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Personne ne connaissait le parcours réel de Couturier, cet inspecteur fade dont les seules particularités étaient de disposer d’un nom d’artisan, mais surtout d’une absence de prénom.
Ses parents n’avaient jamais jugé utile d’en choisir un avant qu’un terrible accident de voitures sur une route vertigineuse des alpes ait mis un terme à leurs existences. Le cas n’étant pas prévu par l’administration, du moins selon les connaissances de l’officier d’état civil chargé de l’enfant, il demeura juste « Couturier », un gros trait noir balafrant la case réservée au petit nom sur les documents officiels.
Cette singularité l’isola des autres enfants durant la scolarité et l’internat. La tristesse de cet écartement lui procura un caractère silencieux, patient, taciturne et solitaire. Ces caractéristiques furent remarquées par un recruteur des forces publiques qui les jugea positives dans le cas où on attribuerait à ce phénomène des enquêtes requérant une grande discrétion. Il fut admis à l’académie de police et ses résultats furent brillants, bien que réalisés dans l’indifférence des autres, car il est à noter que pas un des novices ou de professeurs ne souvint de ce camarade inexistant.
On lui attribua un poste dans une ville éloignée, dont les liaisons ferroviaires ne parvenaient même pas jusqu’à la capitale, cité morne sans être bucolique avec un taux de criminalité insignifiant ne perturbant en rien les statistiques nationales.
L’État avait installé un bureau au plain-pied d’une rue au centre de la ville, puis orné la façade d’une plaque de cuivre désignant l’utilité du lieu.
Un commissariat.
L’inscription en s’oxydant était devenue illisible et plus personne ne s’inquiétait de ce local et des activités du locataire. Les vitres avaient été recouvertes avec un calque translucide rendant impossible de distinguer quoi que ce soit au travers. Seule la lumière intérieure, dans les saisons sombres, indiquait que cet endroit était occupé.
L’illumination rappelait aux passants que les fonctionnaires mêmes les plus insipides ou inutiles demeurent éternels. Leur présence fonctionnelle contribue à maintenir l’illusion de l’existence de l’État, quand bien même celui-ci disparaît à chaque fois que son utilité se révèle nécessaire.
La maternité, puis l’hôpital tout entier avaient migré à plus de cinquante kilomètres, suivi docilement par les deux dernières usines de la vallée et la totalité de l’administration préfectorale. Certes demeurait l’espoir de l’installation d’une usine d’aluminium qui se faisait attendre, mais tout reposait sur les épaules du député local et il devint évident que cela dépendait de son enrichissement personnel.
En attendant, le bourg avait pris l’allure tranquille d’un club de golf où ne demeurent qu’une cohorte de vieux riches et le personnel indispensable à leur entretien, un lupanar, Aux demoiselles décoiffées, avec une piste de pool-danse éclairée par deux vieux projecteurs oscillant du mauve lavande au rouge des cuissardes, une bibliothèque où les livres étaient entreposés sur trois étages et baignait dans la lumière ambrée d’une fenêtre monumentale, puis surtout, ultime fierté de la population, un musée d’art moderne dont l’hermétisme des œuvres flattait l’intelligence des visiteurs.
Couturier était coutumier du lupanar, mais pas du musée.
Pour regarder les danseuses, il s’installait dans le coin le plus sombre et le plus enfoncé de l’établissement, une niche avec une minuscule table ronde et une banquette recouverte d’une sorte de velours synthétique. L’espace était limité et seulement deux personnes pouvaient s’y tenir, mais Couturier restait invariablement seul et silencieux devant une tasse de camomille.
Dès le premier soir, après avoir essuyé les quolibets du serveur, puis du patron, il avait imposé le service de cette boisson en usant de sa carte de police et ne protestait pas de payer la tisane au prix du champagne.
À vingt-trois heures précises, il déposait les billets sur la table, se levait et s’en allait. Une courte promenade en longeant le canal le menait jusqu’à sa maison, une vieillerie dont la particularité était de disposer d’une salle de bain vétuste et équipée d’une antique et majestueuse baignoire à pieds.
