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Dans un journal de gauche, ce titre paraît sacrilège: une personne sur six en Suisse est touchée ou menacée par la pauvreté et la crise écologique nécessite des investissements massifs pour ramener nos modes de vie dans les limites planétaires. N’est-il pas juste que les riches contribuent davantage à l’effort commun?
Et si la question était mal posée? A gauche comme à droite, on tend à voir les choses ainsi: l’Etat, comme tout un chacun, doit obtenir l’argent avant de le dépenser, et peut pour ce faire l’emprunter ou le réquisitionner par l’impôt. Cette vision fait l’impasse sur la création monétaire: quand une banque accorde un crédit pour l’achat d’une maison ou la fondation d’une entreprise, elle ne prête pas à Paul les francs que Jacques a déposés, mais crée simplement un nouveau dépôt. Souvent perçue comme l’apanage de la planche à billets étatique, dont tout usage menacerait de faire décoller les prix et réduire à néant les économies de mamie, la création monétaire est ainsi un élément tout à fait ordinaire du fonctionnement de l’économie.
La création monétaire n’est donc pas nécessairement inflationniste, mais elle peut l’être. On estime ainsi que les bulles immobilières en Espagne et en Irlande avant la crise de 2008, alimentées par une explosion de crédit, ont alimenté une hausse générale des prix en faisant tourner à plein régime ces économies. Dans ce cas, comme dans celui de la politique monétaire des banques centrales dans les années 2010 consistant en l’injection massive de liquidités dans le système financier en espérant sans succès stimuler l’économie réelle, les prix les plus touchés par la création monétaire des dernières décennies ont été ceux des actifs. Les effets de la création de monnaie sur l’inflation dépendent donc crucialement de son ampleur et de ce qu’on en fait, et certains usages peuvent même lutter contre la hausse des prix: si l’argent est investi dans des secteurs souffrant de pénuries, les pressions inflationnistes en seront diminuées.
Tout comme l’achat d’une maison ou la fondation d’une entreprise produisant des chaussettes avec des petits chats mignons dessus, la dépense étatique pourrait être financée par la création monétaire. De fait, malgré les institutions actuelles qui limitent cette possibilité, cela a été le cas dans les dernières années. L’économiste Daniela Gabor décrit ainsi comme une «révolution sans révolutionnaires» les achats massifs de dette souveraine par les banques centrales britannique, étasunienne et européenne lors des crises de 2008, 2011 et du Covid. Cette création monétaire n’avait certes pas comme but premier de financer les dépenses des Etats, mais de stabiliser les marchés financiers qui dépendent des obligations étatiques pour leur fonctionnement. Elle n’en revenait pas moins à l’usage de l’honnie planche à billets.
Si le financement de l’Etat par la création monétaire est actuellement tabou parmi les décideurs économiques, il n’en a pas toujours été ainsi. Lors de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs économistes développent la notion de «finance fonctionnelle», par opposition à la doctrine prônant l’équilibre budgétaire. Beardsley Ruml, alors président de la branche new-yorkaise de la banque centrale étasunienne, clame que «les impôts pour financer l’Etat sont obsolètes» puisqu’il lui suffit d’imprimer l’argent.
Faut-il pour autant abolir l’impôt? Pas du tout: s’il ne sert pas à financer la dépense publique, il remplit d’autres fonctions essentielles. Il permet d’abord de réduire la quantité de monnaie détenue par le public, et ainsi empêcher que la demande n’excède l’offre et ne cause de l’inflation. Il sert ensuite à diriger l’activité économique, pénalisant certaines activités nocives (tabagisme, émissions de CO2). Il peut, enfin, servir à réduire l’inégalité.
Alors, faut-il taxer les riches? Pas pour financer la transition écologique ou l’Etat social, puisqu’il suffit de créer l’argent (ce qui n’est pas facile politiquement, on l’accorde volontiers). Pas non plus pour combattre l’inflation: les riches dépensent une moindre proportion de leurs revenus que nous autres et l’impact sur leur consommation d’un impôt sur la fortune serait probablement insignifiant au niveau macroéconomique. S’il faut taxer les riches, c’est donc pour deux raisons et de deux manières: d’abord, une taxe carbone ambitieuse ciblerait surtout des activités auxquelles s’adonnent les classes supérieures, comme la conduite de grosses voitures, les voyages lointains et la possession de grandes maisons énergivores. Ensuite, des impôts mieux répartis réduiraient les inégalités, mettant fin à un monde injuste où certains gagnent des milliers de fois plus que d’autres.
Il faut tout de même souligner ici que de nombreux Etats, dont la Suisse, sont légalement obligés de «financer» leurs dépenses par des impôts. En attendant que ça change, quitte à imposer quelqu’un, autant que ce soit celles et ceux qui en ont les moyens.
Michal Gadomski est étudiant en histoire économique.