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Cet été il a fait humide et chaud. Jamais autant de moustiques n'avaient envahi cette côte du Maine, proche du Canada, habituellement paisible et propice aux études. Nous étions cinq membres du "Groupe de recherche appliquée des maisons inspirées" à nous acheminer, déjà fatigués, vers notre dernière destination. Encore un état des lieux à consigner, à prendre les mesures habituelles: relevé architectural des murs, puis du mobilier, l'intensité des vibrations émotionnelles rémanentes, les ondes telluriques bombardant la maison, la cartographie géologique, la structure des vagues océaniques, la vitesse et la direction des vents, le rayonnement cosmique environnant, la perméabilité du sol et les courants d'eau souterrains, les espèces animales et botaniques..
C'était un travail d'observation important que chacun, selon sa spécialité, avait à faire pour mieux cerner l'influence du lieu choisi par un artiste sur son inspiration.
Nous venions d'étudier la Maison aux Sept Pignons hantée par Hawthorne, dans le port de Salem, et nous nous étions déplacés vers le nord, pour passer une semaine à Cushing dans la maison des Olsen. La présence de Christina et d'Alvaro semblait encore empreindre les lieux. Une importante partie de l'oeuvre d'Andrew Wyeth était centrée autour de cette ferme dont ces personnages faisaient partie. C'était un ensemble de bâtisses rectangulaires aux toits gris, en haut d'un coteau, sur lequel poussaient librement les herbes et les fleurs près de l'océan, que l'on sentait proche mais qui était invisible pourtant. Le monde de Christina était là, immuable.
Nous étions donc en route vers la dernière destination de notre voyage.
Nous nous approchions de l'île du Mont-Désert avec notre camionnette remplie d'instruments de mesure. En fait, c'était une presqu'île reliée au continent par une grande route conduisant droit à l'entrée de l'Acadie, ce parc national, où l'observation des animaux sauvages, des oiseaux et de la flore était recherchée par nombre de·voyageurs.
Quant à nous, nous allions à l'autre bout de cette presqu'île, à Northeast Harbor. Nous nous arrêtâmes dans le petit cimetière de Somesville où l'auteur dont nous allions visiter la demeure était enterré comme dans un jardin, où les petites tombes grises et discrètes étaient séparées par du gazon vert et entourées par le chant des oiseaux.
Nous traversâmes les terres, contournant le Mont Cadillac, du nom de celui à qui l’île avait été donnée par le gouverneur du Canada à la fin du dix-septième siècle. Cette grande montagne ronde et austère avec sa petite végétation drue qui enveloppait les énormes pierres granitiques roses et grises, était celle qui faisait paraître le paysage nu et solitaire et avait fait donner le nom à l'île quand Samuel de Champlain la vit pour la première fois depuis la baie dite “du Français”, en 1604.
Nous nous souvenions qu'en français le désert signifiait aussi solitude.
Rapidement nous arrivâmes à Northeast Harbor: les maisons paraissaient toutes éparpillées dans la verdure sur une côte découpée, sorte de fjord aux arbres feuillus silencieux. L'absence d'un centre de village nous déconcertait. Nous trouvâmes une auberge. Un homme grand et souriant nous accueilla derrière son comptoir.
Quand je commençai:
“Connaissez-vous une maison appelée "Petite-Plaisance"...
Il ne me laissa pas terminer la question, comme s'il l'avait prévue:
- Voyez-vous cette route, montrait-il au loin, de l'autre côté du port. Suivez-là dans le bois. Il y aura plusieurs maisons qui se succéderont à droite, puis, toute seule, une petite maison blanche entourée d'arbres dans un grand jardin sera la maison que vous cherchez. Son nom est bien visible sur un écriteau près de l'entrée. Vous verrez, la maison est habitée l'été. Depuis la mort de l'auteur, un spécialiste québécois dresse l'inventaire des archives qui seront données à l'Université de Harvard. Je me souviens bien des deux dames qui y habitaient. On les aimait bien au village…”
Nous avons suivi la petite route dans la forêt, et quelques instants plus tard nous trouvions "Petite-Plaisance", telle que décrite par l'aubergiste. Une voiture aux plaques québécoises était garée en contre-bas devant le chemin qui menait à l'entrée. La maison était peinte en blanc comme c'était habituel en Nouvelle-Angleterre. Elle était beaucoup plus petite que je ne me l'avais imaginé et je me demandais ce qu'un auteur célébré ailleurs pouvait avoir trouvé là pour passer tant d'années loin de sa terre natale, une source d'inspiration importante dans ses oeuvres. Les paysages les plus spectaculaires de l'île n'y étaient absolument pas visibles. C'était une maison à deux étages, comme tant d'autres, dont toutes les fenêtres donnaient sur la verdure.
Puis il a fallu se mettre au travail. J’avais pour seule tâche de photographier cette maison inspirée où tant d’oeuvres faisant déjà partie du patrimoine de la la littérature française, avaient été conçues.
Mes deux appareils étaient chargés de pellicule apte à surprendre et à fixer toutes les images possibles avec tous les éclairages. L'humidité et la chaleur faisaient flotter une brume grisâtre entre le ciel et la maison blanche, et les arbres découpaient le sol et le ciel en ombres noires. Je passai trois jours à prendre des photos de tous les angles, pendant que mes collègues mesuraient, jaugeaient et pondéraient avec leurs instruments de précision, dans l'espoir de capter une dimension physique, une valeur réductible aux mathématiques dans un lieu où un contact s'était fait avec le monde immatériel de la permanence.
Lorsque, quelques jours plus tard, nous nous étions installés à Bar Harbor et discutions de nos résultats d'enquête, je reçus les photos qu'il me fallait présenter. A ma stupéfaction elles avaient toutes échoué. Certaines étaient blanches, d'autres en surimpression, parfois la pellicule vierge semblait me narguer.
Je perdis mon travail de photographe au centre de recherche qui m'avait engagée comme chasseur d'images. Rentrée chez moi je continuai à m'interroger sur la cause de ce désastre. Je ressortis ces pauvres prises de vues et, sur la photo où une façade de maison avait été imprimée une fois en long et puis en large, je vis deux femmes en tenue d'été se détacher sur le fond obscur du jardin, près d'un massif d'hémerocalles.
A la loupe je reconnus sans peine Marguerite Yourcenar et Grace Frick, sa traductrice, qui me souriaient malicieusement.
On distinguait partout sur la photo les premières feuilles qui tombaient des érables. On n'était pas si loin de l'hiver où l'île du Mont-Désert se réduit à son espace naturel de solitude libéré de tout voyageur intrus.
Publié le 2 décembre 1989 dans le Journal de Genève