visibles.