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Igor Markevitch (1912-1983)
Le destin d'Icare
Par Vincent Arlettaz
Igor Markevitch par Cecil Beaton, Londres, 1929
Qui est Igor Markevitch? Pour le mélomane de 2012, son nom évoquera peut-être tout au plus celui d'un chef qui fut célèbre en son temps. Quand exactement? On pensera volontiers à la génération Karajan... Quelle fut sa nationalité? Slave certainement, si l'on se fie à la sonorité de son patronyme. Quant à un quelconque lien avec la Suisse romande, il n'est même pas évident que nos lecteurs en perçoivent un à ce stade. Or, bien qu'il soit issu d'une famille ukrainienne, c'est sur les rives du Léman que Markevitch grandit et qu'il eut plus tard son principal port d'attache, pendant plus de cinquante ans d'une carrière des plus riches. Né en 1912, Igor Markevitch aurait eu cent ans cette année; l'occasion nous est ainsi donnée de revenir sur un parcours véritablement hors du commun.
Compositeur et chef d'orchestre
Né à Kiev, Igor Markevitch n'aura guère eu le temps de connaître sa patrie: son père, pianiste, s'établit à Paris en 1914 puis, malade des poumons, se réfugie en Suisse en 1915. La révolution communiste de 1917 rendra cette résidence permanente. Après sa mort en 1923, le jeune Igor (il n'a alors que onze ans) devient l'objet d'une attention et d'une admiration exclusives de la part de sa mère; étudiant le piano, il sera repéré dès l'âge de treize ans par Alfred Cortot, qui l'accueille à Paris, au sein de l'Ecole Normale de Musique qu'il a créée. Pendant ses années parisiennes, Igor travaillera surtout la composition avec Nadia Boulanger, qui restera son mentor pour la vie. Une troisième rencontre sera décisive: celle de Serge de Diaghilev, directeur des Ballets Russes, qui, conquis par son jeune talent, lui passe les premières commandes; Igor a alors entre seize et dix-sept ans. Au cours des années suivantes, malgré son très jeune âge, il acquiert le statut d'un des représentants majeurs de la musique contemporaine en France; Stravinsky lui-même s'étrangle devant ce succès fulgurant: «Je ne veux rien avoir à faire avec cet affreux bolchevik» vitupère l'auteur de Petrouchka, «quand il parle, l'enfer sort par sa bouche!» Toutefois, après quelques brillants succès et quelques scandales retentissants, Markevitch cessera de composer dès le début de la trentaine. Cette fort brève carrière de compositeur sera ensuite effacée par celle de chef, qu'il embrasse au sortir de la guerre, et qui l'amènera, pendant près de quarante ans, à diriger des orchestres sur tous les continents. Etrangement, Markevitch chef répugnera à diriger ses propres compositions, affirmant ne pas vouloir profiter de sa situation, et avouant être plus à l'aise avec les oeuvres d'autrui: il aurait alors éprouvé moins de scrupules à se montrer exigeant envers les musiciens d'orchestre, nous explique-t-il. Ce n'est qu'à la toute fin de sa vie que sa position à cet égard commença à évoluer; des reprises de ses oeuvres sont alors données, et lui-même entreprend d'en préparer une nouvelle édition. Le temps lui aura manqué toutefois pour arriver à un résultat significatif dans ce domaine. Ces circonstances ont eu pour résultat de reléguer encore plus dans l'ombre une oeuvre qui, à son origine, avait été perçue pourtant comme fondamentale par ses contemporains. Or, si l'interprète Markevitch peut susciter l'intérêt de quelques spécialistes, nostalgiques des temps héroïques des débuts du microsillon, il est fatal que son prestige s'efface avec les ans, comme celui de tout interprète. Le compositeur, en revanche, mérite absolument d'être sorti des oubliettes de l'histoire. C'est ce que nous nous proposons de montrer dans cet article. Mais avant d'entrer en matière, qu'on nous permette de présenter quelques traits de sa personnalité -- des traits qui peuvent parfois rebuter, et qu'il nous faut aborder pour dégager le terrain avant de construire.
Côté ombre...
