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27/02/2017
J'ai écrit l'autre jour que, pour moi, le prolétariat, s'il était remplacé par des machines, pouvait se reconvertir à l'agriculture biologique, qui, dans sa méthode, présuppose la présence de l'humain, et le maintien de la production (le plus possible) dans un cycle organique. Les matérialistes peuvent toujours dire que l'aliment n'en est pas réellement meilleur: le consommateur est convaincu du contraire, et est prêt à payer plus cher les aliments produits de cette façon. Il y a donc de l'emploi, des possibilités.
Or, Benoît Hamon, pendant ce temps, parle de réduction de temps de travail, à cause, dit-il, des robots. Mais ici c'est plutôt absurde, car il est reconnu que l'agriculture biologique demande plus d'heures de travail que ce que je pourrais appeler l'agriculture chimique - même si les matérialistes disent que tout est chimique. Le problème est que l'agriculture biologique relève plutôt de l'alchimie, comme disait Marc Veyrat que relevait aussi la grande cuisine. Cela tombe bien, puisque les meilleurs vins sont biodynamiques. Cela relève d'une alchimie.
Mais celle-ci n'ajoute rien en volume mesurable, et comme l'économie reste dominée par le matérialisme, cela oblige l'agriculteur biologique à travailler davantage. Pourquoi, donc, Benoît Hamon propose-t-il une nouvelle réduction du temps de travail?
Il n'y a pas d'explication logique. Cela émane de son partage inconscient de l'idée matérialiste selon laquelle le vrai travail au fond est mécanique, et chimique, et que le travail biologique et alchimique est de l'ordre de l'illusoire fumée. Cela ressortit à un culte de la machine et de la tradition ouvrière dont témoignait Karl Marx, puisque l'idée que tout est mécanique a plu justement à une classe ouvrière arrachée à la nature végétale et projetée dans des usines exclusivement consacrées au minéral.
Naturellement, si on disait que le coût des machines devant baisser grâce aux robots, on pourra augmenter le prix des denrées alimentaires biologiques, et donc réduire le temps de travail des agriculteurs en multipliant l'emploi dans les fermes, on comprendrait son raisonnement; mais on en est loin. On reste dans le dogme qui assure que les aliments doivent rester peu chers, étant de première nécessité, et qu'il est normal que les machines soient chères, puisqu'elles manifestent la grandeur de l'esprit humain. Mais c'est là pur matérialisme - de nouveau. Il s'agit d'opinions subjectives, qui essaient au fond d'imposer des doctrines quasi mystiques au marché.
Mais comment feront les pauvres pour se nourrir? dira-t-on. Se nourrir est pourtant un droit fondamental de l'être humain!
Prétendre résoudre d'un seul coup les problèmes économiques et les droits humains est vide de sens, et c'est l'erreur majeure des socialistes. Des taxes générales sur les produits doivent créer un système de bourses alimentaires pour les nécessiteux. Dans l'antique Rome, on distribuait gratuitement le pain chaque jour. On ne cherchait pas à s'arranger pour que le prix du pain soit bas; il était simplement malséant de se rendre à la distribution gratuite de pain quand on avait de quoi l'acheter. C'est la cité qui l'achetait pour les pauvres.
Dans le Chambéry d'autrefois, les soins des pauvres étaient payés par la commune. Cela n'empêchait pas le médecin du coup de vivre correctement, même quand il soignait ceux qui ne pouvaient pas le payer.
Il faut accepter que la plus-value ne vienne pas seulement des machines, comme on en est persuadé depuis deux siècles, mais aussi des aliments, des produits de l'agriculture. Il faut même partir du principe que l'humain étant plus important que le robot, la plus-value de l'agriculture biologique doit être supérieure à celle de la technologie. C'est le vrai programme écologique d'avenir, et pas celui qui veut désœuvrer l'ouvrier chassé par le robot, ôtant tout sens à sa vie professionnelle – l'humiliant à nouveau, au fond.
23/02/2017
J'ai vu passer l'information selon laquelle Benoît Hamon voulait réduire le temps de travail parce que, disait-il, les robots remplacent les hommes à l'établi: il faut donc partager le temps qui reste.
Cela paraît logique. Mais cela ne l'est pas. Cela me rappelle Goethe, tel qu'en parle Rudolf Steiner dans Une Théorie de la connaissance de Goethe (1886). Il nous dit que, pour le poète de Weimar, la méthode à suivre lorsqu'on s'occupait du monde végétal dans un but scientifique, ne pouvait pas être la même que pour le monde minéral, physique. Le vivant ne suit pas les mêmes lois que le mort, et, pour le saisir, il faut le prendre dynamiquement, dans son évolution continue, et donc imaginativement. L'intuition guide alors les représentations, et la raison se fait plastique, comme le recommandait aussi Louis Rendu, professeur de philosophie à Chambéry au temps des rois Charles-Félix et Charles-Albert (évêque d'Annecy ensuite).
Les robots fabriquent merveilleusement bien les machines, et tout ce qui est mort et sans vie – et qui, répondant à des mécanismes constants, ressortit au minéral. Le secteur secondaire, comme disent les économistes, est celui concerné. Les robots y remplaceront les hommes.
Or, ce n'est pas réellement triste, car les métiers de ce secteur asservissent l'être humain - en faisant de lui un robot, justement. Les tâches répétitives, non inventives, prédéterminées, humilient l'humanité, comme s'en plaignaient dès le dix-neuvième siècle les évêques - tels, encore, que Louis Rendu.
Que recommandaient-ils? L'agriculture. Pour eux, le paysan était en lien avec les forces de la nature vivante, qui reflétait la puissance divine. Celles des machines reflétaient plutôt le diable. Ils faisaient d'elles la cause de la désaffection de l'ouvrier pour la religion catholique, remplacée dans son cœur par le marxisme. Ils avaient raison.
J.R.R. Tolkien, qui était catholique traditionaliste, a avoué dans sa correspondance avoir fait tourner sa mythologie autour de cette question: le règne de la Machine était bien celui de Sauron. La nature céleste, au-dessus des lois mécaniques terrestres, créait sur Terre la vie, notamment végétale. Et c'est à ce titre que les Ents, ses arbres parlants, s'opposent saintement à Saruman, qui manie des machines créées sous terre. Or les Ents ont été éveillés à la conscience par des êtres qui sont liés à la lumière, notamment celle de l'Occident céleste - et en sont les intermédiaires: les Elfes.
C'est fort de ces pensées qui font émaner la vie des astres que Rudolf Steiner, au fond dans le sillage de Goethe, a créé l'agriculture biodynamique. Elle est décriée. Les principes en sont contestés. Steiner répondrait qu'il en est ainsi parce que justement on pense pouvoir appliquer à tout la méthode propre aux sciences physiques. Le problème est que les résultats en sont probants, aussi inexplicable cela soit-il: les vins biodynamiques, dont la qualité n'est pas évaluée au poids, sont déclarés parmi les meilleurs par les œnologues, leur succès est réel.
L'agriculture maniant le vivant, disait Steiner, il est indispensable qu'elle soit faite par les humains, et reste dans le cycle du vivant. L'agriculture biologique est admise comme devant faire intervenir l'organique, non le chimique ou le mécanique. C'est la source de l'aliment sain.
