Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07026.jsonl.gz/186

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ou, pour prendre des images, un vieillard, un homme jeune et une colombe. C’est ainsi que Dieu est très souvent représenté dans la tradition chrétienne, où Dieu est qualifié de « trinitaire ». Autrement dit, Dieu n’est pas une seule personne, mais trois personnes sont, ensemble, Dieu.
Traduit de l’allemand par Yvan Mudry
Le christianisme se conçoit lui-même comme un monothéisme, soit une religion dans laquelle il n’y a qu’un seul Dieu. En même temps, la Trinité est une composante essentielle de la foi chrétienne. Les fidèles d’autres religions monothéistes comme l’islam et le judaïsme posent donc à juste titre cette question aux chrétiens et aux chrétiennes : si, pour vous, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois personnes divines, n’est-ce pas parce que, sans le savoir peut-être, vous croyez en trois divinités ? Le christianisme vouant un culte à trois personnes divines différentes, il est en effet assez facile de penser qu’il reconnaît l’existence de trois dieux.
La qualité avant la quantité
La foi en la Trinité n’est pas née à la suite d’un décompte. Si cette croyance s’est fait jour, c’est en raison d’une expérience portant sur l’identité de Dieu.
Rien d’étonnant si, dans les textes bibliques, Dieu n’est jamais présenté clairement sous forme de Trinité. Dans l’Ancien Testament, il est dit de lui qu’il est à l’origine du monde, que l’histoire fait son chemin sans lui et pourtant qu’il entre en relation avec sa création. Le Dieu d’Israël se révèle à l’humanité par sa parole, par sa sagesse et par son esprit. Ces « médias », qui disent quelque chose de Dieu, évoquent son activité dans le monde. Dans certains contextes, ils acquièrent, c’est vrai, une dynamique propre, comme dans cette déclaration d’un prophète : « L’Esprit du Seigneur, de l’Éternel, est sur moi parce que l’Éternel m’a consacré par onction pour annoncer de bonnes nouvelles aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux déportés la liberté et aux prisonniers la délivrance. » (Isaïe 61,1) Dans ce cas, l’Esprit de Dieu intervient en tant que personne. L’accent n’est toutefois pas mis sur la personne elle-même, mais sur ce qui se produit dans le monde du fait de l’intervention de cet Esprit divin.
Plus tard, dans le Nouveau Testament, Jésus s’identifie au prophète. Il tient ces propos : les paroles prononcées par le prophète s’accomplissent en sa personne (cf. Évangile de Luc 4,18). Ce que Dieu, le Créateur, veut accomplir ici et maintenant, devient réalité par lui, Jésus de Nazareth, parce qu’il est rempli de l’Esprit de Dieu, qui lui donne la force de faire tout ce qu’il fait.
Faire l’expérience de Dieu
À toutes les époques, des humains ont fait cette expérience : Dieu n’est pas un « premier moteur immobile » (Aristote) qui a créé le monde, puis s’est retiré. Au contraire, il est présent dans ce monde et « visite » parfois des femmes ou des hommes. De telles rencontres ont eu lieu surtout en présence de la Parole (faite chair), Jésus-Christ, ou à la faveur de l’action de l’Esprit. C’est ainsi que l’expérience a permis de tirer des conclusions sur l’identité de Dieu : si Dieu, en Jésus-Christ, se soucie des pauvres et des exclus, alors il doit être miséricordieux par nature. Lorsque, après la Pentecôte, il fait sortir les disciples de Jésus de leur réserve en faisant d’eux des êtres audacieux et éloquents, alors il œuvre pour le bien de la vie et de la communauté.
Les disciples de Jésus ont fait l’expérience de Dieu à la lumière de Pâques et de la Pentecôte. Après eux, d’autres femmes, d’autres hommes ont été initiés à la foi chrétienne en recevant le baptême « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Évangile de Matthieu 28,19). Cette profession de foi, brève et explicite, ne se rencontre nulle part ailleurs sous cette forme dans la Bible. Elle indique clairement que le Dieu dont les premières communautés ont fait l’expérience est le Dieu Trinité. Elle a aussi été à l’origine de débats et de réflexions qui ont permis aux théologiens d’approfondir ce point de la foi chrétienne.
