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Depuis quelques années déjà, un certain consensus existe quant aux récents acquis des neurosciences qui postulent que l'être humain prend «subjectivement» conscience de soi dans son environnement grâce à ses sens dont les perceptions s'enregistrent dans des structures de mémoire à complexité intégrative croissante. Cette opération s'effectue par le biais d'un processus nommé «plasticité neuronale» qui permet à tout nouvel événement de s'inscrire dans le cerveau par la création de nouvelles liaisons neuronales, se combinant au réseau déjà existant des événements plus anciens.1,2 L'être humain n'oublie donc jamais rien et perçoit, de ce fait, son présent à la lumière de son histoire dont il enregistre les rebondissements selon trois modes de perceptions simultanées : en vécus corporels (sensorialité, posture, biologie ), cognitifs (compréhension, intellectualisation ) et émotionnels ; cette triple référence constitue l'expérience (et probablement en partie, la conscience) qui mènera le sujet à ressentir et à se comporter de façon toujours plus subjective (fig. 1).3,4
Dans ce processus, l'émotion semble jouer, de façon innée et dès les premiers instants de la vie, le rôle d'indicateur de la qualité des vécus, distinguant ceux qui sont «respectueux de Soi» (du sens existentiel profond que le sujet a de lui-même) et qui génèrent des sentiments favorables, de ceux qui ne sont pas «respectueux de Soi» et qui s'associent à des sentiments plus ou moins désagréables.5
L'individu a donc «en conscience» dans son «ici-présent» la totalité de son existence, même si n'est présent «à son conscient» (à la partie cognitive de lui-même) qu'une petite partie, la pointe de son «iceberg existentiel» (fig. 2).6
Il est donc seul à pouvoir donner un sens existentiel profond à son vécu immédiat, que l'on nomme aussi «phénomène», «vivance» ou «éprouvé», qu'il soit d'expression somatique, cognitive ou émotionnelle. C'est par ce biais expérienciel (dont la prise de conscience n'a pas forcément besoin d'être formulée) qu'il peut donner sens à son phénomène et se traiter ainsi «radicalement».7
S'il s'appuie en partie sur des expériences ressourçantes, l'«ici-présent» de chacun est aussi sous-miné d'expériences douloureuses, dont certaines ont, malheureusement, une dimension émotionnelle si dramatique que, lorsque le quotidien y fait référence, ces souvenirs perturbants seront le plus souvent «ré-évoqués» par la seule dysrégulation somatique, l'unique des trois dimensions que le sujet est apte à vivre.
Il est connu que les deux tiers des patients qui consultent leur médecin traitant le font pour des plaintes somatiques qui sont d'origine fonctionnelle et qu'ils rechignent, de prime abord, à considérer la dimension psychique de leur symptôme. Dans notre société, le «mal-être» est toujours aussi mal vu, et qui dit trouble psychologique dit, pour une grande majorité, maladie mentale, connotée de culpabilité et de honte. Ainsi, autant par peur de l'inconnu de l'introspection que par l'angoisse de retrouver d'anciens vécus dramatiques, la plupart des patients refuse toute idée de consultation psychothérapeutique et particulièrement chez le psychiatre, si souvent assimilé au médecin de la folie !
Un pourcentage élevé de patients, mais aussi de thérapeutes (et c'est plus désolant) sont donc «en conscience», mais n'ont pas forcément «à leur conscient» le fait que le symptôme, objet de la consultation, n'est qu'une partie apparente d'un processus beaucoup plus complexe, celui d'un être souffrant ; cette impasse résulte beaucoup de ce que les formations médicales et paramédicales n'ont que fort peu sensibilisé les thérapeutes à cette omniprésente intrication phénoménologique somato-cognitivo-émotionnelle. Si l'enseignement pré et post-gradué a quelque peu évolué ces dernières années, il est encore loin d'être en adéquation avec les récentes découvertes neuro-biologiques qui parlent pour cette «globale immédiateté tridimensionnelle» de l'individu.
