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Numéro courant
Ce dossier thématique, intitulé « Gender and Materiality in Central and Eastern Europe in the XX century » et co-dirigé par Iva Jelušić, Justina Smalkyte et Anna Sidorevich, contribue de manière fructueuse à la recherche sur le genre en Europe centrale et orientale du point de vue des études sur la culture matérielle. Si les contributions n’utilisent pas toutes des objets comme « données primaires », toutes explorent l’interaction complexe entre la matérialité et le genre.
Ce dossier s’ouvre sur l’article d’Ivana Mihaela Žimbrek et de Lea Horvat, qui retrace l’évolution de la conception des cuisines yougoslaves du début des années 1950 au début des années 1970. L’article d’Anna Sidorevich analyse les mauvais traitements infligés aux femmes lors de l’accouchement et de l’avortement dans l’ex-Union soviétique. Julia Mead s’intéresse quant à elle à une communauté tchèque d’amateurs qui préservent une collection d’appareils électroménagers de l’époque socialiste. Marta Chmielewska explore la transition de la Pologne du socialisme au capitalisme en examinant les changements dans la production et la publicité des sous-vêtements. Enfin, Martyna Miernecka étudie l’interaction entre les institutions socialistes promouvant le travail créatif et l’histoire des machines à écrire en Europe centrale et orientale.
Le dossier est enrichi par un article de Kristen Ghodsee, publié dans la section « Champ libre », et intitulé « Revenge of the Tampon : Gender and Materialisms (New and Old) in 20th Century Central and Eastern Europe ».
Enfin, la rubrique « Arrêt sur archives » contient deux textes : le premier est un entretien mené par les coordinatrices avec des chercheur·euse·s réunis dans le cadre du projet de recherche « Cartographie de la résistance ». Ce projet se penche sur les réseaux clandestins de résistance aux autorités fascistes de l’Oustacha [Ustaša] pendant la Seconde Guerre mondiale, enracinés dans le mouvement ouvrier de gauche de l’entre-deux-guerres et l’activisme du Parti communiste de Yougoslavie. Dans le deuxième texte, Iva Jelušić publie ses découvertes sur les carnets de chansons et montre l’importance du chant pour les membres de la résistance antifasciste des Partisans sur le territoire de la Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale.
En examinant divers types d’objets, les articles de ce dossier thématique contribuent ainsi de façon fructueuse à l’histoire de la vie quotidienne et des relations genrées sous le socialisme d’État et le communisme.
Ce numéro comporte également un texte hors dossier. Dans la section « Champ libre », Éric Aunoble nous livre, dans « Les sources de l’historien·ne au péril de la guerre », ses observations sur la préservation des sources en Ukraine, fruit d’une enquête de terrain réalisée en 2023.
Pour terminer, quatre recensions viennent clore ce neuvième numéro de la revue Connexe.
L'ensemble du numéro
Gender and Materiality in Central and Eastern Europe in the XX c.
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Cet article illustre l’évolution du design des cuisines en Yougoslavie entre le début des années 1950 et le début des années 1970, à partir de son apparition inédite au sein d’institutions d’arts ménagers et d’organisations de femmes, jusqu’à sa production en série, sa commercialisation et sa popularisation par l’industrie du meuble. En nous focalisant sur deux études de cas : la cuisine « Suède » conçue par Branka Tancig en 1954 ainsi que « Cocktail 68 » conçue par Biala Leban en 1968, nous étudions les changements temporels et qualitatifs dans les kitchenscapes de Yougoslavie à la croisée des sujets suivants : activisme des femmes, arts ménagers, design de cuisines, travail (non) rémunéré des femmes. Nous soutenons que l’objectif initial des experts de produire des cuisines simplifiées et efficaces pour les ménages modernes s’est transformé, à la lumière des changements économiques, sociaux et artistiques survenus à partir du milieu des années 1960, en une promotion industrielle de modèles de cuisine élaborés et colorés. Cette transformation ne peut toutefois être réduite à une dichotomie. En effet, bien que les différences de conception soient étroitement liées à l’évolution des matérialités et de leurs valeurs symboliques, tout en promouvant un genre d’utilisateur entièrement différent, ces disparités résultent des efforts de normalisation et de modernisation accomplis par les activités professionnelles des femmes yougoslaves dans les domaines de l’architecture, de la conception et des arts ménagers. En montrant les liens entre ces différents thèmes, nous proposons de nouvelles perspectives sur l’histoire du design yougoslave, de la matérialité, de la science, de l’expertise des femmes, de l’organisation du travail et du transnationalisme dans les années 1950 et 1960.
