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Conflit ukrainien «La Russie de Poutine renvoie aux pages les plus sombres de la Tchécoslovaquie»
Ambassadeur de Suisse en Tchéquie, Philippe Guex a pris le temps de répondre aux questions de blue News. Le diplomate fribourgeois a évoqué les relations entre la Suisse et Prague mais aussi la guerre en Ukraine, qui fait rage à quelques centaines de kilomètres de la frontière tchèque. Entretien.
A quand remontent les relations diplomatiques entre la Tchéquie et la Suisse ?
«La Tchécoslovaquie a été fondée en 1918 sur les décombres de la Première Guerre mondiale et dans la foulée du démantèlement de l’Empire austro-hongrois. La Suisse a établi des relations diplomatiques avec Prague quelques mois plus tard et la Tchécoslovaquie a ouvert une légation à Berne, puis des consulats un peu plus tard à Zurich, Bâle et Genève. Il faut savoir qu’à l’époque les relations économiques entre nos deux pays étaient soutenues, car 85% du potentiel industriel de l’Autriche-Hongrie se trouvaient précisément en Bohème et en Moravie. Après la chute du communiste en 1989, la bonne cohabitation entre Tchèques et Slovaques ne tarda pas à se fissurer pour mener en 1993 à la formation de deux États indépendants, la République tchèque et la Slovaquie.»
«Ceci dit, on peut faire remonter au 13ème siècle les interactions politiques entre la Bohème et la Suisse primitive. Certains historiens sont d’avis que la défaite du roi tchèque Ottokar II face à Rodolphe de Habsbourg lors de bataille du Marchfeld en 1278 aurait facilité la conclusion du pacte de 1291 entre Uri, Schwyz et Unterwald. Avec cette victoire, les Habsbourg mettent la main sur l’Autriche et donc déplacent dorénavant le centre de gravité de la dynastie du Plateau suisse vers les rives du Danube. La Suisse primitive pouvait alors rêver d’un monde sans les Habsbourg.»
«Les relations qu’entretiennent nos deux pays sont au beau fixe»
Ambassadeur de Suisse en Tchéquie
Quel rôle a joué la Suisse lors du Printemps de Prague ?
«L’invasion des troupes du Pacte de Varsovie en août 1968 a mis brutalement fin au Printemps de Prague qui visait à donner un visage humain au socialisme. Le Conseil fédéral a ouvert largement les frontières aux citoyens tchécoslovaques qui tentaient de fuir l’occupation soviétique. Cette politique d’asile généreuse était motivée par une double raison. D’une part, par l’anticommunisme qui règne en Suisse comme dans les autres pays d’Europe de l’Ouest. D’autre part, par le manque de main d’œuvre résultant d’une conjoncture économique en plein boom qui prévalait en Suisse depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les demandeurs d’asile tchécoslovaques en âge de travailler étaient d’autant plus bienvenus en Suisse qu’ils étaient généralement bien formés, près de 60% détenant, par exemple, un diplôme universitaire.»
«A cela s’ajoute le célèbre discours de Friedrich Dürrenmatt Tchécoslovaquie 1968 par lequel l’écrivain suisse critique vertement l’occupation soviétique, se prononce en faveur de l’afflux de réfugiés et appelle la société à les accueillir. Ce faisant, il a été l’un des initiateurs en Suisse de l’aide aux Tchèques et aux Slovaques. Le retentissement international de ce discours a certainement pesé favorablement sur les décisions du Conseil fédéral de l’époque.»
«Ce sont donc finalement quelque 14'000 citoyens tchécoslovaques qui ont trouvé une terre d’asile définitive en Suisse. Ce chapitre tragique de l’histoire européenne a forgé des liens humains très forts entre nos deux pays, liens qui perdurent aujourd’hui encore.»
Justement, comment qualifierez-vous les relations qu’entretiennent les deux pays ?
«Quand j’ai pris mes fonctions à Prague en automne 2020, j’ai demandé à mon équipe de me faire l’inventaire des dossiers que j’appelle les «irritants», c’est-à-dire les sujets qui suscitent des incompréhensions, voire des irritations entre nos deux pays. Pour la première fois dans ma carrière, on me répond que nous n’avons aucun contentieux de la sorte. Donc ma réponse à votre question est sans équivoque : les relations qu’entretiennent nos deux pays sont au beau fixe.»
