Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07180.jsonl.gz/1280

Ayant terminé la rédaction d'un travail sur l'Affaire Rousseau, je me suis dit que je ferais un petit arrêt spécifiquement sur le contexte de l'époque avant de vous parler de l'affaire elle-même. Durant ma scolarité obligatoire et post-obligatoire pré-universitaire, je n'ai personnellement jamais étudié l'histoire de Genève. Je suppose que d'autres sont dans mon cas et c'est aussi à leur intention que je publie cela. Mais avant même d'aborder le XVIIIe siècle genevois, quand on parle de l'histoire moderne de Genève, il faut garder à l'esprit quelques éléments de l'arrière-plan historique plus ancien. Pour rappel donc, les premières traces d'habitation à Genève remontent à il y a 4500 ans avant Jésus-Christ, Genève fut successivement une ville romaine, la capitale du royaume burgonde, une cité franque, puis une principauté du Saint-Empire avec à sa tête un Prince-Évêque. Pendant plusieurs siècles, les comtes de Genève s'opposent aux comtes de Savoie pour le contrôle du territoire genevois. Après leur défaite et leur dépossession, le conflit oppose la Principauté épiscopale à la Maison de Savoie, tandis qu'au sein de la Principauté un mouvement communal cherche à s'affirmer face au Prince-Évêque. La Maison de Savoie finit toutefois par s'emparer de la papauté et à obtenir par ce biais l'évêché de Genève. Puis, vient la révolte de la commune genevoise contre l’Évêque, suivie de la Réforme. Et nous parvenons doucement au XVIIIe siècle.
Genève au XVIIIe siècle
Le XVIIIe siècle est un siècle de conflits politiques pour Genève. Genève est alors une ville-territoire de 20'000 habitants1 comprenant au moins six groupes sociaux distincts : les Citoyens2, les Bourgeois, les Patriciens, les Habitants, les Natifs et les Sujets. Les Citoyens et Bourgeois sont les détenteurs du droit de vote au sein du Conseil Général, l’institution politique où ils se réunissent pour délibérer et représentent un groupe minoritaire au sein de la population genevoise. Seuls les Citoyens sont éligibles au Petit Conseil. La majorité est composée : des Natifs, individus nés et résidant à Genève mais de parents ni Citoyens ni Bourgeois, des Habitants, individus résidant à Genève sans y être nés et devant s’acquitter d’une taxe d’habitation en échange d’un permis de séjour constamment révocable3, et des Sujets de la campagne, privés de toute possibilité d’acquérir la bourgeoisie depuis le milieu du XVIIe siècle4. Parmi les Citoyens et Bourgeois, un certain nombre de familles concentre en leurs mains les places au sein des conseils restreints et une portion importante du ''revenu national5''. C'est ce qu'on appelle le patriciat, qui s'est formé au XVIIe siècle et dont l'accès se ferme au XVIIIe siècle. Le patriciat occupe presque toutes les places du Petit Conseil et a de fortes positions au sein du Conseil des Deux-Cents. Ces deux conseils s’élisent l'un et l'autre6. Avant l’Affaire Rousseau se succèdent deux moments de confrontation politique d’importance, en 1707 d’abord, puis entre 1734 et 1738, où l’on peut voir les Citoyens et Bourgeois rentrer en conflit avec les Patriciens sur la question de leur participation à la gestion des affaires de la cité ainsi que sur l’étendue de leurs droits et devoirs. Le second conflit prend fin en 1738 avec un compromis obtenu sous la médiation du royaume de France : le Règlement de l'illustre Médiation7. On notera d’ailleurs que la monarchie française exerce un certain degré d’influence sur la vie politique genevoise, et y maintient un représentant officiel en la personne du Résident de France.
Dans les années 1750, une partie des Citoyens et Bourgeois, menée par Jean-François Deluc, un ancien partisan de Micheli du Crest, commencent à s’appeler eux-mêmes les Représentants8. Compte tenu des inégalités en droits entre catégories sociales instituées à Genève au XVIIIe siècle, on peut probablement dire que ce groupe souhaite défendre ses ‘’intérêts de caste’’, contre les Patriciens, en essayant d’obtenir davantage de droits, mais aussi contre les demandes des Natifs d’accéder à davantage de droits (ou, symétriquement, de voir se réduire le nombre de contraintes qui pèsent sur eux). Comme l’Affaire Rousseau voit intervenir les Représentants, les Patriciens, mais aussi, évidemment, Jean-Jacques Rousseau lui-même, je vais à présent brièvement revenir sur la relation que Rousseau entretient avec Genève.