Des images discutables
De nombreux fidèles en ont fait l’expérience : Dieu agit de toutes sortes de manières dans le monde. La tradition chrétienne en a conclu qu’il y avait une forme de pluralité – plus précisément de triade – en Dieu. Cette réflexion était basée sur cette conviction : Dieu se montre tel qu’il est. Si, en tant que « Père », il aime son « Fils », comme en témoigne en particulier l’Évangile de Jean, alors il doit être plein d’amour en soi et pour soi. Mais il n’y a pas d’amour quand on est seul. Si une personne aime, une autre est aimée. Et comme l’amour de deux personnes est toujours « débordant », rien n’empêche d’évoquer une troisième personne, le « Saint-Esprit ».
La Trinité a été représentée de différentes manières tout au long de l’histoire. Il en va de Dieu comme d’une relation amoureuse : deux personnes s’aiment et de leur amour naît une nouvelle vie. C’est ainsi qu’une analogie a été établie entre, d’un côté, la famille, composée d’un père, d’une mère et d’un enfant, et, de l’autre, la réalité divine. Mais toute image a ses limites et il est difficile de transposer à Dieu ce qui vaut pour les humains. Des questions se posent : un enfant (et donc l’une des trois personnes divines) n’est-il pas subordonné ou inférieur à ses parents ? Si une famille peut être composée de plus de trois personnes, qu’en conclure concernant Dieu ? Si Dieu est à l’image d’une famille, faut-il assigner un sexe aux différentes personnes divines ?
Très tôt dans l’histoire de l’Église, le théologien Irénée de Lyon (mort vers 200 après J.-C.) utilise une image pour évoquer la Trinité divine : il affirme que le Fils de Dieu et l’Esprit sont comme les deux mains de Dieu, avec lesquelles l’auteur de toute vie façonne ce monde et agit en lui. Mais qui utilise une telle image risque bien de relativiser la Trinité et d’en revenir à un strict monothéisme. Dieu peut être dépeint au moyen de cette image : une personne, présente dans le monde sous différentes formes.
La relation est au centre
Dieu agit et il est relation. Les trois personnes divines ne doivent donc pas être comprises ni décrites isolément. Il ne faut jamais oublier qu’elles renvoient les unes aux autres. Le « Père » n’est pas Père sans le « Fils ». Le Père et le Fils ne vivent pas leur relation sans l’« Esprit Saint », qui les unit et naît de leur lien. Les trois ne sont Dieu qu’ensemble. Schématiquement, les personnes sont comme une pièce de monnaie, toujours composée de trois côtés (en comptant la tranche).
Affirmer que Dieu est Trinité, c’est donc croire qu’il tisse des liens, qu’il crée la vie et suscite l’amour. Chacune des trois personnes divines doit toujours être mise en relation avec les deux autres. Toutes les images ont cependant leurs limites ; aucune ne peut rendre pleinement compte de la réalité divine. Tout ce qui est dit de Dieu est basé sur ce qui a déjà été dit de lui, ou rend compte d’expériences que des femmes, des hommes ont faites avec lui.
Si les concepts de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont utiles, ils peuvent aussi être des obstacles sur le chemin de Dieu. Dire « Père », c’est reconnaître que Dieu est l’origine et la destination de tout ce qui existe. Dire « Fils », c’est confesser que Dieu lui-même accepte le don de la vie et de l’amour, et qu’il le transmet ; dans le « Fils », Dieu est partenaire de vie : il guide et accompagne. L’« Esprit » est le don divin en personne : quand des personnes s’aiment, se soutiennent, se consolent, quand la confiance s’installe, l’inspiration vient, la créativité se déploie, il y a de bonnes raisons de croire que l’Esprit de Dieu est à l’œuvre.
Dieu est la source de ma vie, il se fait mon vis-à-vis, il vit et agit en moi. Voilà comment on peut évoquer, en quelque mots, la Trinité de Dieu.1
- Crédits photos Couverture: Oscar Ivan Esquivel Arteaga, unsplash.org / Image 1: Icône de la Trinité par Andrei Rublev, vers 1411, Moscou, wikimedia commons / Image 2: Trifrons (trois visages), fresque de l’église de San Nicola (Giornico), Tessin, milieu du XVe siècle., wikimedia commons / Image 3: Lovelypeace, iStock / Image 4: Eliza, photocase.de / Image 5: selimaksan, iStock