Et pourtant, à considérer l'évolution des patients dont les médecins traitants ont cette ouverture psychosomatique, tout porte à penser que le patient utilise inconsciemment son symptôme comme «alibi pour consulter» ; il vient au cabinet du somaticien dans le secret espoir (et ceci, même si son attitude semble dire le contraire) que son thérapeute l'aide un jour à approcher le sens profond de sa maladie, ce «mal-à-dire», qu'il ne peut aborder seul !
Tel l'enfant refusant d'affronter l'objet de sa peur mais souhaitant inconsciemment que son parent n'abdique pas à sa démonstration et lui propose de l'accompagner dans le dépassement de sa crainte, le patient attend que son thérapeute ne se laisse pas abuser par la véhémence de son déni psychologique à son symptôme, qu'il devienne, en quelque sorte, son tuteur de résilience.8
Si, comme c'est le cas pour la très grande majorité des médecins, le thérapeute n'a pas été formé et ne s'est pas ultérieurement intéressé à acquérir cette pensée intégrative, il ne traitera que la dimension «apparente» du symptôme et ne pourra, même s'il est parvenu à faire taire le présent symptôme, que le faire rebondir dans une symptomatologie ultérieure identique (en plaintes chroniques) ou d'une autre nature (en somatisations multiples).
Les nouveaux concepts neuro-biologiques semblent nous confirmer que pour parvenir à conduire les patients sur les voies d'une santé durable, le médecin de premier recours, comme tout thérapeute amené à suivre des patients de façon prolongée, doit les traiter dans une approche intégrative bio-psycho-sociale et clairement afficher, dès les premières consultations, que le symptôme fait obligatoirement référence à la triple dimension somato-cognitivo-émotionnelle.
Ne pas offrir à son patient cette conception globale de la thérapie équivaut à refuser de mettre à sa disposition tout l'éventail thérapeutique que les connaissances scientifiques actuelles proposent, que le patient est éthiquement en droit de connaître pour faire ses choix et se diriger, un jour peut-être, vers une recherche de Soi en profondeur, déterminante pour sa santé, mais aussi pour son «être à soi» existentiel.
Il ne s'agit donc pas là d'une simple opposition de convictions idéologiques comme d'aucuns souhaiteraient y confiner le sujet, mais bien du respect fondamental du concept scientifique qui impose d'être en adéquation avec toutes les connaissances du moment ; c'est toute la crédibilité de la science médicale qui est en jeu !
Pour être scientifique il ne suffit pas d'appliquer des règles d'expérimentation bien codifiées à l'objet de son étude avec l'incontournable nécessité du «double insu» ; cette rigueur, certes indispensable, doit se doubler d'un état d'esprit qui est celui de l'ouverture à toutes les dimensions du sujet étudié, considérant que rien n'est jamais acquis même dans ce qui semble inébranlable, et que tout doit être réévalué à la lumière de tout nouvel élément dans un système donné ; à aucun moment, un seul des paramètres observés ne peut être dissocié du système qui doit toujours être considéré dans son entier.9
Au cours de ces dernières décennies, ce second volet de «l'être scientifique» a malheureusement cédé le pas aux règles scientifiques d'expérimentation qui ne devraient être qu'un «outil» au service de l'esprit scientifique et qui a fini par étouffer celui-ci.
Nombreux sont les scientifiques médicaux qui «oublient» de simultanément baser leurs recherches sur les plans somatique et psychique ; pour eux, être scientifique se résume avant tout à considérer le «p significatif» de la recherche qui, tout indispensable qu'il soit, n'en constitue pas moins le gold standard d'une illusion !
Dès lors, quelle crédibilité accorder à des recherches médicales qui ne traitent que d'une moitié de l'être humain !
La seule manière d'avoir une chance de voir, un jour, son patient s'ouvrir à cette globalité existentielle passe, de façon pratique, par une évocation régulièrement répétée au fil des années de consultation, de la dimension émotionnelle cachée derrière chaque symptôme physique vers un lent apprivoisement du (re) vécu émotionnel et vers sa dédramatisation !
