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LETTRE CCI. A Paris, ce 4 décembre 1694.
Je vous renvoie, ma Fille, sur le procès à Madame votre sœur, et je me sauve la peine du recommencement. M. votre frère a votre lettre. Tous avez succombé encore une fois à une tentation dont je croyais vous avoir guérie: c'est celle de croire que les lettres de Jouarre m'importunent. Vous m'avez déjà écrit qu'on vous l'avait dit, et de chez moi, et je vous avais assuré que cela n'était pas. Il fallait s'en tenir à une réponse si précise. Cependant vous voilà encore dans la peine, qui n'a pas plus de fondement maintenant qu'alors. Je vous dis donc encore une fois que cela n'est pas, mais tout le contraire. Je prie qu'à cette fois vous vous guérissiez de tous les discours qu'on vous fera sur cela, et que vous ne croyiez sur moi qu'à moi-même. Il est vrai que j'ai différé à vous répondre jusqu'à ce que je fusse un peu plus en liberté ; mais cela même, c'est pour mieux répondre. Demeurez donc en repos, et continuez à votre ordinaire.
J'ai assurément reçu toutes vos lettres : vos règles rendaient les réponses peu nécessaires. Vous n'avez qu'à vous y tenir : c'est assez que je réponde pour vous à Dieu.
Le P. Toquet a raison : j'en ferais autant que lui en pareil cas ; mais je ne désire pas que vous en veniez au cas qu'il vous a marqué. Quant aux grâces que vous recevez, je ne crois être en obligation de les examiner que pour deux fins : l'une, pour vous assurer contre l'illusion; l'autre, pour être attentif aux indices que Dieu pourrait donner par là de ce qu'il demande de vous de nouveau. Quand je n'ai rien à vous dire sur cela, vous n'avez
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qu'à aller votre chemin. Pour ce qui est de l'assurance que vous voudriez que je vous donnasse sur votre état, votre assurance consiste en ce que je réponds de vous à Dieu : tout le reste est curieux plutôt qu'utile.
J'ai reçu et vu le passage de sainte Thérèse ; je le connaissais : il est plein de vérité et de lumière ; mais mon fondement n'est pas sur ces discours, quoique j'y défère beaucoup. J'ai ma règle dans l'Ecriture ; et c'est selon celle-là, qui ne peut faillir, que je tâche de vous conduire. Marchez donc en la foi de cette parole : « Qui vous écoute, m'écoute (1), » puisque vous êtes dans le cas plus que personne.
Je vois par la suite de vos lettres, qu'il n'y en a point de perdues : tenez-vous en repos sur cela. Je suis très-aise que le P. Toquet acquiesce. Faites, non pas des compliments de ma part, mais des amitiés sincères à Madame de la Grange, dont le mal me peine, et que j'offre à Dieu de tout mon cœur, afin qu'il la soulage. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCII (a). A Meaux, ce 21 décembre 1694.
Pour répondre par ordre à vos lettres depuis celle du 6 décembre , je voudrais bien, ma Fille, que vous fussiez une fois bien persuadée que je ne suis point changeant envers mes amis, et moins avec vous qu'avec qui que ce soit : du reste j'écris ou n'écris pas selon les affaires et les besoins. Le cœur est le même : je vous porte toujours devant Dieu, et je lui réponds de vous avec le même cœur. Du reste il faut vous avouer qu'il y a des temps où je ne puis écrire sans m'incommoder. Il ne faut pas laisser de m'écrire et de m'envoyer les papiers dont vous me parlez : il faut seulement me laisser prendre le temps qui me convient. Je vous assure, encore une fois, que je ne vous abandonnerai ni à la vie ni à la mort.
Ne changez rien à votre oraison. Si Dieu ne vous donne pas 1 amour des souffrances, il vous donne les souffrances mêmes ;
1 Luc, X, 16.
(a) Revue sur l'original.
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et les sentir avec peine, c'en est une partie si considérable , qu'il ne veut peut-être pas vous en décharger. Qu'était-ce en Jésus-Christ que mœrere et tœdere, et dolere et pavere ? Qu'était-ce que dire : « Mon père, s'il se peut ? » Tout est bon, pourvu qu'on finisse en disant avec lui : Fiat voluntas tua. Il a tout pris, excepté les impatiences ; et celles que nous ressentons font un caractère d'humiliation qui ne lui convenait pas, mais qui ne laisse pas de nous être utile, pourvu que nous souhaitions de les tenir sous le joug avec son secours.
Je ne me repens pas de n'être point entré dans le détail de vos peines : assurez-vous que c'eût été en semer d'autres. Il faut trancher d'un seul coup ce qui sans cela serait infini. Vous avez bien entendu ce que j'ai voulu dire sur le P. Toquet. Tenez-vous-en à vos règles, et pour conclusion dites que je réponds pour vous.
Vous avez mal fait de consulter ce livre. Tenez-vous-en sur ces peines à ma décision : sortir de là pour entrer dans un plus grand détail, ce serait le moyen de les fortifier. Confiance, dilatation, délectation en Dieu par Jésus-Christ, c'est tout ce que Dieu demande. Vous avez bien fait, toutes les fois que vous êtes passée par-dessus ces peines dans la confession ; tenez-vous-en là. Vous avez bien fait encore un coup ; et le trait qui vous a empêchée de vous en confesser au P. Toquet était de Dieu, qui vous a fait pratiquer l'obéissance par ce moyen.
Vous me ferez plaisir de témoigner en particulier à toutes mes chères Filles, que je ressens vivement les témoignages de leur amitié. Je n'ai point été aux Carmélites de ce voyage. Je n'y vois que celles qu'il faut voir, et j'ai peu de temps à donner aux compliments simples.
Assurez Madame de Harlay que je lui suis obligé de ses prières : je suis en peine de sa maladie, et je l'offrirai à Dieu de bon cœur comme une âme qui lui est chère.
Le P. Moret ne voit guères clair, s'il croit que ces arrêts doivent m'arrêter. Son expédient a cheminé par divers endroits, et je crois jusqu'ici que ce n'est qu'un amusement. J'ai toujours beaucoup d'estime pour lui. J'ai reçu les extraits de mes lettres.
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Je vous renvoie l'écrit du P. Toquet : faites-lui bien mes excuses ; il n'y a pas moyen de se mettre dans cette petite écriture. Je crois que vous m'aviez redemandé cette lettre de M. l'abbé de la Trappe que je vous renvoie.
Mon rhume se guérira, s'il plaît à Dieu, pourvu que je me mette, comme je fais, la tête en repos.
Notre-Seigneur soit avec vous. Souvenez-vous de la lettre de saint Jean. Ah ! qu'elle est divine ! que le caractère en est haut dans sa simplicité !
Je salue Madame de Luynes. Il me semble que les affaires de M. le comte de N*** étaient en bon train, et que M. de Chevreuse en avait bonne opinion.
LETTRE CCIII. A Meaux, ce 22 décembre 1694.
J'ai reçu vos deux paquets. Loin d'être persuadé que vous deviez cesser votre traduction, je vous exhorte d'y joindre celle du Benedictus et du Nunc dimittis. Je n'improuve pas que vous composiez en latin ; mais pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire pour vous : je vous l'ai mandé par une feuille séparée, et je ne sais pourquoi elle n'a pas été mise dans le paquet.
Assurez-vous, ma Fille, que je ferais mal d'entrer davantage dans la discussion de vos peines. Vous vous en faites par là de nouvelles : comme quand vous allez deviner que je mollis sur la défense de vous en confesser, à cause de ce que je dis sur la parole du P. Toquet : cela est à cent lieues de ma pensée. Au contraire je crois tous vos doutes si bien résolus par la règle que je vous ai donnée, qu'il n'y a qu'à vous la répéter quand vou ; rentrez dans vos peines. Serez-vous bien plus avancée, quand je vous aurai dit qu'une pensée morose est une pensée où l'on s'entretient volontairement dans des objets impurs? N'en faut-il pas toujours revenir à être assuré, jusqu'à en jurer, que cet arrêt de l'esprit est volontaire ? Vous raisonneriez sans fin, et vous ne feriez que vous embarrasser vous-même, si on entroit avec vous dans toutes ces questions. Croyez-moi, ma Fille, c'est assez que je vous
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décide d'un côté, et que de l'autre je réponde à Dieu pour vous.
Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille.
Passez outre dans saint Jean, et lisez ces mots : «Mes petits enfants, je vous écrits ces choses, afin que vous ne péchiez pas ; mais si vous péchez, nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ le Juste, et il est la propitiation de nos péchés (1) ». Souvenez-vous, ma Fille, de la grâce que Dieu vous a faite de vous témoigner dans le cœur qu'il vous les avait pardonnes. Rendez-lui-en grâce par Jésus-Christ le Juste, en qui je vous bénis de tout mon cœur.
LETTRE CCIV (a). A Meaux, ce 23 décembre 1694.
Je n'ai de temps que pour vous mander, ma Fille, que j'ai reçu votre lettre, celle de Madame de Sainte-Gertrude et celle de ma Sœur Cornuau. Je mis hier une lettre pour vous à la poste, que vous recevrez peut-être après celle-ci. Ne soyez point en peine de vos papiers; ils sont bien enfermés ensemble, et j'y répondrai au premier loisir.
Je connais le fond de ces peines dont vous me parlez, et je ne puis vous répondre que ces paroles dites à saint Paul : Ma grâce vous suffit. Offrez-les à Dieu pour les fins cachées pour lesquelles il vous les envoie. Quelles qu'elles soient, c'en est là le seul remède et le seul soutien.
Quand vous m'enverrez la traduction des notes, je vous enverrai mes remarques. Vous verrez par ma réponse d'hier que je ne suis pas pour le grec.
Dites à Madame de Sainte-Gertrude que j'ai lu sa lettre, et qu'elle ne manque pas de communier à Noël et durant toutes ces fêtes, à son ordinaire.
Ce que vous avez à faire pour vos péchés, c'est de vous soumettre à la volonté de Dieu, qui vous exerce en tant de manières : le reste ne serait pour vous que de vains efforts, et peut-être
1 I Joan., II, 1, 2.
(a) Revue sur l'original.
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une pâture subtile de l'amour-propre. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCV (a). A Meaux, ce 30 décembre 1694.
Je vous puis dire, ma Fille, avec assurance, à présent que j'ai reçu toutes vos lettres, même celle que Madame votre abbesse me devait envoyer, et qui est depuis venue par la poste.
Développez-moi un petit mystère. Que veut dire le voyage de Mademoiselle de S.? Madame de Jouarre mande que Madame sa mère la mande pour lui faire prendre la mesure pour un corps de jupe. Je le croirai si l'on veut. Mais c'est beaucoup plaindre la peine d'un tailleur ; car le tailleur est trop précieux et trop important. Venons à des choses plus importantes.
Je ne doute point, ma Fille, que ce n'ait été une vue de la Providence divine, en m'appelant à Jouarre, de vous procurer par mon ministère le secours qui est attaché à l'épiscopat, et vous ne devez rien craindre pour vous y être attachée.
Vous faites bien de tout rapporter à la jouissance de la vie future : j'approuve un état dont le fond nous attache et nous transporte à ce dernier terme. Dieu en donne tel avant-goût, tel pressentiment qu'il lui plaît : mais je trouve communément que les âmes qu'on appelle grandes et qui en cela sont bien petites, font trop de cas des jouissances et des unions de cette vie. L'attache qu'elles y ont me fait trembler, dans la crainte qu'elles ne soient de celles que leur propre élévation précipite dans la présomption. Je vous parle ainsi sans me sentir en aucune sorte la pénétration que vous m'attribuez dans les voies de Dieu : il me suffit que dans le moment il daigne éclairer ma petitesse pour les âmes qu'il m'a confiées, principalement pour la vôtre.
Quels que soient vos désirs pour la vie future, ne laissez pas de chanter tout le Cantique de l'Epouse : prévenez la jouissance de l'éternité ; et livrée à cette douce espérance, croyez que tout est présent à l’âme qui aime. J'approuve votre pensée sur le sentiment de la foi. Son propre est de tout cacher, et souvent jusqu'à
(a) Revue sur l'original.
