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Ce cri est peut-être celui que signalait un certain Habaquq, prophète de son état, à l’époque où les Néo-Babyloniens disloquaient (déjà) l’Empire assyrien et entreprenaient d’imposer leur domination au Proche-Orient, à la fin du septième siècle avant J.-C.: «Oui, la pierre du mur criera et la poutre de la charpente lui répondra» (Ha 2,11, TOB). Ou encore cette réponse surprenante de Jésus à des pharisiens, au sujet de ses disciples: «Si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront.»(Lc 19,40 TOB)
Marc est un vieil homme qui écrit, comme aimait se désigner lui-même Georges Haldas, ou plutôt qui écrivait, car Marc n’écrit plus guère aujourd’hui. Ce renoncement n’a certes pas été facile pour lui. C’est en effet un véritable cheminement spirituel par étapes qu’il faut accomplir, tel que le décrit et l’expliquait si bien Hubert Auque en 1998, cet auteur français d’origine catalane qui a bien connu le violoncelliste Pablo Casals.
Il fait froid en ce mois de janvier. Un froid sec que le vent du nord semble encore aviver, une bise qui souffle «à décorner les bœufs» tandis qu’il gèle «à pierre fendre», deux expressions populaires qui tentent de mettre des images visibles sur des éléments naturels invisibles que le réchauffement climatique semble ignorer.
Marc avait publié ses premiers poèmes à compte d’auteur chez un éditeur genevois bien gentil, alors qu’il entrait dans sa vingt-huitième année. Il s’est en quelque sorte formé «sur le tas» en autodidacte, tout en poursuivant une carrière professionnelle dans le domaine de la technique, de la sidérurgie, puis de l’énergie électrique et même nucléaire, mais aussi en fréquentant sur deux années un séminaire de culture théologique. Cela lui a toujours valu une forme de méfiance de la part de certains milieux universitaires qu’il côtoiera plus tard comme auteur, tandis que des écrivains reconnus (mais pas tous) lui accordaient d’emblée une durable amitié. De même, son appartenance à une Alliance culturelle romande aujourd’hui défunte, fondée en 1962 par un prénommé Myrian, auteur de La Moisson sur les pierres en 1985, au sein de laquelle poésie et patrie se mêlaient étroitement, mais jugée trop à droite selon les écrivains de gauche, va coller sur sa jeune personne une étiquette que ni le gel ni les intempéries ne parviendrons par la suite à enlever.
Ses humanités, comme on le disait autrefois, Marc les a accomplies en trois ans, lorsqu’il était stagiaire dans une fabrique d’appareils médicaux, puis ouvrier dans une usine de compteurs à eau et à gaz à Lucerne, près de Kriens, au chœur de cette Suisse centrale que les Romands connaissent encore si mal. C’est durant ces années-là qu’il a lu par exemple toute l’œuvre d’un certain Charles Ferdinand (mais sans tiret) et celle d’un Charles-François, puis un bon nombre de grands auteurs «classiques» de langue française, tels Georges Bernanos, Charles Péguy, ainsi que La condition ouvrière de Simone Weil.
Plus tard, de retour en terre romande, Marc s’est même offert en 1975 le luxe de lancer une petite revue culturelle mensuelle, puis bimestrielle, dont les premiers abonnés étaient ceux d’une Association des amis d’un grand poète de Carrouge VD. Marc habitait en effet dans la même région que cet auteur du «Haut-Jorat» et traducteur de Novalis. Une contrée très attachante et rude, mais qui s’urbanise inexorablement et perd ses campagnes à proximité de la ville proche. Animer une revue culturelle à côté d’une vie professionnelle, sociale et familiale n’est jamais facile. Les échéances rédactionnelles se succèdent à un rythme soutenu. Il faut solliciter des contributions inédites d’auteurs connus ou inconnus, mais bénévoles parce que l’on ne peut pas les rétribuer, demander des autorisations pour reprendre certains articles, rédiger des recensions d’ouvrages récents ou anciens, bref, ce jeu passionnant a finalement duré vingt-cinq années, sans grands bruits certes, mais avec un lectorat fidèle et de qualité, parmi lequel Marc comptait un prix Renaudot, des Prix Schiller, un ancien Conseiller fédéral, des Conseillers nationaux, des poètes et poétesses, tels Maurice Chappaz ou Philippe Jaccottet, des essayistes et des romanciers avec Alice Rivaz et Georges Borgeaud, des directeurs de chœurs et des compositeurs, ainsi que quelques peintres dont les noms brillaient alors au fronton de cette littérature dite romande.
Marc se souvenait aussi, après dix-sept années sans grande concurrence régionale, de l’arrivée sur le marché des lettres d’un Passe Muraille, fondé en 1992 par un nommé JLK, entouré d’une jeune équipe de véritables professionnels, cela dans la foulée d’un certain Freddy Buache, directeur d’une Cinémathèque. Dans un entretien, ce dernier avait même déclaré que «fonder une revue est une maladie endémique des gratte-papiers romands».
Puis ce fut l’émergence, toujours dans le Jorat, d’un véritable ogre de Ropraz. Avec son immense talent de poète et son Prix Goncourt 1973, il allait secouer cette production locale, au risque de la dévorer à lui tout seul, comme l’on dévorait alors ses romans à cette même époque.
Le premier renoncement de Marc a donc été celui de mettre un terme à la revue qu’il avait fondée, cela en décembre de l’an 2000. C’était aussi le dernier quart d’un siècle «papier» et le début de la numérisation du monde. Aujourd’hui, d’autres renoncements se préparent pour Marc, afin, comme il aime le dire, de pouvoir «vieillir en silence». Non pas aigri ou pessimiste, mais plus simplement reconnaissant et confiant pour la suite de sa vie.
Or, curieusement, aucune pierre ne crie ou ne se fissure, aucun grincement de charpente ne se fait actuellement entendre parmi son entourage. C’est désormais son affaire et elle ne concerne que lui seul. Dans un lent dépouillement de couleurs, les feuilles des arbres des lisières sont tombées dans l’herbe encore haute d’un bel automne, mais un automne très avare en pluies de l’arrière-saison. Et voici que la fontaine du village, prise à son tour par le gel, s’est parée aujourd’hui de merveilleux glaçons.