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Quand la Biennale d'architecture de Venise dit non
Entretien avec le collectif AKT et l'architecte Hermann Czech, auteurs d'un projet controversé visant à relier le quartier de Sant'Elena au pavillon de l'Autriche. Une proposition refusée par les organisateurs et les autorités vénitiennes qui en dit long sur les pratiques d'occupation spatiale de la Biennale.
Conçu en 1934 par l'architecte Josef Hoffmann, le pavillon de l'Autriche de la Biennale de Venise occupe une position particulière dans l'enceinte des "Giardini". Sa situation à la lisière du quartier de Sant’Elena, témoigne de deux réalités culturelles, d’une part locale et populaire, d’autre part internationale et institutionnelle, qui semblent se tourner le dos.
À la lumière de cette observation, l’équipe de commissaires formée par le collectif AKT et l’architecte Hermann Czech, a envisagé la création d’un nouvel accès public, sous la forme d’un percement dans le mur puis d’un pont en échafaudage au-dessus, permettant aux résidents-es d’accéder au pavillon pour y mener des réunions de quartier. Une idée évidente sur le plan spatial et urbain néanmoins rejetée à deux reprises par les organisateurs et les autorités locales pour des raisons patrimoniales et sécuritaires. Une forme de pragmatisme administratif qui n’a pas empêché les curateurs de révéler l’une des faces cachées de la Biennale : sa politique d’occupation spatiale.
Nous revenons sur ce projet controversé en donnant la parole aux auteurs et autrices du projet inachevé «PARTECIPAZIONE / BETEILIGUNG»:
espazium.ch : vous avez souligné dans une interview récente que plusieurs pavillons sont revisités ou modifiés par les organisateurs, ce qui est également votre cas. Dans quelle mesure une Biennale est-elle une manifestation politique?
AKT+CZECH : l'architecture soulève la question de la distribution spatiale, et cette réorganisation de l'espace est par nature un acte politique. Cependant, notre intention première n'était pas de faire une déclaration politique, mais de répondre à des conditions urbaines spécifiques par le biais d'un projet architectural. Nous souhaitions offrir l'espace du pavillon autrichien aux habitants-es du quartier voisin de Sant'Elena, qui manquent actuellement d'espaces pour organiser des dialogues sur les problématiques du quartier. Le rejet de notre projet initial a simplement mis en évidence le conflit spatial entre la culture populaire et la culture institutionnelle. Dans cette optique, les premières éditions de la Biennale des années 1980 avaient pour objectif de réunir des architectes à Venise pour travailler sur des problématiques urbaines concrètes afin d'améliorer les conditions de vie des habitants. C'était le cas avec le curateur Paolo Portoghesi qui a ouvert pour la première fois les espaces de l'Arsenal, ou encore avec l'architecte Aldo Rossi qui a décentralisé la Biennale sur plusieurs sites.
Pensez-vous que c'est toujours le cas aujourd'hui?
Aujourd'hui, la Biennale est devenue une grande entreprise. Le personnel et les employés ne sont pas autorisés à commenter la Biennale elle-même. Cela témoigne de l’aseptisation politique de cette manifestation, notamment envers la ville qui l'accueille, alors qu’il s’agit d’un événement qui derait s'y intéresser davantage.
Aviez-vous un plan B en prévision du refus à votre idée initiale?
Pendant le développement du projet, le ministère autrichien nous a demandé ce que nous ferions si les organisateurs rejetaient notre idée. Nous avons répondu que nous montrerions leur refus en pointant du doigt la politique spatiale de la Biennale et son ingérence sur la ville. Cet engagement nous a permis de renforcer nos premières intuitions et de tourner la polémique en notre faveur. En visitant notre pavillon, les visiteurs peuvent actuellement développer un esprit critique de la Biennale et de sa "consommation" de l'espace urbain vénitien.
«Les expositions d'architecture sont clairement un problème. De nombreux exposants présentent des thématiques liées à l'architecture, mais ne les traduisent pas en termes d'action spatiale»
Avez-vous trouvé un terrain d'entente pour rapprocher votre position de celle des autorités locales?
Cela aurait dû être le programme d'événements publics qui devait se dérouler dans la partie est du pavillon. Cependant, ce programme a été considérablement réduit et se tient en dehors de la Biennale, bien qu'il soit annoncé dans le pavillon. À ce sujet, le 15 septembre, le pavillon suisse a accueilli une table ronde intitulée «Knocking on Neighbours' Doors»1, à laquelle nous participerons pour développer collectivement, en présence de représentants de la Biennale, d'autorités publiques et d’associations locales, des stratégies socialement plus durables pour Venise. Des perspectives d'avenir qui ne devraient pas se limiter aux six mois d'ouverture de la Biennale, mais s'étendre aux périodes entre les éditions. Là encore, nous voulons agir en tant qu'architectes. Nous ne sommes ni politiciens ni travailleurs sociaux. De plus, nous ne vivons pas ici. Notre objectif est simplement de faciliter le dialogue entre les autorités locales, la Biennale et les habitants.
Quand la polémique a éclaté, avez-vous reçu le soutien du gouvernement autrichien ou de la commissaire Lesley Lokko?