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elle-même, sans qu'il soit besoin de la sentir, puisque le soutien qu'elle nous donne est au-dessus de tout sens.
Vous ferez mieux de suivre votre simple attrait que des raisonnements et réflexions : et je vous ai dit souvent qu'il n'est pas nécessaire de former des actes, dont vous portez le fond dans le cœur : ainsi continuez dans cette conduite. Ne vous inquiétez pas quand l'Hostie sacrée ne fait pas les impressions ordinaires, et n'en cherchez point la cause. Le céleste Epoux donne et retire, et ne veut pas qu'on s'accoutume à ses dons, ou qu'on les regarde comme une dette, mais qu'on profite à chaque moment de sa libéralité. Demeurez donc en repos, et ne doutez point pour cela delà vérité de la grâce.
J'approuve vos pensées sur les passages du Cantique, en particulier celle du souhait des patriarches, sur ces mots : Qui me donnera (1), et le reste.
Il n'y a point de nécessité de considérer en particulier l'enfance de Jésus. Je trouve quelque chose de plus fort encore à s'attacher à sa croix ; et c'est un mystère qu'on ne doit que le moins qu'on peut perdre de vue : mais quand Dieu conduira votre esprit à quelque chose de plus abstrait sur la personne de Jésus-Christ, tout est bon, et il n'y a qu'à suivre l'attrait.
Il est certain que l'état infirme du corps empêche l’âme quelquefois de porter l'attrait dans toute sa force : tenez- vous-en à la règle que je vous ai donnée là-dessus, et aux paroles que vous m'avez rapportées d'une de mes lettres. Pour ce qui est de ces peines qui viennent avec ces attraits, je ne veux pas seulement que vous y pensiez.
Tout le remède que je puis vous donner sur le trouble où vous entrez par le délai de mes réponses, c'est que vous soyez bien persuadée que ce n'est point par épreuve, ni manque de bonne volonté que je me tais, mais par occupation ou par impuissance. Ce n'est pas la longueur ou la brièveté des réponses qui me recule ou m'avance ; c'est l'état présent d'occupation ou de loisir où je me trouve : et comme mes occupations ne sont pas humaines, il faut s'accommoder à ce que Dieu permet : par ce moyen tout
1 Cant., VIII, 1.
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tournera à profit. Du reste quand vous croyez que je me ralentis, c'est une tentation à laquelle il ne faut pas donner lieu, non plus qu'écouter tous les discours qu'on vous fait, ou qu'on vous rapporte.
Le passage de sainte Gertrude est fort beau et fort à propos pour vous. L'amour divin est dévorant : il brûle le sang, il dessèche les moelles, il peut causer mille infirmités; et quand cela est, il n'en est que plus certainement un sacrifice agréable à Dieu, dont il se sert aussi pour crucifier et anéantir la nature, à laquelle il est si pénible. Il faut pourtant quelquefois, et quand on se sent tomber dans l'accablement, ménager sa tête, son cœur et la commotion trop violente du sang.
Je vous renvoie le Magnificat ; j'en suis très-content: vous avez pris un tour si naturel, qu'on ne peut point apercevoir que ce soit une version, tant tout y est droit et original. Faites de même le Benedictus et le Nunc dimittis, et à votre grand loisir le psaume Eructavit, ou le Dixit Dominus, qui sont ceux qui me paraissent les plus élevés sur le mystère de Jésus-Christ. Je salue Madame de Luynes, et suis tout à vous. Notre-Seigneur vous bénisse, ma Fille.
LETTRE CCVI. A la fin de 1694.
Je vous plains d'un côté, ma Fille, dans l'état pénible où vous êtes ; et de l'autre je me console dans l'espérance que j'ai que Dieu travaillera en vous très-secrètement. Il sait cacher son ouvrage, et il n'y a point d'adresse pareille à la sienne pour agir à couvert. Ce n'est point par goût, et encore moins par raison ou par aucun effort que vous serez soulagée ; c'est par la seule foi obscure et nue, par laquelle vous mettant entre ses bras, et vous abandonnant à sa volonté en espérance contre l'espérance, comme dit saint Paul, vous attendrez son secours. Pesez bien cette parole de saint Paul : Contra spem in spem, « en espérance contre l'espérance (1).» Je vous la donne pour guide dans ce chemin ténébreux ;
1 Rom., IV, 18.
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et c'est vous donner le même guide qui conduisit Abraham dans tout son pèlerinage.
Communiez sans hésiter, dans cette foi, tous les jours ordinaires, et non-seulement toutes les fois que l'obéissance vous le demandera, mais encore lorsque vous y serez portée, si Dieu le permet, par quelque instinct, pour obscur qu'il soit. Faites de même vos autres fonctions, sans faire aucun effort pour sortir d'où vous êtes, persuadée que plus Dieu vous plongera dans l'abîme, plus il vous tiendra secrètement par la main. Il n'y a point de temps à lui donner, ni de bornes à lui prescrire. Quand vous n'en pourrez plus, il sortira des ténèbres un petit rayon de consolation, qui vous servira de soutien parmi vos détresses. Notre-Seigneur soit avec vous. « Soyez fidèle jusqu'à la fin, et je vous donnerai la couronne de vie (1) ».
Je suis bien aise, ma Fille, du bon effet qu'ont produit en vous le passage de saint Basile, et ceux des autres saints cités dans le livre de la Comédie. C'est un flambeau allumé devant les yeux des chrétiens, tant dans le siècle que dehors, pour les faire entrer dans l'incompréhensible sérieux de la vertu chrétienne.
Sur le sujet de vos sécheresses, songez seulement que l'ouvrier invisible sait agir sans qu'il y paraisse ; que le tout est de lui abandonner secrètement son cœur pour y faire ce qu'il sait, de ne perdre jamais la confiance, non plus que la régularité aux exercices prescrits de l'oraison et de la communion, sans avoir égard au goût ou au dégoût qu'on y ressent, mais dans une ferme foi de son efficace cachée. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCVII. A Meaux, ce 2 janvier 1695.
Quand vous m'avez exposé les choses, et que je ne les improuve pas, vous pouvez toujours compter sûrement que je n'y trouve rien à redire, et ensuite aller votre train. Voilà, ma Fille, de quoi vous mettre l'esprit en repos.
Je vous suis obligé de tous les avis que vous me donnez sur les
1 Apoc., II, 10.
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compliments. Je suis peu propre à ces bagatelles, et j'ai aussi peu de peine à prévenir que de plaisir à être prévenu dans de telles choses. Je voudrais une bonne fois qu'on se mît sur un pied solide et de confiance sincère : tout le reste en mon âme me paraît grimace. J'enverrai pourtant après demain ; car aujourd'hui j'ai déjà trop écrit de lettres. S'il y avait eu quelque chose à dire de nécessaire à Madame de Rodon, je l'aurais fait : il faut un peu m'épargner pour ce qui ne l'est pas.
L'affaire de ces personnes est très-faisable, puisque leur parenté est fort éloignée, et du trois au quatre.
Je prie Notre-Seigneur qu'il vous enseigne toujours par son onction ce qu'il veut de vous. Sans vos peines, je vous dirais qu'il faudrait moins raisonner sur ses conduites : mais vous avez besoin d'être assurée; et ainsi continuez. Je salue de tout mon cœur Madame de Luynes : faites aussi mes compliments à Madame la prieure, à Mesdames de la Grange et Renard, et à Madame de Saint-Paul. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCVIII. A Meaux, ce 4 janvier 1695.
Mademoiselle de Soubise a passé sans que je l'aie su, et quand j'ai voulu l'aller voir elle était partie : elle ne m'a fait faire aucune honnêteté. J'entends bien tout ce que cela veut dire, et ne m'en émeus point du tout. Vous ferez bien d'en-user avec réserve sur ces visites.
Je vous ai dit très-souvent que je ne voulais pas que ces peines, grandes ou petites, vous empêchassent de suivre ce qui vous est prescrit, et que vous faites bien de passer par-dessus.
Modérez les conversations inutiles, autant que la bienséance le permet et sans scrupule : mais, encore un coup, que ces peines n'aient point de part à ce que vous ferez ou ne ferez pas là-dessus. Vivez en espérance, sans désirer de la sentir. C'est bien fait de ne songer qu'à aimer, et même d'aimer sans songer qu'on aime. Lisez les Evangiles de l'enfance de Jésus-Christ, et demandez la simplicité ; exercez-vous-y.
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Je vous pardonne vos questions ; mais, ma Fille, il y en a que je voudrais bien ne plus entendre.
J'ai oublié de vous dire qu'en traduisant le psaume XLIV, quand vous le ferez, vous ferez bien d'ajouter ce qui est dans le Supplenda.
Je suis fâché de l'état de Madame de la Grange, et je prie Notre-Seigneur de la soulager.
Vous faites bien de m'écrire, et de me proposer toutes choses. Il ne faut jamais se servir de ce terme d'importunité : il faut tâcher seulement de diminuer les peines, de peur qu'elles n'étrécissent le cœur que Dieu veut dilater.
J'ai oublié d'envoyer ; ce sera pour une autre occasion. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille.
J. Bénigne, Ev. de Meaux.
P. S. Je vous prie de me mander franchement si vous voyez quelque apparence à associer ma Sœur Cornuau. Vous voyez bien que de la manière dont on agit avec moi, je ne dois pas me commettre : mais je ferai volontiers ce que Madame de Luynes et vous me conseillerez. Je sais que vous l'aimez, et je lui en vois beaucoup de reconnaissance.
LETTRE CCIX (a). A Meaux, ce 12 janvier 1695.
Vos passages sont fort beaux, ma Fille, aussi bien que vos réflexions. Vous remarquerez seulement qu'il se faut bien garder de vous les appliquer toutes. Les conseils des Saints sont des remèdes qu'il faut appliquer avec connaissance, et selon les dispositions : ainsi ne changez rien dans les vôtres.
Je n'ai pas eu le loisir de lire le Benedictus, et je n'en ai que pour vous dire que je ne vous oublierai pas. J'attends avec impatience le retour de ce messager, et de vos nouvelles. Je salue Madame de Luynes. Mon départ à vendredi.
(a) Revue sur l'original.
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LETTRE CCX. A Meaux, ce 13 janvier 1695.
Madame votre sœur m'a fait un agréable récit, et bien circonstancié. Je vous prie, ma Fille, de l'en remercier de ma part. J'apprends de tous côtés, comme du vôtre, les bons sentiments de Madame de Sainte-Marie, et j'en suis en vérité très-content.
Je pars demain, s'il plaît à Dieu, en bonne santé. J'emporte le Benedictus. Je prie Notre-Seigneur de vous confirmer de plus en plus la grâce de la rémission des péchés.
Je ne sais si je me suis servi du mot indifférence : je ne l'aime guère à l'égard des dons de Dieu. En tout cas, je n'y veux entendre autre chose qu'une entière résignation ; et au-dessus de tous dons particuliers, un attachement immuable à celui qui donne. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXI. A Paris, ce 19 janvier 1695.
J'ai reçu, ma Fille, vos deux lettres. Ce que ma Sœur de Saint-Louis doit recommander particulièrement à ses novices et à ses professes, c'est un grand silence, de ne se plaindre ni ne murmurer jamais, et de suivre la règle et les coutumes bien établies, et non les exemples. Je l'offrirai de bon cœur à Dieu.
Je suis très-aise de la réception de ma Sœur Griffine. Je laisse sur les réceptions chacun à sa liberté. Je parlerai franchement à celles qui, comme vous, se soumettront à moi. Conduisez ma Sœur Cornuau, et allez doucement. J'ai un peu de peine de l'obliger à montrer les lettres qui pourraient découvrir le fond et le particulier de ses peines. Je crois que Dieu aura fort agréable la réserve que vous aurez pour cela ; et c'est là mon dernier sentiment, après y avoir pensé devant Dieu. On se trompe de croire qu'étant reçue, elle serait plus hautaine ; je crois qu'elle serait plus humble.
