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Sophie de Villeneuve : Un internaute s'interroge sur les apparitions de Jésus à ses disciples après la Résurrection : pourquoi ne le reconnaissent-ils pas ? Jésus ne serait-il plus le même ?
H.-J. G. : Ils finissent tout de même par le reconnaître ! L'Évangile dit : "Et leurs yeux furent empêchés de le reconnaître". La question est : qu'est-ce qui permet que leurs yeux s'ouvrent ? Pourquoi leurs yeux ne voient-ils pas, et par quel procédé peuvent-ils s'ouvrir ?
Ce n'est donc pas qu'ils ne le reconnaissent pas, c'est que leurs yeux sont fermés ?
H.-J. G. :Le cas des disciples d'Emmaüs est typique : ils avancent avec un compagnon énigmatique qu'ils ne reconnaissent pas, et c'est seulement au terme d'un long échange de paroles qu'ils le reconnaissent, alors il disparaît. Si j'ose dire, il est passé dans leur cœur.
Marie-Madeleine aussi le voit, le prend pour le jardinier… C'est tout de même bien parce qu'il ne ressemble pas au Jésus qu'elle a connu ?
H.-J. G. : Cela signifie que reconnaître Jésus ressuscité, ce n'est pas reconnaître un Jésus qui serait revenu à sa condition biologique antérieure. C'est le reconnaître comme le Seigneur, élevé à la droite du Père, et qui donne la vie. C'est un acte de foi, et dans la plupart des textes, on nous dit que les disciples y parviennent en réponse à une parole qui leur est adressée et qui leur permet de reconnaître qui est Jésus et de quelle nature est sa seigneurie. Pour des mentalités modernes comme les nôtres, une des grandes difficultés est de comprendre que, dans le fond, nous ne voyons que parce qu'on nous a indiqué ce que nous pouvons voir – en matière de religion comme en bien d'autres domaines d'ailleurs. Une jeune religieuse africaine que je connaissais bien me dit un jour que lors d'une retraite avec sa communauté, le missionnaire qui dirigeait la retraite pose un bouquet de fleurs sur une table, des fleurs très communes dans leur région. Qu'en pensez-vous, demande le prêtre ? Les religieuses lui répondent qu'on trouve beaucoup de fleurs semblables un peu partout. Il leur montre alors à quel point ces fleurs sont belles. Il leur apprend à les voir. Et, me dit la jeune religieuse, nous avons vu ces fleurs, nous les avons reconnues. Je pense qu'il en va de même pour la foi au Christ ressuscité. Pour le reconnaître, il faut avoir été travaillé par sa parole. Sinon, il reste simplement un visiteur énigmatique. Une autre histoire, que Jésus lui-même raconte est la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. Lazare mendie devant la maison du riche, on ne lui donne même pas les miettes du repas. Un jour, le riche meurt et va en enfer, Lazare meurt et va au paradis. Et, de l'enfer, le riche voit au loin Lazare aux côtés d'Abraham, et demande à celui-ci d'envoyer Lazare prévenir ses frères pour qu'ils se convertissent. Et Jésus dit alors : même si quelqu'un ressuscitait des morts, ils ne le croiraient pas. C'est d'ailleurs une des rares paroles de Jésus sur la Résurrection.
Et c'est bien ce qui s'est passé par la suite !
H.-J. G. : Absolument. Ces frères de la parabole étaient des hommes au cœur dur, enfermés dans leur bulle d'égoïsme, qui détestaient et méprisaient les pauvres. Quel messager ressuscité aurait pu les convaincre de changer leur cœur ?
Pour que ses disciples le reconnaissent, quelles paroles, quels gestes particuliers Jésus a-t-il dits ou faits ?
H.-J. G. : Dans les récits d'apparitions après Pâques, les personnes qui le voient, à part Paul, l'ont toutes connu au cours de sa vie terrestre. Leur cœur a été préparé à reconnaître que Jésus est celui qui annonce et donne la vie qui vient de Dieu. Vient le scandale : pourquoi sa mort ? Jésus leur explique, en reprenant les Écritures, pourquoi il fallait qu'il meure, pourquoi sa mort était l'accomplissement de sa vie donnée.