Avec une telle stratégie, message est passé que cette dimension fait entièrement partie de la consultation, qu'elle peut être accueillie à tout moment et qu'elle ne sera pas envisagée par le thérapeute (comme c'est encore si souvent le cas), qu'en toute fin d'investigation somatique négative, comme si l'étiologie psychique équivalait à une «tare» affublant ceux dont les symptômes somatiques sont dits «sine materia» !
Dans la mesure où cette invite n'est pas contrainte, mais ouverture à la dimension souffrante de l'autre, elle est le premier jalon vers cette nécessaire approche thérapeutique intégrative ; sensibilisation à la subjectivité, elle est la première étape de toute psychothérapie, elle est psychothérapie.
La patience est de règle dans cette phase de sensibilisation et parfois il faut, pendant longtemps, se contenter de cette seule invite à l'ouverture émotionnelle de l'«éprouvé», avant que le patient puisse concevoir la dimension psychologique de son dérèglement organique ; au contraire de ce que certains pensent, cette phase n'est pas une stagnation, mais bien au contraire une lente maturation vers un traitement plus radical, donc plus efficace.
Malheureusement, cette conception thérapeutique intégrative n'est de loin pas innée ; idéalement, les premières années de la formation professionnelle devraient permettre d'acquérir un «savoir faire», mais surtout un «savoir être» thérapeutique qui ouvre à la vraie relation empathique, et non pas à ce «faire» empathique trop souvent proposé dans nos enseignements. L'empathie ne s'apprend pas, elle se redécouvre dans un travail sur sa subjectivité, dans un «être à soi» par le décontrôle ; elle constitue cette capacité innée d'éprouver en soi ce que son interlocuteur ressent, physiquement, mentalement ou émotionnellement ; c'est la première étape de l'approche psychosomatique et de la psychothérapie.
C'est aussi l'empathie qui permet au thérapeute de se faire une idée de ce que son patient cherche à dire par le biais de son corps souffrant ; cette «mise en résonance avec son patient» l'aidera dans son accompagnement thérapeutique, lui permettant parfois de décoder l'indice inhabituel qui, au-delà de ce que les guidelines ont retenu, le poussera à investiguer plus avant un symptôme physique qui «fait subjectivement sens» pour son patient, mais aussi parfois lui fera renoncer à un examen pourtant habituel toutefois jugé inutile en l'occurrence, poursuivant alors son action dans la mise en sens du symptôme. Au long cours, cet espace d'intimité partagée aidera le patient à sortir de son alexithymie, et le thérapeute pourra peut-être, s'il y a lieu, lui proposer un jour une technique psychothérapeutique, qu'il mènera lui-même (s'il en a la compétence) ou qu'il confiera à un psychothérapeute spécialisé.
Mais, pour indispensable qu'elle soit, cette démarche personnelle vers l'empathie est, à elle seule, insuffisante ; le thérapeute doit aussi être instruit d'un enseignement psychosomatique théorique de qualité pour, principalement, et sans être exhaustif, connaître les différents types de personnalités, afin de les reconnaître à la consultation (entre autre par le décodage du «langage corporel») pour en saisir les particularités comportementales, les dérèglements, les mécanismes de défense et les ressources (copyings). L'enseignement doit aussi aborder de façon approfondie les grands tableaux cliniques de la psychopathologie (névroses, psychoses, pathologies de l'humeur, etc.) et éclairer le thérapeute sur les principales approches psychothérapeutiques à sa disposition (analytique, systémique, psycho-corporelle et cognitivo-comportementale).
Il s'agit bien d'un enseignement à part entière, particulièrement complexe, qui doit retrouver une place digne de son importance dans les cours de formation pré et post-graduée, place qui est actuellement malheureusement dérisoire !