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Une fille peut demander à ses pareils quelque chose, pour les petits frais que vous me marquez.
L'autre fille peut aussi presser ses parents, tant pour ses petits ajustements que pour quelque augmentation de sa dot, qui est assez modérée.
Mon neveu n'a pu écrire, à cause d'un accès de fièvre de trente heures qui l'a assez affaibli.
Je profiterai de vos avis sur Madame de la Tour.
J'ai eu mes raisons pour écrire comme j'ai fait à Madame de Luynes. Je l'ai fait fort sincèrement, mais plus encore pour les autres que pour elle : on ne peut la trop distinguer. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXII. A Versailles, ce 23 janvier 1695.
Vous nous faites trop d'honneur à mon neveu et à moi. Sa fièvre n'a pas eu de suite, sinon qu'il est un peu échauffé : son remède est pour quelque temps un grand repos.
J'ai bien cru que ma réponse sur ma Sœur Cornuau vous ferait quelque peine : mais il faut que la vérité l'emporte toujours, et faire ce qu'il plaît à Dieu par-dessus tout. Mes paroles n'en sont pas meilleures, pour avoir en vous l'effet que vous me marquez. Dieu bénit votre obéissance ; et celui dont je tiens la place veut se faire sentir. Brûlez, soupirez pour lui ; dites-lui avec son Epouse : « Tirez-moi ; nous courrons : ceux qui sont droits vous aiment. » Mais qu'il aime aussi ceux qui sont droits, qui le sont avec lui, et avec les hommes, et avec eux-mêmes, se simplifiant tous les jours, et devenant un sans diversion et sans partage de désirs. Notre-Seigneur soit avec vous.
J. Bénigne, Ev. de Meaux
Lisez le Cantique.
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LETTRE CCXIII. A Versailles, ce 31 janvier 1695.
Pour réponse à trois de vos lettres, je n'ai nulle intention de vous détourner de cette union nuptiale avec l'Epoux. S'il y a quelque grâce que j'estime en cette vie au-dessus de celle-là, c'est, ma Fille, celle de ne souhaiter aucune grâce d'un état particulier ; mais seulement celle de contenter Dieu, et de le voir pour l'aimer et le glorifier sans fin. Celle-là enferme toutes les autres, et c'est la substance même du christianisme.
Vous n'avez pas bien fait de vous confesser de l'adhérence à cette peine, puisqu'assurément vous n'eussiez pas pu jurer que vous y aviez donné un consentement volontaire. Laissez être le péché ce qu'il est : une autre fojs tenez-vous-en à ma règle, et ne vous confessez plus de telles choses. Ne quittez jamais vos communions sans un ordre exprès. Offrez vos peines à Dieu selon ses desseins. Modérez vos larmes pendant la nuit et le jour, quand vous craindrez d'être vue : Dieu vous en donnera la force; je l'en prie.
Je suis demeuré ici exprès pour y voir avec plus de loisir Monsieur et Madame de Soubise, quand ils y seront. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille.
Lisez le Cantique. Les droits qui aiment l'Epoux sont ceux qui, sans retour sur eux-mêmes, se livrent à ses chastes attraits, qui sont la vérité, la douceur et la justice, et se transforment en eux : Propter veritatem, et mansuetudinem, et justitiam (1).
LETTRE CCXIV. A Paris, ce 10 février 1695.
Continuez, ma Fille, à m'écrire sur ce qui se passe en vous : ayez-y l'attention qu'il faut pour m'en rendre compte. Ce compte vous est nécessaire pour recevoir des réponses qui vous assurent, et vous empêchent de demeurer dans la peine. Ne vous confessez
1 Psal., XLIV, 5.
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point de ces peines, nonobstant l'exposé que vous m'en faites : je vous le défends, et de rien changer pour cela dans vos communions et dans votre conduite. Je réponds toujours de vous également. Mes sentiments ne changent pas ; mais on en inspire aux âmes de plus ou de moins simples, selon que leur attrait le demande. Tenez pour certain qu'il est mieux de s'abandonner à la volonté de Dieu sur la diversité des attraits, que de rien déterminer par son choix.
Toute âme sainte est Epouse. Dieu appelle dans cette vie à de certains états où cette grâce se déclare davantage : bien certainement la perfection en est réservée à la gloire : c'est donc là qu'il faut terminer ses désirs, et recevoir en attendant ce que Dieu donne comme il le donne, sans croire qu'on en vaille ou plus ou moins, qu'autant qu'on est plus ou moins uni à la volonté de Dieu. Je n'ai de temps que pour écrire ce mot : je ferai réponse à ma Sœur Cornuau une autre fois.
LETTRE CCXV. A Paris, ce 28 février 1695.
Ecoutez bien, ma Fille, je n'improuve pas votre voie : je ne veux pas même vous en détourner ; mais je vous en montre une meilleure, non afin que vous la suiviez, car il faut que Dieu le veuille : mais afin que, s'il veut vous y conduire, j'aie fait ce qu'il demande d'un Pasteur, qui est de lui préparer les voies, étant bien certain que selon les règles communes de sa providence il fait précéder quelque connaissance des voies où il veut mener les âmes, avant que de les y faire entrer.
Or quelle est cette voie meilleure ? Je vous le dirai en trois mots. Ce n'est point d'agir sans attraits ; car cela ne se peut : il faut que le Père tire, et par conséquent il faut un attrait ; et si l'Epouse n'avait pas besoin d'attrait, elle ne diroit pas : Tirez-moi. Que veux-je donc ? Que vous connaissiez qu'il y a une infinité d'attraits connus et inconnus auxquels il faut s'étendre, pour laisser à Dieu la liberté de nous tirer par l'un plutôt que par l'autre ; non qu'il soit nécessaire pour cela d'en envisager l'un
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comme absolument le plus parfait, car il n'y en a point qui étant choisi de Dieu, ne mène à la perfection ; mais afin que Dieu choisisse celui qu'il voudra, qui dès là deviendra le meilleur et le plus perfectionnant pour vous.
Je vous dis donc : Suivez le vôtre ; c'est le meilleur pour vous tant que Dieu le donne : mais entrez dans toute l'étendue de ses voies ; et sans vous attacher à une seule, ayez la foi en celui qui en a mille pour vous attirer. C'est là que vous trouverez la véritable dilatation de cœur. Je ne vous demande donc que de vous remplir de cette foi qu'on appellera, si l'on veut, la foi nue. Pour moi, je n'entends par là que la foi de l'immense sagesse, puissance et bonté de Dieu, pour faire porter à chaque membre de Jésus-Christ le caractère qu'il doit avoir dans son corps, par les voies qui lui sont connues.
Cela ne veut pas dire qu'on renonce à rien, ni même qu'on demande rien ; mais qu'on se tienne en attente de tout ce que Dieu veut faire de nous dans le corps de Jésus-Christ, connu et inconnu, en présupposant toujours qu'il nous veut effectivement dans ce corps. Voilà tout.
Pour ce qui est du carême, je vous ai dit plusieurs fois, aussi bien que sur l'office, que vous fassiez comme nous l'avons déterminé par le passé, sans seulement songer à de nouvelles tentatives, puisque je vous le défends. Le Dieu Moteur des cœurs et Père des lumières soit avec vous. Lisez le troisième chapitre de l’Epître aux Philippiens.
LETTRE CCXVI. A Paris, ce 16 mars 1695.
Je ressents très-vivement, ma Fille, les douleurs de Madame votre sœur, dont vous me faites dans vos lettres une si vive peinture, surtout par celle du 12 : j'ai reçu les précédentes. Je suis aussi très-affligé du péril de Madame de la Grange et des maux de toutes mes Filles, que je ne cesse d'offrir à Dieu au saint autel, et toujours, surtout Madame de Luynes. Je prie Dieu de lui mettre dans le cœur la vertu de la croix et de la résurrection de Jésus-
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Christ, et de lui donner du soulagement. Je le prie aussi de lui appliquer la vertu toujours vivante dans les saintes et précieuses reliques du glorieux martyr saint Potentien, qui semblent avoir déjà opéré sur elle. Continuez à me mander de ses nouvelles.
Pour vous, vous n'avez qu'à suivre vos attraits, que j'approuve autant que jamais : pour le reste je vous le montre seulement, non pour vous obliger à rien faire pour vous y porter, au contraire je vous le défends ; mais pour donner lieu à Dieu de vous tirer où il voudra. Tant qu'il ne fera rien sur cela, ce sera signe qu'il vous mènera à la perfection qu'il vous destine, par la voie où il vous a mise. Gardez-vous bien de croire qu'il y ait rien de défectueux : on va par toutes voies choisies de Dieu à la même perfection, et il n'y a qu'à se conformer à sa volonté.
En soi, il n'y a rien de plus excellent que l'amour de Jésus-Christ où vous tendez, et le désir de le voir face à face, puisque c'est là que se trouve la plus grande gloire de Dieu, et l'entière destruction du péché par l'union consommée à la justice éternelle. Il n'est question que des moyens ; et je vous montre seulement que, sans quitter ceux que Dieu nous offre, il n'y a, quand il y attire, qu'à s'abandonner à tout ce qu'il peut vouloir. Sa volonté est la source où tout est compris, et d'où tout dérive. Notre-Seigneur soit avec vous. Je bénis de tout mon cœur Madame de Luynes, et toutes nos autres malades.
Il me semble que je vous ai autrefois envoyé une image de Jésus-Christ flagellé : montrez-la-leur de ma part, si vous l'avez: mais je me souviens que c'était pour Coulommiers, si je ne me trompe. En tout cas, faites-leur vous-même ce tableau par ce seul trait d'Isaïe : « C'est l'homme de douleur, et celui qui a expérimenté toutes les faiblesses du corps (1). » Je n'ai de temps que pour vous dire ceci. Notre-Seigneur soit avec vous.
1 Isa., LIII, 3, 4.
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LETTRE CCXVII. A Meaux, ce 29 mars 1695.
Ne craignez point, ma Fille, pour le désir que vous avez que Jésus-Christ accomplisse en vous comme dans un de ses membres, ce qu'il doit porter comme Chef. Ce sentiment n'a rien de superbe ; au contraire c'est une parfaite humilité de ne se retrouver qu'en Jésus-Christ. Je vous ai bien entendue : cette influence du chef se répand sur tous les membres de son corps mystique, selon l’âme et selon le corps. La joie que vous avez de la gloire de Jésus-Christ, par rapport à celle de Dieu, est du pur amour; et ce pur amour, il le faut pratiquer plutôt que de songer si on l'a : plus on l'a, moins on y pense, si ce n'est dans certains cas. Pour vous, vous n'avez à réfléchir sur vous-même que par rapport à l'obéissance, et au compte que Dieu veut que vous me rendiez.
Madame l'abbesse ne m'assure point du jour de la prise d'habit : je ne manquerai pas, s'il plaît à Dieu ; et ce me sera une joie qu'une âme si pure et si bien appelée soit la première que je lui offre dans la sainte solitude de Jouarre, où je souhaite de voir régner le silence intérieur et extérieur où l'Epoux parle.
Les papiers du Benedictus me tomberont sous la main quand j'y songerai le moins : en tout cas, rien ne traîne ni ne se perd. Notre-Seigneur soit avec vous.
Faites, je vous prie, mes compliments, et portez ma bénédiction à Mesdames de la Grange et de Rodon. Il y a longtemps, ce me semble, que je n'ai eu de nouvelles de Madame du Mans.
LETTRE CCXVIII. A Meaux, ce 2 avril 1695.
Communiez sans hésiter, malgré ces peines : ne vous en confessez pas. Ne vous embarrassez point à faire des actes contraires : consentez à ceux que je fais pour vous à ce moment, et que je
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ferai à Complies, demain à Matines, à la Messe et Vêpres : je prends tout sur moi.
Le quiétisme ne se peut pas définir en un mot. N'ayez, ma Fille, aucun regret à ce que vous avez écrit : j'y ferai réponse tout à coup quand vous vous y attendrez le moins, s'il plaît à Dieu : ma bonne volonté vous soutiendra peut-être en attendant. Nous dirons le reste mercredi. Je salue Madame de Luynes. Notre-Seigneur soit avec les deux Sœurs.
