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Au Mexique, non loin de la côte Pacifique, la ville de Juchitan de Zaragoza a une réputation de paradis queer. Parmi les femmes et les hommes, les «muxes» y vivent une voie alternative à la binarité des sexes et des genres.
Il y a fort longtemps, Dieu envoya l’un de ses assistants, Vincente Ferrer, aux quatre coins des Amériques, avec à son bras un panier plein de queers. Vincente avait pour mission de les éparpiller à travers tout le continent. Il commença au Sud, en déposant un en Colombie, et quelques autres en Amérique centrale. Et puis, arrivé aux abords de Oaxaca, au Mexique, il trébucha, laissant tomber tous les queers encore dans son panier audessus de Juchitan de Zaragoza. C’est en tout cas ce que dit la légende locale, qui explique ainsi la surprenante concentration de transgenres qui colorent cette ville d’un peu plus de 100’000 habitants, non loin des côtes du grand Pacifique.
Derrière les colonnades immaculées de la petite église, où l’on vient prier à l’abri d’une canicule insolente, la statue de San Vincente Ferrer a la peau d’ébène et les cheveux charbon. Ce qui n’empêche le Padre de Hidalgo de prêter à l’icône une tout autre généalogie. «Ferrer était un Dominicain né à Valence en 1350 … Mais les gens d’ici ont la certitude qu’il est d’origine zapotèque.» Zapotèque? C’est le nom d’une des ethnies indiennes qui vit dans l’isthme de Tehuantepec, la plus importante en nombre à Juchitan. Si la région n’attire que très peu de touristes, elle passe dans tout le Mexique pour être un véritable «queer paradise» peuplé de pourfendeurs des genres et de contradicteurs de la binarité sexuelle. On les appelle «muxes», en référence étymologique à «mujer», «femme» en espagnol.
Oui, «femme», parce que les muxes, en termes occidentaux, pourraient être décrites comme des êtres nés garçons, mais dédiés dès les premiers remous de l’enfance à se concevoir à cheval sur, voire de l’autre côté de la frontière générique. La plupart portent des vêtements féminins, jupe et bustier aux broderies traditionnelles pour certaines, jeans moulants, tops à l’occidental et hauts talons pour d’autres. Et le Padre de Hidalgo de décrire la messe qu’il leur dédie une fois par année lors de la «Vela de las muxes» ; autrement dit l’une des fêtes annuelles consacrées à ces fidèles à part entière, célébration qui prend de plus en plus des allures de gay pride les années passant. «Oui, les muxes font partie de notre communauté, explique le Padre. Nous les acceptons tels qu’ils sont. Ils sont nés ainsi, on ne peut pas les changer. Il doit y avoir une explication hormonale derrière tout ça, leur hypothalamus est sûrement différent …»
Transgression
L’explication vaut ce qu’elle vaut … Elle permet néanmoins à un environnement majoritairement catholique d’intégrer une transgression forte de la structure familiale traditionnelle. Car il suffit de parcourir Juchitan, de flâner le long des crépis décolorés, dans les squares aux angles aussi droits que l’architecture coloniale ou en bordure du marché dont les fruits, les grandes pièces de viande et les oeufs d’iguane exhalent des fragrances capiteuses, pour croiser le regard timide ou malicieux de nombreuses muxes. En plein jour, robes bariolées et maquillage aux pommettes, sans que personne ne semble en faire le moindre le cas.
L’assurance retraite
Au marché justement, Mystica vend les créations textile qu’elle confectionne avec sa mère. Elle porte l’habit traditionnel, ses longs cheveux noirs sont tirés en arrière. «Non, je ne prends pas d’hormone, et je n’ai pas eu recours à la chirurgie. Je ne suis pas homme, je me sens femme, je suis muxe.» La rondeur réjouie de son visage accentue encore l’androgynie. Travestissement? Pas dans la mesure où les muxes incarnent à Juchitan une composante à part entière dans l’économie des genres. Oui, être muxe, c’est embrasser un certain nombre de caractéristiques secondaires et comportementales qui construisent une véritable homogénéité identitaire – exactement comme c’est le cas pour un homme ou une femme dans leurs définitions sociales. La première de ces particularités touche à la fonction au sein de la famille.
«Non, je ne vais pas me marier, s’exclame Mystica. Je n’en ai pas envie ; je préfère être libre de flirter et de séduire les hommes. Mais de toute façon la loi et les coutumes ne m’y autoriseraient pas.» Alors, lorsque les frères et sœurs quittent la maison pour fonder leurs propres foyers, les muxes, très rarement engagées au grand jour dans des relations stables, prennent en charge les parents durant les années de vieillesse. Une fonction instituée par la tradition, qui fait voir d’un bon œil à certains aînés le fait d’avoir un enfant muxe. D’autant plus que ces dernières, généralement dévolues à la broderie, à la fabrication de produits artisanaux vendus au marché ou à la préparation des très nombreuses fêtes qui articulent la vie locale, gagnent bien leur vie en regard d’un environnement rural plutôt simple. De plus, elles n’ont en théorie pas d’enfants à charge.
Des femmes fortes
Ce qui n’empêche les benjamins développant une ambiguïté générique de subir la désapprobation, et parfois des violences, de la part d’une société profondément marquée par la culture machiste. Si ce sont généralement les pères, selon les témoignages recueillis, qui voient d’un mauvais œil les premières tangentes vestimentaires et cosmétiques, juste avant la puberté, les mères juchitèques sont moins discriminantes, à plus forte raison parce qu’elles jouissent historiquement d’un étonnant prestige social. Ce sont elles qui administrent la vie économique et pratique de la famille, gèrent l’argent, et commercialisent au marché les denrées issues de la pêche ou de l’agriculture, tâches davantage remplies par la gent masculine. Même si on ne peut pas à proprement parler de structure matrilinéaire, les femmes juchitèques ont accès à certains privilèges, hériter des maisons notamment, et parfois des terres. Elles occupent dans l’espace public le rôle de cheffes de clans. Mais alors, y a-t-il dans l’isthme plus de personnes transgenre qu’ailleurs? «Non, elles sont simplement plus visibles parce qu’elles n’ont pas besoin de se cacher », répond sans la moindre appréhension Juan Antonio Garcia, adjoint du maire. Ce sympathique quinquagénaire assure même avec une certaine langue de bois que «la plupart des muxes vivent paisiblement en couple, comme mari et femme».
En réalité, deux muxes ensemble n’ont pas la possibilité d’affirmer ouvertement une relation amoureuse, et leur rapport avec les hommes «hétéros» sont souvent passagers, voire tarifés. Entre nuits de prostitution le long de l’immense route panaméricaine, dangers liés aux injections d’hormones sans suivi médical, mais aussi affirmation d’un soi au-delà des genres, voire d’une fluidité identitaire chaque jour renouvelée, sept muxes ont accepté de nous confier les joies et les peines de leur quotidien, assurément hors normes.