Et même s'il était vrai, comme certains le prétendent, que les différences entre les aliments sont illusoires, les consommateurs, c'est un fait, sont convaincus du contraire. Donc il y a du travail manuel encore disponible: il y a l'agriculture biologique. Réduire le temps de travail n'est pas une option obligatoire.
21/02/2017
Beaucoup de gens croient penser avec la partie la plus noble de leur âme sans que ce soit nécessairement le cas. J'ai déjà dit que, pour moi, il était aberrant de voir les forces de l'esprit comme ne venant que d'un seul endroit. J'ai exprimé mon idée que le désir d'obtenir davantage, l'appât du gain était bien une force spirituelle, contrairement à ce que croient beaucoup d'idéalistes, mais qu'elle vient des profondeurs. Elle vient des profondeurs de l'âme, de l'endroit où se fait la digestion. L'homme est un estomac qui dévore, et c'est le moteur fondamental de l'économie.
À l'inverse, les forces morales sont liées au cœur et à l'horizon.
Or, beaucoup croient que les deux sont une seule et même chose, et, en tout cas, lorsqu'ils énoncent des idées qui semblent émaner du désir obscur, ils ne les présentent pas moins comme noblement inspirées.
Donnons un exemple. Les habitants des plaines ont souvent tendance à penser que les montagnes limitent l'horizon humain, nuisant à son évolution. Mais, si on raisonne simplement, on songe surtout que, accroissant la difficulté des transports, elles occasionnent un coût supplémentaire à l'économie. On peut donc penser que la critique contre les montagnes vient de ce qu'on assimile la Civilisation au profit.
C'est clairement visible dans les pays lointains. La Chine pense que le Tibet est arriéré, et elle y remplace les temples par les machines pour l'aider, croit-elle. Mais c'est elle qui fabrique les machines qu'ensuite elle cherche à vendre après les avoir acheminées à trois mille mètres d'altitude.
En France, à vrai dire, cela existe aussi, jusqu'à un certain point. Voyons avec la Savoie. Avant son rattachement au pays de la tour Eiffel, elle était dominée par ses prêtres, et, paysanne, invitée à vénérer la divinité à travers ses manifestations dans la nature: comme au Tibet, en somme. François de Sales disait que la lune figurait la sainte Vierge, le soleil Jésus-Christ, les étoiles le Père éternel, et recommandait de s'imaginer accompagné dans la campagne par son bon ange - montrant en haut le paradis, en bas l'enfer. Les lacs, en reflétant le ciel, le rendaient plus proche. Les montagnes, en soulevant la terre, créaient un pays céleste. Les poètes le sentaient, le disaient, et l'air lumineux des hauteurs était proclamé propice à la liberté et à l'élévation intérieure.
Mais il y avait l'appât du gain. Et les échanges avec la France, avec Paris, avec les métropoles marchandes - Genève, aussi -, étaient espérés, désirés. Les Savoyards voulaient gagner de l'argent et s'acheter des machines, au grand dam des prêtres. L'aspiration venait d'un endroit différent, assimilé au diable par ceux-ci, et je ne veux pas en juger, car dans la vie il n'est pas désagréable de mieux vivre, et les saints du ciel peuvent manquer de substance. Mais c'est un fait, que les deux aspirations ne venaient pas du même endroit, ne se confondaient pas.
Or, peut-être pour justifier la prééminence économique de Paris, on a pu énoncer que la supériorité technique revenait à une supériorité morale, philosophique, ontologique - ressortissant à la Civilisation. Je n'en crois évidemment rien, et pense que les hommes ne seront libres et fraternels que quand, justement, on aura réussi à bien distinguer ce qui est de l'ordre de la pulsion égoïste, le goût de la puissance terrestre, et ce qui est de l'ordre de l'impulsion morale, l'aspiration à la justice - laquelle, comme je l'ai dit une autre fois, émane pour moi de l'horizon céleste: du soleil, de la lune, des planètes! Leur harmonie, disait Boèce, est à l'origine du sentiment de justice dont sont nées les lois; je le pense aussi.
Ainsi, les lois doivent protéger la liberté culturelle en Savoie, si elles doivent aussi permettre la liberté des échanges - qui après tout ressortit également à un droit culturel.
19/02/2017
Ce texte fait suite à celui appelé Le pouvoir des Heures, dans lequel je prétends avoir appris d'une immortelle (avec laquelle je voyageais sur une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline) que les années et les heures étaient des êtres réels qui anéantissaient les choses apparentes et en créaient de nouvelles. Après cette évocation, elle émit le désir de ne plus s'exprimer sur la question, de crainte de troubler le mortel que je suis.
- Je m'étonne cependant de ce tableau que tu brosses, ô Ithälun, ne pus-je m'empêcher d'ajouter. Les hommes subissent-ils comme des pantins l'action de ces êtres? Car, dans ton discours, ils n'ont aucune place, leur action semble vaine.
- Non, il n'en est pas ainsi, répondit la déesse. Les pensées, les sentiments, les actions des hommes impriment leur marque sur le monde, et les messagers du Temps n'agissent qu'en fonction de ce que font les hommes - ne les contraignant pas de l'extérieur, mais n'œuvrant que par grâce, et cristallisant dans la lumière leurs aspirations les plus secrètes, et les plus nobles, et auxquelles les êtres célestes ont donné corps et vie. Même leurs malheurs sont des dons, qu'ils doivent bénir, bien qu'ils ne les comprennent pas. Ils n'adviennent que parce qu'ils les ont appelés, aussi révoltante cette idée puisse-t-elle être pour toi. Dans les profondeurs de leur âme, ils les ont jugés utiles à leur évolution intime.
«Et moi-même je puis être terrible et, sous ma beauté, est une forme effrayante. Je puis donner naissance à un fils monstrueux, si tel souffle malin me pénètre.
«Tel est le destin des génies, à la forme fluctuante.
«Mais tu ne dois pas t'en inquiéter non plus, et garder foi. Du reste je ne t'en dirai pas plus, et tant pis pour toi si tu en perds le repos, et si le dépit te dévore!»
Son ton était sans appel. J'étais d'ailleurs surpris et troublé par ce qu'elle me disait et qui m'était peu compréhensible.
Sans mot dire, je regardai le paysage. De belles montagnes désormais se dressaient devant nous. Nous nous en approchâmes puis entrâmes dans une vallée en passant entre deux pilastres naturels, rocs immenses qui veillaient sur le seuil de la vallée comme le chambranle d'une gigantesque porte. Je crus voir, sur ces faces rocheuses, des visages sculptés, et même des membres, comme s'il s'agissait d'énormes guerriers armés, mais dès que l'angle changea l'impression disparut, et je n'osai questionner de nouveau Ithälun, après son serment de ne rien dire de plus. D'ailleurs j'étais fatigué de ses révélations, qui me brouillaient le cerveau, et je préférai demeurer avec ma vision, qu'elle fût illusoire ou fondée.
Les pentes, de chaque côté, se firent plus douces, et elles verdoyaient. Des cascades en tombaient, comme elles l'avaient fait aussi, sous mes yeux, des rochers immenses à l'entrée de la vallée. Une rivière serpentait en dessous, dépliant son argent pur.