LETTRE CCXIX. A Versailles, ce 27 avril 1695.
Je n'ai pas manqué, ma Fille, de prier pour vous. Je suis très-aise de votre meilleure disposition. Vous aurez vu par mes précédentes que je ne suis pas aussi occupé, étant ici, que vous pensez, et que j'y trouve du temps pour mettre votre conscience en repos.
Recevez ce cher Sauveur, ce cher Epoux, ce cher et unique amant des âmes pudiques et saintes. J'irai sans doute à la Ferté en même temps que Madame de Miramion ; et ce ne sera pas sans passer à la sainte montagne. Je souhaite fort d'écouter tout ce que votre cœur veut éclore. Je serai bien aise d'avoir la copie de la lettre dont vous me parlez. Vous offrez un trop grand prix pour une vie aussi inutile que la mienne. Entrez dans le sentiment que le Sauveur inspire aux apôtres, en leur disant : « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi (1); » c'est-à-dire : Vous vous réjouiriez de ma gloire et de mon retour à la source d'où je suis sorti, et d'où je tire toute ma grandeur. C'est là le plus pur amour, et celui qui nous suivra dans le ciel, où la gloire du Bien-aimé fera notre joie et notre vie. Je vous la souhaite, avec la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen, amen.
1 Joan., XIV. 28.
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LETTRE CCXX. A Paris, ce 30 avril 1695.
Les plaintes de votre dernière lettre s'évanouiront, ma Fille, aussitôt que la réponse précise que j'y ai faite sera arrivée entre vos mains. Je vous y décide nettement que, sans avoir aucun égard à la peine que vous m'exposez, vous devez aller votre train, et surtout vous bien garder de rejeter, ou d'interrompre, ou de différer votre sommeil pour cette peine. Je vous défendois aussi de vous en confesser, quand vous seriez à l'heure de la mort. Cette réponse, qui a précédé celle dont vous me marquez la réception, a dù vous être remise il y a longtemps, et elle vous aura rendu le calme.
Si je ne vous parle pas le même langage qu'à ma Sœur Cornuau, c'est que je réponds à chacun selon son attrait, sans que cela marque rien de plus ou de moins, ni de mon côté ni du côté des personnes. Il ne faut donc jamais regarder ces choses par rapport aux autres, mais tout par rapport à soi ; et pour empêcher l'inconvénient, je crois que dorénavant le mieux sera de ne se plus rien entre-communiquer sur ce qui regarde l'état intérieur d'un chacun.
J'espère être à Meaux au plus tard à la fin de la semaine prochaine. Je vous prie de me mander seulement si c'est la coutume de porter tous les corps à la porte ; je ne dis pas à la grille, niais à la porte de l'église du monastère.
Je suis en peine de la santé de Madame de Luynes et de la vôtre. Je prie Notre-Seigneur qu'il soit avec vous.
Suivez votre attrait en toutes choses, et dites au céleste Epoux : « Tirez-moi ; nous courrons : ceux qui sont droits vous aiment. »
LETTRE CCXXI. A Meaux, ce 1er mai 1695.
J'avais écrit la lettre ci-jointe pour l'envoyer par la poste avant la réception de la vôtre du 31. Je ne puis vous envoyer ces écrits
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quant à présent; ce sera bientôt. J'irai à la Ferté après l'octave ; et c'est dans ce temps que se feront toutes choses.
Si Madame estime le peu que j'ai fait par ma bonne volonté, elle a raison. Je ferai précisément pour vous, ma Fille, ce que vous souhaitez pendant cette octave. Je vous envoie l'Ordonnance pour Madame de Harlay, aux conditions marquées par mon autre lettre.
Vous voyez qu'à l'endroit que vous me marquez, on ne condamne que le dessein de supprimer les efforts du libre arbitre ; de quoi je suis bien certain que vous êtes fort éloignée. Vous me direz sur cela ce que vous voudrez. Prenez garde seulement qu'il n'y ait un peu de tentation à vouloir toujours vous expliquer davantage ; ce qui pourrait empêcher le parfait repos et l'entière dilatation de cœur que je vous souhaite. Dites pourtant à la bonne heure ce que vous pensez. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXXII. A Meaux, ce 10 mai 1695.
Je n'ai, ma Fille, jamais douté de votre sincérité. Quand je vous prie d'examiner ce que vous pouvez me promettre sincèrement, c'est afin que vous vous examiniez devant Dieu sur cela. Je laisse les choses en l'état où elles étaient. Vous savez que j'ai toujours excepté ce qui regarde le particulier des états, qu'il faut réserver à Dieu : pour le reste je laisse une liberté toute entière à vous et à ma Sœur Cornuau, et je me contente de la disposition où vous êtes de ne rien faire que vous croyiez qui répugne à mes sentiments. Je n'entends pas même vous gêner sur les demandes que vous pourriez faire pour connaître les dispositions des personnes et en profiter ; mais je ne veux obliger personne à rien répondre là-dessus, et je crois même absolument mieux de retrancher sur cela toutes sortes de curiosités.
Quand Madame votre abbesse vous invitera à la suivre dans la visite des terres de l'abbaye, suivez sans hésiter, si vous êtes en état de le faire, Madame votre sœur et vous, en quelque lieu qu'elle aille. Pour ici, il n'y a nulle difficulté : pour Soissons, je
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n'en refuserai pas la permission; mais je ne le conseillerai pas. Vous pouvez souhaiter de guérir pour ce petit voyage, et marquer qu'il y a de la différence entre aller dans une maison religieuse, et visiter des personnes séculières : mais je ne crois pas que vous fissiez prudemment de conseiller ce voyage entièrement inutile.
Quand vous aurez lu attentivement l'Ordonnance, vous verrez que je m'y suis expliqué sur l'opinion des mystiques dont vous me parlez. Comment entendez-vous Moïse et saint Paul: l'un, qui veut être ôté du Livre de Vie ; et l'autre, être anathème in Christo? Je prie Notre-Seigneur qu'il soit avec vous.
LETTRE CCXXIII. A Germigny, ce 14 mai 1695.
Dans la plus ample instruction, j'expliquerai en particulier mes raisons contre Malaval : en attendant on peut m'en croire. C'est de lui que sont les propositions que j'ai marquées page 7, et qui m'ont fait tant d'horreur. Gardez, ma Fille, celui qu'on vous a remis en main, jusqu'à ce que vous ayez occasion de me le donner. Vous pouvez y lire ce que vous voudrez. Je ne sais si cette personne qui le défend tant, sait qu'il est noté à Rome. Je reverrai tout votre écrit sur l'oraison, et je satisferai à tout, s'il plaît à Dieu, dans mon Instruction.
L'amour-propre se fourre partout : ceux qui ne parlent que d'amour pur sont-ils quittes d'amour-propre ? C'est tenir les âmes dans une gêne ennemie de la liberté de l'esprit de Dieu, que de leur rendre suspect tout ce qu'il y a de meilleur, sous prétexte que l'amour-propre se niche partout. Il n'est plus faible nulle part que dans la production des désirs, qu'on trouve de mot à mot dans la parole de Dieu.
Le Chrétien intérieur est condamné à Rome: je ne l'ai jamais lu, non plus que Guilloré sur les tentations. Un cœur chrétien a pour ainsi dire naturellement je ne sais quoi de particulier pour Jésus-Christ, parce qu'il est l'Emmanuel, Dieu avec nous : mais cela même est la voie pour aller à la divinité.
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Les passages de Moïse et de saint Paul demanderaient un plus grand discours. Priez celui qui ne les a pas inspirés pour rien, de m'en ouvrir l'intelligence.
L'acte marqué dans l'article XXXIII, loin d'être d'obligation, doit être fait avec beaucoup de précaution. Je ne le trouve nulle part dans saint Augustin, ni rien d'approchant : cependant c'est lui, après les apôtres, qui est le docteur de la charité comme de la grâce.
Je vous renvoie votre version corrigée : vous pouvez tout entreprendre après cet endroit-là.
Je serais bien aise de savoir à peu près quand on viendra ici, et il est bon de m'avertir quelques jours avant, parce qu'autrement je pourrais naturellement aller ailleurs : la semaine prochaine sera plus libre. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille, à jamais.
LETTRE CCXXIV. A Meaux, ce 17 mai 1695.
Je suis tout à fait de votre avis sur la délectation du bien éternel , et je ne puis approuver les prétendues mortifications des mystiques. Je crois en effet, ma Fille, que Malaval a eu bonne intention, et encore plus celles qui ont profité de sa lecture : mais il faut avouer que ces mystiques ont enseigné une mauvaise théologie, et qui induit sans y penser à beaucoup d'erreurs, et à un grand affaiblissement de l'ancienne piété.
Je ne change rien à la permission que je vous ai donnée, de continuer la lecture des lettres de M. de Saint-Cyran : je ne le permettrais pas si aisément à quelqu'un qui ne l'aurait pas lu, ou que je ne croirais pas capable d'en profiter. La concession ou refus de telles permissions sont relatives aux dispositions des personnes. Ainsi vous pouvez continuer, et me marquer les endroits excellemment beaux.
Je n'ai rien dit de ce qu'on me fait dire sur les oraisons extraordinaires, sinon qu'en effet elles sont rares. Vous êtes bien éloignée des illusions qu'on y appréhende. Vous n'avez rien à craindre de votre oraison, ni pour le présent, ni pour le passé.
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J'ai fait donner une Ordonnance au P. Moret; on a oublié le P. Soanen. On a beau faire, on oublie toujours quelqu'un, et ce sont souvent ceux qu'on voudrait le moins oublier. On réparera ou ici, s'il y vient, ou à Paris. Je salue Madame de Luynes. Notre-Seigneur soit avec vous.
P. S. N'interrompez point vos communions pour ces peines sur le prochain; mais offrez-les, afin d'obtenir de Dieu une véritable charité pour lui.
LETTRE CCXXV. A Meaux, ce 23 mai 1695.
De tous les fruits du Saint-Esprit, celui qui m'a le plus touché à cette fête, que je vous donne et que je tâche de prendre pour moi, c'est la paix, avec cette parole de Jésus-Christ : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix (1) : » L'effet de cette paix, c'est que vous demeuriez tranquille dans votre état, sans rien consulter davantage. Il n'y a point d'illusion: j'approuve tout ce que vous m'en avez exposé, même par rapport à moi. Agissez suivant les dispositions que Dieu vous donne, et ne craignez rien: la vérité vous répond par ma bouche, autant pour ce qui me regarde que sur toute autre chose; c'en est assez. Pour ce qui est de mes dispositions, vous n'avez pas besoin que je vous en explique d'autres que celle de vouloir faire jusqu'à la fin toutes les fonctions du bon pasteur : Dieu m'en fasse la grâce.
Pour le voyage, je vous avoue que si j'eusse prévu qu'on dût aller à Paris, je ne l'aurais pas permis, ou j'y aurais apporté des restrictions. Néanmoins puisque la parole est lâchée pour les terres en général, je ne la révoquerai pas. A votre égard, ne contristez point Madame votre abbesse ; et si elle veut que vous la suiviez, obéissez. Quant à moi, je n'ai nul dessein bien fixe pour cette semaine, et je me conduirai suivant les lettres que je recevrai de Jouarre.
Il est vrai qu'il y a un édit du roi, vérifié au parlement, qui
1 Joan., XIV, 27.
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soumet tous les monastères, même ceux qui sont en congrégation, aux évêques d'une certaine manière; et qui est non-seulement de ce côté-là, mais en beaucoup d'autres points, très-avantageux à la discipline ecclésiastique. Je n'ai pas besoin de raisonner sur cela par rapport à moi : il me suffit d'avoir fait dans le moment ce que je devois, pour le temporel et pour le spirituel également. Notre Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXXVI. A Meaux, ce Ier juin 1695.
