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3.
Synthèses historico-philosophiques (I)
Il y avait eu deux grandes figures isolées, qui avaient su voir l’Europe sur l’arrière-plan du Monde : Leibniz, Vico. Puis il y eut le siècle français par excellence, celui du rayonnement européen de la France, de Montesquieu à Condorcet, par Voltaire le cosmopolite et Rousseau le fédéraliste.
[p. 182] C’est maintenant un siècle germanique qui vient brocher sur les xviiie et xixe siècles en prenant pour axe la Révolution. De Wieland à Schelling, de Herder à Hegel, en passant par un Kant ou par un Goethe, l’Allemagne a pris la tête d’une révolution intellectuelle et poétique qui évolue en marge de l’autre, s’en inspire, réagit contre elle, et la débordera largement : théories de l’Histoire, systèmes métaphysiques, romantisme, inconscient, dialectique — naissance de la pensée moderne.
Groupons ici quatre écrivains et philosophes qui, tout en appartenant presque entièrement au xviiie siècle par leurs dates, inaugurent dans les universités et les petites cours allemandes ce grand renouvellement des valeurs dont la chute de Napoléon, après leur mort, semblera déclencher le processus européen.
Johann Christoph Friedrich von Schiller (1759-1805) lorsqu’il écrit son Histoire de la Guerre de Trente Ans (dès 1790) vient enfin de s’établir à Weimar. Son « Sturm und Drang » est terminé et l’auteur des Brigands professe à l’Université d’Iéna ! C’est alors qu’il reçoit de la Convention le titre de citoyen français : et certes, son cœur et son tempérament sont avec la Révolution, dont il partage les grands espoirs humanitaires.
Comme Lessing, comme Herder et Kant, et comme les orateurs de la Révolution, Schiller s’inspire de Rousseau : et c’est parce qu’il a lu l’Extrait du système de l’Abbé de Saint-Pierre qu’il écrit cette strophe illustre chantée par les chœurs de Beethoven :
Seid umschlungen, Millionen,Diesen Kuss der ganzen Welt !Brüder, überm SternenzeltMuss ein lieber Vater wohnen. 148
Mais il ne partage pas les illusions d’un Cloots sur l’unité de style néo-romain qu’il faudrait imposer à toute l’humanité. Sa conception de l’Europe est en effet bien plus fédéraliste que jacobine. C’est aux liens supra-nationaux noués par la Réformation qu’il attribue l’origine véritable de la Communauté des peuples européens. Le contraste est total avec les conceptions des Schlegel, Novalis et Görres, ses cadets d’une quinzaine [p. 183] d’années — qui bientôt accuseront la Réforme d’avoir brisé l’antique union et marqué le commencement de la fin d’une Europe germano-catholique, utopie nostalgique du romantisme allemand.
Dès la seconde page de l’Histoire de la Guerre de Trente Ans, il expose sa thèse à grands traits :
C’est la Réformation, en grande partie, qui attira d’abord les puissances nordiques, le Danemark et la Suède, dans le système des États européens, parce que la confédération des États protestants se trouva renforcée par leur admission et qu’elle-même, d’autre part, leur était devenue indispensable. Des États qui n’existaient qu’à peine les uns pour les autres, commencèrent, grâce à la Réformation, à avoir un point de contact et à se rapprocher les uns des autres, mus par une sympathie politique réciproque. De même que les rapports de citoyen à citoyen, de souverain à sujet furent complètement transformés par la Réformation, de même des États entiers se trouvèrent également, les uns à l’égard des autres, dans des positions entièrement différentes. Ainsi, par l’étrange tournure que prirent les choses, la séparation des Églises devint la cause d’une union plus étroite entre les États. Il est vrai que les premiers effets par lesquels cette sympathie politique se manifesta un peu partout, furent terribles et désastreux : une guerre éclata, dévastatrice, et qui dura trente ans… Mais l’Europe réchappa, insoumise et indépendante, de cette terrible guerre, pendant laquelle elle s’affirma pour la première fois comme une communauté d’États cohérente ; et cette collaboration étroite entre États, qui s’institua réellement pour la première fois pendant cette guerre, représente un progrès assez considérable pour que le citoyen du monde voie ses craintes dissipées.
