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L’égalité de traitement devant la loi permet d’atténuer les inégalités naturelles ou sociales. Elle n’empêche pas que fleurissent des inégalités de situations, de compétences et de pouvoir. Ni même que des hiérarchies temporaires ou durables continuent d’exister.
Hiérarchies mineures et temporaires
Il est des hiérarchies temporaires qu’aucun texte de loi ne peut modifier. Ainsi l’ordre de placement, donc l’organisation des préséances, dans une file d’attente: le premier a un droit que les suivants n’ont pas: passer avant eux. On ne peut moralement le lui enlever sans créer une injustice et le priver de ce qu’il a acquis par sa propre action. Cela ne lui donne pas de pouvoir direct sur les autres mais sa place dans un ordre donné est temporairement différente. Les files d’attente créent des droits et des discriminations ponctuelles, momentanées, d’accès au service recherché. Chacun son tour signifie: «Moi le premier, toi le deuxième», et ainsi de suite. C’est une discrimination mineure, normale et temporaire, dont les effets s’estompent à mesure que notre placement avance dans la file.
Etre le premier suggère diverses discriminations et hiérarchies. Quand des enfants jouent et qu’il faut choisir une place dans le jeu, le premier qui lève la main ou se met en position est servi le premier. Parfois certains enfants négocient, surtout quand deux d’entre eux veulent la première place. Parfois un adulte tranche pour eux. Lever la main en premier détermine un tempérament trempé et un appétit de prendre la place. Ce n’est pas n’importe quoi, la première place. Le premier qui essaie quelque chose: un jeu, apprendre à nager, séduire, a une longueur d’avance sur les autres. Il devient possiblement entraîneur ou modèle. Il prendra plus d’initiatives. Sans avoir de pouvoir juridique ou social sur les autres, il acquiert une forme d’autorité morale et relationnelle temporaire. Il commence peut-être une vie de chef.
Hiérarchie professionnelle
Selon le dictionnaire en ligne CNRTL, la hiérarchie est une «organisation sociale établissant des rapports de subordination et des degrés gradués de pouvoirs, de situation et de responsabilités.»
Dans une organisation professionnelle ou une entreprise tout le monde n’a pas les mêmes droits décisionnaires. Certaines personnes disposent de plus de droits et pouvoirs que d’autres. Par exemple les droit de décider du travail à réaliser, de comment on va le réaliser, le droit d’engager et de licencier un employé et de nommer les personnes à des postes selon leurs compétences. Cette hiérarchie ne donne pas un pouvoir absolu au décideur. Son pouvoir est temporaire et limité, selon un contrat.
La hiérarchisation des positions est une organisation humaine et n’est pas en soi naturelle, au sens de l’inné. Mais les compétences personnelles qui font accéder à des places dans une hiérarchie peuvent être innées. Le caractère et certaines compétences ne sont pas fabriqués par l’éducation. Dans toutes les sociétés certains individus s’imposent par leurs qualités propres comme des chefs. Leur force, leur attractivité, leur autorité, leur capacité à trancher, à gérer les conflits, les dispose à tenir une place de décision mieux que d’autres. Et dans un travail de médiation une personnalité facilitante sera plus compétente qu’un leader. Il serait regrettable de se priver de ces compétences naturelles, innées (non consécutives à l’éducation). Mais cela peut comporter des inconvénients: le risque de prise de pouvoir permanente sur les autres et la fixation des individus dans des rôles à vie. On n’y échappe pas entièrement.
Si l’on considère que certains postes nécessitent de personnalités au caractère défini, ces personnalités resteront la plupart du temps dans ce genre de poste. Mais on peut atténuer les séparations sociales qui en découlent, et même la formation presque inévitable de privilèges, en habituant très tôt les enfants à tenir plusieurs postes et en développant une culture de la mobilité. La valeur est transférée de l’échelle verticale (valeur du plus haut hiérarchiquement) à l’horizontale (valeur du plus adaptable et compétent). La hiérarchie ne devrait pas être un culte de la personnalité. Une place dans la hiérarchie exige plus de service aux autres et non pas plus de privilèges pour soi.
Démocratie circulaire
J’ai beaucoup travaillé de manière «circulaire», dans mes cours et dans différents groupes. On attendait de moi de mener le travail - en tant qu’enseignant ou animateur c’était mon rôle. Mais j’ai très tôt abandonné le système du face-à-face avec une estrade, des tables et des chaises. J’ai opté pour un système physique plus souple, inspiré de la palabre africaine ou du bâton de parole amérindien, où les positions corporelles ne suggèrent pas de hiérarchie particulière et où le rôle de leader laisse davantage de place à l’interaction. Assis sur des sièges de sol, en cercle si possible (cela dépendait du nombre d’étudiants et de la configuration des locaux), chacun était au même rang physique que les autres. Pas de premier de classe devant et de cancre derrière. Chacun avait une place entière, de même valeur. De cette option découle que chacun peut prendre une initiative car chacun est à tour de rôle le «premier».
C’étaient des adultes, mais c’est facilement applicable aux enfants. Ils aiment cela car personne n’est exclu par sa place physique dans le groupe. Si l’un d’eux développe un caractère fort et directif envers les autres, il faut le laisser développer ses compétences naturelles, mais sans priver les autres de ces mêmes qualités. Un éducateur veillera à ce que, sur une période donnée, chaque enfant puisse être pendant un moment le premier, qu’il en prenne le pouvoir l’autorité, et qu’il l’assume. Le but est que chacun puisse passer par toutes les fonctions et ne soit pas immédiatement catalogué et enfermé dans une seule.
On peut diminuer l'empreinte hiérarchique afin de libérer de l'initiative individuelle et de la créativité, sans pour autant dénier l'importance de la hiérarchie de transmission et de responsabilité sociale. Dans un groupe, chacun et chacune devrait être «premier» de quelque chose. Et s’il y a des équipes avec subordination, il faut organiser les choses de telle manière que ce n’est que temporaire, et si possible faire changer les rôles.
Cette démocratie circulaire n’est pas applicable à tous les domaines. Mais quand elle est possible elle casse la rigidité des cadres et des hiérarchies imposées de fait, elle contribue à une dynamique sociale d’inclusion. Toutefois un enfant ou un adulte doit aussi apprendre que parfois il n'a pas la place de décision, ni la première place. L'éducation à une égalité totale pourrait être anxiogène car l'interchangeabilité des rôles nous prive d'un territoire défini et reconnu; elle pourrait diminuer la capacité de l'adulte à répondre à des situations inégalitaires - et il s'en trouve toujours.
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