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Berlin, 20 ans déjà
20 ans après la chute du mur, des allemands se souviennent. Témoignage
Vingt ans après la chute du mur de Berlin, un anniversaire célébré en grandes pompes le 9 novembre dernier en présence de 100'000 participants, des syndicalistes de l'ex-RDA se souviennent de cet extraordinaire et imprévisible événement. S'ils aspiraient à la fin de la dictature et à la liberté de voyager, ils posent un regard nuancé sur les acquis de la réunification. Témoignages.
Un engagement pour une société plus équitable
S'il était favorable à une réforme de la RDA, Wolfgang Beyer, président de la commission d'entreprise d'Alstom Power à Berlin, poursuit la lutte pour une société plus juste
Berlin, 9 novembre 2009. La capitale allemande s'apprête à célébrer ce soir le 20e anniversaire de la chute du mur. Wolfgang Beyer, président de la commission d'entreprise d'Alstom Power à Berlin, ne participera pas aux festivités. Pour ce syndicaliste de l'ex-RDA, ce jour ne présente pas d'intérêt particulier. Et parce qu'il estime que le combat pour la construction d'une société plus juste se poursuit. Et parce qu'il a vécu les changements de l'intérieur, sans commune mesure avec cette date anniversaire, point d'orgue imprévisible d'un tout un processus antérieur.
Une usine révolutionnaire
Wolfgang Beyer, 59 ans, débute en 1972 comme mécanicien dans l'entreprise Bergmann-Borsig, reprise, après la réunification allemande, par ABB puis par Alstom. A l'époque, cette usine de turbines de Berlin-Est est cernée par le mur et les ouvriers ne peuvent y pénétrer sans présenter de laissez-passer. Des gardes épient les travailleurs du haut de miradors afin de les dissuader de toutes velléités de fuite à l'Ouest. «Certains sont tout de même parvenus à passer à travers les mailles du filet, s'enfuyant par les fenêtres ou en perçant le mur. Suite à ces événements, dans les années 80, la surveillance a encore été renforcée», précise Wolfgang Beyer, en montrant, de la fenêtre de son bureau, une ancienne tour de surveillance. Un contrôle d'autant plus serré que la société compte alors dans ses rangs 4000 employés, «dont 1000 communistes et 3000 révolutionnaires». «Je faisais partie de la seconde catégorie, mais je n'étais pas en première ligne. Je ne voulais pas quitter mon pays», raconte le mécanicien devenu par la suite responsable de la production puis représentant du personnel.
Des changements, pas la fuite
Septembre 1989 marque un tournant dans l'entreprise. Des opposants à la dictature écrivent une lettre pour dénoncer la carence de matériel et l'absence de liberté de voyage. «Ce courrier a été affiché dans une salle où se réunissaient les ouvriers. Trois heures plus tard, la Stasi est intervenue, l'a déchirée et s'est mise à la recherche de ses auteurs», se souvient Wolfgang Beyer violemment interrogé par la police politique sur l'identité des meneurs. Mais, sous l'élan de la révolte, les digues cèdent. Le flot de la contestation ne peut désormais plus être contenu. Des ouvriers protestent à la pause de midi. Le courrier accusateur suit des chemins occultes et est diffusé sur des ondes à l'Ouest. Une contre-lettre rédigée par la suite reste sans effet. «Il y avait chaque jour des actions ou presque. J'étais pour ma part favorable à la liberté de mouvement et à des réformes démocratiques, mais dans un cadre socialiste. Je ne souhaitais pas la suppression de l'Etat. J'étais un rouge modéré.» Le 4 novembre, une très grande manifestation est prévue à Berlin. Les organisateurs demandent à Wolfgang Beyer de participer à sa préparation et à son déroulement avec les travailleurs.
Debout pour longtemps
En dépit de cette atmosphère de changement, jamais Wolfgang Beyer n'aurait pensé que l'histoire s'accélère de la sorte. Le jour de la chute du mur, il s'entraîne au football. Il fait partie d'une prestigieuse équipe de l'entreprise, dont une photo trône toujours dans son bureau, à côté d'un buste de Lénine... De retour du stade, son épouse lui annonce la nouvelle. «Tu plaisantes. C'est impossible. Le mur restera encore longtemps debout», lui dit-il avant d'aller se coucher, arguant qu'il doit se lever tôt. Le lendemain, à l'usine, l'information est confirmée. Les responsables se sont réunis pour chiffrer le nombre de collaborateurs absents. «Etonnant. Presque tous étaient à leur poste.» Ce jour-là, après le travail, Wolfgang Beyer se rend à Berlin-Ouest avec sa famille. «J'avais plusieurs fois demandé l'autorisation d'y aller pour visiter des parents. Je ne l'ai obtenue qu'une fois.» Au volant de sa Lada, avec son épouse et ses quatre enfants, il passe de l'autre côté. «Je me rappelle alors surtout des yeux écarquillés des enfants devant les publicités et les rayons des magasins.» Pour Wolfgang Beyer, l'émotion est moindre. «J'ai davantage été touché par le processus qui a précédé cette issue, avec le climat d'insécurité qui régnait, les arrestations, les interrogatoires...»
Moins de social
Quoi qu'il en soit, la nouvelle donne entraîne de rapides et profondes mutations dans son travail. Les premières élections libres au comité d'entreprise reconduisent Wolfgang Beyer dans sa fonction de syndicaliste. Avec la délégation ouvrière, il participe au choix du rachat de l'usine. Deux repreneurs sont en lice, ABB et Siemens. C'est la première qui sera retenue, les chances de maintenir la production étant avec celle-ci accrues. «Toute l'industrie de l'Est est tombée très vite. Les entreprises ont été vendues pour des bouchées de pain», déclare-t-il, déplorant la précipitation du processus et le nombre de postes supprimés dans la foulée. Reprise en 1998 par Alstom - après de graves menaces de fermeture qui ont défrayé les chroniques et d'intenses luttes menées avec succès - l'ancienne usine ne compte aujourd'hui plus que 360 collaborateurs. Pour survivre, elle a dû s'orienter dans le secteur des services. Sans être nostalgique, Wolfgang Beyer regrette qu'on n'ait rien gardé de la RDA. Il estime qu'il y avait davantage de solidarité de ce coté du mur. En revanche, il apprécie les possibilités bien réelles que lui offre sa fonction de président de la commission d'entreprise - le syndicalisme à l'Est se limitant alors surtout à planifier et organiser vacances et fêtes d'entreprises. «Aujourd'hui, je me bats contre le capitalisme, pour une société plus équitable», lance amusé cet «Ossi» - terme donné aux Allemands de l'Est en opposition aux «Wessis» - se considérant toujours comme tel, aux motifs qu'il est un «vieil homme» et en tant que représentant d'une usine de l'ex-RDA. «Nous devons continuer à lutter au quotidien pour maintenir le statut actuel. Les directions des entreprises, à l'Ouest, ne manifestent guère d'intérêt pour l'Est.» Si le mur est tombé, l'économie a, elle, dressé de nouvelles barrières qui mettront encore du temps à disparaître.
Sonya Mermoud
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