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“The terrible burden of being a woman”: Childbirth and abortion in the late USSR through the prism of Leningrad feminists’ underground publications (1979-1982)
Le présent article propose une analyse du problème de la maltraitance des femmes lors de l’accouchement et de l’avortement en URSS tardive à travers les publications du mouvement indépendant des femmes de Léningrad, qui circulent sous la forme de samizdat et de tamizdat. Les féministes clandestines de Léningrad ont été les premières à mettre en lumière le problème persistant mais tabou de la souffrance physique, de l’humiliation et de l’indifférence auxquelles les femmes devaient faire face dans les maternités et les cliniques d’avortement soviétiques. La rupture de ce tabou, entre autres, a entraîné leur persécution par le KGB, l’exil et l’emprisonnement de plusieurs membres du groupe. Cependant, les mêmes problèmes ont été ouvertement révélés et reconnus par les autorités soviétiques dix ans plus tard, à l’époque de la glasnost. Cet article examine les principales questions soulevées dans les publications des féministes de Léningrad en les situant dans le contexte politique et discursif soviétique de la fin des années 1970 au début des années 1980. Enfin, il offre certaines pistes de réponse concernant les causes de la persistance du problème de la maltraitance des femmes au sein du système de santé en URSS malgré les déclarations officielles mettant en avant une amélioration continue des conditions des femmes et des enfants soviétiques.
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The kingdom of antique televisions: Reparability, masculinity, and the afterlives of Socialist electronics
Une communauté d’amateurs tchèques, petite mais engagée, entretient une vaste collection d’appareils électroménagers de l’ère socialiste, notamment des téléviseurs, des radios, des réfrigérateurs et des machines à laver, les répare et les expose dans des expositions informelles. Cet article explore l’histoire de ces objets, la manière dont ils se sont retrouvés dans les mains de collectionneurs et le rôle qu’ils ont joué dans la médiation du régime socialiste tchécoslovaque en matière de genre. L’article démontre que les appareils électroménagers socialistes sont particulièrement bien adaptés à la réparation et à la rénovation parce qu’ils ont été produits dans un environnement dépourvu d’obsolescence programmée, d’une motivation de profit ou d’une forte attente d’innovation. En outre, comme les appareils ménagers nécessitent des réparations et un entretien régulier – souvent effectué par des hommes –, nombre d’entre eux avaient une connaissance pratique intime des machines, même des plus féminisées (par exemple, les aspirateurs et les machines à laver).
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“They look better on the breasts”: Advertisement, sexuality, and the bra business in postsocialist Poland
Cet article examine la transition du socialisme au capitalisme durant les années 1990 en Pologne à travers le prisme de l’évolution du marché des sous-vêtements. Sur base d’entretiens, de documents d’archives des fabricants de soutiens-gorges, ainsi que d’une analyse de la presse contemporaine, j’examine comment l’intégration de l’économie polonaise dans le système capitaliste mondial après 1989 a influencé sa culture sexuelle. Cet article montre comment la fin du monopole du secteur public sur la production de sous-vêtements et l’essor du secteur privé ont facilité l’arrivée de nouvelles formes de soutiens-gorges sur le marché polonais qui ont été sexualisés par les médias et les fabricants eux-mêmes. Ces nouveaux produits imitaient les marques d’Europe occidentale, se distançant ainsi des sous-vêtements de l’ère socialiste, et apportaient une nouvelle technologie conçue pour modeler et discipliner les corps féminins. Grâce à l’analyse approfondie d’un article paru en 1996 sur le commerce des soutiens-gorges dans la Gazette électorale [Gazeta Wyborcza] – le plus grand quotidien de Pologne –, je démontre l’ambivalence des médias libéraux face à ces changements les dépeignant comme un choc générationnel entre les femmes, alors que de nombreux politiciens conservateurs et l’Église catholique appelaient à une censure plus stricte.
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Typing beyond tradition: Women’s writing practices and the challenge to heteronormative domesticity in socialist Poland
Cet article explore l’intersection du travail domestique des femmes et des pratiques d’écriture dans la Pologne des années 1970, et se concentre sur la communauté littéraire d’Obory près de Varsovie et la machine à écrire comme outil symbolique. Dans le contexte des normes patriarcales, des promesses communistes d’émancipation et des aspirations de consommation du socialisme tardif, l’institution d’Obory fusionne l’écriture des femmes avec des rôles féminisés, rémunérés et non rémunérés. S’inspirant de la notion d’Alva Gotby de reproduction émotionnelle, cette enquête met en lumière les cadres sociétaux durables, en particulier les structures de la famille hétérosexuelle, des rôles domestiques et du travail spécifique au genre. En utilisant des témoignages oraux, des entretiens avec des traducteurs des années 1960-1970 et des demandes adressées à l’Union des écrivains polonais de 1978-1979, l’étude intègre les idées d’archive et de répertoire de Diana Taylor. Cette méthode éclaire les pratiques uniques des écrivaines d’Obory et ravive les souvenirs incarnés de leur travail et de l’histoire particulière de l’institution.
