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Auto-censure
Aujourd'hui, alors que je me creusais la tête pour trouver un bon sujet d'article, l'un de mes amis envoie sur notre groupe une image représentant deux versions de la fameuse console de jeux portative Game Boy, l'une normale et l'autre dans la version qui aurait été celle d'aujourd'hui, soit la Game Boy-Girl-Trans-Andro-Poly-Pan-Demi-Cis. Le gag était amusant, mais mon camarade s'est senti obligé de compléter l'envoi par un commentaire: «Un peu réac, mais drôle.»
Il faut préciser que la plupart de mes meilleurs amis de l'université sont des gens qui se réclament de la gauche. D'où vient donc cette peur de passer pour un réactionnaire? Si le gag de la Game Boy nous fait tous rire, c'est probablement parce que nous nous rendons bien compte que certaines choses vont trop loin et en deviennent ridicules.
Qu'est-ce qui pousse donc mon ami à vouloir préciser qu'il se distancie du message conservateur véhiculé par l'image humoristique qu'il diffuse? Ça l'a fait rire, mais il ressent un léger malaise lorsqu'il se rend compte que la critique des excès du collectif réunissant tout ce qui n'est pas hétérosexuel pourrait lui attirer les remarques de quelque gardien de la bien-pensance. Et être assimilé à un affreux réac', c'est entrer dans le camp du mal, ce qui n'est pas bien.
Comment en sommes-nous arrivés à cette situation, où l'on en vient à s'auto-censurer pour ne pas risquer de passer pour quelqu'un d'infréquentable? Je me rappelle avec bonheur avoir écouté en boucle les sketchs de Coluche ou de Desproges, deux trublions qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathies avec la droite, mais qui pouvaient se permettre de dire des vérités crues et de critiquer sans risque de poursuites ou de cabales. Aujourd'hui, les humoristes ne se risquent plus sur certains terrains et c'est fort dommage, car le fou du roi avait un rôle important en ce qu'il créait un lien entre le peuple et le pouvoir.
Une des causes de la situation actuelle – où lorsque l'on évoque la droite on voit l'abominable Blocher, les magouilles des milieux économiques pour engraisser les gros actionnaires, le conservatisme étriqué, l'école de grand-papa et le saccage des ressources naturelles au profit des multinationales, et, à l'inverse, lorsqu'on évoque la gauche on imagine la protection des faibles, la tolérance, l'ouverture aux Autres, la lutte pour les droits des femmes, le combat pour la justice fiscale, en bref, Robin des Bois poursuivant les riches pour redonner aux pauvres – est la mainmise des milieux de gauche sur les principaux organes de presse durant les trente dernières années.
Or la réalité est tellement plus complexe et nuancée que mon ami se retrouve bien emprunté. Les partis politiques eux-mêmes se cherchent. Les socialistes s'en défendent, mais ils deviennent conservateurs avec leurs acquis, et il leur arrive même de travailler main dans la main avec les milieux économiques. La droite bourgeoise se teinte d'écologie et de conscience sociale et le centre, comme d'habitude, bouffe à tous les râteliers. Mais ce changement est une bonne chose et laisse entrevoir l'espoir d'une politique basée sur le bon sens et laissant de côté les luttes partisanes et idéologiques.
Je suis moi-même convaincu que le capitalisme est aujourd'hui le meilleur système économique possible, mais que la préservation de l'environnement doit y être intégrée. Je pense que la lutte des classes, si elle a existé un jour, n'est en tous cas plus une réalité et qu'une répartition équitable entre le travail et le capital est la seule recette pour un économie efficace. Je ne crois pas que l'immigration doive a priori être combattue, mais que, si l'on décide de recevoir des populations allogènes, il faut savoir quel bénéfice on va en tirer et organiser leur accueil de façon à les intégrer le mieux possible.
On peut donc être réactionnaire sur certains sujets, progressiste sur d'autres et franchement conservateur dans certains cas. Il n'y a pas lieu d'en avoir honte, bien au contraire, et chacun devrait se sentir libre de dire ce qu'il pense sans complexe.
Michel Paschoud