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Dans le premier chapitre, Bollnow utilise différentes sources pour montrer que, à ses origines, l'espace n'était pas un concept illimité mais, au contraire, plus ou moins clairement limité, défini par rapport à l'environnement et étroitement lié à l'histoire de l'habitat.
L'espace n'est pas homogène, mais articulé. Cette idée est déjà suggérée par les discussions étonnantes d'Aristote dans le quatrième livre de sa physique, le premier traité sur les problèmes spatiaux dans la tradition de la pensée occidentale. En relation avec les quatre éléments (le feu, l'air, l'eau et la terre), il enseigne l'articulation naturelle de l'espace, chacun de ces éléments montrant une affiliation à une certaine direction, par exemple vers le haut dans le cas du feu et des matières légères, et vers le bas en direction du sol pour des matières pesantes. Bollnow souligne le fait que ce concept diffère essentiellement de notre conception moderne de l'espace. Il y a un autre aspect troublant dans la notion aristotélicienne de l'espace. Ce que nous considérons comme lieu (topos, 'Ort' en allemand) apparaît d'une certaine manière comme projeté hiérarchiquement d'une dimension locale à une dimension cosmique et s'agrandissant dans l'espace par des successions progressives, ce que Bollnow compare à la capacité d'un container. En conclusion, la notion d'espace chez Aristote n'est jamais celle d'un espace mathématique sans fin, mais bien d'un espace limité dans son extension maximale vers le vide, puisque "délimité par la voûte céleste" (:30).
L'étymologie du mot allemand 'Raum' suggère également que l'espace était originellement compris comme un lieu délimité. Grimm le fait dériver de la forme verbale correspondante en allemand 'räumen' (faire de la place) dans le sens de dégager une partie de l'environnement sauvage, avec l'intention de s'y installer, d'y établir son habitation. Bollnow élabore à partir de là une construction qui démontre que les racines du mot sont en relation étroite avec l'habitat et l'environnement humain organisés. Ainsi, le mot 'Raum', utilisé avec un article défini ou indéfini, est toujours en relation avec des constructions; par exemple comme terme générique pour désigner les pièces d'une maison. Son utilisation n'est pas compatible avec des endroits en plein air (par exemple les lieux de rencontre). Sans article, il est également en relation avec l'environnement humain dans le sens d'un espace où se mouvoir entre des choses ou des objets. C'est seulement à un niveau secondaire que le concept de >Raum< prend des significations étendues ('raume' = mer ouverte; 'Weltraum' = espace cosmique). Des termes utilisés d'une manière semblable sont toujours appliqués aux objets de l'environnement humain. Par exemple 'Ort' (localisation ponctuelle, faisant allusion à l'origine à des objets pointus tels que des lances [utilisées comme bornes de terrains?], des avancées de terre tel qu'un cap etc.), ou 'Stelle' (essentiellement en relation avec quelque construction d'immeuble ou de mobilier), ou 'Fleck' (extension horizontale de terre, place du marché etc.).
Cette thèse, extrêmement convaincante, sur les origines environnementales de la notion d'espace a une grande répercussion, non seulement sur la recherche et la théorie de l'architecture, mais aussi sur notre conception générale de l'homme, puisque notre ontologie et notre métaphysique sont principalement basées sur l'espace cosmologique. En d'autres termes, Bollnow requiert un renversement dramatique, une "implosion" de nos concepts modernes de l'espace; implosion qui, au surplus, est déjà bien établie en écologie et dans les études sur le comportement animal (Uexküll) mais pas du tout en architecture et en urbanisme.
Dans les paragraphes suivants, Bollnow traite des éléments directionnels de l'espace. Ici aussi il démonte ingénieusement les systèmes établis, telle l'axialité. Les oppositions suggérées déjà par Aristote comme 'au-dessus/ au-dessous', 'devant/ derrière' et 'à droite/ à gauche' seraient des contre-indications d'homogénéité, particulièrement si elles ne sont pas purement interprétées en termes de systèmes abstraits linéaires et axiaux, mais mis en relation avec la réalité objective. Bollnow maintient que la terre et l'air sont deux "demi-espaces" entièrement différents, nécessairement complémentaires pour la vie humaine. Si la terre perd sa qualité de support, l'existence humaine est menacée. Il se réfère ici à Kierkegaard et à son concept de l'angoisse. Dans leur relation intrinsèque aux valeurs de l'idéologie et de la morale, les deux oppositions 'devant/ derrière' et 'à droite/à gauche' montrent clairement leur rapport étroit à l'histoire de la culture, évidemment pas dans le sens anthropomorphe comme on le pense généralement, mais plutôt en relation avec l'organisation spatiale de l'environnement.
