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Cet article marque le début du projet #parolesdesclassiques.
Il en introduit la pièce maîtresse, à savoir le Huang Di Nei Jing, compilations de textes âgés de plus de deux mille ans. Cette oeuvre est la plus ancienne et la plus importante de la médecine chinoise.
#parolesdesclassiques est un projet d’étude du Nei Jing.
Les textes du Huang Di Nei Jing
Le Huang Di Nei Jing Su Wen 黃帝內經素問 (ou Su Wen 素問, Questions Simples) et le Huang Di Nei Jing Ling Shu 黃帝內經靈數 (ou Ling Shu 靈數, Pivot Divin) - communément rassemblés à notre époque sous le nom de Huang Di Nei Jing 黃帝內經, ou simplement Nei Jing 內經, ont joué un rôle majeur dans l’histoire médicale chinoise et demeurent aujourd’hui encore une source théorique et de connaissances pratiques inestimable pour la médecine chinoise.
Il n’est pas évident de dater précisément les écrits fondateurs de ces deux textes constitutifs de l’ouvrage du Nei Jing. Selon les historiens, à la base du Su Wen d’une part, et du Ling Shu d’autre part, se trouve un ensemble de textes séparés, écrits à partir du 2è ou du 1er siècle avant notre ère, pendant la première des deux dynasties Han de la Chine ancienne (les Han de l'Ouest ou Han antérieurs, de l’an 202 à l’an 9 avant notre ère). Leurs multiples auteurs demeurent inconnus, et il est difficile d’identifier lesquels ont, à travers les siècles, rassemblé, réarrangé et transformé les textes initiaux. Toutefois, pour le Su Wen, une version culminante coïncide avec les contributions de Wang Bing 王冰 au 8è siècle, dont les changements postérieurs n’ont pas altérés fondamentalement le corpus alors et toujours existant, ce qui implique que le Su Wen reflète essentiellement le corpus qui existait il y a mille deux cents ans.
Le fait remarquable qu’on peut attribuer à ce corpus de textes (Su Wen et Ling Shu) et d’autres classiques comme le Classique des Difficultés (Nan Jing 難經) selon l'éminent spécialiste P. Unschuld, est leur remise en question des croyances préexistantes dans toutes les couches de la société chinoise d’alors, depuis des siècles, liées aux divinités, esprits, démons et ancêtres. Par exemple, des pratiques populaires de guérison fondées sur la divination (算命 suan ming), à connotation magique ( 巫術 wu shu), ou qui relèvent de croyances religieuses (prières et rites). Ils offraient donc en contre-pied à cette époque — une vision englobante de la nature avec l’intégration du vivant (dont l’Homme), dans le giron de ses lois inaliénables, fondement des origines, de l’essence et du caractère cyclique et éphémère de l’existence mais en même temps éternel de la Vie.
Classique, 經 jing
Dans l’histoire chinoise, seuls quelques textes ont obtenus le titre de « Classique ». Ce terme désigne toute norme naturelle fondamentale: dans la société, ce sont les Classiques; dans le corps, les méridiens; dans un métier à tisser, ce sont les fils de chaîne comme l’écrivent Claude Larre et Elisabeth Rochat de la Vallée. On retrouve l’idée du dernier exemple dans le caractère chinois 經 jing qui désigne le Classique. Le Classique peut donc être compris par métaphore de ce qui est de valeur (soie), transmis dans le temps (les fils) et qui assure le lien aux fondements du passé (l’origine des fils et l’insertion de ceux-ci dans le présent sont reliés).
Interne, intérieur 內 nei
Nei (interne) est traditionnellement utilisé dans la nomenclature des oeuvres chinoises pour s’opposer à wai (externe). Généralement, cette distinction indique que la partie interne d’un livre ou d’un recueil de textes émane de la pensée fondatrice d’une école ou d’un maître, qu’elle est plus ancienne, peut-être même directement de sa plume, alors que la partie externe rassemble des textes plus récents et plus écartés en termes de pensée, et produits par des disciples. D’autres voient peut-être dans cette séparation, la volonté de distinguer, dans le cas de la médecine chinoise, le contenu d’aspect théorique, de celui qui est pratique. Toutefois, aucune de ces raisons ne semblent valables. De plus, il se peut très bien comme on le trouve dans le Zhuang Zi, qu’un même chapitre fusionne des textes et fragments de textes anciens et nouveaux. Il faut reconnaître, pour le cas en espèce, qu’il n’y a pas de moyen certain de savoir ce à quoi le terme 內 nei fait référence ici.
