Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07230.jsonl.gz/267

Critique
"Le MOLIERE de Laurent Tirard n'a rien d'une biographie scolaire poussiéreuse. Le film revendique ouvertement son statut de film de fiction, trouvant son point de départ - ou son prétexte - dans un petit détail d'ordre historique: la plupart des biographes de Molière se sont toujours interrogés sur son ""absence"" pendant plusieurs mois, autour de 1645. Jean-Baptiste Poquelin a alors 22 ans et sa piste se perd. Laurent Tirard et son scénariste sont partis de ce mystère et ont essayé d'imaginer l'existence qu'il a menée pendant cette période. Et si Molière avait alors rencontré ceux dont il allait faire par la suite les personnages de ses comédies? Et s'il avait lui-même connu une vie sentimentale autre que celle qu'on lui attribue à ce moment-là, avec une autre femme que Madeleine Béjart et qui aurait été son inspiratrice?
Réalisateur et scénariste ont imaginé, très librement, cette rencontre entre l'auteur et ses personnages. Et l'esprit du film souffle où il veut, loin de toute réminiscence classique se voulant objective, loin de toute illustration filmée de type académique. Tout imprégné de l'œuvre à venir (Tartuffe, Le Misanthrope ou Le Bourgeois Gentilhomme ne seront joués qu'à partir de 1664!), le film se clôt au moment où la troupe de Molière débarque à Paris et s'installe dans la salle du Petit-Bourbon.
C'est donc bien la vie de Molière pendant sa ""disparition"" qui constitue le cœur même du film, véritable festival d'acteurs et feu d'artifice de citations littéraires. Et si la matière première de l'histoire n'est pas toujours bien structurée, si l'opération se montre parfois chaotique, le plaisir est là, indubitablement. Il serait vain de rechercher une trop grande cohérence dans MOLIERE. Le seul fil conducteur ténu qui reste est peut-être le personnage complexe, sensible et non idéalisé, de Jean-Baptiste Poquelin (Romain Duris)... qui est en même temps celui de Tartuffe! On peut en effet parler - pour Molière comme pour les autres - de fusion de plusieurs personnages en un seul: Célimène (Ludivine Sagnier, petite peste excellant dans le raffinement) emprunte autant au Misanthrope qu'à la Philaminte des Femmes savantes; Monsieur Jourdain, c'est Fabrice Luchini, toujours capable de changer d'humeur à l'intérieur d'une même scène, et vrai spécialiste d'une langue française rigoureuse. Mâtiné d'Orgon et de Chrysale, il est souvent naïf, mais beaucoup plus complexe, plus intelligent que le personnage ringard du Bourgeois Gentilhomme. Quant à Laura Morante (l'Elmire du Tartuffe, devenue Madame Jourdain), elle n'a rien à voir avec les interprétations classiques de ces deux personnages: lucide et fière, émouvante et séduisante, elle marquera profondément le jeune Poquelin.
MOLIERE est une comédie originale et légère, qui pétille par moments, qui se complique aussi parfois et vire au mélodrame, mais dont les dialogues valent le détour: quel plaisir d'entendre des acteurs parler un français du XVlle qui ne paraît ni démodé ni artificiel. Un langage précis, des répliques ciselées, des tournures subtiles et élégantes, on retrouve toute la beauté de la langue de Molière. Pour cette seule raison, le film vaut déjà le détour."
Antoine Rochat