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À l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.
Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du christianisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique de l'humanité entière et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.
On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:
Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout constellé d’or et de vert […].
Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.
Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?
Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.