C'est ce qu'il fait avec les pèlerins d'Emmaüs ?
H.-J. G. : C'est ce qu'il fait aussi quand il apparaît aux Onze. De même, les anges qui apparaissent aux femmes au tombeau leur expliquent que Jésus n'est pas là mais les précède en Galilée. Ces récits sont faits pour nous apprendre, à nous, à croire en la Résurrection. Ils nous disent que tant que nous n'avons pas déchiffré la vie de Jésus, la question fondamentale qu'elle nous pose, et comment cette question est éclairée par l'Ancien Testament, nous ne pouvons pas croire en Jésus. Reconnaître Jésus comme le maître de la vie, c'est nécessairement se mettre à l'écoute d'une parole qui nous permet de déchiffrer son existence.
La seule qui n'a pas eu besoin de beaucoup d'explications, c'est Marie-Madeleine…
H.-J. G. : C'est vrai, Jésus n'a qu'un mot : "Myriam", à quoi elle répond : "Rabbouni". Mais c'est tout de même une parole. Elle l'a pris pour le jardinier, et c'est seulement quand il s'adresse à elle qu'elle est capable de le reconnaître. Non pas comme Jésus de retour à une existence biologique antérieure, mais comme celui qui donne la vie et qui continue de la donner par-delà sa mort.
Pour nous qui n'avons pas connu Jésus, c'est plus difficile de le reconnaître ?
H.-J. G. : Si, vous avez connu Jésus, parce qu'on vous a raconté les Évangiles. On vous a invitée à les écouter, on vous a invitée à jouer votre vie dessus, vous avez buté, vous avez refusé certains passages, vous avez été aussi entêtée que Pierre en refusant la mort de Jésus, aussi entêtée que les deux disciples qui se bagarrent pour savoir lequel des deux sera le premier…
Vous pensez que nous sommes sur le même plan que les disciples ?
H.-J. G. : Nous disons à chaque eucharistie que nous écoutons sa parole, et que nous mangeons et buvons son corps et son sang. Ou bien c'est vrai, ou bien c'est faux ! Si c'est vrai, ce que je crois, nous n'avons pas moins que les apôtres. La preuve, c'est que beaucoup de ceux qui ont croisé Jésus au cours de sa vie mortelle n'ont rien compris. De même aujourd'hui, beaucoup écoutent l'Évangile, communient au corps et au sang, et ne comprennent rien. Si tous ceux qui avaient connu Jésus étaient devenus ses disciples, on pourrait penser qu'il avait un "truc" magique. Mais si rencontrer Jésus, c'est, à l'écoute de sa parole, se décider sur la vérité de la vie, nous n'en savons pas moins que ses premiers disciples.
Donc reconnaître Jésus ressuscité, c'est le reconnaître vivant dans nos vies ?
H.-J. G. : Oui, c'est le reconnaître comme celui qui, aujourd'hui, nous donne la vie, une vie qui ne passe pas.
C'est toujours un effort à faire ?
H.-J. G. : Je préfère dire que c'est une grâce à recevoir et un travail à engager. Il faut se laisser travailler par la Parole, et on n'a jamais assez de toute une vie pour se laisser à la fois consoler et mettre en cause. La parole du Christ nous rejoint quand on est Zachée, quand on est la femme adultère, quand on est l'aveugle ou le boiteux. Elle nous rejoint quand on est Pierre en plein doute, discutant âprement avec le Seigneur. Elle nous rejoint parfois quand on est un pharisien pur et dur. La Parole nous travaille, elle nous pousse à nos limites. Et quand on est à sa limite, on cale, et on dit : "Mon Seigneur et mon Dieu". Dans les récits d'apparitions, les disciples croient voir un esprit, un phénomène mystérieux. Mais quand ses paroles ont fait leur travail en eux, ils peuvent dire : "C'est lui".