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Written by Lucienne Peiry in Presse
9 mai 2017
Il fabriquait d’étranges machines à voler qu’il expérimentait dans la solitude. Comme Icare, il avait l’ambition de voler pour s’enfuir loin de la prison où il était enfermé. Mais contrairement à la figure mythologique, l’homme ne parvient jamais à quitter la terre. Peu importe. L’envol reste une fabuleuse utopie qui se déploie avec d’autant plus de ferveur.
« Gugusse a toujours été différent des autres, un être original très attachant », raconte sa jeune sœur Hilde. Cette confidence en dit long sur la marginalité de Gustav Mesmer (1903-1994), sur ses extravagances et sur les singularités qui ont jalonné toute son existence.
Issu d’une famille de douze enfants vivant dans le village d’Altshausen, dans le sud de l’Allemagne, le jeune garçon vit une enfance agitée. Malade, il manque l’école pendant une année, puis, à l’âge de 10 ans, la quitte pour être placé comme valet de ferme dans des exploitations de la campagne environnante. Quelques années plus tard, le jeune homme trouve refuge dans un couvent bénédictin, où il demeure durant six ans. Mesmer mène une vie monacale, suivant de façon engagée règles et principes mais finit par se rebeller contre l’enfermement et le dénuement imposés. Dans un dernier sursaut, il renonce à entrer dans les ordres, quitte le couvent et retourne vivre dans sa famille. Mais un drame se prépare, qui le précipitera dans la chute.
Un dimanche de 1929, pendant le culte, Gustav Mesmer interrompt la prédication du pasteur pour afficher haut et fort sa désapprobation à l’égard des propos de l’homme d’église. Cet incident couvre d’opprobre la famille Mesmer, fort respectée dans le village. Le scandale qui s’ensuit est étouffé, devient tabou, avec de fatales répercussions pour Gustav. A cet esclandre s’ajoutent probablement d’autres circonstances défavorables qui demeurent inconnues. Le perturbateur est dès lors violemment rejeté non seulement par sa communauté, mais aussi par sa propre famille. Gustav Mesmer est interné onze jours plus tard, à l’âge de 26 ans, à l’asile de Bad Schussenried, où il restera 35 ans.
Les conditions concentrationnaires de l’hôpital et les traitements qu’il y subit sont pour Mesmer synonymes de répression, de restriction et de peur, comme l’attestent ses lettres, qui témoignent d’une profonde détresse. Dès les premiers temps, il organise son évasion. Il y parvient avec succès, échappant ainsi à la réclusion. Enfin libre, il vagabonde plusieurs jours à travers la campagne, mène une vie clandestine et insouciante, dort dans des granges. Mesmer s’évade à quinze reprises au moins, mais se fait à chaque fois repérer et ramener à l’asile. Mais il trouve surtout un moyen d’évasion sur lequel policiers, gardiens, médecins, infirmiers n’ont aucune prise. Dès l’année de son internement, en 1929, il se met à dessiner pour survivre, donnant corps à ses singulières machines à voler. Cette échappée-là est onirique.
Esquisses, croquis, dessins préparatoires affluent par centaines. Mesmer se procure des papiers de toutes sortes qui deviennent des supports de fortune. Papier d’emballage ou de paquets de cigarettes, feuilles de calendriers périmés, emballage de plaques de chocolat. Ces matériaux usés et abîmés suffisent amplement pour accueillir les engins volants imaginaires que trace Mesmer avec une attention et un soin du détail prononcé. Observant avec grande attention oiseaux et insectes, il s’inspire de leur vol : mouvement, processus d’élévation, élan et rotation entrent dans ses multiples projets où se succèdent les innovations les plus foisonnantes. L’idée d’une bicyclette dotée d’ailes déployées, d’une envergure large, afin d’en permettre l’essor apparaît très tôt..
En 1964, Mesmer sort de l’asile psychiatrique pour entrer dans une modeste institution pour personnes âgées. Ce transfert marque pour lui le début d’une nouvelle vie: « Maintenant je n’ai plus seulement le droit de les peindre, j’ai aussi le droit de les construire ! », s’exclame-t-il.
Son énergie et sa force jubilatoire, réprimées pendant près de 40 ans, se déploient avec frénésie. Il part de simples bicyclettes noires, populaires, qu’il dote de grandes ailes interchangeables, fabriquées à l’aide de bois souple ou de rames de haricots. En guise de voilure, il utilise des feuilles de plastique qui sont des sacs à engrais récupérés chez les paysans des fermes alentours. Mesmer confectionne toutes sortes d’objets et d’accessoires ingénieux : des ailes qu’il fixe sur son dos ou sur ses épaules, grâce à de vieux parapluies ouverts rayonnant autour de lui. Dans un élan inextinguible, Mesmer fabrique aussi plusieurs paires de chaussures munies de ressorts pour s’élancer dans les airs et faciliter l’envol.
Le bricoleur place ses engins dans l’atelier qu’il a pu aménager dans une cave et les répartit aussi dans divers hangars et entrepôts. Quand ils deviennent trop encombrants, ils sont détruits sans que Mesmer ne proteste ni ne réagisse, comme s’il était habitué à l’absence de reconnaissance à l’égard de ses objets, et surtout, comme si le moment d’invention et de fabrication même de ses objets l’enfiévraient.
Enfermé, Mesmer consacre toute sa vitalité à l’idée de voler dans le but de s’enfuir, d’échapper à sa prison et d’atteindre enfin l’éblouissante liberté. Voler signifie s’élever et être au diapason de la nature, dans le silence absolu, la béatitude, embrasser le cosmos et se fondre en lui. Le vol le conduirait à se libérer de l’attraction terrestre pour gagner un état d’apesanteur ; il lui procurerait des sensations de vertiges voluptueux, dans les frémissements du vent et l’intensité de la lumière. Enfin son corps endolori et anéanti par les enfermements successifs, par l’abstinence, par la privation affective, par la malnutrition et l’humiliation pourrait vibrer et connaître une jouissance enivrante. Pourtant, l’aéronaute ne s’envole jamais, ne quittant même pas le sol – si ce n’est de la « hauteur d’une paume de la main », dit-il. L’idéal qu’il poursuit est inatteignable. Les inventions cinétiques de Mesmer sont dotées d’une puissante valeur symbolique. Elles lui permettent de trouver une identité et une raison d’être, dans le registre onirique.
Lucienne Peiry
« Gustav Mesmer. Le mécanicien céleste », in Artension, Paris, no 143, mai-juin, 2017, pp. 86-89.
L‘ouvrage L’Art Brut dans le monde contient un texte plus développé sur Gustav Mesmer de Lucienne Peiry (L’Art Brut dans le monde, Lausanne, Collection de l’Art Brut, Gollion, Infolio, 2015).
Poème de Gustav Mesmer
Puisses Tu une fois Voler !
monte sur une colline.
Monte dans les altitudes
ah serait-Ce pour Toi si beau
être aussi libre que les oiseaux,
passer aussi dans le soleil
le dernier espace de la terre
comme nature en floraison.
Quand je plane dans les airs
Quelle délicieuse sensation
notre souhait de l’humanité est exaucé
il nous reste plus qu’à ressusciter
L’espace de l’air encore libre pour Toi,
Imagine Toi vite une paire d’ailes
elles devraient Te porter libre
Tu pourrais planer dans les airs
Ah quelle joie serait-ce pour toi !
Traduction en français : Camille Luescher