Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07050.jsonl.gz/754

Et leurs collaborateurs Alex Biedermann, Julian Broséus, Pierre Esseiva, Mélanie Eudes, Lionel Grossrieder et Tacha Hicks Champod
Analyse criminelle
Predicting crime using Twitter and kernel density estimation
Gerber M.
Decision Support Systems; 2014; vol. 61; pp. 115-125.
Mots-clés: crime, analyse, prédiction, Twitter
Dans cet article, Matthew Gerber cherche à savoir si les tweets postés par les habitants d’une grande ville des Etats-Unis peuvent être utilisés pour prédire l’activité criminelle locale. Afin de répondre à cette question, l’auteur a collecté tous les tweets avec leurs coordonnées GPS postés dans la ville de Chicago entre le 1er janvier 2013 et le 31 mars 2013 et les a confrontés aux infractions enregistrées par la police pour cette période. En utilisant le premier mois de l’échantillon comme données d’entraînement, Gerber a quantifié la densité des infractions à l’aide de l’approche dite d’estimation par noyau (KDE, kernel density estimation). À l’aide d’un algorithme permettant d’identifier les sujets de discussions les plus fréquents dans les tweets d’une zone définie, l’auteur a ensuite complété l’équation de base destinée à mesurer la densité d’infractions. Afin d’évaluer la contribution de l’information issue des tweets, Matthew Gerber a testé ses modèles prédictifs sur chaque jour des mois de février et mars en utilisant à chaque fois les 31 jours précédents comme période d’entraînement. Il a considéré la densité historique de crime et la probabilité des sujets de conversation des tweets. Pour chaque type d’infractions, il a utilisé, d’une part, le modèle KDE seul et, d’autre part, le modèle KDE combiné avec l’analyse des tweets, afin d’évaluer leurs performances prédictives. Les résultats montrent que pour 19 des 25 types d’infractions étudiés, le modèle prédictif présente des meilleures performances avec le modèle KDE combiné avec l’analyse des tweets. Pour la majorité des types d’infractions, un gain substantiel de performance prédictive est obtenu par l’ajout des tweets.
Concernant l’analyse qualitative du contenu des tweets liés à des actes criminels, l’auteur indique qu’il est difficile d’expliquer les liens qui sont observés à cause de l’opacité du processus de modélisation des conversations dans l’algorithme utilisé pour analyser les tweets. Il évoque cependant quelques pistes en montrant que les dommages à la propriété sont liés aux sujets sportifs et que les vols sont liés à des sujets culturels (musées). Finalement, Matthew Gerber met en lumière certaines pistes futures afin d’approfondir ses travaux, notamment l’analyse textuelle des tweets, les structures de réseau dans Twitter, et la modélisation temporelle.
Cet article met en avant l’importance du renseignement à l’aide de «sources ouvertes» (OSINT). Dans notre société où la traçabilité croissante de l’activité humaine via les réseaux sociaux engendre d’importants volumes de données, il devient crucial d’explorer leurs potentiels et leurs limites. Le travail de Gerber souligne bien la valeur ajoutée de l’information issue des réseaux sociaux, en l’occurrence Twitter, dans les processus d’analyse criminelle. Il est cependant dommage qu’il ancre ses résultats aussi rapidement et affirmativement dans un contexte de prédiction du crime. L’émergence du courant de «predictive policing» ces dernières années s’accompagne également de promesses utopiques sur les performances des modèles qui en découlent. Il est donc important de garder à l’esprit les limites et la portée de celles-ci. En l’espèce, l’échantillon utilisé par Gerber couvre uniquement une période de 3 mois, dont un mois utilisé pour paramétrer ses modèles. Plusieurs facteurs situationnels peuvent influencer la criminalité sur des semaines, des mois, voire des années, et certains phénomènes criminels présentent une forme de saisonnalité. Comme le relève Matthew Gerber à la fin son article, une analyse sur le long terme est nécessaire afin de tenir compte de l’évolution et des tendances du crime. De plus, la classification des infractions utilisées reste générale et n’effectue pas de distinction entre des situations différentes au sein d’un groupe d’infractions, comme par exemple les différents types de cambriolages, de vols ou d’infractions relatives aux stupéfiants. Toutefois, cette étude démontre le potentiel de l’utilisation de Twitter en complément des techniques traditionnelles d’analyse et de production de renseignement criminel. Ce type de traces numériques s’impose comme un élément incontournable à l’heure de l’omniprésence de la sphère internet et des réseaux sociaux, et le développement de techniques visant à mesurer leurs potentiels, comme exposé dans cet article, doit également s’accompagner de la rigueur nécessaire à leurs critiques.
(L. Grossrieder)
Cybercrime and virtual offender convergence settings
Soudijn M. R. J. et Zegers B. C. H. T.
Trends in Organized Crime; 2012; vol. 15; pp. 111-129.
