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Sang-Tai Kim est un professeur de littérature et poète coréen installé à Queige, dans le Beaufortain, au-dessus d'Albertville, après s'être marié avec une Française et avoir travaillé sur Paul Valéry - auquel il a consacré une thèse de doctorat, soutenue à Montpellier, dont l'université porte le nom du célèbre poète sétois (et où, d'ailleurs, j'ai commencé mes études de lettres). Je l'ai rencontré lors d'un festival de poésie de montagne organisé par l'excellent Patrick Jagou, et dont je reparlerai. Il suffit ici de dire qu'après une nuit quasi blanche, passée sur la route entre le pays cathare et Queige, j'étais assez fatigué, et près de m'endormir, alors que les poètes invités récitaient leurs vers, quand, soudain, j'ai sursauté: Sang-Tai Kim faisait entendre ses textes en coréen, et sa femme lisait leur traduction, faite par lui, en français. J'ai sursauté, car la qualité de ces vers était inouïe. On entrait presque dans le monde spirituel.
Les poèmes courts de Sang-Tai Kim avaient la qualité de la meilleure poésie chinoise ou japonaise classique - celle de créer des images d'une vivacité incroyable, emmenant l'âme dans un monde autre - diffus mais grandiose. Comme le dit M. Kim même, l'Occidental pense dans le Temps, selon le déroulement de la pensée logique: il ramène toujours le mystère à des concepts. Comme en général il est matérialiste, ses concepts sont ridicules, et les Asiatiques les ressentent comme tels, quoiqu'ils soient assez polis pour n'en rien dire. Ils se contentent, comme le fait Sang-Tai Kim, de rappeler que l'Oriental, lui, ressent les choses comme s'étendant dans l'Espace - sous forme d'images. Il n'est donc pas besoin de ramener le mystère à des concepts: il conserve, à travers des figures saisissantes, toute sa dimension spirituelle, faisant affleurer la divinité sans la nommer. C'est ce qui confère à l'Asie une forme de supériorité dans l'Art.
Comme poète, je pourrais m'en contenter, et il m'est arrivé d'être tellement ébloui par des traductions de vers chinois, que j'ai seulement cherché à déployer les images qu'elles contenaient dans les miens, plus rythmés que ceux des traducteurs. Le matin même, j'avais récité, sous les frondaisons d'un chemin escarpé, un sonnet de ce type, en faisant l'éloge de la poésie chinoise et en confessant l'infériorité de mon inspiration.
Toutefois, juste auparavant, j'avais récité un poème consacré à Lamartine et aux images mythiques créées par lui dans nos Alpes; il s'agissait davantage d'un discours, et j'énonçais des concepts aussi, mais ésotériques. Or, je ne cache pas que je trouve ce poème réussi, et adapté à la langue et à la versification françaises. Je veux dire que l'esprit français amène au concept, et qu'il faut l'assumer. Le tout est de ne pas tomber dans le matérialisme, et de sonder avec la raison ce que l'Oriental se contente de songer avec le cœur. Ce n'est pas facile, dira-t-on; les Occidentaux qui le tentent provoquent même souvent une forme de fureur. Mais il le faut bien quand même. En France, à cet égard, Hugo a montré la voie, mais aussi Lamartine et, plus près de nous, Charles Duits.
Je reviendrai sur Sang-Tai Kim une autre fois, notamment pour citer ses vers.
(La photographie, ci-dessus, de ma modeste personne est de Michèle Berlioz Soranzo.)