A la première commodité on vous enverra un exemplaire de l'Ordonnance pour Madame de Harlay, que vous lui ferez tenir vous-même : je ne veux point qu'il paraisse que je la divulgue hors de mes limites.
Je n'ai remarqué dans saint Jean Climaque nul vestige d'oraison passive ; je reverrai les endroits. Je suis bien aise, ma Fille, que vous soyez satisfaite du petit voyage à Trilpat. Je sentis de la peine, qui se termina en actions de grâces, en voyant les Epouses de Jésus-Christ retourner en la maison de leur Epoux.
Ne soyez point embarrassée des sentiments que vous m'exposez : songez plus à vous unir au divin Epoux qu'à vous détacher des autres. Puisse la joie du Saint-Esprit triompher de la tristesse que vous portez dans le fond 1 Je crois pourtant qu'elle est selon Dieu, et qu'elle tient un peu du naturel et des infirmités.
Je ferai décrire les papiers ici, et ne puis à présent les envoyer. Quand Dieu me donnera ce que vous souhaitez que je vous donne, vous l'aurez. Communiez tous les jours dans cette octave : que nulle peine prévue ou imprévue ne vous en empêche. Ce que Dieu demande de vous, c'est la confiance et la dilatation du cœur. Vos papiers sont dans d'autres porte-feuilles, et ne tiendraient pas aisément dans ceux qui ne renferment que le courant. Mon neveu vous rend grâces et vous salue, et tous deux Madame de Luynes.
On dit M. de la Trappe fort malade.
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LETTRE CCXXVII. A Meaux , ce 4 juin 1695.
Vous me faites, ma Fille, très-grand plaisir de me témoigner les amitiés du P. Soanen, et la grande satisfaction que vous avez et qu'on a à Jouarre des excellents sermons de son neveu. Il m'a fait le plaisir de me l'amener à Paris, et je suis très-aise qu'il réussisse comme vous le dites. Je suis à présent si occupé, que je ne sais quand précisément je pourrai penser à vos questions. Je travaille néanmoins encore à la suite des Mystères, que je veux tâcher de mener jusqu'à un certain point : cela ne me coûte aucune application, et me délasse plutôt.
Tant que vous songerez à établir votre confiance sur vous-même, vous n'y parviendrez jamais. Je lisais hier de pieux vers de Gerson, dont le sens est : Je sais que les dogmes que je viens d'enseigner de la vie mystique sont très-véritables : mon âme les ressent, mon expérience en est le témoin ; mais ce n'est point par là que je serai glorifié : mon espérance est la croix de Jésus-Christ ; sa grâce, et non pas mes œuvres. Dites à son exemple : Je vis à l'ombre de !a grâce et de la miséricorde de Dieu, comme une plante qui croît dans la maison du Seigneur, qu'il nourrit de la pluie du ciel, et qu'il anime par la chaleur de son soleil, qui est Jésus-Christ.
J'ai lu les extraits de mes lettres que vous m'avez envoyés, et celui que je reçois aujourd'hui revient beaucoup à ce que je viens de dire. Je ne souhaite point que vous vous tourmentiez à vous détacher de votre attrait; mais qu'en dilatant; votre cœur à Dieu, vous l'ouvriez à tout ce qui peut venir de ses montagnes éternelles. Il y a beaucoup de mérite à se livrer à Dieu, à la manière que vous me marquez ; et le véritable mérite est de suivre Dieu.
Il est vrai que le livre du Chrétien intérieur a été noté par une censure de l'inquisition à Rome. Je n'y ai encore rien trouvé de mauvais : mais en général les nouveaux spirituels outrent beaucoup les matières, et semblent vouloir enchérir sur les saints Pères ; ce qui me fait beaucoup de peine. Je ne saurais vous rien
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dire de la Ferté-sous-Jouarre, ni de Jouarre. Notre-Seigneur soit avec vous.
P. S. Aimable plante, olivier fécond et fructifiant, arbre chéri de celui qui l'a planté dans sa maison, qu'il regarde continuellement avec des yeux de complaisance, qu'il enracine par l'humilité, qu'il rend fécond par ses regards favorables, comme un soleil bienfaisant, dont il prend les fleurs et les fruits pour en faire une couronne à sa tête ; croissez à l'ombre de sa bonté, et ouvrez-vous à ses bénignes influences. Amen, amen.
LETTRE CCXXVIII. A Meaux, ce 10 juin 1695.
Je vous ai déjà dit, ma Fille, ce que je pensais sur le voyage de Soissons, et vous savez quel plaisir j'aurais d'en donner à Madame votre sœur. Mais assurément ces visites d'abbesse à abbesse ne sont guère conformes à l'esprit de clôture ; et comme je vous ai dit, je ne dirai mot si on les fait sans me le demander ; mais je ne les conseillerai pas si on me consulte. Je suis très-content, ma Fille, des dispositions que vous me marquez, et vous n'avez qu'à continuer dans cette voie.
Je n'ai rien du tout à ajouter à ce que je vous ai dit du mérite : le principe en est la charité, et le degré de l'un dépend de l'autre. Il est vrai que, toutes choses égales, l'état que marque Grégoire Lopez peut être plus méritoire par accident : mais dans le fond qui aime plus, mérite plus, l'amour étant toujours libre en cette vie. Il y a une belle sentence dans le bienheureux Jean de Dieu, qui est sur le réciproque de l'amour entre Dieu et l'homme : il dit que comme Dieu nous choisit librement, nous le devons choisir de même-; et c'est à peu près ce que disait saint Clément d'Alexandrie, que comme Dieu prédestine l'homme, l'homme aussi en quelque façon prédestine Dieu. Mais après tout la comparaison est fort imparfaite, puisque c'est Dieu qui commence, et que notre amour est un fruit du sien.
Demain nous allons tous en visite, moi d'un côté, mon neveu
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de l'autre, et mes grands-vicaires de l'autre. Je vais demain à Farmoutiers et aux environs, d'où je reviendrai quand j'aurai fait, et n'en puis dire davantage. Je passerai à Coulommiers, où la bonne Sœur Subtil et ses Sœurs apprendront volontiers de vos nouvelles. Je salue Madame de Luynes. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille.
J. Bénigne, Ev. de Meaux.
P. S. On ne me parle plus il y a longtemps de Madame de la Grange : je présuppose qu'on a toujours d'elle un soin égal. Je n'oublie pas Madame Renard. Samedi le P. Berard me rendit votre lettre, comme je partais pour Farmoutiers ; ainsi je diffère la réponse.
LETTRE CCXXIX. A Germigny, ce 17 juin 1695.
J'arrivai hier de Créci : j'ai été à Coulommiers, où j'ai accordé à ma Sœur de Saint-Antoine ce qu'elle souhaitait, et vous pour elle. Je m'en vais à Meaux à la conférence, et demain je retournerai en visite à une des extrémités du diocèse, où je demeurerai autant que les besoins des lieux le demanderont. De là je reviendrai encore à Créci, s'il plaît à Dieu ; et voilà, ma Fille, tout ce que je puis prévoir de ma marche. Vos lettres portées à Meaux me seront fidèlement envoyées où je serai, et je vous prie de me mander la suite des voyages.
Je ne sens point du tout que j'aie rien de nouveau à vous dire sur ces peines, dont je vous ai souvent défendu de vous inquiéter : je vous le dis néanmoins encore. Il ne sera peut-être pas inutile que vous m'envoyiez ce livre ici, où je serai bien certainement, s'il plaît à Dieu, le vendredi après la Saint-Jean, et le samedi suivant toute la matinée. Priez Dieu de plus en plus pour les travaux dont il me charge, afin que je les subisse entièrement détaché de moi-même. Je le prie aussi qu'il soit avec vous, et je vous assure que je ne cesse de lui offrir les douces blessures de votre cœur. Ne rejetez point ses grâces ; laissez-vous tirer où il voudra, et courez après ses parfums.
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LETTRE CCXXX. A Meaux, ce 25 juin 1695.
J'ai, ma Fille, reçu les paquets et le livre : je vous prie de le dire à nos chères Filles; et qu'occupé de plusieurs affaires, avant mon départ pour Créci, qui sera aussitôt après le dîner, je ne puis faire réponse qu'à mon retour.
J'ai lu votre lettre : vous eussiez mieux fait de lire le livre ; et sans hésiter de m'en marquer tous les endroits, puisque je ne l'ai pas défendu, et pour cause. Je parlerai pour Madame Viart. Madame de Jouarre arriva ici à minuit, et y demeura jusqu'à six heures du soir. Vous aurez vos versions : j'ai celle de saint Siméon. Je ne puis dire précisément combien je serai dans le diocèse : il ne paraît pas que rien me presse avant le 15 ou le 16.
Tous les passages de saint Jean Climaque et de Cassien seront examinés dans mon Traité. Je ne puis vous dire autre chose en général, sinon que je n'y trouve pas jusqu'ici bien clairement l'oraison de quiétude, ni ces impuissances des mystiques nouveaux , même de ceux qui sont approuvés : cela dépend de plus hauts principes, qu'il serait long de déduire. Tout ce que je puis faire quand j'en serai là, sera de vous envoyer mes écrits à mesure que je les ferai. Vous me citez saint Jean Climaque par nombres ; je les lis dans l'original où ne sont point ces distinctions : il suffit de me marquer les degrés de son Echelle mystérieuse. Je bénis de tout mon cœur notre chère Sainte-Dorothée.
LETTRE CCXXXI. A Germigny, ce 1er juillet 1695,
Par votre lettre du 28 je vois, ma Fille, que Madame de Jouarre était indisposée à Paris : il me tarde qu'elle finisse ses courses qui commencent à mal édifier. Le roi a dû être à Marly jusqu'à aujourd'hui, et Madame votre sœur aura eu peine à voir Madame de Chevreuse; mais j'espère que cela se sera réparé au retour.
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Je laisse à votre liberté de me dire, ou ne me pas dire, les peines qui ont rapport à moi ; et je puis vous assurer, sans en savoir davantage, que vous n'avez qu'à toujours aller votre train.
Nos voyageurs de Soissons sont fort contents de Madame l'abbesse, qui ne leur a rien dit que je sache sur la visite qu'elle espérait. Il est vrai qu'elle a eu ce qu'il y avait de mieux entre Mesdemoiselles de Rohan ; et je trouve Madame de Soubise fort modeste, de se contenter de la petite qu'on vous a donnée. Les dix mille écus sont véritables.
Je suis toujours très-disposé à écouter Dieu sur votre sujet : mais quand on a résolu les principales difficultés, Dieu laisse dans le silence, et veut qu'on profite de ce qu'il a donné. Mon silence n'est donc point une punition de Dieu, mais une sage et ordinaire économie de sa grâce. Ce silence pourtant n'est pas bien grand, et je tâche de ne vous rien laisser d'indécis. Tout viendra en son temps, et il ne faut pas s'accabler d'écriture.
La prière que vous me demandez est en cent endroits de l'Ecriture, et très-nettement dans les oraisons de Primes : Domine Deus, etc., et Dirigere, etc. Pourquoi vouloir après cela quelque chose de particulier, et de moi? Puis-je mieux dire que l'Eglise? Au contraire, quand il y a des prières ecclésiastiques sur certains sujets, il y a de la foi et de la soumission à s'en tenir là. C'est peut-être pour cela qu'il ne me vient rien sur ce sujet, et que Dieu veut que je vous renvoie à l'Eglise.
Je continue de temps en temps les mystères : quand j'en serai à la Conception de Notre-Seigneur, je m'arrêterai, et j'enverrai ce qui sera fait pour vous et ma Sœur Cornuau. Voilà pour la lettre du 27.