Dans ses dernières années, Igor Markevitch avait entrepris (sous le titre Etre et avoir été) une vaste autobiographie, qui aurait dû comprendre deux tomes. Seul le premier en a été publié; par chance, il concerne la partie de sa vie qui nous intéresse le plus, à savoir le jeune Markevitch -- le compositeur -- de sa naissance en 1912 à la fin de la Seconde guerre. Dans l'état actuel des choses, cette publication représente de loin le matériel le plus complet et le plus éclairant sur ces années, mais aussi sur sa personnalité artistique et sa psychologie. 500 pages pour 33 ans: le traitement est pour le moins détaillé! Certains passages auraient sans doute pu être conçus de manière plus simple, et l'ouvrage aurait indéniablement gagné à un peu plus de concision. Les longueurs les moins instructives semblent être celles où l'auteur satisfait son goût pour les proclamations solennelles, que l'on pourra parfois trouver à la limite du grotesque; comment ne pas rire sous cape lorsque, parlant de ses années de formation parisiennes, on l'entend déclarer:
De même, que dire de la définition qu'il donne de l'amour et de la féminité: «Aux femmes de ma vie j'ai dû la connaissance de la connaissance [...]»? Enfin, quand il parle de ses dons et de sa précocité extraordinaires, il ne manque pas de nous étonner: «[...] deux pensées principales se distinguaient l'une de l'autre en moi: la première dirigée, épuisante et consciente, la seconde se rechargeant d'elle-même, sans effort apparent. Dans le premier cas je pensais le monde, dans le second le monde se pensait en moi. [...] Si le dialogue entre le cosmos et l'organisme est trop déséquilibré, la conscience court le risque d'être culbutée dans l'aventure, comme chez Nijinsky. [...]», &c. &c. On en conviendra, de telles formulations ne manquent pas de panache!
Les dessous de la création
Surtout, dans ces mémoires, Markevitch fait preuve d'une indiscrétion absolue, non seulement envers lui-même, mais également envers ses proches et moins proches. Ceci, lors de la publication, fit beaucoup grincer des dents, comme on peut l'imaginer. Reconnaissons d'ailleurs que ces anecdotes croustillantes ne sont pas toujours dépourvues d'intérêt, même d'un point de vue strictement historique. Ainsi, à propos de Diaghilev, Markevitch lève toute ambiguïté sur la nature des liens tissés entre lui-même et son Pygmalion: «A ses désirs physiques je me prêtais autant par la fascination qu'il exerçait sur moi que comme on se plie à un rituel. Les choses étaient facilitées par le fait que l'érotisme chez lui était plus naïf que pervers.» Dès lors, peut-on aller jusqu'à penser que la qualité de la musique proposée par le jeune Markevitch n'était pas l'unique raison de l'encouragement qu'il reçut de la part du directeur des Ballets Russes, de quarante ans son aîné? Ce dernier, comme il est abondamment rappelé dans l'ouvrage, ne voulait qu'une chose: être étonné; il était maladivement à l'affût de la nouveauté, au point de déployer un véritable réseau de rabatteurs, grâce auquel il put repérer notre jeune homme, incontestablement pourvu de dons exceptionnels; la Sinfonietta que lui fit entendre un Markevitch âgé de seize ans était-elle pour autant une musique inouïe comme le compositeur nous la présente? A l'écoute de l'oeuvre, on peine un peu à le croire, tant on y entend de Hindemith et de Stravinsky.
Au-delà de Diaghilev, les indiscrétions de Markevitch touchent les chorégraphes mythiques des Ballets Russes, notamment Nijinksy, qui fut congédié brutalement lorsque son directeur fut informé de son intention de se marier. La vengeance fut plus raffinée pour Massine, qui s'était épris d'une danseuse du corps de ballet: Diaghilev invita chez lui la jeune femme et, nous dit Markevitch, «se mit au lit avec elle en attendant le retour de Massine. Enfin, l'entendant rentrer dans sa chambre voisine, il l'appela, le plaçant devant cette situation absurde où Massine se voyait découvert et bafoué en même temps que la jeune femme qu'il aimait». D'autres passages, moins scabreux et certainement plus instructifs, nous dévoilent un Diaghilev intervenant de manière importante dans le travail artistique de ses compositeurs, faisant retravailler des passages entiers, et poussant sans cesse ses jeunes créateurs à oser des nouveautés susceptibles d'épater et de scandaliser le public bourgeois. Il lui serait même arrivé ainsi de faire pleurer Prokofiev! Est-ce à dire que les audaces d'une oeuvre comme le Sacre du printemps (créée, on le rappelle, par les Ballets Russes en 1913) peuvent être attribuées -- au moins pour une partie d'entre elles -- à un parti pris de radicalisme esthétique émanant de Diaghilev lui-même? La question (qui n'est pas évoquée en soi dans cet ouvrage) mérite peut-être bien d'être envisagée!