Le gouvernement autrichien nous a soutenus fermement dès le début et tout au long du processus. Ils ont essayé d'inciter d'autres administrations autrichiennes en Italie à nous aider. En revanche, la commissaire Lokko a immédiatement déclaré qu'en tant que curatrice du pavillon central, elle ne pouvait pas s'impliquer au niveau des pavillons nationaux.
Si les Biennales sont une opportunité d'améliorer une ville, devrions-nous les relocaliser pour traiter d'autres agglomérations urbaines?
Notre projet est une déclaration «théorique» sur la question de la consommation d'espace, indépendamment de son emplacement. Le pavillon autrichien à Venise présente des conditions de site très spécifiques qui nous ont permis de formuler cette hypothèse et de mettre en évidence le conflit spatial actuel. Même si nous reconnaissons que la Biennale a aussi positivement contribué au développement de la ville, nous souhaitons sensibiliser davantage ses habitants à la consommation de ses ressources spatiales, en partie à cause de la Biennale.
Plusieurs critiques affirment que l'architecture est absente de l'édition de cette année. Partagez-vous cet avis?
Je suis partiellement d'accord. Les expositions d'architecture posent clairement problème. De nombreux exposants abordent des thèmes liés à l'architecture, mais ne les traduisent pas en termes d'action spatiale. Dans notre cas, nous avons commencé par une transformation spatiale du pavillon autrichien conformément à notre conception de l'architecture. D'une certaine manière, il est donc vrai que la Biennale doit peut-être changer la manière dont elle expose l'architecture. Pour nous, il était essentiel de «construire» le fragment de pont, même s'il était incomplet, et le mur de séparation intérieur, afin que les visiteurs puissent réfléchir à ces questions. De plus, la réglementation de la Biennale devient de plus en plus stricte, et les marges de liberté sont réduites. C'est également la raison pour laquelle chaque année, nous voyons de moins en moins d'architecture. Cette année, par exemple, les participants n'étaient même pas autorisés à construire des panneaux signalétiques devant leur pavillon.
«Le rejet de notre projet initial a simplement mis en évidence ce conflit spatial entre culture populaire et culture institutionnelle»
Quelle est votre compréhension du terme «participation» et qu'avez-vous prévu pour Venise?
Nous ne concevons pas la participation comme une question de «comment pouvons-nous décider ensemble» de l'aspect ou de la forme d'une ville ou d'un bâtiment. Nous considérons plutôt la participation comme une question spatiale. Nous aimons nous référer au mot allemand «beteiligung» qui est le titre de notre proposition. La participation est sous entendue comme une manière de «prendre de l'espace en cédant de l'espace».
C'est ce que nous avons fait en cédant une partie de notre pavillon à la population de Venise. Nous croyons que pour revendiquer son droit à la ville, il faut aussi renoncer en partie à ses droits. Ou comme le dit Lokko dans son manifeste, «pour donner des pouvoirs à un groupe, quelqu'un doit renoncer aux siens». Dans le quartier de Sant'Elena, en dehors des clusters, il manque des espaces publics où les gens peuvent se rencontrer et discuter de leurs affaires quotidiennes et de leurs conflits. Il est par ailleurs très révélateur de voir que le quartier compte environ 1800 habitants, alors que le profil Facebook dénombre plus de 3 000 membres.
Cette manière de travailler est ancrée dans la philosophie du collectif AKT, qui compte actuellement 19 membres. Nous ne travaillons pas avec des concepts. Notre idée principale est que l'architecture est quelque chose qui se construit entre les individus et les sociétés. C'est pourquoi nos projets sont toujours spécifiques à leur site d'implantation. Fondamentalement, l'architecture a le pouvoir d'influencer la société qui l'entoure.
Y a-t-il des similitudes avec le pavillon suisse de cette année, qui tente d'ouvrir un dialogue avec son voisin vénézuélien?
Le pavillon suisse de cette année est un objet de contemplation avec une forte dimension historique, ce qui n'est pas notre cas. Il ne s'agit pas de l'histoire du pavillon conçu par Josef Hoffmann ; il s'agit plutôt de concevoir un réaménagement spatial qui questionne la relation entre l'institution «La Biennale» et le quartier.
Je citerais plutôt une similitude avec le pavillon suisse des années 2000, conçu par Harm Lux2. Pour dénoncer la politique appliquée en matière d'immigration en Europe et en Amérique du Nord, l'urbaniste zurichois avait fait construire un escalier-passerelle entre l'intérieur du pavillon et l'extérieur de la Biennale. Un dispositif spatial beaucoup plus radical. Malheureusement, son idée aurait été rejetée avec la réglementation actuelle.
Êtes-vous optimistes quant à l'avenir de l'architecture et la «consommation» de l'espace urbain?
Sans aucun doute. Sans espoir, nous n'y arriverons pas. Toutefois, nous avons besoin d'une réflexion plus approfondie sur le rôle de l'architecture dans la société. Il manque le "pourquoi" et surtout le "pour qui" nous faisons tout cela.
À propos
18e Exposition internationale d’architecture – Biennale de Venise : The Laboratory of the Future
Notes
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