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Toujours le grand fracas médiatique et virologique de la grippe aviaire. Et, dès l'aube, ce texte dans le filet nocturne de notre messagerie électronique. Il nous est adressé par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) qui «souhaite porter à la connaissance de tous» l'information publiée dans les colonnes de Nature (daté du 16 février) et signée de Declan Butler. Qu'écrit donc notre virulent ami Butler qui puisse réjouir les amis de oiseaux ? «Il rappelle qu'à la suite de la découverte du virus A(H5N1) de la grippe aviaire au Nigeria, les oiseaux migrateurs ont été rapidement considérés comme les responsables de cette propagation, souligne la LPO. Or, comme le rappelle BirdLife International, ceux-ci arrivent en Afrique tropicale dès le mois de septembre. Si les oiseaux sauvages étaient les vecteurs de la maladie dans ce pays d'Afrique touché par la grippe aviaire, il est douteux que celle-ci se soit déclarée plus de quatre mois après l'arrivée des oiseaux sur leurs lieux d'hivernage. Il est par ailleurs curieux qu'il n'y ait pas eu de cas de grippe aviaire tout au long de la voie migratoire automnale des oiseaux entre Sibérie, Europe et Afrique comme on aurait pu s'y attendre.»La LPO observe encore qu'il n'y a pas de cas connus d'infection par ce virus dans les pays voisins du Nigeria et qui accueillent de grandes quantités d'oiseaux migrateurs en hiver. Elle note d'autre part que le Nigeria est un gros importateur de volailles et rappelle que l'article de Nature fait suite à une étude publiée outre-Atlantique le 7 février dans les Proceedings of National Academy of Sciences.Dirigés par Yi Guan (Université de Hongkong) et Robert Webster (Saint Jude Children's Research Hospital, Memphis), les auteurs de cette publication avaient mené, de 2002 à 2005, une vaste enquête de virologie sur différents sites asiatiques fréquentés par les oiseaux migrateurs. Ils avaient aussi procédé au prélèvement de 13 115 échantillons biologiques et pu à cette occasion isoler 44 souches de virus de type A et de différents sous-types. Parmi ces souches, seules six correspondaient au virus A (H5N1), hautement pathogène et ont été identifiées chez des canards sauvages apparemment sains. Mais ces chercheurs ont aussi pu démontrer que la circulation des virus grippaux aviaires est beaucoup plus importante dans les populations de volailles domestiques. Grâce aux recherches menées dans le cadre de la préparation de la Chine à la lutte contre une éventuelle épidémie, les chercheurs avaient pu trouver un taux de 1% de présence du A (H5N1) et de 5% d'autres types viraux dans un groupe de plus de 5000 volailles apparemment saines, sur différents marchés du sud du pays. Enfin, des épreuves infectantes (administration à des canards domestiques de la souche virale identifiée sur des canards migrateurs) avaient permis de montrer que cette souche hautement pathogène pouvait ne pas entraîner de signes infectieux pendant une semaine ou plus, alors même que les oiseaux excrétaient du virus dès le 3e jour après l'administration de ce dernier. Au total, cet ensemble de résultats prouvait que les oiseaux migrateurs peuvent effectivement être les vecteurs naturels du virus sur de longues distances. Mais il faut aussitôt ajouter que leur impact sanitaire ne serait que peu important si l'infection ne pouvait brutalement s'amplifier via le transport, sur les marchés, des oiseaux domestiques vivants et en raison du non-respect des règles sanitaires qui s'attachent à ces activités. «C'est le trafic et le commerce de la volaille qui reste le vecteur majeur de la propagation du virus, traduit pour sa part la LPO. Ceci est confirmé par le fait que certains pays comme le Japon, la Corée du Sud ou la Birmanie qui ont établi un embargo sur l'importation de volaille sont aujourd'hui indemnes du virus. Rappelons que l'on ne connaît pas la proportion d'oiseaux sauvages infectés par le virus A(H5N1), mais qu'au vu des résultats actuels, notamment en Europe, celle-ci semble infime. Par ailleurs, ce sont principalement les oiseaux d'eau (oies, cygnes, canards) qui sont touchés. S'il est certain que certains oiseaux sauvages peuvent être contaminés au contact d'oiseaux domestiques, il serait hasardeux et dangereux de considérer les oiseaux comme "coupables" de la propagation du H5N1, alors qu'ils ne sont que victimes.»En voulant tout faire pour éviter la psychose collective, la LPO estime que les oiseaux migrateurs sont bel et bien le bouc émissaire de cette épidémie.«Bouc émissaire» ? C'est précisément l'un des chapitres de l'ouvrage, à tous égards éclairant, que Norbert Gualde 1 vient de consacrer aux épidémies. On sait que l'expression est tirée de la coutume biblique consistant à charger le mâle de la chèvre de tous les péchés d'Israël et à le chasser dans le désert. «Lors de chaque épidémie, on s'acharne à trouver le ou les boucs émissaires écrit l'auteur. C'est la mésaventure du héros de Jean Giono, Angélo, (Le Hussard sur le toit, Paris, 1951) étranger dans un pays ravagé par le choléra : il est l'hétérodoxe arrivé à point nommé pour libérer l'angoisse, le stress du peuple qui a peur, en le payant de sa vie si nécessaire. La situation d'Angélo est en tout point comparable à celle de l'âne des Animaux malades de la peste. Le baudet est hétérodoxe par excellence, car né peu malin et plébéien dans la gent animale : il est le coupable, la victime expiatoire désignée. Angélo et l'animal auront le destin qui est réservé au bouc émissaire : le lynchage.» Pour l'heure, le lynchage des migrateurs est avant tout médiatique mais, dans le grand fracas médiatique et virologique de la grippe aviaire, nous entendons déjà, derrière celui des mots, le cliquetis des culasses.Bibliographie 1 Gualde N. Comprendre les épidémies ; la coévolution des microbes et des hommes. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2006, IBSN 2-84671-135-6.Norbert Gualde est né en 1943 et réside à Bordeaux. Docteur en médecine et professeur d'immunologie à l'université de Bordeaux II, l'auteur est aussi visiting professor à l'Université du Texas (Medical Branch - Galveston).