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Sous le couvert apparemment inoffensif de la fable, c’était aussi un analyste subtil, voire subversif, des mœurs et de l’âme des hommes. La Fontaine a brillamment abordé le thème de la prévoyance dans «La Cigale et la Fourmi». La célèbre fable évoque les destins parallèles de la Fourmi – radine et donneuse de leçons – et de la Cigale – imprévoyante, vivant au jour le jour. La Cigale demande un prêt à la Fourmi, qui le lui refuse par cette célèbre apostrophe: «Vous chantiez? j’en suis fort aise. Eh bien! dansez maintenant.» La Fontaine se révèle un grand humaniste: chacun doit pouvoir choisir sa vie, mais chacun doit en assumer la responsabilité. Impossible de mieux décrire les valeurs libérales.
Le succès de ces deux archétypes fut extraordinaire, et il n’est guère de débat sur les finances publiques ou privées qui n’utilise les métaphores de la fourmi économe et de la cigale dépensière. Quel rapport avec le récent projet du Conseil fédéral? En Suisse, la création du système de prévoyance professionnelle (2e pilier), avec son système d’épargne forcée, a vu triompher le modèle myrmicéen (du grec ancien, «qui se rapporte aux fourmis»). Chaque salarié suisse est contraint de constituer des réserves pour ses vieux jours, conjointement à son employeur, dans le cadre d’un système obligatoire. En parallèle au système de prévoyance professionnelle, le système suisse a mis en place des mesures d’aide sociale afin de soutenir les membres de la société se trouvant dans une situation personnelle particulièrement difficile. La nécessité de ce filet social n’est pas contestable, en particulier pour celles et ceux qui n’ont pas pu entrer ou se maintenir sur le marché du travail (échappant ainsi au système de couverture par la prévoyance professionnelle). Avec son «Dansez maintenant», La Fontaine abandonnait la Cigale à son sort; aujourd’hui, la cigale serait candidate à l’aide sociale.
Dans le système suisse de prévoyance professionnelle, il subsiste encore quelques îlots de liberté de choix: liberté de retirer une partie des fonds dédiés à la retraite pour l’acquisition d’un bien immobilier; liberté de toucher sa prévoyance professionnelle sous forme de capital plutôt que de rente.
Pourquoi la fourmi ne serait-elle pas capable de danser, tout en gérant bien ses réserves?
On sent bien que ces ouvertures se rapportent encore largement au monde de la Fourmi. Acquérir un toit et un logement est une forme élémentaire et efficace d’assurer ses vieux jours, en investissant pour réduire ses charges futures, au moment où la retraite ne permettra plus d’avoir des revenus réguliers provenant de son travail. Choisir de gérer son capital plutôt que de recevoir une rente révèle une confiance en ses moyens de gestion, une prise de responsabilité. Et puis, pourquoi la fourmi ne serait-elle pas capable de danser, tout en gérant bien ses réserves?
En proposant de limiter, voire supprimer, ces derniers espaces de liberté aux fourmis cotisantes de la prévoyance professionnelle, le Conseil fédéral a le souci de ne pas faire augmenter à long terme le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale – dans les termes de la fable, d’avoir à charge trop de fourmis investisseuses dont la maladresse de gestion en ferait à terme des cigales imprévoyantes. Dans cette approche, la liberté de chacun de gérer au mieux l’épargne forcée qu’il doit constituer est perçue comme un risque, et non comme un droit; pour mieux couvrir ce «risque de liberté», il est donc proposé une protection forcée de chaque assuré contre lui-même. Le projet anesthésie encore un peu plus les principes tant de liberté que de responsabilité dans l’assurance sociale; pas étonnant dès lors qu’il ait suscité une forte opposition, parfaitement justifiée.
Quelle devrait donc être l’attitude à adopter face aux «fourmis» de la prévoyance qui décideraient de retirer leurs fonds pour acquérir un logement ou préféreraient recevoir un capital plutôt qu’une rente, mais qui – par revers ultérieur de fortune – solliciteraient ensuite l’aide sociale? La seule bonne réponse est de leur rappeler que la liberté de choisir va de pair avec la responsabilité d’assumer les conséquences de ses choix. En conséquence, les conditions de l’aide sociale devraient inclure une limitation des prestations pour ceux qui ont déjà «consommé» une partie du capital de leur prévoyance professionnelle. Les modalités d’application de l’aide sociale doivent pouvoir être différenciées selon les situations personnelles. Une telle décision, cohérente, logique et préservant les valeurs de liberté et de responsabilité, n’est évidemment pas un message facile à transmettre dans un cas concret. La crainte d’avoir à assumer quelques décisions individuelles difficiles conduit notre gouvernement à présenter un projet imposant une restriction pour tous. De peur d’avoir à dire non à quelques cigales, le Conseil fédéral voudrait-il faire de nous tous un peuple de fourmis rentières?
Cet article a été publié dans «Le Temps» du 29 août 2014.