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En parcourant les textes des constitutions cantonales, j’ai remarqué la présence du terme « Eglise nationale » i. Le français traduit le terme germanophone de Landeskirche. C’est aussi ce terme que me propose systématiquement le traducteur automatisé DeepL. Pourtant, la terminologie d’Eglise nationale n’est plus du tout employée dans le contexte de la Suisse francophone (VD, GE et NE où cette appellation était utilisée). Elle paraît étrange et inusitée – on parlera plus volontier d’Eglise cantonale.
J’ai voulu en conséquence clarifier ce qu’il faut comprendre par Landeskirche, voir dans quelle mesure la notion d’Eglise nationale y correspond ou non et les difficultés qui peuvent venir avec cette compréhension de la forme de l’Eglise dans le monde.
Landeskirche | Une formule féodale
Une traduction littérale de ce terme serait : Eglise du pays ou Eglise du territoire. Le terme n’est utilisé pour décrire la forme institutionnelle d’une Eglise qu’à partir du 19e siècle. Pour la Suisse, c’est entre l’acte de médiation (1803) et l’établissement de la Constitution fédérale (1848) que les Eglises réformées commencent à s’identifier avec cette terminologie. Elle se veut une alternative explicite à ce qui était rétrospectivement perçu comme une unité problématique de l’Eglise et de l’Etat sous l’ancien régime, particulièrement forte dans les cantons réformés.
Perspective historique
Ce qui pourrait sembler se réduire à une délimitation de l’Eglise par des frontières étatiques est en fait un montage particulier entre territorialité, pouvoir public et organisation de l’Eglise. Le lexique Landeskirche a en fait pour arrière-plan l’idée bien plus ancienne de Landesherrliche Kirchenregiment : Land/pays désigne un territoire géographique ainsi qu’un espace social et économique sous l’autorité d’un Seigneur qui peut y exercer légitimement son pouvoirii. La Landeskirche est l’Église qui se définit en fonction de cet horizon.
En Suisse, avant la Réforme, il y avait une lutte de domination territoriale entre des seigneurie ecclésiales (évêques, prince-évêques) et des seigneuries laïques (bourgeoises, noblesses, communaux). L’instauration de la Réforme en Suisse fait passer l’organisation de l’Eglise sur un territoire donné entre les mains de la seigneurie laïque : ce sont les conseils des villes d’empire (Berne, Zürich, Bâle) qui ont l’autorité dernière sur l’organisation de l’Eglise – jusqu’au contenu de la prédication (doctrine). Il faut noter qu’en Suisse se déploie une Réforme orchestrée par des villes bénéficiant de l’immédiateté impériale, qui suit donc une dynamique différente de la Réforme mise en œuvre par la seigneurie nobiliaire en Allemagne. C’est une Réforme mise en œuvre par des bourgeois et non par des nobles : elle suit la tension entre ville et campagne et moins la logique féodaleiii.
La situation moderne de la Landeskirche
On pourrait en reformuler les traits ainsi : la Landeskirche/Eglise territoriale est une Eglise organisée en fonction du pouvoir public en vigueur sur un territoire donné. Pour la Suisse du 19e siècle, ce principe implique des altérations importantes par rapport à la situation d’ancien régime. Celles-ci entrent en vigueur progressivement, mais pas au même rythme en fonction des cantons : (i) l’existence de ces Eglises est liée à la Constitution cantonale ; (ii) elles bénéficient d’une organisation propre (ce qui ne veut pas encore dire qu’elles s’organisent librement !) ; (iii) elles doivent être organisées démocratiquement (élection à suffrage, distinction entre exécutif et législatif, assemblées représentatives, etc.). La Landeskirche Suisse est donc une Eglise cantonale, dans la mesure où c’est l’Etat cantonal qui est l’entité souveraine sur le territoire.iv
Eglise nationale | Une formule moderne
« Eglise nationale » est la nomenclature que les Landeskirchen des trois cantons réformés francophone (Genève, Vaud et Neuchâtel) ont adopté au 19e siècle.
Difficile ou triviale ?
L’idée d’une Eglise qui se définit par la nation apparaîtra comme une hérésie pour la plupart des ecclésiologues – surtout dans l’espace germanophone. Le spectre des chrétiens allemands lors du régime National-Socialiste en Allemagne rend toute identification entre l’Eglise et l’idée de « nation » hautement suspecte. Elle suppose une conception problématique de l’Église comme Volkskirche/Église du peuple. En perspective germanophone, la Landeskirche tout comme la Volkskirche ne devraient en aucun cas être défini par la relation à une nationv.
Comment apprécier cette appellation francophone ? On peut choisir comme Bernard Reymond de minimiser l’appellation. En référence à la Constitution vaudoise de 1831 il dit : « cette qualification n’implique en rien que l’Eglise en question ait eu des connotations nationalistes, par exemple qu’elle aurait été réservée seulement ou en priorité aux fidèles jouissant de la nationalité vaudoise. ‘Eglise nationale’ est un équivalent français de Landeskirche. Elle est l’Eglise du territoire sur lequel s’étend son ministère ou son action, plus exactement encore une Eglise ayant la responsabilité spirituelle de toutes les personnes vivant sur ce territoire, quelle que soit leur origine proche ou lointaine. » vi Pour comprendre ce que signifie « Eglise nationale » il suffit de comprendre ce que signifie Landeskirche. Facile.
