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L’histoire de ma famille pendant le génocide et mon héritage
L’histoire de ma famille
Juriste de 25 ans, je suis née à Genève. Ma mère vient d’Égypte et vit à Genève depuis ses cinq ans. Mon père vient de Turquie d’où il a émigré à 27 ans. Tous deux sont arméniens et m’ont parlé l’arménien. C’est la famille du côté de mon père qui a vécu le Génocide.
Je vais commencer par conter l’histoire des parents de ma grand-mère paternelle, née après le Génocide. Puis, je poursuivrai avec le vécu de mon grand-père – paternel – né avant le Génocide.
Mon arrière-grand-mère a survécu au Génocide parce qu’elle était très bonne couturière (tailleuse) et que sa main-d’œuvre était convoitée par les Turcs. Elle a été cachée dans le village de Bektaşlı – près de Boğazlıyan – par des Turcs et a reçu un nom turc proche de son nom arménien.
Une expérience semblable touche mon arrière-grand-père, son futur mari. Il était forgeron et a lui aussi été caché par les Turcs dans un village près de Kayseri en raison de son savoir-faire précieux. Après le Génocide, on a marié ces deux Arméniens. C’est mon arrière-grand-père qui s’est déplacé à Bektaşlı. Là, sont nés les trois enfants du couple: ma grand-mère et ses deux petits sœur et frère.
Ce qui m’a marquée dans l’histoire de ma grand-mère est qu’elle a été séparée très tôt et très longtemps de ses frères et sœur. Alors qu’elle avait treize ans, les deux autres ont quitté le foyer pour bénéficier d’une scolarisation arménienne à Chypre. À l’école Melkonian. Ce n’est que près de 70 ans plus tard, en 1998, que les deux sœurs ont pu se revoir lors d’un voyage en Californie entrepris par ma grand-mère. Le frère était décédé quelques années auparavant.
Ma grand-mère paternelle est celle de mes grand-parents que j’ai connu le mieux (je n’ai connu que deux grands-parents). Elle vivait en Suisse alémanique, où elle est arrivée en 1983. Enfants, mon premier frère et moi passions chez elle la plupart de nos vacances. Je garde d’elle l’image d’une personne humaine, attentionnée et digne. Elle était proche de la vie. Pas dans le passé. Et proche de ses petits-enfants. Je l’aimais beaucoup et me sentais aimée par elle. J’avais 15 ans lorsqu’elle s’est éteinte.
Désormais, voici l’histoire de son mari, mon grand-père. Il est né d’une famille arménienne quelques années avant le génocide (entre 1910 et 1913). Il a grandi dans une famille turque à Kırşehir, auprès d’un «ağa» (propriétaire terrien). On ne sait pas à quel âge exactement, ni par quels moyens il est arrivé dans ce village éloigné de 150 km de son village natal, Eğlenceköyü, dans la région de Kayseri. Dans cette famille turque, il était berger et croyait être le fils de l’«ağa» et de sa femme. L’épisode décisif, qui lui a fait connaître son origine arménienne, m’a été conté plusieurs fois par mon père: un jour, un mouton qu’il gardait a été dérobé par le loup. Le soir même, mon grand-père a décidé, par orgueil, de ne pas manger à table avec ses parents. De cette abstinence a suivi une conversation entre les adultes. Le père a dit que le côté giaour (expression signifiant «infidèle», utilisée par les Turcs pour désigner les chrétiens) l’avait pris. Mon grand-père a surpris la conversation et a compris qu’il était arménien en reliant cet épisode à un événement survenu plus tôt: une femme arménienne était venue le trouver et prétendait être sa mère. Elle avait réussi à retrouver sa trace grâce à l’Église. A l’époque, il ne l’avait pas cru. Mais la survenance de l’épisode conté plus haut lui révélait sans équivoque son origine arménienne. Il ne pouvait plus la nier. Il a rassemblé quelques affaires et a quitté la maison en secret la nuit même. Il a pu retrouver sa mère, avec laquelle il a vécu à Kayseri. C’est là qu’il a rencontré, puis épousé ma grand-mère. Ils ont eu neuf enfants. Mon père est des plus jeunes.
Je n’ai pas connu ce grand-père.
La transmission de la mémoire du Génocide
Trois facteurs ont contribué à la transmission de la mémoire du Génocide. D’une part, la parole – les récits de la famille -, d’autre part, la commémoration le 24 avril de chaque année. Enfin, la lecture.
Mon père, arrivé en Suisse en 1981, nous a raconté l’histoire de mes grands-parents.
Ensuite, la cérémonie du 24 avril. Nous y assistions en famille (papa, maman, mon frère, moi) à l’Église Sourp Hagop à Genève. C’est un souvenir fortement gravé dans ma mémoire: la foule de gens rassemblés dans le froid, devant le monument commémoratif au sortir de la messe, le discours du prêtre, les bougies blanches dont la cire coulait sur nos menottes, aux enfants, et qui nous occupaient jusqu’à la fin de la célébration.
