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Quelle est notre place dans l’Univers ? qui sommes-nous ? Nos émotions, nos croyances, nos espoirs et nos rêves ont-ils un sens dans ce grand tout? L’homme a-t-il un sens, dans une vision scientifique du monde ?
Doit on douter de tout ? Peut on douter de tout ?
C’est un jeu traditionnel entre philosophes : trouver qui remet le mieux en question des vérités sur le monde qui semblent pourtant évidentes. Le scepticisme, ce doute de tout, fut une école de pensée populaire dans la Grèce antique. Ses champions étaient les Pyrrhoniens, disciples de Pyrrhon d'Elis, qui affirmaient qu'on ne pouvait même pas être certain du fait qu'on ne peut être sûr de rien.
Descartes, le philosophe du doute
Un nouveau participant au jeu, plus récemment, fut le penseur du dix-septième siècle René Descartes. Philosophe, il fut aussi mathématicien et homme de science, posa les bases de la géométrie analytique, et contribua aux premiers travaux sur la mécanique et l'optique. Si vous avez déjà tracé des axes x et y sur une feuille, votre vie a été affectée par René Descartes car il a mis au point ce procédé qu'on appelle maintenant « repère cartésien ». Dans ses travaux philosophiques, Descartes fut beaucoup influencé par sa pratique des mathématiques. En particulier, il se délectait qu’on puisse, en mathématiques, prouver des affirmations de manière irréfutable − pourvu qu’on admette les postulats de départ.
En 1641, Descartes publia ses fameuses Méditations métaphysiques. C'est encore aujourd'hui l'un des ouvrages dont les étudiants de première année en philosophie doivent faire la lecture. Dans les Méditations, Descartes s'efforce d'être aussi sceptique que possible à propos de nos connaissances sur le monde. On pourrait croire, par exemple, qu'on est assis sur une chaise et que l'existence de cette chaise est incontestable. Est-ce vraiment le cas ? Après tout, on a pu être convaincu de telle ou telle certitude dans le passé, qui s'est révélée fausse. Quand on fait un rêve ou qu'on a une hallucination, il est clair qu'on fait l'expérience de choses qui n'arrivent pas de manière réelle. Il est possible, suggère Descartes, qu'on soit en train de rêver maintenant, ou que nos sens soient trompés par un mauvais génie qui, pour une raison diabolique incompréhensible, veut que nous croyions à la présence d'une chaise qui n'existe pas vraiment.
Mais il ne faut pas désespérer. Descartes conclut qu'il se trouve une idée pour laquelle le scepticisme est impossible : sa propre existence. Bien sûr, explique-t-il, on peut douter de l'existence de la terre et du ciel − nos sens peuvent être dupés. Mais il ne peut pas douter de lui-même car, s'il n'existait pas, qui donc serait sceptique ? Descartes résuma cela dans son célèbre cogito ergo sum : je pense donc je suis.
Le cerveau de Boltzmann
Au dix-neuvième siècle, Ludwig Boltzmann songeait à un univers qui dure perpétuellement mais qui presque partout et presque toujours est demeuré dans un état de désordre uniforme et sans intérêt. Les atomes individuels dans un tel univers seraient en mouvement constant, s'agitant et se heurtant de manière aléatoire. Mais un jour, si l’on attend assez longtemps, les mouvements des atomes les amèneront aléatoirement à un état très ordonné – peut-être, par exemple, comme la Voie Lactée, dont des astronomes anciens pensaient qu'elle constituait tout l'univers. (Le poète romain Lucrèce évoquait une image très similaire ; comme Boltzmann, il était atomiste, et essayait d'expliquer l'origine de l'ordre dans le monde.) Cette configuration évoluerait de manière normale pour finalement se dissiper dans le chaos environnant, quand l'univers atteindrait son état ultime de mort thermique. Tout au moins jusqu'à la prochaine fluctuation.
Pour des raisons évidentes, on appelle cela le scénario du « cerveau de Boltzmann ». Il est clair que personne ne pense que l’univers puisse être réellement ainsi. L’ennui est qu’on a l’impression que ce scénario devrait être vrai, si l’univers est infiniment vieux et fluctue aléatoirement. En ce cas, l’apparition de cerveaux de Boltzmann semble inévitable. Et dès lors que l’écrasante majorité des observateurs dans un tel univers sont des cerveaux désincarnés, pourquoi n’en suis-je moi-même pas un ?
Il existe une issue au problème du cerveau de Boltzmann, simple mais erronée. Il s'agit de dire : « Peut-être que la plupart des observateurs dans l'univers sont des fluctuations produites de manière aléatoire, mais je n'en suis pas une, aussi cela m'importe peu ». Comment savez-vous que vous n'êtes pas une fluctuation aléatoire ? Vous ne pouvez affirmer que vous avez des souvenirs d'une vie longue et fascinante, car ces souvenirs pourraient être le produit de fluctuations. Vous pourriez désigner ce qui vous entoure − il y a une pièce, une fenêtre, et l'extérieur a l'air d'un environnement élaboré et tout ceci est bien plus que ce que ce scénario fou de fluctuations pourrait envisager.
L'hypothèse de la simulation
L'argument de la simulation est un peu différent. Est-il envisageable que vous, et tout ce dont vous avez jamais fait l'expérience, soyez tout bonnement une simulation contrôlée par une intelligence supérieure ? C'est certainement possible. Il ne s'agit pas même, à strictement parler, d'une hypothèse sceptique car il y a encore un monde réel, probablement organisé selon les lois de la nature. C’est juste un univers auquel nous n'avons pas d'accès direct. Si notre préoccupation est de comprendre ce qui régit le monde dont nous faisons vraiment l'expérience, la bonne attitude à adopter est : et alors ? Même si notre monde a été élaboré par des êtres supérieurs plutôt que de constituer l'intégralité de la réalité, c’est par hypothèse la seule chose à laquelle nous pouvons accéder, et c'est un sujet digne d'être étudié et compris.
L'hypothèse de la simulation stipule que la réalité observable autour de nous est une simulation similaire à nos ordinateurs. Les entités qui s'y trouve et qui évolue, vous, moi ou quiconque, ne peuvent pas la distingué du monde réel. Il est impossible aujourd'hui d'affirmer que nous ne sommes pas dans une simulation.
Il est opportun, comme le dirait Wittgenstein, d'attribuer la majeure partie de nos degrés de croyance à l'éventualité que le monde que nous percevons est réel et fonctionne bien tel qu'on le voit. Naturellement, nous désirons toujours actualiser nos degrés de croyance à l'aune de nouvelles preuves.
Cet article n'est qu'une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète .
Pour en savoir plus : Sean Carroll est aujourd’hui considéré comme l'un des plus grands penseurs humanistes de sa génération, capable de traiter de la question des bosons de Higgs et des dimensions supplémentaires de l’Univers tout autant que des questions fondamentales liées à l’existence de l’homme : On découvre ainsi, au fil de courts chapitres riches en anecdotes historiques surprenantes, apartés personnels et données scientifiques vulgarisées les différences entre les mondes quantique, cosmique et humain, et comment chacun se connecte à l'autre. La présentation de Carroll quant aux principes qui ont guidé la révolution scientifique de Darwin et Einstein aux origines de la vie, de la conscience et de l'univers est éblouissante.
Extrait du titre Le grand tout De Sean Carroll Collection Quanto Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)