Mots-clés: cybercriminalité, carding, cashing, cartes bancaires, approche situationnelle, mules bancaires
Cet article revient sur une analyse qualitative d’un forum de carding (fraude de cartes de crédit) réalisée dans le cadre d’une enquête sur des mules bancaires («money mules»). La problématique des forums de carding est abordée sous l’angle de l’approche situationnelle inspirée de Felson, particulièrement pertinente si l’on considère la structure très décentralisée de ces réseaux où chacun des criminels est aisément remplaçable.
Soudijn et Zegers interprètent ainsi les forums de carding comme des lieux virtuels de convergence criminelle qui se caractérisent par les mêmes conditions que leurs pendants physiques décrits par Felson. Ces forums servent de place d’échange d’informations sur le carding et de moyen de rencontre de partenaires criminels potentiels. En ce sens, les forums de carding jouent un rôle central de facilitateurs des coopérations criminelles. Les partenariats criminels sont cruciaux dans le domaine du carding qui requiert le regroupement de plusieurs compétences spécialisées. En contribuant au processus de régénération des complices, les forums favorisent une continuité des activités de carding, indépendamment de la versatilité des individus et des réseaux.
Lorsqu’il n’est pas possible de fermer un forum, les auteurs proposent de le perturber en stimulant la défiance parmi les partenaires criminels potentiels. Pour cela, il faut s’attaquer au système de réputation du forum, soit en discréditant les vendeurs réputés, soit en créant de faux vendeurs réputés qui voleraient les acheteurs. En ciblant les fonctions de convergence criminelle des forums de carding, il serait possible de réduire le nombre de partenariats criminels établis, de ralentir le processus de régénération des complices et de limiter l’échange d’informations entre criminels.
Afin de proposer des mesures de prévention situationnelle, les auteurs décrivent le script criminel et les vulnérabilités de l’un des processus de monétisation du carding: le cashing. Ce processus consiste à utiliser des données bancaires volées pour effectuer des transferts vers le compte bancaire de mules, qui sont chargées de retirer immédiatement l’argent pour faire un transfert ou un dépôt d’espèces en faveur du criminel. Ces mules bancaires représentent le maillon faible du processus de cashing puisqu’elles permettent de rompre le lien entre le criminel et la victime. Le recrutement de mules constitue donc un élément crucial pour les criminels, bien que coûteux (jusqu’à 50 % du montant transféré). Les auteurs font l’hypothèse que les gains du cashing sont probablement limités par la capacité à recruter des mules. Ils proposent donc de s’attaquer au marché des mules en répondant massivement aux annonces de recrutement de mules bancaires. Ces fausses mules, en ne remplissant pas les instructions données par les criminels, pourraient dissuader ces derniers de blanchir l’argent de cette façon. Cela permettrait également de récupérer une partie de l’argent qui pourrait être restituée aux victimes.
La proposition des auteurs d’utiliser de fausses mules semble efficace et avantageuse. L’asymétrie financière et temporelle entre les coûts d’implantation d’une telle mesure et son impact sur les gains des criminels est en faveur des forces de l’ordre. En effet, cette mesure permettrait de déplacer les coûts sur les criminels, tout en nécessitant un investissement modéré de la part des services de police en comparaison d’autres mesures comme l’infiltration d’un forum.
(M. Eudes)
The psychology of interpreting expert evaluative opinions
Martire K. A., Kemp R. I. et Newell B. R.
Australian Journal of Forensic Sciences; 2013; vol. 45; n° 3; pp. 305-314.
Mots-clés: interprétation, statistiques, probabilités, communication, formulation
Assigner et communiquer la valeur probante de résultats forensiques n’est pas chose facile. Cet article résume les recherches psychologiques menées sur la manière dont les destinataires des informations scientifiques perçoivent les expressions probabilistes et leurs formulations verbales. Les auteurs parviennent à la conclusion que, dans leur ensemble, ces recherches révèlent un décalage entre ce qui est voulu par les experts et ce qui est compris par les autres participants du procès pénal. Selon les auteurs, les psychologues et experts forensiques devraient davantage tendre à réduire les problèmes de communication et de compréhension dans le système judiciaire.
Cet article se fonde sur une argumentation classique qui, d’un côté, relève que les experts forensiques utilisent la théorie des probabilités pour la gestion de l’incertitude et, d’un autre côté, constate et déplore une compréhension générale assez limitée des probabilités et statistiques au sein de la population, notamment des notions comme le rapport de vraisemblance, les probabilités a priori et a posteriori. Cette perspective se retrouve également chez des psychologues reconnus, comme par exemple Gigerenzer, cité par les auteurs. Certes, les psychologues sont bien placés pour étudier comment les gens se comportent et comment l’information peut être mieux présentée. Mais cette perspective descriptive, qui met en lumière le constat que les probabilités ne sont pas comprises, ne suffit pas. Elle doit être complétée par la suggestion de possibles solutions. Les auteurs mentionnent donc que la compréhension est meilleure lorsqu’on utilise non seulement un qualificatif verbal mais également une valeur chiffrée, et que l’échelle numérique et verbale est explicitée. Ils remarquent également que les personnes qui ont l’habitude d’avoir des résultats présentés sous forme de probabilités ont plus de facilité à les comprendre.
