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Le générique de fin de Twin Peaks: The Return, qui montre Dale Cooper, le héros, de nouveau enfermé dans la Red Room dont on le croyait sorti, écoutant les secrets de Laura Palmer défunte, a quelque chose de triste et de tragique qui suggère qu'il est le véritable auteur de tout ce qui a semblé se produire: il l'a imaginé, fantasmé. Il en est sans doute ainsi depuis qu'on lui a tiré dessus à la fin de la première saison, et sa blessure, provoquée dans l'antichambre du monde divin par son vieil ennemi Windom Earle, est un écho à ce tir. Dans la troisième saison, ce qui confirme cette idée est qu'il a toujours dans sa poche la clef de la chambre du Great Northern Hotel où il a reçu les balles, et que, quand il la perd, il tient absolument à la récupérer.
Il est question, également, d'un rêve à l'intérieur d'un rêve, et de savoir qui est le rêveur.
Certains commentateurs ont fait remarquer que cela ressemble aux rêves mythiques, illusoires et en même temps allégoriques, que, selon la religion tibétaine, on fait après la mort - en attendant de gagner le monde d'en haut, lumineux et infini. Mieux encore, le film Mulholland Drive est tout entier une vision acquise juste après la mort, dans laquelle les souvenirs se mêlent aux fantasmes et aux symboles intimes.
Mais ce qui est étrange, chez David Lynch, et le sauve de la psychologie spéculative, est que, dans ces projections de l'âme qui se détache du corps, une mythologie se dessine, comme si les rêves étaient le reflet symbolique des forces morales existant objectivement dans l'univers. De telle sorte que, dans le monde des vivants même, ces forces agissent, et que ces projections parlent bien de notre réalité - au-delà de ce qu'elles semblent être, et de ce qui les expliquerait selon la psychologie tibétaine (du reste plus mystérieuse, d'emblée, que l'occidentale). Somme toute, il n'est pas important d'expliquer rationnellement les projections de Dale Cooper mort, puisque cela pourrait aussi bien, à un niveau supérieur de conscience, définir la vie menée avant la mort - même à l'état éveillé.
À la fin de ce Return, le visage de Dale Cooper apparaît en surimpression des actions qui voient le double maléfique du héros abattu, et son démon détruit. C'est très beau, énigmatique, poignant, comme s'il y avait une conscience supérieure de l'homme contemplant les événements qu'il vit - comme si, là encore, l'homme se dédoublant, il devenait en quelque sorte son propre ange - son propre dieu tutélaire.
On pourrait dire que, ne sachant plus s'il rêve ou s'il vit, il est entré dans la démence. Le dernier épisode, dans lequel il est censé avoir remonté le temps et où il ne retrouve pas les choses comme il les a vécues, le suggère. Mais cela n'est pas ce qui prévaut. Les polarités morales demeurent bien, comme étant seules substantielles.
Il est du reste possible que, dans le monde ordinaire, il en soit également ainsi: que nous vivions le rêve d'un géant défunt. C'est suggéré dans l'ancienne mythologie germanique, selon laquelle le monde n'est que le corps mort d'Ymir. C'est l'origine de l'idée de Shakespeare: life is but a dream. Dans un souffle ultime, un dieu crée le monde, qui se dissout - puis cela recommence, peut-être.
Il reste à savoir si réellement le géant a notre visage...