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Abstract
L'ouverture de centres de loisirs dans les années 1960 à Lausanne a rapidement conduit à un débat sur la mise en œuvre d'une formation en animation. En choisissant la perspective de genre comme outil d'analyse d'une forme d'intervention sociale en cours de professionnalisation, nous pouvons mettre au jour et questionner autrement les enjeux autour de l'émergence d'une profession du travail social. Elle permet en effet de complexifier l'analyse de la tension historique qui caractérise le rôle du travail social entre contrôle social et émancipation. Nous montrons que la période étudiée, du début des années 1960 à la fin des années 1970, marque un tournant clé dans l'institutionnalisation et la professionnalisation des centres, qui est caractérisé par la division sexuée du travail et la délégation des activités de care, et ceci dans un contexte de forte mobilisation sociale. Cette contribution vise à mettre en lumière les enjeux majeurs qui ont marqué une période significative de l'institutionnalisation et de la professionnalisation de l'encadrement du temps libre des classes populaires. À travers l'étude de la genèse des centres de loisirs lausannois sous le regard du genre, nous avons pu relever les modalités du processus de mise en place d'une nouvelle intervention sociale et en discuter les conséquences pour les personnes engagées et le public concerné. Nous montrerons que la perspective de genre, à savoir une analyse des rapports sociaux inégalitaires entre les sexes , permet d'amener un nouveau regard sur le projet social et politique qui se construit autour des centres de loisirs, contribuant à mettre en évidence le rôle des politiques sociales dans la reproduction des inégalités (Lewis 1993; Studer 2014; Togni 2015). Notre propos s'appuie sur l'analyse des sources écrites (procès- verbaux, rapports d'activités, dépliants, brochures, correspondance, etc.) en provenance de diverses archives, notamment des centres de loisirs, des archives de la Fédération lausannoise des centres de loisir lausannois (FLCL), de la Ville de Lausanne (AVL),des Archives cantonales vaudoises (ACY), ainsi que de l'Association pour l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier (AEHMO). Nous avons également mené des entretiens avec des personnes impliquées à l'époque: membres de comité et animateurs ou animatrices. Dans une première partie, nous présentons des éléments contextuels de l'histoire des centres de loisirs lausannois. Si ces structures ne représentent aujourd'hui qu'une des formes que peut prendre l'animation socioculturelle, elles incarnent les premières expressions d'investissement public vis-à-vis du temps libre et de la vie culturelle des classes populaires en Suisse romande. C'est également au sein de ces centres que sont engagées celles et ceux qui vont être désigné-e-s comme les premiers et premières professionnel-le-s de l'animation, soit les animateurs et animatrices socioculturelles. Une deuxième partie est consacrée à l'analyse du processus de professionnalisation des centres de loisirs. Nous allons d'une part nous intéresser aux stratégies collectives mises en place par les salarié-e-s des centres en vue de présenter leur travail «comme une profession, c'est-à- dire noble, prestigieuse et désintéressée» (Dubar et al. 2011) et, d'autre part, à l'agenda de l'État qui contribue et influence cette professionnalisation en exigeant la mise en place de formations et de cadres contraignants (Demazière 2008). Nous verrons que malgré les divergences entre les acteurs en présence, un consensus émerge autour d'une construction sexuée de cette nouvelle profession et d'un renforcement de la division sexuée du travail au sein des centres. L'approche historique permet de mettre en évidence comment cette division se conjugue différemment selon le temps et l'espace (les activités désignées comme masculines ou féminines ne sont pas toujours les mêmes), tout en organisant un rapport hiérarchique entre les sexes (« un travail d'homme< vaut>plus qu'un travail de femme») (Kergoat 2000). Cette hiérarchisation s'appuie essentiellement sur une répartition des responsabilités selon les publics et les activités. Dans une troisième partie, nous analyserons ainsi autant la catégorisation des publics que les types d'activités proposées. Pendant la période étudiée, les rapports sociaux de sexe sont rarement thématisés au sein des centres de loisirs. Les initiatives et les discours tournent souvent autour de la prise en charge des garçons, des jeunes hommes. Même si les filles ne sont pas pour autant absentes de ces lieux, l'utilisation dominante du masculin universel dans les documents produits par les centres (rapports). d'activités, programmes) rend difficile l'appréciation de la participation des femmes et des filles. Lorsqu'elle apparaît, c'est donc plutôt en creux, en mode caché. Enfin, dans une dernière partie, nous allons approfondir nos analyses autour des implications du processus d'institutionnalisation et de professionnalisation des centres du point de vue du genre. En particulier, nous analyserons le consensus autour des missions attribuées aux professionnel-le-s et de la reconnaissance d'un mandat- un territoire d'intervention devant permettre d'acquérir une légitimité professionnelle (Hughes 1996) -, consensus qui a pour conséquence l'exclusion du travail de care du domaine de l'animation professionnelle, pour reléguer ce «sale boulot», comme le disait Hughes toujours, à des femmes occupant des places définies comme moins prestigieuses, quelles que soient leurs formations et leurs statuts (bénévoles ou salariées notamment).