Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07120.jsonl.gz/103

Dans l’enseignement de la Savoie du Buon Governo (1815-1848), il ne fallait pas, nous l’avons dit, s’écarter de la doctrine de saint Thomas d’Aquin; or, le danger du panthéisme a souvent guetté le romantisme: il a été reproché à Lamartine, à Schelling. Cela a pu limiter le romantisme en Savoie, et le lier au néoclassicisme. Louis de Vignet, beau-frère de Lamartine, poète lui-même, reprocha à l’auteur de Jocelyn son manque de soumission à la doctrine catholique: leur amitié en fut entamée durablement.
Le romantisme savoyard sans doute s’efforçait de peupler d’images toujours plus flamboyantes le dogme catholique, mais il restait timide, à son seuil.En cela, il rappelle le romantisme italien - Manzoni ou Silvio Pellico. Néanmoins, il en fut surtout ainsi dans les premières années de la Restauration; à partir de 1850, on essaya de concilier le culte de la nature avec la religion traditionnelle. Jacques Replat en donna un bel exemple: car il évoquait les fées, les esprits de la nature, et même l’alchimie, mais en assurant que cela restait dans la droite ligne de la foi chrétienne, et que ce monde enchanté était sous la tutelle de la Vierge Marie. Il se réclamait pourtant des anciens Celtes, des vieux Allobroges; mais, comme Honoré d’Urfé en son temps, il pensait que l’imagination de ceux-ci était continuée en même temps que confirmée par le christianisme.
Le problème était en théorie d’empêcher que la tendance au fantastique n’allât trop loin. Mais lorsque, à la fin du dix-neuvième siècle, le Chablaisien Maurice Dantand fit part de ses visions, dans L’Olympe disparu, il ne semble pas que cela ait entamé sa réputation de bon chrétien. Henry Bordeaux évoque sa mémoire de cette manière. Il disait pourtant se souvenir de ses vies antérieures! Une explication pourrait-elle avoir un rapport avec la coutume connue de l’hôpital de Thonon de faire appel à des coupeurs de feu? Le Chablais est-il une terre à demi païenne? Dantand pourtant avait des visions qui étaient conformes à la doctrine catholique fondamentale; et c’est là le plus étrange: il voyait les dieux de l’Olympe, mais il les disait chassés devant lui par le Christ. Il visitait en songe les planètes, mais il y distinguait les mœurs infernales de peuples restés en dehors de la bénédiction divine.
Arnold Van Gennep, fameux folkloriste, lui écrivit, un jour, pour savoir dans quelle mesure son Gardo contenait d’authentiques traditions populaires; Dantand répondit que son œuvre était nourrie d’autant de visions personnelles que de traditions séculaires. Van Gennep déclara, après sa mort, qu’il se garderait de lui en vouloir, parce que par ailleurs il était reconnu pour être un homme excellent. À Thonon il passait pour un homme très bon, profondément catholique! Il faut dire que Van Gennep n’hésitait pas à s’en prendre aux poètes savoyards romantiques dès qu’ils mêlaient leurs propres imaginations au folklore local; il voulait peut-être leur interdire d’être inventifs!
La situation de l’ancienne Savoie était donc bien particulière: on y avait du christianisme une conception plus souple qu’à Paris, voire qu'à Rome, et cela explique sans doute l’absence de conflits entre les poètes visionnaires et les autorités sacerdotales - mais aussi l’ambiguïté du traitement de Joseph de Maistre par les catholiques de France: il était trop prophète, trop proche de Louis-Claude de Saint-Martin, pour leur plaire.