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Elle s'appelait Jeanne Roques, ce qui est nettement moins poétique que Musidora. "Ridateci Musidora!" - "Rendez-nous Musidora", affirmait il y a quelques jours le festival de Bologne, qui rendait hommage à la dame. Et la replaçait au coeur du muet français, indispensable à la fois par son travail, sa création et son aura. Trop souvent réduite au rôle clé des Vampires de Feuillade, Irma Vep de légende puis Diana Monti et son double visage d'aventurière dans Judex - les deux serials se succèdent, l'un en 1916, le second en 1917 -, Musidora fut aussi réalisatrice, après Alice Guy-Blaché et à peu près en même temps que Germaine Dulac (restons en France), ces pionnières qui se mêlaient de mise en scène, féministes avant l'heure dans un monde où la gent féminine se plaçait le plus souvent devant l'objectif des caméras. Musidora voulut-elle tout contrôler, défier les cinéastes sur leur terrain ou au contraire juste s'amuser avec des jouets dont toutes les potentialités n'avaient pas encore été découvertes?
Sans doute un peu de tout cela, sauf que dans son cas, le cinéma est aussi un acte d'amour. C'est pour suivre l'homme qu'elle aime, un rejoneador, qu'elle quitte la France pour l'Espagne et y signe quatre films. Mais avant, elle se fait la main en France, adapte Colette dans La Flamme cachée (1918), puis produit et réalise Vicenta (1919). En Espagne, elle laisse éclater sa passion. Citons ses trois films les plus connus, Pour Don Carlos, tiré de Pierre Benoît, en 1920, Sol y sombra en 1922 et La Tierra de los toros en 1924, dans lesquels elle occupe tous les postes et dépeint avec prestance un univers ensoleillé et rugueux, composant avec un certain dépouillement, comme s'il s'agissait de tourner le dos au foisonnement. Ces films seront des échecs. Le retour en France sera discret. Elle ne réalisera plus, jouera très peu. Adulée par les surréalistes, qui en firent sans doute un peu trop, jusqu'à occulter le reste d'une carrière à ne pas négliger, taxée de vamp, voire de première vamp de l'écran - titre qu'elle se dispute avec l'Américaine Theda Bara, via A Fool There Was, qui date de 1915, soit presque en même temps que Les Vampires - égérie de Breton ou Aragon qui lui dédièrent même une pièce, Musidora reste d'abord une actrice, qui débuta sur les planches, dans des revues, avant de sautiller dans des bobines de Feuillade heureusement loin d'être toutes perdues.
Durant toute sa carrière d'actrice, elle ne quittera guère Feuillade, qui contribua à sa légende, voire à sa mythologie, sinon pour tourner avec Gaston Ravel, artisan de la Gaumont dont la plupart des films semblent perdus. Musidora tourna également avec André Hugon, dont on a pu voir à Bologne Chacals (1917), film en cours de restauration projeté sans intertitres. L'actrice, courtisée par plusieurs manants, y est rayonnante et inspirée. Le métrage n'est pas avare de plans extérieurs, Musidora y est constamment mise en valeur, et ne manquait que la compréhension des détails de l'intrigue pour en jouir entièrement. En 1927, elle abandonne le cinéma, n'y reviendra qu'en 1944, par la porte de la Cinémathèque française où Henri Langlois la fait travailler. Entre les deux, elle fait un peu de théâtre, écrit des romans, des chansons, des poésies. Musidora est décédée en 1957.