Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06870.jsonl.gz/728

Les enjeux du crime
John Grisham, Le Maître du jeu
« - N’oubliez pas, Fitch : la prochaine fois que vous irez en justice, nous serons là. »
Lorsque le chauffeur de taxi déposa les quatre personnes devant les locaux de la Brigade criminelle, Thomas Roque pensa qu’il pouvait avoir besoin le lendemain d’un véhicule pour une visite à la cure de Condrieu. Il proposa à Alfredo Bacan de venir à nouveau le prendre à neuf heures trente. Le sourire d’acquiescement du conducteur laissait entendre que celui-ci n’était pas mécontent de cette nouvelle prise en charge de clients pas comme les autres.
Thomas, Francisco Lopez, Véronique Rastan et Jean-Claude Dubos pénétrèrent dans l’immeuble, montèrent lentement les trente-quatre marches d’escaliers qui menaient au bureau du chef de la Brigade. Lors du déplacement en taxi, tous quatre s’étaient tus, les inspecteurs pensant certainement aux questions qu’il convenait de poser au greffier, celui-ci méditant peut-être sur les circonstances qui l’avaient mené à ce jour. Thomas, sans trop savoir pourquoi, pensait à Lauane. Il aurait voulu l’appeler pour partager un repas. Peut-être plus tard, en soirée.
Francisco fit asseoir l’homme du palais de justice en face du bureau principal de Thomas. Celui-ci prit la parole.
- J’aimerais rester seul avec Monsieur Dubos. Je souhaiterais aussi que vous demandiez dans dix minutes à Briac de venir dans ce bureau.
Demeuré seul avec ce rédacteur de jugements chétif et prompt à la réplique, Thomas Roque s’interrogeait maintenant sur la méthode la plus appropriée pour interroger celui qui pouvait, le pressentait-il, le conduire sur une nouvelle piste féconde. Il décida de garder le silence. Il s’assit en face de celui qui lui avait menti, à tout le moins par omission, et cherchait à comprendre ce qui pouvait se passer dans la tête d’un greffier différent des autres. Au moment où Briac Renaud franchit le seuil de la porte, Thomas eut une idée. Il l’exprima immédiatement.
- Briac, voici Monsieur Dubos. Je crois qu’il serait convenable que vous l’interrogiez vous-même dans ce bureau et que vous établissiez un procès-verbal en bonne et due forme. Je reviendrai plus tard.
Et sans autre forme de procès, Thomas quitta son propre bureau. Briac avait compris. Son patron, qui ne lui avait fourni aucune explication sur les raisons de la venue de cet homme à la Brigade, lui suggérait de faire preuve de finesse et de doigté. Briac était censé faire parler Jean-Claude Dubos. Parler. Pas mentir. Mais comment diable s’y prendre ? Il se saisit d’un siège, orienta l’écran de l’ordinateur, et feignit de s’absorber totalement dans sa tâche :
- Vous vous appelez donc Monsieur Dubos. Votre prénom, votre date de naissance, votre profession et votre filiation ?
- Je m’appelle Jean-Claude Dubos, fils de Prosper. Je suis né le 18 juillet 1947. Je suis greffier auprès de la Cour des affaires criminelles pour la région lyonnaise, ce depuis l’âge de vingt-six ans. Je suis spécialisé dans la rédaction des arrêts de droit pénal.
- Vous travailliez avec Monsieur Olivier ?
- Oui.
- Avez-vous demandé à faire une déposition ?
- Non.
Les réponses s’enchaînaient, laconiques. Briac comprit toutefois quel pourrait être le but de l’interrogatoire. Il se demandait toutefois pourquoi son patron avait imposé au greffier cette contrainte d’un déplacement à la Brigade. Cela devait avoir une signification particulière. Mais laquelle ?
- Savez-vous pourquoi mon patron vous a contraint à venir ici ?
- Pour faire une déposition. N’est-ce pas le cas ? Je ne crois pas me trouver dans un salon de thé. Ou alors il manque le thé, le sourire de la serveuse et la possibilité de partir sans vous répondre.
Briac n’aimait pas qu’on le prît pour un idiot.
