Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07278.jsonl.gz/42

Les barons de Hohenklingen se firent représenter devant l’étable de Bethléem de la même taille que les rois mages. Peint vers 1420, le tableau, qui se trouve dans la crypte familiale à Stein am Rhein, les immortalise dans une mise en scène chevaleresque destinée à les magnifier.
Felix Graf
Conservateur de la collection Estampes et gravures du Musée national suisse jusqu’à son départ en retraite à mi-2017, puis journaliste indépendant.
Walter VII von Hohenklingen était au sommet de son pouvoir lorsqu’il fit peindre, sur la paroi sud de la chapelle de la Vierge qui se trouve dans l’église de l’abbaye bénédictine de Saint-Georges à Stein am Rhein, une fresque sur l’Adoration des rois mages. Les terres du chevalier marié avec Kunigunde von Fürstenberg s’étendaient de Hegau jusqu’au lac de Zurich en passant par la Thurgovie. Sa fille Anastasia fut l’abbesse de l’abbaye zurichoise de Fraumünster de 1398 à 1418. Faisant preuve d’un grand sens politique, Walter sut maintenir ses positions entre la maison des Habsbourg et le Saint-Empire.
Le cœur de son pouvoir reposait sur la région de Stein am Rhein, là où le Rhin se sépare du lac de Constance: un nœud névralgique de voies de transport. Walter VII von Hohenklingen était protecteur du monastère et de la ville, fournissait une escorte aux marchands et faisait payer d’importants péages sur le fleuve et la route. Il possédait trois ou quatre maisons dans la cité, dont deux comprenaient de vastes terres agricoles, ainsi que le grenier à grain sur le site duquel fut plus tard érigé l’hôtel de ville. Mais c’est le château familial de Hohenklingen, situé sur une arête rocheuse dominant la ville, qui symbolisait le cœur de sa puissance. Il le fit agrandir pour le transformer en une résidence digne d’un seigneur. C’est d’ailleurs sous son commandement que le château prit le visage qu’il a aujourd’hui.
Le cimier dépasse
Les quatre seigneurs de Hohenklingen, suivis de leurs épouses, apparaissent en tenue d’apparat derrière les rois mages, qui se tiennent devant une étable ouverte où Marie est assise avec l’Enfant Jésus sur ses genoux. La fresque peinte a secco sur des images plus anciennes s’étend sur tout le mur entre le chœur de l’église et la crypte. Le mur a été creusé pour former une niche richement ornée, destinée à accueillir les dalles funéraires sous une voûte en berceau. Les couples seigneuriaux prient à genoux devant un ciel blanc parsemé d’étoiles bleues. De somptueux cimiers ornent la tête des chevaliers, tandis que leurs armoiries sont peintes à leurs pieds. Derrière les chevaliers et les rois mages se dressent deux collines que sépare une vallée boisée; sur la première, un château fort dresse ses tours vers le ciel tandis qu’un berger assis joue de la musique sur la deuxième. Les nobles époux sont de la même taille que les personnages de la Nativité et ça ne s’arrête pas là: la tour crénelée du château fort, le cimier du deuxième chevalier et son écu portant un chêne bleu stylisé dépassent sur le bandeau inférieur de la composition, tout comme le bas de la robe de la femme agenouillée devant lui. Alors même que, de tous les emblèmes iconographiques de la Nativité, seule l’étoile de Bethléem sort du cadre de la fresque! Le personnage qui se tient juste au-dessus de la clé de voûte de la niche funéraire est Walter VII, celui qui a commandé la peinture. Il est accompagné de son épouse Kunigunde von Fürstenberg tandis que le couple qui les précède est formé par sa mère, Élisabeth de Brandis, et son père, Ulrich VIII von Hohenklingen.
