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"Tu connaissais le tarif, je te l'avais expliqué : si tu cherches encore une fois à égorger ton frère, pas de TV ce soir; de plus, si tu continues, c'est une semaine entière sans télévision qui t'attend, à toi de voir".
Le dialogue et la scène sont d'une banalité crasse et connus de toutes et tous. N'empêche, ils ont été le point de départ de mon présent billet, la colère ressentie - et largement exprimée - par Junior me rappelant à quel point le sentiment de justice, respectivement le sentiment d'injustice surgissent tôt et fort dans la vie de tout être humain vivant en société.
Ce sentiment de justice, s'il n'est assurément pas l'apanage du droit en tant qu'ensemble de normes, écrites ou coutumières, trouve quand même dans nos différents codes, nationaux et internationaux, une traduction tangible, qui peut notamment prendre la forme d'un droit d'être assisté par un avocat, qu'on soit un "salaud" ou pas.
Cette traduction de ce qui est ressenti comme "juste" ou "injuste" varie bien sûr avec le temps, donc avec l'évolution des mentalités, et dépend aussi largement d'un lieu donné et ce qui peut être une "évidence" sous certaines latitudes ne l'est pas forcément ailleurs.
Tenez, prenez par exemple le droit suisse du divorce : pendant des décennies, il a été considéré comme "juste" que la femme n'ait pas les mêmes droits que son mari, futur ex-mari, lors du partage des biens. Aujourd'hui, une telle réglementation ne serait plus acceptable : même si dans les faits, des différences salariales très importantes - de l'ordre de 20% - sont encore relevées pour des travaux de valeur égale entre hommes et femmes, chacun s'accorde à reconnaître, au moins formellement, l'égalité des sexes, droit fondamental ancré en Suisse en particulier à l'art. 8 al. 3 de la Constitution fédérale.
Toutefois, force est d'admettre que le seul énoncé d'un droit, d'une règle dans un code quelconque ne signifie pas encore - et loin s'en faut - qu'il s'agit là de la traduction d'un sentiment de justice partagé par tous. Ainsi, admettons une législation qui interdit l'avortement et qui rend cet acte pénalement punissable quelles que soient les circonstances et le moment de son exécution : il y a aura malgré tout des gens - dont je fais partie - pour qui il restera, moralement et humainement acceptable d'interrompre une grossesse.
Admettons encore une législation qui accorde aux personnes homosexuelles le droit d'adopter un enfant, moyennant respect de certaines conditions identiques à celles imposées aux couples hétérosexuels : fort à parier qu'une partie de la population s'insurgera contre ce droit.
Pour ma part, même si je connais (parfois) l'historique d'une loi, son évolution au fil des années, son but précis, je ne peux m'empêcher de ressentir un très profond sentiment d'injustice lorsque je constate que la Suisse est "capable" de renvoyer dans leur pays des gens qui ont vécu chez nous durant des années, de demande d'asile en décision de refus, de recours en rejet définitif. J'essaie alors de contenir ma colère face à certaines décisions de renvoi en me disant que je vis dans une démocratie et qu'elle s'est exprimée lorsqu'il a été question de réglementer le séjour et l'établissement d'étrangers dans notre pays.
Tiens, d'ailleurs, la démocratie, parlons-en. Conçue comme notion purement intellectuelle, elle est et reste à mes yeux la seule manière "juste" de prendre une décision, que ladite décision relève de la démocratie directe ou indirecte.
Pourtant, il est parfois difficile de constater que si nombreux sont les citoyens qui ne font pas usage de leurs droits, les taux de participation étant parfois tellement faibles qu'on peine à voir dans les résultat des urnes l'expression réelle d'une volonté populaire, la majorité étant surtout muette, pour différentes raisons.
De là à imposer une obligation légale de se rendre aux urnes, il n'y a qu'un pas, franchi par certains pays mais qui, selon moi, reviendrait à à admettre que la liberté personnelle doit céder le pas à la "chose publique".
Ensuite, pour en revenir à la démocratie "au quotidien", je suis également attristée de constater que cette volonté, indirectement exprimée cette fois-ci, puisse être bafouée et remise en question : comment ceux qui voudraient obtenir la démission de Mme la Conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf peuvent-ils justifier leur volonté : ne sont-ils pas eux aussi soumis aux règles de la démocratie, celle justement qui m'impose de devoir vivre avec ces départs forcés de Suisse de gens qui s'étaient intégrés dans notre pays ?
Le sentiment de justice est définitivement une notion fort délicate à manier, tant sont nombreuses nos représentations de la "morale", tant sont différentes nos valeurs personnelles et notre notion du "bien commun". Et, comme à mon habitude depuis une année (pour ainsi dire jour pour jour), j'aimerais terminer mon billet par une question : qu'est-ce qui aujourd'hui heurte le plus votre sentiment de justice ?