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III Aloÿs Fornerod et l'identité romande
Par Antonin Scherrer
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Dans notre édition de décembre 2016, nous avions présenté deux articles consacrés au compositeur vaudois Aloÿs Fornerod (1890-1965): le premier proposait un portrait général de l'artiste, résumant les lignes principales de sa carrière et citant quelques-uns de ses textes marquants; le second considérait le corpus de ses compositions, pour y relever l'importance du modalisme, l'influence de la chanson populaire ainsi que la présence essentielle de la danse. Nous concluons aujourd'hui ce dossier en donnant la parole à Fornerod critique, penseur et historien. Sa contribution dans ce domaine, profondément marquée par le contexte dramatique de l'Après-guerre, met le doigt sur des questions identitaires que l'«Histoire longue» ne saurait ignorer?. Plusieurs autres grands acteurs de notre vie musicale, tels Gustave Doret, Henri Gagnebin ou Hermann Lang, lui donnent ici la réplique. (réd.)
Retrouvons Aloÿs Fornerod à son retour en Suisse en 1913, après le court passage chez Hans Pfitzner à Strasbourg (opéra et orchestration), c'est-à-dire au seuil de sa carrière non seulement de compositeur, mais aussi de musicographe. Fraîchement marié à sa cousine Suzanne Dupertuis, il doit se contenter dans un premier temps de petits travaux pour subvenir aux besoins du foyer. Il exerce comme violoniste à l'Orchestre symphonique et à l'orchestre du Théâtre de Lausanne, il dirige plusieurs chorales et donne des leçons privées. Il tente aussi une première collaboration avec la Tribune de Lausanne à la veille de l'éclatement de la Première Guerre mondiale -- collaboration qui tourne court, suite à une polémique déclenchée par son jugement critique sur une oeuvre du compositeur Emmanuel Moor. L'essai suivant sera le bon, en 1918, puisque sa plume ne quittera plus les colonnes du quotidien jusqu'en... 1958! Dans l'intervalle, Fornerod s'est lancé dans la composition de sa première oeuvre: une Symphonie en fa pour grand orchestre, qu'il reniera par la suite mais qui marque néanmoins le point de départ d'un engagement artistique qui rythmera son existence jusqu'à son dernier souffle, reflétant souvent l'état de ses pensées -- en particulier durant les premières décennies, marquées par la découverte de l'univers grégorien et de l'oeuvre des polyphonistes de la Renaissance, se traduisant chez lui par une abondante production de musique vocale sacrée.
Gustave Doret ou le salut par le retour à la tradition
L'année 1915 marque ses premiers pas de compositeur: c'est aussi celle où son compatriote et aîné Gustave Doret -- né en 1866, il appartient à la génération précédente -- publie son recueil Musique et musiciens, dans lequel il trace notamment les grands contours de la musique suisse du futur. Avant de nous plonger dans les premiers articles d'Aloÿs Fornerod, il est intéressant de s'y pencher pour connaître la vision de l'une des figures proéminentes de la scène romande du moment, compositeur lui aussi (il a signé en 1905 la partition de sa première Fête des Vignerons, suivie de plusieurs musiques de scène pour le Théâtre du Jorat des frères Morax), et qui plus tard sera souvent associé à Fornerod dans la catégorie des conservateurs, pour ne pas dire réactionnaires. Invoquant lui aussi l'incompatibilité des «races», Doret focalise son attention sur l'expérience des premières réunions de l'Association des musiciens suisses (AMS), née au début du siècle et qui rassemble des compositeurs des deux rives de la Sarine. En ces premiers mois de guerre, toutefois, il se garde bien d'attiser les sentiments nationalistes latents, préférant renvoyer le musicien suisse -- et notamment romand, celui-ci n'ayant selon lui que peu prêté oreille et crédit aux appels avant-gardistes venus de l'autre côté de la frontière nationale, au contraire de son collègue alémanique -- aux fondamentaux de la tradition helvétique, magnifiés en particulier par les grands spectacles lyriques du début du siècle: «sincérité», «beauté» et «nature»:
Gustave Doret et le combat «pour notre indépendance musicale»
Quatre ans plus tard, si le constat demeure à peu près le même, le ton est beaucoup plus violent: à la fois belliqueux et amer. La guerre et ses horreurs -- réelles mais aussi fantasmées -- est passée par là, et l'indépendance musicale de la Suisse est aux yeux de Gustave Doret clairement menacée par «l'invasion» des hordes allemandes. Publié à Genève en 1919, son opuscule Pour notre indépendance musicale adopte le mode combat pour tracer à la fois l'histoire et esquisser le futur. Sous sa plume auréolée d'autorité, ces idées depuis longtemps dans l'air du temps font mouche auprès de ceux que le chaos guerrier et surtout une incompréhension croissante face aux nouveaux chemins empruntés par une certaine musique «moderne», déroutent. Il paraît évident que Fornerod doit y avoir été sensible -- même s'il est encore trop jeune pour avoir pu en témoigner dans la presse --, notamment lorsque Doret déclare que «nous sommes menacés du côté du Nord, d'où ne vient plus la lumière» et que «notre victoire sera au prix du développement de nos forces vives».
Au moment d'évoquer la 18e Fête des Musiciens suisses, qui se déroule à Bâle en 1917, le ton prend un tour clairement martial. C'est une période extrêmement délicate pour la cohésion nationale, qui n'épargne pas les artistes. Contrairement au caractère essentiellement idéologique de la Seconde Guerre mondiale, la Grande Guerre a été menée la fleur nationaliste au fusil, exacerbant de toutes parts les fractures culturelles et identitaires. Même si la Suisse n'a pas pris une part active au conflit, elle n'a pas été épargnée par ce phénomène qui connaît son paroxysme durant les derniers mois de guerre, où l'issue finale du conflit demeure incertaine jusqu'au bout. De nombreuses personnalités alémaniques, notamment dans les plus hautes sphères de l'armée, ne font pas mystère de leurs sympathies germaniques. Sur le plan musical, le paroxysme est atteint lorsque l'Association des musiciens suisses accepte l'invitation de l'Allemagne impériale d'organiser sa Fête annuelle à Leipzig en... septembre 1918! Un rapprochement qui fait suite à deux tournées suisses déjà fort controversées à l'automne 1916 et au printemps 1917 de l'orchestre du Gewandhaus de Leipzig: les deux seules réalisées durant la guerre par la phalange hors des frontières de l'Allemagne. De quoi nourrir la suspicion, en particulier chez les membres romands de l'AMS: des sentiments délétères qui voileront le ciel musical de la Suisse bien au-delà de l'armistice du 11 novembre 1918... et que le déferlement depuis l'Est de la «peste rouge» communiste viendra encore compliquer, comme nous le verrons plus loin, avec le lancement du concept de «bolchevisme musical» par Aloÿs Fornerod!
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(page mise à jour le 31 mars 2017)