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Abraham Joly (1748-1812) est crédité d’avoir interdit l’utilisation de fers et de chaînes pour contenir des malades mentaux dans les dernières années du XVIIIe siècle, période mouvementée avec la révolution de 1792, la Terreur de 1794, puis l’annexion de Genève à la France en 1798. Joly a occupé durant environ trois décennies avec distinction des postes à responsabilité au sein de l’Hôpital général de Genève, comme procureur-directeur, puis comme hospitalier, enfin comme membre puis comme président de la Société de Bienfaisance. Fut-il, comme certains le pensent, un précurseur de Pinel?
L’Hôpital général, une création de la Réforme, était au service des indigents et des malades genevois, les soutenait et les soignait, soit à leur domicile, soit dans le bloc de maisons construites au début du XVIIIe siècle et qui abrite l’actuel Palais de Justice, place du Bourg-de-Four. Dans la ville d’environ 25 000 habitants qu’était Genève à l’époque de Joly, l’Hôpital général était bien davantage qu’un hôpital au sens moderne du terme : c’était le principal lieu de soutien et de soins à disposition des indigents et des malades genevois ;a il comportait tout à la fois une infirmerie, un hospice pour l’accueil des pauvres et des orphelins, une maison de retraite hébergeant des pensionnaires, enfin une maison – la Discipline, proche de la Promenade de Saint-Antoine – pour la détention des aliénés et des jeunes délinquants.
Devant la diversité des fonctions de l’hôpital, et la modicité des moyens thérapeutiques à disposition, on comprend que les médecins et les chirurgiens n’y jouaient qu’un rôle subalterne.1 Ainsi aucun représentant de la corporation médicale ne siégeait à la direction collégiale de l’Hôpital, contrairement au pasteur délégué par l’Eglise et surtout aux représentants de l’Etat: trois membres de l’exécutif, dont un syndic en tant que président; huit membres du législatif, chacun portant le titre de procureur-directeur, responsable des habitants d’un quartier de la ville et habilité à demander hospitalisation de ceux dont la maladie l’exigeait. Le personnage le plus important de l’Hôpital est cependant l’hospitalier, qui en est le directeur effectif, qui le gère et l’administre avec la collaboration de sa femme, et assiste, avec voix consultative, aux séances bihebdomadaires du collège de direction. Trois médecins et trois chirurgiens sont chargés du traitement des malades, quatre en ville, deux à l’intérieur de l’Hôpital.
L’hospitalier et sa femme doivent résider à l’Hôpital, ne peuvent exercer pour leur compte aucun commerce ou occuper aucun emploi, ni accepter aucune tutelle ou curatelle, et s’ils possèdent des biens ruraux, il leur faut les confier à un exploitant tiers. Ils doivent visiter chaque jour les malades, tant ceux de l’Hôpital que ceux de la Discipline, surveiller avec diligence tous les domestiques de la maison, prendre garde que personne pût entrer dans l’Hôpital ou en sortir sans la permission des portiers, faire fermer les portes à dix heures du soir et se faire remettre les clés pour la nuit. L’hospitalier devait prendre note de toutes les personnes admises à l’Hôpital, surveiller les vendanges et les caves, tenir note des blés et du foin récoltés, surveiller les cuisines, ordonner les lessives, payer les pensions mensuelles aux assistés et veiller à ce que tous, à moins d’empêchement dû à la maladie ou à quelque autre cause importante, assistent au culte dominical et aux prières du soir et du matin.2
La vocation d’Abraham Joly fut d’abord médicale, probablement sous l’instigation d’un oncle, Gaspard Joly, médecin et homme d’Etat. Abraham étudia à Montpellier, obtenant le doctorat en 1771, puis voyagea longuement, en France et au Royaume-Uni. Il revint à Genève, eut le malheur de perdre sa première femme en couches, devint en 1774 membre de la corporation des médecins, des apothicaires et des chirurgiens – l’ancienne Faculté –, entra en 1775 au Conseil des Deux-Cents, se remaria en 1776 et fut nommé en 1780, à l’âge de 32 ans, procureur-directeur pour le quartier de Saint-Gervais. Il avait trouvé sa voie, au service de l’Hôpital, abandonnant apparemment sans regret la pratique médicale.2-4
Joly n’a rien publié, si ce n’est une courte note sur les cheminées.5 C’est qu’à l’époque, on mourait de froid tant les maisons (dont l’hôpital) étaient mal chauffées et mal isolées. C’est donc par défaut dans les registres officiels, conservés aux Archives de l’Etat, ceux des Conseils, de l’Hôpital, de la Chambre de santé, qu’on retrouve consignées ses nombreuses prises de position.
