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La santé sociétale : les enjeux délicats de sa (non)mesure
La santé physique d’un individu est évaluée au moyen de ses signes vitaux que sont le pouls, la tension artérielle, le poids, la respiration et la température. Sa santé mentale – plus difficile à apprécier – peut se mesurer par la capacité à aimer la vie, la résilience, l’adaptation au stress, le sentiment d’accomplissement, la flexibilité, ou encore la capacité à ressentir et à nommer ses émotions (l’intelligence émotionnelle). Sa bonne santé sociale réside dans la qualité de son réseau social et dans le soutien qu’il obtient, en cas de besoin, de sa famille, de ses proches ou de ses collègues de travail. Aussi, le sentiment de relatif bien-être qui caractérise la personne qui se considère en bonne santé résulte-t-elle d’une combinaison subjective de ces divers éléments.
La santé sociétale décrit, quant à elle, la santé d’une certaine population dans un contexte donné, laquelle sera déterminée par des variables que nous nous proposons de présenter ci-après. Souvent, la santé sociétale est réduite au taux de chômage, lequel est trop approximatif pour donner une indication fiable de la santé d’une population ; on peut très bien, en effet, avoir un travail, d’une part, et être pauvre ou avoir des idées suicidaires, d’autre part.Pour se faire une idée de la santé sociétale du canton de Neuchâtel en cette fin 2006, je choisis de prendre en considération les cinq phénomènes sociologiques que sont :
1. les suicides,
2. les interruptions volontaires de grossesse (IVG),
3. les bénéficiaires de rentes AI,
4. les personnes émargeant à l’action sociale,
5. les working poor.
Peut-être existe-t-il d’autres variables susceptibles de fournir des informations à même de contribuer à l’appréciation de la santé sociétale ; aussi, la présentation qui suit n’a rien d’exhaustif et les lecteurs sont invités à apporter leur contribution à la présente réflexion.A l’instar du coût social induit par les restructurations d’entreprises, la santé sociétale fait l’objet de très peu d’études, non pas parce qu’elle est particulièrement difficile à évaluer, mais pour la simple raison qu’en général personne ne se sent responsable d’un phénomène essentiellement collectif. Ce qui ne signifie pas que les responsables n’existent pas.
Les suicides
On compte que chaque 40 secondes, une personne se suicide quelque part dans le monde ; que chaque 3 secondes, une personne tente de se suicider ; et que le suicide est l’une des trois causes principales de mort chez les jeunes de 15 à 35 ans. Dans les pays de l’Union Européenne, il y a davantage de personnes qui se suicident que de morts sur la route et de meurtres cumulés. Le suicide est un phénomène complexe pour lequel il n’existe ni une seule cause, ni une raison unique. Il est le résultat d’une interaction complexe de facteurs biologiques, génétiques, psychologiques, sociaux et environnementaux.
En Suisse, en 2002, il y a eu 513 décès consécutifs à des problèmes de circulation, alors que 1446 personnes se sont suicidées, soit 4 personnes par jour. Ces chiffres placent la Suisse parmi les pays présentant un taux de suicide supérieur à la moyenne, derrière la Russie, la Hongrie, la Slovénie, la Finlande et la Croatie, et correspondent à ceux relevés en Autriche, en Belgique et en France. En outre, on estime que 15 000 à 25 000 personnes font une tentative de suicide chaque année, dont 10 000 seulement sont recensées et traitées sur le plan médical.
La Suisse ne dispose pas encore d’un programme national de prévention du suicide. En effet, c’est principalement aux cantons qu’incombe la prévention du suicide, partie intégrante du domaine des soins de santé et de la promotion de la santé. « Le suicide et les tentatives de suicide ne sont pas des problèmes limités au seul individu, mais un thème relevant de la santé publique, et leur prévention représente un enjeu pour la société tout entière », selon le rapport de l’OFSP, intitulé « Le suicide et la prévention du suicide en Suisse ». Le Département fédéral de l’intérieur (DFI), et notamment l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), sont donc chargés par le Conseil fédéral d’examiner et de mettre sur pied, en coordination avec les services fédéraux concernés, les cantons et les institutions privées oeuvrant dans le domaine de la prévention du suicide.
Avec 17.3 suicides pour 100’000 habitants, le canton de Neuchâtel se situe dans la moyenne suisse (17.4 suicides pour 100’000 habitants). A noter qu’il n’existe aucun programme cantonal de prévention du suicide.Un complément d’informations serait souhaitable en ce qui concerne les facteurs déclenchants, comme l’âge, la situation géographique et les conditions socio-économiques, mais aussi au sujet des tentatives de suicides.