Le nationalisme de la Suisse romande au 19e siècle
Il me semble cependant, pour le 19e siècle en tout cas, qu’il faille penser cela un peu plus loin, notamment en ayant en vue la relation entre pouvoir, organisation de la société et territoire. En parlant d’une Eglise « nationale », le législateur indique que l’autorité ultime derrière la constitution de l’institution est la nation, c’est-à-dire le même ensemble qui se trouve derrière la constitution de l’État – le peuple, entité homogène ayant son identité culturelle, linguistique et religieuse propre. On le voit bien dans un texte que le pasteur Charles Baup (1811-1853) écrit à l’aube de la séparation entre Eglise libre et Eglise nationale dans le canton de Vaud.
Mais combien plus de force n’avons-nous pas pour défendre le système des églises nationales, quand nous les considérons, non plus comme des églises d’État, mais, ainsi que la chose existe dans notre pays, comme des églises de la nation. L’on paraît trop oublier dans toute cette discussion, pour ce qui nous concerne en particulier, que l’église nationale subsiste dans son organisation extérieure, par le vœu légalement manifesté de la majorité des habitants du pays. C’est le peuple qui veut qu’on lui prêche l’Évangile « dans sa pureté et dans son intégrité. » Je demande si une institution qui a pour but de répondre à un désir semblable n’est pas conforme à la volonté de Dieu.Charles BAUP, Coup d’œil sur la position de l‘église nationale du canton de Vaud, Lausanne, Librairie de Georges Bridel, 1845, p. 14
Il faudrait examiner plus en détail ce qu’il en est de cette conceptualité dans la Suisse romande du 19e siècle, ce qu’elle recouvre et pourquoi on a choisi cette terminologie dans la constitution des nouvelles Églises cantonales. La « nation » est une catégorie décisive du projet politique des Lumières. Elle prend une certaine concrétisation dans la Révolution Française. Elle désigne l’ensemble de la population, comme source et origine de l’Etat. Il est à souligner qu’en Suisse romande, le renforcement du lien entre Église et « nation » peut d’ailleurs s’appuyer notamment sur un anti-catholicisme protestant assez véhémentvii
Un montage à réfléchir
L’Église dite « nationale » renvoie la forme de l’Église à la construction de la souveraineté politique issue de la révolution française. En ce sens elle est un analogue à la notion de Landeskirche, mais sous d’autres conditions idéologiques. Si la Landeskirche a ses racines dans les rapports féodaux, l’Église nationale renvoie au projet politique moderne.
Le problème ecclésiologique qui vient avec l’une comme l’autre tentative est le suivant : alors que l’Église est toujours et premièrement l’Eglise du Christ, la notion de Landeskirche comme celle d’Église nationale, subordonne l’organisation ecclésiale à un autre principe : celui du pouvoir public local.
En régime réformé Suisse, cette tendance a souvent été justifié par une conception théologique de l’autorité publique : elle exerce pour ainsi dire un ministère ordonné par Dieu. Cette configuration pouvait facilement soutenir la forme de l’Eglise territoriale. Elle est soumise aujourd’hui à quelques difficultés : (i) elle ne pense pas la mobilité internationale et la diversification religieuse de la société ; (ii) elle n’articule pas clairement la distinction entre l’ordre du politique et l’ordre du religieux, alors qu’elle se trouve au principe des législations sur la reconnaissance des communautés religieuses ; (iii) elle aura de la peine avec le caractère international et oecuménique d’une ecclésiologie qui réfère le fondement de l’Eglise à la communication de l’Evangile et non à une juridiction territoriale ou un peuple.
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- Nidwald ; Bern ; Uri , Glaris ; Bâle-campagne ; Turgovie ; Argovie
- À noter qu’en Allemagne, ce régime se termine en 1918, avec la fin des prétentions impériales-royales et l’introduction de la République de Weimar. Mais les Églises ont continué à s’auto-identifier avec le terme Landeskirche. « An der Stelle des ursprünglichen Territorialprinzips trat eine geschichtliche Begründung des Landeskirchentums, die in den Präambeln der neuen Verfassung oft durch die Wendung zum Ausdruch gebracht wurde, man erlasse diese Kirchenverfassung ‘getreu dem Erbe der Väter’ » Wolfgang HUBER, « Landeskirche », TRE vol. 20, 1990, p. 432
- Wolfgang Huber parle à ce titre d’un Stadtkirchentum, mais la terminologie ne s’est pas imposée dans la recherche. Cf. HUBER, p. 430
- À noter que la situation Suisse diffère aujourd’hui nettement de la situation allemande : le territoire couvert par les Landeskirchen allemandes ne correspondent aujourd’hui plus au territoire des Länder. Cette situation s’impose déjà lors de l’élargissement territorial de la Prusse (1866). C’est une différence majeure avec la situation en Suisse, où les Landeskirchen suivent les contours des frontières cantonales.
- Cf. notamment Michael WELKER, « Der Mythos ‘Volkskirche’ », Evangelische Théologie, vol. 54 (2), 1994, pp. 180-193
- Bernard REYMOND, La multitude pour horizon. L’Eglise nationale vaudoise 1798-1966, Le Mont-sur-Lausanne, Editions Ouverture, 2017, p. 36
- Voir à ce titre l’article de Sarah SCHOLL qui illustre bien la construction idéologique en jeu « Prêcher le passé pour transformer l’avenir. Les protestants genevois face à la séparation de leur Église et de l’État (1880) », Carnets de bord, vol. 12, 2006, pp. 67-71.