Par exemple, en raison de la mortalité élevée des patients hospitalisés, il postule que «seules les personnes gravement atteintes arrivent à l’hôpital ; en effet, les familles acceptent de s’occuper de leurs proches tant qu’elles ont un espoir de les voir guérir ; mais lorsque le cas semble désespéré, le patient est envoyé à l’hôpital pour y mourir». Il en déduit que «la mortalité tient davantage aux circonstances qui déterminent les malades à entrer à l’infirmerie qu’aux secours qu’ils y reçoivent» ou encore, en d’autres termes que «l’hôpital ne tue pas, mais il enterre». Réflexion qui a fasciné les démographes.
Mais Joly est surtout connu pour avoir aboli l’enchaînement des aliénés à Genève. Guillaume Moultou (1767-1832), qui fut hospitalier une génération après Joly et qui, en 1830, militait au Conseil représentatif pour la construction d’un hôpital destiné aux seuls malades mentaux, a écrit les lignes suivantes :
«Genève n’était pas plus juste et plus humaine pour les aliénés que les autres pays. Elle fut longtemps sous l’influence et l’empire des préjugés qui maîtrisaient l’Europe ; l’établissement où ils étaient enfermés avait ses chaînes, ses chambres noires, et nos fous étaient abandonnés, pour ainsi dire aux seuls soins des infirmiers. Un hospitalier philanthrope, M. Joly, en introduisant de grandes améliorations dans notre hôpital, s’occupa aussi de notre Discipline, nom qu’a toujours porté la maison où sont mises les personnes atteintes d’aliénation ; il substitua le corset de force de toile aux chaînes et aux colliers dont on se servait pour contenir les fous furieux.6
L’assertion qui précède doit être interprétée avec prudence, pour plusieurs raisons. Premièrement, on ne trouve nulle part, dans les registres conservés aux archives de l’Etat, mention de l’abolition des chaînes qui permettaient de contenir les aliénés violents. Ces registres sont pourtant riches en informations de Joly. Ses archives personnelles – devenues accessibles il y a quelques décennies – sont pareillement muettes au sujet des chaînes, comme l’est la biographie de son mari écrite par sa seconde épouse, Catherine Patron.
Deuxièmement, au temps de Joly, l’Hôpital général hébergeait environ 25 aliénés à la Discipline ; le nombre d’enchaînés devait être d’un à deux, si le pourcentage des furieux était à Genève du même ordre que celui observé dans les grands hôpitaux-hospices parisiens. La Rochefoucauld-Liancourt a conduit en mai 1790 une inspection, mandatée par le comité de mendicité, à l’Hôpital de Bicêtre, près de Paris ; le quartier des aliénés de cette institution réservée aux hommes comptait le jour de la visite 270 fous ; parmi ceux-ci seuls dix étaient enchaînés, soit moins de 5%.
Joly est un hospitalier philanthrope, proche de ses assistés. Il milite pour que les aliénés aient «une place dans le jardin de la Discipline où ils auraient la liberté de se promener» et de prendre l’air sans importuner les passants qui arpentent la Promenade de Saint-Antoine (figure 1).b
Pour Joly, les aliénés ne sont pas des possédés, mais des malades dont beaucoup sont curables et qu’il convient de soigner avec douceur. Il écrit: «Nous avons remarqué que la contrainte, l’espèce d’incarcération et tous les moyens rigoureux qu’on est obligé d’employer pour contenir ou pour guérir les aliénés ne font qu’exaspérer leurs maux et les rendre souvent incurables, là où des moyens de douceur et des efforts pour gagner leur confiance auraient amené une guérison». En cas d’amélioration, ajoute-t-il, il faut se hâter de continuer la cure à la campagne et donner au malade davantage de liberté et d’exercice à mesure qu’il se rapproche de son état naturel, sans quoi il retomberait souvent dans un état plus violent et plus obstiné. Joly était, à n’en pas douter, un proto-psychiatre plein d’humanité, un homme des Lumières.