SI le château représente Hohenklingen et la colline de droite Klingenberg, ce que l’on peut raisonnablement supposer, alors la colline à gauche de l’observateur doit être le Wolkensteinerberg et symboliser l’Annonce aux bergers. Les topographies terrestre et spirituelle se superposent. Cette œuvre se veut une fenêtre sur l’éternité et inversement, une vue du ciel sur le monde actuel.
Un investissement dans le quatrième pilier
Tout tourne autour du salut de l’âme des protagonistes et de leur vie éternelle: Ulrich VIII et son fils Walter VII von Hohenklingen ont fait don de la chapelle en 1372 comme insigne lieu de sépulture pour leur épouse et mère, Elisabeth de Brandis, et pour eux-mêmes. La fresque murale, probablement commandée par Walter VII entre le concile de Constance et 1420, est simplement la partie visible d’un système élaboré de prévoyance pour l’au-delà: ses œuvres pieuses comprenaient également des «messes pour les défunts», dites à la date anniversaire de la mort de la personne, la généreuse aumône aux pauvres de cent kilogrammes de pain provenant de la boulangerie du monastère «avec des pois et du saindoux en plus, comme il est d’usage – erbs und smalz dazu, als wie gewohnlich ist», la procession de moines accompagnée de chants, les cloches de l’église que l’on faisait sonner ainsi que les biens séculiers pour financer le tout. La construction de la chapelle, l’œuvre picturale et les messes pour les défunts étaient destinées à réduire le temps passé au Purgatoire entre le Jugement particulier, provisoire et qui intervient immédiatement après la mort de la personne, et le Jugement dernier. Nous sommes donc en présence d’une «indulgence», en langage moderne un investissement dans une sorte de quatrième pilier. Lorsque la prévoyance pour l’au-delà permet de s’immortaliser dans une somptueuse mise en scène chevaleresque dans le monde d’ici-bas…
Les seigneurs de Klingen
Les seigneurs de Klingen sont l’une des maisons baronniales de Suisse centrale pour laquelle l’on dispose le plus d’archives. Le représentant le plus fameux de cette famille, qui compte de nombreuses ramifications, est le Minnesänger Walter von Klingen de Klingnau, immortalisé dans le codex Manesse. Les sources sont toutefois autant éparpillées que les possessions de la famille et l’on retrouve des traces des barons en Suisse centrale, dans le haut Rhin et au Tyrol. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir de 1312 que les lignées des Altenklingen et des Hohenklingen, nommées d’après leurs châteaux forts respectifs, se scindent clairement.
Il est difficile d’identifier les membres mâles de la famille en raison de l’usage exclusif et récurrent des prénoms de Ulrich et de Walter. La branche familiale des Steiner apparaît dans les sources pour la première fois en 1209 tandis que la plus ancienne partie du château de Hohenklingen a été datée de 1219. Le patronyme de Hohenklingen est cité pour la première fois en 1327. Dans la bataille de Sempach, en juillet 1386, on déplore la mort de «zwene ritter von clyngen – deux chevaliers von clyngen». On ne sait d’ailleurs pas avec certitude si le gisant d’un chevalier de Altenklingen qui se trouve dans la chapelle de la Vierge du monastère cistercien de Feldbach bei Steckborn est l’un de ces deux guerriers ou si c’est le dernier représentant de la famille, Walter von Altenklingen.
Lorsque la lignée des Altenklingen s’éteint, en 1394, Walter VII von Hohenklingen hérite du fief du Saint-Empire et fait ajouter les armes des Altenklingen, le lion blanc sur fond noir, sur son blason – le chêne bleu stylisé sur fond jaune. Le tableau qui l’immortalise dans la chapelle des Hohenklingen à Stein am Rhein le représente avec les armoiries des Hohenklingen et le cimier des Altenklingen.
Il était une fois un héros nommé Guillaume Tell. Ce héros est né dans un bureau de la Suisse centrale. Guillaume Tell est un agent, toujours en mission pour le compte de celui qui raconte son histoire.