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Interview de Dominique Burg et Alain Kaufmann
Du 25 février au 25 mars 2009, le cours public de l’UNIL tentera de répondre à la question: «Où va le monde?» En avant-goût, «Allez savoir!» vous propose de réfléchir à ce futur rempli de «progrès» technologiques qui inquiètent l’opinion publique, comme le nucléaire, les OGM, ou le transhumanisme, avec deux chercheurs de l’UNIL qui se sont penchés sur la question. Et qui ne sont pas plus rassurés.
Dans votre ouvrage, vous écrivez que nous sommes passés de la «société du progrès» à la «société du risque». Expliquez-nous.
D.B. (Dominique Bourg): Le progrès, c’est l’idée selon laquelle l’accumulation des connaissances scientifiques, via les techniques et l’industrie, débouchera nécessairement, mécaniquement, sur une amélioration générale de la condition humaine. La première expression de cette croyance remonte à Bacon et Descartes.
A. K. (Alain Kaufmann): Cette vision s’est renforcée au XIXe siècle, au cours duquel une sorte de contrat social conférait aux scientifiques le droit de chercher ce qu’ils voulaient comme ils voulaient, en contrepartie de retombées bénéfiques pour la société, la santé et l’économie. Le basculement vers la société du risque se produit après la Seconde Guerre mondiale, et en particulier l’explosion de la première bombe atomique. L’idée de progrès est ensuite graduellement remise en cause dans les années 1960 et 1970, avec la montée des mouvements environnementalistes, les mouvements verts, qui contestent le modèle de développement des sociétés industrialisées et dénoncent les risques.
D.B.: Alors, la notion de risque change. Classiquement, le risque suppose que l’on puisse calculer la probabilité d’un événement dommageable, et donc prédire sa fréquence et son ampleur. Toute la gestion administrative des sociétés modernes, et donc le fonctionnement de l’Etat, reposent sur ce calcul. Les accidents du travail, la mortalité routière, le taux de suicide, etc., tout cela est appréhendé au travers de relevés statistiques. Ces maux, autrefois expliqués par la métaphysique, sont ainsi apparus comme découlant du simple jeu des interactions sociales. Mais force est de constater aujourd’hui que certains risques majeurs nous confrontent à une incertitude radicale, un futur qu’on ne peut ni calculer, ni même décrire. Il est impossible de détailler par avance toutes les conséquences sur nos sociétés d’une augmentation de la température planétaire moyenne de 3°, d’un accident nucléaire grave ou d’une grave pandémie.
Assiste-t-on à une prolifération des risques?
D.B.: Oui, dans la mesure où les technologies sont de plus en plus nombreuses et puissantes et parce qu’elles peuvent investir des domaines nouveaux. C’est le cas avec les anthropotechniques, par exemple. Celles-ci peuvent faire fantasmer ou cauchemarder comme la perspective du transhumanisme, un courant de pensée qui encourage l’usage de certaines technologies pour transformer le substrat biologique de la nature humaine. Le risque d’une société qui évolue dans ce sens n’est pas «comptable» statistiquement. La notion de risque, on le voit, ouvre la boîte de Pandore d’une société extrêmement complexe. Cette notion même de risque met fin à la dimension optimiste et mécaniste du progrès.
A.K.: Le positivisme et le scientisme, c’est-à-dire les courants philosophiques qui historiquement ont soutenu l’idéologie du progrès, ont toujours présenté la connaissance scientifique comme une source de certitudes. Or, le propre des sciences et des techniques est de mettre au monde des êtres nouveaux, matériels ou immatériels, qui apportent avec eux de nouvelles questions.
Vous les appelez des «êtres»?
A.K.: Oui, des êtres, des créatures, des entités, comme vous voulez. Cela peut être des créations théoriques, comme des équations pour prédire l’évolution du climat ou de la Bourse. Ou encore des entités hybrides, à l’image des souris ou des plantes génétiquement modifiées. Ces entités, ces êtres, loin d’amener de la stabilité dans la société, questionnent nos cadres politiques et moraux en permanence. Les sciences et les techniques nous obligent donc à nous demander continuellement «avec qui» nous vivons, avec quels «êtres non humains» nous cohabitons.
«Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», prophétisait Rabelais au XVIe siècle. Les savants du XXI e siècle ne sont-ils pas capables d’anticiper certains risques liés à leurs recherches
D.B.: C’est tout le problème. Par définition, ces êtres ou entités, qui n’existaient pas jusque-là, sont le fruit d’un savoir qui a une prétention à la prédictibilité. En théorie, leurs comportements sont prédictibles. Mais l’expérience des problèmes environnementaux accumulée ces dernières décennies prouve que la prédictibilité en question est très limitée… Les CFC sont un exemple classique. On les découvre à la fin des années 1920. Leur inventeur reçoit même un prix. A la fin des années 1950, ils commencent à être massivement utilisés. Et ce n’est qu’avec les années 1980 que l’on s’aperçoit qu’ils érodent la couche d’ozone et constituent par ailleurs de redoutables gaz à effet de serre.
