Document ID: /fineweb-2-swissfilter-quality_10-filterrobots/filtered/06917.jsonl.gz/410

Nestlé se préoccupe de la scolarisation des enfants en Côte d’Ivoire, où la multinationale s’approvisionne en cacao. Les ventes de produits labellisés «commerce équitable» de Max Havelaar ne cessent de croître. Apple et Danone clament leur engagement social et environnemental. Depuis la crise, tout le monde réclame «une autre économie»… Ce questionnement date du XIXe siècle, explique Sophie Swaton, chercheuse au Centre Walras-Pareto à l’Université de Lausanne.
A quand remonte la notion d’entreprise sociale?
Il est en effet très important de connaître l’origine historique de ce terme pour mieux le comprendre. Il apparaît au XIXe siècle, en France et en plein essor du capitalisme, pour répondre à la question de la répartition des richesses qui pose aussi celle de la pauvreté. De nombreuses écoles de pensée ont chacune apporté leur propre réponse, qu’il s’agisse de l’école chrétienne, du courant libéral, ou de celui de l’associationnisme dont se réclament souvent les théoriciens et les militants de l’économie sociale. Dès son origine, la notion d’économie sociale n’est donc pas anti-capitaliste, mais a-capitaliste (ndlr: se développant en parallèle du capitalisme). Au siècle suivant, l’économie sociale se définit comme un ensemble de pratiques limitées à des organisations spécifiques comme des associations, des coopératives et des fondations.
Aujourd’hui, cela a changé?
Depuis quelques années, justement, cette question devient très intéressante. On assiste à l’émergence de nouveaux acteurs et de nouvelles pratiques. Qui questionnent à la fois les praticiens et les militants. Fait important: le seul statut juridique (par exemple de coopérative) ne suffit pas. Migros est un ensemble de coopératives; pourtant, elle n’est plus considérée comme une entreprise sociale. ll ne suffit pas non plus de dire que l’on applique une politique d’aide aux plus démunis, ou de participer à la reforestation de l’Amazonie.
Comment se définit une entreprise sociale?
En 1990, un mouvement de coopératives a émergé en Italie puis en Europe, donnant une nouvelle ampleur à la notion d’entreprenariat social. Un groupe de chercheurs européens (réseau EMES) s’est alors constitué pour analyser ces nouveaux entrepreneurs dits sociaux. Ils ont établi un certain nombre de critères permettant de définir cette catégorie. Parmi ceux-ci on trouve la primauté de l’homme sur le capital, un principe de démocratie (un homme?=?une voix) et une productivité de biens et de services. Après-GE (la Chambre de l’économie sociale et solidaire à Genève), fondée en 2003, s’inscrit dans cette filiation en définissant aussi ce qu’est une entreprise sociale. Parmi ses principes: la transparence avec, dès l’adhésion, la publication de ses statuts, la liste des actionnaires pour les sociétés anonymes, des états financiers… S’y ajoutent des critères de service à la collectivité, d’autonomie et de lucrativité limitée (cela sous-entend une distribution des bénéfices). Il ne s’agit pas de bénévolat, il est bien question d’entreprises. Mais d’un genre nouveau.
Ces critères excluent-ils certains types d’entreprises?
Certains trouvent qu’ils sont excluants. Mais ce n’est pas le cas, particulièrement en Suisse. Il s’agit de donner un cadre, pour permettre de gagner en crédibilité, à l’externe et à l’interne. Les derniers principes, qui viennent d’être validés par Après-GE le 5 mai dernier, intègrent les SA ou les S.à?r.l. En France, cela pose encore problème!
Quelles sont les idées reçues les plus répandues?
On croit souvent que l’économie sociale et solidaire est le fait des laissés-pour-compte de la société, ou qu’il ne s’agit que d’entreprises actives dans le social et la santé. Ou encore que les salaires offerts sont inférieurs à ceux d’une société traditionnelle. Ce qui est faux. Le salaire mensuel moyen se monte à 6345?francs, selon Thierry Pellet, secrétaire d’Après-GE.
Quels sont les défis à relever?
Eviter de se laisser instrumentaliser par l’Etat, qui pourrait être tenté de se «décharger» de tout ce qu’il ne fait pas sur ce type de projets, ou diriger des personnes dans une catégorie d’activités «fourre-tout». Il faut aussi éviter de laisser récupérer la spécificité de ces entreprises par des sociétés purement capitalistes, visant avant tout le profit et ne s’en cachant pas. Pour elles, ce créneau est porteur en termes de marketing.
Une entreprise peut-elle être «sociale» dans une économie de marché? Sophie Swaton, Ed. de L’Hèbe, coll. «La question».