Au IIe Livre, Schiller évoque d’une manière plus précise la nature des liens tissés par la Réforme entre les peuples les plus distants les uns des autres :
La diversité des constitutions, des lois, des langues, des mœurs, des caractères nationaux, qui a fait de chaque pays et nation un « tout » isolé, élevant entre eux des cloisons durables, a rendu chaque État insensible aux difficultés d’un autre, quand elle ne les a pas dressés les uns contre les autres par le fait d’une rivalité impitoyable de nation à nation. La Réformation abattit ces cloisons. Un intérêt plus vif, plus immédiat que l’intérêt national ou que l’amour de la patrie, sans rapport aucun avec la vie civique, commença à animer les citoyens, et même des États entiers. Cet intérêt fut capable de lier entre eux plusieurs États, même les plus éloignés les uns des autres, tandis que ce même lien pouvait fort bien disparaître entre les sujets d’un même État. Le calviniste français avait donc avec le [p. 184] réformé genevois, anglais, allemand ou hollandais un point de contact qu’il n’avait plus avec son propre concitoyen catholique. Ainsi il cessait, sur un point important, d’être le citoyen d’un État particulier et d’accorder à cet unique État toute son attention et sa collaboration. Son cercle s’élargit, il commence à faire dépendre son propre destin futur de celui des pays étrangers qui ont la même foi que lui et à considérer leurs problèmes et affaires comme les siens. Pour la première fois des gouvernants se permettent de soumettre à l’assemblée de leurs États des questions provenant de pays étrangers, sachant très bien qu’ils peuvent espérer trouver des oreilles attentives et une aide rapide. Ces affaires étrangères sont devenues actuellement des affaires intérieures et on aime à tendre une main secourable à ses coreligionnaires, ce qu’autrefois on aurait refusé au simple voisin et encore plus à l’étranger lointain. Le natif du Palatinat quitte sa patrie pour combattre, avec son frère en la foi français, l’ennemi commun. Le sujet français tire l’épée contre une patrie qui le maltraite et passe en l’autre camp, acceptant de mourir pour la liberté de la Hollande. On voit maintenant, sur les rives de la Loire et de la Seine, le Suisse se battre contre le Suisse, l’Allemand contre l’Allemand, afin de trancher la question de la succession du trône en France. Le Danois passe l’Eider, le Suédois le Belt, afin de briser les chaînes qui furent forgées pour l’Allemagne.
Schiller est d’ailleurs l’un des premiers à mettre en valeur l’unité de mœurs et la similitude des institutions dans l’Europe médiévale, en dépit de l’absence de relations régulières et d’échanges entre nos divers peuples. Dans un fragment sur les Croisades de son Universalhistorische Uebersicht, on lit :
L’Occident européen, quel que soit le nombre des États qui le composent, présente au onzième siècle un aspect très uniforme. Occupé par des nations qui avaient atteint le même niveau de vie sociale, qui avaient dans l’ensemble le même caractère dû à la souche unique dont elles étaient issues, qui se trouvaient, lors de la prise de possession du pays, à peu près dans la même situation, l’Occident aurait dû offrir à ses nouveaux habitants un habitacle très varié, ce qui aurait eu pour conséquence de faire apparaître, par la suite, d’importantes différences entre ces nations. Mais la même rage dévastatrice dont elles firent preuve lors de leur conquête rendit semblables les uns aux autres les pays qui en furent victimes, et qui étaient encore à l’époque si différents par leur population et par leur agriculture ; elles foulèrent aux pieds et détruisirent de la même façon tout ce qui s’offrait à elles, transformant ces pays de telle manière que l’État nouveau dans lequel ils se trouvèrent n’eut plus le moindre rapport avec l’ancien. Si tant est que le climat, la nature du sol, les voisins immédiats, la situation géographique furent la cause de différences sensibles, que, d’autre part, [p. 185] les vestiges laissés par la civilisation romaine dans les régions méridionales et ceux dus à l’influence des Arabes cultivés dans les pays du sud-ouest, le siège de la hiérarchie en Italie et le commerce actif de ce même pays avec les Grecs n’aient pas pu rester sans conséquences pour les habitants de toutes ces contrées, il faut tout de même reconnaître que toutes ces influences ont été trop faibles, trop lentes, trop peu marquées pour effacer ou transformer de façon visible la forte empreinte générique que ces nations