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Claude Pasquer
Né en 1937 au Mans (F), vit et travaille à Morogues (Cher/F)
DU NOIR AU BLANC, LA COULEUR EN MOUVEMENT
Laurence Fasel
Ce qui est avant la forme, c'est le rythme dont le nombre est le secret.
Aurélie Nemours
C'est à l'art concret que les recherches plastiques de Claude Pasquer se réfèrent, depuis longtemps et avec une constance qui n'empêche cependant pas l'innovation.
L'art concret, ou construit, est un art non figuratif empruntant son vocabulaire aux formes géométriques simples et aux couleurs pures, en général primaires et complémentaires, et posées en aplats. En 1930, Théo van Doesburg, un des membres avec Mondrian du mouvement De Stijl, publie dans l'unique numéro de la Revue de l'Art Concret, un manifeste dans lequel il affirme "que rien n'est plus concret qu'une ligne, une surface, une couleur".
La volonté d'utiliser des figures géométriques comme unique constituant pictural de l'œuvre, de se référer à des fondements théoriques présidant à toute création, la clarté et la rigueur qui en découlent, trouvent les décennies suivantes un écho particulièrement fécond auprès d'un groupe d'artistes suisses communément connus sous le nom de "konkrete Zürcher", les "concret zurichois" : Camille Graeser, Verena Loewensberg, Richard Paul Lohse et bien sûr Max Bill, dont la célébrité tient entre autres à ses activités de diffusion de l'art concret à travers l'enseignement et l'organisation d'expositions progressistes.
Plus proche de nous dans le temps et autre jalon fondamental de la non-figuration d'ordre constructif, Aurélie Nemours. Si elle radicalise d'une part le vocabulaire de l'art concret en se limitant à l'usage de lignes verticales et horizontales ainsi que, dans une première phase, au noir et au blanc et à leur combinaison, elle développe d'autre part dans ses tableaux les notions de nombre, de série, de rythme, notions mises en perspective avec celle de la variation.
Dans sa réflexion sur la forme et la couleur, Claude Pasquer s'inscrit dans cette tradition, où le geste individuel s'efface au profit d'un système de règles et de combinaisons, où la nature accidentelle de la couleur, propre à l'expression des émotions, fait place à l'usage de couleurs pures, seules composantes substantielles à même de signifier l'abstraction objective. Loin de limiter l'artiste dans son champ plastique, le cadre imposé au niveau de la forme et des couleurs, au nombre restreint, lui laisse au contraire la liberté d'explorer la multitude des combinaisons possibles et les effets rythmiques qui en résultent. Affranchi de la subjectivité, des variations incessantes de l'ego, Claude Pasquer peut prétendre à la dimension spirituelle et universelle de la peinture.
Les tableaux de Claude Pasquer, d'une facture invariablement précise et soignée, sont exécutés à la peinture acrylique sur une toile marouflée sur un châssis de bois. Non seulement la surface totale du tableau est peinte, mais les tranches, c'est-à-dire les bords latéraux du panneau, le sont également et font ainsi partie intégrante de l'œuvre, tant dans le jeu des combinaisons chromatiques que dans sa réalité physique, ajoutant l'effet de la troisième dimension et sa projection dans l'espace.
L'artiste construit son espace pictural selon un réseau de lignes horizontales et verticales, subdivisions soutenues par un schéma numérique préétabli basé sur les principes de la permutation, de la répétition, de la translation. La pensée préside donc à l'exécution, l'œuvre ne saurait être différente de ce qui a été précédemment élaboré, postulat en ce sens fidèle aux principes de l'art concret. Ces différents espaces sont d'abord peints, puis suffisamment recouverts d'une couche de noir, ou de blanc, ou d'une couleur supplémentaire pour que seules restent visibles des traces linéaires marginales, scandant la surface du tableau. Leur présence colorée à intervalles rythmés crée un jeu d'optique où motif et fond tendent à s'inverser. Cet effet d'animation, de va-et-vient, de mouvement, est encore accentué par l'imperceptible présence de la surface occultée, qui modifie la luminosité de la couleur de fond. Ces variations incitent l'œil à accompagner le glissement des couleurs, à suivre leur progression à l'intérieur des limites du tableau, et même au-delà.
Dans les recherches plastiques de Claude Pasquer, le mouvement et la dynamique occupent donc une place privilégiée, préoccupation pertinente au sein de l'art construit. Lorsque l'artiste explore un thème et les combinaisons numériques possibles, il le fait sous forme de séries. L'approche sérielle implique la notion de continuité, de progression, de déroulement. Une série demande à être suivie, à être complétée. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que l'articulation des œuvres s'accomplisse sous forme de polyptyques, et plus volontiers de triptyques - le nombre trois et ses multiples ont une potentialité particulière pour l'artiste - amenant le spectateur à suivre du regard le passage d'un panneau à l'autre.
Les chants latéraux peints, qui conservent sur toute leur longueur les couleurs témoins du rythme initial, jalonnent ce déplacement. Leur présence est d'abord une invitation à aborder l'ensemble à partir de points de vue différents, latéraux, à opérer un déplacement physique pour apprécier le jeu optique ainsi créé. Ils transforment ensuite l'espace laissé libre entre chaque module en un réceptacle pour les ombres colorées projetées sur le mur. Les bandes de couleurs pures aux contours précis sont ainsi transformées, dédoublées, dotées d'une valeur immatérielle à l'instar de la lumière qui engendrent ces ombres colorées. C'est aussi autour de la lumière et de ses qualités chromatiques que Claude Pasquer mène ses recherches. En juxtaposant des surfaces relativement minces et petites de couleurs pures, il provoque leur assimilation, c'est-à-dire qu'en fusionnant les couleurs se rapprochent et intensifient les vibrations que la matière picturale se doit de susciter.
Mouvement, thème, rythme, variation, progression, autant de termes issus de la sphère musicale que l'on se surprend à utiliser pour décrire les œuvres de Claude Pasquer. Comme un compositeur, il se saisit d'un thème, en explore les variations, méthodiquement. Ses combinaisons numériques construisent la partition, systématiquement. Et de cette rigueur qu'aucune émotion n'entrave naissent l'harmonie et la dimension contemplative.