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Deprun Jean, La philosophie de l'inquiétude en France au XVIIIème siècle, Paris, Vrin, 1979.
Jean Deprun propose en introduction plusieurs axes concernant le lien privilégié des Lumières avec l'inquiétude :
- Si les Lumières ont pour but le bonheur, l'inquiétude en est-elle l'antagoniste ou la condition nécessaire ?
- L'inquiétude serait liée au sapere aude qui laisse l'être humain livré à lui-même, sans certitudes.
- La physiologie des Lumières redéfinit la nature physique de l'inquiétude.
- L'inquiétude vient-elle de la nature dégénérée de l'être humain ou des institutions sociales ?
- Enfin, l'inquiétude est à relier à l'idée de mort de Dieu.
Les chapitres I et II traitent de la place de l'inquiétude dans la théorie musicale. Le mode mineur et les accords dissonants sont ainsi analysés comme créant à la fois l'inquiétude et le besoin de sa suppression à travers la musique. L'analyse d'extraits d’œuvres permet de montrer les procédés musicaux mis au service de l'expression de l'inquiétude.
Dans les chapitres III et IV, Deprun montre comment la théorie des jardins et l'architecture s'articulent au XVIIIe siècle autour de l'inquiétude. Ainsi le jardin anglo-chinois vise à exorciser l'ennui en plaçant l'âme sous une menace permanente d'inquiétude. L'architecture parlante, quant à elle, cherche à produire un effet émotif qui, dans le cas du fort, du temple et de la prison, est l'anxiété.
Le chapitre V s'intéresse à la théorisation de l'inquiétude, montrant comment elle acquiert avec Malebranche une valeur positive, et comment produire l'inquiétude est devenu le premier devoir des poètes.
Les chapitres VI et VII adoptent une perspective médicale. De symptôme, l'inquiétude devient progressivement une entité nosologique centrale localisée dans le diaphragme. Deprun montre comment cette définition organique désacralise l'inquiétude. La délimitation d'un tempérament inquiet achève d'ancrer l'inquiétude dans la nature.
Dans le chapitre VIII, l'auteur s'intéresse à la manière dont les premières philosophies de l'histoire font de l'inquiétude un moteur de celle-ci – moteur ambivalent, apportant à l'espèce humaine le meilleur et le pire.
Les chapitres IX et X mettent en vis-à-vis les discours apologétique et mystique sur l'inquiétude, le premier construisant l'inquiétude comme marque de la destinée surnaturelle de l'homme tandis que le second y voit le signe d'un manque de foi, recherchant un état de perte en Dieu.
Le chapitre XI distingue cinq « lieux thématiques » de l'inquiétude dans les œuvres littéraires : l'éveil des sens et des cœurs, le caractère mélancolique, le remords, l'alarme, et enfin l'incomplétude. Ce dernier lieu fonde l'inquiétude comme un état permanent.
Enfin, le chapitre XII s'articule autour de la métaphysique, montrant comment les théoriciens des Lumières font passer l'inquiétude du non-être à l'être. Travaillée par l'héritage de Malebranche, Spinoza, Locke et Leibniz, oscillant entre passivité et activité, l'inquiétude serait finalement reléguée au rang de simple malaise organique par Maine de Biran.
En conclusion, Deprun ressaisit la bataille de l'inquiétude, entre force naturelle et destination surnaturelle, et interroge la postérité de l'inquiétude dans l'héritage romantique des Lumières.
Synthèse:
En articulant son ouvrage autour de « révélateurs culturels » qui servent de matériau pour plonger dans la théorie, Jean Deprun cherche à cerner la conception de l'inquiétude des Lumières, et non pas ce que les Lumières ont pensé de ce que nous appelons inquiétude. A travers l'idée que le XVIIIe siècle n'invente pas l'inquiétude, mais en fait un lieu théorique central, il développe une réflexion très dense sur le plan conceptuel et épistémologique, traçant tout au long du siècle l'opposition entre généalogie augustinienne et malebranchienne de l'inquiétude, qui se répercute tant au plan épistémologique que théologique. La perspective de l'inquiétude permet ainsi de ressaisir et de lier un grand nombre d'aspects (théoriques, culturels, sociaux) des Lumières en une impressionnante entreprise d'histoire des idées. L'ouvrage relativise également le lieu commun des lumières comme pensée du progrès et du bonheur humain en mettant en avant leur revers sombre. L'enquête, très abondamment référencée et annotée, est en outre une riche ressource documentaire, sans que cela alourdisse jamais la lecture.
Par l'analyse d'écrits théoriques qui ne se bornent pas à la seule philosophie, Jean Deprun montre les difficultés, apories et contradictions que génèrent les différents efforts pour penser l'inquiétude ou l'intégrer à de plus vastes systèmes. Mais la conséquence de la démarche ne s'arrête pas là : ce qui fait de La Philosophie de l'inquiétude une véritable leçon d'histoire des idées, c'est le souci constant d'honnêteté intellectuelle de l'auteur, interrogeant régulièrement sa propre démarche de façon à poser les critères d'une recherche qui, selon les mots de Durkheim, vaille « une heure de peine ».