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PSDB: Vous dites dans un article sur le Petit Robert (1): "la logique merveilleuse et secrète de l'orthographe française, de ses règles qu'on dit si compliquées, tombe sous le sens quand une citation d'auteur l'illustre". Etes-vous d'accord pour que nous fassions une petite expérience? Bien. Prenons l'adjectif "imbécile" avec un L et le nom "imbécillité" avec deux L. Pour le premier, je trouve une citation de Pascal: "L'homme, imbécile ver de terre", et une de Céline: "Des questions balourdes, imbéciles". Mais pas de citation pour le second.
Gilbert Salem: Ce qui confirme ce que j'ai dit, "imbécile" avec un L tombe sous le sens grâce à Pascal et à Céline qui d'ailleurs, et ce n'est pas un hasard, ont chacun un L, et un seul, dans leur nom. Le nom "imbécillité" avec deux L ne tombe pas sous le sens parce qu'il n'a pas de citation d'auteur.
PSDB: Vous admettez alors que l'on puisse faire l'économie du second L comme le propose le Conseil supérieur de la langue française?
G.S: Certainement pas. J'ai dit que les citations d'auteur rendaient l'orthographe évidente. Mais derrière il y a toujours la logique merveilleuse et secrète dont l'accès est réservé à l'élite des gens cultivés. "Imbécillité" vient du latin imbecillitas, ce serait donc un crime culturel de lui rogner un L.
PSDB: Mais "imbécile" vient de imbecillus avec deux L aussi...
G.S: Il est bon que le français ne soit pas un simple démarquage du latin et qu'il ait affirmé son propre génie au cours des siècles.
PSDB: Dans un autre article vous écrivez "conseillière pédagogique" (2) avec un I après les deux LL alors que la tendance serait plutôt à supprimer le I inutile qui persiste dans quelques exceptions. Comment expliquez-vous cette coquetterie?
G.S: C'est effectivement une graphie personnelle. Pour marquer mon mépris envers les conseillers pédagogiques de français de l'enseignement secondaire du canton de Vaud, j'écris "conseillier" comme "quincaillier" et "conseillière" comme "serpillière". C'est voulu. Mais j'avoue que j'ai dû convaincre mes correcteurs.
PSDB: Il est vrai que presque toutes les années, à la veille des vacances scolaires, vous partez en guerre contre le programme de français. Pourquoi?
G.S: Tout simplement parce que la période des vacances est une période creuse pour le courrier des lecteurs. Les maîtres, qui ont beaucoup de vacances, sont les seuls qui acceptent de sacrifier quelques heures en juillet-août pour répondre à mes attaques. Autre avantage, comme moi-même je suis en vacances, je ne suis pas tenté de lire leurs réponses.
PSDB: Excusez-moi, je ne vous demandais pas pourquoi vous choisissez ce moment-là, mais pourquoi vous luttez contre les profs de français?
G.S: L'idée seule que l'on puisse toucher au merveilleux édifice du français m'est insupportable, et l'enseignement du français fait partie de l'édifice. Je veux dire que les notions que l'on utilise pour apprendre le français appartiennent au français. Je n'ai pas la moindre idée de l'esprit de la nouvelle méthode, mais qu'elle puisse se passer d'une notion aussi belle et aussi claire que celle de Complément d'Objet Direct la condamne et je mettrai toutes mes forces à la détruire.
PSDB: Le fait que vous n'avez aucune idée d'ensemble de la méthode que vous combattez n'affaiblit pas votre action?
G.S: Au contraire. Plus je l'attaque à tort et à travers, plus on croit qu'elle est à l'origine de tous les maux de l'enseignement vaudois. J'en fais un abcès de fixation et je rassemble ainsi contre elle tous les mécontents. Mais déconsidérer la méthode ne saurait suffire, il faut aussi montrer que les maîtres ont perdu le goût de leur langue et qu'ils cherchent à la simplifier, à l'abâtardir à tout prix pour en faciliter l'enseignement.
PSDB: Et c'est là que vous excellez. N'avez-vous pas écrit cette phrase admirable à propos des professeurs de français réunis récemment en congrès mondial à Lausanne: "Ils ont oublié que le génie du français réside dans les complications de sa grammaire, dans ses ingéniosités graphiques (avec ce que cela implique d'accents circonflexes, graves ou aigus), dans son dynamisme métaphorique. Bref, dans sa musique" (3)? Voilà qui est bien envoyé et nous vous sommes d'autant plus reconnaissants que personne avant vous n'avait dénoncé le complot.
G.S: Tous les autres journalistes ont été dupes de leur jargon de pseudo-linguistes. J'ai compris tout de suite que leur congrès visait au démantèlement du français et il n'a même pas été nécessaire que j'y mette les pieds.
PSDB: Est-ce que votre premier roman, qui est annoncé pour la rentrée littéraire, sera cet hymne à la langue française définitivement parfaite que l'on est en droit d'attendre de votre part?
G.S: Je l'espère.
PSDB: Alors nous nous ferons un plaisir de le présenter aux lecteurs de La Distinction dans le prochain numéro (4).
Une interview imaginable de Patrick Sel de Bex, "La Distinction", no 31, 5 septembre 1992
(1) 24 Heures, 2.4.92.
(2) 24 Heures, 4.7.92.
(3) 24 heures, 29.7.92.
(4) C'est promis.