- Je ne crois pas, Monsieur Dubos, que vous devriez jouer au malin avec moi. Je ne le crois pas. Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais je ne crois pas que cette manière de répondre soit appropriée. Ne le pensez-vous pas ?
Dubos se tut. Il regardait par fenêtre. Il devait imaginer toute une série de stratégies. Etait-il mal à l’aise ? On n’aurait pas pu le dire. Il était là, présent et absent à la fois, dans l’attente d’un choix à prendre, mais il ne savait pas encore lequel. Briac continua.
- Pensez-vous que la mort de Madame Florence Olivier est liée à l’activité professionnelle de son époux ?
- Je pense que Madame Olivier est morte et que son mari est vivant. Tout le reste n’est que littérature. Ne le pensez-vous pas ?
La réponse n’était pas idiote. La remarque finale était un acte de mimétisme volontaire. Cela indiquait à l’inspecteur que le greffier ne parlerait que s’il le voulait vraiment. Briac se devait d’être persuasif d’une autre façon.
- Croyez-vous qu’il convienne de trouver le coupable du crime commis ?
- Quelle drôle de question, Inspecteur …. ?
- Briac Renaud, premier adjoint de Thomas Roque.
- Votre question est très pertinente. Elle l’est certainement bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. Je dirai qu’il est souvent utile de trouver un coupable et que parfois cela devient inutile. On ne sait en revanche jamais au début d’une affaire criminelle si l’on se trouve dans le premier cas ou dans le second. Dans le cas particulier, je dirai que ma curiosité me pousse à savoir pourquoi Madame Olivier a été tuée. Je ne suis pas certain de vouloir savoir qui l’a tué. Saisissez-vous la nuance ?
- Je saisis la plupart des nuances, Monsieur Dubos. Et pensez-vous donc que le mobile du crime soit contenu dans les dossiers traités par Monsieur Jean-Marc Olivier ?
- Si je pouvais répondre à cette question, ma curiosité serait rassasiée. Je ne peux pas y répondre.
- Le juge Olivier pouvait-il y répondre ?
- Dans son activité professionnelle, le juge Olivier se montrait paresseux. Je pense qu’il savait lire les dossiers, mais que sa paresse le poussait à ne les lire que rarement. J’ai l’impression que je fonctionnais comme juge et qu’il en avait le titre. Voyez-vous la distinction que je fais ?
Briac Renaud commençait à aimer ce curieux personnage. Il ne pouvait pas dire ce qui lui faisait apprécier ce petit homme apparemment sans consistance sur le plan physique mais d’une agilité intellectuelle remarquable ! Briac prit appui sur la table, et tâcha de prendre un air convaincant :
- Je vous propose d’essayer ensemble de savoir pourquoi Madame Olivier a été assassinée. Le voulez-vous ou désirez-vous découvrir tout seul la vérité ?
- Mon travail consiste à rédiger des jugements. Il n’est pas de dire la vérité. Pourtant, j’accepte de vous aider.
- Alors dites-moi donc. Pourquoi mon patron a-t-il estimé utile de vous faire venir à la Brigade et de ne pas vous interroger au Palais de justice. C’eût été plus discret, non ?
- Le motif principal à mon avis est qu’il a voulu donner une leçon au Président de la Cour de justice. Il s’est fait plaisir, c’est tout. Le prétexte est en revanche plus intéressant !
- Le prétexte ? Quel prétexte ?
Pour la première fois, Dubos laissait percer un sourire. Il était satisfait de surprendre la perspicacité de l’homme qui l’interrogeait et qui lui devenait aussi sympathique. A l’évidence, l’inspecteur pataugeait maintenant plus que lui !
- J’ai fourni à votre patron une liste des affaires criminelles que traitait le juge Olivier. En fait, les dossiers se trouvaient dans mon bureau. La plupart du moins ! J’ai simplement fourni cette liste, mais je ne lui ai pas indiqué quel dossier me paraissait décisif.
- Vous l’a-t-il demandé ?
- Y a-t-il pensé ? Il a quitté mon bureau de bonne humeur. Je pense en revanche qu’il a découvert par des réponses données peut-être par le secrétariat de la chancellerie de la Cour de justice que les locaux du Tribunal n’étaient pas inaccessibles à qui voulait s’y introduire.
- Ce qui signifie ?
