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Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesseNietzscheSon nom est imprononçable. Il est petit, grassouillet, chauve. Le visage est inexpressif et fermé. Venu d'une lointaine contrée d'Asie, il ne parle pas français, pourtant ça fait plus de six ans qu'il vit ici. Heureusement la traductrice est une femme remarquable, professionnelle et tout.Il souffre de douleurs chroniques mal élucidées ; il boit trop. Il a fait une tentative de suicide, a été hospitalisé deux fois en coma éthylique. Sous l'emprise de l'alcool, il a déjà menacé sa femme avec un couteau. Que de désespoirs dans sa vie. Quel sentiment douloureux d'impuissance chez les médecins qu'il a tour à tour consultés ! Ceux-ci ont oscillé entre une vaine recherche de l'origine des douleurs et des essais infructueux pour le motiver à contrôler sa consommation.Le trouvant déprimé, son médecin décide de me le présenter. Entre le praticien et le patient est venue s'établir une relation qui nécessitait pour devenir opérante d'être inscrite dans une dimension narrative. Au fil de l'entretien, l'histoire du patient s'éclaircit. Emprisonné dans son pays, il a été torturé, il a eu peur de disparaître sans laisser de trace, comme d'autres membres de son groupe ethnique.Le corps est la condition de l'homme, le lieu de son identité, le foyer de son engagement au monde. Rien ne le brise autant que la douleur, d'autant plus lorsqu'elle est imposée délibérément par la main de l'homme. La torture marque la victime d'un sceau permanent. C'est toujours au départ de son corps et ce n'est jamais qu'à travers celui-ci que l'homme agit, ressent, pense et communique. C'est le récit du corps meurtri qu'il faut alors reconstituer. Après avoir quitté le pays, il a bénéficié d'un court moment de répit. Il a éprouvé un sentiment de sécurité du fait d'être loin des menaces qui pesaient sur lui. Puis sont venues les difficultés d'adaptation et le deuil d'autres membres de sa famille morts à sa place, se dit-il. Enfin, les souvenirs des coups, de la peur et des humiliations ont eu raison de lui : une autre souffrance a surgi et il a commencé à boire à la mesure de son désarroi. Le caractère éprouvant de la douleur l'a rendu sans travail depuis des mois. L'alcool entrave la responsabilité qu'il doit exercer à l'égard des siens. A quarante ans, il vient d'être à nouveau père : il se doit de rester en santé, en vie pour protéger sa femme, son bébé.Entre peur de mourir et violences mortifères, mouvement de vie et deuils impossibles, le récit inscrit dans l'histoire du patient tout un ensemble de termes contradictoires. Parler du corps douloureux implique que l'on trouve un lieu la consultation médicale où, sans avoir la prétention de toutes les consolations, il devient néanmoins possible de comprendre les contradictions, de cultiver l'espérance.Face à celui qui est jeté dans la douleur, qui a été désespérément déchiré, humilié, le médecin a encore une vocation à remplir. Il doit aider le sujet qui lui est confié à trouver cette réponse personnelle dans laquelle le processus opaque de l'existence peut encore prendre un sens. Et la paternité en constitue assurément un.