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Entretien avec Claire Jaquier et Anne-Lise Delacrétaz
di Pierre Lepori
Pubblicato il 24/08/2004
Pour le Culturactif, Claire Jaquier et Anne-Lise Delacrétaz, qui ont édité le Journal de Roud, ont répondu aux questions de Pierre Lepori.
Après la publication de la très touchante correspondance de Gustave Roud avec Philippe Jaccottet, on arrive aujourd'hui à cette édition du Journal de Gustave Roud dans son intégralité (ou presque): une version abrégée en avait été publiée en 1982 aux Éditions Bertil Galland (par les soins de Philippe Jaccottet). Quelles sont les nouveautés – dans l'image privée, voire dans la connaissance de l'œuvre qui se dégagent de cette nouvelle édition?
La nouvelle édition donne toutes les «notes» de journal datées ou «datables» qui ont été retrouvées dans le Fonds Gustave Roud du Centre de recherche sur les lettres romandes (Université de Lausanne). Elle donne dans leur intégralité les passages que le poète a repris ensuite pour les publier dans des revues ou des recueils (l'édition de 1982 ne donnait que les premiers mots des passages repris dans les Écrits). Notre édition critique fournit la référence précise aux manuscrits: elle donne ainsi la mesure de la très grande diversité des supports auxquels Roud a recouru pour consigner ses notes: cahier d'écolier, calepin, agenda, feuillets isolés, dos d'enveloppe, carton d'invitation, etc. On comprend dès lors qu'une grande part de l'œuvre de Roud a surgi de notes écrites sur le vif, sur le motif pourrait-on dire, avant d'être reprises et retravaillées.
L'image du poète qui ressort du Journal intégral n'est pas fondamentalement différente de celle que livrait l'édition de 1982. Le Journal met en scène le «moi» du créateur, qui connaît, dès les années de son adolescence, le rôle essentiel que joue sa «différence» dans sa vocation de poète. À relever cependant, la publication de six agendas inédits, que Gustave Roud a tenus en 1933, 1937, 1938, 1939, 1940, 1942, qui nous introduisent dans le monde domestique de Gustave Roud, en quelque sorte. Destinées à réunir les faits et gestes de la journée, ces éphémérides livrent dans une écriture neutre, aux abréviations parfois énigmatiques, la mémoire des événements vécus à Carrouge ou à Lausanne, des travaux effectués, mentionnant tel concert écouté le soir à la T.S.F., ou telle lecture – Les Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas, ou Contrepoint d'Aldous Huxley –, précisant même la longueur d'une sieste ou la saveur d'un goûter…
Peut-on découvrir de nouveaux détails sur le champ littéraire romand à travers cette édition du Journal de Roud (je songe à une rencontre avec Matthey, en 1932, par exemple)? Ou l'extrême discrétion de Gustave Roud (dans les détails biographiques, ainsi que dans les jugements esthétiques) nous offre-t-elle plutôt une plongée dans son monde intérieur?
En effet, la présente édition donne quelques notes nouvelles qui relatent des rencontres avec des acteurs des milieux littéraires et artistiques romands. On peut citer, outre la rencontre avec le poète Pierre-Louis Matthey, le récit d'une lecture de Ramuz à laquelle Roud a assisté en décembre 1919 au Convervatoire de Lausanne, ou encore celui – savoureux – d'une journée passée dans le Lavaux, en compagnie de Ramuz, de l'éditeur Henry-Louis Mermod, du peintre René Auberjonois et du sculpteur Casimir Reymond, en septembre 1935. Mais, dans le Journal, le «moi social» de Gustave Roud n'apparaît guère, et lorsque le diariste évoque ses activités professionnelles de traducteur, de critique ou de lecteur (au sein du comité de la Guilde du Livre, par exemple), qui le mettent en contact avec ses pairs, il les présente comme des contraintes le détournant de sa vocation de poète. Tout autre est la vision qu'il en donne dans sa correspondance, que ce soit dans son dialogue avec Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz ou Pierre-Louis Matthey.
Le matériau de base pour l'édition de ce Journal est assez disparate – en raison du fait que Gustave Roud utilisait toutes sortes de supports pour y consigner ses notes privées. Quelles ont été les difficultés et les principes de cette édition «complète»?
Une première difficulté à relever: la lecture de manuscrits à l'écriture très effacée (même si la graphie de Roud est très régulière), ou sur des supports qui ne permettent pas la linéarité. Une des notes sur Rome et Naples de 1957, par exemple, est consignée au dos d'une enveloppe dont le rabat a été décollé, puis recollé, décalant ainsi les lignes… Telle note de 1941 est écrite sur une serviette de table en papier très fin, où la plume a fait de gros pâtés… Une tache, de pluie? de café?, macule le coin d'un calepin et rend illisibles les premiers mots de chaque feuillet… Calepins et blocs-notes portent la trace visible des routes parcourues par le poète, des haltes, au grand air ou dans un bistrot, dont ils sont un témoignage matériel!