avaient apportée dans leur nouveau territoire. C’est la raison pour laquelle l’historien constate, en général, aux extrémités de l’Europe, en Sicile, en Grande-Bretagne, sur les bords du Danube et de l’Eider, sur ceux de l’Elbe et de l’Ebre, une similitude de constitutions et de mœurs qui le remplit d’autant plus d’admiration qu’elle s’accompagne d’une très grande indépendance et d’une absence presque complète de relations réciproques. Si nombreux soient les siècles qui ont passé sur ces peuples, si grands les changements qui auraient dû s’opérer ou qui se sont réellement opérés à l’intérieur de ces pays, par suite de tant de nouvelles situations, par suite du changement de religion et de langue, de l’acquisition de nouveaux arts, de nouveaux objets d’envie, de nouvelles jouissances et commodités de la vie, il n’en subsiste pas moins, en général, une structure de l’État inchangée, édifiée par leurs ancêtres. Actuellement encore ils sont là, tels qu’ils furent en leur patrie scythe, dans un état d’indépendance sauvage, armés pour l’attaque et la défense, disséminés dans tous ces districts d’Europe comme dans un immense camp militaire, ayant transplanté leur propre droit public en ces lointains cadres politiques et leur superstition nordique au cœur même du christianisme.
Comme la plupart de ses contemporains, Schiller voyant l’Europe déchirée et concevant la possibilité de sa décadence, prend une conscience nouvelle du rôle qu’elle a joué dans le monde et pour l’humanité entière. Il écrit, dans une lettre à Goethe, le 26 janvier 1798 :
Entre temps je me suis passé le temps en lisant le voyage de Niebuhr et Volney en Syrie et en Égypte et je ne saurais qu’en recommander la lecture à tous ceux qui perdent courage en considérant la récente situation politique ; car on découvre réellement pour la première fois quel bienfait nous est échu d’être nés en Europe. Il est véritablement incompréhensible que la force vivifiante en l’homme n’ait un champ d’action que dans une petite partie du monde et que des foules innombrables de peuples n’entrent absolument pas en ligne de compte pour ce qui est de la perfectibilité humaine. Je ne puis que difficilement concevoir que toutes ces nations et en général tous les non-Européens manquent totalement de dispositions morales ou esthétiques. Le réalisme ainsi que l’idéalisme [p. 186] se manifestent bien chez eux, mais ces deux dispositions ne se fondent jamais en une forme humainement belle.
À quoi Goethe se borne à répondre :
Soyons donc contents de vivre sur cette partie du globe, même si l’Europe doit connaître encore plus de remous.
Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) peut être considéré comme le premier et le plus impitoyable théoricien du nationalisme en Europe. Pourtant, la série des grandes œuvres politiques de ce disciple de Rousseau et de Kant, contemporaines de la Révolution française (qu’il défend dès 1793) et de Napoléon (qu’il attaquera violemment) s’ouvre par un projet de Société des Nations et de citoyenneté mondiale : Grundriss der Völker- und Weltbürgerrecht, 1796. La raison et la morale doivent faire triompher dans le monde entier les conditions de la liberté populaire conquises par la Révolution. Fichte n’abandonnera jamais cet idéal. Mais les voies théoriques qu’il propose pour y arriver semblent aussi aberrantes que les voies militaires par lesquelles Napoléon va tenter d’imposer la révolution jacobine à l’Europe. Dans l’un et l’autre cas, les moyens apparaissent contraires aux fins alléguées : Napoléon apportera la liberté à la pointe des baïonnettes, Fichte veut l’instaurer par la contrainte de l’État national autarcique.
Partant de l’idée de société des peuples libres, Fichte constate d’abord que l’expansion coloniale est le grand péché de l’Europe : elle est inutile et immorale — Bentham pensait de même — et c’est elle qui a provoqué la dissolution anarchique de l’Europe, jadis indivise, en États instables et belliqueux. Le mouvement ne peut être renversé tant que tous les États ne se seront pas solidifiés, ramenés à leurs « frontières naturelles », c’est-à-dire à leur optimum économique, et refermés chacun sur soi, sans espoir ni besoin d’agrandissement. Alors, l’État qui a la plus haute culture (« der auf der Höhe der Kultur steht ») et qui ne saurait être que la Prusse, deviendra la vraie patrie des Européens chrétiens ; il imposera sa culture, par la guerre s’il le faut, aux peuples du reste du monde, et la Science finalement réunira le genre humain.
