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Vous cherchez une institution gérée par des femmes, qui ont su s’imposer au cours des siècles bien avant que le débat féministe se soit installé, qui pratiquent un mode de vie en harmonie avec la nature, privilégient une vie en communauté par rapport au modèle dominant – couple avec ou sans enfant -, qui ont supprimé la propriété privée bien avant la mise en cause du capitalisme par Karl Marx, et qui portent un voile, pas pour cacher le visage, mais pour le mettre en relief ? Vous n’avez pas besoin d’aller à l’autre bout du monde, ce lieu existe dans notre quartier. Dans une oasis de calme et de verdure enchâssée dans une boucle de la Sarine, il s’agit du couvent de la Maigrauge.
L’histoire de l’Abbaye de la Maigrauge commence comme un conte. Une femme, laïque, réunit quelques compagnes pour une vie de prière s’inspirant de la règle de saint Benoît. Elle obtient en 1255 l’autorisation de vivre à la Maigrauge, premier monastère féminin à Fribourg et le seul jusqu’au 17e siècle. Six ans après leur installation dans cette « Auge maigre », elles sont intégrées, à leur demande, dans l’Ordre cistercien. Au cours de ces sept siècles il y a des hauts et des bas, du déclin et du renouveau entre la Réforme, la Révolution française et la sécularisation qui s’en est suivie.
Le renouveau s’est accéléré dans les années 60, en lien avec le Concile Vatican II. Sous l’impulsion notamment de Mère Gertrude Schaller, Mère abbesse de 1974 à 2011, des changements à l’intérieur de la communauté et dans ses liens avec l’extérieur ont eu lieu. Mère Gertrude a spontanément accordé une interview à Romain Jeannottat, qui a pu aborder avec elle des questions tant liées à la vie communautaire que sur les liens du couvent avec le monde extérieur. Car si elles sont cloîtrées, les moniales de la Maigrauge ne sont pas pour autant coupées du monde. La preuve, elles lisent le Babillard!
Mère Gertrude, racontez- nous un petit peu de vous-même
Je suis née à Willisau dans le canton de Lucerne. Quand j’ai pris conscience de ma vocation, j’ai cherché comment y répondre. Un Père bénédictin d’origine fribourgeoise m’a cité quelques possibilités dont La Maigrauge. Ce monastère en Suisse romande éveillait mon intérêt. Finalement, je suis allée faire connaissance avec la Maigrauge pour plusieurs raisons, l’une parce qu’il était le couvent le plus éloigné de ma ville natale, l’autre parce qu’on y parlait le français, langue que j’aimais. Je voulais avoir une rupture claire avec mon passé. J’y suis entrée en 1963. En 1974, la communauté m’a élue comme son abbesse, alors que j’en étais la cadette.
Vous avez reçu la responsabilité du couvent à une époque de grands bouleversements. Comment le vent de changements induits par le Concile Vatican II et par la suite par Mai 68 s’est-il fait sentir à la Maigrauge ?
Par des transformations tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Les exigences du Concile de Trente avaient conduit à une clôture très stricte. A l’église, notamment on a construit une tribune en 1610 pour y transporter les stalles, lieu de prière des moniales, dans le but qu’elles soient totalement invisibles. Après le concile Vatican II, la séparation si radicale entre les fidèles et les moniales était de plus en plus péniblement ressentie de part et d’autre. La restauration générale achevée en 1984 a permis de supprimer la tribune. Nous avons aussi fait enlever les grilles en fer qui séparaient les fidèles et les moniales de sorte qu’aujourd’hui nos hôtes et nos visiteurs peuvent participer à notre prière.
En ce qui concerne la liturgie, le changement le plus sensible pour l’Eglise catholique dans son ensemble, était la possibilité de modifier la liturgie entièrement en latin en y introduisant la langue parlée par la population locale. Quant aux règles qui régissent notre quotidien, nous avons introduit un dialogue régulier. Une ou deux fois par semaine, nous échangeons sur différents thèmes d’intérêt. Cela peut être des thèmes spirituels ou des questions pratiques qui concernent notre communauté.
