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Une Suisse au-dessus de tout soupçon paraît en avril 1976. En décembre de la même année, après une «chasse au Ziegler» orchestrée par les médias, le conseiller national Edgar Oehler, PDC saint-gallois, patron des cigarettiers suisses, interpelle le Conseil national et obtient, lors du vote sur le budget du fonds national de la recherche suisse (FNRS), une coupe de 30 000 francs, l’équivalent d’une bourse déjà obtenue par le professeur Jean Ziegler. Le FNRS partage avec Pro Helvetia le même statut de fondation publique entièrement financée par la Confédération ; mais contrairement aux péripéties d’actualité, Oehler réussit à obtenir l’amputation effective du budget du FNRS.
N’y-a-t-il pas plus mal loti que nous ? Lors du débat sur le budget 2005 des National Institutes of Health (NIH) à la Chambre des représentants des Etats-Unis – un montant global de près de trente milliards de dollars – Randy Neugebauer (Texas) obtint, au vote nominal, que l’on retranche du budget d’une des institutions composant le NIH, le National Institute of Mental Health, deux subsides de recherche déjà en cours. L’un, de Laura King, professeur de psychologie à l’université du Missouri, concernait une enquête sur la notion de bonheur chez les adolescents. L’autre, de Samuel Gosling, professeur de psychologie à l’Université d’Austin, se proposait d’étudier la relation entre la décoration des chambres d’étudiants et leur personnalité. Les décisions politiques fédérales américaines étant complexes, cet amendement disparut ensuite, sans vote, lors des «conférences de conciliation» entre les deux Chambres et ne se retrouve pas dans le paquet final. Mais le message fut compris par le National Institute of Mental Health qui a, de sa propre initiative, établi de nouvelles priorités et veut se concentrer, au détriment de la recherche en psychologie, sur les affections mentales graves.
Qui paie commande
Le NIH n’est pas une fondation indépendante, mais une agence du département américain de la santé, et le parlement vote un budget détaillé. Cela horripilerait le monde scientifique suisse, mais cela ne choque guère les scientifiques américains : qui paie commande. De fait, les tentatives de censures du parlement américain sont très rares. Outre les deux exemples cités ci-dessus, il existe une seule tentative en 2004 d’éliminer du budget du NIH toute recherche ayant trait au comportement sexuel humain (notamment la prostitution liée à la dépendance aux drogues). Cette proposition déposée par le représentant Patrick Toomey (républicain de Pennsylvanie) au nom d’une ONG, «Traditional Family Values», fut rejetée par deux voix seulement.
La liberté de la recherche est certainement tout aussi menacée par les multiples conflits d’intérêts, par les impératifs de sécurité, par l’asphyxie budgétaire que par les interventions de parlementaires fâchés. Par ailleurs, la recherche a déjà intériorisé le fait que le politique puisse se meler de son contenu: la récente votation sur les cellules souches en est une illustration.
Ce type d’immixtion du politique, plus qu’une crise des institutions, est l’inquiétant signal de la dégradation de la confiance dans la recherche. Même si la balle est aussi dans le monde scientifique pour rendre, selon le mot de Helga Novotny, la science plus robuste en s’assurant la compréhension – et le soutien – des laïcs.
The Scientist, 3 novembre 2003,
15 et 30 septembre 2004.