Les étapes de ce raisonnement — qui annonce souvent de la manière la plus précise le national-socialisme et le communisme [p. 187] — peuvent être illustrées par les citations suivantes, extraites de l’ouvrage intitulé Der geschlossene Handelsstaat (L’État commercial fermé) 149 publié en 1800.
Les peuples du monde antique étaient séparés les uns des autres d’une manière très rigoureuse, par une foule de conditions. Pour eux l’étranger était un ennemi ou un barbare. On peut au contraire considérer les peuples de la nouvelle Europe chrétienne comme formant une seule nation. Unis par une même origine, par les mêmes coutumes et les mêmes conceptions primitives des forêts de Germanie, ils furent aussi liés les uns aux autres, depuis leur expansion dans les provinces de l’empire romain d’Occident, par une même religion commune et la même soumission au chef visible de cette dernière. Aux peuples de race différente qui vinrent plus tard, on inculqua, en même temps que la nouvelle religion, le même système germanique fondamental d’usages et d’idées…
Quoi d’étonnant si ces peuples qui, unis de toute manière, n’étaient pas séparés par ce qui d’ordinaire sépare les hommes, la constitution de l’État, n’en ayant point en fait, se considéraient et se comportaient comme une seule nation, s’ils se mêlaient, voyageaient, faisaient du commerce, prenaient du service et si chacun, arrivé dans le pays d’autrui se croyait toujours chez lui.
Plus tard seulement, avec l’introduction du droit romain et l’application des concepts romains concernant les Imperators aux rois modernes et à l’empereur moderne qui, sans doute à l’origine, ne fut considéré que comme général de la chrétienté, devant être pour l’Église entière ce qu’étaient les patrons pour les évêchés ou les couvents, — commencèrent à avoir cours des idées et des institutions proprement politiques…
Les États modernes se sont ainsi formés ; — non, comme on a coutume de décrire dans la doctrine du droit la formation d’un État, par le rassemblement et la réunion d’individus isolés sous l’unité de la loi, mais plutôt par la séparation et la division d’une seule grande masse humaine, faiblement unie. Ainsi les divers États de l’Europe chrétienne sont de ces morceaux détachés de l’ancien ensemble, déterminés en grande partie pour leur étendue par le hasard.
C’est à l’époque de cette unité de l’Europe chrétienne que s’est formé aussi, entre autres, le système commercial qui, tout au moins en ses traits fondamentaux s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. Chaque partie de ce grand Tout et chaque individu, cultivait, fabriquait, acquérait par le commerce dans les autres parties du monde, ce qu’il pouvait, de la façon la plus pratique, suivant sa condition naturelle, et le portait au marché dans toutes les parties de ce même Tout, sans empêchement, et les prix des objets s’établissaient d’eux-mêmes…
[p. 188] Les citoyens d’un même État doivent tous trafiquer entre eux. L’Europe chrétienne formant un tout, le commerce des Européens entre eux devait être libre.
Il est facile de faire l’application à l’état actuel des choses. Si toute l’Europe chrétienne avec les colonies et les places de commerce qui s’y sont ajoutées dans les autres parties du monde, forme encore un tout, alors assurément le commerce de toutes les parties entre elles doit rester libre, comme il l’était à l’origine. Si elle est au contraire divisée en plusieurs États sous divers gouvernements, elle doit être divisée de même en plusieurs États commerciaux complètement fermés.
