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«Le livre vide»
di Romain Buffat
Pubblicato il 24/07/2017
Y aurait-il un lien entre le monde de la mode et la littérature? Cette question, Jon Monnard la pose plus ou moins directement dans son premier roman Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique (L’Âge d’Homme, 2017).
Coska, jeune homme en proie à une crise existentielle au moment de ses études dans une école d’art, quitte tout pour «vivre, fuir... écrire» (p. 23). Naïf et sans doute un peu égocentrique, le personnage principal conçoit surtout l’écriture comme un moyen de reconnaissance: «Conscient du fait que l’écriture est une discipline complexe qui requiert solitude et rigueur, il a, cependant, toujours souhaité se voir publié.» (p. 23) Cette quête de visibilité et de reconnaissance conduit Coska à s’inscrire à un concours dont il sort lauréat et qui lui vaut le statut d’écrivain de la célèbre marque de vêtements de Martha Kahl. Il entre alors dans le monde de la mode où priment le paraître, l’hypocrisie et la compétition à tout prix.
Organisé en trois temps, le récit emprunte sa forme au roman d’apprentissage en suivant Coska qui 1) quitte son milieu, 2) découvre un monde qui n’est pas le sien, qui lui résiste et qui lui brûle les ailes jusqu’au moment où 3) il revoit ses ambitions à la baisse, retrouve une forme de sérénité dans un milieu proche de celui qui était le sien au début du roman. Comme souvent dans le roman d’apprentissage une rencontre, une simple parole ou le plus banal souvenir se charge d’une symbolique qui préfigure la suite. Le ton est donné dès l’incipit «La tête de l’oiseau se brisa contre l’écorce de l’arbre» (p. 15). À partir de ce moment « [Coska] sut alors que rien ne serait jamais facile » (p. 16). Comme l’oiseau contre l’arbre, le jeune homme se cogne constamment contre les lois et les conventions du métier en fréquentant le monde de la mode. Pour mieux rendre compte de cette désillusion et de la violence des chocs auxquels Coska doit faire face, la narration glisse de la troisième à la première personne. Sans doute y a-t-il aussi la volonté de la part de l’auteur de montrer le milieu de la mode au-delà des apparences, de le faire vivre de l’intérieur sans risquer de l’idéaliser. Pourtant, une interrogation quant à ce changement de perspective subsiste tout au long de la lecture. La fin tente d’y répondre, quoique de manière hésitante. Ou alors faut-il voir ce jeu entre le «je» et le «il» comme une hésitation entre l’autobiographie et le roman? Si le geste de changer de pronom d’une partie à l’autre s’avère intéressant, il paraît toutefois ne pas être complètement assumé, tant il semble que le roman aurait pu tenir aussi bien avec la première qu’avec la troisième personne.
Le roman de Jon Monnard n’est pas à proprement parler un livre sur le milieu de la mode. Si c’est dans cet atmosphère de faux-semblants qu’évoluent les personnages, il pourrait bien s’agir d’un prétexte pour parler d’autre chose: de la littérature, ou plutôt du livre. De l’objet-livre, sacralisé, fétichisé. On l’a dit, Coska «a toujours souhaité se voir publié» (p. 23). Le lecteur ne verra jamais Coska écrire, n’aura jamais droit à un extrait de ce qu’il écrit pour la simple et bonne raison que Coska n’écrit pas. Il va de soirée en soirée, de gin en gin, de biture en biture pour finir par vomir le plus souvent. Le seul événement entretenant un lien plus ou moins vague avec la littérature est la présentation du livre de Coska lors d’un défilé. Un livre vide qu’il n’a pas écrit, L’amour qui meurt se résume pour l’instant à une maquette, avec lequel les mannequins défilent, ce qui constitue les «quinze secondes de gloire» de cet «écrivain imposteur» (p. 122). C’est là sans doute le cœur du roman de Jon Monnard: l’écrivain contemporain n’a pas besoin d’œuvre pour exister. Il lui suffit d’une maquette, d’une couverture – il n’y aura de toute façon personne pour s’intéresser au texte – dont quelques photos sur les réseaux sociaux garantissent le succès. À ce moment, on ne peut s’empêcher de penser à d’autres romans récents comme L’Inifini livre de Noëlle Revaz (Zoé, 2014) ou à La Politesse de François Bégaudeau (Verticales, 2014) qui tous deux égratignent les acteurs du milieu littéraire et leur propension à réduire le livre à une couverture, et en font un prétexte à causeries autour de tables rondes. Sans doute le lien entre les mondes de la mode et du livre réside en cela qu’ils accordent tant d’importance au paraître. Le livre comme produit d’une marque, comme accessoire: «Le livre transformé en vêtements, les mots deviennent tissus, formes et courbes!» (p. 79) s’exclame Ghiacco, le directeur artistique de la maison Kahl.
Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique semble jouir d’un bel accueil médiatique, d’une bonne visibilité et d’excellents chiffres de ventes à l’échelle romande, si l’on en croit le compte Facebook de Jon Monnard. La mention #EtàLaFois sur le rabat de la jaquette n’y est sans doute pas pour rien. En effet, des internautes de différents pays prennent en photo la couverture scintillante pour la partager sur les réseaux sociaux depuis une terrasse, le bord d’une piscine ou depuis la plage. L’auteur lui-même se met abondamment en scène avec son livre sur Instagram. Cependant, que ce soit à la radio, à la télévision ou dans les journaux, on parle peu du fond du livre de Jon Monnard. On parle de son titre bien sûr, pimpant et qui rappelle Gatsby avec lequel il partage un adjectif, on parle de ses études en communication, de sa formation de libraire, de son intérêt pour le monde de la mode, de la façon dont il a rencontré Philippe Besson (qui signe la préface), on parle de son activité sur les réseaux sociaux mais il n’est que rarement question du texte. Et pourtant, la langue du roman pourrait appeler à quelques réserves: on regrette certaines images alambiquées («Les songes refoulés des tréfonds de son âme luisant désormais dans l’abîme de ses yeux») ou trop convenues («le soleil couchant incendie le ciel»), des étrangetés syntaxiques ou encore des changements de temps verbaux pas toujours justifiés. Bien sûr, la plupart des livres qui paraissent aujourd’hui subissent le même sort, et la superficialité n’est pas l’apanage du monde de la mode. En effet ce roman, et le traitement qui lui est réservé, semble être symptomatique de notre façon de lire sans les lire les œuvres contemporaines, de constamment passer sous silence tout ce qui concerne l’écriture, c’est-à-dire la construction, les images, le rythme, la syntaxe, les temps verbaux, tout ce qui, derrière les apparences, une fois la jaquette ôtée et la couverture soulevée, fait le livre.