À ma droite et à ma gauche, les montagnes étaient si grandes que je les crus toutes proches. Quand je vis des brebis paître l'herbe, je me détrompai: minuscules points blancs au loin, elles me révélèrent que la vallée était immense.
Soudain, en haut d'un sommet enneigé, et face à l'azur profond du ciel, je vis une lumière, une clarté vive. Je demandai à ma protectrice de quoi il s'agissait, et elle me répondit: «C'est la maison de Tornither le Brave! Car tu vois briller sa fenêtre, et la clarté de son foyer.»
Comme je ne comprenais pas sa réponse, je poursuivis: «Qui est Tornither le Brave?»
Elle répondit: «As-tu remarqué les brebis qui paissaient au loin?» J'acquiesçai. «C'est à lui qu'elles appartiennent, il en est le berger!
(À suivre.)
15/02/2017
La science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.
Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.
Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.
Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.
C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont démontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.
Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.
Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.
Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.
La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.
13/02/2017
On entend régulièrement dire qu'il faudrait que les enfants apprennent à philosopher dès leur plus jeune âge, que cela ferait croître leur esprit critique et épanouirait leur raison, qu'ensuite ils resteraient imperméables au fanatisme.
Je ne crois pas qu'à cet égard les intentions débouchent réellement sur les espérances - que les effets soient ceux que l'on attend. Mais même si on admettait une telle chose, il faut bien voir que l'homme n'agit pas, comme une machine, selon les directives qu'on lui donne - même lorsqu'il s'y est engagé. Non. Il doit être motivé en profondeur. Il faut qu'il tire, non de considérations intellectuelles, mais de ses sentiments profonds, de ses impulsions enfouies, le désir et le plaisir de travailler.
Le résultat concret d'une intellectualisation précoce des enfants serait qu'une partie y resterait rétive, et ne réussirait simplement pas des exercices philosophiques en fait donnés trop tôt, à un stade où l'enfant ne peut pas faire la différence entre ce qu'il veut, ressent et pense, et où, par conséquent, préférant rester dans son sentiment ou son désir, il rejetterait, simplement, la logique du discours abstrait.
Même les enfants qui y parviendraient (car il y en a toujours) sont en fait dans le cas de pouvoir facilement tomber malades longtemps avant la retraite, parce qu'en réalité cela n'est pas conforme aux nécessités de l'organisme. L'enfant a d'abord besoin de déployer ses sentiments, ou son activité physique, avant d'en venir à ce qui est intellectuel.
La question est donc de savoir comment développer, par l'éducation, les valeurs dites républicaines - ou même le plaisir et le désir de travailler, qui au fond en font partie. Cela ne vient pas tout seul et, à cet égard, compter sur l'ouvrage des parents, ou même l'hérédité, est illusoire et déraisonnable. Les enfants sont ce qu'ils sont, et l'éducateur doit les prendre tels qu'ils sont.
Ce qui donne sens aux valeurs morales, quelles qu'elles soient, ce sont, dans les premières années, les exemples donnés par l'entourage, dont font partie les éducateurs, et, ensuite, ce qui s'exprime sous forme imaginative, à travers des symboles et des récits. Rousseau parlait à cet égard de la vie de Caton, dont Lucain disait qu'un dieu l'habitait. C'est une possibilité. Rudolf Steiner, plus globalement, évoquait les mythes et légendes, dont l'historiographie romaine est au fond un fragment parmi d'autres. Il voyait plus juste et plus large que Rousseau.
L'esprit critique ne saurait donc être systématique et exclusif. Il faut du reste voir ce qui le crée à l'âge adulte. Ce n'est pas forcément la philosophie. En réalité, c'est ceci: des récits ayant des sens moraux différents et contradictoires. Une fois les actions de César, une fois celles de Pompée.
Voilà pourquoi Rudolf Steiner ne recommandait pas, comme Rousseau (à cet égard doctrinaire), seulement les récits républicains des Grecs et des Romains, mais les mythes et légendes de tous les pays et de tous les siècles, enseignés au fur et à mesure, selon l'âge de l'enfant, ou la période de l'année.
C'est bien cela qui fait comprendre qu'il y a plusieurs points de vue, qui enseigne l'esprit critique, mais aussi permet des choix libres et épousés avec enthousiasme. Car tout critiquer ne mène nulle part, il faut aussi s'engager en faveur de quelque chose de positif.
Pour le lycée, il est évident que cela sera intellectualisé. Mais de nouveau, on présentera les différents points de vue en laissant les élèves choisir. Sans cela, l'individu n'aura plus de ressort, et, comme dans les républiques socialistes, s'étiolera, et ne travaillera plus, ne votera plus non plus.
11/02/2017
Les socialistes ont souvent évoqué l'idée de la relance par la consommation, que je crois héritée de John Keynes, car j'ai suivi des cours d'économie, quand j'étais au lycée. Mais ce n'est pas un auteur que j'aie lu, et du reste peu me chaut. Ce qui m'importe est que j'ai toujours trouvé aberrant le projet de résoudre les problèmes de l'égalité en même temps qu'on soutient la croissance économique. Une telle position me semble relever de l'angélisme et de la naïveté.
Je trouve de toute façon choquant qu'on pense ramener l'égalité des droits à des calculs mesquins et au fond l'assujettir à la croissance. Rudolf Steiner disait que, dans les faits, les droits individuels n'étaient en rien un moteur pour l'économie, mais un frein nécessaire, une limite dont le devoir, dont le sentiment moral rendait la présence impérieuse. Il les comparait aux obstacles naturels: les droits individuels font obstacle à l'économie comme les montagnes, les mers, les fleuves font obstacle aux échanges et nécessitent des dépenses supplémentaires. Il faut donc les intégrer au coût des produits, ne serait-ce qu'à travers une taxe ensuite reversée pour que les nécessiteux bénéficient du droit à l'éducation, à la santé, au logement, et ainsi de suite.
Cela me semble une bonne conception, car je trouve absurde l'idée que la mécanique historique ou économique soit imprégnée de la moindre moralité, de la moindre tendance à l'égalité qu'il n'y aurait qu'à faire éclore par une sorte de magie d'État. Au fond cela rejoint l'illusion libérale qui prétend que si tous les égoïsmes s'unissent, le monde s'en trouvera mieux. À la différence qu'il existe une frange de la philosophie qui essaie de masquer que le moteur premier de l'économie est l'égoïsme.
Les machines qui fondent l'essentiel de l'économie moderne en émanent avant tout. On a du mal à l'admettre, car on veut les vénérer, les adorer, les regarder comme des portes vers un avenir radieux. Dans les faits, elles donnent surtout une satisfaction égoïste.
Ce qui spirituellement renvoie à l'égoïsme, ce sont les mécanismes physiques, issus des profondeurs terrestres. Car le matérialisme pour moi ne saisit pas ce qui est en question, voulant soumettre l'univers à son monisme naïf. Quoiqu'il soit lié à des objets matériels, l'égoïsme, en soi, est une force spirituelle; il est leur vénération depuis les profondeurs de l'âme. Il est une sorte de fétichisme.