Nous voici parvenus à la source de la plus grande partie des abus qui existent encore. Dans l’Europe nouvelle, il n’y a pas eu d’États du tout pendant un long espace de temps. On en est encore à la période des essais pour en former. De plus, on a jusqu’ici conçu la mission de l’État seulement d’une manière unilatérale et à moitié incomplète, comme une institution pour maintenir le citoyen par le moyen de la loi, dans les conditions de propriété où on le trouve. On a négligé le devoir plus profond de l’État qui consiste à établir d’abord chacun dans la propriété qui lui revient. Or ceci n’est possible que si l’anarchie commerciale est supprimée, comme on supprime peu à peu l’anarchie politique et si l’État se ferme, en tant qu’État commercial comme il s’est fermé en ce qui concerne sa législation et sa fonction de juge. 150
Faut-il se lamenter sur la division de l’Europe ? Non, il serait vain de « déplorer l’inévitable » :
Si l’on veut supprimer la guerre, il faut en supprimer la cause. Il faut que chaque État obtienne ce qu’il projette d’obtenir par la guerre et ce que seulement il peut projeter raisonnablement d’obtenir, ses frontières naturelles. Dès lors, il n’a plus rien à demander à un autre État, car il a trouvé ce qu’il cherchait. 151
Ainsi, à l’utopie rousseauiste de l’homme naturellement bon, correspond chez Fichte l’utopie de l’État naturellement raisonnable.
Il n’y a plus qu’à tirer les conséquences logiques de ces prémisses : fermer les États, interdire entre eux les échanges, diversifier leurs monnaies, etc. C’est la théorie de l’autarcie absolue qui naît sous nos yeux. C’est d’un processus exactement inverse de celui du Marché commun que Fichte se fait l’avocat :
Toute la monnaie mondiale se trouvant dans les mains des citoyens, [p. 189] c’est-à-dire tout l’or et l’argent, sera retirée de la circulation et échangée contre une nouvelle monnaie nationale, c’est-à-dire n’ayant cours que dans le pays même, mais dans celui-ci exclusivement…
Le gouvernement a mis la main sur le commerce extérieur en vue de restreindre périodiquement ce commerce et de le faire cesser entièrement après un laps de temps déterminé…
Tous les ans l’importation étrangère doit diminuer. D’une année à l’autre le public a moins besoin de ces marchandises qui ne peuvent être produites en leur pureté ni remplacées par des succédanés dans le pays, puisqu’il doit s’en déshabituer entièrement, entraîné d’ailleurs activement à cela par la constante hausse des prix. L’introduction et l’usage des marchandises où il n’est tenu compte que de l’opinion, peuvent même être interdits sur le champ. Le besoin de ces marchandises importées de l’étranger diminue également si elles-mêmes ou leurs succédanés, doivent désormais être produits dans le pays, car la production et la fabrication à l’intérieur, dirigées méthodiquement et rationnellement, n’étant plus abandonnées à l’aveugle hasard, se développent constamment et ainsi les produits de l’extérieur sont remplacés par ceux de l’intérieur.
L’exportation également doit diminuer… Car, suivant le plan, le gouvernement diminue le nombre des fabriques calculées pour le débit à l’étranger, et consacre les bras qui travaillaient jusqu’ici pour les étrangers à des travaux pour les nationaux, de la manière convenable. Il ne cherche pas en effet à acquérir une prépondérance commerciale, ce qui est une tendance dangereuse, mais à rendre la nation entièrement indépendante et autonome. 152
Ce ne sont pas seulement les échanges commerciaux qu’il faut supprimer, mais aussi les échanges culturels et le tourisme. Seule exception prévue : les voyages des savants. Et ce trait rappelle avec une étrange précision les pratiques totalitaires du xxe siècle :
Le savant seul et l’artiste supérieur ont besoin de voyager hors de l’État commercial fermé : il ne doit pas être permis plus longtemps à une vaine curiosité et à la recherche de distractions de transporter en tout pays leur ennui. Les voyages des premiers s’effectuent pour le plus grand bien de l’humanité et de l’État ; loin de les empêcher, le gouvernement devrait même les encourager et faire voyager aux frais de l’État savants et artistes. 153
Il est évident que dans une nation ainsi fermée, dont les membres ne vivent qu’entre eux et fort peu avec des étrangers, qui acquiert par suite des mesures indiquées sa façon de vivre, son organisation [p. 190] et ses mœurs particulières, qui aime avec dévouement la patrie et tout ce qui est de la patrie, l’honneur national se développera très vite, à un degré élevé, ainsi qu’un caractère national nettement marqué. Ce sera une autre nation, absolument nouvelle. Cette introduction d’une monnaie nationale en est véritablement la création…
Un seul lien devra subsister entre les peuples : celui de la science.
