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Sans panneau indicateur, nul ne trouverait le cimetière long de 80 mètres et large de 60. Un lieu enchanté où beaucoup souhaiteraient avoir leur tombe aujourd’hui. Un lieu de paix et de repos dans la forêt, où le renard et le lièvre se croisent au crépuscule, et où on rencontre aussi des sangliers, qui ont inspiré le nom de la «mare aux laies», au bord de la Havel toute proche.
Au 19e siècle, le courant de la rivière déposait souvent sur la rive des cadavres de noyés. «Il y avait parmi eux beaucoup de servantes mises enceintes par leur maître», raconte le garde forestier chef du Grunewald Elmar Kilz. Jusqu’en 1845, la tentative de suicide était un crime en Prusse, et même après on refusait une sépulture digne aux personnes qui, à la suite d’un chagrin d’amour ou par peur de perdre l’honneur bourgeois, mettaient elles-mêmes un terme à leurs jours.Cimetière des sans-nom
Ce n’est qu’en 1920 que les choses changèrent, quand la nouvelle grande ville de Berlin supprima le monopole ecclésiastique des enterrements. Mais à cette époque, le cimetière de la forêt du Grunewald existait depuis assez longtemps. Le premier enterrement attesté date de 1900, mais déjà dans les décennies précédentes les proches des défunts, puis les gardes forestiers avaient fait de la clairière un lieu de sépulture, dans le silence et le secret.
Pour cela, ils devaient traîner les cadavres durant 20 minutes jusqu’au sommet de la colline surplombant la Havel; il aurait été trop dangereux de les enterrer plus près de la rivière, car des peines sévères menaçaient ceux qui pratiquaient des enterrements sauvages. Il existait aussi des «cimetières des sans-nom», par exemple, dans les Îles frisonnes.
Lorsque le tourisme balnéaire commença à se développer, les cadavres de noyés qui s’échouaient sur les plages commencèrent soudain à déranger, raconte l’historien culturel Norbert Fischer, de l’Université de Hambourg. Mais il s’agissait dans la plupart des cas de marins passés accidentellement par-dessus bord. Dans l’espace germanophone, il n’y a jamais eu d’autre «cimetière des suicidés» que celui du Grunewald.Aussi des victimes des bombardements de 1945
Selon les estimations des autorités du district berlinois de Charlottenburg-Wilmersdorf, il y a actuellement, au plus, quelques centaines de tombes. Mais au total, plusieurs milliers de personnes ont sans doute été enterrées ici au cours du temps. Beaucoup d’entre elles ont cherché volontairement la mort, mais pas toutes. Ainsi, en mai 1945, on enterra là plus de 1200 victimes de bombardements pour lesquelles on n’avait pas trouvé d’autre lieu de sépulture si tôt après la fin de la guerre.
Parfois, les circonstances de la mort demeurent peu claires, par exemple dans le cas du garde forestier chef Willi Schulz (1881-1928), sur la tombe duquel figure cette inscription lapidaire: «La chasse est passée». Il a dû y avoir aussi des gardes forestiers, raconte Elmar Kilz, qui n’ont pas supporté, après la disparition de la monarchie, de ne plus être des fonctionnaires royaux, mais seulement des employés municipaux.
En 1919, Minna Braun, âgée de 25 ans, fut trouvée empoisonnée sur le chemin longeant la rive. Alors qu’on l’avait déjà déclarée morte et placée dans un cercueil pour être conduite au «cimetière des suicidés», on découvrit qu’elle était en vie. Toute la ville en parla. Quelques mois plus tard, pourtant, Minna Braun, après avoir avalé une forte dose de somnifères, trouva son dernier repos au cimetière.Nico y est enterrée
Mais la tombe la plus connue aujourd’hui est sans doute celle de Nico, alias Christa Päffgen. Lorsqu’elle avait 18 ans, elle se rendit au cimetière avec sa mère et décida: «C’est ici que je veux être enterrée.» À cette époque, Nico était tout au début de sa carrière de modèle. Plus tard, elle rencontra le réalisateur de cinéma Federico Fellini et tourna avec lui «La dolce vita» (1960).
Andy Warhol fit d’elle la chanteuse du groupe «The Velvet Underground». Elle quitta ensuite le groupe, «ne voulut plus être belle» et commença un suicide par étapes à base d’héroïne et d’alcool. Elle fut enterrée au Grunewald en 1988.
Aujourd’hui, on n’autorise pratiquement plus d’enterrements dans le cimetière au cœur de la forêt. Seuls les proches de personnes qui y reposent déjà entrent en ligne de compte. Cette année, il y en a eu déjà presque une demi-douzaine. Pour le garde forestier chef Kilz, qui craint pour la paix de la forêt, c’est déjà trop. Il préférerait que le cimetière soit interdit une fois pour toutes à de nouvelles sépultures, tout en souhaitant qu’il reste un lieu enchanté, accessible à tous, qui garde son caractère de cimetière – et ne soit en aucun cas rendu à la forêt. (FNA-17)