- Je veux dire simplement que l’arme du crime a été dérobée peut-être à l’intérieur même du Tribunal.
- Vous plaisantez, Monsieur Dubos !
Briac Renaud n’avait pas pu se contrôler. Comment l’aurait-il pu ? Un greffier venait de lui dire que l’arme du crime était à l’intérieur de la Cour de justice ! Cela paraissait invraisemblable ! Totalement farfelu !
Jean-Claude Dubos restait silencieux. Il devait apprécier chaque goutte de la surprise qu’il avait provoquée chez Briac Renaud. Ce dernier était tout simplement incapable de penser. La surprise était totale.
Après deux ou trois minutes de réflexion intime, le greffier Dubos rompit le silence.
- Je vais vous expliquer. Avez-vous entendu parler de l’affaire Pierre Perrot contre le Groupement GEPE composé de plusieurs entreprises actives dans le génie civil et dans tous les grands travaux de construction ?
- J’ai lu quelques articles dans la presse. Mais je ne pourrais même pas m’en souvenir.
- L’affaire est simple pour qui veut la comprendre. Elle est compliquée pour qui veut éviter de saisir les mécanismes de corruption active qui existe au sein de l’administration. Perrot est un petit entrepreneur. Pendant des années, il fait de petites affaires, parfois bonnes, parfois mauvaises. A soixante-dix-sept ans, il se trouve, à la suite probablement de promotions immobilières mal digérées, dans une situation peu brillante.
- Quel rapport avec le crime ?
- Attendez, ne soyez pas trop impatient ! Je continue. Alors Perrot est pressé par les banques qui lui demandent de vendre à brève échéance la carrière dont il est propriétaire. Vous savez on a extrait de cette carrière pendant des années, plus de soixante-dix ans je crois, des pierres et des roches de très bonne qualité. Cette carrière, c’est un peu son outil de travail. Il hésite, Perrot. Il hésite. C’est un peu toute sa vie qui s’en va en poussière, sans vouloir faire un mauvais jeu de mots. Il ne peut pas admettre cela. Alors, il décide de faire patienter ses créanciers. Mais ses créanciers sont impatients. Les créanciers ne sont pas généreux. Les créanciers, avares et peu complaisants, décident de vouloir la carrière. Et les créanciers se battent entre eux pour obtenir cette carrière au meilleur prix. Des expertises sont aménagées. Les experts disent finalement que la carrière doit être estimée à la valeur de rendement des roches pouvant encore être extraites. On parle d’un prix de l’ordre de douze millions de nos francs. Perrot hésite toujours à vendre la carrière. Sa situation financière devient de plus en plus mauvaise. Il est toujours de plus en plus sous le coup de pressions diverses des banques et des créanciers. Un jour, son conseiller financier lui apporte une offre ferme de vente pour un montant de quatre millions de francs. Cette offre émanait d’une entreprise de construction. Perrot est fou de rage. Il pense que quelqu’un veut l’assassiner financièrement. Deux jours plus tard, une autre entreprise émet une autre offre. Cette fois, il s’agissait de dix millions de francs. Perrot va consulter un avocat et lui remet l’intégralité de son dossier, du moins le suppose-t-on. Et l’avocat lui conseille, après analyse du dossier, d’accepter la seconde offre. Le montant ainsi obtenu, pense l’avocat, serait à même de colmater les plus grands trous. Perrot demande à réfléchir un jour ou deux. Le troisième jour, il revient chez son avocat et lui explique qu’il a obtenu dans l’intervalle des informations autres, totalement différentes.
Briac Renaud écoutait attentivement l’histoire que lui racontait Jean-Claude Dubos. Il arrivait à se mettre presque dans la peau de ce petit entrepreneur parvenu au terme de sa vie et qui se trouvait malgré lui dans une situation financière inextricable. Il comprenait ce que pouvait ressentir cet homme. Briac Renaud pensa alors à son père, à la condamnation qu’il avait subie un jour de son adolescence pour avoir tenté une minable escroquerie qui ne lui valut que dédain et dénigrement. L’homme est étrange, se disait Renaud qui continuait toujours à écouter le greffier.
