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Il y a cent ans, des sections du parti communiste ont été fondées dans de nombreux pays du monde. En Suisse, le parti n’a jamais atteint une grande taille, mais dans les premières décennies de son existence, il a joué un rôle important au sein de l’Internationale communiste. Entretien avec l’historienne Brigitte Studer.Ce contenu a été publié le 22 mai 2021 - 11:00
Le Parti communiste suisse (PCS) a été fondé en mars 1921, né d’une fusion entre un groupe communiste formé immédiatement après la Première Guerre mondiale et l’aile gauche du Parti socialiste suisse. Le parti reste une formation purement urbaine, enracinée dans quelques villes de Suisse alémanique et ayant peu d’influence sur la politique nationale, si ce n’est en tant que croquemitaine d’un anticommunisme très répandu.
Grâce aux liens personnels des dirigeants communistes avec les communistes internationaux et à la position géopolitique de la Suisse, le PCS a néanmoins pu jouer un rôle important au sein du Komintern. Comme le souligne l’historienne Brigitte Studer, l’histoire du PCS montre également que la Suisse n’était pas étrangère aux grands mouvements politiques européens, mais qu’elle était au contraire au centre de ceux-ci.
SWI swissinfo.ch: Dans quel contexte est né le PCS?
Brigitte Studer: Pendant la Première Guerre mondiale, l’idée que la fin du conflit devait déboucher sur une nouvelle société et sur un changement radical était très répandue, y compris en Suisse. La guerre avait été terrible et en Suisse aussi, la classe ouvrière avait été réduite à la pauvreté. L’inflation était élevée et les salaires stagnaient. De nombreux hommes avaient été mobilisés par l’armée et les compensations pour les pertes de gains étaient misérables.
La Suisse était en outre au centre de la radicalisation des milieux qui s’opposaient à la guerre. Le pays étant neutre, de nombreux révolutionnaires étrangers, y compris des Russes, pouvaient y résider.
Dans quelle mesure la présence de révolutionnaires étrangers en Suisse a-t-elle influé sur la naissance du PCS?
Le contact avec des révolutionnaires russes tels que Lénine, Grigori Zinoviev et Inessa Armand, qui résidaient tous en Suisse, a certainement été important. Mais il y avait aussi des penseurs radicaux en Suisse, comme Fritz BrupbacherLien externe, un médecin de Zurich, qui a eu une grande influence sur Willi MünzenbergLien externe. Ce dernier présidait la Jeunesse socialiste, qui allait jouer un rôle de premier plan dans la fondation du PCS.
En mars 1915 déjà, une conférence internationale des femmes socialistes contre la guerre s’est tenue à Berne. Toujours à Berne, Münzenberg a également organisé en avril une conférence internationale de la jeunesse. Peu de temps après, deux réunions ont eu lieu à ZimmerwaldLien externe et KientalLien externe, qui ont été fondamentales pour le développement du mouvement contre la guerre et le système capitaliste.
Quelle était l’origine sociale des fondateurs du parti?
Les premiers membres étaient principalement des travailleurs qualifiés; beaucoup d’entre eux étaient des employés municipaux ou d’État, en particulier des travailleurs des transports publics. Avec le temps, s’y sont également ajoutés des permanents du parti et des syndicats. Parmi les cadres, il y avait également de nombreux représentants des professions libérales. Le premier président du PCS, par exemple, était avocat.
En revanche, ce qui manquait totalement en Suisse, par rapport à d’autres pays, c’étaient les paysans. Le PCS n’a jamais réussi à faire son trou dans les milieux agricoles.
Pourquoi?
Cela est certainement dû à la structure de l’agriculture en Suisse. Il n’y avait pas de latifundias et les métayers étaient relativement peu nombreux. La plupart des paysans étaient propriétaires des terres qu’ils travaillaient. Et puis le terrain était déjà occupé politiquement par l’Union suisse des paysans.
Quel a été le rôle des femmes dans le PCS?
Au début, environ 15% des membres étaient des femmes. C’est un pourcentage élevé, si l’on considère que les femmes n’avaient pas le droit de vote en Suisse. Même en comparaison avec d’autres pays, la proportion est notable. Au sein du Parti communiste français, par exemple, seuls 4% des membres étaient des femmes dans les années 1920.
En Suisse, il y avait déjà auparavant des organisations de femmes, qui fournissaient une grande partie des militantes et aussi des cadres, dont des personnalités comme Rosa BlochLien externe et Rosa GrimmLien externe. Toutefois, la présence des femmes au sein du PCS a diminué au cours des années suivantes.
