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Au dix-neuvième siècle, les Etats-Unis d’Amérique constituaient une confédération d’Etats séparés les uns des autres par des distances parfois considérables, et ne disposant pas de moyens de communications efficaces. Transmettre les volontés du président des Etats-Unis de Washington D.C. au gouverneur de la Californie demandait un temps considérable (quand le message parvenait à destination, ce qui était loin d’être une évidence). De fait, même quand le message parvenait au destinataire, il y avait quelque chance que son contenu ne soit devenu obsolète entre temps. Les tiraillements entre les Etats (prémices de la Guerre de Sécession) rendaient le besoin de moyens de communication efficaces de plus en plus vital pour le gouvernement.
En 1860, Hiram Sibley (alors président de la Western Union) reçut l’autorisation de déployer le premier câble télégraphique transcontinental américain. Il signait l’arrêt de mort de systèmes de transmission d’informations plus anciens, mais parfois aussi plus pittoresques, comme le Pony Express. Le coût des messages ainsi transmis était prohibitif, et l’absence de systèmes d’amplification ou de régénération du signal imposait la réécriture du message à chaque station-relais. La probabilité d’erreurs était relativement élevée, et la vitesse de transmission se mesurait (de bout en bout) en bit/minute (Par comparaison, le Pony Express, moyen le plus rapide jusque là, aurait pu se targuer de vitesses de transmission de l’ordre du bit par jour, quand le message arrivait). Néanmoins, le télégraphe représenta une avancée technologique considérable, et joua un rôle essentiel dans la consolidation de la jeune nation américaine en rapprochant la côte Atlantique et la côte Pacifique : désormais, les nouvelles essentielles parvenaient de part et d’autre pratiquement en temps réel. On pouvait lire à New York dans le journal du lendemain les événements significatifs de la veille à San Francisco. Un des premiers messages à transiter sur ce nouveau câble était un message du gouverneur de la Californie à destination du président des Etats-Unis pour l’assurer du soutien des Etats du Pacifique dans la Guerre de Sécession qui s’annonçait.
Aujourd’hui, nous avons dans nos poches de petites merveilles technologiques capables de se connecter sur des réseaux sans fil à très grand débit (plusieurs centaines de mégabits par seconde, parfois), et ceci pour un prix symbolique. L’actuel président des Etats-Unis est un fervent adepte du message court (inspiré par les anciens SMS ou texto, et géré actuellement par la société Twitter). On estime que Donald Trump génère plusieurs dizaines de tweet chaque jour, et leur pertinence est souvent très contestée. Ces réseaux de haute performance dont se sert le président sont aussi utilisés par des applications dites sociales (Facebook, Instagram, WhatsApp, WeChat, etc…) dont certaines ont été directement mises en cause pour avoir servi de support à des fraudes électorales (voir par exemple cet article du Figaro). De support de cohésion à la démocratie qu’ils ont été par le passé, voici que les outils de communication sont devenus des menaces pour les processus démocratiques !
Cette « évolution » n’est pas vraiment récente : plusieurs dictateurs ont ainsi utilisé les moyens de communication à leurs propres fins; mais ce n’est que depuis peu qu’Internet et les réseaux sociaux sont devenus des vecteurs de désinformation, et des outils de manipulation de l’opinion publique. Et Internet a pu évoluer dans ce sens grâce à son universalité et à la facilité d’accès au réseau que nous connaissons. Or, cette facilité d’accès est le fait de progrès technologiques réalisés pour l’essentiel entre les années 1970 à 1990, c’est-à-dire par la génération 1940-1960 : ma propre génération, en somme. Les ingénieurs en communication et en technologies de l’information de cette génération ont – sous couvert de progrès techniques extraordinaires – contribué au développement d’outils qui ont apparemment péjoré les systèmes de communication existants jusqu’à les rendre parfois néfastes.
Qu’avons-nous fait faux ?
Comment est-il possible de rendre un système de communication fonctionnellement plus mauvais alors qu’on l’a massivement amélioré techniquement ?
Tout d’abord, il convient de préciser que tout n’est pas néfaste dans les technologies de l’information actuelles. Beaucoup d’applications proposées sont réellement géniales, et influent profondément la société dans une dynamique positive. Mais une application peut être détournée de ses buts originaux si elle est insuffisamment protégée, ou/et si quelqu’un y trouve un quelconque intérêt. Mais il ne s’agit pas ici de discuter de sécurité informatique, même si le sujet mériterait que l’on s’y arrête. Une autre fois, sûrement !
