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Le Pape Jean-Paul II

Pour moi, le plus grand de tous les prophètes que j'ai rencontrés, c'est bien sûr Jean-Paul II, que l'on choisisse pour affirmer cela la conception de l'Abbé Pierre qui colle à ceux-ci l'étiquette de " défenseurs des hommes sans voix " ou que l'on se tienne au sens religieux du mot, c'est-à-dire d'" interprètes de la volonté divine ". Ce pape, en assumant la représentation même des deux significations, a été le prophète le plus authentique de notre temps - pendant plus de 26 ans - jusqu'à sa mort, le 2 avril 2005.
J'ai approché Jean-Paul II lors de trois audiences, deux privées, marquées par un certain cérémonial, et une générale. Et bien, curieusement, c'est la dernière qui m'a apporté le plus de spontanéité et de joie. C'était le 21 janvier 1992, avec des centaines de pèlerins venus de Corée et du Japon, d'Afrique et d'Amérique du Sud, mais aussi d'Allemagne, de France et d'Italie. Après un court exposé sur l'œcuménisme, ponctué par un Notre Père récité en commun, il descend de l'estrade pour serrer quelques mains d'enfants et d'invalides, puis, comme attiré par mon enthousiasme et ma flamme intérieure, vient directement vers moi, dans l'enceinte où je me trouve avec des amis italiens. Je me sens attiré par son regard fatigué mais empreint de douceur et je me présente. Alors, chose inattendue et extraordinaire, il pose délicatement sa main sur mon bras et, dans un français impeccable, me dit cette courte phrase : " Que Dieu vous bénisse ! ", comme un simple prêtre ou un père à son fils. J'en ai été profondément ému et je garde précieusement ce souvenir dans mon cœur.
Karol Josef Wojtyla, prénommé par la suite Lolek, naît dans un appartement que loue sa famille peu fortunée dans une petite maison de Wadowice, le 18 mai 1920 ; son père, d'abord tailleur, finit comme lieutenant dans l'armée polonaise, et sa mère, qu'il perdra déjà à l'âge de neuf ans, était la fille d'un artisan qui faisait des revêtements pour voitures. Sa sœur étant morte quelques jours après sa naissance et son frère aîné, jeune médecin, décédé d'une scarlatine en 1932, il restera alors seul avec son père.
Jean-Paul II ne défend pas seulement par tous les moyens et avec ténacité les travailleurs et l'option préférentielle pour les pauvres que met en avant l'Eglise catholique, mais il vit comme un pauvre. Il connaît leurs conditions de vie, car il a été lui-même ouvrier d'usine pendant l'occupation nazie et, après la mort de son père, a dû, comme orphelin, vivre dans la clandestinité et très chichement. Marqué par ces expériences, il réside en toute modestie dans une rue paisible de Cracovie lorsqu'il devient évêque à trente-huit ans et, lorsqu'il est nommé archevêque, il ouvre sa résidence à tous, ce qui fait la joie des humbles et des jeunes avec lesquels il garde le contact direct, continuant de faire des sorties avec eux, en ville, en campagne ou en montagne. Il est d'avis que plus on monte dans la fonction, plus on doit se faire petit. Comme cardinal, il dort dans une chambre toute simple et son chauffeur va jusqu'à se gêner de ses soutanes râpées, de son vieux chapeau ou de son manteau usé. Enfin, quand il monte sur le trône de saint Pierre, il continue de fréquenter les plus déshérités et on le rencontre, lors de ses voyages, avec les malades de Lourdes, les lépreux de Cumura, en Guinée-Bissau, les agonisants de Sœur Teresa à Calcutta ou les habitants des favelas de Rio. " Sur le visage des pauvres, dit-il, je vois la face du Christ ".
Comme véritable prophète spirituel, il se fond dans le Christ, mais se repose également sur Marie, sa mère. Ce sera le pape qui voyagera le plus, qui rédigera le plus d'encycliques, qui fera le plus de saints. A l'image des prophètes de l'Ancien Testament, il transmet son inquiétude sur la marche du monde, mais le fait avec un langage, avec des gestes d'humanité adaptés à notre époque qui convainquent les jeunes, critiquant le capitalisme basé uniquement sur le profit et qui néglige l'homme, la sécularisation et la débauche. Comme eux, il se veut provocateur et parfois véhément, mais toujours avec respect et charité. Il se fait le chantre de la vie sous toutes ses formes - rejet de l'avortement, de l'euthanasie et de la peine de mort - et ose parler d'une sexualité naturelle, ordonnée et responsable. Sans détours, il affirme la suprématie de l'Evangile et de l'Eglise, recherche activement l'unité des chrétiens, mais se tourne aussi vers toutes les autres religions pour les inviter - non seulement par la parole et des écrits, mais également par des réunions communes - à se respecter, à s'entraider et à combattre ensemble pour la paix, contre le mal et l'injustice. C'est un prophète moderne qui approche constamment les gens et utilise les médias pour affirmer sa foi, dominant les critiques, l'esprit du temps qui atteint aussi l'Eglise et même la maladie qui l'accable. Uni totalement dans le Christ, il donne au monde un exemple concret et émouvant aussi bien de force que d'amour, mettant en œuvre le premier l'appel qu'il a lancé à tous les fidèles au début de son pontificat, le 22 octobre 1978 : " N'ayez pas peur ! ".
