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Le bulletin de la Sozialarchiv à Zurich a consacré un article aux deux initiatives populaires, fort différentes l’une de l’autre, visant à lutter contre la Grande Crise économique. Rappelons que celle-ci débuta aux Etats-Unis avec le krach boursier d’octobre 1929. Elle se caractérisa par une chute de la production, une augmentation dramatique du chômage dans l’industrie et la ruine de nombreux agriculteurs.
Elle se répandit rapidement dans le monde entier, et particulièrement en Allemagne, où elle fut l’une des causes de la montée du nazisme. Celui-ci, arrivé au pouvoir en 1933, réussit à faire chuter le nombre de chômeurs, en particulier par la construction d’autoroutes et le réarmement à outrance, qui préparait la politique d’agressions et de conquêtes territoriales d’Adolf Hitler. Aux Etats-Unis, le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt parvint à relancer partiellement la machine économique et diminua la misère par une série de mesures sociales. Dans l’Autriche du chancelier Dollfuss et au Portugal de Salazar s’installèrent des dictatures fascisantes reposant sur un corporatisme d’essence catholique.
La crise débuta en Suisse avec quelque retard. Elle toucha notre pays de manière moins spectaculaire mais plus longuement que d’autres nations. Elle frappa d’abord les industries de la laine, de la soie et du vêtement, puis la chimie et l’industrie des machines, ensuite le bâtiment, avant de devenir une crise générale en 1932. Le chômage atteignit son maximum durant l’hiver 1935-1936, avec 124’000 sans-emploi. Quant à la réponse gouvernementale à cette crise sans précédent, elle se caractérisa en Suisse par son manque d’imagination et sa confiance en les vertus de la déflation et de l’équilibre budgétaire, qui ne firent qu’aggraver la dépression économique.
Les réponses de la gauche et des syndicats à la crise
Dans ce contexte, le syndicat des services publics (VPOD) lança en 1933 un «Plan de Travail» audacieux, directement inspiré par le plan éponyme conçu par le socialiste belge Hendrik de Man. Celui-ci rompait avec la liberté totale du système économique capitaliste et introduisait son contrôle, ainsi qu’une planification rigoureuse.
L’Union syndicale suisse (USS) allait moins loin dans son «initiative de crise», lancée en 1934. Son grand artisan fut l’économiste socialiste Max Weber, futur conseiller fédéral après la Seconde Guerre mondiale. Cette initiative populaire, qui s’inspirait de la théorie de John Maynard Keynes, prévoyait une série de mesures visant à maintenir le pouvoir d’achat et à stimuler la demande. Elle prévoyait aussi le contrôle du marché des capitaux, des cartels et des trusts. Elle prônait le lancement de grands travaux publics par l’Etat, afin de réduire le chômage. Cette dernière mesure sera en partie réalisée par quelques communes suisses à majorité socialiste, notamment Zurich, Bienne et Lausanne, avec par exemple la construction en béton armé des bains de Bellerive, alors considérés comme les plus modernes d’Europe. L’«initiative de crise» réunit 334’699 signatures!
La campagne avant la votation fut très animée. L’initiative, taxée de «communiste» et «soviétique» fut vivement combattue, et par le patronat industriel et bancaire, et par le parti catholique-conservateur (ancêtre du PDC), dont le représentant au Conseil fédéral était Philipp Etter, acquis au modèle corporatiste. Elle fut finalement rejetée en votation populaire, avec un taux de participation de 84,4%, mais obtint un résultat très honorable de 42,8% des suffrages.
Les réponses à la crise de l’extrême droite et de la droite conservatrice
Peu de temps après l’«initiative de crise», une autre initiative populaire fut lancée par le Front National, un mouvement fasciste helvétique surtout implanté à Zurich. Elle demandait une révision totale de la Constitution fédérale, dans le sens d’une «démocratie autoritaire» ayant à sa tête un «Landammann» et limitant drastiquement les droits du parlement. Elle s’inspirait dans une certaine mesure du Führersprinzip dans l’Allemagne nazie. Sur le plan économique, elle adhérait aux principes du corporatisme, une notion à vrai dire assez floue, qui était censée mettre fin à la lutte des classes par l’union, dans des corporations par métiers, du patronat et des travailleurs. Cette conception, où se mêlaient antilibéralisme, antisocialisme, antisémitisme et xénophobie, fut notamment défendue avec passion par le très conservateur écrivain catholique Gonzague de Reynold, par le colonel Hans Frick, chef de l’instruction à l’armée et par le conseiller fédéral Philipp Etter. L’initiative pour la révision totale de la Constitution fut heureusement rejetée par 72,3% des votants.
On voit donc que la volonté de lutter contre la Grande Crise économique suscita des réponses totalement antinomiques. L’«initiative de crise» de l’USS visant à soutenir l’économie et à sauver les emplois reste d’actualité. Le plan de relance qui vient d’être lancé par Joe Biden aux Etats-Unis, ainsi que certaines mesures cantonales anti-Covid, vont dans ce sens.
Sources: Christian Koller, «Vor 85 Jahren: Krisenlernen in der direkten Demokratie», Sozialarchiv Info, 5/2020 et Pierre Jeanneret, Un itinéraire politique à travers le socialisme en Suisse romande, Editions de L’Aire, 1991.