Je vous renvoie le Nunc dimittis revu. Je ne suis guère content de beaucoup de lettres que vous m'avez envoyées de M. de Bernières. Outre les endroits marqués, j'y en trouve beaucoup d'autres très-suspects, surtout la manière dont il parle de l'indifférence pour les émotions de la sensualité. C'est bienfait de ne se pas trop roidir à faire des actes contraires ; mais aussi d'en venir à dire que c'est l'affaire de Dieu, et non pas la nôtre ; qu'un rien
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ne réfléchit pas, ne résiste pas : je ne puis consentir à ces expressions. Je dirois de même : Un rien ne prie pas, ne s'unit pas, n'aime pas, ne se soumet pas ; un rien ne s'anéantit pas : et voilà toute la piété réduite à rien, ou à des allégories sur le néant ; cela peut conduire à de très-grands maux. Pour vous, ma Fille, vous êtes instruite sur ce sujet-là, et vous n'avez, sans vous arrêter, qu'à continuer dans ses peines ce que vous avez commencé, mais non pas à en venir jamais à ces expressions et sentiments de nonchalance. C'est la réponse à ce qui restait de la lettre du P. Be-rard. Je ne dis rien sur les attraits dont vous y parlez, parce que je les approuve.
Je n'ai point parlé pour raison à Madame de Richelieu ; c'est assez qu'elle ne m'ait parlé de rien. Je vous plains d'être si souvent distraite, et même quand vous écrivez. Songez bien, mais sans scrupule, si vous ne pouvez pas un peu vous affranchir de cette captivité extérieure. Ce n'est pas le goût des souffrances, c'est la soumission à la volonté de Dieu qui les envoie, que je vous demande. Voilà réponse à la lettre du 24. Dans la lettre du 20, vous demandez s'il ne vaudroit pas bien mieux songer à la mort que de recevoir ces touches qui occupent si doucement. Je réponds que non, et que la grande règle est de se laisser tirer au céleste Epoux.
Vous en dites trop en assurant sur le sujet de Madame Guyon, que mon discernement est à l'épreuve de toute dissimulation. C'est assez de dire que j'y prends garde, et que je lâcherai de prendre des précautions contre toutes les dissimulations dont on pourrait user. On peut être trompé en deux manières, ou en croyant ce qui n'est pas, ou en ne croyant pas tout ce qui est. Le dernier peut arriver aisément ; mais il faut prendre des précautions à toutes fins, pour empêcher qu'on n'induise les âmes à erreur par une mauvaise doctrine ou de mauvaises pratiques.
Je suis obligé aux bontés de Madame de Harlay, et l'aurais été à ses lettres.
La vraie raison qui empêche mon Traité sur l'oraison d'aller aussi vite qu'on voudrait, c'est la délicatesse et l'étendue de la matière, et la multiplicité des occupations. Votre zèle pour ma
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perfection, en y comprenant la pénitence, me plaît beaucoup. Cette bonne fille ne m'a rien dit là-dessus: l'Ecriture m'en dit assez; et pour le reste, ni je ne le dédaigne, ni je ne le demande.
J'ai reçu une lettre de M. l'abbé de la Trappe : son mieux est bien faible. Le roi lui a permis de choisir un successeur dans sa communauté. Je ne puis rien dire sur mon séjour, ni sur mon départ : le dernier ne sera qu'à l'extrémité. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXXXII. A Meaux, ce 3 juillet 1695.
Monsieur d'Ajou m'a rendu vos billets : je ne trouve rien que de bon dans celui daté du dimanche, et vous pouvez suivre ces dispositions. Je vois quelque sujet d'espérer la venue de Madame de Miramion, qui me déterminera d'aller à la Ferté, d'où je monterai la montagne.
Je verrai la version de la préface des psaumes. Je n'ai garde d'être contraire à l'oraison de quiétude, que j'ai si expressément approuvée, pourvu qu'on ne l'outre pas, comme on fait si souvent les bonnes choses. Notre-Seigneur soit avec vous.
LETTRE CCXXXIII. A Paris, ce 16 juillet 1695.
Je pars aujourd'hui pour la Trappe. Avant mon départ, je vous donne avis de la réception de votre lettre du 14. Madame l'abbesse vous portera un billet de moi. Je vous ferai rendre une Ordonnance à mon retour.
Je vous fais de très-bon cœur la dernière réponse de saint Bernard. Car par la grâce de Dieu je la porte dans mon fond, et vous m'avez fait grand plaisir de me la marquer dans ce Saint. Elle me donne une nouvelle vénération pour lui, par-dessus celle que j'ai toujours eue très-grande pour sa très-pure et paternelle charité. Enracinez-vous dans l'humilité, par la foi et par le chaste et pur amour : c'est la source de la véritable humilité. Qui aime,
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s'oublie soi-même, et n'a garde de se compter pour quelque chose, puisqu'il s'est oublié et ne se retrouve qu'en Dieu par Jésus-Christ. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille, à jamais.
LETTRE CCXXXIV. A Meaux , ce 4 août 1695.
J'ai reçu la lettre dont vous êtes en peine. Vous ne doutez point, ma Fille, que je n'aie pris beaucoup de part à l'affliction de Madame votre sœur et à la vôtre. J'ai appris de M. de Chevreuse que la fin de M. de Morstein a été précédée d'une vie si chrétienne, qu'on peut croire que Dieu le préparoit à ce dernier moment. Pour M. le comte d'Albert, lundi à six heures du soir que je quittai M. de Chevreuse, M. de Guiscard ne lui en écrivait pas un mot, ne lui circonstanciant que ce qui regardoit M. de Morstein ; et c'est ce qui lui faisait croire qu'il n'était rien de ce qu'on disait de M. le comte d'Albert.
Je prie Dieu qu'il bénisse votre retraite. Vous trouverez dans les Evangiles, et dans la seconde Epître de saint Pierre, de quoi vous entretenir sur Jésus-Christ transfiguré. C'est en cet état où il paraît le plus beau des enfants des hommes par l'anticipation de sa gloire, par le témoignage que lui rendent Moïse et les prophètes, et par l'invitation qui nous vient du ciel de l'entendre. Faites le sujet de votre retraite de l'Evangile des dix Vierges : préparez-vous à entrer aux noces de l'Epoux, en disant avec saint Jean : Venez, Seigneur Jésus, venez; et le reste de la fin de l’ Apocalypse, joint au chapitre 1er du Cantique des Cantiques.
M. l'abbé de la Trappe m'a donné cette lettre en réponse aux vôtres. Sa main droite est toujours ulcérée ; mais il me paraît en état de vivre encore quelques années. Le repos où il va entrer contribuera à le conserver. Son successeur est un saint et éclairé religieux (a), qui a le don de la parole avec celui de l'exemple et
(a) Dom Zozime, à qui le roi, sur la démission de M. de Rancé et à sa prière, accorda le brevet de l'abbaye de la Trappe, le 20 janvier 1695. Ses bulles turent expédiées le 20 décembre de la même année, et il prit possession le 22 janvier de l'année suivante, mais il ne fut pas longtemps en place, car il mourut avant l'ancien abbé. (Les édit.)
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de la conduite. J'ai été très-édifié du monastère des Clairets, où l'œuvre de Dieu avance sous la conduite d'une sainte et zélée abbesse. Ma santé est bonne ; mais j'ai besoin d'un peu de repos à Germigny, où je vais. Je prie le saint Epoux d'être avec vous.
LETTRE CCXXXV. A Germigny, ce 8 août 1695.
Continuez à suivre "votre attrait : recevez sans scrupule les larmes que Dieu vous envoie. Laissez dire les hommes : écoutez Dieu; écoutez Jésus : l'Epouse se réjouit à la seule voix de l'Epoux. Il est vrai que j'ai beaucoup estimé la Vie de la Mère de l'Incarnation (a). Vous avez raison de vous en tenir à saint Augustin, qui ne connaît point ces abstractions. Il y a un sensible qui est bien profond et bien intime ; assurez-vous-en. Modérez l'oraison, ma Fille, quand vous vous sentirez faible ; Dieu l'aura fort agréable.
Si ces peines viennent, soumettez-vous à la volonté de Dieu, et laissez-lui le choix de ses contre-poids. Je le prie pourtant de les détourner, et en même temps je vous défends de vous laisser détourner de ce que vous avez à faire. Quand vous désirez de sentir plus de foi envers le mystère de l'Eucharistie, vous avez raison d'un côté ; dites seulement avec les apôtres : « Seigneur, augmentez-nous la foi ; » et avec cet autre : « Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité; » et laissez tout passer.
Si vous connaissez en cette fille un grand progrès, avec une forte envie de se corriger, vous pouvez la recevoir. Mandez-moi ce qu'on a fait de la fille du P. Antheaume. Ce Père me presse fort en sa faveur, et je voudrais lui faire plaisir, mais non pas faire mon affaire de cette réception.
(a) Il est ici question de la Vie de la vénérable mère Marie de l’Incarnation, supérieure des Ursulines en Canada, que dom Claude Martin, son fils, religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, et d'un mérite très-distingué , publia en 1677 en un volume in-12. Bossuet, dans ses ouvrages sur le quiétisme, témoigne beaucoup d'estime et de respect pour cette sainte religieuse.
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Abandonnez-vous à l'amour et à toute l'étendue de l'attrait divin, avec une entière dilatation de cœur.
J'ai vu ici le P. Soanen, et je l'ai arrêté à souper et à coucher à l'évêché : j'ai fait ce que j'ai pu pour le satisfaire.
Je ne trouve rien que de bien dans les sentiments que vous me marquez pour la confession, dans votre lettre de dimanche. Je ne vois pas qu'on puisse être dangereusement trompé, en consultant et suivant en simplicité son évêque. Encore un coup, suivez l'attrait, et laissez-vous tenir doucement en oraison autant qu'il plaira à Dieu, sans vous inquiéter du diable qui pourrait intervenir ; mais assurez-vous en Dieu : on peut prétendre à tout avec Jésus-Christ, pourvu qu'on veuille l'aimer. Espérez en Dieu à la vie et à la mort. Notre-Seigneur soit avec vous, ma Fille.
LETTRE CCXXXVI (a). A Germigny, ce 13 août 1695.
J'approuve fort que vous fassiez un compliment à Madame de Harlay votre amie, sur la mort de M. le marquis de Vieux -Bourg, qui était en vérité un aimable homme et digne d'être regretté.
Dieu soit loué, ma chère Fille, et sa bonté adorée, sur la préservation de cette peine incommode et affligeante. Souvenez-vous, si elle vient, de l'offrir à Dieu pour tels pécheurs qu'il voudra : il a cela fort agréable, et qu'on souffre en charité et en esprit de communion pour ses frères.
Sur vos lettres du 10 et du 11, je vous avertirai fidèlement de tout ce que je saurai. Il y a toute apparence, et pour mieux dire toute certitude, que Dieu par miséricorde autant que par justice me laissera dans ma place (a). Quand vous souhaitez qu'on m'offre et que je refuse , vous voulez contenter la vanité ; il vaut bien mieux contenter l'humilité, et dire avec David sur cette
(a) On parlait de Bossuet pour remplir le siège de Paris , vacant par la mort de M. de Hailay.
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petite humiliation, si c'en est une : Bonum mihi quia humiliasti me (1).
Le P. Antheaume ne saura rien. Je ne connais pas assez cette fille pour me rendre son intercesseur auprès de Madame. J'honore fort le bon Père ; mais il ne la connaît guère plus que moi, et cela ne peut pas faire un engagement assez fort pour moi : peut-être tiendrait-elle la place de quelque plus digne sujet; ainsi je m'en tiens là.
Assurez Madame Renard de mon amitié. J'aurai soin de vous envoyer l'Ordonnance de M. de Châlons (a), qui est à la vérité très-belle, très-sainte et très-intérieure : je vous renverrai aussi la mienne.
J'ai fait à l'égard de Madame Guyon tout ce que demandait l'ordre de la discipline : je ne juge point du cœur. Sa rétractation ne vous est point nécessaire ; elle paraîtra en son temps. Ne vous embarrassez point sur le quiétisme : vous êtes très-éloignée de cet esprit-là.
Il faudrait éviter sur les réceptions les crieries qui semblent vouloir imprimer des nécessités : ce sera une matière de visite.
J'ai vu ce matin le P. Toquet, et j'ai fort combattu ses vues de la Trappe. Je lui ai dit ce que vous souhaitiez pour moi, qui est la nomination et le refus : il n'a pas paru éloigné d'un pareil souhait; mais au fond il ne convient pas.