L'idée avancée par Bollnow de l'existence de "points zéro" ou de "points fixes" dans la conception de l'espace humain est particulièrement importante. Il décrit, de manière extensive, la polarité entre le fait de quitter et celui de retourner vers des lieux d'attaches (foyers) ou vers des points "zéro" temporaires (chambre d'hôtel dans une ville étrangère) et les postule comme référence essentielle dans un système subjectif d'orientation. C'est ce qu'il le nomme "le centre de l'espace". <4> "Si nous déménageons, notre univers est réorganisé complètement en fonction du nouvel appartement." (:58).
Ce concept fondamental est ensuite étendu à des relations triangulaires entre les systèmes des individus, des systèmes sociaux et des structures hiérarchiques de démarcations vis-à-vis de ces points centraux (habitations, églises, marché, centre de la ville et de l'état). Dans ce système, Bollnow décrit des idées traditionnelles qui interprétaient de tels points fixes comme la marque du "centre du monde" ou "axis mundi". Il énumère aussi plusieurs symboles concrets qui caractérisent de tels points centraux (piliers, palais, sanctuaires, montagnes sacrées) dans différentes cultures. En suivant Haberland (1957, 'Concept d'espace des sociétés naturelles') et Brunner ('Concernant la notion de l'espace dans l'Ancienne Egypte'), il explique des phénomènes de ce type de manière dualiste sur la base d'une tension entre l'espace habité et le chaos environnant, et les classe ensuite - en opposition avec Eliade - en espace délimité. Cette partie de son travail, qui se réfère à plusieurs exemples de marquages symboliques de tels points fixes, est extrêmement importante car elle contient l'ébauche d'une ethnologie de l'espace.
D'autres systèmes directionnels se rapportent aux quatre directions de l'horizon et semblent avoir été interprétés de manière très différente dans diverses cultures (Frobenius: Les piliers d'or qui supportent les cieux). En référence à Jensen (1947), Bollnow mentionne la rivière comme système central d'orientation qui, sur un niveau horizontal, procure des critères importants tels que: "en amont et en aval", "à gauche et à droite", par rapport à l'eau coulant des montagnes vers les lacs ou la mer. De tels systèmes directionnels peuvent être troublants pour un esprit moderne, surtout si, dans une zone culturelle bien délimitée, des rivières prenant leur source près d'un massif central et allant dans des directions opposées, constituent la base des systèmes d'orientation et spatiale et culturelle. Ils prennent un sens cependant si, dans le contexte d'une évolution de la perception de l'espace, on sait que de tels systèmes basés sur la rivière avaient une importance capitale en comparaison avec d'autres systèmes plus tardifs, relatifs aux mouvements planétaires. Par ailleurs, en même temps que ces descriptions, Bollnow nous donne également de nombreuses indications pour un programme de recherche visant l'ethnologie et la comparaison interculturelle des concepts de l'espace.
En bref, le premier chapitre est essentiellement consacré aux concepts d'espace primaires, qui prennent leurs racines dans l'environnement de l'homme, et qui sont, d'un point de vue anthropologique, en étroite relation avec l'habitation. La conclusion générale de ce chapitre est la suivante: l'espace n'est pas du tout homogène dans sa structure fondamentale. Les arguments de Bollnow au sujet des origines environnementales des conceptions de l'espace sont absolument convaincants. Cela deviendra très important quand on considérera le second chapitre.
Le second chapitre contraste fortement avec le premier. Celui-ci s'occupe essentiellement des lieux localisés, plus ou moins permanents, c'est-à-dire de concepts d'espace primitif enracinés dans l'environnement humain et en particulier mis en relation avec l'anthropologie de l'habitat. Dans le second chapitre, divisé en trois sections ('le vaste, l'étranger et l'éloigné', 'le chemin et la rue', 'le sentier'), Bollnow analyse le concept des larges espaces, et montre qu'il est clairement relié à l'histoire culturelle européenne, ainsi que le concept de mouvement. Ainsi, le premier chapitre s'occupe d'endroits localisés plus ou moins permanents, le second s'occupe du mouvement.
