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Avec Les Incorruptibles en 1987, Brian De Palma s’attaquait au film de gangsters et donnait sa vision du genre, légèrement décalée par rapport à celle de Scorsese et Coppola[1]. Il donnait surtout le beau rôle à un trio d’acteurs atypique : Kevin Costner, Sean Connery et Andy Garcia.
1930. La prohibition fait de Chicago le théâtre d’une guerre civile ou les gangs se disputent le territoire. Pour contrer la toute-puissance d’Al Capone, un homme est appelé pour faire le ménage. Il s’appelle Eliot Ness…
Pour son réalisateur Brian De Palma, Les Incorruptibles (The Untouchables) marque une sorte de consécration. Certes, il avait déjà obtenu la reconnaissance avec des films tels que Phantom of the Paradise, Furie, Pulsions… mais sa filmographie le plaçait alors, en habile maître du suspense ou de l’horreur, dans la lignée d’un Hitchcock (Obsession, Body Double) ou d’un Antonioni (Blow Out). Il y avait bien eu une amorce dans le film de genre de gangsters avec Scarface (1983) mais il s’agissait d’un remake d’Howard Hawks (1932) qui, du reste, traitait moins de la mafia, comme son prédécesseur, que de l’ascension et de la chute d’un truand cubain. Ce schéma semble se répéter avec Les Incorruptibles : ici, ce n’est pas tant Capone et la mafia qui intéressent De Palma que le point de vue de la police. En cela, son approche du genre diffère sensiblement de celle de Martin Scorsese et Francis Ford Coppola qui ont tendance à idéaliser les gangsters (et à occulter la police) [1] [1] .
Les Incorruptibles a été produit en 1987 et même si de grands films dans ce genre ont déjà été réalisés dès les années 30 et jusque dans les années 70 (les Parrains I et II datent respectivement de 1972 et 1974), le film de De Palma inaugure un nouvel âge d’or (Les Affranchis 1990, Le Parrain III 1991, Il était une fois le Bronx 1993, Casino 1996, Donny Brasco 1997…) qui ne retrouvera jamais plus, ensuite, la même créativité.
Casting 5 étoiles
Tout commence par une scène d’anthologie : une importante cargaison de whisky canadien doit débarquer à Chicago. Eliot Ness va tenter de l’intercepter. Éloquente, cette scène caractérise bien le mélange des genres pratiqué par Brian De Palma : Les contrebandiers ont des voitures et des fusils mitrailleurs mais Ness et son équipe les pourchassent à chevaux, sur une musique à l’harmonica signée Ennio Morricone, située à peu près à mi-chemin entre celle de ses westerns pour Sergio Leone et Mission impossible.
Cet amalgame (western, polar) se retrouve aussi dans les époques. Daté de 1987, le film aurait sans doute (mal) vieilli s’il s’était situé dans ces années de paillettes et de superficialité mais comme De Palma reconstitue (en carton pâte et tons sépias) la prohibition des années 30, il en devient intemporel.
Alors, certes, le film n’a pas l’ampleur du Parrain ni la nervosité des Affranchis, mais situé entre les deux, il s’en dégage un charme propre. Un charme dû peut-être aux acteurs et à leur interprétation : avec son look de premier de classe, Kevin Costner campe un étonnant Eliot Ness, l’incorruptible en chef contre la mafia, un peu trop vert (trop pur, trop… incorruptible ?) peut-être, sans doute beaucoup trop lisse, même si le rôle devait lancer la carrière de Costner, 32 ans à l’époque ; à ses côtés, on trouve Andy Garcia (George Stone, en jeune premier qui décrochera le rôle de sa vie dans Le Parrain III grâce à ce film), Robert de Niro en Capone, rôle qu’il tenait déjà dans Le Parrain (mais un Capone jeune, alors) et Sean Connery – qu’on aurait bien vu dans Le Parrain – qui, sortant de son personnage de pygmalion de Christophe Lambert (Highlander, 1986) fait un peu de même ici en Malone, le mentor de Ness, et trouve enfin un rôle à son niveau, même si c’est en tant que policier.
« Un mot gentil est plus efficace quand on le dit avec un revolver. » (Al Capone)
L’intérêt majeur de ce film ne réside pourtant pas tant dans son point de vue ou ses acteurs que dans sa mise en scène. Quand on parle de virtuosité, on pense immédiatement – et à raison – aux travellings et aux gros plans de Scorsese, oubliant un peu vite à quel point De Palma aussi peut-être un grand styliste (le « plan séquence »[2] de douze minutes en ouverture de Snake Eyes par exemple) ; ici, ce sont les vues aériennes qui donnent un point de vue original au film… et semblent conduire à la grande scène finale.
À vingt-six minutes de la fin, celle-ci marque en effet l’acmé du film. Il s’agit de l’hommage de De Palma au Cuirassé Potemkine d’Eisenstein (1925). À la gare, Ness doit arrêter le comptable de Capone (c’est pour fraude fiscale, non pour meurtre, que Capone sera condamné). Peu avant, une femme se débat dans les escaliers avec la poussette où se trouve son bébé. Mais alors que Ness l’aide, le comptable arrive. Et tandis que les amis de ce dernier tirent pour le protéger, Ness lâche le landau qui dévale les marches de l’escalier… Le tout au ralenti pour un suspense dramaturgique poussé à l’extrême.
« Je suis devenu ce que je combattais. Et j’ai bien agi. » (Eliot Ness)
Pour Brian De Palma, Les Incorruptibles marque une confirmation tout autant qu’une inauguration : la confirmation de son talent à l’égal de ceux du Nouvel Hollywood (Scorsese, Coppola, Spielberg, Lucas…) et l’inauguration d’une période faste, cinématographiquement parlant, qui le verra réaliser L’Impasse (1993), Mission Impossible (1996) et Snake Eyes (1998) au cours de la décennie suivante. Quant aux Incorruptibles lui-même, il figure aux côtés des Parrains, Affranchis, Scarface et autre Casino, au Panthéon des films de gangsters les plus fameux qui soient.
Bertrand Durovray
Référence : Les Incorruptibles (The Untouchables), film réalisé par Brian de Palma sur un scénario de David Mamet. Avec Kevin Costner, Sean Connery, Andy Garcia et Robert De Niro. 1987. 2 h 00.
Photos : © DR
[1] Et pourrait même l’en exclure si l’on considère que le film de gangster, sous-genre du film policier, se caractérise par le fait que son intrigue est racontée du point de vue des criminels. Mais, malgré cette définition communément admise, Les Incorruptibles est considéré comme un film de gangsters.
[2] Il ne s’agit pas d’un vrai plan-séquence dans le sens où huit coupures ont été habillement cachées au montage, mais l’illusion demeure.