«Ceci dit, depuis l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine, l’interdiction de réexportation des armes de guerre au titre de la politique de neutralité de la Suisse est une question qui est parfois mal comprise ici et qui nécessite, de la part de l’ambassade, que l’on y revienne sur une base régulière avec nos interlocuteurs.»
Pourrait-on tout de même trouver des points à améliorer à l’avenir ?
«Prague est une ville d’art et d’histoire. Pour ce qui est de l’art tout d’abord, j’ai le sentiment que le potentiel de Prague est sous-estimé par les acteurs de la culture et des arts en Suisse, en particulier dans les arts visuels. C’est la raison pour laquelle l’ambassade tente une expérience de partenariat avec un centre d’art contemporain de Prague – MeetFactory - qui mettra à disposition un atelier «d’artiste en résidence» à une jeune Suissesse durant trois mois. Le but est bien sûr que cette expérience s’inscrive dans la durée avec d’autres jeunes artistes suisses.»
«Ensuite, nous avons une histoire commune qui est riche, mais mal connue aussi bien en Tchéquie qu’en Suisse. Aussi lorsque l’historien Denis Dumoulin a publié en 2021 un ouvrage qui retrace les relations politiques, culturelles et économiques entre les pays tchèques et les cantons suisses depuis le 13ème siècle à nos jours, je me suis fixé comme objectif de faire éditer une version en tchèque de ce livre. C’est chose faite depuis deux mois. Et de plus auprès de l’une des meilleures maisons d’édition de République tchèque qui en garantit la diffusion auprès d’un large public.»
«Ce sont juste deux exemples, tirés au hasard, des initiatives que nous prenons au quotidien avec mon équipe à l’ambassade pour renforcer la connaissance réciproque et la compréhension mutuelle entre nos deux pays. Gardons à l’esprit que même si nous ne partageons pas de frontière commune, nos deux pays sont voisins. Prague est plus proche de Berne que ne le sont Vienne, Rome ou encore Berlin.»
«La République tchèque est en pointe dans le soutien en armes et en munitions à l’Ukraine»
Ambassadeur de Suisse en Tchéquie
Autre sujet important : la guerre en Ukraine. Ce conflit secoue le monde depuis près d’une année et demie. Quels sont ses effets en Tchéquie ?
«La conséquence la plus évidente du conflit, c’est le nombre de réfugiés. La République tchèque est le pays qui, en proportion de sa population, accueille le plus de réfugiés qui fuient les combats en Ukraine. C’est près de 500'000 permis d’établissement provisoires (pour 10 millions d’habitants) qui ont été délivrés depuis le début de la guerre, même si aujourd’hui près d’un tiers d’entre eux sont retournés au pays.»
«La seconde conséquence est le prix de l’énergie qui a pris l’ascenseur et qui contribue à alimenter une inflation de 15% l’année dernière, l’une des trois plus élevée au sein des pays de l’Union européenne. On notera qu’en un an la Tchéquie s’est totalement affranchie de la dépendance au gaz russe qui était de 98% avant le conflit pour tomber à 0% aujourd’hui. Belle prouesse des dirigeants tchèques !»
«Enfin, la République tchèque est en pointe dans le soutien en armes et en munitions à l’Ukraine. Prague est l’une des capitales qui a puisé le plus dans son stock d’armes lourdes pour le donner à l’armée ukrainienne, d’après l’Institut de Kiel – organisme de référence en la matière.»
Comment le pays perçoit-il la Russie de Vladimir Poutine ?
«La Russie de Vladimir Poutine renvoie aux pages les plus sombres de l’histoire de la Tchécoslovaquie lorsque les forces du Pacte de Varsovie ont tué dans l’œuf le printemps de Prague en août 1968. Le combat des Ukrainiens aujourd’hui est le même que celui des Tchèques et des Slovaques d’hier, c’est-à-dire l’aspiration à une société régie par des valeurs démocratiques, aspiration légitime violée par un régime arbitraire et autoritaire.»
«Le vieux démon de l’écrasement du printemps de Prague résonne aujourd’hui dans l’inconscient collectif des Tchèques au travers de la guerre contre l’Ukraine. C’est donc sans surprise que le gouvernement tchèque appartient au groupe de pays les plus fervents soutiens à l’Ukraine. Et ce soutien est d’autant plus fort après l’élection en début d’année du Président Petr Pavel, un ancien général de l’OTAN.»