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Pour savoir si ces différences génétiques avaient un écho au niveau anatomique, les deux scientifiques ont fait appel à l'expérience d'un taxonomiste slovène. « Ces spécialistes des espèces sont d'une valeur inestimable pour nos recherches, souligne Altermatt. Malheureusement, notre pays en compte de moins en moins. » En suivant les instructions de l'anatomiste slovène, les chercheurs ont disséqué les crustacés d'à peine deux centimètres de long pour comparer les antennes, les parties buccales et divers autres éléments du corps. Leurs efforts ont été récompensés : « Le caractère distinctif le plus visible du gammaridé alpin est la présence d'une seule brosse de soies sur l'une des ses deux paires de pattes-mâchoires là où Gammarus lacustris en possède deux », explique Alther. Les différences génétiques et morphologiques ont poussé les biologistes à rattacher les populations alpines à une nouvelle espèce : ils l'ont baptisée Gammarus alpinus (Fig. 3).
Toute personne décrivant scientifiquement une nouvelle espèce doit se conformer à certaines règles. La description doit ainsi être publiée dans une revue scientifique en précisant les caractères distinctifs de la nouvelle espèce de façon à ce qu'elle puisse être reconnue et distinguée des espèces apparentées. Alther et Altermatt ont présenté leur gammare alpin dans la prestigieuse revue « Zoological Journal of the Linnean Society ». La description doit se baser sur un individu qui est conservé en tant qu'« holotype » dans une collection accessible au public. Dans le cas de Gammarus alpinus, l'holotype est un individu du lac de Saint-Moritz qui est conservé au Musée zoologique de Lausanne. D'autres spécimens sont conservés dans la collection de l'Eawag à Dübendorf. Les chercheurs ont fait inscrire le nom de l'espèce sur la liste officielle de la commission de nomenclature zoologique.
L'extension des glaciers a favorisé la différenciation
Les analyses phylogénétiques indiquent que la différenciation de l'espèce Gammarus alpinus a commencé il y a environ sept millions d'années. D'après les scientifiques, le développement des glaciers au pléistocène devrait avoir favorisé cette spéciation. En effet, les étendues de glace font obstacle à la reproduction entre individus situés de part et d'autre et ont ainsi certainement isolé les populations alpines des autres peuplements de gammares en empêchant les échanges de gènes. Les biologistes supposent que Gammarus alpinus s'est réfugié au Sud lors de l'extension maximale des glaces. À leur retrait, le gammare s'est à nouveau étendu vers le nord à partir de ce refuge. Ceci expliquerait pourquoi l'espèce n'est aujourd'hui quasiment présente que dans les lacs situés dans les bassins hydrographiques de la Méditerranée ou de la mer Noire et n'apparaît pratiquement pas dans celui du Rhin (Fig. 4).
Les scientifiques supposent que l'aire de répartition de Gammarus alpinus se limite à l'arc alpin. « Les pays alpins ont donc une forte responsabilité pour la protection de cette espèce endémique », estime Altermatt. Certains lacs alpins sont concernés par des activités agricoles dont les émissions de matières nutritives peuvent affecter les populations de gammare. De même, le réchauffement climatique pourrait progressivement handicaper cette espèce acclimatée au froid.