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Cet article présente le niveau ultime d’analyse de la langue : la pragmatique. Après la phonologie qui s’occupe des sons de la langue, la syntaxe qui traite de l’agencement des mots, la sémantique qui s’intéresse à la signification des mots et des phrases, la pragmatique tente de décrire par quels processus nous percevons le sens que l’on pourrait appeler définitif d’une phrase. Mais qu’entend-on par sens définitif ?
La pragmatique a été initialement développée par H.P. Grice, dont nous avons déjà parlé dans l’article sur les maximes de conversation. Grice observa que dans certains cas, il existe un écart entre ce qu’une phrase semble dire et ce qu’elle dit réellement dans une situation précise. Autrement dit, il y aurait une différence entre l’information encodée par la langue et l’information transmise par l’usage de la langue.
Attardons-nous un instant sur la phrase suivante :
« Marie a quatre enfants. »
Cette phrase très simple en apparence met en lumière un phénomène particulier. Pour déterminer ce qu’elle encode du point de vue sémantique , plusieurs étapes sont nécessaires.
La première étape est de déterminer la forme logique de l’. Dans le cas présent, voici ce que nous obtenons :
« Il existe un objet du monde qui s’appelle Marie, et qui possède quatre enfants ».
C’est également ce qu’on appelle le sens littéral. On observe que la forme logique reste relativement indéterminée. En effet, on ignore à quoi faire référence Marie. Tout ce que l’on sait pour l’instant est que cet objet existe et qu’il a la propriété d’avoir quatre enfants. Si cette formulation logique semble peu intuitive à première vue, elle demeure essentielle si l’on veut saisir les mécanismes liés à l’interprétation des énoncés.
La seconde étape est donc de faire faire pointer le mot Marie vers un objet particuler du monde, l’être humain dont on parle, par exemple la voisine du locuteur. Cette démarche s’appelle la saturation référentielle. En d’autres termes, il s’agit d’indiquer quel élément du monde est désigné par le mot employé. Parmi toutes les Marie du monde, il est nécessaire de déterminer la Marie particulière dont il est question au moment où la phrase est prononcée. Dans une phrase comme « Le chien est couché sur le tapis », la saturation référentielle revient à déterminer de quel chien nous parlons (par exemple, le berger allemand que j’ai acheté il y a trois ans), et de quel tapis il est question (par exemple, le tapis persan de mon salon). La saturation référentielle, étape indispensable à la bonne compréhension d’un énoncé, va de pair avec un autre processus appelé désambiguisation. Dans le cas où je possède deux chiens, il est nécessaire de savoir duquel il est question dans l’exemple précédent. A noter que la saturation référentielle et la désambiguisation sont des processus simultanés et souvent inconscients.
Le résultat de ces processus s’appelle la forme propositionnelle. Cette forme nous donne le sens explicite de l’énoncé. Il est toutefois important d’indiquer qu’au quotidien, lorsque nous interprétons des énoncés, nous ne passons pas par la forme logique. Le cerveau humain fait automatiquement le travail de saturation référentielle et de désambiguisation, passant presque immédiatement et inconsciemment à la forme propositionnelle. La distinction entre forme logique et forme propositionnelle reste cependant capitale pour l’analyse linguistique, et permet d’expliquer certains cas d’incompréhension dans la conversation.
Nous voilà en mesure de présenter un nouvel outil fondamental dans l’analyse linguistique : les conditions de vérités. Pour qu’une phrase soit vraie, il faut que les conditions de vérités soient vérifiées. La phrase « Marie a quatre enfants » possède les conditions de vérité suivantes :
1) Marie existe.
2) Marie a quatre enfants.
Si ces deux conditions sont exactes, alors la phrase est vraie.
Donc, en définitive, la signification d’une phrase est l’ensemble de ses conditions de vérité.
Mais le travail ne s’arrête pas là. Imaginons maintenant que dans les faits, Marie ait en réalité cinq enfants, et que l’on vous dise « Marie a quatre enfants ». Considérerez-vous que la phrase est vraie ? Sans doute non, et c’est légitime. En effet, on s’attend à ce que le locuteur donne l’information exacte, c’est-à-dire « Marie à cinq enfants ». Pourtant, si Marie a cinq enfants, alors il est également vrai qu’elle en a quatre. Ainsi, tout en étant intuitivement fausse, notre exemple vérifie ses conditions de vérité (car il est vrai que Marie a quatre enfants, puisqu’elle en a même cinq ! ), ce qui implique qu’elle est vraie d’un point de vue sémantique. Comment se fait-il alors qu’une phrase puisse être apparemment à la fois vraie et fausse ?
