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Le titre de cet article, hormis la seconde parenthèse, est tiré de la plaque d'une rue de Genève qui monte depuis le Centre médical universitaire en direction de Champel. La très brève indication biographique fait l'impasse sur l'essentiel. Servet, natif d'Aragon en Espagne, a effectivement suivi des cours d'anatomie à Paris et pratiqué la médecine dans la région de Lyon. Il a vécu moins de trois mois à Genève, en prison, le temps qu'il fallut pour que soit instruit un procès en hérésie et de le condamner au bûcher, dressé justement sur le chemin de Champel, hors les murs de la ville. Il fut exécuté en octobre 1553 au motif que son livre qui venait d'être imprimé, La Restitution du Christianisme, contenait des opinions sur la Trinité et sur le baptême considérées comme hérétiques autant par les catholiques que par les calvinistes. Son supplice pour un «délit d'opinion» a suscité de violentes criti-ques et son nom a été maintes fois célébré dans les appels à la tolérance en matière de religion par des penseurs de la trempe d'un Castellion, d'un Bayle et d'un Voltaire. Quelques pages de son volumineux traité de théologie lui ont aussi valu d'être considéré comme un précurseur de la découverte de la circulation du sang, exposée dans un livre du médecin et physiologiste anglais William Harvey (1578-1657), paru 75 ans après le supplice de Servet.Avec Harvey, le cur cesse d'agir comme un chaudron dans lequel le sang veineux se transforme en sang artériel par un processus de cuisson ; il devient un muscle qui pompe le sang dans les artères. Harvey affirme aussi que le sang n'est pas consommé dans les organes et les tissus de l'organisme, mais qu'il circule du cur et des poumons vers la périphérie, puis dans le sens contraire, centripète, dans les veines pour venir se revivifier dans les poumons.La découverte de Harvey représente une authentique révolution, l'équivalent en biologie de celle due à son contemporain Galilée en mécanique et en astronomie. Elle renversait une conception proposée quinze siècles plus tôt par un médecin de l'époque impériale romaine, Galien de Pergame (129-ca200), laquelle donnait des réponses plausibles à la question de la formation du sang à partir des aliments ingérés et à celle de son renouvellement suite à sa consommation supposée dans tous les organes et tissus de l'organisme, à l'aide d'une analogie avec l'absorption de l'eau de pluie ou d'arrosage par les champs et les plantes. Sang de couleur sombre et sang rouge écarlate, formés respectivement dans le foie et dans le cur, s'écoulaient dans le même sens centrifuge, chacun dans son arbre vasculaire, veineux ou artériel, pour irriguer toutes les parties de l'organisme. Avant Harvey, au moins deux auteurs du milieu du XVIe siècle avaient déjà déplacé dans les poumons le siège du processus de transformation du sang veineux en sang artériel. Servet l'écrit dans sa Restitution de 1553, sans donner d'argument en faveur de cette notion, et à la suite d'un passage où il cite des écrits bibliques qui indiquent que l'âme réside dans le sang. Par ailleurs, l'assertion que la transformation du sang de couleur sombre en sang rouge écarlate s'effectue dans les poumons figure aussi dans l'Anatomie du médecin et anatomiste italien Realdo Colombo (ca1510-1559), parue en 1559.La comparaison des dates d'impression suggère la priorité de Servet. Il est aussi envisageable qu'ils soient arrivés tous deux indépendamment à l'idée que le sang fait un détour par les poumons, puisque la cloison qui sépare les deux ventricules du cur, au travers de laquelle le sang veineux était supposé suinter, semblait bien être imperméable suite aux observations de l'anatomiste padouan Vésale (1514-1564). Pourtant, plusieurs arguments décisifs plaident en faveur de Colombo.1. Servet avance une idée, émet une opinion, là où Colombo, ne se contentant pas de disséquer le cadavre humain, expérimentait chez le chien pour confirmer ou infirmer ses hypothèses, ce qui lui permet d'avancer des arguments supplémentaires.2. Harvey cite à maintes reprises Colombo dans son livre, Les mouvements du cur et du sang chez les animaux, et lui attribue la découverte de la boucle pulmonaire que parcourt le sang pour s'y vivifier. Servet n'est jamais cité, mais son absence s'explique aisément. Sa réinterprétation d'un aspect de la théorie galénique du sang occupe quelques courtes pages dans un traité de théologie qui en compte plus de 700. Son livre n'était pas signé, n'a pas été mis en vente et quasiment tout le tirage a été détruit ; seuls trois exemplaires qui ont échappé à l'autodafé nous sont parvenus.3. Contrairement à Servet, Colombo était un anatomiste professionnel, qui enseigna successivement à Padoue, Pise et Rome. Sa découverte du passage du sang par les poumons fut d'abord rapportée en 1556 dans un livre d'un des élèves espagnols, trois ans avant la parution de son Anatomie, ce qui suggère qu'il n'était pas pressé de s'exposer en mettant en cause une erreur apparente de Galien, le père de la doctrine dominante. Son livre fut maintes fois réédité aux XVIe et XVIIe siècles. Ses opinions sur le passage du sang par les poumons ont été citées une quinzaine de fois dans l'intervalle de 70 ans qui sépare la parution de son livre de celui de Harvey, notamment par le chirurgien français Ambroise Paré (ca1510-1590).4. L'ajout de nature anatomique que Servet avait inséré dans sa Restitution du Christianisme n'a été remarqué qu'à la fin du XVIIe siècle, en Angleterre, et ce n'est qu'après que les pages de son livre renfermant ses idées sur ce que certains appelèrent la «circulation pulmonaire» furent réimprimées. Ce terme est en réalité ambigu. Selon Harvey, tout le sang tourne en rond, circulant en cercle fermé, comme le font les astres qui, au cours de leur révolution, reviennent régulièrement à chaque point de leur orbite. Il n'y a qu'une seule circulation, la circulation générale, formée de deux boucles ouvertes reliées en série.Depuis cette époque et jusqu'au XXe siècle, une pratique maintenant périmée de l'histoire marquée par un engouement excessif pour les dates de première publication et les précurseurs a valu à Servet d'occuper un temps une place de choix dans l'historique de la découverte de la circulation du sang. Nous concluons notre brève analyse en affirmant que, nonobstant les dates de parution respectives de la Restitution de Servet et de l'Anatomie de Colombo, c'est au second et non au premier que revient cet honneur.