Les interruptions volontaires de grossesse (IVG)
S’agissant des interruptions volontaires de grossesse (IVG), sur la base des chiffres communiqués par l’Office fédéral de la statistique pour les années 2002 à 2004, le canton de Neuchâtel occupe la deuxième place avec 10.77 IVG pour 1000 femmes en âge de procréer, soit entre 15 et 44 ans. Le taux neuchâtelois est supérieur de près de 50% à la moyenne suisse qui est de 7.23 IVG pour 1000 femmes en âge de procréer. En chiffres, cela représente environ 365 IVG par année, ou, en 2004, 214.5 IVG pour 1000 naissances. Ainsi pour 5 naissances, il y a une IVG !
La seule chose qu’il est possible de déduire de ces chiffres, c’est que, dans le canton de Neuchâtel, le nombre d’IVG est important. Il serait même suffisamment important pour que l’on se penche sur la question en croisant ces chiffres avec des données géographiques et socio-économiques.
Les bénéficiaires de rentes AI
Fin 2004, on comptait en Suisse 283 000 rentiers AI, soit 3 % de plus que fin 2003 (275 000) ; l’effectif correspond à un taux de rentiers de 5,4 % (5,2 % en 2003) de la population active. Une personne en âge d’exercer un travail sur 20 est donc au bénéfice d’une rente AI. La situation financière de l’AI reste précaire : à la fin de 2005, l’assurance était endettée à hauteur de 8 milliards de francs. D’ici à l’entrée en vigueur de la 5ème révision de l’AI (pas avant le 1er janvier 2008), la dette s’accroîtra de 2 milliards de francs par an. Pour équilibrer les comptes de l’AI, les politiques sont d’avis que le nombre de nouvelles rentes octroyées doit encore être abaissé durablement. Ainsi, en rendant l’octroi d’une rente plus difficile, on parvient à faire baisser les statistiques et à donner l’impression trompeuse que la santé sociétale s’améliore… En d’autres termes, la résolution du problème – tant du point de vue financier que de celui de la santé sociétale – passe par un refus systématique d’octroyer toute nouvelle rente AI.
La Suisse détient au demeurant un triste record : plus de 40% des nouvelles rentes AI sont désormais accordées pour des motifs de troubles psychologiques. Dans la tranche d’âge de 20 à 35 ans, c’est même le cas pour 77% des bénéficiaires ! Ces chiffres effrayants ne semblent toutefois pas troubler le sommeil de beaucoup de politiciens.
Dans le canton de Neuchâtel, en janvier 2004, le nombre de rentiers AI s’élevait à 6841, ce qui place le canton au 4ème rang suisse, avec 4107.2 rentiers pour 100’000 habitants, soit près de 25% de plus que la moyenne nationale qui s’élève à 3287 rentiers pour 100’000 habitants.
L’aide sociale
Dans le canton de Neuchâtel, les dépenses d’aide sociale 2004 (aide matérielle versée en 2003) ont été de 21,23% supérieures à celles de l’année précédente, alors qu’elles avaient déjà enregistré une augmentation substantielle (15,1%) lors de l’exercice précédent. En 2004, l’aide sociale concernait 3560 personnes. La mauvaise situation économique et ses répercussions sur le marché de l’emploi (chômage, emplois précaires, temps partiels, working poor) représentent la principale cause de cet accroissement. Ces effets négatifs ont été accentués par la modification de la loi fédérale sur le chômage (diminution du nombre maximum d’indemnités journalières de 520 à 400 jours), ce qui a entraîné un report de charges sur l’aide sociale.
Les causes principales de précarité conduisant à l’ouverture d’un dossier d’aide sociale restent les causes économiques, la rubrique chômage tout particulièrement (36,3% en 2002, 45,2% en 2003, 45,1% en 2004), alors que la cause « séparation ou divorce » reste importante, mais a néanmoins légèrement diminué. Une fois encore, les jeunes de 18 à 29 ans sont les plus touchés et représentent 38,2% des nouveaux dossiers ouverts en 2004, le nombre de ces derniers augmentant lui aussi par rapport aux années précédentes, puisqu’il passe de 1029 en 2002 à 1231 en 2003 et à 1360 en 2004 (+ 10,5% par rapport à 2003, et + 32.2% par rapport à 2002).
Curieusement, les statistiques disponibles sur le site de l’Etat (www.ne.ch) mettent avant tout l’accent sur les écarts d’une année à l’autre, ce qui tend à confirmer l’impression que pour les autorités la politique sociale, c’est davantage une question financière que socio-démographique…
Les working poor
Les working poor sont des personnes exerçant une activité professionnelle et vivant dans un ménage pauvre. Est considéré comme pauvre, en 2004, tout ménage dont le revenu, après déduction des cotisations sociales et des impôts, est inférieur au seuil de pauvreté, soit 2480 francs pour un ménage d’une personne et de 4600 francs pour un couple avec deux enfants.Selon l’OFS, en 2004, il y avait en Suisse 211’000 working poor(travailleurs pauvres) dans la population âgée de 20 à 59 ans. La moitié de la population pauvre âgée de 20 à 59 ans est constituée de working poor. 71,9% des working poor travaillent eux-mêmes à plein temps et letaux de working poor, c’est-à-dire la proportion de pauvres parmi les personnes qui exercent une activité professionnelle, était de 6.7%.