Dossier thématique - Champ libre
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Revenge of the tampon: Gender and materialisms (new and old) in the 20th century Central and Eastern Europe
J’ai écrit ce texte spécifiquement pour cette conférence et mes idées sont donc encore à l’état brut. Je ne suis pas non plus historienne, bien que mes recherches ethnographiques soient profondément influencées par les récits historiques oraux de mes sujets. Il s’agit d’un texte exploratoire, encore en cours d’élaboration, et j’espère que vous pardonnerez la nature provisoire de mes réflexions. Ce texte a été rendu public pour la première fois le 1er octobre 2021, lors de la conférence « Gender and materiality in Central and Eastern Europe in the 20th century » qui s’est tenue à Sciences Po dans la ville de Paris. Une version plus courte de ce texte a été publiée dans un Festschrift pour l’historienne bulgare Maria Todorova (Ghodsee 2023, 235-246), avec le soutien de l’Institut Leibniz d’études de l’Europe de l’Est et du Sud-Est à Regensburg, en Allemagne.
Dossier thématique - Arrêt sur archives
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En 2015, à l’occasion du soixante dixième anniversaire de la libération de Zagreb, quelques chercheur·euse·s et activistes, en partenariat avec le collectif de conservateurs [BLOK] basé à Zagreb et soutenu·e·s par la Fondation Rosa Luxemburg Europe du Sud-Est (RLS SEE), ont commencé à travailler sur un projet intitulé « Cartographie de la résistance » [Kartografija otpora]. Cette initiative a pour point de départ les réseaux clandestins, enracinés dans le mouvement ouvrier de gauche de l’entre-deux-guerres et l’activisme du Parti communiste de Yougoslavie [Komunistička partija Jugoslavije, KPJ]. Ces derniers sont établis sur tout le territoire des pays yougoslaves (1941-1945) dans le but de résister aux autorités fascistes de l’Oustacha [Ustaša] pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette recherche a été menée en deux phases : de 2015 à 2016, et de 2020 à 2022. Lors des deux phases de ce projet, les auteur·e·s se sont concentré·e·s sur les aspects spatiaux, organisationnels, politiques, genrés et sociaux de la résistance. Au cours de la première phase, le site web kartografija-otpora.org, cartographiant la résistance sur le territoire de la ville de Zagreb, a vu le jour. Sur la base des recherches effectuées dans la deuxième phase, le livre intitulé Kartografija otpora : Zagreb 1941-1945 (ed. Josip Jagićet Marko Kostanić) a été publié. L’ouvrage se compose de neuf chapitres au total, dont les trois premiers, rédigés par Karlo Držaić, Saša Vejzagić et Josip Jagić, traitent de l'histoire institutionnelle et sociale de la résistance. Dans sa contribution, Krešimir Zovak, quant à lui, s'attaque à la Justice des peuples [Narodna pravda] en explorant le sujet controversé des tribunaux de partisans. Barbara Blasin a écrit sur le Front des femmes antifascistes de Zagreb, tandis qu’Ana Lovreković s’est intéressée aux femmes travaillant pour le Comité local du Parti. Petra Šarin, pour sa part, a écrit sur l’Agitprop et les imprimeries clandestines. Stefan Treskanica et Goran Korov, membres de l’équipe de 2015, ont enquêté sur le phénomène de l’aide populaire [Narodna pomoć] et exploré les activités du KPJ dans la période d’avant-guerre, de 1931 à 1941. Le site web a également été mis à jour sur la base de ces travaux, cartographiant ainsi plus de 200 lieux de terreur et de résistance.
Nous avons échangé avec les contributeur·rice·s sur la spécificité de cet ouvrage.
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Dans cet « Arrêt sur archives », l’autrice analyse des recueils de chansons publiés pendant la Seconde Guerre mondiale sur le territoire de la Yougoslavie. Les recueils de chansons sont abordés comme un point d’entrée pour étudier l’expérience quotidienne de résistance antifasciste menée par les communistes. En effet, malgré la guerre qui faisait rage et les multiples pénuries qui touchaient de nombreux biens, de la nourriture aux vêtements en passant par les armes et les munitions, le matériel destiné aux activités de loisir était très demandé. Les recueils de chansons mettent donc en exergue l’existence d'un enthousiasme répandu en faveur des activités culturelles pendant la guerre. Ces recueils ont permis de remplacer, du moins temporairement, la peur et la douleur par du plaisir et de bons moments partagés. De plus, le contenu des chansons était adapté aux circonstances de la guerre et guidé par les exigences de la politique et de l’idéologie. Le plaisir et ces moments de partage pouvaient ainsi permettre un espoir en un avenir meilleur.
Champ libre
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Ce champ libre est l’œuvre de trois auteurs, dont le principal, Éric Aunoble, a coordonné l’assemblage des textes. Après l’introduction générale écrite par Éric Aunoble vient un article du même auteur sur la préservation des sources en Ukraine, fruit d’une enquête de terrain. À la suite de ce texte vient un article du généalogiste Maxime Vichnevski, fruit de son expérience dans les archives de Saint-Pétersbourg (Russie). Ce champ libre se termine par une vignette sur les archives en Crimée annexée, écrite par un collègue vivant en Russie.
Recensions
CONNEXE. Les espaces postcommunistes en question(s)