L’unique plaisir de l’inspecteur était de prendre ses aises dans une eau maintenue toujours chaude par la grâce d’un robinet entrouvert et de lire et relire les œuvres d’Alexandre Dumas à la lueur d’une chandelle. Parfois un fantasme de l’inspecteur se réveillait à cause des personnages féminins décrits par le magnifique écrivain. L’apparition de fragiles jeunes filles revêtues de robes chatoyantes et cédant à des pâmoisons romantiques et littéraires, stimulaient l’inspecteur vers des actes, que résolument ma mère, m’a interdit de nommer ici.
Toutefois, la figure de sa voisine du dessous, une vieille fille encore avenante, apparaissait lors de ces moments d’égarements et réalisait des prouesses de gymnastiques autres que de relever le courrier par la fente sans user de la clef pour ouvrir la boîte.
En dehors de ces égarements, très obligé par le respect des règles, il se levait tôt et retrouvait toujours son bureau à l’heure réglementaire, mais personne dans la ville, y compris lui-même, ne savait ce qu’il y faisait.
De fait, la vie de Couturier avait la monotonie d’un inspecteur célibataire dans un endroit où il ne se passe rien, d’un esprit à l’apparence vide comme si l’absence de prénom l’avait privé de possibilité de démarrage. Une sorte de véhicule en panne arrêté sur un accotement non stabilisé et patientant sous le crachin automnal, guettant l’éventuelle venue d’une dépanneuse – encore quelques années à tourner bourrique comme cela et la rouille ferait son apparition.
À son lieu de travail, au fil des mois, les meubles, après plusieurs tentatives de réaménagement, avaient trouvé leur place définitive.
Une grande armoire munie d’une porte vitrée contenait la réserve de papier et de classeurs, ainsi qu’un taille-crayon de rechange et d’une machine à relier les dossiers avec des boudins plastiques.
Planqué derrière cet attirail, Couturier conservait une bouteille de whisky non entamée, bien décidé à ne l’ouvrir qu’au jour de sa première affaire résolue. De temps en temps, il extirpait le flacon du meuble, enlevait la poussière avec un chiffon et le remettait en place.
Son large bureau s’étalait à la façon dont les nénuphars majestueux se considèrent être les maîtres d’un étang et ignorent les salamandres et les crapauds.
Le siège de Couturier, placé derrière, était une chaise à roulette munie d’un piston afin de permettre le réglage de la hauteur, de faire pivoter le tout et de varier l’inclinaison du dossier, mais le chemin de course entre le bureau et le mur n’excédait pas cinquante centimètres et empêchait tout déplacement. Pire, l’homme devait se faufiler et se contorsionner pour arriver à s’installer à sa place de travail.
Un placet verdâtre d’une matière indéterminée protégeait la surface du meuble et diffusait une odeur de médicament ou de produit de nettoyage pour l’argenterie. Avec l’habitude, l’inspecteur ne remarquait plus ces effluves, ni le relent moisi provenant du parquet ou les vapeurs des gaz d’échappement s’infiltrant depuis la rue aux heures de pointe.
Au mur, s’accrochait vainement une tapisserie réglementaire dont la colle était mise à mal par l’humidité permanente du local, mais Couturier avait trouvé une parade grâce à des punaises colorées qu’il avait plantées à chaque endroit où des faiblesses se faisait jour. Avec le temps, la paroi ressembla à la fourrure d’un vieux dalmatien aux points multicolores, tâches déposées sur un pelage blanc défraichi par le grand âge.
Une lampe au plafond était suspendue trop bas et obligeait à être contournée. Constituée d’un néon circulaire emballé dans un cocon translucide vert, elle diffusait cette même lumière blafarde que l’on trouve dans les morgues ou dans les hôpitaux.
À gauche de la porte, un porte-manteau s’élançait inutilement vers le ciel, car trop petit, puisque la gabardine de l’inspecteur reposait toujours sur le sol faisant office à cet endroit d’attrape-poussière. Sur le côté droit, un meuble bas servait de plate-forme d’échange entre les chaussures pour l’extérieur et les pantoufles pour l’intérieur.
Enfin, à proximité de la fenêtre était fixé contre le mur un panneau métallique muni d’aimants et de feutres effaçables en trois couleurs, le noir, le rouge et le bleu.
Les toilettes étaient à l’extérieur dans un enfoncement de la cage d’escalier entre deux étages avec un simple lavabo et un robinet d’eau froide.