Si l'on ne se donne pas les moyens d'une conception globale de la santé, de la maladie et de son traitement, il est illusoire d'espérer une baisse des coûts de la santé. En effet, le patient n'étant pas entendu dans sa souffrance profonde, son angoisse «existentielle» ne pourra que croître ; il consultera donc davantage avec toujours plus de demande en moyens investigatoires et thérapeutiques, de plus en plus performants quant au dépistage et au traitement du symptôme, mais aussi toujours plus onéreux, sans toutefois apporter d'amélioration réelle au «mal-être» ; la spirale est sans fin !
Comme son nom l'indique, et comme le veut toute la politique en matière de santé actuelle, le médecin de premier recours a charge de gérer la santé de son patient ; s'il a à faire à un patient d'emblée ouvert à la dimension psychosomatique de son affection, il lui sera aisé, comme psychosomaticien, d'aborder la dimension psychique des symptômes.
La situation est toute différente lorsque le médecin de premier recours se trouve face à un patient qui présente d'importantes résistances à l'ouverture psychosomatique ; non seulement l'idée d'être adressé à un psychothérapeute n'est pas envisageable, mais l'abord psychologique par le médecin traitant lui-même n'est parfois pas de mise non plus.
Dans ces situations, comme dans celles où la résistance est maximale et le refus clairement formulé, il est fort utile de pouvoir s'appuyer sur des non-médecins, formés à l'approche psychosomatique de leur spécialité et ayant acquis une capacité psychothérapeutique spécifique à leur profession, pour aider ces patients à apprivoiser la dimension psychique de leur existence. En effet, beaucoup de ces patients qui redoublent de résistance à l'évocation psychologique au cabinet de leurs médecins, s'ouvrent souvent spontanément à cet espace à d'autres professionnels, non connotés psychologiquement ; nombre de physiothérapeutes, d'infirmières ou autres diététiciennes reçoivent au cours de leurs consultations des confidences de nature psychologique et émotionnelle qui sont soigneusement tues au cabinet médical ; certains paramédicaux ne savent pas qu'en faire et se contentent, au mieux, de «bonnes paroles» ; cette dite «gentillothérapie», louable certes, mais rarement thérapeutique si elle ne va pas, dans un nombre non négligeable de cas, à l'encontre même du but recherché, principalement quand le thérapeute se «prescrit» par ses conseils ! Heureusement, bon nombre de paramédicaux ont compris l'importance de leur rôle de sensibilisateur psychosomatique et ont pris le temps de s'y former dans la spécificité de leur spécialité ; par une prise en charge nuancée, ils permettent à ces patients de s'ouvrir à cette dimension refoulée, d'en dédramatiser l'expérience pour, peut-être, les diriger ultérieurement vers des approches psychothérapeutiques plus incisives.
Et ce qui est vrai pour les paramédicaux, s'applique aussi aux pédagogues qui agissent souvent encore plus en amont que les paramédicaux, mais dont l'action inscrite dans une vision psychosomatique est, elle aussi, de nature psychothérapeutique, même si elle n'en est que prémisse.
La psychothérapie est une action thérapeutique trop complexe pour qu'un seul de ces collaborateurs ne soit écarté ! Et il est alors vraiment regrettable que, jusqu'à présent, et en bonne partie pour de malheureuses raisons corporatistes, l'action psychothérapeutique spécifique des divers maillons de la «chaîne psychosomatique» assumée après une formation adéquate par les médecins praticiens, les paramédicaux et les pédagogues, ne soit pas officiellement reconnue, ni activement encouragée dans une politique de santé cohérente.
Bien évidemment, l'incisivité de l'«outil psychothérapeutique» va crescendo du pédagogue (avant tout sensibilisateur «psychosomatique»), passant par le paramédical et le médecin jusqu'au psychothérapeute, ce spécialiste du traitement de la dimension psychique des patients ; mais chacun, à son niveau, assure un indispensable relais dans le long accompagnement du patient vers sa découverte subjective, dont personne ne sait quand et où elle s'arrêtera (fig. 3).