On le voit, loin de se limiter à un intérêt de voyeurisme, l'autobiographie de Markevitch constitue un document unique permettant d'entrevoir une face généralement cachée de la création artistique. D'autres informations sont malheureusement plus anecdotiques, mais rien ne nous sera épargné: pas même l'initiation amoureuse du protagoniste, alors âgé de quatorze ans -- avec force détails; ni la relation que, vers l'âge de vingt ans, il eut avec une jeune fille de quatorze ans; ni ses multiples conquêtes ultérieures -- généralement des femmes mariées; ni même une scène érotique des plus étranges avec l'écrivain et peintre surréaliste Max Jacob; ni enfin l'interruption de grossesse (!) de son mécène le plus important d'alors, la Vicomtesse Marie-Laure de Noailles. Franchement, certains de ces points auraient pu être omis sans dommage! Alliés au ton solennel affectionné par l'auteur, de tels aspects confèrent à sa personnalité un côté adolescent qui serait plutôt exaspérant s'il n'était -- assez souvent ma foi -- divertissant. Et avouons que nous rions de bonne grâce lorsqu'il évoque le couple formé par le chef Pierre Monteux et sa femme, qu'il décrit comme «l'accouplement d'un marsouin avec une grosse lapine»! Enfin (et cette fois, on en aura vraiment fini avec cet irrévérencieux bêtisier), on rit un peu jaune lorsqu'on voit Markevitch décrire l'opiomanie de Cocteau, un Coteau harcelé de créanciers qu'il recueillit momentanément chez lui en Suisse. A cette époque, nous dit-il, Jean «fumait relativement peu -- quelque vingt pipes par jour -- et l'opium ne le rendait pas asocial, comme cela s'était déjà vu en période d'excès»! On peut donc reconnaître à ce récit l'indéniable mérite de la franchise; il nous permet d'entrer de manière exceptionnelle dans une période très particulière, où l'auteur lui-même voit essentiellement un prolongement du XIXe siècle. Accordons honnêtement qu'on aimerait bien pouvoir en faire autant pour d'autres époques de l'histoire de la musique; cela aiderait plutôt à remettre en place un certain nombre de choses!
Côté lumière...
Dans un deuxième temps, Etre et avoir été ne manquera pas de nous révéler des aspects bien plus séduisants de la personnalité de Markevitch. Il s'agit en premier lieu, certainement, de son intelligence et de sa lucidité. Ce qu'il dit sur la géopolitique en général est très pénétrant -- et le fait est qu'il s'en préoccupa beaucoup! On citera pour exemple la description qu'il propose des Russes blancs (des membres de sa famille pour l'essentiel) réfugiés en Europe occidentale après 1917: un portrait atroce d'êtres oisifs et suffisants, réussissant l'exploit peu commun de nous rendre presque sympathiques les révolutionnaires communistes! De même, l'analyse comparée qu'il propose de l'antisémitisme de Wagner et de celui de Hitler force l'admiration par son intégrité -- fait extrêmement rare sur ce sujet. Quels que soient donc les traits de la personnalité de Markevitch qui ont pu choquer et gêner, il faut lui reconnaître à la fois une intelligence aiguë et une honnêteté intellectuelle très rare parmi les musiciens de son temps. Enfin, évidemment, parmi les côtés les plus fascinants de l'artiste, on pourra citer à peu près tout ce qui a rapport à la musique... Il serait trop long de relever et de commenter toutes les réflexions que celle-ci lui inspire. Négligeant les aspects plus exclusivement liés à l'interprétation, nous allons nous concentrer ici sur sa propre créativité, que nous examinerons en suivant l'ordre chronologique...
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(page mise à jour le 12 juillet 2012)