Dans les années 1970, en pleine guerre froide, et aussi au plus fort du développement d’internet, on pensait que le libre accès à l’information permettrait de combattre efficacement la dictature en général, et le communisme en particulier. Il suffisait en effet que les victimes de régimes politiques totalitaires disposent d’une information non biaisée sur ce qu’il se passait ailleurs pour qu’ils se révoltent contre leurs autorités. Un libre accès à l’information permettrait ainsi d’éradiquer le totalitarisme et d’imposer la démocratie partout, et sans effusion de sang (Enfin, chez nos « boys », parce que les dégâts d’une guerre civile, c’est chez les autres, on s’en fout). Des initiatives comme Radio Free Europe relèvent de cette réflexion. Les développeurs d’Internet étaient persuadés du bien-fondé de cette hypothèse, et maintenant encore, la gratuité des applications Internet, ainsi que l’accès aux sites fournissant des informations est fréquente, voire presque normale. Cette politique permet à chacun l’accès à l’information, mais quelle valeur doit-on donner à une information gratuite ? Si le prix d’une denrée ne garantit pas sa qualité, la gratuité tend à déprécier les efforts consentis par un rédacteur pour composer son article, vérifier ses sources, valider ses références, et enfin rédiger un texte cohérent. Inversement, la gratuité tend à favoriser le rédacteur malhonnête : comment critiquer une information qui est mise gracieusement à disposition ?
Mais au fait, quelle est la valeur d’une information ? Actuellement, en dépit de certains travaux méritoires, mais assez anecdotiques, il n’y a pas de réponse objective à cette question. Claude Shannon, le père de ce que l’on a convenu d’appeler la théorie de l’information, était un (très brillant) physicien, et sa principale préoccupation était la représentation de l’information pour la transmettre et la stocker. La théorie de l’information est en réalité une théorie du codage et de la transmission de l’information. Les notions d’entropie et de quantité d’information, telles que définies par Shannon sont totalement indépendantes du contenu sémantique de l’information : du point de vue du physicien dont le problème est la représentation aussi fidèle que possible de l’information, cette attitude est tout à fait pertinente; mais ceci implique aussi que, potentiellement du moins, n’importe quelle information peut parvenir à n’importe qui, quel que soit le contexte. L’information peut être fausse, anonyme, falsifiée sans que le réseau de transmission ne s’en formalise, car il ne possède aucune connaissance qui lui permettrait de catégoriser ou de qualifier son contenu. Pour certains, c’est heureux : combien de discours de politiciens ou de publicistes deviendraient impossibles dans le cas contraire ? Pour la plupart, c’est quelque peu déstabilisant: cet e-mail qui parvient dans ma boîte de réception, c’est du lard ou du cochon ? Cette évaluation du restaurant « Le cochon gras double » est-elle authentique, ou est-ce une pub ?
Je ne prétends pas détenir des réponses. Mais l’absence de métrique de la qualité de l’information, associée à la facilité de l’accès (en tant que producteur ou consommateur) favorisent certainement l’usage abusif des technologies de l’information. Les dérives actuelles ont indubitablement aussi d’autres causes, mais les problèmes évoqués ci-dessus constituent des failles dans lesquelles des malveillants n’auront guère de scrupules à s’engouffrer…
Il ne serait pas raisonnable de limiter l’accès à l’information tel que nous le connaissons. Imposer des mesures pour garantir l’authenticité, l’origine et la conformité d’une information relèvent plus du pouvoir politique que de l’ingénierie, encore que la volonté politique ne puisse s’accomplir sans le savoir-faire de l’ingénieur. Mais les préoccupations politiques (donc, électorales) actuelles concernent plus l’écologie que l’information…
Au fait, saviez-vous que Claude Shannon a aussi défini, dans le cadre de sa mal-nommée théorie de l’information, une relation d’équivalence entre l’information et l’énergie ? Peut-être n’en êtes-vous que peu conscients, mais chaque e-mail ou consultation de page web consomme de l’énergie : et cette affirmation ne prend même pas en compte la consommation de votre propre ordinateur personnel ou smartphone qui vous permet de vous assurer que votre pénis peut être agrandi au besoin. Si Internet était un Etat, ce serait le troisième consommateur d’énergie de notre planète. Et la tendance n’est pas à la baisse…
L’information continuera vraisemblablement a être utilisée de manière abusive, même si on édicte des lois qui n’ont que peu de valeur à l’échelle mondiale. Une législation mondiale, si tant est qu’elle puisse être envisagée et quel’on sache ce qu’il faut modifier, est sans doute inappropriée. Mais une sérieuse prise de conscience ne serait sans doute pas inutile…
Internet est l’un des plus fantastiques outils que l’Humanité ait inventé. Comme tout outil efficace, il peut être mal utilisé. Je ne sais pas comment garantir qu’il soit toujours bien utilisé. Je ne sais pas non plus comment empêcher quelqu’un d’utiliser un couteau pour assassiner un proche au lieu d’émincer des oignons. Il ne fait pas de doute qu’il est actuellement mal utilisé; mais les utilisateurs ont certainement le pouvoir d’améliorer la situation. Et peut-être qu’accepter de payer un prix, aussi minime soit-il, pour obtenir une information de qualité, de source avérée, et rédigée par un professionnel permettrait de faire évoluer la situation vers une amélioration souhaitable ?