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Pandémie, guerre en Ukraine, inflation, risque de pénurie d'électricité: il semblerait qu'une crise chasse l'autre. Arrivez-vous à bien dormir la nuit?
Karin Keller-Sutter: Je dors bien, merci. Mais vous avez raison: la guerre d'agression russe a des conséquences politiques, économiques et sociales qui devraient encore s'aggraver dans les mois à venir. La migration est un sujet émotionnel facile à instrumentaliser politiquement. Je pense, toutefois, que le sujet principal sera la situation économique et énergétique ainsi que la baisse du pouvoir d'achat dans les pays européens. Il faut s'y préparer le mieux possible afin d'en atténuer les effets négatifs.
Lorsqu'il ne fera pas plus que 18 °C dans les foyers, que les denrées alimentaires deviennent plus chères et que les sanctions ne mettent toujours pas en danger le régime de Poutine, la solidarité avec l'Ukraine risque-t-elle de s'effriter?
Depuis le début de la guerre, j'ai toujours évalué la situation de manière réaliste, en soulignant l'importance d'une capacité d'endurance émotionnelle. Si les images de la guerre disparaissent lentement des médias et que la situation évolue négativement dans certains domaines, par exemple ceux que vous avez mentionnés, il y a effectivement le risque que la solidarité avec l'Ukraine faiblisse. L'inflation dans la zone euro est en moyenne de 8,5%. Si elle continue à augmenter, si les problèmes d'approvisionnement s'aggravent, si la crise énergétique produit ses effets, alors la solidarité avec l'Ukraine sera mise à l'épreuve en Europe occidentale. En ce qui concerne l'inflation, la Suisse est certes mieux placée que la zone euro.
La solidarité avec les personnes en fuite semble pourtant toujours aussi forte en Suisse.
Je suis très reconnaissante à la population, y compris pour l'hébergement privé. La plupart du temps, les médias relatent des exemples négatifs. Mais dans mon cercle de connaissances, j'entends parler de nombreuses expériences positives. La grande solidarité est aussi liée au fait que 80% des personnes qui ont fui l'Ukraine sont des femmes et des enfants. Les gens comprennent qu'il y a une guerre et que les femmes se mettent en sécurité avec leurs enfants. A cela s'ajoute la proximité géographique. En voiture, il faut douze heures pour se rendre de Buchs (SG) à la frontière ouest de l'Ukraine.
La Suisse ne devrait-elle pas faire davantage pour aider l'Ukraine?
On a souvent demandé à la Suisse de fournir des armes. Mais tous les pays ne peuvent pas jouer le même rôle. Je pense que la Suisse apporte sa contribution à sa manière: elle soutient les sanctions contre la Russie, accueille les personnes en quête de protection et fournit une aide humanitaire à l'Ukraine. En outre, notre pays a organisé une première conférence de reconstruction pour l'Ukraine.
La Confédération s'attend à accueillir jusqu'à 140 000 réfugiés ukrainiens d'ici la fin de l'année. L'infrastructure suisse est-elle suffisante pour les accueillir?
L'hébergement des personnes en fuite est en principe du ressort des cantons. La Confédération les soutient autant qu'elle le peut. Mais personne ne sait de combien de places nous aurons besoin. Dans le cadre de l'Etat-major spécial Asile, il a été convenu que les cantons et les communes procéderaient pendant l'été à une planification plus poussée de l'hébergement et développeraient des plans d'urgence. Il faut aussi accepter qu'il y ait des hébergements qui ne semblent peut-être pas très confortables.
Une chose est sûre: l'afflux de réfugiés dépendra de l'évolution de la guerre au cours des prochains mois. L'hiver apporte également son lot d'incertitudes. Les nombreuses personnes déplacées en Ukraine doivent trouver un logement. Si elles n'y parviennent pas, elles pourraient elles aussi quitter le pays et se rendre en Europe occidentale. Tout cela est très volatile et imprévisible, c'est pourquoi la Confédération travaille avec différents scénarios. Mais pour l'instant, le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) table sur un nombre de personnes nettement inférieur à 140 000.
Quel est l'afflux actuel?
Les chiffres sont en baisse, l'afflux en Suisse a nettement diminué. Des personnes repartent également. Nous ne pouvons pas dire exactement combien elles sont. En Pologne, par exemple, nous entendons dire que les entrées et les sorties sont pour l'instant à peu près équilibrées. Il serait souhaitable que la situation reste aussi calme.
Vous le dites vous-même: en ce moment, la situation est calme, notamment dans l'ouest de l'Ukraine. Serait-ce donc le bon moment pour renvoyer les réfugiés qui viennent de ces régions?
