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Les appréciations sur une situation peuvent considérablement varier d’un évaluateur à un autre, en fonction des connaissances ou de l’ignorance de chacun, ou selon des considérations rudimentaires ou peu rationnelles. On laissera de côté les différences d’information coupant un malade, à qui on mentait, de ses proches, à qui on disait la vérité, ce qui avait pour effet de gêner leurs échanges et d’accroître l’isolement du patient. Il reste d’autres situations qui confirment la remarque du Manuel d’Epictète : «Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais les jugements qu’ils portent sur ces choses».
Ainsi cet homme, récemment à la retraite et perturbé par ce changement de statut auquel il s’est trop peu préparé, est déstabilisé par un examen de sang «de routine» : il a mis en évidence une augmentation modeste mais significative de ses globules blancs, de ses lymphocytes plus précisément, ce qui fait porter, selon les critères usuels, le diagnostic de leucémie lymphoïde chronique, lequel n’a pas de raisons de lui être caché. «Leucémie» est lourd de sens et précipite le patient dans la détresse et à une consultation d’hématologie, où il est reçu en urgence, affolé. Une leucémie de ce type peut être en effet grave, mais elle peut être aussi «bénigne» – comme une gammapathie monoclonale bénigne mieux connue –, n’évoluant pas ou que très lentement, même laissée sans traitement pendant plusieurs années. Les autres éléments recueillis par la clinique chez cet homme – avant les données biologiques sophistiquées qui se sont ajoutées depuis – laissent penser que la situation n’est pas trop préoccupante.
Il s’agit de le calmer, de l’en convaincre. Je commence par lui faire remarquer que cette anomalie globulaire est plutôt moins sérieuse que son excès de poids, dont il est conscient mais qu’il néglige dans l’insouciance, qu’il ferait mieux de déplacer ses soucis du tube de sang vers la bascule, vers son tube digestif. Et puis ses soucis sont majorés par ce que l’on n’appelle pas encore un état bipolaire, qui fait alterner des crises d’excitation et des périodes dépressives, comme celle où il se trouve. A part ces éléments, il est en bonne forme et je parviens à calmer ses appréhensions, en lui proposant seulement de le revoir quelques semaines plus tard pour un nouveau contrôle clinique et hématologique, qui renseigne mieux sur la tendance évolutive de son anomalie.
Six ans plus tard, je le revois dans un état toujours aussi satisfaisant pour l’anomalie qui me concerne : sa lymphocytose n’a pas bougé et aucun autre trouble ne l’accompagne, il a toutes chances de la conserver jusqu’à la fin de ses jours. Celle-ci a plutôt tendance à s’éloigner car il a rééquilibré son poids avec un régime plus sain, des exercices physiques substantiels, et son psychiatre a trouvé la bonne formule pour éviter à son humeur de trop osciller. Faut-il ajouter que depuis la première consultation, il a divorcé, déménagé et trouvé une âme sœur plus compatible et qui le comble ? Ses globules blancs ne l’intéressent plus beaucoup et il se et me demande s’il est vraiment nécessaire de continuer à les compter de temps en temps.
Une leucémie lymphoïde chronique est aussi ce qui affole des enfants alarmés par la découverte de cet excès globulaire chez un père octogénaire qui n’a rien d’un valétudinaire, au contraire. Son pronostic est vite évalué et je confirme aux enfants qui l’accompagnent que les jours de ce vieil homme sont en effet en danger parce qu’il a… 88 ans, ladite leucémie ne changeant guère, à cet âge, son espérance de vie. C’est une expérience qui n’est pas rare et qui demande une communication prudente, car on ne révèle jamais impunément une évidence à laquelle il faut se rendre. Il arrive même que l’on se fasse mal voir pour en énoncer une. Bien sûr, les enfants savent que leur père n’est plus jeune et, malgré quelques illusions, qu’il n’est pas immortel, mais ils l’ont vu prendre de l’âge insensiblement et comme prévu, tandis que l’anomalie globulaire frappe à l’improviste et le diagnostic de leucémie garde sa charge pronostique d’antan.
Il serait facile de multiplier des exemples de ce genre, où une discordance vient d’un préjugé ou d’un malentendu. La disponibilité des dictionnaires de médecine naguère, l’accès à internet aujourd’hui les multiplient, surtout si les données que l’on trouve sont périmées ou contradictoires. Un médecin compréhensif, compétent, critique et compréhensible reste indispensable pour faire la part des choses, les remettre à leur place, révéler parfois que la situation est plus grave que ressentie.
Le médecin doit également disposer du recul indispensable à une appréciation objective dont on est privé si l’on est directement impliqué. Les médecins malades ont fait l’objet de nombreuses publications.1 Elles concluent, en gros, qu’ils n’ont pas une meilleure santé que le reste de la population et qu’ils ne sont pas mieux soignés, même si quelques cas suggèrent le contraire, dans un sens ou dans l’autre, en mieux ou en pire. Des connaissances médicales forcément partielles peuvent être à l’origine de décalages entraînant des confusions diagnostiques dont les conséquences sont parfois dramatiques. Ce fut le cas pour un médecin se plaignant de diarrhée et cherchant par tous les moyens à trouver lui-même l’origine de ce trouble ; sa recherche fut vaine jusqu’à ce qu’il accepte de se confier à un confrère; celui-ci commença par diagnostiquer une «fausse diarrhée», masquant une constipation, et réorienta des recherches étiologiques qui devaient rapidement aboutir, encore à temps.
J’ai soigné un médecin pour une maladie de Hodgkin dont il est débarrassé par une association de chimiothérapie et d’une irradiation assez étendue comme on la faisait autour de 1970. Bien des années plus tard, il me confie qu’il a été longtemps inquiet de troubles neurologiques lui faisant penser à une sclérose en plaques, sans évolution péjorative, avec au contraire leur disparition, définitive comme le laisse espérer le recul. En reprenant ses troubles, il apparaît qu’il s’agissait en fait d’un signe de Lhermitte : cette sensation de décharge électrique dans les membres inférieurs lors de la flexion de la nuque peut correspondre à une sclérose en plaques mais résultait, chez lui, de l’irradiation de la moelle épinière. Il ne m’en avait pas parlé, je ne l’avais pas interrogé complètement et n’avais pas recherché systématiquement une manifestation assez rare. On peut imaginer ce qu’a été sa vie, avec l’appréhension de voir se reproduire et évoluer les manifestations d’une sclérose en plaques dont il perçut la menace au-dessus de son existence comme une épée de Damoclès, jusqu’à ce que, le recul aidant et suivant sa confidence, je puisse le rassurer.