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Les Grisons ont eu trois bons peintres : Segantini, berger dans sa jeunesse et paysagiste de l’Engadine, Giovanni Giacometti, et son cousin Augusto, dont les vitraux se voient partout dans les églises du pays.
Alberto Giacometti est le fils de Giovanni. Il est né dans la haute maison de sa famille, au milieu d’un très vieux village préromain du Val Bregaglia, traversé par la route qui monte du lac de Côme vers Maloja et Sils-Maria. (Tout près de là, Soglio, dont j’ai parlé.)
L’an dernier, nous remontions d’Italie vers l’Engadine, et nous arrêtant à Stampa (altitude 1026 m) pour admirer une façade ornée de sgraffiti baroques, nous lûmes sur une maison voisine : « Ici est né Augusto Giacometti. » Un petit enfant, attaché à une longue corde, comme une chèvre, jouait dans un pré. « Où est ta mère ? » Il court à une fenêtre, appelle, une tête paraît et nous répond : « Pour Alberto, c’est la maison au-dessus de la poste ! »
Nous l’avons surpris dans son atelier, en train de triturer une mince colonne de terre. « Comment donner à cette tête son volume normal ? Rien à faire, elle s’allonge et s’amincit. Pourquoi ? Je ne comprends pas, c’est plus fort que moi… »
[p. 215] Nous admirons un portrait de son père, fait de mémoire, quelques traits gravés sur une plaque absolument plane. Une tête de sa mère en bronze encore doré, presque plate elle aussi, côté gauche du visage beaucoup plus large que le droit, admirable de vie, de tendresse. Puis le « souvenir d’un visage » : une plaque rectangulaire, très mince, deux carrés un peu arrondis et inégaux font les yeux. À partir de là commence son évolution vers des figures toujours plus élonguées comme par une poussée irrésistible de bas en haut, des pieds énormes à une tête sans épaisseur. « Je voudrais arriver à des sculptures de plus en plus ouvertes, qui changent… Comment trouver le point entre les proportions « normales » pour ainsi dire, les volumes (je n’y arrive plus) et l’impression, le souvenir d’une tête ? C’est terrible, c’est l’enfer », ajoute-t-il en inclinant sa tête aux traits profonds.
À la terrasse de l’auberge voisine, sur une petite place au soleil, il parle du pays d’Appenzell où il a fait son service militaire (galon de bon tireur) et dont les maisons et les mœurs ne ressemblent à rien au monde ; aussi d’Einsiedeln, et de l’effarante diversité des pays suisses. Il a passé les quatorze premières années de sa vie à Stampa, puis l’internat, puis Paris. Mais il revient souvent ici.
Clocher très aigu de Stampa, peupliers maigres, tourmentés, irréguliers, et tout au haut des pentes, au-dessus des arolles, des rochers effilés en aiguilles, Piz Duan, pics de la Sciora. « On dirait des formations volcaniques ? — Oui, ils sont sortis d’une seule poussée, la dernière. » Son père le conduisait parfois là-haut, dans ce pays de hautes roches surgissantes, irrésistiblement allongées vers le haut… Émotion de pressentir derrière l’œuvre, accident du génie humain, et dans ces accidents telluriques, une même poussée profonde, une même loi de violence formatrice.
On connaît moins dans le monde les autres sculpteurs suisses, dont les œuvres monumentales, métalliques, granitiques et abstraites jalonnaient la « Voie suisse » de l’Exposition nationale [p. 216] de Lausanne en 1964 : plusieurs m’ont paru d’une grande force et d’une fantaisie jaillissante.
Quant à Jean Tinguely, Fribourgeois élevé à Bâle, chacun sait qu’il compose de grandes machines qui ne produisent rien ou qui se détruisent elles-mêmes. L’humour noir de cette entreprise — qu’il conduit d’ailleurs en souriant — ne peut être apprécié à sa juste valeur que dans la patrie de l’horlogerie et de l’utilité patiente. Il y eut, au xviiie siècle, les fameux automates de Jaquet-Droz, qu’on voit au musée de Neuchâtel. De ces charmantes poupées qui ressemblent aux marionnettes de Salzbourg jouant Mozart, personne ne demande « ce qu’elles veulent dire » : elles ne calligraphient ou ne pianotent sur l’épinette que des fadaises, toujours les mêmes à chaque visite guidée. Les enfants des écoles n’aiment pas ces bons élèves. Ils seraient sans doute fascinés par les « destructions » de Tinguely. Mais l’énorme machine broyeuse de néant qu’il a montée pour l’Exposition nationale de 1964 donne au contraire l’idée de la stabilité dans une agitation répétitive, éperdument coordonnée. Métamécanique amusante, qui me rappelle Jules Verne autant que Marcel Duchamp.