Non. Il est vrai que l'intensité des combats se concentre surtout dans le Sud et l'Est du pays, mais l'armée russe bombarde aussi régulièrement des cibles à l'Ouest. Et ce, de manière volontaire. Poutine veut intimider la population et répandre l'insécurité.
Ce qui est sûr, c'est que le statut S est orienté vers le retour. Même si la levée de la protection temporaire semble encore lointaine, j'ai chargé le SEM, il y a deux semaines déjà, de clarifier avec les cantons toutes les questions juridiques, logistiques et organisationnelles relatives à un éventuel retour. Le statut S a été activé dans un premier temps pour un an, jusqu'en mars 2023. Il peut certes être prolongé, mais nous ne pouvons pas attendre la fin de l'année pour réfléchir à l'organisation d'une éventuelle sortie de ce statut.
Quelles sont les questions à clarifier?
Nous devons d'abord voir comment l'ensemble de l'espace Schengen se positionne et quels groupes de personnes peuvent éventuellement être rapatriés. Y a-t-il des priorités? Y a-t-il des cas de rigueur? Y a-t-il des programmes de retour? Le retour fait également partie de la reconstruction de l'Ukraine. Le Conseil fédéral l'avait déjà constaté lorsqu'il a créé le statut S en réponse à la vague de réfugiés provenant du Kosovo. Nous devons clarifier toutes ces questions, notamment grâce à l'expertise que nous avons acquise lors de retours après la guerre du Kosovo.
Pensez-vous toujours qu'une majorité de personnes ayant le statut S rentreront dès que la situation le permettra?
Oui, les gens expriment ce souhait de manière constante. Ils veulent également contribuer à la reconstruction de l'Ukraine. Ce désir de retourner dans leur pays caractérise clairement les Ukrainiens par rapport à d'autres groupes de réfugiés.
Le retour était-il également à l'ordre du jour de la conférence des ministres de l'Intérieur de l'espace Schengen à laquelle vous avez participé lundi?
Oui. J'ai notamment eu un entretien bilatéral avec le ministre ukrainien de l'Intérieur à Prague. Il m'a dit qu'ils ont besoin des personnes qui ont fui pour la reconstruction du pays. C'est pourquoi il salue le fait que nous clarifions déjà en Suisse les questions en suspens concernant leur retour.
De quoi d'autre a-t-on parlé à Prague?
La pression migratoire accrue, actuellement visible sur toutes les routes migratoires, a été un sujet majeur. Elle a tout au plus un lien indirect avec la guerre en Ukraine, mais elle préoccupe beaucoup les Etats Schengen.
Actuellement, seuls un peu plus de 6% des réfugiés ukrainiens en âge de travailler ont un emploi. Pourquoi ce chiffre est-il si bas?
Tout d'abord, je tiens à préciser que le taux d'activité des réfugiés ukrainiens est plus élevé que celui des autres groupes de réfugiés. Le plus grand obstacle est en tout cas la langue. J'ai échangé la semaine dernière avec mon homologue tchèque, qui fait la même observation. Au vu des nombreux postes vacants en Suisse, la situation serait bonne pour l'intégration sur le marché du travail. Mais il faut aussi que l'économie s'engage. Certaines branches proposent désormais des cours d'introduction ou leurs propres cours d'allemand.
La Confédération verse aux cantons un forfait de 3000 francs par personne pour les cours de langue. Ne devrait-elle pas augmenter cette contribution afin d'accélérer l'intégration des réfugiés ukrainiens sur le marché du travail?
Je trouve ce forfait très généreux. En principe, l'intégration est l'affaire des cantons. La Confédération apporte ici son soutien avec une contribution appropriée. Et pour une intégration réussie, il faut toujours de l'initiative personnelle et de l'engagement privé.
L'UE n'arrive pas à se mettre d'accord sur la répartition des demandes d'asile. Que faites-vous pour faire avancer les choses?
Ces dernières années, je me suis toujours engagée pour une révision du système d'asile européen. Nous soutenons l'approche choisie par la France lors de sa présidence du Conseil de l'UE au premier semestre: ne pas présenter l'ensemble du paquet en une seule fois, mais faire avancer les réformes progressivement dans les domaines où il existe un consensus. La priorité est donnée au renforcement de la protection des frontières extérieures.
La Suisse prendra donc volontairement en charge des demandeurs d'asile?
