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Préparant un workshop à Edimbourg sur la pensée de Rudolf Steiner relative aux contes et à leur valeur éducative, et dont je reparlerai, je me concentre sur les citations et les idées qui conviennent, et trouve peut-être la solution au problème que pose la mythologie de Lovecraft à la critique. Car le débat fait rage, de savoir si elle est mythologique au sens propre, c'est à dire si elle représente symboliquement le monde de l'Esprit, ou si elle n'est qu'une spéculation scientiste. J'ai déjà cité Lovecraft évoquant le besoin de créer, par le merveilleux, l'illusion qu'on peut s'affranchir du temps et de l'espace. Ses Grands Anciens ont cette contradiction frappante, qu'ils sont insérés dans le monde physique, et que, en même temps, ils en sont libres. L'illusion désirée en effet ne fonctionne que si on respecte les lois naturelles, a-t-il déclaré également: je donne les références précises dans des articles que je lui ai consacrés ailleurs.
Mais Rudolf Steiner dit peut-être plus clairement ce qui est en jeu ici, et qui est justement le jeu, tel que les enfants le pratiquent. Il s'agit d'inventer librement un monde qui dégage l'âme des lois physiques contraignantes (je le cite dans une traduction anglaise, à cause de mon workshop):
The nature of the human soul is directed not only toward the preservation of the species, but also toward the development of soul and spirit. Here, two streams are expressed: progress and organic structure. In the eternal laws of existence it is written that human beings must sacrifice purely natural laws to spiritual laws. Those who understand these things will not complain, but will comprehend entirely that a counterbalance is necessary. We must have a healthy preparation for life so that we can act to external things with our brains. We must create a balance that is possible only when we are in a position to do things at a particular time that the outer world does not require and to be satisfied with the activity itself. Human nature meets that need through playing. […] Spirit and soul must be independant in play so that material things have no effect. Thus, in play children can remain unafffected by the tiring influences of the outer world. If we do not believe in an inwardly free soul, we cannot teach effectively.1
Lovecraft a clairement dit qu'au fond de lui et de certains êtres humains les plus nobles, existe l'aspiration à la liberté, et que le jeu consistant à inventer des êtres fantastiques répond à cette aspiration. Car il s'agit bien d'un jeu. Il a été dit mille fois que Lovecraft était dans la vie un homme plein d'humour, qui aimait jouer. Il restait à cet égard enfant, éprouvait le besoin de s'arracher aux contraintes extérieures.
Car l'expression de Steiner est frappante, quand on songe à Lovecraft: c'est pour échapper aux contraintes extérieures, au monde physique extérieur, que l'enfant joue librement, imagine des choses. Or, même si Lovecraft était de compagnie agréable et plein d'humour, on sait bien qu'il détestait le monde extérieur, le trouvait insupportable et méprisable. C'est ce qui lui a donné sa réputation de reclus. Il l'était, jusqu'à un certain point. Il était reclus à Providence, après avoir refusé de vivre à New York, où était la vie moderne, le monde le plus soumis aux lois physiques qui soit, le plus contraignant, mais aussi le plus gratifiant matériellement. C'est bien cela qu'il n'aimait pas.
Steiner, on le sait, pensait que derrière l'imagination humaine, créée par jeu, se trouvaient les lois spirituelles, les vérités du monde spirituel, les forces morales réelles qui animaient l'univers: l'imagination était le premier stade qui permettait à l'âme de les appréhender. Lovecraft, il est vrai, n'a pas été clair, à ce sujet. Il l'a été moins que Tolkien, qui pensait comme Steiner. Il a parfois parlé d'hypothèses plausibles. Pas plus. Obscurément, il gardait peut-être le secret espoir qu'il y avait bien une vie de l'âme, une vie spirituelle affranchie du temps et de l'espace. Certains écrits présentés comme fictifs le donnent à songer. On peut seulement certifier qu'en public, il admettait que rien ne le laissait supposer, que la science ne pouvait découvrir rien de tel. Et pour cause: elle ne s'intéresse qu'aux lois physiques. Elle ne peut donc pas appréhender les lois spirituelles, qui s'en affranchissent. Seule l'imagination poétique pouvait le faire. On ne saura jamais avec certitude si Lovecraft croyait comme les romantiques allemands ou Tolkien à sa valeur prospective pour l'univers même. Lui-même, je pense, était à ce sujet dans le doute.
Note :
1. Rudolf Steiner. The Education of the Child: Anthroposophic Press, Gt. Barrington. 1996, p. 86.