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Coitus interruptus
Comme on le sait, le Grand Théâtre prend l'eau. Le 13 octobre dernier, le département municipal de Constructions et de l'Aménagement avait annoncé d'importantes infiltrations d'eau en sous-sol, retardant de quatre mois le chantier de rénovation du bâtiment de la place Neuve, et d'autant le retour de l'Opéra sur son site -ce qui du même coup l'empêche d'ouvrir chez lui sa saison 2018-2019, avec tout ce que cela implique de perturbations de sa programmation (exit, la Tétralogie wagnérienne prévue), de pertes de ressources et de dépenses supplémentaires à sa charge. Le PLR a d'ailleurs sauté sur l'occasion pour exiger (par voie de motion qui ne peut rien exiger, le Conseil administratif en faisant à peu près ce qu'il veut) la nomination d'un expert "indépendant". Et presque en même temps (c'est la saison des intempéries), le Conseil d'Etat annonçait qu'il renonçait à proposer au Grand Conseil que le canton prenne sa part de la "gouvernance" de la principale institution culturelle (hors l'école) de la région.
Le champ culturel n'est pas un jeu de legos, qu'on assemble ou disjoint à sa guise
Au printemps, on semblait proche d'un accord entre les exécutifs du canton et de la Ville de Genève sur la "gouvernance" et le financement du Grand Théâtre. La majorité de la commission des finances du Grand Conseil avait certes préavisé négativement la subvention cantonale de trois millions de francs au Grand Théâtre, mais le Grand Conseil l'avait finalement votée : elle restait de toute façon quatre fois moins importante que celle accordée par la Ville, laquelle se charge en outre des salaires de la moitié du personnel de l'institution, de l'entretien et de la rénovation du bâtiment et de l'équipement technique (au total, la Ville paie chaque année autour de 45 millions de francs pour "son" opéra). Le budget du Grand Théâtre, de 64 millions pour la saison 2017-2018, ne pouvait être équilibré si la subvention cantonale ne lui était pas accordée (elle avait d'ailleurs été inscrite au budget cantonal), alors même que les dépenses artistiques de l'opéra sont couvertes par les recettes des spectacles. La subvention cantonale avait finalement été accordée, mais il y a quelques jours, le Conseil d'Etat annonçait qu'il suspendait la négociation avec la Ville sur la répartition de leurs tâches, charges et responsabilités respectives dans le Grand Théâtre et qu'il se retirait du Conseil de Fondation de l'institution (dont au passage le président du gouvernement cantonal disait toute l'absence d'importance qu'il lui accordait). "Nous renonçons à mettre le pied dans le Grand Théâtre", résumait François Longchamp - à vrai dire, ce n'était pas son pied que la Ville attendait que le canton il y mette, mais un peu de sa tête. Il n'y mettra donc qu'un peu d'argent, sans garantie de pérennité.
Que signifie le coitus interruptus du canton ? D'abord, sans doute, une pression sur la Ville : la participation pérenne du canton à la "gouvernance" et au financement du Grand Théâtre est une garantie de sécurité pour l'institution, dont le déficit structurel, depuis plus de dix ans, est de plusieurs millions, et qui n'est tant bien que mal comblé qu'en prélevant une partie des recettes des spectacles -ce qui réduit les ressources artistiques de l'opéra. Se retirer de la Fondation, et ne pas garantir d'apport durable à son fonctionnement, c'est évidemment la prendre en otage mais c'est aussi exercer sur la Ville, dont dépend l'existence même du Grand Théâtre, une forme de chantage : soit vous faites ce qu'on vous dit de faire, soit vous assumez seuls les conséquences de votre refus de le faire.
Mais c'est aussi prendre le personnel du Grand Théâtre en otage : la majorité de celles et ceux qui y travaillent sont des employés de la Ville, au bénéfice du statut du personnel municipal. Le projet plane depuis des années d'une unification du statut de tout le personnel, non pas en incluant les employés de la Fondation dans le personnel municipal, mais en faisant passer les employés municipaux sous statut de droit privé. Le canton en fait même, explicitement, une condition d'un accord avec la Ville, alors que les personnel et ses syndicats se mobilisent contre "toute forme d'externalisation" de l'emploi dans l'institution.
Enfin, c'est bien dans le cadre, contesté et contestable, de la "répartition des tâches" entre le canton et les communes -ici, la Ville- qu'il faut replacer l'épisode. Négociée, s'agissant du champ culturel, directement entre les exécutifs de la Ville et du canton, sans concertation avec les acteurs culturels, ni avec le personnel des institutions concernées, elle trouve dans le conflit sur le sort du Grand Théâtre ses évidentes limites politiques. Le champ culturel n'est pas un jeu de legos, qu'on assemble ou disjoint à sa guise, ni un terrain vague dont on peut faire ce qu'on veut. Et s'il n'est pas surprenant que ce soit sur le sort de la principale institution culturelle du canton que s'immobilise cette "nouvelle répartition des tâches", c'est sans grands regrets qu'on prendra acte de cet échec. Pour que le canton et la Ville puissent "faire ensemble" une politique culturelle, il faut bien qu'ils le veuillent ensemble, et veuillent à peu près la même chose.
Et qu'ils n'oublient ni l'un, ni l'autre, qu'ils ne sont ni l'un, ni l'autre, les acteurs réels de la culture vivante -et qu'ils n'ont donc pas à prendre en otage le Grand Théâtre et les 300 personnes qui y travaillent.