La moralité n'émane pas du même endroit. Elle émane de l'horizon. C'est l'horizon d'un monde plus juste, qui suscite le sentiment moral. C'est la perfection du soleil, dans sa rotondité telle qu'on la perçoit quand il se couche, qui crée le sentiment de l'harmonie humaine. Cela s'oppose frontalement à ce qui meut l'économie.
L'erreur du monisme spiritualiste est de croire qu'il n'existe qu'une seule sorte de force spirituelle. En vérité, il y en a au moins deux – et même trois, dit le dogme trinitaire.
Il ne s'agit donc pas de dire qu'on va abandonner l'activité économique pour entrer dans une forme de mysticisme, mais qu'il existe un conflit entre les deux, et qu'il est illusoire voire hypocrite de croire qu'on peut le résoudre par un simple pas de côté.
Non, le sentiment moral humain n'émane pas de la superstructure. Il émane simplement de ce qui vient de l'horizon. Le réel essaye de concilier les deux choses qui s'opposent, et non pas d'imposer à l'esprit une vision uniforme des aspirations humaines.
Il existe plusieurs dieux - si l'on peut s'exprimer ainsi.
07/02/2017
Dans le dernier épisode de cette geste énigmatique, nous avons laissé Jean Levau, notre héros, alors qu'il venait d'écouter à la radio la version singulière des événements qu'il avait, lui, vécus dans l'enveloppe magique du Génie d'or, au sein de l'avion détourné.
Il éteignit la radio, excédé par la stupidité des experts qui s'y exprimaient, de ces gens diplômés qui en fait ne comprenaient rien et de ces journalistes qui leur faisaient aveuglément confiance tout en prétendant être remplis d'esprit critique et ne jamais céder au principe d'autorité. Si dérisoires étaient leurs illusions, à cet égard!
Dans son propre journal, il l'avait constaté maintes fois, en relisant les articles prétentieux de savants qui visiblement ne savaient pas de quoi ils parlaient. Mais, à la rédaction, quand il émettait des doutes, on lui faisait valoir les titres des savants en question; et quand il répliquait que les titres n'y faisaient rien, on lui affirmait que ce n'était certes pas leurs titres qui garantissaient leur véracité et inspiraient confiance, mais que leur expertise n'en était pas moins fiable, puisqu'ils enseignaient à la Sorbonne.
Jean n'y comprenait rien, et sans doute n'y avait-il rien à comprendre.
Il regarda par la fenêtre. Le soir parisien était clair. Un beau bleu profond, un azur épais, luisant, se dessinait au-dessus des immeubles. Il regarda vers la gauche. La lune brillait, croissant fin, et une étoile était à sa droite.
Soudain, il vit un trait de feu, suivi d'une fumée, traverser le ciel devant lui. Il ouvrit la fenêtre: l'air empestait. Une odeur de soufre était répandue.
Était-ce une attaque? Un avion qui s'écrasait? Le trait de feu repassa dans l'autre sens. Il était plus proche. Jean crut voir, au point le plus avancé du trait, un homme, silhouette noire sur le fond bleu, dans une sorte de robe qui volait derrière lui, lui faisant comme une aile; il tenait un guidon.
Des étincelles naissaient, à son passage, et la même fumée, et l'odeur était plus insupportable que la fois précédente. On n'entendait qu'un léger ronronnement.
Et il se souvint, il revit en vision ce que le Génie d'or et Captain Corsica avaient vu de tout près: Fantômas sur sa machine volante! C'était lui, à n'en pas douter! Il était déjà à Paris, ayant volé par dessus la mer et la terre à toute allure.
Le monstre tourna brusquement la tête vers lui, et deux yeux rouges, du fond de l'obscurité qui régnait sous son capuchon, se fixèrent sur lui. Il fut saisi d'horreur: tant de malice, tant de haine était dans ces rutilants globes!
Mais Fantômas tourna la tête dans l'autre sens, ne semblant pas avoir reconnu l'hôte de son ennemi, quoique, sans doute, son attention fût attirée par lui parce qu'il en avait vu un vague reflet dans son champ aurique: il avait dû sentir, depuis l'œil de Jean Levau, le regard du Génie d'or se braquer sur lui.
Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et d'attendre le prochain pour savoir si réellement Jean Levau put reprendre sa vie normale, ou, plus exactement, jusqu'à quand il put la mener: car il devait y avoir fatalement un jour où Fantômas ferait surface! Alors il devrait agir comme Génie d'or, laisser s'exprimer en lui son alter ego!
05/02/2017
J'ai lu un roman assez récent de Jean-Michel Truong, Le Successeur de pierre (1999). J'ai été attiré par la présence en son sein de Pierre Teilhard de Chardin, un de mes philosophes préférés. Il découvre une bulle papale mystérieuse annonçant la venue d'un être nouveau, et la fausseté de la prophétie selon laquelle l'Église devait durer éternellement.
Le roman a trois aspects majeurs. Premièrement, il appartient au genre de la science-fiction car l'action s'en situe dans le futur - un futur proche, dans lequel l'ultralibéralisme a placé l'humanité dans des cases individuelles dotées de tout le confort possible et imaginable et rangées en pyramides; on ne communique plus que par Internet, et les contacts physiques se font par automates interposés.
En second lieu, il y a des complots qu'on met du temps à découvrir, et on est proche alors du thriller. Les ultralibéraux à l'origine de la situation nouvelle ont un plan caché pour se débarrasser de l'humanité qui les gêne.
Et troisièmement, il y a une dimension ésotérique, l'approche mystérieuse d'un être qui aurait vécu caché dans l'humanité, lui aurait permis d'évoluer et qui maintenant chercherait à s'en libérer et à habiter le minéral, la silice, les machines. Cette entité est en fait derrière l'ultralibéralisme, elle le suscite.
C'est à cause aussi de ce troisième aspect que j'ai voulu lire ce roman, car la science-fiction ne m'intéresse vraiment que si elle débouche sur l'appréhension d'êtres spirituels.
Le livre est palpitant, prenant. Le style est bon. Il est maîtrisé, ferme, et l'intrigue est intelligemment mise en place. On est loin de la science-fiction des années 1960-1970, pleine d'images grandioses et nouvelles, mais au style incertain. On est passé à un nouveau stade, on a changé de génération: Jean-Michel Truong appartient à celle des Michel Houellebecq, Maurice Dantec, Jean de Pingon, qui intègrent la science-fiction à un propos mûrement établi, en font comme un ornement. On est en quelque sorte allé du baroque au classicisme.
Car si le style de Jean-Michel Truong est maîtrisé, il garde une certaine souplesse, une vie nourrie d'ironie et d'images chatoyantes. La plus belle est peut-être celle que les ultralibéraux développent, celle d'une fusée qui emmène les élites dans l'espace, et qui est délestée progressivement des parties inférieures de l'humanité. Les pyramides géantes sont la matérialisation de cette image, car, depuis le bas, un logiciel progressivement termine l'existence des humains en trop.
Cette idée d'immeubles immenses utilisés comme des fusées, emmenant par la machine l'humanité vers les astres, m'est aussi venue, quand j'étais à Montpellier, et, comme Jean-Michel Truong, je plaçais dessous des entités étranges. Mais je songeais surtout aux Grands Anciens de Lovecraft, à Cthulhu, ou au Morgoth de Tolkien; je songeais au diable, à celui que les chrétiens appellent Satan.