Grâce à elle, mais à elle seule, les hommes s’uniront de manière durable et ils le doivent, quand pour tout le reste, leur division en peuples divers sera achevée. Elle seule demeure leur propriété commune, après qu’ils ont partagé entre eux tout le reste. Nul État fermé ne supprimera ce lien, il le favorisera plutôt, car l’enrichissement de la Science par la puissance réunie de l’espèce humaine, avance même ces fins terrestres particulières. Les trésors des littératures étrangères seront importés par des Académies rétribuées et échangés contre ceux du pays même.
Ce système une fois généralisé, et la paix perpétuelle établie parmi les peuples, aucun État sur terre n’aura le moindre intérêt à ne pas communiquer à un autre ses découvertes, puisque chaque État en effet ne peut les utiliser que pour lui à l’intérieur et nullement pour en asservir d’autres et pour s’attribuer sur eux une prépondérance quelconque. 154
De toutes les utopies issues de la philosophie pré-romantique, il faut avouer que celle de Fichte, pour délirante qu’elle nous paraisse, se trouve avoir le mieux correspondu aux réalités historiques des 150 ans qui allaient suivre. Et cependant, il serait injuste de considérer Fichte sous le seul aspect d’un précurseur de l’Anti-Europe des nationalismes totalitaires. Par des voies « dialectiques » et tortueuses, c’est l’union finale qu’il croyait atteindre. Cinq ans après la publication de son manifeste de l’Autarcie, il écrivait, dans ses Grundzüge des gegenwärtigen Zeitalters (1804-1805) :
… les Européens de religion chrétienne ne forment en réalité qu’un seul peuple, ils ne reconnaissent pour seule vraie patrie que cette Europe qui est leur terre commune, et d’une extrémité à l’autre du continent, ils ne poursuivent, à peu de choses près, que le même but qui les attire.
Si injustes que puissent paraître en soi ces desseins, grâce à eux cependant la première esquisse de l’organisation mondiale se prépare [p. 191] et les progrès de la culture universelle s’intensifient peu à peu ; et selon la même règle, cette progression se poursuivra sans relâche jusqu’au moment où le genre humain tout entier, qui habite notre globe, sera réuni par les institutions de l’unique République Universelle de la Culture, qui comprendra tous les peuples.
À l’expansion colonialiste, responsable de la division de l’Europe en nations hostiles, puis au processus de fermeture totale de ces monades politiques, succédera donc un jour, selon Fichte, l’expansion triomphale de la culture européenne, portée par la Science et libérée de tout impérialisme. Nous n’en sommes pas si loin, dans cette seconde moitié du xxe siècle …
Cependant le processus « dialectique » aura coûté plus cher à l’Europe et au monde que Fichte ne pouvait l’imaginer : ne fût-ce que par la collusion de la science et des nationalismes…
Johann Gottfried von Herder (1744-1803) ouvre en Allemagne — comme Vico l’avait fait en Italie, comme Gibbon le faisait en Angleterre — l’ère des vastes méditations sur le destin des civilisations. Son œuvre est l’une des plus riches en jugements et en fécondes hypothèses contradictoires sur le rôle de l’Europe dans l’histoire. Il a célébré « l’âme des peuples » en précurseur du nationalisme romantique, « l’équilibre européen » en précurseur de la Sainte-Alliance, les vertus nordiques en précurseur du racisme, la supériorité spirituelle de l’Orient en précurseur des philosophes modernes de notre « décadence fatale ». Tantôt il voit l’Europe à la tête du progrès mondial, tantôt il la décrit comme promise à la juste vengeance des autres continents qu’elle a colonisés et pillés. Essayons cependant de saisir, dans ce balancement pendulaire de sa pensée, quelques-uns des moments de passage à l’axe européen. Voici d’abord l’Europe « République des Savants », telle qu’un Voltaire pouvait la définir :
