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Aloysius Bertrand est un écrivain que j’aime infiniment, et qui fit en quelque sorte le tableau mythologique de sa chère ville de Dijon. Il est assez comparable au Savoyard Jacques Replat, qui fit d’Annecy et de ses environs le même genre de tableaux, bien que Bertrand fût plus cynique, plus amer, ce qui était fait pour plaire à Baudelaire et à ses suiveurs, notamment Mallarmé.
En Savoie, on ne fut jamais franchement révolté contre l’univers. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer, entre autres choses, dans mon livre Portes de la Savoie occulte, par exemple en comparant le Savoyard Jean-Pierre Veyrat et Rimbaud. Pierre Assouline s'en est moqué, dans l'article qu'il a consacré à mon livre, comme s'il était ridicule de comparer ces deux poètes, mais il n'a jamais lu Veyrat. Il a parlé selon les titres qu'a accordés aux poètes l'Université, comme s'ils relevaient de la vérité obligatoire. J’ai voulu, en tout cas, montrer que les poètes savoyards n’avaient pas pratiqué, comme les Français, le bizarre, le décalé, le difforme, tels qu’on les trouve aussi chez Baudelaire, et qu'ils n'en étaient pas moins parvenus à maintenir une force d'inventivité et d'imagination appréciable, une réelle faculté à puiser au fond de l’âme des figures vivantes. En effet, l’académisme y ayant été moins puissant qu’en France, la libre inspiration y a eu moins besoin d’esprit de révolte. C'est parce qu'en France les figures étaient figées par la force des institutions, et notamment l'Université - à laquelle justement se fie Pierre Assouline, inconsciemment, pour juger de Veyrat qu'il n'a pas lu -, qu'il a fallu provoquer une forme de révolution pour libérer les forces de création et d'imagination. Mais en Savoie, l'intériorisation des figures de l'âme par François de Sales les rendait plus proches des profondeurs du cœur, et plus souples: on pouvait donc rester dans la religion catholique et trouver de quoi combler ses aspirations, jusqu'à un certain point.
Mais c'était à l'époque romantique; aujourd'hui que la Savoie dépend dans sa culture des institutions françaises, la différence n'existe plus guère.
En tout cas, au sein du fabuleux portrait que l’excellent Bertrand dressa de sa chère capitale bourguignonne, on trouve des Savoyards dont les allées et venues ponctuent poétiquement les saisons, et je leur ai consacré un article, cette semaine, dans Le Messager.