Les problèmes de compréhension de l’information quantitative sont, depuis des décennies, reconnus dans la littérature psychologique. Il est donc peu surprenant de constater que ces difficultés peuvent également se manifester dans la pratique forensique. L’approche descriptive nous le montre et elle peut être informative dans le sens où elle renseigne sur l’existence ou l’étendue de certaines difficultés compréhension. Mais est-ce suffisant? L’intérêt ne réside-t-il pas dans le but d’aller au-delà, et d’améliorer la situation? La proposition des auteurs sur ce point reste vague puisqu’elle se borne à appeler à une amélioration de la communication. Bien que cela paraisse intuitivement raisonnable, il nous semble qu’une condition préliminaire indispensable serait une meilleure entente articulée autour d’un langage commun. Ce langage est celui des probabilités, et son acquisition passe au travers de la formation; or, la formation reste à l’heure actuelle une démarche encore bien souvent négligée.
(A. Biedermann et T. Hicks Champod)
The cannabis class: What happened when the legal status of cannabis was reclassified?
Hamilton I.
Significance;2013; vol. 10; n° 5; pp. 16-19.
Mots-clés: cannabis, légalisation, classification, consommation, risque
Ian Hamilton nous présente quelques réflexions en marge de la politique de légalisation de l’usage récréationnel du cannabis mise en œuvre dans les Etats du Colorado et de Washington. Pour ce faire, il se fonde sur les études d’impact des changements dans la catégorisation légale du cannabis survenus en Angleterre durant le début du XXIe siècle. En 2004, le cannabis est passé de la classe B à la classe C (trois classes existent de A à C, A regroupant les stupéfiants considérés comme les plus dangereux et dont la possession, la vente et la production sont les plus lourdement sanctionnées), avant d’être à nouveau catégorisé en type B en 2009 en regard des risques de psychose qui seraient associés à cette consommation. En effet, une des préoccupations majeures relative à l’utilisation de cannabis concerne sa propension à engendrer des maladies mentales. Lors du déclassement de cette substance en 2004, les principaux opposants à cette mesure s’attendaient à une augmentation de la consommation induisant un accroissement des admissions hospitalières pour psychose cannabique. En réalité c’est l’inverse qui a été observé avec une baisse des admissions ainsi qu’une diminution de la consommation. Bien entendu il n’est pas possible de prouver un lien direct de causalité entre ces observations et la reclassification de la substance, mais les augmentations attendues ne se sont en tous cas pas produites. A l’aune d’un mouvement de légalisation de l’utilisation du chanvre, tant médicale que récréative, faisant des émules au quatre coins du globe, il est primordial de prendre conscience de l’exceptionnel laboratoire de recherche ainsi à disposition pour étudier les impacts de ces bouleversements.
(P. Esseiva)
New anti-doping strategy – Biological passport – Say no! to doping
Dvorak J., Budgett R., Saugy M. et Vernec A.
British Journal of Sports Medicine; 2014; vol. 48; n° 10 (édition spéciale)
Mots-clés: dopage, lutte, stratégie, contrôles, enquête, renseignement
Une édition spéciale du British Journal of Sports Medicine (BJSM) fait suite aux discussions échangées lors de la conférence “Time For Change” Anti-Doping in Sports Consensus Meeting accueillie par la FIFA les 29 et 30 Novembre 2013 à Zürich (Suisse). L’objectif de cette dernière consistait à cristalliser une stratégie d’implantation du Code Mondial Anti-Dopage 2015, adopté fin 2013 lors de la Conférence Mondiale sur le Dopage dans le Sport. Les intervenants présents à Zürich – représentant les médecins de fédérations sportives internationales, le Comité International Olympique (CIO), l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) et des experts de laboratoire – ont tous conclu au besoin de changer de stratégie anti-dopage à l’aide de nouveaux moyens de dissuasion, les athlètes continuant à se doper malgré l’augmentation du nombre des contrôles.
Dans cette édition spéciale, les points principaux autour desquels ladite stratégie devrait s’articuler ainsi que les priorités pour la communauté concernée en termes de recherche, science et médecine sont discutés au travers d’un consensus statement (en libre accès) et d’articles spécifiques. Le message est clair: il faut adopter des approches réfléchies et stratégiques visant à améliorer l’efficacité des contrôles et la mise en évidence de pratiques dopantes. Ainsi, l’importance de l’enquête est mise en avant et l’échange d’informations entre toutes les organisations luttant contre le dopage encouragé afin de favoriser la production de preuves de violation de la loi sur le dopage. En d’autres termes, il s’agit de ne plus se reposer uniquement sur les résultats des contrôles anti-dopage de l’athlète.
La lecture du consensus statement et de celui intitulé «Challenges and threats to implementing the fight against doping in sport» (Dvorak et al.) est particulièrement recommandée – les autres articles étant relativement techniques – car ils dépeignent de manière complète l’histoire de la lutte anti-dopage, les défis actuels, les perspectives futures ainsi que les nouvelles approches envisagées pour lutter plus efficacement contre le dopage dans le sport.
(J. Broséus)