L’Europe entière est une République des Savants qui, d’une part grâce à une grande rivalité interne, d’autre part, pendant les siècles derniers, grâce à des ressources précieuses qu’elle est allée chercher sur toute la surface de la terre, a su se donner une forme idéale que seuls le savant perçoit et l’homme d’État utilise. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous arrêter, alors que les choses suivent leur cours : nous poursuivons l’image magique d’une Science suprême et d’une Connaissance universelle, que nous n’atteindrons jamais, mais qui nous maintient en mouvement, aussi longtemps [p. 192] que durera la Constitution politique de l’Europe. Les États qui ne sont jamais entrés dans ce conflit, ne comptent pour ainsi dire pas. 155
Mais voici l’une de ces intuitions typiquement herderiennes, c’est-à-dire géo-historico-lyriques, qui annoncent les grands systèmes « weltgeschichtlich » de Schlegel à Spengler en passant par Hegel :
Est-ce le Nord ou le Sud, le Levant ou le Couchant qui a été la « vagina hominum » ? Quelle est l’origine de l’espèce humaine, des inventions, des arts et des religions ? Faut-il croire que le genre humain a émigré de l’est vers le nord, pour s’y reproduire dans les montagnes du froid, mû par sa force de géant, comme ces monstrueux poissons conservés sous les glaces ? Ensuite, après avoir inventé cette religion de la cruauté conforme à son climat, il aurait envahi l’Europe à la force de l’épée, y implantant ses mœurs et sa conception de la justice. S’il en est ainsi, je vois deux courants : l’un, venu d’Orient, passe par la Grèce et l’Italie et s’infléchit légèrement dans le sud de l’Europe, inventeur d’une douce religion méridionale, d’une poésie de l’imagination, d’une musique, d’un art, d’une sagesse des mœurs, d’une science qui forment le patrimoine du sud-ouest européen. Quant au deuxième courant, il part d’Asie, par le Nord rejoint l’Europe où il submerge l’autre courant… S’il en est ainsi, le troisième courant ne viendra-t-il pas d’Amérique et le dernier peut-être du Cap de Bonne Espérance ou des régions situées au-delà ? 156
Sur la fonction mondiale de l’Europe, Herder a des vues prophétiques, que vérifie l’évolution anti-colonialiste et nationaliste à laquelle nous assistons au xxe siècle. Déjà dans ses Idées pour une Philosophie de l’Histoire (1784) il annonçait que les instruments et moyens inventés par l’Europe pour subjuguer les autres continents se retourneraient un jour contre elle :
Nous autres Européens… sommes en train de forger les chaînes avec lesquelles vous nous traînerez, quand votre tour viendra ! 157
Aux yeux de Herder — et à cette date déjà — l’Europe est en train de trahir sa mission mondiale. Dans le recueil intitulé Adrastea, on trouve le dialogue suivant entre un Européen et un Asiatique :
L’Asiatique : Un jour la Providence a mis entre les mains des [p. 193] Européens une jauge et une balance. Ils doivent mesurer, ils doivent peser. Mais s’ils mesurent tout à leur aune particulière uniquement pour s’avantager, que deviendra entre leurs mains la si importante balance du destin, qu’on leur a confiée pour contribuer au bonheur des peuples ?
L’Européen : En Europe personne n’y songe. 158
Ce que Herder, l’un des premiers, a su comprendre, c’est que l’Europe ne peut se concevoir comme entité fermée ou monade autonome. Elle est fonctionnellement liée au monde. Il le dit en une phrase décisive, dont Hegel a dû se souvenir :
On peut considérer l’existence d’un État en soi ou par rapport aux autres États ; l’Europe se trouve dans l’obligation d’utiliser les deux échelles, les États d’Asie n’en ont qu’une seule. 159
Johannes von Müller (1752-1809), historien des Suisses, combla les vœux de Herder en donnant à ses contemporains une Vue générale de l’Histoire du Genre Humain (1797) dont le succès fut immense à l’époque. Quoique centrée sur l’Europe, comme l’indique son titre en allemand (Vierundzwanzig Bücher allgemeiner Geschichte, besonders der europäischen Menschheit) cette vue générale ne laisse pas d’être pessimiste. Selon Heinz Gollwitzer, J. von Müller « fut le premier grand esprit allemand qui ait pleinement saisi et parfois assumé le contenu affectif et conceptuel d’une conscience de la décadence spécifiquement européenne, apparentée (mais non identique), au pessimisme de la vision chrétienne du monde » 160 . Comme Rousseau, il voyait « tous les États de l’Europe courir à leur ruine », et il pressentait que l’avenir appartiendrait « soit à la Russie soit à l’Amérique ».