Jean-Michel Truong donne brièvement comme solution possible l'apprivoisement de cette Bête, la domestication de l'Ennemi, l'ultralibéralisme remplacé par le solidarisme. Une pierre répond-elle à l'amour qu'on lui voue? J'en doute. La Bête peut aussi s'allier à des illusions.
Mais il fallait sans doute finir cet excellent roman par une note optimiste.
03/02/2017
Dans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand présente les révolutionnaires français comme des monstres assoiffés de sang, surtout à cause de 1793, et mon sentiment est que le peuple n'a pas eu besoin d'être endoctriné par les prêtres catholiques pour que s'impose à lui, peu à peu, cette image. Elle est assez naturelle: la Terreur laisse un souvenir pénible, repoussant. On ne comprend plus les gens qui ont détruit des églises, tué des prêtres, brisé des statues, et même la mort du roi Louis XVI n'est pas comprise spontanément, on ne sait pas réellement ce qu'il a fait qui méritait la mort.
Chateaubriand du reste cite Danton qui ne pensait ni les prêtres ni les nobles coupables, mais devant mourir parce qu'ils gênaient l'avenir. Or, celui-ci n'a pas été à la mesure du flot de sang versé: il n'a pas été radieux comme prévu.
On a généralement de la France une vision globale, dans laquelle la Révolution est un épisode important, mais qui ne saurait faire figure de début d'une nouvelle ère: l'abandon du calendrier révolutionnaire a été confirmé par le sentiment populaire, et on pense, comme De Gaulle, que, jusque dans leurs aspects négatifs, les présidents succèdent aux rois.
La France, quoique latinisée et embourgeoisée, reste le pays des Francs.
Doit-on s'en réjouir? Doit-on s'en plaindre? Chacun fait et croit ce qu'il veut.
Mais il existe quand même des gens qui voudraient imposer une autre vision, et qui se mettent en colère quand on ne les suit pas. Une qui est connue est celle qui veut faire de 1789 un début absolu et, des membres de la Convention, des Saints et des Héros. Beaucoup de gens qui voient les choses ainsi laissent les autres penser autre chose. Mais certains tentent réellement de modeler les idées du peuple de cette façon, et cela a une logique, puisqu'ils prétendent que la Révolution est l'émergence du Peuple: ils suivent en cela la naïve doctrine de Jules Michelet.
Pour moi, cela participe d'une conception assez intellectuelle et abstraite de l'Histoire, nourrie de livres et de cercles de réflexion restreints; je ne la crois pas ressentie en profondeur, je ne la crois pas vivante dans l'âme populaire.
Peut-être, au reste, que, comme le disait Emmanuel Todd, dans certaines régions, elle l'est plus que dans d'autres. Il met la Savoie parmi celles où elle ne l'est pas - ce qui est assez logique, puisque, en 1789, le noble Duché n'était pas français et n'a effectué aucune révolution. D'ailleurs, en 1830 et en 1848, il en était de même. Pourtant, aujourd'hui, la Savoie fait partie de la France. Il est donc impossible d'imposer à tous la vision de la Révolution comme début de tout, et ceux qui s'y efforcent devraient laisser les gens ressentir les choses comme ils veulent, de la même manière que la Chine communiste aurait dû laisser les Tibétains attachés à leurs moines faire comme ils voulaient.
Pour l'élection présidentielle, je m'engage auprès de Christian Troadec, qui, régionaliste et fédéraliste, entend garantir à toutes les régions le libre déploiement de leur sensibilité propre, à l'abri de ceux qui voudraient leur imposer des images uniformes.
30/01/2017
J'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.
Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.
Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.
Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.
New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles et les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.
En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.
C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.
28/01/2017
Ce texte fait suite à celui appelé Les Chevaux enchantés, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et l'avoir entendue dire que le temps ne passait pas de la même manière au pays des génies que dans celui des hommes - et m'être inquiété que, lors de mon retour en ce dernier, trop d'années se soient déroulées en mon absence. Et à ces mots l'immortelle répondit:
«N'aie crainte, Rémi. Il pourra aussi se faire que pas plus de quelques secondes ne se seront passées. Le pouvoir qu'il en soit ainsi existe. S'il le faut, nous l'utiliserons. Tu passeras par une porte spéciale, qui le permettra. Si du moins nous y sommes autorisés!
- Par qui?
- Ah! par le père de Segwän, bien sûr. Tu ne le connais pas. Il peut être implacable, cruel! Il peut te manger tout cru. Il est sauvage, ardent. Quand une tempête éclate, il n'est jamais loin. J'espère, pour toi, que tu ne le rencontreras jamais. Il porte des cornes, sur la tête, et de sa bouche sortent des lames de feu! C'est un monstre, et je suis toujours étonnée quand je le compare avec sa fille, si belle, si pure!» Elle rit, et je pensai qu'elle se moquait de moi. Elle ajouta: «En tout cas il n'est pas d'un caractère facile, et il arrive souvent qu'il refuse d'accorder son aide à des mortels, ou même à nous autres génies, et d'accéder à nos demandes. Peut-être que quand tu reviendras parmi les tiens, si ton séjour ici est plus long que prévu, tu ne reconnaîtras plus personne, ni même Genève, voire les montagnes de Savoie, soudain aplanies! Et Paris, si jamais tu t'y rends, te semblera n'être qu'une grande forêt pleine de ruines et de serpents! Tu te sentiras dès lors pareil à l'unique survivant d'une catastrophe planétaire!» Elle souriait, en disant ces mots, comme si elle raillait mes peurs et celles des hommes.
Je dis, à mon tour: «Hélas! il se peut aussi qu'en touchant le sol de la terre périssable, je tombe en poussière, et que je ne puisse rien voir de tout cela!
- Oui, c'est possible», répliqua Ithälun. «Il est possible que tout à coup les années fondent sur toi et te mettent en pièces, te réduisent en poudre en quelques instants à la manière de flammes puissantes! Qui sait si elles n'ont pas plus de force qu'aucune de vos bombes?»
Je frissonnai.
Or, comme elle décrivait les années ainsi que des êtres réels, substantiels, je lui fis part de ma surprise. Elle me répondit une chose étrange: «Tu ne vois pas, Rémi, les ans, tu penses qu'il ne s'agit que d'idées abstraites; mais le temps les envoie comme des anges - ou comme des monstres ailés pleins de furie, selon ce qu'ils apportent -, et ils sont armés de fourches flamboyantes, qui lacèrent les choses, et les consument dans un feu dévorant - ou au contraire les bénissent.
«Car du creuset qu'ils créent sortent de nouveaux êtres. Le Temps jette dans le monde des germes secrets, que lui confièrent les dieux.
«Tu ne dois pas t'inquiéter. Même les heures sont des êtres vivants, comme les anciens le disaient, - mais les mortels ne les voient plus et, fous qu'ils sont, les croient inexistantes. Ils ne les voient pas comme elles sont, belles mais terribles dames descendant sur Terre tour à tour, le long d'une échelle d'or, et remontant ensuite vers le Ciel, laissant derrière elles les ruines de ce qui a été, et l'ébauche de ce qui sera.
