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Lausanne dans la métropole lémanique
Dans l'ouvrage "Lausanne entre flux et lieux" (),
le professeur Jean-Bernard Racine, avec la collaboration de Pierre Dessemontet, assistant à l'Institut de géographie, a publié une recherche de modèles de villes possibles pour le XXIe siècle. Nous en reprenons de larges extraits ci-contre, qui concernent plus particulièrement les positions respectives de Lausanne et Genève.
Les intertitres sont de la rédaction.
«
(...) L'émergence de la métropole lémanique dont Lausanne est à l'évidence le maillon indispensable permettra-t-elle de dépasser rapidement les contradictions ancrées dans une méfiance maintenant ancestrale? Lausanne pourra-t-elle continuer à se développer, à se profiler ville européenne? Cette histoire-là est en train de s'écrire. (...)
Plusieurs modèles de croissance
L'idée de métropole appliquée à l'ensemble de l'espace lémanique révèle la coexistence de plusieurs modèles de croissance urbaine: Genève illustre le modèle de la concentration exogène des forces et des influx se situant au niveau européen et international; Lausanne, à l'opposé, tendrait à illustrer un développement autocentré, endogène à base locale et régionale. Longtemps concurrentes, les villes cultivent une relation réciproque où le mépris, l'envie et la haine cordiale l'ont souvent emporté.
Il ressort pourtant de l'excellente étude conduite par Galland B., Leresche J.-P., Dentan A. et Bassand P. (1993) "Identités urbaines, Genève-Lausanne: duo ou duel" que ces deux surs que sont, par la force des choses et de la géographie, Genève et Lausanne, sont impliquées ensemble dans ce processus de métropolisation (la spécialisation des activités économiques de la région vers le tertiaire en est le plus flagrant exemple). Il ressort également de cette étude que les deux villes, bien loin d'être réellement concurrentes, sont en fait complémentaires et ce pratiquement sur tous les plans.
Genève, la porte vers l'international
De manière générale, les deux villes auraient avantage à collaborer sur la base de ces complémentarités multiples dont il ressort que Genève est la porte de la métropole vers l'international de par ses fonctions et ses équipements, Lausanne jouant alors le rôle de relais à l'échelon national et régional.
Genève est une ville sans réel arrière-pays; Lausanne peut lui fournir cette assise régionale dans le cadre de la métropole, cet enracinement dans le territoire qui manque à Genève si cruellement que même les Genevois le reconnaissent. L'économie genevoise est nettement tournée vers l'international, laissant petit à petit péricliter son industrie; Lausanne, au contraire, jouit d'un secteur industriel de pointe et d'un tertiaire plus régional. Lausanne n'a pas d'aéroport; Genève en a un. Par contre, sur le plan suisse, Genève est un cul-de-sac, un appendice; Lausanne peut lui offrir une part de sa centralité régionale et nationale incontestable.
Fronde genevoise contre lourdeur vaudoise
Politiquement, la fronde genevoise peut faire pièce à la lourdeur vaudoise, lourdeur pouvant cependant se transformer en base solide faisant pièce au manque d'enracinement genevois. Lausanne, en bref, comme "seconde" ville de l'agglomération mais en assumant le centre géographique, est un parfait relais de Genève. Elle peut faire profiter Genève de ses avantages, et profiter elle-même de ceux de la ville du bout du lac. Incontestablement, il y a là matière à faire équipe, dans les esprits en tout cas. Dans les faits, économiquement et urbanistiquement, c'est déjà en train de se faire. Il n'y a qu'au niveau politique que des résistances opèrent: signe de la force de l'arrière-pays vaudois, dominant le Canton, qui a certainement peur de se faire marginaliser au sein de ce nouvel ensemble, Lausanne et Genève pouvant le cas échéant s'allier pour faire pencher la balance politique.
Une zone pour contrebalancer le Triangle Bâle-Zurich-Olten
Il semble même, à l'examen, que le processus de métropolisation tendrait à effacer des différences en inscrivant toutes les dynamiques dans le contexte plus vaste du Triangle d'Azur, dont la base est bien le ruban métropolitain du Léman, mais dont le sommet pointe en direction d'Yverdon et de Neuchâtel, région urbaine dont les solidarités fonctionnelles défient en fait la logique des frontières communales et cantonales. Ce Triangle d'Azur semble, à l'échelle du pays tout entier, être la seule zone capable de contrebalancer l'effet de polarisation du Triangle d'Or Bâle-Zurich-Olten.
Lausanne se découvre le centre de gravité et le point de passage obligé. La métropole lémanique se profilerait alors comme une des grandes zones urbaines d'Europe, alliant les qualités de Genève et de Lausanne. D'un poids démographique certain, elle serait à son tour relais incontournable au sein de la banane européenne, cette mégalopole courant de Lombardie en Angleterre. Et Lausanne, maillon indispensable de cette métropole lémanique, pourrait continuer à se développer, à se profiler ville européenne, bénéficiant de sa position de relais entre Genève et la Suisse.
Lausanne à l'abri de la provincialisation
A l'échelle européenne, l'avenir de Lausanne réside dans cette proximité avec la Genève internationale, proximité qui lui permet de se mettre à l'abri de la "provincialisation" subie par tant de villes de la même taille dans les pays voisins de la Suisse. Centre régional incontestable, relais important au niveau suisse, Lausanne peut même profiter de la proximité de Genève pour être plus que cela, ce d'autant qu'elle tend à s'impliquer de plus en plus dans le concert international, notamment au plan sportif (siège du CIO, divers championnats européens...).
Le problème de l'identité lausannoise
Depuis le 6 décembre 1992, Lausanne s'est proclamée "la plus européenne des grandes villes suisses" (l'agglomération ayant plébiscité le traité EEE à plus de 80% des votants). La ville aspire à un rôle actif dans le processus d'intégration européenne. De bien grandes ambitions pour une ville moyenne comptant jouer un rôle de relais à l'ombre de Genève, ce qui prouve pourtant que Lausanne, aussi bien relais occidental de la Suisse que relais suisse de Genève, compte bien exister en propre.
Encore faut-il qu'elle apprenne l'art, déjà difficile eu égard au manque de confiance de sa population, de gérer son patrimoine, mais celui de gérer des flux entre des zones fonctionnelles à haute densité d'interaction: la métropole, l'agglomération, la région urbaine, le canton, et peut-être ce réseau des villes européennes parmi lesquelles, dans la catégorie des "petites capitales régionales actives", forte de son tertiaire supérieur et de son incontestable rayonnement culturel et scientifique, elle fait si bonne figure.
Mais à cette fin ne faut-il pas qu'elle réussisse d'abord à insérer la gestion de son devenir dans la réalité de fait d'une "regio lausannensis" dont le cadre institutionnel et démocratique reste à inventer? Comme le reste, sans doute à inventer aussi, ou ré-inventer, un style, et les mots pour le dire, une image de marque dans laquelle elle puisse se reconnaître et se faire connaître. C'est tout le problème de l'identité lausannoise. (...)
»
1) "Lausanne entre flux et lieux", Travaux et recherches No 12 de l'Institut de géographie de l'Université de Lausanne, octobre 1996.