C'est bien fait d'avoir mis fin à votre retraite, et je loue Madame de sa précaution. On peut aspirer à tout avec Dieu, pourvu qu'on soit soumis. Les dernières et les premières places à cet égard sont égales, et les premières se trouvent souvent dans les derniers rangs. Il n'y a rien que Dieu cache tant que les grandes grâces. Laissez Dieu le maître de ses touches, et priez-le de vous aider par les moyens les plus secrets, si c'est sa volonté. Il n'y a point de résolution à écrire sur votre retraite, si ce n'est de bien aimer Dieu. Je suis obligé de partir mardi ou mercredi au plus tard pour Paris. Notre-Seigneur soit avec vous,
(1) Psal. CXVIII, 71.
(a) Louis-Antoine de Noailles, depuis archevêque de Paris et cardinal, qui publia cette année une ordonnance contre le quiétisme.
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LETTRE CCXXXVII. A Meaux, ce 16 août 1695.
Je n'y fais pas tant de façons : j'ai, ma Fille, écrit tout simplement à Madame l'abbesse que je ne connaissais pas assez cette fille pour prendre part à ce qui la regarde. J'en ai mandé autant à celles qui m'en ont écrit, non pour approuver ces grands bruits, mais afin qu'on ne pense pas que j'entre dans les desseins du P. Antheaume, ni que ce Père pousse si loin de pures civilités. Je ne laisse pas de ressentir les égards qu'on a eus pour moi, surtout ceux de Madame de Luynes et les vôtres. Laissez toutes deux discourir celles dont vous me parlez, et continuez à bien faire sans aucune récompense sur la terre du côté de celles à qui vous faites du bien; car c'est là où il faut espérer ce que dit le Fils de Dieu : « Il vous sera rendu dans la résurrection des justes (1). » Il ne faut jamais souhaiter la reconnaissance par rapport à soi; mais seulement par rapport à ceux qui la doivent,
Je suis bien aise de l'accroissement de cet esprit de retraite : quand Dieu change les dispositions, il ne laisse pas de bâtir sur le même fond. Il n'est pas besoin que vous méditiez beaucoup : exercez l'amour doucement et en toute simplicité, sans rien forcer, et sans vous troubler pour la cessation ou pour la continuation , et pour le renouvellement des dispositions qui ne sont pas essentielles à l'esprit de foi. Ne vous inquiétez non plus de ces goûts ou de ces dégoûts : tout est dans le fond, d'où il sortira ou demeurera concentré quand Dieu le voudra ; et c'est assez.
Voilà l'Ordonnance de M. de Châlons, et un autre exemplaire de la mienne : elles sont de même esprit, quoique différentes dans les manières.
Il passa hier à deux heures après midi un courrier qui dit qu'il allait porter de bonnes nouvelles à M. de Châlons : ce serait un choix dont j'aurais une grande joie. Notre-Seigneur soit avec vous.
1 Luc., XIV, 14.
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LETTRE CCXXXVIII. A Paris, ce 22 août 1695.
Vous aurez appris, ma Fille, que la grande expectation du public sur l'archevêché de cette ville a été heureusement terminée par la nomination de M. de Châlons, dont je me suis beaucoup réjoui, non-seulement parce qu'il est mon ami intime, mais plus encore pour le grand bien qu'un tel pasteur apportera à tout le troupeau. Voilà vos appréhensions finies: pour moi je puis vous assurer que je n'ai pas cru un moment que cela put tourner autrement, et que tous mes souhaits sont accomplis. Il n'y a plus à douter malgré tant de vains discours des hommes, que selon tous mes désirs je ne sois enterré aux pieds de mes saints prédécesseurs, en travaillant au salut du troupeau qui m'est confié, dont votre saint monastère fait une des principales parties, et vous-même la première Fille de votre pasteur.
Je n'ai pas discontinué un seul moment de travailler à l'Instruction que j'ai promise, et que vous souhaitez sur l'Oraison : c'est une ample et délicate matière autant qu'elle est importante. Nous étions convenus ensemble que les articles dressés par nos communs soins seraient publiés de même, sans nommer aucun auteur particulier.
La supériorité de Navarre vaut autant que la provisorerie de Sorbonne ; c'est-à-dire rien du tout qu'un titre d'honneur, et un soin de ces deux maisons qui ne m'attache en aucune sorte à Paris.
Je suis ravi du bien que vous dites de cette religieuse : je crois qu'elle viendra dans le diocèse, où nous lui ferons faire ce qu'il faudra. Puissiez-vous être de celles qui sont formées par la grâce, pour trouver devant Dieu la paix et pour elles et pour les autres. Il en coûte bon, et on a besoin pour cela d'être ferme comme une muraille pour soutenir les assauts de l'ennemi, et d'avoir pour tous les pécheurs des mamelles que la charité remplisse. Notre-Seigneur soit avec vous.
J. Bénigne, évêque de Meaux.
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P. S. Aimez Dieu et le désert avec Jésus-Christ, avec ses anges et avec les bêtes sauvages.
J'irai tenir le synode, et vous voir bientôt après , s'il plaît à Dieu.
LETTRE CCXXXIX. A Meaux, ce 25 septembre 1695.
Il est difficile, ma Fille, qu'occupé autant que je le suis de la matière que j'ai à traiter, je puisse trouver tout le temps que je donnais autrefois à vous écrire. Je répondrai à tous vos doutes particuliers, en instruisant toute l'Eglise selon les lumières et la mesure que Dieu me donnera. Je crois aussi vous avoir donné tous les principes dans mes lettres ; et entre autres choses, de vous avoir bien fait entendre que je n'ai jamais eu aucune vue de changer vos attraits, ni de vous en souhaiter d'autres : recevez-les donc. Je révère tout ce qui vient de Dieu, et n'approuve pas ceux qui veulent toujours rejeter ces délectations célestes.
Je ne suis pas persuadé qu'on mérite plus dans la privation et la sécheresse, mais qu'on mérite d'une autre sorte ; et j'aime mieux qu'on s'occupe de l'amour saint que du mérite qu'on acquiert en le pratiquant. Vous entendez bien l'abandon : exercez-le de même, et ne vous embarrassez point de M. Nicole, qui n'improuverait pas votre abandon : en tout cas vous avez à écouter au dedans un autre maître.
On peut souhaiter l'attrait, comme on peut souhaiter l'amour où il porte : on peut souhaiter la délectation comme une suite et comme un motif de l'amour, et un moyen de l'exercer avec plus de persévérance. Quand Dieu retire ses délectations au sensible, il ne fait que les enfoncer plus avant, et ne laisse non plus les âmes saintes sans cet attrait que sans amour. Quand la douce plaie de l'amour commence une fois à se faire sentir à un cœur, il se retourne sans cesse, et comme naturellement, du côté d'où lui vient le coup ; et à son tour il veut blesser le cœur de l'Epoux, qui dit dans le saint Cantique : « Vous avez blessé mon cœur, ma Sœur, mon Epouse : encore un coup, vous avez blessé mon cœur
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par un seul cheveu qui flotte sur votre cou (1). » Il ne faut rien pour blesser l'Epoux : il ne faut que laisser aller au doux vent de son inspiration le moindre de ses cheveux, le moindre de ses désirs. Car tout est dans le moindre et dans le seul : tout se réduit en la dernière simplicité. Soyez donc simple et sans retour, et allez toujours en avant vers le chaste Epoux : suivez-le, soit qu'il vienne, soit qu'il fuie; car il ne fuit que pour être suivi. Dieu soit avec vous.
LETTRE CCXL. A Germigny, ce 30 septembre 1695.
Madame du Chalard arriva ici hier tout à la nuit, et en est repartie à sept heures du matin. Je lui ai répondu sur tous ses doutes autant que j'ai pu, et j'ai été fort content d'elle.
Je vous charge volontiers de mes reconnaissances envers saint Ebrigisille, et j'attends encore de lui de plus grandes grâces. Je vais dimanche en visite à Nanteuil-le-Haudoin jusqu'à mardi. Il y a longtemps que vous ne me dites rien de Madame de Luynes. Mon frère et toute la famille vous est bien obligé, et vous rend avec moi mille grâces très-humbles. Le religieux prémontré dont vous me parlez n'a point rendu de lettres de vous : peut-être l'a-t-il fait rendre par quelque autre main. J'en ai reçu une du même sens que celle dont vous me faites l'exposé, et j'y consens de bon cœur, n'ayant rien qui me presse plus que d'annoncer à Jouarre la sainte parole.
Vous pouvez apprendre à ces demoiselles ce que vous savez d'arithmétique, de la carte et de l'histoire : le blason est moins que rien: mais aussi on le peut apprendre en peu de temps ; et je ne haïrais rien tant qu'un attachement pour cela, où il n'y a que vanité. Il n'y a nul inconvénient à leur faire lire l'Histoire romaine, soit dans les originaux ou dans Coeffeteau. Pour le latin, vous pouvez ajouter aux lettres de saint Jérôme les histoires de Sulpice Sévère. Bannissez en toutes manières les chansons d'amour : ne souffrez pas qu'on nomme ce nom en votre présence : je vous donne toute liberté de vous servir de mon nom pour cela.
1 Cant., IV, 9.
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Vous pouvez dissimuler quelquefois; mais que ce soit dans l'intention de mieux frapper votre coup. Parlez humblement, mais franchement à Madame là-dessus : dites-lui que tout le monde n'est pas comme elle d'une innocence inaltérable : enfin n'épargnez rien pour cela: et, je vous prie, point de complaisance : je ne ferai jamais rien paraître. Notre-Seigneur, ma Fille, soit avec vous.
J. Bénigne, évêque de Meaux.
P. S. On blâme dans les jeux de hasard le hasard même, pour ne point parler de la perte du temps, de l'attache, des passions, de l'avarice, qui règnent dans ces jeux, et il ne les faut en aucune sorte souffrir aux pensionnaires dans un cloître.
LETTRE CCXLI. A Germigny, ce 8 octobre 1695.
Le paquet dont vous êtes en peine m'a été rendu, et la lettre de Madame la duchesse de Luynes est brûlée. Je compte, ma Fille, de ne bouger d'ici dans toute la semaine prochaine, ni dans les premiers jours de la suivante. Commencez par là vos petites courses. Nous écrirons ici tout ce qu'il faudra pour votre conscience. Je commencerai par prendre toute l'autorité de M. de Rouen, et ensuite j'agirai toujours comme étant votre propre prélat. Ainsi je ne changerai en rien' du tout, et seulement on sera un peu plus loin : mais la grâce de Dieu ne s'éloigne pas, et son Evangile marche.
Ma Sœur Cornuau vous fera voir, et à Madame votre sœur, la lettre que je lui écris sur ses vues. Aidez-la à se bien conduire. Je ferai ce qu'il faudra avec Madame d'Alègre. Je prie Notre-Seigneur qu'il soit avec vous, et je vous bénis en son nom.
J. Bénigne, évêque de Meaux.
P. S. Soyez ferme en Notre-Seigneur : ne vous faites point malade. Dieu disposera toutes choses ; et encore un coup, je ne vous manquerai en rien, s'il lui plaît.
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LETTRE CCXLII. A Germigny, ce mardi 12 octobre 1695.
Vous voulez que je vous dise, ma Fille, ce que Dieu demande de vous pour vous conformer à l'état où il vous met. Je vous réponds qu'avant toutes choses il veut que vous continuiez, peut-être que vous augmentiez vos communions ; et c'est visiblement où vous conduit cette union aux dispositions de Jésus dans l'Eucharistie. Il ne faut donc point adhérer à ceux qui veulent régler si précisément le nombre des communions à chaque semaine : ces règles des communautés ont de bons motifs ; mais ne règlent pas les désirs des âmes, ou plutôt les désirs de Dieu dans lésâmes mêmes.