«Mais je ne veux pas t'en dire trop, car tu serais pris de vertige, et ton âme irait tourner dans un gouffre.
(À suivre.)
26/01/2017
Il existe un cas étrange, et en même temps typique, manifestant les différences profondes entre l'Amérique et l'Europe, c'est le paradoxe de l'écrivain de science-fiction Robert Heinlein (1907-1988), qui se fit connaître dans le monde par Stranger in a Strange Land (1961), ode à la liberté sexuelle, mais aussi par Starship Troopers (1959), écrit en hommage à l'esprit militaire.
Pour essayer de résoudre la contradiction apparente entre une position de gauche et une position de droite, on a beaucoup glosé - souvent pour minimiser le militarisme, pourtant avéré. On a dit que c'était ironique, comme cela l'était dans l'adaptation cinématographique de Paul Verhœven; ou que Heinlein défendait les simples soldats contre les officiers, en quelque sorte le prolétariat contre l'aristocratie. Mais j'ai écouté le roman en entier dans ma voiture, et cela n'apparaît aucunement. Le héros devient officier après avoir été simple soldat et dès lors son père lui-même lui parle avec respect, lui qui n'est que simple deuxième classe: la hiérarchie militaire prime sur l'ordre familial.
Ce qui est marquant, c'est le matérialisme radical de Heinlein, mais aussi ses attaques répétées contre le marxisme. Il niait que le monde comportât la moindre tendance à l'égalité, à la justice, ou que l'âme humaine tendît naturellement au bien. À cet égard, il était l'ennemi foncier de Rousseau, mais aussi de Marx, car il ne croyait aucunement que le prolétariat eût le moindre lien avec l'esprit d'équilibre social.
Il était totalement darwiniste, et n'avait foi qu'en la loi du plus fort. Pour lui Marx créait des illusions d'origine religieuse, des hallucinations morales. La loi de la matière ne tendait pas du tout à l'effondrement du capitalisme et à l'établissement d'une société juste.
C'est ce qui n'est pas compris en Europe, où l'émancipation sexuelle a été perçue comme une négation de la religion chrétienne au profit d'une utopie purement profane dans laquelle les seules lois de la nature portaient l'être humain à la fraternité, à l'égalité, à la liberté. Or, pour Heinlein, l'homme était un loup pour l'homme, et les animaux n'étaient pas des anges, ils voulaient bien se manger entre eux. Il n'y avait en lui aucun sentimentalisme.
Pour créer un ordre social, il fallait l'inculquer à coups de châtiments, notamment corporels. Les hommes devaient être dressés.
Les habitudes devaient se plier à l'autorité, puisqu'en elles-mêmes elles ne contenaient aucune aspiration au bien. Il fallait donc une armée forte et dévouée.
La loi était obtenue à force de raison et d'expérience, et correspondait à ce qu'il était logique socialement d'instaurer, un équilibre des volontés individuelles pour le bien de tous.
C'est assez typiquement américain, et rappelle Robert E. Howard, également convaincu de l'absence de modèle moral dans l'âme humaine, et en même temps individualiste et militariste, affectionnant la force brutale pour imposer le respect!
Cela mène au libéralisme, y compris sexuel, car les plaisirs consentis par les parties n'ont pas de comptes à rendre à quelque autorité que ce soit, et il est faux qu'il y ait le moindre instinct moral en la matière.
Cela fait un peu penser à Donald Trump, même si on dit que Heinlein a toujours voté démocrate. Cela fait penser à Clint Eastwood, qui a voté Donald Trump.
22/01/2017
J'ai parlé l'autre jour de l'idée de Jean-Pierre Veyrat, poète romantique savoisien, selon laquelle la souffrance amenait le poète au Ciel, idée confirmée par Milarépa et Charles Duits; mais un poète plus célèbre est allé dans le même sens, dans un poème bien connu: Charles Baudelaire. Dans son style inimitable, il énonça:
Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:
- Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!
Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;
Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!
Ainsi, pour disposer d'un corps de gloire, fait de pure lumière, il faut avoir été purifié par les douleurs, être passé par un creuset: les Psaumes de David ont de telles expressions. Le feu de la souffrance éloigne et consume les impuretés, et ne laisse que le corps supérieur.
Il est à noter qu'Ovide, lorsqu'il parle de l'apothéose d'Hercule, use des mêmes images: le feu l'a purifié, l'a lavé de ses scories, de tout ce qui en lui était bas et terrestre, et n'a laissé de lui qu'un corps amélioré, éclatant.
L'image fut même adoptée par les révolutionnaires, qui ont peint Voltaire débarrassé de son corps vieux et hideux, pour ne laisser, des cendres du phénix, qu'un corps de gloire éclatant, luisant dans l'espace cosmique. On peut en voir un exemple au château de Ferney.
Certes, dira-t-on, Voltaire n'a pas spécialement souffert, dans sa vie; mais l'image du corps vieux et hideux suggère le contraire: il n'est jamais agréable de vieillir et d'enlaidir! Cela crée spontanément un corps de sagesse, harmonieux et brillant. Du moins en principe.
Le matérialisme contemporain n'en a pourtant guère convenu.
20/01/2017
Dans le dernier épisode de cette bizarre série, nous avons laissé le héros Solcum alors qu'il venait de rentrer dans le corps de Jean Levau, quitté un long temps auparavant - mais qui, extérieurement, ne dura que quelques heures, par une opération que nous avons tenté de décrire.
Le mortel en sursaut se réveilla. Il était assis sur son fauteuil. Il regarda l'heure: il était six heures du soir, à peu de chose près. Il se demanda quelle date il était. Or la radio était toujours allumée, quoiqu'elle fît peu de son. Il attendit six heures et demie, et les informations se firent entendre. Le jour n'avait pas changé: il s'agissait encore du 21 octobre 1951. Jean repensa à ce qu'il venait de vivre à travers l'enveloppe du Docteur Solcum. Cela lui avait paru si long! Des semaines, voire des mois - peut-être même des années. Avait-il rêvé? Une fois encore il se le demandait, malgré les expériences déjà faites.
Un caractère d'irréalité plus grand l'étreignait. Sa conscience était demeurée absente plus longtemps, et il avait, sous les traits du héros Solcum, vécu bien plus d'aventures, bien plus de merveilles que lors des expériences précédentes.
À son oreille, l'évocation du détournement de l'avion d'Air France résonnait. Il n'avait point écouté le début, perdu qu'il était dans ses pensées. Mais le journaliste ne cessait de répéter les mêmes heureuses nouvelles. Tout s'était bien terminé.
Sans raison apparente, les terroristes s'étaient rendus. Les gendarmes l'expliquaient par leur travail de persuasion, dans le dialogue qu'ils avaient entretenu à distance avec les pirates.
Un journaliste interrogeait un expert, décrivant la formation optimale suivie par les gendarmes, et leur préparation du jour où il s'agirait de négocier avec des terroristes par des simulations mûrement élaborées. L'armée française comptait de tels hommes, capables de tels prodiges! On devait féliciter l'excellence de l'instruction militaire ainsi que les qualités de notre service d'ordre, reconnues dans le monde entier.