Les compétences psychosomatiques et psychothérapeutiques doivent être contrôlées
Si celui qui veut inscrire son activité professionnelle dans la dimension bio-psycho-sociale et y exercer son action psychothérapeutique, doit absolument suivre une formation de qualité, il doit aussi pouvoir attester de l'acquis de ces capacités !
Il a déjà été vu que mener une véritable action psychosomatique inclut la dimension psychothérapeutique et que l'étape la plus importante dans ces prises en charge a trait à la capacité empathique du thérapeute.
«Nul ne peut aider l'autre à approcher un espace que lui-même se refuse de découvrir» tout thérapeute doit donc impérativement s'ouvrir à la subjectivité de ses «éprouvés» en réceptivité à ses émotions dans un «être à soi» en profondeur, s'il veut être en mesure de vraiment rencontrer son patient dans son action thérapeutique.
Sinon, il va «faire de la psychothérapie» et dès lors, la question se pose s'il uvre pour son patient ou pour lui-même ! Sans l'authenticité de ce regard introspectif, il n'y a pas de véritable action psychothérapeutique.
Or, paradoxalement, il n'est justement pas possible de juger de la qualité ni de l'acquis de cette dimension pourtant fondatrice de la psychothérapie qu'est le travail d'évolution personnel ! Toutefois, l'expérience montre que, dans de telles formations, l'imposition de la démarche d'une «expérience de soi» (dont la technique reste, évidemment, au libre choix du candidat, à condition qu'elle mette ce dernier au contact de ses émotions), interpelle le futur thérapeute de façon suffisamment fondamentale pour que, s'il ne se sent pas prêt à cette remise en question, elle le dissuade (le plus souvent) d'entreprendre ce type de formation. Ce prérequis limitatif n'est toutefois pas sans fondement ; en effet, de récentes études ont montré que les apprentissages psychothérapeutiques forment des psychothérapeutes d'autant plus efficaces, qu'ils ont, au départ, une capacité empathique élevée ; ces mêmes formations ne permettent malheureusement pas aux élèves d'emblée peu empathiques de devenir psychothérapeutiquement performants !10
Il semble donc légitime, dans une optique d'efficacité médicale, d'imposer cette démarche personnelle aux thérapeutes qui veulent pouvoir se prévaloir, à terme, du titre de psychosomaticiens et, à plus forte raison, de psychothérapeutes !
Si la découverte de la dimension subjective du thérapeute ne peut pas faire l'objet d'un contrôle qualitatif, il est, par contre, tout à fait possible d'effectuer ce contrôle quant aux autres acquis psychosomatiques ainsi que sur la manière d'utiliser la technique psychothérapeutique choisie.
Dans la situation où le concept psychosomatique fait partie intégrante de l'enseignement professionnel pré-gradué et que chaque analyse clinique s'inscrit dans la dimension bio-psycho-sociale, alors l'assimilation du «réflexe psychosomatique» se fait, ipso facto, à chaque prise en charge et le contrôle de son acquis prend logiquement place lors de l'«analyse des grands cas cliniques» qui sanctionne la plupart des examens finaux, en particulier ceux des études de médecine.
Il en va, par contre, différemment lorsque le thérapeute doit acquérir cette dimension une fois ses études terminées, au cours de sa formation post-graduée ou, le plus souvent, continue. Dans de telles situations, le thérapeute doit pratiquement passer un examen qui permette de juger de l'acquis psychosomatique du candidat, autant dans sa capacité «d'être » en relation thérapeutique que d'utiliser de façon adéquate sa technique psychothérapeutique ; dans de tels cas, l'usage de la vidéo est intéressante, qui permet de suivre l'action thérapeutique en temps réel, au cours de plusieurs entretiens et examens cliniques d'une prise en charge psychosomatique concrète. Une fois acquis le droit de pratique psychothérapeutique spécifique à la spécialité, prend place l'étape tout aussi capitale de la remise en question de la subjectivité du thérapeute dans sa prise en charge psychosomatique : la supervision.
