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«Esclaves, ne maudissons pas la vie!» C’est à cette énigmatique phrase de Rimbaud, figurant à la fin d’Une saison en enfer, que me font penser la vie et les engagements de Laurent Rebeaud, tragiquement décédé.
L’injonction semble venir de ces asservis qui, parlant collectivement à la première personne, s’encouragent à ne pas sombrer dans le nihilisme, la destruction ou l’autodestruction.
Entamer une réflexion en reprenant le motif de l’esclavage est justifié par l’engagement musical de Laurent Rebeaud. Les chants et la musique qui l’ont passionné sont ceux des esclaves noirs aux Etats-Unis et de leurs descendants afro-américains.
Frederick Douglass, esclave affranchi devenu une grande figure de la politique américaine au 19e siècle, décrit dans ses mémoires la musique de ses frères, qui le remplit d’une «indicible tristesse». Ce faisant, il met en évidence la manière dont la libération peut être revendiquée, mais aussi obscurcie, depuis la situation d’asservissement dans laquelle se trouvent les esclaves. Alors que les maîtres escomptaient que les esclaves se résignent à l’horreur de l’ici-bas, se repentent de leurs péchés et ne chantent la liberté que comme une consolation réservée à la vie après la mort, les chants étaient bel et bien aussi un appel à la liberté en ce bas monde.
Les chants des esclaves
Mais l’appel des esclaves, lancé depuis cette vie maudite en laquelle consiste la condition de servitude, était formulé dans des termes équivoques, empruntés à la rhétorique et la mythologie bibliques. La musique qui le portait avait elle-même la rugosité d’emprunts tant aux rythmes africains qu’aux fanfares et aux psaumes de l’oppresseur.
Pour utiliser des termes qui ont fait florès plus tard, l’appel à la liberté, faisant usage de ressources cognitives et symboliques marquées par l’état de domination (et même imposées par les dominants) ne pouvait pas faire sans autre le saut dans l’autonomie et la libération. Douglass souligne ce que la condition d’esclave a de déshumanisant. L’état de servitude pèse sur les asservis, même au moment où ils aspirent à le dépasser. En ce sens, on ne peut pas aimer leur musique sans se rappeler qu’elle porte les stigmates d’une horrible condition, qui obscurcit leur humanité et leurs aspirations mêmes.
Singulier paradoxe: la musique est à la fois l’évocation de cette liberté, et le signe de son inaccessibilité, voire même un obstacle supplémentaire à son atteinte; d’où l’indicible tristesse qu’elle procure, d’où la gravité de ceux qui se donnent pour mission de la transmettre.
Ce que nous disent aujourd’hui, toutefois, les chants des esclaves d’hier, c’est que les verts pâturages qui sont supposés nous attendre après notre mort ne sont pas (ou pas seulement) un faux espoir. Certes, à considérer les Etats-Unis, la lutte contre l’esclavagisme et pour les droits civiques et contre le racisme endémique, on voit que le combat n’est pas fini. Les spirituals sont encore un moyen de faire entendre que la vie d’ici doit être transformée, et même un appel pressant en ce sens.
Je ne peux pas ne pas mettre ensemble l’amour qu’éprouvait Laurent Rebeaud pour cette musique, la manière dont il s’est engagé politiquement, et les thèmes sur lesquels il a porté son attention. Son souci partisan, parlementaire, associatif lui a permis de prendre ses distances avec les contingences de la conduite quotidienne des affaires publiques et d’invoquer ses idéaux avec plus d’intransigeance.
Adieu à la centralité du travail
Loin de moi l’idée de poser une équivalence, mais le dernier combat politique dans lequel Rebeaud s’était lancé, l’initiative en faveur d’un revenu de base inconditionnel, me semble reprendre certains traits de l’utopie imparfaite en laquelle consistaient les chants des esclaves. Reprenant certains traits des visions d’Ivan Illich ou d’André Gorz, cette initiative ose le pari du renoncement à la centralité du travail. Certes, il n’est pas assimilable à de l’esclavage, mais sa monétarisation conditionne nos existences et les catégories dans lesquelles nous nous pensons.
Or, l’initiative est exprimée dans les termes de la société qu’elle veut transformer radicalement. Désignant en termes monétaires un au-delà de la rémunération, elle est évidemment vouée à l’échec, tant son but final est insensé au regard des instruments économiques et sociaux dont nous disposons. Mais elle est aussi basée sur une idée véritablement utopique selon laquelle l’assujettissement à l’argent, au travail rémunéré, peut être défait par la création d’un référentiel nouveau. L’argent inconditionnellement versé n’apparaît plus comme une aide ni une rémunération, comme quelque chose qui est donné en retour, mais comme créant les conditions d’une vie déliée des impératifs lucratifs, où l’identité ne se mesure pas au revenu.
Une société véritablement solidaire et sobre n’est pas descriptible dans les termes à disposition de celles et ceux qui, abreuvés de valeur d’échange, vivent dans une société fondamentalement inégalitaire et dispendieuse. D’où la nécessité d’engager des actions qui, même énoncées dans les termes approximatifs dont nous disposons, soient orientées vers un ineffable.
L’évolution vers la clémence, la liberté et la réconciliation a besoin de ces outils imparfaits que sont les initiatives irréalisables, ou les chants des esclaves. L’action politique irréaliste et la résistance sublimée en musique sont des conditions d’exercice de la liberté. Agir ne suffit pas toujours.