Curieusement, deux terroristes avaient décidé de se suicider. L'un d'une décharge électrique qu'il avait provoquée à partir du système électrique de l'avion, on ne savait trop comment; l'autre en se jetant de la sortie de secours en plein vol et en se faisant exploser d'une grenade qu'il tenait et qu'il avait dégoupillée, bien qu'il eût sauté sans parachute. Le personnel avait pu refermer la porte, malgré l'aspiration, car l'avion était alors à basse altitude; il avait fait montre d'un grand courage. On cherchait en particulier l'homme qui avait fermé et verrouillé cette sortie.
Cependant, une certaine confusion régnait à bord. Visiblement choqués, les passagers livraient des informations contradictoires sur ce qui s'était produit, et la manière dont les événements s'étaient déroulés. La joie d'être hors de danger les faisait apparemment délirer, ils criaient au miracle, parlaient d'hommes-foudres et de surhommes venus de la lumière, autant de fables bien compréhensibles en de telles circonstances.
Un psychiatre de l'hôpital de Saint-Maurice, près de Paris, fut interrogé à ce sujet, et il confirma, que, dans l'émotion, bien des hommes étaient enclins à croire au merveilleux, et que cela pouvait se comprendre, et que nul homme ne pouvait savoir comment il réagirait à leur place: le psychiatre lui-même avouait que s'il s'était retrouvé dans leur situation, il aurait été peut-être le premier à croire à des interventions miraculeuses!
Sans doute était-ce ainsi que, dans la nuit des périls primitifs, face aux bêtes sauvages qui rôdaient devant les grottes de l'homme des cavernes, les religions étaient nées! On approuva pleinement cette idée, et on le fit en souriant. On en eut même la larme à l'œil. On compatissait.
Mais Jean Levau en savait plus. Il n'avait pas rêvé. Il savait ce qu'il en était.
Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour savoir ce que fit ensuite Jean Levau; nous verrons, notamment, s'il fit autre chose que de se coucher pour se préparer à son travail du lendemain!
18/01/2017
Continuant ses méditations brèves au fil de ses voyages, le poète Michel Dunand vient de publier, aux éditions Henry, le recueil Miels. Il semble plus mélancolique que d'ordinaire. Les répressions en Turquie font mourir son rêve d'union fraternelle de tous les hommes: Tapis de sang tu ne pourras pas t'envoler, dit-il. Ce qu'il rejette, ce sont les gens de pouvoir qui manient si bien le gaz, si bien la mer, si bien le fer, au mépris de la loi plus élémentaire. Il est une loi morale supérieure à celle de la politique, et que connaît le poète - mais aussi le derviche, auquel Michel Dunand rend hommage: le mystique et l'artiste se rejoignent dans une culminance supérieure.
Le scepticisme paraît aussi s'exercer à l'encontre du Pop Art d'Andy Warhol, au cours d'un voyage à New York: Miracle ou décadence? On multiplie les gens. C'est l'américanisme, le démon de la technologie, du clonage.
À Manhattan, Michel Dunand connaît la solitude, et l'aliénation intime: Je me sens si seul. / Je me sens si loin de moi. / Maudit tourbillon, / danse écervelée... Le vertige de la vie moderne, l'agitation futuriste d'un monde entièrement soumis aux lois de la mécanique le font frémir, noyant son âme dans les ténèbres.
L'Europe est plus rassérénante: Amsterdam lui offre le spectacle magique des corps, et il tisse dans son esprit des romans d'amour, dont il est le héros. Au musée, les tableaux de Van Gogh le transportent d'aise, voire d'extase, et il montre comment chaque objet inanimé, en leur sein, irradie de force, de lumière, d'âme. Le peintre s'y est jeté tout entier, et a vivifié l'univers.
Puis Barcelone lui dévoile ses beautés, et dans le parc Güell dessiné par Gaudí, il se croit dans un conte des Mille et une nuits - se demandant s'il est en tapis volant. Ce merveilleux traditionnel l'inspire, et une fois de plus il consacre Venise, ville idéale, éternelle, le début et la fin de tout, le premier et le dernier mot. Porto enfin est évoquée, cité rose, où la peau se déguste - au-delà du bleu et du blanc apparents. C'est une ville d'amour tendre.
Michel Dunand, évitant les longs discours, cherche les mots rares par lesquels on s'unit à l'univers, par lesquels on saisit son essence divine, par lesquels les choses s'effacent pour laisser place à leur pure idée. Parfois l'âme du monde est triste. Tout ne le réjouit pas au même degré. Il s'avoue désarmé, face à certaines manifestations humaines. Mais le retour à la beauté nue se fait toujours; l'ensemble reste optimiste.
Un beau recueil, une fois encore!
14/01/2017
J'ai lu, je ne sais plus où, qu'à la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre, peut-être sous l'influence de Benny Lévy, avait trouvé, enfin, dans le monde physique quelque chose qui échappait à la nausée - une force créatrice, la manifestation d'un principe immortel, une puissance ordonnatrice qui ne devait rien à l'illusion et à la pensée magique: le peuple juif.
J'ai, personnellement, des origines juives, et je ne m'oppose pas, d'un point de vue subjectif, à une telle idée, propre à justifier le sens de l'infini que je m'attribue. Mais sur le plan objectif, j'ai un peu du mal à croire, de façon globale, à l'éternité de tel ou tel peuple. Peut-être parce que la judéité n'est qu'une composante de ma nature physique, puisque j'ai aussi bien des origines gauloises, ou même allemandes au sens large. Mais aussi parce que je crois que l'individu humain est universellement lié à l'infini, d'une part, et, d'autre part, que l'humanité un jour ne fera plus qu'une, et que les peuples s'y dissoudront, après lui avoir apporté leurs richesses, après l'avoir développée selon leurs directions propres.
Peut-on hiérarchiser ces apports? Je sais qu'en principe c'est interdit. Mais les chrétiens anciens - Bossuet, par exemple - admettaient l'apport énorme du judaïsme. À ce titre, Sartre semble leur devoir plus qu'il ne l'imaginait.
Cette image d'un peuple immortel me rappelle deux choses. La première est une idée de Cicéron selon laquelle le peuple romain était immortel, ou les peuples en général étaient immortels: l'individu meurt, disait-il, mais le peuple, ou la cité, lui survit. Mais Polybe, l'historien, disait que la cité de Rome était comme un individu, qu'elle naissait, croissait, mourait, et que le peuple soit immortel par rapport à l'individu n'implique pas qu'il le soit absolument. Cette idée d'un peuple comme un individu plus vaste et vivant plus longtemps s'accorde avec l'idée des anges protecteurs des peuples, car ces anges s'incarnent à travers ces peuples, mais ensuite, une fois l'expérience de ces peuples effectuée, une fois que les anges qui les protégeaient ont vécu à travers eux les expériences dont ils avaient besoin, ils s'en détachent, ils s'arrachent à l'atmosphère terrestre.
C'est ainsi que les peuples individuellement sont appelés à disparaître, mais qu'ils le sont aussi tous, qu'un jour l'humanité ne sera plus qu'un seul peuple.
