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Le Passé du futur
PARTIE 2 – LE SENATChapitre 1–Tempête sous un crâne - Samedi 17 février 2024 - 23h55
Après avoir dit au revoir à Kapil, Augustine ouvrit la porte de l’immeuble pour rentrer chez elle. Elle n’avait pas besoin d’appuyer sur un bouton car un œil automatique détectait qui elle était. Elle avait essayé un jour en mettant un foulard et en ne laissant découverts que ses yeux, son nez et sa bouche. La machine l’avait reconnue. Il faudrait qu’elle demande à un spécialiste de lui expliquer comment ça fonctionnait.
La porte se referma sur elle avec un léger claquement.
Sans bien comprendre pourquoi, elle la rouvrit, et alla revoir dans la rue.
Peut-être voulait-elle s’assurer que la voiture de Kapil était bien partie.
Lui revinrent à l’esprit des souvenirs de son enfance et de ses obsessions d’alors. Elle voulait toujours vérifier que les choses étaient bien faites, bien à leur place.
Par exemple quand elle était petite, c’était le cas pour les barrières en travers des chemins dans les prés. Ces barrières se fermaient avec une sorte de courroie qu’il fallait mettre d’un côté dans le montant de la barrière et de l’autre dans le montant fixe de la clôture. Combien de fois au cours d’une promenade avec ses parents avait-elle pris un prétexte pour revenir en arrière et voir si la barrière était bien fermée.
C’était aussi le cas pour les noms de rues. Il fallait qu’elle vérifie les noms de rue sur les plaques en revenant à l’endroit où elle avait vu ce nom pour la première fois et pas à un autre.
Mais elle ne disait jamais à personne ce qu’elle voulait vérifier : c’était en quelque sorte un secret qu’elle voulait garder avec elle-même. Comme si elle était deux personnes à la fois : l’une qui lui disait : « mais arrête un peu, c’est absurde d’aller vérifier » et l’autre qui lui disait : « ne te laisse pas faire par cette voix idiote, il faut que tu ailles vérifier ». Ou alors « si tu ne vas pas vérifier, tu te trahiras toi-même, il faut que tu saches ». Ou alors… ou alors…: elle se dit tout à coup qu’il était absurde de chercher des raisons à ce besoin de vérifier. Toujours chercher des raisons. Elle était déjà comme ça à l’école primaire puis plus tard à l’Ecole Polytechnique. Tout devait rentrer dans des cases, dans des catégories.
Sa formation, son caractère, tout la portait à vouloir toujours tout expliquer. C’est une des raisons pour lesquelles elle s’était passionnée pour les neurosciences : quand on lui disait que ce qui se passait dans l’inconscient était inexplicable, elle avait l’impression de vouloir relever un défi. Elle s’était particulièrement intéressée à l’inconscient car ce fameux inconscient contredisait toute sa manière de voir le monde. L’inconscient pour elle ce n’était pa seulement les sentiments ou les relations avec les autres mais c’était aussi toute la mécanique de notre corps : on ne contrôle ni sa digestion, ni la pousse de ses cheveux, ni le fait qu’on tient debout sur ses deux pieds. Mais quelque part, elle trouvait cela indécent et irritant de ne pas comprendre pourquoi. Son esprit s’envolait souvent dans ces rêveries.
Non, ce n’était pas pour voir si la voiture était bien partie qu’elle était retournée dans la rue. Etait-ce pour voir si Kapil n’était pas resté dans le secret espoir de la voir réapparaitre ? C’était absurde. Pourquoi aurait-il fait cela ? Elle se mit à marcher de long en large du trottoir. Elle savait que les rues n’étaient pas sures et que ce n’était pas prudent. Elle savait que ses enfants étaient seuls dans l’appartement et qu’il fallait qu’elle rentre.
Elle se surprit à se dire que c’était ce fichu inconscient qui la faisait agir ainsi. Elle avait l’impression que son esprit était en feu. Elle mit ses doigts sur ses tempes et les remonta lentement jusqu’au front. Elle sentit les battements de ses veines. Son front était chaud.
