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12/01/2016
Mythologie de Noël
Si on honore les enfants à Noël, n'est-ce pas parce qu'on veut honorer l'enfant spirituel qu'on a en soi? Comme on ne sait où le trouver, on reporte son sentiment sur les enfants réels. Et, à vrai dire ce n'est pas, d'un point de vue pédagogique, inapproprié, car les enfants ont besoin d'être honorés et choyés, pour grandir.
Or, en les élevant, on s'élève soi-même, car éduquer les enfants revient aussi à éduquer et à élever l'enfant qu'on a en soi, et qui est spirituel parce qu'il est le germe de l'homme futur, de l'homme auquel on aspire à être – et qui ressemble à un ange, comme l'enfant même! L'homme idéal qu'on s'imagine être et qu'on n'est pas est une forme donnée à l'être idéal que nous devons devenir un jour.
Rappelons-nous ce que disait le grand Charles Duits: la femme, spontanément, et en deçà de ce qu'elle a pu apprendre des hommes au cours de ses études, croit en l'immortalité de l'âme parce qu'elle ne peut pas concevoir qu'elle donne la vie à un être destiné à mourir. Mais cela va plus loin. Lorsqu'elle choie cet enfant, c'est, en réalité, l'image d'elle-même qu'elle choie, l'image de l'enfant spirituel qui est en elle, le germe du nouvel être humain, celui qui a fait dire à Tristan Bernard: Le chaînon manquant entre l'homme et le singe, c'est nous.
On remarque que la fusion entre une mère et son enfant est particulièrement grande s'il s'agit d'un garçon. Cela va au-delà du lien avec l'être sorti du ventre, et cela n'a pas de vrai rapport avec Freud. Cela a un rapport avec ce dont parlait Balzac et qu'il avait pris à Swedenborg: quand on projette en dehors de soi un idéal, on lui donne toujours le visage de l'autre sexe. Non à cause de ce que disait Freud, mais à cause de ce qui le lui a fait dire: on aime l'autre sexe parce qu'il est une partie de soi manquante, comme le pensait Platon.
Mais pourquoi spécialement à Noël choie-t-on les enfants? Pourquoi sent-on alors s'éveiller en soi ce germe d'un homme futur qui pousse à honorer les enfants du monde physique?
Il y a, comme on dit, une étoile, qui alors apparaît dans le ciel, et qui brille pour annoncer que les jours vont s'allonger. On la sent agir en soi, et c'est elle qu'on appelle le Père Noël, ou saint Nicolas: la forme de cet être se cristallise dans l'air à partir des rayons de l'astre. Et lorsque cet air entre dans les poumons, le souffle s'en place dans les organes, et l'image de l'être magique se déploie dans la conscience.
On agit alors en somnambule, guidé par cet esprit, même (ou surtout) quand il croit être pleinement conscient de ses actes. Comme dans le conte du Horla de Maupassant, un être invisible entre dans le corps et meut les membres, oriente la volonté - et pousse à faire des cadeaux aux enfants.
C'est donc un être bon. Les enfants, toujours visionnaires, le voient en rêve, durant la nuit de Noël - ils le voient à la place de ses parents.
Il n'est pas vrai que les parents aient inventé le Père Noël - saint Nicolas - pour faire rêver les enfants; cela s'est passé autrement. Les parents évoquaient saint Nicolas comme une force veillant sur les enfants, et ceux-ci l'ont comprise comme un être qui brillait dans le foyer - l'ont confondue avec le lutin domestique. Pour le concilier avec l'idée d'un saint vivant au Ciel, ils ont pensé qu'il descendait dans le cheminée seulement la nuit de Noël. D'ailleurs les prêtres et du coup les parents refusant désormais de parler du lutin domestique, il a fallu créer une autre figure.
Il est pourtant patent que la crèche de Noël renvoie aux maisons des esprits qu'en Asie on possède et où l'on place les offrandes aux bons esprits, aux génies protecteurs, aux anges gardiens. Cette nuit-là, de Noël, il était permis de ressusciter les vieilles coutumes, mais en leur donnant une conception chrétienne.
Saint Nicolas tel un souffle passe dans le cheminée et prend corps en arrivant en bas, car il est un souffle éclairé d'une clarté qui émane de l'étoile que suivaient autrefois les mages. Lorsqu'il est respiré par les parents, il s'empare de leur cœur.
Il ne faut pas réduire Noël à des considérations intellectuelles, même élevées et métaphysiques, car cela ne correspond pas à ce que ressentent les enfants, ni à ce qui touche l'enfant qui vit en l'âme de l'adulte. Cela n'a même pas tant touché qu'on croit les bergers et les mages. Les bergers voyaient une lumière, des anges qui s'y cristallisaient et chantaient, chantaient l'arrivée du divin enfant - qui est l'homme futur, rédimé, ressuscité, immortel. Les mages suivaient une étoile qui était, somme toute, la source de cette lumière décelée par les bergers, et ils saisissaient le jeu des astres, ce qu'ils annonçaient: leur intellect leur servait à déchiffrer le ciel, non à développer des philosophies morales compliquées.
On ne peut pas dire que celles-ci soient fausses, ou complètement inutiles; mais, au moment où les nuits sont les plus longues, elles sont inappropriées. C'est de signes dont l'âme a besoin, et de figures qui émanent de ces signes, qui les déploient. Que le Père Noël doive trop aux bons lutins de la maison est possible, et son côté ridicule, qui avec le temps s'est d'ailleurs aggravé, semble l'attester. Mais il faut voir par quoi il peut être remplacé, qui, tout en acquérant plus de noblesse, conserve sa magie, son caractère parlant - son insertion dans le sentiment. Le rejeter sans le remplacer par rien d'équivalent ne peut pas être bénéfique.
On pourra se moquer, mais peut-être qu'un super-héros pourrait faire l'affaire: je ne veux pas encore parler de Captain Savoy - même s'il a les couleurs de Santa Claus. Si on veut être républicain, le Garde républicain, héros inventé par des Parisiens amateurs de comics, peut être bon. Spider-Man est plus globalement le protecteur des enfants, peut-être. Superman aussi. Et ne vient-il pas d'une planète mystérieuse, n'est-il pas venu tout enfant du Mystère (c'est à dire de Krypton) pour devenir un adulte idéal, puissant, semblable à un dieu?
Mais on trouvera cela encore ridicule. Peut-on imaginer Superman déposant des cadeaux dans les cheminées?
Les amateurs de naturalisme pourront préférer le fantôme d'un grand homme auquel la patrie est reconnaissante et qui aima et protégea les enfants - par exemple saint Vincent de Paul. Et si on veut un laïc, on peut donner à ce bon ange le visage de Jules Ferry - ou d'un autre pédagogue, Ovide Decroly, Pestalozzi ou Rudolf Steiner: pourquoi pas? Chacun doit pouvoir être libre.