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Le cinéaste Alejandro Inarritu est connu pour ses films «choraux» (Amours chiennes, 2000 - 21 Grammes, 2003 - Babel, 2005) où se croisent de nombreux personnages impliqués dans de multiples histoires souvent tragiques. Avec Birdman, tourné aux Etats-Unis, le réalisateur mexicain est resté fidèle à son style, à la différence près qu’il s’agit d’une comédie dramatique et d’une seule histoire racontée en un long plan-séquence.
Bienvenue dans les mondes du cinéma et du théâtre… A l’époque où il incarnait à l’écran le super-héros «Birdman», Riggan Thomson (Michael Keaton) était une star mondialement connue. Aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de sa célébrité, et l’acteur tente un «come-back», en montant à Broadway une pièce de théâtre assez complexe de Raymond Carver, «Parlez-moi d’amour» (What We Talk About When We Talk About Love, 1981).
Le film d’Inarritu démarre lors des ultimes répétitions publiques et des «avant-premières» de la pièce. Riggan se trouve tout à coup confronté à des souvenirs, à son ego, à ses rêves et aux événements de sa vie familiale. Assailli par un démon intérieur qui tente de le remettre en question, agressé par Mike Shiner (Edward Norton), unacteur (de la même troupe) très égocentrique et qui veut s’imposer sur le devant de la scène, Riggan se débat, mais semble perdre peu à peu jusqu’à la force même de tenir son rôle sur le plateau.
Alejandro Inarritu joue ici, volontairement, sur une double identité : celle de l’acteur Michael Keaton lui-même (à qui Tim Burton avait confié en 1989 le rôle de Batman, lui procurant ainsi une gloire appréciable mais éphémère) et celle du personnage de Riggan Thomson qu’il interprète. Il appartient dès lors au spectateur d’établir les liens subtils qui vont lier entre eux l’acteur Michael Keaton (l’ancien Batman de Burton) et le comédien Riggan Thomson (l’ancien Birdman, dans le film d’Inarritu), tous deux prisonniers en quelque sorte d’un même rôle. On passe ainsi de la réalité à la fiction, les similitudes sont pour le moins étranges, et le film comporte indéniablement une dimension autobiographique pour Keaton. Sans compter que le scénario ajoute encore au protagoniste central une voix «off», une sorte de mauvaise conscience du héros qui l’incite à quitter le monde artistique pour retrouver celui de l’argent, à abandonner la scène pour en revenir aux blockbusters à succès. Riggan se laissera embarquer, le temps de quelques images, dans un film fantastique où tout est artifice, effets spéciaux et vampires ailés…
L’intrigue ainsi définie – complexe – exige du spectateur une attention pour le moins soutenue. On est loin du divertissement, le film jouant sur les registres de l’ironie, de la parodie, de la satire: le monde du cinéma (comme celui du théâtre) en prend pour son rhume, la critique théâtrale est également égratignée. A cela s’ajoute que toute cette histoire est racontée de manière particulière, en un seul et long plan-séquence parfaitement fluide et maîtrisé (les «coutures» sont invisibles !), accompagné d’une bande sonore - des percussions, assez sèches, sans note de musique – qui tend à renforcer la dynamique de toutes les scènes. Quant à la caméra, elle suit ou précède le héros en permanence, dans un exercice de haute voltige.
D’aucuns trouveront peut-être cette mise en scène brillante mais artificielle, et l’histoire assez vaine : il n’en reste pas moins que cette réflexion sur les rapports existant entre la réalité quotidienne et les mondes de l’écran et de la scène est bien menée. L’évolution en temps réel du personnage, qui remet en cause toute sa carrière de comédien et sa vie affective (en tant que père, mari, amant, ami) est intéressante.
Le personnage pivot du film, c’est Riggan bien sûr, mais on pourrait aussi parler de Mike Shiner (Edward Norton), le rival du précédent, effarant de prétention, mais capable de tirer ses partenaires vers un niveau supérieur de réflexion, ou encore de Jake (Zach Galifianakis), le metteur en scène farfelu de la pièce. Les personnages féminins ne sont pas en reste, comme Lesley (Naomi Watts), à la fois séduisante et fragile, ou Sam (Emma Stone), le fille de Thomson, qui n’est finalement pas la petite marginale que l’on pensait…
Dans cette comédie grinçante qui se transforme en fable irréelle, Alejandro Inarritu a su donner à chacun sa place, dans un monde qui peut se lire à plusieurs niveaux et qui n’est pas aussi déshumanisé qu’on pourrait le croire.
Antoine Rochat
|Nom||Notes|
|Antoine Rochat||16|
|Philippe Thonney||16|
|Geneviève Praplan||15|
|Nadia Roch||15|