C’est là que la pragmatique entre en action. Grice a constaté que lorsque nous interprétons des énoncés, nous rajoutons un certain nombre d’informations qui ne sont pas contenues explicitement dans la phrase, et ce, pour différentes raisons. Dans l’exemple qui nous intéresse, la phrase « Marie a quatre enfants » est interprétée comme « Marie a exactement quatre enfants ». Cela explique pourquoi, si Marie a en réalité cinq enfants – ce qui implique obligatoirement qu’elle en ait quatre – la phrase nous apparaît malgré tout fausse. La question qui se pose maintenant est de savoir pour quelle raison nous passons implicitement de la phrase « Marie a quatre enfants » à la phrase « Marie a exactement quatre enfants ».
Prenons un autre exemple. Imaginons la phrase suivante :
« Certains étudiants ont réussi leur examen ».
Si, à la suite de cette phrase on imagine sans souci d’heureux étudiants soulagés, on imagine également les pauvres étudiants qui, ne faisant pas partie des ces « certains étudiants qui ont réussi», ont quant à eux raté. Autrement dit, si « certains étudiants ont réussi », on déduit automatiquement que « certains ont raté », ou que « pas tous ont réussi ». Et pourtant, d’un point de vue logique, ce calcul est faux. Le fait que certains édudiants aient passé leur examen n’implique d’aucune façon que certains aient échoué. On peut tout à fait imaginer la phrase « Certains étudiants ont réussi, d’ailleurs même tous. » On voit donc à nouveau que nous ajoutons automatiquement une information supplémentaire qui n’est motivée par aucune règle logique, ni purement linguistique.
Un dernier exemple pour le plaisir :
« La plupart des médecins boivent ».
À l’écoute de cette phrase, on comprendra très certainement que « la plupart des médecins boivent de l’alcool ». Là encore, il est clair que l’information de l’alcool n’est indiquée nul part dans la phrase d’origine. Il faut donc bien reconnaître que les phrases que l’on emploie pour communiquer du sens ne contiennent pas à elles seules toutes les informations transmises. Certaines viennent d’ailleurs, sont calculées à l’aide d’autres processus que le simple décodage logique, sémantique, de la phrase. On dit de ces informations qu’elles sont implicitées. Elles constituent le contenu implicite d’un énoncé, et sont appelées des implicatures. Nous reviendrons sur ces termes dans un article consacré aux différents types de contenus informationnels liés aux énoncés.
Les mécanismes qui viennent d’être décrits peuvent sembler compliqués, mais sont indispensables pour comprendre la limite entre la sémantique et la pragmatique. En effet, la sémantique ne se préoccupe que de la signification logique provenant du code linguistique où, comme nous l’avons vu, des conditions de vérité. Malheureusement, ces seuls outils sont insuffisants à expliquer le phénomène de rajout d’information mis en lumière dans le paragraphe précédent. Il a donc été nécessaire de mettre en place de nouvelles théories qui permettent de donner une explication à ces variations de sens, à ces rajouts d’information. Le domaine des sciences du langage qui s’occupe de ces questions s’appelle la pragmatique.
En résumé, on appelle signification d’une phrase/d’un mot l’ensemble des informations qui sont obtenue par décodage linguistique, et donc sémantique. On parle en revanche de sens lorsqu’on rajoute au contenu sémantique les informations pragmatiques du type de celles vues dans cet article.
Plusieurs modèles ont été développés pour apporter une explication à ces phénomènes. Grice fut le premier à s’intéresser aux questions auxquelles la sémantique ne parvenait pas à répondre et ce, à l’aide des maximes de conversations dont nous avons parlé dans un article précédent. Plus tard, Dan Sperber et Deirdre Wilson apportèrent également une description de ces phénomènes grâce à une théorie appelée théorie de la pertinence. Cette théorie fascinante mais complexe sera présentée prochainement dans un article spécifique.