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Le 25 avril 2007, l’État caribéen de Sainte-Lucie, qui avait établi des relations diplomatiques avec la République Populaire de Chine en 1997, a changé de camp et a ouvert une ambassade à Taiwan, accréditée auprès de la République de Chine.
Cette décision était le résultat de ce que l’on a appelé la “diplomatie du chéquier”, à savoir les efforts déployés par Taïwan pour acheter des reconnaissances diplomatiques en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. C’est ce qu’a reconnu le ministre des affaires étrangères de Sainte-Lucie, qui a déclaré sans ambages que sa politique était de “soutenir ceux qui vous donnent le plus”.
La décision de Sainte-Lucie, fur dénoncée par Pekin comme étant une “ingérence brutale” dans les affaires intérieures de la Chine.
Comment la nation la plus pauvre des Caraïbes, qui compte à peine 180 000 habitants, a-t-elle pu non seulement “s’ingérer” mais ce-faisant “brutalement” dans les affaires intérieures de la civilisation la plus ancienne de l’histoire, qui compte quelque 1,4 milliard d’habitants, est une question qui reste sans réponse.
Sans conséquences
En fin de compte, pour les deux Chines, l’affaire fut sans conséquence. Taïwan n’a rien gagné et Pékin n’a rien perdu. À l’inverse, la réaction de Pékin s’est avérée être un signe avant-coureur de choses à venir.
L’une des recommandations de Deng Xiaoping était qu’en matière politique étrangère, la Chine devait “dissimuler sa lumière et cultiver dans l’obscurité”. En termes pratiques, cela signifiait que la Chine devait observer calmement, cacher sa force et attendre son heure, étant entendu qu’elle ne devait frapper que lorsque cela était justifié et que le succès était assuré. La vision de Deng était celle d’une Chine sûre de ses valeurs, fière de son histoire et de sa civilisation et indifférente aux vociferations des barbares à ses portes. Mais cela ne devait pas durer.
Un poids lourd
L’avènement de ce que l’on peut appeler le régime de Xi Jinping a vu l’émergence de la Chine en tant que grande puissance économique à l’échelle mondiale.Cette évolution vit également un segment de plus en plus important de la population chinoise entre en contact avec le monde extérieur. Ainsi, alors qu’en 2000, quelque 9 millions de touristes chinois ont voyagé à l’étranger, le nombre a atteint quelque 154 millions en 2019. La même année, quelque 700 000 étudiants chinois étudiaient à l’étranger, dont la moitié aux États-Unis.
Bien qu’il soit difficile de detrminer l’effet de ce mouvement sur la psyché du pays, le concept de “barbares” étrangers a fait place à une perception mixte dans laquelle “étranger” n’est plus automatiquement synonyme de quelque chose de lointain, pour ne pas dire d’incompréhensible ; et il peut également s’avérer désirable, comme l’acquisition de produits de luxe importés ou les études à l’étranger.
Des barbares ?
Pour l’establishment chinois, la gestion de sa nouvelle puissance dans le contexte de ses échanges avec le monde extérieur s’est révélée être un défi à multiples facettes.En effet pour Pekin Il s’agissait non seulement de définir comment projeter la puissance économique et militaire de la Chine dans un environnement international, mais aussi comment gérer l’image de la Chine à l’étranger.
Une partie de ce nouveau défi consistait à consolider l’image de l’État chinois comme étant soucieux de la sécurité et du bien-être de ses citoyens à l’étranger;une préoccupation qui était devenue particulièrement pertinente avec la montée en flèche du nombre de citoyens chinois à l’étranger.
Libye
Ainsi, en 2011, alors que la Libye sombrait dans l’anarchie, les autorités chinoises ont réussi à évacuer quelque 35 000 de ses citoyens qui travaillaient dans le pays. En 2016, en collaboration avec les polices thaïlandaise et laotienne, une unité chinoise a sauvé un équipage chinois enlevés par des pirates sur le Mékong. Si ces deux opérations ont suscité des applaudissements considérables de la part de l’opinion publique chinoise, elles doivent être considérées comme une composante d’une vision beaucoup plus large de la politique étrangère de Pékin, à savoir la” Diplomatie de Grandes Puissance”.
La DGP a émergé à partir de 2013, comme l’expression du rôle diplomatique de la Chine dans l’arène mondiale, vu sous l’angle du régime de Xi Jinping ; ou, en d’autres termes, comment positionner la Chine diplomatiquement dans un environnement international.
Si le concept de DGP était essentiellement théorique, sa mise en œuvre a pris le monde, et en particulier l’Occident, par surprise.
Le loup guerrier
Du jour au lendemain, sous l’étiquette de “Diplomatie du Loup Guerrier” , toute expression étrangère perçue comme une critique de la Chine, que ce soit dans les médias, dans le monde culturel ou par des personnalités politiques, s’est heurtée à un barrage de dénonciations aux proportions colossales émanant des missions diplomatiques chinoises à l’étranger. Ainsi, en 2019, suite à l’attribution d’un prix Nobel de la paix à un dissident chinois, l’ambassade de Chine à Stockholm s’est retrouvée mêlée à des échanges véhéments avec les médias et l’establishment politique suédois.