L'autre chose que cela me rappelle est le robot immortel R. Daneel d'Isaac Asimov, sentinelle de l'humanité, gardien de la civilisation dans son cycle de Foundation: il en conserve le patrimoine à travers les millénaires et même les millions d'années, un peu comme dans la Torah est conservée la sagesse première. On pourrait dire que la pensée abstraite de Sartre a trouvé en Asimov à se déployer en figures.
Il reste qu'Asimov lui-même, dans la nouvelle qu'il jugeait la plus importante parmi celles qu'il avait écrites, The Last Question, annonçait la destruction de toute chose particulière, et la renaissance de l'univers quand le dernier élément particularisé se serait dissous dans le grand tout. Il est possible, justement, que quand la pensée se déploie en figures, elle saisisse réellement l'infini, et en livre les mystères.
12/01/2017
Les années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.
À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.
Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.
Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).
L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.
Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), parvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.
On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.
Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.
Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.
D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.
Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!
D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.
10/01/2017
Ce texte fait suite à celui appelé Le Voyage enchanté, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir vu des merveilles inouïes.
L'impression que je vivais un songe devenait toujours plus forte. Le doute m'envahissait. Étais-je le jouet d'une illusion?
Soudain, un troupeau de ce qui me parut être des daims jaillit de derrière une colline, et courut au-dessous de nous. Leur pas était bondissant et souple, et ils passaient comme des flots jaunes parmi les herbes; et ils ne semblaient pas fuir quelque prédateur, mais s'amuser à courir.
Plus loin, des chevaux en liberté paissaient paisiblement. À notre approche, ils levèrent les yeux, et j'eus la surprise de voir ceux-ci briller, à la façon de diamants, et de sembler disposer d'une intelligence, de sembler nous reconnaître, et nous suivre. Et ils nous saluèrent, même, inclinant leur museau, mais non comme le font les chevaux d'ordinaire, lorsqu'il leur prend un sentiment vif et qu'ils font aller vivement leur tête de haut en bas à toute vitesse: ils le faisaient comme des êtres réfléchis, lentement et maintenant un instant le front incliné. Et je vis, à ma grande surprise, Ithälun leur répondre, les saluant de la même manière, et y ajoutant une main levée. La voyant, ils hennirent, et se remirent à brouter.
« Quels sont-ils? » demandai-je.
La dame répondit: « Ce sont les chevaux sacrés du royaume de Segwän, le pays de Stën. Ils sont nés jadis d'un vent puissant, venu du nord et doué de conscience, un noble fils de celui que vos pères nommèrent Éole. Ils ne se laissent monter que par les hommes et les femmes les plus dignes, et non seulement ils choisissent ceux qu'ils laissent monter sur leur dos, mais ils reconnaissent ceux qui le méritent: ainsi en fut-il dès l'origine de leur existence, et ce peuple de chevaux a un nom particulier, qui est Irmen. Jadis accompagnèrent-ils Solcum dans sa croisade contre Ornicalc; il était accompagné, lui-même, d'un fameux roi de France, et de six des siens.
- Un roi de France? m'écriai-je. Lequel? Au reste il n'y en a plus depuis longtemps. Quel âge a donc Solcum?
- Il est plus vieux que tu ne saurais dire, et pourtant, pour le peuple qui est le nôtre, ses années sont encore en petit nombre, et il est toujours en pleine force d'âge.
« Sache, en effet, que nos jours sont des années, ou du moins des mois, pour vous, et que Solcum n'était pas beaucoup plus jeune qu'à présent, quand il chevauchait avec celui que vous nommez Louis de France, neuvième du nom, que vos prêtres longtemps ont dit saint.
- Solcum a chevauché avec saint Louis, il y a huit cents ans, et il a à peine vieilli? Je ne puis y croire.
- Il en est pourtant bien ainsi.
- Mais alors, quand je reviendrai parmi les hommes, au bout de deux, trois jours, ou plus, que j'aurai passés avec vous, des années se seront écoulées parmi les miens? m'inquiétai-je. Et peut-être ils seront morts? Peut-être je ne les reconnaîtrai pas? Peut-être rien de ce que j'aurai connu n'existera? Peut-être, même, que je tomberai en poussière dès que j'aurai remis le pied dans ce monde mortel? »
Disant ces mots, j'étais effrayé.
(À suivre.)
06/01/2017
Il y avait autrefois trois géants de la littérature dans le nord de la Savoie: Jean-Vincent Verdonnet, Michel Butor, John Berger. Ils nous ont quittés successivement, et le troisième, romancier anglais qui vivait à Mieussy, vient de le faire le dernier.
Je l'ai rencontré une fois, à l'occasion d'une lecture de ses poèmes: la librairie de Bonneville, aujourd'hui défunte aussi, avait demandé à trois personnes, dont moi, de la produire, et l'écrivain était venu; ensuite nous étions allés manger. John Berger m'avait félicité pour ma lecture, qu'il trouvait appropriée, s'appuyant sur le rythme plus que sur le sens, qui de toute façon était mystérieux; mais, au restaurant, nous n'avons rien trouvé de spécial à nous dire.
J'ai lu, de lui, Pig Earth (1979), son grand succès, consacré aux paysans de Mieussy et à une figure étrange, de femme-symbole, sorte de lutin, d'esprit local. Elle était parfaitement incarnée, mais Berger la voyait comme l'émanation des éléments, comme un être élémentaire. Elle était dénuée de morale spécifique, et était toute menue, comme un gnome. Elle vivait seule, et ne se faisait aucune illusion sur le monde, pensait à sa survie sans acrimonie non plus. Elle était une force qui va, comme eût dit Victor Hugo.
Au fond de l'apparent réalisme des mystères planaient, baignaient le monde, d'ailleurs la fin évoquait des fantômes, sans ornementation particulière: ils n'émerveillaient pas, n'épouvantaient pas, étaient plutôt réflexifs. Le réel même était magique.
John Berger pensait que le paysan savoyard était en phase avec la nature pure, avec les forces de vie et de production. Il décrit avec fascination le travail du boucher, et le découpage de la vache, l'ouverture et l'apparition des boyaux. Verdonnet avait fait un texte proche, sur le cochon.
À un certain moment, il cite une anecdote connue des paysans, dont j'ai oublié le contenu, mais dont j'ai aussitôt remarqué qu'elle venait en fait de François de Sales et avait été transmise par les prêtres, car les paysans que je compte parmi mes proches me l'avaient racontée aussi, et m'avaient dit qu'elle leur avait été dite par le curé dans leur jeunesse. Les femmes en particulier se souvenaient bien de ces anecdotes apprises au catéchisme. John Berger semblait un peu croire que, comme chez son personnage de Cocadrille, il s'agissait d'une sagesse spontanée. Mais François de Sales était lui-même de la noblesse campagnarde savoisienne, et il affirmait que les montagnards avaient une forme de sagesse instinctive: ils se retrouvaient, lui et Berger! Les écrits de François de Sales sont peut-être, après tout, la fleur de cette sagesse venue des montagnes, mêlée à la science théologique et produite en français.
J'aimais beaucoup les poèmes de John Berger, qui parlait de temps en temps aussi des Alpes; comme souvent chez les Anglais, elle créait des images énigmatiques, ouvrait sur autre chose, sans dire quoi. C'était un homme excellent.