- Mais qu’est-ce qui m’arrive ? murmura t’elle. Le son de sa propre voix la surprit et la fit revenir à ce qu’elle appelait la réalité. Elle se rendit compte qu’elle arpentait le trottoir devant chez elle sans même savoir pourquoi. Elle essaya de maitriser et de canaliser ses pensées.
Comment se fait-il que toutes ces choses me tournent dans la tête, c’est comme une machine qui s’emballe. Tout s’enchevêtre. Aussi bien des raisonnements théoriques que des sensations émotionnelles, des pressentiments fugitifs, des souvenirs anciens, des visages familiers ou inconnus, des paysages mystérieux, des objets, des phrases, des mots, des odeurs, des sons : tout défile avec une précision incroyable mais change sans arrêt.
D’habitude j’arrive à mettre de l’ordre dans mes pensées et là tout va n’importe comment.
Tout à coup elle prit conscience du froid. Une petite brume paraissait comme une auréole autour des lampes des réverbères : depuis 2020 à Paris l’éclairage se faisait avec des tubes DTBE (Diodes Très Basse Energie) détecteurs de mouvements et qui ne s’allumaient que quand on passait à côté. Seul un tous les 50 mètres restait allumé. Elle releva le col de son manteau, tout en sentant que c’était surtout aux mains et aux pieds qu’elle commençait à avoir froid. Encore cet inconscient !
La porte d’entrée sur la rue s’ouvrit à nouveau quand elle approcha son visage de l’œil automatique. La porte s’ouvrit mais elle n’entra toujours pas. Elle se retourna, jeta encore une fois un regard dans la rue et revint sur le trottoir. La porte se referma. Elle vit au loin un couple. Elle pouvait entendre leur discussion entrecoupée de temps à autre de grands éclats de rire bruyants. Elle ne cherchait pas à comprendre ce qu’ils disaient mais était frappée par les rires. Sans comprendre pourquoi elle restait là, immobile sur le pas de la porte. Le lampadaire le plus proche s’éteignit car elle était restée sans bouger plus de 2 minutes. Elle regarda sa montre : minuit un quart, on était déjà dimanche.
Une voiture de police passa et s’arrêta devant elle :
- Tout va bien, Madame ?
- Mais oui, je rentre chez moi.
Elle se demanda pourquoi la police s’était arrêtée : il devait y avoir dans son attitude quelque chose de pas normal, mais quoi ?
Pour la troisième fois, elle déclencha l’ouverture en approchant son visage et la porte s’ouvrit. Quand elle entra enfin et se dirigea vers l’escalier, une bouffée de chaleur agréable la saisit au visage. Cela lui rappela qu'il faisait froid dehors. Elle entendit derrière elle le léger claquement de la porte qui se refermait. Ce claquement entendu de l’intérieur était différent de celui qu’on entendait quand on était dans la rue. Elle connaissait par cœur les sons de ces deux claquements.
Curieuse chose que la mémoire, se dit-elle: depuis le temps qu’on en parle, on sait à peine comment elle fonctionne. Pourquoi ai-je la mémoire du bruit de ces deux claquements alors qu’il y a tellement de choses pour moi qu’il serait plus indispensable de retenir, comme par exemple mon numéro de code secret pour accéder à mon CUP (Compte Universel Privé). On commence à peine à comprendre comment se forme la mémoire d’un son, d’une image ou d’une idée et pourquoi on oublie ou on ne retient pas.
Elle prit l’ascenseur et se retrouva devant la porte de son appartement. Cette porte s’ouvrait avec un détecteur de reconnaissance vocale. Elle devait prononcer les mots « Nicolas », puis « Esther » et seulement alors la porte s’ouvrait.
Enfin chez moi, se dit-elle au moment où le détecteur de mouvement éclairait la salle d’entrée. Grâce à son implant Bluetooth, elle en régla l’intensité par la pensée. Elle alla tout de suite vérifier si ses enfants dormaient bien. Esther faisait toujours du bruit en dormant : un petit sifflement lié à son asthme chronique. Elle entendit Nicolas parler mais les mots étaient sans suite : « papa, maman, non, non… c’est pas vrai ». Augustine était habituée.