Rousseau et Genève avant 1762
Le philosophe politique9 Jean-Jacques Rousseau est né à Genève en 1712. Il cesse d’y résider en 1726 à l'âge de 14 ans et devient catholique, mais il y revient quelques fois, notamment en 1733, mais aussi en 1737 où il assiste aux troubles en cours entre compagnies bourgeoises et Petit Conseil10. Quand il revient en 1754, il est toutefois devenu célèbre et apporte le manuscrit du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et la dédicace à la République de Genève, qui ne sont alors pas encore publiés11. Il séjourne quatre mois à Genève, y opère sa rentrée dans l’Église protestante de Genève et redevient pleinement citoyen de Genève, l’un n’allant pas sans l’autre. C’est à ce moment-là qu’il commence à établir des relations amicales avec des figures importantes des Représentants12. C’est aussi à partir de ce séjour qu’il entreprend de s’intéresser et de suivre la vie politique genevoise13. En 1755, il publie le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, précédé d'une dédicace élogieuse envers la République de Genève, qu’il a rédigée avant son séjour à Genève de 1754. Dans la dédicace, il mentionne notamment « la douceur et de la bonté des magistrats14 » et y développe une vision idéalisée de Genève. En 1758, il publie la Lettre à M. D'Alembert sur les spectacles, pour y faire l'apologie des « vertus ancestrales » des Genevois contre l'introduction du théâtre, « vice parisien », ce qui lui vaut une vague de louanges de la part de la bourgeoisie et des pasteurs de Genève15. A partir de 1759, Rousseau soutient pleinement les Représentants dans leur conflit avec le patriciat16. La suite de sa relation avec Genève coïncide avec les événements de l’Affaire Rousseau elle-même et j'y viendrai dans mon prochain billet.
1 CANDAUX Jean-Daniel, « Introduction aux Lettres écrites de la montagne » in Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, tome 3, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, Paris, 1964, p.CLIX.
2 Il est à noter que je mets des majuscules à ces différentes catégories sociales pour mieux indiquer la distinction entre ces catégories-ci précisément et les catégories générales employées en sociologie ou en philosophie politique.
3 BERNARDI Bruno, GUENARD Florent, SILVESTRINI Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, Librairies Philosophiques J. VRIN, Paris, 2005, p.307.
4 DUFOUR Alfred, Histoire de Genève, Presses Universitaires de France, 2010, Paris, p.80.
5 CANDAUX Jean-Daniel, « Introduction aux Lettres écrites de la montagne » in Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, op.cit., p.CLX.
6 BERNARDI Bruno, GUENARD Florent, SILVESTRINI Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, op.cit., p.308-309.
7 DUFOUR Alfred, Histoire de Genève, op.cit, p.80-81.
8 WHATMORE Richard, « Rousseau and the représentants : the politics of the Lettres écrites de la montagne » in Modern Intellectual History 3 (2006), p.399.
9 Je n’ai ici nul désir de réduire Rousseau à sa philosophie politique, mais c’est cet aspect de son œuvre théorique qui nous intéresse dans le cadre de ce travail.
10 CANDAUX Jean-Daniel, « Introduction aux Lettres écrites de la montagne » in Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, op.cit., p.CLXXXV.
11 BERNARDI Bruno, GUENARD Florent, SILVESTRINI Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, op.cit., p.13.
12 WHATMORE Richard, « Rousseau and the représentants : the politics of the Lettres écrites de la montagne » in Modern Intellectual History 3, op.cit., p.401.
13 CANDAUX Jean-Daniel, « Introduction aux Lettres écrites de la montagne » in Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, op.cit., p.CLXXXV.
14 Ibidem p.CLXXXIII.
15 Ibidem, p.CLXXXIV.
16 WHATMORE Richard, « Rousseau and the représentants : the politics of the Lettres écrites de la montagne » in Modern Intellectual History 3, op.cit., p.401.