Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07232.jsonl.gz/1025

Critique
"A travers l'étonnant parcours d'un gardien de prison, ce film réveille la mémoire de la chute de l'apartheid qu'entraîna le plus célèbre prisonnier de la planète que fut à un moment donné Nelson Mandela, celui qui paya le prix de sa parole: ""Seul un homme libre peut négocier.""
Tiré des mémoires de James Gregory, Le Regard de l'antilope, ce film retrace l'évolution de l'un des geôliers sud-africains blancs de Nelson Mandela et, ce faisant, revient sur la lutte du chef de l'ANC (African National Congress), de son incarcération en 1964 sur l'île de Robben Island, puis sur le continent à Pollsmor et enfin en résidence surveillée à Victor Verstera, jusqu'à sa libération en février 1990.
L'évocation de l'Afrique du Sud vivant sous l'apartheid est très fidèle, même si très succincte, car tout n'est vu que par les yeux dudit geôlier ou de ses proches, par exemple lorsque la famille se rend le temps d'un week-end à Capetown. James Gregory, côtoyant Mandela au quotidien, ouvrant son courrier, assistant à de rares visites, s'interroge progressivement sur ce prisonnier d'une formation (il est avocat) et d'une trempe peu communes. Il se laisse même ébranler par l'une ou l'autre affirmation de ce leader qui en viendra à répondre à ses questions relatives à la Charte de l'ANC appelant à une nouvelle Afrique du Sud où Noirs, Blancs et métis pourraient vivre ensemble et partager le pouvoir. Alors si c'était vrai, cela signifierait-il que toutes les accusations de communisme et de terrorisme dont ces prisonniers politiques font l'objet incessant ne seraient que désinformation?
Ce n'est pas parce qu'il souffre d'une sorte d'inversion du syndrome de Stockholm - qui désigne la propension des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers à adopter peu ou prou les points de vue de ceux-ci - que James Gregory (Joseph Fiennes) s'intéresse au célèbre prisonnier, mais plutôt parce qu'élevé dans le Transkei, il parle le xhosa et connaît quelques éléments de cette culture qui fut celle de son camarade noir Bafana et est précisément celle de Mandela et de ses proches. D'ailleurs, à peine arrivé avec les siens sur l'île, les renseignements généraux lui confient une surveillance particulière que lui seul peut offrir. ""Soyez une fenêtre sur leur âme"", s'entend-il dire. Et, au fil des années, il se demande si les informations qu'il glane n'ont pas pour conséquences à l'extérieur l'élimination de tel ou tel membre de l'ANC, jusqu'au propre fils de Mandela.
L'intérêt de cette réalisation très honnête de Bille August, à qui l'on doit notamment PELLE LE CONQUERANT (1988) et LES MEILLEURES INTENTIONS (1993), est qu'elle montre combien est difficile et coûteux le changement en profondeur d'un regard. Le personnage de l'épouse du geôlier (rôle délicat pour Diane Kruger) est à ce titre très intéressant, car il nuance et complexifie l'évolution de James Gregory. De même qu'il est passionnant de découvrir comment cet homme peut continuer à exercer son travail avec ce qui le trouble et l'atteint de plus en plus sérieusement. Et pour accompagner tout cela, la figure charismatique et la réflexion forte de Nelson Mandela (Dennis Haysbert) qui sait tirer le meilleur de celui qu'il finira par inviter au banquet de son investiture comme premier président de la nouvelle Afrique du Sud en 1994.
Si une page de la grande Histoire s'écrivit au long de ces années d'incarcération, le mérite de cette réalisation linéaire et soignée est de rappeler que la grande Histoire est souvent tissée de fils ténus, qui résistèrent aux fortes pressions."
Serge Molla