La question demeure si l’attitude de Joly envers les aliénés était novatrice au point qu’il faille voir en lui un précurseur.c
Plusieurs historiens qui se sont intéressés à Joly répondent par l’affirmative, notamment Léon Gautier qui écrivait : «Précurseur de Pinel, Abraham Joly fit cesser à l’Hôpital de Genève l’emploi des chaînes et autres moyens barbares de coercition dont on se servait partout sous prétexte de soigner les aliénés ».5 Or, on n’enchaînait pas tous les aliénés, mais seuls les plus violents et ceci non sous prétexte de les soigner, mais dans l’idée de les empêcher de nuire.
Philippe Pinel (1745-1826) est ce médecin et pionnier français de la psychiatrie naissante qui est crédité d’avoir fait abolir à Paris, dans les dernières années du XVIIIe siècle, les chaînes qui entravaient les aliénés de l’Hôpital de Bicêtre et les aliénées de l’Hôpital de la Salpêtrière.d Son collaborateur Jean-Baptiste Pussin (1745-1811), «gouverneur» des aliénés dans les deux institutions susmentionnées, a joué un rôle important dans cet événement.7 L’abolition effective des chaînes eut lieu en 1797 à Bicêtre, en 1800 à La Salpêtrière ; elle est devenue réglementaire en 1802 : «L’usage des chaînes, à moins d’une nécessité absolue et jugée telle par les officiers de santé, sera supprimé ; on y substituera celui des corselets de toile de treillis».
Si Pinel a eu des précurseurs, il faut les rechercher du côté du médecin écossais William Cullen (1710-1790), dont Pinel a traduit en français en 1785 les Institutions de médecine pratique, de Pussin, son surveillant-chef, du chirurgien Jean Colombier (1736-1789), auteur avec le médecin Doublet, d’une vaste enquête en France prérévolutionnaire, publiée en 1785:
«Il faut traiter les insensés pauvres qui sont à la charge du gouvernement comme les riches traitent les leurs. S’il est préférable, bien sûr, d’éviter les dépenses inutiles, il faut cependant leur fournir des vêtements, une cellule ou un dortoir propre où ils couchent seuls, une nourriture simple et saine, de l’air et de l’eau salubres, et leur offrir la possibilité de promenades ombragées». Colombier poursuit en recommandant de trier les malades curables des incurables, mais il rappelle que même quand la maladie est ancienne, «on ne doit pas croire que les malades ne guériront point», puisqu’il y en a qui «reviennent entièrement à la raison, au moment où l’on s’y attend le moins». Colombier souhaite par ailleurs que l’on sépare les aliénés les uns des autres d’après leur type de comportement, de façon à les protéger de la violence de quelques-uns, mais aussi d’une agitation et d’une mélancolie qui pourraient se propager. Sans doute faut-il parfois contenir un furieux, mais «si les liens sont quelquefois nécessaires, il faudrait du moins leur ôter ce qu’ils ont de cruel et d’humiliant».8
Ce texte est, en plus explicite, de la même encre que ceux (trop rares et trop brefs) de Joly.
La camisole de force constitue effectivement une alternative, puisqu’elle prévient les mouvements des membres supérieurs et des mains de manière discrète, à peine visible. La figure 2 montre une malade dans sa camisole de force aux longues manches attachées par devant. En cas de crise, les très longues manches de la camisole de force s’attachaient soit dans le dos du patient, soit sous sa chaise.
Le texte que je viens de citer paraît, je le répète, en 1785. Précisons que Moultou n’indique pas quand eut lieu l’abolition des chaînes entravant les aliénés de la Discipline, mais qu’il en attribue le mérite à Abraham Joly. Ceci n’implique pas nécessairement que l’abolition date de la période de six ans – 1787-1793 – durant laquelle Joly fut hospitalier, comme l’assument certains.3,4 Il est probable que celui qui a occupé un temps pareille haute fonction dans l’administration genevoise conservait informellement le titre sa vie durant, comme on continue de s’adresser à un ancien syndic par sa fonction d’antan.e
Il valait donc la peine de rechercher si les registres de l’Etat mentionnent, dans les années qui ont suivi 1793, un désenchaînement à la Discipline, qui résoudrait le problème que pose l’absence de date dans le texte fondateur de Moultou. Je crois avoir trouvé une explication plausible de cette énigme dans une incarcération à la Discipline d’un groupe de jeunes délinquants, de leur désenchaînement et de leur évasion collective en 1796, et je la rapporte dans les termes utilisés par l’historien Walter Zurbuchen,9,10 qui a consulté les registres du Conseil.