Un élément structurel important apparaît dans l'oeuvre de Bollnow. Il présente son concept de l'espace en termes d'oppositions complémentaires. Evidemment, ceci est en relation avec le sujet qui le préoccupe. Quel que soit le niveau où l'on se place, l'espace dont on fait l'expérience est structuré selon des principes complémentaires. Bollnow décrit la dynamique "de l'avancée et du recul", le double mouvement de base "du départ et du retour" articulant l'espace humain. Cela le conduit à la description de tous les types de chemin, de rue et de route, et à la question de savoir comment l'espace est perçu durant le mouvement d'un point à un autre. <5> Plus loin, Bollnow nous parle de l'espace hodologique; type d'espace qui reste en contraste absolu avec l'espace mathématique. L'espace hodologique correspond à l'expérience humaine réelle sur les chemins entre deux points situés sur une carte géographique; il est absolument différent de la ligne géométrique reliant deux points.
Une autre idée présentée par Bollnow a, pour le moins, la même importance fondamentale: l'espace n'était pas là depuis le début, tel que nous l'admettons aujourd'hui en fonction du concept euclidien. La notion de l'espace a évolué. A l'origine, l'espace était perçu par l'homme en relation étroite avec les conditions culturelles et avec l'habitation. Par la suite, il s'est développé en rapport avec l'extension de la perception spatiale de l'homme.
Les arguments de Bollnow montrent cela de façon convaincante. D'énormes changements eurent lieu au début des temps modernes. Pour Bollnow, ces changements sont marqués par un événement clef de l'histoire: en 1336, le poète Pétrarque, étant monté au sommet du Mont Ventoux, décrivit sa grandiose expérience des cieux infinis. Il est remarquable qu'à cette époque, la description ne soit pas consacrée aux perspectives extérieures, mais qu'elle porte sur les reflets de l'infini sur l'âme du poète. Bollnow met en relation ce changement décisif avec ce qui suivit plus tard: la découverte de la mécanique planétaire, le passage d'une conception du monde, dont la terre était le centre, à une conception cosmique, le déplacement hors des zones de navigation côtière conventionnelle, le courage croissant de se lancer à travers les océans, la découverte de l'Amérique et les étranges empreintes que l'esprit y a laissées (les 'Indes' occidentales), la découverte d'innombrables cultures lointaines et exotiques, bref, l'ère des découvertes.
Dans ce contexte, Bollnow reprend la notion de perte du centre ('Verlust der Mitte') proposée par Sedlmayr. La psyché de l'homme perd sa croyance naïve en sa terre d'origine qu'il considérait jusqu'alors comme le centre du monde. La position de l'hommme dans ce monde est profondément remise en question, annihilée face aux nouvelles dimensions spatiales soudainement perçues. Copernic, en postulant la forme sphérique de la terre, a détruit le système ptolémaïque qui, depuis l'Antiquité, concevait le monde comme un disque entourant la Méditerranée. L'identification avec un monde local fut dépassée. Le soleil devint le centre de notre système planétaire et les cieux se perdaient dans l'infini. La fameuse estampe en bois, montrant la voûte céleste percée par un bras humain tendu vers l'infini, dépeint clairement ce changement de paradigme révolutionnaire.
La plupart des personnes scolarisées sont plus ou moins familiarisées avec ce grand changement d'idée qui apparaît naturellement intégré dans notre confiance vis-à-vis du progrès. Mais, pratiquement personne ne réfléchit à ses implications, c'est-à-dire au revers de la médaille. Les concepts d'espace étaient originairement limités à des conditions d'environnement très restreintes. Nous en avons déjà indiqué les conséquences. Cela ne signifierait pas seulement une révision totale de la pensée architecturale. Bien plus, celui qui connaît les implications culturelles de l'espace devinera facilement que cette approche va faire tomber de son piédestal plus d'un philosophe célèbre. Notre métaphysique idéaliste et notre théologie, qui explique la création de l'univers par des concepts cosmologiques primaires, seront profondément remises en question.