Pas pour l'instant, non. Pour nous, une redistribution n'est envisageable que si un Etat membre n'est plus en mesure de faire face lui-même à un afflux, c'est-à-dire en cas de crise. C'est pourquoi, dans le contexte de la guerre en Ukraine, nous avons également proposé d'accueillir des Ukrainiens en provenance de Moldavie. Mais il est également possible de fournir une aide sous une autre forme, par un soutien financier ou l'envoi de personnel pour enregistrer les demandeurs d'asile.
La Suisse prendrait-elle automatiquement en charge des demandeurs d'asile si, par exemple, un grand nombre de migrants arrivaient en Italie via la Méditerranée?
Non. Tout d'abord, pour que le mécanisme de solidarité s'applique, nous considérons que la pression migratoire dans le pays de premier accueil doit être exceptionnellement élevée. Mais il serait également tenu compte de la situation migratoire dans l'Etat qui apporte son aide.
Qu'est-ce que cela signifie?
Prenez la Pologne, qui a accueilli plus d'un million de réfugiés ukrainiens depuis le début de la guerre. La Suisse en a également accueilli une part importante. Dans la situation actuelle, je ne trouve pas que la Pologne ou la Suisse, par exemple, devraient être obligées de prendre en charge des personnes en provenance d'Italie, qui a accueilli nettement moins de réfugiés ukrainiens. Et même dans le cadre de la procédure d'asile ordinaire, l'Italie enregistre moins de demandes d'asile par habitant que la Suisse.
La Suisse se déclare prête à accueillir volontairement davantage de réfugiés. L'UDC vous en remerciera en vue de l'année électorale à venir...
Je viens d'essayer d'expliquer diplomatiquement le contraire (rires). Hormis la guerre en Ukraine, nous ne voyons pas pour l'instant de crise qui obligerait la Suisse à soulager d'autres Etats en prenant en charge des migrants. En théorie, il pourrait bien sûr y avoir une situation qui nécessiterait une solidarité supplémentaire, comme ça a été le cas lors de la guerre en Syrie par exemple.
Car nous ne voulons pas répartir dans toute l'Europe des personnes qui n'ont aucune chance d'obtenir une protection parce qu'elles n'en ont pas besoin. C'est pourquoi la protection des frontières extérieures est si importante, car elle contribue à la lutte contre la migration irrégulière.
La Suisse peut-elle participer aux décisions concernant les personnes qu'elle accueille?
Si une redistribution devait effectivement avoir lieu, chaque Etat Schengen devrait pouvoir formuler ses conditions d'accueil. La Suisse accueillerait principalement des personnes vulnérables, femmes, enfants, comme elle l’a toujours fait. Cela n'a pas de sens de répartir, par exemple, des hommes originaires de pays d'Afrique du Nord dont les perspectives d'obtenir un droit de séjour sont pratiquement nulles.
D'ici la fin de l'année, jusqu'à 200 000 étrangers pourraient venir en Suisse, ce qui correspond à la population du canton de Bâle-Ville. Cela vous inquiète-t-il?
Ce serait effectivement beaucoup, mais n'oublions pas qu'une guerre d'agression se déroule à quelques heures de voiture de chez nous. Personne n'avait imaginé qu'une telle chose puisse se produire. La situation est donc extraordinaire. Pour que nous puissions la maîtriser, tous les acteurs impliqués doivent assumer leurs responsabilités.
La migration sera-t-elle une fois de plus un thème déterminant de la campagne électorale?
Je suis convaincue que la migration sera un thème de la campagne électorale. C'est pourquoi il est également important que les autorités fassent leur travail le mieux possible à tous les niveaux. Nous devons tout mettre en œuvre pour éviter les abus ou la migration illégale. Pour cela, la protection des frontières extérieures de l'UE doit être renforcée. Nous devons protéger les personnes dont la vie et l'intégrité physique sont menacées et qui ont besoin de protection.
Nous, la Confédération et les cantons, menons une politique stricte d’exécution des renvois, même si c’est parfois difficile. Nous avons, par exemple, pu rapatrier 200 personnes en Algérie au cours du premier semestre, après une longue interruption due à la pandémie. Il est également ennuyeux de constater que certains Etats n'assument pas leurs obligations de droit international. Par exemple, l'Erythrée ne reprend pas ses propres ressortissants s'ils ne rentrent pas volontairement. C'est contraire au droit international, mais nous ne pouvons rien faire unilatéralement.
Le plus grand Père Noël du monde est apparu mercredi soir sur une paroi des Rochers-de-Naye, au-dessus de Montreux. L'artiste lumière Gerry Hofstetter y a projeté une image du bonhomme rouge à la barbe blanche.