Pour quelle raison?
Ce fut une conséquence de l’évolution du parti. Au début, le PCS avait encore un caractère très social-démocrate. Dans la seconde moitié des années 1920, il est devenu beaucoup plus militant, s’orientant de plus en plus vers l’Union soviétique et adoptant les thèses sur le social-fascisme promues par l’Internationale communiste (Komintern), qui considéraient la social-démocratie comme «jumelle» du fascisme.
Dans ce contexte, les femmes avaient moins de place, d’autant plus qu’avec le passage des cellules de rue aux cellules d’usine, c’est-à-dire d’une organisation du parti liée au territoire à une focalisation sur les ouvriers d’usine, les femmes se sont vues marginalisées. Au cours de la bolchevisation, le parti a perdu de son intérêt pour les femmes au foyer et les femmes non prolétaires.
Cependant, les communistes se sont impliqués en faveur du vote des femmes…
Oui, le PCS était l’une des organisations actives à cet égard. Il a également lancé des initiatives au niveau cantonal, par exemple en 1927 à Bâle. Au niveau national, cependant, il n’y a pas eu d’initiatives populaires pour le vote des femmes. Les quelques initiatives cantonales sont menées par le PCS et plus tard par le Parti du travailLien externe, à l’exception de l’initiative lancée par l’Association suisse pour le suffrage féminin à Genève.
À l’échelle nationale, le PCS reste cependant plutôt marginal…
Après sa fondation, le PCS comptait environ 6500 membres, ce qui était relativement important, même en faisant la comparaison avec le Parti socialiste. Mais le PCS n’avait de solides racines que dans quelques régions, notamment à Zurich, Bâle et Schaffhouse. À Bâle, il a atteint 19% des voix, à Schaffhouse même 26%. Au niveau national, cependant, il n’a jamais obtenu plus de 2% des voix dans les années 1920.
Quel a été le rôle des communistes suisses au sein de l’Internationale communiste?
Le PCS a fourni de nombreux cadres au Komintern, notamment parce qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour eux en Suisse. Le plus connu est Jules Humbert-DrozLien externe, nommé en 1921 au secrétariat et en 1926 à la présidence du comité exécutif du Komintern. Au fil du temps, cependant, le PCS est passé de plus en plus au second plan, jusqu’à ce que, à la fin des années 1920, il se retrouve en opposition avec la ligne politique du Komintern. L’organisation a réagi durement et, afin de discipliner le PCS, a remplacé toute la direction du parti.
Après la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne, la Suisse est devenue un refuge pour de nombreux cadres du parti communiste allemand (KPD) et du Komintern. Cependant, ils ne sont généralement pas restés longtemps en Suisse, car la petite taille du pays et la répression policière rendaient leur séjour difficile.
Cependant, la Suisse reste une plaque tournante importante pour les publications communistes et a servi de base logistique pour empêcher les nazis de saisir les biens du KPD en Allemagne. Le PCS a également permis le transit vers la France de combattants volontaires d’Autriche et d’autres pays pour la Guerre d’Espagne. Cependant, la marge de manœuvre du PCS était de plus en plus restreinte en raison de la législation anticommuniste.
Quelles ont été les origines de ces mesures anticommunistes?
L’anticommunisme était depuis longtemps présent en Suisse et s’était renforcé après la grève générale de 1918. L’aversion pour les communistes était présente dans tout le pays et parmi les autorités, et était même partagée par la social-démocratie. Elle était tellement dominante que jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse n’avait pas de relations diplomatiques avec l’Union soviétique, bien que les milieux économiques fussent favorables au développement de relations commerciales.
Le procès Conradi est symptomatique. Le Suisse Moritz Conradi, dont la famille avait dû quitter Saint-Pétersbourg après la révolution, a abattu le diplomate soviétique Vaclav Vorovsky à Lausanne en 1923. Les juges suisses l’ont toutefois acquitté, considérant que le meurtre était une réaction à des «actes de violence et de pillage sans précédent».
Le défenseur de Conradi était Théodore AubertLien externe, fondateur de l’organisation anticommuniste Entente internationale contre la IIIe Internationale. La Suisse était un centre international pas uniquement pour les communistes, mais aussi pour les réseaux anticommunistes, qui ont contribué à nourrir l’anticommunisme en Suisse également. Cette atmosphère a conduit à une série de lois anticommunistes dans les années 1930, qui ont abouti à l’interdiction du PCS en 1940.
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