Les moniales participent-elles aux votations ou aux élections ?
Bien sûr. Le droit de vote est précieux aux citoyennes suisses. Mais comme nous vivons en retrait du monde, nous votons par voie de correspondance.
Combien de moniales vivent actuellement à la Maigrauge?
Nous sommes actuellement 12 moniales, la plus jeune ayant 24 ans, la plus âgée 97. La composition concernant les lieux d’origines a beaucoup changé à travers une cinquantaine d’années. Aujourd’hui, il y a un bon mélange entre la Suisse, la France, la Belgique et l’Allemagne.
Pourriez-vous nous décrire brièvement la vie quotidienne à la Maigrauge?
Le quotidien des moniales se divise entre prière, lecture, travail et repos. La prière liturgique structure notre journée. Nous nous rassemblons sept fois le jour pour la prière et le chant des psaumes en commun. Nous avons aussi des moments de prière personnelle.
La journée est également rythmée par le travail, auquel les Cisterciens accordent une place importante. A la Maigrauge, nous gagnons notre vie par la fabrication et la vente des pains d’autels (hosties), par l’accueil à l’hôtellerie, la vente de l’Eau Verte (remède à base de plantes) et d’autres produits artisanaux. Nous sommes nourries en partie par les produits bios de notre jardin. Nous fabriquons toutes sortes de confitures et des tisanes que vous pouvez trouver dans notre magasin.
En dehors de la participation aux prières dans l’église, comment peut-on entrer en contact avec vous ?
Nous offrons un cadre de silence et de paix aux personnes souhaitant de faire une halte dans leur vie quotidienne de quelques heures ou de quelques jours, soit pour prier avec la communauté ou en solitude, soit pour réfléchir et faire le point, ou encore pour trouver une ambiance de recueillement. Nous avons à dispositions 10 chambres dans une maison d’accueil rénovée, des locaux pour groupes, un oratoire et la possibilité de rencontrer une Sœur. On peut nous contacter par e-mail, par téléphone ou directement à la porte du monastère. En été, nous offrons des visites guidées de notre église du 13ème siècle.
Les étudiantes et les jeunes professionnelles qui souhaitent étudier, préparer des examens ou simplement réfléchir et méditer, peuvent bénéficier de la paix du monastère et de la prière des Sœurs. En contrepartie nous attendons qu’elles aident – selon entente – la communauté au travail pour participer à leur pension.
Que signifie pour vous l’ascèse, qui est un élément central de votre vie ?
Nous suivons la règle de Saint Benoît qui repose sur une interprétation plutôt modérée de l’ascèse. A part le respect du célibat et le renoncement à toute propriété privée, la règle confie à l’abbé ou l’abbesse de veiller à ce que tous aient le nécessaire en renonçant au superflue. L’ascèse repose sur une vision de la nature humaine qui accepte l’être humain comme il a été créé par Dieu, en respectant sa personnalité, ses compétences et sa biographie. Notre vie rythmée par les prières, nous permet de nous concentrer sur la louange de Dieu et une vie vraiment communautaire. L’ascèse, dans ce sens, nous permet d’être libres pour l’essentiel qui est la recherche de la communion avec Dieu.
Permettez- moi une dernière question : le Au cours de sa longue histoire le monastère a connu, des hauts et des bas, échappant même de peu à sa suppression.. En 1963 il y avait 30 moniales, aujourd’hui il y en a encore 12. Comment voyez-vous l’avenir ?
Je ressens un intérêt croissant pour notre modèle de vie auprès de la jeunesse. Nous avons actuellement une postulante de 24 ans qui vit sa première année dans un monastère. C’est comme une première période d’initiation. Je constate que les différentes possibilités de faire connaissance avec notre manière de vivre sont de plus en plus demandées. Je suis plutôt optimiste et confiante que Dieu va nous guider dans la bonne direction.
Romain Jeannottat