Coronavirus
En janvier 2020, un journal danois, le Jylland’s Posten, a publié une caricature satirique dans laquelle les cinq étoiles du drapeau chinois étaient remplacées par cinq coronavirus. La caricature serait passée inaperçue si l’ambassade de Chine à Copenhague n’avait pas explosé en une colère noire. Non seulement l’ambassade chinoise a qualifié la caricature d'”insulte à la Chine”, mais l’ambassadeur a personnellement exigé des excuses de la part du rédacteur en chef du journal. Il était évident que de telles excuses, dans un pays où la liberté d’expression fait partie intégrante de la culture, n’étaient pas envisageables.
Beaucoup de bruit
Des confrontations similaires entre les ambassades chinoises et les entités locales, qu’il s’agisse des médias, des ONG ou même des autorités, ont eu lieu au Royaume-Uni, en France et même en Suisse. Les communications étant ce qu’elles sont, les réactions de la Chine ont fait la une des médias, même dans les pays qui n’étaient pas directement concernés, projetant l’image d’une Chine peu sûre d’elle, qui ne supporte aucune forme de critique et qui semblait frôler le ridicule.
Dans un environnement occidental où la critique est la règle, la dérision est quotidienne et la dissidence est ancrée dans les meurs, le barrage de protestations de la Chine a rapidement porté ses fruits, mais pas nécessairement ceux que les autorités chinoises auraient pu espérer récolter. En octobre 2020, une enquête de Pew Research a révélé que 78 % de la population d’Europe occidentale avait développé une opinion négative de la Chine. Et même si, en 2021, il semblait que la Chine s’efforçait de recalibrer sa vision de la manière dont elle répondait aux critiques étrangères, le mal était fait. Non seulement le “Soft Power” de la Chine avait été rayé de la carte, mais les dommages causés à l’image de la Chine dans le monde industrialisé étaient tels qu’il faudrait des années pour les réparer.
Image kaputt
Si, en termes de promotion de l’image internationale de la Chine, la réaction de Pékin s’est avérée un désastre absolu, en termes de substance, elle s’est révélée sans conséquence ; ni l’économie de la Chine, ni sa base industrielle, ni son potentiel militaire n’ont été affectés de quelque manière que ce soit. En revanche, elle soulève un certain nombre de questions concernant à la fois le fonctionnement du système chinois et et sa facon de percevoir le monde extérieur.
On peut supposer que la décision de pousser à fond le volume en dénonçant toutes les critiques étrangères à l’égard de la Chine, réelles ou perçues, a été prise à un niveau supérieur de la hiérarche. La raison de cette décision rest inconnue mais si le but était de faire taire les critiques envers la Chine, elle était si manifestement vouée à l’échec que l’on peut se demander quel processus de réflexion a précédé sa mise en œuvre, ce qui soulève une autre question. Il existe aujourd’hui en Chine un reservoir considerable de connaissances et de compréhension du fonctionnement des sociétés occidentales. De même, les compagnies internationales de relations publiques qui conçoivent des stratégies pour manipuler l’opinion publique ne manquent pas. Il est clair que si l’une ou l’autre de ces ressources, ou les deux, avaient été exploitées, le monde n’aurait pas vu l’ambassadeur de la deuxième plus grande économie mondiale s’impliquer dans une querelle absurde avec le rédacteur en chef d’un journal danois insignifiant, ce qui soulève une autre question : le retour d’information.
Une diplomatie prudente
Ayant reçu ses instructions de sa capitale, c’est en un diplomate chinois bien courageux qui aurait rapporté à sa hiérarchie que la “Diplomatie du Loup Combattant” était en fait contre-productive et ne s’accordait pas avec un environnement social occidental. Une affirmation qui pourrait probablement être appliquée à la stratégie globale de communication de la Chine vers le monde extérieur. Ainsi un journal suisse a récemment publié un article d’opinion, signé par l’ambassadeur de Chine à Berne, illustrant les réalisations du 20e congrès du parti communiste chinois.
Et la suisse
Le texte avait visiblement été rédigé en chinois, soit à Pékin, soit à Berne, puis approuvé par Pékin et enfin traduit en français. Si la traduction était grammaticalement correcte, le résultat final était un texte qu’un Chinois aurait compris mais qui était totalement incompréhensible pour le lecteur suisse moyen. En fait, ce dont le texte original aurait eu besoin, ce n’est pas seulement d’une traduction, mais d’une révision très substantielle, ce qui est irréaliste dans le climat politique actuel. Au final, l’ambassade de Chine à Berne a pu affirmer qu’elle avait réussi à placer un article d’opinion dans un grand journal suisse, alors que l’impact de cet article était nul.
Autogoal
Il faudra des années, voire jamais, pour que l’image internationale de la Chine se remette des spasmes générés par la “ Diplomatie du Loup Combattant.” Cela n’aurait pas nécessairement été le cas si le système avait été conçu pour laisser une porte ouverte aux réactions négatives concernant les décisions politiques prises au sommet de la hiérarchie, réactions qui auraient permis au régime de changer rapidement de cap. Cependant, cela aurait exigé que le régime tolère un degré de dissidence avec lequel le système ne semble pas vouloir ou pouvoir coexister.
Après avoir soulevé un rocher pour le laisser tomber à ses pieds, le mieux que l’on puisse espérer pour la Chine est que, compte tenu de ses options idéologiques, le régime se rende compte que la communication avec le monde extérieur n’est pas un domaine dans lequel il est programmé pour exceller.
Des questions
Dans une perspective à long terme, la” Diplomatie du Loup Guerrier” n’est guère plus qu’un incident de parcours sans grande conséquence pratique. En revanche, le fait qu’elle se soit produite et qu’elle n’ait pas été corrigée à temps devrait être, pour le régime, une source d’inquiétude.