Elle n’avait absolument pas sommeil.
Il s’était passé tellement de choses depuis le matin. La réunion du groupe, la bombe, l’infarxtus d’André, l’interrogatoire de Ajay, l’attentat, le rendez-vous avec Fariba, l’enlèvement de Bachir, l’arrivée de Philippe , la discussion avec Kapil.
Elle ferma les yeux. Derrière ses paupières, là, tout près, elle vit avec une précision extraordinaire la tête sanglante de Ajay enserrée dans le casque de cycliste. Les écrans l’avaient complaisamment montrée en boucle : partout où il y avait des écrans on avait vu cette tête, dans la rue, dans les cafés-nexprès, dans les restaurants, dans les appartements.
(NDLR « fous du passé » : l’habitude de montrer des choses les plus horribles possibles était encore très vivace à cette époque et on ne connaissait pas encore les lésions amygdaliennes durables qu’elles provoquaient dans le cortex des enfants comme des adultes, engendrant le syndrome d’indifférence qui fut si nocif pendant la crise de 2025-2030.)
Elle rouvrit les yeux car elle ne pouvait supporter la vue de cette tête. Elle se demanda alors comment elle allait faire pour dormir si elle ne pouvait fermer les yeux. Elle se dirigea vers l’endroit où elle rangeait habituellement les drogues (NDLR appelées alors médicaments), en haut d’une armoire, pour que, quoi qu’il arrive, les enfants n’y aient pas accès.
Elle prit une drogue appelée calmant et respira profondément. Puis elle ferma à nouveau les yeux et réussit à chasser de son esprit l’image du casque : c’est avec curiosité et surprise qu’elle constata, qu’à force de volonté, elle arrivait à maîtriser ce qui lui venait à l’esprit. Parfois elle avait beaucoup de mal et les images revenaient malgré elle.
Depuis les années 2000, elle avait suivi avec enthousiasme la mise au point des robots commandés par la pensée. Dès 2020, on pouvait visualiser les pensées sur un écran. Un visiosmart appelé CosmoThink avait été lancé en 2022 et des millions d’exemplaires avaient été vendus : il permettait de voir ses propres pensées et de les sauvegarder, par exemple des visages, des paysages, des événements vus récemment ou encore des phrases, et des textes, des idées qui passaient par l’esprit sous forme de mots. Cela remplaçait à la fois la photo et les notes ; mais avec la déformation apportée par la mémoire.
Elle avait obtenu de son entreprise l’achat d’un ALN (Analyseur de Liaisons Neuroniques) qui permettait de détecter et de visualiser sur un écran toutes les zones actives du cerveau: non seulement celles qui étaient liées aux actions en cours (lever le bras, parler…), mais aussi des sentiments éprouvés (la peur, le dégout, la joie…), ou encore des projets (que vais-je faire demain, comment vais-je m’habiller pour sortir) ou des souvenirs visuels ou non visuels (odeurs, musique, toucher…). Le CosmoThink n’utilisait qu’une petite partie ce que détectait l’ALN car il ne pouvait sauvegarder que les zones actives liées à des pensées visuelles. Une version grand public de l’ALN avait été commercialisée sous le nom de CosmoBrain, mais elle était très chère et donnait des images difficiles à interpréter.
Ces images apparaissaient sur un écran. A gauche de l’écran on voyait le cerveau : un zoom permettait en partant de la vue d’ensemble du cerveau en 3D d’aller jusqu’au niveau des molécules des synapses. A droite on voyait des représentations visuelles des idées qui étaient en général floues et saccadées. Cela était du à des questions d’interprétation séquentielle car les idées défilaient très vite et parfois se superposaient. C’était évidemment ce qu’elle avait vécu avant de rentrer quand elle n’était plus arrivé à maîtriser ses idées.
Elle n’avait toujours pas sommeil.
Que faire ? Lire des mots ou regarder un écran où on pouvait voir des news ou des séries télé ? Elle choisit de regarder en elle-même et de procéder à son auto-examen, selon la méthode LDA.