- Perrot dit alors à son avocat qu’il avait découvert que la carrière ne valait pas douze millions de francs, mais deux cents millions de francs. Et l’avocat le crut immédiatement. Savez-vous pourquoi ? Simplement parce que l’explication était évidente. Des travaux d’amélioration des routes nationales étaient entrepris à quelques kilomètres en amont de la carrière. Et l’Etat ne savait plus comment se débarrasser des terres enlevées. Ces terres devaient être transportées à des coûts immenses à plus de cent kilomètres de l’endroit où elles extraites. Il convenait de trouver immédiatement des terres susceptibles de recevoir cet amas de roches extraites. Les entrepreneurs eurent vent, à la suite d’une indiscrétion d’un haut fonctionnaire, de la nécessité dans laquelle se trouvait l’Etat de se débarrasser des terres extraites pour améliorer le réseau des routes nationales. Et la carrière de Perrot située à quelques kilomètres était l’endroit idéal de décharge. Or, cette carrière pouvait recevoir trois millions de tonnes de roches au prix de cent francs par tonne amenée. La carrière avait ainsi une valeur de l’ordre de trois cents millions de francs. Vous vous rendez compte trois cents millions de francs alors que l’on proposait à Perrot à peine quatre millions de francs. L’appât du gain attise les convoitises. L’avocat de Perrot n’était pas bête. Il comprit sans trop de peine que son client se trouvait dans un panier de crabes et qu’il convenait de l’extraire de la bonne façon. Mais un avocat pense aussi à ses intérêts !
Briac Renaud écoutait avec une avidité non dissimulée l’histoire que lui racontait cet homme. Il ne voyait pas encore les liens avec le crime que la Brigade criminelle devait résoudre. Mais il voyait à la mine du greffier que celui-ci avait découvert ce lien qui lui faisait défaut. Dubos ménageait ses effets.
- Voyez-vous, Monsieur Renaud, si je n’étais pas greffier et donc fonctionnaire attitré de l’Etat, je crois que je pourrais revendiquer un revenu pour la démonstration suivante. Mais je suis au service de l’Etat et je dois me contenter de la maigre rémunération que l’on veut bien m’accorder.
Il y avait une pointe d’amertume dans le ton de Jean-Claude Dubos. Mais cette amertume était maîtrisée. Le greffier n’était pas sot et ne voulait pas devenir aigri comme l’étaient tant de magistrats qu’il côtoyait chaque jour. Il voulait simplement faire son travail et le faire du mieux qu’il pouvait.
- Je vois que vous vous impatientez. Alors, je lève le voile. Un jour, Perrot dépose une plainte pénale. Vous savez contre qui ? Contre son avocat, parce que celui-ci, disait Perrot, s’était allié avec les groupements puissants de génie civil pour lui voler légalement la carrière sans l’indemniser. Et il prétendait qu’on voulait l’assassiner ! La plainte fut classée par un juge d’instruction. Il n’y eut pas d’enquête préliminaire, rien ! Et puis, Perrot fut assassiné, un matin de novembre, il y a près de deux ans. On trouva près de son corps un revolver Sig Sauer 220,2 Parabellum semi-automatique. Le coupable du meurtre ne fut jamais retrouvé.
- Comment s’appelait l’avocat de Perrot ?
- Maître Pascal Reneval. Vous connaissez ?
Briac Renaud sourit au greffier. La vie était décidément fort drôle. Maître Pascal Reneval n’était-il pas l’ami du Docteur Amédée Furisot ? Mais que faisait au milieu de ces hommes d’argent une femme telle Florence Olivier ? Les enjeux du crime étaient-ils faits de cet argent trouble né de la carrière de Pierre Perrot ?
- Je n’ai jamais rencontré Maître Pascal Reneval.
- Voulez-vous que je dépose par écrit mes propos ?
- Oui, cela sera intéressant. Mais je crois que vous pourrez le faire directement du Palais de justice. Vous nous enverrez votre écrit dans les prochains jours. J’expliquerai tout à mon patron. Merci de votre collaboration.
Thomas, après avoir plus tard écouté les explications que lui donnait Briac Renaud, sut remercier son adjoint par un petit mot.
- Briac, vous avez été parfait.
Briac était heureux.
Thomas l’était encore plus. Il venait de convaincre Lauane de partager un repas gastronomique en soirée.