Chaque thérapeute a besoin, au cours de son activité professionnelle, et même s'il est très chevronné, de se soumettre au regard d'un tiers pour mettre des «garde-fous» à la subjectivité de son action thérapeutique. Pour être à même de vraiment fournir «un plus» professionnel au supervisé, de jeter un regard extérieur plus «pointu» sur sa pratique, le superviseur doit avoir une compétence psychothérapeutique d'un niveau supérieur au supervisé quant au sujet traité et à la technique utilisée ! C'est d'ailleurs la définition même de la super-vision !
Cette étape est donc incontournable pour tout thérapeute, qu'il soit pédagogue, paramédical, médecin ou psychothérapeute spécialisé ; elle doit, évidemment, correspondre au degré de spécialisation psychothérapeutique de la profession concernée et être poursuivie tout au long de la carrière professionnelle, même si son caractère changera au fil de l'expérience.
Au contraire de ce que certains pensent, la supervision ne peut pas être remplacée par l'intervision dont la mission est avant tout de sortir le thérapeute de son isolement thérapeutique ; cette dernière est certainement d'un grand intérêt pour la pratique quotidienne, mais elle s'avère nettement insuffisante pour assurer la qualité éthique des suivis psychosomatiques.
A noter que si la supervision, lorsqu'elle est individuelle, peut constituer un bon moyen de remise en question et d'abord de la subjectivité du thérapeute, elle ne peut en aucun cas constituer pour lui un travail d'évolution personnel, ni une psychothérapie en soi !
L'utilisation des différentes approches psychothérapeutiques
Il ne s'agit pas ici d'en faire l'énumération, ni même de présenter les principales d'entre elles ; il suffit de rappeler qu'il n'y a aucune évidence d'une supériorité d'une technique psychothérapeutique sur une autre11 et que la dimension essentielle à la réussite de la psychothérapie réside dans la qualité de l'investissement inter-personnel, où le thérapeute, outre sa personnalité, met en jeu ses compétences (dûment acquises et contrôlées) et ses convictions, le patient sa souffrance et sa demande, avec comme finalité le mieux-être du second.
Lorsqu'un patient parvient à s'ouvrir à ses émotions, il adhère assez rapidement au fait que bon nombre de ses troubles biologiques et comportementaux sont liés à un passé traumatique et il est dès lors rapidement demandeur d'une approche psychothérapeutique qui lui permette de mieux vivre en dépit et au-delà de ses anciennes souffrances.
A ce stade, il se montre souvent plus enclin à choisir des thérapies cognitivo-comportementales et psycho-corporelles (essentiellement la relaxation, dont il ne perçoit, alors, que la séduisante détente) qui laissent, du moins au début de leur pratique, un certain contrôle au patient dans son introspection ; ce n'est que plus tard que certains choisiront une approche plus radicale, en ouverture à leur subjectivité que ce soit par des thérapies à support principalement verbal (individuelles et systémiques) ou par l'«éprouvé» corporel.
Les techniques cognitives et comportementales sont plus fréquemment adoptées par des personnalités sécurisées par l'obtention de résultats immédiats, peu preneurs, si ce n'est franchement inquiets, à l'ouverture mal (ou non) contrôlable des psychothérapies de l'«éprouvé» que sont les techniques analytiques et psycho-corporelles.
La technique psychothérapeutique initialement choisie par le patient est en relation avec ce à quoi il peut adhérer, à ce moment de sa réflexion sur soi ; c'est un passage obligé, car il ne peut aller à sa découverte intérieure qu'en partant du lieu même de sa souffrance et de son «être à soi» immédiat. Peut-être qu'ultérieurement il pourra, sous l'impulsion de son thérapeute, découvrir qu'il peut adopter un autre type de recherche, dans l'espace du décontrôle, inconcevable au début de ce «parcours personnel».
