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A propos d'art alpin
Par Marc Juland.
— Tu me la bailles belle, avec ton « art alpini » me dit mon ami Philippe, un soir que, au retour d' une ascension particulièrement intéressante par la beauté des sites admirés tant à la montée qu' au sommet même, nous venions da' llumer, devant la cabane, la pipe prénocturne. Oui, tu me la bailles belle 1 Y a-t-il vraiment un art spécial que l'on puisse nommer « art alpin »? Pour mon compte, je n' en vois pas. Il y a l'«art » et voilà tout! Qu' entends donc par cette expression dont tu ne cesses de me rebattre les oreilles depuis notre retour à la cabane, sans même me laisser déguster de façon convenable l' excellent thé que tu as préparé avec un « art » qui me dispose à t' écouter avec bienveillance. A t' entendre, il ne s' agit que de la représentation, par des peintres, de la nature alpestre sur des toiles de plus ou moins grandes dimensions. Tu me permettras de ne pas être d' accord avec toi. Sans doute, le vocable est commode et il semble dire beaucoup, peut-être parce qu' il ne précise rien. Mais, si nous admettons avec toi qu' il y a un art spécial à la montagne, non seulement le domaine doit en être très vaste, mais encore il est, pour ainsi dire, multiple et doit avoir à sa disposition de nombreux moyens de s' ex.
— Evidemment, mon cher Philippe, je ne prétends nullement qu' il y ait un art spécialement attribué à la montagne et que l'on puisse dénommer art alpin. Tu m' accorderas bien, cependant, que cette dénomination est commode et qu' elle exprime suffisamment clairement l' idée de l' art appliqué aux choses de la montagne, ou, mieux encore, appliqué à la représentation de la montagne. Or, cette représentation peut utiliser divers moyens, peut revêtir diverses formes. Il n' est pas, comme tu parais le croire — bien que je n' aie rien dit qui puisse susciter cette opinion —, uniquement question de peinture: il n' y a pas que les peintres pour représenter nos Alpes, encore qu' ils leur prêtent leurs sentiments et leur état d' âme, il y a encore nos dessinateurs, il y a aussi nos photographes et je ne parle pas ( car il s' agit ici de représentation plastique ) des littérateurs ou des poètes, qui ont cherché à peindre les Alpes dans leurs ouvrages. D' aucuns refusent de mettre sur le même pied les trois catégories d' artistes que je viens de te dire. Leur ostracisme s' exerce particulièrement contre les photographes auxquels ils dénient la faculté de rendre la montagne vivante dans leurs « petites images noires et blanches ». En quoi ils ont tort, selon moi. Et bien que je sois loin de compter au nombre des maîtres photographes, j' estime que par le choix du sujet, du moment, la disposition de la lumière, par exemple, une photographie peut aussi, quoique avec moins de facilité et moins de profondeur qu' une peinture, nous faire pénétrer dans la vie du sujet.
— Tout à fait d' accord, me dit Philippe. Aussi bien peut-on, toutes proportions gardées, qualifier d' œuvre d' art une photographie tout autant qu' un tableau de peintre ou un beau dessin. Et si tu y tiens décidément, je veux bien reconnaître que l' art alpin existe et que, au nombre des moyens d' expression dont il dispose, il faut compter la photographie tout comme la peinture et le dessin. Et peut-être aussi la sculpture et la musique. Es-tu satisfait?... Et là-dessus, verse-moi une tasse de cet excellent thé, léger et bien sucré.