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[s. d.]
Guy Marais, Furetiriana
Paris, Guillain, 1696
Parallèle entre un sermon mal déclamé et l'échec de l'Alexandre de Racine.
Cette célèbre anecdote relaie l'idée selon laquelle la troupe de Molière était inapte à jouer des tragédies. Elle illustre aussi les enjeux de réceptions attachés à un sermon, et dresse un parallèle entre déclamation en chaire et déclamation au théâtre.
[Un homme évite de donner son opinion sur un sermon, de peur de déplaire.] Il se défendit donc de dire son sentiment, en disant qu’il avait été fort distrait au sermon par les exclamations que faisait de temps en temps un jeune ecclésiastique appuyé contre un pilier proche du lieu où il était. Cet homme, ajouta-t-il, faisait des postures de désespéré en s’écriant : « ô Monsieur Racine ! ô Monsieur Racine » et en proférant ces paroles il frappait du pied et levait les yeux au ciel.
– Pourquoi faisait-il cela, dit le prince ?
– C’est, répondit Monsieur de M***, ce que je lui ai demandé lorsque le sermon a été fini.
– Quoi ! Monsieur, m’a dit cet ecclésiastique, vous ne savez pas ce qui arriva à Monsieur Racine au sujet de sa pièce d’Alexandre, qui est un ouvrage achevé. Ses amis l’avaient tous assuré de la bonté de sa pièce. Ils avaient raison. Lui, sur cette confiance, la met dans les mains de la troupe de Molière. Qu’arriva-t-il ? Cette pièce si belle tomba à la première représentation. Monsieur Racine, au désespoir d’un si mauvais succès, s’en prend à ses amis qui lui en avaient donné si bonne opinion. A cela les amis répondent : "Votre pièce est excellente, mais vous la donnez à jouer à une troupe qui ne sait que jouer le comique. C’est pour cela seulement qu’elle n’a pas réussi. Mais donnez-la à l’Hôtel de Bourgogne, vous verrez quel succès elle aura". Ce conseil fut suivi et cette pièce lui donna une grande réputation. Voilà, continua cet homme, ce qui m’est arrivé. J’avais composé ce sermon que vous venez d’entendre. C’est, au dire des connaisseurs, une pièce achevée. Cependant, je l’ai donné à déclamer à ce bourreau. Voyez quel effet cela produit dans sa bouche : il affaiblit les endroits qui doivent être poussés et déclame comme un forcené ceux qui sont tendres. Mais je ferai comme Monsieur Racine : je lui ôterai mon sermon et je le ferai prêcher par quelqu’un qui s’en acquittera mieux que lui.
P. 74
Ana disponible sur Gallica.
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