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Emile Gallé, coupe Roses de France 1901 (détail), Musée de l'Ecole de Nancy
Chrysler Museum, Norfolk ( photo prise par J-E Berger )
François Loyer L'Ecole de Nancy, 1889-1909
(Réunion des Musées Nationaux, 1999) :
"L'Ecole de Nancy est née, bien avant la lettre - qu'on en signale la reconnaissance, sous le nom de Callé, à l'exposition de l'Union centrale des arts décoratifs à Paris dès 1884 ou que l'on préfère retenir la date de l'Exposition universelle de 1889. Quoi qu'il en soit, les événements se multiplient dans la dernière décennie du siècle et ils s'internationalisent - à Chicago en 1893 et à Bruxelles dans les années suivantes, puis à Darmstadt en 1898 et à Turin en 1902 - avant que le mouvement ne se replie en terre lorraine, avec le reflux de la mode qui l'avait porté sur le devant de la scène. La fondation officielle de l'Alliance provinciale des industries d'art, en 1901, constitue le point d'équilibre de cette aventure qui aura duré le temps d'une génération.
L'histoire de l'Ecole de Nancy se superpose exactement à celle de l'Art nouveau. Elle a les mêmes points de repère, les mêmes succès et les mêmes échecs. Le passage par Bruxelles en est le symbole, lorsque la consécration vient de la participation à la Libre Esthétique en 1895 et en 1896. Curieusement, ce n'est pas la verrerie ni le mobilier qui sont immédiatement reconnus, mais un art mineur, la reliure. Il est vrai que l'auteur est l'homme à tout faire de Nancy, Victor Prouvé, dont le nom apparaît à chaque moment clé de notre histoire. On le trouve tout enfant près de Gallé, lors de ses débuts à la manufacture de SaintClément, en 1870. Il apparaît de nouveau avec Ernile Friant au début des armées 1880. Le voici maintenant, avec Camille Martin en 1893, comme auteur de reliures qui feront sensation. Il n'est de réalisation nancéienne de quelque importance à laquelle il n'ait participé de manière décisive, en particulier dans le domaine de la marqueterie ou de la broderie, mais aussi de l'affiche et du décor peint. Après la mort de Gallé, lui reviendra tout naturellement la présidence de l'Ecole de Nancy et, après 1918, la direction de cette Ecole des beaux-arts dont il aurait tant voulu faire aussi une école des arts décoratifs.
Les années de l'Art nouveau n'étaient pas de tout repos. Elles correspondent à l'affaire Dreyfus, qui allait empoisonner la vie politique française pendant plus de dix ans (de 1894 à 1906) et provoquer l'un des plus violents affrontements idéologiques que le pays ait connus depuis l'époque de la Révolution. Nancy est au coeur du débat dans la lutte que mènent Gallé et ses amis pour la révision du procès - attitude d'autant plus courageuse que la ville, aux avant-postes de l'armée française, est majoritairement antidreyfusarde. A la fondation de la Ligue des droits de l'homme répond donc celle de la Ligue de la patrie française, animée par le Lorrain Maurice Barrès (que ses engagements politiques éloignent chaque jour un peu plus de ses amitiés littéraires). On pourrait croire que de tels déchirements n'atteignent pas le monde de l'art. Il en est tout autrement. L'Art nouveau, accueilli avec tant de faveur au début des années 1890, devient le support d'une hostilité de moins en moins déguisée dont il fera les frais. Pendant que la mode s'éloigne d'une sensibilité volontiers considérée comme interlope renaît un mouvement historiciste profondément nostalgique. C'est dans le XVIII' siècle que se réfugie le Tout-Paris, qui préfère la faconde des décors de style de la maison Allard et fils, dans le goût «Beaux-Arts», aux intérieurs modernes de chez Bing ou de chez Jansen.
Repoussés en dehors du champ de la commande aristocratique, les artistes de l'Ecole de Nancy iront jusqu'au bout de cet engagement qui avait fait d'eux des militants. Ils participeront à l'étrange mouvement de L'Art dans la rue, né à Bruxelles dans le cours des années 1890, et encourageront son développement sous la forme d'une production de petite série qui élargit sa clientèle aux classes moyennes. Aidés par l'action de Jean-Baptiste Eugène Corbin, le propriétaire des Magasins réunis, ils diffusent à des prix beaucoup plus accessibles meubles et objets de facture semi-industrielle - allant même jusqu'à créer des filiales (comme celle que dirige Pierre Majorelle à Bouxières-aux-Dames près de Nancy). Le projet n'est pas purement commercial, il s'appuie sur une philosophie dont Roger Marx sera le porte-parole. Comme Gustave Serrurier-Bovy à Liège, c'est vers la classe ouvrière que se toume l'art social dont il est le promoteur. Au moment où se créent les premiers HBM (sous la signature d'Henri Sauvage, l'architecte de Louis Majorelle), cette orientation n'est pas anodine. Elle donne au projet artistique qui avait été celui de l'Ecole de Nancy son véritable sens: inventer un art nouveau pour un monde nouveau. Que cette ambition n'ait pas totalement abouti n'empêche pas d'en signaler la grandeur ni d'en saluer les réussites."
Francis Lapique, juillet 99.