Bollnow décrit également le changement reflété dans l'architecture baroque. Il y a une extase de l'infini. Les compartiments de l'espace architectural sont déguisés par toutes sortes de moyens (décorations plastiques, miroirs, etc.). Les perspectives qui conduisent à travers une infinie série de couloirs et de pièces abolissent les limites clairement définies. Les plafonds s'ouvrent sur le ciel et, comme dans le cas de Pétrarque, la perception de l'espace infini a lieu au moyen des oppositions interdépendantes d'espaces ouverts et fermés.
L'étendu est l'opposé de l'étroit. Ici aussi Bollnow utilise les oppositions polaires pour définir sa terminologie, montrant que chacun des deux termes peut être utilisé à des niveaux spatiaux tout à fait différents. Les vêtements peuvent être étroits, tout comme peuvent l'être un appartement, une ville, une vallée, un paysage, un pays. Et tout peut être contrasté au moyen d'oppositions spatiales. Des espaces étrangers et distants acquièrent un nouveau sens s'ils sont mis en contraste avec ce qui est proche et familier. Bollnow cite Rilke, Hesse et particulièrement Nietzsche, qui estimaient tous qu'un équilibre entre le distant et le proche, entre l'inconnu et le connu favorisait la formation du caractère et de la personnalité.
Une longue discussion est consacrée ensuite aux différents types de sentiers, de rues, de chemins qui, à tous les niveaux, impliquent le mouvement de l'homme. Les animaux aussi ont des sentiers sur lesquels ils se déplacent, s'éloignant sur une plus ou moins longue distance et ensuite retournant à leur point de départ. Les rues se développent souvent à partir de simples sentiers pédestres, quelques fois très rapidement, quelques fois après de longues périodes. Les rues attirent le trafic, puis se développent avec la technologie. A l'origine, elles étaient en relation étroite avec le paysage. La technologie moderne permet un degré plus élevé d'indépendance.
La typologie de Bollnow concernant le mouvement hors de la maison est très complexe et apporte des vues intéressantes, particulièrement si on les compare avec les maigres stéréotypes de la littérature architecturale (p. ex. Christopher Alexander: intimité et communauté). Le point de vue fondamental que Bollnow nous présente est le suivant: il décrit comment les réseaux de mobilité influencent notre expérience de l'espace. Les rues d'une ville acquièrent une certaine autonomie, créent leurs propres conditions spatiales, engendrent un paysage homogène. Linschoten caractérisa aussi l'espace du mouvement, du chemin, comme un "espace non-cultivé" ou, d'une manière plus radicale, comme une sorte de désert. Le système des rues n'est pas directement relié à une maison donnée ou à une autre en particulier, il forme un type d'espace supra-individuel. Ce type est neutre, mais il a sa propre objectivité pour autant qu'il forme le système communal de communication spatiale. L'individuel perd ses empreintes domestiques, devient anonyme. De manière similaire, le paysage perd son individualité s'il est perçu par exemple de la fenêtre d'une voiture en mouvement. De nouveaux principes prévalent: l'efficacité du moyen de transport, l'état des routes. Des signes et des noms de lieux sont nécessaires pour l'orientation du voyageur qui reste étranger à l'environnement local.
"Chaque rue mène au bout du monde". Suivant Linschoten, la rue est reliée d'une manière excentrique à l'espace d'habitation. C'est l'expression d'un monde dans lequel l'homme n'est plus fixe chez lui. Dans une autre optique, de nombreux concepts symboliques et philosophiques se rapportent aux sentiers, à la route, bref au mouvement comme condition humaine (Tao, Chine: l'homme y est considéré comme un promeneur éternel qui ne trouve jamais de lieu fixe où se reposer définitivement). A travers tout le livre, Bollnow met l'accent sur ces deux aspects. L'homme est autant un habitant qu'un voyageur, un homme à la fois centré et décentré. Il élabore cette idée dans plusieurs paragraphes, usant de réflexions phénoménologiques ou discutant des sources littéraires. Nous ne voulons cependant pas entrer dans trop de détails et nous passons tout de suite au troisième chapitre.
voir 3ème partie