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L’hommage que le Palais des Beaux-Arts consacre au peintre El Greco permet de redécouvrir un génie.
par Régine KOPP
Il arrive souvent que des expositions commanditées soient conventionnelles. Celle qui est consacrée à Domenikos Theotokopoulos, dit El Greco – un des peintres fondateurs de l’école espagnole – et qui réunit une quarantaine d’œuvres, conçue pour marquer la Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne, vaut le voyage à Bruxelles.
Les deux commissaires, Ana Carmen Lavin Berdonces et José Redondo Cuesta, ont saisi l’opportunité liée à la fermeture provisoire du musée de Tolède, qui prépare la rétrospective à l’occasion de la mort du peintre en 2014, pour montrer la modernité et l’esprit d’entreprise du Greco et insister sur les étapes de la redécouverte de sa peinture au début du XX° siècle.
Qualifié de maniériste et même d’expressionniste, Le Greco, qui naît en Crète en 1541 et meurt à Tolède en 1614, au moment où le naturalisme du clair-obscur lancé par le Caravage devient l’esthétique dominante, a été victime des changements de goût imposés par les théoriciens du Baroque et du Néoclassicisme, collant à son œuvre les étiquettes de bizarre, d’extravagant et de ridicule. Toute la première moitié du XIX° siècle ignore cet artiste, et cela explique aussi qu’au moment où l’on inaugure, en 1938, la galerie espagnole, au musée du Louvre, le Greco ne figure pas aux côtés de Vélasquez, Murillo, Ribera, Zurbaran. Ce n’est que pendant la période romantique que son génie est redécouvert, suivie par la reconnaissance des expressionnistes allemands, Kandinsky et Franz Marc mais aussi Manet, Cézanne et surtout Picasso sur lequel il exerce une influence bien plus forte que Vélasquez.
Redécouverte d’un génie
Ce sont deux axes qui construisent l’exposition : la redécouverte de la peinture du Greco dans les deux premières salles et l’évolution stylistique du peintre à travers les différentes étapes de sa vie, une salle particulière étant consacrée à son atelier et à l’énorme succès commercial dont il a joui. Les deux premières salles introduisent les deux protagonistes, qui ont défendu, voir réhabilité Le Greco : l’auteur de la première monographie sérieuse, Manuel Bartolomé Cossio, et le marquis de la Vega Inclan, à la fois marchand d’art et mécène, qui œuvre en faveur d’un musée, où il pourra réunir les nombreux tableaux dispersés dans différentes institutions et surtout les restaurer. Plusieurs portraits jalonnent ce parcours et témoignent de la modernisation que l’artiste apporte au portrait, en créant le portrait psychologique : Portrait du frère Hortensio (1625/40), qui pourrait être signé par Manet ou le Portrait d’Antonio de Covarrubias (1600). L’atelier artistique que le peintre ouvre en 1580, lui permet de commercialiser ses œuvres avec succès, s’entourant d’assistants efficaces.
Toute une salle nous détaille leur talent à peindre des séries de répliques à partir des mêmes compositions dont la plus demandée fut celle sur le sujet de Saint François et Frère Léon méditant sur la mort.
Evolution stylistique
Plus que le parcours qui mène l’artiste de Crête à Tolède, en passant entre 1567 et 1576 à Venise d’abord et à Rome ensuite, c’est son évolution artistique qui étonnera le visiteur et à laquelle l’exposition apporte les explications en mots et en images. Formé à l’art de l’icône dans cette île culturellement marqué par l’Empire byzantin, Domenikos Theotokopoulos s’installe à Venise et s’initie progressivement aux codes de l’art occidental, la perspective, la volumétrie dans les figures, la psychologie des personnages, s’appropriant les principes de l’école vénitienne, où la couleur et les tâches chromatiques prédominent sur le dessin et la ligne. La Cène (1567/68) date de cette époque et montre que ses compositions sont peu solides et qu’il n’a pas encore atteint la maîtrise de la perspective. Avec L’adoration des mages (1568/69), une œuvre de transition, la composition s’avère plus claire et mieux construite. Son périple se poursuit ensuite à Rome, où il séjourne de 1570 à 1576. De cette époque-là date son nom El Greco mais aussi la découverte de l’œuvre de Michel-Ange dont il admire les talents de sculpteur et de dessinateur ; sa peinture le laisse indifférent, et il va jusqu’à critiquer les qualités picturales de la Chapelle Sixtine. Le Christ guérissant les aveugles (1571/72), est une des œuvres les plus significatives de la période italienne, d’où se dégage l’intensité et la richesse de la gamme chromatique apprise à Venise, la profonde perspective de la composition où apparaissent des figures en mouvement qu’il doit au Tintoret et un goût pour la sculpture classique, introduisant des architectures solennelles.
On suppose que son déplacement en Espagne vers la fin de 1576, correspond à son ambition d’entrer au service de la cour de Philippe II. L’esthétique maniériste y est déjà largement implanté mais son langage artistique personnel va s’affirmer à partir de la synthèse de ses apprentissages italiens, de sa tendance à réduire la réalité à une “essentialité“ de l’esprit hispanique et du développement d’une sorte de renouveau de son passé byzantin.
Période de maturité
Il va réduire au minimum les procédés formels, faisant disparaître toute référence à l’environnement, le visage se détachant sur un fond gris, presque abstrait. Sa palette dans les noir, blanc, gris, presque monochromatique
concentre toute l’attention sur la tête du modèle. Il joue en outre avec les asymétriques anatomiques. Il lui importe de capter le souffle vital du personnage comme dans Les larmes de Saint-Pierre (1587/60). De cette période de maturité datent des œuvres comme La Sainte Famille (1585), L’Annonciation (1603/1605), La Nativité (1603/1605) où l’on est frappé par la facture picturale extrêmement libre, une gamme chromatique inspirée des transparences des laques vénitiennes.
Dans L’Enterrement du Comte d’Orgas, qui est une copie, l’original de cinq mètres de haut n’étant pas transportable, son style est tout à fait personnel, les personnages sont étirés et la perspective a disparu. La facture libre et suggestive, les taches de couleurs qui priment sur la ligne dans le Saint Ildefonse (1608/14) autorisent les commissaires de l’exposition à parler « d’une façon de peindre post-impressionniste ». Le point d’orgue du parcours est l’ultime série des Apôtres, aux formes totalement libérées et aux couleurs éclatantes. Cet esprit hispanique dont Le Greco a fixé les principes essentiels sera mis en pratique plus tard autant par Vélasquez que Goya, Sorolla, Tapiès, Saura ou encore Valdès.
Un géant et un génie de la peinture, et n’en déplaise à Philippe II, qui trouvait sa peinture froide et intellectuelle, qui nous émeut avec ses œuvres belles, fortes et sensuelles.
Régine Kopp
Exposition jusqu’au 9 mai 2010. Fermé le lundi.
www.bozar.be