Mais quelles sont ces dispositions de Jésus dans l'Eucharistie? Ce sont des dispositions d'union, de jouissance, d'amour. Tout l'Evangile le crie : Jésus veut qu'on soit un avec lui ; il veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de cette union : il se donne ; mais c'est qu'il veut se donner encore davantage : Se ipsum dabit, quia se ipsum dedit, disait saint Augustin (1). Il est le gage de lui-même : sa présence réelle sentie par la foi, est le gage de sa présence parfaite, lorsque nous lui serons semblables en le voyant tel qu'il est. Ainsi l'esprit de Jésus dans l'Eucharistie, c'est que l'union nous soit un gage de l'union, et accomplisse le mystère de l'amour ici en espérance, et là en effet.
Jésus-Christ nous a donné une vraie idée de ses dispositions dans l'Eucharistie, en nous rappelant cette vertu qui découlait de son corps sur ceux qui savaient le toucher comme il veut l'être ; car il ne faut pas croire que cette vertu sorte seulement pour guérir les corps. Jésus-Christ est encore plus Sauveur des âmes : il en pique le fond ; il y excite les saints désirs ; il les unit à lui-même, et les prépare à une union plus divine et plus excellente ; et tout cela est l'effet de la vertu qu'il portait dans son humanité, et qui se dégage sur ceux qui le touchent avec foi.
Je ne m'étonne donc pas si en recevant dans l'Eucharistie
1 Enar. in Psal., XLII.
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par la sainte chair de Jésus et par sou humanité unie au Verbe, cette divine vertu, on fond en larmes. Cette vertu émeut, attendrit, amollit le cœur qu'elle touche, et en fait couler comme le sang par les yeux. Ne vous arrêtez point à ceux qui accusent ces larmes de faiblesses : il y a des larmes semblables à celles d'un David, à celles d'un Paul, à celles de Jésus-Christ même ; et s'opposer au cours de telles larmes, c'est s'opposer à la doctrine de tous les Saints. C'est bien fait alors avec l'Epouse sacrée de tirer l'Epoux dans le désert, dans la maison de notre Mère, dans le secret des instructions de l'Eglise et de ses Pasteurs, et de boire en sûreté sous leur conduite ces enivrantes douceurs.
Il est vrai que cette vertu dont Jésus est plein ne demande qu'à sortir; et ainsi, comme elle a choisi la divine Eucharistie comme le canal où elle se veut dégorger sur les âmes, c'est lui faire violence que de retarder ses écoulements en différant les communions. Ainsi pour ôter en vous tout empêchement qui vous pourrait séparer de cette divine viande, je vous réitère les défenses que je vous ai faites de vous retirer de ce sacrement, et de la confession qui y prépare, par les craintes d'avoir consenti à certaines tentations, ou de ne les avoir pas repoussées par actes exprès et formels. Ne vous arrêtez à aucun péché quel qu'il soit, envie, jalousie, aversion, à moins, comme je vous l'ai dit souvent, que l'assurance d'y avoir consenti puisse être confirmée par serment avec une pleine certitude. Ne vous tourmentez point inutilement et très-dangereusement à faire ces actes exprès quand vous n'en aurez point la facilité, ni même quand vous l'auriez, lorsque Dieu vous demandera autre chose au dedans. Ne vous confessez jamais de ces peines que vous savez. Ne laissez point gêner votre cœur par toutes ces anxiétés; mais dans la sainte liberté des enfants de Dieu, et d'une Epouse que son amour enhardit, livrez-vous aux opérations du Verbe, qui veut laisser couler sa vertu sur vous. Elle aime les âmes chastes; mais aussi elle les fait telles ; et vous trouverez l'explication de cette chasteté des âmes dans ces paroles de saint Pierre : « Vous devez purifier vos âmes, et les rendre chastes par l'obéissance de la charité, dans l'amour de la fraternité, en se rendant attentifs à s'aimer de plus en plus
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avec un cœur simple ; renouvelés et régénérés non d'une semence corruptible, mais d'une semence immortelle, par la parole du Dieu vivant qui demeure éternellement (1). »
Ne vous étonnez pas quand vous trouverez en vous-même des penchans contraires à la vertu, et ne concluez pas de là que vous deviez vous retirer de la communion, dont vous pourriez abuser. Gardez-vous bien de céder à cette peine ; car c'est donner à la tentation ce qu'elle demande. Cherchez votre force dans l'Eucharistie, qui seule vous peut assujettir à la divine vertu, qui sort de Jésus pour imprimer en nous sa ressemblance. Laissez-vous heureusement enivrer du désir de cette union avec le plus beau, et en même temps le plus pur des enfants des hommes. Quand accablée avec saint Bernard du poids de ses grâces, vous ne saurez où vous mettre pour les recevoir, dites-lui qu'il fasse en vous ce qu'il veut, et qu'il se reçoive lui-même. Portez vos infirmités corporelles et spirituelles avec Jésus-Christ, et mettez votre force dans sa croix, en écoutant ce qu'il dit au saint apôtre : Ma vertu, cette vertu dont je suis rempli et qui découle de moi, se perfectionne dans l'infirmité (2).
Tenez pour certain, quoi qu'on vous dise, et qui que ce soit qui vous le dise, que les mystiques se trompent, ou ne s'entendent pas eux-mêmes, quand ils croient que les saintes délectations que Dieu répand dans les âmes soient un état de faiblesse, ou qu'il leur faille préférer les privations, ou que ces délectations empêchent ou diminuent le mérite. Vous avez raison de dire qu'on ne trouve point tout cela dans saint Augustin ; et on ne le trouve pas dans saint Augustin, parce qu'il ne l'a pas trouvé dans l'Evangile. La source du mérite, c'est la charité, c'est l'amour; et d'imaginer un amour qui ne porte point de délectation, c'est imaginer un amour sans amour, et une union avec Dieu sans goûter en lui le souverain bien, qui l'ait le fond de son être et de sa substance. Il est vrai qu'il ne faut pas s'arrêter aux vertus et aux dons de Dieu ; et saint Augustin a dit que « c'est de Dieu, et non pas de ses dons, dont il faut jouir : » mais enfin il ajoute aussi que c'est par ses dons qu'on l'aime, qu'on s'y unit,
1 I Petr., I, 22. — 2 II Cor., XII, 9.
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qu'on jouit de lui; et s'imaginer des états où l'on jouisse de Dieu par autre chose que par un don spécial de Dieu lui-même, c'est se repaître l'esprit de chimères et d'illusions. La pureté de l'amour consiste en deux choses : l'une, à rendre à Dieu tous ses dons comme choses qu'on tient de lui seul ; l'autre, de mettre ses dons dans leur usage véritable, en nous en servant pour nous plaire en Dieu, et non en nous-mêmes.
Les mystiques raffinent trop sur cette séparation des dons de Dieu d'avec lui. La simplicité du cœur fait recevoir ces dons comme étant de Dieu, qui les met en nous ; et on aime à n'être riche que par ses largesses. Au surplus, un vrai amour ne permet pas d'être indifférent aux dons de Dieu. On ne peut pas ne pas aimer sa libéralité : on l'aime tel qu'il est et pour ainsi dire dans le plus pur de son être, quand on l'aime comme bienfaisant et comme béatifiant ; et tout le reste est une idée qu'on ne trouve ni dans l'Ecriture, ni dans la doctrine des Saints.
Ajoutez à cette parole que vous rapportez de David : Delectare in Domino, et ipse dabit tibi cogitationes cordis tui (1) ; ces autres paroles du livre des Machabées, qui semblent être une plus ample explication de la courte sentence de David : « Dieu nous donne un cœur pour le servir, et pour faire sa volonté avec grand courage et une pleine volonté : » Corde magno, et animo volenti (2). De dire que cette grandeur d'un cœur courageux, et cette volonté pleine diminue le mérite et nous rend moins agréables à Dieu, c'est dire que la chaleur diminue dans le midi.
Ces raffinements dans la piété montrent qu'on la met dans des réflexions et dans des raisonnements, et non dans la vérité, quoiqu'on s'en vante. Au surplus j'approuve votre sentiment, de penser peu à ses mérites, pour deux raisons : l'une, comme dit saint Bernard, « que nous avons des mérites pour mériter de Dieu, et non pour nous applaudir à nous-mêmes (3) ; » l'autre, qu'en pensant à la grâce, qui est la source de tout mérite, on honore les mérites dans leur principe.
Ce qu'on souffre dans l'opération où Dieu délecte les âmes, vient de l'un de ces trois principes : l'un, que les délectations ne
1 Psal., XXXVI, 4. — 2 II Machab., I, 3. — 3 In Cant., serm., LXVIII, n. 6.
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sont pas pleines, et que l'amour qu'elles inspirent n'est pas jouissant ; l'autre, que l’âme y est trop poussée au-dessus d'elle-même, ce qui n'est pas sans une secrète souffrance de la difficulté qu'on trouve à les suivre ; le dernier, qu'elles sont détruisantes, crucifiantes, anéantissantes, tendant, comme dit saint Paul (1), à la division de l’âme avec l'esprit, jusqu'aux dernières jointures et à la moelle des os. Il s'y mêle encore d'autres causes, comme sont le poids de la grâce même, et la conviction qu'elle porte de l'ingratitude de l’âme : mais en même temps que la grâce pèse, la grâce soutient aussi, et Dieu qui la donne d'en haut est en nous pour y soutenir ses propres efforts.
Quand vous vous sentez attirée à quelque chose d'intime, n'acquiescez point à la volonté ni de lire, ni de penser à autre chose, si ce n'est que la nécessité ou la charité le demande : autrement l'Epoux s'en ira, et vous aurez peine à le rappeler.
Je crois avoir répondu à vos demandes, et vous avoir expliqué ce que Dieu exige de vous. Réjouissez-vous avec Jésus-Christ, de ce qu'il est le plus beau des enfants des hommes, et souvenez-vous qu'il faut mettre parmi ses beautés, la bonté qu'il a de vouloir gagner les cœurs et les remplir de lui-même.
Je n'approuverais pas qu'au milieu des récréations, vous fissiez une autre oraison que celle qu'on doit toujours faire. Pour la retraite, tenez-vous-y autant que la tête la pourra porter, et prenez les relâchements nécessaires à votre tempérament. Continuez à m'écrire : Dieu veut que vous vous assuriez par l'obéissance, et c'est par là qu'il vous veut conserver la liberté où il vous demande. Je suis à vous en son saint amour.
+ J. Bénigne, év. de Meaux.
P. S. Je n'ai pas le temps de relire. Je salue Madame de Luynes, et le reste de nos chères Filles affligées, sans oublier ma Sœur Cornuau.
1 Hebr., IV, 12.
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LETTRE CCXLIII. A Germigny, ce 28 octobre 1693.
Il m'est bien aisé de vous dire en général, ma Fille, pourquoi Dieu inspire aux âmes tant de saints désirs dont il ne veut point l'accomplissement. Car il nous a révélé qu'il leur donne en cela double mérite : l'un, de vouloir un bien ; et l'autre, de se soumettre aux ordres de Dieu. De rendre compte du particulier, vous ne me le demandez pas, et je ne le puis.
Vous ferez votre retraite quand il lui plaira de le permettre, et je le prie d'accepter en attendant votre bonne volonté.
Que sert, ma Fille, que le monde sache la facilité ou difficulté que j'ai ou que je n'ai pas à la composition? Il me suffit de prendre les moments de Dieu, et de n'en perdre aucun de ceux qu'il me donne.
J'ai reçu la réponse de M. le duc de Chevreuse, conforme à ce que vous me mandez, mais dans le fond un peu étonné du changement de Madame votre sœur.
La vie de sainte Catherine de Gênes est pleine de choses extraordinaires, mais simples et très-éloignées des nouveaux raffinements, quoiqu'on se serve beaucoup de son autorité et de ses exemples.Si Madame votre sœur persiste dans le véritable désir de se cacher avec Jésus-Christ, elle est heureuse d'avoir refusé le prieuré. Je loue beaucoup les amitiés de Madame la duchesse de Luynes ; mais la vie cachée en Jésus-Christ vaut mieux que tous les bénéfices du monde. Notre-Seigneur soit avec vous