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Le prix Nobel de médecine récemment attribué à John Gurdon et Shinya Yamanaka est amplement mérité et constitue de surcroît un palmarès intelligemment construit. Il reconnaît les mérites du précurseur, John Gurdon, dont le travail visionnaire sur l’équivalence génomique des cellules somatiques aura mis plus d’une décennie à être accepté ; il célèbre le cadet qui en démontre la conséquence logique, à savoir que la réactivation de la pluripotentialité1 de cellules différenciées est possible et qu’elle dépend d’un très petit nombre de facteurs. Un fil rouge réunit à un demi-siècle de distance ces deux découvertes et balise du même coup l’une des questions les plus fondamentales de la biologie du développement : comment concilier la logique du semblable – le génome diploïde qui est conservé en entier à chaque division cellulaire – avec la logique du différent, à savoir que la différenciation cellulaire génère un large éventail de types cellulaires et que ce processus paraît être à sens unique, allant de pair avec une fixation croissante des destins cellulaires ? La découverte que ce fléchage unidirectionnel est beaucoup plus superficiel qu’on le croyait, qu’il est en quelque sorte inessentiel et révocable, pose un défi conceptuel à la biologie et à ceux des philosophes qui s’intéressent à celle-ci.
Que toute cellule soit «potentiellement totipotentielle» déboulonne la notion reçue de potentialité et c’est tout l’aristotélisme intuitif de l’embryologie classique qui s’effrite. C’est même toute l’ontologie des objets du développement, gamètes, cellules, embryon, organisme constitué, qui doit être réorganisée, avec des implications majeures pour certaines questions normatives comme celle dite «du statut éthique de l’embryon». En effet, les tours de passe-passe sémantiques («l’embryon est une personne potentielle» ou «l’embryon est une personne avec du potentiel») souvent invoqués par les adversaires de la recherche sur l’embryon humain révèlent leur vacuité : ces affirmations sont soit fausses, soit tautologiques. L’ironie, c’est que la recherche sur les cellules pluripotentielles induites, dont une des motivations était de trouver une source de cellules pluripotentielles autre que l’embryon lui-même, a du même coup détruit l’argumentation éthique que motivait cet aspect de la recherche. Comme le disent le biologiste et philosophe Giuseppe Testa et ses collaborateurs : «Par un tournant vraiment ironique du destin, les efforts de recherche visant à reprogrammer des cellules adultes pour contourner les problèmes d’éthique supposés soulevés par les cellules souches embryonnaires ont fini par démanteler les arguments sur lesquels ces problèmes étaient fondés.»2
Que reste-t-il de ces questions biologiques et philosophiques essentielles dans le reflet qu’ont donné les médias de ces découvertes et du prix qui les récompense ? Rien ou pas grand-chose. Un exemple : une chaîne de télévision franco-allemande emblématique des médias «de qualité» organise un débat sur les cellules souches. De quoi sera-t-il question dans l’entièreté de la discussion ? De la recherche humaine de l’immortalité, effort légitime ou hubris insupportable, de la valeur discutable de la longévité extrême… vous voyez le topo. Ce sont de tels malentendus fondamentaux qui constituent le premier obstacle au débat démocratique sur les applications des sciences du vivant.