Tel était le quotidien de Couturier et il est improbable d’imaginer quelles furent les activités qui l’occupèrent durant les huit ans qui précédèrent la journée du 29 novembre.
Pour l’instant, nous sommes le 28. Après avoir dépoussiéré le flacon de whisky, Couturier, pour la première fois depuis son affectation, soupirât de lassitude, remit la bouteille en place, lança un regard circulaire sur le bureau et renonça temporairement à sa tâche de ne rien faire et d’attendre. Sur une impulsion, il échangea ses pantoufles contre les chaussures du dehors, prit sa gabardine et sortit sur la rue avec la ferme intention de trouver un magasin de chapeau afin d’y acquérir une casquette.
ll ne connaissait rien d’autre de la ville que ce parcours triangulaire dont les pointes étaient son bureau, le lupanar et son appartement, alors il fut désappointé et se résigna à tenter sa chance au hasard. Bien vite, de nouvelles sensations émoustillèrent son âme – l’aventure et la découverte. Mais la crainte de se perdre et de ne jamais retrouver le chemin de retour s’instilla en lui et il eut la curieuse honte de mal faire. Étonnamment, ce malaise stimula sa curiosité et il se perdit réellement dans les rues commerçantes de la cité.
Il découvrit un poissonnier, un quincailler, une boulangerie, un boucher-traiteur, une boutique d’aménagement d’intérieur et de décoration, un encadreur, un antiquaire, un cordonnier qui faisait aussi office de serrurier, un médecin libéral, deux dentistes, un opticien et un magasin pour chiens. Par réflexe, il nota tout dans un carnet et regretta de ne pas avoir déniché un chapelier.
Exténué, il repéra un square avec quelques arbustes, un banc et une statue figurant un équilibriste juché sur un fil et qui offrait éternellement une rose à une fille imaginaire. Après avoir essuyé à l’aide de son mouchoir, les quelques taches qui salissaient le siège, il s‘installa sur le banc et profita du soleil piteux de l’automne.
Sa rigoureuse conscience professionnelle posait quelques problèmes de loyauté, mais ce jour-là, étant d’un esprit frondeur, il décida de se faire porter pâle, comme l’autorisait le règlement. Certes, c’était une tricherie, mais cette incartade procurait un plaisir citronné et il était sûr que personne ne découvrirait le pot au rose. Il retrouva cet étrange frémissement des enfants au moment où se conçoit une bêtise dont ils devinent les conséquences néfastes, mais ne peuvent s’empêcher d’attiser la catastrophe à venir. Lentement, il fut tarabusté par le fait qu’il ne savait plus où étaient rangés les formulaires d’arrêt maladie.
Que se passerait-il s’il ne les retrouvait pas ?
Face à ça, il aurait dû se reprendre en main et courir jusqu’au bureau, peut-être, passer par la poste afin de se fabriquer un mobile en achetant des timbres postes.
Certes, c’était un alibi fragile, car il n’avait pas encore utilisé un seul des timbres fournis par l’administration au jour de son installation et il aurait été trahi par le seul regard du contrôleur dans le tiroir où ils étaient stockés. Il envisagea de jeter le solde dans la poubelle, où dans le canal, afin de justifier cet achat, puis il se demanda si tout ça avait une réelle importance.
Dans le doute, il entrouvrit sa gabardine pour se mettre à l’aise et se prit à rêver aux jambes des danseuses, ferma les yeux et s’oublia.
Ailleurs dans la cité, l’envoyé des renseignements généraux, venu depuis la capitale, avait tourné en rond sans réussir à trouver le bureau de Couturier jusqu’au moment où sur une impulsion, il nettoya à l’aide d’un mouchoir en tissus, la plaque de cuivre et dévoila son inscription – commissariat.
Il y était, frappa à la porte, plusieurs fois, mais personne ne vint ouvrir.
Désappointé, il chercha un hôtel et réserva une chambre jusqu’au lendemain, le 29, après, il repartirait.
les chroniques
ou comment expérimenter sans contrainte la rédaction d’un récit à épisode où vous pourrez suivre les aventures de Ginette, la danseuse vroum-vroum, et de l’inspecteur Couturier, les deux protagonistes d’une série de meurtres gardé secrets jusqu’à ce jour.