Voici le tableau qu’il donne de l’état des puissances européennes, tel qu’on pouvait le concevoir à la fin du xviiie siècle :
Toutes les puissances peuvent se diviser en trois classes ; les puissances maritimes, qui se subdivisent en deux classes : les Princes Bourbons régnant en France, en Espagne, dans les deux Siciles ; et la Grande Bretagne avec les Provinces Unies, formant, jointes ensemble, l’intérêt protestant dans cette partie de l’Europe ; un jour la neutralité armée se joindra ici…
[p. 194] Parmi les puissances de la seconde classe, qui tiennent l’équilibre de la liberté Européenne, l’Empereur, la Russie et la Prusse sont par le nombre et l’excellence de leurs troupes, naturellement les principales. D’autres leur disputeraient le premier rang, s’il devoit s’élever quelque nouveau Gustave Adolphe, qui par l’énergie de son héroïsme, sût placer un petit peuple à la tête des Potentats.
À la tête des puissances barbares est le Padisha ; l’Europe n’a point de relations avec les Cours d’Asie ; en Afrique, Alger, Tunis, Tripoli, Maroc, sont dignes de remarque.
On peut traiter de la Suisse et des rois de Sardaigne et de Portugal après la maison de Bourbon, dont l’un est censé d’être allié ; et dont les liaisons peuvent seules faire valoir les droits ou les désirs du Duc de Savoye, concernant la Lombardie. La Scandinavie, les Princes de l’Empire, la Pologne, quelques États d’Italie peuvent être considérés après les trois puissances qui tiennent l’équilibre, parce que leur alliance peut contribuer surtout à gêner ou à accélérer les progrès de l’une contre l’autre de ces puissances.
Parmi les États gouvernés par les Bourbons, la France par son étendue, sa situation, son terroir, sa population, et le caractère de ses habitants, pourroit seule donner la loi au monde, si un système suivi, approprié à la nature d’une grande puissance, faisoit valoir ses prodigieuses ressources. 161
On est frappé par la complication et la fragilité de ces divers groupes de puissances censées « tenir l’équilibre de la liberté européenne ». Elles évoquent la page dans laquelle Kant, critiquant l’idée d’équilibre européen chère à Gentz et à Burke, rappelait cette maison décrite par Swift et qui était bâtie d’une manière si conforme au seul principe d’équilibre que lorsqu’un moineau se posa sur son toit, elle s’écroula.
D’ailleurs, Müller est surtout intéressant par ses essais de comparaison globale des civilisations. À cet égard, le Résumé du ixe Discours est très typique de cette apparition d’une conscience de l’Europe-dans-le-Monde qui marque la pensée germanique de l’époque :
Pendant huit siècles depuis la ruine de l’empire Romain nous avons vu l’Orient toujours semblable à lui-même ; un empire, aussi prompt à s’élever que celui de Ninus et de Cyrus, s’affoiblir, se partager, et diverses dynasties se succéder, par la même mollesse des despotes ; les Mongols, comme les Scythes du temps de Cyaxares, envahir mille diverses tribus du genre humain, et disparoître aussitôt parce que leur armée ne pouvoit pas se renouveller ; dans [p. 195] l’Occident, après la longue agitation des peuples, et l’ascendant passager du premier empereur des Francs, le passage de la vie des anciens Germains à l’état de police, quand les nations contenues l’une par l’autre, furent forcées à tirer de leur sol, ce qu’ils auraient mieux aimé conquérir. De cette application résulte l’industrie, puis le courage de la liberté, parmi les bourgeois, enfin le développement de l’esprit humain. Toutes les religions sont venues de l’Orient ; le sentiment y est plus vif, plus élevé ; ces connoissances intuitives ou adaptées au sens, prennent dans l’Occident une force spéculative ; là les conquérans les emploient, ici elles accélèrent le grand ouvrage de l’établissement de l’ordre civil.
On voit plus d’art, plus de persévérance dans la politique des Européens, dans celle des Orientaux plus de cette énergie momentanée. Nous sommes au milieu du Drame qu’ont ouvert les Géans du Nord, les destructeurs de l’ancien Empire.