Finalement, le troisième facteur, la littérature. À l’âge de 12 ans, j’ai lu «Loin de chez moi» de David Kherdian. L’histoire d’une jeune Arménienne qui a traversé le Génocide. Cet ouvrage m’a offert des images claires, et a donné un contour plus précis aux événements de 1915 et plus tard. Avant tout, sur les méthodes employées par les officiers turcs, sur le sort des déportées et des déportés. De plus, comme l’héroïne de l’histoire partageait avec moi la même origine, le même âge et le même sexe, il m’était d’autant plus aisé de m’identifier à elle et de m’imprégner de son expérience. Je dirais que ce livre a longtemps constitué ma connaissance de base sur le Génocide.
Au paragraphe suivant, je fais part de mon impression sur la réceptivité du Génocide autour de moi. Certes, une certaine indifférence est visible, mais je la perçois avec relativité pour deux raisons.
Tout d’abord, j’ai rencontré un certain nombre de personnes prêtes à discuter sur des thématiques du Génocide: les hypothèses sur ses raisons, l’histoire des survivants, la reconnaissance. Dans ce cadre, je pense en particulier à deux amis français, une étudiante et un étudiant, mais pas seulement eux. A chaque fois que nous avons abordé le sujet, je les ai sentis à l’écoute et réceptifs. De plus, ils m’ont aidé à relativiser cet héritage. Cela dit, il est vrai que très souvent, j’ai été confrontée à l’indifférence. Il existe la tendance à ne pas vouloir en entendre parler: «C’est bon, c’est du passé», «Nous n’aimons pas entendre parler de la misère du monde». Ce sont des pensées latentes qui coupent court à toute tentative de discussion.
Cela nous conduit au deuxième volet de mon explication: Cette réaction peu ouverte – pour ne pas dire fermée – m’attriste. Cependant, j’y vois une sorte d’anesthésie, plus que de l’indifférence. Or, cette attitude ne vaut malheureusement pas seulement pour le Génocide, mais elle touche – tout aussi tristement – les sujets plus actuels et plus urgents comme les conditions environnementales et sociales désastreuses, partout dans le monde, liées aux méthodes agricoles par exemple. Des préoccupations dans lesquelles nous exerçons une responsabilité directe et avons en conséquence tous les jours notre mot à dire. Où est-ce que ça coince?
N’avons-nous pas conscience de notre pouvoir et de notre responsabilité? Deux faces d’une même médaille.
A mon avis, cette conscience gagnerait à grandir. De manière générale, l’humain n’a pas conscience de l’intensité avec laquelle ces questions – reconnaissance du Génocide ou autre – touche chacun de nous. Du fait que c’est un sort commun.
C’est pourquoi je ne suis pas fâchée du peu d’intérêt et d’écoute que les gens sont prêts à offrir à la question arménienne, mais déplore bien plus la torpeur générale de mes concitoyens.
À présent, venons-en à la question de la reconnaissance du Génocide par l’État turc. Pour l’intérêt commun de l’humanité, je considère cette reconnaissance comme indispensable. L’État turc a sa responsabilité dans les crimes commis à l’égard des Arméniens au début du siècle passé et ce n’est pas le temps qui va amoindrir cette responsabilité, ni l’estomper. Elle reste tout aussi grande et cumule avec elle le poids du mensonge et du déni maintenus et entretenus pendant des années.
Hypothèse sur les raisons de la non-reconnaissance par l’État turc: les Arméniens eux-mêmes n’ont pas encore totalement accepté le Génocide. Accepté dans leur cœur, j’entends. Admettre qu’une telle horreur ait pu se produire. Admettre qu’ils ne pouvaient rien faire. Accepter leur impuissance, reconnaître l’injustice qu’ils ont subi. Et la pleurer. La pleurer réellement. C’est-à dire en faire le deuil. Tant que cela ne sera pas fait, la rancœur et le sentiment d’injustice demeureront, de même que l’orgueil y relatif. Ils constitueront un obstacle à la clairvoyance, un obstacle à retrouver son propre pouvoir et un obstacle à obtenir la reconnaissance ou le cas échéant à trouver d’autres moyens tout aussi satisfaisants. Je me permets d’écrire cela, car je sens parmi les Arméniens – moi y comprise – la présence prédominante de l’orgueil. Je pense que ce sentiment est normal et est la conséquence du vécu de chacun. Mais cela ne nous dispense pas d’évacuer cet orgueil et de nous voir comme des citoyens du monde comme tous les autres. Ni supérieurs, ni inférieurs. Nous avons le choix de le faire ou pas. De recueillir les bénéfices de l’humilité, ou bien à l’inverse de subir les conséquences de l’orgueil si on décide de rester dedans.
C’est également la voie que je préconise pour guérir les blessures, cicatriser les plaies. Sortir de la revendication et regarder la situation d’un autre œil. Effectuer le deuil. Le deuil de tout ce qui a été, le deuil de tout ce qui n’est pas.
Pour ma part – et je conclurai avec cela -, c’est le chemin qui m’a conduite vers la naissance d’une paix intérieure et vers sa consolidation. Je souhaite à chacun autant de succès et de plaisir dans son cheminement.