Su Wen 素聞
Su 素, c’est ce qui ramène au fondement, ce qui est simple, comme la soie brute. Wen 聞 c’est le questionnement de Huang Di. Le titre suggère donc que cette partie du Classique du Nei Jing dénote, plutôt que le besoin d’entendre des choses simples, de connaître les fondements, bien sûr de la médecine, mais surtout de la vie elle-même. Le Su Wen enseigne donc à travers de ce qu’il y a de plus basique, à savoir de ce que l'on sait de la germination de la vie et de son développement dans la droite ligne de l'évolution naturelle, avant toute perversion, tout artifice (selon l’idée de Larre et Rochat de la Vallée).
Ling Shu 靈數
Ling 靈, caractère du divin ou du spirituel. Shu 數 est le Pivot, le centre sur quoi les choses révolutionnent. C’est la deuxième partie du Nei Jing qui rassemble les connaissances sur l’acupuncture. Son origine comme noté plus haut est incertaine. Selon certains, il se peut que sa source provienne du Classique de l’Aiguille (Zhen Jing 針經) mais il est impossible d’en être sûr. On ne sait pas non plus qui lui a donnée, son nom; peut-être Wang Bing lui-même. Ce que l’on sait par contre, c'est que le contenu du Zhen Jing cité par Huang Fu Mi 皇甫靜 (215-282) dans son classique médical le Jia Yi Jing 甲乙經 est également présent dans son intégralité dans le Ling Shu d’aujourd’hui.
Les dialogues
Dans le Su Wen comme dans le Ling Shu, le texte s’organise essentiellement autour de dialogues entre Huang Di et ses interlocuteurs, dont Qi Bo le plus souvent. Ce modèle de transmission « de maître à élève » dominant en Chine jusqu’au début du 20è siècle est certainement une conséquence logique des conditions spécifiques de transmission (support d'écriture ou alphabétisation par exemple). Une particularité qui découle de ce mode de transmission, et qui est peu soulevée dans le Nei Jing, est les nombreux passages du Su Wen qui présentent des rhymes. Cette « oralité » est encore un outil d’apprentissage fréquent comme j’ai pu le vérifier durant mes études en Chine. Par exemple, à chaque décoction de plantes médicinales est associée une chanson de 28 caractères renseignant sur les plantes utilisées et la fonction de la préparation entre autre.
Huang Di 黃帝
帝 Di est le plus souvent référé comme l’Empereur Jaune ou le Souverain. Selon l’Encyclopédie Britannica, il serait né en 2704 avant notre ère et fait figure d’ancêtre mythologique de la Chine. Pourtant, dans le Classique du Nei Jing, il prend la place de l’apprenti la majeure partie du temps. Rarement, il fait état de connaissances avancées. On lui refuse même parfois une réponse, ce qui ne semble pas être une façon de se comporter face à une personne d’une telle position. Certains passages le placerait même dans un passé peu lointain à l’écriture des textes voire contemporain. Unschuld trouve la stature même de cet « empereur » si problématique qu’il préfère d’ailleurs utiliser littéralement son nom chinois.
黃 Huang correspond à la couleur jaune de sa tunique dorée dont on le connaît paré, alors que la couleur jaune correspond à la Terre dans les Cinq Phases.
Interlocuteurs: Qi Bo
La multiplicité des interlocuteurs (Qi Bo, Lei Gong, etc) signale presque certainement le caractère compilé de l’oeuvre. Qi Bo est un ministre de Huang Di et peut-être un docteur mythologique de Chine. Son nom apparaît pour la première fois dans le Shi Ji 史記 (Mémoires historiques) écrit entre 109 et 91 avant notre ère par Si Ma Qian 司馬遷.