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Pour le ministre suisse des affaires étrangères, la coopération au développement et la politique de sécurité vont de pair. Selon lui, il n’est quasiment plus possible de dissocier les intérêts en matière de sécurité intérieure des situations de menace de politique extérieure. Didier Burkhalter voit donc la prévention de l’extrémisme violent (Prevention of Violent Extremism, PVE) comme une tâche importante de la coopération au développement. Si cette dernière se conforme aux approches de la PVE, elle soustrait aux groupements terroristes ce qui fait le terreau de cet extrémisme. Une telle coopération au développement renforcerait la « capacité des individus et des communautés à lui résister » et les aiderait « à instaurer des conditions dans lesquelles personne ne sera tenté de céder à la violence pour des motifs politiques ou idéologiques ou de se laisser enrôler par des extrémistes violents ». C’est ce qu’on peut lire dans le plan d’action de politique étrangère de la Suisse pour la PVE. La peur des attentats terroristes grandit, à l’intérieur de nos frontières également. Les projets tentant de prévenir l’extrémisme violent bénéficient par conséquent d’un large soutien parmi la population et au sein de l’ONU également.1
La coopération au développement a pour objectif de réduire la pauvreté dans le monde. La PVE lui impose-t-elle une réorientation ? Ou la coopération au développement contribue-t-elle déjà, de toute manière, à éliminer ce qui fait le terreau de la violence et des idéologies extrémistes ?
La mesure dans laquelle la lutte classique contre la pauvreté réduit l’extrémisme violent donne lieu à controverse parmi les chercheurs. Mais le problème de cette recherche réside dans le fait qu’elle s’est jusqu’ici centrée sur le phénomène (comparativement) marginal du terrorisme international. Elle omet d’observer les mouvements extrémistes locaux, mais jouissant d’une large assise, et les motifs d’adhésion à de tels mouvements. La recherche sur le terrorisme réfute une relation directe entre la pauvreté et l’inégalité et les actes de violence. En revanche, la recherche sur la violence politique montre qu’il y a bel et bien une relation avec la pauvreté et la marginalisation économique de minorités. Le lien est particulièrement fort dans le contexte de structures étatiques fragiles.
La recherche considère qu’un État fragile et l’absence de libertés civiles sont des facteurs prépondérants de l’émergence de violence politique et extrémiste. Une mauvaise gouvernance, la non-satisfaction des besoins fondamentaux par l’État (éducation, santé, prospérité) et des expériences de discrimination et d’exclusion de minorités peuvent être réunies sous la même bannière de la fragilité. Il convient aussi d’y ajouter le manque de participation politique et la répression croissante des personnes ayant des convictions différentes. Si la coopération au développement cible ces facteurs, elle rend le recrutement de disciples plus difficile pour les groupements extrémistes. Elle lutte par là même également contre de potentiels sentiments d’impuissance. Mais, à elle seule, la frustration ne suffit pas à faire émerger des groupements à caractère violent : ce qui joue également un rôle, sur cette toile de fond, est de savoir si les acteurs politiques ou de la société civile saisissent l’occasion du moment et savent canaliser l’insatisfaction.
De nombreuses interventions de la coopération au développement misent à juste titre sur la bonne gouvernance, l’état de droit et la participation politique. De telles approches démocratiques recèlent toutefois certains risques également. En effet, du fait de l’instabilité qui les caractérise, les transitions politiques peuvent offrir de nouvelles opportunités à des groupements extrémistes et donner prise à une violence politiquement motivée.
Or, pour prévenir la violence, il est crucial que les personnes soient associées aux activités communautaires. Si des structures locales font défaut, à la jeunesse en quête de sens et d’identité notamment, des organisations à caractère violent peuvent sauter dans la brèche. L’accès à la formation professionnelle et à des emplois pour favoriser l’inclusion de la jeunesse sont mis en avant dans le plan d’action de la Suisse pour la PVE. Un aperçu des recherches sur les facteurs générateurs d’extrémisme violent confirme que certains groupements extrémistes recrutent des personnes sous-occupées et sans emploi. Il recommande par voie de conséquence à la coopération au développement de donner la priorité à la création de postes de travail, particulièrement dans des régions marquées par de forts courants d’opposition, et en ciblant les hommes en âge de combattre. Alors que de telles interventions peuvent s’avérer judicieuses, une autre étude met toutefois en garde contre une surestimation de la relation entre violence politique et chômage. La propension à la violence résulterait d’expériences multiples de l’injustice, le chômage ne suffisant pas à lui seul.2 Un accent placé sur la formation professionnelle – en lien étroit avec la création d’emplois afin de ne pas produire des chômeurs frustrés supplémentaires – est malgré tout une approche valable en vue de réduire la base de recrutement de groupements extrémistes. Des programmes de formation sont judicieux pour prévenir l’extrémisme violent aussi parce que l’encouragement à faire preuve d’esprit critique, la promotion de la tolérance et de stratégies de résolution non violente des conflits réduisent l’attrait exercé par des idéologies extrémistes. Mais la formation peut également aiguiser la sensibilité pour l’injustice sociale et économique et encourager une volonté de renversement politique. C’est toutefois d’autant plus vrai là où il n’y a guère de possibilités de protestation modérée et d’exercer une influence politique. À elles seules, des interventions sur le plan de la formation ne suffisent donc pas.
L’approche de la PVE a ceci de problématique que l’extrémisme violent est actuellement mis particulièrement en relation avec l’islam politique. Le risque existe que dans le cadre de cette approche, la coopération au développement réduise ses interventions en lien avec des groupes de population systématiquement soupçonnés du fait de leur religion. Un accent par trop manifeste sur l’extrémisme peut en outre provoquer des résistances de la part de la population et de la société civile concernées. Cela complique la collaboration avec des organisations de la société civile critiques vis-à-vis du gouvernement et qui, de ce fait déjà, sont taxées d’extrémistes par les élites dominantes.
Il est clair que la coopération au développement contribue aujourd’hui déjà à prévenir la violence. Sa mission première – l’engagement en faveur d’une répartition plus équitable des ressources, d’un état de droit performant, d’institutions intègres et de la participation politique, ainsi que pour une société civile forte et ouverte – réduit du même coup l’attrait exercé par des groupes à caractère violent promettant un avenir plus radieux. La coopération au développement a une utilité ici, même si elle ne s’effectue pas expressément sous la bannière de la PVE. Elle ne garantit toutefois pas non plus de prévenir les flambées de violence. La violence est un phénomène tout aussi complexe que le développement est un processus multiforme. La coopération au développement peut contribuer dans une mesure prépondérante au développement, et contrer la violence, mais elle ne peut pas les contrôler pleinement l’un et l’autre.
L'historienne Nathalie Bardill s'est penchée sur la PVE pour Alliance Sud dans le cadre d'un projet finance par des fonds tiers.