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22/10/2011
Le 3 novembre 1951, à 3 h 35 du matin, l’Orient-Express s’ébroue sur un quai de la gare de Lausanne, en direction de Domodossola, puis le port de Gênes. Dans ses rames, des policiers suisses sont chargés de la sécurité, jusqu’à la frontière, d’un couple royal et de sa suite nombreuse. Le roi de Thaïlande et sa belle épouse Sirikit sont sur le chemin de retour, après une année et demie vécue aux Chamblandes, à Pully, durant laquelle Bhumibol, alias Rama IX, a pu achever ses études à l’Université de Lausanne. Il les avait interrompues en 1946 pour succéder à son frère Ananda, alias Rama VIII, décédé tragiquement dans son palais d’un accident avec arme à feu - probablement un assassinat dont les auteurs resteront mystérieux. Un an et demi après son mariage fastueux à Bangkok puis son couronnement, Bhumibol était donc revenu dans une ville bien-aimée. Outre l’enseignement des sciences naturelles qu’il avait entamées dans notre Alma Mater - située alors au pied de la cathédrale - il a dû s’initier à celui des sciences sociales, politiques et économiques: de quoi se constituer une culture élémentaire de chef d’Etat. Et c’est en tant que tel que dix ans plus tard, il reviendra plus solennellement en Suisse, avec sa reine et leurs quatre enfants, pour s’établir dans la maison de maître du Flonzaley, à Puidoux, au cœur des vignes de Lavaux, tandis que sa cour volante vit dans les palaces et hôtels de la Riviera. Depuis cette escale vaudoise, les souverains de Thaïlande effectueront, de 1960 à 1961, une vaste tournée des capitales européennes. Quarante-quatre ans plus tard, Bhumibol renouera une nouvelle fois avec notre région en souhaitant offrir à la Ville de Lausanne un pavillon thaïlandais tout de bois sculpté, serti d’or et de verre, pour saluer la simultanéité de ses 60 ans de règne et du 75e anniversaire des relations diplomatiques entre Bangkok et Berne. On se rappelle qu’après moult oppositions de riverains et de farouches écologistes, le rutilant édicule se trouvera in fine une digne place en un de nos plus beaux écrins de verdure, la pelouse orientale du parc Denantou. Il y sera inauguré le 17 mars 2009 par la princesse Sirindhorn, fille de Rama IX. Tout est bien qui finit bien: c’était un des lieux de promenade favori de son père quand il débarqua en Suisse à cinq ans, avec son frère aîné Ananda, sa sœur Galyani et leur mère.
Notre confrère Olivier Grivat, qui fut naguère rédacteur en chef adjoint de 24 heures, vient de publier un livre* rigoureusement fourbi d’archives inédites et joliment illustré sur ce prince, né en 1927 dans le Massachusetts, mais dont la jeunesse helvétique a duré près de quatre lustres. A 84 ans, Rama IX est le «plus ancien chef d’Etat de la planète», et le plus riche des monarques vivants (lire encadré). Or il n’a pas oublié les années heureuses qu’il a vécues au bord du Léman, ni celles de vaches maigres durant la Dernière Guerre. Pour avoir interrogé le fils de Cléon Séraïdaris, le précepteur des princes Ananda et Bhumibol lors de ce séjour tout en vicissitudes, Grivat apporte des éclairages nouveaux et des anecdotes méconnues sur leur scolarité à l’Ecole nouvelle, leurs apprentissages divers – tant sportifs que linguistiques - et leur vie quotidienne. Et sa narration est riche de rebondissements picaresques et drôles. Du panier ordinaire de la ménagère aux cartes gastronomiques historiées des banquets officiels, et des comparses vaudois qui souvent portèrent secours à cette famille singulière mais sympa, le récit se rythme à deux temps. Il parvient à conjuguer l’exotisme de ces aristos asiatiques devenus «de petits Suisses comme les autres; des gens ordinaires» (comme le confiera un jour la princesse Galyani), et de Romands en même temps impressionnés par le prestige de ces altesses et jaloux de leur vieil appareil démocratique, simple et bonhomme, que le monde entier envie. Leurs heures graves n’ont pas été négligées: nombreuses sont les pages liminaires où s’éclaire le destin extraordinaire et obscur du frère aîné. Ananda avait été un ado féru de culture et de musique. Doué d’un charisme précoce, il ne voulait pas devenir roi, mais le devint quand même jusqu’à en mourir à 21 ans. Son jeune fantôme hante-t-il encore les nuits de son petit frère, avec lequel il glissait sur un toboggan du Denantou?
Editions Favre.
Passé pauvre d’un dieu vivant
L’auteur du livre, Olivier Grivat, rencontra par deux fois le roi Rama IX en Thaïlande. En mars 2008 ce fut en accompagnant le syndic de Lausanne Daniel Brélaz qui apportait une couronne mortuaire en hommage à la sœur du roi, décédée quelques mois plus tôt. En mai 2009, les mêmes furent accueillis au palais d’été de Hua Hin, accompagnés cette fois du gouverneur du Guillon. Des moments inoubliables pour Grivat, mais il serra la main du roi en restant debout et en le regardant dans les yeux, alors que les 65 millions de Thaïlandais qui le vénèrent tel un dieu vivant se prosternent à ses pieds, le regard rivé sur ses chaussures. Le journaliste se souvint alors des années de guerre où, à Lausanne, Bhumibol et ses proches vécurent avec des fins de mois difficiles et sans protocole. Quel contraste, 55 après! Ce petit Lausannois pur sucre mais aux yeux bridés serait devenu la tête couronnée la plus riche du monde. Selon un classement des plus grandes fortunes établi en août 2008 par le magazine new-yorkais Forbes, celle de Bhumipol, est évaluée à 30 milliards de dollars – contre un seul milliard pour la reine Elizabeth II… Elle se décline surtout en avoirs fonciers (près d’un tiers du territoire de sa capitale!), mais qu’un Bureau de la Couronne gère en soutenant des secteurs vitaux de l’économie thaïe, et dont les bénéfices sont versés à des fondations caritatives. Tous ces milliards ne se trouveraient pas dans le coffre personnel de Sa Majesté. Et elles ne se serviraient qu’à une lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement.