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04/04/2016
Depuis de nombreuses années, je me promettais de lire l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, mais aucune traduction complète n'existant dans le commerce, j'ai dû attendre d'acquérir assez de latin pour le lire dans le texte, en m'aidant d'une traduction édulcorante parue chez Gallimard: les informations seules y sont, la vie en est partie.
C'est, d'un point de vue moderne, une énorme épopée, bien qu'elle soit en prose et s'appuie sur l'histoire, car le merveilleux y est omniprésent, et il accompagne la fondation du royaume des Francs. Il s'agit de merveilleux chrétien, essentiellement des miracles, opérés par des saints hommes vivants, ou par des saints d'autrefois encore plus grandioses, en particulier saint Martin, qui est regardé comme un dieu par les Francs et Grégoire de Tours même, comme l'esprit céleste qui protège la Gaule et plus spécifiquement la Touraine. Face aux saints, parfois, des sorciers et des hommes possédés par le diable.
De surcroît des prêtres ont des visions, et les rois aussi, notamment le grand Gontran, que l'histoire méconnaît, mais qui fut canonisé, et que Grégoire de Tours présente comme sage: il a intégré la sagesse chrétienne et fait sortir son peuple de la barbarie.
Car les Francs au départ se comportent comme d'affreux brigands, asseyant leur autorité sur le meurtre et la peur, et trahissant allègrement la parole donnée. Mais Clovis commence à se civiliser en se convertissant au christianisme.
Cet ouvrage montre qu'il est faux, comme on le raconte souvent, que la France n'a pas la fibre épique. Car c'est, somme toute, le premier grand texte littéraire français, et l'histoire y est continuellement traversée par les manifestations de la Providence, par l'action des êtres célestes qui veillent sur elle, ou par celle des démons qui corrompent les âmes.
La langue y suit des habitudes fixes, voire figées, et elle n'est pas difficile, les mêmes mots et les mêmes tournures revenant souvent. Si on la compare avec le latin classique, il apparaît aisément qu'elle est à l'origine du français médiéval, dont au fond Grégoire de Tours est le père.
Il était le conseiller des rois, lesquels apprenaient le latin, et le savaient. Il évoque l'un d'entre eux, et le peint comme un nouveau Néron. Il dit qu'il avait composé en latin des livres de poésie, mais qu'il se trompait sur la longueur des syllabes et que sa versification était remplie de fautes. Néanmoins, on sait que le français ne différencie pas les syllabes selon leur longueur. Comment douter que ce latin des rois francs et de leurs conseillers, les évêques gaulois, est à l'origine du français?
Grégoire de Tours commence son texte en reprenant les faits évoqués dans la Bible. Mais il y ajoute des détails fantastiques ou ésotériques qui font de son récit d'emblée une épopée. Il évoque Zoroastre et dit qu'il fut un sorcier, et surtout assure que Néron avait dans son entourage le magicien noir Simon, et qu'il le tirait vers le mal.
Les anges peuvent aussi être présents, dans les visions des prêtres, belles et poétiques. L'assemblée céleste apparut un jour devant une brume dans laquelle se cachait l'indécelable divinité. Néanmoins, il faut avouer que ces visions sont moins colorées et fantastiques que celles relatées par Bède dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais: sans doute cela est-il dû à l'influence irlandaise, très importante dans l'Angleterre primitive. Il ne faut pas s'imaginer pour autant que les Gaulois étaient déjà rationalistes, car Grégoire de Tours montre constamment le contraire. Ce n'est qu'une question de degré.
Une foule de faits fascinants, et fondateurs pour la France future, se trouvent dans son magnifique ouvrage. Un me reste en mémoire. Grégoire était originaire d'Auvergne: Clermont-Ferrand était alors une cité de première importance, qui d'ailleurs se nommait Arverne. Il raconte que s'y tenait un grand temple voué à une divinité locale, et il donne son nom en celte: Vasso Galate. Il dit qu'il a été détruit de fond en comble par les Alamans, dont le chef est peint par lui comme cruel et possédé par le mal. Peut-être aussi voit-il cette destruction comme une action de la Providence: il n'en parle pas. Il est également possible qu'il ait regretté cette destruction, et qu'il ait été sensible aux vieilles traditions gauloises, qui étaient celles de ses ancêtres.
La brutalité des Francs, telle qu'il la peint, a quelque chose qui tient au récit de bandits, et la fameuse hache qui était leur arme préférée revient souvent dans les exécutions sommaires, préparées par des paroles mielleuses pour mieux abattre l'ennemi. Des tortures horribles sont également évoquées. Et l'importance de Paris commence à paraître. Ce sont les Francs qui en ont fait une grande capitale: c'est bien la marque qu'ils ont changé le visage de la Gaule.
Je suis étonné que le texte de Grégoire de Tours ne soit pas plus facilement disponible: il est clairement fondateur. Mais les intellectuels préfèrent se référer au classicisme antique, sautant par dessus Grégoire de Tours et les Francs. Leur rationalisme n'a rien de bien français; il s'enracine chez les anciens Romains.
Grégoire de Tours, lui, est la source de l'esprit qui règne dans les poèmes carolingiens, dont j'ai déjà parlé, et aussi dans les Chansons de Geste. Mais à la Renaissance, on a renié cet héritage, pour en appeler à l'empereur Auguste, à la Rome païenne. Trait pas spécifiquement français: toute l'Europe a procédé ainsi. L'Italie est la première à l'avoir fait, à l'époque de Dante et de Pétrarque. Mais si la France ne l'a fait qu'ensuite, cela a été avec l'énergie que les Francs avaient à l'époque de Grégoire de Tours. Ils en mirent jusque dans leur conversion au catholicisme et leur référence à la Rome de Constantin. Mille ans plus tard, leurs descendants eurent celle de défendre avec force, avec passion, le rationalisme issu des anciens Romains. Ce qui impressionne, chez les Francs, jusque face aux autres Germains, en particulier les Goths et même les Burgondes, c'est, en effet, leur vigueur, leur courage, leur vitalité. Un trait français, peut-être.
13/02/2016
Jean-Henri Fabre (1823-1915) était un entomologiste distingué, en même temps qu'un poète et un professeur, un Provençal régionaliste. Il observait les insectes dans leur environnement qui était en même temps le sien, et devenait ainsi familier de leurs mœurs. S'il était critiqué parce qu'il n'appartenait pas à l'aristocratie scientifique, si à la Sorbonne notamment on le contestait, à son tour il émettait des doutes sur les théories à la mode, ne voyant pas entre elles et les faits de cohérence.
Il était l'ami de Charles Darwin mais sa théorie de la sélection naturelle ne lui semblait pas vraisemblable. Il jugeait impossible que le hasard ait permis aux insectes d'acquérir leur savoir-faire. Pour lui l'instinct était né avec l'insecte et avait été imprimé en lui par une intelligence qui n'était pas en lui, mais derrière.
Il écrivait: L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome d'albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie […].
Depuis Fabre, à ce que j'entends dire depuis que je suis au lycée, on ne croit plus que de génération en génération les techniques de l'insecte se soient élaborées au sein de l'espèce; on regarde plutôt les espèces comme ayant été livrées par le hasard avec leurs facultés, et comme s'étant dominées les unes les autres selon l'appropriation de ces facultés au milieu. En un sens, cela ne contredit pas ce que disait Fabre, qui niait l'élaboration progressive des facultés d'une espèce.
Mais, en réalité, il contestait aussi le hasard: il y a dans tout ce que fait l'insecte, pensait-il, une intelligence prodigieuse, qui n'est pas son fruit. Il l'a prouvé par nombres d'expériences: l'insecte suit mécaniquement une procédure, un programme, et n'a pas de sentiments profonds, et ne réagit pas intelligemment en face de données nouvelles. Il continue ce qui est imprimé en lui, ce que son instinct lui dicte.
Mais, d'un autre côté, penser que son action est arbitraire n'a aucun sens. Ce qu'il fait est toujours extrêmement judicieux, en soi d'une intelligence supérieure. Ce que l'homme même n'a pu accomplir que grâce à son intelligence, l'insecte l'accomplit sans intelligence. Par exemple, telle espèce d'araignée sait exactement où il faut frapper telle grosse abeille pour la tuer d'un coup; or, c'est le même endroit qu'utilisent les bouchers lorsqu'ils tuent les bœufs (juste derrière la nuque). Mais eux tâtent l'endroit, avant de frapper, et ils l'apprennent de leurs maîtres, durant leur jeunesse, tandis que l'araignée le connaît d'instinct.
On me dira que c'est là petite chose, que l'espèce a pu naître avec ce réflexe et ainsi s'imposer aux espèces qui ne l'avaient pas. Mais certaines pratiques sont d'une élaboration bien supérieure, et à peine croyable. Les savants de la Sorbonne du reste ne les croyaient pas vraies, et pourtant elles ont été confirmées. Tout ce qui est relatif à la reproduction et aux provisions laissées par la mère à la larve, en particulier, est prodigieux.
Ce qui a été le plus longtemps contesté est ceci: certaines espèces laissent aux larves à naître des proies paralysées par des coups assénés aux centres nerveux; elles déposent les œufs à un endroit précis du ventre, et la larve dévore la proie vivante par cet endroit. Mieux encore, pour conserver la chair fraîche et éviter l'empoisonnement, la larve ne mange d'abord que les parties non vitales de la proie. Ce sont des détails horribles, certes; mais qui montrent une science de l'anatomie qui passe l'entendement.
Fabre en vient logiquement à l'idée que l'instinct des insectes, en particulier celui des femelles, est rempli d'une intelligence située au-delà d'eux, agissant mystérieusement sur eux sans être en eux.
Il n'en dit pas plus: il se méfie de l'imagination. Il n'entend pas parler des esprits, des êtres qui agissent derrière le voile de la lumière - comme disait Victor Hugo. Il s'en tient aux faits observables. Mais il est clair qu'il partage à cet égard le sentiment des romantiques allemands, de Goethe, de ceux qui évoquent un vivant archétype derrière les espèces animales – ou les nations humaines.
Teilhard de Chardin disait que le même mouvement qui avait créé les premières créait les secondes. Et cela rappelle inévitablement Joseph de Maistre, qui niait que les nations se fussent créées par l'intelligence humaine, que les lois se fussent formées de tâtonnements en tâtonnements. Pour lui, elles ressortissaient à l'instinct, et avaient été imprimées de l'extérieur sur les groupes d'hommes – l'avaient été par les êtres qu'on appelle les génies nationaux, et qui, pour lui, n'étaient pas une métaphore, mais des êtres réels, des esprits, des anges. Il les nommait aussi des Intelligences, et les plaçait même à l'origine des métiers.
Il contestait les présupposés de la Révolution, qui étaient ceux de la philosophie des Lumières: non, la raison ne crée pas les nations, avec leurs lois; depuis le subconscient humain, des êtres spirituels agissaient pour les former.
Cela avait un lien avec son idée que la France était d'origine franque plus que latine. Les Francs avaient obéi d'instinct à la Providence, au génie national, et créé, sans le vouloir, la France moderne. Ce qui venait des anciens Romains était lié à la raison, à la pensée consciente, chez les Francs mêmes, ou leurs conseillers gaulois. Mais c'était un vernis, une nappe de conscience qu'on avait versée sur l'organisme national d'origine inconsciente pour justifier a posteriori ses principes, ou même pour essayer de les modifier – en vain. Par delà les lois d'inspiration romaine, celles qu'on écrit, la France continuait et continue d'agir selon les réflexes imprimés dans une partie de l'humanité par les Francs, eux-mêmes instruments du destin. Même le réflexe consistant à se référer constamment aux anciens Romains émane des Francs, qui vouaient aux Romains une admiration sans borne. Ils se pensaient leurs successeurs, se rêvaient leurs descendants – comme les Français d'aujourd'hui, à vrai dire: cela n'a pas changé.
Le mystère de la création des espèces d'insectes toutefois demeure, et Fabre ne prétendit jamais le percer. Teilhard de Chardin en dit quelque chose, lorsqu'il énonça que ce n'était pas la forme du tigre qui lui avait donné son tempérament - la férocité -, mais la férocité qui lui avait donné sa forme. Autrement dit, l'instinct est d'abord une force spirituelle, et il modèle la matière, présidant aux formes et à leur évolution.
Fabre n'étant pas transformiste, il ne pouvait imaginer une chose pareille. Cependant, si on réfléchit à cela pour les insectes, les perspectives en sont étranges et prodigieuses. Et puis cela ferait de la nature une vivante œuvre d'art. Et de l'artiste, non du technicien, l'image de l'être créateur en l'être humain.
Or, paradoxalement, Fabre ne fut jamais aussi artiste que quand il décela derrière les insectes cette Intelligence. Pareillement, derrière ses beaux textes, son beau style, ses mots en eux-mêmes dénués de conscience, il y a une intelligence - la sienne. Une intelligence, et une sensibilité. Une intelligence sensible, pour ainsi dire. Un être qui pense, ressent, veut, et modèle la langue reçue de la collectivité selon ces facultés.
13/12/2015
L'horizon réel des Français dépasse moins qu'ils le croient leur région. Lorsqu'ils se réfèrent à la nation, ils ajoutent à leur région l'image plus ou moins fantasmée de la ville de Paris, la regardant comme leur capitale ontologique. Ils s'intéressent en fait peu aux autres régions, et c'est pourquoi le régionalisme a peu d'audience en France: personne ne veut voir une autre région devenir plus importante que la sienne. Chacun au contraire assimile la province entière à sa région à lui, et s'il constate que dans les autres régions on ne fait pas comme chez lui, cela l'irrite.
Néanmoins, cela démontre que des régions trop abstraites courent le risque de désorienter les citoyens et de ne plus leur donner une image concrète de la nation, puisque c'est justement à leur région traditionnelle qu'ils assimilent celle-ci. Il est donc important de créer des régions correspondant à une tradition culturelle identifiable.
Certains, pour le refuser, assurent que la France a changé, que le monde n'est plus le même que dans les siècles anciens. Ils s'inventent des mondes nouveaux, je crois. Car les provinces de l'Ancien Régime étaient liées à des villes qu'elles entouraient, or ces villes sont toujours les capitales régionales qu'elles étaient alors. On ne voit pas que des villages soient devenus des villes et des villes des villages, sauf dans les banlieues des grosses villes; mais c'est qu'alors celles-ci ont étendu leur influence et ont englouti les villages: ce n'est pas que ceux-ci soient devenus des métropoles.
L'industrialisation a fait croître des villes en leur donnant comme d'énormes champignons - ou des tumeurs, et je le dis sans esprit de péjoration, car cela peut aussi s'appeler des grains de beauté: cela dépend si c'est invasif. Pour moi la croissance des villes est comparable à celle des plantes; or la tumeur d'un arbre ne tue pas l'arbre, en général.
Certes, certains craignent que les banlieues n'envahissent funestement les villes vieilles; ils ont peur des effets de l'industrialisation, tout en essayant de faire croire que leurs peurs sont culturelles. Mais elles sont plutôt d'ordre végétal. Cela n'empêche pas un certain danger; mais il faut que l'humain prévale, en principe. Au reste la Commune était peut-être déjà une révolte des faubourgs. Finalement, Paris s'est renouvelée en intégrant la culture ouvrière; André Breton la chantait, la disant viscérale.
Il existe, pour les villes d'une même région, des rapports de force qui ont changé: c'est le cas entre Annecy et Chambéry. La proximité de la Suisse, sans doute, a rendu la première plus grosse que la seconde. Du coup beaucoup se demandent quelle pourra bien être la capitale d'une hypothétique Région Savoie. Mais en général, les choses sont restées comme autrefois: Tours est toujours la ville la plus grosse de la Touraine, Rouen de la Normandie, Amiens de la Picardie, Grenoble du Dauphiné, Toulouse du Languedoc. Les anciennes régions restent donc complètement valables, quoi qu'on dise.
La croissance des villes étant végétale, il est écologique de faire épouser la forme administrative à ces régions traditionnelles, économiquement polarisées par leurs capitales. Il peut y avoir des exceptions, notamment autour de Paris, devenue une ville monstrueuse: les villes voisines semblent avoir été aspirées par elle. Chartres paraît être désomais au moins autant en Île de France qu'en Touraine. Mais même si sa croissance est faible, Bourges, par exemple, reste bien la capitale du Berry.
Épouser la nature, c'est ramener les anciennes provinces et en faire des régions démocratiques dans une France fédérale. Car la nature des choses n'est pas que seule une ville énorme existe et que tout autour il n'y ait que de la campagne. C'était le rêve de Charles Fourier, selon Alfred de Musset: concentrer la population dans Paris et transformer le reste de la France en un immense champ agricole. Mais cela n'a jamais eu lieu, quoique peut-être certains s'y soient efforcés. Et cela n'aura pas lieu, car les grandes régions voulues par François Hollande sont une manière de dire que ce sont des villes secondes qui d'abord doivent aspirer les plus petites villes à l'entour. Avant peut-être de recommencer à tout aspirer depuis Paris? Je ne sais si Fourier a encore des adeptes.
Cela dit, sa réforme des Régions a bien tendu à rendre à la Normandie son âme, et même peut-être à l'ancien Languedoc. Elle a une part d'écologie, mêlée à de la technocratie. Je veux regarder ce qui est positif. Mais toutes les Régions n'ont pas forcément à être grandes. L'important est qu'elles soient culturellement représentatives, c'est à dire qu'elles parlent aux citoyens, et deviennent pour lui en petit l'image de la Nation. Peu importe que cela soit illusoire, puisqu'en réalité les régions sont très différentes entre elles et qu'aucune n'est l'image fidèle du tout; dans les faits, c'est par le lien intime avec la région, par ce lien qui parle au cœur, que le citoyen vit son rapport à la République. Celle-ci, sans sa déclinaison locale, reste une abstraction, accessible seulement aux gens qui, ayant fait des études, évoquent les grands principes.
D'ailleurs, même chez ceux-là, cela parle peu. Il suffit d'écouter Jean-Luc Mélenchon pour s'en convaincre: s'il évoque constamment la théorie républicaine, il ne laisse pas de trahir son régionalisme spontané en évoquant aussi son caractère méridional et latin. Ceux même qui ont fait beaucoup d'études ne peuvent pas s'empêcher de se relier à une région, pour la simple raison qu'au-dessous de leur bel intellect ils sont des corps enracinés dans un milieu, issus d'un lieu. En tant qu'ils sont des organismes vivants, ils se lient totalement à des lieux restreints, et l'intelligence vient s'y ajouter - ouvrant, peut-être, des perspectives -, mais ne le change pas. L'intellect ne crée pas de bulle nouvelle, par laquelle on pourrait s'arracher au terrestre.
Il est donc normal de considérer que le fédéralisme doit progresser en France et qu'il doit avoir pour base les anciennes provinces, dans les cas où leurs capitales restent des villes importantes – et il en est généralement ainsi. Ce qu'on aurait souhaité, une refonte complète de l'univers par la Révolution, n'a pas forcément à entrer en ligne de compte: ce qu'il faut regarder, c'est le réel.