Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/07126.jsonl.gz/468

L’usage du temps de parole se construit petit à petit. Dès la crèche, on donne la parole plus souvent aux garçons qu’aux filles, et ce quel que soit le sexe de l’enseignant. Même lorsqu’il s’agit d’une question ouverte à toute la classe, la parole est plus souvent donnée aux garçons et on la leur laisse plus longtemps. Tandis que les filles sont plus souvent coupées dans leurs phrases par leurs camarades de sexe masculin, les garçons étant plus prompts à prendre la parole sans qu’elle leur soit donnée. Or, si l’enseignant laisse faire, les jeunes garçons apprennent implicitement qu’ils peuvent couper la parole en toute impunité. Les comportements des adultes conduisent donc les garçons à prendre la parole sans y être invités et à attirer leur attention en étant turbulents.
Et cette stratégie remporte un franc succès puisque, de manière générale, les enseignants accordent plus d’attention aux garçons. Ils sont plus interrogés et plus aidés. Et s’ils sont aussi plus critiqués, ils reçoivent davantage de louanges et d’encouragements. Sans compter que ces éloges font référence à leurs performances, tandis qu’ils se focalisent davantage sur la conduite pour les filles. Par exemple, des copies identiques censées émaner de filles sont jugées favorablement pour leur propreté mais, lorsqu’elles sont supposées être rédigées par des garçons, elles sont louées pour la richesse des idées, l’argumentation et la concision. Peu importe donc la forme si l’on est un élève de sexe masculin, on sera complimenté pour le fond!
Ce phénomène dont les membres du corps enseignant n’ont pas toujours conscience a été mis en évidence par des recherches dans le monde scolaire, par le biais d’ateliers filmés permettant de calculer le temps de parole donné en proportion aux filles et aux garçons. Mais la prise de conscience est difficile: lorsqu’ils ont été équitables, les enseignants ont l’impression de favoriser les filles.
En outre, interroger les garçons est perçu comme une stratégie pédagogique. Les enseignants qui admettent se comporter différemment disent qu’ils s’adaptent aux attitudes des enfants. Il est vrai qu’en classe les garçons sont souvent plus difficiles à gérer que les filles – mais c’est aussi parce que les modèles qui leur sont fournis par l’entremise de la publicité, des films ou des livres sont en majorité des petits garçons tumultueux et qu’adopter un comportement tapageur, même à l’école, est plus communément admis lorsque l’on est de sexe masculin. Puisque les garçons parlent à tort et à travers et perturbent le bon fonctionnement de la classe, leur donner la parole permet de retenir leur attention, de canaliser leurs interventions et de faire cesser leur chahut.
L’utilisation de la frontière entre les sexes par les enseignants participe de la même stratégie. En effet, de 3-5 ans à 12 ans, les enfants se réunissent par groupes de sexe et, si on laisse le plan de classe se créer, on aura les filles d’un côté et les garçons de l’autre, ce qui engendrera un brouhaha certain. Ainsi, pour ramener le calme, les enseignants mettent côte à côte une fille et un garçon, utilisant la présence des filles pour pacifier les garçons.
En raison de la frontière entre les sexes, les dyades de filles et garçons n’auront que peu de contacts et les échanges bruyants entre garçons qui augmentent le niveau sonore de la classe seront donc réduits. L’ambiance sera ainsi plus favorable à l’apprentissage, même si c’est aux dépens des filles, qui, placées à côté des garçons agités, ne peuvent coopérer avec eux pour avancer dans la leçon puisque les garçons, à l’inverse des filles, suivent un système de compétition et non de coopération.
Ces stratégies profitant de la frontière entre les sexes ne sont étrangement pas réutilisées par le corps éducatif pendant la récréation. Dans la cour, les adultes laissent les garçons jouer au ballon, occuper un espace plus important en termes de mètres carrés et repousser les filles en périphérie. Lorsque celles-ci se plaignent de ne pas avoir accès au terrain ou de ne pouvoir traverser la cour, elles sont confrontées à une fin de non-recevoir: les enfants doivent se débrouiller seuls pendant ce temps de jeu libre, même si la situation s’avère être le plus souvent au détriment des filles.
L’école agit donc comme une caisse de résonance de l’androcentrisme de nos sociétés. Le masculin l’emporte sur le féminin, de la salle de classe à la cour de récré, en passant par la grammaire. Lorsque cette règle grammaticale du «masculin qui l’emporte» est enseignée aux élèves, les jeunes filles vont s’écrier qu’elle est injuste, les garçons en rire mais les enseignants n’en feront que rarement l’occasion de questionner le poids des mots et leur androcentrisme. Pourtant, le fait que le masculin prévaut sur le féminin au pluriel n’est valable que depuis 1647 avec la prise de position du grammairien Vaugelas: «Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble»; auparavant, on utilisait la règle de proximité, c’est-à-dire que l’on accordait avec le genre grammatical du mot le plus proche.
Si on ne rappelle pas aux jeunes que la langue française et sa prévalence du masculin a une histoire et est socialement construite, l’on ne peut donc s’étonner que les individus de sexe masculin l’emportent dans la prise de parole. Or cet écart entre les sexes a une implication pour l’avenir, notamment professionnel, puisque les individus de sexe masculin, habitués dès l’enfance à occuper l’espace sonore, prendront davantage l’initiative pour s’exprimer et se faire entendre.