Par contre en ce qui concerne le thérapeute, s'il est logique qu'il se sente plus à l'aise dans une technique plutôt qu'une autre, sa position de guide l'oblige à proposer sa technique en la plaçant dans la totalité de l'éventail psychothérapeutique et en présentant les thérapies de l'«éprouvé» comme celles laissant le plus de place à la révélation subjective du patient, sans pour autant les déclarer «obligatoires».
C'est à ce prix que l'action psychothérapeutique est respectueuse du patient, ne se contentant pas de la seule amélioration psychosomatique immédiate, légitime et nécessaire bien sûr, mais en l'inscrivant dans le long processus de la découverte de sa complexité et de sa subjectivité.
Aux yeux de nombreux patients, et malheureusement pour un nombre encore trop important de thérapeutes, la psychothérapie se résume à l'acte psychothérapeutique uniquement.
Force est de constater que l'enseignement pré-gradué en médecine comme dans les professions paramédicales n'accorde de loin pas suffisamment d'importance à l'intrication psychique et somatique de tout symptôme, de sorte que, une fois passés ses examens, le professionnel n'a pas acquis les réflexes d'une approche intégrative, et reste trop obnubilé par la prise en charge biomécanique de son patient.
Il devient très urgent, autant pour le mieux-être des individus que pour diminuer les coûts de la santé, que les autorités médicales corrigent cette option d'enseignement pré-gradué, car il est toujours plus facile et largement moins onéreux de travailler en amont qu'en aval.
Il faut espérer que la toute nouvelle Société suisse de médecine psychosomatique et psychosociale (SSMPP) réussisse, dans les plus brefs délais, à déjouer les stratégies corporatistes, véritables poisons pour l'évolution du concept bio-psycho-social, elle qui s'est structurée pour répondre à ces critères intégratifs de la santé, en ouvrant ses concepts psychothérapeutiques à toutes les approches (y compris les techniques psycho-corporelles, jusqu'alors écartées), mais aussi aux professions généralement exclues de la logique psychothérapeutique, celles des pédagogues, des paramédicaux et des médecins praticiens, aux côtés des psychologues et psychiatres psychothérapeutes.
1 Müller D, et al. The formation of multiple spine synapses between a single axon terminal and dendrite. Nature 1999 ; 402 : 4521-5.
2 Müller D. Les mécanismes neurophysiologiques de la mémoire: quel rôle dans la douleur ? Rencontres HUG de Genève (avril 2003 : «Mémoire de la douleur Douleur de la Mémoire»).
3 Merleau-Ponty M. Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard, 1945.
4 Guex P, Magistretti PP. Neurobiologie de la conscience. 2e Symposium «Emotions et Cerveau» CHUV, septembre 2000.
5 Damasio AR. Spinoza avait raison / Joie et tristesse, le cerveau des émotions. Paris : Ed. Odile Jacob, 2003.
6 Gamba L. Approches et thérapies psycho-corporelles. Cours 2003 à la Formation romande en Médecine psychosomatique et psychosociale.
7 Vuagnaux R. Le corps dans la psychosomatique. Cours 2003 de l'Unité de psychiatrie de liaison HUG. La relation médecin-malade. En référence à la pensée lacannienne.
8 Cyrulnik B. L'ensorcellement du monde. Paris : Ed Odile Jacob, 1997 et Le murmure des fantômes. Ed Odile Jacob, 2003.
9 Schwarz E. Towards a holistic cybernetics form science through epistemology to beeing. From hermodynamics to consciousness a model for evolution. Cybernetics and human knowing 4 n° 1 et 4, 1997.
10 Lambert MJ, Bergin AE, Garfield SL. Bergin and Garfield's handbook of psychotherapy and behavior change 5e éd. New York : Wiley & Sons, 2004.
11 Despland JN, Duruz N, DE Roten Y, Pomini V. La recherche en psychothérapie : impact sur la clinique et sur la formation. Med Hyg 2003 ; 61 : 1760-4.