Mais comment la Providence a-t-elle conduit le petit Lolek sur ce chemin béni ? Il y a bien sûr sa famille qui a joué un rôle considérable dans sa vocation de prêtre. Sa mère, pendant la courte époque qu'elle vivra avec son fils, lui apprend à prier et lui témoigne beaucoup de douceur ; elle voulait deux fils, l'un médecin et l'autre prêtre, ce qui arriva. Son père jouera un rôle encore plus considérable dans sa vie, lui insufflant une foi solide et un courage à toute épreuve pour la défendre, l'emmenant fréquemment aussi en pèlerinage au célèbre sanctuaire local de Kalwaria Zebrzydowska, dédié à la passion du Christ et à sa Mère. André Frossard, dans son livre " Portrait de Jean-Paul II ", raconte une anecdote intéressante à ce sujet. Le papa dit un jour à son fils Lolek, alors qu'il n'était pas très assidu comme servant de messe: " Tu n'es pas un bon enfant de chœur. Tu ne pries pas assez le Saint-Esprit. " et il lui montre une prière. Jean-Paul II confiera lui-même à l'écrivain français qu'il n'a jamais oublié ni cette remarque ni la prière reçue. Plus encore, il ajoutera : " Le résultat de cette leçon de mon enfance, c'est mon encyclique sur le Saint-Esprit. " A cela, on peut mesurer l'immense influence de ses parents qui dura jusqu'à la fin de sa vie, car il ne cessa de se rendre sur leur tombe pour s'y recueillir, la dernière fois le 18 août 2002.
Puis il y aura dans la prime jeunesse de Jean-Paul II des laïcs comme Jan Tyranowski ou Mieczyslaw Koltlarczik et son épouse qui lui font connaître sainte Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix dont les vies mystiques l'orientent vers la prière et la méditation, mais ce sont surtout les prêtres rencontrés à cette époque qui vont le faire choisir le sacerdoce, au lieu du théâtre qu'il adorait pratiquer. Parmi ces derniers, le Père Casimir Figlewicz exercera une influence prépondérante sur Karol, alors qu'il est son professeur de catéchisme dans la première classe du lycée, puis vicaire d'une paroisse de Cracovie où il lui demande de servir la messe comme enfant de chœur. Il continuera de lui rester fidèle, d'abord en l'aidant matériellement pendant l'occupation, puis comme son directeur spirituel jusqu'à son élévation au pontificat, lui léguant en somme sa grande piété, son humilité, son ouverture d'esprit et sa bonté. Jean-Paul II révélera, après la mort de ce prêtre en 1983, que c'est aussi lui qui a su à quel moment exact il convenait de lui dire : " Le Christ t'appelle au sacerdoce. ". Et, le 1er novembre 1946, Karol est ordonné prêtre par le Cardinal Adam Sapieha.
Que pouvons-nous retenir de tout cela?
D'abord l'influence primordiale que peuvent avoir les parents pour la vie future de leurs enfants. Nous devrions nous inspirer de ceux de Jean-Paul II et les imiter, eux qui l'ont élevé dans la foi et la pratique constante des sacrements, ce qui l'a certainement aidé dans son choix de la prêtrise. Les prières en famille, la participa-tion à la messe ou au culte et l'enseignement par le catéchisme sont les jalons d'un chrétien et même d'un futur prêtre ; nous devrions inciter nos enfants à les respecter. Pour nous, papas et mamans de notre époque, l'enseignement de l'Evangile à leur apporter dès le plus jeune âge et l'exemple quotidien à leur donner de l'amour de Dieu, comme aussi le respect du prochain sont indispensables face à un monde matérialiste qui renie les valeurs essentielles.
Oui, Jean-Paul II a été un grand prophète, mais en plus, un bon papa auquel tenait à cœur le sort de ses enfants, les fidèles du monde entier, qu'il chérissait et qu'il voulait conduire au Christ, pour la vie éternelle. Si vous vous inspirez de lui et de ses parents, chers lecteurs et lectrices, vous connaîtrez alors, malgré les soucis, la maladie et les malheurs qui vous accablent, la véritable " crainte de Dieu " ; celle qui, comme le respect entre père et fils, " n'est jamais destructrice, mais au contraire toujours créatrice " et qui, comme ce pape l'a si bien dit, " suscite des hommes se laissant guider par la responsabilité inhérente à l'amour ".
Ainsi qu'il l'a toujours demandé, n'ayez pas peur, car le Christ, qui nous aime tant, nous a tous sauvés par la croix. Priez dans vos heures difficiles et, comme Jean-Paul II - qui l'a même insérée dans son blason épiscopal par un grand M -, faites de Marie votre confidente et votre intermédiaire auprès de son Fils. En communion avec Lui, elle vous protégera toujours, vous aidera à supporter les aléas de cette vie parfois si encombrante et vous apportera finalement consolation et joie. C'est ce que je vous souhaite ardemment.
Marcel
Farine