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Description
Sri Aurobindo a écrit ces aphorismes entre 1914 (ou peut-être même avant) et 1920. Leur première publication posthume en anglais, sous le titre Thoughts and Aphorisms, date de 1958. Un court fragment de ce recueil, Thoughts and Glimpses (Aperçus et Pensées), avait été révisé et publié par Sri Aurobindo lui-même avant 1950. Nous le publions ici en introduction. Le reste, soit 541 aphorismes, n’a pas été modifié. Nous avons divisé ces 541 aphorismes en trois parties, suivant les rubriques établies par Sri Aurobindo :
Jnâna (la Connaissance)
Karma (les Œuvres)
Bhakti (l’Amour)
Les commentaires de la Mère s’échelonnent sur une période de douze années (1958-1970), avec de longues interruptions. Ils sont donc d’une forme et d’un caractère très différents suivant les époques et peuvent être divisés en quatre périodes. Au cours des trois premières périodes (1958-1966), les commentaires de la Mère sont principalement de vive voix (à part une brève série de réponses écrites), puis, avec le temps, tendent de plus en plus à s’écarter des aphorismes pour exposer l’expérience en cours à cette époque. Les commentaires de la quatrième période (1969-1970) se présentent sous forme de brèves réponses écrites.
Extrait :
6 — J’ai appris, tard, que lorsque la raison mourait la Sagesse naissait ; avant cette libération je n’avais que la connaissance.
Une fois de plus, il faut vous répéter que la forme de ces aphorismes est volontairement paradoxale afin de donner un petit choc au mental et de l’éveiller suffisamment pour qu’il fasse un effort de compréhension. Il ne faut pas prendre cela au pied de la lettre. Certaines personnes ont l’air de s’inquiéter à l’idée qu’il faut que la raison disparaisse pour devenir sage. Ce n’est pas cela, ce n’est pas du tout cela.
Il faut que la raison ne soit plus le sommet et le maître. Pendant fort longtemps dans la vie, avant qu’on ne possède quelque chose qui ressemble à la Connaissance, il est indispensable que la raison soit le maître, autrement on est le jouet de ses impulsions, de ses fantaisies, de ses imaginations émotives plus ou moins déréglées et on risque d’aller très loin, non seulement de la sagesse mais même de la connaissance indispensable pour se conduire convenablement. Mais quand on est arrivé à gouverner toutes les parties inférieures de son être à l’aide de la raison, qui est le sommet de l’intelligence humaine ordinaire, alors, si l’on veut dépasser ce point, si l’on veut se libérer de la vie ordinaire, de la pensée ordinaire, de la vision ordinaire des choses, il faut, si je puis dire, monter sur la tête de la raison — non pas la fouler aux pieds avec mépris, mais s’en servir comme d’un marchepied pour gravir plus haut, au-delà d’elle, et atteindre quelque chose qui se soucie fort peu de ses décrets et qui peut se permettre d’être déraisonnable, parce que c’est une déraison supérieure, avec une lumière supérieure, quelque chose qui est au-delà de la connaissance ordinaire et qui reçoit ses inspirations d’en haut, de très haut, de la sagesse divine.
Quant à la connaissance dont Sri Aurobindo parle ici, c’est la connaissance ordinaire, ce n’est pas la connaissance par identité ; c’est celle que l’on peut acquérir par l’intellect, par la pensée, par les moyens ordinaires.
Mais une fois de plus, et d’ailleurs nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet avec les aphorismes suivants, ne vous hâtez pas d’abandonner la raison avec la conviction que tout de suite vous entrerez dans la sagesse, parce qu’il faut être prêt pour entrer dans la sagesse, autrement on risque fort, en abandonnant la raison, d’entrer dans la déraison, ce qui est assez dangereux.
Bien des fois dans ce qu’il a écrit, particulièrement dans La Synthèse des Yogas, Sri Aurobindo nous met en garde contre les fantaisies de ceux qui croient pouvoir faire la sâdhanâ sans avoir un contrôle sévère sur eux-mêmes, et qui écoutent toutes sortes d’inspirations qui les mènent à un déséquilibre dangereux où tous leurs désirs refoulés, cachés, secrets, se donnent jour sous prétexte de se libérer des conventions ordinaires et de la raison ordinaire.
On ne peut être libre qu’en jaillissant vers le haut, très haut au-dessus des passions humaines. On n’a le droit d’être libre que lorsqu’on a une liberté supérieure, non égoïste, et que l’on en a fini avec tous les désirs et toutes les impulsions.
Mais il ne faudrait pas non plus que les gens très raisonnables, très moraux selon les lois sociales ordinaires, se croient sages, parce que leur sagesse est une illusion et qu’elle n’a en elle aucune vérité profonde.