Toutefois, suivant les méthodes de calcul utilisées, cette proportion pourrait doubler. Selon une récente étude de Caritas, il y aurait en effet un million de pauvres en Suisse, soit 14% de la population.
Après s’être stabilisée et avoir même diminué entre 1999 et 2002, la pauvreté, parmi les personnes qui exercent une activité professionnelle ainsi que dans l’ensemble de la population de 20 à 59 ans, semble être à nouveau en hausse. Certaines formes d’organisation du temps de travail journalier et/ou hebdomadaire augmentent le risque de pauvreté : les working poor sont fortement concentrés parmi les personnes qui travaillent régulièrement de nuit ou le week-end. Le risque de pauvreté augmente aussi avec le nombre d’enfants… Quelle relation avec les IVG, sachant qu’avoir des enfants est un facteur de pauvreté ?!
Dans le canton de Neuchâtel, nous ne disposons d’aucunes données chiffrées sur ce phénomène qui reste ainsi d’autant plus méconnu que les démunis se refusent à devenir des assistés. Toutefois, ce problème doit retenir l’attention des politiques, dans la mesure où l’assistance sociale tend à augmenter dès lors que les prestations d’assurance diminuent (nombre de journées d’indemnité chômage, octroi de rentes AI).
Conclusion
Globalement, la santé sociétale de la population neuchâteloise peut être qualifiée de mauvaise : les interruptions volontaires de grossesse, le nombre de rentiers AI et de bénéficiaires de l’aide sociale sont beaucoup plus élevés dans le canton de Neuchâtel qu’en moyenne nationale.
Les médiocres conditions économiques expliquent partiellement cette situation. Toutefois, d’un autre côté, on peut émettre l’hypothèse que le déficit de nature structurel des finances publiques influence également l’évolution des indicateurs retenus, par le biais d’une pression fiscale inutilement élevée, mais nécessaire pour financer le train de vie de l’Etat. Dans ces conditions, et pour autant que l’on veuille bien accorder une certaine pertinence à la notion de santé sociétale, les citoyens font les frais d’une gestion publique affligeante depuis trop longtemps.
A l’heure où, dans le cadre de l’élaboration du budget 2007, le Conseil d’Etat envisage une augmentation de la masse salariale de 14 millions – alors que l’objectif est de réduire de 10% les dépenses de la fonction publique, déficit structurel oblige… – il importe de se poser la question de savoir si les plus démunis vont une nouvelle fois être mis à contribution. Une chose semble toutefois certaine : le gouvernement est plus enclin à essayer de satisfaire les demandes des fonctionnaires que les besoins des pauvres.
Les élus politiques portent aussi une lourde responsabilité quant à la portée et aux conséquences des mesures qu’ils adoptent : non seulement, ils sont largement responsables de la situation calamiteuse que nous connaissons, mais surtout ils rechignent à prendre la mesure des dispositions prises. Il suffit de voir comment dans le domaine de la santé publique ils soutiennent l’administration au point que la commission de gestion et des finances ne lui demande aucuns comptes sur le quasi doublement entre 2000 et 2004 de la participation LESPA aux personnes financièrement défavorisées dans les homes. Pour 2007, cette participation LESPA diminuera d’ailleurs d’ores et déjà de 4% supplémentaires après le réduction de 9% décidée en 2006. Difficile de ne pas voir là un signe avant-coureur de ce qui attend les autres démunis de notre canton.
Les socialistes et les syndicats ne sont pas les moins embarrassés dans cette situation problématique, devant choisir entre lutter contre la précarité ou pour la préservation des acquis sociaux. Divers indices font craindre que, dans la balance, les pauvres ne feront, hélas, pas le poids. La récente décision de l’Union Syndicale Suisse de ne pas combattre la 5ème révision de l’AI – qui prévoit un durcissement des conditions d’octroi de rentes – est à cet égard tout à fait révélatrice.
Du point de vue éthique, des études sur la santé sociétale sont nécessaires dans le canton de Neuchâtel à l’heure où l’assainissement des finances publiques présente le risque d’entraîner un démantèlement des services éducatifs, sanitaires et sociaux. Ce serait un intéressant sujet d’étude pour l’observatoire suisse de la santé, basé à Neuchâtel.
Il en va de la responsabilité – et aussi de la crédibilité – des élus politiques de mettre en place des indicateurs susceptibles de les renseigner sur la portée et les conséquences des mesures adoptées. Mais en ont-t-ils le courage, ou tout simplement l’envie ?!
Sources :
Prévention des suicides OFSP : Lien
Statistiques OFS des interruptions de grossesse en 2004 : Lien
Statistiques OFAS de l’AI 2006 : Lien
Statistiques sur l’aide sociale dans le canton de Neuchâtel en 2004 : Lien
Statistiques OFS sur les working poor en Suisse en 2004: Lien
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