On a un peu l’impression que l’homme est devenu le jouet de la science comme il l’est du système économique…
D.B.: Une exposition des années 1930 à Chicago affichait ce slogan: «La science découvre, l’industrie applique, l’homme s’adapte». Nul n’accepterait plus cette formule de nos jours. Il semble que les économistes ont été les derniers à croire qu’on pouvait prédire et encadrer le devenir des interactions humaines à grand renfort d’équations! La sophistication de certains produits financiers a empêché de voir que l’on concédait en masse des crédits hypothécaires à des gens sans actifs, avec de faibles revenus et des jobs précaires. Nous avons cru maîtriser le monde et, en fait, nos instru ments ont suscité des évolutions auxquelles nul n’avait songé.
A.K.: On a un peu l’impression, c’est vrai, que certains économistes sont les derniers scientistes. Mais d’autres nous rappellent qu’ils ont annoncé la crise actuelle en 2007 déjà. Que nous disposions des informations nécessaires pour anticiper cette crise. Tout ceci met en lumière une lacune : il n’y a aucun espace pour accueillir ces «signaux faibles» et prendre des mesures pour contrer ou anticiper ces problèmes.
Cette crise n’est-elle pas aussi le fait d’une idéologie très puissante et d’un déni collectif de réalité?
A.K.: Bien entendu! Notre manière de faire de l’économie est bien trop homogène et les modèles devraient pouvoir être critiqués de même que les modèles de société. Ce qui manque, ce sont des espaces publics au sein desquels on puisse discuter publiquement les conceptions et les outils de l’économie au-delà de la seule sphère des acteurs du monde de la finance.
D.B.: Lorsque les signaux faibles entrent en contradiction avec une idéologie forte qui convient à ceux qui seraient censés les écouter, la cause est perdue d’avance. C’est le même problème avec le climat. Il faudrait autre chose que des signaux faibles. Si par exemple le ciel virait de plus en plus à l’orange, au gré de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, cela ferait peutêtre bouger les choses!
Le piège de cette société, en somme, c’est sa vision matérialiste. Mais ne faudrait-il pas aussi davantage de dialogue?
A.K.: Si. D’ailleurs, la séparation hermétique entre science et politique explose. Car toutes les grandes questions scientifiques recèlent une dimension politique au moins aussi importante. Le changement climatique, les ressources énergétiques, la biodiversité, le statut de l’embryon, les mécanismes du vieillissement, les questions de santé publique, etc… Cela, les scientifiques l’ont compris. Ils ne travaillent pas dans une tour d’ivoire, comme certains l’imaginent de manière simpliste. Au niveau local, il n’y a qu’à voir la place des sciences et les techniques dans les médias romands.
Les «news» abondent sur les découvertes, d’accord. Mais les gens sont-ils mieux informés?
D.B.: On se le demande. Certaines croyances, et tout particulièrement celle en la toute-puissance des techniques, ont la vie dure. Prenons l’exemple de l’énergie. Toutes nos politiques publiques sont fondées sur l’adoption de technologies nouvelles, comme si le comportement des consommateurs était inexistant. Si, après un retour sur investissement, vous dépensez les économies annuellement réalisées grâce à des ampoules fluocompactes et à une pompe à chaleur dans des voyages aux Bahamas, l’environnement n’y gagne rien. Notre confiance dans la seule technique pour nous sortir du pétrin est assez dramatique.
A.K.: On observe néanmoins la prolifération de contre-expertises produites par la société civile. De plus en plus de groupes sociaux «concernés» et d’ONG s’équipent pour produire eux-mêmes des connaissances scientifiques qu’ils vont confronter ou associer à celles des experts. Ces groupes de malades par exemple (myopathie, sida) ou de riverains d’installations industrielles (lignes à haute tension, usines chimiques, etc.), constituent un «tiers secteur scientifique» qui n’a cessé de croître depuis les années 1960.
Venons-en au climat. Comme simple citoyen et lecteur de média, je comprends que l’heure est grave, qu’il faut agir comme le préconise le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC). Mais certaines contre-expertises affirment qu’il s’agirait d’un phénomène naturel sur lequel l’homme n’a que peu de prise. Qui dois-je croire?
A.K.: Cette question est essentielle : comment la population peut-elle évaluer la prolifération d’options ou d’informations contradictoires qui lui sont données? Cela relève grandement des sciences sociales, je pense, ainsi que de la responsabilité des institutions scientifiques et des experts. Car la perception du risque diffère beaucoup entre les individus non spécialistes et les experts. Sur le nucléaire par exemple, les experts disent, probablement à raison, qu’il n’y a rien de plus sûr qu’une centrale nucléaire. Mais le citoyen, lui, classera le nucléaire au niveau de risque le plus élevé. Car ce qui compte à ses yeux, c’est le nombre de morts en cas d’accident. Il faut faire dialoguer ces deux conceptions du risque.
