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Dans le Dhammapada, recueil de paroles canoniques du Bouddha, celui-ci déclare que les bonnes actions qu’un homme a accomplies durant sa vie l’accueillent après la mort avec joie, comme des personnes de sa famille, dont il serait resté longtemps éloigné: elles s’animent, deviennent des êtres vivants, doués de conscience.
Elles sont aussi représentées comme des fées, des êtres célestes féminins accueillant les héros: telles celles qui dans les châteaux mystérieux prenaient soin des chevaliers de la Table Ronde, chez Chrétien de Troyes, ou les houris de l’Islam. Dans le bouddhisme du Petit Véhicule, elles sont les apsaras qui entourent Indra, roi des dieux et de la quatrième sphère céleste - au fond celle du Soleil. Or, le ballet royal khmer, on le sait, a pour principe essentiel de placer sur la scène ces apsaras, et de leur faire danser leur combat contre les démons, qui figurent en réalité les mauvais instincts, les penchants pervers de l’être humain.
Il ne faut pas y voir une simple allégorie: l’âme est réellement traversée, dans la spiritualité orientale, par des esprits. Le cœur humain est le lieu d’une lutte entre le bien et le mal, disait Dostoïevski: et il s’agissait de polarités objectives, existant dans le monde sous forme d’entités invisibles. Le théâtre asiatique a continuellement cherché à faire apparaître ce conflit occulte par le moyen de la danse, des costumes, des décors, de la musique, du chant, des vers; dans le monde de l’âme, nul prosaïsme n’est possible.
La réalité est que le ballet occidental, en particulier russe, a la même source. J’ai vu, récemment, au Grand Théâtre, à Genève, trois petits ballets de Diaghilev représentés par la troupe du Bolchoï, rassemblés en une seule soirée. Les esprits de l’amour étaient des danseurs vêtus de couleurs flamboyantes, dans le premier, inspiré de l’univers des Mille et une Nuits. Le deuxième évoquait les sylphides, esprits féminins de l’air: elles entouraient, dans une atmosphère lunaire, un poète dont elles prenaient soin, dont elles se faisaient désirer sans chercher à le tromper mais en développant en lui les forces vitales nécessaires à la faculté imaginative. Situées au-dessous des fées solaires, les nymphes de la Lune font du corps un objet vivant: elles l’animent. Elles créaient des figures de fleurs, de châteaux enchantés, rappelant les visions de Ludwig Tieck sur l’astre d’argent. Les costumes, les décors, la lumière assumaient pleinement le sujet: l’esprit de la Lune cherchait à s’incarner sur scène. Cela m’a davantage plu que les opéras mythologiques plus ou moins dénaturés que j’y avais vus auparavant!
Quant au troisième petit ballet, il représentait une scène guerrière hiératique, inspirée par le folklore polovtsien: c’était très beau. Les guerriers semblaient habités par des forces plus grandes qu’eux, qui sont celles de la tradition dont ils émanaient! Lorsqu’un homme danse, il est semblable à un ange: son corps est mêlé à quelque chose de supérieur. C’est à cause de cela que les héros doivent danser! Aucun dieu n’a jamais parlé si ce n’est en vers; tout mouvement en l’Olympe est une danse.