Une deuxième difficulté: dans les agendas, les calepins et les blocs-notes, faute d'espace, probablement, et pour «faire vite», Roud utilise de nombreuses abréviations, parfois ardues à décrypter. Nous avons complété les abréviations, dans la mesure du possible.
On sait que le Journal de Gustave Roud n'est pas seulement un calepin de sentiments privés, mais aussi une sorte de réservoir, où le poète engrangeait souvenirs, images, réflexions qui étaient – après coup – élaborés dans l'œuvre «publique»: est-ce que l'édition du Journal «intégral» (qui signale en note tous ces emprunts) a permis de nouvelles découvertes intéressantes, du point vue de la genèse de la poésie de Roud?
Nous signalons ces emprunts, mais ne les commentons pas. Une étude de la genèse des Écrits (par exemple de Campagne perdue, dont de nombreux textes, intitulés «Journal» proviennent du Journal, précisément), qui prendrait en compte non seulement les notes du Journal, mais aussi les prépublications en revue avant la publication en recueil, reste à faire. Notre édition permet de retrouver ces textes poétiques «pris» en quelque sorte dans la gangue d'un matériau brut, d'où Roud les a extraits, opérant dans ses notes un tri rigoureux. On remarque ainsi que les événements quotidiens, les tracas ou émotions passagers, les petits faits qui ponctuent la journée, les gestes répétitifs constituent un terreau vivant sur lequel les poèmes, par fragments, sont nés.
Dans sa préface, Claire Jaquier parle assez clairement de l'homosexualité de Gustave Roud: jusqu'à maintenant, tout en évitant de le censurer, cet aspect de la vie du poète de Carrouge a été abordé avec beaucoup de discrétion. Signe des temps: aujourd'hui, on peut ouvertement le traiter, grâce notamment à une lecture avisée (et complète) de son journal. Quels nouveaux élément nous apporte cette édition «intégrale» à ce sujet? Croyez-vous que d'aborder ouvertement l'homosexualité de Roud permet aujourd'hui une meilleure compréhension du poète, ou alors qu'une lecture «dans l'air du temps» (qui peut-être ne correspond pas aux sentiments de Roud, plus discret sur ce point) pourrait nuire à la compréhension de son œuvre?
Roud, de fait, n'a jamais mis d'autre mot que celui de «différence» sur son orientation homosexuelle. Mais tous les lecteurs avertis comprenaient de quoi il s'agissait: le «je» lyrique des Écrits n'évoque que des amis paysans, auxquels il donne parfois le nom d' «Aimé». Le «je» du Journal désigne également le drame de ses passions inassouvies, toujours pudiquement. Notre édition n'apporte aucune révélation sur les amitiés masculines de Roud. Elle fait simplement voir de manière plus nette que la première édition l'intensité tragique de cette «raison de vivre» qui a animé l'existence du poète: pour vivre, pour écrire, Roud sort de chez lui presque quotidiennement, vers ces rencontres espérées, rêvées, souvent déçues, avec l'un ou l'autre de ses amis paysans.
Si l'on peut parler aujourd'hui de l'homosexualité de Roud, plutôt que de recourir exclusivement au terme de «différence», c'est évidemment un signe des temps. Mais cela ne change guère la compréhension du poète. On mesure certes l'écart culturel qui nous sépare de l'époque de Roud: la force de l'interdit que le poète s'est imposé est aujourd'hui presque inimaginable, mais c'est elle qui a forgé sa vocation.
Rappelons que c'est Gilbert Salem qui le premier a parlé ouvertement d'homosexualité à propos de Roud. Pour une discussion plus poussée de cette question, voir l'article de Claire Jaquier: «Les deux gloires de Gustave Roud», Actes du colloque de Lausanne du 17 novembre 2001, Société d'histoire de la Suisse romande, série «Pour mémoire», à paraître.
On assiste actuellement – après la publication d'un choix de textes de Roud dans la Collection Poésie Gallimard – à un renouveau d'intérêt pour ce poète. Cela peut surprendre, en connaissant ces œuvres finement ciselées, mais suspendues dans une sorte de pré-modernité. À quoi tient ce nouvel engouement pour Gustave Roud?
Roud n'est ni un post-moderne, ni un pré-moderne, c'est un moderne! Sa prose poétique, ample et harmonieuse, s'inscrit parfaitement dans la première moitié du XXe siècle. Il faut rappeler que, dans ses années de jeunesse, Roud a été un fervent lecteur de Claudel, Mallarmé, Rimbaud, Apollinaire. Mais la prose «ciselée» des Écrits, comme celle du Journal, qui est moins travaillée, bien sûr, donnent des représentations de la nature et du désir parfois violentes et brutales ou qui oscillent entre l'idylle et la tragédie, la plénitude et le manque, la beauté et la tristesse. L'œuvre de Roud est empreinte de mélancolie – qui, selon la définition du poète, est le bonheur d'être triste –, et c'est sans doute à cette tonalité douce-amère qu'elle doit son plus grand charme.