D.B.: J’ai pour ma part un grand respect pour les travaux du GIEC et suis très agacé par des critiques de pacotille. Entre 1991 et 2008, le discours du GIEC sur la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique a fortement changé, et cette responsabilité apparaît désormais hautement probable. Les arguments de ceux qui le contestent en revanche sont à peu de chose près les mêmes depuis vingt ans. Sur le climat, Jean-Pierre Dupuy a raison de dire: «Nous ne croyons pas ce que nous savons.»
Que dire des risques liés aux OMG? Monsanto les présente comme la panacée pour nourrir la planète et remplir une fois de plus la mission de la science, «améliorer la condition humaine». Mais le simple citoyen, lui, pressent un risque incommensurable…
D.B.: En l’occurrence, il faut parler de PGM ou «plantes génétiquement modifiées ». La notion d’OGM est plus vaste. Je ne suis pas dans l’absolu contre les PGM, mais je me fie au principe de précaution et à son approche au cas par cas. Jusqu’ici, les études sur les PGM montrent que la balance ne penche pas clairement en faveur des avantages. Et qu’il y a, sinon des risques, du moins des problèmes sérieux. De là à dire qu’il faut interdire toute forme de modification du génome d’une plante, je ne suis pas disposé à suivre. Ce que les gens refusent surtout, c’est que quelques acteurs imposent un changement général à tous. Dans un contexte d’ambivalence du progrès, de capitalisme sauvage et de cumul des incertitudes, certains disent «assez!». C’est la position adoptée par un scientifique comme Jacques Testart, après avoir été pourtant le premier à donner naissance à un bébé-éprouvette en 1982.
Justement, pourquoi ne pas dire «stop!», nous avons atteint un niveau technologique et de confort suffisant, d’autant que bien peu de gens en bénéficient sur cette planète?
D.B.: Ce confort matériel est bien réel mais il ne concerne qu’une petite portion de l’humanité. Aujourd’hui 2% de la population mondiale concentre 50% des richesses, et 50% de la population se partage 1% de la richesse. Mais on a tort d’opposer humanité et technique, car l’homme est intrinsèquement technicien. Il y a le plaisir de chercher, de découvrir et finalement d’utiliser ces dispositifs techniques. Comment peut-on imaginer arrêter toute recherche sur cette planète sans passer par un régime aussi totalitaire que global, un Big Brother mondial?
Au bilan, l’homme vit-il plus heureux grâce à la science?
D.B.: Un Lausannois du XVIIe voyait trois de ses enfants sur cinq mourir, ses épouses successives décédaient en couches, son espérance de vie dépassait de peu 30 ans et je vous passe ses souffrances dues aux rages de dent. Nous avons aujourd’hui un confort matériel qu’aucune génération n’a connu. Mais cela se paie par un grand inconfort spirituel. J’ai l’impression que nous sommes une génération charnière. Je ne suis pas sûr que mes enfants jouiront du même confort que moi. Il y a des nuages sombres qui s’accumulent à l’horizon. Et pas seulement le climat ou la pénurie des ressources. Le scénario transhumaniste me fait cauchemarder. Ces gens-là confondent nature et condition humaine. Leur grand fantasme est de différer indéfiniment la mort. Or, ce qui donne le goût à la vie, c’est qu’on ne peut faire certaines choses qu’une fois. Il y a là un leurre philosophique, une foi stupide dans la technique qui peut conduire à un drame de l’espèce humaine absolument effroyable. Sur ce plan, je l’avoue, l’avenir me fait peur.
Et, vous aussi, Alain Kaufmann, vous avez aussi peur?
A.K.: Oui, mais je suis un pessimiste actif. Si l’on a des enfants, on ne peut pas se contenter de leur prédire l’apocalypse. Il est clair que le confort matériel se paie par un inconfort spirituel qui est sans doute plus grand. Ce qui me frappe le plus aujourd’hui, c’est l’incidence croissante de la maladie mentale dans nos sociétés. C’est là la manifestation, selon moi, d’un vrai désarroi psychique, qui accompagne le désarroi métaphysique. C’est pourquoi il faut être prudent en communiquant sur les techniques et les risques. Cela peut produire de l’anxiété. Un exemple : on parle sans cesse du «risque alimentaire». Des techniques permettent en effet de détecter des choses dont on ne connaît pas encore les effets. Mais en communiquant là-dessus, il est bon de rappeler que dans le domaine alimentaire, les risques n’ont jamais été si faibles dans l’histoire de l’humanité.
Propos recueillis par Michel Beuret