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Poursuivons un instant le cheminement entrepris depuis quinze jours dans ces colonnes (Médecine et Hygiène des 5 et 12 mars) en compagnie du biologiste Pierre Sonigo (Institut Cochin, Paris) qui, dans un ouvrage rédigé en collaboration avec Isabelle Stengers, prend un plaisir contagieux dans une entreprise à très haut risque : l'attaque frontale, cinquante ans après la découverte de la structure moléculaire en double hélice de la molécule d'ADN par Watson et Crick, de ce qui est devenu le dogme central de la biologie moléculaire et les extensions perpétuelles de ce dernier pour tenter de maintenir une cohérence d'ensemble face à un vivant multiforme, toujours plus complexe et faut-il l'avouer ? presque insaisissable dès lors que l'on entend corriger le pathologique.
Sonigo : «Alors que l'objectif principal était de décoder le dogme central et ses extensions, aucune règle déterministe fiable n'a pu être établie. Au contraire, la biologie moderne n'a fait que décrire un nombre croissant d'embranchements et de détours sur le chemin linéaire qu'elle cherchait à définir. Autrement dit, les prétendus messages de l'ADN se perdent en cours de route. De nombreux phénomènes ont été décrits aboutissant à diluer la correspondance entre l'ADN et les fonctions biologiques. Ces phénomènes restent plutôt mystérieux, du moins lorsqu'on cherche à leur trouver une fonction dans le cadre théorique classique, c'est-à-dire un rapport avec la gestion de l'information génétique.» L'auteur formule un long réquisitoire et évoque notamment ici l'épissage et ses variations qui éliminent des fragments d'ARN après la transcription, mais aussi l'initiation variable de la transcription, l'editing, les modifications épigénétiques (méthylation, associations protéiques) de l'ADN, les «erreurs» (si l'on estime que ce terme est le bon) de transcription et de traduction mais aussi le repliement et la maturation des protéines (additions chimiques, coupures) ou encore leurs associations qui créent d'infinies combinaisons.
Tout cela serait contenu dans la matrice fondatrice de la double hélice, structure chimique doublée du support quasi sacralisé de la somme des informations indispensables au développement de l'organisme. On nous l'avait appris et nous y croyions. C'était beau comme la modernité, cohérent comme l'antique ; un gigantesque jeu de construction ayant en lui sa propre dynamique et assurant sa perpétuation entre générations. Or voilà, Sonigo recense les imperfections du système et, au total, n'y croit plus ; ils sont quelques autres avec lui qui publiquement ou non remettent en question le dogme qui est à l'origine de toutes les entreprises de séquençage des organismes vivants, l'homme au tout premier chef.
C'est sans aucun doute ici le début d'une profonde révolution, copernicienne, qui pourrait, à court ou moyen terme, faire que l'ADN ne serait plus la Terre autour de laquelle l'ensemble cosmique était organisé mais un élément parmi d'autres.
«En opposition avec la conception classique, l'introduction de variations et d'effets environnementaux à toutes les étapes du dogme central et de ses extensions jusqu'aux caractères héréditaires élargirait considérablement le monde des possibles explorés par la vie, écrit-il encore. Les populations moléculaires sont assez grandes pour contenir d'immenses répertoires de variations. Un milliardième de gramme d'une protéine peut contenir 50 milliards de molécules. Chacune de ces molécules est mobile, tourne, se déplie, se replie, etc. De ce fait, a-t-on réellement affaire à une même structure moléculaire ? ( ) Au niveau cellulaire, c'est le même problème. La taille des populations cellulaires au sein d'un organisme comme le nôtre est immense : environ un million de milliards. Nos capacités d'exploration moléculaire nous indiquent qu'il n'y a pas deux cellules identiques. Il pourrait sembler contradictoire que des milliards de cellules différentes portent toutes le même ADN.» Le propos, on l'aura compris, est fortement teinté de ce que l'on pourrait appeler une forme d'écologisme biologique qui déplace les centres de gravité, fait jouer les interactions, navigue de la molécule à la cellule, de la cellule à l'organisme. On quitte, en d'autres termes, l'académisme génétique qui fut celui de la seconde partie du XXe siècle pour une autre vague, d'autres ondes, une autre dimension.
Peut-être est-ce à cette aune révolutionnaire qu'il faut mesurer ces phénomènes récents qui émeuvent tant les biologistes d'aujourd'hui, qu'il s'agisse de la démonstration en cours d'une insoupçonnée plasticité du vivant ou de la possibilité émergente de clonage des mammifères via la technique du transfert nucléaire à partir d'une cellule somatique. A cet égard, les propos de Sonigo, comme ceux qu'il avait tenus avec son collègue Kupiec («Ni Dieu, ni gène» ; Le Seuil, 2000), pourraient bien, demain, s'inscrire dans le champ de l'histoire de la science du vivant comme les écrits libérateurs des servants des Lumières s'inscrivirent dans l'histoire des idées et des hommes.
(A suivre)