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Douce nuit, sainte nuit
Depuis toujours, la nuit a fasciné et inspiré les artistes, peintres, poètes et compositeurs. Les évocations de la nuit en musique sont innombrables.
La nuit est le lieu où tout est possible, où les sens sont aiguisés, c’est le lieu des rêves, de la nostalgie, des secrets et des peurs. La nuit et la musique sont insaisissables, abstraites, somnambules: l’une est comme faite pour évoquer l’autre.
Innombrables également sont les poèmes de nuit mis en musique: de l’Hymne à la nuit de Beethoven (dans son Appassionata), à Because the Night de Bruce Springsteen, chanté par Patty Smith. Les romantiques tardifs: Schumann, Brahms, Hugo Wolf pour ne nommer que les plus marquants, ont atteint des sommets dans ce domaine, avec probablement le Doppelgänger de Schubert (tiré du Schwanengesang) comme paroxysme. Jamais le tourment et la solitude n’avaient été mis en musique avec autant d’intensité. Et il faudra attendre les années 1970 pour que d’autres compositeurs se permettent une économie de sons et une réduction de moyens aussi radicale (par exemple Wolfgang Rihms et ses Wölfli-Lieder).
Plusieurs morceaux commencent par un motif accrocheur, par un thème reconnaissable, mais d’autres propulsent immédiatement l’auditeur dans un autre monde. C’est le cas par exemple de l’introduction des troisième et quatrième mouvements du Deuxième quatuor à cordes d’Arnold Schönberg, ainsi que dans les premières mesures de la Nuit transfigurée (1899). En fait, il ne se passe pas grand-chose dans ces octaves à la basse en ré mineur, mais cette insistante simplicité, quatre fois répétée (alors que Schönberg détestait les redites) a un fort pouvoir évocateur.
Il en est de même du deuxième mouvement de la Septième symphonie de Mahler qui parvient littéralement à «faire entendre la nature». Les chants d’oiseaux s’amoncellent en une nuée inquiétante, pour un voyage sonore qui traverse à la fois la nature nocturne et la civilisation en passant par des forêts, des villes de garnison, des auberges, et qui rappelle d’émouvants souvenirs, magnifiquement orchestrés.
A partir du vingtième siècle, notamment avec Charles Ives, les musiques de nuit ne se référeront plus uniquement à la nature, mais aussi à l’incessant brouhaha nocturne des grandes villes et à leur lumière de néons. Quand Ives compose Central Park in the Dark (1906), il est toutefois plutôt dans le registre de la méditation que permet cet espace vert au milieu de Manhattan avant l’arrivée de la radio et du moteur à explosion: nous ne sommes pas encore sur Times Square.
Les Makrokosmos (1972-1979) de George Crumb ne sont pas seulement un des cycles pour piano les plus marquants du vingtième siècle, mais également une évocation de la nuit dans toute sa splendeur, avec des références astrologiques, mythologiques, historiques pour une nuit de rêves impitoyables et de cauchemars. Crumb amalgame le mystique et le grotesque.
Le grand compositeur autrichien Friedrich Cerha (né en 1926) écrit toujours, et il est depuis plus de 50 ans dans l’esprit du temps. En 2009, il a composé Bruchstück, geträumt, une très belle œuvre consacrée à la nuit qui débute par de fins bruissements. Peu à peu, des motifs se détachent de ce brouillard avant que le tout explose dans une écriture qui trouve ses racines dans la deuxième école de Vienne, comme si Cerha rêvait de la Nuit transfigurée, des Gurrelieder ou du Concerto pour violon de Berg.
Résumé: Jean-Damien Humair