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Je marchais sur le sable fin et c'était la plage la plus longue d'Europe. Il faisait beau. Le sable n'était pas si fin que ça, mais la phrase était plus jolie ainsi; plus plage.
"Mauvaise accessibilité depuis l'Europe occidentale", écrit le dictionnaire en ligne le plus populaire du monde. Voilà ce qu'il me fallait.
Je n'aime pas mes semblables. Je cherche la solitude des rencontres. J'aime les gens qui ne me racontent pas mon monde. Et pour moi c'est ici que tout a commencé. Je suis un Asiate. Un décolonisé. Un révolté de toutes les pauvretés. Un amant de mon mariage. Je hais les faux-semblants. Je suis un avocat du diable, et peut-être un démon, sachant que le bon dieu n'existe pas chez ceux qui n'aiment pas. Le démon n'a que faire de ses semblables.
J'aime les courants d'air dans mes chambres d'hôtel. Je les provoque sciemment en ouvrant les fenêtres et ils agonisent dans le système d'aération d'une salle de bains ou le siphon d'une baignoire; ailleurs, le bal continue de tourbillonner en secret. "Fuiii.. ffffuiiiii... fuiiiiiieee." Silence. Et recommence.
Je marche et c'est le mouvement abhorré de la lumière. Le mouvement et la lumière sont opposés. La sensation de cette séparation est à prendre sérieux. C'est un sport extrême, douloureux mais
jouissif. Peu connu.
Le vent du nord-est se lève; il souffle de plus en plus fort aux alentours du phare. Un vent fort et cru provenant de la steppe, qui m'annonce franchement le temps qu'il fait. Et c'est celui des
résistants. Il m'en faut, du courage, pour résister à ce vent. Il vous emporte facilement vers les régions d'où l'on ne revient pas.
Non loin de ma balade se promenaient aussi Lermontov, Tolstoï, et Pouchkine; l'Histoire qui finit toujours en bagarre devant les bistrots; et des légendes à perdre le sens des réalités. Comme
cette statue d'imitation grecque, mettant aux prises un Argonaute avec un mouton à la toison d'or - Jason, je suppose. Devant des escaliers qui ressemblent à ceux d'Odessa, donc Eisenstein, la
scène du landau... Que voulez-vous faire, quand vous venez après l'Antiquité? La République de Gênes? Les Ottomans?... Et les armées nazies qui ont tout rasé, composées de SS allemands, roumains
et d'opportunistes locaux! Ils ont même extrait de la terre noire (tchernozem) de ce lieu, une terre réputée riche et fertile, pour l'emporter en Allemagne. Des immenses trous en témoignent
encore.
"Tonnerre de Brest!" me dis-je alors que le soir tombe. Ou la nuit? Je ne sais pas pourquoi la nuit tomberait plutôt que le soir, je réfléchis en marchant. C'est le soir qui tombe, La nuit
survient. La nuit s'installe en un clin d’œil, le soir est vaincu; il tombe; et je suis perdu! Je marche de plus belle, en avant, en arrière, de côté dans ce dédale de ruelles. Cette ville
me fait penser à Brest, à cause du même destin guerrier et d'une collision de souvenirs.
La seule façon de se trouver est de se perdre.
Je marche dans les ruelles sombres et peu à peu me détache de moi. Je marche dans la nuit qui avance aussi en moi. Je marche en moi et me retrouve ailleurs qu'autrefois, mais dans les mêmes
pensées, les mêmes sentiments, les mêmes sensations.... Une lueur de belvédère me rappelle la lune interrogée à travers la lucarne, chez moi, avant de m'endormir, à l'âge où je ne parlais pas
encore. Je revis comme au premier instant cette angoisse de ne pas savoir si je retrouverai mon chemin - ou ma maman, mes êtres les plus chers - tout en ayant la certitude de ne l'avoir
jamais quitté; j'ai l'intuition de reconnaître le chemin mais la pensée de n'avoir pas souhaité y être jeté... Vous pourrez discourir tout le temps que vous voudrez: raison et conscience sont
deux choses bien différentes!
L'équilibre est instable. Je
n'ai plus l'âge de chercher à séduire. Je m'en fous. Elle me demande si j'ai des enfants. je lui réponds, oui, deux. C'est intéressant, elle ne me demande pas si je suis marié d'abord. Elle est
vraiment belle naturellement. D'un sourire et d'un regard à elle, sans aucun mystère, au contraire, c'est la vie personnifiée, cela peut rendre fou. Mais je la regarde d'une manière presque
indifférente, je m'intéresse à ce qu'elle pense. Je m'intéresse à ce que pense une jeune fille, belle naturellement, et intelligente au point de garder cette force de caractère, cette
personnalité qui la rend si originale à mes yeux. Elle n'est pas comme dans mon pays. Elle ne pourrait pas être de mon pays. Elle ne peut être que d''ici, d'où elle vient, et vers là-bas où elle
voudrait être. On ne peut pas l'approcher et lui parler sans partager sa fantaisie. Elle est très attirante, en ce sens.