L’année précédente, elle avait mis au point cette méthode de regard sur soi-même en travaillant sur son propre cas. Cette méthode avait été publiée sous forme d'une application téléchargeable. Augustine lui avait donné un nom : LDA Le Décrochage Apaisant. Cette application avait eu un tel succès qu'elle avait même été publiée sous forme d'un luxueux support papier.
(NDLR « fous du passé » : dès cette époque, la publication papier ne se faisait déjà plus que pour les très grands succès sur le web dont on savait qu’ils pourraient être tirés à un grand nombre exemplaires: bandes dessinées, histoires de personnages publics, séries criminelles ou sentimentales etc. )
Pour ceux qui le souhaitaient, la version papier de LDA Le Décrochage Apaisant était livrée avec un Cosmobrain. Etant donné son prix, peu de Cosmobrain s’étaient vendus. En fait c’était encore en 2024 un gadget amusant et plutôt que de l’utiliser, il était beaucoup plus sur et commode de faire l’auto-examen LDA en prenant des notes avec des mots ou autres signes écrits ou encore avec des paroles ou des auto-images enregistrées, ce qui le rendait compréhensible par d'autres.
LDA Le Décrochage Apaisant ressemblait aux méthodes « zen » d’inspiration bouddhiste très en vogue dans les années 2 000. Mais Augustine avait tenu compte des avancées des neurosciences et de la présentation de certains produits à la mode tels que la gymnastique du cerveau, des différentes formes d'intelligence, psych-K etc.
Au delà des méthodes de relaxation, de spiritisme ou de concentration spirituelle ou religieuse, Augustine était convaincue qu’un regard régulier sur soi-même était nécessaire à la santé de l'esprit. La méthode était relativement simple: on devait chaque jour faire un auto-examen de ce qu’on avait vécu dans trois différents domaines: les émotions personnelles, les relations avec les autres et le professionnel.
Augustine commença donc son auto-examen quotidien : c’était devenu pour elle une routine. Mais pour la première fois depuis qu’elle le faisait, elle n'arrivait pas à fixer son attention sur chacun des trois domaines : émotions personnelles, relations avec les autres, vie professionnelle. Son esprit qu'elle croyait si ordonné n'arrivait pas à se fixer. Elle restait dans une sorte d'état second et n'éprouvait ni fatigue ni la moindre envie de dormir ni même de s'allônger.
Avec une certaine appréhension, elle essaya à nouveau de se concentrer sur des émotions personnelles et ferma les yeux. Tout à coup, la nature des images qui se formèrent dans son esprit changea complètement. C’était comme si ses pensées étaient celles de quelqu’un d’autre. Il lui semblait qu’elle était devenue spectatrice d’elle-même.
Ainsi que le recommandait sa propre méthode, elle tenta de se concentrer sur les êtres aimés: sa mère, son mari, ses enfants, sur les violences qu’elle avait vues comme la tête d’Ajay dans son casque, mais elle eut la sensation que ses sentiments pouvaient être aussi ceux d‘autres personnes et qu’elle pouvait observer les sentiments des autres, comme elle observait les siens.
Un être qui devient spectateur de ses émotions n’est plus humain, c’est une machine, se dit-elle, c’est horrible, je suis devenue une machine.
Elle mit le casque du CosmoBrain pour tenter de voir les images qui apparaitraient sur l’écran au moment où elle éprouvait ces sensations. Elle fut extrêmement surprise, en regardant la partie droite de l’écran, de constater que les formes et les couleurs devenaient parfaitement lisibles. Sur cet écran on voyait nettement des images de personnes ou de lieux, des notes écrites, mais aussi des visages très nets représentant différents types d’émotions.
Son esprit en quête d’explications tournait trop vite. Elle ne pouvait plus suivre. Elle sentit une immense fatigue s’emparer d’elle. Elle s'empressa de sauvegarder ces images et s'écroula de sommeil sur le canapé en mettant un coussin sur son visage, sans même avoir pris le temps de se déshabiller et de se mettre au lit.
Il était près de 3 heures du matin.
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