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Aujourd’hui il y a 60 ans ma mère a donné naissance à son premier enfant, une petite fille rose et toute fripée. Mon papa, fier comme Artaban, est allé montrer la photo de sa progéniture dans son bistrot habituel. Un monsieur d’un certain âge a regardé la photo et consolé mon papa en disant «Elle sera plus belle plus tard.» Finalement je pense qu'il avait raison.
Ma mère n’avait pas encore 22 ans à ce moment. Mon papa dix ans de plus. Ils sont nés à quelques jours près, mais pas dans la même dizaine.
Ma maman n’a pas eu une jeunesse facile. Son père est décédé en juillet 1944 quand elle avait sept ans. Mes grands-parents ont été dénoncés pour avoir distribué des tracts contre Hitler. Ma grand-mère, enceinte de mon oncle, a été sauvée par des personnes influentes chez qui elle faisait le ménage. Sinon on l’aurait expédié en camps de concentration comme certains de leurs camarades. Mon grand-père avait moins de chance. On l’a envoyé faire une formation militaire de base. Après deux semaines seulement il partait déjà pour la Sicile. Il n'en est jamais revenu. Il est tombé pendant les attaques des Alliés, mais la famille ne l’a appris que beaucoup plus tard. Pendant de longues années mon grand-père était déclaré disparu.
Pendant ce temps ma grand-mère ne touchait pas un centime de soutien pour elle et ses deux enfants. En plus, le couple venait d’acheter une maison. Alors ma grand-mère a mis la moitié de la maison en location pour avoir un petit revenu. Heureusement qu'elle avait de la famille dans un village voisin. Elle y partait à pied avec ses deux enfants et un petit chariot pour rapporter légumes et d'autre victuailles que sa famille pouvait lui laisser. Elle continuait également à faire les ménages pour gagner sa vie, dont chez la famille qu'elle soupçonnait l’avoir dénoncé, une famille de notables.
Ma grand-mère avait peur pour la réputation de ses enfants qui grandissaient sans père. Alors elle était très sévère et parfois injuste envers eux. Quand ma mère commençait à sortir, il paraît qu’elle attendait son retour, cachée derrière une haie avec un rouleau de pâtisserie à la main, prête à bondir sur celui qui oserait embrasser sa fille. Mais mon papa a su l’amadouer. Heureusement pour nous. Autant ma grand-mère avait été stricte avec ses enfants, autant elle était tolérante et enjouée avec ses petits enfants par la suite. Une vraie mamie gâteau que j'ai adoré.
Ma maman aurait voulu devenir coiffeuse. Probablement ma grand-mère ne trouvait pas cette profession assez convenable. Donc ma mère a fait un apprentissage comme vendeuse dans une belle boutique. Mais elle a gardé le goût pour la coiffure en me faisant des tresses sophistiquées. Parfois elle s’essayait aussi à me couper les cheveux. Le résultat n’était guère concluant et toujours suivi d’un passage chez un professionnel. Vous la voyez ici avec son petit frère lors d'un carnaval, probablement en 1948 ou 1949. Nous nous ressemblons beaucoup.
Quand ma maman a connu mon papa elle était encore mineure. A l’époque on obtenait la majorité seulement à 21 ans, et elle s'est mariée quelques jours avant son anniversaire. Ma grand-mère avait menacé de saboter le mariage à la dernière minute parce qu’elle ne voulait pas que ma mère aille rejoindre mon papa dans la maison où il vivait avec sa mère et une vieille tante. Mais mon papa a dit «Elles sont vieilles et ne vivront plus que quelques années.» Il a eu gain de cause et en même temps il a eu tort. Ma grand-mère paternelle est décédée 19 ans après leur mariage et la tante après 25 longues années. A la fin c’est ma maman qui l’a soigné.
Ensuite mes parents ont finalement eu le temps de profiter un peu de leur vie de couple en liberté avant que la maladie n'emporte ma maman beaucoup trop tôt. Je pense qu'ils avaient une belle relation tous les deux malgré les difficultés et défis qu'ils ont rencontrés sur leur chemin. Avant de mourir ma mère m'a dit qu'elle était très heureuse avec mon papa.
J'ai mis du temps à devenir une adulte à ses yeux et de me sentir à pied égale avec elle. Ne restons-nous pas toujours les enfants de nos parents? De mon côté il m'a aussi fallu plusieurs années de rébellion avant d'accepter ses opinions et conseils sans les contester tout de suite. Quand j'étais enceinte à mon tour j'aurais voulu lui poser mille questions, échanger avec elle sur une base de mère à mère. Mais elle n'était plus là.
Notre relation n'a pas toujours été facile mais surtout vers la fin nous avons passé des moments de qualité ensemble. Je l'ai dépassé en âge depuis quelques années et je n'ai plus de repères à comment je serai dans le futur. Mais une chose est sûre: sans elle je ne serai pas dans ce monde et je ne serai devenue qui je suis aujourd'hui. Alors Merci Maman. Je t'aime.
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