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N° 169 (03/06/2010). A la une: Université de printemps: ce n'est qu'un début! p. 17
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Histoire
Le marxisme humaniste de Raya Dunayevskaya
Cette année, on célèbre le centenaire de la naissance de la théoricienne marxiste Raya Dunayevskaya (1910–1987). C’est l’occasion d’évoquer cette figure révolutionnaire et son apport au marxisme. Nous traduisons ci-dessous l’article que lui a consacré Gilberto López y Rivas, membre du Parti de la Révolution démocratique, dans la revue mexicaine « La Jornada » le 2 avril 2010.
Née en Ukraine, Raya Dunaevskaya s’installe avec sa famille aux Etats-Unis en 1922. En 1937, on la retrouve au Mexique, secrétaire en langue russe de Trotsky, avec lequel elle rompt néanmoins en raison de divergences politiques sur la caractérisation de l’Union soviétique : elle pensait, surtout après le pacte de non-agression Hitler-Staline en 1939, que la Russie n’était plus un Etat des travailleurs ; le fondateur de l’Armée rouge estimait, quant à lui, qu’il s’agissait toujours d’un Etat ouvrier, mais dégénéré. En 1938, Raya regagne les Etats-Unis, où elle mène une intense activité politique et où elle poursuit une production intellectuelle importante, toutes deux en rapport avec la revue News and Letters, expression du courant marxiste-humaniste qu’elle fonde dans les années 1950, car selon elle Marx ne nomme pas ses nouvelles élaborations théoriques matérialisme ou idéalisme, mais humanisme.
Avant-gardisme ou spontanéité des massesPartant de l’idée que la théorie ne peut se développer pleinement qu’en reposant sur l’action ou la pensée des masses, elle relève que l’aspect fondamental pour Marx consiste à voir l’être humain non comme un simple objet, mais comme un sujet qui fonde l’histoire et n’est pas seulement déterminé par elle.
D’où sa critique radicale de l’avant-gardisme : les masses paysannes ou prolétaires forgent-elles l’histoire, ou leur incombe-t-il seulement de se soumettre à une direction ? Doivent-elles être passives au lendemain de la révolution ? Ainsi Raya condamne sans trêve le stalinisme parce que, selon elle, ce régime a étouffé la spontanéité des masses : il a tant et si bien absorbé les syndicats et toutes les organisations ouvrières, que la propriété étatique, le plan étatique, le Parti sont devenus des fétiches auxquels les travailleur-euses ont donné leur vie.
Le sujet auto-développé au cœur de la révolutionTout comme Lénine, Raya Dunayevskaya croit à la nécessité d’une nouvelle impulsion théorique fondée sur les sujets auto-développés comme les masses, le prolétariat, la paysannerie et les nationalités opprimées. En cela, elle diverge de Trotsky qui n’attribue à la paysannerie aucune conscience nationale et la gratifie moins encore d’une conscience socialiste.
La révolutionnaire marxiste estime, au contraire, que l’initiative politique n’est pas toujours le patrimoine exclusif de la classe ouvrière. Si les masses sont le sujet, alors la révolution doit être analysée non à partir de la direction, mais du sujet auto-développé. Or Trotsky s’est toujours trop préoccupé du problème de la direction, en y subordonnant le sujet auto-développé.
Dans cette perspective – fort utile pour l’analyse des indigènes comme sujet auto-développé – sa critique de l’étatisme est très intéressante : « Le subjectivisme petit-bourgeois », affirme-t-elle, « a toujours fini par s’accrocher à un pouvoir d’Etat déterminé, et il l’a fait surtout en cette période de capitalisme d’Etat, dont les intellectuels sont imprégnés, par la mentalité administrative du plan, du parti d’avant-garde, de la révolution culturelle, comme substitut de la révolution prolétarienne ».
Ainsi Jean-Paul Sartre est le philosophe de la défaite. Derrière le langage nihiliste de Sartre, affirme-t-elle, on ne trouve… rien ; et comme il n’y a pas de passé et que le monde actuel est absurde, il n’y a pas de futur.
Pour un socialisme humanisteMao n’échappe pas aux critiques de la théoricienne marxiste. En voulant augmenter la production, ce dirigeant a impulsé, selon elle, un processus original d’accumulation du capital via un capitalisme d’Etat, où le parti détient le monopole de la pensée correcte ; celui-ci se solde par un gaspillage humain total, le bureaucratisme et l’inefficience. Le mot « rétrograde » résume réellement la pensée de Mao, car celle-ci ne représente pas une réorganisation totale de la vie et des relations humaines totalement nouvelles. Raya Dunayevskaya accuse le dirigeant chinois d’avoir tourné le dos à l’allié et au camarade vietnamien, qui livrait un combat à mort contre l’impérialisme étatsunien, et d’avoir fait pression pour que ce même Vietnam signe la paix américaine. En Chine, la dialectique de la libération a été remplacée par un dogmatisme capricieux et arbitraire, par la fétichisation simultanée du « marxisme-léninisme-pensée Mao Zedong » et de la révolution mondiale. La dialectique a révélé l’existence de la contre-révolution au sein de la révolution elle-même.
A la question, « que se passe-t-il après la prise du pouvoir ? » Raya répond par le caractère imprescriptible de la spontanéité qui est non seulement inhérente au processus révolutionnaire mais à sa trajectoire ultérieure, tout comme la diversité culturelle, l’auto-développement et l’instauration d’une forme non-étatique de collectivité. La réinterprétation de Marx et la théorie de la révolution développée par Raya Dunayevskaya sont d’une importance stratégique dans les luttes pour un socialisme humaniste, libertaire et auto-développé.
Gilberto López y Rivas« El marxismo humanista de Raya Dunayevskaya » ; www.jornada.unam.mx.
Traduction Hans-Peter Renk ; Intertitres et coupures de notre rédaction.
A lire
— R. Dunayevskaya, « Marxisme et liberté », Préface d’Herbert Marcuse, Paris, Champ Libre, 1971.
– R. Dunayevskaya, « Trotsky, l’homme », Cahiers Léon Trotsky, nº 2, avril-juin 1979.
— R. Dunayevskaya, « Philosophy and Revolution : from Hegel to Sartre and from Marx to Mao », New York, Columbia University Press, 1989.
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