La refonte du droit pénal consécutive à la révolution genevoise allait valoir à la Discipline, pendant trois ans, un rôle caractérisé de maison de force. Ainsi, en 1794, des détenus politiques furent-ils temporairement incarcérés à la Discipline. En juillet 1795, la direction de l’Hôpital fut avisée qu’elle allait recevoir dix jeunes gens condamnés à des peines de réclusion pour vol et divers autres méfaits. Ils devaient être mis au travail et apprendre un métier ; il fallut donc les regrouper dans un local-atelier de la Discipline et leur confier des outils. Des mesures de sécurité furent prises qui ressemblaient à une aggravation de la peine prononcée : en plus du renforcement des portes et de la pose de barreaux, on décida, pour la sécurité du maître artisan et du gardien, que les détenus porteraient un anneau de fer fixé à la cheville auquel était attachée une chaîne de fer d’un mètre de long et pesant plusieurs kilogrammes. Si l’un ou l’autre faisait mine de vouloir briser le cadenas, il verrait l’anneau rivé à sa jambe; en cas de récidive, un boulet serait fixé à la chaîne ; en dernier ressort, l’insoumis serait arrimé à un mur.
Une année ne s’était pas écoulée que neuf des détenus réussissaient à s’échapper de la Discipline une nuit de juin 1796 et à passer la frontière. Sept des évadés furent arrêtés à Ferney deux jours plus tard. Le traité d’extradition avec la France ne prévoyant que les cas d’assassinat ou de vol de grands chemins, les longueurs d’une procédure d’extradition risquaient d’entraîner des frais considérables sans que l’on soit assuré pour autant du succès ; le Petit Conseil renonça en conséquence à réclamer le retour des jeunes évadés.
Il est tentant de postuler, que Moultou, en écrivant sa brochure 35 ans plus tard, se rappelle cet épisode-là, qui a dû faire jaser les Genevois en son temps. Mais sa mémoire le trompe sur un point mineur et lui fait confondre malades mentaux et criminels de droit commun d’une part, et abolition des chaînes décidée en haut lieu et rupture de chaînes comme préalable à une évasion collective, d’autre part.
Que mon hypothèse soit vérifiée ou non, la légende de l’abolition des chaînes qui entravaient les aliénés violents a des profondes justifications psychologiques. Elle identifie un changement de paradigme. L’aliéné cesse d’être un étranger (an alien) à la société dans laquelle il vit, un possédé de démons nocturnes (a lunatic) qu’il convient d’éloigner, voire d’exorciser : c’est un malade, un malade mental, justiciable, en théorie sinon déjà en pratique, d’un traitement efficace et non de brutalités ni de punitions.
La question de la cohabitation dans le même bâtiment de détenus de droit commun et de malades mentaux resta posée tant que Genève ne possédera pas une institution dédiée spécifiquement aux soins des malades mentaux. Moultou : «Toutes les améliorations que permettaient les localités de la Discipline ont été faites, mais cette maison, contenant divers départements dont le service se contrarie, ces améliorations n’ont pu atteindre le but désiré».
Le premier véritable «aliéniste» de Genève fut le savant professeur (et docteur médecin diplômé en 1797 d’Edimbourg) Gaspard de La Rive (1770-1834), qui «voulut bien achever ce qu’avait commencé M. Joly».6 Ainsi, il fut le premier qui a fait connaître tous les inconvénients et le besoin que nous avions d’un nouvel établissement pour les aliénés. En fonction à la Discipline depuis 1802, de La Rive y effectuait des visites bihebdomadaires. C’est lui qui supervisa le déménagement des malades mentaux qui quittent définitivement la Discipline en 1832, pour s’installer quelques brèves années à Corsier. La construction et la mise à disposition d’un premier asile psychiatrique, celui de Vernets, sis sur la rive gauche de l’Arve, près de la Jonction, ne seront réalisées qu’en 1838. Bel-Air suivra en 1900, où existe depuis 1997 un Espace Abraham Joly, dédié à l’art et à la culture.11 Ce médecin et hospitalier éclairé mérite bien cet hommage.